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Cyrano de BergeracVoyage dans la Lune & Histoire comique des etats et empires du Soleil

La lune étaiten son pleinle ciel était découvertet neuf heuresdu soir étaient sonnées lorsquerevenant de Clamartprès de Paris (où M. de Cuigny le filsqui en estseigneurnous avait régalésplusieurs de mes amis etmoi)les diverses pensées que nous donna cette boule desafran nous défrayèrent sur le chemin. De sorte que lesyeux noyés dans ce grand astretantôt l'un le prenaitpour une lucarne du ciel par où l'on entrevoyait la gloire desbienheureux ; tantôt un autrepersuadé des fablesancienness'imaginait que possible Bacchus tenait taverne là-haut au cielet qu'il y avait pendu pour enseigne la pleine lune ;tantôt un autre assurait que c'était la platine de Dianequi dresse les rabats d'Apollon ; un autreque ce pouvait bien êtrele soleil lui-mêmequi s'étant au soir dépouilléde ses rayonsregardait par un trou ce qu'on faisait au monde quandil n'y était pas. « et moileur dis-jequi souhaitemêler mes enthousiasmes aux vôtresje crois sansm'amuser aux imaginations pointues dont vous chatouillez le tempspour le faire marcher plus viteque la lune est un monde commecelui-cià qui le nôtre sert de lune. Quelques-uns dela compagnie me régalèrent d'un grand éclat derire. « Ainsi peut-êtreleur dis-jese moque-t-onmaintenant dans la lunede quelque autrequi soutient que ceglobe-ci est un monde. » Mais j'eus beau leur alléguerque PythagoreEpicureDémocrite etde nôtre âgeCopernic et Kepleravaient été de cette opinionje neles obligeai qu'à rire de plus belle. Cette penséecependantdont la hardiesse biaisait à mon humeuraffermiepar la contradictionse plongea si profondément chez moiquependant tout le reste du cheminje demeurai gros de milledéfinitions de lunedont je ne pouvais accoucher ; de sortequ'à force d'appuyer cette croyance burlesque par desraisonnements presque sérieuxil s'en fallait peu que je n'ydéférasse déjàquand le miracle oul'accidentla Providencela fortuneou peut-être ce qu'onnommera visionfictionchimèreou folie si on veutmefournit l'occasion qui m'engagea à ce discours : Étantarrivé chez moije montai dans mon cabinetoù jetrouvai sur la table un livre ouvert que je n'y avais point mis.C'était celui de Cardan ; et quoique je n'eusse pas dessin d'ylireje tombai de la vuecomme par forcejustement sur unehistoire de ce philosophequi dit qu'étudiant un soir àla chandelleil aperçut entrerau travers des portesferméesdeux grands vieillardslesquels aprèsbeaucoup d'interrogations qu'il leur fitrépondirent qu'ilsétaient habitants de la luneeten même tempsdisparurent.

Jedemeurai si surpristant de voir un livre qui s'était apportélà tout seulque du temps et de la feuille où ils'était rencontré ouvertque je pris toute cetteenchaînure d'incidents pour une inspiration de faire connaîtreaux hommes que la lune est un monde.

«Quoi ! disais-je en moi-mêmeaprès avoir toutaujourd'hui parlé d'une choseun livre qui peut-êtreest le seul au monde où cette matière se traite siparticulièrementvoler de ma bibliothèque sur matabledevenir capable de raisonpour s'ouvrir justement àl'endroit d'une aventure si merveilleuse ; entraîner mes yeuxdessuscomme par forceet fournir ensuite à ma fantaisie lesréflexionset à ma volonté les desseins que jefais !... Sans doutecontinuai-jeles deux vieillards quiapparurent à ce grand hommesont ceux-là mêmesqui ont dérangé mon livreet qui l'ont ouvert surcette pagepour s'épargner la peine de me faire la haranguequ'ils ont faite à Cardan.

-- Maisajoutais-jeje ne saurais m'éclaircir de ce doutesi je nemonte jusque-là ?

-- Etpourquoi non ? me répondais-je aussitôt. Prométhéefut bien autrefois au ciel dérober du feu. Suis-je moins hardique lui ? Et ai-je lieu de n'en pas espérer un succèsaussi favorable ?

A cesboutadesqu'on nommera peut-être des accès de fièvrechaudesuccéda l'espérance de faire réussir unsi beau voyage : de sorte que je m'enfermaipour en venir àboutdans une maison de campagne assez écartéeoùaprès avoir flatté mes rêveries de quelquesmoyens proportionnés à mon sujetvoici comme je medonnai au ciel. J'avais attaché autour de moi quantitéde fioles pleines de roséesur lesquelles le soleil dardaitses rayons si violemmentque la chaleur qui les attiraitcomme ellefait les plus grosses nuéesm'éleva si hautqu'enfinje me trouvai au-dessus de la moyenne région. Mais comme cetteattraction me faisait monter avec trop de rapiditéet qu'aulieu de m'approcher de la lunecomme je prétendaiselle meparaissait plus éloignée qu'à mon partementjecassai plusieurs de mes fiolesjusqu'à ce que je sentis quema pesanteur surmontait l'attractionet que je redescendais vers laterre.

Monopinion ne fut point faussecar j'y tombai quelque temps aprèset à compter de l'heure que j'en étais partiil devaitêtre minuit. Cependantje reconnus que le soleil étaitalors au plus haut de l'horizonet qu'il était làmidi. Je vous laisse à penser combien je fus étonné: certes je le fus de si bonne sorteque ne sachant à quoiattribuer ce miraclej'eus l'insolence de m'imaginer qu'en faveur dema hardiesseDieu avait encore une fois recloué le soleil auxcieuxafin d'éclairer une si généreuseentreprise.

Ce quiaccrut mon étonnementce fut de ne point connaître lepays où j'étaisvu qu'il me semblait qu'étantmonté droitje devais être descendu au même lieud'où j'étais parti. Équipé pourtant commej'étaisje m'acheminai vers une espèce de chaumièreoù j'aperçus de la fumée ; et j'en étaisà peine à une portée de pistoletque je me visentouré d'un grand nombre d'hommes tout nus.

Ilsparurent fort surpris de ma rencontre ; car j'étais lepremierà ce que je pensequ'ils eussent jamais vu habilléde bouteilles. Et pour renverser encore toutes les interprétationsqu'ils auraient pu donner à cet équipageils voyaientqu'en marchant je ne touchais presque point à la terre : aussine savaient-ils pas qu'au moindre branle que je donnais à moncorpsl'ardeur des rayons de midi me soulevait avec ma roséeet que sans que mes fioles n'étaient plus en assez grandnombrej'eusse été possible à leur vue enlevédans les airs.

Je lesvoulus aborder ; mais comme si la frayeur les eût changésen oiseauxun moment les vit perdre dans la forêt prochaine.J'en attrapai un toutefoisdont les jambes sans doute avaient trahile coeur. Je lui demandai avec bien de la peine (car j'étaistout essoufflé) combien l'on comptait de là àPariset depuis quand en France le monde allait tout nuet pourquoiils me fuyaient avec tant d'épouvante.

Cet hommeà qui je parlais était un vieillard olivâtrequid'abord se jeta à mes genoux ; et joignant les mains en hautderrière la têteouvrit la bouche et ferma les yeux. Ilmarmotta longtemps entre ses dentsmais je ne discernai point qu'ilarticulât rien ; de façon que je pris son langage pourle gazouillement enroué d'un muet.

A quelquetemps de làje vis arriver une compagnie de soldatstambourbattantet j'en remarquai deux se séparer du gros pour mereconnaître. Quand ils furent assez proches pour êtreentendusje leur demandai où j'étais.

-- Vousêtes en Franceme répondirent-ils ; mais quel diablevous a mis en cet état ? et d'où vient que nous ne vousconnaissons point ? Est-ce que les vaisseaux sont arrivés ? Enallez-vous donner avis à M. le Gouverneur ? Et pourquoiavez-vous divisé votre eau-de-vie en tant de bouteilles ?

A toutcela je leur répartis que le diable ne m'avait point mis encet état ; qu'ils ne me connaissaient pasà causequ'ils ne pouvaient pas connaître tous les hommes ; que je nesavais point que la Seine portât des navires à Paris ;que je n'avais point d'avis à donner à M. le Maréchalde l'Hôpital ; et que je n'étais point chargéd'eau de vie.

-- Hohome dirent-ilsme prenant le brasvous faîtes le gaillard ? M.le Gouverneur vous connaîtra bienlui !

Ils memenèrent vers leur grosoù j'appris que l'étaisvéritablement en Francemais en la Nouvellede sorte qu'àquelque temps de là je fus présenté au Vice-Roiqui me demanda mon paysmon nom et ma qualité ; et aprèsque je l'eus satisfait lui contant l'agréable succès demon voyagesoit qu'il le crutsoit qu'il feignit de le croireileut la bonté de me faire donner une chambre dans sonappartement. Mon bonheur fut grand de rencontrer un homme capable dehautes opinionset qui ne s'étonna point quand je lui disqu'il fallait que la terre eût tourné pendant monélévation ; puisque ayant commencé de monter àdeux lieues de Parisj'étais tombé par une lignequasi-perpendiculaire en Canada.

Nouseûmesle lendemain et les jours suivantsdes entretiens depareille nature. Mais comme quelque temps après l'embarras desaffaires accrocha notre philosophieje retombai de plus belle audessein de monter à la lune.

Je m'enallais dès qu'elle était levéerêvantparmi les boisà la conduite et au réussi de mouentrepriseet enfinune veille de Saint- Jeanqu'on tenait conseildans le fort pour déterminer si l'on donnerait secours auxsauvages du pays contre les Iroquoisje m'en allai tout seulderrière notre habitation au coupeau d'une petite montagneoùvoici ce que j'exécutai :

J'avaisfait une machine que je m'imaginais capable de m'élever autantque je voudrais en sorte que rien de tout ce que j'y croyaisnécessaire n'y manquantje m'assis dedans et me précipitaien l'air du haut d'une roche. Mais parce que je n'avais pas bien prismes mesuresje culbutai rudement dans la vallée.

Toutfroissé néanmoins que j'étaisje m'en retournaidans ma chambre sans perdre courageet je pris de la moelle deboeufdont je m'oignis tout le corpscar j'étais meurtridepuis la tête jusqu'aux pieds et après m'êtrefortifié le coeur d'une bouteille d'essence cordialeje m'enretournai chercher ma machine. Mais je ne la trouvai pointcarcertains soldatsqu'on avait envoyés dans la forêtcouper du bois pour faire le feu de la Saint-Jeanl'ayant rencontréepar hasardl'avaient apportée au fortoù aprèsplusieurs explications de ce que ce pouvait êtrequand on eutdécouvert l'invention du ressortquelques-uns dirent qu'ilfallait attacher quantités de fusées volantespour cequeleur rapidité les ayant enlevées bien hautet leressort agitant ses grandes ailesil n'y aurait personne qui ne prîtcette machine pour dragon de feu.

Je lacherchai longtemps cependantmais enfin je la trouvai au milieu dela place de Québeccomme on y mettait le feu. La douleur derencontrer l'oeuvre de mes mains en un si grand péril metransporta tellementque je courus saisir le bras du soldat qui yallumait le feu. Je lui arrachai sa mècheet me jetai toutfurieux dans ma machine pour briser l'artifice dont elle étaitenvironnée ; mais j'arrivai trop tardcar à peine yeus-je les deux pieds que me voilà enlevé dans la nue.

L'horreurdont je fus consterné ne renversa point tellement les facultésde mon âmeque je ne me sois souvenu depuis de tout ce qui m'arriva en cet instant. Car dès que la flamme eut dévoréun rang de fuséesqu'on avait disposées six àsixpar le moyen d'une amorce qui bordait chaque demi-douzaineunautre étage s'embrasaitpuis un autre ; en sorte que lesalpêtre prenant feuéloignait le péril en lecroissant. La matière toutefois étant usée fitque l'artifice manqua ; et lorsque je ne songeais plus qu'àlaisser ma tête sur celle de quelques montagnesje sentis(sans que je remuasse aucunement) mon élévationcontinueret ma machine prenant congé de moije la visretomber vers la terre.

Cetteaventure extraordinaire me gonfla le coeur d'une joie si peu communeque ravi de me voir délivré d'un danger assuréj'eus l'imprudence de philosopher là-dessus. Comme donc jecherchais des yeux et de la pensée ce qui en pouvait êtrela causej'aperçus ma chair boursoufléeet grasseencore de la moelle dont je m'étais enduit pour lesmeurtrissures de mon trébuchement ; je connus qu'étantalors en décourset la lune pendant ce quartier ayantaccoutumé de sucer la moelle des animauxelle buvait celledont je m'étais enduit avec d'autant plus de force que songlobe était plus proche de moiet que l'interposition desnuées n'en affaiblissait point la vigueur.

Quandj'eus percéselon le calcul que j'ai fait depuisbeaucoupplus des trois quarts du chemin qui sépare la terre d'avec laluneje me vis tout d'un coup choir les pieds en hautsans avoirculbuté en aucune façon. Encore ne m'en fussé-jepas aperçusi je n'eusse senti ma tête chargéedu poids de mon corps. Je connus bien à la véritéque je ne retombais pas vers notre monde ; car encore que je metrouvasse entre deux luneset que je remarquasse fort bien que jem'éloignais de l'une à mesure que je m'approchais del'autrej'étais assuré que la plus grande étaitnotre globe ; pour ce qu'au bout d'un jour ou deux de voyagelesréfractions éloignées du soleil venant àconfondre la diversité des corps et des climatsil ne m'avaitplus paru que comme une grande plaque d'or ; cela me fit imaginer queje baissais vers la luneet je me confirmai dans cette opinionquand je vins à me souvenir que je n'avais commencé dechoir qu'après les trois quarts du chemin. « Cardisais-je en moi- mêmecette masse étant moindre que lanôtreil faut que la sphère de son activité aitaussi moins d'étendueet que par conséquentj'aiesenti plus tard la force de son centre. »

Enfinaprès avoir été fort longtemps à tomberà ce que je préjugeai (car la violence du précipicem'empêchait de le remarquer)le plus loin dont je me souviensc'est que je me trouvai sous un arbre embarrassé avec trois ouquatre branches assez grosses que j 'avais éclatées parma chuteet le visage mouillé d'une pomme qui s'étaitécachée contre.

Parbonheurce lieu-là était comme vous le saurez bientôtLe Paradis terrestreet l'arbre sur lequel je tombai se trouvajustement l'Arbre de vie. Ainsi vous pouvez bien juger que sans cehasardje serais mille fois mort. J'ai souvent fait depuis réflexionsur ce que le vulgaire assure qu'en se précipitant d'un lieufort hauton est étouffé auparavant de toucher laterre ; et j'ai conclu de mon aventure qu'il en avait menti ; ou bienqu'il fallait que le jus énergique de ce fruitqui m'avaitcoulé dans la boucheeût rappelé mon âmequi n'était pas loin de mon cadavreencore tout tièdeet encore disposé aux fonctions de la vie.

En effetsitôt que je fus à terre ma douleur s'en alla avant mêmede se peindre en ma mémoire ; et la faimdont pendant monvoyage j'avais été beaucoup travailléne me fittrouver en sa place qu'un léger souvenir de l'avoir perdue.

A peinequand je fus relevéeus-je observé la plus large dequatre grandes rivières qui forment un lac en la bouchantquel'esprit ou l'âme invisible des simples qui s'exhalent surcette contrée me vînt réjouir l'odorat ; et jeconnus que les cailloux n'y étaient ni durs ni raboteux ; etqu'ils avaient soin de s'amollir quand on marchait dessus. Jerencontrai d'abord une étoile de cinq avenuesdont les arbrespar leur excessive hauteur semblaient porter au ciel un parterre dehaute futaie. En promenant mes yeux de la racine au sommetpuis lesprécipitant du faîte jusqu'au piedje doutais si laterre les portaitou si eux-mêmes ne portaient point la terrependue à leurs racines ; leur front superbement élevésemblait aussi plier comme par force sous la pesanteur des globescélestes dont on dirait qu'ils ne soutiennent la charge qu'engémissant ; leurs bras tendus vers le ciel témoignaienten l'embrassant demander aux astres la bénignité toutepure de leurs influenceset les recevoir auparavant qu'elles aientrien perdu de leur innocenceau lit des éléments.

Làde tous côtésles fleurssans avoir eu d'autrejardinier que la naturerespirent une haleine si doucequoiquesauvagequ'elle réveille et satisfait l'odorat ; làl'incarnat d'une rose sur l'églantieret l'azur éclatantd'une violette sous des roncesne laissant point de libertépour le choixfont juger qu'elles sont toutes deux plus belles l'uneque l'autre ; là le printemps compose toutes les saisons ; làne germe point de plante vénéneuse que sa naissance netrahisse sa conservation ; là les ruisseaux par un agréablemurmure racontent leurs voyages aux cailloux ; là mille petitsgosiers emplumés font retentir la forêt au bruit deleurs mélodieuses chansons ; et la trémoussanteassemblée de ces divins musiciens est si généralequ'il semble que chaque feuille dans le bois ait pris la langue et lafigure d'un rossignol ; et même l'écho prend tant deplaisir à leurs airsqu'on dirait à les lui entendrerépéter qu'elle ait envie de les apprendre. A côtéde ce bois se voient deux prairiesdont le vert-gai continu fait uneémeraude à perte de vue. Le mélange confus despeintures que le printemps attache à cent petites fleurs enégare les nuances l'une dans l'autre avec une si agréableconfusion qu'on ne sait si ces fleursagitées par un douxzéphyrcourent plutôt après elles-mêmesqu'elles ne fuient pour échapper aux caresses de ce ventfolâtre.

Onprendrait même cette prairie pour un océanàcause qu'elle est comme une mer qui n'offre point de rivageen sorteque mon oeilépouvanté d'avoir couru si loin sansdécouvrir le bordlui envoyait vivement ma pensée ; etma penséedoutant que ce fût l'extrémitédu mondese voulait persuader que des lieux si charmants avaientpeut- être forcé le ciel de se joindre à laterre. Au milieu d'un tapis si vaste et si plaisantcourt àbouillons d'argent une fontaine rustique qui couronne ses bordsd'ungazon émaillé de bassinetsde violetteset de centautres petites fleursqui semblent se presser à qui s'ymirera la première : elle est encore au berceaucar elle nevient que de naître et sa face jeune et polie ne montre passeulement une ride. Les grands cerclesqu'elle promèneenrevenant mille fois sur soi-même montrent que c'est bien àregret qu'elle sort de son pays natal ; et comme si elle eûtété honteuse de se voir caressée auprèsde sa mèreelle repoussa en murmurant ma main qui la voulaittoucher. Les animaux qui s'y venaient désaltérerplusraisonnables que ceux de notre mondetémoignaient êtresurpris de voir qu'il faisait grand jour vers l'horizonpendantqu'ils regardaient le soleil aux antipodeset n'osaient se penchersur le bord de crainte qu'ils avaient de tomber au firmament

Il fautque je vous avoue qu'à la vue de tant de belles choses je mesentis chatouillé de ces agréables douleursqu'on ditque sent l'embryon à l'infusion de son âme. Le vieuxpoil me tomba pour faire place à d'autres cheveux plus épaiset plus déliés. Je sentis ma jeunesse se rallumermonvisage devenir vermeilma chaleur naturelle se remêlerdoucement à mon humide radical ; enfin le reculai sur mon âgeenviron quatorze ans.

J'avaischeminé une demi-lieue à travers la forêt dejasmins et de myrtesquand j'aperçus couché àl'ombre je ne sais quoi qui remuait ; c'était un jeuneadolescentdont la majestueuse beauté me força presqueà l'adoration. Il se leva pour m'en empêcher :

-- Et cen'est pas à mois'écria-t-ilc'est à Dieu quetu dois ces humilités !

-- Vousvoyez une personnelui répondis-jeconsternée de tantde miraclesque je ne sais par lequel débuter mesadmirationscar venant d'un monde que vous prenez sans doute icipour une luneje pensais être abordé dans un autre queceux de mon pays appellent la lune aussi ; et voilà que je metrouve en paradisaux pieds d'un dieu qui ne veut pas êtreadoréet d'un étranger qui parle ma langue.

-- Hormisla qualité de Dieume répliqua-t-ildont je ne suisque la créaturece que vous dites est véritable ;cette terre-ci est la lune que vous voyez de votre globe ; et celieu-ci où vous marchez est le paradismais c'est le paradisterrestre où n'ont jamais entré que six personnes :AdamEveEnochmoi qui suis le vieil Héliesaint Jeanl'Évangéliste et vous. Vous Savez bien comment les deuxpremiers en furent bannismais vous ne savez pas comment ilsarrivèrent en votre monde. Sachez donc qu'après avoirtâté tous deux de la pomme défendueAdamquicraignait que Dieuirrité par sa présencenerengrégeât sa punitionconsidéra la lunevotreterrecomme le seul refuge où il se pouvait mettre àl'abri des poursuites de son créateur.

«Oren ce temps-làl'imagination chez l'homme était sifortepour n'avoir point encore été corrompueni parles débauchesni par la crudité des alimentsni parl'altération des maladiesqu'étant alors excitéau violent désir d'aborder cet asileet que sa masse étantdevenue légère par le feu de cet enthousiasmeil y futenlevé de la même sorte qu'il s'est vu des philosophesleur imagination fortement tendue à quelque choseêtreemportés en l'air par des ravissements que vous appelezextatiques. Eveque l'infirmité de son sexe rendait plusfaible et moins chauden'aurait pas eu sans doute l'imaginativeassez vigoureuse pour vaincre par la contention de sa volontéle poids de la matièremais parce qu'il y avait trèspeu qu'elle avait été tirée du corps de sonmarila sympathie dont cette moitié était encore liéeà son toutla porta vers lui à mesure qu'il montaitcomme l'ambre se fait suivre de la paillecomme l'aimant se tourneau septentrion d'où il a été arrachéetattira cette partie de lui-même comme la mer attire les fleuvesqui sont sortis d'elle. Arrivés qu'ils furent en votre terreils s'habituèrent entre la Mésopotamie et l'Arabie ;les Hébreux l'ont connu sous le nom d'Adamles idolâtressous celui de Prométhéeque les poètesfeignirent avoir dérobé le feu du cielà causede ses descendants qu'il engendra pourvus d'une âme aussiparfaite que celle dont Dieu l'avait rempli.

«Ainsi pour habiter votre mondele premier homme laissa celui-cidésert ; mais le Tout-Sage ne voulut pas qu'une demeure siheureuse restât sans habitantsil permitpeu de sièclesaprèsqu'Enochennuyé de la compagnie des hommesdont l'innocence se corrompaiteut envie de les abandonner. Ce saintpersonnagetoutefoisne jugea point de retraite assuréecontre l'ambition de ses parents qui s'égorgeaient déjàpour le partage de votre mondesinon la terre bien-heureusedontjadisAdamson aïeullui avait tant parlé. Toutefoiscomment y aller ? L'échelle de Jacob n'était pas encoreinventée ! La grâce du Très-Haut y suppléacar elle fit qu'Enoch s'avisa que le feu du ciel descendait sur lesholocaustes des justes et de ceux qui étaient agréablesdevant la face du Seigneurselon la parole de sa bouche : «L'odeur des sacrifices du juste est montée jusqu'à moi.»

« Unjour que cette flamme divine était acharnée àconsumer une victime qu'il offrait à l'Éternelde lavapeur qui s'exhalait il remplit deux grands vases qu'il lutahermétiquementet se les attacha sous les aisselles. La fuméeaussitôt qui tendait à s'élever droit àDieuet qui ne pouvait que par miracle pénétrer lemétalpoussa les vases en hautet de la sorte enlevèrentavec eux ce saint homme. Quand il fut monté jusqu'à laluneet qu'il eut jeté les yeux sur ce beau jardinunépanouissement de joie presque surnaturelle lui fit connaîtreque c'était le paradis terrestre où son grand-pèreavait autrefois demeuré. Il délia promptement lesvaisseaux qu'il avait ceints comme des ailes autour de ses épauleset le fit avec tant de bonheurqu'à peine était-il enl'air quatre toises au-dessus de la lunequ'il prit congé deses nageoires. L'élévation cependant était assezgrande pour le beaucoup blessersans le grand tour de sa robeoùle vent s'engouffraet l'ardeur du feu de la charité qui lesoutint aussi jusqu'à ce qu'il eût mis pied àterre. Pour les deux vases ils montèrent jusqu'à ce queDieu les enchâssât dans le ciel où ils sontdemeurés ; et c'est ce qu'aujourd'hui vous appelez lesBalancesqui nous montrent bien tous les jours qu'elles sont encorepleines des odeurs du sacrifice d'un juste par les influencesfavorables qu'elles inspirent sur l'horoscope de Louis le Justequieut les Balances pour ascendant.

«Enoch n'était pas encore toutefois en ce jardin ; il n'yarriva que quelque temps après. Ce fut alors que débordale délugecar les eauxoù votre monde s'engloutitmontèrent à une hauteur si prodigieuse que l'archevoguait dans les cieux à côté de la lune. Leshumains aperçurent ce globe par la fenêtremais laréflexion de ce grand corps opaque s'affaiblissant àcause de leur proximité qui partageait sa lumièrechacun d'eux crut que c'était un canton de la terre quin'avait pas été noyé. Il n'y eut qu'une fille deNoénommée Achab quià cause peut-êtrequ'elle avait pris garde qu'à mesure que le navire haussaitils approchaient de cet astresoutint à cor et à criqu'assurément c'était la lune. On eut beau luireprésenter quela sonde jetéeon n'avait trouvéque quinze coudées d'eauelle répondit que le feravait donc rencontré le dos d'une baleine qu'ils avaient prispour la terrequequant à ellequ'elle était bienassurée que c'était la lune en propre personne qu'ilsallaient aborder. Enfincomme chacun opine pour son semblabletoutes les autres femmes se le persuadèrent ensuite. Les voilàdoncmalgré la défense des hommesqui jettentl'esquif en mer. Achab était la plus hasardeuse ; aussivoulut-elle la première essayer le péril. Elle se lanceallégrement dedanset tout son sexe l'allait joindresansune vague qui sépara le bateau du navire. On eut beau crieraprès ellel'appeler cent fois lunatiqueprotester qu'elleserait cause qu'un jour on reprocherait à toutes les femmesd'avoir dans la tête un quartier de la luneelle se moquad'eux.

« Lavoilà qui vogue hors du monde. Les animaux suivirent sonexemplecar la plupart des oiseaux qui se sentirent l'aile assezforte pour risquer le voyageimpatients de la première prisondont on eût encore arrêté leur libertédonnèrent jusque-là. Des quadrupèdes mêmesles plus courageuxse mirent à la nage. Il en étaitsorti près de milleavant que les fils de Noé pussentfermer les étables que la foule des animaux qui s'échappaienttenait ouvertes. La plupart abordèrent ce nouveau monde. Pourl'esquifil alla donner contre un coteau fort agréable oùla généreuse Achab descenditetjoyeuse d'avoir connuqu'en effet cette terre-là était la lunene voulutpoint se rembarquer pour rejoindre ses frères.

«Elle s'habitua quelque temps dans une grotteet comme un jour elleme promenaitbalançant si elle serait fâchéed'avoir perdu la compagnie des siens ou si elle en serait bien aiseelle aperçut un homme qui abattait du gland. La joie d'unetelle rencontre le fit voler aux embrassements ; elle en reçutde réciproquescar il y avait encore plus longtemps que levieillard n'avait vu le visage humain. C'était Enoch le Juste.Ils vécurent ensembleet sans que le naturel impie de sesenfantset l'orgueil de sa femmel'obligeât de se retirerdans les boisils auraient achevé ensemble de filer leursjours avec toute la douceur dont Dieu bénit le mariage desjustes.

«Làtous les joursdans les retraites les plus sauvages deces affreuses solitudesce bon vieillard offrit à Dieud'unesprit épuréson coeur en holocaustequand de l'Arbrede Scienceque vous savez qui est en ce jardinun jour étanttombée une pomme dans la rivière au bord de laquelle ilest plantéelle fut portée à la merci desvagues hors le paradisen un lieu où le pauvre Enochpoursustenter sa vieprenait du poisson à la pêche. Ce beaufruit fut arrêté dans le filetil le mangea. Aussitôtil connut où était le paradis terrestreetpar dessecrets que vous ne sauriez concevoir si vous n'avez mangécomme lui de la pomme de scienceil y vint demeurer.

« Ilfaut maintenant que je vous raconte la façon dont j'y suisvenu : Vous n'avez pas oubliéje penseque je me nomme Eliecar je vous l'ai dit naguère. Vous saurez donc que j'étaisen votre monde et que j'habitais avec Eliséeun Hébreucomme moisur les bords du Jourdainoù je vivaisparmi leslivresd'une vie assez douce pour ne la regretterencore qu'elles'écoulât. Cependantplus les lumières de monesprit croissaientplus croissait aussi la connaissance de cellesque je n'avais point. Jamais nos prêtres ne me rementevaientl'illustre Adam que le souvenir de sa philosophie parfaite ne me fitsoupirer. Je désespérais de la pouvoir acquérirquand un jouraprès avoir sacrifié pour l'expiationdes faiblesses de mon être mortelje m'endormis et l'ange duSeigneur m'apparut en songe. Aussitôt que je fus éveilléje ne manquai pas de travailler aux choses qu'il m'avait prescrites ;je pris de l'aimant environ deux pieds en carréque je misdans un fourneaupuis lorsqu'il fut bien purgéprécipitéet dissousj'en tirai l'attractif calcinéet le réduisisà la grosseur d'environ une balle médiocre.

«Ensuite de ces préparationsje fis construire un chariot defer fort léger etde là à quelques moistousmes engins étant achevésj'entrai dans monindustrieuse charrette. Vous me demandez possible à quoi bontout cet attirail ? Sachez que l'ange m'avait dit en songe que si jevoulais acquérir une science parfaite comme je la désiraisje montasse au monde de la luneoù je trouverais dedans leparadis d'Adaml'arbre de scienceparce que aussitôt quej'aurais tâté de son fruit mon âme serait éclairéede toutes les vérités dont une créature estcapable. Voilà donc le voyage pour lequel j'avais bâtimon chariot. Enfin je montai dedans et lorsque je fus bien ferme etbien appuyé sur le siègeje ruai fort haut en l'aircette boule d'aimant. Or la machine de ferque j'avais forgéetout exprès plus massive au milieu qu'aux extrémitésfut enlevée aussitôtet dans un parfait équilibreà cause qu'elle se poussait toujours plus vite par cetendroit. Ainsi donc à mesure que j'arrivais où l'aimantm'avait attiréje rejetais aussitôt ma boule en l'airau-dessus de moi.

-- Maisl'interrompis-jecomment lanciez-vous votre balle si droit au-dessus de votre chariotqu'il ne se trouvât jamais àcôté ?

-- Je nevois point de merveille en cette aventureme dit-il ; car l'aimantpousséqu'il était en l'airattirait le fer droit àsoi ; et par conséquent il était impossible que jemontasse jamais à côté. Je vous dirai mêmequetenant ma boule en mainje ne laissais pas de monterparce quele chariot courait toujours à l'aimant que je tenais au-dessusde luimais la saillie de ce fer pour s'unir a ma boule étaitsi violente qu'elle me faisait plier le corps en doublede sorte queje n'osai tenter qu'une fois cette nouvelle expérience. A lavéritéc'était un spectacle à voir bienétonnantcar l'acier de cette maison volanteque j'avaispoli avec beaucoup de soinréfléchissait de tous côtésla lumière du soleil si vive et si brillanteque je croyaismoi-même être tout en feu. Enfinaprès avoirbeaucoup rué et volé après mon coupj'arrivaicomme vous avez fait en un terme où je tombais vers cemonde-ci ; et pour ce qu'en cet instant je tenais ma boule bienserrée entre mes mainsma machine dont le siège mepressait pour approcher de son attractif ne me quitta point ; tout cequi me restait à craindrec'était de me rompre le col; mais pour m'en garantirje rejetais ma boule de temps en tempsafin que la violence de la machine retenue par son attractif seralentitet qu'ainsi ma chute fût moins rudecomme en effetil arriva. Carquand je me vis à deux ou trois cents toisesprès de terreje lançai ma balle de tous côtésà fleur du chariottantôt deçàtantôtdelàjusqu'à ce que mes yeux découvrissent leparadis terrestre. Aussitôt je la jetai au- dessus de moietma machine l'ayant suivieje la quittaiet me laissai tomber d'unautre côté le plus doucement que je pus sur le sabledesorte que ma chute ne fut pas plus violente que si je fusse tombéde ma hauteur.

« Jene vous représenterai pas l'étonnement qui me saisit àla vue des merveilles qui sont céansparce qu'il fut àpeu près semblable à celui dont je viens de vous voirconsterné. Vous saurez seulement que je rencontraidèsle lendemainl'arbre de vie par le moyen duquel je m'empêchaide vieillir. Il consuma bientôt et fit exhaler le serpent enfumée.

A ces mots:

--Vénérable et sacré patriarchelui dis-jejeserais bien aise de savoir ce que vous entendez par ce serpent quifut consumé.

