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Joris-Karl Huysmans À Rebours 

NOTICE

Àen juger par les quelques portraits conservés au châteaude Lourpsla famille des Floressas des Esseintes avait étéau temps jadiscomposée d'athlétiques soudardsderébarbatifs reîtres. Serrésà l'étroitdans leurs vieux cadres qu'ils barraient de leurs fortes épaulesils alarmaient avec leurs yeux fixesleurs moustaches en yatagansleur poitrine dont l'arc bombé remplissait l'énormecoquille des cuirasses.

Ceux-làétaient les ancêtres; les portraits de leurs descendantsmanquaient; un trou existait dans la filière des visages decette race; une seule toile servait d'intermédiairemettaitun point de suture entre le passé et le présentunetête mystérieuse et ruséeaux traits morts ettirésaux pommettes ponctuées d'une virgule de fardaux cheveux gommés et enroulés de perlesau col tenduet peintsortant des cannelures d'une rigide fraise.

Déjàdans cette image de l'un des plus intimes familiers du duc d'Epernonet du marquis d'Oles vices d'un tempérament appauvrilaprédominance de la lymphe dans le sangapparaissaient.

Ladécadence de cette ancienne maison avaitsans nul doutesuivi régulièrement son cours; l'efféminationdes mâles était allée en s'accentuant; comme pourachever l'oeuvre des âgesles des Esseintes marièrentpendant deux sièclesleurs enfants entre euxusant leurreste de vigueur dans les unions consanguines.

De cettefamille naguère si nombreuse qu'elle occupait presque tous lesterritoires de l'Ile-de-France et de la Brieun seul rejeton vivaitle duc Jeanun grêle jeune homme de trente ansanémiqueet nerveuxaux joues cavesaux yeux d'un bleu froid d'acierau nezéventé et pourtant droitaux mains sèches etfluettes.

Par unsingulier phénomène d'atavismele dernier descendantressemblait à l'antique aïeulau mignondont il avaitla barbe en pointe d'un blond extraordinairement pâle etl'expression ambiguëtout à la fois lasse et habile.

Sonenfance avait été funèbre. Menacée descrofulesaccablée par d'opiniâtres fièvreselle parvint cependantà l'aide de grand air et de soinsàfranchir les brisants de la nubilitéet alors les nerfsprirent le dessusmatèrent les langueurs et les abandons dela chlorosemenèrent jusqu'à leur entier développementles progressions de la croissance.

La mèreune longue femmesilencieuse et blanchemourut d'épuisement;à son tour le père décéda d'une maladievague; des Esseintes atteignait alors sa dix-septième année.

Il n'avaitgardé de ses parents qu'un souvenir apeurésansreconnaissancesans affection. Son pèrequi demeuraitd'ordinaire à Parisil le connaissait à peine; samèreil se la rappelaitimmobile et couchéedans unechambre obscure du château de Lourps. Rarementle mari et lafemme étaient réuniset de ces jours-làil seremémorait des entrevues décoloréesle pèreet la mère assisen face l'un de l'autredevant un guéridonqui était seul éclairé par une lampe au grandabat-jour très baissécar la duchesse ne pouvaitsupporter sans crises de nerfs la clarté et le bruit; dansl'ombreils échangeaient deux mots à peinepuis leduc s'éloignait indifférent et ressautait au plus vitedans le premier train.

Chez lesjésuites où Jean fut dépêché pourfaire ses classesson existence fut plus bienveillante et plusdouce. Les Pères se mirent à choyer l'enfant dontl'intelligence les étonnait; cependanten dépit deleurs effortsils ne purent obtenir qu'il se livrât àdes études disciplinées; il mordait à certainstravauxdevenait prématurément ferré sur lalangue latinemaisen revancheil était absolumentincapable d'expliquer deux mots de grecne témoignaitd'aucune aptitude pour les langues vivanteset il se révélatel qu'un être parfaitement obtusdès qu'on s'efforçade lui apprendre les premiers éléments des sciences.

Sa famillese préoccupait peu de lui; parfois son père venait levisiter au pensionnat: « Bonjourbonsoirsois sage ettravaille bien. » Aux vacancesl'étéil partaitpour le château de Lourps; sa présence ne tirait pas samère de ses rêveries; elle l'apercevait à peineou le contemplaitpendant quelques secondesavec un sourire presquedouloureuxpuis elle s'absorbait de nouveau dans la nuit facticedont les épais rideaux des croisées enveloppaient lachambre.

Lesdomestiques étaient ennuyés et vieux. L'enfantabandonné à lui-mêmefouillait dans les livresles jours de pluie; erraitpar les après-midi de beau tempsdans la campagne.

Sa grandejoie était de descendre dans le vallonde gagner Jutignyunvillage planté au pied des collinesun petit tas demaisonnettes coiffées de bonnets de chaume parsemés detouffes de joubarbe et de bouquets de mousse. Il se couchait dans laprairieà l'ombre des hautes meulesécoutant le bruitsourd des moulins à eauhumant le souffle frais de laVoulzie. Parfoisil poussait jusqu'aux tourbièresjusqu'auhameau vert et noir de Longuevilleou bien il grimpait sur les côtesbalayées par le vent et d'où l'étendue étaitimmense. Làil avait d'un côtésous luilavallée de la Seinefuyant à perte de vue et seconfondant avec le bleu du ciel fermé au loin; de l'autretout en hautà l'horizonles églises et la tour deProvins qui semblaient tremblerau soleildans la pulvérulencedorée de l'air.

Il lisaitou rêvaits'abreuvait jusqu'à la nuit de solitude; àforce de méditer sur les mêmes penséessonesprit se concentra et ses idées encore indécisesmûrirent. Après chaque vacanceil revenait chez sesmaîtres plus réfléchi et plus têtu; ceschangements ne leur échappaient pas; perspicaces et retorshabitués par leur métier à sonder jusqu'au plusprofond des âmesils ne furent point les dupes de cetteintelligence éveillée mais indocile; ils comprirent quejamais cet élève ne contribuerait à la gloire deleur maisonet comme sa famille était riche et paraissait sedésintéresser de son avenirils renoncèrentaussitôt à le diriger sur les profitables carrièresdes écoles; bien qu'il discutât volontiers avec eux surtoutes les doctrines théologiques qui le sollicitaient parleurs subtilités et leurs argutiesils ne songèrentmême pas à le destiner aux Ordrescar malgréleurs efforts sa foi demeurait débile; en dernier ressortparprudencepar peur de l'inconnuils le laissèrent travailleraux études qui lui plaisaient et négliger les autresne voulant pas s'aliéner cet esprit indépendantpardes tracasseries de pions laïques.

Il vécutainsiparfaitement heureuxsentant à peine le joug paterneldes prêtres; il continua ses études latines etfrançaisesà sa guiseetencore que la théologiene figurât point dans les programmes de ses classesilcompléta l'apprentissage de cette science qu'il avaitcommencée au château de Lourpsdans la bibliothèqueléguée par son arrière-grand-oncle Dom Prosperancien prieur des chanoines réguliers de Saint-Ruf.

Le momentéchut pourtant où il fallut quitter l'institution desjésuites; il atteignait sa majorité et devenait maîtrede sa fortune; son cousin et tuteur le comte de Montchevrel luirendit ses comptes. Les relations qu'ils entretinrent furent de duréecourtecar il ne pouvait y avoir aucun point de contact entre cesdeux hommes dont l'un était vieux et l'autre jeune. Parcuriositépar désoeuvrementpar politessedesEsseintes fréquenta cette famille et il subitplusieurs foisdans son hôtel de la rue de la Chaised'écrasantessoirées où des parentesantiques comme le mondes'entretenaient de quartiers de noblessede lunes héraldiquesde cérémoniaux surannés.

Plus queces douairièresles hommes rassemblés autour d'unwhistse révélaient ainsi que des êtresimmuables et nuls; làles descendants des anciens preuxlesdernières branches des races féodalesapparurent àdes Esseintes sous les traits de vieillards catarrheux et maniaquesrabâchant d'insipides discoursde centenaires phrases. De mêmeque dans la tige coupée d'une fougèreune fleur de lissemblait seule empreinte dans la pulpe ramollie de ces vieux crânes.

Uneindicible pitié vint au jeune homme pour ces momies enseveliesdans leurs hypogées pompadour à boiseries et àrocaillespour ces maussades lendores qui vivaientl'oeilconstamment fixé sur un vague Chanaansur une imaginairePalestine.

Aprèsquelques séances dans ce milieuil se résolutmalgréles invitations et les reprochesà n'y plus jamais mettre lespieds. Il se prit alors à frayer avec les jeunes gens de sonâge et de son monde.

Les unsélevés avec lui dans les pensions religieusesavaientgardé de cette éducation une marque spéciale.Ils suivaient les officescommuniaient à Pâqueshantaient les cercles catholiques et ils se cachaient ainsi que d'uncrime des assauts qu'ils livraient aux fillesen baissant les yeux.C'étaientpour la plupartdes bellâtres inintelligentset asservisde victorieux cancres qui avaient lassé lapatience de leurs professeursmais avaient néanmoinssatisfait à leur volonté de déposerdans lasociétédes êtres obéissants et pieux.

Lesautresélevés dans les collèges de l'Étatou dans les lycéesétaient moins hypocrites et pluslibresmais ils n'étaient ni plus intéressants nimoins étroits. Ceux-là étaient des noceursépris d'opérettes et de coursesjouant le lansquenetet le baccaratpariant des fortunes sur des chevauxsur des cartessur tous les plaisirs chers aux gens creux. Après une annéed'épreuveune immense lassitude résulta de cettecompagnie dont les débauches lui semblèrent basses etfacilesfaites sans discernementsans apparat fébrilesansréelle surexcitation de sang et de nerfs.

Peu àpeuil les quittaet il approcha les hommes de lettres aveclesquels sa pensée devait rencontrer plus d'affinitéset se sentir mieux à l'aise. Ce fut un nouveau leurre; ildemeura révolté par leurs jugements rancuniers etmesquinspar leur conversation aussi banale qu'une porte d'églisepar leurs dégoûtantes discussionsjaugeant la valeurd'une oeuvre selon le nombre des éditions et le bénéficede la vente. En même temps il aperçut les librespenseursles doctrinaires de la bourgeoisiedes gens quiréclamaient toutes les libertés pour étranglerles opinions des autresd'avides et d'éhontéspuritainsqu'il estimacomme éducationinférieurs aucordonnier du coin.

Son méprisde l'humanité s'accrut; il comprit enfin que le monde estenmajeure partiecomposé de sacripants et d'imbéciles.Décidémentil n'avait aucun espoir de découvrirchez autrui les mêmes aspirations et les mêmes hainesaucun espoir de s'accoupler avec une intelligence qui se complûtainsi que la siennedans une studieuse décrépitudeaucun espoir d'adjoindre un esprit pointu et chantourné telque le sienà celui d'un écrivain ou d'un lettré.

Énervémal à l'aiseindigné par l'insignifiance des idéeséchangées et reçuesil devenait comme ces gensdont a parlé Nicolequi sont douloureux partout; il enarrivait à s'écorcher constamment l'épidermeàsouffrir des balivernes patriotiques et sociales débitéeschaque matindans les journauxà s'exagérer la portéedes succès qu'un tout-puissant public réserve toujourset quand même aux oeuvres écrites sans idées etsans style.

Déjàil rêvait à une thébaïde raffinéeàun désert confortableà une arche immobile et tièdeoù il se réfugierait loin de l'incessant délugede la sottise humaine.

Une seulepassionla femmeeût pu le retenir dans cet universel dédainqui le poignaitmais celle-là étaitelle aussiusée.Il avait touché aux repas charnelsavec un appétitd'homme quinteuxaffecté de maladieobsédé defringales et dont le palais s'émousse et se blase vite; autemps où il compagnonnait avec les hobereauxil avaitparticipé à ces spacieux soupers où des femmessoûles se dégrafent au dessert et battent la table avecleur tête; il avait aussi parcouru les coulissestâtédes actrices et des chanteusessubien sus de la bêtise innéedes femmesla délirante vanité des cabotines; puis ilavait entretenu des filles déjà célèbreset contribué à la fortune de ces agences quifournissentmoyennant salairedes plaisirs contestables; enfinrepulas de ce luxe similairede ces caresses identiques il avaitplongé dans les bas-fondsespérant ravitailler sesdésirs par le contrastepensant stimuler ses sens assoupispar l'excitante malpropreté de la misère.

Quoi qu'iltentâtun immense ennui l'opprimait. Il s'acharnarecourutaux périlleuses caresses des virtuosesmais alors sa santéfaiblit et son système nerveux s'exacerba; la nuque devenaitdéjà sensible et la main remuait droite encorelorsqu'elle saisissait un objet lourdcapricante et penchéequand elle tenait quelque chose de léger tel qu'un petitverre.

Lesmédecins consultés l'effrayèrent. Il étaittemps d'enrayer cette viede renoncer à ces manoeuvres quialitaient ses forces. Il demeurapendant quelque tempstranquille;mais bientôt le cervelet s'exaltaappela de nouveau aux armes.De même que ces gamines quisous le coup de la pubertés'affament de mets altérés ou abjectsil en vint àrêverà pratiquer les amours exceptionnellesles joiesdéviées; alorsce fut la fin; comme satisfaits d'avoirtout épuisécomme fourbus de fatiguesses senstombèrent en léthargiel'impuissance fut proche.

Il seretrouva sur le chemindégriséseulabominablementlasséimplorant une fin que la lâcheté de sachair l'empêchait d'atteindre.

Ses idéesde se blottirloin du mondede se calfeutrer dans une retraited'assourdirainsi que pour ces malades dont on couvre la rue depaillele vacarme roulant de l'inflexible viese renforcèrent.

Il étaitd'ailleurs temps de se résoudre; le compte qu'il fit de safortune l'épouvanta; en foliesen nocesil avait dévoréla majeure partie de son patrimoineet l'autre partieplacéeen terresne rapportait que des intérêts dérisoires.

Il sedétermina à vendre le château de Lourps oùil n'allait plus et où il n'oubliait derrière lui aucunsouvenir attachantaucun regret; il liquida aussi ses autres biensacheta des rentes sur l'Étatréunit de la sorte unrevenu annuel de cinquante mille livres et se réservaenplusune somme ronde destinée à payer et àmeubler la maisonnette où il se proposait de baigner dans unedéfinitive quiétude.

Il fouillales environs de la capitaleet découvrit une bicoque àvendreen haut de Fontenay-aux-Rosesdans un endroit écartésans voisinsprès du fort: son rêve étaitexaucé; dans ce pays peu ravagé par les Parisiensilétait certain d'être à l'abri; la difficultédes communications mal assurées par un ridicule chemin de fersitué au bout de la villeet par de petits tramwayspartantet marchant à leur guisele rassurait. En songeant àla nouvelle existence qu'il voulait organiseril éprouvaitune allégresse d'autant plus vive qu'il se voyait retiréassez loin déjàsur la bergepour que le flot deParis ne l'atteignît plus et assez près cependant pourque cette proximité de la capitale le confirmât dans sasolitude. Eten effetpuisqu'il suffit qu'on soit dansl'impossibilité de se rendre à un endroit pourqu'aussitôt le désir d'y aller vous prenneil avait deschancesen ne se barrant pas complètement la routede n'êtreassailli par aucun regain de sociétépar aucun regret.

Il mit lesmaçons sur la maison qu'il avait acquisepuisbrusquementun joursans faire part à qui que ce fût de sesprojetsil se débarrassa de son ancien mobiliercongédiases domestiques et disparutsans laisser au concierge aucuneadresse.

CHAPITREPREMIER

Plus dedeux mois s'écoulèrent avant que des Esseintes pûts'immerger dans le silencieux repos de sa maison de Fontenay; desachats de toute sorte l'obligeaient à déambuler encoredans Parisà battre la ville d'un bout à l'autre.

Etpourtant à quelles perquisitions n'avait-il pas eu recoursàquelles méditations ne s'était-il point livréavant que de confier son logement aux tapissiers!

Il étaitdepuis longtemps expert aux sincérités et auxfaux-fuyants des tons. Jadisalors qu'il recevait chez lui desfemmesil avait composé un boudoir oùau milieu despetits meubles sculptés dans le pâle camphrier du Japonsous une espèce de tente en satin rose des Indesles chairsse coloraient doucement aux lumières apprêtéesque blutait l'étoffe.

Cettepièce où des glaces se faisaient écho et serenvoyaient à perte de vuedans les mursdes enfilades deboudoirs rosesavait été célèbre parmiles filles qui se complaisaient à tremper leur nuditédans ce bain d'incarnat tiède qu'aromatisait l'odeur de menthedégagée par le bois des meubles.

Maisenmettant même de côté les bienfaits de cet airfardé qui paraissait transfuser un nouveau sang sous les peauxdéfraîchies et usées par l'habitude des céruseset l'abus des nuitsil goûtait pour son propre comptedans celanguissant milieudes allégresses particulièresdesplaisirs que rendaient extrêmes et qu'activaienten quelquesorteles souvenirs des maux passésdes ennuis défunts.

Ainsiparhainepar mépris de son enfanceil avait pendu au plafond decette pièce une petite cage en fil d'argent où ungrillon enfermé chantait comme dans les cendres des cheminéesdu château de Lourps; quand il écoutait ce cri tant defois entendutoutes les soirées contraintes et muettes chezsa mèretout l'abandon d'une jeunesse souffrante et refouléese bousculaient devant luiet alorsaux secousses de la femme qu'ilcaressait machinalement et dont les paroles ou le rire rompaient savision et le ramenaient brusquement dans la réalitédans le boudoir à terreun tumulte se levait en son âmeun besoin de vengeance des tristesses enduréesune rage desalir par des turpitudes des souvenirs de familleun désirfurieux de panteler sur des coussins de chaird'épuiserjusqu'à leurs dernières gouttesles plus véhémenteset les plus âcres des folies charnelles.

D'autresfois encorequand le spleen le pressaitquand par les tempspluvieux d'automnel'aversion de la ruedu chez soidu ciel enboue jaunedes nuages en macadaml'assaillaitil se réfugiaitdans ce réduitagitait légèrement la cage et laregardait se répercuter à l'infini dans le jeu desglacesjusqu'à ce que ses yeux grisés s'aperçussentque la cage ne bougeait pointmais que tout le boudoir vacillait ettournaitemplissant la maison d'une valse rose.

Puisautemps où il jugeait nécessaire de se singulariserdesEsseintes avait aussi créé des ameublementsfastueusement étrangesdivisant son salon en une sériede nichesdiversement tapissées et pouvant se relier par unesubtile analogiepar un vague accord de teintes joyeuses ou sombresdélicates ou barbaresau caractère des oeuvres latineset françaises qu'il aimait. Il s'installait alors dans cellede ces niches dont le décor lui semblait le mieux correspondreà l'essence même de l'ouvrage que son caprice du momentl'amenait à lire.

Enfinilavait fait préparer une haute salledestinée àla réception de ses fournisseurs; ils entraients'asseyaientles uns à côté des autresdans des stallesd'égliseet alors il montait dans une chaire magistrale etprêchait le sermon sur le dandysmeadjurant ses bottiers etses tailleurs de se conformerde la façon la plus absolueàses brefs en matière de coupeles menaçant d'uneexcommunication pécuniaire s'ils ne suivaient pasà lalettreles instructions contenues dans ses monitoires et ses bulles.

Ils'acquit la réputation d'un excentrique qu'il paracheva en sevêtant de costumes de velours blancde gilets d'orfroienplantanten guise de cravateun bouquet de Parme dans l'échancruredécolletée d'une chemiseen donnant aux hommes delettres des dîners retentissants un entre autresrenouvelédu XVIIIe siècleoùpour célébrer laplus futile des mésaventuresil avait organisé unrepas de deuil.

Dans lasalle à manger tendue de noirouverte sur le jardin de samaison subitement transformémontrant ses alléespoudrées de charbonson petit bassin maintenant bordéd'une margelle de basalte et rempli d'encre et ses massifs toutdisposés de cyprès et de pinsle dîner avait étéapporté sur une nappe noiregarnie de corbeilles de violetteset de scabieuseséclairée par des candélabresoù brûlaient des flammes vertes et par des chandeliersoù flambaient des cierges.

Tandisqu'un orchestre dissimulé jouait des marches funèbresles convives avaient été servis par des négressesnuesavec des mules et des bas en toile d'argentsemée delarmes.

On avaitmangé dans des assiettes bordées de noirdes soupes àla tortuedes pains de seigle russedes olives mûres deTurquiedu caviardes poutargues de muletsdes boudins fumésde Francfortdes gibiers aux sauces couleur de jus de réglisseet de ciragedes coulis de truffesdes crèmes ambréesau chocolatdes poudingsdes brugnonsdes raisinésdesmûres et des guignes; budans des verres sombresles vins dela Limagne et du Roussillondes Tenedosdes Val de Pefias et desPorto; savouréaprès le café et le brou denoixdes kwasdes porter et des stout.

Le dînerde faire-part d'une virilité momentanément morteétait-il écrit sur les lettres d'invitations semblablesà celles des enterrements.

Mais cesextravagances dont il se glorifiait jadis s'étaientd'elles-mêmesconsumées; aujourd'huile méprislui était venu de ces ostentations puériles etsurannéesde ces vêtements anormauxde ces embelliesde logements bizarres. Il songeait simplement à se composerpour son plaisir personnel et non plus pour l'étonnement desautresun intérieur confortable et paré néanmoinsd'une façon rareà se façonner une installationcurieuse et calmeappropriée aux besoins de sa futuresolitude.

Lorsque lamaison de Fontenay fut prête et agencéesuivant sesdésirs et ses planspar un architecte; lorsqu'il ne restaplus qu'à déterminer l'ordonnance de l'ameublement etdu décoril passa de nouveau et longuement en revue la sériedes couleurs et des nuances.

Ce qu'ilvoulaitc'étaient des couleurs dont l'expression s'affirmâtaux lumières factices des lampes; peu lui importait mêmequ'elles fussentaux lueurs du jourinsipides ou rêchescaril ne vivait guère que la nuitpensant qu'on étaitmieux chez soiplus seulet que l'esprit ne s'excitait et necrépitait réellement qu'au contact voisin de l'ombre;il trouvait aussi une jouissance particulière à setenir dans une chambre largement éclairéeseul éveilléet deboutau milieu des maisons enténébrées etendormiesune sorte de jouissance où il entrait peut-êtreune pointe de vanitéune satisfaction toute singulièreque connaissent les travailleurs attardés alors quesoulevantles rideaux des fenêtresils s'aperçoivent autour d'euxque tout est éteintque tout est muetque tout est mort.

Lentementil triaun à unles tons.

Le bleutire aux flambeaux sur un faux vert; s'il est foncé comme lecobalt et l'indigoil devient noir; s'il est clairil tourne augris; s'il est sincère et doux comme la turquoiseil seternit et se glace.

Àmoins donc de l'associerainsi qu'un adjuvantà une autrecouleuril ne pouvait être question d'en faire la notedominante d'une pièce.

D'un autrecôtéles gris fer se renfrognent encore ets'alourdissent; les gris de perle perdent leur azur et semétamorphosent en un blanc sale; les bruns s'endorment et sefroidissent; quant aux verts foncésainsi que les vertsempereur et les verts myrteils agissent de même que les grosbleus et fusionnent avec les noirs; restaient donc les verts pluspâlestels que le vert paonles cinabres et les laquesmaisalors la lumière exile leur bleu et ne détient plus queleur jaune qui ne gardeà son tourqu'un ton fauxqu'unesaveur trouble.

Il n'yavait pas à songer davantage aux saumonsaux maïs et auxroses dont les efféminations contrarieraient les penséesde l'isolement; il n'y avait pas enfin à méditer surles violets qui se dépouillent; le rouge surnage seullesoiret quel rouge! un rouge visqueuxun lie-de-vin ignoble; il luiparaissait d'ailleurs bien inutile de recourir à cettecouleurpuisqu'en s'ingérant de la santonineàcertaine dosel'on voit violet et qu'il est dès lors facilede se changeret sans y toucherla teinte de ses tentures.

Cescouleurs écartéestrois demeuraient seulement: lerougel'orangéle jaune.

Àtoutesil préférait l'orangéconfirmant ainsipar son propre exemplela vérité d'une théoriequ'il déclarait d'une exactitude presque mathématique:à savoirqu'une harmonie existe entre la nature sensuelled'un individu vraiment artiste et la couleur que ses yeux voientd'une façon plus spéciale et plus vive.

Ennégligeanten effetle commun des hommes dont les grossièresrétines ne perçoivent ni la cadence propre àchacune des couleursni le charme mystérieux de leursdégradations et de leurs nuances; en négligeant aussices yeux bourgeoisinsensibles à la pompe et à lavictoire des teintes vibrantes et fortes; en ne conservant plus alorsque les gens aux pupilles raffinéesexercées par lalittérature et par l'artil lui semblait certain que l'oeilde celui d'entre eux qui rêve d'idéalqui réclamedes illusionssollicite des voiles dans le coucherest généralementcaressé par le bleu et ses dérivéstels que lemauvele lilasle gris de perlepourvu toutefois qu'ils demeurentattendris et ne dépassent pas la lisière où ilaliènent leur personnalité et se transforment en depurs violetsen de francs gris.

Les gensau contrairequi hussardentles pléthoriquesles beauxsanguinsles solides mâles qui dédaignent les entréeset les épisodes et se ruenten perdant aussitôt latêteceux-là se complaisentpour la plupartauxlueurs éclatantes des jaunes et des rougesaux coups decymbales des vermillons et des chromes qui les aveuglent et qui lessoûlent.

Enfinlesyeux des gens affaiblis et nerveux dont l'appétit sensuelquête des mets relevés par les fumages et les saumuresles yeux des gens surexcités et étiques chérissentpresque touscette couleur irritante et maladiveaux splendeursfictivesaux fièvres acides: l'orangé.

Le choixde des Esseintes ne pouvait donc prêter au moindre doute; maisd'incontestables difficultés se présentaient encore. Sile rouge et le jaune se magnifient aux lumièresil n'en estpas toujours de même de leur composél'orangéqui s'emporteet se transmue souvent en un rouge capucineen unrouge feu.

Il étudiaaux bougies toutes ses nuancesen découvrit une qui lui parutne pas devoir se déséquilibrer et se soustraire auxexigences qu'il attendait d'elle; ces préliminaires terminésil tâcha de ne pas userautant que possible pour son cabinetau moinsdes étoffes et des tapis de l'Orientdevenusmaintenant que les négociants enrichis se les procurent dansles magasins de nouveautésau rabaissi fastidieux et sicommuns.

Il serésoluten fin de compteà faire relier ses murscomme des livresavec du maroquinà gros grains écrasésavec de la peau du Capglacée par de fortes plaques d'aciersous une puissante presse.

Leslambris une fois parésil fit peindre les baguettes et leshautes plinthes en un indigo foncéen un indigo laquésemblable à celui que les carrossiers emploient pour lespanneaux des voitureset le plafondun peu arrondiégalementtendu de maroquinouvrit tel qu'un immense oeil-de-boeufenchâssédans sa peau d'orangeun cercle de firmament en soie bleu de roiaumilieu duquel montaientà tire-d'ailesdes séraphinsd'argentnaguère brodés par la confrérie destisserands de Colognepour une ancienne chape.

Aprèsque la mise en place fut effectuéele soirtout cela seconciliase tempéras'assit: les boiseries immobilisèrentleur bleu soutenu et comme échauffé par les oranges quise maintinrentà leur toursans s'adultérerappuyéseten quelque sorteattisés qu'ils furent par le soufflepressant des bleus.

En fait demeublesdes Esseintes n'eut pas de longues recherches àopérerle seul luxe de cette pièce devant consister endes livres et des fleurs rares; il se bornase réservantd'orner plus tardde quelques dessins ou de quelques tableauxlescloisons demeurées nuesà établir sur lamajeure partie de ses murs des rayons et des casiers de bibliothèqueen bois d'ébèneà joncher le parquet de peauxde bêtes fauves et de fourrures de renards bleusàinstaller près d'une massive table de changeur du XVe sièclede profonds fauteuils à oreillettes et un vieux pupitre dechapelleen fer forgéun de ces antiques lutrins surlesquels le diacre plaçait jadis l'antiphonaire et quisupportait maintenant l'un des pesants in-folios du Glossariummediae et infimae latinitatis de du Cange.

Lescroisées dont les vitrescraqueléesbleuâtresparsemées de culs de bouteille aux bosses piquetéesd'orinterceptaient la vue de la campagne et ne laissaient pénétrerqu'une lumière feintese vêtirentà leur tourde rideaux taillés dans de vieilles étolesdont l'orassombri et quasi saurés'éteignait dans la trame d'unroux presque mort.

Enfinsurla cheminée dont la robe futelle aussidécoupéedans la somptueuse étoffe d'une dalmatique florentineentredeux ostensoirsen cuivre doréde style byzantinprovenantde l'ancienne Abbaye-au-Bois de Bièvreun merveilleux canond'égliseaux trois compartiments séparésouvragés comme une dentellecontintsous le verre de soncadrecopiées sur un authentique vélinavecd'admirables lettres de missel et de splendides enluminures: troispièces de Baudelaire: à droite et à gauchelessonnets portant ces titres « la Mort des Amants » - «l'Ennemi »; - au milieule poème en prose intitulé:« anywhere out of the world. - N'importe oùhors dumonde ».

CHAPITREII

Aprèsla vente de ses biensdes Esseintes garda les deux vieux domestiquesqui avaient soigné sa mère et rempli tout à lafois l'office de régisseurs et de concierges du châteaude Lourpsdemeuré jusqu'à l'époque de sa miseen adjudication inhabité et vide.

Il fitvenir à Fontenay ce ménage habitué à unemploi de garde-maladeà une régularitéd'infirmiers distribuantd'heure en heuredes cuillerées depotion et de tisaneà un rigide silence de moines claustréssans communication avec le dehorsdans des pièces auxfenêtres et aux portes closes.

Le marifut chargé de nettoyer les chambres et d'aller aux provisionsla femme de préparer la cuisine. Il leur céda lepremier étage de la maisonles obligea à porterd'épais chaussons de feutrefit placer des tambours le longdes portes bien huilées et matelasser leur plancher deprofonds tapis de manière à ne jamais entendre le bruitde leurs pasau-dessus de sa tête.

Il convintavec eux aussi du sens de certaines sonneriesdétermina lasignification des coups de timbreselon leur nombreleur brièvetéleur longueur; désignasur son bureaula place où ilsdevaienttous les moisdéposerpendant son sommeillelivre des comptes; il s'arrangeaenfinde façon à nepas être souvent obligé de leur parler ou de les voir.

Néanmoinscomme la femme devait quelquefois longer la maison pour atteindre unhangar où était remisé le boisil voulut queson ombrelorsqu'elle traversait les carreaux de ses fenêtresne fût pas hostileet il lui fit fabriquer un costume enfaille flamandeavec bonnet blanc et large capuchonbaissénoirtel qu'en portent encoreà Gandles femmes dubéguinage. L'ombre de cette coiffe passant devant luidans lecrépusculelui donnait la sensation d'un cloîtreluirappelait ces muets et dévots villagesces quartiers mortsenfermés et enfouis dans le coin d'une active et vivanteville.

Il réglaaussi les heures immuables des repas; ils étaient d'ailleurspeu compliqués et très succinctsles défaillancesde son estomac ne lui permettant plus d'absorber des mets variésou lourds.

Àcinq heuresl'hiveraprès la chute du jouril déjeunaitlégèrement de deux oeufs à la coquede rôtieset de thé; puis il dînait vers les onze heures; buvaitdu caféquelquefois du thé et du vinpendant la nuit;picorait une petite dînettesur les cinq heures du matinavant de se mettre au lit.

Il prenaitces repasdont l'ordonnance et le menu étaientune fois pourtoutesfixés à chaque commencement de saisonsur unetableau milieu d'une petite pièceséparée deson cabinet de travail par un corridor capitonnéhermétiquement ferméne laissant filtrerni odeurnibruitdans chacune des deux pièces qu'il servait àjoindre.

Cettesalle à manger ressemblait à la cabine d'un navire avecson plafond voûtémuni de poutres en demi-cercle sescloisons et son plancheren bois de pitchpinsa petite croiséeouverte dans la boiseriede même qu'un hublot dans un sabord.

Ainsi queces boîtes du Japon qui entrentles unes dans les autrescette pièce était insérée dans une pièceplus grandequi était la véritable salle àmanger bâtie par l'architecte.

Celle-ciétait percée de deux fenêtresl'unemaintenantinvisiblecachée par la cloison qu'un ressort rabattaitcependantà volontéafin de permettre de renouvelerl'air qui par cette ouverture pouvait alors circuler autour de laboîte de pitchpin et pénétrer en elle; l'autrevisiblecar elle était placée juste en face du hublotpratiqué dans la boiseriemais condamnée; en effetungrand aquarium occupait tout l'espace compris entre ce hublot etcette réelle fenêtre ouverte dans le vrai mur. Le jourtraversait doncpour éclairer la cabinela croiséedont les carreaux avaient été remplacés par uneglace sans tainl'eaueten dernier lieula vitre àdemeure du sabord.

Au momentoù le samowar fumait sur la tablealors quependantl'automnele soleil achevait de disparaîtrel'eau del'aquarium durant la matinée vitreuse et troublerougeoyaitet tamisait sur les blondes cloisons des lueurs enflammées debraises.

Quelquefoisdans l'après-midilorsquepar hasarddes Esseintes étaitréveillé et deboutil faisait manoeuvrer le jeu destuyaux et des conduits qui vidaient l'aquarium et le remplissaient ànouveau d'eau pureet il y faisait verser des gouttes d'essencescoloréess'offrantà sa guise ainsiles tons vertsou saumâtresopalins ou argentésqu'ont les véritablesrivièressuivant la couleur du ciell'ardeur plus ou moinsvive du soleilles menaces plus ou moins accentuées de lapluiesuivanten un motl'état de la saison et del'atmosphère.

Il sefigurait alors être dans l'entre-pont d'un bricketcurieusement il contemplait de merveilleux poissons mécaniquesmontés comme des pièces d'horlogeriequi passaientdevant la vitre du sabord et s'accrochaient dans de fausses herbes;ou bientout en aspirant la senteur du goudronqu'on insufflaitdans la pièce avant qu'il y entrâtil examinaitpendues aux mursdes gravures en couleur représentantainsique dans les agences des paquebots et des Lloyddes steamers enroute pour Valparaiso et la Plataet des tableaux encadréssur lesquels étaient inscrits les itinéraires de laligne du Royal Mail Steam Packetdes compagnies Lopez et Valéryles frets et les escales des services postaux de l'Atlantique.

Puisquand il était las de consulter ces indicateursil sereposait la vue en regardant les chronomètres et lesboussolesles sextants et les compasles jumelles et les carteséparpillées sur une table au-dessus de laquelle sedressait un seul livrerelié en veau marinles aventuresd'Arthur Gordon Pymspécialement tiré pour luisurpapier vergépur filtrié à la feuilleavecune mouette en filigrane.

Il pouvaitapercevoir enfin des cannes à pêchedes filets brunisau tandes rouleaux de voiles roussesune ancre minuscule en liègepeinte en noirjetés en tasprès de la porte quicommuniquait avec la cuisine par un couloir garni de capitons etrésorbaitde même que le corridor rejoignant la salle àmanger au cabinet de travailtoutes les odeurs et tous les bruits.

Il seprocurait ainsien ne bougeant pointles sensations rapidespresque instantanéesd'un voyage au long courset ce plaisirdu déplacement qui n'existeen sommeque par le souvenir etpresque jamais dans le présentà la minute mêmeoù il s'effectueil le humait pleinementà l'aisesans fatiguesans tracasdans cette cabine dont le désordreapprêtédont la tenue transitoire et l'installationcomme temporaire correspondaient assez exactement avec le séjourpassager qu'il y faisaitavec le temps limité de ses repaset contrastaitd'une manière absolueavec son cabinet detravailune pièce définitiverangéebienassiseoutillée pour le ferme maintien d'une existencecasanière.

Lemouvement lui paraissait d'ailleurs inutile et l'imagination luisemblait pouvoir aisément suppléer à la vulgaireréalité des faits. À son avisil étaitpossible de contenter les désirs réputés lesplus difficiles à satisfaire dans la vie normaleet cela parun léger subterfugepar une approximative sophistication del'objet poursuivi par ces désirs mêmes. Ainsiil estbien évident que tout gourmet se délecte aujourd'huidans les restaurants renommés par l'excellence de leurs cavesen buvant les hauts crus fabriqués avec de basses vinassestraitées suivant la méthode de M. Pasteur. Orvrais etfauxces vins ont le même arômela même couleurle même bouquetet par conséquent le plaisir qu'onéprouve en dégustant ces breuvages altéréset factices est absolument identique à celui que l'ongoûterait en savourant le vin naturel et pur qui seraitintrouvablemême à prix d'or.

Entransportant cette captieuse déviationcet adroit mensongedans le monde de l'intellectnul doute qu'on ne puisseet aussifacilement que dans le monde matérieljouir de chimériquesdélices semblablesen tous pointsaux vraies; nul douteparexemplequ'on ne puisse se livrer à de longues explorationsau coin de son feuen aidantau besoinl'esprit rétif oulentpar la suggestive lecture d'un ouvrage racontant de lointainsvoyages; nul doute aussiqu'on ne puisse- sans bouger de Paris -acquérir la bienfaisante impression d'un bain de mer; ilsuffiraittout bonnement de se rendre au bain Vigiersituésur un bateauen pleine Seine.

Làen faisant saler l'eau de sa baignoire et en y mêlantsuivantla formule du Codexdu sulfate de soudede l'hydrochlorate demagnésie et de chaux; en tirant d'une boîtesoigneusement fermée par un pas de visune pelote de ficelleou un tout petit morceau de câble qu'on est allé exprèschercher dans l'une de ces grandes corderies dont les vastes magasinset les sous-sols soufflent des odeurs de marée et de port; enaspirant ces parfums que doit conserver encore cette ficelle ou cebout de câble; en consultant une exacte photographie du casinoet en lisant ardemment le guide Joanne décrivant les beautésde la plage où l'on veut être; en se laissant enfinbercer par les vagues que soulèvedans la baignoireleremous des bateaux-mouches rasant le ponton des bains; en écoutantenfin les plaintes du vent engouffré sous les arches et lebruit sourd des omnibus roulantà deux pasau-dessus devoussur le pont Royall'illusion de la mer est indéniableimpérieusesûre.

Le toutest de savoir s'y prendrede savoir concentrer son esprit sur unseul pointde savoir s'abstraire suffisamment pour amenerl'hallucination et pouvoir substituer le rêve de la réalitéà la réalité même.

Au restel'artifice paraissait à des Esseintes la marque distinctive dugénie de l'homme.

Comme ille disaitla nature a fait son temps; elle a définitivementlassépar la dégoûtante uniformité de sespaysages et de ses cielsl'attentive patience des raffinés.Au fondquelle platitude de spécialiste confinée danssa partiequelle petitesse de boutiquière tenant tel articleà l'exclusion de tout autrequel monotone magasin de prairieset d'arbresquelle banale agence de montagnes et de mers!

Il n'estd'ailleursaucune de ses inventions réputée si subtileou si grandiose que le génie humain ne puisse créer;aucune forêt de Fontainebleauaucun clair de lune que desdécors inondés de jets électriques neproduisent; aucune cascade que l'hydraulique n'imite à s'yméprendre; aucun roc que le carton-pâte ne s'assimile;aucune fleur que de spécieux taffetas et de délicatspapiers peints n'égalent!

Àn'en pas doutercette sempiternelle radoteuse a maintenant uséla débonnaire admiration des vrais artisteset le moment estvenu où il s'agit de la remplacerautant que faire se pourrapar l'artifice.

Et puisàbien discerner celle de ses oeuvres considérée comme laplus exquisecelle de ses créations dont la beautéestde l'avis de tousla plus originale et la plus parfaite: lafemme; est-ce que l'homme n'a pasde son côtéfabriquéà lui tout seulun être animéet factice qui la vaut amplementau point de vue de la beautéplastique? est-ce qu'il existeici-basun être conçudans les joies d'une fornication et sorti des douleurs d'une matricedont le modèledont le type soit plus éblouissantplus splendide que celui de ces deux locomotives adoptées surla ligne du chemin de fer du Nord?

L'unelaCramptonune adorable blondeà la voix aiguëàla grande taille frêleemprisonnée dans un étincelantcorset de cuivreau souple et nerveux allongement de chatteuneblonde pimpante et doréedont l'extraordinaire grâceépouvante lorsqueraidissantses muscles d'acieractivantla sueur de ses flancs tièdeselle met en branle l'immenserosace de sa fine roue et s'élance toute vivanteen têtedes rapides et des marées?

L'autrel'Engerthune monumentale et sombre brune aux cris sourds etrauquesaux reins trapusétranglés dans une cuirasseen fonteune monstrueuse bêteà la crinièreéchevelée de fumée noireaux six roues basseset accoupléesquelle écrasante puissance lorsquefaisant trembler la terreelle remorque pesammentlentementlalourde queue de ses marchandises!

Il n'estcertainement pasparmi les frêles beautés blondes etles majestueuses beautés brunesde pareils types de sveltessedélicate et de terrifiante force; à coup sûronpeut le dire: l'homme a faitdans son genreaussi bien que le Dieuauquel il croit.

Cesréflexions venaient à des Esseintes quand la briseapportait jusqu'à lui le petit sifflet de l'enfantin chemin defer qui joue de la toupieentre Paris et Sceaux; sa maison étaitsituée à vingt minutes environ de la station deFontenaymais la hauteur où elle était assisesonisolementne laissaient pas pénétrer jusqu'àelle le brouhaha des immondes foules qu'attire invinciblementledimanchele voisinage d'une gare.

Quant auvillage mêmeil le connaissait à peine. Par sa fenêtreune nuitil avait contemplé le silencieux paysage qui sedéveloppeen descendantjusqu'au pied d'un coteausur lesommet duquel se dressent les batteries du bois de Verrières.

Dansl'obscuritéà gaucheà droitedes massesconfuses s'étageaientdominéesau loinpar d'autresbatteries et d'autres forts dont les hauts talus semblaientau clairde la lunegouachés avec de l'argentsur un ciel sombre.

Rétréciepar l'ombre tombée des collinesla plaine paraissaitàson milieupoudrée de farine d'amidon et enduite de blanccold-cream; dans l'air tièdeéventant les herbesdécolorées et distillant de bas parfums d'épicesles arbres frottés de craie par la luneébouriffaientde pâles feuillages et dédoublaient leurs troncs dontles ombres barraient de raies noires le sol en plâtre surlequel des caillasses scintillaient ainsi que des éclatsd'assiettes.

En raisonde son maquillage et de son air facticece paysage ne déplaisaitpas à des Esseintes; maisdepuis cette après-midioccupée dans le hameau de Fontenay à la recherche d'unemaisonjamais il ne s'étaitpendant le jourpromenésur les routes; la verdure de ce pays ne lui inspiraitdu resteaucun intérêtcar elle n'offrait même pas cecharme délicat et dolent que dégagent lesattendrissantes et maladives végétations pousséesà grand-peinedans les gravats des banlieuesprès desremparts. Puisil avait aperçudans le villagece jour-làdes bourgeois ventrusà favoriset des gens costumésà moustachesportantainsi que des saints-sacrementsdestêtes de magistrats et de militaires; etdepuis cetterencontreson horreur s'était encore accruede la facehumaine.

Pendantles derniers mois de son séjour à Parisalors querevenu de toutabattu par l'hypocondrieécrasé par lespleenil était arrivé à une telle sensibilitéde nerfs que la vue d'un objet ou d'un être déplaisantse gravait profondément dans sa cervelleet qu'il fallaitplusieurs jours pour en effacer même légèrementl'empreintela figure humaine frôléedans la rueavait été l'un de ses plus lancinants supplices.

Positivementil souffrait de la vue de certaines physionomiesconsidéraitpresque comme des insultes les mines paternes ou rêches dequelques visagesse sentait des envies de souffleter ce monsieur quiflânaiten fermant les paupières d'un air doctecetautre qui se balançaiten se souriant devant les glaces; cetautre enfin qui paraissait agiter un monde de penséestout endévorantles sourcils contractésles tartines et lesfaits divers d'un journal.

Ilflairait une sottise si invétéréeune telleexécration pour ses idées à luiun tel méprispour la littératurepour l'artpour tout ce qu'il adoraitimplantésancrés dans ces étroits cerveaux denégociantsexclusivement préoccupés defilouteries et d'argent et seulement accessibles à cette bassedistraction des esprits médiocresla politiquequ'ilrentrait en rage chez lui et se verrouillait avec ses livres.

Enfinilhaïssaitde toutes ses forcesles générationsnouvellesces couches d'affreux rustres qui éprouvent lebesoin de parler et de rire haut dans les restaurants et dans lescafésqui vous bousculentsans demander pardonsur lestrottoirsqui vous jettentsans même s'excusersans mêmesaluerles roues d'une voiture d'enfantentre les jambes.

CHAPITREIII

Une partiedes rayons plaqués contre les murs de son cabinetorange etbleuétait exclusivement couverte par des ouvrages latinspar ceux que les intelligences qu'ont domestiquées lesdéplorables leçons ressassées dans les Sorbonnesdésignent sous ce nom générique: la décadence.

En effetla langue latinetelle qu'elle fut pratiquée à cetteépoque que les professeurs s'obstinent encore à appelerle grand siècle ne l'incitait guère. Cette languerestreinteaux tournures comptéespresque invariablessanssouplesse de syntaxesans couleursni nuances; cette languerâcléesur toutes les couturesémondée des expressionsrocailleuses mais parfois imagées des âges précédentspouvaità la rigueurénoncer les majestueusesrengainesles vagues lieux communs rabâchés par lesrhéteurs et par les poètesmais elle dégageaitune telle incuriositéun tel ennui qu'il fallaitdans lesétudes de linguistiquearriver au style français dusiècle de Louis XIVpour en rencontrer une aussivolontairement débilitéeaussi solennellementharassante et grise.

Entreautres le doux Virgilecelui que les pions surnomment le cygne deMantouesans doute parce qu'il n'est pas né dans cette villelui apparaissaitainsi que l'un des plus terribles cuistresl'undes plus sinistres raseurs que l'antiquité ait jamaisproduits; ses bergers lavés et pomponnéssedéchargeantà tour de rôlesur la tête depleins pots de vers sentencieux et glacésson Orphéequ'il compare à un rossignol en larmesson Aristée quipleurniche à propos d'abeillesson Enéece personnageindécis et fluent qui se promènepareil à uneombre chinoiseavec des gestes en boisderrière letransparent mal assujetti et mal huilé du poèmel'exaspéraient. Il eût bien accepté lesfastidieuses balivernes que ces marionnettes échangent entreellesà la cantonade; il eût accepté encore lesimpudents emprunts faits à Homèreà Théocriteà Enniusà Lucrècele simple vol que nous arévélé Macrobe du deuxième chant del'Enéide presque copiémots pour motsdans unpoème de Pisandreenfin toute l'inénarrable vacuitéde ce tas de chants; mais ce qui l'horripilait davantage c'étaitla facture de ces hexamètressonnant le fer blancle bidoncreuxallongeant leurs quantités de mots pesés aulitre selon l'immuable ordonnance d'une prosodie pédante etsèche; c'était la contexture de ces vers râpeuxet gourmésdans leur tenue officielledans leur basserévérence à la grammairede ces vers coupésà la mécaniquepar une imperturbable césuretamponnés en queuetoujours de la même façonpar le choc d'un dactyle contre un spondée.

Empruntéeà la forge perfectionnée de Catullecette invariablemétriquesans fantaisiesans pitiébourrée demots inutilesde remplissagesde chevilles aux boucles identiqueset prévues; cette misère de l'épithètehomérique revenant sans cessepour ne rien désignerpour ne rien faire voirtout cet indigent vocabulaire aux teintesinsonores et platesle suppliciaient.

Il estjuste d'ajouter que si son admiration pour Virgile était desplus modérées et que si son attirance pour les claireséjections d'Ovide était des plus discrètes etdes plus sourdesson dégoût pour les grâceséléphantines d'Horacepour le babillage de cedésespérant pataud qui minaude avec des gaudriolesplâtrées de vieux clownétait sans borne.

En prosela langue verbeuseles métaphores redondanteslesdigressions amphigouriques du Pois Chichene le ravissaient pasdavantage; la jactance de ses apostrophesle flux de ses rengainespatriotiquesl'emphase de ses haranguesla pesante masse de sonstylecharnunourrimais tourné à la graisse etprivé de moelles et d'osles insupportables scories de seslongs adverbes ouvrant la phraseles inaltérables formules deses adipeuses périodes mal liées entre elles par le fildes conjonctionsenfin ses lassantes habitudes de tautologiene leséduisaient guère; etpas beaucoup plus que CicéronCésarréputé pour son laconismenel'enthousiasmait; car l'excès contraire se montrait alorsunearidité de pète secune stérilité demementoune constipation incroyable et indue.

