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Pierre Choderlos de Laclos



Les Liaisons dangereuses

 

 

 

 



OU

Lettres recueillies dans une société et publiées pour l'instruction de quelques autres.

" J'ai vu les mœurs de mon temps et j'ai publié ces lettres. "

J. J. ROUSSEAU.

Préface de La Nouvelle Héloïse

TABLE DES MATIERES

AVERTISSEMENT DE L'EDITEUR

Nous croyons devoir prévenir le Publicquemalgré le titre de cet Ouvrage et ce qu'en dit le Rédacteur dans sa Préfacenous ne garantissons pas l'authenticité de ce Recueilet que nous avons même de fortes raisons de penser que ce n'est qu'un Roman.

Il nous semble de plus que l'Auteurqui paraît pourtant avoir cherché la vraisemblancel'a détruite lui-même et bien maladroitementpar l'époque où il a placé les événements qu'il publie. En effetplusieurs des personnages qu'il met en scène ont de si mauvaises mœursqu'il est impossible de supposer qu'ils aient vécu dans notre siècle; dans ce siècle de philosophieoù les lumièresrépandues de toutes partsont renducomme chacun saittous les hommes si honnêtes et toutes les femmes si modestes et si réservées.

Notre avis est donc que si les aventures rapportées dans cet Ouvrage ont un fond de véritéelles n'ont pu arriver que dans d'autres lieux ou dans d'autres temps; et nous blâmons beaucoup l'Auteurquiséduit apparemment par l'espoir d'intéresser davantage en se rapprochant plus de son siècle et de son paysa osé faire paraître sous notre costume et avec nos usagesdes mœurs qui nous sont si étrangères.

Pour préserver au moinsautant qu'il est en nousle Lecteur trop crédule de toute surprise à ce sujetnous appuierons notre opinion d'un raisonnement que nous lui proposons avec confianceparce qu'il nous paraît victorieux et sans réplique; c'est que sans doute les mêmes causes ne manqueraient pas de produire les mêmes effetset que cependant nous ne voyons point aujourd'hui de Demoiselleavec soixante mille livres de rentese faire Religieuseni de Présidentejeune et joliemourir de chagrin.

PREFACE DU REDACTEUR.

Cet Ouvrageou plutôt ce Recueilque le Public trouvera peut-être encore trop volumineuxne contient pourtant que le plus petit nombre des Lettres qui composaient la totalité de la correspondance dont il est extrait. Chargé de la mettre en ordre par les personnes à qui elle était parvenueet que je savais dans l'intention de la publierje n'ai demandépour prix de mes soinsque la permission d'élaguer tout ce qui me paraîtrait inutile; et j'ai tâché de ne conserver en effet que les Lettres qui m'ont paru nécessairessoit à l'intelligence des événementssoit au développement des caractères. Si l'on ajoute à ce léger travailcelui de replacer par ordre les Lettres que j'ai laissées subsisterordre pour lequel j'ai même presque toujours suivi celui des dateset enfin quelques notes courtes et rareset quipour la plupartn'ont d'autre objet que d'indiquer la source de quelques citationsou de motiver quelques- uns des retranchements que je me suis permison saura toute la part que j'ai eue à cet Ouvrage. Ma mission ne s'étendait pas plus loin. [Je dois prévenir aussi que j'ai supprimé ou changé tous les noms des personnes dont il est question dans ces Lettres; et que si dans le nombre de ceux que je leur ai substituésil s'en trouvait qui appartinssent à quelqu'unce serait seulement une erreur de ma part et dont il ne faudrait tirer aucune conséquence.]

J'avais proposé des changements plus considérableset presque tous relatifs à la pureté de diction ou de stylecontre laquelle on trouvera beaucoup de fautes. J'aurais désiré aussi être autorisé à couper quelques Lettres trop longueset dont plusieurs traitent séparémentet presque sans transitiond'objets tout à fait étrangers l'un à l'autre. Ce travailqui n'a pas été acceptén'aurait pas suffi sans doute pour donner du mérite à l'Ouvragemais en aurait au moins ôté une partie des défauts.

On m'a objecté que c'étaient les Lettres mêmes qu'on voulait faire connaîtreet non pas seulement un Ouvrage fait d'après ces Lettres; qu'il serait autant contre la vraisemblance que contre la véritéque de huit à dix personnes qui ont concouru à cette correspondancetoutes eussent écrit avec une égale pureté. Et sur ce que j'ai représenté queloin de làil n'y en avait au contraire aucune qui n'eût fait des fautes graveset qu'on ne manquerait pas de critiqueron m'a répondu que tout Lecteur raisonnable s'attendrait sûrement à trouver des fautes dans un Recueil de Lettres de quelques Particulierspuisque dans tous ceux publiés jusqu'ici de différents Auteurs estiméset même de quelques Académicienson n'en trouvait aucun totalement à l'abri de ce reproche. Ces raisons ne m'ont pas persuadéet je les ai trouvéescomme je les trouve encoreplus faciles à donner qu'à recevoir; mais je n'étais pas le maîtreet je me suis soumis. Seulement je me suis réservé de protester contreet de déclarer que ce n'était pas mon avis; ce que je fais en ce moment.

Quant au mérite que cet Ouvrage peut avoirpeut-être ne m'appartient-il pas de m'en expliquermon opinion ne devant ni ne pouvant influer sur celle de personne. Cependant ceux quiavant de commencer une lecturesont bien aises de savoir à peu près sur quoi compter; ceux-làdis-jepeuvent continuer: les autres feront mieux de passer tout de suite à l'Ouvrage même; ils en savent assez. Ce que je puis dire d'abordc'est que si mon avis a étécomme j'en conviensde faire paraître ces Lettresje suis pourtant bien loin d'en espérer le succès: et qu'on ne prenne pas cette sincérité de ma part pour la modestie jouée d'un Auteur; car je déclare avec la même franchiseque si ce Recueil ne m'avait pas paru digne d'être offert au Publicje ne m'en serais pas occupé. Tâchons de concilier cette apparente contradiction.

Le mérite d'un Ouvrage se compose de son utilité ou de son agrémentet même de tous deuxquand il en est susceptible: mais le succèsqui ne prouve pas toujours le méritetient souvent davantage au choix du sujet qu'à son exécutionà l'ensemble des objets qu'il présentequ'à la manière dont ils sont traités. Or ce Recueil contenantcomme son titre l'annonceles Lettres de toute une sociétéil y règne une diversité d'intérêt qui affaiblit celui du Lecteur. De pluspresque tous les sentiments qu'on y exprimeétant feints ou dissimulésne peuvent même exciter qu'un intérêt de curiosité toujours bien au-dessous de celui de sentimentquisurtoutporte moins à l'indulgenceet laisse d'autant plus apercevoir les fautes qui s'y trouvent dans les détailsque ceux-ci s'opposent sans cesse au seul désir qu'on veuille satisfaire. Ces défauts sont peut-être rachetésen partiepar une qualité qui tient de même à la nature de l'Ouvrage: c'est la variété des styles; mérite qu'un Auteur atteint difficilementmais qui se présentait ici de lui-mêmeet qui sauve au moins l'ennui de l'uniformité. Plusieurs personnes pourront compter encore pour quelque chose un assez grand nombre d'observationsou nouvellesou peu connueset qui se trouvent éparses dans ces Lettres. C'est aussi làje croistout ce qu'on y peut espérer d'agrémentsen les jugeant même avec la plus grande faveur.

L'utilité de l'Ouvragequi peut-être sera encore plus contestéeme paraît pourtant plus facile à établir. Il me semble au moins que c'est rendre un service aux mœursque de dévoiler les moyens qu'emploient ceux qui en ont de mauvaises pour corrompre ceux qui en ont de bonneset je crois que ces Lettres pourront concourir efficacement à ce but. On y trouvera aussi la preuve et l'exemple de deux vérités importantes qu'on pourrait croire méconnuesen voyant combien peu elles sont pratiquées: l'uneque toute femme qui consent à recevoir dans sa société un homme sans mœursfinit par en devenir la victime; l'autreque toute mère est au moins imprudentequi souffre qu'un autre qu'elle ait la confiance de sa fille. Les jeunes gens de l'un et de l'autre sexe pourraient encore y apprendre que l'amitié que les personnes de mauvaises mœurs paraissent leur accorder si facilement n'est jamais qu'un piège dangereuxet aussi fatal à leur bonheur qu'à leur vertu. Cependant l'abustoujours si près du bienme paraît ici trop à craindre; etloin de conseiller cette lecture à la jeunesseil me paraît très important d'éloigner d'elle toutes celles de ce genre. L'époque où celle-ci peut cesser d'être dangereuse et devenir utile me paraît avoir été très bien saisiepour son sexepar une bonne mère qui non seulement a de l'espritmais qui a du bon esprit. " Je croirais "me disait-elleaprès avoir lu le manuscrit de cette Correspondance rendre un vrai service à ma fille, en lui donnant ce Livre le jour de son mariage. Si toutes les mères de famille en pensent ainsije me féliciterai éternellement de l'avoir publié.

Maisen partant encore de cette supposition favorableil me semble toujours que ce Recueil doit plaire à peu de monde. Les hommes et les femmes dépravés auront intérêt à décrier un Ouvrage qui peut leur nuire; et comme ils ne manquent pas d'adressepeut-être auront-ils celle de mettre dans leur parti les Rigoristesalarmés par le tableau des mauvaises mœurs qu'on n'a pas craint de présenter.

Les prétendus esprits forts ne s'intéresseront point à une femme dévoteque par cela même ils regarderont comme une femmelettetandis que les dévots se fâcheront de voir succomber la vertuet se plaindront que la Religion se montre avec trop peu de puissance.

D'un autre côtéles personnes d'un goût délicat seront dégoûtées par le style trop simple et trop fautif de plusieurs de ces Lettrestandis que le commun des Lecteursséduit par l'idée que tout ce qui est imprimé est le fruit d'un travailcroira voir dans quelques autres la manière peinée d'un Auteur qui se montre derrière le personnage qu'il fait parler.

Enfinon dira peut-être assez généralementque chaque chose ne vaut qu'à sa place; et que si d'ordinaire le style trop châtié des Auteurs ôte en effet de la grâce aux Lettres de sociétéles négligences de celles-ci deviennent de véritables fauteset les rendent insupportablesquand on les livre à l'impression.

J'avoue avec sincérité que tous ces reproches peuvent être fondés: je crois aussi qu'il me serait possible d'y répondreet même sans excéder la longueur d'une Préface. Mais on doit sentir que pour qu'il fût nécessaire de répondre à toutil faudrait que l'Ouvrage ne pût répondre à rien; et que si j'en avais jugé ainsij'aurais supprimé à la fois la Préface et le Livre.

PREMIERE PARTIE


LETTRE PREMIERE

CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY.

AUX URSULINES DE ...

Tu voisma bonne amieque je tiens paroleet que les bonnets et les pompons ne prennent pas tout mon temps; il m'en restera toujours pour toi. J'ai pourtant vu plus de parures dans cette seule journée que dans les quatre ans que nous avons passés ensemble; et je crois que la superbe Tanville [Pensionnaire du même Couvent] aura plus de chagrin à ma première visiteoù je compte bien la demanderqu'elle n'a cru nous en faire toutes les fois qu'elle est venue nous voir in fiocchi . Maman m'a consultée sur tout; elle me traite beaucoup moins en pensionnaire que par le passé. J'ai une Femme de chambre à moi; j'ai une chambre et un cabinet dont je disposeet je t'écris à un Secrétaire très jolidont on m'a remis la clefet où je peux renfermer tout ce que je veux. Maman m'a dit que je la verrais tous les jours à son lever; qu'il suffisait que je fusse coiffée pour dînerparce que nous serions toujours seuleset qu'alors elle me dirait chaque jour l'heure où je devrais l'aller joindre l'après-midi. Le reste du temps est à ma dispositionet j'ai ma harpemon dessin et des livres comme au Couvent; si ce n'est que la Mère Perpétue n'est pas là pour me gronderet qu'il ne tiendrait qu'à moi d'être toujours à rien faire: mais comme je n'ai pas ma Sophie pour causer et pour rirej'aime autant m'occuper.

Il n'est pas encore cinq heures; je ne dois aller retrouver Maman qu'à sept: voilà bien du tempssi j'avais quelque chose à te dire! Mais on ne m'a encore parlé de rien; et sans les apprêts que je vois faireet la quantité d'Ouvrières qui viennent toutes pour moije croirais qu'on ne songe pas à me marieret que c'est un radotage de plus de la bonne Joséphine [Tourière du Couvent]. Cependant Maman m'a dit si souvent qu'une Demoiselle devait rester au Couvent jusqu'à ce qu'elle se mariâtque puisqu'elle m'en fait sortiril faut bien que Joséphine ait raison.

Il vient d'arrêter un carrosse à la porteet Maman me fait dire de passer chez elle tout de suite. Si c'était le Monsieur? Je ne suis pas habilléela main me tremble et le cœur me bat. J'ai demandé à la Femme de chambresi elle savait qui était chez ma mère: " Vraimentm'a-t-elle ditc'est M. C**. " Et elle riait. Oh! je crois que c'est lui. Je reviendrai sûrement te raconter ce qui se sera passé. Voilà toujours son nom. Il ne faut pas se faire attendre. Adieujusqu'à un petit moment.

Comme tu vas te moquer de la pauvre Cécile! Oh! j'ai été bien honteuse! Mais tu y aurais été attrapée comme moi. En entrant chez Mamanj'ai vu un Monsieur en noirdebout auprès d'elle. Je l'ai salué du mieux que j'ai puet suis restée sans pouvoir bouger de ma place. Tu juges combien je l'examinais! " Madame "a-t-il dit à ma mèreen me saluant voilà une charmante Demoiselle, et je sens mieux que jamais le prix de vos bontés. A ce propos si positifil m'a pris un tremblement telque je ne pouvais me soutenir; j'ai trouvé un fauteuilet je m'y suis assisebien rouge et bien déconcertée. J'y étais à peineque voilà cet homme à mes genoux. Ta pauvre Cécile alors a perdu la tête; j'étaiscomme a dit Mamantout effarouchée. Je me suis levée en jetant un cri perçant... tienscomme ce jour du tonnerre. Maman est partie d'un éclat de rireen me disant: " Eh bien! qu'avez-vous? Asseyez-vous et donnez votre pied à Monsieur. " En effetma chère amiele Monsieur était un Cordonnier. Je ne peux te rendre combien j'ai été honteuse: par bonheur il n'y avait que Maman. Je crois quequand je serai mariéeje ne me servirai plus de ce Cordonnier-là. Conviens que nous voilà bien savantes! Adieu. Il est près de six heureset ma Femme de chambre dit qu'il faut que je m'habille. Adieuma chère Sophie; je t'aime comme si j'étais encore au Couvent.

P.S : Je ne sais par qui envoyer ma Lettre: ainsi j'attendrai que Joséphine vienne.

Parisce 3 août 17**


LETTRE II

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

AU CHATEAU DE ...

