Readme.it in English  home page
Readme.it in Italiano  pagina iniziale
readme.it by logo SoftwareHouse.it

Yoga Roma Parioli Spedizioni Raccomandate Roma

Ebook in formato Kindle (mobi) - Kindle File Ebook (mobi)

Formato per Iphone, Ipad e Ebook (epub) - Ipad, Iphone and Ebook reader format (epub)

Versione ebook di Readme.it powered by Softwarehouse.it


Charles De CosterLa légende et les aventures héroïquesjoyeuses et glorieuses d'Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs



LIVREPREMIER

I

A Dammeen Flandrequand Mai ouvrait leurs fleurs aux aubépinesnaquit Ulenspiegelfils de Claes.

Unecommère sage-femme et nommée Katheline l'enveloppa delanges chaudsetlui ayant regardé la têtey montraune peau.

-- Coifféné sous une bonne étoile ! dit-elle joyeusement.

Maisbientôt se lamentant et désignant un petit point noirsur l'épaule de l'enfant : -- Hélas ! pleura-t-ellec'est la noire marque du doigt du diable.

--Monsieur Satanreprit Claess'est donc levé de bien bonneheurequ'il a déjà eu le temps de marquer mon fils ?

-- Iln'était pas couchédit Kathelinecar voici seulementChanteclairqui éveille les poules.

Et ellesortitmettant l'enfant aux mains de Claes.

Puisl'aube creva les nuages nocturnesles hirondelles rasèrent encriant les prairies et le soleil montra pourpre à l'horizon saface éblouissante.

Claesouvrit la fenêtre et parlant a Ulenspiegel :

-- Filscoiffédit-ilvoici monseigneur du Soleil qui vient saluerla terre de Flandre. Regarde-le quand tu le pourrasetquand plustard tu seras empêtré en quelque doutene sachant cequ'il faut faire pour agir biendemande-lui conseil ; il est clairet chaud ; sois sincère comme il est clairet bon comme ilest chaud.

-- Claesmon hommedit Soetkintu prêches un sourd ; viens boiremonfils.

Et la mèreoffrit au nouveau-né ses beaux flacons de nature.


II


Pendantqu'Ulenspiegel y buvait à mêmetous les oiseauxs'éveillèrent dans la campagne.

Claesquiliait des fagotsregardait sa commère donner le sein àUlenspiegel.

-- Femmedit-ilas-tu fait provision de ce bon lait ?

-- Lescruches sont pleinesdit-ellemais ce n'est pas assez pour ma joie.

-- Tuparles d'un si grand heur bien piteusement.

-- Jesongedit-ellequ'il n'y a pas un traître patard dans lecuiret que tu vois là pendant au mur.

Claes priten main le cuiret ; mais il eut beau le secoueril n'y entenditnulle aubade de monnaie. Il en fut penaud. Voulant toutefoisréconforter sa commère :

-- De quoit'inquiètes-tu ? dit-il. N'avons-nous dans la huche le gâteauqu'hier nous offrit Katheline ? Ne vois-je là un gros morceaude boeuf qui fera au moins pendant trois jours du bon lait pourl'enfant ? Ce sac de fèves si bien tapi en ce coin est-ilprophète de famine ? Est-elle fantôme cette tinette debeurre ? Sont-ce des spectres que ces enseignes et guidons de pommesrangés guerrièrement par onze en ligne dans le grenier? N'est-ce point annonce de fraîche buverie que le grosbonhomme tonneau de cuyte de Brugesqui garde en sa pansenotre rafraîchissement ?

-- Il nousfaudradit Soetkinquand on portera l'enfant à baptêmedonner deux patards au prêtre et un florin pour le festin.

Sur ceKatheline entra tenant un gros bouquet de plantes et dit :

-- J'offreà l'enfant coiffé l'angéliquequi préservel'homme de luxurele fenouilqui éloigne Satan...

-- N'as-tupasdemanda Claesl'herbe qui appelle les florins ?

-- Nondit-elle.

-- Doncdit-ilje vais voir s'il n'y en a point dans le canal.

Il s'enfutportant sa ligne et son filetcertainau demeurantde nerencontrer personnecar il n'était qu'une heure avantl'oosterzonqui esten Flandrele soleil de six heures.


III


Claesvint au canal de Brugesnon loin de la mer. Làmettantl'appât à sa ligneil la lança à l'eau etil y laissa descendre son filet. Un petit garçonnet bien vêtuétait sur l'autre borddormant comme souchesur un bouquetde moules.

Ils'éveilla au bruit que faisait Claes et voulut s'enfuircraignant que ce ne fût quelque sergent de la commune venant ledéloger de son lit et le mener au Steen pour vagationsillicites.

Mais ilcessa d'avoir peur quand il reconnut Claes et que celui-ci lui cria :

-- Veux-tugagner six liards ? Chasse le poisson par ici.

Legarçonnetà ce proposentra dans l'eauavec sapetite bedondaine déjà gonfléeet s'armant d'unpanache de grands roseauxchassa le poisson vers Claes.

La pêchefinieClaes retira son filet et sa ligneet marchant sur l'éclusevint près du garçonnet.

-- C'esttoidit-ilque l'on nomme Lamme de ton nom de baptême etGoedzak à cause de ton doux caractèreet qui demeuresrue du Héronderrière Notre-Dame. Commentsu jeune etsi bien vêtute faut-il dormir sur un lit public ?

-- Las !monsieur du charbonnierrépondit le garçonnetj'ai aulogis une soeur plus jeune que moi d'un an et qui me daube a grandscoups à la moindre querelle. Mais je n'ose sur son dos prendrema revanchecar je lui ferais malmonsieur. Hierau souperj'eusgrand'faim et nettoyai de mes doigts le fond d'un plat de boeuf auxfèves dont elle voulait avoir sa part. Il n'y en avait assezpour moimonsieur. Quand elle me vit me pourléchant àcause du bon goût de la sauceelle devint comme enragéeet me frappa à toutes mains de si grandes gifles que jem'enfuis tout meurtri de la maison.

Claes luidemanda ce que faisaient ses père et mère pendant cettegiflerie.

LammeGoedzak répondit :

-- Monpère me battait sur une épaule et ma mère surl'autre en me disant : « Revanche-toicouard. » Maismoine voulant pas frapper une filleje m'enfuis.

SoudainLamme blêmit et trembla de tous ses membres.

Et Claesvit venir une grande femme etmarchant à côtéd'elle une fillette maigre et d'aspect farouche.

-- Ah !dit Lamme tenant Claes au haut-de-chaussesvoici ma mère etma soeur qui me viennent quérir. Protégez-moimonsieurdu charbonnier.

-- Tiensdit Claesprends d'abord ces sept liards pour salaire et allons àelles sans peur.

Quand lesdeux femmes virent Lammeelles coururent à lui et toutes deuxle voulurent battrela mère parce qu'elle avait étéinquiète et la soeur parce qu'elle en avait l'habitude.

Lamme secachait derrière Claes et criait :

-- J'aigagné sept liardsj'ai gagné sept liardsne me battezpoint.

Mais lamère l'embrassait déjàtandis que la fillettevoulait de force ouvrir les mains de Lamme pour avoir son argent.Mais Lamme criait :

-- C'estle mientu ne l'auras pas.

Et ilserrait les poings. Claes toutefois secoua rudement la fillette parles oreilles et lui dit :

-- S'ilt'arrive encore de chercher noise à ton frèrequi estbon et doux comme un agneauje te mettrai dans un noir trou àcharbonet là ce ne sera plus moi qui te tirerai les oreillesmais le rouge diable d'enferqui te mettra en morceaux avec sesgrandes griffes et ses dents qui sont comme fourches.

A ceproposla fillette n'osant plus regarder Claes ni s'approcher deLammes'abrita derrière les jupons de sa mère. Mais enentrant en villeelle criait partout :

-- Lecharbonnier m'a battue ; il a le diable dans sa cave.

Cependantelle ne frappa plus Lamme davantage ; maisétant grandelefit travailler à sa place. Le doux niais le faisaitvolontiers.

Claesavaitcheminantvendu sa pêche à un fermier qui la luiachetait de coutume. Rentrant au logisil dit à Soetkin :

-- Voicice que j'ai trouve dans le ventre de quatre brochetsde neuf carpeset dans un plein panier d'anguilles. Et il jeta deux florins et unpatard sur la table.

-- Que nevas-tu chaque jour à la pêchemon homme ? demandaSoetkin.

Claesrépondit :

-- Afin dene point devenir moi-même poisson ès filets des sergentsde la commune.


IV


Onappelait à Damme le père d'Ulenspiegel Claes leKolldraeger ou charbonnier. Claes avait le poil noirles yeuxbrillantsla peau de la couleur de sa marchandisesauf le dimancheet les jours de fêtequand il y avait abondance de savon en lachaumière. Il était petitcarréfort et deface joyeuse.

Silajournée finie et le soir tombantil allait en quelquetavernesur la route de Brugeslaver de cuyte son gosiernoir de charbontoutes les femmes humant le serein sur le pas deleurs portes lui criaient amicalement :

-- Bonsoiret bière clairecharbonnier.

-- Bonsoiret un mari qui veillerépondait Claes.

Lesfillettes qui revenaient des champs par troupes se plaçaienttoutes devant lui de façon à l'empêcher demarcher et lui disaient :

-- Quepayes-tu pour ton droit de passage : ruban écarlateboucledoréesouliers de velours ou florin pour aumônière?

Mais Claesen prenait une par la taille et lui baisait les joues ou le cousuivant que sa bouche était plus proche de la chair fraîche; puis il disait :

--Demandezmignonnesdemandez le reste à vos amoureux.

Et elless'en allaient s'éclatant de rire.

Lesenfants reconnaissaient Claes à sa grosse voix et au bruit deses souliers. Courant à luiils lui disaient :

--Bonsoircharbonnier.

-- AutantDieu vous donnemes angelotsdisait Claes ; mais ne m'approchezpassinon je ferai de vous des moricauds.

Lespetitsétant hardiss'approchaient toutefois ; alors il enprenait un par le pourpointetfrottant de ses mains noires sonfrais museaule renvoyait ainsiriant quand mêmeà lagrande joie de tous les autres.

Soetkinfemme de Claesétait une bonne commèrematinale commel'aube et diligente comme la fourmi.

Elle etClaes labouraient à deux leur champ et s'attelaient commeboeufs à la charrue. Pénible en était letraînementmais plus pénible encore celui de la herselorsque le champêtre engin devait de ses dents de bois déchirerla terre dure. Ils le faisaient toutefois le coeur gaien chantantquelque ballade.

Et laterre avait beau être dure ; en vain le soleil dardait sur euxses plus chauds rayons : en vain aussi traînant la herseployant les genouxdevaient-ils faire des reins cruel efforts'ilss'arrêtaient et que Soetkin tournât vers Claes son douxvisage et que Claes baisât ce miroir d'âme tendreilsoubliaient la grande fatigue.


V


Laveilleil avait été crié aux bailles de lamaison commune que Madamefemme de l'empereur Charlesétantgrosseil fallait dire des prières pour sa prochainedélivrance.

Kathelineentra chez Claes toute frissante :

--Qu'est-ce qui te deultcommère ? demanda le bonhomme.

-- Las !répondit-elleparlant par saccades. Cette nuitspectresfauchant hommes comme faneurs l'herbe. -- Fillettes enterréesvives ! Sur leur corps dansait le bourreau. -- Pierre de sang suantdepuis neuf moiscassée cette nuit.

-- Ayezpitié de nousgémit Soetkinavez pitiéSeigneur Dieu : c'est noir présage pour la terre de Flandre.

-- Vis-tucela de tes yeux ou en songe ? demanda Claes.

-- De mesyeuxdit Katheline.

Kathelinetoute blême et pleurantparla encore et dit :

-- Deuxenfantelets sont nésl'un en Espagnec'est l'infantPhilippeet l'autre en pays de Flandrec'est le fils de Claesquisera plus tard surnommé Ulenspiegel. Philippe deviendrabourreauayant été engendré par Charlescinquièmemeurtrier de nos pays. Ulenspiegel sera granddocteur en joyeux propos et batifolements de jeunessemais il aurale coeur bonayant eu pour père Claesle vaillant manouvriersachanten toute bravetéhonnêteté et douceurgagner son pain. Charles empereur et Philippe roi chevaucheront parla viefaisant le mal par bataillesexactions et autres crimes.Claes travaillant toute la semainevivant suivant droit et loietriant au lieu de pleurer en ses durs labeurssera le modèledes bons manouvriers de Flandre. Ulenspiegel toujours jeune et qui nemourra pointcourra par le monde sans se fixer oncques en un lieu.Et il sera manantnoble hommepeintresculpteurle tout ensemble.Et par le monde ainsi se promèneralouant choses belles etbonnes et se gaussant de sottise à pleine gueule. Claes estton couragenoble peuple de FlandreSoetkin est ta mèrevaillanteUlenspiegel est ton esprit ; une mignonne et gentefillettecompagne d'Ulenspiegel et comme lui immortellesera toncoeuret une grosse bedaineLamme Goedzaksera ton estomac. Et enhaut se tiendront les mangeurs de peupleen bas les victimes ; enhaut frelons voleursen basabeilles laborieuseset dans le cielsaigneront les plaies du Christ.

Cequ'ayant dits'endormit Katheline la bonne sorcière.


VI


Onportait Ulenspiegel à baptême ; soudain chut une aversequi le mouilla bien. Ainsi fut-il baptisé pour la premièrefois. Quand il entra dans l'égliseil fut dit aux parrain etmarrainepère et mèrepar le bedeau schoolmeestermaître d'écolequ'ils eussent à se placer autourde la piscine baptismalece qu'ils firent.

Mais il yavait à la voûteau-dessus de la piscineun trou faitpar un maçon pour y suspendre une lampe à une étoileen bois doré. Le maçonconsidérantd'en hautles parrain et marraine debout roidement autour de la piscine coifféede son couvercleversa par le trou de la voûte un traîtreseau d'eau quitombant entre eux sur le couvercle de la piscinefitgrand éclaboussement. Mais Ulenspiegel eut la plus grossepart. Et ainsi il fut baptisé pour la deuxième fois.

Le doyenvint : ils se plaignirent à lui ; mais il leur dit de sehâteret que c'était un accident. Ulenspiegel sedémenait à cause de l'eau tombée sur lui. Ledoyen lui donna le sel et l'eauet le nomma Thylbertqui veut dire« riche en mouvements ». Il fut ainsi baptisé pourla troisième fois.

Sortant deNotre-Dameils entrèrent vis-à-vis de l'églisedans la rue Longueau Rosaire des Bouteillesdont une crucheformait le credo. Ils y burent dix-sept pintes de dobbel-kuytet davantage. Car c'est la vraie façon en Flandrepour sécherles gens mouillésd'allumer un feu de bière en labedaine. Ulenspiegel fut ainsi baptisé pour la quatrièmefois.

S'enretournant au logis et zigzaguant par le cheminla tête plusque le corps pesanteils vinrent à un ponteau jeté surune petite mareKatheline qui était marraine portaitl'enfantelle fit un faux pas et tomba dans la boue avecUlenspiegelqui fut ainsi baptisé pour la cinquièmefois.

Mais on leretira de la mare pour le laver d'eau chaude en la maison de Claeset ce fut son sixième baptême.


VII


Cejour-làSa Sainte Majesté Charles résolut dedonner de belles fêtes pour bien célébrer lanaissance de son fils. Elle résolutcomme Claesd'aller àla pêchenon en un canalmais dans les aumônièreset cuirets de ses peuples. C'est de là que les lignessouveraines tirent crusatsdaelders d'argentlions d'oret tousces poissons merveilleux se changeantà la volonté dupêcheuren robes de veloursprécieux bijouxvinsexquis et fines nourritures. Car les rivières les pluspoissonneuses ne sont pas celles où il y a le plus d'eau.

Ayantassemblé ceux de son conseilSa Sainte Majesté résolutque la pêche se ferait de la façon suivante :

Leseigneur infant serait porté à baptême vers lesneuf ou dix heures ; les habitants de Valladolidpour montrer leurjoie grande mèneraient noces et festins toute la nuitàleurs fraiset sèmeraient sur la Grand'Place leur argent pourles pauvres.

Il yaurait à cinq carrefours une grande fontaine d'oùjaillirait par flotsjusques à l'aubedu gros vin payépar la ville. A cinq autres carrefours seraient rangéssurédifices de boissaucissonscervelasboutarguesandouilleslangues de boeuf et autres viandesaussi à lacharge de la ville.

Ceux deValladolid élèveraient en grand nombreà leursdépenssur le passage du cortègedes arcs de triomphereprésentant la Paixla Félicitél'Abondancela Fortune propice et emblématiquement tous et quelconquesdons du ciel dont ils furent comblés sous le règne deSa Sainte Majesté.

Finalementoutre ces arcs pacifiquesil en serait placé quelques autresoù l'on verrait peints en vives couleurs des attributs moinsbéninstels que aigleslionslanceshallebardesépieuxà langue flamboyantehacquebutes à croccanonsfauconneauxcourtauds à grosse gueule et autres enginsmontrant imagièrement la force et puissance guerrièresde Sa Sainte Majesté.

Quant auxlumières à éclairer l'égliseil seraitpermis à la gilde des ciriers de fabriquer gratis plusde vingt mille ciergesdont les bouts non consumésreviendraient au chapitre.

Pour cequi était des autres dépensesl'empereur les feraitvolontiersmontrant ainsi son bon vouloir de ne pas trop charger sespeuples.

Comme lacommune allait exécuter ces ordresarrivèrent de Romenouvelles lamentables. D'Oranged'Alençon et Frundsbergcapitaines de l'empereurétaient entrés en la saintevilley avaient saccagé et pillé les égliseschapelles et maisonsn'épargnant personneprêtresnonnainsfemmes ni enfants. Le Saint-Père avait étéfait prisonnier. Depuis une semainele pillage n'avait point cesséet reiters et landsknechts vaguaient par Romesaoûlésde nourritureivres de buveriebrandissant leurs armescherchantles cardinauxet disant qu'ils tailleraient assez dans leur cuirpour les empêcher de devenir jamais papes. D'autresayant déjàexécute cette menacese promenaient fièrement dans lavilleportant sur leur poitrine des chapelets de vingt-huit grainsou davantagegros comme des noixet tout sanglantsCertaines ruesétaient de rouges ruisseaux où gisaient dépouillésles cadavres des morts.

D'aucunsdirent que l'empereurayant besoin d'argentavait voulu en pêcherdans le sang ecclésiastiqueet qu'ayant pris connaissance dutraité imposé par ses capitaines au pontife prisonnieril le força à céder toutes les places fortes deses Etatsà payer 400.000 ducats et à demeurer enprison jusqu'à ce qu'il se fût exécuté.

Toutefoisla douleur de Sa Majesté étant grandeil décommandatous les apprêts de joiefêtes et réjouissanceset ordonna de prendre le deuil aux seigneurs et dames de son hôtel.

Etl'infant fut baptisé en ses langes blancsqui sont langes dedeuil royal.

Ce que lesseigneurs et dames interprétèrent à sinistreprésage.

Nonobstantcemadame la nourrice présenta l'infant aux seigneurs etdames de l'hôtelafin que ceux-ci lui fissentselon lacoutumeleurs souhaits et dons.

Madame dela Coena lui appendit au cou une pierre noire contre le poisonayantforme et grosseur d'une noisettedont l'écale étaitd'or. Madame de Chauffade lui attacha à un fil de soie pendantsur l'estomac une aveline précipitative de bonne concoctiond'aliments ; messire van der Steen de Flandre lu offrit un saucissonde Gandlong de cinq coudées et gros d'undemieensouhaitant humblement à Son Altesse qu'à sa seule odeurelle eût soif de clauwert gantoisementdisant quequiconque aime la bière d'une ville n'en peut haïr lesbrasseurs ; messire écuyer Jacques-Christophe de Castille priamonseigneur Infant de porter à ses pieds mignons jaspe vertpour le faire bien courir. Jan de Paepele fouqui était làdit :

--Messiredonnez-lui plutôt le cor de Josuéau sonduquel toutes les villes courraient le grand trotton devant luiallant poser ailleurs leur assiette avec tous leurs habitantshommesfemmes et enfants. Car Monseigneur ne doit pas apprendre àcourirmais à faire courir les autres.

L'éploréeveuve de Floris van Borselequi fut seigneur de Veere au pays deZélandedonna à Mgr Philippe une pierre qui rendaitdisait- elleles hommes amoureux et les femmes inconsolables.

Maisl'infant geignait comme veau.

CependantClaes mettait aux mains de son fils un hoche d'osier à grelotset disaitfaisant danser Ulenspiegel sur sa main : « Grelotsgrelots tintinabulantspuisses-tu en avoir toujours à tatoquepetit homme ; car c'est aux fous qu'appartient le royaume dubon temps. »

EtUlenspiegel riait.


VIII


Claesayant pêché un gros saumonce saumon fut mangépar lui un dimanche et aussi par SoetkinKatheline et le petitUlenspiegelmais Katheline ne mangeait pas plus qu'un oiseau.

--Commèrelui dit Claesl'air de Flandre est-il si solideprésentement qu'il te suffise de le respirer pour en êtrenourrie comme d'un plat de viande ? Quand vivra-t-on ainsi ? Lespluies seraient de bonnes soupesil grêlerait des fèveset les neigeschangées en célestes fricasséesréconforteraient les pauvres voyageurs.

Kathelinehochant la têtene sonnait mot.

-- Voyezdit Claesla dolente commère. Qu'est-ce donc qui la navre ?

MaisKatheline parlant avec une voix qui était comme un souffle :

-- Leméchantdit-ellenuit tombe noire. -- Je l'entends annonçantsa venue-- criant comme orfraie. -- Frissanteje prie madame laVierge -- en vain. -- Pour luini mursni haiesportes nifenêtres. Entre partout comme esprit. -- Echelle craquant. --Lui près de moidans le grenier où je dors. Me saisitde ses bras froidsdurs comme marbre. -- Visage glacébaisers humides comme neige. -- Chaumine ballottée par laterrese mouvant comme barque sur mer tempêtueuse...

-- Ilfautdit Claesaller chaque matin à la messeafin quemonseigneur Jésus te donne la force de chasser ce fantômevenu d'en bas.

-- Il estsi beau ! dit-elle.


IX


Ulenspiegelétant sevrégrandit comme jeune peuplier.

-- Claesalors ne le baisa plus fréquemmentmais l'aima d'un airbourru afin de ne le point affadir.

QuandUlenspiegel revenait au logisse plaignant d'avoir étédaubé en quelque rixeClaes le battait parce qu'il n'avaitpoint battu les autreset ainsi éduquéUlenspiegeldevint vaillant comme un lionceau.

Si Claesétait absentUlenspiegel demandait à Soetkin un liardpour aller jouer. Soetkinse fâchant disait : « Qu'as-tubesoin d'aller jouer ? Tu ferais mieux de demeurer céans àlier des fagots. »

Voyantqu'elle ne donnait rienUlenspiegel criait comme un aiglemaisSoetkin menait grand bruit de chaudrons et d'écuelles qu'ellelavait en un seau de boispour faire mine de ne le point entendre.Ulenspiegel alors pleuraitet la douce mère laissant safeinte duretévenait à luile caressait et disait : «As-tu assez d'un denier ? » Ornotez que le denier valait sixliards.

Ainsi ellel'aima tropet lorsque Claes n'était point làUlenspiegel fut roi en la maison.


X


UnmatinSoetkin vit Claes quila tête basseerrait dans lacuisine comme un homme perdu dans ses réflexions.

-- De quoisouffres-tumon homme ? dit-elle. Tu es pâlecolère etdistrait.

Claesrépondit à voix bassecomme un chien qui gronde :

-- Ilsvont renouveler les cruels placards de l'empereur. La mort va denouveau planer sur la terre de Flandre. Les dénonciateursauront la moitié des biens des victimessi les biensn'excèdent pas cent florins carolus.

-- Noussommes pauvresdit-elle.

--Pauvresdit-ilpas assez. Il est de ces viles gensvautours etcorbeaux vivant des mortsqui nous dénonceraient aussi bienpour partager avec Sa Sainte Majesté un panier de charbonqu'un sac de carolus. Que possédait la pauvre Tannekenveuvede Sis le tailleurqui mourut à Heystenterrée vive ?Une bible latinetrois florins d'or et quelques ustensiles de ménageen étain d'Angleterre que convoitait sa voisine. JohannahMartens fut brûlée comme sorcière et auparavantjetée à l'eaucar son corps avait surnagé etl'on y vit du sortilège. Elle avait quelques meubles chétifssept carolus d'or en un cuiretet le dénonciateur voulait enavoir la moitié. Las ! Je te pourrais parler ainsi jusquedemainmais viens-nous-encommèrela vie n'est plus viableen Flandre à cause des placards. Bientôtchaque nuitle chariot de la mort passera par la villeet nous y entendrons lesquelette s'y agitant avec un sec bruit d'os.

Soetkindit :

-- Il nefaut point me faire peurmon homme. L'empereur est le père deFlandre et Brabantetcomme teldoué de longanimitédouceurpatience et miséricorde.

-- Il yperdrait troprépondit Claescar il hérite des biensconfisqués.

Soudainsonna la trompette et grincèrent les cimbales du hérautde la ville. Claes et Soetkinportant tour à tour Ulenspiegeldans leurs brasaccoururent au bruit avec la foule du peuple.

Ilsvinrent à la Maison communedevant laquelle se tenaientsurleurs chevauxles hérauts sonnant de la trompette et battantles cimbalesle prévôt tenant la verge de justice et leprocureur de la commune à chevaltenant des deux mains uneordonnance de l'empereur et se préparant à la lire àla foule assemblée.

Claesentendit bien qu'il y était derechef défenduàtous en général et en particulierd'imprimerde lired'avoir ou de soutenir les écritslivres ou doctrine deMartin Lutherde Joannes WycleffJoannes HussMarcilius de PaduaÆcolampadiusUlricus ZwyngliusPhilippus MelanchtonFranciscus LambertusJoannes PomeranusOtto BrunselsiusJustusJonasJoannes Puperis et Gorcianus ; les Nouveaux Testamentsimprimés par Adrien de BerghesChristophe de Remonda etJoannes Zelpleins des hérésies luthériennes etautresréprouvés et condamnés par la Facultédes théologiens de l'Université de Louvain.

« Nisemblablement de peindre ou pourtraireou faire peindre oupourtraire peintures ou figures opprobrieuses de Dieu et de benoîteVierge Marie ou de ses saints ; ou de romprecasser ou effacer lesimages ou pourtraitures qui seraient faits à l'honneursouvenance ou remembrance de Dieu et de la Vierge Marieou dessaints approuvés de l'Église.

« Enoutredisait le placardque nulde quelque état qu'il fûtne s'avançât communiquer ou disputer de la sainteEcrituremêmement en matière douteusesi l'on n'étaitthéologien bien renommé et approuvé de par uneUniversité fameuse. »

Sa SainteMajesté statuait entre autres peines que les suspects nepourraient jamais exercer d'état honorable. Quant aux hommesretombés dans leur erreur ou qui s'y obstineraientilsseraient condamnés à être brûlés àun feu doux ou vifdans une maison de paille ou attachés àun poteauà l'arbitraire du juge. Les hommes seraientexécutés par l'épée s'ils étaientnobles ou bons bourgeoisles manants le seraient par la potence etles femmes par la fosse. Leurs têtespour l'exempledevaientêtre plantées sur un pieu. Il y avaitau bénéficede l'empereurconfiscation des biens de tous ceux-ci gisant auxendroits sujets à la confiscation.

Sa SainteMajesté accordait aux dénonciateurs la moitié detout ce que les morts avaient possédési les biens deceux-ci n'atteignaient pas cent livres de grosmonnaie de Flandrepour une fois. Quant à la part de l'empereuril se réservaitde l'employer en oeuvres pies et de miséricordecomme il lefit au sac de Rome.

Et Claess'en fut avec Soetkin et Ulenspiegel tristement.


XI


L'annéeayant été bonneClaes acheta pour sept florins un âneet neuf rasières de poiset il monta un matin sur sa bête.Ulenspiegel se tenait en croupe derrière lui. Ils allaientencet équipagesaluer leur oncle et frère aînéJosse Claesdemeurant non loin de Meyborgau pays d'Allemagne.

Jossequifut simple et doux de coeur en son bel âgeayant souffert dediverses injusticesdevint quinteux ; son sang tourna en bile noireil prit les hommes en haine et vécut solitaire.

Sonplaisir fut alors de faire s'entre-battre deux soi-disant fidèlesamis ; et il baillait trois patards à celui des deux quidaubait l'autre le plus amèrement.

Il aimaitaussi de rassembleren une salle bien chaufféedes commèresen grand nombre et des plus vieilles et hargneuseset leur donnait àmanger du pain rôti et à boire de l'hypocras.

Ilbaillait à celles qui avaient plus de soixante ans de la laineà tricoter en quelque coinleur recommandantau demeurantde bien toujours laisser croître leurs ongles. Et c'étaitmerveille à entendre que les gargouillementsclapotements delangueméchants babilstoux et crachements aigres de cesvieilles houhousquileurs affiquets sous l'aissellegrignotaienten commun l'honneur du prochain.

Quand illes voyait bien animéesJosse jetait dans le feu une brossedu rôtissement de laquelle l'air était tout soudainempuanti.

Lescommères alorsparlant toutes à la foiss'entre-accusaient d'être la cause de l'odeur ; toutes niant lefaitelles se prenaient bientôt aux cheveuxet Josse jetaitencore des brosses dans le feu et par terre du crin coupé.Quand il n'y pouvait plus voirtant la mêlée étaitfurieusela fumée épaisse et la poussière hautsoulevéeil allait quérir deux siens valets déguisésen sergents de la communelesquels chassaient les vieilles de lasalle à grands coups de gaulecomme un troupeau d'oiesfurieuses.

Et Josseconsidérant le champ de batailley trouvait des lambeaux decottesde chaussesde chemises et vieilles dents.

Et bienmélancolique il se disait :

-- Majournée est perdueaucune d'elles n'a laissé sa languedans la mêlée.


XII-


Claesétant dans le baillage de Meyborgtraversait un petit bois :l'âne cheminant broutait les chardons ; Ulenspiegel jetait soncouvre-chef après les papillons et le rattrapait sans quitterle dos du baudet. Claes mangeait une tranche de pain pensant bienl'arroser à la taverne prochaine. Il entendait de loin unecampane tintant et le bruit que fait grande foule d'hommes parlantensemblement.

-- C'estdit-ilquelque pèlerinage et messieurs les pèlerinsseront nombreux sans doute. Tiens-toi bienmon filssur le roussinafin qu'ils ne te puissent renverser. Allons-y voir. Or çabaudetmange mes talons. Et le baudet de courir.

Quittantla lisière du boisil descendit vers un large plateau bordéd'une rivière à son versant occidental ; du côtédu versant oriental était bâtie une petite chapelle dontle pignon était surmonté de l'image de Notre-Dame et àses pieds de deux figurines représentant chacune un taureau.Sur les degrés de la chapelle se tenaientricassantunermite sonnant de la campanecinquante estafiers tenant chacun deschandelles alluméesdes joueurssonneurs et batteurs detamboursclaironsfifresscalmeyes et cornemuses et un tas dejoyeux compagnons tenant des deux mains des boites en fer pleines deferraillesmais tous silencieux en ce moment.

Cinq millepèlerins et même davantage cheminaient sept par sept enrangs serréscoiffés de casques et portant des bâtonsde bois vert. S'il en venait de nouveaux coiffés et armespareillementils se rangeaient en grand tumulte derrière lesautres. Passant ensuite sept par sept devant la chapelleilsfaisaient bénir leurs bâtonsrecevaient chacun desmains des estafiers une chandelle eten échangepayaient undemi- florin à l'ermite.

Et leurprocession était si longue que les chandelles des premiersétaient à bout de mèche tandis que celles desderniers manquaient de s'éteindre par excès de suif.

ClaesUlenspiegel et l'âneébaubisvirent ainsi cheminerdevant eux une grande variété de porte-bedaineslargeshautes longuespointuesfièresfermes ou tombantlâchement sur leurs supports de nature. Et tous les pèlerinsétaient coiffés de casques.

Ils enavaient venant de Troie et semblables à des bonnets phrygiensou surmontés d'aigrettes de crin rouge ; d'aucunsquoiquemafflus et pansardsportaient des casques à ailes étenduesmais n'avaient nulle idée de volerie : puis venaient ceux quiétaient coiffés de salades dédaignées deslimaçons à cause de leur peu de verdure.

Mais legrand nombre portaient des casques si vieux et rouillés qu'ilssemblaient dater de Gambriviusroi de Flandres et de la bièrelequel roi vécut neuf cents ans avant Notre-Seigneur et secoiffait d'une pinteafin de n'être point forcé de nepas boire faute de gobelet.

Tout àcouptintèrentgeignirenttonnèrentbattirentglapirentbruirentcliquetèrent clochescornemusesscalmeyestambours et ferrailles.

A cevacarmequi fut un signal pour les pèlerinsils seretournèrentse plaçant par bandes de septface àfaceet s'entreboutèrent chacunen guise de provocationleur chandelle flambante sur la physionomie. Ce qui causa de grandséternûments. Et le bois vert de pleuvoir. Et ilss'entre-battirent du piedde la têtedu talon et de tout.D'aucuns se ruaient sur leurs adversaires à la façondes béliersle casque en avantqu'ils s'enfonçaientjusqu'aux épauleset allaient aveuglés tomber sur uneseptaine de furieux pèlerinslesquels les recevaient sansdouceur.

D'autrespleurards et couards se lamentaient à cause des coupsmaistandis qu'ils marmonnaient leurs dolentes paternôtresseruaient sur eux rapides comme la foudredeux septaines de pèlerinss'entre- battantjetant par terre les pauvres pleurards et marchantdessus sans miséricorde.

Etl'ermite riait.

D'autresseptainesse tenant comme raisins en grappesroulaient du haut duplateau jusque dans la rivière où ils se daubaientencore à grands coups sans rafraîchir leur fureur.

Etl'ermite riait.

Ceux quiétaient demeurés sur le plateau se pochaient les yeuxse cassaient les dentss'arrachaient les cheveuxle pourpoint et lehaut- de-chausses. Et l'ermite riait et disait :

--Courageamisqui frappe chien n'en aime que mieux. Aux plusbattants les amours de leurs belles ! Notre-Dame de Rindbisbelsc'est ici qu'on voit les mâles.

Et lespèlerins s'en donnaient à coeur joie.

Claesdans l'entretempss'était approché de l'ermitetandisqu'Ulenspiegel riant et criant applaudissait aux coups.

-- Monpèredit-ilquel crime ont donc commis ces pauvresbonshommes pour être forcés de se frapper si cruellement?

Maisl'ermite sans l'entendre criait :

--Fainéants ! vous perdez courage. Si les poings sont laslespieds le sont-ils ? Vive Dieu ! il en est de vous qui ont des jambespour s'enfuir comme des lièvres ! Qui fait jaillir le feu dela pierre ? Le fer qui la bat. Qu'est-ce qui anime la virilitédes vieilles genssinon une bonne platelée de coupsbienassaisonnée de male rage ?

A ceproposles bonshommes pèlerins continuaient às'entre-battre du casquedes mains et des pieds. C'était unefurieuse mêlée où l'Argus aux cent yeux n'eûtrien vu que la poussière soulevée et quelque bout decasque.

Soudainl'ermite tinta de la campane. Fifrestambourstrompettescornemusesscalmeyes et ferrailles cessèrent leur tapage. Etce fut un signal de paix.

Lespèlerins ramassèrent leurs blessés. Parmiceux-cifurent vues plusieurs langues épaisses de colèreet qui sortaient des bouches des combattants. Mais elles rentrèrentd'elles-mêmes en leurs palais accoutumés. Le plusdifficile fut d'ôter les casques à ceux qui se lesétaient enfoncés jusques au cou et se secouaient latêtemais sans les faire plus tomber que des prunes vertes.

Cependantl'ermite leur disait :

-- Récitezchacun un Ave et retournez auprès de vos commères.Dans neuf mois il v aura autant d'enfants de plus dans le bailliagequ'il y eut aujourd'hui de vaillants champions en la bataille.

Etl'ermite chanta l'Aveet tous le chantèrent avec lui.Et la campane tintait.

L'ermitealors les bénit au nom de Notre-Dame de Rindbisbels et leurdit :

-- Allezen paix !

Ils s'enfurent criantse bousculant et chantant jusqu'à Meyborg.Toutes les commèresvieilles et jeunesles attendaient surle seuil des maisons où ils entrèrent comme dessoudards en une ville prise d'assaut.

Lescloches de Meyborg sonnaient à toutes volées ; lesgarçonnets sifflaientcriaientjouaient du rommel-pot.

Lespinteshanapsgobeletsverresflacons et chopines tintinabulaientmerveilleusement. Et le vin coulait à flots dans les gosiers.

Pendantcette sonnerieet tandis que le vent apportait de la ville àClaespar boufféesdes chants d'hommesde femmes etd'enfantsil parla derechef à l'ermite et lui demanda quelleétait la grâce céleste que ces bonshommesprétendaient obtenir par ce rude exercice.

L'ermiteriant lui répondit :

-- Tu voissur cette chapelle deux figures sculptéesreprésentantdeux taureaux. Elles y sont placées en mémoire dumiracle que fit saint Martin changeant deux boeufs en taureauxenles faisant s'entre- battre à coups de corne. Puis il lesfrotta d'une chandelle sur le muffle et de bois vert pendant uneheure et davantage.

Sachant lemiracleet muni d'un bref de Sa Sainteté que je payai bienje vins ici m'établir.

Dèslorstous les vieux tousseux et porte-bedaine de Meyborg et paysd'alentourpar moi patrocinésfurent certains qu'aprèss'être battus fortement avec la chandelle qui est l'onctionetle bâton qui est la forceils se rendraient Notre-Damefavorable. Les femmes envoient ici leurs vieux maris. Les enfants quinaissent par la vertu du pèlerinage sont violentshardisféroces agiles et forment de parfaits soudards.

Soudainl'ermite dit à Claes :

-- Mereconnais-tu ?

-- Ouirépondit Claestu es mon frère Josse.

-- Je lesuisrépondit l'ermite ; mais quel est ce petit homme me faitdes grimaces ?

-- C'estton neveurépondit Claes.

-- Quelledifférence fais-tu entre moi et l'empereur Charles ?

-- Elleest granderépondit Claes.

-- Elleest petiterépartit Jossecar nous faisons tous deux luis'entre-tuer et moi s'entre-battre des hommes pour notre profit etplaisir.

Puis illes conduisit en son ermitageoù ils menèrent noces etfestins durant onze jours sans trêve.


XIII


Claesen quittant son frèreremonta sur son âneayantUlenspiegel en croupe derrière lui. Il passa sur lagrand'place de Meyborg il y vit assemblés par groupes un grandnombre de pèlerins quiles voyantentrèrent en fureuret brandissant leurs bâtonstous soudain crièrent : «Vaurien ! » à cause d'Ulenspiegelquiouvrant sonhaut-de-chaussesretroussait sa chemise et leur montrait son fauxvisage.

Claesvoyant que c'était son fils qu'ils menaçaientdit àcelui-ci :

--Qu'as-tu fait pour qu'ils t'en veuillent ainsi ?

-- Cherpèrerépondit Ulenspiegelje suis assis sur lebaudetne disant rien à personneet cependant ils disent queje suis un vaurien.

Claesalors l'assit devant lui.

Dans cettepostureUlenspiegel tira la langue aux pèlerinslesquelsvociférantlui montrèrent le poingetlevant leursbâtons de boisvoulurent frapper sur Claes et sur l'âne.

Mais Claestalonna son âne pour fuir leur fureuret tandis qu'ils lepoursuivaientperdant le souffleil dit à son fils :

-- Tu esdonc né dans un bien malheureux jourcar tu es assis devantmoitu ne fais tort à personne et ils veulent t'assommer.

Ulenspiegelriait.

Passantpar LiégeClaes apprit que les pauvres Rivageois avaientgrand'faim et qu'on les avait mis sous la juridiction de l'officialtribunal composé de juges ecclésiastiques. Ils firentémeute pour avoir du pain et des juges laïques.Quelques-uns furent décapités ou pendus et les autresbannis du paystant était grandepour lorsla clémencede monseigneur de la Marckle doux archevêque.

Claes viten chemin les bannisfuyant le doux vallon de Liégeet auxarbres près de la villeles corps des hommes pendus pouravoir eu faim. Et il pleura sur eux.


XIV


Quandmonté sur son âneil rentra au logis muni d'un sacplein de patards que lui avait donné son frère Josse etaussi d'un beau hanap en étain d'Angleterreil y eut en lachaumière ripailles dominicales et festins journalierscarils mangeaient tous les jours de la viande et des fèves.

Claesremplissait de dobbel-kuyt et vidait souvent le grand hanapd'étain d'Angleterre.

Ulenspiegelmangeait pour trois et patrouillait dans les plats comme un moineaudans un tas de grains.

-- Voicidit Claesqu'il mange aussi la salière.

Ulenspiegelrépondit :

­-Quandainsi que chez nousla salière est faite d'un morceaude pain creuséil faut la manger quelquefoisde peur qu'envieillissant les vers ne s'y mettent.

--Pourquoidit Soetkinessuies-tu tes mains graisseuses à tonhaut-de-chausses ?

-- C'estpour n'avoir jamais les cuisses mouilléesréponditUlenspiegel.

Sur ceClaes but un grand coup de bière en son hanap.

Ulenspiegellui dit :

--Pourquoi as-tu une si grande coupeje n'ai qu'un chétifgobelet ?

Claesrépondit :

-- Parceque je suis ton père et le baes de céans.

Ulenspiegelrepartit :

-- Tu boisdepuis quarante ansje ne le fais que depuis neufton temps estpasséle mien est venu de boiredonc c'est à moid'avoir le hanap et à toi de prendre le gobelet.

-- Filsdit Claescelui-là jetterait sa bière au ruisseau quivoudrait verser dans un barillet la mesure d'une tonne.

-- Tuseras donc sage en versant ton barillet dans ma tonnecar je suisplus grand que ton hanaprépondit Ulenspiegel.

Et Claesjoyeuxlui bailla son hanap à vider. Et ainsi Ulenspiegelapprit à parler pour boire.


XV


Soetkinportait sous la ceinture un signe de maternité nouvelle ;Katheline était enceinte pareillementmaispar peurn'osaitsortir de sa maison.

QuandSoetkin l'allait voir :

-- Ah !lui disait la dolente engraisséeque ferai-je du pauvre fruitde mes entrailles ? Le faudra-t-il étouffer ? J'aimerais mieuxmourir. Mais si les sergents me prennentayant un enfant sans êtremariéeils me ferontcomme à une fille d'amoureuseviepayer vingt florinset je serai fouettée sur leGrand-Marché.

Soetkinlui disait alors quelque douce parole pour la consoleret l'ayantquittéeelle revenait songeuse au logis. Donc elle dit unjour à Claes :

-- Si aulieu d'un enfant j'en avais deuxme battrais-tumon homme ?

-- Je nele saisrépondit Claes.

-- Maisdit-ellesi ce second n'était point sorti de moi et fûtcomme celui de Kathelinel'oeuvre d'un inconnudu diable peut-être?

-- Lesdiablesrépondit Claesproduisent feumort et fuméemais des enfantsnon. Je tiendrais pour mien l'enfant de Katheline.

-- Tu leferais ? dit-elle.

-- Je l'aiditrepartit Claes.

Soetkinalla porter chez Katheline la nouvelle.

Enl'entendantcelle-cine se pouvant tenir d'aises'exclama ravie :

-- Il aparlé le bon hommeparlé pour le salut de mon pauvrecorps. Il sera béni par Dieubéni par diablesic'estdit-elle toute frissanteun diable qui te créapauvrepetit qui t'agites en mon sein.

Soetkin etKatheline mirent au monde l'une un garçonnetl'autre unefillette. Tous deux furent portés à baptêmecomme fils et fille de Claes. Le fils de Soetkin fut nomméHanset ne vécut pointla fille de Katheline fut nomméeNele et vint bien.

Elle butla liqueur de vie à quatre flaconsqui furent les deux deKatheline et les deux de Soetkin. Et les deux femmes se disputaientdoucement pour savoir qui donnerait à boire à l'enfant.Maismalgré son désirforce fut à Katheline delaisser tarir son lait afin qu'on ne lui demandât point d'oùil venait sans qu'elle eût été mère.

Quand lapetite Nele sa fillefut sevréeelle la prit chez elle et nela laissa point aller chez Soetkin que lorsqu'elle l'eut appeléesa mère.

Lesvoisins disaient que c'était bien à Kathelinequiétait fortunéede nourrir l'enfant des Claesquidecoutumevivaient pauvrement leur vie besoigneuse.


XVI


Ulenspiegelse trouvait seul un matin au logis ets'y ennuyanttaillait dans unsoulier de son père pour en faire un petit navire. Il avaitdéjà planté le maître-mât dans lasemelle et troué l'empeigne pour y planter le beaupréquand il vit à la demi-porte passer le buste d'un cavalier etla tête d'un cheval.

-- Ya-t-il quelqu'un céans ? demanda le cavalier.

-- Il y arépondit Ulenspiegelun homme et demi et une tête decheval.

-- Comment? demanda le cavalier.

Ulenspiegelrépondit.

-- Parceque je vois ici un homme entierqui est moi ; la moitié d'unhommec'est ton busteet une tête de chevalc'est celle deta monture.

-- Oùsont tes père et mère ? demanda l'homme.

Ulenspiegelrépondit : ­­ Mon père est allé fairede mal en piset ma mère s'occupe à nous faire honteou dommage.

­­Explique-toidit le cavalier.

Ulenspiegelrépondit :

­­Mon père creuse à l'heure qu'il est plus profondémentles trous de son champafin d'y faire tomber de mal en pis leschasseurs fouleurs de blé. Ma mère est alléeemprunter de l'argent ; si elle en rend trop peuce nous sera honte; si elle en rend tropce nous sera dommage.

L'hommelui demanda alors par où il devait aller.

­­Là où sont les oiesrépondit Ulenspiegel.

L'hommes'en fut et revint au moment ou Ulenspiegel faisait du second soulierde Claes une galère à rameurs.

­­Tu m'as trompédit-il ; où les oies sontil n'y a queboues et marais où elles pataugent.

Ulenspiegelrépondit :

­­Je ne t'ai point dit d'aller où les oies pataugentmais oùelles cheminent.

--Montre-moi du moinsdit l'hommeun chemin qui aille à Heyst.

-- EnFlandrece sont les piétons qui vont et non les cheminsrépondit Ulenspiegel.


XVII


Soetkindit un jour à Claes :

-- Monhommej'ai l'âme navrée : voilà trois jours queThyl a quitté la maison ; ne sais-tu où il est ?

Claesrépondit tristement :

-- Il estoù sont les chiens vagabondssur quelque grande routeavecquelques vauriens de son espèce. Dieu fut cruel en nousdonnant un tel fils. Quand il naquitje vis en lui la joie de nosvieux joursun outil de plus dans la maisonje comptais en faire unmanouvrieret le sort méchant en fait un larron et unfainéant.

-- Ne soispoint si durmon hommedit Soetkin ; notre fils n'ayant que neufansest en pleine folie d'enfance. Ne faut-il pas qu'il laissecomme les arbrestomber ses glumes sur le chemin avant de se parerde ses feuillesqui sont aux arbres populaires honnêtetéet vertu ? Il est malicieuxje ne l'ignore ; mais sa malice tourneraplus tard à son profitsiau lieu de s'en servir à deméchants toursil l'emploie à quelque utile métier.Il se gausse du prochain volontiers ; mais aussi plus tard il tiendrabien sa place en quelque gaie confrérie. Il rit sans cesse ;mais les faces aigres avant d'être mûres sont un méchantpronostic pour les visages à venir. S'il courtc'est qu'il abesoin de grandir ; s'il ne travaille pointc'est qu'il n'est pas àl'âge où l'on sent que labeur est devoiret s'il passequelquefois dehors jour et nuitla moitié d'une semainec'est qu'il ne sait pas de quelle douleur il nous afflige car il abon coeuret il nous aime.

Claeshochant la têtene répondait pointet Soetkinquandil dormaitpleurait seule. Et le matinpensant que son fils étaitmalade au coin de quelque routeelle allait sur le pas de la portevoir s'il ne revenait point ; mais elle ne voyait rienet elles'asseyait près de la fenêtreregardant de làdans la rue. Et bien des fois son coeur dansait dans sa poitrine aubruit du pas léger de quelque garçonnet ; mais quand ilpassaitelle voyait que ce n'était pas Ulenspiegelet alorselle pleuraitla dolente mère.

CependantUlenspiegelavec ses camarades vauriensétait àBrugesau marché du samedi.

Làse voyaient les cordonniers et les savetiers dans des échoppesà partles tailleurs marchands d'habitsles miesevangersd'Anvers qui prennentla nuitavec un hiboules mésanges ;les marchands de volaillesles larrons ramasseurs de chienslesvendeurs de peaux de chats pour gantsplastrons et pourpointsetdes acheteurs de toutes sortesbourgeoisbourgeoisesvalets etservantespanetierssommelierscoquassiers et coquassièreset tous ensemblemarchands et chalandssuivant leur qualitécriantdécriantvantant et avilissant la marchandise.

Dans uncoin du marché était une belle tente de toilemontéesur quatre pieux. A l'entrée de cette tenteun manant du platpays d'Alostaccompagné de deux moines présents pourle bénéficemontrait pour un patardaux dévotscurieuxun morceau de l'os de l'épaule de sainte MarieEgyptienne. Il braillaitd'une voix casséeles méritesde la sainte et n'omettait point en sa ballade commentfauted'argentelle paya en belle monnaie de nature un jeune passeurd'eaupour ne pointen refusant son salaire à ce manouvrierpécher contre le Saint-Esprit.

Et lesdeux moines faisaient signe de la tête que le manant disaitvrai. A côté d'eux était une grosse femmerougeaudelascive comme Astartégonflant violemment uneméchante cornemusetandis qu'une fillette mignonne chantaitprès d'elle comme une fauvette ; mais nul ne l'entendait.Au-dessus de l'entrée de la tente se balançait àdeux percheset tenu aux oreilles par des cordesun baquet pleind'eau bénite à Romeainsi que le chantait la grossefemmetandis que les deux moines dodelinaient de la tête pourapprouver son dire. Ulenspiegelregardant le baquetdevenaitsongeur.

A l'un despieux de la tente était attaché un baudet nourri deplus de foin que d'avoine : La tête basseil regardait laterresans nulle espérance d'y voir pousser des chardons.

­­Camaradesdit Ulenspiegel en leur montrant du doigt la grosse femmeles deux moines et l'âne brassant mélancoliepuisqueles maîtres chantent si bienil faut aussi faire danser lebaudet.

Cequ'ayant ditil alla à la boutique prochaineacheta dupoivre pour six liardsleva la queue de l'âne et mit le poivredessous.

L'ânesentant le poivreregarda sous sa queue pour voir d'où luivenait cette chaleur inaccoutumée. Croyant qu'il y avait lediable ardentil voulut courir pour lui échapperse mit àbraire et à ruer et secoua le poteau de toutes ses forces. Ace premier chocle baquet qui était entre les deux perchesrenversa toute son eau bénite sur la tente et sur ceux quiétaient dedans. Celle-ci bientôt s'affaissantcouvraitd'un humide manteau ceux qui écoutaient l'histoire de MarieEgyptienne. Et Ulenspiegel et ses camarades entendirent sortir dedessous la toile un grand bruit de geignements et de lamentationscar les dévots qui étaient là s'accusant l'unl'autre d'avoir renversé le baquets'étaient fâchéstout jaune et s'entre-baillaient de furieux horions. La toile sesoulevait sous l'effort des combattants. Chaque fois qu'Ulenspiegelvoyait s'y dessiner quelque forme rondeil piquait dedans avec uneaiguille. C'était alors de plus grands cris sous la toile etune plus grande distribution de horions.

Et ilétait bien joyeuxmais il le fut davantage en voyant lebaudet qui s'enfuyait traînant derrière lui toilebaquet et pieux tandis que le baes de la tentesa femme et safille s'accrochaient au bagage. L'ânequi ne pouvait pluscourirlevait le mufle en l'air et ne cessait de chanter que pourregarder sous sa queue si le feu qui y brûlait n'allait points'éteindre bientôt.

Cependantles dévôts continuaient leur batailleles moines sanssonger à euxramassaient l'argent tombé des plateauxet Ulenspiegel les y aidaitnon sans profitdévotement.


XVIII


Tandisque croissait en gaie malice le fils vaurien du charbonniervégétaiten maigre mélancolie le rejeton dolent du sublime empereur.Dames et seigneurs le voyaient marmiteux traînerpar leschambres et corridors de Valladolidson corps frêle et sesjambes branlantes portant avec peine le poids de sa grosse têtecoiffée de blonds et roides cheveux.

Sans cessecherchant les corridors noirsil y restait assis des heures entièresen étendant les jambes. Si quelque valet lui marchait dessuspar mégardeil le faisait fouetter et prenait son plaisir àl'entendre crier sous les coupsmais il ne riait point.

Lelendemainallant tendre ailleurs ces mêmes piègesils'asseyait derechef en quelque corridorles jambes étendues.Les damesseigneurs et pages qui y passaient en courant ou autrementse heurtaient à luitombaient et se blessaient. Il y prenaitaussi son plaisirmais il ne riait point.

Quand l'und'eux l'ayant cogné ne tombait pointil criait comme si onl'eût frappéet il était aise en voyant leureffroimais il ne riait point.

Sa SainteMajesté fut avertie de ces façons de faire et mandaqu'on ne prit point garde à l'infantdisant ques'il nevoulait pas qu'on lui marchât sur les jambesil ne devaitpoint les mettre là où couraient les pieds.

Celadéplut à Philippemais il n'en dit rienet on ne levit plussinon quandpar un clair jour d'étéilallait chauffer au soleildans la courson corps frissonnant.

Un jourCharlesrevenant de guerrele vit ainsi brassant mélancolie:

­­Mon filslui dit-ilque tu diffères de moi ! A ton âgej'aimais à grimper sur les arbres pour y poursuivre lesécureuils ; je me faisaisen m'aidant d'une cordedescendrede quelque rocher à pic pour aller dans leur nid dénicherles aiglons. Je pouvais à ce jeu laisser mes os ; ils n'endevinrent que plus durs. A la chasseles fauves s'enfuyaient dansles fourrés quand ils me voyaient venir armé de mabonne arquebuse.

­­Ah ! soupira l'infantj'ai mal au ventremonseigneur père.

­­Le vin de Paxarètedit Charlesy est un remèdesouverain.

­­Je n'aime point le vin ; j'ai mal de têtemonseigneur père.

­­Mon filsdit Charlesil faut courirsauter et gambader ainsi quefont les enfants de ton âge.

­­J'ai les jambes roidesmonseigneur père.

­­Commentdit Charlesen serait-il autrement si tu ne t'en sers pasplus que si elles étaient de bois ? Je te vais faire attachersur quelque cheval bien ingambe.

L'infantpleura.

­­Ne m'attachez pasdit-ilj'ai mal aux reinsmonseigneur père.

­­Maisdit Charlestu as donc mal partout ?

­­Je ne souffrirais point si on me laissait en reposréponditl'infant.

­­Penses-turepartit l'empereur impatientpasser ta vie royale àrêvasser comme clercs ? A ceux-là s'il fautpour tacherd'encre leurs parcheminsle silencela solitude et le recueillement; à toifils du glaiveil faut un sang chaudl'oeil d'unlynxla ruse du renardla force d'Hercule. Pourquoi te signes-tu ?Sangdieu ! ce n'est pas à un lionceau à singer lesfemelles égreneuses de patenôtres.

­­L'Angelusmonseigneur pèrerépondit l'infant.


XIX


Lesmois de mai et de juin furenten cette annéeles vrais moisdes fleurs. Jamais on ne vit en Flandre de si embaumantes aubépinesjamais dans les jardins tant de rosesde jasmins et dechèvrefeuilles. Quand le vent soufflant d'Angleterre chassaitvers l'orient les vapeurs de cette terre fleuriechacunetnotamment à Anverslevant le nez en l'air joyeusementdisait:

­­Sentez-vous le bon vent qui vient de Flandres ?

Aussi lesdiligentes abeilles suçaient le miel des fleurefaisaient lacirepondaient leurs oeufs dans les ruches insuffisantes àloger leurs essaims. Quelle musique ouvrière sous le ciel bleuqui couvrait éclatant la riche terre !

On fit desruches de joncde pailled'osierde foin tressé. Lesvanniers cuvelierstonneliersy ébréchaient leursoutils. Quant aux huchiersdepuis longtemps ils ne pouvaient suffireà la besogne.

Lesessaims étaient de trente mille abeilles et de deux mille septcents bourdons. Les gâteaux furent si exquis quepour leurrare qualitéle doyen de Damme en envoya onze àl'empereur Charlespour le remercier d'avoirpar ses nouveauxéditsremis en vigueur la Sainte Inquisition. Ce fut Philippequi les mangeamais ils ne lui profitèrent point.

Lesbélîtresmendiantsvagabonds et toute cette guenaillede vauriens oiseux traînant leur paresse par les chemins etpréférant se faire pendre plutôt que de faireoeuvrevinrentau goût du miel alléchéspouren avoir leur part. Et ils rôdaient en foulela nuit.

Claesavait fait des ruches pour y attirer les essaims ; quelques-unesétaient pleines et d'autres videsattendant les abeilles.Claes veillait toute la nuit pour garder ce doux bien. Quand il étaitlasil disait à Ulenspiegel de le remplacer. Celui-ci lefaisait volontiers.

OrunenuitUlenspiegelpour fuir la fraîcheurs'étaitréfugié dans une ruche ettout recroquevilléregardait à travers les ouvertures. Il y en avait deux enhaut.

Comme ils'allait endormiril entendit craquer les arbustes de la haie etentendit la voix de deux hommes qu'il prit pour des larrons. Ilregarda par l'une des ouvertures de la ruche et vit qu'ils avaienttous deux une longue chevelure et une barbe longuequoique la barbefût signe de noblesse.

Ilsallèrent de ruche en ruchepuis ils vinrent à lasienneetla soulevantils dirent : -

-- Prenonscelle-ci : c'est la plus lourde.

Puis seservant de leurs bâtonsils l'emportèrent.

Ulenspiegeln'avait nul plaisir d'être ainsi voituré en ruche. Lanuit était claire et les larrons marchaient sans sonner unmot. A chaque cinquante pas ils s'arrêtaientépuisésde soufflepour se remettre ensuite en route. Celui de devantgrommelait furieusement d'avoir un si lourd poids àtransporteret celui de derrière geignait mélancoliquement.Car il est en ce monde deux sortes de couards fainéantsceuxqui se fâchent contre le labeuret ceux qui geignent quand ilfaut ouvrer.

Ulenspiegeln'ayant que fairetirait par les cheveux le larron qui marchaitdevantet par la barbe celui qui cheminait derrièresi bienquelassé du jeule furieux dit au pleurard :

-- Cessede me tirer par les cheveux ou je te baille un tel coup de poing surla tête qu'elle te rentrera dans la poitrine et que turegarderas à travers tes côtes comme un voleur àtravers les grilles de sa prison.

-- Je nel'oseraismon amidisait le pleurard ; c'est toi plutôt quime tires par la barbe.

Le furieuxrépondit :

-- Je nechasse point à la vermine dans le poil des ladres.

--Monsieurdit le pleurardne faites pas sauter la ruche si fort ;mes pauvres bras n'y tiennent plus. -- Je vais les détachertout à faitrépondit le furieux.

Puis sedébarrassant de son cuiril déposa la ruche àterreet sauta sur son compagnon. Et ils s'entre-battirentl'unblasphémantl'autre criant miséricorde.

Ulenspiegelentendant les coups pleuvoirsortit de la ruchela traînaavec lui jusqu'au prochain bois pour l'y retrouveret retourna chezClaes.

Et c'estainsi que dans les querelles les sournois ont leur profit.


XX


Aquinze ansUlenspiegel éleva à Dammesur quatre pieuxune petite tenteet il cria que chacun y pourrait voir désormaisreprésentédans un beau cadre de foinson êtreprésent et futur.

Quandsurvenait un homme de loi bien morguant et enflé de sonimportanceUlenspiegel passait la tête hors du cadreetcontre-faisant le museau de quelque singe antiquedisait :

-- Vieuxmufle peut pourrirmais fleurirnon ; ne suis-je point bien votremiroirmonsieur de la trogne doctorale ?

S'il avaitpour chaland un robuste soudardUlenspiegel se cachait et montraitau lieu de son visageau milieu du cadreune grosse plateléede viande et de painet disait :

-- Labataille fera de toi potageque me bailles-tu pour mapronosticationô soudard chéri des sacres àgrosse gueule ?

Quand unvieil hommeportant sans gloire sa tête chenueamenait àUlenspiegel sa femmejeune commèrecelui-ci se cachantcomme il avait fait pour le soudardmontrait dans le cadre un petitarbusteaux branches duquel étaient accrochés desmanches de couteaudes coffretsdes peignesdes écritoiresle tout en corneet s'écriait :

-- D'oùviennent ces beaux brimborionsmessire ? n'est-ce point du cornierqui croît endéans le clos des vieux maris ? Qui diramaintenant que les cocus sont des gens inutiles en une république?

EtUlenspiegel montrait dans le cadreà côté del'arbusteson jeune visage.

Le vieilhommeen l'entendanttoussait de male ragemais sa mignonne lecalmait de la mainetsouriantvenait à Ulenspiegel.

-- Et monmiroirdisait-elleme le montreras-tu ?

-- Viensplus prèsrépondait Ulenspiegel. Elle obéissait.Lui alorsla baisant où il pouvait :

-- Tonmiroirdisait-ilc'est roide jeunesse demeurant èsbraguettes hautaines.

Et lamignonne s'en allait aussinon sans lui avoir baillé un oudeux florins.

Au moinegras et lippu qui lui demandait de voir son être présentet futur représentéUlenspiegel répondait : -

-- Tu esarmoire à jambonaussi seras-tu cellier à cervoise carsel appelle buverien'est-il pas vraigrosse bedaine ? Donne-moi unpatard pour n'avoir pas menti.

-- Monfilsrépondait le moinenous ne portons jamais d'argent.

-- C'estdonc que l'argent te porterépondait Ulenspiegelcar je saisque tu le mets entre deux semelles sous tes pieds. Donne-moi tasandale.

Mais lemoine :

-- Monfilsc'est le bien du couvent ; j'en tirerai toutefoiss'il lefautdeux patards pour ta peine.

Le moineles donnaUlenspiegel les reçut gracieusement.

Ainsimontrait-il leur miroir à ceux de Dammede BrugesdeBlankenberghevoire même d'Ostende.

Et au lieude leur dire en son langage flamand : « Ik ben u liedenspiegelje suis votre miroir» il leur disait abréviant: « _Ik ben ulen spiegel» ainsi que cela se dit encoreprésentement dans l'Oost et la West-Flandre.

Et de-làlui vint son surnom d'Ulenspiegel.


XXI


Engrandissantil prit goût à vaguer par les foires etmarchés. S'il y voyait un joueur de hautboisde rebec ou decornemuseil se faisaitpour un patardenseigner la manièrede faire chanter ces instruments.

Il devintsurtout savant en la manière de jouer du rommel-potinstrument fait d'un potd'une vessie et d'un roide fétu depaille. Voici comment il s'en servait : le soir il tendait la vessiemouillée sur le potfixait au moyen d'une cordelette lemilieu de la vessie autour du noeud du fétuqui touchait lefond du potaux bords duquel il plaçait ensuite la vessietendue jusqu'à danger de crevaille. Le matinla vessie étantsèche rendait sous les coups le son du tambourinet si l'onfrottait la paille de l'instrumentelle ronflait mieux qu'une viole.Et Ulenspiegelavec son pot ronflant et donnant le son d'aboîmentsde molossesallait chanter des noëls à la porte desmaisons en compagnie d'enfants dont l'un portait l'étoile depapier lumineusele jour des Rois.

Si quelquemaître peintre venait à Damme pour y pourtraireagenouillés en une toileles compagnons de quelque gilde Ulenspiegeldésirant voir comment il travaillaitdemandaitqu'il lui permît de broyer ses couleurset ne voulait pourtout salaire qu'une tranche de paintrois liards et une chopine decervoise.

S'occupantà broyeril étudiait la manière de son maître.Quand celui-ci s'absentaitil essayait de peindre comme luimais ilmettait partout de l'écarlate. Il s'essaya à pourtraireClaesSoetkinKatheline et Neleainsi que des pintes et descoquasses. Claes lui préditvoyant ses oeuvresque s'il semontrait vaillantil pourrait un jour gagner des florins pardizainesen faisant des inscriptions sur les speel-wagenquisont des chariots de plaisir en Flandre et en Zélande.

Il appritaussi d'un maître maçon à tailler le bois et lapierrequand celui-ci vint fairedans le choeur de Notre-Dameunestalle construite de telle façon quelorsqu'il le faudraitle doyenhomme d'âgepût s'y asseoir en ayant l'air dese tenir debout.

Ce futUlenspiegel qui tailla le premier manche de couteau dont se serventceux de Zélande. Il fit ce manche en forme de cage. Al'intérieur se trouvait une mobile tête de mort ;au-dessusun chien couché. Ces emblèmes signifient àeux deux : « Lame fidèle jusqu'à la mort. »

Et ainsiUlenspiegel commençait de vérifier la prédictionde Kathelinese montrant peintre sculpteurmanantnoble homme letout ensemblecar de père en fils les Claes portaient troispintes d'argent au naturel sur fond de Bruinbier.

MaisUlenspiegel ne fut stable en aucun métieret Claes lui ditque si ce jeu duraitil le chasserait de la chaumine.


XXII


L'empereurétant revenu de guerredemanda pourquoi son fils Philippe nel'était point venu saluer.

L'archevêque-gouverneurde l'infant répondit qu'il ne l'avait pas voulucar iln'aimaitdisait-ilque livres et solitude.

L'empereurs'enquit où il se tenait en ce moment.

Legouverneur répondit qu'il le fallait chercher partout oùil faisait noir. Ils le firent.

Ayanttraversé un bon nombre de sallesils vinrent finalement àune espèce de réduitsans pavementet éclairépar une lucarne. Làils virent enfoncé dans le sol unpoteau auquel était attachée par la taille une guenontoute petite et mignonneenvoyée des Indes à SonAltesse pour la réjouir par ses jeunes ébattements. Aubas du poteau fumaient des fagots rouges encoreet il y avait dansle réduit une mauvaise odeur de poil brûlé.

Labestiole avait tant souffert en mourant dans ce feu que son petitcorps semblait êtrenon pas celui d'un animal ayant eu viemais un fragment de racine rugueuse et tordueet dans sa boucheouverte comme pour crier la mortse voyait de l'écumesanglanteet l'eau de ses larmes mouillait sa face.

-- Qui afait ceci ? demanda l'empereur.

Legouverneur n'osa répondreet tous deux demeurèrentsans parlertristes et colères.

Soudainen ce silencefut entendu un faible bruit de toux qui venait d'uncoin à l'ombre derrière eux. Sa Majestéseretournanty aperçut l'infant Philippetout de noir vêtuet suçant un citron.

-- DonPhilippedit-ilviens me saluer.

L'infantsans bougerle regarda de ses yeux craintifs où il n'y avaitpoint d'amour.

-- Est-cetoidemanda l'empereurqui as brûlé à ce feucette bestiole ?

L'infantbaissa la tête.

Maisl'empereur :

-- Si tufus assez cruel pour le fairesois assez vaillant pour l'avouer.

L'infantne répondit point. Sa Majesté lui arracha des mains lecitronqu'il jeta à terreet allait battre son fils pissantde peurquand l'archevêque l'arrêtant lui dit àl'oreille :

-- SonAltesse sera un jour grande brûleuse d'hérétiques.

L'empereursouritet tous deux sortirentlaissant l'infant seul avec saguenon.

Mais il enétait d'autres qui n'étaient point des guenons etmouraient dans les flammes.


XXIII


Novembreétait venule mois grelard où les tousseux se donnentà coeur-joie de la musique de phlegmes. C'est aussi en ce moisque les garçonnets s'abattent par troupes sur les champs denavetsy maraudant ce qu'ils peuventà la grande colèredes paysansqui courent vainement derrière eux avec desbâtons et des fourches.

Orunsoir qu'Ulenspiegel revenait de maraudeil entendit près deluidans un coin de la haieun gémissement. Se baissantilvit sur quelques pierres un chien gisant.

-- Çadit-ilplaintive biesteletteque fais-tu là si tard ?

Caressantle chienil lui sentit le dos humidepensa qu'on l'avait voulunoyer etpour le réchaufferle prit dans ses bras.

Rentrantchez lui il dit :

-- J'amèneun blesséqu'en faut-il faire ?

-- Lepanserrépondit Claes.

Ulenspiegelmit le chien sur la table : ClaesSoetkin et lui virent alorsàla lumière de la lampeun petit rousseau du Luxembourg blesséau dos. Soetkin épongea les plaiesles vêtit de baumeet les enveloppa de linge. Ulenspiegel porta l'animal dans son litquoique Soetkin le voulût avoir dans le sienredoutantdisait-ellequ'Ulenspiegelqui se remuait alors comme un diabledans un bénitierne blessât le rousseau en dormant.

MaisUlenspiegel fit ce qu'il voulait et le soigna si bien qu'au bout desix jours le blessé marchait comme ses pareils avec grandesuffisance de roquetaille.

Et leschoolmeestermaître d'écolele nomma TitusBibulus Schnouffius : Titusen mémoire d'un certain empereurromainlequel ramassait volontiers les chiens errants ; Bibuluspour ce que le chien aimait la bruinbier d'amour ivrognialetSchnouffiuspour ce que reniflant il boutait sans cesse le museaudans les trous de rats et de taupes.


XXIV


Aubout de la rue Notre-Dame étaient plantésl'un en facede l'autredeux saulesau bord d'une eau profonde. Ulenspiegeltendit entre les-deux saules une corde où il dansa un dimancheaprès vêpresassez bien pour que toute la foule desvagabonds l'applaudit des mains et de la voix. Puis il descendit desa corde et présenta à chacun une écuelle quifut bientôt remplie de monnaiemais il la vida dans le tablierde Soetkin et garda onze liards pour lui.

Ledimanche suivantil voulut encore danser sur la cordemais quelquesgarçonnets vauriensjaloux de son agilitéavaientfait une entaille à la cordesi bien qu'après quelquessautsla corde se cassa et qu'Ulenspiegel tomba dans l'eau.

Tandisqu'il nageait pour gagner le bordles petits bonshommes entailleursde corde criaient :

-- Commentest ton agile santéUlenspiegel ? Vas-tu au fond de l'étangenseigner la danse aux carpesdanseur inestimable ?

Ulenspiegelsortant de l'eau et se secouantleur criacar ils s'éloignaientde luide peur des coups :

-- Necraignez rien ; revenez dimancheje vous montrerai des tours sur lacorde et vous aurez votre part de bénéfice.

Ledimancheles garçonnets n'avaient point coupé dans lacordemais faisaient le guet autourde peur que quelqu'un ytouchâtcar il y avait une grande foule de monde.

Ulenspiegelleur dit :

--Donnez-moi chacun un de vos souliers et je gage quesi petits ou sigrands qu'ils soientje danse avec chacun d'eux.

-- Quenous payes-tusi tu perdsdemandèrent-ils ?

--Quarante pintes de bruinbierrépondit Ulenspiegelet vous mepayerez trois patards si je gagne.

-- Ouidirent-ils.

Et ils luidonnèrent chacun un de leurs souliers. Ulenspiegel les mittous dans le tablier qu'il portait etainsi chargédansa surla cordemais non sans peine.

Lesentailleurs de corde criaient d'en bas :

-- Tu asdit que tu danserais avec chacun de nos souliers ; chausse-les doncet tiens ta gageure !

Ulenspiegeldansant toujours répondit :

-- Je n'aipoint dit que je chausserais vos souliersmais que je danserais aveceux. Orje danse et tous dansent avec moi dans mon tablier. Ne levoyez-vous pasavec vos yeux de grenouilles tout écarquillés? Payez-moi mes trois patards.

Mais ilsle huèrents'écriant qu'il devait leur rendre leurssouliers.

Ulenspiegelles leur jeta l'un après l'autreen un tas. Ce dont advintune furieuse bataillecar aucun d'eux ne pouvait clairementdistinguerni prendre sans contesteson soulier dans le tas.

Ulenspiegelalors descendit de l'arbre et arrosa les combattantsmais non d'eauclaire.


XXV


L'infantayant quinze ansvaguaitcomme de coutumepar les corridorsescaliers et chambres du château. Mais le plus souvent on levoyait rôder autour des appartements des damesafin de fairenoise aux pages quipareillement à luiétaient commedes chats à l'affût dans les corridors. D'autressetenant dans la courchantaientle nez en l'airquelque tendreballade.

L'infanten les entendantse montrait à une fenêtre et ainsieffrayait-il les pauvres pages qui voyaient ce pâle museau aulieu des doux yeux de leurs belles.

Il étaitparmi les dames de la courune gentille-femme flamande de Dudzeeleprès de Dammebien en chairbeau fruit mûr et bellemerveilleusementcar elle avait des yeux verts et des cheveux rouxcrépelésbrillants comme l'or. D'humeur gaie et decomplexion ardenteelle ne céla jamais à personne sonpenchant pour le fortuné seigneur à qui elle octroyaitsur ses belles terres le céleste privilège de franchised'amour. Il en était un présentementbeau et fierqu'elle aimait. Tous les joursà certaine heureellel'allait trouverce que Philippe apprit.

S'asseyantsur un banc placé contre une fenêtreil la guetta etcomme elle passait devant luil'oeil vifla bouche entr'ouverteaccortesortant du bain et faisant chanter autour d'elle sesaccoutrements de brocart jauneelle vit l'infant quisans se leverde son banclui dit :

-- Madamene vous pourriez-vous arrêter un moment ?

Impatientecomme une cavale empêchée en son élanau momentoù elle va courir au bel étalon hennissant dans laprairieelle répondit :

--Altessechacune ici doit obéir à votre princièrevolonté.

--Asseyez-vous près de moidit-il.

Puislaregardant paillardementdurement et cauteleusementil dit :

--Récitez-moi le Pater en langue flamande ; on mel'appritmais je l'oubliai.

La pauvredame alors de dire un Pater et lui de l'engager à ledire plus lentement.

Et ainsiil força cette pauvrette d'en dire jusques à dixellequi croyait l'heure venue de réciter d'autres oremus.

Puislalouangeantil lui parla de ses beaux cheveuxde son teint vifdeses yeux clairsmais il n'osa rien lui dire de ses épaulescharnuesni de sa gorge rondeni de rien autre chose.

Quand ellecrut pouvoir s'en aller et déjà regardait dans la couroù l'attendait son seigneuril lui demanda si elle savaitbien ce que sont les vertus de la femme.

Comme ellene répondait point de peur de mal direil parla pour elle etla patrocinantil dit :

-- Vertusde femmec'est chastetésoin d'honneur et prude vie.

Il luiconseilla aussi de se vêtir décemment et de bien cachertout ce qui était à elle. Elle fit signe de la têteque ouidisant :

-- Quepour Son Altesse Hyperboréenneelle se couvrirait plutôtde dix peaux d'ours que d'une aune de mousseline.

L'ayantfait quinaud par cette réponseelle s'enfuit joyeuse.

Cependantle feu de jeunesse était aussi allumé dans la poitrinede l'infantmais ce n'était point ce feu ardent qui pousseaux hauts faits les fortes âmesni le doux feu qui faitpleurer les tendres coeursc'était un sombre feu venu d'enferoù Satan l'alluma sans doute. Et il brillait dans ses yeuxgriscomme en hiver la lune sur un charnier. Et il le brûlaitcruellement.

Se sentantsans amour pour les autresle pauvre sournois n'osait s'offrir auxdames : il allait alors dans un petit coin écartéenune petite chambre crépie à la chauxéclairéepar d'étroites fenêtres oùd'habitudeilgrugeait ses pâtisseries et où les mouches venaient enfoule à cause des miettes. Làse caressant lui-mêmeil leur écrasait lentement la tête contre les vitres etil en tuait des centainesjusqu'à ce que ses doigtstremblassent trop fort pour qu'il pût continuer sa rougebesogne. Et il prenait un vilain plaisir à ce crueldélassementcar lasciveté et cruauté sont deuxsoeurs infâmes. Il sortait de ce réduit plus tristequ'auparavant et chacun et chacune fuyaientquand ils le pouvaientla face de ce prince pâle comme s'il se fût nourri dechampignons de plaies.

Et ladolente Altesse souffraitcar mauvais coeur c'est douleur.


XXVI


Labelle gentille-femme quitta un jour Valladolid pour aller en sonchâteau de Dudzeele en Flandre.

Passantpar Damme suivie de son gras sommelierelle vit assis contre le murd'une chaumineun jeune gars de quinze ans soufflant dans unecornemuse. En face de lui se tenait un chien roux quin'aimant pointcette musiquehurlait mélancoliquement. Le soleil luisaitclair. A côté du jeune gars était debout unefillette mignonne éclatant de rire à chaque piteuxhurlement du chien.

La belledame et le gras sommelierpassant devant la chaumineregardèrentUlenspiegel soufflantNele riant et Titus Bibulus Schnouffiushurlant.

-- Mauvaisgarçondit la dame parlant à Ulenspiegelne pourrais-tu cesser de faire ainsi hurler ce pauvre rousseau ?

MaisUlenspiegella regardantenflait plus vaillamment sa cornemuse. EtBibulus Schnouffius hurlait plus mélancoliquement et Neleéclatait de rire davantage.

Lesommelierentrant en colèredit à la dame endésignant Ulenspiegel :

-- Si jefrottais du fourreau de mon épée cette graine de pauvrehommeil cesserait de mener cet insolent tapage. Ulenspiegel regardale sommelierl'appela Jan Papzakà cause de sa bedaineetcontinua de souffler dans sa cornemuse. Le sommelier marcha sur luien le menaçant du poingmais Bibulus Schnouffius se jeta surlui et le mordit à la jambele sommelier tomba de peur encriant :

-- Al'aide !

La damesouriant dit à Ulenspiegel :

-- Ne mepourrais-tu pascornemuseuxdire si le chemin n'a point change quimène de Damme a Dudzeele ?

Ulenspiegelne cessant de jouerhocha la tête et regarda la dame.

--Qu'as-tu à me regarder si fixement ? demanda-t-elle.

Mais luijouant toujoursécarquillait les yeux comme s'il fûtravi en extase d'admiration. Elle lui dit :

-- N'as-tupas de hontejeune comme tu esde regarder ainsi les dames?

Ulenspiegelrougit un peusouffla encore et la regarda davantage.

-- Je t'aidemandéreprit-ellesi le chemin n'a point changé quimène de Damme à Dudzeele ?

-- Il neverdoie plus depuis que vous le privâtes de l'heur de vousporterrepartit Ulenspiegel.

-- Veux-tume conduire ? dit la dame.

MaisUlenspiegel restait assisla regardant toujours. Et ellesiespiègle qu'elle le vîtsachant que son jeu étaittout de jeunesselui pardonnait volontiers. Il se leva et allaitrentrer chez lui.

-- Oùvas-tu ? demanda-t-elle.

-- Mettremes plus beaux habitsrépondit-il.

-- Vaditla dame.

Elles'assit alors sur le bancprès du pas de la porte ; lesommelier fit comme elle. Elle voulut parler à Nelemais Nelene lui répondit pascar elle était jalouse.

Ulenspiegelrevint bien lavé et vêtu de futaine. Il avait bonne minesous son accoutrement de dimanchele petit homme.

-- T'envas-tu vraiment avec cette belle dame ? lui demanda Nele.

-- Jereviendrai bientôtrépondit Ulenspiegel.

-- Sij'allais à ta place ? dit Nele.

-- Nondit-illes chemins sont boueux.

--Pourquoidit la dame fâchée et jalouse pareillementpourquoipetite filletteveux-tu l'empêcher de venir avec moi?

Nele nelui répondit pointmais de grosses larmes sourdirent de sesyeux et elle regardait tristement et avec colère la belledame.

Ils semirent à quatre en routela dame assise comme une reine sursa haquenée blancheharnachée de velours noir ; lesommelier dont la marche secouait la bedaine ; Ulenspiegel tenant parla bride la haquenée de la dameet Bibulus Schnouffiusmarchant à côté de luila queue en l'airfièrement.

Ilschevauchèrent et cheminèrent ainsi pendant quelquetempsmais Ulenspiegel n'était point à l'aise ; muetcomme un poissonil aspirait la fine odeur de benjoin qui venait dela dame et regardait du coin de l'oeil tous ses beaux ferretsbijouxrares et pardillocheset aussi son doux airses yeux brillantssagorge nue et ses cheveux que le soleil faisait brillants comme unecoiffe d'or.

--Pourquoidit-elleparles-tu si peumon petit homme ?

Il nerépondit point.

-- Tu n'aspas tellement ta langue dans tes souliers que tu ne saches past'acquitter pour moi d'un message ?

-- Voiredit Ulenspiegel.

-- Ilfautdit la dameme quitter ici et aller à Koolkerckedel'autre côté du ventdire à un gentilhomme vêtude noir et de rougemi-partiqu'il ne doit point m'attendreaujourd'huimais venir dimancheà dix heures de nuiten monchâteaupar la poterne.

-- Jen'irai pas ! dit Ulenspiegel.

Pourquoi ?demanda la dame.

-- Jen'irai pasnon ! dit encore Ulenspiegel.

La damelui dit :

--Qu'est-ce doncpetit coq tout fâchéqui t'inspirecette volonté farouche ?

-- Jen'irai pas ! dit Ulenspiegel.

-- Mais sije te donnais un florin ?

-- Non !dit-il.

-- Unducat ?

-- Non.

-- Uncarolus ?

-- Nondit encore Ulenspiegel. Et cependantajouta-t-il en soupirantjel'aimerais mieux qu'une coquille de moule dans le cuiret maternel.

La damesouritpuis tout à coup s'écria.

-- J'aiperdu mon aumônière belle et rarefaite de drap de soieet brodée de perles fines ! A Dammeelle pendait encore àma ceinture.

Ulenspiegelne bougea pasmais le sommelier s'avança vers la dame :

-- Madamelui dit-iln'envoyez point à sa recherche ce jeune larroncar vous ne le reverriez jamais.

-- Et quidonc ira ? demanda la dame.

-- Moirépondit-ilmalgré mon grand âge.

Et il s'enfut. Midi sonnaitla chaleur était grandeprofonde lasolitude ; Ulenspiegel ne disait motmais il ôta son pourpointneuf pour que la dame pût s'asseoir à l'ombre sous untilleulsans craindre la fraîcheur de l'herbe. Il restaitdebout près d'ellesoupirant.

Elle leregarda et se sentit pitoyable pour ce petit bonhomme craintifetlui demanda s'il n'était point fatigué de rester ainsidebout sur ses jambes trop jeunes. Il ne répondit motetcomme il se laissait choir à côté d'elleellevoulut le retenir et l'attira sur sa gorge nueoù il demeurasi volontiers qu'elle eût cru commettre le péchéde cruauté en lui disant de choisir un autre oreiller.

Lesommelier revint toutefois et dit qu'il n'avait point trouvél'aumônière.

-- Je laretrouvaimoirépondit la damequand je descendis dechevalcar elle s'étaiten se dégrafantaccrochéeà l'étrier. Maintenantdit-elle à Ulenspiegelmène-nous droitement à Dudzeele et dis-moi comment tute nommes.

-- Monpatronrépondit-ilest monsieur saint Thylbertnom qui veutdire leste des pieds pour courir aux bonnes choses ; mon nom estClaes et mon surnom est Ulenspiegel. Si vous voulez vous regarder enmon miroirvous verrez qu'il n'est passur toute cette terre deFlandreune fleur de beauté éclatante comme votregrâce parfumée.

La damerougit d'aise et ne se fâcha point contre Ulenspiegel.

Et Soetkinet Nele pleuraient pendant cette longue absence.


XXVII


QuandUlenspiegel revint de Dudzeeleil vit à l'entrée de laville Nele adossée à une barrière. Elle égrenaitune grappe de raisin noir. Croquant un à un les grains dufruitelle en était sans doute rafraîchie et délectéemais n'en laissait paraître nul plaisir. Elle semblaitaucontrairefâchée et arrachait les grains de la grappecolériquement. Elle était si dolente et avait un visagesi marritriste et douxqu'Ulenspiegel fut saisi d'amoureuse pitiéets'avançant derrière ellelui donna un baiser surla nuque.

Mais elleen retourlui bailla un grand soufflet.

-- Je n'yvois pas plus clairrepartit Ulenspiegel.

Ellepleurait à sanglots.

-- Neledit-ilva-t-on maintenant placer les fontaines à l'entréedes villages ?

-- Va-t'en! dit-elle.

-- Mais jene puis m'en allersi tu pleures comme celamignonne.

-- Je nesuis pas mignonnedit Neleet je ne pleure pas !

-- Nontune pleures pasmais il sort cependant de l'eau de tes yeux.

-- Veux-tut'en aller ? dit-elle.

-- Nondit-il. Cependant elle tenait son tablier de ses petites mainstremblanteset elle en tirait l'étoffe par saccades et deslarmes coulaient dessusle mouillant.

-- Neledemanda Ulenspiegelfera-t-il beau tantôt ?

Et il laregardait souriant bien amoureusement.

--Pourquoi me demandes-tu cela ? dit-elle.

-- Parcequequand il fait beauil ne pleure pasréponditUlenspiegel.

--Va-t'endit-elleprès de ta belle dame à robe debrocart tu l'as fait assez rire celle-là.

Ulenspiegelalors chanta :

Quand jevois pleurer m'amie
Mon coeur est déchiré.
C'estmiel quand elle rit
Perle quand elle pleure.
Moije l'aimeà toute heure.
Et je nous paie à boire
Du bonvin de Louvain.
Et je nous paie à boire
Quand Nelesourira.

-- Vilainhommedit-elletu te gausses encore de moi.

-- Neledit Ulenspiegelje suis homme mais point vilaincar notre noblefamillefamille échevinaleporte de trois pintes d'argentsur fond de bruinbier. Neleest-il vrai qu'au pays de Flandrequand on sème des baiserson récolte des soufflets ?

-- Je neveux point te parlerdit-elle.

-- Alorspourquoi ouvres-tu la bouche pour me le dire ?

-- Je suisfâchéedit-elle.

Ulenspiegellui bailla bien légèrement un coup de poing dans le doset dit :

-- Baisezvilaineelle vous poindrapoignez vilaineelle vous oindra.Oins-moi doncmignonnepuisque je t'ai poignée.

Nele seretourna. Il ouvrit les braset elle s'y jeta pleurante encore etdit :

-- Tun'iras plus là-basn'est-ce pasThyl ?

Mais il nerépondit pointempêché qu'il était àserrer ses pauvres doigts tremblants et à essuyerde seslèvresles larmes chaudes tombant des yeux de Nele comme leslarges gouttes d'une pluie d'orage.


XXVIII


En cetemps-làGandla noblerefusa de payer sa quote-part del'aide que lui demandait son fils Charlesempereur. Elle ne lepouvaitétantdu fait de Charlesépuiséed'argent. Ce fut un grand crimeil résolut de l'allerlui-même châtier.

Car lebâton d'un fils est plus que tout autre douloureux au dosmaternel.

Françoisau Long-Nezson ennemilui offrit de passer par le pays de France.Charles le fitetau lieu d'y être retenu prisonnieril futfêté et choyé impérialement. C'est unaccord souverain entre princes de s'entraider contre les peuples.

Charless'arrêta longtemps à Valenciennes sans donner nul signede fâcherie. Gandsa mèrevivait sans crainte en lacroyance que l'empereurson filslui pardonnerait d'avoir agi selonle droit.

Charlesarriva sous les murs de la ville avec quatre mille chevaux. D'Albel'accompagnaitcomme aussi le prince d'Orange. Le menu peuple etceux des petits métiers eussent bien voulu empêchercette entrée filiale et mettre sur pied les quatre-vingt millehommes de la ville et du plat pays ; les gros bourgeois ; ditshoog-poorterss'y opposèrent par crainte de laprédominance du populaire. Gand eût pu cependant ainsihacher menu son fils et ses quatre mille chevaux. Mais elle l'aimaitet les petits métiers eux-mêmes avaient reprisconfiance.

Charlesl'aimait aussimais pour l'argent qu'il avait d'elle en ses coffreset qu'il voulait avoir encore.

S'étantrendu maître de la villeil établit partout des postesmilitairesfit vaguerpar Ganddes rondes de nuit et de jour. Puisil prononçaen grand apparatla sentence de la ville.

Les plusnotables bourgeois durentla corde au couvenir devant son trônefaire amende honorable ; Gand fut déclarée coupable descrimes les plus coûteuxqui sont : déloyautéinfraction aux traitésdésobéissanceséditionrébellion et lèse-majesté. L'empereur déclaraabolis tous et quelconques privilègesdroitsfranchisescoutumes et usages ; stipulant en engageant l'avenircomme s'il eûtété Dieuque dorénavant ses successeurs àleur venue à seigneurie jureraient de ne rien observersinonla Caroline Concession de servitude octroyée par lui àla ville.

Il fitraser l'abbaye de Saint-Bavonpour y ériger une forteressed'où il pûtà l'aisepercer de boulets le seinde sa mère.

En bonfils pressé d'hériteril confisqua tous les biens deGandrevenusmaisonsartilleriemunitions de guerre.

Latrouvant trop bien défendueil fit abattre la Tour Rougelatour au Trou de Crapaudla Braampoortla Steenpoortla Waalpoortla Ketelpoort et bien d'autres ouvrées et sculptéescomme bijoux de pierre.

Quandaprèsles étrangers venaient à Gandilss'entredisaient :

-- Quelleest cette ville plate et désolée dont on chantaitmerveille ?

Et ceux deGand répondaient :

--L'empereur Charles vient d'ôter à la ville sa précieuseceinture.

Et cedisantils avaient honte et colère. Et des ruines des portesl'empereur tirait des briques pour sa forteresse.

Il voulaitque Gand fût pauvrecar ainsi elle ne pourrait par labeurindustrie ni argents'opposer à ses fiers desseins ; il lacondamna donc à payer sa part refusée de l'aide dequatre cent mille florins carolus d'oret de pluscent cinquantemille carolus pour une fois et chaque année six mille autresen rentes perpétuelles. Elle lui avait prêté del'argent : il devait lui en payer une rente de cent cinquante livresde gros. Il se fitpar forceremettre les titres de la créanceet payant ainsi sa detteil s'enrichit réellement.

Gandl'avaiten maintes occasionsaimé et secourumais il luifrappa le sein d'un poignardy cherchant du sangparce qu'il n'ytrouvait pas assez de lait.

Puis ilregarda Roelandtla belle clochefit pendre à sonbattant celui qui avait sonné l'alarme pour appeler la ville àdéfendre son droit. Il n'eut point pitié de Roelandtla langue de sa mèrela langue par laquelle elle parlait àla Flandre ; Roelandtla fière clochequi disait d'elle-même:

Als men myslaet dan is 't brandt.
Als men my luyt dan is 't storm inVlaenderlandt.

Quand jetintec'est qu'il brûle
Quand je sonnec'est qu'il y atempête au pays de Flandre.

Trouvantque sa mère parlait trop hautil enleva la cloche. Et ceux duplat pays dirent que Gand était morte parce que son fils luiavait arraché la langue avec des tenailles de fer.


XXIX


Cesjours-làqui furent jours de printemps clairs et fraislorsque la terre est en amourSoetkin cousait près de lafenêtre ouverteClaes fredonnait quelque refraintandisqu'Ulenspiegel avait coiffé Titus Bibulus Schnouffius d'uncouvre-chef judiciaire. Le chien jouait des pattes comme s'il eûtvoulu rendre un arrêtmais c'était pour se débarrasserde sa coiffure.

SoudainUlenspiegel ferma la fenêtrecourut dans la chambresauta surles chaises et les tablesles mains tendues vers le plafond. Soetkinet Claes virent qu'il ne se démenait si fort que pouratteindre un oiselet tout mignon et petit quiles ailesfrémissantescriait de peurblotti contre une poutre dans unrecoin du plafond.

Ulenspiegelallait se saisir de luilorsque Claesparlant vivementlui dit :

--Pourquoi sautes-tu ainsi ?

-- Pour leprendrerépondit Ulenspiegelle mettre en cagelui donnerdes graines et le faire chanter pour moi.

Cependantl'oiseaucriant d'angoissevoletait dans la chambre en heurtant dela tête les vitraux de la fenêtre.

Ulenspiegelne cessait de sauterClaes lui mit pesamment la main sur l'épaule:

--Prends-ledit-ilmets-le en cagefais-le chanter pour toimaismoi aussije te mettrai dans une cage fermée de bons barreauxde fer et je te ferai aussi chanter. Tu aimes à courirtu nele pourras plus ; tu seras à l'ombre quand tu auras froid ausoleil quand tu auras chaud. Puis un dimanchenous sortirons ayantoublié de te donner de la nourriture et nous ne reviendronsque le jeudiet au retournous retrouverons Thyl mort de faim ettout raide.

SoetkinpleuraitUlenspiegel s'élança :

-- Quefais-tu ? demanda Claes.

-- J'ouvrela fenêtre à l'oiseaurépondit-il. En effetl'oiseauqui était un chardonneretsortit par la fenêtrejeta un cri joyeuxmonta comme une flèche dans l'airpuiss'allant placer sur un pommier voisinse lissa les ailesdu becsesecoua le plumageet se fâchantdit en sa langue d'oiseauàUlenspiegelmille injures.

Claes luidit alors :

-- Filsn'ôte jamais à homme ni bête sa libertéqui est le plus grand bien de ce monde. Laisse chacun aller au soleilquand il a froidà l'ombre quand il a chaud. Et que Dieu jugeSa Sainte Majesté quiayant enchaîné la librecroyance au pays de Flandrevient de mettre Gand la noble dans unecage de servitude.


