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Edmond et Jules  de GoncourtGerminie Lacerteux

CHAPITRE I



-- Sauvée! vous voilà donc sauvéemademoisellefit avec un cride joie la bonne qui venait de fermer la porte sur le médecinetse précipitant vers le lit où était couchéesa maîtresseelle se mit avec une frénésie debonheur et une furie de caresses à embrasserpar-dessus lescouverturesle pauvre corps tout maigre de la vieille femmetoutpetit dans le lit trop grand comme un corps d'enfant.

La vieillefemme lui prit silencieusement la tête dans ses deux mainslaserra contre son coeurpoussa un soupiret laissa échapper :-- Allons ! il faut donc vivre encore !

Ceci sepassait dans une petite chambre dont la fenêtre montrait unétroit morceau de ciel coupé de trois noirs tuyaux detôledes lignes de toitset au loinentre deux maisons quise touchaient presquela branche sans feuilles d'un arbre qu'on nevoyait pas.

Dans lachambresur la cheminéeposait dans une boîte d'acajoucarrée une pendule au large cadranaux gros chiffresauxheures lourdes. A côté deux flambeauxfaits de troiscygnes argentés tendant leur col autour d'un carquois doréétaient sous verre. Près de la cheminée unfauteuil à la Voltairerecouvert d'une de ces tapisseries àdessin de damier que font les petites filles et les vieilles femmesétendait ses bras vides. Deux petits paysages d'Italiedansle goût de Bertinune aquarelle de fleurs avec une date àl'encre rouge au basquelques miniaturespendaient accrochésau mur. Sur la commode d'acajoud'un style Empireun Temps enbronze noir et courantsa faux en avantservait de porte-montre àune petite montre au chiffre de diamants sur émail bleuentouré de perles. Sur le parquetun tapis Pamme allongeaitses bandes noires et vertes. A la fenêtre et au litlesrideaux étaient d'une ancienne perse à dessins rougessur fond chocolat. A la tête du litun portrait s'inclinaitsur la maladeet semblait du regard peser sur elle. Un homme auxtraits durs y était représentédont le visagesortait du haut collet d'un habit de satin vertet d'une de cescravates lâches et flottantesd'une de ces mousselinesmollement nouées autour des têtes par la mode despremières années de la Révolution. La vieillefemme couchée dans le lit ressemblait à cette figure.Elle avait les mêmes sourcils épaisnoirsimpérieuxle même nez aquilinles mêmes lignes nettes de volontéde résolutiond'énergie. Le portrait semblait serefléter sur elle comme le visage d'un père sur levisage d'une fille. Mais chez elle la dureté des traits étaitadoucie par un rayon de rude bontéje ne sais quelle flammede mâle dévouement et de charité masculine.

Le jourqui éclairait la chambre était un de ces jours que leprintemps faitlorsqu'il commencele soir vers cinq heuresun jourqui a des clartés de cristal et des blancheurs d'argentunjour froidvirginal et douxqui s'éteint dans le rose dusoleil avec des pâleurs de limbes. Le ciel était pleinde cette lumière d'une nouvelle vieadorablement triste commela terre encore dépouilléeet si tendre qu'elle poussele bonheur à pleurer.

-- Eh bien! voila ma bête de Germinie qui pleure ? dit au bout d'uninstant la vieille femme en retirant ses mains mouillées sousles baisers de sa bonne.

-- Ah ! mabonne demoiselleje voudrais toujours pleurer comme ça !c'est si bon ! ça me fait revoir ma pauvre mère... ettout !... si vous saviez !

-- Vava... lui dit sa maîtresse en fermant les yeux pour écouterdis-moi ça...

-- Ah ! mapauvre mère !... La bonne s'arrêta. Puisavec le flotde paroles qui jaillit des larmes heureuseselle repritcomme sidans l'émotion et l'épanchement de sa joietoute sonenfance refluait a son coeur : -- La pauvre femme ! Je la revois ladernière fois qu'elle est sortie... pour me mener à lamesse... un 21 janvierje me rappelle... On lisait dans ce temps-làle testament du roi... Ah ! elle en a eu des maux pour moimaman !Elle avait quarante-deux ansquand elle a été pourm'avoir... papa l'a fait assez pleurer ! Nous étions déjàtroiset il n'y avait pas tant de pain à la maison... Et puisil était fier comme tout... Nous n'aurions eu qu'une cosse depoisqu'il n'aurait jamais voulu des secours du curé... Ah !on ne mangeait pas tous les jours du lard chez nous... Ça nefait rien : pour tout çamaman m'aimait un peu pluset elletrouvait toujours dans des coins un peu de graisse ou de fromage pourmettre sur mes tartines... Je n'avais pas cinq ans quand elle estmorte... Ce fut notre malheur à tous. J'avais un grand frèrequi était blanc comme un lingeavec une barbe toute jaune...et bon ! vous n'avez pas d'idée... Tout le monde l'aimait. Onlui avait donné des noms... Les uns l'appelaient Bodaje nesais pas pourquoi... Les autres Jésus-Christ... Ah ! c'étaitun ouvriercelui-là ! Il avait beau avoir une santé derien du tout... au petit jour il était toujours à sonmétier... parce que nous étions tisserandsfaut vousdire... et il ne démarrait pas avec sa navettejusqu'ausoir... Et honnête avec çasi vous saviez ! On venaitde partout lui apporter son filet toujours sans peser... Il étaittrès ami avec le maître d'écoleet c'étaitlui qui faisait les sentences au carnaval. Mon pèreluic'était autre chose : il travaillait un momentuneheurecomme ça... et puis il s'en allait dans les champs...et puis quand il rentraitil nous battaitet fort... Il étaitcomme fou... on disait que c'était d'être poitrinaire.Heureusement qu'il y avait là mon frère : il empêchaitma seconde soeur de me tirer les cheveuxde me faire du mal... parcequ'elle était jalouse. Il me prenait toujours par la main pouraller voir jouer aux quilles... Enfin il soutenait à lui seulla maison... Pour ma première communionen donna-t-il de cescoups de battant ! Ah ! il en abattit de l'ouvrage pour que je fussecomme les autres avec une petite robe blanche où il y avait untuyautéet un petit sac a mainon portait alors de ça...Je n'avais pas de bonnet : je m'étais faitje me souviensune jolie couronne avec des faveurs et de la moelle blanche qu'onretire en écorçant de la canette : il y en a beaucoupchez nous dans les places où on met rouir le chanvre... Voilàun de mes bons jours ce jour-là... avec le tirage des cochonsà Noël... et les fois où j'allais aider pouraccoler la vigne... c'est au mois de juinvous savez... Nous enavions une petite au haut de Saint-Hilaire... Il y eut ces années-làune année bien dure... vous vous rappelezmademoiselle ?...La grêle de 1828 qui perdit tout... Ça alla jusqu'àDijonet plus loin... on fut obligé de faire du pain avec duson... Mon frère alors s'abîma de travail... Mon pèrequi était à présent toujours dehors àcourir dans les champsnous rapportait quelquefois deschampignons... C'était de la misère tout de même...on avait plus souvent faim qu'autre chose... Moiquand j'étaisdans les champsje regardais si on ne me voyait pasje me coulaistout doucement sur les genouxet quand j'étais sous unevachej'ôtais un de mes sabotset je me mettais à latraire... Dam ! il n'aurait pas fallu qu'on me prît !... Maplus grande soeur était en service chez le maire de Lencloset elle envoyait à la maison ses quatre-vingts francs degages... c'était toujours autant. La seconde travaillait àla couture chez les bourgeois ; mais ce n'étaient pas les prixd'à présent alors : on allait de six heures du matinjusqu'à la nuit pour huit sous. Avec ça elle voulaitmettre de côté pour s'habiller à la fête lejour de Saint-Rémi... Ah ! voilà comme on est chez nous: il y en a beaucoup qui mangent deux pommes de terre par jourpendant six mois pour s'avoir une robe neuve ce jour-là... Lesmauvaises chances nous tombaient de tous les côtés...Mon père vint à mourir... Il avait fallu vendre unpetit champ et un homme de vigne qui tous les ans nous donnaitun tonneau de vin... Les notairesça coûte... Quand monfrère fut maladeil n'y avait rien à lui donner àboire que du râpé sur lequel on jetait de l'eaudepuis un an... Et puis il n'y avait plus de linge pour le changer :tous nos draps de l'armoireoù il y avait une croix d'ordessusdu temps de mamanc'était parti... et la croixaussi... Là-dessusavant d'être malade alorsmon frères'en va à la fête de Clefmont. Il entend dire que masoeur a fait sa faute avec le maire où elle était : iltombe sur ceux qui disaient cela... il n'était guèrefort... Euxils étaient beaucoupils le jetèrent parterreet quand il fut par terreils lui donnèrent des coupsde sabots dans le creux de l'estomac... On nous le rapporta commemort... Le médecin le remit pourtant sur piedet nous ditqu'il était guéri. Mais il ne fit plus que traîner...Je voyais qu'il s'en allaitmoiquand il m'embrassait... Quand ilfut mortle pauvre cher pâlotil fallut que Cadet Ballard ymît toutes ses forces pour m'enlever de dessus le corps. Toutle villagele maire et toutalla à son enterrement. Ma soeurn'ayant pu garder sa place chez ce maire à cause des proposqu'il lui tenaitet étant partie se placer à Parismon autre soeur la suivit... Je me trouvai toute seule... Une cousinede ma mère me prit alors avec elle à Damblin ; maisj'étais toute déplantée làje passaisles nuits à pleureret quand je pouvais me sauverjeretournais toujours à notre maison. Rien que de voirdel'entrée de notre ruela vieille vigne à notre porteça me faisait un effet ! il me poussait des jambes... Lesbraves gens qui avaient acheté la maison me gardaient jusqu'àce qu'on vînt me chercher ; on était toujours sûrde me retrouver là. A la finon écrivit à masoeur de Parisque si elle ne me faisait pas venir auprèsd'elleje pourrais bien ne pas faire de vieux os... Le fait quej'étais comme de la cire... On me recommanda au conducteurd'une petite voiture qui allait tous les mois de Langres àParis. J'avais alors quatorze ans... Je me rappelle quependant toutle voyageje couchai tout habilléeparce que l'on me faisaitcoucher dans la chambre commune. En arrivant j'étais couvertede poux...


CHAPITREII




La vieillefemme resta silencieuse : elle comparait sa vie à celle de sabonne.

Mlle deVarandeuil était née en 1782. Elle naissait dans unhôtel de la rue Royaleet Mesdames de France la tenaient surles fonts baptismaux. Son père était de l'intimitédu comte d'Artoisdans la maison duquel il avait une charge. Ilétait de ses chasses et des familiers devant lesquelsàla messe qui précédait les chassescelui qui devaitêtre Charles X pressait l'officiant en lui disant àmi-voix : -- "Psit ! psit ! curéavale vite ton bon Dieu!" M. de Varandeuil avait fait un de ces mariages auxquels sontemps était habitué : il avait épousé unefaçon d'actriceune cantatrice quisans grand talentavaitréussi au Concert Spirituelà côté de MmeTodide Mme Ponteuil et de Mlle Saint-Huberti. La petite fillenéede ce mariage en 1782était de pauvre santélaideavec un grand nez déjà ridiculele nez de son pèredans une figure grosse comme le poing. Elle n'avait rien de cequ'aurait voulu d'elle la vanité de ses parents. Sur un fiascoqu'elle fit à cinq ans au forté-pianoà unconcert donné par sa mère dans son salonelle futreléguée parmi la domesticité. Elle n'approchaitqu'une minutele matinsa mèrequi se faisait embrasser parelle sous le mentonpour qu'elle ne dérangeât pas sonrouge. Quand la Révolution arrivaitM. de Varandeuil étaitgrâce à la protection du comte d'Artoispayeur desrentes. Mme de Varandeuil voyageait en Italieoù elle s'étaitfait envoyer sous le prétexte de soigner sa santéabandonnant à son mari le soin de sa fille et d'un tout jeunefils. Les soucis sévères du tempsles menaces grondantcontre l'argent et les familles maniant l'argent-- M. de Varandeuilavait un frère fermier général-- ne laissaientguère à ce père très égoïsteet très sec le loisir de coeur nécessaire pours'occuper de ses enfants. Par là-dessusla gênecommençait à entrer dans son intérieur. Ilquittait la rue Royale et venait habiter l'hôtel duPetit-Charolaisappartenant à sa mère encore vivantequi le laissait s'y établir. Les événementsmarchaient ; on était au commencement des années deguillotinelorsqu'un soirdans le rue Saint-Antoineil marchaitderrière un colporteur criant le journal Aux voleurs ! Auxvoleurs ! Le colporteurselon l'habitude du tempsfaisaitl'annonce des articles du numéro : M. de Varandeuil entenditson nom mêlé à des b... et à des j... f...Il acheta le journal et y lut une dénonciationrévolutionnaire.

Quelquetemps aprèsson frère était arrêtéet enfermé à l'hôtel Talaru avec les autresfermiers généraux. Sa mèreprise de terreuravait vendu follementpour le prix des glacesl'hôtel duPetit-Charolais où il logeait : payée en assignatselle était morte de désespoir devant la baissecroissante du papier. HeureusementM. de Varandeuil obtenait desacquéreursqui ne trouvaient pas à louerlapermission d'habiter les chambres servant autrefois aux gensd'écurie. Il se réfugiait làsur les derrièresde l'hôteldépouillait son nomaffichait à laporteselon qu'il était ordonnéson nom patronymiquede Roulotsous lequel il enterrait le de Varandeuil etl'ancien courtisan du comte d'Artois. Il y vécut solitaireeffacéenfouicachant sa têtene sortant pasrasédans son trousans domestiqueservi par sa fille et lui laissanttout faire. La Terreur se passa pour eux dans l'attenteletressaillementl'émotion suspendue de la mort. Tous lessoirsla petite allait écouter par une lucarne grilléeles condamnations du jourla Liste des gagnants à laloterie de sainte Guillotine. A chaque coup frappé àla porteelle allait ouvriren croyant qu'on venait prendre sonpère pour le mener sur la place de la Révolutionoùson oncle avait été déjà mené.Vint le moment où l'argentl'argent si rarene donna plus lepain : il fallut l'enlever presque de force à la porte desboulangers ; il fallut le conquérir par des heures passéesdans le froid et le vif des nuitsdans la presse et l'écrasementdes foulesfaire queue dès trois heures du matin. Le pèrene se souciait pas de se risquer dans cet amas de peuple. Il avaitpeur d'être reconnude se compromettre avec une de cesfoucades qui auraient échappé n'importe où àla fougue de son caractère. Puis il reculait devant l'ennui etla dureté de la corvée. Le petit garçon étaitencore trop petiton l'eût écrasé : ce fut àla fille que revint la charge de gagner chaque jour le pain des troisbouches. Elle le gagna. Son petit corps maigre perdu dans un grandgilet de tricot à son pèreun bonnet de coton enfoncéjusqu'aux yeuxles membres serrés pour retenir un reste dechaleurelle attendait en grelottantles yeux meurtris de froidaumilieu des bousculades et des pousséesjusqu'au moment oùla boulangère de la rue des Francs-Bourgeois lui mettait dansles mains un pain que ses petits doigtsraides d'ongléeavaient peine à saisir. A la fincette pauvre petite fillequi revenait tous les joursavec sa figure de souffrance et samaigreur qui tremblaitapitoyait la boulangère. Avec la bontéd'un coeur de peupleaussitôt que la petite apparaissait dansla longue queueelle lui envoyait par son garçon le painqu'elle venait chercher. Mais un jourcomme la petite allait leprendreune femme jalouse du passe-droit et de la préférencedonnait à l'enfant un coup de sabot qui la retint prèsd'un mois au lit : Mlle de Varandeuil en porta la marque toute savie.

Pendant cemoisla famille fût morte de faimsans une provision de rizqu'avait eu la bonne idée de faire une de leurs connaissancesla comtesse d'Auteuilet qu'elle voulut bien partager avec le pèreet les deux enfants.

M. deVarandeuil se sauvait ainsi du Tribunal révolutionnaireparl'obscurité d'une vie enterrée. Il y échappaitencore par les comptes de sa place qu'il devait rendreet qu'ilavait eu le bonheur de faire ajourner et remettre de mois en mois.Puisaussiil repoussait la suspicion par des animositéspersonnelles contre de grands personnages de la courpar des hainesque beaucoup de serviteurs de princes avaient puisées auprèsdes frères du Roi contre la Reine. Toutes les fois qu'il avaiteu occasion de parler de la malheureuse femmeil avait eu desparoles violentesamèresinjurieusesd'un accent sipassionné et si sincère qu'elles lui avaient presquedonné l'apparence d'un ennemi de la royauté ; en sorteque ceux pour lesquels il n'était que le citoyen Roulot leregardaient comme un patrioteet que ceux qui le connaissaient sousson ancien noml'excusaient presque d'avoir été cequ'il avait été : un noblel'ami d'un prince du sanget un homme en place.

LaRépublique en était aux soupers patriotiquesàces repas de toute une rue dans la rue dont Mlle de Varandeuildansses souvenirs brouillés qui mêlaient leurs terreursvoyait les tables rue Pavéele pied dans le ruisseau de sangde Septembre sorti de la Force ! Ce fut à un de ces soupersque M. de Varandeuil eut une invention qui acheva de lui assurer lavie sauve. Il raconta à deux de ses voisins de tablechaudspatriotesdont l'un était lié avec Chaumettequ'il setrouvait dans un grand embarrasque sa fille n'avait étéqu'ondoyéequ'elle manquait d'état civilqu'il seraitbien heureux si Chaumette voulait la faire inscrire sur les registresde la municipalité et l'honorer d'un nom choisi par lui dansle calendrier républicain de la Grèce ou de Rome.Chaumette fixait bientôt un rendez-vous à ce pèrequi était "si bien à la hauteur"comme ondisait alors. Séance tenanteon faisait entrer Mlle deVarandeuil dans un cabinet où elle trouvait deux matroneschargées de s'assurer de son sexeet auxquelles elle montraitsa poitrine. On la ramenait alors dans la grande salle desDéclarationset làaprès une allocutionmétaphoriqueChaumette la baptisait Sempronie ; un nomque l'habitude devait conserver à Mlle de Varandeuil etqu'elle ne quitta plus.

Un peucouverte et rassurée par-làla famille traversa lesterribles jours qui précédèrent la chute deRobespierre. Enfin arrivait le 9 Thermidor et la délivrance.Mais la pauvreté restait grande et pressante au logis. Onn'avait vécu tout ce dur temps de la Révolutiononn'allait vivre tout le misérable temps du Directoire qu'avecune ressource bien inattendueun argent de Providence envoyépar la Folie. Les deux enfants et le père n'avaient guèresubsisté qu'avec le revenu de quatre actions du Vaudevilleunplacement que M. de Varandeuil avait eu l'inspiration de faire en1791 et qui se trouva être la meilleure affaire de ces annéesde mort où l'on avait besoin d'oublier la mort tous les soirsde ces jours suprêmes où chacun voulait rire de sondernier rire à la dernière chanson. Bientôt cesactionsse joignant au recouvrement de quelques créancesdonnèrent mieux que du pain à la famille. La famillesortait alors des combles de l'hôtel du Petit-Charolais etprenait un petit appartement dans le Maraisrue du Chaume.

Du resterien n'était changé aux habitudes de l'intérieur.La fille continuait à servir son père et son frère.M. de Varandeuil s'était peu à peu accoutumé àne plus voir en elle que la femme de son costume et de l'ouvragequ'elle faisait. Les yeux du père ne voulaient plusreconnaître une fille sous l'habit et les basses occupations decette servante. Ce n'était plus quelqu'un de son sangquelqu'un qui avait l'honneur de lui appartenir : c'était unedomestique qu'il avait là sous la main ; et son égoïsmese fortifiait si bien dans cette dureté et cette idéeil trouvait tant de commodités à ce service filialaffectueuxrespectueuxet ne coûtant rienqu'il eut toutesles peines du monde à y renoncer plus tardquand un peu plusd'argent fit retour à la maison : il fallut des batailles pourlui faire prendre une bonne qui remplaçât son enfant etépargnât à la jeune fille les travaux les plushumiliants de la domesticité.

On étaitsans nouvelles de Mme de Varandeuilqui s'était refuséeà venir retrouver son mari à Paris pendant lespremières années de la Révolution ; bientôtl'on apprenait qu'elle s'était remariée en Allemagneen produisant comme l'acte de décès de son mari l'actede décès de son beau-frère guillotinédont le prénom avait été changé. La jeunefille grandit doncabandonnéesans caressessans autre mèrequ'une femme morte à tous les siens et dont son pèrelui enseignait le mépris. Son enfance s'était passéedans une anxiété de tous les instantsdans lesprivations qui rognent la viedans la fatigue d'un travail épuisantses forces d'enfant malingredans une attente de la mort quidevenait à la fin une impatience de mourir : il y avait eu desheures où la tentation était venue à cette fillede treize ans de faire comme des femmes de ce tempsd'ouvrir laporte de l'hôtel et de crier dans la rue : Vive le Roi ! pouren finir. Sa jeunesse continuait son enfance avec des ennuis moinstragiques. Elle avait à subir les violences d'humeurlesexigencesles âpretésles tempêtes de son pèreun peu matées et contenues jusque là par le grand oragedu temps. Elle restait vouée aux fatigues et aux humiliationsd'une servante. Elle demeurait comprimée et rabaisséeisolée auprès de son pèreécartéede ses brasde ses baisersle coeur gros et douloureux de vouloiraimer et de n'avoir rien à aimer. Elle commençait àsouffrir du vide et du froid que fait autour d'une femme une jeunessequi n'attire pas et ne séduit pasune jeunesse déshéritéede beauté et de grâce sympathique. Elle se voyaitinspirer une espèce de commisération avec son grandnezson teint jaunesa sécheressesa maigreur. Elle sesentait laide et d'une laideur pauvre dans ses misérablescostumesses tristes robes de lainage qu'elle faisait elle-mêmeet dont son père lui payait l'étoffe en rechignant :elle ne put obtenir de lui une petite pension pour sa toilette qu'àl'âge de trente-cinq ans.

Que detristessesque d'amertumesque de solitude pour elledans cettevie avec ce vieillard moroseaigritoujours grondant et bougonnantau logisn'ayant d'amabilité que pour le mondeet qui lalaissait tous les soirs pour aller dans les maisons rouvertes sous leDirectoire et au commencement de l'Empire ! A peine s'il la sortaitde loin en loinet quand il la sortaitc'était toujours pourla mener à cet éternel Vaudeville où il avaitdes loges. Encore sa fille avait-elle une terreur de ces sorties.Elle tremblait tout le temps qu'elle était avec lui ; elleavait peur de son caractère si violentdu ton que ses colèresavaient gardé de l'ancien régimede sa facilitéà lever sa canne sur l'insolence de la canaille. Presquechaque foisc'étaient des scènes avec le contrôleurdes prises de langue avec des gens du parterredes menaces de coupsde poing qu'elle arrêtait en faisant tomber dessus la grille dela loge. Cela continuait dans la ruejusque dans le fiacreavec lecocher qui ne voulait pas rouler pour le prix de M. de Varandeuillelaissait attendre une heuredeux heuressans marcherparfoisd'impatience dételait et le laissait dans la voiture avec safille qui le suppliait vainement de céder et de payer.

Jugeantque ces plaisirs devaient suffire à Semproniejalouxd'ailleurs de l'avoir toute à lui et toujours sous la mainM.de Varandeuil ne la laissait se lier avec personne. Il ne l'emmenaitpas dans le monde ; il ne la menait chez leurs parents revenus del'émigration qu'aux jours de réception officielle etd'assemblée de famille. Il la tenait liée à lamaison : ce fut seulement à quarante ans qu'il la jugea assezgrande personne pour lui donner la permission de sortir seule. Ainsinulle amitiénulle relation pour soutenir la jeune fille :elle n'avait plus même à côté d'elle sonjeune frère parti pour les Etats-Unis et engagé auservice de la marine américaine.

Le mariagelui était défendu par son pèrequi n'admettaitpas qu'elle eût seulement l'idée de se marierdel'abandonner : tous les partis qui auraient pu se présenteril les combattait et les repoussait d'avancede façon àne pas même laisser à sa fille le courage de lui parlersi jamais une occasion s'offrait à elle.

Cependantnos victoires étaient en train de déménagerl'Italie. Les chefs-d'oeuvre de Romede Florencede Venisesepressaient à Paris. L'art italien effaçait tout. Lescollectionneurs ne s'honoraient plus que de tableaux de l'écoleitalienne. L'occasion d'une fortune apparut làdans cemouvement de goûtà M. de Varandeuil. Lui aussi avaitété pris de ce dilettantisme artistique qui fut une desdélicates passions de la noblesse avant la Révolution.Il avait vécu dans la société des artistesdescurieux : il aimait les tableaux. Il songea à rassembler unegalerie d'italiens et à la vendre. Paris était encoreplein des ventes et des dispersions d'objet d'art faites par laTerreur. M. de Varandeuil se mit à battre le pavéc'était alors le marché des grandes toiles-- et àchaque pas il trouva ; chaque jouril acheta. Bientôt le petitappartement s'encombraà ne pas laisser la place aux meublesde vieux tableaux noirs si grands pour la plupart qu'ils ne pouvaienttenir aux murs avec leurs cadres. Tout cela était baptiséRaphaëlVinciAndré del Sarte ; ce n'étaient quechefs-d'oeuvre devant lesquels le père tenait souvent sa fillependant des heureslui imposait ses admirationsla lassait de sesextases. Il montait d'épithètes en épithètesse grisaitdéliraitfinissait par croire qu'il étaiten marché avec un acheteur idéaldébattait leprix du chef-d'oeuvrecriait : -- Cent mille livresmon Rosso !ouimonsieurcent mille livres !... Sa filleeffrayée detout l'argent que ces grandes vilaines chosesoù étaientde grands affreux hommes tous nusprenaient au ménageessayait des représentationsvoulait arrêter cetteruine : M. de Varandeuil s'emportaits'indignait en homme honteux detrouver si peu de goût dans son sanglui disait que plus tardce serait sa fortunequ'elle verrait s'il était un imbécile.A la finelle le décidait à réaliser. La venteeut lieu : ce fut un désastreun des plus grands écroulementsd'illusions qu'ait vus la salle vitrée de l'hôtelBullion. Blessé à fondfurieux de cet échec quin'était pas seulement une perte d'argentun accroc àsa petite fortunemais une défaite du connaisseurunsoufflet donné à ses connaissances sur la joue de sesRaphaëlM. de Varandeuil déclara à sa fillequ'ils étaient désormais trop pauvres pour rester àParis et qu'il fallait aller vivre en province. Elevée etbercée par un siècle qui formait peu les femmes àl'amour de la campagneMlle de Varandeuil essaya vainement decombattre la résolution de son père : elle fut obligéede le suivre où il voulait aller et de perdreen quittantParisla sociétél'amitié de deux jeunesparentes auxquellesdans de trop rares entrevueselle s'étaità demi ouverte et dont elle avait senti le coeur venir àelle comme à une soeur aînée.

C'étaità l'Isle-Adam que M. de Varandeuil louait une petite maison.Il se trouvait là près d'anciens souvenirsdans l'aird'une ancienne petite courà proximité de deux outrois châteaux qui commençaient à se repeupler etdont il connaissait les maîtres. Puis sur cette terre des Contiétait venu s'établirdepuis la Révolutionunpetit monde de gros bourgeoisde commerçants enrichis. Le nomde M. de Varandeuil sonnait haut à l'oreille de tous cesbraves gens. On le saluait très bason se disputait l'honneurde l'avoiron écoutait respectueusementpresquereligieusementles histoires qu'il contait de l'ancienne société.Et flattécaresséhonoré comme un reste deVersaillesil avait le haut bout et la place d'un seigneur dans cemonde. Quand il dînait chez Mme Mutelune ancienne boulangèreriche de quarante mille livres de rentesla maîtresse demaison se levait de tableen robe de soiepour aller frireelle-même les salsifis : M. de Varandeuil ne les aimait que desa façon. Mais ce qui avait décidé avant tout laretraite de M. de Varandeuil à l'Isle-Adamce n'étaientpoint ces agrémentsc'était un projet. Il y étaitvenu chercher le loisir d'un grand travail. Ce qu'il n'avait pu fairepour l'honneur et la gloire de l'art italien par sa collectionilvoulait le faire par l'histoire. Il avait appris un peu d'italienavec sa femme ; il se mit en tête de donner la Vie des peintresde Vasari au public françaisde la traduire en se faisantaider par sa fille quitoute petiteavait entendu parler italien àla femme de chambre de sa mère et retenu quelques mots. Ilenfonça la jeune fille dans Vasarienferma son temps et sapensée dans les grammairesles dictionnaireslescommentateurstous les scholiastes de l'art italienla tint voûtéesur l'ingrat travailsur l'ennui et la fatigue de traduire des motsà tâtons. Tout le livre retomba sur elle ; quand il luiavait taillé sa besognela laissant en tête-à-têteavec les volumes reliés en vélin blancil partait sepromenerrendait des visites aux environsallait jouer dans unchâteau ou dîner chez les bourgeois de sa connaissanceauxquels il se plaignait pathétiquement de l'effort et dulabeur que lui coûtait l'énorme entreprise de satraduction. Il rentraitécoutait la lecture du morceautraduitfaisait ses observationsses critiquesdérangeaitune phrase pour y mettre un contresens que sa fille ôtait quandil était parti ; puis il reprenait sa promenadeses coursescomme un homme qui a bien gagné sa journéeportanthautmarchantson chapeau sous le brasen fins escarpinsjouissant de lui-mêmedu cieldes arbresdu Dieu deRousseaudoux à la nature et tendre aux plantes. De temps entemps des impatiences d'enfant et de vieillard le prenaient : ilvoulait tant de pages pour le lendemainet il forçait safille à veiller une partie de la nuit.

Deux outrois ans se passèrent dans ce travailoù finirent pars'abîmer les yeux de Sempronie. Elle vivait ensevelie dans leVasari de son pèreplus seule que jamaiséloignéepar une native répugnance hautaine des bourgeoises del'Isle-Adam et de leurs façons à la Mme Angottropmisérablement vêtue pour aller dans les châteaux.Point de plaisirpoint d'amusement pour elle qui ne fûttraversé et tourmenté par les singularités etles taquineries de son père. Il arrachait les fleurs qu'elleplantait en cachette dans le jardinet. Il n'y voulait que des légumeset les cultivait lui-même en débitant de grandesthéories utilitairesdes arguments qui auraient pu servir àla Convention pour convertir les Tuileries en champ de pommes deterre. Tout ce qu'elle avait de bonc'était de loin en loinune semaine pendant laquelle son père lui accordait lapermission de recevoir une de ses deux jeunes amiesune semaine quiaurait été huit jours de paradis pour Semproniesi sonpère n'en avait empoisonné les joiesles distractionsles fêtesavec ses manies toujours menaçantesseshumeurs toujours arméesdes difficultés àpropos d'un riend'un flacon d'eau de Cologne que Semproniedemandait pour la chambre de son amied'un entremets pour son dînerd'un endroit où elle voulait la mener.

Al'Isle-AdamM. de Varandeuil avait pris une domestique qui presqueaussitôt était devenue sa maîtresse. De cetteliaison un enfant était né que le pèredans lecynisme de son insoucianceavait l'impudeur de faire éleversous les yeux de sa fille. Avec les annéescette bonne avaitpris pied dans la maison. Elle finissait par gouverner l'intérieurle père et la fille. Un jour arriva où M. de Varandeuilvoulut la faire asseoir à sa tableet la faire servir parSempronie. C'en était tropMlle de Varandeuil se révoltasous l'outrage et se redressa de toute la hauteur de son indignation.Sourdementsilencieusementdans le malheurl'isolementla duretédes choses et des gens autour d'ellela jeune fille s'étaitformée une âme droite et forte ; les larmes l'avaienttrempée au lieu de l'amollir. Sous la docilité etl'humilité filialessous l'obéissance passivesousune douceur apparenteelle cachait un caractère de ferunevolonté d'hommeun de ces coeurs que rien ne plie et qui nefléchissent pas. A la bassesse que son père exigeaitd'elleelle se releva sa filleramassa toute sa vielui en jetaen un flot de parolesla honte et le reproche à la faceetfinit en lui disant que si cette femme ne sortait pas de la maison lesoir mêmece serait elle qui en sortiraitet queDieu merci! elle ne serait pas embarrassée de vivre n'importe oùavec les goûts simples qu'il lui avait donnés. Le pèrestupéfait et tout abasourdi de la révoltecédaitet renvoyait la domestiquemais il gardait à sa fille unelâche rancune du sacrifice qu'elle lui avait arraché.Son ressentiment se trahissait en mots aigresen paroles agressivesen remerciements ironiquesen sourires d'amertume. Sempronie lesoignait mieuxplus doucementplus patiemmentpour toutevengeance. Une dernière épreuve attendait sondévouement : le vieillard était frappé d'uneattaque d'apoplexie qui lui laissait tout un côté ducorps raidi et mortune jambe boiteusel'intelligence endormie avecla conscience vivante de son malheur et de sa dépendancevis-à-vis de sa fille. Alorstout ce qu'il y avait de mauvaisau fond de lui s'exaspéra et se déchaîna. Il eutdes férocités d'égoïsme. Sous le tourmentde sa souffrance et de sa faiblesseil devint une espèce defou méchant. Mlle de Varandeuil voua ses jours et ses nuits àce malade qui semblait lui en vouloir de ses attentionsêtrehumilié de ses soins comme d'une générositéet d'un pardonsouffrir au fond de lui de voir toujours à sescôtésinfatigable et prévenantecette figure duDevoir. Quelle vie pourtant ! Il fallait combattre l'incurable ennuidu malheureuxêtre toujours à lui tenir compagnielepromenerle soutenir toute la journée. Il fallait le fairejouer quand il était à la maisonet ne le faire nitrop perdre ni trop gagner. Il fallait se disputer avec ses enviesses gourmandiseslui retirer les platsessuyer pour tout ce qu'ilvoulaitdes plaintesdes reprochesdes injuresdes larmesdesdésespoirs furieuxles rages d'enfant colère qu'ontles vieux impotents. Et cela dura dix ans ! dix anspendant lesquelsMlle de Varandeuil n'eut d'autre récréation et d'autresoulagement que de laisser aller les tendressesles chaleurs d'uneaffection maternellesur une de ses deux jeunes amies et parentesnouvellement mariéesa poulecomme elle l'appelait.Le bonheur de Mlle de Varandeuil fut d'aller tous les quinze jourspasser un peu de temps dans l'heureux ménage. Elle embrassaitdans son berceau le joli enfant que le sommeil embrassait déjà; elle dînait au pas de course ; au dessert elle envoyaitchercher une voitureet se sauvait avec la hâte d'un collégienen retard. Encoreaux dernières années de la vie deson pèren'eut-elle plus la permission du dîner : levieillard n'autorisait plus une si longue absence et la retenaitpresque continuellement auprès de luien lui répétantqu'il savait bien que ce n'était pas amusant de garder unvieil infirme comme luimais qu'elle en serait bientôtdébarrassée. Il mourait en 1818et ne trouvaitavantde mourirque ces mots pour dire adieu à celle qui avait etésa fille pendant quarante ans : "Vaje sais bien que tu ne m'asjamais aimé !"

Deux ansavant la mort de son pèrele frère de Sempronie étaitrevenu d'Amérique. Il en ramenait une femme de couleur quil'avait soigné et sauvé de la fièvre jauneetdeux filles déjà grandes qu'il avait eues de cettefemme avant de l'épouser. Tout en ayant les idées del'ancien régime sur les noirset quoiqu'elle regardâtcette femme de couleur sans instructionavec son parler nègreses rires de bêtesa peau qui graissait son lingeabsolumentcomme une singesseMlle de Varandeuil avait combattu l'horreur et larésistance de son père à recevoir sa bru ; etc'était elle qui l'avait décidédans lesderniers jours de sa vie à laisser son frère luiprésenter sa femme. Son père mortelle songea que ceménage était tout ce qui lui restait de famille.

M. deVarandeuilauquel le comte d'Artois avait fait payerà larentrée des Bourbonsles arrérages de sa placelaissait à peu près dix mille livres de rente àses enfants. Le frère n'avaitavant cette successionqu'unepension de quinze cents francs des Etats-Unis. Mlle de Varandeuilestima que cinq à six mille livres de rentes ne suffiraientpas à I'aisance de ce ménage où il y avait deuxenfantset tout de suite il lui vint la pensée de mettre làsa part de succession. Elle proposa cet apport le plus naturellementet le plus simplement du monde. Son frère accepta ; et ellevint habiter avec lui un joli petit appartement du haut de la rue deClichyau quatrième d'une des premières maisons bâtiessur le terrainpresque vague encoreoù l'air de la campagnepassait gaiement à travers l'ébauche des constructionsblanches. Elle continua là sa vie modesteses toiletteshumblesses habitudes d'épargnecontente de la plus mauvaisechambre de l'appartement et ne dépensant pour elle pas plus dedix-huit cents à deux mille francs par an. Mais bientôtune sourde jalousielentement couvéeperçait chez lamulâtresse. Elle prenait ombrage de cette amitié dufrère et de la soeurqui semblait lui retirer son mari desbras. Elle souffrait de cette communion que faisaient entre eux laparolel'espritle souvenir ; elle souffrait de ces causeriesauxquelles elle ne pouvait se mêlerde ce qu'elle entendaitdans leurs voix sans le comprendre. Le sentiment de son inférioritélui mettait au coeur les colères et le feu des haines quibrûlent sous le tropique. Elle prit ses enfants pour se vengerles poussales excitales aiguillonna contre sa belle-soeur. Elleles encouragea à en rirea s'en moquer. Elle applaudit àcette mauvaise petite intelligence d'enfants chez qui l'observationcommence par la méchanceté. Une fois lâchéeselle les laissa rire de tous les ridicules de leur tantede sonphysiquede son nezde ses toilettes dont la misère pourtantfaisait leur éléganceà toutes deux. Ainsidressées et soutenuesles petites arrivèrent vite àl'insolence. Mlle de Varandeuil avait la vivacité de sa bonté.Chez ellela main appartenaitaussi bien que le coeurau premiermouvement. Puis sur la manière d'élever les enfantselle pensait comme son temps. Elle toléra bien sans rien diredeux ou trois impertinencesmaisà la quatrièmeelleempoigna la rieuse etlui troussant les jupeselle lui donnamalgré ses douze ansla plus belle fessée qu'elle eûtjamais reçue. La mulâtresse jeta les hauts crisdit àsa belle-soeur qu'elle avait toujours détesté sesenfantsqu'elle voulait les lui tuer. Le frère s'interposaentre les deux femmes et parvint à les rapatrier tant bien quemal. Mais il arriva de nouvelles scènes où les petitesfillesenragées contre la femme qui faisait pleurer leurmèretorturèrent leur tante avec des raffinementsd'enfants terribles mêles à des cruautés depetites sauvagesses. Après plusieurs replâtragesilfallut se séparer. Mlle de Varandeuil se décida àquitter son frère qu'elle voyait trop malheureux dans cetiraillement journalier de ses plus chères affections. Elle lelaissa à sa femmeà ses enfants. Cette séparationfut un des grands déchirements de sa vie. Elle qui étaitsi forte contre l'émotionsi concentréeet que l'onvoyait mettre comme un orgueil à souffrirmanqua faiblirquand il fallut quitter cet appartement où elle avait rêvéun peu de bonheur dans son petit coin à côté dubonheur des autres : ses dernières larmes lui montèrentaux yeux.

Elle nes'éloigna pas troppour être encore à la portéede son frèrele soigner s'il était maladele voirlerencontrer. Mais il lui restait un vide au coeur et dans la vie. Elleavait commencé a voir sa familledepuis la mort de son père: elle s'en rapprochalaissa revenir à elle les parents quela Restauration remettait en haute et puissante positionalla àceux que le nouveau pouvoir laissait petits et pauvres. Mais surtoutelle revint à sa chère poule et à uneautre petite cousinemariée elle aussiet devenue labelle-soeur de la poule. Son existence alorsavec sesrelationsse régla singulièrement. Jamais Mlle deVarandeuil n'allait dans le mondeen soiréeau spectacle. Ilfallut l'éclatant succès de Mlle Rachel pour la déciderà mettre les pieds dans un théâtre ; encore nes'y risqua-t-elle que deux fois. Jamais elle n'acceptait un granddîner. Mais il y avait deux ou trois maisons oùcommechez la pouleelle s'invitait à l'improviste quand iln'y avait personne. "Bichettedisait-elle sans façonton mari et toivous ne faites rien ce soir ? Je reste àmanger votre fricot." A huit heures régulièrementelle se levait ; et quand le mari prenait son chapeau pour lareconduireelle le lui faisait tomber des mains avec un : "Allonsdonc ! mon cherune vieille bique comme moi !... Mais c'est moi quifais peur aux hommes dans la rue..." Et puis on restait dixjoursquinze jours sans la voir. Mais arrivait-il un malheurunenouvelle de mortune tristesse dans la maison ; un enfant tombait-ilmaladeMlle de Varandeuil l'apprenait toujours à la minuteon ne savait d'où ; elle arrivait en dépit de toutdutemps et de l'heuredonnait un grand coup de sonnette à elle-- on avait fini par l'appeler "le coup de sonnette de lacousine"-- et en une minute débarrassée de sonparapluie qui ne la quittait pasdépêtrée de sessocquesson chapeau jeté sur une chaiseelle étaittoute à ceux qui avaient besoin d'elle. Elle écoutaitelle parlaitelle relevait les courages avec je ne sais quel accentmartialune langue énergique à la façon desconsolations militaires et chaude comme un cordial. Si c'étaitun petit qui n'allait pas bienelle arrivait droit à son litriait à l'enfant qui n'avait plus peurbousculait le pèreet la mèreallaitvenaitordonnaitprenait la direction detoutmaniait les sangsuesarrangeait les cataplasmes ramenaitl'espérancela gaietéla santé au pas decharge. Dans toute sa famillela vieille demoiselle tombait ainsiprovidentiellementsoudainementaux jours de peined'ennuidechagrin. On ne la voyait que quand il fallait ses mains pour guérirson dévouement pour consoler. C'était une femmeimpersonnelle pour ainsi dire à force de coeurune femme quine s'appartenait point : Dieu ne semblait l'avoir faite que pour ladonner aux autres. Son éternelle robe noire qu'elles'obstinait à porterson châle usé et reteintson chapeau ridiculesa pauvreté de mise était pourelle le moyen d'êtreavec sa petite fortuneriche àfaire le biendépensière en charitésla pochetoujours pleine pour donner aux pauvresnon de l'argentellecraignait le cabaretmais un pain de quatre livres qu'elle leurpayait chez le boulanger. Et puis avec cette misère-làelle se donnait encore son plus grand luxe : la joie des enfants deses amies qu'elle comblait d'étrennesde cadeauxdesurprisesde plaisirs. Y en avait-il un par exemple que sa mèreabsente de Parisavait laissé à la pensionpar unbeau dimanche d'étéet le gaminde dépits'était-il fait mettre en retenue? Il était tout étonnéde voir au coup de neuf heures déboucher dans la cour lacousinela cousine agrafant encore la dernière agrafe de sarobetant elle s'était pressée. Et quelle désolationen la voyant ! -- Ma cousinedisait-il piteusement avec une de cesrages où l'on a à la fois l'envie de pleurer et de tuerson pionc'est... c'est que je suis en retenue... -- Enretenue ? Ah ! bien ouien retenue ! Et tu crois que je me seraisdécarcassée comme ça... Est-ce qu'il se fiche demoiton maître de pension? Où est-il ce magot-làque je lui parle ? Tu vas t'habiller en attendant... Et vite. Etl'enfant n'osait encore espérer qu'une femme aussi mal miseeût la puissance de faire lever une retenuequand il sesentait pris par le bras : c'était la cousine qui l'enlevaitle jetait en voituretout étourdi et confondu de joieetl'emmenait au bois de Boulogne. Elle l'y faisait promener àâne toute la journéeen poussant la bête avec unebranche casséeet en criant : Hue ! Puisaprès un bondîner chez Borneelle le ramenaitet sous la porte cochèrede la pensionen l'embrassantelle lui mettait dans la main unelarge pièce de cent sous.

Etrangevieille fille ! Les épreuves de toute son existencele mal devivreles éternelles souffrances de son corpsune si longuetorture physique et morale l'avaient comme détachée etmise au-dessus de la vie. Son éducationce qu'elle avait vule spectacle de l'extrémité des chosesla Révolutionl'avait formée au dédain des misères humaines.Et cette vieille femme à laquelle ne restait que le souffles'était élevée à une sereine philosophieà un stoïcisme mâlehautainpresque ironique.Quelquefois elle commençait à s'emporter contre unedouleur un peu trop vive ; puis brusquementau milieu de sa plainteelle se jetait à elle-même un mot de colère et deraillerie sur lequel sa figure même s'apaisait. Elle étaitgaie d'une gaieté de sourcejaillissante et profondelagaieté des dévouements qui ont tout vudu vieux soldatou de la vieille soeur d'hôpital. Excellemment bonnequelquechose pourtant manquait à sa bonté : le pardon. Jamaiselle n'avait pu fléchir ni plier son caractèrejusque-là. Un froissementun mauvais procédéun rien qui atteignait son coeurla blessait pour toujours. Ellen'oubliait pas. Le tempsla mort même ne désarmait passa mémoire.

Dereligionelle n'en avait pas. Née à une époqueoù la femme s'en passaitelle avait grandi dans un temps oùil n'y avait plus d'église. La messe n'existait pasquandelle était jeune fille. Rien ne lui avait donnél'habitude ni le besoin de Dieu ; et elle avait toujours gardépour les prêtres une espèce de répugnancehaineuse qui devait tenir à quelque secrète histoire defamille dont elle ne parlait jamais. Pour toute foitoute force ettoute piétéelle avait l'orgueil de sa conscience ;elle jugeait qu'il suffisait de tenir à l'estime de soi-mêmepour bien faire et ne jamais faillir. Elle était tout entièreformée ainsi singulièrement par les deux sièclesoù elle avait vécumélangée de l'un etde l'autretrempée aux deux courants de l'ancien régimeet de la Révolution. Depuis Louis XVI qui n'était pasmonté à cheval au 10 aoûtelle n'estimait plusles rois : mais elle détestait la canaille. Elle voulaitl'égalitéet elle avait horreur des parvenus. Elleétait républicaine et aristocratemêlait lescepticisme aux préjugésl'horreur de 93 qu'elle avaitvu aux vagues et généreuses idées d'humanitéqui l'avaient bercée.

Ses dehorsétaient tout masculins. Elle avait la voix brusquela parolefranchela langue des vieilles femmes du dix-huitième sièclerelevée d'un accent de peupleune élocution àellegarçonnière et coloréepassant par-dessusla pudeur des mots et hardie à appeler les choses par leur nomcru.

Cependantles années passaient emportant la Restauration et la monarchiede Louis-Philippe. Elle voyaitun à untous ceux qu'elleavait aimés s'en allertoute sa famille prendre le chemin ducimetière. La solitude se faisait autour d'elleet ellerestait étonnée et triste que la mort l'oubliâtelle qui y aurait si peu résistéelle déjàtoute inclinée vers la tombeet obligée de baisser soncoeur vers les petits enfants amenés à elle par lesfils et les filles des amies qu'elle avait perdues. Son frèreétait mort. Sa chère poule n'était plus.La belle-soeur de la poule seule lui restait. Mais c'étaitune existence qui tremblaitprête à s'envoler.Foudroyée par la mort d'un enfant attendu pendant des annéesla pauvre femme se mourait de la poitrine. Mlle de Varandeuil sechambra avec elle tous les joursde midi à six heurespendant quatre ans. Elle vécut à côtéd'elletout ce tempsdans l'air renfermé et l'odeur desfumigations. Sans se laisser arrêter une heure par la goutteles rhumatismeselle apporta son tempssa vie à cette agoniesi douce qui regardait le ciel où sont les enfants morts. Etquand au cimetière Mlle de Varandeuil eut baisé lecercueil de la morte pour l'embrasser une dernière foisillui sembla qu'il n'y avait plus personne autour d'elle et qu'elleétait toute seule sur la terre.

