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Jean Jaurès



Les preuves

 

 

 

 

Pourquoi rééditer Les Preuves? Depuis la sortie de ce volumeà la fin de septembre 1898 - il est vendu au prix coûtant1 fr. 50par le quotidien socialiste La Petite République où Jaurès jouitalors d'une influence privilégiée -nul éditeur ne l'avait entrepris.Non sans raison. Alors que tant de travaux érudits ont été produitssur l'Affaireet quedepuis quelques annéeson s'intéresse Siactivement à Sa dimension socio-historiqueon trouve icirédigéeen moins de deux mois et rassemblée à la hâte sans aucunremaniementla matière brute du journal : aussi titres et sous-titres se bousculent-ils parfois sans qu'on ait eu le temps de tenircompte de leur nouveau statut de têtes de chapitres. Davantagelecorps du texte met en scène des personnages aujourd'hui obscurspour qui n'est pas immergé dans la mémoire de l'Affaire : officiersde tous gradesparlementaires oubliésexperts en écrituresjugesaux noms bizarres. On y discute phrase par phrase des déclarationssibyllineson y évoque des événements qui semblent sortir toutdroit des romans-feuilletons de l'époque ou des premières bandesdessinées réunies alors par John GrandCarteret. Pas traced'histoire oralenon plus que quantitative ou sérielle : lesdocuments cernés ressemblent à ceux que les savantspourchassaient et qu'avait rendus célèbres le faussaire Vrain-Lucas en abusant quelques années plus tôt un grand mathématicien.Aucune chaude présence populaire. Vraimentun drôle de livre. Et saréédition en 1981une drôle d'idée.

Ouimais... Si peu classique à tant d'égardsce livre n'en estpas moins un classique. Son titreSi brefa pénétré jusque dans lesghettos de Pologne et de Russie et va traverser le temps : l'enquêteconduite par Pierre Vidal-Naquetlors de la mort sous la torture deMaurice Audinau coeur de la guerre d'Algérieen fera ladémonstration. Quoi! sans être policierjuge ou avocatil est doncpossible de démonter la trame d'un mensongede faire sortir dupuits la vérité nue! Rarement un titre a aussi bien épousé lescontours de son objetde son contenu. Un contenu à trois égards aumoins exemplaire : modèle d'histoire écrite à chaudclassique desdroits de l'hommetémoignage aussi des problèmes que pose de nosjours la tension entre l'universalisme humaniste et la lutte desclasses.

Doncl'histoire à chaud. Et comment! Ce qui décide Jaurès àconsacrer à l'affaire Dreyfus des vacances bien gagnées dans samaison du Tarnc'est une constellation d'événements tout proches.Les ouvriers allemanistes d'abord - on appelle ainsi les membresdu Parti Ouvrier Socialiste - Révolutionnairedu nom de l'un d'entreeuxle typographe Jean Allemane -dreyfusards de la premièreheurele pressent de parler depuis juin : " A la difficulté decompréhension des masseslui dit l'un d'euxPaul Fribourgopposezla clarté convaincante de votre parole... En avanten avantcitoyende toute l'énergie de votre éloquente paroleen avant pour lajusticepour l'humanité! ". Orpour construire la Verrerie ouvrièred'Albi après la terrible grève des verriersJaurès a noué avec lesallemanistes des relations étroites. Et il a conscience de ce ques'adressant au peuple socialiste de Paris lors du punch du Tivoli-Vauxhallle 7 juin 1898il ne s'est passur l'Affairemontré assezexplicite. A vrai direcomment persuader de la machination montéecontre Dreyfus ceux qui ne le sont pastant que le pouvoir serefuse à rendre publiques les raisons de ses certitudes? Jaurèsenfaitattend qu'un Président du Conseilun ministre de la Guerresortent des brumes où l'Etatdepuis quatre anss'est enveloppé.

Or le 7 juillet 1898un mois tout juste avant que ne paraissele début des PreuvesCavaignacpremier ministre " civil " de laGuerre depuis la condamnation de Dreyfuslit à la tribune de laChambre les trois preuvesselon lui décisivesde la trahison ducapitaine : un faux manifesteet deux documents entachés de toutesles suspicionsdéjà connus certesma jamais authentifiés par ungouvernement réputé républicain comme celui que vient deconstituer le vieux radical Henri Brisson. La Chambre fait untriomphe à ce discoursl'affichage est voté par 545 voix ; aucuneoppositionseize abstentions dont quinze socialistes. Complicitéde la classe politique? Couardise? Ouplus vraisemblablementémergence au grand jour d'un nationalisme plus ou moins refouléjoie de retrouver sans tache l'Arméel'arche sainte? Jaurèsattendait cet instant. Le voicile soir mêmeremontant le couragede Lucien Herrde Léon Blum qui nous a raconté la scène : " Pour lapremière fois nous tenons la certitude de la victoire. Méline étaitinvulnérable parce qu'il se taisait. Cavaignac parlediscutedonc ilest vaincu ". Et d'agir. La tribune de la Chambre lui est fermée : ilvient d'être battu à Carmaux. Reste le journal. Il commence àrédiger. Etavant même qu'il ait finile faussaire principallecommandant Henryavouele 30 août : la pièce décisivecelle où lenom du traîtreDreyfusétait écrit en toutes lettresil l'afabriquée de ses mains. En septembre les titres d'actualité de LaPetite République vont coiffer les titres du texte de Jaurès rédigéquelques jours plus tôt : les aveux de l'Etat-major donnaient raisonà celui qui en dénonçait les mensonges.

Hasard? Ce serait trop facile. Produits de longs et minutieuxregroupementsfruits de dossiers solides discutés entre amis aucours de fiévreuses soirées dont le détail nous échappera toujoursLes Preuves témoignent essentiellement de la sûreté d'uneméthode. De l'Ecole des Chartespépinière d'experts en chartesmédiévales à la IVe section de l'Ecole des Hautes Etudes et à laSorbonne où la bonne parole commence à pénétrerarchivisteschercheurshistoriensl'appellentpuisque c'est la leurlaméthode. Raisonnervérifierdouble démarche de l'éruditexaltéeen 1893 par Louis Havetqui sera un dreyfusard notoirelors de lamort de son jeune frèrel'historien Julien Havet. Quatre ans plustarddeux professeursCharles-Victor Langlois et CharlesSeignobosl'analysent dans un manuel qui va former desgénérations d'étudiantsl'Introduction aux études historiques.Méthode universelle : même à un événement contemporain on peutl'appliquermême un philosophe peut la manier ; elle exigeseulement qu'on renonce aux phrases creuses et à la rhétoriquepompeusequ'on fasse appel à l'esprit critique. " Plus d'imagesplus de métaphoresmais des faits contrôlés " : ainsi JosephReinachquelques années plus tarddans sa monumentale Histoirede l'affaire Dreyfusoù Jaurès n'a droit qu'à une place fort petitecaractérise-t-il Les Preuves pour lesquelles Gabriel Monodlepère fondateur de la sévère Revue historiques'enthousiasma dèsoctobre 1898. L'histoire immédiate était possibleMonod l'avaitrencontrée.

Si La Revue historique avaitcontre toutes ses habitudessalué aussi promptement cette " oeuvre extraordinaire "c'estaussi que son directeur avaitdès l'automne 1897appartenu à laphalange restreinte qui s'interrogeait sur le respect des droits del'homme lors du procès de 1894. A ce problème de conscienceLesPreuves apportent la première réponse globale. Ouil'Etatrépublicain peut lui aussi bafouer les droits d'un individuhisserl'Armée au-dessus des lois et le pouvoir de la hiérarchie au-dessusdes garanties dues au citoyen. Que devient dès lors le Droitsubstrat officiel d'un régime quiseul à l'époque en Europedéclarait s'enraciner dans l'égalité de tous les citoyens (oublionsje vous prie les citoyennes)? Source d'indignationcette découvertesuscite diverses formes de militantisme chez ceux qui prenaientjusque-là pour argent comptant la parole officielle de laRépublique. C'est pourquoi à l'écart de l'establishment officieldesAcadémies en particulier et des romanciers à grand tirageellejette nombre d'intellectuels du côté du " Droit " et de " la Justice et les conduit - parfois, pas toujours - à réfléchir à la crise qui les atteint.

Défendre les droits de l'homme - la Ligue qui porte ce nom vient de naître - c'est d'abord démonter pièce à pièce les mécanismes selon lesquels ils ont été violés et les arguments qui en dissimulent la violation. Les savants aident à voir clair, mais nul besoin de pseudo-experts. Le dogmatisme prétentieux d'un Bertillon égare : ses constructions délirantes relèvent du même univers mental que les rencontres rocambolesques avec une damevoilée " ou les faux télégrammes signés de noms de pacotille.Chacun peut comprendredit Jaurèss'il exerce sa raison : lesuffrage universel ne se réduit pas au votela défense du droit dechacun appartient à tous. Défendrec'est aussi attaquer. Lescoupablesqui sont-ils? Jaurès exagère peut-être lesresponsabilités - criardes il est vrai - de du Paty de Clamunmeneur certeset un détraquéun mené aussidont le colonelSandherr a levé les doutes pendant les semaines où s'est nouéel'Affaire. Mais il tient fermement dans sa ligne de mire lesprincipaux responsables : Esterhazyle " uhlan " ; le commandantHenryauteur en 1896 - Jaurès donne la date exacte! - du faux quiva dans l'histoire porter son nom ; le général Mercier qui a fabriquéle premier " dossier secret " et l'a communiqué au Conseil deguerre sans que l'accusé en ait eu connaissance.

Des coupables doncnommément désignés. Mais au-delà desresponsables il faut chercher les responsabilités. Par-delàles Mercier et les Cavaignacles Boisdeffre et les PellieuxlesGonse et les HenryJaurès vise l'institution dont le comportementrévèle la dégradation de la Républiquela crise des droits del'homme : l'Etat-Majorspécialiste en forge ries de fausses pièceset forfaits divers ; corps séparé de la nation et fier de l'êtrelié àl'Eglise où ont été élevés les " généraux de jésuitière "antisémitedans sa quasi totalitéPicquart comprisil se veut symbole del'Armée tout entière et parvient à en convaincre la majorité desFrançais. C'est sur lui que Les Preuves concentrent leurs feux. Lamagistrature civile peut-elle constituer un recours? Malgré la dureexpérience faiteau procès Zolad'un tribunal sensible à toutes lespressionson n'en désespère pasen cette fin d'été 1898 où laChambre criminelle de la Cour de Cassation est enfin saisie de larévision après les aveux et le suicide d'Henry. Enfinpar-delà lesinstitutionsJaurès met à jour l'affaissement des valeursconsubstantielles à sa conception de la démocratie : l'école n'a passuffi à nourrir l'esprit critique ; dans un monde en rapide mutationémerge obscurément un ensemble d'attitudes communes à ceux quel'on commence à désigner sous le nom de " nationalistes ".

Les antisémites en adoptent les couleurs. Drumont et LaLibre Parole ne sont pas seuls à reconnaître dans " le juif "l'étranger par excellence et donc le traître en puissancecependantque " antijuif " - titre de plusieurs petits journauxadjectif ques'accolent divers politiciens devient comme l'allégorie dupatriotisme. Chez les abbés démocrates-chrétienset jusque dansle jeune Sillon de Marc Sangnierle vieil anti-judaïsme de la BonnePressela haine du juif déicidea reculé au profit non seulement del'hostilité aux " rois de l'époque " - usuriersbanquiers -maisd'une vision nouvelle : celle de l'autredissident par naturefrère encela de ceux qui le deviennent par choixles anarchisteslessocialistes. Combien d'anticléricauxbons mangeurs de curésadhèrent finalement eux aussi à cette représentation? Aussi ladénonciation de " la haine du juif " court-elle à travers lesPreuves. Non pas enrobée : clairement énoncée. Mais englobéedans une analyse plus ample et définie en quelque sorte comme undes visages de ce nationalisme où Jaurès pressent le grandadversaire des temps qui s'annoncent. Il s'agit selon lui d'un nouvelavatar de la droite peureused'un mouvement de repli frileuxpresque misérable malgré les allures bravaches de Rochefort ou deDrumontd'un découpage du corps social qui vise à isoler " les purs ": d'un côté les vrais Françaisde l'autre les juifsd'un côté lesvrais patriotesde l'autre les socialistes sans patrie ; et bientôt -1898c'est aussi l'année de Fachoda d'un côté la Francede l'autreles ennemis héréditaires.

Les Preuves ne donnent-elles donc à entendre qu'une parolehumanisteun cri frère de celui que poussa Voltaire en faveur deCalas? Autre tempsautre société. En cette fin du XIXe siècleJaurès commence à apparaître comme le leader d'un socialisme quipour se constituer en force politiquedoit surmonter ses divisionsen s'appuyant d'abord sur les plus exploités des exploitéslesouvriers. L'unitéil ne la croit possible que par la fusion desorganisations existantesfût-ce sous la pression populaire. Mais lecombat dreyfusiste ne lui est guère favorable : à l'exception desallemanistesles responsables - qui redoutent l'impopularité - lepressent de ne s'engager qu'en son nom personnel. Le Parti OuvrierFrançaisle parti de Jules Guesde déclare pour Sa part le 24 juillet1898qu'il " ne sauraitsans duperie et sans trahison... suspendresa propre guerre et s'égarer dans des redressements individuels quitrouveront leur réparation dans la réparation générale " - Jaurèss'engage donc à rédiger Les Preuves sous sa seule responsabilité :il eut souhaité une rédactionune diffusion en tout caspluscollective. Il sait bien pourtant que la division de la société enclasses fractureplus que d'autres encorel'universalisme de laRépublique. C'est justement pourquoià ses yeuxla sociétéfrançaise a besoin du socialisme. Mais commentdans l'immédiatsurmonter la contradiction? Trois réponses. L'une parle le beaulangage des Lumières : la pitié appartient à tous les hommes. L'autrevient du philosophe : le malheur dépouille l'être humain de sa casteet de sa classe. Et la troisièmedu politique : tout ébranlement dela société bourgeoise sert les intérêts de la classe ouvrière. Cespagesparmi les premières du livresont aussi parmi les plusbelles.

Il fallait donc rééditer Les Preuves et permettre au lecteurd'aujourd'hui de suivre la démonstration de l'illégalité du procèspuis de l'innocence du capitaineavant de débusquer les coupables.Il le fallaitquitte à éclairer par une chronologie sommaire et desrudiments de biographiesce que ce texteSi démonstratifpeutreceler aujourd'hui d'obscurités. Mais Les Preuves ne doivent passervir à statufier Jaurès. On se souviendraen parcourant ce livrequ'il ne fut pas le premier des dreyfusards. Inquietcommed'autresdevant les liens d'un Emmanuel Arène - le " Vidi " duFigaro -de Joseph Reinach et d'autres avec le panarnismeil luiarriva aussicomme à d'autresd'employer le concept de juiveriepour désigner l'usure et la banqueet de se référer à la race en untemps où le mot n'était pas chargé des connotations tragiques duxxe siècle. A condition de le soumettre à un éclairage historiquecelivre nous permet justement d'éviter les errements des idéologues.Outre les démonstrations rigoureuses et les colères généreusesdont il est porteuril nous aide à accéderde biaisà un momentcapital de notre histoire : il nous apprend comment un intellectuelsocialisteaprès s'être dégagé d'assez longues hésitationsa sus'engager tout entier et conduire des centaines de milliers d'êtreshumains sur le même chemin. Un chemin où intellectuels etouvriers allaientun tempsse rencontrer. Brève rencontreetpromise à de durs lendemainsmaisaprès toutouverte surl'avenir.

Madeleine REBERlOUX

*Chronologie sommaire de l'affaire Dreyfus*

1894 fin septembre - Les services de renseignements françaisappelés alors Section de Statistique interceptent le document qu'onva appeler " le bordereau " : une lettre non signéeannonçant àl'attaché militaire allemand Schwarzkoppen l'envoi de documentsfrançais confidentiels.15 octobre - Le capitaine Alfred Dreyfusstagiaire àl'Etat-major de l'arméeest arrêté et accusé d'avoir écrit cebordereau.19/22 décembre - Le premier Conseil de guerre de Paris jugeà huis closle capitaine Dreyfus. La paternité du bordereau - qui luiest attribuée par trois experts en écrituresur cinq et lacommunication aux juges militaires par le Ministre de la Guerreàl'insu de la défensedu " dossier secret " préparé par 'a Section deStatistiqueconduisent les juges à déclarer Dreyfus coupableàl'unanimitéet à le condamner à la déportation à vie dans uneenceinte fortifiée.

1895 5 janvier - Le capitaine Dreyfus est dégradé en publicdansla cour de l'Ecole Militaireavant d'être envoyé à l'île du Diable.1er juillet - Un nouveau responsablele lieutenant-colonelPicquartest nommé à la tête de la Section de Statistique.

1896 début mars - La Section de Statistique intercepte unpneumatique dit " le petit bleu "adressé par l'ambassaded'Allemagne au commandant Esterhazy.été - Picquartqui a consulté le " dossier secret "acquiert lacertitude que c'est Esterhazy qui a rédigé le bordereaumais il nepeut convaincre les dirigeants de l'Etat-Major de la nécessité deréviser le procès de Dreyfus.fin octobre - Le ministre de la GuerreinquietenvoiePicquart en mission à l'étrangerpour l'éloigner de Paris.2 novembre - Le commandant Henryadjoint depuis 1887 auresponsable de la Section de Statistiqueremet au sous-chef d'Etat-Major un document (où Dreyfus est nommé en toutes lettres) qu'ilvient de fabriquermais qu'il prétend avoir été intercepté àl'ambassade d'Allemagne : ce document le faux Henry seraauthentifié par l'Etat-Major et les ministres de la Guerresuccessifsjusqu'aux aveux du commandant Henry.6 novembre - Une brochure de Bernard Lazareintitulée " Uneerreur judiciaire : la vérité sur l'affaire Dreyfusest publiée àBruxelles et envoyée aux journaux et aux parlementaires français.10 novembre - Pour la première foisun journalLe Matinpublie un fac-similé du bordereau.

1897 29 juin - En permission à ParisPicquart confiesous lesceau du secretsa conviction à son ami Leblois quiquinze joursplus tardva avertir le sénateur Scheurer-Kestner.octobre - La collusion de l'Etat-major et d'Esterhazycommence clairement : une lettreécrite à l'Etat-Major et signée "Espérance "avertit Esterhazy qu'il va être accusé d'être l'auteur dubordereau ; Henry et le commandant du Paty de Clam prennentcontact avec luisecrètement.début novembre - Henry et Esterhazy imaginent la fable du "document libérateur "remis à Esterhazy par une " dame voilée ".10 novembre - Deux faux télégrammes signés " Blanches etSperanza "fabriqués par Henry et Esterhazysont envoyés àPicquart en Tunisiepour le compromettre etcomme prévuinterceptés à la poste.14 novembre - Scheurer-Kestner annonce dans Le Temps sonintention d'aboutir à la révision.15 novembre - Dans Le FigaroMathieu Dreyfus dénonceEsterhazy comme l'auteur du " bordereau ".25 novembre - Début de la campagne de Zola dans Le Figaro.4 décembre - Esterhazy est renvoyé devant le Premier Conseilde guerre de Paris.

1898 11 janvier - Le Conseil de guerre acquitte Esterhazyàl'unanimité.13 janvier - Zola publie " J'accuse " dans L'Aurorelejournal de Clémenceau.7/23 février - Au cours du procès intenté à Zola devant lesAssises de la Seinepar le Ministre de la Guerrele Président veilleà ce que l'affaire Dreyfus ne soit pas évoquée. Trarieux forme leprojet de fonder la Ligue des Droits de l'Homme. Zola est condamnéau maximum et de violentes manifestations antisémites etnationalistes se déroulent à Paris et dans certaines villes deprovince.3 mars - Suicide de Lemercier-Picard.7 juillet - Le Ministre de la Guerre Cavaignac rend publiquesàla Chambreles piècesselon lui décisivesque l'Etat-majordétient contre Dreyfus.août/septembre - Jaurès publie " Les Preuves "dans LaPetite République.27 août - Un Conseil d'enquêteréuni pour étudier la mise à laréforme d'Esterhazypour " inconduite habituelle "émet un avisfavorable. Esterhazy va quitter la France.30 août - Henry doit avouer son faux.31 août - Suicide de Henry.27 septembre - La chambre criminelle de la Cour de Cassationest enfin saisiesur ordre du garde des sceauxde la demande enrévision déposée par Lucie Dreyfus.septembre/octobre - Trois ministres de la Guerredémissionnent l'un après l'autre.

1899 23 février - Aux funérailles nationales du Président de laRépubliqueFélix Faureune tentative de coup d'Etat nationalisteéchoue.3 juin - Après des mois de tentatives pour empêcher la véritéde se faire jourla Cour de Cassationtoutes chambres réuniescasse le jugement rendu par le Conseil de Guerre de 1894.4 juin - A Auteuille nouveau Président de la RépubliqueLoubetest frappé par les nationalistes.22 juin - Constitution du ministère Waldeck-Rousseaudit "de défense républicaine ".7 août/9 septembre - Au terme des débats du Conseil deGuerre réuni à RennesDreyfus est reconnuà la majorité coupable avec circonstances atténuantes s et condamné à dix ans de détention. 19 septembre - Le Président de la République gracie Dreyfus.

1900 28 janvier - Le général Mercier, Ministre de la Guerre en 1894, est élu sénateur de la Loire-inférieure. 24 décembre - Le Sénat vote la loi d'amnistie, objet de dissension entre les dreyfusards.

1902 30 septembre - Mort d'Emile Zola.

1903 6 avril - Jaurès obtient de la Chambre qu'une enquête soit ouverte par le Ministère de la Guerre sur l'affaire Dreyfus.

1905 5 mars - L'enquête ayant mis à jour de nouveaux faux introduits dans le dossier secret " en 1897 et 1898la Cour deCassation déclare recevable une nouvelle demande en révisionintroduite par Alfred Dreyfus.

1906 12 juillet - La Cour de Cassation cassesans renvoilejugement du Conseil de Guerre de Rennes : la condamnation deRennes a été prononcée " par erreur et à tort ".21 juillet - Le capitaine Dreyfusréintégré dans l'arméecomme commandantreçoit les insignes de chevalier de la Légiond'Honneur.

*BREVES BIOGRAPHIES*

(Sont présentés icidans leurs rapports à l'Affaireles personnagesnommés dans Les Preuvesà l'exception de ceux que Jaurèsprésente lui-mêmeet en particulier des experts de la défense etdes experts en écritures au procès Zola).

Commandant d'Attel - Le témoignage du commandant d'Atteldisparu en 1896n'a été invoqué qu'après sa mort et par diversintermédiairesdont le capitaine Anthoine. Il faut le rattacher auxpseudo-aveux de Dreyfus lors de sa dégradation.

Alphonse Bertillon - Le plus célèbre des experts du procès Dreyfusest chef du service anthropométrique de la Préfecture de police.Quoique très antisémiteil ne semble pas avoir été choisi pourcette raison par l'Etat-Major. Ses premières conclusions sontd'ailleurs hésitantes. C'est au cours de sa deuxième étude qu'ils'associe étroitement à du Paty de Clam et formule la théorieextravagante selon laquelledans le bordereauDreyfus a contrefaitsa propre écriture.

Bertulus - Jeune magistrat parisienspécialisé dans les affairesd'espionnage. D'abord lié avec Henryil acquiert petit à petitenmars/avril 1898la conviction de l'innocence de Dreyfus. Il estmêlé à plusieurs des nombreux procès qui entourent l'affaire.

Général Billot - Il succède au général Mercier comme ministre de laGuerrede janvier 1895 à juin 1898. C'est lui quifin octobre 1896décide d'éloigner Picquart de Paris.

Général de Boisdeffre - Représentant typique de ceux qu'on nommechez les dreyfusardsles " généraux de jésuitière "il est chefd'Etat-Major de l'armée en 1894 et le reste jusqu'au suicided'Henry. Il est le premier à avoirlors du procès Zolaaffirmél'authenticité des trois lettres que citera Cavaignac le 7 juillet1898 et à avoir invoqué l'autorité de l'Armée et le " dangernational " pour refuser d'en faire connaître l'exact contenu.

Gabrielle de Boulancy - Veuve d'un colonelamie d'Esterhazyelle arompu avec lui et met en circulationen novembre 1897deslettres de son amant très hostiles à la Francedont la célèbre lettre du uhlan qui date de février 1884.

Jean Bourrat - Grand Maître-adjoint de la Grande Loge de FranceBourrat est élu député des Pyrénées Orientales en 1896lors d'uneélection partielle. Il s'est présenté comme socialistemaiss'inscrit au groupe de la gauche radicale et devient un ardentantidreyfusard.

Michel Bréal - Professeur au Collège de France depuis 1864membre de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettresle beau-père de Romain Rollandest une autorité parmi les spécialistes deslangues européennes.

Henri Brisson - La personnalité d'Henri Brisson est représentativedes difficultés que peut éprouver un vieux parlementaire radicalintègrefranc-maçon notoireà se situer dans une affaire où lesrépublicains sont diviséset où " le goupillon " n'est pas seulconcerné. Les dreyfusards saluent son élection à la Présidence de laChambreaprès les législatives de mai 1898comme une victoiresur Méline. En réalité il laisse faire Cavaignac ets'il engage laprocédure de révision après le suicide d'Henryc'est à deuxgénéraux antidreyfusards qu'il fait appelsuccessivementpouroccuper le Ministère de la Guerre laissé vacant par Cavaignac.

André Castelin - Député boulangiste de l'Aisne depuis 1889il estl'auteur de deux interpellations majeures dans l'Affaire : celle du18 novembre 1896 où il dénonce " le Syndicat " est à l'origine d'unordre du jour de confiance au gouvernement de Mélinevoté à laquasi unanimité ; et celle du 7 juillet 1898.

Godefroy Cavaignac - Député de la Sarthe depuis 1882issu d'unefamille célèbreil est convaincu de jouer un jour un grand rôle. Lagloriole n'est sans doute pas absente de son engagement lors del'interpellation du 7 juillet 1898. Il doit démissionner le 5septembreaprès les aveux d'Henryet il achèvera Sa carrière enadhérant au groupe nationaliste.

Etienne Charavay - Archiviste paléographeexpert en écrituresdans le premier procès Dreyfus. Son premier rapport marquequelque hésitation. Il raille ensuitedans des conditions nondénuées d'équivoquele camp de ceux qui voient en Dreyfus l'auteurdu bordereau.

René Chauvin - Ouvrier coiffeurmilitant du POFil est député deSaint-Denis de 1893 à 1898.

Albert Clémenceau - Avocatle frère du leader radicaldéfendpendant le procès Zolale gérant de l'AurorePerrenx.

Blanche de Comminges - Cette comtesseliée d'amitié avecPicquart dont elle protège les amourssera associéedans le cadredes forgeries de l'Etat-Majorà l'épisode de la " dame voilée ".

Président Delegorgue - Ce juge qui préside la Cour d'Assises devantlaquelle comparait Zolas'est rendu célèbre en interdisant touteallusion au procès Dreyfus : " La question ne sera pas posée ".

Charles Demange - C'est sur la recommandation de Waldeck-Rousseau que Mathieu Dreyfus fait appel à Maître Demange.Convaincu de l'innocence du capitaine. il est par ailleurs fortprudent et se montre hostile aux protestations publiques qu'il jugesouvent prématurées. D'où ses désaccords avec Maître Labori.

Mathieu Dreyfus - Industriel à Mulhousele " frère admirable " atout fait pour sauver son frère. Ses Souvenirsrédigés pourl'essentiel entre 1899 et 1906ont été récemment publiés. RobertGauthier en avait déjà tiré un beau livreDreyfusards!

Edouard Drumont - L'auteur de La France juive (1886) et denombreux autres livres antisémites et nationalistesle directeurdepuis 1892de La Libre Parolea joué un rôle considérable auxorigines de l'Affairenon seulement en associant la culpabilitéproclamée de Dreyfus à ses origines juiveset en dénonçant le Syndicat mais par la sorte de chantage que son journal exerce en1894 sur le général Mercieraccusé de " protéger les juifs ". Il estdéputé " antijuif " d'Alger de 1898 à 1902.

Charles Dupuy - Elu de la Haute-Loire depuis 1885républicain "progressiste " violemment antisocialisteil semble rallié à larévision quand il succède à Brisson comme Président du Conseil ennovembre 1898. Illusion : le 1er mars 1899il obtiendra du Sénat ceque demandaient les antidreyfusards : le dessaisissement de laChambre criminelle de la Cour de cassation au profit des Chambresréunies.

Christian Esterhazy - Fils d'un cousin du commandant Esterhazy quiles a escroquéssa mère et luiaprès la mort de son pèreil tombed'abord sous la coupe de son cousin et lui rend maints servicesavant de perdre ses illusions en mars/avril 1898et de trouver desintermédiaires qui informeront Picquart.

Commandant Esterhazy - Cet officier joueurnooew et escrocdontles origines hongroises sont lointainesconnaît bien la Section destatistique où il a été affecté de 1877 à 1880.11 passe pour " l'amides juifs " pour avoir étéle 1er juin 1892 le témoin du capitaineCrémieu-Foa contre Dumont. L'auteur du bordereau est en réalitédépourvu de toute idéologiefût-ce l'antisémitismemais lamanière dont il est parvenu à " tenir " une partie notable de l'Etat-Major alimente encore aujourd'hui diverses controverses. A la finde 1898 il quitte la France pour l'Angleterre où il mourra.

Félix Faure - Les révisionnistes ont tenu pour un adversairesournois mais très dangereux " l'heureux courtier du Havre "éluPrésident de la République en janvier 1895 contre Brisson. Sesfunéraillesle 23 février 1899seront l'occasion d'une tentative decoup d'Etat manigancée par Déroulèdemais à laquelle l'armée nes'associera pas.

Procureur Feuffloley - Procureur de la République à Parisilmanifeste son antidreyfusisme de diverses manières. Ses relationsavec le juge d'instruction Bertulus sont tendues depuis leprintemps 1898.

Abbé Garnier - C'est un des abbés de la " deuxième démocratiechrétienne "fondateurà la fin de 1893de l'Union nationale et duPeuple français. Tribun véhément et populairerallié à laRépubliqueil est très antisémite et antisocialiste.

Alfred Gobert - Expert de la Banque de France. Le Garde des Sceauxle recommande à Mercier dès le 9 octobre 1894. Il conclut que lebordereau n'est pas de la main de Dreyfus.

Général Gonse - Sous-chef d'Etat-Majoril joue un rôle importanten s'associant étroitement avec le commandant Henry à partir del'automne 1896 et en s'opposant radicalementau nom de " la chosejugée " à la révision souhaitée par Picquart.

Gribelin - Officier d'administrationà la fois archivistecomptableet factotum à la Section de statistiquec'est un homme précieuxpour l'Etat-Major en raison de sa connaissance des dossiers. Il joueun grand râle dans les démarches extravagantes de du Patyàl'automne 1897.

Commandant Henry - Officier sorti du rang et peu instruitlecommandant Joseph Henry n'est définitivement attaché à la Sectionde statistique qu'en 1893. Si ses écrasantes responsabilités dansl'Affaire ne font aucun douteon discute encore

de la date à laquelle il s'est lié à Esterhazy ainsi que de la natureexacte de son suicide le 31 août 1898.

Ernest Judet - Ancien élève de l'Ecole Normale SupérieureJudetdirigede 1886 à 1904un quotidien à très fort tirage (plus d'unmillion d'exemplaires) et de large diffusion provincialeLe PetitJournal. Il en faitpendant l'Affairele journal de l'Etat-major : en28 mois157 éditoriauxsur les 249 qu'il signesont consacrés àattaquer Dreyfus comme étrangermais non comme juif. C'est unoes intéressant de dissociation du nationalisme et del'antisémitisme.

Fernand Labori - Maître Laboriqui a déjà plaidé pour diversanarchistes et en particulier pour Vaillantentre dans l'Affaire aumoment du procès Zola. Il est blessé lors du procès de Rennes où semanifestent ses désaccords avec Demange et se sépareradéfinitivement de la famille Dreyfus à l'occasion du débat sur la loid'amnistie.

Alphonse Humbert - Républicain avancé sous l'Empire. communardun temps président radical-socialiste du Conseil municipal deParisil est élu en 1898 député du xve arrondissement et va siégerparmi les nationalistes.

Capitaine Lauth - Principal adjoint d'Henry et son ami. C'est lui quien mars 1896reconstitue le " petit bleu ".Louis Leblois - Avocat parisien d'origine alsacienneami dePicquart qui se confie à lui en juin 1897. C'est par lui queScheurer-Kestner acquiertun mois plus tardses premièrescertitudes.

Capitaine Lebrun-Renault (orthographié par Jaurès Lebrun-Renaud).officier de la Garde républicaineil a accompagné le capitaineDreyfus à la cérémonie de la dégradation le 5 janvier 1895. Ilcolporte le soir même la légende des " aveux de Dreyfus "démentieaussitôt par le gouvernementet que Jaurès s'attache à détruire.

Lemercier-Picard - Ce personnage étrangemaintes fois condamnépour escroquerie et vola travaillé pour le compte d'Henry etsemble avoir cherché à vendre ses secrets aux dreyfusards au débutde 1898avant d'être trouvé pendu le 3 mars. Son vrai nom estMaurice Leeman.

Edouard Lockroy - Républicain sous l'Empiredéputé radical depuis1871Lockroy devient fermement antidreyfusard et le manifeste en1898/1899pendant les mois où il est ministre de la Marine dansles cabinets Brisson et Dupuy.Jules Méline - Elu des Vosges depuis 1876républicain progressiste Méline préside le Conseil des ministres d'avril1896 à juin 1898. C'est lui qui lance la formule " Il n'y a pasd'affaire Dreyfus " et qui fait décider les poursuites contre Zola.

Général Mercier - Ministre de la Guerre de décembre 1893 à janvier1895sa responsabilité est directement engagée dans les décisionsqui conduisent Dreyfus devant le Conseil de guerre et la forfaiturequi entraîne sa condamnation. Ce faisantil a peut-être cherché àse protéger contre les attaques de Drumont et de Rochefortquimettaient en oeuse sa " mollesse "voire son prosémitisme.

Lucien Millevoye - Rédacteur en chef de La Patriecatholiqueboulangiste et nationalistedéputé de 1889 à 1893puis de 1898 àta mortMillevoye ne recule devant aucune naïveté : voir l'affaireNorton et le télégramme signé Guillaume et dénonçant Dreyfus entoutes lettresqu'il produit le 12 février 1898 devant la Chambre.Celle-ci suivra plus facilement Cavaignac.

Albert de Mun - Député du Morbihanpuis du Finistère depuis 1876antisémite et monarchiste ralliéde Munqui est un des pères ducatholicisme social en Francea apporté à la Chambrele 4décembre 1897le poids considérable de Sa parole pour appuyer lalégende du Syndicat.

Norton - Ce faussaireagent de l'ambassade d'Angleterreavaitvendu à Millevoye un prétendu bordereau de versements effectuéspar l'ambassade à diverses personnalités françaisesdontClemenceau et Rochefort. Millevoye se ridiculise en en faisant étatà la Chambre en juin 1893.

Commandant d'Ormescheville - Cet officier a été chargé del'instruction judiciaire lors du premier procès et a collaboréétroitement avec du Paty.

Commandant du Paty de Clam - Engagé volontaire en 1870attachéau 3e bureau en 1894il est officier de police judiciaire dansl'instruction ouverte contre Dreyfus par la Section de statistique.Il n'a pas participé à la confection du premier dossier secretmaisson comportement d'aristocrate orgueilleux et romanesque le rendodieux aux dreyfusards et rend possible à ses chefs d'en faireen juin 1899un commode bouc émissaire.

Commandant Pauffin de Saint Morel - C'est le chef de cabinet deBoisdeffre : celui-ci l'envoiele 16 novembre 1897chez Rochefortpour lui confier que l'Etat-major a en réserve des pièces décisivescontre Dreyfus.

Marguerite Pays - Esterhazy entretient depuis 1893 une liaisonpublique avec cette prostituée au grand coeur qui lui rend pendantl'Affaire divers services.

Pelletier - Un des experts du premier procès Dreyfusrédacteur auMinistère des Beaux-Arts. Ses conclusions sont favorables àl'innocence du capitaine.

Général de Pellieux - C'est à lui que le Gouverneur militaire deParisle général Saussierconfie l'enquête sur Esterhazy ennovembre 1896. Convaincu de la culpabilité de Dreyfusil faitmontre d'une totale absence de luciditésans avoir lui-mêmecontribué à la fabrication des fauxcomme on le voit lors de sonaudition au procès Zola. On comprend pourquoi le directeur del'Ecole des ChartesPaul Meyerlui adresseau lendemain des aveuxd'Henryses " sincères condoléances "...

Colonel Picquart - Ancien élève de Saint-Cyr et de l'Ecoled'Etat-majorGeorges Picquart prend la tête de la Section destatistique le 1er juillet 1895. Quoiqu'antisémiteil acquiert enaoût 1896 la conviction de l'innocence de Dreyfus et devient dèslors l'objet de brimades systématiques : envoi à l'étrangermise auxarrêts de rigueurpuis à la réforme ; il est finalement arrêtéle 13juillet1898pour avoir divulgué des documents secrets intéressant ladéfense nationale. Autant que le capitaineil est le héros desdreyfusards.

Ponson du Terrail - Feuilletoniste célèbre sous le Second Empireil a notamment créé le personnage de Rocambole.

Commandant Ravary - Rapporteur au premier Conseil de guerre deParisil est chargéen décembre 1897de l'instruction ouvertecontre Esterhazy. Son rapport est un panégyrique de celui-ci etrassemble les premières accusations systématiques contrePicquart.

Henri Rochefort - Le fondateur sous l'Empire de La Lanternelecommunard qui est parvenu à s'évader de " la Nouvelle " est unpersonnage politiquement insaisissable. Directeur del'Intransigeantboulangisteil aide financièrement Jaurès et lessyndicalistes à fonderen 1896la Verrerie ouvrière d'Albi. Ayantfaillicomme Barrèsadmettre la nécessité de la révisionil yrenonce en novembre 1896 et s'engage dans le nationalisme de tellefaçon que son nom devientpeut-êtrele plus haï des socialistesdreyfusards.

Emile Salles - C'est par lui que Demange a apprisle 29 octobre1896que la conviction des jugeslors du premier conseil deguerrereposait sur un document dont la défense n'avait pas euconnaissance. Cité au procès Zolacet avocat n'a pas pu - ou pasvoulu - aller jusqu'au bout de son témoignage.

Colonel Sandherr - Dirigeant de la Section de statistique de 1887 à1895le colonel Sandherrdéjà atteinten 1894par unramollissement du cerveaua joué un rôle décisif dans laconstitution du premier dossier secret.

Ferdinand Sarrien - Elu radical de Saône et Loire depuis 1876 ethabitué des ministèresSarrien devient Garde des Sceaux dans lecabinet Brisson. Il manifeste la même indifférence que la majoritéde ses collèguesmais se prononce clairement pour la révision aulendemain du suicide d'Henry.

Scheurer-Kestner - Le Vice-Président du Sénatl'oncle de JulesFerrys'estime le protecteur moral des Alsaciens. Après lacondamnation de Dreyfuson peut suivre la montée de soninquiétudede la brochure de Bernard Lazare à sa conversation avecLebloispuis aux démarches qu'il multiplie auprès de ses amispolitiques jusqu'au 7 décembre 1897 où il s'écrieau Sénat : " Lavérité finit toujours par triompher ".

Maximilien von Schwarzkoppen - Attaché militaire à l'ambassaded'Allemagne depuis 1892Schwartzkoppen y pratique activementl'espionnage en collaboration intime avec le major italienAlessandro Panizzardi. En juillet 1894 il entre en rapport avecEsterhazyvenu lui offrir ses serviceset ne rompra avec lui qu'enmars 1896lors de l'interception du " petit bleu ".

Teyssonnière - Un des trois experts en écriture dont lesconclusions sont défavorables à Dreyfus lors du premier procès. Ilvendra plus tard au Matinqui la publiera le 10 novembre 1896laphotographie du bordereau.

Honoré Vervoort - Beau-frère de Rochefortrédacteur en chef duJourpersonnage financièrement douteuxil accepte de publieràl'automne 1896un document favorable à Dreyfusmais faitdemander au Grand rabbinqui refuseune forte somme pour eninsérer d'autres.

Général Zurlinden - Gouverneur militaire de Paris après le généralSaussieril remplace Cavaignac comme Ministre de la Guerre le Sseptembre 1898. Maisdominé par la camarilla de l'Etat-majorilrefuse finalement d'accepter la révision et démissionne douze joursplus tard.

PREFACE-------

Je réunis en volumeles articles publiés dans la PetiteRépubliquesur l'affaire Dreyfus. Je tiens d'abord à remercier leslecteurs du journal qui m'ont permis d'entrer dans le détail d'uneaffaire compliquéeet qui ont bien voulu me suivre dans d'assezlongues déductions.

Evidemmentle prolétariat ne veut plus se tenir à desformules générales. Il asur l'évolution de la sociétéuneconception d'ensemble ; et l'idée socialiste éclaire devant lui lechemin. Niais il veut aussi connaître à fond et jusque dans lesmoindres ressortsle mécanisme des grands événements. Il saitque s'il ne démêle pas les intrigues compliquées de la réaction ilest à la merci de tous les mensonges démagogiques : et il vient dedonner la mesure de sa force intellectuelle en déjouant un complotoù Rochefort était le répondant de l'abbé Garnier.

Saisir la direction générale du mouvement économique qui vavers le socialismeet pénétrer par l'analyse le détail de la réalitécomplexe et mouvantevoilàpour le prolétariatla penséecomplète. Et désormaisdans toutes les grandes crises nationalesil faudra compter avec lui.

Un premier et grand résultat est atteint. La procédure derévision est engagée et la cour de cassation est saisie du - dossierde l'affaire. Mais la lutte n'est pas finie : et il y aurait un périlextrême à s'endormir. Les hommes qui ont machiné l'odieux procèscontre Picquart pour empêcher l'ouverture de la révision recourrontsans doute aux tentatives les plus audacieusesles pluscriminellespour troubler et fausser la révision commencéepouraffoler et égarer l'opinion. Désarmer pendant qu'ils se livreront auxplus louches man ce serait une fois de plus trahir la vérité. Ceserait aussi trahir la classe ouvrière sur qui la haute réactionmilitaire épuiserait ses vengeances Doncla bataille continue.

Ce n'est pas que nous ayons aucune raison précise de mettreen doute pour l'affaire Dreyfus la bonne foi et le courage de la courde cassation. il se peut très bien qu'elle comprenne la grandeur deson devoir et de son rôlequ'elle veuille faire acte de véritéproduire au jour tous les crimes et toutes les hontescorriger leserreurs et refouler les violences de la justice militaire. Mais il sepeut aussi qu'elle se heurte à de rudes obstacles et quesa vigueur défaille. Elle trouvera devant elle deux difficultésprincipales. D'abordle terrain de l'affaire Dreyfus est commeencombré de décisions judiciaires ineptes et iniquesqui peuventarrêter ou gêner tout au moins la marche de l'enquête. Esterhazyest acquitté à la suite d'une véritable comédie judiciaire ; maisenfin il est acquitté et il est sans doute malaisé de l'appeler denouveau à s'expliquer. La chambre des mises en accusationmalgréles charges écrasantes de l'information Bertulusa mis hors decausepour les faux SperanzaEsterhazydu Paty de Clam et MmePays ; la cour de cassation a eu beau flétrir ces arrêts étranges ;elle a été obligée de les confirmer au fond et quoique pour le fauxBlanche un sentier reste ouvert aux poursuitesun gros blocobstrue le grand chemin.

Enfin l'autorité militaire s'est saisie du colonel Picquart parune procédure jésuitiquemais qui n'est peut-être paslittéralement illégale. Elle essaiera sans doutepar le petit bleude retenir à elle l'affaire Dreyfuset d'opposer à la révision lacondamnation criminellemais légaledu colonel Picquartétrangléà huis clos.

Dans le terrain que doit fouiller la cour de cassation il n'y apas un seul fragment de vérité qui ne soit recouvert d'un mensongejudiciaire. La cour de cassation aura-t-elle le courage de briser cesmensonges légaux pour chercher la vérité? Pourra-t-elle concilier lafonction légale qui lui est assignée par le Code avec la fonctionquasi-revolutionnaire que lui assignent les événements?

Elle est la gardienne de la loi : orla loipar une applicationmonstrueusea travaillé jusqu'icidans toute cette affairecontrela vérité.

La cour de cassation pourra-t-elle rétablir la vérité sansfroisser la loi? Et comment délogera-t-elle Esterhazy et du Patydes abris légaux que la trahison gouvernementale a ménagés àl'espion et au faussaire? Voilà la première difficulté.

Il en est une autre La cour de cassation découvriracertainementans son enquêtedes vérités terribles. Il estimpossible que la longue série des faux produits par le bureaux dela guerre ait pu être fabriquée sans la complicitéou du moins sansla complaisance des grands chefs. De plusla forfaiture du généralMercier communiquant aux jugesen violation de la loides piècesinconnues de l'accusé et empruntant même ces pièces à un autredossier que celui de l'affaire Dreyfus est certaine. Sur le généralMercier pèsent donc les responsabilités les pis lourdes.

La cour de cassation aura-t-elle l'énergie d'attaquer lesgrands chefsles grands coupables? Et sachant que pour eux lalumière serait mortelle osera-t-elle faire toute la lumière?

Encore une foisil n'y a dans mes paroles aucune intentionblessante pour la cour de cassation. Il se peut qu'elle s'élève au-dessus de toute crainteau-dessus de toute fausse prudence etqu'elle ait l'entier courage de l'entière vérité.

Je dis seulement que les crimes prolongés de la haute arméeet la longue suite des mensonges judiciaires ont créé une situationsi terrible que peut-être aucune force organisée de la sociétéd'aujourd'hui ne peut résoudre le problème sans le concourspassionné de l'opinion.

Quelle est l'institution qui reste debout? Il est démontré queles conseils de guerre ont jugé avec la plus déplorable partialité ; ilest démontré que l'Etat-Major a commis des faux abominables poursauver le traître Esterhazy et que la haute armée a communiésousles espèces du fauxavec la trahison.

Il est démontré que les pouvoirs publicspar ignorance oulâchetéont été traînés pendant trois ans à la remorque dumensonge.

Il est démontré que les magistrats civilsdu présidentDelegorgue au procureur Feuilloleyse sont ingéniéspar desartifices de procédureà couvrir les crimes militaires.

Et le suffrage universel lui-mêmedans son expressionlégale et parlementaire n'a trop longtempsjusqu'à l'éclair du coupde rasoirque donner au mensonge et au faux l'investiturenationale.

Ouiquelle est l'institution (lui reste debout? Il n'en est plusqu'une : c'est la France elle-même. Un momentelle a été surprisemais elle se ressaisit et même Si tous les flambeaux officielss'éteignentson clair bon sens peut encore dissiper la nuit.

C'est elle et elle seule qui fera la révision. J'entends par làque tous les organes légauxla cour de cassationles conseils deguerresont incapables désormais de la vérité complèteSi laconscience française n'exige pas chaque jour toute la vérité.

Voilà pourquoibien loin de désarmer aujourd'huiles citoyensqui ont entrepris le combat contre les violences et les fraudes dela justice militaire doivent redoubler d'efforts pour éveiller etéclairer le pays. Voilà pourquoi aussi nous tenons à fournir auprolétariat les éléments de discussion et de preuve que nous avonsrecueillis.

Beaucoup même de nos adversaires de la première heure ontbien voulu nous dire qu'ils avaient été ébranlés par notredémonstration. Mais toujours un doute revient en eux : Commentest-il possibledisent-ilsque sept officiers français aientcondamné un autre officier. sans des preuves décisives? A vraidireun argument aussi général exclurait a priori toute erreurjudiciaire. Mais il est faux que toujours et en tout cas il y ait entreofficiers cette solidarité étroite.

Ouiquand ils ont à se défendre contre les civils ou contre lessimples soldatsils font bloc. Mais i existe entre eux de terriblesrivalités de carrière d'amour-propre et d'ambition. Que de fois surle champ de bataille même les généraux se son trahis les uns lesautrespour ne pas laisser à un rival tout l'éclat de la victoire!

Ordepuis quelques annéesil y avait dans l'arméed'implacables luttes de clan. Le parti cléricalayant perdu pendantla période républicaine de la République la direction desadministrations publiquesdes services civilss'était réfugiésdans l'armée. Làles anciennes classes dirigeantes les descendantsde l'armée de Coudé se groupaient en une caste hautaine et fermée.Làl'influence des jésuitesrecruteurs patients et subtils de lahaute armées'exerçait souverainement. Fermer' la porte àl'ennemiau républicainau dissidentprotestant ou juifétaitdevenu le mot d'ordre.

Depuis des annéesla presse catholique signalait le nombrecroissant des juifs qui par l'Ecole polytechnique ou l'Ecole deSaint-Cyr entraient dans l'armée. Drumont avait allumé une sortede guerre civile contre les officiers juifs.

Orvoici qu'un juif pénètrele premier de sa raceà l'Etat-Majorau coeur même de la place. Après lui sans doute d'autresvont venir : et dans l'antique domaine que se réservait l'aristocratiecléricale exclue un moment des autres fonctionsvoici que l'intrusva s'installer.

Vite il faut couper court au scandale. Tout d'abord desrumeurs vaguesdes théories générales sont propagées : par quelleimprudence la nation française accueille-t-elleau centre même deson institution militairela race mauditele peuple de trahison quine pouvant plus crucifier Dieu retiré dans les hauteursva crucifierla Patrie?Et aussitôt qu'à l'Etat-Major des fuites de documents sontconstatéesc'est vers le juif que se tournent secrètement les yeux:

Ah! quelle chance Si c'était lui! Ah! quelle faveur de laProvidencequelle grâce divine Si dans le premier juif qui viole desa seule présence le sanctuaire de l'Etat-Major la trahison s'étaitlogée! Par lui et en lui tous les autres seraient à jamaisdiscrédités.

Aussiquand du Paty de Clam constate entre l'écriture dubordereau et l'écriture de Dreyfus quelques vagues analogiestoutes ces haines sournoisesayant trouvé leur centreseprécipitent et s'organisent. C'est la soudaine cristallisation de lahaine.

Dans quelle mesure du Paty de Clam et Henryles deuxmeneurs du procès Dreyfusfurent-ils dupes eux-mêmes de cetentrainement? Y eut-il de leur part complaisance fiévreuse aupréjugé général? Ou bien est-ce de parti prisen pleine consciencequ'ils frappèrent l'innocent? Nous ne le saurons avec certitude quelorsque l'enquête aura été poussée à fond : il nous est impossibleencore de savoir quelle fut la part de l'entraînement à demivolontairequelle fut la part du calcul scélérat.

Mais ce qui est sûr dès maintenant c'est quedans les bureauxde la guerreles coeurs et les cerveaux étaient prêts dès longtempspour 1a condamnation du juif. Et voilà sans doute la causemaîtresse d'erreur.

Mais elle ne suffisait pas. Il y a fallu encore l'ambitieusesottise d'un ministre médiocre et infatué. Le général Mercierd'abord hésitantfut peu à peu entraîné par un système combiné deflatteries et de menaces.

Ce pauvre esprit présomptueuxqui prétendait " de son seulflair d'artilleur " résoudre sans étude les problèmes techniques lesplus ardusavait été grisé à la Chambre par les applaudissementsqui suivaient sa banale parole. il crut qu'il pouvaitpar l'affaireDreyfusjouer un grand rôle : Mater les juifssauver la France desmenées de trahisonconquérir les bonnes grâces de l'Eglise etl'appui de Rochefortc'était bâtir à nouveausur unebase plus solidela fortune de Boulanger. Quand son entourageclérical vit qu'il souriait à cette penséeil le brusqua encommuniquant aux journaux le nom de l'officier prévenu. Plus tardl'Eclair s'est vanté qu'il a fallu enlever de vive force sonassentiment. Mais quand il eut sauté le pasquand il se fut livré àla Libre Parolequand il eut mis toute sa fortune ministériellesur cette carteà tout prix il voulut gagner la partie.

Qu'on joigne à cela la sottise de tout le personnel judiciairede l'arméequ'on se rappelle la lamentable imbécillité de Bessond'Ormescheville et de Ravaryon comprendra qu'en ces cerveauxfatiguésl'erreur la plus grossière ait pu germer.

Et par une sorte de fatalitéil se trouve qu'au conseil deguerre qui doit juger Dreyfusil n'y a aucun officier d'artillerie.Peut-être un officier d'artillerie eût-il fait observer aux juges quele bordereau contenait des détails inapplicables à un artilleur. Il ya notamment à propos du frein hydrauliquesubstitué par l'auteurdu bordereau au frein hydropneumatiqueune erreur qu'un officierd'artillerie n'aurait pu commettre.

Personneau conseiln'a pu avertir les juges. Et ceux-cidélibérant sous la communication impérative de pièces secrètesont condamné comme à la manoeuvre.

Ainsibien loin qu'il faille s'étonner de la condamnation deDreyfus innocenttant de forces d'erreur et de crime concouraient àle perdre que c'eût été presque miracle qu'il échappât.

Comment ceux qui s'étonnent de la condamnation de Dreyfusne trouvent-ils pas plus stupéfiant qu'en plein XIXe siècleenpleine France républicainesous un régime d'opinion publique et decontrôlel'Etat-Major ait pu accumuler en secretpendant troisansles crimes que l'aveu d'Henry a fait éclater au jour? Ouipendant trois anscomme en un antre profond et inaccessible à lalumièrela hante armée de la France a pu fabriquer des fauxselivrer à toutes les manoeuvres de mensongepeut-être même sedébarrasser par le crime de Lemercier-Picard et d'Henryet il afallusi je puis direun accidentune surprise de clartépour quece fonctionnement normal de scélératesse fût soupçonné du pays

Sous la République françaiseavec le gouvernementparlementaireavec la liberté de la presse et de la tribunelescrimes obscurs des républiques italiennesassassines etempoisonneusesont pu être continués pendant trois ans. Cetteguerre à coups de papier faux est comme la reproduction de laguerre sournoise avec des coupes empoisonnées que se livraient lesItaliens du XVe et du XVIe siècle. Voilà l'étrangevoilà lesurprenantet non que Dreyfus innocent ait été condamné.

Il faut donc écarter cette sorte de préjugéet regarderdirectement les faits. Orà l'examen des faitsil est certain queDreyfus est innocent. Les dirigeants ont pu affirmer sa culpabilité.Tant qu'ils l'ont fait en termes générauxleur affirmationéchappait à toute discussion. Mais dès qu'ils essaient de préciser etde produire une preuvecette preuve tombe. Toutes les fois qu'ilspuisent dans le fameux dossier c'est pour remonter à la surface dupuits mystérieux ou une sottise ou un faux.

Faut-il croire qu'un sort leur a été jeté? Tous les bâtons surlesquels ils s'appuient se brisent en leurs mains ; c'est du boispourri. Et lorsque la révision se feralorsque le procèsrecommencera au grand jouril sera difficile ou mieux il seraimpossible à l'Etat-Major de dresser un acte d'accusation et ils'abîmera lui-même dans le néant.

Aussidésespérant de trouver désormais des chargessérieuses contre Dreyfus la haute arméeaidée par la faiblesse desgouvernants et la complicité sournoise de l'Elyséetente unediversion suprême en essayant de déshonorer et de perdre lecolonel Picquart.

De làla monstrueuse accusation de faux dressée contre lui àpropos du petit bleu.

D'avancedans la série même des articles réunis aujourd'huidans ce volumenous avons répondu à cette accusation. J'ajouteseulementdans cette courte préfaceque cette machinationscélérate est préparée dès longtemps. Evidemmentl'Etat-Majorlui-même la trouve risquée. Tant qu'il a espéré qu'il pourrait sesauver et empêcher la révision sans recourir à cette scélératessesuprêmeil l'a ajournéeet c'est seulement quand la révisionmenaçante était déjà sur luiqu'il a frappé ce coup de désespoir.

Mais dès longtempsil le méditait et le tenait en réserve. Dèslongtempsles deux faussairesHenry et du Patypréparaientcontre Picquart l'accusation de faux.

Elle s'annonce tout d'abord dans. la lettre qu'Henry écrit aucolonel Picquart en juin 1897et où il parlé de " la tentative desuborner deux officiers du service pour leur faire dire qu'undocument classé au serviceétait de l'écriture d'une personnalitédéterminée ". Henry qui avait déjà fabriqué la fausse lettre contreDreyfus préparait en ce moment contre Picquart de fauxtémoignages.

Les dépositions de Lauthsi perfides à la fois et siincohérentesportent la marque d'un entraînement incomplet.

Puisen novembre 1897c'est la fausse dépêche Blanche oùEsterhazy et du Paty disent au colonel Picquart : " On a des preuvesque le bleu a été fabriqué par Georges. " Ainsic'est dans un fauxque l'accusation de faux commence à s'essayer : c'est une piècefausse qui sert de berceau au mensonge encore vagissant. Mais dèslorscontre les menteurs et faussaires se dresse cette questionterrible : Comment n'avez-vous pasdès la première heuredénoncéofficiellement le colonel Picquart?

Au procès Esterhazyen janvier 1898quand il faut à toutprix sauver le uhlanl'illustre Ravarydans son rapportessaie dejeter le doute sur l'authenticité du petit bleu. Mais ici la questionse fait plus pressante encore : Esterhazy est accusé de trahison.L'ancien chef du service des renseignements prétend avoir reçu deses agents une pièce qui établit entre Esterhazy et M. deSchwarzkoppen des relations louches.

Si cette pièce est fausseEsterhazy est victime de la plusabominable machination. Si elle est authentiqueil y a contre luiune présomption grave. le premier devoir des enquêteurs et desjuges est donc de tirer au clair l'authenticité du petit bleu. Maisnonils se contentent d'insinuations perfides. Ils n'osent pasdénoncer formellement comme fausse une pièce qu'ils saventauthentique. Ils se bornent à la discréditer par des sous-entendus.Jamais machination plus scélérate ne s'étala plus cyniquement.

Aussi attendrons-nouspour discuter de nouveau et plus àfond cette accusation misérablede savoir si l'Etat-Major persistedans cette manoeuvre. Il est Si répugnant d'engager une discussionsérieuse avec les organisateurs d'un guet-apensque nousajournons la nouvelle discussion de fond que nous pourrionsproduire.

Il nous serait aisé de démontrer par les paroles mêmes de M.Lauth la fausseté de plusieurs parties de son témoignage etl'authenticité du petit bleu. Mais il nous plaît d'attendre que l'Etat-Major produise les nouvelles pièces fausses qu'il a sans doutefabriquées pour cette tentative suprême.

A cette heureil nous suffit d'avertir une fois de plus lescitoyens pour qu'ils ne permettent pas que le colonel Picquart soitjugé dans l'ombre. Qu'on l'accuse en plein jour ; nous ne demandonspas autre chose et nous avons la certitude que l'infamie de sesaccusateurs éclatera. Plus de huis clos! Voilà le mot d'ordre desrépublicainsdes honnêtes gens. Que ce soit notre cri de guerre! Etpar la seule force de la lumièrenous vaincrons. Et notre grandeFrance généreusefaisant face une fois de plus aux puissances deréaction et de ténèbresaura bien mérité du genre humain.

JEAN JAURES.Le 29 septembre 1898.

LES PREUVES_________

De l'examen attentif des faitsdes documentsdestémoignagesil résulte :

1e Que Dreyfus a été condamné illégalementen violation desgaranties essentielles dues à l'accusé ;

2e Que Dreyfus a été condamné par erreur. C'est un innocentqui souffre au loin pour le crime d'un autrepour la trahison d'unautre. C'est pour prolonger le supplice d'un innocent que sontcoalisées aujourd'hui toutes les puissances de réaction et demensonge.

L'ILLEGALITE------------

--- I ---

Il n'est plus possible de douter aujourd'hui que dans le procèsDreyfus une illégalité violente ait été commise. La loi veutl'équitéet le bon sens veulent que l'accusé connaisse les charges qui pèsentsur luiles pièces sur lesquelles il est jugé. S'il n'est pas admis àdiscuter ces pièces et ces chargess'il n'y peut répondres'il ne lesconnaît même pasquelle différence y a-t-il entre la prétenduejustice et un coup de force?

Ce n'est pas là un détail de procédure : c'est la garantiefondamentale du droit ; c'est la précaution nécessaire contre laviolence et l'erreur.

OrDreyfuscela est certainn'a pas connu les pièces quiaudernier momentont formé contre lui la conviction des juges.

Le journal l'Eclair a étédès l'origine de cette affairel'organe de l'Etat-Majorle journal des bureaux de la guerre. Ordeux ans après le procèsle 15 septembre 1896l'Eclair disaiten substance que le ministère de la guerre avait " tort de laisser ledoute se glisser dans la conscience publique. Il suffiraitpourdissiper tous les doutesde dire toute la vérité.

" La vérité était que Dreyfus n'avait pas été condamnéseulement pour le bordereau. Une lettre adressée par un attachémilitaire allemand à un attaché italien avait été saisie etphotographiée ; et cette lettre contenait Ces mots : " Cette canaillede Dreyfus devient bien exigeant. "

" Cette lettre n'avait été montrée ni à Dreyfus ni à sondéfenseur ; elle n'avait pas été soumise aux juges pendant le procèslégal. Mais quand ceux-ci furent réunis dans la chambre du Conseilhors de la présence de l'accusécette pièce leur fut communiquée ;et elle décida la condamnation. "

Voilà le récit de l'Eclair. On sait aujourd'hui que le journalde l'Etat-Major mentait effronté nient en disant que la lettre saisiecontenait le nom de Dreyfus. Elle ne portait qu'une initiale.Elledisait : " Ce canaille de D... " comme on peut s'en convaincre par lalecture même qu'en a faite M. Cavaignac à la tribune de la Chambrele 7 juillet dernier.

--- II ---

Mais ce que je retiens pour lemomentc'est que l'Eclairdévoué aux intérêts de l'Etat-Majora pu proclamer que laconviction des juges avait été faite contre Dreyfus par une piècequi n'a été soumise ni à l'accusé ai au défenseuret qu'aucundémenti n'est intervenu.

Depuis deux ansdepuis le 15 septembre 1896depuis quecette révélation de l'Eclair a jeté l'angoisse dans toutes lesconsciences honnêtespersonneau ministère de la guerren'a osénier cette monstrueuse violation du droit.

Bien mieuxles juges du Conseil de guerre l'ont eux-mêmesavouée. Un ancien magistratM. Sallescausait avec l'un d'eux ; il luidisait :

" Expliquez-moi donc comment l'avocat de DreyfusMeDemangeque je tiens pour un honnête homme et un galant hommepersiste à dire deux ans après le procès que Dreyfus est innocent etqu'il ne s'explique pas sa condamnation.

- Mais c'est bien simplelui répondit le juge du Conseil deguerresans se douter de l'énormité de sa réponse : c'est que nousavons jugé sur des pièces que ni Dreyfus ni Me Demange n'ont vues. "

Ces jours-ciM. Salleseffrayé par les attaques des journauxde l'Etat-Majora écrit que jamais il n'a cru à l'innocence deDreyfusou approuvé l'acte de Zola. Mais il ne s'agit point de cela.Son opinion sur le fond du procès n'a jamais été en cause. Ce qui aété ditce qu'il ne dément pasce qu'il ne peut pas démentirc'estqu'il a reçu d'un juge la confidence de l'illégalité.

Dans un pays qui aurait quelque souci de la liberté et du droitles pouvoirs publics se seraient hâtés de faire la lumière sur cetattentat. Chez nousdans la France abaissée par la réactionmilitaire et cléricaleles gouvernements ont fait le silence ; lesmagistrats ont bâillonné les indiscrets.

Le général Billotministre de la guerredonnant aux mots jene sais quel sens hypocritedéclarait à la tribune que Dreyfus avaitété " justement et légalement condamné " ; mais quand on pressaitles gouvernants de s'expliquer sur cette communication irrégulièrede la pièce secrètepas de réponse.

Ë la tribune de la Chambrele 24 janvier 1898j'ai posénettement la question :

" Oui ou nonune pièce pouvant former ou fortifier laconviction des jugesa-t-elle été communiquée aux juges sansl'être à l'accusé? Oui ou non? "

Et j'aiplusieurs minutesattendu la réponse. M. Mélinehésitanttroubléa fini par balbutier : " On vous répondraailleurs. "Mais non! C'est à la Chambre mêmec'est devant le paysqu'on aurait dû me répondre! Le Parlement n 'est pas chargéd'appliquer la ici ; mais son premier devoir est de veillerparl'intermédiaire du gouvernement responsableà l'observation de laloiau maintien des garanties légales sans lesquelles un procèsn'est qu'un guet-apens.

Et lorsqu'un Parlement abdique ce devoir essentiel. lorsquepar peur de la haute armée qui a criminellement violé la loiil n'osemême pas se renseignerlorsqu'il permet au gouvernement d'éluderpar une misérable échappatoire une question préciseil n'y a plusde liberté certaine dans un pays : ce qui nous en reste nous estlaissé par pure tolérance.

--- III ---

Mais s'il était faux que la loi eût été violées'il était faux queles juges eussent condamné sur une pièce que l'accusé neconnaissait pasqu'est-ce qui empêchait M. Méline de se lever etde dire : Non!

D'un seul motil calmait l'inquiétude des consciences droites.Ce motil ne l'a pas ditet son silence est un aveu décisif.

Du moinscette réponse que le gouvernement me refusait à laChambrel'a-t-on donnée ailleurs au pays?

Ailleurs? ce pouvait être la cour d'assises. Orà la courd'assisesle président Delegorgue n'avait qu'un souci : empêcherque la question ne fût posée.

C'est par une sorte de ruse que Me Demange a pu faire allusionau récit que lui avait fait M. Salles.

Quant au général Mercierqui comme ministre de la guerreavait communiqué la pièce secrèteil était trop heureux des'appuyerpour ne pas répondresur l'arrêt de la courqui mutilaitle procès et qui défendait de toucher à l'affaire Dreyfus.

Dans la troisième audience du procès Zola (9 févrierpage167 du volumetome 1er du compte rendu sténographique)MeLabori demande au général Mercier :

" M. le général Mercier pourrait-il nous dire si une piècesecrète a été communiquée au Conseil de guerre dans l'affaireDreyfus en 1894en dehors du débat?

" M. LE PRESIDENT. - Pouvez-vous répondre à la question?

" M. LE GENERAL MERCIER. - Je crois que l'affaire Dreyfusn'est pas en questionet qu'il est intervenu un arrêt de la cour quiinterdit de la mettre en question. "

Voilà donc l'ancien ministre de la guerre quipour ne pasrépondre à une question redoutable où sa responsabilité étaitengagéese réfugiepour parler comme le procureur généralBertrand dans le maquis de la procédure .

Et un peu plus loin :

" Me LABORI - Je crois avoir posé à M. le général Mercier laquestion de savoir si une pièce secrète avait été communiquée auConseil de guerre en 1894?

M. LE PRESIDENT. - Nonvous ne l'avez pas posée et jerefuse de la poser.

Me LABORI. - Alorsà cet égardje vais déposer desconclusions sur le bureau de la cour.

M. LE PRESIDENT. - Pourquoi?

Me LABORI. - Je vais dire dans quel espritmonsieur leprésident.

Me CLEMENCEAU. - La question a été posée au témoin par M.le Présidentet le général Mercier a répondu qu'il y avait un arrêtde la cour qui l'empêchait de répondre. Par conséquentSi M. legénéral Mercier n'avait pas eu des susceptibilités juridiquesilaurait parlé...

M. LE PRESIDENT. - Mais je l'aurais arrêtésoyez tranquille ;nous ne sommes pas une cour de révisionmais une cour d'assises ;souvenez-vous-en. "

Ainsipendant que la défense multiplie les efforts pour que legénéral Mercier s'explique sur cette question vitale qui touche audroit essentielaux libertés essentielles de tous les citoyenslegénéral Mercierprotégé par le présidentmultiplie les efforts pourne pas répondre.

Et pourtants'il était faux qu'une pièce eût été communiquéeaux juges en dehors du débatle général Mercier n'avait qu'à crier : C'est faux!

D'un seul motil libérait la conscience du paysil se libéraitlui-même d'un terrible fardeau. Mais ce motil ne pouvait pas ledire : et pour lui comme pour M. Mélinece silence forcé est un aveu.

--- IV ---

Un peu plus tard encoredans la même audienceunmalentendu ayant paru se produirela défense précise une foisencore.

" Me LABORI. - Je demande la permission de bien préciser laquestion. M. le général Mercier dit-il- je ne suis pas sûr d'avoirbien compris - M. le général Mercier dit-il qu'il n'est pas vrai qu'unepièce secrète ait été communiquée? Ou M. le général Mercier dit-ilqu'il ne l'a répété à qui que ce soit? Je le prie de ne pas laisserd'équivoque dans Sa réponse.

M. LE GENERAL MERClER. - Je n'ai pas à répondre à lapremière question (Mouvements divers) ; maisen ce qui concernela secondeje dis que ce n'est pas exact. "

Voilà qui est clair. Le général Mercier affirme qu'il n'a pasparlé aux journaux de la communication de la pièce secrète. Il serefuse à affirmer que cette communication n'a pas eu lieu.

O bravoure militaire! O splendide honneur de l'armée!

Pendant le procès Zolales généraux ont été audacieux quandils ne risquaient rien.

Le général de Pellieux a pu dire que discuter l'excellence del'Etat-Majorc'était envoyer les enfants de la France à la boucherie.Il a pusans autorisationjeter dans le débat les pièces d'ailleursineptes du dossier secret.

Le général de Boisdeffre a pu menacer le jurys'il acquittaitZolad'une démission collective de l'Etat-Majord'une grèvegénérale des officiers supérieurs.

Ils savaient bien l'un et l'autre qu'ils étaient couvertsen cespropos factieuxpar la faiblesse du gouvernementpar l'imbécillitéde la Chambrepar l'indifférence lâche du pays.

Mais quand il fallait assumer vraiment une grande etredoutable responsabilitéalors nos héros fléchissaient. Le généralMercier pouvait dire : " Ouij'ai pris sur moidans un intérêt quej'ai jugé supérieur à tous les autresde violer la loide suspendrepour l'accusé Dreyfus> les garanties légales. Et je revendique bienhaut ce que j'ai fait. "

La vérité et l'honneur lui commandaient de parler ainsi. Il apréféré se taires'abriter derrière les prétextes de procédure quelui fournissait la complaisance de la cour. Il a donné ainsi à lacriminelle violation de la loi commise par luije ne sais quoi desournois et d'obscur.

Maismalgré toutla vérité éclate. S'il n'a pas eu le couraged'avoueril n'a pas eu non plus l'audace de nier.