XXX


Philippeavait épousé Marie de Portugaldont il ajouta lespossessions à la couronne d'Espagne ; il eut d'elle donCarlosle fou cruel. Mais il n'aimait point sa femme !

La reinesouffrait des suites de ses couches. Elle gardait le lit et avaitprès d'elle ses dames d'honneurparmi lesquelles la duchessed'Albe.

Philippela laissait souvent seule pour aller voir brûler deshérétiques. Tous ceux et celles de la cour faisaientcomme lui. De même aussi faisait la duchesse d'Albela noblegarde-couches de la reine.

En cetemps-làl'official prit un sculpteur flamandcatholiqueromainpour ce qu'un moine lui ayant refusé le prixconvenuentre euxd'une statue en bois de Notre-Dameil avait frappéde son ciseau la statue au visageen disant qu'il aimait mieuxdétruire son oeuvreque de la donner à vil prix.

Il futpar le moinedénoncé comme iconoclastetorturésans pitié et condamné à être brûlévif.

On luiavaitdurant la torturebrûlé la plante des piedsetil criaiten cheminant de la prison au bûcher et couvert duSanbenito :

-- Coupezles pieds ! coupez les pieds !

EtPhilippe entendait de loin ces criset il était aisemais ilne riait point.

Les damesd'honneur de la reine Marie la quittèrent pour assister aubrûlement et après elles la duchesse d'Albe quientendant crier le sculpteur flamandvoulut voir le spectacle etlaissa la reine seule.

Philippeses hauts serviteursprincescomtesécuyers et dames étantprésentsle sculpteur fut attaché par une longuechaîne à une estache plantée au centre d'uncercle enflammé formé de bottes de paille et defascinesqui devait le rôtir lentements'il voulait se tenantau poteaufuir le feu vif.

Et on leregardait curieusement essayantnu qu'il était ou peu s'enfallaitde raidir sa force d'âme contre la chaleur du feu.

En mêmetempsla reine Marie eut soif sur son lit d'accouchée. Ellevit la moitié d'un melon sur un plat. Se traînant horsde son litelle prit de ce melon et n'en laissa rien.

Puisàcause du froid de la chair du melonelle sua et frissonnaresta surle planchersans pouvoir bouger.

-- Ah !dit-elleje me réchaufferais si quelqu'un pouvait me porterdans mon lit.

Elleentendit alors le pauvre sculpteur qui criait :

-- Coupezles pieds !

-- Ah !dit la reine Marieest-ce un chien qui hurle à ma mort ?

En cemomentle sculpteurne voyant autour de lui que des faces d'ennemisespagnolssongea à Flandrela terre des mâlescroisales brasettraînant sa longue chaîne derrièreluimarcha vers la paille et les fascines enflammées et s'ymettant debout en croisant les bras :

-- Voilàdit-ilcomment les Flamands meurent en face des bourreaux espagnols.Coupez les piedsnon à moimais à euxafin qu'ils necourent plus aux meurtres ! Vive Flandre ! Flandre pour l'éternité!

Et lesdames l'applaudissaientcriant grâce en voyant sa fièrecontenance.

Et ilmourut.

La reineMarie tressaillait de tout son corpselle pleurases dentsclaquèrent du froid de mort prochaineet elle ditraidissantbras et jambes:

--Mettez-moi dans mon litque j'aie chaud.

Et ellemourut.

Et ainsisuivant la prédiction de Kathelinela bonne sorcièrePhilippe semait partout mortsang et larmes.


XXXI


MaisUlenspiegel et Nele s'aimaient d'amour.

On étaitalors à la fin d'avriltous les arbres en fleurstoutes lesplantes gonflées de sève attendaient Maiqui vient surla terre accompagné d'un paonfleuri comme un bouquet et faitchanter les rossignols dans les arbres.

SouventUlenspiegel et Nele erraient à deux par les chemins. Nele setenait au bras d'Ulenspiegel et de ses mains s'y accrochait.Ulenspiegelprenant plaisir à ce jeupassait souvent sonbras autour de la taille de Nelepour la mieux tenirdisait-il. Etelle était heureusemais elle ne parlait point.

Le ventroulait mollement sur les chemins le parfum des prairies ; la mer auloin mugissait au soleilparesseuse ; Ulenspiegel était commeun jeune diabletout fieret Nele comme une petite sainte duParadistoute honteuse de son plaisir.

Elleappuyait la tête sur l'épaule d'Ulenspiegelil luiprenait les mains etcheminantil la baisait au frontsur lesjoues et sur sa bouche mignonne. Mais elle ne parlait point.

Au bout dequelques heuresils avaient chaud et soifbuvaient du lait chez lepaysanmais ils n'étaient point rafraîchis.

Et ilss'asseyaient au bord d'un fossésur le gazon. Neletouteblêmeétait pensiveUlenspiegel la regardait peureux :

-- Tu estriste ? disait-elle.

-- Ouidisait-il.

--Pourquoi ? demandait-elle.

-- Je nesaisdisait-ilmais ces pommiers et cerisiers tout en fleurscetair tiède et comme chargé du feu de la foudrecespâquerettes s'ouvrant rougissantes sur les présl'aubépinelàprès de nousdans les haiestoute blanche. Qui me dira pourquoi je me sens trouble et toujoursprêt à mourir ou dormir ? Et mon coeur bat si fort quandj'entends les oiseaux s'éveiller dans les arbres et que jevois les hirondelles revenues ; alorsje veux aller plus loin que lesoleil et la lune. Et tantôt j'ai froidet tantôt j'aichaud. Ah ! Nele ! je voudrais n'être plus de ce bas mondeoudonner mille existences à celle qui m'aimerait.

Mais ellene parlait pointet d'aise souriantregardait Ulenspiegel.


XXXII


Lejour de la fête des MortsUlenspiegel sortit de Notre-Dameavec quelques vauriens de son âge. Lamme Goedzak s'étaitégaré parmi euxcomme une brebis au milieu des loups.

Lamme leurpaya à tous largement à boirecar sa mère luidonnaittous les dimanches et fêtes trois patards.

Il s'enfut donc avec ses camarades In den rooden schildtàl'Ecusson rougechez Jan van Liebekequi leur servit de la dobbel-knollaert de Courtrai.

La boissonles échauffantet causant de prièresUlenspiegeldéclara tout net que les messes des morts ne sont avantageusesqu'aux prêtres.

Mais ilétait un Judas en la bande : il dénonçaUlenspiegel comme hérétique. Malgré les larmesde Soetkin et les instances de ClaesUlenspiegel fut pris etconstitué prisonnier. Il resta dans une cave grilléependant un mois et trois jours sans voir personne. Le geôlierlui mangeait les trois quarts de sa pitance. Dans l'entretempsonprit des informations sur sa bonne et mauvaise renommée. Ilfut seulement trouvé que c'était un méchantgausseurraillant sans cesse le prochainmais n'ayant jamais méditde Monseigneur Dieude Madame la Viergeni de Messieurs les saints.Pour cela sentence fut douce ; car il eût pu êtremarqué d'un fer rouge au visage et fouetté jusqu'ausang.

Enconsidération de sa jeunesseles juges le condamnèrentseulement à marcher derrière les prêtresenchemisenu-tête et pieds nuset tenant un cierge à lamain au milieu de la première procession qui sortirait del'église.

Ce fut lejour de l'Ascension.

Quand laprocession fut sur le point de rentreril dut s'arrêter sousle porche de Notre-Dame et là s'écrier :

-- Merci àmonseigneur Jésus ! Merci à messieurs les prêtres! Leurs prières sont douces aux âmes du purgatoirevoire rafraîchissantes ; car chaque Ave est un seau d'eau quileur tombe sur le doset chaque Pater est une cuvelle.

Et lepeuple l'écoutait en grande dévotionnon sans rire.

A la fêtede la Pentecôteil dut encore suivre la procession ; il étaiten chemisenu-pieds et tête nueet tenait un cierge àla main. A son retourdebout sous le porche et tenant son ciergerespectueusementnon sans faire quelques grimaces de gaudisserieildit à voix haute et claire :

-- Si lesprières des chrétiens sont d'un grand soulagement auxâmes du purgatoirecelles du doyen de Notre-Damesaint hommeparfait en la pratique de toutes les vertuscalment si bien lesdouleurs du feu que celui-ci se transforme en sorbets tout soudain.Mais les diables bourreaux n'en ont miette.

Et lepeuple d'écouter derechef en grande dévotionnon sansrireet le doyen de sourire d'aise écclésiastiquement.

PuisUlenspiegel fut banni du pays de Flandre pour trois anssouscondition de faire un pèlerinage à Rome et d'en reveniravec l'absolution du pape.

Claes dutpayer trois florins pour cette sentence ; mais il en donna encore unà son fils et le fournit de son costume de pèlerin.

Ulenspiegelfut navré le jour du départ en embrassant Claes etSoetkinqui était toute en larmesla dolente mère.Ils lui firent la conduite bien loin sur le cheminen la compagniede plusieurs bourgeois et bourgeoises.

Claesenrentrant dans la chaumièredit à sa femme :

--Commèreil est bien dur de condamner ainsipour quelquesfolles parolesun si jeune garçon à cette dure peine.

-- Tupleuresmon hommedit Soetkin ; tu l'aimes plus que tu ne lemontrescar tu éclates en sanglots de mâlequi sontpleurs de lion.

Mais il nerépondit point.

Nele étaitallée se cacher dans la grange pour que nul ne vit qu'elleaussi pleurait Ulenspiegel. Elle suivit de loin Soetkin et Claeslesbourgeois et bourgeoises ; quand elle vit son ami s'éloignerseulelle courut à lui et lui sautant au cou :

-- Tu vastrouver bien des belles dames par làdit-elle.

-- Bellesje ne saisrépondit Ulenspiegel ; mais fraîches commetoinoncar le soleil les a toutes rôties.

Ils firentlongtemps route ensemble. Ulenspiegel était tout songeur etdisait parfois :

-- Je leurferai payer leurs messes des morts.

-- Quellesmesses et qui payera ? demandait Nele.

Ulenspiegelrépondait :

-- Tousles doyenscurésclercsbedeaux et autres matagotssupérieurs ou subalternes qui nous paissent de billevesées.Si j'étais vaillant manouvrierils m'eussent voléenme faisant pèlerinerle fruit de trois ans de labeur. Maisc'est le pauvre Claes qui paye. Ils me rendront mes trois ans aucentupleet le chanterai aussi pour eux la messe des morts de leurmonnaie.

-- Las !Thylsois prudent : ils te feraient brûler tout vifrépondaitNele.

-- Je suisd'amianterépondait Ulenspiegel. Et ils se séparèrentelle toute en larmeset lui navré et colère.


XXXIII


Passantpar Bruges sur le marché du mercrediil y vit une femmepromenée par le bourreau et ses valetset une grande fouled'autres femmes criant et hurlant autour d'elle mille sales injures.

Ulenspiegellui voyant le haut de la robe garni de morceaux d'étofferougeet portant au cou la pierre de justiceavec ses chaînesde fervit que c'était une femme qui avait vendu à sonprofit les corps jeunes et frais de ses filles. On lui dit qu'elle senommait Barbeétait mariée à Jason Darue etallait dans ce costume être promenée de place en placejusqu'à ce qu'elle revînt au Grand-Marchéouelle serait mise sur un échafaud déjà dressépour elle. Ulenspiegel la suivit avec la foule du peuple vociférant.Revenue au Grand-Marchéelle fut placée surl'échafaudliée à un poteauet le bourreau mitdevant elle un paquet d'herbes et un morceau de terre désignantla fosse.

On ditaussi à Ulenspiegel qu'elle avait été fouettéeauparavant dans la prison.

Comme ils'en allaitil rencontra Henri le Marischalbélître-brimbeurqui avait été pendu dans la châtellenie deWest-Ypres et montrait encore les marques des cordes autour de soncou. « Il avait étédisait-ildélivréétant en l'air en disant seulement une bonne prière àNotre-Dame de Haltellement quepar vrai miracleles baillis etjusticiers étant partisles cordes qui ne le serraient plusdéjà rompirentqu'il tomba à terre et fut ainsisauf. »

MaisUlenspiegel apprit plus tard que ce bélître délivréde la corde était un faux Henri Marischalet qu'on lelaissait courir débitant son mensonge parce qu'il étaitporteur d'un parchemin signé par le doyen de Notre-Dame deHalqui voyaità cause du conte de ce Henri le Marischalaffluer par troupes en son église et le bien payer tous ceuxquide près ou de loinflairaient la potence. Et pendantbien longtemps Notre-Dame de Hal fut surnommée Notre-Dame desPendus.


XXXIV


En cetemps-làles inquisiteurs et théologiensreprésentèrent pour la deuxième fois àl'empereur Charles :

-- Quel'Eglise se perdait ; que son autorité était méprisée; que s'il avait remporté tant d'illustres victoiresil ledevait aux prières de la catholicitéqui maintenaithaute sur son trône l'impériale puissance.

Unarchevêque d'Espagne lui demanda que l'on coupât sixmille têtes ou que l'on brûlât autant de corpsafin d'extirper aux Pays-Bas la maligne hérésieluthérienne. Sa Sainte Majesté jugea que ce n'étaitpoint assez.

Aussipartout où passait terrifié le pauvre Ulenspiegelilne voyait que des têtes sur des poteauxdes jeunes fillesmises dans des sacs et jetées toutes vives à la rivière; des hommes couchés nus sur la roue et frappés àgrands coups de barres de ferdes femmes mises dans une fossede laterre sur elleset le bourreau dansant sur leur poitrine pour laleur briser. Mais les confesseurs de ceux et celles qui s'étaientrepentis auparavant gagnaient chaque fois douze sols.

Il vit àLouvainles bourreaux brûler trente luthériens àla fois et allumer le bûcher avec de la poudre à canon.A Limbourgil vit une famillehommes et femmesfilles et gendresmarcher au supplice en chantant des psaumes. L'hommequi étaitvieuxcria pendant qu'il brûlait.

EtUlenspiegelayant peur et douleurcheminait sur la pauvre terre.


XXXV


Dansles champsil se secouait comme un oiseaucomme un chien détachéet son coeur se réconfortait devant les arbresles prairieset le clair soleil. Ayant marché pendant trois joursil vintaux environs de Bruxellesen la puissante commune d'Uccle. Passantdevant l'hôtellerie de la Trompe il fut alléchépar une céleste odeur de fricassées. Il demanda àun petit brimbeur quile nez au ventse délectait au parfumdes saucesen l'honneur de qui s'élevait au ciel cet encensde festoiements. Celui-ci répondit que les frères de laBonne-Trogne se devaient assembler après vêpres pourfêter la délivrance de la commune par les femmes etfillettes du temps jadis.

Ulenspiegelvoyant de loin une perche surmontée d'un papegay ettout autourdes commères armées d'arcsdemanda si lesfemmes devenaient archers maintenant. Le brimbeurhumant l'odeur dessaucesrépondit que du temps du Bon Duc ces mêmes arcsétant aux mains des femmes d'Uccleavaient fait choir de vieà mort plus de cent brigands.

Ulenspiegelvoulant en savoir davantagele brimbeur lui dit qu'il ne parleraitplus tant il avait faim et soifà moins qu'il ne lui donnâtun patard pour le manger et pour le boire. Ulenspiegel le fit parpitié.

Aussitôtque le brimbeur eut le patardil entracomme un renard en unpoulailleren l'hôtellerie de la Trompe et revint en triomphetenant une moitié de saucisson et une grosse miche de pain.

SoudainUlenspiegel entendit un doux bruit de tambourins et de violeset vitune grande troupe de femmes dansantet parmi ellesune bellecommère portant au cou une chaîne d'or.

Lebrimbeurqui riait d'aise d'avoir mangedit à Ulenspiegelque la jeune et belle commère était la reine du tir àl'arcse nommait Mietjefemme de messire Renonckeléchevinde la commune. Puis il demanda à Ulenspiegel six liards pourboire : Ulenspiegel les lui bailla. Ayant ainsi mangé et bule brimbeur s'assit sur son séant au soleilet se cura lesdents de ses ongles.

Quand lesfemmes archères aperçurent Ulenspiegel vêtu deson costume de pèlerinelles se mirent à danser enrond autour de luidisant :

--Bonjourbeau pèlerin ; viens-tu de loinpèlerinjeunet ? Ulenspiegel répondit :

-- Jeviens de Flandrebeau pays abondant en fillettes amoureuses.

Et ilsongeait à Nele mélancoliquement.

-- Quelfut ton crime ? lui demandèrent-elles cessant leur danse.

-- Jen'oserais le confesser tant il est granddit-il. Mais il estd'autres choses à moi qui ne sont point petites.

Elles desourire et de demander pourquoi il devait voyager ainsi avec lebourdonla besaceles coquilles d'huîtres ?

-- C'estrépondit-ilmentant un peupour avoir dit que les messes desmorts sont avantageuses aux prêtres.

-- Ellesleur rapportent des deniers sonnantsrépondirent-ellesmaiselles sont avantageuses aux âmes du purgatoire.

-- Je n'yétais pointrépondit Ulenspiegel.

-- Veux-tumanger avec nouspèlerin ? lui dit l'archère la plusmignonne.

-- Jeveuxdit-ilmanger avec vouste mangertoi et toutes les autrestour à tourcar vous êtes des morceaux de roi plusdélicieux à croquer qu'ortolansgrives ou bécasses.

-- Dieu tenourrissedirent-elles : c'est un gibier hors de prix.

-- Commevous toutesmignonnesrépondit-il.

-- Voiredirent-ellesmais nous ne sommes pas à vendre.

-- Et àdonner ? demanda-t-il.

-- Ouidirent-ellesdes coups aux trop hardis. Ets'il t'en fautnous tebattrons comme un tas de grain.

-- Je m'enabstiensdit-il.

-- Viensmangerdirent-elles.

Il lessuivit dans la cour de l'hôtelleriejoyeux de voir autour delui ces faces fraîches. Soudainil vit entrer dans la courengrande cérémonieavec drapeautrompetteflûteet tambourinles Frères de la Bonne-Trogne portant grassementleur joyeux nom de confrérie. Comme ils le considéraientcurieusementles femmes leur dirent que c'était un pèlerinqu'elles avaient ramassé sur le cheminet que lui trouvantbonne trognepareillement à leurs maris et fiancéselles avaient voulu lui faire partager leurs festins. Ceux-citrouvèrent bon ce qu'elles disaientet l'un dit :

-- Pèlerinpèlerinantveux-tu pèleriner à travers sauceset fricassées ?

-- J'yaurai des bottes de sept lieuesrépondit Ulenspiegel.

Comme ilallait entrer avec eux dans la salle du festinil avisasur latoute de Parisdouze aveugles qui cheminaient. Quand ils passèrentdevant luise plaignant de faim et de soifUlenspiegel se ditqu'ils souperaient ce soir-là comme des roisaux dépensdu doyen d'Uccleen mémoire des messes des morts.

Il alla àeux et leur dit :

-- Voicineuf florinsvenez manger. Sentez-vous l'odeur des fricassées?

-- Las !dirent-ilsdepuis une demi-heuresans espoir.

-- Vousmangerezdit Ulenspiegelayant maintenant neuf florins. Mais il neles leur donna point.

-- Bénisois-tudirent-ils.

Etconduits par Ulenspiegelils se mirent en rond autour d'une petitetabletandis que les Frères de la Bonne-Trogne s'attablaientà une grande avec leurs commères et fillettes.

Parlantavec une assurance de neuf florins :

-- Hôtedirent fièrement les aveuglesdonne-nous à manger et àboire ce que tu as de meilleur. L'hôtequi avait entenduparler des neuf florinscrut qu'ils étaient en leursescarcelles et leur demanda ce qu'ils voulaient.

Tousalorsparlant à la foiss'écrièrent :

-- Despois au lardun hochepot de boeufde veaude mouton et de poulet.

-- Lessaucisses sont-elles faites pour les chiens ? -- Qui a flairéau passage des boudins noirs et blancs sans les prendre au collet ?Je les voyaishélas ! quand mes pauvres yeux me servaient dechandelles. -- Où sont les koekebakken au beurred'Anderlecht ? Elles chantent dans la poêlesucculentescroquantesgénératrices de pintes avalées. --Qui me mettra sous le nez des oeufs au jambon ou du jambon aux oeufsces tendres frères amis de gueule ? -- Où êtes-vouschoesels célestes et nageantviandes fièresaumilieu de rognons de crêtes de coqde ris de veaude queuesde boeufde pieds de moutonet force oignonspoivregiroflemuscadele tout à l'étuvée et trois pintes devin blanc pour la sauce ? -- Qui vous amènera vers moidivines andouillessi bonnes que vous ne dites mot quand on vousavale ? Vous veniez tout droit de Luyleckerlandle gras paysdes heureux fainéantslécheurs de sauces éternelles.Mais où êtes-vousfeuilles sèches des derniersautomnes ! -- Je veux un gigot aux fèves. -- Moi des panachesde cochonsce sont leurs oreilles. -- Moi un chapelet d'ortolans lesPater seraient des bécasses et un chapon gras en seraitle Credo.

L'hôterépondit coîment :

-- Vousaurez une omelette de soixante oeufset comme poteaux indicateurspour guider vos cuillerscinquante boudins noirsplantéstout fumants sur cette montagne de nourritureet de la dobbel-peterman par dessus : ce sera la rivière.

L'eau vintà la bouche des pauvres aveugleset ils dirent :

--Sers-nous la montagneles poteaux et la rivière.

Et lesFrères de la Bonne-Trogne et leurs commèresdéjàassis à table avec Ulenspiegeldisaient que ce jour-làétait pour les aveugles celui des ripailles invisibleset queles pauvres hommes perdaient ainsi la moitié de leur plaisir.Quand vinttoute fleurie de persil et de capucinesl'omeletteportée par l'hôte et quatre coquassiersles aveuglesvoulurent se jeter dedans et déjà y patrouillaientmais l'hôte leur servit intègrementnon sans peineàtous leur part en leur écuelle.

Les femmesarchères furent attendries quand elles les virent baufrer ensoupirant d'aisecar ils avaient grand'faim et avalaient les boudinscomme des huîtres. La dobbel-peterman coulait en leursestomacs comme des cascades tombant du haut des montagnes.

Quand ilseurent nettoyé leurs écuellesils demandèrentderechef des koekebakkendes ortolans et de nouvellesfricassées.

L'hôtene leur servit qu'un grand plat d'os de boeufde veau et de moutonnageant dans une bonne sauce. Il ne leur fit point leur part.

Quand ilseurent bien trempé leur pain et leurs mains jusqu'aux coudesdans la sauceet n'en retirèrent que des os de côtelettesde veaude gigotvoire même quelques mâchoires deboeufchacun s'imagina que son voisin avait toute la viandeet ilss'entre-boutèrent furieusement leurs os sur la physionomie.

Les Frèresde la Bonne-Trogneayant ri tout leur soûlmirentcharitablement une part de leur festin dans le plat des pauvreshommeset quiconque d'entre eux y cherchait un os de guerremettaitla main sur une grivesur un pouletune alouette ou deuxtandisque les commèresleur tenant la tête penchée enarrièreleur versaient du vin de Bruxelles à boire àtire-larigotet quand ils tâtaient en aveugles pour sentird'où leur venaient ces ruisseaux d'ambroisieilsn'attrapaient qu'une jupe et la voulaient retenir. Mais elles'échappait subitement.

Si bienqu'ils riaientbuvaientmangeaientchantaient. Quelques- unsflairant les mignonnes commèrescouraient par la salle toutaffolésensorcelés d'amourmais de malicieusesfillettes les égaraientetse cachant derrière unFrère de la Bonne-Trogneleur disaient : « Baise-moi. »Ce qu'ils faisaientmais au lieu de femmeils baisaient la facebarbue d'un homme et non sans rebuffades.

Les Frèresde la Bonne-Trogne chantèrentils chantèrentpareillement. Et les joyeuses commères souriaient d'aisetendre en voyant leur joie.

Quandfurent passées ces heures succulentesle baes leur dit:

-- Vousavez bien mangé et bien buil me faut sept florins. Chacund'eux jura qu'il n'avait point la bourse et accusa son voisin. De làadvint encore entre eux une bataille dans laquelle ils tâchaientde se cogner du pieddu poing et de la têtemais ils ne lepouvaient et frappaient au hasardcar les Frères de laBonne-Trognevoyant le jeules écartaient l'un de l'autre.Et les coups de pleuvoir dans le videsauf un qui tomba parmalencontre sur le visage du baes quifâchélesfouilla tous et ne trouva sur eux qu'un vieux scapulaireseptliardstrois boutons de haut-de-chausse et leurs patenôtres.

Il voulutles jeter dans le trou aux cochonset là les laisser au painet à l'eau jusqu'à ce qu'on eût payé poureux ce qu'ils devaient.

--Veux-tudit Ulenspiegelque je me porte caution pour eux ?

-- Ouirépondit le baessi quelqu'un se porte caution pourtoi.

LesBonnes-Trognes l'allaient fairemais Ulenspiegel les en empêchadisant :

-- Ledoyen sera cautionje le vais trouver.

Songeantaux messes des mortsil s'en fut chez le doyen et lui raconta commequoi le baes de la Trompe étant possédédu diablene parlait que de cochons et d'aveuglesles cochonsmangeant les aveugles et les aveugles mangeant les cochons sousdiverses formes impies de rôts et de fricassées. Pendantces accèsle baesdisait-ilcassait tout au logiset il le priait de venir délivrer le pauvre homme de ceméchant démon.

Le doyenle lui promitmais dit qu'il ne pouvait y aller de suitecar ilfaisait en ce moment les comptes du chapitre et tâchait d'ytrouver son profit.

Le voyantimpatientUlenspiegel lui dit qu'il reviendrait avec la femme dubaes et que le doyen lui parlerait lui- même.

-- Veneztous deuxdit le doyen.

Ulenspiegelretourna chez le baes et lui dit :

-- Jeviens de voir le doyenil se portera caution pour les aveugles.Pendant que vous veillerez sur euxque la baesine vienne avecmoi chez luiil lui répétera ce que je viens de vousdire.

-- Vas-ycommèredit le baes. La baesine s'en fut avecUlenspiegel chez le doyenqui ne cessait de chiffrer pour trouverson profit. Quand elle entra chez lui avec Ulenspiegelil lui fitimpatiemment signe de la main de se retireren lui disant :

--Tranquillise-toije viendrai en aide à ton homme dans un jourou deux.

EtUlenspiegelrevenant vers la Trompese disait à partlui : « Il payera sept florinset ce sera ma premièremesse des morts. »

Et il s'enfutet les aveugles pareillement.


XXXVI


Setrouvantle lendemainsur une chaussée au milieu d'unegrande foule de gensUlenspiegel les suivitet sut bientôtque c'était le jour du pèlerinage d'Alsemberg.

Il vit depauvres vieilles cheminant pieds nusa reculonspour un florin etpour l'expiation des péchés de quelques grandes dames.Sur le bord de la chausséeau son des rebecsvioles etcornemusesplus d'un pèlerin menait noces de friture etripailles de bruinbier. Et la fumée des ragoûtsfriands montait vers le ciel comme un suave encens de nourriture.

Mais ilétait d'autres pèlerinsvilainsbesoigneux etclaquedentsquipayés par l'églisemarchaient àreculons pour six sols.

Un petitbonhommet tout chauveles yeux écarquillésl'airfarouchesautillait à reculons derrière eux enrécitant ses patenôtres.

Ulenspiegelvoulant savoir pourquoi il singeait ainsi les écrevissesseplaça devant luiet souriantsauta du même pas.Lesrebecsfifresvioles et cornemusesles geignements etmarmonnements de pèlerins faisaient la musique de la danse

-- Jan vanden Duiveldisait Ulenspiegelest-ce pour tomber plus sûrementque tu cours de cette manière ?

L'homme nerépondit point et continua de marmonner ses patenôtres.

--Peut-êtredisait Ulenspiegelveux-tu savoir combien il y ad'arbres sur la route. Mais n'en comptes-tu pas aussi les feuilles ?

L'hommequi récitait un Credofit signe à Ulenspiegelde se taire.

--Peut-êtredisait celui-ci sautillant toujours devant lui etl'imitantest-ce par suite de quelque subite folie que tu vas ainsiau rebours de tout le monde ? Mais qui veut tirer d'un fou une sageréponse n'est lui-même pas sage. N'est-il pas vraimonsieur du poil pelé ?

L'homme nerépondant point encoreUlenspiegel continua de sautillermais en menant tant de bruit de ses semelles que le chemin enrésonnait comme une caisse de bois.

--Peut-êtredisait Ulenspiegelêtes-vous muetmonsieur ?

-- AveMariadisait l'hommegratiâ plena et benedictusfructus ventris tui Jesu.

--Peut-être aussi êtes-vous sourd ? dit Ulenspiegel. Nousl'allons voir : on dit que les sourds n'entendent point louanges niinjures. Voyons donc s'il est de peau ou d'airain le tympan de tesoreilles : Penses-tulanterne sans chandellesimulacre de piétonressembler à un homme ? Cela adviendra quand ils seront faitsde loques. Où vit-on jamais cette trogne jaunâtrecettetête peléesinon au champ de potences ? N'as-tu pointété pendu jadis ?

EtUlenspiegel dansaitet l'hommequi entrait en fâcheriecourait à reculons colériquement et marmonnait sespatenôtres avec une secrète fureur.

--Peut-êtredisait Ulenspiegeln'entends-tu pas le hautflamandje te vais parler dans le bas : si tu n'es goulutu esivrogne ; si tu n'es ivrognebuveur d'eautu es méchantconstipé quelque part ; si tu n'es constipétu esfoirard ; si tu n'es foirardtu es chapon ; s'il y a de latempérancece n'est pas elle qui emplit la tonne de tonventreet sisur les mille millions d'hommes qui peuplent la terreil n'y avait qu'un cocuce serait toi.

A ceproposUlenspiegel tomba sur son séantles jambes en l'aircar l'homme lui avait baillé un tel coup de poing sous le nezqu'il en vit plus de cent chandelles. Puis tombant subtilement surluimalgré le poids de sa bedaineil le frappa partoutetles coups plurent comme grêle sur le maigre corpsd'Ulenspiegel. Et le bâton de celui-ci tomba par terre.

--Apprends par cette leçonlui dit l'hommeà ne pointtarabuster les honnêtes gens allant en pèlerinage. Carsache- le bienje vais ainsi à Alsembergselon la coutumeprier madame sainte Marie de faire avorter un enfant que ma femmeconçut lorsque j'étais en voyage. Pour obtenir un sigrand bienfaitil faut marcher et danser à reculons depuis levingtième pas après sa demeure jusqu'au bas des degrésde l'églisesans parler. Lasil me faudra recommencermaintenant.

Ulenspiegelayant ramassé son bâtondit :

-- Je vaist'y aidervaurienqui veux faire servir Notre-Dame à tuerles enfants au ventre de leurs mères.

Et il semit à battre le méchant cocu si cruellement qu'il lelaissa pour mort sur le-chemin.

Cependantmontaient toujours vers le ciel les geignements des pèlerinsles sons des fifresviolesrebecs et cornemusesetcomme un purencensla fumée des fritures.


XXXVII


ClaesSoetkin et Nele devisaient ensemble au coin du feuets'entretenaient du pèlerin pèlerinant.

--Fillettedisait Soetkinque ne peux-tupar la force du charme dejeunessele garder toujours près de nous !

-- Las !disait Neleje ne le puis.

-- C'estrépondait Claesqu'il a un charme contraire qui le force àcourir sans se reposer jamaissinon pour faire besogne de gueule.

-- Le laidméchant ! soupirait Nele.

--Méchantdisait Soetkinje le concèdemais laidnon.Si mon fils Ulenspiegel n'a point le visage à la grecque ou àla romaineil n'en vaut que mieux ; car ils sont de Flandres sespieds alertesdu Franc de Bruges son oeil fin et brunet son nez etsa bouche faits par deux renards experts es sciences de malices etsculptures.

-- Quidonc lui fitdemanda Claesses bras de fainéant et sesjambes trop promptes à courir au plaisir ?

-- Soncoeur trop jeunerépondit Soetkin.


XXXVIII


Kathelineguérit en ce temps-làpar des simplesun boeuftroismoutons et un porc appartenant à Speelmanmais ne put guérirune vache qui était à Jan Beloen. Celui-ci l'accusa desorcellerie. Il déclara qu'elle avait jeté un charme àl'animalattendu quependant qu'elle lui donnait les simplesellele caressa et lui parlasans doute en une langue diaboliquecar unehonnête chrétienne ne doit point parler à unanimal.

Ledit JanBeloen ajouta qu'il était voisin de Speelmandont elle avaitguéri les boeufmoutons et porcet si elle avait tuésa vache c'était sans doute à l'instigation deSpeelmanjaloux de voir que ses terresà lui Beloenétaientmieux labourées et rapportaient davantage que les siennesàlui Speelman. Sur le témoignage de Pieter Meulemeesterhommede bonne vie et moeurset aussi de Jan Beloencertifiant queKatheline était réputée sorcière àDammeet avait sans doute tué la vache. Katheline futappréhendée au corps et condamnée à êtretorturée jusqu'à ce qu'elle eût avoué sescrimes et méfaits.

Elle futinterrogée par un échevin qui était toujoursfurieuxcar il buvait du brandevin toute la journée. Il fitdevant lui et ceux de la Vierscharemettre Katheline sur lepremier banc de torture.

Lebourreau la mit toute nuepuis il lui rasa les cheveux et tout lecorpsregardant partout si elle ne cachait aucun charme.

N'ayantrien trouvéil l'attacha par des cordes sur le banc detorture. Elle dit alors :

-- Je suishonteuse d'être nue ainsi devant ces hommesmadame sainteMariefaites que je meure !

Lebourreau lui mit alors des linges mouillés sur la poitrineleventre et les jambespuis levant le bancil lui versa de l'eauchaude dans l'estomac en si grande quantité qu'elle paruttoute gonflée. Puis il laissa retomber le banc.

L'échevindemanda à Katheline si elle voulait avouer son crime Elle fitsigne que non. Le bourreau versa encore de l'eau chaudemaisKatheline la vomit toute.

Alorsdel'avis du chirurgienelle fut déliée. Elle ne parlaitpointmais se frappait la poitrine pour dire que l'eau chaudel'avait brûlée. Quand l'échevin la vit reposéede cette première tortureil lui dit :

-- Avoueque tu es sorcièreet que tu as jeté un charme sur lavache

-- Jen'avouerai pointdit-elle. J'aime toutes bêtestant qu'il estau pouvoir de mon faible coeuret je me ferais plutôt mal àmoi qu'à elles qui ne se peuvent défendre. J'ai employépour guérir la vache les simples qu'il faut.

Maisl'échevin :

-- Tu luias donné du poisondit-ilcar la vache est morte.

--Monsieur l'échevinrépondit Kathelineje suis icidevant vousen votre pouvoir : j'ose vous diretoutefoisqu'unanimal peut mourir de maladie comme un hommemalgrél'assistance des chirurgiens et médecins. Et je jure parmonseigneur Christ qui voulut bien mourir en croix pour nos péchésque je n'ai voulu nul mal à cette vachemais bien la guérirpar simples remèdes.

L'échevindit alors furieux :

-- Cetteguenon du diable ne niera point sans cessequ'on la mette sur unautre banc de torture !

Et il butalors un grand verre de brandevin.

Lebourreau assit Katheline sur le couvercle d'un cercueil de chêneposé sur des tréteaux. Ledit couverclefait en formede toitétait tranchant comme une lame. Un grand feu brûlaitdans la cheminéecar on était pour lors en novembre.

Kathelineassise sur le cercueil et sur une broche en bois aiguëfutchaussée de souliers trop étroits en cuir neuf etplacée devant le feu. Quand elle sentit le bois tranchant ducercueil et la broche aiguë entrer dans ses chairset que lachaleur chauffa et rétrécit le cuir de ses soulierselle s'écria:

-- Jesouffre mille douleur ! Qui me donnera du poison noir ?

--Approchez-la du feudit l'échevin.

Puisinterrogeant Katheline.

-- Combiende foislui dit ilchevauchas-tu un balai pour aller au sabbat ?Combien de fois fis-tu périr le blé dans l'épile fruit sur l'arbrele petit dans le ventre de sa mère ?Combien de fois fis-tu de deux frères des ennemis juréset de deux soeurs des rivales pleines de haine?

Kathelinevoulut parlermais elle ne le putet elle agita les bras comme pourdire non. L'échevin dit alors:

-- Elle neparlera que lorsqu'elle sentira fondre au feu toute sa graisse desorcière. Mettez-la plus près. Katheline cria.L'échevin lui dit:

-- PrieSatan qu'il te rafraîchisse.

Elle fitle geste de vouloir ôter ses souliers qui fumaient àl'ardeur du feu.

-- PrieSatan qu'il te déchaussedit l'échevin.

Dix heuressonnaientqui étaient l'heure du dîner du furieux. Ilsortit avec le bourreau et le greffierlaissant Katheline seuledevant le feudans la grange de torture.

A onzeheuresils revinrent et trouvèrent Katheline assise raide etimmobile. Le greffier dit :

-- Elleest morteje pense.

L'échevinordonna au bourreau d'ôter Katheline du cercueil et lessouliers de ses pieds. Ne pouvant les ôtercelui- ci les coupaet les pieds de Katheline furent vus rouges et saignants.

Etl'échevinsongeant à son repasla regardait sanssonner mot ; mais bientôt elle reprit ses senset tombant parterresans pouvoir se relevernonobstant ses effortselle dit àl'échevin :

-- Tu mevoulus jadis pour épousemais maintenant tu ne m'auras plus.Quatre fois troisc'est le nombre sacré et le treizièmec'est le mari.

Puiscomme l'échevin voulait parlerelle lui dit :

-- Demeuresilencieuxil a l'ouïe plus fine que l'archange qui compte auciel les battements du coeur des justes. Pourquoi viens-tu si tard ?Quatre fois trois c'est le nombre sacréil tue ceux qui meveulent.

L'échevindit :

-- Ellereçoit le diable dans son lit.

-- Elleest folleà cause de la douleur de torturedit le greffier.

Kathelinefut ramenée en prison. Trois jours aprèsla chambreéchevinale s'étant assemblée en la VierschareKatheline fut après délibération condamnéeà la peine du feu. Elle futpar le bourreau et ses aidesmenée sur le Grand- Marché de Damme où étaitun échafaud sur lequel elle monta. Sur la place se tenaient leprévôtle héraut et les juges.

Lestrompettes du héraut de la ville sonnèrent trois foiset celui-ci se tournant vers le peuple dit :

-- Lemagistrat de Dammeayant eu pitié de la femme Kathelinen'apoint voulu bailler punition suivant l'extrême rigueur de laloi de la villemais afin de témoigner qu'elle est sorcièreses cheveux seront brûléselle payera vingt carolusd'or d'amendeet sera bannie pour trois ans du territoire de Dammesous peine d'un membre.

Et lepeuple applaudit à cette rude douceur.

Lebourreau attacha alors Katheline au poteauposa sur sa têterasée une chevelure d'étoupes et y mit le feu. Et lesétoupes brûlèrent longtemps et Katheline cria etpleura.

Puis ellefut détachée et menée hors du territoire deDamme sur un chariotcar elle avait les pieds brûlés.


XXXIX


Ulenspiegelétant alors à Bois-le-Duc en BrabantMessieurs de laville le voulurent nommer leur foumais il refusa cette dignitédisant : « Pèlerin pèlerinant ne peut follier deséjourseulement par auberges et chemins. »

En ce mêmetempsPhilippequi était roi d'Angleterrevint visiter sesfuturs pays d'héritageFlandresBrabantHainautHollandeet Zélande. Il était alors en sa vingt-neuvièmeannée ; en ses yeux grisâtres habitaient aigremélancoliedissimulation farouche et cruelle résolution.Froid était son visageroide sa tête couverte de fauvescheveux roides aussi son torse maigre et ses jambes grêles.Lent était son parler et pâteux comme s'il eût eude la laine dans la bouche.

Il visitaau milieu des tournoisjoutes et fêtesle joyeux duchéde Brabantle riche comté de Flandres et ses autresseigneuries. Partout il jura de garder les privilèges ; maislorsqu'à Bruxelles il fit serment sur l'Evangile d'observer laBulle d'or de Brabantsa main se contracta si fort qu'il dut laretirer du saint livre.

Il serendit à Anversoù l'on fit pour le recevoirvingt-trois arcs de triomphe. La ville dépensa deux centquatre-vingt- sept mille florins pour payer ces arcs et aussi pour lecostume de dix-huit cent septante-neuf marchandstous vêtus develours cramoisiet pour la riche livrée de quatre cent seizelaquais et les brillants accoutrements de soie de quatre millebourgeoistous vêtus de même. Maintes fêtes furentdonnées par les rhétoriciens de toutes les villes duPays-Basou peu s'en faut.

Làfurent vusavec leurs fous et follesle Prince d'Amourde Tournaimonté sur une truie qui avait nom Astarté ; le Roi desSotsde Lillequi menait un cheval par la queue et marchaitderrière ; le Prince de Plaisancede Valenciennesqui seplaisait à compter les pets de son âne ; l'Abbéde Liessed'Arrasqui buvait du vin de Bruxelles dans un flacon enforme de bréviaire et c'était joyeuse lecture ; l'Abbédes Paux-Pourvusd'Athqui n'était pourvu que d'un lingetroué et de bottines avachies ; mais il avait un saucissondont il se pourvoyait bien la bedaine ; le Prévôt desEtourdisjeune garçon monté sur une chèvrepeureuseet qui trottant dans la foulerecevait à caused'elle maints horions ; l'Abbé du Plat d'Argentdu Quesnoyquimonté sur son chevalfaisait mine de s'asseoir dans unplatdisant « qu'il n'est si grosse bête que le feu nepuisse cuire ».

Et ilsfirent toutes sortes d'innocentes foliesmais le roi demeura tristeet sévère. Le soir mêmele markgrave d'Anversles bourgmestrescapitaines et doyenss'assemblèrent afin detrouver quelque jeu qui pût faire rire le roi Philippe.

Lemarkgrave dit :

-- N'avezpoint oui parler d'un certain Pierkin Jabcobsenfou de ville deBois-le-Ducet bien renommé pour ses joyeusetés ?

-- Ouifirent-ils.

-- Et bien! dit le markgravemandons-le céanset qu'il fasse quelqueagile tourpuisque notre fou a du plomb dans les bottines.

--Mandons-le céans ! firent-ils.

Quand lemessager d'Anvers vint à Bois-le-Ducon lui dit que le fouPierkin avait fait sa crevaille à force de riremais qu'ilétait en la ville un autre fou de passagenomméUlenspiegel. Le messager le chercha en une taverne où ilmangeait une fricassée de moules et faisait à unefillette une cotte avec les coquilles.

Ulenspiegelfut ravisachant que c'était pour lui que venait d'Anvers lecourrier de la communemonté sur un beau cheval duVeurn-Ambacht et en tenant un autre en bride.

Sansmettre pied à terrele courrier lui demanda s'il savait oùtrouver un nouveau tour pour faire rire le roi Philippe

-- J'en aiune mine sous mes cheveuxrépondit Ulenspiegel.

Ils s'enfurent. Les deux chevaux courant à brides avaléesportèrent à Anvers Ulenspiegel et le courrier.

Ulenspiegelcomparut devant le markgraveles deux bourgmestres et ceux de lacommune.

-- Quecomptes-tu faire ? lui demanda le markgrave ;

-- Voleren l'airrépondit Ulenspiegel.

-- Commentt'y prendras-tu ? demanda le markgrave.

--Savez-vouslui demanda Ulenspiegelce qui vaut moins qu'une vessiequi crève ?

-- Jel'ignoredit le markgrave.

-- C'estun secret qu'on éventerépondit Ulenspiegel.

Cependantles hérauts des jeuxmontés sur leurs beaux chevauxharnachés de velours cramoisichevauchèrent par toutesles grandes ruesplaces et carrefours de la villesonnant duclairon et battant le tambour. Ils annoncèrent ainsi auxsignorkes et aux signorkinnes qu'Ulenspiegelle fou deDammeallait voler en l'air sur le quaiétant présentssur une estrade le roi Philippe et sa hauteillustre et notablecompagnie.

Vis-à-visl'estrade était une maison bâtie à l'italiennele long du toit de laquelle courait une gouttière. Une fenêtrede grenier s'ouvrait sur la gouttière.

Ulenspiegelmonté sur un âneparcourut la ville ce jour-là.Un valet courait à côté de lui. Ulenspiegel avaitmis la belle robe de soie cramoisie que lui avaient donnéeMessieurs de la commune. Son couvre-chef était un capuchoncramoisi pareillementoù se voyaient deux oreilles d'âneavec un grelot au bout de chacune. Il portait un collier de médaillesde cuivre où était repoussé en relief l'écud'Anvers. Aux manches de la robe tintait à un coude pointu ungrelot doré. Il avait des souliers à patins doréset un grelot au bout de chaque patin.

Son âneétait caparaçonné de soie cramoisie et portaitsur chaque cuisse l'écu d'Anvers brodé en or fin.

Le valetagitait d'une main une tête d'âne et de l'autre un rameauau bout duquel tintinabulait une clarine de vache forestière.

Ulenspiegellaissant dans la rue son valet et son ânemonta dans lagouttière.

Làagitant ses grelotsil ouvrit les bras tout grands comme s'il allaitvoler. Puis se penchant vers le roi Philippeil dit :

-- Jecroyais qu'il n'y avait de fou à Anvers que moimais je voisque la ville en est pleine. Si vous m'aviez dit que vous alliezvolerje ne l'aurais pas cru; mais qu'un fou vienne vous dire qu'ille feravous le croyez. Comment voulez-vous que je volepuisque jen'ai pas d'ailes ?

Les unsriaientles autres juraientmais tous disaient :

-- Ce foudit pourtant la vérité.

Mais leroi Philippe demeura roide comme un roi de pierre.

Et ceux dela commune s'entre-dirent tout bas :

-- Pasbesoin n'était de faire de si grands festoiements pour une siaigre trogne.

Et ilsdonnèrent trois florins à Ulenspiegelqui s'en futleur ayant de force rendu la robe de soie cramoisie.

--Qu'est-ce que trois florins dans la poche d'un jeune garssinon unboulet de neige devant le feuune bouteille pleine vis-à-visde vousbuveurs au large gosier ? Trois florins ! Les feuillestombent des arbres et y repoussentmais les florins sortent despoches et n'y rentrent jamais ; les papillons s'envolent avec l'étéet les florins aussiquoiqu'ils pèsent deux estrelins et neufas.

Et cedisantUlenspiegel regardait bien ses trois florins.

Quellefière minemurmurait-ila sur l'avers l'empereur Charlescuirasséencasquétenant un glaive d'une main et del'autre le globe de ce pauvre monde ! Il estpar la grâce deDieuempereur des Romainsroi d'Espagneetc.et il est biengracieux pour nos paysl'empereur cuirasséEt voici sur lerevers un écu où se voient gravées les armes deduccomteetc.de ses différentes possessionsavec cettebelle légende : Da mihi virtutem contra hostes tuos : «Baille-moi vaillance contre tes ennemis. » Il fut vaillanteneffetcontre les réformés qui ont du bien àfaire confisqueret il en hérite. Ah ! si j'étaisl'empereur Charlesje ferais faire des florins pour tout le mondeet chacun étant richeplus personne ne travaillerait.

MaisUlenspiegel avait eu beau regarder la belle monnaieelle s'en étaitallée vers le pays de ruine au cliquetis des pintes et auxsonneries des bouteilles.


XL


Tandisque sur la gouttière il s'était montré vêtude soie cramoisieUlenspiegel n'avait pas vu Nelequidans lafoulele regardait souriante. Elle demeurait en ce moment àBorgerhout près d'Anverset pensa que si quelque fou devaitvoler devant le roi Philippece ne pouvait être que son amiUlenspiegel.

Comme ilcheminait rêvassant sur la routeil n'entendit point un bruitde pas pressés derrière luimais sentit bien deuxmains qui s'appliquaient sur ses yeux platement. Flairant Nele :

-- Tu eslà ? dit-il.

-- Ouidit-elleje cours derrière toi depuis que tu es sorti de laville. Viens avec moi.

-- Maisdit-iloù est Katheline ?

-- Tu nesais pasdit-ellequ'elle fut torturée comme sorcièreinjustementpuis bannie de Damme pour trois anset qu'on lui brûlales pieds et des étoupes sur la tête. Je te dis ceciafin que tu n'aies pas peur d'ellecar elle est affolée àcause de la grande souffrance. Souvent elle passe d'entièresheures regardant ses pieds et disant : « Hanskemon diabledouxvois ce qu'ils ont fait à ta mère. » Et sespauvres pieds sont comme deux plaies. Puis elle pleure disant : «Les autres femmes ont un mari ou un amoureuxmoi je vis en ce mondecomme une veuve. » Je lui dis alors que son ami Hanske laprendra en haine si elle parle de lui devant d'autres que moi. Etelle m'obéit comme une enfantsauf quand elle voit une vacheou un boeufcause de sa torture ; alors elle s'enfuit toutecourantesans que rien ne l'arrêtebarrièresruisseaux ni rigolesjusqu'à ce qu'elle tombe de fatigue àl'angle d'un chemin ou contre le mur d'une fermeou je vais laramasser et lui panser les pieds qui alors saignent. Et je croisqu'en brûlant le paquet d'étoupeson lui a aussi brûléle cerveau dans la tête.

Et tousdeux furent marris songeant à Katheline.

Ilsvinrent près d'elle et la virent assise sur un banc au soleilcontre le mur de sa maison. Ulenspiegel lui dit :

-- Mereconnais-tu ?

-- Quatrefois troisdit-ellec'est le nombre sacréet le treizièmec'est Thereb. Qui es-tuenfant de ce méchant monde ?

-- Jesuisrépondit-ilUlenspiegelfils de Soetkin et de Claes.

Elle hochala tête et le reconnut ; puis l'appelant du doigt et sepenchant à son oreille :

-- Si tuvois celui dont les baisers sont comme neigedis-lui qu'il revienneUlenspiegel.

Puismontrant ses cheveux brûlés :

-- J'aimaldit-elle ; ils m'ont pris mon espritmais quand il viendrailme remplira la têtequi est toute vide maintenant. Entends-tu? elle sonne comme une cloche ; c'est mon âme qui frappe àla porte pour partir parce qu'il brûle. Si Hanske vient et neveut pas me remplir la têteje lui dirai d'y faire un trouavec un couteau : l'âme qui est làfrappant toujourspour sortirme navre cruellementet je mourraioui. Et je ne dorsplus jamaiset je l'attends toujourset il faut qu'il me remplissela têteoui.

Ets'affaissantelle gémit.

Et lespaysans qui revenaient des champs pour aller dînertandis quela cloche les y appelait de l'églisepassaient devantKatheline en disant :

-- Voicila folle.

Et ils sesignaient.

Et Nele etUlenspiegel pleuraientet Ulenspiegel dut continuer son pèlerinage.


XLI


En cetemps-là pèlerinant il entra au service d'un certainJossesurnommé le Kwaebakkerle boulanger fâchéa cause de son aigre trogne. Le Kwaebakker lui donna pournourriture trois pains rassis par semaineet pour logis une soupentesous le toitoù il pleuvait et ventait à merveille.

Se voyantsi mal traitéUlenspiegel lui joua différents tours etentre autres celui-ci : Quand on cuit de grand matinil faut lanuitbluter la farine. Une nuit donc que la lune brillaitUlenspiegel demanda une chandelle pour y voir et reçut de sonmaître cette réponse :

-- Blutela farine au clair de lune.

Ulenspiegelobéissant bluta la farine par terrelà oùbrillait la lune.

Au matinle Kwaebakker allant voir quelle besogne avait faiteUlenspiegelle trouva blutant encore et lui dit :

-- Lafarine ne coûte-t-elle plus rien qu'on la blute àprésent par terre?

-- J'aibluté la farine au clair de lune comme vous me l'aviezordonnérépondit Ulenspiegel.

Leboulanger répondit :

-- Anebâtéc'était en un tamis qu'il le fallait faire.

-- J'aicru que la lune était un tamis de nouvelle inventionréponditUlenspiegel. Mais la perte ne sera pas grandeje vais ramasser lafarine.

-- Il esttrop tardrépondit le Kwaebakkerpour préparerla pâte et la faire cuire.

Ulenspiegelrepartit :

-- Baesla pâte du voisin est prête dans le moulin : veux-jel'aller prendre ?

-- Va àla potencerépondit le Kwaebakkeret cherche ce quis'y trouve.

-- J'yvaisbaesrépondit Ulenspiegel.

Il courutau champ de potencey trouva une main de voleur desséchéela porta au Kwaebakker et dit :

-- Voiciune main de gloire qui rend invisibles tous ceux qui la portent.Veux-tu dorénavant cacher ton mauvais caractère ?

-- Je vaiste signaler à la communerépondit le Kwaebakkeret tu verras que tu as enfreint le droit du seigneur.

Quand ilsse trouvèrent à deux devant le bourgmestreleKwaebakkervoulant défiler le chapelet des méfaitsd'Ulenspiegelvitqu'il ouvrait les yeux tout grands. Il en devintsi colère qu'interrompant sa dépositionil lui dit :

-- Que tefaut-il ?

Ulenspiegelrépondit :

-- Tu m'asdit que tu m'accuserais de telle façon que je verrais. Jecherche à voiret c'est pourquoi je regarde.

-- Sors demes yeuxs'écria le boulanger.

-- Sij'étais dans tes yeuxrépondit Ulenspiegelje nepourraislorsque tu les fermessortir que par tes narines.

Lebourgmestrevoyant que c'était ce jour-là la foire auxbilleveséesne voulut plus les écouter davantage.Ulenspiegel et le Kwaebakker sortirent ensemblele Kwaebakkerleva son bâton sur lui ; Ulenspiegel l'évitant lui dit :

-- Baespuisque c'est avec des coups que l'on blute ma farineprends- en leson : c'est ta colère ; j'en garde la fleur : c'est ma gaieté.

Puis luimontrant son faux visage :

-- Etceciajouta-t-ilc'est la gueule du foursi tu veux cuire.


XLII


Ulenspiegelpèlerinant se fût fait volontiers voleur de grandscheminsmais il en trouva les pierres trop lourdes au transport.

Ilmarchait au hasard sur la route d'Audenaerdeoù se trouvaitalors une garnison de reiters flamands charges de défendrela ville contre les partis français qui ravageaient le payscomme des sauterelles.

Lesreiters avaient à leur tête un certain capitaineFrisonde naissancenommé Kornjuin. Eux aussi couraient le plat payset pillaient le populairequi était ainsicomme de coutumemangé des deux côtés.

Tout leurétait bonpoulespouletscanardspigeonsveaux et porcs.Un jour qu'ils revenaient chargés de butinKornjuin et seslieutenants aperçurentau pied d'un arbreUlenspiegeldormant et rêvant de fricassées.

-- Quefais-tu pour vivre ? demanda Kornjuin.

-- Jemeurs de faimrépondit Ulenspiegel`

-- Quelest ton métier ?

--Pèleriner pour mes péchésvoir besogner lesautresdanser sur la cordepourtraire les visages mignonssculpterdes manches de couteaupincer du rommel-pot et sonner de latrompette.

SiUlenspiegel parlait si hardiment de trompettec'est parce qu'ilavait appris que la place de veilleur du château d'Audenaerdeétait devenue vacante par suite de la mort d'un vieil hommequi occupait cet emploi.

Kornjuinlui dit :

-- Tuseras trompette de la ville. Ulenspiegel le suivit et fut placésur la plus haute tour des rempartsen une logette bien éventéedes quatre ventssauf de celui du midi qui n'y soufflait que d'uneaile.

Il lui futrecommandé de sonner de la trompette sitôt qu'il verraitles ennemis venir etpour cede se tenir la tête libre etd'avoir toujours les yeux clairs : à ces finson ne luidonnerait pas trop à manger ni à boire.

Lecapitaine et ses soudards demeuraient dans la tour et y festoyaienttoute la journée aux frais du plat pays. Il fut tué etmangé là plus d'un chapon dont la graisse étaitle seul crime. Ulenspiegeltoujours oublié et devant secontenter de son maigre potagene se réjouissait point àl'odeur des sauces. Les Français vinrent et enlevèrentbeaucoup de bétail ; Ulenspiegel ne sonna point de latrompette.

Kornjuinmonta près de lui et lui dit :

--Pourquoi n'as-tu pas sonné ?

Ulenspiegellui dit :

-- Je nevous rends point grâce de votre manger.

Lelendemainle capitaine commanda un grand festin pour lui et sessoudardsmais Ulenspiegel fut encore oublié. Ils allaientcommencer à baufrerUlenspiegel sonna de la trompette.

Kornjuinet ses soudardscroyant que c'étaient les Françaislaissent là vins et viandesmontent sur leurs chevauxsortent en hâte de la villemais ne trouvent rien dans lacampagne qu'un boeuf ruminant au soleil et l'emmènent.

Pendant cetemps-làUlenspiegel s'était empli de vins et deviandes. Le capitaine en rentrant le vit qui se tenait deboutsouriant et les jambes flageolantesà la porte de la salle dufestin. Il lui dit :

-- C'estfaire besogne de traître de sonner l'alarme quand tu ne voispoint l'ennemiet de ne le sonner point quand tu le vois.

--Monsieur le capitainerépondit Ulenspiegelje suis dans matour tellement gonflé des quatre vents que je pourraissurnager comme une vessiesi je n'avais sonné de la trompettepour me soulager. Faites-moi pendre maintenantou une autre foisquand vous aurez besoin de peau d'âne pour vos tambours.

Kornjuins'en fut sans mot dire.

Cependantla nouvelle vint à Audenaerde que le gracieux empereur Charlesallait se rendre en cette villebien noblement accompagné. Acette occasionles échevins donnèrent àUlenspiegel une paire de lunettesafin qu'il pût bien voirvenir Sa Sainte Majesté. Ulenspiegel devait sonner trois foisde la trompette aussitôt qu'il verrait l'empereur marcher surLuppeghemqui est à un quart de lieue de la Borg-poort.

Ceux de laville auraient ainsi le temps de sonner les cloches de préparerles boites d'artificede mettre les viandes et les broches auxbarriques.

Un jourvers midile vent venait de Brabant et le ciel était clair :Ulenspiegel vitsur la route qui mène à Luppeghemunegrande troupe de cavaliers montés sur chevaux piaffantlesplumes de leurs toques volant au vent. D'aucuns portaient desbannières. Celui qui chevauchait en tête fièrementportait un bonnet de drap d'or à grandes plumes. Il étaitvêtu de velours brun brodé de brocatelle.

Ulenspiegelmettant ses lunettes vit que c'était l'empereur Charles-Quintqui venait permettre à ceux d'Audenaerde de lui servir leursmeilleurs vins et leurs meilleures viande.

Toutecette troupe allait au petit pashumant l'air frais qui met enappétitmais Ulenspiegel songea qu'ils faisaient de coutumegrasse chère et pourraient bien jeûner un jour sanstrépasser. Donc il les regarda venir et ne sonna point de latrompette.

Ilsavançaient riant et devisanttandis que Sa Sainte Majestéregardait en son estomac pour voir s'il y avait assez de place pourle dîner de ceux d'Audenaerde. Elle parut surprise etmécontente que nulle cloche ne sonnât pour annoncer savenue.

Sur ce unpaysan entra tout en courant annoncer qu'il avait vu chevaucher auxenvirons un parti français marchant sur la ville pour y mangeret piller tout.

A cepropos le portier ferma la porte et envoya un valet de la communeavertir les autres portiers de la ville. Mais les reitersfestoyaient sans rien savoir.

Sa Majestéavançait toujoursfâchée de n'entendre pointsonnanttonnant et pétaradant les clochescanons etarquebusades. Prêtant en vain l'oreilleelle n'ouït quele carillon qui sonnait la demi-heure. Elle arriva devant la portela trouva fermée et y frappa de son poing pour la faireouvrir.

Et lesseigneurs de sa suitefâchés comme Ellegrommelaientd'aigres paroles. Le portier qui était au haut des rempartsleur cria que s'ils ne cessaient ce vacarme il les arroserait demitraille afin de rafraîchir leur impatience.

Mais SaMajesté courroucée :

-- Aveuglepourceaudit-ellene reconnais-tu point ton empereur ?

Le portierrépondit :

-- Que lesmoins pourceaux ne sont pas toujours les plus dorés ; qu'ilsavait au demeurant que les Français étaient bonsgausseurs de leur naturevu que l'empereur Charlesguerroyantprésentement en Italiene pouvait se trouver aux portesd'Audenaerde.

Là-dessusCharles et les seigneurs crièrent davantagedisant :

-- Si tun'ouvresnous te faisons rôtir au bout d'une lance. Et tumangeras tes clefs préalablement.

Au bruitqu'ils faisaientun vieux soudard sortit de la halle aux enginsd'artillerie et montrant le nez au-dessus du mur :

--Portierdit-iltu t'abusesc'est là notre empereur ; je lereconnais bienquoiqu'il ait vieilli depuis qu'il emmenad'ici auchâteau de LallaingMaria Van der Gheynst.

Le portiertomba comme raide mort de peurle soudard lui prit les clefs et allaouvrir la porte.

L'empereurdemanda pourquoi on l'avait fait si longtemps attendre : le soudardle lui ayant ditSa Majesté lui ordonna de refermer la portede lui amener les reiters de Kornjuin auxquels il commanda demarcher devant lui en jouant de leurs tambourins et jouant de leursfifres.

Bientôtune à uneles cloches s'éveillèrent pour sonnerà toute volée. Ainsi précédéeSaMajesté vint avec un impérial fracas au Grand-Marche.Les bourgmestres et échevins y étaient assemblés; l'échevin Jan Guigelaer vint au bruit. Il rentra dans lasalle des délibérations en disant :

-- KeyserKarel is alhier ! l'empereur Charles est ici !

Bieneffrayés en apprenant cette nouvelleles bourgmestreséchevins et conseillers sortirent de la maison commune pouralleren corpssaluer l'empereurtandis que leurs valets couraientpar toute la ville pour faire préparer les boîtesd'artifice mettre au feu les volailles et planter les broches dansles tonneaux.

Hommesfemmes et enfants couraient partout en criant :

-- KeyserKarel is op 't groot markt ! l'empereur Charles est sur leGrand-Marché.

Bientôtla foule fut grande sur la place.

L'empereurfort en colèredemanda aux deux bourgmestres s'ils neméritaient point d'être pendus pour avoir ainsi manquéde respect à leur souverain.

Lesbourgmestres répondirent qu'ils le méritaient en effetmais qu'Ulenspiegeltrompette de la tourle méritaitdavantage attendu quesur le bruit de la venue de Sa Majestéon l'avait placé làmuni d'une bonne paire debesiclesavec ordre exprès de sonner de la trompette troisfoisaussitôt qu'il verrait venir le cortège impérial.Mais il n'en avait rien fait.

L'empereurtoujours fâchédemanda que l'on fît venirUlenspiegel.

--Pourquoilui dit-ilayant des besicles si clairesn'as-tu pointsonné de la trompette à ma venue ?

Ce disantil se passa la main sur les yeuxà cause du soleil et regardaUlenspiegel.

Celui-cipassa aussi la main sur ses yeux et répondit que depuis qu'ilavait vu Sa Sainte Majesté regarder entre ses doigtsiln'avait plus voulu se servir de besicles.

L'empereurlui dit qu'il allait être pendule portier de la ville dit quec'était bien faitet les bourgmestres furent si terrifiésde cette sentencequ'ils ne répondirent motni pourl'approuver ni pour y contredire.

Lebourreau et ses happe-chair furent mandés. Ils vinrentporteurs d'une échelle et d'une corde neuvesaisirent aucollet Ulenspiegelqui marcha devant les cent reiters de Kornjuinen se tenant coi et disant ses prières. Mais eux se gaussaientde lui amèrement.

Le peuplequi suivait disait :

-- C'estune bien grande cruauté de mettre ainsi a mort un pauvre jeunegarçon pour une si légère faute.

Et lestisserands étaient là en grand nombre et en armes etdisaient :

-- Nous nelaisserons point pendre Ulenspiegel ; cela est contraire à laloi d'Audenaerde.

Cependanton vint au Champ de potences. Ulenspiegel fut hissé surl'échelleet le bourreau lui mit la corde. Les tisserandsaffluaient autour de la potence. Le prévôt étaitlàà chevalappuyant sur l'épaule de samonture la verge de justiceavec laquelle il devaitsur l'ordre del'empereurdonner le signal de l'exécution.

Tout lepeuple assemblé criait :

-- Grâce! grâce pour Ulenspiegel !

Ulenspiegelsur son échelledisait :

-- Pitié! gracieux empereur !

L'empereuréleva la main et dit :

-- Si cevaurien me demande une chose que je ne puisse faireil aura la viesauve !

-- ParleUlenspiegelcria le peuple.

Les femmespleuraient et disaient :

-- Il nepourra rien demanderle petit hommecar l'empereur peut tout.

Et tous dedire :

-- ParleUlenspiegel ! -

-- SainteMajestédit Ulenspiegelje ne vous demanderai ni del'argentni des terresni la viemais seulement une chose pourlaquelle vous ne me ferezsi je l'ose dureni fouetterni roueravant que je m'en aille au pays des âmes.

-- Je tele prometsdit l'empereur.

--Majestédit Ulenspiegelje demande qu'avant que je soispenduvous veniez baiser la bouche par laquelle je ne parle pasflamand.

L'empereurriant ainsi que tout le peuplerépondit : -

-- Je nepuis faire ce que tu demandeset tu ne seras point penduUlenspiegel.

Mais ilcondamna les bourgmestres et échevins à porterpendantsix moisdes besicles derrière la têteafindit-ilque si ceux d'Audenaerde ne voient pas par devantils puissent aumoins voir par derrière.

Etpardécret impérialces besicles se voient encore dans lesarmes de la ville.

EtUlenspiegel s'en fut modestementavec un petit sac d'argent que luiavaient donné les femmes.


XLIII


Ulenspiegelétant à Liégeau marché aux poissonssuivit un gros jouvenceau quitenant sous un bras un filet plein detoutes sortes de volaillesen emplissait un autre d'églefinsde truitesd'anguilles et de brochets.

Ulenspiegelreconnut Lamme Goedzak.

-- Quefais-tu iciLamme ? dit-il.

-- Tusaisdit-ilcombien ceux de Flandre sont bien venus en ce doux paysde Liége ; moij'y suis mes amours. Et toi ?

-- Jecherche un maître à servir pour du painréponditUlenspiegel.

-- C'estbien sèche nourrituredit Lamme. Il vaudrait mieux que tufisses passer de plat à bouche un chapelet d'ortolans avec unegrive pour le Credo.

-- Tu esriche ? lui demanda Ulenspiegel.

LammeGoedzak répondit :

-- J'aiperdu mon pèrema mère et ma jeune soeur qui mebattait si fort ; j'héritai de leur avoir et je vis avec uneservante borgnegrand docteur ès-fricassées.

-- Veux-tuque je porte ton poisson et tes volailles ? demanda Ulenspiegel.

-- Ouidit Lamme.

Et ilsvaguèrent à deux par le marché.

SoudainLamme dit :

-- Sais-tupourquoi tu es fou ?

-- Nonrépondit Ulenspiegel.

-- C'estparce que tu portes ton poisson et ta volaille à la mainaulieu de les porter dans ton estomac.

-- Tu l'asditLammerépondit Ulenspiegelmaisdepuis que je n'aiplus de painles ortolans ne veulent plus me regarder.

-- Tu enmangerasUlenspiegeldit Lammeet me serviras si ma cuisinièreveut de toi.

Tandisqu'ils cheminaientLamme montra à Ulenspiegel une bellegente et mignonne fillettequivêtue de soietrottait par lemarché et regarda Lamme de ses yeux doux.

Un vieilhommeson pèremarchait derrière ellechargéde deux filetsl'un de poissonsl'autre de gibier.

--Celle-làdit Lamme la montrant j'en ferai ma femme.

-- Ouidit Ulenspiegelje la connaisc'est une Flamande de Zotteghemelledemeure rue Vinave-d'lsleet les voisins disent que sa mèrebalaye la ruedevant la maisonà sa placeet que son pèrerepasse ses chemises.

Mais Lammene répondit point et dit tout joyeux :

-- Ellem'a regardé.

Ilsvinrent à deux au logis de Lammeprès du Pont-des-Archeset frappèrent à la porte. Une servanteborgne vint leur ouvrir. Ulenspiegel vit qu'elle étaitvieillelongueplate et farouche.

-- LaSanginnelui dit Lammeveux-tu de celui-ci pour t'aider en tabesogne ?

Je leprendrai à l'épreuvedit-elle.

--Prends-le doncdit-ilet fais-lui essayer les douceurs de tacuisine.

LaSanginne mit alors sur la table trois boudins noirsune pinte decervoise et une grosse miche de pain.

Pendantqu'Ulenspiegel mangeaitLamme grignotait aussi un boudin :

--Sais-tului dit-ilou notre âme habite ?

-- NonLammedit Ulenspiegel.

-- C'estdans notre estomacrepartit Lammepour le creuser sans cesse ettoujours en notre corps renouveler la force de vie. Et quels sont lesmeilleurs compagnons ? Ce sont tous bons et fins mangers et vin deMeuse par-dessus.

-- Ouidit Ulenspiegel ; les boudins sont une agréable compagnie àl'âme solitaire.

-- - Il enveut encoredonne-lui-enla Sanginnedit Lamme.

LaSanginne en donna de blancscette foisà Ulenspiegel.

Pendantqu'il baufraitLammedevenu songeurdisait :

-- Quandje mourraimon ventre mourra avec moiet là-dessousenpurgatoireon me laissera jeûnantpromenant ma bedaineflasque et vide.

-- Lesnoirs me semblaient meilleursdit Ulenspiegel.

-- Tu enas mangé sixrépondit la Sanginneet tu n'en aurasplus.

-- Tusaisdit Lammeque tu seras bien traité ici et mangerascomme moi.

-- leretiendrai cette parolerépondit Ulenspiegel.

Ulenspiegelvoyant qu'il mangeait comme luiétait heureux. Les boudinsavalés lui donnaient un si grand courageque ce jour-làil fit reluire tous les chaudronspoêles et coquasses commedes soleils.

Vivantbien en cette maisonil hantait volontiers cave et cuisinelaissantaux chats le grenier. Un jourla Sanginne eut deux poulets àrôtir et dit à Ulenspiegel de tourner la brochetandisqu'elle irait chercher au marché des fines herbes pourl'assaisonnement.

Les deuxpoulets étant rôtisUlenspiegel en mangea un.

LaSanginneen rentrantdit :

-- Il yavait deux pouletsje n'en vois plus qu'un.

-- Ouvreton autre oeiltu les verras tous deuxrépondit Ulenspiegel.

Elle allatoute fâchée raconter le fait à Lamme Goedzakqui descendit à la cuisine et dit à Ulenspiegel :

--Pourquoi te moques-tu de ma servante ? Il y avait deux poulets.

-- EneffetLammedit Ulenspiegelmais quand j'entrai icitu me dis queje boirais et mangerais comme toi. Il y avait deux poulets ; j'aimangé l'untu mangeras l'autre ; ma joie est passéela tienne est à venir ; n'es-tu pas plus heureux que moi ?

-- Ouidit Lamme souriantmais fais bien ce que la Sanginne te commanderaet tu n'auras que demi-besogne.

--. J'yveilleraiLammerépondit Ulenspiegel.

Aussichaque fois que la Sanginne lui commandait de faire quelque choseiln'en faisait que la moitié ; si elle lui disait d'aller puiserdeux seaux d'eauil n'en rapportait qu'un ; si elle lui disaitd'aller remplir au tonneau un pot de cervoiseil en versait enchemin la moitié dans son gosier et ainsi du reste.

EnfinlaSanginnelasse de ces façonsdit à Lamme que si cevaurien restait au logiselle en sortirait tout de suite.

Lammedescendit près d'Ulenspiegel et lui dit :

-- Il fautpartirmon filsnonobstant que tu aies pris bon visage en cettemaison. Ecoute chanter ce coqil est deux heures de l'après-midic'est un présage de pluie. Je voudrais bien ne pas te mettredehors par le mauvais temps qu'il va faire ; mais songemon filsque la Sanginnepar ses fricasséesest la gardienne de mavieje ne puissans risquer une mort prochainela laisser mequitter. Va doncmon garçonà la grâce de Dieuet prendspour égayer ta routeces trois florins et cechapelet de cervelas.

EtUlenspiegel s'en fut penaudregrettant Lamme et sa cuisine.


XLIV


Novembrevint à Damme et ailleursmais l'hiver fut tardif. Point deneigepoint de pluieni de froidure ; le soleil luisait du matin ausoirsans pâlir : les enfants se roulaient dans la poussièredes rues et des chemins ; à l'heure du reposaprès lesouperles marchandsboutiquiersorfèvrescharrons etmanouvriers venaientsur le pas de leur porteregarder le cieltoujours bleules arbres dont les feuilles ne tombaient paslescigognes se tenant sur le faîte des logis et les hirondellesqui n'étaient point parties. Les roses avaient fleuri troisfoiset pour la quatrième étaient en boutons ; lesnuits étaient tièdesles rossignols n'avaient pascessé de chanter.

Ceux deDamme dirent :

-- L'hiverest mortbrûlons l'hiver.

Et ilsfabriquèrent un gigantesque mannequin ayant un museau d'oursune longue barbe de copeauxune épaisse chevelure de lin. Ilsle vêtirent d'habits blancs et le brûlèrent engrande cérémonie.

Claesbrassait mélancolieil ne bénissait point le cieltoujours bleuni les hirondelles qui ne voulaient point partir. Carplus personne à Damme ne brûlait du charbon sinon pourla cuisineet chacun en ayant assez n'en allait point acheter chezClaesqui avait dépensé toute son épargne àpayer son approvisionnement.

Doncsise tenant sur le pas de sa portele charbonnier sentait serafraîchir le bout du nez à quelque souffle de ventaigrelet :

-- Ah !disait-ilc'est mon pain qui me vient !

Mais levent aigrelet ne continuait point de souffleret le ciel restaittoujours bleuet les feuilles ne voulaient point tomber. Et Claesrefusa de vendre à moitié prix son approvisionnementd'hiver à l'avare Grypstuiverle doyen des poissonniers. Etbientôt le pain manqua dans la chaumine.


XLV


Maisle roi Philippe n'avait pas faimet mangeait des pâtisseriesauprès de sa femme Marie la laidede la royale famille desTudors. Il ne l'aimait point d'amourmais espéraitenfécondant cette chétivedonner à la nationanglaise un monarque espagnol.

Mal lui enprit de cette union qui fut celle d'un pavé et d'un tisonardent. Ils s'unirent toutefois suffisamment pour faire noyer etbrûler par centaines les pauvres réformés.

QuandPhilippe n'était point absent de Londresni sorti déguisépour s'aller ébattre en quelque mauvais lieul'heure ducoucher réunissait les deux époux.

Alors lareine Marievêtue de belle toile de Tournay et de dentellesd'Irlandes'adossait au lit nuptialtandis que Philippe se tenaitdevant elledroit comme un poteau et regardait s'il ne verrait pointen sa femme quelque signe de maternité ; mais ne voyant rienil se fâchaitne disait mot et se regardait les ongles.

Alors lagoule stérile parlait tendrement et de ses yeuxqu'ellevoulait faire douxpriait d'amour le glacial Philippe. Larmescrissupplicationselle n'épargnait rien pour obtenir une tièdecaresse de celui qui ne l'aimait point.

Vainementjoignant les mainselle se traînait à ses pieds ; envaincomme une femme folleelle pleurait et riait à la foispour l'attendrir ; le rire ni les larmes ne fondaient la pierre de cecoeur dur.

En vaincomme un serpent amoureuxelle l'enlaçait de ses bras minceset serrait contre sa poitrine plate la cage étroite oùvivait l'âme rabougrie du roi de sang ; il ne bougeait pas plusqu'une borne.

Elletâchaitla pauvre laidede se faire gracieuse ; elle lenommait de tous les doux noms que les affolées d'amour donnentà l'amant de leur choix ; Philippe regardait ses ongles.

Parfois ilrépondait : - N'auras-tu pas d'enfants ?

A ceproposla tête de Marie retombait sur sa poitrine.

-- Est-cede ma fautedisait-ellesi je suis inféconde ? Aie pitiéde moi : je vis comme une veuve.

--Pourquoi n'as-tu pas d'enfants ? disait Philippe.

Alors lareine tombait sur le tapis comme frappée de mort. Et il n'yavait en ses yeux que des larmeset elle eût pleuré dusangsi elle l'eût pula pauvre goule.

Et ainsiDieu vengeait sur leurs bourreaux les victimes dont ils avaientjonché le sol de l'Angleterre.


XLVI


Lebruit courait dans le public que l'empereur Charles allait ôteraux moines la libre héritance de ceux qui mouraient dans leurcouventce qui déplaisait grandement au Pape.

Ulenspiegelétant alors sur les bords de la Meuse pensa que l'empereurtrouverait ainsi son profit partoutcar il héritait quand lafamille n'héritait point. Il s'assit sur les bords du fleuveet y jeta sa ligne bien amorcée. Puisgrignotant un vieuxmorceau de pain bisil regretta de n'avoir pas de vin de Romagnepour l'arrosermais il pensa qu'on ne peut pas avoir toujours sesaises.

Cependantil jetait de son pain à l'eaudisant que celui qui mange sanspartager son repas avec le prochain n'est pas digne de manger.Survint un goujon qui vint d'abord flairer une miettela léchade ses babouines et ouvrit sa gueule innocentecroyant sans douteque le pain y allait tomber de soi. Tandis qu'il regardait ainsi enl'airil fut tout soudain avalé par un traître brochetqui s'était lancé sur lui comme une flèche.

Le brocheten fit de même à une carpe qui prenait des mouches auvolsans souci du danger. Ainsi bien repuil se tint immobile entredeux eauxdédaignant le fretin qui d'ailleurs s'éloignaitde lui à toutes nageoires. Tandis qu'il se prélassaitainsisurvint rapidevoracela gueule béanteun brochet àjeun quid'un bonds'élança sur lui. Un furieuxcombat s'engagea entre eux ; il fut donné làd'immortels coups de gueule ; l'eau était rouge de leur sang.Le brochet qui avait dîné se défendait mal contrecelui qui était à jeun ; toutefois celui-cis'étantéloignéreprit son élan et se lançacomme une balle sur son adversaire quil'attendant la gueule béantelui avala la tête plus qu'à moitiévoulut s'endébarrassermais ne le put à cause de ses dentsrecourbées. Et tous deux se débattaient tristement.

Ainsiaccrochésils ne virent point un fort hameçon quiattaché à une cordelette de soiemonta du fond del'eaus'enfonça sous la nageoire du brochet qui avait dînéle tira de l'eau avec son adversaire et les jeta tous deux sur legazon sans égards.

Ulenspiegelen les égorgeant dit :

--Brochetsmes mignonsseriez-vous le pape et l'empereurs'entre-mangeant l'un l'autreet ne serais-je point le populairequià l'heure de Dieuvous happe au croctous deux en vosbatailles ?


XLVII


CependantKathelinequi n'avait point quitté Borgerhoutne cessait devaguer dans les environsdisant toujours : « Hanskemonhommeils ont fait du feu sur ma tête : fais-y un trou afinque mon âme sorte. Las ! elle y frappe toujours et àchaque coup c'est cuisante douleur. »

Et Nele lasoignait en sa folieet près d'elle songeait dolente àson ami Ulenspiegel.

Et àDamme Claes liait ses cotretsvendait son charbon et maintes foisentrait en mélancoliesongeant qu'Ulenspiegel le banni nepourrait de longtemps rentrer en la chaumine.

Soetkin setenait tout le jour a la fenêtreregardant si elle ne verraitpoint venir son fils Ulenspiegel.

Celui-ciétant arrivé aux environs de Colognesongea qu'ilavait présentement le goût de cultiver les jardins.

Il s'allaoffrir en qualité de garçon à Jan de Zuursmoellequel étant capitaine de landsknechtsavait failliêtre pendu faute de rançon et avait en grande horreur lechanvre quien langage flamandse disait alors kennip.

Un jourJan de Zuursmoelvoulant montrer à Ulenspiegel la besogne àfairele mena au fond de son clos et là ils virent un journalde terrevoisin du clostout planté de vert kennip.

Jan deZuursmoel dit à Ulenspiegel :

-- Chaquefois que tu verras de cette laide planteil la faut vilipenderhonteusementcar c'est elle qui sert aux roues et aux potences.

-- Je lavilipendrairépondit Ulenspiegel.

Jan deZuursmoelétant un jour à table avec quelques amis degueulele cuisinier dit à Ulenspiegel :

-- Va dansla cave et prends-y du zennipqui est de la moutarde.Ulenspiegelentendant malicieusement kennip au lieu dezennipvilipenda honteusement le pot de zennip dans lacave et revint le porter sur la tablenon sans rire.

--Pourquoi ris-tu ? demanda Jan de Zuursmoel. Penses- tu que nosnaseaux soient d'airain ? Mange de ce zennippuisque toi-mêmetu l'as préparé.

-- J'aimemieux des grillades à la cannelleréponditUlenspiegel.

Jan deZuursmoel se leva pour le battre.

-- Il y adit-ildu vilipendement dans ce pot de moutarde.

-- Baesrépondit Ulenspiegelne vous souvient-il plus du jour oùj'allais vous suivant au bout de votre clos ? Làvous meditesen me montrant le zennip : « Partout ou tu verrascette plantevilipende- la honteusementcar c'est elle qui sert auxroues et aux potences. » Je la vilipendaibaesje lavilipendai avec grand affront ; n'allez pas me meurtrir pour monobéissance.

-- J'aidit kennip et non zennips'écria furieusementJan de Zuursmoel

-- Baes;vous avez dit zennip et non kenniprepartitUlenspiegel.

Ils sedisputèrent ainsi pendant longtempsUlenspiegel parlanthumblement ; Jan de Zuursmoel criant comme un aigle et mêlantensemble zennipkennipkempzempzempkempzempcomme unécheveau de soie torse.

Et lesconvives riaient comme des diables mangeant des côtelettes dedominicains et des rognons d'inquisiteurs.

MaisUlenspiegel dut quitter Jan de Zuursmoel.


XLVIII


Neleétait toujours bien marrie pour elle-même et sa mèreaffolée.

Ulenspiegelse loua à un tailleur qui lui dit :

-- Lorsquetu coudrascouds serréafin que je n'y voie rien.

Ulenspiegelalla s'asseoir sous un tonneau et là commença àcoudre.

-- Cen'est pas cela que je veux direcria le tailleur.

-- Je meserre en un tonneau ; comment voulez-vous que l'on y voie ? réponditUlenspiegel.

-- Viensdit le tailleurrassieds-toi là sur la table et pique tespoints serres l'un près de l'autreet fais l'habit comme celoup. -- Loup était le nom d'un justaucorps de paysan.

Ulenspiegelprit le justaucorpsle tailla en pièces et le cousit de façonà lui donner la ressemblante figure d'un loup.

Letailleurvoyant celas'écria :

--Qu'as-tu faitde par le diable ?

-- Unlouprépondit Ulenspiegel.

-- Méchantgausseurrepartit le tailleurje t'avais dit un loupc'est vraimais tu sais que loup se dit d'un justaucorps de paysan.

Quelquetemps après il lui dit :

-- Garçonjette les manches à ce pourpoint avant que tu n'ailles temettre au lit. -- Jeterc'est faufiler en langue de tailleur.

Ulenspiegelaccrocha le pourpoint à un clou et passa toute la nuit ày jeter les manches.

Letailleur vint au bruit.

--Vaurienlui dit-ilquel nouveau et méchant tour me joues-tulà ?

-- Est-celà un méchant tour ? répondit Ulenspiegel. Voyezces manchesje les ai jetées toute la nuit contre lepourpointet elles n'y tiennent pas encore.

-- Cela vade soidit le tailleurc'est pourquoi je te jette à la rue ;vois si tu y tiendras davantage.


XLIX


CependantNelequand Katheline était chez quelque bon voisinbiengardéeNele s'en allait loinbien loin toute seulejusqu'àAnversle long de l'Escaut ou ailleurscherchant toujourset surles barques du fleuveet sur les chemins poudreuxsi elle neverrait point son ami Ulenspiegel.

Setrouvant à Hambourg un jour de foireil vit des marchandspartoutet parmi eux quelques vieux juifs vivant d'usure et de vieuxclous.

Ulenspiegelvoulant aussi être marchandvit gisant à terre quelquescrottins de cheval et les porta à son logisqui étaitun redan du mur du rempart. Làil les fit sécher. Puisil acheta de la soie rouge et verteen fit des sachetsy mit lescrottins de cheval et les ferma d'un rubancomme s'ils eussent étépleins de musc.

Puis il sefit avec quelques planches un bac en boisle suspendit à soncou au moyen de vieilles cordes et vint au marchéportantdevant lui le bac rempli de sachets. Le soirpour les éclaireril allumait au milieu une petite chandelle.

Quand onvenait lui demander ce qu'il vendaitil répondaitmystérieusement :

-- Je vousle diraimais ne parlons pas trop haut.

--Qu'est-ce donc ? demandaient les chalands.

-- Cesontrépondait Ulenspiegeldes graines prophétiquesvenues directement d'Arabie en Flandre et préparéesavec grand art par maître Abdul-Médilde la race dugrand Mahomet.

Certainschalands s'entredisaient :

-- C'estun Turc.

Mais lesautres :

-- C'estun pèlerin venant de Flandredisaient-ils ; nel'entendez-vous pas à son parler ?

Et lesloqueteuxmarmiteux et guenillards venaient à Ulenspiegel etlui disaient :

--Donne-nous de ces graines prophétiques.

-- Quandvous aurez des florins pour en acheterrépondait Ulenspiegel.

Et lespauvres marmiteuxloqueteux et guenillards de s'en aller penauds endisant :

-- Iln'est de joie en ce monde que pour les riches.

Le bruitde ces graines à vendre se répandit bientôt surle marché. Les bourgeois se disaient l'un à l'autre :

-- Il y alà un Flamand qui tient des graines prophétiques béniesà Jérusalem sur le tombeau de Notre-Seigneur Jésus; mais on dit qu'il ne veut pas les vendre.

Et tousles bourgeois de venir à Ulenspiegel et de lui demander de sesgraines.

MaisUlenspiegelqui voulait de gros bénéficesrépondaitqu'elles n'étaient pas assez mûreset il avait l'oeilsur deux riches juifs qui vaguaient par le marché.

-- Jevoudrais bien savoirdisait l'un des bourgeoisce que deviendra monvaisseau qui est sur la mer.

-- Il irajusqu'au cielsi les vagues sont assez hautesrépondaitUlenspiegel.

Un autredisaitlui montrant sa fillette mignonnetoute rougissante :

--Celle-ci tournera à bien sans doute ?

-- Touttourne à ce que nature veutrépondait Ulenspiegelcaril venait de voir la fillette donner une clef à un jeune garsquitout bouffi d'aisedit à Ulenspiegel :

--Monsieur du marchandbaillez-moi un de vos sacs prophétiquesafin que j'y voie si je dormirai seul cette nuit.

-- Il estécritrépondait Ulenspiegelque celui qui sèmele seigle de séduction récolte l'ergot de cocuage.

Le jeunegars se fâcha :

-- Àqui en as-tu ? dit-il.

-- Lesgraines disentrépondit Ulenspiegelqu'elles te souhaitentun heureux mariage et une femme qui ne te coiffe point du chapeau deVulcain. Connais-tu ce couvre-chef ?

Puisprêchant :

-- Carcelledit-ilqui donne des arrhes sur le marché de mariagelaisse après aux autres pour rien toute la marchandise.

Sur celafillettevoulant feindre l'assurancedit :

-- Voit-ontout cela dans les sachets prophétiques ?

-- On yvoit aussi une cleflui dit tout bas à l'oreille Ulenspiegel.

Mais lejeune gars s'en était allé avec la clef.

SoudainUlenspiegel aperçut un voleur détachant d'un étalde charcutier un saucisson d'une aune et le mettant sous son manteau.Mais le marchand ne le vit pas. Le voleurtout joyeuxvint àUlenspiegel et lui dit :

-- Quevends-tu laprophète de malheur ?

-- Dessachets où tu verras que tu seras pendu pour avoir trop aiméles saucissesrépondait Ulenspiegel.

A ceproposle voleur s'enfuit prestementtandis que le marchand volécriait : -

-- Aularron ! sus au larron !

Mais ilétait trop tard.

Pendantqu'Ulenspiegel parlaitles deux riches juifsqui avaient écoutéavec attentions'approchèrent de lui et lui dirent :

-- Quevends-tu làFlamand ?

-- Dessachetsrépondit Ulenspiegel.

-- Quevoit-ondemandèrent-ilsau moyen de tes graines prophétiques?

-- Desévénements futursquand on les suceréponditUlenspiegel.

Les deuxjuifs se concertèrentet le plus âgé dit àl'autre :

--Verrions ainsi quand notre Messie viendra ; ce serait pour nous unegrande consolation. Achetons un de ces sachets. Combien les vends-tu? dirent-ils.

--Cinquante florinsrépondit Ulenspiegel. Si vous ne voulez pasme les payertroussez votre bagage. Celui qui n'achète pas lechamp doit laisser le fumier où il est.

VoyantUlenspiegel si décidéils lui comptèrent sonargentemportèrent l'un des sachets et s'en furent en leurlieu d'assembléeoù bientôt accoururent en fouletous les juifssachant que l'un des deux vieux avait achetéun secret par lequel il pouvait savoir et annoncer la venue duMessie.

Connaissantle faitils voulurent sucer sans payer au sachet prophétiquemais le plus vieuxqui l'avait acheté et se nommait Jéhuprétendit le faire seul.

-- Filsd'Israëldit-il tenant en main le sachetles chrétiensse moquent de nouson nous chasse d'entre les hommes et l'on crieaprès nous comme après des larrons. Les Philistinsveulent nous abaisser plus bas que la terre ; ils nous crachent auvisagecar Dieu a détendu nos arcs et a secoué lefrein devant nous. Faudra-t-il longtemps encoreSeigneurDieud'Abrahamd'Isaac et de Jacobque le mal nous arrive lorsque nousattendons le bienet quand nous espérons la clarté queles ténèbres viennent ? Paraîtras-tu bientôtsur la terredivin Messie ? Quand les chrétiens secacheront-ils dans les cavernes et dans les trous de la terre àcause de la frayeur qu'ils auront de toi et de ta gloire magnifiquelorsque tu te lèveras pour les châtier ?

Et lesjuifs de s'exclamer :

-- ViensMessie ! SuceJéhu !

Jéhusuça et rendant sa gorges'exclama piteusement :

-- Je vousle disen véritéceci n'est que du brenet lepèlerin de Flandres est un larron.

Tous lesjuifs alorsse précipitantouvrirent le sachetvirent cequ'il contenait et allèrent en grande rage à la foirepour y trouver Ulenspiegel qui ne les avait pas attendus.


L


Unhomme de Damme ne pouvant payer à Claes son charbonlui donnason meilleur meublequi était une arbalète avec douzecarreaux bien affilés pour servir de projectiles.

Aux heuresoù l'ouvrage chômaitClaes tirait de l'arbalète: plus d'un lièvre fut tué par lui et réduit enfricassée pour avoir trop aimé les choux.

Claesalors mangeait goulûmentet Soetkin disaitregardant lagrand'route déserte :

-- Thylmon filsne sens-tu point le parfum des sauces ? Il a faimmaintenant sans doute. Et toute songeuseelle eût voulu luigarder sa part du festin.

-- S'il afaimdisait Claesc'est de sa faute ; qu'il revienneil mangeracomme nous.

Claesavait des pigeons ; il aimaitde plusà entendre chanter etpépier autour de lui les fauvetteschardonneretsmoineaux etautres oiseaux chanteurs et babillards. Aussi tirait-il volontiersles buses et les éperviers royaux mangeurs de populaire.

Orunefois qu'il mesurait du charbon dans la courSoetkin lui montra ungrand oiseau planant en l'air au-dessus du colombier.

Claes pritson arbalète et dit :

-- Que lediable sauve son Epervialité !

Ayant arméson arbalèteil se tint dans la cour en suivant tous lesmouvements de l'oiseauafin de ne pas le manquer. La clartédu ciel était entre jour et nuit. Claes ne pouvait distinguerqu'un point noir. Il lâcha le carreau et vit tomber dans lacour une cigogne.

Claes enfut bien marri ; mais Soetkin le fut davantage et s'écria :

--Méchanttu as tué l'oiseau de Dieu. Puis elle prit lacigogne vit qu'elle n'était blessée qu'à l'ailealla quérir du baumeet disait tout en lui vêtissant saplaie :

--Cigognem'amieil n'est habile à toi que l'on aimedeplaner dans le ciel comme l'épervier que l'on hait. Aussi lesflèches populaires vont-elles à mauvaise adresse. As-tumal à ta pauvre ailecigognequi te laisses faire sipatiemmentsachant que nos mains sont des mains amies ?

Quand lacigogne fut guérieelle eut à manger tout ce qu'ellevoulut ; mais elle mangeait de préférence le poissonque Claes allait pêcher pour elle dans le canal. Et chaque foisque l'oiseau de Dieu le voyait veniril ouvrait son grand bec.

Il suivaitClaes comme un chienmais restait plus volontiers dans la cuisinese chauffant au feu l'estomac et frappant du bec sur le ventre deSoetkin préparant le dînercomme pour lui dire : «N'y a-t-il rien pour moi ? »

Et ilétait plaisant de voir par la chaumière vaguer sur seslongues pattes cette grave messagère de bonheur.


Ll


Cependantles mauvais jours étaient revenus : Claes travaillait seul àla terre tristementcar il n'y avait point de besogne pour deux.Soetkin demeurait seule dans la chaumièrepréparant detoutes façons les fèvesleur repas journalierafind'égayer l'appétit de son homme. Et elle chantait etriait afin qu'il ne souffrît point de la voir dolente. Lacigogne se tenait près d'ellesur une patte et le bec dansles plumes.

Un homme àcheval s'arrêta devant la chaumière ; il étaittout de noir vêtubien maigre et avait l'air grandementtriste.