Revenezmon cher Vicomterevenez: que faites-vousque pouvez-vous faire chez une vieille tante dont tous les biens vous sont substitués? Partez sur-le- champ; j'ai besoin de vous. Il m'est venu une excellente idéeet je veux bien vous en confier l'exécution. Ce peu de mots devrait suffire; ettrop honoré de mon choixvous devriez veniravec empressementprendre mes ordres à genoux: mais vous abusez de mes bontésmême depuis que vous n'en usez plus; et dans l'alternative d'une haine éternelle ou d'une excessive indulgencevotre bonheur veut que ma bonté l'emporte. Je veux donc bien vous instruire de mes projets: mais jurez-moi qu'en fidèle Chevalier vous ne courrez aucune aventure que vous n'ayez mis celle-ci à fin. Elle est digne d'un Héros: vous servirez l'Amour et la vengeance; ce sera enfin une rouerie [Ces mots roué et rouerie dont heureusement la bonne compagnie commence à se défaireétaient fort en usage à l'époque où ces Lettres ont été écrites] de plus à mettre dans vos Mémoires: ouidans vos Mémoirescar je veux qu'ils soient imprimés un jouret je me charge de les écrire. Mais laissons celaet revenons à ce qui m'occupe.

Madame de Volanges marie sa fille: c'est encore un secret; mais elle m'en a fait part hier. Et qui croyez-vous qu'elle ait choisi pour gendre? Le Comte de Gercourt. Qui m'aurait dit que je deviendrais la cousine de Gercourt? J'en suis dans une fureur! Eh bien! vous ne devinez pas encore? oh! l'esprit lourd! Lui avez-vous donc pardonné l'aventure de l'Intendante? Et moin'ai-je pas encore plus à me plaindre de luimonstre que vous êtes? [Pour entendre ce passageil faut savoir que le Comte de Gercourt avait quitté la Marquise de Merteuil pour l'Intendante de ***qui lui avait sacrifié le Vicomte de Valmontet que c'est alors que la Marquise et le Vicomte s'attachèrent l'un à l'autre. Comme cette aventure est fort antérieure aux événements dont il est question dans ces Lettreson a cru devoir en supprimer toute la Correspondance.] Mais je m'apaiseet l'espoir de me venger rassérène mon âme.

Vous avez été ennuyé cent foisainsi que moide l'importance que met Gercourt à la femme qu'il auraet de la sotte présomption qui lui fait croire qu'il évitera le sort inévitable. Vous connaissez sa ridicule prévention pour les éducations cloîtréeset son préjugéplus ridicule encoreen faveur de la retenue des blondes. En effetje gagerais quemalgré les soixante mille livres de rente de la petite Volangesil n'aurait jamais fait ce mariagesi elle eût été bruneou si elle n'eût pas été au Couvent. Prouvons-lui donc qu'il n'est qu'un sot: il le sera sans doute un jour; ce n'est pas là ce qui m'embarrasse: mais le plaisant serait qu'il débutât par là. Comme nous nous amuserions le lendemain en l'entendant se vanter! car il se vantera; et puissi une fois vous formez cette petite filleil y aura bien du malheur si le Gercourt ne devient pascomme un autrela fable de Paris.

Au restel'Héroïne de ce nouveau Roman mérite tous vos soins: elle est vraiment jolie; cela n'a que quinze ansc'est le bouton de rose; gaucheà la véritécomme on ne l'est pointet nullement maniérée: maisvous autres hommesvous ne craignez pas cela; de plusun certain regard langoureux qui promet beaucoup en vérité: ajoutez-y que je vous la recommande; vous n'avez plus qu'à me remercier et m'obéir.

Vous recevrez cette Lettre demain matin. J'exige que demain à sept heures du soirvous soyez chez moi. Je ne recevrai personne qu'à huitpas même le régnant Chevalier; il n'a pas assez de tête pour une aussi grande affaire. Vous voyez que l'Amour ne m'aveugle pas. A huit heures je vous rendrai votre libertéet vous reviendrez à dix souper avec le bel objet; car la mère et la fille souperont chez moi. Adieuil est midi passé: bientôt je ne m'occuperai plus de vous.

Parisce 4 août 17**


LETTRE III

CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY

Je ne sais encore rienma bonne amie. Maman avait hier beaucoup de monde à souper. Malgré l'intérêt que j'avais à examinerles hommes surtoutje me suis fort ennuyée. Hommes et femmestout le monde m'a beaucoup regardéeet puis on se parlait à l'oreille; et je voyais bien qu'on parlait de moi: cela me faisait rougir; je ne pouvais m'en empêcher. Je l'aurais bien voulucar j'ai remarqué que quand on regardait les autres femmeselles ne rougissaient pas; ou bien c'est le rouge qu'elles mettentqui empêche de voir celui que l'embarras leur cause; car il doit être bien difficile de ne pas rougir quand un homme vous regarde fixement.

Ce qui m'inquiétait le plus était de ne pas savoir ce qu'on pensait sur mon compte. Je crois avoir entendu pourtant deux ou trois fois le mot de jolie : mais j'ai entendu bien distinctement celui de gauche ; et il faut que cela soit bien vraicar la femme qui le disait est parente et amie de ma mère; elle paraît même avoir pris tout de suite de l'amitié pour moi. C'est la seule personne qui m'ait un peu parlé dans la soirée. Nous souperons demain chez elle.

J'ai encore entenduaprès souperun homme que je suis sûre qui parlait de moiet qui disait à un autre: " Il faut laisser mûrir celanous verrons cet hiver. " C'est peut-être celui-là qui doit m'épouser; mais alors ce ne serait donc que dans quatre mois! Je voudrais bien savoir ce qui en est.

Voilà Joséphineet elle me dit qu'elle est pressée. Je veux pourtant te raconter encore une de mes gaucheries . Oh! je crois que cette dame a raison!

Après le souper on s'est mis à jouer. Je me suis placée auprès de Maman; je ne sais pas comment cela s'est faitmais je me suis endormie presque tout de suite. Un grand éclat de rire m'a réveillée. Je ne sais si l'on riait de moimais je le crois. Maman m'a permis de me retirer et elle m'a fait grand plaisir. Figure- toi qu'il était onze heures passées. Adieuma chère Sophie; aime toujours bien ta Cécile. Je t'assure que le monde n'est pas aussi amusant que nous l'imaginions.

Parisce 4 août l7**.


LETTRE IV

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

A PARIS

Vos ordres sont charmants; votre façon de les donner est plus aimable encore; vous feriez chérir le despotisme. Ce n'est pas la première foiscomme vous savezque je regrette de ne plus être votre esclave; et tout monstre que vous dites que je suisje ne me rappelle jamais sans plaisir le temps où vous m'honoriez de noms plus doux. Souvent même je désire de les mériter de nouveauet de finir par donneravec vousun exemple de constance au monde. Mais de plus grands intérêts nous appellent; conquérir est notre destin; il faut le suivre: peut-être au bout de la carrière nous rencontrerons- nous encore; carsoit dit sans vous fâcherma très belle Marquisevous me suivez au moins d'un pas égal; et depuis quenous séparant pour le bonheur du mondenous prêchons la foi chacun de notre côtéil me semble que dans cette mission d'amourvous avez fait plus de prosélytes que moi. Je connais votre zèlevotre ardente ferveur; et si ce Dieu-là nous jugeait sur nos Œuvresvous seriez un jour la Patronne de quelque grande villetandis que votre ami serait au plus un Saint de village. Ce langage vous étonnen'est-il pas vrai? Mais depuis huit joursje n'en entendsje n'en parle pas d'autre; et c'est pour m'y perfectionnerque je me vois forcé de vous désobéir.

Ne vous fâchez pas et écoutez-moi. Dépositaire de tous les secrets de mon cœurje vais vous confier le plus grand projet que j'aie jamais formé. Que me proposez-vous? de séduire une jeune fille qui n'a rien vune connaît rien; quipour ainsi direme serait livrée sans défense; qu'un premier hommage ne manquera pas d'enivrer et que la curiosité mènera peut-être plus vite que l'Amour. Vingt autres peuvent y réussir comme moi. Il n'en est pas ainsi de l'entreprise qui m'occupe; son succès m'assure autant de gloire que de plaisir l'Amour qui prépare ma couronne hésite lui-même entre le myrte et le laurierou plutôt il les réunira pour honorer mon triomphe. Vous-mêmema belle amievous serez saisie d'un saint respectet vous direz avec enthousiasme: " Voilà l'homme selon mon cœur. " Vous connaissez la Présidente Tourvelsa dévotionson amour conjugalses principes austères. Voilà ce que j'attaque; voilà l'ennemi digne de moi; voilà le but où je prétends atteindre:

Et si de l'obtenir je n'emporte le prix

J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris.

On peut citer de mauvais versquand ils sont d'un grand Poète [La Fontaine].

Vous saurez donc que le Président est en Bourgogneà la suite d'un grand procès (j'espère lui en faire perdre un plus important). Son inconsolable moitié doit passer ici tout le temps de cet affligeant veuvage. Une messe chaque jourquelques visites aux Pauvres du cantondes prières du matin et du soirdes promenades solitairesde pieux entretiens avec ma vieille tanteet quelquefois un triste Wiskdevaient être ses seules distractions. Je lui en prépare de plus efficaces. Mon bon Ange m'a conduit icipour son bonheur et pour le mien. Insensé! je regrettais vingt-quatre heures que je sacrifiais à des égards d'usage. Combien on me puniraiten me forçant de retourner à Paris! Heureusement il faut être quatre pour jouer au Wisk; et comme il n'y a ici que le Curé du lieumon éternelle tante m'a beaucoup pressé de lui sacrifier quelques jours. Vous devinez que j'ai consenti. Vous n'imaginez pas combien elle me cajole depuis ce momentcombien surtout elle est édifiée de me voir régulièrement à ses prières et à sa Messe. Elle ne se doute pas de la Divinité que j'y adore.

Me voilà doncdepuis quatre jourslivré à une passion forte. Vous savez si je désire vivementsi je dévore les obstacles: mais ce que vous ignorezc'est combien la solitude ajoute à l'ardeur du désir. Je n'ai plus qu'une idée; j'y pense le jouret j'y rêve la nuit. J'ai bien besoin d'avoir cette femmepour me sauver du ridicule d'en être amoureux: car où ne mène pas un désir contrarié? Ô délicieuse jouissance! Je t'implore pour mon bonheur et surtout pour mon repos. Que nous sommes heureux que les femmes se défendent si mal! nous ne serions auprès d'elles que de timides esclaves. J'ai dans ce moment un sentiment de reconnaissance pour les femmes facilesqui m'amène naturellement à vos pieds. Je m'y prosterne pour obtenir mon pardonet j'y finis cette trop longue Lettre. Adieuma très belle amie: sans rancune.

Du Château de ...5 août 17**


LETTRE V

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

Savez-vousVicomteque votre Lettre est d'une insolence rareet qu'il ne tiendrait qu'à moi de m'en fâcher? mais elle m'a prouvé clairement que vous aviez perdu la têteet cela seul vous a sauvé de mon indignation. Amie généreuse et sensiblej'oublie mon injure pour ne m'occuper que de votre danger; et quelque ennuyeux qu'il soit de raisonnerje cède au besoin que vous en avez dans ce moment. Vousavoir la Présidente de Tourvel! mais quel ridicule caprice! Je reconnais bien là votre mauvaise tête qui ne sait désirer que ce qu'elle croit ne pas pouvoir obtenir. Qu'est-ce donc que cette femme? des traits réguliers si vous voulezmais nulle expression: passablement faitemais sans grâces: toujours mise à faire rire! avec ses paquets de fichus sur la gorgeet son corps qui remonte au menton! Je vous le dis en amieil ne vous faudrait pas deux femmes comme celle-làpour vous faire perdre toute votre considération. Rappelez-vous donc ce jour où elle quêtait à Saint-Rochet où vous me remerciâtes tant de vous avoir procuré ce spectacle. Je crois la voir encoredonnant la main à ce grand échalas en cheveux longsprête à tomber à chaque pasayant toujours son panier de quatre aunes sur la tête de quelqu'unet rougissant à chaque révérence. Qui vous eût dit alors: vous désirerez cette femme? AllonsVicomterougissez vous-mêmeet revenez à vous. Je vous promets le secret.

Et puisvoyez donc les désagréments qui vous attendent! quel rival avez-vous à combattre? un mari! Ne vous sentez-vous pas humilié à ce seul mot? Quelle honte si vous échouez! et même combien peu de gloire dans le succès! Je dis plus; n'en espérez aucun plaisir. En est-il avec les prudes? j'entends celles de bonne foi: réservées au sein même du plaisirelles ne vous offrent que des demi-jouissances. Cet entier abandon de soi-mêmece délire de la volupté où le plaisir s'épure par son excèsces biens de l'Amourne sont pas connus d'elles. Je vous le prédis; dans la plus heureuse suppositionvotre Présidente croira avoir tout fait pour vous en vous traitant comme son mariet dans le tête-à-tête conjugal le plus tendreon reste toujours deux. Ici c'est bien pis encore; votre prude est dévote et de cette dévotion de bonne femme qui condamne à une éternelle enfance. Peut-être surmonterez-vous cet obstaclemais ne vous flattez pas de le détruire: vainqueur de l'Amour de Dieuvous ne le serez pas de la peur du Diable; et quandtenant votre Maîtresse dans vos brasvous sentirez palpiter son cœurce sera de crainte et non d'amour. Peut- êtresi vous eussiez connu cette femme plus tôten eussiez-vous pu faire quelque chose; mais cela a vingt-deux anset il y en a près de deux qu'elle est mariée. Croyez-moiVicomtequand une femme s'est encroûtée à ce pointil faut l'abandonner à son sort; ce ne sera jamais qu'une espèce .

C'est pourtant pour ce bel objet que vous refusez de m'obéirque vous vous enterrez dans le tombeau de votre tanteet que vous renoncez à l'aventure la plus délicieuse et la plus faite pour vous faire honneur. Par quelle fatalité faut- il donc que Gercourt garde toujours quelque avantage sur vous? Tenezje vous en parle sans humeur: maisdans ce momentje suis tentée de croire que vous ne méritez pas votre réputation; je suis tentée surtout de vous retirer ma confiance. Je ne m'accoutumerai jamais à dire mes secrets à l'amant de Madame de Tourvel.

Sachez pourtant que la petite Volanges a déjà fait tourner une tête. Le jeune Danceny en raffole. Il a chanté avec elle; et en effet elle chante mieux qu'à une Pensionnaire n'appartient. Ils doivent répéter beaucoup de Duoset je crois qu'elle se mettrait volontiers à l'unisson: mais ce Danceny est un enfant qui perdra son temps à faire l'Amouret ne finira rien. La petite personne de son côté est assez farouche; età tout événementcela sera toujours beaucoup moins plaisant que vous n'auriez pu le rendre: aussi j'ai de l'humeuret sûrement je querellerai le Chevalier à son arrivée. Je lui conseille d'être doux; cardans ce momentil ne m'en coûterait rien de rompre avec lui. Je suis sûre que si j'avais le bon esprit de le quitter à présentil en serait au désespoir; et rien ne m'amuse comme un désespoir amoureux. Il m'appellerait perfideet ce mot de perfide m'a toujours fait plaisir; c'estaprès celui de cruellele plus doux à l'oreille d'une femmeet il est moins pénible à mériter. Sérieusementje vais m'occuper de cette rupture. Voilà pourtant de quoi vous êtes cause! aussi je le mets sur votre conscience. Adieu. Recommandez-moi aux prières de votre Présidente.