De cejourcédant aux infirmités qu'elle n'avait plus deraison de secouerelle s'était mise à vivre de la vieétroite et renfermée des vieillards qui usent àla même place le tapis de leur chambrene sortant plusnelisant plus guère à cause de la fatigue de ses yeuxetrestant le plus souvent enfoncée dans son fauteuil àrevoir et à revivre le passé. Elle gardait des journéesla même positionles yeux ouverts et rêvantloind'elle-mêmeloin de la chambre et de l'appartementallant oùses souvenirs la menaientà des visages lointainsàdes lieux effacésà des têtes chéries etpâlesperdue dans une somnolence solennelle que Germinierespectait en disant : - Mademoiselle est dans ses réflexions...

Un jourpourtant toutes les semaineselle sortait. C'était mêmepour cette sortiepour être plus près de l'endroit oùelle voulait aller ce jour-làqu'elle avait quitté sonappartement de la rue Taitbout et qu'elle était venue se logerrue de Laval. Un jour chaque semainesans que rien pût l'enempêchermême la maladieelle allait au cimetièrede Montmartrelà où reposaient son pèresonfrèreles femmes qu'elle regrettaittous ceux qui avaientfini de souffrir avant elle. Des morts et de la Mortelle avait unculte presque antique. La tombe lui était sacréechèreet amie. Elle aimaitpour l'attendre et êtreprête à son corpsla terre d'espérance et dedélivrance où dormaient les siens. Ce jour-làelle partait de bonne heure avec sa bonne qui lui donnait le bras etportait un pliant. Près du cimetièreelle entrait chezune marchande de couronnes qui la connaissait depuis de longuesannéeset qui l'hiver lui apportait sa chaufferette sous lespieds. Làelle se reposait quelques instants ; puischargeant Germinie de couronnes d'immortelleselle passait la portedu cimetièreprenait l'allée à gauche du cèdrede l'entréeet faisait lentement son pèlerinage detombe en tombe. Elle jetait les fleurs flétriesbalayait lesfeuilles mortesnouait les couronness'asseyait sur son pliantregardaitsongeaitdétachait du bout de son ombrelledistraitementune moisissure de mousse sur la pierre plate. Puiselle se levaitse retournait comme pour dire au revoir à latombe qu'elle quittaitallait plus loins'arrêtait encorecausait tout bascomme elle avait déjà faitavec cequi dormait de son coeur sous cette pierre ; et sa visite ainsifaitede tous les morts de ses affectionselle revenait lentementreligieusements'enveloppant de silence et comme ayant peur deparler.


CHAPITREIII




Dans sarêverieMlle de Varandeuil avait fermé les yeux.

La parolede la bonne s'arrêtaet le reste de sa viequi étaitsur ses lèvres ce soir-làrentra dans son coeur.

La fin deson histoire était ceci.

Lorsque lapetite Germinie Lacerteux était arrivée à Parisn'ayant pas encore quinze ansses soeurspressées de luivoir gagner sa vie et de lui mettre son pain à la mainl'avaient placée dans un petit café du boulevard oùelle servait à la fois de femme de chambre à lamaîtresse du café et d'aide aux garçons pour lesgros ouvrages de l'établissement. L'enfantsortie de sonvillage et tombée là brusquementse trouva dépayséetout effarouchée dans cette placedans ce service. Ellesentait le premier instinct de ses pudeurs et la femme qu'elle allaitêtre frissonner à ce contact perpétuel avec lesgarçonsà cette communauté de travailderepasd'existence avec des hommes ; et chaque fois qu'elle avait unesortie et qu'elle allait chez ses soeursc'étaient despleursdes désespoirsdes scènes oùsans seplaindre précisément de rienelle montrait comme uneterreur de rentrerdisant qu'elle ne voulait plus rester làqu'elle s'y déplaisaitqu'elle aimait mieux retourner chezeux. On lui répondait qu'elle avait déjà assezcoûté d'argent pour venirque c'étaient descapricesqu'elle était très bien où elle étaitet on la renvoyait au café tout en larmes. Elle n'osait diretout ce qu'elle souffrait à côté de ces garçonsde caféeffrontésblagueurscyniquesnourris derestes de débauchesalis de tous les vices qu'ils serventetmêlant au fond d'eux les pourritures d'un arlequind'orgie. A toute heureelle avait à subir les lâchesplaisanteriesles mystifications cruellesles méchancetésde ces hommes heureux d'avoir leur petit martyr dans cette petitefillette sauvagene sachant rienl'air malingre et opprimépeureuse et ombrageusemaigre et pitoyablement vêtue de sesmauvaises petites robes de campagne. Etourdiecomme assomméesous ce supplice de toutes les heureselle devint leursouffre-douleur. Ils se jouaient de ses ignorancesils la trompaientet l'abusaient par des farcesils l'accablaient sous la fatigueilsl'hébétaient de risées continues et impitoyablesqui poussaient presque à l'imbécillité cetteintelligence ahurie. Puis encore ils la faisaient rougir de chosesqu'ils lui disaient et dont elle se sentait honteusesans lescomprendre. Ils touchaient avec des demi-mots d'ordure à lanaïveté de ses quatorze ans. Et ils s'amusaient àmettre les yeux de sa curiosité d'enfant à la serruredes cabinets.

La petitevoulait se confier à ses soeurselle n'osait. Commeavec lanourritureil lui venait un peu de chair au corpsun peu de couleuraux jouesune apparence de femmeles libertés augmentaientet s'enhardissaient. Il y avait des familiaritésdes gestesdes approchesauxquels elle échappait et dont elle se sauvaitpuremais qui altéraient sa candeur en effleurant soninnocence. Rudoyéegrondéebrutalisée par lemaître de l'établissementhabitué àabuser de ses bonneset qui lui en voulait de n'avoir ni l'âgeni l'étoffe d'une maîtresseelle ne trouvait un peud'appuiun peu d'humanité qu'auprès de sa femme. Ellese mit à aimer cette femme avec une sorte de dévouementanimal et à lui obéir avec des docilités dechien. Elle faisait toutes ses commissionssans réflexion niconscience. Elle allait porter ses lettres à ses amantsetelle était adroite à les porter. Elle se faisait agilelesteingénuement ruséepour passerglisserfilerentre les soupçons éveillés du mariet sanstrop savoir ce qu'elle faisaitce qu'elle cachaitelle avait uneméchante petite joie d'enfant et de singe à se direvaguement qu'elle faisait un peu de mal à cet homme et àcette maison qui lui en faisaient tant. Il se trouvait aussi parmises camarades un vieux garçon du nom de Joseph qui ladéfendaitla prévenait des méchants tourscomplotés contre elleet arrêtaitquand elle étaitlàles conversations trop libres avec l'autorité deses cheveux blancs et d'un intérêt paternel. Cependantl'horreur de cette maison croissait chaque jour pour Germinie. Unesemaine ses soeurs furent obligées de la ramener de force aucafé.

A quelquesjours de làcomme il y avait une grande revue au Champ deMarsles garçons eurent congé pour la journée.Il ne resta que Germinie et le vieux Joseph. Joseph étaitoccupé dans une petite pièce noire à ranger dulinge sale. Il dit à Germinie de venir l'aider. Elle entracriatombapleurasupplialuttaappela désespérément...La maison vide resta sourde.

Revenue àelleGerminie courut s'enfermer dans sa chambre. On ne la revit plusde la journée. Le lendemainquand Joseph voulut lui parler ets'avança vers elleelle eut un recul de terreurun gesteégaréune épouvante folle. Longtemps toutes lesfois qu'un homme s'approchait d'elleelle se retiraitinvolontairement d'un premier mouvement brusquefrémissant etnerveuxcomme frappée de la peur d'une bête éperduequi cherche par où se sauver. Josephqui craignait qu'elle nele dénonçâtse laissa tenir à distance etrespecta l'affreux dégoût qu'elle lui montrait.

Elledevint grosse. Un dimancheelle avait été passer lasoirée chez sa soeur la portière ; après desvomissementselle se trouva mal. Un médecinlocataire de lamaisonprenait sa clef dans la loge : les deux soeurs apprirent parlui la position de leur cadette. Les révoltes d'orgueilintraitables et brutales qu'a l'honneur du peupleles sévéritésimplacables de la dévotionéclatèrent chez lesdeux femmes en colères indignées. Leur confusion setourna en rage. Germinie reprit connaissance sous leurs coupssousles injuressous les blessures de leurs mainssous les outrages deleur bouche. Il y avait là son beau-frèrequi ne luipardonnait pas l'argent qu'avait coûté son voyage et quila regardait d'un air goguenard avec une joie sournoise et féroced'Auvergnatavec un rire qui mit aux joues de la jeune fille plus derouge encore que les soufflets de ses soeurs.

Elle reçutles coupselle ne repoussa pas les injures. Elle ne chercha ni àse défendreni à s'excuser. Elle ne raconta pointcomment les choses s'étaient passéeset combien peu ily avait de sa volonté dans son malheur. Elle resta muette :elle avait une vague espérance qu'on la tuerait. Sa soeuraînée lui demandant s'il n'y avait pas eu de violencelui disant qu'il y avait des commissaires de policedes tribunauxelle ferma les yeux devant l'idée horrible d'étaler sahonte. Un instant seulementlorsque le souvenir de sa mèrelui fut jeté a la faceelle eut un regardun éclairdes yeux dont les deux femmes se sentirent la conscience traversée: elles se souvinrent que c'étaient elles qui l'avaientplacéeretenue dans cette placeexposéepresqueforcée à sa faute.

Le soirmêmela plus jeune soeur de Germinie l'emmenait dans la rueSaint-Martinchez une repriseuse de cachemiresavec laquelle ellelogeaitet quipresque folle de religionétaitporte-bannière d'une confrérie de la Vierge. Elle lamit à coucher avec ellepar terresur un matelaset l'ayantlà toute la nuit sous la mainelle soulagea sur elle seslongues et venimeuses jalousiesle ressentiment des préférencesdes caresses données à Germinie par sa mèreparson père. Ce furent mille petits supplicesdes méchancetésbrutales ou hypocritesdes coups de pied dont elle lui meurtrissaitles jambesdes avancements de corps avec lesquels peu à peuelle poussait sa compagne de litpar le froid de l'hiversur lecarreau de la chambre sans feu. Dans la journéela repriseuses'emparait de Germiniela catéchisaitla sermonnait et luifaisaitavec le détail des supplices de l'autre vieuneépouvantable peur matérielle de l'enfer dont elle luifaisait toucher les flammes.

Elle vécutlà quatre moisenferméesans qu'on lui permîtde sortir. Au bout de quatre moiselle accouchait d'un enfant mort.Quand elle fut rétablieelle entra chez une épileusede la rue Laffitteet elle y eutles premiers joursla joie d'unesortie de prison.

Deux outrois foisdans ses courseselle rencontra le vieux Joseph quivoulait l'épousercourait après elle ; elle se sauvade lui : le vieillard ne sut jamais qu'il avait étépère.

Cependantdans sa nouvelle placeGerminie dépérissait. La maisonoù on l'avait prise pour bonne à tout faireétaitce que les domestiques appellent "une baraque". Gaspilleuseet mangeusesans ordre et sans argentcomme il arrive aux femmesdans les commerces de hasard et les métiers problématiquesde Parisl'épileusepresque toujours entre une saisie et unepartiene s'occupait guère de la façon dont senourrissait sa petite bonne. Elle partait souvent pour toute lajournée sans lui laisser de quoi dîner. La petite serassasiait tant bien que mal de crudités quelconquesdesaladesdes choses vinaigrées qui trompent l'appétitdes jeunes femmesde charbon même qu'elle grignotait avec lesgoûts dépravés et les caprices d'estomac de sonâge et de son sexe. Ce régimeau sortir d'une couchedans un état de santé mal raffermi et demandant desfortifiantsmaigrissaitépuisaitminait la jeune fille.Elle arrivait à faire peur. Son teint devenait de ce blanc quiparaît verdir au plein jour. Ses yeux gonflés secernaient d'une grande ombre bleuâtre. Ses lèvresdécolorées prenaient un ton de violettes fanées.Elle était essoufflée pour la moindre montéeetl'on souffrait auprès d'elle de cette incessante vibration quis'échappait des artères de sa gorge. Les pieds lentsle corps affaisséelle allait en se traînantcommetrop faible et pliant sous la vie. Les facultés et les sens àdemi sommeillantselle s'évanouissait pour un rienpour lafatigue de peigner sa maîtresse.

Elles'éteignait là tout doucementquand sa soeur luitrouvait une autre placechez un ancien acteurun comique retirévivant de l'argent que lui avait apporté le rire de toutParis. Le brave homme était vieuxet n'avait jamais eud'enfant. Il prit en pitié la misérable filles'occupad'ellela soignala choya. Il la menait à la campagne. Il sepromenait avec ellesur les boulevardsau soleilet se sentaitmieux réchauffé à son bras. Il étaitheureux de la voir gaie. Souventpour l'amuseril décrochaitde sa garde-robe un costume à demi mangéet tâchaitde retrouver un bout de rôle qu'il ne se rappelait plus. Rienque la vue de cette petite bonneson bonnet blancétait unrayon de jeunesse qui lui revenait. La vieillesse du Jocrisses'appuyait sur elle avec la camaraderieles plaisirs et les enfancesd'un coeur de grand-père. Mais il mourait au bout de quelquesmois ; et Germinie retombait à servir des femmes entretenuesdes maîtresses de pensionnatdes boutiquières depassagequand la mort subite d'une bonne la faisait entrer chez Mllede Varandeuillogée alors rue Taitboutdans la maison dontsa soeur était portière.


CHAPITREIV




Ceux quivoient la fin de la religion catholique dans le temps où noussommesne savent pas quelles racines puissantes et infinies ellepousse encore dans les profondeurs du peuple. Ils ne savent pas lesenlacements secrets et délicats qu'elle a pour la femme dupeuple. Ils ne savent pas ce qu'est la confessionce qu'est leconfesseur pour ces pauvres âmes de pauvres femmes. Dans leprêtre qui l'écoute et dont la voix lui arrivedoucementla femme de travail et de peine voit moins le ministre deDieule juge de ses péchésl'arbitre de son salutque le confident de ses chagrins et l'ami de ses misères. Sigrossière qu'elle soitil y a toujours en elle un peu du fondde la femmece je ne sais quoi de fiévreuxde frissonnantde sensitif et de blesséune inquiétude et comme uneaspiration de malade qui appelle les caresses de la parole ainsi queles bobos d'un enfant demandent le chantonnement d'une nourrice. Illui fautaussi bien qu'à la femme du mondedes soulagementsd'expansionde confidenced'effusion. Car il est de la nature deson sexe de vouloir se répandre et s'appuyer. Il existe enelle des choses qu'elle a besoin de dire et sur lesquelles ellevoudrait être interrogéeplainteconsolée. Ellerêvepour des sentiments cachés et dont elle a lapudeurun intérêt apitoyéune sympathie. Queses maîtres soient les meilleursles plus familiersles plusrapprochés même de la femme qui les sert : ils n'aurontpour elle que les bontés qu'on laisse tomber sur un animaldomestique. Ils s'inquiéteront de la façon dont ellemangedont elle se porte ; ils soigneront la bête en elleetce sera tout. Ils n'imagineront pas qu'elle ait une autre place poursouffrir que son corps ; et ils ne lui supposeront pas les malaisesd'âmeles mélancolies et les douleurs immatériellesdont ils se soulagent par la confidence à leurs égaux.Pour euxcette femme qui balaye et fait la cuisine n'a pas d'idéescapables de la faire triste ou songeuse ; et ils ne lui parlentjamais de ses pensées. A qui donc les portera-t-elle ? Auprêtre qui les attendles demandeet les accueilleàl'homme d'église qui est un homme du mondeun supérieurun monsieur bien élevésavantparlant bientoujoursdouxaccessiblepatientattentif et ne semblant rien mépriserde l'âme la plus humblede la pénitente la plus malmise. Seulle prêtre est l'écouteur de la femme enbonnet. Seulil s'inquiète de ses souffrances secrètesde ce qui la troublede ce qui l'agitede ce qui fait passer tout àcoup dans une bonneaussi bien que dans sa maîtresseuneenvie de pleurer ou des lourdeurs d'orage. Il est seul àsolliciter ses épanchementsà tirer d'elle ce quel'ironie de chaque jour y refouleà s'occuper de sa santémorale ; le seul qui l'élève au-dessus de sa vie dematièrele seul qui la touche avec des motsd'attendrissementde charitéd'espérance-- des motsdu ciel tels qu'elle n'en a jamais entendus dans la bouche des hommesde sa famille et des mâles de sa classe.

Entréechez Mlle de VarandeuilGerminie tomba dans une dévotionprofonde et n'aima plus que l'église. Elle s'abandonna peu àpeu à cette douceur de la confessionà cette voix deprêtre égalesereine et bassequi venait de l'ombreàses consultations qui ressemblaient à un attouchement deparoles caressanteset dont elle sortait rafraîchielégèredélivréeheureuseavec le chatouillement et lesoulagement d'un pansement dans toutes les parties tendresdouloureuses et comprimées de son être.

Elle nes'ouvrait et ne pouvait s'ouvrir que là. Sa maîtresseavait une certaine rudesse masculine qui repoussait l'expansion. Elleavait des brusqueries d'apostrophes et de phrases qui renfonçaientce que Germinie eût voulu lui confier. Il était dans sanature d'être brutale à toutes les jérémiadesqui ne venaient point d'un mal ou d'un chagrin. Sa bontévirile n'était point miséricordieuse aux malaises del'imaginationà ces tourments que se crée la penséeà ces ennuis qui s'élèvent des nerfs de la femmeet des troubles de son organisme. Souvent Germinie la trouvaitinsensible : la vieille femme avait été seulementbronzée par son temps et par son existence. Elle avaitl'écorce du coeur dure comme le corps. Ne se plaignant jamaiselle n'aimait pas les plaintes autour d'elle. Et du droit de toutesles larmes qu'elle n'avait pas verséeselle détestaitles pleurs d'enfant chez les grandes personnes. Bientôt leconfessionnal fut comme un lieu de rendez-vous adorable et sacrépour la pensée de Germinie. Il eut tous les jours sa premièreidéesa dernière prière. Dans la journéeelle s'y agenouillait comme en songe ; et tout en travaillant il luirevenait dans les yeux avec son bois de chêne à filetsd'orson fronton à tête d'ange ailéeson rideauvert aux plis immobilesle mystère d'ombre de ses deux côtés.Il lui semblait que maintenant toute sa vie aboutissait làetque toutes ses heures y tendaient. Elle vivait la semaine pour êtreà ce jour désirépromisappelé. Dèsle jeudides impatiences la prenaient ; elle sentaitdans leredoublement d'une angoisse délicieusecomme l'approchematérielle du bienheureux samedi soir : et le samedi venuleservice bâcléle petit dîner de mademoiselleservi à la hâteelle se sauvait et courait àNotre-Dame de Loretteallant à la pénitence comme onva à l'amour. Les doigts mouillés à l'eaubéniteune génuflexion faiteelle passait entre lesrangs de chaisessur les dallesavec le glissement d'une chatte quise coule sur un tapis. Inclinéepresque rampanteelleavançait sans bruitdans l'ombre des bas-côtésjusqu'au confessionnal mystérieux et voilé qu'ellereconnaissaitet auprès duquel elle attendait son tourperdue dans l'émotion d'attendre.

Le jeuneprêtre qui la confessait se prêtait à sesfréquentes confessions. Il ne lui ménageait ni letempsni l'attentionni la charité. Il la laissaitlonguement causerlonguement lui raconter toutes ses petitesaffaires. Il était indulgent à ses bavardages d'âmeen peineet lui permettait d'épancher ses plus petitesamertumes. Il acceptait l'aveu de ses inquiétudesde sesdésirsde ses troubles ; il ne repoussait et ne dédaignaitrien de cette confiance d'une servante qui lui parlait de toutes leschoses délicates et secrètes de son être comme onen parlerait à une mère et à un médecin.

Ce prêtreétait jeune. Il était bon. Il avait vécu de lavie du monde. Un grand chagrin l'avait jetébrisédans cette robe où il portait le deuil de son coeur. Ilrestait de l'homme au fond de luiet il écoutaitavec unepitié tristece malheureux coeur d'une bonne. Il comprenaitque Germinie avait besoin de luiqu'il la soutenaitqu'ill'affermissaitqu'il la sauvait d'elle même et la retirait destentations de sa nature. Il se sentait une mélancoliquesympathie pour cette âme toute faite de tendressepour cettejeune fille à la fois ardente et mollepour cettemalheureuseinconsciente d'elle-mêmepromise à lapassion par tout son coeurpar tout son corpset accusant danstoute sa personne la vocation du tempérament. Eclairépar l'expérience de son passéil s'étonnaitils'effrayait quelquefois des lueurs qui se levaient d'ellede laflamme qui passait dans ses yeux à l'élancement d'amourd'une prièrede la pente où ses confessionsglissaientde ses retours vers cette scène de violencecettescène où sa très sincère volontéde résistance paraissait au prêtre avoir ététrahie par un étourdissement des sens plus fort qu'elle.

Cettefièvre de religion dura plusieurs années pendantlesquelles Germinie vécut concentréesilencieuserayonnantetoute à Dieu-- au moins elle le croyait.Cependant peu à peu son confesseur avait cru s'apercevoir quetoutes ses adorations se tournaient vers lui. A des regardsàdes rougeursà des paroles qu'elle ne lui disait plusàd'autres qu'elle s'enhardissait à lui dire pour la premièrefoisil comprit que la dévotion de sa pénitentes'égarait et s'exaltait en se trompant elle-même. Ellel'épiait à la sortie des officesle suivait dans lasacristies'attachait à luicourait dans l'égliseaprès sa soutane. Le confesseur essaya d'avertir Germiniededétourner de lui cette ferveur amoureuse. Il devint plusréservé et s'arma de froideur. Désolée dece changementde cette indifférenceGerminieaigrie etblesséelui avoua un jouren confessionles sentiments dehaine qui lui venaient contre deux jeunes fillesles pénitentespréférées de l'abbé. Le prêtrealorsl'éloignant sans explicationla renvoya à unautre confesseur. Germinie alla se confesser une ou deux fois àcet autre confesseur ; puis elle n'y alla plus ; puis elle ne pensaplus même à y aller ; et de toute sa religionil ne luiresta plus à la pensée qu'une certaine douceurlointaine et comme l'affadissement d'une odeur d'encens éteint.

Elle enétait là quand mademoiselle était tombéemalade. Pendant tout le temps de sa maladiene voulant pas laquitterGerminie n'alla pas à la messe. Et le premierdimanche où mademoiselle tout à fait remise n'eut plusbesoin de ses soinselle fut tout étonnée de voir "sadévote" rester et ne pas se sauver à l'église.

-- Ah !çàlui dit-elletu ne vas donc plus voir tes curésà présent ? Qu'est-ce qu'ils t'ont faithein ?

-- Rienfit Germinie.


CHAPITREV




-- Voilàmademoiselle !... Regardez-moidit Germinie.

C'étaità quelques mois de là. Elle avait demandé àsa maîtresse la permission d'aller ce soir-là au bal denoce de la soeur de son épicier qui l'avait prise pourdemoiselle d'honneuret elle venait se faire voir en grande toilettedans sa robe de mousseline décolletée.

Mademoiselleleva la tête du vieux volumeimprimé grosoùelle lisaitôta ses lunettesles mit dans le livre pourmarquer la pageet fit :

-- Toimabigotetoiau bal ! Sais-tuma fille... ça me paraîttout farce ! Toi et le rigodon... Ma foiil ne te manque plus qued'avoir envie de te marier ! Une chienne d'envie !... Mais si tu temariesje te préviens : je ne te garde pas... oust ! Je n'aipas envie de devenir la bonne de tes mioches !... Approche un peu...Oh ! oh ! mais... sac à papier ! mademoiselle Montre-tout ! Onest bien coquetteje trouvedepuis quelque temps...

-- Maisnonmademoiselleessaya de dire Germinie.

-- Aveccela que chez vous autresreprit Mlle de Varandeuil en suivant sonidéeles hommes sont de jolis cadets ! Ils te grugeront ceque tu as... sans compter les tapes... Mais le mariage... je suissûre que ca te trotte la cervellecette histoire-làdete marier quand tu vois les autres... C'est ca qui te donne cettefrimousse-làje parie? Bon Dieu de Dieu ! Maintenant tourneun peu qu'on te voiedit Mlle de Varandeuil avec son ton de caressebrusque ; etmettant ses deux mains maigres aux deux bras de sonfauteuilcroisant ses deux jambes l'une sur l'autreet remuant lebout de son piedelle se mit à inspecter Germinie et satoilette.

-- Quediable ! dit-elle au bout de quelques instants d'attention muettecommentc'est toi ?... Je n'ai donc jamais mis mes yeux pour teregarder... Bon Dieuoui !... Ah ! mais... ah ! mais... Ellemâchonna encore quelques vagues exclamations entre ses dents.

-- Oùdiantre as-tu pris ce museau de chatte amoureuse ? fit-elle àla fin ; et elle se mit à la regarder.

Germinieétait laide. Ses cheveuxd'un châtain foncé etqui paraissaient noirsfrisottaient et se tortillaient en ondesrevêchesen petites mèches dures et rebelleséchappéeset soulevées sur sa tête malgré la pommade de sesbandeaux lissés. Son front petitpolibombés'avançait de l'ombre d'orbites profondes oùs'enfonçaient et se cavaient presque maladivement ses yeuxdepetits yeux éveillésscintillants et ravivéspar un clignement de petite fille qui mouillait et allumait leurrire. Ces yeux on ne les voyait ni bruns ni bleus : ils étaientd'un gris indéfinissable et changeantd'un gris qui n'étaitpas une couleurmais une lumière. L'émotion y passaitdans le feu de la fièvrele plaisir dans l'éclaird'une sorte d'ivressela passion dans une phosphorescence. Son nezcourtrelevélargement trouéavec les narinesouvertes et respirantesétait de ces nez dont le peuple ditqu'il pleut dedans : sur l'une de ses ailesà l'angle del'oeilune grosse veine bleue se gonflait. La carrure de têtede la race lorraine se retrouvait dans ses pommettes largesfortesaccuséessemées d'une volée de grains de petitevérole. La plus grande disgrâce de ce visage étaitla trop large distance entre le nez et la bouche. Cette disproportiondonnait un caractère presque simiesque au bas de la têteoù une grande boucheaux dents blanchesaux lèvrespleinesplates et comme écraséessouriait d'unsourire étrange et vaguement irritant.

Sa robedécolletée laissait voir son coule haut de sapoitrineses épaulesla blancheur de son doscontrastantavec le hâle de son visage. C'était une blancheur delymphatiquela blancheur à la fois malade et angéliqued'une chair qui ne vit pas. Elle avait laissé tomber ses brasle long d'elledes bras rondspolisavec le joli trou d'unefossette au coude. Ses poignets étaient délicats ; sesmainsqui ne sentaient pas le serviceavaient des ongles de femme.Et mollementdans une paresse de grâceelle laissait jouer etrondir sa taille indolenteune taille à tenir dans unejarretière et que faisaient plus fine encore à l'oeille ressaut des hanches et le rebondissement des rondeurs ballonnantla robeune taille impossibleridicule de minceuradorable commetout ce quichez la femmea la monstruosité de la petitesse.

De cettefemme laides'échappait une âpre et mystérieuseséduction. L'ombre et la lumièrese heurtant et sebrisant à son visage plein de creux et de sailliesy mettaitce rayonnement de volupté jeté par un peintre d'amourdans la pochade du portrait de sa maîtresse. Tout en ellesaboucheses yeuxsa laideur mêmeavait une provocation et unesollicitation. Un charme aphrodisiaque sortait d'ellequis'attaquait et s'attachait à l'autre sexe. Elle dégageaitle désir et en donnait la commotion. Une tentation sensuelles'élevait naturellement et involontairement d'ellede sesgestesde sa marchedu moindre de ses remuementsde l'air oùson corps avait laissé une de ses ondulations. A côtéd'elleon se sentait près d'une de ces créaturestroublantes et inquiétantesbrûlantes du mal d'aimer etl'apportant aux autresdont la figure revient à l'homme auxheures inassouviestourmente ses pensées lourdes de midihante ses nuitsviole ses songes.

Au milieude l'examen de Mlle de VarandeuilGerminie se baissase pencha surelleet lui embrassa la main à baisers pressés.

-- Bon...bon... assez de lichadesdit mademoiselle. Tu vous userais lapeau... avec ta façon d'embrasser... Allonsparsamuse-toiet tâche de ne pas rentrer trop tard... ne t'éreintepas.

Mlle deVarandeuil resta seule. Elle mit ses coudes sur ses genouxregardadans le feudonna des coups de pincettes sur les tisons. Puiscommeelle avait l'habitude de faire dans ses grandes préoccupationsdu plat de la main elle se frappa sur la nuque deux ou trois petitscoups secs qui mirent tout de travers son serre-tête noir.


CHAPITREVI





En parlantmariage à GerminieMlle de Varandeuil touchait la cause dumal de Germinie. Elle mettait la main sur son ennui. L'irrégularitéd'humeur de sa bonneles dégoûts de sa vieleslangueursle vide et le mécontentement de son êtrevenaient de cette maladie que la médecine appelle lamélancolie des vierges. La souffrance de ses vingt-quatreans était le désir ardentirritépoignant dumariagede cette chose trop saintement honnête pour elle etqui lui semblait impossible devant l'aveu que sa probité defemme voulait faire de sa chutede son indignité. Des pertesdes malheurs de famille venaient l'arracher à ses idées.

Sonbeau-frèrele mari de sa soeur portièreavait fait lerêve des Auvergnats : il avait voulu joindre aux profits de saloge les gains du commerce de bric-à-brac. Il avait commencémodestement par cet étal dans la rueaux portes des ventesaprès décèsoù l'on voitrangéssur du papier bleudes flambeaux en plaquédes ronds deserviette en ivoiredes lithographies coloriéesencadréesd'une dentelle d'or sur fond noiret trois ou quatre volumesdépareillés de Buffon. Ce qu'il gagna sur les flambeauxen plaqué le grisa. Il loua dans une allée de passageen face d'un raccommodeur de parapluiesune boutique noireet il semit à faire là le commerce de cette curiositéqui va et vient dans les salles basses de l'Hôtel desCommissaires priseurs. Il vendit des assiettes à coqdesmorceaux du sabot de Jean-Jacques Rousseauet des aquarelles deBallue signées Watteau. A ce métieril mangea ce qu'ilavait gagnépuis s'endetta de quelques mille francs. Safemmepour remonter un peu le ménage et tâcher desortir des dettesdemandait et obtenait une place d'ouvreuse deloges au Théâtre Historique. Elle faisait garder le soirsa porte par sa soeur la couturièrese couchait à uneheurese levait à cinq. Au bout de quelques moiselleattrapa dans les corridors du théâtre une pleurésiequi traîna et l'enleva au bout de six semaines. La pauvre femmelaissait une petite fille de trois ansattaquée d'unerougeole qui avait pris le caractère le plus pernicieux dansl'empuantissement de la soupente et dans l'air où l'enfantrespirait depuis plus d'un mois la mort de sa mère. Le pèreétait parti au pays pour tâcher d'emprunter de l'argent.Il se remariait là-bas. On n'en eut plus de nouvelles.

En sortantde l'enterrement de sa soeurGerminie courut chez une vieille femmevivant de ces curieuses industries qui empêchent à Parisla Misère de mourir complètement de faim. Cette vieillefemme faisait plusieurs métiers. Tantôt elle coupaitd'égale grandeur des crins de brossetantôt elleséparait des morceaux de pain d'épice. Quand celachômaitelle faisait la cuisine et débarbouillait lesenfants de petits marchands ambulants. Dans le Carêmeelle selevait à quatre heures du matinet allait prendre àNotre-Dame une chaise qu'elle revendaitlorsque le monde arrivaitdix ou douze sous. Pour se chaufferdans le trou où ellelogeait rue Saint-Victorelle allaità l'heure où lejour tombearracher en se cachant de l'écorce aux arbres duLuxembourg. Germiniequi la connaissait pour lui donner toutes lessemaines les croûtes de la cuisinelui louait une chambre dedomestique dans la maison au sixièmeet l'y installait avecla petite fille. Elle fit cela d'un premier mouvementsansréfléchir. Les duretés de sa soeurlors de sagrossesseelle ne se les rappelait plus : elle n'avait pas mêmeeu besoin de les pardonner.

Germinien'eut plus alors qu'une pensée : sa nièce. Elle voulaitla faire revivreet l'empêcha de mourir à force de lasoigner. Elle s'échappait à tout moment de chezmademoisellegrimpait quatre à quatre au sixièmecourait embrasser l'enfantlui donner de la tisanel'arranger dansson litla voirredescendait essoufflée et toute rouge deplaisir. Les soinsles caressesce souffle du coeur dont on ranimeun petit être prêt à s'éteindrelesconsultationsles visites de médecinles médicamentationscoûteusesles remèdes des richesGerminie n'épargnarien pour la petite et lui donna tout. Ses gages passaient àcela. Pendant près d'un anelle lui fit prendre tous lesmatins du jus de viande : elle qui était dormeusese levait àcinq heures du matin pour le faireet elle se réveillaittoute seulecomme les mères. L'enfant était enfinsauvéequand un matin Germinie reçut la visite de sasoeur la couturièrequi était mariée depuisdeux ou trois ans avec un ouvrier mécanicienet qui venaitlui faire ses adieux : son mari suivait des camarades qu'on venaitd'embaucher pour aller en Afrique. Elle partait avec lui et proposaità Germinie de lui prendre la petite et de l'emmener là-basavec son enfant. Ils s'en chargeraient. Germinie n'aurait qu'àpayer le voyage. C'était une séparation àlaquelle il lui faudrait toujours se résoudreà causede sa maîtresse. Puis elle était sa tante aussi. Et elleajoutait paroles sur paroles pour se faire donner l'enfant aveclequelelle et son maricomptaientune fois en AfriqueapitoyerGerminielui attraper ses gageslui carotter le coeur et la bourse.

Se séparerde sa niècecela coûtait beaucoup à Germinie.Elle avait mis un peu de son existence sur cette enfant. Elle s'yétait attachée par les inquiétudes et lessacrifices. Elle l'avait disputée et reprise à lamaladie : cette vie de la petite fille était son miracle.Cependant elle comprenait qu'elle ne pourrait jamais la prendre chezmademoiselle ; que mademoiselleà son âgeavec lafatigue de ses années et le besoin de tranquillité desvieilles gensne supporterait jamais le bruit toujours remuant d'unenfant. Puiscette petite fille dans la maison prêtait auxcancans et faisait causer toute la rue : on disait que c'étaitsa fille. Germinie s'en ouvrit à sa maîtresse. Mlle deVarandeuil savait tout. Elle savait qu'elle avait pris sa nièce; mais elle avait fait semblant de l'ignorerelle avait voulu fermerles yeux et ne rien voir pour tout permettre. Elle conseilla àGerminie de confier sa nièce à sa soeuren luimontrant toutes les impossibilités de la garderet lui donnal'argent pour payer le voyage du ménage.

Ce départfut un déchirement pour Germinie. Elle se trouva isoléeet inoccupée. N'ayant plus cette enfantelle ne sut plus quoiaimer ; son coeur s'ennuyaetdans le vide d'âme oùelle se trouvait sans cette petiteelle revint à la religionet reporta ses tendresses à l'église.

Au bout detrois moiselle reçut la nouvelle de la mort de sa soeur. Lemariqui était de la race des ouvriers geignards etpleurardslui faisait dans sa lettreavec de grosses phrases émueset des ficelles d'attendrissementun tableau désolant de sapositionavec l'enterrement à payerdes fièvres quil'empêchaient de travaillerdeux enfants en bas âgesans compter la petiteune maison sans femme pour faire chauffer lasoupe. Germinie pleura sur la lettre ; puis sa pensée se mit àvivre dans cette maisonà côté de ce pauvrehommeau milieu des pauvres enfantsdans cet affreux pays d'Afrique; et une vague envie de se dévouer commença às'éveiller en elle. D'autres lettres suivaientoùenla remerciant de ses secoursson beau-frère donnait àsa misèreà l'abandon où il se trouvaitaumalheur qui l'enveloppaitune couleur encore plus dramatiquelacouleur que le peuple donne aux choses avec ses souvenirs duboulevard du Crime et ses lambeaux de mauvaises lectures. Une foisprise à la blague de ce malheurGerminie ne put s'endétacher. Elle croyait entendrelà-basdes crisd'enfants l'appeler. Elle s'enfonçaits'absorbait dans larésolution et le projet de partir. Elle étaitpoursuivie de cette idée et de ce mot d'Afrique qu'elleremuait et retournait sans cesse au fond d'ellesans une parole.Mlle de Varandeuilla voyant si rêveuse et si tristeluidemanda ce qu'elle avaitmais en vain : Germinie ne parla pas. Elleétait tirailléetorturée entre ce qui luisemblait un devoir et ce qui lui paraissait une ingratitudeentre samaîtresse et le sang de ses soeurs. Elle pensait qu'elle nepouvait pas quitter mademoiselle. Et puis elle se disait que Dieu nevoulait pas qu'elle abandonnât sa famille. Elle regardaitl'appartement en se disant : Il faut pourtant que je m'en aille ! Etpuis elle avait peur que mademoiselle ne fût malade quand ellene serait plus là. Une autre bonne ! A cette idéeelleétait prise de jalousieet elle croyait déjàvoir quelqu'un lui voler sa maîtresse. A d'autres momentssesidées de religion la jetant à des idéesd'immolationelle était toute prête à vouer sonexistence à celle de ce beau-frère. Elle voulait allerhabiter avec cet homme qu'elle détestaitavec lequel elleavait toujours été malqui avait à peu prèstué sa soeur de chagrinqu'elle savait ivrogne et brutal ; ettout ce qu'elle en attendaittout ce qu'elle en craignaitlacertitude et la peur de tout ce qu'elle aurait à souffrirnefaisait que l'exalterl'enflammerla pousser au sacrifice avec plusd'impatience et d'ardeur. Tout cela souvent en un instant tombait : àun motà un geste de mademoiselleGerminie revenait àelle-même et ne se reconnaissait plus. Elle se sentait toutentière et pour toujours rattachée à samaîtresseet elle éprouvait comme une horreur d'avoirseulement pensé à détacher sa vie de la sienne.Elle lutta ainsi deux ans. Puis un beau jourpar un hasardelleapprit que sa nièce était morte quelques semaines aprèssa soeur : son beau-frère lui avait caché cette mortpour la tenir et l'attirer à luiavec ses quelques sousenAfrique. A cette révélationGerminieperdant toutillusionfut guérie d'un seul coup. A peine si elle serappela qu'elle avait voulu partir.


CHAPITREVII



Vers cetempsau bout de la rueune petite crémerie sans affaireschangeait de propriétaireà la suite de la vente dufonds par autorité de justice. La boutique étaitrestaurée. On la repeignait. Les vitres de la devantures'ornaient d'inscriptions en lettres jaunes. Des pyramides dechocolat de la Compagnie colonialedes bols de café àfleursespacés de petits verres à liqueurgarnissaient les planches de l'étalage. A la porte brillaitl'enseigne d'un pot au lait de cuivre coupé par le milieu.

La femmequi essayait de remonter ainsi la maisonla nouvelle crémièreétait une personne d'une cinquantaine d'annéesdébordante d'embonpoint et gardant encore quelques restes debeauté à demi submergés sous sa graisse. Ondisait dans le quartier qu'elle s'était établie avecl'argent d'un vieux monsieur qu'elle avait servi jusqu'à samort dans son paysprès de Langres ; car il se trouvaitqu'elle était payse de Germinienon du même villagemais d'un petit endroit à côté ; et sans s'êtrejamais rencontrées ni vues là-baselle et la bonne demademoiselle se connaissaient de nomet avaient le rapprochement deconnaissances communesde souvenirs des mêmes lieux. La grossefemme était complimenteusedoucereusecaressante. Elledisait : Ma belleà tout le mondefaisait la petite voixetjouait l'enfant avec la langueur dolente des personnes corpulentes.Elle détestait les gros motsrougissaits'affarouchait pourun rien. Elle adorait les secretstournait tout en confidencefaisait des histoiresparlait toujours à l'oreille. Sa vie sepassait à bavarder et à gémir. Elle plaignaitles autreselle se plaignait elle-même ; elle se lamentait surses malheurs et sur son estomac. Quand elle avait trop mangéelle disait dramatiquement : Je vais mourir. Et rien n'étaitaussi pathétique que ses indigestions. C'était unenature perpétuellement attendrie et larmoyante : elle pleuraitindistinctement pour un cheval battupour quelqu'un qui étaitmortpour du lait qui avait tourné. Elle pleurait sur lesfaits divers des journauxelle pleurait en voyant passer despassants.

Germiniefut bien vite séduite et apitoyée par cette crémièrecâlinebavardetoujours émueappelant à ellel'expansion des autres et paraissant si tendre. Au bout de troismoispresque rien n'entrait chez mademoiselle qui ne vînt dechez la mère Jupillon. Germinie s'y fournissait de tout ou àpeu près. Elle passait des heures dans la boutique. Une foislàelle avait peine à s'en allerelle restait et nepouvait se lever. Une lâcheté machinale la retenait. Surla porteelle causait encorepour n'être pas encore partie.Elle se sentait attachée chez la crémière parl'invisible charme des endroits où l'on revient sans cesse etqui finissent par vous étreindre comme des choses qui vousaimeraient. Et puis la boutiquepour ellec'étaient lestrois chiensles trois vilains chiens de Mme Jupillon ; elle lesavait toujours sur les genouxelle les grondaitelle lesembrassaitelle leur parlait ; et quand elle avait chaud de leurchaleuril lui passait dans le bas du coeur les contentements d'unebête qui se frotte a ses petits. La boutiquec'étaitencore pour elle toutes les histoires du quartierle rendez-vous descancansla nouvelle du billet non payé par celle-cide lavoiture de fleurs apportée à celle-làunendroit à l'affût de toutet où tout entraitjusqu'au peignoir de dentelle allant en ville sur le bras d'unebonne.

Toutàla longuela liait là. Son intimité avec la crémièrese resserrait par tous les liens mystérieux des amitiésde femmes du peuplepar le bavardage continuell'échangejournalier des riens de la vieles conversations pour parlerleretour du même bonjour et du même bonsoirle partage descaresses aux mêmes animauxles sommeils côte àcôte et chaise contre chaise. La boutique finit par devenir sonlieu d'acoquinementun lieu où sa penséesa paroleses membres même et son corps trouvaient des aisesmerveilleuses. Le bonheur arriva à êtrepour ellecemoment où le soirassise et somnolentedans un fauteuil depailleauprès de la mère Jupillon endormie seslunettes sur le nezelle berçait les chiens roulés enboule dans la jupe de sa robe ; et tandis que la lampeprête àmourirpâlissait sur le comptoirelle restaitlaissant sonregard se perdre et s'éteindre doucementavec ses idéesau fond de la boutiquesur l'arc de triomphe en coquillesd'escargotreliées de vieille moussesous l'arc duquel étaitun petit Napoléon de cuivre.


CHAPITREVIII




MmeJupillonqui disait avoir été mariée et signaitVeuve Jupillonavait un fils. C'était encore unenfant. Elle l'avait mis à Saint-Nicolasdans cette grandemaison d'éducation religieuse oùpour trente francspar moisune instruction rudimentaire et un métier sontdonnés aux enfants du peupleà beaucoup d'enfantsnaturels. Germinie prit l'habitude d'accompagner le jeudi madameJupillon lorsqu'elle allait voir Bibi. Cette visite devintpour elle une distraction et une attente. Elle faisait dépêcherla mèrearrivait en avance à l'omnibuset elle étaittoute contente d'y monter avec un gros panier de provisions surlequel elle croisait ses bras pendant la route.

Là-dessusil arriva à la mère Jupillon un mal à la jambeun anthrax qui l'empêcha de marcher pendant près dedix-huit mois. Germinie alla seule à Saint-Nicolaset commeelle était prompte et facile à se donner aux autreselle s'occupa de cet enfant comme s'il lui tenait par quelque chose.Elle ne manquait pas un jeudiet arrivait toujours les mains pleinesde la desserte de la semainede gâteauxde fruitsdesucreries qu'elle achetait. Elle embrassait le gamins'inquiétaitde sa santétâtait s'il avait son gilet de tricot soussa blousele trouvait trop rouge d'avoir courului essuyait lafigure avec son mouchoiret lui faisait montrer le dessous de sessouliers pour voir s'ils n'étaient pas troués. Elle luidemandait si on était content de luis'il faisait bien sesdevoirss'il avait eu beaucoup de bons points. Elle lui parlait desa mèreet lui recommandait de bien aimer le bon Dieu ; etjusqu'à ce que la cloche de deux heures sonnâtelle sepromenait avec lui dans la cour : l'enfant lui donnait le brastoutfier d'être avec une femme mieux habillée que la plupartde celles qui venaientavec une femme en soie. Il avait envied'apprendre le flageolet : cela ne coûtait que cinq francs parmois. Mais sa mère ne voulait pas les donner. Germinieencachettelui apporta chaque mois les cent sous. C'était unehumiliation pour luiquand il sortait en promenadeet les deux outrois fois par an qu'il venait chez sa mèrede porter lapetite blouse d'uniforme. A sa fêteune annéeGerminiedéplia devant lui un gros paquet : elle lui avait fait faireune tunique ; à peine si dans toute la pensionvingt de sescamarades étaient de famille assez aisée pour enporter.

Elle legâta ainsi quelques annéesne le laissant souffrir dudésir de rienflattantdans l'enfant pauvreles caprices etles orgueils de l'enfant richelui adoucissant les privations et lesduretés de cette école professionnelle qui forme àla vie ouvrièreporte la blousemange à l'assiette defaïence bruneet trempe à son mâle apprentissagele peuple pour le travail. Cependant le garçon grandissait.Germinie ne s'en apercevait pas : elle le voyait toujours enfant. Parhabitudeelle se baissait toujours pour l'embrasser. Un jour ellefut appelée devant l'abbé qui dirigeait la pension.L'abbé lui parla de renvoyer le jeune Jupillon. Il s'agissaitde mauvais livres surpris entre ses mains. Germinietremblante àl'idée des coups qui attendaient l'enfant chez sa mèrepriasuppliaimplora : elle finit par obtenir de l'abbé lagrâce du coupable. En redescendantelle voulut gronderJupillon ; mais au premier mot de sa moraleBibi lui jeta tout àcoup en plein visage un regard et un sourire où il n'y avaitplus rien de l'enfant qu'il était hier. Elle baissa les yeuxet ce fut elle qui rougit. Quinze jours se passèrent sansqu'elle revînt à Saint-Nicolas.


CHAPITREIX




Dans letemps où le fils Jupillon sortit de pensionla bonne d'unefemme entretenue qui demeurait au-dessous de mademoiselle venaitquelquefois passer la soirée chez Mme Jupillon avec Germinie.Originaire de ce grand duché de Luxembourg qui fournit Parisde cochers de coupé et de bonnes de lorettescette filleétait ce que l'on appelle populacièrement "unegrande bringue" ; elle avait un air de cavaledes sourcils deporteur d'eaudes yeux fous. Elle se mit bientôt àvenir tous les soirs. Elle payait des gâteaux et des petitsverres à tout le mondes'amusait à faire gaminer lepetit Jupillonjouait avec lui à des jeux de mains'asseyaitsur luilui jetait au nez qu'il était beaule traitait enenfantet le plaisantaiten polissonnantde n'être pasencore un homme. Le jeune garçonheureux et tout fier de cesattentions de la première femme qui s'occupait de luilaissait voir au bout de peu de temps ses préférencespour Adèle : ainsi s'appelait la nouvelle venue.

Germinieétait passionnément jalouse. La jalousie étaitle fond de sa nature ; c'était la lie et l'amertume de sestendresses. Ceux qu'elle aimaitelle voulait les avoir tout àelleles posséder absolument. Elle exigeait qu'ilsn'aimassent qu'elle. Elle ne pouvait admettre qu'ils pussentdistraire et donner à d'autres la moindre parcelle de leuraffection : cette affectiondepuis qu'elle l'avait méritéen'était plus à eux ; ils n'étaient plus maîtresd'en disposer. Elle détestait les gens que sa maîtresseavait l'air de recevoir mieux que les autreset d'accueillirintimement. Par sa mine de mauvaise humeur et son air rechignéelle avait éloignéà peu près chasséde la maisondeux ou trois vieilles amies de mademoiselle dont lesvisites la faisaient souffrir comme si ces vieilles femmes venaientdérober quelque chose dans l'appartementlui prendre un peude sa maîtresse. Des gens qu'elle avait aimés luiétaient devenus odieux : elle n'avait pas trouvé qu'ilsl'aimassent assez ; elle les haïssait pour tout l'amour qu'elleavait voulu d'eux. En toutson coeur était exigeant etdespote. Donnant toutil demandait tout. Dans ses affectionsaumoindre indice de refroidissementau moindre signe de partageelleéclatait et se dévoraitpassait des nuits àpleurerprenait le monde en exécration.