Et le fait est acquis maintenant> certainindiscutablequel'accusé Dreyfus n'a pas été jugé : car il n'y a jugement que lorsqu'ily a débat contradictoire entre l'accusation et l'accusé. Et surcertaines pièces essentielles Il n'y a pas eu débat.

L'accusé a été étranglé sans discussionil a été assommé parderrière d'un document qu'il n'a jamais vuet il ne sait pas encore àcette heure pourquoi il a été condamné.

--- V ---

Aussi biencette illégalité monstrueuseles gouvernants nela contestent même plus. Lisezà l'Officiel du 7 juillet 1898lediscours de M. Cavaignac que la Chambre a affiché. Il affirme laculpabilité de Dreyfus et nous verrons par quelle erreur grossière.Mais il n'ose pluscomme le faisait le général Billot. falsifier lalangue française et dire que Dreyfus avait été LEGALEMENTcondamne.

Comment d'ailleurs eût-il pu le dire? Lui-même il a apporté âla tribuneil a lu à la Chambre deux documentsde mars et avril1894c'est-à-dire antérieurs de quelques mois au procès Dreyfus.Et dès lorsune question bien simple se posait : Ou bien cesdocuments n'ont pas été soumis aux juges ; ils n'ont pas étéconsidérés au moment du procès comme une charge contre Dreyfuset pourquoi donc leur donne-t-on aujourd'hui une valeur accusatricequ'on ne leur a pas donnée alors? Ou bienils ont été communiquésaux jugesmais comme ils ne sont même pas mentionnés dansl'acte d'accusationil est clair qu'ils ont été soumis aux juges sansêtre montrés à l'accusé.

L'illégalité est donc flagrante. Comment un de nos amis nes'est-il pas levé pour demander simplement à M. Cavaignac :

" Monsieur le ministreces deux documents que vous venez denous lire et quiselon vousconstituent des preuvesDreyfus les a-t-il connus? A-t-il été admis à les discuter? "

Mais non ; les députéspeu au courant de l'affaireont ététroublés sans doute par la lecture de pièces sans valeur. Ils ontpris pour un vent de tempête le pauvre souffleridicule et débilede l'Etat-Major aux aboiset ils se sont inclinés.

Ils n'ont même pas pensé à la question de droit qui dominetout.

Peu importe : ce qui demeure c'est que M. Cavaignac s'est tusur la légalité du procèset après le silence significatif de M.Mélineaprès le silence significatif de M. le général Mercierlesilence de M. Cavaignac est aussi un aveul'aveu suprême.

--- VI ---

Il ne reste donc plus qu'une ressource à ceux qui veulentmaintenir à tout prix ce qu'ils appellent " la chose jugée "mêmequand elle a été jugée contre la loi et le droit. Ils peuvent direcomme l'a dit M. Alphonse Hubert : " Soitla loi a peut-être étévioléeles garanties légales ont été refusées à l'accusé Dreyfus ;mais jamais on n'en pourra avoir la preuve certainejuridique. C'està huis clos que jugeaient les juges : nul n'a le droit de savoir cequ'ils ont fait. Nul n'a le droit de le leur demander ; eten tout casil dépend d'eux de ne pas répondre. "

Ainsivoilà où en sont réduits les avocats de l'Etat-Major. Ilse peut qu'un crime ait été commis contre un accusécontre unhomme. Mais comme ce crime a été commis à huis closcomme iln'y a aucun moyen légal de le recherchercela ne compte pas.

Je ne connais pas de théorie plus absurde à la fois et plusrévoltante. D'abordelle est fausse. Le jour où un gouvernementhonnête et ferme le voudrail connaîtraet dans les formesjuridiquesla vérité. Il n'aura qu'à interroger le général Mercier : "Avez-vous oui ou non communiqué aux jugesen dehors des débatscertains documents? "

Il n'aura qu'à le demander aux juges eux-mêmes. Ceux-ci àcoup sûrlibres enfin de parlerne se réfugieront pas dansl'obscurité où les veut tenir M. Alphonse Humbert. Ils ne secacheront pascomme d'un crimede l'acte qu'ils ont accompli sansdoute inconsciemmentetpressés de dire la véritéilsn'ajouteront pas à leur funeste imprudence la honte d'unedénégation mensongère ou la lâcheté d'un silence calculé.

En tout casil est prodigieux qu'on puisse dire et écrire dansnotre paysquepour qu'un crime soit comme nul et non avenuilsuffit qu'il ait été commis par des juges à huis clos. Quoi! desindices gravesdécisifs mêmeles indiscrétions de l'Etat-Majorécrivant aux journauxles confidences des juges eux-mêmeslesilence embarrassé du ministre compromisle silence de tous lesgouvernantstout Cela permettra d'affirmer qu'un Conseil de guerrea jugé un homme comme on abat un chien suspectsans discussionsans garantie! Et parce que ce crime a été commis dans l'obscuritédu huis closil faudra renoncer à jamais à tout espoir de véritéàtout espoir de justice!

Il semble au contraire que le huis closen isolant le jugeaccroît sa responsabilité. Il l'oblige à se surveiller plusétroitement lui-mêmeet n'ayant plus le contrôle de l'opinionpubliqueà accepter plus rigoureusement encore le contrôle de laloi.

Sicomme le prétend M. Alphonse Humbertles juges peuventabuser du huis Clos pour violer la lois'ils peuvent décharger leursentence sur l'accusé comme on décharge un fusil sur une bêtemauvaiseet Siaprès ce crime. ils peuvent invoquer le huis clospour échapper à toute enquête et se rire de toute véritéje demandece qui nous sépare de la barbarie.

Mais ces théories monstrueuses ne dureront qu'un jour. Ellessont l'expédient désespéré de l'Etat-Major tremblant. Il n'ose pasnier qu'une illégalité déplorable ait été commise. Il voit que sur cepoint la certitude des esprits est entière ; il espère seulement quecette certitude morale ne deviendra pas une certitude juridique etqu'il pourra échapper à une révision qui démontrerait à la fois lacoupable incorrection des juges et leur erreur.

Ce calcul sera déjoué : il faudra bien qu'un joursous lapoussée de la conscience publiqueles gouvernants demandent augénéral Mercier et aux juges du Conseil de guerre : " Oui ou noncethomme a-t-il été jugé sur des pièces ignorées de lui? " Et laréponse n'est pas douteuse.

L'intérêt socialiste--------------------

Ce jour-lànous aurons le droit de nous dressernoussocialistescontre tous les dirigeants qui depuis des années nouscombattent au nom des principes de la Révolution française.

" Qu'avez-vous faitleur crierons-nousde la déclaration desDroits de l'Homme et de la liberté individuelle? Vous en avez faitmépris ; vous avez livré tout cela à l'insolence du pouvoir militaire.Vous êtes les renégats de la Révolution bourgeoise. "

Oh! je sais bien! Et j'entends le sophisme de nos ennemis : "Quoi! nous dit doucereusement la Libre Parolece sont dessocialistesdes révolutionnaires qui se préoccupent de légalité! "

Je n'ai qu'un mot à répondre. Il y a deux parts dans la légalitécapitaliste et bourgeoise. Il y a tout un ensemble de lois destinéesà protéger l'iniquité fondamentale de notre société ; il y a des loisqui consacrent le privilège de la propriété capitalistel'exploitation du salarié par le possédant. Ces loisnous voulons lesrompreet même par la Révolutions'il le fautabolir la légalitécapitaliste pour faire surgir un ordre nouveau. Mais à côté de ceslois de privilège et de rapinefaites par une classe et pour elleilen est d'autres qui résument les pauvres progrès de l'humanitélesmodestes garanties qu'elle a peu à peu conquises par le long effortdes siècles et la longue suite des Révolutions.

Or parmi ces loiscelle qui ne permet pas de condamner unhommequel qu'il soitSans discuter avec lui est la plusessentielle peut-être. Au contraire des nationalistes qui veulentgarder de la légalité bourgeoise tout ce qui protège le Capitaletlivrer aux généraux tout ce qui protège l'hommenoussocialistesrévolutionnairesnous voulonsdans la légalité d'aujourd'huiabolirla portion capitaliste et sauver la portion humaine. Nous défendonsles garanties légales contre les juges galonnés qui les brisentcomme nous défendrions au besoin la légalité républicaine contredes généraux de coup d'Etat.

Oh! je sais bien encore et ici ce sont des amis qui parlent : "Il ne s'agit pasdisent-ilsd'un prolétaire ; laissons les bourgeoiss'occuper des bourgeois. " Et l'un d'eux ajoutait cette phrase quijel'avouem'a peiné : " S'il s'agissait d'un ouvrieril y a longtempsqu'on ne s en occuperait plus. "

Je pourrais répondre que Si Dreyfus a été illégalementcondamné et sien effetcomme je le démontrerai bientôtil estinnocentil n'est plus ni un officier ni un bourgeois : Il estdépouillépar l'excès même du malheurde tout caractère declasse ; il n'est plus que l'humanité elle-mêmeau plus haut degréde misère et de désespoir qui se puisse imaginer.

Si on l'a condamné contre toute loiSi on l'a condamné à fauxquelle dérision de le compter encore parmi les privilégiés! Non : iln'est plus de cette armée quipar une erreur criminellel'a dégradé.Il n'est plus de ces classes dirigeantes qui par poltronneried'ambition hésitent à rétablir pour lui la légalité et la vérité. Il estseulement un exemplaire de l'humaine souffrance en ce qu'elle a deplus poignant. Il est le témoin vivant du mensonge militairede lalâcheté politique> des crimes de l'autorité.

Certesnous pouvonssans contredire nos principes et sansmanquer à la lutte des classesécouter le cri de notre pitié ; nouspouvons dans le combat révolutionnaire garder des entrailleshumaines ; nous ne sommes pas tenuspour rester dans lesocialismede nous enfuir 'lors de l'humanité.

Et Dreyfus lui-mêmecondamné à faux et criminellement parla société que nous combattonsdevientquelles qu'aient été sesorigineset quel que doive être son destinune protestation aigu'contre l'ordre social. Par la faute de la société qui s'obstine contrelui à la violenceau mensonge et au crimeil devient un élément deRévolution.

Voilà ce que je pourrais répondre ; mais j'ajoute que lessocialistes qui veulent fouiller jusqu'au fond les secrets de honteet de crime contenus dans cette affaires'ils ne s'occupent pasd'un ouvriers'occupent de toute la classe ouvrière.

Qui donc est le plus menacé aujourd'hui par l'arbitraire desgénérauxpar la violence toujours glorifiée des répressionsmilitaires? Qui? Le prolétariat. Il a donc un intérêt de premierordre à châtier et à décourager les illégalités et les violences desconseils de guerre avant qu'elles deviennent une sorte d'habitudeacceptée de tous. Il a un intérêt de premier ordre à précipiter lediscrédit moral et la chute de cette haute armée réactionnaire quiest prête à le foudroyer demain.

Puisquecette foisc'est à un fils de la bourgeoisie que lahaute arméeégarée par des luttes de clana appliqué son systèmed'arbitraire et de mensongela société bourgeoise est plusprofondément remuée et ébranléeet nous devons profiter de cetébranlement pour diminuer la force morale et la puissanced'agression de ces Etats-Majors rétrogrades qui sont une menacedirecte pour le prolétariat.

Ce n'est donc pas servir seulement l'humanitéc'est servirdirectement la classe ouvrière que de protestercomme nous lefaisonscontre l'illégalitémaintenant démontréedu procèsDreyfus et contre la monstrueuse prétention d'Alphonse Humbert desceller à jamais ce crime militaire dans l'impénétrabilité du huisclos.

Illégalité et raison d'état---------------------------

--- I ---

Et ce qu'il y a de plus gravec'est que cette illégalitécertaineindiscutablen 'était commandée par aucun intérêtnational. On a beaucoup ditdans les journauxque si on n'avait pasmontré à l'accusé et à son défenseur les pièces secrètescommuniquées aux jugesc'était afin de ne pas blesser lespuissances étrangèresauxquelles ces piècesavaient été dérobées.

Cette raison est misérablecar le huis clos supprimait à cetégard tout péril.

Que craignait-on? Que pouvait-on craindre? Que l'avocatcommît une indiscrétion? Mais il méritait autant de confiance queles six juges militaires auxquels les pièces furent montrées.

Craignait-on que l'accusé ne parlât? Il était an secretrigoureusement isolé du reste du monde. Et plus tards'il étaitreconnu innocentnul n'aurait regrettéj'imaginede lui avoirfourni les moyens de s'expliquerde se défendre. Siau contraireilétait reconnu coupable : il était plus que jamais séparé des autreshommesmure vivant dans un tombeau d'où aucune parole indiscrètene pouvait s'échapper.

Prononcer le huis clos pour soustraire le débat à l'étrangeretensuitedans cette salle bien closelaisser ignorer à l'accusé lespièces sur lesquelles on le jugec'est une intolérable contradiction.

D'ailleursSi ce scrupule était sérieuxpourquoi a-t-onmontré à Dreyfus et à son avocat le bordereau? Les deux pièces "secrètes " sont la photographie d'une correspondance entrel'attaché militaire italien et l'attaché militaire allemand. Lebordereau est une lettre d'envoi dérobée à la légation militaireallemande. Au point de vue des relations internationalesla saisiedu bordereauau domicile même de la légationétait bien. plusgrave que la saisie momentanée d'une correspondance photographiéeau passage. Et cela n'empêchait pas tous les journaux acharnéscontre Dreyfusau moment du procèsde parler librement dubordereau et des conditions dans lesquelles il avait été saisi. Celan'empêchait pas les bureaux de la guerre de verser le bordereau auprocès légal et de le communiquer régulièrement à l'accusé et à sondéfenseur comme aux juges.

Par quelle incohérencepar quel désordre d'esprit peut-onsoutenir qu'il était possiblesans compromettre ]a paixinternationalede soumettre le bordereau à l'accusé et qu'il n'étaitpas possible de lui soumettre les lettres des attachés? Ce sont làmanifestementdes raisons trouvées après coup.

--- II ---

Aussi biendepuis le discours de M. Cavaignac à la séance du7 juilletil faut renoncer à ces misérables prétextes. M. Cavaignacministre de la guerre a déclaréaux applaudissements de toute laChambre : " Nous sommes maîtres de traiter nos affaires chez nouscomme nous l'entendons. >

A la bonne heureet j'applaudis aussi. Mais cela signifie quenous avions le droit et le devoir de conduire le procès Dreyfus selonles formes de la loi française. Cela signifie que jamais la Francen'a été obligée de sacrifier à d'humiliants calculs de fausseprudence internationale les garanties légales qu'elle a instituéespour tous ses enfantset ses devoirs de nation civilisée.

Par ces parolesM. Cavaignac démontraitsans le vouloirprobablementque l'illégalité monstrueuse commise contre Dreyfusétait doublement criminellecaren même temps qu'elle est uneviolation du droit individuelelle estau point de vue nationalhumiliante et inutile.

Inutile? elle l'est si évidemment que M. Cavaignac a pusansdangersans inconvénient aucunlire à la tribune de la Chambredevant le paysdevant l'Europedevant le monde entierles deuxpièces qued'après nos grands patrioteson ne pouvait pas montrerà l'accusé Dreyfus.

Ainsiaujourd'huien vertu d'une communication publiqueofficielledu gouvernement françaistoutes les puissancesétrangères connaissent les pièces sur lesquelles Dreyfus a étéjugé. L'Allemagne les connaîtl'Italie les connaîtle monde entierles connaît.

Seull'accusé Dreyfus ne les connaît pas.

Je ne crois pas que dans l'histoire des crimes judiciaires il yait eu jamais un paradoxe aussi violent.

Le huis closdans les procèsa pour but de montrer à l'accusécertaines pièces en les cachant au reste du monde. Les bureaux dela guerre ont conduit Si étrangement le procès Dreyfus qu'enfin lespièces du jugement ont été cachées à l'accusé seul et montrées aureste du monde.

C'est un renversement scandaleux non seulement de toutejusticemais de tonte raison. C'est un défi au bon sens aussi bienqu'à la conscience.

Peut-êtreaprès toutle peuple de Francesi facile auxentraînements chauvinsavait-il besoin de cet exemple et de cetteleçon pour savoir où conduit le patriotisme professionnel decertains agités. Quand il a fallu étrangler Dreyfusquand il a falluaccabler ceux qui pour lui réclamaient la loi commune et la justicenos grands patriotes ont crié : " C'est dans l'Intérêt de la Francequ'on a dû violer la loi ; on a caché à l'accusé les pièces quidécidèrent les juges! Tant pis! La France au-dessus de tout! Il nefallait pas qu'une indiscrétion quelconque pût la compromettre! "

Et les mêmes hommes acclament M. Cavaignac apportant à latribuneet livrant à l'universles papiers

Quand donc les " patriotes " cesseront-ils de se moquer denous? S'ils veulent subordonner la loi et asservir la France à leursfantaisiesqu'ils aient du moins quelque suiteet qu'ils ne nousinfligent pas l'incohérence dans la servitude!

En tout casdés maintenantet après le discours de M.Cavaignacil n'est plus permis de dire que l'illégalité estnécessaire ; il n'est même plus permis de dire que le huis clos estnécessaire. Les raisons de prétendu patriotisme dont on couvraittoutes les violences ne tiennent plus ; le tambour dont le roulementcouvrait toute discussiontoute parole libreest crevé.

Il est entendu aujourd'hui que la France peut sans péril jugerau grand jour et selon sa loi ; et quand la conscience publiquerévoltée enfin contre la monstrueuse iniquité et la monstrueuseerreur de l'affaire Dreyfusobligera les gouvernants à rouvrir leprocèsce ne sera plus un procès de violence et de ténèbres ; c'estdans la pleine lumière d'un débat publicc'est sous la garantie de laloique l'accusé sera jugé de nouveau.

--- III ---

Mais puisque la criminelle illégalité commise contre Dreyfusétait à ce point inutilepourquoi le ministre et les bureaux de laguerre s'y sont-ils risqués? Puisqu'ils communiquaient dans lesformes légales le bordereaupuisqu'il n'y avait aucun péril àsoumettre aussi à l'accusédans les formes légalesles deuxlettres des attachés militairespar quelle aberration se sont-ilsmissans raison décisiveen dehors de la loi?

Nous le sauronsavec précisionquand un gouvernement probeobligera le général Mercier à parlerà dire enfin dans quellescirconstances et pour quel objet il a pesé sur l'esprit des jugesendehors du débatpar la production des pièces secrètes.

Maisdés maintenanton peut conjecturer que Si uneillégalité aussi scélérate à la fois et aussi inutile a été commisec'est par un effet combiné d'inconsciencede honteux calcul etd'entraînement.

Il y a eu inconsciencecar les générauxles juges militairespeu habitués aux formes légalesau respect de la pensée et de lalibre discussionne se sont pas rendu parfaitement compte del'énormité qu'ils commettaient en jugeant un homme sur des piècesqu'ils ne lui soumettaient pas. La preuvec'est la naïveté tranquillede l'officier racontant à M. Sallescomme chose naturellelascandaleuse violation du droit à laquelle il avait participé.

Il y a eu calcul aussi : l'affaire était lancée ; la presseaboyeuse exigeait la condamnation " du juif "quand mêmeà toutprix. Les habiles et les forcenés des bureaux de la guerreenrelations avec la Libre Paroleavaient promis la victime : il nefallait point qu'elle échappât. Et pour celail fallait qu'ellediscutât le moins possible.

Puisque le bordereauqu'on avait cru suffisantlaissait lesjuges perplexespuisqu'ils hésitaientil fallait leur envoyer enhâte des documents nouveauxdes pièces de renfort.

Mais ces pièceson ne les jugeait pas très solidespuisqu'onne les avait même pas jointes au dossier.

Qui sait Si l'accuséadmis à les discuterne les réduirait pasà néant? Le plus sage était qu'il ne les vît pas.

D'ailleurscomment les introduire légalementau dossieràla dernière heure? Il aurait fallu expliquerdevant l'accusépourquoi on ne les y avait pas mises plus tôt. Il aurait falluexpliquer pourquoi on ne les avait pas jusque-là considérées commedes charges et pourquoi brusquement elles devenaient des moyensd'accusation.

De plusen improvisant ainsi à la dernière heure des moyensnouveaux de convictionon aurait appris à l'accusé que la basepremière de l'accusation chancelait. Et cette première défaiteofficielle de l'accusation connue du défenseurpouvait se changeren déroute. Il valait mieux vraiment passer par-dessus la tête del'accusé.

On pouvait dire aux juges : " Vous hésitezmais voici despièces quepour des raisons mystérieuses et diplomatiquesnous n'avions pas jointes au dossier. Puisque le bordereau ne suffit pasvoici ces documents : à la dernière heurenous les confions à votrepatriotisme. "

Ouicela était plus sûr : et ainsi la condamnation dont on avaitbesoin était certaine! Carcomment les juges auraient-ils purésister? Des officierstant qu'ils jugent selon les formes légalessont indépendants de tout et de tous. Ils n'ont plus qu'un cheflaloi ; et celle-cipar sa force souveraineles élève au-dessus detoute crainte ; elle les affranchit de la coutumière discipline. Unmomentils ne relèvent que de leur conscience.

Au contrairequand ils sont placéspar une communicationirrégulière du ministreen dehors des conditions légales et pourainsi dire hors de l'enceinte même de la loiils ne sont plus desjuges ayant affaire à la loi seule : ils sont des subordonnés ayantaffaire à leur chef.

Le ministre agissant hors de la loiavec son autoritégouvernementaleavec sa puissance de chefc'est s'insurger contrel'autoritéc'est se rebeller contre le chef que de refuser lacondamnation que comme chef il sollicite. Et en ce sens vraimenton peut dire que le premier Conseil de guerre a jugé par ordre.

La loi qui est la garantie de l'accusé est en même temps lagarantie du juge : supprimer la loic'est livrer l'accusé àl'arbitraire du jugec'est livrer le juge à l'arbitraire de sesmaîtres.

--- IV ---

D'ailleurscomment les officiers du Conseil de guerreauraient-ils pu examiner sérieusement les pièces qui leur étaientsoumiseshors de l'accusé? Supposons qu'un des juges ait eu undoute. Supposons qu'il ait dit : " Il ne me semble pasd'après teldétail de ces lettresqu'elles s'appliquent à Dreyfus. " La tentationdevenait alors irrésistiblela nécessité apparaissait impérieuse deprovoquer les explications de l'accusé.

Orc'est cela précisément qui leur était défendu. Ils n avaientdonc plus qu'une ressource : ne pouvant poser des questions àl'accuséils ne devaient pas s'en poser à eux-mêmes. Ne pouvantéclaircir leurs doutesils n'en devaient pas avoir.

Eten effetils n'en eurent pas. Le ministre prenait tout surlui ; le ministre savait pour eux : ils obéirent. Les yeux fermésilsfrappèrentet ainsi le crime fut accompli.

La seule excuse de tous ces hommes et du ministre lui-mêmec'est qu'en tout cela il y eut plutôt entraînement que préméditation.Le général Mercier et M. du Paty de Clamgrisés peu à peu par lapassion mauvaise des journaux et de l'opinionavaient cru que lebordereau leur suffirait à emporter d'emblée la condamnation.

Devant les hésitations des jugesque troublait ladémonstration délirante de l'expert Bertillonils font en toute bâteune levée de documents nouveaux ; ils ne prennent pas la peine d'enéprouver la valeur ; ils ne laissent aux juges ni le temps ni laliberté d'esprit de les examiner ; ils jettent au dernier momentetsans que l'accusé soit prévenudes pièces suspectes dans labalance hésitante de la justice.

Et cet attentatun des plus douloureux qu'ait vu l'histoireressemble à une effroyable improvisation. Mieux préméditéel'illégalité eût été peut-être plus criminelle : elle eût été moinsdangereuse. Cardu moinsavant de prononcer sur des pièces quel'accusé ne connaîtrait paseût-on pris la précaution de les étudiersérieusementd'en contrôler la valeur.

Mais non : c'est à la dernière heurec'est parce que le procèssemblait chanceler qu'on lui applique du dehors et on toute hâte desétais de hasard.

Improvisation dans l'arbitraire! Etourderie dans le crime! Nonseulement il y avait ainsi violation du droitillégalité : maisl'illégalité était commise dans des conditions telles que leschances d'erreur étaient terriblement accrues.

Eten effetil y a eu erreur. C'est un innocent qui est à l'îledu Diable.

DREYFUS INNOCENT----------------

Il y a contre Dreyfus trois ordres de preuves : 1e lebordereau ; 2e les pièces dites secrètes que M. Cavaignac a lues à latribune le 7 juillet dernier ; 3e les prétendus aveux faits parDreyfus au capitaine Lebrun-Renaud.

Si donc nous démontrons qu'aucune de ces preuves prétenduesn'a la moindre valeurSi nous démontrons que le bordereau surlequel a été condamné Dreyfus n'est pas de Dreyfusmaisd'Esterhazy Si nous démontrons que des trois pièces citées par M.Cavaignacdeux ne peuvent s'appliquer à Dreyfus et que latroisième est un faux imbécile ; Si nous démontrons enfin que lesprétendus aveux n'ont jamais existéet qu'au contraire Dreyfusdevant le capitaine Lebrun-Renaud comme devant tout autreatoujours affirmé énergiquement son innocenceil ne restera riendes charges imaginées contre lui. Il ne restera rien des misérablespreuves alléguéeset son innocenceque les amis du véritabletraître Esterhazy essaient vainement de nieréclatera à tous lesyeux. Orpour ceux qui prennent ta peine de regarder et deréfléchircette triple démonstration est faite ; les éléments devérité déjà connus suffisent à l'assureret c 'est avec confianceque je soumetsà tous ceux qui cherchent la véritélesobservations qui suivent.

LES PRETENDUS AVEUX-------------------

--- I ---

Et j'aborde tout de suite la légende des aveux de Dreyfus. Ilimporteavant d'entrer dans le fond de l'affairede dissiper cemensonge par lequel on prétend même supprimer la discussion.

Les aveux de Dreyfusc'est l'argument principal de M.Cavaignac. Dans son discours du 7 juillet dernieril n'a pas dit unmot de la légalité du procès ; bien mieuxquand il a résumé les faitsquiselon luidémontrent la culpabilité de Dreyfus il n'a pas ditun mot du bordereau. Il considère sans doute qu'il n'est pluspossible aujourd'hui de l'attribuer â Dreyfus.

Il s'est appliquélaborieusementâ démontrer l'authenticitéd'une pièce secrète qui est le faux le plus ridicule ; mais il ne s'estpas risqué à dire que sa

Nonsa certitudec'est sur les prétendus aveux de Dreyfusqu'il la fonde tout entière. Il dit textuellement :

" Messieursce n'est pas tout : il y a encore un autre ordre defaits. Et je déclarequant à moidans ma consciencequetout lereste vint-il à manquerce seul ordre de faits serait encoresuffisant pour asseoir mn conviction d'une façon absolue! Je veuxparler des aveux de Dreyfus. "

Si c'est làpour M. Cavaignacl'argument principal décisifc'estpour M. Rochefortle seul. Il se borne à' dire : " Dreyfus aavoué. " Quand on le pressequand on démontre que le bordereau estd'Esterhazy et quecelui-ci est le véritable traîtrequand on signale les machinationscriminelles par lesquelles l'Etat-Major a perdu l'innocent et sauvéle coupableM. Rochefort se borne à dire : " Pourquoi insiste-t-on?Dreyfus a avoué. "

C'est bienmais puisque M. Cavaignac et M. Rochefort fontreposer sur les prétendus aveux de Dreyfus leur certitudes'il estdémontré que Dreyfus n'a jamais fait d'aveuxtoute leur thèses'écroule.

Or*jamais Dreyfus n'a avoué*. Toujoursavec une infatigableénergieil a affirmé son innocence.

Il l'a affirmée pendant sa longue détention. Brusquementarrêtéil ne laisse échappersous le coup de l'émotionaucun aveuaucune parole équivoque.

Du 15 octobre au 20 décembrede l'arrestation au jugementil est mis au secret ; seulloin de tout appuiil est interrogé de lafaçon la plus pressante. Pas une défaillance ; pas une hésitation ; pasl'ombre d'un aveu ; pas une parole à double sens que les enquêteurspuissent tourner contre lui.

L'acte d'accusation constate avec une sorte de colère " sesdénégations persistantes ".

Non seulement il affirme que le bordereau n'est pas de lui etqu'il n'a eu avec les attachés militaires étrangers aucune relationcoupablemais il affirme qu'il n'a même pas une imprudence à sereprocher.

--- II ---

Persistantesses dénégations sont en outre complètescatégoriquessans réserve. Devant le Conseil de guerreil maintient énergiquement son innocence. Condamnéil ne fléchitpas sous le coupet il proteste qu'il est victime de la plusdéplorable erreur.

Avant la condamnationle 30 octobrele commandant du Patyde Clamchargé de l'enquêteavait essayé en vain d'obtenir un aveude Dreyfus par le mensonge et la

fraude. Voicisur ce pointle procès-verbal authentique (Compterendu sténographique du procès Zolapages 398 et 399 tome II) :

#Le 29 octobre 1894M. le commandant du Paty de Clam seprésente dans la cellule de Dreyfus et lui pose entre autresquestions celle que voici :

" Reconnaissez-vous que ce que vous venez d'écrire ressembleétrangement a l'écriture du document? (le bordereau).

Réponse. - Ouiil y a des ressemblances dans les détails del'écrituremais l'ensemble n'y ressemble pas ; j'affirme ne l'avoirjamais écrit. Je comprends très bien cette fois que ce document aitdonné prise aux soupçons dont je suis l'objet ; mais je voudrais bienà ce sujet être entendu par le ministre. "#

C'est la fin de l'interrogatoire du 29 octobre 1894.

Le 30 octobreM. le commandant du Paty de Clam se présenteà nouveau :

#Demande. - Vous avez demandé dans votre dernierinterrogatoire à être entendu par M. le ministre de la guerre pourlui proposer qu'on vous envoyât n'importe où pendant un an sous lasurveillance de la police tandis qu'on procéderait à 'nue enquêteapprofondie au ministère de la guerre.

R. - Oui.

D. - Je vous montre les rapports d'experts qui déclarent que lapièce incriminée est de votre main. Qu'avez-vous à répondre?

R. - Je vous déclare encore que jamais je n'ai écrit cettelettre.

D. - Le ministre est prêt à vous recevoir si vous voulezentrer dans la voie des aveux.

R. - Je vous déclare encore que je suis innocent et que je n'airien à avouer. Il m'est impossibleentre les quatre murs d'uneprisonde m'expliquer cette énigme épouvantable. Qu'on me metteavec le chef de la Sûretéet toute ma fortunetoute ma vie serontconsacrées à débrouiller cette affaire.#

Il était faux que le ministre eût consenti à recevoir Dreyfus.Mais du Paty de Clam savait combien Dreyfustenait à voir le ministreà se défendre directement devant luiet ille tentait par la promesse d'une entrevue pour obtenir au moins uncommencement ou un semblant d'aveu.

Pour toute réponseDreyfus proteste de son innocence unefois de plus.

--- III ---

Après la condamnationle commandant du Paty de Clamrevient à la charge. Quatre jours avant la dégradationquand il peutsupposer que l'énergie du condamné est brisée par cinquante joursde détention et par l'attente de l'horrible suppliceil se présente dela part du ministre et une dernière fois sollicite l'aveu.

Une fois encoreDreyfus affirme qu'il est innocentet il écritau ministre :

#MONSIEUR LE MINISTRE

J'ai reçu par votre ordre la visite du commandant du Paty deClamauquel j'ai déclaré que j'étais innocent et que je n avaismême jamais commis la moindre imprudence.

Je suis condamnéje n'ai aucune grâce à demandermaisaunom de mon honneur quije l'espèreme sera rendu un jourj'ai ledevoir de vous prier de vouloir bien continuer vos recherches.

Moi partiqu'on cherche toujoursc'est la seule grâce que jesollicite.#

Et il écrit à Me Demangeson avocat :

#CHER MAITRE3 janvier 1895.

Je viens d'être prévenu que je subirai demain l'affront le plussanglant qui puisse être fait a un soldat.

Je m'y attendaiset je m'y étais préparéle coup a cependantété terrible. Malgré toutjusqu'au dernier momentj'espérais qu'unhasard providentiel amènerait la découverte du véritable coupable.

Je marcherai à ce supplice épouvantablepire que la mortlatête hautesans rougir. Vous dire que mon coeur ne sera pasaffreusement torturé quand on m'arrachera les insignes del'honneur que j 'ai acquis à la sueur de mon frontce serait mentir.

J'auraiscertesmille fois préféré la mort. Mais vous m'avezindiqué mon devoircher maître> et je ne puis m'y soustrairequelles que soient les tortures qui m'attendent. Vous m'avezinculqué l'espoirvous m'avez pénétré de ce sentiment qu'uninnocent ne peut rester éternellement condamnévous m'avez donnéla foi. Merci encorecher maîtrede tout ce que vous avez fait pourun innocent.

Demainje serai transféré à la Santé. Mon bonheur seraitgrand si vous pouviez m'y apporter la consolation de votre parolechaude et éloquente et ranimer mon coeur brisé. Je compte toujourssur voussur toute ma famille pour déchiffrer cet épouvantablemystère.

Partout où j'iraivotre souvenir me suivrace sera l'étoiled'où j'attendrai tout mon bonheurc'est-à-dire ma réhabilitationpleine et entière.

Agréezcher maîtrel'expression de ma respectueusesympathie.

A. DREYFUS#

Le jour de la dégradation-------------------------

--- I ---

Et voici maintenant le jour de la dégradation. Je laisse decotépour un instantla phrase que Dreyfus aurait dite au capitaineLebrun-Renaudseul à seuldans le pavillon de l'Ecole militaireune demi-heure avant la parade d'exécution. Cette phrasesuprêmerefuge de M. Cavaignac. de M. Rochefort et de l'Etat-Majorje ladiscuterai en détailtout à l'heure ; j'en examinerail'authenticité et le senset j'ose dire qu'il est aisé d'en démontrerle néant.

Mais je me tienspour un moment encoreà ce qui estincontesté. De même que j'ai cité seulement des fragments duprocès-verbal authentique des interrogatoireset des lettres deDreyfus lui-mêmeje relève d'abord le jour de la dégradation ce quia été publicce qui a éclaté à tous les yeux.

Orce qui a frappé tous les spectateursce qui a troublébeaucoup d'entre euxce qui a jeté en plus d'une conscience legerme du doutec'est le cri d'innocencequedans son horriblesupplicepoussait sans cesse le condamné.

Voicientre bien des récitstous semblables au fondcelui del'Autoritéque Me Labori a lu devant la cour d'assises. Si longqu'il soitje dois le citer en entiercar il faut que ces détailstragiques repassent devant nous. Pour que nous sentions bien toutela valeur du cri d'innocence que poussait le suppliciéil faut quenous sachions dans quelle tempête de haine et de mépris ce criétait jeté.

#Le premier coup de neuf heures sonne à l'horloge de l'Ecole.

Le général Darras lève son épée et jette le commandementaussitôt répété sur le front de chaque compagnie :

- Portez armes!

Les troupes exécutent le mouvement.

Un silence absolu lui succède.

Les coeurs cessent de battre et tous les yeux se portent dansl'angle droit de la place où Dreyfus a été enfermé dans un petitbâtiment a' terrasse.

Un petit groupe apparaît bientôt : c'est Alfred Dreyfusencadrépar quatre artilleursaccompagné par un lieutenant de la garderépublicaineet le plus ancien sous-officier de l'escortequiapproche. Entre les dolmans sombres des artilleurson voit sedétacher très net l'or des trois galons en trèflel'or des bandeauxdu képi : l'épée brille et l'on distingue de loin la dragonne noiretenant à la poignée de l'épée.

Dreyfus marche d'un pas assuré.

-Regardez-donc comme il se tient droitla canaille! dit-on.

Le groupe se dirige vers le général Darrasdevant lequel setient le greffier du Conseil de guerreM. Vallecalleofficierd'administration.

Dans la fouledes clameurs se font entendre.

Mais le groupe s'arrête.

Un signe du commandant des troupeset les tambours et lesclairons ouvrent un banet le silence se fait de nouveau cette foistragique.

Les canonniers qui accompagnent Dreyfus reculent dequelques pas ; le condamné apparaît bien détaché.

Le greffier salue militairement le généraletse tournantvers Dreyfuslitd'une voix très distinctele jugement quicondamne le nommé Dreyfus à la déportation dans une enceintefortifiée et à la dégradation militaire.

Puis le greffier se retourne vers le général et fait le salutmilitaire.

Dreyfus a écouté silencieusement. La voix du général Darrass'élève alors et bien que légèrement empreinte d'émotionon entendtrès bien cette phrase : e - Dreyfusvous êtes indigne de porter lesarmes. Au nom du peuple françaisnous vous dégradons. "

On voit alors Dreyfus lever les deux bras etla tête hautes'écrier d'une voix fortesans qu'on distingue le moindretremblement :

- Je suis innocent! Je jure que je suis innocent! Vive laFrance!

- A mort! répond au dehors une immense clameur.

Mais le bruit s'apaise aussitôt. On a remarqué que l'adjudantchargé de la triste besogne d'enlever les galons et les armes dudégradé avait porté la main sur celui-ciet déjà les premiersgalons et parementsqui ont été décousus d'avance> ont étéarrachés par lui et jetés à terre.

Dreyfus en profite pour protester de nouveau contre sacondamnation et ses cris arrivent très distincts jusqu'à la foule :

- Sur la tête de ma femme et de mes enfantsje jure que jesuis innocent. Je le jure! Vive la France!

Cependant l'adjudant a arraché très rapidement les galons duképiles trèfles des manchesles boutons du dolmanles numérosdu colla bande rouge que le condamné porte à son pantalon depuisson entrée i- l'Ecole polytechnique.

Reste le sabre. L'adjudant le tire et le brise sur son genou ;un bruit secles deux tronçons sont jetés à terre comme le reste.

Le ceinturon est ensuite détachéle fourreau tombe à sontour.

C'est fini. Ces secondes nous ont semblé un siècle ; jamaisimpression d'angoisse plus aigu'.

Et de nouveaunettesans indice d'émotionla voix ducondamné s'élève :

" On dégrade un innocent! "

Il faut maintenant au condamné passer devant ses camaradeset ses subordonnés de la veille. Pour tout autrec'eut été unsupplice atroce. Dreyfus ne paraît pas autrement gênécar ilenjambe ce qui fut les insignes de son gradeque deux gendarmesviendront enlever tout à l'heureet se place lui-même entre lesquatre canonniersle sabre nuqui l'ont conduit devant le généralDarras.

Le petit groupeque conduisent deux officiers de la garderépublicainese dirige vers la musique placée devant la voiturecellulaire et' commence à défiler devant le front des troupesà unmètre à peine.

Dreyfus marche toujours la tète relevée. Le public crie' : " Amort! " Bientôtil arrive devant la grillela foule le voit mieuxlescris augmentent ; des milliers de poitrines réclament la mort dumisérablequi s'écrie encore : " Je suis innocent! Vive la France! "

La foule n'a pas entendumais elle a vu Dreyfus se tournervers elle et crier.

Une formidable bordée de sifflets lui répondpuis une clameurqui passe comme un souffle de tempête au travers de la vaste cour :< A mort! A mort! "

Et au dehors un remous terrible se produit dans la massesombreet les agents ont une peine inouïe à empêcher le peuple dese précipiter sur l'Ecole militaire et de prendre la place d'assautafin de faire plus prompte et plus rationnelle justice de l'infamiede Dreyfus.

Dreyfus continue sa marche. Il arrive devant le groupe de lapresse.

- Vous direz à la France entièredit-ilque je suis innocent.

- Tais-toimisérablelui répondent les unspendant qued'autres lui crient : Lâche! Traître! Judas!

Sous l'outragel'abject personnage se redresse ; il nous jetteun coup d'oeil de haine féroce.

- Vous n'avez pas le droit de m'insulter.Une voix nette sort du groupe de la pressecontestant :-

- Vous savez bien que vous n'êtes pas innocent.

- Vive la France! sale juif! lui crie-t-on encoreet Dreyfuscontinue son chemin.

Ses vêtements ont un aspect pitoyable. A la place des galonspendent de longs bouts de filet le képi n'a plus de forme.

Dreyfus se redresse encoremais il n'a parcouru que la moitiédu front des troupeset l'on s'aperçoit que les cris continus de lafoule et les divers incidents de cette parade commencent à avoirraison de lui.

Si la tète du misérable est insolemment tournée du côté destroupes qu'elle semble défierses jambes commencent à fléchirSadémarche paraît plus lourde.

Le groupe n'avance que lentement.

Il passe maintenant devant " les bleus ". Le tour du carrés'achève. Dreyfus est remis entre les mains des deux gendarmes quisont venus ramasser ses galons : et' les débris de son sabreils lefont aussitôt monter dans la voiture cellulaire.

Le cocher fouette ses chevaux et la voiture s'ébranleentourée d'un détachement de gardes républicainsque précèdentdeux d'entre euxle revolver au poing.

La parade a duré juste dix minutes. - Ensuite Dreyfusrestanttoujours dans un complet mutismea été réintégré au Dépôt.

Mais làil a de nouveau protesté de son innocence.#

--- II ---

J'ai entendu à l'audience de la cour d'assisesla lecture de cerécit. Pour moiconvaincu dès lors par lesrévélations du procès Zola que Dreyfus était en effet innocentj'aià peine besoinde dire combien cette lecture était poignante. Maislaissons cela tant que la démonstration n'est pas faite. Sur tous lesauditeurs- et sur les ennemis mêmes de Dreyfus cette lectureproduisait visiblement une impression profondece cri d'innocencesi troublantébranlait un moment les consciences et sur cetteassembléeoù bouillonnait jusque là le désordre grossier deshainesun souffle de tragique mystère était passé.

--- III ---

Ce n'est pas seulement au peuplece n'est pas seulement àl'armée et à la France même que Dreyfus jetait sa protestationd'innocence. Après s'être tenu debout contre le vent de mépris et dehaine qui soufflait sur luiil exhalait encore dans la solitude de sacellulele cri de l'innocent supplicié.

Il faut que je cite encorecar aux mensonges d'une presseignominieusequi se joue en Ce moment de l'ignorance du peuplejeveux opposer des faitsdes documentsdes raisons.

Il est tempspour l'honneur du prolétariatqu'il ne soitplus le jouet des misérables qui le trompent pour faire de lui lecomplice d'un crime. Voici donc ce qu'après le supplice de honte etde désespoirDreyfus écritde la prison de la Santéle soir mêmede la dégradation.

A son avocat d'abord :

#CHER MAITRE

Prison de la Santésamedi.

J'ai tenu la promesse que je vous avais faite. Innocentj'aiaffronté le martyre le plus épouvantable que l'on puisse infliger àun soldat ; j'ai senti autour de moi le mépris de la foule ; j'ai -souffert la torture la plus terrible qu'on puisse imaginer. Et quej'eusse été plus heureux dans la tombe! Tout serait finijen'entendrais plus parler de rience serait le calmel'oubli detoutes mes souffrances!

Maishélas! le devoir ne me le permet pascomme vous mel'avez Si bien montré.

Je suis obligé de vivreje suis obligé de me laisser encoremartyriser pendant de longues semaines pour arriver à ladécouverte de la véritéà la réhabilitation de mon nom.

Hélas! quand tout sera-t-il fini? Quand serai-je de nouveauheureux?

Enfinje compte sur vouscher maître. Je tremble encoreau souvenir de tout ce que j'ai enduré aujourd'huià toutesles souffrances qui m'attendent encore.

Soutenez-moicher maîtrede votre parole chaude etéloquente ; faites que ce martyre ait une finqu'on m'envoie le plusvite possible là-basoù j'attendrai patiemmenten compagnie dema femme (telle n'a pas été autorisée à le rejoindre>que l'on fassela lumière sur cette lugubre affaire et qu'on me rende mon honneur.

Pour le momentc'est la seule grâce que je sollicite. Si l'on ades doutesSi l'on croit à mon innocenceje ne demande qu'unechose pour le moment c est de l airc est la société de ma femme>et alors j'attendrai que tous ceux qui m'aiment aient déchiffrécette lugubre affaire. Mais qu'on fasse le plus vite possiblecar jecommence à être à bout de résistance. C'est vraiment trop tragiquetrop crueld'être innocent et d'être condamné pour un crime aussiépouvantable.

Pardon de ce style décousuje n'ai pas encore les idées à moije suis profondément abattuphysiquement et moralement. Moncoeur a trop saigné aujourd'hui.

Pour Dieu donccher maîtrequ'on abrège mon suppliceimmérité.

Pendant ce tempsvous chercherez etj'en ai la convictionprofondevous trouverez.

Croyez-moi toujours votre dévoué et malheureux

A.DREYFUS.#

Et le même jourvoici ce qu'il écrit à sa femme :

#MA CHERIEPrison de la Santésamedi 5 janvier 1895.

Te dire ce que j'ai souffert aujourd'huije ne le veux pas tonchagrin est déjà assez grand pour que je ne vienne pas encorel'augmenter. En te promettant de vivreen te promettant derésister jusqu'à la réhabilitation de mon nomje t'ai fait le plusgrand sacrifice qu'un homme de coeurqu'un honnête hommeauquelon vient d'arracher son honneurpuisse faire. Pourvumon Dieu! quemes forces physiques ne m'abandonnent pas! Le moral tient ; maconsciencequi ne me reproche rienme soutient ; mais jecommence à être à bout de patience et de forces. Avoir consacrétoute sa vie à l'honneurn'avoir jamais déméritéet me voir où jesuisaprès avoir subi l'affront le plus sanglant qu'on puisseinfliger à un soldat! Doncma chériefaites tout au monde pourtrouver le véritable coupablene vous ralentissez pas un seulinstantc'est mon seul espoir dans le malheur épouvantable qui mepoursuit... Ah! hélas! pourquoi ne peut-on pas ouvrir avec un scalpelle coeur des gens et y lire! Tous les - braves gens qui me voyaientpasser y auraient lugravé en lettres d'or : " Cet homme est unhomme d'honneur. " Mais comme je les comprends! A leur placejen'aurais pas non plus pu contenir mon mépris à la vue d'un officierqu'on leur dit être traître... Mais hélas! c'est là ce qu'il y a de plustragiquec'est que le traîtrece n'est pas moi!#

Et un peu plus tard encoreplus avant dans la soirée du mêmejouril reprend la plume :

#5 janvier 1895samedi7 h.soir.

Je viens d'avoir un moment de détente terribledes pleursentremêlés de sanglotstout le corps secoué Par la fièvre. C'est laréaction des horribles tortures de la journéeelle devaitfatalement arriver ; mais hélas! au lieu de pouvoir sangloter danstes brasau lieu de pouvoir m'appuyer sur toimes sanglots ontrésonné dans le vide de ma prison.

C'est finihaut les coeurs! Je concentre toute mon énergie.Fort de ma conscience pure et sans tacheje me dois à ma familleje me dois à mon nom. Je n'ai pas le droit de déserter tant qu'il merestera un souffle de vie ; je lutterai avec l'espoir prochain de voirla lumière se faire. Doncpoursuivez vos recherches. Quant à moila seule chose que je demandec'est de partir au plus vitede teretrouver là-basde nous installerpendant que nos amisnosfamilless'empresseront de rechercher le véritable coupableafinque nous puissions rentrer dans notre chère patrie en martyrs quiont supporté la plus terriblela plus émouvante des épreuves.#

Voilà l'homme dont on ditsur une phrase incertainerapportée par un seul témoinqu'il a avoué. Depuis qu'il est arrêtépendant la longue durée de l'instructionil affirme invariablementson innocenceil résiste aux manoeuvres de l'enquêteur du Paty deClamqui essaie de le faire tomber dans un piège et de lui arracherfrauduleusement un aveu.

Condamnéil proteste encore : il résiste à une nouvelle etsuprême tentative de du Paty ; il écrit au ministre que nonseulement il n'est Pas coupable de trahisonmais qu'il n'a pascommis la moindre imprudence.

Enfin dans le jour tragique de la dégradationtoutes sesparoles publiquestous ses écrits certains sont un cri d'innocenceardentrépétéémouvant.

Le récit de Lebrun-Renaud-------------------------

--- I ---

Qu'oppose-t-onqu'opposent MM. CavaignacRochefort etDrumont à cette longue protestation d'innocence? Une phrase quele capitaine Lebrun-Renaud prétend avoir recueillie de Dreyfuslematin de la dégradationdans une conversation où il n'y avaitd'autre témoin que Lebrun-Renaud lui-même.

- Ils ne se demandent pas une minute ce que vaut cette phrase ;ils n'en recherchent ni l'authenticité ni le vrai sens. Ils se gardentbien de discuter devant le peuple et de l'habituer à la discussion.Ils voudraient le traiter insolemment comme un grand enfanthébété que l'on mène comme on veutet ils lui jettentsansexamensans critiquesce simple mot : le traître a avoué.

C'est faux : *il n'a pas avouépas plus au capitaine Lebrun-Renaud qu'à tout autre*. Il a affirmé Son innocence au capitaineLebrun-Renaud comme au reste du monde.

Et d'abordpar quel prodigepar quelle contradictioninexplicablel'homme qui depuis six semaines affirmait soninnocenceet qui allaitle jour même de la dégradationla crier àl'universouipar quel prodige cet homme aurait-il fait des aveuxavant d'aller à la paradeau capitaine Lebrun-Renaud?

Comments'il venaitdans le pavillon de l'Ecole militairedes avouer coupable â un officiercomment a-t-il pu avoir la force dese redresser aussitôt et de jeter à la France qui le maudit son crid'innocence> son indomptable appel? Après la défaillance d'unpremier aveutoute énergie en lui eût été morte ; orl'énergiesurhumaine de sa protestation -a stupéfié la foule et bouleverséles consciences.

Qu'on y veuille penser. Où donc un homme condamné pour unpareil crime et soumis à l'infamie d'un pareil supplice peut-iltrouver la force nécessaire pour porter la tête haute et d'une voixferme crier au monde : Je suis innocent?

S'il est innocenten effetc'est dans sa conscienceindomptéec'est dans la révolte de son honneur qu'il trouvera cetteforceet on comprend alors que Dreyfus ait pu opposer son front auvent de tempêtetout chargé de malédictionsqui passait sur lui.On comprend aussi quese retrouvant seuldans la solitude de saprisonl'esprit brisé et les vêtements en loquesil ait pu encoresoutenu par sa force d'innocenceenvoyer à son avocatà sa femmeles paroles héroïques de l'honnête homme sacrifié.

Et s'il est coupable au contraires'il a pumalgré lesentiment interne de sa trahisonjouer ce personnage prodigieuxsiaprès la comédie d'innocencepresque surhumainedans laparade d'exécutionil a pu continuer son rôle jusque dans le secretde sa prisonSidans la Secousse de l'exécution comme dans ladétente de la solitudeson masque n'a pas bougéil a fallu à cethomme une puissance de calcul et de sang. froidune audace et uneconstance de cynisme incomparables.

Comment alors eût-il inauguré par un aveu cette journéed'exécution publique pour laquelle il avait évidemment combinétoutes ses ressources d'hypocrisie et ramassé toutes ses énergiesde mensonge?

Comment surtoutaprès cette fêlure par où son secret s'étaitéchappésa protestation a-t-elle résonne d'un accent Si net et sifort?

Mais enfin cette phrase de prétendu aveucontredite siviolemment par toute l'attitude publiquepar toutes les lettres ettoutes les paroles certaines de Dreyfuscomment a-t-elle étérecueillie et que dit-elle?

Les équivoques de Cavaignac---------------------------

--- I ---

C'est M. Cavaignac quile premiera donné quelque autorité aupropos du capitaine Lebrun-Renaud eu le portant à la tribune de laChambre.

Le 13 janvier 1898dans une interpellation soulevée par M. deMunM. Cavaignac disait : " Lorsque la dégradation d'Alfred Dreyfusa eu lieuun officier assistait à la parade. Cet officier a recueillide la bouche de Dreyfus cette parole : " Si j'ai livré des documentssans > importance à une puissance étrangèrec'était dans a l'espoirde m'en procurer d'autres. " Cet officierfrappé de cette paroleestvenu la rapporter à M. le ministre de la guerre qui l'a lui-mêmetransmise à ceux auxquelsil devait la transmettre. Il reste de cette parole un témoignagecontemporain écrit. "

Iciqu'il l'ait voulu ou nonM. Cavaignac est étrange. mentéquivoque. En entendant ces paroles ou en les lisanton comprenaitnaturellement que le rapport du capitaine Lebrun-Renaud auministère de la guerre était un rapport écritet que c'était là letémoignage contemporain.

Pas du tout. M. Cavaignachâtivement renseigné par ses amisde l'Etat-Majoravait risqué une affirmation inexacte et il est aumoins étrange que l'homme qui appuie toute sa conviction sur le "témoignage " de Lebrun-Renaud soitdès le débutcoupableen cepoint d'étourderie ou d'équivoque.

Lui-mêmequelques jours aprèssous prétexte de préciserson affirmationla rectifiait. Dans une interpellation déposée parlui-mêmeM. Cavaignac dit ceci â la séance du 22 janvier :

#J'ai demandé il y a quelques jours à interpeller legouvernement sur la note de l'agence Havasafin de préciser lesaffirmations que j'avais apportées à la tribune... Sur le premierpointj'affirme qued'après les déclarations du capitaine Lebrun-RenaudDreyfus a laissé échapper une phrase commençant par cesmots : " Si j'ai livré des documentsetc... " j'affirme que cesdéclarations sont attestées : 1e Par une lettre du 6 janvier 1895adressée par le général Gonse à son chefmomentanément absent ;2e Par une attestation *signée plus tard* par le capitaine Lebrun-Renaud et dans laquelle il affirmaitsous la foi de sa signatureladéclaration qu'il avait faite. J'ai demandé au gouvernement depublier ce documentafin que les hommes de bonne volonté quicherchent impartialement la vérité puissent y trouver des élémentsde conviction.#

Ainsile 13 janvierM. Cavaignac nous apprend que lecapitaine Lebrun-Renaud est tellement frappéle jour de ladégradationdes aveux de Dreyfusqu'il en fait l'objet d'un rapportau ministre de la guerre ; et il est

bien évident que ce doit être un rapport immédiat car pourquoi lecapitaine Lebrun-Renauds'il a été ainsi frappé et s'il a crunécessaire de faire un rapport au ministreaurait-il attenduplusieurs semainesou même plusieurs jours? Tel étaitévidemment le sens des paroles de M. Cavaignac. Telle étaitcertainement sa pensée. Orlui-mêmeneuf jours aprèsétaitobligé de se démentir. - L'attestation du capitaine Lebrun-Renaudn'a été signée que " plus tard ".

Ainsicet homme sévèrequi fonde toute Sa conviction surune prétendue phrase de Dreyfus rapportée par le capitaine Lebrun-Renaud et qui veutpar cette seule phraseformer la conviction dupaysne savait :même pasavec exactitudequand il en a parlé lapremière fois à la tribunela date du rapport Lebrun-Renaud ; etfaussementil laissait entendre que ce rapport était contemporainde la dégradation.

Neuf jours aprèsmieux renseignéil rectifie. Mais lefait-il loyalement? Noncertes : il dit que le rapport a été signé "plus tard ".

Mais quelqu'un pouvait-il supposer que ce n'était que troisans aprèsen octobre ou novembre 1897quand l'Etat-Major acculéchercherait de tout côté des documents et des appuisquel'attestation avait été signée?

Si M. Cavaignac l'avait dits'il avait ai voué à la Chambre quel'attestation dont il avait parlé si audacieusement le 15 janviern'avait été rédigée et signée que trois ans après l'événementetsur la demande des bureaux de la guerreil aurait singulièrementaffaibli l'impression de ses paroles. Aussi s'est-il bien gardé deparler clairement. Il s'est borné à dire " plus tard ". Il a rectifiéson erreur du 13 avec une austère rouerieet il a été assez vaguepour ne pas laisser apparaître la vérité vraie.

Pourtantou M. Cavaignac ignorait encorele 22 janvierquele rapportselon lui décisifétait postérieur de trois ans aux faits ;et on ne peut qu'admirer la stupéfiante légèreté de cet homme quiréduisant toute l'affaire Dreyfus à un texte de quelques lignesnesait même pas dans quelles conditions exactes ce texte a été produit.Ou bien M. Cavaignac savait que le document en question avait étérédigé trois ans après la prétendue conversation de Dreyfuset en lecachant à la Chambre et au paysM. Cavaignac s'est livré à unesingulière manoeuvre. Dans une affaire où la date a tant d'importancetromper ou équivoquer sur la datec'est presque un commencement defaux.

--- II ---

Maisdu moinson pouvait espérer que ce rapporttel queldont il exigeait de M. Méline la productionM. Cavaignacquand ilserait ministre de la guerrele produirait. Il n'en est rienet dansla fameuse séance du 7 juilletvoici ce que M. Cavaignac apporte àla Chambre sur l'affaire Lebrun-Renaud.

Je cite in extensocar chaque partie de ce texte devra êtresérieusement étudiée ;

#Le matin de sa dégradationDreyfus fut maintenu pendantquelques heures dans une salle où deux officiers ont recueilli de sabouche l'aveu de son crime.

Ces deux officiers en ont parlé aussitôt ; et comme lerappelait à l'instant M. Castelinles aveux de Dreyfus furentpubliésnotamment dans une note que je ne cite qu'à titred'indication et qui parut dans le Temps portant la date du 6 janvieret paru le 5 janvier au soir.

Cette note est ainsi conçue : " Nous avons pu contrôler lesparoles de Dreyfus ; les voici à peu près textuellement : " Je suisinnocent. Si j'ai livré des documents à l'étrangerc'était pouramorcer et en avoir de plus considérables ; dans trois ansonsaura la vérité et le ministre lui-même reprendra mon affaire. "

Ces paroles ayant été publiéesle capitaine Lebrun-Renaudl'un des officiers dont je viens de parlerfut mandé au ministère dela guerre ; et làdevant le ministre de la guerreil raconta ce qu'ilavait entendu.

Il avait été conduit au ministère de la guerre par le général(Gonse qui assistait à l'entretien et quidès qu'il Sortitle ejanvier 1895le jour mêmeécrivit au général de Boisdeffre qui setrouvait absent la lettre suivante ;

MON GENERAL,

Je m'empresse de vous rendre compte que j'ai conduit moi-même le capitaine de la garde républicainele capitaine Lebrun-Renaudchez le ministrequi l'a envoyéaprès l'avoir entenduchezle Président. D'une façon généralela conversation du capitaineLebrun-Renaud avec Dreyfus était *surtout un monologue* de cedernier qui s'est coupé et repris sans cesse. Les points saillantsétaient les suivants : " En somme on n'a pas livré de documentsoriginauxmais > simplement des copies. "

Et le général Gonse ajoute ;

" Pour un individu qui déclare toujours ne rien savoircettephrase test au moins singulière. Puisen protestant de .oninnocenceil a terminé en disant ; " Le ministre sait que " je suisinnocentil me l'a fait dire par le commandant du > Paty de Clamdans la prisonil y a trois ou quatre jours et il sait que si j'ai livré des documents ce sont des documents sans importance et que c'était pour en obtenir de > sérieux. Le capitaine a conclu enexprimant l'avis que Dreyfus faisait des demi-aveux ou descommencements d'aveux mélangés de réticences et de mensonges.Je ne sais rien depuis ce matinetc... "

Le capitaine Lebrun-Renaud lui-même inscrivit le même jourle 6 janviersur une feuille détachée de son calepinla notesuivantequi est encore entre ses mains :

" Hierdégradation du capitaine Dreyfus. Chargé de leconduire de la prison du à l'Ecole militaireje suis resté avec lui dehuit à neuf heures. Il était très abattum'affirmait que dans troisans son innocence serait reconnue. Vers huit heures et demiesansque je l'interrogeil m'a dit : " Le ministre sait bien quesi jelivrais des documentsils > étaient sans valeuret que c'était pourm'en procurer de > plus importants. "

> Il m'a prié de donner l'ordre à l'adjudant chargé de ledégrader d'accomplir cette mission le plus vite possible. "

Depuisle capitaine Lebrun-Renaud a confirmé cesdéclarations par un document écritsigné de luique je ne fais paspasser sous les yeux de la Chambre parce qu'il est postérieuretque c'est aux documents que je viens de lirequi datent du jourmêmeque je veux m'en référer.#

--- III ---

Suivez bienje vous prieà ce pointles transformationslesvariations subtiles de M. Cavaignac.

Trois fois il parle du témoignage de Lebrun-Renaudle 13janvierle 22 janvier et le 7 juillet 1898 : et chaque foisil y asubstitution de document.

Une première foison croit qu'il s'agit d'un document signé deLebrun-Renaud lui-mêmeet contemporain des faits.

La seconde foiscette attestation recule : M. Cavaignac avouequ'elle a été signée < plus tard "mais il en exige de M. Méline laproduction.

La troisième foisM. Cavaignacministre de la guerreetpouvant citer ce qu'il lui plaîtnéglige de citer cette fameuseattestation quitout d'abordétait proclamée par lui décisive. Il laremplace par une feuille détachée du calepin de M. Lebrun-Renaud.

M. Cavaignacpour s'excuser de ne pas citer la déclaration deM. Lebrun-Renaud lui-mêmeallègue qu'elle est postérieure auxévénements et aux documents cités par lui. N'importeSi tardivequ'elle soitelle est encore la seule pièce ayant un caractèrecertain d'authenticité ; elle est le seul témoignage direct.

Une conversation racontée par le général Gonse ou une feuilledétachée du calepin de M Lebrun-Renaud ne peut suppléer letémoignage direct du capitaineengageant sa signature et saresponsabilité. Si M. Cavaignac n'a point cité ce rapportdont ilexigeait si âprement de M. Méline la productionc'est d'abord pourne pas proclamer officiellement qu'il avait été écrit et signé troisans après l'événement. C'est pour ne pas avouer que lui-même avaitd'abord formé très étourdiment sa conviction sur une pièce àlaquelle sa dateSi éloignée de l'événement mêmeôte presquetoute valeur. Et surtout c'est pour ne pas s'exposer d'emblée à desquestions gênantes.

Car enfin si les bureaux de la guerre avaient jugé sérieux lesdocuments " contemporains "cités par M. Cavaignacpourquoitrois ans après ont-ils demandé au capitaine Lebrun-Renaud uneattestation régulière et un rapport officiel?

Mais surtoutce rapport officielpourquoi ne l'a-t-on pasdemandé au capitaine Lebrun-Renaudle jour même de ladégradation?

Quoi? Dreyfus a été jugé et condamné à huis clos et lesjugements secrets laissent toujours une inquiétude dans laconscience publique. De plusmalgré tous les assautsmalgré tousles piègesil affirme son innocence ; il la crie à la Franceaumondedans l'exécution publiqueet ce cri va au loin bouleverserles consciences.

Toujours il reste au jugequand le condamné n'avoue pasunesorte de malaise.

Mais voici qu'on apprend tout à couppar un officierqueDreyfusdans une minute de défaillanceaurait avoué son crime. Eton ne demande pas à cet officier un rapport immédiatécritofficiel? On l'appelle chez le ministreon l'envoie chez lePrésident ; et on ne lui demande pas de rédigerd'attester par écritles aveux qu'il aurait reçus?

On se contente d'avoir avec lui des conversations!

Cela est prodigieuxet il est très clair queSi on ne lui a pasdemandé de fixer par écrit ses parolesc'est qu'on ne les a pascrues décisives. On a eu peur qu'en les pressanten les précisantpour les fixer sur le papierle capitaine Lebrun-Renaud fitapparaître une fois de plus la protestation d'innocence de Dreyfus.

--- IV ---

Mais pourquoi n'est-on pas allé trouver aussitôt Dreyfus lui-même?

Deux fois le commandant du Paty de Clam a essayé en vain delui surprendre ou de lui arracher un aveu.

Quatre jours encore avant la dégradationil est allé letrouver de la part du ministre ; il a essayé précisément de lui fairedire qu'il s'était livré au moins à des opérations d'amorçageetDreyfus a énergiquement protesté.

Rienpas une fautepas même une imprudence.

Cette protestation d'innocence complèteil l'adresse auministre dans une lettre que j'ai citée.

Et quand M. du Paty de Clam apprend que Dreyfus aurait avouéau capitaine Lebrun-Renaud ces pratiques d'amorçageil ne va pasle trouver dans sa prison! Il ne va pas lui dire : " A la bonne heure!Vous avez fini par suivre mon conseil! Vous avez fini par avouer! "

Non : on se garde bien de parler à Dreyfus du propos rapportépar le capitaine Lebrun-Renaud ; on sait bien qu'il protestera ànouveau.

On a peur qu'il dise : " Le capitaine Lebrun-Renaud se trompe :il a mal entendu ou mal compris une phrase de moi. "

Et aussiaprès avoir négligé de demander au capitaineLebrun-Renaudsur cette question pourtant Si graveun rapportsigné et écriton s'abstient de tirer parti contre Dreyfus de cetteprétendue défaillance. On ne lui dit pas : " Puisque vous avez avouéau capitaine Lebrun-Renaud il est inutile de prolonger vosdénégations ; allez jusqu'au bout dans la voie où vous être entréetpour mériter un peu la pitié et le pardon de la France donnez-nousdécidément le secret de vos imprudences. "

Nonon s'en tient aux vagues propos du capitainede peur defaire évanouiren la regardant de plus prèsl'ombre d'aveu qu'onveut y voir.

Bien mieuxcomment expliquerSi l'on croit que Dreyfus aavoué en effet des Opérations d'amorçagequ'on ne lui ait pasdemandé : " Avez-vous reçuen retour de vos communicationsimprudentesdes pièces de l'étranger? "

On n'y songe même pastant on accorde peu d'importance à laconversation rapportée par le capitaine Lebrun-Renaud.

Ainsiaux protestations d'innocenceauthentiquesrépétéeséclatantes que multiplie DreyfusM. Cavaignac ne peut opposerqu'une phrase d'une conversation entendue et rapportée par un seultémoin.

Car il ne faut pas qu'il y ait d'équivoque. Four faire illusionM.Cavaignac parle de " deux officiers ". Mais il ressort du récit mêmedu capitaine Lebrun-Renaud que c'est à lui et à lui seul que Dreyfusaurait tenu ce propos.

La preuvec'est que c'est luilui tout seul qu'on appelle auministère de la guerre! C'est à luià lui tout seul qu'on demandetrois ans aprèsune attestation signée.

Doncil est le seul témoinet je suis épouvantéje l'avouedel'inconscience de M. Cavaignac. Il ne tient aucun compte desdocuments officiels et authentiques : des procès-verbauxd'interrogatoiredes lettres au ministre où Dreyfus affirmecontinuellement son innocence. Il ne tient aucun compte de cettescène de la dégradation où le malheureux a jeté au pays le cri del'innocent martyrise.

Il réduit tout à une phrase qui aurait été entendue dans uneconversation à deuxpar un seul témoinet il ne se demande pas uneminute Si ce témoin unique n'a pas mal entendu ou mal compris.

Il suffitpour dénaturer tout à fait le sens d'une phrased'unmot mal saisi ou mal interprété ; il suffit même que la place decette phrase dans la conversation soit modifiée. Et c'est sur unebase aussi fragileaussi incertaineque M. Cavaignac a osé appuyersa conviction! Il y a là Une étourderie ou un calcul d'ambition quifait trembler.

--- V ---

Mais comment M. Cavaignac n'est-il pas frappé del'inconsistance des textes qu'il a cités? Dans cette conversationmême où l'on cherche un avenDreyfusselon le capitaine Lebrun-Renauda une fois encore affirmé son innocence. Comment eût-il puaffirmer son innocence siune minute avantil avait avoué avoircommuniqué des documents à l'étranger? De pluscomment peut-ildire : " Le ministre sait que c'est pour des opérations d'amorçageque j'ai livré des pièces "puisque lui-mêmequatre jours avantaécrit au ministres qu'il n'avait jamais commis la moindreimprudence.

D'après le général Gonsele capitaine Lebrun-Renaud lui-mêmerésumant son impressiondéclare que Dreyfus lui a fait "des demi-aveux ".

Quoi! des demi-aveux? Et Si le capitaine Lebrun-Renaud lui-même n ose pas dire qu'il a reçu un aveu completcatégoriquecomment M. Cavaignac ne craint-il pas de se tromper et de tromperle pays en s'appuyant sur un écrit aussi inconsistant et que nul aumonde ne peut contrôler?

L'explication vraie-------------------

---I ---

Mais M. Cavaignac se trompe. Il se trompe grossièrement dansl'interprétation qu'il donne du récit du capitaine. Ce texte unique etincertainqui est sa seule base de convictionou quidu moinsenest la base la plus forteil ne l'a pas lu avec soin ; il n'a pas cherchéà le comprendre.

Il l'apar son commentaire mêmeviolemment dénaturéetpar un parti pris vraiment coupableil en a laissé échapperl'explication naturelle.

En effetqu'on veuille bien lire avec soin le propos prêté àDreyfusdans la lettre du général Gonse comme dans la feuilledétachée du calepin Lebrun-Renaud.

Il faut bien regarder au détail du textepuisque c'est par unephrase que M. Cavaignac entend condamner Dreyfus.

Que dit celui-ci? Jamais il ne dit simplement : " Si j'ai livrédes documents à l'étrangerc'était pour en avoir d'autres. "

Nonjamais. Et pourtants'il avait voulu vraiment avouerc'est cela qu'il aurait dit.

Il n'aurait pas fait intervenir le ministre ; il n'aurait pas dit : "Le ministre sait que... "car cela était absurde ; le ministre ne lesavait paset Dreyfuson parlant ainsise fût heurté à un démenticertain.

Pourquoi doncdans la phrase que lui attribue le capitaineLebrun-RenaudDreyfus fait-il intervenir le ministre?

Là se trouve la clef du problèmel'explication aisée etévidente des prétendus aveuxet M. Cavaignac n'y a même pas prisgarde. Bien mieuxpar une sorte de faux assurément involontairemais qui atteste le plus étrange aveuglement d'espritM. Cavaignaca complètement dénaturé le texte en supprimant l'intervention duministre.

Le 22 janvier 1898il dit à la Chambre :

" D'après les déclarations du capitaine Lebrun-RenaudDreyfus a laissé échapper une phrase contenant ces mots : " Si j'ailivré des documentsetc... "

Mais non : c'est une mutilation grossière. D'après les textesmêmes qu'apportera plus tard M. Cavaignacla phrase commence (etcela est capital)par les mots : " *Le ministre sait que* Si j'ailivré des documents... "

Chose étrange : même le 7 juilletmême quand M. Cavaignac acité le texte exact de la lettre du généralGonseil oublie aussitôt les premiers mots décisifsceux quimettent le ministre en causeetpour résumer son argumentationil s'écrie : " Je déclare que dans ma conscience je ne puis admettrequ'un homme ait prononcé ces mots : " Si j'ai livré des documents... s'il ne les avait pas livrés en effet. (Vifs applaudissements)

Mais une fois encored'après le texte même que nous apporteM. Cavaignacil n'a pas prononcé ces mots tout court. C'estl'intervention du ministrec'est l'opinion du ministre qui dominetoute la phrase : Le ministre sait que...