Sommetouteil ne trouvait pâture ni parmi ces écrivains niparmi ceux qui font cependant les délices des faux lettrés:Salluste moins décoloré que les autres pourtant;Tite-Live sentimental et pompeux; Sénèque turgide etblafard; Suétonelymphatique et larveux; Tacitele plusnerveux dans sa concision apprêtéele plus âprele plus musclé d'eux tous. En poésieJuvénalmalgré quelques vers durement bottésPersemalgréses insinuations mystérieusesle laissaient froid. Ennégligeant Tibulle et ProperceQuintilien et les PlineStaceMartial de BilbilisTérence même et Plaute dontle jargon plein de néologismesde mots composésdediminutifspouvait lui plairemais dont le bas comique et le grossel lui répugnaientdes Esseintes commençait seulementà s'intéresser à la langue latine avec Lucaincar elle était élargiedéjà plusexpressive et moins chagrine; cette armature travailléecesvers plaqués d'émauxpavés de joaillerielecaptivaientmais cette préoccupation exclusive de la formeces sonorités de timbresces éclats de métalne lui masquaient pas entièrement le vide de la penséela boursouflure de ces ampoules qui bossuent la peau de la Pharsale.

L'auteurqu'il aimait vraiment et qui lui faisait reléguer pour jamaishors de ses lectures les retentissantes adresses de Lucainc'étaitPétrone.

Celui-làétait un observateur perspicaceun délicat analysteun merveilleux peintre; tranquillementsans parti prissans haineil décrivait la vie journalière de Romeracontait dansles alertes petits chapitres du Satyricon les moeurs de sonépoque.

Notant àmesure les faitsles constatant dans une forme définitiveildéroulait la menue existence du peupleses épisodesses bestialitésses ruts.

Icic'estl'inspecteur des garnis qui vient demander le nom des voyageursrécemment entrés; làce sont des lupanars oùdes gens rôdent autour de femmes nuesdebout entre desécriteauxtandis que par les portes mal fermées deschambresl'on entrevoit les ébats des couples; làencoreau travers des villas d'un luxe insolentd'une démencede richesses et de fastecomme au travers des pauvres auberges quise succèdent dans le livreavec leurs lits de sangle défaitspleins de punaisesla société du temps s'agite: impursfiloustels qu'Ascylte et qu'Eumolpeà la recherche d'unebonne aubaine; vieux incubes aux robes retrousséesaux jouesplâtrées de blanc de plomb et de rouge acacia; gitons deseize ansdodus et frisés; femmes en proie aux attaques del'hystérie; coureurs d'héritages offrant leurs garçonset leurs filles aux débauches des testateurs; tous courent lelong des pagesdiscutent dans les ruess'attouchent dans les bainsse rouent de coups ainsi que dans une pantomime.

Et celaraconté dans un style d'une verdeur étranged'unecouleur précisedans un style puisant à tous lesdialectesempruntant des expressions à toutes les languescharriées dans Romereculant toutes les limitestoutes lesentraves du soi-disant grand sièclefaisant parler àchacun son idiome: aux affranchissans éducationle latinpopulacierl'argot de la rue; aux étrangers leur patoisbarbaremâtiné d'africainde syrien et de grec; auxpédants imbécilescomme l'Agamemnon du livreunerhétorique de mots postiches. Ces gens sont dessinésd'un traitvautrés autour d'une tableéchangeantd'insipides propos d'ivrognesdébitant de sénilesmaximesd'ineptes dictonsle mufle tourné vers le Trimalchioqui se cure les dentsoffre des pots de chambre à la sociétél'entretient de la santé de ses entrailles et venteeninvitant ses convives à se mettre à l'aise.

Ce romanréalistecette tranche découpée dans le vif dela vie romainesans préoccupationquoi qu'on en puisse direde réforme et de satiresans besoin de fin apprêtéeet de morale; cette histoiresans intriguesans actionmettant enscène les aventures de gibiers de Sodome; analysant avec uneplacide finesse les joies et les douleurs de ces amours et de cescouples; dépeignanten une langue splendidement orfévriesans que l'auteur se montre une seule foissans qu'il se livre àaucun commentairesans qu'il approuve ou maudisse les actes et lespensées de ses personnagesles vices d'une civilisationdécrépited'un empire qui se fêle poignait desEsseintes et il entrevoyait dans le raffinement du styledansl'acuité de l'observationdans la fermeté de laméthodede singuliers rapprochementsde curieuses analogiesavec les quelques romans français modernes qu'il supportait.

Àcoup sûril regrettait amèrement l'Eustion etl'Albutia ces deux ouvrages de Pétrone que mentionnePlanciade Fulgence et qui sont à jamais perdus; mais lebibliophile qui était en lui consolait le lettrémaniant avec des mains dévotes la superbe édition qu'ilpossédait du Satyricon l'in-8 portant le millésime1585 et le nom de J. Dousaà Leyde.

Partie dePétronesa collection latine entrait dans le IIe sièclede l'ère chrétiennesautait le déclamateurFrontonaux termes surannésmal réparésmalrevernisenjambait les Nuits attiques d'Aulu-Gellesondisciple et amiun esprit sagace et fureteurmais un écrivainempêtré dans une glutineuse vase et elle faisait haltedevant Apulée dont il gardait l'édition princepsin-folioimprimée en 1469à Rome.

CetAfricain le réjouissait; la langue latine battait le pleindans ses Métamorphoses; elle roulait des limonsdeseaux variéesaccourues de toutes les provinceset toutes semêlaientse confondaient en une teinte bizarreexotiquepresque neuve; des maniérismesdes détails nouveaux dela société latine trouvaient à se mouler en desnéologismes créés pour les besoins de laconversationdans un coin romain de l'Afrique; puis sa jovialitéd'homme évidemment grasson exubérance méridionaleamusaient. Il apparaissait ainsi qu'un salace et gai compère àcôté des apologistes chrétiens qui vivaientaumême sièclele soporifique Minucius Félixunpseudo-classiqueécoulant dans son Octavius les émulsinesencore épaissies de Cicéronvoire mêmeTertullien qu'il conservait peut-être plus pour son éditionde Aldeque pour son oeuvre même.

Bien qu'ilfût assez ferré sur la théologieles disputesdes montanistes contre l'Église catholiqueles polémiquescontre la gnosele laissaient froid; aussiet malgré lacuriosité du style de Tertullienun style concispleind'amphibologiesreposé sur des participesheurté pardes oppositionshérissé de jeux de mots et de pointesbariolé de vocables triés dans la science juridique etdans la langue des Pères de l'Église grecqueiln'ouvrait plus guère l'Apologétique et le Traitéde la Patience ettout au pluslisait-il quelques pages du Decultu feminarum où Tertullien objurgue les femmes de nepas se parer de bijoux et d'étoffes précieuseset leurdéfend l'usage des cosmétiques parce qu'ils essayent decorriger la nature et de l'embellir.

Ces idéesdiamétralement opposées aux siennesle faisaientsourire; puis le rôle joué par Tertulliendans sonévêché de Carthagelui semblait suggestif enrêveries douces; plus que ses oeuvresen réalitél'homme l'attirait.

Il avaiten effetvécu dans des temps houleuxsecoués pard'affreux troublessous Caracallasous Macrinsous l'étonnantgrand-prêtre d'ÉmèseÉlagabalet ilpréparait tranquillement ses sermonsses écritsdogmatiquesses plaidoyersses homéliespendant quel'Empire romain branlait sur ses basesque les folies de l'Asiequeles ordures du paganisme coulaient à pleins bords ilrecommandaitavec le plus beau sang-froidl'abstinence charnellela frugalité des repasla sobriété de latoilettealors quemarchant dans de la poudre d'argent et du sabled'orla tête ceinte d'une tiareles vêtements brochésde pierreriesÉlagabal travaillaitau milieu de seseunuquesà des ouvrages de femmesse faisait appelerImpératrice et changeaittoutes les nuitsd'Empereurl'élisant de préférence parmi les barbierslesgâte-sauceet les cochers de cirque.

Cetteantithèse le ravissait; puis la langue latinearrivéeà sa maturité suprême sous Pétroneallaitcommencer à se dissoudre; la littérature chrétienneprenait placeapportant avec des idées neuvesdes motsnouveauxdes constructions inemployéesdes verbes inconnusdes adjectifs aux sens alambiquésdes mots abstraitsraresjusqu'alors dans la langue romaineet dont Tertullien avaitl'undes premiersadopté l'usage.

Seulementcette déliquescence continuée après la mort deTertullienpar son élève saint Cyprienpar Arnobepar le pâteux Lactanceétait sans attrait. C'étaitun faisandage incomplet et alenti; c'étaient de gauchesretours aux emphases cicéroniennesn'ayant pas encore cefumet spécial qu'au Ve siècleet surtout pendant lessiècles qui vont suivrel'odeur du christianisme donnera àla langue païennedécomposée comme une venaisons'émiettant en même temps que s'effritera lacivilisation du vieux mondeen même temps que s'écroulerontsous la poussée des Barbaresles Empires putréfiéspar la sanie des siècles.

Un seulpoète chrétienCommodien de Gaza représentaitdans sa bibliothèque l'art de l'an Ill. Le Carmenapologeticum écrit en 259est un recueil d'instructionstortillées en acrostichesdans des hexamètrespopulairescésurés selon le mode du vers héroïquecomposés sans égard à la quantité et àl'hiatus et souvent accompagnés de rimes telles que le latind'église en fournira plus tard de nombreux exemples.

Ces verstendussombressentant le fauvepleins de termes de langage usuelde mots aux sens primitifs détournésle requéraientl'intéressaient même davantage que le style pourtantblet et déjà verdi des historiens Ammien Marcellin etAurelius Victorde l'épistolier Symmaque et du compilateur etgrammairien Macrobe; il les préférait même àces véritables vers scandésà cette languetachetée et superbe que parlèrent ClaudienRutilius etAusone.

Ceux-làétaient alors les maîtres de l'art; ils emplissaientl'Empire mourantde leurs cris; le chrétien Ausoneavec sonCenton Nuptial et son poème abondant et paré dela Moselle; Rutiliusavec ses hymnes à la gloire deRomeses anathèmes contre les juifs et contre les moinessonitinéraire d'Italie en Gauleoù il arrive àrendre certaines impressions de la vuele vague des paysagesreflétés dans l'eaule mirage des vapeursl'envoléedes brumes entourant les monts.

Claudienune sorte d'avatar de Lucainqui domine tout le IVe siècleavec le terrible clairon de ses vers; un poète forgeant unhexamètre éclatant et sonorefrappantdans des gerbesd'étincellesl'épithète d'un coup secatteignant une certaine grandeursoulevant son oeuvre d'un puissantsouffle. Dans l'Empire d'Occident qui s'effondre de plus en plusdans le gâchis des égorgements réitérésqui l'entourent; dans la menace perpétuelle des Barbares quise pressent maintenant en foule aux portes de l'Empire dont les gondscraquentil ranime l'antiquitéchante l'enlèvement deProserpineplaque ses couleurs vibrantespasse avec tous ses feuxallumés dans l'obscurité qui envahit le monde.

Lepaganisme revit en luisonnant sa dernière fanfareélevantson dernier grand poète au-dessus du christianisme qui vadésormais submerger entièrement la languequi vapourtoujours maintenantrester seul maître de l'artavec Paulinl'élève d'Ausone; le prêtre espagnolJuvencusqui paraphrase en vers les Évangiles; Victorinl'auteur desMacchabées; Sanctus Burdigalensis quidans une églogueimitée de Virgilefait déplorer aux pâtres Egonet Buculusles maladies de leurs troupeaux; et toute la sériedes saints: Hilaire de Poitiersle défenseur de la foi deNicéel'Athanase de l'Occidentainsi qu'on l'appelle;Ambroisel'auteur d'indigestes homéliesl'ennuyeux Cicéronchrétien; Damasele fabricant d'épigrammes lapidairesJérômele traducteur de la Vulgateet son adversaireVigilantius de Comminges qui attaque le culte des saintsl'abus desmiraclesles jeûneset prêche déjàavecdes arguments que les âges se répéterontcontreles voeux monastiques et le célibat des prêtres.

Enfin auVe siècleAugustinévêque d'Hippone. Celui-làdes Esseintes ne le connaissait que tropcar il étaitl'écrivain le plus réputé de l'Égliselefondateur de l'orthodoxie chrétiennecelui que lescatholiques considèrent comme un oraclecomme un souverainmaître. Aussi ne l'ouvrait-il plusbien qu'il eûtchantédans ses Confessions le dégoût dela terre et que sa piété gémissante eûtdans sa Cité de Dieu essayé d'apaiserl'effroyable détresse du siècle par les sédativespromesses de destinées meilleures. Au temps où ilpratiquait la théologieil était déjàlassaoul de ses prédications et de ses jérémiadesde ses théories sur la prédestination et sur la grâcede ses combats contre les schismes.

Il aimaitmieux feuilleter la Psychomachia de Prudencel'inventeur dupoème allégorique quiplus tardsévira sansarrêtau moyen âgeet les oeuvres de SidoineApollinaire dont la correspondance lardée de sailliesdepointesd'archaïsmesd'énigmesle tentait. Volontiersil relisait les panégyriques où cet évêqueinvoqueà l'appui de ses vaniteuses louangesles déitésdu paganismeetmalgré toutil se sentait un faible pourles affectations et les sous-entendus de ces poésiesfabriquées par un ingénieux mécanicien quisoigne sa machinehuile ses rouagesen inventeau besoindecompliqués et d'inutiles.

AprèsSidoineil fréquentait encore le panégyristeMérobaudes; Séduliusl'auteur de poèmes riméset d'hymnes abécédaires dont l'Église s'estapproprié certaines parties pour les besoins de ses offices;Marius Victordont le ténébreux traité sur laPerversité des moeurs s'éclaireçàet làde vers luisants comme du phosphore; Paulin de Pellale poète du grelottant Eucharisticon; Orientiusl'évêque d'Auchquidans les distiques de sesMonitoiresinvective la licence des femmes dont il prétendque les visages perdent les peuples.

L'intérêtque portait des Esseintes à la langue latine ne faiblissaitpasmaintenant que complètement pourrieelle pendaitperdant ses membrescoulant son pusgardant à peinedanstoute la corruption de son corpsquelques parties fermes que leschrétiens détachaient afin de les mariner dans lasaumure de leur nouvelle langue.

La secondemoitié du Ve siècle était venuel'épouvantableépoque où d'abominables cahots bouleversaient la terre.Les Barbares saccageaient la Gaule; Rome paralyséemise aupillage par les Wisigothssentait sa vie se glacervoyait sesparties extrêmesl'Occident et l'Orientse débattredans le sangs'épuiser de jour en jour.

Dans ladissolution généraledans les assassinats de césarsqui se succèdentdans le bruit des carnages qui ruissellentd'un bout de l'Europe à l'autreun effrayant hourra retentitétouffant les clameurscouvrant les voix. Sur la rive duDanubedes milliers d'hommesplantés sur de petits chevauxenveloppés de casaques de peaux de ratsdes Tartares affreuxavec d'énormes têtesdes nez écrasésdesmentons ravinés de cicatrices et de balafresdes visages dejaunisse dépouillés de poilsse précipitentventre à terreenveloppent d'un tourbillonles territoiresdes Bas-Empires.

Toutdisparut dans la poussière des galopsdans la fuméedes incendies. Les ténèbres se firent et les peuplesconsternés tremblèrentécoutant passeravec unfracas de tonnerrel'épouvantable trombe. La horde des Hunsrasa l'Europese rua sur la Gaules'écrasa dans les plainesde Châlons où Aétius la pila dans une effroyablecharge. La plainegorgée de sangmoutonna comme une mer depourpredeux cent mille cadavres barrèrent la routebrisèrent l'élan de cette avalanche quidéviéetombaéclatant en coups de foudresur l'Italie où lesvilles exterminées flambèrent comme des meules.

L'Empired'Occident croula sous le choc; la vie agonisante qu'il traînaitdans l'imbécillité et dans l'ordure s'éteignit;la fin de l'univers semblait d'ailleurs proche; les citésoubliées par Attila étaient décimées parla famine et par la peste; le latin parut s'effondrerà sontoursous les ruines du monde.

Des annéess'écoulèrent; les idiomes barbares commençaientà se réglerà sortir de leurs ganguesàformer de véritables langues; le latin sauvé dans ladébâcle par les cloîtres se confina parmi lescouvents et parmi les cures; çà et làquelquespoètes brillèrentlents et froids: l'AfricainDracontius avec son Hexameron Claudius Mamertavec sespoésies liturgiques; Avitus de Vienne; puis des biographestels qu'Ennodius qui raconte les prodiges de saint Épiphanele diplomate perspicace et vénéréle probe etvigilant pasteur; tels qu'Eugippe qui nous a retracél'incomparable vie de saint Séverincet ermite mystérieuxcet humble ascèteapparusemblable à un ange demiséricordeaux peuples éplorésfous desouffrances et de peur; des écrivains tels que Véraniusdu Gévaudan qui prépara un petit traité sur lacontinencetels qu'Aurélian et Ferreolus qui compilèrentdes canons ecclésiastiques; des historiens tels que Rothériusd'Agdefameux par une histoire perdue des Huns.

Lesouvrages des siècles suivants se clairsemaient dans labibliothèque de des Esseintes. Le VIe siècle étaitcependant encore représenté par Fortunatl'évêquede Poitiersdont les hymnes et le Vexilla regis taillésdans la vieille charogne de la langue latineépicéepar les aromates de l'Églisele hantaient à certainsjours; par Boëcele vieux Grégoire de Tours etJornandès; puisaux VIIe et VIIIe sièclescommeensus de la basse latinité des chroniqueursdes Frédégaireet des Paul Diacreet des poésies contenues dansl'antiphonaire de Bangor dont il regardait parfois l'hymnealphabétique et monorimechantée en l'honneur de saintComgillla littérature se confinait presque exclusivementdans des biographies de saintsdans la légende de saintColumban écrite par le cénobite Jonaset celle dubienheureux Cuthbertrédigée par Bède leVénérable sur les notes d'un moine anonyme deLindisfarnil se bornait à feuilleterdans ses momentsd'ennuil'oeuvre de ces hagiographes et à relire quelquesextraits de la vie de sainte Rusticula et de sainte Radegonderelatéesl'unepar Defensoriussynodite de Ligugél'autrepar la modeste et la naïve Baudoniviareligieuse dePoitiers.

Mais desinguliers ouvrages de la littérature latineanglo-saxonnel'alléchaient davantage: c'était toute la sériedes énigmes d'Adhelmede Tatwined'Eusèbecesdescendants de Symphosiuset surtout les énigmes composéespar saint Bonifaceen des strophes acrostiches dont la solution setrouvait donnée par les lettres initiales des vers.

Sonattirance diminuait avec la fin de ces deux siècles; peu ravien sommepar la pesante masse des latinistes carlovingienslesAlcuin et les Eginhardil se contentaitcomme spécimen de lalangue au IXe siècledes chroniques de l'anonyme de saintGallde Fréculfe et de Réginondu poème sur lesiège de Paris tissé par Abbo le Courbédel'Hortulusle poème didactique du bénédictinWalafrid Strabodont le chapitre consacré à la gloirede la citrouillesymbole de la féconditéle mettaiten liesse; du poème d'Ermold le Noircélébrantles exploits de Louis le Débonnaireun poème écriten hexamètres réguliersdans un style austèrepresque noirdans un latin de fer trempé dans les eauxmonastiquesavecçà et làdes pailles desentiment dans le dur métal; du De viribus herbarum lepoème de Macer Floridusqui le délectaitparticulièrement par ses recettes poétiques et les trèsétranges vertus qu'il prête à certaines plantesà certaines fleurs: à l'aristolochepar exemplequimélangée à de la chair de boeuf et placéesur le bas-ventre d'une femme enceintela fait irrémédiablementaccoucher d'un enfant mâle; à la bourrache quirépandueen infusion dans une salle à mangerégaye lesconvives; à la pivoine dont la racine broyée guérità jamais du haut mal; au fenouil quiposé sur lapoitrine d'une femmeclarifie ses eaux et stimule l'indolence de sespériodes.

Àpart quelques volumes spéciauxinclassés; modernes ousans datecertains ouvrages de kabbalede médecine et debotanique; certains tomes dépareillés de la patrologiede Mignerenfermant des poésies chrétiennesintrouvableset de l'anthologie des petits poètes latins deWernsdorffà part le Meursiusle manuel d'érotologieclassique de Forbergla moechialogie et les diaconales àl'usage des confesseursqu'il époussetait à de raresintervallessa bibliothèque latine s'arrêtait aucommencement du Xe siècle.

Eteneffetla curiositéla naïveté compliquéedu langage chrétien avaientelles aussisombré. Lefatras des philosophes et des scoliastesla logomachie du moyen âgeallaient régner en maîtres. L'amas de suie deschroniques et des livres d'histoireles saumons de plomb descartulaires allaient s'entasseret la grâce balbutiantelamaladresse parfois exquise des moines mettant en un pieux ragoûtles restes poétiques de l'antiquitéétaientmortes; les fabriques de verbes aux sucs épurésdesubstantifs sentant l'encensd'adjectifs bizarrestaillésgrossièrement dans l'or; avec le goût barbare etcharmant des bijoux gothsétaient détruites. Lesvieilles éditionschoyées par des Esseintescessaient; eten un saut formidable de sièclesles livress'étageaient maintenant sur les rayonssupprimant latransition des âgesarrivant directement à la languefrançaise du présent siècle.

CHAPITREIV

Unevoiture s'arrêtavers une fin d'après-mididevant lamaison de Fontenay. Comme des Esseintes ne recevait aucune visitecomme le facteur ne se hasardait même pas dans ces paragesinhabitéspuisqu'il n'avait à lui remettre aucunjournalaucune revueaucune lettreles domestiques hésitèrentse demandant s'il fallait ouvrir; puisau carillon de la sonnettelancée à toute volée contre le murils sehasardèrent à tirer le judas incisé dans laporte et ils aperçurent un monsieur dont toute la poitrineétait couvertedu col au ventrepar un immense bouclierd'or.

Ilsavertirent leur maître qui déjeunait.

-Parfaitementintroduisezfit-il; car il se souvenait d'avoirautrefois donnépour la livraison d'une commandeson adresseà un lapidaire.

Lemonsieur saluadéposadans la salle à mangersur leparquet de pitch-pin son bouclier qui oscillase soulevant un peuallongeant une tête serpentine de tortue quisoudain effaréerentra sous sa carapace.

Cettetortue était une fantaisie venue à des Esseintesquelque temps avant son départ de Paris. Regardantun jourun tapis d'Orientà refletsetsuivant les lueurs argentéesqui couraient sur la trame de la lainejaune aladin et violet pruneil s'était dit: il serait bon de placer sur ce tapis quelquechose qui remuât et dont le ton foncé aiguisât lavivacité de ces teintes.

Possédépar cette idée il avait vaguéau hasard des ruesétait arrivé au Palais-Royalet devant la vitrine deChevet s'était frappé le front: une énormetortue était làdans un bassin. Il l'avait achetée:puisune fois abandonnée sur le tapisil s'étaitassis devant elle et il l'avait longuement contempléeenclignant de l'oeil.

Décidémentla couleur tête-de-nègrele ton de Sienne crue de cettecarapace salissait les reflets du tapis sans les activer; les lueursdominantes de l'argent étincelaient maintenant à peinerampant avec les tons froids du zinc écorchésur lesbords de ce test dur et terne.

Il serongea les onglescherchant les moyens de concilier cesmésalliancesd'empêcher le divorce résolu de cestonsil découvrit enfin que sa première idéeconsistant à vouloir attiser les feux de l'étoffe parle balancement d'un objet sombre mis dessus était fausse ensommece tapis était encore trop voyanttrop pétulanttrop neuf. Les couleurs ne s'étaient pas suffisammentémoussées et amoindries; il s'agissait de renverser lapropositiond'amortir les tonsde les éteindre par lecontraste d'un objet éclatantécrasant tout autour deluijetant de la lumière d'or sur de l'argent pâle.Ainsi poséela question devenait plus facile àrésoudre. Il se déterminaen conséquenceàfaire glacer d'or la cuirasse de sa tortue.

Une foisrapportée de chez le praticien qui la prit en pensionla bêtefulgura comme un soleilrayonna sur le tapis dont les teintesrepoussées fléchirentavec des irradiations de pavoiswisigoth aux squames imbriquées par un artiste d'un goûtbarbare.

DesEsseintes fut tout d'abord enchanté de cet effet; puis ilpensa que ce gigantesque bijou n'était qu'ébauchéqu'il ne serait vraiment complet qu'après qu'il aurait étéincrusté de pierres rares.

Il choisitdans une collection japonaise un dessin représentant un essaimde fleurs partant en fusées d'une mince tigel'emporta chezun joaillieresquissa une bordure qui enfermait ce bouquet dans uncadre ovaleet il fit savoirau lapidaire stupéfiéque les feuillesque les pétales de chacune de ces fleursseraient exécutés en pierreries et montés dansl'écaille même de la bête.

Le choixdes pierres l'arrêta; le diamant est devenu singulièrementcommun depuis que tous les commerçants en portent au petitdoigt; les émeraudes et les rubis de l'Orient sont moinsavilislancent de rutilantes flammesmais ils rappellent par tropces yeux verts et rouges de certains omnibus qui arborent des fanauxde ces deux couleursle long des tempes; quant aux topazes brûléesou cruesce sont des pierres à bon marchéchèresà la petite bourgeoisie qui veut serrer des écrins dansune armoire à glace; d'un autre côtébien quel'Église ait conservé à l'améthyste uncaractère sacerdotaltout à la fois onctueux et gravecette pierre s'estelle aussigalvaudée aux oreillessanguines et aux mains tubuleuses des bouchères qui veulentpour un prix modiquese parer de vrais et pesants bijoux; seulparmi ces pierresle saphir a gardé des feux invioléspar la sottise industrielle et pécuniaire. Ses étincellesgrésillant sur une eau limpide et froideonten quelquesortegaranti de toute souillure sa noblesse discrète ethautaine. Malheureusementaux lumièresses flammes fraîchesne crépitent plus; l'eau bleue rentre en elle-mêmesemble s'endormir pour ne se réveilleren pétillantqu'au point du jour.

Décidémentaucune de ces pierreries ne contentait des Esseintes; elles étaientd'ailleurs trop civilisées et trop connues. Il fit ruisselerentre ses doigts des minéraux plus surprenants et plusbizarresfinit par trier une série de pierres réelleset factices dont le mélange devait produire une harmoniefascinatrice et déconcertante.

Il composaainsi le bouquet de ses fleurs: les feuilles furent serties depierreries d'un vert accentué et précis: dechrysobéryls vert asperge; de péridots vert poireau;d'olivines vert olive et elles se détachèrent debranches en almadine et en ouwarovite d'un rouge violacéjetant des paillettes d'un éclat sec de même que cesmicas de tartre qui luisent dans l'intérieur des futailles.

Pour lesfleursisolées de la tigeéloignées du pied dela gerbeil usa de la cendre bleue; mais il repoussa formellementcette turquoise orientale qui se met en broches et en bagues et quifaitavec la banale perle et l'odieux corailles délices dumenu peuple; il choisit exclusivement des turquoises de l'Occidentdes pierres qui ne sontà proprement parlerqu'un ivoirefossile imprégné de substances cuivreuses et dont lebleu céladon est engorgéopaquesulfureuxcommejauni de bile.

Cela faitil pouvait maintenant enchâsser les pétales de sesfleurs épanouies au milieu du bouquetde ses fleurs les plusvoisinesles plus rapprochées du troncavec des minérauxtransparentsaux lueurs vitreuses et morbidesaux jets fiévreuxet aigres.

Il lescomposa uniquement d'yeux de chat de Ceylande cymophanes et desaphirines.

Ces troispierres dardaient en effetdes scintillements mystérieux etperversdouloureusement arrachés du fond glacé de leureau trouble.

L'oeil dechat d'un gris verdâtrestrié de veines concentriquesqui paraissent remuerse déplacer à tout momentselonles dispositions de la lumière.

Lacymophane avec des moires azurées courant sur la teintelaiteuse qui flotte à l'intérieur.

Lasaphirine qui allume des feux bleuâtres de phosphore sur unfond de chocolatbrun sourd.

Lelapidaire prenait note à mesure des endroits oùdevaient être incrustées les pierres. Et la bordure dela carapacedit-il à des Esseintes?

Celui-ciavait d'abord songé à quelques opales et àquelques hydrophanes; mais ces pierres intéressantes parl'hésitation de leurs couleurspar le doute de leurs flammessont par trop insoumises et infidèles; l'opale a unesensibilité toute rhumatismale; le jeu de ses rayons s'altèresuivant l'humiditéla chaleur ou le froid; quant àl'hydrophane elle ne brûle que dans l'eau et ne consent àallumer sa braise grise qu'alors qu'on la mouille.

Il sedécida enfin pour des minéraux dont les refletsdevaient s'alterner: pour l'hyacinthe de Compostellerouge acajou;l'aigue marinevert glauque; le rubis-balaisrose vinaigre; lerubis de Sudermanieardoise pâle. Leurs faibles chatoiementssuffisaient à éclairer les ténèbres del'écaille et laissaient sa valeur à la floraison despierreries qu'ils entouraient d'une mince guirlande de feux vagues.

DesEsseintes regardait maintenantblottie en un coin de sa salle àmangerla tortue qui rutilait dans la pénombre.

Il sesentit parfaitement heureux; ses yeux se grisaient à cesresplendissements de corolles en flammes sur un fond d'or; puiscontrairement à son habitudeil avait appétit et iltrempait ses rôties enduites d'un extraordinaire beurre dansune tasse de théun impeccable mélange deSi-a-Fayounede Mo-you-tannet de Khanskydes thés jaunesvenus de Chine en Russie par d'exceptionnelles caravanes.

Il buvaitce parfum liquide dans ces porcelaines de la Chinedites coquillesd'oeufstant elles sont diaphanes et légères etdemême qu'il n'admettait que ces adorables tassesil ne seservait égalementen fait de couvertsque d'authentiquevermeilun peu dédoréalors que l'argent apparaîtun tantinetsous la couche fatiguée de l'or et lui donneainsi une teinte d'une douceur anciennetoute épuiséetoute moribonde.

Aprèsqu'il eut bu sa dernière gorgéeil rentra dans soncabinet et fit apporter par le domestique la tortue qui s'obstinait àne pas bouger.

La neigetombait. Aux lumières des lampesdes herbes de glacepoussaient derrière les vitres bleuâtres et le givrepareil à du sucre fonduscintillait dans les culs debouteille des carreaux étiquetés d'or.

Un silenceprofond enveloppait la maisonnette engourdie dans les ténèbres.

DesEsseintes rêvassait; le brasier chargé de bûchesemplissait d'effluves brûlants la pièce; il entrouvritla fenêtre.

Ainsiqu'une haute tenture de contre-herminele ciel se levait devant luinoir et moucheté de blanc.

Un ventglacial courutaccéléra le vol éperdu de laneigeintervertit l'ordre des couleurs.

La tenturehéraldique du ciel se retournadevint une véritablehermine blanchemouchetée de noirà son tourpar lespoints de nuit dispersés entre les flocons.

Il refermala croisée; ce brusque passage sans transitionde la chaleurtorrideaux frimas du plein hiver l'avait saisi; il se recroquevillaprès du feu et l'idée lui vint d'avaler un spiritueuxqui le réchauffât.

Il s'enfut dans la salle à manger oùpratiquée dansl'une des cloisonsune armoire contenait une série de petitestonnesrangées côte à côtesur deminuscules chantiers de bois de santalpercées de robinetsd'argent au bas du ventre.

Ilappelait cette réunion de barils à liqueursson orgueà bouche.

Une tigepouvait rejoindre tous les robinetsles asservir à unmouvement uniquede sorte qu'une fois l'appareil en placeilsuffisait de toucher un bouton dissimulé dans la boiseriepour que toutes les cannellestournées en même tempsremplissent de liqueur les imperceptibles gobelets placésau-dessous d'elles.

L'orgue setrouvait alors ouvert. Les tiroirs étiquetés «flûtecorvoix céleste » étaient tirésprêts à la manoeuvre. Des Esseintes buvait une goutteicilàse jouait des symphonies intérieuresarrivaità se procurerdans le gosierdes sensations analogues àcelles que la musique verse à l'oreille.

Du restechaque liqueur correspondaitselon luicomme goûtau sond'un instrument. Le curaçao secpar exempleà laclarinette dont le chant est aigrelet et velouté; le kummel auhautbois dont le timbre sonore nasille; la menthe et l'anisetteàla flûtetout à la fois sucrée et poivréepiaulante et douce; tandis quepour compléter l'orchestrelekirsch sonne furieusement de la trompette; le gin et le whiskyemportent le palais avec leurs stridents éclats de pistons etde trombonesl'eau-de-vie de marc fulmine avec les assourdissantsvacarmes des tubaspendant que roulent les coups de tonnerre de lacymbale et de la caisse frappés à tour de brasdans lapeau de la bouchepar les rakis de Chio et les mastics!

Il pensaitaussi que l'assimilation pouvait s'étendreque des quatuorsd'instruments à cordes pouvaient fonctionner sous la voûtepalatineavec le violon représentant la vieille eau-de-viefumeuse et fineaiguë et frêle; avec l'alto simulépar le rhum plus robusteplus ronflantplus sourdavec le vespétrodéchirant et prolongémélancolique et caressantcomme un violoncelle; avec la contrebassecorséesolide etnoire comme un pur et vieux bitter. On pouvait mêmesi l'onvoulait former un quintetteadjoindre un cinquièmeinstrumentla harpequ'imitait par une vraisemblable analogielasaveur vibrantela note argentinedétachée et grêledu cumin sec.

Lasimilitude se prolongeait encore: des relations de tons existaientdans la musique des liqueurs; ainsi pour ne citer qu'une notelabénédictine figurepour ainsi direle ton mineur dece ton majeur des alcools que les partitions commerciales désignentsous le signe de chartreuse verte.

Cesprincipes une fois admisil était parvenugrâce àd'érudites expériencesà se jouer sur la languede silencieuses mélodiesde muettes marches funèbres àgrand spectacleà entendredans sa bouchedes solis dementhedes duos de vespétro et de rhum.

Ilarrivait même à transférer dans sa mâchoirede véritables morceaux de musiquesuivant le compositeurpasà pasrendant sa penséeses effetsses nuancespardes unions ou des contrastes voisins de liqueurspar d'approximatifset savants mélanges.

D'autresfoisil composait lui-même des mélodiesexécutaitdes pastorales avec le bénin cassis qui lui faisait rouladerdans la gorgedes chants emperlés de rossignolavec letendre cacao-chouva qui fredonnait de sirupeuses bergeradestellesque « les romances d'Estelle » et les « Ah! vousdirai-jemaman » du temps jadis.

Maiscesoir-làdes Esseintes n'avait nulle envie d'écouter legoût de la musique; il se borna à enlever une note auclavier de son orgueen emportant un petit gobelet qu'il avaitpréalablement rempli d'un véridique whisky d'Irlande.

Il serenfonça dans son fauteuil et huma lentement ce suc fermentéd'avoine et d'orge; un fumet prononcé de créosote luiempuantit la bouche.

Peu àpeuen buvantsa pensée suivit l'impression maintenantravivée de son palaisemboîta le pas à la saveurdu whiskyréveillapar une fatale exactitude d'odeursdessouvenirs effacés depuis des ans.

Ce fleurphéniquéâcrelui remémorait forcémentl'identique senteur dont il avait eu la langue pleine au temps oùles dentistes travaillaient dans sa gencive.

Une foislancé sur cette pistesa rêveried'abord éparsesur tous les praticiens qu'il avait connusse rassembla et convergeasur l'un d'entre eux dont l'excentrique rappel s'était plusparticulièrement gravé dans sa mémoire.

Il y avaitde celatrois années; prisau milieu d'une nuitd'uneabominable rage de dentsil se tamponnait la jouebutait contre lesmeublesarpentaitsemblable à un fousa chambre.

C'étaitune molaire déjà plombée; aucune guérisonn'était possible; la clef seule des dentistes pouvait remédierau mal. Il attendaittout enfièvréle jourrésoluà supporter les plus atroces des opérationspourvuqu'elles missent fin à ses souffrances.

Tout en setenant la mâchoireil se demandait comment faire. Lesdentistes qui le soignaient étaient de riches négociantsqu'on ne voyait point à sa guise; il fallait convenir avec euxde visitesd'heures de rendez-vous. C'est inacceptableje ne puisdifférer plus longtempsdisait-il; il se décida àaller chez le premier venuà courir chez un quenottier dupeupleun de ces gens à poigne de fer quis'ils ignorentl'art bien inutile d'ailleurs de panser les caries et d'obturer lestroussavent extirperavec une rapidité sans pareilleleschicots les plus tenaces; chez ceux-làc'est ouvert au petitjour et l'on n'attend pas. Sept heures sonnèrent enfin. Il seprécipita hors de chez luiet se rappelant le nom connu d'unmécanicien qui s'intitulait dentiste populaire et logeait aucoin d'un quaiil s'élança dans les rues en mordantson mouchoiren renfonçant ses larmes.

Arrivédevant la maisonreconnaissable à un immense écriteaude bois noir où le nom de « Gatonax » s'étalaiten d'énormes lettres couleur de potironet en deux petitesarmoires vitrées où des dents de pâte étaientsoigneusement alignées dans des gencives de cire rosereliéesentre elles par des ressorts mécaniques de laitonil haletala sueur aux tempes; une transe horrible lui vintun frisson luiglissa sur la peauun apaisement eut lieula souffrance s'arrêtala dent se tut.

Ilrestaitstupidesur le trottoir; il s'était enfin roidicontre l'angoisseavait escaladé un escalier obscurgrimpéquatre à quatre jusqu'au troisième étage. Làil s'était trouvé devant une porte où une plaqued'émail répétaitinscrit avec des lettres d'unbleu célestele nom de l'enseigne. Il avait tiré lasonnettepuisépouvanté par les larges crachatsrouges qu'il apercevait collés sur les marchesil fitvolte-facerésolu à souffrir des dentstoute sa viequand un cri déchirant perça les cloisonsemplit lacage de l'escalierle cloua d'horreursur placeen mêmetemps qu'une porte s'ouvrit et qu'une vieille femme le pria d'entrer.

La hontel'avait emporté sur la peur; il avait étéintroduit dans une salle à manger; une autre porte avaitclaquédonnant passage à un terrible grenadiervêtud'une redingote et d'un pantalon noirsen bois; des Esseintes lesuivit dans une autre pièce.

Sessensations devenaientdès ce momentconfuses. Vaguement ilse souvenait de s'être affaisséen face d'une fenêtredans un fauteuild'avoir balbutiéen mettant un doigt sur sadent: « elle a été déjà plombée;j'ai peur qu'il n'y ait rien à faire. »

L'hommeavait immédiatement supprimé ces explicationsen luienfonçant un index énorme dans la bouche; puistout engrommelant sous ses moustaches verniesen crocsil avait pris uninstrument sur une table. Alors la grande scène avaitcommencé. Cramponné aux bras du fauteuildes Esseintesavait sentidans la jouedu froidpuis ses yeux avaient vutrente-six chandelles et il s'était missouffrant desdouleurs inouïesà battre des pieds et à bêlerainsi qu'une bête qu'on assassine. Un craquement s'étaitfait entendrela molaire se cassaiten venant; il lui avait alorssemblé qu'on lui arrachait la têtequ'on lui fracassaitle crâne; il avait perdu la raisonavait hurlé detoutes ses forcess'était furieusement défendu contrel'homme qui se ruait de nouveau sur lui comme s'il voulait lui entrerson bras jusqu'au fond du ventres'était brusquement reculéd'un paset levant le corps attaché à la mâchoirel'avait laissé brutalement retombersur le derrièredans le fauteuiltandis quedeboutemplissant la fenêtreilsoufflaitbrandissant au bout de son davierune dent bleue oùpendait du rouge!

Anéantides Esseintes avait dégobillé du sang plein unecuvetterefuséd'un gesteà la vieille femme quirentraitl'offrande de son chicot qu'elle s'apprêtait àenvelopper dans un journal et il avait fuipayant deux francslançantà son tourdes crachats sanglants sur lesmarcheset il s'était retrouvédans la ruejoyeuxrajeuni de dix anss'intéressant aux moindres choses.

- Brou!fit-ilattristé par l'assaut de ces souvenirs. Il se levapour rompre l'horrible charme de cette vision etrevenu dans la vieprésenteil s'inquiéta de la tortue.

Elle nebougeait toujours pointil la palpa - elle était morte. Sansdoute habituée à une existence sédentaireàune humble vie passée sous sa pauvre carapaceelle n'avait pusupporter le luxe éblouissant qu'on lui imposaitla rutilantechape dont on l'avait vêtueles pierreries dont on lui avaitpavé le doscomme un ciboire.

CHAPITREV

En mêmetemps que s'appointait son désir de se soustraire à unehaïssable époque d'indignes muflementsle besoin de neplus voir de tableaux représentant l'effigie humaine tâchantà Paris entre quatre mursou errant en quête d'argentpar les ruesétait devenu pour lui plus despotique.

Aprèss'être désintéressé de l'existencecontemporaineil avait résolu de ne pas introduire dans sacellule des larves de répugnances ou de regretsaussiavait-il voulu une peinture subtileexquisebaignant dans un rêveanciendans une corruption antiqueloin de nos moeursloin de nosjours.

Il avaitvoulupour la délectation de son esprit et la joie de sesyeuxquelques oeuvres suggestives le jetant dans un monde inconnului dévoilant les traces de nouvelles conjecturesluiébranlant le système nerveux par d'éruditeshystériespar des cauchemars compliquéspar desvisions nonchalantes et atroces.

Entretousun artiste existait dont le talent le ravissait en de longstransportsGustave Moreau.

Il avaitacquis ses deux chefs-d'oeuvre etpendant des nuitsil rêvaitdevant l'un deuxle tableau de la Salomé ainsi conçu:

Un trônese dressaitpareil au maître-autel d'une cathédralesous d'innombrables voûtes jaillissant de colonnes trapuesainsi que des piliers romansémaillées de briquespolychromesserties de mosaïquesincrustées de lapis etde sardoinesdans un palais semblable à une basilique d'unearchitecture tout à la fois musulmane et byzantine.

Au centredu tabernacle surmontant l'autel précédé demarches en forme de demi-vasquesle Tétrarque Hérodeétait assiscoiffé d'une tiareles jambesrapprochéesles mains sur les genoux.

La figureétait jauneparcheminéeannelée de ridesdécimée par l'âge; sa longue barbe flottait commeun nuage blanc sur les étoiles en pierreries qui constellaientla robe d'orfroi plaquée sur sa poitrine.

Autour decette statueimmobilefigée dans une pose hiératiquede dieu hindoudes parfums brûlaientdégorgeant desnuées de vapeurs que trouaientde même que des yeuxphosphorés de bêtesles feux des pierres enchâsséesdans les parois du trône; puis la vapeur montaitse déroulaitsous les arcades où la fumée bleue se mêlait àla poudre d'or des grands rayons de jourtombés des dômes.

Dansl'odeur perverse des parfumsdans l'atmosphère surchaufféede cette égliseSaloméle bras gauche étenduen un geste de commandementle bras droit repliétenant àla hauteur du visage un grand lotuss'avance lentement sur lespointesaux accords d'une guitare dont une femme accroupie pince lescordes.

La facerecueilliesolennellepresque augusteelle commence la lubriquedanse qui doit réveiller les sens assoupis du vieil Hérode;ses seins ondulent etau frottement de ses colliers quitourbillonnentleurs bouts se dressent; sur la moiteur de sa peaules diamantsattachésscintillent; ses braceletssesceinturesses baguescrachent des étincelles; sur sa robetriomphalecouturée de perlesramagée d'argentlaméed'orla cuirasse des orfèvreries dont chaque maille est unepierreentre en combustioncroise des serpenteaux de feugrouillesur la chair matesur la peau rose théainsi que desinsectes splendides aux élytres éblouissantsmarbrésde carminponctués de jaune aurorediaprés de bleud'aciertigrés de vert paon.

Concentréeles yeux fixessemblable à une somnambuleelle ne voit ni leTétrarque qui frémitni sa mèrela féroceHérodiasqui la surveilleni l'hermaphrodite ou l'eunuquequi se tientle sabre au poingen bas du trôneune terriblefigurevoilée jusqu'aux joueset dont la mamelle de châtrépendde même qu'une gourdesous sa tunique barioléed'orange.

Ce type dela Salomé si hantant pour les artistes et pour les poètesobsédaitdepuis des annéesdes Esseintes. Combien defois avait-il lu dans la vieille bible de Pierre Variquettraduitepar les docteurs en théologie de l'Université deLouvainl'évangile de saint Mathieu qui raconte en de naïveset brèves phrasesla décollation du Précurseur;combien de fois avait-il rêvéentre ces lignes:

« Aujour du festin de la Nativité d'Hérodela filled'Hérodias dansa au milieu et plut à Hérode.

«Dont lui promitavec sermentde lui donner tout ce qu'elle luidemanderait.

«Elle doncinduite par sa mèredit: Donne-moien un platlatête de Jean-Baptiste.

« Etle roi fut marrimais à cause du serment et de ceux quiétaient assis à table avec luiil commanda qu'elle luifût baillée.

« Etenvoya décapiter Jeanen la prison.

« Etfut la tête d'icelui apportée dans un plat et donnéeà la fille et elle la présenta à sa mère.»

Mais nisaint Mathieuni saint Marcni saint Lucni les autresévangélistes ne s'étendaient sur les charmesdélirantssur les actives dépravations de la danseuse.Elle demeurait effacéese perdaitmystérieuse etpâméedans le brouillard lointain des sièclesinsaisissable pour les esprits précis et terre à terreaccessible seulement aux cervelles ébranléesaiguiséescomme rendues visionnaires par la névroserebelle aux peintres de la chairà Rubens qui la déguisaen une bouchère des Flandresincompréhensible pourtous les écrivains qui n'ont jamais pu rendre l'inquiétanteexaltation de la danseuse la grandeur raffinée de l'assassine.

Dansl'oeuvre de Gustave Moreauconçue en dehors de toutes lesdonnées du Testamentdes Esseintes voyait enfin réaliséecette Salomésurhumaine et étrange qu'il avait rêvée.Elle n'était plus seulement la baladine qui arrache àun vieillardpar une torsion corrompue de ses reinsun cri de désiret de rut; qui rompt l'énergiefond la volonté d'unroipar des remous de seinsdes secousses de ventredes frissonsde cuisse; elle devenaiten quelque sortela déitésymbolique de l'indestructible Luxurela déesse del'immortelle Hystériela Beauté mauditeélueentre toutes par la catalepsie qui lui raidit les chairs et luidurcit les muscles la Bête monstrueuseindifférenteirresponsableinsensibleempoisonnantde même que l'Hélèneantiquetout ce qui l'approchetout ce qui la voittout ce qu'elletouche.

Ainsicompriseelle appartenait aux théogonies de l'extrêmeOrient; elle ne relevait plus des traditions bibliquesne pouvaitmême plus être assimilée à la vivante imagede Babyloneà la royale Prostituée de l'Apocalypseaccoutréecomme ellede joyaux et de pourprefardéecomme elle; car celle-là n'était pas jetée parune puissance fatidiquepar une force suprêmedans lesattirantes abjections de la débauche.

Le peintresemblait d'ailleurs avoir voulu affirmer sa volonté de resterhors des sièclesde ne point préciser d'originedepaysd'époqueen mettant sa Salomé au milieu de cetextraordinaire palaisd'un style confus et grandioseen la vêtantde somptueuses et chimériques robesen la mitrant d'unincertain diadème en forme de tour phénicienne telqu'en porte la Salammbôen lui plaçant enfin dans lamain le sceptre d'Isisla fleur sacrée de l'Égypte etde l'Indele grand lotus.

DesEsseintes cherchait le sens de cet emblème. Avait-il cettesignification phallique que lui prêtent les cultes primordiauxde l'Inde; annonçait-il au vieil Hérodeune oblationde virginitéun échange de sangune plaie impuresollicitéeofferte sous la condition expresse d'un meurtre;ou représentait-il l'allégorie de la féconditéle mythe hindou de la vieune existence tenue entre des doigts defemmearrachéefoulée par des mains palpitantesd'homme qu'une démence envahitqu'une crise de la chairégare?

Peut-êtreaussi qu'en armant son énigmatique déesse du lotusvénéréle peintre avait songé àla danseuseà la femme mortelleau Vase souillécause de tous les péchés et de tous les crimes;peut-être s'était-il souvenu des rites de la vieilleÉgyptedes cérémonies sépulcrales del'embaumementalors que les chimistes et les prêtres étendentle cadavre de la morte sur un banc de jaspelui tirent avec desaiguilles courbes la cervelle par les fosses du nezles entraillespar l'incision pratiquée dans son flanc gauchepuis avant delui dorer les ongles et les dentsavant de l'enduire de bitumes etd'essenceslui insèrentdans les parties sexuellespour lespurifierles chastes pétales de la divine fleur.

Quoi qu'ilen fûtune irrésistible fascination se dégageaitde cette toilemais l'aquarelle intitulée L'Apparitionétait peut-être plus inquiétante encore.

