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HuysmansJoris Karl Le drageoir aux épices suivi de Pages retrouvées


AUX VIEUXAMIS

J'OFFRE

CE DRAGEOIR FANTASQUE

ET CES

MENUS BIBELOTS

ET

FANFRELUCHES


j.k. H.



SONNETLIMINAIRE





Croquisde concert et de bals de barrière ;

La reineMargueriteun camaïeu pourpré ;

Des naïadesd'égout au sourire éploré

Noyant leurlong ennui dans des pintes de bière ;


Descabarets brodés de pampres et de lierre ;

Le poèteVillondans un cachotprostré ;

Ma tant doucetourmenteun hareng mordoré

L'amour d'un paysan etd'une maraîchère :



Telssont les principaux sujets que j'ai traités :

Un choixde bric-à-bracvieux médaillons sculptés

Emauxpastels pâliseau-forteestampe rousse


Idoles auxgrands yeuxaux charmes décevants

Paysans deBrauwerbuvantfaisant carrousse

Sont là. Lesprenez-vous ? A bas prix je les vends.



I-- ROCOCO JAPONAIS




O toi dontl'oeil est noirles tresses noiresles chairs blondesécoute-moiô ma folâtre louve !

J'aime tesyeux fantasquestes yeux qui se retroussent sur les tempes ; j'aimeta bouche rouge comme une baie de sorbiertes joues rondes et jaunes; j'aime tes pieds torsta gorge roidetes grands ongles lancéolésbrillants comme des valves de nacre.

J'aimeômignarde louveton énervant nonchaloirton sourire alanguiton attitude indolentetes gestes mièvres.

J'aimeôlouve câlineles miaulements de ta voixj'aime ses tonsululants et rauquesmais j'aime par-dessus toutj'aime à enmourirton nezton petit nez qui s'échappe des vagues de tachevelurecomme une rose jaune éclose dans un feuillage noir.





II --RITOURNELLE


Défuntson homme la roua de coupslui fit trois enfantset mourut toutimprégnéd'absinthe.

Depuis cetempselle patauge dans la bouepousse la charrettehurle àtue-tête : Il arrive ! il arrive !

Elle estineffablement laide. C'est un monstre qui roule sur un cou de lutteurune tête rougegrimaçantetrouée d'yeuxsanglantsbossuée d'un nez dont les larges ailesdes soutesà tabacpullulent de petits bulbes violacés.

Ils ontbon appétitles trois enfants ; c'est pour eux qu'ellepatauge dans la bouepousse la charrettehurle à tue-tête: Il arrive ! il arrive !

Sa voisinevient de mourir.

Défuntson homme la roua de coupslui fit trois enfantset mourut toutimprégné d'absinthe.

Le monstren'a pas hésité a les recueillir.

Ils ontbon appétitles six enfants ! A l'ouvrage ! àl'ouvrage ! Sans trêvesans relâcheelle patauge dansla bouepousse la charrettehurle à tue-tête : Ilarrive ! il arrive !




III --CAMAIEU ROUGE


La chambreétait tendue de satin rose broché de ramages cramoisisles rideaux tombaient amplement des fenêtrescassant sur untapis à fleurs de pourpre leurs grands plis de velours grenat.Aux murs étaient appendus des sanguines de Boucher et desplats ronds en cuivre fleuronnés et niellés par unartiste de la Renaissance.

Le divanles fauteuilsles chaisesétaient couverts d'étoffepareille aux tenturesavec crépines incarnateset sur lacheminée que surmontait une glace sans taindécouvrantun ciel d'automne tout empourpré par un soleil couchant et desforêts aux feuillages lie de vins'épanouissaitdansune vaste jardinièreun énorme bouquet d'azaléascarminéesde saugesde digitales et d'amarantes.

Latoute-puissante déesse était enfouie dans les coussinsdu divanfrottant ses tresses rousses sur le satin cerisedéployantses jupes rosesfaisant tournoyer au bout de son pied sa mignonnemule de maroquin. Elle soupira mignardementse levaétirases brasfit craquer ses jointuressaisit une bouteille a largeventre et se versadans un petit verre effilé de patte ettourné en vrilleun filet de porto mordoré.

A cemomentle soleil inonda le boudoir de ses fleurs rougespiqua descintillantes bluettes les spirales du verrefit étincelercomme des topazes brûléesl'ambrosiaque liqueur etbrisant ses rayons contre le cuivre des platsy alluma de fulgurantsincendies. Ce fut un rutilant fouillis de flammes sur lequel sedécoupa la figure de la buveusesemblable à cesvierges du Cimabué et de l'Angelicodont les têtes sontceintes de nimbes d'or.

Cettefanfare de rouge m'étourdissait ; cette gamme d'une intensitéfurieused'une violence inouïem'aveuglait ; je fermai lesyeux etquand je les rouvrisla teinte éblouissante s'étaitévanouiele soleil s'était couché !

Depuis cetempsle boudoir rouge et la buveuse ont disparu ; le magiqueflamboiement s'est éteint pour moi.

L'étécependantalors que la nostalgie du rouge m'oppresse pluslourdementje lève la tête vers le soleilet làsous ses cuisantes piqûresimpassibleles yeux obstinémentfermésj'entrevoissous le voile de mes paupièresune vapeur rouge ; je rappelle mes souvenirs et je revoispour uneminutepour une secondel'inquiétante fascinationl'inoubliable enchantement.




IV --DECLARATION D'AMOUR


Je senssourdre dans mon âme une indicible ragequand je pense àtoiNinon. Qu'une fille à qui sa mère a dit : Tu esjeunetu es belletu es viergecela se vend ; que cette fille selivre à un libertin riche et tombe de degré en degréaux excès les plus dégradantsje l'excuse ; qu'unefille se donne par amour à un homme quiaprès l'avoirmise enceintel'abandonne comme un lâche qu'il est ; que cettefille s'étale devant le premier venu pour nourrir son enfantcelle-làje la plains ; mais qu'une fille bien élevéequi est à même de gagner honnêtement sa vieseroulede propos délibérédans toutes lesfanges et dans toutes les saniescelle-làje la hais et jela méprise.

Entends-turibaude infâmeje te haisje te méprise... et jet'aime !




V -- LAREINE MARGOT


J'avaistravaillé toute la journée ; me sentant un peu lasjesortis pour fumer un cigare. Le hasard conduisit mes pasàGrenelledevant une guinguette à cinq sous d'entréeavec droit à une consommation.

On dansedans un jardin planté d'arbres et de becs de gaz. L'orchestres'est installé au fondsur une petite estradeet unmunicipal adossé à un arbre fume une cigarette et jetteun regard indifférent sur la tourbe malpropre qui grouille àses cotés. Je contemple curieusement les habitués dubal. Quel monde ! des ouvriers gouailleursla casquette surl'oreilleles mains crasseuses évasant la pocheles cheveuxplaqués sur les tempesla bouche avariée exsudant lejus noirâtre du brûle-gueule ; des femmes maffluesopaquesvêtues de robes éliméesde linge rouxet grascoiffées de crinières ébourifféesexhalant les senteurs rancies d'une pommade achetée au rabaischez un épicier ou dans un bazar.

Tandis quej'examine ce fourmillement de vauriens et de drôlesseslesilence se fait tout à coupetà un signal du chefd'orchestrela flûte siffleles cuivres mugissentla grossecaisse ronflele basson bêleet hommesfemmes vontviennents'élancentreculents'étreignentselâchentse tordentse disloquent et lancent la jambe enl'air.

J'en avaisassez vu ; je me levais pour sortirquand parutau détourd'une alléeune créature d'une étrange beauté.

On eûtdit un portrait du Titienéchappé de son cadre. L'amasde ses cheveux brunslégèrement ondés sur lefrontfaisait comme un repoussoir à la morne pâleur deson visage. Les yeux bien fendus scintillaient bizarrementet labouched'un rouge cruressortait sur ce teint blanc comme uncaillot de sang tombé dans du lait. Son costume étaitsimple : une robe noiredécolletée amplementdécouvrant des épaules grasses. Aucune bague ne serraitses doigtsaucune pendeloque n'étirait ses oreilles ; seulsde minces filets d'or ruisselaient sur sa gorge nuequ'éclairaientde lueurs vertes des émeraudes incrustées dans unmédaillon d'or fauve.

Commentétait-elle ici ? Comment ellesi bellesi élégantecoudoyait-elle cette plèbe immonde ? Mais ce n'est paspossiblecette femme n'habite pas Grenelle ! son amant n'est pas ici! Je cherchais à résoudre cette énigmequandune espèce d'ouvrier pâlenarquoismâchonnant unbout de cigaretteune cravate rouge flottant sur une blousedécolletées'approcha d'elle et colla ses lèvrespeaussues sur sa mignonne bouche rose. Elle lui rendit son baiseretl'empoignant à plein corps se mit à valser. Il laserrait dans ses braset ellela tête rejetée enarrièreles lèvres mi-closesmoirées defrissons de lumièrese pâmait voluptueusement sous lesbrûlants effluves de son regard.

Etait-cepossible ! cet homme était son amant ! Eh ouic'étaitson amant ! C'est une fille entretenue par un jeune homme richebeaubien élevéqui l'adore et qu'elle exècreparce qu'il est richebeaubien élevéet qu'il estentêté d'elle jusqu'à la folie ! Celui qu'elleaimele voilà ! c'est ce goujat rabougri. Ah ! celui-làne la traite pas avec respectn'obéit pas à sescapricesne lui parle pas un langage passionné ; celui-làl'insultela fouailleet elle frémit de crainte et de désirquand elle subit ses brutales caresses !

Une nauséeme montait aux lèvresje m'enfuiset tout en marchantjecomparais le désenchantement que je venais d'éprouver àcelui que je ressentais lorsque j'aimai d'un amour si tendre la reineMarguerite de Navarre. Quel rêve ! quelle débauched'extase ! Aimer et être aimé d'une reinebelle àravirpassionnéeintelligenteinstruite ! O ma reinemanoble charmeressema divine Margotque je t'ai aimée !Hélas! toi aussi tu m'as trompé ; des mémoiresauthentiques attestent que tu as eu pour amants ton cuisiniertonlaquais et un sieur Pomonyun chaudronnier d'Auvergne.

Etpourtantô ma belle mignottemon rêve adoréquetes chroniqueurs t'avaient faite noble et fière ! Je t'aimaisje pleurais avec toialors quedéfaillantenoyée delarmestu allais dans un charnier recueillir la tête sanglantedu pauvre La Mole.

Ah !misérable reinece n'était pas un amour sublimeunedouleur immense qui te serrait la gorge et faisait jaillir de tesgrands yeux un fleuve de larmes ; c'étaient les obsessionsbrûlantesles tumultes charnels d'une insatiable salacité!

Eh !qu'importeaprès toutpauvre aimée ? tu as expiétes crimes ; vadors en paix ton long sommeilô la plus viledes reinesô la plus belle des prostituées !




VI --LA KERMESSE DE RUBENS


Lelendemain soirj'errais dans les rues d'un petit village situéen Picardieau bord de la mer. Le vent soufflait avec ragelesvagues croulaient les unes sur les autreset les moulins àvent découpaient leurs silhouettes grêles sur demonstrueux amas de nuages noirs. Çà et làsurla routeétincelaient de petites chapellesélevéespar les marins à la Vierge protectrice. Je marchais lentementbaisant tes lèvres rudesaspirant l'âcre et chaudesenteur de ta boucheô ma vieille maîtressema vieilleGambier ! j'écoutais le grincement des meules et lerenâclement farouche de la merquand soudain retentit àmon oreille un air de danseet j'aperçus une faible lueur quirougeoyait à la fenêtre d'une grange. C'était lebal des pêcheurs et des matelotes. Quelle différenceavec celui que j'avais vu hier au soir ! Au lieu de cette truandailleramassée dans je ne sais quel ruisseauj'avais devant lesyeux des gars à la figure honnête et douce ; au lieu deces visages dépenaillés et rongés par lesonguentsde ces yeux ardoisés et séchés par ladébauchede ces lèvres minces et orlées decarminje voyais de bonnes grosses figures rougesdes yeux vifs etgaisdes lèvres épaisses et gonflées de sang ;je voyais s'épanouirau lieu de chairs flétriesdeschairs énormescomme les peignait Rubensdes joues roses etdurescomme les aimait Jordaens.

Au fond dela sallese tenait un vieillard de quatre-vingts anstout rapetisséet ratatiné ; sa figure était sillonnée deravines et de sentes qui s'enlaçaient et formaient uncapricieux treillis ; ses petits yeux noirsplissésbridésjusqu'aux tempesétaient couverts d'une taie blanche commedes boules d'agate marbrées de blancet son gros nez saillantétrangementdiapré de bubelettes nacaratboutonnéd'améthystes troubles.

C'étaitle doyen des pêcheursl'oracle du village. Dans le coinàsa gauchequatre loups de mer s'étaient attablés. Deuxjouaient aux cartes et les deux autres les regardaient jouer. Ilsavaient tous le teint hâlé et brun comme le vieux chênedes chevelures emmêlées et grisonnantesdes minestruculentes et bonnes. Ils vidaientà petites gorgéesleur tasse de caféet s'essuyaient les lèvres durevers de leur manche. La partie était intéressantelecoup était difficile ; celui qui devait jouer tenait sonmenton dans sa grosse main couleur de cannelle et regardait son jeuavec inquiétude. Il touchait une cartepuis une autresanspouvoir se décider a choisir entre elles ; son partnerl'observait en riant et d'un air vainqueuret les deux autrestiraient d'épaisses bouffées de leur pipe et sepoussaient le coude en clignant de l'oeil. On eut dit un tableau deTeniersil n'y manquait vraiment que les deux arbres et le châteaudes Trois-Tours.

Pendant cetempsle cornet et le violon faisaient rageet de grands gaillardsmembrus et souplesles oreilles ornées de petites poiresd'orgambadaient comme des singes et faisaient tournoyer les grossespêcheusesqui s'esclaffaient de rire comme des folles. Laplupart étaient laideset pourtant elles étaientcharmantes avec leurs petits bonnets blancsjaspés de fleursviolettesleur grosse camisole et leurs manches en tricot rouge etjaune. Les enfants et les chiens se mirent bientôt de ]a partieet se roulèrent sur le plancher. Ce n'était plus unedanse villageoise de Teniersc'était la kermesse de Rubensmais une kermesse pudiquecar les mamans tricotaient sur les bancset surveillaientdu coin de l'oeilleurs garçons et leursfilles.

Eh bien !je vous jure que cette joie était bonne à voirje vousjure que la naïve simplesse de ces grosses matelotes m'a ravi etque j'ai détesté plus encore ces bauges de Paris oùs'agitent comme cinglés par le fouet de l'hystérieunramassis de naïades d'égout et de sinistres riboteurs !




VII --LACHETE

La neige tombe à gros floconsle ventsoufflele froid sévit. Je rentre chez moi en toute hâteje prépare mon feuma lampe. .J'attends ma maîtresse.Nous dînerons ensemble chez moi ; j'ai commandé ledîneracheté une bouteille de vieux pomardune belletarte aux confitures (elle est si gourmande !). Il est six heuresj'attends. La neige tombe à gros floconsle vent soufflelefroid sévit ; j'attise le feuje ferme les rideauxje prendsun livremon vieux Villon. Quelles ineffables délices ! dînerchez soià deuxau coin du feu. Six heures et demie sonnentà la pendule: j'écoute si son pas n'effleure pasl'escalier. Rien -- aucun bruit. J'allume ma pipeje m'enfonce dansmon fauteuilje pense à elle. -- Sept heures moins cinqminutes. Ah! enfinc'est elle. -- Je jette ma pipeje cours àla porte ; le pas continue à monter. Je me rassiedsle coeurserréje compte les minutesje vais à la fenêtre; toujours la neige tombe à gros floconstoujours le ventsouffletoujours le froid sévit. J'essaie de lireje ne saisce que je lisje ne pense qu'à elleje l'excuse : elle auraété retenue à son magasinelle sera restéechez sa mère. Il fait si froid ! peut-être attend-elleune voiture ; pauvre mignonnecomme je vais embrasser son petit nezfroidm'asseoir à croppetons à ses petits pieds ! Septheures et demie sonnent : je ne tiens plus en placej'ai comme unpressentiment qu'elle ne viendra pas. Allons ! tâchons demanger. J'essaie d'avaler quelques bouchéesma gorge seresserre. Ah ! je comprends maintenant ! Mille petits riens sedressent devant moi ; le doutel'implacable doute me torture. Ilfait froideh! qu'importent le froidle ventla neigequand onaime? Ouimais elle ne m'aime pas.