M. Cavaignac laisse tomber cela.

Et pourtantces mots sont tout ; car ils démontrent quedans cette partie de sa conversationDreyfus faisait allusion à ladémarche faite auprès de lui quatre jours auparavantde la part duministrepar le commandant du Paty de Clam.

Celui-ci est venu pour obtenir enfin du condamné des aveux :et il a tenté de lui adoucir les aveux pour l'y décider.

Il lui a dit : " Avouez donc! Après tout il ne s'agit peut-êtrepas d'une véritable trahison ; peut-être n'aviez vous pas l'intentionde nuire ; peut-être avez-vous simplement pratiqué des opérationsd'amorçage. Le ministre lui-même est tout disposé à prendre lachose ainsi ; il est porté à croire qu'au fondvous êtes innocent ; ilcroit que Si vous avez livré des documents c'est pour en obtenird'autres plus importants. Dites donc la véritécar on est prêt àl'accueilliret ainsi vous sauverez du moins votre honneur. "

Que tel ait été le langage tenu à Dreyfus le 31 décembrequatre jours avant la dégradationpar le commandant du Paty deClamcela est certain. La preuve en est dans la lettre écriteaussitôt après cette visitepar Dreyfus au ministre de la guerre. Jel'ai déjà citéemais j'en rappelle le début : " Monsieur le ministrej'ai reçupar votre ordre]a visite du commandant du Paty de Clamauquel j'ai déclaré encore que j'étais innocent et que je *n'avaismême pas commis la moindre imprudence*. "

C'est évidemment une réponse aux suggestions de du Paty.

Mais la preuveplus formelle encore et plus netteest dans lanote envoyée le jour même par Dreyfus à son avocat et que celui-cia communiqué e le 9 juillet dernier à M. le garde des sceaux :

#NOTE DU CAPITAINE DREYFUS

Le commandant du Paty est venu aujourd'hui lundi 31décembre 1894à cinq heures " t demie du soiraprès le rejet dupourvoime demanderde la part du ministreSi je n avait pas étépeut-être la victime de mon imprudenceSi je n'avais pas voulusimplement amorcer ; puis que je me serais laissé entraîner dans unengrenage fatalJe lui ai répondu que je n'avais jamais eu derelations avec aucun agent ou attachéque je ne m'étais livré àaucun amorçageque j'étais innocent.#

Maisque dis-je? dans la lettre même du général Gonsecitéepar M. CavaignacDreyfus se réfère expressément à cette entrevue : Le ministre sait que je suis innocent ; il me l'a fait dire par le commandant du Paty de Clam, dans la prison, il y a trois ou quatre jours.

Voilà donc qui est certain : c'est le ministre qui suggère àDreyfus cette explication qui atténuerait sa faute ; et Dreyfus seredresse : " Nonpas même une imprudence ; mon innocence estentière. "

Mais en même tempsil retient cette opinion du ministretelle qu'elle lui est transmisecomme un argument de plus enfaveur de son innocence ; et le matin de sa dégradationquand il esten tête à tête avec Lebrun-Renaud dans le pavillon de l'Ecolemilitairequand il se prépare à subir l'horrible suppliceil reprenddans une longue démonstrationsemblablecomme le dit la lettredu général Gonseà un monologuetoutes les preuves de soninnocenceet il insère dans sa démonstration l'opinion que du Patyde Clam prête au ministre sur son cas.

Ainsi s'expliquent et se concilient le récit fait par Lebrun-Renaud à M. Clissonle reporter du Figarole soir de ladégradation et le récit fait par lui au ministre le lendemain.

Il est aisé de reconstituer toute la conversationtout lemonologue de Dreyfus dans cette crise suprême :

" Je suis innocent. Voyonsmon capitaineécoutez : On trouvedans un chiffonnier d'une ambassade un papier annonçant l'envoi dequatre pièces. On soumet le papier à des experts : troisreconnaissent mon écrituredeux déclarent que l'écriture n'est pasde ma mainet c'est là-dessus qu'on me condamne. A dix-huit ansj'entrais à l'Ecole polytechnique. J'avais devant moi un magnifiqueavenir militaire300.000 francs de fortune et la certitude d'avoirdans l'avenir 50.000 francs de rentes. Je n'ai jamais été un coureurde filles ; je n'ai jamais touché une carte de ma viedonc je n'aipas besoin d'argent. Pourquoi aurais-je trahi?. Pour de l'argent?Non ; alorsquoi?

" - Et qu'est-ce que c'était que les pièces dont on annonçaitl'envoi?

" - Une très confidentielleet trois autres moinsimportantes.

" - Comment le savez-vous?

" - Parce qu'on me l'a dit au procès. Ah! ce procès à huis closcomme j'aurais voulu qu'il eût lieu au grand jour! Il y aurait eucertainement un revirement d'opinion. "

(Interview Clissondans le Figaro du 6 janvier 1894.)

Et il ajoute : " D'ailleursle ministre lui-même sait que jesuis innocent. Il me l'a fait dire par M. du Paty ; il croit que ai j'ailivré des documentsc'est pour en obtenir d'autres. Mais je n'aimême pas fait cela ; je n'ai commis ni trahison ni amorçages : jesuis pleinement innocent. " Voilàquand on compare les textescités par M. Cavaignacavec l'entrevue de du Paty de Clam et deDreyfusvoilà le sens évident des paroles de Dreyfusvoila lamarche certaine de sa conversation et il a suffi que le capitaineLebrun-Renaudqui avoue lui-même n'avoir perçu qu'un demi-aveuse méprît sur la portée logique d une phrase ; il suffit qu'il aitcompris ou entendu : " Le ministre sait "au lieu de : " le ministrecroit "pour qu'on ait relevé contre Dreyfuscomme uncommencement d'aveuce qui était une partie de Sa démonstrationd'innocence.

Quelle sottise et quelle pitié I Et combien est lourde laresponsabilité de M. Cavaignacqui n'a même pas pris la peine derapprocher les textes avant de conclure!

Comme le réveil de sa conscience sera terriblesi toutefoiselle est encore susceptible de réveil!

--- II ---

NonDreyfus n'a pas avoué au capitaine Lebrun-Renaud. Aucontraireà lui comme aux autresil a affirmé son innocence ; etpour luiil essayait encore de la démontrer.

Par une fatalité de plus qui s'ajoute à toutes les fatalitésdont le malheureux a été victimepar une méprise de plus quis'ajoute à toutes les méprises sous lesquelles il a été accabléunargument allégué par lui pour démontrer son innocencea ététransformépar l'inattentionla légèreté ou la mauvaise foien uncommencement d'aveu.

Et par une scélératesse qui s'ajoute à toutes lesscélératesses dont il faudra bien qu'il rende compte un jourlecommandant du Paty de Clamqui a certainement reconnu dans lepropos prêté à Dreyfus par Lebrun-Renaud l'écho de sa propreconversation avec Dreyfusanégligé d'avertir " on bon ami et disciple Cavaignac. Maispatience! Toutes ces habiletés et tous ces mensonges ne prévaudront pas éternellement.

Est-il besoin maintenantaprès avoir constaté comment lepropos de Dreyfus avait été déformé par un intermédiaireLebrun-Renaudde discuter la valeur d'un autre propos qued'après lecapitaine AnthoineDreyfus aurait tenu devant le capitaine Attelmort aujourd'hui?

Ce proposd'ailleurs niaisn'est que l'écho d'un échol'ombred'une ombre. J'observe seulement qu'il est absurde de penser queDreyfusaussitôt après la dégradationc'est-à-dire au momentmême où il venait d'exalter toute son énergie à crier son innocenceau mondesoit tombé tout à coup à regretter qu'on ne lui ait paspermis de continuer le métier d'amorceur.

Ce n'est là évidement qu'une autre varianteplus grossière etplus déforméedu propos tenu devant Lebrun-Renaud. Etmatériellementil et impossible qu' " après la dégradation "Dreyfus ait pu s'entretenir avec les officiers. Au récit unanime desjournauxil a étéaussitôt après la parade d'exécutionmis envoiture cellulaire et emporté à la prison. Epuiséil s'est enfermédans un silence de désespoiret il ne l'a rompu que pour protesterune fois de plus au seuil de la prisonqu'il était pleinementinnocent.

Certitude---------

Donc sur les prétendus aveux la lumière est faite. C'est unedétestable légende à laquelle a donné naissance la déviation enapparence légère d'un propos réel.

Bien loin d'avoir avoué au capitaine Lebrun-RenaudDreyfuslà aussicomme dans l'enquêtecomme dans la prison préventivecomme dans le huis clos du procèscomme après sa condamnationcomme dans la parade d'exécutiona proclamé son innocence.

Depuisdans chacune de ses lettresà Saint-Martin de Réàl'île du Diablec'est toujours la même protestationc'est toujoursle même cri d'innocence qui sort du tombeau où l'erreur des hommesa enseveli Dreyfus vivant.

Et ce cri terriblece cri que rien ne lasse ni ne brisece criqui depuis quatre ans s'élève toujours le mêmeinfatigable etmonotonecomme " i la protestation de la conscienceà force de serépéterressemblait enfin à une plainte de la naturece cri dedouleur et de vérité finira bien par entrer dans les coeurs et dansles cerveaux.

Ah! ce sont des étourdis ou des misérables ceux qui osent direque Dreyfus a avoué : plus Coupables aujourd'hui qu'hierpluscoupables demain qu'aujourd'huicar chaque fois la vérité s'offre àeux et ils la refusent.

Demainsans doute encoreles hommes d'Etatdont uneambition effrénée crève la conscience et les yeuxabriteront sousla légende menteuse des aveuxl'effroyable misère morale de leurrêve de grandeur.

Demain aussi les journalistes sans pudeur tenteront encored'égarer le peuple par cette formule trompeuse mais simple : letraître a avoué.

Mais qu'ils prennent garde! Il leur est permis d'attaquerdediffamerde calomnier les combattantstous ceux qui sont dans lamêlée politique et sociale. Mais le peuple réveillé ne leurpardonnera pas d'avoirpar leurs inventions facétieusesprolongél'agonie d'un innocent. Il ne leur pardonnera pasà eux les amuseursd'avoir fait de sa trop longue crédulité un nouveau moyen de torturecontre un martyret tous diront que c'est une triste chose lorsquedans l'Etatle bouffon devient bourreau.

Dès maintenantil est sûr que Dreyfus n'a pas fait d'aveux. Ilest sûr qu'il a toujours affirmé son innocence. Et j'ajoute qu'il enavait le droit : car je vais démontrer qu'en effet il est innocent.

LE BORDEREAU :SEULE BASE D'ACCUSATION-----------------------

Quand Dreyfus a comparu en décembre 1894 devant le Conseilde guerrel'accusation ne relevait contre lui qu'une charge. Unelettrenon signéeannonçant l'envoi de documentsavait été saisieà l'ambassade d'Allemagne. M. du Paty de Clamenquêteuret troisexperts sur cinq déclarèrent que l'écriture de cette missiveressemblait a celle de Dreyfus : c'est pour cela et uniquement pourcela qu'il fut traduit en justice.

C'est cette lettre d'envoidite *bordereau*qui est la seulebase légale de l'accusation. Pendant la détention et le procès deDreyfusen novembre et décembre 1894les journauxsurtout laLibre Parole et l'intransigeantaccumulèrent les histoires lesplus extravagantesles récits les plus mensongers.

Pour les réduire à rienil suffit de lire l'acte d'accusation ducommandant Besson d'Ormescheville devant le Conseil de guerre quicondamna Dreyfus. Un journal l'a publiéet Si le texte n'en étaitpoint exactil y a longtemps que des poursuites auraient eu lieu.

Orce rapport est d'un vide effrayant. Tous ceux qui l'ont luont été vraiment bouleversés. Quoi! c'est sur un document aussimisérableaussi vainqu'un homme a été jugé et condamné!

- Des histoires extraordinairesracontées par les journauxpas un mot. Une seule charge est relevée contre Dreyfusune seule :le bordereau.

Avant que ce bordereau ait été saisi à la légation allemandeet examiné au ministère de la guerreavant que le commandant duPaty de Clam ait cru démêler entre l'écriture du bordereau et cellede Dreyfus une certaine ressemblanceil n'y avait pas contreDreyfus la plus légère charge ; il n'y avait pas contre lui 'l'ombred'un soupçon. On peut parcourir de la première ligne à la dernièrel'acte d'accusationou n'y trouvera pas autre chose : le bordereau etseulement le bordereau.

Voici d'ailleurstextuellementle début de l'acte d'accusationqui ramène toute l'accusation au bordereau :

#M. le capitaine Dreyfus est inculpé d'avoiren 1894pratiquédes machinations ou entretenu des intelligences avec un ouplusieurs agents des puissances étrangèresdans le but de leurprocurer les moyens de commettre des hostilités ou d'entreprendrela guerre contre la France en leur livrant des documents secrets.

La base de l'accusation portée contre le capitaine Dreyfusest une lettre-missiveécrite sur du papier-pelurenon signée etnon datéequi se trouve au dossierétablissant que des documentsmilitaires confidentiels ont été livrés à un agent d'une puissanceétrangère.

M. le général Gonsesous-chef d'Etat-Major général del'arméeentre les mains duquel cette lettre se trouvaitl'a remisepar voie de saisiele 15 octobre dernierà M. le commandant duPaty de Clamchef de bataillon d'infanterie hors cadredélégué le14 octobre 1894 par M. le ministre de la guerrecomme officier depolice judiciaireà l'effet de procéder à l'instruction à suivrecontre le capitaine Dreyfus. Lors de la saisie de cette lettre-missiveM. le général Gonse a affirmé à l'officier de policejudiciairedélégué et précitéqu'elle avait été adressée à unepuissance étrangère et qu'elle lui était parvenue ; mais qued'aprèsles ordres formels de M. le ministre de la guerreil ne pouvaitindiquer par quels moyens ce document était tombé en sapossession. L'historique détaillé de l'enquête à laquelle il futprocédé dans les bureaux de l'Etat-Major de l'arméese trouveconsigné dans le rapport que le commandant du Paty de Clamofficier de police judiciaire déléguéa adressé à M. le ministre dela guerre le 31 octobre dernieret qui fait partie des pièces dudossier. L'examen de ce rapport permet d'établir que c'est sansaucune précipitation et surtout sans viser personnea priorique l'enquête a été conduite. Cette enquête se divise en deuxparties : une enquête préliminaire pour arriver à découvrir lecoupables'il était possible ; puisl'enquête réglementaire de M.l'officier de police judiciairedélégué. La nature même desdocuments adressés à l'agent d'une puissance étrangère en mêmetemps que la lettre-missive incriminée permet d'établir que c'étaitun officier qui était l'auteur de la lettre-missive incriminée et del'envoi des documents qui l'accompagnaientde plusque cetofficier devait appartenir à l'artillerietrois des notes oudocuments envoyés concernant cette arme. De l'examen attentif detoutes les écritures de MM. les officiers employés dans les bureauxde l'Etat-Majoril ressortit que l'écriture du capitaine Dreyfusprésentait une remarquable similitude avec l'écriture de la lettre-missive incriminée. Le ministre de la guerresur le compte renduqui lui en fut faitprescrivit alors de faire étudier la lettre-missive incriminée en la comparant avec des spécimens d'écrituredu capitaine Dreyfus.#

--- II ---

Voilà qui est clair. Au moment où Dreyfus est pour. suiviaumoment où il comparaît devant le Conseil de guerrele bordereau oulettre-missive est contre lui. la basela seule base de l'accusation.On avait Si peu de soupçons contre luiavant la saisie de cettepièceque l'enquête n'est pas plus dirigée a priori vers lui quevers tout autre ; et c'est l'écriture de tous les officiers du bureauindifféremmentqui est soumise à l'expertise préalable de M. duPaty de Clam.

Plus tardquand le procès menacera de tourner àl'acquittementle ministre de la guerre enverra en toute hâte despièces quelconques pour raffermir la décision des juges ou pour laforcer.

Plus tard encoredeux ans aprèsquand l'Etat-Majorcomprendra que l'opinion réveillée va lui demander des comptessévèresune nouvelle agence de papiers Norton fabriqueradeux ansaprès le procèsun faux grotesque. Mais du 15 octobre 1894oùcommence l'instructionau 20 décembre 1894où finissent lesdébats du procèsc'est le bordereau seul qui est opposé à Dreyfus.Bien mieuxaprès la condamnationdeux ou trois jours avant ladégradationle commandant du Paty de Clam va voir Dreyfus pour ledécider a' des aveux que celui-ci refuse énergiquement. -

Et le commandantrésumant une fois de plus les charges quipèsent sur luilui dit : " On nous avait dit qu'un officier livrait desdocuments : c'était le fil. Le bordereau a mis un point sur ce fil. "

En véritéle fit dont parle là M. du Paty n'était pas biensolidepuisque personne au ministère de la guerre ne s'était aviséd'ouvrir une enquête et de soumettre à une surveillance quelconqueles officiers des bureaux.

Mais ce qui est à retenirici encorede ce propos suprême deM. du Paty comme de l'acte d'accusationce qui éclate et dominec'est queavantpendant et après le procèsc'est le bordereau seulqui chargeait Dreyfus.

En voici le texte :

#Sans nouvelles m'indiquant que vous désirez me voirje vousadresse cependantmonsieurquelques renseignementsintéressants :

le Une note sur le frein hydraulique du 120 et la manière donts'est conduite cette pièce ;

2e Une note sur les troupes de couverture (quelquesmodifications seront apportées par le nouveau plan) ;

3e Une note sur une modification aux formations del'artillerie ;

4e Une note relative à Madagascar ;

5e le projet de manuel de tir de l'artillerie de campagne (14mars 1894).

Ce dernier document est extrêmement difficile à se procureret je ne puis l'avoir à ma disposition que très peu de jours. Leministre de la guerre en a envoyé un nombre fixe dans les corps etces corps sont responsables ; chaque officier détenteur doitremettre le sien après les manoeuvres. Si donc vous voulez y'prendre ce qui vous intéresse et le tenir à ma disposition aprèsjele prendraià moins que vous ne vouliez que je le fasse copier inextenso et ne vous en adresse la copie. Je vais partir enmanoeuvres.#

Cette pièce est sérieuse. Elle a été en effet saisie chezl'attaché militaire allemandet l'homme qui l'a écrite est unmisérable.

Mais cet hommece n'est pas Dreyfus : c'est Esterhazy.

--- III ---

Maintenant qu'un document nouveau a mis sur la traced'Esterhazymaintenant que les relations de celui-ci avec l'attachémilitaire allemandM. de Schwarzkoppensont démontréesmaintenant que l'identité de l'écriture d'Esterhazy et de l'écrituredu bordereau apparaît absoluefoudroyantele doute n'est paspermis. Il est certain que le bordereau étant d'Esterhazy n'est pointde Dreyfus.

Mais même avant que le véritable traître fut connucommentpar quelle incroyable légèretéa-t-on pu attribuer le bordereau àDreyfus?

Rien dans sa conduite antérieure ne désignait celui-ci. Rien nele rendait suspect. Il n'avait pas besoin d'argent : il n'était ni viveurni joueur ; ses revenus lui suffisaient et au delà. Une belle carrières'ouvrait devant lui.

Nul n'a expliqué encore comment il pouvait être conduit à latrahison ; et les journaux antisémitesmêlant toujours la querellereligieuse à la querelle de raceétaient réduits à dire qu'il était eneffet de la race qui ayant trahi " Dieu " doitnécessairement etsans autre causetrahir la Patrie.

Je me trompe : le commandant Besson d'Ormeschevilledansson acte d'accusationa esquissé une explication psychologique oùéclatent l'ignorance et la sottise de nos chefs.

Lisez cecipresque à la fin de l'acte d'accusation : c'est lerésumé décisif des charges morales :

En dehors de ce qui précèdenous pouvons - être que lecapitaine Dreyfus possèdeavec des connaissances très étenduesune mémoire remarquablequ'il parle plusieurs languesnotammentl'allemandqu'il sait à fondet l'italien dont il prétend n'avoir quede vagues notions ; qu'il est de plus doué d'un caractère très simplevoire même obséquieuxqui convient beaucoup dans les relationsd'espionnage avec les agents étrangers. Le capitaine Dreyfus étaitdonc tout indiqué pour la misérable et honteuse mission qu'il avaitprovoquée ou acceptée.

Ainsi Dreyfus avait le caractère souple : c'est déjà gravequoique nous sachions maintenantpar Esterhazyque la violence ducaractère et du style ne préserve pas de la trahison. Mais surtoutDreyfus n'était pas un ignorant et un sot ; *et il savait les languesétrangères!* Il était donc tout indiqué pour la trahisonetdésormaisles officiers qui ne veulent point être suspectsauxbureaux de la guerren'ont plus qu'à fermer leurs livres et à oublierce qu'ils savent.

Le bordereau et son contenu---------------------------

--- I ---

Mais y avait-il du moinsdans certains détails - du bordereaudes indicesmême légerscontre Dreyfus Au contrairela premièrephrase : < Sans nouvelles m'indiquant que vous désirez me voir "montre qu'entre l'attaché militaire et son correspondant il y avaitdes relations habituellesqu'ils se voyaient.

Oraucune enquêteaucune recherche de police n'a pu établirqu'entre Dreyfus et M. de Schwarzkoppen il yait eu jamais la moindre relationdirecte ou indirecte. Et ladernière phrase du bordereau : " *Je vais partir on manoeuvres* "témoigne bien encore qu'il ne peut être de Dreyfus. Car il a étéétabli d'une manière absolue qu'il *n'avait jamais été enmanoeuvres en 1894et qu'il n'avait jamais dû y aller*.

Il a été démontré au contraire qu'à la date présumée dubordereau *en avril ou mal 1894Esterhazy avait été enmanoeuvres*.

Il l'avait nié d'abordsentant la gravité de cette charge quis'ajoutait à beaucoup d'autres ; mais il a dû ensuite l'avouer et lapreuve d'ailleurs en a été faite.

Comment a-t-on pu négligerquand on a attribué le bordereauà Dreyfusune difficulté aussi grave? Pour persister à le croire deluiil fallait supposer quen'allant pas en manoeuvresil avaitécrit : " Je vais partir en manoeuvres "afin de dérouter lesrecherches au cas où le bordereau serait surpris. Mais c'est unehypothèse bien compliquée et bien improbable : il n'est guèrevraisemblable quepour tromper plus tard les juges quiexamineraient le bordereauil ait commencé par tromper soncorrespondant. Et une pareille méthode d'interprétation estsingulièrement dangereuse.

Quand on trouve dans undocument une phrase qui ne peutconvenir à tel prévenuil est toujours possibleSi on le veutdedire qu'elle y a été introduite précisément pour égarer la justice ;cette méthode aboutit presque sûrement à condamner desinnocentscar elle supprimea priori et de parti pristous lesfaitstous les indices qui établissent leur innocence.

Et pourtantSi on ne recourt pas à cette hypothèse Sicompliquée et à cette méthode Si périlleusecette simple phrase : Je vais partir en manoeuvres est une pierre d'achoppement oùaurait dû se briser la prévention. Il est impossible de comprendrecomment Dreyfusn'étant pas allé aux manoeuvresaurait terminéainsi le bordereau. il n'y a pas> dans l'acte d'accusationla moindreallusion à cette difficulté. il ne semble pas qu'elle ait mêmeeffleuré un moment l'esprit de ceux qui menaient l'enquête. Quelleinconscience et quelle frivolité!

--- II ---

Mais voici une erreur de méthode plus grave encore et plusredoutable. C'est d'après la nature des documents mentionnés aubordereau que l'accusation prétend déterminer la qualité del'officier coupable. Comme le dit une phrase déjà citée de l'acted'accusation< la nature même des documents permet d'établirque... cet officier devait appartenir à l'artillerietrois des notes oudocuments envoyés concernant cette arme ".

Je ne m'arrête pas à ce qu'il y a de puéril dans la forme duraisonnement. Déterminer la qualité de l'officierson armed'aprèsla majorité des documents livrésest enfantin.

Sur cinq documents livrésil y en a trois qui se rapportent àl'artillerie : donc l'officier est un artilleur. Et s'il n'y en avait euque deux? Et s'il y en avait eu deux pour l'artilleriedeux pourl'infanteriequ'aurait-on décidé? C'estencore une foisdel'enfantillage.

Mais ne triomphons pas de ces naïvetéset examinons en elle-même la méthode générale qui a été suivie. En principeil sembleassez raisonnable de supposer que Si les documents livrés serapportent à l'artilleriec'est sans doute un officier d'artillerieplus en état de se les procurerqui les a fournis. Mais ce ne peutêtre là une certitudece n'est même pas une forte probabilité.

Il est toujours possible en effet qu'un officier d'une autrearmepar ses relations avec des officiers d'artilleriese soitprocuré des documents d'artillerie. Si on prétend doncpar cetteméthodedéterminer rigoureusement la qualité de l'officiercoupableon s'expose aux plus pitoyables erreurs.

Mais encorepour que cette méthode si incertaineSitémérairepuisse être appliquée même avec réservedeuxconditions sont nécessaires. Il faut d'abord que dans le service desdocuments confidentiels il y ait beaucoup d'ordre et d'exactitude.

Sidans les bureaux où les secrets militaires sont gardés il ya légèreté et désordreSi des pièces importantes peuvent aisémentêtre aperçues de n'importe quicomment dire que telle catégorie depièces n'a pu être connue que de telle catégorie d'officiers?

Orle cas de Triponécelui de la baronne de Kaulla ont montréà combien d'intrigants les bureaux de la guerre étaient ouverts ;mais dans l'acte d'accusation même contre Dreyfusvoici ce qu'onpeut lire :

#Pour ce qui est de la note sur Madagascarqui présentait ungrand intérêt pour une puissance étrangèreSicomme tout lefaisait déjà prévoirune expédition y avait été envoyée aucommencement de 1895le capitaine Dreyfus a pu facilement se laprocurer. En effetau mois de février dernierle caporal Bernolinalors secrétaire de M. le colonel de Sancychef du 2e bureau del'Etat-Major de l'arméefit une copie d'un travail d'environ vingt-deux pages sur Madagascardans l'antichambre contigu' au cabinetde cet officier supérieur.

L'exécution de cette copie dura environ cinq jourset pendantce laps de tempsminute et copie furent laissées dans un cartonplacé sur la table-bureau du caporal précité à la fin de ses séancesde travail. En outrequand pendant les heures de travail ce gradés'absentait momentanémentle travail qu'il faisait restait ouvertet pouvait par conséquent être lus'il ne se trouvait pas d'officiersétrangers au 2e bureau ou inconnus de lui dans l'antichambre qu'iloccupait.#

Ainsion laisse traîner dans des antichambresà la merci detoutes les curiositésun document confidentielet on a laprétentiondans ce désordrede dire ensuite que telle pièce n'a puêtre connue que de telle catégorie

de personnes! Pour prouver que Dreyfus a pu connaître une notesur Madagascaron est obligé d'avouer qu'elle pouvait être connuede tous!

Comment dès lors déterminerpar la nature des pièceslaqualité de ceux qui les livrent? - -

Enfinpour le bordereau mêmepour la pièce essentielle etsecrèteon donne cinq photographies aux experts. Quand ils lesrendenton ne s'aperçoit pas qu'il n'y en a que quatre : Où est lacinquième? Personne n'en a cureet on est stupéfaitdeux ansaprèsde voir dans le Matin un fac-similé du bordereau.

Que dis-je? Le Tempsdans son numéro du 14 juin dernierpubliait la note suivante qui prouve combien il y a de *fuites* auministère de la guerre :

#La composition de la batterie d'artillerie. - C'est là unequestion quidepuis quelques joursfait bien du bruit dans lemonde militaire : en voici l'origine : *une instructionconfidentielle*sorte de règlement provisoire pour la manoeuvre etle tir du nouveau canon de campagne à tir rapideprévoit lacomposition de la batterie à quatre piècesau lieu de six pièces quecomporte l'organisation actuelleetc.#

Voila donc des documents < confidentiels " sur des objetstrès importantsqui s'échappent tous les jours des bureaux de laguerre et quitoujours à l'état confidentielpassent à la publicitédes journaux.

Vraimentquand une administration a à ce degré le génie de lanégligencede l'indiscrétion ou de l'incapacitéquand c'est elle-même qui ouvreinconsciemmentles fuites par où s'échappent lesdocumenta secretselle n 'a pas le droit de diresans la plusridicule outrecuidance : Seulsdes officiers de telle arme peuventconnaître des pièces de telle nature. Elle n'a pas même I? droit dedire que seuls les officiers des bureaux de la guerre peuvent -connaître les documents qui Y sont Si mal gardés.

--- III ---

Mais il y a mieux : pour que la méthode de l'accusation aitquelque valeuril faut qu'on sache au juste ce que sont lesdocuments communiqués.

Il est clair que plus la communication faite à l'étranger seraimportanteplus il sera facile de circonscrire le champ dessoupçons et des recherches.

S'il s'agitpar exempledu texte même d'un rapportimportantsoigneusement tenu sous clef ; il est clair que seuls ceuxqui auront rédigé le document ou qui en ont la garde auront pu lelivrer. Mais Si on ne communique à l'étrangerrelativement à lamême affaireque des renseignements vagues qui ont pu êtrerecueillis au hasard des conversationsle nombre des hommes quiont pu assister â des conversations superficielles sur des sujetsplus ou moins confidentiels est indéterminé.

Il devient alors absolument téméraire et puéril de conclure dela nature des renseignements a' la qualité de la personne : carn'importe qui peut transmettre des racontars sur n'importe quoi.

Ord'après le texte du bordereauil est tout à fait impossiblede savoir quelle est la valeurquelle est la précisionquel est lesérieux des renseignements communiqués. Il est même inexact outout au moins risqué de parler de documents.

Tout ce que nous savonsc'est que le traître a envoyé àl'attaché allemand " des notes ".

Ces notes étaient-elles faites sur des documents sérieux? ouan contraire sur de simples conversations sans portée commecelles qui s'échangent au cercle ou en manoeuvres sur les questionsmilitaires? Nul ne le sait : Ni M. du Paty de Clamni M. Bessond'Ormeschevilleni les juges qui ont condamné ne le savent.

A prioriet avant même d'être assurécomme on l'estmaintenantque l'auteur du bordereau est le rastaquouèreEsterhazyon peut conjecturer que ces notes n'ont pas une grandevaleur.

" Sans nouvelles m'indiquant que vous désirez me voir "dit lebordereau. Ce ne sont pas là les relations d'un attaché militaire etd'un traître de haute marque qui disposerait des plus gravessecrets de l'armée française. En tout casrien ne permet de savoirSi les notes énumérées au bordereau étaient faites sur desdocuments de valeur ou Si elles n'étaient que la fabrique médiocred'un viveur aux aboispressé de faire de l'argent et passant àl'étranger les informations telles que ses conversations et sesrelations dans le monde militaire lui permettaient de les recueillir.

Cette ignoranced'ailleurs forcéedes bureaux de la guerresur la nature et la valeur de ces notes a éclatéau procès Zolad'une façon comique.

J'ai cité tout à l'heure l'acte d'accusation qui parle d'une notesur Madagascar *rédigée en février 1894*et le rapporteur disait :a Dreyfus a pu la connaîtrepuisque pendant cinq j ours la copie ena traîné dans une antichambre. "

C'est donc bienremarquez-lela note de février 1894 queDreyfus est accusé d'avoir livrée.

Maisau procès Zolanos deux grands foudres de guerre et deréactionle général Gonse et le général de Pellieuxont oublié cedétail. Ils ont oublié aussi queselon l'opinion unanime des bureauxde la guerrele bordereau est d'avril ou mai 1894. Ils oublientencore que puisque le bordereau parle du nouveau projet de manuelde tira et qu'il en donne la date (14 mars 1894)c'est assurémentdans les manoeuvres qui ont immédiatement suivien avril et maique le ministère de la guerre en a donné des exemplaires auxofficiers.

Orcomme le bordereau dit précisément que les officiers onten main pour peu de jours ces exemplairesil est peu près certainque c'est en avril ou mai que le bordereau a été rédigé. Cela ne gênepas nos grands guerriers.

Ils veulent avant tout charger Dreyfus : ils se rappellentqu'une autre noteplus importantesur Madagascar a été rédigée aumois d'aoûtau ministèreet ils affirment aussitôt que c'est cettenote qu'a surprise et communiquée Dreyfus.

Ils ne craignent paspour rendre le fait possiblede reculerle bordereau jusqu'en*septembre* alors que selon l'acted'accusation il est d' *avril* ou *mai.*

--- IV ---

Ecoutezje vous prie. C'est le général Gonse qui parle(Dixième audiencetome IIpage 110) : " Troisième point : " Notesur Madagascar. "

Il est bien certain que tout le monde peut faire des notes surMadagascar ; maisen 1894on a fait une note sur Madagascarunenote qui était destinée au ministreune note secrète qui indiquaitles mesures à prendremesures qui concernaient toutparticulièrement l'expéditionenfin toute une série derenseignements extrêmement secrets et confidentiels.

Quand nous avons vu le bordereau annonçant cette notenousavons été extrêmement surpris ; il n'est venu à l'idée de personneque cela pouvait être une note prise dans un journal ou dans unerevue.

Me LABORI. - Mais à quelle date y avait-il une note trèsimportante sur Madagascar rédigée au ministère de la guerre?

M. LE GENERAL GONSE. - Je ne sais pas la date exacte*maisc'est dans le courant du mois d'août*.

Aussitôt Me Labori lui oppose *l'acte d'accusation qui parle dela note de février*.

Ainsiau moment où l'on condamne Dreyfus d'après lanature des envois mentionnés au bordereauon ignore Si bien lanature de ces envois quepar la note de Madagascarl'acted'accusation entend une note rédigée en févrieret les générauxGonse et Pellieux une note beaucoup plus importante rédigée enaoût etd'ailleurspostérieure au bordereau

La véritéc'est que ni les premiers enquêteursni lesgénéraux ne pouvaient avoir la moindre idée de ce que signifiedansle bordereaula note sur Madagascar. Et quand il suffit au généralGonse de lire dans le bordereau Note sur Madagascar pouradmettre d'emblée qu'il s'agit du mémoire secret rédigé en aoûtilnous donne une idée de la légèreté incroyablede l'illogisme et dela sottise qui ont faussé toute cette affaire.

En faitles cinq mentions contenues au bordereau ne sont quedes étiquetteset sous ces étiquettes nul n'a pu conjecturer ce quise trouvait.

Ordans un pareil état d'ignoranceceux qui ont osé conclurede la nature de documents inconnus à la qualité du coupable inconnuse sont livrés à la fantaisie de raisonnement la plus extravagante.

Et notezje vous prieque pas un momentSi on lit l'acted'accusationcette difficulté n'a effleuré l'esprit des enquêteurs etaccusateurs. De même qu'ils n'ont pas pria garde â cette phrase sigênante pour eux et qui mettait Dreyfus hors de cause : " Je vaispartir en manoeuvres "de même ils n'ont pas songé une minutequepuisqu'ils ignoraient la nature des envois faits par le traîtreils ne pouvaientavec des données aussi indéterminéesdéterminerle coupable.

Non : ils n'y ont pas songé un instantet je ne crois pas qu'onpuisse pousser plus loin l'irréflexion et l'inconscience.

Je me trompe : ils se sont dépassés eux-mêmeset pourdémontrer que Dreyfus a pu se procurer certains documentsilsindiquent des moyens qui ont putout aussi bienêtre employés parn'importe qui.

Voici ce que dit l'acte d'accusation :

#Si nous examinons ces notes ou documentsnous trouvonsd'abord la note sur le frein hydraulique du 120. L'allégation produitepar le capitaine Dreyfus au sujet de cet engin tombeSi l'onconsidère qu'il lui a suffi de se procurersoit à la direction del'artillerie*soit dans des conversations avec des officiers de sonarme*les éléments nécessaires pour être en mesure de produire lanote en question.#

Ë merveillemais s'il a suffi à Dreyfuspour être en état defaire la note sur le frein du 120de causer avec des officiersd'artillerien'importe qui pourra faire également la même notepourvu qu'il puisse causer avec des officiers d'artillerie.

Orcomme rien n interdit à qui que ce soitcomme rienn'interdit surtout à un officier d'infanterie comme Esterhazyd'avoir des *conversations* avec des officiers d'artillerielepremier Français venu estde l'aveu même de l'acte d'accusationaussi capable que Dreyfus d'avoir rédigé cette note.

Mais pourquoi alors l'acte d'accusation ne se borne-t-il pas àdire que Dreyfus a pu Connaître ces documents? Pourquoi déclare-t-il que ces envoisayant rapport (au moins trois sur cinq) à desquestions d'artilleriedémontrent que l'auteur du bordereau estnécessairement un officier d'artillerie?

Quoi! il suffitpour faire cette notede causer avec desartilleurset vous prétendez qu'il est nécessairepour causer avecdes artilleursd'être artilleur!

Et c'est avec ces niaiseriesc'est avec ces raisonnementsd'imbécillité que vous resserrez autour de Dreyfus le cercle del'accusation!

En véritéqu'un homme ait pu être livré ainsi à des hommesdont l'esprit est si évidemment au-dessous du niveau humaincelafait trembler.

Et ce n'est pas seulement à propos du frein du 120 que lesaccusateurs affirment leur débilité mentale.

Au sujet des troupes do couverturecomparez ce que dit legénéral Gonse et ce que dit l'acte d'accusation. Le général Gonsedéclare (10e audiencetome IIpage 110) :

Lorsqueà l'indication du bordereau : " Note sur les troupes decouverture "on ajoutait : " Il y a quelques modifications au plan >c'était absolument exactUn officier de l'Etat-Major général del'armée seul pouvait connaître ces modificationsdonner une notesur ce sujet. *il est absolument impossible* qu'un officier detroupequel qu'il soitmême un officier d'Etat-Major dans unedivisionait pu donner des renseignements importants sur unsujet de cette nature.

Toujours le même sophisme! Mais comment le général Gonsepeut-il savoir Si les renseignements transmis par l'auteur dubordereau étaient importants ou non! Et puisqu'il l'ignorecommentpeut-il raisonner à vide?

Quant au profond mystère quiselon luienveloppait cestravauxvoici ce que dit l'acte d'accusation :

" Ensuite vient une note sur les troupes de couvertureavec larestriction que quelques modifications seront apportées par lenouveau plan. Il nous paraît impossible lue le capitaine Dreyfusn'ait pas eu connaissance des modifications apportées aufonctionnement du commandement des troupes de couverturelefait ayant eu un caractère confidentiel*mais non absolumentsecret*et les officiers employés à l'Etat-Major de l'armée ayantpar suitepu *s'en entretenir entre eux et en sa présence*. "

Ainsiselon le général Gonsec'est tellement secret que seulun officier de l'Etat-Major a pu en connaître. Au contrairel'accusationpour expliquer que Dreyfus pu être informé d'untravail exécuté dans un autre bureau que le siendéclare que cen'était pas absolument secret. Les officiers en parlaient entre euxdevant des officiers d'autres bureaux.

Mais la conversation est infiniment élastique et extensible :qui peut dire qu'un renseignement livré à la conversations'arrêteaux limites d'un bureau ou d'un ministère? Et comment un officierde troupecausant lui aussi avec des officiers d'Etat-Majorn'aurait-il purecueillir quelques échos d'un secret qui n'est pas " absolumentsecret "?

- Voyez encore le vague et l'inconsistance de ce qui suit :

En ce qui concerne la note sur une modification auxformations de l'artillerieil doit s'agir de la suppression despontonniers et des modifications en résultant.

Ainsiou ne sait même pas avec certitude de quoi il s agiteton ose conclure que seul un officier des bureaux de la guerre a pu onêtre informé! Et on oublie *qu'à la même datele projet desuppression des pontonniers était soumis aux Chambres*que laCommission de l'armée en délibérait et qu'il suffisait de connaîtreun député ou un sénateur pour être renseigné là-dessus!

VI

Mais voici qui est plus singulier encore. A propos du projet dumanuel de tir de l'artilleriec'est-à-dire à propos de la seuleindication précise que contienne le bordereauvoici ce que dit lebordereau :

#Ce dernier document est extrêmement difficile à seprocureret je ne puis l'avoir à ma disposition que très peu dejours. Le ministère de la guerre en a envoyé un nombre fixe dans lesCorps et ces corps sont responsables ; chaque officier détenteurdoit remettre le sien après les manoeuvres.#

Ainsi il est bien clair que l'auteur du bordereau emprunte lemanuel de tir à un des officiers qui participent aux manoeuvres. Ildoit le lui - rendre à la fin des manoeuvres pour que celui-ci à sontour puisse le restituer : et c'est pourquoi il n'en peut disposer quequelques jours.

Je le demande à tout homme de bon sensEst-ce que pouremprunter un manuel de tir à un officier d'artillerie

qui va en manoeuvresil est nécessaire d'appartenir aux bureaux dela guerreou même d'être artilleur?

Il semble qu'un officier d'Etat-Major comme Dreyfusattachéaux bureaux de la guerreaurait d'autres moyens de se procurer cemanuel de tir. Il risquait en le demandant â un officier de corpsd'éveiller la méfiance. Au contraireSi un officier d'infanteriecomme Esterhazy affecte une grande curiosité pour les exercices.de tirs'il demande à assister aux manoeuvres de brigade de 1894et s'il y assiste en effetil est tout naturel qu'il dise à un officierd'artillerie : " Pour m'aider à suivre utilement les manoeuvresprêtez-moi donc votre manuel de tir ; je vous le rendrai lesmanoeuvres finies. "

Pressé par la défensele général Gonse lui-même a été obligéd'en convenir devant la cour d'assises (Tome IIpage 116) :

Me CLEMENCEAU - Est-ce que le général Gonse pense qu'unofficier d'infanterie allant aux écoles à feu a pu avoir pendantquelque temps le manuel d'artillerie? Autrement ditest-ce qu'unofficier d'artillerie aux écoles à feu aurait refusé de prêter à unchef de bataillon d'infanterie> se trouvant à ces écoles à feusonmanuel d'artillerie?

LE GENERAL GONSE. - Il est certain qu'on aurait pu le luiprêterparce qu'on n'est pas en défiance avec les officiersd'infanterie?

A merveillemais que reste-t-il doncdans cet ordre d'idéesde l'acte d'accusation?

C'est parce que trois notes sur cinq se rapportent àl'artillerie que l'on conclut : Ce doit être un artilleuret l'analyse laplus simpleles aveux mêmes des générauxbien mieux l'acted'accusation lui-même établissent que n importe quel officier a pusoit par conversationsoit par empruntse procurer cesrenseignements ou ces documents.

VII

Doncau point où nous sommesvoici qui est certain. D'aborddans les antécédents de Dreyfusil n'y a rienabsolument rien quipuisse le désigner au soupçonet ensuitedans le contenu même dubordereaunon seulement il n'y a rien qui désigne particulièrementDreyfusmais rien ne permet même de conclure que le coupable estun officier d'Etat-Major et un officier d'artillerie. Au contraireleparagraphe relatif au manuel d'artillerie semble indiquer plutôt unofficier de corps. Enfin (car il y faut insister)tandis que rien dansle bordereau ne conclut contre Dreyfusou ne fournit aucun indicecontre luiil y a une phraseou plutôt un fait : " Je vais partir enmanoeuvres zqui met Dreyfus hors de cause ; car s'il est certainqu'Esterhazy est allé aux manoeuvres contemporaines du bordereauil est certain aussi que Dreyfus n'y est pas allé.

DREYFUS ET BERTILLON-----------------------------------

Le bordereau et les premiers experts--------------------------------------------

Que reste-t-il donc pour attribuer le bordereau à Dreyfus?Uniquement les expertises d'écriture.

Or il est à peine besoin de faire observer combien " la sciencedes experts " est conjecturale et incertaine.

Il est inutile de rappeler les erreurs effroyables commisespar eux. Condamner un homme sur de simples rapports d'écriture atoujours été une témérité coupable.

En tout caspour que les expertises d'écriture puissent avoirquelque force probanteil faut que les experts soient unanimes ; ilfaut qu'entre l'écriture de la pièce criminelle et l'écriture del'accusé la ressemblance soit si complètesi évidenteSiirrésistible que tousignorants et savantsà première vue et àl'examen le plus approfondi'l'ensemble et à l'analyse la plusminutieusereconnaissent unanimement l'identité.

Nous verrons bientôt qu'il en est ainsi de l'écritured'Esterhazy comparée à celle du bordereau.-Mais pour Dreyfus c'était tout le contraire. Les experts n ontpas été d'accord. Sur les cinq qui ont été consultésdeuxMM.Pelletier et Gobertont conclu que le bordereau ne pouvait pas êtreattribué à Dreyfus.

TroisMM. TeyssonnièresCharavay et Bertillon concluent quele bordereau doit être attribué à Dreyfus. Même si la conclusion deces derniers était fermeabsolueces sortes de questions ne se tranchent pas à la majorité. Quand onn'a pour condamner un homme qu'un morceau d'écriture non signéquand cet homme nie en être l'auteuret quand deux spécialistessont d'un avistrois d'un autreil y a au moins un doute graveet ilest effrayant que dans l'acte d'accusation il n'y ait pas trace de cedoute.

Maisce qui aggrave la responsabilité de l'accusation et desjugesc'est que les trois experts défavorables à Dreyfus n'ont puaffirmer la ressemblance complète de l'écriture du bordereau àcelle de Dreyfus.

Il faut écarter d'abord M. Bertillonl'anthropométreurqu'il nefaut pas confondre avec le savant statisticien ; sa déposition afrappé de stupeur les juges mêmes du Conseil de guerre.

A la cour d'assisesquand il commença à ébaucher sonsystèmeil donna à tous une telle impression d'étrangeté que lelendemain il reçut du ministère de la guerre l'ordre de se taire. Oncraignait de montrer au public l'état d'esprit de l'expert qui avaitfait la majorité.

Mais le schéma que nous possédons de luiqu'il a soumis auxjuges du Conseil de guerre et qu'au procès Zola il a reconnu exactsuffit à démontrerpour parler son langagel'étrangeté de son "rythme " mental.

L'Etat-Majorpour se défendrea commis bien desindiscrétions ; il a maintes fois violé lui-même le huis clos. Il acommuniqué à l'Eclair le texte du bordereau ; il a divulgué lapièce secrète : " cette canaille de D... " Il a laissé aux mains d'unexpert la photographie du bordereau. Il a publié la prétendue lettrede 1896 écrite par un attaché à un autre.

Nous le mettons au défi de publier in extenso le rapportBertillon et sa déposition devant le Conseil de guerre ; il n'y auraitqu'un cri d'épouvante dans tout le monde civilisé.

Quoi! ce sont ces visions qui ont décidé de la vie et del'honneur d'un homme.

II

Ce qui caractérise l'état mental de M. Bertillonc'est qu'auxhypothèses les plus incertainesles plus contestablesil donned'emblée une forme mathématiqueune figuration matérielle quisupprime désormais pour lui le doute et la discussion.

Par exempleil croit qu'Alfred Dreyfus a utiliséau moins enpartiepour écrire le bordereaul'écriture de son frère MathieuDreyfus. L'hypothèsecomme on le verraest absurde et fausse ; entout caselle est controversable et elle est Si étrange que M.Bertillon lui-même ne devrait la risquer qu'avec prudence. -

Pas du tout ; et comme dans le bureau d'Alfred Dreyfus on atrouvé deux lettres de Mathieu Dreyfus dont Alfred auraitselon M.Bertillondécalqué quelques motsil dit devant la cour d'assisesavec une certitude à la fois mathématique et sibylline : " Lebordereauquoi qu'on en disen'est pas d'une écriture courante ; ilobéit à un rythme géométrique dont l'équation se trouve dans lebuvard du premier condamné. "

Et M. Bertillon s'éblouit lui-même de ces formules pseudo-scientifiques quipour les géomètresn'ont aucun sens.

De mêmeM. Bertillon émet l'hypothèse que si l'écriture dubordereau n'est pas semblable entièrement icelle de Dreyfuss'il ya mêmepour bien des traits caractéristiquesdes différencesnotablesc'est parce que Dreyfus avait à dessein altéré sonécriture afin de répondre plus tards'il était prisà toute unecatégorie d'accusations.

Soit : c'est une hypothèse à discuteret : nous la discuterons.Ce qui est effrayantc'est de la convertir en un tracé géométriqueet militaire. Il n'est pas de pire désordre mental et de pire caused'erreur que de donner à des suppositions de l'espriten lesmatérialisantune fausse précision et une certitude illusoire.

Je voudrais pouvoir mettre sous les yeux de tons les lecteursce dessin de M. Bertillon avec ses flèches et ses tranchéesavec "son arsenal de l'espion habituel élevé spécialement en vue dedesservir les ouvrages de droitemais pouvant néanmoins prêteraux ouvrages de gauche une aide souvent plus nuisible qu'utile! " ;avec " Sa batterie des doubles SStir à longue portée et en toussens! "avec " sa forgerie! "avec sa " dernière tranchéesouterraine et plus dissimulée! " ; avec les prévisions tactiquesqu'il prête à l'accusé :

Plan de la défense en cas d'attaque venant de la droite : 1e Setenir coi dans l'espérance que l'assaillantintimidé à première vuepar les maculatures et les signes de l'écriture rapidereculeradevant les initiales et la tour des doubles SS : 2e se réfugier dansl'arsenal de l'espion habituel ; 3e invoquer le coup ténébreusementmonté.

Enfinpour abrégervoici sur ce beau plan militaire " lacitadelle des rébus graphiques "voici " la voie tortueuse etsouterraine reliant l'es différents trucs entre eux et permettant audernier moment de la citadelle ".

Je le répèteM. Bertillondevant la cour d'assisesa reconnul'exactitude de ce schéma.

Voilà donc un homme qui est chargé sur quelques lignesd'écriture non signées de reconnaître la main d'un autre homme ; etcet expert se livre à l'exécution du plan que je viens de décrire ; etc'est lui quiparmi les cinq experts consultésfait pencher lamajorité contre Dreyfus.

Ouicela est terrible.

Mais il ne faut pasquelque évident que soit ici le désordred'esprits'arrêter à ces apparences : puisqu'aussi bien Bertillon aété dans l'affaire un personnage quasi décisifil faut aller au fondde son oeuvre et saisir le sophisme essentiel de ce d'élire logique.

M. Bertillonil l'a dit lui-même devant la cour d'assisesn'apas voulu simplement comparer l'écriture du

bordereau et l'écriture de Dreyfus. C'était besogne trop modestepour lui et trop vulgaire.

Comme il l'a dit orgueilleusementil n'est pas un graphologueet il ne croit pas beaucoup à la graphologie. Luiil est unpsychologueet c'est en psychologue qu'il a étudié les écritures.

Le système Bertillon------------------------

I

Il s'est dit : Dans l'hypothèse où Dreyfus serait le traîtreil adû se préoccuper avant tout du cas où il serait pris.

Oril pouvait être pris de deux façons. Ou bien le bordereauserait trouvé sur luiou bienau contrairele bordereau seraitsaisi par le ministère sans qu'on pût en conjecturer l'auteur.

Et pour les deux cas Dreyfus devait avoir des réponses prêtes.

Dans le premier casSi le bordereau était saisi ou chezDreyfusà son domicileavant qu'il l'eût expédiéou sur luidans sapochecommentétant ainsi porteur du document criminelpouvait-il se défendre? Il n'avait qu'une ressource : c'est de dire que c'étaitun coup monté et que des ennemis pour le perdreavaient glissédans son tiroir ou dans sa pochele bordereau compromettant. Maispour qu'il pût dire celapour que la manoeuvre des ennemis fûtvraisemblableil fallait qu'entre l'écriture du bordereau et celle deDreyfusil y eût des ressemblances marquées.

Il fallait aussi que certains mots fussent décalqués surl'écriture même de Dreyfus pour que celui-ci pût dire : Vous voyezbien que c'est un calqueet une infâme manoeuvre de mes ennemis.

Et voilà commentselon M. BertillonDreyfuspour sedéfendre au cas où le bordereau serait saisi sur luiavait laissésubsister une ressemblance sensible entre son écriture et celle dubordereau.

" L'identité d'écrituredit textuellement M. Bertillon(fragment de son rapportprocès Zolatome IIpage 398)a étéconservée volontairement par notre criminel qui compte s'en servircomme d'une sauvegarde justement a' cause de son absurdité même.

Voilà aussi comment, selon M. Bertillon, il avait pris la peine pour confectionner le bordereau, de décalquer des mots de sa propre écriture pris dans un travail technique déjà fait par lui. Et ce sont ces premières dispositions de défense qui figurent dans la partie gauche du plan militaire de M. Bertillon.

Mais ici, que ce grand tacticien nous permette de l'arrêter tout de suite. Pour que Dreyfus redoutât qu'on saisît sur lui ou dans son tiroir, le bordereau, il fallait qu'il se crût soupçonné ou surveillé. Et dans ce cas le plus simple était encore d'adresser les documents sans aucune note d'envoi.

L'envoi du bordereau suppose chez le coupable, quel qu'il soit, une sécurité à peu près complète.

De plus, puisque Dreyfus a tout calculé, selon Bertillon, avec une rigueur polytechnicienne, le danger d'être pris avec le bordereau sur soi est extrêmement court. Ecrire le bordereau à la dernière heure, quand toutes les notes sont déjà rassemblées, et envoyer le tout immédiatement, cela réduit le danger au minimum.

Au contraire, il y a un danger extrême à laisser entre son écriture ordinaire et celle du bordereau une ressemblance marquée. C'est là un danger durable, qui se prolonge tant que le bordereau n'est pas détruit.

Et en outre, comme la surveillance constante de la police française s'exerce sur les attachés étrangers, et non sur la totalité des officiers français, il y a beaucoup plus de chances que le bordereau soit pris à la légation militaire étrangère, ou à la poste, que dans la poche de l'officier français.

Si donc l'auteur du bordereau avait fait tons les calculs que lui prête M. Bertillon, il se serait exposé à un très grand danger pour en éviter un tout petit. Mais comment M. Bertillon n'a-t-il pas vu que le coupable, en compliquant à ce point la fabrication du bordereau, aggravait et multipliait pour lui le péril? Quoi! Il redoute qu'on prenne le bordereau sur lui, et au lieu de le faire vite, il s'amuse à décalquer péniblement, lentement, Sa propre écriture. Il prolonge ainsi l'opération pendant laquelle le risque pour lui est au maximum : car il lui sera vraiment difficile de faire croire que c'est un ennemi qui lui a glissé dans la poche le document criminel, et pendant qu'il se livre à ces lentes manipulations d'écriture, à ces minutieux travaux de décalquage qu'il ne pourra aucunement expliquer s'il est surpris, il est, je le répète, au maximum du danger.

Et c'est lui qui, par prudence, aurait ainsi prolongé la période la plus critique! C'est de la pure folie. D'ailleurs, comment aurait-il pu employer, avec un succès certain ou même probable, ce moyen présumé de défense? Il n'est vraiment pas commode, si graphologue qu'on soit, de distinguer toujours un mot écrit par un homme directement du même mot écrit par cet tomme et décalqué par lui.

Il eût donc été extrêmement difficile au coupable, Si le bordereau eût été pris sur lui, de le rejeter sur un autre en alléguant un décalque très difficile à établir.

C'est donc pour un moyen de défense tout à fait incertain et même nul que Dreyfus se fût exposé aux dangers résultant pour lui de la longueur de l'opération.

II

D'ailleurs, M. Bertillon, en supposant que le traître recourait à une facture aussi compliquée, aussi laborieuse, oublie qu'il n'était pas un traître d'occasion, n'opérant qu'une fois.

La première phrase du bordereau démontre qu'il s'agit d'un traître d'habitude : c'est donc souvent qu'il devait renouveler les envois. C'est donc souvent qu'il devait se livrer à la fabrication si étrangement compliquée et si manifestement dangereuse que lui prête le chimérique Bertillon.

Ce serait d'une déraison absolue, et d'une impossibilité complète.

Enfin, M. Bertillon, ayant en main le bordereau, a cédé à une illusion assez naturelle. Comme, pour lui, le bordereau était tout, il a supposé que pour le traître aussi le bordereau était tout, et que sur celui-ci devait se concentrer tout l'effort de précaution, toute l'ingéniosité de défense préventive du coupable.

C'est une erreur : le bordereau n'était pour le traître qu'une minime part du danger. Sans doute, la pièce pouvait être surprise. Mais c'est surtout en recueillant des renseignements, en empruntant des documents comme le manuel de tir, en faisant copier ces documents, en expédiant des notes plus ou moins volumineuses, en ayant des entrevues personnelles, comme il était inévitable, avec l'attaché étranger qu'il courait des risques : et c'est bien plutôt à l'ensemble de sa conduite qu'il devait appliquer son système de précaution et de dissimulation qu'aux quelques lignes du bordereau, hâtivement griffonnées et expédiées sans signature à la légation militaire.

En fait, Esterhazy était beaucoup plus près de la raison quand il écrivait tout simplement le bordereau, comme nous le verrons bientôt, de son écriture naturelle et courante.

En tout cas, M. Bertillon touche aux limites de l'absurde quand il suppose qu'en prévision d'un danger infiniment improbable et extrêmement réduit, le traître allait se condamner, pour la fabrication du bordereau, à des opérations complexes, longues, difficiles qui créaient pour lui un péril très grave.

C'est pourtant à cette imagination puérile et absurde que M. Bertillon n'a pas craint de donner, dans son graphique, une sorte de certitude matérielle et de précision linéaire. Cc sont ces suppositions inconsistantes et niaises qui ont été comme réalisées par lui en arsenal, en tranchées souterraines, en forgerie, en batterie, en cheminements obscurs d'espions ténébreusement conseillés.

Qu'une pareille aberration cérébrale ait pu se produire, cela est de l'humanité ; mais qu'elle ait pu, dans la stupide enquête menée contre Dreyfus, agir sur les décisions suprêmes des accusateurs et du ministre c'est ce qui sera la honte éternelle des coteries militaires, et un scandale de la pensée.

Mais par cette série de calculs enfantins et tortueux, Bertillon substituant sa pensée déréglée à celle du traître, n'avait paré qu'à une des deux hypothèses. Restait l'autre.

Restait le cas où le bordereau ne serait pas pris dans le tiroir ou dans la poche de Dreyfus, mais ailleurs. Dans ce cas, il devenait très dangereux qu'entre l'écriture du bordereau et sa propre écriture il y eût des ressemblances trop marquées. -

Il ne lui était plus possible alors de dire : C'est pour meperdre que mes ennemis ont fabriqué ces ressemblances. "puisquele documentn'étant pas trouvé sur luine pouvait le compromettreimmédiatement.

Etau contraireces ressemblances d'écritures mettaient surla trace du coupable et le désignaient.

Ainsi les ressemblances quidans la pensée de l'ingénieuxBertillondevaient servir la défense de Dreyfus au cas où lebordereau eût été pris sur lui devenaient au contraire accusatricesau cas où le bordereau serait pris ailleurs.

Que faire alorset comment résoudre la difficulté? C'est biensimple et notre psychologue ne s embarrassera pas pour Si peu.Dreyfusconseillé après coup par son subtil interprètemettra dansle bordereau des ressemblances d'écriture pour le cas ou lebordereau serait pris sur luiet il y mettra des différencesnotables pour pouvoir s'écrier au cas où le bordereau serait prisailleurs : " Ce n'est pas de moi. >

Et comme il y a en effet entre l'écriture du bordereau et cellede Dreyfusquelques ressemblances superficielles avec desdifférences caractériséesnotre Bertillon triompheetensubstanceil conclut ila trahison par le syllogisme suivant quidonne la clef de sa méthodele secret de son schéma et la mesurede son génie :

" Dans l'hypothèse où Dreyfus serait un traîtreil aurait misdans le bordereau des ressemblances avec sou écriture propre etdes différences. Or il y a en effet des ressemblances et desdifférences : donc Dreyfus est un traître. "

Il n'y a qu'un malheur : c'est quepareillement dansl'hypothèse où Dreyfus ne serait pas un traîtreil se pourrait aussifort bien qu'entre son écriture et celle du bordereauil y eutavecquelques ressemblancesdes différences.

Mais c'est la seule hypothèse à laquelle n'ait point songé M.Bertillon ; il asans y prendre gardeconsidéré d'emblée la trahisoncomme acquise et avec cette clefforgée par luiil s'est mismagistralement a' expliquer le bordereau. Il n'a pas songé uneminute que le bordereau pouvait être d'un autreet ques'il étaitd'un autreil était tout naturel quemalgré certaines rencontresd'écritureil n'y eut pas ressemblance complète de l'écriture deDreyfus et du bordereau.

C'est pourtant cet incroyable sophisme qui fait tout le fond dusystème Bertillon : c'est par cette imbécillité raisonneuse et cettelogique folle qu'a été soudainau cours de l'enquêteaggravé le casde Dreyfuset décidé son destin.

Pour que cette affaire fût complèteil y fallait la déraisonsuprême : elle y est.

L'illusion tenace-----------------

--- I ---

Et voici l'illusion tenace qui caractérise l'état spécial de M.Bertillon.

Deux ans aprèsquand ou lui eut fourni la preuve que l'écrituredu bordereau était identique à celle d'Esterhazyquand il l'eutreconnu lui-mêmeil persista à soutenir que le bordereau n'avait puêtre fabriqué que selon son système à lui.

Le colonel Picquart dé pose qu'après avoir eu en main deslettres d'Esterhazyil les a soumises à M. Bertillon :

M. Bertillondés que je lui eus présenté la photographiemedit : C'est l'écriture du bordereau. - Je lui dis : Ne vous pressez pas ;voulez-vous reprendre cet échantillon et l'examiner à loisir? - Ilme répliqua : Nonc'est l'écriture du bordereau ; d'où tenez-vouscela.?

Ainsipour M. Bertillondès qu'on lui soumetsans lui direquelles sont ces piècesdes lettres d'Esterhazyl'identité entrel'écriture du bordereau et l'écriture de ces lettres a éclaté. Il ne lenie pas devant la cour d'assises.

Voici ses parolesconfirmant celles du colonel Picquart :

#En déposant le papier sur la tableje lui ai dit : C'est encorel'affaire Dreyfus? - Il 'm'a dit : Oui... enfinje voudrais savoir votreopinion. - J'ai regardé cette écriture et je lui ai dit : Celaressemble singulièrement à l'écriture du bordereau...#

Le colonel Picquart lui laissa la lettre d'Esterhazy pourl'étudier à loisiret M. Bertillon ajoute :

#Je fis ce que me demandait le colonel Picquart : je fisphotographier le documentetma foije vous dirai que je ne m'ensuis pas occupé plus longuement. J'avais une écriture quiressemblait à celle du bordereau. Orj'ai fait la démonstrationabsolue que le bordereau ne peut pas être d'une autre personne quele condamné. *Qu'est-ce que cela me fait qu'il y ait d'autresécritures semblables à celle-là?* Il y aurait cent officiers auministère de la guerre qui auraient cette écriturecela me seraitabsolument égal car pour moi la démonstration est faite.#

Ainsivoilà un homme auquel il y a deux ans on a soumis unbordereau non signé. Ce bordereau offrait avec l'écriture de Dreyfusquelques ressemblancesmais aussibien des différences.Néanmoinsen vertu d'un système tout psychologiquec'est-à-direarbitraire et incertainsinon absurdeil conclut que le bordereaudoit être attribué à Dreyfus.

Deux ans aprèson lui présente un autre morceau d'écritureune lettre d'Esterhazy. Cette foisce ne sont plus desressemblances incomplètespartiellesincertaines : c'est l'identitéabsoluec'est la ressemblance foudroyante dans le détail commedans l'ensembletrait pour trait.

Cette identitéM. Bertillon lui-même en est saisimais il dit : *Qu'est-ce que cela me fait, puisqu'il y a deux ans j'ai fait ma démonstration?*

Comme un inventeur maniaque qui n'accepte pas le démentibrutal de l'expérienceM. Bertillon maintient contre l'évidence lesystème incohérent sous lequel il a accablé Dreyfus. Et il ne luivient pas une minute la pensée de se demander :

" Mais Si le bordereaucomme je l'ai cru il y a deux

ansest le produit d'une fabrication tout à fait compliquées'il estfait de l'écriture naturelle et directe d'Alfred Dreyfusde l'écriturede Dreyfus décalquée par lui-mêmed'altérations volontairesintroduites par Dreyfus eten outrecomme je l'ai dit aussidecertains mots de l'écriture du frèreMathieu Dreyfusdécalquée parAlfredSi le bordereau est vraimentcomme je l'ai affirmé auxjugesune macédoine d'écritures aussi extraordinairementcomposéepar quelle rencontre merveilleusepar quel miraclesans précédent sous les cieuxl'écriture spontanéenaturelled'unautre officier ressemble-t-elletrait pour traitlettre pour lettrepoint par pointau produit artificiel& l'étonnante mixture quej'avais cru démêler? "

Non! pas une minutecette question n'effleure l'esprit de M.Bertillon. Il a son systèmecela le dispense de toute raison. Etcontre ce système la véritél'évidence se brisent.

--- II ---

j'ai assisté à la déposition de M. Bertillon devant la courd'assises : comme ces spirites qui vous parlent avec assurance deleurs révélationsmais qui ne sont pas pressés de vous faireassister aux expériences décisivesM. Bertillon affirmait devant lacour et devant la postéritél'excellence de son systèmemais ilhésitait à l'analyser devant nous ; il ne laissait échapper que desbribes.

Et pendant qu'il parlaitpendant que la défense lui arrachaitlambeau par lambeaul'aveu de son rêve extravagant la défensetriomphait.

Et chose curieuse : les officiers des bureaux de la guerrequiétaient làcommandants et générauxpar leurs ricanementsparleurs haussements d'épaulesaffectaient de se désintéresser deBertillon. Qu'y avait-il de commun entre ce délire et eux?Trop tardmessieurs!

Ce n'est pas après le procèsce n'est pas après lacondamnation qu'il fallait reconnaître et désavouer l'aberration decet homme. Vous le raillez maintenant mais vous vous êtes servisde sa déraison pour condamner l'innocent.

Etrange justice qui en est réduite à rejeteravec mépris lelendemainles instruments d'accusation dont elle a usé.

A les rejeter et à les cacher Car le lendemainle ministère dela guerre signifiait à Bertillon qu'il eût à se taire. Et il se refusa*par ordre*à expliquer publiquement sa méthode.

Pauvre outil faussé que l'on jette au loin ou qu'on enfouit sousterre quand une fois l'attentat est consommé!

Mais quoi que fassent les officiersmêlés comme enquêteursou comme juges au procès Dreyfusils ne peuvent plus se séparerde Bertillon ; ils restent éternellement solidaires de lui. S'ils ontpris son système au sérieuxsa déraison est leur déraisonet s'ilsne l'ont pas pris au sérieuxs'ils s'en sont servissans y croirecequi est déraison chez lui est crime chez eux.

--- III ---

Mais admirez l'inconscience des accusateurs. Quelquejugement que l'on porte sur la méthode de M. Bertillonelle est toutà fait particulière. Il ne s'agit plus avec lui d'une expertised'écritures ordinaire ; il le déclare lui-même devant la courd'assises (page 406) :

" j'ai des preuves qui ne sont pas précisément des preuvesgraphiques. je n'ai pas confiance dans l'expertise des écritures ; jecrois que c'est une chose qui est bonne pour une éliminationmaisqu'ensuite il faut faire table rase! "

Ainsiil n'y a rien de commun entre le travail fait par M.Bertillon et le travail fait par les quatre autres experts. MM.CharavayTeyssonnièresGobertPelletieront

procédéeuxâ une expertise d'écritures ; c'est comme graphologuesqu'ils ont étudié le bordereau.

MM. Charavay et Teyssonnières ont conclu qu'il devait êtreattribué à Dreyfus. MM. Gobert et Pelletier ont conclu qu'il nepouvait pas être attribué à Dreyfus : deux contre deux.

Mais quoique leurs conclusions fussent opposéesleur travailétait du même ordre. C'était une expertise d'écriture et rien quecela.

La méthode de M. Bertillonquelle qu'en soit la valeurétaitdonc d'une tout autre nature et son travail était hors cadre.

- Orde ce fait Si importantil n'y a pas trace dans l'acted'accusation. Voici le passage qui concerne M. Bertillon

#M. Bertillonchef du service de l'identité judiciairechargéaussi d'un premier examenavait formulé le 13 octobre 1894 sesconclusions comme suit : " Si l'on écarte l'hypothèse d'un documentforgé avec soinil appert maintenant que c'est la même personnequi a écrit la lettre et les pièces incriminées. "

Dans son rapport du 23 du même moisétabli après un examenplus approfondi et portant sur un plus grand nombre de piècesM.Bertillon a formulé les conclusions suivantes qui sont beaucoupplus affirmatives : " La preuve est laitepéremptoire ; vous savezquelle était mon opinion du premier jourelle est maintenantabsoluecomplètesans réserve aucune. "#

je défie qu'on puisse démêler dans ces lignes qu'il y a unabîme entre la méthode de M. Bertillon et une expertise d'écritures.

Evidemment Si les enquêteurs y avaient pris gardes'ils s'enétaient rendu compteil y aurait un mot là-dessus dans l'acted'accusation. Mais non : le rapport Bertillon est traité comme unsimple rapport d'expertise : il vient s'ajouter aux autres rapportsd'experts ; il est clair que les enquêteurs demandaient simplementaux experts : e Concluez-vous contre Dreyfus? - Oui. - C'est bien ; "et n'examinaient de prés ni par quels procédés ni par quelsprincipes ils avaient conclu.

Mais nousmaintenantqui savons par le schéma de Bertillonet par sa déposition en cour d'assises â quelle aventureuse etextravagante méthode il a demandé ses conclusionsnous avons ledroit de dénoncer l'inconscience avec laquelle les accusateursprésentent son rapport comme tout pareil aux autres.

--- IV ---

Pourtant dans les quelques lignes de lui qu'on citesi courtessoient-ellesquelque chose d'étrange encore se devine. Dans sonpremier rapportil conclut que Dreyfus est bien l'auteur dubordereau si l'on écarte l'hypothèse d'une pièce forgée avec soin . Donctout de suiteavec son goût du compliquéM. Bertillona pensé à une pièce forgée ; mais au débutil lui apparaissait quecette pièceSi elle avait été forgéeavait dû l'être par un autre queDreyfus. Aussiau débutM. Bertillon ne pouvait concilier laculpabilité de Dreyfus et sou penchant pour l'hypothèse compliquéed'une pièce forgée. Dans l'intervalle entre ses deux rapportsunéclair de génie a luiet la conciliation lui a apparu. Ouilebordereau était une pièce forgée ; mais elle l'avait été par l'auteurdu bordereau lui-même. Le roman était plus mystérieux encore etplus étrange : dès lors il était plus vraiet la certitude étaitabsolue. Ainsi travaillait l'imagination de M. Bertillonet lebordereau n'était pour lui qu'une de ces nuées inconsistantes oùl'esprit croit voir les formes qu'il veut.