Làle palais d'Hérode s'élançaitainsi qu'unAlhambrasur de légères colonnes irisées decarreaux moresquesscellés comme par un bétond'argentcomme par un ciment d'or; des arabesques partaient delosanges en lazulifilaient tout le long des coupoles oùsurdes marqueteries de nacrerampaient des lueurs d'arc-en-cieldesfeux de prisme.

Le meurtreétait accompli; maintenant le bourreau se tenait impassibleles mains sur le pommeau de sa longue épéetachéede sang.

Le chefdécapité du saint s'était élevé duplat posé sur les dalles et il regardaitlividela bouchedécoloréeouvertele cou cramoisidégouttantde larmes. Une mosaïque cernait la figure d'oùs'échappait une auréole s'irradiant en traits delumière sous les portiqueséclairant l'affreuseascension de la têteallumant le globe vitreux des prunellesattachéesen quelque sorte crispées sur la danseuse.

D'un gested'épouvanteSalomé repousse la terrifiante vision quila cloueimmobilesur les pointes; ses yeux se dilatentsa mainétreint convulsivement sa gorge.

Elle estpresque nue; dans l'ardeur de la danseles voiles se sont défaitsles brocarts ont croulé; elle n'est plus vêtue que dematières orfévries et de minéraux lucides; ungorgerin lui serre de même qu'un corselet la tailleetainsiqu'une agrafe superbeun merveilleux joyau darde des éclairsdans la rainure de ses deux seins; plus basaux hanchesuneceinture l'entourecache le haut de ses cuisses que bat unegigantesque pendeloque où coule une rivièred'escarboucles et d'émeraudes; enfinsur le corps resténuentre le gorgerin et la ceinturele ventre bombecreuséd'un nombril dont le trou semble un cachet gravé d'onyxauxtons laiteuxaux teintes de rose d'ongle.

Sous lestraits ardents échappés de la tête du Précurseurtoutes les facettes des joailleries s'embrasent; les pierress'animentdessinent le corps de la femme en traits incandescents; lapiquent au couaux jambesaux brasde points de feuvermeilscomme des charbonsviolets comme des jets de gazbleus comme desflammes d'alcoolblancs comme des rayons d'astre.

L'horribletête flamboiesaignant toujoursmettant des caillots depourpre sombreaux pointes de la barbe et des cheveux. Visible pourla Salomé seuleelle n'étreint pas de son morneregardl'Hérodias qui rêve à ses haines enfinaboutiesle Tétrarquequipenché un peu en avantles mains sur les genouxhalète encoreaffolé parcette nudité de femme imprégnée de senteursfauvesroulée dans les baumesfumée dans les encenset dans les myrrhes.

Tel que levieux roides Esseintes demeurait écraséanéantipris de vertigedevant cette danseusemoins majestueusemoinshautainemais plus troublante que la Salomé du tableau àl'huile.

Dansl'insensible et impitoyable statuedans l'innocente et dangereuseidolel'érotismela terreur de l'être humain s'étaientfait jour; le grand lotus avait disparula déesse s'étaitévanouie; un effroyable cauchemar étranglait maintenantl'histrionneextasiée par le tournoiement de la danselacourtisanepétrifiéehypnotisée parl'épouvante.

Icielleétait vraiment fille; elle obéissait à sontempérament de femme ardente et cruelle; elle vivaitplusraffinée et plus sauvageplus exécrable et plusexquise; elle réveillait plus énergiquement les sens enléthargie de l'hommeensorcelaitdomptait plus sûrementses volontésavec son charme de grande fleur vénériennepoussée dans des couches sacrilègesélevéedans des serres impies.

Comme ledisait des Esseintesjamaisà aucune époquel'aquarelle n'avait pu atteindre cet éclat de coloris; jamaisla pauvreté des couleurs chimiques n'avait ainsi fait jaillirsur le papier des coruscations semblables de pierresdes lueurspareilles de vitraux frappés de rais de soleildes fastesaussi fabuleuxaussi aveuglants de tissus et de chairs.

Etperdudans sa contemplationil scrutait les origines de ce grand artistede ce païen mystiquede cet illuminé qui pouvaits'abstraire assez du monde pour voiren plein Parisresplendir lescruelles visionsles féeriques apothéoses des autresâges.

Safiliationdes Esseintes la suivait à peine; çàet làde vagues souvenirs de Mantegna et de Jacopo deBarbarj; çà et làde confuses hantises du Vinciet des fièvres de couleurs à la Delacroix; maisl'influence de ces maîtres restaiten sommeimperceptible: lavérité était que Gustave Moreau ne dérivaitde personne. Sans ascendant véritablesans descendantspossiblesil demeuraitdans l'art contemporainunique. Remontantaux sources ethnographiquesaux origines des mythologies dont ilcomparait et démêlait les sanglantes énigmes;réunissantfondant en une seule les légendes issues del'Extrême Orient et métamorphosées par lescroyances des autres peuplesil justifiait ainsi ses fusionsarchitectoniquesses amalgames luxueux et inattendus d'étoffesses hiératiques et sinistres allégories aiguiséespar les inquiètes perspicuités d'un nervosisme toutmoderne; et il restait à jamais douloureuxhanté parles symboles des perversités et des amours surhumainesdesstupres divins consommés sans abandons et sans espoirs.

Il y avaitdans ses oeuvres désespérées et éruditesun enchantement singulierune incantation vous remuant jusqu'au fonddes entraillescomme celle de certains poèmes de Baudelaireet l'on demeurait ébahisongeurdéconcertépar cet art qui franchissait les limites de la peintureempruntait àl'art d'écrire ses plus subtiles évocationsàl'art du Limosin ses plus merveilleux éclatsà l'artdu lapidaire et du graveur ses finesses les plus exquises. Ces deuximages de la Salomépour lesquelles l'admiration de desEsseintes était sans bornevivaientsous ses yeuxpenduesaux murailles de son cabinet de travailsur des panneaux réservésentre les rayons des livres.

Mais làne se bornaient point les achats de tableaux qu'il avait effectuésdans le but de parer sa solitude.

Bien qu'ileût sacrifié tout le premier et unique étage desa maison qu'il n'habitait personnellement pasle rez-de-chausséeavait à lui seul nécessité des sériesnombreuses de cadres pour habiller les murs.

Cerez-de-chaussée était ainsi distribué:

Un cabinetde toilettecommuniquant avec la chambre à coucheroccupaitl'une des encoignures de la bâtisse; de la chambre àcoucher l'on passait dans la bibliothèquede la bibliothèquedans la salle à mangerqui formait l'autre encoignure.

Ces piècescomposant l'une des faces du logements'étendaienten lignedroitepercées de fenêtres ouvertes sur la valléed'Aunay.

L'autreface de l'habitation était constituée par quatre piècesexactement semblablesen tant que dispositionaux premières.Ainsi la cuisine faisait coudecorrespondait à la salle àmanger; un grand vestibuleservant d'entrée au logisàla bibliothèque; une sorte de boudoirà la chambre àcoucher; les privés dessinant un angleau cabinet detoilette.

Toutes cespièces prenaient jour du côté opposé àla vallée d'Aunay et regardaient la tour du Croy et Châtillon.

Quant àl'escalieril était collé sur l'un des flancs de lamaisonau-dehors; les pas des domestiques ébranlant lesmarches arrivaient ainsi moins distinctsplus sourdsà desEsseintes.

Il avaitfait tapisser de rouge vif le boudoiret sur toutes les cloisons dela pièceaccrocher dans des bordures d'ébènedes estampes de Jan Luykenun vieux graveur de Hollandepresqueinconnu en France.

Ilpossédait de cet artiste fantasque et lugubrevéhémentet farouchela série de ses Persécutionsreligieuses d'épouvantables planches contenant tous lessupplices que la folie des religions a inventésdes planchesoù hurlait le spectacle des souffrances humainesdes corpsrissolés sur des brasiersdes crânes décalottésavec des sabrestrépanés avec des clousentaillésavec des sciesdes intestins dévidés du ventre etenroulés sur des bobinesdes ongles lentement arrachésavec des tenaillesdes prunelles crevéesdes paupièresretournées avec des pointesdes membres disloquéscassés avec soindes os mis à nulonguement râclésavec des lames.

Cesoeuvres pleines d'abominables imaginationspuant le brûlésuant le sangremplies de cris d'horreur et d'anathèmesdonnaient la chair de poule à des Esseintes qu'ellesretenaient suffoqué dans ce cabinet rouge.

Maisensus des frissons qu'elles apportaienten sus aussi du terribletalent de cet hommede l'extraordinaire vie qui animait sespersonnagesl'on découvrait chez ses étonnantspullulements de foulechez ses flots de peuple enlevés avecune dextérité de pointe rappelant celle de Callotmaisavec une puissance que n'eut jamais cet amusant gribouilleurdesreconstitutions curieuses de milieux et d'époques;l'architectureles costumesles moeurs au temps des Macchabéesà Romesous les persécutions des chrétiensenEspagnesous le règne de l'inquisitionen Franceau moyenâge et à l'époque des Saint-Barthélemy etdes Dragonnadesétaient observés avec un soinméticuleuxnotés avec une science extrême.

Cesestampes étaient des mines à renseignements: on pouvaitles contempler sans se lasserpendant des heures; profondémentsuggestives en réflexionselles aidaient souvent desEsseintes à tuer les journées rebelles aux livres.

La vie deLuyken était pour lui un attrait de plus; elle expliquaitd'ailleurs l'hallucination de son oeuvre. Calviniste ferventsectaire endurciaffolé de cantiques et de prièresilcomposait des poésies religieuses qu'il illustraitparaphrasait en vers les psaumess'abîmait dans la lecture dela Bible d'où il sortaitextasiéhagardle cerveauhanté par des sujets sanglantsla bouche tordue par lesmalédictions de la Réformepar ses chants de terreuret de colère.

Avec celail méprisait le mondeabandonnait ses biens aux pauvresvivait d'un morceau de pain; il avait fini par s'embarqueravec unevieille servantefanatisée par luiet il allait au hasardoù abordait son bateauprêchant partout l'Évangiles'essayant à ne plus mangerdevenu à peu prèsfoupresque sauvage.

Dans lapièce voisineplus grandedans le vestibule vêtu deboiseries de cèdrecouleur de boîte à cigares'étageaient d'autres gravuresd'autres dessins bizarres.

La Comédiede la Mort de Bresdinoù dans un invraisemblablepaysagehérissé d'arbresde taillisde touffesaffectant des formes de démons et de fantômescouvertd'oiseaux à têtes de ratsà queues de légumessur un terrain semé de vertèbresde côtesdecrânesdes saules se dressentnoueux et crevasséssurmontés de squelettes agitantles bras en l'airunbouquetentonnant un chant de victoiretandis qu'un Christ s'enfuitdans un ciel pommeléqu'un ermite réfléchitlatête dans ses deux mainsau fond d'une grottequ'un misérablemeurt épuisé de privationsexténué defaimétendu sur le dosles pieds devant une mare.

Le BonSamaritain du même artisteun immense dessin à laplumetiré sur pierre: un extravagant fouillis de palmiersde sorbiersde chênespousséstous ensembleaumépris des saisons et des climatsune élancéede forêt viergecriblée de singesde hibouxdechouettesbossuée de vieilles souches aussi difformes que desracines de mandragoreune futaie magiquetrouéeau milieupar une éclaircie laissant entrevoirau loinderrièreun chameau et le groupe du Samaritain et du blesséun fleuvepuis une ville féerique escaladant l'horizonmontant dans unciel étrangepointillé d'oiseauxmoutonné delamescomme gonflé de ballots de nuages.

On eûtdit d'un dessin de primitifd'un vague Albert Dürercomposépar un cerveau enfumé d'opium; maisbien qu'il aimât lafinesse des détails et l'imposante allure de cette planchedes Esseintes s'arrêtait plus particulièrement devantles autres cadres qui ornaient la pièce.

Ceux-làétaient signés: Odilon Redon.

Ilsrenfermaient dans leurs baguettes de poirier brutliséréd'ordes apparitions inconcevables: une tête d'un stylemérovingienposée sur une coupe; un homme barbutenant tout à la foisdu bonze et de l'orateur de réunionpubliquetouchant du doigt un boulet de canon colossal; uneépouvantable araignée logeant au milieu de son corpsune face humaine; puis des fusains partaient plus loin encore dansl'effroi du rêve tourmenté par la congestion. Icic'était un énorme dé à jouer oùclignait une paupière triste; là des paysagessecsaridesdes plaines calcinéesdes mouvements de soldessoulèvements volcaniques accrochant des nuées enrévoltedes ciels stagnants et livides; parfois mêmeles sujets semblaient empruntés au cauchemar de la scienceremonter aux temps préhistoriques; une flore monstrueuses'épanouissait sur les roches; partout des blocs erratiquesdes boues glaciairesdes personnages dont le type simienles épaismaxillairesles arcades des sourcils en avantle front fuyantlesommet aplati du crânerappelaient la tête ancestralela tête de la première période quaternairedel'homme encore frugivore et dénué de parolecontemporain du mammouthdu rhinocéros aux narinescloisonnées et du grand ours. Ces dessins étaient endehors de tout; ils sautaientpour la plupartpar-dessus les bornesde la peintureinnovaient un fantastique très spécialun fantastique de maladie et de délire.

Eteneffettels de ces visagesmangés par des yeux immensespardes yeux fous; tels de ces corps grandis outre mesure ou déforméscomme au travers d'une carafeévoquaient dans la mémoirede des Esseintes des souvenirs de fièvre typhoïdedessouvenirs restés quand même des nuits brûlantesdes affreuses visions de son enfance.

Pris d'unindéfinissable malaisedevant ces dessinscomme devantcertains Proverbes de Goya qu'ils rappelaient; comme au sortir aussid'une lecture d'Edgar Poe dont Odilon Redon semblait avoir transposédans un art différentles mirages d'hallucination et leseffets de peuril se frottait les yeux et contemplait une rayonnantefigure quidu milieu de ces planches agitéesse levaitsereine et calmeune figure de la Mélancolieassisedevantle disque d'un soleilsur des rochersdans une pose accabléeet morne.

Parenchantementles ténèbres se dissipaient; unetristesse charmanteune désolation en quelque sorte alanguiecoulaient dans ses penséeset il méditait longuementdevant cette oeuvre qui mettaitavec ses points de gouachesemésdans le crayon grasune clarté de vert d'eau et d'or pâleparmi la noirceur ininterrompue de ces fusains et de ces estampes.

En outrede cette série des ouvrages de Redongarnissant presque tousles panneaux du vestibuleil avait pendu dans sa chambre àcoucherune ébauche désordonnée de Théocopuliun Christ aux teintes singulièresd'un dessin exagéréd'une couleur féroced'une énergie détraquéeun tableau de la seconde manière de ce peintrealors qu'ilétait harcelé par la préoccupation de ne plusressembler au Titien.

Cettepeinture sinistreaux tons de cirage et de vert cadavrerépondaitpour des Esseintes à un certain ordre d'idées surl'ameublement.

Il n'yavaitselon luique deux manières d'organiser une chambre àcoucher: ou bien en faire une excitante alcôveun lieu dedélectation nocturne; ou bien agencer un lieu de solitude etde reposun retrait de penséesune espèce d'oratoire.

Dans lepremier casle style Louis XV s'imposait aux délicatsauxgens épuisés surtout par des éréthismesde cervelle; seulen effetle XVIIIe siècle a su envelopperla femme d'une atmosphère vicieusecontournant les meublesselon la forme de ses charmesimitant les contractions de sesplaisirs; les volutes de ses spasmesavec les ondulationslestortillements du bois et du cuivreépiçant la langueursucrée de la blondepar son décor vif et clairatténuant le goût salé de la brunepar destapisseries aux tons douceâtresaqueuxpresque insapides.

Cettechambreil l'avait jadis comprise dans son logement de Parisavecle grand lit blanc laqué qui est un piment de plusunedépravation de vieux passionnéhennissant devant lafausse chastetédevant l'hypocrite pudeur des tendrons deGreuzedevant l'artificielle candeur d'un lit polissonsentantl'enfant et la jeune fille.

Dansl'autre cas - etmaintenant qu'il voulait rompre avec les irritantssouvenirs de sa vie passéecelui-là était seulpossible - il fallait façonner une chambre en cellulemonastiquemais alors les difficultés s'accumulaientcar ilse refusait à accepterpour sa partl'austère laideurdes asiles à pénitence et à prière.

Àforce de tourner et de retourner la question sur toutes ses facesilconclut que le but à atteindre pouvait se résumer encelui-ci: arranger avec de joyeux objets une chose tristeou plutôttout en lui conservant son caractère de laideurimprimer àl'ensemble de la pièceainsi traitéeune sorted'élégance et de distinction; renverser l'optique duthéâtre dont les vils oripeaux jouent les tissus luxueuxet chers; obtenir l'effet absolument opposéen se servantd'étoffes magnifiques pour donner l'impression d'une guenille;disposeren un motune loge de chartreux qui eût l'air d'êtrevraie et qui ne le fûtbien entendupas.

Il procédade cette manière: pour imiter le badigeon de l'ocrele jauneadministratif et cléricalil fit tendre ses murs en soiesafran; pour traduire le soubassement couleur chocolathabituel àce genre de piècesil revêtit les parois de la cloisonde lames en bois violet foncé d'amarante. L'effet étaitséduisantet il pouvait rappelerde loin pourtantladéplaisante rigidité du modèle qu'il suivait enle transformant; le plafond futà son tourtapissé deblanc écrupouvant simuler le plâtresans en avoircependant les éclats criards; quant au froid pavage de lacelluleil réussit assez bien à le copiergrâceà un tapis dont le dessin représentait des carreauxrougesavec des places blanchâtres dans la lainepour feindrel'usure des sandales et le frottement des bottes.

Il meublacette pièce d'un petit lit de ferun faux lit de cénobitefabriqué avec d'anciennes ferronneries forgées etpoliesrehausséesau chevet et au piedd'ornementationstouffuesde tulipes épanouies enlacées à despampresempruntées à la rampe du superbe escalier d'unvieil hôtel.

En guisede table de nuitil installa un antique prie-Dieu dont l'intérieurpouvait contenir un vase et dont l'extérieur supportait uneucologe; il apposa contre le muren faceun banc-d'oeuvresurmonté d'un grand dais à jour garni de miséricordessculptées en plein boiset il pourvut ses flambeaux d'églisede chandelles en vraie cire qu'il achetait dans une maison spécialeréservée aux besoins du cultecar il professait unsincère éloignement pour les pétrolespour lesschistespour les gazpour les bougies en stéarinepourtout l'éclairage modernesi voyant et si brutal.

Dans sonlitle matinla tête sur l'oreilleravant de s'endormirilregardait son Théocopuli dont l'atroce couleur rabrouait unpeu le sourire de l'étoffe jaune et la rappelait à unton plus graveet il se figurait aisément alors qu'il vivaità cent lieues de Parisloin du mondedans le fin fond d'uncloître.

Etsommetoutel'illusion était facilepuisqu'il menait une existencepresque analogue à celle d'un religieux. Il avait ainsi lesavantages de la claustration et il en évitait lesinconvénients: la discipline soldatesquele manque de soinsla crassela promiscuitéle désoeuvrement monotone.De même qu'il avait fait de sa celluleune chambre confortableet tièdede même il avait rendu sa vie normaledouceentourée de bien-êtreoccupée et libre.

Tel qu'unermiteil était mûr pour l'isolementharassé dela vien'attendant plus rien d'elle; tel qu'un moine aussiil étaitaccablé d'une lassitude immensed'un besoin de recueillementd'un désir de ne plus avoir rien de commun avec les profanesqui étaientpour luiles utilitaires et les imbéciles.

En résumébien qu'il n'éprouvât aucune vocation pour l'étatde grâceil se sentait une réelle sympathie pour cesgens enfermés dans des monastèrespersécutéspar une haineuse société qui ne leur pardonne ni lejuste mépris qu'ils ont pour elle ni la volonté qu'ilsaffirment de racheterd'expierpar un long silencele dévergondagetoujours croissant de ses conversations saugrenues ou niaises.

CHAPITREVI

Enfoncédans un vaste fauteuil à oreillettesles pieds sur les poiresen vermeil des chenetsles pantoufles rôties par les bûchesqui dardaienten crépitantcomme cinglées par lesouffle furieux d'un chalumeaude vives flammesdes Esseintes posale vieil in-quarto qu'il lisaitsur une tables'étiraalluma une cigarettepuis il se prit à rêverdélicieusementlancé à toutes brides sur unepiste de souvenirs effacée depuis des mois et subitementretracée par le rappel d'un nom qui s'éveillaitsansmotifs du restedans sa mémoire.

Ilrevoyaitavec une surprenante luciditéla gêne de soncamarade d'Aigurandelorsquedans une réunion depersévérants célibatairesil avait dûavouer les derniers apprêts d'un mariage. On se récriaon lui peignit les abominations des sommeils dans le mêmelinge; rien n'y fit: la tête perdueil croyait àl'intelligence de sa future femme et prétendait avoir discernéchez elle d'exceptionnelles qualités de dévouement etde tendresse.

Seulparmi ces jeunes gensdes Esseintes encouragea ses résolutionsdès qu'il eut appris que sa fiancée désiraitloger au coin d'un nouveau boulevarddans l'un de ces modernesappartements tournés en rotonde.

Convaincude l'impitoyable puissance des petites misèresplusdésastreuses pour les tempéraments bien trempésque les grandes etse basant sur ce fait que d'Aigurande nepossédait aucune fortune et que la dot de sa femme étaità peu près nulleil aperçutdans ce simplesouhaitune perspective infinie de ridicules maux.

En effetd'Aigurande acheta des meubles façonnés en ronddesconsoles évidées par derrièrefaisant lecercledes supports de rideaux en forme d'arcdes tapis taillésen croissants tout un mobilier fabriqué sur commande.

Il dépensale double des autrespuisquand sa femmeà court d'argentpour ses toilettesse lassa d'habiter cette rotonde et s'en futoccuper un appartement carrémoins cheraucun meuble ne putni cadrer ni tenir. Peu à peucet encombrant mobilier devintune source d'interminables ennuis; l'entente déjà fêléepar une vie communes'effrita de semaine en semaine; ilss'indignèrentse reprochant mutuellement de ne pouvoirdemeurer dans ce salon où les canapés et les consolesne touchaient pas aux murs et branlaient aussitôt qu'on lesfrôlaitmalgré leurs cales. Les fonds manquèrentpour des réparations du reste presque impossibles. Tout devintsujet à aigreurs et à querellestout depuis lestiroirs qui avaient joué dans les meubles mal d'aplombjusqu'aux larcins de la bonne qui profitait de l'inattention desdisputes pour piller la caisse; brefla vie leur fut insupportable;luis'égaya au dehors; ellequêtaparmi lesexpédients de l'adultèrel'oubli de sa vie pluvieuseet plate. D'un commun avisils résilièrent leur bailet requérirent la séparation de corps.

- Mon plande bataille était exacts'était alors dit desEsseintesqui éprouva cette satisfaction des stratégistesdont les manoeuvresprévues de loinréussissent.

Ensongeant actuellementdevant son feuau bris de ce ménagequ'il avait aidépar ses bons conseilsà s'uniriljeta une nouvelle brassée de boisdans la cheminéeetil repartit à toute volée dans ses rêves.

Appartenantau même ordre d'idéesd'autres souvenirs se pressaientmaintenant.

Il y avaitde cela quelques annéesil s'était croiséruede Rivoliun soiravec un galopin d'environ seize ansun enfantpâlot et fûtétentant de même qu'une fille.Il suçait péniblement une cigarette dont le papiercrevaitpercé par les bûches pointues du caporal. Touten pestantil frottait sur sa cuisse des allumettes de cuisine quine partaient point; il les usa toutes. Apercevant alors des Esseintesqui l'observaitil s'approchala main sur la visière de sacasquette et lui demanda poliment du feu. Des Esseintes lui offritd'aromatiques cigarettes de dubèquepuis il entama laconversation et incita l'enfant à lui conter son histoire.

Elle étaitdes plus simplesil s'appelait Auguste Langloistravaillait chez uncartonnieravait perdu sa mère et possédait un pèrequi le battait comme plâtre.

DesEsseintes l'écoutait pensif: - Viens boire dit-il. Et ill'emmena dans un café où il lui fit servir de violentspunchs. - L'enfant buvaitsans dire mot. - Voyonsfit tout àcoup des Esseintesveux-tu t'amuserce soir? c'est moi qui paye. Etil avait emmené le petit chez madame Laureune dame quitenaitrue Mosnierau troisièmeun assortiment defleuristesdans une série de pièces rougesornéesde glaces rondesmeublées de canapés et de cuvettes.

Làtrès ébahiAuguste avait regardéen pétrissantle drap de sa casquetteun bataillon de femmes dont les bouchespeintes s'ouvrirent toutes ensemble - Ah le môme! Tiensil estgentil!

- Maisdis doncmon petittu n'as pas l'âgeavait ajouté unegrande bruneaux yeux à fleur de têteau nez busquéqui remplissait chez Madame Laure l'indispensable rôle de labelle juive.

Installépresque chez luides Esseintes causait avec la patronneàvoix basse.

- N'aiedonc pas peurbêtareprit-ils'adressant à l'enfant.Allonsfais ton choixje régale. Et il poussa doucement legamin qui tomba sur un divanentre deux femmes. Elles se serrèrentun peusur un signe de madameenveloppant les genoux d'Augusteavec leurs peignoirs lui mettant sous le nez leurs épaulespoudrées d'un givre entêtant et tièdeet il nebougeait plusle sang aux jouesla bouche rêcheles yeuxbaisséshasardanten dessousdes regards curieux quis'attachaient obstinément au haut des jambes.

Vandalabelle Juivel'embrassalui donnant de bons conseilsluirecommandant d'obéir à ses père et mèreet ses mains erraienten même tempsavec lenteursurl'enfant dont la figure changée se pâmait sur son couàla renverse.

- Alors cen'est pas pour ton compte que tu viensce soirdit à desEsseintes madame Laure. Mais où diable as-tu levé cebambin? reprit-ellequand Auguste eut disparuemmené par labelle juive.

- Dans laruema chère.

- Tu n'espourtant pas grismurmura la vieille dame. Puisaprèsréflexionelle ajoutaavec un sourire maternel: - Jecomprends; mâtindis-doncil te les faut jeunesàtoi!

DesEsseintes haussa les épaules. - Tu n'y es pas; oh! mais pas dutoutfit-il; la vérité c'est que je tâchesimplement de préparer un assassin. Suis bien en effet monraisonnement. Ce garçon est vierge et a atteint l'âge oùle sang bouillonne; il pourrait courir après les fillettes deson quartierdemeurer honnêtetout en s'amusantavoirensommesa petite part du monotone bonheur réservé auxpauvres. Au contraireen l'amenant iciau milieu d'un luxe qu'il nesoupçonnait même pas et qui se gravera forcémentdans sa mémoire; en lui offranttous les quinze joursunetelle aubaineil prendra l'habitude de ces jouissances que sesmoyens lui interdisent; admettons qu'il faille trois mois pourqu'elles lui soient devenues absolument nécessaires - etenles espaçant comme je le faisje ne risque pas de lerassasier; - eh bienau bout de ces trois moisje supprime lapetite rente que je vais te verser d'avance pour cette bonne actionet alors il voleraafin de séjourner ici; il fera les centdix-neuf coupspour se rouler sur ce divan et sous ce gaz!

Enpoussant les choses à l'extrêmeil tueraje l'espèrele monsieur qui apparaîtra mal à propos tandis qu'iltentera de forcer son secrétaire: - alorsmon but seraatteintj'aurai contribuédans la mesure de mes ressourcesà créer un gredinun ennemi de plus pour cette hideusesociété qui nous rançonne.

Les femmesouvrirent de grands yeux.

- Tevoilà? reprit-ilvoyant Auguste qui rentrait dans le salon etse dérobaitrouge et penaudderrière la belle Juive.- Allonsgaminil se fait tardsalue ces dames. Et il lui expliquadans l'escalier qu'il pourraitchaque quinzainese rendresansbourse délierchez madame Laure; puisune fois dans la ruesur le trottoirregardant l'enfant abasourdi:

- Nous nenous verrons plusfit-il; retourne au plus vite chez ton pèredont la main est inactive et le démangeet rappelle-toi cetteparole quasi évangélique: Fais aux autres ce que tu neveux pas qu'ils te fassent; avec cette maxime tu iras loin. -Bonsoir. - Surtout ne sois pas ingratdonne-moi le plus tôtpossible de tes nouvelles par la voie des gazettes judiciaires.

- Le petitJudas! murmurait maintenant des Esseintesen tisonnant ses braises;- dire que je n'ai jamais vu son nom figurer parmi les faits-divers!- Il est vrai qu'il ne m'a pas été possible de jouerserréque j'ai pu prévoir mais non supprimer certainsaléastels que les carottes de la mère Laureempochant l'argent sans échange de marchandise; la toquaded'une de ces femmes pour Auguste qui a peut-être consomméau bout de ses trois moisà l'oeil; voire même lesvices faisandés de la belle Juive qui ont pu effrayer ce gamintrop impatient et trop jeune pour se prêter aux lentspréambules et aux foudroyantes fins des artifices. Àmoins donc qu'il n'ait eu des démêlés avec lajustice depuis qu'étant à Fontenayje ne lis plus defeuillesje suis floué.

Il se levaet fit plusieurs tours dans sa chambre. - Ce serait tout de mêmedommagese dit-ilcaren agissant de la sortej'avais réaliséla parabole laïquel'allégorie de l'instructionuniverselle quine tendant à rien moins qu'à transmuertous les gens en des Langloiss'ingénieau lieu de creverdéfinitivement et par compassion les yeux des misérablesà les leur ouvrir tout grands et de forcepour qu'ilsaperçoivent autour d'eux des sorts immérités etplus clémentsdes joies plus laminées et plus aiguësetpar conséquentplus désirables et plus chères.

Et le faitestcontinua des Esseintespoursuivant son raisonnementle faitest quecomme la douleur est un effet de l'éducationcommeelle s'élargit et s'acière à mesure que lesidées naissent: plus on s'efforcera d'équarrirl'intelligence et d'affiner le système nerveux des pauvresdiableset plus on développera en eux les germes sifurieusement vivaces de la souffrance morale et de la haine.

Les lampescharbonnaient. Il les remonta et consulta sa montre. - Trois heuresdu matin. - Il alluma une cigarette et se replongea dans la lectureinterrompue par ses rêveriesdu vieux poème latin Delaude castitatis écrit sous le règne de Gondebaldpar Avitusévêque métropolitain de Vienne.

CHAPITREVII

Depuiscette nuit osans cause apparenteil avait évoqué lemélancolique souvenir d'Auguste Langloisil revécuttoute son existence.

Il étaitmaintenant incapable de comprendre un mot aux volumes qu'ilconsultait; ses yeux mêmes ne lisaient plus - il lui sembla queson esprit saturé de littérature et d'art se refusait àen absorber davantage.

Il vivaitsur lui-mêmese nourrissait de sa propre substancepareil àces bêtes engourdiestapies dans un troupendant l'hiver; lasolitude avait agi sur son cerveaude même qu'un narcotique.Après l'avoir tout d'abord énervé et tenduelleamenait une torpeur hantée de songeries vagues; elleannihilait ses desseinsbrisait ses volontésguidait undéfilé de rêves qu'il subissaitpassivementsans même essayer de s'y soustraire.

Le tasconfus des lecturesdes méditations artistiquesqu'il avaitaccumulées depuis son isolementainsi qu'un barrage pourarrêter le courant des anciens souvenirsavait étébrusquement emportéet le flot s'ébranlaitculbutantle présentl'avenirnoyant tout sous la nappe du passéemplissant son esprit d'une immense étendue de tristesse surlaquelle nageaientsemblables à de ridicules épavesdes épisodes sans intérêt de son existencedesriens absurdes.

Le livrequ'il tenait à la main tombait sur ses genoux; ils'abandonnaitregardantplein de dégoûts et d'alarmesdéfiler les années de sa vie défunte; ellespivotaientruisselaient maintenant autour du rappel de madame Laureet d'Augusteenfoncédans ces fluctuationscomme un pieufermecomme un fait net. Quelle époque que celle-là!c'était le temps des soirées dans le mondedescoursesdes parties de cartesdes amours commandées àl'avanceserviesà l'heuresur le coup de minuitdans sonboudoir rose! Il se remémorait des figuresdes minesdesmots nuls qui l'obsédaient avec cette ténacitédes airs vulgaires qu'on ne peut se défendre de fredonnermais qui finissent par s'épuisertout à coupsansqu'on y pense.

Cettepériode fut de courte durée; il eut une sieste demémoirese replongea dans ses études latines afind'effacer jusqu'à l'empreinte même de ces retours.

Le branleétait donné; une seconde phase succéda presqueimmédiatement à la premièrecelle des souvenirsde son enfancecelle surtout des ans écoulés chez lesPères.

Ceux-làétaient plus éloignés et plus certainsgravésd'une façonplus accusée et plus sûre; le parctouffules longues alléesles plates-bandesles bancstousles détails matériels se levèrent dans sachambre.

Puis lesjardins s'emplirentil entendit résonner les cris des élèvesles rires des professeurs se mêlant aux récréationsjouant à la paumela soutane retrousséeserréeentre les genouxou bien causant avec les jeunes genssans pose nimorgueainsi que des camarades du même âgesous lesarbres.

Il serappela le joug paternel qui s'accommodait mal des punitionsserefusait à infliger des cinq cents et des mille verssecontentait de faire « réparer »tandis que lesautres s'amusaientla leçon pas suerecourait plus souventencore à la simple réprimandeentourait l'enfant d'unesurveillance active mais doucecherchant à lui êtreagréableconsentant à des promenades où bon luisemblaitle mercredisaisissant l'occasion de toutes les petitesfêtes non carillonnées de l'Églisepour ajouterà l'ordinaire des repas des gâteaux et du vinpour lerégaler de parties de campagne; un joug paternel quiconsistait à ne pas abrutir l'élèveàdiscuter avec luià le traiter déjà en hommetout en lui conservant le dorlotement d'un bambin gâté.

Ilsarrivaient ainsi à prendre sur l'enfant un réelascendantà pétrirdans une certaine mesurelesintelligences qu'ils cultivaientà les dirigerdans un sensà les greffer d'idées spécialesàassurer la croissance de leurs pensées par une méthodeinsinuante et pateline qu'ils continuaienten s'efforçant deles suivre dans la viede les soutenir dans leur carrièreenleur adressant ces lettres affectueuses comme le dominicainLacordaire savait en écrire à ses anciens élèvesde Sorrèze.

DesEsseintes se rendait compte par lui-même de l'opérationqu'il se figurait avoir sans résultat subie; son caractèrerebelle aux conseils pointilleuxfureteurporté auxcontroversesl'avait empêché d'être modelépar leur disciplineasservi par leurs leçons; une fois sortidu collègeson scepticisme s'était accru; son passageau travers d'un monde légitimisteintolérant et bornéses conversations avec d'inintelligents marguilliers et de bas abbésdont les maladresses déchiraient le voile si savamment tissépar les Jésuitesavaient encore fortifié son espritd'indépendanceaugmenté sa défiance en une foiquelconque.

Ils'estimaiten sommedégagé de tout liende toutecontrainte; il avait simplement gardécontrairement àtous les gens élevés dans les lycées ou lespensions laïquesun excellent souvenir de son collège etde ses maîtreset voilà que maintenantil seconsultaiten arrivait à se demander si les semences tombéesjusqu'à ce jour dans un sol stérilene commençaientpas à poindre.

En effetdepuis quelques joursil se trouvait dans un état d'âmeindescriptible. Il croyait pendant une secondeallait d'instinct àla religionpuis au moindre raisonnement son attirance vers la fois'évaporait; mais il restaitmalgré toutplein detrouble.

Il savaitpourtant bienen descendant en luiqu'il n'aurait jamais l'espritd'humilité et de pénitence vraiment chrétien; ilsavaità n'en pouvoir hésiterque ce moment dontparle Lacordairece moment de la grâce « où ledernier trait de lumière pénètre dans l'âmeet rattache à un centre commun les vérités qui ysont éparses »ne viendrait jamais pour lui; iln'éprouvait pas ce besoin de mortification et de prièresans lequelsi l'on écoute la majeure partie des prêtresaucune conversion n'est possible; il ne ressentait aucun désird'implorer un Dieu dont la miséricorde lui semblait des moinsprobables; et cependant la sympathie qu'il conservait pour sesanciens maîtres arrivait à le faire s'intéresserà leurs travauxà leurs doctrines; ces accentsinimitables de la convictionces voix ardentes d'hommes d'uneintelligence supérieure lui revenaientl'amenaient àdouter de son esprit et de ses forces. Au milieu de cette solitude oùil vivaitsans nouvel alimentsans impressions fraîchementsubiessans renouvellement de penséessans cet échangede sensations venues du dehorsde la fréquentation du mondede l'existence menée en commun; dans ce confinement contrenature où il s'entêtaittoutes les questionsoubliéespendant son séjour à Parisse posaient ànouveaucomme d'irritants problèmes.

La lecturedes ouvrages latins qu'il aimaitd'ouvrages presque tous rédigéspar des évêques et par des moinesavait sans doutecontribué à déterminer cette crise. Enveloppédans une atmosphère de couventdans un parfum d'encens quilui grisaient la têteil s'était exalté lesnerfs et par une association d'idéesces livres avaient finipar refouler les souvenirs de sa vie de jeune hommepar remettre enlumière ceux de sa jeunessechez les Pères.

- Il n'y apas à direpensait des Esseintes s'essayant à seraisonnerà suivre la marche de cette ingestion de l'élémentJésuiteà Fontenay; j'aidepuis mon enfanceet sansque je l'aie jamais suce levain qui n'avait pas encore fermenté;ce penchant même que j'ai toujours eu pour les objets religieuxen est peut-être une preuve.

Mais ilcherchait à se persuader le contrairemécontent de neplus être maître absolu chez lui; il se procura desmotifs; il avait dû forcément se tourner du côtédu sacerdocepuisque l'Église aseulerecueilli l'artlaforme perdue des siècles; elle a immobiliséjusquedans la vile reproduction modernele contour des orfèvreriesgardé le charme des calices élancés comme despétuniasdes ciboires aux flancs purs; préservémême dans l'aluminiumdans les faux émauxdans lesverres colorésla grâce des façons d'antan. Ensommela plupart des objets précieuxclassés au muséede Clunyet échappés par miracle à l'immondesauvagerie des sans-culottesproviennent des anciennes abbayes deFrance; de même que l'Église a préservé dela barbarieau moyen âgela philosophiel'histoire et leslettresde même elle a sauvé l'art plastiqueamenéjusqu'à nos jours ces merveilleux modèles de tissusdejoailleries que les fabricants de choses saintes gâtent le plusqu'ils peuventsans en pouvoir toutefois altérer la formeinitialeexquise. Il n'y avait dès lors rien de surprenant àce qu'il eût pourchassé ces antiques bibelotsqu'ileûtavec nombre de collectionneursretiré ces reliquesde chez les antiquaires de Parisde chez les brocanteurs de lacampagne.

Maisilavait beau invoquer toutes ces raisonsil ne parvenait pascomplètement à se convaincre. Certesen se résumantil persistait à considérer la religion ainsi qu'unesuperbe légendequ'une magnifique impostureet cependantendépit de toutes ces explicationsson scepticisme commençaità s'entamer.

Évidemmentce fait bizarre existait: il était moins assurémaintenant que dans son enfancealors que la sollicitude desJésuites était directeque leur enseignement étaitinévitablequ'il était entre leurs mainsleurappartenaitcorps et âmesans liens de famillesansinfluences pouvant réagir contre euxdu dehors. Ils luiavaient aussi inculqué un certain goût du merveilleuxqui s'était lentement et obscurément ramifiédans son âmequi s'épanouissait aujourd'huidans lasolitudequi agissait quand même sur l'esprit silencieuxinternépromené dans le court manège des idéesfixes.

Àexaminer le travail de sa penséeà chercher àen relier les filsà en découvrir les sources et lescausesil en vint à se persuader que ses agissementspendantsa vie mondainedérivaient de l'éducation qu'il avaitreçue. Ainsi ses tendances vers l'artificeses besoinsd'excentricitén'étaient-ils pasen sommedesrésultats d'études spécieusesde raffinementsextraterrestresde spéculations quasi théologiques;c'étaientau fonddes transportsdes élans vers unidéalvers un univers inconnuvers une béatitudelointainedésirable comme celle que nous promettent lesÉcritures.

Ils'arrêta netbrisa le fil de ses réflexions. - Allonsse dit-ildépitéje suis encore plus atteint que jene le croyais; voilà que j'argumente avec moi-mêmeainsi qu'un casuiste.

Il restasongeuragité d'une crainte sourde; certessi la théoriede Lacordaire était exacteil n'avait rien à redouterpuisque le coup magique de la conversion ne se produit point dans unsursaut; il fallaitpour amener l'explosionque le terrain fûtlonguementconstamment miné; mais si les romanciers parlentdu coup de foudre de l'amourun certain nombre de théologiensparlent aussi du coup de foudre de la religion; en admettant quecette doctrine fût vraiepersonne n'était alors sûrde ne pas succomber. Il n'y avait plus ni analyse à faire sursoi-mêmeni pressentiments à considérernimesures préventives à requérir; la psychologiedu mysticisme était nulle. C'était ainsi parce quec'était ainsiet voilà tout.

- Eh! jedeviens stupidese dit des Esseintesla crainte de cette maladie vafinir par déterminer la maladie elle-mêmesi çacontinue.

Il parvintà secouer un peu cette influence; ses souvenirs s'apaisèrentmais d'autres symptômes morbides parurent; maintenant lessujets de discussions le hantaient seuls; le parcles leçonsles Jésuites étaient loin; il était dominétout entierpar des abstractions; il pensaitmalgré luiàdes interprétations contradictoires de dogmesà desapostasies perduesconsignées dans l'ouvrage sur lesConcilesdu père Labbe. Des bribes de ces schismesdes boutsde ces hérésiesqui divisèrentpendant dessièclesles Églises de l'Occident et de l'Orientluirevenaient. IciNestorius contestant à la Vierge le titre demère de Dieuparce quedans le mystère del'Incarnationce n'était pas le Dieumais bien la créaturehumaine qu'elle avait portée dans ses flancs; làEutychèsdéclarant que l'image du Christ ne pouvaitressembler à celle des autres hommespuisque la Divinitéavait élu domicile dans son corps et en avaitpar conséquentchangé la forme du tout au tout; là encored'autresergoteurs soutenaient que le Rédempteur n'avait pas eu du toutde corpsque cette expression des livres saints devait êtreprise au figuré; tandis que Tertullien émettait sonfameux axiome quasi matérialiste: « Rien n'estincorporel que ce qui n'est pas; tout ce qui esta un corps qui luiest propre »; enfin cette vieille questiondébattuependant des ans: le Christ a-t-il été attachéseulsur la croix ou bien la Trinitéune en trois personnesa-t-elle souffertdans sa triple hypostasesur le gibet duCalvaire? le sollicitaient et le pressaient - etmachinalementcomme une leçon jadis appriseil se posait à lui-mêmeles questions et se donnait les réponses.

Ce futdurant quelques joursdans sa cervelleun grouillement deparadoxesde subtilitésun vol de poils fendus en quatreunécheveau de règles aussi compliquées que desarticles de codesprêtant à tous les sensàtous les jeux de motsaboutissant à une jurisprudence célestedes plus ténuesdes plus baroques; puis le côtéabstrait s'effaçaà son touret tout un côtéplastique lui succédasous l'action des Gustave Moreau pendusaux murs.

Il vitdéfiler toute une procession de prélats: desarchimandritesdes patriarcheslevantpour bénir la fouleagenouilléedes bras d'oragitant leurs barbes blanches dansla lecture et la prière; il vit s'enfoncer dans des cryptesobscures des files silencieuses de pénitents; il vit s'éleverdes cathédrales immenses où tonitruaient des moinesblancs en chaire. De mêmequ'après une touche d'opiumde Quinceyau seul mot de « Consul Romanus »évoquaitdes pages entières de Tite-Liveregardait s'avancer la marchesolennelle des Consulss'ébranler la pompeuse ordonnance desarmées romaines; luisur une expression théologiquedemeurait haletantconsidérait des reflux de peupledesapparitions épiscopales se détachant sur les fondsembrasés des basiliques; ces spectacles le tenaient sous lecharmecourant d'âges en âgesarrivant aux cérémoniesreligieuses modernesle roulant dans un infini de musiquelamentable et tendre.

Làil n'avait plus de raisonnement à se faireplus de débatsà supporter; c'était une indéfinissableimpression de respect et de crainte; le sens artiste étaitsubjugué par les scènes si bien calculées descatholiques; à ces souvenirsses nerfs tressaillaientpuisen une subite rébellionen une rapide voltedes idéesmonstrueuses naissaient en luides idées de ces sacrilègesprévus par le manuel des confesseursdes ignominieux etimpurs abus de l'eau bénite et de l'huile sainte. En face d'unDieu omnipotentse dressait maintenant un rival plein de forceleDémonet une affreuse grandeur lui semblait devoir résulterd'un crime pratiquéen pleine église par un croyants'acharnantdans une horrible allégressedans une joie toutesadiqueà blasphémerà couvrir d'outragesàabreuver d'opprobresles choses révérées; desfolies de magiede messe noirede sabbatdes épouvantes depossessions et d'exorcismes se levaient; il en venait à sedemander s'il ne commettait pas un sacrilègeen possédantdes objets autrefois consacrésdes canons d'églisedes chasubles et des custodes; etcette pensée d'un étatpeccamineux lui apportait une sorte d'orgueil et d'allègement;il y démêlait des plaisirs de sacrilègesmais desacrilèges contestablesen tout caspeu gravespuisqu'ensomme il aimait ces objets et n'en dépravait pas l'usage; ilse berçait ainsi de pensées prudentes et lâchesla suspicion de son âme lui interdisant des crimes manifesteslui enlevant la bravoure nécessaire pour accomplir des péchésépouvantablesvoulusréels.

Peu àpeu enfinces arguties s'évanouirent. Il viten quelquesortedu haut de son espritle panorama de l'Églisesoninfluence héréditaire sur l'humanitédepuis dessiècles; il se la représentadésolée etgrandioseénonçant à l'hommel'horreur de laviel'inclémence de la destinéeprêchant lapatiencela contritionl'esprit de sacrifice; tâchant depanser les plaiesen montrant les blessures saignantes du Christ;assurant des privilèges divinspromettant la meilleure partdu paradis aux affligés; exhortant la créature humaineà souffrir; à présenter à Dieucomme unholocausteses tribulations et ses offensesses vicissitudes et sespeines. Elle devenait véritablement éloquentematernelle aux misérablespitoyable aux opprimésmenaçante pour les oppresseurs et les despotes.

IcidesEsseintes reprenait pied. Certesil était satisfait de cetaveu de l'ordure socialemais alorsil se révoltait contrele vague remède d'une espérance en une autre vie.Schopenhauer était plus exact; sa doctrine et celle del'Église partaient d'un point de vue commun; lui aussi sebasait sur l'iniquité et sur la turpitude du mondelui aussijetait avec l'Imitation de Notre-Seigneurcette clameur douloureuse:« C'est vraiment une misère que de vivre sur la terre! »Lui aussi prêchait le néant de l'existencelesavantages de la solitudeavisait l'humanité que quoi qu'ellefîtde quelque côté qu'elle se tournâtelle demeurerait malheureuse: pauvreà cause des souffrancesqui naissent des privationsricheen raison de l'invincible ennuiqu'engendre l'abondance; mais il ne vous prônait aucunepanacéene vous berçaitpour remédier àd'inévitables mauxpar aucun leurre.

Il ne voussoutenait pas le révoltant système du péchéoriginel; ne tentait point de vous prouver que celui-là est unDieu souverainement bon qui protège les chenapansaide lesimbécilesécrase l'enfanceabêtit lavieillessechâtie les incoupables; il n'exaltait pas lesbienfaits d'une Providence qui a inventé cette abominationinutileincompréhensibleinjusteineptela souffrancephysique; loin de s'essayer à justifierainsi que l'Églisela nécessité des tourments et des épreuvesils'écriaitdans sa miséricorde indignée: «Si un Dieu a fait ce mondeje n'aimerais pas à être ceDieu; la misère du monde me déchirerait le coeur. »

Ah! luiseul était dans le vrai! qu'étaient toutes lespharmacopées évangéliques à côtéde ses traités d'hygiène spirituelle? Il ne prétendaitrien guérirn'offrait aux malades aucune compensationaucunespoir; mais sa théorie du Pessimisme étaiten sommela grande consolatrice des intelligences choisiesdes âmesélevées; elle révélait la sociétételle qu'elle estinsistait sur la sottise innée des femmesvous signalait les ornièresvous sauvait des désillusionsen vous avertissant de restreindre autant que possible vosespérancesde n'en point du tout concevoirsi vous vous ensentiez la forcede vous estimer enfin heureux sià desmoments inopinésil ne vous dégringolait pas sur latête de formidables tuiles.