Parisce 7 août 17**


LETTRE VI

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Il n'est donc point de femme qui n'abuse de l'empire qu'elle a su prendre! Et vous-mêmevous que je nommai si souvent mon indulgente amievous cessez enfin de l'êtreet vous ne craignez pas de m'attaquer dans l'objet de mes affections! De quels traits vous osez peindre Madame de Tourvel! quel homme n'eût point payé de sa vie cette insolente audace? à quelle autre femme qu'à vous n'eût-elle valu au moins une noirceur? De grâcene me mettez plus à d'aussi rudes épreuves; je ne répondrais pas de les soutenir. Au nom de l'amitiéattendez que j'aie eu cette femmesi vous voulez en médire. Ne savez-vous pas que la seule volupté a le droit de détacher le bandeau de l'Amour?

Mais que dis-je? Madame de Tourvel a-t-elle besoin d'illusion? non; pour être adorable il lui suffit d'être elle-même. Vous lui reprochez de se mettre mal; je le crois bien; toute parure lui nuit; tout ce qui la cache la dépare: c'est dans l'abandon du négligé qu'elle est vraiment ravissante. Grâce aux chaleurs accablantes que nous éprouvonsun déshabillé de simple toile me laisse voir sa taille ronde et souple. Une seule mousseline couvre sa gorgeet mes regards furtifsmais pénétrantsen ont déjà saisi les formes enchanteresses. Sa figuredites-vousn'a nulle expression. Et qu'exprimerait-elledans les moments où rien ne parle à son cœur? Nonsans douteelle n'a pointcomme nos femmes coquettesce regard menteur qui séduit quelquefois et nous trompe toujours. Elle ne sait pas couvrir le vide d'une phrase par un sourire étudié; et quoiqu'elle ait les plus belles dents du mondeelle ne rit que de ce qui l'amuse. Mais il faut voir commedans les folâtres jeuxelle offre l'image d'une gaieté naïve et franche! commeauprès d'un malheureux qu'elle s'empresse de secourirson regard annonce la joie pure et la bonté compatissante! Il faut voirsurtout au moindre mot d'éloge ou de cajoleriese peindresur sa figure célestece touchant embarras d'une modestie qui n'est point jouée! Elle est prude et dévoteet de là vous la jugez froide et inanimée? Je pense bien différemment. Quelle étonnante sensibilité ne faut-il pas avoir pour la répandre jusque sur son mariet pour aimer toujours un être toujours absent? Quelle preuve plus forte pourriez-vous désirer? J'ai su pourtant m'en procurer une autre.

J'ai dirigé sa promenade de manière qu'il s'est trouvé un fossé à franchir; etquoique fort lesteelle est encore plus timide: vous jugez bien qu'une prude craint de sauter le fossé [On reconnaît ici le mauvais goût des calemboursqui commençait à prendreet qui depuis a fait tant de progrès]. Il a fallu se confier à moi. J'ai tenu dans mes bras cette femme modeste. Nos préparatifs et le passage de ma vieille tante avaient fait rire aux éclats la folâtre Dévote: maisdès que je me fus emparé d'ellepar une adroite gaucherienos bras s'enlacèrent mutuellement. Je pressai son sein contre le mien; etdans ce court intervalleje sentis son cœur battre plus vite. L'aimable rougeur vint colorer son visageet son modeste embarras m'apprit assez que son cœur avait palpité d'amour et non de crainte . Ma tante cependant s'y trompa comme vouset se mit à dire: " L'enfant a eu peur " ; mais la charmante candeur de l'enfant ne lui permit pas le mensongeet elle répondit naïvement: " Oh nonmais!... " Ce seul mot m'a éclairé. Dès ce momentle doux espoir a remplacé la cruelle inquiétude. J'aurai cette femme; je l'enlèverai au mari qui la profane: j'oserai la ravir au Dieu même qu'elle adore. Quel délice d'être tour à tour l'objet et le vainqueur de ses remords! Loin de moi l'idée de détruire les préjugés qui l'assiègent! ils ajouteront à mon bonheur et à ma gloire. Qu'elle croie à la vertumais qu'elle me la sacrifie; que ses fautes l'épouvantent sans pouvoir l'arrêter; et qu'agitée de mille terreurselle ne puisse les oublierles vaincre que dans mes bras. Qu'alorsj'y consenselle me dise: " Je t'adore "elle seuleentre toutes les femmessera digne de prononcer ce mot. Je serai vraiment le Dieu qu'elle aura préféré.

Soyons de bonne foi; dans nos arrangementsaussi froids que facilesce que nous appelons bonheur est à peine un plaisir. Vous le dirai-je? je croyais mon cœur flétriet ne me trouvant plus que des sensje me plaignais d'une vieillesse prématurée. Madame de Tourvel m'a rendu les charmantes illusions de la jeunesse. Auprès d'elleje n'ai pas besoin de jouir pour être heureux. La seule chose qui m'effraieest le temps que va me prendre cette aventure; car je n'ose rien donner au hasard. J'ai beau me rappeler mes heureuses téméritésje ne puis me résoudre à les mettre en usage. Pour que je sois vraiment heureuxil faut qu'elle se donne; et ce n'est pas une petite affaire.

Je suis sûr que vous admireriez ma prudence. Je n'ai pas encore prononcé le mot d'amour; mais déjà nous en sommes à ceux de confiance et d'intérêt. Pour la tromper le moins possibleet surtout pour prévenir l'effet des propos qui pourraient lui revenirje lui ai raconté moi-mêmeet comme en m'accusantquelques-uns de mes traits les plus connus. Vous ririez de voir avec quelle candeur elle me prêche. Elle veutdit-elleme convertir. Elle ne se doute pas encore de ce qu'il lui en coûtera pour le tenter. Elle est loin de penser qu'en plaidant pour parler comme elle pour les infortunées que j'ai perdues elle parle d'avance dans sa propre cause. Cette idée me vint hier au milieu d'un de ses sermonset je ne pus me refuser au plaisir de l'interromprepour l'assurer qu'elle parlait comme un prophète. Adieuma très belle amie. Vous voyez que je ne suis pas perdu sans ressources.

P.S : A proposce pauvre Chevaliers'est-il tué de désespoir? En véritévous êtes cent fois plus mauvais sujet que moiet vous m'humilieriez si j'avais de l'amour-propre.

Du Château de ...ce 9 août 17**


LETTRE VII

CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY

[Pour ne pas abuser de la patience du Lecteuron supprime beaucoup de Lettres de cette Correspondance journalière; on ne donne que celles qui ont paru nécessaires à l'intelligence des événements de cette société. C'est par le même motif qu'on supprime aussi toutes les Lettres de Sophie Carnay et plusieurs de celles des autres Acteurs de ces aventures.]

Si je ne t'ai rien dit de mon mariagec'est que je ne suis pas plus instruite que le premier jour. Je m'accoutume à n'y plus penser et je me trouve assez bien de mon genre de vie. J'étudie beaucoup mon chant et ma harpe; il me semble que je les aime mieux depuis que je n'ai plus de Maîtresou plutôt c'est que j'en ai un meilleur. M. le Chevalier Dancenyce Monsieur dont je t'ai parléet avec qui j'ai chanté chez Madame de Merteuila la complaisance de venir ici tous les jourset de chanter avec moi des heures entières. Il est extrêmement aimable. Il chante comme un Angeet compose de très jolis airs dont il fait aussi les paroles. C'est bien dommage qu'il soit Chevalier de Malte! Il me semble que s'il se mariaitsa femme serait bien heureuse. Il a une douceur charmante. Il n'a jamais l'air de faire un complimentet pourtant tout ce qu'il dit flatte. Il me reprend sans cessetant sur la musique que sur autre chose: mais il mêle à ses critiques tant d'intérêt et de gaietéqu'il est impossible de ne pas lui en savoir gré. Seulement quand il vous regardeil a l'air de vous dire quelque chose d'obligeant. Il joint à tout cela d'être très complaisant. Par exemplehieril était prié d'un grand concert; il a préféré de rester toute la soirée chez Maman. Cela m'a fait bien plaisir; car quand il n'y est paspersonne ne me parleet je m'ennuie: au lieu que quand il y estnous chantons et nous causons ensemble. Il a toujours quelque chose à me dire. Lui et Madame de Merteuil sont les deux seules personnes que je trouve aimables. Mais adieuma chère amie: j'ai promis que je saurais pour aujourd'hui une ariette dont l'accompagnement est très difficileet je ne veux pas manquer de parole. Je vais me remettre à l'étude jusqu'à ce qu'il vienne.

De ...ce 7 août 17**


LETTRE VIII

LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE VOLANGES

On ne peut être plus sensible que je le suisMadameà la confiance que vous me témoignezni prendre plus d'intérêt que moi à l'établissement de Mademoiselle de Volanges. C'est bien de toute mon âme que je lui souhaite une félicité dont je ne doute pas qu'elle ne soit digneet sur laquelle je m'en rapporte bien à votre prudence. Je ne connais point M. le Comte de Gercourt; maishonoré de votre choixje ne puis prendre de lui qu'une idée très avantageuse. Je me borneMadameà souhaiter à ce mariage un succès aussi heureux qu'au mienqui est pareillement votre ouvrageet pour lequel chaque jour ajoute à ma reconnaissance. Que le bonheur de Mademoiselle votre fille soit la récompense de celui que vous m'avez procuré; et puisse la meilleure des amies être aussi la plus heureuse des mères!

Je suis vraiment peinée de ne pouvoir vous offrir de vive voix l'hommage de ce vœu sincèreet faireaussi tôt que je le désireraisconnaissance avec Mademoiselle de Volanges. Après avoir éprouvé vos bontés vraiment maternellesj'ai droit d'espérer d'elle l'amitié tendre d'une sœur. Je vous prieMadamede vouloir bien la lui demander de ma parten attendant que je me trouve à portée de la mériter.

Je compte rester à la campagne tout le temps de l'absence de M. de Tourvel. J'ai pris ce temps pour jouir et profiter de la société de la respectable Madame de Rosemonde. Cette femme est toujours charmante: son grand âge ne lui fait rien perdre; elle conserve toute sa mémoire et sa gaieté. Son corps seul a quatre-vingt-quatre ans; son esprit n'en a que vingt.

Notre retraite est égayée par son neveu le Vicomte de Valmontqui a bien voulu nous sacrifier quelques jours. Je ne le connaissais que de réputationet elle me faisait peu désirer de le connaître davantage: mais il me semble qu'il vaut mieux qu'elle. Icioù le tourbillon du monde ne le gâte pasil parle raison avec une facilité étonnanteet il s'accuse de ses torts avec une candeur rare. Il me parle avec beaucoup de confianceet je le prêche avec beaucoup de sévérité. Vous qui le connaissezvous conviendrez que ce serait une belle conversion à faire: mais je ne doute pasmalgré ses promessesque huit jours de Paris ne lui fassent oublier tous mes sermons. Le séjour qu'il fera ici sera au moins autant de retranché sur sa conduite ordinaire: et je crois qued'après sa façon de vivrece qu'il peut faire de mieux est de ne rien faire du tout. Il sait que je suis occupée à vous écrireet il m'a chargée de vous présenter ses respectueux hommages. Recevez aussi le mien avec la bonté que je vous connaiset ne doutez jamais des sentiments sincères avec lesquels j'ai l'honneur d'êtreetc.

Du Château de ...ce 9 août 17**


LETTRE IX

MADAME DE VOLANGES A LA PRESIDENTE DE TOURVEL

Je n'ai jamais doutéma jeune et belle amieni de l'amitié que vous avez pour moini de l'intérêt sincère que vous prenez à tout ce qui me regarde. Ce n'est pas pour éclaircir ce pointque j'espère convenu à jamais entre nousque je réponds à votre Réponse : mais je ne crois pas pouvoir me dispenser de causer avec vous au sujet du Vicomte de Valmont. Je ne m'attendais pasje l'avoueà trouver jamais ce nom-là dans vos Lettres. En effetque peut-il y avoir de commun entre vous et lui? Vous ne connaissez pas cet homme; où auriez-vous pris l'idée de l'âme d'un libertin? Vous me parlez de sa rare candeur : oh! oui; la candeur de Valmont doit être en effet très rare. Encore plus faux et dangereux qu'il n'est aimable et séduisantjamais depuis sa plus grande jeunesseil n'a fait un pas ou dit une parole sans avoir un projetet jamais il n'eut un projet qui ne fût malhonnête ou criminel. Mon amievous me connaissez; vous savez sides vertus que je tâche d'acquérirl'indulgence n'est pas celle que je chéris le plus. Aussisi Valmont était entraîné par des passions fougueuses; sicomme mille autresil était séduit par les erreurs de son âgeblâmant sa conduite je plaindrais sa personneet j'attendraisen silencele temps où un retour heureux lui rendrait l'estime des gens honnêtes. Mais Valmont n'est pas cela: sa conduite est le résultat de ses principes. Il sait calculer tout ce qu'un homme peut se permettre d'horreurssans se compromettre; et pour être cruel et méchant sans dangeril a choisi les femmes pour victimes. Je ne m'arrête pas à compter celles qu'il a séduites: mais combien n'en a-t-il pas perdues?

Dans la vie sage et retirée que vous menezces scandaleuses aventures ne parviennent pas jusqu'à vous. Je pourrais vous en raconter qui vous feraient frémir; mais vos regardspurs comme votre âmeseraient souillés par de semblables tableaux: sûre que Valmont ne sera jamais dangereux pour vousvous n'avez pas besoin de pareilles armes pour vous défendre. La seule chose que j'ai à vous direc'est quede toutes les femmes auxquelles il a rendu des soinssuccès ou nonil n'en est point qui n'aient eu à s'en plaindre. La seule Marquise de Merteuil fait l'exception à cette règle générale; seuleelle a su lui résister et enchaîner sa méchanceté. J'avoue que ce trait de sa vie est celui qui lui fait le plus d'honneur à mes yeux: aussi a-t-il suffi pour la justifier pleinement aux yeux de tousde quelques inconséquences qu'on avait à lui reprocher dans le début de son veuvage. [L'erreur où est Madame de Volanges nous fait voir qu'ainsi que les autres scélérats Valmont ne décelait pas ses complices.]