Tout cela a échappé aux enquêteurs ; tout celapour lesaccusateursest nul et non avenu. Ils ne paraissent même pas avoirsoupçonné le chaos de suppositionsde fantaisies etd'extravagances(lui s'agite dans la pensée et le rapport de M.Bertillonc'est-à-dire dans l'accusation elle-même dont M.Bertillon a étéau moment décisifla caution et le répondant.

Le chaos de l'enquête---------------------

--- I ---

Et ce qui ajoute encore au chaos de l'enquêteà sonincohérence et à son étrangetéc'est que quelques-uns desenquêteurs ont mêlé à la confection du bordereau le frère del'accuséMathieu Dreyfus.

C'est d'abord l'enquêteur préalablecelui qui a tout menéM.du Paty de Clam. Voici ce que dit le colonel Picquart (tome Ipage288) :

#La seconde personne à qui je montrai cet échantillon del'écriture du commandant Esterhazyfut le colonel du Patyalorscommandant. Je ne le lui confiai que quelques minutescinqminutesje croiset il me dit : " C'est l'écriture de MathieuDreyfus ". Il faut vous direpour expliquer celaque le colonel duPaty prétendait que pour écrire le bordereauAlfred Dreyfus avaitfait un mélange de son écriture avec celle de son frère.#

M.du Paty de Clam n'a point démenti celaetau contrairedans la conversation suprême qu'il a eue avec Dreyfusaprès lacondamnation de celui-ciil lui a parlé encore de la " complicité "de sa famille.

Je supposepour le dire en passantquelorsque le généralMercierdans l'interview qu'il accorda le 28 novembre 1894 à M.Léser du Figarolui disait : " Tout ce que l'on peut affirmerc'estque la culpabilité de cet officier est certaine et qu'il a eu descomplices civils "il faisait allusion au concours que MathieuDreyfus aurait prêté à son frère pour la confection du bordereau.

Cette suggestion ne lui venait pas seulement de M. du Patyelle lui venait de M. Bertillon. L'opinion de celui-ci n'est pasdouteuse. Quand le colonel Picquart lui montra les lettresd'Esterhazyil s'écria : " C'est l'écriture du bordereau... ou celle deMathieu Dreyfus. "Ilassimilait donc l'une à l'autre.

D'ailleursil résulte dé sa déposition même qu'il s'est servipour démontrer la culpabilité d'Alfred Dreyfusde deux ou troislettrés de Mathieu Dreyfus saisies dans le buvard d'Alfred à sondomicile.

Ces lettrespar leur contenun'avaient aucun rapportmêmelointainavec une affaire dé trahison ou avec la défense nationale.Elles étaient sur des sujets indifférentune entre autres sur unfusil de chasse.

ImmédiatementM. Bertillon ramène ces lettres au bordereau :il les fait entrer dans le plan de fabrication extrêmement complexequ'il prête à l'accuséet il affirme que celui-ci a utilisépardécalquecertains motscertaines lettres de Mathieu Dreyfus pourdéguiser en partie sa propre écriture.

Ainsi il ne suffit pas à Alfred Dreyfusselon M. Bertillond'avoir laissé subsister exprès entre son écriture et celle dubordereaucertaines ressemblances ; il ne lui suffit pas d'avoirJuxtaposé aux mots courants de sa propre écriture des mots de sapropre écriture décalqués par lui même ; il ne lui suffit pas d'avoirglissé dans cette mixture certaines lettres certaines formesgraphiquescomme les doubles SSqui ne sont ni dans sa propreécritureni dans celle de son frère : il faut encore qu'il utilisecertains éléments de l'écriture de son frère et qu'il jette cesuprême ingrédient dans le bordereauvéritable chaudière deMacbeth où l'imagination de M. Bertillonsorcière incomparablemêlé> broiedénature les éléments.

--- II ---

C'est donc entendu. Selon M. du Paty de Clam et selon M.Bertillonil y a dans le bordereau des parties de l'écriture deMathieu Dreyfus.

Combien cette hypothèse est intenable et absurdedeux motssuffisent à le montrer. D'abordcomment concilier cetteimprudence d'Alfred Dreyfus gardant dans son buvardsix moisencore après la confection du bordereaudes pièces qui peuvent lecompromettreavec ce que dit l'acte d'accusation?

On y lit ceci :

#Au moment de son arrestationle 15 octobre dernierlorsqu'on lé fouillail dit : " Prenez mes clefsouvrez tout chezmoi ; vous ne trouverez rien. " La perquisition qui a été pratiquée àson domicile a amené à peu prés le résultat indiqué par lui. Mais ilest permis de penser que Si aucune lettre même de famillesaufcelles des fiançailles adressées à madame Dreyfusaucune notemême des fournisseursn'ont été trouvées dans cette perquisitionc'est que tout ce qui aurait pu être en quelque façon compromettantavait été caché ou détruit de tout temps.#

C'est admirableet il est clair que ce systèmed'interprétation fera toujours un coupable d'un innocent.

De même qu'on dit : " Si l'écriture du bordereau ne ressemblepas tout à fait à la siennec'est qu'il l'a déguisée volontairement ; "on dit : " Si après une arrestation soudaineon n'a trouvé chez luiaucun papier compromettantc'est que de tout temps il faisait toutdisparaître. "

Ouiquelle est l'innocence qui résistera à ces partis pris deraisonnement?

Mais en tout casque M. Bertillon explique comment cethommequi détruit Si soigneusement tout ce qui peutmême à unfaible degrélé compromettreconserve justementsix mois encoreaprès la confection du bordereaules lettres de son frère qu'ilaurait utilisées pour ce bordereau.

C'est le document qui va le perdrequi va perdre son frère! etc'est justement ce document qu'il garde dans son buvardquandl'opération est depuis longtemps finie!

Et l'homme qui commet cette folie est le polytechniciencalculateur et retors qui selon M. Bertillon a prévu tous les castoutes les formes possibles du danger> et qui a paré à tout!

Ouil'homme quiselon M. Bertillona craint que le bordereaufût saisi sur luià son domicile ou dans sa pocheet à qui ce dangerde quelques minutés a paru Si grand qu'il y a presque toutsubordonnéce même homme garde à son domicilesur sa table detravaild'avril en octobreles lettres dé son frère qui sont entréescomme éléments dans le bordereau?

Qu'on répondeou qu'on essaie même de répondre. Mais M.Bertillon n'a pas même entrevu la contradiction misérable où il seheurtaitSi Dreyfus est un étourdiun imprévoyanttout le systèmede démonstration psychologique dé M. Bertillon tombepuisqu'ilsuppose avant tout le profond esprit dé calculde prévoyance et dedissimulation de Dreyfus.

Et si celui-ci est au contraire subtilsoupçonneux etminutieusement prudent comme l'exige le systèmecomment est-ilpossible qu'il laissé traîner ainsiet qu'il réservé exprès pour leregard perçant du grand homme le document le plus dangereux pourlui?

Incohérence de plus qui s'ajoute à toutes les incohérences decette instruction fantastique> qui déconcerte toute pensée.

--- III ---

Mais encorequel intérêt avait donc Dreyfus à utiliser ainsipour le bordereau l'écriture de son frère?

Ou bien l'écriture de Mathieu Dreyfus ressemblait à celled'Alfred : et vraiment Dreyfus n'avait point besoin de copier sonfrère pour introduire dans le bordereau des ressemblances à sapropre écriture ; il n'avait qu'à écrire lui-même.

Ou bienau contrairel'écriture de Mathieu Dreyfus différaitde celle d'Alfred ; et si celui-ci voulait introduire dans lébordereau des traits d'une écriture différenteil n'avait qu'à copierl'écriture de n'importe qui.

Tout valait mieux pour lui que de copier celle de son frère.

Car ceci était dangereux à tous égards. C'était dangereuxd'abord pour son frèrequi pouvait ainsi être impliqué dansl'affairé. On pouvaiten effetsupposercomme l'a insinué M.Bertilloncomme l'a insinué M. du Patyqu'il savait l'usage auquelAlfred Dreyfus destinait ces lettrés et qu'il y avait même introduità dessein quelques mots utilisables pour le bordereau.

C'était aussi très dangereux pour Dreyfus lui-mêmecarl'écriture de son frèreSi On la retrouvait dans le bordereauledénonçait lui-même.

Copier l'écriture de son frère était donc pour Dreyfus lamanoeuvre la plus inutile et la plus redoutable à la foisc'est-à-dire la plus absurde.

Et il a fallupour la lui prêterl'imagination égarée de M.Bertillon uniquement occupé à corser son feuilleton scientifiqueromanesque et ténébreux.

Il y a fallu aussi le cerveau de faussaire de du Paty de Clamde l'homme connu aujourd'hui comme l'esprit le plus trouble etl'intrigant le plus misérable.

On sait à présentmalgré la complaisance dés jugesque duPaty de Clam emploie de préférencedans le crimeles moyenscompliqués et tortueuxet il était tout naturel qu'il supposât que lebordereau avait été fabriqué de même

Dans ce bordereau où Bertillon et du Paty de Clam avaient cruvoir comme en un miroir magique tant de scènes étrangesDreyfusdécalquant sa propre écritureDreyfus mêlant écriture spontanée àson écriture décalquéeDreyfus saupoudrant de différencescaractéristiquesla ressemblance générale d'écritureet poussantla rouerie jusqu'à " combiner dans le style la concision et laprolixité "Dreyfusenfin décalquant l'écriture de son frèreouidans ce miroir magiqueBertillon et du Paty de Clam n'avaient vusans y prendre garde- que leur propre imagele reflet trouble deleur' prétentieuse sottise ou de leur ténébreuse perversité.

Mais enfinpuisque ce prétendu emprunt d'écriture à MathieuDreyfusSi absurde qu'il soitétait affirmé par Bertillon et du Patyde Clampuisqu'ils expliquaient par là une partie au moins desdifférences qui séparent l'écriture. du bordereau de l'écriturepropre de Dreyfus ; pourquoi n'y a-t-il pas eu là-dessus uneenquête? Pourquoi Mathieu Dreyfus n'a-t-il même pas étéinterrogé?

La question pourtant en valait la peiné. On n'a contre unhomme que quelques lignes d'écritures non signéeset qu'il affirmen'être point de lui. Entre ce morceau incriminé et l'écriturehabituelle de cet hommeil y a des différences notables. Grandedifficultéà coup sûrpour des informateurs sérieux!

Or ; voici que deux enquêteurs suggèrent une hypothèse (luiexpliquerait au moins en partie ces différences et qui fournirait unélément de conviction. Pourquoi n'a-t-on pas soumis à un examen enforme cette hypothèse? Pourquoi les experts n'ont-ils pas étéchargésofficiellementde comparer l'écriture de Mathieu Dreyfusà celle du bordereau?

Si l'accusation ne prenait pas au sérieux cette hypothèseprécise de M. Bertillonpartie essentielle de son système etapplication notable de sa méthodepourquoi a-t-elle pris ausérieuxen bloclé système de M. Bertillon et ses conclusions?

Siau contraireelle prenait au sérieux cette hypothèseprécise et si grave pour Dreyfuspourquoi ne l'a-t-elle pas soumiseà une vérification exacte et à un contrôle régulier?

Mais non! Il fallait aboutir et aboutir vite. Les bureaux de laguerre s'étaient engagés à fond contre le juif Dreyfusdont la seuleprésence à l'Etat-Major menaçait le monopole militaire de la ruedes Postes : l'Etat-Major avait forcé la main au ministre hésitanten communiquantmalgré luiaux journaux antisémitesle nom etla religion de l'officier prévenu : la bonne presse de démagogiecléricale hurlait ou grondaitattendant sa proie. On avait bien letemps de raffiner et d'étudier! Mettre en cause Mathieu Dreyfusavec Alfredpour lé même bordereauc ' eût été avouer au publicqu'il y avaitdans l'écriture du bordereaudés élémentsdéconcertantsque l'affaire n'était point simpleque la culpabilitén'était point certaine! En avant donc! et ne nous arrêtons pas à cesvétilles!

Et c'est ainsi que l'enquêteconduite par l'extravagant'Bertillonde concert avec le louche du Patya abouti à accablerDreyfus sans autre charge qu'un morceau d'écriture quide l'aveumême de Bertillonde l'acte d'accusationne ressemblequ'imparfaitement à l'écriture dé Dreyfus. Et l'acte d'accusationadoptant la méthode insensée de Bertillondéclare que Si laressemblance n'est pas complètec'est parc que Dreyfus a déguiséson écriture.

Une fois encore quel est l'innocent quiavec un pareilsystèmepourra échapper?

Mais en regard de toute cette déraison et de tout ce parti prisqu'on me permette une bien simple supposition. En octobre etnovembre 1894quand lés bureaux de la guerre s'acharnaient surDreyfus sans autre indice que le bordereausi tout à coup unofficier du bureau dés renseignements avait appris ce qu'étaitEsterhazys'il avait connu lés lettrés à Mme de Boulancys'il avaitapporté aux enquêteurs dés spécimens de son écritureimmédiatementquelle que fut la passion dé l'Etat-Major contre lejuifou aurait dû abandonner la poursuite commencée contreDreyfuset poursuivre Esterhazy.

La vérité a été connue trop tardet lés bureaux dé la guerreont pu s'abandonner sans frein au génie dé M. Bertillon. Leurresponsabilité est devenue terrible depuis que sachant la vérité ilsl'étouffent systématiquement par le faux et par la violence : maiselle était grande déjà en 1894 lorsque pour condamner Dreyfus sansautre indiceils torturaient parles suppositions les plus absurdesl'écriture du bordereau ; c'est une sorte d'inquisition mentale quiarraché dé forceà une pièce d'écriturepar les hypothèses lés plusviolentes et la logique la plus frauduleuseun aveu de culpabilitéqui n'y est pas.

LE VERITABLE TRAITRE--------------------

Le document révélateur----------------------

--- I ---

Le véritable auteur du bordereau pour lequel a été condamnéDreyfusc'est Esterhazy.

Le véritable traîtreappointé par l'Allemagne pour livrer léssecrets de la défensec'est Esterhazy. -

Ce traîtreprotégé par les générauxpar lés ministresparles jugespar lés professionnels du patriotismeil faut que devantle peuple il soit démasqué.

Depuis dix-huit mois Dreyfus était condamné ; depuis dix-huitmoisl'innocentfrappé sans preuve et sans raisonsubissait sonterrible supplicequand le bureau des renseignements du ministèredé la guerre fut mis en éveil par un document très inquiétant.

Ce n'était plus lé colonel Sandherr qui dirigeait le service désrenseignements. Il avait dû se retirer à la suite d'une maladiecérébrale et il avait été remplacé par le lieutenant-colonelPicquart.

Oren mai 1896celui-ci recevait une lettréou plusexactement une carte-télégrammeadressée par l'attaché militaireallemand ou un de ses agents au commandant Esterhazy. Cettelettrequ'on veuille bien le remarquerétait apportée auministère de la guerre dans les mêmes conditions que le bordereau>sur lequel fut condamné Dreyfus.

Elle offrait donc lés mêmes garanties d'authenticité que lebordereau.

Comme le bordereauelle avait été saisie à la légationmilitaire allemande. Elle était apportée par lé même agentpar lemême serviteur de la légationqui avait apporté le bordereau.

Et comme le bordereauelle était apportée coupée en menusmorceaux.

C'était là une précaution toute naturelle pour couvrir l'agentqui servait la police française. S'il avait remis au service désrenseignements les documents entiersnon déchiréscesdocumentspassant sous lés yeux de plusieurs personnes dans lesbureauxauraient été aisément reconnus : leur provenance eût étéainsi connue et la moindre indicationla moindre imprudencepouvait perdre l'agent qui la livrait.

Au contrairequand ils arrivaient en petits morceauxils neprenaient de sens qu'une fois reconstitués ; et seullé chef duservice des renseignements et les deux officiers qui l'assistaientdans lé travail de reconstitution étaient au courant.

Voilà comment le bordereau était parvenu au ministère enoctobre 1894coupé en morceaux ; voilà comment la lettre del'attaché militaire à Esterhazy parvint en mai 1896coupée enmorceauxet par les mêmes voies que le bordereau.

--- II ---

Nous connaissons officiellement le texte de ce documentqu'on a appelé le petit bleuparce que> au procès d'Esterhazylégénéral de Luxerprésident du Conseil de guerreen a donnéconnaissance dans la partie publique - du procès.

Le voici :

#J'attends avant tout une explication plus détaillée que celleque vous m'avez donnéel'autre joursur la question en suspens. Enconséquenceje vous prie de me la donner par écritpour pouvoirjuger si je puis continuer mes relations avec la maison R...ou non.

Monsieur le commandant Esterhazy27rue de laBienfaisanceà Paris.#

Cette lettre était signée C... Son authenticité n'était pasdouteuse ; carje le répèteelle était apportée directement de lalégation militaire allemandede la même façon que lé bordereau.

III

En soipar son contenucette carte-lettre était bien loind'être décisiveet certeselle né suffirait pas à démontrer latrahison d'un homme. Cependantil sera bien permis de dire que lesadversaires de Dreyfus triompheraient bruyamment s'ils pouvaientproduire contre lui une pièce de cette gravitéun indice de cettevaleur. En tout caselle démontre au moins qu'entre l'attachémilitaire allemandM. dé Schwarzkoppenet le commandantEsterhazyil y avait dés relations louches.

Ce n'était pas assez pour conclure contré le commandant tEsterhazy : c 'était assez pourouvrir une enquête sur lui.

C'est ce que fit tout de suite le lieutenant-colonel Picquart.Là est lé crime qu'on ne lui a pas encore pardonné.

Aujourd'huil'Etat-Major protecteur d'Esterhazy et lésjournaux à sa dévotionpour affaiblir l'effet de cette premièrepièceinsinuent qu'elle est un faux.

Ils insinuent qu'elle pourrait bien avoir été fabriquée par lelieutenant-colonel Picquart lui-même. Et ils invoquent pour celadeux arguments misérables.

Ils disent que le colonel Picquarten priant son subordonné lecapitaine Lauth de photographier cette piècelui a recommandé defaire disparaître sur la photographie les traces de déchirure.

C'est puérilcar c'est ce qui se pratique toujours quand onfait la photographie d'un document déchiré. Et cela ne pouvaittromper personnepuisque c'est l'original seul qui fait foiet quel'original portait forcément toujours les traces de déchirure.

Le colonel Picquart prenait là simplement une précaution trèssage. Comme il y avait euà propos du procès Dreyfus desindiscrétions et des bavardages sur le bordereaucomme on savaitdans les bureaux de la guerre qu'il était parvenu déchiréSi laphotographie de la carte-télégramme avaitelle aussirévélé désdéchiruresson origine aurait été aisément devinée et lé secretnécessaire a l'enquête eut été compromis.

Bien mieuxle colonel Picquart n'avait aucun intérêtpourétablir l'authenticité de la pièceà faire disparaître les traces dedéchirure : car cesdéchirures au contrairepareilles à celles dubordereau et s'expliquant par l'identité dé provenanceajoutaient àl'authenticité de la carte-lettre.

Et qu'on n'oublie pas quepour les fac-similés du bordereaul'Etat-Major avait fait disparaître la trace dés déchirures ; lecolonel Picquart né faisait que se conformer à l'usage même desbureaux dé la guerre.

Il faut à ceux-ci une singulière mauvaise foi et un désir bienviolent dé sauver à tout prix Esterhazypour oser le lui reprocher.

Le second grief est aussi puérilet le colonel Picquart s'enest expliqué dans sa déposition avec une simplicité d'accentuneclarté et une sincérité décisive :

#(Procès Zolatome Ipage 298) : On m'a reproché ensuited'avoir voulu faire dire que la carte-télégramme était d'unepersonne déterminée. Le fait s'est passé d'une façon bien simple :j'examinais ce document avec le capitaine Lauthet le capitaine medit : " Mais ce document n'a aucun signe d'authenticité ; il faudraitqu'il eût une dateun cachet de poste. "

Là-dessusje lui dis : " Mais vous pourriez bien témoignervousd'où il vientvous savez bien de quelle écriture il est.> Il merépondit : " Ah! nonjamais. Je ne connais pas cetteécriture. "

Remarquez que la chose s'est passée exactement comme celaqu'il n'y a pas eu un mot de plus ou de moinset je crois que ladéposition du commandant Lauth n'a pas dû être différente de lamienne a' cet égard. Cet officier n'a attaché au moment même aucuncaractère douteux à ma question. La preuvec'est que nous sommesrestés dans les meilleurs termes ; la preuvec'est qu'il m'a reçuensuite à sa tablechose qui ne se fait pas d'habitude entre uninférieur et un supérieur ; en un motnous étions restés dans lesmeilleurs termes.

Orsi j'avais voulu le subornerlui imposer une opinion quin'était pas la siennej'aurais commis une action qui ne m'eut paspermis dé rester en relations de camaraderie avec lui.

Plus tard*lorsque cette carte-télégramme m'a conduit aubordereau Dreyfusles choses se sont gâtées* ; on n ramassé tousces petits faitset ou s'en est servi contre moi en les dénaturant.

Du resteil y a une chose qui montre très bien comment onpeut se servir des faits les plus petitslés plus simplesquand onveut perdre quelqu'un : . il y a une autre chose qui m'a été reprochéebien qu'elle ne soit pas mentionnée au rapport Ravaryc'est d'avoirvoulu faire mettre le cachet de la poste sur le petit bleu.

jamais de la vieje n'ai eu une intention pareille ; d'ailleursje crois que la chose est encore de la même espèce que cetteaffaire de subornation.

Dans la déposition écrite du commandant Lauthqui m'estassez présente à la mémoirecet officier affirme m'avoir dit enparlant du petit bleu : " Cette pièce n'a aucun caractèred'authenticitéil faudrait une date ou le cachet de la poste ". Il estprobable que ce mot a été répétédénaturéet qu'on est parti de làpour dire que j'avais voulu faire - apposer le cachet de la poste.#

--- IV ---

On peut ajouter que le cachet de la poste n'aurait en riengaranti l'authenticité. Il est toujours facile &' l'autorité militaireSi elle fabrique un documentdé le jeter àla poste et de l'y faire saisir. Le colonel Picquartdans l'hypothèseoù il aurait voulu donner â une pièce fausse un caractèreauthentiquen'avait donc aucun intérêt à la faire timbrer.

Ce qui faisait l'authenticité du petit bleu c'est au contrairequ'il vint directementcomme le bordereauet par les mêmes voiesque luide la légation militaire allemande.

D'ailleursquel intérêt pouvait avoiren mai 1896le chef duservice des renseignementsà fabriquer un faux contre Esterhazy?

Bien mieuxquel intérêt pouvait avoirâ ce momentn'importequelle personne au mondeà user contre Esterhazy d'une piècefausse?

Les adversaires de la révision du procès Dreyfus ont indiquéque la famille Dreyfus et ses amis voulaient substituer aucondamné un autre coupable et qu'ils avaient choisi à Cet effetEsterhazy.

Nous verrons que cette hypothèse désespérée ne résiste pas âl'examen.

Maismême dans ce casquel intérêt aurait-on euen mai1896à fabriquer cette carte-lettre contre Esterhazy?

Ou bienà ce moment-làon ignorait que toute la conduited'Esterhazy était abominable et suspectequ'il avait écrit à Mme deBoulancy des lettres odieuses et qu'entre son écriture et celle dubordereau il?J avait une ressemblance " effrayante "comme ille dit plus tard lui-même.

Si on ignorait tout celail était bien inutile de créer contreEsterhazy un faux qui ne mènerait à rien.

Et Si au contraireon pouvait savoirdès ce moment-làquedes charges réellessérieusesterriblespesaient sur Esterhazyàquoi bonau lieu de produire directement ces chargescompromettre une cause solide par la fabrication d'un faux?

La carte-lettre ne pouvait pas constituer une preuve : ellepouvait simplement mettre sur la piste. A quoi bon ouvrir cettepiste par un fauxSi l'on avait déjà des soupçons graves contreEsterhazy? Et Si on n'avait pas à cette époque la moindreconnaissance d'Esterhazypar quel miracle la piste ouverte par unfaux conduira-t-elle précisément à un homme dont l'écritureressemble " effroyablement " à celle du bordereau?

La véritéc'est qu'à cette datepersonne aux bureaux de laguerrepersonne non plus parmi ceux qui croyaient à l'innocence deDreyfusn'avaient la moindre connaissance d 'Esterhazy.

Personne ne pouvait donc songer à fabriquer un faux destiné àle perdre. Ce faux était inutile dans tous les cas. Il était inutile s'iln'y avait pas d'autres charges contre Esterhazy ; il était inutileaussi s'il y avait d'autres charges.

--- V ---

Enfinvoici qui coupe court à toute controverse. Depuis deuxansdepuis l'automne de 1896depuis que le colonel Picquartenenquêtant sur Esterhazya découvert qu'il était l'auteur véritabledu bordereaule traître véritabledes haines effroyables se sontabattues sur le colonel Picquart.

Les bureaux de la guerreresponsables de l'enquête contreDreyfus et de la condamnation d'un innocentont juré une hainesans merci à l'homme quien découvrant leur erreurhumiliait leuramour-propre et compromettait leur avenir.

La haute arméeexaspérée par le rude coup qu'un officierportait à l'infaillibilité militaireest acharnée à le perdre.

La réaction cléricale et antisémitequiil y L quatre ansasaisi le juif Dreyfus comme une proie et qui ne veut pas le rendredénonce le colonel Picquart comme un malfaiteur public.

Les gouvernantsincapables de résister à l'opinionaveugleaffolés d'ambition et de peurse prêtent contre l'officiercoupable d'avoir vu la vérité et de l'avoir diteaux plus répugnantesbesognes.

Il n'a pas suffi de lui arracher son grade. Le voilà maintenantjeté en prisonen attendant sans doute qu'on le livre au huis closdes Conseils de guerrepour avoir dit à M. Cavaignac qu'il setrompait sur la valeur d'un document.

Parce que tout le système d'orgueild'arbitraire et demensonge de la haute armée s'est heurté à la conscience de cethommeil est maudit et livré aux bêtes : tous les jours il estaccusé de trahison parce qu'il a trouvé le véritable traître.

Et pourtantSi l'on insinue qu'il a fabriqué la carte-lettreonn'ose pas l'affirmer. On n'ose pas le poursuivre pour cela [On vientde s'y déciderau moment même où je relis Ces épreuves. Mais ladate tardive de cette décision montre bien qu'il n'y a là qu'unemanoeuvre désespérée de l'Etat-Majoret tout mon raisonnementsubsiste.] On sait que cette accusation serait Si monstrueuse et Siridicule qu'on hésiteet c'est la meilleure preuve de l'authenticitéde la carte-télégramme qui a jeté une première lueur sur lesrelations suspectes d'Esterhazy avec M. de Schwarzkoppen.

--- VI ---

Cette carte-lettre subsiste doncavec toute sa gravitéet cen'est pas le piètre argument d'Esterhazy qui la détruira. Il a dît àson procès devant le Conseil de guerre : " Il n'est pas admissible queSi j'avais des relations louches avec la personne visée par M.Picquartelle soit assez bête pour m'écrire à moi qui serais unespiond'une telle façonen mettant mon nommon grademonadressesur une carte ainsi jetée à la posteune carte qu'on laissetraînerqui peut être ouverte par mes domestiquespar lesconciergespar ma famille. C'est invraisemblable. "

Esterhazy n'oublie qu'une chose : c'est quesignée seulementde l'initiale conventionnelle Ccette carted'ailleurs ferméenepouvait le compromettre ni auprès des conciergesni auprès desdomestiques en supposant qu'ils aient pu la lire.

Pour qu'elle devînt une charge contre luiil fallait qu'elle fûtsoustraite à la légation mêmecomme l'avait été le bordereauetportée directement au ministère.

Et celaà coup sûrle correspondant d'Esterhazy ne l'avait pasprévude même qu'il ne pouvait savoir encoreà cette dateque lebordereau lui avait été dérobé.

Il est donc établiouSi l'on veutinfiniment vraisemblableque c'était bien une lettre de la légation allemande à M. Esterhazyquien mai 1896parvenait au bureau des renseignementsetmettait en éveil le lieutenant-colonel Picquart.

Ce qu'est Esterhazy-------------------

--- I ---

C'était un premier indice> et le colonel Picquart ouvrit uneenquête. Il reçut tout d'abord sur la vie privée du commandant lesrenseignements les plus déplorables.

Au contraire de DreyfusEsterhazy menait une vie de désordreet de jeu qui l'acculait sans cesse à d'extrêmes besoins d'argent etle tenait dans une violente agitation d'esprit. Vivant d'opérationsde Bourses et d'expédients douteuxil était sans cesse à la veilled'une catastrophe.

Sa violence haineuseeffrénée et sans scrupuleéclate danstoutes ses lettres. Contre la France surtoutilsemble toujours exaspéré. Il écrit à Mme de Boulancy : " LesAllemands mettront tous ces gens-là (il s'agit des Français) à laraison avant qu'il soit longtemps. " Il lui écrit : " Voilà la bellearmée de France! C'est honteuxet Si ce n'était pas la question depositionje partirais demain. J'ai écrit à Constantinople : Si on mepropose un grade qui me conviennej'irai là-bas ; mais je nepartirai pas sans avoir fait à toutes ces canailles *uneplaisanterie de ma façon*. " Il lui écrit encore : " Mes grandschefspoltrons et ignorantsiront une fois de plus peupler lesprisons allemandes. "

Voici de quel ton il parle d'une femme : " Je suis à l'absoluemerci de cette drôlesseSi je commets vis-à-vis d'elle la moindrefaute ; et c'est une situation qui est loin d'être gaie ; je la haistupeux m'en croire et donnerais tout au monde pour être aujourd'hui àSfax et l'y faire venir. Un de mes spahisavec un fusil quipartirait comme par hasardla guérirait à tout jamais. "

Enfindans une lettre qu'il a vainement tâché de nier et dontl'authenticité est certaineil se livre contre la France a unevéritable explosion de haine sauvage.

#Je suis absolument convaincu que Cc peuple (c'est le peuplefrançais) ne vaut pas la cartouche pour le tuer ; et toutes cespetites lâchetés de femmes saoules auxquelles se livrent lesnommesme confirment à fond dans mon opinion ; il n'y a pour moi(lu 'une qualité humaineet elle manque complètement aux gens dece payset sice soiron venait me dire que Si *j'étais tué demaincomme capitaine de uhlans en sabrant des Françaisje seraisparfaitement heureux*... Je ne ferais pas de mal à un petit chien*mais je ferais tuer cent mille Français avec plaisir*... Aussi tousles petits potins de perruquier ou goguette me mettent-ils dans unerage noire ; et Si je pouvaisce qui est plus difficile qu'on ne croitje serais chez le mahdi dans quinze jours.

Ah! les on dit queavec le on anonyme et lâcheet les hommesimmondes qui vont d'une femme à une autre colporter leur ragoût delupanarcomme cela ferait triste figure dans un rouge soleil debatailledans Paris pris d'assaut et *livré au pillage de cent millesoldats ivres*.

*Voilà une fête que je rêve!* Ainsi soit-il.#

--- II ---

Et l'homme qui écrit ces lettres appartient encorecommeofficierà l'armée française : il porte encore la croix de la Légiond'honneur qui a été arrachée Zola!

Mais "e n'est point ce scandale que je veux relever. Il suffit denoter que l'homme qui écrit de ce style ne doit pas répugner tout àfait à une besogne de trahison.

Aussi bienmalgré les allures romantiques de ses lettres etleur violence criardec'est un banditisme sans grandeur.

On ne devine pas en luiquoi qu'il en disel'homme capable degrandes chosesmême dans le mal. C'est plutôt un aventuriermédiocre et vantardun rastaquouère de trahison qui se contenterade passer à la caisse allemandeen livrant des documentsquelconquesquand les créanciers seront trop exigeants ou quel'opération de Bourse aura manqué.

On sent toujours qu'il est à la veille d'un mauvais coupetaprès avoir ruiné les siens par son désordreil s'écrieavec unevulgarité mélodramatiquequ'il est acculé au crime pour les sauver.

Voici ce qu'il écrit en février 1894c'est-à-dire vers letemps Où est envoyé le fameux bordereau :

#Cette perte d'un héritageque nous étions en droit deregarder comme assuréet qui nous aurait sauvésnous auraitpermis de vivrecausée par l'intolérance stupide de cette famillesans coeurla conduite inouïe de mon onclela sauté de mamalheureuse femmela destinée qui attend mes pauvres petitesfilleset à laquelle je ne puis me soustraire que par un crimetout cela est au-dessus des forces humaines.#

A défaut dé crimec'est aux plus tristes expédientsqu'il a recours. Ayant servi de témoin à un officier juif dans unduelil s'en prévaut pour faire faire à son profit chez les juifsrichesà commencer par M. de Rothschildune quête à domicile. Cefutur champion de l'antisémitisme monnayait aux dépens des juifsson rôle de témoin.

Et en ce moment mêmeil est sur le coup d'une plainte enescroquerie déposée par son cousin.

--- III ---

Quand le colonel Picquartdéjà mis en éveil par la carte-lettre adressée de la légation allemande à Esterhazyeut appris parune première enquête que le commandant " était un homme à courtd'argent et ayant bien des accrocs dans son existence " il poussaplus loin.

Et il apprit que le commandant Esterhazyquoiqu'il eut unmédiocre souci de ses devoirs militairesmanifestait une grandecuriosité pour les documents militaires ayant un caractèreconfidentiel. Il les recherchait constamment*et il les faisaitrecopier chez lui par des secrétaires*.

Les charges-----------

--- I ---

A ce momentles charges qui pesaient sur Esterhazycommençant à devenir gravesle colonel Picquart mit ses chefs aucourant de ses démarches ; il leur déclara qu'un officier de l'arméepouvait être gravement soupçonné.

Ses chefs lui donnèrent plein pouvoir pour continuer sesrecherches.

Notez qu'à ce moment encore aucun lien entre l'affaireDreyfus et i 'affaire Esterhazy n'apparaissait. On savait quel'attaché militaire allemandM. de Schwarzkoppenou un de sesagentsavait écrit une carte-lettre à Esterhazy et avait avec luides relations suspectes. On savait qu'Esterhazy menait une vie dedésordre et d'expédients qui justifiait tous les soupçons. On savaitenfin qu'il recueillait le plus possible et faisait transcrire desdocuments militaires quidans sa vie d'agitationn'avaientcertainement pas pour lui un intérêt d'étude. On pouvait supposerdès lors qu'on se trouvait en face d'un cas de trahison.

Mais rien n'indiquait encore qu'Esterhazy fut coupable desfaits pour lesquels Dreyfus avait été condamné : il semblait qu'unetrahison Esterhazy venait s'ajouter à la trahison Dreyfus.

Rien ne laissait encore apparaître que la trahison Esterhazydevait être substituée à la trahison Dreyfus.

Aussi l'Etat-Major approuvait-ilà cette dateetencourageait-il le colonel Picquart.

Ayant ainsi averti ses chefscelui-ci précisa ses recherches.Et tout d'abord un rapprochement saisissant s'offre à lui.

Un agent du service des renseignements avait appris qu'unofficier livrait à une légation étrangère des documents déterminés.C'étaitselon l'agentun officier supérieurun chef de bataillonâgé d'environ cinquante ans. (C'est l'âge d'Esterhazy.) Orc'étaientprécisément ces documents qu'Esterhazy avait cherché à seprocurer.

--- II ---

Mais voici le coup de foudre. Le colonel Picquartcomme il estd'usage dans toutes les enquêtesse procure des spécimen s del'écriture d'Esterhazy.

Il est naturelen effetquand un officier est suspectde trahisonque l'on rapproche son écriture des nombreuses piècesanonymes saisies par la police de renseignements.

Le colonel Picquart demande donc au colonel du régimentd'Esterhazy des lettres de service de celui-cietquand il les a enmainsil est frappéon peut dire sans excèsil est foudroyé par laressemblance complètedécisiveirrésistible de l'écritured'Esterhazy et de l'écriture du bordereau.

Comme nous l'avons déjà vuil soumet ces lettressans enmontrer les signatures aux deux enquêteursqui menèrent le procèscontre Dreyfusà Bertillon et à du Paty de Clam.

Tous les deuxà l'instantsans hésitation aucunesansréserve aucunereconnaissent *l'écriture du bordereau*.

Bertillon apprend avec surprise que ces lettres sontpostérieures à la condamnation de Dreyfus.

Et il dit ceci au colonel Picquart : " Les juifs ont payé unofficier' pour qu'il se donne l'écriture du bordereau. "

En soile propos était absurdemais il suffit à démontrerqu'aux yeux de l'enquêteur quipar son rapport d'expertisea décidél'accusation contre Dreyfus la ressemblance entre l'écriture dubordereau et l'écriture d'Esterhazy était complète.

Du restecomme nous allons le voirEsterhazy lui-même areconnu la ressemblance " effrayante " de son écriture à celle dubordereaucomme il a reconnu en alléguant divers prétextesqu'ilavait été plusieurs fois voir M. de Schwarzkoppen.

Il a avoué dans des interviews aux journaux amisà la LibreParoleà l'Eclairà l'Echo de Paris.

--- III ---

Doncà ce point de l'enquêteet l'écriture du bordereauapparaissant identique à celle d'Esterhazyvoici où nous ensommes :

Je demande aux hommes de bon sens de comparer l'acted'accusation qui a abouti à la condamnation de Dreyfus à l'acted'accusation qui pouvaitdès le mois de septembre 1896êtredirigé contre Esterhazy.

Dans l'acte d'accusation contre Dreyfusrienabsolumentrienen dehors du bordereau ; une seule charge : la ressemblanceincomplèted'après l'acte d'accusation lui-mêmede l'écriture deDreyfus à l'écriture du bordereau.

Au contraireun ensemble de charges précisesterriblesdécisivespèse sur Esterhazy. Pendant que la vie de Dreyfus estrégulière et sobre et qu'il n'a aucun besoin d'argentEsterhazytoujours à court d'argenttoujours dans les affaires de Bourselejeu et le désordreglisse d'expédient en expédient.

Pendant qu'aucune relationdirecte ou indirectene peut êtreétablie entre M. de Schwarzkoppen et DreyfusEsterhazy est obligéd'avouer qu'il a vu M. de Schwarzkoppen.

Pendant qu'aucune piècequ'aucun document n'établit qu'il yait eu correspondance entre M. de Schwarzkoppen et Dreyfusunecarte-télégramme saisie à la légation militaire comme lebordereauauthentique comme le bordereaudémontre que M. deSchwarzkoppen se renseignait auprès d'Esterhazy.

Pendant que riendans la nature des documents ou notesmentionnés au bordereaun'indique que Dreyfus ait étéplus quen'importe quien état de les livreril se trouve que les documentsqu'Esterhazy a cherché à se procurer sont exactement ceux quid'après la police du ministère de la guerreont été livrés à unattaché militaire par un officier supérieur âgé de cinquante ans.

Pendant qu'aucune pratique suspecte ne peut être relevéecontre DreyfusEsterhazyà qui sa vie de dissipation et deperpétuels soucis ne laisse ni le loisir ni le goût de l'étudeemploie pourtant des secrétairesen permanencepour copier desdocumentset le bordereau offre précisément à l'attaché étrangerde lui faire copier des documents.

Tandis que Dreyfus n'est pas allé en manoeuvres en 1894 etqu'ainsi la dernière phrase du bordereau : " Je vais partir enmanoeuvres "ne peut s'appliquer à luiEsterhazyquoique ce nefût pas son toura demandé à aller hors rangaux manoeuvres deprintemps de 1894juste à la date du bordereau.

A ces manoeuvresselon le témoignage même du général dePellieux il passait son temps à fumer des cigarettes ; Il n'yallait donc que pour justifieren paraissant s'intéresser aux chosesmilitairesles emprunts de documents qu'il faisait à Rouen et àParis.

Enfinpendant qu'entre l'écriture du bordereau et celle deDreyfusil n'y a qu'une ressemblance incomplètependant que lesaccusateurs s'épuisent en systèmes absurdes pour attribuer lebordereau à Dreyfusmalgré des différences caractéristiqueslaressemblance entre l'écriture du bordereau et l'écriture d'Esterhazyest complèteévidentecertaine.

Les moindres particularités de l'une se retrouvent dansl'autreet les experts même qui plus tarddans le huis clos duConseil de guerreont innocenté Esterhazysont obligés pourtantpar l'évidence de reconnaîtrecomme nous le verronsquel'écriture du bordereau est l'écriture d'Esterhazy.

--- IV ---

Ouije le répète : qu'on compare l'acte d'accusation Si vainSivideSi absurdequi a fait condamner Dreyfus et l'acte d'accusationSi pleinSi solideSi décisifqui pouvait en septembre 1896 êtredressé contre Esterhazy. Et qu'on se demande par quelle coalitionmonstrueuse de toutes les forces d'iniquité et de mensonge Dreyfusinnocent gémit dans le plus horrible supplicetandis

qu'Esterhazy défiesur les boulevardsla vérité et la justice.

Et qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée. Ceci n'est paset ne peut être un réquisitoire de colère et de haine.

Si dégradési 'vil que soit le traître Esterhazyil est hommeet il n'est pas un seul individu humain qui ait le droit d'êtreimpitoyable pour un autre.

Il nous répugnerait de l'accablers'il n'était nécessairepoursauver l'innocent injustement condamnéde faire la lumière sur levrai coupables'il n'était nécessaire aussi de montrer au peuple età la Francesur le vifl'oeuvre monstrueuse d'arbitrairedemensonge et de trahisonà laquelle la haute arméeconduite par lesdu Paty et inspirée par la réactions'est laissé acculer.

--- V ---

Au point où le colonel Picquart avait conduit son enquêtel'affaire prenait soudain les proportions les plus vastes. Il nes'agissait plus seulement de poursuivre Esterhazy : l'affaireDreyfus se réveillait.

Puisqu'il était certain que le bordereau sur lequel avait étécondamné Dreyfus était d'Esterhazyla culpabilité d'Esterhazyc'était l'innocence de Dreyfuset le procès Esterhazysérieusementet honnêtement conduitmenait droit à la révision du procèsDreyfus.

Du coupc'était une affaire d'Etat qui était engagée : elledépassait de beaucoup la compétence et la fonction du colonelPicquartet il ne pouvait plus que remettre l'affaire en mains à seschefsen leur disant : " Voila' la vérité : pour le bien de l'arméepour l'honneur de l'arméeproclamez-le! "

Le colonel Picquart n'avait aucune relation avec la familleDreyfus. Il ne la connaissait paset on a vu par quelle suited'événementsoù la famille Dreyfus n'intervient à aucun degrélecolonel Picquart mit été mis sur la trace de la vérité.

Mais la famille Dreyfusconvaincue de l'innocence ducapitainecherchait de son côté. Elle allait entreprendre unecampagne de réhabilitation. La première et courageuse brochure deBernard Lazarequi allait paraître en novembre 1896était enpréparation.

Une sourde agitation commençait ; et le colonel Picquartsuppliait l'Etat-Major de ne pas se laisser devancerde ne pas selaisser enlever la direction de l'affaire. Puisqu'une erreurjudiciaire avait été commise par des officiersil fallait que ce fûtl'armée elle-même qui eût l'initiative et l'honneur de la réparation.

Seull'Etat-Majorayant des éléments sérieux et des moyensdécisifs d'informationpouvait mener à bonne fin l'oeuvre dejusticequi s'égarerait au dehors et se perdrait. Voilà le langageque le colonel Picquart tenait à ses chefs.

Le 9 septembre 1896il écrivait au général Gonse :

#Mon Général

j'ai lu attentivement votre lettre et je suivraiscrupuleusement vos instructions. Mais je crois devoir vous direceci : De nombreux Indices et un fait grave dont je vous parlerai àvotre retour me montre ut que le moment est proche où des gens quiont la conviction qu'on s'est trompé à leur égard vont tout tenter etfaire un gros scandale.

je crois avoir fait le nécessaire pour que l'initiative viennede nous.

Si l'on perd trop de tempsl'initiative viendra d'ailleurscequiabstraction faite de considérations plus élevéesne nusdonnera pas le beau rôle.

je dois ajouter que ces gens-là ne me paraissent pas informéscomme nousle sommes et que leur tentative me parait devoiraboutir à un gros gâchisun scandale ; un gros bruit qui n'amènerapourtant pas la clarté : Ce sera une crise fâcheuse inutile et qu'onpourrait éviter en faisant justice a' temps.

Veuillezetc.

Picquart.#

En termes discretsmais fortscette lettre Si prévoyante etSi belle posait devant l'Etat-Major le cas de conscienceleproblème de conduite qu'il fallait résoudre.

Ou bien l'Etat-Major reconnaîtrait hardiment que le Conseil deguerre qui avait jugé Dreyfus avait pu se tromper et il allait lui-même prendre la direction d'une enquête loyale et décisive surEsterhazyla lumière serait faite et " l'honneur de l'armée " seraitgrand ; ou bien l'Etat-Major allait se troubler ; et sacrifier la véritéà ses intérêts de classe : alors il n'étoufferait pas la vérité que rienne supprimemais celle-ci ne se ferait jour qu'à travers les plusdouloureuses agitations.

--- VI ---

Le général Gonse était au-dessous de ce problème. Il réponditla lettre suivante :

#Mon cher Picquart

Je vous accuse réception de votre lettre du 8. Après y avoirréfléchimalgré ce qu'elle contient d'inquiétantje persiste dansmon premier sentiment. je crois qu'il est nécessaire d'agir avec uneextrême circonspection. Au point où vous en êtes de votre enquêteil ne s'agit pas bien entendu d'éviter la lumièremais il fautsavoir comment on doit s'y prendre pour arriver à la manifestationde la vérité.

Ceci ditil faut éviter toute fausse manoeuvreet surtout segarder de démarches irréparables.

Le nécessaire estil me sembled'arriver en silencedansl'ordre d'idées que je vous ai indiquéà une certitude aussicomplète que possibleavant de rien. compromettre.

< je sais bien que le problème à résoudre est difficileet qu'ilpeut être plein d'imprévumais c'est précisément pour cette raisonqu'il faut marcher avec prudence. Cette vertu ne vous manque pas ;je suis donc tranquille.

> Songez donc que les difficultés sont grandes et qu'une bonnetactique posant à l'avance toutes les éventualités estindispensable. "

Gonse.#

Cette lettre prouve trois choses. Elle prouve d'abord qu'à cemoment les chefs du colonel Picquart lui témoignaient une entièreconfiance et avaient la plus haute idée de sou caractère et de sonesprit.

Plus tardquand les bureaux de la guerre auront prisdécidément parti contre Dreyfus innocentpour Esterhazy coupablequand ils se seront engagés à fond dans le mensonge pour ne pasavouer une erreurils calomnieront par tous les moyens le colonelPicquart.

Maintenantau contraireils proclament sa clairvoyancesadroiture et sa prudenceet ils comptent sur lui pour mener à bienune oeuvre très difficile.

Cette lettre du général Gonse prouve en second lieu qu'iln'avait rien de décisif ou même rien de sérieux à opposer àl'enquête et aux conclusions du colonel Picquart.

Celui-ci apprend à l'Etat-Major qu'Esterhazy est encorrespondance avec M. de Schwarzkoppen ; il lui apprendqu'Esterhazy recueille et fait copier des documents confidentielset que ces documents sont précisément ceux quid'après lesexperts du ministèreont été livrés.

Enfin et surtout le colonel Picquart apprend à l'Etat-Majorquede toute évidence et de l'aveu même de MM. Bertillon et du Patyde Clamle bordereau sur lequel a été condamné Dreyfus est del'écriture d'Esterhazy.

Ce n'est donc plus seulement une affaire Esterhazy àinstruirec'est l'affaire Dreyfus à réviser. Bien mieuxpour qu'il n'yait pas de doute possiblele colonel Picquart fait allusiondans Salettreaux démarches de la famille Dreyfus et il adjure ses chefsde ne pas se laisser remorquer. Le général Gonse ne pouvait doncpas ignorer que l'affaire Dreyfus était réveillée par les découvertesdu colonel Picquart. ; et c'est parce qu'il l'avait compris ainsi qu'ilparle des difficultés du problème.

--- VII ---

Mais que répond-il? Certessa lettre ne prouve pas qu'ilconsidère des lors comme absolument certaines la culpabilitéd'Esterhazy et l'innocence de Dreyfus. Mais elle démontre qu'il n'apas d'objection péremptoire à opposer au colonel Picquart.

Sià ce momentle général Gonse avait cru la culpabilité deDreyfus indiscutableil eût dit au colonel Pic quart :" Prenez gardevous vous engagez dans une fausse voie ou dans une impasse ; vousallez vous briser contre un mur. "

S'il avait connu dans le fameux dossier secret dont nousparlerons bientôtune pièce décisive Contre Dreyfusil aurait dit âson ami le colonel Picquart : " Vous vous méprenez sur la portée devos découvertes : il est impossible que Dreyfus soit innocent. "

Le général Gonse se garde bien d'invoquer avec assurance ledossier secretCar il sait qu'il n'a point une valeur certaineet lecolonel Picquart affirme à ses chefsdès ce moment-làcomme ill'a déclaré devant la cour d'assisesqu'il n'y a au dossier " secret "aucune pièce concluante contre Dreyfus et au contraire qu'une piècedu prétendu dossier Dreyfus s'applique certainement à Esterhazy.

Pas plus qu'il n'oppose au colonel Picquart le dossier secretle général Gonse ne lui oppose les prétendus aveux de Dreyfus. Etpourtantc'est le général Gonse lui-mêmecomme en témoigne lalettre lue par M. Cavaignacqui à assisté au récit du capitaineLebrun-Renaud devant le ministre de la guerre : Si bien que M.Cavaignac fonde sa conviction personnelle sur une conversationrapportée par le général Gonse et qui ne suffisait pas à convaincrele général Gonse lui-même.

Nonquand le colonel Picquart lui soumettait la carte-télégramme envoyée par M. de Schwarzkoppen àEsterhazyquand il lui transmettait son enquête sur la vie privée etles déplorables habitudes de celui-ciquand il lui signalaitl'étrange atelier où Esterhazy faisait copier des documentsconfidentielsenfin et surtout quand il lui mettait sous les yeuxl'écriture d'Esterhazyressemblant trait pour trait à l'écriture dubordereaule général Gonse n'avait rien à répondre ; il nes'engageait pas aussi vite et aussi à fond que le colonel Pic quartmais il acceptait la haute probabilité de son enquêteet il luidemandait seulement de la pousser encore pour en faire unecertitude complète : à ses yeux le colonel Picquartaffirmantl'innocence de Dreyfus et la trahison d'Esterhazyétait sur lechemin de la certitude ; et la lumière était déjà assez éclatantepour que nul ne put songer à l'éteindre. C'est là ce que prouve bienen second lieula lettre du général Gonse.

--- VIII ---

Mais elle prouve aussi qu'il commençait à avoir peur. Sous cesrecommandations de prudenceon devine déjà les hésitationslesterreurs naissantes. Au point où en étaient les chosesl'enquêteofficieuse avait donné tout ce qu'elle pouvait donner.

Iln'y avait qu'un moyen d'aboutir à la certitude absolueréclamée par le général Gonsec'était d'ouvrir contre Esterhazydès ce momentune information judiciaire.

Certeson n'avait pas attendupour informer contre Dreyfusdes éléments de preuve aussi concluants ; et quand ou songe qu'un anplus tardquand Esterhazy fut publiquement dénoncéil fallutl'intervention frauduleuse et criminelle de l'Etat-Major pour lesauver de lui-même et l'empêcher d'avoueril est infinimentprobable qu'en septembre 1896 l'information judiciaire auraitrapidement abouti.

Mais quoi! ouvrir ainsi officiellement l'information contreEsterhazyet sur le même bordereau qui avait fait condamnerDreyfusc'était rouvrir officiellement l'affaire Dreyfusc'étaitproclamer que la culpabilité de celui-ci n'était plus certainec'était avouer qu'un Conseil de guerre avait pu se tromper et que lesbureaux de la guerre avaient conduit l'enquête avec un détestableparti pris ou une coupable légèreté.

Et le général Gonse hésitait. Sa consciencel'enquêtelumineuse du colonel Picquart lui faisaient un devoir de remettreen question l'affaire Dreyfuset la peur dos responsabilités luiconseillait une attitude expectante. De là ses hésitations et sesatermoiements.

Pendant qu'il hésitait et ajournaitles bureaux de la guerreavertis décidaient de marcher contre la vérité : ils préviennent lesjournaux antisémitesdéchaînent l'opinionterrorisent lesministres et les Chambres.

Le colonel Picquart voit tout à coup se former contre luirueSaint-Dominiqueà l'Etat-Majorune conspiration formidable : desofficiers criminels dirigés par le principal coupabledu Paty deClamdécident de maintenir au bagnemalgré toutDreyfusinnocentet de perdre le colonel Picquart.

Celui-ciisolése trouve pris tout t coup et broyé par uneénorme machine d'oppression et de mensonge ; le militarismeincompatible avec la conscience et la penséerejette Picquart etse prépare à l'écraser ; et celui-ci ne peut plus opposer au terriblemécanisme de ferorganisé pour la suppression de l'espritque lanoble révolte de la conscience individuelle : " Je sais que Dreyfusest innocent et je n'emporterai pas ce secret au tombeau. "

En tout casquelles que soient les violences qu'il subitsonenfer n'a pas été vain. Cardès maintenantil est démontré que lebordereau sur lequel a été condamné Dreyfus est d'Esterhazy.

Les aveux d'Esterhazy---------------------

--- I ---

Que le bordereau *sur lequel a été condamné Dreyfus* soitd'Esterhazyil n'y a plus de doute aujourd'hui pour personne etmême beaucoup d'adversaires de Dreyfus le reconnaissentexpressément.

M.Cavaignac lui-mêmedans son discours du 7 juilletquand il a résumé pour la France les raisonsselon lui décisivesqui démontraient la culpabilité de Dreyfus*n'a pas osé parler dubordereau*.

Esterhazy lui-même a été obligésur ce pointà des aveux àpeu près completset dans son procès mêmeles expertsqui ontl'air de l'innocenterl'accablent.

Voici d'abord son aveuà peine dissimulé sous la plus ridiculeinvention. Je prie les lecteurs attentifs de méditer l'articlesuivantsigné *Dixi*et qui a paru dans la Libre Parolele 15novembre 1897.

Cet articlequi contient sur Esterhazysur son caractère etsa viedes détails intimeset qui est consacré à la défensed'Esterhazyavant qu'il ait été publiquement accuséémanecertainement d'Esterhazy lui-même : nul ne le conteste.

L'article a été rédigé ou par Esterhazy ou sur les donnéesfournies par lui. C'est son système de défense.

Le 14 novembrele Figaro analysait ce qu'on a appelé ledossier Scheurer-Kestner. Il disait que celui-ci avait en mains desspécimens d'écriture d'un officier et que l'écriture de cet officierd'ailleurs dissipé et dérégléressemblait d'une manière absolue àcelle du bordereau.

L'officier n'était pas nommémais Esterhazy compritetpouramortir un peu le coupil répondit dès le lendemain 15 dans laLibre Parole.

--- II ---

Comment avait-il su qu'il s'agissait de lui? Il n'y a que deuxexplications. Ou biense sachant en effet coupableil n'avait pasbesoin d'attendre qu'on le nommât ; ou bienil avait été averti dèslongtemps par ses amis de l'Etat-MajorCa particulier par du Patyde Clamque c'était contre lui que le colonel Picquart avaitrecueilli des preuves.

Ou plutôt les deux explications sont vraies à la fois.

Quoi qu'il en soitil n'attend pas la dénonciation publique deMathieu Dreyfusqui ne se produit que le 16. Et dès le 15il sedéfend. Voici comment il explique le plan d'attaque de ses ennemis :

*Le Complot.*

Malgré l'active surveillance du ministère des coloniesDreyfus n'a jamais cessé de correspondre occultement avec laFranceNous n'insistons pas sur ce qu'il a pu faire à l'époque où ilavait pour geôlier cet étrange commandant dont parlaitl'Intransigeantqui passait son temps à se documenter et quis'est si bien documenté toute sa viequ'on n'a pas osé le destituermalgré sa conduite extraordinaire.

Ce qui est certainc'est que pendant cette entrevue entreDreyfus et sa famillequ'on eut la stupidité de toléreril imaginaun système de correspondance occulte dont le seul défaut étaitd'être très lent. Néanmoinsà la fin de 1895il avait réussi àdonner tous les détails nécessaires à l'exécution de la machinationdont il espérait d'être réhabilité.

Dreyfusen effets'était alors décidé à révéler le procédéemployé par luidans ses correspondances avec l'étrangerpour seprotéger contre une surprise.

Voici ce procédé :

Il écrivait ses correspondances sur un papier transparentdemanière à décalquer telle ou telle écriture ressemblant à la sienne.Il se couvrait ainsiil est facile de le comprendrecontre tous lesévénements.

On conçoit donc l'attitude des experts au moment du procès ;les uns se sont prononcés nettement et ont reconnu la main deDreyfus ; les autresmoins habitués aux trucs des calqueursonthésité.

Néanmoinsla main de Dreyfussi habile qu'elle ait étés'esttrahie manifestement sur plusieurs points ; quelques-uns figurentdans une brochure récemment vendue sur les boulevards.

Un hasard dont on a retrouvé la trace fit découvrir à Dreyfusune écriture ayant avec la sienne des similitudes assez sensibles.Cette écriture appartenait à une personne que Dreyfus neconnaissait pas personnellement.

Il était indispensable de se procurer habilement deséchantillons d'écriture assez volumineux pour pouvoir y calquer dessyllabes et même des mots entiersdans des conditionsparticulières. Par une manoeuvre dont on connaît tous les détailsdont le gouvernement est instruit et qu'on divulguera en temps etlieupour la confusion des défenseurs du traîtreil réussitenfévrier 1894t se procurer une notice de six pages environ de cetteécriture renfermant un nombre notable de termes reproduitsprécisément dans le bordereau.

Désormaisil pouvait opérer à son aise. Il était assurécroyait-ilde l'impunité ; il avait un répondant sur lequel ilcomptait bienle cas échéantégarer les soupçons.

L'événement ne réalisa pas ses espérances. Par suite decirconstances restées jusqu'ici incomplètement expliquées et quitiennent sans doute à ce qu'il ne connaissait pas personnellementson répondantDreyfus ne réussit pas à le mettre en cause aumoment du procès.

Ce n'est que plus tard qu'il se décida à donner le nom de cerépondant pour en faire la victime à lui substituerplus tard encorequ'il y ajouta les indications nécessaires.

Et l'article raconte ensuite quepour aider Dreyfus dans cetteoeuvre de réhabilitation frauduleuseun officier des bureaux de laguerre (c'est une allusion au colonel Picquart) fut " définitivementembauché en février 1896 ". Celui-ci s'appliqua à transformer entrahison lesdésordres d'Esterhazy.

D'un prodigue il voulut faire un traître ; il lui attribua lebordereau.

Pour cela il constitua un dossier dans lequel il introduisit :

1e Les spécimens d'écriture achetés à des subalternes ;

2e Des pièces fausses provenant soi-disant d'une ambassade ;

3e Une pièce compromettanteémanant soi-disant de lavictime adressée à un diplomate et fabriquée avec un artmerveilleuxsi merveilleux que X... eut le tort sans doute d'en rêvertout haut...

--- III ---

Voilàje le répèteà la date du 15 novembre 1897le systèmede défense d'Esterhazy.

Que cet article soit de lui ou inspiré par luicela est évident :car qui doncavant que le nom d'Esterhazy eût été publiquementprononcépouvait s'occuper de la défense préventive d'Esterhazysinon Esterhazy lui-même? D'ailleurscomme nous le verrons toutà l'heurec'est le même système de défense qu'il a publiquementproduit devant le Conseil de guerre.

J'ose dire que jamais aveu de culpabilité ne fut plus éclatant.Et j'ose dire aussi que jamais on n'offrit t la crédulité d'un pays unroman aussi absurde.

Mais Esterhazy et ses amis de l'Etat-Major quiquelques joursaprèsallaient raconter sérieusement la fable ridicule de la Damevoiléesavaient qu'ils pouvaient tout se permettre. D'avancelesgrands chefs couvraient tout ; d'avanceles journaux de l'Etat-Majoracceptaient tout.

Il vient pourtant une heure où les plus crédules se réveillentet où ils regardent ; que l'on veuille donc regarder le récitd'Esterhazy dans la Libre Parole.

Il on résulte d'abord qu'Esterhazy ne conteste pas laressemblancel'identité de son écriture avec celle dubordereau. Bien mieuxil ne croit pas possible que cette identitésoit contestée.

Observez qu'au moment où il écritil n'a pas encore étéofficiellement dénoncé ; il ne peut même pas savoir au juste s'ilpassera en jugement.

En tout casson écriture comparée à celle du bordereaun'apas été soumise à une expertise d'écriture officielle. Si donc laressemblance entre son écriture et celle du bordereau n'était paslumineuseéclatanteeffrayantes'il y avait la possibilité d'undouteil attendrait que les experts se prononcent.

Mais non : Esterhazy est tellement sûr quedès qu'on regardele bordereauon est obligé de dire : " C'est l'écriture d'Esterhazy "qu'il prend les devants et qu'il dit : " Ouic'est mon écrituremaiselle a été décalquée ".

Décalquée? Nous verrons tout à l'heure Si elle l'a étéSi elle apu l'être. Mais ce que nous avons le droit de retenir tout d'abordc'est quede l'aveu même d'Esterhazyle bordereau est fait avecdes mots de l'écriture d'Esterhazy.

Cette première concession est dangereuse pour lui : car s'il neparvient pas à démontrer que l'écriture du bordereau a été.décalquée en effets'il ne fait pas accepter l'explicationextraordinaire qu'il proposeil ne restera décidément qu'une chose :c'est que le bordereau est de son écriture etpar conséquentqu'ilest de lui.

--- IV ---

Ce péril avait été vu par les amis d'Esterhazypar les hommesde l'Etat-Majorqui voulaient à tout prix sauver le traître. Et ilsavaient songé d'abord à une autre explication.

Ils voulaient dire qu'après la condamnation de DreyfusleSyndicat des traîtres avait cherchéparmi toutes les écrituresd'officierscelle qui ressemblerait le plus à celle du bordereauetqu'il avait fini par faire choix de celle d'Esterhazyqui était la plusressemblante. C'est cette explicationc'est ce moyen de défensequedans la soirée du 16 novembrele commandant Pauffin deSaint-Morel apporta chez M. Rochefort ; M. Rochefort la donnaitaussitôt dans l'Intransigeant et il précisait encore dans soninterview à la Patrie (17 novembre) :

Dans son article de ce matinM. Henri Rochefort parle decinquante autographes d'un nombre égal d'officiersqui auraient étéréunis par le syndicat Dreyfuset parmi lesquels un choix auraitété fait pour servir les desseins des amis du traître.

Nous nous sommes rendus chez le rédacteur en chef del'Intransigeant pour lui demander des explications sur ce passagede son article.

Le célèbre polémiste 'est obligeamment mis à notredispositionet voici les renseignements d'une importance capitaleainsi qu'on va en jugerqu'il a bien voulu nous fournir :

- Ce que je dis dans mon article de ce matinje le tiens d'unofficier supérieur occupant une très haute situation au ministèrede la guerre dans le service de l'Etat-Major général. .. Il m'a ditpresque mot pour motceci :

" Nous savonsau ministère de la guerreque le comitéconstitué pour travailler au sauvetage de Dreyfus a fait démarchessur démarchesdepuis près de deux anspour réunir un certainnombre d'autographesune cinquantaine environprovenantd'officiers susceptibles de remplir les conditions morales etmatérielles nécessaires pour être substituésau besoinau traître.Parmi les autographesunaprès mûr examenfut mis à part : ilétait de la main du commandant Esterhazy.

" L'écriture du commandant aen effetune certaine analogieavec celle du traître.

" De làle choix qui fut fait par les amis de Dreyfus. "

Ainsi parlait le commandant Pauffin de Saint-Morel auclairvoyant M. Rochefortet le clairvoyant M. Rochefort n'a pas vuqu'il y avait contradiction grossière entre le système de défenseexposé par le commandant Pauffin de Saint-Morel et le système dedéfense exposé dans la Libre Paroleun jour auparavant parEsterhazy lui-même.

D'après Esterhazyle bordereau est fait avec des mots de sapropre écrituretraîtreusement décalqués par Dreyfuset c'est parcette machination que Dreyfus veut perdre Esterhazy. D'après M.Pauffin de Saint-Morelenvoyé ('e Boisdeffrele bordereau étaitbien de l'écriture de Dreyfus ; mais les amis du traître avaienttrouvéaprès coupune écriture qui ressemblait à la sienne et ilsessayaient ainsi de substituer Esterhazy à Dreyfus.

Evidemmentles deux inventions sont contradictoires : l'Etat-Majorpour sauver Esterhazyétait résolu à tous les mensongesmais dans ces mensonges il n'avait pas sud'embléemettrel'accord.

C'estd'ailleurspar la contradictionque tout naturellementles menteurs se perdent.

--- V ---

La version du commandant Pauffin de Saint-Morel était i-coup sûr moins dangereuse pour Esterhazy que celle d'Esterhazylui-même. Déclarercomme le fait Esterhazyque le bordereau estfait avec l'écriture d'Esterhazydécalquée par Dreyfusc'est secréer bien des embarrasc'est s'obliger à bien des explicationsdifficilesc'est mettre la main dans l'engrenage des aveux.

Au contraireil n'était pas compromettant pour lui de direavec le commandant Pauffinque les amis de Dreyfus avaientconstatéaprès coupune certaine ressemblance entre l'écriture deDreyfus et celle d'Esterhazyet qu'ils voulaient en abuser. Aussil'Etat-Major avait-il songé d'abordévidemmentà cetteexplication dont le commandant Pauffin se faitauprès de M.Rochefortl'écho attardé.

Pourquoi donc l'Etat-Major et Esterhazy lui-même ont-ilsrenoncé à cette explication moins dangereuse?

Pourquoi dans l'article de la Libre Parole du 15pourquoiensuite devant le Conseil de guerre Esterhazy a-t-il déclaré que lebordereau avait été fait avec des décalques de son écriture?

Pourquoi est-ce à cette explication imprudente et périlleuseque se sont arrêtés les experts du procès Esterhazyconseillés parl'Etat-Major?

Pourquoi? C'est qu'entre l'écriture d'Esterhazy et l'écriture dubordereaula ressemblance est trop complètetrop évidente pourque le système de Pauffin de Saint-Morel et de Rochefort puissesuffire. Dans ce systèmeen effeton peut bien expliquer unecertaine ressemblance entre l'écriture du bordereau et celled'Esterhazy. Le hasard peut amenerentre deux hommesuneanalogie d'écriture assez marquée. Mais ce qu'on ne peut expliquerainsic'est la ressemblance absoluel'identité complète.

Quand il y a rencontre fortuite entre l'écriture de deuxhommesil y a toujours quelque trait où se trahit la différence demain.

Or*entre l'écriture du bordereau et celle d'Esterhazylaressemblance est entièretrait pour traitpoint pour point ; il n'y apas un détailSi léger soit-il qui diffère*.

Voilà pourquoi Esterhazy et l'Etat-Major ont dû renoncer ausystème moins dangereuxmais trop insuffisant dont parle encorele 16 novembreM. Pauffin.

Etpour Esterhazy lui-mêmela ressemblance de son écritureà celle du bordereau est Si absolue quepour se défendreil estobligé d'imaginer qu'il y a eu décalque.

J'ai donc le droit de dire qu'en ce qui concerne l'identitéd'écriturel'aveu est complet. Et s'il n'y a pas eu décalqueEsterhazy est convaincu d'être l'auteur du bordereau.

Hypothèse absurde-----------------

--- I ---

Que vaut donc cette hypothèse du décalque?

J'observe tout d'abord quequelle que soit la réponseleprocès de 1894tel qu'il a été institué contre Dreyfuss'écroulemisérablement. S'il n'y a pas en décalques'il est faux qu'on puisseexpliquer par un décalque l'identité d'écriture du bordereau etd'Esterhazyc'est donc qu'Esterhazy est l'auteur du bordereau.

Et s'il y a eu décalqueSi le bordereau a été fait avec desmots d'Esterhazy décalqués par un autre hommecomment peut-onsavoir que cet autre homme est Dreyfus et que deviennent lesconclusions des premiers experts?

Parmi ceux-ciles unscomme MM. Charavay etTeyssonnièresont reconnu dans le bordereau l'écriture et la mainde Dreyfus. Ils se sont évidemment trompéspuisque dans lesystème d'Esterhazyc'est avec l'écriture décalquée d'Esterhazyqu'a été fait le bordereau.

Quant à M. Bertillonil a bien parléluid'un décalquage ; maisil a affirmé que Dreyfus avait décalqué sa propre écriture et cellede son frère Mathieu Dreyfus. Pas un motet pour caused'Esterhazy.

Doncdans l'hypothèse où le bordereau serait fait avec del'écriture d'Esterhazy décalquéetoutes les expertises du procèsDreyfus tombent et il ne reste plus aucune raison d'attribuer lebordereau à Dreyfus.

Se trouvera-t-ilen effetun seul expert qui osera dire quedans la manière dont a été décalquée l'écriture d'Esterhazy ilreconnaît la main de Dreyfus? Non : depuis que l'écriture d'Esterhazyest connuedepuis que l'identité de cette écriture à celle dubordereau a apparuil ne reste rienil ne peut rien rester desexpertises du procès de 1894car il a manqué aux expertspour seguiderla connaissance du fait décisif. Et comme la seule causelégale et définie de l'accusation est le bordereautoutel'accusation s'écroule. Encore une fois Esterhazy déclare lui-mêmeque le bordereau est de son écriture. S'il n'y a pas eu décalquelebordereau est de la main même d'Esterhazy ; et c'est Esterhazy quiest le coupable. S'il y a eu décalque de l'écriture d'Esterhazydequel droit attribuer le décalquage à Dreyfus? Toute l'expertisetout le procès sont à refaire.

--- II ---

Mais il n'y a pas eu décalque : c'est bien Esterhazy qui a écritde sa main le bordereaucar il est impossibleabsolumentimpossible que Dreyfus ait décalqué l'écriture d'Esterhazy.

Il y en a deux raisons décisives. D'abordpourquoi Dreyfusaurait-il décalqué l'écriture d'un autre homme? Evidemment pourdérouter la justice.

Dès lorsil est bien certain qu'il choisira une écritureressemblant le moins possible à la sienne.

S'il fait en effet métier de trahison et s'il ne veut pas que lebordereau puisse être un jour utilisé contre luis'il s'applique à lecomposer d'une autre écriture que la sienneil tâchera que lesoupçon ne puissemême un instantse porter sur lui. Pour celailchoisirapour son décalquageune écriture qui ne puissemême unmomentfaire songer à la sienne.