Élancéede la même piste que l'Imitationcette théorieaboutissaitelle aussimais sans s'égarer parmi demystérieux dédales et d'invraisemblables routesaumême endroità la résignationau laisser-faire.

Seulementsi cette résignation tout bonnement issue de la constatationd'un état de choses déplorable et de l'impossibilitéd'y rien changerétait accessible aux riches de l'espritelle n'était que plus difficilement saisissable aux pauvresdont la bienfaisante religion calmait plus aisément alors lesrevendications et les colères

Cesréflexions soulageaient des Esseintes d'un lourd poids; lesaphorismes du grand Allemand apaisaient le frisson de ses penséeset cependantles points de contact de ces deux doctrines lesaidaient à se rappeler mutuellement à la mémoireet il ne pouvait oublierce catholicisme si poétiquesipoignantdans lequel il avait baigné et dont il avait jadisabsorbé l'essence par tous les pores.

Cesretours de la croyanceces appréhensions de la foi letourmentaient surtout depuis que des altérations seproduisaient dans sa santé; ils coïncidaient avec desdésordres nerveux nouvellement venus.

Depuis sonextrême jeunesseil avait été torturé pard'inexplicables répulsionspar des frémissements quilui glaçaient l'échinelui contractaient les dentspar exemplequand il voyait du linge mouillé qu'une bonneétait en train de tordre; ces effets avaient toujourspersisté; aujourd'hui encore il souffrait réellement àentendre déchirer une étoffeà frotter un doigtsur un bout de craieà tâter avec la main un morceau demoire.

Les excèsde sa vie de garçonles tensions exagérées deson cerveauavaient singulièrement aggravé sa névroseoriginelleamoindri le sang déjà usé de sarace; à Parisil avait dû suivre des traitementsd'hydrothérapiepour des tremblements des doigtspour desdouleurs affreusesdes névralgies qui lui coupaient en deuxla facefrappaient à coups continus la tempeaiguillaientles paupièresprovoquaient des nausées qu'il nepouvait combattre qu'en s'étendant sur le dosdans l'ombre.

Cesaccidents avaient lentement disparugrâce à une vieplus régléeplus calme; maintenantils s'imposaient ànouveauvariant de formese promenant par tout le corps; lesdouleurs quittaient le crâneallaient au ventre ballonnéduraux entrailles traversées d'un fer rougeaux effortsinutiles et pressants; puis la toux nerveusedéchirantearidecommençant juste à telle heuredurant un nombrede minutes toujours égalle réveillal'étranglaau lit; enfin l'appétit cessades aigreurs gazeuses etchaudesdes feux secs lui parcoururent l'estomac; il gonflaitétouffaitne pouvait plusaprès chaque tentative derepassupporter une culotte boutonnéeun gilet serré.

Ilsupprima les alcoolsle caféle thébut deslaitagesrecourut à des affusions d'eau froidese bourrad'assa-foetidade valériane et de quinine; il voulut mêmesortir de sa maisonse promena un peudans la campagnelorsquevinrent ces jours de pluie qui la font silencieuse et vide; il seforça à marcherà prendre de l'exercice; endernier ressortil renonça provisoirement à la lectureetrongé d'ennuiil se déterminapour occuper sa viedevenue oisiveà réaliser un projet qu'il avait sanscesse différépar paressepar haine du dérangementdepuis qu'il s'était installé à Fontenay.

Ne pouvantplus s'enivrer à nouveau des magies du styles'énerversur le délicieux sortilège de l'épithèterare quitout en demeurant préciseouvre cependant àl'imagination des initiésdes au-delà sans finil serésolut à parachever l'ameublement du logisàse procurer des fleurs précieuses de serreà seconcéder ainsi une occupation matérielle qui ledistrairaitlui détendrait les nerfslui reposerait lecerveauet il espérait aussi que la vue de leurs étrangeset splendides nuances le dédommagerait un peu des chimériqueset réelles couleurs du style que sa diète littéraireallait lui faire momentanément oublier ou perdre.

CHAPITREVIII

Il avaittoujours raffolé des fleursmais cette passion quipendantses séjours à Jutignys'était tout d'abordétendue à la fleursans distinction ni d'espècesni de genresavait fini par s'épurerpar se précisersur une seule caste.

Depuislongtemps déjàil méprisait la vulgaire plantequi s'épanouit sur les éventaires des marchésparisiensdans des pots mouilléssous de vertes bannes ousous de rougeâtres parasols.

En mêmetemps que ses goûts littérairesque ses préoccupationsd'arts'étaient affinésne s'attachant plus qu'auxoeuvres triées à l'étaminedistilléespar des cerveaux tourmentés et subtils; en même tempsaussi que sa lassitude des idées répandues s'étaitaffirméeson affection pour les fleurs s'était dégagéede tout résidude toute lies'était clarifiéeen quelque sorterectifiée.

Ilassimilait volontiers le magasin d'un horticulteur à unmicrocosme où étaient représentées toutesles catégories de la société: les fleurs pauvreset canaillesles fleurs de bougequi ne sont dans leur vrai milieuque lorsqu'elles reposent sur des rebords de mansardesles racinestassées dans des boîtes au lait et de vieilles terrinesla girofléepar exemple; les fleurs prétentieusesconvenuesbêtesdont la place est seulement dans descache-pots de porcelaine peints par des jeunes fillestelles que larose; enfin les fleurs de haute lignée telles que lesorchidéesdélicates et charmantespalpitantes etfrileuses; les fleurs exotiquesexilées à Parisauchaud dans des palais de verre; les princesses du règnevégétalvivant à l'écartn'ayant plusrien de commun avec les plantes de la rue et les flores bourgeoises.

En sommeil ne laissait pas que d'éprouver un certain intérêtune certaine pitiépour les fleurs populacièresexténuées par les haleines des égouts et desplombsdans les quartiers pauvres; il exécraiten revancheles bouquets en accord avec les salons crème et or des maisonsneuves; il réservait enfinpour l'entière joie de sesyeuxles plantes distinguéesraresvenues de loinentretenues avec des soins ruséssous de faux équateursproduits par les souffles dosés des poêles.

Mais cechoix définitivement posé sur la fleur de serre s'étaitlui-même modifié sous l'influence de ses idéesgénéralesde ses opinions maintenant arrêtéessur toute chose; autrefoisà Parisson penchant naturel versl'artifice l'avait conduit à délaisser la véritablefleur pour son image fidèlement exécutéegrâceaux miracles des caoutchoucs et des filsdes percalines et destaffetasdes papiers et des velours.

Ilpossédait ainsi une merveilleuse collection de plantes desTropiquesouvrées par les doigts de profonds artistessuivant la nature pas à pasla créant ànouveauprenant la fleur dès sa naissancela menant àmaturitéla simulant jusqu'à son déclin;arrivant à noter les nuances les plus infiniesles traits lesplus fugitifs de son réveil ou de son repos; observant latenue de ses pétalesretroussés par le vent ou fripéspar la pluie; jetant sur ses corolles matineusesdes gouttes derosée en gomme; la façonnanten pleine floraisonalors que les branches se courbent sous le poids de la sèveou élançant sa tige sèchesa cupule racorniequand les calices se dépouillent et quand les feuillestombent.

Cet artadmirable l'avait longtemps séduitmais il rêvaitmaintenant à la combinaison d'une autre flore.

Aprèsles fleurs factices singeant les véritables fleursil voulaitdes fleurs naturelles imitant des fleurs fausses.

Il dirigeases pensées dans ce sens; il n'eut point à chercherlongtempsà aller loinpuisque sa maison était situéeau beau milieu du pays des grands horticulteurs. Il s'en fut toutbonnement visiter les serres de l'avenue de Châtillon et de lavallée d'Aunayrevint éreintéla bourse videémerveillé des folies de végétation qu'ilavait vuesne pensant plus qu'aux espèces qu'il avaitacquiseshanté sans trêve par des souvenirs decorbeilles magnifiques et bizarres.

Deux joursaprèsles voitures arrivèrent.

Sa liste àla maindes Esseintes appelaitvérifiait ses emplettesuneà une.

Lesjardiniers descendirent de leurs carrioles une collection deCaladiums qui appuyaient sur des tiges turgides et velues d'énormesfeuillesde la forme d'un coeur; tout en conservant entre eux un airde parentéaucun ne se répétait.

Il y enavait d'extraordinairesdes rosâtrestels que le Virginalequi semblait découpé dans de la toile verniedans dutaffetas gommé d'Angleterre; de tout blancstels quel'Albanequi paraissait taillé dans la plèvretransparente d'un boeufdans la vessie diaphane d'un porc;quelques-unssurtout le Madame Mameimitaient le zincparodiaientdes morceaux de métal estampéteints en vert empereursalis par des gouttes de peinture à l'huilepar des taches deminium et de céruse; ceux-cicomme le Bosphoredonnaientl'illusion d'un calicot empesécaillouté de cramoisiet de vert myrte; ceux-làcomme l'Aurore Boréaleétalaient une feuille couleur de viande cruestriée decôtes pourprede fibrilles violacéesune feuilletuméfiéesuant le vin bleu et le sang.

Avecl'Albanel'Aurore présentait les deux notes extrêmes dutempéramentl'apoplexie et la chlorose de cette plante.

Lesjardiniers apportèrent encore de nouvelles variétés;elles affectaientcette foisune apparence de peau facticesillonnée de fausses veines; etla plupartcomme rongéespar des syphilis et des lèprestendaient des chairs lividesmarbrées de roséolesdamassées de dartres;d'autres avaient le ton rose vif des cicatrices qui se ferment ou lateinte brune des croûtes qui se forment; d'autres étaientbouillonnées par des cautèressoulevées par desbrûlures; d'autres encore montraient des épidermespoiluscreusés par des ulcères et repoussés pardes chancres; quelques-unesenfinparaissaient couvertes depansementsplaquées d'axonge noire mercurielled'onguentsverts de belladonepiquées de grains de poussièreparles micas jaunes de la poudre d'iodoforme.

Réuniesentre ellesces fleurs éclatèrent devant desEsseintesplus monstrueuses que lorsqu'il les avait surprisesconfondues avec d'autresainsi que dans un hôpitalparmi lessalles vitrées des serres.

-Sapristi! fit-il enthousiasmé.

Unenouvelle planted'un modèle similaire à celui desCaladiumsl'« Alosacia Metallica »l'exalta encore.Celle-là était enduite d'une couche de vert bronze surlaquelle glissaient des reflets d'argent; elle était lechef-d'oeuvre du factice; on eût dit d'un morceau de tuyau depoêledécoupé en fer de piquepar un fumiste.

Les hommesdébarquèrent ensuite des touffes de feuilleslosangéesvert-bouteille; au milieu s'élevait unebaguette au bout de laquelle tremblotait un grand as de coeuraussivernissé qu'un piment; comme pour narguer tous les aspectsconnus des plantesdu milieu de cet as d'un vermillon intensejaillissait une queue charnuecotonneuseblanche et jaunedroitechez les unestire-bouchonnéetout en haut du coeurde mêmequ'une queue de cochonchez les autres. C'était l'Anthuriumune aroïdée récemment importée de Colombieen France; elle faisait partie d'un lot de cette famille àlaquelle appartenait aussi un Amorphophallusune plante deCochinchineaux feuilles taillées en truelles àpoissonsaux longues tiges noires couturées de balafrespareilles à des membres endommagés de nègre.

DesEsseintes exultait.

Ondescendait des voitures une nouvelle fournée de monstres: desEchinopsissortant de compresses en ouate des fleurs d'un rose demoignon ignoble; des Nidulariumouvrantdans des lames de sabresdes fondements écorchés et béants; des «Tillandsia Lindeni » tirant des grattoirs ébréchéscouleur de moût de vin; des Cypripediumaux contourscompliquésincohérentsimaginés par uninventeur en démence. Ils ressemblaient à un sabotàun vide-pocheau-dessus duquel se retrousserait une langue humaineau filet tendutelle qu'on en voit dessinées sur les planchesdes ouvrages traitant des affections de la gorge et de la bouche;deux petites ailettesrouge de jujubequi paraissaient empruntéesà un moulin d'enfantcomplétaient ce baroqueassemblage d'un dessous de languecouleur de lie et d'ardoiseetd'une pochette lustrée dont la doublure suintait une visqueusecolle.

Il nepouvait détacher ses yeux de cette invraisemblable orchidéeissue de l'Inde; les jardiniers que ces lenteurs ennuyaient se mirentà annoncereux-mêmesà haute voixlesétiquettes piquées dans les pots qu'ils apportaient.

DesEsseintes regardaiteffaréécoutant sonner les nomsrébarbatifs des plantes vertes: l' « Encephalarioshorridus »un gigantesque artichaut de ferpeint en rouilletel qu'on en met aux portes des châteauxafin d'empêcherles escalades; le « Cocos Micania »une sorte depalmierdentelé et grêleentouréde toutespartspar de hautes feuilles semblables à des pagaies et àdes rames; le « Zamia Lehmanni »un immense ananasunprodigieux pain de Chesterplanté dans de la terre de bruyèreet hérisséà son sommetde javelots barbeléset de flèches sauvages; le « Cibotium Spectabile »enchérissant sur ses congénèrespar la folie desa structurejetant un défi au rêveen élançantdans un feuillage palméune énorme queued'orang-outangune queue velue et brune au bout contourné encrosse d'évêque.

Mais illes contemplait à peineattendait avec impatience la sériedes plantes qui le séduisaiententre toutesles goulesvégétalesles plantes carnivoresle Gobe-Mouche desAntillesau limbe pelucheuxsécrétant un liquidedigestifmuni d'épines courbes se repliantles unes sur lesautresformant une grille au-dessus de l'insecte qu'il emprisonne;les Drosera des tourbières garnis de crins glanduleuxlesSarracenales Cephalothusouvrant de voraces cornets capables dedigérerd'absorberde véritables viandes; enfin leNépenthès dont la fantaisie dépasse les limitesconnues des excentriques formes.

Il ne putse lasser de tourner et de retourner entre ses mainsle pot oùs'agitait cette extravagance de la flore. Elle imitait le caoutchoucdont elle avait la feuille allongéed'un vert métalliqueet sombremais du bout de cette feuille pendait une ficelle vertedescendait un cordon ombilical supportant une urne verdâtrejaspée de violetune espèce de pipe allemande enporcelaineun nid d'oiseau singulierqui se balançaittranquillemontrant un intérieur tapissé de poils.

- Celle-làva loinmurmura des Esseintes.

Il duts'arracher à son allégressecar les jardinierspressés de partirvidaient le fond de leurs charrettesplaçaient pêle-mêledes Bégonias tubéreuxet des Crotons noirs tachetés de rouge de saturneen tôle.

Alors ils'aperçut qu'un nom restait encore sur sa listele Cattleyade la Nouvelle-Grenade; on lui désigna une clochette ailéed'un lilas effacéd'un mauve presque éteint; ils'approchamit son nez dessus et recula brusquement; elle exhalaitune odeur de sapin vernide boîte à jouetsévoquaitles horreurs d'un jour de l'an.

Il pensaqu'il ferait bien de se défier d'elleregretta presqued'avoir admis parmi les plantes inodores qu'il possédaitcette orchidée qui fleurait les plus désagréablesdes souvenirs.

Une foisseulil regarda cette marée de végétaux quidéferlait dans son vestibule; ils se mêlaientles unsaux autrescroisaient leurs épéesleurs krissleursfers de lancesdessinaient un faisceau d'armes vertesau-dessusduquel flottaientainsi que des fanions barbaresdes fleurs auxtons aveuglants et durs.

L'air dela pièce se raréfiait; bientôtdans l'obscuritéd'une encoignureprès du parquetune lumière rampablanche et douceIl l'atteignit et s'aperçut que c'étaientdes Rhizomorphes qui jetaient en respirant ces lueurs de veilleuses.

Cesplantes sont tout de même stupéfiantesse dit-il; puisil se recula et en couvrit d'un coup d'oeil l'amas: son but étaitatteint; aucune ne semblait réelle; l'étoffelepapierla porcelainele métalparaissaient avoir étéprêtés par l'homme à la nature pour lui permettrede créer ses monstresQuand elle n'avait pu imiter l'oeuvrehumaineelle avait été réduite àrecopier les membranes intérieures des animauxàemprunter les vivaces teintes de leurs chairs en pourriturelesmagnifiques hideurs de leurs gangrènes.

Tout n'estque syphilissongea des Esseintesl'oeil attirérivésur les horribles tigrures des Caladium que caressait un rayon dejour. Et il eut la brusque vision d'une humanité sans cessetravaillée par le virus des anciens âges. Depuis lecommencement du mondede pères en filstoutes les créaturesse transmettaient l'inusable héritagel'éternellemaladie qui a ravagé les ancêtres de l'hommequi acreusé jusqu'aux os maintenant exhumés des vieuxfossiles!

Elle avaitcourusans jamais s'épuiser à travers les siècles;aujourd'hui encoreelle sévissaitse dérobant en desournoises souffrancesse dissimulant sous les symptômes desmigraines et des bronchitesdes vapeurs et des gouttes; de temps àautreelle grimpait à la surfaces'attaquant de préférenceaux gens mal soignésmal nourriséclatant en piècesd'ormettantpar ironieune parure de sequins d'almée surle front des pauvres diablesleur gravantpour comble de misèresur l'épidermel'image de l'argent et du bien-être!

Et lavoilà qui reparaissaiten sa splendeur premièresurles feuillages colorés des plantes!

- Il estvraipoursuivit des Esseintesrevenant au point de départ deson raisonnementil est vrai que la plupart du temps la nature està elle seuleincapable de procréer des espècesaussi malsaines et aussi perverses; elle fournit la matièrepremièrele germe et le solla matrice nourricière etles éléments de la plante que l'homme élèvemodèlepeintsculpte ensuite à sa guise.

Sientêtéesi confusesi bornée qu'elle soitelles'est enfin soumiseet son maître est parvenu à changerpar des réactions chimiques les substances de la terreàuser de combinaisons longuement mûriesde croisementslentement apprêtésà se servir de savantesbouturesde méthodiques greffeset il lui fait maintenantpousser des fleurs de couleurs différentes sur la mêmebrancheinvente pour elle de nouveaux tonsmodifieà songréla forme séculaire de ses plantesdébrutitles blocstermine les ébauchesles marques de son étampeleur imprime son cachet d'art.

Il n'y apas à direfit-ilrésumant ses réflexions;l'hommepeut en quelques années amener une sélectionque la paresseuse nature ne peut jamais produire qu'après dessiècles; décidémentpar le temps qui courtleshorticulteurs sont les seuls et les vrais artistes.

Il étaitun peu las et il étouffait dans cette atmosphère deplantes enfermées; les courses qu'il avait effectuéesdepuis quelques joursl'avaient rompu; le passage entre le grand airet la tiédeur du logisentre l'immobilité d'une vierecluse et le mouvement d'une existence libéréeavaitété trop brusque; il quitta son vestibule et futs'étendre sur son lit; maisabsorbé par un sujetuniquecomme monté par un ressortl'espritbien qu'endormicontinua de dévider sa chaîneet bientôt il rouladans les sombres folies d'un cauchemar.

Il setrouvaitau milieu d'une allée en plein boisau crépuscule;il marchait à côté d'une femme qu'il n'avaitjamais ni connueni vue; elle était efflanquéeavaitdes cheveux filasseune face de bouledoguedes points de son surles jouesdes dents de travers lancées en avant sous un nezcamus. Elle portait un tablier blanc de bonneun long fichu écarteléen buffleterie sur la poitrinedes demi-bottes de soldat prussienun bonnet noir orné de ruches et garni d'un chou.

Elle avaitl'air d'une forainel'apparence d'une saltimbanque de foire.

Il sedemanda quelle était cette femme qu'il sentait entréeimplantée depuis longtemps déjà dans sonintimité et dans sa vie; il cherchait en vain son originesonnomson métiersa raison d'être; aucun souvenir ne luirevenait de cette liaison inexplicable et pourtant certaine.

Ilscrutait encore sa mémoirelorsque soudain une étrangefigure parut devant euxà chevaltrotta pendant une minuteet se retourna sur sa selle.

Alorssonsang ne fit qu'un tour et il resta clouépar l'horreursurplace. Cette figure ambiguësans sexeétait verte etelle ouvrait dans des paupières violettesdes yeux d'un bleuclair et froidterribles; des boutons entouraient sa bouche; desbras extraordinairement maigresdes bras de squelettenus jusqu'auxcoudessortaient de manches en haillonstremblaient de fièvreet les cuisses décharnées grelottaient dans des bottesà chaudrontrop larges.

L'affreuxregard s'attachait à des Esseintesle pénétraitle glaçait jusqu'aux moelles - plus affolée encorelafemme bouledogue se serra contre lui et hurla à la mortlatête renversée sur son cou roide.

Etaussitôt il comprit le sens de l'épouvantable vision. Ilavait devant les yeux l'image de la Grande Vérole.

Talonnépar la peurhors de luiil enfila un sentier de traversegagnaàtoutes jambesun pavillon qui se dressait parmi de faux ébéniersà gauche; làil se laissa tomber sur une chaisedansun couloir.

Aprèsquelques instantsalors qu'il commençait à reprendrehaleinedes sanglots lui avaient fait lever la tête; la femmebouledogue était devant lui; etlamentable et grotesqueellepleurait à chaudes larmesdisant qu'elle avait perdu sesdents pendant la fuitetirant de la poche de son tablier de bonnedes pipes en terreles cassant et s'enfonçant des morceaux detuyaux blancs dans les trous de ses gencives.

- Ah! çàmais elle est absurdese disait des Esseintes jamais ces tuyaux nepourront tenir - eten effettous coulaient de la mâchoireles uns après les autres.

Àce momentle galop d'un cheval s'approcha. Une effroyable terreurpoigna des Esseintes; ses jambes se dérobèrent; legalop se précipitait; le désespoir le releva comme d'uncoup de fouet; il se jeta sur la femme qui piétinaitmaintenant les fourneaux des pipesla supplia de se tairede ne pasles dénoncer par le bruit de ses bottes. Elle se débattaitil l'entraîna au fond du corridorl'étranglant pourl'empêcher de crieril aperçuttout à coupuneporte d'estaminetà persiennes peintes en vertsans loquetla poussaprit son élan et s'arrêta.

Devantluiau milieu d'une vaste clairièred'immenses et blancspierrots faisaient des sauts de lapinsdans des rayons de lune.

Des larmesde découragement lui montèrent aux yeux; jamaisnonjamais il ne pourrait franchir le seuil de la porte - je seraisécrasépensait-il- etcomme pour justifier sescraintesla série des pierrots immenses se multipliait; leursculbutes emplissaient maintenant tout l'horizontout le ciel qu'ilscognaient alternativementavec leurs pieds et avec leurs têtes.

Alors lespas du cheval s'arrêtèrent. Il était làderrière une lucarne rondedans le couloir; plus mort quevifdes Esseintes se retournavit par l'oeil-de-boeuf des oreillesdroitesdes dents jaunesdes naseaux soufflant deux jets de vapeurqui puaient le phénol.

Ils'affaissarenonçant à la lutteà la fuite; ilferma les yeux pour ne pas apercevoir l'affreux regard de la Syphilisqui pesait sur luiau travers du murqu'il croisait quand mêmesous ses paupières closesqu'il sentait glisser sur sonéchine moitesur son corps dont les poils se hérissaientdans des mares de sueur froide. Il s'attendait à toutespérait même pour en finir le coup de grâce; unsièclequi dura sans doute une minutes'écoula; ilrouvriten frissonnantles yeux. Tout s'était évanoui;sans transitionainsi que par un changement à vuepar untruc de décorun paysage minéral atroce fuyait auloinun paysage blafarddésertravinémort; unelumière éclairait ce site désoléunelumière tranquilleblancherappelant les lueurs du phosphoredissous dans l'huile.

Sur le solquelque chose remua qui devint une femme très pâlenueles jambes moulées dans des bas de soie verts.

Il lacontempla curieusement; semblables à des crins crespeléspar des fers trop chaudsses cheveux frisaient en se cassant dubout; des urnes de Népenthès pendaient à sesoreilles; des tons de veau cuit brillaient dans ses narinesentrouvertes. Les yeux pâméselle l'appela tout bas.

Il n'eutpas le temps de répondrecar déjà la femmechangeait; des couleurs flamboyantes passaient dans ses prunelles;ses lèvres se teignaient du rouge furieux des Anthuriumlesboutons de ses seins éclataientvernis tels que deux goussesde piment rouge.

Unesoudaine intuition lui vint: c'est la Fleurse dit-il; et la manieraisonnante persista dans le cauchemardériva de mêmeque pendant la journée de la végétation sur leVirus.

Alors ilobserva l'effrayante irritation. des seins et de la bouchedécouvritsur la peau du corps des macules de bistre et de cuivrereculaégarémais l'oeil de la femme le fascinait et ilavançait lentementessayant de s'enfoncer les talons dans laterre pour ne pas marcherse laissant choirse relevant quand mêmepour aller vers elle; il la touchait presque lorsque de noirsAmorphophallus jaillirent de toutes partss'élancèrentvers ce ventre qui se soulevait et s'abaissait comme une mer. Il lesavait écartésrepousséséprouvant undégoût sans borne à voir grouiller entre sesdoigts ces tiges tièdes et fermes; puis subitementlesodieuses plantes avaient disparu et deux bras cherchaient àl'enlacer; une épouvantable angoisse lui fit sonner le coeur àgrands coupscar les yeuxles affreux yeux de la femme étaientdevenus d'un bleu clair et froidterribles. Il fit un effortsurhumain pour se dégager de ses étreintesmais d'ungeste irrésistibleelle le retintle saisit ethagardilvit s'épanouir sous les cuisses à l'airle faroucheNidularium qui bâillaiten saignantdans des lames de sabre.

Il frôlaitavec son corps la blessure hideuse de cette plante; il se sentitmourirs'éveilla dans un sursautsuffoquéglacéfou de peursoupirant: - Ah! ce n'estDieu merciqu'un rêve.

CHAPITREIX

Cescauchemars se renouvelèrent; il craignit de s'endormir. Ilrestaétendu sur son litdes heures entièrestantôtdans de persistantes insomnies et de fiévreuses agitationstantôt dans d'abominables rêves que rompaient dessursauts d'homme perdant pieddégringolant du haut en basd'un escalierdévalantsans pouvoir se retenirau fond d'ungouffre.

La névroseengourdiedurant quelques joursreprenait le dessusse révélaitplus véhémente et plus têtuesous de nouvellesformes.

Maintenantles couvertures le gênaient; il étouffait sous les drapset il avait des fourmillements par tout le corpsdes cuissons desangdes piqûres de puces le long des jambesà cessymptômesse joignirent bientôt une douleur sourde dansles maxillaires et la sensation qu'un étau lui comprimait lestempes.

Sesinquiétudes s'accrurent; malheureusement les moyens de dompterl'inexorable maladie manquèrent. Il avait sans succèstenté d'installer des appareils hydrothérapiques dansson cabinet de toilette.

L'impossibilitéde faire monter l'eau à la hauteur où sa maison étaitperchéela difficulté même de se procurer del'eauen quantité suffisantedans un village où lesfontaines ne fonctionnent parcimonieusement qu'à certainesheures l'arrêtèrent; ne pouvant être sabrépar des jets de lance qui plaquésécrasés surles anneaux de la colonne vertébraleétaient seulsassez puissants pour mater l'insomnie et ramener le calmeil futréduit aux courtes aspersions dans sa baignoire ou dans sontubaux simples affusions froidessuivies d'énergiquesfrictions pratiquéesà l'aide du gant de crinpar sondomestique.

Mais cessimili-douches n'enrayaient nullement la marche de la névrose;tout au plus éprouvait-il un soulagement de quelques heureschèrement payé du reste par le retour des accèsqui revenaient à la chargeplus violents et plus vifs.

Son ennuidevint sans borne; la joie de posséder de mirobolantesfloraisons était tarie; il était déjàblasé sur leur contexture et sur leurs nuances; puis malgréles soins dont il les entourala plupart de ses plantes dépérirent;il les fit enlever de ses pièces etarrivé à unétat d'excitabilité extrêmeil s'irrita de neplus les voirl'oeil blessé par le vide des places qu'ellesoccupaient.

Pour sedistraire et tuer les interminables heuresil recourut à sescartons d'estampes et rangea ses Goya; les premiers états decertaines planches des Caprices des épreuvesreconnaissables à leur ton rougeâtrejadis achetéesdans les ventes à prix d'orle déridèrent et ils'abîma en ellessuivant les fantaisies du peintreéprisde ses scènes vertigineusesde ses sorcièreschevauchant des chatsde ses femmes s'efforçant d'arracherles dents d'un pendude ses banditsde ses succubesde ses démonset de ses nains.

Puisilparcourut toutes les autres séries de ses eaux-fortes et deses aquatintesses Proverbes d'une horreur si macabresessujets de guerre d'une rage si férocesa planche du Garrotenfindont il choyait une merveilleuse épreuve d'essaiimprimée sur papier épaisnon colléauxvisibles pontuseaux traversant la pâte.

La vervesauvagele talent âpreéperdu de Goya le captait; maisl'universelle admiration que ses oeuvres avaient conquiseledétournait néanmoins un peuet il avait renoncédepuis des annéesà les encadrerde peur qu'en lesmettant en évidencele premier imbécile venu ne jugeâtnécessaire de lâcher des âneries et de s'extasiersur un mode tout apprisdevant elles.

Il enétait de même de ses Rembrandt qu'il examinaitde tempsà autreà la dérobée; eten effetsile plus bel air du monde devient vulgaireinsupportabledèsque le public le fredonnedès que les orgues s'en emparentl'oeuvre d'art qui ne demeure pas indifférente aux fauxartistesqui n'est point contestée par les sotsqui ne secontente pas de susciter l'enthousiasme de quelques-unsdevientelle aussipar cela mêmepour les initiéspolluéebanalepresque repoussante.

Cettepromiscuité dans l'admiration était d'ailleurs l'un desplus grands chagrins de sa vie; d'incompréhensibles succèslui avaientà jamais gâté des tableaux et deslivres jadis chers; devant l'approbation des suffragesil finissaitpar leur découvrir d'imperceptibles tareset il les rejetaitse demandant si son flair ne s'épointait pasne se dupaitpoint.

Il refermases cartons etune fois de plusil tombadésorientédans le spleen. Afin de changer le cours de ses idéesilessaya des lectures émollientestentaen vue de seréfrigérer le cerveaudes solanées de l'artlut ces livres si charmants pour les convalescents et lesmal-à-l'aise que des oeuvres plus tétaniques ou plusriches en phosphates fatigueraientles romans de Dickens.

Mais cesvolumes produisirent un effet contraire à celui qu'ilattendait: ces chastes amoureuxces héroïnesprotestantesvêtues jusqu'au cous'aimaient parmi lesétoilesse bornaient à baisser les yeuxàrougirà pleurer de bonheuren se serrant les mains.Aussitôt cette exagération de pureté le lançadans un excès opposé; en vertu de la loi descontrastesil sauta d'un extrême à l'autrese rappelades scènes vibrantes et corséessongea aux pratiqueshumaines des couplesaux baisers mélangésaux baiserscolombinsainsi que les désigne la pudeur ecclésiastiquequand ils pénètrent entre les lèvres.

Ilinterrompit sa lecturerumina loin de la bégueule Angleterresur les peccadilles libertinessur les salaces apprêts quel'Église désapprouve; une commotion le frappa;l'anaphrodisie de sa cervelle et de son corps qu'il avait cruedéfinitivese dissipa; la solitude agit encore sur ledétraquement de ses nerfs; il fut une fois de plus obsédénon par la religion mêmemais par la malice des actes et despéchés qu'elle condamne; l'habituel sujet de sesobsécrations et de ses menaces le tint seul; le côtécharnelinsensible depuis des moisremué tout d'abordparl'énervement des lectures pieusespuis réveillémis deboutdans une crise de névrosepar le cant anglais; sedressa et la stimulation de ses sens le reportant en arrièreil pataugea dans le souvenir de ses vieux cloaques.

Il se levaetmélancoliquementouvrit une petite boîte de vermeilau couvercle semé d'aventurines.

Elle étaitpleine de bonbons violets; il en prit unet il le palpa entre sesdoigtspensant aux étranges propriétés de cebonbon pralinécomme givré de sucre; jadisalors queson impuissance était acquisealors aussi qu'il songeaitsans aigreursans regretssans nouveaux désirsà lafemmeil déposait l'un de ces bonbons sur sa languelelaissait fondre et soudainse levaient avec une douceur infiniedesrappels très effacéstrès languissants desanciennes paillardises.

Cesbonbons inventés par Siraudin et désignés sousla ridicule appellation de « Perles des Pyrénées» étaient une goutte de parfum de sarcanthusune goutted'essence fémininecristallisée dans un morceau desucre; ils pénétraient les papilles de la boucheévoquaient des souvenances d'eau opalisée par desvinaigres raresde baisers très profonds tout imbibésd'odeurs.

D'habitudeil souriaithumant cet arôme amoureuxcette ombre de caressesqui lui mettait un coin de nudité dans la cervelle etranimaitpour une secondele goût naguère adoréde certaines femmes; aujourd'huiils n'agissaient plus en sourdinene se bornaient plus à raviver l'image de désordreslointains et confus; ils déchiraientau contrairelesvoilesjetaient devant ses yeux la réalité corporellepressante et brutale.

En têtedu défilé des maîtresses que la saveur de cebonbon aidait à dessiner en des traits certainsl'unes'arrêtamontrant des dents longues et blanchesune peausatinéetoute roseun nez taillé en biseaudes yeuxde sourisdes cheveux coupés à la chien et blonds.

C'étaitmiss Uraniaune Américaineau corps bien découpléaux jambes nerveusesaux muscles d'acieraux bras de fonte.

Elle avaitété l'une des acrobates les plus renommées duCirque. Des Esseintes l'avaitdurant de longues soiréesattentivement suivie; les premières foiselle lui étaitapparue telle qu'elle étaitc'est-à-dire solide etbellemais le désir de l'approcher ne l'étreignitpoint; elle n'avait rien qui la recommandât à laconvoitise d'un blaséet cependant il retourna au Cirquealléché par il ne savait quoipoussé par unsentiment difficile à définir.

Peu àpeuen même temps qu'il l'observaitde singulièresconceptions naquirent; à mesure qu'il admirait sa souplesse etsa forceil voyait un artificiel changement de sexe se produire enelle; ses singeries gracieusesses mièvreries de femelles'effaçaient de plus en plustandis que se développaientà leur placeles charmes agiles et puissants d'un mâle;en un motaprès avoir tout d'abord été femmepuisaprès avoir hésitéaprès avoiravoisiné l'androgyneelle semblait se résoudresepréciserdevenir complètement un homme.

Alorsdemême qu'un robuste gaillard s'éprend d'une fille grêlecette clownesse doit aimerpar tendanceune créature faibleployéepareille à moisans soufflese dit desEsseintesà se regarderà laisser agir l'esprit decomparaisonil en vint à éprouverde son côtél'impression que lui-même se féminisaitet il enviadécidément la possession de cette femmeaspirant ainsiqu'une fillette chlorotiqueaprès le grossier hercule dontles bras la peuvent broyer dans une étreinte.

Cetéchange de sexe entre miss Urania et luil'avait exalté;nous sommes voués l'un à l'autreassurait-il; àcette subite admiration de la force brutale jusqu'alors exécréese joignit enfin l'exorbitant attrait de la bouede la basseprostitution heureuse de payer cher les tendresses malotrues d'unsouteneur.

Enattendant qu'il se décidât à séduirel'acrobateà entrersi faire se pouvaitdans la réalitémêmeil confirmait ses rêvesen posant la sériede ses propres pensées sur les lèvres inconscientes dela femmeen relisant ses intentions qu'il plaçait dans lesourire immuable et fixe de l'histrionne tournant sur son trapèze.

Un beausoiril se résolut à dépêcher lesouvreuses. Miss Urania crut nécessaire de ne point cédersans une préalable cour; néanmoins elle se montra peufarouchesachant par les ouï-direque des Esseintes étaitriche et que son nom aidait à lancer les femmes.

Maisaussitôt que ses voeux furent exaucéssondésappointement dépassa le possible. Il s'étaitimaginé l'Américainestupide et bestiale comme unlutteur de foireet sa bêtise était malheureusementtoute féminine. Certeselle manquait d'éducation et detactn'avait ni bon sens ni espritet elle témoignait d'uneardeur animaleà tablemais tous les sentiments enfantins dela femme subsistaient en elle; elle possédait le caquet et lacoquetterie des filles entichées de balivernes; latransmutation des idées masculines dans son corps de femmen'existait pas.

Avec celaelle avait une retenue puritaineau lit et aucune de ces brutalitésd'athlète qu'il souhaitait tout en les craignant; elle n'étaitpas sujette comme il en avaitun momentconçu l'espoirauxperturbations de son sexe. En sondant bien le vide de sesconvoitisespeut-être eût-il cependant aperçu unpenchant vers un être délicat et fluetvers untempérament absolument contraire au sienmais alors il eûtdécouvert une préférence non pour une fillettemais pour un joyeux gringaletpour un cocasse et maigre clown.

Fatalementdes Esseintes rentra dans son rôle d'homme momentanémentoublié; ses impressions de féminitédefaiblessede quasi-protection achetéede peur mêmedisparurent; l'illusion n'était plus possible; miss Uraniaétait une maîtresse ordinairene justifiant en aucunefaçonla curiosité cérébrale qu'elleavait fait naître.

Bien quele charme de sa chair fraîchede sa beauté magnifiqueeût d'abord étonné et retenu des Esseintesilchercha promptement à esquiver cette liaisonprécipitala rupturecar sa précoce impuissance augmentait encoredevant les glaciales tendressesdevant les prudes laisser-aller decette femme.

Etpourtant elle était la première à s'arrêterdevant luidans le passage ininterrompu de ces luxures; maisaufondsi elle s'était plus énergiquement empreinte danssa mémoire qu'une foule d'autres dont les appâts avaientété moins fallacieux et les plaisirs moins limitéscela tenait à sa senteur de bête bien portante et saine;la redondance de sa santé était l'antipode mêmede cette anémietravaillée aux parfumsdont ilretrouvait un fin relent dans le délicat bonbon de Siraudin.

Ainsiqu'une odorante antithèsemiss Urania s'imposait fatalement àson souvenirmais presque aussitôt des Esseintesheurtépar cet imprévu d'un arôme naturel et brutretournaitaux exhalaisons civiliséeset inévitablement ilsongeait à ses autres maîtresses; elles se pressaienten troupeaudans sa cervellemais par-dessus toutes s'exhaussaitmaintenant la femme dont la monstruosité l'avait tantsatisfait pendant des mois.

Celle-làétait une petite et sèche bruneaux yeux noirsauxcheveux pommadésplaqués sur la têtecomme avecun pinceauséparés par une raie de garçonprèsd'une tempe. Il l'avait connue dans un café-concertoùelle donnait des représentations de ventriloque

Àla stupeur d'une foule que ces exercices mettaient mal àl'aiseelle faisait parlerà tour de rôledes enfantsen cartonrangés en flûte de pansur des chaises; elleconversait avec des mannequins presque vivants etdans la sallemêmedes mouches bourdonnaient autour des lustres et l'onentendait bruire le silencieux public qui s'étonnait d'êtreassis et se reculait instinctivement dans ses stallesalors que leroulement d'imaginaires voitures le frôlaiten passantdel'entrée jusqu'à la scène.

DesEsseintes avait été fasciné; une masse d'idéesgerma en lui; tout d'abord il s'empressa de réduireàcoups de billets de banquela ventriloque qui lui plut par lecontraste même qu'elle opposait avec l'Américaine. Cettebrunette suintait des parfums préparésmalsains etcapiteuxet elle brûlait comme un cratère; en dépitde tous ses subterfugesdes Esseintes s'épuisa en quelquesheures; il n'en persista pas moins à se laisser complaisammentgruger par ellecar plus que la maîtressele phénomènel'attirait.

D'ailleursles plans qu'il s'était proposésavaient mûri.Il se résolut à accomplir des projets jusqu'alorsirréalisables.

Il fitapporterun soirun petit sphinxen marbre noircouchédans la pose classiqueles pattes allongéesla têterigide et droite; et une chimèreen terre polychromebrandissant une crinière hérisséedardant desyeux féroceséventant avec les sillons de sa queue sesflancs gonflés ainsi que des soufflets de forge. Il plaçachacune de ces bêtes à un bout de la chambreéteignitles lampeslaissant les braises rougeoyer dans l'âtre etéclairer vaguement la pièce en agrandissant les objetspresque noyés dans l'ombre.

Puisils'étendit sur un canapéprès de la femme dontl'immobile figure était atteinte par la lueur d'un tisonetil attendit.

Avec desintonations étranges qu'il lui avait fait longuement etpatiemment répéter à l'avanceelle animasansmême remuer les lèvressans même les regarderles deux monstres.

Et dans lesilence de la nuitl'admirable dialogue de la Chimère et duSphinx commençarécité par des voix gutturaleset profondesrauquespuis aiguëscomme surhumaines.

« -IciChimèrearrête-toi.

« -Non; jamais. »

Bercépar l'admirable prose de Flaubertil écoutaitpantelantleterrible duo et des frissons le parcoururentde la nuque aux piedsquand la Chimère proféra la solennelle et magiquephrase:

« Jecherche des parfums nouveauxdes fleurs plus largesdes plaisirsinéprouvés. »

Ah!c'était à lui-même que cette voix aussimystérieuse qu'une incantationparlait; c'était àlui qu'elle racontait sa fièvre d'inconnuson idéalinassouvison besoin d'échapper à l'horrible réalitéde l'existenceà franchir les confins de la penséeàtâtonner sans jamais arriver à une certitudedans lesbrumes des au-delà de l'art! - Toute la misère de sespropres efforts lui refoula le coeur. Doucementil étreignaitla femme silencieuseà ses côtésse réfugiantainsi qu'un enfant inconsoléprès d'ellene voyantmême pas l'air maussade de la comédienne obligéeà jouer une scèneà exercer son métierchez elleaux instants du reposloin de la rampe.

Leurliaison continuamais bientôt les défaillances de desEsseintes s'aggravèrent; l'effervescence de sa cervelle nefondait plus les glaces de son corps: les nerfs n'obéissaientplus à la volonté; les folies passionnelles desvieillards le dominèrent. Se sentant devenir de plus en plusindécis près de cette maîtresseil recourut àl'adjuvant le plus efficace des vieux et inconstants pruritsàla peur.

Pendantqu'il tenait la femme entre ses brasune voix de rogomme éclataitderrière la porte: « Ouvriras-tu? je sais bien que t'esavec un michéattendsattends un peusalope! » -Aussitôtde même que ces libertins excités par laterreur d'être pris en flagrant délità l'airsur les bergesdans le Jardin des Tuileriesdans un rambuteau ousur un bancil retrouvait passagèrement ses forcesseprécipitait sur la ventriloque dont la voix continuait àtapager hors de la pièceet il éprouvait desallégresses inouïesdans cette bousculadedans cettepanique de l'homme courant un dangerinterrompupressé dansson ordure.

Malheureusementces séances furent de durée brève; malgréles prix exagérés qu'il lui payala ventriloque lecongédia etle soir mêmes'offrit à un gaillarddont les exigences étaient moins compliquées et lesreins plus sûrs.

Celle-làil l'avait regrettée etau souvenir de ses artificeslesautres femmes lui parurent dénuées de saveur; lesgrâces pourries de l'enfance lui semblèrent mêmefades; son mépris pour leurs monotones grimaces devint telqu'il ne pouvait plus se résoudre à les subir.

Remâchantson dégoûtseulun jour qu'il se promenait surl'avenue de Latour-Maubourgil fut abordéprès desInvalidespar un tout jeune homme qui le pria de lui indiquer lavoie la plus courte pour se rendre à la rue de Babylone. DesEsseintes lui désigna son chemin etcomme il traversait aussil'esplanadeils firent route ensemble.

La voix dujeune homme insistantd'une façon inopinéeafind'être plus amplement renseignédisant:

- Alorsvous croyez qu'en prenant à gauchece serait plus long; l'onm'avait pourtant affirmé qu'en obliquant par l'avenuej'arriverais plus tôt- étaittout à la foissuppliante et timidetrès basse et douce.

DesEsseintes le regarda. Il paraissait échappé du collègeétait pauvrement vêtu d'un petit veston de cheviote luiétreignant les hanchesdépassant à peine lachute des reinsd'une culotte noirecollanted'un col rabattuéchancré sur une cravate bouffante bleu foncéàvermicelles blancsforme La Vallière. Il tenait à lamain un livre de classe cartonnéet il était coifféd'un melon brunà bords plats.

La figureétait troublante; pâle et tiréeassez régulièresous les longs cheveux noirselle était éclairéepar de grands yeux humidesaux paupières cernées debleurapprochés du nez que pointillaient d'or quelquesrousseurs et sous lequel s'ouvrait une bouche petitemais bordéede grosses lèvrescoupéesau milieud'une raie ainsiqu'une cerise.

Ils sedévisagèrentpendant un instanten facepuis lejeune homme baissa les yeux et se rapprocha; son bras frôlabientôt celui de des Esseintes qui ralentit le pasconsidérantsongeurla marche balancée de ce jeunehomme.

Et duhasard de cette rencontreétait née une défianteamitié qui se prolongea durant des mois; des Esseintes n'ypensait plus sans frémir; jamais il n'avait supporté unplus attirant et un plus impérieux fermage; jamais il n'avaitconnu des périls pareilsjamais aussi il ne s'étaitsenti plus douloureusement satisfait.

Parmi lesrappels qui l'assiégeaientdans sa solitudecelui de ceréciproque attachement dominait les autres. Toute la levured'égarement que peut détenir un cerveau surexcitépar la névrosefermentaitetà se complaire ainsidans ces souvenirsdans cette délectation morosecomme lathéologie appelle cette récurrence des vieux opprobresil mêlait aux visions physiques des ardeurs spirituellescinglées par l'ancienne lecture des casuistesdes Busembaumet des Dianades Liguori et des Sancheztraitant des péchéscontre le 6e et le 9e commandement du Décalogue.

En faisantnaître un idéal extrahumain dans cette âme qu'elleavait baignée et qu'une hérédité datantdu règne de Henri III prédisposait peut-êtrelareligion avait aussi remué l'illégitime idéaldes voluptés; des obsessions libertines et mystiqueshantaienten se confondantson cerveau altéré d'unopiniâtre désir d'échapper aux vulgaritésdu mondede s'abîmerloin des usages vénérésdans d'originales extasesdans des crises célestes oumauditeségalement écrasantes par les déperditionsde phosphore qu'elles entraînent.

Actuellementil sortait de ces rêveriesanéantibrisépresque moribondet il allumait aussitôt les bougies et leslampess'inondant de clartécroyant entendre ainsimoinsdistinctement que dans l'ombrele bruit sourdpersistantintolérabledes artères qui lui battaientàcoups redoubléssous la peau du cou.

CHAPITREX

Pendantcette singulière maladie qui ravage les races à bout desangde soudaines accalmies succèdent aux crises; sans qu'ilpût s'expliquer pourquoides Esseintes se réveilla toutvalideun beau matin; plus de toux déracinanteplus de coinsenfoncés à coups de maillet dans la nuquemais unesensation ineffable de bien-êtreune légèretéde cervelle dont les pensées s'éclaircissaient etd'opaques et glauquesdevenaient fluides et iriséesde mêmeque des bulles de savon de nuances tendres.

Cet étatdura quelques jourspuis subitementune après-midileshallucinations de l'odorat se montrèrent.

Sa chambreembauma la frangipaneil vérifia si un flacon ne traînaitpasdébouché; il n'y avait point de flacon dans lapièce; il passa dans son cabinet de travaildans la salle àmanger: l'odeur persista.

Il sonnason domestique: - Vous ne sentez riendit-il? L'autre renifla uneprise d'air et déclara ne respirer aucune fleur: le doute nepouvait exister; la névrose revenaitune fois de plussousl'apparence d'une nouvelle illusion des sens.

Fatiguépar la ténacité de cet imaginaire arômeilrésolut de se plonger dans des parfums véritablesespérant que cette homéopathie nasale le guériraitou du moins qu'elle retarderait la poursuite de l'importunefrangipane.

Il serendit dans son cabinet de toilette. Làprès d'unancien baptistère qui lui servait de cuvettesous une longueglace en fer forgéemprisonnant ainsi que d'une margelleargentée de lunel'eau verte et comme morte du miroirdesbouteilles de toute grandeurde toute formes'étageaient surdes rayons d'ivoire.

Il lesplaça sur une table et les divisa en deux séries: celledes parfums simplesc'est-à-dire des extraits ou des espritset celle des parfums composésdésignés sous leterme générique de bouquets.

Ils'enfonça dans un fauteuil et se recueillit.