Oh ! maisje serai fermeje la tancerai vertement ; il faut en finird'ailleurs ! depuis trop longtemps elle se rit de moi ; que diantreje n'ai plus dix-huit ans ! ce n'est pas ma première maîtresse; après elleune autre ! Elle se fâchera? le beaumalheur ! les femmes ne sont pas denrée rareà Paris !Ouic'est facile à diremais une autre ne sera pas ma petiteSylvieune autre ne sera pas ce petit monstredont je suis sifollement assoti !

Je marcheà grands pasfurieusementettandis que j'enragelapendule tintinnabule joyeusement et semble rire de mes angoisses. Ilest dix heures. Couchons-nous. Je m'étends dans mon litj'hésite à éteindre ma lampe ; bahtant pis !j'éteins. De furibondes colères m'étreignent àla gorgej'étouffe. -- Ah! ouic'est bien fini entre nous !c'est bien fini ! -- Ah ! mon Dieuon monte : c'est ellec'est sonpas ; je me précipite en bas du litj'allumej'ouvre.

-- C'esttoi ! d'où viens-tu ? pourquoi arrives-tu si tard ?

-- Ma mèrem'a retenue.

-- Ta mère!... et tu m'as ditil y a trois joursque tu n'allais plus chezelle.Tiensvois-tuje suis très mécontent ; si tu neveux pas venir plus exactementeh bien...

-- Ehbienquoi ?

-- Ehbiennous nous fâcherons.

-- Soitfâchons-nous tout de suite ; aussi bienje suis lasse d'êtretoujours grondée. Si tu n'es pas contentje m'en vais . . .

Triplelâchetriple imbécileje l'ai retenue !





VIII --CLAUDINE


Un matind'avrilvers cinq heuresJust Moravautgarçon boucherremonta la rue Régis et se dirigea vers l'une des entréesdu marché Saint-Maur. A la même heureAristide Spikermarchand de poissonssortit de la rue du Cherche-Midi par la rueBérite et se dirigea vers l'entrée du marchéopposée à celle de la rue Gerbillon. Just et Aristidemarchèrent l'un vers l'autre etsans dire motse bourrèrentla face de coups de poing. Avant que l'on fut venu les séparerJust avait un oeil gonflé comme un oeuf poché etAristide le nez rouge comme une framboise meurtrie. On les emmena auposteet chacun d'eux put réfléchir à son aisesur les vicissitudes et horreurs de la guerre.

Unedemi-heure après que cette rixe avait mis en émoi toutle marchéla petite Claudine arriva avec sa mèrelamaman Turtainedans une grande charrette encombrée delégumes. Claudine sauta vivement à terrecaressa lenez du cheval et se mit à courir pour se réchauffer.C'était merveille de la voir se trémousser avec sonmadras sur la têtesa grosse robe de burat grissesmanchettes de couleur et ses sabots bourrés de paille. Lesoleil se levaitjaune comme ces nymphéas qui nagent surl'eau des étangs ; la brume se dissipaitune bise glacialesifflait dans l'airet le vent d'automne sonnait à plein corses navrantes fanfares. Les maraîchers arrivaient en foulesoigneusement emmitouflésla figure enfouie dans unecasquettele nez seul sortant tout violet des plis d'un vieuxfoulardles épaules protégées du froid par unecouverture de laine grise vergetée de raies noiresles mainsenveloppées de gros gants verts. Les uns déchargeaientleur charretteles autres allaient boire un petit verre chez lemarchand de vintandis que les chevauxenchantés de seretrouverse frottaient les naseaux et hennissaient joyeusement.

Lachaussée était encombrée de légumes et defruitset un grand potironcoupé par le milieu et couchésur le dosarrondissait sa vasque jaune sur la pourpre sombre despivoines jetées en taspêle-mêlesur le reborddu trottoir.

Troisboutiques étaient seules ouvertescelles d'un boucherd'unmarchand de vin et d'un pharmacien. La porte vitrée du cabaretétait imprégnée d'une buée qui nelaissait voir les buveurs qu'à travers un voile. Ilsressemblaient ainsi à des ombres chinoises. Ces silhouettesdansaient sur le mur et sur la porte comme sur un drap blancles nezse dessinaient bizarrementles moustaches semblaient démesuréesles barbes devenaient colossales et les chapeaux se cassaient deburlesque façon. Par instantsla porte s'ouvraitun bruit devoix s'échappait de la salleet celui qui sortait s'enfonçaitles mains dans les poches et courait bien vite à sa boutiqueou à sa voiture. Tout en travaillant et buvanton échangeaitle bonjouron se serrait la mainon gloussaiton riait. Le boucherallumait le gazjetait sur le dos de ses garçons descharretées de viande ; sa femme bâillait et lavait avecune éponge la table de marbre de la devanturependant quesuspendu par les pieds à des crocs en fer fichés auplafondle cadavre d'un grand boeuf étalaitsous la lumièrecrue du gazle monstrueux écrin de ses viscères. Latête avait été violemment arrachée dutronc et des bouts de nerfs palpitaient encoreconvulséscomme des tronçons de verstortillés comme deslisérés. L'estomac tout grand ouvert bâillaitatrocement et dégorgeait de sa large fosse des pendeloquesd'entrailles rouges. Comme en une serre chaudeune végétationmerveilleuse s'épanouissait dans ce cadavre. Des lianes deveines jaillissaient de tous côtésdes ramureséchevelées fusaient le long du torsedes floraisonsd'intestins déployaient leurs violâtres corolleset degros bouquets de graisse éclataient tout blancs sur le rougefouillis des chairs pantelantes.

Le bouchersemblait émerveillé par ce spectacleet près deluisur le trottoirdeux vieux paysans avaient appuyé leurspipes l'une sur l'autre et tiraient de grosses bouffées. Leursjoues s'enflaient comme des ballons et la fumée leur sortaitpar les narines. Ils aspirèrent une bonne provision d'airfroid pour se rafraîchir la boucheet mirent un petit morceaude papier sur le tabac qui se prit à grésiller etdessina tout flamboyant de capricieuses arabesques sur le papier quise consumait.

-- VoyonsClaudinedit la mère Turtainetu te réchaufferasaussi bien en déchargeant la voiture qu'en sautantviensm'aider.

-- Voilàmaman. Et elle se mit en face de l'aile gauche de la carriole etreçut dans les bras des bottes de fleurs et de salades.

-- Disdonclui dit une petite paysanne à l'oreilleil paraîtque Just et Aristide se sont battusce matin : bien sûr pourtoi.

-- Oh !les vilains garçons ! dit Claudinedont la petite figuredevint triste ; je leur avais tant recommandé d'êtresages !

-- ah ! tues bonne ! mais ils sont comme deux coqsils t'aiment tous les deuxet tu ne t'es pas encore décidée à faire unchoix.

-- Mais jene sais pasmoi ; je les aime autant l'un que l'autreet maman neles aime ni l'un ni l'autrecomment veux-tu que je choisisse ?

-Satanéeenfantdit la mère Turtainequi sauta lourdement de savoitureelle bavardeelle bavardeet l'ouvrage n'avance pas.J'aurai aussi vite fait toute seule. VoyonsClaudineva nettoyernotre case et préparer les chaufferettes. La petite s'éloignaet continuaavec son amieà disputer des mérites etdéfauts de ses deux amoureux.

Lasituation était en effet embarrassanteClaudine les aimaittous deux comme une soeur aimerait deux frères ; maisdamede là à choisir entre eux un mariil y avait loin.Just et Aristide ne se ressemblaient pas comme figuremais chacundans son genreétait aussi beau ou aussi laid que l'autre.Aristide était peut-être plus bel hommemais iltémoignait d'un penchant prononcé pour l'adiposité.Just était moins bien tailléson encolure étaitmoins largemais il promettait de rester musculeuxet pointtrivialement bardé de graisse comme son adversaire. Just avaitde jolis cheveux blondstout frisottantsmais ils n'étaientpas fournisetpar endroitsl'on entrevoyait sous le buisson unepetite clairière. Aristide avait des cheveux blondsroides etsans grâcemais d'une nuance plus tendre ; et puisc'étaitune véritable forêt luxuriantela raie était àpeine tracéecomme un tout petit sentier dans une épaisseforêt. Tous deux étaient francs et bonsmaisbatailleurs ; tous deux n'avaient pas de fortunemais étaientcourageux et ne reculaient pas devant l'ouvrage.

-- Enfindisait la petite Marieen se posant devant Claudine qui tournait lesrubans de son tablier d'un air indéciscette situation-làne peut durerils finiront par s'égorger. Je parlerai àta mèresi tu n'oses.

-- Oh !non je t'en priene dis rienmaman me gronderaitleur dirait dessottises et leur défendrait de m'adresser la parole.

-- VoyonsClaudinenous allons peser les qualités et les défautsles avantages et les désavantages de chacunet puis nousverrons lequel des deux vaut le mieux ! D'un côtéAristide est un brave garçon.

-- Oui !ouipour çac'est un brave garçon.

-- Maissais-tu bien qu'il deviendra comme un muid ? et dame ! c'est biendésagréable d'avoir pour mari un homme dont tout lemonde plaint la corpulence. Il est vraipoursuivit-elleque Justest un brave garçon.

-- Oh !ouipour çac'est un brave garçon.

-- Bienmais sais-tu qu'il demeurera toute sa vie maigre comme un échalasetma foije t'avoue qu'il est bien triste de vivre tous les joursavec un homme qui a l'air de mourir de faim.

-- Desorte quereprit en souriant Claudinele mieux serait d'épouserun mari qui ne fut ni trop gras ni trop maigre ; mais alors il nefaut prendre ni Just ni Aristide.

-- Ah !mais non ! s'écria Marie ; ces garçons t'aimentilfaut au moins que l'un des deux soit heureux.

-- Chut !je me sauvej'entends maman qui gronde.

-- Ah !bien oui ! disait la mère Turtaine d'une voix courroucéeles mains plantées sur les hanchesle ventre proéminentsous son tablier bleu ; c'est bien la peine d'élever unejeunesse pour qu'elle écoute ainsi les ordres de sa mère! Elle n'a pas seulement balayé notre placeil n'y a pasmoyen de s'y tenir tant il y a d'épluchures.

-- Voyonspetite mamanne me gronde pasfit sa filleen prenant un petit aircâlin qui ne justifiait que trop l'amour des pauvres garçonspour elle ; je ne bavarderai plus autantje te le promets.

Elleprépara sa devanture et demeura songeuse. Elle se rappelaitmaintenant que les deux rivaux s'étaient battuset quec'était pour cela que ni l'un ni l'autre n'avait balayéson petit réduitainsi qu'ils avaient coutume de le faire.Pourvu qu'ils ne se soient pas blesséspensait-elleet ellese sentait plus d'inclination pour celui qui aurait le plus souffert.

-- Voyonsdit sa mèreje vais chercher notre café ; que toutsoit prêt quand je reviendraique je puisse déjeunertranquillement.

-- Est-ilvraidit Claudine à la femme Truchartsa voisine et tanteque l'on s'est battu ce matin ici ?

-- On mel'a dit ; c'est deux mauvais sujets ; on devrait pendre desbatailleurs comme çaou les mettre dans l'arméepuisqu'ils aiment les coups.

PetiteClaudine se tut et cessa la conversation. Un quart d'heure aprèsla maman arrivatenant dans chaque main un grand bol plein d'uneliqueur fumante et saumâtre.

-Ah !bienj'en apprends de bellescria-t-elleil paraît que cesdeux gredins de Just et d'Aristide se sont battusce matinàcause de toi. Qu'ils s'avisent un peu de rôder autour de nous !c'est moi qui vais les recevoir ! Et toisi tu leur adresses laparole ou si tu réponds à leurs discourstu aurasaffaire à moi. A-t-on jamais vu !

La pauvrefille avait le coeur gros et ne pouvait manger ; soudain elle pâlitet renversa la moitié de son bol sur sa jupe : les deuxadversaires venaient d'entrer dans le marchél'un avec sonoeil bleul'autre avec son nez tout escarbouillé. Ils seséparèrent à la porte et chacun s'en fut àsa boutique par une allée différente.

Toute lajournéeelle les regardait alternativementse disant : Lepauvre garçoncomme il doit souffrir avec son visage enflé! Ce nez turgide et sanglant la désespérait. Puis elleregardait l'autre. A-t-il l'oeil abîmé ! murmurait-elle.Et cet oeil qui débordait d'un cercle de charbon lui faisaitpasser de petits frissons dans le dos. Faut-il qu'un homme soitbrutalpensait-ellepour frapper ainsi un ami aux yeux. Elle seprenait à détester Aristidepuis elle voyait ce nezturgescentet elle en venait à exécrer le gros Just.Elle y songea toute la nuit et ne put dormir. Que fairepensait-elleque faire? Ce n'est pas de leur faute s'ils m'aiment.Je tâcherai de leur parler demain et je leur ferai promettre dene plus se battre. Elle s'endormit sur cette heureuse idée etpréparadans sa petite cervellede belles paroles pour lesapaiser. Elle s'habillale matintoute songeuseaida sa mèreà atteler le cheval et chemin faisantde Montrouge au marchéelle repassa son petit discours. La difficulté était deleur parler sans être vue par sa mère. Elle s'ingéniaità trouver des prétextes pour s'échapper uninstant de la boutique et parler à chacun d'eux sans êtrevue par l'autre. Enfinle hasard me fournira peut-être uneoccasion etsur cette pensée consolanteelle fouettavivement le cheval qui prit le petit trot et fit sonnerdans lesrues endormiesles semelles de fer qu'il avait aux pieds.

Les deuxrivaux étaient à leur place et se jetaient des regardsdéfiants. Elle eut l'air de ne point les voirdéchargeala voiture et se promitvers neuf heuresalors que le marchéserait rempli de mondede s'échapper. En effetvers cetteheureune affluence de femmes mal peignéescouvertes dechâles effilochésjetant un regard de joie sur leurschiens qui folâtraient dans les ruisseauxinonda les ruesétroites qui enserrent le marché. Sous prétextede chercher une botte de persil qu'elle avait égaréeClaudine se faufila dans la foule et s'en fut à la boutique deJust. Il pâlit à sa vuerougit subitement et son oeildevint d'un noir plus foncé ; sa boutique étaitencombrée de clientesil leur répondait àpeineavait grande envie de les envoyer au diable et n'osait lefaireattendu que son patron était là et lesurveillait du coin de l'oeil. " Justlui dit-elle enfin àvoix basseoubliant toutes les belles phrases qu'elle avaitpréparéespromettez-moi de ne plus vous battre.

-- Maismademoiselle...

--Promettez-moiou je me fâche pour toujours avec vous.

-- Je vousle prometsdit-iltout rouge.