Luid'unvisage riantme répondit ainsi :

J'oubliaiso mon filsà vous découvrir un secret dont on ne peutpas vous avoir instruit. Vous saurez donc qu'après qu'Eve etson mari eurent mangé de la pomme défendueDieupourpunir le serpent qui les avait tentésle relégua dansle corps de l'homme. Il n'est point né depuis de créaturehumaine quien punition du crime de son premier pèrenenourrisse un serpent dans son ventreissu de ce premier. Vous lenommez les boyaux et vous les croyez nécessaires aux fonctionsde la viemais apprenez que ce ne sont autre chose que des serpentspliés sur eux-mêmes en plusieurs doubles. Quand vousentendez vos entrailles crierc'est le serpent qui siffleet quisuivant ce naturel glouton dont jadis il incita le premier homme àtrop mangerdemande à manger aussicar Dieu quipour vouschâtiervoulait vous rendre mortel comme les autres animauxvous fit obséder par cet insatiableafin que si vous luidonniez trop à mangervous vous étouffassiez ; ou silorsque avec les dents invisibles dont cet affamé mord votreestomacvous lui refusiez sa pitanceil criâtil tempêtâtil dégorgeât ce venin que vos docteurs appellent labileet vous échauffât tellementpar le poison qu'ilinspire à vos artèresque vous en fussiez bientôtconsumé. Enfin pour vous montrer que vos boyaux sont unserpent que vous avez dans le corpssouvenez-vous qu'on en trouvadans les tombeaux d'Esculapede Scipiond'AlexandredeCharles-Martel et d'Edouard d'Angleterre qui se nourrissaient encoredes cadavres de leurs hôtes.

-- Eneffetlui dis-je en l'interrompantj'ai remarqué que commece serpent essaie toujours de s'échapper du corps de l'hommeon lui voit la tête et le col sortir au bas de nos ventres.Mais aussi Dieu n'a pas permis que l'homme seul en fûttourmentéil a voulu qu'il se bandât contre la femmepour lui jeter son veninet que l'enflure durât neuf moisaprès l'avoir piquée. Et pour vous montrer que je parlesuivant la parole du Seigneurc'est qu'il dit au serpent pour lemaudire qu'il aurait beau faire trébucher la femme en seraidissant contre ellequ'elle lui ferait baisser la tête.»

Je voulaiscontinuer ces faribolesmais Elie m'en empêcha : -Songezdit-ilque ce lieu est saint.

Nousarrivâmesen finissant cecisous une espèce d'ermitagefait de branches de palmier ingénieusement entrelacéesavec des myrtes et des orangers. Là j'aperçus dans unpetit réduit des monceaux d'une certaine filoselle si blancheet si déliée qu'elle pouvait passer pour l'âme dela neige. Je vis aussi des quenouilles répandues ça etlà. Je demandai à mon conducteur à quoi ellesservaient

A filerme répondit-il. Quand le bon Enoch veut se débander dela méditationtantôt il habille cette filassetantôtil en tourne du filtantôt il tisse de la toile qui sert àtailler des chemises aux onze mille vierges. Il n'est pas que vousn'ayez quelquefois rencontré en votre monde je ne sais quoi deblanc qui voltige en automneenviron la saison des semailles ; lespaysans appellent cela « coton de Notre-Dame »c'est labourre dont Enoch purge son lin quand il le carde.

Nousn'arrêtâmes guèresans prendre congéd'Enochdont cette cabane était la celluleet ce qui nousobligea de le quitter sitôtce fut quede six heures en sixheuresil fait oraison et qu'il y avait bien cela qu'il avait achevéla dernière.

Jesuppliai en chemin Elie de nous achever l'histoire des assomptionsqu'il m'avait entaméeet lui dis qu'il en étaitdemeuréce me semblaità celle de saint Jeanl'Évangéliste.

-- Alorspuisque vous n'avez pasme dit-illa patience d'attendre que lapomme de savoir vous enseigne mieux que moi toutes ces chosesjeveux bien les apprendre.

-- Sachezdonc que Dieu...

A ce motje ne sais comme le Diable s'en mêlatant y a que je ne puspas m'empêcher de l'interrompre pour railler :

-- Je m'ensouvienslui dis-je. Dieu fut un jour averti que l'âme de cetévangéliste était si détachéequ'il ne la retenait plus qu'à force de serrer les dentsetcependant l'heure où il avait prévu qu'il serait enlevécéans était presque expirée de façon quen'ayant pas le temps de lui préparer une machineil futcontraint de l'y faire être vitement sans avoir le loisir del'y faire aller.

Eliependant tout ce discoursme regardait avec des yeux capables de metuersi j'eusse été en état de mourir d'autrechose que de faim :

--Abominabledit-ilen se reculanttu as l'imprudence de railler surles choses saintesau moins ne serait-ce pas impunément si leTout-Sage ne voulait te laisser aux nations en exemple fameux de samiséricorde. Vaimpiehors d'iciva publier dans ce petitmonde et dans l'autrecar tu es prédestiné à yretournerla haine irréconciliable que Dieu porte aux athées.

A peineeut-il achevé cette imprécation qu'il m'empoigna et meconduisit rudement vers la porte. Quand nous fûmes arrivésproche d'un grand arbre dont les branches chargées de fruitsse courbaient presque à terre :

-- Voicil'arbre de savoirme dit-iloù tu aurais épuisédes lumières inconcevables sans ton irréligion.

Il n'eutpas achevé ce motque feignant de languir de faiblesseje melaissai tomber contre une branche où je dérobaiadroitement une pomme. Il s'en fallait encore plusieurs enjambéesque je n'eusse le pied hors de ce parc délicieux ; cependantla faim me pressait avec tant de violence qu'elle me fit oublier quej'étais entre les mains d'un prophète courroucé.Cela fit que je tirai une de ces pommes dont j'avais grossi ma pocheou je cochai mes dents ; mais au lieu de prendre une de celles dontEnoch m'avait fait présentma main tomba sur la pomme quej'avais cueillie à l'arbre de science et dont par malheur jen'avais pas dépouillé l'écorce.

J'en avaisà peine goûté qu'une épaisse nuéetomba sur mon âme ; je ne vis plus personne auprès demoiet mes yeux ne reconnurent en tout l'hémisphèreune seule trace du chemin que j'avais faitet avec tout cela je nelaissais pas de souvenir de tout ce qui m'était arrivé.Quand depuis j'ai fait réflexion sur ce miracleje me suisfiguré que l'écorce du fruit où j'avais mordu nem'avait pas tout à fait abrutià cause que mes dentsla traversant se sentirent un peu du jus qu'elle couvraitdontl'énergie avait dissipé la malignité del'écorce.

Je restaibien surpris de me voir tout seul au milieu d'un pays que je neconnaissais point. J'avais beau promener mes yeuxet les jeter parla campagneaucune créature ne s'offrait pour les consoler.Enfin je résolus de marcherjusqu'à ce que la Fortuneme fit rencontrer la compagnie de quelques bêtesou de lamort.

Ellem'exauça carau bout d'un demi-quart de lieueje rencontraideux forts grands animaux dont l'un s'arrêta devant moil'autre s'enfuit légèrement au gîte (au moins jele pensai ainsi) à cause qu'à quelques temps de làje le vis revenir accompagné de plus de sept ou huit cents demême espèce qui m'environnèrent. Quand je les pusdiscerner de prèsje connus qu'ils avaient la taille et lafigure comme nous. Cette aventure me fit souvenir de ce que jadisj'avais ouï conter à ma nourricedes sirènesdesfauneset des satyres. De temps en temps ils élevaient deshuées si furieusescausées sans doute par l'admirationde me voirque je croyais quasi être devenu un monstre. Enfinune de ces bêtes-hommes m'ayant pris par le colde mêmeque font les loups quand ils enlèvent des brebisme jeta surson doset me mena dans leur villeoù je fus plus étonnéque devantquand je reconnus en effet que c'étaient deshommes de n'en rencontrer pas un qui ne marchât à quatrepattes.

Lorsque cepeuple me vit si petit (car la plupart d'entre eux ont douze coudéesde longueur)et mon corps soutenu de deux pieds seulementils nepurent croire que je fusse un hommecar ils tenaient quela natureayant donné aux hommes comme aux bêtes deux jambes etdeux brasils s'en devaient servir comme eux. Eten effetrêvantdepuis là-dessusj'ai songé que cette situation decorps n'était point trop extravagantequand je me suissouvenu que les enfantslorsqu'ils ne sont encore instruits que denaturemarchent à quatre piedset qu'ils ne se lèventsur deux que par le soin de leurs nourrices qui les dressent dans depetits chariotset leur attachent des lanières pour lesempêcher de choir sur les quatrecomme la seule assiette oùla figure de notre masse incline de se reposer.

Ilsdisaient donc (à ce que je me suis fait depuis interpréter)qu'infailliblement j'étais la femelle du petit animal de lareine. Ainsi je fusen qualité de tel ou d'autre chosemenédroit à l'hôtel de villeoù je remarquaiselonle bourdonnement et les postures que faisaient et le peuple et lesmagistratsqu'ils consultaient ensemble ce que je pouvais être.Quand ils eurent longtemps conféréun certainbourgeois qui gardait les bêtes raressupplia les échevinsde me commettre à sa gardeen attendant que la reinem'envoyât quérir pour vivre avec mon mâle.

On n'enfit aucune difficultéet ce bateleur me porta à sonlogisoù il m'introduisit à faire le godenotàpasser des culbutesà figurer des grimaces ; et lesaprès-dinées il faisait prendre à la porte uncertain prix de ceux qui me voulaient voir. Mais le cielfléchide mes douleurset fâché de voir profaner le temple deson maîtrevoulut qu'un jourcomme j'étais attachéau bout d'une cordeavec laquelle le charlatan me faisait sauterpour divertir le badaudun de ceux qui me regardaientaprèsm'avoir considéré fort attentivementme demanda engrec qui j'étais. Je fus bien étonné d'entendreparler en ce pays-là comme en notre monde. Il m'interrogeaquelque tempsje lui répondiset lui contai ensuitegénéralement toute l'entreprise et le succès demon voyage. Il me consolaet je me souviens qu'il me dit

-- Hébien ! mon filsvous portez enfin la peine des faiblesses de votremonde. Il y a du vulgaire ici comme là qui ne peut souffrir lapensée des choses où il n'est point accoutumé.Mais sachez qu'on ne vous traite qu'à la pareilleet que siquelqu'un de cette terre avait monté dans la vôtreavecla hardiesse de se dire un hommevos docteurs le feraient étouffercomme un monstre ou comme un singe possédé du diable.

Il mepromit ensuite qu'il avertirait la cour de mon désastre ; etil ajouta qu'aussitôt qu'il en avait sur la nouvelle quicourait de moiil était venu pour me voir ; et m'avaitreconnu pour un homme du monde dont je me disaisque mon pays étaitla lune et que j 'étais Gaulois ; parce qu'il avait autrefoisvoyagéet qu'il avait demeuré en Grèceoùon l'appelait le démon de Socrate ; qu'il avaitdepuis lamort de ce philosophegouverné et instruit à ThèbesEpaminondas ; qu'ensuitequ'étant passé chez lesRomainsla justice l'avait attaché au parti du jeune Caton ;qu'après sa mortil s'était donné àBrutus. Que tous ces grands personnages n'ayant laissé en cemonde à leurs places que le fantôme de leurs vertusils'était retiré avec ses compagnons dans les temples etdans les solitudes.

Enfinajouta-t-ille peuple de votre terre devint si stupide et sigrossierque mes compagnons et moi perdîmes tout le plaisirque nous avions autrefois pris à l'instruire. Il n'est pas quevous n'ayez entendu parler de nouscar on nous appelait oraclesnymphesgéniesféesdieuxfoyerslémureslarveslamiesfarfadetsnaïadesincubesombresmânesspectres et fantômes ; et nous abandonnâmes votre mondesous le règne d'Augusteun peu après que je ne me fusapparu à Drususfils de Liviaqui portait la guerre enAllemagneet que je lui eus défendu de passer outre. Il n'y apas longtemps que j'en suis arrivé pour la seconde fois ;depuis cent ans en çaj'ai en commission d'y faire un voyagej'ai rôdé beaucoup en Europeet conversé avecdes personnes que possible vous aurez connues. Un jourentre autresj'apparus à Cardan comme il étudiait ; je l'instruisisde quantités de choseset en récompense il me promitqu'il témoignerait à la postérité de quiil tenait les miracles qu'il s'attendait d'écrire. J'y visAgrippal'abbé Tritèmele docteur FaustLa BrosseCésar et une certaine cabale de jeunes gens que le vulgairea connus sous le nom de « Chevaliers de la Rose-Croix »à qui j'ai enseigné quantité de souplesses et desecrets naturelsqui sans doute les auront fait passer chez lepeuple pour de grands magiciens. Je connus aussi Campanella ; ce futmoi qui lui conseillaipendant qu'il était àl'inquisition dans Romede styler son visage et son corps auxpostures ordinaires de ceux dont il avait besoin de connaîtrel'intérieurafin d'exciterchez soi par une mêmeassiette les pensées que cette même situation avaitappelées dans ses adversairesparce qu'ainsi il ménageraitmieux leur âme quand il la connaîtraitet il commençaà ma prière un livre que nous intitulâmes DeSensu rerum. J'ai fréquenté pareillement en FranceLa Mothe Le Vayer et Gassendi. Ce second est un homme qui écritautant en philosophe que ce premier y vit. J'y ai connu quantitéd'autres gensque votre siècle traite de divinsmais je n'aitrouvé en eux que beaucoup de babil et beaucoup d'orgueil.

«Enfin comme je traversais de votre pays en Angleterre pour étudierles moeurs de ses habitantsje rencontrai un hommela honte de sonpays ; car certes c'est une honte aux grands de votre État dereconnaître en luisans l'adorerla vertu dont il est letrône. Pour abréger son panégyriqueil est toutespritil est tout coeuret il a toutes ces qualités dontune jadis suffisait à marquer un héros : c'étaitTristan l'Hermite ; je me serais bien gardé de le nommercarje suis assuré qu'il ne me pardonnera point cette méprise; mais comme je n'attends pas de retourner jamais en votre mondejeveux rendre à la vérité ce témoignage dema conscience. Véritablementil faut que je vous avoue quequand je vis une vertu si hautej 'appréhendai qu'elle ne fûtpas reconnue ; c'est pourquoi je tâchai de lui faire acceptertrois fioles : la première était pleine d'huile detalcl'autre de poudre de projectionet la dernière d'orpotablec'est-à-dire de ce sel végétatif dontvos chimistes promettent l'éternité. Mais il les refusaavec un dédain plus généreux que Diogènene reçut les compliments d'Alexandre quand il le vint visiterà son tonneau. Enfinje ne puis rien ajouter à l'élogede ce grand hommesinon que c'est le seul poètele seulphilosopheet le seul homme libre que vous ayez. Voilà lespersonnes considérables que j'ai conversées ; toutesles autresau moins de celles que j'ai connuessont si fortau-dessous de l'hommeque j'ai vu des bêtes un peu au- dessus.

« Aureste je ne suis point originaire de votre terre ni de celle-cijesuis né dans le soleil. Mais parce que quelquefois notre mondese trouve trop peupléà cause de la longue vie de seshabitantset qu'il est presque exempt de guerres et de maladiesdetemps en temps nos magistrats envoient des colonies dans les mondesdes environs. Quant à moije fus commandé pour allerau vôtreet déclaré chef de la peuplade qu'onenvoyait avec moi. J'ai passé depuis en celui-cipour lesraisons que je vous ai dites ; et ce qui fait que j'y demeureactuellementc'est que les hommes y sont amateurs de la véritéqu'on n'y croit point de pédantsque les philosophes ne selaissent persuader qu'à la raisonet que l'autoritéd'un savantni le plus grand nombrene l'emportent point surl'opinion d'un batteur en grange quand il raisonne aussi fortement.Brefen ce payson ne compte pour insensés que les sophisteset les orateurs. »

Je luidemandai combien de temps ils vivaientil me répondit :

-- Troisou quatre mille ans.

Etcontinua de cette sorte :

«Pour me rendre visible comme je suis à présentquandje sens le cadavreque j'informe presque usé ou que lesorganes n'exercent plus leurs fonctions assez parfaitementje mesouffle dans un jeune corps nouvellement mort.

«Encore que les habitants du soleil ne soient pas en aussi grandnombre que ceux de ce mondele soleil en regorge bien souventàcause que le peuplepour être d'un tempérament fortchaudest remuant et ambitieuxet digère beaucoup.

« Ceque je vous dis ne vous doit pas sembler une chose étonnantecarquoique notre globe soit très vaste et le vôtrepetitquoique nous ne mourrions qu'après quatre mille ans etvous après un demi-siècleapprenez que tout de mêmequ'il n'y a pas tant de cailloux que de terreni tant de plantes quede caillouxni tant d'animaux ; ainsi il n'y doit pas avoir tant dedémons que d'hommesà cause des difficultés quise rencontrent à la génération d'un composési parfait. »

Je luidemandai s'ils étaient des corps comme nous ; il me réponditque ouiqu'ils étaient des corpsmais non pas comme nousnicomme autre chose que nous estimions telle ; parce que nousn'appelons vulgairement « corps » que ce que nous pouvonstoucher ; qu'au reste il n'y avait rien en la nature qui ne fûtmatérielet que quoiqu'ils le fussent eux- mêmesilsétaient contraintsquand ils voulaient se faire voir ànousde prendre des corps proportionnés à ce que nossens sont capables de connaîtreet que c'était sansdoute ce qui avait fait penser à beaucoup de monde que leshistoires qui se contaient d'eux n'étaient qu'un effet de larêverie des faiblesà cause qu'ils n'apparaissent quede nuit. Et il ajoutaque comme ils étaient contraints debâtir eux-mêmes à la hâte le corps dont ilfallait qu'ils se servissentils n'avaient pas le temps bien souventde les rendre propres qu'à choir seulement dessous un senstantôt l'ouïe comme les voix des oraclestantôt lavue comme les ardents et les spectres ; tantôt le toucher commeles incubes et les cauchemarset que cette masse n'étantqu'un air épaissi de telle ou telle façonla lumièrepar sa chaleur les détruisaitainsi qu'on voit qu'elledissipe un brouillard en le dilatant.

Tant debelles choses qu'il m'expliquait me donnèrent la curiositéde l'interroger sur sa naissance et sur sa mortsi au pays du soleill'individu venait au jour par les voies de générationset s'il mourait par le désordre de son tempéramentoula rupture de ses organes.

-- Il y atrop peu de rapportdit-ilentre vos sens et l'explication de cesmystères. Vous vous imaginezvous autresque ce que vous nesauriez comprendre est spirituelou qu'il n'est point ; mais cetteconséquence est très fausseet c'est un témoignagequ'il y a dans l'univers un million peut-être de choses quipour être connuesdemanderaient en vous un million d'organestous différents. Moipar exempleje connais par mes sens lacause de la sympathie de l'aimant avec le pôlecelle du refluxde la meret ce que l'animal devient après sa mort ; vousautres ne sauriez donner jusqu'à ces hautes conceptions quepar la foià cause que les proportions à ces miraclesvous manquentnon plus qu'un aveugle ne saurait s'imaginer ce quec'est que la beauté d'un paysagele coloris d'un tableauetles nuances de l'iris ; ou bien il se les figurera tantôt commequelque chose de palpable comme le mangercomme un sonou comme uneodeur. Tout de mêmesi le voulais vous expliquer ce que j'aperçois par les sens qui vous manquentvous vous lereprésenteriez comme quelque chose qui peut être ouïvutouchéfleuréou savouréet ce n'est riencependant de tout cela. »

Il enétait là de son discours quand mon bateleur s'aperçutque la chambrée commençait à s'ennuyer de monjargon qu'ils n'entendaient pointet qu'ils prenaient pour ungrognement non articulé. Il se remit de plus belle àtirer ma corde pour me faire sauterjusqu'à ce que lesspectateurs étant saouls de rire et d'assurer que j'avaispresque autant d'esprit que les bêtes de leur paysils seretirèrent chacun chez soi.

J'adoucissaisainsi la dureté des mauvais traitements de mon maîtrepar les visites que me rendait cet officieux témoincar dem'entretenir avec ceux qui me venaient voiroutre qu'ils meprenaient pour un animal des mieux enracinés dans la catégoriedes brutesni je ne savais leur langueni eux n'entendaient pas lamienneet jugez ainsi quelle proportioncar vous saurez que deuxidiomes seulement sont usités en ce paysl'un qui sert auxgrandset l'autre qui est particulier pour le peuple.

Celui desgrands n'est autre chose qu'une différence de tons nonarticulésà peu près semblables à notremusiquequand on n'a pas ajouté les paroles à l'airet certes c'est une invention tout ensemble et bien utile et bienagréable ; carquand ils sont las de parier ou quand ilsdédaignent de prostituer leur gorge à cet usageilsprennent ou un luthou un autre instrumentdont ils se serventaussi bien que de la voix à se communiquer leurs pensées; de sorte que quelquefois ils se rencontreront jusqu'à quinzeou vingt de compagniequi agiteront un point de théologieoules difficultés d'un procèspar un concert le plusharmonieux dont on puisse chatouiller l'oreille.

Le secondqui est en usage chez le peuples'exécute par letrémoussement des membresmais non pas peut-être commeon se le figurecar certaines parties du corps signifient undiscours tout entier. L'agitation par exemple d'un doigtd'une maind'une oreilled'une lèvred'un brasd'un oeild'une joueferont chacun en particulier une oraison ou une période avectous ses membres. D'autres ne servent qu'à désigner desmotscomme un pli sur le frontles divers frissonnements desmusclesles renversements des mainsles battements de piedslescontorsions de bras ; de sorte quequand ils parientavec lacoutume qu'ils ont pris d'aller tout nusleurs membresaccoutumésà gesticuler leurs conceptionsse remuent si druqu'il nesemble pas d'un homme qui parlemais d'un corps qui tremble.

Presquetous les joursle démon me venait visiteret ses merveilleuxentretiens me faisaient passer sans ennui les violences de macaptivité. Enfinun matinje vis entrer dans ma logette unhomme que je ne connaissais pointet quim'ayant fort longtempsléchéme gueula doucement par l'aisselleet de l'unedes pattes dont il me soutenait de peur que je ne me blessassemejeta sur son dosoù je me trouvai si mollement et si àmon aisequ'avec l'affliction que me faisait sentir un traitement debêteil ne me prit aucune envie de me sauveret puis ceshommes qui marchent à quatre pieds vont bien d'une autrevitesse que nouspuisque les plus pesants attrapent les cerfs àla course.

Jem'affligeais cependant outre mesure de n'avoir point de nouvelles demon courtois démonet le soir de la première traitearrivé que je fus au gîteje me promenais dans la courde l'hôtellerieattendant que le manger fût prêtlorsqu'un homme fort jeune et assez beau me vint rire au nezetjeter à mon cou ses deux pieds de devant. Après que jel'eus quelque temps considéré :

-- Quoi ?me dit-il en françaisvous ne connaissiez plus votre ami ?

Je vouslaisse à penser ce que je devins alors. Certes ma surprise futsi grandeque dès lors je m'imaginai que tout le globe de lalunetout ce qui m'y était arrivéet tout ce que j'yvoyaisn'était qu'enchantementet cet homme-bête étantle même qui m'avait servi de monturecontinua de me parlerainsi :

-- Vous m'aviez promis que les bons offices que je vous rendrais ne voussortiraient jamais de la mémoireet cependant il semble quevous ne m'ayez jamais vu !

Maisvoyant que je demeurais dans mon étonnement

-- Enfinajouta-t-ilje suis le démon de Socrate. Ce discours augmentamon étonnementmais pour m'en tirer il me dit :

-- Je suisle démon de Socrate qui vous ai diverti pendant votre prisonet qui pour vous continuer mes services me suis revêtu du corpsavec lequel je vous portai hier.

Maisl'interrompis-jecomment tout cela se peut-il fairevu qu'hier vousétiez d'une taille extrêmement longueet qu'aujourd'huivous êtes très court ; qu'hier vous aviez une voixfaible et casséeet qu'aujourd'hui vous en avez une claire etvigoureusequ'hier enfin vous étiez un vieillard tout chenuet que vous n'êtes aujourd'hui qu'un jeune homme ? Quoi donc !au lieu qu'en mon pays on chemine de la naissance à la mortles animaux de celui ci vont de la mort à la naissanceetrajeunissent à force de vieillir.

-- Sitôtque j'eus parlé au princeme dit-ilaprès avoir reçul'ordre de vous conduire à la courje vous allai trouver oùvous étiezet vous ayant apporté icij'ai senti lecorps que j'informais si fort atténué de lassitude quetous les organes me refusaient leurs fonctions ordinairesen sorteque je me suis enquis du chemin de l'hôpitaloù entrantj'ai trouvé le corps d'un jeune homme qui venait d'expirer parun accident fort bizarreet pourtant fort commun en ce pays. Je m'ensuis approchéfeignant d'y connaître encore dumouvementet protestant à ceux qui étaient présentsqu'il n'était point mortet ce que qu'on croyait lui avoirfait perdre la vie n'était qu'une simple léthargiedesorte quesans être aperçuj'ai approché mabouche de la sienneoù je suis entré comme par unsouffle. Lors mon vieux cadavre est tombéet comme si j'eusseété ce jeune hommeje me suis levéet m'ensuis venu vous chercherlaissant là les assistants criermiracle.

On nousvint quérir là-dessus pour nous mettre à tableet je suivis mon conducteur dans une salle magnifiquement meubléemais où je ne vis rien de préparé pour manger.Une si grande solitude de viande lorsque je périssais de faimm'obligea de lui demander où l'on avait mis le couvert. Jen'écoutai point ce qu'il me réponditcar trois ouquatre jeunes garçonsenfants de l'hôtes'approchèrentde moi dans cet instantet avec beaucoup de civilité medépouillèrent jusqu'à la chemise. Cette nouvellecérémonie m'étonna si fort que je n'en osai passeulement demander la cause à mes beaux valets de chambreetje ne sais comment mon guidequi me demanda par où je voulaiscommencerput tirer de moi ces deux mots « Un potage »mais je les eus à peine proférésque je sentisl'odeur du plus succulent mitonné qui frappa jamais le nez dumauvais riche. Je voulus me lever de ma place pour chercher àla piste la source de cette agréable fuméemais monporteur m'en empêcha

Oùvoulez-vous aller ? me dit-ilnous irons tantôt à lapromenademais maintenant il est saison de mangerachevez votrepotageet puis nous ferons venir autre chose.

-- Et oùdiableest ce potage ? lui répondis-je (presque en colère); avez- vous fait gageure de vous moquer de moi tout aujourd'hui ?

-- Jepensaisme répliqua-t-ilque vous eussiez vuà laville d'où nous venonsvotre maîtreou quelque autreprendre ses repas ; c'est pourquoi je ne vous avais point dit dequelle façon on se nourrit ici. Puis donc que vous l'ignorezencoresachez que l'on n'y vit que de fumée. L'art decuisinerie est de renfermer dans de grands vaisseaux moulésexprèsl'exhalaison qui sort des viandes en les cuisant ; etquand on en a ramassé de plusieurs sortes et de différentsgoûtsselon l'appétit de ceux que l'on traiteondébouche le vaisseau où cette odeur est assembléeon en découvre après cela un autreet ainsi jusqu'àce que la compagnie soit repue. A moins que vous n'ayez déjàvécu de cette sortevous ne croirez jamais que le nezsansdents et sans gosierfassepour nourrir l'hommel'office de labouchemais je vous le veux faire voir par expérience.

Il n'eutpas plutôt achevéque je sentis entrer successivementdans la salle tant d'agréables vapeurset si nourrissantesqu'en moins de demi-quart d'heure je me sentis tout à faitrassasié. Quand nous fûmes levés :

-- Cecin'est pasdit-ilune chose qui vous doive causer beaucoupd'admirationpuisque vous ne pouvez pas avoir tant vécu sansavoir observé qu'en votre monde les cuisiniersles pâtissierset les rôtisseursqui mangent moins que les personnes d'uneautre vacationsont pourtant beaucoup plus gras. D'où procèdeleur embonpointà votre avissi ce n'est de la fuméedont ils sont sans cesse environnéset laquelle pénètreleurs corps et les nourrit ? Aussi les personnes de ce mondejouissent d'une santé bien moins interrompue et plusvigoureuseà cause que la nourriture n'engendre presque pointd'excrémentsqui sont l'origine de presque toutes lesmaladies. Vous avez possible été surpris lorsque avantle repas on vous a déshabilléparce que cette coutumen'est pas usitée en votre pays ; mais c'est la mode decelui-ci et l'on en use ainsiafin que l'animal soit plustranspirable à la fumée.

--Monsieurlui repartis-jeil y a très grande apparence àce que vous diteset je viens moi-même d'en expérimenterquelque chose ; mais je vous avouerai quene pouvant pas medébrutaliser si promptementje serais bien aise de sentir unmorceau palpable sous mes dents.

Il me lepromitet toutefois ce fut pour le lendemainà causedit-ilque de manger sitôt après le repascela meproduirait une indigestion. Nous discourûmes encore quelquetempspuis nous montâmes à la chambre pour nouscoucher.

Un hommeau haut de l'escalier se présenta à nouset nous ayantenvisagé attentivementme mena dans un cabinetdont leplancher était couvert de fleurs d'orange à la hauteurde trois piedset mon démon dans un autre rempli d'oeilletset de jasmins ; il me ditvoyant que je paraissais étonnéde cette magnificenceque s'étaient les lits du pays. Enfinnous nous couchâmes chacun dans notre cellule ; et dèsque je fus étendu sur mes fleursj'aperçusàla lueur d'une trentaine de gros vers luisants enfermés dansun cristal (car on ne sert point d'autres chandelles) ces trois ouquatre jeunes garçons qui m'avaient déshabilléau souperdont l'un se mit à me chatouiller les piedsl'autre les cuissesl'autre les flancsl'autre les braset tousavec tant de mignoteries et de délicatessequ'en moins d'unmoment je me sentis assoupir.

Je visentrer le lendemain mon démon avec le soleil : « Et jevous veux tenir paroleme dit-il ; vous déjeunerez plussolidement que vous ne soupâtes hier. »

A cesmotsje me levaiet il me conduisit par la mainderrière lejardin du logisoù l'un des enfants de l'hôte nousattendait avec une arme à la mainpresque semblable ànos fusils. Il demanda à mon guide si je voulais une douzained'alouettesparce que les magots (il croyait que j'en fusse un) senourrissaient de cette viande. A peine eus-je répondu que ouique le chasseur déchargea un coup de feuet vingt ou trentealouettes tombèrent à nos pieds toutes rôties.Voilàm'imaginai-je aussitôtce qu'on dit par proverbeen notre monde d'un pays où les alouettes tombent toutesrôties ! Sans doute que quelqu'un était revenu d'ici.

-- Vousn'avez qu'à mangerme dit mon démon ; ils ontl'industrie de mêler parmi leur poudre et leur plomb unecertaine composition qui tueplumerôtit et assaisonne legibier.

J'enramassai quelques-unesdont je mangeai sur sa parole et en véritéje n'ai jamais en ma vie rien goûté de si délicieux.

Aprèsce déjeuner nous nous mîmes en état de partiretavec mille grimaces dont ils se servent quand ils veulent témoignerde l'affectionl'hôte reçut un papier de mon démon.Je lui demandai si c'était une obligation pour la valeur del'écot. Il me répartit que non ; qu'il ne lui devaitplus rienet que c'étaient des vers.

--Commentdes vers ? lui répliquai-jeles taverniers sont doncici curieux de rîmes ?

-- C'estme dit-illa monnaie du payset la dépense que nous venonsde faire céans s'est trouvée monter à un sixainque je lui viens de donner. Je ne craignais pas demeurer court ; carquand nous ferions ici ripaille pendant huit joursnous ne saurionsdépenser un sonnetet j'en ai quatre sur moiavec deuxépigrammesdeux odes et une églogue.

-- Ha !vraimentdis-je en moi-mêmevoilà justement la monnaiedont Sorel fait servir Hortensius dans Francionje m'ensouviens. C'est làsans doutequ'il l'a dérobé; mais de qui diable peut-il l'avoir appris ? Il faut que ce soit desa mèrecar j'ai ouï-dire qu'elle étaitlunatique.

Et plûtà Dieului dis-jeque cela fût de même en notremonde ! J'y connais beaucoup d'honnêtes poètes quimeurent de faimet qui feraient bonne chèresi on payait lestraiteurs en cette monnaie.

Je luidemandai si ces vers servaient toujourspourvu qu'on lestranscrivitil me répondit que nonet continua ainsi :

«Quand on en a composél'auteur les porte à la Cour desmonnaiesoù les poètes-jurés du royaumetiennent leur séance. Là ces versificateurs officiersmettent les pièces à l'épreuveet si elles sontjugées de bon aloion les taxe non pas selon leur poidsmaisselon leur pointec'est- à-dire qu'un sonnet ne vaut pastoujours un sonnetmais selon le mérite de la pièce ;et ainsiquand quelqu'un meurt de faimce n'est jamais qu'un buffle; et les personnes d'esprit font toujours grand-chère.

J'admiraistout extasiéla police judicieuse de ce pays-là et ilpoursuivit de cette façon

-- Il y aencore d'autres personnes qui tiennent cabaret d'une manièrebien différente. Lorsqu'on sort de chez euxils demandent àproportion des frais un acquit pour l'autre monde ; et dèsqu'on leur a donnéils écrivent dans un grand registrequ'ils appellent les comptes de Dieuà peu près en cestermes : Itemla valeur de tant de vers délivrés untel jourà un telque Dieu doit rembourser aussitôtl'acquit reçu du premier fonds qui s'y trouvera »etlorsqu'ils se sentent en danger de mouririls font hacher cesregistres en morceauxet les avalent parce qu'ils croient que s'ilsn'étaient ainsi digérésDieu ne pourrait paslireet cela ne leur profiterait de rien.