Il est impossible qu'on échappe à ce dilemme : ou le traîtreécrira le bordereau de sa propre écriture naturellepour ne pascompliquer sa besogne ; ou s'il la complique et se livre à un travailde décalquageil n'ira pas choisir de parti pris une écriture quiressemble même superficiellement à la siennecar il perd ainsitout le fruit de son opération.

Aussilorsque Esterhazydans l'article de la Libre Paroleque j'ai citédit : " Un hasard fit découvrir à Dreyfus une écritureayant avec la sienne des similitudes assez sensibles "il fait unraisonnement absurdecar c'est cette écriture qu'entre toutesDreyfus se serait abstenu de décalquer.

--- III ---

Mais voici qui est plus décisif encore. Quand Pierreécrivantun document compromettantse sert de l'écriture de Paul et ladécalquec'est pour pouvoir direSi le document est découvert : < Iln'est pas de moi ; il est de Paul. "

Si Dreyfus avaitpour confectionner le bordereaudécalquél'écriture d'Esterhazyc'eût été pour pouvoir dire aux juges : " Vousavez tort. <'e me soupçonnerc'est l'écriture d'un autrec'estl'écriture d'Esterhazy. "

Cela est si clairque c'est par ce calcul-là qu'Esterhazyexplique le prétendu décalquage fait par Dreyfus. " Il voulaitdit-ilavoir ainsi un répondantc'est-à-dire un homme sur lequel ilpûtau jour du périlfaire retomber la responsabilité dubordereau. "

Mais alorsje le demande à tous les hommes de bon sensàtous ceux qui sont capables d'une minute de réflexion : Commentse fait-il que Dreyfus se soit laissé condamner sans mettre encause Esterhazy?

Quoic'est afin de pouvoir rejeter sur un autreau jour dudangerla charge du bordereau qu'il auraitselon vousdécalquél'écriture du bordereauet quand il est accuséquandavec la seulecharge légale du bordereauil est condamnéil ne dit pas un motqui puisse mettre les juges sur la trace d'Esterhazy!

Il a préparé laborieusement ce moyen de défenseet quandl'heure décisive est venueil ne s'en sert pas!

Il se laisse traîner en prisoncondamner à huis closil subitle supplice terrible de la dégradation : il n'aurait qu'un mot à direpour se sauver et il se tait!

Il se pourvoit en cassation et il se lait!

Il laisse la France entière s'ameuter contre lui! Il laisse seformer contre lui une force terrible de mépris et de haine ; il selaisse emmener à l'île de Répuis à l'île du Diable ; il subit les pirestortureset lui quid'après vousaurait tout calculé pour rejeter lebordereau sur Esterhazyil n'a pas essayé une minute le systèmede défense et de diversion qu'à tout hasard j'avais minutieusementpréparé!

C'est seulement quelques années aprèsdu fond lointain del'île du Diable qu'il fait jouer le prétendu ressort qu'il avait siingénieusement monté!

Pourquoi donc a-t-il attendu? Pourquoi ne s'est-il pasdéfendu tout de suite? Pourquoi? pourquoi?

Il est impossible de répondreet pour qu'Esterhazyécrasé parl'identité de son écriture à celle du bordereauosât imputer àDreyfus un décalquage dont celui-ciau moment décisifn'a pointtiré parti pour se défendreil a fallu qu'Esterhazy comptât sansmesuresans limitesur l'imbécillité de notre pays et sur lacomplicité de l'Etat-Majordomestiquant pour lui l'opinion jusqu'àla plus basse et la plus niaise crédulité.

Un mensonge-----------

--- I ---

Pourtant Esterhazy comprend qu'il doit tenter une explication :et voici l'ineptie qu'il nous propose.

Il nous dit dans l'article de la Libre Parole : " L'événementne réalisa pas les espérances de Dreyfus. Par suite decirconstances restées jusqu'ici incomplètement expliquéeset quitiennent sans doute à ce qu'il ne connaissait pas personnellementson répondantDreyfus ne réussit pas à le mettre en cause aumoment du procès. "

Oserai-je dire que c'est le comble de l'absurdité? Il est clairque Si Dreyfus se procurait l'écriture d'un autre officierafin de ladécalquer dans le bordereau et de rejeter au besoin sur lui leditbordereauson premier soin était de connaître le nom de l'hommedont il se procurait ainsi l'écriture.

A quoi vraiment lui aurait servi de décalquer l'écriture d'unautre homme s'il avait ignoré le nom de celui-ci et s'il n'avait pu lesignaler aux juges?

J'ai presque honte d'insister sur l'absurdité de ceraisonnement d'Esterhazy tant elle est évidente. Et il estincroyable que la Libre Parole ait pu prendre au sérieuxuneminutel'explication fantastique qu'elle insérait.

Il est évident que Si Dreyfus s'était procurépour ladécalquerl'écriture d'un autre officieril aurait su le nom del'officier et au procès il t'aurait dit.

*S'il ne l'a pas ditc'est qu'il ne l'a pas su ; s'il ne l'a pas suc'est qu'il n'avait pas décalqué son écritureet Si l'écritured'Esterhazy n'a pas été décalquée par Dreyfusc'est que lebordereau était de l'écriture d'Esterhazy et aussi de la maind'Esterhazy ; c'est qu'Esterhazy est le véritable auteur du bordereaule véritable traître*.

--- II ---

Mais Esterhazy se heurte à une autre difficulté : il n'est pasobligé seulement d'expliquer comment Dreyfusau moment duprocèsignorait le nom de l'homme dont il n'avait décalquél'écriture que pour pouvoir le nommer. Il est obligé encored'expliquercomment Dreyfusdeux ans après sa condamnationavait apprisà l'île du Diablele nom d'Esterhazy.

Ouiil faut qu'Esterhazy et ses amis nous expliquent cela.

Esterhazy s'y est essayé et son explication est lamentable. Ilnous dit que Dreyfus avait trouvé moyen de combiner unecorrespondance occulte avec sa famille et que c'est ainsiàdistancepar des communications secrètes entre l'île du Diable etParisqu'a été machinée la conspiration contre Esterhazy.

Je vous en supplie : regardons cela de près. D'abordavec lasurveillance étroiteexceptionnelle à laquelle Dreyfus a étésoumistoute correspondance secrète entre sa famille et lui estimpossible.

Quand on songe que depuis plusieurs années les lettres deDreyfus ne sont pas directement transmises à sa femmemais qu'onles recopie d'abord au ministère des coloniesde peur que ladistribution et la disposition des virgulesdes accents aigus et desaccents graves ne constituent un langage de convention ; quand lesprécautions sont poussées à ce degré de manie et de folieon sedemande comment une correspondance occulte aurait pu êtreétablie entre le déporté et sa femme. C'est vraiment une inventionfantastique.

Et comment Dreyfus et sa femmedans les rares et courtesentrevues Si surveillées qu'on leur permit avant le départet où illeur fut défendu de s'embrassercomment auraient-ils pu convenird'un langage conventionnel? Et ce langage conventionnelcommentensuite auraient-ils pu l'employer? Cela révolte la raison.

Maisde plusqu'auraient-ils pu se dire? D'après Esterhazysi Dreyfusaprès avoir décalqué son écrituren'a pas révélé sonnomc'est qu'il l'ignorait.

Cela fait crier l'esprittant cela est absurde. Maisen toutcasce n'est donc pas Dreyfus qui a pu apprendre à sa femmedel'île du Diablele nom d'Esterhazypuisqu'il ne le connaissait pas àson départ de France.

Il a donc fallu quedans la correspondance occulte etimpossible dont parle EsterhazyDreyfus eût écrit à safemme pour lui expliquer qu'il avait décalqué l'écriture d'unofficier inconnu et qu'il s'agissait de retrouver le nom de cetofficier.

Mais Si Dreyfus et sa femme pouvaientavant le départ ducondamnéconvenir d'un langage mystérieux et compliquéà plusforte raison Dreyfus pouvait-ildès ce moment-làexpliquer à safemme son moyen de défense.

Dès lorsla famille de Dreyfus aurait immédiatement cherchéle nom de l'officier dont Dreyfus avait décalqué l'écriture ; etcomme il ne peut être bien difficile de retrouver le nom et laqualité d'un homme dont on s'estde parti prisprocuré l'écriturec'est avant de quitter la France que Dreyfus aurait connu le nomd'Esterhazy et l'aurait livré.

Maisje le répètej'ai honte de discuter ces inventions dumisérable Esterhazy tant elles sont violentes d'absurdité.

Supposer que Dreyfus a pris la précaution de décalquerl'écriture d'un autre homme afin de rejeter sur lui le crime dubordereauet qu'il a négligé de s'enquérir du nom de cet homme ;supposer ensuite que du fond de sa prisonà l'île du Diableil aréparé cet oubli par des signes cabalistiques envoyés à ses amis deFrancec'est outrager si audacieusement le bon sensque celaressemble à une gageure.

Pour que la Libre Parolejournal officiel d'Esterhazyaitinséré ce plaidoyer du traître et ait affecté de le prendre ausérieuxil faut vraiment que la presse cléricale et antisémitecroie qu'en France toute pensée est morte.

Noncerteset contre ceux qui ont essayé ainsi de mystifierla nation de vigoureuses colères s'accumulent.

Dira-t-on que Dreyfus n'a pas signalé Esterhazy de peur dedécouvrir sa propre machination i ‚aencoreest absurdecarDreyfuss'il a décalqué l'écriture d'Esterhazya dû imaginer unprocédé pour le mettre en cause au jour du péril.

--- III ---

Mais que penser de l'autorité militaire quiau procèsEsterhazyne l'a pas une minute interrogé sur ce scandaleuxroman?

Le premier devoir du Conseil de guerre était de dire àEsterhazy : " Vous avouez que l'écriture du bordereau est identiqueà la vôtre ; vous avouez en tout cas que l'identitépour certainsmotsest Si évidente qu'elle ne peut s'expliquer que par undécalque. Comment expliquez-vous alors que Dreyfusau moment duprocèsne vous ait pas mis en cause? "

Cette question n'est pas venue aux juges. Ils ont paru trouvertout simplecomme Esterhazy lui-mêmeque Dreyfus ait forgé cemoyen de défense afin de ne pas s'en servir. Et ils ont pensé sansdoute qu'éblouie par les galons et les chamarrures des générauxtrompée et abêtie par la presse de mensongesla pensée françaisene serait pas choquée de cette absurdité.

Eten effetelle n'a pas été révoltée. Vraimentil fautpleurer de honte sur notre payspleurer de douleur et de colère.Voilà ce que les " nationalistes "complices du traître Esterhazyont fait du bon sensnotre vertu nationale. Ils ont réussi unmoment à faire accepter à ce peuple des mensonges grossiers quien d'autres tempsauraient soulevé sa raison comme un vomitifsoulève le coeur.

Pourtantnon! cela ne passera pas. Le peuple rejettera cettemixture de mensonges imbéciles. Il est clair que si Esterhazyaffoléest obligé d'avouerdès le 15 novembre 1897avant mêmed'être dénoncéque le bordereau est de son écriturec'est qu'il estde sa main.

Il est clair que la supposition d'un décalque d'Esterhazyfaitpar Dreyfusne se soutient pas ; et que. le premier soin de Dreyfuseût été de nommer Esterhazy au procès s'il l'avait en effetdécalque.

Il est clair qu'on ne peut se procurer l'écriture d'un hommepour la décalquer et se décharger sur lui d'un crime sans savoir enmême temps le nom de cet hommeet sans être en état de ledésigner.

Tout cela est claircertain ; il suffit d'ouvrir les yeux pour levoir et le peuple maintenant ouvre les yeux. Il ne voit donc dans lerécit de la Libre Parole que l'aveu d'Esterhazy aux abois.

--- IV ---

Ce système insoutenableEsterhazy l'a reproduitofficiellement devant le Conseil de guerre qui a fait semblant de lejuger. Là aussiet si indulgente que soit pour lui l'accusationquile glorifieil est obligé d'avouer qu'on ne peut expliquer que par undécalque de son écriture au moins certains mots du bordereau.

Voici ce que dit le rapport Ravary : " Il admet que dansl'écriture de cette pièce se rencontrent des mots ayant uneressemblance si frappante avec son écriture qu'on les diraitcalqués. Mais l'ensemble diffère essentiellement. "

A l'audienceil ne se borne plus à dire qu'on les diraitcalquéssuivant l'expression adoucie du rapport ; il expliquecomment on les a calqués.

#En voyantdit-ille bordereau publié par le Matinrapproché des spécimens de mon écriturej'ai été frappé de laressemblance de certains mots qui paraissent décalqués. Cette idéede décalquage m'a frappé. Je me suis demandé comment l'auteur dela publication du bordereau avait pu avoir de mon écriture. Monécriture a malheureusement traîné chez bien des gens dont lemétier est de prêter de l'argent ; de plusj'ai été témoin dans unduel (Crémieux-Foa). A ce sujet j'ai reçu beaucoup de lettresd'officiers auxquels j'ai répondu. j'ai pensé que M. Mathieu Dreyfusaurait pu en avoir quelques-unes. Mais cela n'était pas suffisant.#

Et il explique alors comment des morceaux plus étendus deson écriture avaient pu être utilisés par Dreyfus.

Je vais discuter à l'instant cette explication. Mais je m arrêteune minute pour soulignerune fois de plusles aveux grandissantsd'Esterhazy.

Non seulement il avoue que le bordereau suppose undécalquage de son écriturenon seulement il reconnaît ainsi queson écriture est identique à celle du bordereaumais il avoue quecette identité ne se marque pas seulement dans un petit nombre demotsmai s qu'elle s'étend à l'ensemble du bordereau.

Si le décalquageen effetn'avait été que partiels'il n'avaitporté que sur quelques motsil suffirait pour l'expliquer queDreyfus eût eu en sa possession de courts morceaux d'écritured'Esterhazy.

Mais Esterhazy a bien vu le péril. Il a bien vu que le bordereauétait de son écriture c du premier mot au dernier. Il a pense qu'unjour peut-être un juge moins complaisant pourrait lui en demandercompteet alors il a en recours à une invention nouvelleà unmensonge nouveau pour expliquer que Dreyfus ait pu avoir en mainun fragment étendu de son écriture.

Ce nouveau mensonge nous al Ions l'analyser et le percer àjourafin de forcer le traîtrecomme dirait Bertillondans sesderniers retranchements.

--- V ---

Doncdevant le Conseil de guerre auquel il a eu l'audace dedébiter l'histoire de la femme voiléevoici le romangraphologique qu'il a conté. Je cite en entierSi impudent que celasoit. (Compte rendu du procès Esterhazy.)

#Je me suis souvenu qu'au mois de février 1893 j'ai reçu àRouenoù j'étais alorsune lettre d'un officier attaché àl'Etat-Major du ministère de la guerreme disant qu'il était chargéde faire une étude sur le rôle de la cavalerie légère dans lacampagne de Criméequ'il savait que mon père avait commandé unebrigade à Eupatoriaet il me demandait de lui envoyer lesdocuments que je pouvais posséder sur cette époque. Je fis un petittravail de sept à huit pages in-folioque j'ai envoyé à ce monsieur :le capitaine Braultrue de Châteaudun.

D. Quel numéro?

R. Je ne me le rappelle pas. Après avoir envoyé ce travailj'ai été surpris de n'en pas recevoir de nouvelles. J'ai cherché auministère de la guerre ; le capitaine Brault n'y était plus ; il étaitparti sans laisser d'adressemais j'ai su qu'il était en garnison àToulouse. Je lui ai écritet il m'a répondu en me disant qu'il nesavait pas ce que je voulais dire. J'ai envoyé une lettre au chefd'Etat-Major général de l'armée en lui demandant de faire uneenquête et de me confronter avec le capitaine Brault. Je n'ai pas eude nouvelles de cette démarche.

D. Vous n'avez jamais retrouvé le capitaine Brault?

R. Nonmon général.

D. Vous lui avez écrit une lettre et il vous a dit qu'il n'avaitpas reçu les renseignements?

R. *Il m'a écrit* qu'il ne les avait pas demandés.

D. C'est-à-dire que vous avez fini par retrouver le capitaineBraultqui vous a déclaré ne vous avoir jamais rien demandé.

R. Parfaitement.

D. D'après les recherches faites on n'a pas trouvérue deChâteaudunl'adresse du capitaine Braultmais l'adresse qui s'enrapprochait le plus est celle de M. Hadamardbeau père de M.Dreyfus.#

Tout cela est invraisemblable jusqu'à l'absurde. Tout cela estcriant de mensonge.

Voici ce que veut dire Esterhazy. Il suppose que Dreyfus avoulupour décalquer son écriturese procurer un fragment de luiassez étendu. Il suppose que pour cela Dreyfus lui a tendu un piège.Il lui a écrit ou il lui a : fait écrire une lettre faussement signée dunom du capitaine Braultavec une adresse fausse.

Esterhazy a donné dans le piège et ainsi Dreyfus a reçu unassez long mémoire militaire qu'il a pu décalquer. Pour donner auroman un peu de couleur et une manière de vraisemblanceon ajouteque la' fausse adresse où l'on a reçu la réponse au capitaine Braultétait voisine du domicile du beau-père de Dreyfus.

--- VI ---

Dans ce récitles impossibilités fourmillent. D'abordil fautrappeler sans cesse que Dreyfus n'a décalqué l'écriture de personnepuisqu'il s'est laissé condamner sans désigner personne. Toit ce quiheurte cette vérité de bon sens ne peut être que mensonge.

Mais de plussi Dreyfus avait voulu décalquer l'écriture d'uneautre personneil aurait évité tout ce qui peut exciter la défiancede cette personne et lui fournir plus tard un moyen de défense. Ilaurait évité surtout ce faux inutile et imbécile qui ne pouvait quele compromettre.

Admettons un instant que Dreyfus ait décalqué l'écritured'Esterhazy. Arrive le procès : il dénonce Esterhazy. Mais tout desuite Esterhazy répond : " On s'est procuré de mon écriture en metendant un piège. "

Remarquez en effet qu'il y avait bien des chances pourqu'Esterhazy s'aperçut bien vite du tour qui lui aurait été joué. Ilsuffisait qu'il s'étonnât de n'avoir pas la moindre réponse ducapitaine Brault. Il s'informait aussitôt ; il apprenait que celui-cine lui avait jamais écrit. Il savait donc qu'une manoeuvre étrangeet suspecte avait été pratiquée contre luiet aussitôt qu'éclataitl'accusation de Dreyfus il était armé pour répondre.

Doncde la part de Dreyfusse procurer ainsi l'écriture qu'ilvoulait décalquereut été le comble de la folie. Il pouvait aussibienpour son objetdécalquer l'écriture de n'importe qui. Obtenircelle d'Esterhazypar un moyen frauduleux qui pouvait êtreimmédiatement découvertétait la pire imprudence. Et il seraitprodigieux quepar prudenceil eût ajouté les risques du faux aurisque de la trahison.

Mais ce n'est pas tout. Comment admettre qu'Esterhazy nes'est pas étonné plus tôt de n'avoir pas de réponse?

Il prétend avoir adressé au capitaine Brault son mémoire surEupatoria en février 1893.

Il faut bien qu'il place cet envoi prétendu à cette dateavantle bordereaupour pouvoir dire que Dreyfus l'a décalqué. Et c'estseulement *quatre ans aprèsle 29 octobre 1897*qu'il écrit aucapitaine Brault pour lui demander s'il a reçu son mémoire!

Il prétend que sa défiance n'a été éveillée que lorsque leMatin a publié le fac-similé du bordereau et qu'il a pu ainsiconstater les ressemblances effrayantes de ce bordereau avec sapropre écriture.

Mais le Matin a publié ce fac-similé le 10 novembre 1896.Tout de suite Esterhazy a été troublé ; tout de suite il a manoeuvréavec du Paty de Clam et ses amis de l'Etat-Major pour perdre lecolonel Picquart.

Comment n'a-t-il pas songé dès ce moment-là à s'inquiéter età écrire au capitaine Brault? Comment a-t-il attendu presque uneannéedu 10 novembre 1896 au 29 octobre 1897?

Tout cela ne tient pas debout. Et voici enfin â quoi Esterhazyn'a point songé. Il n'a point vu que lui-même se mettait encontradiction grossière avec son récit de la Libre Parole du 15novembre 1897.

Làil a dit que Si Dreyfus ne l'a pas dénoncé au moment duprocèsen 1894c'est parce quetout en décalquant son écriture*il ignorait son nom*.

Cela n'a pas le sens communmais il faut bien qu'Esterhazytente d'expliquer l'inexplicable.

Maismaintenantsi ce que raconte Esterhazy de l'affaire ducapitaine Brault est vraiDreyfus savait très bien que l'écrituredécalqués par lui était d'Esterhazy puisqu'il n'avait pu se laprocurer qu'en écrivant ou en faisant écrire frauduleusement à*Esterhazy lui-même*.

Cette foisle menteur est pris et bien pris au piège de sonpropre mensonge.

--- VII ---

De mémé qu'il a mystifié les jugés avec leur consentementpar l'histoire de la dame voiléeil les a mystifiés aussiparl'histoire du manuscrit envoyé au capitaine Braultou plutôt sousson nomà Dreyfus lui-même.

Toutes ces inventions sont aussi grossières les unes que lesautreset sans la complicité des jugeselles n'auraient même pasosé affronter l'audience.

En tout casà l'analyseil n'en reste rien.

Esterhazy a donc menti quand il a prétendu que son écritureavait été décalquée. Si le bordereau est de son écriturec'est qu'ilest de sa main. Et son récit de la Libre Parole se tourne contrelui comme un aveu écrasant.

Détail curieux et par où il se trahit encore! Il répond d'avancepar une accusation de faux à un document qu'on n avait pas et quin'a pas été produit contre lui.

Dans l'article du 15 novembreil annonce que ses ennemis ontinséré contre luidans le dossier qu'ils vont publier une pièce compromettante émanant soi-disant de la victime et fabriquée avec un art merveilleux...

Esterhazy s'est trop pressé ; il a pris peur trop viteet enessayant d'avance de disqualifier une pièce compromettante qu'onn'avait pas*il a avoué l'existence de cette pièce*.

Mais qui donc a songédans la comédie d'enquête instituéecontre luià l'interroger là-dessus? En tout casdevant le Conseilde guerreaucune question ne lui a été posée sur cette lettre sisuggestive de la Libre Parolequi estquand on l'examine avecsoinl'aveu décisif.

EXPERTISES CONTRADICTOIRES--------------------------

--- I ---

Mais, nous objectent les défenseurs d'Esterhazy, les trois experts commis, dans le procès d'Esterhazy, aux comparaisons d'écriture, ont conclu en faveur d'Esterhazy . Ils ont conclucomme le dit lerapporteur Ravary : " Le bordereau incriminé n'est pas l'œuvre ducommandant Valsin Esterhazy. Nous affirmons en honneur etconscience la présente déclaration."

Qu'on ne se hâte pas de conclurecarà l'examence rapportqui paraîtinnocenter Estherhazyest accablant pour lui.

Dans quelle condition ont travaillé les trois expertsCouardBelhommeet Varinard? Zola a dit que s'ils n'ont pas reconnu l'identité de l'écrituredu bordereau à celle d'Esterhazyils ont une maladie de la vue ou dujugement.

Zola s'est trop hâté! NonMM. CouardBelhomme et Varinard ne sontpas nécessairement des incapablesmais ils opéraient dans desconditions tout à fait difficiles. D'un côtéils étaient certainementfrappéscomme tout le mondecomme Esterhazy lui-mêmede laressemblance effrayante du bordereau et de l'écriture d'Estherhazy.

Selon Esterhazycette ressemblance était telle que certainement il yavait eu décalque de son écriture. Les experts ne pouvaient être plusesterhaziens qu'Esterhazy : ils ne pouvaient pas nierentre le bordereauet l'écriture d'Esterhazyune ressemblance qui éclatait aux yeux et quelui-même avouait.

Maisd'un autre côtépouvaient-ils dire nettementlibrementque leborderau était l'œuvre d'Esterhazy? C'eût été rouvrir le procès Dreyfuset les trois experts savaient que la haute arméela magistraturelegouvernementpresque toute la pressetoutes les grandes forcessociales étaient contre Dreyfus. Ils savaient que le général de Pellieuxchargé d'une première enquête contre Esterhazyavait refusé longtempsde se saisir du bordereausous prétexte que " c'était rouvrir l'affaireDreyfus : Si le bordereau avait été attribué à un autrela revisions'imposait. " Orcomme le général de Pellieux et ceux qui l'avaientchargé d'une simili-enquête ne voulaient à aucun prix de revisionlegénéral de Pellieux s'abstenait de faire examiner le bordereau de peur "qu'il ne fût attribué à un autre ".

CelaMM. CouardBelhomme et Varinard le savaient ; tous les experts-juréstous les fonctionnaires d'écriture le savaient. Aller contre cetterésolution ferme de la haute armée et du pouvoir eût été presque del'héroïsme.

Aussi sur les instances de M. Scheurer-Kestner le bordereau fut versé àl'enquêtequand le général de Pellieux fut obligé enfin de le faireexpertiseril lui fut très difficilecomme il l'à raconté lui-même dans sadépositionde trouver des expertscar le péril était grand.

Aussi il n'en faut pas vouloir à MM. CouardBelhomme et Varinard des'être arrêtés à une conclusion prudente et transactionnelle. D'un côtéils ont sauvé leur renom d'experts en reconnaissant dans le bordereaude l'écriture d'Esterhazy. Et d'un autre côtéils ont sauvé la Patrie enassurant que ce pouvait bien être là le résultat d'un décalque.

Le bordereau était de l'écriture d'Esterhazy : mais il n'était pas de samain. Cette conclusion tempérée permettait de sauverau moins pourquelques tempsEsterhazy. Et après toutc'était l'essentiel.

--- II ---

Comment MM. CouardBelhomme et Varinard ont-ils établi qu'il yavait décalque? Peut-être l'ont-ils expliqué à Esterhazy lui-mêmeaveclequelselon la déposition de Christian EsterhazyM. Belhommes'entretenait pendant la période même de l'expertise. Mais ils n'ont pasmis beaucoup d'empressement à le révéler au public.

Devant la cour d'assisesils se sont retranchés obstinément dans lesecret professionnel. En vain le général de Pellieux disait-il que sur laquestion des écritures il ne voyait pas la nécessité du huis clos. En vainle président lui-mêmese relâchant un peu de sa rigueurparaissait-illes autoriser à quelques explications. Farouchement ils défendaient lehuis closet M. Belhomme ajoutait qu'il était résolu au silence le pluscompletsur le conseil de ses avocats.

Mais après toutce que nous savons nous suffit. M. Belhommesi muetdevant la cour d'assisesa été moins réservé avec un journal amil'Echo de Paris.

Voici ce qu'il dit dans une interview :

#Nous avont fait photographier non seulement le bordereaumais despages entières du commandant Esterhazy. Sur ces épreuves-làlessimilitudesles ressemblances obtenues dans le Figaroet depuisdans le Sièclequi a employé les mêmes procédésdisparaissenteton voit que le bordereau n'est pas d'une écriture spontanée. Il y a dessurcharges nombreusesdes reprisesdes mots décalqués mêmecar sion les juxtaposeils s'identifient parfaitement. Orje défie n'importe quide tracer deux lettreset à plus forte raison deux mots entiers avec descaractères absolument identiques.

Celui qui a écrit le bordereau a imitécalquéc'est manifestel'écrituredu commandant ( Esterhazy ). Ce dernier emploie quelquefoismaisassez rarement en sommedes S allemandes ; et dans le bordereau sursix Sil y en a cinq de cette forme et toutes sont calquéses.

De plusles mots essentiels par leur sens sont calligraphiés. L'écritureest inégaleincertaine. Aucune des lettres du commandant mises sousnos yeux n'a ce caractèremais cette différence n'est sensible que pournous qui avons vu les originaux. Avec des clichés habilement faitsona pu espérer tromper le public et on y a réussi.#

Nous discuterons cela tout a l'heuremais pour qu'on ne dise pas que cen'est là qu'un interviewqui d'ailleurs n'a pas été démentierappelonsque M. Belhomme a daignédevant la cour d'assiseslaisser tomber unephrase qui se rapporte à son interview : " Le bordereau est en grandepartie à main courante et en partie calqué."

--- III ---

Voilà donc qui est acquis. D'après M. Belhomme etpuisque les troisexperts ont déclaré être d'accordd'après MM. BelhommeVarinard etCouardl'écriture d'Esterhazy se retrouve au moins en partie dans lebordereaumais elle a été décalquée.

Qu'on veuille bien le retenir : c'est dans une enquête destinée àinnocenter Esterhazydans un procès où Esterhazy avait avec lui lesaccusateurs que les experts officiels sont conduitsmalgré toutpar laforce de la véritéà proclamer officiellement que l'écriture d'Esterhazyse retrouve dans le bordereau.

Ouiquoi qu'on fasse la vérité est en marche . Quel que soitl'expédient imaginé ensuite par les experts pour sauver Esterhazyclient et protégé de l'Etat-Majorcette constatation officielle subsiste :Ce n'est plus Esterhazy tout seul qui reconnaît sa propre écriture dansle bordereauce sont les experts commis au procès.

--- IV ---

Et après cette constatation officiellelégaleque reste-t-il des expertisespar lesquelles a été condamné Dreyfus?

Trois sur cinq des experts du procès Dreyfus reconnaissent dans lebordereau l'écriture de Dreyfus. L'un d'eux (Bertillon) ajoute ques'il ya des différencesc'est que Dreyfus a décalqué l'écriture de son frère.Et il affirme encore que pour dérouter la justice et pouvoir alléguer quele bordereau est un fauxDreyfus a décalqué sa propre écriture.

Mais voici maintenant que d'autres expertsexaminant officiellement lebordereaureconnaissentau moins en partiel'écriture d'Esterhazy.C'est là un fait nouveauetqu'il y ait eu décalque ou nonlesconclusions des seconds experts infirment celles des premiers.

Les experts du premier procès ont expliqué le bordereau tout entier*sans tenir compte de l'écriture d'Esterhazy ;* les experts du secondprocès introduisent dans le bordereau *l'écriture d'Esterhazy :* il y acontradiction directeet l'expertise de 1894qui a condamné Dreyfusne tient plus.

C'est bien pour cela que dans la comédie du procès Esterhazyle 10Janvier 1898le huis clos a été prononcé sur les expertises d'écriture.

C'est vraiement prodigieux. Il y a eu une partie du procèsqui a étépublique. Pourquoi ne pas comprendre les rapports et les dépositionsdes experts dans cette partie publique? La sécurité de la Francen'exigeait pas qu'on cachât au monde les conceptions graphologiquesde MM. CouardBelhomme et Varinard.

Nonsi on les a cachéesc'est pour ne pas faire éclater aux yeux de tousla contradiction officielle entre les expertises du procès Dreyfus etcelles du procès Esterhazy.

On n'a même pas voulu que le public pût savoir que les trois bonsexperts avaient reconnu dans le bordereauau moins en partiel'écritured'Esterhazy. Et le cauteleux Ravary se borne à donner la conclusionbrute : Le bordereau n'est pas l'œuvre d'Esterhazy.

Il n'ajoute aucun détail. Il se garde bien de dire que les expertsmalgréleur bon vouloir à l'égard de l'autorité militaireont été contraints deretrouver dans le bordereau l'écriture d'Esterhazyet qu'ils ont dûrecourirpour le sauverà l'hypothèse du décalque.

Non! autant qu'on le peuton cache la vérité au paysparce que mêmele peu de vérité que laissent échapper les experts ébranle et ruine leprocès de 1894.

--- V ---

Bien mieuxmême si on accorde un moment aux experts qu'il y adécalquepourquoi ne pas appliquer à Esterhazy le système queBertillon a appliqué à Dreyfus?

Bertillon prétendait que Dreyfus avait décalqué lui-même des mots desa propre écriture afin de pouvoir dire : Le bordereau a été décalqué ;il n'est pas de moi.

Mais alors il est possible aussi qu'Esterhazy ait lui-même décalqué sapropre écriture afin de se servir du même moyen de défense.

Doncmême dans l'hypothèse du décalqueEsterhazy n'est pas hors decausecar le décalque peut être de lui.

Deux choses seulement sont certaines. *La première c'est quel'expertise légale qui a condamné Dreyfus est ruinée par l'expertiselégale du procès Esterhazy.-

La secondec'est ques'il y a eu décalque pour la confection dubordereauDreyfus n'en peut même pas être soupçonnécarune foisencores'il avait décalqué l'écriture d'Esterhazyc'eût été pour pouvoirl'accuser en cas de péril : oril s'est laissé condamner et supplicier sansmême essayer ce moyen de défense.

--- VI ---

Maispar le huis clos sur les contre-expertisesl'Etat-Major n'a pasvoulu seulement cacher au pays la contradiction décisive entre lesexpertises légales du procès Esterhazy et celles du procès Dreyfus. Il avoulu aussi soustraire à la discussion les raisonnements par lesquels lesexperts ont conclu à l'idée du décalque pour innocenter Esterhazy.

A vrai direles raisons données par M. Belhomme à l'Echo de Parissont extraordinairement faibles et vagues. La seule qui ait quelqueprécision est fausse. M. Belhomme prétend qu'il y adans le bordereaudes mots qui peuvent se superposer rigoureusement l'un à l'autre. Etcomme cette superposition absolue n'est possible que si ces motsproviennent d'un même typeoucomme on ditd'un même matriceilconclut qu'il y a eu calqueau moins pour ces mots.

Mais au procès Zolales experts les plus autorisésles plusconsidérables ont démontré publiquement et en citant des exemplesprécisqu'au contraire tous les mots du bordereau offaient la variété dela vie et de l'écriture courantequ'aucun d'eux n'était superposable.Sans être graphologueje soumets à M. Belhomme ce scrupule. Il a dità la cour d'assises (c'est peumais c'est encore trop) que le bordereauétait en grande partie d'une écriture couranteen partie calqué.

Mais alors de deux choses l'une : ou bien les mots de l'écriture couranteoffrent les mêmes caractères que les mots calqués : et alorscomme lesmots calqués sont empruntés à Esterhazyc'est Esterhazy lui-même quiade son écriture couranteécrit une partie du bordereau et quipour lerestes'est calqué lui-même.

C'est donc Esterhazy qui est l'auteur du bordereau.

Ou bien les mots de l'écriture courante ne sont pas de l'écritured'Esterhazyet M. Belhomme doit indiquer par quelles différencescaractéristiquespar quels traits précis l'écriture de ces mots-là sedistingue de l'écriture des mots calqués.

Ornous mettons au défi M. Belhommeassisté de MM. Couard etVarinardd'indiquer les différences. Dans tous les mots du bordereaudans tous sans exception aucunese retouvent les mêmes particularitésd'écritureles mêmes traits caractéristiquesla même forme des lettresles mêmes détails.

Et en disant qu'une partie du bordereau est d'une écriture couranteM.Belhomme a définitivement perdu Esterhazy.

S'il avait dit que tout le bordereau est le résultat d'un décalqueonpourrait supposer à la rigueur qu'un autre qu'Esterhazy a fait cedécalque. Mais s'il y a une partie d'écriture naturelle et courantecomme elle ressemble manifestement à la partie dite calquée qu'onavoue être d'Esterhazyc'est que le tout est d'Esterhazy.

Et si M. Belhomme daigne sortir un moment de la graphologieje mepermets de lui soumettre encore une objection d'un autre ordrefinement indiquée par M. Louis Havet dans sa déposition en courd'assises.

L'homme qui envoyait le bordereau ne signait pas : quelle était donc sasignature? A quoi la reconnaissait-on? A son écriture.

Des documents ou des offres de documents arrivaient sans doute deplusieurs côtés à la légation allemande. Comment un traître déterminéaurait-il pu indiquer que c'était lui qui faisait l'envoi sisupprimant sasignatureil avait en outre déguisé son écriture?

Ni Esterhazyni les experts qui ont adopté le système Esterhazyc'est-à-dire le système de décalquen'ont répondu à cette difficulté. Il étaitimpossible de faire plusieurs lettres d'envoi avec les mêmes morceauxd'écriturecar il ne contiennent pas toutes les combinaisons nécessaires.

OrEsterhazy explique à grande peinepar son roman du capitaineBraultqu'on se soit procuré de son écriture pour l'envoi *d'unbordereau ;* il est donc impossible qu'on en ait envoyé plusieurs.

Dès lorsil aurait fallu que le traître changeâtà chaque envoi nouveaud'un bordereaul'écriture calquée par luiet il aurait ainsi complètementdérouté son correspondant étranger.

Encore une foistoutes ces inventions sont absurdeset on en revienttoujours à cette conclusion : Le bordereau étant de l'écritured'Esterhazy est de sa main.

Mais à quoi bon argumenter plus longtemps contre ces experts du huisclos quipris entre la force de la vérité et des forces d'un autre ordreont abouti à une expertise incohérenteindéfendable et qu'il faut cacher? Il faut leur savoir grémalgré toutd'avoir osé diremême avec toutesles précautions du décalqueque l'écriture d'Esterhazy se retrouvaitdans le bordereau. C'est un commencement de véritéet la véritéentière va apparaître.

Savants contre experts----------------------

--- I ---

Elle apparaît par les témoignages de nouveaux expertsau procès Zola.Ces témoignagesproduits sous la foi du serment devant la courd'assisesont un caractère tout à fait nouveau et décisif.

D'abords *ils sont publics ;* en second lieuils émanent d'hommesd'une compétence hors paird'une autorité scientifique indiscutableetenfin ces hommes sont d'une indépendance absolue.

Si l'esprit chauvin l'exigeje laisse de côté M. Franckavocat et docteuren droitparce qu'il est Belge. Je laisse de côté aussi M. Paul Moriaudprofesseur de la Faculté de droit e Genèveparce qu'il est Suisse.

Il paraît que M. Zola a manqué de patriotisme en consultant surl'écriture du bordereau comparée à celle d'Esterhazy des hommescompétents de tous les pays!

Pour nos bons nationalistesl'expertise en écriture ne compte que si elleest de ce côté de la frontière et en faveur d'Esterhazy. Seulsles nomsbien français de Couardde Belhomme et de Varinard leur inspirentconfiance. Hélaas! hélas!

J'écarte donc les experts étrangersquoique leur démonstration est étéd'une valeur scientifique tout à fait remarquable. Mais quand deshommes comme M. Paul Meyermembre de l'Institutprofesseur auCollège de France et directeur de l'Ecole des Chartescomme M.Auguste Molinierprofesseur de l'Ecole des Chartescomme M. LouisHavetmembre de l'Institutprofesseur au Collège de France et à laSorbonnecomme M. Girymembre de l'Institutprofesseur à l'Ecoledes Chartes et à l'Ecole des Hautes Etudescomme M. Emile Molinierconservateur au musée du Louvrearchiviste paléographe...quand tousces hommesaprès une conscienceuse étudeviennent affirmer devantle pays que le bordereau est d'Esterhazyil y a là à coup sûr un grandfaitque j'ose dire décisif.

D'abord entre tous ces hommesil y a une unanimité. Et qu'on nedise pas qu'ils devaient tous déposer dans le même sensétant toustémoins de la défense. Saisis de la question par M. Zolails n'ontaccepté de l'examiner qu'à la condition de porter devant la courd'assises le résultat de leurs recherchesquel qu'il fût.

Et tousdans leur libertéils ont conclu de la même façon ; ils ontaffirmé sans réserve que *le bordereau était d'Esterhazy-.

--- II ---

Bien mieuxquand la question sera de nouveau étudiéequand onn'essaiera plus d'étrangler le débatvoici ce que Zola propose : Tousles hommes de France et d'Europe connus par leur travaux scientifiquesdans l'étude des manuscrits et des archives peuvent être consultésil estcertain d'avancetant l'identité est complète entre l'écriture d'Esterhazyet celle du bordereauque la réponse de tous sera la même.

Et il n'y aura pas seulement unanimité des savantson peut dires'ilétait possible de soumettre au peuple mêmepar de bonnesphotographiesle bordereau et les lettres d'Esterhazyqu'il y auraitunanimité du peuple.

Car avec la ressemblance ou mieux avec l'identité qui existe entrel'écriture du bordereau et celle d'Esterhazyle premier venu peut seprononcer avec certitude. A ce degré d'évidenceil n'est plus nécessairequ'on soit graphologuecomme il n'est pas nécessaire d'êtrephysionomiste pour trouver un air de famille à deux jumeaux.

L'Etat-Major a été si épouvanté de cette unanimité des savants et de laforce d'évidence de leur démonstrationqu'il a tenté d'en affaiblir l'effeten disant : " Ces messieurs n'ont pas vu l'original du bordereauils n'ontvu que le fac-similé du Matin. "

Et dans son zèle d'avocat d'Esterhazyle général de Pellieux allaitjusqu'à dire : " Toutes les reproductions qui ont été publiéesressemblent à des faux. "

Pitoyable diversion! Car d'abords la défenseau procès Zolaa insistéviolemment pour que l'original même du bordereau fût versé au procèset placé sous les yeux du jury. Le président et l'Etat-Major s'y sontopposés.

Il est certain que le bordereau aurait été montré si l'on avait pu ainsiconfondre Zola.

--- III ---

Mais M. Paul Meyerpar son aimable et incisive dialectiquea obligéM. le général de Pellieux à la retraite. Il a démontré que laphotographie d'un documentsi elle pouvais parfois empâter ou écrasercertains traitsn'altérait en rien les caractéristiques de l'écriturelaforme spéciale et distincte des lettres et leur liaison.

Il a demandé à M. le général de Pellieux avec une ironie souriante qui aeu raison de la grosse voix du général :

#Si le fac-similé du Matin ne ressemble pas au bordereaupar quelprodige cette reproduction ressemble-t-elle à l'écriture de M.Esterhazy? Ou bien on a publiésous le nom de bordereauet avec lemême texteune pièce qui n'est pas le bordereauet c'est un faux qu'ilfaut poursuivre : on ne le fait pas.

Ou biensi la reproduction photographique est loyalemais maladroitecomment expliquer que cette dénaturation involontaitre du bordereauaboutisse précisément à reproduire l'écriture d'Esterhazy?

Comment ce fait-il qu'Esterhazy lui-même ait d'emblée reconnu sapropre écritureavec effroidans le fac-similé du Matin?#

Et le général de Pellieuxainsi pressésent bien qu'il s'est aventuré audelà du vrai. Il rectifie devant le jury (Procès Zolatome IIpage 50)par ces paroles qui coupent court au débat :

#M. LE GENERAL DE PELLIEUX : Pardonpardonje n'abandonnerien ; je dis que j'ai reconnu que le fac-similé du Matin avait unegrande similitude avec le bordereaumais qu'il y avait d'autres piècespubliées par les journaux quipour moiressemblaient à des fauxet jele maintiens.#

Mais il ne s'agit pas des autres pièces. Il s'agit du fac-similé duMatinsur lequel tous les hommes que je viens de citer ont travailléetpuisque M. le général de Pellieuxserré de près par M. Paul Meyera dû convenir qu'il était exactla question est close.

Mais qu'en pense M. Alphonse Humbert quidans les couloirs de laChambredécriait les expertises des savants en disant qu'ils avaienttravaillé sur des documents faux? S'obstinera-t-il à être plus militaristeque le général de Pellieux lui-même?

Q'en pense aussi MM. Belhomme et Couard qui prétendaient que lestravaux faits sur le fac-similé était sans valeur?

Non! C'est bien sur des données sérieuses qu'ont travaillé tous sesarchivistestous ces paléographestous ces chercheurs arrivés parl'étude à la renomméeet leur unanimitéfondée sur la plus solideenquêteest décisive. Ils ne sont pas diviséscomme l'ont été lesexperts du procès Dreyfuset ils n'opèrent pas à huis clos comme ceuxdu procès Esterhazy.

Avant de formuler leurs conclusionsils définissent leurs méthodesleurs procédés de recherches ; ils ne s'enferment pas comme Bertillondans une nuée biblique. Ils ne s'enferment pascomme BelhommeVarinard et Couarddans un brouillard de procédure.

C'est au plein jour de l'audience publiquec'est sous le contrôle de laraison générale qu'ils définissent leurs moyens de recherchesleurspreuvesleurs résultats. Et nul ne peut suspecter leur indépendancepuisqu'ils se dressent contre le pouvoir et qu'au risque de blesser lesdirigeantsles ministresles générauxils vont où la vérité les appelle ettémoignent selon leur conscience.

--- IV ---

Je ne puisbien entenduentrer ici dans le détail de leurs preuves ; ellessont tout au long dans le compte rendu du procès. De ces détailsjen'en relèverai qu'un iciparce que je le trouve à la fois caractéristique ettragique.

Qu'on ne s'étonne pas de ce mot. Lorsque Deyfus fut livré auxenquêteurs et aux expertsà des enquêteurs comme Paty de Clamà desexperts comme Bertillonil y eut une difficulté : les doubles S.

D'habitudequand pour écrire les doubles Son emploie un grand S etun petitc'est le grand S qui est devant et le petit S derrière.

Les spécialistes ont compulsé des centaines et des centaines d'écrituressans trouver l'ordre contraire.

Orpar une singularité extraordinaire*dans le bordereauc'est le petitS qui vient en premier-. C'était donc là un trait tout à faitcaractéristique.

Viteon regarde l'écriture de Dreyfus. Luiil écrit les doubles S selon laméthode communele grand S devant.

Voilà donc une particularité tout à fait curieusetout à fait rare del'écriture du bordereau qui ne se retrouve pas dans l'écriture deDreyfus.

Croyez-vous que nos enquêteurs et experts se troublent pour si peu?Le génie de Bertillon veillait sur eux. Immédiatement ils disent : " SiDreyfus a renversé dans le bordereau l'ordre des Sc'est pour dérouterla justice et pour opposer à tout assaut ce moyen de défense. "

Et si l'on s'en souvientce double S renversé devient dans le planmilitaire du délirant Bertillon une tourla tour des deux Sdu haut delaquelle le traître attend orgueilleusement l'assaillant.

O folie meutrière!

Mais plus tardquand on compare l'écriture d'Esterhazy à celle dubordereaunon seulement on retrouve dans l'écriture d'Esterhazytoutes les particularités du bordereaumais on y trouve encore le mêmeordre renversé des S.

-Ouidans l'écriture d'Esterhazycomme dans le bordereauc'est lepetit S qui vient le premier-.

Hélas! pendant ce tempsDreyfus est au bagneet de la tour du doubleS il est passé sans autre cérémonie dans une enceinte fortifiée.

Témoignages des savants-----------------------

--- I ---

Si j'ai relevé ce détail en apparence et minimec'est que toute ladémence homicide du procès de 1894 y est contenue en raccourci.

Au demeurantc'est pour toutes les lettres et pour tous les détails detoutes les lettres et pour les points sur les *i-et pour les accents queMM. FrankMoriaudGiryAuguste MolinierEmile MolinierPaulMeyerLouis Havet démontrent l'identité de l'écriture d'Esterhazy et del'écriture du bordereau.

Je ne puis que résumer leurs conclusions :

M. Paul Meyer affirme que le bordereau est de l'écriture d'Esterhazy. Ilaffirme en outre que toutes les hypothèses qu'il a pu imaginer pourexpliqueraprès M. Belhommeque le bordereau pouvait être del'écriture d'Esterhazy sans être de sa main lui ont paru absurdes. Mais ilajoute avec son habituelle ironie que pour conclure définitivement surce second pointil attend que MM. BelhommeVarinard et Couardaient bien voulu expliquer leur système. (Procès Zolatome Ipage512.)

#Me LABORI. - Monsieur le présidentest-ce que M. Paul Meyer nousa fait connaître ses conclusions d'une manière complète en ce quiconcerne M. le commandant Esterhazy?

M. PAUL MEYER. - J'ai dit que le fac-similé du bordereaureproduisait absolument l'écriture du commandant Esterhazyque je nevoyais pas de raison pour faire une distinction entre l'écriture et lamain. Cependant je fais cette réserve prudente et parfaitementscientifiqueparce que je ne sais pas ce qu'il y a dans le rapport où onexplique que cette écriture n'a pas été tracée par le commandantEsterhazy. Je ne crois pas que même avec une hypothèse compliquéeon puisse arriver à le démontrer : mais enfin je ne puis pas discuter ceque je ne connais pas...

Je dis que la question de l'identité de l'écriture du bordereau et de celled'Esterhazy se présente dans des conditions d'une telle simplicitéd'unetelle évidencequ'il suffit d'avoir l'habitude de l'observationl'habitudede la critiquepour arriver à la conclusion que j'ai formuléesaufréserve.

Me LABORI. - M. Paul Meyer nous a bien ditsi j'ai comprisquetoutes les hypothèses auxquelles il s'était livré pour arriver àcomprendre que tout en étant de l'écriture d'Esterhazyle bordereau nefût pas de sa mainlui avaient paru impossibles? Ai-je bien compris?

M. P. MEYER. - Parfaitement.

Me LABORI. - Alorsil n'en voit aucune qui puisse être une certitudeet qui puisse expliquer cette contradiction.

M. P. MEYER. - Je n'en vois aucune ; mais les experts du secondprocès ont peut-être trouvé quelque chose qui m'a échappé.#

Malheureusementles experts du second procès se gardent bien derépondre au défi ironique de M. Meyeren faisant connaître leursystème.

--- II ---

Voici maintenantdans ses grands traitsla déposition de M. Molinier :

#Messieurs les jurésil y a déjà vingt-cinq ans que je vis au milieu desmanuscrits : il m'est passé entre les mains des milliers de Chartespièces de toute époquedepuis les temps les plus anciens jusqu'à nosjours.

A la suite de cette étude très prolongéequi a porté sur des milliers demanuscritsje le répètej'ai fini par contracter une méthode touteparticulière d'observation ; j'ai pour ainsi dire contracté un tact spécialsi bien que par des signes presque imperceptibles pour d'autresj'arriveà reconnaître l'identité des écritures ou à dater exactement desmanuscrits. J'ai appliqué cette méthode personnelleméthode que jequalifie d'absolument scientifiqueà l'examen du bordereau en questionet à l'examen des pièces de comparaison.

De ce bordereau j'ai eucomme tout le mondeentre les mains un fac-similé. Sur ce fac-similé les opinions les plus diverses ont étéexprimées devant vous ; mais étant donné que ce bordereau a été publiépour prouver la culpabilité d'une personne que je ne nommerai pas icije crois que le fac-similé doit être exact.

Alorsme méfiant des reproductions d'écriturepuisque je n'ai pucomparer ces reproductions avec des originauxje me suis attaché àreleverdans le bordereauque j'avais en fac-similéuniquement ce quej'appelle les signes physiologiques de l'écriturec'est-à-dire non pointl'épaisseur des lettres qui peut être altéréerenforcée par un fac-similési bien fait qu'il soitmais je me suis attaché aux liaisons des lettresàl'aspect général de l'écrituresi elle est courante ou non courante...#

On voit avec quelle prudence et quelle rigueur de méthode procède M.Molinieret après avoir donné des détailsil affirme : " Tout d'aborddans cette écriturenous trouvons une main extrêmement couranteaucune hésitation à mon sens. "

Et enfin :

#En un motpour conclureen mon âme et conscienceaprès avoirétudié non seulement le bordereaumais tout ce que j'ai pu me procurerde fac-similés d'écritures du commandant Esterhazyaprès avoirnotamment examiné les formes de l'écriture des lettres et l'écriture dubordereauje crois pouvoir affirmer en mon âme et consciencequedans ces lettres j'ai retrouvé toutes les formes principalesphysiologiques que j'avais retrouvées dans le bordereaudans l'écrituredu commandant Esterhazy.

--- III ---

Voici un autre témoignage aussi catégorique. M. Emile Molinierdémontre d'abord que pour les constatations qu'il a faites sur lebordereaule fac-similé du Matin a la valeur d'un original. Et aprèsavoir résumé des constatationsil conclut en ces termes si décisifs :

" Pour moila similitude est absoluement complète entre l'écriture dubordereau et l'écriture du commandant Esterhazy. Je dirai même quesi un savantun érudittrouvant un volume de la Bibliothèquenationaledans un de ces volumes que nous consultons si souventaccolé à des lettres du commandant Esterhazyl'original du bordereauil serait pour ainsi dire disqualifiés'il ne disait pas que le bordereau etla lettre sont de la même écrituresont de la même mainont été écritspar le même personnage. "

L'étude de M. Franktrès poussée dans le détailest d'une précisionadmirable et je renvoie à sa déposition (tome Ipage 519)ceux quipourraient avoir le moindre doute.

--- IV ---

M. Louis Havetprofesseur au Collège de Francedit ceci :

#Dans l'écritureje suis arrivé tout de suite et sans faire de recherchesdignes de ce nomsimplement par l'évidencepar le saisissement desyeuxà une conviction pour moi tout à fait certaine. C'est à l'écriture ducommandant Esterhazy ; ce n'est pas l'écriture du capitaine Dreyfus ;cela me paraît sauter aux yeux avant même qu'on ait commencé àanalyser l'écriture.#

Et M. Havet démontre ensuite par les considérations les plus variées etles plus précisesqu'il n'y a pas eu décalque. C'est de la maind'Esterhazy comme de son écriture.

#Comment est-il possible d'imaginer un homme quipour dissimuler sapersonnalitéemprunte l'écriture d'autrui et qui se donne le malprodigieux qu'il faudrait se donner pour calquernon pas des motsmais des lettresen prenant à chaque instant des modèles différents eten transportant son calque d'un mot sur un autre?

Il y adans le bordereaudes mots qu'on n'a pas tous les jours sous lamain pour les calquerpar exemple le mot : " Madagascar "le mot "hydraulique ". On peut bien avoir sous la main un mot comme jecomme vousmais on n'a pas sous la main à point pour savoir où letrouver le mot Madagascar ou le mot hydraulique juste au momentoù on en a besoin.

Pour cela il faudrait avoir toute une collection de documents énormesavec un répertoire pour trouver le mot dont on a besoin. Il faudraitdoncpour exécuter par calque le bordereaucomposer le motMadagascar à l'aide du mot mapuis avec le commencement dumot damele commencement d'un troisième mot.

Cela aurait coûté cinq ou six opérations différentes pour un motunique.

Ce travail est absolument hors de proportion avec les besoins d'unfaussaire qui travaille ainsi. Il serait beaucoup plus court de prendretout autre moyen de falsification : une écriture dissimuléedescaractères d'impression découpésqu'on appliquequ'on colleoumêmesi on emprunte l'écriture d'autruile procédé plus simple dedécouper des portions d'écritures et de les coller au lieu de lesdécalquer.

C'est là une hypothèse qui n'est défendable que si on avait des raisonsparticulières de trouver qu'il y a un calque.

J'ajoute que je ne crois paspour ma partà l'argument que j'ai vutraîner dans les journaux qui soutenaient que le bordereau était deDreyfus et d'Esterhazy ; ils prétendaient qu'il y a des portions de motsqui se répètentparce qu'ils ont été calqués sur la même matricequ'il ya deux fois la même syllabe.

Quand nous retrouvons plusieurs fois la même syllabeil n'y a jamaissuperposition absolue. Il y a des syllabes qui se répètent un grandnombre de fois ; par exempledans le mot quelqueil y a deux fois lasyllabe queet cette syllabe revient plusieurs fois ; le mot noterevient également plusieurs fois. Eh bienj'ai étudié avec soin toutesces syllabes et je n'ai jamais vu que deux portions de mots fussentrigoureusement parailles et qu'on pût se vanter de les superposer. Jecrois donc que toutes les hypothèses tirées d'un calque se heurtent à desdifficultés matérielles et absolues.

Je ne parle pas ici des arguments qui ne sont pas ceux d'un témoinquiserait plutôt ceux d'un avocat : par exemple si Dreyfus avait composé lebordereau à l'aide d'un calquesachant sur qui il avait calquéil auraitprobablement dénoncé l'auteur de l'écritureafin de se décharger surquelqu'un dont il aurait ainsi fac-similé l'écriture. C'est un argumentque je donne pour mémoire et qui ne rentre pas dans l'ordre d'unedéposition.

Au point de vue du calqueje n'arrive pas à comprendre du toutcomment il l'aurait exécuté. Il avait mille moyens beaucoup plussimples de dissimuler son écriture.

Je termine par un autre argument : le bordereau n'est pas signé :comment le destinataire pouvait-il savoir d'où venait le bordereau?Pour le destinatairela signaturec'est l'écriture ; cela voulait donc direpour le destinataire : c'est Esterhazy qui m'envoie le document. Voilàmessieursce que j'avais à dire.#

--- V ---

Que reste-t-il après cela de l'expédient désepéré des experts officiels duprocès Esterhazyimaginant qu'il y a eu décalque pour sauverEsterhazytout en avouant que le bordereau est de son écriture?

On ne m'en voudra passi aride que puisse paraître cette discussiondemultiplier les citations. Aux procédés louches et de huis clos parlesquels Esterhazy a été sauvémalgré l'évidenceil faut opposer lavérité lumineuseles affirmations mesuréesmotivéesfortes etpubliques quesous leur responsabilitédes hommes de science sontvenus apporter devant le payspour éviter à la Franceautant qu'ildépendait d'euxla prolongation d'un crime.

Je tiens à soumettre encore au lecteur attentif et de bonne foiquicherche sérieusement la véritéle témoignage de M. Girymembre del'Institutprofesseur à l'Ecole des Chartes et à l'Ecole des HautesEtudes.

Cette déposition est un modèle de conscience scientifiquede probitéintellectuelle et morale :

M. GIRY. - Messieursla ressemblance qui existe entre l'écriture de lapièce qu'on appelle le bordereau et l'écriture du commandant Esterhazya frappédés le premier aspecttous ceux qui ont eu l'occasion de voirces deux écritures...

M. LE PRESIDENT. - Les fac-similés seulement?

M. GIRY. - Je dirai sur quels documents je me suis appuyé. Maisceque je puis ajouterc'est que cette ressemblance n'est pas une de cesressemblances superficiellesbanalesqui s'évanouissent après unmoment d'examen attentifcomme l'a étépar exemplela ressemblancede l'écriture de l'ex-capitaine Dreyfus et de l'écriture du bordereau.C'est une ressemblance qui est confirmée par l'analyse et lescomparaisons les plus minutieuses... A l'école des Chartes je suis plusspécialement chargé d'enseigner la diplomatiquec'est-à-direl'application de la critique aux documents d'archives.

L'étude et la comparaison des écritures ont naturellement un rôleimportant dans cette branche de l'érudition. Nous apprenons à nosélèves à déterminer l'âgel'attribution des documentsleur provenanceà discerner les documents authentiquesà discerner les documentsfalsifiésinterpolésdes documents sincères...

Il n'y a pas - M. Couard l'a dit et c'est encore une des grandes véritésqu'il a exprimées - à l'Ecole des Chartes de cours pour l'expertise enécriturescela est bien entenducela est bien évident ; nous n'apprenonspas à nos élèves comment il faut établir le prétexte d'un rapportd'expertise. Nous ne leur disons point quand il faut se taire ou parlerdevant un tribunal... ce n'est pas matière scientifique.

Nous leur enseignons quelque chose de supérieur et de plus utilenousleur enseignons la méthodele sprocédés d'investigation et de critique ;nous leur enseignons les moyens de se prémunir contre l'erreuret jecrois que cela peut avoir sa place dans une expertise en écriture...

Lorsque M. Zola m'a écrit pour me prier d'examiner les documents quidevaient être versés dans le débatj'ai hésité un moment à accepter lacharge de faire cet examen.... Mais en y réfléchissanten réfléchissant àla gravité des questions de justice et de légalité qui dominent tout cedébatj'ai pensé qu'il était de mon devoir de sortir de ma réservehabituelle pour faire l'examen qu'on me demandaitafin d'essayer dansla mesure de mes forces d'aider à la manifestation de vérité.

J'acceptai donc. Seulementen acceptantje spécifiaisen écrivant à M.Zolaque je voulais - cela était naturelmais enfinje tenais à lespécifier d'une façon très précise - que si je faisais cet examenquelque fût le résultat des études auxquelles j'allais me livrerje viendraisl'exposer ici franchement et nettement.

M. Zola m'a répondu aussitôtpar une lettre que j'aurais voulu vousliremais que je puis citer de mémoireen me disant qu'il acceptaitabsolument toutes mes conditions et qu'il demandait simplement à deshommes de science et de bonne foi de venir dire devant la cour cequ'ils pensaient.#

... Et M. Giryaprès avoir montré que les documents sur lesquels il atravaillé étaient sérieux et bien vérifiésse prononce d'abords contrel'hypothèse du calque imaginée par MM. BelhommeVarinard etCouard. Il affirme ensuite l'absolue identité de l'écriture du bordereauet celle d'Esterhazy :

#J'ai examiné aussi une autre hypothèse de calque. Le bordereaupourrait avoir été faitfabriqué par calque de mots empruntés à d'autresdocuments rapportés et juxtaposés ensuite.

Eh bienmessieursje crois qu'il est absolument impossible que la pièceait été fabriquée ainsi : j'ai fait là-dessus des expériences nombreusesqu'il seraient bien long d'exposer en détail. On m'a demandé de meborner à vous donner des conclusions ; ce que je puis vous dire c'estque j'ai essayé moi-même de faire un calque de faire un calque dans cesconditions et que je ne suis arrivé à produire qu'une chose informe.Quoique j'aie l'habitude des choses graphiquesj'ai fait une chose quine ressemblait à rien et sur laquelle tout le travail de mosaïque étaitvisible au premier coup d'oeil.

On peut faire mieux que moiassurémentmais je pense qu'il aurait étéimpossible de faire une pièce de cette dimensionde trente lignes. Il ya toutes sortes de raisons dans lesquelles je ne peux pas entrer qui s'yopposent d'une manière absolue. J'ajoute que je n'imagine pas qu'untraître ait pu avoir l'idée de faire dans ces conditions un calque quiaurait demandé tant de tempstant de patience pour une pièce qui nedevait pas être discutée contradictoirement avec lui.

J'arrive maintenant à la comparaison de l'écriture du bordereau aveccelle du commandant Esterhazy. Messieursje crois que tout a été ditqu'au moins tout ce qui était frappant a été dit sur ce point. Parconséquentlà encoreje veux abréger. Je vous dirai seulement quej'ai fait la comparaison dans l'ensemble et dans le détail ; que j'ai faitl'analyse la plus minutieusemot par motlettre par lettresyllabe parsyllabe ; que j'ai comparé les signes accessoires de l'écriturelaponctuationl'accentuation ; et soit que j'aie considéré le détailsoit quej'aie considéré l'ensembleje suis arrivé toujours aux mêmesconclusions.

Ces conclusionsauxquelles j'étais arrivé moimêmej'ai voulu lescontrôler par les observations de paléographes plus exercésde gensquimieux que moiconnaissent les écritures modernes ; j'en ai consultéplusieurs ; tous ceux qui ont fait cet examen ont eu le même avis quemoi. Il y en a plusieurs que je pourrais nommercar ils ont offert leurtémoignage à M. Zola...

M. EMILE ZOLA. - Nous en aurions amené quarante ; si nous ne lesavons pas amenésc'est pour ne pas abuser de vos instants.

M. GIRY. - En résuméma conclusion a été celle-ci ; c'est qu'il existe*entre l'écriture du bordereau et l'écriture du commandant Esterhazyune ressemblanceune similitude qui va jusqu'à l'identité-.#

Voilà qui est net et décisif. Mais je tienspour ne pas m'exposer àaltérer même une nuance de la noble et sérieuse pensée de M. Giryàreproduire les dernières lignes qui contiennent une sorte de réservedélicate :

#Est-ce à dire que je puisse affirmer que le commandant Esterhazy estl'auteur du bordereau? Je ne veux pas le faireje ne veux pas allerjusque là. Je ne veux pas le faireparce queaprès toutje n'ai fait monexpertise que sur des fac-similéset quoique bien persuadé que lapièce originale confirmerait mes conclusions d'une manière éclatantecependant il y a une petite chance d'erreur.

Je ne veux pas le fairesurtout parce que je crois qu'uneexpertised'écritures peut bien servir à corroborer des soupçonsàdiriger des recherchesà conduirecomme c'est le cas icijusqu'à laconviction moralemais qu'elle ne peut pas produireà elle seulelacertitude absolue quià mon avisest nécessaire pour asseoir sonjugement.#

Le scrupulescientifique et humainqui a dicté ces dernières paroles deM. Girybien loin d'affaiblir ses affirmations essentielles ; en acroît aucontraire la valeur morale et l'autorité. On sent que ce n'est pas à lalégère qu'un tel homme affirme l'impossibilité matérielle et absolue ducalquel'identité absolue de l'écriture du bordereau et de l'écritured'Esterhazy.

Et ces dernières paroles sont surtout un blâme à l'Etat-Major qui tientenfermé le bordereaupour ne pas perdre la suprême argutie parlaquelle il essaie en vain d'amoindrir le témoignage des hommes descience. Elles sont aussi une leçon sévère pour les juges qui n'ont pascraint de condamner Dreyfus sans autre preuve légale etcontradictoirement discutée une expertise d'écriture où les expertss'étaient partagés en deux camps.

Mais qui doncen résuméne serait pas frappé par l'ensemble detémoignages si netssi affirmatifssi concordantssi puissammentmotivés que des hommes d'étudeexercés à la critique des écritures etdes textesont produit publiquementcontre le gré du pouvoir dont ilsrelèventsans autre intérêt que celui d'éclairer la conscience française etde sauver l'honneur de notre pays?

--- VI ---

Ainsidans l'étude du bordereaunous sommes arrivés enfin à la véritéà la lumière après une longue routeet en trois étapes.

D'aborddans le procès de 1894dans le procès Dreyfusc'est l'erreuret la nuitc'est l'obscurité noire. Un fou calculateur et haineuxdu Patyde Clamqui a cruen frappant l'officier juifs'ouvrir toute une carrièred'ambitioncroit saisir entre l'écriture du bordereau et celle de Dreyfusune ressemblance.

Il le dénonce ; il le traque ; et comme le ministre hésitecommel'instruction ne marche pasil met en branle les journaux antisémitesildéchaîne la colère de la foule trompée.

Et c'est dans une atmosphère de haine et de suspicionc'estsi je puisdiredans un esprit public tout en feu que les experts en écritureexaminent le bordereau. Malgrè l'affolement de l'opinionmalgré lapassion des bureaux de la guerredeux experts déclarent que lebordereau n'est pas de Dreyfus : deux déclarent qu'il est de luitout enreconnaissant des différences qu'ils expliquent commodément par une "altération volontaire ".

Bertillonavec son système insenséfait la majoritéet *Dreyfus estjugé à huis clossur la seule inculpation d'avoir écrit le bordereau-.Cette expertise de la première heure laissemalgé toutapparaître auxjuges ses vicesses faiblessesses incertitudes. Les juges hésitentet ilfaut les déciderillégalementviolemmenten leur jetant hors séancepour renforcer l'expertise défaillanted'autres pièces dites secrètesqu'ils ne peuvent pas examiner sérieusement.

Voilà la première étapeen pleine incohérence et en pleines ténèbresmais avec une première lueur de doute qui s'éteint bientôt et qui laissela nuit se reformer.

Puisdix-huit mois aprèsc'est une découverte imprévuedramatique.

C'est la culpabilité d'Esterhazy qui se dessine ; c'est son écriture quiapparaît plus que semblableidentique à celle du bordereau ; c'est unegrande lumière de vérité et de certitude qui éclatemais qui épouvante.

L'Etat-Major ne veut pas voir. Il veut quand même innocenterEsterhazy coupable pour n'être pas obligé de libérer Dreyfus innocent.

Esterhazy est jugé à huis clos par des juges qui se font ses complices.

Pourtantla force de la vérité est tellela lumière nouvelle est siinvincible que les experts les plus complaisants sont obligéscommemalgré euxde reconnaître dans le bordereau l'écriture d'Esterhazy.Mais ils inventent pour le sauver l'hypothèse d'un décalque. Hypothèseabsurde!

Hypothèse moralement et matériellement impossible! Moralementpuisque Dreyfus n'aurait pu pratiquer ce calque que pour accuserEsterhazy au procèset il ne l'a pas fait.

Matériellementpuisque l'examen du bordereau révèle une écriturecourante. D'ailleursc'est à huis closc'est dans l'ombrec'est loin ducontrôle de la raison publique et de la science que les experts du procèsEsterhazy combinent l'hypothèse qui doitun momentsauver le traître.

C'est en vase clos qu'ils mijotent leur petite cuisine officiellequ'ilsn'osent pas servir au public.

N'importe! Une part de vérité est acquise : c'est que l'écriture dubordereau est celle d'Esterhazy.

Et voici qu'à la troisième étapeavec les dépositions des hommessavants et indépendants que la révolte de leur conscience mène auprocès Zolac'est la vérité complète qui se dévoile et s'affirme. Lebordereau est l'oeuvre d'Esterhazy.

Le bordereau sur lequel a été condamné Dreyfus estjusqu'à l'évidencel'oeuvre du louche uhlan. Cette foisil n'y a plus de réticencesil n'y aplus de mystèreil n'y a plus de mensonge. Ni huis closni expertisesdocilestoute la vérité et rien que la vérité. Et elle est si éclatante et siimpérieuse que M. Cavaignac lui-même n'ose plusquand il requiertcontre Dreyfuslui attribuer le bordereau...

C'est Esterhazy qui a fait le bordereauc'est Esterhazy qui est le traîtreet Dreyfus enseveli vivant dans le crime d'un autre attend avec angoissederrière les murs de son tombeauque la porte s'ouvre et que la véritéentre pour le délivrer.

La vérité le délivrera et la Franceen libérant l'innocent de son suppliceimméritése libérera elle-même d'une erreur qui devient un crime.

L' EXPEDIENT SUPREME--------------------

--- I ---

Doncdu procès régulierlégalfait à Dreyfus il ne reste rien. Il n'a étéjugéselon la loique sur une piècele bordereau. Oril est démontréaujourd'hui qu ele bordereau n'est pas de Dreyfusmais d'Esterhazy.

La seule base légale de l'accusation s'est effondrée : comment se peut-ilque la condamnation soit encore debout? C'est un défi à la justice!

Oh! je sais bien que les adversaires de la revisionobligés dereconnaître que le bordereau est d'Esterhazymais voulant garder leurproiese réfugient dans les plus extaordinaires sophismes. Je suis bienobligé de mentionner en passant le récit publié il y a quelques semainespar le Petit Marseillais ; car j'ai constaté que le récit avait trouvécréance auprès de beaucoup d'esprits ; il passe mêmece que vraiementje ne puis croirepour la version suprêmepour l'expédient désespéréde l'Etat-Major

--- II ---

On dit qu'Esterhazy était attaché au service d'espionnage de la Francequ'en cette qualité il fréquentait les ambassades étrangères pour ensurprendre les secretsqu'il avait constaté la trahison de Dreyfusmaisque les preuves de cette trahison ne pouvant être données sans pérililavait lui-mêmed'accord avec l'Etat-Majorfabriqué le bordereau etque ce bordereau avait été ensuite de parti pris attribué à Dreyfus.