-- Merci." Et elle se sauva en courant et rentra chez sa mère. Unquart d'heure aprèselle parvint également às'enfuir et s'en fut trouver Aristide qui la regarda d'un air effarévacilla sur ses jambesbalbutia quelques mots et fut obligéde s'asseoirau grand ébahissement des acheteusesquicrurent qu'il se trouvait mal et se mirent à crier. Elle n'eutque le temps de se sauver. " Mon Dieu ! mon Dieu !murmurait-ellequel malheur ! Je n'ai pourtant rien fait pour qu'ilsm'aiment comme celaces pauvres garçons ! "

Vers midiJust s'en vint rôder autour d'elle et lui glissa un petit motqu'elle s'en fut ouvrir dans la rue: " Je ne puis vivre ainsidisait-ilje vais vendre mon fonds et quitter le marché. "Ah ! s'écria-t-ellecelui-ci m'aime le plus ; si maman veutje l'épouse. Un quart d'heure aprèscomme elle allaitchercher du cerfeuil chez une amieAristide lui dit: "Mademoiselle Claudineje vais m'en allerje suis trop mal heureux.

-- Ah !mon Dieu ! il m'aime autant que l'autre ; c'est désespérantd'être aimée ainsi ! " Ettout en disant celaelle éprouvaitmalgré elleune certaine joie àse sentir ainsi adorée.

Ellerevint plus perplexe encore. Que faire ? Telle était laquestion qu'elle se posait sans cesse. En attendantles jourspassaient et les amoureux ne partaient pas. Le premier qui partirasera celui qui m'aimera le pluspensait-elle ; puis elle sereprenait et se disait tout bas : Noncelui qui me quittera lepremier pourra vivre sans me voirdonc il m'aimera moins. Enattendantchacun restait à sa places'étant faitcette réflexion bien simple que partir c'était laisserle champ libre à son adversairequi ne partirait certainementpas. Doncils s'observaient et éprouvaient de furieusestentations de se cribler la figure de nouvelles gourmades.

Malheureusementcet amour insensé que les petits yeux et les bonnes joues deClaudine avaient allumé dans le coeur des pauvres garçonsfut bientôt connu de tout le quartier. Le coiffeur d'en faceenchanté d'avoir une occasion de parleren promenant sesmains graisseuses et son rasoir non moins graisseux sur la figure deses clientsentra dans d'interminables discussions sur la beautéet la coquetterie de Claudine. Ces proposgrossissant àmesure qu'ils roulaient de bouche en bouchene devaient pas tarder àarriver aux oreilles de la mère Turtaine. Un marchéc'est une miniature de ville de province : on y passe son temps àmédire de son prochain et à le piller autant que fairese peutdeux occupations agréablessi jamais il en fut. Lesconcierges du quartierlas de se plaindre de leurs locataires et dedéplorer le sort qui les avait faits conciergessaisirentcette occasion d'interrompre leurs doléances et s'empressèrentde dire pis que pendre de la pauvre fille. Exaspéréepar tous ces commérages et par toutes ces médisancesla mère Turtaine résolut de l'envoyer chez sa soeuràPlaisirdans le département de Seine-et-Oise.

Claudinepartit le coeur gros en priant sa mère de la rappeler bientôtprès d'elle. Les premiers jours lui semblèrent bientristes et elle écrivit à sa mère une lettredans laquelle elle la suppliait de lui permettre de revenir aumarché. Bientôt cette lettre qu'elle désiraittant lui causa de terribles craintes. En quelques soirées sonsort avait changé. Un soir qu'elle se promenait près dela tremblaieelle fit rencontre d'un grand et beau garçondont la mine éveillée et les allures puissantes luiplurent tout d'abord.

Lapremière foisil la regarda timidement etsentant les yeuxde la jeune fille fixés sur les siensil baissa la têtedevint rouge du cou aux oreilles et ne put ouvrir la bouche ; laseconde foisil osa l'abordermais il balbutia comme un imbécileet devint plus rouge encore que la première fois ; latroisièmeil ouvrit la boucheparvint à bredouillerquelques motsà lui dire qu'il la connaissaitque son pèreétait un grand ami de sa mèreetdepuis ce tempsilsétaient devenus les meilleurs amis du monde.

Le soirils s'échappaientse rencontraient au bas de la côte etse promenaient le long d'un petit ruisseau. Claudine marchait toutdoucementles yeux fixés à terreles mains dans lespoches de son petit tablieret elle se sentait oppressée dedélicieuses épouvantes. Lui la regardait à ladérobée et se mourait d'envie d'embrasser une petiteplace rose sur laquelle bouffaitcomme une touffe d'herbes follesun petit bouquet de cheveux pâles ; vingt fois il fut sur lepoint de se pencher et d'effleurer de ses lèvres cette rosemoussuepuisau moment où il se courbait et où sabouche frôlait les cheveuxClaudine faisait un mouvementetvite il reprenait son calme et marchait à côtéd'ellemaudissant sa timiditése jurant que la premièrefois il serait plus hardi. Un soirils marchaient tout au bord duruisseau. La lune avait rejeté sa fourrure de nuéesblanches et se mirait dans l'eau ; on eût dit une faucilled'argent posée sur une bande de moire bleue. Notre amoureuxs'approcha de Claudineetau moment ou il allait enfin luiembrasser le couil aperçut dans le ruisseau l'image de sabien-aimée qui souriait de le voir si gauche. Cette foisilperdit la tête et embrassa si fort la petite place rosequ'elle en resta blanche pendant quelques secondes et devintsubitement rouge.

Tandis queClaudine simulait une colère qu'elle était loin deressentirJust et Aristideque leur commune détresse avaitrapprochésalternaienten des strophes désoléessur la bonne mine et les charmes de leur fugitive déité.Néanmoinscomme la plus cuisante douleur finit par se calmeril arriva qu'un beau jour l'un et l'autre se marièrent. Encorequ'elle ne les aimât pointClaudine ne laissa pas que d'êtreun peu vexée lorsqu'elle apprit cette nouvelle. -- Etre sivite oubliée ! les hommes sont donc des monstres.

-Vois-tuma fillelui dit sentencieusement la maman Turtaine qui étaitvenue la rejoindre à Plaisirplus un homme aimemoinslongtemps il reste fidèle ; retiens bien ça.

-- Pourvuque mon amant ne m'aime pas autant que Just et Aristide ! pensaClaudineet elle lui défendit de l'aimer. " Si tum'aimes beaucoupje ne t'épouse pasdit-elle.

-- Mais...

-- C'est àprendre ou à laisser.

--J'accepte : il est donc bien entenduClaudineque je ne t'aimepointque je te déteste.

-- Ah !mais nonje ne te demande pas de me détesterje veuxseulement que tu ne m'aimes pas beaucoup tout d'abord.

-- Etensuite ?...

--Ensuitenous verrons."

Quinzejours aprèsle mariage eut lieu.

Ah !Claudinela petite place rose est restée rouge depuis cetteépoqueet votre mari ne vous aime pas ! mais quelle couleurarborera-t-ellealors qu'il vous aimera et que vous lui permettrezde faire sonner sur elle le grelot des baisers ?






IX --LE HARENG SAUR


Ta robeôharengc'est la palette des soleils couchantsla patine du vieuxcuivrele ton d'or bruni des cuirs de Cordoueles teintes de santalet de safran des feuillages d'automne !

Ta têteô harengflamboie comme un casque d'oret l'on dirait de tesyeux des clous noirs plantés dans des cercles de cuivre !

Toutes lesnuances tristes et mornestoutes les nuances rayonnantes et gaiesamortissent et illuminent tour à tour ta robe d'écailles.

A côtédes bitumesdes terres de Judée et de Casseldes ombresbrûlées et des verts de Scheeledes bruns Van Dyck etdes bronzes florentinsdes teintes de rouille et de feuille morteresplendissentde tout leur éclatles ors verdisles ambresjaunesles orpinsles ocres de rhules chromesles oranges demars !

Omiroitant et terne enfuméquand je contemple ta cotte demaillesje pense aux tableaux de Rembrandtje revois ses têtessuperbesses chairs ensoleilléesses scintillements debijoux sur le velours noir ; je revois ses jets de lumièredans la nuitses traînées de poudre d'or dans l'ombreses éclosions de soleils sous les noirs arceaux !






X --BALLADE CHLOROTIQUE


Mollementdrapé d'un camail de nuées grisesle crépusculedéroulait ses brumeuses tentures sur la pourpre fondante d'unsoleil couchant.

Elles'avançait lentementsouriant d'un sourire vaguebalançantsa taille mince dans une robe blanche piquée de pois rouges.Ses joues se tachaient par instants de plaques purpurines et seslongs cheveux ondoyaient sur ses épaulesroulant dans leursflots sombres des roses blanches et des mauves.

Un peuplede jeunes gens et de jeunes filles la regardaient venirfascinéspar son oeil creuxpar son rire maladif. Elle marchait sur euxlesétreignait de ses petits bras et collait furieusement seslèvres contre leur bouche. Ils haletaient et frissonnaient detout leur corps ; hors d'haleineéperdushurlant de douleurils se tordaient sous le vent de son baiser comme des herbes sous lesouffle d'un orage.

Des mèresdésolées embrassaient ses genouxserraient ses mainspleuraient de longs sanglotset elleimpassiblepâlel'oeilfixeplein de lueurs mouilléesles mains moitesles seinsdardant leurs pointesles repoussait doucement et continuait saroute.

Une jeunefille se traînait à ses piedstenant sa poitrine a deuxmainsrâlantcrachant le sang. Grâce ! criait-ellegrâce ! ô phtisie ! aie pitié de ma mèreaie pitié de ma jeunesse ! mais la goule implacable la serraitdans ses bras et picorait sur ses lèvres de longs baisers.

La victimepalpitait faiblement encore ; elle l'étreignit plusétroitement et choqua ses dents contre les siennes ; le corpsse convulsa faiblementpuis demeura froidinerteet les joues secouvrirent de teintes glauquesde vapeurs livides.

Alors ladéesse voleta lourdementde pâles rayons jaillirent deses prunelles et baignèrent de glacis bleuâtres lesjoues blanches de la morte.

Mollementdrapé d'un camail de nuées grisesle crépusculedéroulait ses brumeuses tentures sur la pourpre fondante d'unsoleil couchant.






XI --VARIATION SUR UN AIR CONNU


Il pleutil pleutbergère ; presse tes blancs moutons : l'orage hurlela pluie raie le ciel de fils grisles éclairs strient dejets blancs les nuages qui se heurtent et s'écroulent ; rentretes blancs moutons.

Lespauvres bêtes bêlent désespérémentet lèvent au ciel leurs têtes hagardes ; elles courentéclaboussent d'eau leur robe grisese précipitent lesunes sur les autress'enchevêtrent les pattestombentserelèventbondissent comme une houletandis que le grandchien noirébouriffétrempé jusqu'aux oslesfrôle en baissant la tête et en grognant.

O mapetite bergèreque tu es changée ! Toi si mignardesifrétillantetu ne sautes plus dans l'herbe avec tes bas desoie brodés et tes mignonnes mules de satin rosetu ne pincesplus de tes jolis doigts ta jupe qui bouillonne et crépite àchacun de tes sautstu clapotes lourdement dans l'eau avec dessouliers gauchis et des pieds énormes ! Ta face béatecuivrée par le soleilbouffie par la graissese détachedéplorablement rougedes ailes d'un chapeau amolli et boueux; tes cheveux incultes ne fleurent plus les excitantes senteurs de lamaréchaleet tes yeux si bizarrement lutinsdans leur cerclede pastelne décèlent plus que le grossier hébétementd'une fille de ferme !

O Estelle! si Némorinqui devait aller chez ton père luidemander ta mainte voyait si fantastiquement enlaidiecrois-tuqu'il s'écrierait: " En corsetqu'elle est belle ! O mamèrevoyez-la ! " Hélas ! lui aussi est bienchangé ! Au lieu d'un galant cavalier au pourpoint céladonagrémenté de bouffettes rosesaux chausses lilas oujaune tendreje vois un gros vacher vêtu d'une souquenilleérodéedélavée et racornie par la pluieet le soleil.

Oùdonc est ta houlette enrubannée de faveurs bleues ? ôNémorin ! Où donc ta panetièreta chemisettegodronnée ? ô Estelle ! Où donc surtout ta taillefringanteton regard enjôleurplein de menteuses mignotises ?

Las ! toutcet exquis et pimpant attirail a disparu depuis longtemps ! Cesondoiements de jupesces bruissements de lingeces cliquetis depierres finesces sifflements de la soie dans des forêts dethéâtresous des feuillages bleutésont disparupour jamais !

Etpourtant tu voudras peut-être les revêtirces falbalasque je regrettemaritorne joufflue ! Tu feras comme tes soeurscomme tes aînéestu iras à Pariset ta robustearmature y fléchira sous le poids des grandes saouleries etdes combats lubriques ! Et qui sait siun soir de mi-carêmelasse de traîner en vain sur l'asphalte des trottoirs tescharmes frelatés et malsainstu ne décrocheras pasdans l'arrière-boutique du fripier la défroque desbergères de Watteau que tu iras promener dans un balàla recherche d'une pâture incertaine ?

Ah ! mieuxeût valu pour toi garder tes haillons de paysannemieux eûtvalu rester dans ton villagecar tu regretteras plus d'une fois letemps où tu gardais les moutons ; plus d'une fois tu tesentiras obsédée par d'invincibles malaisesalors quece refrain retentira dans ton âmepleine de rancunes et dedétresses :

Il pleutil pleutbergère ; presse tes blancs moutons : l'orage hurlela pluie raie le ciel de fils grisles éclairs strient dejets blancs les nuages qui se heurtent et s'écroulent ; rentretes blancs moutons.






XII-- L'EXTASE


La nuitétait venuela lune émergeait de l'horizonétalantsur le pavé bleu du ciel sa robe couleur soufre. J'étaisassis près de ma bien-aiméeoh ! bien près ! Jeserrais ses mainsj'aspirais la tiède senteur de son coulesouffle enivrant de sa boucheje me serrais contre son épaulej'avais envie de pleurer ; l'extase me tenait palpitantéperdumon âme volait à tire d'aile sur la mer de l'infini.

Tout àcoup elle se levadégagea sa maindisparut dans la charmoieet j'entendis comme un crépitement de pluie dans la feuillée.

Le rêvedélicieux s'évanouit... ; je retombais sur la terresur l'ignoble terre. O mon Dieu ! c'était donc vraielleladivine aiméeelle étaitcomme les autresl'esclavede vulgaires besoins !






XIII --BALLADE en l'honneur de ma tant douce tourmente


Joaillierchoisis dans ta coupe tes pierres les plus précieusesfais-les ruisseler entre tes doigtsembrase en gerbes multicoloresles flammes des diamants et des rubisdes émeraudes et destopazes ; jamais leurs folles étincelles ne pétillerontcomme les yeux de ma brune madonecomme les yeux de ma tant doucetourmente !

Les yeuxde ma mie versent de morbides pâmoisonsde câlinesstupeurs ! Ils flamboient comme des vesprées et reflètentau déduitles tons phosphorescents de la mer houleuseleféerique scintillement des mouvantes lucioles dans les nuitsd'orage.

Les yeuxde ma mie rompent les plus fermes volontés : c'est le vincapiteux qui coule à plein bordc'est le philtre qui charriele vertigec'est la vapeur de chanvre qui affolec'est l'opium quifait vaciller l'âme et la traîneéperduedansd'inquiétantes hallucinationsdans de paradisiaquesbéatitudes.

Etqu'importe ! ivressevertigeenchantementdélireje veuxles boire jusqu'à l'extase dans ces coupes alléchantesje veux assoupir mes angoissesje veux étouffer mes rancoeursdans les chaudes fumées de ton haleinedans l'inaltérablesplendeur de tes grands yeuxô brune charmeresse !