-- Ya-t-il quelqu'un céans ? demanda-t-il.

-- Dieubénisse Votre Mélancolierépondit Soetkin ;mais suis-je un fantôme pour queme voyant icivous medemandiez s'il y a quelqu'un céans ?

-- Oùest ton père ? demanda le cavalier.

-- Si monpère s'appelle Claesil est là-basréponditSoetkinet tu le vois semant le blé.

Lecavalier s'en futet Soetkin aussi toute dolentecar il lui fallaitaller pour la sixième fois cherchersans le payerdu painchez le boulanger. Quand elle en revint les mains videselle futébahie de voir revenir au logis Claes triomphant et glorieuxsur le cheval de l'homme vêtu de noirlequel cheminait àpiedà côté de luien tenant la bride. Claesappuyait d'une main sur sa cuisse fièrement un sac de cuir quiparaissait bien rempli.

Endescendant de chevalil embrassa l'hommele battit joyeusementpuis secouant le sacil s'écria :

-- Vivemon frère Jossele bon ermite ! Dieu le tienne en joieengraisseen liesseen santé ! C'est le Josse de bénédictionle Josse d'abondancele Josse des soupes grasses. La cigogne n'apoint menti !

Et il posale sac sur la table.

Sur ceSoetkin dit lamentablement :

-- Monhommenous ne mangerons pas aujourd'hui : le boulanger m'a refusédu pain.

-- Du pain? dit Claes en ouvrant le sac et faisant couler sur la table unruisseau d'ordu pain ? Voilà du paindu beurre de laviandedu vinde la bière ! voilà des jambonsos àmoellepâtés de héronsortolanspoulardescastrelinscomme chez les hauts seigneurs ! voilà de la bièreen tonnes et du vin en barils ! Bien fou sera le boulanger qui nousrefusera du painnous n'achèterons plus rien chez lui. -

-- Maismon hommedit Soetkin ébahie.

-- Or çaoyezdit Claeset soyez joyeuse. Kathelineau lieu d'achever dansle marquisat d'Anvers son terme de bannissementest alléesous la conduite de Nelejusqu'à Meyborg pédestrement.LàNele a dit à mon frère Josseque nousvivons souvent de misèrenonobstant nos durs labeurs. Selonce que ce bonhomme messager m'a dit tantôt-- et Claes montrale cavalier vêtu de noir-- Josse a quitté la saintereligion romaine pour s'adonner à l'hérésie deLuther.

L'hommevêtu de noir répondit :

-- Ceux-làsont hérétiques qui suivent le culte de la GrandeProstituée. Car le Pape est prévaricateur et vendeur dechoses saintes.

-- Ah !dit Soetkinne parlez pas si hautmonsieur : vous nous feriezbrûler tretous.

-- Doncdit ClaesJosse a dit à ce bonhomme messager quepuisqu'ilallait combattre dans les troupes de Frédéric de Saxeet lui amenait cinquante hommes d'armes bien équipésil n'avait pas besoinallant en guerrede tant d'argent pour lelaisser en la male heureà quelque vaurien de landsknecht.Donca-t-il ditporte à mon frère Claesavec mesbénédictionsces sept cents florins carolus d'or :dis- lui qu'il vive dans le bien et songe au salut de son âme.

-- Ouidit le cavalieril en est tempscar Dieu rendra à l'hommeselon ses oeuvreset traitera chacun selon le mérite de savie.

--Monsieurdit Claesil ne me sera pas défendudansl'entre-tempsde me réjouir de la bonne nouvelle ; daignezrester céansnous allons pour la fêter manger de bellestripesforce carbonnadesun jambonneau que j'ai vu tantôt sirebondi et appétissant chez le charcutierqu'il m'a faitsortir les dents longues d'un pied hors la gueule.

-- Las !dit l'hommeles insensés se réjouissent tandis que lesyeux de Dieu sont sur leurs voies.

-- Or çamessagerdit Claesveux-tu ou non manger et boire avec nous ?

L'hommerépondit :

-- Il seratempspour les fidèlesde livrer leurs âmes aux joiesterrestres lorsque sera tombée la grande Babylone !

Soetkin etClaes se signantil voulut partir.

Claes luidit :

--Puisqu'il te plaît de t'en aller ainsi mal choyédonneà mon frère Josse le baiser de paix et veille sur luidans la bataille.

-- Je leferaidit l'homme.

Et il s'enfuttandis que Soetkin allait chercher de quoi fêter lafortune propice. La cigogne eutce jour-laà souperdeuxgoujons et une tête de cabillaud.

Lanouvelle se répandit bientôt à Damme que lepauvre Claes étaitpar le fait de son frère Jossedevenu Claes le richeet le doyen disait que Katheline avait sansdoute jeté un sort sur Jossepuisque Claes avait reçude lui une somme d'argent très grossesans douteet n'avaitpas donné la moindre robe à Notre-Dame.

Claes etSoetkin furent heureuxClaes travaillant aux champs ou vendant soncharbonet Soetkin se montrant au logis vaillante ménagère.

MaisSoetkintoujours dolentecherchait sans cessedes yeuxsur leschemins son fils Ulenspiegel.

Et toustrois goûtèrent le bonheur qui leur venait de Dieu enattendant ce qui leur devait venir des hommes.


LII


L'empereurCharles reçut ce jour-là d'Angleterre une lettre danslaquelle son fils lui disait :

«Monsieur et père

« Ilme déplaît de devoir vivre en ce pays oùpullulentcomme puceschenilles et sauterellesles mauditshérétiques. Le feu et le glaive ne seraient de troppour les ôter du tronc de l'arbre vivifiant qui est notre mèreSainte Eglise. Comme si ce n'était pas assez pour moi de cechagrinencore faut-il qu'on ne me regarde point comme un roimaiscomme le mari de leur reinen'ayant sans elle aucune autorité.Ils se gaussent de moidisant en de méchants pamphletsdontnul ne peut trouver les auteurs ni imprimeursque le Pape me payepour troubler et gâter le royaume par pendaisons et brûlementsimpieset quand je veux lever sur eux quelque urgente contributioncar ils me laissent souvent sans argentpar maliceils me répondenten de méchants pasquins que je n'ai qu'à en demander àSatan pour qui je travaille. Ceux du Parlement s'excusent et font legros dos de peur que je ne mordemais ils n'accordent rien.

«Cependant les murs de Londres sont couverts de pasquins mereprésentant comme un parricide prêt à frapperVotre Majesté pour hériter d'elle.

«Mais vous savezMonseigneur et pèrequenonobstant touteambition et fierté légitimesje souhaite àVotre Majesté de longs et glorieux jours de règne.

«Ils répandent aussi en ville un dessin gravé sur cuivretrop habilementoù l'on me voit faisant jouer du clavecin parles pattes à des chats enfermés dans la boîte del'instrument et dont la queue sort par des trous ronds où elleest fixée par des tiges en fer. Un hommequi est moileurbrûle la queue avec un fer ardentet leur fait ainsi frapperdes pattes sur les touches et miauler furieusement. J'y suisreprésenté si laid que je ne m'y veux regarder. Et ilsme représentent riant. Or vous savezmonsieur et pères'il m'arriva de prendre en aucune occasion ce profane plaisir.J'essayai sans doute de me distraire en faisant miauler ces chatsmais je ne ris point. Ils me font un crimeen leur langage derebellesde ce qu'ils nomment la nouvelleté et cruautéde ce clavecinquoique les animaux n'aient point d'âme et quetous hommeset notamment toutes personnes royalespuissent s'enservir jusqu'à la mort pour leur délassement. Mais ence pays d'Angleterreils sont si assotés d'animaux qu'ils lestraitent mieux que leurs serviteursles écuries et chenilssont ici des palaiset il est des seigneurs qui dorment avec leurcheval sur la même litière.

« Deplusma noble femme et reine est stérile : ils disentparsanglant affrontque j'en suis causeet non elle qui est audemeurant jalousefarouche et gloute d'amour excessivement. Monsieuret pèreje prie tous les jours monseigneur Dieu qu'il m'aiten sa grâceespérant un autre trônefût-cechez le Turcen attendant celui auquel m'appelle l'honneur d'êtrele fils de votre très glorieuse et très victorieuseMajesté.

Signe.Phle. »

L'Empereurrépondit à cette lettre :

«Monsieur et fils

«Vos ennuis sont grandsje ne le contestemais tâchezd'endurer sans fâcherie l'attente d'une plus brillantecouronne. J'ai déjà annoncé à plusieursle dessein que j'ai de me retirer des Pays-Bas et de mes autresdominationscar je sais quevieux et goutteux comme je deviensjene pourrai pas bien résister à Henri de Francedeuxième du nomcar Fortune aime les jeunes gens. Songezaussi quemaître d'Angleterrevous blessezpar votrepuissancela France notre ennemie.

« Jefus vilainement battu devant Metzet y perdis quarante mille hommes.Je dus fuir devant celui de Saxe. Si Dieu ne me remet par un coup desa bonne et divine volonté en ma prime force et vigueurjesuis d'avismonsieur et filsde quitter mes royaumes et de vous leslaisser.

«Ayez doncques patience et faites dans l'entre-temps tout devoircontre les hérétiquesn'en épargnant aucunhommesfemmesfilles ni enfantscar l'avis m'est venunon sansgrande douleur pour moique madame la reine leur voulut souventfaire grâce.

«Votre père affectionné

«signé : Charles. »


LIII


Ayantlongtemps marchéUlenspiegel eut les pieds en sangetrencontraen l'évêché de Mayenceun chariot depèlerins qui le mena jusque Rome.

Quand ilentra dans la ville et descendit de son chariotil avisa sur leseuil d'une porte d'auberge une mignonne commère qui sourit enle voyant la regarder.

Augurantbien de cette belle humeur :

--Hôtessedit-ilveux-tu donner asile au pèlerinpèlerinantcar je suis arrivé à terme et vaisaccoucher de la rémission de mes péchés.

-- Nousdonnons asile à tous ceux qui nous payent.

-- J'aicent ducats dans mon escarcellerépondit Ulenspiegel qui n'enavait qu'unet je veuxavec toidépenser le premier enbuvant une bouteille de vieux vin romain.

-- Le vinn'est pas cher en ces lieux saintsrépondit-elle. Entre etbois pour un soldo.

Ils burentensemble si longtemps et vidèrenten menus propostant deflaconsque force fut à l'hôtesse de dire à saservante de donner à boire aux chalands à sa placétandis qu'elle et Ulenspiegel se retiraient en une arrière-salleen marbre et froide comme l'hiver.

Penchantla tête sur son épauleelle lui demanda qui il était? Ulenspiegel répondit :

-- Je suissire de Geelandcomte de Gavergeëtenbaron de Tuchtendeeletj'ai à Dammequi est mon lieu de naissancevingt- cinqbonniers de clair de lune.

-- Quelleest cette terre ? demanda l'hôtesse buvant au hanapd'Ulenspiegel.

-- C'estdit-ilune terre où l'on sème la graine d'illusionsd'espérances folles et de promesses en l'air. Mais tu nenaquis point au clair de lunedouce hôtesse à la peauambréeaux yeux brillants comme des perles. C'est couleur desoleil que l'or bruni de ces cheveuxce fut Vénussansjalousiequi te fit tes épaules charnuestes seinsbondissantstes bras rondstes mains mignonnes. Souperons-nousensemble ce soir ?

-- Beaupèlerin de Flandre dit-ellepourquoi viens-tu ici ?

-- Pourparler au Paperépondit Ulenspiegel.

-- Las !dit-elle joignant les mainsparler au Pape ! moi qui suis de cepaysje ne l'ai jamais pu faire.

-- - Je leferaidit Ulenspiegel.

-- Maisdit-ellesais-tu où il vacomme il estquelles sont sescoutumes et façons de vivre ?

-- On m'adit en chemin répondit Ulenspiegelqu'il a nom Julestroisièmequ'il est paillard et dissolubon causeur etsubtil à la réplique. On m'a dit aussi qu'il avait prisen amitié extraordinaire un petit bonhomme mendiantnoircrotté et farouchedemandant l'aumône avec un singeetqu'à son avènement au trône pontificalil l'afait cardinal du Montet qu'il est malade quand il passe un joursans le voir.

-- Boisdit-elleet ne parle point si haut.

-- On ditaussipoursuivit Ulenspiegelqu'il jura comme un soudard : Aldispeito di Diopotta di Dioun jour qu'il ne trouva pointàsouperun paon froid qu'il s'était fait garderdisant : «MoiVicaire-Dieuje puis bien jurer pour un paonpuisque monmaître s'est fâché pour une pomme ! » Tuvoismignonne que je connais le Pape et sais qui il est.

-- Las !dit-ellemais n'en parle point à d'autres. Tu ne le verraspoint toutefois.

-- Je luiparleraidit Ulenspiegel.

-- Si tule faisje te donne cent florins.

-- Je lesai gagnésdit Ulenspiegel.

Lelendemainquoiqu'il eût les jambes fatiguéesil courutla ville et sut que le Pape dirait la messece jour-lààSaint-Jean-de-Latran. Ulenspiegel y alla et se plaça aussiprès et en vue du Pape qu'il le putet chaque fois que lePape élevait le calice ou l'hostieUlenspiegel tournait ledos à l'autel.

Il y avaitprès du Pape un cardinal desservant brun de face malicieux etrepletqui portant un singe sur son épauledonnait lesacrement au peuple avec force gestes paillards. Il fit remarquer lefait d'Ulenspiegel au Papequidès la messe finieenvoyaquatre fameux soudardstels qu'on les connaît en ces paysguerrierss'emparer du pèlerin.

-- Quelleest ta foi ? lui demanda le Pape.

-- TrèsSaint Pèrerépondit Ulenspiegelj'ai la mêmefoi que celle de mon hôtesse.

Le Papefit venir la commère.

-- Quecrois-tu ? lui dit-il.

-- Ce quecroit Votre Saintetérépondit-elle.

-- Et moipareillementdit Ulenspiegel.

Le Papelui demanda pourquoi il avait tourné le dos au Saint-Sacrement.

-- Je mesentais indigne de le regarder en facerépondit Ulenspiegel.

-- Tu espèlerin ? lui dit le Pape.

-- Ouidit-ilet je viens de Flandre demander la rémission de mespéchés.

Le Pape lebénitet Ulenspiegel s'en fut avec l'hôtessequi luicompta cent florins. Ainsi lestéil quitta Rome pour s'enretourner au pays de Flandre.

Mais ildut payer sept ducats son pardon écrit sur parchemin.


LIV


En cetemps-ladeux frères prémontrés vinrent àDamme vendre des indulgences. Ils étaient vêtuspar-dessus leur accoutrement monacald'une belle chemise garnie dedentelles.

Se tenantà la porte de l'église quand le temps étaitclairet sous le porche quand le temps était pluvieuxilsaffichèrent leur tarifdans lequel ils donnaient pour sixliardspour un patardune demi-livre parisispour septpour douzeflorins caroluscentdeux centstrois centsquatre cents ansd'indulgencesetsuivant les prixindulgence demi-plénièreou plénière tout à fait et le pardon des crimesles plus énormesvoire celui de désirer violer madamela Vierge. Mais celui-là coûtait dix-sept florins.

Ilsdélivraient aux chalands qui les payaient de petits morceauxde parchemin où était écrit le chiffre desannées d'indulgences. Au-dessousse lisait cette inscription:

Qui neveut être
Etuvéerôt ou fricassée
Enpurgatoire pour mille ans
En enfer brûlant toujours
Qu'il achète les indulgences
Grâces etmiséricordes
Pour un peu d'argent
Dieu le luirendra.

Et il leurvenait des acheteurs de dix lieues à la ronde.

L'un desbons frères prêchait souvent au peuple ; il avait latrogne fleurie et portait ses trois mentons et sa bedaine sansembarras.

«Malheureux ! disait-ilfixant les yeux sur l'un ou l'autre de sesauditeurs ; malheureux ! te voici en enfer ! Le feu te brûlecruellement : on te fait bouillir dans le chaudron plein d'huile oùl'on prépare les olie-koekjes d'Astarté ; tun'es qu'un boudin sur la poêle de Luciferun gigot sur cellede Guilguirothle grand diablecar on te coupe en morceauxpréalablement. Vois ce grand pécheurqui méprisales indulgences ; vois ce plat de fricadelles : c'est luic'est luison corps impieson corps damné ainsi réduit. Etquelle sauce ! souffrepoix et goudron ! Et tous ces pauvrespécheurs sont ainsi mangés pour renaîtrecontinuellement à la douleur. Et c'est là que sontvraiment les larmes et les grincements de dents. Ayez pitiéDieu de miséricorde ! Ouite voici en enferpauvre damnésouffrant tous ces maux. Que l'on donne pour toi un denierturessens tout soudain du soulagement à la main droite; que l'onen donne encore un demiet voilà tes deux mains hors du feu.Mais le reste du corps ? Un florinet voici que tombe la roséede l'indulgence. O fraîcheur délicieuse ! Et pendant dixjourscent joursmille anssuivant que l'on paye ; plus de rôtd'olie-koekjeni de fricassée ! Et si ce n'est pourtoipécheurn'y a-t-il point làdans les secrètesprofondeurs du feude pauvres âmestes parentesune épouseaiméequelque mignonne fillette avec laquelle tu péchasvolontiers ? »

Etcedisantle moine donnait un coup de coude au frère qui setrouvait à côté de luiavec un bassin en argent.Et le frèrebaissant les yeux à ce signeagitait sonbassin onctueusement pour appeler la monnaie.

«N'as-tu paspoursuivait le moinen'as-tu pas dans cet horrible feuun filsune fillequelque enfantelet aimé ? Ils crientilspleurentils t'appellent. Pourras-tu rester sourd à ces voixlamentables ? Tu ne le saurais ; ton coeur de glace va se fondremais c'est un carolus que cela te coûtera. Et regarde : au sonde ce carolus sur ce vil métal... (Le moine compagnon secouaencore son bassin)un vide se fait dans le feuet la pauvre âmemonte jusqu'à la bouche de quelque volcan. La voici dans l'airfrais dans l'air libre ! Où sont les douleurs du feu ? La merest procheelle s'y plongeelle nage sur le dossur le ventresurles vagues et au-dessous d'elles. Ecoute comme elle crie de joievois comme elle se roule dans l'eau ! Les anges la regardent et sontheureux. Ils l'attendentmais elle n'en a pas assez encoreellevoudrait devenir poisson. Elle ne sait pas qu'il y a là-hautdes bains suavespleins de parfumsoù roulent de grandsmorceaux de sucre candi blanc et frais comme glace. Paraît unrequin : elle ne le redoute point. Elle monte sur son dosmais il nela sent pas ; elle veut aller avec lui dans les profondeurs de lamer. Elle y va saluer les anges des eauxqui mangent de la waterzoeydans des chaudrons de corail et des huîtres fraîches surdes assiettes de nacre. Et comme elle est bien reçuefêtéechoyéeles anges l'appellent toujours d'en haut. Enfin bienrafraîchieheureusela vois-tu s'élever et chantercomme une alouette jusqu'au plus haut ciel où Dieu trôneen sa gloire ? Elle y trouve tous ses terrestres parents et amissauf ceux quiayant médit des indulgences et de notre mèreSainte Eglisebrûlent au parfond des enfers. Et ainsitoujourstoujourstoujoursjusque dans les siècles dessièclesdans la toute-cuisante éternité. Maisl'autre âmeelleest près de Dieuse rafraîchissantdans les bains suaves et croquant le sucre candi. Achetez desindulgencesmes frères : on en donne pour des crusatspourdes florins d'orpour des souverains d'Angleterre ! La monnae debillon n'est point rejetée. Achetez ! achetez ! c'est lasainte boutique : il y en a pour les pauvres et pour les richesmaispar grand malheuron ne peut faire créditmes frèrescar acheter et ne pas payer comptant est un crime aux yeux duSeigneur. »

Le frèrequi ne prêchait point agitait son plateau. Les florinscrusatsducatonspatardssols et deniers y tombaient dru commegrêle.

Claessevoyant richepaya un florin pour dix mille ans d'indulgences. Lesmoines lui baillèrent en échange un morceau deparchemin.

Bientôtvoyant qu'il ne restait plus à Damme que les ladres quin'eussent pas acheté d'indulgencesils s'en furent àdeux a Heyst.


LV


Vêtude son costume de pèlerin et bien absous de ses fautesUlenspiegel quitta Romemarcha toujours devant lui et vint àBambergou sont les meilleurs légumes du monde.

Il entradans une auberge où était une joyeuse hôtessequi lui dit :

-- Jeunemaîtreveux-tu manger pour ton argent ?

-- Ouidit Ulenspiegel. Mais pour quelle somme mange-t-on ici ?

L'hôtesserépondit :

-- Onmange à la table des seigneurs pour six florins ; à latable des bourgeois pour quatreet à la table de la famillepour deux.

-- Au plusd'argentau mieux pour moirépondit Ulenspiegel.

Il alladonc s'asseoir à la table des seigneurs. Quand il fut bienrepu et eut arrosé son dîner de Rhyn-wynil dità l'hôtesse :

--Commèrej'ai bien mangé pour mon argent : donne-moiles six florins.

L'hôtesselui dit :

-- Temoques-tu de moi ? Paye ton écot.

-- Baesinemignonnelui répondit Ulenspiegelvous n'avez point unvisage de mauvaise débitricej'y vois au contraireune bonnefoi si grande tant de loyauté et d'amour du prochainque vousme payeriez plutôt dix-huit florins que de m'en refuser six quevous me devez. Les beaux yeux ! c'est le soleil qui darde sur moiyfaisant pousser l'amoureuse folie plus haut que le chiendent en unclos abandonné.

L'hôtesserépondit :

-- Je n'aique faire de ta folie ni de ton chiendent ; paye et va-t'en.

-- M'enallerdit Ulenspiegelet ne plus te voir ! J'aimerais mieuxtrépasser tout de suite. Baesinedouce baesineje n'ai pointl'habitude de manger pour six florinsmoipauvre petit hommevaguant par monts et par vaux ; je me suis empiffré et vaisbientôt tirer la langue comme un chien au soleil : daignez mepayerje gagnai bien les six florins par le rude labeur de mesmâchoires ; donnez-les moi et je vous caresseraibaiseraiembrasserai avec une si grande ardeur de reconnaissancequevingt-sept amoureux ne pourraientensemblesuffire àpareille besogne.

-- Tuparles pour de l'argentdit-elle.

-- Veux-tuque je te mange pour rien ? dit-il

-- Nondit-ellese défendant contre lui.

-- Ah !soupirait-il la poursuivantta peau est comme de la crèmetes cheveux comme du faisan doré à la brocheteslèvres comme des cerises ! En est-il une plus friande que toi?

-- Il tesied bienvilain méchantdit-elle en souriantde venirencore me réclamer six florins. Sois heureux que je t'aienourri gratis sans rien te demander.

-- Si tusavaisdit Ulenspiegelcomme il y a encore de la place !

-- Pars !dit l'hôtesseavant que mon mari ne vienne.

-- Jeserai doux créancierrépondit Ulenspiegeldonne-moiseulement un florin pour la soif future

-- Tiensdit-ellemauvais garçon.

Et elle lelui donna.

-- Mais melaisseras-tu revenir ? lui demanda Ulenspiegel.

-- Veux-tubien t'en allerdit-elle.

-- Bienm'en allerdit Ulenspiegelce serait aller vers toi mignonnemaisc'est mal m'en aller que de quitter tes beaux yeux. Si tu daignes megarderje ne mangerai plus que pour un florin tous les jours.

--Faudra-t-il un bâton ? dit-elle.

-- Prendsle mienrépondit Ulenspiegel Elle riaitmais il dut partir.


LVI


LammeGoedzaken ce temps-làvint de nouveau demeurer àDammele pays de Liége n'étant point tranquille àcause des hérésies. Sa femme le suivit volontiers parceque les Liégeoisbons gausseurs de leur naturese moquaientde la débonnaireté de son homme.

Lammeallait souvent chez Claes quidepuis qu'il avait héritéhantait la taverne de la Blauwe-Torre et s'y étaitchoisi une table pour lui et ses compagnons. A la table voisine setrouvaitbuvant chichement sa demi-pinteJosse Grypstuiverl'avaredoyen des poissonniersladrechichardvivant de harengs-saursaimant plus l'argent que le salut de son âme. Claes avait misdans sa gibecière le morceau de parchemin sur lequel étaientécrits ses dix milles ans d'indulgences.

Un soirqu'il était à la Blauwe-Torreen la compagniede Lamme Goedzakde Jan van Roosebeke et de Mathys van AsscheJosseGrypstuiver étant présentClaes chopina trèsbienet Jan Roosebeke lui dit :

-- C'estpécher que de tant boire.

Claesrépondit :

On nebrûle qu'un demi-jour pour une pinte de trop. Et j'ai dix milleans d'indulgence en ma gibecière. Qui en veut cent afin depouvoir se noyer sans crainte l'estomac ?

Touscrièrent :

-- Combienles vends-tu ? Une pinterépondit Claesmais j'en donne centcinquante pour une muske conyn-- c'est une portion de lapin.

Quelquesbuveurs payèrent à Claes qui une chopinequi dujambonil leur coupa à tous une petite bande de parchemin. Cene fut point Claes qui mangea et but le prix des indulgencesmaisLamme Goedzaklequel mangea tant qu'il gonflait à vue d'oeiltandis que Claes débitant sa marchandise allait et venait dansla taverne.

Grypstuivertournant vers lui son aigre trogne :

-- Enas-tu pour dix jours ? dit-il.

-- Nonrépondit Claesc'est trop difficile à couper.

Et chacunde rireet Grypstuiver de manger sa colère.

Puis Claess'en fut en sa chauminesuivi de Lammecheminant comme s'il eûteu des jambes de laine.


LVII


Versla fin de sa troisième année de bannissement Kathelinerentra à Damme en son logis. Et sans cesseelle disaitaffolée : « Feu sur la têtel'âme frappefaites un trouelle veut sortir. » Et elle s'enfuyait toujoursvoyant des boeufs et des moutons. Et elle se mettait sur le banc sousles tilleuls derrière sa chauminebranlant la tête etregardantsans les reconnaîtreceux de Dammequi disaient enpassant devant elle « Voici la folle ».

Cependantvaguant par chemins et par sentiersUlenspiegel vit sur lagrand'route un âne enharnaché de cuir à clous decuivreet la tête ornée de flocquarts et pendillochesde laine.

Quelquesvieilles femmes se tenaient autour de l'âne disant et parlanttoutes à la fois : « Personne ne peut s'en emparerc'est l'horrifique monture du grand sorcierle baron de Raisbrûlévif pour avoir sacrifié huit enfants au diable. -- Commèresil s'est enfui si vite qu'on ne l'a pu rattraper. Satan y est qui leprotège. -- Car tandis quefatiguéil s'étaitarrêté sur sa routeles sergents de la commune vinrentpour l'appréhender au corpsmais il ruait et brayait siterriblement qu'ils n'en osèrent approcher. -- Et ce n'étaitpoint braire d'âne mais braire de démon. -- Ainsi on lelaissa brouter le chardon sans lui faire son procès ni lebrûler vif comme sorcier. Ces hommes n'ont point de courage. »

Nonobstantces beaux discourssitôt que l'âne dressait les(oreilles ou se battait les flancs de sa queueelles s'enfuyaient encriantpour se rapprocher ensuitecaquetant et jacassantet fairele même manège au moindre mouvement du baudet.

MaisUlenspiegel les considérant et riant :

-- Ah !dit-ilcuriosité sans fin et sempiternel parlement sortentcomme fleuve des bouches des commères et notamment desvieillescar chez les jeunesle flot en est moins fréquent àcause de leurs amoureuses occupations.

Considérantalors le baudet :

-- Cetanimal sorcierdit-ilest alerte et ne trotte point des épaulessans douteje puis le monter ou le vendre.

Il s'enfutsans mot direchercher un picotin d'avoinele fit manger àl'ânelui sauta sur le dos prestement etlui tendant labridese tourna vers le septentrionl'orient et l'occident et deloin bénit les vieilles. Celles-cipâmées depeurs'agenouillèrentet il fut dit ce jour-lààla veilléequ'un ange coiffé d'un feutre àplume de faisan était venules avait toutes bénies etavait emmené l'âne du sorcier par faveur spécialede Dieu.

EtUlenspiegel s'en allait califourchonnant son âne au milieu desgrasses prairies où bondissaient en liberté leschevauxoù pâturaient les vaches et génissescouchées au soleilparesseuses. Et il le nomma Jef.

L'ânes'était arrêté et bien joyeux dînait dechardons. Quelquefois cependant il frissonnait de toute la peauetde la queue se battait les flancs afin d'écarter les taonsvoraces quicomme luivoulaient dînermais de sa viande.

Ulenspiegeldont l'estomac criait la faimétait mélancolique :

-- Tuserais bien heureuxdisait-ilMonsieur du baudetdînantcomme tu le fais de gras chardonssi nul ne te venait dérangeren ton aise et te rappeler que tu es mortelc'est-à-dire népour endurer toutes sortes de vilenies.

-- Ainsique toipoursuivit-ilserrant les jambesainsi que toil'homme àla Sainte Pantoufle a son taonc'est monsieur Luther ; et Sa HauteMajesté Charles a le sien aussic'est messire Françoispremier du nomle roi au nez très long et à l'épéeplus longue encore. Il est donc bien permis à moipauvrepetit bonhomme errant comme un juifd'avoir aussi mon taonmonsieurdu baudet. Las ! toutes mes pochettes sont trouéeset par letrou s'en vont courant la pretantainetous mes beaux ducatsflorinset daelderscomme une légion de souris fuyant la gueule d'unchat. Je ne sais pourquoi l'argent ne veut point de moimoi quivoudrais tant de l'argent. Fortune n'est point femmequoiqu'on diecar elle n'aime que les ladres avares qui l'encoffrentl'ensacquentl'enferment à vingt clefset jamais ne lui permettent depousser à la fenêtre seulement un petit bout de son neztout doré. Voilà le taon qui me ronge et démangeet me chatouille sans me faire rire. Tu ne m'écoutes pointmonsieur du baudetet ne songes qu'à paître. Ah !pansard emplissant ta pansetes longues oreilles sont sourdes au crides ventres vides. Ecoute-moije le veux.

Et il lefouetta bien amèrement. L'âne se prit à braire.

--Venons-nous-en maintenant que tu as chantédit Ulenspiegel.

Mais l'ânene bougeait pas plus qu'une borne et semblait avoir formé leprojet de manger jusqu'au dernier tous les chardons de la route. Etil n'en manquait point.

Ce quevoyant Ulenspiegelil mit pied à terrecoupa un bouquet dechardonsremonta sur son ânelui mit le bouquet sous lagueuleet le mena par le nez jusque sur les terres du landgrave deHesse.

--Monsieur du baudetdisait-il cheminanttu cours derrière monbouquet de chardonsmaigre pâtureet laisses derrièretoi le beau chemin tout rempli de ces plantes friandes. Ainsi fonttous les hommesflairantles uns le bouquet de gloire que Fortuneleur met sous le nezles autres le bouquet de gaind'aucuns lebouquet d'amour. Au bout du cheminils s'aperçoivent commetoi avoir poursuivi ce qui est peuet laissé derrièreeux ce qui est quelque chosec'est-à-dire santétravailrepos et bien-être au logis.

Devisantde la sorte avec son baudetUlenspiegel vint devant le palais dulandgrave.

Deuxcapitaines d'arquebusiers jouaient aux dés sur l'escalier.

L'un desdeuxqui était roux de poil et de stature gigantesqueavisaUlenspiegel se tenant modestement sur Jef et les regardant faire.

-- Quenous veux-tudit-ilface affamée et pèlerinante ?

-- J'aigrand'faimen effetrépondit Ulenspiegel et pèlerinecontre mon gré.

-- Si tuas faimrepartit le capitainemange par le cou la corde qui sebalance à la potence prochaine destinée aux vagabonds.

-- Messirecapitainerépondit Ulenspiegelsi vous me donniez le beaucordon tout d'or que vous portez au chapeauj'irais me pendre avecles dents à ce gras jambon qui se balance là-bas chezle rôtisseur.

-- D'oùviens-tu ? demanda le capitaine.

-- DeFlandrerépondit Ulenspiegel.

-- Queveux-tu ?

-- Montrerà Son Altesse Landgraviale une peinture de ma façon.

-- Si tues peintre et de Flandredit le capitaineentre céansje tevais mener près de mon maître.

Etant venuauprès du landgraveUlenspiegel le salua trois fois etdavantage.

-- QueVotre Altessedit-ildaigne excuser mon insolence d'oser venir àses nobles pieds déposer une peinture que je fis pour elleetoù j'eus l'honneur de pourtraire madame la Vierge en atoursimpériaux.

Cettepeinturepoursuivit-illui agréera peut-être eten cecasj'outrecuide assez de mon savoir-faire pour espérer dehausser mon séant jusqu'à ce beau fauteuil de veloursvermeiloù se tenaiten sa viele peintre à jamaisregrettable de Sa Magnanimité.

Le sirelandgrave ayant considéré la peinture qui étaitbelle :

-- Tuserasdit-ilnotre peintresieds-toi là sur le fauteuil.

Et il lebaisa sur les deux joues joyeusement. Ulenspiegel s'assit.

-- Tevoilà bien loqueteuxdit le sire landgravele considérant.

Ulenspiegelrépondit :

En effetMonseigneurJefc'est mon ânedîna de chardonsmaismoidepuis trois joursje ne vis que de misère et ne menourris que de fumée d'espoir.

-- Tusouperas tantôt de meilleure vianderépondit lelandgravemais où est ton âne ?

Ulenspiegelrépondit :

-- Je l'ailaissé sur la Grand'Placevis-à-vis le palais de VotreBonté ; je serais bien aise si Jef avait pour la nuit gîtelitière et pâture.

Le sirelandgrave manda incontinent à l'un de ses pages de traitercomme sien l'âne d'Ulenspiegel.

Bientôtvint l'heure du souper qui fut comme noces et festins. Et les viandesde fumer et les vins de pleuvoir dans les gosiers.

Ulenspiegelet le landgrave étant tous deux rouges comme braiseUlenspiegel entra en joiemais le landgrave demeurait pensif.

-- Notrepeintredit-il soudainil me faudra pourtrairecar c'est une biengrande satisfactionà un prince mortelde léguer àses descendants la mémoire de sa face.

-- Sirelandgraverépondit Ulenspiegelvotre plaisir est ma volontémais il me semble à moi chétif quepourtraite touteseuleVotre Seigneurie n'aura pas grande joie dans les sièclesà venir. Il lui faut être accompagnée de sa nobleépouseMadame la Landgravinede ses dames et seigneursdeses capitaines et officiers les plus guerriersau milieu desquelsMonseigneur et Madame rayonneront comme deux soleils au milieu deslanternes.

-- Eneffetnotre peintrerépondit le landgraveet que mefaudrait-il te payer pour ce grand travail ?

-- Centflorins d'avance ou autrementrépondit Ulenspiegel.

-- Lesvoici d'avancedit le sire landgrave.

--Compatissant seigneurrepartit Ulenspiegelvous mettez de l'huiledans ma lampeelle brûlera en votre honneur.

Lelendemainil demanda au sire landgrave de faire défilerdevant lui ceux auxquels il réservait l'honneur d'êtrepourtraits.

Vint alorsle duc de Lunebourgcommandant des lansquenets au service dulandgrave. C'était un gros hommeportant à grand'peinesa panse gonflée de viande. Il s'approcha d'Ulenspiegel et luiglissa en l'oreille ces paroles :

-- Si tune m'ôtesen me pourtraitantla moitié de ma graisseje te fais pendre par mes soudards.

Le ducpassa.

Vint alorsune haute damelaquelle avait une bosse au dos et une poitrine platecomme une lame de glaive de justice.

-- Messirepeintredit-ellesi tu ne me mets deux bosses au lieu d'une que tuôteraset ne les places par devantje te fais écartelercomme un empoisonneur.

La damepassa.

Puis vintune jeune demoiselle d'honneurblondefraîche et mignonnemais à laquelle il manquait trois dents sous la lèvresupérieure.

-- Messirepeintredit-ellesi tu ne me fais rire et montrer trente- deuxdentsje te fais hacher menu par mon galant qui est là.

Et luimontrant le capitaine d'arquebusiers qui tantôt jouait aux déssur les escaliers du palaiselle passa.

Laprocession continua ; Ulenspiegel resta seul avec le sire landgrave.

-- Siditle sire landgravetu as le malheur de mentir d'un trait enpourtraitant toutes ces physionomiesje te fais couper le cou commeà un poulet.

-- Privéde la têtepensa Ulenspiegelécarteléhachémenu ou pendu pour le moinsil sera plus aisé de ne rienpourtraire du tout. J'y aviserai.

-- Oùestdemanda-t-il au landgravela salle qu'il me faut décorerde toutes ces peintures ?

--Suis-moidit le landgrave. Et lui montrant une grande chambre avecde grands murs tout nus :

-- Voicidit-illa salle.

-- Jeserais bien aisedit Ulenspiegelque l'on plaçât surces murs de grands rideauxafin de garantir mes peintures desaffronts des mouches et de la poussière.

-- Celasera faitdit le sire landgrave. Les rideaux étant placésUlenspiegel demanda trois apprentisafindisait-ilde leur fairepréparer ses couleurs.

Pendanttrente joursUlenspiegel et les apprentis ne firent que mener noceset ripaillesn'épargnant ni les fines viandes ni les vieuxvins. Le landgrave veillait à tout.

Cependantle trente et unième jour il vint pousser le nez à laporte de la chambre où Ulenspiegel avait recommandéqu'il n'entrât point.

-- EhbienThyldit-iloù sont les portraits ?

-- Ilssont loinrépondit Ulenspiegel.

-- Nepourrait-on les voir ?

-- Pasencore.

Letrente-sixième jouril poussa de nouveau le nez à laporte :

-- EhbienThyl ? interrogea-t-il.

-- Hé! sire landgraveils cheminent vers la fin.

Lesoixantième jourle landgrave se fâchaet entrant dansla chambre :

-- Tu mevasincontinentdit-ilmontrer les peintures.

-- Ouiredouté Seigneurrépondit Ulenspiegelmais daignez nepoint ouvrir ce rideau avant d'avoir mandé céans lesseigneurs capitaines et dames de votre cour.

-- J'yconsensdit le sire landgrave.

Tousvinrent à son ordre.

Ulenspiegelse tenait devant le rideau bien fermé.

--Monseigneur landgravedit-ilet vousmadame la landgravineetvousmonseigneur de Lunebourget vous autres belles dames etvaillants capitainesj'ai pourtrait de mon mieuxderrière cerideauvos faces mignonnes ou guerrières. Il vous sera facilede vous y reconnaître chacun très bien. Vous êtescurieux de vous voirc'est justicemais daignez prendre patience etlaissez-moi vous dire un mot ou six. Belles dames et vaillantscapitainesqui êtes tous de sang noblevous pouvez voir etadmirer ma peinture ; mais s'il est parmi vous un vilainil ne verraque le mur blanc. Et maintenant daignez ouvrir vos nobles yeux.

Ulenspiegeltira le rideau :

-- Lesnobles hommes seuls y voientseules elles y voient les nobles damesaussi dira-t-on bientôt : Aveugle en peinture comme vilainclairvoyant comme noble homme !

Tousécarquillaient les yeuxprétendant y voirs'entremontrantdésignant et reconnaissantmais ne voyant eneffet que le mur nuce qui les faisait penauds.

Soudain lefou qui était présent sauta de trois pieds en l'air etagitant ses grelots :

-- Qu'onme traitedit-ilde vilain vilain vilenant vileniemais je diraiet crierai avec trompettes et fanfares que le vois là un murnuun mur blancun mur nu. Ainsi m'aide Dieu et tous ses saints !

Ulenspiegelrépondit : Quand les fous se mêlent de parleril esttemps que les sages s'en aillent.

Il allaitsortir du palais quand le landgrave l'arrêtant :

-- Foufolliantdit-ilqui t'en vas par le monde louant choses belles etbonnes et te gaussant de sottise à pleine gueuletoi quiosasen face de tant de hautes dames et de plus hauts et grosseigneurste gausser populairement de l'orgueil blasonique etseigneurialtu seras pendu un jour pour ton libre parler.

-- Si lacorde est d'orrépondit Ulenspiegelelle cassera de peur enme voyant venir.

-- Tiensdit le landgrave en lui donnant quinze florinsen voici le premierbout.

-- Grandmercimonseigneurrépondit Ulenspiegelchaque auberge duchemin en aura un filfil tout d'or qui fait des Crésus detous ces aubergistes larrons.

Et il s'enfut sur son âneportant haut sa toquela plume au ventjoyeusement.


LVIII


Lesfeuilles jaunissaient sur les arbres et le vent d'automne commençaitde souffler. Katheline était parfois raisonnable pendant uneheure ou trois. Et Claes disait alors que l'esprit de Dieu en sadouce miséricorde venait la visiter. En ces momentselleavait pouvoir de jeterpar geste et par langageun charme sur Nelequi voyait à plus de cent lieues les choses qui se passaientsur les placesdans les rues ou dans les maisons.

Donc cejour-là Katheline étant en son bon sens mangeait desoliekoekjes bien arrosées de dobbel-cuytavecClaesSoetkin et Nele.

Claes dit:

-- C'estaujourd'hui le jour de l'abdication de Sa Sainte Majestél'empereur Charles-Quint. Nelema mignonnesaurais-tu voir jusqu'àBruxelles en Brabant ?

-- Je lesauraisi Katheline le veutrépondit Nele.

Kathelinealors fit asseoir la fillette sur un bancet par ses paroles etgestes agissant comme charmeNele s'affaissa tout ensommeillée.

Kathelinelui dit :

-- Entredans la petite maison du Parcqui est le séjour aiméde l'empereur Charles-Quint.

-- Jesuisdit Nele parlant bassement et comme si elle étouffaitje suis en une petite salle peinte à l'huileen vert. Làse trouve un homme tirant sur les cinquante-quatre anschauve etgrisportant la barbe blondesur un menton proéminentayantun mauvais regard en ses yeux grispleins de rusede cruautéet de feinte bonhomie. Et cet hommeon l'appelle Sainte Majesté.Il est catarrheux et tousse beaucoup. Auprès de lui en est unautrejeuneau laid museaucomme d'un singe hydrocéphale :celui-laje le vis à Anversc'est le roi Philippe. Sa SainteMajesté lui reproche en ce moment d'avoir découchéla nuitsans doutedit-Ellepour aller trouver en un bouge quelqueguenon de la ville basse. Elle dit que ses cheveux ont une odeur detaverneque ce n'est pas là un plaisir de roi n'ayant qu'àchoisir corps mignonspeaux de satin rafraîchies dans desbains de senteurs et mains de grandes dames bien amoureusesce quivaut mieuxdit-Ellequ'une truie follesortie à peine lavéedes bras d'un soudard ivrogne. Il n'est pointlui dit-ilde femmepucellemariée ou veuvequi lui voulût résisterparmi les plus nobles et belles éclairant leurs amours avecbougies parfuméeset non aux graisseuses lueurs de puanteschandelles.

« Leroi répond à Sa Sainte Majesté qu'il lui obéiraen tout.

«Puis Sa Sainte Majesté tousse et boit quelques gorgéesd'hypocras.

« --Tu vasdit-Elleen s'adressant à Philippevoir tantôtles Etats Générauxprélatsnobles et bourgeois: d'Orange le Taiseuxd'Egmont le Vainde Hornes l'impopulaireBrederode le Lion ; et aussi tous ceux de la Toison d'ordont je teferai souverain. Tu verras là cent porteurs de hochetsqui secouperaient tous le nez s'ils pouvaient le porter à une chaîned'or sur la poitrineen signe de plus haute noblesse. »

«Puischangeant de ton et bien dolenteSa Sainte Majesté ditau roi Philippe :

« --Tu sais que je vais abdiquer en ta faveurmon filsdonner àl'univers un grand spectacle et parler devant une grande foulequoique hoquetant et toussant-- car je mangeai trop toute ma viemon fils-et tu devras avoir le coeur bien dur siaprèsm'avoir entendutu ne verses pas quelques larmes. »

« --Je pleureraimon pèrerépond le roi Philippe. »

«Puis Sa Sainte Majesté parle à un valet qui a nomDubois :

« --Duboisdit-Ellebaille-moi un morceau de sucre de Madère :j'ai le hoquet. Pourvu qu'il ne m'aille pas saisir quand je parleraià tout ce monde ! Cette oie d'hier ne passera donc jamais ! Sije buvais un hanap de vin d'Orléans ? Nonil est trop cru !Si je mangeais quelques anchois ? Ils sont bien huileux. Duboisdonne-moi du vin de Romagne. »

»Dubois donne à Sa Sainte Majesté ce qu'Elle demandepuis lui met une robe de velours cramoisila couvre d'un manteaud'orla ceint de l'épéelui met aux mains le sceptreet le globeet sur la tête la couronne.

»Puis Sa Sainte Majesté sort de la maison du Parcmontéesur une petite mule et suivie du roi Philippe et de maints hautspersonnages. Ils vont ainsi en un grand bâtiment qu'ils nommentpalaiset y trouvent en une chambre un homme de haute et mincetaillerichement vêtuet qu'ils nomment d'Orange

» SaSainte Majesté parle à cet homme et lui dit :

» --Ai-je bonne minecousin Guillaume ? »

»Mais l'homme ne répond point.

» SaSainte Majesté lui dit alorsmoitié riantmoitiéfâchée : »

» --Tu seras donc toujours muetmon cousinmême pour dire leursvérités aux antiquailles ? Faut-il que je règneencore ou que j'abdiqueTaiseux ? »

« --Sainte Majestérépond l'homme mincequand vientl'hiverles plus forts chênes laissent tomber leurs feuilles.»

»Trois heures sonnent

« --Taiseuxdit-Elleprête-moi ton épaule que je m'yappuie. »

» EtElle entre avec lui et sa suite dans une grande salles'assied sousun dais et sur une estrade couverts de soie ou de tapis cramoisis. Làsont trois sièges : Sa Sainte Majesté prend celui dumilieuplus orné que les autres et surmonté d'unecouronne impériale ; le roi Philippe s'assied sur le deuxièmeet le troisième est pour une femmequi est une reine sansdoute. A droite et à gauchesont assis sur des bancstapissésdes hommes vêtus de rouge et portant au cou unmouton en or. Derrière eux se tiennent plusieurs personnagesqui sont sans doute princes et seigneurs. Vis-à-vis et au basde l'estrade sont assissur des bancs non tapissésdeshommes vêtus de drap. Je leur entends dire qu'ils ne sont assiset vêtus si modestement que parce qu'ils payent à euxseuls toutes les charges. Chacun s'est levé quand Sa SainteMajesté est entréemais Elle s'est bientôtassise et fait signe à chacun de l'imiter.

» Unhomme vieux parle alors de la goutte longuementpuis la femmequisemble être une reineremet à Sa Sainte Majestéun rouleau de parchemin où il y a des choses écritesque Sa Sainte Majesté lit en toussant et d'une voix sourde etbasseet parlant d'Elle-mêmedit :

«J'ai fait maints voyages en Espagneen Italieaux Pays-BasenAngleterre et en Afriquele tout pour la gloire de Dieule renom demes armes et le bien de mes peuples. »

»Puisayant parlé longuement Elle dit qu'Elle est débileet fatiguée et veut mettre la couronne d'Espagneles comtésduchésmarquisats de ces pays aux mains de son fils.

»Puis Elle pleureet tous pleurent avec Elle.

» Leroi Philippe se lève alorset tombant à genoux :

« --Sainte Majestédit-ilm'est-il permis de recevoir cettecouronne de vos mains quand vous êtes si capable de la porterencore ! »

»Puis Sa Sainte Majesté lui dit à l'oreille de parlerbénévolement aux hommes qui sont assis sur les bancstapissés.

» Leroi Philippese tournant vers euxleur dit d'un ton aigre et sansse lever :

« --J'entends assez bien le françaismais pas assez pour vousparler en cette langue. Vous entendrez ce que l'évêqued'Arrasmonsieur Grandvellevous dira de ma part. »

« --Tu parles malmon fils» dit Sa Sainte Majesté.

» Etde faitl'assemblée murmure en voyant le jeune roi si fier etsi hautain. La femmequi est la reineparle aussi pour faire sonélogepuis vient le tour d'un vieux docteur quilorsqu'il afinireçoit un signe de main de Sa Sainte Majestéenfaçon de remerciement. Ces cérémonies etharangues finiesSa Sainte Majesté déclare ses sujetslibres de leur serment de fidélitésigne les actespour ce dresséset se levant de son trôney place sonfils. Et chacun pleure dans la salle. Puis ils s'en revont àla maison du Parc. »

Làétant derechef en la chambre verteseuls et toutes portesclosesSa Sainte Majesté rit aux éclatset parlant auroi Philippequi ne rit point :

« --As-tu vudit-Elleparlanthoquetant et riant à la foiscomme il faut peu pour attendrir ces bonshommes ? Quel délugede larmes ! Et ce gros Maes quien terminant son long discourspleurait comme un veau. Toi-même parus émumais pasassez. Voilà les vrais spectacles qu'il faut au populaire. Monfilsnous autres hommesnous chérissons d'autant plus nosamies qu'elles nous coûtent davantage. Ainsi des peuples. Plusnous les faisons payerplus ils nous aiment. J'ai toléréen Allemagne la religion réformée que je punissaissévèrement aux Pays-Bas Si les princes d'Allemagneavaient été catholiquesje me serais fait luthérienet j'aurais confisqué leurs biens. Ils croient àl'intégrité de mon zèle pour la foi romaine etregrettent de me voir les quitter. Il a péride mon faitauxPays-Baspour cause d'hérésiecinquante mille deleurs hommes les plus vaillant et de leurs plus mignonnes fillettes.Je m'en vais : ils se lamentent. Sans compter les confiscationsjeles ai fait contribuer plus que les Indes et le Pérou : ilssont marris de me perdre. J'ai déchiré la paix deCadzantdompté Gandsupprimé tout ce qui pouvait megêner ; libertésfranchisesprivilègestoutest soumis à l'action des officiers du prince : ces bonshommesse croient encore libres parce que je les laisse tirer de l'arbalèteet porter processionnellement leurs drapeaux de corporations. Ilssentirent ma main de maître : mis en cageils s'y trouvent àl'aisey chantent et me pleurent. Mon filssois avec eux tel que jele fus : bénin en parolesrude en actionslèche tantque tu n'as pas besoin de mordre. Jurejure toujours leurs libertésfranchises et privilègesmais s'ils peuvent être undanger pour toidétruis-les. Ils sont de fer quand on ytouche d'une main timidede verre quand on les brise avec un brasrobuste. Frappe l'hérésienon à cause de sadifférence avec la religion romainemais parce qu'en cesPays-Bas elle ruinerait notre autorité ; ceux qui s'attaquentau Papequi porte trois couronnesont bientôt fii des princesqui n'en ont qu'une. Fais-encomme moi de la libre conscienceuncrime de lèse-majestéavec confiscation de biensettu hériteras comme j'ai fait toute ma vieet quand tupartiras pour abdiquer ou pour mouririls diront : - Oh ! le bonprince ! » Et ils pleureront. »

« Etje n'entends plus rienpoursuivit Nelecar Sa Sainte Majestés'est couchée sur un lit et dortet le roi Philippehautainet fierle regarde sans amour.

» Cequ'ayant ditNele fut éveillée par Katheline.

Et Claessongeurregardait la flamme du foyer éclairer la cheminée.


LIX


Ulenspiegelen quittant le landgrave de Hessemonta sur son âne ettraversant la Grand'Placerencontra quelques faces courroucéesde seigneurs et de damesmais il n'en eut point de souci.

Bientôtil arriva sur les terres du duc de Lunebourget y fit rencontred'une troupe de Smaedelyke broedersjoyeux Flamands de Sluysqui mettaient tous les samedis quelque argent de côtépour aller une fois l'an voyager en pays d'Allemagne.

Ils s'enallaient chantantdans un chariot découvert et traînépar un vigoureux cheval de Veurne-Ambachtlequel les menaitbatifolant par les chemins et marais du duché de Lunebourg. Ilen était parmi eux qui jouaient du fifredu rebecde laviole et de la cornemuse avec grand fracas. A côté duchariot marchait souventes fois un dikzak jouant du rommel-potet cheminant à pieddans l'espoir de faire fondre sabedaine.

Comme ilsétaient à leur dernier florinils virent venir àeux Ulenspiegellesté de sonnante monnaieentrèrenten une auberge et lui payèrent à boire. Ulenspiegelaccepta volontiers Voyant toutefois que les Smaedelyke broedersclignaient de l'oeil en le regardant et souriaient en lui versant àboireil eut vent de quelque nichesortit et se tint à laporte pour écouter leur discours. Il entendit le dikzakdisant de lui :

-- C'estle peintre du landgrave qui lui bailla plus de mille florins pour untableau. Festoyons-le de bière et de vinil nous en rendra ledouble.

-- Amendirent les autres.

Ulenspiegelalla attacher son âne tout sellé à mille pas delàchez un fermierdonna deux patards à une fillepour le garderrentra dans la salle de l'auberge et s'assit àla table des Smaedelyke broederssans mot dire. Ceux-ci luiversèrent à boire et payèrent. Ulenspiegelfaisait sonner dans sa gibecière les florins du landgravedisant qu'il venait de vendre son âne à un paysan pourdix-sept daelders d'argent.

Ilsvoyagèrent mangeant et buvantjouant du fifrede lacornemuse et du rommel-pot et ramassant en chemin les commèresqui leur semblaient avenantes. Ils procréèrent ainsides enfants du bon Dieuet notamment Ulenspiegeldont la commèreeut plus tard un fils qu'elle nomma Eulenspiegelkence quiveut dire petit miroir et hibou en haut allemandet cela parce quela commère ne comprit pas bien la signification du nom de sonhomme de hasard et aussi peut-être en mémoire de l'heureà laquelle fut fait le petit. Et c'est de cet Eulenspiegelkenqu'il est dit faussement qu'il naquit à Knittingenau pays deSaxe.

Selaissant traîner par leur vaillant chevalils allaient le longd'une chaussée au bord de laquelle étaient un villageet une auberge portant pour enseigne : In den ketele : AuChaudron. Il en sortait une bonne odeur de fricassées.

Le dikzakqui jouait du rommel-pot alla au baes et lui dit enparlant d'Ulenspiegel :

-- C'estle peintre du landgrave : il payera tout.

Le baesconsidérant la mine d'Ulenspiegelqui était bonneetentendant le son des florins et daeldersapporta sur la table dequoi manger et boire. Ulenspiegel ne s'en faisait point faute. Ettoujours sonnaient les écus de son escarcelle. Maintes foisil avait aussi frappé sur son chapeau en disant que làétait son plus grand trésor. Les ripailles ayant durédeux jours et une nuitles Smaedelyke broeders dirent àUlenspiegel :

-- Vidonsde céans et payons la dépense.

Ulenspiegelrépondit :

-- Quandle rat est dans le fromagedemande-t-il à s'en aller ?

-- Nondirent-ils.

-- Etquand l'homme mange et boit biencherche-t-il la poussièredes chemins et l'eau des sources pleines de sangsues ?

-- Nondirent-ils.

-- Doncpoursuivit Ulenspiegeldemeurons ici tant que mes florins etdaelders nous serviront d'entonnoirs pour verser dans notre gosierles boissons qui font rire.

Et ilcommanda à l'hôte d'apporter encore du vin et dusaucisson. Tandis qu'ils buvaient et mangeaientUlenspiegel disait :

-- C'estmoi qui payeje suis landgrave présentement. Si monescarcelle était videque feriez-vouscamarades ? Vousprendriez mon couvre-chef de feutre mou et trouveriez qu'il est pleinde carolustant au fond que sur les bords.

--Laisse-nous tâterdisaient-ils tous ensemble. Et soupirantils y sentaient entre leurs doigts de grandes pièces ayant ladimension de carolus d'or. Mais l'un d'eux le maniait avec tantd'amitié qu'Ulenspiegel le repritdisant :

-- Laitierimpétueuxil faut savoir attendre l'heure de traire.

--Donne-moi la moitié de ton chapeaudisait le Smaedelykbroeder :

-- Nonrépondait Ulenspiegelje ne veux pas que tu aies une cervellede foula moitié à l'ombre et l'autre au soleil.

Puisdonnant son couvre-chef au baes.

-- Toidit-ilgarde-le toutefoiscar il est chaud. Quant à moijevais me vider dehors.

Il le fitet l'hôte garda le chapeau.

Bientôtil sortit de l'aubergealla chez le paysanmonta sur son âneet courut le grand pas sur la route qui mène à Embden.

LesSmaedelyke broedersne le voyant pas revenirs'entredisaient:

-- Est-ilparti ? Qui payera la dépense ?

Le baessaisi de peurouvrit d'un coup de couteau le chapeau d'Ulenspiegel.Maisau lieu de carolusil n'y trouva entre le feutre et ladoublure que de méchants jetons de cuivre.

S'emportantalors contre les Smaedelyke broedersil leur dit :

-- Frèresen friponnerievous ne sortirez pas d'ici que vous n'y ayez laissétous vos vêtementsla chemise seule exceptée.

Et ilsdurent se dépouiller tous pour payer leur écot.

Ilsallèrent ainsi en chemise par monts et par vauxcar ilsn'avaient pas voulu vendre leur cheval ni leur chariot.

Et chacunles voyant si piteuxleur donnait volontiers à manger dupainde la bière et quelquefois de la viande ; car ilsdisaient partout qu'ils avaient été dépouilléspar des larrons.

Et ilsn'avaient à eux tous qu'un haut-de-chausses.

Et ainsiils revinrent à Sluys en chemisedansant dans leur chariot etjouant du rommel-pot.


-LX -


Dansl'entre-tempsUlenspiegel califourchonnait sur le dos de Jef àtravers les terres et marais du duc de Lunebourg. Les Flamandsnomment ce duc Water-Signorkeà cause qu'il faittoujours humide chez lui.

Jefobéissait à Ulenspiegel comme un chienbuvait de labruinbierdansait mieux qu'un Hongrois maître ès artsde souplessesfaisait le mort et se couchait sur le dos au moindresigne.

Ulenspiegelsavait que le duc de Lunebourgmarri et fâché de cequ'Ulenspiegel s'était gaussé de luiàDarmstadten la présence du landgrave de Hesselui avaitinterdit l'entrée de ses terres sous peine de la hart.

Soudain ilvit venir Son Altesse Ducale en personne et comme il savait qu'elleétait violenteil fut pris de peur. Parlant à son âne:

-- Jefdit-ilvoici monseigneur de Lunebourg qui vient. J'ai au cou unegrande démangeaison de corde ; mais que ce ne soit pas lebourreau qui me gratte ! Jefje veux bien être grattémais non pendu. Songe que nous sommes frères en misèreet longues oreilles ; songe aussi quel bon ami tu perdrais meperdant.

EtUlenspiegel s'essuyait les yeuxet Jef commençait àbraire.

Continuantson propos :

-- Nousvivons ensemble joyeusementlui dit Ulenspiegelou tristementsuivant l'occurrence ; t'en souviens-tuJef ? -- L'ânecontinuait de brairecar il avait faim. -- Et tu ne pourras jamaism'oublierdisait son maîtrecar quelle amitié estforte sinon celle qui rit des mêmes joies et pleure des mêmespeines ! Jefil faut te mettre sur le dos.

Le douxâne obéit et fut vu par le duc les quatre sabots enl'air. Ulenspiegel s'assit prestement sur son ventre. Le duc vint àlui.

-- Quefais-tu là ? dit-il. Ignores-tu quepar mon dernier placardje t'ai défendusous peine de la cordede mettre ton piedpoudreux en mes pays ?

Ulenspiegelrépondit :

--Gracieux seigneurprenez-moi en pitié !

Puismontrant son âne.

-- Voussavez biendit-ilquepar droit et loicelui-là esttoujours libre qui demeure entre ses quatre pieux.

Le ducrépondit :

-- Sors demes payssinon tu mourras.

--Monseigneurrépondit Ulenspiegelj'en sortirais si vitemonté sur un florin ou deux !

--Vauriendit le ducvas-tunon content de ta désobéissanceme demander encore de l'argent ?

-- Il lefaut bienmonseigneurpuisque je ne peux pas vous le prendre...

Le duc luidonna un florin. Puis Ulenspiegel dit parlant à son âne:

-- Jeflève-toi et salue monseigneur.

L'ânese leva et se remit à braire. Puis tous deux s'en furent.


LXI


Soetkinet Nele étaient assises à l'une des fenêtres dela chaumière et regardaient dans la rue.

Soetkindisait à Nele :

--Mignonnene vois-tu pas venir mon fils Ulenspiegel ?

-- Nondisait Nelenous ne le verrons plusce méchant vagabond.

-- Neledisait Soetkinil ne faut point être fâchéecontre luimais le plaindrecar il est hors du logisle petithomme.

-- Je lesais biendisait Nele ; il a une autre maison bien loin d'iciplusriche que la sienneoù quelque belle dame lui donne sansdoute à loger.

-- Ceserait bien heureux pour luidisait Soetkin ; il y est peut-êtrenourri d'ortolans.

-- Que nelui donne-t-on des pierres à manger : il serait vite icilegoulu ! disait Nele.

Soetkinalors riait et disait :

-- D'oùvient doncmignonnecette grande colère ?

MaisClaesquitout songeur aussiliait des fagots dans un coin :

-- Nevois-tu pasdisait-ilqu'elle en est affolée ?

--Voyez-vousdisait Soetkinla rusée cauteleuse qui ne m'en apoint sonné mot ! Est-il vraimignonneque tu en veuilles ?

-- Ne lecroyez pasdisait Nele.

-- Tuauras làdit Claesun vaillant époux ayant grandegueulele ventre creux et la langue longuefaisant des florins desliards et jamais un sou de son labeurtoujours battant le pavéet mesurant les chemins à l'aune de vagabondage.

Mais Nelerépondit toute rouge et fâchée :

-- Quen'en fîtes-vous autre chose ?

-- Voilàdit Soetkinqu'elle pleure maintenant ; tais-toimon homme !


LXII


Ulenspiegelvint un jour à Nuremberg et s'y donna pour un grand médecinvainqueur de maladiespurgateur très illustrecélèbredompteur de fièvresrenommé balayeur de pestes etinvincible fouetteur de gales.

Il y avaità l'hôpital tant de malades qu'on ne savait oùles loger. Le maître hospitalierayant appris la venued'Ulenspiegelvint le voir et s'enquit de lui s'il était vraiqu'il pût guérir toutes les maladies.

-- Exceptéla dernièrerépondit Ulenspiegel ; mais promettez-moideux cents florins pour la guérison de toutes les autresetje n'en veux pas recevoir un liard que tous vos malades ne se disentguéris et ne sortent de l'hôpital.

Il vint lelendemain audit hôpitalle regard assuré et portantdoctoralement sa trogne solennelle. Etant dans les sallesil prit àpart chaque maladeet lui parlant :

-- Juredisait-ilde ne confier à personne ce que je vais te conter àl'oreille. Quelle maladie as-tu ?

Le maladele lui disait et jurait son grand Dieu de se taire.

-- Sachedisait Ulenspiegelque je dois par le feu réduire l'un devous en poussièreque je ferai de cette poussière unemixture merveilleuse et la donnerai à boire à tous lesmalades. Celui qui ne saura marcher sera brûlé. Demainje viendrai icietme tenant dans la rue avec le maîtrehospitalierje vous appellerai tous criant : « Que celui quin'est pas malade trousse son bagage et vienne ! »

Le matinUlenspiegel vint et cria comme il l'avait dit. Tous les maladesboiteuxcatarrheuxtousseuxfiévreuxvoulurent sortirensemble. Tous étaient dans la ruede ceux-là mêmequi depuis dix ans n'avaient pas quitté leur lit.

Le maîtrehospitalier leur demanda s'ils étaient guéris etpouvaient marcher.

-- Ouirépondirent-ilscroyant qu'il y en avait un qui brûlaitdans la cour.

Ulenspiegeldit alors au maître hospitalier :

--Paye-moipuisqu'ils sont tous dehors et se déclarent guéris.

Le maîtrelui paya deux cents florins. Et Ulenspiegel s'en fut.

Mais ledeuxième jourle maître vit revenir ses malades dans unpire état que celui où ils se trouvaient auparavantsauf un quis'étant guéri au grand airfut trouvéivre en chantant dans les rues : « Noël au grand docteurUlenspiegel !»


LXIII


Lesdeux cents florins ayant couru la pretantaineUlenspiegel vint àVienneoù il se loua à un charron qui gourmandaittoujours ses ouvriersparce qu'ils ne faisaient pas aller assez fortle soufflet de la forge :

-- Enmesurecriait-il toujourssuivez avec les soufflets !

Ulenspiegelun jour que le baes allait au jardindétache lesouffletl'emporte sur ses épaulessuit son maître.Celui-ci s'étonnant de le voir si étrangement chargéUlenspiegel lui dit :

-- Baesvous m'avez commandé de suivre avec les souffletsoùfaut-il que je dépose celui-ci pendant que j'irai chercherl'autre ?

-- Chergarçonrépondit le baesje ne t'ai pas ditcelava remettre le soufflet à sa place.

Cependantil songeait à lui faire payer ce tour. Dès lorsil seleva tous les jours à minuitéveilla ses ouvriers etles fit travailler. Les ouvriers lui dirent :

-- Baespourquoi nous éveilles-tu au milieu de la nuit ?

-- C'estune habitude que j'airépondit le baesde nepermettre à mes ouvriers de ne rester qu'une demi-nuit au litpendant les sept premiers jours.

La nuitsuivanteil éveilla encore à minuit ses ouvriers.Ulenspiegelqui couchait au greniermit son lit sur son dos etainsi chargé descendit dans la forge.

Le baeslui dit

-- Es-tufou ? Que ne laisses-tu ton lit à sa place ?

-- C'estune habitude que j'airépondit Ulenspiegelde passer lessept premiers joursla moitié de la nuit sur mon lit etl'autre moitié dessous.

-- Ehbienmoirépondit le maîtrec'est une secondehabitude que j'ai de jeter à la rue mes effrontésouvriers avec la permission de passer la première semaine surle pavé et la seconde dessous.

-- Dansvotre cavebaessi vous voulezprès des tonneaux debruinbierrépondit Ulenspiegel.


LXIV


Ayantquitté le charron et s'en retournant en Flandreil dut sedonner à louage d'apprenti à un cordonnier qui restaitplus volontiers dans la rue qu'à tenir l'alène en sonouvroir. Ulenspiegelle voyant pour la centième fois prêtà sortir lui demanda comment il lui fallait couper le cuir desempeignes

--Coupes-enrépondit le baespour de grands et demoyens piedsafin que tout ce qui mène le gros et le menubétail puisse y entrer commodément.

-- Ainsisera-t-il faitbaesrépondit Ulenspiegel.

Quand lecordonnier fut sortiUlenspiegel coupa des empeignes bonnesseulement à chausser cavalesânessesgénissestruies et brebis.

De retourà l'ouvroirle baes voyant son cuir en morceaux :

--Qu'as-tu fait làgâcheur vaurien ? dit-il.

-- Ce quevous m'avez ditrépondit Ulenspiegel.

-- Je t'aicommandérepartit le baesde me tailler des souliersou puisse entrer commodément tout ce qui mène lesboeufsles porcsles moutonset tu me fais de la chaussure au piedde ces animaux.

Ulenspiegelrépondit :

-- Baesqui donc mène le verratsinon la truiel'âne sinonl'ânessele taureau sinon la génissele béliersinon la brebisen la saison où toutes bêtes sontamoureuses ?

Puis ils'en fut et dut rester dehors


LXV


Onétait pour lors en avrill'air avait été douxpuis il gela rudement et le ciel fut gris comme un ciel du jour desmorts. La troisième année de bannissement d'Ulenspiegelétait depuis longtemps écoulée et Nele attendaittous les jours son ami : -- Las ! disait-elleil va neiger sur lespoirierssur les jasmins en fleurssur toutes les pauvres plantesépanouies avec confiance à la tiède chaleur d'unprécoce renouveau. Déjà de petits floconstombent du ciel sur les chemins. Et il neige aussi sur mon pauvrecoeur.

» Oùsont-ils les clairs rayons se jouant sur les visages joyeuxsur lestoits qu'ils faisaient plus rougessur les vitres qu'ils faisaientflambantes ? Où sont-ilsréchauffant la terre et lecielles oiseaux et les insectes ? Las ! maintenantde nuit et dejourje suis refroidie de tristesse et longue attente. Oùes-tumon ami Ulenspiegel ? »


LXVI


Ulenspiegelapprochant de Renaix en Flandreeut faim et soifmais il ne voulaitpoint geindreet il essayait de faire rire les gens pour qu'on luidonnât du pain. Mais il riait mal toutefoiset les genspassaient sans rien donner.

Il faisaitfroid : tour à tour il neigeaitpleuvaitgrêlait surle dos du vagabond. S'il passait par les villagesl'eau lui venait àla bouche rien qu'à voir un chien rongeant un os au coin d'unmur. Il eût bien voulu gagner un florinmais ne savait commentle florin pourrait lui tomber dans la gibecière.

Cherchanten hautil voyait les pigeons quidu toit d'un colombierlaissaientsur le chemintomber des pièces blanchesmais cen'étaient point des florins. Il cherchait par terre sur leschausséesmais les florins ne fleurissaient pas entre lespavés.

Cherchantà droiteil voyait bien un vilain nuage qui s'avançaitdans le cielcomme un grand arrosoirmais il savait que si de cenuage quelque chose devait tomberce ne serait point une averse deflorins. Cherchant à gaucheil voyait un grand fainéantde marronnier d'Indevivant sans rien faire : -- Ah ! se disait-ilpourquoi n'y a-t-il pas de floriniers ? Ce seraient de bien beauxarbres !

Soudain legros nuage crevaet les grêlons en tombèrent dru commecailloux sur le dos d'Ulenspiegel : -- Las ! dit-ilje le sensassezon ne jette jamais de pierres qu'aux chiens errants. -- Puisse mettant à courir : -- Ce n'est pas de ma fautesedisait-ilsi je n'ai point un palais ni même une tente pourabriter mon corps maigre. Oh ! les méchants grêlons ;ils sont durs comme des boulets. Non. ce n'est pas de ma faute si jetraîne par le monde mes guenillesc'est seulement parce quecela m'a plu. Que ne suis-je empereur ! Ces grêlons veulententrer de force dans mes oreilles comme de mauvaises paroles. -- Etil courait : -- Pauvre nezajoutait-iltu seras bientôt percéà jour et pourras servir de poivrier dans les festins desgrands de ce monde sur lesquels il ne grêle point. -- Puisessuyant ses joues : -- Celles-cidit-ilserviront bien d'écumoiresaux cuisiniers qui ont chaud près de leurs fourneaux. Ah !lointaine souvenance des sauces d'autrefois ! J'ai faim. Ventre videne te plains point ; dolentes entraillesne gargouillez pasdavantage. Où te caches-tufortune propice ? mène-moivers l'endroit où est la pature.

Tandisqu'il se parlait ainsi à lui-mêmele ciel s'éclaircitau soleil qui brillala grêle cessa et Ulenspiegel dit : --bonjoursoleilmon seul amiqui viens pour me sécher !

Mais ilcourait toujoursayant froid. Soudain il vit venir de loin sur lechemin un chien blanc et noir courant tout droit devant luilalangue pendante et les yeux hors de la tête.

-- Cettebêtedit Ulenspiegela la rage au ventre ! -- Il ramassa a lahâte une grosse pierre et monta sur un arbre : comme il enatteignant la première branchele chien passa et Ulenspiegellui lança la pierre sur le crâne. Le chien s'arrêtaet tristement et raidement voulut monter sur l'arbre et mordreUlenspiegelmais il ne le put et tomba pour mourir.

Ulenspiegeln'en fut pas joyeuxet bien moins lorsquedescendant de l'arbreils'aperçut que le chien n'avait pas la gueule sècheainsi que l'ont de coutume ses pareils atteints de malerage. Puisconsidérant sa peauil vit qu'elle était belle etbonne à vendrela lui enlevala lavala pendit à sonépieula laissa se sécher un peu au soleilpuis lamit dans sa gibecière.

La faim etla soit le tourmentant davantageil entra dans plusieurs fermesn'osa y vendre sa peaude crainte qu'elle ne tût celle d'unchien ayant appartenu au paysan. Il demanda du pain on le lui refusa.La nuit venait. Ses jambes étaient lassesil entra dans unepetite auberge. Il y vit une vieille baesine qui caressait unvieux chien tousseux dont la peau était semblable àcelle du mort.

-- D'oùviens-tuvoyageurlui demanda la vieille baesine.

-- Jeviens de Romeoù j'ai guéri le chien du Pape d'unepituite qui le gênait extraordinairement.

-- Tu asdonc vu le Pape ? lui dit-elle en lui tirant un verre de bière.

-- Hélas! dit Ulenspiegel vidant le verreil m'a seulement étépermis de baiser son pied sacré et sa sainte pantoufle.

Cependantle vieux chien de la baesine toussait et ne crachait point.

-- Quandfis-tu cela ? demanda la vieille.

-- Le moisavant-dernierrépondit Ulenspiegelj'arrivaiétantattenduet frappai à la porte « Qui est là ?demanda le camérier archicardinalarchisecretarchiextraordinaire de Sa Très Sainte Sainteté. --C'est moirépondis-jemonseigneur cardinalqui viens deFlandre expressément pour baiser le pied du Pape et guérirson chien de la pituite. -- Ah ! c'est toiUlenspiegel ? dit le Papeparlant de l'autre côté d'une petite porte. Je seraisbien aise de te voirmais c'est chose impossible présentement.Il m'est défendu par les saintes Décrétales demontrer mon visage aux étrangers quand on y passe le saintrasoir. -- Hélas ! dis-jeje suis bien infortunémoiqui viens de si lointains pays pour baiser le pied de Votre Saintetéet guérir son chien de la pituite. Faut-il m'en retourner sansêtre satisfait ? -- Nondit le Saint-Père ; puis jel'entendis criant : -- Archicamérierglissez mon fauteuiljusqu'à la porte et ouvrez le petit guichet qui est au bas. Cequi se fit. -- Et je vis passer par le guichet un pied chausséd'une pantoufle d'oret j'entendis une voixparlant comme untonnerredisant : « Ceci est le pied redoutable du Prince desPrincesdu Roi des Roisde l'Empereur des Empereurs. Baisechrétienbaise la sainte pantoufle. » Et je baisai lasainte pantoufleet j'eus le nez tout embaumé du célesteparfum qui s'exhalait de ce pied. Puis le guichet se refermaet lamême redoutable voix me dit d'attendre. Le guichet se rouvritet il en sortitsauf votre respectun animal au poil peléchassieuxtousseuxgonflé comme une outre et forcé demarcher les pattes écartéesà cause de lalargeur de sa bedaine. Le Saint-Père daigna parler encore : --Ulenspiegeldit-iltu vois mon chien ; il fut pris de pituite etd'autres maladies en rongeant des os d'hérétiquesauxquels on les avait rompus. Guéris-lemon fils : tu t'entrouveras bien.

-- Boisdit la vieille.

-- Verserépondit Ulenspiegel. Poursuivant son propos : Je purgeaidit-ille chien à l'aide d'une boisson mirifique par moi-mêmecomposée. Il en pissa pendant trois jours et trois nuitssanscesseet fut guéri.

-- JesusGod en Maria! dit la vieille ; laisse-moi te baiserglorieuxpèlerinqui as vu le Pape et pourras aussi guérir monchien.

MaisUlenspiegelne se souciant point des baisers de la vieillelui dit:

-- Ceuxqui ont touché des lèvres la sainte pantoufle nepeuventendéans les deux ansrecevoir les baisers d'aucunefemme. Donne-moi à souper quelques bonnes carbonnadesunboudin ou deux et de la bière à suffisanceet je feraià ton chien une voix si claire qu'il pourra chanter les avésen la au jubé de la grande église.

--Puisses-tu dire vraigeignit la vieilleet je te donnerai unflorin.

-- Je leferairépondit Ulenspiegelmais seulement après lesouper.

Elle luiservit ce qu'il avait demandé. Il mangea et but tout son soûlet il eût bienpar gratitude de gueuleembrassé lavieillen'était ce qu'il lui avait dit.

Tandisqu'il mangeaitle vieux chien mettait les pattes sur ses genoux pouravoir un os. Ulenspiegel lui en donna plusieurspuis il dit àl'hôtesse :

-- Siquelqu'un avait mangé chez toi et ne te payait pasqueferais-tu ?

--J'ôterais à ce larron son meilleur vêtementrépondit la vieille.

-- C'estbienrepartit Ulenspiegel ; puis il mit le chien sous son bras etentra dans l'écurie. Làil l'enferma avec un ossortit de sa gibecière la peau du mortetrevenant prèsde la vieilleil lui demanda si elle avait dit qu'elle enlèveraitson meilleur vêtement à celui qui ne lui payerait pointson repas.

-- Ouirépondit-elle

-- Eh bien! ton chien a dîné avec moi et il ne m'a pas payéje lui ai donc enlevésuivant ton préceptesonmeilleur et son seul habit.

Et il luimontra la peau du chien mort.

-- Ah !dit la vieille pleurantc'est cruel à toimonsieur lemédecin. Pauvre chiennet ! il étaitpour moiveuvemon enfant Pourquoi m'enlevas-tu le seul ami que j'eusse au monde ?Je puis bien mourir maintenant.

-- Je leressusciteraidit Ulenspiegel.

--Ressusciter ! dit-elle. Et il me caressera encoreet il me regarderaencoreet il me lèchera encoreet il fera encore aller en meregardant son pauvre vieux bout de queue ! Faites-le monsieur lemédecinet vous aurez dîné gratis iciun dînerbien coûteuxet je vous donnerai encore plus d'un florinpar-dessus le marché.

-- Je leressusciteraidit Ulenspiegel ; mais il me faut de l'eau chaudedusirop pour coller les jointuresune aiguille et du fil et de lasauce de carbonnades ; et je veux être seul durant l'opération.

La vieillelui donna ce qu'il demandait ; il reprit la peau du chien mort ets'en fut à l'écurie.

Làil barbouilla de sauce le museau du vieux chienqui se laissa fairejoyeusement ; il lui traça une grande raie au sirop sous leventreil lui mit du sirop au bout des pattes et de la sauce àla queue.

Poussanttrois fois un grand criil dit alors : Staet op ! staet op. ik 'tbevelvuilen hond !

Puismettant prestement la peau du chien mort dans sa gibecièreilbailla un grand coup de pied au vivant et le poussa ainsi dans lasalle de l'auberge.

Lavieillevoyant son chien en vie et se pourléchantvouluttout aise l'embrasser ; mais Ulenspiegel ne le permit pas.

-- Tu nepourrasdit-ilcaresser ce chien qu'il n'ait lavé de salangue tout le sirop dont il est enduit ; alors seulement lescoutures de la peau seront fermées. Compte-moi maintenant mesdix florins.

-- J'avaisdit unrépondit la vieille.

-- Un pourl'opérationneuf pour la résurrectionréponditUlenspiegel. Elle les lui compta. Ulenspiegel s'en fut jetant dans lasalle de l'auberge la peau du chien mort et disant : -- Tiensfemmegarde sa vieille peau : elle te servira à rapiécer laneuve quand elle aura des trous.


LXVII


Cedimanche-làeut lieu à Brugesla procession du Saint-Sang. Claes dit a sa femme et à Nele de l'aller voir et quepeut-êtreelles trouveraient Ulenspiegel en ville. Quant àluidisait-ilil garderait la chaumine en attendant que le pèleriny rentrât.

Les femmespartirent à deux ; Claesdemeuré à Dammes'assit sur le pas de sa porte et trouva la ville bien déserte.Il n'entendait rien sinon le son cristallin de quelque clochevillageoisetandis que de Bruges lui arrivaientpar boufféesla musique des carillons et un grand fracas de fauconneaux et deboîtes d'artifice tirés en l'honneur du Saint-Sang.

Claescherchant tout songeur Ulenspiegel sur les cheminsne voyait riensinon le ciel clair et tout bleu sans nuagesquelques chiens couchéstirant la langue au soleildes moineaux francs se baignant enpépiant dans la poussièreun chat qui les guettaitetla lumière entrant amie dans toutes les maisons et y faisantbriller sur les dressoirs les chaudrons de cuivre et les hanapsd'étain.

Mais Claesétait triste au milieu de cette joieet cherchant son filsil tâchait de le voir derrière le brouillard gris desprairiesde l'entendre dans le joyeux bruissement des feuilles et legai concert des oiseaux dans les arbres. Soudainil vit sur lechemin venant de Maldeghem un homme de haute stature et reconnut quece n'était pas Ulenspiegel. Il le vit s'arrêter au bordd'un champ de carottes et manger de ces légumes avidement.

-- Voilàun homme qui a grand'faimdit Claes.

L'ayantperdu de vue un momentil le vit reparaître au coin de la ruedu Héronet il reconnut le messager de Josse qui lui avaitapporté les sept cents carolus d'or. Il alla à lui surle chemin et dit :

-- Entrechez moi.

L'hommerépondit :

-- Bénisceux qui sont doux au voyageur errant.

Il y avaitsur l'appui extérieur de la fenêtre de la chaumièredu pain émietté que Soetkin réservait auxoiseaux des alentours. Ils y venaient l'hiver chercher leurnourriture. L'homme prit de ces miettes quelques-unes qu'il mangea.

-- Tu asfaim et soifdit Claes.

L'hommerépondit :

-- Depuishuit jours que je fus détroussé par les larronsje neme nourris que de carottes dans les champs et de racines dans lesbois.

-- Doncdit Claesc'est l'heure de faire ripaille. Et voicidit-il enouvrant la hucheune pleine écuellée de poisdesoeufsboudinsjambonssaucissons de Gandwaterzoey :hochepot de poisson. En basdans la cavesommeille le vin deLouvainpréparé à la façon de ceux deBourgognerouge et clair comme rubis ; il ne demande que le réveildes verres. Or çamettons un fagot au feu. Entends-tu lesboudins chanter sur le gril ? C'est la chanson de bonne nourriture.

Claes lestournant et retournant dit à l'homme :

-- N'as-tupas vu mon fils Ulenspiegel ?

-- Nonrépondit-il.

--Apportes-tu des nouvelles de Josse mon frère ? dit Claesmettant sur la table les boudins grillésune omelette au grasjambondu fromage et de grands hanapsle vin de Louvain rouge etclairet brillant dans les flacons.

L'hommerépondit :

-- Tonfrère Josse est mort sur la roueà Sippenakenprèsd'Aix. Et ce pour avoirétant hérétiqueportéles armes contre l'empereur.

Claes futcomme affolé et il dit tremblant de tout son corpscar sacolère était grande :

--Méchants bourreaux ! Josse ! mon pauvre frère !

L'hommedit alors sans douceur :

-- Nosjoies et douleurs ne sont point de ce monde.

Et il semit à manger. Puis il dit :

--J'assistai ton frère en sa prisonen me faisant passer pourun paysan de Nieswielerson parent. Je viens ici parce qu'il m'a dit: « Si tu ne meurs point pour la foi comme moiva prèsde mon frère Claes ; mande-lui de vivre en la paix duSeigneurpratiquant les oeuvres de miséricordeélevantson fils en secret dans la loi du Christ. L'argent que je lui donnaifut pris sur le pauvre peuple ignorantqu'il l'emploie àélever Thyl en la science de Dieu et de la parole. »

Cequ'ayant ditle messager donna à Claes le baiser de paix.

Et Claesse lamentant disait :

-- Mortsur la rouemon pauvre frère !

Et il nepouvait se ravoir de sa grande douleur. Toutefoiscomme il vit quel'homme avait soif et tendait son verreil lui versa du vinmais ilmangea et but sans plaisir.

Soetkin etNele furent absentes pendant sept jours ; durant ce tempslemessager de Josse habita sous le toit de Claes.

Toutes lesnuitsils entendaient Katheline hurlant dans la chaumine : «Le feule feu ! Creusez un trou : l'âme veut sortir ! »

Et Claesallait près d'ellela calmait par douces parolespuisrentrait en son logis.

Au bout desept joursl'homme partit et ne voulut recevoir de Claes que deuxcarolus pour se nourrir et s'héberger en chemin.


LXVIII


Neleet Soetkin étant revenues de BrugesClaes dans sa cuisineassis par terre à la façon des tailleursmettait desboutons à un vieux haut-de-chausses. Nele était prèsde lui agaçant contre la cigogne Titus Bibulus Schnouffiusquise lançant sur elle et se reculant tour à tourpiaillait de sa voix la plus claire. La cigognedebout sur unepattele regardant grave et pensiverentrait son long cou dans lesplumes de sa poitrine. Titus Bibulus Schnouffiusla voyant paisiblepiaillait plus terriblement. Mais soudain l'oiseauennuyé decette musiquedécocha son bec comme une flèche dans ledos du chien qui s'enfuit en criant :

-- Al'aide !

ClaesriaitNele pareillementet Soetkin ne cessait de regarder dans laruecherchant si elle ne verrait point venir Ulenspiegel.

Soudainelle dit :

-- Voicile prévôt et quatre sergents de justice. Ce n'est pas ànoussans doutequ'ils en veulent. Il y en a deux qui tournentautour de la chaumine.

Claes levale nez de dessus son ouvrage.

-- Et deuxqui s'arrêtent devantcontinua Soetkin.

Claes seleva.

-- Quiva-t-on appréhender en cette rue ? dit-elle. Jésus Dieu! mon hommeils entrent ici.

Claessauta de la cuisine dans le jardinsuivi de Nele.

Il lui dit:

-- Sauveles carolusils sont derrière le contre-coeur de la cheminée.

Nele lecompritpuis voyant qu'il passait par-dessus la haieque lessergents le happaient au colletqu'il les battait pour se défaired'euxelle cria et pleura :

-- Il estinnocent ! il est innocent ! ne faites pas de mal à Claes monpère ! Ulenspiegeloù es-tu ? Tu les tuerais tous deux!

Et elle sejeta sur l'un des sergents et lui déchira le visage de sesongles. Puis criant : « Ils le tueront ! » elle tomba surle gazon du jardin et s'y roula éperdue.

Kathelineétait venue au bruitetdroite et immobileconsidéraitle spectacle disantbranlant la tête : « Le feu ! le feu! Creusez un trou : l'âme veut sortir. »

Soetkin nevoyait rienet parlant aux sergents entrés dans la chaumine :

--Messieursque cherchez-vous en notre pauvre demeure ? Si c'est monfilsil est loin. Vos jambes sont-elles longues ?

Ce disantelle était joyeuse.

En cemoment Nele criant à l'aideSoetkin courut dans le jardinvit son homme happé au collet et se débattant sur lecheminprès de la haie.

-- Frappe! dit-elletue ! Ulenspiegeloù es-tu ?

Et ellevoulut aller porter secours à son hommemais l'un dessergents la prit au corpsnon sans danger.

Claes sedébattait et frappait si fort qu'il eût bien pus'échappersi les deux sergents auxquels avait parléSoetkin ne fussent venus en aide à ceux qui le tenaient.

Ils leramenèrentles deux mains liéesdans la cuisine oùSoetkin et Nele pleuraient à sanglots.

-- Messireprévôtdisait Soetkinqu'a donc fait mon pauvre hommepour que vous le liiez ainsi de ces cordes ?

--Hérétiquedit l'un des sergents.

--Hérétiquerepartit Soetkin ; tu es hérétiquetoi ? Ces démons ont menti.

Claesrépondit :

-- Je meremets en la garde de Dieu.

Il sortit; Nele et Soetkin le suivirent pleurant et croyant qu'on les allaitaussi mener devant le juge. Bonshommes et commères vinrent àelles ; quand ils surent que Claes marchait ainsi lié parcequ'il était soupçonné d'hérésieils eurent si grande peurqu'ils rentrèrent en hâtedans leurs maisons en fermant derrière eux toutes les portes.Quelques fillettes seulement osèrent venir à Claes etlui dire :

-- Oùt'en vas-tucharbonnier ?

-- A lagrâce de Dieufillettesrépondit-il.

On le menadans la prison de la commune ; Soetkin et Nele s'assirent sur leseuil. Vers le soirSoetkin dit à Nele de la laisser pouraller voir si Ulenspiegel ne revenait point.


LVIX


Lanouvelle courut bientôt dans les villages voisins que l'onavait emprisonné un homme pour cause d'hérésieet que l'inquisiteur Titelmandoyen de Renaixsurnommél'inquisiteur Sans-Pitiédirigeait les interrogatoires.Ulenspiegel vivait alors à Koolkerkedans l'intime faveurd'une mignonne fermièredouce veuve qui ne lui refusait riende ce qui était à elle. Il y fut bien heureuxchoyéet caresséjusqu'au jour où un traître rivaléchevin de la communel'attendit un matin qu'il sortait de lataverne et voulut le frotter de chêne. Mais Ulenspiegelpourlui rafraîchir sa colèrele jeta dans une mare d'oùl'échevin sortit de son mieuxvert comme un crapaud et trempécomme une éponge.

Ulenspiegelpour ce haut faitdut quitter Koolkerke et s'en fut à toutesjambes vers Dammecraignant la vengeance de l'échevin.

Le soirtombait fraisUlenspiegel courait vite : il eût voulu déjàêtre au logis ; il voyait en son esprit Nele cousantSoetkinpréparant le souperClaes liant les fagotsSchnouffiusrongeant un os et la cigogne frappant sur le ventre de la ménagèrepour avoir quelques miettes de nourriture.

Uncolporteur piéton lui dit en passant :

-- Oùt'en vas-tu ainsi courant ?

-- ADammeen mon logisrépondit Ulenspiegel.

Le piétondit :

-- Laville n'est plus sûre à cause des réformésqu'on y arrête.

Et ilpassa.

Arrivédevant l'auberge du Rhoode-SchildtUlenspiegel y entra pourboire un verre de dobbel-kuyt. Le baes lui dit :

-- N'es-tupoint le fils de Claes ?

-- Je lesuisrépondit Ulenspiegel.

--Hâte-toidit le baescar la maleheure a sonnépour ton père.

Ulenspiegellui demanda ce qu'il voulait dire.

Le baesrépondit qu'il le saurait trop tôt.

EtUlenspiegel continua de courir.

Comme ilétait à l'entrée de Dammeles chiens qui setenaient sur le seuil des portes lui sautèrent aux jambes enjappant et en aboyant. Les commères sortirent au bruit et luidirentparlant toutes à la fois :

-- D'oùviens-tu ? As-tu des nouvelles de ton père ? Où est tamère ? Est-elle aussi avec lui en prison ? Las ! pourvu qu'onne le brûle pas !

Ulenspiegelcourait plus fort.

Ilrencontra Nelequi lui dit :

-- Thylne vas pas à ta maison : ceux de la ville y ont mis un gardiende la part de Sa Majesté.

Ulenspiegels'arrêta :

-- Neledit-ilest-il vrai que Claes mon père soit en prison ?

-- Ouidit Neleet Soetkin pleure sur le seuil.

Alors lecoeur du fils prodigue fut gonflé de douleur et il dit àNele :

-- Je vaisles voir.

-- Cen'est pas ce que tu dois fairedit-ellemais bien obéir àClaesqui m'a ditavant d'être pris : « Sauve lescarolus ; ils sont derrière le contre-coeur de la cheminée.» Ce sont ceux-là qu'il faut sauver d'abordcar c'estl'héritage de Soetkinla pauvre commère.

Ulenspiegeln'écoutant riencourut jusqu'à la prison. Là ilvit sur le seuil Soetkin assise ; elle l'embrassa avec larmeset ilspleurèrent ensemble.

Lepopulaire s'assemblantà cause d'euxen foule devant laprisondes sergents vinrent et dirent à Ulenspiegel et àSoetkin qu'ils eussent a déguerpir de là au plus tôt.

La mèreet le fils s'en furent en la chaumine de Nelevoisine de leur logisdevant lequel ils virent un des soudards lansquenets mandés deBruges par crainte des troubles qui pourraient survenir pendant lejugement et durant l'exécution. Car ceux de Damme aimaientClaes grandement.

Le soudardétait assis sur le pavédevant la porteoccupéà humer hors d'un flacon la dernière goutte debrandevin. N'y trouvant plus rienil le jeta à quelques paset tirant son bragmartil prit son plaisir à déchausserles pavés.

Soetkinentra chez Katheline toute pleurante.

EtKathelinehochant la tête : « Le feu ! Creusez un troul'âme veut sortir »dit-elle.


LXX


Lacloche dite borgstorm (tempête du bourg) ayant appeléles juges au tribunalils se réunirent dans la Vierscharesur les quatre heuresautour du tilleul de justice.

Claes futmené devant eux et vitsiégeant sous le daislebailli de Dammepuis à ses côtéset vis-à-visde celui-cile mayeurles échevins et le greffier.

Lepopulaire accourut au son de la clocheen grande multitudeetdisant : « Beaucoup d'entre les juges ne sont pas làpour faire oeuvre de justicemais de servage impérial. »

Legreffier déclara quele tribunal s'étant réunipréalablement dans la Vierschareautour du tilleulavait décidé quevu et entendu les dénonciationset témoignagesil y avait eu lieu d'appréhender aucorps Claescharbonniernatif de Dammeépoux de Soetkinfille de Joostens. Ils allaient maintenantajouta-t-ilprocéderà l'audition des témoins.

HansBarbiervoisin de Claesfut d'abord entendu. Ayant prêtésermentil dit : « Sur le salut de mon âmej'affirme etassure que Claes présent devant ce tribunalest connu de moidepuis bientôt dix-sept ansqu'il a toujours vécuhonnêtement et suivant les lois de notre mère SainteEglisen'a jamais parlé d'elle opprobrieusementni logéà ma connaissance aucun hérétiqueni cachéle livre de Lutherni parlé dudit livreni rien fait qui lepuisse faire soupçonner d'avoir manqué aux lois etordonnances de l'empire. Ainsi m'aient Dieu et tous ses saints. »

Jan VanRoosebeke fut alors entendu et dit « quedurant l'absence deSoetkinfemme de Claesil avait maintes fois cru entendre dans lamaison de l'accusé deux voix d'hommeset que souvent le soiraprès le couvre-feuil avait vudans une petite salle sousle toitune lumière et deux hommesdont l'un étaitClaesdevisant ensemble. Quant à dire si l'autre homme étaitou non hérétiqueil ne le pouvaitne l'ayant vu quede loin. Pour ce qui est de Claesajouta-t-ilje diraiparlant entoute véritéquedepuis que je le connaisil fittoujours ses Pâques régulièrementcommunia auxgrandes fêtesalla à la messe tous les dimanchessaufcelui du Saint-Sang et les suivants. Et je ne sais rien davantage.Ainsi m'aient Dieu et tous ses saints ».