Il étaitdepuis des annéeshabile dans la science du flair; il pensaitque l'odorat pouvait éprouver des jouissances égales àcelles de l'ouïe et de la vuechaque sens étantsusceptiblepar suite d'une disposition naturelle et d'une éruditeculturede percevoir des impressions nouvellesde les décuplerde les coordonnerd'en composer ce tout qui constitue une oeuvre; etil n'était pasen sommeplus anormal qu'un art existâten dégageant d'odorants fluidesque d'autresen détachantdes ondes sonoresou en frappant de rayons diversement colorésla rétine d'un oeil; seulementsi personne ne peut discernersans une intuition particulière développée parl'étudeune peinture de grand maître d'une croûteun air de Beethoven d'un air de Clapissonpersonnenon plusnepeutsans une initiation préalablene point confondreaupremier abordun bouquet créé par un sincèreartisteavec un pot-pourri fabriqué par un industrielpourla vente des épiceries et des bazars.

Dans cetart des parfumsun côté l'avaitentre tousséduitcelui de la précision factice.

Presquejamaisen effetles parfums ne sont issus des fleurs dont ilsportent le nom; l'artiste qui oserait emprunter à la seulenature ses élémentsne produirait qu'une oeuvrebâtardesans véritésans styleattendu quel'essence obtenue par la distillation des fleurs ne saurait offrirqu'une très lointaine et très vulgaire analogie avecl'arôme même de la fleur vivanteépandant seseffluvesen pleine terre.

Aussiàl'exception de l'inimitable jasminqui n'accepte aucune contrefaçonaucune similitudequi repousse jusqu'aux à peu prèstoutes les fleurs sont exactement représentées par desalliances d'alcoolats et d'espritsdérobant au modèlesa personnalité même et y ajoutant ce rience ton enplusce fumet capiteuxcette touche rare qui qualifie une oeuvred'art.

En résumédans la parfumeriel'artiste achève l'odeur initiale de lanature dont il taille la senteuret il la monte ainsi qu'unjoaillier épure l'eau d'une pierre et la fait valoir.

Peu àpeules arcanes de cet artle plus négligé de touss'étaient ouverts devant des Esseintes qui déchiffraitmaintenant cette languevariéeaussi insinuante que celle dela littératurece style d'une concision inouïesous sonapparence flottante et vague.

Pour celail lui avait d'abord fallu travailler la grammairecomprendre lasyntaxe des odeursse bien pénétrer des règlesqui les régissentetune fois familiarisé avec cedialectecomparer les oeuvres des maîtresdes Atkinson et desLubindes Chardin et des Violetdes Legrand et des Piessedésassembler la construction de leurs phrasespeser laproportion de leurs mots et l'arrangement de leurs périodes.

Puisdanscet idiome des fluidesl'expérience devait appuyer lesthéories trop souvent incomplètes et banales.

Laparfumerie classique étaiten effetpeu diversifiéepresque incoloreuniformément coulée dans une matricefondue par d'anciens chimistes; elle radotaitconfinée en sesvieux alambicslorsque la période romantique étaitéclose et l'avaitelle aussimodifiéerendue plusjeuneplus malléable et plus souple.

Sonhistoire suivaitpas à pascelle de notre langue. Le styleparfumé Louis XIIIcomposé des élémentschers à cette époquede la poudre d'irisdu muscdela civettede l'eau de myrte; déjà désignéesous le nom d'eau des angesétait à peine suffisantpour exprimer les grâces cavalièresles teintes un peucrues du tempsque nous ont conservées certains des sonnetsde Saint-Amand. Plus tardavec la myrrhel'olibanles senteursmystiquespuissantes et austèresl'allure pompeuse du grandsiècleles artifices redondants de l'art oratoirele stylelargesoutenunombreuxde Bossuet et des maîtres de lachairefurent presque possibles; plus tard encoreles grâcesfatiguées et savantes de la société françaisesous Louis XVtrouvèrent plus facilement leur interprètedans la frangipane et la maréchale qui donnèrent enquelque sorte la synthèse même de cette époque;puisaprès l'ennui et l'incuriosité du premier Empirequi abusa des eaux de Cologne et des préparations au romarinla parfumerie se jetaderrière Victor Hugo et Gautierversles pays du soleil; elle créa des orientalesdes selamfulgurants d'épicesdécouvrit des intonationsnouvellesdes antithèses jusqu'alors inoséestria etreprit d'anciennes nuances qu'elle compliquaqu'elle subtilisaqu'elle assortit elle rejeta résolument enfincettevolontaire décrépitude à laquelle l'avaientréduite les Malesherbesles Boileaules AndrieuxlesBaour-Lormianles bas distillateurs de ses poèmes.

Mais cettelangue n'était pas demeuréedepuis la périodede 1830stationnaire. Elle avait encore évoluéetsemodelant sur la marche du siècleelle s'était avancéeparallèlement avec les autres artss'étaitelleaussipliée aux voeux des amateurs et des artistesselançant sur le Chinois et le Japonaisimaginant des albumsodorantsimitant les bouquets de fleurs de Takéokaobtenantpar des alliances de lavande et de giroflel'odeur du Rondéletia;par un mariage de patchouli et de camphrel'arôme singulier del'encre de Chine; par des composés de citronde girofle et denérolil'émanation de l'Hovénia du Japon.

DesEsseintes étudiaitanalysait l'âme de ces fluidesfaisait l'exégèse de ces textes; il se complaisait àjouer pour sa satisfaction personnellele rôle d'unpsychologueà démonter et à remonter lesrouages d'une oeuvreà dévisser les piècesformant la structure d'une exhalaison composéeetdans cetexerciceson odorat était parvenu à la sûretéd'une touche presque impeccable.

De mêmequ'un marchand de vins reconnaît le cru dont il hume unegoutte; qu'un vendeur de houblondès qu'il flaire un sacdétermine aussitôt sa valeur exacte; qu'un négociantchinois peut immédiatement révéler l'origine desthés qu'il sentdire dans quelles fermes des monts Bohéesdans quels couvents bouddhiquesil a été cultivél'époque où ses feuilles ont étécueilliespréciser le degré de torréfactionl'influence qu'il a subie dans le voisinage de la fleur de prunierde l'Aglaiade l'Olea fragransde tous ces parfums qui servent àmodifier sa natureà y ajouter un rehaut inattenduàintroduire dans son fumet un peu sec un relent de fleurs lointaineset fraîches; de même aussi des Esseintes pouvait enrespirant un soupçon d'odeurvous raconter aussitôt lesdoses de son mélangeexpliquer la psychologie de sa mixturepresque citer le nom de l'artiste qui l'avait écrit et luiavait imprimé la marque personnelle de son style.

Il va desoi qu'il possédait la collection de tous les produitsemployés par les parfumeurs; il avait même du véritablebaume de La Mecquece baume si rare qui ne se récolte quedans certaines parties de l'Arabie Pétrée et dont lemonopole appartient au Grand Seigneur.

Assismaintenantdans son cabinet de toilettedevant sa tableilsongeait à créer un nouveau bouquet et il étaitpris de ce moment d'hésitation bien connu des écrivainsquiaprès des mois de reposs'apprêtent àrecommencer une nouvelle oeuvre.

Ainsi queBalzac que hantait l'impérieux besoin de noircir beaucoup depapier pour se mettre en traindes Esseintes reconnut la nécessitéde se refaire auparavant la main par quelques travaux sansimportance; voulant fabriquer de héliotropeil soupesa desflacons d'amande et de vanillepuis il changea d'idée et serésolut à aborder le pois de senteur.

Lesexpressionsles procédés lui échappaient; iltâtonna; en sommedans la fragrance de cette fleurl'orangerdomine: il tenta de plusieurs combinaisons et il finit par atteindrele ton justeen joignant à l'oranger de la tubéreuseet de la rose qu'il lia par une goutte de vanille.

Lesincertitudes se dissipèrent; une petite fièvre l'agitail fut prêt au travailil composa encore du thé enmélangeant de la cassie et de l'irispuissûr de luiil se détermina à marcher de l'avantà plaquerune phrase fulminante dont le hautain fracas effondrerait lechuchotement de cette astucieuse frangipane qui se faufilait encoredans sa pièce.

Il manial'ambrele musc-tonkinaux éclats terriblesle patchoulile plus âcre des parfums végétaux et dont lafleurà l'état brutdégage un remugle de moisiet de rouille. Quoi qu'il fîtla hantise du XVIIIe sièclel'obséda; les robes à paniersles falbalas tournèrentdevant ses yeux; des souvenirs des « Vénus » deBouchertout en chairsans osbourrées de coton roses'installèrent sur ses murs des rappels du roman de Thémidorede l'exquise Rosette retroussée dans un désespoircouleur feule poursuivirent. Furieuxil se leva etafin de selibéreril reniflade toutes ses forcescette pure essencede spikanardsi chère aux Orientaux et si désagréableaux Européensà cause de son relent trop prononcéde valériane. Il demeura étourdi sous la violence de cechoc; comme pilées par un coup de marteaules filigranes dela délicate odeur disparurent; il profita de ce temps de répitpour échapper aux siècles défuntsaux vapeurssurannéespour entrerainsi qu'il le faisait jadisdans desoeuvres moins restreintes ou plus neuves.

Il avaitautrefois aimé à se bercer d'accords en parfumerie; ilusait d'effets analogues à ceux des poètesemployaiten quelque sortel'admirable ordonnance de certaines piècesde Baudelairetelles que « l'Irréparable » et «le Balcon »où le dernier des cinq vers qui composentla strophe est l'écho du premier et revientainsi qu'unrefrainnoyer l'âme dans des infinis de mélancolie etde langueur.

Ils'égarait dans les songes qu'évoquaient pour lui cesstances aromatiquesramené soudain à son point dedépartau motif de sa méditationpar le retour duthème initialreparaissantà des intervalles ménagésdans l'odorante orchestration du poème.

Actuellementil voulut vagabonder dans un surprenant et variable paysageet ildébuta par une phrasesonoreampleouvrant tout d'un coupune échappée de campagne immense.

Avec sesvaporisateursil injecta dans la pièce une essence forméed'ambroisiede lavande de Mitchamde pois de senteurde bouquetune essence quilorsqu'elle est distillée par un artistemérite le nom qu'on lui décerne« d'extrait depré fleuri »; puis dans ce préil introduisitune précise fusion de tubéreusede fleur d'oranger etd'amandeet aussitôt d'artificiels lilas naquirenttandis quedes tilleuls s'éventèrentrabattant sur le sol leurspâles émanations que simulait l'extrait du tilia deLondres.

Ce décorposé en quelques grandes lignesfuyant à perte de vuesous ses yeux fermésil insuffla une légèrepluie d'essences humaines et quasi félinessentant la jupeannonçant la femme poudrée et fardéelestéphanotisl'ayapanal'opoponaxle chyprele champakalesarcanthussur lesquels il juxtaposa un soupçon de seringaafin de donner dans la vie factice du maquillage qu'ils dégageaientun fleur naturel de rires en sueurde joies qui se démènentau plein soleil.

Ensuite illaissapar un ventilateurs'échapper ces ondes odorantesconservant seulement la campagne qu'il renouvela et dont il forçala dose pour l'obliger à revenir ainsi qu'une ritournelle dansses strophes.

Les femmess'étaient peu à peu évanouies; la campagne étaitdevenue déserte; alorssur l'horizon enchantédesusines se dressèrentdont les formidables cheminéesbrûlaientà leurs sommetscomme des bols de punch.

Un soufflede fabriquesde produits chimiquespassait maintenant dans la brisequ'il soulevait avec des éventailset la nature exhalaitencoredans cette purulence de l'airses doux effluves.

DesEsseintes maniaitéchauffait entre ses doigtsune boulettede styraxet une très bizarre odeur montait dans la pièceune odeur tout à la fois répugnante et exquisetenantde la délicieuse senteur de la jonquille et de l'immondepuanteur de la gutta-percha et de l'huile de houille. Il sedésinfecta les mainsinséra en une boîtehermétiquement closesa résineet les fabriquesdisparurent à leur tour. Alorsil darda parmi les vapeursravivées des tilleuls et des présquelques gouttes denew mown hay etau milieu du site magique momentanémentdépouillé de ses lilasdes gerbes de foin s'élevèrentamenant une saison nouvelleépandant leur fine affluence dansl'été de ces senteurs.

Enfinquand il eut assez savouré ce spectacleil dispersaprécipitamment des parfums exotiquesépuisa sesvaporisateursaccéléra ses esprits concentréslâcha bride à tous ses baumesetdans la touffeurexaspérée de la pièceéclata une naturedémente et subliméeforçant ses haleineschargeant d'alcoolats en délire une artificielle briseunenature pas vraie et charmantetoute paradoxaleréunissantles piments des tropiquesles souffles poivrés du santal dela Chine et de l'hediosmia de la Jamaïqueaux odeurs françaisesdu jasminde l'aubépine et de la verveinepoussanten dépitdes saisons et des climatsdes arbres d'essences diversesdesfleurs aux couleurs et aux fragrances les plus opposéescréant par la fonte et le heurt de tous ces tonsun parfumgénéralinnomméimprévuétrangedans lequel reparaissaitcomme un obstiné refrainla phrasedécorative du commencementl'odeur du grand prééventé par les lilas et les tilleuls.

Tout àcoup une douleur aiguë le perça; il lui sembla qu'unvilebrequin lui forait les tempes. Il ouvrit les yeuxse retrouva aumilieu de son cabinet de toiletteassis devant sa table;péniblementil marchaabasourdivers la croiséequ'il entrebâilla. Une bouffée d'air rassérénal'étouffante atmosphère qui l'enveloppait; il sepromenade long en largepour raffermir ses jambesalla et vintregardant le plafond où des crabes et des algues poudréesde sels'enlevaient en relief sur un fond grenu aussi blond que lesable d'une plage; un décor pareil revêtait lesplinthesbordant les cloisons tapissées de crêpeJaponais vert d'eauun peu chiffonnésimulant le friselisd'une rivière que le vent ride etdans ce légercourantnageait le pétale d'une rose autour duquel tournoyaitune nuée de petits poissons dessinés en deux traitsd'encre.

Mais sespaupières demeuraient lourdes; il cessa d'arpenter le courtespace compris entre le baptistère et la baignoireet ils'appuya sur la rampe de la fenêtre; son étourdissementcessa; il reboucha soigneusement les fioleset il mit àprofit cette occasion pour remédier au désordre de sesmaquillages. Il n'y avait point touché depuis son arrivéeà Fontenayet il s'étonna presquemaintenantderevoir cette collection naguère visitée par tant defemmes. Les uns sur les autresdes flaconet des potss'entassaient. Iciune boîte en porcelainede la famillevertecontenait le schnoudacette merveilleuse crème blanchequiune fois étendue sur les jouespassesous l'influencede l'airau rose tendrepuis à un incarnat si réelqu'il procure l'illusion vraiment exacte d'une peau colorée desang; làdes laquesincrustées de burgaurenfermaient de l'or Japonais et du vert d'Athènescouleurd'aile de cantharidedes ors et des verts qui se transmuent en unepourpre profonde dès qu'on les mouille; près de potspleins de pâte d'avelinede serkis du haremd'émulsinesau lys de kachemyrde lotions d'eau de fraise et de sureau pour leteintet près de petites bouteilles remplies de solutionsd'encre de Chine et d'eau de rose à l'usage des yeuxdesinstruments en ivoireen nacreen acieren argents'étalaientéparpillés avec des brosses en luzerne pour lesgencives: des pincesdes ciseauxdes strigilesdes estompesdescrêpons et des houppesdes gratte-dosdes mouches et deslimes.

Ilmanipulait tout cet attirailautrefois acheté sur lesinstances d'une maîtresse qui se pâmait sous l'influencede certains aromates et de certains baumesune femme détraquéeet nerveuse aimant à faire macérer la pointe de sesseins dans les senteursmais n'éprouvanten sommeunedélicieuse et accablante extaseque lorsqu'on lui ratissaitla tête avec un peigne ou qu'elle pouvait humerau milieu descaressesl'odeur de la suiedu plâtre des maisons enconstructionpar les temps de pluieou de la poussièremouchetée par de grosses gouttes d'oragependant l'été.

Il ruminaces souvenirset une après-midi écouléeàPantinpar désoeuvrementpar curiositéen compagniede cette femmechez l'une de ses soeurslui revintremuant en luiun monde oublié de vieilles idées et d'anciens parfums;tandis que les deux femmes jacassaient et se montraient leurs robesil s'était approché de la fenêtre etau traversdes vitres poudreusesil avait vu la rue pleine de boue s'étendreet entendu ses pavés bruire sous le coup répétédes galoches battant les mares.

Cettescène déjà lointaine se présentasubitementavec une vivacité singulière. Pantin étaitlàdevant luianimévivantdans cette eau verte etcomme morte de la glace margée de lune où ses yeuxinconscients plongeaient; une hallucination l'emporta loin deFontenay; le miroir lui répercuta en même temps que larue les réflexions qu'elle avait autrefois fait naîtreetabîmé dans un songeil se répétacette ingénieusemélancolique et consolante antiennequ'il avait jadis notée dès son retour dans Paris:

- Ouiletemps des grandes pluies est venu; voilà quelles gargouillesdégobillenten chantant sous les trottoirset que lesfumiers marinent dans des flaques qu'emplissent de leur caféau lait les bols creusés dans le macadam; partoutpourl'humble passantles rince-pieds fonctionnent.

Sous leciel basdans l'air moules murs des maisons ont des sueurs noireset leurs soupiraux fétident; la dégoûtation del'existence s'accentue et le spleen écrase; les semaillesd'ordures que chacun a dans l'âme éclosent; des besoinsde sales ribotes agitent les gens austères etdans le cerveaudes gens considérésdes désirs de forçatsvont naître.

Etpourtantje me chauffe devant un grand feu etd'une corbeille defleurs épanouies sur la table se dégage une exhalaisonde benjoinde géranium et de vétyver qui remplit lachambre. En plein mois de novembreà Pantinrue de Parisleprintemps persiste et voici que je risà part moidesfamilles craintives quiafin d'éviter les approches du froidfuient à toute vapeur vers Antibes ou vers Cannes.

L'inclémentenature n'est pour rien dans cet extraordinaire phénomène;c'est à l'industrie seuleil faut bien le direque Pantinest redevable de cette saison factice.

En effetces fleurs sont en taffetasmontées sur du fil d'archaletla senteur printanière filtre par les joints de la fenêtreexhalée des usines du voisinagedes parfumeries de Pinaud etde Saint-James.

Pour lesartisans usés par les durs labeurs des atelierspour lespetits employés trop souvent pèresl'illusion d'un peude bon air estgrâce à ces commerçantspossible.

Puis de cefabuleux subterfuge d'une campagneune médicationintelligente peut sortir; les viveurs poitrinaires qu'on exporte dansle Midimeurentachevés par la rupture de leurs habitudespar la nostalgie des excès parisiens qui les ont vaincus. Icisous un faux climataidé par des bouches de poêleslessouvenirs libertins renaîtronttrès douxavec leslanguissantes émanations féminines évaporéespar les fabriques. Au mortel ennui de la vie provincialele médecinpeutpar cette supercheriesubstituer platoniquementpour sonmaladel'atmosphère des boudoirs de Parisdes filles. Leplus souventil suffirapour consommer la cureque le sujet aitl'imagination un peu fertile.

Puisquepar le temps qui courtil n'existe plus de substance sainepuisquele vin qu'on boit et que la liberté qu'on proclamesontfrelatés et dérisoirespuisqu'il faut enfin unesingulière dose de bonne volonté pour croire que lesclasses dirigeantes sont respectables et que les classes domestiquéessont dignes d'être soulagées ou plaintesil ne mesembleconclut des Esseintesni plus ridicule ni plus foudedemander à mon prochain une somme d'illusion à peineéquivalente à celle qu'il dépense dans des butsimbéciles chaque jourpour se figurer que la ville de Pantinest une Nice artificielleune Menton factice.

Tout celan'empêche pasfit-ilarraché à ses réflexionspar une défaillance de tout son corpsqu'il va falloir medéfier de ces délicieux et abominables exercices quim'écrasent. Il soupira: - Allonsencore des plaisirs àmodérerdes précautions à prendre; et il seréfugia dans son cabinet de travailpensant échapperplus facilement ainsi à la hantise de ces parfums.

Il ouvritla croisée toute largeheureux de prendre un bain d'air;maissoudainil lui parut que la brise soufflait un vague montantd'essence de bergamote avec laquelle se coalisait de l'esprit dejasminde cassie et de l'eau de rose. Il haletase demandant s'iln'était point décidément sous le joug d'une deces possessions qu'on exorcisait au moyen âge. L'odeur changeaet se transformatout en persistant. Une indécise senteur deteinture de tolude baume du Péroude safransoudéspar quelques gouttes d'ambre et de muscs'élevait maintenantdu village couchéau bas de la côteetsubitementlamétamorphose s'opéraces bribes éparses serelièrent età nouveaula frangipanedont son odoratavait perçu les éléments et préparél'analysefusa de la vallée de Fontenay jusqu'au fortassaillant ses narines excédéesébranlantencore ses nerfs rompusle jetant dans une telle prostrationqu'ils'affaissa évanouipresque mourantsur la barre d'appui dela fenêtre.

CHAPITREXI

Lesdomestiques effrayés s'empressèrent d'aller chercher lemédecin de Fontenay qui ne comprit absolument rien àl'état de des Esseintes. Il bafouilla quelques termesmédicauxtâta le poulsexamina la langue du maladetenta mais en vain de le faire parlerordonna des calmants et durepospromit de revenir le lendemainetsur un signe négatifde des Esseintes qui retrouva assez de force pour improuver le zèlede ses domestiques et congédier cet intrusil partit et s'enfut raconterpar tout le villageles excentricités de cettemaison dont l'ameublement l'avait positivement frappé destupeur et gelé sur place.

Au grandétonnement des serviteurs qui n'osaient plus bouger del'officeleur maître se rétablit en quelques jours etils le surprirenttambourinant sur les vitresregardantd'un airinquietle ciel.

Uneaprès-midiles timbres sonnèrent des appels brefsetdes Esseintes prescrivit qu'on lui apprêtât ses mallespour un long voyage.

Tandis quel'homme et la femme choisissaientsur ses indicationsles objetsutiles à emporteril arpentait fiévreusement la cabinede la salle à mangerconsultait les heures des paquebotsparcourait son cabinet de travail où il continuait àscruter les nuagesd'un air tout à la fois impatient etsatisfait.

Le tempsétaitdepuis une semaine déjàatroce. Desfleuves de suie roulaientsans discontinuerau travers des plainesgrises du cieldes blocs de nuées pareils à des rocsdéracinés d'un sol.

Parinstantsdes ondées crevaient et engloutissaient la valléesous des torrents de pluie.

Cejour-làle firmament avait changé d'aspect. Les flotsd'encre s'étaient volatilisés et tarisles aspéritésdes nuages s'étaient fonduesle ciel étaituniformément platcouvert d'une taie saumâtre. Peu àpeucette taie parut descendreune brume d'eau enveloppa lacampagne; la pluie ne croula pluspar cataractesainsi que laveillemais elle tombasans relâchefinepénétranteaiguëdélayant les alléesgâchant lesroutesjoignant avec ses fils innombrables la terre au ciel; lalumière se brouilla; un jour livide éclaira le villagemaintenant transformé en un lac de boue pointillé parles aiguilles de l'eau qui piquaient de gouttes de vif argent leliquide fangeux des flaques; dans la désolation de la naturetoutes les couleurs se fanèrentlaissant seuls les toitsluire sur les tons éteints des murs.

Queltemps! soupira le vieux domestiqueen déposant sur une chaiseles vêtements que réclamait son maîtreun completjadis commandé à Londres.

Pour touteréponse des Esseintes se frotta les mainset s'installadevant une bibliothèque vitrée où un jeu dechaussettes de soie était disposé en éventail;il hésitait sur la nuancepuisrapidementconsidérantla tristesse du jourle camaïeu morose de ses habitssongeantau but à atteindreil choisit une paire de soiefeuille-morteles enfila rapidementse chaussa de brodequins àagrafes et à bouts découpésrevêtit lecompletgris-sourisquadrillé de gris-lave et pointilléde martrese coiffa d'un petit melons'enveloppa d'un mac-farlanebleu-lin etsuivi du domestique qui pliait sous le poids d'unemalled'une valise à souffletsd'un sac de nuitd'un cartonà chapeaud'une couverture de voyage renfermant desparapluies et des cannesil gagna la gare. Làil déclaraau domestique qu'il ne pouvait fixer la date de son retourqu'ilreviendrait dans un andans un moisdans une semaineplus tôtpeut-êtreordonna que rien ne fût changé de placeau logisremit l'approximative somme nécessaire àl'entretien du ménage pendant son absenceet il monta enwagonlaissant le vieillard ahuribras ballants et bouche béantederrière la barrière où s'ébranlait letrain.

Il étaitseul dans son compartiment; une campagne indécisesalevuetelle qu'au travers d'un aquarium d'eau troublefuyait àtoute volée derrière le convoi que cinglait la pluie.Plongé dans ses réflexionsdes Esseintes ferma lesyeux.

Une foisde pluscette solitude si ardemment enviée et enfin acquiseavait abouti à une détresse affreuse; ce silence quilui était autrefois apparu comme une compensation des sottisesécoutées pendant des anslui pesait maintenant d'unpoids insoutenable. Un matinil s'était réveilléagité ainsi qu'un prisonnier mis en cellule; ses lèvresénervées remuaient pour articuler des sonsdes larmeslui montaient aux yeuxil étouffait de même qu'un hommequi aurait sangloté pendant des heures.

Dévorédu désir de marcherde regarder une figure humainede parleravec un autre êtrede se mêler à la vie communeil en vint à retenir ses domestiquesappelés sous unprétexte; mais la conversation était impossible; outreque ces vieilles gensployés par des années de silenceet des habitudes de garde-maladesétaient presque muetsladistance à laquelle les avait toujours tenus des Esseintesn'était point faite pour les engager à desserrer lesdents. D'ailleursils possédaient des cerveaux inertes etétaient incapables de répondre autrement que par desmonosyllabes aux questions qu'on leur posait.

Il ne putdonc se procurer aucune ressourceaucun soulagement prèsd'eux; mais un nouveau phénomène se produisit. Lalecture de Dickens qu'il avait naguère consommée pours'apaiser les nerfs et qui n'avait produit que des effets contrairesaux effets hygiéniques qu'il espéraitcommençalentement à agir dans un sens inattendudéterminantdes visions de l'existence anglaise qu'il ruminait pendant desheures; peu à peudans ces contemplations fictivess'insinuèrent des idées de réalitéprécisede voyage accomplide rêves vérifiéssur lesquels se greffa l'envie d'éprouver des impressionsneuves et d'échapper ainsi aux épuisantes débauchesde l'esprit s'étourdissant à moudre à vide.

Cetabominable temps de brouillard et de pluie aidait encore à cespenséesen appuyant les souvenirs de ses lecturesen luimettant la constante image sous les yeux d'un pays de brume et deboueen empêchant ses désirs de dévier de leurpoint de départde s'écarter de leur source.

Il n'ytint pluset brusquement il s'était décidéunjour. Sa hâte fut telle qu'il prit la fuite bien avant l'heurevoulant se dérober au présentse sentir bousculédans un brouhaha de ruedans un vacarme de foule et de gare.

Jerespirese disait-ilau moment où le convoi ralentissait savalse et s'arrêtait dans la rotonde du débarcadèrede Sceauxen rythmant ses dernières pirouettespar le fracassaccadé des plaques tournantes.

Une foisau boulevard d'Enferdans la rueil héla un cocherjouissant à être ainsi empêtré avec sesmalles et ses couvertures. Moyennant la promesse d'un copieuxpourboireil s'entendit avec l'homme au pantalon noisette et augilet rouge: - À l'heurefit-iletrue de Rivolivous vousarrêterez devant le Galignani's Messenger; car ilsongeait à acheteravant son départun guide Baedekerou Murrayde Londres.

La voitures'ébranla lourdementsoulevant autour de ses roues descerceaux de crotte; on naviguait en plein marécage; sous leciel gris qui semblait s'appuyer sur le toit des maisonslesmurailles ruisselaient du haut en basles gouttièresdébordaientles pavés étaient enduits d'uneboue de pain d'épice dans laquelle les passants glissaient;sur les trottoirs que râflaient les omnibusdes gens tasséss'arrêtaientdes femmes retroussées jusqu'aux genouxcourbées sous des parapluiess'aplatissaient pour éviterdes éclaboussurescontre les boutiques.

La pluieentrait en diagonale par les portières; des Esseintes dutrelever les glaces que l'eau raya de ses cannelures tandis que desgouttes de fange rayonnaient comme un feu d'artifice de tous lescôtés du fiacre. Au bruit monotone des sacs de poissecoués sur sa tête par l'ondée dégoulinantsur les malles et sur le couvercle de la voituredes Esseintesrêvait à son voyage; c'était déjàun acompte de l'Angleterre qu'il prenait à Paris par cetaffreux temps; un Londres pluvieuxcolossalimmensepuant la fonteéchauffée et la suiefumant sans relâche dans labrume se déroulait maintenant devant ses yeux; puis desenfilades de docks s'étendaient à perte de vuepleinsde gruesde cabestansde ballotsgrouillant d'hommes perchéssur des mâtsà califourchon sur des verguesalors quesur les quaisdes myriades d'autres hommes étaient penchésle derrière en l'airsur des barriques qu'ils poussaient dansdes caves.

Tout celas'agitait sur des rivesdans des entrepôts gigantesquesbaignés par l'eau teigneuse et sourde d'une imaginaire Tamisedans une futaie de mâtsdans une forêt de poutrescrevant les nuées blafardes du firmamentpendant que destrains filaientà toute vapeurdans le cielque d'autresroulaient dans les égoutséructant des cris affreuxvomissant des flots de fumée par des bouches de puitsque partous les boulevardspar toutes les ruesoù éclataientdans un éternel crépusculeles monstrueuses etvoyantes infamies de la réclamedes flots de voiturescoulaiententre des colonnes de genssilencieuxaffairésles yeux en avantles coudes au corps.

DesEsseintes frissonnait délicieusement à se sentirconfondu dans ce terrible monde de négociantsdans cetisolant brouillarddans cette incessante activitédans cetimpitoyable engrenage broyant des millions de déshéritésque des philanthropes excitaienten guise de consolationàréciter des versets et à chanter des psaumes.

Puislavision s'éteignit brusquement avec un cahot du fiacre qui lefit rebondir sur la banquette. Il regarda par les portières;la nuit était venue; les becs de gaz clignotaientau milieud'un halo jaunâtreen pleine brume; des rubans de feuxnageaient dans des mares et semblaient tourner autour des roues desvoitures qui sautaient dans de la flamme liquide et sale; il tenta dese reconnaîtreaperçut le Carrousel etsubitementsans motifpeut-être par le simple contre-coup de la chutequ'il faisait du haut d'espaces feintssa pensée rétrogradajusqu'au souvenir d'un incident trivial: il se rappela que ledomestique avait négligé de mettretandis qu'il leregardait préparer ses mallesune brosse à dents parmiles ustensiles de son nécessaire de toilette; alors il passaen revue la liste des objets empaquetés; tous avaient étérangés dans sa valisemais la contrariétéd'avoir omis cette brosse persista jusqu'à ce que le cocheren s'arrêtantrompit la chaîne de ces réminiscenceset de ces regrets.

Il étaitdans la rue de Rivolidevant le Galignani's Messenger.Séparées par une porte aux verres dépoliscouverts d'inscriptions et munis de passe-partout encadrant desdécoupures de journaux et des bandes azurées detélégrammesdeux grandes vitrines regorgeaientd'albums et de livres. Il s'approchaattiré par la vue de cescartonnages en papier bleu-perruquier et vert-chou gaufréssur toutes les couturesde ramages d'argent et d'orde cescouvertures en toiles couleur carmélitepoireaucaca d'oiegroseilleestampées au fer froidsur les plats et le dosdefilets noirs. Tout cela avait une touche antiparisienneune tournuremercantileplus brutale et pourtant moins vile que celles desreliures de cameloteen France; çà et làaumilieu d'albums ouvertsreproduisant des scènes humoristiquesde du Maurier et de John Leechou lançant au travers deplaines en chromo les délirantes cavalcades de Caldecottquelques romans français apparaissaientmêlant àces verjus de teintesdes vulgarités bénignes etsatisfaites.

Il finitpar s'arracher à cette contemplationpoussa la portepénétradans une vaste bibliothèquepleine de monde; des étrangèresassises dépliaient des cartes et baragouinaienten deslangues inconnuesdes remarques. Un commis lui apporta toute unecollection de guides. À son touril s'assitretournant ceslivres dont les flexibles cartonnages pliaient entre ses doigts. Illes parcouruts'arrêta sur une page du Baedekerdécrivantles musées de Londres. Il s'intéressait aux détailslaconiques et précis du guide; mais son attention déviade l'ancienne peinture anglaise sur la nouvelle qui le sollicitaitdavantage. Il se rappelait certains spécimens qu'il avait vusdans les expositions internationaleset il songeait qu'il lesreverrait peut-être à Londres: des tableaux de Millaisla « Veillée de sainte Agnès »d'un vertargenté si lunairedes tableaux de Wattsaux couleursétrangesbariolés de gomme-gutte et d'indigodestableaux esquissés par un Gustave Moreau maladebrosséspar un Michel-Ange anémié et retouchés par unRaphaël noyé dans le bleu; entre autres toilesil serappelait une « Dénonciation de Caïn »une «Ida » et des « Eves » oùdans le singulieret mystérieux amalgame de ces trois maîtressourdait lapersonnalité tout à la fois quintessenciée etbrute d'un Anglais docte et rêveurtourmenté par deshantises de tons atroces.

Toutes cestoiles assaillaient en foule sa mémoire. Le commis étonnépar ce client qui s'oubliait devant une tablelui demanda sur lequelde ces guides il fixait son choix. Des Esseintes demeura ébaubipuis il s'excusafit l'emplette d'un Baedeker et franchit la porte.L'humidité le glaça; le vent soufflait de côtécinglait les arcades de ses fouets de pluie. - Allez làfit-ilau cocheren désignant du doigt au bout d'unegalerieun magasin qui formait l'angle de la rue de Rivoli et de larue de Castiglione et ressemblait avec ses carreaux blanchâtreséclairés en dedansà une gigantesque veilleusebrûlant dans le malaise de ce brouillarddans la misèrede ce temps malade.

C'étaitla « Bodéga ». Des Esseintes s'égara dansune grande salle qui s'allongeaiten couloirsoutenue par despiliers de fontebardéede chaque côté de sesmursde hautes futailles posées tout debout sur deschantiers.

Cercléesde ferla panse garnie de créneaux de bois simulant unratelier de pipes dans les crans duquel pendaient des verres en formede tulipesle pied en l'air; le bas-ventre troué et emmanchéd'une cannelle de grèsces barriques armoriées d'unblason royalétalaient sur des étiquettes en couleurle nom de leur crula contenance de leurs flancsle prix de leurvinacheté à la pièceà la bouteilleou dégusté au verre.

Dansl'allée restée libre entre ces rangées detonneauxsous les flammes du gaz qui bourdonnait aux becs d'unaffreux lustre peint en gris ferdes tables couvertes de corbeillesde biscuits Palmersde gâteaux salés et secsd'assiettes où s'entassaient des mince-pie et des sandwichscachant sous leurs fades enveloppes d'ardents sinapismes à lamoutardese succédaient entre une haie de chaisesjusqu'aufond de cette cave encore bardée de nouveaux muids portant surleur tête de petits barilscouchés sur le flancestampillés de titres gravés au fer chauddans lechêne.

Un fumetd'alcool saisit des Esseintes lorsqu'il prit place dans cette salleoù sommeillaient de puissants vins. Il regarda autour de lui:iciles foudres s'alignaientdétaillant toute la sériedes portodes vins âpres ou fruiteuxcouleur d'acajou oud'amarantedistingués par de laudatives épithètes:« old portlight delicatecockburn's very finemagnificentold Regina »; làbombant leurs formidables abdomenssepressaientcôte à côtedes fûts énormesrenfermant le vin martial de l'Espagnele xérès et sesdérivéscouleur de topaze brûlée ou cruele san lucarle pastole pale dryl'olorosol'amontillasucrésou secs.

La caveétait pleine; accoudé sur un coin de tabledesEsseintes attendait le verre de porto commandé à ungentlemanen train de déboucher d'explosifs sodas contenusdans des bouteilles ovales qui rappelaienten les exagérantces capsules de gélatine et de gluten employées par lespharmacies pour masquer le goût de certains remèdes.

Toutautour de luides Anglais foisonnaient: des dégaines de pâlesclergymenvêtus de noir de la tête aux piedsavec deschapeaux mousdes souliers lacésdes redingotesinterminables constellées sur la poitrine de petits boutonsdes mentons rasdes lunettes rondesdes cheveux graisseux et plats;des trognes de tripiers et des mufles de dogues avec des cousapoplectiquesdes oreilles comme des tomatesdes joues vineusesdes yeux injectés et idiotsdes colliers de barbe pareils àceux de quelques grands singes; plus loinau bout du chaiun longdépendent d'andouilles aux cheveux d'étoupeau mentongarni de poils blancs ainsi qu'un fond d'artichautdéchiffraitau travers d'un microscopeles minuscules romains d'un journalanglais; en faceune sorte de commodore américainboulot ettrapules chairs boucanées et le nez en bulbes'endormaitregardantun cigare planté dans le trou velu de sa bouchedes cadres pendus aux mursrenfermant des annonces de vins deChampagneles marques de Perrier et de Roedererd'Heidsieck et deMummet une tête encapuchonnée de moineavec le nomécrit en caractères gothiques de Dom PérignonàReims.

Un certainamollissement enveloppa des Esseintes dans cette atmosphère decorps de garde; étourdi par les bavardages des Anglais causantentre euxil rêvassaitévoquant devant la pourpre desporto remplissant les verresles créatures de Dickens quiaiment tant à les boirepeuplant imaginairement la cave depersonnages nouveauxvoyant iciles cheveux blancs et le teintenflammé de Monsieur Wickfield; làla mine flegmatiqueet rusée et l'oeil implacable de Monsieur Tulkinghornlefunèbre avoué de Bleak-house. Positivementtous sedétachaient de sa mémoires'installaientdans laBodégaavec leurs faits et leurs gestes; ses souvenirsravivés par de récentes lecturesatteignaient uneprécision inouïe. La ville du romancierla maison bienéclairéebien chaufféebien serviebiencloseles bouteilles lentement versées par la petite Dorritpar Dora Copperfieldpar la soeur de Tom Pinchlui apparurentnaviguant ainsi qu'une arche tièdedans un déluge defange et de suie. Il s'acagnarda dans ce Londres fictifheureuxd'être à l'abriécoutant naviguer sur la Tamiseles remorqueurs qui poussaient de sinistres hurlementsderrièreles Tuileriesprès du pont. Son verre était videmalgré la vapeur éparse dans cette cave encoreéchauffée par les fumigations des cigares et des pipesil éprouvaiten retombant dans la réalitéparce temps d'humidité fétideun petit frisson.

Il demandaun verre d'amontilladomais alors devant ce vin sec et pâleles lénitives histoiresles douces malvacées del'auteur anglais se défeuillèrent et les impitoyablesrévulsifsles douloureux rubéfiants d'Edgar Poesurgirent; le froid cauchemar de la barrique d'amontilladodel'homme muré dans un souterrainl'assaillitles facesbénévoles et communes des buveurs américains etanglais qui occupaient la sallelui parurent refléterd'involontaires et d'atroces penséesd'instinctifs etd'odieux desseinspuis il s'aperçut qu'il s'esseulaitquel'heure du dîner était proche; il payas'arracha de sachaiseet gagnatout étourdila porte. Il reçut unsoufflet mouillé dès qu'il mit les pieds dehors;inondés par la pluie et par les rafalesles réverbèresagitaient leurs petits éventails de flammesans éclairer;encore descendu de plusieurs cransle ciel s'était abaisséjusqu'au ventre des maisons. Des Esseintes considéra lesarcades de la rue de Rivolinoyées dans l'ombre et submergéespar l'eauet il lui sembla qu'il se tenait dans le morne tunnelcreusé sous la Tamise; des tiraillements d'estomac lerappelèrent à la réalité; il rejoignit savoiturejeta au cocher l'adresse de la taverne de la rued'Amsterdamprès de la gareet il consulta sa montre: septheures. Il avait juste le temps de dîner; le train ne partaitqu'à huit heures cinquante minuteset il comptait sur sesdoigtssupputait les heures de la traversée de Dieppe àNewhavense disant: - Si les chiffres de l'indicateur sont exactsje serai demainsur le coup de midi et demià Londres.

Le fiacres'arrêta devant la taverne-de nouveaudes Esseintesdescendit et il pénétra dans une longue sallesansdorurebrunedivisée par des cloisons à mi-corpsenune série de compartiments semblables aux boxs des écuries;dans cette salleévasée près de la ported'abondantes pompes à bières se dressaient sur uncomptoirprès de jambons aussi culottés que de vieuxviolonsde homards peints au miniumde maquereaux marinésavec des ronds d'oignons et de carottes crusdes tranches de citrondes bouquets de laurier et de thymdes baies de genièvre etdu gros poivre nageant dans une sauce trouble.

L'un deces boxs était vide. Il s'en empara et héla un jeunehomme en habit noirqui s'inclina en jargonnant des motsincompréhensibles. Pendant que l'on préparait lecouvertdes Esseintes contempla ses voisins; de même qu'àla Bodégades insulairesaux yeux faïenceau teintcramoisiaux airs réfléchis ou roguesparcouraientdes feuilles étrangères; seulement des femmessanscavaliersdînaiententre ellesen tête à têtede robustes Anglaises aux faces de garçonaux dents largescomme des palettesaux joues coloréesen pommeaux longuesmains et aux longs pieds. Elles attaquaientavec une réelleardeurun rumpsteak-pieune viande chaudecuite dans une sauce auxchampignons et revêtue de même qu'un pâtéd'une croûte.

Aprèsavoir perdu depuis si longtemps l'appétitil demeura confondudevant ces gaillardes dont la voracité aiguisa sa faim. Ilcommanda un potage oxstailse régala de cette soupe àla queue de boeuftout à la fois onctueuse et veloutéegrasse et ferme; puisil examina la liste des poissonsdemanda unhaddockune sorte de merluche fumée qui lui parut louable etpris d'une fringale à voir s'empiffrer les autresil mangeaun rosbif aux pommes et s'enfourna deux pintes d'aleexcitépar ce petit goût de vacherie musquée que dégagecette fine et pâle bière.

Sa faim secomblait; il chipota un bout de fromage bleu de Stilton dont ladouceur s'imprégnait d'amertumepicora une tarte à larhubarbeetpour varierétancha sa soif avec le portercette bière noire qui sent le jus de réglisse dépouilléde sucre.

Ilrespirait; depuis des années il n'avait et autant bâfréet autant bu; ce changement d'habitudece choix de nourrituresimprévues et solides avait tiré l'estomac de son somme.Il s'enfonça dans sa chaisealluma une cigarette et s'apprêtaà déguster sa tasse de café qu'il trempa de gin.

La pluiecontinuait à tomber; il l'entendait crépiter sur lesvitres qui plafonnaient le fond de la pièce et dégoulineren cascades dans les gargouilles; personne ne bougeait dans la salle;tous se dorlotaientainsi que luiau secdevant des petits verres.

Leslangues se délièrent; comme presque tous ces Anglaislevaienten parlantles yeux en l'airdes Esseintes conclut qu'ilss'entretenaient du mauvais temps; aucun d'eux ne riait et tousétaient vêtus de cheviote griseréglée dejaune nankin et de rose de papier buvard. Il jeta un regard ravi surses habits dont la couleur et la coupe ne différaient passensiblement de celles des autreset il éprouva lecontentement de ne point détonner dans ce milieud'êtreen quelque sorte et superficiellementnaturalisé citoyen deLondres; puis il eut un sursaut. Et l'heure du train? se dit-il. Ilconsulta sa montre: huit heures moins dix; j'ai encore prèsd'une demi-heure à rester là; et une fois de plusilsongea au projet qu'il avait conçu.

Dans savie sédentairedeux pays l'avaient seulement attiréla Hollande et l'Angleterre.

Il avaitexaucé le premier de ses souhaits: n'y tenant plusun beaujouril avait quitté Paris et visité les villes desPays-Basune à une.

Sommetouteil était résulté de cruelles désillusionsde ce voyage. Il s'était figuré une Hollanded'aprèsles oeuvres de Teniers et de Steende Rembrandt et d'Ostadesefaçonnant d'avanceà son usaged'incomparablesjuiveries aussi dorées que des cuirs de Cordoue par le soleil;s'imaginant de prodigieuses kermessesde continuelles ribotes dansles campagnes; s'attendant à cette bonhomie patriarcaleàcette joviale débauche célébrée par lesvieux maîtres.

CertesHaarlem et Amsterdam l'avaient séduit; le peuplenondécrassévudans les vraies campagnesressemblaitbien à celui peint par Van Ostadeavec ses enfants nonéquarris et taillés à la serpe et ses commèresgrasses à lardbosselées de gros tetons et de grosventres; mais de joies effrénéesd'ivrogneriesfamilialespoint; en résuméil devait le reconnaîtrel'école hollandaise du Louvre l'avait égaré;elle avait simplement servi de tremplin à ses rêves; ils'était élancéavait bondi sur une fausse pisteet erré dans des visions inégalablesne découvrantnullement sur la terre ce pays magique et réel qu'il espéraitne voyant pointsur des gazons semés de futaillesdes dansesde paysans et de paysannes pleurant de joietrépignant debonheurs'allégeant à force de riredans leurs jupeset dans leurs chausses.

Nondécidémentrien de tout cela n'était visible;la Hollande était un pays tel que les autres etqui plus estun pays nullement primitifnullement bonhommecar la religionprotestante y sévissaitavec ses rigides hypocrisies et sessolennelles raideurs.

Cedésenchantement lui revenait; il consulta de nouveau samontre: dix minutes le séparaient encore de l'heure du train.Il est grand temps de demander l'addition et de partirse dit-il. Ilse sentait une lourdeur d'estomac et une pesanteurpar tout lecorpsextrêmes. Voyonsfit-ilpour se verser du couragebuvons le coup de l'étrier; et il remplit un verre de brandytout en réclamant sa note. Un individuen habit noiruneserviette sur le brasune espèce de majordome au crânepointu et chauveà la barbe grisonnante et duresansmoustachess'avançaun crayon derrière l'oreillesepostaune jambe en avantcomme un chanteurtira de sa poche uncalepinetsans regarder son papierles yeux fixés sur leplafondprès d'un lustreinscrivit et compta la dépense.Voilàdit-ilen arrachant la feuille de son calepinet illa remit à des Esseintes qui le considéraitcurieusementainsi qu'un animal rare. Quel surprenant John Bullpensait-ilen contemplant ce flegmatique personnage à qui sabouche rasée donnait aussi la vague apparence d'un timonier dela marine américaine.

Àce momentla lierre de la taverne s'ouvrit; des gens entrèrentapportant avec eux une odeur de chien mouillé àlaquelle se mêla une fumée de houillerabattue par levent dans la cuisine dont la porte sans loquet claqua; des Esseintesétait incapable de remuer les jambes; un doux et tièdeanéantissement se glissait par tous ses membresl'empêchaitmême d'étendre la main pour allumer un cigare. Il sedisait: Allonsvoyonsdeboutil faut filer; et d'immédiatesobjections contrariaient ses ordres. À quoi bon bougerquandon peut voyager si magnifiquement sur une chaise? N'était-ilpas à Londres dont les senteursdont l'atmosphèredont les habitantsdont les pâturesdont les ustensilesl'environnaient? Que pouvait-il donc espérersinon denouvelles désillusionscomme en Hollande?

Il n'avaitplus que le temps de courir à la gareet une immense aversionpour le voyageun impérieux besoin de rester tranquilles'imposaient avec une volonté de plus en plus accuséede plus en plus tenace. Pensifil laissa s'écouler lesminutesse coupant ainsi la retraitese disant: Maintenant ilfaudrait se précipiter aux guichetsse bousculer aux bagages;quel ennui! quelle corvée ça serait! - Puisserépétantune fois de plus: En sommej'ai éprouvéet j'ai vu ce que je voulais éprouver et voir. Je suis saturéde vie anglaise depuis mon départ; il faudrait être foupour aller perdrepar un maladroit déplacementd'impérissables sensations. Enfin quelle aberration ai-je donceue pour avoir tenté de renier des idées anciennespour avoir condamné les dociles fantasmagories de ma cervellepour avoirainsi qu'un véritable béjaunecru àla nécessitéà la curiositéàl'intérêt d'une excursion? - Tiensfit-ilregardant samontremais l'heure est venue de rentrer au logis; cette foisil sedressa sur ses jambessortitcommanda au cocher de le reconduire àla gare de Sceauxet il revint avec ses mallesses paquetssesvalisesses couverturesses parapluies et ses cannesàFontenayressentant l'éreintement physique et la fatiguemorale d'un homme qui rejoint son chez soiaprès un long etpérilleux voyage.

CHAPITREXII

Durant lesjours qui suivirent son retourdes Esseintes considéra seslivreset à la pensée qu'il aurait pu se séparerd'eux pendant longtempsil goûta une satisfaction aussieffective que celle dont il eût joui s'il les avait retrouvésaprès une sérieuse absence. Sous l'impulsion de cesentimentces objets lui semblèrent nouveauxcar il perçuten eux des beautés oubliées depuis l'époque oùil les avait acquis.