Voilà le thème général que j'ai entendu dans plus d'une discussion ; lePetit Marseillais adoucissait un peu dans son récit la crudité del'opération. D'après luiEsterhazy avait vuà la légation allemandelebordereauécrit de la main de Dreyfus. Ne pouvant l'emporteril l'avaitcopiéet c'est sur cette copie du bordereau faite par Esterhazy queDreyfus aurait été condamné.

Ainsi s'expliqueraitdisent les hommes hardisque le bordereau fût del'écriture et de la main d'Esterhazyquoique la trahison fût de Dreyfus.

Je me demande vraiment s'il convient de discuter des inventions de cetordre. Elles attestent en tout cas l'extrême dérèglement d'esprit où sontjetés nécessairement ceux qui se refusent à la vérité.

Non! il est faux qu'Esterhazy est été attaché comme espion au servicede la Francecar s'il en était ainsidès que le colonel Picquart eut desdoutes sur Esterhazy et qu'il eut informé ses chefs*ceux-ci l'auraientarrêté neten lui disant : " Ne brûlez pas un de nos agents!* SiEsterhazy reçoit une carte-télégramme de M. de Schwarzkoppen et s'illui communique des documentsc'est pour gagner sa confiance ; c'estpour couvrir l'oeuvre d'espionnage qu'il fait à notre profit. "

Voilà ce que les chefs du colonel Picquart lui auraient dit tout de suite.Au contraireils l'ont encourahé à poursuivre son enquête contreEsterhazy! Et d'ailleurscomment le colonel Picquart lui-mêmechefdu service des renseignementsaurait-il pu ignorer qu'Esterhazy étaitattaché en qualité d'espion au ministère de la guerre? Doncce romaninepte ne peut tenir un instant.

Mais admirezje vous priela valeur morale et la délicatesse deconscience des défenseurs de l'Etat-Major. Ils proclament que celui-ci afait du procès contre Dreyfus une effroyable comédie. Ils proclamentqu'il a attribué à Dreyfus le bordereausachant que le bordereau était dela main d'Esterhazy. Mais quels rôleje vous prieont joué les expertsdans cette criminelle parade? Savaient-ilseux aussique le bordereauétait de l'écriture d'Esterhazyet ont-ils décidé tout de même d'yreconnaître l'écriture de Dreyfus?

Si nous consentions un moment à prendre au sérieux les moyens dedéfense imaginés par certains amis de l'Etat-Majoril n'y aurait plusqu'à envoyer au bagnecomme coupable du faux le plus crimineltousceux qui ont participé au procès Dreyfus.

Je passe doncet je ne retiens de ces inventions misérables que ledésordre d'esprit d'un grand nombre de nos adversaires. Ils sontobligéspar l'évidencede reconnaître que le bordereau est d'Esterhazymais ils n'ont pas le courage de tirer la conclusion toute simplenaturelle et sensée : c'est qu'en attribuant le bordereau à Dreyfus et encondamnant celui-ci sur un document qui est d'Esterhazyon a commisune déplorable erreur. Et ils s'épuisent en inventions désordonnées pourconcilier les faits qui démontrent l'innocence de Dreyfusavec laculpabilité de celui-ci.

--- III ---

D'autres disent : " Soit : le bordereau est d'Esterhazy! maisdans leprocès Dreyfusle bordereau est secondaire : il est presque une quantiténégligeable. C'est pour d'autres raisons surtout que Dreyfus a étécondamné : et comme les autres raisons subsistent il n'y a pas eu erreur ;il n'y a pas lieu à revision. "

Quoi! le bordereau n'a étéau procès Dreyfusqu'un éléméntaccessoire? Mais je ne me lasserai pas de le répéter : dans l'acted'accusation il n'y a contre Dreyfus que le bordereau : il estselon lesparoles mêmes du rapporteur *la base de l'accusation* . Avant quele bordereau fût découvert et que du Paty de Clam crût démêler unecertaine ressemblance entre l'écriture du bordereau et celle de Dreyfusil n'y avait contre Dreyfus aucun soupçonaucune enquêteaucunesurveillance.

Le bordereau n'est pas seulement la base de l'accusation : il en est lepoint de départ. Si le bordereau n'avait pas été trouvéou si on n'avaitpas cru y reconnaître l'écriture de Dreyfuscelui-ci seraittranquillement à son bureau de l'EtatMajor ; non seulement il n'auraitpas été condamnémais il n'aurait pas été inquiété ni poursuivi.

Et ce bordereauqui a joué un rôle si décisif ; ce bordereauqui a ététoute la base légale du procèsmaintenant qu'on sait qu'il n'est pasDreyfusmais d'Esterhazyon le déclare sans importance! Il paraît quele bordereau ne compte plus!

On condamne un homme sur une pièce qui n'est pas de lui! Plus tarddeux ans aprèsquand on reconnaît que cette pièce n'est pas de luiqu'elle est d'un autreau lieu de courir vers l'innocent condamné pourlui demander pardonon dit : " Bagatelle! C'est une erreur de détail quine touche pas au fond du procès! " Je ne sais si l'histoire contientbeaucoup d'exemples d'un pareil cynisme.

--- IV ---

Mais quand il serait vrai qu'il y a d'autres pièces graves contre Dreyfusil y a deux faits qui dominent tout. Le premierc'est que le bordereauseul a été soumis à Dreyfus ; le boredereau seul a été discuté par lui. Sid'autres pièces ont été produites aux juges sans l'être à l'accuséce sontelles qui ne comptent pas : elles n'ont pas de valeur légale. Elles neprendront une valeur que quand l'accusé pourra les connaître et lesdiscuter.

Il n'y a eu qu'un procès légal : celui qui portait sur le bordereaubaseunique. Cette base ruinéetout le procès légalc'est-à-dire tout leprocèsest ruiné aussi.

Sien dehors du bordereau qui ne peut plus être attribué à Dreyfusil ya d'autres pièces qui le condamnentrappelez l'accusé ; jugez-le denouveau en lui soumettant les pièces que vous alléguez contre lui.Jusque-làles pièces " secrètes " ne sont que des pièces de contrebande.

Et un pays qui aurait quelque soucis de la justiceun pays où lescitoyens ne voudraient pas se laisser étrangler sans jugement par lesConseils de guerrene tolèrerait pas une minute qu'on osât invoquercontre un hommedans les journaux et à la tribune de la Chambredesdocuments qu'il n'a pas été admis à connaître et à discuter.

Mais quoi! et voici une aggravation singulière. Les juges se sonttrompésgrossièrement trompésdans l'attribution de la seule pièce quiait été régulièrement introduite au procèset on nous demande de lescroire infaillibles dans l'examen des pièces qui n'ont pas été soumises àun débat contradictoire!

Ils ont eu tout le loisir d'examiner le bordereau ; ils l'ont eu en mainpendant plusieurs jours ; ils ont putout à leur aiseétudier les rapportsdes expertsécouter et méditer leurs dépositions ; ils ont pusur lebordereauécouter les explications de l'accusé et de son défenseur ; etpourtantpar une fatalité à jamais déplorableils se sont trompés : ilsont attribué à Dreyfus un bordereau qui était d'un autre ; et lorsquemalgré la garantie des formes légalesils ont commis la plus tristeerreuron veut que nous leur fassions crédit quand ils décident endehors des formes légales?

Dans leur examen hâtifirrégulier et non contradictoire des piècessecrètes qui leur ont été apporté in extremis et que Dreyfus n'ajamais vuesils étaient beaucoup plus exposés à se tromper que dansl'examen réguliertranquille et contradictoire du bordereau. S'étanttrompés même quand ils prenaient contre l'erreurtoutes les précautionslégalesde quel droitlà ou ils n'ont pas pris ces précautions contrel'erreurprétendraient-ils à l'infaillibilité?

Mais en faitils se sont trompéslourdement trompés à propos despièces secrètes comme à propos du bordereau. Et M. Cavaignac aussiserviteur de l'Etat-Major exaspérés'est trompé à la tribunetrompégrossièrementet la Chambresurprisesans pensée et sans courageadonné l'éphémère sanction de son vote à la plus monstrueuseà la plusinepte erreur.

Erreur de fait--------------

--- I ---

Que sont en effet ces pièces secrètes et que disent-elles? Je reproduisd'abord in extensod'après l'Officielcette partie du discour de M.Cavaignac : car il faudra examiner de près les raisonnements et lestextes :

#Tout d'abordle service des renseignements du ministère de la guerrea receuillipendant six ansenviron mille pièces de correspondance ; jedis les originaux de mille pièces de correspondance échangées entredes personnes qui s'occupaient activementet avec succèsdel'espionnage.

Ces pièces de correspondancequi portent tantôt des noms vraistantôtdes noms de conventionne peuvent laisser ni par leurs originesni parleur nombreni par leur aspectni par les signes de reconnaissancequ'elles portentaucun doute à aucun homme de bonne foini sur leurauthenticité ni sur l'identité de ceux qui les écrivaient.

Parmi ces pièces de correspondance il en est beaucoup qui sontinsignifiantes ; il en est quelques-unes de fort importantes.

Je ne parlerai pas ici de celles qui n'apportent au sujet de l'affaire dontil est question que ce que j'appellerai des présomptionsdesprésomptions concordantesqui cependantpar leur concordancemêmepèsent sur l'esprit d'une façon décisive.

Je ferai passer sous les yeux de la Chambre seulement trois pièces deces correspondances.

Les deux premières sont échangées entre les correspondants dont jeviens de parler et font allusion à une personne dont le nom est désignépar l'initiale D....

Voici la première de ces pièces qui a reçulorsqu'elle est parvenue auservice des renseignementsl'indication suivantemars 1894 : " Hier ausoirj'ai fini par faire appeler le médecinqui m'a défendu de sortir ; nepouvant aller chez vous demainje vous prie de venir chez moi dans lamatinéecar D... m'a porté beaucoup de choses intéressantes et il fautpartager le travailayant seulement dix jours de temps. "

La seconde de ces pièces porte la date du 10 avril 1894. En voici letexte : " Je regrette bien de ne pas vous avoir vu avant mon départ. Dureste je serai de retour dans 8 jours. Ci-joint 12 plans directeurs de...(ici figure le nom d'une de nos places fortes) que ce canaille de D... m'adonnés pour vous. Je lui ai dit que vous n'aviez pas l'intention dereprendre les relations. Il prétend qu'il y a eu un malentendu et qu'ilferait tout son possible pour vous satisfaire. Il dit qu'il s'était entêté etque vous ne lui en voulez pas. Je lui ai répondu qu'il était fou et que jene croyais pas que vousvoulez reprendre les relations. Faites ce quevous voudrez. "

Bien qu'il soit certain à nos yeuxpar l'ensemble des présomptionsconcordantes dont je parlais tout à l'heureque c'est de Dreyfus qu'ils'agit icisi l'on veut admettre qu'il subsiste un certain doute dansl'esprit de ce fait que le nom n'est désigné que par une initialej'ai faitpasser sous les yeux de la Chambre une autre pièce où le nom deDreyfus figure en toutes lettres. (Mouvements)

Au moment où fut déposée l'interpellation de M. Castelinaux moisd'octobre et de novembre 1896les correspondants en questions'inquiétèrent pour des raisons qui sont indiquées fort clairement dansles lettres que j'ai eues sous les yeux et alors l'un d'entre eux écrivit lalettre dont voici le texte : " J'ai lu qu'un député interpelle sur Dreyfus.Si.. (ici un nombre de phrase que je ne puis lire)je dirai que jamaisj'avais des relations avec ce juif. C'est entendu. Si on vous demandedites comme çacar il ne faut pas que on sache jamais personne ce quiest arrivé avec lui. " (Exclamations.)

M. ALPHONSE HUMBERT. - C'est clair.

M. LE MINISTRE DE LA GUERRE. - J'ai pesé l'authenticitématérielle et l'authenticité morale de ce document.

Son authenticité matérielle résulte pour moi non seulement de toutl'ensemble de circonstances dont je parlais il y a un instant ; mais ellerésulte entre autres d'un fait que je vais indiquer. Elle résulte de lasimilitude frappante avec un document sans importance écrit commecelui-là au crayon bleusur le même papier assez particulier qui servaità la correspondance habituelle de cette même personne et quidatée de1894n'est pas sortie depuis cette date du ministère de la guerre.

Son authenticité morale résulte d'une façon indiscutable de ce qu'il faitpartie d'un échange de correspondances qui ont eu lieu en 1894. Lapremière lettre est celle que je viens de lire. Une réponse contient deuxmots qui tendent évidemment à rassurer l'auteur de la première lettre.Une troisième lettre enfinqui dissipe bien des obscuritésindique avecune une précision absolueune précision telle que je ne puis pas en lireun seul motla raison même pour laquelle les correspondantss'inquiétaient.

Ainsi la culpabilité de Dreyfus n'est pas établie seulement par lejugement quil'a condamné ; elle est encore établie par une piècepostérieure de deux annéess'encadrant naturellement à sa place dansune longue correspondance dont l'authenticité n'est pas discutableelleest établie par cette pièce d'une façon indiscutable.#

Ah! comme je remercie M. Cavaignac d'avoir fait à la Chambre cescommunications et ces lectures : car ce sont des textes officiels quenous pouvons discuteret je demande à M. Cavaignac la permission deserrer de près sa méthodeses affirmations généralesles textes précisqu'il apporte.

--- II ---

Et tout d'abord je constate que pour M. Cavaignac lui-mêmela seulepièce décisive est la troisièmecelle où Dreyfus est nommé en touteslettres et qui est postérieure de deux ans à la condamnation de Dreyfus.

Les deux autres piècesoù il n'y a que l'initiale Dlui paraissent trèsfortes : il est même certain à ses yeuxà raison de " présomptionsconcordantes " qu'elles s'appliquent à Dreyfus. Mais enfin il veut bienaccorder quecomme il n'y a qu'une initialeil peut " subsister uncertain doute dans l'esprit ".

Ces piècesqui sont d'avril ou mars 1894qui sont par conséquentantérieures au procèsn'ont pas été montrées à Dreyfus. Mais elles ontpu être montrées aux juges. Ce sont ellestrès probablementd'après lerécit de l'Eclair du 15 septembre 1896qui ont décidé les jugeshésitants.

Et pourtantde l'aveu même de M. Cavaignacelles ne sauraient avoirune absolue certitude : car il n'est pas certain absolument que D... cesoit Dreyfus.

Ainsicontre Dreyfusil y a trois ordres de pièces : le bordereau qui aété soumis à la fois aux juges et à l'accuséet qui n'a aucune valeurpuisqu'il n'est pas de Dreyfus ; les deux pièces avec l'initiale D... quin'ont été montrées qu'aux juges et quiselon M. Cavaignac lui-mêmeont une haute valeur sans avoir cependant une force de certitude ; enfinla troisième pièce secrète qui aselon M. Cavaignacune valeur decertitudemais quiétant postérieure de deux ans au procèsn'a pu êtremontrée ni à l'accusé ni aux juges.

Doncchose étrangeles documents produits contre Dreyfus ontd'autant plus de valeur qu'ils s'éloignent davantage du procès. Aucentre même du procèsdans sa partie légale et régulièrele bordereaudont la valeur est néant ; sur les bords du procèsen dehors de seslimites légalesmais y touchantles deux pièces avec l'initiale Dquiauraient une haute valeur affectée pourtant d'un doute. Enfin deux ansaprèsà belle distance du procèshors de la portée des juges comme del'accuséla pièce qui serait décisive.

Est-il un argument plus fort en faveur de la revision que le système deM. Cavaignac? Il n'ose pas parler du bordereauseule base légale delaccusation ; il sait trop bien qu'on ne peut plus l'attribuer à Dreyfus. Ils'appuie sur deux piècesqui n'ont pas été communiquées à l'accuséetc'est une illégalitéc'est une violence abominable. Mais ces deux piècesmêmes qui ont fait illégalement la conviction des jugesn'ont pasnepeuvent pas avoirselon luiune valeur de certitude absolue.

Ainsile procès Dreyfus se compose de deux partiesune partie légalequi est nullepuisqu'elle repose sur le bordereau qui ne peut plus êtreattribué à Dreyfus et une partie illégale qui est doublement nulled'abord parce qu'elle est illégaleensuite parce que les documentsmêmes qui y sont servi n'ont pasde l'aveu même de M. Cavaignacune valeur probante tout à fait décisive.

Ce procèsainsi suspendu à la fois dans l'illégalité et dans le videnetrouve sa justification et sa base que deux ans aprèsdans une piècetrouvée après coup et quielleapporterait enfinassure-t-onlacertitude qui faisait défaut. Maisune fois encorequ'est-ceje vousprieque cette condamnation qui n'est justifiée par un document décisif(à le supposer authentique) que deux ans après?

Si la troisième piècecelle où Dreyfus est nommé en toutes lettresn'avait pas été écrite ou trouvéeM. Cavaignac lui-même serait obligéd'avouer que " le doute peut subsister dans les esprits " sur laculpabilité de Dreyfus. Comment n'a-t-il pas été troublé lui-même parce paradoxe de justice?

--- III ---

Je l'avoue : la méthode générale d'où procèdent ses affirmations meparaît étrange. Il dit que depuis six ans le service des renseignements auministère de la guerre a saisientre l'attaché militaire allemand etl'attaché militaire italien mille pièces de correspondances c'est-à-diresi je comprends biendes lettresdes cartesdes mots d'envoi.

Et ce ne sont pas des copiesce ne sont pas des photographiesce sontdes originaux.

Mille pièces de correspondance en six ans! Je sais bien que M.Cavaignac nous avertit qu'il en est beaucoup d'insignifiantes! Maisenfin cela fait trois cartes ou trois lettres par semaine qui auraient étésaisies régulièrement et dans l'original pendant six ans aux deuxcorrespondants étrangers. Vraiement c'est beaucoup!

Et on se demande comment ils ont pu assister ainsi pendant six ans àla disparition régulière des originaux de lettres reçues ou écrites pareux.

M. Cavaignac dit que bien des signesbien des traits caractéristiquespermettent d'affirmer l'authenticité de ces correspondances. C'est icique M. Cavaignac m'effraie particulièrement. Qu'il soit possible auservice des renseignements d'assurerd'après des indices sérieuxl'authenticité générale des documents ainsi saisisje l'accorde trèsvolontier ; mais que l'on puissedans cet énorme fatrasgarantirl'authenticité de toutes les piècescela est inacceptable.

Il est évident que les agents subalternes d'espionnage et de police ontintérêt à apporter le plus de pièces possible ; de là à en fabriquer il n'y apas toujours loinet comme ils connaissent déjà les particularités decette correspondancepuisqu'ils en ont saisi de nombreux spécimensilleur est aisé de donner à ces faux une apparence au moins sommaired'authenticité.

--- IV ---

Doncquand on veut faire appelcomme M. Cavaignac à deux piècesdéterminéescelles qui portent l'initiale D...et quand on veut surtoutau moyen de ces piècesjustifier la condamnation terrible d'un hommeon ne doit pas se borner à affirmer d'une façon générale l'authenticitéd'ensemble des " mille pièces de correspondance " où ces deux sontcomprises. Il faut affirmer que l'authenticité particulière de ces deuxpièces a été soumise à un contrôle particulier.

Pour le bordereaupour la carte télégramme adressée à Esterhazyenun mot pour les pièces qui chargent Esterhazynous savonsavec uneprécision suffisantequelles sont leurs garanties d'authenticitécommentpar quelle voieen quel état elles sont parvenues auministère.

Dans les deux pièces secrètes qu'on invoque contre Dreyfusnousn'avons que les affirmations trop générales de M. Cavaignac. Nous nesommes pas sûrs que ces piècesauxquelles on a fait jouer un rôlespécialaient été soumises à un contrôle spécialproportionné au partiqu'on en veut tirer. Et cela laisse dans l'esprit un certain malaise.

Ce n'est pas que je veuille contester au fond l'authenticité de ces deuxpièces à l'initiale D.... Mais il y a bien quelques détails qui m'inquiêtentun peu. D'abordil en est une qui n'a été datée qu'après couppar leservice des renseignements luimêmeet cela surprend.

Dans l'autreil y a quelques fqutes d'orthographe quisans allerjusqu'au charabia extraordinaire de la trisième pièceoeuvre d'unfaussaire imbécilesont pourtant de nature à étonner.

A coup sûrdes attachés étrangers ont droit à une orthographe un peuincertaine ; mais le mot ci-joint comme le mot ci-inclus est un deceux qui reviennent le plus souvent dans les lettres de toute naturecommercialesprivées ou publiques ; il est assez étrange qu'un officierqui est en France depuis deux ansécrive si-joint.

D'ailleurs je n'insiste pas : ce ne sont pas là des objections décisivesnimême peut-être très fortes.

Je dis cependant qu'à ce point les affirmations de M. Cavaignactropgénérales et trop vagueslaissent une impression d'insécurité : on nesent pas qu'il ait serré de près le problèmeet vérifié minutieusementtoutes les pièces de son système.

Mauvaise foi------------

--- I ---

De mêmequand M. Cavaignac nous dit qu'il ne parlera pas des piècessecrètesqui ne contiennent que " des présomptions concordantes "M.Cavaignac est d'un vague très inquiétant. Il aurait pusemble-t-ilrésumer à grands traits les présomptions quidans la correspondanceconvergent contre Dreyfus.

Mais surtoutil y a une question gravedécisive mêmeque M.Cavaignac ne semble même pas s'être posée.

Avant le procès Dreyfusavant la découverte du bordereaules bureauxde la guerre avaient l'essentiel de ce quiselon M. Cavaignaccondamne Dreyfus. Ils n'avaient pas le bordereaumais M. Cavaignacn'invoque plus le bordereau. Et ils avaient toutes les lettres dont sedégagent contre Dreyfus des " présomptions concordantes ". Ils avaientdès mars et avrilc'est-à-dire six mois avant le procèsles lettres avecl'initiale D.... Comment se fait-il que pas un jourpas une minuteilsn'aient songé à faire à Dreyfus application de ces lettres? Pas uneminute il n'a été suspect! Pas une minute on n'a songé à ouvrir contrelui une enquête secrète! Pas une minute on n'a songé à le fairesurveiller!

Quoi! Vous saisissez par centaines les lettres des attachés étrangers :dans ces lettres il y a des indications quiselon vouspèsent sur l'espritcontre Dreyfusd'une façon décisive. Parmi ces lettres vous en recevezdeux qui attestent qu'un nommé D... va chez M. de Schwarzkoppen etchez M. Panizzardiqu'il est allé au moins trois fois en mars et avril àleur domicilequ'il leur porte des documents et vous ne songez pasune minute à mettre un agent sur les pas de Dreyfus! Bien mieuxvousne concevez pas contre lui le moindre soupçon!

Et vous attendezpour le mettre en causela découverte du bordereau!

Nond'après son discourM. Cavaignac ne semble même pas s'êtreposé cette question ; il ne semble pas qu'il l'ait posée aux bureaux de laguerreet pourtantje le répètecette difficulté est décisive. Si lesprésomptions étaientcomme le dit M. Cavaignacconcordantessielles pesaient sur l'esprit d'un poids décisifet si les deux lettres avecl'initiale D... paraissaient sérieusement applicables à Dreyfuspourquoin'a-t-on pas organisé contre lui la moindre surveillance? Pourquoimême n'a-t-on pas formé contre lui le plus léger soupçon? Pourquoil'acte d'accusation affirme-t-il quedans l'enquête sur le bordereauonn'était guidé par aucun renseignement antérieurpar aucuneprévention? Pourquoi? Que M. Cavaignac réponde.

Il a fallu qu'on découvrît le bordereauil a fallu qu'on l'imputât àDreyfuspour que l'on songeât aussi que les prétendues " présomptionsconcordantes " et les lettres à l'initiale D... pouvaient être utiliséescontre Dreyfus. Supprimez le bordereauvous supprimez en mêmetemps et les présomptions concordantes et l'attribution à Dreyfus despièces D.... C'est le bordereau seulimputé à Dreyfusqui acommuniqué par contagion un semblant de valeur probante contre lui àd'autres pièces. C'est par le bordereau seul et appuyées sur lui qu'ellesont pu valoir contre Dreyfus. Orcomme le bordereau n'est pas de luitoutes les autres pièces tombent avec le bordereau.

--- II ---

Ah! je sais bien qu'il est difficile au cerveau humain de se débarrasserd'impression déjà anciennes. Dreyfus a été condamné et on s'est habituéà le tenir pour un traître. Longtemps on a cru que le bordereau était deluiet maintenant même qu'on sait qu'il n'est pas de luiil est malaiséd'effacer en un jour les empreintes profondes marquées en notre esprit ;l'impression obscure de la trahison survit en nousmalgré nousmêmequand les preuves essentielles qui en avaient été données sont détruites.

Ainsiil nous est très difficile de lire les pièces à l'initiale D... comme sile bordereau n'avait pas été attribué à Dreyfuscomme si par suiteDreyfus n'avait pas été arrêté et condamné.

Songez pourtant qu'il le faut. Songez que le bordereau n'est pas deDreyfus et quesi on ne le lui avait pas attribué par erreurDreyfusn'aurait même pas été inquiété. Songez que vous n'auriez contre luiaucune préventionaucune ombremême légèrede soupçon. Si doncvous voulez voir justesi vous voulez pensez en hommes droits etlibreseffacez de votre esprit l'impression de trahison qu'il y a laisséeet demandez-vous comment M. Cavaignac peut invoquer contreDreyfus comme décisives des pièces qu'avant le bordereaunul dansles bureaux de la guerre n'avait songé une minute à tourner contre lui.

Comme vous avez cru longtemps que le bordereau était de Dreyfus etqu'ainsi l'idée de Dreyfus traître s'est enfoncée en votre espritquandvous voyez dans une lettre suspecte l'initiale D...cette initiale éveilleen vousà votre insupar une sorte d'écho cérébral et d'involontaireassociationle nom de Dreyfus. Mais arrachez de votre cerveaunonseulement le bordereaumais les impressions qu'il a laissées en vouscontre Dreyfus. Faites qu'à l'égard du nom de Dreyfus votre cerveausoit neuf comme il doit l'êtreet vous trouverez monstrueux que M.Cavaignac puisse invoquer contre Dreyfus deux lettres suspectesoù iln'y a que l'initiale D....

Vous trouverez monstrueux qu'il déclareaprès coupconcordantes etdécisives des présomptions quiavant le bordereaun'avaient ému oumême effleuré aucun esprit.

Mais c'est bien mieux : même après la découverte du bordereaumême pendant le procèsles bureaux de la guerre *n'avaient passongé à appliquer à Dreyfus les pièces qu'invoque M. Cavaignac-.L'acte d'accusation démontre qu'il n'a été interrogéen dehors dubordereausur aucune pièce suspectesur aucun détail inquiétantd'une correspondance quelconque.

Et qu'on ne dise pas que c'était par prudencecar le huis clos parait àtoutcar il était aussi compromettant de montrer le bordereau quen'importe quelle autre pièce ; car M. Cavaignac lui-même a pu lirepubliquement ces pièces.

Nonsi on ne les a pas jetées dans le procès légal de Dreyfusc'estparce que d'abord on ne songeait pas du tout à les utiliseret on nesongeait pas à les utiliser parce qu'on ne les jugeait pas utilisables.

Les pièces avec l'initiale D... avaient fait déjà l'objet d'une enquête ; onavait cherché à savoir quel était ce D.... Or rienni dans les habitudesde Dreyfusni dans la nature des documents livrésni dans le textemême des lettresne permettait même de soupçonner Dreyfuset c'estdans de tout autres directions qu'on avait cherché : ainsiles lettres àl'initiale D... faisaient partie d'un tout autre dossier que l'affaire Dreyfus; bien mieuxchose inouïeelles en font partie encore.

--- III ---

Certessi deux hommes ont été violemment opposés depuis le réveil del'affaire Dreyfusc'est le lieutenant-colonel Picquart et le lieutenant-colonel Henry ; ils se sont défiés et outragés : le lieutenant-colonelHenry a dirigé les perquisitions au domicile du lieutenant-colonelPicquart. Pendant que celuici réclame la révision du procès Dreyfusle lieutenant-colonel Henryavec les autres officiers de l'EtatMajors'y oppose par tous les moyenspar toutes les manoeuvres.

Et pourtantil y a un point sur lequel ils sont d'accord : c'est que lafameuse pièce : " Ce canaille de D... " *ne fait pas partie du dossierDreyfus-.

Le lieutenant-colonel Picquarton le saitaffirme qu'elle n'est pasapplicable à Dreyfus. Il l'a affirmé encore publiquementdans sa lettreà M. Brissonen réponse aux discours de M. Cavaignac. Et lelieutenant-colonel Henryluia déclaré publiquement devant la courd'assises ceci (Compte rendu sténographiquetome Ipage 375) :

#-Jamais la pièce " Canaille de D... " n'a eu de rapport avec le dossierDreyfus-. Je le répète : Jamaisjamaispuisque le dossier est resté sousscellés depuis 1895 jusqu'au jour oùau mois de novembre dernier(1897)M. le général Pellieux a eu besoin du bordereau pour enquêterau sujet de l'affaire Esterhazy : par conséquentla pièce " Canaille deD... " n'a aucun rapport avec l'affaire Dreyfusje le répète. Alorsjeme suis mal expliqué ou on m'a mal compris. Mais je le répète devantces messieurs *que jamais ces deux piècesle dossier Dreyfus et lapièce " Canaille de D... "n'ont eu aucun rapport-.#

Voilà qui est catégorique et c'est un officier du bureau desrenseignements qui parle. La conséquence est claire. La pièce "Canaille de D... " reçue en mars ou en avril 1894six mois avant leprocèsa donné lieu à une enquête. Cette enquêtequi n'a pas aboutin'a pas été une minuteune secondedirigée contre Dreyfusque rien nepermettait de soupçonner. Et la pièce a été classée dans un dossierdistinct.

Même quand le bordereau est découvertquand Dreyfus est soupçonnéet accusé de trahisonles bureaux de la guerre ne songent pas à lui faireapplication de cette pièce : l'initiale D leur paraît si peu décisive quemême en face d'un accusé du nom de Dreyfusils ne tournent pas cettepièce contre lui.

Et c'est seulement après le procès légalquand les jugestroublés parles obscurités et les incertitudes de l'expertise du bordereauhésitentqu'un ministre criminel et insensécédant à l'emportement de l'opinionprend *dans un autre dossier d'espionnage* la pièce " Ce canaille deD... "la jette aux juges qui ne peuvent ni examiner ni délibéreretenlève ainsi la condamnation.

Puisle crime accomplila pièce est ramenée au dossier d'espionnagetout différent de l'affaire Dreyfusd'où elle a été momentanémentdétournée et le lieuteant-colonel Henry peut affirmeren effetqu'ellen'a jamais fait partie du dossier Dreyfus.

Voilà quelle valeur les bureaux de la guerre et l'accusation elle-mêmeaccordaient à ces fameuses pièces secrètes. Elles n'ont étépourl'accusationqu'un coup de désespoirpour gagner la partie qu'audernier moment elle a crue perdue. Tant que les accusateurs ont penséque le bordereau accablerait Dreyfusils se sont bien gardés d'exhiberdes pièces qui ne pouvaient s'appliquer à Dreyfus. Puis quand sur laseule base du bordereau l'accusation a chancelévite ils ont cherchédans n'importe quel dossiern'importe quelle pièce quià la dernièreheuresurprît la conviction des juges : mais cette opération ils l'ontfaite en se cachantet aussitôt le coup portéils ont réintégrédans sondossier primitifla pièce dont ils venaient d'abuser.

Et maintenantle bordereau étant ruiné tout à faitils sont bien obligésde produire publiquement " les pièces secrètes " : ce sont ellesmaintenantà défaut du bordereau qui se dérobequi constituent lenouveau dossier Dreyfus. On est oblige aujourd'hui de le former toutentier avec des pièces quidans la période de l'accusation et mêmequatre ans aprèsn'y figuraient même pas.

Dans le système de l'accusation et des bureaux de la guerreà mesureque le bordereau descendles pièces secrètes montent. Tant qu'on croitpouvoir compter absolument sur le bordereauon n'accorde aux piècessecrètes aucune valeur ; on ne songe pas à les utiliser contre l'accusémême comme indice ; on a peur que trop facilement il démontrequ'elles ne lui sont pas applicables et on les laisse dans un autre dossier.Le bordereau étant alors au plus hautles pièces secrètes sont au plusbas.

Puisquand le bordereau déclinequand il ne produit plus sur l'espritdes juges qu'un effet incertainvite la valeur des pièces secrètes serelève et on les utilise en toute hâtemais sous une forme irrégulière ethonteuseet avec la pensée de les abriter de nouveauet tout de suitedans leur vrai dossier distinct du dossier Dreyfus.

Enfin quand le bordereau est au plus basquand sa valeur probantecontre Dreyfus est détruitequand il est démontré qu'il est d'Esterhazyvoici que les pièces secrètes sont au plus hautet c'est par ellespubliquement que M. Cavaignac justifie la condamnation de Deyfus.Ingénieux système de bascule ou de rechange.

--- IV ---

Par malheurmême quand M. Cavaignac parle d'un ton d'autoritémême quand la Chambre l'affichecette substitution de preuvescettesubstitution de dossier en cours de route démontre la fragilité del'accusation.

Nous ne pouvons pas oublier que si on n'avait pas cru le bordereau deDreyfusjamais on n'aurait fait application à Dreyfus de piècessecrètes. Nous ne pouvons pas oublier que les bureaux de la guerre neleur accordaient aucune valeuret nous constatons que cette valeur neleur vient aujourd'hui que du discrédit du bordereau. Ainsipar lacontradiction la plus violentec'est seulement parce qu'on accordait dela valeur au bordereau qu'on a pu diriger contre Dreyfus les piècessecrètes : et c'est parce que le bordereau n'a plus de valeur qu'on faitaujourd'hui de ces piècesdes pièces décisives.

Il y a làsi je puis direune mauvaise foi fondamentale. Mais où M.Cavaignac a commisnon pas seulement une erreur de méthodemaisune faute grave contre la consciencec'est lorsqueétudiant le dossiersecretil n'a même pas appelé le lieutenant-colonel Picquart. Celui-ciavait été diffamé par l'Etat-Majorc'est vrai ; il avait été frappé d'unemesure disciplinairec'est vrai . Mais il avait été chef du bureau desrenseignements. Longtemps ses chefs avaient rendu hommage à savaleur intellectuelle et morale.

Orle lieutenant-colonel Picquart a affirmé solennellement devant lacour d'assises qu'il n'y avait aucune pièce du dossier secret quis'appliquât à Dreyfus. Il a affirmé qu'une de ces piècesau contraires'appliquait exactement à Esterhazy. Il a affirmé particulièrement queles deux pièces à l'initiale D... ne peuvent pas concerner Dreyfus.

Il s'offre à le prouver où l'on voudra. Il s'offre à le prouverpubliquementsi on veut bien le relever en ce point du secretprofessionnel. Il s'offre à le prouver aux ministres s'ils veulent bien luiaccorder une audience.

Et M. Cavaignacprenant sur lui de juger tout seul de la valeur dudossieret de se prononcer à la tribune sur la culpabilité ou l'innocenced'un hommene daigne même pas entendre le colonel Picquart! Iln'écoute que ceux quiautour de luidans l'Etat-Majorsont acharnés àla perte de Dreyfus ; et il repousse l'homme qui offre la preuve de leurerreur! C'est d'une témérité prodigieuse ; et quand on tient dans sesmains ou mieux encore quand on prend dans ses mains l'honneur et laliberté d'un hommec'est d'un parti pris coupable et d'une criminellelégéreté.

Jusqu'au bout il est donc entendu que les pièces secrètessur lesquelleson accable Dreyfusseront soustraites à l'examen contradictoire. Quandles juges s'en servent pour le condamnerils ne les lui montrent pas ; ilsne l'appellent pas à les discuter. Et quatre ans plus tardquand unministre s'en sert à nouveau pour accabler Dreyfusil n'appelle pas nonplus à les discuter devant lui l'homme qui en conteste la valeur.Toujours la même décision d'autoritésans examen contradictoiresansdébat et sans lumière.

Impossibilites--------------

--- I ---

Heureusementla nature de ces pièces est telleque même sans lesexplications précises offertes par le colonel Picquart et qu'on refuseilapparaît qu'elles ne peuvent pas avec quelque vraisemblance êtreappliquées à Dreyfus.

Il y a l'initiale D...? Mais les Dupont et les Durandles Dubois et lesDupuyfourmillent dans le monde.

De quel droit alors supposer qu'il s'agit de Dreyfus plutôt que de toutautre?

Les bureaux de la guerre avaient si bien senti l'insuffisance de cetteinitiale que lorsque leur journal l'Eclairle 15 septembre 1896veutfrapper l'opinion et arrêter l'enquête du lieutenant-colonel Picquart ilpubliepar le plus grossier mensongeque la pièce portait en touteslettres le nom de Dreyfus.

Aussi biensi les députés avaient gardés leur sang-froid et leur luciditéd'esprit dans la séance du 7 Juilletl'un d'eux eût demandé sans doute àM. Cavaignac : - Etes-vous sûrmonsieur le ministreque les servicesd'espionnage ne démarquent pas leur agents? Etes-vous sûr que c'estsous leur vrai nom qu'ils les emploient?

Le contraire paraît infiniment vraisemblableou plutôtsi l'on veut biense renseignerle contraire est certain. Il suffit de savoir que certainsagents font de l'espionnage et du contre-espionnage : par exempletelespion au service de la France s'offrira à l'Allemagne en qualitéd'espionafin de surprendre plus aisément les secrets. Il estinadmissible qu'il s'offre au service allemand sous le nom qu'il portedans le service français. Ce serait s'exposer à être démasqué trop vite.

D'ailleursles légations étrangèrespour ne pas compromettre leursagents françaisdoivent éviter le plus possible de les désigner sous leurvrai nom. Elles leur donnent sûrement un nom de guerre et lesdésignent ensuite par l'initiale de ce nom de guerre de façon à lesprotéger pour ainsi dire par un double secret. C'est une précautionélémentaire ; c'estpour les noms propresl'application de la languechiffréeou tout au moins l'équivalent.

En faitnous savons par le petit bleu adressé à Esterhazypar lesrévélations faites au procès Zolaque M. de Schwarzkoppen signait Cinitiale d'un nom de convention. Ayant besoin d'écrire à Esterhazyilétait bien obligé de mettre sur l'adresse son vrai nommais il prenaitbien garde que rien dans le texte et dans la signature ne pût lecompromettreet il signait C.

Ainsimême interceptéemême lue par d'autrescette lettre ne pouvaitcompromettre Esterhazyà moins qu'elle ne fût dérobée au point dedépartà la légation mêmeet c'est à quoi il n'avait point songé.

Au procès zolale général de Pellieux a déclaré que la fameuse pièceoù il est question de Dreyfus était signée d'un nom de convention.C'estcomme nous le verronsun faux imbécilemais le faussairepourauthentiquer son papier stupideavait signé du nom de conventionhabituellement employé par l'attaché militaire.

Comment donc ces attachés militairesqui prennent eux-mêmes laprécaution de changer leur nomde se démasquerne prendraient-ilspas la même précaution pour leurs agents français d'espionnage?

Doncil est infiniment probableon peut même direil est moralementcertain que l'initiale D... désigne un agent dont le vrai nom necommence pas par un D.

--- II ---

Observezje vous priequ'en ce qui touche Dreyfuscette certitudemorale devient une certitude absolue. Personne n'a jamais pucomprendre pourquoi il aurait trahi. Richevivant d'une vie régulièreayant devant lui un avenir militaire éclatanttrès fier d'appartenir luifils de juifà l'Etat-Major de l'armée françaiseélevécomme lerappelle M. Michel Bréaldans un article d'une sévère beautéparmi lesjuifs alsaciensqui aimaient dans la France la nation émancipatrice deleur racesachant qu'en Allemagne les hauts grades de l'armée sontinterdits aux juifstandis qu'ils leur étaient ouverts en FranceDreyfusn'avaient aucune raison de trahir.

A moins de supposer l'inexplicablele goût du crime pour le crimedela honte pour la honte et du danger pour le dangeril est inadmissiblequ'il soit devenu un traître. Mais en tout casil n'ignorait pasil nepouvait pas ignorer les périls de cet abominable rôle. Il savait qu'à côtéde lui fonctionnait le service des renseignements. Il ne pouvait pasignorer que la correspondance des attachés militaires étrangers étaitl'objet d'une surveillance particulièreet que la moindre imprudencepouvait le perdre.

Comment dés lors n'eût-il pas demandé lui-même à ses correspondantsétrangers de ne le désigner ni par son nom ni même par l'initiale de sonnom? Il pouvait faire ses conditions! Il n'était pas besogneux : iln'était pas à la merci des attachés étrangers. Comment n'aurait-il pasexigé des précautions élémentaires pour sa propre sécurité?

Qu'on veuille bien prendre garde aux deux lettres avec l'initiale D...citées par M. Cavaignac. Voicije croisune remarque qui n'a point étéfaite et qui me paraît décisive.

Il résulte de ces lettres que le nommé D... est allésoit à la légationallemandesoit à la légation italienneau moins trois fois dans l'espaced'un mois.

Dans la première lettrecelle que les services des renseignements placeen mars 1894l'attaché allemand écrit à l'attaché italien (et si c'estl'inversemon raisonnement reste le même) que le nommé D... lui aapporté des choses très intéressantes. Voilà une première visite.

Un peu plus tardle 10 avrill'attaché écrit : " Ce canaille de D... m'aporté pour vous douze plans directeurs "et de plus la lettre parle d'uneconversation entre l'attaché et D.... Voilà une deuxième visite.

Mais de cette conversation même il résulte qu'il y a eu dans l'intervallequerelle et brouille entre l'autre attaché et D.... Il suffit de relire la lettrepour s'en convaincre. Et cela représente au moins une visite.

Ainsidans l'espace d'un mois environdu courant de mars au 10 avrille nommé D... fait deux visites au moins à l'attaché militaireallemand et et une visite au moins à l'attaché militaire italien.

Q'un rastaquouère pressé d'argent et vivant aux crochets de légationsétrangères ou qu'un agent infime d'espionnageprotégé par sonobscuritémultiplie ainsi les démarches imprudentes ; qu'il aille d'unelégation à l'autrequ'il se brouille et se dispute avec l'unepuis courechez l'autreavec des documents quelconquespour solliciter unraccommodementcela peut se comprendre. Mais qu'un officier d'état-major que la police reconnaît aisément se compromette avec cetteétourderieet qu'il coure de légation en légation pour de basses disputeset d'humiliants marchandagescela est inadmissible.

Quoi! c'est ce même Dreyfus que l'acte d'accusation représente commela prudence et la prévoyance même! C'est ce même Dreyfus quidéguise son écriture par les complications inouïes que lui attribueBertillon et qui ne garde chez lui aucune pièce compromettante! C'estce même Dreyfus dont la police n'a pu se rappeler aucune démarchesuspecte auprès des légations étrangères! C'est ce même homme quiauraitdans l'espace d'un moisfranchi trois fois au moins la porte deslégations avec de gros paquets de documents sous le bras! C'est cethomme orgueilleux et riche qui aurait été mendier auprès des attachésune rentrée en grâceaprès des scènes bassement violentes! Cela estcriant d'invraisemblance et d'absurdité.

Mais qui pourra penser un seul instant que si Dreyfus se présentait ainsiaux légations allemande et italienneil s'y présentait sous son vrai nomd'officier français? Comment! Dreyfus va voir courammentfréquemment M. de Schwarzkoppen et M. Panizzardi. Il y va en sortantde son bureau de la rue Saint-Dominique et quand il veut pénétrer dansle cabinet de M. de Schwarzkoppen ou de M. Panizzardiil se faitannoncer sous son vrai nom? Il fait demander par l'huissier : Peut-onrecevoir M. Dreyfus?

C'est de la folie. EvidemmentDreyfus se serait fait annoncer sous unfaux nom convenu entre les attachés et lui. Et ensuitec'est sous ce fauxnom que les attachés militaires l'auraient désigné entre eux. Ce n'estdonc pas par l'initiale D qu'il pourrait leur être désigné. Et bien loin quecette initiale le désigneelle l'exclut.

--- III ---

Enfinqui ne voit quedans ces lettresil ne peut être question d'unofficier d'Etat-Major? voyonsles attachés militaires étrangers auraientcette bonne fortune : un officier d'artillerieancien élève depolytechniqueattaché à l'Etat-Majortravaillant au ministère de laguerreleur livre des documents et ils se demandent s'ils continuerontleurs relations avec lui! L'un d'eux écrit à l'autre : " Je lui ai dit quevous ne vouliez pas reprendre les relations et qu'il était fou. Faîtes ceque vous voudrez. "

Evidemment il s'agit d'un bas aventurierd'un agent infime qui peutbien parfoisgrâce au désordre des grandes administrations militairesdérober quelques papiers intéressantsmais qui n'offre pas aux attachésdes garanties sérieuses. Il les fatigue de ses exigences d'argentil lesrebute par l'insuffisance ou la sottise des renseignements que le plussouvent il leur donne. Sur le point d'être congédié et de perdre sonmisérable gagne-painil proteste qu'à l'avenir il fera mieuxqu'iltâchera " de satisfaire ".

Ce ne sont pas là les rapports des attachés avec un officier disposantdes documents les plus important et disensé par sa fortune desplatitudes écoeurantes du mercenaire D.... Les attachés militairesn'auraient pas aussi aisément songé à se priver du concours d'un traîtrede marque placé exceptionnellement pour les servir et dontà coup sûrils n'auraient pas retrouvé l'équivalent.

Voilà sans doute ce que Dreyfus et son avocat auraient répondu auxpièces secrètesdu moins aux deux premièress'ils les avaient connues.Mais on s'est bien gardé de les leur soumettreet traîtreusement on aaccablé Dreyfus d'un document qu'il n'a pu discuter.

--- IV ---

Voilà sans doute aussi ce que le colonel Picquart aurait fait remarquer àM. Cavaignac. Et sans douteconnaissant le dossier secretil y auraitjoint des raisons plus particulières. Il aurait expliqué notammentpourquoi il affirmait qu'une au moins des pièces du dossier secrets'appliquait certainement à Esterhazy.

Mais on lui a violemment fermé la bouche. On l'a jeté en prison pouravoir offert au ministère infaillible la preuve qu'il se trompait. Et c'estune preuve de plus que les bureaux de la guerre n'ont guère confiancedans la valeur de ces pièces secrètes : ils ne veulent pas permettre ladiscussion de ceux qui savent.

N'importe! Le texte même de ces deux premières piècescelles àl'initiale Dpermet d'affirmer non seulement qu'on n'a pas le droitsanscriminelle téméritéde les appliquer à Dreyfusmais qu'elles nepeuvent pas lui être appliquées.

Et s'il en fallait une preuve de plusc'est que les bureaux de la guerreeux-mêmessentant la fragilité de ces deux premières piècesont tentédeux ans après de les confirmer ou de les suppléer par une troisièmepiècefabriquée par eux.

Ouila troisième piècecelle où Dreyfus est nommé en toutes lettresest un faux scélérat et imbécile qui fqit partie de tout un système defauxpratiqué depuis deux ans rue Saint-Dominique.

C'est ce que je démontrerai samedi prochain.

FAUX EVIDENT------------

--- I ---

Certainementla troisième piècecelle qui contient le nom de Dreyfusets fausse.

En octobre 1896à la veille de l'interpellation CastelinEsterhazyduPaty de Clam et l'Etat-Major savaient que le colonel Picquart avaitréuni contre Esterhazy les charges les plus écrasantes. Ils savaient quele bordereau était d'Esterhazyque le dossier secret ne contenait contreDreyfus aucune pièce sérieuseque l'innocence du malheureuxcondamné allait éclater et que l'Etat-Major allait être compromis.

Pour arrêter la campagne de réhabilitation qui allait s'ouvrirEsterhazyet ses complices de l'Etat-Major décidèrent de fabriquer une fausselettre qui prouverait enfin la culpabilité de Dreyfus.

C'est cette fausse lettre que les généraux ont prises au sérieux. C'estcelle que M. Cavaignac a osé citer à la Chambre comme la piècedécisive.

Qu'il n'y ait là qu'un fauxet le faux le plus misérablele plus grossierle plus imbéciletout le prouve : le stylele textela date.

Qu'on veuille bien seulement relire ce papieroeuvre d'un sous-Norton.Voici le texte donné par M. Cavaignac : " Si... (ici un membre dephrase que je ne puis lire)je dirai que jamais j'avais des relations avecce juif. C'est entendu. Si on vous demandedites comme ça ; car il fautpas que on sache jamais personne ce qui est arrivé avec lui. "

Ce n'est ni du françaisni de l'allemandni de l'italien ; c'est du nègre.

Evidemmentle faussairemaladroit ouvrier de mansonges'est ditqu'un attaché militaire étranger ne devait pas écrire avec unecorrectionirréprochable : peut-être même s'est-il rappelé les fautes légères quecontient la lettre : " Ce canaille de D... " et il a forcé la note : il aconverti les quelques incorrections en un charabia vraiment burlesque.C'est si évident que cela devrait suffire.

Mais le fond est aussi absurdeaussi grotesque que la forme.

Pourquoi l'attaché militaire X... éprouve-t-il le besoin d'écrire àl'attaché militaire Y...? Malgé la suppression d'un membre de phraseopérée par M. Cavaignacle sens est très clair : un attaché militaire estcensé écrire en substance à l'autre : " Si mon gouvernement medemande des explicationsje dirai que je n'ai jamais eu de relationsavec Dreyfus. Répondez de même au votre s'il vous interroge. "

Et il est certain que M. de Schwarzkoppen était quelque peu embarraséà l'égard de son ambassadeurM. de Munster. Celui-ci avait promis à laFrance que les attachés militaires ne s'occuperaient pas d'espionnage :et les attachés militairesmanquant à sa paroleavaient pratiquél'espionnage ; ils avaient eu des relations avec Esterhazy ; ils recevaientde lui des documents ou des notescomme l'atteste le bordereau.

Quand Dreyfus fut arrêté en 1894l'ambassadeur d'allemagne demandacertainement des explications aux attachés militaires. Que luirépondirent-ils? Nous l'ignorons.

Se bornèrent-ils à déclarercomme c'était la véritéqu'ils neconnaissaient pas Dreyfus? ou bien ajoutèrent-ils qu-ils avaientcommis la faute d'avoir des relations avec un autre officier esterhazy?

A en croire le récit de M. Casellaconfident de M. Panizzardiilsauraient protesté alors tout simplement qu'ils n'avaient pas eu derelations avec Dreyfus.

Maisquelle qu'ait été leur attitudequi ne voit que c'est au momentmême de l'arrestation de Dreyfus qu'ils ont dû la décider? C'est à cemoment que leur gouvernementleur ambassadeur à demandé auxattachés militaires si Dreyfus leur avait servi d'espion. c'est à cemoment qu'ils ont convenu de la réponse à faire et de la conduite àtenir.

Ce n'est pas deux ans après le procèsà propos d'une interpellationqu'ils vont déterminer leur plan de conduite : il l'est depuislongtemps ; et le fond même de la lettre qu'on leur prêteen octobreou novembre 1896est positivement absurde.

--- II ---

D'ailleursqu'on y prenne garde : s'il était vrai que M. deSchwarzkoppen et M. Panizzardi aient eu des relations d'espionnageavec Dreyfuscomment pourraient-ils le cacher à leurs gouvernements?

Quand Dreyfus a été arrêtéM. de Schwarzkoppen a bien pu assurer àM. de Munster qu'il ne connaissait pas Dreyfusparce qu'en effet il nele connaissait pas. Il a pu s'abstenir de renseigner M. de Munsterpersonnage fatigué et peu au courantsur le rôle d'Esterhazy.

Comme il expédiait directementaux bureaux de l'espionnage à Berlinles documents reçus d'Esterhazyil a pu laisser ignorer ces pratiques àun ambassadeur légèrement ridicule et peu informé.

Mais comment MM. de Schwarzkoppen et Panizzardis'ils avaientréellement utilisé Dreyfusauraient ils pu former le plan de le cacheraux gouvernements de Berlin et de Rome?

C'est à Berlinc'est à Romequ'ils expédiaient les documents remis parle traître : ils avaient dû évidemment indiquer la source de cesdocuments pour qu'on en pût mesurer la valeur. Sutout s'ils les avaienttenus d'un officier d'Etat-Majorattaché au ministère françaisilsn'auraient pas manqué de le dire à leurs chefs militaires d'Allemagne etd'Italie pour faire valoir leur propre habileté et l'importance desdocuments transmis.

Il suffisait donc d'une enquête dans les bureauxà Berlin et à Romepour savoir que M. de Schwarzkoppen et M. Panizzardien niant leursrelations avec Dreyfusne disaient pas la vérité.

Si donc ils avaient eu en effet des rapports d'espionnage avec luiilsn'auraient même pu songer une minute à tromper leur gouvernement.

Là encorel'absurdité est criante.

Mais que penser du ton dont un de ces attachés militiares écrit à l'autre? C'est chose grave pour un attaché militairedans tous les casde sedécidersur une question aussi importanteà mentir à songouvernement.

Orvoici un attachéqui écrit à l'autre tranquillement : " Moije vaismentirmentez aussi. Si on vous demanderépondez comme ça. *C'estentendu-. "

Comment? C'est entendu? L'autre n'a donc même plus le droit dedélibéreravant d'adopter ce système plein de péril? C'est en troislignessans causersans discutersans réfléchirque ces hommes vontarrêter la tactique la plus audacieuse et la plus folle?

Et l'un d'eux transmet à l'autre un signal qui seraà la minutelittéralement obéi?

Tout cela est révoltant d'invraisemblance et de niaiserie.

--- III ---

Mais ce qui est plus invraisemblable encore et plus sotc'est qu'ils aientsongé à s'écrire. Ils se voient tous les jours ; il leur est faciles'ils ont arégler une question délicatede la régler de vive voix ; et ils vontchoisir le moment où l'affaire Dreyfus se réveille pour confier au papierun plan de mensonge contre leur propre gouvernement qui peut lesperdre sans retour?

Observez quedans les deux billets d'avril et de mai 1894ceux quicontiennent l'initiale D...sil les deux attachés s'écriventc'est parcequeà ce moment-làils ne peuvent faire autrement. Dans le premierbilletl'un d'eux écrit que le médecin l'a consigné dans sonappartement. Dans le secondil écrit qu'il regrette de n'avoir pasrencontré l'autre et qu'il est obligé de quitter Paris.

Ce n'est donc que par l'effet de circonstances exceptionnelles etd'empêchements précis qu'ils ont commis l'imprudence d'écrire.

Et pourtant à ce moment-là rien n'avait pu encore les mettre en éveilet surexciter leur défiance ; dreyfus n'avait pas été arrêté ; ils nepouvaient pas savoir que leur correspondance était saisie. Ilspouvaient doncde loin en loinse laisser aller à une imprudenceetencore avaient-ils le soin de ne désigner que par une initialeet sansdoute l'initiale d'un faux noml'individu dont ils parlaient.

Au contraireen octobre et novembre 1896peu avant l'interpellationCastelinla prudence des deux attachés militaires doit être au plus haut.C'est quelques semaines avantle 15 septembre 1896que l'Eclair apublié le texte approximatif du bordereau. M. de Schwarzkoppen areconnu sur le bordereau la mention des pièces qu'il avaiten effetreçues d'Esterhazy. Il sait donc qu'un bordereau qui lui était destiné aété dérobé. De plus l'Eclair publieà la même datele contenu de lalettre : " Ce canaille de D... " adresséedit-ilpar l'attaché allemand deSchwarzkoppen à l'attaché italien Panizzardi.

Les deux attachés savent doncde la façon la plus préciseque leurcorrespondance a été interceptée par les agents français. Et c'est lemoment qu'ils choisissent pour s'écrire l'un à l'autre sur le sujet le plusredoutablepour machiner une tromperie concertée à l'adresse de leurgouvernement! C'est le moment qu'ils choisissent pour écrire entoutes lettres*pour la première fois-le nom de Dreyfus!

Nonvraimentle faux est trop visible : le procédé du faussaire est tropgrossier. Il savait que les bureaux de la guerreexaspérés desdécouvertes formidables du colonel Picquartavait besoin d'undocument décisif où il n'y eût pas seulement des initialesoù il y eût lenom de Dreyfus en toutes lettres ; et le faussaire a fabriquésansréfléchir aux impossibilités et aux absurdités que je signaletoutjustement le papier dont l'Etat-Major avait besoin.

Les erreurs de M. Cavaignac---------------------------

--- I ---

Comment ce fait-il que ces absurditésque ces impossibilités n'aientpas apparu à M. Cavaignac?

En acceptantde parti prispour en accabler l'innocentces documentsmensongers et ineptesM. Cavaignac a commis un grand crime. Mais ilen sera châtié : car il a joué toute sa fortune politiquetout son rêved'ambitieux maladif sur une carte fausseet il faudra bien qu'il perde lapartie.

Il a eu l'audace de dire qu'il a pesé l'authenticité matérielle et morale decette pièce. Comment l'aurait-il faitpuisqu'il a négligé les signes siévidentssi certains qui attestent le faux?

Mais enfinque dit-il? Ici encore va apparaître l'exiguïté de saméthodele vice essentiel de son esprit étroit. Jamaisen aucunequestionen aucun débatil ne prend le problème d'ensemble : jamais iln'en saisit et n'en compare les éléments multiples. Il réduit toujours laquestion à un fait menu et aiguquiun momentpeut troublerl'adversairecomme une arête arrêtée au gosiermais quiséparé del'ensemble des faitsn'a ni valeur ni vérité.

C'est ainsipour ne pas rappeler ses autres interventions parlementairesqui ont toujours je ne sais quoi d'étriquéde pointu et d'obliquequedans la question des prétendus aveux de Dreyfus il a négligél'ensemblela longue protestation continue du malheureux condamnépar erreur.

Dans ce long cri d'innocence qui emplit quatre annéesil n'a retenuqu'un journéecelle de la dégradation ; dans cette journée mêmeoù lecri de d'innocence vibre infatigable et désespéréil ne retient que laprétendue conversation avec Lebrun-Renaud ; et dans cetteconversation une phraseet dans cette phrase même il négligeil ignorela première partie : " Le ministre sait.... " quien rattachant cette parolede Dreyfus à son entrevue avec du Paty de Clamdonnait le vrai sensdes prétendus aveux.

Par cette fausse et insidieuse précisionil s'est rendu incapable devérité.

Et ainsi encoredans cette question d'authenticitéil néglige tout ce quidans le styledans le textedans la dateatteste le faux pour les plusaveugles et le crie pour les plus sourds. Et il ne retient qu'une chose :c'est que la lettre en question est écrite au crayon bleucomme uneautre lettre du même personnage qu'on a depuis quatre ans.

Il faut citer une fois de plus les paroles textuelles de M. Cavaignac pourqu'on puisse savoir à quel degré de sottise peuvent tomber les hommespublics :

#Son authenticité matérielle résulte pour moinon seulement de toutl'ensemble des circonstances dont je parlais il y a un instant (ce sontsans doute les fameuses présomptions concordantes)mais elle résulteentre autres d'un fait que je veux indiquer : elle résulte de sa similitudefrappante avec un document sans importanceécrit par la mêmepersonne et écrit comme celui-là au crayon bleusur le même papierassez particulier qui servait à la correspondance habituelle de cettemême personne et quidaté de 1894n'est pas sorti depuis cette date duministère de la guerre.#

Quoi! voilà une preuve " matérielle " d'authenticité! Ah! M.Cavaignac nous donne là la mesure de son esprit critique et noussavons maintenant ce que valent " les présomptions concordantes "qu'il a crudans d'autres piècesrelever contre Dreyfus!

Quoi! il est visiblepar le style baroque de cette lettrepar l'absurditéet l'impossibilité du fondpar l'absurdité et l'impossibilité de l'envoi lui-mêmeil est visible que c'est là un fauxfabriqué par le plus maladroitfaussaire! Et M. Cavaignac nous dit : " Permettez! C'est écrit avec uncrayon bleu comme une autre lettre de M. Panizzardi ; et c'est écrit surun papier semblable à celui qu'il employait il y a quatre ans. "

Vraiment on se demande si on rêve. Maisô grand ministrerien n'étaitplus facile au faussaire que de savoir que M. Panizzardi écrivait aucrayon bleu et d'écrire lui-même au crayon bleu. Rien n'était plus facileau faussaire que de savoir sur quel papier " assez particulier " écrivaitM. Panizzardi et d'employer le même papier.

--- II ---

Raisonnons un peuje vous en suppliesi cela n'est pas encore un crimeen notre pays de liberté.

Ce faux imbécileà qui devait-il profiter? à Esterhazy dont le colonelPicquart avait démontré la trahison et aux officiers comme du Paty deClam qui avaient machiné l'abominable condamnation de Dreyfus.

Ce fauxcommis pour sauver Esterhazydu Paty de Clam et les autresofficiers compromisa été certainement commis par euxou sur leursindications.

Oril était facile à Esterhazy de connaître les habitudes de travail desattachés militairespuisquecomme le démontrent le bordereau et lepetit bleuil leur servait d'espion. Esterhazypar cela même qu'il étaitle véritable traîtreétait tout à fait en situation de fabriquer " duSchwarzkoppen " et du " Panizzardi ".

Quant à du Paty et aux autres officierscomment n'auraient-ils pasconnu les habitudes d'écrire des attachés? Vous ditesmonsieur leministrequ'on avaitde la même personne et de la même mainunelettre de 1894écrite du même crayon bleu et sur un même papieretque cette lettre n'avait pas quitté le ministère depuis 1894. Vous vouleznous démontrer par là que cette lettresoigneusement tenue sous clefn'avait pu servir de modèle au faussaireet qu'ainsi le billet ne peut êtreun faux. Oh! comme vous allez vite!

Maisd'abordque deviennent " les mille pièces de correspondance "qu'on a saisiesen originalpendant six ansentre les attachés militaires? C'est vous qui nous en avez parlé : qu'en faites-vous maintenant?

Mettons qu'il y en ait la moitié de M. de Schwarzkoppenla moitié deM. Panizzardi. Cela fait cinq cents pièces pour chacun et lesdocuments abondent qui permettent de connaître le crayon et le papierdont se servent ces messieurs.

J'avoue humblement que je ne comprends pas comment le billet de1896 où est mentionné Dreyfus ne ressemble qu'à une seule autrepiècesur les mille qui ont été saisies. Maismême s'il était vrai qu'uneseule pièce de 1894et soigneusement gardéepût servir d'indication etde modèle au faussairela belle difficulté!

Nous savons qu'à la veille du procès Esterhazyà la fin de 1897quandil a fallu ragaillardir un peu le traître qui s'affalaiton a bien su lui faireparvenir " le document libérateur ". La fameuse dame voilée a remis àEsterhazy *une pièce du dossier secret* qui était enfermée à tripletour dans un tiroir du ministère.

Si les pièces du ministère savent sortir de leur prison pour allerréconforter le uhlanelles peuvent bien en sortir aussi pour lui fournirle modèle de l'aimable petit faux qui doiten accablant Dreyfusinnocentsauver Esterhazy coupable.

Mais qu'importe tout celà à M. Cavaignac? Crayon bleumessieursl'authenticité est certaine.

--- III ---

J'oubliais qu'il a pesé aussidans les balances que lui a fournies l'Etat-Major l'authenticité morale .

#Elle résulte d'une façon indiscutable de ce que le billet fait partie d'unéchange de correspondance qui eut lieu en 1894. La première lettre estcelle que je viens de lire. Une réponse contient deux mots qui tendentévidemment à rassurer l'autre. Une troisième lettre enfinqui dissipebien des obscuritésindiqueavec une précision absolueune précisiontelle que je ne puis pas en lire un seul motla raison même pourlaquelle les correspondants s'inquiétaient.#

Voilà qui est jouer de malheurcar ce que M. Cavaignac invoquecomme une preuve d'authenticité morale est une nouvelle preuve dufaux.

Il était déjà absurde qu'à cette datequand leur plan de conduite étaitarrêté depuis deux ans et au moment même ou l'article de l'Eclairvenait de leur apprendre que leurs lettres étaient saisiesil était absurdequ'un seul de ces attachés songeât à écrire à l'autre. Mais quoic'esttoute une correspondance qu'ils engagentet sur le sujet le pluspérilleux!

L'Italien écrit etcomme par miracleil met en entier le nom deDreyfus. Puis l'autre juge utile de répondre. Pourquoi? Pour rassurerson correspondant. Il ne pouvait donc pas le rassurer de vive voix?

Mais ce n'est pas tout. Il semble que ce soit finipuisque les voilàd'accord. Pas du tout : l'Etat-Major a pensé que quand on se faisait ainsiapporter des documentson n'en saurait trop prendre. Il ne faut pas qu'ilreste le moindre doute! Le nom de Dreyfus est en toutes lettres sur lepremier billetc'est bien ; le second billet acquiesce à la tactiquec'estexcellent ; mais il faut encore que les attachés nous révèlent sans détourpourquoi ils adoptent cette aventureuse et impossible tactique demensonge. Qu'à cela ne tienne : un de ces messieurssachant très biend'ailleurs que sa lettre ira à nos bureaux de la guerreprend son crayonbleu ou roseet il écrit un troisième papier.

N'admirez-vous pas la courtoisie de ces attachés militaires quifournissent à notre Etat-Major embarassé toutes les pièces dont il abesoin? Et n'admirez-vous pas aussi la subtilité de nos agents? Pas delacune dans cette correspondance. Ils ne laissent pas tomber le moindremorceau.

Le premier attaché écrit ; et il a la délicatesse d'étaler dans sa lettre lenom de Dreyfus. Nos agents saisissent cette première lettre. Le secondattaché répond. Nos agents saisissent la réponse.

Le premier attaché reprend de plus belleet n'ayant plus à convertir soncorrespondant qui a acquiescéil répand en une troisième lettrepourl'instruction future de M. Cavaignacle fond de son coeur. Nos agentsont cette troisième lettre.

Par malheurchaque lettre est une invraisemblance de plusuneabsurdité de plusun faux de plus ; l'absurditéen se prolongeant et serenouvelantressemble à une gageure de folie. Comment notre Etat-Major a-t-il pu être dupe? S'il l'a étéquelle profondeur de sottise! S'ilne l'a pas étéquelle profondeur de scélératesse!

--- IV ---

Et non seulement il est manifeste qu'il y a un faux. Non seulement il estcertain que ce fauxfait pour sauver les Esterhazy et les du Paty deClam et les autresne peut procéder que d'eux : mais dans toutes lesparoles et dans tous les procédés de ceux qui ont touché à ce papierfrauduleuxil y a quelque chose de louche.

D'abordce n'est pas par les voies ordinairesce n'est pas par les agentsaccoutumés qu'il parvint au ministère.

Le colonel Picquartviolemment combattu dés ce moment par l'Etat-Major tout entierva être envoyé en disgrâce : à la veille del'interpellation Castelinses chefs ont hâte de se débarasser de luipourécarter celui qui sait. Ils vont l'expédieren des missions lointainesenTunisieau désertsur la route dangereuse où périt Morès. Mais enfinil est encore au service des renseignements. On n'a osé ni le violenter nile dessaisir ; c'est sous les prétextes les plus délicatsles plus flatteursqu'on va l'envoyer et le maintenir au loin ; après son départle généralGonse continuera à lui témoignerpar lettresla plus affable sympathie.Et il dira tendrementdevant la cour d'assisesqu'en confiant unemission lointaine au lieutenant-colonel Picquarton avait voulu surtoutlui rendre service à lui-mêmel'arracher à l'idée fixeà l'obsession del'affaire Dreyfus.

Doncdans les semaines qui précèdent l'interpellation Castelinlecolonel Picquart dirige encore son service ; et comme on espère sedébarrasser de lui " en douceur "on lui témoigne encore les égards quilui sont dus.

Pourtanton s'abstient de lui montrer la fameuse lettre qui vientd'arriveren dehors de son serviceet qui contient le nom de Dreyfus.On y fait devant lui des allusions mystérieuses : Ah! si vous saviez!Mais on se garde bien de la lui faire voir. Pourquoi?

En bon sens et loyautéc'est inexplicable. Dira-t-on que ses chefs lecroyaient tout à fait prévenu et buté? Mais c'était une raison de pluspour lui montrer une pièce que l'on jugeait décisive. A cette époquetoutes les lettres du général Gonse le démontrentnul dans les bureauxde la guerre n'osait mettre en doute la loyauté du colonel Picquart ;pourquoi donc ne pas essayer de le détromper?

Quoi! voilà un officierchef du service des renseignementsqui a crusur la foi de documents au moins troublantsqu'un Conseil de guerreavait commis une déplorable erreur! Il croit que le bordereau surlequel a été condamné Dreyfus est d'Esterhazy! Il croit que Dreyfus estinnocentil s'obstinemalgré la mauvaise humeur de ses chefsà cettepensée : et cette obstination trouble les bureaux de la guerre. Il estimprudent de laisser dans la penséedans la conscience du colonelPicquartla croyance qui y est entrée : car cette croyancemême faussepourra un jour ou l'autre remettre en question l'affaire Dreyfus. Parbonheurvoici une pièce révélatrice décisive. Elle attesteà n'en pasdouterselon nos générauxque Dreyfus est bien coupable : et onnéglige de la montrer au colonel Picquart! Elle a pénétré au ministèrepar d'autres voies que les voies accoutumées ; et on ne la met pas sousles yeux du chef du service des renseignements!

Ou les généraux n'avaient aucun doute sur l'authenticité et la valeurprobante de cette pièceet alors pourquoi ne s'en servaient-ils pas pourrenverser d'un coup le système erroné du colonel Picquart et le ramenerloyalement au vrai? Ou bien ils avaient dans l'arrière fond de leurpensée des doutes sur le sérieux de cette pièce : et alors pourquoi ne leséclaircissaient ils pas en soumettant cette pièce à l'examen du chef duservice des renseignements? Son opinion n'eût pas forcé la leur : et ilsrestaient libresquel que fût l'avis du colonel Picquartde suivre enfinleur propre pensée.

Pourquoi donc ce mystère et cette ruse? Ah! c'est que les générauxsavaient bien que la fameuse pièce ne résisterait pas à une minuted'examen. Ils voulaient troubler le lieutenant-colonel Picquart avantson départ en lui parlant vaguement d'une pièce décisive.

Mais il la lui laissaient ignorerde peur que son esprit lucide et droit ysignalât un faux imbécile : et ils se réservaient de s'en servir plus tardquand le témoin importun ne serait plus là. Mais leurs précautionsmêmespour glisser cette pièce fausse dans la circulation sans qu'ellefût soumise à un rigoureux contrôlecomplètent et aggravent lecaractère frauduleux du document.

Les habiletés de M. Cavaignac-----------------------------

--- I ---

Mais pourquoije vous prieM. Cavaignac lui-mêmequand il adémontré à la Chambre " l'authenticité matérielle " de cette pièce par leridicule argument du crayon bleu et du papier " assez particulier "pourquoi M. Cavaignac a-t-il invoqué d'autres preuves d'authenticitématérielle que le général de Pellieux?