Voyantcette femme s'installer dans la boutiquese familiariser avec lejeune hommetoutes les jalousies de Germinie s'inquiétèrentet se tournèrent en rage. Sa haine se souleva et se révoltaavec son dégoûtcontre cette créature affichéeéhontéeque l'on voyait le dimanche attabléesur les boulevards extérieurs avec des militaireset quiavait le lundi des bleus au visage. Elle employa tout pour la faireéloigner par Mme Jupillon ; mais c'était une desmeilleures pratiques de la crémerieet la crémièrese refusa tout doucement à l'écarter. Germinie seretourna vers le filslui dit que c'était une malheureuse.Mais cela ne fit qu'attacher le jeune homme à cette vilainefemme dont la mauvaise réputation le flattait. D'ailleursilavait les cruelles taquineries de la jeunesseet il redoublaitd'amabilité auprès d'ellerien que pour voir "lenez" que faisait Germinieet jouir de la désoler.Bientôt Germinie s'aperçut que cette femme avait desintentions plus sérieuses qu'elle ne se l'était d'abordimaginé : elle comprit ce qu'elle voulait de cet enfantcarc'était toujours un enfant pour elle que ce grand jeune hommede dix-sept ans. Dès lorselle s'attacha à leurs pas ;elle ne les quitta pluselle ne les laissa pas un moments seulselle se mit de leurs partiesau théâtreà lacampagneentra dans toutes leurs promenadesfut toujours làprésente et gênanteessayant de retenir la bonne et delui rendre la pudeur avec un mot à voix basse : -- Un enfant !tu n'as pas honte? lui disait-elle. L'autrecomme à une bonnefarcepartait d'un gros rire. Dans ces sorties du spectacleaniméeséchauffées par la fièvre de lareprésentation et l'excitation du théâtredansces retours de la campagnechargés du soleil de tout le jourgrisés de ciel et de grand airfouettés du vin dudînerau milieu des jeux et des libertés auxquelss'enhardissent à la nuit les ivresses de plaisirles joies deripaille et les sens en goguette de la femme du peupleGerminieessayait d'être toujours entre la bonne et Jupillon. Elletâchait à chaque minute de rompre ces amours brasdessusbras dessousde les délierde les désaccoupler.Sans se lasserelle les séparaitles retiraitcontinuellement l'un de l'autre. Elle mettait son corps entre cescorps qui se cherchaient. Elle se glissait entre ces gestes quivoulaient se toucher ; elle se glissait entre ces lèvrestendues et ces bouches qui s'offraient. Mais de tout ce qu'elleempêchaitelle avait l'effleurement et l'atteinte. Ellesentait le frôlement de ces mains qu'elle séparaitdeces caresses qu'elle arrêtait au passage et qui se trompaienten s'égarant sur elle. Des baisers qu'elle dénouaitillui passait contre la joue le souffle et l'haleine. Sans le vouloiret troublée d'une certaine horreurelle se mêlait auxétreinteselle prenait une part des désirs dans cefrottement et cette lutte qui diminuaient chaque jour autour de sapersonne le respect et la retenue du jeune homme.

Il arrivaqu'un jour elle fut moins forte contre elle-même qu'ellen'avait été jusque-là. Cette foiselle ne sedéroba pas si brusquement aux avances. Jupillon sentit qu'elles'y arrêtait. Germinie le sentit mieux que lui ; mais elleétait à bout d'efforts et de tourmentsépuiséede souffrir. Cet amour d'une autrequ'elle avait détournéde Jupillonelle se l'était lentement entré toutentier dans le coeur. Maintenantil y était enfoncéet toute saignante de jalousieelle se trouvait affaibliesansrésistancedéfaillante comme une personne blesséeà mort devant le bonheur qui lui venait.

Pourtantelle repoussa les tentativesles hardiesses du jeune hommesansrien diresans parler. Elle ne songeait pas à lui appartenirautrement ni à se livrer davantage. Elle vivait de la penséed'aimercroyant qu'elle en vivrait toujours. Et dans le ravissementqui lui soulevait l'âmeelle écartait sa chute etrepoussait ses sens. Elle demeurait frémissante et pureperdue et suspendue dans des abîmes de tendressene goûtantet ne voulant de l'amant que la caressecomme si son coeur n'étaitfait que pour la douceur d'embrasser.


CHAPITREX

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Cet amourheureux et non satisfait produisit dans l'être physique deGerminie un singulier phénomène physiologique. Onaurait dit que la passion qui circulait en elle renouvelait ettransformait son tempérament lymphatique. Il ne lui semblaitplus puiser la vie comme autrefoisgoutte à goutteàune source avare : une force généreuse et pleine luicoulait dans les veines ; le feu d'un sang riche lui courait dans lecorps. Elle sentait une chaude santé la rempliret il luipassait des joies de vivre qui battaient des ailes dans sa poitrinecomme un oiseau dans du soleil.

Unemerveilleuse animation lui était venue. La misérableénergie nerveuse qui la soutenait avait fait place àune activité bien portanteà une allégressebruyanteremuantedébordante. Elle ne connaissait plus sesanciennes faiblessesl'accablementla prostrationl'assoupissementles molles paresses. Ses matins si lourds et siengourdis étaient aujourd'hui des réveils vifs etclairs qui s'ouvraient en une seconde à la gaieté dujour. Elle s'habillait en hâtefolâtrement : ses doigtsprestes allaient tout seulset elle s'étonnait d'êtresi vivesi pleine d'entrain à ces heures défaillantesde l'avant-déjeuner où elle s'était senti sisouvent le coeur sur les lèvres. Et toute la journéec'était en elle la même bonne humeur du corpsla mêmegaieté dans le mouvement. Il lui fallait toujours allermarchercouriragirse dépenser. Par instantce qu'elleavait vécu lui paraissait éteint ; les sensationsd'être qu'elle avait éprouvées jusque-làse reculaient pour elle dans le lointain d'un songe et dans le fondd'une mémoire endormie. Le passé était derrièreelle comme si elle l'avait traversé avec le voile d'unévanouissement et l'inconscience d'une somnambule. C'étaitla première fois qu'elle avait le sentimentl'impression àla fois âpre et douceviolente et divinedu jeu de la vieéclatant dans sa plénitudesa régularitésa puissance.

Ellemontait et descendait pour un rien. Sur un mot de mademoiselleelledégringolait les cinq étages. Quand elle étaitassiseses pieds dansaient sur le parquet. Elle frottaitnettoyaitrangeaitbattaitsecouaitlavaitsans repos ni trêvetoujours à l'ouvrageremplissant l'appartement de ses alléesde ses venuesdu tapage incessant de sa personne.

-- MonDieu ! lui disait sa maîtresse étourdie comme par lebruit d'un enfantes-tu bousculanteGerminie ! l'es-tu assez !

Un jouren entrant dans la cuisine de Germiniemademoiselle vit un peu deterre dans une boîte à cigares posée sur leplomb. -- Qu'est-ce que c'est ça ? lui dit-elle. -- C'est dugazon... que j'ai semé... pour voirfit Germinie. -- Tu aimesdonc le gazon maintenant ?... Il ne te manque plus que d'avoir desserins !


CHAPITREXI

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Au bout dequelques moisla vietoute la vie de Germinie appartint à lacrémière. Le service de mademoiselle n'étaitguère assujettissant et lui prenait bien peu de temps. Unmerlanune côtelettec'était toute la cuisine àfaire. Le soirmademoiselle aurait pu la garder auprès d'ellepour lui tenir compagnie : elle aimait mieux l'envoyer promenerlapousser dehorslui faire prendre un peu d'airde distraction. Ellene lui demandait que d'être rentrée à dix heurespour l'aider à se mettre au lit ; et encore quand Germinie setrouvait en retardmademoiselle se déshabillait et secouchait fort bien toute seule. Toutes ces heures que lui laissait samaîtresseGerminie vint les vivre et les passer dans laboutique. Elle descendait maintenant à la crémeriedèsle matinà l'ouverture des volets que la plupart du tempselle rentraitprenait son café au laitrestait jusqu'àneuf heuresremontait pour le chocolat de mademoiselleet dudéjeuner au dîner elle trouvait le moyen de revenir deuxou trois foiss'attardant et bavardant dans l'arrière-boutiquepour la moindre commission. - Quelle pie borgne tu fais ! lui disaitmademoiselle avec une voix qui grognait et un regard qui souriait.

A cinqheures et demiele petit dîner desservielle descendaitquatre à quatre les escalierss'installait chez la mèreJupillony attendait dix heuresregrimpait les cinq étageset en cinq minutes déshabillait sa maîtresse qui selaissait fairetout en étant un peu étonnée dela voir si pressée d'aller se coucher : elle se rappelait letemps où Germinie avait la manie de porter son sommeil defauteuil en fauteuilet de ne jamais vouloir monter à sachambre. La bougie soufflée fumait encore sur la table de nuitde mademoiselle que Germinie était déjà chez lacrémièrecette fois pour jusqu'à minuituneheure ; elle ne partait souvent que quand un sergent de villevoyantde la lumièrecognait aux volets et faisait fermer.

Pour êtretoujours là et avoir le droit de toujours y êtrepours'incruster dans cette boutiquene jamais quitter des yeux l'hommede son amourle couverle garderse frotter perpétuellementà luielle s'était faite la domestique de la maison.Elle balayait la boutiqueelle préparait la cuisine de lamère et la pâtée des chiens. Elle servait le fils; elle faisait son litelle brossait ses habitselle cirait seschaussuresheureuse et fière de toucher à ce qu'iltouchaitémue de mettre la main où il mettait soncorpsprête à baiser sur le cuir de ses bottes la bouequi venait de lui !

Ellefaisait l'ouvrageelle tenait la boutiqueelle servait lespratiques : Mme Jupillon se reposait de tout sur elle ; et tandis quela bonne fille travaillait et suaitla grosse femmese donnant sursa porte de majestueux loisirs de rentièreéchouéesur une chaise en travers du trottoirhumant la fraîcheur dela ruetâtait et retâtait sous son tablierdans sapoche de marchandece délicieux argent de gainl'argent dela vente qui sonne si doux à l'oreille du petit commerce deParis que le boutiquier retiré reste tout mélancoliqueaux premiers jours de n'en avoir plus sous les doigts le tintement etle frétillement.


CHAPITREXII




Quand leprintemps fut venu : -- Si nous allions à l'entrée deschamps? disait presque tous les soirs Germinie à Jupillon.

Jupillonmettait sa chemise de flanelle à carreaux rouges et noirssacasquette en velours noir ; et ils partaient pour ce que les gens duquartier appellent "l'entrée des champs".

Ilsmontaient la chaussée de Clignancourtet avec le flot desParisiens de faubourg se pressant à aller boire un peu d'airils marchaient vers ce grand morceau de ciel se levant tout droit despavésau haut de la montéeentre les deux lignes desmaisonset tout vide quand un omnibus n'en débouchait pas. Lachaleur tombaitles maisons n'avaient plus de soleil qu'àleur faîte et à leurs cheminées. Comme d'unegrande porte ouverte sur la campagneil venait du bout de la rueducielun souffle d'espace et de liberté.

AuChâteau-Rougeils trouvaient le premier arbreles premièresfeuilles. Puisà la rue du Châteaul'horizon s'ouvraitdevant eux dans une douceur éblouissante. La campagneauloins'étendaitétincelante et vagueperdue dans lepoudroiement d'or de sept heures. Tout flottait dans cette poussièrede jour que le jour laisse derrière lui sur la verdure qu'ilefface et les maisons qu'il fait roses.

Ilsdescendaientsuivaient le trottoir charbonné de jeux demarellede longs murs par-dessus lesquels passait unebranchedes lignes de maisons briséesespacées dejardins. A leur gauchese levaient des têtes d'arbres toutespleines de lumièredes bouquets de feuilles transpercésdu soleil couchant qui mettait des raies de feu sur les barreaux desgrilles de fer. Après les jardinsils passaient lespalissadesles enclos à vendreles constructions jetéesen avant dans les rues projetées et tendant au vide leurspierres d'attenteles murailles pleines à leur pied de tas deculs de bouteillesde grandes et plates maisons de plâtreauxfenêtres encombrées de cages et de lingesavec l'Y d'unplomb à chaque étagedes entrées de terrainsaux apparences de basse-cour avec des tertres broutés par deschèvres.

Çàet làils s'arrêtaientsentaient les fleursl'odeurd'un maigre lilas poussant dans une étroite cour. Germiniecueillait une feuille en passant et la mordillait.

Des volsd'hirondellesjoyeuxcirculaires et foustournaient et se nouaientsur sa tête. Les oiseaux s'appelaient. Le ciel répondaitaux cages. Elle entendait tout chanter autour d'elleet elleregardait d'un oeil heureux les femmes en camisole aux fenêtresles hommes en manches de chemise dans les jardinetsles mèressur le pas des portesavec de la marmaille entre les jambes.

Ladescente finissaitle pavé cessait. A la rue succédaitune large routeblanchecrayeusepoudreusefaite de débrisde plâtrasd'émiettements de chaux et de briqueseffondréesillonnée par les ornièresluisantesau bordque font le fer de grosses roues et l'écrasement descharrois de pierres de taille. Alors commençait ce qui vientoù Paris finitce qui pousse où l'herbe ne pousse pasun de ces paysages d'aridité que les grandes villes créentautour d'ellescette première zone de banlieue intra murosoù la nature est tariela terre uséela campagnesemée d'écailles d'huîtres. Ce n'étaitplus que des terrains à demi closmontrant des charrettes etdes camions les brancards en l'air sur le cieldes chantiers àscier des pierresdes usines en planchesdes maisons d'ouvriers enconstructiontrouées et tout à jourportant ledrapeau des maçonsdes landes de sable gris et blancdesjardins de maraîchers tirés au cordeau tout en bas desfondrières vers lesquelles descenden coulées depierraillesle remblayage de la route.

Bientôtse dressait le dernier réverbère pendu à unpoteau vert. Du monde allait et venait toujours. La route vivait etamusait l'oeil. Germinie croisait des femmes portant la canne de leurmarides lorettes en soie au bras de leurs frères en blousedes vieilles en madras se promenantavec le repos du travaillesbras croisés. Des ouvriers tiraient leurs enfants dans depetites voituresdes gamins revenaientavec leurs lignesde pêcherà Saint-Ouendes gens traînaient au bout d'un bâtondes branches d'acacia en fleur.

Quelquefoisune femme enceinte passait tendant les bras devant elle à untout petit enfantet mettait sur un mur l'ombre de sa grossesse.

Tousallaient tranquillementbienheureusementd'un pas qui voulaits'attarderavec le dandinement allègre et la paresse heureusede la promenade. Personne ne se pressaitet sur la ligne toute platede l'horizontraversée de temps en temps par la fuméeblanche d'un train de chemin de ferles groupes de promeneursfaisaient des taches noirespresque immobilesau loin.

Ilsarrivaient derrière Montmartre à ces espèces degrands fossésà ces carrés en contrebas oùse croisent de petits sentiers foulés et gris. Un peu d'herbeétait là friséejaunie et veloutée parle soleil qu'on apercevait se couchant tout en feu dans lesentre-deux des maisons. Et Germinie aimait à y retrouver lescardeuses de matelas au travailles chevaux d'équarrissagepâturant la terre peléeles pantalons garance dessoldats jouant aux boulesles enfants enlevant un cerf-volant noirdans le ciel clair. Au bout de celal'on tournaitpour allertraverser le pont du chemin de ferpar ce mauvais campement dechiffonniersle quartier des limousins du bas Clignancourt. Ilspassaient vite contre ces maisons bâties de démolitionsvoléeset suant les horreurs qu'elles cachent ; ces huttestenant de la cabane et du terriereffrayaient vaguement Germinie :elle y sentait tapis tous les crimes de la Nuit.

Mais auxfortificationsson plaisir revenait. Elle courait s'asseoir avecJupillon sur le talus. A côté d'elleétaient desfamilles en tasdes ouvriers couchés à plat sur leventrede petits rentiers regardant les horizons avec une lunetted'approchedes philosophes de misèrearc-boutés desdeux mains sur leurs genouxl'habit gras de vieillessele chapeaunoir aussi roux que leur barbe rousse. L'air était plein debruits d'orgue. Au-dessous d'elledans le fossédes sociétésjouaient aux quatre coins. Devant les yeuxelle avait une foulebarioléedes blouses blanchesdes tabliers bleus d'enfantsqui couraientun jeu de bague qui tournaitdes cafésdesdébits de vindes fritureriesdes jeux de macaronsdes tirsà demi cachés dans un bouquet de verdure d'oùs'élevaient des mâts aux flammes tricolores ; puisau-delàdans une vapeurdans une brume bleuâtreuneligne de têtes d'arbres dessinait une route. Sur la droiteelle apercevait Saint-Denis et le grand vaisseau de sa basilique ;sur la gaucheau-dessus d'une file de maisons qui s'effaçaientle disque du soleil se couchant sur Saint-Ouen était d'un feucouleur cerise et laissait tomber dans le bas du ciel gris comme descolonnes rouges qui le portaient en tremblant. Souvent le ballon d'unenfant qui jouait passait une seconde sur cet éblouissement.

Ilsdescendaientpassaient la portelongeaient les débits desaucisson de Lorraineles marchands de gaufresles cabarets enplanchesles tonnelles sans verdure et au bois encore blanc oùun pêle-mêle d'hommesde femmesd'enfantsmangeaientdes pommes de terre fritesdes moules et des crevetteset ilsarrivaient au premier champà la première herbevivante : sur le bord de l'herbeil y avait une voiture àbras chargée de pain d'épice et de pastilles de mentheet une marchande de coco vendait à boire sur une table dans lesillon... Etrange campagne où tout se mêlaitla fuméede la friture à la vapeur du soirle bruit des palets d'unjeu de tonneau au silence versé du ciell'odeur de lapoudrette à la senteur des blés vertsla barrièreà l'idylleet la Foire à la Nature ! Germinie enjouissait pourtant ; et poussant Jupillon plus loinmarchant justeau bord du cheminelle se mettait à passeren marchantsesjambes dans les blés pour sentir sur ses bas leur fraîcheuret leur chatouillement.

Quand ilsrevenaientelle voulait remonter sur le talus. Il n'y avait plus desoleil. Le ciel était gris en basrose au milieubleuâtreen haut. Les horizons s'assombrissaient ; les verdures se fonçaients'assourdissaientles toits de zinc des cabarets prenaient deslumières de lunedes feux commençaient à piquerl'ombrela foule devenait grisâtreles blancs de lingedevenaient bleus. Tout peu à peu s'effaçaits'estompaitse perdait dans un reste mourant de jour sans couleuret de l'ombre qui s'épaississait commençait àmonteravec le tapage des crécellesle bruit d'un peuple quis'anime à la nuitet du vin qui commence à chanter.Sur le talusle haut des grandes herbes se balançait sous labrise qui les inclinait. Germinie se décidait à partir.Elle revenaittoute remplie de la nuit tombantes'abandonnant àl'incertaine vision des choses entrevuespassant les maisons sanslumièrerevoyant tout sur son chemin comme pâlilasséepar la route dure à ses piedset contente d'être lasselente fatiguéedéfaillante à demiet setrouvant bien.

Auxpremiers réverbères allumés de la rue duChâteauelle tombait d'un rêve sur le pavé.


CHAPITREXIII

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MmeJupillon avaitquand elle voyait Germinieune physionomie debonheurquand elle l'embrassait des effusionsquand elle luiparlait des caresses de la voixquand elle la regardait des douceursde regard. La bonté de l'énorme femme semblaitavecelles'abandonner à l'émotionà la tendresseà la confiance d'une sorte de tendresse maternelle. Ellefaisait entrer Germinie dans la confidence de ses comptes demarchandede ses secrets de femmedu fond le plus intime de sa vie.Elle semblait se livrer à elle comme à une personne deson sang qu'on initie à des intérêts de famille.Quand elle parlait d'aveniril était toujours question deGerminie comme de quelqu'un dont elle ne devait être jamaisséparée et qui faisait partie de la maison. Souventelle laissait échapper de certains sourires discrets etmystérieuxdes sourires qui avaient l'air de tout voir et dene pas se fâcher. Quelquefois aussiquand son fils étaitassis à côté de Germiniearrêtant tout àcoup sur eux des yeux qui se mouillaientdes yeux de mèreelle embrassait le couple d'un regard qui semblait unir et bénirles deux têtes de ses enfants.

Sansjamais parlersans prononcer un mot qui pût être unengagementsans s'ouvrir ni se lieret tout en répétantque son fils était encore bien jeune pour entrer en ménageelle encouragea les espérances et les illusions de Germiniepar l'attitude de toute sa personneses airs de secrèteindulgence et de complicité de coeurpar ces silences oùelle semblait lui ouvrir les bras d'une belle-mère. Etdéployant tous ses talents de faussetéusant de sesmines de sentimentde sa finesse bon enfantde cette ruse ronde etenveloppée qu'ont les gens grasla grosse femme arrivait àfaire tomber devant l'assurancela promesse tacite de ce mariageles dernières résistances de Germinie qui à lafin se laissait arracher par l'ardeur du jeune homme ce qu'ellecroyait donner d'avance à l'amour du mari.

Dans toutce jeula crémière n'avait voulu qu'une chose :s'attacher et conserver une domestique qui ne lui coûtait rien.


CHAPITREXIV





CommeGerminie descendait un jour l'escalier de serviceelle entendit unevoix l'appeler par-dessus la rampeet Adèle lui crier de luiremonter deux sous de beurre et dix sous d'absinthe.

-- Ah ! tut'assiéras bien une minutepar exemplelui dit Adèlequand elle lui rapporta l'absinthe et le beurre. On ne te voit plustu n'entres plus... Voyons ! tu as bien le temps d'être avec tavieille... C'est moi qui ne pourrais pas vivre avec une figured'antéchrist comme ça ! Reste donc... C'est la maisonsans ouvrage ici aujourd'hui... Il n'y a pas le sou... Madame estcouchée... Toutes les fois qu'il n'y a pas d'argentelle secouchemadame ; elle reste au lit toute la journée àlire des romans. Veux-tu de ça? Et elle lui offrit son verred'absinthe. -- Non ? c'est vraitoitu ne bois pas... C'est drôlede ne pas boire... T'as bien tort... Dis donctu seras bien gentillede me faire un mot pour mon chéri... Labourieux... tu saisbienje t'en ai parlé... Tiensv'là la plume àmadame... et de son papierqui sent bon... Y es-tu?... En v'làun vraima chère c't'homme-là ! Il est dans laboucherieje t'ai dit... Ah ! par exempleil ne faut pas lecontrarier !... Quand il vient de boire un verre de sangaprèsavoir tué ses bêtesil est comme fou... et si vousl'obstinez... ah ! dameil cogne !... Mais qu'est-ce que tu veux?C'est d'être fort qu'il est comme ça... Si tu le voyaisse taper sur la poitrine des coups à tuer un boeufet vousdire : Çac'est un mur !... Ah ! c'est un monsieurcelui-là!... Soignes-y sa lettrehein ? Que ça l'entortille...Dis-lui des choses gentillestu sais... et un peu tristes... Iladore ça... Au spectacleil n'aime que quand on pleure...Tiens ! mets que c'est toi qui écrives à un amoureux...

Germiniese mit à écrire.

-- DisdoncGerminie ! Tu ne sais pas ? Une drôle d'idée qui apassé par la tête de madame... Est-ce curieux des femmescomme çaqui peuvent aller dans le plus grandqui peuventtout avoirse payer des rois si ça leur va ! Et il n'y a pasà dire... c'est que quand on est comme madamequand on a cecorps-là !... Et puis des affutiots comme elles s'en mettenttout pleintout leur tralala de robesde la dentelle partoutenfintoutqu'est-ce que tu veux qu'on y résiste ? Et si ce n'estpar un monsieursi c'est quelqu'un comme nous... juge comme cela lepince encore plus : c'est ça qui lui monte le cocoune femmeen velours... Ouima chèrefigure-toiv'là t'il pasque madame est toquée de ce gamin de Jupillon ! Il ne nousmanquait plus que ca pour crever de faimici !

Germiniela plume levée sur la lettre commencéeregardait Adèleen la dévorant des yeux.

-- Tu enrestes de làn'est-ce pas? dit Adèle en lampant etsavourant l'absinthe à petites gorgéesla figureallumée de joie devant le visage décomposé deGerminie. Ah ! le fait est que c'est cocasse ; mais pour vraic'estvraije t'en flanque mon billet... Elle a remarqué le gaminsur le pas de la boutiquel'autre jour en revenant des Courses...Elle est entrée deux ou trois fois sous prétexted'acheter quelque chose. Elle doit se faire apporter de laparfumerie... je croisdemain... Ah ! bastn'est-ce pas ? Çales regarde... Eh bien ? et ma lettre ? Ça t'embête ceque je t'ai dit ? Tu faisais ta bégueule... Moi je ne savaispas... Ah ! bienc'est çanous y sommes... Ce que tu medisais pour le petit... Je crois bien que tu ne voulais pas qu'on ytouche ! Farceuse !

Et sur ungeste de dénégation de Germinie :

-- Vadoncva donc ! reprit Adèle. Qué que ça me fait? Un enfant quesi on le mouchaitil lui sortirait du lait ! Merci! Ce n'est pas mon genre... Enfince sont tes affaires... Voyonsmaintenant ma lettrehein ?

Germiniese pencha sur la feuille de papier. Mais elle avait la fièvre; ses doigts nerveux faisaient cracher la plume. -- Tiensfit-elleen la rejetant au bout de quelques instantsje ne sais pas ce quej'ai aujourd'hui... Je t'écrirai cela un autre jour...

-- Commetu voudrasma petite... mais j'y compte. Viens donc demain... Je teraconterai les farces de madame... Nous rirons !

Etlaporte ferméeAdèle se mit à pouffer de rire :il ne lui en avait coûté qu'une blague pour avoir lesecret de Germinie.


CHAPITREXV

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L'amourn'avait été pour le Jeune Jupillon que la satisfactiond'une certaine curiosité du malcherchant dans laconnaissance et la possession d une femme le droit et le plaisir dela mépriser. Cet hommesortant de l'enfanceavait apportéà sa première liaisonpour toute ardeur et touteflammeles froids instincts de polissonnerie qu'éveillentchez les enfants les mauvais livresles confidences de camaradesles conversations de pensionle premier souffle d'impuretéqui déflore le désir. Ce que le jeune homme met autourde la femme qui lui cèdece dont il la voileles caressesles mots aimantsles imaginations de tendresserien de celan'existait pour Jupillon. La femme n'était pour lui qu'uneimage obscène ; et une passion de femme lui paraissaituniquement je ne sais quoi de défendud'illicitedegrossierde cynique et de drôleune chose excellente pour ladésillusion et l'ironie.

L'ironie-- l'ironie basselâche et mauvaise du bas peuple-- c'étaittout ce garçon. Il incarnait le type de ces Parisiens quiportent sur la figure le scepticisme gouailleur de la grande ville deblague où ils sont nés. Le sourirecet esprit et cettemalice de la physionomie parisienneétait toujours chez luimoqueurimpertinent. Jupillon avait la gaieté de la boucheméchantepresque de la cruauté aux deux coins deslèvres retroussées et tressaillantes de mouvementsnerveux. Sur son visage pâle des pâleurs que renvoie auteint l'eau-forte mordant le cuivredans ses petits traits netsdécidéseffrontésse mêlaient lacrâneriel'énergiel'insouciancel'intelligencel'impudencetoutes sortes d'expressions coquines qu'adoucissait chezluià de certaines heuresun air de câlinerie féline.Son état de coupeur de gants-- il s'était arrêtéà la ganterieaprès deux ou trois essais malheureuxd'apprentissages divers-- l'habitude de travailler à lavitrined'être un spectacle pour les passantsavaient donnéà toute sa personne un aplomb et des élégancesde poseur. A l'atelier sur la rueavec sa chemise blanchesapetite cravate noire à la Colinson pantalon serré surles reinsil avait pris les dandinementsles prétentions detenueles grâces "canaille" de l'ouvrier regardé.Et de douteuses élégancesla raie au milieu de latêteles cheveux sur les tempesdes cols de chemise rabattuslui découvrant tout le coula recherche des apparences et descoquetteries féminineslui donnaient une tournure incertaineque faisaient plus ambiguë sa figure imberbe et seulement tachéede deux petits pinceaux de moustacheses traits sans sexe oùla passion et la colère mettaient tout le mauvais d'unemauvaise petite tête de femme. Mais pour Germinie tous ces airset ce genre de Jupillon étaient de la distinction.

Ainsifaitn'ayant rien en lui pour aimerincapable de se laisserattacher même par ses sensJupillon se trouva tout embarrasséet tout ennuyé devant cette adoration qui s'enivraitd'elle-même et dont la fureur allait toujours croissant.Germinie l'assommait. Il la trouvait ridicule dans l'humiliationcomique dans le dévouement. Il en était lasdégoûtéinsupporté. Il avait assez de son amourassez de sa personne.Et il ne tarda pas à s'en écartersans charitésans pitié. Il se sauva d'elle. Il échappa à sesrendez-vous. Il prétexta des contretempsdes courses àfaireun travail pressé. Le soirelle l'attendaitil nevenait pas ; elle le croyait occupéil était àquelque billard borgneà quelque bal de barrière.


CHAPITREXVI




C'étaitbal à la Boule-Noireun jeudi. On dansait.

La salleavait le caractère moderne des lieux de plaisir du peuple.Elle était éclatante d'une richesse fausse et d'un luxepauvre. On y voyait des peintures et des tables de marchands de vindes appareils de gaz dorés et des verres à boire unpoisson d'eau-de-viedu velours et des bancs en boisles misèreset la rusticité d'une guinguette dans le décor d'unpalais de carton.

Deslambrequins de velours grenat avec un galon d'orpendu aux fenêtresse répétaient économiquement en peinture sousles glaces éclairées d'un bras à trois lumières.Aux mursdans de grands panneaux blancsdes pastorales de Bouchercerclées d'un cadre peintalternaient avec les Saisons dePrudhonétonnées d'être là ; et sur lesdessus des fenêtres et des portesdes Amours hydropiquesjouaient entre cinq roses décollées d'un pot de pommadede coiffeur de banlieue. Des poteaux carréstachés demaigres arabesquessoutenaient le milieu de la salleau centre delaquelle une petite tribune octogone portait l'orchestre. Unebarrière de chêne à hauteur d'appui et quiservait de dossier à une maigre banquette rougeenfermait ladanse. Et contre cette barrièreen dehorsdes tables peintesen vertavec des bancs de bois se serraient sur deux rangsetentouraient le bal avec un café.

Dansl'enceinte de la dansesous le feu aigu et les flammes dardéesdu gazétaient toutes sortes de femmes vêtues delainages sombrespassésflétrisdes femmes en bonnetde tulle noirdes femmes en paletot noirdes femmes en caracosélimés et râpés aux couturesdes femmesengoncées dans la palatine en fourrure des marchandes en pleinvent et des boutiquières d'allées. Au milieu de celapas un col qui encadrât la jeunesse des visagespas un bout dejupon clair s'envolant du tourbillon de la dansepas un réveillonde blanc dans ces femmes sombres jusqu'au bout de leurs bottinesterneset tout habillées des couleurs de la misère.Cette absence de linge mettait dans le bal un deuil de pauvreté; elle donnait à toutes ces figures quelque chose de triste etde saled'éteintde terreuxcomme un vague aspect sinistreoù se mêlait le retour de l'Hôpital au retour duMont-de-piété !

Unevieille en cheveuxla raie sur le côté de la têtepassaitdevant les tablesune corbeille remplie de morceaux degâteau de Savoie et de pommes rouges. De temps en temps ladansedans son branle et son tournoiementmontrait un bas saleletype juif d'une vendeuse d'éponges de la ruedes doigtsrouges au bout de mitaines noiresune figure bise àmoustacheune sous-jupe tachée de la crotte del'avant-veilleune crinoline d'occasion forcée et toutebossuede l'indienne de village à fleursun morceau dedéfroque de femme entretenue.

Les hommesavaient le paletotla petite casquette flasque rabattuepar-derrièrele cache-nez de laine dénoué etpendant dans le dos. Ils invitaient les femmes en les tirant par lesrubans de leurs bonnetsvolant derrière elles. Quelques-unsen chapeauen redingotesen chemises de couleuravaient un air dedomesticité insolente et d'écurie de grande maison.

Toutsautait et s'agitait. Les danseuses se démenaienttortillaientcabriolaientaniméespataudeset déchaînéessous le coup de fouet d'une joie bestiale. Et dans les avant-deuxl'on entendait des adresses se donner : Impasse du Dépotoir.

Ce fut làque Germinie entraau moment où finissait le quadrille surl'air de la Casquette du père Bugeauddans lequel lescymbalesles grelots de postele tambouravaient donné àla danse l'étourdissement et la folie de leur bruit. D'unregard elle embrassa la salletous les hommes ramenant leursdanseuses à la place marquée par leurs casquettes : onl'avait trompée ; il n'y était paselle ne levit pas. Cependant elle attendit. Elle entra dans l'enceinte du balet s'assiten tâchant de ne pas avoir l'air trop gênésur le bord d'une banquette. A leurs bonnets de lingeelle avaitjugé que les femmes assises en file à côtéd'elle étaient des domestiques comme elle : des camaradesl'intimidaient moins que ces petites filles du balen cheveux et enfiletles mains dans les poches de leur paletotl'oeil effrontéla bouche chantonnante. Mais bientôt elle éveillamêmesur son bancune attention malveillante. Son chapeau-- unedouzaine de femmes seulement dans le bal portaient chapeau-- sonjupon à dents dont le blanc passait sous sa robela broched'or de son châlefirent autour d'elle une curiositéhostile. On lui jeta des regardsdes sourires qui lui voulaient dumal. Toutes les femmes avaient l'air de se demander d'oùsortait cette nouvelle venueet de se dire qu'elle venait prendreles amants des autres. Des amies qui se promenaient dans la sallenouées comme pour une valseavec leurs mains glisséesà la tailleen passant devant ellelui faisaient baisser lesyeuxpuis s'éloignaient avec des haussements d'épauleen tournant la tête.

Ellechangeait de place : elle retrouvait les mêmes sourireslamême hostilitéles mêmes chuchotements. Elle allajusqu'au fond de la salle : tous ces yeux de femmes l'y suivaient ;elle se sentait enveloppée de regards de méchancetéet d'enviedepuis le bas de sa robe jusqu'aux fleurs de son chapeau.Elle était rouge. Par moments elle craignait de pleurer. Ellevoulait s'en allermais le courage lui manquait pour traverser lasalle toute seule.

Elle semit à regarder machinalement une vieille femme faisantlentement le tour de la salle d'un pas silencieux comme le vol d'unoiseau de nuit qui tourne. Un chapeau noircouleur de papier brûléenfermait ses bandeaux de cheveux grisonnants. De ses épaulesd'hommecarrées et remontéespendait un tartanécossais aux couleurs mortes. Arrivée à laporteelle jeta un dernier regard dans la salleet l'embrassa toutede l'oeil d'un vautour qui cherche de la viandeet n'en trouve pas.

Tout àcoupon cria : c'était un garde de Paris qui jetait àla porte un petit jeune homme essayant de lui mordre les mains et secramponnant aux tables contre lesquellesen tombantil faisait lebruit sec d'une chose qui se casse...

CommeGerminie détournait la têteelle aperçutJupillon : il était làdans un rentrant de fenêtreà une table vertefumantentre deux femmes. L'une étaitune grande blondeaux cheveux de chanvre rares et frisottésla figure plate et bêteles yeux ronds. Une chemise deflanelle rouge lui plissait au doset elle faisait sauter avec lesdeux mains les deux poches d'un tablier noir sur sa jupe marron.L'autrepetitenoiraudetoute rouge de s'être débarbouilléeau savonétait encapuchonnéeavec une coquetterie deharengèredans une capeline de tricot blanc à bordurebleue.

Jupillonavait reconnu Germinie. Quand il la vit se lever et venir àluiles yeux fixesil se pencha à l'oreille de la femme encapelineet se carrant dans sa poseles deux coudes sur la tableil attendit.

-- Tiens !te v'làfit-il quand Germinie fut devant lui immobiledroitemuette. En voilà unede surprise !... Garçon !un autre saladier !

Et vidantle saladier de vin sucré dans le verre des deux femmes : -Voyonsreprit-ilne fais pas ta tête... Mets-toi là...

Et commeGerminie ne bougeait pas : -- Va donc ! C'est des dames à mesamis... demande-leur ! -- Méliedit à l'autre femme lafemme à la capelineavec sa voix de mauvaise galetune vois donc pas ? C'est la mère à monsieur ! Fais ydonc place à c'te damepuisqu'elle veut bien boire avec nous

Germiniejeta à la femme un regard d'assassin.

-- Eh bien! quoi ? reprit la femme ; ça vous vexemadame ? Excusez !fallait prévenir... Quel âge donc qu'elle se croitheinMélie? Sapristi ! Tu les choisis jeunestoitu ne tegênes pas !...

Jupillonsouriait en dessousse dandinaitricanait en dedans. Toute sapersonne laissait percer la joie lâche qu'ont les méchantsà voir souffrir ceux qui souffrent de les aimer.

-- J'ai àte parler... à toi... pas ici... en baslui dit Germinie.

-- Bien del'agrément ! Arrives-tuMélie ? dit la femme àla capeline en rallumant un bout de cigare éteintoubliépar Jupillon sur la tableprès d'un rond de citron.

--Qu'est-ce que tu veux ? fit Jupillon remué mal gré luipar l'accent de Germinie.

-- Viens !

Et elle semit à marcher devant lui. Sur son passage on se pressaitonriait. Elle entendait des voixdes phrasesun murmure de huées.


CHAPITREXVII


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Jupillonpromit à Germinie de ne plus retourner au bal. Mais le jeunehomme avait un commencement de réputation à la Bridididans ces bastringues de barrièreà la Boule-Noireà la Reine Blancheà l'Ermitage. Ilétait devenu le danseur qui fait lever les consommateurs destablesle danseur qui suspend toute une salle à la semelle desa botte jetée à deux pouces au-dessus de sa têtele danseur qu'invitent et que rafraîchissent quelquefoispourdanser avec ellesles danseuses de l'endroit. Le bal pour luin'était plus seulement le balc'était un théâtreun publicune popularitédes applaudissementsle murmureflatteur de son nom dans des groupesl'ovation d'une gloire decancan dans le feu des quinquets.

Ledimancheil n'alla pas à la Boule-Noire ; mais lejeudi qui suivit ce dimancheil y retourna ; et Germinievoyantbien qu'elle ne pouvait l'empêcher d'y allerse décidaà l'y suivre et à y rester tout le temps qu'il yrestait. Assise à une tableau fond dans le coin le moinséclairé de la salleelle le suivait et le guettait desyeux pendant toute la contredanse ; et le quadrille finis'iltardaitelle allait le reprendrele retirer presque de force desmains et des caresses des femmes s'obstinant à le tirailleràle retenir par un jeu de méchanceté.

Commebientôt on la connutl'injure autour d'elle ne fut plus vaguesourdelointainecomme au premier bal. Les paroles l'attaquèrenten faceles rires lui parlèrent tout haut. Elle fut obligéede passer ses trois heures dans les risées qui la désignaientla montraient du doigtla nommaientlui clouaient son âge surla figure. Elle était à tout moment obligéed'essuyer ce mot : la vieille ! que les jeunes drôlesses luicrachaient en passantpar-dessus l'épaule. Encore celles-làla regardaient-elles ; mais souvent des danseuses invitées àboire par Jupillonamenées par lui à la table oùétait Germiniebuvant le saladier de vin chaud qu'ellepayaitrestaient accoudéesla joue sur la mainparaissantne pas voir qu'il y avait une femme làavançant sur saplace comme sur une place videet ne lui répondant pas quandelle leur parlait. Germinie eût tué ces femmes queJupillon lui faisait régaler et qui la méprisaient tantqu'elles ne s'apercevaient pas seulement de sa présence.

Il arrivaqu'à bout de souffrancesrévoltée de tout cequ'elle buvait là d'humiliationselle eut l'idée dedanserelle aussi. Elle ne voyait que ce moyen de ne pas laisser sonamant à d'autresde le tenir toute la soiréepeut-être à l'attacher à son succès sielle avait la chance de réussir. Tout un mois elle travaillaen cachettepour arriver à danser. Elle répétales figuresles pas. Elle força son corpselle sua àchercher ces coups de reinsces tours de jupe qu'elle voyaitapplaudir. Au bout de celaelle se risqua : mais tout la démontaet ajouta à sa gaucheriele milieu hostile dans lequel ellese sentaitles sourires d'étonnement et de pitié quiavaient couru sur les lèvres lorsqu'elle avait pris place dansl'enceinte de la danse. Elle fut si ridicule et si moquéequ'elle n'eut pas le courage de recommencer. Elle se renfonçasombrement dans son coin obscurn'en sortant que pour aller chercheret ramener Jupillon avec la muette violence d'une femme qui arracheson homme au cabaret et le remporte par le bras.

Le bruitse répandit bientôt dans la rue que Germinie allait àces balsqu'elle n'en manquait pas un. La fruitièrechezlaquelle Adèle avait déjà bavardéenvoyason fils "pour voir" ; il revint en disant que c'étaitvraiet raconta toutes les misères qu'on faisait àGerminie et qui ne l'empêchaient pas de revenir. Alors il n'yeut plus de doute dans le quartier sur les relations de la domestiquede mademoiselle avec Jupillonrelations que quelques âmescharitables contestaient encore. Le scandale éclataetenune semainela pauvre filletraînée dans toutes lesmédisances du quartierbaptisée et saluée desplus sales noms de la langue des ruestomba d'un coupde l'estimela plus hautement témoignéeau mépris le plusbrutalement affiché.

Jusque-làson orgueil -- et il était grand -- avait joui de ce respectde cette considération qui entouredans les quartiers delorettesla domestique qui sert honnêtement une personnehonnête. On l'avait habituée à des égardsà des déférencesà des attentions. Elleétait à part de ses camarades. Sa probitéinsoupçonnablesa conduite dont il n'y avait rien àdiresa position de confiance chez mademoisellece quirejaillissait sur elle de l'honorabilité de sa maîtressefaisaient que les marchands la traitaient sur un autre pied que lesautres bonnes. On lui parlait la casquette à la main ; on luidisait toujours : mademoiselle Germinie. On se dépêchaitde la servir ; on lui avançait l'unique chaise de la boutiquepour la faire attendre. Lors même qu'elle marchandaitonrestait poli avec elleet on ne l'appelait pas râleuse.Les plaisanteries un peu trop vives s'arrêtaient devant elle.Elle était invitée aux grands repasaux fêtes defamilleconsultée sur les affaires.

Toutchangea dès que furent connues ses relations avec Jupillonses assiduités à la Boule-Noire. Le quartier sevengea de l'avoir respectée. Les bonnes éhontéesde la maison s'approchèrent d'elle comme d'une semblable. Unedont l'amant était à Mazaslui dit "Ma chère".Les hommes l'abordèrent avec familiaritéla tutoyèrentdu regarddu tondu gestede la main. Les enfants mêmessurle trottoirautrefois dressés à lui faire "unbeau serviteur"se sauvèrent d'elle comme d'une personnedont on leur avait dit d'avoir peur. Elle se sentait traitéesous la mainservie à la diable. Elle ne pouvait faire un passans marcher dans le mépris et recevoir sa honte sur la joue.

Ce futpour elle une horrible déchéance d'elle-même.Elle souffrit comme si on lui arrachaitlambeau à lambeauson honneur dans le ruisseau. Mais à mesure qu'elle souffraitelle se serrait contre son amour et se cramponnait à lui. Ellene lui en voulait paselle ne lui reprochait rien. Elle s'yattachait par toutes les larmes qu'il faisait pleurer à sonorgueil. Et toute repliéeresserrée sur sa fauteonla voyait dans cette rue où elle passait tout à l'heurefière et le front hautaller furtive et fuyantel'échinebassele regard obliqueinquiète d'être reconnuepressant le pas devant les boutiques qui lui balayaient leursmédisances sur les talons.


CHAPITREXVIII

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Jupillonse plaignait sans cesse de l'ennui de travailler pour les autresdene pas être "à ses pièces"de nepouvoir trouver dans la bourse de sa mère quinze ou dix-huitcents francs. Il ne demandait pas une plus grosse somme pour louerdeux chambres au rez-de-chaussée et monter un petit fonds deganterie. Et déjà il faisait ses plans et ses rêves: il s'établirait dans le quartierquartier excellent pourson commerceplein d'acheteuses et de gâcheuses de chevreaux àcinq francs. Aux gantsil joindrait bientôt la parfumerielescravates ; puis avec de gros bénéficesson fondsrevenduil irait prendre un magasin rue Richelieu.

Chaquefois qu'il parlait de celaGerminie lui demandait milleexplications. Elle voulait savoir tout ce qu'il faut pour s'établir.Elle se faisait nommer les outilsles accessoiresindiquer leursprixleurs débitants. Elle l'interrogeait sur son étatson travailsi curieusementsi longuementqu'à la finJupillon impatienté finissait par lui dire :

--Qu'est-ce que ça te fait tout ça ? L'ouvrage m'embêtedéjà assez ; ne m'en parle pas.

Undimancheelle montait avec lui vers Montmartre. Au lieu de prendrepar la rue Frochotelle prit par la rue Pigalle.

-- Mais cen'est pas par làlui dit Jupillon. -- Je sais biendit-elleviens toujours.

Elle luiavait pris le bras et marchait en se détournant un peu de luipour qu'il ne vît pas ce qui passait sur son visage. Au milieude la rue Fontaine-Saint-Georgeselle l'arrêta brusquementdevant deux fenêtres de rez-de-chausséeet lui dit : --Tiens ! Elle tremblait de joie.

Jupillonregarda : il vit entre les deux fenêtres sur une plaque àlettres de cuivre qui brillaient :

Magasin deganterie

JUPILLON


Il vit desrideaux blancs à la première fenêtre. A traversles carreaux de la secondeil aperçut des casiersdescartonset devantle petit établi de son étatavecles grands ciseauxle pot à retailleset le couteau àpiquer pour déborder les peaux.

-- Ta clefest chez le portierlui dit-elle.

Ilsentrèrent dans la première piècedans lemagasin.

Elle semit à vouloir tout lui montrer. Elle lui ouvrait les cartonset elle riait. Puis poussant la porte de l'autre chambre : --Vois-tutu n'étoufferas pas là comme dans la soupentede ta mère... Ça te plaît-il ? Oh ! ce n'est pasbeaumais c'est propre... Je t'aurais voulu de l'acajou... çate plaît-ilcette descente de lit là?... Et lepapier... je n'y pensais plus... Elle lui mit dans la main unequittance de loyer. -- Tiens ! c'est pour six mois... Ah ! dameilfaut que tu te mettes tout de suite à gagner de l'argent...Voilà mes quatre sous de la caisse d'épargne finis ducoup... Ah ! tienslaisse-moi m'asseoir... T'as l'air si content...ça me fait un effet... ça me tourne... je n'ai plus dejambes...

Et elle selaissa glisser sur une chaise. Jupillon se pencha sur elle pourl'embrasser.

-- Ah !ouiil n'y en a pluslui dit-elleen lui voyant chercher de l'oeilses boucles d'oreilles. C'est comme mes bagues... Tiensvois-tuplus rien...

Et ellelui montra ses mains dégarnies des pauvres bijoux qu'elleavait travaillé si longtemps à s'acheter.

-- Ç'aété le fauteuiltout çavois-tu... mais il esttout crin...

Et commeJupillon restait devant elle avec l'air d'un homme embarrasséqui cherche les phrases d'un remerciement :

-- Mais tues tout drôle... Qu'est-ce que tu as?... Ah ! c'est pour ça?... Et elle lui montra la chambre. -- T'es bête !... jet'aimen'est-ce pas ? Eh bien ?

Germiniedit cela simplementcomme le coeur dit les choses sublimes.


CHAPITREXIX





Elledevint enceinte.