Cetentretien n'empêchait pas que nous continuassions de marcherc'est-à-dire mon porteur à quatre pattes sous moietmoi à califourchon sur lui. Je ne particulariserai pointdavantage les aventures qui nous arrêtèrent sur lecheminqu'enfin nous terminâmes à la ville où leroi fait sa résidence. Je n'y fus pas plutôt arrivéqu'on me conduisit au palaisoù les grands me reçurentavec des admirations plus modérées que n'avait fait lepeuple quand j'étais passé dans les rues. Mais laconclusion que j'étais sans doute la femelle du petit animalde la reine fut celle de grandes comme celle du peuple. Mon guide mel'interprétait ainsi ; et cependant lui-même n'entendaitpoint cette énigmeet ne savait qui était ce petitanimal de la reine ; mais nous en fûmes bientôtéclairciscar le roiquelque temps après en avoirconsidérécommanda qu'on l'amenât et àune demi-heure de là je vis entrerau milieu d'une troupe desinges qui portaient la fraise et le haut-de-chausseun petit hommebâti presque tout comme moicar il marchait à deuxpieds. Sitôt qu'il m'aperçutil m'aborda par un «criadode nuestra merced ». Je lui ripostai sa révérenceà peu près en mêmes termes. Mais hélas ilsne nous eurent pas plutôt vu parler ensemblequ'ils eurenttous le préjugé véritable ; et cette conjecturen'avait garde de produire un autre succèscar celui desassistants qui opinait pour nous avec plus de faveur protestait quenotre entretien était un grognement que la joie d'êtrerejointe par un instinct naturel nous faisait bourdonner.

Ce petithomme me conta qu'il était Européennatif de laVieille Castille ; il avait trouvé moyen avec des oiseaux dese faire porter jusqu'au monde de la lune où nous étionslors ; qu'étant tombé entre les mains de la reineellel'avait pris pour un singeà cause qu'ils habillentparhasarden ce pays-làles singes à l'espagnoleet quel'ayant à son arrivée trouvé vêtu de cettefaçonelle n'avait point douté qu'il ne fût del'espèce.

-- Il fautbien direlui répliquai-jequ'après leur avoir essayétoutes sortes d'habitsils n'en ont point rencontré de plusridiculeset que ce n est qu'à cause de cela qu'ils leséquipent de la sorten'entretenant ces animaux que pour s'endonner plaisir.

Ce n'estpas connaîtrereprit-illa dignité de notre nation enfaveur de qui l'univers ne produit des hommes que pour nous donnerdes esclaveset pour qui la nature ne saurait engendrer que desmatières de rire.

Il mesupplia ensuite de lui apprendre comment je m'étais oséhasarder de gravir à la lune avec la machine dont je lui avaisparléje lui répondis que c'était àcause qu'il avait emmené les oiseaux sur lesquels j'y pensaisaller. Il sourit de cette raillerieet environ un quart d'heureaprès le roi commanda aux gardeurs de singes de nous rameneravec ordre exprès de nous faire coucher ensemblel'Espagnolet moipour faire en son royaume multiplier notre espèce.

On exécutade point en point la volonté du princede quoi je fus trèsaise pour le plaisir que je recevais d'avoir quelqu'un quim'entretint pendant la solitude de ma brutification. Un jourmonmâle (car on me prenait pour sa femelle) me conta que ce quil'avait véritablement obligé de courir toute la terreet enfin de l'abandonner pour la luneétait qu'il n'avait putrouver un seul pays où l'imagination même fût enliberté.

--Voyez-vousme dit-ilà moins de porter un bonnetquoi quevous puissiez dire de beaus'il est contre les principes desdocteurs de drapvous êtes un idiotun fou (et quelque chosede pis). On m'a voulu mettre en mon pays à l'inquisition pource qu'à la barbe des pédants j'avais soutenu qu'il yavait du vide dans la nature et que je ne connaissais point dematière au monde plus pesante l'une que l'autre.

Voilàles choses à peu près dont nous amusions le temps ; carce petit Espagnol avait l'esprit joli. Notre entretien toutefoisn'était que la nuità cause que depuis six heures dumatin jusque au soir la grande foule du monde qui nous venaitcontempler à notre logis nous eût détournés; car quelques-uns nous jetaient des pierresd'autres des noixd'autres de l'herbe. il n'était bruit que des bêtes duRoi.

On nousservait tous les jours à manger à nos heureset lareine et le roi prenaient eux-mêmes assez souvent la peine deme tâter le ventre pour connaître si je n'emplissaispointcar ils brûlaient d'une vie extraordinaire d'avoir de larace de ces petits animaux. Je ne sais si ce fut pour avoir étéplus attentif que mon mâle à leurs simagrées et àleurs tons ; mais j'appris plus tôt que lui à entendreleur langueet à l'accrocher un peu ce qui fit qu'on nousconsidéra d'une autre façon qu'on n'avait faitet lesnouvelles coururent aussitôt par tout le royaume qu'on avaittrouvé deux hommes sauvagesplus petits que les autresàcause des mauvaises nourritures que la solitude nous avait fournieset quipar un défaut de la semence de leurs pèresn'avaient pas eu les jambes de devant assez fortes pour s'appuyerdessus.

Cettecréance allait prendre racine à force de cheminersansles prêtres du pays qui s'y opposèrentdisant quec'était une impiété épouvantable decroire que non seulement des bêtesmais des monstres fussentde leur espèce.

« Ily aurait bien plus d'apparenceajoutaient les moins passionnésque nos animaux domestiques participassent au privilège del'humanité de l'immortalitépar conséquent àcause qu'ils sont nés dans notre paysqu'une bêtemonstrueuse qui se dit née je ne sais où dans la lune ;et puis considérez la différence qui se remarque entrenous et eux. Nous autres marchons à quatre piedsparce queDieu ne se voulut pas fier d'une chose si précieuse àune moins ferme assietteet il eut peur qu'allant autrementiln'arrivât fortune de l'homme ; c'est pourquoi il prit la peinede l'asseoir sur quatre piliersafin qu'il ne pût tomber ;mais dédaignant de se mêler à la construction deces deux brutesil les abandonna au caprice de la naturelaquellene craignant pas la perte de si peu de chosene les appuya que surdeux pattes.

«Les oiseaux mêmesdisaient-ilsn'ont pas été simaltraités qu'ellescar au moins ils ont reçu lesplumes pour subvenir à la faiblesse de leurs piedset sejeter en l'air quand nous les éconduirons de chez nous ; aulieu que la nature en ôtant les deux pieds à cesmonstres les a mis en état de ne pouvoir échapper ànotre justice.

«Voyez un peuoutre celacomment ils ont la tête tournéevers le ciel ! C'est la disette où Dieu les a mis de touteschoses qui les a situés de la sortecar cette posturesuppliante témoigne qu'ils se plaignent au ciel de Celui quiles a crééset qu'ils lui demandent permission des'accommoder de nos restes. Maisnous autresnous avons la têtepenchée en bas pour contempler les biens dont nous sommesseigneurset comme n'y ayant rien au ciel à qui notreheureuse condition puisse porter envie. »

J'entendaistous les joursà ma logeles prêtres faire ces contesou d'autres semblables ; et enfin ils en bridèrent si bienl'esprit des peuples sur cet articlequ'il fût arrêtéque je ne passerais tout au plus

que pourun perroquet sans plumescar ils confirmaient les persuadéssur ce que non plus qu'un oiseau je n'avais que deux pieds. Cela fitqu'on me mit en cage par ordre exprès du Conseil d'en haut.

Làtous les joursl'oiseleur de la reine prenait le soin de me venirsiffler la langue comme on fait ici aux sansonnetsj'étaisheureux à la vérité en ce que je ne manquaispoint de mangeaille. Cependantparmi les sornettes dont lesregardants me rompaient les oreillesj'appris à parler commeeuxen sorte quequand je fus assez rompu dans l'idiome pourexprimer la plupart de mes conceptionsj'en contai des plus belles.Déjà les compagnies ne s'entretenaient plus que de lagentillesse de mes bons motset de l'estime que l'on faisait de monesprit. On vint jusque là que le Conseil fut contraint defaire publier un arrêtpar lequel on défendait decroire que j'eusse de la raisonavec un commandement trèsexprès à toutes personnes de quelque qualité oucondition qu'elles fussentde s'imaginerquoi que je pusse faire despirituelque c'était l'instinct qui me le faisait faire.

Cependantla définition de ce que l'étais partagea la ville endeux factions. Le parti qui soutenait en ma faveur grossissait dejour en jouret enfin en dépit de l'anathème et del'excommunication des prophètes qui tâchaient par làd'épouvanter le peupleceux qui tenaient pour moi demandèrentune assemblée des Étatspour résoudre cetaccroc de religion. On fut longtemps à s'accorder sur le choixde ceux qui opineraient ; mais les arbitres pacifièrentl'animosité par le nombre des intéressés qu'ilségalèrentet qui ordonnèrent qu'on me porteraitdans l'assemblée comme on fit ; mais j'y fus traitéautant sévèrement qu'on se le peut imaginer. Lesexaminateurs m'interrogèrent entre autres choses dephilosophie ; je leur exposai tout à la bonne foi ce que jadismon régent m'en avait apprismais ils ne mirent guèreà me le réfuter par beaucoup de raisons convaincantes àla vérité. Quand je me vis tout à faitconvaincuj'alléguai pour dernier refuge les principesd'Aristote qui ne me servirent pas davantage que les sophismes ; caren deux motsils m'en découvrirent la fausseté. «Cet Aristoteme dirent- ilsdont vous vantez si fort la scienceaccommodait sans doute les principes à sa philosophie au lieud'accommoder sa philosophie aux principeset encore devait-il lesprouver au moins plus raisonnables que ceux des autres sectescequ'il n'a pu faire. C'est pourquoi le bon seigneur ne trouvera pasmauvais si nous lui baisons les mains. »

Enfincomme ils virent que je ne clabaudais autre chosesinon qu'ilsn'étaient pas plus savants qu'Aristoteet qu'on m'avaitdéfendu de discuter contre ceux qui niaient les principesilsconclurent tous d'une commune voixque je n'étais pas unhommemais possible quelque espèce d'autruchevu que jeportais comme elle la tête droiteque je marchais sur deuxpiedset qu'enfinhormis un peu de duvetje lui étais toutsemblablesi bien qu'on ordonna à l'oiseleur de me reporteren cage. J'y passais mon temps avec assez de plaisircar àcause de leur langue que je possédais correctementtoute lacour se divertissait à me faire jaser. Les filles de la Reineentre autresfourraient toujours quelque bribe dans mon panier ; etla plus gentille de toutes ayant conçu quelque amitiépour moielle était si transportée de joielorsqu'étant en secretje lui découvrais les mystèresde notre religion et principalement quand je lui parlais de noscloches et de nos reliquesqu'elle me protestaitles larmes auxyeuxque si jamais je me trouvais en état de revoler en notremondeelle me suivrait de bon coeur.

Un jour degrand matinm'étant éveillé en sursautje lavis qui tambourinait contre les bâtons de ma cage :

--Réjouissez-vousme dit ellehierdans le Conseilonconclut la guerre contre le roi X. J'espère parmi l'embarrasdes préparatifscependant que notre monarque et ses sujetsseront éloignésfaire naître l'occasion de voussauver.

--Commentla guerre ? l'interrompis-je. Arrive-t-il des querellesentre les princes de ce monde ici comme entre ceux du nôtre ?Hé ! je vous prieparlez-moi de leur façon decombattre !

-- Quandles arbitresreprit-elleélus au gré des deuxpartiesont désigné le temps accordé pourl'armementcelui de la marchele nombre des combattantsle jour etle lieu de la batailleet tout cela avec tant d'égalitéqu'il n'y a pas dans une armée un seul homme plus que dansl'autre. Les soldats estropiés d'un côté sonttous enrôlés dans une compagnieet lorsqu'on en vientaux mainsles maréchaux de camp ont soin de les exposer auxestropiés ; de l'autre côtéles géantsont en tête les colosses ; les escrimeursles adroits ; lesvaillantsles courageux ; les débilesles faibles ; lesindisposésles malades ; les robustesles fortset siquelqu'un entreprenait de frapper un autre que son ennemi désignéà moins qu'il pût justifier que c'était parmépriseil est condamné de couard. Après labataille donnée on compte les blessésles mortslesprisonniers ; car pour les fuyardsil ne s'en trouve point ; si lespertes se trouvent égales de part et d'autreils tirent àla courte paille à qui se proclamera victorieux.

«Mais encore qu'un royaume eût défait son ennemi de bonneguerrece n'est presque rien avancécar il y a d'autresarmées peu nombreuses de savants et d'hommes d'espritdesdisputes desquelles dépend entièrement le triomphe oula servitude des États.

« Unsavant est opposé à un autre savantun espritéà un autre espritéet un judicieux à un autrejudicieux. Au reste le triomphe que remporte un État en cettefaçon est compté pour trois victoires à forceouverte. Après la proclamation de la victoire on romptl'assembléeet le peuple vainqueur choisit pour êtreson roiou celui des ennemisou le sien. »

Je ne pusm'empêcher de rire de cette façon scrupuleuse de donnerdes batailles ; et j'alléguais pour exemple d'une bien plusforte politique les coutumes de notre Europeoù le monarquen'avait garde d'omettre aucun de ses avantages pour vaincre et voicicomme elle me parla :

--Apprenez-moi me dit-elleSi vos princes ne prétextent pasleurs armements du droit de force ?

-- Sifaitrépliquai-jeet de la justice de leur cause.

--Pourquoi lorscontinua-t-ellene choisissent-ils des arbitres nonsuspects pour être accordés ? Et s'il se trouve qu'ilsaient autant de droit l'un que l'autrequ'ils demeurent comme ilsétaientou qu'ils jouent en un coup de piquet la ville ou laprovince dont ils sont en dispute ? Et cependant qu'ils font casserla tête à plus de quatre millions d'hommes qui valentmieux qu'euxils sont dans leur cabinet à goguenarder sur lescirconstances du massacre de ces badauds. Mais je me trompe de blâmerainsi la vaillance de vos braves sujets ; ils font bien de mourirpour leur patrie ; l'affaire est importantecar il s'agit d'êtrele vassal d'un roi qui porte une fraise ou de celui qui porte unrabat !

-- Maisvouslui repartis-jepourquoi toutes ces circonstances en votrefaçon de combattre ? Ne suffit-il pas que les arméessoient en pareil nombre d'hommes ?

-- Vousn'avez guère de jugementme répondit-elle.Croiriez-vouspar votre foiayant vaincu sur le pré votreennemi seul à seull'avoir vaincu de bonne guerresi vousétiez mailléet lui non ; s'il n'avait qu'un poignardet vous une estocade ; enfin s'il était manchotet que vouseussiez deux bras ? Cependant avec toute l'égalité quevous recommandez tant à vos gladiateursils ne se battentjamais pareils ; car l'un sera de grandel'autre de petite taille ;l'un sera adroitl'autre n'aura jamais manié d'épée; l'un sera robustel'autre faible ; et quand même cesdisproportions seraient égalesqu'ils seraient aussi adroitset aussi forts l'un que l'autreencore ne seraient-ils pas pareilscar l'un des deux aura peut-être plus de courage que l'autre ;et sous l'ombre que cet emporté ne considérera pas lepérilqu'il sera bilieuxqu'il aura plus de sangqu'ilavait le coeur plus serréavec toutes ces qualités quifont le couragecomme si ce n'était pas aussi bien qu'uneépéeune arme que son ennemi n'a pointil s'ingèrede se ruer éperdument sur luide l'effrayer et d'ôterla vie à ce pauvre homme qui prévoit le dangerdont lachaleur est étouffée dans la pituiteet duquel lecoeur est trop vaste pour unir les esprits nécessaires àdissiper cette glace qu'on appelle «poltronnerie». Ainsivous louez cet homme d'avoir tué son ennemi avec avantageetle louant de hardiessevous le louez d'un péché contrenaturepuisque sa hardiesse tend à sa destruction. Et àpropos de celaje vous dirai qu'il y a quelques années qu'onfit une remontrance au Conseil de guerrepour apporter un règlementplus circonspect et plus consciencieux dans les combats. Et lephilosophe qui donnait l'avis parla ainsi :

«Vous imaginezMessieursavoir bien égalé lesavantages de deux ennemisquand vous les avez choisis tous deuxgrandstous deux adroitstous deux pleins de courage ; mais cen'est pas encore assezpuisqu'il faut qu'enfin le vainqueur surmontepar adressepar forceet par fortune. Si ça étépar adresseil a frappé sans doute son adversaire par unendroit où il ne l'attendait pasou plus vite qu'il n'étaitvraisemblable ; oufeignant de l'attraper d'un côtéill'a assailli de l'autre. Cependant tout cela c'est affinerc'esttromperc'est trahiret la tromperie et la trahison ne doivent pasfaire l'estime d'un véritable généreux. S'il atriomphé par forceestimerez vous son ennemi vaincupuisqu'il a été violenté ? Nonsans doutenonplus que vous ne direz pas qu'un homme ait perdu la victoireencorequ'il a soit accablé de la chute d'une montagneparce qu'iln'a pas été en puissance de la gagner. Tout de mêmecelui-làn'a point été surmontéàcause qu'il ne s'est point trouvé dans ce moment disposéà pouvoir résister aux violences de son adversaire. Siça été par hasard qu'il a terrassé sonennemic'est la Fortune et non pas lui qu'on doit couronner il n'y arien contribué ; et enfin le vaincu n'est non plus blâmableque le joueur de désqui sur dix-sept points en voit fairedix huit.»

On luiconfessa qu'il avait raison : mais qu'il était impossibleselon les apparences humainesd'y mettre ordreet qu'il valaitmieux subir un petit inconvénientque de s'abandonner àcent autres de plus grande importance.

Elle nem'entretint pas cette fois davantageparce qu'elle craignait d'êtretrouvée toute seule avec moi si matin. Ce n'est pas qu'en cepays l'impudicité soit un crime ; au contrairehors lescoupables convaincustout homme a pouvoir sur toute femmeet unefemme tout de même pourrait appeler un homme en justice quil'aurait refusée. Mais elle ne m'osait pas fréquenterpubliquement à ce qu'elle me dità cause que lesprêtres avaient prêché au dernier sacrifice quec'étaient les femmes principalement qui publiaient que j'étaishommeafin de couvrir sous ce prétexte le désirexécrable qui les brûlait de se mêler aux bêteset de commettre avec moi sans vergogne des péchéscontre nature. Cela fut cause que je demeurai longtemps sans la voirni pas une du sexe.

Cependantil fallait bien que quelqu'un eût réchauffé lesquerelles de la définition de mon êtrecar comme je nesongeais plus qu'à mourir en ma cageon me vint quérirencore une fois pour me donner audience. je fus donc interrogéen présence d'un grand nombre de courtisans sur quelquespoints de physiqueet mes réponsesà ce que je croisne satisfirent aucunementcar celui qui présidait m'exposafort au long ses opinions sur la structure du monde. Elles mesemblèrent ingénieuses ; et sans qu'il passâtjusqu'à son origine qu'il soutenait éternellej'eussetrouvé sa philosophie beaucoup plus raisonnable que la nôtre.Mais sitôt que je l'entendis soutenir une rêverie sicontraire à ce que la foi nous apprendje lui demandai cequ'il pourrait répondre à l'autorité de Moïseet que ce grand patriarche avait dit expressément que Dieul'avait créé en six jours. Cet ignorant ne fit que rireau lieu de me répondre ; ce qui m'obligea de lui dire quepuisqu'ils en venaient làje commençais àcroire que leur monde n'était qu'une lune. « Maismedirent-ils tousvous y voyez de la terredes rivièresdesmersque serait-ce donc tout cela ?

--N'importerepartis-jeAristote assure que ce n'est que la lune ; etsi vous aviez dit le contraire dans les classes où j'ai faitmes étudeson vous aurait sifflés.

Il se fitsur cela en grand éclat de rire. Il ne faut pas demander si cefut de leur ignorance ; mais cependant on me conduisit dans ma cage.

Lesprêtrescependantplus emportés que les premiersavertis que j'avais osé dire que la lune d'où je venaisétait un mondeet que leur monde n'était qu'une lunecrurent que cela leur fournissait un prétexte assez juste pourme faire condamner à l'eau ; c'est la façond'exterminer les athées. Pour cet effetils furent en corpsfaire leur plainte au roi qui leur promit justiceet ordonna que jeserais remis sur la sellette.

Me voilàdonc dégagé pour la troisième foiset lors leplus ancien prit la parole et plaida contre moi. Je ne me souvienspas de sa harangueà cause que j'étais trop épouvantépour recevoir les espèces de sa voix sans désordreetparce qu'aussi il s'était servi pour déclamer d'uninstrument dont le bruit m'étourdissait : c'était unetrompette qu'il avait tout exprès choisieafin que laviolence de ce son martial échauffât leurs esprits àma mortet afin d'empêcher par cette émotion que leraisonnement ne pût faire son officecomme il arrive dans nosarméesoù le tintamarre des trompettes et des tamboursempêche le soldat de réfléchir sur l'importancede sa vie.

Quand ileut ditje me levai pour défendre ma causemais j'en fusdélivré par une aventure qui vous va surprendre. Commej'avais la bouche ouverteun homme qui avait eu grande difficultéà traverser la foulevint choir aux pieds du Roiet setraîna longtemps sur le dos en sa présence. Cette façonde faire ne me surprit pascar je savais que c'était laposture où ils se mettaient quand ils voulaient discourir enpublic. Je rengainai seulement ma harangueet voici celle que nouseûmes de lui :

«Justesécoutez-moi ! vous ne sauriez condamner cet hommecesingeou ce perroquetpour avoir dit que la lune est un monde d'oùil venait ; car s'il est hommequand même il ne serait pasvenu de la lunepuisque tout homme est librene lui est-il paslibre aussi de s'imaginer ce qu'il voudra ?

Quoi ?pouvez-vous le contraindre à n'avoir pas vos visions ? Vous leforcerez bien à dire que la lune n'est pas un mondemais ilne le croira pas pourtant ; car pour croire quelque choseil fautqu'il se présente à son imagination certainespossibilités plus grandes au oui qu'au non ; à moinsque vous ne lui fournissiez ce vraisemblableou qu'il ne vienne desoi-même s'offrir à son esprit il vous dira bien qu'ilcroitmais il ne le croira pas pour cela.

J'aimaintenant à vous prouver qu'il ne doit pas êtrecondamnési vous le posez dans les catégories desbêtes.

Carsupposé qu'il soit animal sans raisonen n'auriez-vousvous-mêmes de l'accuser d'avoir péché contre elle? Il a dit que la lune était un monde ; orles bêtesn'agissent que par instinct de nature ; donc c'est la nature qui leditet non pas lui. De croire que cette savante nature qui a fait lemonde et la lune ne sache ce que c'est elle-mêmeet que vousautres qui n'avez de connaissance que ce que vous en tenez d'ellelesachiez plus certainementcela serait bien ridicule. Mais quand mêmela passion vous ferait renoncer à vos principeset que voussupposeriez que la nature ne guidât pas les bêtesrougissez à tout le moins des inquiétudes que vouscausent les caprices d'une bête. En véritéMessieurssi vous rencontriez un homme d'âge mûr quiveillât à la police d'une fourmilièrepourtantôt donner un soufflet à la fourmi qui aurait faitchoir sa compagnetantôt à en emprisonner une quiaurait dérobé à sa voisine un grain de blétantôt mettre en justice une autre qui aurait abandonnéses oeufsne l'estimeriez-vous insensé de vaquer à deschoses trop au-dessous de luiet de prétendre assujettir àla raison des animaux qui n'en ont pas l'usage ?

Commentdoncvénérables pontifesappellerez vous l'intérêtque vous prenez aux caprices de ce petit animal ? Justesj'ai dit. »

Dèsqu'il eut achevéune sorte de musique d'applaudissements fitretentir toute la salleet après que toutes les opinionseurent été débattues un gros quart d'heureleroi prononça :

«Quedorénavant je serais censé hommecomme tel mis enlibertéet que la punition d'être noyé seraitmodifiéeen une amende honteuse (car il n'en est pointen cepays-làd'honorable)dans laquelle amende je me dédiraispubliquement d'avoir soutenu que la lune était un mondeàcause du scandale que la nouveauté de cette opinion aurait puapporter dans l'âme des faibles.»

Cet arrêtprononcéon m'enlève hors du palaison m'habille parignominie fort magnifiquement ; on me porte sur la tribune d'unmagnifique chariot ; et traîné que je fus par quatreprinces qu'on avait attachés au jougvoici ce qu'ilsm'obligèrent de prononcer aux carrefours de la ville :

«Peupleje vous déclare que cette lune-ci n'est pas une lune«mais un monde ; et que ce monde là-bas n'est pas unmondemais une «lune. Tel est ce que les Prêtrestrouvent bon que vous croyiez. »

Aprèsque j'eus crié la même chose aux cinq grandes places dela citéj'aperçus mon avocat qui me tendait la mainpour m'aider à descendre. Je fus bien étonné dereconnaîtrequand je l'eus envisagéque c'étaitmon démon. Nous fûmes une heure à nous embrasser.

Lelendemainsur les neuf heuresje vis entrer mon démonquime dit qu'il venait du palais où Zl'une des demoiselles dela reinel'avait prié de l'aller trouveret qu'elle s'étaitenquise de moitémoignant qu'elle persistait toujours dans ledessein de me tenir parolec'est-à-dire que de bon coeur elleme suivraitsi je la voulais mener avec moi dans l'autre monde.

-- Ce quim'a fort édifiécontinua-t-ilc'est quand j'aireconnu que le motif principal de son voyage était de se fairechrétienne. Ainsi je lui ai promis d'aider son dessein detoutes mes forceset d'inventer pour cet effet une machine capablede tenir trois ou quatre personnesdans laquelle vous y pourrezmonter ensemble dès aujourd'hui. Je vais m'appliquersérieusement à l'exécution de cette entreprise :c'est pourquoiafin de vous divertir cependant que je ne serai pointavec vousvoici un livre que je vous laisse. Je l'apportai jadis demon pays natal ; il est intitulé : Les États et Empiresdu Soleilavec une addition de l'Histoire de l'Étincelle. Jevous donne encore celui-ci que j'estime beaucoup davantage ; c'est legrand Oeuvre des Philosophesqu'un des plus forts esprits du soleila composé. Il prouve là-dedans que toutes choses sontvraieset déclare la façon d'unir physiquement lesvérités de chaque contradictoirecomme par exemple quele blanc est noir et que le noir est blanc ; qu'on peut être etn'être pas en même temps ; qu'il peut y avoir unemontagne sans valléesque le néant est quelque choseet que toutes les choses qui sont ne sont point. Mais remarquez qu'ilprouve tous ces inouïs paradoxessans aucune raison captieuseou sophistique. Quand vous serez ennuyé de lirevous pourrezvous promenerou vous entretenir avec le fils de notre hôte ;son esprit a beaucoup de charmes ; ce qui me déplaît enluic'est qu'il est impie. S'il lui arrive de vous scandaliseroude faire par quelque raisonnement chanceler votre foine manquez pasaussitôt de me le venir proposerje vous en résoudrailes difficultés. Un autre vous ordonnerait de rompre compagnielorsqu'il voudrait philosopher sur ces matières : maiscommeil est extrêmement vainje suis assuré qu'il prendraitcette fuite pour une défaiteet il se figurerait que notrecroyance serait sans raisonsi vous refusiez d'entendre les siennes.Songez à librement vivre.

Il mequitta en achevant ce mot car c'est l'adieudont en ce pays-làon prend congé de quelqu'uncomme le « bonjour »ou le « Monsieur votre serviteur » exprime par cecompliment : « Aimez-moisagepuisque je t'aime. »

Mais ilfut à peine sortique je mis à considérerattentivement mes livreset leurs boîtesc'est-à-direleurs couverturesqui me semblaient admirables pour leurs richesses; l'une était taillée d'un seul diamantsanscomparaison plus brillant que les nôtres ; la seconde neparaissait qu'une monstrueuse perle fendue de ce monde-là ;mais parce que je n'en ai point de leur imprimerieje m'en vaisexpliquer la façon de ces deux volumes.

Al'ouverture de la boîteje trouvai dedans un je ne sais quoide métal presque semblable à nos horlogespleins de jene sais quelques petits ressorts et de machines imperceptibles. C'estun livre à la véritémais c'est un livremiraculeux qui n'a ni feuillets ni caractères ; enfin c'est unlivre où pour apprendreles yeux sont inutiles ; on n'abesoin que des oreilles. Quand quelqu'un donc souhaite lireil bandeavec grande quantité de toutes sortes de petits nerfs cettemachinepuis il tourne l'aiguille sur le chapitre qu'il désireécouteret au même temps il en sort comme de la bouched'un hommeou d'un instrument de musiquetous les dons distincts etdifférents qui servententre les grands lunairesàl'expression du langage .

Lorsquej'ai depuis réfléchi sur cette miraculeuse invention defaire des livresje ne m'étonne plus de voir que les jeuneshommes de ce pays-là possédaient plus de connaissanceà seize et dix-huit ansque les barbes grises du nôtre; carsachant lire aussitôt que parlerils ne sont jamaissans lecture ; à la chambreà la promenadeen villeen voyageils peuvent avoir dans la pocheou pendus à laceintureune trentaine de ces livres dont ils n'ont qu'àbander un ressort pour en ouïr un chapitre seulementou bienplusieurss'ils sont en humeur d'écouter tout un livre :ainsi vous avez éternellement autour de vous tous les grandshommeset morts et vivantsqui vous entretiennent de vive voix. Ceprésent m'occupe plus d'une heure ; enfinme les étantattachés en forme de pendants d'oreillesje sortis pour mepromener ; mais je ne fus plus plutôt au bout de la rue que jerencontrai une troupe assez nombreuse de personnes tristes.

Quatred'entre eux portaient sur leurs épaules une espèce decercueil enveloppé de noir. Je m'informai d'unregardant ceque voulait dire ce convoi semblable aux pompes funèbres demon pays ; il me répondit que ce méchant W... et nommédu peuple par une chiquenaude sur le genou droitqui avait étéconvaincu d'envie et d'ingratitudeétait décédéle jour précédentet que le Parlement l'avait condamnéil y avait plus de vingt ans à mourir de mort naturelle etdans son litet puis d'être enterré après samort. Je me pris à rire de cette réponse ; et luim'interrogeant pourquoi :

-- Vousm'étonnezdis-jede dire que ce qui est une marque debénédiction dans notre mondecomme la longue vieunemort paisibleune sépulture honorableserve en celui-cid'une punition exemplaire.

-- Quoi !vous prenez la sépulture pour une marque de bénédiction! me répartit cet homme. Et par votre foipouvez-vousconcevoir quelque chose de plus épouvantable qu'un cadavremarchant sous les vers dont il regorgeà la merci descrapauds qui lui mâchent les joues ; enfin la peste revêtuedu corps d'un homme ? Bon Dieu ! la seule imagination d'avoirquoique mortle visage embarrassé d'un drapet sur la boucheune pique de terre me donne de la peine à respirer ! Cemisérable que vous voyez porteroutre l'infamie d'êtrejeté dans une fossea été condamnéd'être assisté dans son convoi de cent cinquante de sesamiset commandement à euxen punition d'avoir aiméun envieux et un ingratde paraître à ses funéraillesavec un visage triste ; et sans que les Juges en ont en pitiéimputant en partie ses crimes à son peu d'espritils auraientordonné d'y pleurer. Hormis les criminelson brûle icitout le monde : aussi est-ce une coutume très décenteet très raisonnablecar nous croyons quele feu ayant séparéle pur avec l'impurla chaleur rassemble par sympathie cette chaleurnaturelle qui faisait l'âme ; et lui donne la force de s'élevertoujourset montant jusqu'à quelque astrela terre decertains peuples plus immatériels que nous et plusintellectuelsparce que leur tempérament doit répondreet participer à la pureté du globe qu'ils habitentetque cette flamme radicales'étant encore rectifiée parla subtilité des éléments de ce monde-làelle vient à composer un des bourgeois de ce pays enflammé.