Voicien effetce qu'a dit le général de Pellieux devant la courd'assises (tome IIpage 118) :

#Au moment de l'interpellation Castelinil s'est produit un fait que jetiens à signaler.

On a eu au ministère de la guerre - et remarquez que je ne parle pas del'affaire Dreyfus - la preuve absolue de la culpabilité absolue deDreyfusabsolue! et cette preuveje l'ai vue! Au moment de cetteinterpellationil est arrivé au ministère de la guerre un papier dontl'origine ne peut être contestée et qui dit - je vous dirai ce qu'il y adedans : - " Il va se produire une interpellation sur l'affaire Dreyfus. Nedites jamais les relations que nous avons eues avec ce juif. "

Etmessieursla note est signée! elle n'est pas signée d'un nom connumais elle est appuyée d'une carte de visiteet au dos de cette carte devisite il y a un rendez-vous insignifiantsigné d'un nom de conventionqui est le même que celui qui est portée sur la pièceet la carte de visiteporte le nom de la personne.#

Il est à peine besoin de souligner l'absurditél'enfantillage des moyensde preuve indiqués par le général de Pellieux.

Il est inqdmissibled'abordque les attachés militaires se soient écritdans ces conditions et sur ce sujet. Mais en tout cassi l'un deux avaitécrit à l'autreen signant d'un nom de conventionil n'aurait pas joint àce billet une carte de luiportant à la fois son vrai nom imprimé et sonnom de convention écrit à la main.

Il y adans le récit du général de Pellieuxune double impossibilitéune double absurdité.

D'abordquand on écritsur un sujet dangereux et qu'on signe d'un nomde conventionc'est pour quesi ce billet est surprison ne puisse savoirquel est le véritable auteur : il est donc absurde d'y joindre une carte devisite quiportant à la fois le vrai nom et le nom de conventiondonnela clef de celui-ci.

Voilà une première et décisive absurdité!

De plusil est absurde aussi qu'un homme qui donne une rendez-vousinsignifiant sur une carte de visitequi porte son vrai nomy ajouteencore son nom de convention ; car c'est livrer inutilementniaisementà tous ceux qui pourraient voir cette cartele secret du nom deconvention.

Les personnages que le général de Pellieux met en scène sont masqués.Seulementils portent leur masque à la main. Ainsi on voit à la fois leurmasque et leur visageet le lendemains'ils s'avisent de mettre lemasque sur le visagec'est au masque que l'on reconnaît le visage.

Le général de Pellieux répondra-t-il que lorsqu'il dit que la note est "appuyée d'une carte de visite "il ne dit pas que celle-ci a été envoyéeen même temps que la note? Mais alors quel sens peuvent avoir cesmots?

Veulentils dire simplement queà l'époque où il adressait ce billetsigné d'un nom de conventionle correspondant adressait aussiquoique par envoi distinctla carte de visite? Ce serait alors le servicedes renseignements qui aurait rapproché la note de la carte. En véritécela ne répond pas du tout au sens naturel des mots : *Une noteappuyée d'une carte.*

Maismême avec cette interprétationl'absurdité subsiste. Il est absurdequ'un homme qui a besoin du mystère d'un nom de convention poursigner des billets importants livre à la même époque ce secreteninscrivant ce même nom de conventionsans raison aucunesur la cartede visite qui porte son vrai nom. La maladresse du faussaire éclateaussi grossièrement dans les marques d'authenticité qu'il a données à lapièce que dans la pièce même.

--- II ---

Maiset c'est là un point décisifcomment se fait-il que M. Cavaignacn'ait pas reproduit les preuves d'authenticité qu'a données le général dePellieuxet qu'il en ait allégué d'autres?

Le général de Pellieux n'a pas parlé à la légère. Quand il a dû enquêtersur Esterhazytous les documents relatifs à l'affaire Dreyfus lui ont étésoumis. Et lui-mêmedevant la cour d'assisesnous dit de cette piècequ'il l'a vue. Il a vu la note ; il a vu la carte de visite dont elle étaitappuyée : par conséquentau moment où le général de Pellieuxenquêtait sur Esterhazyen décembre 1897et encore au moment où ilparlait devant la cour d'assises en février 1898c'est par lerapprochement de la note et de la carte de visite que les bureaux de laguerre établissaient l'authenticité de la pièce où est mentionne Dreyfus.

Avec M. Cavaignacle système change : il n'est plus question de lacarte de visite. Ce qui pour lui fait l'authenticité matérielle de la piècec'est qu'elle est écite au crayon bleu et sur un papier spécial commeune autre lettre qu'on garde au ministère depuis 1894.

Avec M. Cavaignacc'est toujours le même procédé. Les systèmeslesmoyens de preuveles affirmations changent en cours de routeselonles besoins de sa tactique.

De même que pour le rapport de Lebrun-Renaud sur les prétendusaveuxM. Cavaignacpar des variations subtilesa changé trois foisson affirmationde même il substitue aux moyens d'authenticitéallèguès depuis l'origine par l'Etat-Major pour la pièce " décisive " desmoyens nouveaux.

Maisen véritécet escamotage ne passera pas inaperçu.

Pourquoi M. Cavaignac a-t-il fait le silence complet devant la Chambresur les moyens de preuve acceptés et proposés jusque-là par l'Etat-Major? Voilà une pièce quide l'aveu même de M. Cavaignacest laseule décisivepuisque seule elle contient le nom de Dreyfus. Ilimporte donc au plus haut degré de savoir si elle est authentique. Orquand devant le pays M. Cavaignac démontre ou essaie de démonterl'authenticité matérielle de cette pièceil néglige entièrementcommes'il n'en avait jamais été questionles moyens de preuves qui ont désl'origine fait la conviction de l'Etat-Major. Pourquoi? Pourquoi?

Il faut que M. Cavaignac ait pour cela des raisons très fortes : car entenant pour négligeables les moyens de preuves qui ont convaincu lesofficiers de l'Etat-Major lui-mêmeil nous singulièrement en défiancede leur esprit critique. Il n'y a que deux explications possibles. Ou M.Cavaignac a trouvé ces moyens d'authenticité insuffisantsou il les atrouvés absurdes. Mais s'il les trouvait insuffisantsil n'était pointnécessaire de les écarter : il fallaiten les mentionnantles compléterpar des moyens nouveaux.

Après toutle " crayon bleu " n'était pas si décisif que M. Cavaignaceût le droit d'écarter sans cérémonie les signes d'authenticité qui avaientpersuadé l'Etat-Major et le général de Pellieux.

Nonsi M. Cavaignac n'a pas rappelé devant la Chambre les raisonsdonnées par le général de Pellieuxc'est qu'il n'a pas osé. Il a trouvé lui-même si absurdes cette note signée d'un nom de convention et appuyéed'une carte de visite portant le vrai nom et cette carte de visite où sontjuxtaposés le nom de convention et le vrai nomqu'il n'en a pas soufflémot devant la Chambre.

Il savait que l'absurdité de ce moyen de preuve avait été démontrée : ilcraignait qu'un souvenir au moins confus de cette démonstration ne seréveillât dans l'esprit des députés ; il a préféré glisser soudain unnouveau moyen de preuvesi léger fût-il : celui-là du moinsn'ayantpas été discuté encorepasserait sans doute.

Oh! quelle basse tromperieet comme dans la tristesse de cet hommequi lui donne un air de probitéil y a des habiletés louches!

Mais il n'échappera pas cette foiscar cette carte de visiteM.Cavaignac a beau la passer sous silence ; elle subsiste : et comme il estcertain que M. de Schwarzkoppen ou M. Panizzardi n'a pas signé deson nom de convention sur sa propre carte de visiteil est certain qu'il ya là un faux.

Cela est si sûr que M. Cavaignac voudrait faire l'oubli là-dessus. Et s'ily a faux dans la carte de visite qui accompagnait la lettre et quil'appuyaitqui ne voit que l'ensemble est un faux et que la lettre mêmeest fausse?

Quand une lettre est authentiquée par une carteet quand cette carteporte la marque d'un fauxc'est que des faussaires se sont mêlés del'opération. La lettre est leur oeuvre comme la carte.

--- III ---

Ainsi le faux éclate de toutes parts : et quand on songe que pouraccabler un innocentpour le tenir au bagne malgré l'évidencela hautearmée a accepté un faux fabriqué par le véritable traîtrequand onpense que ce faux a été produit devant la Chambre par un ministreetque la Chambre elle-même l'a contresignéen véritéon sent monter ensoi du plus profond de la conscience et de la pensée une telle révolteque la vie morale semble suspendue dans le monde tant que justicen'aura pas été faite.

Ah! certesils sont bien criminels les officiers comme du Paty de Clamqui ont machiné contre Dreyfus une instruction monstrueuse.

Il est bien criminelce général Mercierqui a frappé Dreyfusparderrièrede documents sans valeur que l'accusé n'a pu connaîtrequeles juges mêmes n'ont pu librement discuter.

Criminels encoreces généraux et officiers d'Etat-Major quiapprenantpar le colonel Picquart l'innocence de dreyfusla trahison d'Esterhazyont frappé le colonel Picquart et lié partie avec Esterhazyle traître.

Il en est parmi eux quide chute en chutesont tombés jusqu'à fabriquerun faux imbécile pour charger Dreyfuset les autres ont laissé faire ; ilsont acceptéles yeux fermésles papiers ineptes quien accablantl'innocentsauvaient l'orgueil de la haute armée.

Que voulez-vous? Le bordereau se dérobait : il était si visiblementd'esterhazy qu'il devenait difficile de s'en servir contre Dreyfus ; et lespièces à initiales manquaient leur effet : car on ne pouvait plus cacherque pendant des mois le ministère lui-même les avait eues avant leprocès Dreyfus sans même soupçonner celui-ci.

Il fallait autre chose ; il fallait mieux. Il fallait une pièce où Dreyfus fûtnommé en toutes lettresoù sa trahison s'étalât pour toud les yeux.

Il la fallait vous dis-je l'honneur de l'armée ne pouvait pas attendre .

Les faussaires ont répondu à l'appel. Et l'enfant attendul'enfant dumensonge est venu à pointaccouché par Esterhazydu Paty et leurscomplices. Et le peuple a été convié. Et la foule a fait écho : ViveEsterhazy! Vive l'Etat-Major! Vivent les traîtres et les faussaires!

Ouitout cela est igominieux et misérableet ces scélérats conjuréssion ne les écrase pascouvriront notre France aimée d'une couche deridicule et de honte si épaisse que seule peut-être une révolution lapourra laver.

Mais le plus coupable encorec'est ce ministre Cavaignac qui a couvertde son autoritéde son austérité toute cette besogne de faussairestoutecette intrigue de trahison.

Avec pleine conscience? Noncertes. C'est la combinaison de l'espritle plus étroit avec l'ambition la plus maladive et la plus forcenée qui esten lui le principe d'erreur. Son étroitesse d'espritsa fausse précisionquien rapetissant et isolant les faitsles dénaturenous l'avons saisiedans tous ses raisonnements. Son ambition? Elle est toute la vie decette âme resserrée et contractée.

Et sa tactique ambitieuse est bien claire. La famille Cavaignac amanqué la présidence de la République et l'Elysée en 1850. M.Cavaignac veut prendre la revanche de la famille : c'est comme unvieux ferment aigri qui le travaille.

Oril sait que si le Cavaignac de 1850 a été battuc'est parce que lecourant populairel'instinct de la masse à préféré l'autre. M. Cavaignacne veut pas retomber dans cette faute et il cherche toujourslui qui n'estpeuple ni de coeur ni de penséequel est le courant populaire qu'ilpourra utiliser pour son dessein ;

Au moment du Panamail crut que le succés d'un discours vertueux leporterait au pouvoir. En face de toutes ces hontesil se gardait bien deconclure contre tout le régime socialcontre le capitalismeprincipe decorruption. Il n'a vu dans le scandale qu'un moyen de discréditer lepersonnel gouvernemental ancienet de s'ouvrir la route. Vain espoir :c'est l'autrel'heureux courtier du Havrequi a cueilli le fruit ; etpendant les votes du Congrèsentre les deux tours de scrutinM.Cavaignacblêmechancelantivre d'une sorte d'ivresse blanchesedemandait s'il n'allait pas tenter le destin.

Non : il n'osa pas et son rêve se referma sur lui comme un cilice.

Aussiquand à propos de l'affaire Dreyfus il crut entrevoirdans lesprofondeurs obscures du peuple trompéun courant de chauvinisme etde nationalisme violentvite il s'empressa à la revanche.

Mais c'est sans audace et sans grandeur qu'il se livra à ce courantnouveau. Il n'osa pas crier qu'après toutl'intérêt de la Patrie et del'Armée commandait de passer outremême à l'illégalitémême àl'erreur. Non! il essaya de donner à ce mouvement aveugle je ne saispas quelle apparence de correction et de certitude. Sachant bien quel'opinionsurexcitée par la presseaccueillerait sans critique tous lesdocumentstoutes les assertionsil lui jeta le mensonge documentairedes aveux de Dreyfus. Sachant bien que la Chambre terrorisée parl'opinion n'oserait même pas penseril lui apporta des piècesmisérablesles unes inapplicablesles autres fausses.

Et se trompait lui-même presque autant qu'il trompait les autreségaré àla fois par les habitudes étroites de son esprit et les suggestions de sonambition illimitéeécartant les conseils et les lumières qui auraient pule réveiller de son rêveil a infligé au Parlement et à la France la pirehumiliation.

Il a jeté au payscomme une preuve décisivele faux inepte que lesplus grossiers des faussaires avaient fabriqué pour couvrir le plusmisérable des traîtres.

Aussi ce n'est pas pour lui que nous avons résumé les preuvesévidentesbrutales qui établissent pour tous que la pièce qu'il ainvoquée est un faux. Nous ne lui demandons pas d'avouer son erreur :ce serait lui demander un suicide.

Mais nous pouvons le mettre au défi d'opposer ou de faire opposer uneréponse à la démonstration reprise par moi après bien d'autresquiréduit à rienà moins que rienau plus criminel et au plus stupide desfauxle document qu'il a cité.

Ce faux? Il avait un double but : Il devait d'aborden produisant enfinle nom de Dreyfusen toutes lettresdécourager la campagne ducolonel Picquart. Mais il devait aussi parer à un péril qu'Esterhazysentait grandir.

Esterhazy craignait que les attachés militaires étrangers finissent pardire tout haut : " Nous n'avons jamais eu de relation avec Dreyfus. " Ilcraignait que le gouvernement français rapprochant ces dénégations dedécouvertes du colonel Picquartne fût troublé. Et voilà pourquoidansles lettres fabriquées pour Esterhazyles attachés militaires se disaient : Surtout, navouons jamais nos relations avec Dreyfus.

Le coup était double. D'une partDreyfus était touché à fond. D'autrepartsi les attachés militaires venaient à dire tout haut : " Nous n'avonsjamais connu Dreyfus l'Etat-Major pouvait dire : Très bien ; noussavons qu'ils ont convenu de ne pas avouer. "

Ainsi le faux fabriqué en octobre ou novembre 1896prouve que déscette époque Esterhazy et ses complices de l'Etat-Major redoutaient à lafois l'effet des découvertes décisives de Picquart sur le bordereau et lepetit bleuet les révélations toujours possibles des attachés étrangers.

C'est pour parer à ce double péril que le faux a été fabriqué ; maisprécisément parce que la lettre fabriquée devait répondre à tropd'exigencesparce qu'elle devait à la fois contre toute vraisemblancecontenir le nom de Dreyfus et contre toute vraisemblance révéler unplan impossible des attachés étrangerselle porte de toutes parts lesmarques de faux.

Peut-être dans le détail eût-il été possible de mieux faire : il eût étéfacilepar exempled'éviter le terrible charabia qui décèle d'emblée unNorton de quatrième ordre. Maisau fondil était difficile de donner àce papier un air sérieux d'authenticité.

*Il venait trop tard.*

Deux ans après le procès Dreyfusil était absurde que les attachésmilitaires s'avisassent soudain de se concerter. Quelques semainesaprès les révélations de l'Eclairpubliant leurs lettresil était absurdeque les attachés militaires s'écrivissent et nommassent Dreyfus.

Mais les faussaires n'avaient pas le choix de la date. Ils ne recoururent àcette tentative désespérée du faux que lorsque la longue et décisiveenquête de Picquart eut mit Esterhazy en péril.

Mais à ce moment-làje le répètele coup du faussaire ne pouvait plusporter. C'était trop tardet c'est ainsi que les manoeuvres frauduleusesd'Esterhazy et de ses complices se tournent contre eux. C'est ainsiqu'en acceptant avec complaisance une pièce manifestement faussel'Etat-Major a assumé une sorte de complicité morale dans le faux.C'est ainsi que M. Cavaignac en associantson jeu à celui des joueursaux abois qui sortaient de fausses cartes s'est préparé la plus sinistredéroute politique qui se puisse rêver.

Ainsi enfinmalgré toutla vérité éclate et crie. Et le faux que nousavons dénoncé aujourd'hui n'est pas le seul. C'est tout un système defabrication frauduleuse qui a fonctionné.

Pendant deux ansle ministère de la guerre a eu comme annexe unatelier de faussairestravaillant à innocenter un traître.

L'article prochain le démontrera.

LES FAUSSAIRES--------------

Complicité des bureaux de la guerre-----------------------------------

--- I ---

J'ai démontré dans l'article précédent que le document cité par M.Cavaignac à la tribuneet qui contenait le nom de Dreyfusétait unfaux misérable.

Je crois que nulaprès y avoir réfléchin'osera le contesteret jerenouvelle à M. Cavaignac le défi d'apporter ou de faire apporter parses journaux la moindre réponse un peu sérieuse aux raisons décisivesqui ont été produites de toutes partscontre l'authenticité de cette pièce.

Maisje le répètenon seulement il y a là un faux ; mais les conditionsdans lesquelles il s'est produit démontrent qu'il y a eu une complicitéplus ou moins étenduedes bureaux de la guerre.

Sans doute Esterhazy avait un intérêt direct à ce que cette pièce faussefournît à l'Etat-Major un point d'appui contre l'enquête du lieutenant-colonel Picquart. Mais Esterhazy tout seul ne pouvait rien.

D'abord il fallait qu'il sût qu'il était mis en cause : et comment l'eût-ilappris? Le lieutenant-colonel Picquart avait recueilli contre lui despreuves décisives : mais il ne l'avait pas encore interrogé ; l'instructionproprement dite n'était pas ouverte. Ce n'était donc pas par le colonelPicquartqui n'avait aucun intérêt à avertir avant l'heure Esterhazyquecelui-ci a pu être mis en éveil.

Evidemmentsi Esterhazy a été informé dés cette datedés octobre etnovembre 1896des charges relevées contre lui et des périls qu'ilcouraitc'est par les bureaux de la guerre.

--- II ---

Il y avait à l'Etat-Major des officiers compromis dans le procès Dreyfus: du Paty de Clam surtout avait conduit l'instruction avec une partialitéet une légèreté criminelles ; l'affaire Dreyfus se rouvrantil aurait eudes comptes terribles à rendre. De plusle grand service qu'il croyaitavoir rendu à la faction cléricale de l'armée tombait à rien sil'innocence de Dreyfus était reconnue ; les juifs pouvaient reprendrepied dans l'armée et dans l'Etat-Major ; et les officiers qui après avoiraidé à sa condamnation n'auraient pas su arrêter à temps l'oeuvre deréhabilitation tentée par la colonel Picquart auraient paru à laCompagnie de Jésus de médiocres ouvriers.

Doncdés lorsl'intérêt de ces hommesj'entends l'intérêt le plusgrossier et le plus vilétait de faire cause commune avec le véritablecoupableavec le véritable traîtreEsterhazy. En le défendantils sedéfendaient.

Quand il y a une erreur judiciaireune sorte de solidarité criminelles'établit entre les juges qui ont frappé l'innocent et le véritable coupablequi a bénéficié de leur erreur : c'est l'intérêt commun du vrai coupableet des juges que l'erreur ne soit pas reconnue ; et quand les juges ne sesont pas hausséspar un effort fe conscienceau-dessus de leurmisérable amour-propre ou de leur bas intérêtcette solidaritémonstrueuse du juge et du criminel aboutit bientôt à une actioncommune.

Le vrai coupable et les juges se coalisent pour maintenir au bagnel'innocent : c'est l'extrémité la plus violente etsemble-t-illa plusparadoxalemais la plus logique aussi de l'institution de justicequandune fois elle est faussée par l'erreur et qu'elle ne consent pas elle-mêmeà son redressement.

C'est ainsi que dés octobre et novembre 1896à mesure que l'enquêtedu colonel Picquart se hâte vers une criseil se noue entre Esterhazy etles bureaux de la guerre une agissante complicité.

Le faux cité par M. Cavaignac est le premier produit de cettecollaboration.

Quelle a été la forme exacte de celle-ci? Quel a étéentre Esterhazy etdu Paty de Clamle partage du travail? Peut-être un jour le saurons-nous. Mais qu'Esterhazyaverti du danger par l'Etat-Majorait prisl'initiative des fauxou qu'au contraire les bureaux de la guerre en aientfait la commande directeil importe peu.

Ce qui est sûrc'est que le faux de novembre 1896 n'est possible quepar la complicité des bureaux de la guerre.

Il fallait que le faussaire fût assuré d'avance qu'un faux aussi audacieuxrecevrait bon accueil rue Saint-Dominique et ne se heurterait pas à tropde défiance et d'esprit critique.

Il fallait aussi que le faussaire pût faire parvenir son oeuvre par desvoies inaccoutumées sans passer par la fillière ordinaire du service desrenseignements dirigé encore par le lieutenant-colonel Picquart. Il yavait là comme un petit coup d'Etat d'espionnage qui n'était possibleque par le concours bienveillant des gens qui étaient dans la place.

Enfin il fallait que le faussaire eût l'assurance que le lieutenant-colonelPicquart ne serait pas saisi du document et qu'il ne pourrait pas enretrouver la source.

C'est en ce sens et dans ces limites que les bureaux de la guerre sontresponsables de ce premier faux.

Je ne sais si jamais une information exacte et une analyse profondepermettront de discerner les responsabilités individuelles. Il y aà coupsûrdans les crimes commun des bureaux bien des degrés et bien desnuances.

Les unsen relations personnelle et directe avec Esterhazyontparticipé immédiatement au faux. D'autres lui ont ménagé les facilitésd'accésl'accueil propice. D'autres encore se sont bornés à fermer lesyeuxà accepter complaisamment l'oeuvre imbécile et informe qu'onleur proposait.

Enfinil en est peut-être qui ont été si heureux de recevoir le documentdécisif qui sauvait la haute armée de l'humiliation de l'erreurque lapassion a aboli en leur esprit tout sens critique et créé en euxmême auprofit du faux le plus inepteune sorte de sincérité.

Mais ce qui est certain et ce qui importec'est que ce faux n'estexplicable que par une première coalition de la rue Saint-Dominiqueavec le traître Esterhazy.

Ce qui est certain aussic'est que du Paty de Clamqui étaitparticulièrement compromis dans l'affaire Dreyfuset que nousretrouverons tout à l'heure dans la plus détestable machinationa dûêtre dés le début l'agent principal de cette coalition criminelle.

--- III ---

Celle-ci dans sa besogne frauduleuse ne devait pas s'arrêter à cepremier papier. Cette lettre fausse de M. Schwarzkoppen à M.Panizzardi (ou inversement) avait eu son office. Elle était destinéesurtout à fournir à l'Etat-Majorun instant ébranlé par l'enquête dePicquartun point d'appui pour la résistanceun prétexte à se ressasir.

Après des lettres un peu trop abandonnéeset les concessionsdangereuses du général Gonseil fallait reprendre ou raffermir lesesprits.

Il était temps de clore la période des incertitudes et des demi-aveuxetle document brutal où était inscrit le nom de Dreyfus devenait commeun point de cristallisation autour duquel les volontésun momentincertainesallaient se fixer de nouveau.

Apporter à des hommes qui craignent de s'être trompés et qui neveulent pas en convenir la preuve trompeuse qu'ils ont été dans le vraimettre le mensonge au service des prétentions d'infaillabilité n'est pasaprès toutd'une grande audace. Esterhazy et du Paty de Clampouvaientsans trop de périltenter ce premier coup.

Mais cela ne suffisait pas. Il ne suffisait pas non plus d'expédier au loinle colonel Picquart. Malgré toutson enquête demeurait. Malgré toutle petit bleu adressé par M. de Schwarzkoppen à Esterhazyl'écritured'Esterhazy identique à celle du bordereaules détestablesrenseignements redueillis sur le traîtretout cela subsistait.

Il était donc urgent de discréditer l'enquête du colonel Picquart et lecolonel Picquart lui-même. C'est à quoidés son départles conjurésvont s'employer en fabriquant d'autres pièces fausses.

--- IV ---

Le colonel Picquart quitte Paris vers le 15 novembre 1896trois joursavant l'interpellation Castelin. Il partpour une sorte d'exil maldissimulélaissant derrière luidans les bureaux de la guerredesennemis implacableslaissant son oeuvre et son nom exposés à tous lesassautsà toutes les calomnies. Il n'a qu'un moyen de défense : ce sontles lettres qu'en septembre derniertout récemmentlui écrivait legénéral Gonse.

Ces lettresil les confieraquelques mois plus tardà son ami Leblois ;s'il vient à périr au loin ou si l'on abuse de son absence forcée pourdénaturer ses intentions et ses actesce sera làpour lui ou pour samémoireune sauvegardeune suprême réserve d'honneur.

A peine est-il parti que les bureaux de la guerre saisissent etdécachètent sa correspondance. Etdés les premiers joursdés le 27novembre 1896les conjurésmanoeuvrant au ministère de la guerrepour le compte du traître Esterhazys'imaginent qu'un trésor esttombé en leurs mains.

C'est une lettre écrite au colonel Picquart et qui contient desexpressions énigmatiques où du Paty et les autres découvrent ouveulent découvrir un sens compromettant.

Que l'on veuille bien suivre ici avec attentioncar cette aventurequiressemble à un mauvais roman feuilletonest de l'histoirela plusdouloureusela plus humiliantela plus poignante.

Voici doncd'après le général de Pellieux lui-mêmedéposant devant lacour d'assisesce que contenait cette lettre (tome Ipage 265) :

#Je me rappelle quelques expressions. Elle commençait ainsi : " Enfinle grand oeuvre est terminé et Cagliostro est devenu Robert Houdin.... "Et à la fin de la lettre il y avait cette phrase : " Tous les joursle demi-dieu demande s'il ne peut pas nous voir. " Voilà les points importantsde cette lettre. " Cette lettre était écrite en espagnol et signée G.... "#

Du couples amis d'Esterhazy s'imaginèrent qu'il y avait là desallusions à l'enquête du colonel Picquart.

Ils s'imaginèrent ou feignirent de s'imaginer que le demi-dieureprésentait un personnage mystérieuxtravaillant dans l'ombre à laréhabilitaion de Dreyfus et dont le colonel Picquart aurait été l'allié etl'agent. Ou plutôt ils pensèrent ils pensèrent qu'un jour ou l'autre ilspourraient donner à cette lettre ce tour et ce sens : c'était un trait qu'ilspourraient empoisonner à loisir. Joyeuxils prirent copie de cette lettreet envoyèrent ensuite l'original au colonel Picquart.

Orcette lettrenous pouvons le dire tout de suiteétait la plusinnocente du monde. Elle était écrite par M. Germain Ducassesecrétaire d'une vieille demoiselleMlle Blanche de Commingesparente et amie du colonel Picquartet les mots mystérieux étaient toutsimplement des allusions à des plaisanteries de sociétéqui avaientcours dans le cercle d'amis de Mlle Comminges.

Le " demi-dieu " n'était ni de près ni de loin un personnage du futur "syndicat " Dreyfus : c'était le surnom amical donné au capitaineLallemandofficier d'ordonnance du général Garets. Sur ce pointil n'ya pas l'ombre d'un doute.

Un an plus tarden octobre 1897quand le colonel Picquart fût rappeléde Tunisie et qu'il fût interrogé par le général de Pellieux sur cettelettreil donna l'explication que je viens de dire et le capitaineLallemandappelé en témoignageen confirma l'exactitude.

Le général de Pellieux acceptasans objection aucunesans réservesles paroles de ce dernier. Je le répète : il n'y a là-dessus ni l'ombre d'undoute ni la plus légère contestation.

Une lettre fausse-----------------

--- I ---

Ouimais un mois aprèsl'interprétaion erronée et fantastique que lesbureaux de la guerre voulaient donner à cette lettre prenait corps dansune pièce fausse. Une lettresignée Speranzaétait adresséele 15décembre 1896au colonel Picquart.

Cette lettre contenait ces mots : " Depuis votre malentencontreuxdépartvotre oeuvre est compromise ; le demi-dieu attend desinstructions pour agir. " Que cette lettre soit un fauxceci encore n'estplus contesté.

On peut discuter sur la qualité juridique de ce fqux. On peut essayer desoutenircomme l'on fait des amis d'Esterhazy et de du Paty de Clamque ce n'est pas un faux proprement ditparce que le mot Speranzane représente pas un personnage réellement existant.

On peut se risquer à direcomme l'on fait Vervoort et Rochefort en leurbienveillance attendrissante pour le délicieux uhlanque cette piècefrauduleusedestinée à perdre le colonel Picquart et à le déshonorern'est qu'une plaisanterie ingénieuseune mystification dans le genre decelles de Lemice-Terrieux.

On peut même penser que M. Bertulusle juge d'instruction saisi de cefauxa été téméraire en supposant que le faussaire avait cru que le motSperanza était espagnol et qu'en signant de ce mot il avait voulurattacher cette lettre fausse à la lettre authentique du 27 novembreécrite en espagnol.

Sur tous ces pointsla discussionen effetest ouverteet ce ne sont pasles non-lieu de complaisance rendus à huis clos par la chambre desmises en accusation qui peuvent la fermer.

Maispour notre objetpeu nous importe.

Car il y a un fait qui ne peut pas être discutéet qui ne l'est pas.*C'est que cette lettre est fausse.* C'est qu'elle a été écrite et adresséeau colonel Picquart par quelqu'un qui voulait le perdre. Le général dePellieuxaprès enquêtel'a reconnu lui-mêmecomme il a reconnu quedeux télégrammes adressésun an plus tardau colonel Picquart*étaient des faux.*

Tandis que le colonel Picquart attribuait ces faux à esterhazyle généralde Pellieuxluidéclarait devant la cour d'assisesqu'après enquête à lapréfecture de policeil les attribuait à Souffrain (tome Ipage 265).

Mais que le faux soit de Souffrain ou d'Esterhazy*il y a faux*del'aveu même des ennemis les plus acharnés du colonel Picquart.

Orce faux est destiné à faire croire que le colonel Picquartd'accordavec le " demi-dieu "joue un rôle louche et machine une entreprisecoupable. Il ne peut donc avoir été écrit que par un homme qui donneau mot demi-dieu un sens suspect.

Orcomme nous venons de voir que les bureaux de la guerre avaientinterprété ainsipar erreurla lettre du 27 novembre décachetée etcopiée par euxle fauxqui donne corps à cette interprétationerronée *a été certainement commis par les bureaux de la guerre ousur leurs indications.*

Libre au général Pellieux de dire que le faussaire est l'agent de policeSouffrain. Le juge d'instruction Bertulus affirme le contraire ; il aaffirmé qu'il y a pour toute cette série de fauxet notamment pour lestélégrammes ultérieursdes charges suffisantes contre Esterhazysamaîtresse Mme Payset du Paty de Clam.

En tout casSouffrain n'avait aucun intérêt direct et personnel àfabriquer ce faux ; il ne pouvait travailler que pour le compte desinterressésc'est-à-dire Esterhazy et les officiers compromis de l'Etat-Major. Et surtout il était impossible qu'il donn^t au mot " demi-dieu "le sens compromettant qu'il lui donne dans la lettre frauduleuse du 15décembres'il n'avait pas su que les bureaux de la guerre avaient trouvéà ce mot un sens suspect dans la lettre authentiqueouverte et transcritepar euxdu 27 novembre.

La lettre frauduleuse et fabriquée du 15 décembre fait donc écho à lalettre authentique du 27 novembre *telle que les bureaux de la guerrel'avaient comprise ou avaient affecté de la comprendre.*

Si donc le général de Pellieux avait voulu mener son enquête jusqu'à lavéritéil ne se fût pas arrêté à Souffrain : et dans l'hypothèse où celui-ciétait le faussaire immédiatil eût cherché quels étaient ses inspirateurset ses conseillers.

Il a tourné courtparce que c'est rue Saint-Dominique même qu'il eûttrouvé les vrais coupables. Il est impossible qu'ils soient ailleurs

Dans l'entourage du colonel Picquart et de Mlle de Commingestout lemonde savait quel était le vrai sens du mot " demi-dieu ". Pour serisquer à employer ce mot " demi-dieu " dans la lettre fausse du 15décembreen un sens absolument inexact et compromettantil fallaitsavoir que les officiers d'Etat-Majoracharnés contre Picquartavaientdéjà donné au même motdans la lettre du 27 novembrela mêmesignification compromettante.

C'est donc dans les bureaux de la guerre qu'est l'origine certaine decette lettre certainement fausse. *C'est là qu'est le nid de la vipère.*

--- II ---

Et la monstrueuse machination de mensonge qui a pris dans sonengrenage toutes les institutions de notre pays continue avec uneincroyable audace. Après avoir inspiré et accueilli la fausse lettre desattachés militaires afin d'accabler Dreyfusles bureaux de la guerreauservice du traître Esterhazyfabriquent une fausse lettre afin de perdrePicquartqui a révélé l'innocence du condamnéla trahison de l'autre.

Un faux en novembre contre Dreyfusun faux en décembre contrePicquart : les faussaires ne chôment pas ; les stratèges de mensonge etde trahison gagnent bataille sur bataille....

Et ce qui aggrave le crime des bureaux de la guerre contre Picquartcequi démontredans le faux commis contre luiune sorte depréméditation profonde et une absolue perversitéc'est que cette lettrefausse on ne la transmet pas au colonel Picquart.

De la lettre authentique mais mal interprétée du 27 novembreon s'étaitborné à prendre copie : on l'avait recachetée et envoyée au colonel.Mais celle-cion la garde. On n'en prend pas copie ; on n'en prend pasphotographie : la photographie pourtant aurait suffi à accuser plus tardle colonel Picquart.

Nonon retient l'originalet on laisse ignorer au colonel Picquart quecette lettre lui a été adressée. Il ne la connaîtra qu'un an plus tardentreles mains du général de Pellieux. Pourquoi?

Parce que s'il recevait cette lettre fausseil s'inquiéteraitil devinerait lepiège : il demanderait une enquête immédiate ; il vaut mieux tisser àcoup sûrdans un coin obscur des bureaux de la guerrela toile demensonge ; et plus tardquand on le croira sans défenseon le prendra.

En gardant cette lettreles bureaux de la guerre *attestent qu'ils lasavaient fausse*. A aucun degré ils n'ont été dupes. C'est dans unmensonge parfaitement délibéré qu'ils se réserventà l'heure propicede faire tomber le colonel Picquart.

--- III ---

Et l'on nous demande de garderen face de ces crimes qui s'enchaînentle sang-froid et la mesure!

Et l'on ose dire qu'en dénonçant les scélératesses inouïes quidéshonorent la France et l'arméenous sommes les ennemis de l'arméeet de la France!

Et le député Bourratélu comme socialistedemande au conseil généraldes Pyrénées-Orientales qu'on nous ferme la bouche et qu'on nousbrutalise!

Honte et défi à ceux qui s'imaginent nous faire peur!

L'énormité du crime fait des indignations à sa mesureet j'espère bienque nous trouverons dans notre conscience une force inépuisable devéritéde droiture et de couragecomme les criminels qui font la loi àla France ont trouvé dans la lâcheté publique une force inépuisable demensonge et de trahison.

Non merci à ceux qui nous avertissent de contenir notre colère et delaisser parlerde laisser agir la seule force du vraimesurée etinvincible!

Et quelle parole d'invectivequel cri de révolte peut égaler enfin surl'esprit de shommes le seul effet du drame et de sa marche logique?L'innocent condamné au plus atroce supplice par la rencontre terribledes passions du dehors et des combinaisons des bureaux de la guere ;puisquand la vérité apparaîtla haute armée se refusant à reconnaîtrel'erreur et conduite ainsipour supprimer la révolte du vraià ajouter lespièces fausses aux pièces fausses et à continuer sans fin le mensongepar le mensongedans l'intérêt de la trahison impunie.

Bourrat peut déposer contre nous des voeux : il n'arrachera pas del'histoire le crime qui s'y développe avec une logique implacable et unesorte de force organique. Ce crime est d'une belle vitalitéje l'avoueetd'une belle poussée ; et ceux qui entrent à son service peuvent sepromettre sans doute quelques années triomphantes. Il approprie etfaçonne à sa loi toutes les forces du paysles conseils de guerrelahaute arméela magistrature civileles ministères modéréslesministères radicauxla pressel'opinionle suffrage universel et Bourratlui-même.

Maismalgré tous ces appuisle monstrueux système de trahison et demensonge croulera bien un jour et la France réveillée demandera sansdoute des comptes aux adorateurs d'Esterhazy qui veulent aujourd'huiexterminer à son profit tous les hommes libres.

En attendantacte est donné à Bourrat de sa requête aux pouvoirspublics pour nous faire interner ou déporter.

--- IV ---

Donc la lettre fause du 15 décembre est soigneusement gardée dans untiroir du ministère pour éclater au jour propice contre le colonelPicquart. Elle est contre lui une première amorce à laquellequand ilfaudrad'autre faux viendront se rattacher.

Mais pendant près d'un an l'affaire Dreyfus semble renter en sommeil.Il n'y a pas d'interpellation à la Chambre ; il n'y a pas de polémiquesdans les journaux ; le colonel Picquartpromené de mission lointaineen mission lointaineesten quelque sortehors de l'action.

SeulM. Scheurer-Kestner poursuit silencieusement son enquêtesansque rien encore ne parvienne au dehors. Le péril semble écartéou toutau moins ajourné. L'atelier des faussaires suspend donc ses opérations.

Les bureaux de la guerremunis déjà de la première lettre fausseendéduisent sournoisementcomme il résulte de la correspondanceéchangée en juin 1897 entre le lieutenant-colonel Henry et lelieutenant-colonel Picquarttout un système d'accusation contre lecolonel Picquart : mais c'est le travail obscur qui précède les crises.

La crise éclate en novembre 1897quand la France apprend que M.Scheurer-Kestner croit à l'innocence de Dreyfusqu'il en a recueilli lespreuves et qu'il va saisir le gouvernement de la question.

Aussitôtvif émoi et affolement dans le groupe d'Esterhazy et de duPaty de Clam.

ImmédiatementEsterhazycomme nous l'avons vuporte à la LibreParolesous le pseudonyme de Dixiun système de défense quibien analysécontient des aveux décisifs.

Immédiatement aussil'atelier des faussaires reprend ses opérations.

Faux télégrammes----------------

--- I ---

Le 10 novembreà Sousseen Tunisiele colonel Picquart reçoit à lafois une lettre vraieauthentiquedu commandant Esterhazyet deuxtélégrammes faux.

Dans sa lettreEsterhazy lui disait en substance : " J'ai reçu ces tempsderniers une lettre dans laquelle vous êtes accusé formellement d'avoirsoudoyé des sous-officiers pour vous procurer de mon écriture. J'aivérifié le fait ; il est exact. On m'a informé aussi du fait suivant : vousauriez distrait des documents de votre service pour en former undossier contre moi. Le fait du dossier est vrai. J'en possède une pièce ence moment-ci. Une explication s'impose. "

AinsiEsterhazyse sentant protégé par les bureaux de la guerresachant que ceux-ci organisent contre le colonel Picquart tout unsystème d'accusationpaie d'audace. C'est sur un ton arrogant etmenaçant qu'il écrit à l'homme qui a rassemblé les preuves de satrahison. Cette lettre suffirait à démontrer quedés cette époque*lesbureaux de la guerre étaient complices d'Esterhazy*.

Commenten effetsinon par euxEsterhazy pouvait-il savoir qu'undossier avait été formé contre lui par le colonel Picquart? Commentsinon par euxpouvait-il savoir que celui-ci avaitrassemblé desspécimens de son écriture?

Chose prodigieuse : au moment où j'écrison poursuit le colonelPicquart pour avoirdit-oncommuniqué à son ami Leblois le dossierde la trahison d'Esterhazy ; et rien ne le prouve. Mais cette lettred'Esterhazy démontre que *les bureaux de la guerre communiquaientau traître lui-même le dossier établissant sa trahisonet nul n'a songéjene dis pas à inquiétermais à interroger là-dessus Esterhazy et lesbureaux de la guerre*.

--- II ---

Les deux télégrammes faux qui parvenaient en même temps que lalettre d'Esterhazy au colonel Picquart étaient ainsi conçus :

Le premiersigné Speranzacomme la lettre fausse de décembre1896disait : " Tout est découvert ; votre oeuvre est compromise ;affaire grave. "

Le secondsigné Blanchedisait : " On a des preuves que le petitbleu a été fabriqué par Georges. "

Que les deux télégrammes soient fauxpersonne ne le conteste. Il étaitvraiment trop absurde que des amis du colonel Picquart luitélégraphienten clairqu'il était un faussaire et quon en avait lapreuve.

D'ailleursil est inutile d'insisterpuisque le général de Pellieux lui-mêmeet dans son enquête et dans sa déposition devant la courd'assisesa reconnu que les deux télégrammes étaient faux.

Ici encoreRochefort et Vervoort ne veulent voir que des gentillesses.Et c'était pourtant la plus abominable manoeuvre.

Ces deux télégrammes étaient destinés à faire croire que le colonelPicquart avait organisé contre Esterhazy une machination scélérate. Ilsétaient destinés notamment à faire croire que le petit bleuc'est-à-direla lettre écrite par M. de Schwarzkoppen à Esterhazyet qui mit lecolonel Picquart en éveilétait l'oeuvre de celui-ci.

Et pour le dire en passantil faut bien que les bureaux de la guerre nepuissent rien objecter de sérieux à l'authenticité du petit bleu pour qu'ilsen soient réduits à le discréditer par des manoeuvres frauduleuses.

Car c'est bien des bureaux de la guerredirectement ou indirectementque procèdent ces deux dépêches. Qu'elles aient été envoyées parEsterhazy lui-même ou par ces complices de l'Etat-Major il faut que lesbureaux de la guerre soient intervenus.

La première dépêchecelle qui est signée Speranzafait suiteévidemment à la fausse lettre du 15 décembreégalement signéeSperanza. Le faussaire a voulu simuler une continuité decorrespondance. Mais comment pouvait-il savoirsinon par lesbureaux de la guerreque ceux-ci détenaient une lettre adressée aucolonel Picquart et signée Speranza? Et comment le faussaire qui asigné Blanche aurait-il pu parler du petit bleus'il n'avait pas su parles bureaux de la guerre qu'au dossier de trahison recueilli par lecolonel Picquart contre Esterhazy figurait le petit bleu de M. deSchwarzkoppen?

Non seulement donc il est incontestable et incontesté que ces deuxdépêches sont des fauxmais il est certain que ces faux supposent lacomplicité des bureaux de la guerre ; etau passage encorejedemande à M. Cavaignac comment il n'a pas eu de doute surl'authenticité de la pièce inepte qui contenait le nom de Dreyfus quandil est certain que les bureaux de la guerre ont collaboré à la fabricationdes pièces fausses.

--- III ---

Mais ce n'est pas tout : et des circonstances précises permettentd'affirmeravec une probabilité voisine de la certitudeque les deuxtélégrammes sont l'oeuvre d'Esterhazy lui-même et de son complice duPaty de Clam.

En effetla lettre d'Esterhazy reçue en Tunisie par le colonel Picquartcontenait une erreur d'adresse. Elle était adressée à Tunistandis que lecolonel était à Sousse. De pluselle contenait une faute d'orthographe :le nom du colonel Picquart y était écrit Piquartsans C.

Orla dépêche signée Speranza et que le colonel recevait le mêmejourcontenait la même erreur d'adresse et la même faute d'orthographeque la lettre d'Esterhazy. Elle était adressée à Tunis et elleorthographiait : Piquart. La lettre d'Esterhazy et la fausse dépêcheSperanza viennent donc de la même main.

La seconde dépêche signée Blanche était au contraire adresée à lavéritable adressec'est-à-dire à Sousse. Et elle contenait la véritableorthographec'est-à-dire Picquart. La seconde dépêche venait donc d'unfaussaire connaissant plus exactement la situation militaire etpersonnelle du colonel Picquart que le premierou du même faussaireplus exactement renseigné.

Le cousin du commandant EsterhazyChristian Esterhazya fait à cesujetdevant le juge d'instructin Bertulusune déposition tout à faitprécise.

Il affirme que pendant toute cette crise le commandant du Paty de Clamet le commandant Esterhazy étaient en relations presque journalières: et c'est lui qui leur servait d'intermédiaire.

Il affirme que la dame voiléedont nous allons parler bientôt et quicommuniquait à Esterhazy des dossiers secrets du ministère*n'étaitautre que du Paty de Clam lui-même*.

Eten même tempsvoici qu'il dépose sur les faux télégrammesBlanche et Speranza : " Le commandant m'en a parlé souventainsi que du Paty. C'est pour compromettre Picquartdirent-ilsetpour le débusquerqu'ils imaginèrent le subterfuge. Deuxtélégrammes lui furent envoyés sur le conseil de du Paty de Clam.Le premiercelui de " Speranza "a été dicté par le colonelécrit parMme Paysmis à la poste par le commandant Esterhazy. Maisdans lamême journéele colonel du Paty de Clam fait part au commandantEsterhazy de ses craintes que le télégramme transmis n'arrive point àdestinantionpar suite d'une erreur d'orthographe faite au nom ducolonel Picquart et dont il s'est aperçu trop tard en consultantl'Annuaire militaire. On avait oublié le C. Et comme il était nécessairede poursuivre l'aventurequ'il ne fallait pas abandonner ce dessein pourune cause si futileon décida d'expédier un second télégramme. Lecolonel du Paty de Clam l'écrivit ou le dicta - mes souvenirs sont iciun peu moins précis - et le commandant l'envoya. Il était signéBlanche. "

Je ne discute pas la moralité de Christian Esterhazy. Evidemmentpuisqu'il a acceptépendant des moisle rôle suspect que lui faisaitjouer son cousinelle est médiocre.

D'autre partle juge Bertulus affirme dans son ordonnance du 28 Juilletdernier : " qu'il résulte de l'information que le lieutenant-colonel duPaty de Clam a eu des relations répétées avec Walsin Esterhazyla fillePays et Christian Esterhazy. "

Il affirme " que les dires de ce dernier sont formels et corroborésnotamment par la carte postale coté 27 sous scellés A ".

Et si l'on nous objecte que la chambre des mises en accusation a écartéle système du juge Bertulus comme insuffisamment fondéil nousserait aisé de répondre que la magistrature continue le systèmed'étouffement pratiqué dans l'affaire Dreyfus.

Partout le huis closdans le procès Dreyfusdans le procès Esterhazy ;quand on est obligécomme dans le procès Zolade poursuivre augrand jour de la cour d'assiseson mutile la poursuite pour mutiler lapreuve. Dans l'article de Zolaoù tout se tienton ne relève qu'unphrase ; puis on trouve que c'est trop et au second procès Zoladevantla cour de Versailleson ne poursuit plus qu'un membre de phrase.

Partout la nuitle silence forcél'étranglement.

Il n'est pas étrange que la chambre des mises en accusationvoyant quel'implacable engrenage du vrai allait prendre du Paty après Esterhazyet après ceux-ci d'autresait arrêté net et cassé le mécanisme.

--- IV ---

Mais nous avons une autre réponse et plus décisive. Pourquoi nepoursuit-on pas Christian Esterhazy? Il affirme sous serment devantles jugesil affirme pubiquement dans un journal que du Paty de Clamest bien la dame voiléeque c'est lui qui a communiqué à Esterhazydes documents secrets.

Il affirme sous serment devant le juge et publiquement dans un journalque du Paty de Clam a participé à la confection des pièces fausses eton ne le poursuit pas pour faux témoignage!

Et du Paty de Clam restantmalgré les décisions secrètes des jugessous le coup de cette accusation publiquene le traduit pas en justicepour laver son honneur!

Quoi! un officier est un accusé devant toute l'arméedevant tout lepaysd'avoirde concert avec Esterhazy le traîtrefabriqué des fauxpour perdre un autre officier! Et personne ne s'émeut!

C'est l'aveu le plus éclatantle plus décisif de la culpabilité de du Patyde Clam. *Ouic'est lui qui avec Esterhazy est le faussaire!*

Et quand on pense que l'homme qui s'est dégradé à ces besognes est leprincipal inspirateur et directeur des poursuites contre Dreyfusquandon pense aussi qu'il est le conseiller intime de M. Cavaignaclesconséquences vont loin.

Et ce n'est pas tout ; de même qu'au moment des poursuites contreDreyfusles bureaux de la guerre se sont servis de la Libre Parolepour ameuter la foule en lui jetant le nom de l'officier juif et pourrendre la condamnation inévitablede même que dés le 29 octobre1894violant le secret de l'instructionils renseignaient la LibreParole pour forcer la main du ministre et mettre en branle les passionsantisémitesde même maintenanten novembre 1897quand il faut pardes pièces fausses perdre Picquart et maintenir au bagne Dreyfusinnocentles bureaux de la guerre sont en communication affectueuseavec la Libre Parole.

Esterhazy et du Paty de Clam lui portent directement les fauxtélégrammes adressés au colonel Picquart etpour le perdre plus viteelle les publie avant qu'elle ait pu en avoir connaissance en Tunisie.

En effetla Libre Parole des 1516 et 17 novembre 1897 parle entermes très clairs de ces télégrammes compromettants pour le colonelPicquart. Orcelui-ci les a reçus à Sousse le 11 novembre.Immédiatementdevinant l'abominable manoeuvre dirigée contre luiiltélégraphie à son général à Tunis pour dénoncer le faux sans retard ; ilva à Tuniset écrit au ministremais tout cela lui prend jusqu'au 15 ; salettre n'a donc pu arriver à Paris que le vendredi 19. Orc'est le 17le16 et même le 15 que la Libre Parole publiait des détails sur lestélégrammes. *Elle ne pouvait donc les tenir que des auteurs mêmesdes pièces fausses*.

Voilà les monstrueuses et frauduleuses coalitions qui depuis quatre ansfont la loi à l'opinion et à la France dans l'affaire Dreyfus ; voilà lesmanèges et les crimes qui prolongent le premier crime et perpétuent lesupplice d'un innocent.

--- V ---

Ainsijusqu'à l'évidenceun système de fauxmanié par Esterhazy etdu Paty de Clam avec la complaisance et la complicité des bureaux dela guerrefonctionne depuis 1896.

Il se marque d'abord par la prétendue lettre de M. de Schwarzkoppenou de M. Panizzardi en octobre ou novembre 1896par le fauximbécile et grossier où le nom de Dreyfus est en toutes lettreset queM. Cavaignac a eu l'audace ou l'inconscience de porter à la tribune dela Chambre.

Puisle système de faux se marque en décembre 1896par la fausselettre Speranza du 15 décembre destinée à perdre le colonel Picquartdétenteur redoutable de la vérité.

Enfinaprès un chômage de dix mois coïncidant avec l'apparentsommeil de l'affaire Dreyfusles faussaires rentrent en scène le 10novembre 1897par les faux télégrammes Blanche et Speranzadestinés à perdre décidément le colonel Picquart au mompent où il estappelé en témoignage dans l'enquête sur Esterhazy.

L'histoire s'étonnera plus tard de cette continuité impunie dans le crime.Elle s'étonnera que cet enchaînement d'actes criminels ait pu sedévelopperque cet engrenage de crimes ait pu fonctionner dans unesociété qui ose se dire humaine.

Pour maintenir quand même une condamnation injuste et abominabletoute une besogne de faussaire se déroule. *C'est le crime au service ducrime.*

Et tantôtcomme pour la fausse lettre de l'attaché militairesi ineptepourtantles pouvoirs publics sont dupesou affectent d'être dupes.Tantôtcomme pour la fausse lettre Speranzaet les fauxtélégrammes Speranza et Blancheils sont bien obligés eux-mêmes de reconnaître qu'il y a faux.

Mais toujours ils assurent aux faussaires la même impunité. Toujoursils évitent de regarder jusqu'au fond de cet abîme de peur d'y trouver lavéritéet qu'elle soit terrible.

Mais tôt ou tardque les criminels de tout ordretraîtresfaussairescomplices des traîtres et des faussairesque tousd'Esterhazy auxgénérauxet des généraux aux ministressoient bien avertistôt ou tarddu fond de l'abîme la vérité montemeurtriegémissanteblesséemaisvictorieuse enfin et implacable.

Et comme pour épuiser toutes les variétés du fauxvoici que du Paty deClam et Esterhazyaprès avoir fabriqué de faux papiersvont fabriquerde fausses personnes : la " Dame voilée " est une sorte de faux vivant eten actionoù l'impudance des faussaires atteint au plus haut degré.

LES PREMIERS RESULTATS----------------------

Dans les deux derniers articles que j'ai consacrés à l'affaire DreyfuslaPièce fausse et les Faussairesj'ai prouvé que les bureaux de la rueSaint-Dominique avaient été depuis plusieurs années une abominablefabrique de fauxdestinés à perdre Dreyfusinnocentet à sauver levéritable traîtreEsterhazy.

Le coup de foudre de l'affaire Henry a démontré combien nosaffirmations étaient exactes : et j'ai hâteje l'avouede passer àl'examen du fameux dossier ultra secretqui est un autre nid de piècesfausses.

Mais comme les nationalistes et les cléricauxd'abord étourdi par l'aveudu colonel Henrytentent de se ressaisircomme ils essaient d'affaiblirpar les plus misérables sophismesl'effet de ces terribles révélationsjesuis obligéau risque de revenir sur certains faits déjà connusderésumer et de fixer les résultats acquis.

Il est dés maintenant deux résultats certainsincontestablesdéfinitifs.C'est que le colonel Henry et le colonel du Paty de Clamles deuxprincipaux organisateurstémoins et enquêteurs du procès Dreyfussont deux faussairesdeux criminels.

Pour le colonel Henryil n'y a pas seulement le faux qu'il a avoué.Evidemmentles autres pièces dont a parlé M. Cavaignac sont faussespuisqu'elles se rattachent à la pièce reconnue fausse.

Un des attachés militaires (M. de Schwarzkoppen ou M. Panizzardipeu importe) écrit à l'autreet cette première lettre est un faux. Elle aété fabriquée par le colonel Henry et elle n'est jamais sortie des bureauxde la guerre où elle est née. Donc la réponse prétendue ducorrespondant est également un faux.

Et enfin la troisième lettre dont parle M. Cavaignac et qui donneselonluile chef des deux premières est fausse.

Ainsice n'est pas un faux qui est à la charge du colonel Henrymais aumoins trois faux ; je dis au moinscar il semble résulter du langagede M. Cavaignac qu'il peut y en avoir d'autres.

Il dit en effet que la pièce citée par luicelle où est nommé Dreyfus etqui a été fabriquée par Henry s'encadre dans une longue correspondance des attachés militaires. Et c'était même là pour lui unsigne d'authenticité morale.

Orou M. Cavaignac parle le langage le plus inexactou en disant quecette pièce est " encadrée " dans une longue correspondance il veut direqu'elle est suivie et précédée d'autres lettres ayant avec elle quelquerapport. Orles deux autres pièces fausses sont postérieures. Il doitdonc y avoir d'autres lettres des attachésqui précèdent la pièce fausse.

Ces lettresM. Cavaignac ne les a pas citées : il serait bon qu'on nousen communiquât le textecar si elles se rattachent par un lienquelconque à la pièce faussesi elles sont destinées à la préparer et àl'annoncer comme les lettres postérieures sont destinées à la confirmercelles-là aussi sont fausses.

Maisquoi qu'il en soitil est certain qu'au moins trois faux ont étécommis par le colonel Henry contre Dreyfus.

--- II ---

Et admirezje vous priecommentsous prétexte de patriotismeleshautes coteries militaires et les ministres à leur suite travaillent àl'abêtissement de la France.

Cette pièce d'Henryil y a des mois que la fausseté misérable en étaitdénoncée par tous les hommes qui réfléchissent.

Ornon seulement M. Cavaignac en a gravement affirmé à la Chambrel'authenticitémais il a dit quepar prudence patriotiqueil ne pouvaitla lire tout entière. " Icidit-ilun passage que je ne puis pas lire. "

De même il a déclaré que la troisième lettrequi est également un fauxétait si gravesi précisequ'il n'en pouvait lire un seul mot.

Et toutes ces précautions de prudence internationaletous ces mystèresde patriotismeà propos de quoi? A propos de pièces ridiculeusementfausses.

Voilà à quelle sottise descendent les militaristes. M. Cavaignac sepiquait de n'avoir pas les timidités du ministère Méline. Il voulait fairela lumière ; il apportait à la Chambre des pièces décisives ; il luimontrait le chef-d'oeuvre imbécile du faussaire Henrymais au momentd'écarter le voile qui couvrait la statuesa main de patriotesi fermepourtanttremblait un peu.

Pour ne pas offusquer et blesser l'étrangeril laissait sur un coin de lastatue un lambeau du voile ; il cachait au mondede peur de lebouleverserquelques mots de la pièce fausse.

Pauvre dupe orgueilleuse et niaise!

Pendant que le faussaire Henrysous la lampe fidèle et familière dulampiste Gribelinfabriquait la pièce fausseil ne se doutait guère de lafortune diverse qui attendait les quelques mots imbéciles péniblementdécalqués et assemblés par lui.

Les uns devaient éclater à la tribunedans la lumière et leretentissement de la foudrepour accabler Dreyfus ; les autresmoinsheureuxdevaient rester dans l'ombrepar égard pour la paix du mondequ'ils auraient bouleversée. O comédie!

Et qu'on retienne bien ceci. Si Henry n'avait pas avouéet sidémêlantaux indices les plus sûrsla fausseté misérable de cette piècenous endemandions le texteexact et completle patriotes de l'Etat-Major nousrépondraient avec indignation : " Traîtresvous voulez donc livrer àl'étranger les secrets de la Patrie! "

C'est ainsi que maintenantquand nous réclamons la révision au grandjourquand nous demandons la production des rapports de policeallemands quibien après la condamnation de Dreyfussont venussurcommandeporter à l'Etat-Majorles preuves dont il avait besoinlesfaussairescharlatans de patriotismenous disent que nous voulonslivrer les secrets de notre service d'espionnage.

Combien de temps encore sera-t-il permis à ces criminels de cacherleur crime et leur imbécillité sous le voile de la patrie?

Combien de temps aussiaprès la cruelle leçon que M. Cavaignac areçueles ministres continueront-ils à examiner le dossier Dreyfus avecles seules indicationsavec les seules lumières des bureaux de la guerre?

C'est un hasardc'est la particulière maladresse du colonel Henry qui aamené la découverte du faux.

Il paraît qu'il n'avait pas bien ajusté les morceaux de papier sur lesquelsil écrivaitet cela se voyait à la lampe. Si donc il avait été plus adroitles bureaux de la guerre n'auraient pas aperçu le faux de la piècequoiqu'elle portât en effetpour tout homme de bon senspar son styleson contenu et sa datela triple marque du faux.

--- III ---

Et pourtantce sont ces hommes ou déplorablement aveugles oupassionnément animés contre le vrai quiaprès avoir trompé M.Cavaigancle Parlement et la Francerestentpour l'étude du dossierDreyfusles guides du général Zurlinden.

C'est avec les annotations qu'ils ont suggérées au général Zurlinden queM. Sarriengarde des sceauxétudie en ce moment le dossier.

Et pendant ce tempsil y a un homme que tous les ministresM.Sarrien comme M. ZurlindenM. Zurlinden comme M. Cavaignacnégligent de consulterc'est le colonel Picquart.

Celui-ciancien chef du service des renseignementsa dit dès lepremier jour devant la cour d'assisesque la pièce citée par le généralde Pellieux était un faux. Il a offert à M. Cavaignac et à M. Brisson deleur en donner la preuve. Et l'évènement lui a donné raison.

Il leur a offert aussi de démontrer que le dossier ne contenait aucunepièce s'appliquant à Dreyfus. Et il y a des ministres qui ont l'audaced'étudier le dossier et de se prononcer sans écouter les explications quileur sont offertes.

C'est une gageure contre le bon sens.

Nous demandonstous les bons citoyens doivent demanderque lesministreset particulièrement M. Sarrienappellent le colonel Picquartet lui demandent ce qu'il a à dire.

Ils décideront ensuites'ils ont l'audace de substituer leur penséepersonnelle à la justice régulièreprocédant au grand jour.

Mais qu'ils aient la prétention d'étudier et de juger le dossier Dreyfusen *n'écoutant que l'Etat-Major complice des faussaires* et enécartant le témoignage de l'homme dont les évènements ont démontréla clairvoyancevoilà qui est un scandale.

Aussi bienque les ministres prennent garde. Pour avoir écarté lalumière qu'on lui offraitM. Cavaignac est tombé d'une chute lourde ;s'ils prennent au sérieuxfaute d'avoir entendu un témoin avisé etpénétrant qui leur offre la véritéle dossier ultra secretaussi fauxaussimisérable que les pièces fabriquées par Henryils tomberont d'unechute plus lamentable encore. Car ils seront impardonnables de n'avoirpas profité de la cruelle expérience du sot Cavaignac.

En tout casaucune lâcheté ministérielleaucune habiletégouvernementale ne prévaudrait contre ce grand fait : c'est que lecolonel Henrydirecteur du service des renseignementsavait introduitau dossier Dreyfus au moins trois pièces fausses.

--- IV ---

M. Zurlinden peut capituler devant les bureaux de la guerre. M. Sarrienpeut louvoyer. M. Lockroypour flatter quelques grands réactionnairesde la rue Royalepeut se livrer à une besogne équivoque dont il serachâtié. M. Félix Faurepour échapper aux menaces et aux chantages dela Libre Parole et chasser des splendides salons de l'Elysée lerevenant aux chaînes traînantespeut essayer de maintenir au bagne uninnocent. Tous ces calculs de mensonge et de honte pourront retarderde quelques jours la révision nécessaire. Ils n'endormiront pasl'inquiétude de la conscience publique.

Il n'y a plus en France un seul homme senséun seul honnête hommequi ne se dise : *Puisque l'Etat-Major a été obligé de fabriquer contreDreyfusaprès coupdes pièces faussesc'est que contre lui il n'y avaitpas de charge vraie* : quand on en est réduit à fabriquer de la faussemonnaiec'est qu'on n'en a pas de bonne.

Et puisque les bureaux de la guerre ont été assez criminels pour fairedes faux contre Dreyfus après le procèsquand sa réhabilitation étaitdemandéecomment ne pas soupçonner qu'ils ont recouru contre luipendant le procès mêmeaux plus criminelles manoeuvres?

Ouiles combinaisons et les terreurs de M. Félix Faure n'empêcherontpas la révolte de la conscience publique.

Et qu'il prenne garde. Nous ne sommes pas de ceux qui avons remuécontre lui de déplorables souvenirs de famille. Nous ne sommes pas deceux qui menacent de l'éclabousser par de honteuses histoires. C'estseulement dans la vie publique des hommes que nous cherchons contreeux les moyens de combat.

Mais si la Francepar respect pour elle-mêmeoublie certainesaventures de l'entourage présidentielelle a le droit d'exiger que leprésident les oublie lui-même.

Elle a le droit d'exiger qu'il s'affranchisse de toute crainte comme ellel'a affranchi elle-même de toute solidarité.

Elle est prêtesi des maîtres chanteurs veulent exhumer contre luiquelques cadavresà enfouir dans la même fosse et ces tristes histoireset ceux qui les remuent.

Mais elle veut qu'il ne soit pas lié par la peur à des choses passées dontelle-même l'a libéré par son choix.

Quelque jugement que les partis portent sur luielle a voulu mettre àl'Elysée un homme librequi pût suivres aux heures de crise les grandmouvements de la conscience nationale.

Elle n'a pas prétendu se donner pour chef un prisonniercaptif de je nesais quel passé fâcheuxet dont les réactions de sacristie tiendraientsournoisement la chaîne.

Avec luis'il le veutmais san lui et au besoin contre luila Francequiveut se débarrasser devant le monde des faussaires et des criminels quila déshonorentfera la révision du procès Dreyfus. Qu'il prenne gardeencore une foisde se solidariser avec Henry et du Paty.

--- V ---

La pleine clarté est d'autant plus nécessaire que le crime d'Henry n'estpas un crime personnelisolé. Il engage la responsabilité du hautcommandementcar c'est seulement par la complicité des grands chefsqu'il a été possible.

Jamais le colonel Henry n'aurait pu introduire cette série de lettresfausses dans les bureaux de la guerre et les glisser au dossier Dreyfussans la complaisance des généraux.

Quoi! le général Gonsele général de Boisdeffre voient arriver presquetous les jours au ministère la correspondance de M. Panizzardi et de M.de Schwarzkoppen : les lettres saisies foment une chaîne continue! Iln'y manque pas un anneau! Et cette correspondance liée que nosagents captent tout entièreporte sur les sujets les plus gravesles plusdélicats! Elle vient à point pour fournir des armes contre le colonelPicquartcontre Dreyfuscontre la vérité!

Et les généraux n'ont aucun doute! Ils ne posent au colonel Henryaucune question! Ils ne lui demandent pas commentpar quel miracled'espionnageil peut se procurer ainsiau moment opportuntoute lacorrespondance des attachés étrangersles lettresles réponseslesrépliques aux réponses!

Nonpas une questionpas une curiosité ; ils laissent les papiers fauxentrer d'une aile silencieuse dans les bureaux de la rue Saint-Dominiqueet se blottir doucement au tiède abri des dossiers!

Ou c'est une imbécillité surhumaine ou c'est une complicité.

Evidemmentle général Gonsele général de Boisdeffres'étaient dit : "Henry est un gaillard qui nous sert bien ; ne le gênons pas en regardantde trop près : si nous examinons les papiersou bien nous les écarteronscomme faux et nous serons désarmésou bien nous les accepterontmalgré leur carctère frauduleuxet nous assumerons une responsabilitédirectenous serons immédiatement les complices du faussaire. Nouslaisserons traîner notre manteau dans cette besogne salissante. Mieuxvaut nous enfermer dans la hautaine décence des complaisanceaveugleset puisque le brave Henry prend sur lui l'ignominie du fauxprofitons-en les yeux fermés. Ainsi nous aurons le bénéfice du crimesans en avoir la trop visible et trop certaine souillure. "

Nos généraux n'ont pas prostitué eux-mêmes la probité des bureaux :mais ils ont souffert quesous leur paternelle surveillancevolontairement en défautelle fût forcée par un subalterne grossier ethardi.

Notre haut Etat-Major a été le Monsieur Cardinal du faux.

Et il n'a pas eu seulementau profit du faussairede majestueusesignorances et des aveuglements prémédités. Il a eu aussi de discrètesincitations et de savantes agaceries paternelles.

--- VI ---

Ecoutez ce bref dialogueà la cour d'assisesau procès Zola (Tome IIpage 173) :

Maître Labori demande au colonel Picquart :

#- Est-ce quelorsqu'il est entré en fonctionsM. le général deBoisdeffre ne lui a pas dit : " Occuppez-vous de l'affaire Dreyfus : iln'y a pas grand chose dans le dossier. "

M. LE COLONEL PICQUART. - Je n'ai pas à répondre à cettequestion ; elle se rapporte à des conversations que j'ai pu avoir avec lechef d'Etat-Major.#

C'est claircomme dit l'autre. L'Etat-Major savait que la révisionpouvait être demandée ; il savait que la condamnation de Dreyfusenlevée par la surprisela fraude et la violencene pouvait êtrejustifiéeet dés le commencement de 1896il cherchait à corser ledossier Dreyfus.

Le colonel Picquart ne comprit pas cette suggestion délicate.

Le colonel Henryluia compris. Et c'est pourquoi il a fabriqué desfaux. Et c'est pourquoi il s'est coupé la gorge.

Est-ce à direcomme le prétendent maintenant les glorificateurs dufaux et du faussaireque c'était une sorte de brute héroïque se jetant aucrime pour sauver ses chefs comme un bon gros chien se jette à l'eaupour sauver son maître?

Il se peut qu'il y ait eu en lui une sorte de dévouement grossiersavamment exploité par l'habileté perverse des généraux. Mais il yavait aussicertainementde bas et tristes calculs.

Il savait que par ce fauxpar ce crimeil hâtait son avancement. Et sansdoutecette obsession de l'avancement rapide l'a conduit au crime deuxfois.

Qu'on se rappelle d'abord qu'au moment du procès Dreyfusle colonelSandherrchef du service des renseignementsétait déjà atteint deparalysie cérébrale : l'ouverture de sa succession était proche.

Et à ce moment Henry et du Paty se sont dit que s'ils menaient à bien lesplendide procès Dreyfuss'ils faisaientpar n'importe quel moyencondamner le juifs'ils devenaient ainsi les favoris de la LibreParolede l'Intransigeant et des sacristiesils surgissaient d'embléecomme des personnages de premier ordrel'avenir était à eux. A eux lafaveur de la réaction et la succession prochaine du colonel Sandherr ; àeux la marche triomphale vers les hauts grades.

Grande déception quand le colonel Picquart est nomméquand il se metlui-même à l'étude des documents et des dossiersquand il découvrel'innocence de Dreyfus. Quoi! le crime que du Paty et Henry avaientmachiné pour leur avancement allait donc se tourner contre eux!

Du coupils vouèrent au colonel Picquart une haine implacableetcomme ils avaient été capables de tout contre Dreyfus pour sehausserils furent capables de tout contre Picquart pour se sauver ets'il était possible encorepour se pousser.

Aussile colonel Henryen octobre 1896n'hésite pas à fabriquer lespièces fausses. Il en espère un double avantage.

D'aborden consolidant la condamnation de Dreyfusil écarte larevanche de la vérité qui aurait coûté cher aux machinateurs du procès.

Et ensuiteen procurant à point aux grands chefs désemparés la piècedécisive dont ils avaient besoinHenry se mettait bien avant dans leursbonnes grâces.

Picquart allait partir en mission : il ne reviendrait pluset c'est Henryqui prendrait sa place dans la direction du service des renseignements.

Les choses allèrent ainsi. A peine le colonel Henry eut-il mis sous lesyeux de ses chefs la pièce fausse qu'il fut nommé chef du service desrenseignements. C'était la récompense du fauxc'était la promotionrêvéeenlevée à la pointe du crayon bleu.

Non! dans le crime d'Henryil n'y a aps eu fidélité canine et perversionde l'héroïsme bestial. Il y a eu l'âpre calcul ambitieux du subalterneviolent et sournoiscoïncidant avec le voeu visibleavec la penséeinexprimée *mais certaine*des grands chefs subtils etcomplaisants.