D'abordelle doutaelle n'osait le croire. Puisquand elle fut certained'être grosseune immense joie la remplitune joie qui luinoya l'âme. Son bonheur fut si grand et si fort qu'il étouffad'un seul coup les angoissesles craintesle tremblement de penséesqui se mêle d'ordinaire à la maternité des femmesnon mariées et leur empoisonne l'attente de l'enfantementladivine espérance vivante et remuante en elles. L'idéedu scandale de sa liaison découvertede l'éclat de safaute dans le quartierl'idée de cette chose abominable quil'avait fait toujours penser au suicide : le déshonneurmêmela peur de se voir découverte par mademoiselled'êtrechassée par ellerien de tout cela ne put toucher à safélicité. Comme si elle l'eût déjàsoulevé dans ses bras devant ellel'enfant qu'elle attendaitne lui laissait rien voir que lui ; et se cachant à peineelle portait presque fièrementsous les regards de la ruesahonte de femme dans l'orgueil et le rayonnement de la mèrequ'elle allait être.

Elle sedésolait seulement d'avoir dépensé toutes seséconomiesd'être sans argent et en avance de plusieursmois sur ses gages avec sa maîtresse. Elle regrettait amèrementd'être pauvre pour recevoir son enfant. Souvent en passant rueSaint-Lazareelle s'arrêtait devant un magasin de blanc àl'étalage duquel étaient exposées des layettesd'enfants riches. Elle dévorait des yeux tout ce joli lingeouvragé et coquetles bavettes de piquéla longuerobe à courte taille garnie de broderies anglaisestoutecette toilette de chérubin et de poupée. Une terribleenviel'envie d'une femme grossela prenait de briser la glace etde voler tout cela : derrière l'échafaudage del'étalageles commis habitués à la voirstationner se la montraient en riant.

Puisencore par instantsdans ce bonheur qui l'inondaitdans ceravissement de joie qui soulevait tout son êtreune inquiétudela traversait. Elle se demandait comment le père accepteraitson enfant. Deux ou trois foiselle avait voulu lui annoncer sagrossesseet n'avait pas osé. Enfin un jourlui voyant lafigure qu'elle attendait depuis si longtemps pour lui tout direunefigure où il y avait un peu de tendresseelle lui avouaenrougissantet comme en lui demandant pardonce qui la rendait siheureuse. -- En voilà une idée ! fit Jupillon.

Puisquand elle l'eut assuré que ce n'était pas une idéequ'elle était positivement grosse de cinq mois : -- De lachance ! reprit le jeune homme. -- Merci ! et il jura. -- Veux-tu medire un peu qu'est-ce qui lui donnera la becquéeà cemoineau-là ?

-- Oh !sois tranquille !... il ne pâtira pasça me regarde...Et puis ça sera si gentil !... N'aie pas peuron ne saurarien... Je m'arrangerai... Tiens ! les derniers joursje marcheraicomme çala tête en arrière... je ne porteraiplus de jupons... je me serreraitu verras !... On ne s'apercevra derienje te dis... Un petit enfantà nous deuxsonge donc !

-- Enfinpuisque ça y estça y estn'est-ce pas ? fit le jeunehomme.

-- Disdonchasarda timidement Germiniesi tu le disais à ta mère?

-- A m'man?... Ah ! nonpar exemple... Il faut que tu accouches... Ensuite deçanous apporterons le moutard à la maison... Çalui donnera un coupet peut-être qu'elle nous lâcherason consentement.


CHAPITREXX

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Le jourdes Rois arriva. C'était le jour d'un grand dîner donnérégulièrement chaque année par Mlle deVarandeuil. Elle invitait ce jour-là tous les enfants de safamilleou de ses amitiéspetits ou grands. A peine si lepetit appartement pouvait les contenir. On était obligéde mettre une partie des meubles sur le carré. Et l'ondressait une table dans chacune des deux pièces qui formaienttout l'appartement de mademoiselle. Pour les enfantsce jour étaitune grande joie qu'ils se promettaient huit jours d'avance. Ilsmontaient en courant l'escalierderrière les garçonspâtissiers. A tableils mangeaient trop sans êtregrondés. Le soir ils ne voulaient pas se couchergrimpaientsur les chaiseset faisaient un tapage qui donnait toujours àMlle de Varandeuil une migraine le lendemain ; mais elle ne leur envoulait pas : elle avait eu les bonheurs d'une fête degrand'mère à les entendreà les voiràleur nouer par-derrière la serviette blanche qui les faisaitparaître si roses. Et pour rien au monde elle n'eûtmanqué de donner ce dînerqui remplissait sonappartement de vieille fille de toutes ces petites têtesblondes de petits diableset y mettait en un jour du bruitde lajeunesse et des rires pour un an.

Germinieétait en train de faire ce dîner. Elle fouettait unecrème dans une terrine sur ses genouxquand tout àcoup elle sentit les premières douleurs. Elle se regarda dansle bout de glace cassée qu'elle avait au-dessus de son buffetde cuisine : elle se vit pâle. Elle descendit chez Adèle: -- Donne-moi le rouge à ta maîtresselui dit-elle. Etelle s'en mit sur les joues. Puis elle remontaet ne voulant pass'écouter souffrirelle finit son dîner. Il fallait leservirelle le servit. Au dessertpour donner des assietteselles'appuyait aux meublesse retenait au dossier des chaisescachantsa torture avec l'horrible sourire crispé des gens dont lesentrailles se tordent.

-- Ah !çàtu es malade ?... lui dit sa maîtresse en laregardant.

-- Ouimademoiselleun peu... c'est peut-être le charbonlacuisine..

-- Allonsva te coucher... on n'a plus besoin de toitu desserviras demain.

Elleredescendit chez Adèle.

-- Ca yestlui dit-ellevite un fiacre... C'est rue de la Huchetteque tum'as diten face d'un planeur de cuivreta sage-femmen'est-ce pas? Tu n'as pas une plumedu papier ?

Et elle semit à écrire un mot pour sa maîtresse. Elle luidisait qu'elle était trop souffrantequ'elle allait àl'hôpitalqu'elle ne lui disait pas oùparce qu'ellese fatiguerait à venir la voirque dans huit jourselleserait revenue.

-- Voilà! fit Adèle essoufflée en lui donnant le numérodu fiacre.

-- Je peuxy rester... lui dit Germiniepas un mot à mademoiselle...Voilà tout... Jure-moipas un mot !

Elledescendait l'escalierlorsqu'elle rencontra Jupillon :

-- Tiens !fit-iloù vas-tu ? tu sors ?

-- Je vaisaccoucher... Ça m'a pris dans la journée... Il y avaitun grand dîner... Ah ! ç'a été dur !...Pourquoi viens-tu ? Je t'avais dit de ne jamais venirje ne veux pas!

-- C'estque... je vais te dire... dans ce moment-ci j'ai absolument besoin dequarante francs. Mais làvraiabsolument besoin.

--Quarante francs ! Mais je n'ai que juste pour la sage-femme...

-- C'estembêtant... voilà ! Que veux-tu ? Et il lui donna lebras pour l'aider à descendre. -- Cristi ! je vais avoir dumal à les avoir tout de même.

Il avaitouvert la portière de la voiture : -- Où faut-il qu'ilte mène ?

-- A laBourbe... lui dit Germinie. Et elle lui glissa les quarante francsdans la main.

-- Laissedoncfit Jupillon.

-- Ah !va... là ou autre part ! Et puis j'ai encore sept francs.

Le fiacrepartit.

Jupillonresta un moment immobile sur le trottoirregardant les deuxnapoléons dans sa main. Puis il se mit à courir aprèsle fiacreetl'arrêtantil dit à Germinie par laportière :

-- Aumoinsje vais te conduire ?

-- Nonjesouffre trop... J'aime mieux être seulelui réponditGerminieen se tortillant sur les coussins du fiacre.

Au boutd'une éternelle demi-heurele fiacre s'arrêta rue dePort-Royaldevant une porte noire surmontée d'une lanterneviolette qui annonçait aux étudiants en médecinede passage dans la rue qu'il y avaitcette nuit-là et dans cemoment-làla curiosité et l'intérêt d'unaccouchement laborieux à la Maternité.

Le cocherdescendit de son siège et sonna. Le conciergeaidéd'une fille de salleprenant Germinie sous les brasla monta àl'un des quatre lits de la salle d'accouchement. Une fois dans lelitses douleurs se calmèrent un peu. Elle regarda autourd'ellevit les autres lits videset au fond de l'immense pièceune grande cheminée de campagne flambante d'un grand feudevant lequelaccrochés à une barre de ferséchaientdes langesdes drapsdes alèses.

Unedemi-heure aprèsGerminie accouchait ; elle mit au monde unepetite fille. On roula son lit dans une autre salle. Elle étaitlà depuis plusieurs heuresabîmée dans ce douxaffaissement de la délivrance qui suit les épouvantablesdéchirements de l'enfantementtout heureuse et tout étonnéede vivre encorenageant dans le soulagement et profondémentpénétrée du vague bonheur d'avoir créé.Tout à coupun cri : -- Je me meurs ! lui fit regarder àcôté d'elle : elle vit une de ses voisines jeter sesbras autour du cou d'une élève sage-femme de garderetomber presque aussitôtremuer un instant sous les drapspuis ne plus bouger. Presque au même instantd'un lit àcôtéil s'éleva un autre cri horribleperçantterrifiéle cri de quelqu'un qui voit la mort : c'étaitune femme qui appelait avec des mains désespéréesla jeune élève ; l'élève accourutsepenchaet tomba raide évanouie par terre.

Alors lesilence revint ; mais entre ces deux mortes et cette demi-morte quele froid du carreau mit plus d'une heure à faire revenirGerminie et les autres femmes encore vivantes dans la salle restèrentsans même oser tirer la sonnette d'appel et de secours penduedans chaque lit.

Il y avaitalors à la Maternité une de ces terribles épidémiespuerpérales qui soufflent la mort sur la féconditéhumaineun de ces empoisonnements de l'air qui videnten courantpar rangéesles lits des accouchéeset qui autrefoisfaisaient fermer la Clinique : on croirait voir passer la pesteunepeste qui noircit les visages en quelques heuresenlève toutemporte les plus fortesles plus jeunesune peste qui sort desberceauxla Peste noire des mères ! C'était toutautour de Germinieà toute heurela nuit sur toutdes mortstelles qu'en fait la fièvre de laitdes morts qui semblaientvioler la naturedes morts tourmentéesfurieuses de cristroublées d'hallucination et de déliredes agoniesauxquelles il fallait mettre la camisole de force de la foliedesagonies qui s'élançaient tout à couphors d'unliten emportant les drapset faisaient frissonner toute la sallede l'idée de voir revenir les mortes de l'amphithéâtre! La vie s'en allait là comme arrachée du corps. Lamaladie même y avait une forme d'horreur et une monstruositéd'apparence. Dans les litsaux lueurs des lampesles draps sesoulevaient vaguement et horriblementau milieusous les enfluresde la péritonite.

Pendantcinq joursGerminiepelotonnée et se ramassant dans son litfermant comme elle pouvait les yeux et les oreilleseut la force decombattre toutes ces terreurs et de n'y céder que par moments.Elle voulait vivre et elle se rattachait à ses forces par lapensée de son enfantpar le souvenir de mademoiselle. Mais lesixième jourelle fut à bout d'énergiesoncourage l'abandonna. Un froid lui passa dans l'âme. Elle se ditque tout était fini. Cette main que la mort vous pose surl'épaulele pressentiment de mourirla touchait déjà.Elle sentait cette première atteinte de l'épidémiela croyance de lui appartenir et l'impression d'en être déjàà demi possédée. Sans se résignerelles'abandonnait. A peine si sa vievaincue d'avancefaisait encorel'effort de se débattre. Elle en était làlorsqu'une tête se penchacomme une lumièresur sonlit.

C'étaitla tête de la plus jeune des élèvesune têteblondeaux grands cheveux d'oraux yeux bleus si doux que lesmourantes voyaient le ciel s'y ouvrir. En l'apercevantles femmesdans le délire disaient : -- Tiens ! la sainte Vierge !

-- Monenfantdit l'élève à Germinievous allezdemander tout de suite votre permis. Il faut vous en aller. Vous vousmettrez bien chaudement. Vous vous garnirez bien... Aussitôtque vous serez chez vous couchéevous prendrez quelque chosede bouillantde la tisanedu tilleul... Vous tâcherez desuer... Comme çavous n'aurez pas de mal... Maisallez-vous-en... Icicette nuitfit-elle en promenant son regardsur les litsil ne ferait pas bon pour vous... Ne dites pas quec'est moi qui vous fais partir : vous me feriez mettre à laporte...


CHAPITREXXI





Germiniese rétablit en quelques jours. La joie et l'orgueil d'avoirdonné le jour à une petite créature où sachair était mêlée à la chair de l'hommequ'elle aimaitle bonheur d'être mèrela sauvèrentdes suites d'une couche mal soignée. Elle revint à lasantéet elle eut à vivre un air de plaisir que samaîtresse ne lui avait jamais vu.

Tous lesdimanchesquelque temps qu'il fîtelle s'en allait sur lesonze heures : mademoiselle croyait qu'elle allait voir une amie àla campagneet elle était enchantée du bien quefaisaient à sa bonne ces journées au grand air.Germinie prenait Jupillon qui se laissait emmener sans troprechigneret ils partaient pour Pommeuse où étaitl'enfantet où les attendait un bon déjeuner commandépar la mère. Une fois dans le wagon du chemin de fer deMulhouseGerminie ne parlait plusne répondait plus. Penchéeà la portièreelle semblait avoir toutes ses penséesdevant elle. Elle regardaitcomme si son désir voulaitdépasser la vapeur. Le train à peine arrêtéelle sautaitjetait son billet à l'homme des billetsetcourait dans le chemin de Pommeuselaissant Jupillon derrièreelle. Elle approchaitelle arrivaitelle y était : c'étaitlà ! Elle fondait sur son enfantl'enlevait des bras de lanourrice avec des mains jalouses-- des mains de mère ! -- lepressaitle serraitl'embrassaitle dévorait de baisersderegardsde rires ! Elle l'admirait un instantpuis égaréebienheureusefolle d'amourle couvrait jusqu'au bout de ses petitspieds nus des tendresses de sa bouche. On déjeunait. Elles'attablaitl'enfant sur ses genouxet ne mangeait pas : ellel'avait tant embrassé qu'elle ne l'avait pas encore vuetelle se mettait à chercherà détailler laressemblance de la petite avec eux deux. Un trait était àluiun autre à elle : -- C'est ton nez... c'est mes yeux...Elle aura les cheveux comme les tiens avec le temps... Ils friseront!... Vois-tuvoilà tes mains... c'est tout toi... Et c'étaitpendant des heures ce radotage intarissable et charmant des femmesqui veulent faire à un homme la part de leur fille. Jupillonse prêtait à tout cela sans trop d'impatiencegrâceà des cigares à trois sous que Germinie tirait de sapoche et qu'elle lui donnait un à un. Puis il avait trouvéune distraction : au bout du jardin passait le Morin. Jupillon étaitparisien : il aimait la pêche a la ligne.

Et l'étévenuils se tenaient là toute la journéeau fond dujardinau bord de l'eauJupillon sur une planche à laverjetée sur deux piquetssa ligne à la mainGerminieson enfant dans sa jupeassise par terre sous le néflierpenché sur la rivière. Le jour étincelait ; lesoleil brûlait la grande eau courante d'où se levaientdes éclairs de miroir. C'était comme une joie de feu duciel et de la rivièreau milieu de laquelle Germinie tenaitsa fille debout et la faisait piétiner sur ellenue et roseavec sa brassière écourtéela peau tremblantede soleil par placesla chair frappée de rayons comme de lachair d'ange quelle avait vue dans les tableaux. Elle ressentait dedivines douceursquand la petite avec ces mains tâtillonnantesdes enfants qui ne parlent pas encorelui touchait le mentonlaboucheles jouess'obstinait à lui mettre les doigts dansles yeuxles arrêtaiten jouantsur son regardet promenaitsur tout son visage le chatouillement et le tourment de ces chèrespetites menottes qui semblent chercher à l'aveuglette la faced'une mère ; c'était comme si la vie et la chaleur deson enfant lui erraient sur la figure. De temps en tempsenvoyantpar-dessus la tête de la petite la moitié de son sourireà Jupillonelle lui criait : -- Mais regarde-la donc !

Puisl'enfant s'endormait avec cette bouche ouverte qui rit au sommeil.Germinie se penchait sur son souffle ; elle écoutait sonrepos. Et peu à peu bercée à cette respirationd'enfantelle s'oubliait délicieusement à regarder cepauvre lieu de son bonheurle jardin agresteles pommiers auxfeuilles garnies de petits escargots jaunesaux pommes roséesdu côté du midiles rames oùs'enroulaientau piedtordues et grilléesles tiges depoisle carré de chouxles quatre tournesols dans le petitrond au milieu de l'allée ; puistout près d'elleaubord de la rivièreles places d'herbe remplies de foirolleles têtes blanches des orties contre le murles boîtesde laveuses et les bouteilles d'eau de lessivela botte de pailleéparpillée par la folie d'un jeune chien sortant del'eau. Elle regardait et rêvait. Elle songeait au passéen ayant son avenir sur les genoux. De l'herbedes arbresde larivière qui étaient làelle refaisaitavec lesouvenirle rustique jardin de sa rustique enfance. Elle revoyaitles deux pierres descendant à l'eau où sa mèreavant de la coucherl'étélui lavait les pieds quandelle était toute petite...

-- Ditesdoncpère Remalardditpar une des plus chaudes journéesd'aoûtJupillonposté sur sa plancheau bonhomme quile regardait- savez-vous que ça ne pique pas pour un liardavec le ver rouge ?

-- Yfaudrait de l'asticotdit sentencieusement le paysan.

-- Eh bien! on se payera de l'asticot ! Père Remalardfaut avoir un moude veau jeudivous m'accrocherez ça dans c't arbre... etdimanche nous verrons bien.

LedimancheJupillon fit une pêche miraculeuseet Germinieentendit la première syllabe sortir de la bouche de sa fille.


CHAPITREXXII

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Lemercredi matinen descendantGerminie trouva une lettre pour elle.Dans cette lettreécrite au revers d'une quittance deblanchisseurla femme Remalard lui disait que son enfant étaittombée malade presque aussitôt qu'elle étaitpartie ; que depuis elle allait toujours plus mal ; qu'elle avaitconsulté le docteur ; qu'il lui avait parlé d'unemauvaise mouche qui avait piqué la petite ; qu'elle avait étéla faire voir une seconde fois ; qu'elle ne savait plus que faire ;qu'elle avait fait faire des pèlerinages pour elle. La lettrefinissait : "Si vous voyiez comme j'ai de l'embarras pour votrepetite... si vous voyiez comme elle est gentille quand elle n'endurepas le mal !"

Cettelettre fit à Germinie l'effet d'un grand coup qui vous pousseen avant. Elle sortit et se dirigea machinalement du côtédu chemin de fer qui menait chez sa petite. Elle était encheveux et en pantoufles ; mais elle n'y songeait pas. Il fallaitqu'elle vît son enfantqu'elle le vît tout de suite.Aprèselle reviendrait. Elle pensa un moment au déjeunerde mademoisellepuis l'oublia. Tout à coupàmi-chemin dans la rueelle vit l'heure à l'horloge d'unbureau de fiacres : elle se rappela qu'il n'y avait point de départà cette heure-là. Elle retourna sur ses passe ditqu'elle allait bâcler le déjeunerpuis qu'elletrouverait un prétexte pour être libre le reste de lajournée. Mais le déjeuner servielle ne trouva rien :elle avait la tête si pleine de son enfant qu'elle ne putinventer un mensonge ; son imagination était stupide. Et puissi elle avait parlédemandéelle aurait éclaté; elle se sentait sur les lèvres : C'est pour voir ma petite !La nuitelle n'osa se sauver ; mademoiselle avait étéun peu souffrante la nuit précédente : elle avait peurqu'elle n'eût besoin d'elle.

Lelendemainquand elle entra chez mademoiselle avec une histoireimaginée la nuittoute prête à lui demander àsortirmademoiselle lui diten lisant la lettre qu'elle lui avaitremontée de chez le portier : -- Ah ! c'est ma vieille deBelleuse qui a besoin de toi toute la journée pour l'aider àses confitures... Allonsmes deux oeufsen posteet décampe...Heinquoiça te chiffonne?... Qu'est-ce qu'il y a?

-- Moi?... mais pas du touteut la force de dire Germinie.

Tout celong jourelle le passa au feu des bassinesau ficèlementdes potsdans la torture des gens que la vie cloue loin du mal deceux qu'ils aiment. Elle eut le déchirement des malheureux quine peuvent aller où sont leurs inquiétudeset creusantjusqu'au fond le désespoir de l'éloignement et del'incertitudese figurent à toute minute qu'on va mourir sanseux.

En netrouvant pas de lettre le jeudi soirpas de lettre le vendredimatinelle se rassura. Si la petite allait plus malla nourrice luiaurait écrit. La petite allait mieux ; elle se la figuraitsauvéeguérie. Cela manque toujours de mouriret celareprend si viteles enfants ! Et puis la sienne était forte.Elle se décida à attendreà patienter jusqu'audimanche dont elle n'était plus séparée que parquarante-huit heurestrompant le reste de ses craintes avec lessuperstitions qui disent oui à l'espérancesepersuadant que sa fille était "réchappée"parce que le matin la première personne qu'elle avaitrencontrée était un hommeparce qu'elle avait vu dansla rue un cheval rougeparce qu'elle avait deviné qu'unpassant tournerait à telle rueparce qu'elle avait remontéun étage en tant d'enjambées.

Le samedidans la matinéeen entrant chez la mère Jupillonellela trouva en train de pleurer de grosses larmes sur une motte debeurre qu'elle recouvrait d'un linge mouillé.

-- Ah !c'est vousfit la mère Jupillon. Cette pauvre charbonnière!... J'en pleuretenez ! Elle sort d'ici... C'est que vous ne savezpas... Ils ne peuvent se faire la figure propre dans leur étatqu'avec du beurre... Et voilà que son amour de petite fille...Elle est à la mortvous savez ce chéri d'enfant... Ceque c'est que de nous ! Ah ! mon Dieuoui... Eh bien ! elle lui adit comme ça tout à l'heure : Mamanje veux que tu medébarbouilles au beurretout de suite... pour le bon Dieu...Hi ! hi !

Et la mèreJupillon se mit à sangloter.

Germinies'était sauvée. De la journée elle ne put teniren place. A tout momentelle montait dans sa chambre préparerles petites affaires qu'elle voulait apporter à sa petite lelendemainpour la mettre "blanchement"lui faire unepetite toilette de ressuscitée. Comme elle redescendait lesoir pour aller coucher mademoiselleAdèle lui remit unelettre qu'elle avait trouvée pour elle en bas.


CHAPITREXXIII

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Mademoiselleavait commencé à se déshabillerquand Germinieentra dans sa chambrefit quelques passe laissa tomber sur unechaiseet presque aussitôtaprès deux ou troissoupirslongsprofondsarrachés et douloureuxmademoisellela vitse renversant et se tordantrouler à bas de la chaiseet tomber à terre. Elle voulut la relever ; mais Germinieétait agitée de mouvements convulsifs si violents quela vieille femme fut obligée de laisser retomber sur leparquet ce corps furieux dont tous les membres contractés etramassés un moment sur eux-mêmes se lançaient àdroiteà gaucheau hasardpartaient avec le bruit sec de ladétente d'un ressortjetaient à bas tout ce qu'ilscognaient. Aux cris de mademoiselle sur le carréune bonnecourut chez un médecin d'à côté qu'elle netrouva pas ; quatre autres femmes de la maison aidèrentmademoiselle à enlever Germinie et à la porter sur lelit de sa chambreoù on l'étenditaprès luiavoir coupé les lacets de son corset.

Lesterribles secoussesles détentes nerveuses des membreslescraquements de tendons avaient cessé ; mais sur le cousur lapoitrine que découvrait la robe dégraféepassaient des mouvements ondulatoires pareils à des vagueslevées sous la peau et que l'on voyait courir jusqu'aux piedsdans un frémissement de jupe. La tête renverséela figure rougeles yeux pleins a une tendresse tristede cetteangoisse douce qu'ont les yeux des blessésde grosses veinesse dessinant sous le mentonhaletante et ne répondant pas auxquestionsGerminie portait les deux mains à sa gorgeàson couet les égratignait ; elle semblait vouloir arracherde là la sensation de quelque chose montant et descendant audedans d'elle. Vainement on lui faisait respirer de l'étherboire de l'eau de fleur d'oranger : les ondes de douleur quipassaient dans son corps continuaient à le parcourir ; et dansson visage persistait cette même expression de douceurmélancolique et d'anxiété sentimentale quisemblait mettre une souffrance d'âme sur la souffrance de chairde tous ses traits. Longtempstout parut blesser ses sens et lesaffecter douloureusementl'éclat de la lumièrelebruit des voixle parfum des choses. Enfinau bout d'une heuretout à coup des pleursun déluge s'échappant deses yeuxemportait la terrible crise. Ce ne fut plus qu'untressaillement de loin en loindans ce corps accablébientôtapaisé par la lassitudepar un brisement général.Il fallut porter Germinie dans sa chambre.

La lettreque lui avait remise Adèleétait la nouvelle de lamort de sa fille.


CHAPITREXXIV

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A la suitede cette criseGerminie tomba dans un abrutissement de douleur.Pendant des moiselle resta insensible à tout ; pendant desmoisenvahie et remplie tout entière par la pensée dupetit être qui n'était pluselle porta dans sesentrailles la mort de son enfant comme elle avait porté savie. Tous les soirsquand elle remontait dans sa chambreelletirait de la malle placée au pied de son lit le béguinet la brassière de sa pauvre chérie. Elle lesregardaitelle les touchait ; elle les étendait sur sacouverture ; elle restait des heures à pleurer dessusàles baiserà leur parlerà leur dire les mots quifont causer le chagrin d'une mère avec l'ombre d'une petitefille.

Pleurantsa fillela malheureuse se pleurait elle-même. Une voix luimurmurait quecet enfant vivantelle était sauvée ;que cet enfant à aimerc'était sa Providence ; quetout ce qu'elle redoutait d'elle-même irait sur cette têteet s'y sanctifieraitses tendressesses élancementssesardeurstous les feux de sa nature. Il lui semblait sentir d'avanceson coeur de fille elle voyait je ne sais quoi de céleste quila rachèterait et la guériraitcomme un petit ange dela délivrancesorti de ses fautes pour la disputer et lareprendre aux influences mauvaises qui la poursuivaient et dont ellese croyait parfois possédée.

Quand ellecommença à sortir de ce premier anéantissementde son désespoirquandla perception de la vie et lasensation des choses lui revenantelle regarda autour d'elle avecdes yeux qui voyaientelle fut réveillée de sa douleurpar une amertume aiguë.

Devenuetrop grossetrop lourde pour le service de sa crémerieettrouvant qu'elle avait encore trop à faire malgré toutce que faisait GerminieMme Jupillon avait fait venir pour l'aiderune nièce de son pays. C'était la jeunesse de lacampagne que cette petiteune femme où il y avait encore del'enfantvive et vivaceles yeux noirs et pleins de soleilleslèvres comme une chair de cerisepleinesrondes et rougesl'été de son pays dans le teintla chaleur de la santédans son sang. Ardente et naïvela jeune fille étaitalléeaux premiers joursvers son cousinsimplementnaturellementpar cette pente d'un même âge qui faitchercher la jeunesse à la jeunesse. Elle s'était jetéeau-devant de lui avec l'impudeur de l'innocenceune effronteriecandideles libertés qu'apprennent les champsla folieheureuse d'une riche naturetoutes sortes d'audacesd'ignorancesd'ingénuités hardies et de coquetteries rustiquescontre lesquelles la vanité de son cousin n'avait point su sedéfendre. A côté de cet enfantGerminie n'eutplus de repos. La jeune fille la blessait à toutes lesminutespar sa présenceson contactses caressestout cequi avouait l'amour dans son corps amoureux. L'occupation qu'elleavait de Jupillonle service qui l'approchait de luilesémerveillements de provinciale qu'elle lui montraitlesdemi-confidences qu'elle laissait venir à ses lèvresle jeune homme sortisa gaîtéses plaisanteriessabonne humeur bien portantetout exaspérait Germinietoutsoulevait en elle de sourdes colères ; tout blessait ce coeurentier et si jaloux que les animaux mêmes le faisaient souffriren paraissant aimer quelqu'un qu'il aimait.

Ellen'osait parler à la mère Jupillonlui dénoncerla petitede peur de se trahir ; mais toutes les fois qu'elle setrouvait seule avec Jupillonelle éclatait en récriminationsen plaintesen querelles. Elle lui rappelait une circonstanceunmotquelque chose qu'il avait faitditréponduun rienoublié par luiet qui saignait toujours en elle. -- Es-tufolle? lui disait Jupillonune gamine !... -- Une gamineça?...laisse donc ! qu'elle a des yeux que tous les hommes la regardentdans la rue !... L'autre jour je suis sortie avec elle... j'étaishonteuse... Je ne sais pas comment elle a faitnous avons étésuivies tout le temps par un mon sieur... -- Eh bien ! qu'est-cequ'il y a? Elle est jolievoilà ! -- Jolie ! jolie ! Et surce mot Germinie se jetaitcomme à coups de griffessur lafigure de la jeune filleet la déchirait en paroles enragées.

Souventelle finissait par dire à Jupillon : -- Tiens ! tu l'aimes !-- Eh bien ! après ? répondait Jupillon auquel nedéplaisaient pas ces disputesla vue et le jeu de cettecolère qu'il piquait avec des taquineriesl'amusement decette femme qu'il voyaitsous ses sarcasmes et son sang-froidperdre à demi la raisons'égarertrébucherdans un commencement de foliedonner de la tête contre lesmurs.

A la suitede ces scènes qui se répétaientrevenaientpresque chaque jourune révolution se faisait dans cecaractère mobileextrême et sans milieudans cette âmeoù les violences se touchaient. Longuement empoisonnél'amour se décomposait et se tournait en haine. Germinie semettait à détester son amantà chercher tout cequi pouvait le lui faire détester davantage. Et sa penséerevenant à sa filleà la perte de son enfantàla cause de sa mortelle se persuadait que c'était lui quil'avait tuée. Elle lui voyait des mains d'assassin. Elle leprenait en horreurelle s'éloignaitse sauvait de lui commede la malédiction de sa vieavec l'épouvante qu'on ade quelqu'un qui est votre Malheur !


CHAPITREXXV




Un matinaprès une nuit où elle avait retourné en elletoutes ses idées de désolation et de haineentrantchez la crémière prendre ses quatre sous de laitGerminie trouva dans l'arrière-boutique deux ou trois bonnesde la rue qui "tuaient le ver". Attabléesellessirotaient des cancans et des liqueurs.

-- Tiens !dit Adèleen frappant de son verre contre la tablete v'làdéjàmademoiselle de Varandeuil ?

--Qu'est-ce que c'est que ça ? fit Germinie en prenant le verred'Adèle. J'en veux...

-- T'as sisoif que ça à ce matin ?... De l'eau-de-vie et del'absintherien que ça !... Le mélo de monpioutu sais bien ? le militaire... il ne buvait que ça...C'est raidehein ?

-- Ah !ouidit Germinie avec le mouvement de lèvres et le plissementd'yeux d'un enfant auquel on donne un verre de liqueur au dessertd'un grand dîner.

-- C'estbon tout de même... -- Son coeur se levait. -- MadameJupillon... la bouteille par ici... je paye.

Et ellejeta de l'argent sur la table. Au bout de trois verreselle cria :-- Je suis paf ! Et elle partit d'un éclat de rire.

Mlle deVarandeuil avait été ce matin-là toucher sonpetit semestre de rentes. Quand elle rentra à onze heureselle sonna une foisdeux fois : rien ne vint. Ah ! se dit-elleellesera descendue. Elle ouvrit avec sa clefalla à sa chambreentra : les matelas et les draps de son lit en train d'êtrefait retombaient jetés sur deux chaises ; et Germinie étaitétendue en travers de la paillassedormant inertecomme unemassedans l'avachissement d'une soudaine léthargie.

Au bruitde mademoiselleGerminie se releva d'un bondpassa sa main sur sesyeux : -- Hein ? fit-ellecomme si on l'appelait ; son regardrêvait.

--Qu'est-ce qu'il y a ? fit Mlle de Varandeuil effrayée. Tu estombée ? As-tu quelque chose ?

-- Moi !nonrépondit Germiniej'ai dormi... Quelle heure est-il ? Cen'est rien... Ah ! c'est bête...

Et elle semit à fourrager la paillasse en tournant le dos à samaîtresse pour lui cacher le rouge de la boisson sur sonvisage.


CHAPITREXXVI

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Undimanche matinJupillon s'habillait dans la chambre que lui avaitmeublée Germinie. Sa mère assise le contemplait aveccet ébahissement d'orgueil qu'ont les yeux des mères dupeuple devant un fils qui se met en monsieur. -- C'est quet'es mis comme le jeune homme du premier ! lui dit-elle. On diraitson paletot... C'est pas pour diremais le riche te va jolimentàtoi...

Jupillonen train de faire le noeud de sa cravatene répondit pas.

-- Tu vasen fairede ces malheureuses ! reprit la mère Jupillonetdonnant à sa voix un ton d'insinuation caressante : -- Disdoncbibique je te disegrand mauvais sujet : les jeunesses quifautenttant pis pour elles ! ça les regardec'est leuraffaire... Tu es un hommen'est-ce pas ?... t'as l'âget'asle physiquet'as tout... Moi je peux pas toujours te tenir àl'attache... Alorsque je m'ai ditautant l'une que l'autre... Vapour celle-là... Et j'ai fait celle qui ne voit rien... Ehbien ! ouipour Germinie... Comme t'avais là ton agrément...Ça t'empêchait de manger ton argent avec de mauvaisesfemmes... et puis je n'y voyais pas d'inconvénients àcette fillejusqu'à maintenant... Mais c'est plus ça àc't'heure... Ils font des histoires dans le quartier... un tasd'horreurs qu'ils disent sur nous... Des vipèresquoi !...Tout çanous sommes au-dessusje sais bien... Quand on a étéhonnête toute sa vieDieu merci !... Mais on ne sait jamais cequi retourne : mademoiselle n'aurait qu'à mettre le nez dansles affaires de sa bonne... Moi d'abord la justicerien que l'idéeça me retourne les sens... Qu'est-ce que tu dis de çaheinbibi ?

-- Damemaman... ce que tu voudras.

-- Ah ! jesavais bien que tu l'aimaista bonne chérie de maman ! fit enl'embrassant la monstrueuse femme. -- Eh bien ! invite-la àdîner ce soir... Tu monteras deux bouteilles de notre Lunel...du deux francs... de celui qui tape... et qu'elle vienne sûr...Fais-lui des yeux... Qu'elle croie que c'est aujourd'hui le grandjour... Mets tes beaux gants : tu seras plus révérend...

Le soirGerminie arriva sur les sept heurestout heureusetoute gaietoutespérantela tête remplie de rêves par l'air demystère mis par Jupillon à l'invitation de sa mère.L'on dînal'on butl'on rit. La mère Jupillon commençaà laisser tomber des regards émusmouillésnoyés sur le couple assis en face d'elle. Au caféelleditcomme pour rester seule avec Germinie : -Bibitu sais que tu asune course à faire ce soir...

Jupillonsortit. Mme Jupillontout en prenant son café àpetites gorgéestourna alors vers Germinie le visage d'unemère qui demande le secret d'une filleet enveloppe d'avancesa confession du pardon de ses indulgences. Un instantles deuxfemmes restèrent ainsisilencieusesl'une attendant quel'autre parlâtl'autre ayant le cri de son coeur au bord deses lèvres. Tout à coup Germinie s'élançade sa chaise et se précipita dans les bras de la grosse femme: -- Si vous saviezMme Jupillon !...

Elleparlaitpleuraitembrassait. -- Oh ! vous ne m'en voudrez pas !...Eh bien ! ouije l'aime... j'en ai eu un enfant... C'est vraijel'aime... Voilà trois ans...

A chaquemotla figure de Mme Jupillon s'était refroidie et glacée.Elle écarta sèchement Germinieet de sa voix la plusdolenteavec un accent de lamentation et de désolationdésespéréeelle se mit à dire comme unepersonne qui suffoque : -- Oh ! mon Dieu !... vous !... me dire deschoses comme ça !... à moi !... à sa mère!... en face ! Mon Dieufaut-il !... Mon fils... un enfant... uninnocent d'enfant ! Vous avez eu le front de me le débaucher!... Et vous me dites encore que c'est vous ! Nonce n'est pas Dieupossible !... Moi qui avais si confiance... C'est à ne pluspouvoir vivre... Il n'y a donc plus de sûreté en cemonde !... Ah ! mademoiselletout de mêmeje n'aurais jamaiscru ça de vous !... Bon ! voilà des choses qui metournent... Ah ! tenezça me fait une révolution... jeme connaisje suis capable d'en faire une maladie !

-- MadameJupillon ! madame Jupillon ! murmurait d'un ton d'implorationGerminie en se mourant de honte et de douleur sur la chaise oùelle était retombée. Je vous demande pardon... Ç'aété plus fort que moi... Et puis je pensais... j'avaiscru...

-- Vousaviez cru !... Ah ! mon Dieuvous aviez cru ! Qu'est-ce que vousaviez cru ? Vous la femme de mon filsn'est-ce pas ? Ah ! SeigneurDieu ! c'est-il possiblema pauvre enfant ?

Etprenantà mesure qu'elle lançait à Germinie deces mots qui font plaieune voix plus plaintive et plus gémissantela mère Jupillon reprit : -- Maisma pauvre fillevoyonsfaut une raison... Qu'est-ce que j'ai toujours dit? Que çaserait à fairesi vous aviez dix ans de moins sur votrenaissance. Voyonsvotre datec'est 1820 que vous m'avez dit... etnous voilà en 49... Vous marchez sur vos trente anssavez-vousma brave enfant... Tenez ! ça me fait mal de vousdire ça... Je voudrais tant ne pas vous faire de la peine...Mais il n'y a qu'à vous voirma pauvre demoiselle... Quevoulez-vous? C'est l'âge... Vos cheveux... on mettrait un doigtdans votre raie...

-- Maisdit Germinie en qui une noire colère commençait àgronderce qu'il me doitvotre fils ?... Mon argent ? L'argent quej'ai retiré de la caisse d'épargnel'argent que j'aiemprunté pour luil'argent que j'ai...

-- Ah ! del'argent? il vous doit ? Ah ! ouice que vous lui avez prêtépour commencer à travailler... Eh bien ! v'là-t-il pas! Est-ce que vous croyez avoir affaire à des voleurs ? Est-cequ'on a envie de vous le niervotre argentquoiqu'il n'y ait pas depapier... à preuve que l'autre jour... ça me revient...cet honnête homme d'enfant voulait faire l'écrit de çaau cas qu'il viendrait à mourir... Mais tout de suiteon estdes filousvoilàça ne fait pas un pli ! Ah ! monDieusi c'est la peine de vivre dans un temps comme ça ! Ah !je suis bien punie de m'être attachée à vous !Mais tenezvoilà que j'y vois clair à présent...Ah ! vous êtes politiquevous !... Vous avez voulu vous payermon filset pour toute la vie !... Excusez ! Ah ! bien merci...C'est moins cher de vous le rendrevotre argent... Le reste d'ungarçon de café !... mon pauvre cher enfant ! Dieu l'enpréserve !

Germinieavait arraché de la patère son châle et sonchapeau. Elle était dehors.


CHAPITREXXVII

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Mademoiselleétait assise dans un grand fauteuil au coin de la cheminéeoù dormait toujours un peu de braise sous les cendres. Sonserre-tête noirabaissé sur les rides de son frontluidescendait presque jusqu'aux yeux. Sa robe noireen forme defourreaulaissait pointer ses osplissait maigrement sur lamaigreur de son corps et tombait tout droit de ses genoux. Un petitchâle noir croisé était noué derrièreson dos à la façon des petites filles. Elle avait posésur ses cuisses ses mains retournées et à demiouvertesde pauvres mains de vieille femmegauches et raidiesenflées aux articulations et aux noeuds des doigts par lagoutte. Enfoncée dans la pose fléchie et casséequi fait soulever la tête aux vieillards pour vous voir et vousparlerelle se tenait ramassée et comme enterrée danstout ce noir d'où ne sortaient que son visage jauni par labile des tons du vieil ivoireet la flamme chaude de son regardbrun. A la voirà voir ses yeux vivants et gaisce corpsmisérablecette robe de pauvretécette noblesse àporter l'âge en tous ses deuilson eût cru voir une féeaux Petits-Ménages.

Germinieétait à côté d'elle. La vieille demoisellese mit à lui dire : -- Il y est toujours le bourrelet sous laporteheinGerminie ?

-- Ouimademoiselle.

--Sais-tuma fillereprit Mlle de Varandeuil après un silencesais-tu que quand on est né dans un des plus beaux hôtelsde la rue Royale... qu'on a dû posséder le Grand et lePetit-Charolais... qu'on a dû avoir pour campagne le châteaude Clichy-la-Garenne... qu'il fallait deux domestiques pour porter leplat d'argent sur lequel on servait le rôti chez votregrand'mère... sais-tu qu'il faut encore pas mal dephilosophie-- et mademoiselle se passa avec difficulté unemain sur les épaules-- pour se voir finir ici... dans cediable de nid à rhumatismes oùmalgré tous lesbourrelets du mondeil vous passe de ces gueux de courants d'air...C'est celaranime un peu le feu...

Etallongeant ses pieds vers Germinie agenouillée devant lacheminéeles lui mettanten riantsous le nez : -- Sais-tuqu'il en faut pas mal de cette philosophie-là... pour porterdes bas percés !... Bête ! ce n'est pas pour te gronder; je sais bientu ne peux tout faire... Par exempletu pourraisbien faire venir une femme pour raccommoder... Ce n'est pas biendifficile... Pourquoi ne dis-tu pas à cette petite qui estvenue l'année dernière ? Elle avait une figure qui merevenait.

-- Oh !elle était noire comme une taupemademoiselle.

-- Bon !j'étais sûre... Toi d'abordtu ne trouves jamaispersonne de bien... Ce n'est pas vrai ca? Mais est-ce que ce n'étaitpas une nièce de la mère Jupillon ? On pourrait laprendre un jour... deux jours par semaine...

-- Jamaiscette traînée-là ne remettra les pieds ici.

-- Allonsencore des histoires ! Tu es étonnante toi pour adorer lesgenset puis ne plus pouvoir les voir... Qu'est-ce qu'elle t'a fait?

-- C'estune perdueje vous dis.

-- Bah !qu'est-ce que ça fait à mon linge !

-- Maismademoiselle...

-- Eh bien! trouve-m'en une autre... Je n'y tiens pas à celle-là...Mais trouve-m'en une.

-- Oh !les femmes qu'on fait venir ne travaillent pas... Je vousraccommoderaimoi... Il n'y a besoin de personne.

-- Toi?... Oh ! si nous comptons sur ton aiguille !... dit gaiementmademoiselle ; et puis est-ce que la mère Jupillon te laisserajamais le temps...

-- MadameJupillon ?... Ah ! pour la poussière que je ferai maintenantchez elle !...

-- Bah !Comment? Elle aussi ! la voilà dans les lanlaire ?... Oh ! oh! Dépêche-toi de faire une autre connaissancecar sanscelabon Dieu de Dieu ! nous allons avoir de vilains jours !


CHAPITREXXVIII

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L'hiver decette année dut assurer à Mlle de Varandeuil une partde paradis. Elle eut à subir tous les contrecoups du chagrinde sa bonnele tourment de ses nerfsla vengeance de ses humeurscontrariéesaigrieset où les approches du printempsallaient bientôt mettre cette espèce de folie méchanteque donnent aux sensibilités maladives la saison critiqueletravail de la naturela fécondation inquiète etirritante de l'été.

Germiniese mit à avoir des yeux essuyés qui ne pleuraient plusmais qui avaient pleuré. Elle eut un éternel : -- Jen'ai rienmademoiselle -dit de cette voix sourde qui étouffeun secret. Elle prit des poses muettes et désoléesdesattitudes d'enterrementde ces airs avec lesquels le corps d'unefemme dégage de la tristesse et fait un ennui de son ombre.Avec sa figureson regardsa boucheles plis de sa robesaprésenceavec le bruit qu'elle faisait en travaillant dans lapièce à côtéavec son silence mêmeelle enveloppait mademoiselle du désespoir de sa personne. Aumoindre motelle se hérissait. Mademoiselle ne pouvait pluslui adresser une observationlui demander la moindre chosetémoigner une volontéun désir : tout étaitpris par elle comme un reproche. Elle avait là-dessus dessorties farouches. Elle grognait en pleurant : -- Ah ! je suis bienmalheureuse ! Je vois bien que mademoiselle ne m'aime plus ! Sagrippe contre les gens trouvait des bougonnements sublimes :-- Elle vient toujours quand il pleut celle-là ! disait-ellepour un peu de crotte laissé sur le tapis par Mme de Belleuse.La semaine du jour de l'ancette semaine où tout ce quirestait de parents et d'alliés à Mlle de Varandeuilmontait sans exceptionles plus riches comme les plus pauvressescinq étageset attendait à sa portesur le carrépour se relayer sur les six chaises de sa chambreGerminie redoublade mauvaise humeurde remarques impertinentesde plaintesmaussades. A tout momentforgeant des torts à sa maîtresseelle la punissait par un mutisme que rien ne pouvait rompre. Alorsc'étaient des rages d'ouvrage. Tout autour d'ellemademoiselle entendait à travers les cloisons des coups debalai et de plumeau furieuxdes frottementsdes battementssaccadésle travail nerveux de la domestique qui semble direen malmenant les meubles : -- Eh bienon le fait ton ouvrage !

Lesvieilles gens sont patients avec les anciens domestiques. L'habitudela volonté qui s'éteintl'horreur du changementlacrainte des nouveaux visagestout les dispose à desfaiblessesà des concessionsà des lâchetés.Malgré sa vivacitésa facilité às'emporterà éclaterà jeter feu et flammemademoiselle ne disait rien. Elle avait l'air de ne rien voir. Ellefaisait semblant de lire quand Germinie entrait. Elle attendaitracoquinée dans son fauteuilque l'humeur de sa bonne sepassât ou crevât. Elle baissait le dos sous l'orage ;elle n'avait contre sa bonneni un motni une penséed'amertume. Elle la plaignait seulementpour la faire autantsouffrir.

C'est queGerminie n'était pas une bonne pour Mlle de Varandeuilelleétait le Dévouement qui devait lui fermer les yeux.Cette vieille femme isolée et oubliée par la mortseule au bout de sa vietraînant ses affections de tombe entombeavait trouvé sa dernière amie dans sadomestique. Elle avait mis son coeur sur elle comme sur une filled'adoptionet elle était malheureuse surtout de ne pouvoir laconsoler. D'ailleurspar instantsdu fond de ses mélancoliessombres et de ses humeurs mauvaisesGerminie lui revenait et sejetait à genoux devant sa bonté. Tout à couppour un rayon de soleilpour une chanson de mendiantpour un de cesriens qui passent dans l'air et détendent l'âmeellefondait en larmes et en tendresse ; c'étaient des effusionsbrûlantesun bonheur d'embrassercomme une joie de revivrequi effaçait tout. D'autres foisc'était pour un bobode mademoiselle ; la vieille bonne se retrouvait aussitôt avecle sourire de son visage et la douceur de ses mains. Quelquefoisdans ces moments-làmademoiselle lui disait : -- Voyonsmafille... tu as quelque chose... Voyonsdis ? Et Germinie répondait: -- Nonmademoisellec'est le temps... -- Le temps ! répétaitmademoiselle d'un air de doutele temps...


CHAPITREXXIX

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Par unesoirée de marsla mère et le fils Jupillon causaientau coin du poêle de leur arrière-boutique.

Jupillonvenait de tomber au sort. L'argent que la mère avait mis decôté pour le racheter avait été mangépar six mois de mauvaises affairespar des crédits àdes lorettes de la ruequi avaient mis un beau matin la clef sous lepaillasson de leur porte. Lui-mêmeen mauvaises affairesétait sous le coup d'une saisie. Dans la journéeilétait allé demander à son ancien patron de luiavancer de quoi s'acheter un homme. Mais le vieux parfumeur ne luipardonnait pas de l'avoir quitté et de s'être établi: il avait refusé net.