« Cen'est pas encore notre façon d'inhumer la plus belle. Quand unde nos philosophes vient à un âge où il sentramollir son espritet la glace de ses ans engourdir les mouvementsde son âmeil assemble ses amis par un banquet somptueux ;puisayant exposé les motifs qui le font résoudre àprendre congé de la natureet le peu d'espérance qu'ily a d'ajouter quelque chose à ses belles actionson lui faitou grâcec'est- à-dire on lui ordonne la mortou onlui fait un sévère commandement de vivre. Quand doncàpluralité de voixon lui a mis son souffle entre les mainsil avertit ses plus chers et du jour et du lieu : ceux-ci se purgentet s'abstiennent de manger pendant vingt-quatre heures ; puis arrivésqu'ils sont au logis du sageet sacrifié qu'ils ont ausoleilils entrent dans la chambre où le généreuxles attend sur un lit de parade. Chacun le veut embrasser ; et quandc'est au rang de celui qu'il aime le mieuxaprès l'avoirbaisé tendrementil l'appuie sur son estomacet joignant sabouche sur sa bouchede la main droite il se baigne un poignard dansle coeur. L'amant ne détache point ses lèvres de cellesde son amant qu'il ne le sente expirer ; et lors il retire le fer deson seinet fermant de sa bouche la plaieil avale son sangqu'ilsuce jusqu'à ce qu'un second lui succèdepuis untroisièmeun quatrièmeet enfin toute la compagnie ;et quatre ou cinq heures après on introduit à chacunune fille de seize ou dix-sept ans etpendant trois ou quatre joursqu'ils sont à goûter les plaisirs de l'amourils nesont nourris que de la chair du mort qu'on leur fait manger toutecrueafin quesi de cent embrassements il peut naître quelquechoseils soient assurés que c'est leur ami qui revit. »

J'interrompisce discoursen disant à celui qui me le faisait que cesfaçons de faire avaient beaucoup de ressemblance avec cellesde quelque peuple de notre monde ; et continuai ma promenadequi futsi longue quequand je revinsil y avait deux heures que le dînerétait prêt. On me demande pourquoi j'étais arrivési tard.

-- Ce n'apas été ma fauterépondis-je au cuisinier quis'en plaignait ; j'ai demandé plusieurs fois parmi les ruesquelle heure il étaitmais on ne m'a répondu qu'enouvrant la boucheserrant les dentset tournant le visage detravers.

-- Quoi !s'écria toute la compagnievous ne savez pas que par làils vous montraient l'heure ?

-- Par mafoirepartis-jeils avaient beau exposer leur grand nez au soleilavant que je l'apprisse.

-- C'estune commoditéme dirent-ils qui leur sert à se passerd'horloge ; car de leurs dents ils font un cadran si justequ'alorsqu'ils veulent instruire quelqu'un de l'heureils ouvrent leslèvreset l'ombre de ce nez qui vient tomber dessus leursdentsmarque comme un cadran celle dont le curieux est en peine.Maintenantafin que vous sachiez pourquoi tout le monde en ce pays ale nez grandapprenez qu'aussitôt que la femme est accouchéela matrone porte l'enfant au prieur du séminaire ; etjustement au bout de l'an les experts étant assemblésSi son nez est trouvé plus court qu'à une certainemesure que tient le syndicil est censé camuset mis entreles mains des gens qui le châtrent. Vous me demanderez la causede cette barbarieet comme il se peut faire que nous chez qui lavirginité est un crimeétablissions des continencespar force ? Mais sachez que nous le faisons après avoirobservé depuis trente siècles qu'un grand nez est lesigne d'un homme spirituelcourtoisaffablegénéreuxlibéralet que le petit est un signe du contraire. C'estpourquoi des camus on bâtit les eunuquesparce que larépublique aime mieux ne point avoir d'enfantsque d'en avoirde semblables à eux. »

Il parlaitencore lorsque je vis entrer un homme tout nu. Je m'assis aussitôtet me couvris pour lui faire honneurcar ce sont les marques du plusgrand respect qu'on puisse en ce pays-là témoigner àquelqu'un. « Le royaumedit-ilsouhaite qu'avant de retourneren votre mondevous en avertissiez les magistratsà causequ'un mathématicien vient tout à l'heure de promettreau conseilque pourvu qu'étant de retour chez vousvousvouliez construire une certaine machine qu'il vous enseignerailattirera votre globe et le joindra à celui-ci. » A quoije promis de ne pas manquer. « Hé ! je vous priedis-jeà mon hôtequand l'autre fut partide me dire pourquoicet envoyé portait à la ceinture des parties honteusesde bronze ? » Ce que j'avais vu plusieurs fois pendant quej'étais en cagesans l'avoir osé demanderparce quej'étais toujours environné de filles de la reinequeje craignais d'offenser si j'eusse en leur présence attirél'entretien d'une matière si grasse. De sorte qu'il merépondit : « Les femelles icinon plus que les mâlesne sont pas assez ingrates pour rougir à la vue de celui quiles a forgées ; et les vierges n'ont pas honte d'aimer surnous en mémoire de leur mère naturela seule chose quiporte son nom. Sachez donc que l'écharpe dont cet homme esthonoréet où pend pour médaille la figure d'unmembre virilest le symbole du gentilhommeet la marque quidistingue le noble d'avec le roturier.» Ce paradoxe me semblasi extravagantque je ne pus m'empêcher d'en rire.

«Cette coutume me semble bien extraordinairerepartis-jecar ennotre monde la marque de noblesse est de porter l'épée.» Mais l'hôte sans s'émouvoir : « O monpetit homme ! s'écria-t-ilquoi ! les grands de votre mondesont enragés de faire parade d'un instrument qui désigneun bourreau et qui n'est forgé que pour nous détruireenfin l'ennemi juré de tout ce qui vit ; et de cacheraucontraireun membre sans qui nous serions au rang de ce qui n'estpasle Prométhée de chaque animalet le réparateurinfatigable des faiblesses de la nature ! Malheureuse contréeoù les marques de génération sont ignominieuseset où celles d'anéantissement sont honorables !Cependant vous appelez ce membre- là des parties honteusescomme s'il y avait quelque chose de plus glorieux que de donner lavieet rien de plus infâme que de l'ôter ! Pendant toutce discours nous ne laissions pas de dîner ; et sitôt quenous fûmes levésnous allâmes au jardin prendrel'air.

Lesoccurrences et la beauté du lieu nous entretinrent quelquetemps ; mais comme la plus noble envie dont je fusse alorschatouilléc'était de convertir à notrereligion une âme si fort élevée au-dessus duvulgaireje l'exhortai mille fois de ne pas embourber de matièrece beau génie dont le Ciel l'avait pourvuqu'il tirâtde la presse des animaux cet esprit capable de la vision de Dieu ;enfin qu'il avisât sérieusement à voir unirquelque jour son immortalité au plaisir plutôt qu'àla peine.

«Quoi ! me répliqua-t-il en s'éclatant de rirevousestimez votre âme immortelle privativement à celle desbêtes ? Sans mentirmon grand amivotre orgueil est bieninsolent ! Et d'où argumentez-vousje vous priecetteimmortalité au préjudice de celle des bêtes ?Serait-ce à cause que nous sommes doués de raisonnementet non pas elles ? En premier lieuje vous le nieet je vousprouverai quand il vous plairaqu'elles raisonnent comme nous. Maisencore qu'il fût vrai que la raison nous eût étédistribuée en apanage et qu'elle fût un privilègeréservé seulement à notre espèceest-ceà dire pour cela qu'il faille que Dieu enrichisse l'homme del'immortalitéparce qu'il lui a déjà prodiguéla raison ? Je dois doncà ce compte-làdonneraujourd'hui à ce pauvre une pistole parce que je lui donnaihier un écu ? Vous voyez bien vous-même la faussetéde cette conséquenceet qu'au contrairesi je suis justeplutôt que de donner une pistole à celui-ci je doisdonner un écu à l'autrepuisqu'il n'a rien touchéde moi. Il faut conclure de làô mon cher compagnonque Dieuplus juste encore mille fois que nousn'aura pas toutversé aux uns pour ne rien laisser aux autres. D'alléguerl'exemple des aînés de votre mondequi emportent dansleur partage quasi tous les biens de la maisonc'est une faiblessedes pères quivoulant perpétuer leur nomontappréhendé qu'il ne se perdît ou ne s'égarâtdans la pauvreté. Mais Dieuqui n'est pas capable d'erreurn'a eu garde d'en commettre une si grandeet puisn'y ayant dansl'éternité de Dieu ni avantni aprèslescadets chez lui ne sont pas plus jeunes que les aînés. »

Je ne lecèle point que ce raisonnement m'ébranla.

«Vous me permettrezlui dis-jede briser sur cette matièreparce que je ne me sens pas assez fort pour vous répondre ; jem'en vais quérir la solution de cette difficulté cheznotre commun précepteur. »

Je montaiaussitôtsans attendre qu'il me répliquâten lachambre de cet habile démonettous préambules àpartje lui proposai ce qu'on venait de m'objecter touchantl'immortalité de nos âmeset voici ce qu'il me répondit:

«Mon filsce jeune étourdi passionné de vous persuaderqu'il n'est pas vraisemblable que l'âme de l'homme soitimmortelle parce que Dieu serait injusteLui qui se dit Pèrecommun de tous les êtresd'en avoir avantagé une espèceet d'avoir abandonné généralement toutes lesautres au néant ou à l'infortune ; ces raisonsàla véritébrillent un peu de loin. Et quoi que jepusse lui demander comme il sait que ce qui est juste à noussoit aussi juste à Dieu ? comme il sait que Dieu se mesure ànotre aune ? comme il sait que nos lois et nos coutumesqui n'ontété instituées que pour remédier ànos désordresservent aussi pour tailler les morceaux de latoute-puissance de Dieu ? Je passerai toutes ces chosesavec tout cequ'ont si divinement répondu sur cette matière lesPères de votre Égliseet je vous découvrirai unmystère qui n'a point encore été révélé.

«Vous savezô mon filsque de la terre quand il se fait unarbred'un arbre un pourceaud'un pourceau un hommenepouvons-nous donc pas croirepuisque tous les êtres en lanature tendent au plus parfaitqu'ils aspirent à devenirhommescette essence étant l'achèvement du plus beaumixteet le mieux imaginé qui soit au mondeparce que c'estle seul qui fasse le lien de la vie brutale avec l'angélique.Que ces métamorphoses arriventil faut être pédantpour le nier. Ne voyons- nous pas qu'un prunier par la chaleur de songermecomme par une bouchesuce et digère le gazon quil'environne ; qu'un pourceau dévore ce fruit et le faitdevenir une partie de soi-même ; et qu'un homme mangeant lepourceauréchauffe cette chair mortela joint à soiet fait revivre cet animal sous une plus noble espèce. Ainsice grand pontife que vous voyez la mitre sur la tête étaitpeut-être il y a soixante-ansune touffe d'herbe dans monjardin. Dieu doncétant le Père commun de toutes sescréaturesquand il les aimerait toutes égalementn'est-il pas bien croyable qu'après quepar cettemétempsycose plus raisonnée que la pythagoriquetoutce qui senttout ce qui végète enfinaprès quetoute la matière aura passé par l'hommealors ce grandjour du Jugement arrivera où font aboutir les prophètesles secrets de leur philosophie. » Je redescendis trèssatisfait au jardin et je commençais à réciter àmon compagnon ce que notre maître m'avait apprisquand lephysionome arriva pour nous conduire à la réfection etau dortoir.

Lelendemain dès que je fus éveillé je m'en allaifaire lever mon antagoniste. « C'est un aussi grand miraclelui dis-je en l'abordantde trouver un fort esprit comme le vôtreenseveli dans le sommeilque de voir du feu sans action. » Ilsouffrit de ce mauvais compliment. «Maiss'écria-t-ilavec une colère passionnée d'amourne déferez-vousjamais votre bouche aussi bien que votre raison de ces termesfabuleux de miracles ? Sachez que ces noms-là diffament le nomde philosopheet que comme le sage ne voit rien au monde qu'il neconçoive et qu'il ne juge pouvoir être conçuildoit abhorrer toutes ces expressions de miraclesde prodiges etd'événements contre nature qu'ont inventés lesstupides pour excuser les faiblesses de leur entendement. »

Je crusalors être obligé en conscience de prendre la parolepour le détromper. « Encorelui répliquai-jeque vous ne croyiez pas aux miraclesil ne laisse pas de s'en faireet beaucoup. J'en ai vu de mes yeux. J'ai connu plus de vingt maladesguéris miraculeusement. - Vous le ditesinterrompit-ilqueces gens-là ont été guéris par miraclemais vous ne savez pas que la force de l'imagination est capable deguérir toutes les maladies que vous attribuez au surnaturelàcause d'un certain baume naturel répandu dans nos corpscontenant toutes les qualités contraires à toutescelles de chaque mal qui nous attaque : ce qui se fait quand notreimagination avertie par la douleurva chercher en ce lieu le remèdespécifique qu'elle apporte au venin. C'est là d'oùvient qu'un habile médecin de notre monde conseille au maladede prendre plutôt un médecin ignorant qu'on estimerapourtant fort habilequ'un fort habile qu'on estimera ignorantparce qu'il se figure que notre imagination travaillant ànotre santépourvu qu'elle soit aidée de remèdesétait capable de nous guérir ; mais que les pluspuissants étaient trop faiblesquand l'imagination ne lesappliquait pas.

«Vous étonnez-vous que les premiers hommes de votre mondevivaient tant de siècles sans savoir aucune connaissance de lamédecine ? nonet qu'est-ce à votre avis qui enpouvait être la causesinon leur nature encore dans sa forceet ce baume universel qui n'est pas encore dissipé par lesdrogues dont vos médecins vous consument ? Ils n'avaient pourrentrer en convalescence qu'à souhaiter fortementets'imaginer d'être guéris. Aussi leur fantaisievigoureusese plongeant dans cette huile vitaleen attirantl'élixiret appliquant l'actif au passifils se trouvaientpresque dans un clin d'oeil aussi sains qu'auparavant : ce qui malgréla dépravation de la nature ne laisse pas de se faire encoreaujourd'huiquoiqu'un peu rarement à la vérité; mais le populaire l'attribue à miracle. Pour moi je n'encrois rien du toutet je me fonde sur ce qu'il est plus facile quetous ces docteurs se trompentque cela n'est facile à faire ;car je leur demande : ce fiévreuxqui vient d'êtreguéria souhaité bien fortcomme il estvraisemblablependant sa maladie de se revoir en santéil afait des voeuxet il fallait nécessairement qu'il mourûtou qu'il demeurât en son malou qu'il guérit ; s'il fûtmorton eût dit que Dieu l'a voulu récompenser de sespeines ; ou le fera peut-être malicieusement équivoqueren disant queselon les prières du maladeil l'a guéride tous ces maux ; s'il fût demeuré dans son infirmitéon aurait dit qu'il n'avait pas la foi ; mais parce qu'il est guéric'est un miracle tout visible. N'est-il pas bien plus vraisemblableque sa fantaisie excitée par les violents désirs de lasantéa fait son opération ? Car je veux qu'il soitréchappé. Pourquoi crier miraclepuisque nous voyonsbeaucoup de personnes qui s'étaient vouées périrmisérablement avec leurs voeux ?

-- Mais àtout le moinslui repartis-jesi ce que vous dites de ce baume estvéritablec'est une marque de la raisonnabilité denotre âmepuisque sans se servir des instruments de notreraisonni s'appuyer du concours de notre volontéelle faitelle-même comme si elle était hors de nousappliquerl'actif au passif. Or si étant séparée de nouselle est raisonnableil faut nécessairement qu'elle soitspirituelle ; et si vous la confessez spirituelleje conclus qu'elleest immortellepuisque la mort n'arrive dans l'animal que par lechangement des formes dont la matière seule est capable. »

Ce jeunehomme alors s'étant mis en son séant sur son litetm'ayant fait asseoirdiscourut à peu près de cettesorte : « Pour l'âme des bêtes qui est corporelleje ne m'étonne pas qu'elle meurevu qu'elle n'est possiblequ'une harmonie des quatre qualitésune force de sanguneproportion d'organes bien concertés ; mais je m'étonnebien fort que la nôtreintellectuelleincorporelle etimmortellesoit contrainte de sortir de chez nous par la mêmecause qui fait périr celle d'un boeuf. A- t-elle fait pacteavec notre corps quequand il aurait un coup d'épéedans le coeurune balle de plomb dans la cervelleune mousquetade àtravers le corpsd'abandonner aussitôt sa maison trouée? Encore manquerait-elle souvent à son contratcarquelques-uns meurent d'une blessure dont les autres réchappent; il faudrait que chaque âme eût fait un marchéparticulier avec son corps. Sans mentirelle qui a tant d'espritàce qu'on nous fait accroireest bien enragée de sortir d'unlogis quand elle voit qu'au partir de là on lui va marquer sonappartement en enfer. Et si cette âme était spirituelleet par soi- même raisonnablecomme ils disent qu'elle fûtaussi capable d'intelligence quand elle est séparée denotre masseque quand elle en est revêtuepourquoi lesaveugles-nésavec tous les beaux avantages de cette âmeintellectuellene sauraient-ils s'imaginer ce que c'est que de voir? Pourquoi les sourds n'entendent-ils point ? Est-ce à causequ'ils ne sont pas encore privés par le trépas de tousleurs sens ? Quoi ! Je ne pourrai donc me servir de ma main droiteàcause que j'en ai une gauche ? Ils allèguentpour prouverqu'elle ne saurait agir sans les sensencore qu'elle soitspirituellel'exemple d'un peintre qui ne saurait faire un tableaus'il n'a des pinceaux. Ouimais ce n'est pas à dire que lepeintre qui ne peut travailler sans pinceauquandavec sespinceauxil aura encore perdu ses couleursses crayonsses toileset ses coquillesqu'alors il le pourra mieux faire. Bien aucontraire ! Plus d'obstacles s'opposeront à son labeurplusil lui sera impossible de peindre. Cependant ils veulent que cetteâme qui ne peut agir qu'imparfaitementà cause de laperte d'un de ses outils dans le cours de la viepuisse alorstravailler avec perfectionquand après notre mort elle lesaura tous perdus. S'ils me viennent rechanter qu'elle n'a pas besoinde ces instruments pour faire ses fonctionsje leur rechanteraiqu'il faut fouetter les Quinze-Vingtsqui font semblant de ne voirgoutte. - Maislui dis-jesi notre âme mouraitcomme je voisbien que vous voulez conclurela résurrection que nousattendons ne serait donc qu'une chimèrecar il faudrait queDieu la recréâtet cela ne serait pas résurrection.» Il m'interrompit par un hochement de tête : « Hé! par votre foi ! s'écria-t-ilqui vous a bercé de cePeau-d'Ane ? Quoi ! vous ? Quoi ! moi ? Quoi ! ma servanteressusciter ? - Ce n'est pointlui répondis-jeun conte faità plaisir ; c'est une vérité indubitable que jevous prouverai. - Et moidit-ilje vous prouverai le contraire :

«Pour commencer doncje suppose que vous mangiez un mahométan; vous le convertissezpar conséquenten votre substance !N'est-il pas vraice mahométandigérésechange partie en chairpartie en sangpartie en sperme ? Vousembrasserez votre femme et de la semencetirée tout entièredu cadavre mahométanvous jetez en moule un beau petitchrétien. Je demande : le mahométan aura-t-il son corps? Si la terre lui rendle petit chrétien n'aura pas le sienpuisqu'il n'est tout entier qu'une partie de celui du mahométan.Si vous me dites que le petit chrétien aura le sienDieudérobera donc au mahométan ce que le petit chrétienn'a reçu que de celui du mahométan. Ainsi il fautabsolument que l'un ou l'autre manque de corps !

«Vous me répondrez peut-être que Dieu reproduira de lamatière pour suppléer à celui qui n'en aura pasassez ? Ouimais une autre difficulté nous arrêtec'est que le mahométan damné ressuscitantet Dieu luifournissant un corps tout neuf à cause du sien que le chrétienlui a volécomme le corps tout seulcomme l'âme touteseulene fait pas l'hommemais l'un et l'autre joints en un seulsujetet comme le corps et l'âme sont parties aussiintégrantes de l'homme l'une que l'autresi Dieu pétrità ce mahométan un autre corps que le sience n'estplus le même individu. Ainsi Dieu damne un autre homme quecelui qui a mérité l'enfer ; ainsi ce corps apaillardéce corps a criminellement abusé de tous sessenset Dieupour châtier ce corpsen jette un autre feulequel est viergelequel est puret qui n'a jamais prêtéses organes à l'opération du moindre crime. Et ce quiserait encore bien ridiculec'est que ce corps aurait méritél'enfer et le paradis tout ensemblecaren tant que mahométanil doit être damné ; en tant que chrétienildoit être sauvé ; de sorte que Dieu ne le saurait mettreen paradis qu'il ne soit injusterécompensant de la gloire ladamnation qu'il avait méritée comme mahométanet ne le peut jeter en enfer qu'il ne soit injuste aussirécompensant de la mort éternelle la béatitudequ'il avait méritée comme chrétien. Il fautdoncs'il veut être équitablequ'il damne et sauveéternellement cet homme-là. »

Alorsjepris la parole : « Je n'ai rien à répondreluirepartis-jeà vos arguments sophistiques contre larésurrectiontant y a que Dieu l'a ditDieu qui ne peutmentir. - N'allez pas si viteme répliqua-t-ilvous en êtesdéjà à « Dieu l'a dit » ; il fautprouver auparavant qu'il y ait un Dieucar pour moi je vous le nietout à plat.

Je nem'amuserai pointlui dis-jeà vous réciter lesdémonstrations évidentes dont les philosophes se sontservis pour l'établir : il faudrait redire tout ce qu'ontjamais écrit les hommes raisonnables. Je vous demandeseulement quel inconvénient vous encourez de le croire ; jesuis bien assuré que vous ne m'en sauriez prétexteraucun. Puisque donc il est impossible d'en tirer que de l'utilitéque ne vous le persuadez- vous ? Car s'il y a un Dieuoutre qu'en nele croyant pasvous vous serez mécomptévous aurezdésobéi au précepte qui commande d'en croire ;et s'il n'y en a pointvous n'en serez pas mieux que nous !

-- Sifaitme répondit-ilj'en serai mieux que vouscar s'il n'yen a pointvous et moi serons à deux de jeu ; maisaucontraires'il y en aje n'aurai pas pu avoir offensé unechose que je croyais n'être pointpuisquepour pécheril faut ou le savoir ou le vouloir. Ne voyez-vous pas qu'un hommemême tant soit peu sagene se piquerait pas qu'un crocheteurl'eût injuriési le crocheteur aurait pensé nele pas faires'il l'avait pris pour un autre ou si c'était levin qui l'eût fait parler ? A plus forte raison Dieutoutinébranlables'emportera-t-il contre nous pour ne l'avoir pasconnupuisque c'est Lui-même qui nous a refusé lesmoyens de le connaître. Maispar votre foimon petit animalsi la créance de Dieu nous était si nécessaireenfin si elle nous importait de l'éternitéDieului-même ne nous en aurait-il pas infus à tous deslumières aussi claires que le soleil qui ne se cache àpersonne ? Car de feindre qu'il ait voulu jouer entre les hommes àcligne-musettefaire comme les enfants « Toutoule voilà»c'est-à-dire : tantôt se masquertantôtse démasquerse déguiser à quelques-uns pour semanifester aux autresc'est se forger un Dieu ou sot ou malicieuxvu que si ç'a été par la force de mon génieque je l'ai connuc'est lui qui mérite et non pas moid'autant qu'il pouvait me donner une âme ou les organesimbéciles qui me l'auraient fait méconnaître. Etsiau contraireil m'eût donné un esprit incapable dele comprendrece n'aurait pas été ma fautemais lasiennepuisqu'il pouvait m'en donner un si vif que je l'eussecompris. »Ces opinions diaboliques et ridicules me firentnaître un frémissement par tout le corps ; je commençaialors de contempler cet homme avec un peu plus d'attention et je fusbien ébahi de remarquer sur son visage je ne sais quoid'effroyable que je n'avais pas encore aperçu : ses yeuxétaient petits et enfoncésle teint basanélabouche grandele menton velules ongles noirs. « O Dieu ! mesongeais-je aussitôtce misérable est réprouvédès cette vie et possible même que c'est l'Antéchristdont il se parle tant dans notre monde. »

Je nevoulus pas pourtant lui découvrir ma pensée àcause de l'estime que je faisais de son espritet véritablementles favorables aspects dont nature avait regardé son berceaum'avaient fait concevoir quelque amitié pour lui. Je ne pustoutefois si bien me contenir que je n'éclatasse avec desimprécations qui le menaçaient d'une mauvaise fin. Maisluirenviant sur ma colère : « Ouis'écria-t-ilpar la mort... » Je ne sais pas ce qu'il me préméditaitde direcarsur cette entrefaiteon frappa à la porte denotre chambre et je vois entrer un grand homme noir tout velu. Ils'approcha de nous et saisissant le blasphémateur àforce de corpsil l'enleva par la cheminée.

La pitiéque l'eus du sort de ce malheureux m'obligea de l'embrasser pourl'arracher des griffes de l'Éthiopienmais il fut si robustequ'il nous enleva tous deuxde sorte qu'en un moment nous voilàdans la nue. Ce n'était plus l'amour du prochain quim'obligeait à le serrer étroitementmaisl'appréhension de tomber. Après avoir étéje ne sais combien de jours à percer le cielsans savoir ceque je deviendraisje reconnus que j'approchais de notre monde. Déjàje distinguais l'Asie de l'Europe et l'Europe de l'Afriquedéjàmême mes yeuxpar mon abaissementne pouvaient se courber audelà de l'Italiequand le coeur me dit que ce diable sansdoute emportait mon hôte aux enfersen corps et en âmeet que c'était pour cela qu'il le passait par notre terreàcause que l'enfer est dans son centre. J'oubliai toutefois cetteréflexion et tout ce qui m'était arrivé depuisque le diable était notre voitureà la frayeur que medonna la vue d'une montagne tout en feu que je touchai quasi. L'objetde ce brûlant spectacle me fit crier « Jésus Maria». J'avais à peine achevé la dernièrelettre que je me trouvais étendu sur des bruyères aucoupeau d'une petite collineet deux ou trois pasteurs autour de moiqui récitaient des litanies et me parlaient italien. «Oh ! m'écriais-je alorsDieu soit loué ! J'ai doncenfin trouvé des chrétiens au monde de la lune. Hé! dites-moimes amisen quelle province de votre monde suis-jemaintenant ? - En Italieme répondirent-ils.

--Commentinterrompis-jey a-t-il une Italie aussi au monde de lalune ? » J'avais encore si peu réfléchi sur cetaccident que je ne m'étais pas encore aperçu qu'ils meparlaient italien et que je leur répondais de même.

Quand doncje fus tout à fait désabusé et que rien nem'empêcha plus de connaître que j'étais de retouren ce mondeje me laissai conduire où ces paysans voulurentme mener. Mais je n'étais pas encore arrivé aux portesde... que tous les chiens de la ville se vinrent précipitersur moiet sans que la peur me jetât dans une maison oùje mis barre entre nousj'étais infailliblement englouti.

Un quartd'heure aprèscomme je me reposais dans ce logisvoici qu'onentend à l'entour un sabbat de tous les chiensje croisduroyaume ; on y voyait depuis le dogue jusqu'au bichonhurlant deplus épouvantable furie que s'ils eussent fait l'anniversairede leur premier Adam.

Cetteaventure ne causa pas peu d'admiration à toutes les personnesqui la virent ; mais aussitôt que j'eus éveillémes rêveries sur cette circonstanceje m'imaginai tout àl'heure que ces animaux étaient acharnés contre moi àcause du monde d'où je venais ; « cardisais-je enmoi-mêmecomme ils ont accoutumé d'aboyer à lalune pour la douleur qu'elle leur fait de si loinsans doute ils sesont voulu jeter dessus moi parce que je sens la lunedont l'odeurles fâche. »

Pour mepurger de ce mauvais airje m'exposai tout nu au soleil dessus uneterrasse. Je m'y hâlai quatre ou cinq heures durant au boutdesquelles je descendiset les chiensne sentant plus l'influencequi m'avait fait leur ennemis'en retournèrent chacun chezsoi.

Jem'enquis au port quand un vaisseau partirait pour la Franceetlorsque je fus embarquéje n'eus l'esprit tendu qu'àruminer aux merveilles de mon voyage. J'admirai mille fois laProvidence de Dieu qui avait reculé ces hommesnaturellementimpiesen un lieu où ils ne pussent corrompre ses bien-aiméset les avait punis de leur orgueil en les abandonnant à leurpropre suffisance. Aussi je ne doute point qu'il n'ait différéjusqu'ici d'envoyer leur prêcher l'Évangileparce qu'ilsavait qu'ils en abuseraient et que cette résistance neservirait qu'à leur faire mériter une plus rudepunition dans l'autre monde.



Enfinnotre vaisseau surgit au havre de Toulon ; et d'abord aprèsavoir rendu grâce aux vents et aux étoilespour lafélicité du voyagechacun s'embrassa sur le portetse dit adieu. Pour moiparce qu'au monde de la lune d'oùj'arrivaisl'argent se met au nombre des contes faits àplaisiret que j'en avais comme perdu la mémoirele pilotese contentapour le nolagede l'honneur d'avoir porté dansson navire un homme tombé du ciel. Rien ne nous empêchadonc d'aller jusqu'auprès de Toulousechez un de mes amis. Jebrûlais de le voirpour la joie que j'espérais luicauserau récit de mes aventures. Je ne serai point ennuyeuxà vous réciter tout ce qui m'arriva sur le chemin ; jeme lassaije me reposaij'eus soifj'eus faimje busje mangeaiau milieu de vingt ou trente chiens qui composaient sa meute. Quoiqueje fusse en fort mauvais ordremaigreet rôti du hâleil ne laissa pas de me reconnaître ;

Transportéde ravissementil me sauta au couetaprès m'avoir baiséplus de cent foistout tremblant d'aiseil m'entraîna dansson châteauoù sitôt que les larmes eurent faitplace à la voix : « Enfins'écria-t-ilnousvivons et nous vivronsmalgré tous les accidents dont laFortune a ballotté notre vie. Maisbons dieux ! il n'est doncpas vrai le bruit qui courut que vous aviez été brûléen Canadadans ce grand feu d'artifice duquel vous fûtesl'inventeur ? Et cependant deux ou trois personnes de créanceparmi ceux qui m'en apportèrent les tristes nouvellesm'ontjuré avoir vu et touché cet oiseau de bois dans lequelvous fûtes ravi. Ils me contèrentque par malheur vousétiez entré dedans au moment qu'on y mit le feuet quela rapidité des fusées qui brûlaient toutalentourvous enleva si haut que l'assistance vous perdit de vue. Etvous fûtesà ce qu'ils protestentconsumé detelle sorteque la machine étant retombéeon n'ytrouva que fort peu de vos cendres. - Ces cendreslui répondis-jemonsieurétaient donc celles de l'artifice mêmecar lefeu ne m'endommagea en façon quelconque. L'artifice étaitattaché en dehorset sa chaleur par conséquent nepouvait pas m'incommoder.

« Orvous saurez qu'aussitôt que le salpêtre fut àboutl'impétueuse ascension des fusées ne soutenantplus la machineelle tomba en terre. Je la vis choir ; et lorsque jepensais culbuter avec elleje fus bien étonné desentir que je montais vers la lune. Mais il faut vous expliquer lacause d'un effet que vous prendriez pour un miracle.

« Jem'étais le jour de cet accidentà cause de certainesmeurtrissuresfrotté de moelle tout le corps ; mais parce quenous étions en décourset que la lune pour lors attirela moelleelle absorba si goulûment celle dont ma chair étaitimbueprincipalement quand ma boîte fut arrivéeau-dessus de la moyenne régionoù il n'y avait pointde nuages interposés pour en affaiblir l'influenceque moncorps suivit cette attraction. Et je vous proteste qu'elle continuade me sucer si longtempsqu'à la fin j'abordai ce monde qu'onappelle ici la lune. »

Je luiracontai ensuite fort au longtoutes les particularités demon voyage ; et M. de Colignac ravi d'entendre des choses siextraordinairesme conjura de les rédiger par écrit.Moi qui aime le repos je résistai longtempsà causedes visites qu'il était vraisemblable que cette publicationm'attirerait. Toutefoishonteux du reproche dont il me rabattaitdene pas faire assez de compte de ses prièresje me résolusenfin de le satisfaire.

Je misdonc la plume à la mainet à mesure que j'achevais uncahierimpatient de ma gloire qui lui démangeait plus que lasienneil allait à Toulouse le prôner dans les plusbelles assemblées. Comme on l'avait en réputation d'undes plus forts génies de son sièclemes louanges dontil semblait l'infatigable échome firent connaître detout le monde. Déjà les graveurssans m'avoir vuavaient buriné mon image ; et la ville retentissaitdanschaque carrefourdu gosier enroué des colporteurs quicriaient à tue-tête : Voilà le portrait del'auteur des États et Empires de la Lune. Parmi les gensqui lurent mon livreil se rencontra beaucoup d'ignorants qui lefeuilletèrent. Pour contrefaire les esprits de la grandevoléeils applaudirent comme les autresjusqu'àbattre des mains à chaque motde peur de se méprendreet tout joyeux s'écrièrent : « Qu'il est bon ! »aux endroits qu'ils n'entendaient point. Mais la superstitiontravestie en remordsde qui les dents sont bien aiguëssous lachemise d'un sotleur rongea tant le coeurqu'ils aimèrentmieux renoncer à la réputation de philosophe (laquelleaussi bien leur était un habit mal fait)que d'en répondreau jour du jugement.

Voilàdonc la médaille renverséec'est à qui chanterala palinodie. L'ouvrage dont ils avaient fait tant de casn'est plusqu'un pot-pourri de contes ridiculesun amas de lambeaux décoususun répertoire de Peau- d'Ane à bercer les enfants ; ettel n'en connaît pas seulement la syntaxe qui condamne l'auteurà porter une bougie à Saint Mathurin.