Interrogés'il n'avait point vu dans la taverne de la Blauwe Torre Claesvendant des indulgences et se gaussant du purgatoireJan VanRoosebeke répondit qu'en effet Claes avait vendu desindulgencesmais sans mépris ni gaudisserieet que luiJanVan Roosebekeen avait achetécomme aussi avait voulu lefaire Josse Grypstuiverle doyen des poissonniersqui étaitlà dans la foule.

Le baillidit ensuite qu'il allait faire connaître les faits et gestespour lesquels Claes était amené devant le tribunal dela Vierschare. « Le dénonciateurdit-ilétantd'aventure resté à Dammeafin de n'aller point àBruges dépenser son argent en noces et ripaillesainsi quecela se pratique trop souvent dans ces saintes occasionshumaitl'air sobrement sur le pas de sa porte. Etant làil vit unhomme qui marchait dans la rue du Héron. Claesen apercevantl'hommealla à lui et le salua. L'homme était vêtude toile noire. Il entra chez Claeset la porte de la chaume futlaissée entr'ouverte. Curieux de savoir quel était cethommele dénonciateur entra dans le vestibuleentendit Claesparlant dans la cuisine avec l'étrangerd'un certain Josseson frèrequiayant été fait prisonnier parmiles troupes réformées futpour ce faitrouévif non loin d'Aix. L'étranger dit à Claes que l'argentqu'il avait reçu de son frère étant de l'argentgagné sur l'ignorance du pauvre mondeil le devait employer àélever son fils dans la religion réformée. Ilavait aussi engagé Claes à quitter le giron de NotreMère Sainte Eglise et prononcé d'autres paroles impiesauxquelles Claes répondait seulement par ces paroles : «Cruels bourreaux ! mon pauvre frère ! » Et l'accuséblasphémait ainsi Notre Saint Père le Pape et SaMajesté Royaleen les accusant de cruauté parce qu'ilspunissaient justement l'hérésie comme un crime delèse-majesté divine et humaine. Quand l'homme eut finide mangerle dénonciateur entendit Claes s'écrier : «Pauvre Josseque Dieu ait en sa gloireils furent cruels pour toi.» Il accusait ainsi Dieu même d'impiétéenjugeant qu'il peut recevoir dans son ciel des hérétiques.Et Claes ne cessait de dire : « Mon pauvre frère ! »L'étrangerentrant alors en fureur comme un prédicantà son prêches'écria: « Elle tombera lagrande Babylonela prostituée romaine et elle deviendra lademeure des démons et le repaire de tout oiseau exécrable! » Claes disait : « Cruels bourreaux ! mon pauvre fère! » L'étrangerpoursuivant son proposdisait : «Car l'ange prendra la pierre qui est grande comme une meule. Et ellesera lancée dans la meret il dira : « Ainsi sera jetéela grande Babyloneet elle ne sera plus trouvée. » --Messiredisait Claesvotre bouche est pleine de colère ;mais dites-moi quand viendra le règne où ceux qui sontdoux de coeur pourront vivre en paix sur la terre ? -- Jamais !répondit l'étrangertant que règneral'Antechristqui est le pape et l'ennemi de toute vérité.-- Ah ! disait Claesvous parlez sans respect de notre Saint Père.Il ignore assurément les cruels supplices dont on punit lespauvres réformés. » L'étranger répondit: « Il ne les ignore pointcar c'est lui qui lance ses arrêtsles fait exécuter par l'Empereuret maintenant par le roilequel jouit du bénéfice de confiscationhéritedes défuntset fait volontiers aux riches des procèspour cause d'hérésie. » Claes répondit : «On dit de ces choses au pays de Flandreje dois les croire ; lachair de l'homme est faiblemême quand c'est chair royale. Monpauvre Josse ! » Et Claes donnait ainsi à entendre quec'était par un vil désir de lucre que Sa Majestépunissait les hérésiarques. L'étranger levoulant patrocinerClaes répondit : « Daignezmessirene plus me tenir de pareils discoursquis'ils étaiententendusme susciteraient quelque méchant procès. »

«Claes se leva pour aller à la cave et en remonta avec un potde bière. « Je vais fermer la porte» dit-ilalorset le dénonciateur n'entendit plus riencar il dutsortir prestement de la maison. La porteayant étéferméefut toutefois rouverte à la nuit tombante.L'étranger en sortitmais il revint bientôt y frapperdisant : « Claesj'ai froid ; je ne sais ou loger ; donne-moiasile ; personne ne m'a vu entrerla ville est déserte. »Claes le reçut chez luialluma une lanterneet on le vitprécédant l'hérétiquemonter l'escalieret mener l'étranger sous le toitdans une petite chambredont la fenêtre ouvrait sur la campagne...»

-- Quidoncs'écria Claespeut avoir rapporté tout celasice n'est toiméchant poissonnierque je vis le dimanche surton seuildroit comme un poteauregardant hypocritement en l'airvoler les hirondelles ?

Et ildésigna du doigt Josse Grypstuiverdoyen des poissonniersqui montrait son laid museau dans la foule du peuple.

Lepoissonnier sourit méchamment en voyant Claes se trahir de lasorte. Tous ceux du populairehommesfemmes et fillettess'entredirent :

-- Pauvrebonhommeses paroles lui seront cause de mort sans doute.

Mais legreffier continuant sa déclaration :

«L'hérétique et Claesdit-ildevisèrent cettenuit-là ensemble longuementet aussi pendant six autresdurant lesquelles on pouvait voir l'étranger faire forcegestes de menace ou de bénédictionlever les bras auciel comme tout ses pareils en hérésie. Claesparaissait approuver ses propos. »

«Certesdurant ces journéessoirées et nuitsilsdevisèrent opprobrieusement de la messede la confessiondesindulgences et de Sa Majesté Royale...»

-- Nul nel'a entendudit Claeset l'on ne peut m'accuser ainsi sans preuves!

Legreffier repartit :

-- On aentendu autre chose. Lorsque l'étranger sortit de chez toileseptième jourà la dixième heurele soir étantdéjà tombétu lui fis route jusque prèsde la borne du champ de Katheline. Là il s'enquit de ce que tuavais fait des méchantes idoles-- et le bailli se signa--de madame la Viergede monsieur saint Nicolas et de monsieur saintMartin ? Tu répondis que tu les avais brisées et jetéesdans le puits. Elles furent en effettrouvées dans ton puitsla nuit dernièreet les morceaux en sont dans la grange detorture.

A ceproposClaes parut accablé. Le bailli lui demanda s'iln'avait rien à répondreClaes lit signe de la têteque non.

Le baillilui demanda s'il ne voulait pas rétracter la maudite penséequi lui avait fait briser les images et l'erreur impie en vertu delaquelle il avait prononcé des paroles opprobrieuses àSa Majesté Divine et à Sa Majesté Royale.

Claesrépondit que son corps était à Sa MajestéRoyalemais que sa conscience était à Christdont ilvoulait suivre la loi. Le bailli lui demanda si cette loi étaitcelle de Notre Mère Sainte Eglise. Claes répondit :

-- Elleest dans le saint Evangile.

Somméde répondre à la question de savoir si le Pape est lereprésentant de Dieu sur la terre :

-- Nondit-il.

Interrogés'il croyait qu'il fût défendu d'adorer les images demadame la Vierge et de messieurs les Saintsil répondit quec'était de l'idolâtrie.

Questionnésur le point de savoir si la confession auriculaire est chose bonneet salutaireil répondit :

-- Christa dit : « Confessez-vous les uns aux autres. »

Il futvaillant en ses réponsesquoiqu'il parût bien marri eteffrayé au fond de son coeur.

Huitheures étant sonnées et le soir tombantmessieurs dutribunal se retirèrentremettant au lendemain le jugementdéfinitif.


LXXI

En lachaumine de KathelineSoetkin pleurait de douleur affolée. Etelle disait sans cesse :

-- Monhomme ! mon pauvre homme !

Ulenspiegelet Nele l'embrassaient avec grande effusion de tendresse. Ellelespressant alors dans ses braspleurait en silence. Puis elle leur fitsigne de la laisser seule. Nele dit à Ulenspiegel :

--Laissons-laelle le veut ; sauvons les carolus.

Ils s'enfurent à deux ; Katheline tournait autour de Soetkin disant :

-- Creusezun trou : l'âme veut partir.

EtSoetkinl'oeil fixela regardait sans la voir.

Leschaumines de Claes et de Katheline se touchaient ; celle de Claesétait en un enfoncement avec un jardinet devant la maisoncelle de Katheline avait un clos planté de fèvesdonnant sur la rue. Le clos était entouré d'une haievive dans laquelle Ulenspiegelpour aller chez Neleet Nelepouraller chez Ulenspiegelavaient fait un grand trou en leur jeune âge.

Ulenspiegelet Nele vinrent dans le closet de là virent lesoudard-gardien quile chef branlantcrachait en l'airmais lasalive retombait sur son pourpoint. Un flacon d'osier gisait àcôté de lui :

-- Neledit tout bas Ulenspiegelce soudard ivre n'a pas bu à sa soif; il faut qu'il boive encore. Nous serons ainsi les maîtres.Prenons le flacon.

Au son deleurs voixle lansquenet tourna de leur côté sa têtelourdechercha son flaconet ne le trouvant pascontinua decracher en l'air et tâcha de voirau clair de lunetomber sasalive.

-- Il a dubrandevin jusqu'aux dentsdit Ulenspiegel ; entends-tu comme ilcrache avec peine ?

Cependantle soudardayant beaucoup craché et regardé en l'airétendit encore le bras pour mettre la main sur le flacon. Ille trouvamit la bouche au goulotpencha la tête en-arrièrerenversa le flaconfrappa dessus à petits coups pour luifaire donner tout son jus et y téta comme un enfant au sein desa mère. N'y trouvant rienil se résignaposa leflacon à côté de luijura quelque peu en hautallemandcracha derechefbranla la tête à droite et àgaucheet s'endormit marmonnant d'inintelligibles patenôtres.

Ulenspiegelsachant que ce sommeil ne durerait point et qu'il le fallaitappesantir davantagese glissa par la trouée faite dans lahaieprit le flacon du soudard et le donna à Nelequi leremplit de brandevin.

Le soudardne cessait de ronfler. Ulenspiegel repassa par le trou de la haielui mit le flacon plein entre les jambesrentra dans le clos deKatheline et attendit avec Nele derrière la haie.

A cause dela fraîcheur de la liqueur nouvellement tiréelesoudard s'éveilla un peuet de son premier geste chercha cequi lui donnait froid sous le pourpoint.

Jugeantpar intuition ivrognale que ce pourrait bien être un pleinflaconil y porta la main. Ulenspiegel et Nele le virent à lalueur de la lune secouer le flacon pour entendre le son de laliqueuren goûterrires'étonner qu'il fût sipleinboire un trait puis une gorgéele poser àterrele reprendre et boire derechef.

Puis ilchanta :

Quandseigneur Maan viendra
Dire bonsoir à dame Zee...

Pour leshauts Allemandsdame Zeequi est la merest l'épouse duseigneur Maanqui est la lune et le maître des femmes. Donc ilchanta :

Quandseigneur Maan viendra
Dire bonsoir à dame Zee
DameZee lui servira
Un grand hanap de vin cuit
Quand seigneurMaan viendra.

Avec luielle soupera
Et maintes fois le baisera ;
Et quand il aurabien mangé
Dans son lit le couchera
Quand seigneurMaan viendra.
Ainsi fasse de moi m'amie
Gras souper et bonvin cuit ;
Ainsi fasse de moi m'amie
Quand seigneur Maanviendra.

Puistourà tour buvant et chantant un quatrainil s'endormit. Et il neput entendre Nele disant : « Ils sont dans un pot derrièrele contre-coeur de la cheminée » ; ni voir Ulenspiegelentrer par l'étable dans la cuisine de Claeslever la plaquedu contre-coeurtrouver le pot et les carolusrentrer dans le closde Katheliney cacher les carolus à côté du murdu puitssachant bien quesi on les cherchaitce serait dedans etnon dehors.

Puis ilss'en retournèrent près de Soetkin et trouvèrentla dolente épouse pleurant et disant :

-- Monhomme ! mon pauvre homme !

Nele etUlenspiegel veillèrent près d'elle jusqu'au matin.


LXXII


Lelendemainla borgstorm appela à grandes voléesles juges au tribunal de la Vierschare.

Quand ilsse furent assis sur les quatre bancsautour de l'arbre de justiceils interrogèrent de nouveau Claes et lui demandèrents'il voulait revenir de ses erreurs.

Claes levala main vers le ciel :

-- Christmon seigneurme voit d'en hautdit-il. Je regardais son soleillorsque naquit mon fils Ulenspiegel. Où est-il maintenantlevagabond ? Soetkinma douce commèreseras-tu brave contrel'infortune ?

Puisregardant le tilleulil dit le maudissant :

-- Autanet sécheresse ! faites que les arbres de la terre des pèrespérissent tous sur pied plutôt que de voir sous leurombre juger à mort la libre conscience. Où es-tumonfils Ulenspiegel ? Je fus dur envers toi. Messieursprenez-moi enpitié et jugez-moi comme le ferait Notre Seigneurmiséricordieux.

Tous ceuxqui l'écoutaientpleuraientfors les juges.

Puis ildemanda s'il n'y avait nul pardon pour luidisant :

-- Jetravaillai toujoursgagnant peu ; je fus bon aux pauvres et doux àun chacun. J'ai quitté l'Eglise romaine pour obéir àl'esprit de Dieu qui me parla. Je n'implore nulle grâce que decommuer la peine du feu en celle du bannissement perpétuel dupays de Flandre pour la viepeine déjà grandetoutefois.

Tous ceuxqui étaient présents crièrent :

-- Pitiémessieurs ! miséricorde !

Mais JosseGrypstuiver ne cria point.

Le baillifit signe aux assistants de se taire et dit que les placardscontenaient la défense expresse de demander grâce pourles hérétiques ; mais quesi Claes voulait abjurer sonerreuril serait exécuté par la corde au lieu del'être par le feu.

Et l'ondisait dans le peuple :

-- Feu oucordec'est mort.

Et lesfemmes pleuraientet les hommes grondaient sourdement.

Claes ditalors :

-- Jen'abjurerai point. Faites de mon corps ce qu'il plaira à votremiséricorde.

Le doyende RenaixTitelmans'écria :

-- Il estintolérable de voir une telle vermine d'hérétiqueslever la tête devant leurs juges ; brûler leurs corps estune peine passagèreil faut sauver leurs âmes et lesforcer par la torture à renier leurs erreursafin qu'ils nedonnent point au peuple le spectacle dangereux d'hérétiquesmourant dans l'impénitence finale.

A ceproposles femmes pleurèrent davantage et les hommes dirent :

-- Oùil y a aveuil y a peineet non torture.

Letribunal décida quela torture n'étant point prescritepar les ordonnancesil n'y avait pas lieu de la faire souffrir àClaes. Sommé encore une fois d'abjureril répondit :

-- Je nele puis.

Il futenvertu des placardsdéclaré coupable de simonieàcause de la vente des indulgenceshérétiquerecéleurd'hérétiquesetcomme telcondamné àêtre brûlé vif jusqu'à ce que morts'ensuivît devant les bailles de la Maison commune.

Son corpsserait laissé pendant deux jours attaché àl'estache pour servir d'exempleet ensuite inhumé au lieu oùle sont de coutume les corps des suppliciés.

Letribunal accordait au dénonciateur Josse Grypstuiver qui nefut point nommécinquante florins sur les cent premiersflorins carolus de l'héritageet le dixième sur lerestant.

Ayantentendu cette sentenceClaes dit au doyen des poissonniers :

-- Tumourras de malemortméchant hommequi pour un denier faisune veuve d'une épouse heureuseet d'un fils joyeuxundolent orphelin !

Les jugesavaient laissé parler Claescar eux aussisauf Titelmantenaient en grand mépris la dénonciation du doyen despoissonniers.

Et Claesfut ramené dans sa prison.


LXXIII


Lelendemainqui était la veille du supplice de Claeslasentence fut connue de Neled'Ulenspiegel et de Soetkin.

Ilsdemandèrent aux juges de pouvoir entrer dans la prisonce quileur fut accordémais non pas à Nele.

Quand ilsentrèrent ils virent Claes attaché au mur avec unelongue chaîne. Un petit feu de bois brûlait dans lacheminéeà cause de l'humidité. Car il est depar droit et loien Flandrecommandé d'être doux àceux qui vont mouriret de leur donner du painde la viande ou dufromage et du vin. Mais les avares geôliers contreviennentsouvent à la loiet il en est beaucoup qui mangent la plusgrosse part et les meilleurs morceaux de la nourriture des pauvresprisonniers.

Claesembrassa en pleurant Ulenspiegel et Soetkinmais il fut le premierqui eut les yeux secsparce qu'il le voulaitétant homme etchef de famille.

Soetkinpleurait et Ulenspiegel disait :

-- Je veuxbriser ces méchants fers.

Soetkinpleuraitdisant :

-- J'iraiau roi Philippeil fera grâce.

Claesrépondit :

-- Le roihérite des biens des martyrs. Puis il ajouta : -- Femme etfils aimésje m'en vais aller tristement de ce monde etdouloureusement. Si j'ai quelque appréhension de souffrancepour mon corpsje suis bien marri aussisongeant quemoi n'étantplusvous deviendrez tous deux pauvres et misérablescar leroi vous prendra votre bien.

Ulenspiegelrépondit parlant à voix basse :

-- Nelesauva tout hier avec moi.

-- J'ensuis aiserepartit Claes ; le dénonciateur ne rira pas sur madépouille.

-- Qu'ilmeure plutôtdit Soetkinl'oeil haineuxsans pleurer.

MaisClaessongeant aux carolusdit :

-- Tu fussubtil. Thylken mon mignon ; elle n'aura donc point faim en son vieilâgeSoetkin ma veuve.

Et Claesl'embrassaitla serrant fort contre sa poitrineet elle pleuraitdavantagesongeant que bientôt elle perdrait sa douceprotection.

Claesregardait Ulenspiegel et disait.

-- Filstu péchas souvent courant les grands cheminsainsi que fontles mauvais garçonsil ne faut plus le fairemon enfantnilaisser seule au logis la veuve affligéecar tu lui doisdéfense et protectiontoi le mâle.

-- Pèreje le feraidit Ulenspiegel.

-- O monpauvre homme ! disait Soetkin l'embrassant. Quel grand crimeavons-nous commis ? Nous vivions à deux paisiblement d'unehonnête et petite vienous aimant bienSeigneur Dieutu lesais. Nous nous levions tôt pour travailleret le soiren terendant grâcesnous mangions le pain de la journée. Jeveux aller au roi et le déchirer de mes ongles. Seigneur Dieunous ne fûmes point coupables !

Le geôlierentra et dit qu'il fallait partir.

Soetkindemanda de rester. Claes sentait son pauvre visage brûler lesienet les larmes de Soetkintombant à flotsmouiller sesjoueset tout son pauvre corps frissonnant et tressaillant en sesbras. Il demanda qu'elle restât près de lui.

Le geôlierdit encore qu'il fallait partir et ôta Soetkin des bras deClaes.

Claes dità Ulenspiegel :

-- Veillesur elle.

Celui-cirépondit qu'il le ferait. Et Ulenspiegel et Soetkin s'enfurent à deuxle fils soutenant la mère.


LXXIV


Lelendemainqui était le jour du suppliceles voisins vinrentet par pitié enfermèrent ensembledans la maison deKathelineUlenspiegelSoetkin et Nele.

Mais ilsn'avaient point pensé qu'ils pouvaient de loin entendre lescris du patientet par les fenêtres voir la flamme du bûcher.

Kathelinerôdait par la villehochant la tête et disant :

-- Faitesun troul'âme veut sortir.

A neufheuresClaes en son lingeles mains liées derrière ledosfut mené hors de sa prison. Suivant la sentencelebûcher était dressé dans la rue de Notre-Dameautour d'un poteau planté devant les bailles de la Maisoncommune. Le bourreau et ses aides n'avaient pas encore fini d'empilerle bois.

Claesaumilieu de ses happe-chairattendait patiemment que cette besogne fûtfaitetandis que le prévôt à chevalet lesestafiers du bailliageet les neuf lansquenets appelés deBrugespouvaient à grand'peine tenir en respect le peuplegrondant.

Tousdisaient que c'était cruauté de meurtrir ainsi en sesvieux jours injustement un pauvre bonhomme si douxmiséricordieuxet vaillant au labeur.

Soudainils se mirent à genoux et prièrent. Les cloches deNotre- Dame sonnaient pour les morts.

Kathelineétait aussi dans la foule de peupleau premier rangtoutefolle. Regardant Claes et le bûcherelle disait hochant latête :

-- Le feu! le feu ! Faites un trou : l'âme veut sortir.

Soetkin etNeleentendant le son des clochesse signèrent toutes deux.Mais Ulenspiegel ne le fit pointdisant qu'il ne voulait pointadorer Dieu à la façon des bourreaux. Et il couraitdans la chauminecherchant à enfoncer les portes et àsauter par les fenêtres ; mais toutes étaient gardées.

SoudainSoetkin s'écriaen se cachant le visage dans son tablier :

-- Lafumée.

Les troisaffliges virent en effet dans le ciel un grand tourbillon de fuméetoute noire. C'était celle du bûcher sur lequel setrouvait Claes attaché à un poteauet que le bourreauvenait d'allumer en trois endroits au nom de Dieu le PèredeDieu le Fils et de Dieu le Saint-Esprit.

Claesregardait autour de luiet n'apercevant point dans la foule Soetkinet Ulenspiegelil fut aiseen songeant qu'ils ne le verraient passouffrir.

Onn'entendait nul autre bruit que la voix de Claes priantle boiscrépitantles hommes grondantles femmes pleurantKathelinedisant : « Otez le feufaites un trou : l'âme veutsortir» et les cloches de Notre-Dame sonnant pour les morts.

SoudainSoetkin devint blanche comme neigefrissonna de tout son corps sanspleureret montra du doigt le ciel. Une flamme longue et étroitevenait de jaillir du bûcher et s'élevait par instantsau-dessus des toits des basses maisons. Elle fut cruellementdouloureuse à Claescarsuivant les caprices du ventellerongeait ses jambestouchait sa barbe et la faisait fumerléchaitles cheveux et les brûlait.

Ulenspiegeltenait Soetkin dans ses bras et voulait l'arracher de la fenêtre.Ils entendirent un cri aiguc'était celui que jetait Claesdont le corps ne brûlait que d'un côté. Mais il setut et pleura. Et sa poitrine était toute mouillée deses larmes.

PuisSoetkin et Ulenspiegel entendirent un grand bruit de voix. C'étaientdes bourgeoisdes femmes et des enfants criant :

-- Claesn'a pas été condamné à brûler àpetit feumais à grande flamme. Bourreauattise le bûcher!

Lebourreau le fitmais le feu ne s'allumait pas assez vite.

--Etrangle-lecrièrent-ils.

Et ilsjetèrent des pierres au prévôt.

-- Laflamme ; la grande flamme ; cria Soetkin.

En effetune flamme rouge montait dans le ciel au milieu de la fumée.

-- Il vamourirdit la veuve. Seigneur Dieuprenez en pitié l'âmede l'innocent. Où est le roique je lui arrache le coeur avecmes ongles ?

Lescloches de Notre-Dame sonnaient pour les morts.

Soetkinentendit encore Claes jeter un grand crimais elle ne vit point soncorps se tordant à cause de la douleur du feuni son visagese contractantni sa tête qu'il tournait de tous côtéset cognait contre le bois de l'estache. Le peuple continuait de crieret de sifflerles femmes et les garçons jetaient des pierresquand soudain le bûcher tout entier s'enflammaet tousentendirentau milieu de la flamme et de la fuméeClaesdisant :

-- Soetkin! Thyl !

Et sa têtese pencha sur sa poitrine comme une tête de plomb.

Et un crilamentable et aigu fut entendu sortant de la chaumine de Katheline.Puis nul n'ouït plus riensinon la pauvre affoléehochant la tête et disant : « L'âme veut sortir. »

Claesavait trépassé. Le bûcher ayant brûlés'affaissa aux pieds du poteau. Et le pauvre corps tout noir y restapendu par le cou.

Et lescloches de Notre-Dame sonnaient pour les morts.


LXXV


Soetkinétait chez Katheline debout contre le murla tête basseet les mains jointes. Elle tenait Ulenspiegel embrassésansparler ni pleurer.

Ulenspiegelaussi demeurait silencieuxil était effrayé de sentirde quel feu de fièvre brûlait le corps de sa mère.

Lesvoisinsétant revenus du lieu d'exécutiondirent queClaes avait fini de souffrir.

-- Il esten gloiredit la veuve.

-- Priedit Nele à Ulenspiegel : et elle lui donna son rosaire ; maisil ne voulut point s'en servirparce quedisait-illes grains enétaient bénis par le Pape.

La nuitétant tombéeUlenspiegel dit à la veuve : --Mèreil faut te mettre au lit ; je veillerai près detoi.

MaisSoetkin : -- Je n'ai pas besoindit-elleque tu veilles. Le sommeilest bon aux jeunes hommes.

Nele leurprépara à chacun un lit dans la cuisine ; et elle s'enfut.

Ilsrestèrent à deux tandis que les restes d'un feu deracines brûlaient dans la cheminée.

Soetkin secoucha. Ulenspiegel fit comme elleet l'entendit pleurant sous lescouvertures.

Au dehorsdans le silence nocturnele vent faisait gronder comme la merlesarbres du canal etprécurseur d'automne jetait contre lesfenêtres la poussière par tourbillons.

Ulenspiegelvit comme un homme allant et venantil entendit comme un bruit depas dans la cuisine. Regardantil ne vit plus l'hommeécoutantil n'ouït plus rien que le vent huïant dans la cheminéeet Soetkin pleurant sous ses couvertures.

Puis ilentendit marcher de nouveauet derrière luicontre sa têteun soupir. -- Qui est là ? dit-il.

Nul neréponditmais trois coups furent frappés sur la table.Ulenspiegel prit peuret tremblant : Qui est là ? dit-ilencore. Il ne reçut pas de réponsemais trois coupsfurent frappés sur la table et il sentit deux bras l'étreindreet sur son visage un corps se penchantdont la peau étaitrugueuse et qui avait un grand trou dans la poitrine et une odeur debrûlé;

-- Pèredit Ulenspiegelest-ce ton pauvre corps qui pèse ainsi surmoi ?

Il nereçut point de réponseet nonobstant que l'ombre fûtprès de luiil entendit crier au dehors : « Thyl ! Thyl! » Soudain Soetkin se leva et vint au lit d'Ulenspiegel : --N'entends-tu rien ? dit- elle.

-- Sidit-ille père m'appelant.

-- Moidit Soetkinj'ai senti un corps froid à côte de moidans mon lit ; et les matelas ont bougéet les rideaux ontété agités et j'ai ouï une voix disant : «Soetkin » ; une voix toute basse comme un souffleet un pasléger comme le bruit des ailes d'un moucheron. Puisparlant àl'esprit de Claes : -- Il faut dit-ellemon hommesi tu désiresquelque chose au ciel où Dieu te tient en sa gloirenous direce que c'estafin que nous accomplissions ta volonté.

Soudainun coup de vent entr'ouvrit la porte impétueusementenemplissant la chambre de poussièreet Ulenspiegel et Soetkinentendirent de lointains croassements de corbeaux.

Ilssortirent ensemble et ils vinrent au bûcher.

La nuitétait noiresauf quand les nuageschassés par l'aigrevent du Nord et courant comme des cerfs dans le ciellaissaientbrillante la face de l'astre.

Un sergentde la commune se promenait gardant le bûcher. Ulenspiegel etSoetkin entendaientsur la terre durciele bruit de ses pas et lavoix d'un corbeau en appelant d'autres sans doutecar de loin luirépondaient des croassements.

Ulenspiegelet Soetkin s'étant approchés du bûcherlecorbeau descendit sur les épaules de Claesils entendirentses coups de bec sur le corpset bientôt d'autres corbeauxvinrent.

Ulenspiegelvoulut se lancer sur le bûcher et frapper ces corbeauxlesergent lui dit :

--Sorciercherches-tu des mains de gloire ? Sache que les mains debrûlé ne rendent point invisiblemais seulement lesmains de pendu comme tu le seras peut-être quelque jour.

-- Messiresergentrépondit Ulenspiegelje ne suis point sorciermaisle fils orphelin de celui qui est attaché làet cettefemme est sa veuve. Nous ne voulons que le baiser encore et avoir unpeu de ses cendres en mémoire de lui. Permettez-le-nousmessirequi n'êtes point soudard étrangermais bienfils de ces pays.

-- Qu'ilen soit fait comme tu le veuxrépondit le sergent.

L'orphelinet la veuvemarchant sur le bois brûlévinrent aucorps tous deux baisèrent le visage de Claes avec larmes.

Ulenspiegelprit à la place du coeurlà où la flamme avaitcreusé un grand trouun peu des cendres du mort. Puiss'agenouillantSoetkin et lui prièrent. Quand l'aube parutblêmissante au cielils étaient encore là tousdeuxmais le sergent les chassa de peur d'être puni àcause de son bon vouloir.

EnrentrantSoetkin prit un morceau de soie rouge et un morceau de soienoire ; elle en fit un sachet puis elle y mit les cendres ; et ausachetelle mit deux rubansafin qu'Ulenspiegel le pûttoujours porter au cou. En lui mettant le sachetelle lui dit :

-- Que cescendres qui sont le coeur de mon hommece rouge qui est son sangcenoir qui est notre deuilsoient toujours sur ta poitrinecomme lefeu de vengeance contre les bourreaux.

-- Je leveuxdit Ulenspiegel.

Et laveuve embrassa l'orphelinet le soleil se leva.


LXXVI


Lelendemainles sergents et les crieurs de la commune vinrent au logisde Claes afin d'en mettre tous les meubles dans la rue et de procéderà la vente de justice. Soetkin voyait de chez Kathelinedescendre le berceau de fer et de cuivre quide père en filsavait toujours été dans la maison de Claesoùle pauvre mort était néoù était néaussi Ulenspiegel. Puis ils descendirent le lit où Soetkinavait conçu son enfant et où elle avait passé desi douces nuits sur l'épaule de son homme. Puis vint aussi lahuche où elle serrait le painle bahut où étaientles viandes au temps de fortunedes poêleschaudrons etcoquassesnon plus reluisants comme au bon temps de bonheurmaissouillés de la poussière de l'abandon. Et ils luirappelèrent les festins familiers alors que les voisinsvenaient alléchés à l'odeur. Puis vinrent unetonne et un tonnelet de simpel et dobbel kuyt et dansun panier des flacons de vin dont il y avait au moins trente ; ettout fut mis sur la ruejusques au dernier clou que la pauvre veuveentendit arracher avec grand fracas des murs. Assiseelle regardaitsans crier ni se plaindre et toute navrée enlever ces humblesrichesses. Le crieur ayant allumé une chandelleles meublesfurent vendus à l'encan. La chandelle était prèsde sa fin que le doyen des poissonniers avait tout acheté àvil prix pour le revendre ; et il semblait se réjouir commeune belette suçant la cervelle d'une poule.

Ulenspiegeldisait en son coeur : « Tu ne riras pas longtempsmeurtrier »

La ventefinit cependantet les sergents qui fouillaient tout ne trouvaientpoint les carolus. Le poissonnier s'exclamait :

-- Vouscherchez mal : je sais que Claes en avait sept cents il y a six mois.

Ulenspiegeldisait en son coeur : « Tu n'hériteras pointmeurtrier».

SoudainSoetkin se tournant vers lui :

-- Ledénonciateur ! dit-elle en lui montrant le poissonnier.

-- Je lesaisdit-il.

--Veux-tudit-ellequ'il hérite du sang du père ?

-- Jesouffrirai plutôt tout un jour sur le banc de tortureréponditUlenspiegel.

Soetkindit :

-- Moiaussimais ne me dénonce point par pitiéquelle quesoit la douleur que tu me voies endurer.

-- Hélas! tu es femmedit Ulenspiegel.

--Pauvretdit-elleje te mis au monde et sais souffrir. Mais toisije te voyais... Puis blêmissant : -- Je prierai madame laVierge qui a vu son fils en croix.

Et ellepleurait caressant Ulenspiegel.

Et ainsifut fait entre eux un pacte de haine et force.


LXXVII


Lepoissonnier ne dut payer que la moitié du prix d'achatl'autre moitié devant servir à lui payer sadénonciation jusqu'à ce que l'on retrouvât lessept cents carolus qui l'avaient poussé à vilenie.

Soetkinpassait les nuits à pleurer et le jour à faire oeuvrede ménagère. Souvent Ulenspiegel l'entendait parlanttoute seule et disant :

-- S'ilhériteje me ferai mourir.

Comprenantqu'elle le ferait comme elle le disaitNele et lui firent de leurmieux pour engager Soetkin à se retirer en Walcherenoùelle avait des parents. Soetkin ne le voulut pointdisant qu'ellen'avait pas besoin de s'éloigner des vers qui bientôtmangeraient ses os de veuve.

Dansl'entretempsle poissonnier était allé derechef chezle bailli et lui avait dit que le défunt avait héritédepuis quelques mois seulement de sept cents carolusqu'il étaithomme chichard et vivant de peuet n'avait donc pas dépensécette grosse sommecachée sans doute en quelque coin.

Le baillilui demanda quel mal lui avaient fait Ulenspiegel et Soetkin pourqu'ayant pris à l'un son pèreà l'autre sonhommeil s'ingéniât encore à les poursuivrecruellement ?

Lepoissonnier répondit qu'étant haut bourgeois de Dammeil voulait faire respecter les lois de l'empire et mériterainsi la clémence de Sa Majesté.

Cequ'ayant ditil laissa entre les mains du bailli une accusationécrite et produisit des témoins quiparlant en toutevéritécertifièrent malgré eux que lepoissonnier ne mentait point.

Messieursde la Chambre échevinaleayant ouï les témoignagesdéclarèrent suffisants à torture les indices deculpabilité. En conséquenceils envoyèrentfouiller derechef la maison par des sergents qui avaient tout pouvoirde mener la mère et le fils en la prison de la villeoùils seraient détenusjusqu'à ce que vint de Bruges lebourreauqu'on y allait mander incontinent.

QuandUlenspiegel et Soetkin passèrent dans la rueles mains liéessur le dosle poissonnier était sur le seuil de sa maison lesregardant.

Et lesbourgeois et bourgeoises de Damme étaient aussi sur le seuilde leurs maisons. Mathyssenproche voisin du poissonnierentenditUlenspiegel dire au dénonciateur :

-- Dieu temaudirabourreau des veuves.

Et Soetkinlui disant :

-- Tumourras de malemortpersécuteur des orphelins.

Ceux deDamme ayant appris que c'était sur une seconde dénonciationde Grypstuiver qu'on menait en prison la veuve et l'orphelinhuèrentle poissonnier et le soir jetèrent des pierres dans sesvitres. Et sa porte fut couverte d'ordures.

Et iln'osa plus sortir de chez lui.


LXXVIII


Versles dix heures de l'avant-midiUlenspiegel et Soetkin furent menésdans la grange de torture.

Làse tenaient le baillile greffier et les échevinslebourreau de Brugesson valet et un chirurgien-barbier.

Le baillidemanda à Soetkin si elle ne détenait aucun bienappartenant à l'empereur ? Elle répondit quen'ayantrienelle ne pouvait rien détenir.

-- Et toi? demanda le bailli parlant à Ulenspiegel.

-- Il y asept moisrépondit-ilnous héritâmes de septcents carolus ; nous en mangeâmes quelques-uns. Quant auxautres je ne sais où ils sont ; je pense toutefois que levoyageur piéton qui demeura chez nouspour notre malheuremporta le reste car je n'ai plus rien vu depuis.

Le baillidemanda derechef si tous deux persistaient à se déclarerinnocents.

Ilsrépondirent qu'ils ne détenaient aucun bien appartenanta l'empereur.

Le baillidit alors gravement et tristement :

-- Lescharges contre vous étant grosses et l'accusation motivéeil vous faudrasi vous n'avouezsubir la question.

-- -Epargnez la veuvedisait Ulenspiegel. Le poissonnier a tout acheté.

--Pauvretdisait Soetkinles hommes ne savent point comme les femmesendurer la douleur.

VoyantUlenspiegel blême comme trépassé à caused'elleelle dit encore :

-- J'aihaine et force.

--Epargnez la veuvedit Ulenspiegel.

--Prenez-moi en sa placedit Soetkin.

Le baillidemanda au bourreau s'il tenait prêts les objets qu'il fallaitpour connaître la vérité.

Lebourreau répondit :

-- Ilssont ici tous.

Les jugess'étant concertésdécidèrent quepoursavoir la véritéil fallait commencer par la femme.

-- Cardit l'un des échevinsil n'est point de fils assez cruel pourvoir souffrir sa mère sans faire l'aveu du crime et ladélivrer ainsi ; de même fera toute mèrefût-elle tigresse de coeurpour son fruit.

Parlant aubourreaule bailli dit :

-- Assiedsla femme sur la chaise et mets-lui les baguettes aux mains et auxpieds.

Lebourreau obéit.

-- Oh ! nefaites point celamessieurs les jugescria Ulenspiegel.Attachez-moi à sa placebrisez les doigts de mes mains et demes piedsmais épargnez la veuve !

-- Lepoissonnierdit Soetkin. J'ai haine et force.

Ulenspiegelparut blêmetremblantaffolé et se tut.

Lesbaguettes étaient de petits bâtons de buisplacésentre chaque doigttouchant l'os et réunis à l'aide decordelettes par un engin de si subtile inventionque le bourreaupouvaitau gré du jugeserrer ensemble tous les doigtsdénuder les os de leur chairles broyer ou ne causer aupatient qu'une petite douleur.

Il plaçales baguettes aux pieds et aux mains de Soetkin. -

-- Serrezlui dit le bailli. Il le fit cruellement. Alors le baillis'adressant à Soetkin :

--Désigne-moidit-ill'endroit où sont cachésles carolus.

-- Je nele connais pasrépondit-elle gémissante.

-- Serrezplus fortdit-il.

Ulenspiegelagitait ses bras liés derrière le dos pour se défairede la corde et venir en aide a Soetkin.

-- Neserrez pointmessieurs les jugesdisait-ilce sont des os de femmeténus et cassants. Un oiseau les briserait de son bec. Neserrez point. Monsieur le bourreauje ne parle point à vouscar vous devez vous montrer obéissant aux commandements demessieurs. Ne serrez point ; ayez pitié !

-- Lepoissonnier ! dit Soetkin.

EtUlenspiegel se tut.

Cependantvoyant que le bourreau serrait plus fort les baguettesil cria denouveau :

-- Pitiémessieurs ! disait-il Vous brisez à la veuve les doigts dontelle a besoin pour travailler. Las ! ses pieds ! Ne saura-t-elle plusmarcher maintenant ? pitiémessieurs !

-- Tumourras de malemortpoissonniers'écria Soetkin.

Et ses oscraquaient et le sang de ses pieds tombait en gouttelettes.

Ulenspiegelregardait toutettremblant de douleur et de colèredisait:

-- Os defemmene les brisez pointmessieurs les juges.

-- Lepoissonnier ! gémissait Soetkin.

Et sa voixétait basse et étouffée comme voix de fantôme.

Ulenspiegeltrembla et cria :

--Messieurs les jugesles mains saignent et aussi les pieds. On abrisé les os à la veuve.

Lechirurgien-barbier les toucha du doigtet Soetkin jeta un grand cri.

-- Avouepour elledit le bailli à Ulenspiegel.

MaisSoetkin le regarda avec des yeux pareils à ceux d'un trépassétout grands ouverts. Et il comprit qu'il ne pouvait parler et pleurasans rien dire.

Mais lebailli dit alors :

-- Puisquecette femme est douée de fermeté d'hommeil fautéprouver son courage devant la torture de son fils.

Soetkinn'entendit pointcar elle était hors de sens à causede la grande douleur soufferte.

On la fitavec force vinaigre revenir à elle. Puis Ulenspiegel futdéshabillé et mis nu devant les yeux de la veuve. Lebourreau lui rasa les cheveux et tout le poilafin de voir s'iln'avait pas sur lui quelque maléfice. Il aperçut alorssur son dos le pointelet noir qu'il y portait de naissance. Il ypassa plusieurs fois une longue aiguille ; mais le sang étantvenuil jugea qu'il n'y avait en ce pointelet nulle sorcellerie. Surle commandement du bailli les mains d'Ulenspiegel furent liéesà deux cordes jouant sur une poulie attachée auplafondsi bien que le bourreau pouvait au gré des juges lehisser et le descendre en le secouant rudement ; ce qu'il fit bienneuf fois après lui avoir attaché à chaque jambeun poids de vingt-cinq livres.

A laneuvième secoussela peau des poignets et des chevilles sedéchiraet les os des jambes commencèrent àsortir de leurs charnières.

-- Avouedit le bailli.

-- Nonrépondit Ulenspiegel.

Soetkinregardait son fils et ne trouvait point de force pour crier ni parler; elle étendait seulement les bras en avantagitant ses mainssaignantes et montrant par ce geste qu'il fallait éloigner cesupplice.

Lebourreau fit encore monter et descendre Ulenspiegel. Et la peau deschevilles et des poignets se déchira plus fortet les os deses jambes sortirent davantage de leurs charnièresmais il necria point.

Soetkinpleurait et agitait ses mains saignantes.

-- Avouele receldit le bailliet il te sera pardonné.

-- Lepoissonnier a besoin de pardonrépondit Ulenspiegel.

-- Tu veuxte gausser des juges ? dit un des échevins.

-- Megausser ? Las ! répondit Ulenspiegelje ne fais que semblantcroyez-moi.

Soetkinvit alors le bourreau quisur l'ordre du bailliattisait un brasierardentet un aide qui allumait deux chandelles.

Ellevoulut se lever sur ses pieds meurtrismais retomba assiseets'exclamant :

-- Otez cefeu ! cria-t-elle. Ah ! messieurs les jugesépargnez sapauvre jeunesse. Otez le feu !

-- Lepoissonnier ! cria Ulenspiegel la voyant faiblir.

-- RelevezUlenspiegel à un pied de terredit le bailli ; placez-lui lebrasier sous les pieds et une chandelle sous chaque aisselle.

Lebourreau obéit. Ce qui restait de poil sous les aissellescrépita et fuma sous la flamme.

Ulenspiegelcriaitet Soetkinpleurantdisait :

-- Otez-lefeu ! Le bailli disait !

-- Avouele recel et tu seras délivré. Avoue pour luifemme. EtUlenspiegel disait :

-- Quiveut jeter le poissonnier dans le feu qui brûle toujours ?

Soetkinfaisait signe de la tête qu'elle n'avait rien à dire.Ulenspiegel grinçait des dentset Soetkin le regardait lesyeux hagards et toute en larmes.

Cependantlorsque le bourreauayant éteint les chandellesplaçale brasier ardent sous les pieds d'Ulenspiegelelle cria :

--Messieurs les jugesayez pitié de lui : il ne sait ce qu'ildit.

--Pourquoi ne sait-il ce qu'il dit ? demanda le bailli cauteleusement.

-- Nel'interrogez pointmessieurs les juges ; vous voyez bien qu'elle estaffolée de douleur. Le poissonnier a mentidit Ulenspiegel.

--Parleras-tu comme luifemme ? demanda le bailli.

Soetkinfit signe de la tête que oui.

-- Brûlezle poissonnier ! cria Ulenspiegel.

Soetkin setutlevant en l'air son poing fermé comme pour maudire.Voyant toutefois flamber plus ardemment le brasier sous les pieds deson filselle cria :

--Monseigneur Dieu ! madame Marie qui êtes aux cieuxfaitescesser ce supplice ! Ayez pitié ! Otez le brasier !

-- Lepoissonnier ! gémit encore Ulenspiegel.

Et ilvomit le sang à flots par le nez et par la boucheetpenchant la têteresta suspendu au-dessus des charbons.

AlorsSoetkin cria :

-- Il estmortmon pauvre orphelin ! Ils l'ont tué ! Ah ! lui aussi.Otez ce brasiermessieurs les juges ! Laissez-moi le prendre dansmes bras pour mourir aussimoiprès de lui. Vous savez queje ne me puis enfuir sur mes pieds brisés.

-- Donnezson fils à la veuvedit le bailli.

Puis lesjuges délibérèrent.

Lebourreau détacha Ulenspiegelet le mit nu et tout couvert desang sur les genoux de Soetkintandis que le chirurgien luiremettait les os en leurs charnières.

CependantSoetkin embrassait Ulenspiegel et pleurant disait :

-- Filspauvre martyr ! Si messieurs les juges le veulentje te guériraimoi ; mais éveille-toiThylmon fils ! Messieurs les jugessi vous me l'avez tuéj'irai à Sa Majesté ; carvous avez agi contre tout droit et justiceet vous verrez ce quepeut une pauvre femme contre les méchants. Maismessieurslaissez-nous libres ensemble. Nous n'avons que nous deux au mondepauvres gens sur qui la main de Dieu tombe lourde.

Ayantdélibéréles juges rendirent la sentencesuivante : « Pour ce que vousSoetkinfemme veuve de Claeset vousThylfils de Claessurnommé Ulenspiegelayant étéaccusés d'avoir frustré le bien quipar confiscationappartenait à Sa Royale Majesténonobstant tousprivilèges à ce contrairesn'avez malgrétorture cruelle et épreuves suffisantesrien avoué. »

« Letribunalconsidérant le manque d'indices suffisantset envousfemmele pitoyable état de vos membreset en voushommela rude torture que vous avez souffertevous déclarelibreset vous permet de vous fixer chez celui ou celle de la villeà qui conviendra de vous logernonobstant votre pauvreté.»

«Ainsi fait à Dammele vingt-troisième jour d'octobrel'an de Notre-Seigneur 1558. »

-- Grâcesvous soient renduesmessieurs les jugesdit Soetkin.

-- Lepoissonnier ! gémissait Ulenspiegel.

Et la mèreet le fils furent menés chez Katheline dans un chariot.


LXXIX

En cetteannéequi fut la cinquante-huitième du siècleKatheline entra chez Soetkinet dit :

«Cette nuitm'étant ointe de baumeje fus transportéesur la tour de Notre-Dameet je vis les esprits élémentairestransmettant les prières des hommes aux angeslesquelss'envolant vers les hauts cieuxles portaient au trône. Et leciel était tout parsemé d'étoiles radiantes.Soudain s'éleva d'un bûcher une forme qui me parut noireet monta se placer près de moi sur la tour. Je reconnus Claestel qu'il était en vievêtu de ses habits decharbonnier. -- Que fais-tume dit-ilsur la tour de Notre-Dame ?-- Mais toirépondis-jeoù vas-tuvolant dans lesairs comme un oiseau ? -- Je vaisdit-ilau jugement ; n'entends-tupoint le « clairon de l'ange » ? » Je me trouvaistout près de lui et sentis que son corps d'esprit n'étaitpas dur comme le corps des vivants ; mais si subtil qu'en avançantcontre luij'y entrais comme dans une vapeur chaude. A mes piedspar tout le pays de Flandrebrillaient quelques lumièresetje me dis : « Ceux qui se lèvent tôt ettravaillent tard sont les bénis de Dieu. »

« Ettoujours j'entendais dans la nuit le clairon de l'ange. Et je visalors une autre ombre qui montaitvenant d'Espagne ; celle-làétait vieille et décrépiteavait le menton enpantoufle et de la confiture de coing aux lèvres. Elle portaitsur le dos un manteau de velours cramoisi doublé d'herminesur la tête une couronne impérialedans l'une de sesmains un anchois qu'elle grignotait et dans l'autre un hanap plein debière. »

Elle vintpar fatigue sans doutes'asseoir sur la tour de Notre- Dame.M'agenouillantje lui dis : « Majesté couronnéeje vous vénèremais je ne vous connais point. D'oùvenez-vous et que faites-vous au monde ? -- Je viensdit-elledeSaint-Juste en Estramadoureet je fus l'empereur Charles-Quint. --Maisdis-jeoù allez-vous présentement par cettefroide nuità travers ces nuages charges de grêle ? --Je vaisdit-elleau jugement. » Comme l'empereur voulaitachever de manger son anchoiset de boire sa bière en sonhanapsonna le clairon de l'ange ; et il s'éleva dans l'airen grommelant d'être ainsi interrompu dans son repas. Je suivisSa Sainte Majesté. Elle allait par les espaces hoquetant defatiguesoufflant d'asthmeet vomissant parfoiscar la mortl'avait frappée en état d'indigestion. Nous montâmessans cessecomme des flèches chassées par un arc decornouiller. Les étoiles glissaient à côtéde noustraçant des raies de feu dans le ciel ; nous lesvoyions s'y détacher et tomber. Le clairon de l'ange sonnait.Quel bruit éclatant et puissant ! A chaque fanfare frappantles vapeurs de l'aircelles-ci s'ouvraientcomme si de prèsquelque ouragan eût soufflé sur elles. Et ainsi la voienous était tracée. Ayant été enlevéspendant mille lieues et davantagenous vîmes Christ en sagloireassis sur un trône d'étoileset à sadroite était l'ange qui écrit les actions des hommessur un registre d'airainet à sa gauche Marie sa mèrel'implorant sans cesse pour les pécheurs. »

«Claes et l'empereur s'agenouillèrent devant le trône. »

«L'ange lui jeta de la tête la couronne : -- Il n'est qu'unempereur céansdit-ilc'est Christ. »

« SaSainte Majesté parut fâchée ; toutefoisparlanthumblement : -- Ne pourrais-jedit-ellegarder cet anchois et cehanap de bièrecar ce long voyage me donna faim ? »

« --Comme tu l'eus toute ta vierepartit l'ange ; mais mange et boistoutefois. »

«L'empereur vida le hanap de bière et grignota l'anchois. »

«Christ alors parlant dit :

« --Te présentes-tu au jugement l'âme nette ?

« --Je l'espèremon doux Seigneurcar je me confessairéponditl'empereur Charles.

« --Et toiClaes ? dit Christ ; car tu ne trembles point comme cetempereur.

« --Mon Seigneur Jésusrépondit Claesil n'est pointd'âme qui soit netteje n'ai donc nulle peur de vous qui êtesle souverain bien et la souveraine justicemais je crains toutefoispour mes péchés qui furent nombreux.

« --Parlecarognedit l'ange en s'adressant à l'empereur.

« --MoiSeigneurrépondit Charles d'une voix embarrasséeétant oint du doigt de vos prêtresje fus sacréroi de Castilleempereur d'Allemagne et roi des Romains. J'eus sanscesse à coeur la conservation du pouvoir qui vient de vous etpour cej'agis par la cordepar le ferla fosse et le feu contretous les réformés.

«Mais l'ange :

« --Menteur gastralgiquedit-iltu veux nous tromper. Tu tolérasen Allemagne les réforméscar tu avais peur d'euxetles fis décapiterbrûlerpendre ou enterrer vifs auxPays-Basoù tu ne craignais rien que de n'hériterpoint assez de ces abeilles laborieuses riches de tant de miel. Centmille âmes périrent de ton faitnon que tu aimassesChristmon Seigneurmais parce que tu fus despotetyranrongeurde paysn'aimant que toi-mêmeet après toilesviandespoissonsvins et bièrescar tu fus goulu comme unchien et buveur comme une éponge.

« --Et toiClaesparledit Christ.

«Mais l'ange se levant :

« --Celui-ci n'a rien à dire. Il fut bonlaborieuxcomme lepauvre peuple de Flandretravaillant volontiers et volontiers rianttenant la foi qu'il devait à ses princes et croyant que sesprinces tiendraient la foi qu'ils lui devaient. Il avait de l'argentil fut accuséet comme il avait hébergé unréforméil fut brûlé vif.

« --Ah ! dit Mariepauvre martyrmais il est au ciel des sourcesfraîchesdes fontaines de lait et de vin exquis qui terafraîchirontet je t'y mènerai moi-mêmecharbonnier.

« Leclairon de l'ange sonna encore et je vis s'éleverdu fond desabîmesun homme nu et beaucouronné de fer. Et sur lecercle de la couronne étaient écrits ces mots: «Triste jusqu'au jour de la justice. »

« Ils'approcha du trône et dit à Christ :

« --Je suis ton esclave jusqu'à ce que je sois ton maître.

« --Satandit Marieun jour viendra où il n'y aura plusd'esclaves ni de maîtreset où Christ qui est amourSatan qui est orgueilvoudront dire : Force et science.

« --Femmetu es bonne et belledit Satan.

«Puis parlant à Christet montrant l'empereur :

« --Que faut-il faire de ceci ? dit-il.

«Christ répondit :

« --Tu mettras le vermisseau couronné dans une salle où turassembleras tous les instruments de torture en usage sous son règne.Chaque fois qu'un malheureux innocent endurera le supplice de l'eauqui gonfle les hommes comme des vessiescelui des chandellesquileur brûle la plante des pieds et les aissellesl'estrapadequi brise les membres ; la traction à quatre galères ;chaque fois qu'une âme libre exhalera sur le bûcher sondernier souffleil faut qu'il endure tour à tour ces mortsces torturesafin qu'il apprenne ce que peut faire de mal un hommeinjuste commandant à des millions d'autres : qu'il pourrissedans les prisonsmeure sur les échafaudsgémisse enexilloin de la patrie ; qu'il soit honnivilipendéfouetté; qu'il soit riche et que le fisc le ronge ; que la délationl'accuseque la confiscation le ruine. Tu en feras un âneafin qu'il soit douxmaltraité et mal nourri ; un pauvrepour qu'il demande l'aumône et soit reçu avec desinjures ; un ouvrierafin qu'il travaille trop et ne mange pas assez; puisquand il aura bien souffert dans son corps et dans son âmed'hommetu en feras un chienafin qu'il soit bon et reçoiveles coupsun esclave aux Indesafin qu'on le vende aux enchères; un soldatafin qu'il se batte pour un autre et se fasse tuer sanssavoir pourquoi. Et quandau bout de trois cents ansil aura ainsiépuisé toutes les souffrancestoutes les misèrestu en feras un homme libreet si en cet état il est bon commefut Claestu donneras à son corpsdans un coin de terreombreux à midivisité du soleil le matinsous un belarbrecouvert d'un frais gazonle repos éternel. Et ses amisviendront sur sa tombe verser leurs larmes amères et semer lesviolettesfleurs du souvenir.

« --Grâcemon filsdit Marieil ne sut ce qu'il faisaitcarpuissance fait le coeur dur.

« --Il n'est point de grâcedit Christ.

« --Ah ! dit la Sainte Majestési j'avais seulement un verre devin d'Andalousie !

« --Viensdit Satan ; il est passé le temps du vindes viandeset des volailles.

« Etil emporta au plus profond des enfers l'âme du pauvre empereurqui grignotait encore son morceau d'anchois.

«Satan le laissa faire par pitié. Puis je vis madame la Viergequi mena Claes au plus haut du ciellà où il n'y avaitque des étoiles serrées par grappes à la voûte.Et làdes anges le lavèrent et il devint beau etjeune. Puis ils lui donnèrent à manger de la rystpapdans des cuillers d'argent. Et le ciel se ferma. »

-- Il esten gloiredit la veuve.

-- Lescendres battent sur mon coeurdit Ulenspiegel.


LXXX


Pendantles vingt-trois jours suivantsKatheline devint blanchemaigre etsécha comme si elle fût dévorée d'un feuintérieur plus rongeant que celui de la folie.

Elle nedisait plus : « Le feu ! Creusez un trou ; l'âme veutsortir » ; mais ravie en extase toujours et parlant àNele :

-- Epouseje suis ; épouse tu dois être. Beau ; grands cheveux ;chaud amour ; froids genoux et bras froids !

Et Soetkinla regardait tristementcroyant à une folie nouvelle.

Kathelinepoursuivant son propos :

-- Troisfois trois font neufchiffre sacré. Celui qui a dans la nuitdes yeux brillants comme yeux de chat voit seul le mystère.

Un soirSoetkin l'entendant fit un geste de doute. Mais Katheline :

-- Quatreet troisdit-ellemalheur sous Saturne ; sous Vénusnombrede mariage. Bras froids ! Froids genoux ! Coeur de feu !

Soetkinrepartit :

-- Il nefaut point parler des méchantes idoles païennes.

Cequ'entendant Kathelineelle fit le signe de la croix et dit :

-- Bénisoit le cavalier gris. Faut à Nelemaribeau mari portantl'épéenoir mari à la face brillante.

-- Ouidisait Ulenspiegelfricassée de maris dont je ferai la sauceavec mon couteau.

Neleregarda son ami avec des yeux de plaisir tout humides de le voir sijaloux : -

-- Je n'enveux pointdit-elle.

Kathelinerépondit :

-- Quandviendra celui qui est vêtu de gristoujours botté etéperonné d'autre sorte.

Soetkindisait :

-- PriezDieu pour l'affolée.

--Ulenspiegeldit Kathelineva nous quérir quatre litres dedobbel-kuyt pendant que je vais préparer lesheete-koeken; ce sont des crêpes au pays de France.

Soetkindemanda pourquoi elle fêtait le samedi comme les juifs.

Kathelinerépondit :

-- Parceque la pâte est prête.

Ulenspiegelse tenait debout ayant à la main le grand pot d'étaind'Angleterre qui contenait juste la mesure.

-- Mèreque faut-il faire ? demanda-t-il.

-- VaditKatheline.

Soetkin nevoulait plus répondren'étant point maîtressedans la maison ; elle dit à Ulenspiegel : -- Vamon fils.

Ulenspiegelcourut jusqu'au Scaeckd'où il rapporta les quatrelitres de dobbel-kuyt.

Bientôtle parfum des heete-koeken se répandit dans la cuisineet tous eurent faimmême la dolente affligée.

Ulenspiegelmangea bien. Katheline lui avait donné un grand hanap endisant qu'étant le seul mâlechef de maisonil devaitboire plus que les autres et chanter après.

Et cedisantelle avait l'air malicieuxmais Ulenspiegel but et ne chantapoint ; Nele pleurait en regardant Soetkin blême et toute surelle- même affaissée ; Katheline seule étaitjoyeuse.

Aprèsle repasSoetkin et Ulenspiegel montèrent au grenier pours'aller coucher ; Katheline et Nele restèrent dans la cuisineoù leurs lits étaient dressés.

Vers deuxheures du matinUlenspiegel s'était depuis longtemps endormià cause de la pesanteur de la boisson ; Soetkinles yeuxouvertscomme chaque nuitpriait Madame la Vierge de lui donner lesommeilmais Madame ne l'écoutait point. Soudain elleentendit le cri d'une orfraie et de la cuisine un semblable crirépondant ; puisde loindans la campagned'autres crisretentirent et toujours il lui paraissait qu'on y répondait dela cuisine.

Pensantque c'étaient des oiseaux de nuitelle n'y fit nulleattention. Elle entendit des hennissements de chevaux et le bruit desabots ferrés frappant la chaussée ; elle ouvrit lafenêtre du grenier et vit en effet deux chevaux selléspiaffant et broutant l'herbe de l'accotement. Elle entendit alors unevoix de femme criantune voix d'homme menaçantdes coupsfrappésde nouveaux crisune porte se fermant avec fracas etun pas angoisseux montant les marches de l'escalier.

Ulenspiegelronflait et n'entendait rien ; la porte du grenier s'ouvrit ; Neleentra presque nuehors d'haleinepleurant à sanglotsmit enhâtecontre la porteune tabledes chaises un vieux réchaudtout ce qu'elle put trouver de meubles. Les dernières étoilesétaient près de s'éteindreles coqs chantaient.

Ulenspiegelau bruit qu'avait fait Neles'était retourné dans lelitmais continuait de dormir.

Nele alorsse jetant au cou de Soetkin : -- Soetkindit-ellej'ai peurallumela chandelle.

Soetkin lefit ; et toujours gémissait Nele.

Lachandelle étant alluméeSoetkinregardant Nelevitla chemise de la fillette déchirée à l'épauleet sur le frontla joue et le coudes traces saignantescomme enlaissent les coups d'ongle.

-- Neledit Soetkin l'embrassantd'où viens-tu ainsi blessée ?

Lafillettetremblant et gémissant toujoursdisait : -- Ne nousfais point brûlerSoetkin.

CependantUlenspiegel s'éveillait et clignait de l'oeil à laclarté de la chandelle. Soetkin disait : -- Qui est en bas ?Nele répondait : -- Tais- toic'est le mari qu'elle me veutdonner.

Soetkin etNele entendirent tout à coup crier Kathelineet les jambesleur faillirent à toutes deux. « Il la batil la bat àcause de moi ! » disait Nele.

-- Qui estdans la maison ? cria Ulenspiegel sautant du lit. Puiss'essuyantles yeuxil vagua par la chambre jusqu'à ce qu'il eûtmis la main sur un lourd tisonnier gisant dans un coin.

--Personnedisait Nelepersonne ; n'y va pasUlenspiegel !

Mais luin'écoutant riencourut à la portejetant de côtéchaisestables et réchaud. Katheline ne cessait de crier enbas ; Nele et Soetkin tenaient Ulenspiegel sur le palierl'une àbras-le-corpsl'autre aux jambesdisant : -- N'y va pasUlenspiegelce sont des diables.

-- Ouirépondait-ildiable mari de Neleje vais maritalementl'accoupler à mon tisonnier. Fiançailles de fer et deviande ! Laissez- moi descendre.

Elles nele lâchaient point toutefoiscar elles étaient fortesde ce qu'elles se tenaient à la rampe. Lui les entraînaitsur les marches de l'escalieret elles avaient peur se rapprochantainsi des diables. Mais elles ne purent rien contre lui. Descendantpar sauts et par bonds comme un boulet de neige du haut d'unemontagneil entra dans la cuisinevit Katheline défaite etblême à la lueur de l'aubeet l'ouït disant : «Hanskepourquoi me laisses-tu seule ? Ce n'est point de ma faute siNele est méchante. »

Ulenspiegelsans l'écouterouvrit la porte de l'étable. N'ytrouvant personneil s'élança dans le clos et de làsur la chaussée ; il vit de loin deux chevaux courant et seperdant en la brume. Il courut pour les atteindremais ne le putcar ils allaient comme l'autan balayant les feuilles sèches.

Marri decolère et de désespéranceil rentra disantentre ses dents : « Ils ont abusé d'elle ; ils ont abuséd'elle ! » Et il regardaitles yeux brûlant d'uneméchante flammeNele quitoute frémissantese tenantdevant la veuve et Kathelinedisait :

-- NonThylmon aiménon.

Ce disantelle le regardait dans les yeuxsi tristement et franchementqu'Ulenspiegel vit bien qu'elle disait vrai. Puis l'interrogeant :

-- D'oùvenaient ces cris ? dit-iloù allaient ces hommes ? Pourquoita chemise est-elle déchirée à l'épauleet au dos ? Pourquoi portes-tu au front et à la joue destraces d'ongles ?

-- Ecoutedit-ellemais ne nous fais point brûlerUlenspiegel.Kathelineque Dieu sauve de l'enfer ! adepuis vingt-trois jourspour ami un diable vêtu de noirbotté et éperonné.Il a la face brillante du feu que l'on voit en été surles vagues de la mer quand il fait chaud.

--Pourquoi es-tu partiHanskemon mignon ? disait Katheline. Nele estméchante.

Mais Nelepoursuivant son proposdisait : -- Il crie comme une orfraie pourannoncer sa présence. Ma mère le voit dans la cuisinetous les samedis. Elle dit que ses baisers sont froids et que soncorps est comme neige. Il la bat quand elle ne fait point tout cequ'il veut. Il lui apporta une fois quelques florinsmais il lui enprit toutes les autres.

Durant cerécitSoetkinjoignant les mainspriait pour Katheline.Katheline joyeuse disait :

-- A moin'est plus mon corpsà moi n'est plus mon espritmais àlui. Hanskemon mignonmène-moi encore au sabbat. Il n'y aque Nele qui ne veuille jamais venir ; Nele est méchante.

-- Al'aubeil s'en allaitcontinuait la fillette ; le lendemainmamère me racontait cent choses bien étranges... Mais ilne faut pas me regarder avec de si méchants yeuxUlenspiegel.Hierelle me dit qu'un beau seigneurvêtu de gris et nomméHilbertvoulait m'avoir en mariage et viendrait céans pour semontrer à moi. Je répondis que je ne voulais point demarini laid ni beau. Par autorité maternelleelle me forçade demeurer levée à les attendrecar elle ne perdpoint du tout le sens quand il s'agit de ses amours. Nous étionsà demi déshabilléesprêtes à nouscoucher ; je dormais sur la chaise qui est là. Quand ilsentrèrentje ne m'éveillai point. Soudain je sentisquelqu'un m'embrassant et me baisant sur le cou. Et à la lueurde la lune brillanteje vis une face claire comme sont les crêtesdes vagues de la mer en juilletquand il va tonneret j'entendisqu'on me disait à voix basse : « Je suis Hilberttonmari ; sois mienneje te ferai riche ». Le visage de celui quiparlait avait une odeur de poisson. Je le repoussai ; il me voulutprendre par violencemais j'avais la force de dix hommes comme lui.Toutefoisil me déchira ma chemiseme blessa au visage etdisait toujours : « Sois mienneje te ferai riche. -- Ouidisais-jecomme ma mèreà qui tu prendras son dernierliard ». Alors il redoublait de violencemais ne pouvait riencontre moi. Puiscomme il était plus laid qu'un trépasséje lui donnai de mes ongles dans les yeux si fort qu'il cria dedouleur et que je pus m'échapper et venir ici près deSoetkin.

Kathelinedisait toujours :

-- Neleest méchante. Pourquoi es-tu parti si viteHanske mon mignon?

-- Ouétais-tumauvaise mèredisait Soetkinpendant qu'onvoulait prendre l'honneur à ton enfant ?

-- Neleest méchantedisait Katheline. J'étais près demon seigneur noirquand le diable gris vint à nousle visagesanglant et dit : « Viens-t'engarçon : la maison estmauvaise ; les hommes y veulent frapper à mortet les femmesont des couteaux au bout des doigts. » Puis ils coururent àleurs chevaux et disparurent dans le brouillard. Nele est méchante.


LXXXI


Lelendemaintandis qu'ils prenaient le lait chaud Soetkin dit àKatheline :

-- Tu voisque la douleur me chasse déjà de ce monde m'en veux-tufaire fuir par tes damnées sorcelleries ?

MaisKatheline disait toujours :

-- Neleest méchante. ReviensHanskemon mignon.

Lemercredi suivantles diables revinrent à deux. Neledepuisle samedicouchait chez la veuve Van den Houte disant qu'elle nepouvait rester chez Katheline à cause de la présenced'Ulenspiegeljeune gars.

Kathelinereçut son seigneur noir et l'ami de ce seigneur dans le keetqui est la buanderie et le four à pain attenant au logisprincipal. Et ils y menèrent noces et festins de vin vieux etde langue de boeuf fuméequi étaient toujours làles attendant. Le diable noir dit à Katheline :

-- Nousavonspour un grand oeuvre à fairebesoin d'une grosse sommed'argent ; donne-nous ce que tu peux.

Kathelinene leur voulut bailler qu'un florinils la menacèrent de latuer. Mais ils la laissèrent quitte pour deux carolus d'or etsept deniers.

-- Nevenez plus le samedileur dit-elleUlenspiegel connaît cejour et vous attendra en armes pour vous frapper de mortet jemourrais après vous.

-- Nousviendrons le mardi suivantdirent-ils. Ce jour-làUlenspiegel et Nele dormaient sans craindre les diablescar ilscroyaient qu'ils ne venaient que le samedi.

Kathelinese leva et alla voir dans le keet si ses amis étaientvenus.

Elle étaitbien impatientecar depuis qu'elle avait revu Hanskesa souffrancede folie avait grandement diminuécar c'était folieamoureusedisait-on.

Ne lesvoyant paselle fut navrée ; quand elle entendit du côtéde Sluysdans la campagnecrier l'orfraieelle marcha vers le cri.Cheminant dans la prairie au bas d'une digue de fascines et de gazonelle entendit de l'autre côté de la digue les deuxdiables causant ensemble. L'un disait :

-- J'enaurai la moitié.

L'autrerépondait :

-- Tu n'enauras rience qui est à Katheline est à moi.

Puis ilsblasphémèrentse disputant à eux deux àqui aurait seul le bien et les amours de Katheline et de Nele toutensemble. Transie de peurn'osant parler ni bougerKatheline lesentendit bientôt s'entre-battrepuis l'un d'eux disant :

-- Ce ferest froid. Puis un râle et la chute d'un corps lourd.

Peureuseelle marcha jusqu'à sa chaumine. A deux heures de la nuit elleentendit de nouveaumais dans son closle cri de l'orfraie. Ellealla pour ouvrir et vit devant la porte son diable ami seul. Elle luidemanda :

--Qu'as-tu fait de l'autre ?

-- Il neviendra plusrépondit-il.

Puisl'embrassantil la caressa. Et il lui parut plus froid que decoutume. Et l'esprit de Katheline était bien éveillé.Quand il s'en futil lui demanda vingt florinstout ce qu'elleavait : elle lui en donna dix- sept.

Lelendemaincurieuseelle alla le long de la digue ; mais elle ne vitriensinon à une place grande comme un cercueil d'hommedusang sur le gazon plus mou sous le pied. Mais le soirla pluie lavale sang.

Lemercredi suivantelle entendit encore dans son clos le cri del'orfraie.


LXXXII


Chaquefois qu'il en avait besoin pour payer chez Katheline leur dépensecommuneUlenspiegel allait la nuit lever la pierre du trou creuséprès du puits et prenait un carolus.

Un soirles trois femmes étaient à filer ; Ulenspiegelsculptait au couteau une boîte que lui avait recommandéele bailli et dans laquelle il gravait habilement une belle chasseavec une meute de chiens de Hainautde molosses de Candiequi sontbêtes très férocesde chiens de Brabant marchantpar paires et nommés les mangeurs d'oreilleset d'autreschiens torsretorsmopsestrapus et lévriers.

Kathelineétant présenteNele demanda à Soetkin si elleavait bien caché son trésor. La veuve lui réponditsans méfiance qu'il ne pouvait être mieux qu'àcôté du mur du puits.

Vers laminuit qui était de jeudiSoetkin fut éveilléepar Bibulus Schnouffiusqui aboya très aigrementmais nonlongtemps. Jugeant que c'était quelque fausse alerteelle serendormit.

Levendredi matinau petit jourSoetkin et Ulenspiegels'étantlevésne virent pointcomme de coutumeKatheline dans lacuisineni le feu alluméni le lait bouillant sur le feu.Ils en furent ébahis et regardèrent si de hasard ellene serait point dans le clos. Ils l'y virentnonobstant qu'ilbruinâtécheveléeen son lingemouilléeet transiemais n'osant entrer.

Ulenspiegelallant à ellelui dit :

-- Quefais-tu làpresque nuequand il pleut ?

-- Ah !dit-elleouiouigrand prodige !

Et ellemontra le chien égorgé et tout roide.

Ulenspiegelsongea aussitôt au trésor ; il y courut. Le trou enétait vide et la terre au loin semée.

Sautantsur Katheline et la frappant

-- Oùsont les carolus ? dit-il.

-- Oui !ouigrand prodige ! répondait Katheline.

Neledéfendant sa mèrecriait :

-- Grâceet pitiéUlenspiegel.

Il cessade frapper. Soetkin se montra alors et demanda ce qu'il y avait.

Ulenspiegellui montra le chien égorgé et le trou vide.

Soetkinblêmit et dit :

-- Vous mefrappez durementSeigneur Dieu. Mes pauvres pieds !

Et elledisait cela à cause de la douleur qu'elle y avait et de latorture inutilement soufferte pour les carolus d'or. NelevoyantSoetkin si doucese désespérait et pleuraitKathelineagitant un morceau de parchemindisait :

-- Ouigrand prodige. Cette nuitil est venubon et beau. Il n'avait plussur son visage ce blême éclat qui me causait tant depeur. Il me parlait avec une grande tendresse. J'étais raviemon coeur se fondait. Il me dit : « Je suis riche maintenant ett'apporterai mille florins d'orbientôt. -- Ouidis-je J'ensuis aise pour toi plus que pour moiHanskemon mignon. -- Maisn'as-tu point céansdemanda-t-ilquelque autre personne quetu aimes et que je puisse enrichir ? -- Nonrépondis-jeceuxqui sont ici n'ont nul besoin de toi. -- Tu es fière dit- il ;Soetkin et Ulenspiegel sont donc riches ? -- Ils vivent sans lesecours du prochainrépondis-je. -- Malgré laconfiscation ? dit-il. -- Ce à quoi je répondis quevous aviez plutôt souffert la torture que de laisser prendrevotre bien. -- Je ne l'ignorais pointdit-il. » Et ilcommençaricassant coîment et bassement à segausser du bailli et des échevinspour ce qu'ils n'avaientrien su vous faire avouer. Je riais alors pareillement. « Ilsn'eussent point été si niaisdit-ilque de cacherleur trésor en leur maison. » Je riais. « Ni dansla cave céans. » -- Nennidisais-je. -- « Ni dansle clos ? » Je ne répondis point. « Ah ! dit-ilce serait grande imprudence. » -- Petitedisais-jecar l'eauni son mur ne parleront. Et lui de continuer de rire.

Cettenuitil partit plus tôt que de coutumeaprès m'avoirdonné une poudre avec laquelledisait-ilj'irais au plusbeau des sabbats. Je le reconduisisen mon lingejusqu'à laporte du closet j'étais tout ensommeillée. J'allaicomme il l'avait ditau sabbatet n'en revins qu'à l'aubeoù je me trouvai iciet vis le chien égorgé etle trou vide. C'est là un coup bien pesant pour moiquil'aimai si tendrement et lui donnai mon âme. Mais vous aureztout ce que j'aiet je ferai oeuvre de mes pieds et de mes mainspour vous faire vivre.

-- Je suisle blé sous la meule ; Dieu et un diable larron me frappent àla foisdit Soetkin.

-- Larronn'en parlez point ainsirepartit Katheline ; il est diablediable.Et pour preuveje vais vous montrer le parchemin qu'il laissa dansla cour ; il y est écrit : « N'oublie jamais de meservir. Dans trois fois deux semaines et cinq joursje te rendrai ledouble du trésor. N'aie nul doutesinon tu mourras. »Et il tiendra parolej'en suis sûre.

-- Pauvreaffolée ! dit Soetkin.

Et ce futson dernier reproche.


LXXXIII


Lesdeux semaines ayant passé trois fois et les cinq jourspareillementle diable ami ne revint point. Toutefois Kathelinevivait sans désespérance.

Soetkinne travaillant plusse tenait sans cesse devant le feutoussant etcourbée. Nele lui donnait les meilleures herbes et les plusembaumées ; mais nul remède ne pouvait sur elle.Ulenspiegel ne sortait point de la chauminecraignant que Soetkin nemourût quand il serait dehors.

Il advintensuite que la veuve ne put plus manger ni boire sans vomir. Lechirurgien-barbier vint qui lui ôta du sang ; le sang étantôtéelle fut si faible qu'elle ne put quitter son banc.Enfindesséchée de douleurelle dit un soir :

-- Claesmon homme ! Thylmon fils ! merciDieu qui me prends !

Etsoupirantelle mourut.

Kathelinen'osant la veillerUlenspiegel et Nele le firent ensemble et toutela nuit ils prièrent pour la morte.

A l'aubeentra par la fenêtre ouverte une hirondelle.

Nele dit :

--L'oiseau des âmesc'est bon présage : Soetkin est auciel.

L'hirondellefit trois fois le tour de la chambre et partit jetant cri.

Puis ilentra une seconde hirondelle plus grande et noire que la première.Elle tourna autour d'Ulenspiegelet il dit :

-- Pèreet mèreles cendres battent sur ma poitrineje ferai ce quevous demandez.

Et laseconde s'en fut criant comme la première. Le jour parut plusclair. Ulenspiegel vit des milliers d'hirondelles rasant lesprairieset le soleil se leva.

Et Soetkinfut enterrée au Champ des pauvres.


LXXXIV


Depuisla mort de SoetkinUlenspiegelrêveurdolent ou fâchéerrait par la cuisinen'entendant rienprenant en nourriture etboisson ce qu'on lui donnaitsans choisir. Et il se levait souventla nuit.

En vain desa douce voix Nele l'exhortait à l'espérance vainementKatheline lui disait qu'elle savait que Soetkin était enparadis auprès de ClaesUlenspiegel répondait àtout :

-- Lescendres battent.

Et ilétait comme un homme affoléet Nele pleurait le voyantainsi.

Cependantle poissonnier demeurait en sa maison seul comme un parricideetn'en osait sortir que le soir ; car hommes et femmesen passant prèsde luile huaient et l'appelaient meurtrieret les petits enfantsfuyaient devant luicar on leur avait dit qu'il était lebourreau. Il errait seuln'osant entrer en aucun des trois cabaretsde Damme ; car on l'y montrait au doigtets'il y restait seulementdebout une minuteles buveurs sortaient.

De làvint que les _baesen _ ne le voulurent plus revoirets'ilse présentaitfermaient sur lui la porte. Alors lepoissonnier leur faisait une humble remontrance ; ils répondaientque c'était leur droitet non leur devoir de vendre.

De guerrelassele poissonnier allait boire In 't Roode Valck au FauconRougepetit cabaret éloigné de la villesur les bordsdu canal de Sluys. Là on le servait ; car c'étaient desgens besogneux de qui toute monnaie était bien reçue.Mais le baes du Roode Valck ne lui parlait point ni nonplus sa femme. Il y avait là deux enfants et un chien : quandle poissonnier voulait caresser les enfantsils s'enfuyaient ; etquand il appelait le chiencelui-ci le voulait mordre.

Ulenspiegelun soirse mit sur le seuil de la porteMathyssenle tonnelierlevoyant si rêveurlui dit :

-- Il fauttravailler de tes mains et oublier ce coup de douleur.

Ulenspiegelrépondit.

-- Lescendres de Claes battent sur ma poitrine.

-- Ah !dit Mathyssenil mène plus triste vie que toile dolentpoissonnier. Nul ne lui parle et chacun le fuitsi bien qu'il estforcé d'aller chez les pauvres gueux du Roode Valckboire sa pinte de bruinbier solitairement. C'est grandepunition.

-- Lescendres battent ! dit encore Ulenspiegel.

Ce soir-làmêmetandis que la cloche de Notre-Dame sonnait la neuvièmeheureUlenspiegel marcha vers le Roode Valcket voyant quele poissonnier n'y était pointalla vaguant sous les arbresqui bordent le canal. La lune brillait claire.

Il vitvenir le meurtrier.

Comme ilpassait devant luiil put le voir de prèset l'entendredireparlant tout haut comme gens qui vivent seuls :

-- Oùont-ils caché ces carolus ?

-- Oùle diable les a trouvésrépondit Ulenspiegel en lefrappant du poing au visage.

-- Las !dit le poissonnierje te reconnaistu es le fils. Aie pitiéje suis vieux et sans force. Ce que je fisce ne fut point parhainemais pour servir Sa Majesté. Daigne me bailler pardon.Je te rendrai les meubles achetés par moitu ne m'en payeraspas un patard. N'est-ce pas assez ? Je les achetai sept florins d'or.Tu auras tout et aussi un demi-florincar je ne suis richeil ne tele faut imaginer.

Et ilvoulut se mettre à genoux devant lui.

Ulenspiegelle voyant si laidsi tremblant et si lâchele jeta dans lecanal.

Et il s'enfut.


LXXXV


Surles bûchers fumait la graisse des victimes. Ulenspiegelsongeant à Claes et à Soetkinpleurait solitairement.

Il alla unsoir trouver Katheline pour lui demander remède et vengeance.

Elle étaitseule avec Nele cousant près la lampe. Au bruit qu'il fit enentrantKatheline leva pesamment la tête comme une femmeréveillée d'un lourd sommeil.

Il lui dit:

-- Lescendres de Claes battent sur ma poitrineje veux sauver la terre deFlandre. Je le demandai au grand Dieu du ciel et de la terremais ilne me répondit point.

Kathelinedit :

-- Legrand Dieu ne te pouvait entendre ; il fallait premièrementparler aux esprits du monde élémentairelesquelsétant des deux natures céleste et terrestrereçoiventles plaintes des pauvres hommeset les transmettent aux anges quiaprèsles portent au trône.

--Aide-moidit-ilen mon dessein ; je te payerai de sang s'il lefaut.

Kathelinerépondit :

-- Jet'aideraisi une fille qui t'aime veut te prendre avec elle ausabbat des Esprits du Printemps qui sont les Pâques de la Sève.

-- Je leprendraidit Nele.

Kathelineversa dans un hanap de cristal une grisâtre mixture dont elledonna à boire à tous les deux ; elle leur frotta decette mixture les tempesnarinespaumes des mains et poignets leurfit manger une pincée de poudre blancheet leur dit des'entre-regarderafin que leurs âmes n'en fissent qu'une.

Ulenspiegelregarda Neleet les doux yeux de la fillette allumèrent enlui un grand feu ; puisà cause de la mixtureil sentitcomme un millier de crabes le pincer.

Alors ilsse dévêtirentet ils étaient beaux ainsiéclairés par a lampelui dans sa force fièreelle dans sa grâce mignonne mais ils ne pouvaient se voircarils étaient déjà comme ensommeillés. PuisKatheline posa le cou de Nele sur le bras d'Ulenspiegelet prenantsa main la mit sur le coeur de la fillette.

Et ilsdemeurèrent ainsi nus et couchés l'un près del'autre.

Ilsemblait a tous deux que leurs corps se touchant fussent de feu douxcomme soleil du mois des roses.

Ils selevèrentainsi qu'ils le dirent plus tardmontèrentsur l'appui de la fenêtrede là s'élancèrentdans le videet sentirent l'air les portercomme l'eau fait auxnavires.

Puis ilsn'aperçurent plus rienni de la terre où dormaient lespauvres hommesni du ciel où tantôt à leurspieds roulaient les nuages. Et ils posèrent le pied surSiriusla froide étoile. Puis de là ils furent jetéssur le pôle.

Làils virentnon sans crainteun géant nule géantHiver au poil fauveassis sur des glaçons et contre un mur deglace. Dans des flaques d'eaudes ours et des phoques se mouvaienthurlant troupeauautour de lui. D'une voix enrouéeilappelait la grêlela neigeles froides ondéeslesgrises nuéesles brouillards roux et puantset les ventsparmi lesquels souffle le plus fort l'âpre septentrion. Et toussévissaient à la fois en ce lieu funeste.

Souriant àces désastresle géant se couchait sur des fleurs parsa main fanéessur des feuilles à son souffle séchées.Puis se penchant et grattant le sol de ses onglesle mordant de sesdentsil y fouissait un trou pour y chercher le coeur de la terre ledévoreret aussi mettre le noir charbon où étaientles forêts ombreusesla paille où était le bléle sable au lieu de la terre féconde. Mais le coeur de laterre étant de feuil n'osait le toucher et se reculaitcraintif.

Il trônaiten roividant sa coupe d'huileau milieu de ses ours et de sesphoqueset des squelettes de tous ceux qu'il tua sur mersur terreet dans les chaumines des pauvres gens. Il écoutaitjoyeuxmugir les oursbraire les phoquescliqueter les os des squelettesd'hommes et d'animaux sous les pattes des vautours et des corbeaux ycherchant un dernier morceau de chairet le bruit des glaçonspoussés les uns contre les autres par l'eau morne.

Et la voixdu géant était comme le mugissement des ouraganslebruit des tempêtes hivernales et le vent huïant dans lescheminées.

-- J'aifroid et peurdisait Ulenspiegel.

-- Il nepeut rien contre les espritsrépondait Nele.

Soudain ilse fit un grand mouvement parmi les phoquesqui rentrèrent enhâte dans l'eaules ours quicouchant l'oreille de peurmugirent lamentablementet les corbeaux quicroassant d'angoissese perdirent dans les nuées.

Et voicique Nele et Ulenspiegel entendirent les coups sourds d'un béliersur le mur de glace servant d'appui au géant Hiver. Et le murse fendait et oscillait sur ses fondements.

Mais legéant Hiver n'entendait rienet il hurlait et aboyaitjoyeusementremplissait et vidait sa coupe d'huileet il cherchaitle coeur de la terre pour le glacer et n'osait le prendre.

Cependantles coups résonnaient plus fort et le mur se fendaitdavantageet la pluie de glaçons volant en éclats necessait de tomber autour de lui.

Et lesours mugissaient sans cesse lamentablementet les phoques seplaignaient dans les eaux mornes.

Le murcroulail fit jour dans le ciel : un homme en descenditnu et beaus'appuyant d'une main sur une hache d'or. Et cet homme étaitLuciferle roi Printemps.

Quand legéant le vitil jeta loin sa coupe d'huileet le pria de nele point tuer.

Et ausouffle tiède de l'haleine du roi Printempsle géantHiver perdit toute force. Le roi prit alors des chaînes dediamantsl'en lia et l'attacha au pôle.

Puiss'arrêtantil criamais tendrement et amoureusement. Et duciel descendit une femme blondenue et belle. Se plaçant prèsdu roielle lui dit :

-- Tu esmon vainqueurhomme fort.

Ilrépondit :

-- Si tuas faimmange ; si tu as soifbois ; si tu as peurmets-toi prèsde moi : je suis ton mâle.

-- Jen'aidit-ellefaim ni soif que de toi.

Le roicria encore sept fois terriblement. Et il y eut un grand fracas detonnerre et d'éclairset derrière lui se forma un daisde soleils et d'étoiles. Et ils s'assirent sur des trônes.

Alors leroi et la femmesans que leur noble visage bougeât et sansqu'ils fissent un geste contraire à leur force et àleur calme majestécrièrent.

Il y eut àces cris un onduleux mouvement dans la terrela pierre dure et lesglaçons. Et Nele et Ulenspiegel entendirent un bruit pareil àcelui que feraient de gigantesques oiseaux voulant casser àcoups de bec l'écale d'oeufs énormes.

Et dans cegrand mouvement du sol qui montait et descendait pareil aux vagues dela merétaient des formes comme celles de l'oeuf.

Soudain departout sortirent des arbres enchevêtrant leurs branchessèchestandis que leurs troncs se mouvaient vacillants commedes hommes ivres. Puis ils s'écartèrentlaissant entreeux un vaste espace vide. Du sol agité sortirent les géniesde la terre ; du fond de la forêtles esprits des boisde lamer voisineles génies de l'eau.

Ulenspiegelet Nele virent là les nains gardiens des trésorsbossuspattusveluslaids et grimaçantsprinces despierreshommes des bois vivant comme des arbreset portantenfaçon de bouche et d'estomacun bouquet de racines au bas dela face pour sucer ainsi leur nourriture du sein de la terrelesempereurs des minesqui ne savent point parlern'ont ni coeur nientrailleset se meuvent comme des automates brillants. Làétaient des nains de chair et d'osayant queues de lézardtêtes de crapaudcoiffés d'une lanternequi sautent lanuit sur les épaules du piéton ivre ou du voyageurpeureuxen descendent etagitant leur lanternemènent dansles mares ou dans des trous les pauvres hères croyant quecette lanterne est la chandelle brûlant en leur logis.

Làétaient aussi les filles-fleursfleurs de force et de santéfémininesnues et point rougissantesfières de leurbeauté n'ayant pour tout manteau que leurs chevelures.

Leurs yeuxbrillaient humides comme la nacre dans l'eaula chair de leurs corpsétait fermeblanche et dorée par la lumière ;de leurs bouches rouges entr'ouvertes sortait une haleine plusembaumante que jasmin.

Ce sontelles qui errent le soir dans les parcs et jardinsou bien au fonddes boisdans les sentiers ombreuxamoureuses et cherchant quelqueâme d'homme pour en jouir. Sitôt que passent devant ellesun jeune gars et une filletteelles essayent de tuer la fillettemaisne le pouvantsoufflent à la mignonneCe sont ellesqui errent le soir dans les parcs et encore résistantedésirsd'amour afin qu'elle se livre à l'amant ; car alors lafille-fleur a la moitié des baisers.

Ulenspiegelet Nele virent aussi descendre des hauts cieux les espritsprotecteurs des étoilesles génies des ventsde labrise et de la pluiejeunes hommes ailés qui fécondentla terre.

Puis àtous les points du ciel parurent les oiseaux des âmeslesmignonnes hirondelles. Quand elles furent venuesla lumièreparut plus vive. Filles-fleursprinces des pierresempereurs desmineshommes des boisesprits de l'eaudu feu et de la terrecrièrent ensemble : « Lumière ! sève !gloire au roi Printemps ! »

Quoique lebruit de leur unanime clameur fût plus puissant que celui de lamer furieusede la foudre tonnant et de l'autan déchaînéil sonna comme grave musique aux oreilles de Nele et d'Ulenspiegellesquelsimmobiles et muetsse tenaient recroquevillésderrière le tronc rugueux d'un chêne.

Mais ilseurent plus peur encore quand les espritspar milliersprirentplace sur des sièges qui étaient d'énormesaraignéesdes crapauds à trompe d'éléphantdes serpents entrelacésdes crocodiles debout sur la queue ettenant un groupe d'esprits dans la gueuledes serpents qui portaientplus de trente nains et naines assis à califourchon sur leurcorps ondoyantet bien cent mille insectes plus grands que desGoliathsarmés d'épéesde lancesde fauxdenteléesde fourches à sept fourchonsde toutesautres sortes d'horribles engins meurtriers. Ils s'entre-battaientavec grand vacarmele fort mangeant le faibles'en engraissant etmontrant ainsi que Mort est faite de Vie et que Vie est faite deMort.

Et ilsortait de toute cette foule d'esprits grouillanteserréeconfuseun bruit pareil à celui d'un sourd tonnerre et decent métiers de tisserandsfoulonsserruriers travaillantensemble.

Soudainparurent les esprits de la sèvecourtstrapusayant lesreins larges comme le grand tonneau d'Heidelbergdes cuisses grossescomme des muids de vinet des muscles si étrangement forts etpuissants que l'on eût dit que leurs corps fussent faitsd'oeufs grands et petits joints les uns aux autres et couverts d'unepeau rougegrasseluisante comme leur barbe rare et leur roussechevelure ; et ils portaient d'immenses hanaps remplis d'une liqueurétrange.

Quand lesesprits les virent veniril y eut parmi eux un grand trémoussementde joie ; les arbresles plantes s'agitèrentet la terre secrevassa pour boire.

Et lesesprits de la sève versèrent le vin : toutaussitôtbourgeonnaverdoyafleurit ; le gazon fut plein d'insectessusurrants et le ciel rempli d'oiseaux et de papillons ; les espritsversaient toujourset ceux d'en bas reçurent le vin comme ilspurent : les filles-fleursouvrant la bouche ou sautant sur leursroux échansonset les baisant pour avoir davantage ; d'aucunsjoignant les mains en signe de prière ; d'autres quibéatslaissaient sur eux pleuvoir ; mais tous avides ou altérésvolantdeboutcourant ou immobilescherchant à avoir levinet plus vivants à chaque goutte qu'ils en pouvaientrecevoir. Et il n'y avait point là de vieillardsmaislaidsou beauxtous étaient pleins de verte force et de vivejeunesse.

Et ilsriaientcriaientchantaient en se poursuivant sur les arbres commedes écureuilsdans l'air comme des oiseaux chaque mâlecherchant sa femelle et faisant sous le ciel de Dieu l'oeuvre saintede nature.

Et lesesprits de la sève apportèrent au roi et à lareine la grande coupe pleine de leur vin. Et le roi et la reineburent et s'embrassèrent.

Puis leroitenant la reine enlacéejeta sur les arbresles fleurset les espritsle fond de sa coupe et s'écria :

-- Gloireà la Vie ! gloire à l'Air libre ! gloire à laForce !

Et touss'écrièrent :

-- Gloireà Nature ! gloire à la Force !

EtUlenspiegel prit Nele dans ses bras. Etant ainsi enlacés unedanse commença ; danse tournoyante comme les feuilles querassemble une trombeoù tout était en branlearbresplantesinsectespapillonsciel et terreroi et reinefilles-fleursempereurs des minesesprits des eauxnains bossusprinces des pierreshommes des boisporte-lanternesespritsprotecteurs des étoileset les cent mille horrifiquesinsectes entremêlant leurs lancesleurs faux denteléesleurs fourches à sept fourchons danse vertigineuseroulantdans l'espace qu'elle remplissait danse à laquelle prenaientpart le soleilla luneles planètes les étoilesleventles nuées.

Et lechêne auquel Nele et Ulenspiegel s'étaient accrochésroulait dans le tourbillonet Ulenspiegel disait à Nele :

--Mignonnenous allons mourir.

Un espritles entendit et vit qu'ils étaient mortels :

-- Deshommescria-t-ildes hommes en ce lieu !

Et il lesarracha de l'arbre et les jeta dans la foule.

EtUlenspiegel et Nele tombèrent mollement sur le dos desespritslesquels se les renvoyaient les uns aux autres disant :

-- Salutaux hommes ! bienvenus les vers de terre ! Qui veut du garçonnetet de la fillette ? Ils nous viennent faire visiteles chétifs.

EtUlenspiegel et Nele volaient de l'un à l'autre criant :

-- Grâce!

Mais lesesprits ne les entendaient pointet tous deux voltigeaientlesjambes en l'airla tête en bastournoyant comme des plumes auvent d'hiverpendant que les esprits disaient :

-- Gloireaux hommelets et aux femmelettesqu'ils dansent comme nous !

Lesfilles-fleursvoulant séparer Nele d'Ulenspiegellafrappaient et l'eussent tuéesi le roi Printempsd'un gestearrêtant la dansen'eût crié :

-- Qu'onamène devant moi ces deux poux !