La mèreJupillon désolée se lamentait en larmoyant. Ellerépétait le numéro tiré par son fils. --Vingt-deux ! vingt-deux !... Et elle disait : -- Je t'avais pourtantcousu dans ton paletot une araignée noirevelouteuseavec satoile !... Ah ! j'aurais bien plutôt dû faire comme onm'avait ditte mettre ton béguin avec lequel on t'abaptisé... Ah ! le bon Dieu n'est pas juste !... Et le fils dela fruitière qui en a eu un de bon !... Soyez donc honnête!... Et ces deux coquines du 18 qui lèvent justement le piedavec mon argent !... Je crois bien qu'elles m'en donnaient de cespoignées de main... Elles me refont de plus de sept centsfrancssais-tu ? Et la moricaude d'en face... et cette affreusepetite qui avait le front de manger des pots de fraise de vingtfrancs... ce qu'elles m'en emportent encorecelles-là ! Maisvatu n'es pas encore partitout de même... Je vendrai plutôtla crémerie... je me remettrai en serviceje ferai lacuisineje ferai des ménagesje ferai tout !... Pour toimais je tirerais de l'argent d'un caillou !

Jupillonfumait et laissait dire sa mère. Quand elle eut fini : --Assez causé ! maman... tout çac'est des motsfit-il.Tu te tourmentes la digestionce n'est pas la peine... Tu n'asbesoin de rien vendre... t'as pas besoin de te fouler... je merachèterai et sans que ça te coûte un souveux-tu parier ?

-- Jésus! fit Mme Jupillon.

-- J'aimon idée.

Et aprèsun silenceJupillon reprit : Je n'ai pas voulu te contrarieràcause de Germinie... tu saislors des histoires... t'as cru qu'ilétait temps de me la casser avec elle... qu'elle nous feraitdes affaires... et tu l'as flanquée à la porteraide... Moice n'était pas mon plan... je trouvais qu'ellen'était pas si mauvaise que cela pour le beurre de lamaison... Mais enfint'as cru bien faire... Et puispeut-êtreau faittu as bien fait : au lieu de la calmertu l'as chaufféepour moi... mais chauffée... je l'ai rencontrée une oudeux fois... elle est d'un changé... Elle sèchequoi !

-- Mais tusais bienelle n'a plus le sou...

-- A elleje ne dis pas... Mais què que ça fait ? Elletrouvera... Elle est encore bonne pour 2300 ballesva !

-- Et situ es compromis ?

-- Oh !elle ne les volera pas...

-- Savoir!

-- Eh bien! ça ne sera qu'à sa maîtresse... Est-ce que tucrois que sa Mademoiselle la fera pincer pour ça? Elle lachasseraet puis ça restera là... Nous luiconseillerons de prendre l'air d'un autre quartier... voilà...et nous ne la verrons plus... Mais ce serait trop bête qu'ellevole... Elle s'arrangeraelle chercheraelle se retournera... je nesais pas commentpar exemplemais tu comprendsça laregarde. C'est le moment de montrer ses talents... Au faittu nesais pason dit que sa vieille est souffrante... Si elle venait às'en allercette bonne demoiselleet qu'elle lui laisse tout lebibelotcomme ça court dans le quartier... hein ? m'mançaserait encore pas mal bête de l'avoir envoyée àla balançoire ? Il faut mettre des gantsvois-tum'manquand c'est des personnes auxquelles il peut tomber comme çaquatre ou cinq mille livres de rente sur le casaquin...

-- Ah !mon Dieu... qu'est-ce que tu me dis ! Mais après la scèneque je lui ai faite... oh ! nonelle ne voudra jamais revenir ici.

-- Eh bien! moi je te la ramènerai... et pas plus tard que ce soirfitJupillon en se levantet roulant une cigarette entre les doigts : --Tu saisdit-il à sa mèrepas d'excusesc'estinutile... Et de la froideur... Aie l'air de la recevoir seulementpour moipar faiblesse... On ne sait pas ce qui peut arriver : fauttoujours se garder à carreau.


CHAPITREXXX




Jupillonse promenait de long en largesur le trottoirdevant la maison deGerminiequand Germinie sortit.

--BonsoirGerminielui dit-il dans le dos.

Elle seretourna comme sous un coupet fit instinctivement en avantsanslui répondredeux ou trois pas qui se sauvaient.

--Germinie !

Jupillonne lui dit que celasans bougersans la suivre. Elle revint àlui comme une bête ramenée à la main et dont onretire la corde.

-- Quoi ?fit-elle. C'est-il encore de l'argenthein ?... ou des sottises deta mère à me dire ?

-- Nonc'est que je m'en vaislui dit Jupillon d'un air sérieux. Jesuis tombé au sort... et je pars.

-- Tu pars? dit-elle. Ses idées avaient l'air de n'être paséveillées.

-- TiensGerminiereprit Jupillon... Je t'ai fait de la peine... Je n'ai pasété gentil avec toi... je sais bien... Il y a eu un peude ma cousine... Qu'est-ce que tu veux ?

-- Tu pars? reprit Germinie en lui prenant le bras. Ne mens pas... tu pars ?

-- Puisqueje te dis qu'oui... et que c'est vrai... Je n'attends plus que mafeuille de route... Il faut plus de deux mille francs pour un hommecette année... On dit qu'il va y avoir la guerre : enfinc'est une chance...

Ettouten parlantil faisait descendre la rue à Germinie.

-- Oùme mènes-tu ? lui dit-elle.

-- Chezm'man donc... pour qu'on se raccommode toutes les deuxet que çafinisseles histoires...

-- Aprèsce qu'elle m'a dit ? Jamais !

EtGerminie repoussa le bras de Jupillon.

-- Alorssi c'est comme çaadieu.

EtJupillon leva sa casquette.

--Faudra-t-il que je t'écrive du régiment ?

Germinieeut un instant de silenceun moment d'hésitation. Puisbrusquement : -- Marchonsdit-elleet faisant signe àJupillon de marcher à côté d'elleelle remontala rue.

Tous deuxse mirent à aller à côté l'un de l'autresans rien dire. Ils arrivèrent à une route pavéequi se reculait et s'allongeait éternellement entre deuxlignes de réverbèresentre deux rangéesd'arbres tortillés jetant au ciel une poignée debranches sèches et plaquant à de grands murs plats leurombre immobile et maigre. Làsous le ciel aigu et glacéd'une réverbération de neigeils marchaient longtempss'enfonçant dans le vaguel'infinil'inconnu d'une rue quisuit toujours le même murles mêmes arbresles mêmesréverbèreset conduit toujours à la mêmenuit. L'air humide et chargé qu'ils respiraient sentait lesucrele suif et la charogne. Par momentsil leur passait comme unflamboiement devant les yeux : c'était une tapissièredont la lanterne donnait sur des bestiaux éventrés etdes carrés de viande saignante jetés sur la croupe d'uncheval blanc : ce feu sur ces chairsdans l'obscuritéruisselait en incendie de pourpreen fournaise de sang.

-- Eh bien! as-tu fait tes réflexions? fit Jupillon. Ce n'est pas gaisais-tu ? ta petite avenue Trudaine.

--Marchonsrépondit Germinie.

Et ellerecommençasans parlersa marche saccadéeviolenteagitée de tous les tumultes de son âme. Ses penséespassaient dans ses gestes. L'égarement venait à sonpasla folie à ses mains. Par momentselle avaitderrièreellel'ombre d'une femme de la Salpêtrière. Deux outrois passants s'arrêtèrent un instantla regardèrentpuiscomme ils étaient de Parispassèrent.

Tout àcoup elle s'arrêtaet faisant un geste de résolutiondésespérée : -- Ah ! mon Dieuune épinglede plus dans la pelotefit-elle. -- Allons !

Et elleprit le bras de Jupillon.

-- Oh ! jesais bienlui dit Jupillon quand ils furent près de lacrémeriema mère n'a pas été juste pourtoi. Vois-tuelle a été trop honnête toute saviecette femme... Elle ne sait paselle ne comprend pas... Etpuistiensje vais te diremoile fond de tout : c'est qu'ellem'aime tant qu'elle est jalouse des femmes qui m'aiment... Entredoncva !

Et il lapoussa dans les bras de Mme Jupillon qui l'embrassalui marmottaquelques paroles de regretet se dépêcha de pleurerpour se tirer d'embarras et faire la scène plusattendrissante.

Tout cesoir-làGerminie resta les yeux fixés sur Jupillonl'effrayant presque avec son regard.

-- Allonslui dit-il en la reconduisantne sois donc pas bonnet de nuit commeça... Il faut une philosophie en ce monde... Eh bien ! mevoilà soldat... voilà tout ! On n'en revient pastoujoursc'est vrai... Mais enfin... Tiens ! je veux que nous nousamusionsles quinze jours qui me restent... parce que c'est autantde pris... et que si je ne reviens pas... Eh bien ! je t'aurai aumoins laissée sur un bon souvenir de moi...

Germiniene répondit rien.


CHAPITREXXXI

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De huitjoursGerminie ne remit pas les pieds dans la boutique.

LesJupillonne la voyant pas revenircommençaient àdésespérer. Enfinun soirsur les dix heures etdemieelle poussa la porteentra sans dire bonjour ni bonsoirallaà la petite table où étaient assis la mèreet le fils à demi sommeillantsposa sous sa mainferméeavec un serrement de griffeun vieux morceau de toile qui sonna.

-- Voilà! fit-elle.

Et lâchantles coins du morceau de toileelle répandit ce qui étaitdedans : il coula sur la table de gras billets de banque recolléspar-derrièrerattachés avec des épinglesdevieux louis à l'or verdides pièces de cent soustoutes noiresdes pièces de quarante sousdes piècesde dix sousde l'argent de pauvrede l'argent de travaildel'argent de tirelirede l'argent sali par des mains salesfatiguédans le porte-monnaie de cuirusé dans le comptoir plein desous-- de l'argent sentant la sueur. Un momentelle regarda toutce qui était étalé comme pour se convaincre lesyeux ; puis avec une voix triste et doucela voix de son sacrificeelle dit seulement à Mme Jupillon :

-- Çay est... C'est les deux mille trois cents francs... pour qu'il serachète...

-- Ah ! mabonne Germinie ! fit la grosse femme en suffoquant sous une premièreémotion ; et elle se jeta au cou de Germinie qui se laissaembrasser. Oh ! vous allez prendre quelque chose avec nousune tassede café...

-- Nonmercidit Germinieje suis rompue... Dame ! j'ai eu àcourirallezpour les trouver... Je vais me coucher... Une autrefois...

Et ellesortit.

Elle avaiteu "à courir"comme elle disaitpour rassemblerune pareille sommeréaliser cette chose impossible : trouverdeux mille trois cents francsdeux mille trois cents francs dontelle n'avait pas les premiers cinq francs ! Elle les avait quêtésmendiésarrachés pièce à piècepresque sou à sou. Elle les avait ramassésgrattésici et làsur les unssur les autrespar emprunts de deuxcentsde cent francsde cinquante francsde vingt francsde cequ'on avait voulu. Elle avait emprunté à son portieràson épicierà sa fruitièreà samarchande de volailleà sa blanchisseuse ; elle avaitemprunté aux fournisseurs du quartieraux fournisseurs desquartiers qu'elle avait d'abord habités avec mademoiselle.Elle avait fait entrer dans la somme tous les argentsjusqu'àla misérable monnaie de son porteur d'eau. Elle avait quémandépartoutextorqué humblementpriésuppliéinventé des histoiresdévoré la honte de mentiret de voir qu'on ne la croyait pas. L'humiliation d'avouer qu'ellen'avait pas d'argent placécomme on le croyait et comme parorgueil elle le laissait croirela commisération de gensqu'elle méprisaitles refusles aumôneselle avaittout subiessuyé ce qu'elle n'aurait pas essuyé pourtrouver du painet non une fois auprès d'une personnemaisauprès de trentede quaranteauprès de tous ceux quilui avaient donné ou dont elle avait espéréquelque chose.

Enfin cetargentelle l'avait réuni ; mais il était son maîtreet la possédait pour toujours. Elle appartenait auxobligations qu'elle avait aux gensau service que lui avaient renduses fournisseurs en sachant bien ce qu'ils faisaient. Elleappartenait à sa detteà ce qu'elle aurait àpayer chaque année. Elle le savait ; elle savait que tous sesgages y passeraientqu'avec les arrangements usuraires laisséspar elle au gré de ses créanciersles reconnaissancesexigées par euxles trois cents francs de mademoiselle neferaient guère que payer les intérêts des deuxmille trois cents francs de son emprunt. Elle savait qu'elle devraitqu'elle devrait toujoursqu'elle était à jamais vouéeaux privationsà la gêneà tous lesretranchements de l'entretiende la toilette. Sur les Jupillonellen'avait pas beaucoup plus d'illusions que sur son avenir. Son argentavec eux était perduelle en avait le pressentiment. Ellen'avait pas même fait le calcul que ce sacrifice toucherait lejeune homme. Elle avait agi d'un premier mouvement. On lui aurait ditde mourir pour qu'il ne partît pasqu'elle fût morte.L'idée de le voir militairecette idée du champ debatailledu canondes blesséesdevant laquellede terreurla femme ferme les yeuxl'avait décidée à faireplus que mourir : à vendre sa vie pour cet hommeàsigner pour lui sa misère éternelle !


CHAPITREXXXII

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C'est uneffet ordinaire des désordres nerveux de l'organisme dedérégler les joies et les peines humainesde leur ôterla proportion et l'équilibreet de les pousser àl'extrémité de leur excès. Il semble quesousl'influence de cette maladie d'impressionnabilitélessensations aiguiséesraffinéesspiritualiséesdépassent leur mesure et leur limite naturellesatteignentau-delà d'elles-mêmeset mettent une sorte d'infinidans la jouissance et la souffrance de la créature. Maintenantles rares joies qu'avait encore Germinie étaient des joiesfollesdes joies dont elle sortait ivre et avec les caractèresphysiques de l'ivresse. -- Maisma fillene pouvait s'empêcherde lui dire Mademoiselleon croirait que tu es grise. -- Pour unefois qu'on s'amuserépondait Germiniemademoiselle vous lefait bien payer. Et quand elle retombait dans ses peinesdans seschagrinsdans ses inquiétudesc'était une désolationplus intense encoreplus furieuse et délirante que sa gaieté.

Le momentétait arrivé où la terrible véritéentrevuepuis voilée par des illusions dernièresfinissait par apparaître à Germinie. Elle voyait qu'ellen'avait pu attacher Jupillon par le dévouement de son amourle dépouillement de tout ce qu'elle avaittous ces sacrificesd'argent qui engageaient sa vie dans l'embarras et les transes d'unedette impossible à payer. Elle sentait qu'il lui apportait àregret son amourun amour où il mettait l'humiliation d'unecharité. Quand elle lui avait annoncé qu'elle étaitune seconde fois grossecet hommequ'elle allait faire encore pèrelui avait dit : Eh bien ! c'est amusant les femmes comme toi !toujours pleine ou fraîche vide alors !... Il lui venait lesidéesles soupçons qui viennent au véritableamour quand on le trompeles pressentiments de coeur qui disent auxfemmes qu'elles ne sont plus seules à posséder leuramantet qu'il y en a une autre parce qu'il doit y en avoir uneautre.

Elle ne seplaignait pluselle ne pleurait pluselle ne récriminaitplus. Elle renonçait à une lutte avec cet homme arméde froideurqui savait si bienavec ses ironies glacées devoyououtrager sa passionsa déraisonses folies detendresse. Et elle se mettait à attendre dans une angoisserésignéequoi? Elle ne savait : peut-être qu'ilne voulût plus d'elle !

Navréeet silencieuseelle épiait Jupillon ; elle le guettaitellele surveillait ; elle essayait de le faire parleren jetant des motsdans ses distractions. Elle tournait autour de luine voyaitnesaisissaitne surprenait rienet cependant elle restait persuadéequ'il y avait quelque chose et que ce qu'elle craignait étaitvrai : elle sentait une femme dans l'air.

Un matincomme elle était descendue de meilleure heure qu'à sonhabitudeelle l'aperçut à quelques pas devant elle surle trottoir. Il était habillé ; il se regardait enmarchant. De temps en tempspour voir le vernis de ses bottesillevait un peu le bas de son pantalon. Elle se mit à le suivre.Il allait tout droit sans se retourner. Elle arriva derrièrelui à la place Bréda. II y avait sur la placeàcôté de la station de voituresune femme qui sepromenait. Germinie ne la voyait que de dos. Jupillon alla àelle. La femme se retourna : c'était sa cousine. Ils se mirentà marcher à côté l'un de l'autreallantet revenant sur la place ; puis par la rue Brédails sedirigèrent vers la rue de Navarin. Làla jeune filleprit le bras de Jupillonne s'appuya pas d'abordpuis peu àpeuà mesure qu'ils allaientelle s'inclina avec lemouvement d'une branche qu'on fait plier et se laissa aller àlui. Ils marchaient lentementsi lentementque Germinie étaitparfois forcée de s'arrêter pour ne pas être tropprès d'eux. Ils montèrent la rue des Martyrstraversèrent la rue de la Tour-d'Auvergnedescendirent la rueMontholon. Jupillon parlait ; la cousine ne disait rienécoutaitJupillonetdistraite comme une femme qui respire un bouquetallait en jetant de côté de temps en temps un petitregard vagueun petit coup d'oeil d'enfant qui a peur.

Arrivésà la rue Lamartine devant le passage des Deux-Soeursilstournèrent sur eux-mêmes ; Germinie n'eut que le tempsde se jeter dans une porte d'allée. Ils passèrent sansla voir. La petite était sérieuse et paresseuse àmarcher. Jupillon lui parlait dans le cou. Un moment ils s'arrêtèrent: Jupillon faisait de grands gestes ; la jeune fille regardaitfixement le pavé. Germinie crut qu'ils allaient se quitter ;mais ils se remirent à marcher ensemble et firent quatre oucinq toursrevenant et repassant devant le passage. A la finils yentrèrent. Germinie s'élança de sa cachettebondit sur leurs pas. De la grille du passage elle vit un bout derobe disparaître dans la porte d'un petit hôtel meubléà côté d'une boutique de liquoriste. Elle courutà cette porteregarda dans l'escalierne vit plus rien...Alors tout son sang lui monta à la tête avec une idéeune seule idée que répétait sa bouche idiote :Du vitriol !... du vitriol !... du vitriol ! Et sa penséedevenant instantanément l'action même de sa penséeson délire la transportant tout à coup dans son crimeelle montait l'escalier avec la bouteille bien cachée sous sonchâle ; elle frappait à la porte très fortettoujours... On finissait par venir ; il entrebâillait laporte... Elle ne lui disait ni son nomni rien... Elle passait sanss'occuper de lui... Elle était forte à le tuer ! etelle allait au lità elle ! Elle lui prenait le brasellelui disait : Ouic'est moi... en voilà pour ta vie ! Et sursa figuresur sa gorgesur sa peausur tout ce qu'elle avait dejeune et d'orgueilleuxde beau pour l'amourGerminie voyait levitriol marquerbrûlercreuserbouillonnerfaire quelquechose d'horrible qui l'inondait de joie ! La bouteille étaitvideet elle riait !... Etdans son affreux rêveson corpsaussi rêvantses pieds se mirent à marcher. Son pasalla devant elledescendit le passageprit la ruela mena chez unépicier. Il y avait dix minutes qu'elle était làplantée devant le comptoiravec des yeux qui n'y voyaientpasles yeux vides et perdus de quelqu'un qui va assassiner. --Voyonsqu'est-ce que vous demandez? lui dit l'épicièreimpatientéepresque effrayée de cette femme qui nebougeait pas.

-- Ce queje demande ?... fit Germinie. Elle était si pleine et sipossédée de ce qu'elle voulaitqu'elle avait crudemander du vitriol. -- Ce que je demande ?... Elle se passa la mainsur son front. -- Ah ! tiensje ne sais plus...

Et ellesortit en trébuchant de la boutique.


CHAPITREXXXIII

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Dans latorture de cette vieoù elle souffrait mort et passionGerminiecherchant à étourdir les horreurs de sapenséeétait revenue au verre qu'elle avait pris unmatin des mains d'Adèle et qui lui avait donné touteune journée d'oubli. De ce jourelle avait bu. Elle avait buà ces petites lichades matinales des bonnes de femmesentretenues. Elle avait bu avec l'uneelle avait bu avec l'autre.Elle avait bu avec des hommes qui venaient déjeuner chez lacrémière ; elle avait bu avec Adèle qui buvaitcomme un homme et qui prenait un vil plaisir à voir descendreaussi bas qu'elle cette bonne de femme honnête.

D'abordelle avait eu besoinpour boired'entraînementde sociétédu choc des verresde l'excitation de la parolede la chaleur desdéfis ; puis bientôt elle était arrivée àboire seule. C'est alors qu'elle avait bu dans le verre à demipleinremonté sous son tablier et caché dans un recoinde la cuisine ; qu'elle avait bu solitairement et désespérémentces mélanges de vin blanc et d'eau-de-vie qu'elle avalait coupsur coup jusqu'à ce qu'elle y eût trouvé ce dontelle avait soif : le sommeil. Car ce qu'elle voulait ce n'étaitpoint la fièvre de têtele trouble heureuxla folievivantele rêve éveillé et délirant del'ivresse ; ce qu'il lui fallaitce qu'elle demandaitc'étaitle noir bonheur du sommeild'un sommeil sans mémoire et sansrêved'un sommeil de plomb tombant sur elle comme un coupd'assommoir sur la tête d'un boeuf : et elle le trouvait dansces liqueurs mêlées qui la foudroyaient et luicouchaient la face sur la toile cirée de la table de cuisine.

Dormir dece sommeil écrasantroulerle jourdans cette nuitcelaétait devenu pour elle comme la trêve et la délivranced'une existence qu'elle n'avait plus le courage de continuer ni definir. Un immense besoin de néantc'était tout cequ'elle éprouvait dans l'éveil. Les heures de sa viequ'elle vivait de sang-froiden se voyant elle-mêmeenregardant dans sa conscienceen assistant à ces hontesluisemblaient si abominables ! Elle aimait mieux les mourir. Il n'yavait plus que le sommeil au monde pour lui faire tout oublierlesommeil congestionné de l'Ivrognerie qui berce avec les brasde la Mort.

Làdans ce verrequ'elle se forçait à boire et qu'ellevidait avec frénésieses souffrancesses douleurstout son horrible présent allait se noyerdisparaître.Dans une demi-heuresa pensée ne penserait plussa vien'existerait plus ; rien d'elle ne serait plus pour elleet il n'yaurait plus même de temps à côté d'elle."Je bois mes embêtements"avait-elle réponduà une femme qui lui avait dit qu'elle s'abîmerait lasanté à boire. Et comme dans les réactions quisuivaient ses ivressesil lui revenait un plus douloureux sentimentd'elle-mêmeune désolation et une détestationplus grandes de ses fautes et de ses malheurselle cherchait desalcools plus fortsde l'eau-de-vie plus dureelle buvait jusqu'àde l'absinthe pure pour tomber dans une léthargie plus inerteet faire plus complet son évanouissement à touteschoses.

Elle finitpar atteindre ainsi à des moitiés de journéed'anéantissementdont elle ne sortait qu'à demiéveillée avec une intelligence stupéfiéedes perceptions émousséesdes mains qui faisaient leschoses par habitudedes gestes de somnambuleun corps et une âmeoù la penséela volontéle souvenir semblaientavoir encore la somnolence et le vague des heures confuses du matin.


CHAPITREXXXIV

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Unedemi-heure après l'affreuse rencontre oùsa penséetouchant au crime comme avec les doigtselle avait vouluelle avaitcru défigurer sa rivale avec du vitriolGerminie rentrait ruede Lavalen remontant de chez l'épicier une bouteilled'eau-de-vie.

Depuisdeux semaineselle était maîtresse de l'appartementlibre de ses ivresses et de ses abrutissements. Mlle de Varandeuilqui d'habitude ne bougeait guèreétaitparextraordinaireallée passer six semaines chez une de sesvieilles amies en province ; et elle n'avait pas voulu emmenerGerminie avec ellepar crainte de donner aux autres domestiques lemauvais exemple et la jalousie d'une bonne habituée auxdouceurs du service et traitée sur un autre pied qu'eux.

Entréedans la chambre de mademoiselleGerminie ne prit que le temps dejeter à terre son châle et son chapeauet elle se mit àboirele goulot de la bouteille d'eau-de-vie entre les dentsàgorgées précipitées jusqu'à ce que toutdans la chambre tournât autour d'elleet qu'il n'y eûtplus rien de la journée dans sa tête. Alorschancelantese sentant tomberelle voulut se mettre sur le lit desa maîtresse pour dormir ; l'ivresse la jeta de côtésur la table de nuit. De làelle roula à terreneremua plus : elle ronflait. Mais le coup avait été siviolent que dans la nuit elle eut une fausse couchesuivie d'une deces pertes par où la vie s'écoule. Elle voulut sereleveraller appeler sur le carréelle essaya de se mettresur ses pieds : elle ne le put pas. Elle se sentait glisser àla morty entrery descendre avec une lenteur molle. Enfins'arrachant un dernier effortelle se traîna jusqu'à laporte de l'escalier ; mais làil lui fut impossible de sesoulever jusqu'à la serrureimpossible de crier. Et elleaurait fini d'y mourirsi Adèledans la matinéeenpassantinquiète d'entendre un gémissementn'avaitété chercher un serrurier pour ouvrir la porteet unesage-femme pour délivrer la mourante.

Quandaubout d'un moismademoiselle revintelle trouva Germinie levéemais d'une faiblesse si grande qu'elle était obligée des'asseoir à tout momentet d'une pâleur telle qu'ellen'avait plus l'air d'avoir de sang dans le corps. On lui dit qu'elleavait eu une perte dont elle avait manqué mourir :mademoiselle ne soupçonna rien.


CHAPITREXXXV

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Germinieaccueillit le retour de mademoiselle avec des caresses attendriesmouillées de larmes. Sa tendresse ressemblait à celled'un enfant malade ; elle en avait la lente douceurl'air de prièrela tristesse de souffrance peureuse et effarouchée. De sesmains pâles aux veines bleueselle cherchait à touchersa maîtresse. Elle s'approchait d'elle avec une sorted'humilité tremblante et fervente. Le plus souventassise enface d'elle sur un tabouret et la regardant d'en basavec les yeuxd'un chienelle se soulevait de temps en temps pour allerl'embrasser sur quelque endroit de sa roberevenait s'asseoirpuisun instant après recommençait.

Il y avaitdu déchirement et de l'imploration dans ces caressesdans cesbaisers de Germinie. La mort qu'elle avait entendue venir àelle comme une personneavec le pas de quelqu'unces heures dedéfaillance oùdans le litseule avec elle-mêmeelle avait revu sa vie et remonté son passéleressouvenir et la honte de tout ce qu'elle avait caché àMlle de Varandeuilla terreur d'un jugement de Dieu se levant dufond de ses anciennes idées de religiontous les reprochestoutes les peurs qui se penchent à l'oreille d'une agonieavaient fait dans sa conscience une suprême épouvante ;et le remordsle remords qu'elle n'avait jamais pu tuer en elleétait maintenant tout vivant et tout criant dans son êtreaffaibliébranléencore mal renoué à lavieà peine rattaché à la croyance de vivre.

Germinien'était point une de ces natures heureuses qui font le mal eten laissent le souvenir derrière ellessans que le regret deleurs pensées y retourne jamais. Elle n'avait pascommeAdèleune de ces grosses organisations matérielles quine se laissent traverser par rien que par des impressions animales.Elle n'avait pas une de ces consciences qui se dérobent àla souffrance par l'abrutissement et par cette épaissestupidité dans laquelle une femme végètenaïvement fautive. Chez elleune sensibilité maladiveune sorte d'éréthisme cérébralunedisposition de tête à toujours travailleràs'agiter dans l'amertumel'inquiétudele mécontentementd'elle-mêmeun sens moral qui s'était comme redresséen elle après chacune de ses déchéancestousles dons de délicatessed'élection et de malheurs'unissaient pour la tortureret retournerchaque jourplus avantet plus cruellement dans son désespoirle tourment de ce quin'aurait guère mis de si longues douleurs chez beaucoup de sespareilles.

Germiniecédait à l'entraînement de la passion ; maisaussitôt qu'elle y avait cédéelle se prenait enmépris. Dans le plaisir mêmeelle ne pouvait s'oublierentièrement et se perdre. Il se levait toujours dans sadistraction l'image de mademoiselle avec son austère etmaternelle figure. A mesure qu'elle s'abandonnait et descendait deson honnêtetéGerminie ne sentait pas l'impudeur luivenir. Les dégradations où elle s'abîmait ne lafortifiaient point contre le dégoût et l'horreurd'elle-même. L'habitude ne lui apportait pas l'endurcissement.Sa conscience souillée rejetait ses souilluresse débattaitdans ses hontesse déchirait dans ses repentirset ne luilaissait pas même une seconde la pleine jouissance du vicel'entier étourdissement de la chute.

Aussiquand mademoiselleoubliant la domestique qu'elle étaitsepenchait sur elle avec une de ces familiarités brusques de lavoix et du geste qui l'approchaient tout près de son coeurGerminie confuseprise tout à coup de timiditésrougissantesdevenait muette et comme imbécile sousl'horrible douleur de voir toute son indignité. Elles'enfuyaitelle s'arrachait sous un prétexte à cetteaffection si odieusement trompée et quien la touchantremuait et faisait frissonner tous ses remords.


CHAPITREXXXVI

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Le miraclede cette vie de désordre et de déchirementde cettevie honteuse et briséefut qu'elle n'éclatâtpas. Germinie n'en laissa rien jaillir au-dehorselle n'en laissarien monter à ses lèvreselle n'en laissa rien voirdans sa physionomierien paraître dans son airet le fondmaudit de son existence resta toujours caché à samaîtresse.

Il étaitbien arrivé quelquefois à Mlle de Varandeuil de sentirà côté d'elle vaguement un secret dans sa bonnequelque chose qu'elle lui cachaitune obscurité dans sa vie.Elle avait eu des instants de doutede défianceuneinquiétude instinctivedes commencements de perceptionconfusele flair d'une trace qui va en s'enfonçant et se perddans du sombre. Elle avait cru par moments toucher dans cette fille àdes choses fermées et froidesà un mystèreàde l'ombre. Par moments encoreil lui avait semblé que lesyeux de sa bonne ne disaient pas ce que disait sa bouche. Sans levouloirelle avait retenu une phrase que Germinie répétaitsouvent : "Péché cachépéchéà moitié pardonné". Mais ce qui occupaitsurtout sa penséec'était l'étonnement de voirque malgré l'augmentation de ses gagesmalgré lespetits cadeaux journaliers qu'elle lui faisaitGerminie n'achetaitplus rien pour sa toiletten'avait plus de robesn'avait plus delinge. Où son argent passait-il ? Elle lui avait presque avouéavoir retiré ses dix-huit cents francs de la Caisse d'épargne.Mademoiselle ruminait celapuis se disait que c'était làtout le mystère de sa bonnec'était de l'argentdesembarrassans doute des engagements pris autrefois pour sa familleet peut-être de nouveaux envois "à sa canaille debeau-frère". Elle avait si bon coeur et si peu d'ordre !Elle savait si peu ce qu'était une pièce de cent sous !Ce n'était que cela : mademoiselle en était sûre; et comme elle connaissait la nature entêtée de sabonne et qu'elle n'espérait pas la faire changerelle ne luiparlait de rien. Quand cette explication ne satisfaisait pascomplètement mademoiselleelle mettait ce qui étaitinconnu et mystérieux pour elle dans sa bonne sur le compted'une nature de femme un peu cachottièregardant du caractèreet des méfiances de la paysannejalouse de ses petitesaffaires et se plaisant à enfouir un coin de sa vie tout aufond d'ellecomme au village on entasse des sous dans un bas delaine. Ou bienelle se persuadait que c'était la maladiesonétat de souffrance continuel qui lui donnait ces lubies etcette dissimulation. Et sa penséedans sa recherche et sacuriosités'arrêtait làavec la paresse etaussi un peu l'égoïsme des pensées de vieillesgensquicraignant instinctivement le bout des choses et le fonddes gensne veulent point trop s'inquiéter ni trop savoir.Qui sait? Peut-être toute cette cachotterie n'était-ellerien qu'une misère indigne de l'inquiéter ou del'intéresserune chamailladeune brouillerie de femmes. Elles'endormait là-dessusrassuréeet cessait dechercher.

Et commentmademoiselle eût-elle pu deviner les dégradations deGerminie et l'horreur de son secret ? Dans ses chagrins les pluspoignantsdans ses ivresses les plus follesla malheureuse gardaitl'incroyable force de tout retenir et de tout renfoncer. De sa naturepassionnéedébordéequi se versait sinaturellement dans l'expansionjamais ne s'échappait unephraseun mot qui fût un éclairune lueur. Déboiresméprischagrinssacrificesmort de son enfanttrahison deson amantagonie de son amourtout demeura en elle silencieuxétouffécomme si elle appuyait des deux mains sur soncoeur. Les rares défaillances qui lui prenaient et oùelle semblait se débattre avec des douleurs quil'étranglaientces caresses fiévreusesfurieuses àMlle de Varandeuilces effusions subitesressemblant à descrises voulant accoucher de quelque chosefinissaient toujours sansparoles et se sauvaient dans des larmes.

La maladiemême avec ses affaiblissements et ses énervements netira rien d'elle. Elle ne put entamer cette héroïquevolonté de se taire jusqu'au bout. Les crises de nerfs luiarrachaient des criset rien que des cris. Jeune filleelle rêvaittout haut ; elle força ses rêves à ne plusparlerelle ferma les lèvres de son sommeil. Comme àson haleinemademoiselle aurait pu s'apercevoir qu'elle buvaitellemangea de l'ail et de l'échaloteet cacha avec leurempuantissement l'odeur de ses ivresses. Ses ivresses mêmesses torpeurs soûleselle les dressa à se réveillerau pas de sa maîtresse et à rester éveilléesdevant elle.

Ellemenait ainsi comme deux existences. Elle était comme deuxfemmeset à force d'énergied'adressede diplomatieféminineavec un sang-froid toujours présent dans letrouble même de la boissonelle parvint à séparerces deux existencesà les vivre toutes les deux sans lesmêlerà ne pas laisser se confondre les deux femmes quiétaient en elleà rester auprès de Mlle deVarandeuil la fille honnête et rangée qu'elle avait étéà sortir de l'orgie sans en emporter le goûtàmontrer quand elle venait de quitter son amant une sorte de pudeur devieille fille dégoûtée du scandale des autresbonnes. Elle n'avait ni un proposni un genre de tenue qui éveillâtle soupçon de sa vie clandestine ; rien en elle ne sentait sesnuits. En mettant le pied sur le paillasson de l'appartement de Mllede Varandeuilen l'approchanten se trouvant en face d'elleelleprenait la parolel'attitudemême de certains plis de robequi écartent d'une femme jusqu'à la pensée desapproches de l'homme. Elle parlait librement de toutes chosescommen'ayant à rougir de rien. Elle était amère auxfautes et aux hontes d'autruiainsi qu'une personne sans reproche.Elle plaisantait de l'amour avec sa maîtressegaiementsansembarrasd'une façon détachée : on aurait crul'entendre causer d'une vieille connaissance qu'elle aurait perdue devue. Et il y avait autour de ses trente-cinq anspour tous ceux quine la voyaient que comme Mlle de Varandeuil et chez elleunecertaine atmosphère de chasteté particulièreleparfum d'honnêteté sévère etinsoupçonnablespécial aux vieilles bonnes et auxfemmes laides.

Cependanttout ce mensonge d'apparences n'était pas de l'hypocrisie chezGerminie. Il ne venait pas d'une duplicité perversed'uncalcul corrompu : c'était son affection pour mademoiselle quila faisait être ce qu'elle était chez elle. Elle voulaità tout prix lui éviter le chagrin de la voir et depénétrer au fond d'elle. Elle la trompait uniquementpour garder sa tendresseavec une sorte de respect ; et dansl'horrible comédie qu'elle jouaitun sentiment pieuxpresquereligieuxse glissaitpareil au sentiment d'une fille mentant auxyeux de sa mère pour ne pas lui désoler le coeur.


CHAPITREXXXVII

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Mentir !elle ne pouvait plus que cela. Elle éprouvait comme uneimpossibilité de se retirer d'où elle était.Elle ne soutenait même pas l'idée d'un effort pour ensortirtant la tentative lui paraissait inutiletant elle setrouvait lâcheabîmée et vaincuetant elle sesentait encore toute nouée à cet homme par toutessortes de chaînes basses et de liens dégradantsjusquepar le mépris qu'il ne lui cachait plus !

Quelquefoisen réfléchissant sur elle-mêmeelle étaiteffrayée. Des idéesdes peurs de village luirevenaient. Et ses superstitions de jeunesse lui disaient tout basque cet homme lui avait jeté un sortque peut-être illui avait fait manger du pain à chanter. Et sans celaaurait-elle été comme elle était? Aurait-elleeurien qu'à le voircette émotion de tout l'êtrecette sensation presque animale de l'approche d'un maître ?Aurait-elle senti tout son corpssa boucheses brasl'amour et lacaresse de ses gestes aller involontairement à lui ? Luiaurait-elle appartenu ainsi tout entière ? Longuement etamèrementelle se rappelait à elle-même tout cequi aurait dû la guérirla sauverles dédainsde cet hommeses injuresla corruption des plaisirs qu'il avaitexigés d'elleet elle était forcée de s'avouerque rien ne lui avait coûté à sacrifier pour cethomme et qu'elle avait dévoré pour lui jusqu'auxderniers dégoûts. Elle cherchait à imaginer ledegré d'abaissement où son amour refuserait dedescendreelle ne le trouvait pas. Il pouvait faire d'elle ce qu'ilvoulaitl'insulterla battreelle resterait à lui sous letalon de ses bottes ! Elle ne se voyait pas ne lui appartenant plus.Elle ne se voyait pas sans lui. Cet homme à aimer lui étaitnécessaireelle se réchauffait à luiellevivait de luielle le respirait. Autour d'ellerien ne lui semblaitexister de pareil parmi les femmes de sa condition. Aucune descamarades qu'elle approchait ne mettait dans une liaison l'âpretél'amertumele tourmentle bonheur de souffrir qu'elle trouvait dansla sienne. Aucune n'y mettait cela qui la tuait et dont elle nepouvait se passer.

Aelle-mêmeelle se paraissait extraordinaire et d'une nature àpartdu tempérament des bêtes que les mauvaistraitements attachent. Il y avait des jours où elle ne sereconnaissait pluset où elle se demandait si elle étaittoujours la même femme. En repassant toutes les bassessesauxquelles Jupillon l'avait pliéeelle ne pouvait croire quec'était elle qui avait subi cela. Elle qui se connaissaitviolentebouillantetoute pleine de passions chaudesde révolteset d'orageselle avait passé par ces soumissions et cesdocilités ! Elle avait réprimé ses colèresrefoulé les idées de sang qui lui étaientmontées au cerveau tant de fois ! Elle avait toujours obéitoujours patientétoujours baissé la tête ! Auxpieds de cet hommeelle avait fait ramper son caractèresesinstinctsson orgueilsa vanitéet plus que tout celasajalousieles rages de son coeur ! Pour le garderelle en étaitvenue à le partagerà lui permettre des maîtressesà le recevoir des mains des autresà chercher sur sajoue les endroits où ne l'avait pas embrassé sa cousine! Et maintenanttout au bout de tant d'immolations dont elle l'avaitlasséelle le retenait par un plus dégoûtantsacrificeelle l'attirait par des cadeauxelle lui ouvrait sabourse pour le faire venir à des rendez-vouselle achetaitson amabilité en satisfaisant ses fantaisies et ses capriceselle payait cet homme qui se faisait marchander ses baisers etdemandait des pourboires à l'amour ! Et elle vivaitallantd'un jour à l'autre avec la terreur de ce que le misérablepourrait lui demander le lendemain.


CHAPITREXXXVIII

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"Illui faut vingt francs..." Germinie se répéta celaplusieurs fois machinalementmais sa pensée n'allait pasau-delà des mots qu'elle se disait. La marchela montéedes cinq étages l'avaient étourdie. Elle tomba assisesur la chauffeuse graisseuse de sa cuisinebaissa la têteposa le bras sur la table. La tête lui bourdonnait. Ses idéess'en allaientpuis revenaient comme en foules'étouffaienten elleet de toutes il ne lui en restait qu'unetoujours plusaiguëplus fixe : Il lui faut vingt francs ! vingt francs !...vingt francs !... Et elle regarda autour d'elle comme si elle allaitles trouver làdans la cheminéedans le panier auxorduressous le fourneau. Puis elle songea aux gens qui luidevaientà une bonne allemande qui avait promis de larembourseril y avait de cela plus d'un an. Elle se levanoua sonbonnet. Elle ne se disait plus : Il lui faut vingt francs ; elle sedisait : Je les aurai.

Elledescendit chez Adèle : -- Tu n'as pas vingt francs pour unenote qu'on apporte?... mademoiselle est sortie.

-- Pas dechancedit Adèle ; j'ai donné mes derniers vingtfrancs à madame hier soir pour aller souper. Cette rosse-làn'est pas encore rentrée... Veux-tu trente sous ?

Ellecourut chez l'épicier. C'était un dimanche ; il étaittrois heures ; l'épicier venait de fermer.

Il y avaitdu monde chez la fruitière ; elle demanda quatre sousd'herbes.

-- Je n'aipas d'argentdit-elle. Elle espérait que la fruitièrelui dirait : En voulez-vous? La fruitière lui dit : En voilàun genre ? comme si on avait peur ! Il y avait d'autres bonnes : ellesortit sans rien dire.

-- Il n'ya rien pour nous ? dit-elle au portier. Ah ! tenezvous n'auriez pasvingt francsmon Pipeletca m'éviterait de remonter.

--Quarantesi vous voulez...

Ellerespira Le portier alla dans le fond de sa loge à une armoire.- Ah ! sapristi ! ma femme a pris la clef... Tiens ! comme vous êtespâle !...

-- Cen'est rien... Et elle s'enfuit dans la cour vers la porte del'escalier de service.

Enremontantvoici ce qu'elle pensait : Il y a des gens qui trouventdes pièces de vingt francs... C'est aujourd'hui qu'il en abesoinil me l'a dit... Mademoiselle m'a donné mon argent iln'y a pas cinq joursje ne peux pas lui demander... Après çavingt francs de plus ou de moinspour ellequ'est-ce que c'est?...L'épicier me les aurait prêtésbien sûr...J'en ai un autre rue Taitbout ; il ne fermait que le soirledimanchecelui-là...

Elle étaità son étage devant sa porte. Elle se pencha sur larampe de l'escalier des maîtresregarda si personne nemontaitentraalla droit à la chambre de mademoiselleouvrit la fenêtrerespira largementles deux coudes sur lebarreau d'appui. Des moineaux accoururent des cheminéesd'alentourcroyant qu'elle allait leur jeter du pain. Elle ferma lafenêtre et regarda dans la chambre sur le dessus de la commoded'abord une veine de marbrepuis une petite cassette en bois desIlespuis la clefune petite clef d'acier oubliée dans laserrure. Tout à coupses oreilles tintèrent ; ellecrut qu'on sonnait. Elle alla ouvrir : il n'y avait personne. Ellerevint avec le sentiment d'être seulealla prendre un torchonà la cuisine et se mit à frotter l'acajou d'unfauteuilen tournant le dos à la commode ; mais elle voyaittoujours la cassetteelle la voyait ouverteelle voyait le coin àdroite où mademoiselle mettait son orles petits papiers danslesquels elle l'empapillottait cent francs par cent francs ; sesvingt francs étaient là !... Elle fermait les yeuxcomme à un éblouissement. Elle sentait le vertige danssa conscience ; mais aussitôt elle se soulevait tout entièrecontre elle-mêmeet il lui semblait que son coeur indignélui remontait dans la poitrine. En un momentl'honneur de toute savie s'était dressé entre sa main et cette clef. Sonpassé de probitéde désintéressementdedévouementvingt ans de résistance aux mauvaisconseils et à la corruption de ce quartier pourrivingt ansde mépris pour le volvingt ans où sa poche n'avaitpas eu un liard à ses maîtresvingt ans d'indifférenceau lucrevingt ans où la tentation n'avait pas approchéd'ellesa longue et naturelle honnêtetéla confiancede mademoiselletout cela lui revint d'un seul coup. Ses jeunesannées l'embrassèrent et la reprirent. De sa famillemêmedu souvenir de ses parentsde la mémoire pure deson misérable nomdes morts dont elle venaitil se levacomme un murmure d'ombres gardiennes autour d'elle... Une secondeelle fut sauvée.

Puisinsensiblementde mauvaises idées se glissèrent une àune dans sa tête. Elle se chercha des sujets d'amertumedesraisons d'ingratitude contre sa maîtresse. Elle compara àses gages le chiffre des gages dont se vantaient par vanitéles autres bonnes de la maison. Elle trouva que mademoiselle étaitbienheureusequ'elle aurait dû l'augmenter davantage depuisqu'elle était chez elle. Et puis pourquoise demanda-t-elletout à couplaisse-t-elle la clef de sa cassette? Et elle semit à penser que cet argent qui était là n'étaitpas de l'argent pour vivremais des économies de mademoisellepour acheter une robe de velours à une filleule ; de l'argentqui dormait... se dit-elle encore. Elle précipitait sesraisons comme pour s'empêcher de discuter ses excuses. Et puisc'est pour une fois... Elle me les prêteraitsi je luidemandais... Et je les lui rendrai...

Elleavança la mainelle fit tourner la clef... Elle s'arrêta; il lui sembla que le grand silence qui était autour d'ellela regardait et l'écoutait. Elle leva les yeux : la glace luijeta son visage. Devant cette figure qui était la sienneelleeut peurelle recula d'épouvante et de honte comme devant laface de son crime : c'était la tête d'une voleusequ'elle avait sur les épaules !

Elles'était sauvée dans le corridor. Tout à coupelle tourna sur ses talonsalla droit à la cassettedonna untour de clefjeta la mainfouilla sous des médaillons decheveux et des bijoux de souvenirprit une pièce àtâtons dans un rouleau de cinq louisferma la cassette ets'enfuit dans la cuisine... Elle tenait la petite pièce danssa main et n'osait la regarder.


CHAPITREXXXIX

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Ce futalors que les abaissementsles dégradations de Germiniecommencèrent à paraître dans toute sa personneàl'hébéterà la salir. Une sorte de sommeilgagna ses idées. Elle ne fut plus vive ni prompte àpenser. Ce qu'elle avait luce qu'elle avait appris parut s'échapperd'elle. Sa mémoirequi retenait toutdevint confuse etoublieuse. L'esprit de la bonne de Paris s'en alla peu à peude sa conversationde ses réponsesde son rire. Saphysionomietout à l'heure si éveilléen'eutplus d'éclairs. Dans toute sa personne on aurait cru voirrevenir la paysanne bête qu'elle était en arrivant dupayslorsqu'elle allait demander du pain d'épice chez unpapetier. Elle n'avait plus l'air de comprendre. Mademoiselle luivoyait faireà ce qu'elle disaitune figure d'idiote. Elleétait obligée de lui expliquerde lui répéterdeux ou trois fois ce que jusque-là Germinie avait saisi àdemi-mot. Elle se demandaiten la voyant ainsilente et endormiesi on ne lui avait pas changé sa bonne. -- Mais tu deviensdonc une bête d'imbécile ! lui disait-elle parfoisimpatientée. Elle se souvenait du temps où Germinie luiétait si utile pour retrouver une datemettre une adresse surune cartedire le jour où on avait rentré le bois ouentamé la pièce de vintoutes choses qui échappaientà sa vieille tête. Germinie ne se rappelait plus rien.Le soirquand elle comptait avec mademoiselleelle ne pouvaitretrouver ce qu'elle avait acheté le matin ; elle disait :Attendez !... et après un geste vaguerien ne lui revenait.Mademoisellepour ménager ses yeux fatiguésavaitpris l'habitude de se faire lire par elle le journal : Germiniearriva à tellement ânonnerà lire avec si peud'intelligenceque mademoiselle fut obligée de la remercier.