Je veuxboire l'oublil'irrémissible oublisur tes lèvresveloutéessur ces fleurs turbulentes de ton sang ! Je veuxentr'ouvrir leurs rouges corolles et en faire jaillirdans un rehautde lumièretes dentstes dents qui provoquent aux lutteslibertinestes dents qui mordent cruellement les coeurstes dentsqui sonnent furieusement la charge des baisers !

Joaillierchoisis dans ta coupe tes pierres les plus précieusesfais-les ruisseler entre tes doigtsembrase en gerbes multicoloresles flammes des grenats et des améthystesdes saphirs et deschrysoprases ; jamais leurs folles étincelles ne pétillerontcomme les yeux de ma bonne madonecomme les yeux de ma tant doucetourmente !






XIV --LA RIVE GAUCHE


Las dubruissement des foulesdégoûté des criailleriesdes histrionnes d'amourje vais me promener sur le boulevardMontparnasse ; je gagne la rue de la Santéla rue duPot-au-Lait et les chemins vagues qui longent la Bièvre. Cettepetite rivièresi bleue à Bucest d'un noir de suie àParis. Quelquefois même elle exhale des relents de bourbe et devieux cuirmais elle est presque toujours bordée de deuxbandes de hauts peupliers et encadrée d'aspects bizarrementtristes qui évoquent en moi comme de lointains souvenirsoucomme les rythmes désolés de la musique de Schubert.Quelle rue étrange que cette rue du Pot-au-Lait ! déserteétrangléedescendant par une pente rapide dans unegrande voie inhabitéeaux pavés enchâssésdans la boue ; le ruisseau court au milieu de la rue et charrie dansses petites cascades des îlots d'épluchures de légumesqui tigrent de vert les eaux noirâtres. Les maisons qui labordent s'appuient et se serrent les unes contre les autres. Lesvolets sont fermés ; les portes closes sont émailléesde gros clouset parfois un peuple de petits galopinsau nez saleaux cheveux frisésse traînent sur les genouxmalgréles observations de leurs mères et jouent une longue partie debilles. Il faut les voiraccroupismontrant leur petite culotterapiécéedu fond de laquelle s'échappe undrapeau blancs'appuyant de la main gauche à terre et lançantdans un gros trou une petite bille. Ils se relèventsautillentpoussent des cris de joietandis que le partnerunpetit bambin aussi mal accoutréfait une mine boudeuse etobserve avec inquiétude l'adresse de son adversaire. Unelanternesuspendue en l'air par des cordes accrochées àdeux maisons qui se font faceéclaire la ruele soir. Il y aquelque tempsces cordes se rompirent et le réverbèrefut rattaché par mille petites ficelles qui aidèrentles grosses cordes à en soutenir le poids. On eût dit dela lanterneau milieu de ce treillis de cordelettesune gigantesquearaignée tissant sa toile. Une fois engagé dans lalongue route qui rejoint cette ruellevous arrivezaprèsquelques minutes de marcheprès d'un petit étangmoiré de follicules vertes. On croirait être devant unétrange gazonsi parfois des grenouilles ne sautaient desherbes et ne faisaient clapoter et rejaillir sur le feuillage desgouttelettes d'eau brune.

La vue estbornée. D'un côtéla Bièvre et une rangéed'ormes et de peupliers ; de l'autreles remparts. Des lingesbariolés qui sèchent sur lune cordeun âne quiremue les oreilles et se bat les flancs de sa queue pour chasser lesmouches ; un peu plus loinune hutte de sauvagebâtie avecquelques lattescrépie de mortiercoiffée d'un bonnetde chaumepercée d'un tuyau pour laisser échapper lafumée : c'est tout. C'est navrantet pourtant cette solitudene manque pas de charme. Ce n'est pas la campagne des environs deParispolluée par les ébats des courtauds de boutiqueces bois qui regorgent de mondele dimancheet dont les taillissont semés de papiers gras et de culs de bouteilles ; ce n'estpas la vraie campagnesi vertesi rieuse au clair soleil ; c'est unmonde à parttristearidemais par cela mêmesolitaire et charmant. Quelques ouvriers ou quelques femmes quipassentun panier au brasà la main un enfant qui se faittraîner et traîne lui-même un petit chariot enboispeint en bleuavec des roues jaunesrompent seuls lamonotonie de la route. Parfoisle dimanchedevant un petit cabaretdont l'auvent est festonné de pampres d'un vert cru et de grosraisins bleusune famille de jongleurs vient donner desreprésentations en face des buveurs attablés en dehors.J'en vis une fois troistous jeuneset une filleau teint couleurd'ambreaux grands yeux effarésnoirs comme des obsidiennes.Ils avaient établi une corde frottée de craiereposantsur deux poteaux en forme d'X. Un drôleà la facelamentablement laidetournait pendant ce temps la bobinette d'unorgue. De tous côtés je voyais courir des enfants ; ilsarrivaient tout en sueurse rangeaient en cercle et attendaient avecune visible impatience le commencement des exercices. Lessaltimbanques furent bientôt prêts : ils se ceignirent lefront d'une bandelette roselamée de papillons de cuivrefirent craquer leurs jointures et s'élancèrent sur lacorde.

Ilsdébutaient dans le métier etaprès quelquestordionsils s'épatèrent sur les pavés aurisque de se rompre les os. La foule s'esbaudit. Un pauvre petitdiable qui était tombé se releva avec peineen sefrottant le râble. Il souffrait atrocement etmalgréd'héroïques effortsdeux grosses larmes lui jaillirentdes yeux et coulèrent sur ses joues . Ses frères lerebutèrent et sa soeur se mit a rire et lui tourna le dos.

Soudainun grand vieillardque j'aurais à peine entrevu et quej'appris être le père de cette lignées'avançatenant à la main un gobelet d'étain et fit la quêtequ'il versa sur un lambeau de tapis. Son tour allait venir. Son filsaîné étendit un chiffon sur le pavé ; levieux se posa deboutles bras en l'airet attendit ainsi quelquessecondes. J'eus alors tout loisir pour l'examiner.

C'étaitun homme âgé d'une cinquantaine d'années environ.Ses bras nus étaient entouréscomme de menottesdebracelets de fourrureet un léger caleçonenimitation de peau de tigrejaspé de paillettes d'acierenveloppait ses reins et le haut de ses cuisses. La peau de son crâneétait fendillée comme une terre trop cuite et sessourcils épais retombaient sur ses yeuxmeurtris d'auréolesde bistre. Ses fils apportèrent des poids que l'on présentaaux assistants. Ils n'étaient point en carton saupoudréde limaillemais bien en fer. On les posa devant ses piedsil secourba et les saisit. Les muscles de son cou s'enflaient etsillonnaient sa chair comme de grosses cordes. Il se redressa etjongla avec ces masses comme avec des balles de sonles recevanttantôt sur le bicepstantôt sur le dosentre les deuxépaules. Cet athlète avait l'air morne de ces vieillesrosses qui tournenttoute la journéeune meule. Quelquestours d'adressequelques sauts périlleux terminèrentla séanceet la troupe entra au cabaret et se fit servir àboire.

Il étaittard. Le soleil se couchait et les nuages qui l'entouraientsemblaient éclaboussés de gouttelettes de sang ; ilétait temps de dînerj'entrai dans le cabaret etm'attablai à côté d'un gros chat que je caressaiet qui me râpa la main avec sa langue. On me servit un dînermangeableetarrivé au moment où l'on roule unecigaretteen prenant son caféje regardai les buveurs quipeuplaient ce bouge.

Lesbateleurs étaient assis à gauche ; le vieux ronflaitle nez dans son verre ; la fille chantait et vidait des rouges bordset en face d'eux un ivrogne qui s'était chauffé l'armetjusqu'au rouge cerise se racontait à lui-même deshistoires si drôles qu'il en riait à se tordre. Je payaimon écot et m'en allai le long de la routetout doucement.J'atteignis bientôt la rue de la Gaîté. Je sortaisde chemins peu fréquentéset je tombais dans une desrues les plus bruyantes. Des refrains de quadrilles s'échappaientdes croisées ouvertes ; de grandes affichesplacées àla porte d'un café-concertannonçaient les débutsde Mme Adèlechanteuse de genreet la rentrée de M.Adolphecomique excentrique ; plus loinà la montre d'unmarchand de vinsse dressaient des édifices d'escargotsauxchairs blondes persillées de vert ; enfinça et làdes pâtissiers étalaient à leurs vitrines desmultitudes de gâteauxles uns en forme de dômelesautres aplatis et coiffés d'une gelée rosâtre ettremblotanteceux-ci striés de rayures brunesceux-làéventrés et montrant des chairs épaisses d'unjaune soufre. Cette rue justifiait bien son joyeux nom. Tandis que jeregardais de tous mes yeux et me demandais si j'allais entrer dans unbal ou dans un concertje me sens frapper sur l'épaule etj'aperçois un mien amiun peintreà la recherche detypes fantasques. Enchantés de nous retrouvernous voguons deconserveremontons la rue et entrons dans un bal. Quel singulierassemblage que ces bals d'ouvriers ! Un mélange de petitesouvrières et de nymphes saturniennessoûles pour laplupart et battant les murs ; des mères de famille avec depetits bébés qui rient et sautent de joiede bravesouvriers qui s'amusent pour leur argentet de vils proxénètes.Les filles dansaient et les papas et les mamans buvaient du vin chauddans les saladiers en porcelaine épaisse. Les enfants sehissaient sur les tablesbattaient des mainsriaientjappaientappelaient leur grande soeur qui leur souriait et venait lesembrasser dès que la ritournelle était finie.

Maisl'heure s'avançait et nous voulions aller au concert ; noussortîmes et entrâmes dans une allée éclairéeau gaz et terminée par une porte en velours pisseux. La salleétait grandeornée en haut de masques grimaçantsd'un rouge brique avec des cheveux d'un vert criard . Ces masquesavaient évidemment la fatuité de représenter lesemblèmes de la comédie. La scène étaithaute et spacieusel'orchestre se composait d'une dizaine demusiciens. Chut ! silence ! la toile se lèveles violonsentament un air plaintifentremêlé de coups de cymbaleset de trémolos de flûteset un monsieur en habit noirorné de gants presque propresl'air fatalle teint lividela bouche légèrement dépouillée de sesdentsparaît. Des applaudissements éclatent à lagalerie d'en hautassez mal composéenous devons le dire.Nous sommes en face d'un premier ténorDiantre !recueillons-nous. Je ne sais tropa vrai direce qu'il chante : ilbrame certains mots et avale les autres. De temps en tempsil jetted'une voix stridente le mot: l'Alsace ! On applaudit et il sembleconvaincu qu'il chante de la musique. Cinq couplets défilent àla suitepuis il fait un profond salutle bras gauche ballantlamain droite posée sur la poitrinearrive à la porte dufondse retournefait un nouveau salut et se retire. Desapplaudissements frénétiques éclatent de touscôtéson crie : bison frappe des piedsl'orchestre rejoue les premières mesures de la chansonet leténor reparaîts'incline et dégouzillede sonfausset le plus aigule couplet de la chanson le plus poivréde chauvinisme ; puis il s'incline de nouveau et se sauve poursuivipar de bruyantes acclamations. Les cris s'éteignent peu àpeules musiciens causent et s'essuient les mainset moi j'admireposée devant moi sur un corps de déjetélafigure enluminée d'un vieil ivrogne. Quelle richesse de ton !quel superbe coloris ! Cet homme appartenait évidemment àl'aristocratie des biberonscar il écartelait de gueules surchamp de sableet ce n'était assurément pas avec duvermillon et du noir de pêche qu'il s'était blasonnéle muflemais bien avec la fine fleur du vin et le pur hâle dela crasse.

Je suisdistraithélas ! de ma contemplation par un éclat decymbales et un roulement de grosse caisse. La porte du fond s'ouvre àdeux battants et une femme obèseau corsage largementéchancrés'avance jusqu'au trou du souffleursedandine et brailleen gesticulant:

Ah!rendez-moi mon militaire !

Cettechanson est idiote et canaille ; eh bien ! à tout prendrej'aime encore mieux cette ineptie que ces désolantes chansonsoù le petit oiseau fait la cour à la mousse et où" ton oeil plein de larmes " se bat dans des simulacres devers avec une rime tristement maladive. Il était onze heuresquand nous sortîmes.

-Eh bien !dit mon amipuisque nous avons tant fait que de visiter ce quartierallons jusqu'au boutallons chez le marchand de vins ; qui sait ? cesera peut-être drôle. Nous étions justement enface de celui à la vitrine duquel se prélassaient desbataillons d'escargots. La boutique était pleine ; nous nousfaufilons et gagnons une petite salleau fondoù noustrouvons deux placesentre un charbonnier étonnamment laid etdeux petites filles également laides qui dévorent àbelles dents des plats d'escargots. Soudaintous les consommateursse lèvent et livrent passage a un petit hommeporteur d'unemandoline.

Nousétionsainsi que je l'appris plus tarden face de Charlesle fameux chanteur populaire.

Je dessinesa figure en toute hâte. Imaginez une tête faloteunfront très hautvelu et gras ; un nez retroussémalinfureteurs'agitant par saccades ; une moustache en brosseune bouche lippuecouleur d'aubergineet des oreilles énormesplaquées sur les tempescomme des oreilles d'Indou ; un teintfantastiquevert pomme par endroitsjaune safran par d'autres ; unevoix étonnantedescendant jusqu'aux notes les plus bassesnasillant dans les tons ordinaires. Il était vêtu d'unpaletot pointillé de noir et de brunroide au colletdéchiqueté aux pocheset d'un pantalon aux teintes debitume. Il tenait à la main gauche une grande mandolineappuyait son menton près des cordes et chatouillait de la maindroite le ventre de l'instrument qui gémissait de larmoyantefaçon. Il se cambrait et regardait autour de lui avec fierté.Il chanta de sa plus forte voix le Chant de la Canaillerecueillit les plus précieux suffragesavala un verre de vinque je lui présentai et se disposait à sortir quand ilfut rappelé et instamment prié de régaler lesassistants de: Châteaudun. Il chantait les couplets ettout le monde reprenait en choeur le refrain :

Les canonsvomissaient la foudre

Sur Châteaudun...-- Qu'importe àce pays !

Il préfère se voir en poudre

Quede se rendre aux Prussiens ennemis !


Sa chansonterminéeil sortit. Nous en fîmes autant et allâmesnous coucher.






XV -- AMAITRE FRANÇOIS VILLON


Je mefigureô vieux maîtreton visage exsanguecoifféd'un galeux bicoquet ; je me figure ton ventre vaguetes longs brasosseuxtes jambes héronnières enroulées de basd'un rose loucheétoilés de déchirurespapelonnés d'écailles de boue.

Je croiste voirô Villonl'hiveralors que le glas fourre d'hermineles toits des maisonserrer dans les rues de Parisfaméliquehagardgrelottanten arrêt devant les marchands de beuveriecaressantde convoiteux regardsla panse monacale des bouteilles.

Je croiste voirexténué de fatiguelas de misèretetapir dans un des repaires de la cour des Miraclespour échapperaux archers du guetet làseul dans un coinouvrirloin detousle merveilleux écrin de ton génie.

Quelmagique ruissellement de pierres ! Quel étrange fourmillementde feux ! Quelles étonnantes cassures d'étoffes rudeset rousses ! Quelles folles striures de couleurs vives et mornes ! Etquand ton oeuvre était finiequand ta ballade étaittissée et se déroulaitirisée de tonséclatantssertie de diamants et de trivials caillouxqui enfaisaient mieux ressortir encore la limpidité sereinetu tesentais grandincomparablel'égal d'un dieuet puis turetombais à néantla faim te tordait les entrailleset tu devenais le vulgaire tire-lainel'ignominieux amant de lagrosse Margot !