Et ilsfurent séparés l'un de l'autre ; et chaque fille-fleurdisait en essayant d'arracher Ulenspiegel à ses rivales :

-- Thylne voudrais-tu mourir pour moi ?

-- Je leferai tantôtrépondit Ulenspiegel.

Et lesnains esprits des bois qui portaient Nele disaient :

-- Quen'es-tu âme comme nousque nous te puissions prendre !

Nelerépondait :

-- Ayezpatience.

Ilsarrivèrent ainsi devant le trône du roi ; et ilstremblèrent fort en voyant sa hache d'or et sa couronne defer.

Et il leurdit :

--Qu'êtes-vous venus faire icichétifs ?

Ils nerépondirent point.

-- Je teconnaisbourgeon de sorcièreajouta le roiet toi aussirejeton de charbonnier ; mais en étant venus à force desortilèges à pénétrer en ce laboratoirede naturepourquoi avez-vous maintenant le bec clos comme chaponsempiffrés de mie ?

Neletremblait en regardant le diable terrible ; mais Ulenspiegelreprenant sa virile assurancerépondit :

-- Lescendres de Claes battent sur mon coeur. Altesse divinela mort vafauchant par la terre de Flandreau nom du Papeles plus fortshommesles femmes les plus mignonnes ; ses privilèges sontbrisésses chartes anéantiesla famine la rongesestisserands et drapiers l'abandonnent pour aller chez l'étrangerchercher le libre travail. Elle mourra tantôt si on ne luivient en aide. Altessesje ne suis qu'un pauvre petit bonhomme venuau monde comme un chacunayant vécu comme je le pouvaisimparfaitbornéignorantpas vertueuxpoint chaste nidigne d'aucune grâce humaine ni divine. Mais Soetkin mourut dessuites de la torture et de son chagrinmais Claes brûla dansun terrible feuet je voulus les vengeret le fis une fois ; jevoulais aussi voir plus heureux ce pauvre sol où sont semésses oset je demandai à Dieu la mort des persécuteursmais il ne m'écouta point. De plaintes lasje vous évoquaipar la puissance du charme de Kathelineet nous venonsmoi et matremblante compagneà vos piedsdemanderAltesses divinesde sauver cette pauvre terre.

L'empereuret sa compagne répondirent ensemble :

Par laguerre et par le feu
Par la mort et par le glaive
Chercheles Sept.

Dans lamort et dans le sang
Dans les ruines et les larmes
Trouveles Sept.

Laidscruelsméchantsdifformes
Vrais fléaux pour lapauvre terre
Brûle les Sept.

Attendsentends et vois
Dis-nouschétifn'es-tu bien aise ?
Trouve les Sept.

Et tousles esprits de chanter ensemble :

Dans lamort et dans le sang
Dans les ruines et les larmes
Trouveles Sept.

Attendsentends et vois
Dis-nouschétifn'es-tu bien aise ?
Trouve les Sept.

-- Maisdit UlenspiegelAltesse et vousmessieurs les espritsje n'entendsrien à votre langage. Vous vous gaussez de moisans doute.

Maissansl'écouterceux-ci dirent :

Quand leseptentrion
Baisera le couchant
Ce sera fin de ruines :
Trouve les Sept
Et la Ceinture.

Et celaavec un si grand ensemble et une si effrayante force de sonoritéque la terre trembla et que les cieux frémirent. Et lesoiseaux sifflantles hiboux hululantles moineaux pépiant depeurles orfraies se plaignantvoletaient éperdus. Et lesanimaux de la terrelionsserpentsourscerfschevreuilsloupschiens et chats mugissaientsifflaientbramaienthurlaientaboyaient et miaulaient terriblement.

Et lesesprits chantaient :

Attendsentends et vois
Aime les Sept
Et la Ceinture.

Et lescoqs chantèrentet tous les esprits s'évanouirent saufun méchant empereur des mines quiprenant Ulenspiegel et Nelechacun par un brasles lança dans le videsans douceur.

Ils setrouvèrent couchés l'un près de l'autrecommepour dormiret ils frissonnèrent au vent froid du matin.

EtUlenspiegel vit le corps mignon de Nele tout doré àcause du soleil qui se levait.



LIVREDEUXIEME



I


Cematin-làqui était de septembreUlenspiegel prit sonbâtontrois florins que lui donna Kathelineun morceau defoie de porcune tranche de pain et partit de Dammevers Anverscherchant les Sept. Nele dormait.

Cheminantil fut suivi d'un chien qui le vint flairer à cause du foie etlui sauta aux jambes. Ulenspiegel voulant le chasser et voyant que lechien s'obstinait à le suivrelui tint ce discours :

--Chiennetmon mignontu es mal avisé de quitter le logis oùt'attendent de bonnes pâtéesd'exquis reliefsdes ospleins de moellepour suivresur le chemin d'aventureun vagabondqui n'aura peut-être pas toujours des racines à tebailler pour te nourrir. Crois-moichiennet imprudentretourne chezton baes. Evite les pluiesneigesgrêlesbruinesbrouillardsverglas et autres soupes maigres qui tombent sur le dosdes vagabonds. Reste au coin de l'âtrete chauffanttournéen rond au feu gai ; laisse-moi marcher dans la bouela poussièrele froid et le chaudcuit aujourd'huigelé demainrepu levendredi affamé le dimanche. Tu feras chose sensée situ t'en revas d'où tu vienschiennet de peu d'expérience.

L'animalne paraissait pas du tout entendre Ulenspiegel. Remuant la queue etsautant de son mieuxil aboyait d'appétit. Ulenspiegel crutque c'était d'amitiémais il ne songeait point au foiequ'il portait dans sa gibecière.

Il marchale chien le suivit. Ayant ainsi fait près d'une lieue ilsvirent sur la route un chariot attelé d'un âne portantla tête basse. Sur un talus au bord de la route étaitassisentre deux bouquets de chardonsun gros homme tenant d'unemain un manche de gigot qu'il rongeaitet de l'autre un flacon dontil humait le jus. Quand il ne mangeait ni ne buvaitil geignait etpleurait.

Ulenspiegels'étant arrêtéle chien s'arrêtapareillement. Flairant le gigot et le foieil gravit le talus. Làse tenant sur son séantprès de l'hommeil luigrattait le pourpointafin d'avoir part au festin. Mais l'homme lerepoussait du coude et tenant en l'air son manche de gigotgémissaitlamentablement.

Le chienl'imita par convoitise. L'ânefâché d'êtreattelé au chariot et de ne pouvoir ainsi atteindre leschardonsse mit à braire.

-- Que tefaut-ilJandemanda l'homme à l'âne.

-- Rienrépondit Ulenspiegelsinon qu'il voudrait déjeuner deces chardons qui fleurissent à vos côtéscommeau jubé de Tessenderloo à côté etau-dessus de monseigneur Christ. Ce chien ne serait pas non plusfâché de faire une épousaille de mâchoiresavec l'os que vous tenez là. En attendantje vais lui baillerle foie que j'ai ici.

Le foieétant mangé par le chienl'homme regarda son oslerongea encore pour en avoir la viande qui y restaitpuis il le donnaainsi décharné au chien quiposant les pattes dessusse mit à le croquer sur le gazon.

Puisl'homme regarda Ulenspiegel.

Celui-cireconnut Lamme Goedzakde Damme.

-- Lammedit-ilque fais-tu ici buvantmangeant et larmoyant ? Quelquesoudard t'aurait-il frotté les oreilles sans vénération?

-- Las !ma femme ! dit Lamme.

Il allaitvider son flacon de vinUlenspiegel lui mit la main sur le bras.

-- Ne boispoint ainsidit-ilcar boire précipitamment ne profitequ'aux rognons. Mieux vaudrait que ce fût à celui quin'a point de bouteille.

-- Tuparles bienrépondit Lammemais boiras-tu mieux ?

Et il luitendit le flacon.

Ulenspiegelle pritleva le coudepuis lui rendant le flacon :

--Appelle-moi Espagnoldit-ils'il en reste assez pour saoûlerun moineau.

Lammeregarda le flacon etsans cesser de geindrefouilla sa gibecièreen tira un autre flacon et un autre morceau de saucisson qu'il se mità couper par tranches et à mâchermélancoliquement.

--Manges-tu sans cesseLamme ? demanda Ulenspiegel.

--Souventmon filsrépondit Lammemais c'est pour chasser mestristes pensées. Où es-tufemme ? dit-il en essuyantune larme.

Et ilcoupa dix tranches de saucisson.

-- Lammedit Ulenspiegelne mange point si vite et sans pitié pour lepauvre pèlerin.

Lammepleurant lui bailla quatre tranches et Ulenspiegel les mangeant futattendri de leur bon goût.

MaisLammepleurant et mangeant toujoursdit :

-- Mafemmema bonne femme ! comme elle était douce et bien forméede son corpslégère comme papillonvive comme éclairchantant comme alouette ! Elle aimait trop pourtant à se parerde beaux atours ! Las ! ils lui allaient si bien ! Mais les fleursaussi ont de riches accoutrements. Si tu avais vumon filssespetites mains si lestes à la caressetu ne leur eusses jamaispermis de toucher poêlon ni coquasse. Le feu de la cuisine eûtnoirci son teint clair comme le jour. Et quels yeux ! Je fondais entendresse rien qu'à les regarder. -- Hume un trait de vinjeboirai après toi. Ah ! que n'est-elle morte ! Thylje gardaischez nous pour moi toute besogneafin de lui épargner lemoindre travail ; je balayais la maisonje faisais le lit nuptial oùelle s'étendait le soir lassée d'aiseje lavais lavaisselle et aussi le linge que je repassais moi-même. --MangeThylil est de Gandce saucisson. -Souventétantallée à la promenadeelle venait dîner troptardmais c'était pour moi une si grande joie de la voir queje ne l'osais gronderbien heureux quandboudeusela nuitelle neme tournait point le dos. J'ai tout perdu. -- Bois de ce vinil estdu clos de Bruxellesà la façon de Bourgogne.

--Pourquoi s'en est-elle allée ? demanda Ulenspiegel.

-- Lesais-jemoi ? reprit Lamme Goedzak. Où est ce temps oùallant chez elledans le dessein de l'épouserelle me fuyaitpar peur et par amour ? Si elle avait les bras nusbeaux bras rondset blancset qu'elle voyait que je les regardaiselle faisait toutsoudain tomber dessus ses manches. D'autres foiselle se prêtaità mes caresses et je pouvais baiser ses beaux yeux qu'ellefermait et sa nuque large et ferme ; alors elle frémissait ;jetait de petits cris etpenchant la tête en arrièrem'en donnait un coup sur le nez. Et elle riait quand je disais : «Aïe ! » et je la battais amoureusement et ce n'étaitentre nous que jeux et que ris. -- Thylreste-t-il encore du vindans le flacon ?

-- Ouirépondit Ulenspiegel.

Lamme butet continuant son propos :

--D'autres foisplus amoureuseelle me jetait les deux bras autour ducou et me disait : « Tu es beau ! » Et elle me baisaitfolliante et cent fois de suitela joue ou le frontmais la bouchejamaiset quand je lui demandais d'où lui venait cette sigrande réservedans cette si large libertéelleallait toute courante prendre un hanap posé sur un bahutunepoupée d'enfant habillée de soie et de perles etdisaitla secouant et la berçant : « Je ne veux pas deça. » Sans doute que sa mère pour lui garder savertului avait dit que les enfants se font par la bouche. Ah ! douxmoments ! tendres caresses ! -- Thylvois si tu ne trouves point dejambonneau en la poche de ce carnier ?

-- Undemirépondit Ulenspiegel en le donnant à Lamme qui lemangea tout entier.

Ulenspiegelle regardant faire dit :

-- Cejambonneau me fait grand bien à l'estomac.

-- A moipareillementdit Lamme en se curant les dents avec les ongles. Maisje ne la reverrai plusma mignonneelle s'est enfuie de Damme !veux-tu la chercher avec moi dans mon chariot ?

-- Je leveuxrépondit Ulenspiegel.

-- Maisdit Lammen'y a-t-il plus rien dans le flacon ?

-- Rienrépondit Ulenspiegel.

Et ilsmontèrent dans le chariotconduits par le roussinqui sonnamélancoliquement le braire du départ.

Quant auchienil était partibien repusans rien dire.


II

Comme lechariot roulait sur une digue entre un étang et un canalUlenspiegeltout songeurcaressait sur sa poitrine les cendres deClaes. Il se demandait si la vision était mensonge ou véritési ces esprits s'étaient gaussés de lui ou s'ils luiavaient énigmatiquement dit ce qu'il lui fallait vraimenttrouver pour rendre heureuse la terre des pères.

En vain setarabustant l'entendementil ne pouvait trouver ce que signifiaientles Sept et la Ceinture.

Songeant àl'empereur mortau roi vivantà la gouvernanteau pape deRomeau grand inquisiteurau général des jésuitesil trouvait là six grands bourreaux de pays qu'il eûtvoulu brûler tout vifs incontinent. Mais il pensa que cen'était point euxcar ils étaient trop aisés àbrûler : ainsi devaient-ils être en un autre lieu.

Et ilrépétait toujours en son esprit :

Quand leseptentrion
Baisera le couchant
Ce sera fin de ruinés.
Aime les Sept
Et la Ceinture.

-- Las !se disait-ilen mort sang et larmestrouver septbrûlerseptaimer sept ! Mon pauvre esprit se morfondcar qui donc brûleses amours ?

Le chariotayant déjà mangé bien du cheminils entendirentun bruit de pas sur le sable et une voix qui chantait :

Vous quipassez avez-vous vu
Le fol ami que j'ai perdu ?
Il chemine auhasardsans règle ;
L'avez-vous vu ?

Comme del'agneau fait un aigle
Il prit mon coeur au dépourvu.
Ilest hommemais point barbu.
L'avez-vous vu ?

Si letrouvezdites que Nele
Est bien lasse d'avoir couru
Monaimé Thyloù donc es tu ?
L'avez-vous vu ?

Sait-ilque languit tourterelle
Quand elle a son homme perdu ?
Ainside plus d'un coeur fidèle.
L'avez-vous vu ?

Ulenspiegelfrappa sur le ventre de Lamme et lui dit :

-- Retienston soufflegrosse bedaine.

-- Las !répondit Lammec'est bien dur à un homme de macorpulence.

MaisUlenspiegelne l'écoutant pointse cacha derrière latoile du chariot et imitant la voix d'un tousseux fredonnant aprèsboireil chanta :

Ton folamije l'ai bien vu
Dans un chariot vermoulu
Assis auprèsd'un gros goulu
Je l'ai bien vu.

-- - Thyldit Lammetu as la langue mauvaisece matin.

Ulenspiegelsans l'entendrepassait la tête hors du trou de la toile etdisait :

-- Neleme reconnais-tu ?

Elle depeur saisiepleurant et riant en même tempscar elle avaitles joues mouilléeslui dit :

-- Je tevoistraître vilain !

-- Neledit Ulenspiegelsi vous me voulez battrej'ai céans unbâton. Il est pesant pour faire pénétrer lescoups et noueux pour en laisser la marque.

-- Thyldit Nelet'en vas-tu vers les Sept ?

-- Ouirépondit Ulenspiegel.

Neleportait une gibecière qui semblait prête àcrevertant elle était remplie.

-- Thyldit-elle en la lui tendantj'ai pensé qu'il étaitmalsain à un homme de voyager sans prendre avec lui une bonneoie grasseun jambon et des saucissons de Gand. Il faut manger cecien mémoire de moi.

CommeUlenspiegel regardait Nele et ne songeait du tout à prendre lagibecièreLammepoussant la tête à un autretrou de la toiledit :

--Fillette prévoyantes'il n'accepte pointc'est par oubli;mais baille-moi ce jambondonne-moi cette oieoctroie-moi cessaucissons : je les lui garderai.

-- Quelleestdit Nelecette bonne trogne ?

-- C'estrépondit Ulenspiegelune victime de mariage quirongéede douleursécherait comme pomme au fours'il ne réparaitses forces par une incessante nourriture.

-- Tu l'asditmon filssoupira Lamme.

Le soleilqui brillaitchauffait bien ardemment la tête de Nele. Elle secouvrit de son tablier. Voulant être seul avec elleil dit àLamme :

-- Vois-tucette femme vaguer là par la prairie ?

-- Je lavoisdit Lamme.

-- Lareconnais-tu ?

-- Las !dit Lammeserait-ce la mienne ? Elle n'est point vêtue commebourgeoise.

-- Tudoutes encoreaveugle taupedit Ulenspiegel.

-- Si cen'était point elle ? dit Lamme.

-- Tu n'yperdras rienil y a là à gauchevers le septentrionun kaberdoesje où tu trouveras bonne bruinbier.Nous irons t'y rejoindre. Et voici du jambon pour saler ta soif denature.

Lammesortant du chariotcourut le grand pas vers la femme qui se trouvaitdans la prairie.

Ulenspiegeldit à Nele :

-- Que neviens-tu près de moi ?

Puisl'aidant à monter dans le chariotil l'assit près deluilui ôta le tablier de la tête et le manteau desépaules : puis lui donnant cent baisersil dit :

-- Oùt'en allais-tuaimée ?

Elle nerépondit rienmais elle semblait toute ravie en extase. EtUlenspiegelravi comme ellelui dit :

-- Tevoici donc ! Les roses églantiers dans les haies n'ont pas ledoux incarnat de ta peau fraîche. Tu n'es point reinemaislaisse-moi te faire une couronne de baisers. Bras mignons tout douxtout rosésqu'Amour fit tout exprès pourl'embrassementAh ! fillette aiméemes rugueuses mains demâle ne faneront-elles point cette épaule ? Le papillonléger se pose sur l'oeillet pourpremais puis-je me reposersur ta vive blancheur sans la fanermoi lourdaud ? Dieu est au cielle roi sur son trône et le soleil en haut triomphant ; maissuis-je Dieuroi ou lumièreque je suis si près detoi ; O cheveux plus doux que soie en flocons ! Neleje frappejedéchireje mets en morceaux ! Mais n'aie pas peurm'amie.Ton pied mignon ! D'où vient qu'il est si blanc ? L'a-t-onbaigné de lait ?

Ellevoulut se lever.

-- Quecrains-tu ? lui dit Ulenspiegelce n'est point le soleil qui luitsur nous et te peint toute en or. Ne baisse point les yeux. Vois dansles miens quel beau feu il y allume. Ecouteaimée ; entendsmignonne : c'est l'heure silencieuse de midile laboureur est chezlui vivant de soupene vivrons- nous d'amour ? Que n'ai-je mille ansà égrener sur tes genoux en perles des Indes !

-- Languedorée ! dit-elle.

EtMonsieur du soleil brillait à travers la toile blanche duchariotet une alouette chantait au-dessus des trèflesetNele penchait sa tête sur l'épaule d'Ulenspiegel.


III


CependantLamme revint suant à grosses gouttes et soufflant comme undauphin.

-- Las !dit-ilje suis né sous une mauvaise étoile. Aprèsavoir dû bien courir pour arriver à cette femme quin'était point mienne et qui était âgéejevis à son visage qu'elle avait bien quarante-cinq anset àsa coiffe qu'elle n'avait jamais été mariée.Elle me demanda aigrement ce que je venais faire avec ma bedaine dansles trèfles ?

-- Jecherche ma femmequi m'a laissérépondis-je avecdouceuretvous prenant pour ellej'ai couru vers vous.

A ceproposla fille âgée me dit que je n'avais qu'àm'en retourner d'où j'étais venuetque si ma femmem'avait quitté elle avait bien faitattendu que tous leshommes sont larronsbélîtreshérétiquesdéloyauxempoisonneurstrompant les filles malgré lamaturité de leur âgeet qu'au demeurant elle me feraitmanger par son chien si je ne troussais mon bagage au plus vite.

Ce que jefis non sans crainte ; car j'aperçus un gros mâtincouché et grondant à ses pieds. Quand j'eus franchi lalimite de son champje m'assisetpour me refaireje mordis àton morceau de jambon. Je me trouvais alors entre deux piècesde trèfle ; soudain j'entendis du bruit derrière moietme retournantje vis le grand mâtin de la fille âgéenon plus menaçantmais balançant la queue avec douceuret appétit. Il en voulait à mon jambon. Je lui enbaillai donc quelques menus morceaux quand survint sa maîtresselaquelle cria :

-- Happel'homme ! happe aux crocsmon fils.

Et moi decouriret à mes chausses le gros mâtinqui m'en enlevaun morceau et de la viande avec le morceau. Mais me fâchant àcause de la douleurje lui baillaien me retournant sur luiun sifier coup de bâton sur les pattes de devantque je lui encassai au moins une. Il tombacriant en son langage de chien «Miséricorde ! » que je lui octroyai. Dans l'entretempssa maîtresse me jetait de la terre à défaut depierres et moi de courir.

Las !n'est-il point cruel et injuste queparce qu'une fille n'eut pointassez de beauté pour trouver un épouseurelle s'envenge sur de pauvres innocents comme moi ?

Je m'enfus toutefois mélancoliant au kaberdoesje que tum'avais indiquéespérant y trouver la bruinbierde consolation. Mais je fus trompécar en y entrant je vis unhomme et une femme qui se battaient. Je demandai qu'ils daignassentinterrompre leur bataille pour me donner un pot de bruinbierne fût-ce qu'une pinte ou six ; mais la femmevraie stokfischfurieuseme répondit quesi je ne déguerpissais auplus viteelle me ferait avaler le sabot avec lequel elle frappaitsur la tête de son homme. Et me voicimon amibien suant etbien las : n'as-tu rien à manger ?

-- SiditUlenspiegel.

-- Enfin !dit Lamme.


IV


Ainsiréunisils firent route ensemble. Le baudetcouchant lesoreillestirait le chariot :

-- Lammedit Ulenspiegelnous voici quatre bons compagnons : l'ânebête du bon Dieupaissant par les prés les chardons auhasard ; toibonne bedainecherchant celle qui t'a fui ; elledouce aimée au tendre coeurtrouvant qui n'en est pas digneje veux dire moi quatrième.

Or çasusenfantscourage ! les feuilles jaunissent et les cieux seferont plus éclatantsbientôt dans les brumesautomnales se couchera Monsieur du soleill'hiver viendraimage demortcouvrant de neigeux linceuls ceux qui dorment sous nos piedset je marcherai pour le bonheur de la terre des pères. Pauvresmorts : Soetkinqui mourus de douleur ; Claesqui mourus dans lefeu : chêne de bonté et lierre d'amourmoivotrerejetonj'ai grande souffrance et vous vengeraicendres aiméesqui battez sur ma poitrine.

Lamme dit:

-- Il nefaut point pleurer ceux qui meurent pour la justice.

MaisUlenspiegel demeurait pensif ; tout à coup il dit :

-- CetteheureNeleest celle des adieux ; de bien longtempset jamaispeut-êtreje ne reverrai ton doux visage.

Nele leregardant de ses yeux brillants comme des étoiles :

-- Que nelaisses-tudit-ellece chariot pour venir avec moi dans la forêtoù tu trouverais friande nourriture ; car je connais lesplantes et sais appeler les oiseaux ?

--Fillettedit Lammec'est mal à toi de vouloir arrêteren chemin Ulenspiegel qui doit chercher les Sept et m'aider àretrouver ma femme.

-- Pasencoredisait Nele ; et elle pleuraitriant tendrement dans seslarmes à son ami Ulenspiegel.

Ce quecelui-ci voyantil répondit :

-- Tafemmetu la trouveras toujours assez à tempsquand tuvoudras quérir douleur nouvelle.

-- Thyldit Lammeme vas-tu laisser ainsi seul en mon chariot pour cettefillette ? Tu ne me réponds point et songes à la forêtoù les Sept ne sont pointni ma femme non plus. Cherchons-laplutôt sur ce chemin empierré où si bien roulentles chariots.

-- Lammedit Ulenspiegeltu as une pleine gibecière dans le chariotdonc tu ne mourras pas de faim si tu vas sans moi d'ici àKoelkerkeoù je te rejoindrai. Tu y dois être seulcarlà tu sauras vers quel point cardinal tu te dois diriger pourretrouver ta femme. Entends et écoute. Tu vas aller de ce pasavec ton chariotà trois lieues d'ici à Koelkerkelafraîche égliseainsi nommée parce qu'elle estbattue des quatre vents à la foiscomme bien d'autres. Sur leclocher est une girouette qui a la figure d'un coqtournant àtous vents sur ses gonds rouillés. C'est le grincement deceux-ci qui indique aux pauvres hommes qui ont perdu leurs amies laroute qu'il leur faut suivre pour les retrouver. Mais il fautauparavant frapper sept fois chaque pan de mur avec une baguette decoudrier. Si les gonds crient quand le vent souffle du septentrionc'est de ce côté qu'il faut allermais prudemmentcarvent du septentrion c'est vent de guerre ; si du sudvas-yallègrement : c'est vent d'amour; si de l'orientcours legrand trotton : c'est gaieté et lumière ; si del'occident va doucement : c'est vent de pluie et de larmes. VaLammeva à Koelkerkeet m'y attends.

-- J'yvaisdit Lamme.

Et ilpartit dans le chariot.

Tandis queLamme roulait vers Koelkerkele ventqui était fort ettièdechassait dans le ciel comme un troupeau de moutonslesgris nuages vaguant par troupes ; les arbres grondaient comme lesflots d'une mer houleuse. Ulenspiegel et Nele étaient depuislongtemps seuls en la forêt. Ulenspiegel eut faimet Nelecherchait les friandes racines et ne trouvait que les baisers que luidonnait son ami et des glands.

Ulenspiegelayant posé des lacetssifflait pour appeler les oiseauxafinde faire cuire ceux qui viendraient. Un rossignol se posa sur lesfeuilles près de Nele ; elle ne le prit pointvoulant lelaisser chanter ; une fauvette vintet elle en eut pitiéparce qu'elle était si gentiment fière ; puis vint unealouettemais Nele lui dit qu'elle ferait mieux d'aller dans leshauts cieux chanter un hymne à Nature que de venirmaladroitement s'ébattre au-dessus de la pointe meurtrièred'une broche.

Et elledisait vraicar dans l'entretemps Ulenspiegel avait allumé unfeu clair et taillé une broche qui n'attendait que sesvictimes.

Mais lesoiseaux ne venaient plussinon quelques méchants corbeaux quicroassaient très haut au-dessus de leurs têtes.

Et ainsiUlenspiegel ne mangea point.

CependantNele dut partir et s'en retourner vers Katheline. Et elle cheminaiten pleurantet Ulenspiegel la regardait de loin marcher.

Mais ellerevintet lui sautant au cou :

-- Je m'envaisdit-elle.

Puis ellefit quelques pas et revint encoredisant de nouveau :

-- Je m'envais.

Et ainsivingt fois de suite et davantage.

Puis ellepartitet Ulenspiegel demeura seul. Il se mit alors en route pouraller retrouver Lamme.

Quand ilvint près de luiil le trouva assis au pied de la tourayantentre les jambes un grand pot de bruinbier et grignotant unebaguette de coudrier bien mélancoliquement :

--Ulenspiegeldit-ilje crois que tu ne m'as envoyé ici quepour rester seul avec la fillettej'ai frappécomme tu mel'as recommandésept fois de la baguette de coudrier surchaque pan de la touret bien que le vent souffle comme un diableles gonds n'ont point crié.

-- C'estqu'on les aura huilés sans douterépondit Ulenspiegel.

Puis ilss'en furent vers le duché de Brabant.


V


Le roiPhilippemornepaperassait sans relâche tout le jourvoirela nuitet barbouillait papiers et parchemins. A ceux-là ilconfiait les pensées de son coeur dur. N'aimant nul homme encette viesachant que nul ne l'aimaitvoulant porter seul sonimmense empireAtlas dolentil pliait sous le faix. Flegmatique etmélancoliqueses excès de labeur rongeaient son faiblecorps. Désertant toute face joyeuseil avait pris en hainenos pays pour leur gaieté ; en haine nos marchands pour leurluxe et leur richesse; en haine notre noblesse pour son libre-parlerses franches alluresla fougue sanguine de sa bravejovialité. Il savaiton le lui avait ditquelongtempsavant que le cardinal de Cousa eûtvers l'an 1380signaléles abus de l'Eglise et prêché la nécessitédes réformesla révolte contre le Pape et l'Egliseromaines'étant manifestée en nos pays sousdifférentes formes de secteétait dans toutes lestêtes comme l'eau bouillante dans un chaudron fermé.

Muletobstinéil croyait que sa volonté devait peser commecelle de Dieu sur l'entier monde ; il voulait que nos paysdésaccoutumés d'obéissancese courbassent sousle joug anciensans obtenir nulle réforme. Il voulait SaSainte Mère Eglise catholiqueapostolique et romaineuneentièreuniversellesans modifications ni changementssansnulle autre raison de le vouloir que parce qu'il le voulaitagissanten ceci comme femme déraisonnablela nuit se démenantsur son lit comme sur une couche d'épinessans cessetourmentée par ses pensées.

-- OuiMonsieur Saint Philippeoui Seigneur Dieudussé-je faire desPays-Bas une fosse commune et y jeter tous les habitantsilsreviendront à vous mon benoît patronà vousaussi Madame Vierge Marieet à vousMessieurs les saints etsaintes du paradis.

Et iltenta de le faire comme il le disaitet ainsi il fut plus romain quele Pape et plus catholique que les conciles.

EtUlenspiegel et Lammeet le peuple de Flandre et des Pays-Basangoisseuxcroyaient voir de loindans la sombre demeure del'Escurialcette araignée couronnéeavec ses longuespattesles pinces ouvertestendant sa toile pour les envelopper etsucer le plus pur de leur sang.

Quoiquel'inquisition papale eût sous le règne de Charles tuépar le bûcherla fosse et la cordecent mille chrétiensquoique les biens des pauvres condamnés fussent entrésdans les coffres de l'empereur et du roiainsi que la pluie enl'égoutPhilippe jugea que ce n'était point assezilimposa au pays les nouveaux évêques et prétendity introduire l'inquisition d'Espagne.

Et leshérauts des villes lurent partout à son de trompe et detambourins des placards décrétant pour tous hérétiqueshommesfemmes et fillettesla mort par le feu pour ceux quin'abjureraient point leur erreurpar la corde pour ceux quil'abjureraient. Les femmes et fillettes seraient enterréesviveset le bourreau danserait sur leur corps.

Et le feude résistance courut par tout le pays.


VI


Lecinq avril avant Pâquesles seigneurs comte Louis de Nassaude Culembourgde Brederodel'Hercule buveur entrèrent avectrois cents autres gentilshommes en la cour de Bruxelleschez madamela gouvernante duchesse de Parme. Allant quatre à quatre derangils montèrent ainsi les grands degrés du palais.

Etant dansla salle où se trouvait Madameils lui présentèrentune requête par laquelle ils lui demandaient de chercher àobtenir du roi Philippe l'abolition des placards touchant le fait dela religion et aussi de l'inquisition d'Espagnedéclarant quedans nos pays mécontentsil n'en pourrait arriver quetroublesruines et misère générale.

Et cetterequête fut nommée LE COMPROMlS.

Berlaymontqui fut plus tard si traître et cruel à la terre despèresse tenait près de Son Altesse et lui ditsegaussant de la pauvreté de quelques-uns des nobles confédérés:

-- Madamen'ayez crainte de rience ne sont que gueux.

Signifiantainsi que ces nobles s'étaient ruinés au service du roiou bien en voulant égaler par leur luxe les seigneursespagnols.

Pour fairemépris des paroles du sieur de Berlaymontles seigneursdéclarèrent dans la suite « tenir àhonneur d'être estimés et nommés gueux pour leservice du roi et le bien de ces pays ».

Ilscommencèrent à porter une médaille d'or au couayant d'un côte l'effigie du roiet de l'autre deux mainss'entrelaçant à travers une besaceavec ces mots : «Fidèles au roi jusqu'à la besace ». Ils portèrentaussi à leurs chapeaux et bonnets des bijoux d'or en formed'écuelles et de chapeaux de mendiants.

Dansl'entretempsLamme promenait sa bedaine par toute la villecherchant sa femme et ne la trouvant point.


VII


Ulenspiegellui dit un matin :

--Suis-moi : nous allons saluer un hautnoblepuissantredoutépersonnage.

-- Medira-t-il où est ma femme ? demanda Lamme.

-- S'il lesaitrépondit Ulenspiegel.

Ils s'enfurent chez Brederodel'Hercule buveur.

Il étaitdans la cour de son hôtel.

-- Queveux-tu de moidemanda-t-il à Ulenspiegel.

-- Vousparlermonseigneurrépondit Ulenspiegel.

-- Parlerépondit Brederode.

-- Vousêtesdit Ulenspiegelun beauvaillant et fort seigneur. Vousétouffâtesau temps jadisun Français dans sacuirasse comme une moule dans sa coquille ; mais si vous êtesfort et vaillantvous êtes aussi bien avisé. Pourquoidonc portez-vous cette médaille où je lis : «Fidèle au roi jusqu'à la besace » ?

-- Ouidemanda Lammepourquoimonseigneur ?

MaisBrederode ne lui répondit point et regarda Ulenspiegel.Celui-ci poursuivit son propos :

--Pourquoivous autres nobles seigneursvoulez-vous être au roijusqu'à la besace fidèles ? Est-ce pour le grand bienqu'il vous veutpour la belle amitié qu'il vous porte ?Pourquoiau lieu de lui être fidèles jusques àla besacene faites-vous pas que le bourreau dépouilléde ses pays soit à la besace toujours fidèle ?

Et Lammehochait la tête en signe d'assentiment.

Brederoderegarda Ulenspiegel de son regard vifsourit en voyant sa bonnemine.

-- Si tun'es pasdit-ilun espion du roi Philippetu es un bon Flamandetje te vais récompenser pour les deux cas.

Il lemenaLamme les suivanten son office. Làlui tirantl'oreille jusqu'au sang :

-- Cecidit-ilest pour l'espion.

Ulenspiegelne cria point.

--Apportedit-il à son sommelierce coquemar de vin àla cannelle.

Lesommelier apporta le coquemar et un grand hanap de vin cuit etembaumant l'air.

-- Boisdit Brederode à Ulenspiegel ; ceci est pour le bon Flamand.

-- Ah !dit Ulenspiegelbon Flamandbelle langue à la cannellelessaints n'en parlent point de semblable.

Puisayant bu la moitié du vinil passa l'autre à Lamme.

-- Quelestdit Brederodece papzak porte-bedaine qui est récompensésans avoir rien fait ?

-- C'estrépondit Ulenspiegelmon ami Lammequi chaque fois qu'ilboit du vin cuit s'imagine qu'il va retrouver sa femme.

-- Ouidit Lamme humant le vin du hanap avec grande dévotion.

-- Oùallez-vous présentement ? demanda Brederode.

-- Nousallonsrépondit Ulenspiegelà la recherche des Septqui sauveront la terre de Flandre.

-- QuelsSept ? demanda Brederode.

-- Quandje les aurai trouvésje vous dirai quels ils sontréponditUlenspiegel.

Mais Lammetout allègre d'avoir bu :

-- Thyldit-ilsi nous allions dans la lune chercher ma femme ?

--Commande l'échellerépondit Ulenspiegel.

En mailemois vertUlenspiegel dit à Lamme :

-- Voicile beau mois de mai ! Ah ! le clair ciel bleules joyeuseshirondelles ; voici les branches des arbres rouges de sèvelaterre est en amour. C'est le moment de pendre et de brûler pourla foi. Ils sont là les bons petits inquisiteurs. Quellesnobles faces ! Ils ont tout pouvoir de corrigerpunirdégraderlivrer aux mains des juges séculiersavoir leurs prisons--Ah ! le beau mois de mai ! -- faire prise de corpspoursuivre lesprocès sans se servir de la forme ordinaire de justicebrûlerpendredécapiter et creuser pour les pauvres femmes et fillesla fosse de mort prématurée. Les pinsons chantent dansles arbres. Les bons inquisiteurs ont l'oeil sur les riches. Et leroi héritera. Allezfillettesdanser dans la prairie au sondes cornemuses et scalmeyes. Oh ! le beau mois de mai !

Lescendres de Claes battirent sur la poitrine d'Ulenspiegel.

--Marchonsdit-il à Lamme. Heureux ceux qui tiendront droit lecoeurhaute l'épée dans les jours noirs qui vont venir!


VIII


Ulenspiegelpassa un jourau mois d'aoûtrue de FlandreàBruxellesdevant la maison de Jean Sapermillementenomméainsi à cause qu'en ses colères son aïeul paterneljurait de cette façon pour ne point blasphémer le trèssaint nom de Dieu. Ledit Sapermillemente était maîtrebrodeur de son métiermais étant devenu sourd etaveugle par force de buveriesa femmevieille commèred'aigre trognebrodait en sa place les habitspourpointsmanteauxsouliers des seigneurs. Sa fillette mignonne l'aidait en ce labeurbien payé.

Passantdevant la susdite maison aux dernières heures clairesUlenspiegel vit la fillette à la fenêtre et l'entenditcriant :

AoûtAoût
Dis-moidoux mois
Qui me prendra pour femme
Dis-moidoux mois ?

-- Moidit Ulenspiegelsi tu le veux.

-- Toi ?dit-elle. Approche que je te regarde.

Mais lui :

-- D'oùvient que tu cries en août ce que les fillettes de Brabantcrient la veille de mars ?

--Celles-làdit-ellen'ont qu'un mois donateur de mari ; moij'en ai douzeet à la veille de chacun d'euxnon àminuitmais pendant six heures jusque minuitje saute de mon litje fais trois pas à reculons vers la fenêtreje crie ceque tu sais ; puisme retournantje fais trois pas àreculons vers le litet à minuitme couchantje m'endorsrêvant du mari que j'aurai. Mais les moisdoux moisétantmauvais gausseurs de leur naturece n'est plus d'un mari que jerêvemais de douze à la foistu seras le treizièmesi tu veux.

-- Lesautres seraient jalouxrépondit Ulenspiegel. Tu cries aussi :« Délivrance ! »

Lafillette rougissante répondit :

-- Je criedélivrance et sais ce que je demande.

-- Je lesais pareillement et te l'apporterépondit Ulenspiegel.

-- Il fautattendredit-ellesouriant et montrant ses dents blanches.

--Attendredit Ulenspiegelnon. Une maison peut me tomber sur latêteun coup de vent me jeter dans un fosséun roquetplein de rage me mordre à la jambe ; nonje n'attendraipoint.

-- Je suistrop jeunedit-elleet ne crie que pour la coutume.

Ulenspiegeldevint soupçonneuxsongeant que c'est à la veille demars et non du mois des blés que les filles de Brabant crientpour avoir un mari.

-- Je suistrop jeune et ne crie que pour la coutume

--Attendras-tu que tu sois trop vieille ? répondit Ulenspiegel.C'est mauvaise arithmétique. Je ne vis jamais de cou si rondde seins plus blancsseins de Flamande pleins de ce bon lait quifait les mâles.

-- Pleins? dit-elle ; pas encorevoyageur précipité.

--Attendrerépéta Ulenspiegel. Faudra-t-il que je n'aieplus de dents pour te manger toute cruemignonne ? Tu ne répondspointtu souris de tes yeux brun clair et de tes lèvresrouges comme cerises.

Lafillettele regardant finementrépondit :

--Pourquoi m'aimes-tu si vite ? Quel métier fais-tu ? Es-tugueuxes-tu riche ?

-- Gueuxdit-ilje le suiset riche tout ensemblesi tu me donnes ton corpsmignon.

Ellerépondit :

-- Cen'est point cela que je veux savoir. Vas-tu à la messe ? Es-tubon chrétien ? Où demeures-tu ? Oserais-tu dire que tues Gueuxvrai Gueux qui résiste aux placards et àl'Inquisition ?

Lescendres de Claes battirent sur la poitrine d'Ulenspiegel.

-- Je suisGueuxdit-ilje veux voir morts et mangés des vers lesoppresseurs des Pays-Bas. Tu me regardes ahurie. Ce feu d'amour quibrûle pour toimignonneest feu de jeunesse. Dieu l'allumail flambe comme luit le soleiljusqu'à ce qu'il s'éteigne.Mais le feu de vengeance qui couve en mon coeur Dieu l'allumapareillement. Il sera le glaivele feula cordel'incendieladévastationla guerre et la ruine des bourreaux.

-- Tu esbeaudit-elle tristementle baisant aux deux joues mais tais-toi.

--Pourquoi pleures-tu ? répondit-il.

-- Il fauttoujoursdit-elleregarder ici et ailleurs où tu es.

-- Cesmurs ont-ils des oreilles ? demanda Ulenspiegel

-- Ilsn'ont que les miennesdit-elle.

--Sculptées par Amour je les fermerai d'un baiser.

-- Folamiécoute-moi quand je parle.

--Pourquoi ? qu'as-tu à me dire ?

--Ecoute-moidit-elle impatiente. Voici ma mère... Tais-toitais-toi surtout devant elle...

La vieilleSapermillemente entra. Ulenspiegel la considérant :

-- Museaupercé à jour comme écumoirese dit-ilyeux audur et faux regardbouche qui veux rire et grimacevous me faitesentrer en curiosité.

-- Dieusoit avec vousmessiredit la vieilleavec vous sans cesse. J'aireçu de l'argentfillettede bel argent de messire d'Egmontquand je lui ai porté son manteau où j'avais brodéla marotte de fou. Ouimessiremarotte de fou contre le Chienrouge.

-- Lecardinal de Granvelle ? demanda Ulenspiegel.

-- Ouidit-ellecontre le Chien rouge. On dit qu'il dénonce au roileurs menées ; ils veulent le faire périr. Ils ontraisonn'est-ce pas ?

Ulenspiegelne répondit point.

-- Vous neles avez point vus dans les rues vêtus d'un pourpoint et d'unopperst-kleed gris comme en porte le populaireet les longuesmanches pendantes et leurs capuchons de moines et sur tous lesopperst-kleederen la marotte brodée. J'en fisvingt-sept pour le moins et ma fillette quinze. Cela fâcha leChien rouge de voir ces marottes.

Puisparlant à l'oreille d'Ulenspiegel :

-- Je saisque les seigneurs ont décidé de remplacer la marottepar un faisceau de blé en signe d'union. Ouiouiils vontlutter contre le roi et l'Inquisition. C'est bien à euxn'est-ce pasmessire ?

Ulenspiegelne répondit point.

-- Le sireétranger brasse mélancoliedit la vieille ; il a lebec clos tout soudain.

Ulenspiegelne sonna mot et sortit. Il entra bientôt dans un musicoafinde ne point oublier de boire. Le musico était plein debuveursparlant imprudemment du roi des placards détestésde l'Inquisition et du Chien rouge à qui il fallait fairequitter les pays. Il vit la vieille toute loqueteuse et paraissantdormir à côté d'une chopine de brandevin. Elledemeura longtemps ainsi ; puistirant une petite assiette de sapocheil la vit mendier dans les groupesdemandant surtout àceux qui parlaient le plus imprudemment.

Et lesbonshommes lui baillaient florinsdeniers et patardssanschicherie.

Ulenspiegelespérant savoir de la fillette ce que la vieilleSapermillemente ne lui disait pointpassa derechef devant la maisonil vit la fille qui ne criait plusmais lui souriait clignant del'oeildouce promesse.

La vieillerentra tout soudain après lui.

Ulenspiegelfâché de la voircourut comme un cerf dans la rue encriant : 'T brandt ! 't brandt ! au feu ! au feu ! jusqu'àce qu'il fût arrivé devant la maison du boulanger JacobPietersen. Le vitragefenestré à l'allemandeflamboyait rouge au soleil couchant. Une épaisse fuméefumée de cotrets tournant en braise au foursortait de lacheminée de la boulangerie. Ulenspiegel ne cessait de crier encourant : 'T brandt't brandt et montrait la maison de JacobPietersen. La foules'assemblant devantvit le vitrage rougel'épaisse fumée et cria comme Ulenspiegel : 'Tbrandt't brandtil brûle ! il brûle ! Le veilleurde Notre-Dame de la Chapelle sonna de la trompette tandis que lebedeau agitait à toute volée la cloche dite Wacharm.Et les garçonnets et fillettes accoururent par essaimschantant et sifflant.

La clocheet la trompette sonnant toujoursla vieille Sapermillemente troussason bagage et s'en fut.

Ulenspiegella guettait. Quand elle fut loinil entra dans la maison.

-- Toi ici! dit la fillette ; il ne brûle donc point là-bas ?

-- Là-bas? nonrépondit Ulenspiegel.

-- Maiscette cloche qui sonne si lamentablement.

-- Elle nesait ce qu'elle faitrépondit Ulenspiegel.

-- Etcette dolente trompette et tout ce peuple qui court ?

-- Lenombre des fous est infini.

--Qu'est-ce donc qui brûle ? dit-elle.

-- Tesyeux et mon coeur flambantrépondit Ulenspiegel.

Et il luisauta à la bouche.

-- Tu memangesdit-elle.

-- J'aimeles cerisesdit-il. Elle le regardait souriante et affligée.Soudain pleurant :

-- Nereviens plus icidit-elle. Tu es Gueuxennemi du Papene revienspoint.

-- Ta mère! dit-il.

-- Ouidit-elle rougissante. Sais-tu où elle est à cette heure? Elle écoute là où il brûle. Sais-tu oùelle ira tantôt ? Chez le Chien rougerapporter tout cequ'elle sait et préparer là besogne au duc qui vavenir. FuisUlenspiegelje te sauvefuis. Encore un baisermaisne reviens plus ; encore untu es beauje pleuremais va-t'en.

-- Bravefillettedit Ulenspiegel la tenant embrassée.

-- Je nele fus point toujoursdit-elle. Moi aussi comme elle.

-- Ceschantsdit-ilces muets appels de beauté aux hommes amoureux?

-- Ouidit-elle. Ma mère le voulait. Toije te sauvet'aimantd'amour. Les autresje les sauverai en souvenir de toimon aimé.Quand tu seras lointon coeur tirera-t-il vers la fille repentie ?Baise-moimignon. Elle ne baillera plus pour de l'argent desvictimes au bûcher. Va-t'en ; nonreste encore. Comme ta mainest douce ! Tiensje te baise la mainc'est signe d'esclavage ; tues mon maître. Ecouteplus prèstais-toi. Des hommesbélîtres et larronsetparmi eux un Italiensontvenus céanscette nuitl'un après l'autre. Ma mèreles fit entrer dans la salle où tu esme commanda de sortirferma la porte. J'entendis ces mots : « Crucifix de pierreporte de BorgerhoetprocessionAnversNotre-Dame» desrires étouffés et des florins qu'on comptait sur latable... Fuisles voicifuis mon aimé. Garde-moi ta doucesouvenance ; fuis...

Ulenspiegelcourut comme elle disait jusqu'au Vieux CoqIn den ouden Haenet y trouva Lamme brassant mélancoliecroquant un saucissonet humant sa septième pinte de peterman de Louvain.

Et il leforça de courir comme lui nonobstant sa bedaine.


IX


Courantainsi le grand trottonsuivi de Lammeil trouva dans l'Eikenstraatun méchant pasquil contre Brederode. Il le lui alla portertout droitement.

-- Jesuisdit-ilmonseigneurce bon Flamand et cet espion du roi àqui vous frottâtes si bien les oreilleset à qui vousdonnâtes à boire de si bon vin cuit. Il vous apporte unmignon petit pamphlet où l'on vous accuseentre autreschosesde vous intituler comte de Hollandecomme le roi. Il esttout frais sorti des presses de Jan a Calumniademeurant prèsdu quai des Vauriensimpasse des Larrons d'honneur.

Brederodesouriantlui répondit :

-- Je tefais fouetter pendant deux heures si tu ne me dis le vrai nom duscribe.

--Monseigneurrépondit Ulenspiegelfaites-moi fouetter pendantdeux ans si vous voulezmais vous ne pourrez forcer mon dos àvous dire ce que ma bouche ignore.

Et il s'enfut non sans avoir reçu un florin pour sa peine.


X


Depuisjuinle mois des rosesles prêches avaient commencé aupays de Flandre.

Et lesapôtres de la primitive Eglise chrétienne prêchaientpartouten tous lieuxdans les champs et jardinssur lesmonticules qui servent aux temps d'inondation à loger lesbestiauxsur les rivièresdans des barques.

Sur terreils se retranchaient comme dans un camp en s'entourant de leurschariots. Sur les rivières et dans les havresdes barquespleines d'hommes armés faisaient la garde autour d'eux.

Et dansles campsdes mousquetaires et arquebusiers les gardaient dessurprises de l'ennemi.

Et ainsila parole de liberté fut entendue de toutes parts sur la terredes pères.


XI


Ulenspiegelet Lamme étant à Brugesavec leur chariot qu'ilslaissèrent en une cour voisineentrèrent en l'églisedu Saint-Sauveurau lieu d'aller à la tavernecar il n'yavait plus dans leurs escarcelles nul joyeux tintement de monnaie.

Le pèreCornelis Adriaensenfrère mineursaleéhontéfurieux et aboyeur prédicantse démenait ce jour-làdans la chaire de vérité.

De jeuneset belles dévotes se pressaient autour.

Le pèreCornelis parlait de la Passion. Quand il en fut au passage du saintEvangile où les Juifs criaient à Pilateen parlant deMonseigneur Jésus : « Crucifiez-lecrucifiez-lecarnous avons une loietd'après cette loiil doit mourir ! »Broer Cornelis s'exclama :

«Vous venez de l'entendrebonnes genssi Notre-Seigneur Jésus-Christa pâti une mort horrifique et honteusec'est qu'il y atoujours eu des lois pour punir les hérétiques. Il futjustement condamnéparce qu'il avait désobéiaux lois. Et ils veulent maintenant regarder comme rien les éditset les placards. Ah ! Jésus ! quelle malédictionvoulez-vous faire tomber sur ces pays ! Honorée mère deDieusi l'empereur Charles était encore en vie et qu'il pûtvoir le scandale de ces nobles confédérés quiont osé présenter une requête à laGouvernante contre l'Inquisition et contre les placards faits dans unbut si bonqui sont si mûrement pensésédictésaprès de si longues et de si prudentes réflexionspourdétruire toutes les sectes et hérésies ! Et ilsvoudraientquand ils sont plus nécessaires que le pain et lefromageles réduire à néant ! Dans quel gouffrepuantinfect abominable nous fait-on choir maintenant ? Luthercesalé Lutherce boeuf enragétriomphe en SaxeenBrunswicken Lunebourgen Mecklembourg ; Brentiusle breneuxBrentiusqui vécut en Allemagne de glands dont les cochons nevoulaient pasBrentius triomphe en Wurtemberg ; Servet le Lunatiquequi a un quartier de lune dans la têtele trinitaire Servetrègne en Poméranieen Danemark et en Suède etlà il ose blasphémer la sainteglorieuse et puissanteTrinité. Oui. Mais on m'a dit qu'il a été brûlévif par Calvinqui ne fut bon qu'en celaoui par le puant Calvinqui sent l'aigre ; ouiavec son museau long d'une loutre ; face defromageavec des dents grandes comme des pelles de jardinier. Ouices loups se mangent entre euxouile boeuf de Lutherle boeufenragéarma les princes d'Allemagne contre l'anabaptisteMunzerqui fut bonhomme dit-onet vivait selon l'Evangile. Et on aentendu par toute l'Allemagne les beuglements de ce boeufoui !

«Ouiet que voit-on en FlandreGueldreFriseHollande Zélande? Des Adamites courant tout nus dans les rues ; ouibonnes genstout nus dans les ruesmontrant sans vergogne leur viande maigre auxpassants. Il n'y en eut qu'undites-vous ; -- oui-passe--un vaut centcent valent un. Et il fut brûlédites-vouset il fut brûlé vifà la prièredes calvinistes et luthériens. Ces loups se mangentvousdis-je !

«Ouique voit-on en FlandreGueldreFriseHollandeZélande? Des Libertins enseignant que toute servitude est contraire àla parole de Dieu. Ils mententles puants hérétiques ;il faut se soumettre à la Sainte Mère Eglise romaine.Et làdans cette maudite ville d'Anversle rendez-vous detoute la chiennaille hérétique du mondeils ont oséprêcher que nous faisons cuire l'hostie avec de la graisse dechien. Un autre ditc'est ce gueux assis sur ce pot de nuitàce coin de rue : « Il n'y a pas de Dieu ni de vie éternelleni de résurrection de la chair ni d'éternelledamnation. » « On peutdit un autrelà-basd'une voix pleurardeon peut baptiser sans selni saindouxnisalivesans exorcisme et sans chandelle. » « Il n'y apoint de purgatoiredit un autre. » Il n'y a point depurgatoirebonnes gens ! Ah ! il vaudrait mieux pour vous avoircommis le péché avec vos mèresvos soeurs etvos fillesque de douter seulement du purgatoire.

«Ouiet ils lèvent le nez devant l'Inquisiteurle sainthommeoui. Ils sont venus à Belemprès d'iciàquatre mille calvinistesavec des hommes armésdes bannièreset des tambours. OuiEt vous sentez d'ici la fumée de leurcuisine. Ils ont pris l'église de Sainte-Catholyne pour ladéshonorerprofanerdéconsacrer par leur damnéeprédicastrerie.

«Qu'est-ce que cette tolérance impie et scandaleuse ? Par lesmille diables d'enfercatholiques mollassespourquoi ne mettez-vouspas aussi les armes à la main ? Vous avezcomme ces damnéscalvinistescuirasseslanceshallebardesépéesbragmartsarbalètescouteauxbâtonsépieuxles fauconneaux et coulevrines de la ville.

«Ils sont pacifiques dites-vous ; ils veulent entendre en touteliberté et tranquillité la parole de Dieu. Ce m'esttout un. Sortez de Bruges ! chassez-moituez-moifaites-moi sautertous ces calvinistes hors de l'église. Vous n'êtes pointencore partis ! Fi ! vous êtes des poules qui tremblez de peursur votre fumier ! Je vois le moment où ces damnéscalvinistes tambourineront sur le ventre de vos femmes et de vosfilleset vous les laisserez fairehommes de filasse et de pâtemolle. N'allez point là-basn'allez point... vous mouillerezvos chausses en la bataille. FiBrugeois ! ficatholiques ! Voilàqui est bien catholiciséô couards poltrons ! Honte survouscanes et canardsoies et dindes que vous êtes !

« Nevoilà-t-il pas de beaux prédicantspour que vousalliez en foule écouter les mensonges qu'ils vomissentpourque les fillettes aillent la nuit à leurs sermonsouietpour que dans neuf mois la ville soit pleine de petits Gueux et depetites Gueuses ? Ils étaient quatre làquatrescandaleux vauriensqui ont prêché dans le cimetièrede l'église. Le premier de ces vauriensmaigre et blêmele laid foirardétait coiffé d'un sale chapeau. Grâceà la coiffeon ne voyait pas ses oreilles. Qui de vous a vules oreilles d'un prédicant ? Il était sans chemisecar ses bras nus passaient sans linge hors de son pourpoint. Je l'aibien vuquoiqu'il voulût se couvrir d'un sale petit manteauet j'ai bien vu aussi dans ses grègues de toile noireàjour comme la flèche de Notre-Dame d'Anversle trimballementde ses cloches et battant de nature. L'autre vaurien prêchaiten pourpoint sans souliers. Personne n'a vu ses oreilles. Et il duts'arrêter tout court dans sa prédicastrerieet lesgarçonnets et les fillettes de le huerdisant : « You !you ! il ne sait pas sa leçon. » Le troisième deces scandaleux vauriens était coiffé d'un salevilainpetit chapeauavec une petite plume dessus. On ne lui voyait pas nonplus les oreilles. Le quatrième vaurienHermanusmieuxaccoutré que les autresdoit avoir été marquédeux fois à l'épaule par le bourreauoui.

«Ils portent tous sous leur couvre-chef des coiffes de soiegraisseuses qui leur cachent les oreilles. Vîtes-vous jamaisles oreilles d'un prédicant ? Lequel de ces vauriens osamontrer ses oreilles ? Des oreilles ! ah ! ouimontrer ses oreilles: on les leur a coupées. Ouile bourreau leur a coupéà tous les oreilles.

« Etpourtant c'est autour de ces scandaleux vauriensde cescoupe-gibecièresde ces savetiers échappés deleurs sellettesde ces guenillards prédicantsque tous ceuxdu populaire criaient : « Vive le Gueux ! » comme s'ilseussent été tous furieuxivres ou fous.

« Ah! il ne nous reste plusà nous autres pauvres catholiquesromainsqu'à quitter le Pays-Baspuisqu'on y laisse braillerce cri : « Vive le Gueux ! Vive le Gueux ! » Quelle meulede malédiction est donc tombée sur ce peuple ensorceléet stupideah ! Jésus ! Partout riches et pauvresnobles etignoblesjeunes et vieuxhommes et femmestous de crier : «Vive le Gueux !

« Etqu'est-ce que tous ces seigneurstous ces culs-de-cuir pelésqui nous sont venus d'Allemagne ? Tout leur avoir s'en est alléaux fillesen brelanslècheriescoucheriestrimballementsde débauchesaffourchements de vileniesabominations de déset triomphe d'accoutrements. Ils n'ont pas même un clou rouillépour se gratter où il leur démange. Il leur fautmaintenant les biens des églises et des couvents.

« Etlàdans leur banquet chez ce vaurien de Culembourgavec cetautre vaurien de Brederodeils ont bu dans des écuelles deboispar mépris pour messire de Berlaymont et madame laGouvernante. Oui ; et ils ont crié : « Vive le Gueux ! »Ah ! si j'avais été le bon Dieusauf tout respectj'aurais fait que leur boissonfût-elle bière ou vinse fût changée en une saleinfâme eau de lavurede vaisselleouien une saleabominable puante lessivedanslaquelle ils auraient lavé leurs chemises et leurs drapsembrenés.

«Ouibraillezânes que vous êtesbraillez : «Vive le Gueux ! » Oui ! et je suis prophète. Et toutesles malédictionsmisèresfièvrespestesincendiesruinesdésolationschancressuettes anglaises etpestes noires tomberont sur le Pays-Bas. Ouiet ainsi Dieu seravengé de votre sale braire de : « Vive le Gueux ! »Et il ne restera plus pierre sur pierre de vos maisons et pas unmorceau d'os de vos jambes damnées qui coururent àcette maudite calvanisterie et prédicastrerie. Ainsisoitsoitsoitsoitsoitsoit-il. Amen. »

--Partonsmon filsdit Ulenspiegel à Lamme.

-- Tantôtdit Lamme.

Et ilchercha parmi les jeunes et belles dévotesassistant ausermonmais il ne trouva point sa femme.


XII


Ulenspiegelet Lamme vinrent à l'endroit appelé MinneWaterEau d'Amourmais les grands docteurs et Wysneusen Savantasses disentque c'est Minre-WaterEau des Minimes. Ulenspiegel et Lammes'assirent sur ses bordsvoyant passer sous les arbres feuillusjusques sur leurs têtescomme voûte bassehommesfemmesfillettes et garçons se donnant la maincoiffésde fleursmarchant hanche contre hanchese regardant dans les yeuxtendrementsans rien voir qu'eux-mêmes en ce monde.

Ulenspiegelsongeant à Neleles regardait. En sa mélancoliquesouvenanceil dit :

-- Allonsboire.

MaisLammen'entendant point Ulenspiegelregardait aussi les pairesd'amoureux.

-- Jadisaussi nous passionsma femme et moinous aimant au nez de ceux quicomme nousau bord des fosséss'étendentsans femmesolitaires.

-- Viensboiredisait Ulenspiegelnous trouverons les Sept au fond d'unepinte.

-- Proposde buveurrépondait Lamme ; tu sais que les Sept sont desgéants qui ne pourraient tenir debout sous la grande voûtede l'église du Saint-Sauveur.

Ulenspiegelsongeant à Nele tristementet aussi qu'il trouveraitpeut-être en quelque hôtellerie bon gîtebonsouperhôtesse avenantedit derechef :

-- Allonsboire !

Mais Lammen'écoutait pointet disait en regardant la tour de Notre-Dame:

-- Madamesainte Mariepatronne des légitimes amoursoctroyez-moi devoir encore sa gorge blanchedoux oreiller.

-- Viensboiredisait Ulenspiegeltu la trouverasla montrant aux buveursdans une taverne.

-- Oses-tusi mal penser d'elle ? disait Lamme.

-- Allonsboiredit Ulenspiegelelle est baesine quelque partsansdoute.

--Discours de soifdisait Lamme.

Ulenspiegelpoursuivit :

--Peut-être tient-elle en réserve pour les pauvresvoyageurs un plat de beau boeuf étuvé dont les épicesembaument l'airpoint trop grassestendressucculentes commefeuilles de roseset nageant comme poissons de mardi-gras entre legiroflela muscadeles crêtes de coqris-de-veau et autrescélestes friandises.

-- Méchant! dit Lammetu me veux faire mourir sans doute. Ignores-tu quedepuis deux jours nous ne vivons que de pain sec et de petite bière?

--Discours de faimrépondit Ulenspiegel. Tu pleures d'appétitviens manger et boire. J'ai un beau demi-florin qui payera les fraisde nos ripailles.

Lammeriait. Ils allèrent quérir leur chariot et parcoururentainsi la villecherchant quelle était la meilleure auberge.Mais voyant plusieurs museaux de baes revêches et debaesines peu compatissantesils passèrent outresongeant qu'aigre trogne est mauvaise enseigne à cuisinehospitalière.

Ilsarrivèrent au Marché du Samedi et entrèrent enl'hôtellerie nommée de Blanwe LanteernlaLanterne Bleue. Là était un baes de bonne mine.

Ilsremisèrent leur chariot et firent mettre l'âne àl'écurieen la compagnie d'un picotin d'avoine. Ils se firentservir à souper mangèrent leur saoûldormirentbienet se levèrent pour manger encore. Lammecrevantd'aisedisait :

--J'entends en mon estomac musique céleste.

Quand vintle moment de payerle baes vint à Lamme et lui dit :

-- Il mefaut dix patards.

-- Il lesalui disait Lamme montrant Ulenspiegel qui répondit :

-- Je neles ai point.

-- Et ledemi-florin ? dit Lamme.

-- Je nel'ai pointrépondit Ulenspiegel.

-- C'estbien parierdit le baes; je vais vous ôter àtous deux votre pourpoint et votre chemise.

SoudainLammeprenant courage de bouteille :

-- Et sije veux manger et boiremois'exclama-t-ilmanger et boireouiboire pour vingt-sept florins et davantageje le feraiPenses-tuqu'il n'y ait pas un sou vaillant en cette bedaine ? Vive Dieu ! ellene fut jusqu'ici nourrie que d'ortolans. Tu n'en portas jamais desemblable sous ta ceinture de cuir graisseux. Car tu as comme unméchant ton suif au collet du pourpointet non comme moitrois pouces de lard friand sur la bedaine !

Le baesétait tombé en extase de fureur. Bégayant denatureil voulait parler vite ; plus il se pressaitplus iléternuait comme chien sortant de l'eau. Ulenspiegel lui jetaitdes boulettes de pain sur le nez. Et Lammes'animant davantagecontinuait :

-- Ouij'ai de quoi payer ici tes trois poules maigrestes quatre pouletsgaleux et ce grand niais de paon qui promène sa queue crottéedans ta basse-cour. Et si ta peau n'était pas plus sècheque celle d'un vieux coqsi tes os ne tombaient pas en poussièrej'aurais encore de quoi te mangertoiton valet morveuxtaservante borgne et ton cuisinierquis'il avait la galeaurait lesbras trop courts pour se gratter.

Voyez-vouspoursuivait-ilvoyez-vous ce bel oiseau quipour un demi-florinnous veut ôter notre pourpoint et notre chemise ? Dis-moi ceque vaut ta garde-robeloqueteux outrecuidantet je t'en donnetrois liards.

Mais lebaesentrant de plus en plus en colèresoufflaitdavantage.

EtUlenspiegel lui lançait des boulettes sur la physionomie.

Lammecomme un lion disait :

-- Combiencrois-tumaigre trogneque vaille un bel âneau museau finaux oreilles longuesà la poitrine largeaux jarrets commedu fer ? dix-huit florins pour le moinsest-il vraibaesmarmiteux ? Combien as-tu de vieux clous dans tes coffres pour payerune si belle bête ?

Le baessoufflait davantagemais il n'osait bouger.

Lammedisait :

-- Combiencrois-tu que vaille un beau chariot en bois de frêne peint enpourpretout garni par-dessus de toile de Courtrai contre le soleilet les averses ? Vingt-quatre florins pour le moinshein ? Etcombien font vingt-quatre florins et dix-huit florins ? Répondsladre peu calculateur. Et comme c'est jour de marchéet commeil y a des paysans en ta chétive hôtellerieje vais lesleur vendre tout de suite.

Ce qui futfaitcar tous connaissaient Lamme. Et de fait il eut de son âneet de son chariot quarante-quatre florins et dix patards. Alorsfaisant sonner l'or sous le nez du baesil lui disait :

-- Yflaires-tu le fumet des ripailles à venir ?

-- Ouirépondait l'hôte. Et il disait tout bas :

-- Quandtu vendras ta peauje l'achèterai un liard pour en faire uneamulette contre la prodigalité.

Cependantune mignonne et gentille commère qui se tenait dans la courobscure était venue souvent regarder Lamme par la fenêtreet se retirait chaque fois qu'il pouvait voir son joli museau.

Le soirsur l'escaliercomme il montait sans lumièretrébuchantà cause du vin qu'il avait buil sentit une femme quil'enlaçaitle baisait sur la jouesur la bouchevoire mêmesur le nezgoulûment et mouillant sa face de larmesamoureusespuis le laissa.

Lammeensommeillé à cause de la boissonse couchadormitet le lendemain s'en fut à Gand avec Ulenspiegel.


XIII


Làil chercha sa femme dans tous les kaberdoesjentafelhoorenmusicos et tavernes. Le soiril retrouvait Ulenspiegel In denzingende Zwaanau Cygne chantant. Ulenspiegel allait partout oùil pouvaitsemant l'alarme et soulevant le peuple contre lesbourreaux de la terre des pères.

Setrouvant au Marché du Vendrediprès de Dulle-Grietle Grand-CanonUlenspiegel se coucha à plat ventre sur lepavé. Un charbonnier vint et lui dit :

-- Quefais-tu là ?

-- Je memouille le nez pour savoir d'où vient le ventréponditUlenspiegel.

Unmenuisier vint.

--Prends-tudit-ille pavé pour un matelas ?

-- Il enest qui le prendront bientôt pour couvertureréponditUlenspiegel. Un moine s'arrêta

-- Quefait là ce veau ? demanda-t-il

-- Ildemande à plat ventre votre bénédictionmonpèrerépondit Ulenspiegel. Le moinela lui ayantdonnées'en fut.

Ulenspiegelalors coucha l'oreille contre terre ; un paysan vint.

--Entends-tu du bruit là-dessous ? lui dit-il.

-- Ouirépondit Ulenspiegelj'écoute pousser le bois dont lesfagots serviront à brûler les pauvres hérétiques.

--N'entends-tu plus rien ? lui dit un sergent de la commune.

--J'entendsdit Ulenspiegella gendarmerie qui vient d'Espagne ; situ as quelque chose à garderenterre-lecar bientôtles villes ne seront plus sûres à cause des voleurs

-- Il estfoudit le sergent de la commune

-- Il estfourépétèrent les bourgeois.


XIV


CependantLamme ne mangeait plussongeant au rêve doux de l'escalier dela Blauwe Lanteern. Son coeur tirant vers Brugesil futparUlenspiegelmené de force à Anversoù ilcontinua ses dolentes recherches.

Ulenspiegelétant dans les tavernesau milieu de bons flamands réformésvoire même de catholiques amis de libertéleur disaitau sujet des placards : « Ils nous amènent l'Inquisitionsous prétexte de nous purger d'hérésiemaisc'est à nos gibecières que servira cette rhubarbe. Nousn'aimons à être médicamentés que selonqu'il nous plaît ; nous nous fâcheronsrévolteronset mettrons les armes à la main. Le roi le savait d'avance.Voyant que nous ne voulons point de la rhubarbeil fera marcher lesseringuesc'est-à-dire les grands et les petits canonsserpentinsfauconneaux et courtauds à grosse gueule. Lavementroyal ! Il ne restera plus un riche Flamand dans la Flandre ainsimédicamentée. Heureux nos pays d'avoir un si royalmédecin.

Mais lesbourgeois riaient.

Ulenspiegeldisait : « Riez aujourd'huimais fuyez ou armez vous le jouroù l'on cassera quelque chose à Notre-Dame. »


XV


Lequinze aoûtle grand jour de Marie et de la bénédictiondes herbes et racinesquandrepues de grainsles poules sontsourdes aux clairons du coq qui les prie d'amourun grand crucifixde pierre fut brisé à l'une des portes d'Anvers par unItalien aux gages du cardinal Granvelleet la procession de laViergeprécédée des fous vertsjaunes etrougessortit de l'église de Notre-Dame.

Mais lastatue de la Viergeinsultée en chemin par des hommesinconnusfut replacée précipitamment dans le choeur del'églisedont on ferma les grilles.

Ulenspiegelet Lamme entrèrent à Notre-Dame. De jeunes garsclaquedentsguenillards et quelques hommes parmi euxinconnus àun chacunse tenaient devant le choeurs'entrefaisant certainssignes et grimaces. De leurs pieds et de leurs langues ils menaientgrand tapage. Nul ne les avait vus à Anversnul ne les revit.L'un d'euxà face d'oignon brûlédemanda siMiekec'était Notre-Dameavait eu peur qu'elle étaitrentrée précipitamment en l'église ?

-- Cen'est pas de toi qu'elle a eu peurvilain moricaudréponditUlenspiegel.

Le jeunegars auquel il parlait marchait sur luipour le battremaisUlenspiegelle serrant au collet :

-- Si tume frappesdit-ilje te fais vomir ta langue.

Puissetournant vers quelques hommes d'Anvers qui étaient là :Signorkes et pagaders dit-il montrant le jeuneloqueteuxméfiez-vousce sont de faux Flamandstraîtrespayés pour nous induire à malà misèreet à ruine.

Puisparlant aux malconnus :

-- Hé! dit-ilmuseaux d'ânesséchant de misèred'oùtenez-vous l'argent qu'on entend aujourd'hui sonner en vosescarcelles ? Auriez-vous vendu d'avance votre peau pour en faire destambours ?

-- Voyezle prêcheux ! disaient les malconnus.

Puis ilsse mirent à crier ensembleparlant de Notre-Dame

-- Mieke aune belle robe ! Mieke a une belle couronne ! Je les donnerai a mabagasse !

Ilssortirenttandis que l'un d'eux était monté en chairepour y dire de sots proposet ils revinrent criant :

--DescendsMiekedescends avant que nous ne t'allions quérir.Fais un miracleque nous voyions si tu sais aussi bien marcher quete faire porterMiekela fainéante !

MaisUlenspiegel avait beau crier : « Artisans de ruinescessez vosvilains propostout pillage est crime ! » Ils ne cessèrentdu tout leur discours et quelques-uns parlèrent même debriser le choeur pour forcer Mieke de descendre.

Cequ'entendantune vieille femmequi vendait des chandelles dansl'égliseleur jeta au visage les cendres de son chauffe-pieds; mais elle fut battue et jetée par terreet alors commençale tapage.

Lemarkgrave vint dans l'église avec ses sergents. Voyant lepopulaire assembléil l'exhorta à sortir de l'églisemais si mollement que quelques-uns seulement s'en furent ; les autresdirent :

-- Nousvoulons premièrement entendre les chanoines chanter vêpresen l'honneur de Mieke.

Lemarkgrave répondit :

-- On nechantera point.

-- Nouschanterons nous-mêmesrépondirent les malconnusloqueteux.

Ce qu'ilsfirent dans les nefs et près le porche de l'église.Quelques-uns jouaient aux krieke-steenennoyaux de ceriseset disaient : « Mieketu ne joues jamais en paradis et t'yennuies. Joue avec nous. »

Et sanscesse insultant la statueils criaienthurlaient et sifflaient.

Lemarkgrave feignit de prendre peur et s'en alla. Par son ordretoutesles portes de l'église furent ferméessauf une.

Sans quele populaire s'en mêlâtla guenaille des malconnusdevint plus hardie et vociféra davantage. Et les voûtesrésonnaient comme au bruit de cent canons.

L'un d'euxalorsa la trogne d'oignon brûléparaissant avoirquelque autoritémonta en chaireleur fit signe de la mainet prêchant :

« Aunom du Pèredu Fils et du Saint-Espritdit-illes trois nefaisant qu'un et l'un faisant troisDieu nous sauve au paradisd'arithmétique; cejourd'hui quinzième d'aoûtMieke est sortie en grand triomphe d'habillements pour montrer sonvisage de bois aux signorkes et pagaders d'Anvers. MaisMiekedans la processiona rencontré le diable SatanasetSatanas lui a ditse gaussant d'elle : « Te voilà bienfière ainsi attifée comme reineMiekeet portéepar quatre signorkeset tu ne veux plus regarder le pauvrepagader Satanas qui chemine pédestrement. » EtMieke répondit : « Va-t'enSatanassinon je t'écrasela tête encore plus fortvilain serpent ! ». «Miekedit Satanasc'est à cette besogne que tu passes letemps depuis quinze cents ansmais l'Esprit du Seigneur ton maîtrem'a délivré. Je suis plus fort que toitu ne memarcheras plus sur la têteet je vais te faire dansermaintenant. » Satanas prit un grand fouetbien cinglantet semit à en frapper Mieke qui n'osait crier de peur de montrer safrayeur et alors elle s'est mise à courir le grand trottonforçant les signorkesqui la portaientàcourir aussi pour ne pas la laisser tomber avec sa couronne d'or etses bijoux dans le pauvre commun peuple. Et maintenant Mieke se tientcoite et transie en sa niche considérant Satanqui est làassis au haut de la colonnesous le petit dômeet quitenantson fouet et ricanantlui dit : « Je te ferai payer le sang etles larmes coulant en ton nom ! Miekecomment est ton virginalportement ? C'est l'heure de déloger. On te coupera en deuxméchante statue de boispour toutes les statues de chair etd'os qui furent en ton nom brûléespenduesenterréesvives sans pitié . Ainsi parla Satanas ; et il parla bien. Etil faut te descendre de ta nicheMieke la sanguinaireMieke lacruellequi ne fut point semblable à ton fils Christus. »

Et toutela foule des malconnushuant et criantvociféra : «Mieke ! Mieke ! c'est l'heure du délogement ! Mouilles-tu depeur ton linge en ta niche ? SusBrabant au bon duc ! Otez lessaints de bois ! Qui prendra un bain dans l'Escaut ? Le bois nagemieux que les poissons ! »

Lepopulaire les écoutait sans rien dire.

MaisUlenspiegelmontant dans la chairefit de force descendre lesescaliers à celui qui parlait :

-- Fous àlierdit-il parlant au populaire ; fous lunatiquesfous niaisquine voyez point plus loin que le bout de votre nez morveuxnecomprenez-vous point que tout ceci est oeuvre de traîtres ? Ilsveulent vous faire sacrilèges et pillards pour vous déclarerrebellesvider vos coffresvous détrancher et vous brûlervifs ! Et le roi héritera. Signorkes et pagadersn'ajoutez pas foi aux paroles de ces artisans de malheur : laissezNotre-Dame en sa nichevivez fermementtravaillant joyeusementdépensant vos gains et bénéfices. Le noir démonde ruine a l'oeil sur vousc'est par les saccagements etdestructions qu'il appellera l'armée ennemie pour vous traiteren rebelles et faire régner sur vous d'Albe par dictatureinquisitionconfiscation et mort !

«Etil héritera ! »

-- Las !disait Lammene pillez pointsignorkes et pagadersle roi est déjà bien fâché. La fille de labrodeuse l'a dit à mon ami Ulenspiegel. Ne pillez pointmessieurs !

Mais lepopulaire ne pouvait les entendre.

Lesmalconnus criaient :

-- Sac etdélogement ! SacBrabant au bon duc ! A l'eaules saints debois ! Ils nagent mieux que les poissons !

Ulenspiegelse tenant à la chaire criait vainement:

--Signorkes et pagaders_ne souffrez point le pillage !n'appelez point la ruine sur la ville !

Il futarraché de là tout déchirévisagepourpoint et haut-de-chaussesnonobstant qu'il se fût revanchédes pieds et des mains. Et tout saignant il ne cessa de crier:

-- Nesouffrez point le pillage !

Mais cefut en vain.

Lesmalconnus et la guenaille de la ville se ruèrent sur la grilledu choeurqu'ils rompirent en criant :

-- Vive leGueux !

Tous semirent à brisersaccager et détruire. Avant minuitcette grande égliseoù il y avait septante autelstoutes sortes de belles peintures et de choses précieusesfutvidée comme une noix. Les autels furent rompusles imagesabattues et toutes les serrures brisées. Ce qu'étantfaitles mêmes malconnus se mirent en route pour traiter commeNotre-Dame : les Frères-Mineursles FranciscainsSaint-PierreSaint-AndréSaint-MichelSaint-Pierre-au-PotleBourgles Fawkensles Soeurs-Blanchesles Soeurs-GrisesleTroisième-Ordreles Prêcheurset toutes les égliseset chapelles de la ville. Ils en prirent les chandelles et flambeauxet coururent ainsi partout.

Il n'y eutparmi eux ni querelle ni débat ; nul d'entre eux ne fut blesséen cette grande rupture de pierresde bois et d'autres matériaux.

Ils seprésentèrent à La Haye pour y procéder àl'enlèvement des statues et des autelssans que là niailleurs les réformés leur prêtassent secours.

A La Hayele magistrat leur demanda où était leur commission.

-- Elleest làdit l'un d'eux en frappant sur son coeur.

-- Leurcommissionentendez-voussignorkes et pagaders? ditUlenspiegelayant appris le fait. Il est donc quelqu'un qui leurmande de besogner comme sacrilèges. Vienne en ma chaumièrequelque larron pillard : je ferai comme le magistrat de La Hayejediraiôtant mon couvre-chef : « Gentil larrongracieuxvaurienvénérable bélîtremontre-moi tacommission. » Il me dira qu'elle est dans son coeur avide demon bien. Et je lui donnerai les clefs de tout. Cherchezcherchez àqui profite ce pillage. Méfiez-vous du Chien rouge ; le crimeest commison le va châtier. Méfiez-vous du Chienrouge. Le grand crucifix de pierre est abattu. Méfiez-vous duChien rouge.

Le GrandConseil souverain de Malines ayant mandépar l'organe de sonprésident Vigliusde ne mettre aucun empêchement aubrisement des images : -- Las ! dit Ulenspiegella moisson est mûrepour les faucheurs espagnols. Le duc ! le duc marche sur nous.Flamandsla mer montela mer de vengeance. Pauvres femmes etfillesfuyez la fosse ! Pauvres hommesfuyez la potencele feu etle glaive ! Philippe veut achever l'oeuvre sanglante de Charles. Lepère sema la mort et l'exil ; le fils a juré qu'ilaimerait mieux régner sur un cimetière que sur unpeuple d'hérétiques. Fuyezvoici le bourreau et lesfossoyeurs.

Lepopulaire écoutait Ulenspiegelet les familles par centainesquittaient les citéset les routes étaient encombréesde chariots chargés des meubles de ceux qui partaient pourl'exil.

EtUlenspiegel allait partoutsuivi de Lamme dolent et cherchant sesamours.

Et àDammeNele pleurait auprès de Katheline l'affolée.


XVI


Ulenspiegelétant à Gand au mois de l'orgequi est octobrevitd'Egmont revenant de nopcer et festoyer en la noble compagnie del'abbé de Saint-Bavon. D'humeur chantanteil faisaitrêvassant aller au pas son cheval. Soudainil avisa un hommequitenant une lanterne alluméemarchant à côtéde lui.

-- Que meveux-tu ? demanda d'Egmont.

-- Dubienrépliqua Ulenspiegelbien de lanterne quand elle estallumée.

-- Va-t-enet me laisserépondit le comte.

-- Je nem'en irai pasrepartit Ulenspiegel.

-- Tu veuxdonc recevoir un coup de fouet ?

-- J'enveux recevoir dixsi je puis vous mettre dans la tête unetelle lanterne que voyiez clair d'ici à l'Escurial.

-- Il neme chault de ta lanterne ni de l'Escurialrépondit le comte.

-- Ehbienmoirépondit Ulenspiegelil me brûle de vousdonner un bon avis.

Puisprenant par la bride le cheval du comteruant et se cabrant :

--Monseigneurdit-ilsongez que maintenant vous dansez bien sur votrecheval et que votre tête danse aussi très bien sur vosépaules ; mais le roi veutdit-oninterrompre cette belledansevous laisser votre corpsmais prendre votre tête et lafaire danser en des pays si lointains que vous ne la pourrez jamaisrattraper. Donnez-moi un florinje l'ai gagné.

-- Dufouetsi tu ne te retiresméchant donneur d'avis.

--Monseigneurje suis Ulenspiegelfils de Claesbrûlévif pour la foiet de Soetkin morte de douleur. Les cendres battantsur ma poitrine me disent que d'Egmontle brave soldatpeut avec lagendarmerie qu'il commandeopposer au duc d'Albe ses troupes troisfois victorieuses.

--Va-t-enrépondit d'Egmontje ne suis point traître.

-- Sauveles paysseul tu le peuxdit Ulenspiegel.

Le comtevoulut fouetter Ulenspiegel ; mais celui-ci ne l'avait pas attendu ets'enfuyait en criant:

-- Mangezdes lanternesmangez des lanternesmessire comte. Sauvez les pays.

Un autrejourd'Egmont ayant soif s'était arrêté devantl'auberge de In 't bondt verkin -- Au cochon bigarré-- tenu par une femme de Courtraimignonne commèrenomméeMusekin la Petite Souris.

Le comtese dressant sur ses étrierscria :

-- A boire!

Ulenspiegelqui servait la Musekinvint près du comte en tenant d'unemain un hanap d'étain et de l'autre un plein flacon de vinrouge.

Le comtele voyant :

-- Tevoilàdit-ilcorbeau de noir augure !

--Monseigneurrépondit Ulenspiegelsi mon augure est noirc'est qu'il est mal lavé ; mais me diriez-vous quel est leplus rouge du vin qui entre par le gosier ou du sang qui jaillit parle cou ? C'est ce que demandait ma lanterne.

Le comtene répondit pointbutpaya et partit.


XVII


Ulenspiegelet Lammemontés chacun sur un âneque leur avait donnéSimon Simonsenun des fidèles du prince d'Orangeallaient entous lieuxavertissant les bourgeois des noirs desseins du roi desang et toujours au guet pour savoir les nouvelles qui venaientd'Espagne.

Ilsvendaient des légumesétaient vêtus en paysanset couraient tous les marchés.

Revenantde celui de Bruxellesils virent dans une maison de pierrequai auxBriquesdans une salle basseune belle dame vêtue de satinhaute en couleurbien en gorge et l'oeil émerillonné.

Elledisait a une coquassière jeune et fraîche :

--Affritez-moi cette poêleje n'aime pas la sauce à larouille.

Ulenspiegelpoussa le nez à la fenêtre.

-- Moidit-ilje les aime toutescar ventre affamé n'est pas grandélecteur de fricassées.

La dame seretournant :

-- Quelestdit-ellece bonhommet qui se mêle de mon potage ?

-- Hélas! belle damerépondit Ulenspiegelsi vous vouliez seulementen faire un peu en ma compagnieje vous enseignerais des ragoûtsde voyageur inconnus aux belles dames sédentaires.

Puisfaisant claquer sa langueil dit

-- J'aisoif.

-- De quoi? dit-elle.

-- De toidit-il.

-- Il estjoli hommedit la coquassière à la dame. Faisons-leentrer et qu'il nous conte ses aventures.

-- Maisils sont deuxdit la dame.

-- J'ensoignerai unrepartit la coquassière.

-- Madamerepartit Ulenspiegelnous sommes deuxil est vraimoi et monpauvre Lammequi ne peut porter cent livres sur le dosmais enporte cinq cents sur l'estomac en viandes et boissonsvolontiers.

-- Monfilsdit Lammene te gausse point de moiinfortuné àqui sa bedaine coûte si cher à remplir.

-- Elle nete coûtera pas un liard aujourd'huidit la dame. Entrez céanstous deux.

-- Maisdit Lammeil y a aussi deux baudets sur lesquels nous sommes.

-- Lespicotinsrépondit la damene manquent point en l'écuriede M. le comte de Meghem.

Lacoquassière quitta sa poêle et tira dans la courUlenspiegel et Lamme sur leurs âneslesquels se mirent àbraire incontinent.

-- C'estdit Ulenspiegella fanfare de prochaine nourriture. Ils claironnentleur joieles pauvres baudets !

En étanttous deux descendusUlenspiegel dit à la cuisinière :

-- Si tuétais ânessevoudrais-tu d'un âne comme moi ?

-- Sij'étais femmerépondit-elleje voudrais d'un gars àla face joyeuse.

--Qu'es-tu doncn'étant point femme ni ânesse ? demandaLamme.

-- Je suisviergedit-elleune vierge n'est point femme ni ânessedavantage ; comprends-tugrosse bedaine ?

Ulenspiegeldit à Lamme :

-- Ne lacrois pointc'est la moitié d'une folle-fille et le quart dedeux diablesses. Sa malice charnelle lui a déjà gardéen enfer une place sur un matelas pour y choyer Belzébuth.

-- Méchantgausseurdit la cuisinièresi tes cheveux étaient decrin ! je n'en voudrais pas seulement pour marcher dessus.

-- Moidit Ulenspiegelje voudrais manger toutes tes chevelures.

-- Languedoréelui dit la damete les faut-il toutes avoir ?

-- Nonrépondit Ulenspiegelmille me suffiraient fondues en uneseule comme vous.

La damelui dit :

-- Boisd'abord une pinte de bruinbiermange un morceau de jambontaille à même dans ce gigotéventre-moi ce pâtéhume-moi cette salade.

Ulenspiegeljoignit les mains

-- Lejambondit-ilest bonne viande ; la bruinbierbièrecélestele gigotchair divine ; un pâté qu'onéventre fait trembler de plaisir la langue dans la bouche ;une salade grasse est de princier humage. Mais béni sera celuiauquel vous donnerez à souper de votre beauté.

-- Voyezcomme il dégoisedit-elle. Mange d'abordvaurien.

Ulenspiegelrépondit :

-- Nedirons-nous point le benedicite avant les grâces ?

-- Nonfit-elle.

AlorsLammegeignantdit :

-- J'aifaim.

-- Tumangerasdit la belle damepuisque tu n'as d'autre souci que deviande cuite.

-- Etfraîche pareillementcomme était ma femmedit Lamme.

Lacoquassière devint maussade à ce propos. Toutefois ilsmangèrent à grand planté et burent àtire-larigot. Et la dame donna encore cette nuit à souper àUlenspiegelet ainsi le lendemain et les jours suivants.

Les ânesavaient double picotin et Lamme double ration. Pendant une semaineil ne quitta point la cuisineet il jouait avec les platsmais nonavec la cuisinièrecar il songeait à sa femme.

Cela fâchala fillettelaquelle disait qu'il ne valait pas la peine d'encombrerle pauvre monde pour ne songer qu'à son ventre.

Dansl'entretempsUlenspiegel et la dame vivaient amicalement. Et ellelui dit un jour

-- Thyltu n'as point de moeurs : qui es-tu ?

-- Jesuisdit-ilun fils qu'Heureux Hasard eut un jour avec BonneAventure.

-- Tu nemédis point de toidit-elle.

-- C'estde peur que les autres ne me louentrépondit Ulenspiegel.

--Prendrais-tu la défense de tes frères qu'on persécute?

-- Lescendres de Claes battent sur ma poitrineréponditUlenspiegel.

-- Commete voilà beaudit-elle. Qui est ce Claes ?

Ulenspiegelrépondit :

-- Monpèrebrûlé pour la foi.

-- Lecomte de Meghem ne te ressemble pointdit-elle ; il veut fairesaigner la patrie que j'aimecar je suis née à Anversla gracieuse ville. Sache donc qu'il s'est entendu avec le conseillerde BrabantScheyfpour faire entrer à Anvers ses dixenseignes d'infanterie.

-- Je ledénoncerai aux bourgeoisdit Ulenspiegelet j'y vais de cepasleste comme un fantôme.

Il y allaet le lendemain les bourgeois étaient en armes.

ToutefoisUlenspiegel et Lammeayant mis leurs ânes chez un fermier deSimon Simonsendurent se cacher de peur du comte de Meghem qui lesfaisait partout chercher pour les faire pendrecar on lui avait ditque deux hérétiques avaient bu de son vin et mangéde sa viande.

Il futjalouxle dit à sa belle dame qui grinça les dents decolèrepleura et se pâma dix-sept fois. La coquassièrefit de mêmemais non si souventet déclara sur sa partde Paradis et l'éternel salut de son âme qu'elle ni sadame n'avaient rien faitsinon de donner les reliefs du dînerà deux pauvres pèlerins quimontés sur des âneschétifss'étaient arrêtés à lafenêtre de la cuisine.

Et il futce jour-là répandu tant de pleurs que le plancher enétait tout humide. Ce que voyantmessire de Meghem fut assuréqu'elles ne mentaient point.

Lammen'osa plus se montrer chez M. de Meghemcar la cuisinièrel'appelait toujours : Ma femme !

Et ilétait bien dolentsongeant à la nourriture ; maisUlenspiegel lui apportait toujours quelque bon platcar il entraitdans la maison par la rue Sainte-Catherineet se cachait dans legrenier.

Lelendemainà vêpresle comte de Meghem confessa àla belle commère comme quoi il avait résolu de faireentrer à Bois-le-Duc avant le jour la gendarmerie qu'ilcommandait. Puis il s'endormit. La belle commère alla augrenier narrer le fait à Ulenspiegel.


XVIII


Ulenspiegelvêtu en pèlerin partit incontinent sans provisions niargent pour Bois-le-Ducafin de prévenir les bourgeois. Ilcomptait prendre en route un cheval chez Jeroen Praetfrèrede Simonpour lequel il avait des lettres du princeet de làcourir le grand trotton par les chemins de traverse jusqu'àBois-le-Duc.

Traversantla chausséeil vit venir une troupe de soudards. Il eut grandpeur à cause des lettres.

Maisrésolu de faire bon visage à malencontreil attenditde pied ferme les soudardset s'arrêta marmonnant sespatenôtres ; quand ils passèrent il marcha avec euxetsut qu'ils allaient à Bois-le-Duc.

Uneenseigne wallonne ouvrait la marche. En tête se trouvaient lecapitaine Lamotte avec sa garde de six hallebardierspuisselonleur rangl'enseigne avec une garde moindrele prévôtses hallebardiers et ses deux happe-chairle chef du guetlegarde-bagagesle bourreau et son aideet fifres et tambourinsmenant grand tapage.

Puisvenait une enseigne flamande de deux cents hommesavec soncapitaineson porte-enseigneet divisée en deux centuriescommandées par les sergents de bandeprincipaux soudardseten décuries commandées par les rot-meesters . Leprévôt et les stock-knechten _aides du bâtonétaient pareillement précédés de fifreset de tambourins qui battaient et glapissaient.

Derrièreeux venaientéclatant de riregazouillant comme fauvetteschantant comme rossignolsmangeantbuvantdansantdeboutcouchées ou chevauchantleurs compagnesde belles et follesfillesdans deux chariots découverts.

D'aucunesétaient vêtues comme des lansquenetsmais de fine toileblanchedécolletéedéchiquetée auxbrasaux jambesau pourpointlaissant voir leurs chairs mignonnescoiffées de bonnets de fin lin profilés d'orsurmontésde belles plumes d'autruche volant au vent. A leurs ceintures detoile d'or frisées de satin rouge pendaient les fourreaux dedrap d'or de leurs poignards. Et leurs souliersbas et hauts-de-chaussesleurs pourpointsaiguillettesferrementsétaientd'or et de soie blanche.

D'autresétaient aussi vêtues landsknechtementmais de bleu devertd'écarlated'azurde cramoisidéchiquetésbrodés armoriés à leur fantaisie. Et toutesavaient au bras la rouelle de couleur indiquant leur métier.

Unhoer-wyfelleur sergentvoulait les faire tairemais parleurs mignonnes grimaces et paroles elles le forçaient de rireet ne lui obéissaient point.

Ulenspiegelvêtu en pèlerinmarchait de conserve avec les deuxenseignesainsi qu'un batelet à côté d'un grandnavire. Et il marmonnait ses patenôtres.

SoudainLamotte lui dit :

-- Oùt'en vas-tupèlerin ?

--Monsieur du capitainerépondit Ulenspiegelqui avait faim.Je fis jadis un grand péché et fus condamné parle chapitre de Notre-Dame à aller à Rome à pieddemander pardon au Saint-Pèrequi me l'octroya. Je revinslavé en ces pays sous condition de prêcher en route lesSaints Mystères à tous et quelconques soudards que jerencontreraislesquels me doiventpour mes sermonsbailler le painet la viande. Et ainsi patrocinant je sustente ma pauvre vie.M'octroirez-vous permission de tenir mon voeu à la halteprochaine.

-- Ouidit messire de Lamotte.

Ulenspiegelse mêlant aux Wallons et Flamands fraternellementtâtaitses lettres sous son pourpoint.

Les filleslui criaient :

--Pèlerinbeau pèlerinviens ici nous montrer lapuissance de tes écailles.

Ulenspiegels'approchant d'elles disait modestement :

-- Messoeurs en Dieune vous gaussez point du pauvre pèlerin qui vapar monts et par vaux prêcher la sainte foi aux soudards.

Et ilmangeait des yeux leurs grâces mignonnes.

Mais lesfolles-fillespoussant entre les toiles des chariots leurs faceséveillées :

-- Tu esbien jeunedisaient-ellespour patrociner les soudards. Monte ennos chariotsnous t'enseignerons de plus doux parlers.

Ulenspiegeleût obéi volontiersmais ne le pouvait à causede ses lettresdéjà deux d'entre ellespassant leursbras ronds et blancs hors du chariottâchaient de le hisserprès d'ellesquand le hoer-wyfeljalouxdit àUlenspiegel :

-- Si tune t'en revasje te détranche.

EtUlenspiegel s'en fut plus loinregardant sournoisement les fraîchesfilles dorées au soleilqui luisait clair sur le chemin.