Quoi qu'il en soitma belle amiece que l'âgel'expérience et surtout l'amitiém'autorisent à vous représenterc'est qu'on commence à s'apercevoir dans le monde de l'absence de Valmont; et que si on sait qu'il soit resté quelque temps en tiers entre sa tante et vousvotre réputation sera entre ses mains; malheur le plus grand qui puisse arriver à une femme. Je vous conseille donc d'engager sa tante à ne pas le retenir davantage; et s'il s'obstine à resterje crois que vous ne devez pas hésiter à lui céder la place. Mais pourquoi resterait-il? que fait-il donc à cette campagne? Si vous faisiez épier ses démarchesje suis sûre que vous découvririez qu'il n'a fait que prendre un asile plus commodepour quelques noirceurs qu'il médite dans les environs. Maisdans l'impossibilité de remédier au malcontentons-nous de nous en garantir.

Adieuma belle amie; voilà le mariage de ma fille un peu retardé. Le Comte de Gercourtque nous attendions d'un jour à l'autreme mande que son Régiment passe en Corse; et comme il y a encore des mouvements de guerreil lui sera impossible de s'absenter avant l'hiver. Cela me contrarie; mais cela me fait espérer que nous aurons le plaisir de vous voir à la noceet j'étais fâchée qu'elle se fît sans vous. Adieu; je suissans compliment comme sans réserveentièrement à vous.

P.S : Rappelez-moi au souvenir de Madame de Rosemondeque j'aime toujours autant qu'elle le mérite.

De ...ce 11 août 17**


LETTRE X

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

Me boudez-vousVicomte? ou bien êtes-vous mort? ouce qui y ressemblerait beaucoupne vivez-vous plus que pour votre Présidente? Cette femmequi vous a rendu les illusions de la jeunesse vous en rendra bientôt aussi les ridicules préjugés. Déjà vous voilà timide et esclave; autant vaudrait être amoureux. Vous renoncez à vos heureuses témérités . Vous voilà donc vous conduisant sans principeset donnant tout au hasardou plutôt au caprice. Ne vous souvient-il plus que l'Amour estcomme la médecine seulement l'art d'aider la Nature ? Vous voyez que je vous bats avec vos armes: mais je n'en prendrai pas d'orgueil; car c'est bien battre un homme à terre. Il faut qu'elle se donne me dites-vous: eh! sans douteil le faut; aussi se donnera-t-elle comme les autresavec cette différence que ce sera de mauvaise grâce. Maispour qu'elle finisse par se donnerle vrai moyen est de commencer par la prendre. Que cette ridicule distinction est bien un vrai déraisonnement de l'Amour! Je dis l'Amour; car vous êtes amoureux. Vous parler autrementce serait vous trahir; ce serait vous cacher votre mal. Dites-moi doncamant langoureuxces femmes que vous avez euescroyez- vous les avoir violées? Maisquelque envie qu'on ait de se donnerquelque pressée que l'on en soitencore faut-il un prétexte; et y en a-t-il de plus commode pour nousque celui qui nous donne l'air de céder à la force? Pour moije l'avoueune des choses qui me flattent le plusest une attaque vive et bien faiteoù tout se succède avec ordre quoique avec rapidité; qui ne nous met jamais dans ce pénible embarras de réparer nous-mêmes une gaucherie dont au contraire nous aurions dû profiter; qui sait garder l'air de la violence jusque dans les choses que nous accordonset flatter avec adresse nos deux passions favoritesla gloire de la défense et le plaisir de la défaite. Je conviens que ce talentplus rare que l'on ne croitm'a toujours fait plaisirmême alors qu'il ne m'a pas séduiteet que quelquefois il m'est arrivé de me rendreuniquement comme récompense. Telle dans nos anciens Tournoisla Beauté donnait le prix de la valeur et de l'adresse.

Mais vousvous qui n'êtes plus vousvous vous conduisez comme si vous aviez peur de réussir. Eh! depuis quand voyagez-vous à petites journées et par des chemins de traverse? Mon amiquand on veut arriverdes chevaux de poste et la grande route! Mais laissons ce sujetqui me donne d'autant plus d'humeurqu'il me prive du plaisir de vous voir. Au moins écrivez-moi plus souvent que vous ne faiteset mettez-moi au courant de vos progrès. Savez- vous que voilà plus de quinze jours que cette ridicule aventure vous occupeet que vous négligez tout le monde?

A propos de négligencevous ressemblez aux gens qui envoient régulièrement savoir des nouvelles de leurs amis maladesmais qui ne se font jamais rendre la réponse. Vous finissez votre dernière Lettre par me demander si le Chevalier est mort. Je ne réponds paset vous ne vous en inquiétez pas davantage. Ne savez-vous plus que mon amant est votre ami-né? Mais rassurez-vousil n'est point mort; ou s'il l'étaitce serait de l'excès de sa joie. Ce pauvre Chevaliercomme il est tendre! comme il est fait pour l'Amour! comme il sait sentir vivement! la tête m'en tourne. Sérieusementle bonheur parfait qu'il trouve à être aimé de moi m'attache véritablement à lui.

Ce même jouroù je vous écrivais que j'allais travailler à notre rupturecombien je le rendis heureux! Je m'occupais pourtant tout de bon des moyens de le désespérerquand on me l'annonça. Soit caprice ou raisonjamais il ne me parut si bien. Je le reçus cependant avec humeur. Il espérait passer deux heures avec moiavant celle où ma porte serait ouverte à tout le monde. Je lui dis que j'allais sortir: il me demanda où j'allais; je refusai de le lui apprendre. Il insista; où vous ne serez pas repris-jeavec aigreur. Heureusement pour luiil resta pétrifié de cette réponse; cars'il eût dit un motil s'ensuivait immanquablement une scène qui eût amené la rupture que j'avais projetée. Etonnée de son silenceje jetai les yeux sur lui sans autre projetje vous jureque de voir la mine qu'il faisait. Je retrouvai sur cette charmante figurecette tristesseà la fois profonde et tendreà laquelle vous-même êtes convenu qu'il était si difficile de résister. La même cause produisit le même effet; je fus vaincue une seconde fois. Dès ce momentje ne m'occupai plus que des moyens d'éviter qu'il pût me trouver un tort. " Je sors pour affairelui dis-je avec un air un peu plus douxet même cette affaire vous regarde; mais ne m'interrogez pas. Je souperai chez moi; revenezet vous serez instruit. " Alors il retrouva la parole; mais je ne lui permis pas d'en faire usage. " Je suis très presséecontinuai-je. Laissez-moi; à ce soir. " Il baisa ma main et sortit.

Aussitôtpour le dédommagerpeut-être pour me dédommager moi-mêmeje me décide à lui faire connaître ma petite maison dont il ne se doutait pas. J'appelle ma fidèle Victoire . J'ai ma migraine; je me couche pour tous mes gens; etrestée enfin seule avec la véritable tandis qu'elle se travestit en Laquaisje fais une toilette de Femme de chambre. Elle fait ensuite venir un fiacre à la porte de mon jardinet nous voilà parties. Arrivée dans ce temple de l'Amourje choisis le déshabillé le plus galant. Celui-ci est délicieux; il est de mon invention: il ne laisse rien voiret pourtant fait tout deviner. Je vous en promets un modèle pour votre Présidentequand vous l'aurez rendue digne de le porter.

Après ces préparatifspendant que Victoire s'occupe des autres détailsje lis un chapitre du Sopha une Lettre d' Héloïse et deux Contes de La Fontainepour recorder les différents tons que je voulais prendre. Cependant mon Chevalier arrive à ma porteavec l'empressement qu'il a toujours. Mon Suisse la lui refuseet lui apprend que je suis malade: premier incident. Il lui remet en même temps un billet de moimais non de mon écrituresuivant ma prudente règle. Il l'ouvreet y trouve de la main de Victoire: " A neuf heures précisesau Boulevarddevant les Cafés. " Il s'y rend; et làun petit Laquais qu'il ne connaît pasqu'il croit au moins ne pas connaîtrecar c'était toujours Victoirevient lui annoncer qu'il faut renvoyer sa voiture et le suivre. Toute cette marche romanesque lui échauffait la tête d'autantet la tête échauffée ne nuit à rien. Il arrive enfinet la surprise et l'Amour causaient en lui un véritable enchantement. Pour lui donner le temps de se remettrenous nous promenons un moment dans le bosquet; puis je le ramène vers la maison. Il voit d'abord deux couverts mis: ensuite un lit fait. Nous passons jusqu'au boudoirqui était dans toute sa parure. Làmoitié réflexionmoitié sentimentje passai mes bras autour de lui et me laissai tomber à ses genoux. " O mon amilui dis-jepour vouloir te ménager la surprise de ce momentje me reproche de t'avoir affligé par l'apparence de l'humeurd'avoir pu un instant voiler mon cœur à tes regards. Pardonne-moi mes torts: je veux les expier à force d'amour. " Vous jugez de l'effet de ce discours sentimental. L'heureux Chevalier me releva et mon pardon fut scellé sur cette même ottomane où vous et moi scellâmes si gaiement et de la même manière notre éternelle rupture.

Comme nous avions six heures à passer ensembleet que j'avais résolu que tout ce temps fût pour lui également délicieuxje modérai ses transportset l'aimable coquetterie vint remplacer la tendresse. Je ne crois pas avoir jamais mis tant de soin à plaireni avoir été jamais aussi contente de moi. Après le soupertour à tour enfant et raisonnablefolâtre et sensiblequelquefois même libertineje me plaisais à le considérer comme un Sultan au milieu de son Séraildont j'étais tour à tour les Favorites différentes. En effetses hommages réitérésquoique toujours reçus par la même femmele furent toujours par une Maîtresse nouvelle.

Enfin au point du jour il fallut se séparer; etquoi qu'il dîtquoi qu'il fît même pour me prouver le contraireil en avait autant de besoin que peu d'envie. Au moment où nous sortîmes et pour dernier adieuje pris la clef de cet heureux séjouret la lui remettant entre les mains: " Je ne l'ai eue que pour vouslui dis-je; il est juste que vous en soyez maître: c'est au Sacrificateur à disposer du Temple. " C'est par cette adresse que j'ai prévenu les réflexions qu'aurait pu lui faire naître la propriététoujours suspected'une petite maison. Je le connais assezpour être sûre qu'il ne s'en servira que pour moi; et si la fantaisie me prenait d'y aller sans luiil me reste bien une double clef. Il voulait à toute force prendre jour pour y revenir; mais je l'aime trop encorepour vouloir l'user si vite. Il ne faut se permettre d'excès qu'avec les gens qu'on veut quitter bientôt. Il ne sait pas celalui; maispour son bonheurje le sais pour deux.

Je m'aperçois qu'il est trois heures du matinet que j'ai écrit un volumeayant le projet de n'écrire qu'un mot. Tel est le charme de la confiante amitié: c'est elle qui fait que vous êtes toujours ce que j'aime le mieuxmaisen véritéle Chevalier est ce qui me plaît davantage.

De ...ce 12 août 17**


LETTRE XI

LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE VOLANGES

Votre Lettre sévère m'aurait effrayéeMadamesipar bonheurje n'avais trouvé ici plus de motifs de sécurité que vous ne m'en donnez de crainte. Ce redoutable M. de Valmontqui doit être la terreur de toutes les femmesparaît avoir déposé ses armes meurtrièresavant d'entrer dans ce Château. Loin d'y former des projetsil n'y a pas même porté de prétentions; et la qualité d'homme aimable que ses ennemis mêmes lui accordentdisparaît presque icipour ne lui laisser que celle de bon enfant. C'est apparemment l'air de la campagne qui a produit ce miracle. Ce que je vous puis assurerc'est qu'étant sans cesse avec moiparaissant même s'y plaireil ne lui est pas échappé un mot qui ressemble à l'Amourpas une de ces phrases que tous les hommes se permettentsans avoircomme luice qu'il faut pour les justifier. Jamais il n'oblige à cette réservedans laquelle toute femme qui se respecte est forcée de se tenir aujourd'huipour contenir les hommes qui l'entourent. Il sait ne point abuser de la gaieté qu'il inspire. Il est peut-être un peu louangeur; mais c'est avec tant de délicatesse qu'il accoutumerait la modestie même à l'éloge. Enfinsi j'avais un frèreje désirerais qu'il fût tel que M. de Valmont se montre ici. Peut-être beaucoup de femmes lui désireraient une galanterie plus marquée; et j'avoue que je lui sais un gré infini d'avoir su me juger assez bien pour ne pas me confondre avec elles.

Ce portrait diffère beaucoup sans doute de celui que vous me faites; etmalgré celatous deux peuvent être ressemblants en fixant les époques. Lui- même convient d'avoir eu beaucoup de tortset on lui en aura bien aussi prêté quelques-uns. Mais j'ai rencontré peu d'hommes qui parlassent des femmes honnêtes avec plus de respectje dirais presque d'enthousiasme. Vous m'apprenez qu'au moins sur cet objet il ne trompe pas. Sa conduite avec Madame de Merteuil en est une preuve. Il nous en parle beaucoup; et c'est toujours avec tant d'éloges et l'air d'un attachement si vraique j'ai crujusqu'à la réception de votre Lettreque ce qu'il appelait amitié entre eux deux était bien réellement de l'Amour. Je m'accuse de ce jugement témérairedans lequel j'ai eu d'autant plus de tortque lui-même a pris souvent le soin de la justifier. J'avoue que je ne regardais que comme finessece qui était de sa part une honnête sincérité. Je ne sais; mais il me semble que celui qui est capable d'une amitié aussi suivie pour une femme aussi estimablen'est pas un libertin sans retour. J'ignore au reste si nous devons la conduite sage qu'il tient ici à quelques projets dans les environscomme vous le supposez. Il y a bien quelques femmes aimables à la ronde; mais il sort peuexcepté le matinet alors il dit qu'il va à la chasse. Il est vrai qu'il rapporte rarement du gibier; mais il assure qu'il est maladroit à cet exercice. D'ailleursce qu'il peut faire au- dehors m'inquiète peu; et si je désirais le savoirce ne serait que pour avoir une raison de plus de me rapprocher de votre avis ou de vous ramener au mien.

Sur ce que vous me proposez de travailler à abréger le séjour que M. de Valmont compte faire iciil me paraît bien difficile d'oser demander à sa tante de ne pas avoir son neveu chez elled'autant qu'elle l'aime beaucoup. Je vous promets pourtantmais seulement par déférence et non par besoinde saisir l'occasion de faire cette demandesoit à ellesoit à lui-même. Quant à moiM. de Tourvel est instruit de mon projet de rester ici jusqu'à son retouret il s'étonneraitavec raisonde la légèreté qui m'en ferait changer.

VoilàMadamede bien longs éclaircissements: mais j'ai cru devoir à la vérité un témoignage avantageux à M. de Valmontet dont il me paraît avoir grand besoin auprès de vous. Je n'en suis pas moins sensible à l'amitié qui a dicté vos conseils. C'est à elle que je dois aussi ce que vous me dites d'obligeant à l'occasion du retard du mariage de Mademoiselle votre fille. Je vous en remercie bien sincèrement: maisquelque plaisir que je me promette à passer ces moments avec vousje les sacrifierais de bien bon cœur au désir de savoir Mademoiselle de Volanges plus tôt heureusesi pourtant elle peut jamais l'être plus qu'auprès d'une mère aussi digne de toute sa tendresse et de son respect. Je partage avec elle ces deux sentiments qui m'attachent à vouset je vous prie d'en recevoir l'assurance avec bonté.