Sonintelligence allant ainsi en s'affaissantson corps aussis'abandonnait et se délaissait. Elle renonçait àla toiletteà la propreté même. Dans sonincurieelle ne gardait rien des soins de la femme ; elle nes'habillait plus. Elle portait des robes tachées de graisse etdéchirées sous les brasdes tabliers en loquesdesbas troués dans des savates avachies. Elle laissait lacuisinela fuméele charbonle ciragela souiller ets'essuyer après elle comme après un torchon. Autrefoiselle avait eu la coquetterie et le luxe des femmes pauvresl'amourdu linge. Personne dans la maison n'avait de bonnets plus frais. Sespetits colstout unis et tout simplesétaient toujours de ceblanc qui éclaire si joliment la peau et fait toute lapersonne nette. Maintenantelle avait des bonnets fatiguésfripésavec lesquels elle semblait avoir dormi. Elle sepassait de manchettesson col laissait voir contre la peau de soncou un liseré de crasseet on la sentait plus sale encore endessous qu'en dessus. Une odeur de misèrecroupie et rancese levait d'elle. Quelquefoisc'était si fort que Mlle deVarandeuil ne pouvait s'empêcher de lui dire : -- Va donc techangerma fille... tu sens le pauvre...

Dans larueelle n'avait plus l'air d'appartenir à quelqu'un depropre. Elle ne semblait plus la domestique d'une personne honnête.Elle perdait l'aspect d'une servante quise soignant et serespectant dans sa mise mêmeporte sur elle le reflet de samaison et l'orgueil de ses maîtres. De jour en jour elledevenait cette créature abjecte et débrailléedont la robe glisse au ruisseau-- une souillon.

Senégligeantelle négligeait tout autour d'elle. Elle nerangeait pluselle ne nettoyait pluselle ne lavait plus. Ellelaissait le désordre et la saleté entrer dansl'appartementenvahir l'intérieur de mademoisellece petitintérieur dont la propreté faisait autrefoismademoiselle si contente et si fière. La poussières'amassaitles araignées filaient derrière les cadresles glaces se voilaientles marbres des cheminéesl'acajoudes meubles se ternissaient ; les papillons s'envolaient des tapisqui n'étaient plus secouésles vers se mettaient oùne passaient plus la brosse ni le balai ; l'oubli poudroyait partoutsur les choses sommeillantes et abandonnées que réveillaitet ranimait autrefois le coup de main de chaque matin. Une dizaine defoismademoiselle avait tenté de piquer là-dessusl'amour-propre de Germinie ; mais alorstout un jourc'étaitun nettoyage si forcené et accompagné de tels accèsd'humeurque mademoiselle se promettait de ne plus recommencer. Unjour pourtant elle s'enhardit à écrire le nom deGerminie avec le doigt sur la poussière de sa glace ; Germiniefut huit jours sans le lui pardonner. Mademoiselle en vint àse résigner. A peine si elle laissait échapper biendoucementquand elle voyait sa bonne dans un moment de bonne humeur: -- Avouema filleque la poussière est bien heureuse cheznous !

Al'étonnementaux observations des amies qui venaient encorela voir et que Germinie était forcée de laisser entrermademoiselle répondait avec un accent de miséricorde etd'apitoiement : -- Ouic'est saleje sais bien ! Mais quevoulez-vous ? Germinie est maladeet j'aime mieux qu'elle ne se tuepas. Parfoisquand Germinie était sortieelle se hasardait àdonner avec ses mains goutteuses un coup de serviette sur la commodeun coup de plumeau sur un cadre. Elle se dépêchaitcraignant d'être grondéed'avoir une scènesisa bonne rentrait et la voyait.

Germiniene travaillait presque plus ; elle servait à peine. Elle avaitréduit le dîner et le déjeuner de sa maîtresseaux mets les plus simplesles plus courts et les plus faciles àcuisiner. Elle faisait son lit sans relever les matelasàl'anglaise. La domestique qu'elle avait été ne seretrouvait et ne revivait plus en elle qu'aux jours oùmademoiselle donnait un petit dîner dont le nombre de couvertsétait toujours assez grand par la bande d'enfants conviés.Ces jours-làGerminie sortaitcomme par enchantementde saparessede son apathieetpuisant des forces dans une sorte defièvreelle retrouvaitdevant le feu de ses fourneaux et lesrallonges de la tabletoute son activité passée. Etmademoiselle était stupéfaite de la voirsuffisant àtoutseule et ne voulant pas d'aidefaire en quelques heures undîner pour une dizaine de personnesle servirle desserviravec les mains et toute la vive adresse de sa jeunesse.


CHAPITREXL

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-- Non...cette fois-cinondit Germinie en se levant du pied du lit deJupillon où elle s'était assise. Il n'y a pas moyen...Mais tu ne sais donc pas que je n'ai plus un sou... ce qui s'appelleun sou !... Tu n'as donc pas vu les bas que je porte !

Etrelevant sa jupeelle lui montra des bas tout troués et nouésavec des lisières. -- Je n'ai plus de quoi changer de rien...De l'argent?... mais le jour de la fête de mademoisellejen'ai pas eu seulement pour lui donner des fleurs... Je lui ai achetéun bouquet de violettes d'un souainsi ! Ah ! ouide l'argent !...Tes derniers vingt francs... sais-tu comment je les ai eus ?... Enles prenant dans la cassette de mademoiselle !... Je les ai remis...Mais c'est fini...Je ne veux plus de cela... C'est bon une fois... Oùveux-tu que j'en trouve à présentdis-moi un peu?...On ne peut pas mettre de sa peau au Mont-de-Piété...sans ça !... Mais pour faire encore un coup comme çajamais de la vie !... Tout ce que tu voudrasmais pas çapasvoler ! Je ne veux plus... Oh ! je sais bienvace qui m'arriveraavec toi... Mais tant pis !

-- Ah !çaas-tu fini de te monter ? dit Jupillon. Si tu m'avais ditça pour les vingt francs... est-ce que tu t'imagines que j'enaurais voulu ? Je ne te croyais pas pannée tant que çamoi... Je te voyais toujours aller... Je me figurais que ça nete gênait pas de me prêter une pièce de vingtfrancs que je t'aurais rendue dans une semaine ou deux avec lesautres... Maistu ne dis rien?... Eh bien ! voilà toutje net'en demanderai plus... C'est pas une raison pour que nous nousfâchionsçail me semble...

Et jetantsur Germinie un regard indéfinissable : -- N'est-ce pasàjeudi ?

-- A jeudi! dit désespérément Germinie. Elle avait enviede se jeter dans les bras de Jupillonde lui demander pardon de samisèrede lui dire : Tu vois bienje ne peux pas !...

Ellerépéta : -- A jeudi ! et partit.

Quandlejeudielle frappa à la porte du rez-de-chaussée deJupillonelle crut entendre le pas d'un homme qui se sauvait au fonddans la chambre. La porte s'ouvrit : devant elle était lacousine qui avait une résilleune vareuse rougedespantouflesla toilette et la contenance d'une femme qui est chezelle chez un homme. Çà et là ses affairestraînaient : Germinie les voyait sur les meubles qu'elle avaitpayés.

-- Madamedemande? fit impudemment la cousine.

-- M.Jupillon ?

-- Il estsorti.

-- Jel'attendraidit Germinie ; et elle essaya d'entrer dans l'autrepièce.

-- Chez leportieralors ? Et la cousine lui barra le passage.

-- Quandrentrera-t-il ?

-- Quandles poules auront des dentslui dit sérieusement la petitefille ; et elle lui ferma la porte au nez.

-- Eh bien! c'est bien ça que j'attendais de luise dit Germinieenmarchant dans la rue. Les pavés lui semblaient s'enfoncer sousses jambes molles.


CHAPITREXLI




Rentrantce soir-là d'un dîner de baptême qu'elle n'avaitpu refusermademoiselle entendit parler dans sa chambre. Elle crutqu'il y avait quelqu'un avec Germinieet s'en étonnantellepoussa la porte. A la lueur d'une chandelle charbonnante et fumeuseelle ne vit d'abord personne ; puisen regardant bienelle aperçutsa bonne couchée et pelotonnée sur le pied de son lit.

Germiniedormait et parlait. Elle parlait avec un accent étrangeetqui donnait de l'émotionpresque de la peur. La vaguesolennité des choses surnaturellesun souffle d'au-delàde la vie s'élevait dans la chambreavec cette parole dusommeilinvolontaireéchappéepalpitantesuspenduepareille à une âme sans corps qui errerait sur unebouche morte. C'était une voix lenteprofondelointaineavec de grands silences de respiration et des mots exhaléscomme des soupirstraversée de notes vibrantes et poignantesqui entraient dans le coeurune voix pleine du mystère et dutremblement de la nuit où la dormeuse semblait retrouver àtâtons des souvenirs et passer la main sur des visages. Onentendait : -- Oh ! elle m'aimait bien... Et luis'il n'étaitpas mort... nous serions bien heureux à présentn'est-ce pas?... Non ! non ! Mais c'est faittant pisje ne veuxpas le dire...

EtGerminie eut une contraction nerveuse comme pour faire rentrer sonsecret et le reprendre au bord de ses lèvres.

Mademoiselleétait penchée avec une sorte d'épouvante sur cecorps abandonné et ne s'appartenant plusdans lequel le passérevenait comme un revenant dans une maison abandonnée. Elleécoutait ces aveux prêts à jaillir etmachinalement arrêtéscette pensée sansconnaissance qui parlait toute seulecette voix qui ne s'entendaitpas elle-même. Une sensation d'horreur lui venait : elle avaitl'impression d'être à côté d'un cadavrepossédé par un rêve.

Au bout dequelque temps de silenced'une sorte de tiraillement entre cequ'elle paraissait revoirGerminie sembla laisser venir àelle le présent de sa vie. Ce qui lui échappaitcequ'elle répandait dans des paroles coupées et sanssuitec'étaitautant que pouvait le comprendre mademoiselledes reproches à quelqu'un. Et à mesure qu'elle parlaitson langage devenait aussi méconnaissable que sa voixtransposée dans les notes du songe. Il s'élevaitau-dessus de la femmeau-dessus de son ton et de ses expressionsjournalières. C'était comme une langue de peuplepurifiée et transfigurée dans la passion. Germinieaccentuait les mots avec leur orthographe ; elle les disait avec leuréloquence. Les phrases sortaient de sa boucheavec leurrythmeleur déchirementet leurs larmesainsi que de labouche d'une comédienne admirable. Elle avait des mouvementsde tendresse coupés par des cris ; puis venaient des révoltesdes éclatsune ironie merveilleusestridenteimplacables'éteignant toujours dans un accès de rire nerveux quirépétaitse prolongeaitd'écho en échola même insulte. Mademoiselle restait confonduestupéfaiteécoutant comme au théâtre. Jamais elle n'avaitentendu le dédain tomber de si hautle mépris sebriser ainsi et rejaillir dans le rirela parole d'une femme avoirtant de vengeances contre un homme. Elle cherchait dans sa mémoire: un pareil jeude telles intonationsune voix aussi dramatique etaussi déchirée que cette voix de poitrinaire crachantson coeurelle ne se les rappelait que de Mlle Rachel.

A la finGerminie s'éveilla brusquementles yeux pleins des larmes deson sommeilet se jeta au bas du liten voyant sa maîtresserentrée. -- Mercilui dit celle-cine te gêne pas !...Vautre-toi sur mon lit comme ça !

-- Oh !mademoisellefit Germinieje n'étais pas où vousmettez votre tête... Làça vous réchaufferales pieds.

-- Ah çà! veux-tu me dire un peu ce que tu rêvais ?... Il y avait unhomme... tu te disputais...

-- Moi ?fit Germinieje ne me rappelle plus...

Etcherchant son rêveelle se mit à déshabillersilencieusement sa maîtresse. Quand elle l'eut couchée :Ah ! mademoisellelui dit-elle en lui bordant son litn'est-ce pasque vous me donnerez bien une fois quinze jours pour aller chez nous?... Ça me revient maintenant...


CHAPITREXLII

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Bientôtmademoiselle s'étonna d'un entier changement dans la manièred'êtreles habitudes de sa bonne. Germinie n'eut plus sesmaussaderiesses humeurs farouchesses rébellionscesmâchonnements de mots où grognait son mécontentement.Elle sortit tout à coup de sa paressereprit le zèlede son ouvrage. Elle ne resta plus des heures à faire sonmarché ; elle semblait fuir la rue. Le soirelle ne sortaitplus ; à peine si elle bougeait d'auprès demademoisellel'entourantla gardant de son lever à soncoucherprenant d'elle un soin continuincessantpresque irritantne la laissant pas se leverpas même allonger la main pourprendre quelque chosela servantla veillant comme un enfant. Parmomentsfatiguée d'ellelasse de cette éternelleoccupation de sa personnemademoiselle ouvrait la bouche pour luidire : Ah çà ! vas-tu bientôt décampillerd'ici? Mais Germinie levait sur elle son sourireun sourire sitriste et si douxqu'il arrêtait l'impatience sur les lèvresde la vieille fille. Et elle continuait à demeurer prèsd'elleavec une espèce d'air charmé et divinementhébétédans l'immobilité d'une adorationprofondel'enfoncement d'une contemplation presque idiote.

C'estqu'en ce moment toute l'affection de la pauvre fille se retournaitvers mademoiselle. Sa voixses gestesses yeuxson silencesapenséeallaient à la personne de sa maîtresseavec l'ardeur d'une expiationla contrition d'une prièrel'élancement d'un culte. Elle l'aimait avec toutes les tendresviolences de sa nature. Elle l'aimait avec toutes les déceptionsde sa passion. Elle voulait lui rendre tout ce qu'elle ne lui avaitpas donnétout ce que d'autres lui avaient pris. Chaque jourson amour embrassait plus étroitementplus religieusement lavieille demoiselle qui se sentait presséeenveloppéemollement réchauffée par la chaleur de ces deux brasjetés autour de sa vieillesse.


CHAPITREXLIII

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Mais lepassé et ses dettes étaient toujours làet luirépétaient à toute heure : -- Si mademoisellesavait !

Ellevivait dans des transes de criminelledans un tremblement de tousles instants. On ne sonnait pas à la porte sans qu'elle se dît: C'est ça ! Les lettres d'une écriture inconnue laremplissait d'anxiété. Elle en tourmentait la cire avecses doigtselle les renfonçait dans sa pocheelle hésitaità les donneret le moment où mademoiselle ouvrait leterrible papierle parcourait de l'oeil froid des vieilles gensavait pour elle l'émotion d'un arrêt de mort qu'onattend. Elle sentait son secret et son mensonge dans la main de toutle monde. La maison l'avait vue et pouvait parler. Le quartier laconnaissait. Autour d'elleil n'y avait plus que sa maîtressedont elle pût voler l'estime !

Enmontanten descendantelle trouvait le regard du portierun regardqui souriaitun regard qui lui disait : Je sais. Elle n'osait plusl'appeler : Mon Pipelet. Quand elle rentraitil regardait dans sonpanier : -- Moi qui aime tant ça ! disait la portièrequand il y avait quelque bon morceau. Le soir elle leur descendaitles restes. Elle ne mangeait plus. Elle finit par les nourrir.

Toute larue lui faisait peur comme l'escalier et la loge. Il y avait danschaque boutique un visage qui lui renvoyait sa honte et spéculaitsur sa faute. A chaque pasil lui fallait acheter le silence àprix de bassesse et de soumission. Les fournisseurs qu'elle n'avaitpu rembourserla tenaient. Si elle trouvait quelque chose trop cherune goguenardise lui rappelait qu'ils étaient ses maîtreset qu'il fallait payer si elle ne voulait pas être dénoncée.Une plaisanterieune allusion la faisait pâlir. Elle étaitliée làobligée de s'y fournirde s'y laisserfouiller aux poches comme par des complices. La remplaçante deMme Jupillonpartie pour aller tenir une épicerie àBar-sur-Aubela nouvelle crémière lui passait sonmauvais laitet quand elle lui disait que mademoiselle s'enplaignaitqu'elle avait des reproches tous les matins : -- Votremademoisellerépondait la crémièreavec çaqu'elle vous gêne ! Chez la fruitièrequand ellesentait un poisson et qu'elle lui disait : Il a été surla glace celui-là... -- Bon ! faisait la fruitièredites tout de suite que je l'y mets des influences de la lune dansles ouïes pour le faire paraître frais !... On est doncdans ses jours difficilesaujourd'huima biche? Mademoisellevoulait pour un dîner qu'elle allât à la Halle ;elle en parla devant la fruitière : -- Ah ! bien ouiàla Halle ! Je voudrais vous voir aller à la Halle ! Et ellelui lança un coup d'oeil où Germinie vit son comptemonté chez sa maîtresse. L'épicier lui vendaitson café qui sentait le tabac à priserses pruneauxavariésson riz éventéses vieux biscuits.Quand elle s'enhardissait à lui faire une observation : -- Ah! bah ! disait-ilune vieille pratique comme vousvous ne voudriezpas me faire des traits... Puisque je vous dis que je vous donnebon... Et il lui pesait cyniquement à faux poids ce qu'elledemandait et ce qu'il lui faisait demander.


CHAPITREXLIV

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Une grandedouleur de Germinie-- une douleur qu'elle cherchait pourtant--était de repasseren revenant de chercher le journal du soirpour mademoiselleavant dînerdans une rue où étaitune école de petites filles. Souvent elle se trouvait devantla porte à l'heure de la sortie ; elle voulait se sauver--et s'arrêtait

C'étaitd'abord le bruit d'un essaimun bourdonnementune envoléeune de ces grandes joies d'enfants qui font gazouiller la rue àParis. De l'allée étroite et noire qui suivait laclasseles petites se sauvaient comme d'une cage ouvertes'échappaient pêle-mêlecouraient en avantgaminaient au soleil. Elles se poussaientse bousculaientfaisaientsauter au-dessus de leurs têtes leurs paniers vides. Puis lesgroupes s'appelaient et se formaient ; les petites mains allaient àd'autres petites mainsles amies se donnaient le brasdes couplesse prenaient par la taillese tenaient par le couet se mettaient àaller en mordant à la même tartine. La bande bientôtmarchaitet toutes remontaient la rue salelentementen musardant.Les plus grandesqui avaient dix anss'arrêtaient pourcausercomme de petites femmesaux portes cochères. D'autresfaisaient halte pour boire à la bouteille de leur goûter.Les plus petites s'amusaient à mouiller dans le ruisseau lasemelle de leurs souliers. Et il y en avait qui se coiffaient d'unefeuille de chou ramassée par terrevert bonnet du bon Dieusous lequel riait leur frais petit visage.

Germinieles regardait toutes et marchait avec elles : elle se mettait dansles rangs pour avoir le frôlement de leurs tabliers. Elle nepouvait quitter des yeux ces petits bras sous lesquels sautait lecarton de l'écoleces petites robes brunes à poiscespetits pantalons noirsces petites jambes dans ces petits bas delaine. Il y avait pour elle comme un jour divin sur toutes cespetites têtes de blondines aux doux cheveux d'enfant Jésus.Une petite mèche folle sur un petit couun rien de chaird'enfant au haut d'un bout de chemiseau bas d'une mancheparinstants elle ne voyait plus que cela : c'était pour elle toutle soleil de la rue-- et le Ciel !

Cependantla troupe diminuait. Chaque rue prenait les enfants des ruesvoisines. L'école se dispersait sur le chemin. La gaietéde tous ces petits pas s'éteignait peu à peu. Lespetites robes disparaissaient une à une. Germinie suivait lesdernières ; elle s'attachait à celles qui allaient leplus loin.

Une foisqu'elle marchait ainsidévorant des yeux le souvenir de safilletout à coup prise d'une rage d'embrasserelle se jetasur une des petitesl'empoigna par le brasavec le geste d'unevoleuse d'enfant... -- Maman ! maman ! cria et pleura la petite ens'échappant. Germinie se sauva.


CHAPITREXLV




Les jourssuccédaient aux jours pour Germiniepareilségalementdésolés et sombres. Elle avait fini par ne plus rienattendre du hasard et ne plus rien demander à l'imprévu.Sa vie lui semblait enfermée à jamais dans sondésespoir : elle devait continuer à être toujoursla même chose implacablela même route de malheurtouteplate et toute droitele même chemin d'ombreavec la mort aubout. Dans le tempsil n'y avait plus d'avenir pour elle.

Etpourtantdans la désespérance où elles'accroupissaitdes pensées la traversaient encore parinstantsqui lui faisaient relever la tête et regarder devantelle au-delà de son présent. Par instantsl'illusiond'une dernière espérance lui souriait. Il lui semblaitqu'elle pouvait encore être heureuseet que si certaineschoses arrivaientelle le serait. Alors elle imaginait ces choses.Elle disposait les accidentsles catastrophes. Elle enchaînaitl'impossible à l'impossible. Elle refaisait toutes les chancesde sa vie. Et son espérance enfiévrée se mettantà créer à l'horizon des événementsde son désirs'enivrait bientôt de la folle vision deses hypothèses.

Puis peu àpeu ce délire d'espoir quittait Germinie. Elle se disait quec'était impossibleque rien de ce qu'elle rêvait nepouvait arriveret elle restait à réfléchiraffaissée sur sa chaise. Bientôtau bout de quelquesinstantselle se levaitallaitlente et incertaineà lacheminéetâtonnait sur le manteau la cafetièreet se décidait à la prendre : elle allait savoir lerestant de sa vie. Son bonheurson malheurtout ce qui devait luiarriver était làdans cette bonne aventure de la femmedu peuplesur cette assiette où elle venait de verser le marcdu café...

Elleégouttait l'eau du marcattendait quelques minutesrespiraitdessus avec le souffle religieux dont sa bouche d'enfant touchait lapatène à l'église de son village. Puissepenchantelle se tenait la tête en avanteffrayanted'immobilitéles yeux fixes et perdus sur la traînéede noir éparpillée en mouchetures sur l'assiette. Ellecherchait ce qu'elle avait vu trouver à des tireuses de cartesdans les granulations et le pointillé presque imperceptibleque le résidu du café laisse en s'écoulant. Elles'usait la vue sur ces milliers de petites tachesy déterraitdes formesdes lettresdes signes. Elle isolait avec le doigt desgrains pour se les montrer plus clairs et plus nets. Elle tournait etroulait lentement l'assiette entre ses mainsinterrogeait sonmystère de tous les côtéset poursuivait dansson cercle des apparencesdes imagesdes rudiments de nomdesombres d'initialesdes ressemblances de quelqu'undes ébauchesde quelque chosedes embryons de présagesdes figurations derien qui lui annonçaient qu'elle serait victorieuse.Elle voulait voiret se forçait à deviner. Sous latension de son regardla porcelaine s'animait des visions de sesinsomnies ; ses chagrinsses hainesles visages qu'elle détestaitse levaient peu à peu de l'assiette magique et des dessins duhasard. A côté d'elle la chandellequ'elle oubliait demoucherjetait sa lueur intermittente et mourante : la lumièrebaissait dans le silencel'heure tombait dans la nuitet commepétrifiée dans un arrêt d'angoisseGerminierestait toujours clouée làseule et face à faceavec la terreur de l'aveniressayant de démêler dansles salissures du café le visage brouillé de sondestinjusqu'à ce qu'elle crût apercevoir une croix àcôté d'une femme ayant l'air de la cousine de Jupillon-- une croixc'est-à-dire une mort prochaine.


CHAPITREXLVI

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L'amourqui lui manquaitet auquel elle avait la volonté de serefuserdevint alors la torture de sa vieun supplice incessant etabominable. Elle eut à se défendre contre les fièvresde son corpset les irritations du dehorscontre les émotionsfaciles et les molles lâchetés de sa chaircontretoutes les sollicitations de nature qui l'assaillaient. Il lui fallutlutter avec les chaleurs de la journéeavec les suggestionsde la nuitavec les tiédeurs moites des temps d'orageavecle souffle de son passé et de ses souvenirsavec les chosespeintes tout à coup au fond d'elleavec les voix quil'embrassaient tout bas à l'oreilleavec les frémissementsqui faisaient passer de la tendresse dans tous ses membres.

Dessemainesdes moisdes annéesl'affreuse tentation dura pourellesans qu'elle y cédâtsans qu'elle prît unautre amant. Se craignant elle-mêmeelle fuyait l'homme et sesauvait de sa vue. Elle restait casanière et sauvageenferméechez mademoiselleou bien en haut dans sa chambre : le dimanche ellene sortait plus. Elle avait cessé de voir les bonnes de lamaisonetpour s'occuper et s'oublierelle s'abîmait dans degrands travaux de coutureou s'enfonçait dans le sommeil.Quand des musiciens venaient dans la courelle fermait les fenêtrespour ne pas les entendre : la volupté de la musique luimouillait l'âme.

Malgrétoutelle ne pouvait s'apaiser ni se refroidir. Ses mauvaisespensées se rallumaient toutes seulesvivaient et s'agitaientsur elles-mêmes. A tout heurel'idée fixe du désirse levait de tout son êtredevenait dans toute sa personne cetourment fou qui ne finit pasce transport des sens au cerveau :l'obsession-- l'obsession que rien ne chasse et qui revienttoujoursl'obsession impudiqueacharnéefourmillanted'imagesl'obsession qui approche l'amour de tous les sens de lafemmel'apporte à ses yeux fermésle roule fumantdans sa têtele charrie tout chaud dans ses artères !

A lalonguel'ébranlement nerveux de ces assauts continuelsl'irritation de cette douloureuse continencemettaient uncommencement de trouble dans les perceptions de Germinie. Son regardcroyait toucher ses tentations : une hallucination épouvantableapprochait de ses sens la réalité de leurs rêves.Il arrivait qu'à de certains moments ce qu'elle voyaitce quiétait làles chandeliersles pieds des meubleslesbras des fauteuilstout autour d'elle prenait des apparencesdesformes d'impureté. L'obscénité surgissait detoutes choses sous ses yeux et venait à elle. Alorsregardantl'heure au coucou de sa cuisine comme une condamnée qui n'aplus son corps à elleelle disait : Dans cinq minutesjevais descendre dans la rue... -- Etles cinq minutes passéeselle restait et ne descendait pas.


CHAPITREXLVII

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Une heurearrivait dans cette vie où Germinie renonçait àla lutte. Sa conscience se courbaitsa volonté se pliaitelle s'inclinait sous le sort de sa vie. Ce qui lui restait derésolutiond'énergiede courages'en allait sous lesentimentla conviction désespérée de sonimpuissance à se sauver d'elle-même. Elle se sentaitdans le courant de quelque chose allant toujoursqu'il étaitinutilepresque impiede vouloir arrêter. Cette grande forcedu monde qui fait souffrirla puissance mauvaise qui porte le nomd'un dieu sur le marbre des tragédies antiqueset quis'appelle Pas-de-Chance sur le front tatoué des bagnesla Fatalité l'écrasaitet Germinie baissait la têtesous son pied.

Quandàses heures découragéeselle retrouvait par le souvenirles amertumes de son passéquand elle suivait depuis sonenfance l'enchaînement de sa lamentable existencecette filede douleurs qui avait suivi ses années et grandi avec ellestout ce qui s'était succédé dans son existencecomme une rencontre et un arrangement de misèresans quejamais elle y eût vu apparaître la main de cetteProvidence dont on lui avait tant parléelle se disaitqu'elle était de ces malheureuses vouées en naissant àune éternité de misèrede celles pourlesquelles le bonheur n'est pas fait et qui ne le connaissent qu'enl'enviant aux autres. Elle se repaissait et se nourrissait de cetteidéeet à force d'en creuser le désespoiràforce de ressasser en elle-même la continuité de soninfortune et la succession de ses chagrinselle arrivait àvoir une persécution de sa malchance dans les plus petitsmalheurs de sa viede son service. Un peu d'argent qu'elle prêtaitet qu'on ne lui rendait pasune pièce fausse qu'on luifaisait passer dans une boutiqueune commission qu'elle faisait malun achat où on la trompaittout cela pour elle ne venaitjamais de sa fauteni d'un hasard. C'était la suite du reste.La vie était conjurée contre elle et la persécutaiten toutpartoutdu petit au grandde sa fille qui étaitmorteà l'épicerie qui était mauvaise. Il yavait des jours où elle cassait tout ce qu'elle touchait :elle s'imaginait alors être maudite jusqu'au bout des doigts.Maudite ! presque damnéeelle se persuadait qu'elle l'étaitbien réellementlorsqu'elle interrogeait son corpslorsqu'elle sondait ses sens. Dans la flamme de son sangl'appétitde ses organessa faiblesse ardentene sentait-elle point s'agiterla Fatalité de l'Amourle mystère et la possessiond'une maladieplus forte que sa pudeur et sa raisonl'ayant déjàlivrée aux hontes de la passionet devant -- elle lepressentait -- l'y livrer encore ?

Aussin'avait-elle plus qu'une phrase à la boucheune phrase quiétait le refrain de ses pensées : Que voulez-vous? jesuis malheureuse... Je n'ai pas de chance... Moi d'abord rien ne meréussit. Elle disait cela comme une femme qui a renoncéà espérer. Avec la pensée chaque jour plus fixed'être née sous un signe défavorabled'appartenir à des haines et à des vengeances plushautes qu'ellela terreur était venue à Germinie detout ce qui arrive dans la vie. Elle vivait dans cette lâcheinquiétude où l'imprévu est redouté commeune calamité qui va entreroù un coup de sonnette faitpeuroù on retourne une lettreen en pesant l'inconnusansoser l'ouvriroù la nouvelle qu'on va vous direla bouchequi s'ouvre pour vous parlervous fait passer une sueur sur lestempes. Elle en était à cet état de défiancede tressaillementde tremblement devant la destinéeoùle malheur ne voit que le malheuret où l'on voudrait arrêtersa vie pour qu'elle ne marche plus et qu'elle n'aille pas devantellelà où la poussent tous les voeux et toutes lesattentes des autres.

A la finelle arrivait par les larmes à ce dédain suprêmeà ce faîte de la souffranceoù l'excès dela douleur semble une ironieoù le chagrindépassantla mesure des forces de l'être humaindépasse sasensibilitéet où le coeur frappé et qui nesent plus les coupsdit au ciel qu'il défie : Encore !


CHAPITREXLVIII

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-- Oùvas-tu comme ca? dit un dimanche matin Germinie à Adèlequi passait en grande toilette dans le corridor du sixièmedevant la porte de sa chambre ouverte.

-- Ah !voilà ! je vais à une fière noceva ! Noussommes un tas... la grosse Mariele gros tampontu saisbien... Elisadu 41la grande et la petite Badinier... et deshommes avec ça ! D'abord moi je suis avec mon marchand demort subite... Eh bienoui... Ah ! tu ne sais pas ?... monnouveaule maître d'armes du 24e... et puis un de ses amisunpeintreun vrai Père la Joie... Nous allons àVincennes. Chacun apporte quelque chose... Nous dînerons surl'herbe... c'est les messieurs qui payent à boire... et on vas'en donnerje t'en réponds !

-- J'yvaisdit Germinie.

-- Toi?allons donc !... c'est plus des parties pour toi...

-- Quandje te dis que j'y vais... fit Germinie avec une brusquerie décidée.Le temps de prévenir mademoisellede passer une robe...Attends-moije vais prendre une moitié de homard chez lecharcutier...

Unedemi-heure aprèsles deux femmes partaientremontaient lelong du mur de l'octroi et trouvaientau boulevard de la Chopinettele reste de la société attablé àl'extérieur d'un café. Après une tournéede cassison montait dans deux grands fiacreset l'on roulait.Arrivé à Vincennesdevant le forton descendaitettoute la troupe se mettait à marcher en bande le long du talusdu fossé. En passant devant le mur du fortà unartilleur en faction à côté d'un canonl'ami dumaître d'armesle peintre cria : -- Hein ! mon vieuxtuaimerais mieux en boire un que de le garder !

-- Est-ildrôle ! dit Adèle à Germinieen lui donnant ungrand coup de coude.

Et bientôtl'on fut en plein bois de Vincennes.

D'étroitssentiersà la terre piétinéetalée etdurciepleins de tracesse croisaient dans tous les sens. Dansl'intervalle de tous ces petits cheminsil s'étendaitparplacesde l'herbemais une herbe écraséedesséchéejaunie et morteéparpillée comme une litière.et dont les brinscouleur de pailles'emmêlaient de touscôtés aux broussaillesentre le vert triste des orties.On reconnaissait là un de ces lieux champêtres oùvont se vautrer les dimanches des grands faubourgset qui restentcomme un gazon piétiné par une foule après unfeu d'artifice. Des arbres s'espaçaienttordus et mal venusde petits ormes au tronc gristachés d'une lèprejauneébranchés jusqu'à hauteur d'hommedeschênes malingresmangés de chenilles et n'ayant plusque la dentelle de leurs feuilles. La verdure était pauvresouffranteet toute à jourle feuillage en l'air se voyaittout mince ; les frondaisons rabougriesfripées et brûléesne faisaient que persiller le ciel. De volantes poussières degrandes routes enveloppaient de gris les fonds. Tout avait la misèreet la maigreur d'une végétation foulée et qui nerespire pasla tristesse de la verdure à la barrière :la Nature semblait y sortir des pavés. Point de chant dans lesbranchespoint d'insecte sur le sol battu ; le bruit des tapissièresétourdissait l'oiseau ; l'orgue faisait taire le silence et lefrisson du bois ; la rue passait et chantait dans le paysage. Auxarbres pendaient des chapeaux de femmes attachés dans unmouchoir avec quatre épingles ; le pompon d'un artilleuréclatait de rouge à chaque instant entre les découpuresde feuilles ; des marchands de gaufres se levaient des fourrés; sur les pelouses peléesdes enfants en blouse taillaientdes branchesdes ménages d'ouvriers baguenaudaient enmangeant du plaisirdes casquettes de voyou attrapaient despapillons. C'était un de ces bois à la façon del'ancien bois de Boulognepoudreux et grilléune promenadebanale et violéeun de ces endroits d'ombre avare oùle peuple va se balader à la porte des capitalesparodies deforêtspleines de bouchonsoù l'on trouve dans lestaillis des côtes de melon et des pendus !

Lachaleurce jour-làétait étouffante ; ilfaisait un soleil lourd et roulant dans les nuagesune lumièreorageusevoilée et diffusequi aveuglait presque le regard.L'air avait une lourdeur morte ; rien ne remuait ; les verdures avecleurs petites ombres sèches ne bougeaient pasle bois étaitlas et comme accablé sous le ciel pesant. Par momentsseulement un souffle se levaitqui traînait et rasait le sol.Un vent du midi passaitun de ces vents d'énervementfauveset fadesqui soufflent sur les sens et roulent dans du feu l'haleinedu désir. Sans savoir d'où cela venaitGerminiesentait alors passer sur tout son corps quelque chose de pareil auchatouillement du duvet d'une pêche mûre contre la peau.

On allaittoujours gaiementavec cette activité un peu enivréeque donne la campagne aux gens du peuple. Les hommes couraientlesfemmes les rattrapaient en sautillant. On jouait à se rouler.Il y avait dans la société des impatiences de danserdes envies de grimper aux arbres ; et de loinle peintre s'amusait àjeter dans les meurtrières des portes du fort des caillouxqu'il y faisait toujours entrer.

A la fintout le monde s'assit dans une espèce de clairièreaupied d'un bouquet de chênes dont le soleil couchant allongeaitl'ombre. Les hommesallumant une allumette sur le coutil de leurpantalonse mirent à fumer. Les femmes bavardaientriaientse renversaient à chaque minute dans de gros accèsd'hilarité bêteet dans de criards éclats dejoie. SeuleGerminie restait sans parler et sans rire. Ellen'écoutait paselle ne regardait pas. Ses yeuxsous sespaupières baisséesétaient fixement attachésau bout de ses bottines. Abîmée en elle-mêmeonl'eût dit absente du lieu et du moment où elle setrouvait. Allongéeétendue tout de son long surl'herbela tête un peu relevée par une motte de terreelle ne faisait d'autre mouvement que de poser à platàcôté d'ellesur l'herbela paume de ses mains ; puisau bout d'un peu de tempselle les retournait sur le dos et lesreposait de mêmerecommençant toujours àchercher la fraîcheur de la terre pour éteindre lebrûlement de sa peau.

-- En v'làune feignante ! tu pionces ? lui fit Adèle.

Germinieouvrit tout grands des yeux de feusans lui répondreetjusqu'au dîner elle demeura dans la même posele mêmesilencela même torpeurtâtonnant autour d'elle lesplaces où n'avait point encore posé la fièvre deses mains.

-- Dédèle! dit une voix de femmechante-nous quelque chose...

-- Ah !répondit Adèleje n'ai pas le vent avant manger...

Tout àcoup un gros pavélancé en l'airtomba à côtéde Germinieprès de sa tête ; en même temps elleentendit la voix du peintre qui lui criait : As pas peur ! c'estvotre chaise...

Chacun mitson mouchoir par terre en guise de nappe. On détortilla lesmangeailles des papiers gras. Des litres débouchéslevin coula à la rondemoussant dans les verres calésentre des touffes d'herbeet l'on se mit à manger desmorceaux de charcuterie sur des tartines de pain qui servaientd'assiettes. Le peintre découpaitfaisait des bateaux enpapier pour mettre le selimitait les commandes des garçonsde cafécriait : Boum !... Pavillon !... Servez ! Peu àpeula société s'animait. L'airle petit bleulanourriture fouettait la gaieté de la table en plein vent. Lesmains voisinaientles bouches se rencontraientde gros mots sedisaient à l'oreilledes manches de chemisesun instantentouraient les taillesetde temps en tempsdans des embrassadesà pleine empoignerésonnaient des baisers goulus.

Germiniene disait rien et buvait. Le peintrequi s'était mis àcôté d'ellese sentait devenir froid et gênéauprès de cette singulière voisine qui s'amusait "sien dedans". Soudainil se mit à battre avec son couteaucontre son verre un larifla qui couvrit le bruit de la société; et se levant sur les deux genoux :

--Mesdames ! dit-ilavec la voix d'un perroquet qui a trop chantéà la santé d'un homme dans le malheur : à lamienne ! Ça me portera peut-être bonheur !... Lâchéouimesdameseh bienouion m'a lâché ! je suis veuf! mais veuf comme toutrazibus ! C'est moi qui suis ahuri comme unfondeur de cloches... Ce n'est pas que j'y tenaismais l'habitudecette vieille canaille d'habitude ! Enfin je m'ennuie comme unepunaise dans un ressort de montre... Depuis quinze joursl'existencepour moitenezça ressemble à un café sansgloria ! Moi qui aime l'amour comme s'il m'avait fait ! Pas defemme ! En voilà un sevrage pour un homme mûr !c'est-à-dire que depuis que je sais ce que c'estje salue lescurés : ils me font de la peineparole d'honneur ! Plus defemme ! et il y en a tant ! Je ne peux pourtant pas me promener avecun écriteau : Un homme vacant à louer. Présentements'adresser... D'abordfaudrait être plaqué parm'sieu le préfetet puis on est si bêteçaferait des rassemblements ! Tout çamesdamesc'est àcette fin de vous faire assavoir que sidans les personnes que vousavez celui de connaîtreil y en avait comme ça une quivoulût faire une connaissance... honnête... un bon petitmariage à la détrempe... faut pas se gêner ! jesuis là... Victor Médéric Gautruche ! un hommed'attacheun vrai lierre d'appartement pour le sentiment ! On n'aqu'à demander à mon ancien hôtel de la Clef deSûreté... Et rigolo comme un bossu qui vient denoyer sa femme ! Gautruchedit Gogo-la-Gaietéquoi ! Un joligarçon à la coule qui ne bricole pas decasse-têtesun bon zig qui se la passe douceet qui nese donnera pas de colique avec cette anisette de barbillon-là...Sur ce motil envoya sauter à vingt pas une bouteille d'eauqui était à côté de lui. -- Et vive lesmurs ! Çac'est à papa comme le ciel au bon Dieu !Gogo-la-Gaieté les peint la semaineGogo-la-Gaieté lesbat le lundi ! Avec ça pas jalouxpas méchantpascogneurun vrai amour d'homme qui n'a jamais fait un bleu àune personne du sexe !... Au physiqueparbleu ! c'est moi !

Il se levatout deboutet dressant son grand corps dégingandédans son vieil habit bleu à boutons d'ormontrant sous sonchapeau grisqu'il levason crâne chauvepoli et suantrelevant sa tête de vieux gamin déplumé : -- Vousvoyez ce que c'est ! Ce n'est pas une propriétéd'agrément ; ce n'est pas flatteur à montrer... Maisc'est de rapportun peu démeublémais bien bâti...Dame ! on vous a ses petits quarante-neuf ans... pas plus de cheveuxque sur une bille de billardune barbe de chiendent qu'on en feraitde la tisanedes fondations pas trop tasséesdes pieds longscomme la Villette... avec ça maigre à prendre un baindans un canon de fusil... Voilà le déballage ! Passezle prospectus ! Si une femme veut de tout ça en bloc... unepersonne rangée... pas trop jeune... et qui ne s'amuse pas àme badigeonner trop en jaune... Vous comprenezje ne demande pas uneprincesse de Batignolles... Eh bienvraiça y est !

Germinieempoigna le verre de Gautruchele but à moitié d'untraitet le lui tendit du côté où elle avait bu.

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Le soirtombantla société s'en revint à pied. Au murdes fortificationsGautruche dessina avec l'entaille de son couteausur la pierreun grand coeur dans lequel on mit le nom de tout lemonde au-dessous de la date.

A la nuitGautruche et Germinie étaient sur les boulevards extérieursà la hauteur de la barrière Rochechouart. A côtéd'une maison basse où on lisait sur un panneau de plâtre: Mme Merlin. Robes taillées et essayéesdeuxfrancsils s'arrêtèrent devant un petit escalier depierre entrantaprès les trois premières marchesdansde la nuit où saignait tout au fond la lumière rouged'un quinquet. A l'entréesur une traverse de boisétaitécrit en noir :

Hôtelde la petite main bleue.



CHAPITREXLIX

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MédéricGautruche était l'ouvrier noceurgouapeurrigoleurl'ouvrier faisant de sa vie un lundi. Rempli de la joie du vinleslèvres perpétuellement humides d'une dernièregoutteles entrailles crassées de tartre comme une vieillefutailleil était de ceux que la Bourgogne appelleénergiquement des boyaux rouges. Toujours un peu ivreivre de la veille quand il ne l'était pas du jouril voyaitl'existence au travers du coup de soleil qu'il avait dans la tête.Il souriait à son sortil s'y laissait aller avec l'abandonde l'ivrognesouriant sur le pas du marchand de vin vaguement auxchosesà la vieau chemin qui s'allonge dans la nuit.L'ennuiles soucisla dèche n'avaient pas de prisesur lui ; et quand par hasard il lui venait une idée noire ousérieuseil détournait la têtefaisait uncertain psitt ! qui était sa manière de dire zut ! etlevant le bras droit au ciel en caricaturant le geste d'un danseurespagnolil envoyait par-dessus l'épaule sa mélancolieà tous les diables. Il avait la superbe philosophie d'aprèsboirela sérénité gaillarde de la bouteille Ilne connaissait ni envie ni désir. Ses rêves lui étaientservis sur le comptoir. Pour trois sousil était sûrd'avoir un petit verre de bonheurpour douze un litre d'idéal.Content de toutil aimait touttrouvait à rire et às'amuser de tout. Rien ne lui semblait triste dans le monde -- qu'unverre d'eau.

A cetépanouissement de pochardà la gaieté de sasantéde son tempéramentGautruche joignait la gaietéde son étatla bonne humeur et l'entrain de ce métierlibre et sans fatigueen plein airà mi-cielqui sedistrait en chantant et perche sur une échelle au-dessus despassants la blague d'un ouvrier. Peintre en bâtimentsilfaisait la lettre. Il était le seull'unique homme àParis qui attaquât l'enseigne sans mesure à la ficellesans esquisse au blancle seul qui du premier coup mît àsa place chacune des lettres dans le cadre d'une afficheetsansperdre une minute à les rangerfilât la majuscule àmain levée. Il avait encore la renommée pour leslettres monstresles lettres de capriceles lettres ombréesrepiquées en ton de bronze ou d'oren imitation de creux dansla pierre. Aussi faisait-il des journées de quinze àvingt francs. Mais comme il buvait toutil n'en était pasplus richeet il avait toujours des ardoises arriéréeschez les marchands de vin.

C'étaitun homme élevé par la rue. La rue avait étésa mèresa nourrice et son école. La rue lui avaitdonné son assurancesa langue et son esprit. Tout ce qu'uneintelligence de peuple ramasse sur le pavé de Parisill'avait ramassé. Ce qui tombe du haut d'une grande ville enbasles filtrationsles dégagementsles miettes d'idéeset de connaissancesce que roule l'air subtil et le ruisseau chargéd'une capitalele frottement à l'imprimédes bouts defeuilletons avalés entre deux chopesdes morceaux de dramesentendus au boulevardavait mis en lui cette intelligence de raccrocquisans éducations'apprend tout. Il possédait uneplatine inépuisableimperturbable. Sa parole abondaitet jaillissait en mots trouvésen images cocassesen cesmétaphores qui sortent du génie comique des foules. Ilavait le pittoresque naturel de la farce en plein vent Il étaittout débondant d'histoires réjouissantes et debouffonneriesriche du plus riche répertoire de scies de lapeinture en bâtiments. Membre de ces bas caveaux qu'on appelledes licesil connaissait tous les airstoutes les chansonset il chantait sans se lasser. Il était drôlatique enfindes pieds à la tête. Et rien qu'à le voironriait de lui comme d'un acteur qui fait rire.

Un hommede cette gaietéde cet entrain"allait" àGerminie.

Germinien'était pas la bête de service qui n'a rien que sonouvrage dans la tête. Elle n'était pas la domestique"qui reste de là" avec la figure alarmée etle dandinement balourd de l'inintelligence devant des paroles demaîtres qui lui passent devant le nez. Elle aussi s'étaitdégrossies'était formées'étaitouverte à l'éducation de Paris. Mlle de Varandeuilinoccupéecurieuse à la façon d'une vieillefille des histoires du quartierlui avait longtemps fait raconter cequ'elle glanait de nouvellesce qu'elle savait des locatairestoutela chronique de la maison et de la rue ; et cette habitude de conterde causer comme une sorte de demoiselle de compagnie avec samaîtressede peindre les gensd'esquisser les silhouettesavait développé à la longue en elle une facilitéd'expressions vivesde traits heureux et échappésunpiquant et parfois un mordant d'observation singuliers dans unebouche de servante. Elle était arrivée àsurprendre souvent Mlle de Varandeuil par sa vivacité decompréhensionsa promptitude à saisir des choses àdemi ditesson bonheur et sa facilité à trouver desmots de belle parleuse. Elle savait plaisanter. Elle comprenait unjeu de mots. Elle s'exprimait sans cuiret quand il y avait unediscussion d'orthographe chez la crémièreelledécidait avec une autorité égale à cellede l'employé aux décès de la Mairie qui venait ydéjeuner. Elle avait aussi ce fond de lectures brouilléesqu'ont les femmes de sa classe quand elles lisent. Chez les deux outrois femmes entretenues qu'elle avait servieselle avait passéses nuits à dévorer des romans ; depuis elle avaitcontinué à lire les feuilletons coupés au basdes journaux par toutes ses connaissances ; et elle en avait retenucomme une vague idée de beaucoup de choseset de quelquesrois de France. Il lui en était resté ce qu'il fautpour avoir envie d'en parler avec d'autres. Par une femme de lamaison qui faisait dans la rue le ménage d'un auteuret quiavait des billetselle avait été souvent au spectacle; elle en revenait en se rappelant toute la pièceet les nomsdes acteurs qu'elle avait vus sur le programme. Elle aimait àacheter des chansonsdes romances à un souet à leslire.

L'airlesouffle vif du quartier Breda plein de la verve de l'artiste et del'atelierde l'art et du viceavait aiguisédans Germinieces goûts d'espritet lui avait créé desbesoinsdes exigences. Bien avant ses désordreselle s'étaitdétachée des sociétés honnêtesdespersonnes "bien" de son état et de sa castedesbraves gens imbéciles et niais. Elle s'était écartéedes milieux de probité rangée et terre à terredes causeries endormantes autour des thés que donnaient lesvieux domestiques des vieilles gens que connaissait mademoiselle.Elle avait fui l'ennui des bonnes hébétées parla conscience de leur service et la fascination de la caissed'épargne. Elle en était venue à exiger des genspour en faire sa société une certaine intelligencerépondant à la sienne et capable de la comprendre. Etmaintenantquand elle sortait de son abrutissementquanddans ladistraction et le plaisirelle se retrouvait et renaissaitilfallait qu'elle pût s'amuser avec des égaux à saportée. Elle voulaitautour d'elledes hommes qui la fissentriredes gaietés violentesde l'esprit spiritueux qui lagrisât avec le vin qu'on lui versait. Et c'est ainsi qu'elleroulait vers cette bohème canaille du peuplebruyanteétourdissanteenivrante comme toutes les bohèmes :c'est ainsi qu'elle tombait à un Gautruche.