On vint àBerchem. Philippe de Lannoysieur de Beauvoircommandant lesFlamandsordonna de faire halte.

En cetendroit était un chêne de moyenne hauteurdépouilléde ses branchessauf d'une grossecassée par le milieuàlaquelle on avaitle mois dernierpendu par le cou un anabaptiste.

Lessoudards s'arrêtèrentles cantiniers vinrent àeuxleur vendirent du paindu vinde la bièredes viandesde toutes sortes. Quant aux folles-fillesils leur vendirent dusucredes castrelinsdes amandesdes tartelettes. Ce que voyantUlenspiegelil eut plus faim encore.

Soudainmontant comme un singe à l'arbreil se met àcalifourchon sur la grosse branche qui était à septpieds de terre ; làse fouettant d'une disciplinetandis queles soudards et les folles-filles faisaient cercle autour de lui :

-- Au nomdu Pèredu Fils et du Saint-Espritdit-il. Amen. Il estécrit : « Celui qui donne aux pauvres prête àDieu » ; soudards et vousbelles damesmignonnes compagnesd'amour de ces vaillants guerriersprêtez à Dieuc'est-à-dire donnez-moi le painla viandele vinla bièresi vous le voulezdes tartelettes ne vous déplaiseet Dieuqui est richevous le rendra en monceaux d'ortolansen ruisseaux demalvoisieen montagnes de sucre candien rystpapque vousmangerez au paradis dans des cuillers d'argent.

Puis selamentant :

-- Nevoyez-vous point par quels cruels supplices j'essaye de mériterle pardon de mon péché ? Soulagerez-vous point lacuisante douleur de cette discipline qui me blesse le dos et le faitsaigner ?

-- Quelest ce fou ? dirent les soudards.

-- Mesamisrépondit Ulenspiegelje ne suis pas foumais repentantet affamé ; cartandis que mon esprit pleure ses péchésmon ventre pleure l'absence de viande. Benoîts soudards etvousfillettes bellesje vois là parmi vous du gras jambonde l'oiedes saucissonsdu vinde la bièredestartelettes. Ne donnerez-vous rien au pèlerin ?

-- Ouiouidirent les soudards flamandsil a bonne trognele prêcheur.

Et tous delui jeter des morceaux de nourriture comme des balles. Ulenspiegel necessait de parler et mangeait affourché sur la branche :

-- Lafaimdisait-ilrend l'homme dur et inapte à la prièremais le jambon enlève tout soudain cette méchantehumeur.

-- Garela tête fêlée ! disait un sergent de bande en luijetant une bouteille à demi-pleine.

Ulenspiegelsaisit au vol la bouteilleet buvant à petits coups disait :

-- Si lafaim aiguë furieuse est chose dommageable au pauvre corps del'hommeil en est une autre aussi pernicieuse : c'est l'angoissed'un pauvre pèlerin auquel de généreux soudardsont donné l'un une tranche de jambon et l'autre une bouteillede bière. Car le pèlerin est sobre coutumièrementet s'il buvait ayant dans l'estomac une si mince nourriture il seraitivre tout de suite.

Comme ilparlaitil saisit derechefau volune cuisse d'oie :

-- Cecidit-ilest chose miraculeusepêcher en l'air du poisson deprairie. Mais il a disparu avec l'os. Quoi de plus avide que le sablesec ? C'est une femme stérile et un estomac affamé.

Soudain ilsentit un fer de hallebarde le piquer au séant. Et il entenditun enseigne dire : Les pèlerins dédaignent-ils le gigotà présent ?

Ulenspiegelvitembroché au fer de la hallebardeun gros manche degigot. Le prenantil dit :

-- Manchepour manchej'aime mieux celui-ci entre mes dents que l'autre àmon pourpoint. J'en ferai une flûte à moelle pourchanter tes louangeshallebardier miséricordieux. Toutefoisdisait-il rongeant le manchequ'est-ce qu'un repas sans dessertqu'est-ce qu'un manchesi succulent qu'il soitsi après lepèlerin ne voit pas se montrer la face benoîte dequelque tartelette ?

Ce disantil porta la main à son visagecar deux tartelettes venant dugroupe des folles-filles s'étaient aplaties l'une sur l'oeill'autre sur sa joue. Et les filles de rire et Ulenspiegel de répondre:

-- Grandmercigentes fillettesqui me donnez des accolades de confitures.

Mais lestartelettes étaient tombées par terre.

Soudainles tambours battirentles fifres piaillèrent et les soudardsse remirent en marche.

Messire deBeauvoir dit à Ulenspiegel de descendre de son arbre et decheminer à côté de la troupe dont il eûtvoulu être à cent lieuescar il flairait aux paroles dequelques soudards d'aigre trogne qu'il leur était suspectqu'ils le prendraient bientôt pour un espionle fouilleraientet le feraient pendre s'ils trouvaient ses missives.

Doncselaissant tomber dans un fosséil cria :

-- Pitiémessires soudardsma jambe est rompueje ne saurais cheminerdavantagelaissez-moi monter dans le chariot des filles.

Mais ilsavait que le _hoer-wyfel jaloux ne le permettrait point.

Elles deleurs chariots lui criaient :

-- Or çaviensgentil pèlerinviens. Nous t'aimeronscaresseronsfestoyeronsguérirons en un jour.

-- Je lesaisdisait-ilmains de femme sont baume céleste pour toutesles blessures.

Mais lehoer-wyfel jalouxparlant à messire de Lamotte :

--Messiredit-ilje crois que ce pèlerin se gausse de nousavec sa jambe rompuepour monter dans le chariot des filles.Ordonnez qu'on le laisse en chemin.

-- Je leveuxrépondit messire de Lamotte.

EtUlenspiegel fut laissé dans le fossé.

Quelquessoudardscroyant qu'il s'était vraiment cassé lajambeen furent fâchés à cause de sa gaieté.Ils lui laissèrent de la viande et du vin pour deux jours. Lesfilles l'eussent voulu aller secourirmais ne le pouvantelles luijetèrent tout ce qui leur restait de castrelins.

La troupefut loinUlenspiegel prit la clef des champs dans sa robe depèlerinacheta un cheval etpar chemins et par sentiersentra à Bois-le-Duccomme le vent.

A lanouvelle de l'arrivée de messires de Beauvoir et de Lamotteceux de la ville se mirent en armes au nombre de huit centsélurentdes capitaines et envoyèrent à Anvers Ulenspiegeldéguisé en charbonnier pour avoir du secours del'Hercule-Buveur Brederode.

Et lessoudards de messires de Lamotte et de Beauvoir ne purent entrer àBois-le-Duccité vigilanteprête à la vaillantedéfense.


XIX


Lemois suivantun certain docteur Agileus donna deux florins àUlenspiegel et des lettres avec lesquelles il devait se rendre chezSimon Praetqui lui dirait ce qu'il avait à faire.

Ulenspiegeltrouva chez Praet le vivre et le couvert. Son sommeil étaitbonbonne aussi sa trogne fleurie de jeunesse ; Praet au rebourschétif et de mine piteusesemblait toujours enfermé ende tristes pensées. Et Ulenspiegel s'étonnaitd'entendrela nuitsi de hasard il s'éveillaitdes coups demarteau.

Si matinqu'il se levâtSimon Praet était debout avant lui etplus piteuse était sa mineplus tristes aussi ses regardsbrillants comme ceux d'un homme se préparant à mort oubataille.

SouventPraet soupiraitjoignant les mains pour prier et toujours paraissaitrempli d'indignation. Ses doigts étaient noirs et graisseuxcomme aussi ses bras et sa chemise.

Ulenspiegelrésolut de savoir d'où provenaient les coups demarteaules bras noirs et la mélancolie de Praet. Un soiraprès avoir été à la Blauwe Gansla taverne de l'Oie bleueen la compagnie de Simon qui y fut malgréluiil feignit d'être si soûlé de boissons etd'avoir si fort la crapule en la tête qu'il la devaitincontinent porter sur l'oreiller.

Et Praetle mena tristement au logis.

Ulenspiegeldormait au grenierprès des chatsle lit de Simon étaiten basprès de la cave.

Ulenspiegelcontinuant sa feintise ivrognialemonta trébuchantl'escalierfeignant de manquer de tomber et se tenant à lacorde. Simon l'y aida avec de tendres soinscomme un frère.L'ayant couchéle plaignant de son ivresseet priant Dieu dela lui vouloir pardonneril descendit et bientôt Ulenspiegelentendit les mêmes coups de marteau qui l'avaient maintes foisréveillé.

Se levantsans bruitil descendit à pieds nus les étroitsdegréssi bien qu'après septante et deux il se trouvadevant une porté bassed'où filtrait parl'entre-bâillement un filet de lumière.

Simonimprimait des feuilles volantes sur d'antiques caractères dutemps de Laurens Costergrand propagateur du noble art d'imprimerie.

-- Quefais-tu là ? demanda Ulenspiegel.

Simon luirépondit effrayé :

-- Si tues du diabledénonce-moique je meuremais si tu es deDieuque ta bouche soit la prison de ta langue.

-- Je suisde Dieurépondit Ulenspiegelet ne te veux nul mal. Quefais-tu là ?

--J'imprime des Biblesrépondit Simon. Car si le jourafin defaire vivre ma femme et mes enfantsje publie les cruels et méchantsédits de Sa Majestéla nuit je sème la vraieparole de Dieuet répare ainsi le mal que je fis durant lejour.

-- Tu esbravedit Ulenspiegel.

-- J'ai lafoirépondit Simon.

De faitce fut de cette sainte imprimerie que sortirent les Bibles en flamandqui se répandirent dans les pays de Brabantde FlandreHollandeZélandeUtrechtNoord-BrabandtOver-YsselGelderlandjusques au jour où Simon fut condamné àavoir la tête tranchéefinissant ainsi sa vie pourChrist et la justice.


XX


Simondit un jour à Ulenspiegel :

-- Ecoutefrèreas-tu du courage ?

-- J'enairépondit Ulenspiegelce qu'il faut pour fouetter unEspagnol jusqu'à ce que mort s'ensuivepour tuer un assassinpour détruire un meurtrier.

--Saurais-tudemanda l'imprimeurte tenir patiemment en une cheminéepour écouter ce qui se dit dans une chambre ?

Ulenspiegelrépondit :

-- Ayantpar la grâce de Dieureins forts et jarrets souplesje mepourrais tenir longtemps où je voudraiscomme un chat.

-- As-tupatience et mémoire ? demanda Simon.

-- Lescendres de Claes battent sur ma poitrineréponditUlenspiegel.

-- Ecoutedoncdit l'imprimeurtu prendras cette carte à jouer ainsipliéeet tu iras à Dendermonde frapperdeux fois fortet une fois doucementà la porte de la maison dont voicil'apparence dessinée. Quelqu'un t'ouvrira et te demandera situ es le ramoneurtu répondras que tu es maigre et que tun'as point perdu la carte. Tu la lui montreras. AlorsThyltu ferasce que dois. De grands malheurs planent sur la terre de Flandre. Ilte sera montré une cheminée préparée etbalayée à l'avance ; tu y trouveras de bons cramponspour tes piedset pour ton séant une petite planchette debois fermement soutenue. Quand celui qui t'aura ouvert te dira demonter dans la cheminéetu le feraset là tu tetiendras coi. D'illustres seigneurs se réuniront en lachambredevant la cheminée dans laquelle tu te trouveras. Cesont Guillaume le Taiseuxprince d'Orangeles comtes d'EgmontdeHoornde Hoogstraeten et Ludwig de Nassaule frère vaillantdu Taiseux. Nousréformésvoulons savoir ce queMesseigneurs veulent et peuvent entreprendre pour sauver les pays.

Orlepremier avrilUlenspiegel fit ce qui lui était ditet seglissa dans la cheminée. Il fut satisfait de voir que nul feun'y brûlaitet pensa quen'ayant point de fuméeilaurait ainsi l'ouïe plus fine.

Bientôtla porte de la salle s'ouvritet il fut traversé d'outre enoutre par un coup de vent. Mais il prit ce vent en patiencedisantqu'il lui rafraîchirait l'attention.

Puis ilentendit messeigneurs d'Oranged'Egmont et les autres entrer dans lasalle. Ils commencèrent à parler des craintes qu'ilsavaientde la colère du roi et de la mauvaise administrationdes deniers et finances. L'un d'eux parlait d'un ton âprehautain et clairc'était d'Egmont. Ulenspiegel le reconnutcomme il reconnut d'Hoogstraetenà sa voix enrouée ;de Hoornà sa grosse voix ; le comte Louis de Nassauàson parler ferme et guerrier ; et le Taiseuxà ce qu'ilprononçait lentement toutes ses paroles comme s'il les eûtpesées chacune en une balance.

Le comted'Egmont demanda pourquoi on les réunissait une seconde foistandis qu'à Hellegat ils avaient eu le loisir de déciderce qu'ils voulaient faire.

De Hoornrépondit :

-- Lesheures sont rapidesle roi se fâchegardons-nous detemporiser.

Le Taiseuxalors dit :

-- Lespays sont en danger ; il faut les défendre contre l'attaqued'une armée étrangère.

D'Egmontrépondit en s'emportantqu'il trouvait étonnant que leroi son maître crût devoir y envoyer une arméealors que tout était pacifié par les soins desseigneurs et notamment par les siens.

Mais leTaiseux :

--Philippe a aux Pays-Bas quatorze bandes d'ordonnancedont tous lessoudards sont dévoués à celui qui commanda àGravelines et à Saint-Quentin.

-- Je necomprends pasdit d'Egmont.

Le princerepartit :

-- Je neveux rien dire davantagemais il va être fait lecture àvous et aux seigneurs réunisde certaines lettrescelles dupauvre Montigny pour le commencement.

Dans ceslettresmessire de Montigny écrivait :

« Leroi est extrêmement fâché de ce qui est arrivéaux Pays-Baset il puniraà l'heure donnéelesfauteurs de troubles. »

Sur celecomte d'Egmont dit qu'il avait froidet qu'il serait bon d'allumerun grand feu de bois. Cela fut fait pendant que les deux seigneurscausaient des lettres.

Le feu neprit pas à cause du trop grand bouchon qui était dansla cheminée et la chambre fut pleine de fumée.

Le comted'Hoogstraetenlut alorsen toussantles lettres interceptéesd'Alavaambassadeur d'Espagneadressées à laGouvernante.

«L'ambassadeurdit-ilécrit que tout le mal arrive auxPays-Bas l'est du fait des trois : savoirmessieurs d'Oranged'Egmont et de Hoorn. Il faut. dit l'ambassadeurmontrer bon visageaux trois seigneurs et leur dire que le roi reconnaît tenir cespays en son obéissance par leurs services. Quant aux deuxseuls : Montigny et de Berghesils sont où ils doiventdemeurer. »

-- Ah !disait Ulenspiegelj'aime mieux une cheminée fumeuse au paysde Flandrequ'une fraîche prison au pays d'Espagne ; car il ypousse des garrots entre les murs humides.

«Ledit ambassadeur ajoute que le roi a dit en la ville de Madrid : «Par tout ce qui est arrivé aux Pays-Basnotre royaleréputation est amoindriele service de Dieu est avilietnous exposerons tous nos autres pays plutôt que de laisserimpunie une telle rébellion. Nous sommes décidésà aller en personne aux Pays-Bas et à requérirl'assistance du pape et de l'empereur. Sous le mal présent gîtle bien futur. Nous réduirons les Pays-Bas sous notre absolueobéissance et y modifierons à notre guise étatreligion et gouvernement. »

-- Ah !Philippe roise disait Ulenspiegelsi je pouvaisà ma modete modifiertu subirais sous mon bâton flamand une grandemodification de tes cuissesbras et jambes ; je te mettrais la têteau milieu du dos avec deux clous pour voir si en cet étatregardant le cimetière que tu laisses derrière toituchanterais à ta guise ta chanson de tyrannique modification.

On apportadu vin. D'Hoogstraeten se leva et dit : « Je bois aux pays ! »Tous firent comme lui quiposant son hanap vide sur la tableajouta: « La male heure sonne pour la noblesse belgique. Il fautaviser aux moyens de se défendre. »

Attendantune réponseil regarda d'Egmont qui ne sonna mot.

Mais leTaiseux parla :

-- Nousrésisteronsdit-ilsi d'Egmont quià Saint-Quentinet à Gravelinesdeux fois fit trembler la Francequi a touteautorité sur les soudards flamandsveut nous venir àla rescousse et empêcher l'Espagnol d'entrer en nos pays.

Messired'Egmont répondit :

-- J'aitrop respectueuse opinion du roi pour croire qu'il nous faille nousarmer en rebelles contre lui. Que ceux qui craignent sa colèrese retirent. Je demeurerain'ayant nul moyen de vivre sans sonsecours.

--Philippe peut se venger cruellementdit le Taiseux.

-- J'aiconfiancerépondit d'Egmont.

-- La têtey comprise ? demanda Ludwig de Nassau.

-- Ycomprisrépondit d'Egmonttêtecorps et dévouementqui sont à lui.

-- Améet féalje ferai comme toidit de Hoorn.

Le Taiseuxdit : -- Il faut prévoir et ne point attendre.

Lorsmessire d'Egmont parlant violemment :

-- J'aidit-ilfait pendre à Grammont vingt-deux réformés.Si les prêches cessentsi l'on punit les abatteurs d'imagesla colère du roi s'apaisera.

Le Taiseuxrépondit :

-- Il estdes espérances incertaines.

-- Armons-nous de confiancedit d'Egmont.

--Armons-nous de confiancedit de Hoorn.

-- C'estde fer qu'il faut s'armer et non de confiancerepartitd'Hoogstraeten.

Sur celeTaiseux fit signe qu'il voulait partir

-- Adieuprince sans terredit d'Egmont

-- Adieucomte sans têterépondit le Taiseux.

Ludwig deNassau dit alors : -- Le boucher est pour le mouton et la gloire pourle soldat sauveur de la terre des pères !

-- Je nele puisni ne le veuxdit d'Egmont.

-- Sangdes victimesdit Ulenspiegelretombe sur la tête du courtisan!

Lesseigneurs se retirèrent.

Ulenspiegelalors descendit de sa cheminée et alla incontinent apporterles nouvelles à Praet. Celui-ci dit : « D'Egmont esttraîtreDieu est avec le prince. »
­
Le duc! le duc à Bruxelles ! Où sont les coffres-forts quiont des ailes ?



LIVRETROISIÈME



I


Ils'en vale TaiseuxDieu le mène.

Les deuxcomtes sont déjà prisd'Albe promet au Taiseux douceuret pardon s'il comparaît devant lui.

A cettenouvelleUlenspiegel dit à Lamme :

-- Heuquede m'amiele duc fait ajourner à comparaître devantluià l'instance de Duboisprocureur généralen trois fois quatorze joursle prince d'OrangeLudwig son frèred'HoogstraetenVan den BerghCulembourgde Brederode et autresamis du princeleur promettant bonne justice et miséricorde.Ecoute Lamme : Un jourun juif d'Amsterdam ajourna un de ses ennemisà descendre dans la rue ; l'ajourneur était sur le pavéet l'ajourné à une fenêtre. « Descendsdoncdisait l'ajourneur à l'ajournéet je te donneraiun tel coup de poing sur la tête qu'elle entrera dans tapoitrineet que tu regarderas à travers tes côtes commeun voleur à travers les grilles de sa prison. »L'ajourné répondit : « Quand tu me promettraiscent fois davantageje ne descendrais pas encore. » Ainsipuissent répondre d'Orange et les autres.

Et ils lefirentrefusant de comparaître. D'Egmont et de Hoorn ne lesimitèrent point. Et la faiblesse dans le devoir appellel'heure de Dieu.


II

En cetemps-là furent décapités sur le Marchéaux Chevauxà Bruxellesles sires d'Andelotles enfants deBattembourg et autres illustres et vaillants seigneurslesquelsavaient voulu s'emparer par surprise d'Amsterdam.

Et tandisqu'ils allaient au suppliceétant dix-huit et chantant deshymnesles tambourins battaient devant et derrièretout lelong du chemin.

Et lessoudards espagnols les escortant et portant torches flambantesleuren brûlaient le corps en tous endroits. Et quand ils semouvaient a cause de la douleurles soudards disaient : «Commentluthérienscela vous fait-il donc mal d'êtrebrûlés si tôt ? »

Et celuiqui les avait trahis avait nom Dierick Slosselequel les mena àEnckhuyscencore catholiquepour les livrer aux happe-chair du duc.

Et ilsmoururent vaillamment.

Et le roihérita.


III


--L'as-tu vu passer ? dit Ulenspiegel vêtu en bûcheron.Lamme pareillement accoutré. As-tu vu le vilain duc avec sonfront plat au-dessus comme celui de l'aigleet sa longue barbe quiest comme tout de corde pendant à une potence ? Que Dieu l'enétrangle ! Tu l'as vue cette araignée avec ses longuespattes velues que Satanen son vomissementcracha sur nos pays ?ViensLammeviens ; nous allons jeter des pierres dans la toile...

-- Las !dit Lammenous serons brûlés tout vifs.

-- Viens àGroenendaelmon ami cherviens à Groenendael là estun beau cloître où Sa Ducalité Arachnéenneva prier le Dieu de paix de lui laisser parfaire son oeuvre qui estd'ébattre ses noirs esprits dans les charognes. Nous sommes encarêmeet ce n'est que de sang que ne veut point jeûnerSa Ducalité. ViensLammeil y a cinq cents cavaliers armésautour de la maison d'Ohain ; trois cents piétons sont partispar petites troupes et entrent dans la forêt de Soignes.

«Tantôtquand d'Albe fera ses dévotionsnous luicourrons sus etl'ayant prisle mettrons dans une belle cage de feret l'enverrons au prince. »

MaisLammefrissant d'angoisse :

-- Granddangermon filsdit-il à Ulenspiegel. Grand danger ! Je tesuivrais en cette entreprise si mes jambes n'étaient sifaiblessi ma bedaine n'était si gonflée àcause de l'aigre bière qu'ils boivent en cette ville deBruxelles.

Ces proposse tenaient en un trou du bois creusé dans la terreau milieudu fourré. Soudainregardant à travers les feuillescomme hors d'un terrierils virent les habits jaunes et rouges dessoudards du duc dont les armes brillaient au soleil et qui allaient àpied dans le bois.

-- Noussommes trahisdit Ulenspiegel.

Quand ilne vit plus les soudardsil courut le grand trotton jusques àOhain. Les soudards le laissèrent passer sans êtreremarquéà cause de son costume de bûcheron etde la charge de bois qu'il portait sur le dos. Làil trouvales cavaliers attendant ; il sema la nouvelletous se dispersèrentet s'échappèrent saut le sire de Beausart d'Armentièresqui fut pris. Quant aux piétons qui venaient de Bruxellesonn'en put trouver un seul.

Et ce futun lâche traître du régiment du sieur de Likes quiles trahit tous.

Le sire deBeausart paya cruellement pour les autres.

Ulenspiegelallale coeur battant d'angoissevoir au Marché aux Bêtesà Bruxellesson cruel supplice.

Et lepauvre d'Armentièresmis sur la rouereçuttrente-sept coups de barre de fer sur les jambessur les braslespieds et les mainsqui furent mis en pièces tour àtourcar les bourreaux le voulaient voir souffrir cruellement.

Et ilreçut sur la poitrine le trente-septièmedont ilmourut.


IV


Par unjour de juinclair et douxfut dressé à Bruxellessur le marché devant la Maison de Villeun échafaudcouvert de drap noir et y attenant deux poteaux élevésgarnis de pointes de fer. Sur l'échafaudétaient deuxcoussins noirs et une petite table sur laquelle il y avait une croixd'argent.

Et sur cetéchafaud furent mis à mort par le glaiveles noblescomtes d'Egmont et de Hoorn. Et le roi hérita.

Etl'ambassadeur de Françoispremier du nomdit parlantd'Egmont :

-- Jeviens de voir trancher la tête à celui qui deux fois fittrembler la France.

Et lestêtes des comtes furent posées sur les pointes de fer.

EtUlenspiegel dit à Lamme :

-- Lescorps et le sang sont couverts de drap noir. Bénis soient ceuxqui tiendront haut le coeurdroite l'épée dans lesjours qui vont venir !


V


En cetemps-làle Taiseux réunit une armée et fitenvahir de trois côtés les Pays-Bas.

EtUlenspiegel dit en une assemblée de Gueux Sauvages deMarenhout :

-- Surl'avis de ceux de l'InquisitionPhilipperoia déclarétout et un chacun habitant des Pays-Bas coupable de lèse-Majestédu fait des hérésies tant pour y avoir adhéréque pour n'y avoir pas mis obstacleet vu cet exécrablecrimeles condamne toussans avoir égard au sexe ou àl'âgeexcepté ceux qui sont désignésnominalementaux peines réservées à de tellesforfaitures ; et cesans nulle espérance de grâce. Leroi hérite.

« Lamort fauche dans le riche et vaste pays que bornent la MerSeptentrionalele comté d'Emdenla rivière d'Amiseles pays de Westphaliede Clèvesde Juliers et de Liégel'évêché de Cologne et celui de Trèveslepays de Lorraine et de France. La mort fauche sur un sol de troiscent quarante lieuesdans deux cents villes muréesdans centcinquante villages ayant droit de villesdans les campagneslesbourgs et les plaines. Le roi hérite.

« Cen'est paspoursuivit-iltrop de onze mille bourreaux pour faire labesogne. D'Albe les nomme des soldats. Et la terre des pèresest devenue un charnier d'où les arts fuientque les métiersquittentque les industries abandonnent pour aller enrichirl'étrangerqui leur permet chez lui d'adorer le Dieu de lalibre conscience. La Mort et la Ruine fauchent. Le roi hérite.

«Les pays avaient conquis leurs privilèges à forced'argent donné à des princes besogneux ; ces privilègessont confisqués. Ils avaient espéréd'aprèsles contrats passés entre eux et les souverainsjouir de larichessefruit de leurs travaux. Ils se trompent : le maçonbâtit pour l'incendiele manouvrier travaille pour le voleur.Le roi hérite.

«Sang et larmes ! la mort fauche sur les bûcherssur les arbresservant de potences le long des grand'routesdans les fossesouvertes où sont jetées vivantes de pauvres fillettes ;dans les noyades des prisonsdans les cercles de fagots enflammésau milieu desquels brûlent à petit feu les patients ;dans les huttes de paille en feu ou les victimes meurent dans laflamme et la fumée. Le roi hérite.

«Ainsi l'a voulu le pape de Rome.

«Les villes regorgent d'espions attendant leur part du bien desvictimes. Plus on est richeplus on est coupable. Le roi hérite.

«Mais les vaillants hommes du pays ne se laisseront point égorgercomme des agneaux. Parmi ceux qui fuientil en est d'armésqui se réfugient dans les bois. Les moines les avaientdénoncés afin qu'on les tuât et que l'on prîtleurs biens. Aussi la nuitle jourpar bandescomme des fauvesils se ruent sur les cloîtresy reprennent l'argent voléau pauvre peuple sous forme de chandeliersde châsses d'or etd'argentde ciboiresde patènesde vases précieux.N'est-ce pasbonshommes ? Ils y boivent le vin que les moinesgardaient pour eux seuls. Les vases fondus ou engagésserviront pour la guerre sainte. Vive le Gueux !

«Ils harcèlent les soldats du roiles tuentles dépouillentpuis s'enfuient dans leurs tanières. On voitjour et nuitdans les bois s'allumer et s'éteindre des feux nocturneschangeant sans cesse de place. C'est le feu de nos festins. A nous legibier de poil et de plume. Nous sommes seigneurs. Les paysans nousdonnent du pain et du lard quand nous voulons. Lammeregarde-les.Loqueteuxfarouchesrésolus et l'oeil fierils errent dansles bois avec leurs hacheshallebardeslongues épéesbragmartspiqueslancesarbalètesarquebusescar toutesarmes leur sont bonnes et ils ne veulent point marcher sous desenseignes. Vive le Gueux ! »

EtUlenspiegel chanta :

Slaet opden trommele van dirre dom deyne
Slaet op den trommele van dirredoumdoum
Battez le tambour ! van dirre dom deyne
Battezle tambour de guerre.

Qu'onarrache au duc ses entrailles !
Qu'on lui en fouette le visage !
Slaet op den trommelebattez le tambour
Que le duc soitmaudit ! A mort le meurtrier !
Qu'il soit livré aux chiens!
A mort le bourreau ! Vive le Gueux !
Qu'il soit pendu parla langue
Et par le braspar la langue qui commande
Et parle bras qui signe l'arrêt de mort.
Slaet op den trommele.
Battez le tambour de guerre. Vive le Gueux !


Que leduc soit enfermé vivant avec les cadavres des victimes !
Quedans la puanteur
Il meure de la peste des morts !
Battez letambour de guerre. Vive le Gueux !


Christregarde d'en haut tes soldats
Risquant le feula corde
Leglaive pour ta parole.
Ils veulent la délivrance de laterre des pères.
Slaet op den trommele van dirre domdeyne.
Battez le tambour de guerre. Vive le Gueux !

Et tous deboire et de crier :

-- Vive leGueux !

EtUlenspiegelbuvant dans le hanap dore d'un moineregardait avecfierté les faces vaillantes des Gueux Sauvages.

-- Hommesfauvesdit-ilvous êtes loupslions et tigres. Mangez leschiens du roi de sang.

-- Vive leGueux ! dirent-ils chantant :

Slaet opden trommele van dirre dom deyne
Slaet op den trommele van dirredom dom :
Battez le tambour de guerre. Vive le Gueux !


VI


Ulenspiegelétant à Ypresrecrutait des soldats pour le prince :poursuivi par les happe-chair du ducil se présenta commebedeau chez le prévôt de Saint-Martin. Il y eut pourcompagnon un sonneur nommé Pompilius Numancouard de hautefutaie quila nuitprenait son ombre pour le diable et sa chemisepour un fantôme.

Le prévôtétait gras et dodu comme une poularde engraissée àpoint pour la broche. Ulenspiegel vit bientôt quelle herbe ilpaissait pour se faire ainsi tant de lard. Selon qu'il l'apprit dusonneur et le vit de ses yeuxle prévôt dînait àneuf heures et soupait à quatre. Il restait au lit jusqu'àhuit heures et demie ; puisavant le dîners'allait promenerdans son églisevoir si les troncs des pauvres étaientbien remplis. Et il en mettait la moitié dans son escarcelle.A neuf heuresil dînait d'une jatte de laitd'un demi-gigotd'un petit pâte de héron et vidait cinq hanaps de vin deBruxelles. A dix heuressuçant quelques pruneaux et lesarrosant de vin d'Orléansil priait Dieu de ne l'induirejamais en gloutonnerie. A midiil croquaitpour passer le tempsune aile et un croupion de volaille. A une heuresongeant àson souperil vidait un grand coup de vin d'Espagne ; puiss'étendant sur son lits'y rafraîchissait d'un petitsomme.

Seréveillantil mangeait un peu de saumon salé pours'aiguiser l'appétit et vidait un grand hanap de dobbel-knold'Anvers. Puis il descendait dans la cuisines'asseyait devantla cheminée et le beau feu de bois qui y flambait. Il yregardait rôtir et brunir pour les moines de l'abbaye unegrosse pièce de veau ou un petit cochon bien échaudéqu'il eût mangé plus volontiers qu'une miche de pain.Mais l'appétit lui manquait un peu. Et il contemplait labroche qui tournait toute seule comme par merveille. C'étaitl'oeuvre de Pieter van Steenkisteforgerondemeurant en lachâtellenie de Courtrai. Le prévôt lui paya une deces broches quinze livres parisis.

Puis ilremontait dans son lit et s'y assoupissant à cause de lafatigueil se réveillait vers deux heures pour gober un peude gelée de cochon arrosée de vin de Romagne àdeux cent quarante florins la pièce. A trois heuresilmangeait un oisillon au sucre de Madère et vidait deux verresde malvoisie à dix-sept florins le barillet. A trois heures etdemieil prenait la moitié d'un pot de confiture etl'arrosait d'hydromel. Bien éveillé alorsil prenaitl'un de ses pieds dans ses mains et se reposait pensif.

Le momentde souper étant venule curé de Saint-Jean venaitsouvent lui faire visite à cette heure succulente. Ils sedisputaient parfois à qui mangerait le plus de poissondevolaillede gibier et de viande. Le plus vite rempli devait payer àl'autre un plat de carbonnades aux trois vins chaudsaux quatreépices et aux sept légumes.

Ainsibuvant et mangeantils causaient ensemble des hérétiquesétant d'avis au demeurant qu'on n'en pouvait assez détruire.Aussi ne se prenaient-ils jamais de querellele cas exceptéoù ils discutaient des trente-neuf façons de faire debonnes soupes à la bière.

Puispenchant leurs têtes vénérables sur leursbedaines sacerdotalesils ronflaient. Parfois se réveillant àdemil'un d'eux disait que la vie est chose bien douce en ce mondeet que les pauvres gens ont tort de se plaindre.

Ce fut dece saint homme qu'Ulenspiegel devint le bedeau. Il le servait trèsbien à la messenon sans emplir trois fois les burettesdeuxfois pour lui et une fois pour le prévôt. Le sonneurPompilius Numan l'y aidait à l'occasion.

Ulenspiegelqui voyait Pompilius si fleuripansard et joufflu lui demanda sic'était au service du prévôt qu'il avaitthésaurisé cette santé enviable.

-- Oui.mon filsrépondit Pompilius ; mais ferme bien la porte depeur que nul ne nous écoute.

Puisparlant tout bas :

-- Tusaisdit-ilque notre maître prévôt aime tousles vins et bièrestoutes les viandes et volailles d'amourtendre. Aussi serre-t-il ses viandes en une huche et ses vins en uncellier dont il a sans cesse les clefs dans son escarcelle. Et ils'endort les mains dessus... La nuit quand il dortje vais luiprendre ses clefs sur la panse et les y remets non sans tremblermonfilscars'il savait mon crimeil me ferait bouillir tout vif.

--Pompiliusdit Ulenspiegelil ne faut point prendre tant de peinemais seulement une fois les clefs j'en ferai sur ce modèle etnous laisserons les autres sur la bedaine du bon prévôt.

--Fais-lesmon filsdit Pompilius.

Ulenspiegelfit les clefs ; sitôt que lui et Pompilius jugeaientvers leshuit heures de nuitque le bon prévôt étaitendormiils descendaient prendre à leur choix viandes etbouteilles. Ulenspiegel portait les bouteilles et Pompilius lesviandesparce que Pompilius tremblait toujours comme une feuilleetque les jambons ni les gigots ne se cassent point en tombant. Ilss'emparèrent plusieurs fois de volailles avant leur cuissonce dont furent accusés plusieurs chats du voisinagemis àmort de ce fait.

Ilsallaient ensuite dans la Ketel-Straat qui est la rue desfolles-filles. Là ils n'épargnaient riendonnantlibéralement à leurs mignonnes boeuf fumé etjamboncervelas et volailleset leur donnaient à boire duvin d'Orléans et de Romagneet de l' Ingelsche bier qu'ils nomment ale de l'autre côté de la meretqu'ils versaient à flots dans le frais gosier des belles. Etils étaient payés en caresses.

Toutefoisun matin après le dînerle prévôt les fitmander tous deux. Il avait l'air redoutablesuçantnon sanscolèreun os à moelle en soupe.

Pompiliustremblait dans ses chausseset sa bedaine était secouéepar la peur. Ulenspiegelse tenant coitâtait agréablementdans ses poches les clefs du cellier.

Le prévôtlui parlantdit :

-- On boitmon vin et mange mes volaillesest-ce toi mon fils ?

-- Nonrépondit Ulenspiegel.

-- Et cesonneurdit le prévôt en montrant Pompiliusn'a-t-ilpoint trempé les mains dans ce crime ; car il est blêmecomme un agonisantà cause assurément que le vin volélui sert de poison.

-- Las !messirerépondit Ulenspiegelvous accusez à tortvotre sonneurcar s'il est blêmece n'est point d'avoir bu duvinmais faute d'en humer assezde quoi il est si relâchéque si on ne l'arrêteson âme s'en ira par ruisseauxdans ses chausses.

-- Il estde pauvres gens en ce mondedit le prévôt buvant en sonhanap un grand coup de vin. Maisdis-moimon filssi toiqui asdes yeux de lynxtu n'as point vu les larrons ?

-- J'yferai bonne gardemessirerépondit Ulenspiegel.

-- QueDieu vous tienne en joie tous deuxmes enfantsdit le prévôtet vivez sobrement. Car c'est de l'intempérance que nousviennent bien des maux en cette vallée de larmes. Allez enpaix.

Et il lesbénit.

Et il suçaencore un os à moelle en soupeet il but encore un grand coupde vin.

Ulenspiegelet Pompilius sortirent.

-- Cevilain ladredit Ulenspiegelne t'aurait pas seulement donnéà boire une goutte de son vin. Ce sera pain bénit delui en voler encore. Maisqu'as-tu donc que tu trembles ?

-- J'aimes chausses toutes mouilléesdit Pompilius.

-- L'eausèche vitemon filsdit Ulenspiegel. Mais sois joyeux il yaura ce soir musique de flacons dans la Ketel-Straat . Et noussoûlerons les trois gardes de nuitquien ronflantgarderontla ville.

Ce qui futfait.

Cependantl'on était près de la Saint-Martin : l'égliseétait parée pour la fête. Ulenspiegel etPompilius y entrèrent la nuiten fermèrent bien lesportesallumèrent tous les ciergesprirent une viole et unecornemuseet se mirent à jouer de leur mieux de cesinstruments. Et les cierges flambaient comme des soleils. Mais ce nefut point tout. Leur besogne étant faiteils allèrentprès du prévôtqu'ils trouvèrent deboutnonobstant l'heure avancéegrignotant une grivebuvant duvin du Rhin et écarquillant les yeux en voyant les vitraux del'église éclairés.

-- Messireprévôtlui dit Ulenspiegelvoulez-vous savoir quimange vos viandes et boit vos vins ?

-- Etcette illuminationdit le prévôt en montrant lesvitraux de l'église ? Ah ! Seigneur Dieupermettez-vous àMonsieur saint Martin de brûler ainsinuitammentsans payerles cierges des pauvres moines ?

-- Il faitbien autre chosemessire prévôtdit Ulenspiegel. maisvenez.

Le prévôtprit sa crosse et les suivitils entrèrent dans l'église.

Làil vit au milieu de la grande neftous les saints descendus de leursnichesrangés en rond et commandéssemblait-ilparsaint Martinqui les dépassait tous de la tête et àl'index de sa mainétendue pour bénirtenait unedinde rôtie. Les autres avaient dans la main ou portaient àla bouche des morceaux de poulet ou d'oiedes saucissonsdesjambonsdu poisson cru et du poisson cuitetentre autresunbrochet qui pesait bien quatorze livres. Et chacunà sespiedsavait un flacon de vin.

A cespectaclele prévôtne se sentant point de colèredevint si rouge et sa face fut si gonfléeque Pompilius etUlenspiegel crurent qu'elle allait éclater ; mais le prévôtsans faire attention à euxmarcha droit sur saint Martin enle menaçantcomme s'il eût voulu lui imputer le crimedes autreslui arracha la dinde du doigt et le frappa de si grandscoupsqu'il lui cassa le brasle nezla crosse et la mitre.

Quant auxautresil ne leur épargna point les horionset plus d'unlaissa sous ses coups : brasmainsmitrecrossefauxhachegrilscie et autres emblèmes de dignité et de martyre.Puis le prévôtsecouant sa bedainealla lui-mêmeéteindre tous les cierges avec fureur et célérité.

Il emportatout ce qu'il put de jambonsde volailles et de saucissonsetpliant sous le faixil rentra dans sa chambre à couchersimarri et fâché qu'il butcoup sur couptrois grandsflacons de vin.

Ulenspiegelétant assuré qu'il dormaitemporta dans laKetel-straat tout cc que le prévôt croyait avoirsauvéet aussi tout ce qui restait dans l'églisenonsans y avoir soupé préalablement des meilleursmorceaux. Et ils en mirent les débris aux pieds des saints.

LelendemainPompilius sonnait la cloche de matinesUlenspiegel montaau dortoir du prévôt et lui demanda de redescendre dansl'église.

Làlui montrant les débris des saints et des volaillesil luidit :

-- Messireprévôtvous avez eu beau faireils ont mangétout de même.

-- Ouirépondit le prévôtils sont venus jusqu'audortoircomme des larronsprendre ce que j'avais sauvé. Ah !Messieurs les saintsje m'en plaindrai au pape.

-- Ouirépondit Ulenspiegelmais c'est après-demain laprocessionles ouvriers vont venir tantôt dans l'église: s'ils y voient tous ces pauvres saints mutilésnecraignez-vous point d'être accusé d'iconoclastie ?

-- Ah !Monsieur saint Martindit le prévôtépargnez-moile feuje ne savais ce que je faisais.

Puissetournant vers Ulenspiegeltandis que le peureux sonneur se balançaitaux cloches :

-- On nepourra jamaisdit-ild'ici à dimancheraccommoder saintMartin. Que vais-je faire et que dira le peuple ?

--Messirerépondit Ulenspiegelil faut user d'un innocentsubterfuge. Nous collerons une barbe sur le visage de Pompiliusquiest bien respectableétant toujours mélancolique ;nous l'affublerons de la mitrede l'aubede l'aumusse et du grandmanteau de drap d'or du saint ; nous lui recommanderons de bien setenir sur son socleet le peuple le prendra pour le saint Martin debois.

Le prévôtalla vers Pompiliusqui se balançait aux cordes.

-- Cessede sonnerdit-ilet m'écoute : Veux-tu gagner quinze ducats? Dimanchejour de la processiontu seras saint Martin. Ulenspiegelt'affublera comme il fautet siporté par tes quatre hommestu fais un geste ou dis une paroleje te fais bouillir tout vif dansl'huile du grand chaudron que le bourreau vient de maçonnersur la place des Halles.

--Monseigneurje vous rends grâcesdit Pompiliusmais voussavez que je retiens mes eaux difficilement.

-- Il fautobéirrepartit le prévôt.

--J'obéiraimonseigneurdit Pompilius bien piteusement.


VII


Lelendemainpar un clair soleilla procession sortit de l'église.Ulenspiegel avait raccommodé de son mieux les douze saints quise balançaient sur leurs socles entre les bannières descorporations ; puis venait la statue de Notre-Damepuis les fillesde la Vierge tout de blanc vêtues et chantant des cantiques ;puis les archers et arbalétriers ; puisle plus proche dudais et se balançant plus que les autresPompilius pliantsous les lourds accoutrements de Monsieur saint Martin.

Ulenspiegels'étant muni de poudre à gratteravait vêtului-même Pompilius de son costume épiscopallui avaitmis les gants et la crosse et enseigné la manièrelatine de bénir le peuple. Il avait aussi aidé lesprêtres à se vêtir. Aux unsil mettait l'étoleaux autres l'aumusseaux diacres l'aube. Il courait de cide làdans l'égliserétablissant en ses plis un pourpoint ouun haut-de-chausse. Il admirait et louait les armes bien fourbies desarbalétriers et les arcs redoutables de la confrériedes archers. Et à chacun il versait sur la fraisele dos oule poignet une pincée de poudre à gratter. Mais ledoyen et les quatre porteurs de saint Martin furent ceux qui eneurent le plus. Quant aux filles de la Viergeil les épargnaen considération de leur grâce mignonne.

Laprocession sortit bannières au ventenseignes déployéesdans un bel ordre. Hommes et femmes se signaient en la voyant passer.Et le soleil luisait chaud.

Le doyenfut le premier qui sentit l'effet de la poudre et se gratta un peuderrière l'oreille. Tousprêtresarchersarbalétriersse grattaient le coules jambesles poignetssans oser encore lefaire ouvertement. Les quatre porteurs se grattaient aussimais lesonneurplus démangé que les autrescar il étaitplus exposé à l'ardent soleiln'osait pas seulementremuer de peur d'être bouilli vif. Pinçant le nezilfaisait une laide grimace et il tremblait sur ses jambesflageolantescar il manquait de tomber chaque fois que les porteursse grattaient.

Mais iln'osait bougeret de peurlaissait aller ses eauxet les porteursdisaient :

-- Grandsaint Martinva-t-il pleuvoir maintenant ?

Lesprêtres chantaient un hymne à Notre-Dame

Si decoe... coe... coe... lo descenderes
O sanc... ta... ta... ta...Ma... ma... ria.

Car leursvoix tremblaient à cause de la démangeaisonquidevenait excessive ; mais ils se grattaient modestement. Le doyen etles quatre porteurs de saint Martin avaient toutefois le cou et lespoignets en pièces. Pompilius se tenait coiflageolant surses pauvres jambesqui étaient le plus démangées.

Mais voilàsoudain tous les arbalétriersarchersdiacresprêtresdoyen et les porteurs de saint Martin de s'arrêter pour segratter. La poudre démangeait aux plantes des pieds dePompilius mais il n'osait bouger de peur de tomber.

Et lescurieux disaient que saint Martin roulait des yeux bien farouches etfaisait une mine bien menaçante au pauvre populaire.

Puis ledoyen fit de nouveau marcher la procession.

Bientôtle chaud soleil qui tombait d'aplomb sur tous ces dos et ces bedainesprocessionnels rendit intolérable l'effet de la poudre.

Et alorsprêtresarchersarbalétriersdiacres et doyen furentvus comme une troupe de singes s'arrêtant et se grattant sanspudeur partout où il leur démangeait.

Les fillesde la Vierge chantaient leur hymne et c'étaient comme deschants d'angetoutes ces fraîches voix montant vers le ciel.

Tousaudemeurants'en furent où ils pouvaient : le doyentout en segrattantsauva le Saint-Sacrement ; le peuple pieux transporta lesreliques dans l'église ; les quatre porteurs de saint Martinjetèrent rudement Pompilius par terre. Lan'osant se gratterremuer ni parlerle pauvre sonneur fermait les yeux dévotement.

Deuxjeunes garçonnets le voulurent emportermais le trouvant troplourdils le mirent tout droit contre un muret làPompilius pleura de grosses larmes.

Lepopulaire s'assemblait autour de lui ; les femmes étaientallées chercher des mouchoirs de toile fine et blanche et luiessuyaient le visage pour conserver ses larmes comme des reliques etlui disaient : « Monseigneurcomme vous avez chaud ! »

Le sonneurles regardait lamentablement et faisait du nezmalgré luides grimaces.

Mais commeles larmes coulaient à flots de ses yeuxles femmes disaient:

-- Grandsaint Martinpleurez-vous sur les péchés de la villed'Ypres. N'est-ce pas votre noble nez qui bouge ? Nous avonscependant suivi les conseils de Louis Vivès et les pauvresd'Ypres auront de quoi travailler et de quoi manger. Oh ! les grosseslarmes ! Ce sont des perles. Notre salut est ici.

Les hommesdisaient :

--Faut-ilgrand saint Martindémolir chez nous la Ketel-straat? Mais enseignez-nous surtout les moyens d'empêcher lesfillettes pauvres de sortir le soir et de courir ainsi milleaventures.

Soudain lepeuple cria : -- Voici le bedeau.

Ulenspiegelvint alors etprenant Pompilius à bras-le-corpsl'emportasur ses épaulessuivi de la foule des dévots etdévotes.

-- Las !lui disait tout bas à l'oreille le pauvre sonneurje vaismourir démangémon fils.

--Tiens-toi raiderépondait Ulenspiegeloublies-tu que tu esun saint de bois ?

Il courutle grand pas et déposa Pompilius devant le prévôtqui s'étrillait de ses ongles jusqu'au sang.

--Sonneurdit le prévôtt'es-tu gratté comme nous?

Nonmessirerépondit Pompilius.

-- As-tuparlé ou fait un geste ?

-- Nonmessirerépondit Pompilius.

-- Alorsdit le prévôttu auras tes quinze ducats. Va te grattermaintenant.


VIII


Lelendemainle peuple ayant appris le fait par Ulenspiegeldit quec'était méchante raillerie de leur faire adorer commesaint un pleurard qui laissait aller ses eaux sous lui.

Etbeaucoup devinrent hérétiques. Et partant avec leursbiensils couraient grossir l'armée du prince.

Ulenspiegels'en retourna vers Liége. Etant seul dans le boisil s'assitet rêvassa. Regardant le ciel clairil dit :

-- Laguerretoujours la guerrepour que l'ennemi espagnol tue le pauvrepeuplepille nos biensviole nos femmes et filles. Cependant notrebel argent s'en vaet notre sang coule par ruisseaux sans profitpour personnesinon pour ce royal maroufle qui veut mettre unfleuron d'autorité de plus à sa couronne. Fleuron qu'ilcroit glorieuxfleuron de sangfleuron de fumée. Ah ! si jete pouvais fleuronner comme je le désireil n'y aurait queles mouches qui te voudraient tenir compagnie.

Comme ilpensait à ces chosesil vit passer devant lui toute une bandede cerfs. Il y en avait de vieux et grands ayant encore leursdaimtiers et portant fièrement leurs bois à neuf cors.De mignons broquartsqui sont leurs écuyerstrottinaient àcôté d'eux semblant tout prêts à leurdonner aide de leurs bois pointus. Ulenspiegel ne savait ou ilsallaientmais il jugea que c'était à leur reposée.

-- Ah !dit-ilvieux cerfs et broquarts mignonsvous allezgais et fiersdans le parfond du bois à votre reposéemangeant lesjeunes poussesflairant les senteurs embauméesheureux.Jusqu'à ce que vienne le chasseur-bourreau. Ainsi de nousvieux cerfs et broquarts !

Et lescendres de Claes battirent sur la poitrine d'Ulenspiegel.


IX


Enseptembrequand les cousins cessent de piquerle Taiseuxavec sixpièces de campagne et quatre gros canons parlant pour luietquatorze mille FlamandsWallons et Allemandspassa le Rhin àSaint-Vyt.

Sous lesenseignes jaunes et rouges du bâton noueux de Bourgognebâtonqui longtemps meurtrit nos paysbâton de commencement deservitude que tenait d'Albele duc de sangmarchaient vingt-sixmille cinq cents hommesroulaient dix-sept pièces de campagneet neuf gros canons.

Mais leTaiseux ne devait avoir nul bon succès en cette guerrecard'Albe refusait sans cesse la bataille.

Et sonfrère Ludwigle Bayard de Flandreaprès maintesvilles gagnées et maints bateaux rançonnés surle Rhinperdit à Jemmingenau pays de Frisecontre le filsdu ducseize canonsquinze cents chevaux et vingt enseignesàcause des lâches soudards mercenairesqui demandaient argentquand il fallait bataille.

Et parruinessanget larmesvainement Ulenspiegel cherchait le salut dela terre des pères.

Et lesbourreauxpar les payspendaientdétranchaientbrûlaientles pauvres victimes innocentes.

Et le roihéritait.


X


Cheminantpar le wallon paysUlenspiegel vit que le prince n'y avait nulsecours à espéreret il vint ainsi près laville de Bouillon.

Il vit peuà peu se montrer sur le chemin bossus de tous âgesexeet condition. Touspourvus de grands rosairesles égrenaientdévotement.

Et leursprières étaient comme des coassements de grenouillesdans un étangle soirquand il fait chaud.

Il y avaitdes mères bossues portant des enfants bossustandis qued'autres petits de même couvée s'attachaient àleurs jupes. Et il y avait des bossus sur les collines et des bossusdans les plaines. Et partout sur le ciel clairUlenspiegel voyait sedessiner leurs maigres silhouettes.

Il alla àl'un d'eux et lui dit :

-- Oùvont tous ces pauvres hommesfemmes et enfants ?

L'hommerépondit :

-- Nousallons au tombeau de Monsieur saint Remaclele prier de nous donnerce que notre coeur désireen ôtant de notre dos sonpaquet d'humiliation.

Ulenspiegelrepartit :

--Monsieur saint Remacle pourrait-il me donner aussi ce que mon coeurdésireen ôtant du dos des pauvres communes le duc desangqui y pèse comme une bosse de plomb ?

-- Il n'apoint charge d'enlever les bosses de pénitenceréponditle pèlerin.

-- Enenleva-t-il quelques autres ? demanda Ulenspiegel.

-- Ouiquand les bosses sont jeunes. Si alors se fait le miracle deguérisonnous menons noces et festins par toute la ville. Etchaque pèlerin donne une pièce d'argentet souventesfois un florin d'or au bienheureux guéridevenu saint de cefait et pouvant efficacement prier pour les autres.

Ulenspiegeldit :

--Pourquoi le riche monsieur saint Remacle fait-il comme traîtreapothicaire payer les guérisons ?

-- Piétonimpieil punit les blasphémateurs ! répondit lepèlerin secouant sa bosse furieusement.

-- Las !geignit Ulenspiegel.

Et iltomba courbé au pied d'un arbre.

Lepèlerinle considérantdisait :

--Monsieur saint Remacle frappe bien ceux qu'il frappe.

Ulenspiegelcourbait le doset s'y grattant geignait :

--Glorieux saintayez pitié. C'est le châtiment. Je sensentre les épaules douleur cuisante. Las ! aïe ! Pardonmonsieur saint Remacle. Vapèlerinvalaisse-moi seul icicomme parricidepleurer et me repentir.

Mais lepèlerin s'était enfui jusques à la Grand'Placede Bouillonou tous les bossus se trouvaient rassemblés.

Lafrissant de peuril leur ditparlant par saccades

--Rencontré pèlerin droit comme peuplier... pèlerinblasphémateur... bosse dans le dos... bosse enflammée !

Cequ'entendant les pèlerinsils poussèrent milleclameurs Joyeuses disant :

--Monsieur saint Remaclesi vous donnez des bossesvous en pouvezôter. Otez nos bossesMonsieur saint Remacle !

Dansl'entre-tempsUlenspiegel quitta son arbre. En passant par lefaubourg désertil vità la porte basse d'une tavernedeux vessies se balançant à un bâtonvessies decochonainsi accrochées en signe de kermesse àboudinspanch kermis comme l'on dit au pays de Brabant.

Ulenspiegelprit une des deux vessiesramassa par terre l'épine dorsaled'une schol les Français disent plie sèchesesaignafit couler de son sang dans la vessiela gonflala fermala mit sur le dos et par-dessusplaça l'épine dorsalede la schol . Ainsi accoutréle dos voûtéle chef branlant et les jambes flageolantes comme un vieux bossuilvint sur la place.

Le pèlerintémoin de sa chute l'aperçut et cria :

-- Voicile blasphémateur.

Et il lemontra du doigt. Et tous de courir pour voir l'affligé.

Ulenspiegelhochait la tête piteusement :

-- Ah !disait-ilje ne mérite grâce ni pitié ; tuez-moicomme un chien enragé.

Et lesbossusse frottant les mainsdisaient :

-- Un deplus en notre confrérie.

Ulenspiegelmarmonnant entre ses dents : « Je vous le ferai payerméchants»paraissait tout supporter patiemmentet disait:

-- Je nemangerai ni ne boiraimême pour raffermir ma bossejusqu'àce que monsieur saint Remacle m'ait voulu guérir comme il m'afrappé.

Au bruitdu miraclele doyen sortit de l'église. C'était unhomme grandpansard et majestueux. Le nez au ventil fendit commeun navire le flot des bossus.

On luimontra Ulenspiegelil lui dit :

-- Est-cetoibonhommetqu'a frappé le fléau de saint Remacle ?

-- Ouimessire doyenrépondit Ulenspiegelc'est moi en effet sonhumble adorateur qui veut se faire guérir de sa bosse neuves'il lui plaît.

Le doyenflairant sous ce propos quelque malice :

--Laisse-moidit-iltâter cette bosse.

-- TâtezMessirerépondit Ulenspiegel.

Cequ'ayant faitle doyen :

-- Elleestdit-ilde date fraîche et mouillée. J'espèrecependant que monsieur saint Remacle voudra bien agirmiséricordieusement. Suis-moi.

Ulenspiegelsuivit le doyen et entra dans l'église. Les bossusmarchantderrière luicriaient : -- Voici le maudit ! Voici leblasphémateur ! Combien pèse-t-elleta bosse fraîche? En feras-tu un sac pour y mettre tes patacons ? Tu t'es moquéde nous toute ta vieparce que tu étais droit ; c'est notretour maintenant. Gloire à monsieur saint Remacle !

Ulenspiegelne sonnant motcourbant la têtesuivant toujours le doyenentra dans une petite chapelle où se trouvait un tombeau touten marbrecouvert d'une grande table qui était de marbrepareillement. Il n'y avait pas entre le tombeau et le mur de lachapelle la longueur d'une grande main étendue. Une foule depèlerins bossusse suivant à la filepassaient entrele mur et la table du tombeauà laquelle ils se frottaientleurs bosses silencieusement. Et ils espéraient ainsi en êtredélivrés. Et ceux qui frottaient leurs bosses nevoulaient point faire place à ceux qui ne l'avaient pas encorefrottéeet ils s'entre-battaientmais sans bruitn'osantfrapper que des coups sournoiscoups de bossusà cause de lasainteté du lieu.

Le doyendit à Ulenspiegel de monter sur la table du tombeau afin quetous les pèlerins le pussent bien voir. Ulenspiegel répondit: -- Je ne le puis tout seul.

Le doyenl'y aida et se plaça près de lui en lui commandant des'agenouiller. Ulenspiegel le fit et demeura en cette posturelatête basse.

Le doyenalorss'étant recueilliprêcha et dit d'une voixsonore :

-- Fils etfrères en Jésus-Christvous voyez à mes piedsle plus grand impievaurien et blasphémateur que monsieursaint Remacle ait jamais frappé de sa colère.

EtUlenspiegel se frappant la poitrinedisait :

--Confiteor .

-- Jadispoursuivit le doyenil était droit comme une hampe dehallebardeet s'en glorifiait. Voyez-le maintenantbossu et courbésous le coup de la malédiction céleste.

--Confiteor ôtez ma bossedisait Ulenspiegel

-- Ouipoursuivit le doyenoui grand saintMonsieur saint Remaclequidepuis votre mort glorieusefîtes trente et neuf miraclesôtez de ses épaules le poids qui y pèse. Etpuissions-nouspour cechanter vos louanges dans les sièclesdes sièclesin soecula soeculorum . Et paix sur laterre aux bossus de bonne volonté.

Et lesbossus de dire en choeur :

-- Ouiouipaix sur la terre aux bossus de bonne volonté : paix debossestrêve de contrefaitsamnistie d'humiliations. Otez nosbossesMonsieur saint Remacle !

Le doyencommanda à Ulenspiegel de descendre du tombeau et de sefrotter la bosse contre le bord de la table. Ulenspiegel le futdisant toujours « mea culpaconfiteor ôtez mabosse ». Et il la frottait très bien au vu et su desassistants.

Et ceux-cide crier :

--Voyez-vous la bosseelle plie ! voyez-vouselle cède ! elleva fondre à droite. -- Nonelle rentrera dans la poitrineles bosses ne se fondent paselles descendent dans les intestinsd'où elles sortent. -- Nonelles rentrent dans l'estomac ouelles servent de nourriture pour quatre-vingts jours. -- C'est lecadeau du saint aux bossus débarrassés. -- Oùvont les vieilles bosses ?

Soudaintous les bossus jetèrent un grand cricar Ulenspiegel venaitde crever sa bosse en s'appuyant lourdement sur le bord de la tabledu tombeau. Tout le sang qui était dedans tombacoulant deson pourpointà grosses gouttessur les dalles. Et ils'écriase redressant en étendant les bras :

-- Je suisdébarrassé !

Et tousles bossus de s'écrier ensemble :

--Monsieur saint Remacle le bénitc'est doux à luidurà nous. -- Monsieurôtez nos bosses ! -- Moije vousoffrirai un veau. -- Moisept moutons. -- Moila chasse de l'année.-- Moisix jambons. -- Moije donne ma chaumine à l'église.-- Otez nos bossesMonsieur saint Remacle !

-- Et ilsregardaient Ulenspiegel avec envie et respect. Il y en eut un quivoulut tâter sous son pourpointmais le doyen lui dit :

-- Làest une plaie qui ne peut voir la lumière.

-- Jeprierai pour vousdit Ulenspiegel.

-- Ouipèlerindisaient les bossus parlant tous ensembleouimonsieur le redressénous nous sommes gaussés de vouspardonnez-le nousnous ne savions ce que nous faisions. MonseigneurChrist a pardonné sur la croixbaillez-nous aussi pardon.

-- Jepardonneraidisait bénévolement Ulenspiegel.

-- Doncdisaient-ilsprenez ce patardacceptez ce florinlaissez- nousbailler ce réal à Votre Droiturelui offrir ce crusatmettre en ses mains ces carolus...

-- Cachezbien vos carolusleur disait tout bas Ulenspiegelque votre maingauche ignore ce que votre droite donne.

Et ilparlait ainsi à cause du doyen qui mangeait des yeux lamonnaie des bossussans voir si elle était d'or ou d'argent.

-- Grâcesvous soient renduesMessire sanctifiédisaient les bossus àUlenspiegel.

Et ilacceptait fièrement leurs dons comme un homme miraculeux.

Mais lesavares frottaient leurs bosses au tombeau sans rien dire.

Ulenspiegelalla le soir en une taverne où il mena noces et festins.

Avant des'aller mettre au litsongeant que le doyen voudrait bien avoir sapart du butin sinon toutil compta son gainy trouva plus d'or qued'argentcar il y avait bien là trois cents carolus. Il avisaun laurier desséché dans un potprit le laurier par laperruquetira à lui la plante et la terre et mit l'ordessous. Tous les demi-florinspatards et patacons furent par luiétalés sur la table.

Le doyenentra dans la taverne et monta près d'Ulenspiegel.

Celui-cile voyant :

-- Messiredoyendit-ilque voulez-vous à ma chétive personne ?

-- Je neveux que ton bienmon filsrépondit celui-ci.

-- Las !gémit Ulenspiegelest-ce celui que vous voyez sur la table ?

--Celui-làrepartit le doyen.

Puisallongeant la mainil nettoya la table de tout l'argent qui y étaitet le fit tomber dans un sac à ce destiné.

Et ildonna un florin à Ulenspiegel feignant de geindre.

Et il luidemanda les instruments du miracle.

Ulenspiegellui montra l'os de schol et la vessie.

Le doyenles prit tandis qu'Ulenspiegel se lamentaitle suppliant de luivouloir donner davantagedisant que le chemin était long deBouillon à Dammepour lui pauvre piétonet qu'ilmourrait de faim sans doute.

Le doyens'en fut sans sonner mot.

EtantseulUlenspiegel s'endormit l'oeil sur le laurier. Le lendemainàl'aubeayant ramassé son butinil sortit de Bouillon s'enfut au camp du Taiseuxlui remit l'argent et narra le fait disantque c'était là la vraie façon de lever surl'ennemi des contributions de guerre.

Et leprince lui donna dix florins.

Quant àl'os de schol il fut enchâssé en une boite decristal et placé entre les bras de la croix du maître-autelà Bouillon.

Et chacundans la ville sait que ce que la croix enclôt est la bosse dublasphémateur redressé.


XI


LeTaiseuxaux environs de Liégefaisaitavant de passer laMeusedes marches et des contre-marchesdéroutant ainsi leduc en sa vigilance.

Ulenspiegelvaquant à ses devoirs de soudardmaniait dextrementl'arquebuse à rouet et tenait bien ouverts les yeux et lesoreilles.

En cetemps-là vinrent au camp des gentilshommes Flamands etbrabançonslesquels vivaient bien avec les seigneurscolonels et capitaines de la suite du Taiseux.

Bientôtse formèrent dans le camp deux partis s'entre-querellant sanscesseles uns disant : « Le prince est traître »les autres répondant que les accusateurs avaient menti par lagorge et qu'ils leur feraient avaler leur mensonge. La méfiancegrandissait comme une tache d'huile. Ils en vinrent aux mains partroupes de sixde huit et de douze hommess'entre-battant àtoutes armes de combat singuliervoire même d'arquebuses.

Un jourle prince vint au bruitmarchant entre les deux partis. Une balleemporta son épée de son côté. Il fitcesser le combat et visita tout le camp pour se montrerafin quel'on ne dit point : Mort le Taiseuxmorte la guerre !

Lelendemainvers la mi-nuitpar un temps de brouillardUlenspiegelétant prêt à sortir d'une maison ou il avait étéchanter chanson d'amour flamand à une fillette wallonneentendit à la porte de la chaumine proche de la maison lecroassement d'un corbeau trois fois répété.D'autres croassements y répondirent de lointrois fois partrois fois. Un manant vint sur le seuil de la chaumine. Ulenspiegelentendit des pas sur le chemin.

Deuxhommesparlant espagnolvinrent au manantqui leur dit en la mêmelangue :

--Qu'avez-vous fait ?

-- Bonnebesognedirent-ilsen mentant pour le roi.

Grâceà nouscapitaines et soudards méfiants s'entre-disent:

«C'est par vile ambition que le prince résiste au roi ; ils'attend ainsi à en être craint et à recevoir engage de paix des villes et seigneuries ; pour cinq cent milleflorinsil abandonnera les vaillants seigneurs combattant pour lespays. Le duc lui a fait offrir une amnistie complète avecpromesse et serment de faire rentrer dans leurs biens lui et tous leshauts chefs d'armées'ils se remettaient sous l'obéissancedu roi. D'Orange va traiter seul avec lui. »

Lesfidèles du Taiseux nous répondaient :

«Offres du ductraître piègeil n'y cherra pointsesouvenant de messieurs d'Egmont et de Hoorn. Ils le savent bienlecardinal de Granvelle étant à Rome a ditlors de lacapture des comtes : On prend les deux goujonsmais on laisse lebrochet ; on n'a rien prispuisque le Taiseux reste àprendre. »

-- Ladivision est-elle grande dans le camp ? dit le manant.

-- Grandeest la divisiondirent-ils ; plus grande chaque jour.

-- Oùsont les lettres ?

Ilsentrèrent dans la chaumineoù une lanterne futallumée. Làregardant par une petite lucarneUlenspiegel les vit décacheter deux missivesse réjouirà leur lectureboire de l'hydromel et sortir enfindisant aumananten langue espagnole :

-- CampdiviséOrange prise. Ce sera bonne limonade.

--Ceux-làse dit Ulenspiegelne peuvent vivre.

Ilssortirent par le brouillard épais. Ulenspiegel vit le manantleur apporter une lanterne qu'ils prirent.

La lumièrede la lanterne étant souvent interceptée par une formenoireil supposa qu'ils marchaient l'un derrière l'autre.

Il armason arquebuse et tira sur la forme noire. Il vit alors la lanterneabaissée et relevée plusieurs foiset jugea quel'undes deux étant tombél'autre cherchait à voirde quelle sorte était la blessure. Il arma derechef sonarquebuse. Puis la lanterne allant seulevite et se balançantdans la direction du campil tira de nouveau. La lanterne vacillapuis tomba s'éteignantet l'ombre se fit.

Courantalors vers le campil vit le prévôt en sortant avec unefoule de soudards éveillés par les coups d'arquebuse.Ulenspiegelles accostantleur dit :

-- Je suisle chasseurallez relever le gibier.

-- JoyeuxFlamanddit le prévôttu parles autrement que de lalangue.

-- Parolesde languec'est ventrépondit Ulenspiegel ; paroles de plombdemeurent dans le corps des traîtres. Mais suivez-moi.

Il lesmenamunis de leur lanternejusqu'à l'endroit ou les deuxétaient tombés. De fait ils les virent étenduspar terrel'un mortl'autre râlant et tenant la main sur sapoitrineoù se trouvait une lettre froissée en undernier effort de vie.

Ilsemportèrent les corpsqu'ils reconnurent aux vêtementspour corps de gentilshommeset vinrent ainsi avec leurs lanternesprès du princeempêché à tenir conseilavec Frédéric de Hollenhausenle markgrave de Hesseet d'autres seigneurs.

Suivis delandsknechtsde reitersde verts et de jaunes casaquinsilsvinrent devant la tente du Taiseuxdemandant avec cris qu'il lesvoulût recevoir.

Il ensortit. Alorscoupant le verbe au prévôt toussant et sepréparant à l'accuserUlenspiegel dit :

--Monseigneurj'ai tuéau lieu de corbeauxdeux traîtresnobles de votre suite.

Puis ilnarra ce qu'il avait vuouï et fait.

Le Taiseuxne sonna mot. Ces deux corps furent fouillésétantprésentsluiGuillaume d'Orange le TaiseuxFriedrich deHollenhausenle markgrave de HesseDiederich de Schoonenberghlecomte Albert de Nassaule comte de HoogstraetenAntoine de Lalainggouverneur de Malinesles soudards et Lamme Goedzak tremblant en sabedaine. Des lettres scellées de Granvelle et de Noircarmesfurent trouvées sur les gentilshommesles engageant àsemer la division dans la suite du princepour diminuer d'autant sesforcesle forcer a céder et le livrer au duc pour êtredécapité selon ses mérites. « Il fallaitdisaient les lettresprocéder subtilement et par motscouvertspour que ceux de l'armée crussent que le Taiseuxavait déjà faità son seul profitaccordparticulier avec le duc. Ses capitaines et soudardsfâchésle feraient prisonnier. Il leur était pour récompenseenvoyé à chacun un bon de cinq cents ducats sur lesFügger d'Anversils en auraient mille aussitôt queseraient arrivés d'Espagne en Zélande les quatre centmille qu'on attendait. »

Ce complotétant découvertle prince sans parler se tourna versles gentilshommesseigneurs et soudardsparmi lesquels il en étaitun grand nombre qui le soupçonnaient : il montra les deuxcorps sans parlervoulant par ce geste leur reprocher leur défiance.Tous s'exclamèrent en grand tumulte :

-- Longuevie à d'Orange ! D'Orange est fidèle aux pays !

Ilsvoulurent par mépris jeter les cadavres aux chiens ; mais leTaiseux :

-- Ce nesont point les corps qu'il faut jeter aux chiensmais la faiblessed'espritqui fait douter des pures intentions.

Et lesseigneurs et soudards crièrent :

-- Vive leprince ! Vive d'Orangel'ami des pays !

Et leursvoix furent comme un tonnerre menaçant l'injustice.

Et leprince montrant les corps :

--Enterrez-les chrétiennementdit-il.

-- Et moidemanda Ulenspiegelque va-t-on faire de ma carcasse fidèle ?Si j'ai mal faitque l'on me baille des coups ; si j'ai bien faitque l'on m'octroie récompense.

Le Taiseuxalors parla et dit :

-- Cetarquebusier recevra cinquante coups de bois vert en ma présencepour avoir sans mandement tué deux gentilshommesau grandmépris de toute discipline. Il recevra aussi trente florinspour avoir bien vu et entendu.

--Monseigneurrépondit Ulenspiegelsi l'on me donnaitpremièrement les trente florinsje supporterais les coups debois vert avec patience.

-- Ouiouigémissait Lamme Goedzakdonnez-lui d'abord les trenteflorinsil supportera le reste avec patience.

-- Etpuisdisait Ulenspiegelayant l'âme netteje n'ai nul besoind'être lavé de chêne ni rincé decornouiller.

-- Ouigémissait derechef Lamme GoedzakUlenspiegel n'a point besoind'être lave ni rincé. Il a l'âme nette. Ne lelavez pointmesseigneursne le lavez point.

Ulenspiegelayant reçu les trente florinsil fut par le prévôtordonné au stock-meester aide-maître de bâtonde se saisir de lui.

-- Voyezmesseigneursdisait Lammecomme sa mine est piteuse. Il n'aime dutout le boismon ami Ulenspiegel.

-- J'aimerepartit Ulenspiegelà voir un beau frêne bien feuillucroissant au soleil en sa native verdeur ; mais je hais à lamort ces laids bâtons de bois saignant encore leur sèvedébranchéssans feuilles ni ramillesd'aspectfarouche et de dure accointance.

-- Es-tuprêt ? demanda le prévôt.

-- Prêtrépéta Ulenspiegelprêt à quoi ? A êtrebattu ? Nonje ne le suis point et ne le veux êtremonsieurdu stock-meester . Votre barbe est rousse et votre air estredoutable ; maisj'en suis assurévous avez le coeur douxet n'aimez point d'éreinter un pauvre homme tel que moi. Jedois vous le direje n'aime à le faire ni à le voir ;car le dos d'un chrétien est un temple sacré quipareillement à la poitrinerenferme les poumons par lesquelsnous respirons l'air du bon Dieu. De quels cuisants remords neseriez-vous point rongé si un brutal coup de bâtonallait me les mettre en pièces.

--Hâte-toidit le stock-meester .

--Monseigneurdit Ulenspiegelparlant au princerien ne pressecroyez-moi ; il faudrait d'abord faire sécher ce bâtoncar on dit que le bois vert entrant dans la chair vive lui communiqueun venin mortel. Votre Altesse voudrait-elle me voir mourir de cettelaide mort ? Monseigneurje tiens mon dos fidèle au servicede Votre Altesse ; faites-le frapper de vergescingler du fouet ;maissi vous ne voulez me voir mortépargnez-mois'il vousplaîtle bois vert.

-- Princefaites-lui grâcedirent ensemblemessire de Hoogstraeten etDiederich de Schoonenbergh. Les autres souriaientmiséricordieusement.

Lammeaussi disait :

--Monseigneurmonseigneurfaites grâce ; le bois vertc'estpur poison.

Le princealors dit : -- Je fais grâce.

Ulenspiegelsautant en l'air plusieurs foisfrappa sur la bedaine de Lamme et leforçant à danserdit :

-- Loueavec moi monseigneurqui m'a sauvé du bois vert.

Et Lammeessayait de dansermais ne le pouvait à cause de sa bedaine.

EtUlenspiegel lui paya à manger et à boire.


XII


Nevoulant point livrer bataillele duc sans trève harcelait leTaiseux vaguant par le plat pays entre Juliers et la Meusefaisantsonder partout le fleuve à HondtMechelenElsenMeersenetpartout le trouvant rempli de chausse-trapespour blesser hommes etchevaux voulant passer à gué.

A Stockemles sondeurs n'en trouvèrent point. Le prince ordonna lepassage. Des reiters traversèrent la Meuse et se tinrent enordre de bataille sur l'autre bordafin de protéger lepassage du côté de l'évêché de Liége; puis s'alignèrent d'un bord à l'autrerompant ainsile cours du fleuvedix rangs d'archers et d'arquebusiersemmilesquels se trouvait Ulenspiegel.

Il y eutde l'eau jusqu'aux cuissessouventes fois quelque vague traîtressele soulevaitlui et son cheval.

Il vitpasser les soudards piétons portant un sachet de poudre surleur couvre-chef et en l'air leurs arquebusespuis venaient leschariotshacquebutes à crocsoudards de manoeuvreboutefeuxcoulevrinesdoubles-coulevrinesfauconsfauconneauxserpentinsdemi-serpentinsdoubles-serpentinescourtaudsdoubles-courtaudscanonsdemi-canonsdoubles-canons ; sacrespetites pièces de campagne montées sur avant-trainsconduites par deux chevauxpouvant manoeuvrer au galop et en toutpoint semblables à celles qui furent nommées lesPistolets de l'empereur ; derrière euxprotégeant laqueuedes landsknechts et des reiters de Flandre.

Ulenspiegelchercha quelque boisson réchauffante. L'archer RiesencraftHaut-Allemandhomme maigrecruel et gigantalronflait àcôté de lui sur son destrieretsoufflantembaumaitle brandevin. Ulenspiegelcherchant un flacon sur la croupe de sonchevalle trouva passé en baudrier au moyen d'une cordelettequ'il coupa ; et il prit le flaconle huma joyeusement. Les archerscompagnons lui dirent :

--Baille-nous-en.

Ce qu'ilfit. Le brandevin étant buil noua la cordelette du flacon etle voulut remettre sur la poitrine du soudard. Comme il levait lebras pour le passerRiesencraft se réveilla. Prenant leflaconil voulut traire sa vache accoutumée. Trouvant qu'ellene donnait plus de laitil entra dans une grande colère :

-- Larrondit-ilqu'as-tu fait de mon brandevin ?

Ulenspiegelrépondit :

-- Je l'aibu. Entre cavaliers trempésle brandevin d'un seul est lebrandevin de tous. Méchant est le ladre.

-- Demainje taillerai ta viande en champ closreprit Riesencraft.

-- Nousnous tailleronsrépondit Ulenspiegeltêtesbrasjambes et tout. Mais n'es-tu constipéque tu as la trogne siaigre ?

-- Je lesuisrépondit Riesencraft.

-- Il fautdoncrepartit Ulenspiegelte purger et non te battre.

Il futconvenu entre eux qu'ils se rencontreraient le lendemainmontéset accoutrés chacun à sa fantaisie ets'entretailleraient leur lard avec un court et raide estoc.

Ulenspiegeldemanda de remplacer pour lui l'estoc par un bâtonce qui luifut permis.

Dansl'entre-tempstous les soudards ayant passé le fleuve et semettant en bon ordre à la voix des colonels et capitaineslesdix rangs d'archers passèrent également.

Et leTaiseux dit :

--Marchons sur Liége !

Ulenspiegelen fut joyeuxet avec tous les Flamands s'exclama :

-- Longuevie à d'Orangemarchons sur Liége !

Mais lesétrangerset notamment les Hauts-Allemandsdirent qu'ilsétaient trop lavés et rincés pour marcher.Vainement le prince les assura qu'ils allaient à une sûrevictoireen une ville amieils ne voulurent rien entendreallumèrent de grands feux et se chauffèrent devantavec leurs chevaux déharnachés.

L'attaquede la ville fut remise au lendemain où d'Albegrandementébahi du hardi passageappritpar ses espionsque lessoudards du Taiseux n'étaient point encore prêts àl'attaque.

Sur ceilfit menacer Liége et tout le pays d'alentour de les mettre àfeu et à sangsi les amis du prince y faisaient quelquemouvement. Gérard de Groesbekele happe-chair épiscopalfit armer ses soudards contre le prince qui arriva trop tardpar lafaute des Hauts-Allemandsqui avaient eu peur d'un peu d'eau dansleurs chausses.


XIII


Ulenspiegelet Riesencraft ayant pris des secondsceux-ci dirent que les deuxsoudards se battraient à pied jusqu'à ce que morts'ensuivîts'il plaisait au vainqueurcar telles étaientles conditions de Riesencraft.

Le lieu ducombat était une petite bruyère.

Des lematinRiesencraft se vêtit de son costume d'archer. Il mit lasalade à gorgerinsans visièreet une chemise demailles sans manches. L'autre chemise s'en allant par morceauxil laplaça dans sa salade pour en faire au besoin de la charpie. Ilse munit de l'arbalète de bon bois des Ardennesd'une troussede trente flèchesd'une dague longuemais non d'une épéea deux mainsqui est épée d'archer. Et il vint auchamp de combat monté sur son destrierportant sa selle deguerre et le chanfrein de plumeset tout bardé de fer.

Ulenspiegelse fit un armement de gentilhomme d'armes : son destrier fut un âne; sa selle furent les jupes d'une fille-follele chanfrein ornéde plumes fut en osiergarni au-dessus de beaux copeaux bienvoltigeants. Sa barbe fut de lardcardisait-ille fer coûtetropl'acier est hors de prixet quant au cuivreon en a fait tantde canonsces jours derniersqu'il n'en reste plus de quoi armer unlapin en bataille. Il mit en guise de couvre-chef une belle saladeque les limaçons n'avaient point encore mangéelasalade était surmontée d'une plume de cygnepour lefaire chanter s'il trépassait.

Son estocraide et légerfut un bonlonggros bâton de sapinau bout duquel il y avait un balai de branches du même bois. Aucôté gauche de sa selle pendait son couteauqui étaitde bois pareillement ; au côté droit se balançaitsa bonne masse d'armesqui était de sureausurmontéed'un navet. Sa cuirasse était toute de défauts.

Quand ilvint ainsi accoutré au champ de combatles seconds deRiesencraft éclatèrent de riremais celui-ci demeuraconfit en son aigre trogne.

Il futalors demandé par les seconds d'Ulenspiegelà ceux deRiesencraftque l'Allemand ôtât tout son armement demailles et de fervu qu'Ulenspiegel n'était armé quede loques. Ce à quoi Riesencraft consentit. Les seconds deRiesencraft demandèrent alors a ceux d'Ulenspiegeld'oùil venait qu'Ulenspiegel fut armé d'un balai.

-- Vousm'octroyâtes le bâtonmais vous ne me défendîtespoint de l'égayer de feuillage.

-- Faiscomme tu l'entendsdirent les quatre seconds.

Riesencraftne sonnait mot et tailladait à petits coups de son estoc lesplantes maigres de la bruyère.

Lesseconds l'engagèrent à remplacer son estoc par un balaipareillement à Ulenspiegel.

Ilrépondit :

-- Si cebélître a choisi de son plein gré une arme aussiinaccoutuméec'est qu'il croit pouvoir défendre sa vieavec elle.

Ulenspiegeldisant derechef qu'il voulait se servir de son balailes quatreseconds convinrent que tout était bien.

Ilsétaient tous deux en présenceRiesencraft sur soncheval bardé de ferUlenspiegel sur son baudet bardéde lard.

Ulenspiegels'avança au milieu du champ. Làtenant son balai commeune lance :

-- Jetrouvedit-ilplus puants que pestelèpre et mortcettevermine de méchantslesquels en un camp de soudards bonscompagnonsn'ont d'autres soucis que de promener partout leur aigretrogne et leur bouche baveuse de colère. Où ils setiennentle rire n'ose se montrer et les chansons se taisent. Illeur faut toujours grommeler ou se battreintroduisant ainsiàcôté du combat légitime pour la patriele combatsingulierqui est ruine d'armée et joie de l'ennemi.Riesencraftci-présentoccit pour d'innocentes paroles vingtet un hommessans qu'il ait jamais fait dans la bataille oul'escarmouche un acte de bravoure éclatant ni méritépar son courage la moindre récompense. Oril me plaîtde brosser aujourd'hui à contre-poil le cuir pelé de cechien hargneux.

Riesencraftrépondit :

-- Cetivrogne a rêvé de belles choses sur l'abus des combatssinguliers ; il me plaira aujourd'hui de lui fendre la têtepour montrer à un chacun qu'il n'a que du foin dans lacervelle.

Lesseconds les forcèrent à descendre de leurs montures. Ceque faisantUlenspiegel laissa tomber de sa tête la salade quel'âne mangea coîment ; mais le baudet fut interrompu encette besogne par un coup de pied que lui bailla un second pour lefaire sortir de l'enceinte du champ de combat. Il en fut fait de mêmeau cheval. Et ils s'en allèrent ailleurs paître decompagnie.

Alorslessecondsportant balai-- c'étaient ceux d'Ulenspiegel-- etles autresportant estoc-- c'étaient ceux de Riesencraft-- donnèrenten sifflantle signal du combat.

EtRiesencraft et Ulenspiegel s'entre-battirent furieusementRiesencraft frappant de son estocUlenspiegel parant de son balai ;Riesencraft jurant par tous les diablesUlenspiegel s'enfuyantdevant luivaguant par la bruyère obliquement etcirculairementzigzaguanttirant la languefaisant mille autresgrimaces à Riesencraftqui perdait le souffle et frappaitl'air de son estoc comme un soudard affolé. Ulenspiegel lesentit près de luise retourna soudainet lui bailla de sonbalai sous le nez un grand coup. Riesencraft tomba bras et jambesétendus comme une grenouille en son trépassement.

Ulenspiegelse jeta sur luilui balaya la face à poil et àcontre-poilsans pitiédisant:

-- Criegrâceou je te fais manger mon balai !

Et il lefrottait et refrottait sans cesseau grand plaisir deassistantset disait toujours :

-- Criegrâceou je te le fais manger !

MaisRiesencraft ne pouvait criercar il était mort de rage noire.

-- Dieuait ton âmepauvre furieuxdit Ulenspiegel.

Et il s'enfut brassant mélancolie.


XIV


Onétait pour lors à la fin d'octobre. L'argent manquaitau princeson armée eut faim. Les soudards murmuraientilmarcha vers la France et présenta la bataille au ducqui nel'accepta point.

Partant deQuesnoy-le-Comte pour aller vers le Cambrésisil rencontradix compagnies d'Allemandshuit enseignes d'Espagnols et troiscornettes de chevau-légerscommandés par don RuffeleHenricisfils du ducqui était au milieu de la batailleetcriait en espagnol :

-- Tue !tue ! Pas de quartier ! Vive le Pape !

DonHenricis était alors vis-a-vis la compagnie d'arquebusiers oùUlenspiegel était dizenieret se lançait sur eux avecses hommes. Ulenspiegel dit au sergent de bande :

-- Je vaiscouper la langue a ce bourreau.

-- Coupedit le sergent.

EtUlenspiegeld'une balle bien tiréemit en morceaux la langueet la mâchoire de don Ruffele Henricisfils du duc.

Ulenspiegelabattit aussi de son cheval le fils du marquis Delmarès.

Les huitenseignesles trois cornettes furent battues.

Aprèscette victoireUlenspiegel chercha Lamme dans le campmais ne letrouva point.

-- Las !dit-ilvoici qu'il est partimon ami Lammemon ami gros. En sonardeur guerrièreoubliant le poids de sa bedaineil auravoulu poursuivre les fuyards espagnols. Hors de souffleil seratombé comme sac sur le chemin. Et ils l'auront ramassépour en avoir rançonrançon de lard chrétien.Mon ami Lammeoù donc es-tuoù es-tumon ami gras ?

Ulenspiegelle chercha partoutetne le trouvant pointbrassa mélancolie.


XV


Ennovembrele mois des neigeuses tempêtesle Taiseux manda pardevers lui Ulenspiegel. Le prince mordillait le cordon de sa chemisede mailles.

-- Ecouteet comprendsdit-il.

Ulenspiegelrépondit :

-- Mesoreilles sont des portes de prison ; on y entre facilementmais ensortir est affaire malaisée.

Le Taiseuxdit :

-- Va parNamurFlandreHainautSud-BrabantAnversNord-BrabantGueldreOverysselNord-Hollandannonçant partout que si la fortunetrahit sur terre notre cause sainte et chrétiennela lutte secontinuera sur mer contre toutes iniques violences. Dieu dirige entoute grâce cette affairesoit en heur ou malheur. Arrivéà Amsterdamtu rendras compte à Paul Buysmon féalde tes faits et gestes. Voici trois passes signées par d'Albelui- mêmeet trouvées sur les cadavres àQuesnoy-le-Comte. Mon secrétaire les a remplies. Peut-êtretrouveras-tu en route quelque bon compagnon en qui tu te pourrasfier. Ceux-là sont bons qui au chant de l'alouette répondentpar le clairon guerrier du coq. Voici cinquante florins. Tu serasvaillant et fidèle.

-- Lescendres battent sur mon coeurrépondit Ulenspiegel.

Et il s'enfut.


XVI


Ilavaitde par le roi et le ducpouvoir de porter toutes armesàsa convenance. Il prit sa bonne arquebuse à rouetcartoucheset poudre sèche. Puisvêtu d'un mantelet loqueteuxd'un pourpoint en guenilles et d'un haut-de-chausses troué àla mode d'Espagneportant la toquela plume au vent et l'épéeil quitta l'armée vers les frontières de France etmarcha sur Maestricht.

Lesroiteletsmessagers du froidvolaient autour des maisonsdemandantasile. Il neigea le troisième jour.

Maintesfoisen routeUlenspiegel dut montrer son sauf-conduit. On lelaissa passer. Il marcha sur Liége.

Il venaitd'entrer dans une plaine ; un grand vent chassait par tourbillons lesflocons sur son visage. Il voyait devant lui s'étendre laplaine toute blanche et les neigeux tourbillons chassés parles rafales. Trois loups le suivirentmais en ayant abattu un de sonarquebuseles autres se jetèrent sur le blessé et s'enfurent dans le boisemportant chacun un morceau de cadavre.

Ulenspiegelainsi délivré et regardant s'il n'y avait point d'autrebande dans la campagnevit au bout de la plaine des points comme degrises statues se mouvant parmi les tourbillonset derrièredes formes noires de soudards cavaliers. Il monta sur un arbre. Levent lui apporta un bruit lointain de plaintes. « Ce sontpeut-êtrese dit-ildes pèlerins vêtus d'habitsblancs ; je vois à peine leurs corps sur la neige. »Puis il distingua des hommes courant nus et vit deux reitersnoirsharnasquimontés sur leurs destrierspoussaient devanteuxà grands coups de fouetce pauvre troupeau. Il arma sonarquebuse. Il vit parmi ces affligés des jeunes gensdesvieillards nusgrelottantstransisrecroquevillésetcourant pour fuir le fouet des deux soudardsqui prenaient plaisirétant bien vêtusrouges de brandevin et de bonnenourritureà cingler le corps des hommes nus pour les fairecourir plus vite.

Ulenspiegeldit : « Vous aurez vengeancecendres de Claes. » Et iltua d'une balle au visage l'un des reitersqui tomba de son cheval.L'autre ne sachant d'où venait cette balle imprévueprit peur. Croyant qu'il y avait dans le bois des ennemis cachésil voulut s'enfuir avec le cheval de son compagnon. Tandis ques'étant emparé de la brideil descendait pourdépouiller le mortil fut frappé d'une autre balledans le cou et tomba pareillement.

Les hommesnuscroyant qu'un ange du cielbon arquebusier venait à leurdéfensechurent à genoux. Ulenspiegel alors descenditde son arbre et fut reconnu par ceux de la troupe qui avaient commeluiservi dans les armées du prince. Ils lui dirent :

--Ulenspiegelnous sommes du pays de Franceenvoyés en cepiteux étatà Maestrichtoù est le ducpour yêtre traités comme prisonniers rebellesne pouvantpayer rançon et d'avance condamnés à êtretorturésdétranchésou à ramer commebélîtres et larrons sur les galères du roi.

Ulenspiegeldonnant son opperst-kleed au plus vieux de la trouperépondit:

-- Venezje vous mènerai jusqu'à Mézièresmais ilfaut premièrement dépouiller ces deux soudards etemmener leurs chevaux.

Lespourpointshauts-de-chaussesboites et couvre-chefs et cuirassesdes soudards furent partagés entre les plus faibles etmaladeset Ulenspiegel dit :

-- Nousallons entrer dans le boisoù l'air est plus épais etplus doux. Couronsfrères.

Soudain unhomme tomba et dit :

-- J'aifaim et froidet vais aller devant Dieu témoigner que le Papeest l'antéchrist sur la terre.

Et ilmourut. Et les autres voulurent l'emporterafin de l'enterrerchrétiennement.

Tandisqu'ils cheminaient sur une grand'routeils aperçurent unpaysan conduisant un chariot couvert de sa toile. Voyant les hommesnusil eut pitié et les fit entrer dans le chariot. Ils ytrouvèrent du foin pour s'y coucher et des sacs vides pour secouvrir. Ayant chaudils remercièrent Dieu. Ulenspiegelchevauchant à côté du chariot sur l'un deschevaux des reiterstenait l'autre en bride.

AMézièresils descendirent ; on leur y bailla de bonnesoupede la bièredu paindu fromageet de la viande auxvieillards et aux femmes. Ils furent hébergésvêtuset armés derechef aux frais de la commune. Et tous ilsdonnèrent l'accolade de bénédiction àUlenspiegelqui se laissa faire joyeusement.

Celui-civendit les chevaux des deux reiters quarante-huit florinsdont il endonna trente aux Français.

Cheminantsolitaireil se disait : « Je vais par ruinessang et larmessans rien trouver. Les diables m'ont menti sans doute. Où estLamme ? où est Nele ? où sont les Sept ? »

Et lescendres de Claes battirent derechef sur sa poitrine.

Et ilentendit une voix comme un souffledisant :

« Enmortruines et larmescherche. »

Et il s'enfut.


XVII


Ulenspiegelarriva à Namur en mars. Il y vit Lammequis'étantépris d'un grand amour pour le poisson de Meuseet notammentpour les truitesavait loué un bateau et pêchait dansle fleuve par permission de la commune. Mais il avait payécinquante florins à la corporation des poissonniers.

Il venditet mangea son poissonet gagna à ce métier meilleurebedaine et un petit sac de carolus.

Voyant sonami et compagnon cheminant sur les bords de la Meuse pour entrer enla villeil fut joyeuxpoussa son batelet contre la riveetgravissant la bergenon sans souffleril vint à Ulenspiegel.Bégayant d'aise :

-- Tevoilà doncdit-ilmon filsfils en Dieucar mon archepansale pourrait en porter deux comme toi. Où vas-tu ? Queveux-tu ? Tu n'es pas mort sans doute ? As-tu vu ma femme ? Tumangeras du poisson de Meusele meilleur qui soit en ce bas monde ;ils font en ce pays des sauces à se manger les doigts jusquesà l'épaule. Tu es fier et superbeayant sur les jouesle hâle des batailles. Le voilà doncmon filsmon amiUlenspiegelle gai vagabond.

Puisparlant bas :

-- Combienas-tu tué d'Espagnols ? Tu n'as pas vu ma femme dans leurschariots pleins de bagasses ? Et le vin de Meuse si délicieuxaux gens constipéstu en boiras. Es-tu blessémonfils ? Tu restes donc icifraisdisposalerte comme jeune aigle.Et les anguillestu en goûteras. Nul goût de marécage.Baise-moimon bedon. Noël à Dieuque je suis aise !

Et Lammedansaitsautaitsoufflait et forçait à la danseUlenspiegel.

Puis ilscheminèrent vers Namur. A la porte de la villeUlenspiegelmontra sa passe signée du duc. Et Lamme le conduisit dans samaison.

Tandisqu'il préparait le repasil lui fit raconter ses aventures etlui narra les siennesayantdisait-ilquitté l'arméepour suivre une fille qu'il pensait être sa femme. Dans cettepoursuiteil était venu jusqu'à Namur. Et sans cesseil disait :

-- Nel'as-tu point vue ?

-- J'envis d'autres très bellesrépondit Ulenspiegeletnotamment en cette villeoù toutes sont amoureuses.

-- Defaitdit Lammel'on me voulut avoir cent foismais je restaifidèlecar mon coeur dolent est gros d'un seul souvenir.

-- Commeta bedaine de nombreuses plateléesréponditUlenspiegel.

Lammerépondit :

-- Quandje suis affligéil faut que je mange.

-- Tonchagrin est sans trêve ? demanda Ulenspiegel.