J'ai l'honneur d'êtreetc.

De ...ce 13 août 17**


LETTRE XII

CECILE VOLANGES A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Maman est incommodéeMadame; elle ne sortira pointet il faut que je lui tienne compagnie: ainsi je n'aurai pas l'honneur de vous accompagner à l'Opéra. Je vous assure que je regrette bien plus de ne pas être avec vous que le Spectacle. Je vous prie d'en être persuadée. Je vous aime tant! Voudriez- vous bien dire à M. le Chevalier Danceny que je n'ai point le Recueil dont il m'a parléet que s'il peut me l'apporter demainil me fera grand plaisir. S'il vient aujourd'huion lui dira que nous n'y sommes pas; mais c'est que Maman ne veut recevoir personne. J'espère qu'elle se portera mieux demain.

J'ai l'honneur d'êtreetc.

De ...ce 13 août 17**


LETTRE XIII

LA MARQUISE DE MERTEUIL A CECILE VOLANGES

Je suis très fâchéema belleet d'être privée du plaisir de vous voiret de la cause de cette privation. J'espère que cette occasion se retrouvera. Je m'acquitterai de votre commission auprès du Chevalier Dancenyqui sera sûrement très fâché de savoir votre Maman malade. Si elle veut me recevoir demainj'irai lui tenir compagnie. Nous attaqueronselle et moile Chevalier de Belleroche. [C'est le même dont il est question dans les lettres de Madame de Merteuil] au piquet; eten lui gagnant son argentnous auronspour surcroît de plaisircelui de vous entendre chanter avec votre aimable Maîtreà qui je le proposerai. Si cela convient à votre Maman et à vousje réponds de moi et de mes deux Chevaliers. Adieuma belle; mes compliments à ma chère Madame de Volanges. Je vous embrasse bien tendrement.

De ...ce 13 août 17**


LETTRE XIV

CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY

Je ne t'ai pas écrit hierma chère Sophie: mais ce n'est pas le plaisir qui en est cause; je t'en assure bien. Maman était maladeet je ne l'ai pas quittée de la journée. Le soirquand je me suis retiréeje n'avais cœur à rien du tout; et je me suis couchée bien vitepour m'assurer que la journée était finie; jamais je n'en avais passé de si longue. Ce n'est pas que je n'aime bien Maman; mais je ne sais pas ce que c'était. Je devais aller à l'Opéra avec Madame de Merteuil; le Chevalier Danceny devait y être. Tu sais bien que ce sont les deux personnes que j'aime le mieux. Quand l'heure où j'aurais dû y être aussi est arrivéemon cœur s'est serré malgré moi. Je me déplaisais à toutet j'ai pleurépleurésans pouvoir m'en empêcher. Heureusement Maman était couchéeet ne pouvait pas me voir. Je suis bien sûre que le Chevalier Danceny aura été fâché aussi; mais il aura été distrait par le Spectacle et par tout le monde: c'est bien différent.

Par bonheurMaman va mieux aujourd'huiet Madame de Merteuil viendra avec une autre personne et le Chevalier Danceny: mais elle arrive toujours bien tardMadame de Merteuil; et quand on est si longtemps toute seulec'est bien ennuyeux. Il n'est encore qu'onze heures. Il est vrai qu'il faut que je joue de la harpe; et puis ma toilette me prendra un peu de tempscar je veux être bien coiffée aujourd'hui. Je crois que la Mère Perpétue a raisonet qu'on devient coquette dès qu'on est dans le monde. Je n'ai jamais eu tant d'envie d'être jolie que depuis quelques jourset je trouve que je ne le suis pas autant que je le croyais; et puisauprès des femmes qui ont du rougeon perd beaucoup. Madame de Merteuilpar exempleje vois bien que tous les hommes la trouvent plus jolie que moi: cela ne me fâche pas beaucoupparce qu'elle m'aime bien; et puis elle assure que le Chevalier Danceny me trouve plus jolie qu'elle. C'est bien honnête à elle de me l'avoir dit! elle avait même l'air d'en être bien aise. Par exempleje ne conçois pas ça. C'est qu'elle m'aime tant! et lui!... oh! ça m'a fait bien plaisir! aussic'est qu'il me semble que rien que le regarder suffit pour embellir. Je le regarderais toujourssi je ne craignais de rencontrer ses yeux: cartoutes les fois que cela m'arrivecela me décontenanceet me fait comme de la peine; mais ça ne fait rien.

Adieuma chère amie; je vais me mettre à ma toilette. Je t'aime toujours comme de coutume.

Parisce 14 août 17**


LETTRE XV

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Il est bien honnête à vous de ne pas m'abandonner à mon triste sort. La vie que je mène ici est réellement fatigantepar l'excès de son repos et son insipide uniformité. En lisant votre Lettre et le détail de votre charmante journéej'ai été tenté vingt fois de prétexter une affairede voler à vos piedset de vous y demanderen ma faveurune infidélité à votre Chevalierquiaprès toutne mérite pas son bonheur. Savez-vous que vous m'avez rendu jaloux de lui? Que me parlez-vous d'éternelle rupture? J'abjure ce sermentprononcé dans le délire: nous n'aurions pas été dignes de le fairesi nous eussions dû le garder. Ah! que je puisse un jour me venger dans vos brasdu dépit involontaire que m'a causé le bonheur du Chevalier! Je suis indignéje l'avouequand je songe que cet hommesans raisonnersans se donner la moindre peineen suivant tout bêtement l'instinct de son cœurtrouve une félicité à laquelle je ne puis atteindre. Oh! je la troublerai... Promettez-moi que je la troublerai. Vous-même n'êtes-vous pas humiliée? Vous vous donnez la peine de le tromperet il est plus heureux que vous. Vous le croyez dans vos chaînes! C'est bien vous qui êtes dans les siennes. Il dort tranquillementtandis que vous veillez pour ses plaisirs. Que ferait de plus son esclave?

Tenezma belle amietant que vous vous partagez entre plusieursje n'ai pas la moindre jalousie: je ne vois alors dans vos Amants que les successeurs d'Alexandreincapables de conserver entre eux tous cet empire où je régnais seul. Mais que vous vous donniez entièrement à un d'eux! qu'il existe un autre homme aussi heureux que moi! je ne le souffrirai pas; n'espérez pas que je le souffre. Ou reprenez-moiou au moins prenez-en un autre; et ne trahissez paspar un caprice exclusifl'amitié inviolable que nous nous sommes jurée.

C'est bien assezsans douteque j'aie à me plaindre de l'Amour. Vous voyez que je me prête à vos idéeset que j'avoue mes torts. En effetsi c'est être amoureux que de ne pouvoir vivre sans posséder ce qu'on désired'y sacrifier son tempsses plaisirssa vieje suis bien réellement amoureux. Je n'en suis guère plus avancé. Je n'aurais même rien du tout à vous apprendre à ce sujetsans un événement qui me donne beaucoup à réfléchiret dont je ne sais encore si je dois craindre ou espérer.

Vous connaissez mon Chasseurtrésor d'intrigueet vrai valet de Comédie; vous jugez bien que ses instructions portaient d'être amoureux de la Femme de chambreet d'enivrer les gens. Le coquin est plus heureux que moi; il a déjà réussi. Il vient de découvrir que Madame de Tourvel a chargé un de ses gens de prendre des informations sur ma conduiteet même de me suivre dans mes courses du matinautant qu'il le pourraitsans être aperçu. Que prétend cette femme? Ainsi donc la plus modeste de toutes ose encore risquer des choses qu'à peine nous oserions nous permettre! Je jure bien. Maisavant de songer à me venger de cette ruse féminineoccupons-nous des moyens de la tourner à notre avantage. Jusqu'ici ces courses qu'on suspecte n'avaient aucun objet; il faut leur en donner un. Cela mérite toute mon attentionet je vous quitte pour y réfléchir. Adieuma belle amie.

Toujours du Château de ...ce 15 août 17**


LETTRE XVI

CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY

Ah! ma Sophievoici bien des nouvelles! je ne devrais peut-être pas te les dire: mais il faut bien que j'en parle à quelqu'un; c'est plus fort que moi. Ce Chevalier Danceny... Je suis dans un trouble que je ne peux pas écrire: je ne sais par où commencer. Depuis que je t'avais raconté la jolie soirée [La Lettre où il est parlé de cette soirée ne s'est pas retrouvée. Il y a lieu de croire que c'est celle proposée dans le billet de Madame de Merteuilet dont il est aussi question dans la précédente Lettre de Cécile Volanges.] que j'avais passée chez Maman avec lui et Madame de Merteuilje ne t'en parlais plus: c'est que je ne voulais plus en parler à personne; mais j'y pensais pourtant toujours. Depuis il était devenu si tristemais si tristesi tristeque ça me faisait de la peine; et quand je lui demandais pourquoiil me disait que non: mais je voyais bien que si. Enfin hier il l'était encore plus que de coutume. Ça n'a pas empêché qu'il n'ait eu la complaisance de chanter avec moi comme à l'ordinaire; maistoutes les fois qu'il me regardaitcela me serrait le cœur. Après que nous eûmes fini de chanteril alla renfermer ma harpe dans son étui; eten m'en rapportant la clefil me pria d'en jouer encore le soiraussitôt que je serais seule. Je ne me défiais de rien du tout; je ne voulais même pas: mais il m'en pria tantque je lui dis qu'oui. Il avait bien ses raisons. Effectivementquand je fus retirée chez moi et que ma Femme de chambre fut sortiej'allais pour prendre ma harpe. Je trouvais dans les cordes une Lettrepliée seulementet point cachetéeet qui était de lui. Ah! si tu savais tout ce qu'il me mande! Depuis que j'ai lu sa Lettrej'ai tant de plaisirque je ne peux plus songer à autre chose. Je l'ai relue quatre fois tout de suiteet puis je l'ai serrée dans mon secrétaire. Je la savais par cœur; etquand j'ai été couchéeje l'ai tant répétéeque je ne songeais pas à dormir. Dès que je fermais les yeuxje le voyais làqui me disait lui-même tout ce que je venais de lire. Je ne me suis endormie que bien tard; et aussitôt que je me suis réveillée (il était encore de bien bonne heure)j'ai été reprendre sa Lettre pour la relire à mon aise. Je l'ai emportée dans mon litet puis je l'ai baisée comme si... C'est peut-être mal fait de baiser une Lettre comme çamais je n'ai pas pu m'en empêcher.

A présentma chère amiesi je suis bien aiseje suis aussi bien embarrassée; car sûrement il ne faut pas que je réponde à cette Lettre-là. Je sais bien que ça ne se doit paset pourtant il me le demande; etsi je ne réponds pasje suis sûre qu'il va encore être triste. C'est pourtant bien malheureux pour lui! Qu'est-ce que tu me conseilles? mais tu n'en sais pas plus que moi. J'ai bien envie d'en parler à Madame de Merteuil qui m'aime bien. Je voudrais bien le consoler; mais je ne voudrais rien faire qui fût mal. On nous recommande tant d'avoir bon cœur! et puis on nous défend de suivre ce qu'il inspirequand c'est pour un homme! Ça n'est pas juste non plus. Est-ce qu'un homme n'est pas notre prochain comme une femmeet plus encore? car enfin n'a-t-on pas son père comme sa mèreson frère comme sa sœur? il reste toujours le mari de plus. Cependant si j'allais faire quelque chose qui ne fût pas bienpeut-être que M. Danceny lui-même n'aurait plus bonne idée de moi! Oh! çapar exemplej'aime encore mieux qu'il soit triste. Et puisenfinje serai toujours à temps. Parce qu'il a écrit hierje ne suis pas obligée d'écrire aujourd'hui: aussi bien je verrai Madame de Merteuil ce soiret si j'en ai le courageje lui conterai tout. En ne faisant que ce qu'elle me diraje n'aurai rien à me reprocher. Et puis peut-être me dira-t-elle que je peux lui répondre un peupour qu'il ne soit pas si triste! Oh! je suis bien en peine. Adieuma bonne amie. Dis-moi toujours ce que tu penses.

De ...ce 19 août 17**


LETTRE XVII

LE CHEVALIER DANCENY A CECILE VOLANGES

Avant de me livrerMademoiselledirai-je au plaisir ou au besoin de vous écrireje commence par vous supplier de m'entendre. Je sens que pour oser vous déclarer mes sentimentsj'ai besoin d'indulgence; si je ne voulais que les justifierelle me serait inutile. Que vais-je faire après tout que vous montrer mon ouvrage? Et qu'ai-je à vous direque mes regardsmon embarrasma conduite et même mon silence ne vous aient dit avant moi? Eh! pourquoi vous fâcheriez-vous d'un sentiment que vous avez fait naître? Emané de voussans doute il est digne de vous être offert; s'il est brûlant comme mon âmeil est pur comme la vôtre. Serait-ce un crime d'avoir su apprécier votre charmante figurevos talents séducteursvos grâces enchanteresseset cette touchante candeur qui ajoute un prix inestimable à des qualités déjà si précieuses? nonsans doute; maissans être coupableon peut être malheureux; et c'est le sort qui m'attendsi vous refusez d'agréer mon hommage. C'est le premier que mon cœur ait offert. Sans vous je serais encorenon pas heureuxmais tranquille. Je vous ai vue; le repos a fui loin de moiet mon bonheur est incertain. Cependant vous vous étonnez de ma tristesse; vous m'en demandez la cause: quelquefois même j'ai cru voir qu'elle vous affligeait. Ah! dites un motet ma félicité sera votre ouvrage. Maisavant de prononcersongez qu'un mot peut aussi combler mon malheur. Soyez donc l'arbitre de ma destinée. Par vous je vais être éternellement heureux ou malheureux. En quelles mains plus chères puis-je remettre un intérêt plus grand?

Je finiraicomme j'ai commencépar implorer votre indulgence. Je vous ai demandé de m'entendre; j'oserai plus; je vous prierai de me répondre. Le refuserserait me laisser croire que vous vous trouvez offenséeet mon cœur m'est garant que mon respect égale mon amour.

P-S. Vous pouvez vous servirpour me répondredu même moyen dont je me sers pour vous faire parvenir cette Lettre; il me paraît également sûr et commode.

De ...ce 18 août 17**


LETTRE XVIII

CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY

Quoi! Sophietu blâmes d'avance ce que je vais faire! J'avais déjà bien assez d'inquiétudes; voilà que tu les augmentes encore. Il est clairdis-tuque je ne dois pas répondre. Tu en parles bien à ton aise; et d'ailleurstu ne sais pas au juste ce qui en est: tu n'es pas là pour voir. Je suis sûre que si tu étais à ma placetu ferais comme moi. Sûrementen généralon ne doit pas répondre; et tu as bien vupar ma Lettre d'hierque je ne le voulais pas non plus: mais c'est que je ne crois pas que personne se soit jamais trouvé dans le cas où je suis.