Cecontraste d'opinions entre les habiles et les idiotsaugmenta soncrédit. Peu aprèsles copies en manuscrit se vendirentsous le manteau ; tout le mondeet ce qui est hors du mondec'est-à-dire depuis le gentilhomme jusqu'au moineachetacette pièce : les femmes mêmes prirent parti. Chaquefamille se divisaet les intérêts de cette querelleallèrent si loinque la ville fut partagée en deuxfactionsla lunaire et l'antilunaire.

On étaitaux escarmouches de la bataillequand un matin je vis entrer dans lachambre de Colignacneuf ou dix barbes à longue robequid'abord lui parlèrent ainsi : « Monsieurvous savezqu'il n'y a pas un de nous en cette compagnie qui ne soit votrealliévotre parent ou votre amiet que par conséquentil ne vous peut rien arriver de honteux qui ne nous rejaillisse surle front. Cependant nous sommes informés de bonne part quevous retirez un sorcier dans votre château. - Un sorcier !s'écria Colignac ; ô dieux ! nommez-le-moi ! Je vous lemets entre les mains. Mais il faut prendre garde que ce ne soit unecalomnie. - Hé quoi ! monsieurinterrompit l'un des plusvénérablesy a-t-il aucun parlement qui se connaisseen sorciers comme le nôtre ? Enfinmon cher neveupour nevous pas davantage tenir en suspensle sorcier que nous accusons estl'auteur des États et Empires de la Lune ; il nesaurait pas nier qu'il ne soit le plus grand magicien de l'Europeaprès ce qu'il avoue lui-même. Comment ! avoir montéà la lunecela se peut-ilsans l'entremise de... Jen'oserais nommer la bête ; car enfindites-moiqu'allait-ilfaire chez la lune ? - Belle demande ! interrompit un autre ; ilallait assister au sabbat qui s'y tenait possible ce jour-là :eten effet vous voyez qu'il eut accointance avec le démon deSocrate. Après celavous étonnez-vous que le diablel'aitcomme il ditrapporté en ce monde ?

Mais quoiqu'il en soitvoyez-voustant de lunestant de cheminéestant de voyages par l'airne valent rienje dis rien du tout ; etentre vous et moi (à ces motsil approcha sa bouche de sonoreille) je n'ai jamais vu de sorcier qui n'eût commerce avecla lune. »

Ils seturent après ces bons avis ; et Colignac demeura tellementébahi de leur commune extravagancequ'il ne put jamais direun mot. Ce que voyant un vénérable butorqui n'avaitpoint encore parlé : « Voyez-vousdit-ilnotre parentnous connaissons où vous tient l'enclouure ; le magicien estune personne que vous aimez ; mais n'appréhendez rien ; àvotre considérationles choses iront à la douceur vousn'avez seulement qu'à nous le mettre entre les mains ; et pourl'amour de vousnous engageons notre honneur de le faire brûlersans scandale. »

A cesmotsColignacquoique ses poings dans ses côtésneput se contenir ; un éclat de rire le pritqui n'offensa paspeu messieurs ses parents ; de sorte qu'il ne fut pas en son pouvoirde répondre à aucun point de leur harangueque par desha a a aou des ho o o o ; Si bien que nos messieurstrès scandalisés s'en allèrentje dirais avecleur courte hontesi elle n'avait duré jusqu'àToulouse. Quand ils furent partisje tirai Colignac dans soncabinetoù sitôt que j'eus fermé la porte dessusnous : « Comtelui dis-jeces ambassadeurs à long poilme semblent des comètes chevelues ; j'appréhende que lebruit dont ils ont éclaté ne soit le tonnerre de lafoudre qui s'ébranle pour choir. Quoique leur accusation soitridiculeet possible un effet de leur stupiditéje ne seraispas moins mortquand une douzaine d'habiles gens qui m'auraient vugrillerdiraient que mes juges sont des sots. Tous les argumentsdont ils prouveraient mon innocence ne me ressusciteraient pas ; etmes cendres demeureraient tout aussi froides dans un tombeauqu'àla voirie. C'est pourquoi sauf votre meilleur avisje serais fortjoyeux de consentir à la tentation qui me suggère de neleur laisser en cette province que mon portrait ; car j'enragerais audouble de mourir pour une chose à laquelle je ne crois guère.» Colignac n'eut quasi pas la patience d'attendre que l'eusseachevé pour répondre. D'abordtoutefoisil me railla; mais quand il vit que je le prenais sérieusement : «Ha ! par la mort ! s'écria-t-il d'un visage alarméonne vous touchera point au bord du manteauque moimes amismesvassauxet tous ceux qui me considèrentne périssentauparavant. Ma maison est tellequ'on ne la peut forcer sans canon ;elle est très avantageuse d'assietteet bien flanquée.Mais je suis fou de me précautionner contre des tonnerres deparchemin. Ils sontlui répliquai-jequelquefois plus àcraindre que ceux de la moyenne région. »

De làen avant nous ne parlâmes que de nous réjouir. Un journous chassionsun autre nous allions à la promenadequelquefois nous recevions visiteet quelquefois nous en rendions ;enfin nous quittions toujours chaque divertissementavant que cedivertissement eût pu nous ennuyer.

Le marquisde Cussanvoisin de Colignachomme qui se connaît aux bonneschosesétait ordinairement avec nouset nous avec lui ; etpour rendre les lieux de notre séjour encore plus agréablespar ce changementnous allions de Colignac à Cussanetrevenions de Cussan à Colignac. Les plaisirs innocents dont lecorps est capablene faisaient que la moindre partie. De tous ceuxque l'esprit peut trouver dans l'étude et la conversationaucun ne nous manquait ; et nos bibliothèques unies comme nosespritsappelaient tous les doctes dans notre société.Nous mêlions la lecture à l'entretien ; l'entretien àla bonne chèrecelle-là à la pêche ou àla chasseaux promenades ; et en un motnous jouissions pour ainsidire et de nous-mêmeset de tout ce que la nature a produit deplus doux pour notre usageet ne mettions que la raison pour borne ànos désirs.

Cependantma réputation contraire à mon reposcourait lesvillages circonvoisinset les villes mêmes de la province.Tout le mondeattiré par ce bruit prenait prétexte devenir voir le seigneur pour voir le sorcier. Quand je sortais duChâteaunon seulement les enfants et les femmesmais aussiles hommesme regardaient comme la Bêtesurtout le pasteur deColignacqui par malice ou par ignoranceétait en secret leplus grand de mes ennemis. Cet homme simple en apparence et dontl'esprit bas et naïf était infiniment plaisant en sesnaïvetésétait en effet très méchant; il était vindicatif jusqu'à la rage ; calomniateurcomme quelque chose de plus qu'un Normand ; et si chicaneurquel'amour de la chicane était sa passion dominante. Ayantlongtemps plaidé contre son seigneurqu'il haïssaitd'autant plus qu'il l'avait trouvé ferme contre ses attaquesil en craignait le ressentimentetpour l'éviteravaitvoulu permuter son bénéfice. Mais soit qu'il eûtchangé de desseinou seulement qu'il eût différépour se venger de Colignacen ma personnependant le séjourqu'il ferait en ses terresil s'efforçait de persuader lecontrairebien que des voyages qu'il faisait bien souvent àToulouse en donnassent quelque soupçon. Il y faisait millecontes ridicules de mes enchantements ; et la voix de cet hommemalinse joignant à celle des simples et des ignorantsymettait mon nom en exécration.

On n'yparlait plus de moi que comme d'un nouvel Agrippaet nous sûmesqu'on y avait même informé contre moi à lapoursuite du curélequel avait été précepteurde ses enfants. Nous en eûmes avis par plusieurs personnes quiétaient dans les intérêts de Colignac et dumarquis ; et bien que l'humeur grossière de tout un pays nousfût un sujet d'étonnement et de riséeje nelaissai pas de m'en effrayer en secretlorsque je considéraisde plus près les suites fâcheuses que pourrait avoircette erreur. Mon bon génie sans doute m'inspirait cettefrayeuril éclairait ma raison de toutes ces lumièrespour me faire voir le précipice où j 'allais tomber ;et non content de me conseiller ainsi tacitementse voulut déclarerplus expressément en ma faveur.

Une nuitdes plus fâcheuses qui fût jamaisayant succédéà un des jours les plus agréables que nous eussions eusà Colignacje me levai aussitôt que l'aurore ; et pourdissiper les inquiétudes et les nuages dont mon esprit étaitencore offusquéj'entrai dans le jardinoù laverdureles fleurs et les fruitsl'artifice et la natureenchantaient l'âme et les yeuxlorsqu'en même instantj'aperçus le marquis qui s'y promenait seul dans une grandealléelaquelle coupait le parterre en deux. Il avait lemarcher lent et le visage pensif. Je restai fort surpris de le voircontre sa coutume si matineux ; cela me fit hâter mon abordpour lui en demander la cause. Il me répondit que quelquesfâcheux songes dont il avait été travaillél'avaient contraint de venir plus matin qu'à son ordinaireguérir un mal au jour que lui avait causé l'ombre. Jelui confessai qu'une semblable peine m'avait empêché dedormiret je lui en allais conter le détail ; mais commej'ouvrais la bouchenous aperçûmesau coin d'unepalissade qui croisait dans la nôtreColignac qui marchait àgrands pas. De si loin qu'il nous aperçut :

«Vous voyezs'écria-t-ilun homme qui vient d'échapperaux plus affreuses visions dont le spectacle soit capable de fairetourner le cerveau. A peine ai-je eu le loisir de mettre monpourpointque je suis descendu pour vous le conter ; mais vousn'étiez plus ni l'unni l'autredans vos chambres. C'estpourquoi je suis accouru au jardinme doutant que vous y seriez. »En effet le pauvre gentilhomme était presque hors d'haleine.Sitôt qu'il l'eut reprisenous l'exhortâmes de sedécharger d'une chosequi pour être souvent fortlégèrene laisse pas de peser beaucoup. « C'estmon desseinnous répliqua-t-il ; mais auparavantasseyons-nous. »

Un cabinetde jasmin nous présenta tout à propos de la fraîcheuret des sièges ; nous nous y retirâmesetchacuns'étant mis à son aiseColignac poursuivit ainsi : «Vous saurez qu'après deux ou trois sommes durant lesquels jeme suis trouvé parmi beaucoup d'embarrasdans celui que j'aifait environ le crépuscule de l'auroreil m'a sembléque mon cher hôte que voilàétait entre lemarquis et moiet que nous le tenions étroitement embrasséquand un grand monstre noir qui n'était que de têtesnous l'est venu tout d'un coup arracher. Je pense même qu'ill'allait précipiter dans un bûcher allumé prochede làcar il le balançait déjà sur lesflammes ; mais une fille semblable à celle des Musesqu'onnomme Euterpes'est jetée aux genoux d'une dame qu'elle

a conjuréede le sauver (cette dame avait le port et les marques dont se serventnos peintres pour représenter la nature). A peine a-t-elle eule loisir d'écouter les prières de sa suivantequetout étonnée : « Hélas ! a- t-elle criéc'est un de mes amis ! » Aussitôt elle a porté àsa bouche une espèce de sarbacaneet a tant soufflépar le canalsous les pieds de mon cher hôtequ'elle l'a faitmonter dans le cielet l'a garanti des cruautés du monstre àcent têtes. J'ai crié après lui fort longtemps ceme sembleet l'ai conjuré de ne pas s'en aller sans moiquand une infinité de petits anges tout ronds qui se disaientenfants de l'aurorem'ont enlevé an même paysverslequel il paraissait voleret m'ont fait voir des choses que je nevous raconterai pointparce que je les tiens trop ridicules. »Nous le suppliâmes de ne pas laisser de nous les dire. «Je me suis imaginécontinua-t-ilêtre dans le soleilet que le soleil était un monde. Je n'en serais pas mêmeencore désabusésans le hennissement de mon barbequime réveillantm'a fait voir que j'étais dans mon lit.»

Quand lemarquis connut que Colignac avait achevé : « Et vousdit-ilmonsieur Dyrconaquel a été le vôtre ? -Pour le mienrépondis-jeencore qu'il ne soit pas desvulgairesje le mets en compte de rien. Je suis bilieuxmélancolique ; c'est la cause pourquoi depuis que je suis aumondemes songes m'ont sans cesse représenté descavernes et du feu.

«Dans mon plus bel âge il me semblait en dormant quedevenulégerje m'enlevais jusqu'aux nuespour éviter larage d'une troupe d'assassins qui me poursuivaient ; mais qu'au boutd'un effort fort long et fort vigoureuxil se rencontrait toujoursquelque murailleaprès avoir volé par-dessus beaucoupd'autresau pied de laquelleaccablé de travailje nemanquais point d'être arrêté. Ou bien si jem'imaginais prendre ma volée droit en hautencore que j'eusseavec les bras nagé fort longtemps dans le cielje ne laissaispas de me rencontrer toujours proche de terre ; et contre touteraison sans qu'il me semblât être devenu ni las ni lourdmes ennemis ne faisaient qu'étendre la mainpour me saisirpar le piedet m'attirer à eux. Je n'ai guère eu quedes songes semblables à celui-làdepuis que je meconnaishormis que cette nuit après avoir longtemps volécomme de coutumeet m'être plusieurs fois échappéde mes persécuteursil m'a semblé qu'à la finje les ai perdus de vueet quedans un ciel libre et fort éclairémon corps soulagé de toute pesanteurj'ai poursuivi monvoyage jusque dans un palaisoù se composent la chaleur et lalumière. J'y aurais sans doute remarqué bien d'autreschoses ; mais mon agitation pour voler m'avait tellement approchédu bord du litque je suis tombé dans la ruellele ventretout nu sur le plâtreet les yeux fort ouverts. Voilàmessieursmon songe tout au longque je n'estime qu'un pur effet deces deux qualités qui prédominent à montempérament ; car encore que celui-ci diffère un peu deceux qui m'arrivent toujoursen ce que j'ai volé jusqu'auciel sans rechoirj'attribue ce changement au sangqui s'estrépandu par la joie de nos plaisirs d'hierplus au large qu'àson ordinairea pénétré la mélancolieet lui a ôté en la soulevant cette pesanteur qui mefaisait retomber. Mais après tout c'est une Science oùil y a fort à deviner.

-- Ma foicontinua Cussanvous avez raisonc'est un pot-pourri de toutes leschoses à quoi nous avons pensé en veillantunemonstrueuse chimèreun assemblage d'espèces confusesque la fantaisiequi dans le sommeil n'est plus guidée par laraisonnous présente sans ordreet dont toutefois en lestordant nous croyons étreindre le vrai senset tirer dessonges comme des oracles une science de l'avenir ; mais par ma foi jen'y trouvais aucune autre conformitésinon que les songescomme les oracles ne peuvent être entendus. Toutefois jugez parle mien qui n'est point extraordinairede la valeur de tous lesautres. J'ai songé que j'étais fort tristejerencontrais partout Dyrcona qui nous réclamait. Maissansdavantage m'alambiquer le cerveau à l'explication de cesnoires énigmesje vous développerai en deux mots leursens mystique. C'est par ma foi qu'à Colignac on fait de fortmauvais songeset que si j'en suis crunous irons essayer d'enfaire de meilleurs à Cussan. - Allons-y doncme dit le comtepuisque ce trouble-fête en a tant envie. » Nousdélibérâmes de partir le jour même. Je lessuppliai de se mettre donc en chemin devantparce que j'étaisbien aise (ayantcomme ils venaient de conclureà yséjourner un mois) d'y faire porter quelques livres. Ils entombèrent d'accordet aussitôt après déjeunermirent le cul sur la selle. Ma foi ! cependant je fis un ballot desvolumes que je m'imaginai n'être pas à la bibliothèquede Cussandont je chargeai un mulet ; et je sortis environ sur lestrois heuresmonté sur un très bon coureur. Jen'allais pourtant qu'au pasafin d'accompagner ma petitebibliothèqueet pour enrichir mon âme avec plus deloisir des libéralités de ma vue. Mais écoutezune aventure qui vous surprendra.

J'avaisavancé plus de quatre lieuesquand je me trouvai dans unecontrée que je pensais indubitablement avoir vue autre part.En effetje sollicitai tant ma mémoire de me dire d'oùje connaissais ce paysageque la présence des objets excitantles imagesje me souvins que c'était justement le lieu que j'avais vu en songe la nuit passée. Cette rencontre bizarre eûtoccupé mon attention plus de temps qu'il ne l'occupasans uneétrange apparition par qui j'en fus réveillé. Unspectre (au moins je le pris pour tel)se présentant àmoi au milieu du cheminsaisit mon cheval par la bride. La taille dece fantôme était énormeet par le peu quiparaissait de ses yeuxil avait le regard triste et rude. Je nesaurais pourtant dire s'il était beau ou laidcar une longuerobe tissue des feuillets d'un livre de plainchantle couvraitjusqu'aux ongleset son visage était caché d'une carteoù l'on avait écrit l'In Principio. Lespremières paroles que le fantôme proféra : «Satanus Diabolas ! cria-t-il tout épouvantéjete conjure par le grand Dieu vivant...» A ces mots il hésita; mais répétant toujours le grand Dieu vivantetcherchant d'un visage effaré son pasteur pour lui souffler lerestequand il vit quede quelque côté qu'il allongeâtla vueson pasteur ne paraissait pointun si effroyable tremblementle saisitqu'à force de claquerla moitié de sesdents en tombèrentet les deux tiers de la gamme souslesquels il était gisants'écartèrent enpapillotes. Il se retourna pourtant vers moiet d'un regard ni douxni rudeoù je voyais son esprit flotter pour résoudrelequel serait plus à propos de s'irriter ou de s'adoucir : «Ho biendit-ilSatanus Diabolaspar le sangué ! Jete conjureau nom de Dieuet de Monsieur Saint Jeande me laisserfaire ; car si tu grouilles ni pied ni pattediable emporte jet'étriperai. »

Jetiraillais contre lui la bride de mon cheval ; mais les éclatsde rire qui me suffoquaient m'ôtèrent toute force.Ajoutez à cela qu'une cinquantaine de villageois sortirent dederrière une haiemarchant sur leurs genouxet s'égosillantà chanter Kyrie eleison. Quand ils furent assez prochequatre des plus robustesaprès avoir trempé leursmains dans un bénitier que tenait tout exprès leserviteur du presbytèreme prirent au collet. J'étaisà peine arrêtéque je vis paraître messireJeanlequel tira dévotement son étole dont il megarrotta ; et ensuite une cohue de femmes et d'enfantsqui malgrétoute ma résistance me cousirent dans une grande nappe ; aureste j'en fus si bien entortilléqu'on ne me voyait que latête. En cet équipageils me portèrent àToulouse comme s'ils m'eussent porté au monument. Tantôtl'un s'écriait que sans cela il y aurait eu famineparce quelorsqu'ils m'avaient rencontréj'allais assurémentjeter le sort sur les blés ; et puis j'en entendais un autrequi se plaignait que le claveau n'avait commencé dans sabergerieque d'un dimanchequ'au sortir de vêpres je luiavais frappé sur l'épaule. Mais ce qui malgrétous mes désastresme chatouilla de quelque émotionpour rirefut le cri plein d'effroi d'une jeune paysanne aprèsson fiancéautrement le fantômequi m'avait pris moncheval (car vous saurez que le rustre s'était acalifourchonnédessuset déjà comme sien le talonnait de bonneguerre) : « Misérableglapissait son amoureusees-tudonc borgne ? Ne vois-tu pas que le cheval du magicien est plus noirque charbonet que c'est le diable en personne qui t'emporte ausabbat ? » Notre pitautd'épouvanteen culbutapar-dessus la croupe ; ainsi mon cheval eut la clef des champs.

Ilsconsultèrent s'ils se saisiraient du muletet délibérémentque oui ; mais ayant décousu le paquetet au premier volumequ'ils ouvrirent s'étant rencontré la Physique de M.Descartesquand ils aperçurent tous les cercles par lesquelsce philosophe a distingué le mouvement de chaque planètetous d'une voix hurlèrent que c'était les cernes que jetraçais pour appeler Belzébuth. Celui qui le tenait lelaissa choir d'appréhensionet par malheur en tombant ils'ouvrit dans une page où sont expliquées les vertus del'aimant ; je dis par malheurpour ce qu'à l'endroit dont jeparle il y a une figure de cette pierre métalliqueoùles petits corps qui se déprennent de sa masse pour accrocherle fer sont représentés comme des bras. A peine un deces marauds l'aperçutque je l'entendis s'égosillerque c'était là le crapaud qu'on avait trouvédans l'auge de l'écurie de son cousin Fiacrequand seschevaux moururent. A ce motceux qui avaient paru les pluséchauffésrengainèrent leurs mains dans leurseinou se regantèrent de leurs pochettes. Messire Jean deson côté criaità gorge déployéequ'on se gardât de toucher à rienque tous ceslivres-là étaient de francs grimoireset le mulet unSatan. La canaille ainsi épouvantéelaissa partir lemulet en paix. Je vis pourtant Mathurinela servante de M. le curéqui le chassait vers l'étable du presbytère de peurqu'il n'allât dans le cimetière polluer l'herbe destrépassés.

Il étaitbien sept heures du soirquand nous arrivâmes à unbourgoù pour me rafraîchir on me traîna dans lageôle ; car le lecteur ne me croirait passi je disais qu'onm'enterra dans un trouet cependant il est si vrai qu'avec unepirouette j'en visitai toute l'étendue. Enfin il n'y apersonne quime voyant en ce lieune m'eût pris pour unebougie allumée sous une ventouse. D'abord que mon geôlierme précipita dans cette caverne : « Si vous me donnezlui dis-jece vêtement de pierre pour un habitil est troplarge ; mais si c'est pour un tombeauil est trop étroit. Onne peut ici compter les jours que par nuits ; des cinq sens il ne mereste l'usage que de deuxl'odorat et le toucher : l'unpour mefaire sentir les puanteurs de ma prison ; l'autrepour me la rendrepalpable. En vérité je vous l'avoueje crois êtredamnési je ne savais qu'il n'entre point d'innocents enenfer. »

A ce motd'innocentmon geôlier s'éclata de rire :

« Etpar ma foidit-ilvous êtes donc de nos gens ? Car je n'en aijamais tenu sous ma clef que de ceux-là. » Aprèsd'autres compliments de cette naturele bonhomme prit la peine de mefouillerje ne sais pas à quelle intention ; mais par ladiligence qu'il employaje conjecture que c'était pour monbien. Ses recherches étant demeurées inutilesàcause que durant la bataille de Diabolasj'avais glissé monor dans mes chausses ; quandau bout d'une très exacteanatomieil se trouva les mains aussi vides qu'auparavantpeu s'enfallut que je ne mourusse de craintecomme il pensa mourir dedouleur.

« Ho! vertubleu ! s'écria-t-ill'écume dans la bouchejel'ai bien vu d'abord que c'était un sorcier ! il est gueuxcomme le diable. Vavacontinua-t-ilmon camaradesonge de bonneheure à ta conscience. » Il avait à peine achevéces parolesque j'entendis le carillon d'un trousseau de clefsoùil choisissait celle de mon cachot. Il avait le dos tourné ;c'est pourquoi de peur qu'il ne se vengeât du malheur de savisiteje tirai dextrement de leur cachet trois pistoleset je luidis

«Monsieur le conciergevoilà une pistole ; je vous supplie deme faire apporter un morceauje n'ai pas mangé depuis onzeheures. » Il la reçut fort gracieusementet me protestaque mon désastre le touchait. Quand je connus son coeur adouci:

« Envoilà encore unecontinuai-jepour reconnaître lapeine que je suis honteux de vous donner. »

Il ouvritl'oreillele coeur et la main ; et j'ajoutailui en comptant troisau lieu de deuxque par cette troisième je le suppliais demettre auprès de moi l'un de ses garçons pour me tenircompagnieparce que les malheureux doivent craindre la solitude.

Ravi de maprodigalitéil me promit toutes chosesm'embrassa lesgenouxdéclama contre la justiceme dit qu'il voyait bienque j'avais des ennemismais que j'en viendrais à monhonneurque j'eusse bon courageet qu'au reste il s'engageaitauparavant qu'il fût trois jours de faire blanchir mesmanchettes. Je le remerciai très sérieusement de sacourtoisieet après mille accolades dont il pensam'étranglerce cher ami verrouilla et reverrouilla la porte.

Jedemeurai tout seulet fort mélancoliquele corps arrondi surun botteau de paille en poudre : elle n'était pas pourtant simenueque plus de cinquante rats ne la broyassent encore. La voûteles murailles et le plancher étaient composés de sixpierres de tombeafin qu'ayant la mort dessusdessouset àl'entour de moije ne pusse douter de mon enterrement. La froidebave des limaset le gluant venin des crapauds me coulaient sur levisage ; les poux y avaient les dents plus longues que le corps. Jeme voyais travaillé de la pierrequi ne me faisait pas moinsde mal pour être externe ; enfin je pense que pour êtreJobil ne me manquait plus qu'une femme et un pot cassé.

Jevainquis là pourtant toute la dureté de deux heurestrès difficilesquand le bruit d'une grosse de clefsjointeà celui des verrous de ma porteme réveilla del'attention que je prêtais à mes douleurs. En suite dutintamarrej'aperçusà la clarté d'une lampeun puissant rustaud. Il se déchargea d'une terrine entre mesjambes : « Eh ! là làdit-ilne vous affligezpoint ; voilà du potage aux chouxque quand ce serait... Tanty a c'est de la propre soupe de maîtresse ; et si par ma foicomme dit l'autreon n'en a pas ôté une goutte degraisse. » Disant cela il trempa ses cinq doigts jusqu'au fondpour m'inviter d'en faire autant. Je travaillai aprèsl'originalde peur de le décourager ; et lui d'un oeil dejubilation : « Morguiennes'écria-t-ilvous êtesbon frère ! On dit qu'ou z'avez des envieuxjerniguay sontdes traîtresouitestiguay sont des traîtres : hé! qu'ils y viennent donc pour voir ! Oh ! bienbientant y atoujours va qui danse. » Cette naïveté m'enfla pardeux ou trois fois la gorge pour en rire. Je fus pourtant si heureuxque de m'en empêcher. Je voyais que la fortune semblaitm'offrir en ce maraud une occasion pour ma liberté ; c'estpourquoi il m'était très important de choyer ses bonnesgrâces ; car d'échapper par d'autres voiesl'architectequi bâtit ma prisony ayant fait plusieurs entréesnes'était pas souvenu d'y faire une sortie. Toutes cesconsidérations furent cause que pour le sonderje lui parlaiainsi : « Tu es pauvremon grand amin'est-il pas vrai ?-Hélas ! monsieurrépondit le rustrequand vousarriveriez de chez le devinvous n'auriez pas mieux frappé aubut. - Tiens donccontinuai-jeprends cette pistole. »

Je trouvaisa main si tremblantelorsque je la mis dedansqu'à peine laput-il fermer. Ce commencement me sembla de mauvais augure ;toutefois je reconnus bientôt par la ferveur de sesremerciementsqu'il n'avait tremblé que de joie ; cela futcause que je poursuivis : « Mais si tu étais homme àvouloir participer à l'accomplissement d'un voeu que j'aifaitvingt pistoles (outre le salut de ton âme) seraient àtoi comme ton chapeau ; car tu sauras qu'il n'y a pas un bon quartd'heureenfin un moment auparavant ton arrivéequ'un angem'est apparu et m'a promis de faire connaître la justice de macausepourvu que j'aille demain faire dire une messe àNotre-Dame de ce bourg au grand autel. J'ai voulu m'excuser sur ceque j'étais enfermé trop étroitement ; mais ilm'a répondu qu'il viendrait un homme envoyé du geôlierpour me tenir compagnieauquel je n'aurais qu'à commander desa part de me conduire à l'égliseet me reconduire enprison ; que je lui recommandasse le secretet d'obéir sansrépliquesur peine de mourir dans l'an ; et s'il doutait dema paroleje lui diraisaux enseignes qu'il est confrère duScapulaire. » Or le lecteur saura qu'auparavant j'avais entrevupar la fente de sa chemise un scapulaire qui me suggéra toutela tissure de cette apparition : « Et oui-dadit-ilmon bonseigneurje ferons ce que l'ange nous a commandé. Mais ilfaut donc que ce soit à neuf heuresparce que notre maîtresera pour lors à Toulouse aux accordailles de son fils avec lafille du maître des hautes oeuvres. Dameécoutezlebourriau a un nom aussi bien qu'un ciron. On dit qu'elle aura de sonpère en mariageautant d'écus comme il en faut pour larançon d'un roi. Enfin elle est belle et riche ; mais cesmorceaux-là n'ont garde d'arriverà un pauvre garçon.Hélas ! mon bon monsieurfaut que vous sachiez... » Jene manquai pas à cet endroit de l'interrompre ; car jepressentais par ce commencement de digressionune longue enchaînurede coq-à-l'âne. Or après que nous eûmesbien digéré notre complotle rustaud prit congéde moi.

Il nemanqua pas le lendemain de me venir déterrer à l'heurepromise. Je laissai mes habits dans la prisonet je m'équipaide guenillescar afin de n'être pas reconnunous l'avionsainsi concerté la veille. Sitôt que nous fûmes àl'airje n'oubliai pas de lui compter ses vingt pistoles. Il lesregarda fortet même avec de grands yeux. « Elles sontd'or et de poidslui dis-jesur ma parole. Hé ! monsieurmerépliqua-t-ilce n'est pas à cela que je songemaisje songe que la maison du grand Macé est à vendreavecson clos et sa vigne. Je l'aurai bien pour deux cents francs ; ilfaut huit jours à bâtir le marchéet je voudraisvous priermon bon monsieursi c'était votre plaisirdefaire que jusqu'à tant que le grand Macé tienne biencomptées vos pistoles dans son coffreelles ne deviennentpoint feuilles de chêne. » La naïveté de cecoquin me fit rire. Cependant nous continuâmes de marcher versl'égliseoù nous arrivâmes. Quelque temps aprèson y commença la grand-messe ; mais sitôt que je vis mongarde qui se levait à son rang pour aller à l'offrandej'arpentai la nef de trois sautset en autant d'autres je m'égaraiprestement dans une ruelle détournée. De toutes lesdiverses pensées qui m'agitèrent à cet instantcelle que je suivis fut de gagner Toulousedont ce bourg-làn'était distant que d'une demi-lieueà dessein d'yprendre la poste. J'arrivai aux faubourgs d'assez bonne heure ; maisje restais si honteux de voir tout le monde qui me regardaitquej'en perdis contenance. La cause de leur étonnement procédaitde mon équipagecar comme en matière de gueuseriej'étais assez nouveauj'avais arrangé sur moi meshaillons si bizarrementqu'avec une démarche qui ne convenaitpoint à l'habitje paraissais moins un pauvre qu'unmascaradeoutre que je passais vitela vue basse et sans demander.

A la finconsidérant qu'une attention si universelle me menaçaitd'une suite dangereuseje surmontai ma honte. Aussitôt quej'apercevais quelqu'un me regarderje lui tendais la main. Jeconjurais même la charité de ceux qui ne me regardaientpoint. Mais admirez comme bien souvent pour vouloir accompagner detrop de circonspection les desseins où la Fortune veut avoirquelque partnous les ruinons en irritant cette orgueilleuse ! Jefais cette réflexion au sujet de mon aventure ; car ayantaperçu un homme vêtu en bourgeois médiocredequi le dos était tourné vers moi : « Monsieurlui dis-jele tirant par son manteausi la compassion peuttoucher... » Je n'avais pas entamé le mot qui devaitsuivreque cet homme tourna la tête. O dieux ! que devint-il ?Maisô dieux ! que devins-je moi-même ? Cet homme étaitmon geôlier. Nous restâmes tous deux consternésd'admiration de nous voir où nous nous voyions. J'étaistout dans ses yeux ; il employait toute ma vue. Enfin le communintérêtquoique bien différentnous tiral'unet l'autrede l'extase où nous étions plongés.« Ha ! misérable que je suiss'écria le geôlierfaut-il donc que je sois attrapé ? » Cette parole àdouble sens m'inspira aussitôt le stratagème que vousallez entendre. « Hé ! main-fortemessieursmain-forteà la justice ! criai-je tant que je pus glapir. Ce voleur adérobé les pierreries de la comtesse des Mousseaux ; jele cherche depuis un an. Messieurscontinuai-je tout échauffécent pistoles pour qui l'arrêtera ! »

J'avais àpeine lâché ces motsqu'une tourbe de canaille éboulasur le pauvre ébahi. L'étonnement où monextraordinaire impudence l'avais jetéjoint àl'imagination qu'il avaitque sans avoir comme un corps glorieuxpénétré sans fraction les murailles de moncachotje ne pouvais m'être sauvéle transittellementqu'il fut longtemps hors de lui-même. A la fintoutefois il se reconnutet les premières paroles qu'ilemploya pour détromper le petit peuplefurent qu'on se gardâtde se méprendrequ'il était fort homme d'honneur.indubitablement il allait découvrir tout le mystère ;mais une douzaine de fruitièresde laquais et deporte-chaisesdésireux de me servir pour mon argentluifermèrent la bouche à coups de poing ; et d'autantqu'ils se figuraient que leur récompense serait mesuréeaux outrages dont ils insulteraient à la faiblesse de cepauvre dupéchacun accourait y toucher du pied ou de la main.« Voyez l'homme d'honneur ! clabaudait cette racaille. il n'apourtant pas su s'empêcher de diredès qu'il a reconnumonsieurqu'il était attrapé ! » Le bon de lacomédiec'est que mon geôlier étant en seshabits de fêteil avait honte de s'avouer marguillier dubourreauet craignait même se découvrant d'êtreencore mieux battu.