Tudétroussais le passanton te jetait dans un cul debasse-fosseetlà-basenterréplié en deuxcrevant de faimtu criais grâcepitié ! tu appelais àl'aide tes compaings de gallesles francs-gaultiersles ribleursles coquillartsles marmonneuxles cagnardiers !

Lelaisserez làle povre Villon ! Allonsmadones d'amour qu'ila chantéeshahay ! MargotRoseJehanne la Saulcissièrehahay ! GuillemetteMarion la Peau-tardehahay ! la petite Macéehahay ! toute la folle quenaille des ribaudesdes truandesdesgrivoisesdes raillardesdes villotières ! Excitez leshommesréveillez les biberonsentraînez-les au secoursde leur chefle poète Villon !

Las ! Lesfossés sont profondsles tours sont hautesles piques deshaquebutiers sont aiguësle vin coulela cervoise pétillele feu flambeles filles sont gorgées de hideuses saouleries: ô pauvre Villonpersonne ne bouge !

Claque desdentsmeurtris tes mainsguermente-toipleure d'angoisseuxgémissementstes amis ne t'écoutent pas ; ils sont àla tavernesous les tresteauxivres d'hypocrascrevés demangeaillesinertesdébraillésfétidescouchés les uns sur les autresFrémin l'Etourdi sur lebon Jehan Cotard qui se rigole encore et remue les badigoincesMichault Cul d'Oue sur ce gros lippu de Beaulde. Tes maîtressesse moquent bien de toi ! elles sont dans les bouges de la Citéqui s'ébattent avec les escoliers et les soudards. Le cerveauatteint du mal de piquele nez grafiné de horionsellesfrottent leur rouge museau sur les joues des buveurs et se rincentgalantement la fale !

Oh ! tu esseul et bien seul ! Meurs donclarron ; crève donc dans tafossesouteneur de gouges ; tu n'en seras pas moins immortelpoètegrandiosement fangeuxciseleur inimitable du versjoaillier nonpareil de la ballade !






XVI-- ADRIEN BRAUWER


I

Deuxcompagnonsl'un maigre et élancé comme une cigognel'autre obèse et ventru comme un muidgalopent sur la routede Flandreen pétunant dans de longues pipes. Leur mine estrien moins qu'honnête. Le grand a la figure régulièremais ravagée par les orgiesl'air hautain et distingué; le gros a l'air communla face purpuréele nez étincelantcomme une braise et fleuri de pompettes écarlates. Quant àl'accoutrement des deux siresil tombe en lambeaux. L'homme maigreest vêtu d'un pourpoint quijadisa dû réjouirles belles par ses teintes incarnadines ; mais la poussière etles libations l'ont revêtu de tons roux et fuligineux ; sesgrègues baissent le nez piteusementses souliers sontfeuilletés et rient à semelles déployées.Le grosvêtu de loques dont on ne saurait définir lanuance exactea pourtant des chausses dont la couleur primitive a dûêtre un jaune citrin agrémenté de rubans persmais elles sont si vieilliessi fourbuessi uséesque nousn'oserions assurer qu'elles aient eu ces teintes agréablesdans leur jeunesse.

-- C'estétonnantdit le groscomme la poussière vous sèchele gosier ! qu'un broc de cervoise serait bienvenu ! Hé ! monmaîtreinvoquez le divin Gambrinus pour qu'il conduise nos pasà un cabaret.

-- Eh !dit Brauwertu sais bien que les incomparables Kaatje et Barbara ontvidé nos poches à Anvers.

-- Bah !tu peindras un tableauet nous boirons à notre soif.

-- Nondit le maîtrej'ai créé assez de chefs-d'oeuvrelaissés dans les cabarets pour payer les breuvages. A tontourKraesbeckpeins et paie l'écot.

-- Hélas! tu sais bien que j'ai les bras encore endoloris des coups que j'aireçus pour avoir voulu embrasser la jolie Betje.

-- C'estvraidit Brauwer en riantmais ne discutons pas davantage : voiciun cabaretbuvons d'abordnous verrons à payer ensuite.

Ilsentrèrent. La salle était pleine et tellement enfuméequ'on aurait pu y saurer des harengs. Les jambes allongéeslefeutre enfoncé jusqu'aux yeuxdes personnages en guenillesfumaient à perdre haleine et buvaient en criant et sedisputant. Une servante en train de guéer du linge dans lasalle voisine rythmait à coups de palettes les chansons quenasillaient quelques-uns de ces marauds. Coutumiers de semblablespectaclele maître et l'élève ne s'enétonnèrent pas etpendant quelque tempspétunèrentet vidèrent tant de pintes qu'ils conquirent l'admiration desmalandrins qui peuplaient ce bouge ; puis Kroesbeck poussa son maîtredu coude et lui dit : " S'il ne s'agissait que de boirelaterre serait un paradis ; mais il faut payer. Voyonsfais untableau. " Brauwer poussa un soupir etprenant une petitetoilese mit à peindre vivement la tabagie.

Cetableauvous le connaissez. Il est au Louvre. Le personnage le plussaillant est un buveur assis sur une barrique renversée etnous tournant le dos. Le rustre a tant de fois pétunéet tant de fois vidé de larges vidrecomes qu'il a étéchoirnez en avantsur la table qui lui sert d'appui. Sa chemise aremonté et sort toute bouffante entre son haut-de-chaussejaune paille et son pourpoint gris fer ; un autre maraudplusintrépidenous n'osons dire plus sobreallume sa pipe àun brasier rougeâtre et semble absorbé par cette graveoccupation. Un troisième nous présente son profilcamard et souffle au plafond un nuage de fuméetourbillonnante. Enfinapparaissentdans la brume qui enveloppe latabagiequelques paysans causant avec une petite fille qui se laissesans répugnance embrasser par l'un de ces truands.

-- Parfait! s'écria Kroesbecken se posant devant le tableau. Ah!Adrientu as le don du génie. Halston maîtren'étaitqu'un enfant auprès de toi. Hélas ! jamais je net'égalerai. Et le pauvre Kroesbeck alla s'asseoir dans uncoind'un air tout contrit.

Lesbuveurs étaient partis presque tous. La nuit étaitvenue et l'on n'entendait que le crépitement de la pluie surles vitres et le pétillement des fagots dans l'âtre. Laporte s'ouvritet un homme de haute taille entra et vint s'asseoirau coin du feu. Au bout de quelques instantsil se leva et vint seplacer derrière Brauwer. " Eh ! bien maîtredit-ilcomment vous portez-vous? " Notre peintrequipourbeaucoup de raisonsne s'entendait jamais appeler sans effroiregarda timidement son interlocuteur et reconnut M. de Vermandoisunriche seigneur quile premierlui avait payé en reluisantsducatons un de ses petits chefs-d'oeuvrealors qu'il fuyait lamaison de son maître. " Il est charmantce tableau !reprit le gentilhomme ; je l'achète ; le prix que vous fixerezsera le mienapportez-le-moi demain matin. " Puiscomme lapluie avait cesséil sortitfaisant de la main àBrauwer un geste amical.

Toutjoyeux de cette aubainele peintre fit frémir d'un coup depoing les brocs et les verres qui couvraient la table et redemanda dela bière. " Hé ! que dis-tu de celaJoseph ?s'écria-t-ilnous sommes richeslivrons-nous a de francssoulasbuvons papaliter. " Mais Kroesbeck avait disparu. "Où diable est-il ? " murmura notre hérosqui seleva en chancelant ; mais il buta du pied contre une masse énormequile nez aplati contre le plancherles bras étenduslesjambes écartéesronflait mélodieusement ;c'était le digne Joseph qui avait roulé sous làtable et venait d'ajouter sans doute un nouveau rubis auxinnombrables fleurons qui décoraient son nez. Brauwer leregarda avec attendrissement etbredouillant et dodelinant la têtealla choir sur un escabeau où il s'endormit.



II

-- . . . Apropos de Van Dyckdit M. de Vermandoisj'ai vu son maîtredernièrement. Il regrettenon moins vivement que moiquevous ayez quitté son palais pour allerà l'aventurecourir les cabarets et les auberges.

-- C'estvraidit Brauwer ; Rubens s'est conduit avec moi comme un véritableamicomme un grand artiste ; mais ses disciples vêtus de soieet de velours m'intimidaient. Aurais-je pu peindredans ce somptueuxatelierces trognes grimaçantesces haillons bizarrescespostures si grotesques et si naturelles de l'ivrogne qu'elles vousfont involontairement sourire ; aurais-je pu rendre avec autant deverve cette réalité pittoresque que vous admirez ? Quevoulez-vous ! l'inspiration me désertait sous les lambriselle me hantait dans les tripots.

A cemomentla porte s'ouvritet une jeune fille parut et fit mine de seretirer en voyant son père causer avec un inconnu.

Sur unsigne de M. de Vermandoiselle entra. Brauwer fut ébloui ;lui qui n'avait jamais fréquenté que des filles dejoieil resta muet d'admiration devant cette charmante jeune fille.Encadrez un ovale d'une pureté raphaélesque de grandestresses mordoréesimaginez de grands yeux bleu turquoiseunebouche rouge comme l'aile du flamantvous n'aurez qu'un faibleaperçu de la jolie Jenny.

Le peintrecomprit qu'on pouvait être heureux sans vivre dans les bordeauxet faire carrousse avec de joyeux vauriens. Il se promit de quittersa vie aventureuse et peut-êtrepensait-ilparviendrai-jegrâce à mon génieà ne point luidéplaire. Il quitta cette maisonles larmes aux yeuxet louaune mansarde oùpendant trois joursil s'enferma. Letroisième jourmalgré quelques regretsil résistaau désir d'aller retrouver son compagnonl'ex-boulangerKroesbeck. Il se mit à la fenêtrealluma sa pipe etregarda dans la rue. Son gîte était mal choisi : uncabaret faisait face à la chambre qu'il habitaitregorgeantde buveurs et d'éhontés tortillons. Au milieu d'euxunhomme à l'encolure puissanteau bedon piriformeau nez toutemperlélançait d'épaisses bouffées etsuçait avec de doux vagissements les goulots d'une énormeguédousle. Sa grosse figure rayonnait d'aise. " Tienssedit BrauwerKroesbeck est ici ! Il s'est donc décidé àpeindre et à payer l'écot ? " Puis il le regardaboire et un sourire d'envie passa sur ses lèvres. Il s'éloignade la fenêtre et voulut se remettre a travailler. Il n'y putteniril regarda de nouveau dans la rue. Son élèvel'aperçut.

-- Oh ! oh! oh ! dit-il sur trois tons différents ; etpoussant un criJoyeuxil l'appela. Pour le coupc'était trop. Brauwerdescendit quatre à quatreetsaisissant un brocil le vidala face épanouiel'oeil pétillant. Une heure aprèsil dormait dans un coincomplètement ivre.

Le réveilfut moins gai. Il fit silencieusement un paquet de ses hardes etquitta la ville le soir même.

Quinzejours aprèsil était de retour à Anvers etmourait à l'hôpital. Cet homme de génie futenterré dans le cimetière des pestiféréssur une couche de chaux vive.






XVII --CORNELIUS BEGA


Dans lespremiers jours du mois de février 1620naquit àHaarlemdu mariage de Cornélius Bégynsculpteur surboiset de Marie Cornéliszsa femmeun enfant du sexemasculin qui reçut le prénom de Cornélius.

Je ne vousdirai point si le dit enfant piaula de lamentable façons'ilfut turbulent ou calmeje l'ignore ; peu vous importe d'ailleurs età moi aussi ; tout ce que je saisc'est qu'à l'âgede dix-huit ansil témoigna d'un goût immodérépour les artsles femmes grasses et la bière double.

Le vieuxBégyn et le père de sa femmele célèbrepeintre Cornélisz Van Haarlemencouragèrent le premierde ces penchants et combattirent vainement les deux autres.

MarieCornéliszqui était femme pieuse et versée dansla société des abbés et des moinesessayaparl'intermédiaire de ces révérends personnagesderamener son fils dans une voie meilleure. Ce fut peine perdue.Cornélius était plus apte à crier : Tope etmasse ! à moicompagnonsbuvons ce piotha ! Guillemette laroussemontrez vos blancs tétins ! qu'à marmotterd'une voix papelarde des patenôtres ou des oraisons.

Menacescoupsprièresrien n'y fit. Dès qu'il apercevait lacotte d'une paillardese moulant en beaux plis serrés le longde fortes hanchesil perdait la tête et courait aprèsla paillardelaissant là pinceau et palettepot de grèset broc d'étain. Encore qu'il fût passionné pourla peinture et la beuverie et qu'il admirât plus qu'aucun leschefs-d'oeuvre de Rembrandt et de Halset la magnifique ordonnancede tonneaux et de muids bien ventrusil était plus énamouréencore de lèvres soyeuses et rosesd'épaules charnueset blanches comme les nivéoles qui fleurissent au printemps.

Enfinquoi qu'il en fûtespérant que la raison viendrait avecl'âge et que l'amour de l'art maîtriserait cesdéplorables passionsson père le fit admettre dansl'atelier des Van Ostade. Cornélius ne pouvait trouver unmeilleur maîtremais il ne pouvait trouver aussi des camaradesplus disposés à courir au four banal et à boireavec les galloises et autres mauvaises fillesfolles de leur corpsque ses compagnons d'étudesDusartGoebauwMusscher et lesautres.

Sa gaietéet ses franches allures leur plurent tout d'abordet ils selivrèrentpour célébrer sa bienvenueàde telles ripailles que la ville entière en fut scandalisée.

Furieux devoir traîner son nom dans les lieux les plus mal famésde Haarlemle vieux Bégyn défendit à son filsde le porteret le chassa de chez lui.

Cornéliusresta quelques instants pantois et déconcertépuis ilenfonça d'un coup de poing son feutre sur sa tête ets'en fut à la taverne du Houx-Vert où se réunissaitla joyeuse confrérie des buveurs.

-- Ce quiest fait est faitclama de sa voix de galoubet aigu le peintreDusartlorsqu'il apprit la mésaventure de son ami ; puisqueton père te défend de porter son nomnous allons tebaptiser. Veux-tu t'appeler Béga ?

-- Soitdit le jeune homme ; aussi bien je veux illustrer ce nom ; àpartir d'aujourd'hui je renonce aux tripots et aux franches repuesje travaille. Un immense éclat de rire emplit le cabaret. "Tu déraisonnescrièrent ses amis. Est-ce qu'Ostade neboit pas ? est-ce que le grand Hals n'est pas un ivrogne fieffé? est-ce que Brauwer ne fait pas tous les soirs topazes sur l'ongleavec des pintes de bière ? cela l'empêche-t-il d'avoirdu génie ? Non ! eh bien ! fais comme eux : travaillemaisbois. "

-- Oresçaet moidit Marion la grossequi se planta vis-à-visde Cornéliusest-ce qu'on n'embrassera plus les bonnes jouesde sa Marion ?

-- Ehvrai Dieu ! sije le voudrai toujours ! répliqua le jeunehommequi baisa les grands yeux orange de sa maîtresse etoublia ses belles résolutions aussi vite qu'il les avaitprises.

-- Çaqu'on le baptise ! criait le peintre Musscherjuché sur untonneau. Hôtelierapporte ta bière la plus fortetongenièvre le plus épicéque nous arrosionsnonpoint la têtemaiscomme il convient à d'honnêtesbiberonsle gosier du néophyte.

L'hôtelierne se le fit pas dire deux fois ; il charriaavec l'aide de sesgarçonsune grande barrique de bièreet Bégaflanqué d'un coté de son parrain Dusartde l'autre desa marraine Marion la grosses'avança du fond de la sallejusqu'aux fonts baptismauxc'est-à-dire jusqu'à lacuveoù l'attendait l'hôtelierfaisant fonctions degrand prêtre.