Et encore être obligée de me décider toute seule! Madame de Merteuilque je comptais voir hier au soirn'est pas venue. Tout s'arrange contre moi: c'est elle qui est cause que je le connais. C'est presque toujours avec elle que je l'ai vu que je lui ai parlé. Ce n'est pas que je lui en veuille du mal: mais elle me laisse là au moment de l'embarras. Oh! je suis bien à plaindre!

Figure-toi qu'il est venu hier comme à l'ordinaire. J'étais si troublée que je n'osais le regarder. Il ne pouvait pas me parlerparce que Maman était là. Je me doutais bien qu'il serait fâchéquand il verrait que je ne lui avais pas écrit. Je ne savais quelle contenance faire. Un instant après il me demanda si je voulais qu'il allât chercher ma harpe. Le cœur me battait si fortque ce fut tout ce que je pus faire que de répondre qu'oui. Quand il revintc'était bien pis. Je ne le regardai qu'un petit moment. Il ne me regardait paslui; mais il avait un air qu'on aurait dit qu'il était malade. Ça me faisait bien de la peine. Il se mit à accorder ma harpeet aprèsen me l'apportantil me dit: " Ah! Mademoiselle! " Il ne me dit que ces deux mots-là; mais c'était d'un ton que j'en fus toute bouleversée. Je préludais sur ma harpesans savoir ce que je faisais. Maman demanda si nous ne chanterions pas. Lui s'excusaen disant qu'il était un peu malade; et moiqui n'avais pas d'excuseil me fallut chanter. J'aurais voulu n'avoir jamais eu de voix. Je choisis exprès un air que je ne savais pas; car j'étais bien sûre que je ne pourrais en chanter aucunet on se serait aperçu de quelque chose. Heureusement il vint une visite; etdès que j'entendis entrer un carrosseje cessaiet le priai de reporter ma harpe. J'avais bien peur qu'il ne s'en allât en même temps; mais il revint.

Pendant que Maman et cette Dame qui était venue causaient ensembleje voulus le regarder encore un petit moment. Je rencontrai ses yeuxet il me fut impossible de détourner les miens. Un moment après je vis ses larmes couleret il fut obligé de se retourner pour n'être pas vu. Pour le coupje ne pus y tenir; je sentis que j'allais pleurer aussi. Je sortiset tout de suite j'écrivis avec un crayonsur un chiffon de papier: " Ne soyez donc pas si tristeje vous en prie; je promets de vous répondre. " Sûrementtu ne peux pas dire qu'il y ait du mal à cela; et puis c'était plus fort que moi. Je mis mon papier aux cordes de ma harpecomme sa Lettre étaitet je revins dans le salon. Je me sentais plus tranquille. Il me tardait bien que cette Dame s'en fût. Heureusementelle était en visite; elle s'en alla bientôt après. Aussitôt qu'elle fut sortieje dis que je voulais reprendre ma harpeet je le priai de l'aller chercher. Je vis bienà son airqu'il ne se doutait de rien. Mais au retouroh! comme il était content! En posant ma harpe vis-à-vis de moiil se plaça de façon que Maman ne pouvait voiret il prit ma main qu'il serramais d'une façon! ce ne fut qu'un moment: mais je ne saurais te dire le plaisir que ça m'a fait. Je la retirai pourtant; ainsi je n'ai rien à me reprocher.

A présentma bonne amietu vois bien que je ne peux pas me dispenser de lui écrirepuisque je le lui ai promis; et puisje n'irai pas lui refaire du chagrin; car j'en souffre plus que lui. Si c'était pour quelque chose de malsûrement je ne le ferais pas. Mais quel mal peut-il y avoir à écriresurtout quand c'est pour empêcher quelqu'un d'être malheureux? Ce qui m'embarrassec'est que je ne saurai pas bien faire ma Lettre: mais il sentira bien que ce n'est pas ma faute; et puis je suis sûre que rien que de ce qu'elle sera de moielle lui fera toujours plaisir.

Adieuma chère amie. Si tu trouves que j'ai tortdis-le-moi; mais je ne crois pas. A mesure que le moment de lui écrire approchemon cœur bat que ça ne se conçoit pas. Il le faut pourtant bienpuisque je l'ai promis. Adieu.

De ...ce 20 août 17**


LETTRE XIX

CECILE VOLANGES AU CHEVALIER DANCENY

Vous étiez si tristehierMonsieuret cela me faisait tant de peineque je me suis laissée aller à vous promettre de répondre à la Lettre que vous m'avez écrite. Je n'en sens pas moins aujourd'hui que je ne le dois pas: pourtantcomme je l'ai promisje ne veux pas manquer à ma paroleet cela doit bien vous prouver l'amitié que j'ai pour vous. A présent que vous le savezj'espère que vous ne me demanderez pas de vous écrire davantage. J'espère aussi que vous ne direz à personne que je vous ai écrit; parce que sûrement on m'en blâmeraitet que cela pourrait me causer bien du chagrin. J'espère surtout que vous-même n'en prendrez pas mauvaise idée de moice qui me ferait plus de peine que tout. Je peux bien vous assurer que je n'aurais pas eu cette complaisance-là pour tout autre que vous. Je voudrais bien que vous eussiez celle de ne plus être triste comme vous étiez; ce qui m'ôte tout le plaisir que j'ai à vous voir. Vous voyezMonsieurque je vous parle bien sincèrement. Je ne demande pas mieux que notre amitié dure toujours; maisje vous en priene m'écrivez plus.

J'ai l'honneur d'être

Cécile Volanges

De ...ce 20 août 17**


LETTRE XX

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

Ah! friponvous me cajolezde peur que je ne me moque de vous! Allonsje vous fais grâce: vous m'écrivez tant de foliesqu'il faut bien que je vous pardonne la sagesse où vous tient votre Présidente. Je ne crois pas que mon Chevalier eût autant d'indulgence que moi; il serait homme à ne pas approuver notre renouvellement de bailet à ne rien trouver de plaisant dans votre folle idée. J'en ai pourtant bien riet j'étais vraiment fâchée d'être obligée d'en rire toute seule. Si vous eussiez été làje ne sais où m'aurait menée cette gaieté: mais j'ai eu le temps de la réflexion et je me suis armée de sévérité. Ce n'est pas que je refuse pour toujours; mais je diffèreet j'ai raison. J'y mettrais peut-être de la vanitéetune fois piquée au jeuon ne sait plus où l'on s'arrête. Je serais femme à vous enchaîner de nouveauà vous faire oublier votre Présidente; et si j'allaismoi indignevous dégoûter de la vertuvoyez quel scandale! Pour éviter ce dangervoici mes conditions.

Aussitôt que vous aurez eu votre belle Dévoteque vous pourrez m'en fournir une preuvevenezet je suis à vous. Mais vous n'ignorez pas que dans les affaires importanteson ne reçoit de preuves que par écrit. Par cet arrangementd'une partje deviendrai une récompense au lieu d'être une consolation; et cette idée me plaît davantage: de l'autre votre succès en sera plus piquanten devenant lui-même un moyen d'infidélité. Venez doncvenez au plus tôt m'apporter le gage de votre triomphe: semblable à nos preux Chevaliers qui venaient déposer aux pieds de leur Dame les fruits brillants de leur victoire. Sérieusementje suis curieuse de savoir ce que peut écrire une Prude après un tel momentet quel voile elle met sur ses discoursaprès n'en avoir plus laissé sur sa personne. C'est à vous de voir si je me mets à un prix trop haut; mais je vous préviens qu'il n'y a rien à rabattre. Jusque-làmon cher Vicomtevous trouverez bon que je reste fidèle à mon Chevalieret que je m'amuse à le rendre heureuxmalgré le petit chagrin que cela vous cause.

Cependant si j'avais moins de mœursje crois qu'il auraitdans ce momentun rival dangereux; c'est la petite Volanges. Je raffole de cet enfant: c'est une vraie passion. Ou je me trompeou elle deviendra une de nos femmes les plus à la mode. Je vois son petit cœur se développeret c'est un spectacle ravissant. Elle aime déjà son Danceny avec fureur; mais elle n'en sait encore rien. Lui- mêmequoique très amoureuxa encore la timidité de son âgeet n'ose pas trop le lui apprendre. Tous deux sont en adoration vis-à-vis de moi. La petite surtout a grande envie de me dire son secret; particulièrement depuis quelques jours je l'en vois vraiment oppressée et je lui aurais rendu un grand service de l'aider un peu: mais je n'oublie pas que c'est un enfantet je ne veux pas me compromettre. Danceny m'a parlé un peu plus clairement; maispour luimon parti est prisje ne veux pas l'entendre. Quant à la petiteje suis souvent tentée d'en faire mon élève; c'est un service que j'ai envie de rendre à Gercourt. Il me laisse du tempspuisque le voilà en Corse jusqu'au mois d'Octobre. J'ai dans l'idée que j'emploierai ce temps-làet que nous lui donnerons une femme toute forméeau lieu de son innocente Pensionnaire. Quelle est donc en effet l'insolente sécurité de cet hommequi ose dormir tranquilletandis qu'une femmequi a à se plaindre de luine s'est pas encore vengée? Tenezsi la petite était ici dans ce momentje ne sais ce que je ne lui dirais pas.

AdieuVicomte; bonsoir et bon succès: maispour Dieuavancez donc. Songez que si vous n'avez pas cette femmeles autres rougiront de vous avoir eu.

De ...ce 20 août 17**


LETTRE XXI

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Enfinma belle amiej'ai fait un pas en avantmais un grand pas; et quis'il ne m'a pas conduit jusqu'au butm'a fait connaître au moins que je suis dans la routeet a dissipé la crainte où j'étais de m'être égaré. J'ai enfin déclaré mon amour; et quoiqu'on ait gardé le silence le plus obstinéj'ai obtenu la réponse peut-être la moins équivoque et la plus flatteuse: mais n'anticipons pas sur les événementset reprenons plus haut. Vous vous souvenez qu'on faisait épier mes démarches. Eh bien! j'ai voulu que ce moyen scandaleux tournât à l'édification publiqueet voici ce que j'ai fait. J'ai chargé mon confident de me trouverdans les environsquelque malheureux qui eût besoin de secours. Cette commission n'était pas difficile à remplir. Hier après-midiil me rendit compte qu'on devait saisir aujourd'huidans la matinéeles meubles d'une famille entière qui ne pouvait payer la taille. Je m'assurai qu'il n'y eût dans cette maison aucune fille ou femme dont l'âge ou la figure pussent rendre mon action suspecte; etquand je fus bien informéje déclarai à souper mon projet d'aller à la chasse le lendemain. Ici je dois rendre justice à ma Présidente: sans doute elle eut quelques remords des ordres qu'elle avait donnés; etn'ayant pas la force de vaincre sa curiositéelle eut au moins celle de contrarier mon désir. Il devait faire une chaleur excessive; je risquais de me rendre malade; je ne tuerais rien et me fatiguerais en vain; etpendant ce dialogueses yeuxqui parlaient peut-être mieux qu'elle ne voulaitme faisaient assez connaître qu'elle désirait que je prisse pour bonnes ces mauvaises raisons. Je n'avais garde de m'y rendrecomme vous pouvez croireet je résistai de même à une petite diatribe contre la chasse et les Chasseurset à un petit nuage d'humeur qui obscurcittoute la soiréecette figure céleste. Je craignis un moment que ses ordres ne fussent révoquéset que sa délicatesse ne me nuisît. Je ne calculais pas la curiosité d'une femme; aussi me trompais- je. Mon Chasseur me rassura dès le soir mêmeet je me couchai satisfait.

Au point du jour je me lève et je pars. A peine à cinquante pas du Châteauj'aperçois mon espion qui me suit. J'entre en chasseet marche à travers champs vers le Village où je voulais me rendre; sans autre plaisirdans ma routeque de faire courir le drôle qui me suivaitet quin'osant pas quitter les cheminsparcourait souventà toute courseun espace triple du mien. A force de l'exercerj'ai eu moi-même une extrême chaleuret je me suis assis au pied d'un arbre. N'a-t-il pas eu l'insolence de se couler derrière un buisson qui n'était pas à vingt pas de moiet de s'y asseoir aussi? J'ai été tenté un moment de lui envoyer mon coup de fusilquiquoique de petit plomb seulementlui aurait donné une leçon suffisante sur les dangers de la curiosité: heureusement pour luije me suis ressouvenu qu'il était utile et même nécessaire à mes projets; cette réflexion l'a sauvé.

Cependant j'arrive au Village; je vois de la rumeur; je m'avance: j'interroge; on me raconte le fait. Je fais venir le Collecteur; etcédant à ma généreuse compassionje paie noblement cinquante-six livrespour lesquelles on réduisait cinq personnes à la paille et au désespoir. Après cette action si simplevous n'imaginez pas quel chœur de bénédictions retentit autour de moi de la part des assistants! Quelles larmes de reconnaissance coulaient des yeux du vieux chef de cette familleet embellissaient cette figure de Patriarchequ'un moment auparavant l'empreinte farouche du désespoir rendait vraiment hideuse! J'examinais ce spectaclelorsqu'un autre paysanplus jeuneconduisant par la main une femme et deux enfantset s'avançant vers moi à pas précipitésleur dit: " Tombons tous aux pieds de cette image de Dieu "et dans le même instantj'ai été entouré de cette familleprosternée à mes genoux. J'avouerai ma faiblesse; mes yeux se sont mouillés de larmeset j'ai senti en moi un mouvement involontairemais délicieux. J'ai été étonné du plaisir qu'on éprouve en faisant le bien; et je serais tenté de croire que ce que nous appelons les gens vertueux n'ont pas tant de mérite qu'on se plaît à nous le dire. Quoi qu'il en soitj'ai trouvé juste de payer à ces pauvres gens le plaisir qu'ils venaient de me faire. J'avais pris dix louis sur moi; je les leur ai donnés. Ici ont recommencé les remerciementsmais ils n'avaient plus ce même degré de pathétique: le nécessaire avait produit le grandle véritable effet; le reste n'était qu'une simple expression de reconnaissance et d'étonnement pour des dons superflus.

Cependantau milieu des bénédictions bavardes de cette familleje ne ressemblais pas mal au Héros d'un Dramedans la scène du dénouement. Vous remarquerez que dans cette foule était surtout le fidèle espion. Mon but était rempli: je me dégageai d'eux touset regagnai le Château. Tout calculéje me félicite de mon invention. Cette femme vaut bien sans doute que je me donne tant de soins; ils seront un jour mes titres auprès d'elle; et l'ayanten quelque sorteainsi payée d'avancej'aurai le droit d'en disposer à ma fantaisiesans avoir de reproche à me faire.

J'oubliais de vous dire que pour mettre tout à profitj'ai demandé à ces bonnes gens de prier Dieu pour le succès de mes projets. Vous allez voir si déjà leurs prières n'ont pas été en partie exaucées... Mais on m'avertit que le souper est serviet il serait trop tard pour que cette Lettre partît si je ne la fermais qu'en me retirant. Ainsi le reste à l'ordinaire prochain . J'en suis fâchécar le reste est le meilleur. Adieuma belle amie. Vous me volez un moment du plaisir de la voir.