Toutvolumesbibelotsmeublesprit à ses yeux un charmeparticulierson lit lui parut plus moelleuxen comparaison de lacouchette qu'il aurait occupée à Londres; le discret etsilencieux service de ses domestiques l'enchantafatiguéqu'il étaitpar la penséede la loquacitébruyante des garçons d'hôtel; l'organisation méthodiquede sa vie lui fit l'effet d'être plus enviabledepuis que lehasard des pérégrinations devenait possible.

Il seretrempa dans ce bain de l'habitude auquel d'artificiels regretsinsinuaient une qualité plus roborative et plus tonique.

Mais sesvolumes le préoccupèrent principalement. Il lesexaminales rangea à nouveau sur les rayonsvérifiantsidepuis son arrivée à Fontenayles chaleurs et lespluies n'avaient point endommagé leurs reliures et piquéleurs papiers rares.

Ilcommença par remuer toute sa bibliothèque latinepuisil disposa dans un nouvel ordre les ouvrages spéciauxd'Archélaüsd'Albert le Grandde Lulled'Arnaud deVillanova traitant de kabbale et de sciences occultes; enfin ilcompulsaun à unses livres moderneset joyeusement ilconstata que tous étaient demeurésau secintacts.

Cettecollection lui avait coûté de considérablessommes; il n'admettait pasen effetque les auteurs qu'il choyaitfussentdans sa bibliothèquede même que dans cellesdes autresgravés sur du papier de cotonavec les souliers àclous d'un Auvergnat.

ÀParisjadisil avait fait composerpour lui seulcertains volumesque des ouvriers spécialement embauchéstiraient auxpresses à bras; tantôt il recourait à Perrin deLyon dont les sveltes et purs caractères convenaient auxréimpressions archaïques des vieux bouquins; tantôtil faisait venir d'Angleterre ou d'Amériquepour laconfection des ouvrages du présent siècledes lettresneuves; tantôt encore il s'adressait à une maison deLille qui possédaitdepuis des sièclestout un jeu decorps gothiques; tantôt enfin il réquisitionnaitl'ancienne imprimerie Enschedéde Haarlemdont la fonderieconserve les poinçons et les frappes des caractèresdits de civilité.

Et ilavait agi de même pour ses papiers. Lasun beau jourdeschines argentésdes japons nacrés et dorésdesblancs whatmansdes hollandes bisdes turkeys et des seychal-millsteints en chamoiset dégoûté aussi par lespapiers fabriqués à la mécaniqueil avaitcommandé des vergés à la formespéciauxdans les vieilles manufactures de Vire où l'on se sert encoredes pilons naguère usités pour broyer le chanvre. Afind'introduire un peu de variété dans ses collections ils'étaità diverses reprisesfait expédier deLondresdes étoffes apprêtéesdes papiers àpoilsdes papiers reps etpour aider à son dédain desbibliophilesun négociant de Lubeck lui préparait unpapier à chandelle perfectionnébleutésonoreun peu cassantdans la pâte duquel les fétus étaientremplacés par des paillettes d'or semblables à cellesqui pointillent l'eau-de-vie de Dantzick.

Il s'étaitprocurédans ces conditionsdes livres uniquesadoptant desformats inusités qu'il faisait revêtir par LorticparTrautz-Bauzonnetpar Chambollepar les successeurs de Capéd'irréprochables reliures en soie antiqueen peau de boeufestampéeen peau de bouc du Capdes reliures pleinesàcompartiments et à mosaïquesdoublées de tabis oude moireecclésiastiquement ornées de fermoirs et decoinsparfois même émaillées par Gruel-Engelmannd'argent oxydé et d'émaux lucides.

Il s'étaitfait ainsi imprimer avec les admirables lettres épiscopales del'ancienne maison Le Clercles oeuvres de Baudelaire dans un largeformat rappelant celui des misselssur un feutre très légerdu Japonspongieuxdoux comme une moelle de sureau etimperceptiblement teintédans sa blancheur laiteused'un peude rose. Cette édition tirée à un exemplaired'un noir velouté d'encre de Chineavait étévêtue en dehors et recouverte en dedans d'une mirifique etauthentique peau de truie choisie entre millecouleur chairtoutepiquetée à la place de ses poilset ornée dedentelles noires au fer froidmiraculeusement assorties par un grandartiste.

Cejour-làdes Esseintes ôta cet incomparable livre de sesrayons et il le palpait dévotementrelisant certaines piècesqui lui semblaientdans ce simple mais inestimable cadrepluspénétrantes que de coutume.

Sonadmiration pour cet écrivain était sans borne. Selonluien littératureon s'était jusqu'alors bornéà explorer les superficies de l'âme ou à pénétrerdans ses souterrains accessibles et éclairésrelevantçà et làles gisements des péchéscapitauxétudiant leursfilonsleur croissancenotantainsi que Balzacpar exempleles stratifications de l'âmepossédée par la monomanie d'une passionparl'ambitionpar l'avaricepar la bêtise paternelleparl'amour sénile.

C'étaitau demeurantl'excellente santé des vertus et des vicesletranquille agissement des cervelles communément conforméesla réalité pratique des idées courantessansidéal de maladive dépravationsans au-delà; ensommeles découvertes des analystes s'arrêtaient auxspéculations mauvaises ou bonnesclassifiées parl'Église; c'était la simple investigationl'ordinairesurveillance d'un botaniste qui suit de près le développementprévude floraisons normales plantées dans de lanaturelle terre.

Baudelaireétait allé plus loin; il était descendu jusqu'aufond de l'inépuisable mines'était engagé àtravers des galeries abandonnées ou inconnuesavait abouti àces districts de l'âme où se ramifient les végétationsmonstrueuses de la pensée.

Làprès de ces confins où séjournent lesaberrations et les maladiesle tétanos mystiquela fièvrechaude de la luxureles typhoïdes et les vomitos du crimeilavait trouvécouvant sous la morne cloche de l'Ennuil'effrayant retour d'âge des sentiments et des idées.

Il avaitrévélé la psychologie morbide de l'esprit qui aatteint l'octobre de ses sensations; raconté les symptômesdes âmes requises par la douleurprivilégiéespar le spleen; montré la carie grandissante des impressionsalors que les enthousiasmesles croyances de la jeunesse sont tarisalors qu'il ne reste plus que l'aride souvenir des misèressupportéesdes intolérances subiesdes froissementsencouruspar des intelligences qu'opprime un sort absurde.

Il avaitsuivi toutes les phases de ce lamentable automneregardant lacréature humainedocile à s'aigrirhabile à sefrauderobligeant ses pensées à tricher entre ellespour mieux souffrirgâtant d'avancegrâce àl'analyse et à l'observationtoute joie possible.

Puisdanscette sensibilité irritée de l'âmedans cetteférocité de la réflexion qui repousse la gênanteardeur des dévouementsles bienveillants outrages de lacharitéil voyaitpeu à peusurgir l'horreur de cespassions âgéesde ces amours mûresoùl'un se livre encore quand l'autre se tient déjà engardeoù la lassitude réclame aux couples des caressesfiliales dont l'apparente juvénilité paraîtneuvedes candeurs maternelles dont la douceur repose et concèdepour ainsi direles intéressants remords d'un vague inceste.

En demagnifiques pages il avait exposé ces amours hybridesexaspérées par l'impuissance où elles sont de secomblerces dangereux mensonges des stupéfiants et destoxiques appelés à l'aide pour endormir la souffranceet mater l'ennui. À une époque où la littératureattribuait presque exclusivement la douleur de vivre aux malchancesd'un amour méconnu ou aux jalousies de l'adultèreilavait négligé ces maladies infantiles et sondéces plaies plus incurablesplus vivacesplus profondesqui sontcreusées par la satiétéla désillusionle méprisdans les âmes en ruine que le présenttortureque le passé répugneque l'avenir effraye etdésespère.

Et plusdes Esseintes relisait Baudelaireplus il reconnaissait un indiciblecharme à cet écrivain quidans un temps où levers ne servait plus qu'à peindre l'aspect extérieurdes êtres et des chosesétait parvenu à exprimerl'inexprimablegrâce à une langue musculeuse etcharnuequiplus que toute autrepossédait cettemerveilleuse puissance de fixer avec une étrange santéd'expressionsles états morbides les plus fuyantsles plustremblésdes esprits épuisés et des âmestristes.

AprèsBaudelaire le nombre était assez restreintdes livresfrançais rangés sur ses rayons. Il étaitassurément insensible aux oeuvres sur lesquelles il est d'ungoût adroit de se pâmer. Le grand rire de Rabelais et lesolide comique de Molière ne réussissaient pas àle dérideret son antipathie envers ces farces allait mêmeassez loin pour qu'il ne craignît pas de les assimileraupoint de vue de l'artà ces parades des bobèches quiaident à la joie des foires.

En fait depoésies anciennesil ne lisait guère que Villondontles mélancoliques ballades le touchaient etçàet làquelques morceaux de d'Aubigné qui luifouettaient le sang avec les incroyables virulences de leursapostrophes et de leurs anathèmes.

En proseil se souciait fort peu de Voltaire et de Rousseauvoire mêmede Diderotdont les « Salons » tant vantés luiparaissaient singulièrement remplis de fadaises morales etd'aspirations jobardes; en haine de tous ces fatrasil se confinaitpresque exclusivement dans la lecture de l'éloquencechrétiennedans la lecture de Bourdaloue et de Bossuet dontles périodes sonores et parées lui imposaient; maisdepréférence encoreil savourait ces moelles condenséesen de sévères et fortes phrasestelles que lesfaçonnèrent Nicoledans ses penséeset surtoutPascal dont l'austère pessimismedont la douloureuseattrition lui allaient au coeur.

Àpart ces quelques livresla littérature françaisecommençaitdans sa bibliothèqueavec le siècle.

Elle sedivisait en deux groupes: l'un comprenait la littératureordinaireprofane; l'autre la littérature catholiqueunelittérature spécialeà peu prèsinconnuedivulguée pourtant par de séculaires etd'immenses maisons de librairieaux quatre coins du monde.

Il avaiteu le courage d'errer parmi ces cryptesetainsi que dans l'artséculieril avait découvertsous un gigantesque amasd'insipiditésquelques oeuvres écrites par de vraismaîtres.

Lecaractère distinctif de cette littératurec'étaitla constante immuabilité de ses idées et de sa langue;de même que l'Église avait perpétué laforme primordiale des objets saintsde même aussielle avaitgardé les reliques de ses dogmes et pieusement conservéla châsse qui les enfermaitla langue oratoire du grandsiècle. Ainsi que le déclarait même l'un de sesécrivainsOzanamle style chrétien n'avait que fairede la langue de Rousseau; il devait exclusivement se servir dudialecte employé par Bourdaloue et par Bossuet.

En dépitde cette affirmationl'Égliseplus tolérantefermaitles yeux sur certaines expressionssur certaines tournuresempruntées à la langue laïque du mêmesiècleet l'idiome catholique s'était un peu dégorgéde ses phrases massivesalourdieschez Bossuet surtoutpar lalongueur de ces incidentes et par le pénible ralliement de sespronoms; mais là s'étaient bornées lesconcessionset d'autres n'eussent sans doute mené àriencarainsi délestéecette prose pouvait suffireaux sujets restreints que l'Église se condamnait àtraiter.

Incapablede s'attaquer à la vie contemporainede rendre visible etpalpable l'aspect le plus simple des êtres et des chosesinapte à expliquer les ruses compliquées d'une cervelleindifférente à l'état de grâcecettelangue excellait cependant aux sujets abstraits; utile dans ladiscussion d'une controversedans la démonstration d'unethéoriedans l'incertitude d'un commentaireelle avaitplusque toute autre aussil'autorité nécessaire pouraffirmersans discussionla valeur d'une doctrine.

Malheureusementlà comme partoutune innombrable armée de cuistresavait envahi le sanctuaire et sali par son ignorance et son manque detalentsa tenue rigide et noble; pour comble de malchancedesdévotes s'en étaient mêlées et demaladroites sacristies et d'imprudents salons avaient exaltéainsi que des oeuvres de génieles misérablesbavardages de ces femmes.

DesEsseintes avait eu la curiosité de lire parmi ces oeuvrescelles de madame Swetchinecette générale russedontla maison futà Parisrecherchée par les plusfervents des catholiques; elles avaient dégagé pour luiun inaltérable et un accablant ennui; elles étaientplus que mauvaiseselles étaient quelconques; cela donnaitl'idée d'un écho retenu dans une petite chapelle oùtout un monde gourmé et confitmarmottait ses prièresse demandaità voix bassede ses nouvellesse répétaitd'un air mystérieux et profondquelques lieux communs sur lapolitiquesur les prévisions du baromètresur l'étatactuel de l'atmosphère.

Mais il yavait pis: une lauréate brevetée de l'InstitutmadameAugustus Cravenl'auteur du Récit d'une soeur d'uneÉliane d'un Fleurange soutenus à grandrenfort de serpent et d'orguepar la presse apostolique toutentière. Jamaisnonjamais des Esseintes n'avait imaginéqu'on pût écrire de pareilles insignifiances. Ces livresétaientau point de vue de la conceptiond'une tellenigauderie et ils étaient écrits dans une langue sinauséeusequ'ils en devenaient presque personnelspresquerares.

Du restece n'était point parmi les femmes que des Esseintesqui avaitl'âme peu fraîche et qui était peu sentimental desa naturepouvait rencontrer un retrait littéraire adaptésuivant ses goûts.

Ils'ingénia pourtant etavec une attention qu'aucune impatiencene put réduireà savourer l'oeuvre de la fille degéniede la Vierge aux bas bleus du groupe; ses effortséchouèrent; il ne mordit point à ce Journalet à ces Lettres où Eugénie de Guérincélèbre sans discrétion le prodigieux talentd'un frère qui rimaitavec une telle ingénuitéavec une telle grâcequ'il fallaità coup sûrremonter aux oeuvres de M. de Jouy et de M. Écouchard Lebrunafin d'en trouver et d'aussi hardies et d'aussi neuves!

Il avaitinutilement aussi tenté de comprendre les délices deces ouvrages où l'on découvre des récits telsque ceux-ci: « J'ai suspenduce matinà côtédu lit de papaune croix qu'une petite fille lui donna hier. »- « Nous sommes invitéesMimi et moiàassisterdemainchez M. Roquiersà la bénédictiond'une cloche; cette course ne me déplaît pas »; -où l'on relève des événements de cetteimportance: « Je viens de suspendre à mon cou unemédaille de la sainte Vierge que Louise m'a envoyéepour préservatif du choléra »; - de la poésiede ce genre: « O le beau rayon de lune qui vient de tomber surl'Évangile que je lisais! » - enfindes observationsaussi pénétrantes et aussi fines que celle-ci «Quand je vois passer devant une croix un homme qui se signe ou ôteson chapeauje me dis: Voilà un chrétien qui passe. »

Et celacontinuait de la sortesans arrêtsans trêvejusqu'àce que Maurice de Guérin mourût et que sa soeur lepleurât en de nouvelles pagesécrites dans une proseaqueuse que parsemaientçà et làdes bouts depoèmes dont l'humiliante indigence finissait par apitoyer desEsseintes.

Ah! cen'était pas pour diremais le parti catholique étaitbien peu difficile dans le choix de ses protégées etbien peu artiste! Ces lymphes qu'il avait tant choyées et pourlesquelles il avait épuisé l'obéissance de sesfeuillesécrivaient toutes comme des pensionnaires decouventdans une langue blanchedans un de ces flux de la phrasequ'aucun astringent n'arrête!

Aussi desEsseintes se détournait-il de cette littératureavechorreur; maisce n'étaient pas non plus les maîtresmodernes du sacerdocequi lui offraient des compensationssuffisantes pour remédier à ses déboires.Ceux-là étaient des prédicateurs ou despolémistes impeccables et correctsmais la langue chrétienneavait finidans leurs discours et dans leurs livrespar devenirimpersonnellepar se figer dans une rhétorique aux mouvementset aux repos prévusdans une série de périodesconstruites d'après un modèle unique. Et en effettousles ecclésiastiques écrivaient de mêmeavec unpeu plus ou un peu moins d'abandon ou d'emphaseet la différenceétait presque nulle entre les grisailles tracées parNN. SS. Dupanloup ou LandriotLa Bouillerie ou Gaumepar DomGuéranger ou le père Ratisbonnepar MonseigneurFreppel ou Monseigneur Perraudpar les RR. PP. Ravignan ou Gratrypar le jésuite Olivainle carme Dosithéeledominicain Didon ou par l'ancien prieur de Saint-Maximinle RévérendChocarne.

Souventdes Esseintes y avait songé: il fallait un talent bienauthentiqueune originalité bien profondeune convictionbien ancréepour dégeler cette langue si froidepouranimer ce style public que ne pouvait soutenir aucune penséequi fût imprévueaucune thèse qui fûtbrave.

Cependantquelques écrivains existaient dont l'ardente éloquencefondait et tordait cette langueLacordaire surtoutl'un des seulsécrivains qu'aitdepuis des annéesproduits l'Église.

Enferméde même que tous ses confrèresdans le cercle étroitdes spéculations orthodoxesobligéainsi qu'euxdepiétiner sur place et de ne toucher qu'aux idées émiseset consacrées par les Pères de l'Église etdéveloppées par les maîtres de la chaireilparvenait à donner le changeà les rajeunirpresque àles modifierpar une forme plus personnelle et plus vive. Çàet làdans ses Conférences de Notre-Damedestrouvailles d'expressionsdes audaces de motsdes accents d'amourdes bondissementsdes cris d'allégressedes effusionséperdues qui faisaient fumer le style séculaire sous saplume. Puisen sus de l'orateur de talentqu'était cethabile et doux moine dont les adresses et dont les efforts s'étaientépuisés dans l'impossible tâche de concilier lesdoctrines libérales d'une société avec lesdogmes autoritaires de l'Égliseil y avait en lui untempérament de fervente dilectionde diplomatique tendresse.Alorsdans les lettres qu'il écrivait à des jeunesgenspassaient des caresses de père exhortant ses filsdesouriantes réprimandesde bienveillants conseilsd'indulgents pardons. D'aucunes étaient charmantesoùil avouait toute sa gourmandise d'affectionet d'autres étaientpresque imposantes lorsqu'il soutenait le courage et dissipait lesdoutespar les inébranlables certitudes de sa Foi. En sommece sentiment de paternité qui prenait sous sa plume quelquechose de délicat et de féminin imprimait à saprose un accent unique parmi toute la littérature cléricale.

Aprèsluibien rares se faisaient les ecclésiastiques et les moinesqui eussent une individualité quelconque. Tout au plusquelques pages de son élève l'abbé Peyreyvepouvaient-elles supporter une lecture. Il avait laissé detouchantes biographies de son maîtreécrit quelquesaimables lettrescomposé des articlesdans la langue sonoredes discoursprononcé des panégyriques où leton déclamatoire dominait trop. Certesl'abbé Peyreyven'avait ni les émotionsni les flammes de Lacordaire. Ilétait trop prêtre et trop peu homme; çà etlà pourtant dans sa rhétorique de sermon éclataientdes rapprochements curieuxdes phrases larges et solidesdesélévations presque augustes.

Maisilfallait arriver aux écrivains qui n'avaient point subil'ordinationaux écrivains séculiersattachésaux intérêts du catholicisme et dévoués àsa causepour retrouver des prosateurs qui valussent qu'ons'arrêtât.

Le styleépiscopalsi banalement manié par les prélatss'était retrempé et avaiten quelque sortereconquisune mâle vigueur avec le comte de Falloux. Sous son apparencemodéréecet académicien exsudait du fiel; sesdiscours prononcésen 1848au Parlementétaientdiffus et ternesmais ses articles insérés dans leCorrespondant et réunis depuis en livresétaientmordants et âpressous la politesse exagérée deleur forme. Conçus comme des haranguesils contenaient unecertaine verve amère et surprenaient par l'intolérancede leur conviction.

Polémistedangereux à cause de ses embuscadeslogicien retorsmarchantde côtéfrappant à l'improvistele comte deFalloux avait aussi écrit de pénétrantes pagessur la mort de madame Swetchinedont il avait recueilli lesopuscules et qu'il révérait à l'égald'une sainte.

Maisoùle tempérament de l'écrivain s'accusait vraimentc'était dans deux brochures paruesl'une en 1846 et l'autreen 1880cette dernière intitulée: l'Uniténationale.

Animéd'une rage froidel'implacable légitimiste combattaitcettefoiscontrairement à ses habitudesen faceet jetait auxincrédulesen guise de péroraisonces fulminantesinvectives:

« Etvousutopistes systématiquesqui faites abstraction de lanature humainefauteurs d'athéismenourris de chimèreset de hainesémancipateurs de la femmedestructeurs de lafamillegénéalogistes de la race simiennevousdontle nom était naguère une injuresoyez contents: vousaurez été les prophètes et vos disciples serontles pontifes d'un abominable avenir! »

L'autrebrochure portait ce titre: Le Parti catholique et elle étaitdirigée contre le despotisme de l'Univers et contreVeuillot dont elle se refusait à prononcer le nom. Ici lesattaques sinueuses recommençaientle venin filtrait souschacune de ces lignes où le gentilhommecouvert de bleusrépondait par de méprisants sarcasmes aux coups desavate du lutteur.

Àeux deuxils représentaient bien les deux partis de l'Égliseoù les dissidences se résolvent en d'intraitableshaines; de Fallouxplus hautain et plus cauteleuxappartenait àcette secte libérale dans laquelle étaient déjàréunis et de Montalembert et Cochinet Lacordaire et deBroglie; il appartenaittout entieraux idées duCorrespondant une revue qui s'efforçait de couvrird'un vernis de tolérance les théories impérieusesde l'Église; Veuillotplus débrailléplusfrancrejetait ces masquesattestait sans hésiter latyrannie des volontés ultramontainesavouait et réclamaittout haut l'impitoyable joug de ses dogmes.

Celui-làs'était fabriquépour la lutteune langueparticulièreoù il entrait du La Bruyère et dufaubourien du Gros-Caillou. Ce style mi-solennelmi-canaillebrandipar cette personnalité brutaleprenait un poids redoutable decasse-tête. Singulièrement entêté et braveil avait assommé avec ce terrible outilet les librespenseurs et les évêquestapant à tour de brasfrappant comme un boeuf sur ses ennemisà quelque partiqu'ils appartinssent. Tenu en défiance par l'Église quin'admettait ni ce style de contrebande ni ces poses de barrièrece religieux arsouille s'était quand même imposépar son grand talentameutant après lui toute la presse qu'ilétrillait jusqu'au sang dans ses Odeurs de Paristenant tête à tous les assautsse débarrassant àcoups de soulier de tous les bas plumitifs qui s'essayaient àlui sauter aux jambes.

Malheureusementce talent incontesté n'existait que dans le pugilat; au calmeVeuillot n'était plus qu'un écrivain médiocre;ses poésies et ses romans inspiraient la pitié; salangue à la poivrade s'éventait à ne pas cogner;l'arpin catholique se changeaitau reposen un cacochyme quitoussait de banales litanies et balbutiait d'enfantins cantiques.

Plusguindéplus contraintplus graveétait l'apologistechéri de l'Églisel'inquisiteur de la languechrétienneOzanam. Encore qu'il fût difficile àsurprendredes Esseintes ne laissait pas que d'être étonnépar l'aplomb de cet écrivain qui parlait des desseinsimpénétrables de Dieualors qu'il eût falluadministrer les preuves des invraisemblables assertions qu'ilavançait; avec le plus beau sang-froidcelui-làdéformait les événementscontredisaitplusimpudemment encore que les panégyristes des autres partislesactes reconnus de l'histoirecertifiait que l'Église n'avaitjamais caché l'estime qu'elle faisait de la sciencequalifiait les hérésies de miasmes impurstraitait lebouddhisme et les autres religions avec un tel mépris qu'ils'excusait de souiller la prose catholique par l'attaque mêmede leurs doctrines.

Parinstantsla passion religieuse insufflait une certaine ardeur àsa langue oratoire sous les glaces de laquelle bouillonnait uncourant de violence sourde; dans ses nombreux écrits sur leDantesur saint Françoissur l'auteur du « Stabat »sur les poètes franciscainssur le socialismesur le droitcommercialsur toutcet homme plaidait la défense du Vaticanqu'il estimait indéfectibleappréciait indifféremmenttoutes les causes suivant qu'elles se rapprochaient ou s'écartaientplus ou moins de la sienne.

Cettemanière d'envisager les questions à un seul point devue était celle aussi de ce piètre écrivassierque d'aucuns lui opposaient comme un rivalNettement. Celui-làétait moins sanglé et il affectait des prétentionsmoins altières et plus mondaines; à diverses reprisesil était sorti du cloître littéraire oùs'emprisonnait Ozanamet il avait parcouru les oeuvres profanespour les juger. Il était entré là-dedans àtâtonsainsi qu'un enfant dans une cavene voyant autour delui que des ténèbresne percevant au milieu de ce noirque la lueur du cierge qui l'éclairait en avantàquelques pas.

Dans cetteignorance des lieuxdans cette ombreil avait achoppé àtout bout de champparlant de Mürger qui avait « le soucidu style ciselé et soigneusement fini »d'Hugo quirecherchait l'infect et l'immonde et auquel il osait comparer M. deLapradede Delacroix qui dédaignait la règlede PaulDelaroche et du poète Reboul qu'il exaltaitparce qu'ils luisemblaient posséder la foi.

DesEsseintes ne pouvait s'empêcher de hausser les épaulesdevant ces malheureuses opinions que recouvrait une prose assistéedont l'étoffe déjà portées'accrochaitet se déchiraità chaque coin de phrases.

D'un autrecôtéles ouvrages de Poujoulat et de GenoudedeMontalembertde Nicolas et de Carné ne lui inspiraient pasune sollicitude beaucoup plus vive; son inclination pour l'histoiretraitée avec un soin érudit et dans une languehonorable par le duc de Broglieet son penchant pour les questionssociales et religieuses abordées par Henry Cochin qui s'étaitpourtant révélé dans une lettre où ilracontait une émouvante prise de voile au Sacré-Coeurne se prononçaient guère. Depuis longtempsil n'avaitplus touché à ces livreset l'époque étaitdéjà lointaine où il avait jeté aux vieuxpapiers les puériles élucubrations du sépulcralPontmartin et du minable Févalet où il avait confiéaux domestiquespour un commun usageles historiettes des Aubineauet des Lasserreces bas hagiographes des miracles opéréspar M. Dupont de Tours et par la Vierge.

En sommedes Esseintes n'extrayait même point de cette littératureune passagère distraction à ses ennuisaussirepoussait-il dans les angles obscurs de sa bibliothèque cesamas de livres qu'il avait jadis étudiéslorsqu'ilétait sorti de chez les Pères. - J'aurais bien dûabandonner ceux-là à Parisse dit-ilen dénichantderrière les autresdes livres qui lui étaient plusparticulièrement insupportablesceux de l'abbéLamennais et ceux de cet imperméable sectairesimagistralementsi pompeusement ennuyeux et videle comte Joseph deMaistre.

Un seulvolume restait installé sur un rayonà portéede sa mainl'Homme d'Ernest Hello.

Celui-làétait l'antithèse absolue de ses confrères enreligion. Presque isolé dans le groupe pieux que ses allureseffarouchaientErnest Hello avait fini par quitter ce chemin degrande communication qui mène de la terre au ciel; sans douteécoeuré par la banalité de cette voieet par lacohue de ces pèlerins de lettres qui suivaient à laqueue leu-leudepuis des sièclesla même chausséemarchant dans les pas les uns des autress'arrêtant aux mêmesendroitspour échanger les mêmes lieux communs sur lareligionsur les Pères de l'Églisesur leurs mêmescroyancessur leurs mêmes maîtresil était partipar les sentiers de traverseavait débouché dans lamorne clairière de Pascal où il s'étaitlonguement arrêté pour reprendre haleinepuis il avaitcontinué sa route et était entré plus avant quele jansénistequ'il huait d'ailleursdans les régionsde la pensée humaine.

Tortilléet précieuxdoctoral et complexeHellopar les pénétrantesarguties de son analyserappelait à des Esseintes les étudesfouillées et pointues de quelques-uns des psychologuesincrédules du précédent et du présentsiècle. Il y avait en lui une sorte de Duranty catholiquemais plus dogmatique et plus aiguun manieur expérimentéde loupeun ingénieur savant de l'âmeun habilehorloger de la cervellese plaisant à examiner le mécanismed'une passion et à l'expliquer par le menu des rouages.

Dans cetesprit bizarrement conforméil existait des relations depenséesdes rapprochements et des oppositions imprévus;puistout un curieux procédé qui faisait del'étymologie des motsun tremplin aux idées dontl'association devenait parfois ténuemais demeurait presqueconstamment ingénieuse et vive.

Il avaitainsiet malgré le mauvais équilibre de sesconstructionsdémonté avec une singulièreperspicacité« l'Avare »« l'hommemédiocre »analysé « le Goût dumonde »« la passion du malheur »révéléles intéressantes comparaisons qui peuvent s'établirentre les opérations de la photographie et celles du souvenir.

Mais cetteadresse à manier cet outil perfectionné de l'analysequ'il avait dérobé aux ennemis de l'Églisenereprésentait que l'un des côtés du tempéramentde cet homme.

Un autreêtre existait encoreen lui: cet esprit se dédoublaitetaprès l'endroit apparaissait l'envers de l'écrivainun fanatique religieux et un prophète biblique.

De mêmeque Hugo dont il rappelait çà et là lesluxations et d'idées et de phrasesErnest Hello s'étaitplu à jouer les petits saint Jean à Pathmos; ilpontifiait et vaticinait du haut d'un rocher fabriqué dans lesbondieuseries de la rue Saint-Sulpiceharanguant le lecteur avec unelangue apocalyptique que salaitpar placesl'amertume d'un Isaïe.

Ilaffectait alors des prétentions démesurées àla profondeur; quelques complaisants criaient au géniefeignaient de le considérer comme le grand hommecomme lepuits de science du siècleun puits peut-êtremais aufond duquel l'on ne voyait bien souvent goutte.

Dans sonvolumeParoles de Dieu où il paraphrasait lesÉcritures et s'efforçait de compliquer leur sens àpeu près clair; dans son autre livrel'Homme dans sabrochurele Jour du Seigneur rédigée dans unstyle bibliqueentrecoupé et obscuril apparaissait ainsiqu'un apôtre vindicatiforgueilleuxrongé de bileetil se révélait également tel qu'un diacreatteint de l'épilepsie mystiquetel qu'un de Maistre quiaurait du talenttel qu'un sectaire hargneux et féroce.

Seulementpensait des Esseintesce dévergondage maladif bouchaitsouvent les échappées inventives du casuiste; avec plusd'intolérance encore qu'Ozanamil niait résolumenttout ce qui n'appartenait pas à son clanproclamait lesaxiomes les plus stupéfiantssoutenaitavec unedéconcertante autorité que « la géologies'était retournée vers Moïse »quel'histoire naturelleque la chimieque toute la sciencecontemporaine vérifiaient l'exactitude scientifique de laBible; à chaque pageil était question de l'uniquevéritédu savoir surhumain de l'Égliseletoutsemé d'aphorismes plus que périlleux etd'imprécations furibondesvomies à plein pot sur l'artdu dernier siècle.

Àcet étrange alliage s'ajoutaient l'amour des douceurs béatesdes traductions du livre des Visions d'Angèle de Folignounlivre d'une sottise fluide sans égaleet des oeuvres choisiesde Jean Rusbrock l'Admirableun mystique du XIIIe siècledont la prose offrait un incompréhensible mais attirantamalgame d'exaltations ténébreusesd'effusionscaressantesde transports âpres.

Toute lapose de l'outrecuidant pontife qu'était Helloavait jaillid'une abracadabrante préface écrite à propos dece livre. Ainsi qu'il le faisait remarquer« les chosesextraordinaires ne peuvent que se balbutier «et il balbutiaiten effetdéclarant que « la ténèbresacrée où Rusbrock étend ses ailes d'aigleestson océansa proiesa gloireet que les quatre horizonsseraient pour lui un vêtement trop étroit ».

Quoi qu'ilen fûtdes Esseintes se sentait attiré par cet espritmal équilibrémais subtil; la fusion n'avait pus'accomplir entre l'adroit psychologue et le pieux cuistreet cescahotsces incohérences mêmes constituaient lapersonnalité de cet homme.

Avec luis'était recruté le petit groupe des écrivainsqui travaillaient sur le front de bandière du camp clérical.Ils n'appartenaient pas au gros de l'arméeétaientàproprement parlerles batteurs d'estrade d'une Religion qui sedéfiait des gens de talenttels que Veuillottels que Helloparce qu'ils ne lui semblaient encore ni assez asservis ni assezplats; au fondil lui fallait des soldats qui ne raisonnassentpointdes troupes de ces combattants aveuglesde ces médiocresdont Hello parlait avec la rage d'un homme qui a subi leur joug;aussi le catholicisme s'était-il empressé d'écarterde ses feuilles l'un de ses partisansun pamphlétaire enragéqui écrivait une langue tout à la fois exaspéréeet précieusecoquebine et faroucheLéon Bloyetavait-il jeté à la porte de ses librairies comme unpestiféré et comme un malpropreun autre écrivainqui s'était pourtant égosillé à célébrerses louangesBarbey d'Aurevilly.

Il estvrai que celui-là était par trop compromettant et partrop peu docile; les autres courbaienten sommela tête sousles semonceset rentraient dans le rang; luiétait l'enfantterrible et non reconnu du parti; il courait littérairement lafillequ'il amenait toute dépoitraillée dans lesanctuaire. Il fallait même cet immense mépris dont lecatholicisme couvre le talentpour qu'une excommunication en bonneet due forme n'eût point mis hors la loi cet étrangeserviteur quisous prétexte d'honorer ses maîtrescassait les vitres de la chapellejonglait avec les saints ciboiresexécutait des danses de caractère autour du tabernacle.

Deuxouvrages de Barbey d'Aurevilly attisaient spécialement desEsseintesLe Prêtre marié et Les Diaboliques.D'autrestels que L'Ensorcelée Le Chevalier desTouches Une vieille maîtresse étaientcertainement plus pondérés et plus completsmais ilslaissaient plus froid des Esseintes qui ne s'intéressaitréellement qu'aux oeuvres mal portantesminées etirritées par la fièvre.

Avec cesvolumes presque sainsBarbey d'Aurevilly avait constamment louvoyéentre ces deux fossés de la religion catholique qui arrivent àse joindre: le mysticisme et le sadisme.

Dans cesdeux livres que feuilletait des Esseintes Barbey avait perdu touteprudenceavait lâché bride à sa montureétaitpartiventre à terresur les routes qu'il avait parcouruesjusqu'à leurs points les plus extrêmes.

Toute lamystérieuse horreur du moyen âge planait au-dessus decet invraisemblable livre Le Prêtre marié; lamagie se mêlait à la religionle grimoire à laprièreetplus impitoyableplus sauvage que le DiableleDieu du péché originel torturait sans relâchel'innocente Calixtesa réprouvéela désignantpar une croix rouge au frontcomme jadis il fit marquer par l'un deses anges les maisons des infidèles qu'il voulait tuer.

Conçuespar un moine à jeunpris de délireces scènesse déroulaient dans le style capricant d'un agité;malheureusement parmi ces créatures détraquéesainsi que des Coppélia galvanisées d'Hoffmannd'aucunestelles que le Néel de Néhousemblaientavoir été imaginées dans ces momentsd'affaissement qui succèdent aux criseset elles détonnaientdans cet ensemble de folieombre où elles apportaientl'involontaire comique que dégage la vue d'un petit seigneurde zincqui joue du coren bottes mollessur le socle d'unependule.

Aprèsces divagations mystiquesl'écrivain avait eu une périoded'accalmie; puis une terrible rechute s'était produite.

Cettecroyance que l'homme est un âne de Buridanun êtretiraillé entre deux puissances d'égale forcequidemeurentà tour de rôlevictorieuses de son âmeet vaincues; cette conviction que la vie humaine n'est plus qu'unincertain combat livré entre l'enfer et le ciel; cette foi endeux entités contrairesSatan et le Christdevaientfatalement engendrer ces discordes intérieures oùl'âmeexaltée par une incessante lutteéchaufféeen quelque sorte par les promesses et les menacesfinit pars'abandonner et se prostitue à celui des deux partis dont lapoursuite a été la plus tenace.

Dans LePrêtre marié les louanges du Christ dont lestentations avaient réussiétaient chantées parBarbey d'Aurevilly; dans Les Diaboliquesl'auteur avait cédéau Diable qu'il célébraitet alors apparaissait lesadismece bâtard du catholicismeque cette religion asoustoutes ses formespoursuivi de ses exorcismes et de ses bûcherspendant des siècles.

Cet étatsi curieux et si mal défini ne peuten effetprendrenaissance dans l'âme d'un mécréant; il neconsiste point seulement à se vautrer parmi les excèsde la chairaiguisés par de sanglants sévicescar ilne serait plus alors qu'un écart des sens génésiquesqu'un cas de satyriasis arrivé à son point de maturitésuprême; il consiste avant tout dans une pratique sacrilègedans une rébellion moraledans une débauchespirituelledans une aberration tout idéaletoutechrétienne; il réside aussi dans une joie tempéréepar la craintedans une joie analogue à cette satisfactionmauvaise des enfants qui désobéissent et jouent avecdes matières défenduespar ce seul motif que leursparents leur en ont expressément interdit l'approche.

En effets'il ne comportait point un sacrilègele sadisme n'aurait pasde raison d'être; d'autre partle sacrilège qui découlede l'existence même d'une religionne peut êtreintentionnellement et pertinemment accompli que par un croyantcarl'homme n'éprouverait aucune allégresse àprofaner une foi qui lui serait ou indifférente ou inconnue.

La forcedu sadismel'attrait qu'il présentegît donc toutentier dans la jouissance prohibée de transférer àSatan les hommages et les prières qu'on doit à Dieu; ilgît donc dans l'inobservance des préceptes catholiquesqu'on suit même à reboursen commettantafin debafouer plus gravement le Christles péchés qu'il a leplus expressément maudits: la pollution du culte et l'orgiecharnelle.

Au fondce casauquel le marquis de Sade a légué son nométait aussi vieux que l'Église; il avait sévidans le XVIIIe siècleramenantpour ne pas remonter plushautpar un simple phénomène d'atavismeles pratiquesimpies du sabbat au moyen âge.

Àavoir seulement consulté le Malleus maleficorum ceterrible code de Jacob Sprengerqui permit à l'Églised'exterminerpar les flammesdes milliers de nécromans et desorciersdes Esseintes reconnaissaitdans le sabbattoutes lespratiques obscènes et tous les blasphèmes du sadisme.En sus des scènes immondes chères au Malindes nuitssuccessivement consacrées aux accouplements licites et indusdes nuits ensanglantées par les bestialités du rutilretrouvait la parodie des processionsles insultes et les menacespermanentes à Dieule dévouement à son Rivalalors qu'on célébraiten maudissant le pain et le vinla messe noiresur le dos d'une femmeà quatre pattesdontla croupe nue et constamment souillée servait d'autel et queles assistants communiaientpar dérisionavec une hostienoire dans la pâte de laquelle une image de bouc étaitempreinte.

Cedégorgement d'impures railleriesde salissants opprobresétait manifeste chez le marquis de Sade qui épiçaitses redoutables voluptés de sacrilèges outrages.

Il hurlaitau cielinvoquait Lucifertraitait Dieu de méprisabledescélératd'imbécilecrachait sur la communions'essayait à contaminer par de basses ordures une Divinitéqu'il espérait vouloir bien le damnertout en déclarantpour la braver encorequ'elle n'existait pas.

Cet étatpsychiqueBarbey d'Aurevilly le côtoyait. S'il n'allait pasaussi loin que de Sadeen proférant d'atroces malédictionscontre le Sauveur; siplus prudent ou plus craintifil prétendaittoujours honorer l'Égliseil n'en adressait pas moinscommeau moyen âgeses postulations au Diable et il glissaitluiaussiafin d'affronter Dieuà l'érotomaniedémoniaqueforgeant des monstruosités sensuellesempruntant même à La Philosophie dans le boudoirun certain épisode qu'il assaisonnait de nouveaux condimentslorsqu'il écrivait ce conte: Le Dîner d'un athée.

Ce livreexcessif délectait des Esseintes; aussi avait-il fait tireren violet d'évêquedans un encadrement de pourprecardinalicesur un authentique parchemin que les auditeurs de Roteavaient béniun exemplaire des Diaboliques impriméavec ces caractères de civilité dont les crochesbiscornuesdont les paraphes en queues retroussées et engriffesaffectent une forme satanique.

Aprèscertaines pièces de Baudelaire quià l'imitation deschants clamés pendant les nuits du sabbatcélébraientdes litanies infernalesce volume étaitparmi toutes lesoeuvres de la littérature apostolique contemporainele seulqui témoignât de cette situation d'esprit tout àla fois dévote et impievers laquelle les revenez-y ducatholicismestimulés par les accès de la névroseavaient souvent poussé des Esseintes.

AvecBarbey d'Aurevillyprenait fin la série des écrivainsreligieux; à vrai direce paria appartenait plusàtous les points de vueà la littérature séculièrequ'à cette autre chez laquelle il revendiquait une place qu'onlui déniait; sa langue d'un romantisme échevelépleine de locutions torsesde tournures inusitéesdecomparaisons outréesenlevaità coups de fouetsesphrases qui pétaradaienten agitant de bruyantes sonnaillestout le long du texte. En sommed'Aurevilly apparaissaitainsiqu'un étalonparmi ces hongres qui peuplent les écuriesultramontaines.

DesEsseintes se faisait ces réflexionsen relisantçàet làquelques passages de ce livre etcomparant ce stylenerveux et varié au style lymphatique et fixé de sesconfrèresil songeait aussi à cette évolutionde la langue qu'a si justement révélée Darwin.

Mêléaux profanesélevé au milieu de l'écoleromantiqueau courant des oeuvres nouvelleshabitué aucommerce des publications modernesBarbey était forcémenten possession d'un dialecte qui avait supporté de nombreuseset profondes modificationsqui s'était renouvelédepuis le grand siècle.

Confinésau contraire sur leur territoireécroués dansd'identiques et d'anciennes lecturesignorant le mouvementlittéraire des siècles et bien décidésau besoinà se crever les yeux pour ne pas le voirlesecclésiastiques employaient nécessairement une langueimmuablecomme cette langue du XVIIIesiècle que lesdescendants des Français établis au Canada parlent etécrivent couramment encoresans qu'aucune sélection detournures ou de mots ait pu se produire dans leur idiome isoléde l'ancienne métropole et enveloppéde tous lescôtéspar la langue anglaise.

Sur cesentrefaitesle son argentin d'une cloche qui tintait un petitangélusannonça à des Esseintes que le déjeunerétait prêt. Il laissa là ses livress'essuya lefront et se dirigea vers la salle à mangerse disant queparmi tous ces volumes qu'il venait de rangerles oeuvres de Barbeyd'Aurevilly étaient encore les seules dont les idées etle style présentassent ces faisandagesces taches morbidesces épidermes talés et ce goût bletqu'il aimaittant à savourer parmi les écrivains décadentslatins et monastiques des vieux âges.

CHAPITREXIII

La saisonallait en se détraquant; toutes se confondaientcetteannée-là; après les rafales et les brumesdesciels chauffés à blanctels que des plaques de tôlesortirent de l'horizon. En deux jourssans aucune transitionaufroid humide des brouillardsau ruissellement des pluiessuccédaune chaleur torrideune atmosphère d'une lourdeur atroce.Attisé comme par de furieux ringardsle soleil s'ouvritengueule de fourdardant une lumière presque blanche quibrûlait la vue; une poussière de flammes s'élevades routes calcinéesgrillant les arbres secsrissolant lesgazons jaunis; la réverbération des murs peints au laitde chauxles foyers allumés sur le zinc des toits et sur lesvitres des fenêtresaveugla; une température defonderie en chauffe pesa sur le logis de des Esseintes.

Àmoitié nuil ouvrit une croiséereçut unebouffée de fournaise en pleine face; la salle à mangeroù il se réfugiaétait ardenteet l'airraréfié bouillait. Il s'assitdésolécar la surexcitation qui le soutenaitdepuis qu'il se plaisait àrêvasseren classant ses livresavait pris fin.

Semblableà tous les gens tourmentés par la névroselachaleur l'écrasait; l'anémiemaintenue par le froidreprenait son coursaffaiblissant le corps débilitépar d'abondantes sueurs.

La chemisecollée au dos trempéle périnée humideles jambes et les bras moitesle front inondédécoulanten larmes salées le long des jouesdes Esseintes gisaitanéantisur sa chaise; à ce momentla vue de laviande déposée sur la tablelui souleva le coeur; ilprescrivit qu'on la fît disparaîtrecommanda des oeufs àla coquetenta d'avaler des mouillettesmais elles lui barrèrentla gorge; des nausées lui venaient aux lèvres; il butquelques gouttes de vin qui lui piquèrentcomme des pointesde feul'estomac. Il s'étancha la figure; la sueurtout àl'heure tièdefluaitmaintenant froidele long des tempes;il se prit à sucer quelques morceaux de glacepour tromper lemal de coeur; ce fut en vain.

Unaffaissement sans bornes le coucha contre la table; manquant d'airil se levamais les mouillettes avaient gonfléetremontaient lentement dans le gosier qu'elles obstruaient. Jamais ilne s'était senti aussi inquietaussi délabréaussi mal à l'aise; avec celases yeux se troublèrentil vit les objets doublestournant sur eux-mêmes; bientôtles distances se perdirent; son verre lui parut à une lieue delui; il se disait bien qu'il était le jouet d'illusionssensorielles et il était incapable de réagir; il futs'étendre sur le canapé du salonmais alors un tangagede navire en marche le berça et le mal de coeur s'accrut; ilse relevaet résolut de précipiter par un digestif cesoeufs qui l'étouffaient.

Il regagnala salle à manger et mélancoliquement se comparadanscette cabineaux passagers atteints du mal de mer; il se dirigeaentrébuchantvers l'armoireexamina l'orgue à bouchene l'ouvrit pointet saisit sur le rayonplus hautune bouteillede bénédictine qu'il gardaità cause de saforme qui lui semblait suggestive en pensées tout à lafois doucement luxurieuses et vaguement mystiques.

Maispourl'instantil demeurait indifférentregardant d'un oeil atonecette bouteille trapued'un vert sombrequià d'autresmomentsévoquaiten luiles prieurés du moyen âgeavec son antique panse monacalesa tête et son col vêtusd'une capuche de parcheminson cachet de cire rouge écarteléde trois mitres d'argent sur champ d'azur et scelléaugoulotainsi qu'une bullepar des liens de plombavec sonétiquette écrite en un latin retentissantsur unpapier jauni et comme déteint par les temps: liquorMonachorum Benedictinorum Abbatiae Fiscanensis.

Sous cetterobe toute abbatialesignée d'une croix et des initialesecclésiastiques: D.O.M.; serrée dans ses parchemins etdans ses ligaturesde même qu'une authentique chartedormaitune liqueur couleur de safrand'une finesse exquise. Elle distillaitun arôme quintessencié d'angélique et d'hysopemêlées à des herbes marines aux iodes et auxbromes alanguis par des sucreset elle stimulait le palais avec uneardeur spiritueuse dissimulée sous une friandise toutevirginaletoute noviceflattait l'odorat par une pointe decorruption enveloppée dans une caresse tout à la foisenfantine et dévote.

Cettehypocrisie qui résultait de l'extraordinaire désaccordétabli entre le contenant et le contenuentre le contourliturgique du flacon et son âmetoute fémininetoutemodernel'avait jadis fait rêver; enfin il avait longuementaussi songé devant cette bouteille aux moines mêmes quila vendaientaux bénédictins de l'abbaye de Fécampquiappartenant à cette congrégation de Saint-Maurcélèbre par ses travaux d'histoiremilitaient sous larègle de saint Benoîtmais ne suivaient point lesobservances des moines blancs de Cîteaux et des moines noirs deCluny. Invinciblementils lui apparaissaientainsi qu'au moyen âgecultivant des simpleschauffant des cornuesrésumant dansdes alambics de souveraines panacéesd'incontestablesmagistères.

Il but unegoutte de cette liqueur et il éprouvadurant quelquesminutesun soulagement; mais bientôt ce feu qu'une larme devin avait allumé dans ses entraillesse raviva. Il jeta saservietterevint dans son cabinetse promena de long en large; illui semblait être sous une cloche pneumatique où le videse faisait à mesureet une défaillance d'une douceuratroce lui coulait du cerveau par tous les membres. Il se roidit etn'y tenant pluspour la première fois peut-être depuisson arrivée à Fontenayil se réfugia dans sonjardin et s'abrita sous un arbre d'où tombait une rondelled'ombre. Assis sur le gazonil regardad'un air hébétéles carrés de légumes que les domestiques avaientplantés. Il les regardait et ce ne fut qu'au bout d'une heurequ'il les aperçutcar un brouillard verdâtre flottaitdevant ses yeux et ne lui laissait voircomme au fond de l'eauquedes images indécises dont l'aspect et les tons changeaient.