Moidemon côtéje pris l'essor durant le plus chaud de labagarre. J'abandonnai mon salut à mes jambes : elles m'eurentbientôt mis en franchise. Mais pour mon malheurla vue quetout le monde recommençait à jeter sur moime rejetatout de nouveau dans mes premières alarmes. Si le spectacle decent guenillesqui comme un branle de petits gueux dansaient àl'entour de moiexcitait un bayeur à me regarderjecraignais qu'il ne lût sur mon front que j'étais unprisonnier échappé. Si un passant sortait la main dedessous mon manteauje me le figurais un sergent qui allongeait lebras pour m'arrêter. Si j'en remarquais un autrearpentant lepavé sans me rencontrer des yeuxje me persuadais qu'ilfeignait de ne m'avoir pas vuafin de me saisir par-derrière.Si j'apercevais un marchand entrer dans sa boutiqueje disais : «Il va décrocher sa hallebarde ! » Si je rencontrais unquartier plus chargé de peuple qu'à l'ordinaire : «Tant de mondepensais-jene s'est point assemblé làsans dessein ! » Si un autre était vide : « On estici prêt à me guetter. » Un embarras s'opposait-ilà ma fuite : « On a barricadé les ruespourm'enclore ! » Enfin ma peur subornant ma raisonchaque hommeme semblait un archer ; chaque parolearrêtezetchaque bruitl'insupportable croassement des verrous de ma prisonpassée.

Ainsitravaillé de cette terreur paniqueje résolus degueuser encoreafin de traverser sans soupçon le reste de laville jusqu'à la poste ; mais de peur qu'on ne me reconnûtà la voixj'ajoutai à l'exercice de quémandl'adresse de contrefaire le muet. Je m'avance donc vers ceux quej'aperçois qui me regardent ; je pointe un doigt dessous lementonpuis dessus la boucheet je l'ouvre an bâillantavecun cri non articulépour faire entendre par ma grimacequ'unpauvre muet demande l'aumône. Tantôt par charitéon me donnait un compatissement d'épaule ; tantôt je mesentais fourrer une bribe au poing ; et tantôt j'entendais desfemmes murmurerque je pourrais bien en Turquie avoir étéde cette façon martyrisé pour la foi. Enfin j'apprisque la gueuserie est un grand livre qui nous enseigne les moeurs despeuples à meilleur marché que tous ces grands voyagesde Colomb et de Magellan.

Cestratagème pourtant ne put encore lasser l'opiniâtretéde ma destinéeni gagner son mauvais naturel. Mais àquelle autre invention pouvais-je recourir ? Car de traverser unegrande ville comme Toulouseoù mon estampe m'avait faitconnaître même aux harengèresbariolé deguenilles aussi bourrues que celles d'un arlequinn'était-ilpas vraisemblable que je serais observé et reconnuincontinentet que le contre-charme de ce danger était lepersonnage de gueuxdont le rôle se joue sous toutes sortes devisages ? Et puis quand cette ruse n'aurait pas étéprojetéeavec toutes les circonspections qui la devaientaccompagnerje pense que parmi tant de funestes conjoncturesc'était avoir le jugement bien fort de ne pas devenir insensé.

J'avançaisdonc cheminquand tout à coup je me sentis obligé derebrousser arrière ; car mon vénérable geôlieret quelques douzaine d'archers de sa connaissancequi l'avaient tirédes mains de la racailles'étant ameutésetpatrouillant toute la ville pour me trouverse rencontrèrentmalheureusement sur mes voies. D'abord qu'ils m'aperçurentavec leurs yeux de lynxvoler de toute leur forceet moi voler detoute la miennefut une même chose. J'étais silégèrement poursuivique quelquefois ma libertésentait dessus mon cou l'haleine des tyrans qui la voulaient opprimer; mais il semblait que l'air qu'ils poussaient en courant derrièremoime poussât devant eux. Enfin le Ciel ou la peur medonnèrent quatre ou cinq ruelles d'avance. Ce fut pour lorsque mes chasseurs perdirent le vent et les traces ; moi la vue et lecharivari de cette importune vénerie. Certes qui n'a franchije dis en originaldes agonies semblablespeut difficilementmesurer la joie dont je tressaillisquand je me vis échappé.Toutefois parce que mon salut me demandait tout entierje résolusde ménager bien avaricieusement le temps qu'ils consommaientpour m'atteindre. Je me barbouillai le visagefrottai mes cheveux depoussièredépouillai mon pourpointdévalai monhaut-de-chaussesjetai mon chapeau dans un soupirail ; puis ayantétendu mon mouchoir dessus le pavéet disposéaux coins quatre petits caillouxcomme les malades de la contagionje me couchai vis-à-visle ventre contre terreet d'une voixpiteuse me mis à geindre fort langoureusement. A peineétais-je làque j'entendis les cris de cette enrouéepopulace longtemps avant le bruit de leurs pieds ; mais j'eus encoreassez de jugement pour me tenir en la même posturedansl'espérance de n'en être point connuet je ne fus pointtrompé ; car me prenant tous pour un pestiféréils passèrent fort viteen se bouchant le nezet jetèrentla plupart un double sur mon mouchoir.

L'orageainsi dissipéj'entre sous une alléeje reprends meshabitset m'abandonne encore à la Fortune ; mais j'avais tantcouru qu'elle s'était lassée de me suivre. Il le fautbien croire ainsi : car à force de traverser des places et descarrefoursd'enfiler et couper des ruescette glorieuse déessen'étant pas accoutumée de marcher si vitepour mieuxdérober ma routeme laissa choir aveuglément aux mainsdes archers qui me poursuivaient. A ma rencontre ils foudroyèrentune huée si furieuseque j'en demeurai sourd. Ils crurentn'avoir point assez de bras pour m'arrêterils y employèrentles dentset ne s'assuraient pas encore de me tenir ; l'un metraînait par les cheveuxun autre par le colletpendant queles moins passionnés me fouillaient. La quête fut plusheureuse que celle de la prisonils trouvèrent le reste demon or.

Comme cescharitables médecins s'occupaient à guérirl'hydropisie de ma bourseun grand bruit s'élevatonte laplace retentit de ces mots : Tue ! tue ! et en même temps jevis briller des épées. Ces messieurs qui me traînaientcrièrent que c'étaient les archers du grand prévôtqui leur voulaient dérober cette capture. « Mais prenezgardeme dirent- ilsme tirant plus fort qu'à l'ordinairede choir entre leurs mainscar vous seriez condamné envingt-quatre heureset le roi ne vous sauverait pas. » A lafin pourtanteffrayés eux-mêmes du chamaillis quicommençait à les atteindreils m'abandonnèrentsi universellement que je demeurai tout seul au milieu de la ruecependant que les agresseurs faisaient boucherie de tout ce qu'ilsrencontraient.

Je vouslaisse à penser si je pris la fuitemoi qui avais égalementà craindre l'un et l'autre partis. En peu de temps jem'éloignai de la bagarre ; mais comme déjà jedemandais le chemin de la posteun torrent de peuple qui fuyait lamêléedégorgea dans ma rue. Ne pouvant résisterà la fouleje la suivis ; et me fâchant de courir silongtempsje gagnai à la fin une petite porte fort sombreoùje me jetai pêle-mêle avec d'autres fuyards. Nous labâclâmes dessus nouspuisquand tout le monde eutrepris haleine : « Camaradesdit un de la troupesi vous m'encroyez passons les deux guichetset tenons fort dans le préau.» Ces épouvantables paroles frappèrent mesoreilles d'une douleur si surprenanteque je pensai tomber mort surla place. Hélas ! tout aussitôtmais trop tardjem'aperçus qu'au lieu de me sauver dans un asile comme jecroyaisj'étais venu me jeter moi-même en prisontantil est impossible d'échapper à la vigilance de sonétoile. Je considérai cet homme plus attentivementetje le reconnus pour un des archers qui m'avaient si longtemps couru.La sueur froide m'en monta au frontet je devins pâle prêtà m'évanouir. Ceux qui me virent si faibleémusde compassiondemandèrent de l'eau ; chacun s'approcha pourme secouriret par malheur ce maudit archer fut des plus hâtés; il n'eut pas jeté les yeux sur moiqu'aussitôt il mereconnut. Il fit signe à ses compagnonset en mêmetemps on me salua d'un : Je vous fais prisonnier de par le roi.Il ne fallut pas aller loin pour m'écrouer.

Jedemeurai dans la morgue jusqu'au soiroù chaque guichetierl'un après l'autrepar une exacte dissection des parties demon visagevenait tirer mon tableau sur la toile de sa mémoire.

A septheures sonnantesle bruit d'un trousseau de clefs donna le signal dela retraite. On me demanda si je voulais être conduit àla chambre d'une pistole ; je répondis d'un baissement de tête; « De l'argent donc ! » me répliqua ce guide. Jeconnus bien que j'étais en lieu où il m'en faudraitavaler bien d'autres ; c'est pourquoi je le priaien cas que sacourtoisie ne pût se résoudre à me faire créditjusqu'au lendemainqu'il dit de ma part au geôlier de merendre la monnaie qu'on m'avait prise. « Ho ! par ma foirépondit ce maraudnotre maître a bon coeuril ne rendrien. Est-ce donc que pour votre beau nez ?... Hé ! allonsallons aux cachots noirs. »

Enachevant ces parolesil me montra le chemin par un grand coup de sontrousseau de clefsla pesanteur duquel me fit culbuter et griller duhaut en bas d'une montée obscurejusqu'au pied d'une portequi m'arrêta ; encore n'aurais-je pas reconnu que c'en étaitunesans l'éclat du choc dont je la heurtaicar je n'avaisplus mes yeux : ils étaient demeurés en haut del'escalier sous la figure d'une chandelle que tenait à quatre-vingts marches au-dessus de moi mon bourreau de conducteur. Enfin cethomme tigrepian piano descendudémêla trentegrosses serruresdécrocha autant de barreset le guichetseulement entrebâilléd'une secousse de genoux ilm'engouffra dans cette fosse dont je n'eus pas le temps de remarquertoute l'horreurtant il retira vite après lui la porte. Jedemeurai dans la bourbe jusqu'aux genoux. Si je pensais gagner lebordj'enfonçais jusqu'à la ceinture. Le gloussementterrible des crapauds qui pataugeaient dans la vaseme faisaitsouhaiter d'être sourd ; je sentais des lézards monterle long de mes cuisses ; des couleuvres m'entortiller le cou ; etj'en entrevis une à la sombre clarté de ses prunellesétincelantesqui de sa gueule toute noire de venin dardaitune langue à trois pointesdont la brusque agitationparaissait une foudreoù ses regards mettaient le feu.D'exprimer le resteje ne puis : il surpasse toute créance ;et puis je n'ose tâcher à m'en ressouvenirtant jecrains que la certitude où je pense être d'avoir franchima prisonne soit un songe duquel je me vais éveiller.L'aiguille avait marqué dix heures au cadran de la grossetouravant que personne eût frappé à montombeau. Maisenviron ce temps-làcomme déjàla douleur d'une amère tristesse commençait à meserrer le coeuret désordonner ce juste accord qui fait laviej'entendis une voix laquelle m'avertissait de saisir la perchequ'on me présentait. Après avoir parmi l'obscuritétâtonné l'air assez longtemps pour la trouverj'enrencontrai un boutje le pris tout émuet mon geôliertirant l'autre à soime pêcha au milieu de ce marécage.Je me doutai que mes affaires avaient pris une autre facecar il mefit de profondes civilitésne me parla que la tête nueet me dit que cinq ou six personnes de condition attendaient dans lacour pour me voir. Il n'est pas jusqu'à cette bêtesauvagequi m'avait enfermé dans la cave que je vous aidécritelequel eut l'impudence de m'aborder : avec un genouen terrem'ayant baisé les mainsde l'une de ses pattesilm'ôta quantité de limas qui s'étaient collésà mes cheveuxetde l'autreil fit choir un gros tas desangsues dont j'avais le visage masqué.

Aprèscette admirable courtoisie : « Au moinsme dit-ilmon bonseigneurvous vous souviendrez de la peine et du soin qu'a prisauprès de vous le gros Nicolas. Pardi écoutezquandc'eût été pour le roi ! Ce n'est pas pour vous lereprocherda. » Outré de l'effronterie du maraudjelui fis signe que je m'en souviendrais. Par mille détourseffroyablesj'arrivai enfin à la lumièreet puis dansla couroù sitôt que je fus entrédeux hommesme saisirentque d'abord je ne pus connaîtreà causequ'ils s'étaient jetés sur moi en même tempsetme tenaient l'un et l'autre la face attachée contre la mienne.Je fus longtemps sans les deviner ; mais les transports de leuramitié prenant un peu de trêveje reconnus mon cherColignacet le brave marquis. Colignac avait le bras en écharpeet Cussan fut le premier qui sortit de son extase.

«Hélas ! dit-ilnous n'aurions jamais soupçonnéun tel désastresans votre coureur et le mulet qui sontarrivés cette nuit aux portes de mon château : leurpoitrailleurs sanglesleur croupièretout étaitrompuet cela nous a fait présager quelque chose de votremalheur. Nous sommes montés aussitôt à chevaletn'avons pas cheminé deux ou trois lieues vers Colignacquetout le paysému de cet accidentnous en a particulariséles circonstances. Au galop en même temps nous avons donnéjusqu'au bourg où vous étiez en prison ; mais y ayantappris votre évasionsur le bruit qui courait que vous avieztourné du côté de Toulouseavec ce que nousavions de nos gensnous y sommes venus à toute bride. Lepremier à qui nous avons demandé de vos nouvellesnousa dit qu'on vous avait repris. En même temps nous avons poussénos chevaux vers cette prison ; mais d'autres gens nous ont assuréque vous vous étiez évanoui de la main de sergents. Etcomme nous avancions toujours chemindes bourgeois se contaient l'unà l'autre que vous étiez devenu invisible. Enfin àforce de prendre languenous avons su qu'après vous avoirprisperduet repris je ne sais combien de foison vous menait àla prison de la grosse Tour. Nous avons coupé chemin àvos archerset d'un bonheur plus apparent que véritablenousles avons rencontrés en têteattaquéscombattuset mis en fuite ; mais nous n'avons pu apprendre des blessésmêmes que nous avons prisce que vous étiez devenujusqu'à ce matin qu'on nous est venu dire que vous étiezaveuglément venu vous-même vous sauver en prison.Colignac est blessé en plusieurs endroitsmais fortlégèrement. Au restenous venons de mettre ordre quevous fussiez logé dans la plus belle chambre d'ici. Comme vousaimez le grand airnous avons fait meubler un petit appartement pourvous seul tout au haut de la grosse Tourdont la terrasse vousservira de balcon ; vos yeux du moins seront en libertémalgré le corps qui les attache.

« Ha! mon cher Dyrconas'écria le comte prenant alors la parolenous fûmes bien malheureux de ne pas t'emmener quand nouspartîmes de Colignac ! Mon coeur par une tristesse aveugle dontj'ignorais la causeme prédisait je ne sais quoid'épouvantable. Mais n'importe ; j'ai des amistu esinnocentet en tout cas je sais fort bien comme on meurtglorieusement. Une seule chose me désespère. Le maraudsur lequel je voulais essayer les premiers coups de ma vengeance (tuconçois bien que je parle de mon curé) n'est plus enétat de la ressentir : ce misérable a rendu l'âme.Voici le détail de sa mort. Il courait avec son serviteur pourchasser ton coureur dans son écuriequand ce chevald'unefidélité par qui peut-être les secrèteslumières de son instinct ont redoublétout fougueuxse mit à ruermais avec tant de furie et de succèsqu'en trois coups de piedcontre qui la tête de ce buffleéchouail fit vaquer son bénéfice. Tu necomprends pas sans doute les causes de la haine de cet insensémais je te les veux découvrir. Sache doncpour prendrel'affaire du plus hautque ce saint hommeNormand de nation etchicaneur de son métierqui desservait selon l'argent despèlerinsune chapelle abandonnéejeta un dévolusur la cure de Colignacet que malgré tous mes efforts pourmaintenir le possesseur dans son bon droitle drôle patelinasi bien ses jugesqu'à la fin malgré nous il fut notrepasteur.

« Aubout d'un an il me plaida aussi sur ce qu'il entendait que je payassela dîme. On eut beau lui représenter quede tempsimmémorialma terre était francheil ne laissa pasd'intenter son procès qu'il perdit ; mais dans les procéduresil fit naître tant d'incidentsqu'à force de pullulerplus de vingt autres procès ont germé de celui-làqui demeureront au crocgrâce au cheval dont le pied s'esttrouvé plus dur que la cervelle de M. Jean. Voilà toutce que je puis conjecturer du vertigo de notre pasteur. Mais admirezavec quelle prévoyance il conduisait sa rage ! On me vientd'assurer ques'étant mis en tête le malheureux desseinde ta prisonil avait secrètement permuté la cure deColignac contre une autre cure en son paysoù il s'attendaitde se retirer aussitôt que tu serais pris. Son serviteur mêmea dit quevoyant ton cheval près de son écurieil luiavait entendu murmurer que c'était de quoi le mener en lieu oùon ne l'atteindrait pas. »

En suitede ce discoursColignac m'avertit de me défier des offres etdes visites que me rendrait peut-être une personne trèspuissante qu'il me nomma ; que c'était par son créditque messire Jean avait gagné le procès du dévoluet que cette personne de qualité avait sollicitél'affaire pour lui en payement des services que ce bon prêtredu temps qu'il était cuistreavait rendus au collège àson fils. « Orcontinua Colignaccomme il est bien malaiséde plaider sans aigreur et sans qu'il reste à l'âme uncaractère d'inimitié qui ne s'efface plusencore qu'onnous ait rapatriésil a toujours depuis cherchésecrètement les occasions de me traverser. Mais il n'importe ;j'ai plus de parents que lui dans la robeet ai beaucoup d'amisoutout au pis nous saurons y interposer l'autorité royale. »

Aprèsque Colignac eut ditils tâchèrent l'un et l'autre deme consoler ; mais ce fut par les témoignages d'une douleur sitendreque la mienne s'en augmenta.

Sur cesentrefaitesmon geôlier nous vint retrouver pour nous avertirque la chambre était prête. « Allons la voir »répondit Cussan. Il marchaet nous le suivîmes. Je latrouvai fort ajustée. « Il ne me manque rienleurdis-jesinon des livres. » Colignac me promit de m'envoyer dèsle lendemain tous ceux dont je lui donnerais la liste. Quand nouseûmes bien considéré et bien reconnu par lahauteur de ma tourpar les fossés à fond de cuve quil'environnaientet par toutes les dispositions de mon appartementque de me sauver était une entreprise hors du pouvoir humainmes amisse regardant l'un et l'autreet puis jetant les yeux surmoise mirent à pleurer ; mais comme si tout à coupnotre douleur eût fléchi la colère du Cielunesoudaine joie s'empara de mon âmela joie attira l'espéranceet l'espérance de secrètes lumièresdont maraison se trouva tellement éblouieque d'un emportementcontre ma volonté qui me semblait ridicule à moi-même: « Allez ! leur dis-jeallez m'attendre à Colignac j'y serai dans trois jourset envoyez-moi tous les instruments demathématique dont je travaille ordinairement. Au reste voustrouverez dans une grande boîte force cristaux taillésde diverses façons ; ne les oubliez pastoutefois j'auraiplus tôt fait de spécifier dans un mémoire leschoses dont j'ai besoin. »

Ils sechargèrent du billet que je leur donnaisans pouvoir pénétrermon intention. Après quoije les congédiai.

Depuisleur départ je ne fis que ruminer à l'exécutiondes choses que j'avais préméditéeset j'yruminais encore le lendemainquand on m'apporta de leur part tout ceque j'avais marqué au catalogue. Un valet de chambre deColignac me ditqu'on n'avait point vu son maître depuis lejour précédentet qu'on ne savait ce qu'il étaitdevenu. Cet accident ne me troubla pointparce qu'aussitôt ilme vint à la pensée qu'il serait possible alléen Cour solliciter ma sortie. C'est pourquoi sans m' étonnerje mis la main à l'oeuvre. Huit jours durant je charpentaijerabotaije collaienfin je construisis la machine que je vous vaisdécrire.

Ce fut unegrande boîte fort légère et qui fermait fortjuste ; elle était haute de six pieds ou environet large detrois en carré. Cette boîte était trouéepar en bas ; et par-dessus la voûte qui l'était aussije posai un vaisseau de cristal troué de mêmefait englobemais fort ampledont le goulot aboutissait justementets'enchâssait dans le pertuis que j'avais pratiqué auchapiteau.

Le vaseétait construit exprès à plusieurs angleset enforme d'icosaèdreafin que chaque facette étantconvexe et concavema boule produisît l'effet d'un miroirardent.

Legeôlierni ses guichetiersne montaient jamais à machambrequ'ils ne me rencontrassent occupé à cetravail ; mais ils ne s'en étonnaient pointà cause detoutes gentillesses de mécanique qu'ils voyaient dans machambredont je me disais l'inventeur. Il y avait entre autres unehorloge à ventun oeil artificiel avec lequel on voit lanuitune sphère où les astres suivent le mouvementqu'ils ont dans le ciel. Tout cela leur persuadait que la machine oùje travaillais était une curiosité semblable ; et puisl'argent dont Colignac leur graissait les mainsles faisait marcherdoux en beaucoup de pas difficiles. Or il était neuf heures dumatinmon geôlier était descenduet le ciel étaitobscurciquand j'exposai cette machine au sommet de ma tourc'est-à-dire au lieu le plus découvert de ma terrasse.Elle fermait si closequ'un seul grain d'airhormis par les deuxouverturesne s'y pouvait glisseret l'avais emboîtépar-dedans un petit ais fort léger qui servait àm'asseoir.

Tout celadisposé de la sorteje m'enfermai dedanset j'y demeuraiprès d'une heureattendant ce qu'il plairait à laFortune d'ordonner de moi.

Quand lesoleil débarrassé de nuages commença d'éclairerma machinecet icosaèdre transparent qui recevait àtravers ses facettes les trésors du soleilen répandaitpar le bocal la lumière dans ma cellule ; et comme cettesplendeur s'affaiblissait à cause des rayons qui ne pouvaientse replier jusqu'à moi sans se rompre beaucoup de foiscettevigueur de clarté tempérée convertissait machâsse en un petit ciel de pourpre émaillé d'or.

J'admiraisavec extase la beauté d'un coloris si mélangéet voici que tout à coup je sens mes entrailles émuesde la même façon que les sentirait tressaillir quelqu'unenlevé par une poulie.

J'allaisouvrir mon guichet pour connaître la cause de cette émotion; mais comme j'avançais la mainj'aperçus par le troudu plancher de ma boitema tour déjà fort basseau-dessous de moiet mon petit château en l'airpoussant mespieds contremontme fit voir en un tournemain Toulouse quis'enfonçait en terre. Ce prodige m'étonnanon point àcause d'un essor si subitmais à cause de cet épouvantableemportement de la raison humaine au succès d'un dessein quim'avait même effrayé en l'imaginant. Le reste ne mesurprit pascar j'avais bien prévu que le vide quisurviendrait dans l'icosaèdre à cause des rayons unisdu soleil par les verres concavesattirerait pour le remplir unefurieuse abondance d'airdont ma boîte serait enlevéeet qu'à mesure que je monteraisl'horrible vent quis'engouffrerait par le trou ne pourrait s'élever jusqu'àla voûtequ'en pénétrant cette machine avecfurieil ne la poussât qu'en haut. Quoique mon dessein fûtdirigé avec beaucoup de précautionune circonstancetoutefois me trompapour n'avoir pas assez espéré dela vertu de mes miroirs. J'avais disposé autour de ma boiteune petite voile facile à contourneravec une ficelle dont jetenais le boutqui passait par le bocal du vase ; car je m'étaisimaginé qu'ainsi quand je serais en l'airje pourrais prendreautant de vent qu'il m'en faudrait pour arriver à Colignac ;mais en un clin d'oeil le soleil qui battait à plomb etobliquement sur les miroirs ardents de l'icosaèdreme guindasi hautque je perdis Toulouse de vue. Cela me fît abandonnerma ficelleet fort peu de temps après j'aperçus parune des vitres que j'avais pratiquées aux quatre côtésde la machinema petite voile arrachée qui s'envolait au gréd'un tourbillon entonné dedans.

Il mesouvient qu'en moins d'une heure je me trouvai au-dessus de lamoyenne région. Je m'en aperçus bientôtparceque je voyais grêler et pleuvoir plus bas que moi. On medemandera peut-être d'où venait alors ce ventsanslequel ma boîte ne pouvait monter dans un étage du cielexempt de météores. Mais pourvu qu'on m'écouteje satisferai à cette objection. Je vous ai dit que le soleilqui battait vigoureusement sur mes miroirs concavesunissant lesrais dans le milieu du vasechassait avec son ardeur par le tuyaud'en haut l'air dont il était pleinet qu'ainsi le vasedemeurant videla nature qui l'abhorre lui faisait rehumer parl'ouverture basse d'autre air pour se remplir : s'il en perdaitbeaucoupil en recourait autant ; et de cette sorte on ne doit pass'ébahir que dans une région au-dessus de la moyenne oùsont les ventsje continuasse de monterparce que l'étherdevenait ventpar la furieuse vitesse avec laquelle il s'engouffraitpour empêcher le videet devait par conséquent poussersans cesse ma machine.

Je ne fusquasi pas travaillé de la faimhormis lorsque je traversaicette moyenne région ; car véritablement la froideur duclimat me la fit voir de loin ; je dis de loinà cause qu'unebouteille d'essence que je portais toujours dont j'avalai quelquesgorgées lui défendit d'approcher.

Pendanttout le reste de mon voyageje n'en sentis aucune atteinte ; aucontraireplus j'avançais vers ce monde enflamméplusje me trouvais robuste. Je sentais mon visage un peu chaudet plusgai qu'à l'ordinaire ; mes mains paraissaient coloréesd'un vermeil agréableet je ne sais quelle joie coulait parmimon sang qui me faisait être au delà de moi.

Il mesouvient que réfléchissant sur cette aventurejeraisonnai une fois ainsi : « La faim sans doute ne me sauraitatteindreà cause que cette douleur n'étant qu'uninstinct de natureavec lequel elle oblige les animaux àréparer par l'aliment ce qui se perd de leur substanceaujourd'hui qu'elle sent que le soleil par sa purecontinuelleetvoisine irradiationme fait plus réparer de chaleur radicaleque je n'en perdselle ne me donne plus cette envie qui me seraitinutile. » J'objectais pourtant à ces raisonsquepuisque le tempérament qui fait la vieconsistait nonseulement en chaleur naturellemais en humide radicaloù cefeu se doit attacher comme la flamme à l'huile d'une lampeles rayons seuls de ce brasier vital ne pouvaient faire l'âmeà moins de rencontrer quelque matière onctueuse qui lesfixât. Mais tout aussitôt je vainquis cette difficultéaprès avoir pris garde que dans nos corps l'humide radical etla chaleur naturelle ne sont rien qu'une même chose ; car ceque l'on appelle humidesoit dans les animauxsoit dans le soleilcette grande âme du monden'est qu'une fluxion d'étincellesplus continuesà cause de leur mobilité ; et ce quel'on nomme chaleur est une bruine d'atomes de feu qui paraissentmoins déliésà cause de leur interruption. Maisquand l'humide et la chaleur radicale seraient deux chosesdistinctesil est constant que l'humide ne serait pas nécessairepour vivre si proche du soleil ; car puisque cet humide ne sert dansles vivants que pour arrêter la chaleur qui s'exhalerait tropviteet ne serait pas réparée assez tôtjen'avais garde d'en manquer dans une région où de cespetits corps de flamme qui font la vieil s'en réunissaitdavantage à mon être qu'il ne s'en détachait.

Une autrechose peut causer de l'étonnementà savoir pourquoiles approches de ce globe ardent ne me consumaient paspuisquej'avais presque atteint la pleine activité de sa sphère; mais en voici la raison. Ce n'est pointà proprementparlerle feu même qui brûlemais une matièreplus grosse que le feu pousse ça et là par les élansde sa nature mobile ; et cette poudre de bluettes que je nomme feupar elle-même mouvantetient possible toute son action de larondeur de ces atomescar ils chatouillentéchauffentoubrûlentselon la figure des corps qu'ils traînent aveceux. Ainsi la paille ne jette pas une flamme si ardente que le bois ;le bois brûle avec moins de violence que le fer ; et celaprocède de ce que le feu de ferde bois et de paillequoiqueen soi le même feuagit toutefois diversement selon ladiversité des corps qu'il remue. C'est pourquoi dans lapaillele feucette poussière quasi spirituellen'étantembarrassé qu'avec un corps mouil est moins corrosif ; dansle boisdont la substance est plus compacteil entre plus durement; et dans le fer ; dont la masse est presque tout à faitsolideet liée de parties angulairesil pénètreet consume ce qu'on y jette en un tournemain.

Toutes cesobservations étant si familièreson ne s'étonnerapoint que j'approchasse du soleil sans être brûlépuisque ce qui brûle n'est pas le feumais la manièreoù il est attaché ; et que le feu du soleil ne peutêtre mêlé d'aucune matière.N'expérimentons-nous pas même que la joie qui est unfeupour ce qu'il ne remue qu'un sang aérien dont lesparticules fort déliées glissent doucement contre lesmembranes de notre chairchatouille et fait naître je ne saisquelle aveugle volupté ? Et que cette voluptéou pourmieux dire ce premier progrès de douleurn'arrivant pasjusqu'à menacer l'animal de mortmais jusqu'à luifaire sentir que l'envie cause un mouvement à nos esprits quenous appelons joie ? Ce n'est pas que la fièvreencorequ'elle ait des accidents tout contrairesne soit un feu aussi bienque la joiemais c'est un feu enveloppé dans un corpsdontles grains sont cornustel qu'est la bile âtreou lamélancoliequi venant à darder ses pointes crochuespartout où sa nature mobile le promènepercecoupeécorcheet produit par cette agitation violente ce qu'onappelle ardeur de fièvre. Mais cette enchaînure depreuves est fort inutile ; les expériences les plus vulgairessuffisent pour convaincre les aheurtés. Je n'ai pas de temps àperdreil faut penser à moi. Je suis à l'exemple dePhaétonau milieu d'une carrière où je nesaurais rebrousseret dans laquelle si je fais un faux pastoute lanature ensemble n'est point capable de me secourir.

Je connustrès distinctementcomme autrefois j'avais soupçonnéen montant à la lunequ'en effet c'est la terre qui tourned'orient en occident à l'entour du soleilet non pas lesoleil autour d'elle ; car je voyais en suite de la Francele piedde la botte d'Italiepuis la mer Méditerranéepuis laGrècepuis le Bosphorele Pont-Euxinla Perseles Indesla Chineet enfin le Japonpasser successivement vis-à-visdu trou de ma loge ; et quelques heures après mon élévationtoute la mer du Sud ayant tourné laissa mettre à saplace le continent de l'Amérique.

Jedistinguai clairement toutes ces révolutionset je mesouviens même que longtemps après je vis encore l'Europeremonter une fois sur la scènemais je n'y pouvais plusremarquer séparément les Étatsà causede mon exaltation qui devint trop haute. Je laissai sur ma routetantôt à gauchetantôt à droiteplusieursterres comme la nôtreoù pour peu que j'atteignisse lessphères de leur activitéje me sentais fléchir.Toutefoisla rapide vigueur de mon essor surmontait celle de cesattractions.

Je côtoyaila lune qui pour lors se trouvait entre le soleil et la terreet jelaissai Vénus à main droite. Mais à propos decette étoilela vieille astronomie a tant prêchéque les planètes sont des astres qui tournent àl'entour de la terreque la moderne n'oserait en douter. Et jeremarquai toutefoisque durant tout le temps que Vénus parutau deçà du soleilà l'entour duquel elletourneje la vis toujours en croissant ; mais achevant son tourj'observai qu'à mesure qu'elle passa derrièresescornes se rapprochèrentet son ventre noir se redora. Orcette vicissitude de lumières et de ténèbresmontre bien évidemment que les planètes sont comme lalune et la terredes globes sans clartéqui ne sont capablesque de réfléchir celle qu'ils empruntent.