Plantésur ses petites jambes massivesroulant de gros yeux verdâtrescomme du jadefrottant avec sa manche son petit nez loupeux quiluisait comme bosse de cuivrebalayant de sa large langue sesgrosses lèvres humidescet honorable personnage se lançasans hésiter dans les spirales d'un long discours qui netendait rien moins qu'à démontrer l'influence heureusede la bière et du skidam sur le cerveau des artistes engénéral et sur celui des peintres en particulier. Delongs applaudissements scandèrent les périodes del'orateur etaprès une chaude allocution de la marraine quiscanda elle-mêmepar de retentissants baisersappliquéssur les joues de Cornéliuset par des points d'orguehasardeuxles phrases enrubannées de son discoursle défilécommença aux accents harmonieux d'un violon pleurard et d'unevielle grinçante.

Une annéedurantBéga continua à mener joyeuse vie avec sescompagnons ; le malheurc'est qu'il n'avait pas le tempéramentde Brauwerdont le lumineux génie résista aux plusfolles débauches. L'impuissance vint vite ; quoi qu'il fîtquoi qu'il s'ingéniât à produirec'étaitde la piquette d'Ostade ; il trempait d'eau la forte bière duvieux maître.

Il enbrisa ses pinceaux de rage. Revenu de toutdégoûtéde ses amisméprisant les fillesreconnaissant enfin qu'unemaîtresse est une ennemie et queplus on fait de sacrificespour ellemoins elle vous en a de reconnaissanceil s'isola detoutes et de tous et vécut dans la plus complètesolitude.

Samélancolie s'en accrut encoreetun soirplus triste etplus harassé que de coutumeil résolut d'en finir etse dirigea vers la rivière. Il longeait la berge et regardaiten frissonnantl'eau qui bouillonnait sous les arches du pont. Ilallait prendre son élan et sauterquand il entendit derrièrelui un profond soupir etse retournantse trouva face à faceavec une jeune fille qui pleurait. Il lui demanda la cause de seslarmes etsur ses instances et ses prièreselle finit parlui avouer quelasse de supporter les brutalités de safamilleelle était venue à la rivière avecl'intention de s'y jeter.

Leurcommune détresse rapprocha ces deux malheureuxqui s'aimèrentet se consolèrent l'un l'autre. Béga n'étaitplus reconnaissable. Cet homme quiun mois auparavantétaitla proie de lancinantes angoissesd'inexorables remordsse pritenfin à goûter les tranquilles délices d'une viecalme. Pour comble de bonheurson talent se réveilla en mêmetemps que sa jeunesseet c'est de cette époque que sontdatées ses meilleures toiles.

Toutsouriait au jeune ménagehonneurs et argent se décidaientenfin à venirquand soudain la peste éclata dansHaarlem.

La pauvrefille en fut atteinte. Béga s'installa à son chevet etne la quitta plus. La mort était proche. Il voulut se jeterdans les bras de sa bien-aiméela serrer contre sa poitrinerespirer l'haleine de sa bouchemourir sur son sein : ses amis l'enempêchèrent. " Je veux mourir avec ellecriait-ilje veux mourir ! " Il supplia ceux qui le retenaient de luirendre sa liberté. " Je vous juredit-ilque je nel'approcherai point. " Il prit alors un bâtonen posa unedes extrémités sur la bouche de la mourante et lasupplia de l'embrasser. Elle sourit tristement et lui obéit ;par trois fois elle effleura le bâton de ses lèvres ;alors il le porta vivement aux siennes et les colla furieusement àla place qu'elle avait baisée.

Honbrakenqui rapporte ce faitajoute quefrappé de douleurBégafut lui même atteint de la pesteet qu'il expira quelquesjours après.






XVIII-- L'EMAILLEUSE


Un beaumatinle poète Amilcar enfonça sur sa tête sonchapeau noirun chapeau célèbred'une hauteurprodigieused'une envergure insoliteplein de plats et de méplatsde rides et de bossesde crevasses et de meurtrissuresmit dans unepochesise au-dessous de sa mamelle gaucheune pipe en terre àlong col et s'achemina vers le nouveau domicile qu'avait choisi unsien amile peintre José.

Il letrouva couché sur un éboulement de coussinsl'oeilmornela figure blafarde.

-- Tu esmaladelui dit-il.

-- Non.

-- Tu vasbien alors ?

-- Non.

-- Tu esamoureux

-- Oui.

--Patatras ! et de qui ? bon Dieu !

-- D'uneChinoise.

-- D'uneChinoise ? tu es amoureux d'une Chinoise !

-- Je suisamoureux d'une Chinoise.

Amilcars'affaissa sur l'unique chaise qui meublait la chambre.

-- Maisenfinclama-t-il lorsqu'il fut revenu de sa stupeuroùl'as-tu rencontréecette Chinoise ?

-- Iciàdeux paslàderrière ce mur. Ecouteje l'ai suivieun soirj'ai su qu'elle demeurait ici avec son pèrej'ailoué la chambre contiguë à la sienneje lui aiécrit une lettre à laquelle elle n'a pas encorerépondumais j'ai appris par la concierge son nom : elles'appelle Ophélie. Oh ! si tu savais comme elle est bellecria-t-il en se levant ; un teint d'orange mûrieune boucheaussi rose que la chair des pastèquesdes yeux noirs comme dujayet !

Amilcarlui serra la main d'un air désolé et s'en fut annoncera ses amis que José était devenu fou.

A peineeut-il franchi la porteque celui-ci fit dans la muraille un petittrou avec une vrille et se mit aux aguetsespérant bien voirsa douce déité. Il était huit heures du matinrien ne bougeait dans la chambre voisine ; il commençait àse désespérer quand un bâillement se fitentendreun bruit retentitle bruit d'un corps sautant a terreetune jeune fille parut dans le cercle que son oeil pouvait embrasser.Il reçut un grand coup dans l'estomac et manqua défaillir.C'était elle et ce n'était pas elle ; c'étaitune Française qui ressemblaitautant que peut ressembler uneFrançaise à une Chinoiseà la fille jaune dontle regard l'avait bouleversé. Et pourtant c'était bienle même oeil câlin et profondmais la peau étaitterne et pâlele rouge de la bouche s'était amorti ;enfinc'était une Européenne ! Il descendit l'escalierprécipitamment. " Ophélie a donc une soeur? dit-ilà la concierge.

-- Non.

-- Maiselle n'est pas Chinoise alors ?

Laconcierge éclata de rire. " Commentpas Chinoise ! ah çà! est-ce que j'ai une figure comme ellemoi qui ne suis pas néeen Chine ? " poursuivit le vieux monstre en mirant sa peau ridéedans un miroir trouble. José restait debouteffaréstupidequand une voix forte fit tressaillir les carreaux de laloge. " Mlle Ophélie est là? " José seretourna et vit en face de luinon une figure de vieux reîtrecomme semblait l'indiquer la voixmais celle d'une vieille femmegonflée comme une outrele nez chevauché par d'énormesbesiclesla bouche dessinant dans la bouffissure des chairs decapricieux zigzags. Sur la réponse affirmative de la portièrecette femme montaet José s'aperçut qu'elle tenait àla main une boîte en toile cirée. Il s'élançasur ses pasmais la porte se referma sur elle ; alors il seprécipita dans sa chambre et colla son oeil contre le trouqu'il avait percé dans la cloison.

Ophélies'assitlui tournant le dosdevant une grande glaceet la femmes'étant débarrassée de son tartanouvrit savalise et en tira un grand nombre de petites boites d'estompes et debrosses. Puissoulevant la tête d'Ophélie comme si ellela voulait raserelle étendit avec un petit pinceau une pâted'un jaune rosé sur la figure de la jeune fillebrossadoucement la peaupétrit un petit morceau de cire devant lefeurectifia le nezassortissant la teinte avec celle de la figuresoudant avec un blanc laiteux le morceau artificiel du nez avec lachair du véritable ; enfin elle prit ses estompesles frottasur la poudre des boitesétendit une légèrecouche de bleu pâle sous l'oeil noir qui se creusa ets'allongea vers les tempes. La toilette terminéeelle serecula à distance pour mieux juger de l'effetdodelina latêterevint vers son pastel qu'elle retoucharesserra sesoutils etaprès avoir pressé la main d'Ophéliesortit en reniflant.

Joséétait inerteles bras lui en étaient tombés. Ehquoi ! c'était un tableau qu'il avait aiméundéguisement de bal masqué ! Il finit cependant parreprendre ses sens et courut à la recherche de l'émailleuse.Elle était déjà au bout de la rue ; il bousculatout le mondecourut à travers les voitures et la rejoignitenfin. " Que signifie tout cela? cria-t-il ; qui êtes-vous? pourquoi la transfigurez-vous en Chinoise ?

-- Je suisémailleusemon cher Monsieur ; voici ma carte ; toute àvotre service si vous avez besoin de moi.

-- Eh ! ils'agit bien de votre carte ! cria le peintre tout haletant ; je vousen prieexpliquez-moi le motif de cette comédie.

-- Oh !pour çasi vous y tenez et si vous êtes assez honnêtepour offrir à une pauvre vieille artiste un petit verre deratafiaje vous dirai tout au long pourquoitous les matinsjeviens peindre Ophélie.

-Allonsdit Joséen la poussant dans un cabaret et en l'installantsur une chaisedans un cabinet particuliervoici du ratafiaparlez.

-- Je vousdirai tout d'abordcommença-t-elleque je suis émailleusefort habile ; au restevous avez pu voir... Ah çàmaisà proposcomment avez-vous vu ? ...

-- Peuimportecela ne peut vous regardercontinuez.

-- Eh bien! je vous disais donc que j'étais une émailleuse forthabile et que si jamais vous...

-- Aufait! au fait! cria José furieux.

-- Ne vousemportez pasvoyonslàvous savez bien que la colère...

-- Mais tume fais bouillirmisérable ! hurla le peintre qui se sentaitde furieuses envies de l'étranglerparleras-tu ?

-Ah ! maispardonjeune hommeje ne sais pourquoi vous vous permettez de metutoyer et de m'appeler misérable ; je vous prévienstout d'abord que si...

-- Ah! monDieugémit le pauvre garçon en frappant du pied il y ade quoi devenir fou.

-- Voyonsjeune hommetaisez-vous et je continue ; surtout ne m'interrompezpasajouta-t-elle en dégustant son verre. Je vous disaisdonc...

-- Quevous étiez une émailleuse fort habile ; ouije lesaisj'ai votre carte ; voyonspassons : pourquoi Ophélie sefait-elle peindre en Chinoise ?

-- MonDieuque vous êtes impatient ! Connaissez-vous l'homme quihabite avec elle ?

-- Sonpère ?

-- Non.D'abordce n'est pas son vrai pèremais bien son pèreadoptif.

-- C'estun Chinois ?

-- Pas lemoins du monde ; il est Chinois comme vous et moi ; mais il a véculongtemps dans le Thibet et y a fait fortune. Cet hommequi est unbrave et honnête hommeje vous avouerai même qu'ilressemble un peu à mon défunt qui...

-- Ouiouivous me l'avez déjà dit.

-- Bah!dit la femmeen le regardant avec stupeurje vous ai parléd'Isidore?

-- Degrâcelaissons Isidore dans sa tombebuvez votre ratafia etcontinuez.

-- Tiensc'est drôle ; il me semble pourtant que... Enfinpeu importeje vous disais donc que c'était un brave et digne homme. Il semaria là-bas avec une Chinoise qui l'a planté làau bout d'un mois de mariage. Il faillit devenir foucar il aimaitsa femmeet ses amis durent le faire revenir en France au plus vite.Il se rétablit peu à peu etun soiril a trouvédans la ruedéfaillante de froid et de faimprête àse livrer pour un morceau de painune jeune fille dont les yeuxavaient la même expression que ceux de sa femme. Elle luiressemblait même comme grandeur et comme taille ; c'est alorsqu'il lui a proposé de lui laisser toute sa fortune si elleconsentait à se laisser peindre tous les matins. Il est venume trouveret chaque jourà huit heuresje la déguise; il arrive à dix heures et déjeune avec elle. Jamaisplusdepuis le jour où il l'a recueillieil ne l'a vue tellequ'elle est réellement. Voilà ; maintenantje mesauvecar j'ai de l'ouvrage. BonsoirMonsieur.

Il restaabrutiinertesentant ses idées lui échapper. Ilrentra chez lui dans un état à faire pitié.

Amilcararriva sur ces entrefaitessuivi d'un de ses amis qui étaitmédecin. Ils eurent toutes les peines du monde à fairesortir de sa torpeur le malheureux Joséqui ne parlait rienmoins que de s'aller jeter dans la Seine. -- Ce n'estma foi ! pasla peine de se noyer pour si peudit derrière eux une petitevoix aigrelette ; je suis Ophéliemon gros pèreet nesuis point si cruelle que je vous laisse mourir d'amour pour moi.Profitonssi vous voulezde l'absence du vieuxpour aller visiterles magasins de soieries. J'ai justement envie d'une robe ; je vousautoriserai à me l'offrir.

-- Oh !noncria le peintreprofondément révolté parcette espèce de marchéje suis guéri àtout jamais de mon amour.

Entendrede telles paroles sortir de la bouche de sa bien-aimée ourecevoir sur la tête une douche d'eau froidel'effet est lemêmeobserva le poète Amilcarqui dégringolales escaliers etchemin faisantrima immédiatement un sonnetqu'il envoya le lendemain à la belle enfantsous ce titrequelque peu satirique :

O Fleurde nénuphar !





PAGESRETROUVEES AUTOUR DES FORTIFICATIONS


LE POINT DUJOUR


Labanlieue est maintenant le dernier asile des intimistes que lesAméricainesparures du nouveau Pariseffarent. Combien degens épris de petits coins encore curieuxattirés parun simulacre de campagnepar une apparence de jardinerraientledimanchedans les quartiers pauvresse donnant l'illusion d'un peude campagnela persuasion d'un air plus tonique et plus vifprèsdes remparts ! D'aucuns trouvaient même à ces sitesrâpésà ces arbustes poudreuxà cesarbres malingresun charme morbide plus capiteux que celui despaysages mieux portants et plus valides. Qui n'aen effetremarquéque bien des femmescommunes et rougeaudess'affinent lorsqu'unemaladie s'abat sur elles et se prolonge ? Qui n'a suivi les terribleséquarrissements corporels de la douleurles pâleursdélicates et les grâces subtiles des convalescences ? Etil semble que la banlieue de Paris relève toujours d'un malépuisant qui la mineet que son côté populaires'atténue et s'effile dans une attitude alanguiedans unemine dolente.

Lesintimistes à qui bien souvent ces réflexions sontvenueséprouvent un indéfinissable malaise sur ceslongs et larges boulevards qui ont remplacé les rues quièteset serrées du temps jadis ; volontairementils se détournentde ces casernes qui se succèdent le long des trottoirs et dontla vue monotone afflige. Où que l'oeil se posele sentimentd'une richesse factice et d'un goût faux s'affirme. Lesmagasinsautrefois bons enfantsont fait place à des hallsaustères où la discussion sur les prix fixésdétonne.

Et cettetransformation s'est étendue à tous les commercesàtoutes les rueset les quartiers pauvres onteux aussiabattuleurs ruelles où des arbres passaient par-dessus des mursélevé de glaciales avenuesbâti des maisonsneuvesmaquillées au blanc de plâtrefardées aurouge de briqueemphatiquement coiffées de chapeaux àla modeen zinc.