De ...ce 20 août 17**


LETTRE XXII

LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE VOLANGES

Vous serez sans doute bien aiseMadamede connaître un trait de M. de Valmontqui contraste beaucoupce me sembleavec tous ceux sous lesquels on vous l'a représenté. Il est si pénible de penser désavantageusement de qui que ce soitsi fâcheux de ne trouver que des vices chez ceux qui auraient toutes les qualités nécessaires pour faire aimer la vertu! Enfin vous aimez tant à user d'indulgenceque c'est vous obliger que de vous donner des motifs de revenir sur un jugement trop rigoureux. M. de Valmont me paraît fondé à espérer cette faveurje dirais presque cette justice; et voici sur quoi je le pense.

Il a fait ce matin une de ces courses qui pouvaient faire supposer quelque projet de sa part dans les environscomme l'idée vous en était venue; idée que je m'accuse d'avoir saisie peut-être avec trop de vivacité. Heureusement pour luiet surtout heureusement pour nouspuisque cela nous sauve d'être injustesun de mes gens devait aller du même côté que lui [Madame de Tourvel n'ose donc pas dire que c'était par son ordre?]; et c'est par là que ma curiosité répréhensiblemais heureusea été satisfaite. Il nous a rapporté que M. de Valmontayant trouvé au Village de ... une malheureuse famille dont on vendait les meublesfaute d'avoir pu payer les impositionsnon seulement s'était empressé d'acquitter la dette de ces pauvres gensmais même leur avait donné une somme d'argent assez considérable. Mon Domestique a été témoin de cette vertueuse action; et il m'a rapporté de plus que les paysanscausant entre eux et avec luiavaient dit qu'un Domestiquequ'ils ont désignéet que le mien croit être celui de M. de Valmontavait pris hier des informations sur ceux des habitants du Village qui pouvaient avoir besoin de secours. Si cela est ainsice n'est même plus seulement une compassion passagèreet que l'occasion détermine: c'est le projet formé de faire du bien; c'est la sollicitude de la bienfaisance; c'est la plus belle vertu des plus belles âmes; maissoit hasard ou projetc'est toujours une action honnête et louableet dont le seul récit m'a attendrie jusqu'aux larmes. J'ajouterai de pluset toujours par justiceque quand je lui ai parlé de cette actionde laquelle il ne disait motil a commencé par s'en défendreet a eu l'air d'y mettre si peu de valeur lorsqu'il en est convenuque sa modestie en doublait le mérite.

A présentdites-moima respectable amiesi M. de Valmont est en effet un libertin sans retour? S'il n'est que cela et se conduit ainsique restera-t-il aux gens honnêtes? Quoi! les méchants partageraient-ils avec les bons le plaisir sacré de la bienfaisance? Dieu permettrait-il qu'une famille vertueuse reçûtde la main d'un scélératdes secours dont elle rendrait grâce à sa divine Providence? et pourrait-il se plaire à entendre des bouches pures répandre leurs bénédictions sur un réprouvé? Non. J'aime mieux croire que des erreurspour être longuesne sont pas éternelles; et je ne puis penser que celui qui fait du bien soit l'ennemi de la vertu. M. de Valmont n'est peut-être qu'un exemple de plus du danger des liaisons. Je m'arrête à cette idée qui me plaît. Sid'une partelle peut servir à le justifier dans votre espritde l'autreelle me rend de plus en plus précieuse l'amitié tendre qui m'unit à vous pour la vie.

J'ai l'honneur d'êtreetc.

P.S : Madame de Rosemonde et moi nous allonsdans l'instantvoir aussi l'honnête et malheureuse familleet joindre nos secours tardifs à ceux de M. de Valmont. Nous le mènerons avec nous. Nous donnerons au moins à ces bonnes gens le plaisir de revoir leur bienfaiteur; c'estje croistout ce qu'il nous a laissé à faire.

De ...ce 20 août 17**


LETTRE XXIII

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Nous en sommes restés à mon retour au Château: je reprends mon récit.

Je n'eus que le temps de faire une courte toiletteet je me rendis au salonoù ma Belle faisait de la tapisserietandis que le Curé du lieu lisait la Gazette à ma vieille tante. J'allai m'asseoir auprès du métier. Des regardsplus doux encore que de coutumeet presque caressantsme firent bientôt deviner que le Domestique avait déjà rendu compte de sa mission. En effetmon aimable Curieuse ne put garder plus longtemps le secret qu'elle m'avait dérobé; etsans crainte d'interrompre un vénérable Pasteur dont le débit ressemblait pourtant à celui d'un prône: " J'ai bien aussi ma nouvelle à débiter "dit-elle; et tout de suite elle raconta mon aventure avec une exactitude qui faisait honneur à l'intelligence de son Historien. Vous jugez comme je déployai toute ma modestie: mais qui pourrait arrêter une femme qui faitsans s'en douterl'éloge de ce qu'elle aime? Je pris donc le parti de la laisser aller. On eût dit qu'elle prêchait le panégyrique d'un Saint. Pendant ce tempsj'observaisnon sans espoirtout ce que promettaient à l'Amour son regard animéson geste devenu plus libreet surtout ce son de voix quipar son altération déjà sensibletrahissait l'émotion de son âme. A peine elle finissait de parler: " Venezmon neveume dit Madame de Rosemonde; venezque je vous embrasse. " Je sentis aussitôt que la jolie Prêcheuse ne pourrait se défendre d'être embrassée à son tour. Cependant elle voulut fuir; mais elle fut bientôt dans mes bras; etloin d'avoir la force de résisterà peine lui restait-il celle de se soutenir. Plus j'observe cette femmeet plus elle me paraît désirable. Elle s'empressa de retourner à son métieret eut l'airpour tout le mondede recommencer sa tapisserie; mais moije m'aperçus bien que sa main tremblante ne lui permettait pas de continuer son ouvrage.

Après le dînerles Dames voulurent aller voir les infortunés que j'avais si pieusement secourus; je les accompagnai. Je vous sauve l'ennui de cette seconde scène de reconnaissance et d'éloges. Mon cœurpressé d'un souvenir délicieuxhâte le moment du retour au Château. Pendant la routema belle Présidenteplus rêveuse qu'à l'ordinairene disait pas un mot. Tout occupé de trouver les moyens de profiter de l'effet qu'avait produit l'événement du jourje gardais le même silence. Madame de Rosemonde seule parlait et n'obtenait de nous que des réponses courtes et rares. Nous dûmes l'ennuyer; j'en avais le projetet il réussit. Aussien descendant de voitureelle passa dans son appartementet nous laissa tête à tête ma Belle et moidans un salon mal éclairé; obscurité doucequi enhardit l'Amour timide. Je n'eus pas la peine de diriger la conversation où je voulais la conduire. La ferveur de l'aimable Prêcheuse me servit mieux que n'aurait pu faire mon adresse Quand on est si digne de faire le bien, me dit-elle, en arrêtant sur moi son doux regard: comment passe-t-on sa vie à mal faire? - Je ne mérite, lui répondis-je, ni cet éloge, ni cette censure; et je ne conçois pas qu'avec autant d'esprit que vous en avez, vous ne m'ayez pas encore deviné. Dût ma confiance me nuire auprès de vous, vous en êtes trop digne, pour qu'il me soit possible de vous la refuser. Vous trouverez la clef de ma conduite dans un caractère malheureusement trop facile. Entouré de gens sans mœurs, j'ai imité leurs vices; j'ai peut-être mis de l'Amour propre à les surpasser. Séduit de même ici par l'exemple des vertus, sans espérer de vous atteindre, j'ai au moins essayé de vous suivre. Eh! peut-être l'action dont vous me louez aujourd'hui perdrait- elle tout son prix à vos yeux, si vous en connaissiez le véritable motif! (Vous voyez, ma belle amie, combien j'étais près de la vérité.) Ce n'est pas à moi, continuai-je, que ces malheureux ont dû mes secours. Où vous croyez voir une action louable, je ne cherchais qu'un moyen de plaire. Je n'étais, puisqu'il faut le dire, que le faible agent de la Divinité que j'adore. (Ici elle voulut m'interrompre; mais je ne lui en donnai pas le temps.) Dans ce moment même, ajoutai-je, mon secret ne m'échappe que par faiblesse. Je m'étais promis de vous le taire; je me faisais un bonheur de rendre à vos vertus comme à vos appas un hommage pur que vous ignoreriez toujours; mais, incapable de tromper, quand j'ai sous les yeux l'exemple de la candeur, je n'aurai point à me reprocher avec vous une dissimulation coupable. Ne croyez pas que je vous outrage par une criminelle espérance. Je serai malheureux, je le sais; mais mes souffrances me seront chères; elles me prouveront l'excès de mon amour; c'est à vos pieds, c'est dans votre sein que je déposerai mes peines. J'y puiserai des forces pour souffrir de nouveau; j'y trouverai la bonté compatissante, et je me croirai consolé, parce que vous m'aurez plaint. Ô vous que j'adore! écoutez-moi, plaignez-moi, secourez-moi! Cependant j'étais à ses genouxet je serrais ses mains dans les miennes: mais elleles dégageant tout à coupet les croisant sur ses yeux avec l'expression du désespoir: " Ah! malheureuse! " s'écria-t-elle; puis elle fondit en larmes. Par bonheur je m'étais livré à tel pointque je pleurais aussi; etreprenant ses mainsje les baignais de pleurs. Cette précaution était bien nécessaire; car elle était si occupée de sa douleurqu'elle ne se serait pas aperçue de la miennesi je n'avais pas trouvé ce moyen de l'en avertir. J'y gagnai de plus de considérer à loisir cette charmante figureembellie encore par l'attrait puissant des larmes. Ma tête s'échauffaitet j'étais si peu maître de moique je fus tenté de profiter de ce moment.

Quelle est donc notre faiblesse? quel est l'empire des circonstancessi moi- mêmeoubliant mes projetsj'ai risqué de perdrepar un triomphe prématuréle charme des longs combats et les détails d'une pénible défaite; siséduit par un désir de jeune hommej'ai pensé exposer le vainqueur de Madame de Tourvel à ne recueillirpour fruit de ses travauxque l'insipide avantage d'avoir eu une femme de plus! Ah! qu'elle se rendemais qu'elle combatte; quesans avoir la force de vaincreelle ait celle de résister; qu'elle savoure à loisir le sentiment de sa faiblesseet soit contrainte d'avouer sa défaite. Laissons le Braconnier obscur tuer à l'affût le cerf qu'il a surpris; le vrai Chasseur doit le forcer. Ce projet est sublimen'est-ce pas? mais peut-être serai-je à présent au regret de ne l'avoir pas suivisi le hasard ne fût venu au secours de ma prudence.

Nous entendîmes du bruit. On venait au salon. Madame de Tourveleffrayéese leva précipitammentse saisit d'un des flambeauxet sortit. Il fallut bien la laisser faire. Ce n'était qu'un Domestique. Aussitôt que j'en fus assuréje la suivis. A peine eus-je fait quelques pasquesoit qu'elle me reconnûtsoit un sentiment vague d'effroije l'entendis précipiter sa marcheet se jeter plutôt qu'entrer dans son appartement dont elle ferma la porte sur elle. J'y allai; mais la clef était en dedans. Je me gardai bien de frapper; c'eût été lui fournir l'occasion d'une résistance trop facile. J'eus l'heureuse et simple idée de tenter de voir à travers la serrureet je vis en effet cette femme adorable à genouxbaignée de larmeset priant avec ferveur. Quel Dieu osait-elle invoquer? en est-il d'assez puissant contre l'Amour? En vain cherche-t-elle à présent des secours étrangers: c'est moi qui réglerai son sort.

Croyant en avoir assez fait pour un jourje me retirai aussi dans mon appartement et me mis à vous écrire. J'espérais la revoir au souper; mais elle fit dire qu'elle s'était trouvée indisposée et s'était mise au lit. Madame de Rosemonde voulut monter chez ellemais la malicieuse malade prétexta un mal de tête qui ne lui permettait de voir personne. Vous jugez qu'après le souper la veillée fut courteet que j'eus aussi mon mal de tête. Retiré chez moij'écrivis une longue Lettre pour me plaindre de cette rigueuret je me couchaiavec le projet de la remettre ce matin. J'ai mal dormicomme vous pouvez voir par la date de cette Lettre. Je me suis levéet j'ai relu mon Epître. Je me suis aperçu que je ne m'y étais pas assez observéque j'y montrais plus d'ardeur que d'amouret plus d'humeur que de tristesse. Il faudra la refaire; mais il faudrait être plus calme.

J'aperçois le point du jouret j'espère que la fraîcheur qui l'accompagne m'amènera le sommeil. Je vais me remettre au lit; etquel que soit l'empire de cette femmeje vous promets de ne pas m'occuper tellement d'ellequ'il ne me reste le temps de songer beaucoup à vous. Adieuma belle amie.

J'ai l'honneur d'êtreetc.

De ...ce 21 août 17**4 heures du matin.


LETTRE XXIV

LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRESIDENTE DE TOURVEL

Ah! par pitiéMadamedaignez calmer le trouble de mon âme; daignez m'apprendre ce que je dois espérer ou craindre. Placé entre l'excès du bonheur et celui de l'infortunel'incertitude est un tourment cruel. Pourquoi vous ai-je parlé? que n'ai-je pu résister au charme impérieux qui vous livrait mes pensées? Content de vous adorer en silenceje jouissais au moins de mon amour; et ce sentiment purque ne troublait point alors l'image de votre douleursuffisait à ma félicité: mais cette source de bonheur en est devenue une de désespoirdepuis que j'ai vu couler vos larmes; depuis que j'ai entendu ce cruel Ah! malheureuse! Madameces deux mots retentiront longtemps dans mon cœur. Par quelle fatalitéle plus doux des sentiments ne peut-il vous inspirer que l'effroi? quelle est donc cette crainte? Ah! ce n'est pas celle de le partager: votre cœurque j'ai mal connun'est pas fait pour l'Amour; le mienque vous calomniez sans cesseest le seul qui soit sensible; le vôtre est même sans pitié. S'il n'en était pas ainsivous n'auriez pas refusé un mot de consolation au malheureux qui vous racontait ses souffrances; vous ne vous seriez pas soustraite à ses regardsquand il n'a d'autre plaisir que celui de vous voir; vous ne vous seriez pas fait un jeu cruel de son inquiétudeen lui faisant annoncer que vous étiez malade sans lui permettre d'aller s'informer de votre état; vous auriez senti que cette même nuitqui n'était pour vous que douze heures de reposallait être pour lui un siècle de douleurs.

Par oùdites-moiai-je mérité cette rigueur désolante? Je ne crains pas de vous prendre pour juge: qu'ai-je donc fait? que céder à un sentiment involontaireinspiré par la beauté et justifié par la vertu; toujours contenu par le respectet dont l'innocent aveu fut l'effet de la confiance et non de l'espoir: la trahirez-vous cette confiance que vous-même avez semblé me permettreet à laquelle je me suis livré sans réserve? Nonje ne puis le croire; ce serait vous supposer un tortet mon cœur se révolte à la seule idée de vous en trouver un: je désavoue mes reproches; j'ai pu les écriremais non pas les penser. Ah! laissez-moi vous croire parfaitec'est le seul plaisir qui me reste. Prouvez-moi que vous l'êtes en m'accordant vos soins généreux. Quel malheureux avez- vous secouruqui en eût autant de besoin que moi? ne m'abandonnez pas dans le délire où vous m'avez plongé: prêtez-moi votre raisonpuisque vous avez ravi la mienne; après m'avoir corrigééclairez-moi pour finir votre ouvrage.