Àla fin pourtantil reprit son équilibreil distinguanettement des oignons et des choux; plus loinun champ de laitue etau fondtout le long de la haieune série de lys blancsimmobiles dans l'air lourd.

Un sourirelui plissa les lèvrescar subitement il se rappelaitl'étrange comparaison du vieux Nicandre qui assimilaitaupoint de vue de la formele pistil des lys aux génitoiresd'un âneet un passage d'Albert le Grand lui revenaitégalementcelui où ce thaumaturge enseigne un biensingulier moyen de connaîtreen se servant d'une laituesiune fille est encore vierge.

Cessouvenirs l'égayèrent un peu; il examina le jardins'intéressant aux plantes flétries par la chaleuretaux terres ardentes qui fumaient dans la pulvérulence embraséede l'air; puisau-dessus de la haie séparant le jardin encontrebas de la route surélevée montant au fortilaperçut des gamins qui se roulaienten plein soleildans lalumière.

Ilconcentrait son attention sur eux quand un autreplus petitparutsordide à voir; il avait des cheveux de varech remplis desabledeux bulles vertes au-dessous du nezdes lèvresdégoûtantesentourées de crasse blanche par dufromage à la pie écrasé sur du pain et seméde hachures de ciboule verte.

DesEsseintes huma l'air; un picaune perversion s'empara de lui; cetteimmonde tartine lui fit venir l'eau à la bouche. Il lui semblaque son estomacqui se refusait à toute nourrituredigérerait cet affreux mets et que son palais en jouiraitcomme d'un régal.

Il se levad'un bondcourut à la cuisineordonna de chercher dans levillageune michedu fromage blancde la cibouleprescrivit qu'onlui apprêtât une tartine absolument pareille àcelle que rongeait l'enfantet il retourna s'asseoir sous son arbre.

Lesmarmots se battaient maintenant. Ils s'arrachaient des lambeaux depain qu'ils s'enfonçaientdans les jouesen se suçantles doigts. Des coups de pied et des coups de poing pleuvaient et lesplus faiblesfoulés par terreruaientet pleuraientlederrière raboté par les caillasses.

Cespectacle ranima des Esseintes; l'intérêt qu'il prit àce combat détournait ses pensées de son mal; devantl'acharnement de ces méchants mômesil songea àla cruelle et abominable loi de la lutte pour l'existenceet bienque ces enfants fussent ignoblesil ne put s'empêcher des'intéresser à leur sort et de croire que mieux eûtvalu pour eux que leur mère n'eût point mis bas.

En effetc'était de la gourmedes coliques et des fièvresdesrougeoles et des gifles dès le premier âge; des coups debottes et des travaux abêtissantsvers les treize ans; desduperies de femmesdes maladies et des cocuages dès l'âged'homme; c'était aussivers le déclindes infirmitéset des agoniesdans un dépôt de mendicité oudans un hospice.

Etl'avenir étaiten sommeégal pour tous etni lesunsni les autress'ils avaient eu un peu de bon sensn'auraientpu s'envier. Pour les richesc'étaient dans un milieudifférentles mêmes passionsles mêmes tracasles mêmes peinesles mêmes maladieset c'étaientaussiles mêmes jouissances médiocresqu'elles fussentalcooliqueslittéraires ou charnelles. Il y avait mêmeune vague compensation à tous les mauxune sorte de justicequi rétablissait l'équilibre du malheur entre lesclassesen dispensant plus aisément les pauvres dessouffrances physiques qui accablaient plus implacablement le corpsplus débile et plus émacié des riches.

Quellefolie que de procréer des gosses! pensait des Esseintes. Etdire que les ecclésiastiques qui ont fait voeu de stérilitéont poussé l'inconséquence jusqu'à canonisersaint Vincent de Paul parce qu'il réservait pour d'inutilestortures des innocents!

Grâceà ses odieuses précautionscelui-là avaitreculépendant des annéesla mort d'êtresinintelligents et insensiblesde telle façon quedevenusplus tardpresque compréhensifs eten tout casaptes àla douleurils pussent prévoir l'avenirattendre et redoutercette mort dont ils ignoraient naguère jusqu'au nomquelques-uns mêmel'appeleren haine de cette condamnation àl'existence qu'il leur infligeait en vertu d'un code théologiqueabsurde!

Et depuisque ce vieillard était décédéses idéesavaient prévalu; on recueillait des enfants abandonnésau lieu de les laisser doucement périr sans qu'ils s'enaperçussentet cependant cette vie qu'on leur conservaitdevenaitde jours en joursplus rigoureuse et plus aride!

Sousprétexte de liberté et de progrèsla Sociétéavait encore découvert le moyen d'aggraver la misérablecondition de l'hommeen l'arrachant à son chez luienl'affublant d'un costume ridiculeen lui distribuant des armesparticulièresen l'abrutissant sous un esclavage identique àcelui dont on avait jadis affranchipar compassionles nègreset tout cela pour le mettre à même d'assassiner sonprochainsans risquer l'échafaudcomme les ordinairesmeurtriers qui opèrentseulssans uniformesavec des armesmoins bruyantes et moins rapides.

Quellesingulière époquese disait des Esseintesque cellequitout en invoquant les intérêts de l'humanitécherche à perfectionner les anesthésiques poursupprimer la souffrance physique et prépareen mêmetempsde tels stimulants pour aggraver la douleur morale!

Ah! sijamaisau nom de la pitiél'inutile procréationdevait être aboliec'était maintenant! Mais iciencoreles lois édictées par des Portalis ou desHomais apparaissaientféroces et étranges.

La Justicetrouvait toutes naturelles les fraudes en matière degénération; c'était un faitreconnuadmis iln'était point de ménagesi riche qu'il fûtquine confiât ses enfants à la lessive ou qui n'usâtd'artifices qu'on vendait librement et qu'il ne serait d'ailleursvenu à l'esprit de personnede réprouver. Et pourtantsi ces réserves ou si ces subterfuges demeuraientinsuffisantssi la fraude ratait etqu'afin de la réparerl'on recourût à des mesures plus efficacesah! alorsil n'y avait pas assez de prisonspas assez de maisons centralespas assez de bagnespour enfermer les gens que condamnaientdebonne foidu rested'autres individus quile soir mêmedansle lit conjugaltrichaient de leur mieux pour ne pas enfanter desmômes!

Lasupercherie elle-même n'était donc pas un crimemais laréparation de cette supercherie en était un.

En sommepour la Sociétéétait réputécrime l'acte qui consistait à tuer un être douéde vie; et cependanten expulsant un foetuson détruisait unanimalmoins formémoins vivantetà coup sûrmoins intelligent et plus laid qu'un chien ou qu'un chat qu'on peutse permettre impunément d'étrangler dès sanaissance!

Il est bond'ajouterpensait des Esseintesquepour plus d'équitéce n'est point l'homme maladroitqui s'empresse généralementde disparaîtremais bien la femmevictime de la maladressequi expie le forfait d'avoir sauvé de la vie un innocent!

Fallait-iltout de mêmeque le monde fût rempli de préjugéspour vouloir réprimer des manoeuvres si naturellesquel'homme primitifque le sauvage de la Polynésie est amenéà les pratiquerpar le fait de son seul instinct!

Ledomestique interrompit les charitables réflexions que ruminaitdes Esseintesen lui apportant sur un plat de vermeil la tartinequ'il avait souhaitée. Un haut de coeur le tordit; il n'eutpas le courage de mordre ce paincar l'excitation maladive del'estomac avait cessé; une sensation de délabrementaffreux lui revenait; il dut se lever; le soleil tournait et gagnaitpeu à peu sa place; la chaleur devenait à la fois pluspesante et plus active.

- Jetezcette tartinedit-il au domestiqueà ces enfants qui semassacrent sur la route; que les plus faibles soient estropiésn'aient part à aucun morceau et soientde plusrossésd'importance par leurs familles quand ils rentreront chez elles lesculottes déchirées et les yeux meurtris; cela leurdonnera un aperçu de la vie qui les attend! Et il rejoignit samaison et s'affaissadéfaillantdans un fauteuil.

- Il fautpourtant que j'essaie de manger un peuse dit-il. Et il tenta detremper un biscuit dans un vieux Constantia de J.-P. Cloetedont illui restait en cave quelques bouteilles.

Ce vincouleur de pelure d'oignons un tantinet brûlétenant duMalaga rassis et du Portomais avec un bouquet sucréspécialet un arrière-goût de raisins aux sucscondensés et sublimés par d'ardents soleilsl'avaitparfois réconfortéet souvent même avait infuséune énergie nouvelle à son estomac affaibli par lesjeûnes forcés qu'il subissait; mais ce cordiald'ordinaire si fidèleéchoua. Alorsil espéraqu'un émollient refroidirait peut-être les fers chaudsqui le brûlaientet il recourut au Nalifkaune liqueur russecontenue dans une bouteille glacée d'or mat; ce sirop onctueuxet framboisé futlui aussiinefficace. Hélas! letemps était loinoùjouissant d'une bonne santédes Esseintes montaitchez luien pleine caniculedans untraîneauetlàenveloppé de fourrureslesramenant sur sa poitrines'efforçait de grelotterse disaiten s'étudiant à claquer des dents: - Ah! ce vent estglacialmais on gèle icion gèle! parvenait presque àse convaincre qu'il faisait froid!

Cesremèdes n'agissaient malheureusement plus depuis que ses mauxdevenaient réels.

Il n'avaitpointavec celala ressource d'employer le laudanum; au lieu del'apaiserce calmant l'irritait jusqu'à le priver de repos.Jadisil avait voulu se procurer avec l'opium et le haschisch desvisionsmais ces deux substances avaient amené desvomissements et des perturbations nerveuses intenses; il avait dûtout aussitôtrenoncer à les absorber etsans lesecours de ces grossiers excitantsdemander à sa cervelleseulede l'emporter loin de la viedans les rêves.

Quellejournée! se disait-ilmaintenants'épongeant le cousentant ce qui pouvait lui rester de forcesse dissoudre en denouvelles sueurs; une agitation fébrile l'empêchaitencore de demeurer en place; une fois de plusil errait au traversde ses piècesessayantles uns après les autrestousles sièges. De guerre lasseil finit par s'abattre devant sonbureau etappuyé sur la tablemachinalementsans songer àrienil mania un astrolabe placéen guise de presse-papiersur un amas de livres et de notes.

Il avaitacheté cet instrument en cuivre gravé et doréd'origine allemande et datant du XVIIe sièclechez unbrocanteur de Parisaprès une visite au Musée deClunyoù longuement il s'était pâmédevant un merveilleux astrolabeen ivoire ciselédontl'allure cabalistique l'avait ravi.

Cepresse-papier remuaen luitout un essaim de réminiscences.Déterminée et mue par l'aspect de ce joyausa penséepartit de Fontenaypour Parischez le bric-à-brac quil'avait vendupuis rétrograda jusqu'au Musée desThermes etmentalementil revit l'astrolabe d'ivoirealors que sesyeux continuaient à considérermais sans plus le voirl'astrolabe de cuivresur sa table. Puisil sortit du Muséeetsans quitter la villeflâna en cheminvagabonda par larue du Sommerard et le boulevard Saint-Michels'embrancha dans lesrues avoisinantes et s'arrêta devant certaines boutiques dontla fréquence et dont la tenue toute spéciale l'avaientmaintes fois frappé.

Commencéà propos d'un astrolabece voyage spirituel aboutissait auxcaboulots du quartier Latin.

Il serappelait la foison de ces établissementsdans toute la rueMonsieur-le-Prince et dans ce bout de la rue de Vaugirard qui toucheà l'Odéon; parfoisils se suivaientainsi que lesanciens riddecks de la rue du Canal-aux-Harengsd'Anverss'étalaientà la queue leu leusurmontant lestrottoirs de devantures presque semblables.

Au traversdes portes entrouvertes et des fenêtres mal obscurcies par descarreaux de couleur ou par des rideauxil se souvenait d'avoirentrevu des femmes qui marchaienten se traînant et enavançant le coucomme font les oies; d'autresprostréessur des banquettesusaient leurs coudes au marbre des tables etruminaienten chantonnantles tempes entre les poings; d'autresencore se dandinaient devant des glacesen pianotantdu bout desdoigtsleurs faux cheveux lustrés par un coiffeur; d'autresenfin tiraient d'escarcelles aux ressorts dérangésdespiles de pièces blanches et de sous qu'elles alignaientméthodiquementen des petits tas.

La plupartavaient des traits massifsdes voix enrouéesdes gorgesmolles et des yeux peintset toutespareilles à desautomates remontés à la fois par la même cleflançaient du même ton les mêmes invitesdébitaient avec le même sourire les mêmes proposbiscornusles mêmes réflexions baroques.

Desassociations d'idées se formaient dans l'esprit de desEsseintes qui arrivait à une conclusionmaintenant qu'ilembrassait par le souvenirà vol d'oiseauces tasd'estaminets et de rues.

Ilcomprenait la signification de ces cafés qui répondaientà l'état d'âme d'une générationtout entièreet il en dégageait la synthèse del'époque.

Eteneffetles symptômes étaient manifestes et certains; lesmaisons de tolérance disparaissaientet à mesure quel'une d'elles se fermaitun caboulot opérait son ouverture.

Cettediminution de la prostitution soumise au profit des amoursclandestinesrésidait évidemment dans lesincompréhensibles illusions des hommesau point de vuecharnel.

Simonstrueux que cela pût paraîtrele caboulotsatisfaisait un idéal.

Bien queles penchants utilitaires transmis par l'héréditéet développés par les précoces impolitesses etles constantes brutalités des collègeseussent rendula jeunesse contemporaine singulièrement mal élevéeet aussi singulièrement positive et froideelle n'en avaitpas moins gardéau fond du coeurune vieille fleur bleueunvieil idéal d'une affection rance et vague.

Aujourd'huiquand le sang la travaillaitelle ne pouvait se résoudre àentrerà consommerà payer et à sortir;c'étaità ses yeuxde la bestialitédu rut dechien couvrant sans préambules une chienne; puis la vanitéfuyaitinassouviede ces maisons tolérées oùil n'y avait euni simulacre de résistanceni semblant devictoireni préférence espéréeni mêmede largesse obtenue de la part de la marchande qui aurait sestendressessuivant les prix. Au contrairela cour faite àune fille de brasserieménageait toutes les susceptibilitésde l'amourtoutes les délicatesses du sentiment. Celle-làon se la disputaitet ceux auxquels elle consentait àoctroyermoyennant de copieux salairesun rendez-vouss'imaginaientde bonne foil'avoir emporté sur un rivalêtre l'objet d'une distinction honorifiqued'une faveur rare.

Cependantcette domesticité était aussi bêteaussiintéresséeaussi vile et aussi repue que celle quidesservait les maisons à numéros. Comme elleellebuvait sans soifriait sans motifraffolait des caresses d'unblousiers'insultait et se crêpait le chignonsans cause;malgré toutdepuis le tempsla jeunesse parisienne nes'était pas encore aperçue que les bonnes des caboulotsétaientau point de vue de la beauté plastiqueaupoint de vue des attitudes savantes et des atours nécessairesbien inférieures aux femmes enfermées dans des salonsde luxe! Mon Dieuse disait des Esseintesqu'ils sont donc godichesces gens qui papillonnent autour des brasseries; caren sus de leursridicules illusionsils en viennent même à oublier lepéril des appâts dégradés et suspectsàne plus tenir compte de l'argent dépensé dans un nombrede consommations tarifé d'avance par la patronnedu tempsperdu à attendre une livraison différée pour enaugmenter le prixdes atermoiements répétéspour décider et activer le jeu des pourboires!

Cesentimentalisme imbécile combiné avec une férocitépratiquereprésentait la pensée dominante du siècle;ces mêmes gens qui auraient éborgné leurprochainpour gagner dix sousperdaient toute luciditétoutflairdevant ces louches cabaretières qui les harcelaientsans pitié et les rançonnaient sans trêve. Desindustries travaillaientdes familles se grugeaient entre elles sousprétexte de commerceafin de se laisser chiper de l'argentpar leurs fils qui se laissaientà leur tourescroquer parces femmes que dépouillaienten dernier ressortles amantsde coeur.

Dans toutParisde l'est à l'ouestet du nord au sudc'étaitune chaîne ininterrompue de carottesun carambolage de volsorganisés qui se répercutait de proche en procheettout cela parce qu'au lieu de contenter les gens tout de suiteonsavait les faire patienter et les faire attendre.

Au fondle résumé de la sagesse humaine consistait àtraîner les choses en longueur; à dire non puis enfinoui; car l'on ne maniait vraiment les générations qu'enles lanternant!

- Ah! s'ilen était de même de l'estomacsoupira des Esseintestordu par une crampe qui ramenait vivement son esprit égaréau loinà Fontenay.

CHAPITREXIV

Cahin-cahaquelques jours s'écoulèrentgrâce à desruses qui réussirent à leurrer la défiance del'estomacmais un matinles marinades qui masquaient l'odeur degraisse et le fumet de sang des viandes ne furent plus acceptéeset des Esseintes anxieuxse demanda si sa faiblesse déjàgranden'allait pas s'accroître et l'obliger à garderle lit. Une lueur jaillit soudain dans sa détresse; il serappela que l'un de ses amisjadis bien maladeétaitparvenuà l'aide d'un sustenteurà enrayer l'anémieà maintenir le dépérissementà conserverson peu de force.

Il dépêchason domestique à Parisà la recherche de ce précieuxinstrument etd'après le prospectus que le fabricant yjoignitil enseigna lui-même à la cuisinière lafaçon de couper le rosbif en petits morceauxde le jeter àsecdans cette marmite d'étainavec une tranche de poireauet de carottepuis de visser le couvercle et de mettre le toutbouillirau bain-mariependant quatre heures.

Au bout dece tempson pressait les filaments et l'on buvait une cuilleréedu jus bourbeux et salédéposé au fond de lamarmite. Alorson sentait comme une tiède moellecomme unecaresse veloutéedescendre.

Cetteessence de nourriture arrêtait les tiraillements et les nauséesdu videincitait même l'estomac qui ne se refusait pas àaccepter quelques cuillerées de soupe.

Grâceà ce sustenteurla névrose stationnaet des Esseintesse dit: - C'est toujours autant de gagné; peut-être quela température changeraque le ciel versera un peu de cendresur cet exécrable soleil qui m'épuiseet quej'atteindrai ainsisans trop d'encombreles premiers brouillards etles premiers froids.

Dans cetengourdissementdans cet ennui désoeuvré où ilplongeaitsa bibliothèque dont le rangement demeuraitinachevél'agaça; ne bougeant plus de son fauteuililavait constamment sous les yeux ses livres profanesposés deguingois sur les tablettesempiétant les uns sur les autress'étayant entre eux ou gisant de même que des capucinsde cartessur le flancà plat; ce désordre le choquad'autant plus qu'il contrastait avec le parfait équilibre desoeuvres religieusessoigneusement alignées à laparadele long des murs.

Il tentade faire cesser cette confusionmais après dix minutes detravaildes sueurs l'inondèrent; cet effort l'épuisait;il fut s'étendrebrisésur un divanet il sonna sondomestique.

Sur sesindicationsle vieillard se mit à l'oeuvrelui apportantunà unles livres qu'il examinait et dont il désignaitla place.

Cettebesogne fut de courte duréecar la bibliothèque de desEsseintes ne renfermait qu'un nombre singulièrement restreintd'oeuvres laïquescontemporaines.

Àforce de les avoir passéesdans son cerveaucomme on passedes bandes de métal dans une filière d'acier d'oùelles sortent ténueslégèrespresque réduitesen d'imperceptibles filsil avait fini par ne plus posséderde livres qui résistassent à un tel traitement etfussent assez solidement trempés pour supporter le nouveaulaminoir d'une lecture; à avoir ainsi voulu raffineril avaitrestreint et presque stérilisé toute jouissanceenaccentuant encore l'irrémédiable conflit qui existaitentre ses idées et celles du monde où le hasard l'avaitfait naître. Il était arrivé maintenant àce résultatqu'il ne pouvait plus découvrir un écritqui contentât ses secrets désirs; et même sonadmiration se détachait des volumes qui avaient certainementcontribué à lui aiguiser l'esprità le rendreaussi soupçonneux et aussi subtil.

En artses idées étaient pourtant parties d'un point de vuesimple; pour luiles écoles n'existaient point; seul letempérament de l'écrivain importait; seul le travail desa cervelle intéressaitquel que fût le sujet qu'ilabordât. Malheureusementcette véritéd'appréciationdigne de La Palisseétait à peuprès inapplicablepar ce simple motif quetout en désirantse dégager des préjugéss'abstenir de toutepassionchacun va de préférence aux oeuvres quicorrespondent le plus intimement à son propre tempéramentet finit par reléguer en arrière toutes les autres.

Ce travailde sélection s'était lentement opéré enlui; il avait naguère adoré le grand Balzacmais enmême temps que son organisme s'était déséquilibréque ses nerfs avaient pris le dessusses inclinations s'étaientmodifiées et ses admirations avaient changé. Bientôtmêmeet quoiqu'il se rendît compte de son injusticeenvers le prodigieux auteur de La Comédie humaine ilen était venu à ne plus ouvrir ses livres dont l'artvalide le froissait; d'autres aspirations l'agitaient maintenantquidevenaienten quelque sorteindéfinissables.

En sesondant biennéanmoinsil comprenait d'abord quepourl'attirerune oeuvre devait revêtir ce caractèred'étrangeté que réclamait Edgar Poemais ils'aventurait volontiers plus loinsur cette route et appelait desflores byzantines de cervelle et des déliquescencescompliquées de langue; il souhaitait une indécisiontroublante sur laquelle il pût rêverjusqu'à cequ'il la fità sa volontéplus vague ou plus fermeselon l'état momentané de son âme. Il voulaitensommeune oeuvre d'art et pour ce qu'elle était par elle-mêmeet pour ce qu'elle pouvait permettre de lui prêteril voulaitaller avec ellegrâce à ellecomme soutenu par unadjuvantcomme porté par un véhiculedans une sphèreoù les sensations sublimées lui imprimeraient unecommotion inattendue et dont il chercherait longtemps et mêmevainement à analyser les causes.

Enfindepuis son départ de Parisil s'éloignaitde plus enplusde la réalité et surtout du monde contemporainqu'il tenait en une croissante horreur; cette haine avait forcémentagi sur ses goûts littéraires et artistiqueset il sedétournait le plus possible des tableaux et des livres dontles sujets délimités se reléguaient dans la viemoderne.

Aussiperdant la faculté d'admirer indifféremment la beautésous quelque forme qu'elle se présentepréférait-ilchez FlaubertLa Tentation de saint Antoine àL'Éducation sentimentale; chez de GoncourtLaFaustin à Germinie Lacerteux; chez ZolaLaFaute de l'abbé Mouret à L'Assommoir.

Ce pointde vue lui paraissait logique; ces oeuvres moins immédiatesmais aussi vibrantesaussi humainesle faisaient pénétrerplus loin dans le tréfonds du tempérament de cesmaîtres qui livraient avec un plus sincère abandon lesélans les plus mystérieux de leur êtreet ellesl'enlevaientlui aussiplus haut que les autreshors de cette vietriviale dont il était si las.

Puis ilentraitavec ellesen complète communion d'idées avecles écrivains qui les avaient conçuesparce qu'ilss'étaient alors trouvés dans une situation d'espritanalogue à la sienne.

En effetlorsque l'époque où un homme de talent est obligéde vivreest plate et bêtel'artiste està son insumêmehanté par la nostalgie d'un autre siècle.

Ne pouvants'harmoniser qu'à de rares intervalles avec le milieu oùil évolue; ne découvrant plus dans l'examen de cemilieu et des créatures qui le subissentdes jouissancesd'observation et d'analyse suffisantes à le distraireil sentsourdre et éclore en lui de particuliers phénomènes.De confus désirs de migration se lèvent qui sedébrouillent dans la réflexion et dans l'étude.Les instinctsles sensationsles penchants légués parl'hérédité se réveillentse déterminents'imposent avec une impérieuse assurance. Il se rappelle dessouvenirs d'êtres et de choses qu'il n'a pas personnellementconnuset il vient un moment où il s'évade violemmentdu pénitencier de son siècle et rôdeen toutelibertédans une autre époque avec laquellepar unedernière illusionil lui semble qu'il eût étémieux en accord.

Chez lesunsc'est un retour aux âges consommésauxcivilisations disparuesaux temps morts; chez les autresc'est unélancement vers le fantastique et vers le rêvec'estune vision plus ou moins intense d'un temps à écloredont l'image reproduitsans qu'il le sachepar un effet d'atavismecelle des époques révolues.

ChezFlaubertc'étaient des tableaux solennels et immensesdespompes grandioses dans le cadre barbare et splendide desquelsgravitaient des créatures palpitantes et délicatesmystérieuses et hautainesdes femmes pourvuesdans laperfection de leur beautéd'âmes en souffranceau fonddesquelles il discernait d'affreux détraquementsde follesaspirationsdésolées qu'elles étaient déjàpar la menaçante médiocrité des plaisirs quipouvaient naître.

Tout letempérament du grand artiste éclatait en cesincomparables pages de La Tentation de saint Antoine et deSalammbô oùloin de notre vie mesquineilévoquait les éclats asiatiques des vieux âgesleurs éjaculations et leurs abattements mystiquesleursdémences oisivesleurs férocités commandéespar ce lourd ennui qui découleavant même qu'on les aitépuiséesde l'opulence et de la prière.

Chez deGoncourtc'était la nostalgie du siècle précédentun retour vers les élégances d'une sociétéà jamais perdue. Le gigantesque décor des mers battantles môlesdes déserts se déroulant àperte de vue sous de torrides firmamentsn'existait pas dans sonoeuvre nostalgique qui se confinaitprès d'un parc auliquedans un boudoir attiédi par les voluptueux effluves d'unefemme au sourire fatiguéà la moue perverseauxprunelles irrésignées et pensives. L'âme dont ilanimait ses personnagesn'était plus cette âmeinsufflée par Flaubert à ses créaturescetteâme révoltée d'avance par l'inexorable certitudequ'aucun bonheur nouveau n'était possible; c'était uneâme révoltée après couppar l'expériencede tous les inutiles efforts qu'elle avait tentés pourinventer des liaisons spirituelles plus inédites et pourremédier à cette immémoriale jouissance qui serépercutede siècles en sièclesdansl'assouvissement plus ou moins ingénieux des couples.

Bienqu'elle vécût parmi nous et qu'elle fût bien et devie et de corps de notre tempsla Faustin étaitpar lesinfluences ancestralesune créature du siècle passédont elle avait les épices d'âmela lassitudecérébralel'excèdement sensuel.

Ce livred'Edmond de Goncourt était l'un des volumes les plus caresséspar des Esseintes; eten effetcette suggestion au rêve qu'ilréclamaitdébordait de cette oeuvre où sous laligne écriteperçait une autre ligne visible àl'esprit seulindiquée par un qualificatif qui ouvrait deséchappées de passionpar une réticence quilaissait deviner des infinis d'âme qu'aucun idiome n'eûtpu combler; puisce n'était plus la langue de Flaubertcettelangue d'une inimitable magnificencec'était un styleperspicace et morbidenerveux et retorsdiligent à noterl'impalpable impression qui frappe les sens et détermine lasensationun style expert à moduler les nuances compliquéesd'une époque qui était par elle-mêmesingulièrement complexe. En sommec'était le verbeindispensable aux civilisations décrépites quipourl'expression de leurs besoinsexigentà quelque âgequ'elles se produisentdes acceptionsdes tournuresdes fontesnouvelles et de phrases et de mots.

ÀRomele paganisme mourant avait modifié sa prosodietransmuésa langueavec Ausoneavec Claudienavec Rutilius dont le styleattentif et scrupuleuxcapiteux et sonnantprésentaitsurtout dans ses parties descriptives de refletsd'ombresdenuancesune nécessaire analogie avec le style des deGoncourt.

ÀParisun fait unique dans l'histoire littéraire s'étaitproduit; cette société agonisante du XVIIIe sièclequi avait eu des peintresdes sculpteursdes musiciensdesarchitectespénétrés de ses goûtsimbusde ses doctrinesn'avait pu façonner un réel écrivainqui rendît ses élégances moribondesqui exprimâtle suc de ses joies fébrilessi durement expiées; ilavait fallu attendre l'arrivée de de Goncourtdont letempérament était fait de souvenirsde regrets avivésencore par le douloureux spectacle de la misère intellectuelleet des basses aspirations de son tempspour Quenon seulement dansses livres d'histoiremais encore dans une oeuvre nostalgique commeLa Faustin il pût ressusciter l'âme même decette époqueincarner ses nerveuses délicatesses danscette actricesi tourmentée à se presser le coeur et às'exacerber le cerveauafin de savourer jusqu'à l'épuisementles douloureux révulsifs de l'amour et de l'art!

Chez Zolala nostalgie des au-delà était différente. Iln'y avait en lui aucun désir de migration vers les régimesdisparusvers les univers égarés dans la nuit destemps; son tempéramentpuissantsolideépris desluxuriances de la viedes forces sanguinesdes santésmoralesle détournait des grâces artificielles et deschloroses fardées du dernier siècleainsi que de lasolennité hiératiquede la férocitébrutale et des rêves efféminés et ambigus duvieil Orient. Le jour oùlui aussiil avait étéobsédé par cette nostalgiepar ce besoin qui est ensomme la poésie mêmede fuir loin de ce mondecontemporain qu'il étudiaitil s'était rué dansune idéale campagneoù la sève bouillait auplein soleil; il avait songé à de fantastiques ruts decielà de longues pâmoisons de terreà defécondantes pluies de pollen tombant dans les organeshaletants des fleurs: il avait abouti à un panthéismegigantesqueavaità son insu peut-êtrecrééavec ce milieu édénique où il plaçait sonAdam et son Eveun prodigieux poème hindoucélébranten un style dont les larges teintesplaquées à cruavaient comme un bizarre éclat de peinture indiennel'hymnede la chairla matièreaniméevivanterévélantpar sa fureur de générationà la créaturehumainele fruit défendu de l'amourses suffocationssescaresses instinctivesses naturelles poses.

AvecBaudelaireces trois maîtres étaientdans lalittérature françaisemoderne et profaneceux quiavaient le mieux interné et le mieux pétri l'esprit dedes Esseintesmais à force de les relirede s'êtresaturé de leurs oeuvresde les savoirpar coeurtoutentièresil avait dûafin de les pouvoir absorberencores'efforcer de les oublier et les laisser pendant quelquetemps sur ses rayonsau repos.

Aussi lesouvrait-il à peinemaintenant que le domestique les luitendait. Il se bornait à indiquer la place qu'elles devaientoccuperveillant à ce qu'elles fussent classéesenbon ordreet à l'aise.

Ledomestique lui apporta une nouvelle série de livres; ceux-làl'opprimèrent davantage; c'étaient des livres verslesquels son inclination s'était peu à peu portéedes livres qui le délassaient de la perfection des écrivainsde plus vaste encolurepar leurs défauts mêmes; iciencoreà avoir voulu raffinerdes Esseintes étaitarrivé à chercher parmi de troubles pages des phrasesdégageant une sorte d'électricité qui le faisaittressaillir alors qu'elles déchargeaient leur fluide dans unmilieu qui paraissait tout d'abord réfractaire.

L'imperfectionmême lui plaisaitpourvu qu'elle ne fûtni parasiteniservileet peut-être y avait-il une dose de véritédans sa théorie que l'écrivain subalterne de ladécadenceque l'écrivain encore personnel maisincompletalambique un baume plus irritantplus apéritifplus acideque l'artiste de la même époque qui estvraiment grandvraiment parfait. À son avisc'étaitparmi leurs turbulentes ébauches que l'on apercevait lesexaltations de la sensibilité les plus suraiguëslescaprices de la psychologie les plus morbidesles dépravationsles plus outrées de la langue sommée dans ses derniersrefus de contenird'enrober les sels effervescents des sensations etdes idées.

Aussiforcémentaprès les maîtress'adressait-il àquelques écrivains que lui rendait encore plus propices etplus chersle mépris dans lequel les tenait un publicincapable de les comprendre.

L'und'euxPaul Verlaineavait jadis débuté par un volumede versles Poèmes Saturniens un volume presquedébileoù se coudoyaient des pastiches de Leconte deLisle et des exercices de rhétorique romantiquemais oùfiltrait déjàau travers de certaines piècestelles que le sonnet intitulé « Rêve familier »la réelle personnalité du poète.

Àchercher ses antécédentsdes Esseintes retrouvait sousles incertitudes des esquissesun talent déjàprofondément imbibé de Baudelairedont l'influences'était plus tard mieux accentuée sans que néanmoinsla sportule consentie par l'indéfectible maîtrefûtflagrante.

Puisd'aucuns de ses livresLa Bonne Chanson Les Fêtesgalantes Romances sans paroles enfin son dernier volumeSagesse renfermaient des poèmes où l'écrivainoriginal se révélaittranchant sur la multitude de sesconfrères.

Muni derimes obtenues par des temps de verbesquelquefois même par delongs adverbes précédés d'un monosyllabe d'oùils tombaient comme du rebord d'une pierreen une cascade pesanted'eauson verscoupé par d'invraisemblables césuresdevenait souvent singulièrement abstrusavec ses ellipsesaudacieuses et ses étranges incorrections qui n'étaientpoint cependant sans grâce.

Maniantmieux que pas un la métriqueil avait tenté derajeunir les poèmes à forme fixe: le sonnet qu'ilretournaitla queue en l'airde même que certains poissonsjaponais en terre polychrome qui posent sur leur socleles ouïesen bas; ou bien il le dépravaiten n'accouplant que des rimesmasculines pour lesquelles il semblait éprouver une affection;il avait également et souvent usé d'une forme bizarred'une strophe de trois vers dont le médian restait privéde rimeet d'un tercetmonorimesuivi d'un unique versjetéen guise de refrain et se faisant écho avec lui-mêmetels que les streets: « Dansons la Gigue »; il avaitemployé d'autres rythmes encore où le timbre presqueeffacé ne s'entendait plus que dans des strophes lointainescomme un son éteint de cloche.

Mais sapersonnalité résidait surtout en ceci: qu'il avait puexprimer de vagues et délicieuses confidencesàmi-voixau crépuscule. Seulil avait pu laisser devinercertains au-delà troublants d'âmedes chuchotements sibas de penséesdes aveux si murmuréssi interrompusque l'oreille qui les percevaitdemeurait hésitantecoulantà l'âme des langueurs avivées par le mystèrede ce souffle plus deviné que senti. Tout l'accent de Verlaineétait dans ces adorables vers des Fêtes galantes:Le soir tombaitun soir équivoque d'automneLes belles sependant rêveuses à nos brasDirent alors des mots sispécieux tout basQue notre âme depuis ce temps trembleet s'étonne.

Ce n'étaitplus l'horizon immense ouvert par les inoubliables portes deBaudelairec'étaitsous un clair de luneune fenteentrebâillée sur un champ plus restreint et plus intimeen somme particulier à l'auteur qui avaitdu resteen cesvers dont des Esseintes était friandformulé sonsystème poétique: Car nous voulons la nuance encorePas la couleurrien que la nuance . . . . . . . . . . . . . . . . .. Et tout le reste est littérature.

Volontiersdes Esseintes l'avait accompagné dans ses oeuvres les plusdiverses. Après ses Romances sans paroles parues dansl'imprimerie d'un journal à SensVerlaine s'étaitassez longuement tupuis en des vers charmants où passaitl'accent doux et transi de Villonil avait reparuchantant laVierge« loin de nos jours d'esprit charnelet de chairtriste ». Des Esseintes relisait souvent ce livre de Sagesseet se suggérait devant ses poèmes des rêveriesclandestinesdes fictions d'un amour occulte pour une Madonebyzantine qui se muaità un certain momenten une Cydaliseégarée dans notre siècleet si mystérieuseet si troublantequ'on ne pouvait savoir si elle aspirait àdes dépravations tellement monstrueuses qu'ellesdeviendraientaussitôt accompliesirrésistibles; oubiensi elle s'élançaitelle-mêmedans lerêvedans un rêve immaculéoù l'adorationde l'âme flotterait autour d'elleà l'étatcontinuellement inavouécontinuellement pur.

D'autrespoètes l'incitaient encore à se confier à eux:Tristan Corbièrequien 1873dans l'indifférencegénéraleavait lancé un volume des plusexcentriquesintitulé: Les Amours jaunes. DesEsseintes quien haine du banal et du communeût acceptéles folies les plus appuyéesles extravagances les plusbaroquesvivait de légères heures avec ce livre oùle cocasse se mêlait à une énergie désordonnéeoù des vers déconcertants éclataient dans despoèmes d'une parfaite obscuritételles que leslitanies du Sommeil qu'il qualifiaità un certainmomentd'

Obscèneconfesseur des dévotes mort-nées.

C'étaità peine françaisl'auteur parlait nègreprocédait par un langage de télégrammeabusaitdes suppressions de verbesaffectait une gouailleriese livrait àdes quolibets de commis-voyageur insupportablepuis tout àcoupdans ce fouillisse tortillaient des concetti falotsdesminauderies interlopeset soudain jaillissait un cri de douleuraiguëcomme une corde de violoncelle qui se brise. Avec celadans ce style rocailleuxsecdécharné àplaisirhérissé de vocables inusitésdenéologismes inattendusfulguraient des trouvaillesd'expressiondes vers nomades amputés de leur rimesuperbes;enfinen sus de ses Poèmes parisiens où des Esseintesrelevait cette profonde définition de la femme:

Éternelféminin de l'éternel jocrisse

TristanCorbière avaiten un style d'une concision presque puissantecélébré la mer de Bretagneles sérailsmarinsle Pardon de Sainte-Anneet il s'était mêmeélevé jusqu'à l'éloquence de la hainedans l'insulte dont il abreuvaità propos du camp de Gonlieles individus qu'il désignait sous le nom de « forainsdu Quatre-Septembre ».

Cefaisandage dont il était gourmand et que lui présentaitce poèteaux épithètes crispéesauxbeautés qui demeuraient toujours à l'état un peususpectdes Esseintes le retrouvait encore dans un autre poèteThéodore Hannonun élève de Baudelaire et deGautiermû par un sens très spécial desélégances recherchées et des joies factices.

Àl'encontre de Verlaine qui dérivaitsans croisementdeBaudelairesurtout par le côté psychologiquepar lanuance captieuse de la penséepar la docte quintessence dusentimentThéodore Hannon descendait du maîtresurtoutpar le côté plastiquepar la vision extérieuredes êtres et des choses.

Sacorruption charmante correspondait fatalement aux penchants de desEsseintes quipar les jours de brumepar les jours de pluies'enfermait dans le retrait imaginé par ce poète et segrisait les yeux avec les chatoiements de ses étoffesavecles incandescences de ses pierresavec ses somptuositésexclusivement matériellesqui concouraient aux incitationscérébrales et montaient comme une poudre de cantharidedans un nuage de tiède encens vers une Idole Bruxelloiseauvisage fardéau ventre tanné par des parfums.

Àl'exception de ces poètes et de Stéphane Mallarméqu'il enjoignit à son domestique de mettre de côtépour le classer à partdes Esseintes n'était que bienfaiblement attiré par les poètes.

En dépitde sa forme magnifiqueen dépit de l'imposante allure de sesvers qui se dressaient avec un tel éclat que les hexamètresd'Hugo même semblaienten comparaisonmornes et sourdsLeconte de Lisle ne pouvait plus maintenant le satisfaire.L'antiquité si merveilleusement ressuscitée parFlaubertrestait entre ses mains immobile et froide. Rien nepalpitait dans ses vers tout en façade que n'étayaitla plupart du tempsaucune idée; rien ne vivait dans cespoèmes déserts dont les impassibles mythologiesfinissaient par le glacer. D'autre partaprès l'avoirlongtemps choyéedes Esseintes arrivait aussi à sedésintéresser de l'oeuvre de Gautier; son admirationpour l'incomparable peintre qu'était cet hommeétaitallée en se dissolvant de jours en jourset maintenant ildemeurait plus étonné que ravipar ses descriptions enquelque sorte indifférentes. L'impression des objets s'étaitfixée sur son oeil si perceptifmais elle s'y étaitlocaliséen'avait pas pénétré plus avantdans sa cervelle et dans sa chair; de même qu'un prodigieuxréflecteuril s'était constamment borné àréverbéreravec une impersonnelle nettetédesalentours.

Certesdes Esseintes aimait encore les oeuvres de ces deux poètesainsi qu'il aimait les pierres raresles matières précieuseset mortesmais aucune des variations de ces parfaits instrumentistesne pouvait plus l'extasiercar aucune n'était ductile aurêveaucune n'ouvraitpour lui du moinsl'une de cesvivantes échappées qui lui permettaient d'accélérerle vol lent des heures.

Il sortaitde leurs livres à jeunet il en était de même deceux d'Hugo; le côté Orient et patriarche étaittrop convenutrop videpour le retenir; et le côtétout à la fois bonne d'enfant et grand-pèrel'exaspérait; il lui fallait arriver aux Chansons des rueset des bois pour hennir devant l'impeccable jonglerie de samétriquemais combienen fin de compteil eût échangétous ces tours de force pour une nouvelle oeuvre de Baudelaire quifût l'égale de l'anciennecar décidémentcelui-là était à peu près le seul dontles vers continssentsous leur splendide écorceunebalsamique et nutritive moelle!

En sautantd'un extrême à l'autrede la forme privéed'idéesaux idées privées de formedesEsseintes demeurait non moins circonspect et non moins froid. Leslabyrinthes psychologiques de Stendhalles détoursanalytiques de Duranty le séduisaientmais leur langueadministrativeincolorearideleur prose en locationtout au plusbonne pour l'ignoble industrie du théâtrelerepoussait. Puis les intéressants travaux de leurs astucieuxdémontages s'exerçaientpour tout diresur descervelles agitées par des passions qui ne l'émouvaientplus. Il se souciait peu des affections généralesdesassociations d'idées communesmaintenant que la rétentionde son esprit s'exagérait et qu'il n'admettait plus que lessensations superfines et que les tourmentes catholiques etsensuelles.

Afin dejouir d'une oeuvre qui joignîtsuivant ses voeuxà unstyle incisifune analyse pénétrante et félineil lui fallait arriver au maître de l'Inductionà ceprofond et étrange Edgar Poepour lequeldepuis le tempsqu'il le relisait sa dilection n'avait pu déchoir.

Plus quetout autrecelui-là peut-être répondait pard'intimes affinités aux postulations méditatives de desEsseintes.

SiBaudelaire avait déchiffré dans les hiéroglyphesde l'âme le retour d'âge des sentiments et des idéeslui avaitdans la voie de la psychologie morbideplusparticulièrement scruté le domaine de la volonté.

Enlittératureil avaitle premiersous ce titre emblématique:« Le démon de la Perversité »épiéces impulsions irrésistibles que la volonté subit sansles connaître et que la pathologie cérébraleexplique maintenant d'une façon à peu près sûre;le premier aussiil avait sinon signalédu moins divulguél'influence dépressive de la peur qui agit sur la volontéde même que les anesthésiques qui paralysent lasensibilité et que le curare qui anéantit les élémentsnerveux moteurs; c'était sur ce pointsur cette léthargiede la volontéqu'il avait fait converger ses étudesanalysant les effets de ce poison moralindiquant les symptômesde sa marcheles troubles commençant avec l'anxiétése continuant par l'angoisseéclatant enfin dans la terreurqui stupéfie les volitionssans que l'intelligencebienqu'ébranléefléchisse.

La mortdont tous les dramaturges avaient tant abuséil l'avaitenquelque sorteaiguiséerendue autreen y introduisant unélément algébrique et surhumain; mais c'étaità vrai diremoins l'agonie réelle du moribond qu'ildécrivaitque l'agonie morale du survivant hantédevant le lamentable litpar les monstrueuses hallucinationsqu'engendrent la douleur et la fatigue. Avec une fascination atroceil s'appesantissait sur les actes de l'épouvantesur lescraquements de la volontéles raisonnait froidementserrantpeu à peu la gorge du lecteursuffoquépantelantdevant ces cauchemars mécaniquement agencés de fièvrechaude.

Convulséespar d'héréditaires névrosesaffolées pardes chorées moralesses créatures ne vivaient que parles nerfs; ses femmesles Morellales Ligeiapossédaientune érudition immensetrempée dans les brumes de laphilosophie allemande et dans les mystères cabalistiques duvieil Orientet toutes avaient des poitrines garçonnièreset inertes d'angestoutes étaientpour ainsi direinsexuelles.

Baudelaireet Poeces deux esprits qu'on avait souvent appariésàcause de leur commune poétiquede leur inclination partagéepour l'examen des maladies mentalesdifféraient radicalementpar les conceptions affectives qui tenaient une si large place dansleurs oeuvres; Baudelaire avec son amouraltéré etiniquedont le cruel dégoût faisait songer auxreprésailles d'une inquisition; Poeavec ses amours chastesaériennesoù les sens n'existaient pasoù lacervelle solitaire s'érigeaitsans correspondre à desorganes quis'ils existaientdemeuraient à jamais glacéset vierges.

Cetteclinique cérébrale oùvivisectant dans uneatmosphère étouffantece chirurgien spiritueldevenaitdès que son attention se lassaitla proie de sonimagination qui faisait poudroir comme de délicieux miasmesdes apparitions somnambulesques et angéliquesétaitpour des Esseintes une source d'infatigables conjectures; maismaintenant que sa névrose s'était exaspéréeil y avait des jours où ces lectures le brisaientdes joursoù il restaitles mains tremblantesl'oreille au guetsesentantainsi que le désolant Usherenvahi par une transeirraisonnéepar une frayeur sourde.

Aussidevait-il se modérertoucher à peine à cesredoutables élixirsde même qu'il ne pouvait plusvisiter impunément son rouge vestibule et s'enivrer la vue desténèbres d'Odilon Redon et des supplices de Jan Luyken.

Etcependantlorsqu'il était dans ces dispositions d'esprittoute littérature lui semblait fade après ces terriblesphiltres importés de l'Amérique. Alorsil s'adressaità Villiers de l'Isle-Adamdans l'oeuvre éparse duquelil notait des observations encore séditieusesdes vibrationsencore spasmodiquesmais qui ne dardaient plusà l'exceptionde sa Claire Lenoir du moinsune si bouleversante horreur.

Parueen1867dans la Revue des lettres et des arts cette ClaireLenoir ouvrait une série de nouvelles comprises sous le titregénérique d'« Histoires moroses ». Sur unfond de spéculations obscures empruntées au vieilHegels'agitaient des êtres démantibulésundocteur Tribulat Bonhometsolennel et puérilune ClaireLenoirfarce et sinistreavec les lunettes bleues rondesetgrandes comme des pièces de cent sousqui couvraient ses yeuxà peu près morts.

Cettenouvelle roulait sur un simple adultère et concluait àun indicible effroialors que Bonhometdéployant lesprunelles de Claireà son lit de mortet les pénétrantavec de monstrueuses sondesapercevait distinctement réfléchile tableau du mari qui brandissaitau bout du brasla têtecoupée de l'amanten hurlanttel qu'un Canaqueun chant deguerre.

Basésur cette observation plus ou moins juste que les yeux de certainsanimauxdes boeufspar exempleconservent jusqu'à ladécompositionde même que des plaques photographiquesl'image des êtres et des choses situésau moment oùils expiraientsous leur dernier regardce conte dérivaitévidemment de ceux d'Edgar Poedont il s'appropriait ladiscussion pointilleuse et l'épouvante.

Il enétait de même de l'« Intersigne » qui avaitété plus tard réuni aux Contes cruels unrecueil d'un indiscutable talentdans lequel se trouvait «Véra »une nouvelleque des Esseintes considéraitainsi qu'un petit chef-d'oeuvre.

Icil'hallucination était empreinte d'une tendresse exquise; cen'était plus les ténébreux mirages de l'auteuraméricainc'était une vision tiède et fluidepresque céleste; c'étaitdans un genre identiquelecontre-pied des Béatrice et des Ligeiaces mornes et blancsfantômes engendrés par l'inexorable cauchemar du noiropium!

Cettenouvelle mettait aussi en jeu les opérations de la volontémais elle ne traitait plus de ses affaiblissements et de sesdéfaitessous l'effet de la peur; elle étudiaitaucontraireses exaltationssous l'impulsion d'une conviction tournéeà l'idée fixe; elle démontrait sa puissance quiparvenait même à saturer l'atmosphèreàimposer sa foi aux choses ambiantes.

Un autrelivre de VilliersIsis lui semblait curieux àd'autres titres. Le fatras philosophique de Claire Lenoir obstruaitégalement celui-là qui offrait un incroyable tohu-bohud'observations verbeuses et troubles et de souvenirs de vieuxmélodramesd'oubliettesde poignardsd'échelles decordede tous ces ponts-neuf romantiques que Villiers ne devaitpoint rajeunir dans son « Elën »dans sa «Morgane »des pièces oubliéeséditéeschez un inconnule sieur Francisque Guyonimprimeur àSaint-Brieuc.