C'est àpeine sidans le fond de Vaugirard et de Grenelledu cotédes Gobelins et de la Bièvredans la rue des Partantsprèsde Charonnedans la ceinture du Paris nordprès du canal del'Ourcqau bout de la Seinelà-bas au Point-du-Jourquelques venelles courent encore le long de champs raccourcis par desroutes neuves : avant qu'elles aussi ne s'effondrentune promenadelente dans ces parages que bornent les talus gazonnés desrempartspeut insinuer de suggestives méditations àceux que lassent les spectacles prévus des quartiers richesàceux qui trouvent encore une sieste d'âme en se plongeant dansun bain de foule et en s'essuyanten quelque sorteà l'abriplus loindans un coin plus désertdont le silence égaie.

Cespromenades sont fécondes en apaisements et en rêveriesmais pour les esprits que ne hante aucun songepour les espritsauxquels les convoitises renouvelées du négocesuffisentcette atmosphère que dégage la banlieue sechange en une distraction et un repos auxquels se mêle laturbulence des enfants lâchésgrisés par un peud'air.Parmi ces lieux de rendez-vous où la gaieté despauvres gens éclatele Point-du-Jour est un des plusfréquentés. Les facilités peu dispendieuses desbateaux-mouches aident à la vogue de cet endroitque lesaffûts de la police en quête de bonneteaux n'ont putarer.

Qu'il yaitdans cette horde de familles qui s'entasse sur les deux rivesquelques gredins éparsquelques pierreuses égaréescela est sur ; maisen sommeni les uns ni les autres ne donnentune couleur spéciale au Point-du-Jourdont la nuance ouvrièreet petite bourgeoise est des plus tranchées et des plusnettes.

Il faut yallerun dimanchepour assister au sincère spectacle decette banlieue en fêtepuis les jours de soleil moyendesplendides firmaments se reflètent dans cette Seinedont leseaux renversent la course pommelée des nuages !

En seplaçant sur le parapet du pontau-dessous de la voie deCeinturedont les trains roulentau-dessus de votre têteavec un grondement rapproché de foudrel'on embrasse d'uncoup d'oeil l'horizon hors Parisun horizon vite limitédurestepar des masses de bois qui s'escaladent et tailladent le cielde leurs inégales cimes. En faceplus basen dessous de cestaillis où brillentau soleilcomme des flaques d'eaudestoits disséminés de zincl'île de Billancourts'étend entre les deux bras de la Seine dans laquelle sesarbrescomme plantés à reboursla tête en basfrémissentbrouillés par l'écume desHirondelles et des Express. Puis ce sont les deux rives qui courentet se perdent dans un coudeune rive en liesseà droitepleine de guinguettessérieuse à gaucheavec sonchantier de bateaux et ses monceaux d'hélices couchéessur la bergeprès de chaudières déjàrongées de rouille. Enfinau-dessus de l'eauau-dessus del'horizonlà-basun ciel immense où de profonds etpâles nuages ont l'air d'Alpes blanchesd'Alpes suspenduesdans un bleu sans base.

Maislacontemplation de ce firmamentdont les nuées s'écardentet débloquent lentement l'azurest presque aussitôtdistraite ; des crisdes sons d'orguedes coups de carabine partentet vous font forcément tourner la tête. En basdel'autre côté du ponten face du débarcadèredes Mouchesla foule grouilleamassée devant des tirsenfouie sous des tonnellesengouffrée dans des salles decafés-concerts.

C'est làque la fête du dimanche bat le plein ; partout des restaurantsarborant de fallacieuses étiquettes : " Mateloteslapinsfrituresvin de Bourgogne et piccolo à 1 franc lelitre" et partout des tables sont mises sous des tonnellesdont les verts squelettes sont à peine habillés defeuilles. Des annonces de repas de corpsde noces et de festinss'étalent sur le fronton des plus fastueux qui affichentcomme une promesse de belle tenue et de fine chèredesserviettes pliées en bateauxen éventailsen petitscanardsen fleursdes serviettes sculptées par cessurprenants garçons de marchands de vinsdénuésde favoris et porteurs d'une moustache en brosse à dents sousun nez dont les ailes rougies se piquent. Partoutdes tirs avec unoeuf perché sur un jet d'eauet les épaules desassistants s'entassenttandis que des détonations sesuccèdentsans qu'une pipe tombesans que l'oeuf atteintcesse sa gigue. -- Des gens s'enfoncent des doigts entre les lèvreset sifflent: " Par ici! Viens donc!... Hé Louis ! "Et des bateaux débarquent de nouvelles fournées demonde ; les tables des jardinets s'emplissentles garçonsvolent sur le gravierjonglent avec des consommations toutes verséesdans des verress'élancentune pièce d'argent dans laboucheet jettent au galop la monnaie sur les tables mal caléesqui boitent ; des enfantscharriés dans de petites voituresamarrées sous des bosquetsse réveillent et piaillent; des serpents en caoutchoucdont la queue trempe dans desbouteillessont amorcés par d'indulgentes mèresquel'affreuse grimace de leurs enfants enchante ; une fois le biberonchargé d'eau blanchele piaulement se tait et la mamanachèveen compagnie du papade vider son litre. Ces joiessimples ancrent le célibataire dans sa volontédésormais affermie de ne pas procréer de miochesde nepas rouler de petites voituresde ne pas assister aux mutations desserviettes et aux épinglements des langes ; des bribes demusique flottent dans le jardinle silence se rétablitpendant quelques secondes ; on écoute des tronçons dechansonnettes qui s'échappent du concert voisinau traversd'une voix pointuecomme assaisonnée d'aigre échalote.

Dehorsdes ribambelles de couples arrêtés regardent lesséduisantes annonces des beuglants-- Café-Concert desBateaux-Omnibus ; Café-Concert du Cadran. -- Les gens setâtent : dans lequel entrer ? Tous deux semblent immenses ; ilsétalent des façades en bois peinturlurédécoupées à la mécaniquebâties àla diabledéteintes par tous les soleils et par toutes lespluies. Une senteur foraine s'exhale de ces baraques mal assisesqu'on s'imaginerait devoir être emportéesquelque soirà la suite d'un train de maringottesdans les bagages d'uncirque ou d'un champ de foire ; si vastes qu'elles soientelles sontpleines. -- Je pénètre néanmoins dans l'uned'elleset des garçons trop empressés me poussentdans mon intérêtdu resteà m'installer auxplus chères places. -- Je regarde autour de moi ; on diraitd'un intérieur gigantesque de bateauavec le toitcercléen bois comme une cabinedes galeries en hautéclairéespar des lucarnes pareilles à des hublots. Sans le vouloir bienrésolument peut-êtrel'on a assorti l'architecture decette bâtisse à l'étiquette qui la décore:Concert des Bateaux-Omnibus.

Le publicse divise en deux catégories qui se frôlentmais ne sefondent point : en hautdu peuple en casquette de soie ou encasquette américaineà visière droite--quelques femmes en cheveuxdes enfants sur des genouxdesbrûle-gueule qui charbonnentdes chiques qui fusent. En basde la petite bourgeoisie de boutiquedes ménages endimanchéstrès propres ; des chapeaux melondes redingotes noires sansun plien boisavec des collets qui remontent dans les oreillesdes redingotes dont la provenance du Pont-Neuf ou de Godchaux estsûre. Le brûle-gueule a disparuil est remplacépar la pipe en bruyère et en écume. La distinction neva pas jusqu'au cigare. -- Un ou deux pourtant fumentépandantune odeur de choux dans des fentes poilues de bouchesdes cigares à5 centimesnidoreux et mous. Il est certain que ces assistants ontmis les volets de leur boutiqueemporté dans leur poche lebec-de-cane et quejusqu'à l'heure du dînerils vonts'ébattrepour oublier les transactionsle paiement desbrochesles achats disputésles difficiles ventes.

Au resteleur allégresse semble moins frelatéemieux en chairplus franche que celle des ouvriersplus bruyants et plus sombres ;cela tientsans douteà ce que les petits détaillantsne font point le lundisont plus enchaînés dans leursboutiques qu'ils ne peuvent quitter et au fond de laquelle ilscouchent ; puisils prennent moins souvent l'air que l'artisandontles courses quotidiennes du logis à l'atelier sont parfoislongues.

Aussiquelle indulgence de gens décidés quand même às'amuser pour les médiocres baladins qui braillent en scène! -- Quel idéal aisément assouvi leur donne le décorde ce salon traditionnelavec une fausse cheminée surmontéed'une glace peinte en étainla fenêtre coutumièreau fondles deux inéluctables portes ! Le décor a beaus'éraillerles meubles laissersous les plaques détruitespasser le sapin détraqué du boisils s'enchantentébaubis par le luxe de ce salon auquel ils croient.

Quandj'entraila scène était vide et l'orchestre sedémenait sous la conduite d'un homme assis qui ramait l'airavec une canne. -- Puis une femme entra. -- Ce n'était plus larobe à traîne des concerts de Parisla jupe de soiréeet les longs gants. Elle était vêtue d'un corsage develours décolletélaissant les bras à nudessinant une pointe sur le ventrecouvert jusqu'aux genoux d'unerobe quelconquesous laquelle passaient des bas en filoselle couleurde rose. Au couaux brasdes bijoux trop massifstrop pavésde pierres pour être vrais-- puis des mitaines tricotéesen soie blancheprenant de la naissance des doigts au bas du coude.L'aspect était intéressant. -- Le théâtrejoué en plein joursans rampe allumée de gazétonne.Les jeux de lumière qui caressent la femme et font valoir legranulé de la poudre et la sauce des fards ne sont plus.Brutalement le soleil fonce les traitsmontre le grain de la peauteint ces épidermes en lilas ou en orange. Il sembleeneffetque les femmes surtoutsi réparées le soirontla jaunisse ou que le sang refoulé monte à leur tête; les hommes sont purement hideuxavec leurs mentons bleus et leursphysionomies de crapulesdont les rides s accusent au jour frisantmal réparti par les hublots du toit et par les baies desportes. La femmequi chantait une gauloiserie quelconqueeûtété jolie le soir : c'était une forte bruneunpeu hommassequi minaudait en sautillant. Encore qu'elle fûtgravée par l'âge et que le repoussoir du velours sombreet de ses cheveux trop mats rendît sa peau plus jauneelleexalta les galeriesqu'elle inondait d'oeillades. Elle bramait je nesais quoiune histoire d'amoureux timidejargonnant desdéclarations à des mijaurées. La salleapplauditheureuse des équivoques qui saupoudraient cescouplets gratinés d'ordure. Un brouhaha s'éleva dans lafumée des pipesalors qu'envoyant des révérenceset des baiserselle se sauvait dans la coulissepoursuiviecommepar un encens de gloirepar les crépitements des pieds et desmains battant dans des bandes de poussièrebalafréespar des rais de jour.

Il y eutun temps de silence dont les garçons de caféprofitèrent pour réclamer le prix des consommations: 1fr. 25 le bockqu'on n'est pointheureusementobligé deboire.

Puis unhomme entrajouffluventripotenténormedéguiséen soldat Pitouavec son képi haut de trois étagesenfoncé sur la nuque. Ainsi que des fusées d'artificedes cris de joie partirentalors qu'il mit la main sur la couture dupantalon et remua des yeux dont les paupières étaientpeintes avec du blanc de talc. Il attenditpuis avança unbras etd'une voix surhumaine où gargouillaient des ruisseauxtraversés par des sons de cuivreil entama la complainte d'unfactionnaire qui a mangé du melon. Ces allusions stercorairesces paillettes de garde-robeenthousiasmèrent la sallequise torditgagnèrent jusqu'aux garçonsqui ouvrirentdes bouches à y mettre des poings. Il fut rappelé troisfois et dut se défendre pour ne point répéterencore ses scatologiques gaudrioles. Une femme lui succédaarborant des chairs lilasmontrant des flammes blanches de dentsnelançant aucun filet de voix. Alors les assistantsde bonnehumeurse réjouirentlancèrent une ovationcrièrentbisravis de ne rien entendre.

Puis lesfronts se rembrunirent : un vieillard entraitappuyé sur unecannehabillé en paysan d'opéra-comique avec des baschinés et une culotte à boucle. Il avait un crânepoli comme une bouleun sinciput chauvepuistout autourdescheveux blancstels que les porta feu Béranger. Il tenait àla main un livre cartonné de classeet la musique broyait dela tristesseremuait des trémolos à fendre l'âme.

De temps àautrece vieillard flageolait et branlait la têtedont lefaux front mal soudé montrait sa raie. D'une voix caverneuseil chanta qu'il était un paysan richemais qu'il n'étaitpas heureuxetlamentableil détaillait ce touchantrefrain:

De moivous pouvez rire

Mes chers petits enfants

J'ai plusde soixante ans

Pourtant j'apprends à lire !

Caril est toujours temps

D'cesser d'être ignorants

Demoi vous pouvez rire:

J'apprends à lire... ire !


La salleétait émue ; -- quand ce Béranger de coulisseparla de l'instruction obligatoirece fut un torrent d'enthousiasme; tous les consommateursqui préféraientsans nuldouteà la lecture si vantée par le chanteurleculottage des pipes et l'absorption des bocksadmirèrent cespatriotiques sentiments et révélèrent lesbeautés inattendues de leur âmeen applaudissant detous leurs bras. Je jugeai le moment opportun pour aller humer un airmoins chargé de tabac et de bruit.

Je sortisettraversant le viaduc d'Auteuilje m'engageai sur la rive droitede la Seine ; la journée était blondepâlementensoleilléeet des points d'or pétillaient dans l'eauvertedès qu'un nuage écardé laissait filtrerdes lueurs. Le vacarme du Point-du-Jour s'affaiblissait ; -- jelongeais les fortificationssur la route encore peuplée deguinguettes et de cafésmais ces établissementsdevenaient plus campagnards et plus simples-- puis il y avait commeune toute petite rade où naviguait une flottille de canots etun minuscule chantier où ronflait l'équipe en chauffedes express. .Je fus soudain confondu : un troupeau de vaches étaitlàdes vaches blanchesmarbrées de café aulait et de roux ; elles paissaient des débris de vaisselle etdes tessons de fioles ; plus loinune chèvre qui me parutvivante mangeait les papiers gras et les enveloppes boyaudièresdes saucissons usés. C'est à peine s'il y avaitsur lalande râpée où ces bêtes broutaientunetouffe d'herbe ; je les regardaine pouvant me décider acroire qu'elles fussent vraies ; moins incréduleun peintreinstallé sous un parasol s'essayait à dessiner leursformes grêlesleurs pis en sonnetteles salièrescreusées des deux côtés de la queue qui battaitcomme si elles se fussent trouvées à la campagnepourécarter des mouches ; etnon loin de làmonétonnement s'accrut encore. Dans un champde la grandeur d'unmouchoir de pocheun écriteau pendait au bout d'une perche: "Défense d'entrer dans les récoltes. " Dans lesrécoltes de quoiSeigneur ! Il n'y avait que des chardons etdes roncesetçà et làde beaux pissenlitssauvages dont les légères boules s'époilaient auvent ; au restele long du cheminà ma gauchedes terrainsincultes s'étendaienthérisses d'orties et parsemésde morceaux de briques. Tous étaient à vendre etdansParisdes gens rêvaient peut-être sur ces terrainssongeant à de prochaines plus-valuesà de lucrativesventesà d'abondants gains ; par intervallesdes baraquess'élevaientconstruites en bois de démolitionoùl'on vendait à boirepuis un gymnase ouvert où desgamins s'essayaient à faire des poids ; -- de côtéet d'autredes fritures en plein air soufflaient des odeurs de pâteet de cokequelques gamins dévoraient des cornets de pommesde terre fritesun ouvrier s'enfournait de larges crêpesarrosées de piccolo troublepuis il s'essuyait la barbeposémentd'un revers de manche ; enfindans une lande vagueun wagon de marchandise sans rouesposait à terre ; une huttede bois coiffée d'un toit plat en carton bituméalourdi et protégé contre le vent par de grossespierresattenait à ce wagon dans lequel grouillait toute uneventrée de mioches. Je crus voir l'ombre du vieux Bresdin quilui aussiavaitde son vivantlogé dans une voitureéchouéeà l'abandon. Mais seulesdes oies sesont élancées avec des cris affreuxcinglées àcoups de badinepar des polissons en guenilles. Le pauvre graveurest mortdans un autre coin de banlieueaussi misérablecertainement que les tristes habitants de cette épave.