-- Las oui! dit Lamme.

Et tirantune truite d'une cuvelle :

-- Voisdit-ilcomme elle est belle et ferme. Cette chair est rose commecelle de ma femme. Demain nous quitterons Namurj'ai un plein sachetde florinsnous achèterons chacun un âne et nous nousen irons ainsi chevauchant vers le pays de Flandre.

-- Tu yperdras grosdit Ulenspiegel.

Mon coeurtire à Dammequi fut le lieu ou elle m'aima bien ; peut-êtrey est-elle retournée.

-- Nouspartirons demaindit Ulenspiegelpuisqu'ainsi tu le veux. Et defait ils partirent montés chacun sur un âne etcalifourchonnant côte à côte.


XVIII


Unaigre vent soufflait. Le soleilclair comme jeunesse le matingrisonna comme homme vieux. Une pluie grêleuse tomba.

La pluieayant cesséUlenspiegel se secouadisant :

-- Le cielqui boit tant de vapeurs doit se soulager quelquefois.

Une autrepluieplus grêleuse que la premières'abattit sur lesdeux compagnons. Lamme geignait :

-- Nousétions bien lavésfaut-il qu'on nous rince maintenant!

Le soleilreparutet ils califourchonnèrent allègres.

Unetroisième pluie tombasi grêleuse et meurtrièrequ'elle hachait menucomme d'un tas de couteauxles branches sèchesdes arbres.

Lammedisait :

-- Ho ! untoit ! Ma pauvre femme ! Où êtes-vousbon feudouxbaisers et soupes grasses ?

Et ilpleuraitle gros homme.

MaisUlenspiegel :

-- Nousnous lamentonsdit-iln'est-ce pas de nous-mêmetoutefoisque nous viennent nos maux ? Il pleut sur nos épaulesmaiscette pluie de décembre fera trèfles de mai. Et lesvaches meugleront d'aise. Nous sommes sans abrimais que ne nousmariions-nous ? Je veux dire moiavec la petite Nelesi belle et sibonnequi me ferait maintenant une bonne étuvée deboeuf aux fèves. Nous avons soif malgré l'eau quitombeque ne nous fîmes-nous ouvriers constants en un seulétat ? Ceux qui sont reçus maîtres ont dans leurscaves de pleins tonneaux de bruinbier.

Lescendres de Claes battirent sur son coeurle ciel se fit clairlesoleil y brillaet Ulenspiegel dit :

--Monsieur du soleilgrâces vous soient renduesvous nousréchauffez les reins ; cendres de Claesvous nous réchauffezle coeuret nous dites que ceux-là sont bénis quivaguent pour la délivrance de la terre des pères.

-- J'aifaimdit Lamme.


XIX


Ilsentrèrent dans une aubergeon leur y donna à souperdans une salle haute. Ulenspiegelouvrant les fenêtresvit delà un jardin où se promenait une fillette avenantebien en chairles seins rondsla chevelure doréeet vêtueseulement d'une cotted'une jacque de toile blanche et d'un tabliertroué de toile noire.

Deschemises et autres linges de femme blanchissaient sur des cordeslafillettese tournant toujours vers Ulenspiegelôtait deschemises des cordesles y remettaitet souriantet le regardanttoujourss'asseyait sur des bandes de lingese balançant surles deux bouts noués.

Dans levoisinage Ulenspiegel entendait chanter un coq et voyait une nourricejouant avec un enfant dont elle tournait la face vers un hommedeboutdisant :

--Boelkinfaites des petits yeux à papa.

L'enfantpleurait.

Et lafillette mignonne continuait à se promener dans le closdéplaçant et replaçant le linge.

-- C'estune espionnedit Lamme.

Lafillette mettait les mains sur ses yeux etsouriant entre sesdoigtsregardait Ulenspiegel.

Puisàpleines mainsrelevant ses deux seinselle les laissait retomberet se balançait de nouveau sans que ses pieds touchassent lesol. Et les linges en se détressant la faisaient tourner commeune toupietandis qu'Ulenspiegel voyait ses bras nus jusqu'auxépaulesblancs et ronds au soleil pâle. Tournant etsouriantelle le regardait toujours. Il sortit pour l'aller trouver.Lamme le suivit. A la haie du closil chercha une ouverture pour ypassermais il n'en trouva point.

Lafillettevoyant le manègeregarda de nouveau souriant entreses doigts.

Ulenspiegeltâchait de passer à travers la haietandis que Lammele retenantlui disait :

-- N'y vapointc'est une espionnenous serons brûlés.

Puis lafillette se promena dans le closse couvrant la face de son tablieret regardant à travers les trous pour voir si son ami dehasard ne viendrait pas bientôt.

Ulenspiegelallait d'un élan sauter par-dessus la haiemais il en futempêché par Lamme quilui prenant la jambele fitchoirdisant :

-- Cordeglaive et potencec'est une espionnen'y va point.

Assis parterreUlenspiegel se débattait contre lui. La fillette criapoussant sa tête au-dessus de la haie :

-- Adieumessirequ'Amour tienne pendante Votre Longanimité.

Et ilentendit un éclat de rire moqueur.

-- Ah !dit-ilc'est à mon oreille comme un faisceau d'épingles!

Puis uneporte se ferma bruyamment.

Et il futmélancolique.

Lamme luiditle tenant toujours :

-- Tuénumères les doux trésors de beautéperdus ainsi à ta honte. C'est une espionne. Tu tombes bienquand tu tombes. Je vais faire ma crevaille à force de rire.

Ulenspiegelne sonna motet tous deux remontèrent sur leurs ânes.


XX


Ilscheminaient ayant chacun jambe de ci jambe de là sur leurbaudet.

Lammeremâchant son dernier repashumait l'air frais joyeusement.Soudain Ulenspiegel lui cingla d'un grand coup de fouet son séantformant bourrelet sur la selle.

-- Quefais-tu las'écria Lamme piteusement.

-- Quoi ?répondit Ulenspiegel.

-- Ce coupde fouetdit Lamme.

-- Quelcoup de fouet ?

-- Celuique je reçus de toirepartit Lamme.

-- Du côtégauche ? demanda Ulenspiegel.

-- Ouiducôte gauche et sur mon séant. Pourquoi fis-tu celavaurien scandaleux ?

-- Parignorancerépondit Ulenspiegel. Je sais très bien ceque c'est qu'un fouettrès bien aussi ce que c'est qu'unséant à l'étroit sur une selle. Oren voyantcelui-ci largegonflétendu et dépassant la sellejeme dis : Puisqu'on n'y peut pincer avec le doigtun coup de fouetn´y saurait non plus pincer avec la mèche. Je fiserreur.

Lammesouriant à ce proposUlenspiegel poursuivit en ces termes :

-- Mais jene suis pas seul en ce monde à pécher par ignoranceetil est plus d'un maître sot étalant sa graisse sur laselle d'un âne qui me pourrait rendre des points. Si mon fouetpécha à l'endroit de ton séanttu péchasbien plus lourdement à l'endroit de mes jambes en lesempêchant de courir derrière la fille qui coquetait dansson jardin.

-- Viandeà corbeaux ! dit Lammec'était donc une vengeance ?

-- Toutepetiterépondit Ulenspiegel.


XXI


ADammeNele l'affligéevivait solitaire près deKatheline appelant d'amour le diable froid qui ne venait point.

-- Ah !disait-elletu es richeHanskemon mignonet me pourraisrapporter les sept cents carolus. Alors Soetkin vivante reviendraitdes limbes sur la terreet Claes rirait dans le ciel ; bien tu lepeux faire. Otez le feul'âme veut sortirfaites un troul'âme veut sortir. Et elle montrait sans cesse du doigt laplace où avaient été les étoupes.

Kathelineétait bien pauvremais les voisins l'aidaient de fèvesde pain et de viande selon leurs moyens. La commune lui donnaitquelque argent. Et Nele cousait des robes pour les richesbourgeoisesallait chez elles repasser le lingeet gagnait ainsi unflorin par semaine.

EtKatheline disait toujours :

-- Faitesun trouôtez mon âme. Elle frappe pour sortir. Il rendrales sept cents carolus.

Et Nelepleurait l'écoutant.


--XXII --


CependantUlenspiegel et Lammemunis de leurs passesentrèrent dansune petite auberge adossée aux rochers de la Sambrelesquelssont couverts d'arbres en certains endroits. Et sur l'enseigne ilétait écrit : Chez Marlaire .

Ayant bumaint flacon de vin de Meuse à la façon de Bourgogne etmangé force poissons à l'escavêcheilsdevisaient avec l'hôte papistede haute futaiemais bavardcomme pieà cause du vin qu'il avait buet sans cesseclignant de l'oeil malicieusement. Ulenspiegeldevinant sous ceclignement quelque mystèrele fit boire davantagesi bienque l'hôte commença à danser et às'éclater de rirepuisse remettant à table :

-- Bonscatholiquesdisait-ilje bois à vous.

-- A toinous buvonsrépondirent Lamme et Ulenspiegel.

-- Al'extinction de toute peste de rébellion et d'hérésie.

-- Nousbuvonsrépondirent Lamme et Ulenspiegelqui sans cesseremplissaient le gobelet que l'hôte ne savait jamais voirplein.

-- Vousêtes bonshommesdisait-ilje bois à Vos Générositésje gagne sur le vin bu. Où sont vos passes ?

-- Lesvoicirépondit Ulenspiegel.

-- Signéesdu ducdit l'hôte. Je bois au duc.

-- Au ducnous buvonsrépondirent Lamme et Ulenspiegel.

L'hôtepoursuivant ses propos.

-- En quoiprend-on les ratssouris et mulots ? En ratièresmulottièressouricières. Qui est le mulot ? C'est legrand hérétique orange comme le feu de l'enter. Dieuest avec nous. Ils vont venir. He ! he ! A boire ! Verse ; je cuisje brûle. A boire ! Trois beaux petits prédicantsréformés... Je dis petits... beaux petits vaillantsforts soudardsdes chênes... A boire ! N'irez-vous pas aveceux au camp du grand hérétique ? j'ai des passessignées de lui... Vous verrez leur besogne.

-- Nousirons au camprépondit Ulenspiegel.

-- Ils s'yferont bienet la nuitsi l'occasion se présente (et l'hôtefit en sifflant le geste d'un homme en égorgeant un autre)Vent-d'Acier empêchera le merle Nassau de siffler davantage. Orçaà boireça !

-- Tu esgainonobstant que tu sois mariéréponditUlenspiegel.

L'hôtedit :

-- Je nele suis ni le fus. Je tiens les secrets des princes. A boire. -- Mafemme me les volerait sur l'oreillerpour me faire pendre et êtreveuve plus tôt que Nature ne le veut. Vive Dieu ! ils vontvenir... Où sont les passes nouvelles ? Sur mon coeurchrétien. Buvons ! Ils sont làlàa troiscents pas sur le cheminprès de Marche- les-Dames. Lesvoyez-vous ? Buvons !

-- Boislui dit Ulenspiegelbois ; je bois au roiau ducaux prédicantsà Vent-d'Acier : je bois à toià moi ; je boisau vin et à la bouteille. Tu ne bois point. Et à chaquesantéUlenspiegel lui remplissait son verre et l'hôtele vidait.

Ulenspiegelle considéra quelque temps ; puis se levant :

-- Ildortdit-ilvenons-nous-enLamme.

Quand ilsfurent dehors :

-- Il n'apoint de femme pour nous trahir. La nuit va tomber. Tu as bienentendu ce que disait ce vaurienet tu sais ce que sont les troisprédicants ?

-- Ouidit Lamme.

-- Tu saisqu'ils viennent de Marche-les-Dames en longeant la Meuseet qu'ilfera bon de les attendre sur le chemin avant que ne souffle leVent-d'Acier.

-- Ouidit Lamme.

-- Il fautsauver la vie au princedit Ulenspiegel.

-- Ouidit Lamme.

-- Tiensdit Ulenspiegelprends mon arquebuseva-t'en dans le taillisentreles rochers ; charge-la de deux balles et tire quand je croasseraicomme le corbeau.

-- Je leveuxdit Lamme.

Et ildisparut dans le taillis. Et Ulenspiegel entendit bientôt lecraquement du rouet de l'arquebuse.

-- Lesvois-tu venir ? dit-il.

-- Je lesvois répondit Lamme. Ils sont troismarchant comme soudardset l'un d'eux dépasse les autres de la tête.

Ulenspiegels'assit sur le chemin les jambes en avant marmonnant des prièressur un chapeletcomme font les mendiants. Et il avait soncouvre-chef entre les genoux.

Quand lestrois prédicants passèrentil leur tendit soncouvre-chef ; mais ils n'y mirent rien.

Ulenspiegelalors se levantdit piteusement :

-- Mesbons siresne refusez point un patard à un pauvre ouvriercarrier qui s'est cassé les reins tout dernièrement entombant dans une mine. Ils sont durs dans ce pays et ne m'ont rienvoulu donner pour soulager ma triste misère. Las ! donnez-moiun patardet je prierai pour vous. Et Dieu tiendra en joiependanttoute leur vieVos Magnanimités.

-- Monfilsdit l'un des prédicantshomme robusteil n'y aura plusde joie pour nous en ce monde tant qu'y règneront le Pape etl'Inquisition.

Ulenspiegelsoupira pareillementdisant :

-- Las !que dites-vousmesseigneurs ? Parlez bass'il plaît àVos Grâces. Mais donnez-moi un patard.

-- Monfilsrépondit un petit prédicant de trogne guerrièrenous autrespauvres martyrsn'avons de patards que ce qu'il nousfaut pour nous sustenter en route.

Ulenspiegelse jeta à genoux.

--Bénissez-moidit-il.

Les troisprédicants étendirent la main sur la têted'Ulenspiegel sans dévotion.

Remarquantqu'ils étaient maigres et avaient toutefois de puissantesbedainesil se relevafit mine de choir et cognant du front labedaine du prédicant de haute tailleil y entendit un joyeuxtintinabulement de monnaie.

Alorsseredressant et tirant son bragmart :

-- - Mesbeaux pèresdit-ilil fait fraisje suis peu vêtuvous l'êtes trop. Donnez-moi de votre laineafin que je m'ypuisse tailler un manteau. Je suis Gueux. Vive le Gueux !

Le grandprédicant répondit :

-- Gueuxaccrêtétu portes haut la crête ; nous tel'allons couper.

-- Couper! dit Ulenspiegel en se reculant ; mais Vent-d'Acier soufflera pourvous avant de souffler pour le prince. Gueux je suisvive le Gueux !

Les troisprédicants ahuris s'entredirent:

-- D'oùsait-il la nouvelle ? Nous sommes trahis. Tue ! Vive la messe !

Et ilstirèrent de dessous leurs chausses de beaux bragmarts bienaffilés.

MaisUlenspiegelsans les attendrerecula du côté desbroussailles où Lamme se trouvait caché. Jugeant queles prédicants étaient à portéed'arquebuseil dit :

--Corbeauxnoirs corbeauxVent-de-Plomb va souffler. Je chante votrecrevaille.

Et ilcroassa.

Un coupd'arquebuseparti des broussaillesrenversa la face contre terre leplus grand des prédicantset fut suivi d'un second coup quijeta sur le chemin le deuxième.

EtUlenspiegel vit entre les broussailles la bonne trogne de Lammeetson bras levé rechargeant en hâte son arquebuse.

Et unefumée bleue montait au-dessus des noires broussailles.

Letroisième prédicantfurieux de male ragevoulait àtoute force détrancher Ulenspiegellequel disait :

--Vent-d'Acier ou Vent-de-Plombtu vas trépasser de ce monde enl'autreinfâme artisan de meurtres !

Et ill'attaquaet il se défendit bravement.

Et ils setenaient tous deux face à face raidement sur le cheminportant et parant les coups. Ulenspiegel était tout saignantcar son adversairehabile soudardl'avait blessé à latête et à la jambe. Mais il attaquait et se défendaitcomme un lion. Le sang qui coulait de sa tête l'aveuglant ; ilrompit toutefois à grandes enjambéess'essuya de lamain gauche et se sentit faiblir. Il allait être tué siLamme n'eût tiré sur le prédicant et ne l'eûtfait tomber.

EtUlenspiegel le vit et ouït vomir blasphèmessang etécume de mort.

Et lafumée bleue s'éleva au-dessus des noires broussaillesparmi lesquelles Lamme montra derechef sa bonne trogne.

-- Est-cefini ? dit-il.

-- Ouimon filsrépondit Ulenspiegel. Mais viens.

Lammesortant de sa nichevit Ulenspiegel tout couvert de sang. Courantalors comme un cerfnonobstant sa bedaineil vint àUlenspiegelassis par terre près des hommes tués.

-- Il estblessédit-ilmon ami douxblessé par ce vaurienmeurtrier. Et d'un coup de taloncassant les dents au prédicantle plus proche : Tu ne réponds pasUlenspiegel ! Vas-tumourir mon fils ? Où est ce baume ? Ha ! dans le fond de sagibecièresous les saucissons. Ulenspiegelne m'entends-tupoint ? Las ! je n'ai point d'eau tiède pour laver tablessureni nul moyen d'en avoir. Mais l'eau de Sambre suffira.Parle-moimon ami. Tu n'es point si rudement blessétoutefois. Un peu d'eaulàbien froide n'est-ce pas ? Il seréveille. C'est moimon filston amiils sont tous morts !Du linge ! du linge pour bander ses blessures. Il n'y en a point. Machemise donc. -- Il se dévêtit. -- Et Lamme poursuivantson propos : En morceauxla chemise ! Le sang s'arrête. Monami ne mourra point.

-- Ha !disait-ilqu'il fait froid le dos nu à cet air vif.Rhabillons-nous. Il ne mourra point. C'est moiUlenspiegelmoitonami Lamme. Il sourit. Je vais dépouiller les meurtriers. Ilsont des bedaines de florins. Tripes doréescarolusflorinsdaelderspatards et des lettres ! Nous sommes riches. Plus de troiscents carolus à partager. Prenons les armes et l'argent.Vent-d'Acier ne soufflera pas encore pour Monseigneur.

Ulenspiegelclaquant des dents à cause du froidse leva.

-- Tevoilà deboutdit Lamme.

-- C'estla force du baumerépondit Ulenspiegel.

-- Baumede vaillancerépondit Lamme.

Puisprenant un à un les corps des trois prédicantsil lesjeta dans un trouentre les rochersleur laissant leurs armes etleurs habitssauf le manteau.

Et toutautour d'euxdans le cielcroassaient les corbeaux attendant leurpâture.

Et laSambre coulait comme fleuve d'acier sous le ciel gris.

Et laneige tombalavant le sang.

Et ilsétaient soucieux toutefois. Et Lamme dit :

-- J'aimemieux tuer un poulet qu'un homme.

Et ilsremontèrent sur leurs ânes.

Aux portesde Huyle sang coulait toujours ; ils feignirent de se prendre dequerelledescendirent de leurs ânes et s'escrimèrent deleurs bragmartsbien cruellement en apparence ; puis ayant cesséle combatils remontèrent et entrèrent dans Huy aprèsavoir montré leurs passes aux portes de la ville.

Les femmesvoyant Ulenspiegel blessé et saignantet Lamme jouant levainqueur sur son âneregardaient avec tendre pitiéUlenspiegel et montraient le poing à Lamme disant : «Celui-ci est le vaurien qui blessa son ami. »

Lammeinquietcherchait seulement parmi elles s'il ne voyait point safemme.

Ce fut envainet il brassa mélancolie.


XXIII


-- Oùallons-nous ? dit Lamme.

-- AMaestrichtrépondit Ulenspiegel.

-- Maismon filson dit que l'armée du duc est là tout autouret que lui-même se trouve dans la ville. Nos passes ne noussuffiront point. Si les soudards espagnols les trouvent bonnesnousn'en serons pas moins retenus en ville et interrogés. Dansl'entretemps ils apprendront la mort des prédicants et nousaurons fini de vivre.

Ulenspiegelrépondit

-- Lescorbeauxles hiboux et les vautours auront bientôt fini deleur viande ; déjàsans douteils ont le visageméconnaissable. Quant à nos passeselles peuvent êtrebonnes ; mais si l'on apprenait le meurtrenous serionscomme tu ledisappréhendés au corps. Il faut toutefoisque nousallions à Maestricht en passant par Landen.

-- Ilsnous pendrontdit Lamme.

Nouspasseronsrépondit Ulenspiegel.

Ainsidevisantils arrivèrent à l'auberge de la Pie où ils trouvèrent bon repasbon gîte et du foinpour leurs ânes.

Lelendemainils se mirent en route pour Landen.

Etantarrivés à une grande ferme auprès de la villeUlenspiegel siffla comme l'alouetteet tout aussitôt del'intérieur lui répondit le clairon guerrier du coq. Uncensier de bonne trogne parut sur le seuil de la ferme. Il leur dit :

-- Amiscomme libresvive le Gueux ! entrez céans.

-- Quelest celui-ci ? demanda Lamme.

Ulenspiegelrépondit :

-- ThomasUtenhovele vaillant réformé ; ses servants etservantes de ferme travaillent comme lui pour la libre conscience.

Utenhovedit alors :

-- Vousêtes les envoyés du prince. Mangez et buvez.

Et lejambon de crépiter dans la poêle et les boudinspareillementet le vin de trotter et les verres de s'emplir. EtLamme de boire comme le sable sec et de manger bien.

Garçonset filles de ferme venaient tour à tour pousser le nez àla porte entrebâillée pour le contempler besognant desmâchoires. Et les hommes jaloux de luidisaient qu'ilssauraient faire comme lui.

A la findu repasThomas Utenhove dit :

-- Centpaysans partiront-d'ici cette semaine sous prétexte d'allertravailler aux digues à Bruges et aux environs. Ils voyagerontpar troupes de cinq à six et par différents chemins. Ily aura des barques à Bruges pour les transporter àEmden par la mer.

--Seront-ils pourvus d'armes et d'argent ? demanda Ulenspiegel.

-- Ilsauront chacun dix florins et de grands coutelas.

-- Dieu etle prince te récompenserontdit Ulenspiegel.

-- Je nebesogne point pour la récompenserépondit ThomasUtenhove.

-- Commentfaites-vousdit Lamme en croquant de gros boudins noirscommentfaites-vousmonsieur l'hôtepour obtenir un mets si parfumési succulent et de si fine graisse ?

-- C'estdit l'hôteque nous y mettons de la cannelle et de l'herbe auxchats.

Puisparlant à Ulenspiegel

-- Edzardcomte de Friseest-il toujours l'ami du prince ?

Ulenspiegelrépondit :

-- Il s'encachetout en donnant à Emden asile à ses navires.

Et ilajouta :

-- Nousdevons aller à Maestricht.

-- Tu nele pourras pointdit l'hôte ; l'armée du duc est devantla ville et aux alentours.

Puisleconduisant au grenieril lui montra au loin les enseignes et guidonsdes cavaliers et piétonschevauchant et marchant dans lacampagne.

Ulenspiegeldit :

-- Jepasserai au travers si vousqui êtes puissant en ce lieumebaillez permission de me marier. Quant à la femmeil me lafaut mignonnedouce et belleet voulant m'épousersinonpour toujoursau moins pour une semaine.

Lammesoupirait et disait :

-- Ne lefais pointmon filselle te laisserait seulbrûlant au feud'amour. Ton litoù tu dors si coîmentte sera commematelas de houxt'enlevant le doux sommeil.

-- Jeprendrai femmerépondit Ulenspiegel.

Et Lammene trouvant plus rien sur la tablefut bien marri. Toutefoisayantdécouvert des castrelins dans une écuelleil lescroqua mélancoliquement.

Ulenspiegeldisait à Thomas Utenhove :

-- Or çaà boire çabaillez-moi une femme riche ou pauvre. Jevais avec elle à l'église et fais bénir lemariage par le curé. Celui-ci nous donne le certificatd'épousaillesnon valable puisqu'il est d'un papisteinquisiteur ; nous y faisons stipuler que nous sommes tous bonschrétiensayant confessé et communiévivantapostoliquement suivant les préceptes de notre sainte mèreEglise romainequi brûle ses enfantset appelant ainsi surnous les bénédictions de notre saint-père lePapedes armées céleste et terrestredes saintsdessaintesdes doyenscurésmoinessoudardshappe-chair etautres bélîtres. Munis dudit certificatnous faisonsles préparatifs du voyage accoutumé du festoiement denoces.

-- Mais lafemme ? dit Thomas Utenhove.

-- Tu mela trouverasrépondit Ulenspiegel. Je prends donc deuxchariotsje les fleuris de cercles garnis de branches de sapindehoux et de fleurs de papierje les remplis de quelques bonshommesque tu veux envoyer au prince.

-- Mais lafemme ? dit Thomas Utenhove.

-- Elleest ici sans douterépondit Ulenspiegel.

Etpoursuivant son propos :

--J'attelle deux de tes chevaux à l'un des chariotsnos deuxânes à l'autre. Je mets dans le premier chariot ma femmeet moimon ami Lammeles témoins de mariagedans le seconddes joueurs de tambourinde fifre et de scalmeye. Puis portant lesjoyeuses bannières d'épousaillestambourinantchantantbuvantnous passons au grand trot de nos chevaux par legrand chemin qui nous conduit au Galgen- Veld Champ depotencesou à la liberté.

-- Je teveux aiderdit Thomas Utenhove. Mais les femmes et filles voudrontsuivre leurs hommes.

-- Nousirons à la grâce de Dieudit une mignonne fillettepoussant la tête à la porte entrebâillée.

-- Il yaurasi besoin estquatre chariotsdit Thomas Utenhove ; ainsinous ferons passer plus de vingt-cinq hommes.

-- Le ducsera fait quinauddit Ulenspiegel.

-- Et laflotte du princeservie par quelques bons soudards de plusréponditThomas Utenhove.

Faisantalors mander à son de cloche ses valets et servantes il leurdit :

-- Voustous qui êtes de Zélandehommes et femmesoyez :Ulenspiegel le Flamandci présentveut que vous passiez parl'armée du duc nuptialement accoutrés.

Hommes etfemmes de Zélande crièrent ensemble :

-- Dangerde mort ! nous le voulons !

Et leshommes s'entredisaient :

-- Ce nousest joie de quitter la terre de servitude pour aller vers la merlibre. Si Dieu est pourqui sera contre ?

Des femmeset des filles disaient :

-- Suivonsnos maris et amis. Nous sommes de Zélande et y trouveronsasile.

Ulenspiegelavisa une jeune et mignonne filletteet lui dit se gaussant :

-- Je teveux épouser.

Mais ellerougissanterépondit :

-- Je veuxde toimais à l'église seulement.

Les femmesriant s'entredirent :

-- Soncoeur tire à Hans Utenhovefils du baes. Il part avecelle sans doute.

-- Ouirépondit Hans.

Et le pèrelui disait :

-- Tu lepeux.

Les hommesse mirent en habit de fêtepourpoint et haut-de-chausses develourset le opperst-kleed par-dessuset coiffés delarges couvre-chefsgarants de soleil et de pluieles femmes enbas-de-chausses noirs et souliers déchiquetés ; portantau front le grand bijou doréà gauche pour lesfillettesà droite pour les femmes mariées ; la fraiseblanche au coule plastron de broderie orécarlate et azurle jupon de laine noire à larges raies de velours de mêmecouleurles bas de laine noire et les souliers de velours àboucles d'argent.

PuisThomas Utenhove s'en fut à l'église prier le prêtrede marier incontinent pour deux rycksdaelders qu'il lui mitdans la mainThylbert fils de Claesc'était UlenspiegeletTannekin Pietersce à quoi le curé consentit.

Ulenspiegelalla donc à l'église suivi de toute la noceet làil épousa devant le prêtre Tannekin si belle etmignonnesi accorte et bien en chair qu'il eût volontiersmordu dans ses joues comme en une pomme d'amour. Et il le lui ditn'osant le faire par respect qu'il avait de sa douce beauté.Mais elleboudeuselui dit :

-Laissez-moi ; voici Hans qui vous regarde pour vous tuer.

Et unefillettejalouselui dit :

-- Chercheailleurs ; ne vois-tu point qu'elle a peur de son homme ?

Lammesefrottant les mainss'écriait :

-- Tu neles auras point toutesvaurien.

Et ilétait tout aise.

Ulenspiegelprenant son mal en patienceretourna à la ferme avec la noce.Et làil butchanta et fut joyeuxtrinquant avec lafillette jalouse. Ce dont Hans fut joyeuxmais non Tannekinni nonplus le fiancé de la fillette.

A midipar un clair soleil et un vent fraisles chariots s'en furentverdoyants et fleuristoutes enseignes déployéesauson joyeux des tambourinsdes scalmeyesdes fifres et descornemuses.

Au campd'Albe était une autre fête. Les vedettes et sentinellesavancéesayant sonné l'alarmerevinrent les unesaprès les autresdisant :

«L'ennemi est prochenous avons entendu le bruit des tambourins etfifreset aperçu les enseignes. C'est un fort parti decavalerie venu là pour vous attirer en quelque embuscade. Lecorps d'armée est plus loin sans doute. »

Le duc fitaussitôt avertir les mestres-de-campcolonels et capitainesordonna de mettre l'armée en bataille et envoya reconnaîtrel'ennemi.

Soudainapparurent quatre chariots allant vers les arquebusiers. Dans leschariotsles hommes et les femmes dansaientles bouteillestrottaient et joyeusement glapissaient les fifresgeignaient lesscalmeyesbattaient les tambours et ronflaient les cornemuses.

La noceayant fait halted'Albe vint lui-même au bruit et vit lanouvelle épousée sur l'un des quatre chariots ;Ulenspiegelson épouxtout fleurià côtéd'elleet tous les paysans et paysannesdescendus à terredansant tous autour et offrant à boire aux soudards.

D'Albe etles siens s'étonnaient grandement de la simplicité deces paysans qui chantaient et festoyaient quand tout était enarmes autour d'eux.

Et ceuxqui étaient dans les chariots donnèrent tout leur vinaux soudards.

Et ilsfurent par eux bien applaudis et fêtés.

Le vinmanquant dans les chariotsles paysans et paysannes se remirent enroute au son des tambourinsfifres et cornemusessans êtreinquiétés.

Et lessoudardsjoyeuxtirèrent en leur honneur une salved'arquebusades.

Et ilsentrèrent ainsi à Maestrichtoù Ulenspiegels'entendit avec les agents réformés pour envoyerparbateauxdes armes et des munitions à la flotte du Taiseux.

Et ilsfirent de même à Landen.

Et ilss'en allaient ainsi partoutvêtus en manouvriers.

Le ducapprit le stratagème ; et il en fut fait une chanson laquellelui fut envoyéeet dont le refrain était :

Duc desangduc niais
As-tu vu l'épousée ?

Et chaquefois qu'il avait fait une fausse manoeuvre les soudards chantaient :

Le duc ala berlue :
Il a vu l'épousée.


XXIV


Dansl'entre-tempsle roi Philippe brassait farouche mélancolie.En son orgueil dolentil priait Dieu de lui donner pouvoir devaincre l'Angleterrede conquérir la Francede prendreMilanGênesVeniseetgrand dominateur des mersde régnerainsi sur l'entière Europe.

Songeant àce triompheil ne riait point.

Il avaitfroid sans cesse ; le vin ne le réchauffait pointni non plusle feu de bois odorant brûlant toujours en la salle oùil se tenait. Làsans cesse écrivantassis au milieude tant de lettres qu'on en eût rempli cent tonnesil songeaità l'universelle domination du mondetelle que l'exerçaientles empereurs de Rome; à sa haine jalouse pour son filsCarlosdepuis que celui-ci avait voulu aller aux Pays-Basàla place du duc d'Albepour tâcher d'y régner sansdoutepensait-il. Et le voyant laidcontrefait fouféroceet méchantil le prenait en haine davantage. Mais il n'enparlait point.

Ceux quiservaient le roi Philippe et son fils don Carlosne savaient lequeldes deux il leur fallait craindre le plusou du fils agilemeurtrierdéchirant à coups d'ongle ses serviteursoudu père couard et sournoisse servant des autres pourfrapperet comme une hyènevivant de cadavres.

Lesserviteurs s'effrayaient de les voir rôdant l'un autour del'autre. Et ils disaient que bientôt il y aurait quelque mort àl'Escurial

Orilsapprirent bientôt que don Carlos avait étéemprisonné pour crime de haute trahison. Et ils surent que denoir chagrin il se rongeait l'âmequ'il s'était blesséau visage en voulant passer à travers les barreaux de saprisonpour s'échapperet que madame Isabelle de Francesamèrepleurait sans cesse.

Mais leroi Philippe ne pleurait point.

Le bruitleur vint que l'on avait donné à don Carlos des figuesvertes et qu'il était mort le lendemaincomme s'il fûtendormi. Les médecins dirent : « Sitôt qu'il eutmangé les figuesle sang cessa de battreles fonctions de lavietelles que les veut Naturefurent interrompuesil ne sut plusni cracherni vomirni n'en faire sortir de son corps. Son ventregonfla au trépassement. »

Le roiPhilippe entendit la messe des morts pour don Carlosle fit enterrerdans la chapelle de sa royale résidence et mettre la pierresur son corpsmais il ne pleura point.

Et lesserviteurs s'entredisaientnarguant la princière épitaphequi se trouvait sur la pierre du tombeau :

Cl GITCELUI QUIMANGEANT DES FIGUES VERTESMOURUT SANS AVOIR ÉTÉMALADE.

A quijaze qui en para desit verdadMorio sin infirmidad.

Et le roiPhilippe regarda d'un oeil de luxure la princesse d'Ebolilaquelleétait mariée. Il la pria d'amour et elle céda.

MadameIsabelle de Francedont on disait qu'elle avait favorisé lesdesseins de don Carlos sur les Pays-Basdevint maigre et dolente. Etses cheveux tombèrent par grosses mèches à lafois. Elle vomit souventet les ongles de ses pieds et de ses mainstombèrent. Et elle mourut.

EtPhilippe ne pleura point.

Lescheveux du prince d'Eboli tombèrent pareillement. Il devinttriste et se plaignit toujours. Puis les ongles de ses pieds et deses mains tombèrent aussi.

Et le roiPhilippe le fit enterrer.

Et il payale deuil de la veuve et ne pleura point.


XXV


En cetemps-laquelques femmes et filles de Damme vinrent demander àNele si elle voulait être la fiancée de mai et se cacherdans les broussailles avec le fiancé qu'on lui trouverait ;cardisaient les femmesnon sans jalousieil n'est pas un seulhomme jeuneen tout Damme et aux environs qui ne voudrait se fiancerà toiqui restes si bellesage et fraîche : don desorcièresans doute.

--Commèresrépondait Neledites aux jeunes hommes quime recherchent : Le coeur de Nele n'est point icimais àcelui qui vague pour délivrer la terre des pères. Et sije suis fraîcheainsi que vous le ditesce n'est pas don desorcièremais de santé.

Lescommères répondaient :

--Katheline est soupçonnéetoutefois.

-- Necroyez point aux paroles des méchantsrépondait NeleKatheline n'est point sorcière. Messieurs de la justice luibrûlèrent des étoupes sur la tête et Dieula frappa de folie.

EtKatheline hochant la tête dans un coin où elle étaitaccroupiedisait :

-- Otez lefeuil reviendraHanskemon mignon

Lescommères demandant quel était ce HanskeNele répondait:

-- C'estle fils de Claesmon frère de laitqu'elle croit avoir perdudepuis que Dieu l'a frappée.

Et lesbonnes commères donnaient des patards d'argent àKatheline. Et quand ils étaient neufselle les montrait àquelqu'un que nul ne voyaitdisant :

-- Je suisricheriche d'argent reluisant. ViensHanskemon mignon ; Jepayerai mes amours.

Et lescommères s'en étant alléesNele pleurait en lachaumine solitaire. Et elle songeait à Ulenspiegel vaguantdans les lointains pays sans qu'elle le pût suivreet àKatheline qui gémissant : « 0tez le feu ! » tenaitsouvent à deux mains sa poitrinemontrant par là quele feu de folie brûlait la tête et le corpsfiévreusement.

Et dansl'entre-tempsle fiancé et la fiancée de mai secachèrent dans les herbes.

Celui oucelle qui trouvait l'un d'euxétaitselon le sexe de satrouvaille et le sienroi ou reine de la fête.

Neleentendit les cris de joie des garçons et des filles lorsque lafiancée de mai fut trouvée au bord d'un fossécachée dans les hautes herbes.

Et ellepleurait songeant au doux temps où on la cherchaitelle etson ami Ulenspiegel.


XXVI


CependantLamme et lui califourchonnaient jambe de cijambe de làsurleurs ânes :

-- Or çaécouteLammedit Ulenspiegelles nobles des Pays-Basparjalousie contre d'Orangeont trahi la cause des confédérésla sainte alliancevaillant compromis signé pour le bien dela terre des pères. D'Egmont et de Hoorn furent traîtrespareillement et sans profit pour eux ; Brederode est mortil ne nousreste plus en cette guerre que le pauvre populaire de Brabant et deFlandresattendant des chefs loyaux pour aller en avantet puis monfilsles îlesles îles de Zélandela NoordHollande aussi dont le prince est gouverneur ; et plus loin encoresur la mer Edzardcomte d'Emden et de l'Oost Frise.

-- Las !dit Lammeje le vois clairementnous pérégrinonsentre la cordela roue et le bûchermourant de faimbâillantde soifsans nul espoir de repos.

-- Nous nesommes qu'au débutrépondit Ulenspiegel. Daigneconsidérer que tout y est plaisir pour noustuant nosennemisnous gaussant d'euxayant des florins pleins nos gibecières; bien lestés de viandede bièrede vin et debrandevin. Que te faut-il de plussac de plumes ? Veux-tu que nousvendions nos ânes et achetions des chevaux ?

-- Monfilsdit Lammele trot d'un cheval est bien dur pour un homme de macorpulence.

-- Tut'assiéras sur ta monture ainsi que font les paysansréponditUlenspiegelet nul ne se gausseras de toipuisque tu es vêtuen paysan et ne portes point l'épée comme moimaisseulement l'épieu.

-- Monfils. dit Lammees-tu sûr que nos deux passes pourront servirdans les petites villes ?

-- N'ai-jepoint le certificat du curédit Ulenspiegelavec le grandcachet de cire rouge de l'église y pendant à deuxqueues de parchemin et nos billets de confession ? Les soudards ethappe-chair du duc ne peuvent rien contre deux hommes si bien munis.Et les patenôtres noires que nous avons à vendre ? Noussommes reiters tous deuxtoi Flamand et moi Allemandvoyageant parordre exprès du ducpour gagner à la sainte foicatholiquepar vente de choses béniesles hérétiquesde ce pays. Nous entrerons ainsi partoutchez les nobles seigneurset dans les grasses abbayes. Et ils nous donneront une onctueusehospitalité. Et nous surprendrons leurs secrets. Lèche-toiles babouinesmon ami doux.

-- Monfilsdit Lammenous faisons là le métier d'espions.

-- Pardroit et loi de guerrerépondit Ulenspiegel.

-- S'ilsapprennent le fait des trois prédicantsnous mourrons sansdoutedit Lamme.

Ulenspiegelchanta :

J'ai misvivre sur mon drapeau
Vivre toujours à la lumière
De cuir est ma peau première
D'acier ma seconde peau.

Mais Lammesoupirant :

-- Je n'aiqu'une peau bien mollele moindre coup de dague la troueraitincontinent. Nous ferions mieux de nous adonner à quelqueutile métier que de courir ainsi la pretantaine par monts etpar vauxpour servir tous ces grands princes quiles pieds dans deshouseaulx de veloursmangent des ortolans sur des tables dorées.A nous les coupsdangersbataillepluiegrêleneigesoupes maigres des vagabonds. A euxles fines andouillesgraschaponsgrives parfuméespoulardes succulentes.

-- L'eaut'en vient à la bouchemon ami douxdit Ulenspiegel.

-- Oùêtes-vouspain fraiskoekebakken doréescrèmesdélicieuses ? Mais où es-tuma femme ?

Ulenspiegelrépondit :

-- Lescendres battent sur mon coeur et me poussent à la bataille.Mais toidoux agneau qui n'as à venger ni la mort de ton pèreni de ta mèreni le chagrin de ceux que tu aimesni taprésente pauvretélaisse-moi seul marcher où jedois si les fatigues de guerre t'effraient.

-- Seul ?dit Lamme

Et ilarrêta tout net son ânequi se mit à ronger unbouquet de chardons dont il y avait sur ce chemin grand planté.L'âne d'Ulenspiegel s'arrêta et mangea pareillement.

-- Seul ?dit Lamme. Tu ne me laisseras point seulmon filsce serait uneinsigne cruauté. Avoir perdu ma femme et perdre encore monamicela ne se peut. Je ne geindrai plusje te le promets. Etpuisqu'il le faut-- et il leva la tête fièrement--j'irai sous la pluie des ballesoui ! Et au milieu des épéesoui ! en face de ces vilains soudards qui boivent le sang comme desloups. Et si un jour je tombe à tes pieds saignant et frappéà mortenterre-moietsi tu vois ma femmedis-lui que jemourus pour n'avoir pas su vivre sans être aimé dequelqu'un en ce monde. Nonje ne le pourrais pointmon filsUlenspiegel

Et Lammepleura. Et Ulenspiegel fut attendri voyant ce doux courage.


XXVII


En cetemps-làle ducdivisant son armée en deux corpsfitmarcher l'un vers le duché de Luxembourget l'autre vers lemarquisat de Namur

-- C'estdit Ulenspiegelquelque militaire résolution à moiinconnue ; ce m'est tout unallons vers Maestricht avec confiance.

Comme ilslongeaient la Meuse près de la villeLamme vit Ulenspiegelregarder attentivement tous les bateaux qui voguaient sur le fleuveet s'arrêter devant l'un d'eux portant une sirène àla proue. Et cette sirène tenait un écusson oùétait marqué en lettres d'or sur fond de sable le signeJ-H-Squi est celui de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Ulenspiegelfit signe à Lamme de s'arrêter et se mit àchanter comme alouette joyeusement.

Un hommevint sur le bateauchanta comme le coqpuissur un signed'Ulenspiegelqui brayait comme un âne et lui montrait lepopulaire assemblé sur le quaise mit à braire commeun âne terriblement. Les deux baudets d'Ulenspiegel et de Lammecouchèrent les oreilles et chantèrent leur chanson denature.

Des femmespassaientdes hommes aussi montant des chevaux de halageetUlenspiegel dit à Lamme :

-- Cebatelier se gausse de nous et de nos montures. Si nous l'allionsattaquer sur son bateau ?

-- Qu'ilvienne ici plutôt ? répondit Lamme.

Une femmealors parla et dit :

-- Si vousne voulez revenir les bras coupésles reins casséslemuffle en pièceslaissez braire à l'aise ce SterckePier.

-- Hi han! hi han ! hi han ! faisait le batelier.

--Laissez-le chanterdit la commèrenous l'avons vu l'autrejour lever sur les épaules une charrette chargée delourds tonneaux de bièreet arrêter une autre charrettetraînée par un vigoureux cheval. Làdit-elle enmontrant l'auberge de la Blauwe Torren la Tour Bleueil apercé de son couteaulancé à vingt pasuneplanche de chêne de douze pouces d'épaisseur.

-- Hi han! hi han ! hi han ! faisait le bateliertandis qu'un garçonnetde douze ans montait sur le pont du bateau et se mettait àbraire pareillement.

Ulenspiegelrépondit :

-- Il nenous chault de ton Pierre le Fort ! Si Stercke Pier qu'il soitnousle sommes plus que luiet voilà mon ami Lamme qui enmangerait deux de sa taille sans hoqueter.

-- Quedis-tumon fils ? demanda Lamme.

-- Ce quiestrépondit Ulenspiegel ; ne me contredis point parmodestie. Ouibonnes genscommères et manouvrierstantôtvous le verrez besogner des bras et réduire à néantce fameux Stercke Pier.

--Tais-toidit Lamme.

-- Taforce est connuerépondit Ulenspiegeltu ne la pourraiscacher.

-- Hi han! faisait le batelierhi han ! faisait le garçonnet.

SoudainUlenspiegel chanta de nouveau comme une alouette bien mélodieusement.Et les hommesles femmes et manouvriersravis d'aiseluidemandaient où il avait appris ce divin sifflement.

-- Enparadisd'où je viens tout droitréponditUlenspiegel.

Puisparlant à l'homme qui ne cessait de braire et de le montrer dudoigt par moquerie :

--Pourquoi restes-tu làvauriensur ton bateau ? N'oses-tupoint venir à terre te gausser de nous et de nos montures ?

-- Nel'oses-tu point ? disait Lamme.

-- Hi han! hi han ! faisait le batelier. Messires baudets baudoyantmontezsur mon bateau.

-- Faiscomme moidit tout bas Ulenspiegel à Lamme.

Et parlantau batelier :

-- Si tues le Stercke Piermoi je suis Thyl Ulenspiegel. Et ces deux-làsont nos ânes Jef et Janqui savent mieux braire que toicarc'est leur parler naturel. Quant à monter sur tes planches maljointesnous ne le voudrions point. Ton bateau est comme unecuvellechaque fois qu'une vague le pousse il reculeet il nesaurait marcher que comme les crabesde côté.

-- Ouicomme les crabes ! disait Lamme.

Lebatelier alors parlant à Lamme :

-- Quemarmonnes-tu là entre tes dentsbloc de lard ?

Lammeentrant en ragedit :

-- Mauvaischrétienqui me reproches mon infirmitésache que monlard est à moi et provient de ma bonne nourrituretandis quetoivieux clou rouillétu ne vécus que de vieuxharengs saursde mèches de chandellesde peaux destockfischà en juger par ta viande maigreque l'on voitpasser à travers les trous de ton haut-de-chausses.

-- Ilsvont s'entrecogner raidementdisaient les hommesfemmes etmanouvriersréjouis et curieux.

-- Hi han! hi han ! faisait le batelier.

Lammevoulut descendre de son baudet pour ramasser des pierres et les jeterau batelier.

-- Nejette pas de pierresdit Ulenspiegel

Lebatelier parla à l'oreille du garçonnet hihannant àcôté de lui sur le bateau. Celui-ci détacha unbatelet des flancs du bateau età l'aide d'une gaffe qu'ilmaniait habilements'approcha de là rive. Quand il fut toutprèsil ditse tenant debout fièrement

-- Monbaes vous demande si vous osez venir sur le bateau et engagerla bataille avec lui par le poing et par le pied. Ces bonshommes etcommères seront témoins.

-- Nous levoulonsdit Ulenspiegel bien dignement.

-- Nousacceptons le combatdit Lamme avec grande fierté.

Il étaitmidiles manouvriers diguierspaveursconstructeurs de naviresleurs femmes munies de la pitance de leurs hommesles enfants quivenaient voir leurs pères se restaurer de fèves ou deviande bouillietous riaientbattaient des mains à l'idéed'une bataille prochaineespérant avec gaieté que l'unou l'autre des combattants aurait la tête casséeoutomberait en pièces dans la rivière pour leurréjouissement.

-- Monfilsdisait Lamme tout basil va nous jeter à l'eau.

--Laisse-toi jeterdisait Ulenspiegel.

-- Le groshomme a peurdisait la foule des manouvriers.

Lammetoujours assis sur son ânese retourna sur eux et les regardaavec colèremais ils le huèrent.

-- Allonssur le bateaudit Lammeils verront si j'ai peur.

A ces motsil fut hué de nouveauet Ulenspiegel dit :

-- Allonssur le bateau.

Etantdescendus de leurs ânesils jetèrent les brides augarçonnetlequel caressait les baudets amicalement et lesmenait ou il voyait des chardons.

PuisUlenspiegel prit la gaffefit entrer Lamme dans le bateletcinglavers le bateauoùà l'aide d'une cordeil montaprécédé de Lammesuant et soufflant.

Quand ilfut sur le pont de la barqueUlenspiegel se baissa comme s'ilvoulait lacer ses bottineset dit quelques mots au batelierlequelsourit et regarda Lamme. Puis il vociféra contre lui milleinjuresl'appelant vaurienbouffi de graisse criminellegraine deprisonpap-eter mangeur de bouillieet lui disant : «Grosse baleinecombien de tonnes d'huile donnes-tu quand on tesaigne ? »

Toutsoudainsans répondreLamme se lança sur lui comme unboeuf furieuxle terrassale frappa de toute sa forcemais ne luifaisait pas grand mal à cause de la grasse faiblesse de sesbras. Le bateliertout en faisant semblant de résisterselaissait faireet Ulenspiegel disait : « Ce vaurien payera àboire. »

Leshommesfemmes et manouvriersqui de la rive regardaient labatailledisaient : « Qui eût cru que ce gros homme fûtsi impétueux ? »

Et ilsbattaient des mains tandis que Lamme frappait comme un sourd. Mais lebatelier ne prenait d'autres soins que de préserver sonvisage. SoudainLamme fut vule genou sur la poitrine du SterckePierle tenant d'une main à la gorge et levant l'autre pourfrapper.

-- Criegrâcedisait-il furieux ! ou je te fais passer àtravers les planches de ta cuvelle !

Lebatelier toussant pour montrer qu'il ne savait crierdemanda grâcede la main.

AlorsLamme fut vu relever généreusement son ennemiquibientôt se trouva deboutettournant le dos aux spectateurstira la langue à Ulenspiegellequel éclatait de rirede voir Lammesecouant fièrement la plume de son béretmarcher en grand triomphe sur le bateau.

Et leshommesfemmesgarçonnets et fillettesqui-étaientsur la riveapplaudissaient de leur mieuxdisant : « Vive levainqueur du Stercke Pier ! C'est un homme de fer. Vîtes-vouscomme il le dauba du poing et comme d'un coup de têteil lerenversa sur le dos ? Voici qu'ils vont boire maintenant pour fairela paix. Le Stercke Pier monte de la cale avec du vin et dessaucissons. »

De faitle Stercke Pier était monté avec deux hanaps et unegrande pinte de vin blanc de Meuse. Et Lamme et lui avaient fait lapaix. Et Lammetout joyeux à cause de son triompheàcause du vin et des saucissonslui demandaiten lui montrant unecheminée de fer qui dégageait une fumée noire etépaissequelles étaient les fricassées qu'ilfaisait dans la cale.

-- Cuisinede guerrerépondit le Stercke Pier en souriant.

La fouledes manouvriersdes femmes et des enfants s'étant disperséepour retourner au travail ou au logisle bruit courut bientôtde bouche en bouche qu'un gros hommemonté sur un âneet accompagné d'un petit pèlerinmontéégalement sur un âneétait plus fort que Samsonet qu'il fallait se garder de l'offenser.

Lammebuvait et regardait le batelier victorieusement.

Celui-cidit soudain :

-- Vosbaudets s'ennuient là-bas.

Puisamenant le bateau contre le quaiil descendit à terrepritun des ânes par les pieds de devant et les pieds de derrièreet le portant comme Jésus portait l'agneaule déposasur le pont du bateau. Puisen ayant fait de même de l'autresans souffleril dit :

-- Buvons.

Legarçonnet sauta sur le pont.

Et ilsburent. Lamme ébahi ne savait plus si c'était lui-mêmenatif de Dammequi avait battu cet homme robusteet il n'osait plusle regarder qu'à la dérobéesans aucuntriomphecraignant qu'il ne lui prît envie de le prendre commeil avait fait des baudets et de le jeter tout vif dans la Meuseparrancune de sa défaite

Mais lebateliersouriantl'invita gaiement à boire encoreet Lammese remit de sa frayeur et le regarda derechef avec une assurancevictorieuse.

Et lebatelier et Ulenspiegel riaient.

Dansl'entre-tempsles baudetsébahis de se trouver sur unplancher qui n'était point celui des vachesavaient baisséla têtecouché les oreilleset de peur n'osaientboire. Le batelier leur alla quérir un des picotins d'avoinequ'il donnait aux chevaux qui halaient sa barqueaprèsl'avoir acheté lui-mêmeafin de n'être point volépar les conducteurs sur le prix du fourrage.

Quand lesbaudets virent le picotinils marmonnèrent les patenôtresde gueule en regardant le pont du bateau mélancoliquement etn'y osantde peur de glisserbouger du sabot.

Sur celebatelier dit à Lamme et à Ulenspiegel:

-- Allonsà la cuisine.

-- Cuisinede guerredit Lamme inquiet.

-- Cuisinede guerreniais tu peux y descendre sans crainte mon vainqueur.

-- Je n'aipoint de crainte et je te suisdit Lamme.

Legarçonnet se mit au gouvernail.

Endescendant. ils virent partout des sacs de grainsde fèves depoisde carottes et autres légumes.

Lebatelier leur dit alors en ouvrant la porte d'une petite forge.

-- Puisquevous êtes des hommes au coeur vaillant qui connaissez le cri del'alouettel'oiseau des libreset le clairon guerrier du coqet lebraire de l'ânele doux travailleurje veux vous montrer macuisine de guerre. Cette petite forgevous la trouverez dans laplupart des bateaux de Meuse. Nul ne la peut suspectercar elle sertà remettre en état les ferrures des navires ; mais ceque tous ne possèdent pointce sont les beaux légumescontenus en ces placards.

Alorsécartant quelques pierres qui couvraient le fond de la caleil leva quelques planchesen tira un beau faisceau de canonsd'arquebuseset le levantcomme il l'eût fait d'une plumeille remit à sa placepuis il leur montra des fers de lancesdes hallebardesdes lames d'épéesdes sachets deballes et de poudre.

-- Vive leGueux ! dit-il ; ici sont les fèves et la sauceles crossessont les gigotsles salades ce sont les fers de hallebardeset cescanons d'arquebuse sont des jarrets de boeuf pour la soupe deliberté. Vive le Gueux ! Où me faut-il porter cettenourriture ? demanda-t-il à Ulenspiegel.

Ulenspiegelrépondit :

-- ANimègue où tu entreras avec ton bateau plus chargéencore de vrais légumesà toi apportés par despaysansque tu prendras à Etsenà Stephansweert et àRuremonde. Et ceux-là aussi chanteront comme l'alouetteoiseau des librestu répondras par le clairon guerrier ducoq. Tu iras chez le docteur Pontusdemeurant près duNieuwe-Waal ; tu lui diras que tu viens en ville avec des légumesmais que tu crains la sécheresse. Pendant que les paysansiront au marché vendre les légumes trop cher pour qu'onles achèteil te dira ce qu'il faut faire de tes armes. Jepense toutefois qu'il ordonnera de passernon sans périlparle Wahalla Meuse ou le Rhinéchangeant les légumescontre des filets à vendrepour vaguer avec les bateaux depêche d'Harlingenoù sont beaucoup de matelotsconnaissant le chant de l'alouette; longer la côte par lesWadengagner le Lauwer-Zeeéchanger les filets contre du feret du plombdonner des costumes de Markende Vlieland ou d'Amelandà tes paysanste tenir un peu sur les côtespêchantet salant ton poisson pour le garder et non pour le vendrecar boirefrais et guerroyer salé est chose légitime.

--Adoncquesbuvonsdit le batelier.

Et ilsmontèrent sur le pont.

MaisLammebrassant mélancolie :

--Monsieur le batelierdit-il soudainementvous avez icien votreforge un petit feu si brillant que pour sûr on y ferait cuirele plus suave des hochepots. Mon gosier est altéré desoupe.

-- Je tevais rafraîchirdit l'homme.

Et bientôtil lui servit une soupe grasseoù il avait bouilli une grossetranche de jambon salé.

QuandLamme en eût avalé quelques cuilleréesil dit aubatelier :

-- Lagorge me pèlela langue me brûle ; ce n'est point làdu hochepot.

Boirefrais et guerroyer saléc'était écritditUlenspiegel.

Lebatelier remplit donc les hanapset dit :

-- Je boisà l'alouetteoiseau de liberté.

Ulenspiegeldit :

Je bois aucoqclaironnant la guerre.

Lamme dit:

-- Je boisà ma femme ; qu'elle n'ait jamais soifla bonne aimée.

-- Tu irasJusqu'à Emdenpar la mer du Norddit Ulenspiegel aubatelier. Emden nous est un refuge.

-- La merest grandedit le batelier

-- Grandepour la batailledit Ulenspiegel

-- Dieuest avec nousdit le batelier.

-- Quidonc est contre nous ? repartit Ulenspiegel.

-- Quandpartez-vous ? dit-il

-- Tout desuiterépondit Ulenspiegel.

-- Bonvoyage et vent arrière. Voici de la poudre et des balles.

Etlesbaisantil les conduisitaprès avoir porté comme desagnelets sur son cou et ses épaules les deux baudets.

Ulenspiegelet Lamme les ayant montésils partirent pour Liége.

-- Monfilsdit Lammetandis qu'ils cheminaientcomment cet homme si forts'est-il laissé dauber par moi si cruellement ?

-- Afindit Ulenspiegelque partout où nous irons la terreur teprécède. Ce nous sera une meilleure escorte que vingtlandsknechts. Qui osera désormais attaquer Lammele puissantle victorieux ; Lamme le taureau sans pareilqui terrassa d'un coupde têteau vu et au sçu d'un chacunle Stercke PierPierre le Fortqui porte les baudets comme des agneaux et lèved'une épaule toute une charrette de tonneaux de bière ?Chacun te connaît ici déjàtu es Lamme leredoutableLamme l'invincibleet je marche à l'ombre de taprotection. Chacun te connaîtra sur la route que nous allonsparcourirnul ne t'osera regarder de mauvais oeilet vu le grandcourage des hommestu ne trouveras partout sur ton chemin quebonnetadessalutationshommages et vénérationsadressées à la force de ton poing redoutable.

-- Tuparles bienmon filsdit Lammese redressant sur sa selle.

-- Et Jedis vrairepartit Ulenspiegel. Vois-tu ces faces curieuses auxpremières maisons de ce village ? On se montre du doigt Lammel'horrifique vainqueur. Vois-tu ces hommes qui te regardent avecenvie et ces couards chétifs qui ôtent leurscouvre-chefs. ? Réponds à leur salutLammemon mignon; ne dédaigne point le faible populaire. Voisles enfantssavent ton nom et le répètent avec crainte.

Et Lammepassait fièrementsaluant à droite et à gauchecomme un roi. Et la nouvelle de sa vaillance le suivit de bourg enbourg de ville en villejusques à LiégeChocquierlaNeuvilleVesin et Namurqu'ils évitèrent àcause des trois prédicants.

Ilsmarchèrent ainsi longtempssuivant les rivièresfleuves et canaux. Et partout au chant de l'alouette réponditle chant du coq. Et partout pour l'oeuvre de liberté l'onfondaitbattait et fourbissait les armes qui partaient sur desnavires longeant les côtes.

Et ellespassaient aux péages dans des tonneauxdans des caissesdansdes paniers.

Et il setrouvait toujours de bonnes gens pour les recevoir et les cacher enlieu sûravec la poudre et les ballesjusques àl'heure de Dieu.

Et Lammecheminant avec Ulenspiegeltoujours précédé desa réputation victorieusecommença de croire lui-mêmeà sa grande forceet devenant fier et belliqueuxil selaissa croître le poil. Et Ulenspiegel le nomma Lamme le Lion.

Mais Lammene demeura point constant en ce dessein à cause deschatouillements de la poussele quatrième jour. Et il fitpasser le rasoir sur sa face victorieuselaquelle apparut de nouveaua Ulenspiegel ronde et pleine comme un soleil allumé au feudes bonnes nourritures.

Ce futainsi qu'ils vinrent à Stockem.


XXVIII


Versla tombée de la nuitayant laissé leurs ânes àStockemils entrèrent dans la ville à Anvers.

EtUlenspiegel dit à Lamme :

-- Voicila grande citél'entier monde entasse ici ses richesses orargentépicescuir doretapis de Gobelindraps étoffesde veloursde laine et de soiefèvespoisgrainsviandeet farinecuirs salés ; vins de Louvainde NamurdeLuxembourgde LiégeLandtwyn de Bruxelles et d'Aerschotvins de Buley dont le vignoble est près de la porte de laPlante à Namur ; vins du Rhind'Espagne et de Portugal ;huile de raisin d'Aerschot qu'ils appellent Landolium ; vins deBourgognede Malvoisie et tant d'autres. Et les quais sont encombrésde marchandises.

Cesrichesses de la terre et de l'humaine besogne attirent en ce lieu lesplus belles filles-folles qui soient.

-- Tudeviens songeurdit Lamme.

Ulenspiegelrépondit :

-- Jetrouverai parmi elles les Sept. Il m'a été dit :

En ruinessang et larmescherche.

Qu'est-cedonc qui plus que filles-folles est cause de ruine ? N'est-ce pasauprès d'elles que les pauvres hommes affoles perdent leursbeaux carolusbrillants et clinquantsleurs bijouxchaînesbagueset s'en revont sans pourpointloqueteux et dépenaillésvoire sans lingetandis qu'elles engraissent de leurs dépouilles? Où est le sang rouge et limpide qui courait dans leursveines ? C'est jus de poireau maintenant. Ou bienpour jouir deleurs doux et mignons corpsne se battent-ils point au couteauàla dagueà l'épée sans miséricorde ? Lescadavres emportés blêmes et saignantssont des cadavresde pauvres affolés d'amour. Quand le père gronde etdemeure sinistre sur son siègeque ses cheveux semblent plusblancs et plus raidesque de ses yeuxoù brûle lechagrin de la perte de l'enfant les larmes ne veulent point sortir ;que la mèresilencieuse et blême comme une mortepleure comme si elle ne voyait plus devant elle que ce qu'il y a dedouleurs en ce mondequi fait couler ses larmes ? Les filles-follesqui n'aiment qu'elles et l'argentet tiennent le monde pensanttravaillantphilosophantattaché au bout de leur ceinturedorée. Ouic'est là que sont les Sept et nous ironsLammechez les filles. Ta femme y est peut-êtrece seradoublé coup de filet.

-- Je leveuxdit Lamme

On étaitpour lors en juin ; vers la fin de l'étéquand lesoleil déjà roussit les feuilles des marronniersqueles oiselets chantent dans les arbres et qu'il n'est ciron si petitqui ne susurre d'aise d'avoir si chaud dans l'herbe.

Lammeerrait à côté d'Ulenspiegel par les ruesd'Anversbaissant la tête et traînant son corps commeune maison.

-- Lammedit Ulenspiegeltu brasses mélancolie; ne sais-tu donc pointque rien ne fait plus mal à la peau ? Si tu persistes en tonchagrintu la perdras par bandes. Et ce sera une belle parole àentendre quand on dira de toi : Lamme le pelé.

-- J'aifaimdit Lamme.

-- Viensmangerdit Ulenspiegel.

Et ilsallèrent ensemble aux Vieux-Degrésoù ilsmangèrent des choesels et burent de la dobbel-kuyttant qu'ils en purent porter.

Et Lammene pleurait plus.

EtUlenspiegel disait :

-- Béniesoit la bonne bière qui te fait l'âme tout ensoleillée! Tu ris et secoues ta bedaine. Que j'aime à te voirdanse detripes joyeuses !

-- Monfilsdit Lammeelles danseraient bien davantage si j'avais lebonheur de retrouver ma femme.

-- Allonsla chercherdit Ulenspiegel.

Ilsvinrent ainsi dans le quartier du Bas-Escaut.

--Regardedit Ulenspiegel à Lammecette maisonnette tout enboisavec de belles croisées bien ouvrées etfenestrées de petits carreaux ; considère ces rideauxjaunes et cette lanterne rouge. Làmon filsderrièrequatre tonneaux de bruinbierd'uitzet de dobbel- kuyt etde vin d'Amboisesiège une belle baesine de cinquanteans ou davantage. Chaque année qu'elle vécut lui fitune nouvelle couche de lard. Sur l'un des tonneaux brille unechandelleet il y a une lanterne accrochée aux solives duplafond. Il fait là clair et noirnoir pour l'amourclairpour le payement.

-- Maisdit Lammec'est un couvent de nonnains du diableet cette baesineen est l'hôtesse.

-- Ouidit Ulenspiegelc'est elle qui mèneau nom du seigneurBelzébuthdans la voie du péchéquinze bellesfilles d'amoureuse vielesquelles trouvent chez elle refuge etnourrituremais il leur est défendu d'y dormir.

-- Tuconnais ce couvent ? dit Lamme.

-- J'yvais chercher ta femme. Viens.

-- Nondit Lammej'ai réfléchi et n'y entre point.

--Laisseras-tu ton ami s'exposer tout seul au milieu de ces Astartés?

-- Qu'ilaille pointdit Lamme.

-- Maiss'il y doit aller pour trouver les Sept et ta femmerepartitUlenspiegel.

- --J'aimerais mieux dormirdit Lamme.

Viens doncalorsdit Ulenspiegel ouvrant la porte et poussant Lamme devant lui.Voisla baesine se tient derrière ses tonneaux entredeux chandelles : la salle est grandeà plafond de chênenoirciaux solives enfumées. Tout autour règnent desbancsdes tables aux pieds boiteuxcouverts de verresde pintesde gobeletsde hanapsde cruchesde flaconsde bouteilles etd'autres engins de buverie. Au milieu sont encore des tables et deschaisessur lesquelles trônent des heuquesqui sont capes decommèresdes ceintures doréesdes patins de veloursdes cornemusesdes fifresdes scalmeyes. Dans un coin est uneéchelle qui mène à l'étage. Un petitbossu pelé joue sur un clavecin monté sur des pieds deverre qui font grincer le son de l'instrument. Dansemon bedon.Quinze belles filles-folles sont assisesqui sur les tablesqui surles chaisesjambe de cijambe de làpenchéesredresséesaccoudéesrenverséescouchéessur le dos ou le côtéà leur fantaisievêtuesde blancde rougeles bras nus ainsi que les épaules et lapoitrine jusqu'au milieu du corps. Il y en a de toutes sorteschoisis ! Aux unes la lumière des chandellescaressant leurscheveux blondslaisse dans l'ombre leurs yeux bleus dont on ne voitque l'humide feu briller. D'autresregardant le plafondsoupirentsur la viole quelque ballade d'Allemagne. D'aucunesrondesbrunesgrasseséhontéesboivent à plein hanap le vind'Amboisemontrent leurs bras rondsnus jusqu'à l'épauleleur robe entrebâilléed'où sortent les pommesde leurs seinsetsans vergogneparlent à pleine bouchel'une après l'autre ou toutes ensemble. Ecoute-les :

«Foin de monnaie aujourd'hui ! c'est amour qu'il nous fautamour ànotre choixdisaient les belles fillesamour d'enfantdejouvenceau et de quiconque nous plairasans payer. -- Que ceux enqui la nature met la force virile qui fait les mâles viennent ànous en ce lieupour l'amour de Dieu et de nous. -- Hier étaitle jour où l'on payaitaujourd'hui est le jour où l'onaime ! -- Qui veut boire à nos lèvreselles sonthumides encore de la bouteille. Vins et baisersc'est festin complet! -- Foin des veuves qui couchent toutes seules ! -- Nous sommes desfilles ! C'est jour de charité aujourd'hui. Aux jeunesauxforts et aux beauxnous ouvrons nos bras. A boire ! -- Mignonneest-ce pour la bataille d'amour que ton coeur bat le tambourin dansta poitrine ? Quel balancier ! c'est l'horloge des baisers. Quandviendront-ilscoeurs pleins et escarcelles vides ? Ne flairent-ilspoint les friandes aventures ? Quelle différence y a-t-ilentre un jeune Gueux et Monsieur le markgrave ? C'est que Monsieurpaye en florins et le jeune Gueux en caresses. Vive le Gueux ! Quiveut aller éveiller les cimetières ? »

Ainsiparlaient les bonnesardentes et joyeuses d'entre les fillesd'amoureuse vie.

Mais il enétait d'autres au visage étroitaux épaulesdécharnéesqui faisaient de leurs corps boutique pourl'économieet liard à liard grappinaient le prix deleur viande maigre. Celles-là maugréaient entre elles :« Il est bien sotà nousde nous passer de salaire ence métier fatigantpour ces lubies saugrenues passant par lacervelle de filles folles d'hommes. Si elles ont quelque quartier delune en la têtenous n'en avons pointet préféronsen nos vieux jours ne point traînercomme ellesnos guenillesdans le ruisseau et nous faire payerpuisque nous sommes àvendre. -- Foin du gratis ! Les hommes sont laidspuantsgrognonsgourmandsivrognes. Eux seuls font tourner à mal les pauvresfemmes ! »

Mais lesjeunes-et belles n'entendaient point ces proposet toutes àleur plaisir et buveriesdisaient : « Entendez-vous lescloches des morts sonnant à Notre-Dame ? Nous sommes de feu !Qui veut aller réveiller les cimetières ? »

Lammevoyant tant de femmes à la foisbrunes et blondesfraîcheset fanéesfut honteux ; baissant les yeuxil s'écria: Ulenspiegeloù es-tu ?

Il esttrès-passémon amidit une grosse fille en le prenantpar le bras.

--Très-passé ? dit Lamme.

-- Ouidit-elleil y a trois cents ans en la compagnie de Jacobus de Costervan Maerlandt.

--Laissez-moidit Lammeet ne me pincez point. Ulenspiegeloùes-tu ? Viens sauver ton ami ! Je m'en vais incontinentsi vous neme laissez.

-- Tu nepartiras pointdirent-elles.

Ulenspiegeldit encore Lamme piteusementoù es-tumon fils ? Madameneme tirez point ainsi par mes cheveux ; ce n'est point une perruqueje vous l'assure. A l'aide ! Ne trouvez-vous pas mes oreilles assezrougessans que vous y fassiez encore monter le sang ? Voilàque cette autre me chiquenaude sans cesse. Vous me faites mal ! Las !de quoi me frotte-t-on la figure à présent ? Le miroir? Je suis noir comme la gueule d'un four. Je me fâcherai tantôtsi vous ne finissez ; c'est mal à vous de maltraiter ainsi unpauvre homme. Laissez-moi ! Quand vous m'aurez tiré par monhaut-de-chausses à droiteà gauchede partout etm'aurez fait aller comme une navetteen serez-vous plus grasses ?Ouije me fâcherai sans doute.

-- Il sefâcheradisaient-elles en se gaussant ; il se fâcherale bonhomme. Ris plutôtet chante-nous un lied d'amour.

-- J'enchanterai un de coupssi vous le voulez ; mais laissez-moi.

-- Quiaimes-tu ici ?

--Personneni toini les autres. Je me plaindrai au magistratet ilvous fera fouetter.

-- Oui-da! dirent-ellesfouetter ! Si nous te baisions de force avant cefouettement ?

-- Moi ?dit Lamme.

-- Toi !dirent-elles toutes.

Et voilàles belles et les laidesles fraîches et les fanéesles brunes et les blondes de se précipiter sur Lammede jetersa toque en l'airen l'air son manteauet de le caresserbaisersur la jouele nezl'estomacle dosde toute leur force.

La baesineriait entre ses chandelles.

-- Al'aide ! criait Lamme ; à l'aide ! Ulenspiegelbalaie-moitoute cette guenaille. Laissez-moi ! je ne veux pas de vos baisers ;je suis mariésang de Dieuet garde tout pour ma femme.

-- Mariédirent-elles ; mais ta femme en a de trop : un homme de tacorpulence. Donne-nous-en un peu. Femme fidèlec'est bienfait; homme fidèlec'est chapon. Dieu te garde ! il faut faire unchoixou nous te fouettons à notre tour.

-- Je n'enferai pasdit Lamme.

--Choisisdirent-elles.

-- Nondit-il.

Veux-tu demoi ? dit une belle fille blonde ; voisje suis douceet j'aime quim'aime.

- Veux-tude moi ? dit une mignonne fillequi avait des cheveux noirsdesyeux et un teint tout brunsau demeurant faite au tour par lesanges.

-- Jen'aime point le pain d'épicesdit Lamme.

-- Et moine me prendrais-tu point ? dit une grande fillequi avait le frontpresque tout couvert par les cheveuxde gros sourcils se joignantde grands yeux noyésdes lèvres grosses comme desanguilles et toutes rougeset rouge aussi de la facedu cou et desépaules.

-- Jen'aime pointdit Lammeles briques enflammées.

--Prends-moidit une fillette de seize ans au museau d'écureuil.

-- Jen'aime point les croque-noisettesdit Lamme.

-- Ilfaudra le fouetterdirent-elles. De quoi ? De beaux fouets àmèche de cuir séché. Fier cinglement. La peau laplus dure n'y résiste point. Prenez-en dix. Fouets decharretiers et d'âniers.

-- Al'aide ! Ulenspiegelcriait Lamme.

MaisUlenspiegel ne répondait point.

-- Tu asmauvais coeurdisait Lamme cherchant de tous côtés sonami.

Les fouetsfurent apportés ; deux d'entre les filles se mirent en devoird'ôter à Lamme son pourpoint.

-- Hélas! disait-il ; ma pauvre graisseque j'eus tant de peine àformerelles l'enlèveront sans doute avec leurs cinglantsfouets. Maisfemelles sans pitiéma graisse ne vous servirade rienpas même à mettre dans les sauces.

Ellesrépondirent :

-- Nous enferons des chandelles. N'est-ce rien d'y voir clair sans payer !Celle qui dorénavant dira que de fouet sort chandelle paraîtrafolle à un chacun. Nous le soutiendrons jusqu'à lamortet gagnerons plus d'une gageure. Trempez les verges dans levinaigre. Voici que ton pourpoint est enlevé. L'heure sonne àSaint-Jacques. Neuf heures. Au dernier coupsi tu n'as pas fait tonchoixnous frapperons.

Lammetransi disait :

-- Ayez demoi pitié et miséricordej'ai juré fidélitéà ma pauvre femme et la garderaiquoiqu'elle m'ait laissébien vilainement. Ulenspiegelà l'aidemon mignon !

MaisUlenspiegel ne se montrait point.

--Voyez-moidisait Lamme aux filles-follesvoyez-moi à vosgenoux. Y a-t-il pose plus humble ? N'est-ce assez dire que j'honorecomme des saintsvos beautés grandes ? Bienheureux quin'étant point mariépeut jouir de vos charmes ! C'estle paradis sans doute ; mais ne me battez points'il vous plaît.

Soudain labaesine qui se tenait entre ses deux chandellesparla d'unevoix forte et menaçante : -- Commères et fillettesdit-elleje vous jure mon grand diable que sidans un momentvousn'avez pointpar rire et douceurmené cet homme àbienc'est-a-dire dans votre litj'irai quérir les gardes denuit et vous ferai toutes fouetter ici à sa place. Vous neméritez point le nom de fille d'amoureuse viesi vous avez envain la bouche lestela main libertine et les yeux flambants pouragacer les mâlesainsi que font les femelles des vers luisantsqui n'ont de lanterne qu'à cet usage. Et vous serez fouettéessans merci pour votre niaiserie.

A ceproposles filles tremblèrent et Lamme devint joyeux.

-- Or çadit-il commèresquelles nouvelles apportez du pays descinglantes lanières ? Je vais moi-même quérir lagarde. Elle fera son devoiret je l'y aiderai. Ce me sera plaisirgrand.

Mais voiciqu'une mignonne fillette de quinze ans se jeta aux genoux de Lamme :

--Messiredit-ellevous me voyez ici devant vous humblement résignée; si vous ne daignez choisir personne d'entre nousdevrai-je êtrebattue pour vousmonsieur. Et la baesine qui est là memettra dans une vilaine cavesous l'Escautoù l'eau suintedu muret où je n'aurai que du pain noir à manger.

--Sera-t-elle vraiment battue pour moimadame la baesine ?demanda Lamme.

--Jusqu'au sangrépondit celle-ci.

Lammealors considérant la fillettedit : -- Je te vois fraîcheembauméeton épaule sortant de ta robe comme unegrande feuille de rose blanche. Je ne veux point que cette bellepeausous laquelle le sang coule si jeunesouffre sous le fouetnique ces yeux clairs du feu de jeunesse pleurent à cause de ladouleur des coupsni que le froid de la prison fasse frissonner toncorps de fée d'amour. Doncquesj'aime mieux te choisir que dete savoir battue.

Lafillette l'emmena. Ainsi pécha-t-ilcomme il fit toute saviepar bonté d'âme.

CependantUlenspiegel et une grande belle fille brune aux cheveux crépelésse tenaient debout l'un devant l'autre. La fillesans mot direregardaitcoquetantUlenspiegel et semblait ne vouloir point delui.

--Aime-moidisait-il.

--T'aimerdit-ellefol ami qui n'en veut qu'à tes heures ?

Ulenspiegelrépondit

--L'oiseau qui passe au-dessus de ta tête chante sa chanson ets'envole. Ainsi de moidoux coeur : veux-tu que nous chantionsensemble ?

-- Ouidit-ellechanson de rire et de larmes.

Et lafille se jeta au cou d'Ulenspiegel.

Soudaincomme tous deux se pâmaient d'aise au bras de leurs mignonnesvoilà que pénètrent en la maisonau son d'unfifre et d'un tambouret s'entre-bousculantpressantchantantsifflantcrianthurlantvociférantune joyeuse compagniede meesevangers qui sont à Anvers les preneurs demésanges. Ils portaient des sacs et des cages tout pleins deces petits oiseauxet les hiboux qui les y avaient aidésécarquillaient leurs yeux dorés à la lumière.

Lesmeesevangers étaient bien dixtous rougesenflésde vin et de cervoiseportant le chef branlanttraînant leursjambes flageolantes et criant d'une voix si rauque et si casséequ'il semblait aux filles peureuses entendre plutôt des fauvesen bois que des hommes en un logis.

Cependantcomme elles ne cessaient de direparlant seules toutes ensemble : «Je veux qui j'aime. -- A qui nous plaît nous sommes. Demain auxriches de florins ! Aujourd'hui aux riches d'amour ! » lesmeesevangers répondirent : « Florins nous avonsamour pareillement ; à nous donc les folles-filles. Qui reculeest chapon. Celles-ci sont mésangesnous sommes chasseurs. Ala rescousse ! Brabant au bon duc ! »

Mais lesfemmes disaientricassant : « Fi ! les laids museau qui nouspensent manger ! Ce n'est point aux pourceaux que l'on donne lessorbets. Nous prenons qui nous plaît et ne voulons point devous. Tonnes d'huilesacs de lardmaigres cloulames rouilléesvous puez la sueur et la boue. Videz de céansvous serez biendamnés sans notre aide. »

Mais eux :« Les Galloises sont friandes aujourd'hui. Mesdames lesdégoûtéesvous pouvez bien nous donner ce quevous vendez à tout le monde. »

Mais elles: « Demaindirent-ellesnous serons chiennes esclaves et vousprendrons ; aujourd'hui nous sommes femmes libres et vous rejetons. »

Eux : «Assez de parolescrièrent-ils. Qui a soif ? Cueillons lespommes ! »

Et cedisantils se jetèrent sur ellessans distinction d'âgeni de beauté. Les belles fillesrésolues en leurdesseinleur jetèrent à la tête chaisespintescruchesgobeletshanapsflaconsbouteillespleuvant dru commegrêleles blessantmeurtrissantéborgnant.

Ulenspiegelet Lamme vinrent au bruitlaissant au haut de l'échelle leurstremblantes amoureuses. Quand Ulenspiegel vit ces hommes frappant surces femmesil prit en la cour un balai dont il fit sauter lefagotageen donna un autre à Lammeet ils en frappèrentles meesevangers sans pitié.

Le jeuparaissant dur aux ivrognes ainsi daubésils s'arrêtèrentun instantce dont profitèrent incontinent les filles maigresqui se voulaient vendre et non donnervoire même en ce grandjour d'amour volontaireainsi que le veut Nature. Elles : seglissèrent comme des couleuvres entre les blesséslescaressèrent ; pansèrent leurs plaiesburent pour euxle vin d'Amboise et vidèrent si bien leurs escarcelles deflorins et autres monnaiesqu'il ne leur resta pas un traîtreliard. Puiscomme le couvre-feu sonnaitelles les mirent àla portedont Ulenspiegel et Lamme avaient déjà prisle chemin.


XXIX


Ulenspiegelet Lamme marchaient sur Gand et vinrent à l'aube àLokeren. La terre au loin suait de rosée ; des vapeursblanches et fraîches glissaient sur les prairies. Ulenspiegelen passant devant une forgesiffla comme l'alouettel'oiseau deliberté. Et aussitôt une tête parutdécheveléeet blancheà la porte de la forgeet d'une voix faible imitale clairon guerrier du coq.

Ulenspiegeldit à Lamme :

--Celui-ci est le smitte Wasteeleforgeant le jour des bêchesdes piochesdes socs de charruebattant le fer quand il est chaudpour en façonner de belles grilles pour les choeurs d'égliseet souventes foisla nuitfaisant et fourbissant des armes pour lessoudards de la libre conscience. Il n'a point gagné bonne mineà ce jeucar il est pâle comme un fantômetristecomme un damnéet si maigre que les os lui trouent la peau.Il ne s'est point encore couchésans doute ayant besognétoute la nuit.

-- Entreztous deuxdit le smitte Wasteeleet menez vos ânesdans le pré derrière la maison.

Cela étantfaitLamme et Ulenspiegel se trouvant dans la forgele smitteWasteele descendit dans la cave de sa maison tout ce qu'il avaitpendant la nuitfourbi d'épées et fondu de fers delance et prépara la besogne journalière pour sesmanouvriers.

RegardantUlenspiegel d'un oeil sans lumièreil lui dit :

-- Quellesnouvelles m'apportes-tu du Taiseux ?

Ulenspiegelrépondit :

-- Leprince est chassé du Pays-Bas avec son armée àcause de la lâcheté de ses mercenairesqui crient :Geld ! Geld ! argent ! argent ! quand il faut se battre. Ils'en est allé vers France avec les soudards fidèlesson frère le comte Ludwig et le duc des Deux-Pontsau secoursdu roi de Navarre et des Huguenots ; de là il passa enAllemagneà Dillenbourgou maints réfugiés desPays-Bas sont près de lui. Il te faut lui envoyer des armes etl'argent par toi recueillitandis que nousnous ferons sur la meroeuvre d'hommes libres.

-- Jeferai ce qu'il fautdit le smitte Wasteele ; j'ai des armeset neuf mille florins. Mais n'êtes-vous point venus sur desânes ?

-- Ouidirent-ils.

-- Etn'avez-vous pas euchemin faisantde nouvelles de trois prédicantstuésdépouilléset jetés en un trou surles rochers de Meuse ?

-- Ouidit Ulenspiegel avec grande assuranceces trois prédicantsétaient des espions du ducdes meurtriers payés pourtuer le Prince de liberté. A deuxLamme et moinous lesfîmes passer de vie à trépas. Leur argent est ànous et leurs papiers semblablement. Nous en prendrons ce qu'il nousfaut pour notre voyagele reste nous le donnerons au prince.

EtUlenspiegelouvrant son pourpoint et celui de Lamme en tira lespapiers et parchemins. Le smitte Wasteele les ayant lus :

-- Ilsrenfermentdit-ildes plans de bataille et de conspiration. Je lesferai remettre au princeet il lui sera dit qu'Ulenspiegel et LammeGoedzakses vagabonds fidèlessauvèrent sa noble vie.Je vais faire vendre vos ânes pour qu'on ne vous reconnaissepoint à vos montures.

Ulenspiegeldemanda au smitte Wasteele si le tribunal des échevinsà Namur avait déjà lancé les happe-chairà leurs chausses.

-- Je vaisvous dire ce que je saisrépondit Wasteele. Un forgeron deNamurvaillant réformépassa l'autre jour par icisous le prétexte de me demander mon aide pour les grillesgirouettes et autres ferrures d'un castel que l'on va bâtirprès de la Plante. L'huissier du tribunal des échevinslui a dit que ses maîtres s'étaient déjàréuniset qu'un cabaretier avait été appeléparce qu'il demeurait à quelques cents toises de l'endroit dumeurtre. Interrogé s'il avait ou non vu les meurtriers ou ceuxqu'il pourrait soupçonner comme telsil avait répondu: « J'ai vu des manants et des manantes cheminant sur des ânesme demandant à boire et restant sur leurs monturesou endescendant pour boire chez moi de la bière pour les hommesdel'hydromel pour les femmes et fillettes. Je vis deux vaillantsmanants parlant de raccourcir d'un pied messire d'Orange. » Etce disantl'hôtesifflantimita le passage d'un couteau dansles chairs du cou. « Par le Vent-d'Acierdit-ilje vousentretiendrai secrètementayant pouvoir de le faire. »Il parla et fut relâché. Depuis ce tempsles conseilsde justice ont sans doute adressé des missives à leursconseils subalternes. L'hôte dit n'avoir vu que des manants etmanantes montés sur des ânesil s'ensuivra que l'ondonnera la chasse à tous ceux que l'on trouveracalifourchonnant un baudet. Et le prince a besoin de vousmesenfants.

-- Vendsles ânesdit Ulenspiegelet gardes-en le prix pour le trésordu prince.

Les ânesfurent vendus.

-- Il vousfaut maintenantdit Wasteeleque vous ayez chacun un métierlibre et indépendant des corporations ; sais-tu faire descages d'oiseaux et des souricières ?

-- J'enfis jadisdit Ulenspiegel.

-- Et toi? demanda Wasteele à Lamme.

-- Jevendrai des eete-koeken et des olie-koeken ce sontdes crêpes et des boulettes de farine à l'huile.

--Suivez-moi ; voici des cages et des souricières toutes prêtes; les outils et le filigrane de cuivre qu'il faut pour les répareret en faire d'autres. Elles me furent rapportées par un de mesespions. Ceci est pour toiUlenspiegelQuant à toiLammevoici un petit fourneau et un soufflet ; je te donnerai de la farinedu beurre et de l'huile pour faire les eete-koeken et lesolie-koeken .

-- Il lesmangeradit Ulenspiegel.

-- Quandferons-nous les premières ? demanda Lamme.

Wasteelerépondit :

-- Vousm'aiderez d'abord pendant une nuit ou deux ; je ne puis seul acheverma grande besogne.

-- J'aifaimdit Lammemange-t-on ici ?

-- Il y adu pain et du fromagedit Wasteele.

-- Sansbeurre ? demanda Lamme.

-- Sansbeurredit Wasteele.

-- As-tude la bière ou du vin ? demanda Ulenspiegel.

-- Je n'enbois jamaisrépondit-ilmais j'irai in het Pelicaen ici prèsvous en chercher si vous le voulez.

-- Ouidit Lammeet apporte-nous du jambon.

-- Jeferai ce que vous voulezdit Wasteeleregardant Lamme avec granddédain.

Toutefoisil apporta de la dobbel-clauwaert et un jambon. Et Lammejoyeux mangea pour cinq.

Et il dit:

-- Quandnous mettons-nous à l'ouvrage ?

-- Cettenuitdit Wasteele ; mais reste dans la forge et n'aie point de peurde mes manouvriers. Ils sont réformés comme moi.

-- Ceciest biendit Lamme.

A la nuitle couvre-feu ayant sonné et les portes étant closesWasteele s'étant fait aider par Ulenspiegel et Lammedescendant et remontant de sa cave dans la forge de lourds paquetsd'armes.

-- Voicidit-ilvingt arquebuses qu'il faut réparertrente fers delance à fourbiret du plomb pour quinze cents balles àfondre ; vous allez m'y aider.

-- Detoutes mainsdit Ulenspiegelque n'en ai-je quatre pour te servir.

-- Lammenous viendra en aidedit Wasteele.

-- Ouirépondit Lamme piteusement et tombant de sommeil àcause de l'excès de boisson et de nourriture.

-- Tufondras le plombdit Ulenspiegel.

-- Jefondrai le plombdit Lamme.

Lammefondant son plomb et coulant ses ballesregardait d'un oeil farouchele smitte Wasteele qui le forçait de veiller quand iltombait de sommeil. Il coulait les balles avec une colèresilencieuseayant grande envie de verser le plomb fondu sur la têtedu forgeron Wasteele. Mais il se retint. Vers la minuitla rage legagnant en même temps que l'excès de fatigueil luitint ce discours d'une voix sifflantetandis que le smitteWasteele avec Ulenspiegel fourbissait patiemment des canonsarquebuses et fers de lance :

-- Tevoilàdit Lammemaigrepâle et chétifcroyantà la bonne foi des princes et des grands de la terreetdédaignantpar un zèle excessifton corpston noblecorps que tu laisses périr dans la misère etl'abjection. Ce n'est pas pour cela que Dieu le fit avec dame Nature.Sais-tu que notre âmequi est le souffle de viea besoinpour soufflerde fèvesde boeufde bièrede vindejambonde saucissonsd'andouilles et de repos ; toitu vis depaind'eau et de veilles.

-- D'oùte vient cette abondance parlière ? demanda Ulenspiegel.

-- Il nesait ce qu'il ditrépondit tristement Wasteele.

Mais Lammese fâchant :

-- Je lesais mieux que toi. Je dis que nous sommes fousmoitoi etUlenspiegel pareillementde nous crever les yeux pour tous cesprinces et grands de la terrequi riraient fort de nous s'ils nousvoyaient crevant de fatiguene point dormir pour fourbir des armeset fondre des balles à leur service. Tandis qu'ils boivent levin de France et mangent les chapons d'Allemagne dans des hanaps d'oret des écuelles d'étain d'Angleterreils nes'enquerront point sipendant que nous cherchons en l'air Dieuparla grâce duquel ils sont puissantsleurs ennemis nous coupentles jambes de leur faux et nous jettent dans le puits de la mort.Euxdans l'entre-tempsqui ne sont ni réformésnicalvinistesni luthériensni catholiquesmais sceptiques etdoubteurs entièrementachèterontconquerront desprincipautésmangeront le bien des moinesdes abbéset des couventsauront tout : viergesfemmes et filles-follesetboiront dans leurs hanaps d'or à leur perpétuellegaudisserieà nos sempiternelles niaiseriesfoliesânerieset aux sept péchés capitaux qu'ils commettentôsmitte Wasteelesous le nez maigre de ton enthousiasme.Regarde les champsles présregarde les moissonslesvergersles boeufsl'or sortant de la terre ; regarde les fauvesdes forêtsles oiseaux du cielles délicieux ortolansles grives finesla hure de sanglierla cuisse du chevreuil : toutest à euxchassepêcheterre mertout. Et toi tu visde pain et d'eauet nous nous exterminons ici pour euxsans dormirsans manger et sans boire. Et quand nous serons mortsils baillerontun coup de pied à nos charogneset diront à nos mères: « Faites-en d'autresceux-ci ne peuvent plus servir. »

Ulenspiegelriait sans mot dire. Lamme soufflait d'indignationmais Wasteeleparlant d'une voix douce :

-- Tuparles légèrementdit-il. Je ne vis point pour lejambonla bière ni les ortolansmais pour la victoire de lalibre conscience. Le prince de liberté fait comme moi. Ilsacrifie ses biensson repos et son bonheur pour chasser desPays-Bas les bourreaux et la tyrannie. Fais comme lui et tâchede maigrir. Ce n'est point par le ventre que l'on sauve les peuplesmais par les fiers courages et les fatigues supportées jusqu'àla mort sans murmure. Et maintenant va te couchersi tu as sommeil.

Mais Lammene le voulut pointétant honteux.

Et ilsfourbirent des armes et fondirent des balles jusqu'au matin. Et ainsipendant trois jours.

Puis ilspartirent pour Gandla nuit ; vendant des cagesdes souricièreset des olie-koekjes .

Et ilss'arrêtèrent à Meulesteela villette desmoulinsdont on voit partout les toits rougesy convinrent de faireséparément leur métier et de se retrouver lesoir avant le couvre-feu in de Zwaenà l'auberge duCygne.

Lammevaguait par les rues de Gand vendant des olie-koekjes prenant goût à ce métiercherchant sa femmevidant force pintes et mangeant sans cesse. Ulenspiegel avait remisdes lettres du prince à Jacob Scoelaplicencié enmédecineà Lieven Smettailleur de drapà Jande Wulfschaegerà Gillis Coorneteinturier en incarnatet àJan de Roosetuilierqui lui donnèrent l'argent récoltépar eux pour le princeet lui dirent d'attendre encore quelquesjours à Gand et aux environset qu'on lui en donneraitdavantage.

Ceux-làayant été pendus plus tard au Gibet-Neufpour hérésieleurs corps furent enterrés au Champ de Potencesprèsla porte de Bruges.


XXX


Cependantle prévôt Spelle le Rouxarmé de sa baguetterougecourait de ville en villesur son cheval maigredressantpartout des échafaudsallumant des bûcherscreusantdes fosses pour y enterrer vives les pauvres femmes et filles. Et leroi héritait.

Ulenspiegelétant à Meulestee avec Lammesous un arbrese sentitplein d'ennui. Il faisait froid nonobstant qu'on fût en juin.Du cielchargé de grises nuéestombait une grêlefine.

-- Monfilslui dit Lammetu cours sans vergogne depuis quatre nuits lapretentaine et les filles-follestu vas coucher in den ZoetenInval à la Douce Chutetu feras comme l'homme del'enseignetombant la tête la première dans une ruched'abeilles. Vainement je t'attends in de Zwaen et j'auguremal de cette paillarde existence. Que ne prends-tu femmevertueusement ?

-- Lammedit Ulenspiegelcelui à qui une est touteset à quitoutes sont une en ce gentil combat que l'on nomme amourne doitpoint légèrement précipiter son choix.

-- EtNelen'y penses-tu point ?

-- Neleest à Dammebien loindit Ulenspiegel.

Tandisqu'il était en cette attitude et que la grêle tombaitdruune jeune et mignonne femme passa courant et se couvrant la têtede sa cotte.

-- Hédit-ellesonge-creuxque fais-tu sous cet arbre ?

-- Jesongedit Ulenspiegelà une femme qui me ferait de sa cotteun toit contre la grêle.

-- Tu l'astrouvéedit la femmelève-toi.

Ulenspiegelse levant et allant vers elle :

-- Vas-tuencore me laisser seul ? dit Lamme.

-- Ouidit Ulenspiegel ; mais vas in de Zwaen manger un gigot oudeuxbois douze hanaps de bièretu dormiras et net'ennuieras point.

-- Je leferaidit Lamme.

Ulenspiegels'approcha de la femme.

-- Lèvedit-ellema jupe d'un côtéje la lèverai del'autreet courons maintenant.

--Pourquoi courir ? demanda Ulenspiegel.