Là où les sophistes du nationalisme signalent je ne sais quel nobleégarementil n'y a eu que la rencontre et la combinaison de deuxégoïsmesl'égoïsme épais du subalterne brutal qui veut monter etl'égoïsme prudent et scélérat des grands chefs qui ne veulent pasdescendre.

C'est dans ce calcul que le colonel Henry a trouvé la force d'accomplirsa besogne.

Peut-êtres'il n'eût fait qu'un fauxpourrait-on supposer qu'il a cédé à jene sais quel égarement d'une heure.

Et poutantle fauxavec ses lentes préparationsavec son exécutionminutieuse et prolongéeest le crime qui exclut le plus les soudainetésde l'instinct. C'est le crime qui suppose le plus l'entière acceptationl'adhésion essentielle du criminel.

Mais ce n'est pas un faux seulementc'est une série de faux que lecolonel Henry a commis. Nonce n'était pas je ne sais quel vertige desacrifice ; c'était le patient accomplissement de l'oeuvre sournoise etfructueuse.

Il n'y avait même pas périlcar il était assuré d'avance de l'approbationmuette et des encouragements très substantiels de l'Etat-Major.

--- VII ---

Je sais bien que pour le transformer en héros et mêm en saintlesnationalistes ont imaginé ques'il avait fabriqué une pièce faussec'étaitpour tenir lieu devant le public des pièces authentiques que sans périlpour la patrie on ne pouvait montrer. Et du coupvoilà le faussaire quicommence à passer martyr.

J'en conviens : malgré son parti prismalgré l'impasse de sottise et dehonte où il s'est laissé acculerRochefort n'a pas osé risquer cetteglorification. Il l'a laissée à ses alliés catholiqueset en effetil faut jene sais quelle pénétration ancienne et profonde de l'esprit jésuitiquepour qu'un pareille légende puisse germer.

L'Etat-Major participe du privilège de l'Eglise qui étant la véritésuprême transforme en vérités les mensonges mêmes quila doiventservir.

J'ose le dire : il n'est pas pire outrage à la France et à la consciencefrançaise que cette glorification quasi-mystique et cette sorted'exaltation religieuse du faux.

On comprend l'exaltation des vices et des crimes qui déchaînent lesforce élémentaires de l'hommela fureur de la volupté et du meurtre.

Du moins en ces accès sauvages éclatent peut-être de nobles puissanceségarées.

Mais le fauxmais le grimoire mensonger fabriqué surnoisement pourperdre un hommemais le patient et obscure assemblage d'écrituresfallacieuses et meutrièresagencées par l'ambition lâche pour prolongerl'agonie d'un innocentil était réservé au nationalisme clérical deglorifier celà ; il était réservé au patriotisme jésuite de dresser cettenouvelle idoledevant laquelle Drumont s'incline avec des excuseséperduespour une heure d'hésitation.

Il était réservé aux prétendus défenseurs de la race françaisede laconscience françaisede magnifier le vice louche et bas qui répugne leplus à la loyauté du génie français.

--- VIII ---

Mais ils n'ont même pas pour cette écoeurante apologiele plus légerprétextecar il n'est pas vrai qu'Henry ait songé une minute à suppléerles documents secrets. La preuve c'est que cette pièce fausse fabriquéeen 1896 n'a vu le jour qu'en 1898et par hasard.

Si le général de Pellieux et le général Gonse n'avaient pas commis dansla procès Zola une erreur étourdissante sur la date du bordereaus'ilsn'avaient pas cru nécessaire de racheter d'emblée par un coup d'éclatcette lamentable défaitele général de Pellieux n'aurait pas cité la piècefabriquée par Henry.

Il n'aurait pas ditintrépide Béarnais des pièces fausses : Allons-y! etla pièce qu'Henryà ce qu'on assuren'a fabriquée que pour le publicn'aurait même pas vu le jour.

Aussi judet peut renoncer à ces comparaisons ingénieuses. Il nousassure que le faux d'Henry n'est pas un fauxmais seulement une sortede papier représentatif comme le billet de banque. De mêmenous dit-ilque le billet de banquequoique n'ayant par lui-même aucune valeurn'est pas un faux parce qu'il représente la valeur vraie de l'or accumulédans les caves de la Banquede même le faux d'Henry n'est pas un fauxparce qu'il représente l'or pur des pièces authentiques soigneusementgardées dans les coffres de l'Etat-Major.

Et Drumont traduit en langage philosophique les analogies monétairesde Judet. Le papier d'Henry n'était qu'un synthèsequ'une figuration dela vérité.

Ah! quel juif que ce Drumonts'il est vraicomme il le ditque lesjuifs ont faussé le sens simple et honnête des motsla naturelle droituredes idées!

Par malheur pour les apologistes du faussairela pièce fausse n'étaitpasje le répètedestinée à circuler (si toutefoisc'est une excuse à unepièce fausse d'être destinée à la circulation).

C'est pour les bureauxc'est pour raffermir ceux des généraux qu'avaitpu ébranler Picquartc'est surtout pour décider le général Billot àprendre parti contre Dreyfus dans l'interpellation Castelin qu'Henryenoctobre 1896a machiné le faux.

Chose curieuse : Le général de Pellieux lui-mêmetout récemmentdans une interview du Gauloisa expliqué comment il avait euconnaissance de la pièce fausse.

Quand il fut chargé d'enquêter sur Esterhazyil avait à coup sûr le plusvif désir d'innocenter le cher commandantle délicieux uhlan. Maiscomme il sentait lui-mêmequoi qu'on en puisse direla connexité del'affaire Esterhazy et de l'affaire Dreyfusil demanda " pour rassurer saconscience "selon ses expressionsla *preuve formellepositive de laculpabilité de Dreyfus*.

Et c'est la pièce fabriquée par Henry que les bureaux de la guerre luicommuniquèrent. Mais si les bureaux de la guerre *avaient eu contreDreyfus des pièces sérieuses et authentiquesils n'auraient pas eubesoin de communiquer confidentiellement au général de Pellieux lapièce fausse*.

C'était un amiet on pouvait compter sur sa discrétion : on n'avait pasbesoin de ruser avec luiet de remplacer les pièces vraies par unepièce faussefût-elle synthétique ou figurative...

Mais non : Au moment où le général de Pellieux demande à ses amisde l'Etat-Major de rassurer sa conscienceils le trompent lui aussi :*c'est donc qu'ils n'avaient à montrer que la pièce fausse*. C'est doncque cette pièce faussebien loin d'être destinée à suppléer pour lepublic d'autres pièces vraies et incommunicablesétait destinée àsuppléerdans l'intérieur des bureauxl'absence de toute pièce vraie.

C'est surtout le ministre de la guerre qu'il s'agissait de duper. Il fallaitdu moins fournir à Billotassez malin " pour faire la bête "un prétexteà paraître dupe. Et c'est ainsi que le faux Henryou mieux le systèmedes faux Henrybien loin d'être je ne sais quelle déviation de l'instinctpatriotiqueest la combinaison la plus froide de la scélératesse la plusréfléchie.

Et de la tentative de réhabilition ou de glorification à laquelle se sontdécidés les nationalistesil ne reste que l'aveu de l'immortalité cyniquede tout un parti.

--- IX ---

De même que les pratiques d'Henry le faussairetémoin de premierordre au procès Dreyfusfrappent ce procès même d'un soupçonirrémédiable de faussetéde même nous avons le droit de retenirl'apologie effrontée du faux comme un nouvel et décisif argumentcontre le huis clos.

Que serait un nouveua procès à huis closavec des hommes auxquelspeut-être la cabale jésuitique et militariste soufflerait ses abominablessophismes?

S'il est vraiselon Drumontqu'il est licite et même glorieux defabriquer une fausse pour figurerpar synthèsede prétendues piècesvraiesil doit être licite et même glorieux de condamner un innocentde race juivesi le crime qu'on lui impute à faux est la synthèselafiguration vraie d'autres crimes de la race qu'on n'a pu châtier.

Cette sorte de substitution sacramentelleque Drumont glorifie quand ils'agit des documentsla logique veut qu'on les glorifie aussi quand ils'agit des personnes.

Qu'importe que cette pièce soit un faux puisqu'on assure qu'il en est devraies dans le même sens?

Q'importe aussi que Dreyfus soit innocentpuisque la trahison qu'il n'apas commise est comme latente en toute sa race et que le condamner àfaux c'est encore exercer une justice supérieure?

Ouivoilà les sophismes monstrueuxvoilà le poison jésuitique quepeut-être la Libre Parole a inoculé à la conscience militaire ; et livrerun hommeà huis closà des hommes qu'a pu effleurer ou mêmeentamer cette morale abominablece serait mettre l'innocent sous lecouteau sacré du nationalisme clérical.

Il ne peut y avoir qu'un remède à ce poisonqu'une précaution contrecette perversion de la consciencec'est la publicité du débat.

Ainsi ce qui est resté honnête et sain dans la conscience françaisepourra réagir contre les aberrations jésuitico-militaires du sens moral.

Et si le crime d'Henry a eu pour résultat d'ébranler jusqu'à sa base leprocès Dreyfusles apologies qui l'ont suivi ont eu pour effet d'éclairerjusqu'au fond la conscience antisémite quid'emblées'est harmoniséeavec la conscience des faussaires.

Nonces quelques jours n'ont pas été perdus pour la véritéet pour leredressement de l'opinion. Et les constatations décisives contre Henryn'ont pas été continuées par les constatations décisives contre du Patyde Clam.

DU PATY DE CLAM---------------

--- I ---

Après le faussaire Henryle faussaire du Paty de Clam.

Celui-ci est momentanément couvert par les arrêts complaisants dejusticemais la mesure disciplinaire dont M. Zurlinden lui-même lefrappe atteste la vérité des accusations portées contre lui.

De l'information du juge Bertulus il résultait avec évidence que M. duPaty de Clam avait aidé le traître Esterhazy et sa maîtresseMme Paysà fabriqueren novembre 1897les faux télégrammes Blanche etSperanzadestinés à perdre le colonel Picquarttémoin à chargecontre le traître Esterhazy.

Il en résultait aussi avec certitude que pendant toute la durée del'enquête et du procès EsterhazyM. du Paty de Clam avait eu aveccelui-ci des relations constantes : c'est lui quisous les fantastiquesespèces de la Dame voiléeavait communiqué à Esterhazy une piècesecréte du ministère de la guerre. Et pour rehausser encore l'honneur del'arméec'est dans des " vespasiennes "que se rencontraient le déléguéd'Esterhazy et le délégué de l'Etat-Major.

Ainsivoilà où nous en étions. Voilà où en étais la France. Il y a untraîtreEsterhazyauteur véritable du bordereauet pendant qu'on lejugeles officiers de l'Etat-Major conspirent avec lui pour le sauver. Ilssavent que la culpabilité d'Esterhazy c'est l'innocence de Dreyfusetpour maintenir au bagne Dreyfus innocentils collaborent à la défensedu traître Esterhazy.

En tout casmême s'ils avaient douté de la culpabilité d'Esterhazycelui-ci était accusé de trahison ; il allait être jugé devant un Conseil deguerre ; et des officierschargés du service des renseignementssassociaient à lui pour fabriquer des faux ; ils lui ouvraient les dossierssecrets du ministère ; ils l'aidaient à déshonorer par des manoeuvresfrauduleuses les témoins à charge et à tromper les juges.

Et on nous dit qu'en balayant toute cette honte nous compromettons laFrance!

Je sais bien que la chambre des mises en accusation n'a pas donné suiteà l'information du juge Bertulussi documentée pourtant et si écrasante.Mais d'abord les juges savaient que le ministère venait d'arrêter lecolonel Picquartcoupable d'avoir offert à M. Cavaignac la preuvequ'un faux est un faux. Les juges n'ont pas voulu se dresser contre legouvernement.

Puisla chambre des mises en accusation n'a pas osé faire connaîtrel'ordonnance Bertulus et ses propres arrêts. Elle a craint qu'il y eût uncontraste trop violent entre la force des preuves recueillies par le jugecontre Esterhazy et du Paty de Clam et la faiblesse des considérantsqu'elle y oppsait. Elle aautant qu'il dépendait d'ellebesogné dansl'ombreet il a fallu attendre la procédure de cassation pour avoirconnaissance de ces documents judiciaires.

Enfin quand la Cour de cassation a eu à se prononcerelle a été d'unesévérité terrible pour la chambre des mises en accusation.

Celle-ci avait rendu deux arrêts. Par l'unelle prononçait le non-lieu auprofit d'Esterhazy et de Mme Pays. Par l'autreelle déclarait que le jugecivil n'était pas compétent pour juger du Paty de Clam et que celui-cidevait être confié à ses bons amis de la justice militaire.

Sur le premier arrêtarrêt de non-lieuil n'y avait pas de pourvoipossible et la Cour de cassation n'a pu se prononcer à fond. Mais elle adéclaré que l'arrêt par lequel la chambre des mises en accusation avaitdessaisi le juge civil de la complicité de du Paty était absurde etinexplicablequ'il constituait même une violation scandaleuse de la loipar défaut d'application.

Et flétrissant ainsi celui des deux arrêts qui lui était soumisla Cour decassation flétrissait l'autreémané de la même complaisance serviledela même bassesse judiciaire.

Les conclusions premières du juge Bertulus contre du Paty etEsterhazy subsistent donc en leur entier. Et la mise à pied de du Patyprononcée il y a trois jours par M. Zurlindenles confirme.

C'estnous dit le communiqué ministérielà cause de ses agissementspendant l'affaire Esterhazy que du Paty a été frappé. Orla besogne dedu Paty pendant l'enquête Esterhazy a été double : il a pratiqué des fauxde complicité avec le traître et il lui a ouvert les dossierssecrets duministère de la guerre.

M. Zurlindenen frappant du Paty sous la rubrique de l'affaireEsterhazy*confirme donc cette double accusation*.

--- II ---

Et si nous ne retenons un moment que la communication des piècessecrètesnous avons le droit de demander : comment M ; du Paty n'est-il pas traduit en justice?

Le colonel Picquart est en prison depuis soixante jours : il va passer le21 devant les juges correctionnelsil est menacé des peines quifrappent l'espionnage. Pourquoi? Parce qu'il a communiqué à l'avocatLebloisson amiquelques lettres du général Gonseoù celui-ci luirecommandait la prudence dans l'affaire Dreyfustout en l'autorisant àcontinuer ses recherches. Il n'y a rien là qui touche à la défensenationale.

Et quand du Paty de Clam est convaincupar ses chefs eux-mêmesd'avoir communiqué des pièces d'un dossier secret d'espionnage à unofficier accusé de trahisonil n'est pas traduit devant les juges.

Jamais le dérèglement d'esprit et de conscience de toute une sociétéjamais l'affolement " des institutions fondamentales "livrées à laviolence et à la sottise du militarisme ne furent aussi naïvement étalés.

Mais peu importe! Chaque jour sous le mensonge la vérité perceet ilfaudra bien qu'au prochain procès Zola la lumière soit faite entière surle cas de du Paty. Les " agissements " de du Paty rentrent tout à faitdans le cadre du procèscar Zolaayant accusé le Conseil de guerred'avoir acquitté par ordre Esterhazydoit être admis à faire la preuveque derrière Esterhazy il y avait du Patydélégué de l'Etat-Major et dela haute armée.

Donc tous les témoignages sur les relations d'Esterhazy et de du Patydevront être entendus. Je crois qu'on peut se promettre d'avance uneaudience intéressante.

Il faudra bien aussi que le rapport du général Zurlinden sur " lesagissements de du Paty pendant l'affaire Esterhazy " soit communiquéà la défense et au jury.

--- III ---

Mais dés maintenant la preuve est faite. Dés maintenant il est sûr quecomme Henrydu Paty de Clam a été un faussaire. Dés maintenant ilest sûr que c'est lui qui passait au traître Esterhazy des pièces secrèteset qui imaginaitpour couvrir ces relations coupablesle roman ineptede la Dame voilée.

Ah! cette histoire de la Dame voilée! Il y faut revenir non plus pourfaire la lumière qui est complète maintenantmais pour montrer à notrepayspour montrer au peuple de France par quelles inventions niaiseson s'est joué de lui.

Quelle comédie plate que ce procès d'Esterhazy devant le Conseil deguerre!

Il fallait bien que le traître se sentît soutenu par tous les grands chefs deet par les basses cohortes césariennes et cléricales pour oser à ce pointmystifier les juges et la nation.

Rappelez-vous que la prétendue Dame voilée c'était du Paty de Clam etsavourezje vous priele récit d'Esterhazy devant le Conseil de guerre:

#- J'étais à la campagnelorsque je reçusà la date du 20 octobreunelettre anonymeou plutôt signée Speranzam'annonçant lesmanoeuvres dont j'allais être victime et l'intervention dans cette affairedu lieutenant-colonel Picquart... Je m'adressai immédiatement à M. leministre de la guerre auquel j'écrivis qu'il était le gardien de l'honneurde tous ses officierset je le priai de m'entendre pour lui faire part d'unecommunication très grave.

Le ministre me fit recevoir par le général Billot qui me dit de faire unrécit détaillé de toute l'affaire. Je fis le récit demandémais je n'eus pasde réponse.

Deux jours avantje reçus un télégramme me donnant rendez-vousderrière le pont Alexandre IIIsur le carré des Invalides. Je m'y rendiset trouvai là cette dame dont on a tant parléque je ne connais pascouverte d'une voilette épaisse. Je n'ai pas pu voir sa figure et j'ai prissur sa demandel'engagement de ne pas chercher à la reconnaître.

Cette dame me prévint de la machination tramée contre moi...

LE GENERAL DE LUXER. - Vous n'avez pas cherché à trouver lenom de cette dameni à savoir à quelle source elle avait puisé sesrenseignements?

R. - Au cours de l'enquête du général de Pellieuxj'ai reçu un avisfixant le jour où je devais la revoirmais je n'ai pas pu la revoir parceque j'étais entouré d'une collection de d'immondes gredins quim'enveloppaient et me suivaient botte à botte. J'ai prévenu le général dePellieux que je ne pouvais pas m'en débarrassereten effetje n'ai pasété lâché d'une semelle.

D. - Cependant cette bande vous a lâchépuisque vous avez eu desrendez-vous avec la dame?

R. - Au moment du rendez-vous du pontje n'étais pas suivi encore.

D. - Mais vous avez eu plusieurs rendez-vous. A combien de joursd'intervalle?

R. - Le premierle 20 octobre ; le secondquatre jours après ; deuxautres ont précédé de très peu la déclaration du général Billot à laChambre...

D. - A la suite de laquelle vous avez été suividites-vous. Il est biensingulier que vous ayez eu ainsi quatre rendez-vous de la personnemystérieuse et que vous n'ayez pas pu chercher à savoir d'où venaientles renseignements qu'elle vous donnait.

R. - Les renseignements étaient exactsj'en avais la preuve.

D. - Vous n'avez pas cherché à savoir quel intérêt elle avait à vousdévoiler les agissements de vos ennemis?

R. - Elle semblait poussée par un besoin impérieux de défendre unmalheureux contre des imputations fausses.

D. - Pourquoi ne pas reproduire ces allégations au grand jour?Pourquoi se cacher quand on a quelque chose à dire dans l'intérêt de lavérité?

R. - Je ne chercherai pas même aujourd'hui à savoir où elle a puisé sesrenseignementscar j'ai juré de ne pas m'en occuper. Dans la secondeentrevue que j'eus avec cette dameelle me remit une enveloppe disantqu'elle contenait la preuve de la culpabilité de Dreyfus et de moninnocence ; elle ajouta que " si le torchon brûlaitil n'y avait qu'à fairepublier la pièce dans les journaux ".

D. - Qu'avez-vous fait de cette pièce?

R. - Je l'ai remise au ministre de la guerre. Je prévins le ministreleprésident de la République. Je fus appelé chez le gouverneur militairequi me demanda des détails. J'ai remis la pièce sans savoir ce qu'ellecontenait. C'était le 14 novembre. Le 15M. Mathieu Dreyfus publiaitdans le Matinsa lettre de dénonciation. Le 13à midije prévins leministre de la guerre que j'avais l'honneur de demander une enquête.

D. - En ce qui concerne l'histoire de la Dame voiléela police arecherché les cochers qui l'auraient conduite dans les rendez-vous. Lesrésultats ont été nuls.

R. - *Tout ce que j'ai dit est aussi vrai que je suis innocent*.#

Ce dernier trait est admirable. Que dirait Esterhazysi nous le prenionsau mot?

--- IV ---

Mais vit-on jamais mystification pareille et vaudeville aussi grossier?

Et quelle humiliation pour les juges d'être obligés d'accepter ou deparaître accepter une fable aussi absurde!

On devine biendans les paroles du présidentle général de Luxerunesourde révolte de bon sens et de conscience. Il sent bien qu'on se jouede luimais il n'ose pousser à fond. Il sait qu'Esterhazy est intangible.

Pourtantles juges du Conseil de guerres'ils n'avaient pas consenti àêtre dupes de cette comédieavaient un moyen bien simple de savoir lavérité.

Une pièce secrète du ministère de la guerre avait été remise àEsterhazy. Ils n'avaient qu'à demander : " Comment cette pièce a-t-ellepu sortir des tiroirs du ministère? Comment une photographie a-t-ellepu en être livrée à Esterhazy? "

Les officiers qui gardaient les dossiers n'étaient pas bien nombreux :l'enquête aurait abouti bien vite. La preuve c'est qu'en quelques jours legénéral Zurlinden a su que la Dame voilée c'était du Paty de Clam.

Mais si on avait fait sérieusement cette enquêteon aurait constatépubliquement la complicité de l'Etat-Major avec le traître Esterhazy.

Et les hommes de bon sens se seraient dit : Puisque du Paty de Clamqui a été l'officier de police judiciaire dasn l'affaire Dreyfusqui aconduit et machiné tout le procèsest obligé maintenant de recourir auxmanoeuvres les plus suspectes pour sauver Esterhazyaccusé d'avoircommis la trahison imputée à Dreyfusc'est qu'il n'y a pas contreDreyfus de charges sérieuses.

Ils se seraient dit aussi : Puisque du Paty de Clam est un charlatan et unmisérablecombinantavec le louche Esterhazydes romans ineptes etlivrant des dossier secrets à un homme accusé de haute trahisonquelleautorité morale garde le procès Dreyfus que du Paty a mené?

Ouidés lorsdés le mois de janvier 1898les honnêtes gens auraientdit ce qu'ils sont bien obligés de dire aujourd'hui.

Et c'est pourquoini le général de Luxerni les juges du Conseil deguerre n'osaient chercher à fond ce qui se cachait sous la fable insolentede la Dame voiléeet au nom de l'honneur de l'armée ils ont dû subiren réprimant un haut-le-coeurl'écoeurante mystification dont leshonorait Esterhazy.

--- V ---

Il est vrai que celui-ci n'épargnait pas non plus son enquêteurlegénéral de Pellieux. Il lui avait raconté que la Dame voilée lui avaitdonné un soir rendez-vous dans une rue voisine du Sacré-Coeur. Legénéral de Pellieux lui dit : " Apportez-moi cette lettre. "Naturellementcomme Esterhazy n'avait jamais reçu cette lettreil dutune fois rentré chez luila fabriquer.

Mais il ne se rappela plus le nom de la rue voisine du Sacré-Coeur et ilenvoya sa concierge pour le vérifier. C'est elle qui en a témoignédevant le juge.

Quand la concierge fut de retourEsterhazy put achever la lettre de laDame voiléeet le lendemain le général de Pellieuxcomme un vieuxmaître somnolent qu'un écolier frippon coifferait du bonnet d'ânerecevait le document " authentique ".

Et la verve bouffonne du traître s'attaquait au ministre lui-même : aprèsavoir rapporté solennellement au ministère la pièce secrète que lui avaitlivrée du PatyEsterhazy obtenait du ministre un reçu où la légende dela Dame voiléeest officiellement inscrite. Et il portait ce reçu auxjournaux!

C'était le plus beau trophée de l'audace du traître sur la plate rouerie deBillot. Je ne connais pas de document plus monstrueusement bouffonque le reçu donné gravement par un ministre de la guerre à un traîtrequi rapporte un document volé au ministère. En voici le texte quipassera à l'histoire :

#Commandant

Le ministre de la guerre vous accuse réception du document que vouslui avez fait remettre à la date du 14 novembredocument qui vous aété donnéavez-vous ditpar un efemme inconnueet qui seraitajoutez-vousla photographie d'un document appartenant au ministèrede la guerre.#

Ainsion ne vérifie pas tout de suite si c'est bien en effet laphotographie d'un document du ministèrecar il aurait fallu arrêterimmédiatement Esterhazy comme receleur. On se borne à enregistrerles affirmations du traître et à lui accuser réception du document. Legénéral Billot peut-il relire aujourd'hui toute cette histoire sans unerougeur de honte?

--- VI ---

Mais pourquoi du Paty avait-il communiqué à Esterhazyquelquesjours avant le procès de celui-ciune pièce secrète? On sait aujourd'huique c'est la fameuse pièce : " Ce canaille de D... " qui avait étéillégalement communiquée par le général Mercier aux juges deDreyfusà l'insu de celui-ci.

Le rapport Ravary nous apprend que c'est cette pièce qui futcommuniquée à Esterhazy. Pourquoi? dans quel intérêt?

Comme je l'ai fait observer dans ma déposition à la cour d'assisesauprocès Zolacette pièce ne pouvait pas aider Esterhazy dans sa défense.Il était accusé d'avoir écrit le bordereau. La possession de la pièce : "Ce canaille de D... " ne l'aidait pas à démontrer qu'il n'était pas l'auteurdu bordereau. Et je disais : " L'Etat-Majoren lui passant ce documenta voulu dire à Esterhazy : Nous sommes avec vous : ne perdez pascouragen'avouez pas. "

L'explication était vraie dans l'ensemblepuisque nous savonsmaintenant que du Paty avait des relations constantes avec Esterhazy.

Mais elle n'était pas assez précise. En effetsi du Paty de Clam avaitvoulu seulement assurer Esterhazy du concours de l'Etat-Majoriln'avait pas besoin de lui mettre en main une pièce du dossier qui nepouvait pas servir directement à sa défense.

Nonpar cette manoeuvrel'Etat-Major a voulu autre chose. Il a voulufaire peur au général Billot. Il a voulu lui signifier qu'Esterhazy avaiten main la pièce dont le général Mercier avait fait un usage illégal etcriminel.

Cela disait à Billot : Ne touchez pas à Esterhazycar il est armé d'unsecret redoutable ; il peut provoquer un grand scandale qui atteindra unancien ministre et ébranlera toute la haute armée.

C'est pour cela qu'Esterhazy a reçu de du Paty cette piècecompromettante et qu'il l'a remise au ministre. C'est un chantageexercé par l'Etat-Major sur le général Billot et celui-ci peut être fier dela façon dont les bureaux de la guerre l'ont traité.

En octobre 1896ils fabriquent un faux pour le lancer contre Dreyfusdans l'interpellation Castelin ; et en novembre 1897ils lui ont fait peurdu scandale pour qu'il fasse acquitter Esterhazy.

C'est entre le faux et le chantage comme entre les deux branchesd'un étauque le général Billot a été pressé et façonné par l'Etat-Major.

--- VII ---

Aussi bien le général Billot croyait-il peut-être de son intérêt d'êtretrompé.

Mais maintenant que les faux d'Henry sont découvertsmaintenant queceux de du Paty sont démontrésmaintenant qu'il est reconnu de tousque la fable de la Dame voilée a été concertée par du Paty et Esterhazypour duper le ministre et égarer les jugesil faut quelque audace auxnationalistes et aux cléricaux pour soutenir que le procès Dreyfus estintact.

Ils ont vraiement le génie de la disjonction : ils ne voient pas ou ilsn'avouent pas les connexités les plus évidentes.

Dreyfus est condamné sur le bordereau ; plus tardquand il est établique le bordereau est d'Esterhazynos bons nationalistes disent : " C'estpossiblemais cela n'a aucun rapport avec l'affaire Dreyfus. "

Puisil est établi que le colonel Henryqui fut contre Dreyfus leprincipal témoin à chargeest un faussaire et un scélérat. Ils disent : "C'est possible ; mais c'est l'affaire Henry ; cela n'a aucun rapport avecl'affaire Dreyfus. "

Et encore il est prouvé que l'enquêteur et meneur du procès DreyfusduPatyest un faussaireune sorte de feuilletonniste niais et malfaisant ;ils disent : " C'est possible ; mais c'est l'affaire du Paty ; cela n'a aucunrapport avec l'affaire Dreyfus. "

Ils affectent mêmeà chaque découverte nouvelle qui ruine lefondement même du procès Dreyfusde se réjouir et de triompher. A labonne heuremurmurent-ils : voilà le procès qui s'épure de tous seséléments parasitesde toutes ses dépendances suspectes ; c'est " laliquidation " de toutes les affaires accessoires et latérales : l'affairecentraledominanteva se dresser dans sa rectitude et sa forcecommeun monument dégagé des masures qui le souillaient et le masquaient.

Il n'y a qu'un malheur : c'est que toutes ces affaires Henry et du Paty nesont pas des excroissances du procès Dreyfuselles en sont le coeur etle centre.

Quand un homme a été condamné par l'action de deux hommesl'unjuge d'instructionl'autre premier témoinet que l'indignité de ces deuxhommes est démontréele procès est atteint dans ses oeuvres vives. Leprocès est mort avec Henry ; il est déshonnoré avec du Paty.

La tactique désespérée des nationalistes ne trompe plus personne ; etc'est en vain qu'ils l'appliquent aux documents comme aux hommes.

Ils avaient invoqué le bordereau : le bordereau croulepuisqu'il estd'Esterhazy. Ils s'écrient : A la bonne heure ; les autres pièces ne sontque plus fortes.

Les pièces avec l'initiale D cessent de portercar la preuve est faitequ'elles ne peuvent s'appliquer à Dreyfus. Ils s'écrient : Très bien ; maisla lettre des attachés où Dreyfus est nommé en toutes lettres estirrésistible.

On démontre que c'est un faux. Qu'à cela ne tiennes'écrient-ils ; lafausseté constatée de cette pièce ajoute encore à l'authenticité desautreset il y a le dossier ultra secret qui est inexpugnable ; il y atremblez doncla correspondance de Guillaume II et de Dreyfus. Aubout de quelques jours cette correspondance croule à jamais sous leridiculeet ils n'osent plus en parler. Victoireclament-ilsen avant! Ily a les rapports des espions berlinoiset quand la preuve sera faite deleur fausseté et de leurs ineptiesils trriompheront encore.

La culpabilité de Dreyfus est pour eux comme une essenceimmatérielle et immortelle qui survit à la ruine morale de tous lestémoins et au discrédit de toutes les preuves.

Elle existe en soi et par soic'est une entité indestructible...Ouimais lepays se dit que lorsqu'il n'y a contre un homme que des témoins flétriset des pièces faussesc'est que cet homme est innocent.

--- VIII ---

Du Paty n'était pas un comparse au procès Dreyfus : c'est lui qui a misen mouvement les poursuites. C'est luid'accord avec Bertillonqui aimaginé que Dreyfus avait fabriqué le bordereau avec un mélanged'écritures variées ; c'est lui qui a torturé le capitaine pour lui arracherdes semblants d'aveux que toujours il refusa.

C'est lui enfin qui a machiné la scéne de la dictée où l'on retrouve toutela fausseté d'esprit et de consciencetoute la complication niaise etmélodramatique qui éclate dasn le roman de la Dame voilée.

Le même fou qui a conspiré avec Esterhazydans le nocturne décor desvespasiennes et sous le voile mystérieux de la femme inconnueaorganisé contre Dreyfus cette épreuve judiciaire de la dictéequi décidade l'arrestation.

Il avait imaginé de dicter à Dreyfus le bordereau pour voir s'il setroublerait. De pareilles expériences sont toujours délicates.

Essayer de surprendre sur la physionomie d'un homme les signes d'uneémotion secrète est très hasardeux. Il est toujours à craindre quel'observateurqui ne fait cette expérience que quand il a déjà dessoupçonsne ramène à son idée préconçue les signes les plusindifférents.

En tout cascette méthodetoujours incertainene vaut que ce que vautl'homme qui la pratique.

Et quand on sait que le commandant du Paty de Clam avait uneimagination de Ponson du Terrailquand on sait quau lieu de seréserver tout entier pour l'observation directe de Dreyfusil avaitdisposé des miroirs sur toutes les faces du cabinet pour surprendre lesattitudes ou les mouvements que lui déroberait l'homme soupçonnéquand on sait qu'il s'introduisait de nuit dans la chambre de prison oùdormait Dreyfus et qu'il voulait lui porter brusquement une lanterne auvisage pour saisir le soubresaut de sa penséeon se demande si cetteenquêteur de mélodrame devenu un inquisiteur de tragédie avait lesang-froid et la mesure nécessaires pour interpréter exactement les jeuxde la physionomieles mouvements involontaires du pied ou de lamain.

--- IX ---

Mais regardons de près ce que dit à cet égard l'acte d'accusation :

#Alors que le capitaine Dreyfuss'il était innocentne pouvait pas sedouter de l'accusation formulée contre luiM. le commandant du Patyde Clam le soumit à l'épreuve suivante : il lui fit écrire une lettre danslaquelle étaient énumérés les documents figurant dans la lettre-missiveincriminée. Dès que le capitaine Dreyfus s'aperçut de l'objet de cettelettreson écriturejusque-là régulièrenormaledevint irrégulière et iltrembla d'une façon manifeste pour les assistants.

Interpellé sur les motifs de son troubleil déclara qu'il avait froid auxdoigts. Orla température était bonne dans les bureaux du ministèreoùle capitaine Dreyfus était arrivé depuis un quart d'heureet les quatrepremières lignes écrites ne présentent aucune trace de l'influence de cefroid.#

Et d'abord pour couper court à toutla défense met l'Etat-Major au défide produire cette pièce. Elle affirme que nul ne pourra surprendre àaucune ligne la moindre trace de tremblement.

Mais de pluscomme si tout devait être louche dans cette affaireà quelétrange procédé a recouru le commandant du Paty? S'il avait voulu quel'expérience fût clairequ'elle eût au moins quelque chance d'aboutirilfallait qu'il dictât à Dreyfus le texte même du bordereau.

C'est alors quesi vraiment il en était l'auteuril eût éprouvé unecommotion assez forte pour être un indice sérieux.

Mais non : il semble biend'après le texte de l'acte d'accusationque cen'est pas le bordereau même qu'on lui a dicté ; l'esprit tortueux de M.du Paty de Clam a faussé encorepar une combinaison à côtéuneexpérience déjà très incertaine.

Si on eût dicté à Dreyfus le texte du bordereaul'acte d'accusation ledirait sans doute formellementet il ne dirait pas qu'il a fallu un certaintemps à Dreyfus pour s'apercevoir de l'objet de la lettre ; c'est tout desuite qu'il l'aurait vu.

Mais si on ne lui a pas dicté le texte même du bordereauque signifiel'épreuve?

Quoi! il suffira au traîtrepour se sentir perdu et pour tremblerde voirqu'on parle ou qu'on écrit des sujets mentionnés dans le bordereau?Mais il ne pouvait supposerj'imaginequ'à partir de l'envoi de sonbordereau on cessât de parler au ministère de la guerre de lamobilisationdes troupes de couverture et des expériences d'artillerie.

Comment doncaussitôt que dans une lettre qui n'est pas le bordereauon lui dicte un mot qui a rapport à ces sujetspeut-il de mettre àtrembler?

Il trembledit l'acte d'accusationdès la quatrième lignec'est-à-dire àla première mention qui est faite d'une des questions mentionnées aubordereau.

Ordepuis que le bordereau a été envoyédepuis six moisil a dû êtrefait mention devant lui cent et mille foissoit de vive voix et enconversationsoit dans des rapports et des notes de servicedes objetsindiqués au bordereau. Pourquoi donc tremblerait-t-ilce jour-làaumoindre énoncé de l'un d'entre eux?

Encore une foispar quelle bizarreriepar quel goût suspect ducompliquédu détourné et de l'étrangene l'a-t-on pas éprouvébrutalement par la dictée du bordereau lui-même? Puisqu'on l'a arrêtéet mis au secret tout de suite après cette scène de la dictéeil n'y avaitaucun inconvénient à lui donner toute la précision possible.

Et que penser de l'exactitude d'esprit d'hommes qui gâchent ainsi uneexpérience jugée par eux décisive?

Mais sicontrairement à ce que semble indiquer l'acte d'accusationc'est bien le texte même du bordereau qui a été dicté à Dreyfusil estinexplicable que sa main n'ait manifesté un peu d'émotionselon duPatyqu'à la quatrième ligne.

C'est tout de suitec'est dés les premiers mots qu'il doit être foudroyépar la découverte de son crime ; c'est dans les premières lignes que sontrouble doit se montrer au maximumet au contraire il peut ensuiteretrouver quelque calme.

Mais comment Dreyfus a-t-il marqué son prétendu trouble à laquatrième ligne? Est-ce par un signe d'émotion certainviolentnonéquivoque?

Quoi! voilà un homme qui depuis six moisdans l'hypothèse del'accusationa envoyé le bordereau. Il peut croire que tout péril a passépour lui. Brusquementsans qu'il puisse s'attendre à rienau moment oùil arrive dans son bureau pour sa besogne quotidienneon lui dit : "Ecrivez! " et il apprend soudainement que sa trahison est découverte!

Je le répète : c'est la foudre qui tombe sur luiet quelque maître qu'ilsoit de se nerfsil est au moins étrange qu'il ne lui échappe ni un cri nimême un mouvement marqué.

L'acte d'accusation ne dit même pas qu'il ait pâli ; que relève-t-onseulement? que notent les hommes prévenus qui l'entourentqui déjàvoient en lui le traître et qui ont tout disposé pour son arrestation?

Ils notent que l'écriture cesse d'être " normale "et là où l'on pouvaitattendre la force et la clarté de la foudrenous sommes réduits à unenuance de graphologie.

La copie écrite par Dreyfus ne porte mêm pasassure la défenselamarque de cette prétendue irrégularité d'écriture.

Maître Labori a défié qu'on osât la produire et la soumettre à desexperts.

Mais quoi! c'est sur d'aussi misérables indices que l'on juge un homme! Dreyfus a dit qu'il avait l'onglée et que ses doigts étaient un peugourds. Au matin du 15 octobreà Parisquand on vient du dehorscelan'est point pour surprendre.

Maisdit l'acte d'accusationil était déjà au ministère depuis un quartd'heure.

Ainsi la culpabilité ou l'innocence de Dreyfus va dépendre de larapidité avec laquellepar une matinée un peu froidela circulation dusang se rétablit à l'extrémité de ses doigts!

Tout cela est enfantin et misérable.

Et tout cela c'est l'oeuvre de du Paty le faussairede du Paty l'inventeurniais et fourbe de la Dame voilée. Cette épreuve décisive qui a abouti àl'arrestation de Dreyfus a été conçue et conduite par l'homme le plusfaux de conscience et d'espritet quand on découvre qu'en effet du Patyest à la fois un faussaire et un feuilletoniste maladequi donc voudraitmaintenir contre Dreyfus une épreuve toujours téméraire et incertainemais qui pour avoir quelque valeur suppose du moins chez celui qui ladirige l'entière rectitude du sens moral et de la pensée?

C'est dans sa source même que le procès Dreyfus est faussé.

C'est dans sa double racineHenry et du Patyqu'il est pourri.

Il est temps de l'arracher du sol.

LE DOSSIER ULTRA-SECRET-----------------------

--- I ---

J'arrive au dernier chapître de mon étude sur l'affaire Dreyfus aumoment même où la procédure de révision vient d'être ouverte.

Un pas décisif a été acccompli : mais la bataille n'est point terminée. Leparti des faussaires essaiera de troubler l'opinion par des mensonges.

Déjà il faut au général Zurlinden une singulière impudence pour oserdireen se retirantque le dossier contient la preuve de la culpabilité deDreyfus. Par quel miracle alorstoutes les fois qu'au lieu d'affirmerainsi sans preuves les ministres ont essayé de prouver*n'ont-ils puinvoquer que des pièces fausses* comme la lettre fabriquée par Henryou des pièces quicomme le bordereausont d'Esterhazy?

Les grands chefs ne se résignent pas à leur défaite : mais qu'ilsprennent garde. Plus ils s'obstinerontplus ils compromettront la hautearmée.

Boisdeffrepour s'être porté garant d'une pièce faussea dûdémissionner. Le général Zurlindenqui se porte garantaprès lamésaventure de Cavaignacd'un dossier inepte et fauxdevradémissionner à son tourquand la pleine lumière sera faite par un débatpublic.

En attendantce que nous savons du dossier ultra-secret suffit àdémontrer au peuple à quelles inventions ineptes les césariens et lescléricaux recourent pour le berner.

Il ne faut pas laisser tomber dans l'oubli l'histoire prodigieuse queRochefort a osé raconter à ses lecteurs. Peut-être espére-t-il que ceux-ciahuris par son incohérenceont perdu la mémoire du roman ineptequ'il leur a servi. Mais l'heure est venue où ce mépriseur du peuple quia traité le prolétariat en vielle dupe imbéciledoit rendre ses comptes.

--- II ---

Doncau moment où furent produites des accusations précises contreEsterhazyRochefortessayant de sauver le délicieux uhlan par tous lesmoyensimagina la diversion que voici. Le 15 décembre 1897l'Intransigeantsous le titre : " La vérité sur le traître "publiaitl'article suivant :

*Dreyfus et Guillaume II*

#Dreyfus était exaspéré depuis longtemps de la campagne antisémitemenée par plusieurs journaux.

Très ambitieux il se disait que juifil ne pourrait jamais atteindre ausommets de la hiérarchie qu'il rêvait.

Et il pensait quedans ces conditionsil serait préférable pour lui dereconnaître comme définitifs les résultats de la guerre de 1870d'allerhabiter l'Alsacce où il avait des intérêts et d'adopter enfin la nationalitéallemande.

C'est alors qu'il songra à donner sa démissionà quitter l'armée.

Mais auparavantil *écrivit directement à l'empereur d'Allemagne*afin de lui faire part de ses sympathiespour sa personne et pour lanation dont il est le chefet lui demander s'il consentirait à lui permettred'entrer avec son grade dans l'armée allemande.

Guillaume II fit savoir au capitaine Dreyfuspar l'entremise del'ambassadequ'il était préférable qu'il servît le pays allemandsa vraiepatriedans le poste que les circonstances lui avaient assignéet qu'ilserait considéré à l'Etat-Major allemand comme un officier en missionen France.

La promesse lui fut faiteen outrequ'en cas de guerre il prendraitimmédiatement rang dans l'armée allemande.

Dreyfus accepta ces conditions et la trahison commença : elle durajusqu'au jour où le traître dut arrêté.

LETTRE IMPERIALE

Ce préambule était nécessaire à ce qui va suivre : *Une des fameusespièces secrètes est une lettre de l'empereur d'Allemagne lui-même.*

Elle fut dérobéephotographiée et replacée où elle avait été prise.

Dans cette lettre adressée à M. MunsterGuillaume II nommait toutau long le capitaine Dreyfuscommentait certains renseignements etchargeait l'agent de l'ambassade communiquant avec lui d'indiquer autraître les autres renseignements à recueillirnécessaires à l'Etat-Majorallemand.

Telle est l'origine de la principale " pièce secrète ".

Nous possédions depuis longtemps une version qui nous aurait étéfournie par une *personnalité militaire des mieux placées* pour êtreadmirablement informéeanalogue à celle que nous publionsaujourd'hui en toute certitude.

CONFIRMATION

Nous avons tenud'ailleursà nous entourer de toutes les garantiespossibles avant de livrer ces importantes révélations au publicbienencore une foisque la source d'où elles émanent soit des plusautorisées.

Un attaché militaire étranger à qui nous les avons soumises nous adéclaré ce qui suit :

" - J'ignorais les détails extrêmement curieux que vous possédez sur lesrelations de Dreyfus avec le haut Etat-Major allemand : mais ce que jesais du fond de l'affaire y correspond admirablement. De même que laplupart de mes collègues attachés militaires des puissances étrangèresj'ai entretenu des relations de camaraderie assez intimes avec le colonelSchwarzkoppenet il m'arriva souventdans les conversationsnombreuses que j'eus avec luide faire allusion à l'affaire Dreyfus.

Et voicirésuméce que j'ai appris :

Quelques jours avant l'arrestation de Dreyfusle comte de Munsterambassadeur d'Allemagnes'était rendu chez M. Charles Dupuyprésident du Conseil des ministreset lui avait tenu le langage suivant :

" On a soustrait dans les bureaux de l'ambassade une liasse dedocumentshuit lettre qui m'étaient adressées. C'est une véritableviolation du territoire en temps de paix.

J'ai le regret de vous informer que si ces lettres ne me sont pasrestituées immédiatementje quitterai Paris dans les vingt-quatreheures. "

Les documents furent rendus séance tenante au comte de Munster.

Seulement *ils avaient été photographiés*et ce sont les photographiesqui ont été mises sous les yeux des juges du Conseil de guerre.

Sur les huit lettressept émanaient de Dreyfus. "

Cette déclaration sur la sincérité de laquelle aucun doute n'est possibleconfirme absolument les renseignements publiés plus haut d'autresource.

Des huit lettres soustraitessept étaient de Dreyfus. La huitième étaitévidemment la missive impériale *où le capitaine Dreyfus étaitnommé*et qui fut la cause du langage tenu par l'ambassadeurallemand M. Dupuy.#

Voilà ce que l'Intransigeant osait raconter à ses lecteurs. Legouvernementayant cru devoir opposer à ces monstrueuses inepties undémenti officielRochefort intervint de sa personne ; sous le titre : "Démentis négligeables "il publiait ceci :

#Billot et Mélinetout en feignant de s'incliner devant la chose jugéelaissaient volonties entendre que quoique déclaré coupable àl'unanimitéil n'y aurait rien d'extraordinaire à ce que le déporté de lîledu Diable fût innocentétant donné le peu d'infaillibilité de la justicehumaine.

Orlorsque Billotautant par crainte des manifestations de la rue que del'hostilité du Sénatse résignait à cette posture entre deux sellesilconnaissait dans leurs moindres détails les phases des débats du procèsdu traître.

Il avait également sous les yeux la " pièce secrète " avec laquelle il luiétait si facile de moucher Scheurer-Kestnerquand ce vieil imbécilevenait dans son cabinet lui exhiber les paperasses incohérentes de sonprétendu dossier.

En quatre motsavant que la moindre agitation se produisîtil étaitloisible à Billot de régler leur compte aux agitateurs.#

Pendant que Rochefort servait ce conte absurde aux lecteurs del'IntransigeantMillevoyequi porte avec sérénité le souvenir del'affaire Nortoncontait la même histoire aux ouvriers de Suresnes quise moquaient de lui. Voici le compte rendu du Temps qui m'a étéconfirmé par notre ami Chauvin présent à la réunion :

#M. Millevoyefaisant l'historique de l'affaire Dreyfusarrive à la piècesecrète.

- Elle existe? crie-t-on de toutes parts.- Eh bienouicitoyenselle existedit l'orateur. Voulez-vous enconnaître la teneur?- Oui! oui!- La voilà ; cette pièce dit : " Que cette canaille de Dreyfus envoie auplus tôt les pièces promises. Signé... Guillaume. "Cette révélation est accueillie par un rire général. Ce sontpendant cinqminutesdes clameurs étourdissantes que percent des lazzi à l'adressedu conférencier.

- Est-ce la dame voilée qui vous a communiqué cette lettre? demandeironiquement quelqu'un...

L'orateur termine en disant quevu les déclarations de M. de Bulowlapublication de la pièce secrète prouverait le parjure de l'empereurd'Allemagne et ce serait la guerre.#

Ces calembredaines et ces menaces ne firent pas trembler les socialistesde Suresnes et à la presque unanimité un ordre du jour de flétrissurecontre les antisémites et nationalistes fut voté.

Le bon sens des ouvriers et leur gaieté gouailleuse avaient balayé lesinventions ineptes de Rochefort et de Millevoye.

--- III ---

Je ne m'arrêterai pas longtemps à les discuter. Elles sont dix et vingtsfois absurdes.

D'abordsiau moment du procèsl'Etat-Major avait eu en main deslettres de Dreyfus lui-mêmeadressées à l'ambassade et signées de lui*il s'en serait servi*.

Il n'avait que le bordereauet pour pouvoir l'attribuer à Dreyfusil étaitobligé de faire appel aux imaginations délirantes de du Paty et deBertillon.

Il ne sert à rien de dire qu'on ne pouvait utiliser légalement les lettresdérobées à l'ambassade d'Allemagne : le bordereau aussi y avait étédérobé et il était la base légale de l'accusation.

Et quelle joie c'eût été pour du Paty l'enquêteur et pour l'Etat-Majorquand Dreyfus protestait de son innocence pendant toute l'instruction etau procès mêmede lui faire rentrer dans la gorge ce cri mensonger enlui montrantà huis closles lettres écrites par lui à l'ambassade!

On ne les avait pas et l'Intransigeant a menti.

S'il y en avait maintenant au dossierc'est qu'après coup les faussairesgalonnés les auraient fabriquées.

Puisl'idée qu'un empereurun chef d'Etat va se compromettrepersonnellement dans une correspondance d'espionnage est bien la plusfolle qui se puisse imaginer.

On comprend très bien que Guilllaume II ait fait savoir récemment parla Gazette de Cologne qu'on pouvait publier ses lettresqu'il ne s'enoffenserait pas. Je le crois bien ; elles couvriront de ridicule notre Etat-Majorcapable de prendre au sérieux de telles niaiseries.

Pour nous qui ne sommes pas des patriotes de métiermais quisouffrons cruellement de toute diminution de la Francenous nepardonnerons jamais aux imbéciles de haut gradequ'ils s'appellentBoisdeffre ou Rochefortquien accueillant et propageant de pareillesineptiesfont de notre gouvernement et de notre peuple la risée dumonde.

Enfin comprenne qui pourra le calcul prêté par l'Intransigeant àDreyfus :

Celui-ci a peurétant juifde ne pas arriver en France aux plus hautsgradeset il songe à aller servir en Allemagne où jamais les juifsn'arrivent aux grades élevés.

Et comment aurait-il pu penserétant un traître authentiquequ'il seraitaccueilli dans l'armée allemande?

Quel est le pays qui donnerait à un espion étranger l'uniforme de sesofficiers?

Enfinquelle eût étéen Alsace mêmela vie de Dreyfus revêtu del'uniforme prussien? Il y aurait été écrasé par le mépris de toussurtoutpar le mépris de sa propre famillequi depuis l'annexion envoie tousses fils servir sous le drapeau de la France.

Et au bout du compteà quoi se résigne Dreyfus? Lui qui craint de nepas monter assez vite dans l'armée françaisele voilà qui y restemaisen acceptant le rôle aussi dangereux que vil d'espion et de traître.

Il est vrai qu'il aura une compensation. Le jour où éclatera la guerreentre la France et l'Allemagneil déserteraaux prix de mille dangerset il retrouvera dans l'armée allemande le même grade que dans l'arméefrançaise.

Voilà les absurdités que les nationalistes ont osé proposer à la crédulitédu paysà l'imagination surchauffée du peuple.

Quand donc viendra le châtiment pour tous ces hommes? Quand doncle peuplequ'ils méprisent au point de lui raconter de telles ineptiesleur signifiera-t-il rudement qu'il ne veut plus être dupe?

J'ajoute qu'il y a une contradiction grossière entre cette prétendue lettrede Guillaume et les autres documents invoqués contre Dreyfus. Dansles lettres où il y a l'initiale D... les attachés militaires traitentcavalièrement leur espion et parlent de le congédier : commentl'auraient-ils fait s'il s'agissait d'un espion en relation directe avecl'empereur?

Et dans les faux Henrycomment les attachés peuvent-ils comploter delaisser ignorer à leurs gouvernements leurs relations avec Dreyfus s'il ya rapport directs de Dreyfus et de l'empereur?

Il n'y a pas seulement faux et crimeil y a incohérence dans le crime etdans le faux.

Aussi bienRochefort lui-même n'osa pas insister longuement sur cettehistoire. Il comprit sans doute qu'à tendre outre mesure la crédulité deson public il la briseraitet il s'arrêta.

Depuis la fin décembre 1897il n'a pas osé parler de nouveau de lalettre de Guillaume.

Et lui qui accusait le général Billot de trahisonparce qu'il n'assénaitpas sur Scheurer-Kestner le coup de massue de la lettre impérialeil n'apas osé demander à son ami Cavaignac la production de cette lettre.

Bien mieuxquand le faux de " la pièce décisive " citée par Cavaignacfut démontrépourquoi Rochefort n'a-t-il pas arrêté la débâcle ens'écriant : " Mais il reste la lettre de Guillaumequ'on la sorte! "

Pourquoi n'a-t-il pas dit cela? Il ne peut pas allèguer que ce seraitdangereuxcar c'est lui qui a lancé cette histoireil y a un andans sonjournal.

M. Millevoye ne peut dire que ce serait dangereuxpuisqu'il a donnélui-même le texte de la pièce dans une réunion publique.

Si donc ils se taisents'ils n'en réclament pas la production au momentoù elle leur serait le plus nécessairec'est qu'ils ont cessé de croire audocument jadis invoqué par eux. C'est qu'ils ont perdu l'espoir de faireaccepter au public une aussi énorme imbécilité.

--- IV ---

Mais ils n'échapperont pas par le silence et l'oubli aux responsabilitésqu'ils ont encourues. Et il faudra bien quedevant la peuple qu'il abernéM. Rochefort s'explique.

De deux choses l'une. Ou bien M. Rochefort a inventé de toutes piècesla lettre de l'empereur Guillaumeou bien en effetcomme il le ditc'estpar une " haute personnalité militaire "par l'Etat-Major qu'il en aappris l'existence.

Dans le premier casM. Rochefort a commis le crime le plus abject. Ilapour accabler un innocent et pour sauver les grands chefsréactionnaires compromisjeté au public un mensonge. Il a tentéd'affoler le patriotisme du peuple en mettant en causepar un documentfauxl'empereur Guillaume. Il donnait ainsi à ce dernier le beau rôledevant le mondeet si une émotion populaire avait suivi les révélationsmensongères de l'Intransigeantsi de ce mouvement populaire unecomplication diplomatique était sortieGuillaume avait beau jeu pouraccabler la France dans l'opinion de l'Europepuisque c'est sur unmensonge que le peuple de Paris se fût soulevé.

Crime contre Dreyfus ; crime contre le peuple de Paris et contre laFrancevoilà ce qu'a commis Rochefort s'il a lui-même imaginé cetteabsurde et dangereuse histoire.

Mais je me hâte de dire que Rochefortdu moins pour une large partaété dupe.

Depuis l'origine de cette affaireil a fait preuve surtout d'imbécilité. Cen'est pas impunément qu'il vieillit. Les hommes qu toute leur vie ontcherché de bonne foi la vérité peuvent vieillir sans sans que leur penséese trouble : la forceet la lumière tranquille du vrai soutiennent leuresprit jusqu'à la fin.

Mais quand on s'est fait une loi de la fantaisie la plus incohérentequand on s'est fait une habitude et un jeu de forcer sans cesse les idéeset les faitsil vient une heure où l'esprit alourdi devient la dupe de lui-même. Il ne s'arrête plus aux limites extrèmes de la fantaisieil tombelourdement dans l'absurde.

Pauvre amuseur raidi et bientôt ankylosé! Malgré la grimace dusourire professionnelà chaque tour de force il risque de se rompre lecou.

L'Etat-Major avait bien vu que Rochefort était à point pour accepter lesfables les plus invraisemblables et je suis porté à croire qu'en effetunehaute personnalité militaire lui a raconté qu'il y avait une lettre deGuillaume sur Dreyfus.

Millevoye ne suffisait pas à l'Etat-Major. Non certes que Millevoyen'eût sa bonne crédulité toujours prête. Celui-là est un modèle de bonnefoi. Il ne peut y avoir un dossier fabriqué dans le monde sansqu'aussitôtavec une conviction touchanteil en proclame l'authenticité.

Vers cette haute chandelle à la lumière candideles papiers faux volentd'eux-mêmescomme des papillons de nuit.

Il suffisait donc de chuchoter à l'oreille de Millevoye : " Dossier A etDossier B - dans dossier B lettre de Guillaume " pour qu'aussitôtde tout son clairon de patriote informé il le fît savoir à l'univers.

Par malheurl'aventure Norton diminuait un peu son crédit.

Rochefortluivalait mieux. Il n'avait pas encore servi dans les papiersfaux : il n'était pas chevronné de la campagne Norton. Et sa réputationd'homme d'esprit était intacte. Mais à y regarder d'un peu prèssesfacultés avaient faibli.

On pouvait doncen le flattant un peul'engager dans l'aventure.

On lui envoya d'abordau nom de l'Etat-Majorle commandant Pauffinde Saint-Morel qui lui confiasymboliquement le drapeau de la France .

Puisquand cette cérémonie patriotique eut préparé Rochefortpar unesorte d'attendrissementà recevoir toutes les empreinteson lui fitpasser l'histoire de la lettre de Guillaumeet avec une discipline toutemilitaire il la communiqua à ces lecteurs.

Le tour de l'Etat-Major était joué. Ce qu'il n'osait faire ouvertement lui-mêmepar ses Gonse et ses Pellieuxil le faisait faire par Rochefort.C'était tout bénéfice. Si l'histoire prenaitla haute armée bénéficiait dutrouble des esprits. Si elle ne prenait pasla charge en restait àRochefort et cela ne tirait pas à conséquence.

Ces vieux troupiersbien qu'ils ne soient pas malinsont joué dupamphlétaire comme un chat joue d'un peloton de fil très embrouillé.

--- V ---

Très bienet la responsabilité de Rochefortdans l'invention criminellede la lettreest très diminuée : mais celle de l'Etat-Major devientterrible.

En effetil ne peut nier ses relations avec Rochefortpuisqu'il lui aenvoyéd'ordre de BoideffrePauffin de Saint-Morel.

C'est donc l'Etat-Major qui a soufflé à notre pauvre Gérontel'histoirede la lettre de Guillaume.

Maisou bien l'Etat-Major n'a pas cette lettre et il a commis le pluscriminel mensonge. Ou bien il a en effet une lettre de Guillaume et quepenser alors de l'imbécilité de nos chefs s'ils ont pris au sérieux un fauxaussi monstrueusement inpepte?

L'Etat-Major a le choix entre une incomparable scélératesse et uneinsondable niaiserie.

Pour moije l'avouej'incline à croire que nos chefs et nos sous-chefsont euen effeten main une lettre de Guillaumefabriquée par unfaussaire assez avisé pour se dire que l'Etat-Major accepterait tout.

Aujourd'hui nos généraux hésitent à produire cette pièce imbécile parceque l'aventure d'Henrysi elle ne les a pas rendus honnêtesles a rendusprudents.

Mais il est probable qu'ils ont euun momentce document terribledans quelque tiroir mystérieux devant lequel leur sottise montait lagarde comme un dogue au collier hérissé de clous.

Cette lettreil faut qu'ils la montrent. Il faut que nous sachions au justesi nous avons eu des chefs assez niais pour croire à l'authenticité d'unpareil documentou assez criminels pour faire jeter à la fouleparl'intermédiaire de Rochefortun faux connu pour tel.

Ouiil faut que sur ce point la lumière se fasse. Il faut qu'au prochainprocès DreyfusRochefortappelé comme témoinsoit invité à dire s'ila inventé de toutes pièces cette histoireou s'il la tienten effetd'une "haute personnalité militaire "comme l'affirme l'Intransigeant.

Pour moij'incline à penser que cette pièce étaitau ministère de laguerreune sorte de faux hors du cadre.

Il y avait des pièces faussescomme des lettres fabriquées par Henryqui étaientsi je puis direenrégimentées et encadrées. Elles étaient làau premier rangtoutes prêtes à marcher au premier signal desfaussaires.

Il y en avait d'autres qui rôdaientsi je puis diretout autour del'enceinte régulière des faux. On n'osait pas trop les introduire audossier officiel et au coeur de la place. Elles étaient comme desaventuriers campés dans les faubourgs. On se réservait de les mobilisersi les autres succombaient. Ou bien on les destinait à Rochefort.

--- IV ---

Il semble bien que les bureaux de la guerre constituaient des sous-dossiersje dirai même des extra-dossierspour des usages irrégulierset inconnus.

Voici ce que dit devant la cour d'assises (Tome Ipage 375) lecolonel Henry :

#M. LE COLONEL HENRY. - Hé bien! Allons-y. En 1894j'ail'honneur d'appeler votre attention sur les datesmessieurs les jurésaumois de novembreun jour le colonel Sandherr est entré dans monbureau et m'a dit : " Il faut absolument que vous recherchiezdans vosdossiers secretstout ce qui a trait aux affaires d'espionnage. - Vous lesavez classés? - Je lui ai dit : Oh! ce ne sera pas long ; j'y suis depuis unandepuis 1893. - Eh bienrecherchez tout ce que vous avezvous enconstituerez un dossier. "

J'ai recherché ce que j'avaiset j'ai retrouvéje crois*huit ou neufpièces*- je ne me souviens plus exactement du nombre - dont unelettre importante ayant un caractère extra-confidentiel etsi vousvoulezextra-secret. Je fis un bordereau de ces piècesje pris copie dequelques-uneset je remis le tout au colonel Sandherr. C'étaitcommeje vous le disais tout à l'heuremessieurs les jurésen novembre 1894.Le colonel le pritle garda environ un mois. Vers le 15 ou le 16décembre 1894le colonel vint me trouver et me dit : " Voilà votredossier. "

Ah! pardonavant il y a un détail important que j'oubliais.

Lorsque je remis le dossier au colonel Sandherrje lui fis remarquerqu'une pièce secrètepièce importante dont je vous parlait tout àl'heuremessieurs les jurésne devait pas sortir du bureau sans quenous en ayons le reçu ou la photographie. Il me répondit : J'en faismon affaire ; je ferai faire des photographies. Il a fait faire deux outrois photographies. Je ne me souviens plus exactement du nombredans tous les cas deux ou trois - et comme je vous le disais tout àl'heureil me remit le dossier le 15 ou le 16 décembre 1894.

J'appelle votre attention sur cette datemessieurs les jurésparce qu'ona fait à ce dossier une légendeet je tiens à rétablir son histoire.

Puis le 16 décembre j'ai repris le dossier sans faire le dépouillement despièces qui s'y trouvaientj'ai remis le tout dans un enveloppe : lafameuse enveloppe dont je parlais tout à l'heuresur laquelle j'ai écritau crayon bleu : " Dossier secret " ; dans un coin de l'enveloppelalettre D etau versoaprès avoir collé l'enveloppemon paraphe oupresque ma signature au crayon bleu ; j'ai remis ce dossier dans le tiroirde mon armoire secrète et il n'en est plus sorti qu'au moment où lecolonel Picquart l'a demandé à M. Gribelinc'est-à-dire - il sesouviendra mieux de la date que moij'étais en permission - à la find'août ou au commencement de septembre 1896 ; voilà l'histoire de cedossier.

Il faut vous dire que lorsque le colonel Sandherr m'a remis ce dossier le16 décembre 1894je lui ai dit : Mais comment se fait-il que vousn'ayiez plus besoin de ce dossier-là?

Il m'a répondu : J'en ai un plus importantet je vais vous montrer unelettre de ce dossier.

*Il m'a fait voir une lettre en me faisant jurer de n'en jamais parler.*

J'ai juré. Il m'a montré une lettre plus importante encore que celles dudossier. Il m'a dit : " *J'ai avec cela quelques documentsmais je lesgarde par devers moi et je m'en servirai si besoin est.* "

Je n'ai plus jamais entendu parler de ce second dossier ; jamais lecolonel ne me l'a remis.#

Qu'on me pardonne d'avoir cité en entier cette partie de la dépositiond'Henry. Il faudrait en méditer chaque parole.

Quel malheur vraiment que Cavaignac lui ait laissé en main le rasoirqui a coupé net tant d'explications.

A coup sûrnous ne pouvons prendre à la lettre les affirmations dufaussaire Henry. Nous pouvons pourtant relever les aveux qui y sontcontenus.

C'est au moment du procès Dreyfus que se passent les faits racontés parHenry. En novembre et décembre 1894Dreyfus est sous les verrousetc'est le 22 décembre qu'il est condamné.

Ordes paroles d'Henryil ressort deux faits essentiels. Le premier c'estqueau moment du procèsle dossier *de toutes les affaires*d'espionnagej'entends le dossier régulier connu des bureauxnecomprenait que *huit* ou *neuf pièces*. Que devient dés lors lechiffre fantastique de pièces dont a parlé M. Cavaignac? Evidemmentsi elles existent*elles ont été fabriquées depuis*.

Et le second faitbien curieuxbien frappantc'est que chacun auministère de la guerre se constituait des dossiers à son usage personnel.

Quelle anarchie incroyable et comme elle est favorable à l'éclosion desfaux!

Voilà le colonel Sandherrchef du service des renseignementset déjàminé par une paralysie cérébralequi recueille pour son usagepersonnel un dossier inconnu de ses collaborateurs.

Il se réserveluipersonnellementd'en faire usagecomme si despièces d'espionnage pouvaient être sa propriété.

Et qui ne voit qu'en opérant ainsi tout seulsans le contrôle même deses collaborateursil s'exposait aux pires mésaventures? Il était à lamerci du premier coquin qui lui vendqit des pièces fausses.

Et qu'a voulu le colonel Henry en nous parlant du dossier personnelque s'était constitué le colonel Sandherr et de la lettre ultra-mystérieusesur laquelle il a dû jurer un éternel silence? Evidemment le colonelHenry se réservait d'authentiquer par là les documents nouveaux etdécisifs qui surgiraientau besoincontre Dreyfus.

Il était si facile de dire : Ouioui ; cela était dans les papiers du colonelSandherr.

Et je ne serais pas surpris que les bureaux de la guerre eussent formé leplan de rattacher à cette source mystérieuse la prétendue lettre deGuillaumesi l'opinion tâtée par Rochefort et Millevoye faisait mine dela prendre au sérieux.

En tout casnous savons que la grande officine de faux qui fonctionnaitau ministère de la guerre se divisait en plusieurs laboratoires. Lefaussaire Henry lui-même nous apprend que le colonel Sandherr avaitson dossier à lui.

Dans cette cathédrale du mensonge et du faux il y avait plusieurschapelleset cette anarchiecette incohérence dans le crime expliqueles résultats lamentables auxquels l'Etat-Major a abouti.

Mais quelle que soit l'origine présumée de la lettre de Guillaumeil fautqu'on nous donne cette lettre. Il faut qu'on nous explique cette origine.

Il n'est pas possible que ce monument de l'audace criminelle de l'Etat-Major et de l'imbécillité de Rochefort reste dans l'ombre.

Ce faux est le roi des fauxcomme Rochefort est le roi des dupes.Qu'on ne nous prive pas de ce chef-d'oeuvre!

--- VII ---

Voilà donc qu'au point où nous sommes il y asans compter les fauxnon encore constatéshuit fauxexactementà la charge de l'Etat-Major.

Il y a les trois lettres fausses de Schwarzkoppen et Panizzardifabriquées par Henry.

Il y a la faussephotographie représentant Picquart en conversation avecSchwarzkoppen.

Il y a les trois lettres ou dépêches fausses fabriquées contre Picquart.

Enfinpar un couronnement impérial et superbeil y a la lettre faussede Guillaume II.

Et les bandits quidans la seule affaire Dreyfusont déjà à leur comptehuit faux reconnusconstatésont l'audace encore de nous demandercrédit.

Ils chuchotent maintenant qu'au fond de leur dossier ultra-secret ils ontdes lettres de nos espions prussiensmais qu'on ne pourrait les montrersans perdre nos agents de Berlin.

Misérablesvous mentez!

D'abord ces lettressi elles existentne peuvent être que des fauxcartant que le colonel Picquart était au ministère elles n'existaient pas.

La preuve c'est qu'on lui a permis de pousser son enquête jusqu'à la finoctobre 1896. On l'aurait arrêté d'un mot en lui disant : " Vous voyezbien qu'il y a des preuves décisives contre Dreyfus. "

Bien mieuxtrois ans après la condamnation de Dreyfusen décembre1897quand le général de Pellieux enquête sur Esterhazy et demandeaux bureaux de la guerre de rassurer sa conscience par une preuvecertaine de la culpabilité de Dreyfusl'Etat-Major lui sert le fauxHenry.

L'eût-il fait s'il eût eu des rapports décisifs de ses agents prussiens?_

Doncou ces rapports sont une invention misérable ou ils sont unenouvelle série de fauxs'ajoutant aux huit faux déjà officiellementconnus.

Ou peut-êtreles agents de Berlinassurés de plaire en pourvoyantl'Etat-Major aux abois de documents sauveurslui ont-ils adressé toutce qu'il voulait.

La date tardive suffit à démontrer l'imposture.

Banditsnous n'avons pas besoin de connaître le nom de vos agentsberlinois pour établir votre besogne de faussaires.

Nous n'avons pas eu besoinpour démontrer que le bordereau estd'Esterhazyde savoir par quel agent il avait été saisi.

Nous n'avons pas eu besoinpour que l'authenticité du " petit bleu " fûtcertainede savoir s'il avait été porté au ministère par un agentcompliceou s'il avait été fabriqué directemetn par Henry lui-même.

Nous n'avons pas besoin de savoir le nom de l'agent qui vous a vendula lettre de Guillaume pour être assurés que c'est un faux imbécile.

Cachez doncsi vous voulezla signature des agents berlinois qui sontvenus à votre secours contre espèces sonnantesmais montrez lespièces elles-mêmes : la marque du faux éclatera d'emblée.

--- VIII ---

Ah! il serait trop commode à ces criminelsil serait trop commode àces faussaires d'échapper à tout contrôle et à toute responsabilité sousprétexte qu'ils se font expédier leurs mensonges et leurs faux de l'autrecôté du Rhin!

Admirezje vous priequelle arme souveraine ces hommes auraient enmain contre tous les Français qui les gênent.

Un beau jourils prétendraient qu'ils ont reçu de leurs agents de Berlinou de Rome des rapports démontrant la trahison d'un tel ou d'un tel... Etsous prétexte de ne pas brûler ces agentsl'Etat-Major jugerait à huisclos ceux qui dénoncent son incapacité et ses crimes.

Ouice serait commode : mais quelle audace à ces faussairesqui ontdéjà huit faux à leur actifde demander confiance et discussion dans lesténèbrespour le reste des dossiers fabriqués par eux!

Mais non : c'est au plein jour qu'il faut que votre ignominie apparaisse.

A genoux devant la Francecoquins qui la déshonoriez!

Pas de huis clos! Pas de ténèbres!

Au plein jour la justice! Au plein jour la révision pour le salut del'innocentpour le châtiment des coupablespour l'enseignement dupeuplepour l'honneur de la patrie!