En effetà force de monterje fis encore la même observation deMercure. Je remarquai de plusque tous ces mondes ont encored'autres petits mondes qui se meuvent à l'entour d'eux. Rêvantdepuis aux causes de la construction de ce grand universje me suisimaginé qu'au débrouillement du chaosaprès queDieu eut créé la matièreles corps semblablesse joignirent par ce principe d'amour inconnuavec lequel nousexpérimentons que toute chose cherche son pareil. Desparticules formées de certaine façon s'assemblèrentet cela fit l'air. D'autres à qui la figure donna possible unmouvement circulairecomposèrent en se liant les globes qu'onappelle astresqui non seulement à cause de cette inclinationde pirouetter sur leurs pôlesà laquelle leur figureles nécessiteont dû s'amasser en rondcomme nous lesvoyonsmais ont dû même s'évaporant de la masseet cheminant dans leur fuite d'une allure semblablefaire tournerles orbes moindres qui se rencontraient dans la sphère de leuractivité. C'est pourquoi MercureVénusla TerreMarsJupiter et Saturneont été contraints depirouetter et rouler tout ensemble à l'entour du soleil. Cen'est pas qu'on ne se puisse imaginer qu'autrefois tous ces autresglobes n'aient été des soleilspuisqu'il reste encoreà la terremalgré son extinction présenteassez de chaleur pour faire tourner la lune autour d'elle par lemouvement circulaire des corps qui se déprennent de sa masseet qu'il en reste assez à Jupiterpour en faire tournerquatre. Mais ces soleils à la longueur du tempsont fait uneperte de lumière et de feu si considérable parl'émission continuelle des petits corps qui font l'ardeur etla clartéqu'ils sont demeurés un marc froidténébreuxet presque impuissant. Nous découvronsmême que ces taches qui sont au soleildont les anciens nes'étaient point aperçuscroissent de jour en jour. Orque sait-on si ce n'est point une croûte qui se forme en sasuperficiesa masse qui s'éteint à mesure que lalumière s'en déprend ; et s'il ne deviendra pointquand tous ces corps mobiles l'auront abandonnéun globeopaque comme la terre ?

Il y a dessiècles fort éloignésau delà desquelsil ne parait aucun vestige du genre humain. Peut-êtrequ'auparavant la terre était un soleil peuplé d'animauxproportionnés au climat qui les avait produits ; et peut-êtreque ces animaux-là étaient les démons de quil'antiquité raconte tant d'exemples. Pourquoi non ? Ne sepeut-il pas faire que ces animaux depuis l'extinction de la terreyont encore habité quelque tempset que l'altération deleur globe n'en avait pas détruit encore toute la race ? Eneffet leur vie a duré jusqu'à celle d'Augusteautémoignage de Plutarque. Il semble même que le testamentprophétique et sacré de nos premiers patriarchesnousait voulu conduire à cette vérité par la main ;car on y lit auparavant qu'il soit parlé de l'hommelarévolte des anges. Cette suite de temps que l'Écritureobserven'est- elle pas comme une demi-preuve que les anges onthabité la terre auparavant nous ? Et que ces orgueilleux quiavaient habité notre mondedu temps qu'il étaitsoleildédaignant peut-êtredepuis qu'il fut éteintd'y continuer leur demeureet sachant que Dieu avait posé sontrône dans le soleilosèrent entreprendre de l'occuper? Mais Dieu qui voulut punir leur audaceles chassa même de laterreet créa l'hommemoins parfaitmais par conséquentmoins superbepour occuper leurs places vides.

Environ aubout de quatre mois de voyagedu moins autant qu'on sauraitsupputerquand il n'arrive point de nuit pour distinguer le jourj'abordai une de ces petites terres qui voltigent à l'entourdu soleil que les mathématiciens appellent des maculesoùà cause des nuages interposésmes miroirs neréunissant plus tant de chaleuret l'air par conséquentne poussant plus ma cabane avec tant de vigueurce qui resta de ventne fut capable que de soutenir ma chuteet me descendre sur lapointe d'une fort haute montagne où je baissai doucement.



Jecommençais de m'endormircomme j'aperçus en l'air unoiseau merveilleux qui planait sur ma tête ; il se soutenaitd'un mouvement si léger et si imperceptibleque je doutaiplusieurs fois si ce n'était point encore un petit universbalancé par son propre centre. Il descendit pourtant peu àpeuet arriva enfin si proche de moique mes yeux soulagésfurent tout pleins de son image. Sa queue paraissait vertesonestomac d'azur émailléses ailes incarnateset satête de pourpre faisait briller en s'agitant une couronne d'ordont les rayons jaillissaient de ses yeux.

Il futlongtemps à voler dans la nueet je me tenais tellement colléà tout ce qu'il devenaitque mon âme s'étanttoute repliée et comme raccourcie à la seule opérationde voirelle n'atteignit presque pas jusqu'à celle d'ouïrpour me faire entendre que l'oiseau parlait en chantant.

Ainsi peuà peu débandé de mon extaseje remarquaidistinctement les syllabesles mots et le discours qu'il articula

Voici doncau mieux qu'il m'en souvientles termes dont il arrangea le tissu desa chanson :

«Vous êtes étrangersiffla l'oiseau fort agréablementet naquîtes dans un monde d'où je suis originaire. Orcette propension secrète dont nous sommes émus pour noscompatriotesest l'instinct qui me pousse à vouloir que voussachiez ma vie.

« Jevois votre esprit tendu à comprendre comment il est possibleque je m'explique à vous d'un discours suivivu qu'encore queles oiseaux contrefassent votre paroleils ne la conçoiventpas ; mais aussi quand vous contrefaites l'aboi d'un chien ou lechant d'un rossignolvous ne concevez pas non plus ce que le chienou le rossignol ont voulu dire. Tirez donc conséquence de làque ni les oiseaux ni les hommes ne sont pas pour cela moinsraisonnables.

«Cependant de même qu'entre vous autresil s'en est trouvéde si éclairésqu'ils ont entendu et parlénotre langue comme Apollonius de ThyaneAnaximandreet plusieursdont je vous tais les nomspour ce qu'ils ne sont jamais venus àvotre connaissance ; de même parmi nous il s'en trouve quientendent et parlent la vôtre. Quelques-unsà lavériténe savent que celle d'une nation. Mais toutainsi qu'il se rencontre des oiseaux qui ne disent motquelques-unsqui gazouillentd'autres qui parlentil s'en rencontre encore deplus parfaits qui savent user de toutes sortes d'idiomes ; quant àmoi j'ai l'honneur d'être de ce petit nombre.

« Aureste vous saurez qu'en quelque monde que ce soitnature a impriméaux oiseaux une secrète envie de voler jusqu'iciet peut-êtreque cette émotion de notre volonté est en ce qui nous afait croître des ailescomme les femmes grosses produisent surleurs enfants la figure des choses qu'elles ont désirées; ou plutôt comme ceux qui passionnant de savoir nager ont étévus tout endormis se plonger au courant des fleuveset franchiravec plus d'adresse qu'un expérimenté nageurdeshasards qu'étant éveillés ils n'eussent oséseulement regarder ; ou comme ce fils du roi Crésusàqui un véhément désir de parler pour garantirson pèreenseigna tout d'un coup une langue ; ou bref commecet ancien quipressé de son ennemi et surpris sans armessentit croître sur son front des cornes de taureaupar ledésir qu'une fureur semblable à celle de cet animal luien inspira.

«Quand donc les oiseaux sont arrivés au soleilils vontjoindre la république de leur espèce. Je vois bien quevous êtes gros d'apprendre qui je suis. C'est moi que parmivous on appelle phénix. Dans chaque monde il n'y en a qu'un àla foislequel y habite durant l'espace de cent ans ; car au boutd'un sièclequand sur quelque montagne d'Arabie il s'estdéchargé d'un gros oeuf au milieu des charbons de sonbûcherdont il a trié la matière de rameauxd'aloèsde cannelle et d'encensil prend son essoretdresse sa volée au soleilcomme la patrie où son coeura longtemps aspiré. Il a bien fait auparavant tous ses effortspour ce voyage ; mais la pesanteur de son oeufdont les coques siépaisses qu'il faut un siècle à le couverretardait toujours l'entreprise.

« Jeme doute bien que vous aurez de la peine à concevoir cettemiraculeuse production ; c'est pourquoi je veux vous l'expliquer. Lephénix est hermaphrodite ; mais entre les hermaphroditesc'est encore un autre phénix tout extraordinairecar...»

Il restaun demi-quart d'heure sans parleret puis il ajouta : « Jevois bien que vous soupçonnez de fausseté ce que jevous viens d'apprendre ; mais si je ne dis vraije veux jamaisn'aborder votre globequ'un aigle ne fonde sur moi. »

Il demeuraencore quelque temps à se balancer dans le cielet puis ils'envola.

L'admirationqu'il m'avait causée par son récit me donna lacuriosité de le suivre ; et parce qu'il fendait le vague descieux d'un essor non précipitéje le conduisis de lavue et du marcher assez facilement.

Environ aubout de cinquante lieuesje me trouvai dans un pays si pleind'oiseauxque leur nombre égalait presque celui des feuillesqui les couvraient. Ce qui me surprit davantage fut que ces oiseauxau lieu de s'effaroucher à ma rencontrevoltigeaient alentourde moi ; l'un sifflait à mes oreillesl'autre faisait la rouesur ma tête ; bref après que leurs petites gambadeseurent occupé mon attention fort longtempstout à coupje sentis mes bras chargés de plus d'un million de toutessortes d'espècesqui pesaient dessus si lourdementque je neles pouvais remuer.

Ils metinrent en cet état jusqu'à ce que je vis arriverquatre grandes aiglesdont les unes m'ayant de leurs serres accolépar les jambesles deux autres par les brasm'enlevèrentfort haut.

Jeremarquai parmi la foule une piequi tantôt deçàtantôt delàvolait et revolait avec beaucoupd'empressementet j'entendis qu'elle me cria que je ne me défendissepointà cause que ses compagnons tenaient déjàconseil de me crever les yeux. Cet avertissement empêcha toutela résistance que j'aurais pu faire ; de sorte que ces aiglesm'emportèrent à plus de mille lieues de là dansun grand boisqui étaità ce que dit ma piela villeoù leur roi faisait sa résidence.

Lapremière chose qu'ils firent fut de me jeter en prison dans letronc creusé d'un grand chêneet quantité desplus robustes se perchèrent sur les branchesoù ilsexercèrent les fonctions d'une compagnie de soldats sous lesarmes.

Environ aubout de vingt-quatre heuresil en entra d'autres en garde quirelevèrent ceux-ci. Cependant que j'attendais avec beaucoup demélancolie ce qu'il plairait à la Fortune d'ordonner demes désastresma charitable pie m'apprenait tout ce qui sepassait.

Entreautres chosesil me souvient qu'elle m'avertit que la populace desoiseaux avait fort crié de ce qu'on me gardait si longtempssans me dévorer ; qu'ils avaient remontré quej'amaigrirais tellement qu'on ne trouverait plus sur moi que des os àronger.

La rumeurpensa s'échauffer en séditioncar ma pie s'étantémancipée de représenter que c'était unprocédé barbarede faire ainsi mourir sansconnaissance de causeun animal qui approchait en quelque sorte deleur raisonnementils la pensèrent mettre en piècesalléguant que cela serait bien ridicule de croire qu'un animaltout nuque la nature même en mettant au jour ne s'étaitpas souciée de fournir des choses nécessaires àle conserverfût comme eux capable de raison : « Encoreajoutaient-ilssi c'était un animal qui approchât unpeu davantage de notre figuremais justement le plus dissemblableet le plus affreux ; enfin une bête chauveun oiseau pluméune chimère amassée de toutes sortes de natureset quifait peur à toutes : l'hommedis-jesi sot et si vainqu'ilse persuade que nous n'avons été faits que pour lui ;l'homme qui avec son âme si clairvoyantene saurait distinguerle sucre d'avec l'arsenicet qui avalera de la ciguë que sonbeau jugement lui aurait fait prendre pour du persil ; l'homme quisoutient qu'on ne raisonne que par le rapport des senset quicependant a les sens les plus faiblesles plus tardifs et les plusfaux d'entre toutes les créatures ; l'homme enfin que lanaturepour faire de touta créé comme les monstresmais en qui pourtant elle a infus l'ambition de commander àtous les animaux et de les exterminer. »

Voilàce que disaient les plus sages : pour la communeelle criait quecela était horriblede croire qu'une bête qui n'avaitpas le visage fait comme euxeût de la raison. « Héquoi ! murmuraient-ils l'un à l'autreil n'a ni becniplumesni griffeset son âme serait spirituelle ! O dieux !quelle impertinence ! »

Lacompassion qu'eurent de moi les plus généreux n'empêchapoint qu'on n'instruisît mon procès criminel : on endressa toutes les écritures dessus l'écorce d'un cyprès; et puis au bout de quelques jours je fus porté au tribunaldes oiseaux. Il n'y avait pour avocatspour conseillerset pourjugesà la séanceque des piesdes geais et desétourneaux ; encore n'avait-on choisi que ceux qui entendaientma langue.

Au lieu dem'interroger sur la selletteon me mit à califourchon sur unchicot de bois pourrid'où celui qui présidait àl'auditoireaprès avoir claqué du bec deux ou troiscoupset secoué majestueusement ses plumesme demanda d'oùj'étaisde quelle nationet de quelle espèce. Macharitable pie m'avait donné auparavant quelques instructionsqui me furent très salutaireset entre autres que je megardasse bien d'avouer que je fusse homme. Je répondis doncque j'étais de ce petit monde qu'on appelait la terredont lephénix et quelques autres que je voyais dans l'assembléepouvaient leur avoir parlé ; que le climat qui m'avait vunaître était assis sous la zone tempéréedu Pôle arctiquedans une extrémité de l'Europequ'on nommait la France ; et quant à ce qui concernait monespèceque je n'étais point homme comme ils sefiguraientmais singe ; que des hommes m'avaient enlevé auberceau fort jeuneet nourri parmi eux ; que leur mauvaise éducationm'avait ainsi rendu la peau délicate ; qu'ils m'avaient faitoublier ma langue naturelleet instruit à la leur ; que pourcomplaire à ces animaux farouchesje m'étais accoutuméà ne marcher que sur deux pieds ; et qu'enfincomme on tombeplus facilement qu'on ne monte d'espècel'opinionla coutumeet la nourriture de ces bêtes immondes avaient tant de pouvoirsur moiqu'à peine mes parents qui sont singes d'honneurmepourraient eux-mêmes reconnaître. J'ajoutai pour majustificationqu'ils me fissent visiter par des expertset qu'encas que je fusse trouvé hommeje me soumettais à êtreanéanti comme un monstre.

«Messieurss'écria une arondelle de l'assemblée dèsque j'eus cessé de parlerje le tiens convaincu ; vous n'avezpas oublié qu'il vient de dire que le pays qui l'avait vunaître était la France ; mais vous savez qu'en Franceles singes n'engendrent point : après cela jugez s'il est cequ'il se vante d'être ! »

Jerépondis à mon accusatrice que j'avais étéenlevé si jeune du sein de mes parentset transportéen Francequ'à bon droit je pouvais appeler mon pays natalcelui duquel je me souvenais le plus loin.

Cetteraisonquoique spécieusen'était pas suffisante ;mais la plupartravis d'entendre que je n'étais pas hommefurent bien aises de le croire ; car ceux qui n'en avaient jamais vune pouvaient se persuader qu'un homme ne fût bien plus horribleque je ne leur paraissaiset les plus sensés ajoutaient quel'homme était quelque chose de si abominablequ'il étaitutile qu'on crût que ce n'était qu'un êtreimaginaire.

Deravissement tout l'auditoire en battit des aileset sur l'heure onme mit pour m'examiner au pouvoir des syndicsà la charge deme représenter le lendemainet d'en faire àl'ouverture des Chambres le rapport à la compagnie. Ils s'enchargèrent doncet me portèrent dans un bocage reculé.Là pendant qu'ils me tinrentils ne s'occupèrent qu'àgesticuler autour de moi cent sortes de culbutesà faire laprocession des coques de noix sur la tête. Tantôt ilsbattaient des pieds l'un contre l'autretantôt ils creusaientde petites fosses pour les rempliret puis j'étais toutétonné que je ne voyais plus personne.

Le jour etla nuit se passèrent à ces bagatellesjusqu'aulendemain que l'heure prescrite étant venueon me reportaderechef comparaître devant mes jugesoù mes syndicsinterpellés de dire véritérépondirentque pour la décharge de leur conscienceils se sentaienttenus d'avertir la cour qu'assurément je n'étais passinge comme je me vantais : « Cardisaient-ilsnous avons eubeau sautermarcherpirouetter et inventer en sa présencecent tours de passepar lesquels nous prétendions l'émouvoirà faire de mêmeselon la coutume des singes. Orquoiqu'il eût été nourri parmi les hommescommele singe est toujours singenous soutenons qu'il n'eût pas étéen sa puissance de s'abstenir de contrefaire nos singeries. Voilàmessieursnotre rapport.»

Les jugesalors s'approchèrent pour venir aux opinions ; mais ons'aperçut que le ciel se couvrait et paraissait chargé.Cela fit lever l'assemblée.

Jem'imaginais que l'apparence du mauvais temps les y avait conviésquand l'avocat général me vint direpar ordre de lacourqu'on ne me jugerait point ce jour-là ; que jamais on nevidait un procès criminel lorsque le ciel n'était passereinparce qu'ils craignaient que la mauvaise températurede l'air n'altérât quelque chose à la bonneconstitution de l'esprit des juges ; que le chagrin dont l'humeur desoiseaux se charge durant la pluiene dégorgeât sur lacauseou qu'enfin la cour ne se vengeât de sa tristesse surl'accusé ; c'est pourquoi mon jugement fut remis à unplus beau temps. On me ramena donc en prisonet je me souviens quependant le chemin ma charitable pie ne m'abandonna guèreellevola toujours à mes côtéset je crois qu'elle nem'eût point quittési ses compagnons ne se fussentapprochés de nous.

Enfinj'arrivai au lieu de ma prisonoù pendant ma captivitéje ne fus nourri que du pain du roi : c'était ainsi qu'ilsappelaient une cinquantaine de verset autant de guillots qu'ilsm'apportaient à manger de sept heures en sept heures.

Je pensaisrecomparaître dès le lendemainet tout le monde lecroyait ainsi ; mais un de mes gardes me conta au bout de cinq ou sixjoursque tout ce temps-là avait été employéà rendre justice à une communauté dechardonneretsqui l'avait implorée contre un de leurscompagnons. Je demandai à ce garde de quel crime ce malheureuxétait accusé : « Du crimerépliqua legardele plus énorme dont un oiseau puisse être noirci.On l'accuse... le pourriez-vous bien croire ? On l'accuse... maisbons dieux ! d'y penser seulement les plumes m'en dressent àla tête... Enfin on l'accuse de n'avoir pas encore depuis sixans mérité d'avoir un ami ; c'est pourquoi il a étécondamné à être roiet roi d'un peuple différentde son espèce.

» Sises sujets eussent été de sa natureil aurait putremper au moins des yeux et du désir dedans leurs voluptés; mais comme les plaisirs d'une espèce n'ont point du tout derelation avec les plaisirs d'une autre espèceil supporteratoutes les fatigueset boira toutes les amertumes de la royautésans pouvoir en goûter aucune des douceurs.

« Onl'a fait partir ce matin environné de beaucoup de médecinspour veiller à ce qu'il ne s'empoisonne dans le voyage. »Quoique mon garde fût grand causeur de sa natureil ne m'osapas entretenir seul plus longtempsde peur d'être soupçonnéd'intelligence.

Environsur la fin de la semaineje fus encore ramené devant mesjuges. On me nicha sur le fourchon d'un petit arbre sans feuilles.Les oiseaux de longue robetant avocatsconseillers que présidentsse juchèrent tous par étagechacun selon sa dignitéau coupeau d'un grand cèdre. Pour les autres qui n'assistaient à l'assemblée que par curiositéilsse placèrent pêle-mêle tant que les siègesfurent remplisc'est-à-dire tant que des branches du cèdrefurent couvertes de pattes.

Cette pieque j'avais toujours remarquée pleine de compassion pour moise vint percher sur mon arbreoùfeignant de se divertir àbecqueter la mousse : « En véritéme dit-ellevous ne sauriez croire combien votre malheur m'est sensiblecarencore que je n'ignore pas qu'un homme parmi les vivants est unepeste dont on devrait purger tout État bien policé ;quand je me souviens toutefois d'avoir été dèsle berceau élevée parmi euxd'avoir appris leur languesi parfaitementque j'en ai presque oublié la mienneetd'avoir mangé de leur main des fromages mous si excellents queje ne saurais y songer sans que l'eau m'en vienne aux yeux et àla boucheje sens pour vous des tendresses qui m'empêchentd'incliner au plus juste parti. »

Elleachevait ceciquand nous fûmes interrompus par l'arrivéed'un aigle qui se vint asseoir entre les rameaux d'un arbre assezproche du mien. Je voulus me lever pour me mettre à genouxdevant luicroyant que ce fût le roisi ma pie de sa patte nem'eût contenu en mon assiette. « Pensiez-vous doncmedit-elleque ce grand aigle fut notre souverain ? C'est uneimagination de vous autres hommesqui à cause que vouslaissez commander aux plus grandsaux plus forts et aux plus cruelsde vos compagnonsavez sottement crujugeant de toutes choses parvousque l'aigle nous devait commander.

«Mais notre politique est bien autre ; car nous ne choisissons pournotre roi que le plus faiblele plus douxet le plus pacifique ;encore le changeons nous tous les six moiset nous le prenonsfaibleafin que le moindre à qui il aurait fait quelque tortse pût venger de lui. Nous le choisissons douxafin qu'il nehaïsse ni ne se fasse haïr de personneet nous voulonsqu'il soit d'une humeur pacifiquepour éviter la guerrelecanal de toutes les injustices.

«Chaque semaineil tient les Étatsoù tout le mondeest reçu à se plaindre de lui. S'il se rencontreseulement trois oiseaux mal satisfaits de son gouvernementil en estdépossédéet l'on procède à unenouvelle élection.

«Pendant la journée que durent les Étatsnotre roi estmonté au sommet d'un grand if sur le bord d'un étangles pieds et les ailes liés. Tous les oiseaux l'un aprèsl'autre passent par-devant lui ; et si quelqu'un d'eux le saitcoupable du dernier suppliceil le peut jeter à l'eau. Maisil faut que sur-le-champ il justifie la raison qu'il en a eueautrement il est condamné à la mort triste. »

Je ne pusm'empêcher de l'interrompre pour lui demander ce qu'elleentendait par le mot triste et voici ce qu'elle me répliqua :

«Quand le crime d'un coupable est jugé si énormeque lamort est trop peu de chose pour l'expieron tâche d'en choisirune qui contienne la douleur de plusieurset l'on y procèdede cette façon :

«Ceux d'entre nous qui ont la voix la plus mélancolique et laplus funèbresont délégués vers lecoupable qu'on porte sur un funeste cyprès. Là cestristes musiciens s'amassent autour de luiet lui remplissent l'âmepar l'oreille de chansons si lugubres et si tragiquesque l'amertumede son chagrin désordonnant l'économie de ses organeset lui pressant le coeuril se consume à vue d'oeilet meurtsuffoqué de tristesse.

«Toutefois un tel spectacle n'arrive guère ; car comme nos roissont fort douxils n'obligent jamais personne à vouloir pourse venger encourir une mort si cruelle.

«Celui qui règne à présent est une colombe dontl'humeur est si pacifiqueque l'autre jour qu'il fallait accorderdeux moineauxon eut toutes les peines du monde à lui fairecomprendre ce que c'était qu'inimitié. »

Ma pie neput continuer un si long discourssans que quelques-uns desassistants y prissent garde ; et parce qu'on la soupçonnaitdéjà de quelque intelligenceles principaux del'assemblée lui firent mettre la main sur le collet par unaigle de la garde qui se saisit de sa personne. Le roi colombe arrivasur ces entrefaites ; chacun se tutet la première chose quirompit le silencefut la plainte que le grand censeur des oiseauxdressa contre la pie. Le roi pleinement informé du scandaledont elle était la causelui demanda son nomet comment elleme connaissait. « Sirerépondit-elle fort étonnéeje me nomme Margot ; il y a ici force oiseaux de qualité quirépondront de moi. J'appris un jour au monde de la terre d'oùje suis nativepar Guillery l'Enrhumé que voilàquim'ayant entendu crier en cageme vint visiter à la fenêtreoù j'étais pendueque mon père étaitCourte-queueet ma mère Croque- noix. Je ne l'aurais pas susans lui ; car j'avais été enlevée de dessousl'aile de mes parents au berceaufort jeune. Ma mère quelquetemps après en mourut de déplaisiret mon pèredésormais hors d'âge de faire d'autres enfantsdésespéré de se voir sans héritierss'enalla à la guerre des geaisoù il fut tué d'uncoup de bec dans la cervelle. Ceux qui me ravirent furent certainsanimaux sauvages qu'on appelle porchersqui me portèrentvendre à un châteauoù je vis cet homme àqui vous faites maintenant le procès. Je ne sais s'il conçutquelque bonne volonté pour moimais il se donnait la peined'avertir les serviteurs de me hacher de la mangeaille. Il avaitquelquefois la bonté de me l'apprêter lui-même. Sien hiver j'étais morfondueil me portait auprès dufeucalfeutrait ma cage ou commandait au jardinier de me réchaufferdans sa chemise. Les domestiques n'osaient m'agacer en sa présenceet je me souviens qu'un jour il me sauva de la gueule du chat qui metenait entre ses griffesoù le petit laquais de ma damem'avait exposée. Mais il ne sera pas mal à propos devous apprendre la cause de cette barbarie. Pour complaire àVerdelet (c'est le nom du petit laquais) je répétais unjour les sottises qu'il m'avait enseignées. Or il arrivaparmalheurquoique je récitasse toujours mes quolibets de suiteque je vins à dire en son ordre justement comme il entraitpour faire un faux message : « Taisez-vousfils de putainvous avez menti ! » Cet homme accusé que voilàqui connaissant le naturel menteur du fripons'imagina que jepourrais bien avoir parlé par prophétieet envoya surles lieux s'enquérir si Verdelet y avait été :Verdelet fut convaincu de fourbeVerdelet fut fouettéetVerdelet pour se venger m'eût fait manger au matousans lui. »Le roi d'un baissement de têtetémoigna qu'il étaitcontent de la pitié qu'elle avait eue de mon désastre ;il lui défendît toutefois de me plus parler en secret.Ensuiteil demanda à l'avocat de ma partiesi son plaidoyerétait prêt. Il fit signe de la patte qu'il allaitparleret voici ce me semble les mêmes points dont il insistacontre moi :

Plaidoyerfait au Parlement des oiseaux

les Chambres assemblées

contre un animal accusé d'être homme.


«Messieursla partie de ce criminel est Guillemette la Charnueperdrix de son extractionnouvellement arrivée du monde de laterrela gorge encore ouverte d'une balle de plomb que lui ont tiréeles hommesdemanderesse à l'encontre du genre humainet parconséquent à l'encontre d'un animal que je prétendsêtre un membre de ce grand corps. Il ne nous serait pas malaiséd'empêcher par sa mort les violences qu'il peut faire ;toutefois comme le salut ou la perte de tout ce qui vitimporte àla République des vivantsil me semble que nous mériterionsd'être nés hommesc'est-à-dire dégradésde la raison et de l'immortalité que nous avons par-dessuseuxsi nous leur avions ressemblé par quelqu'une de leursinjustices.

«Examinons doncmessieursles difficultés de ce procèsavec toute la contention de laquelle nos divins esprits sontcapables.

« Lenoeud de l'affaire consiste à savoir si cet animal est homme ;et puis en cas que nous avérions qu'il le soitsi pour celail mérite la mort.

«Pour moije ne fais point de difficulté qu'il ne le soitpremièrementpar un sentiment d'horreur dont nous nous sommestous sentis saisis à sa vue sans en pouvoir dire la cause ;secondementen ce qu'il rit comme un foutroisièmementence qu'il pleure comme un sot ; quatrièmementen ce qu'il semouche comme un vilain ; cinquièmementen ce qu'il est plumécomme un galeux ; sixièmementen ce qu'il porte la queuedevant ; septièmementen ce qu'il a toujours une quantitéde petits grès carrés dans la bouche qu'il n'a pasl'esprit de cracher ni d'avaler ; huitièmementet pourconclusionen ce qu'il lève en haut tous les matins ses yeuxson nez et son large beccolle ses mains ouvertes la pointe au cielplat contre platet n'en fait qu'une attachéecomme s'ils'ennuyait d'en avoir deux libres ; se casse les jambes par lamoitiéen sorte qu'il tombe sur ses gigots ; puis avec desparoles magiques qu'il bourdonnej'ai pris garde que ses jambesrompues se rattachentet qu'il se relève après aussigai qu'auparavant. Or vous savezmessieursque de tous les animauxil n'y a que l'homme seul dont l'âme soit assez noire pours'adonner à la magieet par conséquent celui-ci esthomme. Il faut maintenant examiner sipour être hommeilmérite la mort.

« Jepensemessieursqu'on n'a jamais révoqué en doute quetoutes les créatures sont produites par notre commune mèrepour vivre en société. Orsi je prouve que l'hommesemble n'être né que pour la romprene prouverai-je pasqu'allant contre la fin de sa créationil mérite quela nature se repente de son ouvrage ?

« Lapremière et la plus fondamentale loi pour la manutention d'unerépubliquec'est l'égalité ; mais l'homme ne lasaurait endurer éternellement : il se rue sur nous pour nousmanger ; il se fait accroire que nous n'avons été faitsque pour lui ; il prendpour argument de sa supérioritéprétenduela barbarie avec laquelle il nous massacreet lepeu de résistance qu'il trouve à forcer notrefaiblesseet ne veut pas cependant avouer à ses maîtresles aiglesles condorset les griffonspar qui les plus robustesd'entre eux sont surmontés.

«Mais pourquoi cette grandeur et disposition de membres marquerait-elle diversité d'espècepuisque entre eux-mêmesil se rencontre des nains et des géants ?

«Encore est-ce un droit imaginaire que cet empire dont ils se flattent; ils sont au contraire si enclins à la servitudeque de peurde manquer à servirils se vendent les uns aux autres leurliberté. C'est ainsi que les jeunes sont esclaves des vieuxles pauvres des richesles paysans des gentilshommesles princesdes monarqueset les monarques mêmes des lois qu'ils ontétablies. Mais avec tout cela ces pauvres serfs ont si peur demanquer de maîtresque comme s'ils appréhendaient quela liberté ne leur vînt de quelque endroit non attenduils se forgent des dieux de toutes partsdans l'eaudans l'airdans le feusous la terre ; ils en feront plutôt de boisqu'ils n'en aientet je crois même qu'ils se chatouillent desfausses espérances de l'immortalitémoins parl'horreur dont le non-être les effrayeque par la craintequ'ils ont de n'avoir pas qui leur commande après la mort.Voilà le bel effet de cette fantastique monarchie et de cetempire si naturel de l'homme sur les animaux et sur nous-mêmescar son insolence a été jusque-là.

«Cependant en conséquence de cette principauté ridiculeil s'attribue tout joliment sur nous le droit de vie et de mort ; ilnous dresse des embuscadesil nous enchaîneil nous jette enprisonil nous égorgeil nous mangeetde la puissance detuer ceux qui sont demeurés libres il fait un prix à lanoblesse. Il pense que le soleil s'est allumé pour l'éclairerà nous faire la guerre ; que nature nous a permis d'étendrenos promenades dans le ciel afin seulement que de notre vol il puissetirer de malheureux ou favorables auspices et quand Dieu mit desentrailles dedans notre corpsqu'il n'eut intention que de faire ungrand livre où l'homme pût apprendre la science deschoses futures.

« Hébienne voilà pas un orgueil tout à fait insupportable? Celui qui l'a conçu pouvait-il mériter un moindrechâtiment que de naître homme ? Ce n'est pas toutefoissur quoi je vous presse de condamner celui-ci. La pauvre bêten'ayant pas comme nous l'usage de raisonj'excuse ses erreurs quantà celles que produit son défaut d'entendement ; maispour celles qui ne sont filles que de la volontéj'en demandejustice : par exemplede ce qu'il nous tuesans être attaquépar nous ; de ce qu'il nous mangepouvant repaître sa faim denourriture plus convenableet ce que j'estime beaucoup plus lâchede ce qu'il débauche le bon naturel de quelques-uns desnôtrescomme des laniersdes faucons et des vautourspourles instruire au massacre des leursà faire gorge chaude deleur semblableou nous livrer entre ses mains.

«Cette seule considération est si pressanteque je demande àla cour qu'il soit exterminé de la mort triste. »

Tout lebarreau frémit de l'horreur d'un si grand supplice ; c'estpourquoi afin d'avoir lieu de le modérerle roi fit signe àmon avocat de répondre.

C'étaitun étourneaugrand jurisconsultelequel après avoirfrappé trois fois de sa patte contre la branche qui lesoutenaitparla ainsi à l'assemblée :

« Ilest vraimessieursqu'ému de pitiéj'avais entreprisla cause pour cette malheureuse bête ; mais sur le point de laplaideril m'est venu un remords de conscienceet comme une voixsecrètequi m'a défendu d'accomplir une action sidétestable. Ainsimessieursje vous déclareet àtoute la courque pour faire le salut de mon âmeje ne veuxcontribuer en façon quelconque à la durée d'unmonstre tel que l'homme. »

Toute lapopulace claqua du bec en signe de réjouissanceet pourcongratuler à la sincérité d'un oiseau si bien.

Ma pie seprésenta pour plaider à sa place ; mais il lui futimposé de se taireà cause qu'ayant éténourrie parmi les hommeset peut-être infectée de leurmoraleil était à craindre qu'elle n'apportât àma cause un esprit prévenu ; car la cour des oiseaux nesouffre point que l'avocatqui s'intéresse davantage pour unclient que pour l'autre soit ouïà moins qu'il puissejustifier que cette inclination procède au bon droit de lapartie.

Quand mesjuges virent que personne ne se présentait pour me défendreils étendirent leurs ailes qu'ils secouèrentetvolèrent incontinent aux opinions.