-- Parcequedit-elleje veux fuir Meulestee : le prévôt Spelley est avec deux happe-chairet il a juré de faire fouettertoutes les filles-folles qui ne voudront lui payer cinq florins.Voilà pourquoi je cours ; cours aussi et reste avec moi pourme défendre.

-- Lammecria UlenspiegelSpelle est à Meulestee. Va-t'en àDestelberghà l' Etoile des Mages .

Et Lammese levant effareprit à deux mains sa bedaine et commençade courir.

-- Oùs'en va ce gros lièvre ? dit la fille.

-- En unterrier où je le retrouverairépondit Ulenspiegel.

--Couronsdit-ellefrappant du pied la terre comme cavale impatiente.

-- Jevoudrais être vertueux sans courirdit Ulenspiegel.

-- Quesignifie ceci ? demanda-t-elle.

Ulenspiegelrépondit :

-- Le groslièvre veut que je renonce au bon vinà la cervoise età la peau fraîche des femmes.

La fillele regarda d'un mauvais oeil :

-- Tu asl'haleine courteil faut te reposerdit-elle.

-- Mereposerje ne vois aucun abrirépondit Ulenspiegel.

-- Tavertudit la fillete servira de couverture.

-- J'aimemieux ta cottedit-il

-- Macoitedit la filleserait indigne de couvrir un saint comme tu leveux être. Ote-toi que je coure seule.

-- Nesais-tu pasrépondit Ulenspiegelqu'un chien va plus viteavec quatre pattes qu'un homme avec deux ? Voilà pourquoiayant quatre pattesnous courrons mieux.

-- Tu asle parler vif pour un homme vertueux.

-- Ouidit-il.

-- Maisdit-ellej'ai toujours vu que la vertu est une qualité coiteendormieépaisse et frileuse. C'est un masque à cacherles visages grognonsun manteau de velours sur un homme de pierre.J'aime ceux qui ont dans la poitrine un réchaud bien alluméau feu de virilitéqui excite aux vaillantes et aux gaiesentreprises.

-- C'étaitainsirépondit Ulenspiegelque la belle diablesse parlait auglorieux saint Antoine.

Uneauberge était à vingt pas sur la route.

-- Tu asbien parlédit Ulenspiegelmaintenant il faut bien boire.

-- J'aiencore la langue fraîchedit la fille.

Ilsentrèrent. Sur un bahut sommeillait une grosse cruche nomméebedaineà cause de sa large panse.

Ulenspiegeldit au baes :

-- Vois-tuce florin ?

-- Je levoisdit le baes .

-- Combienen extrairais-tu de patards pour remplir de dobbel- clauwaert labedaine que voilà ?

Le baeslui dit :

-- Avecnegen mannekens (neuf hommelets)tu en seras quitte.

-- C'estdit Ulenspiegelsix mites de Flandreet trop de deux mites. Maisremplis-la cependant.

Ulenspiegelen versa un gobelet à la femmepuisse levant fièrementet appliquant à sa bouche le bec de la bedaineil se la vidatout entière dans le gosier. Et ce fut un bruit de cataracte.

La filleébahielui dit :

-- Commentfis-tu pour mettre en ton ventre maigre une si grosse bedaine ?

Ulenspiegelsans répondredit au baes :

-- Apporteun jambonneau et du painet encore une pleine bedaineque nousmangions et buvions.

Ce qu'ilsfirent.

Tandis quela fille grignotait un morceau de couenneil la prit si subtilementqu'elle en fut tout à la fois saisiecharmée etsoumise.

Puisl'interrogeant :

-- D'oùsont donc venuesdit-elleà votre vertucette soifd'épongecette faim de loup et ces audaces amoureuses ?

Ulenspiegelrépondit :

-- Ayantpéché de cent manièresje juraicomme tu lesaisde faire pénitence. Cela dura bien une grande heure.Songeant pendant cette heure à ma vie à venirje mesuis vu nourri de pain maigrement ; rafraîchi d'eau fadement ;fuyant amour tristement ; n'osant bouger ni éternuerde peurde faire méchamment ; estimé de tousredoutéd'un chacun ; seul comme lépreux ; triste comme chien orphelinde son maîtreetaprès cinquante ans de martyrefinissant par faire sur un grabat ma crevaille mélancoliquement.La pénitence fut longue assez ; donc baise-moimignonneetsortons à deux du purgatoire.

-- Ah !dit-elle obéissant volontiersque la vertu est une belleenseigne à mettre au bout d'une perche !

Le tempspassa en ces amoureux ébattementstoutefoisils se durentlever pour partircar la fille craignait de voir au milieu de leurplaisir surgir tout soudain le prévôt Spelle et seshappe-chair.

-- Troussedonc ta cottedit Ulenspiegel.

Et ilscoururent comme des cerfs vers Destelberghoù ils trouvèrentLamme mangeant à l'Etoile des Trois Mages.


XXXI


Ulenspiegelvoyait souvent à Gand Jacob ScoelapLieven Smet et Jan deWulfschaegerqui lui donnaient des nouvelles de la bonne et de lamauvaise fortune du Taiseux.

Et chaquefois qu'Ulenspiegel revenait à DestelberghLamme lui disait :

--Qu'apportes-tu ? Bonheur ou malheur ?

-- Las !disait Ulenspiegelle Taiseuxson frère Ludwigles autreschefs et les Français étaient résolus d'allerplus avant en France et de se joindre au prince de Condé. Ilssauveraient ainsi la pauvre patrie belgique et la libre conscience.Dieu ne le voulut pointles reiters et landsknechts allemandsrefusèrent de passer outreet dirent que leur serment étaitd'aller contre le duc d'Albe et non contre la France. Les ayantvainement suppliés de faire leur devoirle Taiseux fut forcéde les mener par la Champagne et la Lorraine jusques Strasbourgd'oùils rentrèrent en Allemagne. Tout manque par ce subit etobstiné partement : le roi de Francenonobstant son contratavec le princerefuse de livrer l'argent qu'il a promis ; la reined'Angleterre eût voulu lui en envoyer pour recouvrer la villeet le pays de Calais ; ses lettres furent interceptées etremises au cardinal de Lorrainequi y forgea une réponsecontraire.

Ainsi nousvoyons se fondre comme des fantômes au chant du coq cette bellearméenotre espoir ; mais Dieu est avec nouset si la terremanquel'eau fera son oeuvre. Vive le Gueux !


XXXII


Lafille vint un jourtoute pleurantedire à Lamme et àUlenspiegel :

-- Spellelaisseà Meulesteeéchapper pour de l'argent desmeurtriers et des larrons. Il met à mort les innocents. Monfrère Michielkin se trouve parmi eux ! Las ! laissez-moi vousle dire : Vous le vengerezétant hommes. Un sale et infâmedébauché Pieter de Rooseséducteur coutumierd'enfants et de fillettesfit tout le mal. Las ! mon pauvre frèreMichielkin et Pieter de Roose se trouvèrent un soirmais nonà la même tableà la taverne du Valck où Pieter de Roose était fui d'un chacun comme lapeste.

«Mon frèrene le voulant point voir en la même salle queluil'appela bougre paillardet lui ordonna de purger la salle.

«Pieter de Roose répondit :

-- Lefrère d'une bagasse publique ne devrait point montrer si hautetrogne.

« Ilmentaitje ne suis point publiqueet ne me donne qu'à celuiqui me plaît.

«Michielkinalorslui jetant au nez sa pinte de cervoiseluidéclara qu'il en avait menti comme un sale débauchéqu'il était le menaçants'il ne déguerpissaitde lui faire manger son poing jusqu'au coude.

«L'autre voulut encore parlermais Michielkin fit ce qu'il avait dit: il lui donna deux grands coups sur la mâchoire et le traînapar les dents dont il mordaitjusque sur la chausséeoùil le laissa meurtrisans pitié.

«Pieter de Rooseguéri et ne sachant vivre solitairealla in't Vagevuur vrai purgatoire et triste taverneoù il n'yavait que de pauvres gens. Là aussi il fut laissé seulmême par tous ces loqueteux. Et nul ne lui parlasauf quelquesmanants auxquels il était inconnu et quelques bélîtresvagabondsou déserteurs de bande. Il y fut mêmeplusieurs fois battucar il était querelleur.

« Leprévôt Spelle étant venu à Meulestee avecdeux happe-chairPieter de Roose les suivit partout comme chienlessaoûlant à ses dépensde vinde viandeet demaints autres plaisirs qui se payent par argent. Ainsi devint-il leurcompagnon et camaradeet il commença à agir de sonméchant mieux pour tourmenter ce qu'il détestait :c'étaient tous les habitants de Meulesteemais notamment monpauvre frère.

« Ils'en prit d'abord à Michielkin. De faux témoinspendards avides de florinsdéclarèrent que Michielkinétait hérétiqueavait tenu de sales propos surla Notre-Dameet maintes fois blasphémé le nom de Dieuet des saints à la taverne du Valck et qu'en outre ilavait bien trois cents florins en un coffre.

«Nonobstant que les témoins ne fussent point de bonne vie etmoeursMichielkin fut appréhendé et les preuves étantdéclarées par Spelle et ses happe-chair suffisantespour mettre l'accusé à tortureMichielkin fut pendupar les bras à une poulie tenant au plafond et on lui mit àchaque pied un poids de cinquante livres.

« Ilnia le faitdisant ques'il y avait à Meulestee un bélîtrebougreblasphémateur et paillardc'était bien Pieterde Rooseet non lui.

«Mais Spelle ne voulut rien entendreet dit à ses happe-chairde hisser Michielkin jusqu'au plafond et de le laisser retomber avecforce avec ses poids aux pieds. Ce qu'ils firentet si cruellementque la peau et les muscles des chevilles du patient étaientdéchiréset qu'à peine le pied tenait-il àla jambe.

«Michielkin persistant à dire qu'il était innocentSpelle le fit torturer de nouveauen lui faisant entendre ques'ilvoulait lui bailler cent florinsil le laisserait libre et quitte.

«Michielkin dit qu'il mourrait plutôt.

«Ceux de Meulesteeayant appris le fait de l'appréhension etde la torturevoulurent être témoins par turbesce quiest le témoignage de tous les bons habitants d'une commune.Michielkindirent-ils unanimementn'est en aucune façonhérétique ; il allait chaque dimanche à lamesseet aux grandes fêtes à la sainte table ; iln'avait jamais d'autre propos sur Notre-Dame que de l'appeler àson aide dans les circonstances difficilesn'ayant jamais mal parlémême d'une femme terrestreil n'eûtà plus forteraisonosé le faire de la céleste mère de Dieu.Quant aux blasphèmes que les faux témoins déclaraientl'avoir entendu proférer en la taverne du Valck celaétait de tout point faux et mensonger.

«Michielkin ayant été relâchéles fauxtémoins furent puniset Spelle traduisit devant son tribunalPieter de Roosemais le relâcha sans information ni torturemoyennant cent florins une fois payés.

«Pieter de Roosecraignant que l'argent qui lui restait n'appelâtde nouveau sur lui l'attention de Spelles'enfuit de Meulesteetandis que Michielkinmon pauvre frèrese mourait de lagangrène qui s'était mise à ses pieds.

«Lui qui ne voulait plus me voirme fit appeler toutefois pour medire de bien prendre garde au feu de mon corps qui me mèneraiten celui de l'enfer. Et je ne pus que pleurercar le feu est en moi.Et il rendit son âme entre mes mains ».

-- Ha !dit-ellecelui qui vengerait sur Spelle la mort de mon aiméet doux Michielkin serait mon maître à toujourset jelui obéirais comme une chienne.

Tandisqu'elle parlaitles cendres de Claes battirent sur la poitrined'Ulenspiegel. Et il résolut de faire pendre Spelle lemeurtrier.

Boelkinc'était le nom de la filleretourna à Meulesteebienassurée en son logis contre la vengeance de Pieter de Roosecar un bouvierde passage à Destelberghl'avertit que lecuré et les bourgeois avaient déclaré quesiSpelle touchait à la soeur de Michielkinils le traduiraientdevant le duc.

Ulenspiegell'ayant suivie à Meulesteeentra en une salle basse dans lamaison de Michielkin et y vit une pourtraiture de maître-pâtissierqu'il supposa être celle du pauvre mort.

Et Boelkinlui dit :

-- C'estcelle de mon frère.

Ulenspiegelprit la pourtraiture ets'en allantdit :

-- Spellesera pendu !

-- Commentferas-tu ? dit-elle

-- Si tule savaisdit-iltu n'aurais nul plaisir à le voir faire.

Boelkinhocha la tête et dit d'une voix dolente :

-- Tu n'asen moi aucune confiance.

--N'est-ce pointdit-ilte montrer une confiance extrême que dete dire « Spelle sera pendu ! » car avec ce seul mottupeux me faire pendre moi avant lui.

-- Defaitdit-elle.

-- Doncrepartit Ulenspiegelva me chercher de bonne argileune bonnedouble pinte de la bruinbier de l'eau claire et quelquestranches de boeuf. Le tout à part.

« Leboeuf sera pour moile bruinbier pour le. boeufl'eau pourl'argile et l'argile pour la pourtraiture ».

Ulenspiegelmangeant et buvant pétrissait l'argileet en avalait parfoisun morceaumais s'en souciait peuet regardait bien attentivementla pourtraiture de Michielkin. Quand l'argile fut pétrieilen fit un masque avec un nezune bouchedes yeuxdes oreilles siressemblants au portrait du mortque Boelkin en fut ébahie.

Ce aprèsquoi il mit le masque au fouret lorsqu'il fut secil le peignit dela couleur des cadavresindiquant les yeux hagardsla face grave etles diverses contractions d'un agonisant. La fille alors cessant des'ébahirregarda le masquesans pouvoir en ôter sesyeuxpâlitblêmitse couvrit la faceet frissante dit:

-- C'estluimon pauvre Michielkin !

Il fitaussi deux pieds saignants.

Puis ayantvaincu sa première frayeur :

--Celui-là sera bénidit-ellequi meurtrira lemeurtrier.

Ulenspiegelprenant le masque et les piedsdit :

-- Il mefaut un aide.

Boelkinrépondit :

-- Vas inden Blauwe Gans à l'Oie Bleueprès de JoosLansaem d'Ypresqui tient cette taverne. Ce fut le meilleur camaradeet ami de mon frère. Dis-lui que c'est Boelkin qui t'envoie.

Ulenspiegelfit ce qu'elle lui recommandait.

Aprèsavoir besogné pour la mortle prévôt Spelleallait boire à In 't Valck Au Fauconune chaudemixture de dobbel- clauwaert à la cannelle et ausucre de Madère. On n'osait en cette aubergerien luirefuserde peur de la corde.

Pieter deRooseayant repris courageétait rentré àMeulestee. Il suivait partout Spelle et ses happe-chair pour se faireprotéger par eux. Spelle payait quelquefois à boire. Etils humaient ensemble joyeusement l'argent des victimes.

L'aubergedu Faucon n'était plus remplie comme aux beaux jours oùle village vivait en joieservant Dieu catholiquementet n'étantpoint tourmenté par le fait de la religion. Maintenant ilétait comme en deuilainsi qu'on le voyait à sesnombreuses maisons vides ou ferméesà ses ruesdésertes où erraient quelques maigres chiens cherchantsur les monceaux leur pourrie nourriture.

Il n'yavait plus de place à Meulestee que pour les deux méchants.Les craintifs habitants du village les voyaientle jourinsolentset marquant les maisons des futures victimesdressant les listes demort ; etle soirs'en revenant du Faucon en chantant de salesrefrainstandis que deux happe-chairivres comme euxles suivaientarmés jusqu'aux dents pour leur faire escorte.

Ulenspiegelalla in den Blauwe Gans à l'Oie Bleueauprèsde Joos Lansaemqui était à son comptoir.

Ulenspiegeltira de sa poche un petit flacon de brandevinet lui dit :

-- Boelkinen a deux tonnes à vendre.

-- Viensdans ma cuisinedit le baes .

Làfermant la porte et le regardant fixement.

-- Tu n'espoint marchand de brandevin ; que signifient tes clignements d'yeux ?Qui es-tu ?

Ulenspiegelrépondit :

-- Je suisle fils de Claes brûlé à Damme ; les cendres dumort battent sur ma poitrine : je veux tuer Spellele meurtrier.

-- C'estBoelkin qui t'envoie ? demanda l'hôte.

-- Boelkinm'envoierépondit Ulenspiegel. le tuerai Spelle ; tu m'yaideras.

-- Je leveuxdit le baes . Que faut-il faire ?

Ulenspiegelrépondit :

-- Va chezle curébon pasteurennemi de Spelle. Réunis tes amiset trouve-toi avec eux demainaprès le couvre-feusur laroute d'Everghemau-delà de la maison de Spelleentre leFaucon et ladite maison. Mettez-vous tous dans l'ombre etn'ayez point d'habits blancs. Au coup de dix heurestu verras Spellesortant du cabaret et un chariot venant de l'autre côté.N'avertis point tes amis ce soir ; ils dorment trop près del'oreille de leurs femmes. Va les trouver demain. Venezécoutezbien tout et souvenez-vous bien.

-- Nousnous souviendronsdit Joos. Etlevant son gobelet : Je bois àla corde de Spelle.

-- A lacordedit Ulenspiegel. Puis il rentra avec le baes dans lasalle de la taverne où buvaient quelques gantois quirevenaient du marché du samedià Brugesoù ilsavaient vendu cher des pourpointsdes mantelets de toile d'or etd'argentachetés pour quelques sous à des noblesruinés qui voulaient par leur luxe imiter les Espagnols.

Et ilsmenaient noces et festins à cause du grand bénéfice.

Ulenspiegelet Joos Lansaemassis en un coinconvinrent en buvant et sans êtreentendusque Joos irait chez le curé de l'églisebonpasteurfâché contre Spellele meurtrier d'innocents.Après cela il irait chez ses amis.

Lelendemain Joos Lansaem et les amis de Michielkin étantavertisquittèrent la Blauwe Gansoù ilschopinaient comme de coutume et afin de cacher leurs desseinssortirent au couvre-feu par différents cheminsvinrent àla chaussée d'Everghem. Ils étaient dix-sept.

A dixheuresSpelle sortit du Fauconsuivi de ses deux happe-chairet de Pieter de Roose. Lansaem et les siens s'étaient cachésdans la grange de Samson Boeneami de Michielkin. La porte de lagrange était ouverte. Spelle ne les vit point.

Ilsl'entendirent passerbrimballant de boisson ainsi que Pieter deRoose et ses deux happe-chairet disantd'une voix pâteuseavec force hoquets :

-- Prévôts! prévôts ! la vie leur est bonne en ce monde ;soutenez- moipendards qui vivez de mes restes.

Soudainfurent ouïssur la chausséedu côté de lacampagnele braire d'un âne et le claquement du fouet.

-- Voilàdit Spelleun baudet bien rétifqui ne veut pas avancermalgré ce bel avertissement.

Soudain onentendit un grand bruit de roues et un chariot bondissant qui venaitdu haut bout de la chaussée.

--Arrêtez-les'écria Spelle.

Comme lechariot passait vis-à-vis d'euxSpelle et ses deuxhappe-chair se jetèrent à la tête de l'âne.

-- Cechariot est videdit l'un des happe-chair.

--Lourdauddit Spelleles chariots vides courent-ils la nuittoutseuls ? Il y a dans ce chariot quelqu'un qui se cache ; allumez leslanternesélevez-lesj'y vais voir.

Leslanternes furent allumées et Spelle monta sur le chariottenant la sienne ; mais à peine eut-il regardé qu'ilpoussa un grand criettombant en arrièredit :

--Michielkin ! Michielkin ! Jésusayez pitié de moi !

Alors selevadu fond du chariotun homme vêtu de blanc comme lespâtissiers et tenant dans ses deux mains des pieds sanglants.

Pieter deRooseen voyant l'homme se leveréclairé par leslanternescria avec les deux happe-chair :

--Michielkin ! Michielkinle trépassé ! Seigneurayezpitié de nous !

Lesdix-sept vinrent au bruit pour considérer le spectacle etfurent effrayes de voirà la lueur de la lune clairecombienétait ressemblante l'image de Michielkinle pauvre défunt.

Et lefantôme agitait ses pieds sanglants.

C'étaitson même plein et rond visagemais pâli par la mortmenaçantlivide et rongé de vers sous le menton.

Le fantômeagitant toujours ses pieds sanglantsdit à Spelle quigémissaitcouché sur le dos :

-- Spelleprévôt Spelleéveille-toi !

MaisSpelle ne bougeait point.

-- Spelledit derechef le fantômeprévôt Spelleéveille-toi ou je te fais descendre avec moi dans la gueule dubéant enfer.

Spelle seleva etles cheveux tout droits de peurcria douloureusement :

--Michielkin ! Michielkinaie pitié !

Cependantles bourgeois s'étaient approchésmais Spelle nevoyait rien que les lanternes qu'il prenait pour des yeux de diables.Il l'avoua ainsi plus tard.

-- Spelledit le fantôme de Michielkines-tu prêt à mourir?

-- Nonrépondit le prévôtnonmessire Michielkinjen'y suis point préparéet ne veux paraîtredevant Dieu l'âme toute noire de péchés.

-- Tu mereconnais ? dit le fantôme.

-- QueDieu me soit en aidedit Spelle ; ouije vous reconnais ; vous êtesle fantôme de Michielkinle pâtissier qui mourutinnocenten son litdes suites de tortureet les deux piedssaignants sont ceux à chacun desquels je fis pendre un poidsde cinquante livres. Ha ! Michielkinpardonnez-moice Pieter deRoose était si tentant ; il m'offrait cinquante florinsqueje reçuspour mettre votre nom sur le registre.

-- Tu veuxte confesser ? dit le fantôme.

-- Ouimessireje veux me confessertout dire et faire pénitence.Mais daignez écarter ces démons qui sont làprêts à me dévorer. Je dirai tout. Otez ces yeuxde feu ! J'ai fait de même à Tournayà l'égardde cinq bourgeois ; de même à Brugesà quatre.Je ne sais plus leurs nomsmais je vous les dirai si vous l'exigez ;ailleurs aussi j'ai péchéseigneuretde mon faitsoixante-neuf innocents sont dans la fosse. Michielkinil fallait del'argent au roi. On me l'avait fait savoirmais il m'en fallaitpareillement ; il est à Ganddans la cavesous le pavementchez la vieille Grovelsma vraie mère. J'ai tout dittoutgrâce et merci. Otez les diables. Dieu Seigneurvierge MarieJésusintercédez pour moi ; éloignez les feuxde l'enfer ; je vendrai toutje donnerai tout aux pauvres et jeferai pénitence.

Ulenspiegelvoyant que la foule des bourgeois était prête àle soutenirsauta du chariot à la gorge de Spelle et levoulut étrangler.

Mais lecuré vint.

--Laissez-le vivredit-il ; mieux vaut qu'il meure de la corde dubourreau que des doigts d'un fantôme.

--Qu'allez-vous en faire ? demanda Ulenspiegel.

--L'accuser devant le duc et le faire pendrerépondit le curé.Mais qui es-tu ? demanda-t-il.

-- Jesuisrépondit Ulenspiegelle masque de Michielkin et lepersonnage d'un pauvre renard flamand qui va rentrer au terroir depeur des chasseurs espagnols.

Dansl'entre-tempsPieter de Roose s'enfuyait à toutes jambes.

Et Spelleayant été penduses biens furent confisqués.

Et le roihérita.


XXXIII


LelendemainUlenspiegel marcha sur Courtray en longeant la Lyslaclaire rivière.

Lammecheminait piteusement.

Ulenspiegellui dit :

-- Tugeinslâche coeur regrettant la femme qui te fit porter lacouronne cornue du cocuage.

-- Monfilsdit Lammeelle me fut toujours fidèlem'aimant assezcomme je l'aimais tropmoimon doux Jésus. Un jourétantallée à Brugeselle en revint changée. Dèslorsquand je la priais d'amourelle me disait :

-- Il mefaut vivre avec toi comme amienon autrement.

Alorstriste en mon coeur :

--Mignonne aiméedisais-jenous fûmes mariésdevant Dieu. Ne fis-je point pour toi tout ce que tu voulais ? Nem'accoutrai-je point maintes fois d'un pourpoint de toile noire etd'un manteau de futaine afin de te voirmalgré les royalesordonnancesvêtue de soie et de brocart ? Mignonnenem'aimerais-tu plus ?

-- Jet'aimedisait-elleselon Dieu et ses loisselon les saintesdiscipline et pénitence. Toutefoisje te serai vertueusecompagne.

-- Il neme chault de ta verturépondais-je ; c'est toi que je veuxtoi ma femme.

Hochant latête :

-- Je tesais bondisait-elle ; tu fus jusqu'aujourd'hui cuisinier au logispour m'épargner les labeurs de fricassées ; tu repassasnos drapsfraises et chemisesles fers étant trop lourdspour moi ; tu lavas notre lingebalayas la maison et la rue devantla porteafin de m'épargner toute fatigue. Je veux maintenantbesogner à ta placemais rien de plusmon homme.

-- Cem'est tout unrépondais-je ; je seraicomme par le passéta dame d'atoursta repasseuseta cuisinièreta lavandièreton esclave à toisoumis ; maisfemmene séparepoint ces deux coeurs et corps qui ne firent qu'un ; ne romps pointce doux lien d'amour qui nous serrait si tendrement.

-- Il lefautrépondit-elle.

-- Las !disais-jeest-ce à Bruges que tu pris cette dure résolution?

Ellerépondait :

-- J'aijuré devant Dieu et ses saints.

-- Quidoncm'écriais-jete força de faire serment de neremplir point tes devoirs de femme ?

-- Celuiqui a l'esprit de Dieu et me range au nombre de ses pénitentesdisait-elle.

Dèsce momentelle cessa autant d'être mienne que si c'eûtété la femme fidèle d'un autre. Je la suppliaitourmentaimenaçaipleuraipriai. Mais vainement. Un soirrevenant de Blankenbergheoù j'avais étérecevoir la rente d'une de mes fermesje trouvai la maison vide.Fatiguée sans doute de mes prièresfâchéeet triste de mon chagrinma femme s'était enfuie. Oùest-elle maintenant ?

Et Lammes'assit sur le bord de la Lysbaissant la tête et regardantl'eau.

-- Ah !disait-ilm'amieque vous étiez grassetendre et mignonne.Trouverai-je jamais poulette comme vous ? Pot-au-feu d'amournemangerai-je plus de toi ? Où sont tes baisers embaumant commele thym ; ta bouche mignonne où je cueillais le plaisircommel'abeille le miel à la rose ; tes bras blancs qui m'enlaçaientcaressants ? Où est ton coeur battantton sein rond et legentil frisson de ton corps de fée tout haletant d'amour ?Mais où sont tes vieux flotsrivière fraîche quiroules si gaiement tes nouveaux au soleil ?


XXXIV


Passantdevant le bois de PeteghemLamme dit à Ulenspiegel :

-- Je cuis; cherchons l'ombre.

--Cherchonsrépondit Ulenspiegel.

Ilss'assirent dans le boissur l'herbeet virent passer devant eux unetroupe de cerfs.

-- RegardebienLammedit Ulenspiegel en armant son arquebuse allemande. Voiciles grands vieux cerfs qui ont encore leurs daimtiers et portentfièrement leurs bois à neuf cors ; de mignonsbroquartsqui sont leurs écuyerstrottinent à côtéd'euxprêts à leur rendre service de leurs boispointus. Ils vont à leur reposée. Tourne le rouet del'arquebuse comme je le fais moi. Tire. Le vieux cerf est blessé.Un broquart est atteint à la cuisse ; il fuit. Suivons-lejusqu'à ce qu'il tombe. Fais comme moicourssaute et vole.

-- Voilàde mon fol amidisait Lammesuivre des cerfs à la course. Nevole point sans ailesc'est peine perdue. Tu ne les atteindraspoint. Ah ! le cruel compagnon ! Crois-tu que je sois aussi agile quetoi ? Je suemon fils ; je sue et vais tomber. Si le forestier teprendtu seras pendu. Cerf est gibier de roilaisse-les courirmonfilstu ne les prendras point.

-- Viensdit Ulenspiegel ! Entends-tu le bruit de son bois dans le feuillage ?C'est une trombe qui passe. Vois-tu les jeunes branches briséesles feuilles jonchant le sol ? Il a une nouvelle balle dans lacuissecette fois ; nous le mangerons.

-- Iln'est pas encore cuitdit Lamme. Laisse courir ces pauvres animaux.Ah ! qu'il fait chaud ! Je vais tomber là sans doute et ne merelèverai point.

Soudainde tous les côtésdes hommes loqueteux et armesemplirent la forêt. Des chiens aboyèrent et se lancèrentà la poursuite des cerfs. Quatre hommes farouches entourèrentLamme et Ulenspiegel et les menèrent dans une clairièreau milieu d'un fourréoù ils virentparmi des femmeset des enfants campés làdes hommes en grand nombrearmés diversement d'épéesd'arbalètesd'arquebusesde lancesd'épieuxde pistolets de reiters.

Ulenspiegelles voyant leur dit :

--Etes-vous les feuillards ou Frères du boisque vous semblezvivre en commun ici pour fuir la persécution ?

-- Noussommes Frères du boisrépondit un vieillard assisauprès du feu et fricassant quelques oiseaux en un poêlon.Mais qui es-tu ?

-- Jesuisrépondit Ulenspiegeldu beau pays de Flandrepeintremanantnoble hommesculpteurle tout ensemble. Et par le mondeainsi je me promènelouant choses belles et bonnes et megaussant de sottise à pleine gueule.

-- Si tuvis tant de paysdit le vieil hommetu sais prononcer : Schildende Vriendt bouclier et amià la façon de ceuxde Gandsinon tu es faux Flamand et mourras.

Ulenspiegelprononça : Schild ende Vriendt .

-- Et toigrosse bedainedemanda le vieil hommeparlant à Lammequelest ton métier ?

Lammerépondit :

-- Demanger et boire mes terresfermescenses et mansesde chercher mafemme et de suivre en tous lieux mon ami Ulenspiegel.

-- Si tuvoyages tantdit le vieil hommetu n'ignores point comment on nommeceux de Weert en Limbourg ?

-- Je nele saisrépondit Lamme ; mais ne me direz-vous point le nomdu vaurien scandaleux qui chassa ma femme du logis ? Baille-le-moij'irai le tuer tout soudain.

Le vieilhomme répondit :

-- Il esten ce monde deux choseslesquelles jamais ne reviennent s'étantenfuies : c'est monnaie dépensée et femme lasse quis'envole.

Puisparlant à Ulenspiegel :

--Sais-tudit-ilcomment on nomme ceux de Weert en Limbourg ?

-- Deraekstekers les exorciseurs de raiesréponditUlenspiegelcar un jour une raie vivante étant tombéed'un chariot de poissonnierde vieilles femmesen la voyant sauterla prirent pour le diable. « Allons quérir le curépour exorciser la raie » dirent-elles. Le curél'exorcisaetl'emportanten fit belle fricassée enl'honneur de ceux de Weert. Ainsi fasse Dieu du roi de sang.

Dansl'entre-tempsles aboiements des chiens retentissaient en la forêt.Les hommes arméscourant dans le bois criaient pour effrayerla bête.

-- C'estte cerf et le broquart que j'ai relancésdit Ulenspiegel.

-- Nousles mangeronsdit le vieil homme. Mais comment nomme-t-on ceuxd'Eindhoven en Limbourg ?

-- Depinnemakers les verroutiersrépondit Ulenspiegel. Unjourl'ennemi était à la porte de leur villeils laverrouillèrent avec une carotte. Les oies vinrent àgrands coups de bec goulu manger la carotteet les ennemis entrèrentdans Eindhoven. Mais ce seront des becs de fer qui mangeront lesverrous des prisons où l'on veut enfermer la libre conscience.

-- Si Dieuest avec nousqui sera contre... répondit le vieil homme.

Ulenspiegeldit :

--Aboiements de chienhurlements d'hommes et branches cassées :c'est une tempête dans la forêt.

-- Est-cede bonne viande que la viande de cerf ? demanda Lamme regardant lesfricassées.

-- Lescris des traqueurs se rapprochentdit Ulenspiegel à Lamme ;les chiens sont tout près. Quel tonnerre ! Le cerf ! le cerf !garde-toimon fils. Fi ! la laide bête ; elle a jetémon gros ami par terre au milieu des poêlespoêlonscoquassesmarmites et fricassées. Voici que les femmes et lesfilles s'enfuient affolées de terreur. Tu saignesmon fils ?

-- Tu risvauriendit Lamme. Ouije saigneil m'a baillé de son boisdans le séant. Làvois mon haut-de-chausses déchiréet ma viande pareillementet par terre toutes ces belles fricassées.Voila que je perds tout mon sang par terre.

-- Ce cerfest chirurgien prévoyant ; il te sauve d'apoplexie. réponditUlenspiegel.

-- Fi ! levaurien sans coeur dit Lamme. Mais je ne te suivrai plus. Je resteraiici au milieu de ces bonshommes et de ces bonnes femmes. Peux-tu sansvergogneêtre si dur à mes peinesquand je marche surtes talonscomme un chienpar la neigela geléela pluiela grêlele ventet quand il fait chaudsuant mon âmehors de ma peau.

-- Tablessure n'est rien. Mets-y une olie-koekje ce lui seraemplâtre de friturerépondit Ulenspiegel. Mais sais-tucomment on nomme ceux de Louvain ? Tu l'ignorespauvre ami. Hébienje vais te le dire pour t'empêcher de geindre. On lesnomme de koeye-schieters les tireurs de vachescar ilsfurent un jour assez niais pour tirer sur des vachesqu'ilsprenaient pour des soudards ennemis. Quant à nousnous tironssur les boucs espagnolsla chair en est puantemais la peau en estbonne pour faire des tambours. Et ceux de Tirlemont ? Le sais-tu ?Pas davantage. Ils portent le surnom glorieux de kirekers . Car chezeuxdans la grande églisele jour de la Pentecôteuncanard vole du jubé sur l'autelet c'est l'image de leurSaint-Esprit. Mets une koeke-bakke sur ta blessure. Turamasses sans mot dire les coquasses et fricassées renverséespar le cerf. C'est courage de cuisine. Tu rallumes le feuremontesle chaudron de potage sur ses trois pieuxtu t'occupes de la cuissonbien attentivement. Sais-tu pourquoi il y a quatre merveilles àLouvain ? Non. Je vais te le dire. Premièrement parce que lesvivants y passent sous les mortscar l'église Saint-Michelest bâtie près de la porte de la ville. Son cimetièreest donc au-dessus. Deuxièmementparce que les cloches y sonthors des tourscomme on le voit à l'égliseSaint-Jacquesoù il y a une grosse cloche et une petitecloche ; la petite ne pouvant être placée dans leclocheron l'a placée dehors. Troisièmementàcause de l'autel hors de l'églisecar la façade deSaint-Jacques ressemble à un autel. Quatrièmementàcause de la Tour-sans-Clousparce que la flèche de l'égliseSainte-Gertrude est construite en pierre au lieu de l'être enboiset que l'on ne cloue point les pierressauf le coeur du roi desangque je voudrais clouer au-dessus de la grande porte deBruxelles. Mais tu ne m'écoutes point. N'y a-t-il point de seldans les sauces ? Sais-tu pourquoi ceux de Termonde se nomment lesbassinoiresde vierpannen ? Parce quun jeune prince devantcoucheren hiverà l'auberge des Armes de Flandre l'aubergiste ne sut comment chauffer les drapscar il manquait debassinoire. Il fit réchauffer le lit par sa jeune fillequientendant le prince venirs'en fut toute couranteet le princedemanda pourquoi on n'y avait pas laissé la bassinoire. QueDieu fasse que Philippeenfermé dans une boîte de ferrougeserve de bassinoire au lit de madame Astarté.

--Laisse-moi en reposdit Lamme ; je me moque de toides vierpannende la Tour-sans-Clous et des autres balivernes. Laisse-moi àmes sauces.

--Gare-toilui dit Ulenspiegel. Les aboiements ne cessent de retentirils deviennent plus forts ; les chiens hurlentle clairon sonne.Prends garde au cerf. Tu fuis. Le clairon sonne.

-- C'estla curéedit le vieil homme ; reviensLammeauprèsde tes fricasséesle cerf est mort.

-- Ce noussera un bon repasdit Lamme. Vous m'inviterez au festinàcause des peines que je me donne pour vous. La sauce des oiseaux serabonne ; elle croque un peu toutefois. C'est le sable sur lequel ilssont tombés quand ce grand diable de cerf me déchira lepourpoint et la viande tout ensemble. Mais ne craignez-vous point lesforestiers ?

-- Noussommes trop nombreuxdit le vieil hommeils ont peur et ne nousinquiètent point. Il en est de même des happe-chair etdes juges. Les habitants des villes nous aimentcar nous ne faisonspoint de mal. Nous vivrons encore quelque temps en paixàmoins que l'armée espagnole ne nous enveloppe. Si cela arrivehommes vieux et jeunesfemmesfillesgarçonnets etfillettesnous vendrons chèrement notre vie et nousentretuerons plutôt que de souffrir mille martyres sous la maindu duc de sang.

Ulenspiegeldit :

-- Iln'est plus temps de combattre sur terre le bourreau. C'est sur la merqu'il faut ruiner sa puissance. Allez du côté des îlesde Zélandepar BrugesHeyst et Knocke.

-- Nousn'avons point d'argentdirent-ils.

Ulenspiegelrépondit :

-- Voicimille carolus de la part du prince. Longez les cours d'eaucanauxfleuves ou rivières ; quand vous verrez des navires portant lesigne J-H-Sque l'un de vous chante comme l'alouette. Le clairon ducoq lui répondra. Et vous serez en pays ami.

-- Nous leferonsdirent-ils.

Bientôtles chasseurssuivis des chiensparurent traînant par descordes le cerf mort.

Tous alorss'assirent en rond autour du feu. Ils étaient bien soixantehommesfemmes et enfants. Le pain fut tiré des gibecièresles couteaux des gaines ; le cerf dépecédépouillévidé mis à la broche avec du menu gibier. Etàla fin du repas Lamme fut vu ronflantla tête penchéesur la poitrine et dormant adossé à un arbre.

Au soirtombéles Frères du bois rentrèrent dans deshuttes sous la terre pour dormirce que firent aussi Lamme etUlenspiegel.

Des hommesarmés veillaientgardant le camp. Et Ulenspiegel entendaitgémir sous leurs pieds les feuilles sèches.

Lelendemain il s'en fut avec Lammetandis que ceux du camp luidisaient :

-- Bénisois-tu ; nous irons vers la mer.


XXV


AHarlebekeLamme renouvela sa provision de oliekoekjes enmangea vingt-sept et en mit trente dans son panier. Ulenspiegelportait ses cages à la main. Vers le soirils arrivèrentà Courtrai et descendirent à l'auberge de In de Bieà l'Abeillechez Gillis Van den Endequi vint àsa porte aussitôt qu'il entendit chanter comme l'alouette.

Làce fut tout sucre et tout miel. L'hôteayant vu les lettres duprinceremit cinquante carolus à Ulenspiegel pour le princeet ne voulut point être paye de la dinde qu'il leur servit nide la dobbel- clauwaert dont il l'arrosa. Il le prévintaussi qu'il y avait à Courtrai des espions du Tribunal desangce pourquoi il devait bien tenir sa langue ainsi que celle deson compagnon.

-- Nousles reconnaîtronsdirent Ulenspiegel et Lamme.

Et ilssortirent de l'auberge.

Le soleilse couchait dorant les pignons des maisons ; les oiseaux chantaientsous les tilleuls ; les commères jasaient sur le seuil deleurs portesles enfants se roulaient dans la poussièreetUlenspiegel et Lamme vaguaient au hasard par les rues.

SoudainLamme dit :

-- MartinVan den Endeinterrogé par moi s'il avait vu une femmepareille à la mienne -- je lui fis sa mignonne pourtraiture-- m'a dit qu'il y avait chez la Stevenynechaussée deBrugesà l' Arc-en- Ciel hors de la villeun grandnombre de femmes qui se réunissaient tous les soirs. J'y vaisde ce pas.

-- Je teretrouverai tout à l'heuredit Ulenspiegel. Je veux visiterla ville ; si je rencontre ta femmeje te l'enverrai tantôt.Tu sais que le baes t'a recommandé de te tairesi tutiens à ta peau.

-- Je metairaidit Lamme.

Ulenspiegelvaguant à l'aisele soleil se coucha ; et le jour tombantrapidementUlenspiegel arriva dans la Pierpot-Straetje quiest la ruelle du Pot-de-Pierre. Làil entendit jouer de laviole mélodieusement ; s'approchantil vit de loin une formeblanche l'appelantle fuyant et jouant de la viole. Et elle chantaitcomme un séraphin une chanson douce et lentes'arrêtantse retournantl'appelant et fuyant toujours.

MaisUlenspiegel courait vite ; il l'atteignit et allait lui parlerquandelle lui mit sur la bouche une main de benjoin parfumée.

-- Es-tumanant ou noble homme ? dit-elle.

-- Je suisUlenspiegel.

-- Es-turiche ?

-- Assezpour payer un grand plaisirpas assez pour racheter mon âme.

-- N'as-tupoint de chevauxque tu vas à pied ?

- J'avaisun ânedit Ulenspiegelmais je l'ai laissé àl'écurie. Comment es-tu seul sans amidans une villeétrangère ?

-- Parceque mon ami vague de son côtécomme moi du mienmignonne curieuse.

-- Je nesuis point curieusedit-elle. Est-il richeton ami ?

-- Engraissedit Ulenspiegel. Finiras-tu bientôt de me questionner?

-- J'aifinidit-ellelaisse-moi maintenant.

-- Telaisser ? dit-il ; autant vaudrait dire à Lammequand il afaimde laisser là un plat d'ortolans. Je veux manger de toi.

-- Tu nem'as pas vuedit-elle. Et elle ouvrit une lanterne qui luisitsoudainéclairant son visage.

-- Tu esbelledit Ulenspiegel. Ho ! la peau doréeles doux yeuxlabouche rougele corps mignon ! Tout sera pour moi.

-- Toutdit-elle.

Elle lemena chez la Stevenynechaussée de Brugesà l'Arc-en-ciel ( in den Regen-boogh ). Ulenspiegel vitlà un grand nombre de filles portant au bras des rouelles decouleur différente de celle de leur robe de futaine.

Celle-ciavait une rouelle de drap d'argent sur une robe de toile d'or. Ettoutes les filles la regardaient jalouses. En entrantelle fit unsigne à la baesine mais Ulenspiegel ne le vit point :ils s'assirent à deux et burent.

--Sais-tudit-elleque quiconque m'a aimée est à moipour toujours ?

-- Bellegorge parfuméedit Ulenspiegelce me serait délicieuxfestin que de manger toujours de ta viande.

Soudain ilaperçut Lamme en un coinayant devant lui une petite tableune chandelleun jambonun pot de bièreet ne sachantcomment disputer son jambon et sa bière à deux fillesqui voulaient à toute force manger et boire avec lui.

QuandLamme aperçut Ulenspiegelil se dressa debout et sauta detrois pieds en l'airs'écriant :

-- Bénisoit Dieuqui me rend mon ami Ulenspiegel ! A boirebaesine !

Ulenspiegeltirant sa boursedit :

-- A boirejusqu'à la fin de ceci.

Et ilfaisait sonner ses carolus.

-- ViveDieu ! dit Lammelui prenant subtilement la bourse dans les mainsc'est moi qui paie et non toi ; cette bourse est mienne.

Ulenspiegelvoulut de force lui reprendre sa boursemais Lamme la tenait bien.Comme ils s'entre-battaient l'un pour la garderl'autre pour lareprendreLammeparlant par saccadesdit tout bas àUlenspiegel :

-- Ecoute: Happe-chair céans... quatre... petite salle avec troisfilles... Deux dehors pour toipour moi... Voulu sortir...empêché... La gouge brocart espionne... EspionneStevenyne !

Tandisqu'ils s'entre-battaientUlenspiegel écoutant biens'écriait:

--Rends-moi ma boursevaurien !

-- Tu nel'auras pointdisait Lamme.

Et ils seprenaient au couaux épaulesse roulant par terre pendantque Lamme donnait son bon avis à Ulenspiegel.

Soudain lebaes de l'Abeille entra suivi de sept hommes qu'il semblait neconnaître point. Il chanta comme le coqet Ulenspiegel sifflacomme l'alouette. Voyant Ulenspiegel et Lamme s'entre-battantlebaes parla :

-- Quelssont ces deux-là ? demanda-t-il à la Stevenyne.

LaStevenyne répondit :

-- Desvauriens que l'on ferait mieux de séparer que de les laisserici mener si grand vacarme avant d'aller à la potence.

-- Qu'ilose nous séparerdit Ulenspiegelet nous lui ferons mangerle carrelage.

-- Ouinous lui ferons manger le carrelagedit Lamme.

-- Le baessauveurdit Ulenspiegel à l'oreille de Lamme.

Sur celebaesdevinant quelque mystèrese rua dans leurbataille tête baissée. Lamme lui coula en l'oreille cesmots :

-- Toisauveur ? Comment ?

Le baesfit semblant de secouer Ulenspiegel par les oreilles et luidisait tout bas :

-- Septpour toi... hommes fortsbouchers... M'en aller... trop connu enville... Moi parti't is van te beven de klinkaert ... Toutcasser...

-- Ouidit Ulenspiegelse relevant en lui baillant un coup de pied.

Le baesle frappa à son tour. Et Ulenspiegel lui dit :

-- Tutapes drumon bedon.

-- Commegrêledit le baes en saisissant prestement la boursede Lamme et la rendant à Ulenspiegel.

-- Coquindit-ilpaie-moi à boire maintenant que tu es rentrédans ton bien.

-- Tuboirasvaurien scandaleuxrépondit Ulenspiegel.

-- Voyezcomme il est insolentdit la Stevenyne.

-- Autantque tu es bellemignonnerépondit Ulenspiegel.

OrlaStevenyne avait bien soixante ans et un visage comme une nèflemais tout jaune de bilieuse colère. Au milieu était unnez pareil à un bec de hibou. Ses yeux étaient yeuxd'avare sans amour. Deux longs crochets sortaient de sa bouchemaigre. Et elle avait une grande tache de lie de vin sur la jouegauche.

Les fillesriaient se gaussant d'elle et disant :

--Mignonnemignonnedonne-lui à boire. -- Il t'embrassera. --Y a-t-il longtemps que tu fis tes premières noces ? -- PrendsgardeUlenspiegelelle te veut manger. -- Voisses yeuxilsbrillentnon de hainemais d'amour. -- On dirait qu'elle te vamordre jusqu'au trépassement. -- N'aie point de peur. -- C'estainsi que font toutes femmes amoureuses. -- Elle ne veut que tonbien. -- Vois comme elle est en belle humeur de rire.

Et defaitla Stevenyne riait et clignait de l'oeil à Gillinelagouge à robe de brocart.

Le baesbutpaya et partit. Les sept bouchers faisaient des grimacesd'intelligence aux happe-chair et à la Stevenyne.

L'un d'euxindiqua du geste qu'il tenait Ulenspiegel pour un niais et l'allaittrupher très bien. Il lui dit à l'oreilletirant lalangue moqueusement du côté de la Stevenyne qui riaitmontrant ses crocs :

-- 'Tis van te beven de klinkaert . (Il est temps de faire grincer lesverres.)

Puistouthautet montrant les happe-chair :

-- Gentilréforménous sommes tous avec toi ; paie-nous àboire et à manger.

Et laStevenyne riait d'aise et tirait aussi la langue à Ulenspiegelquand celui-ci lui tournait le dos. Et la Gillineà la robede brocarttirait la langue pareillement.

Et lesfilles disaient tout bas : « Voyez l'espionne quipar sabeautémena à la cruelle tortureet à la mortplus cruelleplus de vingt-sept réformés ; Gilline sepâme d'aise en songeant à la récompense de sadélation-- les cent premiers florins carolus sur lasuccession des victimes. Mais elle ne rit pointsongeant qu'il luifaudrait les partager avec la Stevenyne. »

Et toushappe-chairbouchers et fillestiraient la langue pour se gausserd'Ulenspiegel. Et Lamme suait de grosses goutteset il étaitrouge de colère comme la crête d'un coqmais il nevoulait point parler.

--Paye-nous à boire et à mangerdirent les bouchers etles happe-chair.

--Adoncquesdit Ulenspiegel faisant sonner de nouveau ses carolusbaille-nous à boire et à mangerô mignonneStevenyneà boire dans des verres qui sonnent.

Sur celes filles de rire de nouveau et la Stevenyne de pousser sescrochets.

Elle allatoutefois à la cuisine et à la caveelle en apporta dujambondes saucissonsdes omelettes aux boudins noirs et des verressonnantsainsi nommés parce qu'ils étaient montésSur pied et sonnaient comme carillon lorsqu'on les choquait.

Ulenspiegelalors dit :

-- Quecelui qui a faim mangeque celui qui a soif boive !

Leshappe-chairles fillesles bouchersGilline et la Stevenyneapplaudirent des pieds et des mains à ce discours. Puis chacunse plaça de son mieuxUlenspiegelLamme et les sept bouchersà la table d'honneurles happe-chair et les filles àdeux petites tables. Et l'on but et mangea avec un grand fracas demâchoiresvoire même les deux happe-chair qui étaientdehorset que leurs camarades firent entrer pour prendre part aufestin. Et l'on voyait sortir de leurs gibecières des cordeset des chaînettes.

LaSevenyne alors tirant la langue et ricassant dit

-- Nul nesortira qu'il ne m'ait payé.

Et ellealla fermer toutes les portesdont elle mit les clefs dans sespoches.

Gillinelevant le verredit :

--L'oiseau est en cagebuvons.

Sur cedeux filles nommées Gena et Margot lui dirent :

-- Enest-ce encore un que tu vas faire mettre à mortméchantefemme ?

-- Je nesaisdit Gillinebuvons.

Mais lesfilles ne voulurent point boire avec elle.

Et Gillineprit la viole et chanta en français :

Au son dela viole
Je chante nuit et jour ;
Je suis la fille-folle
La vendeuse d'amour.

Astartéde mes hanches
Fit les lignes de feu ;
J'ai les épaulesblanches
Et mon beau corps est Dieu.

Qu'on videl'escarcelle
Aux carolus brillants :
Que l'or fauve ruisselle
A flots sous mes pieds blancs.

Je suis lafille d'Eve
Et de Satan vainqueur :
Si beau que soit tonrêve
Cherche-le dans mon coeur.

Je suisfroide ou brûlante
Tendre au doux nonchaloir
Tièdeéperdueardente
Mon hommeà ton vouloir.

Voisjevends tout : mes charmes
Mon âme et mes yeux bleus;
Bonheurrires et larmes
Et la Mort si tu veux.

Au son dela viole
Je chante nuit et jour ;
Je suis la fille-folle
La vendeuse d'amour.

Etchantant sa chansonla Gilline était si bellesi suave etmignonneque tous les hommeshappe-chairbouchersLamme etUlenspiegel étaient làmuetsattendrissouriantdomptés.

Tout àcoupéclatant de rirela Gilline ditregardant Ulenspiegel:

-- C'estcomme cela qu'on met les oiseaux en cage. Et son charme fut rompu.

UlenspiegelLamme et les bouchers s'entre-regardèrent :

-- Or çame payerez-vous ? dit la Stevenyneme payerez-vousmessireUlenspiegelqui faites si bonne graisse de la viande de prédicants.

Lammevoulut parlermais Ulenspiegel le fit taireet parlant :

-- Nous nepayerons point d'avancedit-il.

-- Je mepayerai donc après sur ton héritagefit la Stevenyne.

-- Lesgoules vivent de cadavresrépondit Ulenspiegel.

-- Ouidit l'un des happe-chairces deux-là ont pris l'argent desprédicants ; plus de trois cents florins carolus. C'est unbeau denier pour la Gilline.

Celle-cichantait :

Chercheailleurs de tels charmes
Prends toutmon amoureux
Plaisirsbaisers et larmes
Et la Mort si tu veux.

Puisricassantelle dit :

-- Buvons!

-- Buvons! dirent les happe-chair.

-- ViveDieu ! dit la Stevenynebuvons ! les portes sont ferméeslesfenêtres ont de forts barreauxles oiseaux sont en cage ;buvons !

-- Buvons! dit Ulenspiegel.

-- Buvons! dit Lamme.

-- Buvons! dirent les sept.

-- Buvons! dirent les happe-chair.

-- Buvons! dit la Gillinefaisant chanter sa viole Je suis bellebuvons ! Jeprendrai l'archange Gabriel aux filets de ma chanson.

-- A boiredoncdit Ulenspiegeldu vin pour couronner la fêteet dumeilleur ; je veux qu'il y ait une goutte de feu liquide àchaque poil de nos corps altérés.

-- Buvons! dit la Gilline ; encore vingt goujons comme toiet les brochetscesseront de chanter.

LaStevenyne apporta du vin. Tous étaient assisbuvant etbouffantles happe-chair et les filles ensemble. Les septassis àla table d'Ulenspiegel et de Lammejetaient de leur table àcelle des filles des jambonsdes saucissonsdes omelettes et desbouteillesqu'elles prenaient au vol comme des carpes happant desmouches au-dessus d'un étang. Et la Stevenyne riaitpoussantses crocs et montrant des paquets de chandelles de cinq à lalivrequi se balançaient au-dessus du comptoir. C'étaientles chandelles des filles. Puis elle dit à Ulenspiegel :

-- Quandon va au bûcheron y porte un cierge de suif ; en veux-tu undès à présent ?

-- Buvons! dit Ulenspiegel.

-- Buvons! dirent les sept.

La Gillinedit :

--Ulenspiegel a les yeux brillants comme un cygne qui va trépasser.

-- Si onles donnait à manger aux cochons ? dit la Stevenyne.

-- Ce leurserait festin de lanternes ; buvons ! dit Ulenspiegel.

--Aimerais-tudit la Stevenynequ'étant échafaudéon te perçât la langue d'un fer rouge ?

-- Elle enserait meilleure pour siffler : buvons ! répondit Ulenspiegel.

-- Tuparlerais moins si tu étais pendudit la Stevenyneet tamignonne te viendrait contempler.

-- Ouidit Ulenspiegelmais je pèserais davantage et tomberais surson museau gracieux : buvons !

-- Quedirais-tu si tu étais fustigemarqué au front et àl'épaule ?

-- Jedirais qu'on s'est trompé de vianderéponditUlenspiegelet qu'au lieu de rôtir la truie Stevenyneon aéchaudé le pourceau Ulenspiegel : buvons !

-- Puisquetu n'aimes rien de celadit la Stevenynetu seras mené surles navires du roiet là condamné à êtreécartelé à quatre galères.

-- Alorsdit Ulenspiegelles requins auront mes quatre membreset tumangeras ce dont ils ne voudront pas : buvons !

-- Que nemanges-tudit-elleune de ces chandelles ; elles te serviraient enenfer à éclairer ton éternelle damnation.

-- Je voisassez clair pour contempler ton groin lumineuxô truie maléchaudée : buvons ! dit Ulenspiegel.

Soudain ilfrappa du pied de son verre sur la tableen imitant avec les mainsle bruit que fait un tapissier battant en mesure la laine des matelassur un lit de bâtonsmais tout coîment et disant :

-- 'Tis (tijdt) van te beven de klinkaert ! Il est temps de fairefrémir le clinqueur-- le verre qui résonne.

C'est enFlandre le signal de fâcherie de buveurs et de saccagement desmaisons à lanterne rouge.

Ulenspiegelbutpuis fit trembler le verre sur la table en disant :

-- 'Tis van te beven de klinkaert .

Et lessept l'imitèrent.

Tous setenaient cois : la Gilline devint pâlela Stevenyne parutétonnée. Les happe-chair disaient :

-- Lessept seraient-ils avec eux ?

Mais lesbouchersclignant de l'oeilles rassuraienttout en disant sanscesse et de plus en plus haut avec Ulenspiegel :

-- 'Tis van te beven de klinkaert ; 't is van te beven de klinkaert .

LaStevenyne buvait pour se donner courage.

Ulenspiegelalors frappa du poing sur la tabledans la mesure des tapissiersbattant les matelas ; les sept firent comme lui ; verrescruchesécuellespintes et gobelets entrèrent en danselentementse renversantse cassantse relevant d'un côtépour tomber de l'autre ; et toujours retentissait plus menaçantgraveguerrier et monotone : « 'T is van te beven deklinkaert. »

-- Hélas! dit la Stevenyneils vont tout casser ici.

Et depeurses deux crocs lui sortirent plus longs hors de la bouche.

Et lesangde fureur et de colères'allumait en l'âme dessept et en celle de Lamme et d'Ulenspiegel.

Alorssans cesser le chant monotone et menaçanttous ceux de latable d'Ulenspiegel prirent leurs verreset les cassant sur la tableen mesureils chevauchèrent les chaises en tirant leurscoutelas. Et ils menaient si grand bruit de leur chansonque toutesles vitres de la maison tremblaient. Puiscomme une ronde de diablesaffolésils firent le tour de la salle et de toutes lestables disant sans cesse : « 'T is van te beven de klinkaert. »

Et leshappe-chair alors se levèrent tremblant de peurprirent leurschaînes et cordelettes. Mais les bouchersUlenspiegel etLammeremettant leurs coutelas dans les gainesse levèrentsaisirent leurs chaisesetles brandissant comme des bâtonsils coururent alertes par la chambrefrappant à droite et àgauchen'épargnant que les fillescassant tout le restemeublesvitres bahutsvaissellepintesécuellesverres etflaconsfrappant les happe-chair sans pitiéet chantanttoujours sur la mesure du bruit du tapissier battant les matelas : 'Tis van te beven de klinkaert'T is van te beven de klinkaert tandis qu'Ulenspiegel avait baillé un coup de poing àla Stevenyne sur le mufflelui avait pris les clefs dans sagibecièreet lui faisait de force manger ses chandelles.

La belleGillinegrattant les portesvoletsvitresfenestrage de sesonglessemblait vouloir passer à travers toutcomme unechatte peureuse. Puistoute blêmeelle s'accroupit en uncoinles yeux hagardsmontrant les dentset tenant sa viole commesi elle l'eût dû protéger.

Les septet Lamme disant aux filles : « Nous ne vous ferons nul mal»garrottaientavec leur aidede chaînettes et de cordesleshappe-chair tremblants dans leurs chausseset n'osant résistercar ils sentaient que les boucherschoisis parmi les plus forts parle baes de l' Abeilleles eussent taillés enmorceaux de leurs coutelas.

A chaquechandelle qu'il faisait manger à la StevenyneUlenspiegeldisait :

--Celle-ci est pour la pendaison ; celle-là pour la fustigation; cette autre pour la marque ; cette quatrième pour ma languetrouée ; ces deux excellentes et bien grasses pour les naviresdu roi et l'écartèlement à quatre galères; celle-ci pour ton repaire d'espions ; celle-là pour ta gougeà la robe de brocartet toutes ces autres pour mon plaisir.

Et lesfilles riaient de voir la Stevenyne éternuant de colèreet voulant cracher ses chandelles. Mais en vaincar elle en avait labouche trop pleine.

UlenspiegelLamme et les sept ne cessaient de chanter en mesure : 'T is van tebeven de klinkaert .

PuisUlenspiegel cessaleur faisant signe de murmurer doucement lerefrain. Ils le firent pendant qu'il tint aux happe-chair et auxfilles ce propos :

-- Siquelqu'un de vous crie à l'aideil sera occis incontinent.

-- Occis !dirent les bouchers.

-- Nousnous taironsdirent les fillesne nous fais point de malUlenspiegel.

Mais laGillineaccroupie en son coinles yeux hors de la têtelesdents hors la bouchene savait point parler et serrait contre ellesa viole.

Et lessept murmuraient toujours : _'T is van te beven de klinkaert ! enmesure.

LaStevenynemontrant les chandelles qu'elle avait en la bouchefaisait signe qu'elle se tairait pareillementles happe-chair lepromirent comme elle.

Ulenspiegelcontinuant son propos :

-- Vousêtes icidit-ilen notre puissancela nuit est tombéenoirenous sommes près de la Lys où l'on se noiefacilement quand on vous pousse. Les portes de Courtrai sont fermées.Si les gardes de nuit ont entendu le vacarmeils ne bougeront pointétant trop paresseux et croyant que ce sont de bons Flamandsquibuvantchantent joyeusement au son des pintes et flacons.Adoncquestenez-vous cois et coites devant vos maîtres.

Puisparlant aux sept :

-- Vousallez vers Peteghem trouver les Gueux ?

-- Nousnous y sommes préparés à la nouvelle de tavenue.

-- De làvous irez vers la mer ?

-- Ouidirent-ils.

--Connaissez-vous parmi ces happe-chair un ou deux que l'on puisserelâcher pour nous servir ?

-- Deuxdirent-ilsNiklaes et Joosqui ne poursuivent jamais les pauvresréformés.

-- Noussommes fidèles ! dirent Niklaes et Joos.

Ulenspiegeldit alors :

-- Voicipour vous vingt florins carolusdeux fois plus que vous n'auriez eusi vous aviez reçu le prix infâme de dénonciation.

Soudainles cinq autres s'écrièrent :

-- Vingtflorins ! Nous servons le prince pour vingt florins. Le roi paye mal.Donnes-en la moitié à chacun de nousnous dirons aujuge tout ce que tu voudras.

Lesbouchers et Lamme murmuraient sourdement :

-- 'Tis van te beven de klinkaert ; 'T is van te beven de klinkaert.

-- Afinque vous ne parliez point tropdit Ulenspiegelles sept vousmèneront garrottés jusqu'à Peteghemchez lesGueux. Vous aurez dix florins quand vous serez sur la mernousserons certains jusque-là que la cuisine du camp vous tiendrafidèles au pain et à la soupe. Si vous êtesvaillantsvous aurez votre part du butin. Si vous tentez dedésertervous serez pendus. Si vous vous échappezévitant ainsi la cordevous trouverez le couteau.

-- Nousservons qui nous payedirent-ils.

-- 'Tis van te beven de klinkaert ! 'T is van te beven de klinkaert !disaient Lamme et les sept en frappant sur les tables avec destessons de pots et de verres brisés.

-- Vousmènerez pareillement avec vousdit Ulenspiegella Gillinela Stevenyne et les trois gouges. Si l'une d'elles veut vouséchappezévitant ainsi la cordevous trouverez lecouteau.

-- Il nem'a point tuéedit la Gillinesautant de son coin etbrandissant en l'air sa viole. Et elle chanta :

Sanglantétait mon rêve
Le rêve de mon coeur :
Jesuis la fille d'Eve
Et de Satan vainqueur.

LaStevenyne et les autres faisaient mine de pleurer.

-- Necraignez rienmignonnesdit Ulenspiegelvous êtes si suaveset doucesque l'on aimerafestoyera et caressera partout. A chaqueprise de guerre vous aurez votre part de butin.

-- On neme donnera rien à moiqui suis vieillepleura la Stevenyne.

-- Un soupar jourcrocodiledit Ulenspiegelcar tu seras serve de cesquatre belles fillestu laveras leurs coitesdraps et chemises.

-- Moiseigneur Dieu ! dit-elle.

Ulenspiegelrépondit :

-- Tu lesas longtemps gouvernéesvivant du profit de leurs corps etles laissant pauvres et affamées. Tu peux geindre et braireil en sera comme je l'ai dit.

Sur ce lesquatre filles de rire et de se moquer de la Stevenyneet de lui direen tirant la langue :

- -- Achacun son tour en ce monde. Qui l'aurait dit de Stevenyne l'avare ?Elle travaillera pour nous comme serve. Béni soit le seigneurUlenspiegel !

Ulenspiegeldit alors aux bouchers et à Lamme :

-- Videzles caves à vinprenez l'argent ; il servira àl'entretien de la Stevenyne et des quatre filles.

-- Ellegrince les dentsla Stevenynel'avaredirent les filles. Tu fusdureon l'est pareillement pour toi. Béni soit le seigneurUlenspiegel !

Puis lestrois se tournèrent vers la Gilline :

-- Tuétais sa filleson gagne-paintu partageais avec elle lefruit de l'infâme espionnage. Oseras-tu bien encore nousfrapper et nous injurieravec ta robe de brocart ? Tu nous méprisaisparce que nous ne portions que de la futaine. Tu n'es vêtue sirichement que du sang des victimes. Otons-lui sa robe afin qu'ellesoit ainsi pareille à nous.

-- Je nele veux pointdit Ulenspiegel.

Et laGillinelui sautant au coudit :

-- Bénisois-tuqui ne m'as point tuéeet ne me veux point laide !

Et lesfilles jalouses regardaient Ulenspiegel et disaient :

-- Il estaffolé d'elle comme tous.

La Gillinechantait sur sa viole.

Les septpartirent vers Peteghemmenant les happe-chair et les filles le longde la Lys. Cheminant ils murmuraient :

-- 'Tis van te beven de klinkaert ! 'T is van te beven de klinkaert !

Au jourlevant ils vinrent au campchantèrent comme l'alouetteet leclairon du coq leur répondit. Les filles et les happe-chairfurent gardés de près. Toutefoisle troisièmejourà midila Gilline fut trouvée mortele coeurpercé d'une grande aiguille. La Stevenyne fut accuséepar les trois filles et conduite devant le capitaine de bandesesdizeniers et sergents constitués en tribunal. Làsansqu'il la fallût mettre à la tortureelle avoua qu'elleavait tué la Gilline par jalousie de sa beauté etfureur de ce que la gouge la traitât comme serve sans pitié.Et la Stevenyne fut penduepuis enterrée dans le bois.

La Gillineaussi fut enterréeet l'on dit les prières des mortssur son corps mignon.

Cependantles deux happe-chair patrocinés par Ulenspiegel étaientallés devant le châtelain de Courtraycar les bruitsvacarmes et pillages faits dans la maison de la Stevenyne devaientêtre punis par le dit châtelainla maison de laStevenyne se trouvant dans la châtelleniehors de lajuridiction de la ville de Courtray. Après avoir racontéau seigneur châtelain ce qui s'était passéilslui dirent avec grande conviction et humble sincéritéde langage :

-- Lesmeurtriers des prédicants ne sont point du tout Ulenspiegel etson féal et bien-aimé Lamme Goedzakqui ne sont venusà l' Arc- en-Ciel que pour leur délassement !Ils ont même des passes du ducet nous les avons vues. Lesvrais coupables sont deux marchands de Gandl'un maigre et l'autretrès grasqui s'en furent vers le pays de France aprèsavoir tout cassé chez la Stevenynel'emmenant avec ses quatrefillespour leur ébattement. Nous les eussions bien happésau crocmais il y avait là sept bouchers des plus forts de laville qui ont pris leur parti. Ils nous ont tous garrottés etne nous ont lâchés que quand ils étaient bienloin sur la terre de France. Et voici les marques des cordes. Lesquatre autres happe-chair sont à leurs chaussesattendant durenfort pour mettre la main sur eux.

Lechâtelain leur donna à chacun deux carolus et un habitneuf pour leurs loyaux services.

Il écrivitensuite au conseil de Flandreau tribunal des échevins deCourtray et à d'autres cours de justice pour leur annoncer queles vrais meurtriers avaient été découverts.

Et il leurdétailla l'aventure tout au long.

Ce dontfrémirent ceux du conseil de Flandre et des autres cours dejustice.

Et lechâtelain fut grandement loué de sa perspicacité.

EtUlenspiegel et Lamme cheminaient paisiblement sur la route dePeteghem à Gandle long de la Lys désirant arriver àBrugesoù Lamme espérait trouver sa femme et àDammeoù Ulenspiegeltout songeureût déjàvoulu être pour voir Nele quidolentevivait auprès deKatheline l'affolée.


XXXVI


Depuislongtempsau pays de Damme et dans les environsavaient étécommis plusieurs crimes abominables. Fillettesjeunes garshommesvieuxque l'on savait s'en être allés chargésd'argent vers BrugesGand ou quelque autre ville ou village deFlandrefurent trouvésmortsnus comme des vers et mordus àla nuque par des dents si longues et si aiguës que l'os du couétait cassé à tous.

Lesmédecins et chirurgiens-barbiers déclarèrent queces dents étaient celles d'un grand loup. « Des larronsdisaient-ilsétaient venus sans douteaprès le loupet avaient dépouillé les victimes. »

Nonobstanttoutes recherchesnul ne put découvrir quels étaientles larrons. Bientôt le loup fut oublié.

Plusieursnotables bourgeoisqui s'étaient mis fièrement enroute sans escortedisparurent sans que l'on sût ce qu'ilsétaient devenussauf parfois que quelque manantallant aumatin pour labourer la terretrouvait des traces de loup dans sonchamptandis que son chiencreusant de ses pattes les sillonsmettait au jour un pauvre corps mort et portant les dents de loupmarquées sur la nuque ou sous l'oreilleet maintes fois aussià la jambe et toujours par derrière. Et toujours aussil'os du cou et de la jambe était brisé.

Le paysanpeureuxallait tout soudain donner avis au bailli qui venait avec legreffier crimineldeux échevins et deux chirurgiens au lieuoù gisait le corps de l'occis. L'ayant visitédiligemment et soigneusementayant parfoisquand le visage n'étaitpoint mangé par les versreconnu sa qualitévoire sonnom et lignageils s'étonnaient toutefois que le loupquitue par faimn'eût point enlevé de morceau du mort.

Et ceux deDamme furent bien effrayéset nul n'osait plus sortir la nuitsans escorte.

Or iladvint que plusieurs vaillants soudards furent envoyés àla recherche du loupavec ordre de le chercherde jour et de nuitdans les dunesle long de la mer.

Ilsétaient alors près de Heystdans les grandes dunes. Lanuit était venue. L'un d'euxconfiant en sa forcevoulut lesquitter pour aller seul à la recherchearmé d'unearquebuse. Les autres le laissèrent faire certains quevaillant et armé comme il l'étaitil tuerait le loupsi celui-ci osait se montrer.

Leurcompagnon étant partiils allumèrent du feu etjouèrent aux dés en buvant à même àleurs flacons de brandevin.

Et detemps en temps ils criaient :

-- Or çacamaradereviens ; le loup a peur ; viens boire !

Mais il nerépondait point.

Soudainentendant un grand cri comme d'un homme qui meurtils coururent ducôté où le cri était partidisant :

-- Tiensbonnous venons à la rescousse.

Mais ilsfurent longtemps avant de trouver leur camaradecar les uns disaientque le cri était venu de la valléeet les autres de laplus haute dune.

Enfinayant bien fouillé dune et vallée avec leurs lanternesils trouvèrent leur compagnon mordu à la jambe et aubraspar derrièreet le cou brisé comme les autresvictimes.

Couchésur le dosil tenait son épée dans sa main crispée; son arquebuse gisait sur le sable. A côté de luiétaient trois doigts coupésqu'ils emportèrentet qui n'étaient point les siens. Son escarcelle avait étéenlevée.

Ilsprirent sur leurs épaules le cadavre de leur compagnonsabonne épée et sa vaillante arquebuseetdolents etcolèresils portèrent le corps au bailliage oùle bailli le reçut en la compagnie du greffier crimineldedeux échevins et de deux chirurgiens.

Les doigtscoupés furent examinés et reconnus pour être desdoigts de vieillardlequel n'était manouvrier en aucun métiercar les doigts étaient effilés et les ongles en étaientlongs comme ceux des hommes de robe ou d'église.

Lelendemainle bailliles échevinsle greffierleschirurgiens et les soudards allèrent à la place oùavait été mordu le pauvre mort et virent qu'il y avaitdes gouttes de sang sur les herbes et des pas qui allaient jusqu'àla mer où ils s'arrêtaient.


XXXVII


C'étaitau temps des raisins mûrsau mois du vinle quatrièmejourquand en la ville de Bruxelles on jettedu haut de la tourSaint-Nicolasaprès la grand'messe des sacs de noix aupeuple.

A la nuitNele fut éveillée par des cris venant de la rue. Ellechercha Katheline dans la chambre et ne la trouva point. Elle couruten bas et ouvrit la porteet Katheline entra disant :

--Sauve-moi ! sauve-moi ! Le loup ! le loup !

Et Neleentendit dans la campagne de lointains hurlements. Tremblanteellealluma tous les ciergeslampes et chandelles.

--Qu'est-il advenuKatheline ? disait-elle en la serrant dans sesbras.

Kathelines'assitles yeux hagardset ditregardant les chandelles :

-- C'estle soleilil chasse les mauvais esprits. Le louple loup hurle dansla campagne.

-- Maisdit Nelepourquoi es-tu sortie de ton lit où tu avais chaudpour aller prendre la fièvre dans les nuits humides deseptembre ?

EtKatheline dit :

-- Hanskea crié cette nuit comme l'orfraie et j'ai ouvert la porte. Etil m'a dit : « Prends le breuvage de vision »et j'aibu. Hanske est beau. Otez le feu. Alorsil m'a conduite prèsdu canal et m'a dit : « Kathelineje te rendrai les sept centscarolustu les donneras à Ulenspiegelfils de Claes. Envoici deux pour t'acheter une robe ; tu en auras mille bientôt.» « Milledis-jemon aiméje serai riche alors.» « Tu les aurasdit-il. Mais n'en est-il point àDamme quifemmes ou fillessont maintenant aussi riches que tu leseras ? » « Je ne sais point» répondis-je.Mais je ne voulais point dire leurs noms de peur qu'il ne les aimât.Il me dit alors : « Informe-toi et dis-moi leurs noms quand jereviendrai. »

«L'air était froidle brouillard glissait sur les prairiesles ramilles sèches tombaient des arbres sur le chemin. Et lalune brillaitet il y avait des feux sur l'eau du canal. Hanske medit : « C'est la nuit des loups-garous ; toutes les âmescoupables sortent de l'enfer. Il faut faire trois signes de croix dela main gauche et crier : Sel ! sel ! sel ! qui est emblèmed'immortalité ; et ils ne te feront point de mal. » Etje dis : « je ferai ce que tu veuxHanskemon mignon. »Il m'embrassa disant : « Tu es ma femme ». « Oui»disais-je. Et à sa douce paroleun bonheur célesteglissait sur mon corps comme un baume. Il me couronna de roses et medit : « Tu es belle ». Et je lui dis : « Tu es beauaussiHanskemon mignon en tes fins habits de velours vert àpassements d'or avec ta longue plume d'autruche qui flotte àta toqueet avec ta face pâle comme le feu des vagues de lamer. Et si les filles de Damme te voyaientelles courraient toutesaprès toite demandant ton coeur ; mais il ne faut le donnerqu'à moiHanske. » Il dit : « Tâche desavoir quelles sont les plus richesleur fortune sera pour toi. »Puis il s'en futme laissant après m'avoir défendu dele suivre.

« Jerestai làfaisant sonner dans ma main les deux carolustoutefrissante et transieà cause du brouillardquand je vissortir d'une bergegravissant le talusun loup qui avait la faceverte et de longs roseaux dans son poil blanc. Je criai : Sel ! sel !sel ! faisant le signe de la croixmais il ne parut point en avoirpeur. Et je courus de toutes mes forcesmoi criantlui hurlantetj'entendis le bruit sec de ses dents près de moiet une foissi près de mon épaule que je crus qu'il m'allaitsaisir. Mais je courais plus vite que lui. Par grand bonheurjerencontrai au coin de la rue du Héron la veille-de-nuit avecsa lanterne. « Le loup ! le loup ! » criai-je «N'aie point peurme dit la veille-de- nuitje te vais ramener cheztoiKatheline l'affolée. » Et je sentis que sa mainqui me tenaittremblait. Et il avait peur pareillement. »

-- Mais ila repris couragedit Nele. L'entends-tu maintenant chantertraînantsa voix : De clock is tientien aen de clock : Il est dixheures à la clocheà la cloche dix heures ! Et il faitgrincer sa crécelle.

-- Otez lefeudisait Kathelinela tête brûle. ReviensHanskemon mignon.

Et Neleregardait Katheline ; et elle priait Notre-Dame la Vierge d'ôterde sa tête le feu de folie ; et elle pleura sur elle.


XXXVIII


ABellemsur les bords du canal de BrugesUlenspiegel et Lammerencontrèrent un cavalier portant au feutre trois plumes decoq et chevauchant à toute bride vers Gand. Ulenspiegel chantacomme l'alouette et le cavalier s'arrêtantrépondit parle clairon de Chanteclair.

--Apportes-tu des nouvellescavalier impétueux ? ditUlenspiegel.

--Nouvelles grandesdit le cavalier. Sur l'avis de M. de Châtillonqui estau pays de Francel'amiral de la merle prince de libertéa donné des commissions pour équiper des navires deguerreoutre ceux qui sont déjà armés àEmden et dans l'Oost-Frise. Les vaillants hommes qui ont reçuces commissions sont Adrien de Berghessieur de Dolhainson frèreLouis de Hainaut ; le baron de Montfaucon ; le sieur Louis deBrederodeAlbert d'Egmontfils du décapité et non pastraître comme son frère ; Berthel Enthens de Menthedale Frison ; Adrien MenninghHembysele fougueux et orgueilleuxGantoiset Jan Brock.

Le princea donné tout son avoirplus de cinquante mille florins.

-- J'en aicinq cents pour luidit Ulenspiegel.

--Porte-les à la merdit le cavalier.

Et il s'enfut au galop.

-- Ildonne tout son avoirdit Ulenspiegel. Nous autresnous ne donnonsque notre peau.

--N'est-ce donc riendit Lammeet n'entendrons-nous jamais parler quede sac et massacre ? L'orange est par terre.

-- Ouidit Ulenspiegelpar terrecomme le chêne ; mais avec le chêneon construit les navires de liberté !

-- A sonprofitdit Lamme. Mais puisqu'il n'y a plus nul dangerrachetonsdes ânes. J'aime à marcher assismoiet sans avoir auxplantes des pieds un carillon de cloches.

--Achetons-nous des ânesdit Ulenspiegel ; ces animaux sont defacile revente.

Ilsallèrent au marché et y trouvèrenten lespayantdeux beaux ânes et leur harnachement.


XXXIX


Commeils califourchonnaient jambe de-cijambe de-làils vinrent àOost-Campoù est un grand bois dont la lisièretouchait au canal

Ycherchant l'ombre et les douces senteursils y entrèrentsans rien voir que les longues allées allant en tous sens versBrugesGandla Zuid et la Noord-Vlaenderen.

SoudainUlenspiegel sauta à bas de son âne.

-- Nevois-tu rien là-bas ?

Lamme dit:

-- Ouijevois. Et tremblant : Ma femmema bonne femme ! C'est ellemon fils.Ha ! je ne saurais marcher à elle. La retrouver ainsi !

-- De quoite plains-tu ? dit Ulenspiegel. Elle est belle ainsi demi-nue dans cepourpoint de mousseline tailladée à jour qui laissevoir la chair fraîche. Celle-ci est trop jeunece n'est pas tafemme.

-- Monfilsdit Lammec'est ellemon fils ; je la reconnais. Porte-moi jene sais plus marcher. Qui l'aurait pensé d'elle ? Danser ainsivêtue en Egyptiennesans pudeur ! Ouic'est elle ; vois cesjambes finesses bras nus jusques à l'épaulesesseins ronds et dorés sortant à demi de son pourpoint demousseline. Vois comme elle agace avec ce drapeau rouge ce grandchien sautant après.

-- C'estun chien d'Egyptedit Ulenspiegel ; le Pays-Bas n'en donne point decette sorte.

-- Egypte.je ne sais. Mais c'est elle. Ha ! mon filsje n'y vois plus. Elleretrousse plus haut son haut-de-chausses pour faire plus haut voirses jambes rondes. Elle rit pour montrer ses blanches dentset auxéclats pour faire entendre le son de sa voix douce. Elle ouvrepar le haut son pourpoint et se rejette en arrière. Ha ! cecou de cygne amoureuxces épaules nuesces yeux clairs ethardis ! Je cours à elle.

Et ilsauta de son âne.

MaisUlenspiegel l'arrêtant :

-- Cettefillettedit-iln'est point ta femme. Nous sommes près d'uncamp d'Egyptiens. Garde-toi. Vois-tu la fumée derrièreles arbres ? Entends-tu les aboiements des chiens ? Tiensen voiciquelques-uns qui nous regardentprêts à mordrepeut-être. Cachons-nous mieux dans le fourré.

-- Je neme cacherai pointdit Lamme ; cette femme est mienneflamande commenous.

-- Folaveugledit Ulenspiegel.

--Aveuglenon ! Je la vois danserdemi-nueriant et agaçantce grand chien. Elle fait mine de ne pas nous voir. Mais elle nousvoitje te l'assure. ThylThyl ! voilà le chien se jette surelle et la renverse pour avoir le drapeau rouge. Et elle tombe enjetant un cri plaintif.

Et Lammetout soudain s'élança vers ellelui disant :

-- Mafemmema femme ! Où t'es-tu fait malmignonne ? Pourquoiris-tu aux éclats ? Tes yeux sont hagards.

Et ill'embrassaitla caressait et dit :

-- Cettemarque de beauté que tu avais sous le sein gauche. Je ne lavois point. Où est-elle ? Tu n'est point ma femme. Grand Dieudu ciel !

Et elle necessait de rire.

SoudainUlenspiegel cria :

--Garde-toiLamme.

Et Lammese retournantvit devant lui un grand moricaud d'Egyptiende maigretrognebrun comme peper-koek qui est pain d'épicesau pays de France.

Lammeramassa son épieuet se mettant en défenseil cria :

-- A larescousseUlenspiegel !

Ulenspiegelétait là avec sa bonne épée.

L'Egyptienlui dit en haut-allemand :

-- Gibtmi gheltein Richsthaler auf tsein. (donne-moi de l'argentunricksdaelder ou dix).

-- Voisdit Ulenspiegella fillette s'en va riant aux éclats et seretournant sans cessepour demander qu'on la suive.

-- Gibtmi ghelt dit l'homme. Paye tes amours. Nous sommes pauvres etne te voulons nul mal.

Lamme luidonna un carolus.

-- Quelmétier fais-tu ? dit Ulenspiegel.

-- Tousrépondit l'Egyptien : étant maîtres èsarts de souplessesnous faisons des tours merveilleux et magiques.Nous jouons du tambourin et dansons les danses de Hongrie. Il en estplus d'un parmi nous qui fait des cages et des grils à rôtirles belles carbonnades. Mais tousFlamands et Wallonsont peur denous et nous chassent. Ne pouvant vivre de gainnous vivons demaraudagec'est-a-dire de légumesde chair et de volaillesqu'il nous faut prendre au paysanpuisqu'il ne veut ni nous lesdonner ni vendre.

Lamme luidit :

-- D'oùvient cette fillettequi ressemble si fort à ma femme ?

-- Elleest fille de notre chefdit le moricaud.

Puisparlant bas comme peureux :

-- Ellefut frappée par Dieu du mal d'amour et ignore pudeur de femme.Sitôt qu'elle voit un hommeelle entre en gaieté etfolie et rit sans cesse. Elle parle peuon la crut muette longtemps.Là nuitdolenteelle reste devant le feupleurant parfoisou riant sans cause et montrant son ventreoù elle a maldit-elle. A l'heure de midiaprès le repassa plus vivefolie la prend. Alors elle va danser presque nue aux environs ducamp. Elle ne veut porter que des vêtements de tulle ou demousselineet l'hiverà grand'peine la couvrons-nous d'unmanteau de drap de chèvre.

-- Maisdut Lammen'a-t-elle point quelque ami pour l'empêcher des'abandonner ainsi à tout venant ?

-- Ellen'en a pointdit l'hommecar les voyageurss'approchant d'elle etconsidérant ses yeux affolésont pour elle plus depeur que d'amour. Ce gros homme fut hardidit-ilmontrant Lamme.

--Laisse-le diremon filsrépliqua Ulenspiegelc'est lestockvisch qui parle mal de la baleine. Quel est celui desdeux qui donne le plus d'huile ?

-- Tu asla langue aigre ce matindit Lamme.

MaisUlenspiegelsans l'écouterdit à l'Egyptien :

-- Quefait-elle lorsque d'autres sont hardis comme mon ami Lamme ?

L'Egyptienrépondit tristement :

-- Alorselle a plaisir et profit. Ceux qui l'obtiennent paient leur joieetl'argent sert à l'habiller et aussi aux besoins des vieillardset des femmes.

-- Ellen'obéit donc à personne ? dit Lamme.

L'Egyptienrépondit :

--Laissons faire leur vouloir à ceux que Dieu frappe. Il marqueainsi sa volonté. Et telle est notre loi.

Ulenspiegelet Lamme s'en furent. Et l'Egyptien s'en retourna grave et hautain àson camp. Et la filletteriant aux éclatsdansait dans laclairière.


XL


Cheminfaisant vers BrugesUlenspiegel dit à Lamme.

-- Nousavons dépensé une grosse somme d'argent en engagementsde soudardspayement aux happe-chairdon à l'Egyptienne eten ces innombrables olie-koekjes qu'il te plaisait de mangersans cesse plutôt que d'en vendre une seule. Ornonobstant taventrale volontéil est temps de vivre plus honnêtement.Baille-moi ton argentje garderai la bourse commune.

-- Je leveuxdit Lamme. Et le lui donnant : Ne me laisse point toutefoismourir de faimdit-il ; car songes-ygros et puissant comme je lesuisil me faut une substantielle et abondante nourriture. C'est bonà toimaigre et chétifde vivre au jour le jourmangeant ou ne mangeant point ce que tu trouvescomme les planchesqui vivent d'air et de pluie sur les quais. Mais moique l'aircreuse et que la pluie affameil me faut d'autres festins.

-- Tu lesaurasdit Ulenspiegelfestins de vertueux carêmes. Les pansesles mieux remplies n'y résistent point ; se dégonflantpeu à peuelles rendent léger l'homme le plus lourd.Et l'on verra bientôtdégraissé suffisammentcourir comme un cerfLamme mon mignon.

-- Las !disait Lammequel sera désormais mon maigre sort ? J'ai faimmon filset voudrais souper.

Le soirtombait. Ils arrivèrent à Bruges par la porte de Gand.Ils montrèrent leurs passes. Ayant dû payer un demi-solpour eux et deux pour leurs ânesils entrèrent en ville; Lammesongeant aux paroles d'Ulenspiegelsemblait navré :

--Souperons-nous bientôt ? dit-il.

-- Ouirépondait Ulenspiegel.

Ilsdescendirent in de Meermin à la Sirènegirouettequitout en orest placée au-dessus du pignon del'auberge.

Ils mirentleurs ânes à l'écurieet Ulenspiegel commandapour son souper et pour celui de Lamme du painde la bière etdu fromage.

L'hôtericassait en servant ce maigre repas : Lamme mangeait àlongues dentsregardant avec désespoir Ulenspiegel besognantdes mâchoires sur le pain trop vieux et le fromage trop jeunecomme si c'eût été des ortolans. Et Lamme buvaitsa petite bière sans plaisir. Ulenspiegel riait de le voir sidolent. Et il était aussi quelqu'un qui riait dans la cour del'auberge et venait parfois montrer le museau aux vitres. Ulenspiegelvit que c'était une femme qui se cachait le visage. Pensant àquelque maligne servanteil n'y songea pluset voyant Lamme pâletriste et blême à cause de ses amours ventralescontrariéesil eut pitié et songea à commanderpour son compagnon une omelette aux boudinsun plat de boeuf auxfèves ou tout autre mets chaudquand le baes entra etditôtant son couvre-chef :

-- Simessires voyageurs veulent un meilleur souperils parleront etdiront ce qu'il leur faut.

Lammeouvrit de grands yeux et la bouche plus grande encore et regardaitUlenspiegel avec une angoisseuse inquiétude.

Celui-cirépondit :

-- Lesmanouvriers cheminant ne sont point riches.

-- Iladvient toutefoisdit le baes qu'ils ne connaissent pointtout ce qu'ils possèdent. Et montrant Lamme : Cette bonnetrogne en vaut deux autres. Que plairait-il à Vos Seigneuriesde manger et de boire ? une omelette au gras jambondes choeselson en fit aujourd'huides castrelinsun chapon qui fond sousla dentune belle carbonnade grillée avec une sauce auxquatre épicesde la dobbel- knol d'Anversde ladobbel-kuyt de Brugesdu vin de Louvain apprêtéà la façon de Bourgogne ? Et sans payer.

--Apportez toutdit Lamme.

La tablefut bientôt garnieet Ulenspiegel prit son plaisir àvoir le pauvre Lamme quiplus affamé que jamaisse ruait surl'omeletteles choesels le chaponle jambonlescarbonnadeset versait par litres en son gosier la dobbel-knol la dobbel-kuyt et le vin de Louvain apprêté àla façon de Bourgogne.

Quand ilne sut plus mangeril souffla d'aise comme une baleine et regardaautour de lui sur la table pour voir s'il n'y avait plus rien àmettre sous la dent. Et il croqua les miettes des castrelins.

Ulenspiegelni lui n'avaient vu le joli museau regarder souriant aux vitrespasser et repasser dans la cour. Le baes ayant apportédu vin cuit à la cannelle et au sucre de Madèreilscontinuèrent à boire. Et ils chantèrent.

A l'heuredu couvre-feuil leur demanda s'ils voulaient monter chacun àleur grande et belle chambre. Ulenspiegel répondit qu'unepetite leur suffisait pour deux. Le baes répondit :

-- Je n'enai point ; vous aurez chacun une chambre de seigneursans payer.

Et de faitil les conduisit dans des chambres richement garnies de meubles et detapis. Dans celle de Lamme était un grand lit.

Ulenspiegelqui avait bien bu et tombait de sommeille laissa aller se coucheret fit comme lui promptement.

Lelendemainà l'heure de midiil entra dans la chambre deLamme et le vit dormant et ronflant. A côté de lui étaitune mignonne gibecière pleine de monnaie. Il l'ouvrit et vitque c'étaient des carolus d'or et des patards d'argent.

Il secouaLamme pour l'éveillercelui-ci sortit de sommeilse frottales yeuxet regardant autour de luiinquietil dit :

-- Mafemme ! Où est ma femme ?

Etmontrant une place vide à côté de lui dans le lit:

-- Elleétait là tantôtdit-il.

Puissautant hors du litil regarda de nouveau partoutfouilla tous lescoins et recoins de la chambrel'alcôve et les armoiresetdisait frappant du pied :

-- Mafemme ! Où est ma femme ?

Le baesmonta au bruit :

- Vauriendit Lamme le prenant à la gorgeoù est ma femme ?Qu'as-tu fait de ma femme ?

-- Piétonimpatientdit le baes ta femme ? Quelle femme ? Tu est venuseul. Je ne sais rien.

-- Ha ! ilne sait pasdit Lamme furetant de nouveau tous les coins et recoinsde la chambre. Las ! Elle était làcette nuitdansmon litcomme au temps de nos belles amours. Oui. Où es-tumignonne ?

Et jetantla bourse par terre :

-- Cen'est pas ton argent qu'il me fautc'est toiton doux corpstonbon coeurô mon aimée ! 0 joies du ciel ! vous nereviendrez plus. Je m'étais accoutumé à ne pluste voirà vivre sans amourmon doux trésor. Et voilàquem'ayant repristu me délaisses. Mais je veux mourir. Ha! ma femme ? où est ma femme ?

Et ilpleurait à chaudes larmes par terre où il s'étaitjeté. Puis tout à coup ouvrant la porteil se mit àcourir dans toute l'auberge et dans la rueen chemiseet criant :

-- Mafemme ? où est ma femme ?

Mais ilrevint bientôtcar les mauvais garçons le huaient etlui jetaient des pierres.

EtUlenspiegel lui diten le forçant de se vêtir :

-- Ne tedésole pointtu la reverraspuisque tu l'as vue. Elle t'aimeencorepuisqu'elle est revenue à toipuisque c'est elle sansdoute qui a payé le souper et les chambres de seigneuret quit'a mis sur le lit cette pleine gibecière. Les cendres medisent que ce n'est point là le fait d'une femme infidèle.Ne pleure pluset marchons pour la défense de la terre despères.

-- Restonsencore à Brugesdit Lamme ; je veux courir par toute lavilleet je la retrouverai.

-- Tu nela trouveras pointpuisqu'elle se cache de toidit Ulenspiegel.

Lammedemanda des explications au baesmais celui-ci ne lui voulutrien dire.

Et ilss'en furent vers Damme.

Tandisqu'ils cheminaientUlenspiegel dit à Lamme :

--Pourquoi ne me dis-tu pas comment tu la trouvas près de toicette nuitet comment elle te quitta ?

-- Monfilsrépondit Lammetu sais que nous avions fêtéla viandela bière et le vinet que j'avais grand'peine àsouffler lorsque nous montâmes nous coucher. Je tenais pourm'éclairer une chandelle de cirecomme un seigneuret avaismis le chandelier sur un bahut pour dormir ; la porte étaitrestée entre-bâilléele bahut était toutauprès. En me déshabillantje regardais mon lit avecgrand amour et désir de dormir ; la chandelle de cires'éteignit tout à coup. J'entendis comme un souffle etun bruit de pas légers dans ma chambre ; mais ayant plussommeil que peurje me couchai pesamment. Comme j'allais m'endormirune voixsa voixô ma femmema pauvre femme ! me dit : «As-tu bien soupéLamme ? » et sa voix était prèsde moi et son visage aussiet son doux corps.


XLI


Cejour-làPhilippe roiayant mangé trop de pâtisserieétait plus que de coutume mélancolique. Il avait jouésur son clavecin vivantqui était une caisse renfermant deschats dont les têtes passaient à des trous rondsau-dessus des touches. Chaque fois que le roi frappait sur unetouchecelle-cià son tourfrappait le chat d'un dard ; etla bête miaulait et se plaignait à cause de la douleur.

MaisPhilippe ne riait point.

Sans cesseil cherchait en son esprit comment il pourrait vaincre Elisabethlagrande reineet remettre Marie Stuart sur le trôned'Angleterre. Dans ce butil avait écrit au Pape besoigneuxet endetté ; le Pape avait répondu qu'il vendraitvolontierspour cette entrepriseles vases sacrés destemples et les trésors du Vatican.

MaisPhilippe ne riait point.

Ridolfile mignon de la reine Mariequi espéraiten la délivrantl'épouser après et devenir roi d'Angleterrevint voirPhilippepour comploter avec lui le meurtre d'Elisabeth. Mais ilétait si « parlanchin »ainsi que l'écrivitle roiqu'on avait parlé tout haut de son des