Plus loinquelques maisons bourgeoisesparées au lait de chaux etcoiffées de bonnets en tuiles s'élèventaumilieu des jardins de gloriettepiqués par les rougesastérisques des géraniums ; la campagne s'affirmeunchamp de betteraves décèle des cultures maraîchèresles arbres sont moins étiquesles arbustes plus vertsetenfaces'étend l'île ombragée de Billancourt. Làdes bâtiments caserniers énormes se dressent au-dessusdes taillis et des touffes ; des bâtiments réguliers etgrelottantspercés de rares fenêtres mornes et propres.Un écriteau apparaît au-dessus de l'île: "Subsistances militairesmagasin de réserve de Billancourt. "Et au travers des massifscirculent les commis et les ouvriersd'administrationreconnaissables à leur collet brodéd'une étoile et à leur blanche épaulette dont latorsade est rouge. Ils flânent deux a deuxce jour fériéetfinalementse dirigent vers un bal ouvert dans la pointe del'île. Quelques crincrinsun piston qui glapitparfois uneflûte qui piaule ; mais le paradis et l'Atlantide rêvéspar ces employés militaires ne sont pas là. Ce bal estsurtout fréquenté par les calicots de Pariset lesdansescomme dans toutes les banlieuesdu restey sont décentes.On valse un peuon polke les genoux en charnière et les brasen ansemais le quadrille modéré manque de piment etd'entrain. Puis les soldats n'y sont point adorés comme ils lesouhaitent ; aussi profitent-ils des permissions de nuit pour serendre dans la Terre promise de l'Intendancedans le Chanaan deGrenelle. Làils triomphent sans mesureabasourdissent deleurs grâces déhanchées les tabatièresdominent le bal de la Brasserie européenne dont ils rançonnentl'amour comme en pays conquis. Je crois bien que ceux qui restentàBillancourtle dimanchesont privés de sortie ou dénuésde ressources. L'air contrit des promeneurs qui se tortillentférocement les moustaches sembledu restedéceler devives impatiences et de longs ennuis.

Etobservant ces prisonniers de l'autre rivel'on atteint le pont deBillancourtun petit pont à piliers de pierre et àtablier de fonte. La scène changeles souvenirs de Parissiproches'atténuent ; de la verdure non sophistiquées'étale. Le morceau d'île que le pont traverse pourjoindre les berges de la Seine verdoie tel qu'une prairie ; c'est lesilence ; les pantalons écarlates ont disparu ; quelquescouples se partagent les provisions apportées dans un panier ;puis la rive gauche du fleuve avoue aussitôt sa personnalitépropre et se révèle comme n'étant nullementfréquentée par des bastringues et des guinguettes. Làaucun cheval de boisaucun tiraucune friturerieaucun gymnase. Larive suit le petit bras de la Seine qui enveloppe l'îleetc'est une allée charmante que ce quai des Moulineaux dontl'horizon immédiat est une côtepeuplée de fraiscottagestraversée par le viaduc de Meudonsur lequel passedans le cieltout en hautune file ininterrompue de trains.

En bascouchées au pied des monticulesdes bâtisses ouvrièress'étalentdes hangars remplis de pains de blanc d'Espagnedont les détritus écrasés peignent les sentiersqui les sillonnent d'une teinte de lait. -- Quels nettoyages decarreaux et quels amas de masticces pains préparent !Pareils à de robustes pierrotsde blancs ouvriers montent etdescendentpoussent des brouettesbalaient dans des nuages deminérale neige. -- Et comme si les Moulineaux voulaient seblasonner des deux non-couleursdu blanc et du noirquelques usinescrachent des bouillons de suiedes usines auxquelles conduisent denoirs cheminscriblés d'escarbilles et de mâchefer.Mais ce pays tempère son aspect usinier par des coins réjouisde campagne ; çà et làdes linges sèchentdans de minuscules prés ; des terrains incultesmais enquelque sorte moins vagues que ceux de la rive droitealternent avecde propres maisonnettesavec quelques marchands de vinssérieuxet vraiment assis ; une odeur de fumier s'épand desbasses-coursse substitue à la senteur de friture et degraisse qui nous poursuivait sur l'autre berge. Puistout le côtéqui longe le bras de Seine est délicieux. Des peupliers et dessaules bien portants s'éventent ; partout des famillescouchées sur l'herbepartout des pêcheurs attentifs quiprennent parfois des ablettes authentiques et des goujons réels.Et le quai d'Issy succède au quai des Moulineauxtandis quel'île de Billancourt semble un vaisseau de verdure àl'ancre.

Tout unpaysage maritime existe enfin ; une baraque de bois peinte en bleugendarme et réchampie de filets groseille fume doucementunebaraque joyeuseavec un jardinet dans lequel de grands épervierssèchent. Un écriteau vous invite à hélerle passeur pour aborder dans l'îleauprès du bal. --C'est un coin bon enfant de campagne qui s'est civilisé aucontact de Parissans perdre son charme villageois et sa grâcenaïve. -- Puisaprès l'île et en revenant vers leviaduc d'Auteuilune escale de bateaux vous arrêtede cesgros bateaux à ventre goudronnérayés au flancd'une éclatante bande de rouge de Saturne et surmontésde cabines aux volets peinturlurés de vert prasin.L'assemblage de ces couleursqui s'appuient et s'aidentjette unenote gaie sur l'eau qui les reflète et brise des parcelles devagues coloréeslorsque le reflux des bateaux à vapeuratteint la côte. -- Un peu plus loindes barques amarréessont en décharge.-- C'est un va-et-vient de gens noirsmarchant sur de longues planches qui plientportant sur leur têtecouverte d'un sacde lourds paniers de charbon qu'ils vident d'uncoup d'épaule dans des voitures ; etau milieu des tas decoke et de monsdes enfants barbouillés et blonds s'amusent ;un chien-loupla queue en trompettecourt le long de la barque etaboie aux hirondelles qui rasenten sifflantl'eau ; quelqueschalands reposentle mât couché sur le pontet desfemmes nettoient de la vaisselletandis que des hommescouchésprès du gouvernailsommeillent au soleil qui se joue surleurs étonnantes culottes en toile de bâche vert-pomme.Et peu à peuen suivant le quail'on atteint la voie deCeinture ; mais déjà les flonflons de l'autre rive vousparviennentl'on est repris par la villeque les cris maintenantentendus des beuglants dénoncent. Et sifranchissant le pontl'on rejoint la berge sur laquelle nous débarquâmes prèsde la station des bateaux-mouchesl'on se retrouve en pleinbrouhahadans un bruit de carabines et d'orgues. A cette heureleConcert du Cadran regorge ; par les portes ouvertesl'on aperçoitune sorte de grangeune ancienne salle de gymnastique où setrémoussent sur une scène bassequelques cabotsanalogues à ceux qui se prélassaient dans le Concertdes Omnibus que nous vîmes. Le public est le mêmel'indulgence pareillela joie semblable.

Au loinl'on entrevoit au-dessus des têtesle buste d'un chanteurgenre Libert ; il bramedans une buée de tabaclesPortraits de familleetà l'incommensurable liesse dupeuple en fêteil clame en prenant un air idiot et docte :

Qu'est-cequi se sert d'ipéca ? C'est papa.

Qu'est-cequi se sert d'un irrigateur ? C'est ma soeur !



" Ah! il est rien drôle ! " Je me retourne à cetteexclamationet je vois une mince blondineà la mineangéliqueaux lèvres toutes rosesqui mange de sesclairs yeux l'abominable pitre ; -- mélancoliquementenremontant sur le pontje songe aux abondantes roulées quiattendent sans doute la pauvrettesi le cabot la perd ; -- puis jeme dis que d'antérieures calottes distribuéesdèsl'enfancepar les soins d'un père gorgé de vinontassoupli déjà les os et amorti l'acuitédouloureuse des futurs coups ; puis ces réflexions s'effacentcar je suis maintenanttournant le dos à Billancourtsur lepremier étage du viaducet devant moiau-dessus de la SeineParis s'étend.

A gauchele quai qui fuit et au-dessus duqueldans le lointainémergele Trocadéro énormedressant de chaque côtéd'un hydropique ventredeux maigres jambesclochetonnées demules d'or ; à droitetout le quai de Javel hérisséde tuyaux d'usinesde tuyaux en briquecarrés et cerclésde ferde tuyaux ronds a la bouche colletée de noirdecheminées en fonte et à soupapesattachées àdes toits voisins par des fils qui se croisent. Et lentementcesfabriques poussent dans l'éther leurs flocons d'encre ; c'estle quartier noir qui est là ; ce sont les terribles parages dela maison Caildes fabricants de produits chimiquesdes boyaudierset des téléphones. Et une odeur âcreterriblechassée par le ventsouffle sur le viaductandis qu'àl'étage au-dessus de moiles trains de la Ceinture sifflent.Enfinplus prèsfermant Parisla manufacture de Javeldresse sa vague église surmontée d'un clocheton de bois; c'est la symbolique chapelle d'un Creusot urbainla cathédralede l'Industrieoù le dieu sans pitié des machinesoùle Moloch exterminateur gît en un tabernacle de fontedans unencens de fumée de tourbedans une gloire de fournaisequ'entretiennentjour et nuitses noirs prêtres mi-nus.

Et commeindifférent aux douleurs que ce quartier recèleau-dessus du Point-du-Jourle cielmaintenant balayé denuagesblute au travers de son bleu tamis de la poussièred'or et inonde de joies lumineuses l'eau du fleuvequi semblepétiller d'aise.






LAGRANDE PLACE DE BRUXELLES


C'étaitdimanchejour de marché aux fleurs et de marché auxoiseaux. -- Dès huit heures du matinla grande placeregorgeait de monde. -- A gaucheprès des bâtiments quise dressent dans leurs robes bariolées et blasonnéesd'emblèmesau pied de la maison de la Louvequi découpesur le velours blanc des nuages ses lucarnes à volutesfleuronnées de ramages et toutes orfévries de pierre etd'ordes paysannes étalaient sous des parasolsaux pétalesfanésdes bottelettes de verduredes bourriches de fleursdes gerbes de frondaisonset toutesles pieds sur un gueux quirougeoyait et fumait sous leurs jupesjargonnaient éperdumentle museau refrognéalors que les acheteurs barguignaient etrefusaient leurs offres.

Derrièrecette haie de guenuchesemmitouflées de madras et decotonnadesles Diligentes avec leurs roues calées sur le borddes trottoirsleurs caisses maçonnées d'un affreuxvert pistacheleurs rosses apocalyptiquessoufflant par les naseauxune petite buéebattant dans leur peau trop largeavec lesbaguettes de leurs côtesune chamade sans finattendaientpatiemment ces couples d'étrangersquiencombrés depaquets et de valisescharrient après eux des attelages defemmes et des portées de galopins qui se fourrent les doigtsdans le nez et mordent à même dans les provisions deroute.

Un peuplus loinenfinà l'encoignure de la rue de l'Étuveoù s'étaledans sa gloire de poupin obscèneleManneken-pispresque en face de la maison des brasseurssifastueuse avec ses colonnades cannelées d'or et la statue quila chevauche au faîteun tas de fainéantsembroussaillés de tignasses qui bouffaient sous le bourgeronde laine ou la casquette de soie noirebadaudaient de-cide-làdéambulantà gaucheà droiteen avalenamontalors que vis-à-vis de l'Hôtel de Villeau mitande la placedes femelles hors d'âgedes infantes de l'an IImontraient leurs bas de laine roseemmanchés de galochesnoires et offraient des oeufs durs et des crabes aux ménagèresaffriolées par la vente d'oiseaux quidans leurs cages deboisvoletaientpiaillaientse pouillaient à coups de becroucoulaients'épluchaient les ailespicoraient des grainsse panachaientfaisaient la rouese troussaient le jabot etfientaient blanc.

Et lesfenêtres des brasseries s'ouvraient. Les tables gluaient avecleurs verres de lambic et de faro. Une brume bleue enveloppait lessalles. Des crânes de magots chauvesdes groins en désarroides pifs bossués de verrues à peluches et de vitelottesqui saillaient écarlates dans le taillis des moustachesdestrognes de pochards en goguettedes caboches d'ivrognesses endélires'estompaient en un fouillis burlesque dans la fuméetourbillonnante. Des orateurs époumonésréduitsà quiafaute de soufflefrappaient la table de leurs poingsdes penseurs de barrière graillonnaient sur le plancheret unhomme ventripotentla margoulette en zigzagles dents courant laprétentaine dans les gencivesles fesses se tassant sur lesbois d'une tableles jambes battant le rappel sur les pieds d'unechaisechantonnaitsomnolentabruti par la bière de Diestet l'alcool de Hasselt. Les groupes grossissaienton s'interpellaitpar la fenêtreon gueulait à tue-tête laBrabançonneon s'empiffrait des couques de Dinantonse gavait de pistolets au beurreon pignochait des biscottesonsuçait la bouillie verte des entrailles des crabeson bâfraitdes gaufrettes sècheson déchiquetait des anguillesfuméeset des violoneux raclaient leurs cordesdestaverniers pompaient la bièredes mioches se troussaient lelong des mursd'autres vagissaientd'autres encore tétaientdes femmes roses etçà et làdans ce remous defouletranchant sur le bleu et le blanc des blousessur la cannelleet le lie-de-vin des guimpesdes soldats se rigolaientla pansedébridéedes chasseurs aux vareuses vertes avecchenilles jaunes et culottes gris de ferdes grenadiers vêtusde bleu foncé avec des bandes et des parements rouges.

Puisc'étaientau dehorsdes chiens attelés à depetites charrettes qui grommelaient et trottinaienttrimballant dansdes jattes de cuivre du lait trempé d'eau ; c'étaientles marchands de beignetsleur éventaire sur le nombril etleur poudrière à sucre dans la mainet une odeur depain chaud s'exhalait de chez les geindresle marché fleuraitle résédamêlant sa senteur douce àl'âcre parfum du tan des mégissiers et à l'odeurlourde et fade du houblon qui bout. Çà et làencoredes caves qui béaientrez terres'étoilaientdes lueurs sanglantes d'un fumignonéclairant de refletsrembranesques tous les types des sabbatsdes visages à patinede cuivredes mentons à retroussisdes nez en trompette ouen arceautout le sanhédrin des déesses vieillies quiattendent la fin du crépuscule pour aller cavalcaderdans lesnuagesun manche à balai entre les deux cuisses.

Et commeindigné de ces hideurs enténébréeslesoleil lutina les ouïes et les queues des dauphins en relief surles colonnesblondit les chimères et autres attributshéraldiques des maisonscreusa d'un trou d'or rose le naseaud'un chevalse galvauda dans la bouefouilla les renfoncements despierresse coula le long des cornichesfila le long des arêtescrevaenfin en une large ondée d'or sur les cariatides desbalconsinvitant à son régal de lumière unetroupe de faméliques qui se ventrouillaient au pied desstatues d'Egmont et d'Hornesse grattant le râblecrachantsur leurs bottesculottant des pipes d'écume àl'huiled'exécrables pipes rouges et tachetées denoirsongeant aux ineffables joies de Bruxellescette terre promisedes bières fortes et des fillesce Chanaan des priapéeset des saouleries !