La plusgrande partiecomme j'ai su depuisinsista fort que je fusseexterminé de la mort triste ; maistoutefoisquand onaperçut que le roi penchait à la douceurchacun revintà son opinion. Ainsi mes juges se modérèrentetau lieu de la mort triste dont ils me firent grâceilstrouvèrent à propos pour faire sympathiser monchâtiment à quelqu'un de mes crimeset m'anéantirpar un supplice qui servît à me détromperenbravant ce prétendu empire de l'homme sur les oiseauxque jefusse abandonné à la colère des plus faiblesd'entre eux ; cela veut dire qu'ils me condamnèrent àêtre mangé des mouches.

En mêmetempsl'assemblée se levaet j'entendis murmurer qu'on nes'était pas davantage étendu à particulariserles circonstances de ma tragédieà cause de l'accidentarrivé à un oiseau de la troupequi venait de tomberen pâmoison comme il voulait parler au roi. On crut qu'elleétait causée par l'horreur qu'il avait eue de regardertrop fixement un homme. C'est pourquoi on donna ordre de m'emporter.

Mon arrêtme fut prononcé auparavantet sitôt que l'orfraie quiservait de greffier crimineleut achevé de me lirej'aperçusà l'entour de moi le ciel tout noir de mouchesde bourdonsd'abeillesde guibletsde cousins et de puces qui bruissaientd'impatience.

J'attendaisencore que mes aigles m'enlevassent comme à l'ordinairemaisje vis à leur place une grande autruche noire qui me mithonteusement à califourchon sur son dos (car cette posture estentre eux la plus ignominieuse où l'ou puisse appliquer uncriminelet jamais oiseaupour quelque offense qu'il ait commisen'y peut être condamné).

Lesarchers qui me conduisirent au supplice étaient unecinquantaine de condorset autant de griffons devantet derrièreceux-ci volait fort lentement une procession de corbeaux quicroassaient je ne sais quoi de lugubreet il me semblait ouïrcomme de plus loin des chouettes qui leur répondaient.

Au partirdu lieu où mon jugement m'avait été rendudeuxoiseaux de paradisà qui on avait donné charge dem'assister à la mortse vinrent asseoir sur mes épaules.

Quoiquemon âme fût alors fort troublée à cause del'horreur du pas que j'allais franchirje me suis pourtant souvenude quasi tous les raisonnements par lesquels ils tâchèrentde me consoler.

« Lamortme dirent-ils (me mettant le bec à l'oreille)n'est passans doute un grand malpuisque nature notre bonne mère yassujettit tous ses enfants ; et ce ne doit pas être uneaffaire de grande conséquencepuisqu'elle arrive àtout momentet pour si peu de chose ; car si la vie était siexcellenteil ne serait pas en notre pouvoir de ne la point donner ;ou si la mort traînait après soi des suites del'importance que tu te fais accroireil ne serait pas en notrepouvoir de la donner. Il y a beaucoup d'apparenceau contrairepuisque l'animal commence par jeuqu'il finit de même. Jeparle à toi ainsià cause que ton âme n'étantpas immortelle comme la nôtretu peux bien juger quand tumeursque tout meurt avec toi. Ne t'afflige donc point de faire plustôt ce que quelques- uns de tes compagnons feront plus tard.Leur condition est plus déplorable que la tienne ; car si lamort est un malelle n'est mal qu'à ceux qui ont àmouriret ils serontan prix de toiqui n'as plus qu'une heureentre ci et làcinquante ou soixante ans en état depouvoir mourir. Et puisdis-moicelui qui n'est pas né n'estpas malheureux. Or tu vas être comme celui qui n'est pas né; un clin d'oeil après la vietu seras ce que tu étaisun clin d'oeil devantet ce clin d'oeil passétu seras mortd'aussi longtemps que celui qui mourut il y a mille siècles.

«Mais en tout cassupposé que la vie soit un bienla mêmerencontre qui parmi l'infinité du temps a pu faire que tusoisne peut-il pas faire quelque jour que tu sois encore un autrecoup ? La matièrequi à force de se mêler estenfin arrivée à ce nombrecette disposition et cetordre nécessaire à la construction de ton êtrepeut-elle pas en se remêlant arriver à une dispositionrequise pour faire que tu te sentes être encore une autre fois? Oui ; maisme diras-tuje ne me souviendrai pas d'avoir été? Hé ! mon cher frèreque t'importepourvu que tu tesentes être ? Et puis ne se peut-il pas faire que pour teconsoler de la perte de ta vietu imagineras les mêmes raisonsque je te représente maintenant ?

«Voilà des considérations assez fortes pour t'obliger àboire cette absinthe en patience ; il m'en reste toutefois d'autresencore plus pressantes qui t'inviteront sans doute à lasouhaiter. Il fautmon cher frèrete persuader que comme toiet les autres brutes êtes matériels ; et comme la mortau lieu d'anéantir la matièreelle n'en fait quetroubler l'économietu doisdis-jecroire avec certitudequecessant d'être ce que tu étaistu commencerasd'être quelque autre chose. Je veux donc que tu ne deviennesqu'une motte de terreou un caillouencore seras-tu quelque chosede moins méchant que l'homme. Mais j'ai un secret à tedécouvrirque je ne voudrais pas qu'aucun de mes compagnonseût entendu de ma bouche c'est qu'étant mangécomme ta vas êtrede nos petits oiseauxtu passeras en leursubstance. Ouitu auras l'honneur de contribuerquoiqueaveuglémentaux opérations intellectuelles de nosmoucheset de participer à la gloiresi tu ne raisonnestoi-mêmede les faire au moins raisonner. »

Environ àcet endroit de l'exhortationnous arrivâmes au lieu destinépour mon supplice.

Il y avaitquatre arbres fort proches l'un de l'autreet quasi en mêmedistancesur chacun desquels à hauteur pareille un grandhéron s'était perché. On me descendit de dessusl'autruche noireet quantité de cormorans m'élevèrentoù les quatre hérons m'attendaient. Ces oiseauxvis-à-vis l'un de l'autre appuyés fermement chacun surson arbreavec leur cou de longueur prodigieusem'entortillèrentcomme avec une cordeles uns par les brasles autres par lesjambeset me lièrent si serréqu'encore que chacun demes membres ne fût garrotté que du cou d'un seuliln'était pas en ma puissance de me remuer le moins du monde.

Ilsdevaient demeurer longtemps en cette posture ; car j'entendis qu'ondonna charge à ces cormorans qui m'avaient élevéd'aller à la pêche pour les héronset de leurcouler la mangeaille dans le bec.

Onattendait encore les mouchesà cause qu'elles n'avaient pasfendu l'air d'un vol si puissant que nous : toutefois on ne restaguère sans les ouïr. Pour la première chose qu'ilsexploitèrent d'abordils s'entre- départirent moncorpset cette distribution fut faite si malicieusementqu'onassigna mes yeux aux abeillesafin de me les crever en me lesmangeant ; mes oreillesaux bourdonsafin de les étourdir etme les décorer tout ensemble ; mes épaulesaux pucesafin de les entamer d'une morsure qui me démangeâtetainsi du reste. A peine leur avais-je entendu disposer de leursordresqu'incontinent après je les vois approcher. Ilsemblait que tous les atomes dont l'air est composésefussent convertis en mouches ; car je n'étais presque pasvisité de deux ou trois faibles rayons de lumière quisemblaient se dérober pour venir jusqu'à moitant cesbataillons étaient serrés et voisins de ma chair.

Mais commechacun d'entre eux choisissait déjà du désir laplace qu'il devait mordretout à coup je les vis brusquementreculeret parmi la confusion d'un nombre infini d'éclats quiretentissaient jusqu'aux nuesje distinguai plusieurs fois ce mot deGrâce ! grâce ! grâce !

Ensuitedeux tourterelles s'approchèrent de moi. A leur venuetousles funestes appareils de ma mort se dissipèrent ; je sentismes hérons relâcher les cercles de ces longs cous quim'entortillaientet mon corps étendu en sautoirgriller dufaîte des quatre arbres jusqu'aux pieds de leurs racines.

Jen'attendais de ma chute que de briser à terre contre quelquerocher ; mais au bout de ma peur je fus étonné de metrouver à mon séant sur une autruche blanchequi semit au galop dès qu'elle me sentit sur son dos.

On me fitfaire un autre chemin que celui par où j'étais venucar il me souvient que je traversai un grand bois de myrteset unautre de térébinthesaboutissant à une vasteforêt d'oliviers où m'attendait le roi colombe au milieude toute sa cour.

Sitôtqu'il m'aperçut il fit signe qu'on m'aidât àdescendre. Aussitôt deux aigles de la garde me tendirent lespatteset me portèrent à leur prince.

Je vouluspar respect embrasser et baiser les petits ergots de Sa Majestémais elle se retira. « Et je vous demandedit-elle auparavantsi vous connaissez cet oiseau ? »

A cesparoleson me montra un perroquet qui se mit à rouer et àbattre des ailescomme il aperçut que je le considérais: « Et il me semblecriai-je au roique je l'ai vu quelquepart ; mais la peur et la joie ont chez moi tellement brouilléles espècesque je ne puis encore marquer bien clairement oùç'a été. »

Leperroquet à ces mots me vint de ses deux ailes accoler levisageet me dit : « Quoi ! vous ne connaissez plus Césarle perroquet de votre cousineà l'occasion de qui vous aveztant de fois soutenu que les oiseaux raisonnent ? C'est moi quitantôt pendant votre procès ai vouluaprèsl'audiencedéclarer les obligations que je vous ai : mais ladouleur de vous voir en un si grand périlm'a fait tomber enpâmoison.» Son discours acheva de me dessiller la vue.L'ayant donc reconnuje l'embrassai et le baisai ; il m'embrassa etme baisa. « Donclui dis-jeest-ce toimon pauvre Césarà qui j'ouvris la cage pour te rendre la liberté que latyrannique coutume de notre monde t'avait ôtée ? »

Le roiinterrompit nos caresseset me parla de la sorte : « Hommeparmi nous une bonne action n'est jamais perdue ; c'est pourquoiencore qu'étant homme tu mérites de mourir seulement àcause que tu es néle Sénat te donne la vie. Il peutbien accompagner de cette reconnaissance les lumières dontnature éclaira ton instinctquand elle te fit pressentir ennous la raison que tu n'étais pas capable de connaître.Va donc en paixet vis joyeux ! »

Il donnatout bas quelques ordreset mon autruche blancheconduite par deuxtourterellesm'emporta de l'assemblée.

Aprèsm'avoir galopé environ un demi-jourelle me laissa proched'une forêtoù je m'enfonçai dès qu'ellefut partie. Là je commençai à goûter leplaisir de la libertéet celui de manger le miel qui coulaitle long de l'écorce des arbres.

Je penseque je n'eusse jamais fini ma promenade ; car l'agréablediversité du lieu me faisait toujours découvrir quelquechose de plus beausi mon corps eût pu résister autravail. Mais comme enfin je me trouvai tout à fait amolli delassitudeje me laissai couler sur l'herbe.

Ainsiétendu à l'ombre de ces arbresje me sentais inviterau sommeil par la douce fraîcheur et le silence de la solitudequand un bruit incertain de voix confuses qu'il me semblait entendrevoltiger autour de moime réveilla en sursaut.

Le terrainparaissait fort uniet n'était hérissé d'aucunbuisson qui pût rompre la vue ; c'est pourquoi la miennes'allongeait fort avant par entre les arbres de la forêt.Cependant le murmure qui venait à mon oreillene pouvaitpartir que de fort proche de moi ; de sorte que m'y étantrendu encore plus attentifj'entendis fort distinctement une suitede paroles grecques ; et parmi beaucoup de personnes quis'entretenaientj'en démêlai une qui s'exprimait ainsi:

«Monsieur le médecinun de mes alliésl'orme àtrois têtesme vient d'envoyer un pinsonpar lequel il memande qu'il est malade d'une fièvre étiqueet d'ungrand mal de moussedont il est couvert depuis la têtejusqu'aux pieds. Je vous suppliepar l'amitié que vous meportezde lui ordonner quelque chose. »

Jedemeurai quelque temps sans rien ouïr ; maisau bout d'un petitespaceil me sembla qu'on répliqua ainsi : « Quandl'orme à trois têtes ne serait point votre alliéet quandau lieu de vous qui êtes mon amile plus étrangede notre espèce me ferait cette prièrema professionm'oblige de secourir tout le monde. Vous ferez donc dire àl'orme à trois têtesque pour la guérison de sonmalil a besoin de sucer le plus d'humide et le moins de sec qu'ilpourra ; quepour cet effetil doit conduire les petits filets deses racines vers l'endroit le plus moite de son litne s'entretenirque de choses gaieset se faire tous les jours donner la musique parquelques rossignols excellents. Aprèsil vous fera savoircomment il se sera trouvé de ce régime de vivre ; etpuis selon le progrès de son malquand nous aurons préparéses humeursquelque cigogne de mes amies lui donnera de ma part unclystère qui le remettra tout à fait en convalescence.»

Cesparoles achevéesje n'entendis plus le moindre bruit ; sinonqu'un quart d'heure aprèsune voix que je n'avais pointencorece me sembleremarquéeparvint à mon oreille; et voici comme elle parlait : « Holàfourchudormez-vous ? » J'ouïs qu'une autre voix répliquaitainsi : « Nonfraîche écorce ; pourquoi ? -C'estreprit celle qui la première avait rompu le silenceque je me sens ému de la même façon que nousavons accoutumé de l'êtrequand ces animaux qu'onappelle hommes nous approchent ; et je voudrais vous demander si voussentez la même chose. »

Il sepassa quelque temps avant que l'autre réponditcomme s'il eûtvoulu appliquer à cette découverte ses sens les plussecrets. Puisil s'écria « Mon Dieu ! vous avez raisonet je vous jure que je trouve mes organes tellement pleins desespèces d'un hommeque je suis le plus trompé dumondes'il n'y en a quelqu'un fort proche d'ici. »

Alorsplusieurs voix se mêlèrentqui disaient qu'assurémentelles sentaient un homme.

J'avaisbeau distribuer ma vue de tous côtésje ne découvraispoint d'où pouvait provenir cette parole. Enfin aprèsm'être un peu remis de l'horreur dont cet événementm'avait consternéje répondis à celle qu'il mesembla remarquer que c'était elle qui demandait s'il y avaitlà un hommequ'il y en avait un : « Mais je voussuppliecontinuai-je aussitôtqui que vous soyez qui parlez àmoide me dire où vous êtes ?» Un moment aprèsj'écoutai ces mots :

«Nous sommes en ta présence : tes yeux nous regardentet tu nenous vois pas ! Envisage les chênes où nous sentons quetu tiens ta vue attachée c'est nous qui te parlons ; et si tut'étonnes que nous parlions une langue usitée au monded'où tu vienssache que nos premiers pères en sontoriginaires ; ils demeuraient en Epire dans la forêt deDodonneoù leur bonté naturelle les convia de rendredes oracles aux affligés qui les consultaient. Ils avaientpour cet effet appris la langue grecquela plus universelle qui fûtalorsafin d'être entendus ; et parce que nous descendonsd'euxde père en filsle don de prophétie a couléjusqu'à nous. Or tu sauras qu'une grande aigle à quinos pères de Dodonne donnaient retraitene pouvant aller àla chasse à cause d'une main qu'elle s'était rompueserepaissait du gland que leurs rameaux lui fournissaientquand unjourennuyée de vivre dans un monde qui souffrait tantelleprit son vol au soleilet continua son voyage si heureusementqu'enfin elle aborda le globe lumineux où nous sommes ; mais àson arrivéela chaleur du climat la fit vomir : elle sedéchargea de force gland non encore digéré ; cegland germail en crût des chênes qui furent nos aïeux.

«Voilà comment nous changeâmes d'habitation. Cependantencore que vous nous entendiez parler une langue humainece n'estpas à dire que les autres arbres s'expliquent de même ;il n'y a rien que nous autres chênesissus de la forêtde Dodonnequi parlions comme vous ; car pour les autres végétantsvoici leur façon de s'exprimer. N'avez-vous point pris garde àce vent doux et subtilqui ne manque jamais de respirer àl'orée des bois ? C'est l'haleine de leur parole ; et ce petitmurmure ou ce bruit délicat dont ils rompent le sacrésilence de leur solitudec'est proprement leur langage. Mais encoreque le bruit des forêts semble toujours le mêmeil esttoutefois si différentque chaque espèce de végétantgarde le sien particulieren sorte que le bouleau ne parle pas commel'érableni le hêtre comme le cerisier. Si le sotpeuple de votre monde m'avait entendu parler comme je faisilcroirait que ce serait un diable enfermé sous mon écorce; car bien loin de croire que nous puissions raisonneril nes'imagine pas même que nous ayons l'âme sensitive ;encore quetous les joursil voie qu'au premier coup dont lebûcheron assaut un arbrela cognée entre dans la chairquatre fois plus avant qu'au second ; et qu'il doive conjecturerqu'assurément le premier coup l'a surpris et frappé audépourvupuisque aussitôt qu'il a étéaverti par la douleuril s'est ramassé en soi-mêmearéuni ses forces pour combattreet s'est comme pétrifiépour résister à la dureté des armes de sonennemi. Mais mon dessein n'est pas de faire comprendre la lumièreaux aveugles ; un particulier m'est toute l'espèceet toutel'espèce ne m'est qu'un particulierquand le particuliern'est point infecté des erreurs de l'espèce ; c'estpourquoi soyez attentifcar je crois parleren vous parlantàtout le genre humain.

«Vous saurez doncen premier lieuque presque tous les concerts dontles oiseaux font musiquesont composés à la louangedes arbres ; maisaussien récompense du soin qu'ilsprennent de célébrer nos belles actionsnous nousdonnons celui de cacher leurs amours ; car ne vous imaginez pasquand vous avez tant de peine à découvrir un de leursnids que cela provienne de la prudence avec laquelle ils l'ont caché.C'est l'arbre qui lui-même a plié ses rameaux toutautour du nid pour garantir des cruautés de l'homme la famillede son hôte. Et qu'ainsi ne soitconsidérez l'aire deceuxou qui sont nés à la destruction des oiseauxleurs concitoyenscomme des éperviersdes honbereauxdesmilansdes fauconsetc. ; ou qui ne parlent que pour querellercomme les geais et des pies ; ou qui prennent plaisir nous fairepeurcomme des hiboux et des chats-huants. Vous remarquerez quel'aire de ceux-là est abandonnée à la vue detout le mondeparce que l'arbre en a éloigné sesbranchesafin de la donner en proie.

«Mais il n'est pas besoin de particulariser tant de chosespourprouver que les arbres exercentsoit du corpssoit de l'âmetoutes vos fonctions. Y a-t-il quelqu'un parmi vous qui n'aitremarqué qu'au printempsquand le soleil a réjouinotre écorce d'une sève féconde nous allongeonsnos rameauxet les étendons chargés de fruits sur lesein de la terre dont nous sommes amoureux ? La terrede son côtés'entrouvre et réchauffe d'une même ardeur ; et comme sichacun de nos rameaux était un .....elle s'en approche pours'y joindre ; et nos rameauxtransportés de plaisirsedéchargentdans son gironde la semence qu'elle brûlede concevoir. Elle est pourtant neuf mois à former cet embryonauparavant que de le mettre au jour ; mais l'arbreson mari quicraint que la froidure de l'hiver ne nuise à sa grossessedépouille sa robe verte pour la couvrirse contentantpourcacher quelque chose de sa nuditéd'un vieux manteau defeuilles mortes.

« Hébienvous autres hommesvous regardez éternellement ceschoseset ne les contemplez jamais ; il s'en est passé àvos yeux de plus convaincantes encore qui n'ont pas seulement ébranléles aheurtés. »

J'avaisl'attention fort bandée aux discours dont cette voix arboriquem'entretenaitet j'attendais la suitequand tout à coup ellecessa d'un ton semblable à celui d'une personne que la courtehaleine empêcherait de parler.

Cette voixallait je pense entamer un autre discours ; mais le bruit d'unegrande alarme qui survint l'en empêcha. Toute la forêt enrumeur ne retentissait que de ces mots : Gare la peste ! et Passeparole !

Jeconjurai l'arbre qui m'avait si longtemps entretenude m'apprendred'où procédait un si grand désordre.

«Mon amime dit-ilnous ne sommes pas en ces quartiers-ci encorebien informés des particularités du mal. Je vous diraiseulement en trois mots que cette pestedont nous sommes menacésest ce qu'entre les hommes on appelle embrasement. Nous pouvons bienle nommer ainsipuisque parmi nous il n'y a point de maladie sicontagieuse. Le remède que nous y allons apporterc'est deraidir nos haleineset de souffler tous ensemble vers l'endroit d'oùpart l'inflammationafin de repousser ce mauvais air. Je crois quece qui nous aura apporté cette fièvre ardente est unebête à feuqui rôde depuis quelques jours àl'entour de nos bois ; car comme elles ne vont jamais sans feu et nes'en peuvent passercelle-ci sera sans doute venue le mettre àquelqu'un de nos arbres.

«Nous avions mandé l'animal glaçon pour venir ànotre secours ; cependant il n'est pas encore arrivé. Maisadieuje n'ai pas le temps de vous entreteniril faut songer ausalut commun ; et vous-même prenez la fuiteautrementvouscourez risque d'être enveloppé dans notre ruine. »

Je suivisson conseilsans toutefois me beaucoup presserparce que jeconnaissais mes jambes. Cependant je savais si peu la carte du paysque je me trouvai au bout de dix-huit heures de chemin au derrièrede la forêt dont je pensais fuir ; et pour surcroîtd'appréhensioncent éclats épouvantables detonnerre m'ébranlaient le cerveautandis que la funeste etblême lueur de mille éclairs venait éteindre mesprunelles.

De momenten moment les coups redoublaient avec tant de furiequ'on eûtdit que les fondements du monde allaient s'écrouler ; etmalgré tout cela le ciel ne parut jamais plus serein. Comme jeme vis au bout de mes raisonsenfin le désir de connaîtrela cause d'un événement si extraordinaire m'invita demarcher vers le lieu d'où le bruit semblait s'épandre.

Jecheminai environ l'espace de quatre cents stadesà la findesquels j'aperçus au milieu d'une fort grande campagne commedeux boules quiaprès avoir en bruissant tournélongtemps à l'entour l'une de l'autres'approchaient et puisse reculaient. Et j'observai quequand le heurt se faisaitc'étaitalors qu'on entendait ces grands coups ; mais à force demarcher plus avantje reconnus que ce qui de loin m'avait paru deuxboulesétait deux animaux ; l'un desquelsquoique rond paren basformait un triangle par le milieu ; et sa tête fortélevéeavec sa rousse chevelure qui flottaitcontremonts'aiguisait en pyramide. Son corps était trouécomme un cribleet à travers ces pertuis déliésqui lui servaient de poreson apercevait glisser de petites flammesqui semblaient le couvrir d'un plumage de feu.

Encheminant là autourje rencontrai un vieillard fort vénérablequi regardait ce fameux combat avec autant de curiosité quemoi. Il me fit signe de m'approcher : j'obéiset nous nousassîmes l'un auprès de l'autre.

J'avaisdessein de lui demander le motif qui l'avait amené en cettecontréemais il me ferma la bouche par ces paroles : «Hé bienvous le saurezle motif qui m'amène en cettecontrée ! » Et là-dessus il me raconta fort aulong toutes les particularités de son voyage. Je vous laisse àpenser si je demeurai interdit. Cependantpour accroître maconsternationcomme déjà je brûlais de luidemander quel démon lui révélait mes pensées: « Nonnons'écria-t-ilce n'est point un démonqui me révèle vos pensées...» Ce nouveautour de devin me le fit observer avec plus d'attention qu'auparavantet je remarquai qu'il contrefaisait mon portmes gestesma minesituait tous ses membres et figurait toutes les parties de son visagesur le patron des miennes ; enfin mon ombre en relief ne m'eûtpas mieux représenté. « Je voiscontinua-t-ilque vous êtes en peine de savoir pourquoi je vous contrefaiset je veux bien vous l'apprendre. Sachez donc qu'afin de connaîtrevotre intérieurj'arrangeai toutes les parties de mon corpsdans un ordre semblable au vôtre ; car étant de toutesparts situé comme vousj'excite en moi par cette dispositionde matièrela même pensée que produit en vouscette même disposition de matière.

«Vous jugerez cet effet-là possiblesi toutefois vous avezobservé que les gémeaux qui se ressemblent ontordinairement l'espritles passionset la volonté semblables; jusque-là qu'il s'est rencontré à Paris deuxbessons qui n'ont jamais eu que les mêmes maladies et la mêmesanté ; se sont mariéssans savoir le dessein l'un del'autreà même heure et à même jour ; sesont réciproquement écrit des lettresdont le sensles mots et la constitution étaient de mêmeet quienfin ont composé sur un même sujet une même sortede versavec les mêmes pointesle même tour et le mêmeordre. Mais ne voyez-vous pas qu'il était impossible que lacomposition des organes de leurs corps étant pareille danstoutes ces circonstancesils n'opérassent d'une façonpareillepuisque deux instruments égaux touchéségalement doivent rendre une harmonie égale ? Etqu'ainsi conformant tout à fait mon corps au vôtreetdevenant pour ainsi dire votre gémeauil est impossible qu'unmême branle de matière ne nous cause à tous deuxun même branle d'esprit. »

Aprèscela il se remit encore à me contrefaireet poursuivit ainsi: « Vous êtes maintenant fort en peine de l'origine ducombat de ces deux monstresmais je veux vous l'apprendre. Sachezdonc que les arbres de la forêt que nous avons à dosn'ayant pu repousser avec leurs souffles les violents efforts de labête à feuont eu recours à l'animal glaçon.

« Jen'ai encorelui dis-jeentendu parler de ces animaux-là qu'àun chêne de cette contréemais fort à la hâtecar il ne songeait qu'à se garantir. C'est pourquoi je voussupplie de m'en faire savant.

Voicicomment il me parla : « On verrait en ce globe où noussommes les bois fort clairsemésà cause du grandnombre de bêtes à feu qui les désolentsans lesanimaux glaçons qui tous les jours à la prièredes forêts leurs amiesviennent guérir les arbresmalades ; je dis guérircar à peine de leur bouchegelée ont-ils soufflé sur les charbons de cette pestequ'ils l'éteignent.

« Aumonde de la terre d'où vous êteset d'où jesuisla bête à feu s'appelle salamandreet l'animalglaçon y est connu par celui de remore. Or vous saurez que lesremores habitent vers l'extrémité du pôleauplus profond de la mer glaciale ; et c'est la froideur évaporéede ces poissons à travers leurs écaillesqui faitgeler en ces quartiers-là l'eau de la merquoique salée.

« Laplupart des pilotesqui ont voyagé pour la découvertedu Groenlandont enfin expérimenté qu'en certainesaison les glaces qui d'autres fois les avaient arrêtésne se rencontraient plus ; mais encore que cette mer fût libredans le temps où l'hiver y est le plus âpreils n'ontpas laissé d'en attribuer la cause à quelque chaleursecrète qui les avait fondues ; mais il est bien plusvraisemblable que les remores qui ne se nourrissent que de glacelesavaient pour lors absorbées. Or vous devez savoir quequelques mois après qu'elles se sont repuescette effroyabledigestion leur rend l'estomac si morfonduque la seule haleinequ'elles expirent reglace derechef toute la mer du pôle. Quandelles sortent sur la terrecar elles vivent dedans l'un et dansl'autre élémentelles ne se rassasient que de ciguëd'aconitd'opium et de mandragore.

« Ons'étonne en notre monde d'où procèdent cesfrileux vents du nord qui traînent toujours la gelée ;mais si nos compatriotes savaientcomme nousque les remoreshabitent en ce climatils connaîtraientcomme nousqu'ilsproviennent du souffle avec lequel elles essayent de repousser lachaleur du soleil qui les approche.

«Cette eau stigiade de laquelle on empoisonna le grand Alexandre etdont la froideur pétrifia les entraillesétait dupissat d'un de ces animaux. Enfin la remore contient si éminemmenttous les principes de froidurequepassant par-dessus un vaisseaule vaisseau se trouve saisi du froid en sorte qu'il en demeure toutengourdi jusqu'à ne pouvoir démarrer de sa place. C'estpour cela que la moitié de ceux qui ont cinglé vers lenord à la découverte du pôlen'en sont pointrevenusparce que c'est un miracle si les remoresdont le nombreest si grand dans cette mern'arrêtent leurs vaisseaux. Voilàpour ce qui est des animaux glaçons.

«Mais quant aux bêtes à feuelles logent dans la terresous des montagnes de bitume allumécomme l'Etnale Vésuveet le cap Rouge. Ces boutons que vous voyez à la gorge decelui-ciqui procèdent de l'inflammation de son foiecesont... »

Nousrestâmes après cela sans parlerpour nous rendreattentifs à ce fameux duel.

Lasalamandre attaquait avec beaucoup d'ardeur ; mais la remoresoutenait impénétrablement. Chaque heurt qu'elles sedonnaientengendrait un coup de tonnerrecomme il arrive dans lesmondes d'ici autouroù la rencontre d'une nue chaude avec unefroide excite le même bruit.

Des yeuxde la salamandre il sortait à chaque oeillade de colèrequ'elle dardait contre son ennemieune rouge lumière dontl'air paraissait allumé : en volantelle suait de l'huilebouillanteet pissait de l'eau- forte.

La remorede son côté grossepesante et carréemontraitun corps tout écaillé de glaçons. Ses largesyeux paraissaient deux assiettes de cristaldont les regardscharroyaient une lumière si morfondanteque je sentaisfrissonner l'hiver sur chaque membre de mon corps où elle lesattachait. Si je pensais mettre ma main au-devantma main en prenaitl'onglée ; l'air même autour d'elleatteint de sarigueurs'épaississait en neigela terre durcissait sous sespas ; et je pouvais compter les traces de la bête par le nombredes engelures qui m'accueillaient quand je marchais dessus.

Aucommencement du combatla salamandre à cause de la vigoureusecontention de sa première ardeuravait fait suer la remore ;mais à la longue cette sueur s'étant refroidieémaillatoute la plaine d'un verglas si glissantque la salamandre nepouvait joindre la remore sans tomber. Nous connûmes bien lephilosophe et moiqu'à force de choir et se relever tant defoiselle était fatiguée ; car ces éclats detonnerreauparavant si effroyablesqu'enfantait le choc dont elleheurtait son ennemien'étaient plus que le bruit sourd de cespetits coups qui marquent la fin d'une tempêteet ce bruitsourdamorti peu à peudégénéra en unfrémissement semblable à celui d'un fer rouge plongédans de l'eau froide.

Quand laremore connut que le combat tirait aux aboispar l'affaiblissementdu choc dont elle se sentait à peine ébranléeelle se dressa sur un angle de son cube et se laissa tomber de toutesa pesanteur sur l'estomac de la salamandreavec un tel succèsque le coeur de la pauvre salamandreoù tout le reste de sonardeur s'était concentréen se crevantfit un éclatsi épouvantable que je ne sais rien dans la nature pour lecomparer.

Ainsimourut la bête de feu sous la paresseuse résistance del'animal de glaçon.

Quelquetemps après que la remore se fut retiréenous nousapprochâmes du champ de bataille ; et le vieillards'étantenduit les mains de la terre sur laquelle elle avait marchécomme d'un préservatif contre la brûlureil empoigna lecadavre de la salamandre. « Avec le corps de cet animalmedit-ilje n'ai que faire de feu dans ma cuisine ; car pourvu qu'ilsoit pendu à la crémaillèreil fera bouillir etrôtir tout ce que j'aurai mis à l'âtre. Quant auxyeuxje les garde soigneusement ; s'ils étaient nettoyésdes ombres de la mortvous les prendriez pour deux petits soleils.Les anciens de notre monde les savaient bien mettre en oeuvre ; c'estce qu'ils nommaient des lampes ardenteset l'on ne les appendaitqu'aux sépultures pompeuses des personnes illustres.

«Nos modernes en ont rencontré en fouillant quelques-uns de cesfameux tombeauxmais leur ignorante curiosité les a crevésen pensant trouver derrière les membranes rompues ce feuqu'ils y voyaient reluire. »

Levieillard marchait toujourset moi je le suivaisattentif auxmerveilles qu'il me débitait. Or à propos du combatilne faut pas que j'oublie l'entretien que nous eûmes touchantl'animal glaçon.

« Jene crois pasme dit-ilque vous ayez jamais vu de remorescar cespoissons ne s'élèvent guère à fleur d'eau; encore n'abandonnent-ils quasi point l'océan septentrional.Mais sans doute vous aurez vu de certains animaux qui en quelquefaçon se peuvent dire de leur espèce. Je vous ai tantôtdit que cette mer en tirant vers les pôles est toute pleine deremoresqui jettent leur frai sur la vase comme les autres poissons.Vous saurez donc que cette semence extraite de toute leur masse encontient si éminemment toute la froideurque si un navire estpoussé par-dessusle navire en contracte un ou plusieurs versqui deviennent oiseauxdont le sang privé de chaleur faitqu'on les rangequoiqu'ils aient des ailesau nombre des poissons.Aussi le Souverain Pontifelequel connaît leur originenedéfend pas d'en manger en carême. C'est ce que vousappelez des macreuses. »

Jecheminais toujours sans autre dessein que de le suivremaistellement ravi d'avoir trouvé un hommeque je n'osaisdétourner les yeux de dessus luitant j'avais peur de leperdre.