L'héroïnede ce livreune marquise Tullia Fabrianaqui était censées'être assimilé la science chaldéenne des femmesd'Edgar Poe et les sagacités diplomatiques de laSanseverina-Taxis de Stendhals'étaiten suscomposél'énigmatique contenance d'une Bradamante mâtinéed'une Circé antique. Ces mélanges insolublesdéveloppaient une vapeur fuligineuse au travers de laquelledes influences philosophiques et littéraires se bousculaientsans avoir pu s'ordonnerdans le cerveau de l'auteurau moment oùil écrivait les prolégomènes de cette oeuvre quine devait pas comprendre moins de sept volumes.

Maisdansle tempérament de Villiersun autre coinbien autrementperçantbien autrement netexistaitun coin de plaisanterienoire et de raillerie féroce; ce n'étaient plus alorsles paradoxales mystifications d'Edgar Poec'était unbafouage d'un comique lugubretel qu'en ragea Swift. Une sériede piècesLes Demoiselles de BienfilâtreL'Affichage céleste La Machine à gloireLe Plus beau dîner du monde décelaient un espritde goguenardise singulièrement inventif et âcre. Toutel'ordure des idées utilitaires contemporainestoutel'ignominie mercantile du siècleétaient glorifiéesen des pièces dont la poignante ironie transportait desEsseintes.

Dans cegenre de la fumisterie grave et acerbeaucun autre livre n'existaiten France; tout au plusune nouvelle de Charles CrosLa Sciencede l'amour insérée jadis dans la Revue du MondeNouveau pouvait-elle étonner par ses folies chimiquesson humour pincéses observations froidement bouffonnesmaisle plaisir n'était plus que relatifcar l'exécutionpéchait d'une façon mortelle. Le style fermecolorésouvent original de Villiersavait disparu pour faire place àune rillette raclée sur l'établi littéraire dupremier venu.

- MonDieu! mon Dieu! qu'il existe donc peu de livres qu'on puisse reliresoupira des Esseintesregardant le domestique qui descendait del'escabelle où il était juché et s'effaçaitpour lui permettre d'embrasser d'un coup d'oeil tous les rayons.

DesEsseintes approuva de la tête. Il ne restait plus sur la tableque deux plaquettes. D'un signeil congédia le vieillard etil parcourut quelques feuilles reliées en peau d'onagrepréalablement satinée à la presse hydrauliquepommelée à l'aquarelle de nuées d'argent etnantie de gardes de vieux lampasdont les ramages un peu éteintsavaient cette grâce des choses fanées que Mallarmécélébra dans un si délicieux poème.

Ces pagesau nombre de neufétaient extraites d'uniques exemplaires desdeux premiers Parnassestirés sur parcheminet précédéesde ce titre: Quelques vers de Mallarmé dessinépar un surprenant calligrapheen lettres oncialescoloriéesrelevéescomme celles des vieux manuscritsde points d'or.

Parmi lesonze pièces réunies sous cette couverturequelques-unesLes Fenêtres L'ÉpilogueAzur le requéraient; mais une entre autresunfragment de l'Hérodiade le subjuguait de mêmequ'un sortilègeà certaines heures.

Combien desoirssous la lampe éclairant de ses lueurs baisséesla silencieuse chambrene s'était-il point senti effleurépar cette Hérodiade quidans l'oeuvre de Gustave Moreaumaintenant envahie par l'ombres'effaçait plus légèrene laissant plus entrevoir qu'une confuse statueencore blanchedans un brasier éteint de pierres!

L'obscuritécachait le sangendormait les reflets et les orsenténébraitles lointains du templenoyait les comparses du crime ensevelis dansleurs couleurs mortesetn'épargnant que les blancheurs del'aquarellesortait la femme du fourreau de ses joailleries et larendait plus nue.

Invinciblementil levait les yeux vers ellela discernait à ses contoursinoubliés et elle revivaitévoquant sur ses lèvresces bizarres et doux vers que Mallarmé lui prête:

« Omiroir! « Eau froide par l'ennui dans ton cadre gelée «Que de foiset pendant les heuresdésolée « Dessonges et cherchant mes souvenirs qui sont « Comme des feuillessous ta glace au trou profond« Je m'apparus en toi comme uneombre lointaine! « Maishorreur! des soirsdans ta sévèrefontaine« J'ai de mon rêve épars connu lanudité! »

Ces versil les aimait comme il aimait les oeuvres de ce poète quidans un siècle de suffrage universel et dans un temps delucrevivait à l'écart des lettresabrité dela sottise environnante par son dédainse complaisantloindu mondeaux surprises de l'intellectaux visions de sa cervelleraffinant sur des pensées déjà spécieusesles greffant de finesses byzantinesles perpétuant en desdéductions légèrement indiquées quereliait à peine un imperceptible fil.

Ces idéesnattées et précieusesil les nouait avec une langueadhésivesolitaire et secrètepleine de rétractionsde phrasesde tournures elliptiquesd'audacieux tropes.

Percevantles analogies les plus lointainesil désignait souvent d'unterme donnant à la foispar un effet de similitudela formele parfumla couleurla qualitél'éclatl'objet oul'être auquel il eût fallu accoler de nombreuses et dedifférentes épithètes pour en dégagertoutes les facestoutes les nuancess'il avait étésimplement indiqué par son nom technique. Il parvenait ainsi àabolir l'énoncé de la comparaison qui s'établissaittoute seuledans l'esprit du lecteurpar l'analogiedèsqu'il avait pénétré le symboleet il sedispensait d'éparpiller l'attention sur chacune des qualitésqu'auraient pu présenterun à unles adjectifs placésà la queue leu leula concentrait sur un seul motsur untoutproduisantcomme pour un tableau par exempleun aspect uniqueet completun ensemble.

Celadevenait une littérature condenséeun coulisessentielun sublimé d'art; cette tactique d'abord employéed'une façon restreintedans ses première oeuvresMallarmé l'avait hardiment arborée dans une piècesur Théophile Gautier et dans L'Après-midi du fauneune églogueoù les subtilités des joiessensuelles se déroulaient en des vers mystérieux etcâlins que trouait tout à coup ce cri fauve et délirantdu faune: « Alors m'éveillerai-je à la ferveurpremière« Droit et seul sous un flot antique delumière« Lys! et l'un de vous tous pour l'ingénuité.

Ce versqui avec le monosyllabe lys! en rejetévoquait l'image dequelque chose de rigided'élancéde blancsur lesens duquel appuyait encore le substantif ingénuité misà la rimeexprimait allégoriquementen un seul termela passionl'effervescencel'état momentané du fauneviergeaffolé de rut par la vue des nymphes.

Dans cetextraordinaire poèmedes surprises d'images nouvelles etinvues surgissaientà tout bout de versalors que le poètedécrivait les élansles regrets du chèvre-piedcontemplant sur le bord du marécage les touffes desroseaux-gardant encoreen un moule éphémèrelaforme creuse des naïades qui l'avaient empli.

PuisdesEsseintes éprouvait aussi de captieuses délices àpalper cette minuscule plaquettedont la couverture en feutre duJaponaussi blanche qu'un lait cailléétait ferméepar deux cordons de soiel'un rose de Chineet l'autre noir.

Dissimuléederrière la couverturela tresse noire rejoignait la tresserose qui mettait comme un souffle de veloutinecomme un soupçonde fard japonais modernecomme un adjuvant libertinsur l'antiqueblancheursur la candide carnation du livreet elle l'enlaçaitnouant en une légère rosettesa couleur sombre àla couleur claireinsinuant un discret avertissement de ce regretune vague menace de cette tristesse qui succèdent auxtransports éteints et aux surexcitations apaisées dessens.

DesEsseintes reposa sur la table L'Après-midi du faune etil feuilleta une autre plaquette qu'il avait fait imprimeràson usageune anthologie du poème en proseune petitechapelleplacée sous l'invocation de Baudelaireet ouvertesur le parvis de ses poèmes.

Cetteanthologie comprenait un selectae du Gaspard de la Nuit de cefantasque Aloysius Bertrand qui a transféré lesprocédés du Léonard dans la prose et peintavecses oxydes métalliquesde petits tableaux dont les vivescouleurs chatoientainsi que celles des émaux lucides. DesEsseintes y avait joint Le Vox populi de Villiersune piècesuperbement frappée dans un style d'orà l'effigie deLeconte de Lisle et de Flaubertet quelques extraits de ce délicatLivre de Jade dont l'exotique parfum de ginseng et de thése mêle à l'odorante fraîcheur de l'eau quibabille sous un clair de lunetout le long du livre.

Maisdansce recueilavaient été colligés certains poèmessauvés de revues mortes: Le Démon de l'analogieLa Pipe Le Pauvre Fnfant pâle Le Spectacleinterrompu Le Phénomène futur et surtoutPlaintes d'automne et Frisson d'hiver qui étaient leschefs-d'oeuvre de Mallarmé et comptaient égalementparmi les chefs-d'oeuvre du poème en prosecar ils unissaientune langue si magnifiquement ordonnée qu'elle berçaitpar elle-mêmeainsi qu'une mélancolique incantationqu'une enivrante mélodieà des pensées d'unesuggestion irrésistibleà des pulsations d'âmede sensitif dont les nerfs en émoi vibrent avec une acuitéqui vous pénètre jusqu'au ravissementjusqu'àla douleur.

De toutesles formes de la littératurecelle du poème en proseétait la forme préférée de des Esseintes.Maniée par un alchimiste de génieelle devaitsuivantluirenfermerdans son petit volumeà l'état d'ofmeatla puissance du roman dont elle supprimait les longueursanalytiques et les superfétations descriptives. Bien souventdes Esseintes avait médité sur cet inquiétantproblèmeécrire un roman concentré en quelquesphrases qui contiendraient le suc cohobé des centaines depages toujours employées à établir le milieuàdessiner les caractèresà entasser à l'appuiles observations et les menus faits. Alors les mots choisis seraienttellement impermutables qu'ils suppléeraient à tous lesautres; l'adjectif posé d'une si ingénieuse et d'une sidéfinitive façon qu'il ne pourrait êtrelégalement dépossédé de sa placeouvrirait de telles perspectives que le lecteur pourrait rêverpendant des semaines entièressur son senstout à lafois précis et multipleconstaterait le présentreconstruirait le passédevinerait l'avenir d'âmes despersonnagesrévélés par les lueurs de cetteépithète unique.

Le romanainsi conçuainsi condensé en une page ou deuxdeviendrait une communion de pensée entre un magique écrivainet un idéal lecteurune collaboration spirituelle consentieentre dix personnes supérieures éparses dans l'universune délectation offerte aux délicatsaccessible àeux seuls.

En un motle poème en prose représentaitpour des Esseinteslesuc concretl'osmazome de la littératurel'huile essentiellede l'art.

Cettesucculence développée et réduite en une goutteelle existait déjà chez Baudelaireet aussi dans cespoèmes de Mallarmé qu'il humait avec une si profondejoie.

Quand ileut fermé son anthologiedes Esseintes se dit que sabibliothèque arrêtée sur ce dernier livrenes'augmenterait probablement jamais plus.

En effetla décadence d'une littératureirréparablementatteinte dans son organismeaffaiblie par l'âge des idéesépuisée par les excès de la syntaxesensibleseulement aux curiosités qui enfièvrent les malades etcependant pressée de tout exprimer à son déclinacharnée à vouloir réparer toutes les omissionsde jouissanceà léguer les plus subtils souvenirs dedouleurà son lit de morts'était incarnée enMallarméde la façon la plus consommée et laplus exquise.

C'étaientpoussées jusqu'à leur dernière expressionlesquintessences de Baudelaire et de Poe; c'étaient leurs fineset puissantes substances encore distillées et dégageantde nouveaux fumetsde nouvelles ivresses.

C'étaitl'agonie de la vieille langue quiaprès s'êtrepersillée de siècle en sièclefinissait par sedissoudrepar atteindre ce déliquium de la langue latine quiexpirait dans les mystérieux concepts et les énigmatiquesexpressions de saint Boniface et de saint Adhelme.

Audemeurantla décomposition de la langue françaises'était faite d'un coup. Dans la langue latineune longuetransitionun écart de quatre cents ans existait entre leverbe tacheté et superbe de Claudien et de Rutiliuset leverbe faisandé du VIIIe siècle. Dans la languefrançaise aucun laps de tempsaucune succession d'âgesn'avait eu lieu; le style tacheté et superbe des de Goncourtet le style faisandé de Verlaine et de Mallarmé secoudoyaient à Parisvivant en même tempsà lamême époqueau même siècle.

Et desEsseintes souritregardant l'un des in-folios ouverts sur sonpupitre de chapellepensant que le moment viendrait où unérudit préparerait pour la décadence de lalangue françaiseun glossaire pareil à celui danslequel le savant du Cange a noté les dernièresbalbutiesles derniers spasmesles derniers éclatsde lalangue latine râlant de vieillesse au fond des cloîtres.

CHAPITREXV

Allumécomme un feu de pailleson enthousiasme pour le sustenteur tomba demême. D'abord engourdiela dyspepsie nerveuse se réveilla;puiscette échauffante essence de nourriture déterminaune telle irritation dans ses entrailles que des Esseintes dutauplus tôten cesser l'usage.

La maladiereprit sa marche; des phénomènes inconnusl'escortèrent. Après les cauchemarsles hallucinationsde l'odoratles troubles de la vuela toux rècherégléede même qu'une horlogeles bruits des artères et ducoeur et les suées froidessurgirent les illusions de l'ouïeces altérations qui ne se produisent que dans la dernièrepériode du mal.

Rongépar une ardente fièvredes Esseintes entendit subitement desmurmures d'eaudes vols de guêpespuis ces bruits sefondirent en un seul qui ressemblait au ronflement d'un tour; ceronflement s'éclaircits'atténua et peu à peuse décida en un son argentin de cloche.

Alorsilsentit son cerveau délirant emporté dans des ondesmusicalesroulé dans les tourbillons mystiques de sonenfance. Les chants appris chez les jésuites reparurentétablissant par eux-mêmesle pensionnatla chapelleoù ils avaient retentirépercutant leurshallucinations aux organes olfactifs et visuelsles voilant de fuméed'encens et de ténèbres irradiées par des lueursde vitrauxsous de hauts cintres.

Chez lesPèresles cérémonies religieuses sepratiquaient en grande pompe; un excellent organiste et uneremarquable maîtrise faisaient de ces exercices spirituels undélice artistique profitable au culte. L'organiste étaitamoureux des vieux maîtres etaux jours fériésil célébrait des messes de Palestrina et d'OrlandoLassodes psaumes de Marcellodes oratorios de Haendeldes motetsde Sébastien Bachexécutait de préférenceaux molles et faciles compilations du père Lambillotte si enfaveur auprès des prêtresdes « Laudi spirituali» du XVIe siècle dont la sacerdotale beauté avaitmainte fois capté des Esseintes.

Mais ilavait surtout éprouvé d'ineffables allégresses àécouter le plain-chant que l'organiste avait maintenu en dépitdes idées nouvelles.

Cetteforme maintenant considérée comme une forme caduque etgothique de la liturgie chrétiennecomme une curiositéarchéologiquecomme une relique des anciens tempsc'étaitle verbe de l'antique Églisel'âme du moyen âge;c'était la prière éternelle chantéemodulée suivant les élans de l'âmel'hymnepermanente élancée depuis des siècles vers leTrès-Haut.

Cettemélodie traditionnelle était la seule quiavec sonpuissant unissonses harmonies solennelles et massivesainsi quedes pierres de tailleput s'accoupler avec les vieilles basiliqueset emplir les voûtes romanes dont elle semblait l'émanationet la voix même.

Combien defois des Esseintes n'avait-il pas été saisi et courbépar un irrésistible soufflealors que le « Christusfactus est » du chant grégorien s'élevait dans lanef dont les piliers tremblaient parmi les mobiles nuées desencensoirsou que le faux-bourdon du « De profundis »gémissaitlugubre de même qu'un sanglot contenupoignant ainsi qu'un appel désespéré del'humanité pleurant sa destinée mortelleimplorant lamiséricorde attendrie de son Sauveur!

Encomparaison de ce chant magnifiquecréé par le géniede l'Égliseimpersonnelanonyme comme l'orgue mêmedont l'inventeur est inconnutoute musique religieuse lui paraissaitprofane. Au fonddans toutes les oeuvres de Jomelli et de Porporade Carissimi et de Durantedans les conceptions les plus admirablesde Haendel et de Bachil n'y avait pas la renonciation d'un succèspublicle sacrifice d'un effet d'artl'abdication d'un orgueilhumain s'écoutant prier; tout au plusavec les imposantesmesses de Lesueur célébrées à Saint-Rochle style religieux s'affirmait-ilgrave et augustese rapprochantau point de vue de l'âpre nuditéde l'austèremajesté du vieux plain-chant.

Depuislorsabsolument révolté par ces prétextes àStabatimaginés par les Pergolèse et les Rossinipartoute cette intrusion de l'art mondain dans l'art liturgiquedesEsseintes s'était tenu à l'écart de ces oeuvreséquivoques que tolère l'indulgente Église.

D'ailleurscette faiblesse consentie par désir de recettes et sous unefallacieuse apparence d'attrait pour les fidèlesavaitaussitôt abouti à des chants empruntés àdes opéras italiensà d'abjectes cavatinesàd'indécents quadrillesenlevés à grandorchestre dans les églises elles-mêmes converties enboudoirslivrées aux histrions des théâtres quibramaient dans les comblesalors qu'en bas les femmes combattaient àcoups de toilettes et se pâmaient aux cris des cabots dont lesimpures voix souillaient les sons sacrés de l'orgue!

Depuis desannéesil s'était obstinément refusé àprendre part à ces pieuses régaladesrestant sur sessouvenirs d'enfanceregrettant même d'avoir entendu quelquesTe Deuminventés par de grands maîtrescar il serappelait cet admirable Te Deum du plain-chantcette hymne sisimplesi grandiosecomposée par un saint quelconqueunsaint Ambroise ou un saint Hilairequià défaut desressources compliquées d'un orchestreà défautde la mécanique musicale de la science modernerévélaitune ardente foiune délirante jubilationéchappéesde l'âme de l'humanité tout entièreen desaccents pénétrésconvaincuspresque célestes!

D'ailleursles idées de des Esseintes sur la musique étaient enflagrante contradiction avec les théories qu'il professait surles autres arts. En fait de musique religieuseil n'approuvaitréellement que la musique monastique du moyen âgecettemusique émaciée qui agissait instinctivement sur sesnerfsde même que certaines pages de la vieille latinitéchrétienne; puisil l'avouait lui-mêmeil étaitincapable de comprendre les ruses que les maîtres contemporainspouvaient avoir introduites dans l'art catholique; d'abordiln'avait pas étudié la musique avec cette passion quil'avait porté vers la peinture et vers les lettres. Il jouaitainsi que le premier venudu pianoétaitaprès delongs ânonnementsà peu près apte à maldéchiffrer une partitionmais il ignorait l'harmonielatechnique nécessaire pour saisir réellement une nuancepour apprécier une finessepour savoureren touteconnaissance de causeun raffinement. D'autre partla musiqueprofane est un art de promiscuité lorsqu'on ne peut la lirechez soiseulainsi qu'on lit un livre; afin de la dégusteril eût fallu se mêler à cet invariable public quiregorge dans les théâtres et qui assiège ceCirque d'hiver oùsous un soleil frisantdans une atmosphèrede lavoirl'on aperçoit un homme à tournure decharpentierqui bat en l'air une rémolade et massacre desépisodes dessoudés de Wagnerà l'immense joied'une inconsciente foule!

Il n'avaitpas eu le courage de se plonger dans ce bain de multitudepour allerécouter du Berlioz dont quelques fragments l'avaient pourtantsubjugué par leurs exaltations passionnées et leursbondissantes fougueset il savait pertinemment aussi qu'il n'étaitpas une scènepas même une phrase d'un opéra duprodigieux Wagner qui pût être impunément détachéede son ensemble.

Lesmorceauxdécoupés et servis sur le plat d'un concertperdaient toute significationdemeuraient privés de sensattendu quesemblables à des chapitres qui se complètentles uns les autres et concourent tous à la mêmeconclusionau même butses mélodies lui servaient àdessiner le caractère de ses personnagesà incarnerleurs penséesà exprimer leurs mobilesvisibles ousecretset que leurs ingénieux et persistants retoursn'étaient compréhensibles que pour les auditeurs quisuivaient le sujet depuis son exposition et voyaient peu à peules personnages se préciser et grandir dans un milieu d'oùl'on ne pouvait les enlever sans les voir dépérirtelsque des rameaux séparés d'un arbre.

Aussi desEsseintes pensait-il queparmi cette tourbe de mélomanes quis'extasiaitle dimanchesur les banquettesvingt à peineconnaissaient la partition qu'on massacraitquand les ouvreusesconsentaient à se taire pour permettre d'écouterl'orchestre.

Étantdonné également que l'intelligent patriotisme empêchaitun théâtre français de représenter unopéra de Wagneril n'y avait pour les curieux qui ignorentles arcanes de la musique et ne peuvent ou ne veulent se rendre àBayreuthqu'à rester chez soiet c'est le raisonnable partiqu'il avait su prendre.

D'un autrecôtéla musique plus publiqueplus facile et lesmorceaux indépendants des vieux opéras ne le retenaientguère; les bas fredons d'Auber et de Boieldieud'Adam et deFlotow et les lieux communs de rhétorique professés parles Ambroise Thomas et les Bazin lui répugnaient au mêmetitre que les minauderies surannées et que les grâcespopulacières des Italiens. Il s'était donc résolumentécarté de l'art musicaletdepuis des annéesque durait son abstentionil ne se rappelait avec plaisir quecertaines séances de musique de chambre où il avaitentendu du Beethoven et surtout du Schumann et du Schubert quiavaient trituré ses nerfs à la façon des plusintimes et des plus tourmentés poèmes d'Edgar Poe.

Certainesparties pour violoncelle de Schumann l'avaient positivement laisséhaletant et étranglé par l'étouffante boule del'hystérie; mais c'étaient surtout des lieders deSchubert qui l'avaient soulevéjeté hors de luipuisprostré de même qu'après une déperditionde fluide nerveuxaprès une ribote mystique d'âme.

Cettemusique lui entraiten frissonnantjusqu'aux os et refoulait uninfini de souffrances oubliéesde vieux spleendans le coeurétonné de contenir tant de misères confuses etde douleurs vagues. Cette musique de désolationcriant duplus profond de l'êtrele terrifiait en le charmant. Jamaissans que de nerveuses larmes lui montassent aux yeuxil n'avait puse répéter « les Plaintes de la jeune fille »car il y avait dans ce lamentoquelque chose de plus que de navréquelque chose d'arraché qui lui fouillait les entraillesquelque chose comme une fin d'amour dans un paysage triste.

Ettoujours lorsqu'elles lui revenaient aux lèvresces exquiseset funèbres plaintes évoquaient pour lui un site debanlieueun site avaremuetoùsans bruitau loindesfiles de gensharassés par la viese perdaientcourbésen deuxdans le crépusculealors qu'abreuvéd'amertumesgorgé de dégoûtil se sentaitdansla nature éploréeseultout seulterrassé parune indicible mélancoliepar une opiniâtre détressedont la mystérieuse intensité excluait touteconsolationtoute pitiétout repos. Pareil à un glasde mortce chant désespéré le hantaitmaintenant qu'il était couchéanéanti par lafièvre et agité par une anxiété d'autantplus inapaisable qu'il n'en discernait plus la cause. Il finissaitpar s'abandonner à la dériveculbuté par letorrent d'angoisses que versait cette musique tout d'un coupendiguéepour une minutepar le chant des psaumes quis'élevaitsur un ton lent et basdans sa tête dont lestempes meurtries lui semblaient frappées par des battants decloches.

Un matinpourtantces bruits se calmèrent; il se posséda mieuxet demanda au domestique de lui présenter une glace; elle luiglissa aussitôt des mains; il se reconnaissait à peine-la figure était couleur de terreles lèvresboursouflées et sèchesla langue ridéela peaurugueuse; ses cheveux et sa barbe que le domestique n'avait plustaillés depuis la maladieajoutaient encore àl'horreur de la face creusedes yeux agrandis et liquoreux quibrûlaient d'un éclat fébrile dans cette têtede squelettehérissée de poils. Plus que sa faiblesseque ses vomissements incoercibles qui rejetaient tout essai denourritureplus que ce marasme où il plongeaitce changementde visage l'effraya. Il se crut perdupuisdans l'accablement quil'écrasaune énergie d'homme acculé le mit surson séantlui donna la force d'écrire une lettre àson médecin de Paris et de commander au domestique de partir àl'instant à sa recherche et de le ramenercoûte quecoûtele jour même.

Subitementil passa de l'abandon le plus complet au plus fortifiant espoir; cemédecin était un spécialiste célèbreun docteur renommé pour ses cures des maladies nerveuses: «il doit avoir guéri des cas plus têtus et plus périlleuxque les miensse disait des Esseintes; à coup surje seraisur pieddans quelques jours »; puisà cetteconfianceun désenchantement absolu succédait; sisavantssi intuitifs qu'ils puissent êtreles médecinsne connaissent rien aux névrosesdont ils ignorent jusqu'auxorigines. De même que les autrescelui-là luiprescrirait l'éternel oxyde de zinc et la quininele bromurede potassium et la valériane; qui saitcontinuait-ilseraccrochant aux dernières branchessi ces remèdesm'ont été jusqu'alors infidèlesc'est sansdoute parce que je n'ai pas su les utiliser à de justes doses.

Malgrétoutcette attente d'un soulagement le ravitaillaitmais il eut uneappréhension nouvelle: pourvu que le médecin soit àParis et qu'il veuille se dérangeret aussitôt la peurque son domestique ne l'eût pas rencontrél'atterra. Ilrecommençait à défaillirsautantd'une secondeà l'autrede l'espoir le plus insensé aux transes lesplus folless'exagérant et ses chances de soudaine guérisonet ses craintes de prompt danger; les heures s'écoulèrentet le moment vint oùdésespéréàbout de forceconvaincu que décidément le médecinn'arriverait pasil se répéta rageusement ques'ilavait été secouru à tempsil eût étécertainement sauvé; puis sa colère contre ledomestiquecontre le médecin qu'il accusait de le laissermourirs'évanouitet enfin il s'irrita contre lui-mêmese reprochant d'avoir attendu aussi longtemps pour requérir unaidese persuadant qu'il serait actuellement guéri s'ilavaitdepuis la veille seulementréclamé desmédicaments vigoureux et des soins utiles.

Peu àpeuces alternatives d'alarmes et d'espérances qui cahotaientdans sa tête vide s'apaisèrent; ces chocs achevèrentde le briser; il tomba dans un sommeil de lassitude traversépar des rêves incohérentsdans une sorte de syncopeentrecoupée par des réveils sans connaissance; il avaittellement fini par perdre la notion de ses désirs et de sespeurs qu'il demeura ahurin'éprouvant aucun étonnementaucune joiealors que tout à coup le médecin entra.

Ledomestique l'avait sans doute mis au courant de l'existence menéepar des Esseintes et des divers symptômes qu'il avait pului-même observer depuis le jour où il avait ramasséson maîtreassommé par la violence des parfumsprèsde la fenêtrecar il questionna peu le malade dont ilconnaissait d'ailleurs et depuis de longues années lesantécédents; mais il l'examinal'ausculta et observaavec attention les urines où certaines traînéesblanches lui révélèrent l'une des causes lesplus déterminantes de sa névrose. Il écrivit uneordonnance etsans dire motpartitannonçant son prochainretour.

Cettevisite réconforta des Esseintes qui s'effara pourtant de cesilence et adjura le domestique de ne pas lui cacher plus longtempsla vérité. Celui-ci lui affirma que le docteur nemanifestait aucune inquiétude etsi défiant qu'il fûtdes Esseintes ne put saisir un signe quelconque qui décelâtl'hésitation d'un mensonge sur le tranquille visage du vieilhomme.

Alors sespensées se déridèrent; d'ailleurs sessouffrances s'étaient tues et la faiblesse qu'il ressentaitpar tous les membres s'entait d'une certaine douceurd'un certaindorlotement tout à la fois indécis et lent; il futenfin stupéfié et satisfait de ne pas êtreencombré de drogues et de fioleset un pâle sourireremua les lèvres quand le domestique apporta un lavementnourrissant à la peptone et le prévint qu'il répéteraitcet exercice trois fois dans les vingt-quatre heures.

L'opérationréussit et des Esseintes ne put s'empêcher de s'adresserde tacites félicitations à propos de cet événementqui couronnaiten quelque sortel'existence qu'il s'étaitcréée; son penchant vers l'artificiel avait maintenantet sans même qu'il l'eût vouluatteint l'exaucementsuprême; on n'irait pas plus loin; la nourriture ainsi absorbéeétaità coup sûrla dernière déviationqu'on pût commettre.

Ce seraitdélicieuxse disait-ilsi l'on pouvaitune fois en pleinesantécontinuer ce simple régime. Quelle économiede tempsquelle radicale délivrance de l'aversion qu'inspireaux gens sans appétitla viande! quel définitifdébarras de la lassitude qui découle toujours du choixforcément restreint des mets! quelle énergiqueprotestation contre le bas péché de la gourmandise!enfin quelle décisive insulte jetée à la face decette vieille nature dont les uniformes exigences seraient pourjamais éteintes!

Et ilpoursuivaitse parlant à mi-voix: il serait facile des'aiguiser la faimen s'ingurgitant un sévèreapéritifpuis lorsqu'on pourrait logiquement se dire: «Quelle heure se fait-il donc? il me semble qu'il serait temps de semettre à tablej'ai l'estomac dans les talons »ondresserait le couvert en déposant le magistral instrument surla nappe et alorsle temps de réciter le bénédicitéet l'on aurait supprimé l'ennuyeuse et vulgaire corvéedu repas.

Quelquesjours aprèsle domestique présenta un lavement dont lacouleur et dont l'odeur différaient absolument de celles de lapeptone.

- Mais cen'est plus le même! s'écria des Esseintes qui regardatrès ému le liquide versé dans l'appareil. Ildemandacomme dans un restaurantla carteetdépliantl'ordonnance du médecinil lut Huile de foie de morue 20grammes Thé de boeuf 200 grammes Vin de Bourgogne 200 grammesJaune d'oeuf no 1.

Il restarêveur. Lui qui n'avait puen raison du délabrement deson estomacs'intéresser sérieusement à l'artde la cuisineil se surprit tout à coup à méditersur des combinaisons de faux gourmet; puisune idée biscornuelui traversa la cervelle. Peut-être le médecin avait-ilcru que l'étrange palais de son client était déjàfatigué par le goût de la peptone; peut-êtreavait-il voulupareil à un chef habilevarier la saveur desalimentsempêcher que la monotonie des plats n'amenâtune complète inappétence. Une fois lancé dansces réflexionsdes Esseintes rédigea des recettesinéditespréparant des dîners maigrespour levendrediforçant la dose d'huile de foie de morue et de vinet rayant le thé de boeuf ainsi qu'un manger grasexpressément interdit par l'Église; mais il n'eutbientôt plus à délibérer de ces boissonsnourrissantescar le médecin parvenaitpeu à peu àdompter les vomissements et à lui faire avalerpar les voiesordinairesun sirop de punch à la poudre de viande dont levague arôme de cacao plaisait à sa réelle bouche.

Dessemaines s'écoulèrentet l'estomac se décida àfonctionner; à certains instantsdes nauséesrevenaient encoreque la bière de gingembre et la potionantiémétique de Rivière arrivaient pourtant àréduire.

Enfinpeuà peules organes se restaurèrent; aidées parles pepsinesles véritables viandes furent digéréesles forces se rétablirent et des Esseintes put se tenir deboutdans sa chambre et s'essayer à marcheren s'appuyant sur unecanne et en se soutenant aux coins des meubles; au lieu de se réjouirde ce succèsil oublia ses souffrances défuntess'irrita de la longueur de la convalescenceet reprocha au médecinde le traîner ainsi à petits pas. Des essais infructueuxralentirentil est vraila cure; pas mieux que le quinquinalefermême mitigé par le laudanumn'était accepteet l'on dut les remplacer par les arséniatesaprèsquinze jours perdus en d'inutiles effortscomme le constataitimpatiemment des Esseintes.

Enfinlemoment échut où il put demeurer levé pendant desaprès-midi entières et se promenersans aideparmises pièces. Alors son cabinet de travail l'agaça; desdéfauts auxquels l'habitude l'avait accoutumé luisautèrent aux yeuxdès qu'il y revint après unelongue absence.

Lescouleurs choisies pour être vues aux lumières des lampeslui parurent se désaccorder aux lueurs du jour; il pensa àles changer et combina pendant des heures de factieuses harmonies deteintesd'hybrides accouplements d'étoffes et de cuirs.

-Décidémentje m'achemine vers la santésedit-ilrelatant le retour de ses anciennes préoccupationsdeses vieux attraits.

Un matintandis qu'il contemplait ses murs orange et bleusongeant àd'idéales tentures fabriquées avec des étoles del'Église grecquerêvant à des dalmatiques russesd'orfroià des chapes en brocartramagées de lettresslavones figurées par des pierres de l'Oural et des rangs deperlesle médecin entra etobservant les regards de sonmaladel'interrogea.

DesEsseintes lui fit part de ses irréalisables souhaitset ilcommençait à manigancer de nouvelles investigations decouleursà parler des concubinages et des ruptures de tonsqu'il ménageraitquand le médecin lui assena unedouche glacée sur la têteen lui affirmant d'une façonpéremptoireque ce ne serait pasen tout cas dans ce logisqu'il mettrait à exécution ses projets.

Etsanslui laisser le temps de respireril déclara qu'il étaitallé au plus pressé en rétablissant lesfonctions digestives et qu'il fallait maintenant attaquer la névrosequi n'était nullement guérie et nécessiteraitdes années de régime et de soins. Il ajouta enfinqu'avant de tenter tout remèdeavant de commencer touttraitement hydrothérapiqueimpossible d'ailleurs àsuivre à Fontenayil fallait quitter cette solituderevenirà Parisrentrer dans la vie communetâcher enfin de sedistraire comme les autres.

- Maisçane me distrait pasmoiles plaisirs des autress'écria desEsseintes indigné!

Sansdiscuter cette opinionle médecin assura simplement que cechangement radical d'existence qu'il exigeait étaitàses yeuxune question de vie ou de mortune question de santéou de folie compliquée à brève échéancede tubercules.

- Alorsc'est la mort ou l'envoi au bagne! s'exclama des Esseintes exaspéré.

Lemédecinqui était imbu de tous les préjugésd'un homme du mondesourit et gagna la porte sans lui répondre.

CHAPITREXVI

DesEsseintes s'enferma dans sa chambre à coucherse bouchant lesoreilles aux coups de marteaux qui clouaient les caisses d'emballageapprêtées par les domestiques; chaque coup lui frappaitle coeurlui enfonçait une souffrance viveen pleine chair.L'arrêt rendu par le médecin s'accomplissait; la craintede subirune fois de plusles douleurs qu'il avait supportéesla peur d'une atroce agonie avaient agi plus puissamment sur desEsseintes que la haine de la détestable existence àlaquelle la juridiction médicale le condamnait.

Etpourtantse disait-ilil y a des gens qui vivent solitairessansparler à personnequi s'absorbent à l'écart dumondetels que les réclusionnaires et les trappisteset rienne prouve que ces malheureux et que ces sages deviennent des démentsou des phtisiques. Ces exemplesil les avait cités au docteursans résultat; celui-ci avait répété d'unton sec et qui n'admettait plus aucune répliqueque sonverdictd'ailleurs confirmé par l'avis de tous lesnosographes de la névroseétait que la distractionque l'amusementque la joiepouvaient seuls influer sur cettemaladie dont tout le côté spirituel échappait àla force chimique des remèdes; etimpatienté par lesrécriminations de son maladeil avaitune dernièrefoisdéclaré qu'il se refusait à lui continuerses soins s'il ne consentait pas à changer d'airàvivre dans de nouvelles conditions d'hygiène.

DesEsseintes s'était aussitôt rendu à Parisavaitconsulté d'autres spécialistesleur avaitimpartialement soumis son casettous ayantsans hésiterapprouvé les prescriptions de leur confrèreil avaitloué un appartement encore inoccupé dans une maisonneuveétait revenu à Fontenay etblanc de rageavaitdonné des ordres pour que le domestique préparâtles malles.

Enfouidans son fauteuilil ruminait maintenant sur cette expresseobservance qui bouleversait ses plansrompait les attaches de sa vieprésenteenterrait ses projets futurs. Ainsisa béatitudeétait finie! ce havre qui l'abritaitil fallait l'abandonnerrentrer en plein dans cette intempérie de bêtise quil'avait autrefois battu!

Lesmédecins parlaient d'amusementde distraction; et avec quietavec quoivoulaient-ils donc qu'il s'égayât etqu'il se plût?

Est-cequ'il ne s'était pas mis lui-même au ban de la société?est-ce qu'il connaissait un homme dont l'existence essayeraittelleque la siennede se reléguer dans la contemplationde sedétenir dans le rêve? est-ce qu'il connaissait un hommecapable d'apprécier la délicatesse d'une phraselesubtil d'une peinturela quintessence d'une idéeun hommedont l'âme fût assez chantournéepour comprendreMallarmé et aimer Verlaine?

Oùquanddans quel monde devait-il sonder pour découvrir unesprit jumeauun esprit détaché des lieux communsbénissant le silence comme un bienfaitl'ingratitude comme unsoulagementla défiance comme un garagecomme un port?

Dans lemonde où il avait vécuavant son départ pourFontenay? - Mais la plupart des hobereaux qu'il avait fréquentésavaient dûdepuis cette époquese déprimerdavantage dans les salonss'abêtir devant les tables de jeuxs'achever dans les lèvres des filles; la plupart mêmedevaient s'être mariés; après avoir euleur viedurantles restants des voyousc'était leurs femmes quipossédaient maintenant les restes des voyoutescarmaîtredes prémicesle peuple était le seul qui n'eûtpas du rebut!

Quel jolichassé-croiséquel bel échange que cettecoutume adoptée par une société pourtantbégueule! se disait des Esseintes.

Puislanoblesse décomposée était morte; l'aristocratieavait versé dans l'imbécillité ou dans l'ordure!Elle s'éteignait dans le gâtisme de ses descendants dontles facultés baissaient à chaque générationet aboutissaient à des instincts de gorilles fermentésdans des crânes de palefreniers et de jockeysou bien encoreainsi que les Choiseul-Praslinles Polignacles Chevreuseelleroulait dans la boue de procès qui la rendaient égaleen turpitude aux autres classes.

Les hôtelsmêmesles écussons séculairesla tenuehéraldiquele maintien pompeux de cette antique caste avaientdisparu. Les terres ne rapportant pluselles avaient étéavec les châteaux mises à l'encancar l'or manquaitpour acheter les maléfices vénériens auxdescendants hébétés des vieilles races!

Les moinsscrupuleuxles moins obtusjetaient toute vergogne à bas;ils trempaient dans des gabegiesvannaient la bourbe des affairescomparaissaientainsi que de vulgaires filousen cour d'assisesetils servaient à rehausser un peu la justice humaine quinepouvant se dispenser toujours d'être partialefinissait parles nommer bibliothécaires dans les maisons de force.

Cetteâpreté de gaince prurit de lucres'étaientaussi répercutés dans cette autre classe qui s'étaitconstamment étayée sur la noblessedans le clergé.Maintenant on apercevaitaux quatrièmes pages des journauxdes annonces de cors aux pieds guéris par un prêtre. Lesmonastères s'étaient métamorphosés en desusines d'apothicaires et de liquoristes. Ils vendaient des recettesou fabriquaient eux-mêmes: l'ordre de Cîteauxduchocolatde la trappistinede la semouline et de l'alcoolatured'arnica; les ff. maristes du biphosphate de chaux médicinalet de l'eau d'arquebuse; les jacobins de l'élixirantiapoplectique; les disciples de saint Benoîtde labénédictine; les religieux de saint Brunode lachartreuse.

Le négoceavait envahi les cloîtres oùen guise d'antiphonairesles grands livres de commerce posaient sur des lutrins. De mêmequ'une lèprel'avidité du siècle ravageaitl'Églisecourbait des moines sur des inventaires et desfacturestransformait les supérieurs en des confiseurs et desmédicastresles frères lais et les conversen devulgaires emballeurs et de bas potards.

Etcependantmalgré toutil n'y avait encore que lesecclésiastiques parmi lesquels des Esseintes pouvait espérerdes relations appariées jusqu'à un certain point avecses goûts; dans la société de chanoinesgénéralement doctes et bien élevésilaurait pu passer quelques soirées affables et douillettes;mais encore eût-il fallu qu'il partageât leurs croyancesqu'il ne flottât point entre des idées sceptiques et desélans de conviction qui remontaient de temps à autresur l'eausoutenus par les souvenirs de son enfance.

Il eûtfallu avoir des opinions identiquesne pas admettreet il lefaisait volontiers dans ses moments d'ardeurun catholicisme saléd'un peu de magiecomme sous Henri IIIet d'un peu de sadismecomme à la fin du dernier siècle. Ce cléricalismespécialce mysticisme dépravé et artistementpervers vers lequel il s'acheminaità certaines heuresnepouvait même être discuté avec un prêtre quine l'eût pas compris ou l'eût aussitôt banni avechorreur.

Pour lavingtième foiscet irrésoluble problèmel'agitait. Il eût voulu que cet état de suspicion danslequel il s'était vainement débattuà Fontenayprît fin; maintenant qu'il devait faire peau neuveil eûtvoulu se forcer à posséder la foià sel'incruster dès qu'il la tiendraità se la visser pardes crampons dans l'âmeà la mettre enfin àl'abri de toutes ces réflexions qui l'ébranlent et quila déracinent; mais plus il la souhaitait et moins la vacancede son esprit se comblaitplus la visitation du Christ tardait àvenir. À mesure même que sa faim religieuses'augmentaità mesure qu'il appelait de toutes ses forcescomme une rançon pour l'avenircomme un subside pour sa vienouvellecette foi qui se laissait voirmais dont la distance àfranchir l'épouvantaitdes idées se pressaient dansson esprit toujours en ignitionrepoussant sa volonté malassiserejetant par des motifs de bon senspar des preuves demathématiqueles mystères et les dogmes!

Ilfaudrait pouvoir s'empêcher de discuter avec soi-mêmesedit-il douloureusement; il faudrait pouvoir fermer les yeuxselaisser emporter par ce courantoublier ces maudites découvertesqui ont détruit l'édifice religieuxdu haut en basdepuis deux siècles.

Et encoresoupira-t-ilce ne sont ni les physiologistes ni les incrédulesqui démolissent le catholicismece sont les prêtreseux-mêmesdont les maladroits ouvrages extirperaient lesconvictions les plus tenaces.

Dans labibliothèque dominicaineun docteur en théologieunfrère prêcheurle R.P. Rouard de Cardne s'était-ilpas trouvé quià l'aide d'une brochure intitulée:« De la falsification des substances sacramentelles »avait péremptoirement démontré que la majeurepartie des messes n'était pas validepar ce motif que lesmatières servant au culte étaient sophistiquéespar des commerçants.

Depuis desannéesles huiles saintes étaient adultéréespar de la graisse de volaille; la cirepar des os calcinés;l'encenspar de la vulgaire résine et du vieux benjoin. Maisce qui était pisc'était que les substancesindispensables au saint sacrificeles deux substances sanslesquelles aucune oblation n'est possibleavaientelles aussiétédénaturées: le vinpar de multiples coupagespard'illicites introductions de bois de Fernamboucde baies d'hièbled'alcoold'alunde salicylatede litharge; le paince pain del'eucharistie qui doit être pétri avec la fine fleur desfromentspar de la farine de haricotsde la potasse et de la terrede pipe!

Maintenantenfinl'on était allé plus loin; l'on avait osésupprimer complètement le blé et d'éhontésmarchands fabriquaient presque toutes les hosties avec de la féculede pomme de terre!

OrDieuse refusait à descendre dans la fécule. C'étaitun fait indéniablesûr; dans le second tome de sathéologie moraleS.E. le cardinal Goussetavaitlui aussilonguement traité cette question de la fraude au point de vuedivin; etsuivant l'incontestable autorité de ce maîtrel'on ne pouvait consacrer le pain composé de farine d'avoinede blé sarrasinou d'orgeet si le cas demeurait au moinsdouteux pour le pain de seigleil ne pouvait soutenir aucunediscussionprêter à aucun litigequand il s'agissaitd'une fécule quiselon l'expression ecclésiastiquen'étaità aucun titrematière compétentedu sacrement.

Par suitede la manipulation rapide de la fécule et de la belleapparence que présentaient les pains azymes créésavec cette matièrecette indigne fourberie s'étaittellement propagée que le mystère de latranssubstantiation n'existait presque jamais plus et que les prêtreset les fidèles communiaientsans le savoiravec des espècesneutres.

Ah! letemps était loin où Radegondereine de Francepréparait elle-même le pain destiné aux autelsle temps oùd'après les coutumes de Clunytroisprêtres ou trois diacresà jeunvêtus de l'aubeet de l'amictse lavaient le visage et les doigtstriaient lefromentgrain à grainl'écrasaient sous la meulepétrissaient la pâte dans une eau froide et pure et lacuisaient eux-mêmes sur un feu clairen chantant des psaumes!

Tout celan'empêchese dit des Esseintesque cette perspective d'êtreconstamment dupémême à la sainte tablen'estpoint faite pour enraciner des croyances déjà débiles;puiscomment admettre cette omnipotence qu'arrêtent une pincéede fécule et un soupçon d'alcool? Ces réflexionsassombrirent encore l'aspect de sa vie futurerendirent son horizonplus menaçant et plus noir.

Décidémentil ne lui restait aucune radeaucune berge. Qu'allait-il devenirdans ce Paris où il n'avait ni famille ni amis? Aucun lien nel'attachait plus à ce faubourg Saint-Germain qui chevrotait devieillesses'écaillait en une poussière de désuétudegisait dans une société nouvelle comme une écaledécrépite et vide! Et quel point de contact pouvait-ilexister entre lui et cette classe bourgeoise qui avait peu àpeu montéprofitant de tous les désastres pours'enrichirsuscitant toutes les catastrophes pour imposer le respectde ses attentats et de ses vols?

Aprèsl'aristocratie de la naissancec'était maintenantl'aristocratie de l'argent; c'était le califat des comptoirsle despotisme de la rue du Sentierla tyrannie du commerce aux idéesvénales et étroitesaux instincts vaniteux et fourbes.

Plusscélérateplus vile que la noblesse dépouilléeet que le clergé déchula bourgeoisie leur empruntaitleur ostentation frivoleleur jactance caduquequ'elle dégradaitpar son manque de savoir-vivreleur volait leurs défautsqu'elle convertissait en d'hypocrites vices; etautoritaire etsournoisebasse et couardeelle mitraillait sans pitié sonéternelle et nécessaire dupedire que je vais rentrerdans la turpide et servile cohue du siècle! Il appelait àl'aide pour se cicatriserles consolantes maximes de Schopenhaueril se répétait le douloureux axiome de Pascal «L'âme ne voit rien qui ne l'afflige quand elle y pense »mais les mots résonnaientdans son esprit comme des sonsprivés de sens son ennui les désagrégeaitleurôtait toute significationtoute vertu sédativetoutevigueur effective et douce.

Ils'apercevait enfin que les raisonnements du pessimisme étaientimpuissants à le soulagerque l'impossible croyance en unevie future serait seule apaisante.

Un accèsde rage balayaitainsi qu'un ouraganses essais de résignationses tentatives d'indifférence. Il ne pouvait se le dissimuleril n'y avait rienplus rientout était par terre; lesbourgeois bâfraient de même qu'à Clamart sur leursgenouxdans du papiersous les ruines grandioses de l'Églisequi étaient devenues un lieu de rendez-vousun amas dedécombressouillées par d'inqualifiables quolibets etde scandaleuses gaudrioles. Est-ce quepour montrer une bonne foisqu'il existaitle terrible Dieu de la Genèse et le pâleDécloué du Golgotha n'allaient point ranimer lescataclysmes éteintsrallumer les pluies de flamme quiconsumèrent les cités jadis réprouvées etles villes mortes? Est-ce que cette fange allait continuer àcouler et à couvrir de sa pestilence ce vieux monde oùne poussaient plus que des semailles d'iniquités et desmoissons d'opprobres?

La portes'ouvrit brusquement; dans le lointainencadrés par lechambranledes hommes coiffés d'un lampionavec des jouesrasées et une mouche sous la lèvreparurentmaniantdes caisses et charriant des meublespuis la porte se referma sur ledomestique qui emportait des paquets de livres. Des Esseintes tombaaccablésur une chaise. - Dans deux jours je serai àParis; allonsfit-iltout est bien fini; comme un raz de maréeles vagues de la médiocrité humaine montent jusqu'auciel et elles vont engloutir le refuge dont j'ouvremalgrémoiles digues. Ah! le courage me fait défaut et le coeur melève! - Seigneurprenez pitié du chrétien quidoutede l'incrédule qui voudrait croiredu forçat dela vie qui s'embarque seuldans la nuitsous un firmament quen'éclairent plus les consolants fanaux du vieil espoir!