CHAPITREL


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CommeGerminie rentrait un matin au petit jourelle entenditdans l'ombrede la porte cochère refermée sur elleune voix luicrier : Qui va là ? Elle se jeta dans l'escalier de servicemais elle se sentit poursuivie et bientôt saisie à untournant de palier par la main du portier. Aussitôt qu'il l'eutreconnue : Ah ! dit-ilexcusezc'est vous ; ne vous gênez pas!... En voilà une noceuse !... Ça vous étonnehein ? de me voir sur pied si matin?... C'est pour le vol qu'on afait ces jours-ci dans la chambre de la cuisinière dusecond... Allonsbonne nuit ! vous avez de la chance par exemple queje ne sois pas bavard.

Quelquesjours aprèsGerminie apprit par Adèle que le mari dela cuisinière volée disait qu'il n'y avait pas àchercher bien loin ; que la voleuse était dans la maisonqu'on savait ce qu'on savait. Adèle ajouta que cela remuaitbeaucoup dans la rueet qu'il y avait des gens pour le répéterpour le croire. Germinie indignée alla tout conter à samaîtresse. Mademoiselleindignée plus qu'elleetpersonnellement touchée de son injureécrivit surl'heure à la maîtresse du domestique qu'elle eût àfaire cesser immédiatement les calomnies dirigéescontre une fille qu'elle avait chez elle depuis vingt anset dontelle répondait comme d'elle-même. Le domestique futréprimandé. Dans sa colèreil parla encore plusfort. Il cria et répandit pendant plusieurs jours dans toutela maison son projet d'aller chez le commissaire de policeet defaire demander par lui à Germinie avec quel argent elle avaitmeublé le fils de la crémièreavec quel argentelle lui avait acheté un remplaçantavec quel argentelle payait les dépenses des hommes qu'elle avait. Toute unesemainela terrible menace pesa sur la tête de Germinie. Enfinle voleur fut découvertet la menace tomba. Mais elle avaiteu son effet sur la pauvre fille. Elle avait fait tout son mal dansce cerveau trouble oùsous l'affluence et la soudaine montéedu sangla raison chancelaitse voilait au moindre choc de la vie.Elle avait bouleversé cette tête si prompte às'égarer dans la peur ou la contrariétéperdantsi vite le jugementle discernementla netteté de vue etd'appréciation des chosesse grossissant tout àelle-mêmese jetant aux alarmes follesaux prévisionsmauvaisesaux perspectives désespéréestouchant à ses terreurs comme à des réalitéset à tout moment perdue dans le pessimisme de cette espècede délire au bout duquel elle ne trouvait que cette phrase etce salut : Bah ! je me tuerai !

Toute lasemainela fièvre de son cerveau la fit passer par toutes lespéripéties de ce qu'elle s'imaginait devoir arriver. Lejourla nuitelle voyait sa honte exposéepublique ; ellevoyait son secretses lâchetésses fautestout cequ'elle portait caché sur elle et cousu dans son coeurellele voyait montréétalédécouvertdécouvert à mademoiselle ! Ses dettes pour Jupillonaugmentées de ses dettes de boisson et de mangeailles pourGautruchede tout ce qu'elle achetait maintenant à créditses dettes chez le portierchez les fournisseursallaient éclateret la perdre ! Un froid à cette pensée lui passait dansle dos : elle sentait mademoiselle la chasser ! Toute la semaineelle se figuraà toutes les minutes de sa penséeêtredevant le commissaire de police. Huit jours entierselle roula cetteidée et ce mot : la Justice ! la Justice telle que se lafigure l'imagination des basses classesquelque chose d'horribled'indéfinid'inévitablequi est partout et dansl'ombre de toutune toute-puissance de malheur qui apparaîtvaguement dans le noir de la robe d'un jugeentre le sergent deville et le bourreauavec les mains de la police et les bras de laguillotine ! Elle qui avait tous les instincts de ces terreurs depeupleelle qui répétait souvent qu'elle aimeraitmieux mourir que d'aller en justiceelle s'apparaissait assise surun bancentre des gendarmes ! dans un tribunalau milieu de tout cegrand inconnu de la loi dont son ignorance lui faisait uneépouvante... Toute la semaineses oreilles entendirent dansl'escalier des pas qui venaient l'arrêter !

Lasecousse était trop forte pour des nerfs aussi malades que lessiens. L'ébranlement moral de ces huit jours d'angoisse lajetait et la livrait à une idée qui n'avait faitjusque-là que tourner autour d'elle : l'idée dusuicide. Elle se mettait à écouterla tête dansles deux mainsce qui lui parlait de délivrance. Ellelaissait venir à son oreille ce bruit doux de la mort qu'onentend derrière la vie comme une chute lointaine de grandeseaux qui tombenten s'éteignantdans du vide. Les tentationsqui parlent au découragement de tout ce qui tue si vite et sifacilementde tout ce qui ôte la souffrance avec la mainlasollicitaient et la poursuivaient. Son regard s'arrêtait ettraînait autour d'elle sur toutes les choses qui peuvent guérirde la vie. Elle y habituait ses doigtsses lèvres. Elle lestouchaitles maniaitles approchait d'elle. Elle y cherchaitl'essai de son courage et l'avant-goût de sa mort. Pendant desheureselle restait à la fenêtre de sa cuisinelesyeux fixés au bas des cinq étages sur les pavésde la courdes pavés qu'elle connaissaitqu'elle eûtreconnus ! A mesure que le jour baissaitelle se penchait davantagese pliait toute sur la barre mal affermie de la fenêtreespérant toujours que cette barre allait crouler etl'entraînerpriant pour mourirsans avoir besoin de cetélancement désespéré dans l'espace dontelle ne se sentait pas la force...

-- Mais tuvas tomber ! lui dit un jour mademoiselle en la reprenant par lajuped'un premier mouvement effrayé. Qu'est-ce que turegardes donc dans la cour ?

-- Moirien...les pavés.

-- Voyonses-tu folle ? Tu m'as fait une peur !...

-- Oh ! onne tombe pas comme çadit Germinie avec un accent singulier.Allez ! pour tombermademoiselleil faut une fière envie !


CHAPITRELI

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Germinien'avait pu obtenir que Gautruchepoursuivi par une anciennemaîtresselui donnât la clef de sa chambre. Quand iln'était pas rentréelle était obligée del'attendre en basdehorsdans la ruela nuitl'hiver.

Elle sepromenait d'abord de long en large devant la maison. Elle passait etrepassaitfaisait vingt pasrevenait. Puiscomme si elleallongeait son attenteelle faisait un tour plus longetallanttoujours plus loinfinissait pas toucher aux deux bouts duboulevard. Elle marchait ainsi souvent des heureshonteuse etcrottéesous le ciel brouillédans la suspectehorreur d'une avenue de barrière et de l'ombre de touteschoses. Elle suivait les maisons rouges des marchands de vinlestonnelles nuesles treillages de guinguettes étayésdes arbres morts qu'ont les fosses aux oursles masures basses etplates trouées au hasard de fenêtres sans persiennelesfabriques de casquettes où l'on vend des chemisesles hôtelssinistres où l'on loge à la nuit. Elle passait devantdes boutiques ferméesscelléesnoires de faillitesdevant des pans de mur mauditsdevant des allées noiresbarrées de ferdevant des fenêtres muréesdevant des entrées qui semblaient mener à ces logementsde meurtre dont on fait passer le planen cour d'assisesàmessieurs les jurés. C'étaità mesure qu'elleallaitdes jardinets mortuairesdes bâtisses de guingoisdesarchitectures ignoblesde grandes portes cochères moisiesdes palissades enfermant dans un terrain vague l'inquiétanteblancheur des pierres la nuitdes angles de bâtisses auxpuanteurs salpêtréesdes murs salis d'afficheshonteuses et de lambeaux d'annonces déchirées oùla publicité pourrie était comme une lèpre. Detemps en tempsà un brusque tournantdes ruelles s'ouvraientqui semblaient à quelques pas s'enfouir dans un trouet d'oùsortait un souffle de cave ; des culs-de-sac mettaient sur le bleu duciel la rigidité noire d'un grand mur ; des rues montaientvaguementoù suintait de loin en loinsur le plâtreblafard des maisonsla lueur d'un réverbère.

Germiniecontinuait à aller. Elle battait tout l'espace où lacrapule soûle ses lundis et trouve ses amoursentre unhôpitalune tuerie et un cimetière : La Riboisièrel'Abattoir et Montmartre.

Lespassants qui passent làl'ouvrier qui remonte de Paris ensifflantl'ouvrière qui revientsa journée finielesmains sous les aisselles pour se tenir chaudla prostituée enbonnet noir qui errela croisaient et la regardaient. Les inconnusavaient l'air de la reconnaître ; la lumière lui faisaithonte. Elle se sauvait de l'autre côté du boulevardetlongeait contre le mur de ronde la chaussée ténébreuseet déserte ; mais elle en était bientôt chasséepar d'horribles ombres d'hommes et des mains brutalementamoureuses...

Ellevoulait s'en aller ; elle s'injuriait au-dedans d'elle ; elles'appelait lâche et misérable ; elle se jurait quec'était le dernier tourqu'elle irait encore jusqu'àcet arbreet puis que ce serait toutque s'il n'était pasrentréc'était finielle s'en irait. Et elle ne s'enallait pas ; elle marchait toujourselle attendait toujoursplusdévoréeà mesure qu'il tardaitdu désiret de la fureur de le voir.

A la finles heures s'écoulantle boulevard se dégarnissant depassantsGerminie épuiséeéreintée defatiguese rapprochait des maisons. Elle se traînait deboutique en boutiqueelle allait machinalement là oùbrûlait encore du gazet elle restait stupide devant leflamboiement des devantures. Elle s'étourdissait les yeuxelle tâchait de tuer son impatience en l'hébétant.Ce qu'on voit au travers des carreaux suants des marchands de vinles batteries de cuisineles bols de punch étagésentre deux bouteilles vides d'où sort un brin de laurierlesvitrines où les liqueurs mettent leurs couleurs dans unéclairune chope pleine de petites cuillers de Ruolzcelal'arrêtait longuement. Elle épelait les vieux arrêtésde tirage de loterie placardés au fond d'un cabaretlesannonces de gloriales inscriptions portant en lettres jaunes: Vin nouveaupur sang70 centimes. Elle regardait un quartd'heure une arrière-salle où étaient un homme enblouse assis sur un tabouret devant une tableun tuyau de poêleune ardoise et deux plateaux noirs au mur. Son regard fixe et perduallaitau travers d'une buée rousseà des silhouettestroubles de choumaques penchés sur leurs établis.Il tombait et s'oubliait sur un comptoir qu'on lavaitsur deux mainsqui comptaient les sous de la journéesur un entonnoir qu'onrécupéraitsur un broc qu'on passait au grès.Elle ne pensait plus. Elle demeurait làclouée etfaiblissantesentant son coeur s'en aller de la fatigue d'êtresur ses piedsne voyant plus que dans une sorte d'évanouissementn'entendant plus que dans un bourdonnement les fiacres embouésroulant sur le boulevard mouprête à tomber et forcéepar instants de s'étayer de l'épaule aux murs.

Dansl'état d'ébranlement et de maladie où elleétaitavec cette demi-hallucination du vertige qui la rendaitsi peureuse de passer la Seine et la faisait se cramponner auxbalustrades des pontsil arrivait que certains soirslorsqu'ilpleuvaitces défaillances qu'elle avait sur le boulevardextérieur prenaient les terreurs d'un cauchemar. Quand laflamme des réverbèrestremblante dans une vapeurd'eauallongeait et balançaitcomme dans le miroitementd'une rivièreson reflet sur le sol mouillé ; quandles pavésles trottoirsla terresemblaient disparaîtreet mollir sous la pluieet que rien ne paraissait plus solide dansla nuit noyéela pauvre misérablepresque folle defatiguecroyait voir se gonfler un déluge dans le ruisseau.Un mirage d'épouvante lui montrait tout à coup de l'eautout autour d'ellede l'eau qui marchaitde l'eau qui s'approchaitde partout. Elle fermait les yeuxn'osait plus bougercraignait desentir son pas glisser sous ellese mettait à pleureretpleurait jusqu'à ce que quelqu'un passât et voulûtbien lui donner le bras jusqu'à l'Hôtel de la petitemain bleue.


CHAPITRELII




Ellemontait alors dans l'escalierc'était son dernier refuge.Elle s'y sauvait de la pluiede la neigedu froidde la peurdudésespoirde la fatigue. Elle montait et s'asseyait sur unemarche contre la porte fermée de Gautrucheserrait son châleet sa jupe pour laisser passage aux allants et venants le long decette raide échelleramassait sa personne et se rencognaitpour rapetisser sur l'étroit palier la place de sa honte.

Des portesouvertessortait et se répandait sur l'escalier l'odeur descabinets sans airdes familles tassées dans une seulechambrel'exhalaison des industries malsainesles fuméesgraisseuses et animalisées des cuisines de réchaudchauffées sur le carréune puanteur de loquesl'humide fadeur de linges séchant sur des ficelles. La fenêtreaux carreaux cassés que Germinie avait derrière ellelui envoyait la fétidité d'un plomb où toute lamaison vidait ses ordures et son fumier coulant. A tout momentsousune bouffée d'infectionson coeur se levait : elle étaitobligée de prendre dans sa poche un flacon d'eau de mélissequ'elle avait toujours sur elleet d'en boire une gorgée pourne pas se trouver mal.

Maisl'escalier avaitlui aussises passants : d'honnêtes femmesd'ouvriers remontaient avec un boisseau de charbon ou le litre dusouper. Elles la frôlaient du piedet tout le temps qu'ellesmettaient à monterGerminie sentait leur regard de mépristourner autour de la cage de l'escalier et l'écraser de plushaut à chaque étage. Des enfantsdes petites filles enfanchon qui passaient dans l'escalier noir avec la lumièred'une fleurdes petites filles qui lui faisaient revoircomme lalui montraient souvent ses rêvessa petite fille vivante etgrandieelle les voyait s'arrêter à la regarder avec degrands yeux qui se reculaient d'elle ; puis les petites se sauvaientet s'essoufflaient à monteret quand elles étaienttout en hautse penchant presque par-dessus la rampeelles luijetaient des sottises impuresdes injures d'enfants du peuple...L'insultecrachée par ces bouches de rosestombait surGerminie plus douloureusement que tout. Elle se soulevait àdemiun moment ; puis accablées'abandonnantelle retombaitsur elle-mêmeet remontant son tartan sur sa tête pours'y cacher et s'y ensevelirelle restait comme une morteaffaisséeinerteinsensiblerepliée sur son ombrepareille àun paquet jeté là et sur lequel tout le monde pouvaitmarchern'ayant plus de sensne vivant plus de tout le corps quepour un bruit de pas qu'elle écoutait venir -- et qui nevenait pas.

Enfinaprès des heuresdes heures qu'elle ne pouvait pas compteril lui semblait entendredans la rueun trébuchement de paspuis une voix avinée montait l'escalier en bégayant :-- Canaille !... canaille ed' d' marchand de vin !... tu m'as vendudu vin qui soûle !

C'étaitlui.

Et presquetous les jours recommençait la même scène.

-- Ah !t'étais làma Germiniedisait-il en la reconnaissant.Voilà ce que c'est... je vais te dire... On s'est un peusubmergé... Et mettant la clef dans la serrure : -- Je vas tedire... C'est pas ma faute...

Ilentraitrepoussait d'un coup de pied une tourterelle aux ailesrognées qui sautillait en boitantet fermant la porte : --Vois-tu? Ce n'est pas moi... C'est Paillontu sais bien Paillon?...ce petit gros qui est gras comme un chien de fou... Eh bien ! c'estluivrai d'honneur... Il a voulu me payer un litre à seize...Il m'a offert l'honnêtetéj'y ai roffert lapolitesse... Là-dessus naturellementnous avons consolénotre caféconsolé consoleras-tu !... Et d'alors enalors... nous nous sommes tombés dessus !... Un carnage depossédé !... A preuve que ce carcan de marchand de vinnous a jetés à la porte comme des épluchuresd'homard !

Germiniependant l'explicationavait allumé la chandelle fichéedans un chandelier de cuivre jaune. A la lueur de la lumièrevacillanteapparaissait le sale papier de la chambrecouvert decaricatures du Charivaridéchirées du journalet collées au mur.

-- Tiens !t'es un amourlui disait Gautruche en lui voyant poser sur la tableun poulet froid et trois bouteilles de vin. Car faut te dire... pource que j'ai dans l'estomac.. un méchant bouillon... voilàtout.. Ah ! celui-làil aurait fallu un fier maîtred'armes pour lui crever les yeux !

Et il semettait à manger. Germinie buvaitles coudes sur la tableenle regardantet son regard devenait noir.

. . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

-- Bon !toutes les négresses sont mortes... faisait à la finGautruche en égouttant une à une les bouteilles. Audodoles enfants !

. . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Etc'étaiententre ces deux êtresdes amours terriblesacharnés et funèbresdes ardeurs et desassouvissements sauvagesdes voluptés furieusesdes caressesqui avaient les brutalités et les colères du vindesbaisers qui semblaient chercher le sang sous la peau comme la langued'une bête férocedes anéantissements qui lesengloutissaient et ne leur laissaient que le cadavre de leurs corps.

A cettedébaucheGerminie apportait je ne sais quoi de foudedélirantde désespéréune sorte defrénésie suprême. Ses sens exaspérésse retournaient contre eux-mêmesetsortant des appétitsde leur natureils se poussaient à souffrir. La satiétéles usaitsans les éteindre ; et dépassant l'excèsils se forçaient jusqu'au déchirement. Dans leparoxysme d'excitation où était la malheureusecréaturesa têteses nerfsl'imagination de son corpsenragéne cherchaient plus même le plaisir dans leplaisirmais quelque chose au-delà de plus âpredeplus poignantde plus cuisant : la douleur dans la volupté.Et à tout momentle mot "mourir" s'échappaitde ses lèvres serréescomme si tout bas elle invoquaitla mort et cherchait à l'étreindre dans les agonies del'amour !

Quelquefoisla nuittout à coupse dressant sur le bord du litellemettait ses pieds nus sur le froid du carreauet restait làfarouchepenchée sur ce qui respire dans une chambre quidort. Et peu à peu ce qui était autour d'ellel'obscurité de l'heuresemblait l'envelopper. Elle separaissait à elle-même tomber et rouler dansl'inconscience et l'aveuglement de la nuit. La volonté de sesidées s'éteignait. Toutes sortes de choses noiresayant comme des ailes et des voixlui battaient contre les tempes.Les sombres tentations qui montrent vaguement le crime à lafolie lui faisaient passer devant les yeuxtout près d'elleune lumière rougel'éclair d'un meurtre ; et il yavait dans son dos des mains qui la poussaientpar-derrièrevers la table sur laquelle étaient les couteaux... Ellefermait les yeuxbougeait un pied ; puisayant peurse retenaitaux draps ; et à la finse retournantelle retombait dans lelitet renouait son sommeil au sommeil de l'homme qu'elle avaitvoulu assassiner ; pourquoi ? elle ne le savait ; pour rien-- pourtuer !

Et ainsijusqu'au jourdans le mauvais cabinet garnise débattaientla rage et la lutte de ces mortelles amours-- tandis que la pauvrecolombe éclopée et boiteusel'infirme oiseau de Vénusnichée dans un vieux soulier de Gautruchejetait de temps entempsen s'éveillant au bruitun roucoulement effaré.


CHAPITRELIII

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Dans cetemps-làGautruche fut un peu dégoûté deboire. Il venait d'éprouver la première atteinte de lamaladie de foie qui couvait depuis longtemps dans son sang brûléet alcoolisésous le rouge briqueté de ses pommettes.Les affreuses souffrances qui lui avaient mordu le côtéet tordu le creux de l'estomac pendant une huitaine de joursluiavaient fait faire des réflexions. Il lui était venuavec des résolutions de sagessedes idées d'avenirpresque sentimentales. Il s'était dit qu'il fallait mettre unpeu plus d'eau dans sa vies'il voulait faire de vieux os. Pendantqu'il se retournait dans son lit et qu'il se pelotonnaitles genouxremontés pour moins souffriril avait regardé sontaudisces quatre murs où il remisait ses nuitsoù ilrentrait le soir ses ivressesquelquefois sans chandelledont il sesauvait le matin au jour ; et il avait pensé à se faireun intérieur. Il avait pensé à une chambreoùil aurait une femmeune femme qui lui ferait un bon pot-au-feulesoignerait s'il était souffrantraccommoderait ses affairestiendrait son linge en étatl'empêcherait d'allerrecommencer une ardoise chez un marchand de vinune femme enfin quiaurait pour lui tous les bons côtés du ménageetqui par là-dessus ne serait pas une bêtelecomprendraitrirait avec lui. Cette femme était toute trouvée: c'était Germinie. Elle devait avoir un petit magotquelquessous amassés depuis le temps qu'elle servait chez sa vieilledemoiselle ; et avec ce qu'il gagnaitluiils vivraient àl'aise et "bouloteraient". Il ne doutait pas de sonconsentement ; il était sûr d'avance qu'elleaccepterait. Et d'ailleursses scrupulessi elle en avaitnerésisteraient pas à la perspective du mariage qu'ilcomptait lui faire luire au bout de leur liaison.

Un lundielle venait d'arriver chez lui.

-- DisdoncGerminiecommença Gautruchequ'est-ce que tu dirais deçahein ? Une bonne chambre... pas comme ce bahut-là..une vraieavec un cabinet... à Montmartreet deux fenêtresrien que ça !... rue de l'Empereur... avec une vue qu'unAnglais vous en donnerait cinq mille francs pour l'emporter ! Enfinquelque chose de chouette et de gaiqu'on y passerait toute lajournée sans s'embêter... Parce que moije vais tedire... je commence à en avoir assez de déménagerpour changer de puces. Et puisce n'est pas tout ça : jem'embête d'être branché en garnije m'embêted'être tout seul.. Les amisc'est pas une société...Ils vous tombentcomme des mouchesdans votre verrequand c'estvous qui payezet puis voilà !... D'abordje ne veux plusboirevrai de vraique je ne veux plustu verras ! Tu comprendsque je ne veux pas me payer cette existence-làà m'enfaire crever... Pas de ça ! Attention ! Il ne faut pass'abîmer le coco... Il me semblait ces jours-ci que j'avaisavalé des tire-bouchons... Et je n'ai pas envie de frapper aumonument encore tout de suite... Alorsde fil en aiguillevoilàce qui m'a poussé : Je vas faire la proposition àGerminie... Je me fendrais d'un peu de mobilier... Toitu as ce quetu as dans ta chambre... Tu sais que je ne suis pas trop feignantjen'ai pas du poil dans la main pour l'ouvrage... Puison pourraitvoir à n'être pas toujours à travailler pour lesautresà prendre une boîte de cambrousier...Toisi tu avais quelque chose de côtéçaaiderait... Nous nous mettrions ensemble gentimentquitte ànous faire régulariser un jour devant M. le maire... Ce n'estpas si bêtetout çahein ? ma grossen'est-ce pas?... Et on va un peu quitter sa vieille de ce coup-làpasvrai ! pour son vieux chéri de Gautruche ?

Germiniequi avait écouté Gautruchela tête avancéevers luile menton appuyé sur la paume de la mainserenversa dans un éclat de rire strident :

-- Ah ! ah! ah ! Tu as cru !... Et tu me dis ça comme ça !... Tuas cru que je la quitteraiselle ! mademoiselle ! Vraitu l'as cru?... Tu es bêtesais-tu ! Mais tu aurais des mille et descentstu serais tout cousu d'orentends-tu ? tout cousu... C'est dela farcehein ?... Mademoiselle ? Mais tu ne sais donc pasje net'ai pas dit... Ah ! je voudrais bien qu'elle meureet que cesmains-là ne soient pas là pour lui fermer les yeux ! Ilfaudrait voir !... Voyonslà vraimenttu l'as cru ?

-- Dame !je m'étais figuré... De la façon que tu étaisavec moi... Je croyais que tu tenais plus à moi que ça...enfin que tu m'aimais... fit le peintredémonté parl'ironie terrible et sifflante des paroles de Germinie.

-- Ah ! tucroyais encore ça ; que je t'aimais ! Etcomme si tout àcoup elle arrachait du fond de son coeur le remords et la plaie deses amours : -- Eh bien ! ouitiens ! je t'aime... je t'aimecommetu m'aimeslà ! autant ! et voilà tout ! Je t'aimecomme ce qu'on a sous la mainet dont on se sert parce que c'est là!... J'ai l'habitude de toi comme d'une vieille robe qu'on remettoujours... Voilà comme je t'aime !... Qu'est-ce que tu veuxque je tienne à toi ? Toi ou un autre... je te demande un peuce que ça peut me faire ?... Carenfinqu'est-ce que tu asété plus qu'un autre pour moi ? Eh bien ! ouitu m'asprise... Et après ? C'est-il assez pour que je t'aime ?...Mais qu'est-ce que tu m'as donc fait pour m'attacherveux-tu me ledire ? M'as-tu jamais sacrifié un verre de vin ? As-tu euseulement pitié de moiquand je trimais dans la bouedans laneigeau risque de crever? Ah ! bien oui ! Et ce qu'on me disaitcequ'on me crachait sur la têteque mon sang ne faisait qu'unbouillon d'un bout à l'autre !... Tout ce que j'ai mangéd'affronts à t'attendrec'est toi qui t'en fichais pas mal !Allons donc !... C'est qu'il y a longtemps que je veux te dire toutça... et que j'en ai gros làva ! Voyonsdit-elleavec un sourire atroceest-ce que tu crois que tu m'as rendue folleavec ton physiqueavec tes cheveuxque tu n'as plusavec cettetête-là? Plus souvent ! Je t'ai pris... j'aurais prisn'importe qui ! J'étais dans mes jours où il me fautquelqu'un ! Je ne sais plus alorsje ne vois plus... Ce n'est plusmoi qui veux...Je t'ai pris parce qu'il faisait chaudtiens !

Elle setut un instant.

-- Vatoujoursdit Gautrucheaplatis-moi sur toutes les coutures... Ne tegêne pas pendant que tu y es...

-- Hein?reprit Germiniecomme tu te figurais que j'allais êtreenchantée de me mettre avec toi ? Tu te disais : cette bonnebête-là ! va-t-elle être contente ! Et puisjen'aurai qu'à lui promettre de l'épouser... Ellelaissera sa place en plan. Elle lâchera sa maîtresse...Voyez-vous ça ! Mademoiselle ! mademoiselle qui n'a que moi !Ah ! tienstu ne sais rien... Et puistu ne comprendrais pas...Mademoiselle qui est tout pour moi ! Maisdepuis ma mèrejen'ai eu qu'elleje n'ai trouvé qu'elle de bonne ! Sauf ellequ'est-ce qui m'a dit quand j'étais triste : tu es triste ? Etquand j'étais malade : tu es malade ? Personne ! Il n'y a euqu'ellerien qu'elle pour me soignerpour s'occuper de moi... Tiens! toi qui parles d'aimer pour ce qu'il y a entre nous... Ah ! voilàquelqu'un qui m'a aiméemademoiselle ! Oh ! ouiaimée! Et je meurs de çasais-tu? d'être devenue unemisérable comme je suisune... -- Elle dit le mot. -- Et dela tromperde lui voler son affectionde la laisser toujoursm'aimer comme sa fillemoi ! moi ! Ah ! si jamais elle apprenaitquelque chose... vasois tranquille ! ça ne serait paslong... Il y en a une qui ferait un joli saut du cinquièmevrai comme Dieu est mon maître ! Mais figure-toi bien... toiencoretu n'es pas mon coeurtu n'es pas ma vietu n'es que monplaisir... Mais j'ai eu un homme... Ah ! je ne sais pas si je l'aiaimé celui-là ! On m'aurait charcutée pour luisans que je dise rien... Enfinl'homme de mon malheur !... Eh bien !vois-tuau plus fort que j'étais pincée pour luiquand je ne soufflais que lorsqu'il voulaitquand j'étaisfolle et qu'il m'aurait marché sur le ventreje l'auraislaissé marcher !... Eh bien ! ouià ce moment-làmademoiselle eût été maladeelle m'eûtfait signe du petit doigtque je serais revenue... Ouipour elleje l'aurais quitté ! Je te disje l'aurais quitté !

--Alors... Puisque c'est à ce point-làma chèrequ'on l'aime tant sa vieilleil n'y a plus qu'une chose que je teconseille : il ne faut plus la quitterta bonne damevois-tu ?

-- C'estmon congé ? dit Germinie en se levant.

-- Ma foi! ça y ressemble.

-- Eh bien! adieu... Ça me va !

Etallantdroit à la porteelle sortit sans un mot.


CHAPITRELIV




De cetteruptureGerminie tomba où elle devait tomberau-dessous dela honteau-dessous de la nature même. De chute en chutelamisérable et brûlante créature roula à larue. Elle ramassa les amours qui s'usent en une nuitce qui passece qu'on rencontrece que le hasard des pavés fait trouver àla femme qui vague. Elle n'avait plus besoin de se donner le temps dudésir : son caprice était furieux et soudainallumésur l'instant. Affamée du premier venuelle le regardait àpeineet n'aurait pu le reconnaître. Beautéjeunessece physique d'un amant où l'amour des femmes les plusdégradées cherche comme un bas idéalrien detout cela ne la tentait plusne la touchait plus. Ses yeuxdanstous les hommesne voyaient plus que l'homme : l'individu lui étaitégal. La dernière pudeur et le dernier sens humain dela débauchela préférencele choixet jusqu'àce qui reste aux prostituées pour conscience et pourpersonnalitéle dégoûtle dégoûtmême-- elle l'avait perdu !

Et elles'en allait par les ruesbattant la nuitavec la démarchesuspecte et furtive des bêtes qui fouillent l'ombre et dontl'appétit quête. Comme jetée hors de son sexeelle attaquait elle-mêmeelle sollicitait la brutalitéelle abusait de l'ivresseet c'était à elle qu'oncédait. Elle marchaitflairant autour d'elleallant àce qu'il y a d'embusquéd'impur dans les terrains vaguesauxoccasions du soir et de la solitudeaux mains qui attendaient pours'abattre sur un châle. Sinistre et frémissantelespassants de minuit la voyaientà la lueur des réverbèresse glisser et comme rampercourbéeeffacéelesépaules pliéesrasant les ténèbresavecun de ces airs de folle et de maladeun de ces égarementsinfinis qui font travailler sur des abîmes de tristesselecoeur du penseur et la pensée du médecin.


CHAPITRELV


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Un soirqu'elle rôdaitdans la rue du Rocheren passant devant unmarchand de vinau coin de la rue de Labordeelle vit le dos d'unhomme qui buvait sur le comptoir : c'était Jupillon.

Elles'arrêta courttourna du côté de la rueets'adossant à la grille du marchand de vinelle se mit àattendre. Elle avait la lumière de la boutique derrièreelleles épaules contre les barreauxet elle se tenaitimmobilesa jupe retroussée d'une main par devantson autremain tombant au bout de son bras abandonné. Elle ressemblait àune statue d'ombre assise sur une borne. Dans sa poseil y avait unerésolution terrible et comme l'éternelle patienced'attendre là toujours. Les passantsles voituresla rueelle les apercevait vaguement et lointainement. Le cheval de renfortde l'omnibus pour la montée de la rueun cheval blancétaitdevant elleimmobileéreintédormant sur piedavecla tête et les deux jambes de devant dans la pleine lumièrede la porte : elle ne le voyait pas. Il brouillassait. C'étaitun de ces temps de Parissales et pourrisoù il semble quel'eau qui tombe soit déjà de la boue avant d'êtretombée. Le ruisseau lui montait sur les pieds. Elle demeuraainsi une demi-heurelamentable à voirsans mouvementmenaçante et désespéréetoute àcontre-joursombre et sans visagepareille à une Fatalitéplantée par la Nuit à la porte d'un minzingue !

EnfinJupillon sortit. Elle se dressa devant luiles bras croisés.

-- Monargent? lui dit-elle. Elle avait la figure d'une femme qui n'a plusde consciencepour laquelle il n'y a plus de Dieuplus degendarmesplus de cour d'assisesplus d'échafaud-- plusrien !

Jupillonsentit sa blague s'arrêter dans sa gorge.

-- Tonargent ? fit-ilton argentil n'est pas perdu. Mais il faut letemps... Dans ce moment-cije te diraiça ne va pas fortl'ouvrage... Il y a longtemps que c'est finima boutiquetu sais...Mais d'ici à trois moisje te promets... Et tu vas bien ?

--Canailleva ! Ah ! je te tiens donc ! Ah ! tu voulais filer... Maisc'est toimon malheur ! c'est toi qui m'as faite comme je suisbrigand ! voleur ! filou ! Ah ! c'est toi...

Germinielui jetait cela au visageen se poussant contre luien lui faisanttêteen avançant sa poitrine contre la sienne. Ellesemblait se frotter aux coups qu'elle appelait et provoquait ; etelle lui criaittoute tendue vers lui : -- Mais bats-moi donc !Qu'est-ce qu'il faut donc que je disedispour que tu me battes ?

Elle nepensait plus. Elle ne savait plus ce qu'elle voulaitseulement elleavait comme un besoin d'être frappée. Il lui étaitvenu une envie instinctiveirraisonnéed'êtrebrutaliséemeurtriede souffrir dans sa chairde ressentirun chocune secousseune douleur qui fît taire ce qui battaitdans sa tête. Des coupselle n'imaginait que cela pour enfinir. Puisaprès les coupselle voyaitavec la luciditéd'une hallucinationtoutes sortes de choses se passerla gardearrivantle postele commissaire ! le commissaire devant lequelelle pourrait tout direson histoireses misèresce que luiavait fait souffrir cet hommece qu'il lui avait coûté! Son coeur se dégonflait d'avance à l'idée dese videravec des cris et des pleursde tout ce dont il crevait.

-- Maisbats-moi doncrépétait-elle en marchant toujours surJupillonqui cherchait à s'effacer et lui jetait en reculantdes mots caressants comme on en jette à une bête qui nevous reconnaît pas et qui veut mordre. Un rassemblementcommençait autour d'eux.

-- Allonsvieille pocharden'embêtons pas monsieurfit un sergent deville quiempoignant Germinie par un brasla fit tourner surelle-même rudement. Sous l'injure brutale de cette main depoliceles genoux de Germinie fléchirent : elle cruts'évanouir. Puis elle eut peuret se mit à courir dansle milieu de la rue.


CHAPITRELVI




La passiona des retours insensésdes revenez-y inexplicables. Cet amourmaudit que Germinie croyait tué par toutes les blessures ettous les coups de Jupillonil revivait. Elle était épouvantéede le retrouver en elle en rentrant. La seule vue de cet hommecetteapproche de quelques minutesle son de sa voixla respiration del'air qu'il respiraitavaient suffi pour lui retourner le coeur etla rendre toute au passé.

Malgrétoutelle n'avait jamais pu arracher tout à fait Jupillon dufond d'elle ; il y était resté enraciné. Sonpremier amour était lui. Elle lui appartenaitcontreelle-mêmepar toutes les faiblesses du souvenirtoutes leslâchetés de l'habitude. D'elle à luiil y avaittous les liens de torture qui nouent la femme pour toujourslesacrificela souffrancel'abaissement. Il la possédait pouravoir violé sa consciencepiétiné sur sesillusionsmartyrisé sa vie. Elle était à luiàlui éternellementcomme au maître de toutes sesdouleurs.

Et cechoccette scène qui aurait dû lui donner l'horreur dele rencontrer jamaisralluma en elle la frénésie de lerevoir. Toute sa passion la reprit. La pensée de Jupillonl'emplit jusqu'à la purifier. Elle arrêta court levagabondage de ses sens : elle voulut n'être à personnepuisque c'était le seul moyen qu'elle eût encore d'êtreà lui.

Elle semit à le guetterà étudier ses heures desortieles rues où il passaitles endroits où ilallait. Elle le suivitaux Batignollesjusqu'à son nouveaulogementmarcha derrière luicontente de mettre le pied oùil avait mis le siend'être menée par son cheminde levoir un peude saisir un geste qu'il faisaitde lui prendre un deses regards. C'était tout : elle n'osait lui parler ; elle setenait à distanceallant derrièrecomme un chienperdu tout heureux qu'on ne le repousse pas à coups de talon.

Elle sefit ainsipendant des semainesl'ombre de cet hommeune ombrehumble et peureuse qui reculait et s'éloignait de quelquespasquand elle se croyait vue ; puis se rapprochait à pastimideset à une marque d'impatience de l'hommes'arrêtaitencoreen paraissant demander grâce.

Quelquefoiselle l'attendait à la porte d'une maison où il entraitle reprenait quand il sortaitle reconduisait chez luitoujours deloinsans lui parleravec l'air d'une mendiante qui mendie desrestes et remercie de ce qu'on lui laisse ramasser. Puis au volet durez-de-chaussée où il demeuraitelle écoutaits'il était seuls'il n'y avait personne.

Quand ilétait avec une femme au brasquoi qu'elle souffrîtelle s'acharnait à le poursuivre. Elle allait où allaitle couplejusqu'au bout. Elle entrait derrière eux dans lesjardins publicsdans les bals. Elle marchait dans leurs riresdansleurs parolesse déchirait à les voirà lesentendreet restait làdans leur dosà faire saignertoutes ses jalousies.


CHAPITRELVII

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On étaitau mois de novembre. Depuis trois ou quatre joursGerminie n'avaitpoint rencontré Jupillon. Elle vint l'épierlechercher près de son logement. Arrivée à sa rueelle vit de loin une large raie de lumière filtrant par sonvolet fermé. Elle approcha et entendit des éclats deriredes chocs de verredes femmespuis une chansonune voixunefemmecelle qu'elle haïssait avec toutes les haines de soncoeurcelle qu'elle eût voulu voir mortecelle dont elleavait tant de fois cherché la mort dans les lignes du sortelle enfin -- sa cousine !

Elle secolla derrière le voletaspirant ce qu'ils disaientenfoncéedans la torture de les entendreaffamée et se repaissant desouffrir. Il tombait une pluie froide d'hiver. Elle ne la sentaitpas. Tous ses sens étaient à écouter. La voixqu'elle détestait semblait par moments faiblir et s'éteindresous les baiserset ce qu'elle chantait s'envolait comme étouffépar une bouche qui se pose sur une chanson. Les heures passaient.Germinie était toujours là. Elle ne pensait pas às'en aller. Elle attendait sans savoir ce qu'elle attendait. Il luisemblait qu'il fallait qu'elle restât là toujoursjusqu'à la fin. La pluie tombait plus fort. De l'eaud'unegouttière crevée au-dessus d'ellelui battait sur lesépaules. De grosses gouttes lui glissaient sur la nuque. Unfroid de glace lui coulait dans le dos. Sa robe suait l'eau sur lepavé. Elle ne s'en apercevait pas. Elle n'avait plus dans tousles membres que la souffrance de l'âme.

Bien avantdans la nuitil y eut du bruitun remuementdes pas vers la porte.Germinie courut se cacher à quelques pas dans le rentrant d'unmuret elle vit une femme qu'emmenait un jeune homme. Comme elle lesregardait s'éloignerelle sentit sur ses mains quelque chosede doux et de chaud qui lui fit peur d'abord : c'était unchien qui la léchaitun gros chien qu'elle avait tenu toutpetit bien des soirées sur ses genouxdans l'arrière-boutiquede la crémière...

-- IciMolosse ! cria deux ou trois fois dans l'ombre de la rue la voiximpatientée de Jupillon.

Le chienaboyase sauvase retourna en gambadant pour reveniret rentra. Laporte se referma. Les voix et les chansons ramenèrent àla même placecontre le voletGerminieque la pluie trempaitet qui se laissa tremper en écoutant toujoursjusqu'au matinjusqu'au petit jourjusqu'à l'heure où des maçonsallant à leur ouvrageleur pain sous le brasse mirent àrire en la voyant.


CHAPITRELVIII

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Deux outrois jours après cette nuit passée sous la pluieGerminie avait un visage effrayant de souffrancele teint marbréles yeux brûlants. Elle ne disait rienne se plaignait pasfaisait son service comme à l'ordinaire.

-- Ah çà! toiregarde-moi donc un peului dit mademoiselle ; et l'attirantbrusquement au jour : -- Qu'est-ce que c'est que ça ? cettemine de déterrée-là ? Allonsvoyonstu esmalade ? Mon Dieu ! as-tu chaud aux mains !

Elle luiprit le poignetet lui rejetant le bras au bout d'un instant :

--Commentchienne de bête ! tu as une fièvre de cheval !Et tu gardes ça pour toi !

-- Maisnonmademoisellebalbutia Germinie. Je crois que c'est un grosrhumetout bonnement...Je me suis endormiel'autre soirla fenêtrede ma cuisine ouverte...

-- Oh !toid'abordreprit mademoiselletu crèverais que tu neferais pas seulement : Ouf ! Attends...

Etmettant ses lunettesroulant vivement son fauteuil à unepetite table auprès de la cheminéeelle se mit àécrire quelques lignes de sa grosse écriture.

-- Tiensfit-elle en pliant la lettretu vas me faire le plaisir de donnercela à ton amie Adèle pour le faire porter par leportier... Et maintenantà la paille !

MaisGerminie ne voulut jamais aller se coucher. Ce n'était pas lapeine. Elle ne se fatiguerait pas. Elle resterait assise toute lajournée. D'ailleursle plus fort de son mal étaitpassé ; elle allait déjà mieux. Et puis le litpour ellefaisait mourir.

Lemédecinappelé par le mot de mademoisellevint lesoir. Il examina Germinie et ordonna l'application de l'huile decroton. Les désordres de la poitrine étaient tels qu'ilne pouvait encore rien dire. Il fallait attendre l'effet des remèdes.

Il revintau bout de quelques joursfit coucher Germiniel'auscultalonguement. -- C'est prodigieuxdit-il à mademoiselle quandil fut redescenduelle a eu une pleurésieet ne s'est pasalitée un moment... C'est donc une fille de fer?... Oh !l'énergie des femmes !... Quel âge a-t-elle ?

--Quarante et un ans.

--Quarante et un ans? Oh ! c'est impossible !... Vous êtes sûre? Elle en paraît cinquante...

-- Ah !pour paraîtreelle paraît tout... Qu'est-ce que vousvoulez? Jamais de santé... toujours à êtremalade... des chagrins... des misères... et puis un caractèreà se tourmenter toujours...

--Quarante et un ans ! c'est étonnant ! répéta lemédecin. Il reprit après une seconde de réflexion:

-- Ya-t-il eu dans sa familleà votre connaissancedesaffections de poitrine ? A-t-elle eu des parents qui soient morts...

-- Elle aperdu une soeur d'une pleurésie... mais elle était plusâgée... Elle avait quarante-huit ansje crois...

Le médecinétait devenu sérieux. -- Enfinla poitrine se dégagedit-il d'un ton rassurant. Mais il est de toute nécessitéqu'elle se repose... Et puis envoyez-la-moi une fois par semaine .Qu'elle vienne me voir... Qu'elle prenne pour cela un beau tempsunjour de soleil.


CHAPITRELIX




Mademoiselleeut beau parlerpriervouloirgronder : elle ne put obtenir deGerminie qu'elle discontinuât son service pendant quelquesjours. Germinie ne voulut même point entendre parler d'une aidequi ferait le plus gros de son ouvrage. Elle déclara àmademoiselle que c'était impossible et inutilequ'elle ne seferait jamais à l'idée d'une autre femme l'approchantla servantla soignant ; que rien que cette idée dans son litlui donnerait la fièvrequ'elle n'était pas encoremorteet que tant qu'elle pourrait mettre un pied devant l'autreelle suppliait qu'on la laissât aller. A dire celaelle mit unaccent si tendreses yeux priaient si biensa voix de malade étaitsi humble et si passionnée dans sa demandeque mademoisellen'eut pas le courage de la forcer à prendre quelqu'un. Elle latraita seulement "de tête de boisde bête brute"qui croyaitcomme tous les gens de la campagnequ'on est mort pourquelques jours passés au lit.

Sesoutenant avec une apparence de mieuxdue à la médicationénergique du médecinGerminie continuait àfaire le lit de mademoiselle qui l'aidait à soulever lesmatelas. Elle continuait à lui faire à mangeret celasurtout lui était horrible.

Quand ellepréparait le déjeuner et le dîner demademoiselleelle se sentait mourir dans sa cuisineune de cesmisérables petites cuisines de grande villequi font tant defemmes pulmoniques. La braise qu'elle allumaitet d'où selevait lentement un filet de fumée âcrecommençaità lui faire défaillir le coeur ; puis bientôt lecharbon que lui vendait le charbonnier d'à côtédu fort charbon de Parisplein de fumeronsl'enveloppait de sonodeur entêtante. Le tuyau de tiragecrassé etrabattantle manteau bas de la cheminéelui renvoyaient dansla poitrine la malsaine respiration du feu et l'ardeur corrodante dufourneau à hauteur d'appui. Elle suffoquaitelle sentait lerouge et le chaud de tout son sang lui monter à la figure etlui faire des plaques sur le front. La tête lui tournait Dansla demi-asphyxie des blanchisseuses qui repassent au milieu de lavapeur des réchaudselle se jetait à la fenêtreet humait un peu d'air glacé.

Poursouffrir deboutaller toujours malgré ses défaillanceselle avait plus que la répulsion des gens du peuple às'aliterplus que la furieuse et jalouse volonté de ne paslaisser les soins d'une autre entourer mademoiselle : elle avait laterreur de la délationqui pouvait entrer avec une nouvelledomestique. Il fallait qu'elle fût là pour gardermademoiselle et empêcher qu'on approchât d'elle. Puis ilfallait encore qu'elle se montrâtque le quartier la vîtet qu'elle n'eût pas un air de morte pour ses créanciers.Il fallait qu'elle fît semblant d'avoir même des forcesqu'elle jouât l'apparence et la gaieté de la viequ'elle donnât confiance à toute la rue avec les parolesarrangées du médecinavec une mine d'espéranceavec la promesse de ne pas mourir. Il fallait qu'elle fît bonnefigure pour rassurer ses dettespour empêcher les alarmes del'argent de monter l'escalier et de s'adresser à mademoiselle.

Cettecomédie horrible et nécessaireelle la soutint. Ellefut héroïque à faire mentir tout son corpsredressantdevant les boutiques qui l'épiaientsa tailleaffaisséepressant son pas traînantse frottant lesjouesavant de descendreavec une serviette rude pour y rappeler lacouleur du sangpour farder sur son visage les pâleurs de sonmal et le masque de sa mort !

Malgréla toux atroce qui secouaittoute la nuitses insomniesmalgréle dégoût de son estomac repoussant la nourritureellepassa ainsi tout l'hiver à se vaincre et à sesurmonterà se débattre avec les hauts et les bas dela maladie.

Chaquefois qu'il venaitle médecin disait à mademoisellequ'il ne voyait chez sa bonne aucun des organes essentiels àla vie attaqué d'une manière grave. Les poumons étaientbien un peu ulcérés en haut ; mais on guérit decela. Seulement c'est un corps bien usébien usérépétait-il avec un certain accent tristeun airpresque embarrassé qui frappait mademoiselle. Et il parlaittoujoursà la fin de ses visitesde changement d'airdecampagne.


CHAPITRELX

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Au moisd'aoûtle médecin ne trouvait plus que cela àconseillerà ordonner : la campagne. Malgré la peinequ'ont les vieilles gens à se déplaceràchanger le lieules habitudesles heures de leur vieen dépitde son humeur casanière et de l'espèce de déchirementqu'elle ressentait à s'arracher de son intérieurmademoiselle se décida à emmener Germinie à lacampagne. Elle écrivit à une fille de la Poulequi habitaitavec une nichée d'enfantsune jolie petitepropriété dans un village de la Brieet quidepuis delongues annéessollicitait d'elle une longue visite. Elle luidemanda l'hospitalité pendant un moissix semaines pour elleet sa bonne malade.

On partit.Germinie était heureuse. Arrivéeelle se trouva mieux.Sa maladiependant quelques jourseut l'air de se laisser distrairepar le changement. Mais l'étécette année-làétait incertainpluvieuxtourmenté de soudainesvariations et de souffles brusques. Germinie prit un refroidissement; et mademoiselle entendit bientôt recommencer sur sa têtejuste au-dessus de l'endroit où elle couchaitl'affreuse touxqui lui avait été si insupportable et si douloureuse àParis. C'étaient des quintes pressées et commeétranglées qui s'arrêtaient un momentpuisreprenaientdes quintes dont les silences laissaient àl'oreille et au coeur une attente nerveuseanxieuse de ce qui allaitrevenir et de ce qui revenait toujourséclataitse brisaits'éteignait encoremais vibraitmême éteintsans jamais se taire ni vouloir finir.

Pourtantde ces horribles nuitsGerminie se relevait avec une énergieune activité qui étonnait etpar momentrassuraitmademoiselle. Elle était debout avec tout le monde. Un matinà cinq heureselle alla avec le domestique dans un char àbancà trois lieues de làchercher du poisson dans unmoulin ; une autre foiselle se traînaavec les bonnes de lamaisonau bal de la fêteet ne rentra qu'avec elles au jour.Elle travaillaitaidait les domestiques. Sur un bout de chaisedansun angle de la cuisineelle était toujours à fairequelque chose de ses doigts. Mademoiselle fut obligée de lafaire sortirde l'envoyer s'asseoir dans le jardin. Germinie allaitalors se mettre sur le banc vertson ombrelle ouverte sur sa têteavec du soleil dans sa jupe et sur ses pieds. Ne bougeant pluselles'oubliait là à respirer le jourla lumièrelachaleurdans une sorte d'aspiration passionnée et de bonheurfiévreux. Sa bouche détendue s'entrouvrait àl'haleine du grand air. Ses yeux brûlaient sans remuer ; etdans l'ombre éclairée qui glissait de la soie del'ombrelleson visage consumédécharnéfunèbreregardait comme une tête de mort amoureuse.

Toutelasse qu'elle était le soirrien ne pouvait la déciderà se coucher avant sa maîtresse. Elle voulait êtrelà pour la déshabiller. Assise à côtéd'ellede temps en temps elle se soulevait pour la servir comme ellepouvaitl'aidait à ôter son juponpuis se rasseyaitramassait un instant ses forcesse relevaitvoulait encore servir àquelque chose. Il fallait que mademoiselle la rassît de forceet lui ordonnât de rester tranquille. Et tout le temps quedurait cette toilette du soirc'était toujours dans sa bouchele même rabâchage sur les domestiques de la maison. --Voyez-vousmademoisellevous n'avez pas idée des yeux qu'ilsse font quand ils croient qu'on ne les voit pas... la cuisinièreet le domestique... Ils se tiennent encorequand je suis là ;mais l'autre jourje les ai surpris dans la chambre à four...Ils s'embrassaientfigurez-vous ! Heureusement que madame ici nes'en doute pas. -- Ah ! te voilà encore dans tes histoires !

MaisbonDieufaisait mademoisellequ'ils se pigeonnent ou qu'ils ne sepigeonnent pasqu'est-ce que ça te fait ? Ils sont bons pourtoin'est-ce pas ? Voilà tout ce qu'il faut.. -- Oh ! trèsbonsmademoiselle ; de ce côté-làje n'ai rienà dire... La Marie s'est relevée cette nuit pour medonner à boire... et luiquand il reste du dessertc'esttoujours pour moi... Oh ! il est très gentil pour moi... çan'amuse même pas trop la Mariequ'il s'occupe comme çade moi... Dame ! vous comprenezmademoiselle... -- Allonstiens !va te coucher avec toutes tes bêtiseslui disait brusquementsa maîtressetristement impatientée de voir chez unepersonne si malade une occupation si ardente de l'amour des autres.


CHAPITRELXI




Au retourde la campagnele médecinaprès avoir examinéGerminiedit à mademoiselle : -- Cela a étébien vitebien vite... Le poumon gauche est entièrementpris... Le droit est attaqué en haut... et je crains bienqu'il ne soit infiltré dans toute son étendue... C'estune femme perdue... Elle peut vivre encore six semainesdeux moistout au plus...

-- Ah !Seigneurdit Mlle de Varandeuilmais tout ce que j'ai aimé ypassera donc avant moi ! Je m'en irai donc après tout lemondemoidites donc ?...

--Avez-vous songé à la mettre quelque partmademoiselledit le médecin après un instant de silence... Vous nepouvez pas la garder... C'est pour vous une trop grande gêne...une douleur de l'avoir làreprit le médecin àun mouvement de mademoiselle.

-- Nonmonsieurnonje n'y ai pas pensé... Ah ! ouique je lafasse partir !... Mais vous avez bien vumonsieur : ce n'est pas unebonnece n'est pas une domestique pour moicette fille-là :c'est comme la famille que je n'ai pas eue !... Qu'est-ce que vousvoulez que je lui dise : Va-t'enà présent ! Ah !c'est la première fois que je souffre tant de n'être pasriched'avoir un appartement de quatre sous comme j'en ai un... Pourlui en parlermoimais c'est impossible !... Et puis oùirait-elle? Chez Dubois?... Ah ! bien ouichez Dubois !... Elle y aété voir la bonne que j'avais avant elle et qui y estmorte... Autant la tuer !... L'hôpitalalors ?... Nonpas làje ne veux pas qu'elle meure là !

-- Mondieumademoiselleelle y serait cent fois mieux qu'ici... Je laferais entrer à Lariboisièredans le service d'unmédecin qui est mon ami... Je la recommanderais à uninterne qui me doit beaucoup... Elle aurait une très bonnesoeur dans la salle où je la ferais mettre... Au besoinelleaurait une chambre... Mais je suis sûr qu'elle préféreraêtre dans une salle commune... C'est un parti nécessaireà prendrevoyez-vousmademoiselle. Elle ne peut pas resterdans cette chambre là-haut... Vous savez ce que sont ceshorribles chambres de domestique...Je trouve même que lescommissions de salubrité devraient bienlà-dessusforcer les propriétaires à l'humanité : c'estindigne !... Le froid va venir... il n'y a pas de cheminée ;avec la tabatière et le toitce sera une glacière...Vous la voyez encore aller... Oh ! elle a un courage étonnantune vitalité nerveuse prodigieuse... Maismalgré toutle lit va la prendre dans quelques jours... elle ne se relèveraplus. Voyonsde la raisonmademoiselle... Laissez-moi lui parlervoulez-vous ?

-- Nonpas encore... Cette idée-là... j'ai besoin de m'yfaire... Et puis de la voir autour de moije crois qu'elle ne va pasmourir comme ça si vite... Nous aurons toujours le temps...Plus tardnous verrons... ouiplus tard...

-- Pardonmademoisellemais permettez-moi de vous dire qu'à la soignervous êtes capable de vous rendre malade...

-- Moi?...Oh ! moi ! Et Mlle de Varandeuil fit le geste d'une personne dont lavie est toute donnée.


CHAPITRELXII

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Au milieudes inquiétudes désespérées que donnait àMlle de Varandeuil la maladie de sa bonnese glissait une impressionsingulièreune certaine peur devant l'être nouveauinconnumystérieuxque le mal avait fait lever du fond deGerminie. Mademoiselle ressentait comme un malaise auprès decette figure enfoncéeenterréepresque disparue dansune implacable duretéet qui ne semblait revenir àelle-même et se retrouver que fugitivementpar lueursdansl'effort d'un pâle sourire. La vieille femme avait vu bien desgens mourir ; sa longue et douloureuse mémoire lui rappelaitbien des expressions de têtes chères et condamnéesbien des expressions de mort tristesaccabléesdésoléesmais aucun des visages dont elle se souvenait n'avait pris ens'éteignant ce sombre caractère d'un visage quis'enferme et se retire en lui-même.

Touteserrée dans sa souffranceGerminie se tenait faroucheraidieconcentréeimpénétrable. Elle avait desimmobilités de bronze. En la regardantmademoiselle sedemandait ce qu'elle couvait ainsi sans bougersi c'était larévolte de sa viel'horreur de mourirou bien un secretunremords. Rien d'extérieur ne semblait plus toucher la malade.La sensation des choses s'en allait d'elle. Son corps devenaitindifférent à toutne demandait plus à êtresoulagéne paraissait plus désirer guérir. Ellene se plaignait de rienn'avait de plaisir ni de distraction àrien. Ses besoins de tendresse eux-mêmes l'avaient quittée.Elle ne donnait plus signe de caresseetchaque jourquelque chosed'humain quittait cette âme de femme qui paraissait sepétrifier. Souventelle s'abîmait dans des silences quifaisaient attendre le déchirement d'un crid'une parole ;maisaprès avoir promené le regard autour d'elleellene disait rienet recommençait à regarder au mêmeendroitdans le videdevant ellefixementéternellement.

Quandmademoiselle rentrait de chez l'amie où elle allait dînerelle trouvait Germinie dans l'obscuritésans lumièreaffaissée dans un fauteuilles jambes allongées surune chaisela tête penchée sur sa poitrineet siprofondément absorbéeque parfois elle n'entendait pasla porte s'ouvrir. Dans la chambreen avançantil semblait àMlle de Varandeuil déranger un épouvantable tête-à-têtede la Maladie et de l'Ombreoù Germinie cherchait déjàdans la terreur de l'invisible l'aveuglement de la tombe et la nuitde la mort.


CHAPITRELXIII


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Tout lemois d'octobreGerminie s'obstina à ne pas vouloir s'aliter.Chaque jourcependantelle était plus faibleplusdéfaillanteplus abandonnée de son corps. A peine sielle pouvait monter l'étage qui allait à son sixièmeen se tirant le long de la rampe. A la finelle tombait dansl'escalier : les autres domestiques la ramassaient et la portaientjusqu'à sa chambre. Mais cela ne l'arrêtait pas : lelendemainelle redescendait avec cette lueur de force que le matindonne aux malades. Elle préparait le déjeuner demademoiselleelle faisait un semblant d'ouvrageelle tournaitencore dans l'appartements'accrochant aux meublesse traînant.Mademoiselle en avait pitié : elle la forçait àse jeter sur son propre lit. Germinie y reposait une demi-heureuneheuresans dormirne parlant pasles yeux ouvertsimmobiles etvaguescomme les gens qui souffrent.

Un matinelle ne descendit pas. Mademoiselle monta au sixièmetournadans un étroit corridor empesté par des lieux dedomestiqueset arriva à la porte de Germiniela porte 21.Germinie lui demanda bien pardon de l'avoir fait monter. Il lui avaitété impossible de mettre les pieds au bas de son lit.Elle avait de grandes douleurs dans le ventreet le ventre toutenflé. Elle pria mademoiselle de s'asseoir un instantetretirapour lui faire placele chandelier qui était sur lachaiseà la tête de son lit.

Mademoiselles'assitet resta quelques instants regardant cette misérablechambre de domestiqueune de ces chambres où le médecinest obligé de poser son chapeau sur le litet où il ya à peine la place pour mourir ! C'était une mansardede quelques pieds carrés sans cheminéeoù latabatière à crémaillère laissait passerl'haleine des saisonsle chaud de l'étéle froid del'hiver. Les débarrasde vieilles mallesdes sacs de nuitun panier de bainle petit lit de fer où Germinie avaitcouché sa nièceétaient entassés sous lepan coupé du mur. Le litune chaise et une petite toiletteboiteuse avec une cuvette casséefaisaient tout le mobilier.Au-dessus du lit était pendudans un cadre peint à lafaçon du palissandreun daguerréotype d'homme.

Le médecinvint dans la journée. -- Ah ! de la péritonite...fit-ilquand mademoiselle lui eut appris l'état de Germinie.

Il montavoir la malade. -- Je crainsdit-il en redescendantqu'il n'y aitun abcès dans l'intestin communiquant avec un abcèsdans la vessie... C'est gravetrès grave... il faut bien luirecommander de ne faire aucun grand mouvement dans son litde seretourner avec précaution... Elle pourrait mourir tout àcoup dans les plus affreuses douleurs... Je lui ai proposéd'aller à Lariboisière... elle a accepté tout desuite... Elle n'a aucune répugnance... Seulementje ne saispas comment elle supportera le transport... Enfinelle a tantd'énergieje n'en ai jamais vu une pareille... Demain matinvous aurez l'ordre d'admission...

Quandmademoiselle remonta chez Germinieelle la trouva souriante dans sonlitgaie de l'idée de s'en aller : -- Allezmademoisellelui dit-ellec'est l'affaire de six semaines.


CHAPITRELXIV

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A deuxheuresle lendemainle médecin apporta le billet d'entrée.La malade était prête à partir. Mademoiselle luiproposa de s'en aller sur un brancard qu'on ferait venir del'hôpital. -- Oh ! nondit vivement Germinieje me croiraismorte... Elle pensait à ses detteselle avait besoin de sefaire voirà ses créanciers de la ruevivante etdebout jusqu'à la fin !

Ellesortit du lit. Mlle de Varandeuil l'aida à passer son jupon etsa robe. Aussitôt hors du litla vie disparut de son visagela flamme de son teint : il sembla lui monter tout à coup dela terre sous la peau. En s'accrochant à la rampeelledescendit l'étage raide de l'escalier de serviceet arriva àl'appartement. On l'assit dans la salle à mangersur unfauteuilprès de la fenêtre. Elle voulut passer ses bastoute seuleet en les remontant d'une pauvre main tremblante et dontles doigts se cognaientelle laissa voir un peu de ses jambes simaigres qu'elles faisaient peur. La femme de ménage mettaitpendant ce temps-làdans un paquetun peu de lingeunverreune tasse et un couvert en étain que Germinie avaitvoulu emporter. Quand ce fut finiGerminie regarda un moment toutautour d'elle : elle enveloppa la pièce d'un embrassementsuprême et qui semblait vouloir emporter les choses. Puissesyeux s'arrêtant sur la porte par où la femme de ménagevenait de sortir : -- Au moinsdit-elle à mademoisellejevous laisse quelqu'un d'honnête...

Elle seleva. La porte se ferma derrière elle avec un bruit d'adieuet soutenue par Mlle de Varandeuil qui la portait presqueelledescenditpar le grand escalierles cinq étages. A chaquepalierelle s'arrêtait et respirait. Au vestibuleelle trouvale portier qui lui avait apporté une chaise. Elle tombadessus. Le gros hommeen riantlui promit la santé dans sixsemaines. Elle remua la tête en disant un ouiouiétouffé.

Elle étaitdans le fiacreà côté de sa maîtresse. Lefiacre était dur et sautait sur le pavé. Elle avaitavancé le corps pour n'avoir pas le contrecoup des cahotsetse tenait de la main à la portièrecramponnée.Elle regardait passer les maisonset ne parlait plus. Arrivéeà la porte de l'hôpitalelle ne voulut pas qu'on laportât. Pouvez-vous aller jusque-là ? -- lui dit leconciergeen lui montrant à une vingtaine de pas la salle deréception. Elle fit signe que ouiet marcha : c'étaitune morte qui allait parce qu'elle voulait aller !

Enfinelle arriva dans la grande salle hautefroiderigidenettesècheet terribledont les bancs de bois faisaient cercle autour dubrancard qui attendait. Mlle de Varandeuil la fit asseoir sur unfauteuil de pailleprès d'un guichet vitré. Un employéouvrit le guichetdemanda à Mlle de Varandeuil le noml'âgede Germinieet couvrit d'écriture pendant un quart d'heureune dizaine de papiers marqués en tête d'une imagereligieuse. Cela faitMlle de Varandeuil se retournal'embrassa ;elle vit un garçon de salle la prendre sous le braspuis ellene la vit plusse sauvaet tombant sur les coussins du fiacreelleéclata en sanglots et lâcha toutes les larmes dont soncoeur étouffait depuis une heure. Sur le siègele dosdu cocher était étonné d'entendre pleurer sifort.


CHAPITRELXV




Le jour dela visitele jeudi venuMlle de Varandeuil partit pour voirGerminie à midi et demi. Elle voulait être à sonlit au moment juste de l'ouvertureà une heure précise.Repassant par les rues où elle avait passé quatre joursavantelle se rappelait l'affreux voyage du lundi. Il lui semblaitdans la voiture où elle était seulegêner uncorps maladeet elle se tenait dans le coin du fiacre comme pourlaisser de la place au souvenir de Germinie. Comment allait-elle latrouver?... La trouverait-elle seulement? Si son lit allait êtrevide !...

Le fiacreenfila une petite rue pleine de charrettes d'oranges et de femmesquiassises sur le trottoirvendaient des biscuits dans despaniers. Il y avait je ne sais quoi de misérable et de lugubredans cet étal en plein vent de fruits et de gâteauxdouceurs de mourantsviatiques de maladesattendus par la fièvreespérés par l'agonieet que des mains de travailtoutes noiresprenaient en passant pour porter à l'hôpitalet faire bonne bouche à la mort. Des enfants les portaientgravementpresque pieusementcomme s'ils comprenaientsans ytoucher.

Le fiacres'arrêta devant la grille de la cour. Il était une heuremoins cinq minutes. A la porte se pressait une queue de femmesavecleurs robes des jours ouvriersserréessombresdouloureuseset silencieuses. Mlle de Varandeuil se mit à la queueavançaavec les autresentra : on la fouilla. Elle demanda la salleSainte-Joséphineon lui indiqua le second pavillon au second.Elle trouva la sallepuis le litle lit 14 qui étaitcommeon le lui avait ditun des derniers à droite. D'ailleurselle y fut comme appeléedu bout de la sallepar le sourirede Germiniece sourire des malades d'hôpital à unevisite inattendue qui dit si doucementdès qu'on entre : --C'est moiici...

Elle sepencha sur le lit. Germinie voulut la repousser avec un gested'humilité et comme une honte de servante.

Mlle deVarandeuil l'embrassa.

-- Ah !lui dit Germiniele temps m'a bien duré hier... Je m'étaisfiguré que c'était jeudi... et je m'ennuyais aprèsvous...

-- Mapauvre fille !... Et comment te trouves-tu ?

-- Oh ! çava bien maintenant... mon ventre est dégonflé... J'aitrois semaines à être icivoyez-vousmademoiselle. Ilsdisent que j'en ai pour un moissix semaines... mais je meconnais... Et puis je suis très bienje ne m'ennuie pas... jedors maintenant la nuit... J'avais une soif quand vous m'avez amenéelundi !... Ils ne veulent pas me donner d'eau rougie...

--Qu'est-ce que tu as là à boire ?

-- Oh !comme chez nous... de l'albumine. Voulez-vous m'en versertenezmademoiselle... c'est si lourdleurs choses d'étain !

Et sesoulevant d'un bras avec le petit bâton pendant au milieu deson litavançant l'autre mis à nu par la chemiserelevéetout maigre et grelottantvers le verre que luitendait Mlle de Varandeuilelle but.

-- Làfit-ellequand elle eut finiet elle posa ses deux bras étendushors du litsur le drap. Elle reprit :

-- Faut-ilque je vous dérange comme çama pauvre demoiselle...Ça doit être d'une saleté finie chez nous ?

-- Net'occupe donc pas de ca.

Il y eutun instant de silence. Un sourire décoloré vint auxlèvres de Germinie : -- J'ai fait de la contrebandedit-elleà Mlle de Varandeuil en baissant la voixje me suis confesséepour être bien...

Puisavançant la tête sur l'oreiller de façon àêtre plus près de l'oreille de Mlle de Varandeuil :

-- Il y ades histoires ici... J'ai une drôle de voisineallezlà..Elle indiqua d'un coup d'oeil et d'un mouvement d'épaule lamalade à laquelle elle tournait le dos. -- Elle a un homme quivient la voir ici... Il lui a parlé hier pendant une heure...J'ai entendu qu'ils avaient un enfant... Elle a quitté sonmari... Il était comme foucet homme-làen luiparlant...

Et disantcelaGerminie s'animait comme toute pleine encore et toutetourmentée de cette scène de la veilletoute fiévreuseet toute jalousesi près de la mortd'avoir entendu del'amour à côté d'elle !

Puis toutà coupelle changea de figure. Il venait une femme vers sonlit. La femme parut embarrassée en voyant Mlle de Varandeuil.Au bout de quelques minuteselle embrassa Germinieet comme uneautre femme venaitelle se hâta de partir. La nouvelle venuefit de mêmeembrassa Germinieet la quitta aussitôt.Après les femmesun homme vint ; puis ce fut une autre femme.Tousau bout d'un instantse penchaient sur la malade pourl'embrasseret dans chaque baiser Mlle de Varandeuil percevaitvaguement un marmottement de parolesdes mots échangésune demande sourde de ceux qui embrassaientune réponserapide de celle qui était embrassée.

-- Eh bien! dit-elle à Germiniej'espère qu'on te soigne !

-- Ah !ouirépéta Germinieavec une voix singulièreon me soigne !

Ellen'avait plus l'air vivant comme au commencement de la visite. Un peude sang monté à ses joues y était restéseulement ainsi qu'une tache. Son visage semblait fermé ; ilétait froid et sourdpareil à un mur. Sa boucherentrée était comme scellée. Ses traits secachaient sous le voile d'une souffrance infinie et muette. Il n'yavait plus rien de caressant ni de parlant dans ses yeux immobilestout occupés et remplis de la fixité d'une pensée.On eût dit qu'une immense concentration intérieureunevolonté de la dernière heureramenait au-dedans de sapersonne tous les signes extérieurs de ses idéesetque tout son être se tenait désespérémentreplié sur une douleur attirant tout à elle.

C'est queces visites qu'elle venait de recevoirc'étaient lafruitièrel'épicierla marchande de beurrelablanchisseuse- toutes ses dettes vivantes ! Ces baisersc'étaientles baisers de tous ses créanciers venantdans uneembrassadeflairer leurs créances et faire chanter sonagonie !


CHAPITRELXVI

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Le samedimatinmademoiselle venait de se lever. Elle était en train defaire un petit panier de quatre pots de confitures de Bar qu'ellecomptait porter le lendemain à Germiniequand elle entenditdes voix bassesun colloque dans la pièce d'entréeentre la femme de ménage et le portier. Puis presque aussitôtla porte s'ouvritle portier entra.

-- Unetriste nouvellemademoiselledit-il.

Et il luitendit une lettre qu'il avait à la main ; elle portait letimbre de l'hôpital de Lariboisière : Germinie étaitmorte le matinà sept heures.

Mademoiselleprit le papier ; elle n'y vit que des lettres qui lui disaient :Morte ! morte ! Et la lettre avait beau lui répéter :Morte ! morte ! elle n'y pouvait croire. Comme ceux dont on apprendsubitement la finGerminie lui apparaissait toute vivanteet sapersonne qui n'était plus se représentait à elleavec la présence suprême de l'ombre de quelqu'un. Morte! Elle ne la verrait plus ! Il n'y avait donc plus de Germinie aumonde ! Morte ! Elle était morte ! Et ce qui allait remuermaintenant dans la cuisinece ne serait plus elle ; ce qui trôleraitle matin dans sa chambrece serait une autre ! -- Germinie ! Ellecria cela à la finavec le cri dont elle l'appelait ; puisse reprenant : -- Machine ! Chose !... Comment t'appelles-tutoi?dit-elle durement à la femme de ménage toute troublée.Ma robe... que j'y aille...

Il yavaitdans ce dénouement si rapide de la maladieune sibrusque surprise que sa pensée ne pouvait s'y faire. Elleavait peine à concevoir cette mort soudainesecrète etvaguecontenue tout entière pour elle dans ce chiffon depapier. Germinie était-elle vraiment morte ? Mademoiselle sele demandait avec le doute des gens qui ont perdu une personne chèreau loinetne l'ayant pas vue mourirne veulent pas qu'elle soitmorte. Ne l'avait-elle pas vue encore toute vivante la dernièrefois ? Comment cela était-il arrivé? Comment tout àcoup était-elle devenue ce qui n'est plus bon qu'àmettre dans la terre? Mademoiselle n'osait y songeret y songeait.L'inconnu de cette agonie dont elle ignorait toutl'effrayait etl'attirait. L'anxieuse curiosité de sa tendresse allait versles dernières heures de sa bonneet elle essayait d'ensoulever à tâtons le voile et l'horreur. Puis il luiprenait une irrésistible envie de tout savoird'assisterparce qu'on lui diraità ce qu'elle n'avait pas vu. Il fallaitqu'elle apprît si Germinie avait parlé avant de mourirsi elle avait exprimé un désirtémoignéune volontélaissé échapper un de ces mots quisont le dernier cri de la vie.

Arrivéeà Lariboisièreelle passa devant le conciergeun groshomme puant la vie comme on pue le vintraversa les corridors oùglissaient des convalescentes pâleset sonna tout au bout del'hôpital à une porte voilée de rideaux blancs.On ouvrit : elle se trouva dans un parloir éclairé dedeux fenêtresoù une sainte Vierge de plâtreétait posée sur un autelentre deux vues du Vésuvequi semblaient frissonner làcontre le mur nu. Derrièreelled'une porte ouvertesortait un caquetage de soeurs et depetites fillesun bruit de jeunes voix et de frais riresla gaietéd'une pièce blanche où le soleil s'amuse avec desenfants qui jouent.

Mademoiselledemanda à parler à la Mère de la salleSainte-Joséphine. Il vint une soeur petiteà demibossueavec une figure laide et bonneune figure à la grâcede Dieu. Germinie était morte dans ses bras. -- Elle nesouffrait presque plusdit la soeur à mademoiselle ; elle setrouvait mieux ; elle se sentait soulagée ; elle avait del'espérance. Le matinvers les sept heuresau moment oùson lit venait d'être faittout à coupsans se voirmourirelle a été prise d'un vomissement de sang danslequel elle a passé. -- La soeur ajouta qu'elle n'avait rienditrien demandérien désiré.

Mademoisellese levadélivrée des horribles pensées qu'elleavait eues. Germinie avait été sauvée de toutesles souffrances d'agonie qu'elle lui avait rêvées.Mademoiselle remercia cette mort de la main de Dieu qui cueille l'âmed'un seul coup.

Comme ellesortait de là : -- Voulez-vous reconnaître le corps ?lui dit un garçon en s'approchant.

Le corps! Ce mot fut affreux pour mademoiselle. Sans attendre sa réponsele garçon se mit à marcher devant elle jusqu'àune grande porte jaunâtre au-dessus de laquelle étaitécrit : Amphithéâtre. Il cogna ; un hommeen bras de chemiseun brûle-gueule à la boucheentrouvrit la porteet dit d'attendre un instant

Mademoiselleattendit. Ses pensées lui faisaient peur. Son imaginationétait de l'autre côté de cette porte d'épouvante.Elle essayait de voir ce qu'elle allait voir. Et toute remplied'images confusesde terreurs évoquéesellefrissonnait de l'idée d'entrer làde reconnaîtreau milieu d'autres ce visage défigurési encore ellele reconnaissait ! Et cependant elle ne pouvait s'arracher de là: elle se disait qu'elle ne la verrait plus jamais !

L'homme aubrûle-gueule ouvrit la porte : mademoiselle ne vit rien qu'unebièredont le couvercle ne montant que jusqu'au cou laissaitvoir Germinie les yeux ouvertsles cheveux droits sur la tête.


CHAPITRELXVII

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Briséepar ces émotionspar ce dernier spectacleMlle de Varandeuilse mit au lit en rentrant chez elleaprès avoir donnéde l'argent au portier pour les tristes démarchesl'enterrementla concession. Et quand elle fut dans son litcequ'elle avait vu revint devant elle. Il y avait toujours auprèsd'elle la morte horriblece visage effrayant dans le cadre de cettebière. Son regard avait emporté au dedans d'elle cettetête inoubliable ; sous ses paupières ferméeselle la voyait et en avait peur. Germinie était làavec le bouleversement de traits d'une figure d'assassinéeavec ses orbites creusésavec ses yeux qui semblaient avoirreculé dans des trous ! Elle était làaveccette bouche encore tordue d'avoir vomi son dernier souffle ! Elleétait làavec ses cheveuxses cheveux terriblesrebrousséstout debout sur sa tête !

Sescheveux ! cela surtout poursuivait mademoiselle. La vieille fillepensaitsans y vouloir penserà des choses tombéesdans son oreille d'enfantà des superstitions de peupleperdues au fond de sa mémoire : elle se demandait si on ne luiavait pas dit que les morts qui ont les cheveux ainsi emportent aveceux un crime en mourant... Etpar momentsc'étaient cescheveux-là qu'elle voyait à cette têtedescheveux de crimetout droits d'épouvante et tout roidisd'horreur devant la justice du cielcomme les cheveux du condamnéà mort devant l'échafaud de la Grève !

Ledimanchemademoiselle se trouva trop malade pour sortir de son lit.Le lundielle voulut se lever pour aller à l'enterrementmaisprise d'une faiblesseelle fut obligée de se recoucher.


CHAPITRELXVIII

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-- Eh bien! c'est fini ? dit de son lit mademoiselleen voyant entrer chezelle à onze heures le portier qui revenait du cimetièreavec une redingote noire et la mine de componction d'un retourd'enterrement.

-- MonDieu ouimademoiselle... Dieu merci ! la pauvre fille ne souffreplus.

-- Tenez !je n'ai pas la tête à moi aujourd'hui... Mettez lesquittances et le restant de l'argent sur ma table de nuit... Nouscompterons un autre jour.

Le portierrestait debout devant elle sans bouger ni s'en alleren changeant demain une calotte de velours bleu coupée dans la robe d'unefille de la maison. Au bout d'un instantil se décida àparler :

-- C'estchermademoisellepour se faire enterrer... Il y a d'abord...

Qui est-cequi vous a dit de compter ? interrompit Mlle de Varandeuil avecl'orgueil d'une charité superbe.

Le portiercontinua :-- Et puis par là-dessusune concession àperpétuitécomme vous m'aviez ditça ne sedonne pas... Vous avez beau avoir bon coeurmademoisellevousn'êtes pas trop riche... on sait çaet alors on s'estdit : Mademoiselle va avoir pas mal à payer... et on connaîtmademoiselleelle payera.. Eh bien ! si on lui économisaitça?... Ça serait toujours autant... L'autre seratoujours bien sous terre... Et puisqu'est-ce qui peut lui faire leplus de plaisir là-haut? C'est de savoir qu'elle ne fait detort à personnela brave fille...

--Payer... quoi ? dit Mlle de Varandeuilimpatientée par lescirconlocutions du portier.

-- Allez !ça ne fait rienreprit le portierelle vous étaitbien attachée tout de même... Et puis quand elle a étébien maladece n'était pas le moment... Oh ! mon Dieuil nefaut pas vous gêner... ça ne presse pas... c'est del'argent qu'elle devait depuis des temps... C'est çatenez...

Et il tirade la poche intérieure de sa redingote un papier timbré.

-- Je nevoulais pas qu'elle fît un billet... c'est elle...

Mlle deVarandeuil saisit le papier timbré et vit au bas :

Approuvél'écriture ci-dessus

GERMINIE LACERTEUX.


C'étaitune reconnaissance de trois cents francs payables de mois en mois parà-compte qui devaient être portés au dos dupapier.

-- Il n'ya rienvous voyezdit le portier en retournant le papier.

Mlle deVarandeuil ôta ses lunettes. -- Je payeraidit-elle.

Le portiers'inclina. Elle le regarda : il restait là.

-- C'esttoutj'espère ?... dit-elle d'un ton brusque.

Le portieravait recommencé à regarder fixement une feuille duparquet. -- C'est tout... si on veut...

Mlle deVarandeuil eut peur comme au moment de passer la porte derrièrelaquelle elle allait voir le corps de sa bonne.

-- Maiscomment doit-elle tout cela ?... s'écria-t-elle... Je luidonnais de bons gages... je l'habillais presque... A quoi son argentpassait-ilhein ?

-- Ah !voilàmademoiselle... Je n'aurais pas voulu vous le dire...mais autant aujourd'hui que demain... Et puisil vaut mieux que voussoyez prévenue ; quand on saiton s'arrange... Il y a uncompte de la marchande de volailles... La pauvre fille doit un peupartout... elle n'avait pas beaucoup d'ordre dans les dernierstemps... La blanchisseusela dernière foisa laisséson livre... Ça va assez haut... je ne sais plus... Il paraîtqu'il y a une note chez l'épicier... oh ! une vieille note...ça remonte à des années... Il vous apportera sonlivre...

-- Combienl'épicier ?

-- Dansles deux cent cinquante.

Toutes cesrévélationstombant coup sur coup sur Mlle deVarandeuillui arrachaient des exclamations sourdes. Soulevéede son oreillerelle restait sans paroles devant cette vie dont levoile se déchirait morceau par morceaudont les hontess'éclairaient une à une.

-- Ouidans les deux cent cinquante... Il y a beaucoup de vinà cequ'il dit...

-- J'en aitoujours eu à la cave...

-- Lacrémière... reprit le portier sans répondreoh! pas grand chose...la crémière... soixante-quinzefrancs... Il y a de l'absinthe et de l'eau-de-vie.

-- Ellebuvait ! cria Mlle de Varandeuil quisur ce motdevina tout.

Le portierne parut pas entendre.

-- Ah !voyez-vousmademoiselleç'a été son malheur deconnaître les Jupillon... le jeune homme... Ce n'étaitpas pour elle ce qu'elle en faisait... Et puis le chagrin... Elles'est mise à boire... Elle espérait l'épouserfaut vous dire... Elle lui avait arrangé une chambre... Quandon se met dans les mobiliersça va vite... Elle sedétruisaitfigurez-vous... J'avais beau lui dire de ne pass'abîmer à boire comme ça... Moivous pensezquand elle rentrait à des six heures du matinje n'allais pasvous le dire... C'est comme son enfant... Oh ! reprit le concierge augeste que fit Mlle de Varandeuilune fière chance qu'ellesoit mortecette petite... Ça ne fait rienon peut direqu'elle a fait la noce... et une rude... Voilà pourquoi leterrainmoi... si j'étais que vous... Elle vous a assezcoûtéallezmademoiselletant qu'elle a mangéde votre salade... Et vous pouvez la laisser où elle est..avec tout le monde...

-- Ah !c'est comme ça ! c'était ça ! Ça volaitpour des hommes ! ça faisait des dettes ! Ah ! elle a bienfait de creverla chienne ! Et il faut que je paye !... Un enfant !Voyez-vous çala guenippe ! Ah ! bien ouielle peut pourriroù elle veutcelle-là ! Vous avez bien faitmonsieurHenri... voler ! Elle me volait ! Dans le trouparbleu ! c'est bonpour elle !... Dire que je lui laissais toutes mes clefs... je necomptais jamais... Mon Dieu !... Ah ! ouide la confiance... Eh bien! voilà... Je payerai... ce n'est pas pour ellec'est pourmoi... Et moi qui donne ma plus belle paire de draps pour l'enterrer! Ah ! si j'avais suje t'en aurais donné du torchon decuisinemademoiselle comme je danse !

Etmademoiselle continua quelques minutesjusqu'à ce que lesmots l'étouffassent et s'étranglassent dans sa gorge.


CHAPITRELXIX

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A la suitede cette scèneMlle de Varandeuil resta huit jours dans sonlitmalade et furieusepleine d'une indignation qui lui secouaittout le coeurlui débordait par la bouchelui arrachait parinstants quelque grosse injure qu'elle crachait dans un cri àla sale mémoire de sa bonne. Nuit et jourelle se retournaitdans la même pensée de malédictionet ses rêvesmêmes agitaient dans son lit la colère de ses membresgrêles.

Etait-cepossible ! Germinie ! sa Germinie ! Elle n'en revenait pas. Desdettes !... un enfant !... toutes sortes de hontes ! La scélérate! Elle l'abhorraitelle la détestait. Si elle avait vécuelle aurait été la dénoncer au commissaire depolice. Elle eût voulu croire à l'enfer pour larecommander aux supplices qui châtient les morts. Sa bonnec'était ça ! Une fille qui la servait depuis vingt ans! qu'elle avait comblée ! L'ivrognerie ! elle étaitdescendue jusque là ! L'horreur qu'on a après unmauvais rêve venait à mademoiselleet tous les dégoûtsmontant de son âme disaient : Fi ! à cette morte dont latombe avait vomi la vie et rejeté l'ordure.

Comme ellel'avait trompée ! Comme elle faisait semblant de l'aimerlamisérable ! Et pour se la montrer à elle-mêmeplus ingrate et plus coquineMlle de Varandeuil se rappelait sestendressesses soinsses jalousies qui avaient l'air de l'adorer.Elle la revoyait se penchant sur elle lorsqu'elle étaitmalade. Elle repensait à ses caresses... Tout cela mentait !Son dévouement mentait ! Le bonheur de ses baisersl'amour deses lèvres mentaient ! Mademoiselle se disait celase lerépétaitse le persuadait ; et pourtantpeu àpeulentementde ces souvenirs remuésde ces évocationsdont elle cherchait l'amertumede la lointaine douceur des jourspassésil se levait en elle un premier attendrissement demiséricorde.

Ellechassait ces pensées qui laissaient tomber sa colère ;mais la rêverie les lui rapportait. Il lui revenait alors deschoses auxquelles elle n'avait pas fait attention du vivant deGerminiede ces riens auxquels le tombeau fait penser et que la mortéclaire. Elle avait un vague ressouvenir de certainesétrangetés de cette filled'effusions fiévreusesd'étreintes troubléesd'agenouillements qu'on eûtdit prêts à une confessionde mouvements de lèvresau bord desquelles semblait trembler un secret. Elle retrouvaitavecces yeux qu'on a pour ceux qui ne sont plusles regards si tristesde Germiniedes gestesdes poses qu'elle avaitses visages dedésespoir. Et elle devinait là-dessous maintenant desblessuresdes plaiesdes déchirementsle tourment de sesangoisses et de ses repentirsles larmes de sang de ses remordstoutes sortes de souffrances étouffées dans toute savie et dans toute sa personneune Passion de honte qui n'osaitdemander pardon qu'avec son silence !

Puis ellese grondait pour avoir pensé cela et se traitait de vieillebête. Ses instincts rigides et droitsla sévéritéde conscience et la dureté de jugement d'une vie sans fautece qui chez une honnête femme fait condamner une fillece quichez une sainte comme Mlle de Varandeuil devait être sans pitiépour sa domestiquetout en elle se révoltait contre unpardon. Au dedans d'elle une justice criaitétouffant sabonté : Jamais ! jamais ! Et elle chassaitd'un gesteimplacablele spectre infâme de Germinie.

Mêmepar instantspour faire plus irrévocable la damnation etl'exécration de cette mémoireelle la chargeaitellel'accablaitelle la calomniait. Elle ajoutait à l'affreusesuccession de la morte. Elle reprochait à Germinie plus encorequ'elle n'avait à lui reprocher. Elle prêtait des crimesà la nuit de ses penséesdes désirs assassins àl'impatience de ses rêves. Elle voulait penserelle pensaitqu'elle avait souhaité sa mortqu'elle l'avait attendue.

Maisàce moment-là mêmedans le plus noir de ses penséeset de ses suppositionsune vision se levait et s'éclairaitdevant elle. Une image s'approchaitqui semblait s'avancer vers sonregardune image dont elle ne pouvait se défendre et quitraversait les mains dont elle voulait la repousser : Mlle deVarandeuil revoyait sa bonne morte. Elle revoyait ce visage qu'elleavait entrevu à l'amphithéâtrece visagecrucifiécette tête suppliciée où étaientmontés à la fois le sang et l'agonie d'un coeur. Ellela revoyait avec cette âme que la seconde vue du souvenirdégage des choses. Et cette têteà mesurequ'elle lui revenaitlui revenait avec moins d'épouvante.Elle lui apparaissait comme se dépouillant de terreur etd'horreur. La souffrance seule y restaitmais une souffranced'expiationpresque de prièrela souffrance d'un visage demorte qui voudrait pleurer... Et l'expression de cette têtes'adoucissant toujoursmademoiselle finissait par y voir unesupplication qui l'imploraitune supplication quià lalongueenveloppait sa pitié. Insensiblementil se glissaitdans ses réflexionsdes indulgencesdes idéesd'excuse dont elle s'étonnait elle-même. Elle sedemandait si la pauvre fille était aussi coupable qued'autressi elle avait choisi le malsi sa vieles circonstancesle malheur de son corps et de sa destinéen'avaient pas faitd'elle la créature qu'elle avait étéun êtred'amour et de douleur... Et tout à coup elle s'arrêtait: elle allait pardonner !

Un matinelle sauta à bas de son lit.

-- Eh !vous... l'autre ! cria-t-elle à sa femme de ménagelediable soit de votre nom ! Je l'oublie toujours... Vitemesaffaires... j'ai à sortir...

-- Ah !par exemplemademoiselle... les toitsregardez donc... ils sonttout blancs.

-- Ehbienil neigevoilà tout.

Dixminutes aprèsMlle de Varandeuil disait au cocher de fiacrequ'elle avait envoyé chercher :

--Cimetière Montmartre !


CHAPITRELXX




Au loinun mur s'allongeaitun mur de fermeturetout droitcontinuanttoujours. Le filet de neige qui lignait son chaperon lui donnait unecouleur de rouille sale. Dans son angleà gauchetroisarbres dépouillés dressaient sur le ciel leurs sèchesbranches noires. Ils bruissaient tristement avec un son de bois mortentrechoqué par la bise. Au-dessus de ces arbresderrièrele mur et tout contrese dressaient les deux bras où pendaitun des derniers réverbères à l'huile de Paris.Quelques toits tout blancs s'espaçaient çà et là; puis se levait la montée de la butte Montmartre dont lelinceul de neige était déchiré par des couléesde terre et des taches sablonneuses. De petits murs gris suivaientl'escarpementsurmontés de maigres arbres décharnésdont les bouquets se violaçaient dans la brumejusqu'àdeux moulins noirs. Le ciel était plombélavédes tons bleuâtres et froids de l'encre étendue aupinceau : il avait pour lumière une éclaircie surMontmartretoute jaunede la couleur de l'eau de la Seine aprèsles grandes pluies. Sur ce rayon d'hiverpassaient et repassaientles ailes d'un moulin cachédes ailes lentesinvariablesdans le mouvementet qui semblaient tourner l'éternité.

En avantdu murcontre lequel plaquait un buisson de cyprès morts etroussis par la gelées'étendait un grand terrain surlequel descendaientcomme deux grandes processions de deuildeuxépaisses rangées de croix serréespresséesbousculéesrenversées. Ces croix se touchaientsepoussaientse marchaient sur les talons. Elles pliaienttombaients'écrasaient en chemin. Au milieuil y avait comme unétouffement qui en avait fait sauter en dehorsà côté: on les apercevait recouvertes et levant seulementavec l'épaisseurde leur boisla neige sur les cheminsun peu piétinésau milieuqui allaient le long des deux files. Les rangs brisésondulaient avec la fluctuation d'une foulele désordre et leserpentement d'une grande marche. Les croix noiresavec leurs brasétendusprenaient un air d'ombres et de personnes endétresse. Ces deux colonnes débandées faisaientpenser à une déroute humaineà une arméedésespéréeeffarée. On eût cruvoir un épouvantable sauve-qui-peut...

Toutes lescroix étaient chargées de couronnesde couronnesd'immortellesde couronnes de papier blanc à fil d'argentdecouronnes noires à fil d'or ; mais la neige les laissait voiren dessous uséeset toutes flétrieshorribles commedes souvenirs dont ne voulaient pas les autres morts et que l'onavait ramassées pour faire un peu de toilette aux croix avecdes glanures de tombes.

Toutes lescroix avaient un nom écrit en blanc ; mais il y avait aussides noms qui n'étaient pas même écrits sur un peude bois : une branche d'arbre casséeplantée en terreavec une enveloppe de lettre ficelée autourc'était untombeau qu'on pouvait voir là !

A gaucheoù l'on creusait une tranchée pour une troisièmerangée de croixla pioche d'un ouvrier rejetait en l'air dela terre noire qui retombait sur le blanc du remblai. Un grandsilencele silence lourd de la neige enveloppait toutet l'onn'entendait que deux bruitsle bruit mat de la pelletée deterre et le bruit pesant d'un pas régulier : un vieux prêtrequi était là à attendrela tête dans uncapuchon noiren camail noiren étole noireavec un surplissale et jauniessayait de se réchauffer en battant de sesgrosses galoches le pavé du grand chemindevant les croix.

La fossecommunece jour-làc'était cela. Ce terraincescroixce prêtre disaient : Ici dort la Mort du peuple et leNéant du pauvre.

O Paris !tu es le coeur du mondetu es la grande ville humainela grandeville charitable et fraternelle ! Tu as des douceurs d'espritdevieilles miséricordes de moeursdes spectacles qui fontl'aumône ! Le pauvre est ton citoyen comme le riche. Teséglises parlent de Jésus-Christ ; tes lois parlentd'égalité ; tes journaux parlent de progrès ;tous tes gouvernements parlent du peuple ; et voilà oùtu jettes ceux qui meurent à te servirceux qui se tuent àcréer ton luxeceux qui périssent du mal de tesindustriesceux qui ont sué leur vie à travailler pourtoià te donner ton bien-êtretes plaisirstessplendeursceux qui ont fait ton animationton bruitceux qui ontmis la chaîne de leurs existences dans ta durée decapitaleceux qui ont été la foule de tes rues et lepeuple de ta grandeur ! Chacun de tes cimetières a un pareilcoin honteuxcaché contre un bout de muroù tu tedépêches de les enfouiret où tu leur jettes laterre à pelletées si avares que l'on voit passer lespieds de leurs bières ! On dirait que ta charités'arrête à leur dernier soupirque ton seul gratisest le lit où l'on souffreet quepassé l'hôpitaltoi si énorme et si superbetu n'as plus de place pour cesgens-là ! Tu les entassestu les pressestu les mêlesdans la mortcomme il y a cent anssous les draps de tesHôtels-Dieutu les mêlais dans l'agonie ! Encore hiern'avais-tu pas seulement ce prêtre en faction pour jeter un peud'eau bénite banale à tout venant : pas la moindreprière ! Cette décence même manquait : Dieu ne sedérangeait pas ! Mais ce que ce prêtre bénitc'est toujours la même chose : un trou où le sapin secogneoù les morts ne sont pas chez eux ! La corruption y estcommune ; personne n'a la siennechacun a celle de tous : c'est lapromiscuité du ver ! Dans le sol dévorantunMontfaucon se hâte pour les Catacombes... Car les morts n'ontpas plus ici le temps que l'espace pour pourrir : on leur reprend laterreavant que la terre n'ait fini ! avant que leurs os n'aient unecouleur et comme une ancienneté de pierreavant que lesannées n'aient effacé sur eux un reste d'humanitéet la mémoire d'un corps ! Le déblai se faitquandcette terre est encore euxet qu'ils sont ce terreau humide oùla bêche enfonce... La terre qu'on leur prête? Mais ellen'enferme pas seulement l'odeur de la mort ! L'étélevent qui passe sur cette voirie humaine à peine enterréeen emportesur la ville des vivantsle miasme impie. Aux joursbrûlants d'aoûtles gardiens empêchent d'allerjusque-là : il y a des mouches qui ont le poison descharniersdes mouches charbonneuses et qui tuent !

Mademoisellearriva làaprès avoir passé le mur et la voûtequi séparent les concessions à perpétuitédes concessions à temps. Sur l'indication d'un gardienellemonta entre la dernière file de croix et la tranchéenouvellement ouverte. Et làmarchant sur des couronnesenseveliessur l'oubli de la neigeelle arriva à un trouàl'ouverture de la fosse. C'était bouché avec devieilles planches pourries et une feuille de zinc oxydée surlaquelle un terrassier avait jeté sa blouse bleue. La terrecoulait derrière jusqu'en basoù elle laissait àjour trois bois de cercueil dessinés dans leur sinistreélégance : il y en avait un grand et deux plus petitsun peu derrière. Les croix de la semainede l'avant-veillede la veilledescendaient la coulée de la terreellesglissaientelle enfonçaientetcomme emportées surla pente d'un précipiceelles semblaient faire de grandesenjambées.

Mademoisellese mit à remonter ces croixse penchant sur chacuneépelantles datescherchant les noms avec ses mauvais yeux. Elle arriva àdes croix du 8 novembre : c'était la veille de la mort deGerminieGerminie devait être à côté. Il yavait cinq croix du 9 novembrecinq croix toutes serrées :Germinie n'était pas dans le tas. Mlle de Varandeuil alla unpeu plus loinaux croix du 10puis aux croix du 11puis aux croixdu 12. Elle revint au 8regarda encore partout : il n'y avait rienabsolument rien... Germinie avait été enterréesans une croix ! On n'avait pas même planté un morceaude bois pour la reconnaître !

A la finla vieille demoiselle se laissa tomber à genoux dans la neigeentre deux croix dont l'une portait 9 novembre et l'autre 10novembre. Ce qui devait rester de Germinie devait être àpeu près là. Sa tombe vague était ce terrainvague. Pour prier sur elleil fallait prier au petit bonheur entredeux dates-- comme si la destinée de la pauvre fille avaitvoulu qu'il n'y eûtsur la terrepas plus de place pour soncorps que pour son coeur !