Je ne veux pas vous trompervous ne parviendrez point à vaincre mon amour; mais vous m'apprendrez à le régler: en guidant mes démarchesen dictant mes discoursvous me sauverez au moins du malheur affreux de vous déplaire. Dissipez surtout cette crainte désespérante; dites-moi que vous me pardonnezque vous me plaignez; assurez-moi de votre indulgence. Vous n'aurez jamais toute celle que je vous désirerais; mais je réclame celle dont j'ai besoin: me la refuserez-vous?

AdieuMadamerecevez avec bonté l'hommage de mes sentiments; il ne nuit point à celui de mon respect.

De ...ce 20 août 17**


LETTRE XXV

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Voici le bulletin d'hier.

A onze heures j'entrai chez Madame de Rosemonde: etsous ses auspicesje fus introduit chez la feinte maladequi était encore couchée. Elle avait les yeux très battus; j'espère qu'elle avait aussi mal dormi que moi. Je saisis un momentoù Madame de Rosemonde s'était éloignéepour remettre ma Lettre: on refusa de la prendre; mais je la laissai sur le litet allai bien honnêtement approcher le fauteuil de ma vieille tantequi voulait être auprès de son cher enfant : il fallut bien serrer la Lettre pour éviter le scandale. La malade dit maladroitement qu'elle croyait avoir un peu de fièvre. Madame de Rosemonde m'engagea à lui tâter le poulsen vantant beaucoup mes connaissances en médecine. Ma Belle eut donc le double chagrin d'être obligée de me livrer son braset de sentir que son petit mensonge allait être découvert. En effetje pris sa main que je serrai dans une des miennespendant que de l'autreje parcourais son bras frais et potelé; la malicieuse personne ne répondit à rience qui me fit dire en me retirant: " Il n'y a pas même la plus légère émotion. " Je me doutai que ses regards devaient être sévèresetpour la punirje ne les cherchai pas: un moment aprèselle dit qu'elle voulait se leveret nous la laissâmes seule. Elle parut au dîner qui fut triste; elle annonça qu'elle n'irait pas se promenerce qui était me dire que je n'aurais pas l'occasion de lui parler. Je sentis bien qu'il fallait placer là un soupir et un regard douloureux: sans doute elle s'y attendaitcar ce fut le seul moment de la journée où je parvins à rencontrer ses yeux. Toute sage qu'elle estelle a ses petites ruses comme une autre. Je trouvai le moment de lui demander si elle avait eu la bonté de m'instruire de mon sort et je fus un peu étonné de l'entendre me répondre: OuiMonsieurje vous ai écrit . J'étais fort empressé d'avoir cette Lettre; mais soit ruse encoreou maladresseou timiditéelle ne me la remit que le soirau moment de se retirer chez elle. Je vous l'envoie ainsi que le brouillon de la mienne; lisez et jugez: voyez avec quelle insigne fausseté elle affirme qu'elle n'a point d'amourquand je suis sûr du contraire; et puis elle se plaindra si je la trompe aprèsquand elle ne craint pas de me tromper avant! Ma belle amiel'homme le plus adroit ne peut encore que se tenir au niveau de la femme la plus vraie. Il faudra pourtant feindre de croire à tout ce radotageet se fatiguer de désespoirparce qu'il plaît à Madame de jouer la rigueur! Le moyen de ne pas se venger de ces noirceurs-là... ah! patience... mais adieu. J'ai encore beaucoup à écrire.

A proposvous me renverrez la Lettre de l'inhumaine; il se pourrait faire que par la suite elle voulût qu'on mît du prix à ces misères-làet il faut être en règle.

Je ne vous parle pas de la petite Volanges; nous en causerons au premier jour.

Du Châteauce 22 août 17**


LETTRE XXVI

LA PRESIDENTE DE TOURVEL AU VICOMTE DE VALMONT

SûrementMonsieurvous n'auriez eu aucune Lettre de moisi ma sotte conduite d'hier au soir ne me forçait d'entrer aujourd'hui en explication avec vous. Ouij'ai pleuréje l'avoue: peut-être aussi les deux mots que vous me citez avec tant de soin me sont-ils échappés; larmes et parolesvous avez tout remarqué; il faut donc vous expliquer tout.

Accoutumée à n'inspirer que des sentiments honnêtesà n'entendre que des discours que je puis écouter sans rougirà jouir par conséquent d'une sécurité que j'ose dire que je mérite; je ne sais ni dissimuler ni combattre les impressions que j'éprouve. L'étonnement et l'embarras où m'a jetée votre procédé; je ne sais quelle crainteinspirée par une situation qui n'eût jamais dû être faite pour moipeut-être l'idée révoltante de me voir confondue avec les femmes que vous méprisezet traitée aussi légèrement qu'elles; toutes ces causes réunies ont provoqué mes larmeset ont pu me faire direavec raison je croisque j'étais malheureuse. Cette expressionque vous trouvez si forteserait sûrement beaucoup trop faible encoresi mes pleurs et mes discours avaient eu un autre motif; si au lieu de désapprouver des sentiments qui doivent m'offenserj'avais pu craindre de les partager.

NonMonsieurje n'ai pas cette crainte; si je l'avaisje fuirais à cent lieues de vous; j'irais pleurer dans un désert le malheur de vous avoir connu. Peut-être mêmemalgré la certitude où je suis de ne point vous aimer jamaispeut-être aurais-je mieux fait de suivre les conseils de mes amis; de ne pas vous laisser approcher de moi.

J'ai cruet c'est là mon seul tortj'ai cru que vous respecteriez une femme honnêtequi ne demandait pas mieux que de vous trouver tel et de vous rendre justice; qui déjà vous défendaittandis que vous l'outragiez par vos vœux criminels. Vous ne me connaissez pas; nonMonsieurvous ne me connaissez pas. Sans celavous n'auriez pas cru vous faire un droit de vos torts: parce que vous m'avez tenu des discours que je ne devais pas entendrevous ne vous seriez pas cru autorisé à m'écrire une Lettre que je ne devais pas lireet vous me demandez de guider vos démarchesde dicter vos discours ! Hé bienMonsieurle silence et l'oublivoilà les conseils qu'il me convient de vous donnercomme à vous de les suivre; alorsvous aurezen effetdes droits à mon indulgence: il ne tiendrait qu'à vous d'en obtenir même à ma reconnaissance... Mais nonje ne ferai point une demande à celui qui ne m'a point respectée; je ne donnerai point une marque de confiance à celui qui a abusé de ma sécurité. Vous me forcez à vous craindrepeut-être à vous haïr: je ne le voulais pas; je ne voulais voir en vous que le neveu de ma plus respectable amie; j'opposais la voix de l'amitié à la voix publique qui vous accusait. Vous avez tout détruit; etje le prévoisvous ne voudrez rien réparer.

Je m'en tiensMonsieurà vous déclarer que vos sentiments m'offensentque leur aveu m'outrageet surtout queloin d'en venir un jour à les partagervous me forceriez à ne vous revoir jamaissi vous ne vous imposiez sur cet objet un silence qu'il me semble avoir droit d'attendreet même d'exiger de vous. Je joins à cette Lettre celle que vous m'avez écriteet j'espère que vous voudrez bien de même me remettre celle-ci; je serais vraiment peinée qu'il restât aucune trace d'un événement qui n'eût jamais dû exister. J'ai l'honneur d'êtreetc.

De ...ce 21 août 17**


LETTRE XXVII

CECILE VOLANGES A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Mon Dieuque vous êtes bonneMadame! comme vous avez bien senti qu'il me serait plus facile de vous écrire que de vous parler! Aussic'est que ce que j'ai à vous dire est bien difficile; mais vous êtes mon amien'est-il pas vrai? Oh! ouima bien bonne amie! Je vais tâcher de n'avoir pas peur; et puisj'ai tant besoin de vousde vos conseils! J'ai bien du chagrinil me semble que tout le monde devine ce que je pense; et surtout quand il est làje rougis dès qu'on me regarde. Hierquand vous m'avez vue pleurerc'est que je voulais vous parleret puisje ne sais quoi m'en empêchait; et quand vous m'avez demandé ce que j'avaismes larmes sont venues malgré moi. Je n'aurais pas pu dire une parole. Sans vousMaman allait s'en apercevoiret qu'est-ce que je serais devenue? Voilà pourtant comme je passe ma viesurtout depuis quatre jours! C'est ce jour-làMadameoui je vais vous le direc'est ce jour-là que M. le Chevalier Danceny m'a écrit: oh! je vous assure que quand j'ai trouvé sa Lettreje ne savais pas du tout ce que c'était; maispour ne pas mentirje ne peux pas dire que je n'aie eu bien du plaisir en la lisant; voyez- vousj'aimerais mieux avoir du chagrin toute ma vieque s'il ne me l'eût pas écrite. Mais je savais bien que je ne devais pas le lui direet je peux bien vous assurer même que je lui ai dit que j'en étais fâchée; mais il dit que c'était plus fort que luiet je le crois bien; car j'avais résolu de ne lui pas répondreet pourtant je n'ai pas pu m'en empêcher. Oh! je ne lui ai écrit qu'une foiset même c'étaiten partiepour lui dire de ne plus m'écrire: mais malgré cela il m'écrit toujours; et comme je ne lui réponds pasje vois bien qu'il est tristeet ça m'afflige encore davantage: si bien que je ne sais plus que faireni que deveniret que je suis bien à plaindre.

Dites-moije vous en prieMadameest-ce que ce serait bien mal de lui répondre de temps en temps? seulement jusqu'à ce qu'il ait pu prendre sur lui de ne plus m'écrire lui-mêmeet de rester comme nous étions avant: carpour moisi cela continueje ne sais pas ce que je deviendrai. Tenezen lisant sa dernière Lettrej'ai pleuré que ça ne finissait pas; et je suis bien sûre que si je ne lui réponds pas encoreça nous fera bien de la peine.

Je vais vous envoyer sa Lettre aussiou bien une copieet vous jugerez; vous verrez bien que ce n'est rien de mal qu'il demande. Cependant si vous trouvez que ça ne se doit pasje vous promets de m'en empêcher; mais je crois que vous penserez comme moique ce n'est pas là du mal.

Pendant que j'y suisMadamepermettez-moi de vous faire encore une question: on m'a bien dit que c'était mal d'aimer quelqu'un; mais pourquoi cela? Ce qui me fait vous le demanderc'est que M. le Chevalier Danceny prétend que ce n'est pas mal du toutet que presque tout le monde aime; si cela étaitje ne vois pas pourquoi je serais la seule à m'en empêcher; ou bien est-ce que ce n'est un mal que pour les demoiselles? car j'ai entendu Maman elle-même dire que Madame D... aimait M. M... et elle n'en parlait pas comme d'une chose qui serait si mal; et pourtant je suis sûre qu'elle se fâcherait contre moisi elle se doutait seulement de mon amitié pour M. Danceny. Elle me traite toujours comme un enfantMaman; et elle ne me dit rien du tout. Je croyaisquand elle m'a fait sortir du Couventque c'était pour me marier; mais à présent il me semble que non: ce n'est pas que je m'en soucieje vous assure; mais vousqui êtes si amie avec ellevous savez peut-être ce qui en estet si vous le savezj'espère que vous me le direz.

Voilà une bien longue LettreMadamemais puisque vous m'avez permis de vous écrirej'en ai profité pour vous dire toutet je compte sur votre amitié.

J'ai l'honneur d'êtreetc.

Parisce 23 août 17**


LETTRE XXVIII

LE CHEVALIER DANCENY A CECILE VOLANGES

Eh! quoiMademoisellevous refusez toujours de me répondre! rien ne peut vous fléchir; et chaque jour emporte avec lui l'espoir qu'il avait amené! Quelle est donc cette amitié que vous consentez qui subsiste entre noussi elle n'est pas même assez puissante pour vous rendre sensible à ma peine; si elle vous laisse froide et tranquilletandis que j'éprouve les tourments d'un feu que je ne puis éteindre; siloin de vous inspirer de la confianceelle ne suffit pas même à faire naître votre pitié? Quoi! votre ami souffre et vous ne faites rien pour le secourir! Il ne vous demande qu'un motet vous le lui refusez! et vous voulez qu'il se contente d'un sentiment si faibledont vous craignez encore de lui réitérer les assurances!

Vous ne voudriez pas être ingratedisiez-vous hier: ah! croyez-moiMademoisellevouloir payer de l'Amour avec de l'amitiéce n'est pas craindre l'ingratitudec'est redouter seulement d'en avoir l'air. Cependant je n'ose plus vous entretenir d'un sentiment qui ne peut que vous être à charges'il ne vous intéresse pas; il faut au moins le renfermer en moi-mêmeen attendant que j'apprenne à le vaincre. Je sens combien ce travail sera pénible; je ne me dissimule pas que j'aurai besoin de toutes mes forces; je tenterai tous les moyens: il en est un qui coûtera le plus à mon cœurce sera celui de me répéter souvent que le vôtre est insensible. J'essaierai même de vous voir moinset déjà je m'occupe d'en trouver un prétexte plausible.

Quoi! je perdrais la douce habitude de vous voir chaque jour! Ah! du moins je ne cesserai jamais de la regretter. Un malheur éternel sera le prix de l'Amour le plus tendre; et vous l'aurez vouluet ce sera votre ouvrage! Jamaisje le sensje ne retrouverai le bonheur que je perds aujourd'hui; vous seule étiez faite pour mon cœur; avec quel plaisir je ferais le serment de ne vivre que pour vous. Mais vous ne voulez pas le recevoir; votre silence m'apprend assez que votre cœur ne vous dit rien pour moi; il est à la fois la preuve la plus sûre de votre indifférenceet la manière la plus cruelle de me l'annoncer. AdieuMademoiselle.

Je n'ose plus me flatter d'une réponse; l'Amour l'eût écrite avec empressementl'amitié avec plaisirla pitié même avec complaisance: mais la pitiél'amitié et l'Amour sont également étrangers à votre cœur.

Parisce 23 août 17**


LETTRE XXIX

CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY

Je te le disais bienSophiequ'il y avait des cas où on pouvait écrire; et je t'assure que je me reproche bien d'avoir suivi ton avisqui nous a tant fait de peineau Chevalier Danceny et à moi. La preuve que j'avais raisonc'est que Madame de Merteuilqui est une femme qui sûrement le sait biena fini par penser comme moi. Je lui ai tout avoué. Elle m'a bien dit d'abord comme toi: mais quand je lui ai eu tout expliquéelle est convenue que c'était bien différent; elle exige seulement que je lui fasse voir toutes mes Lettres et toutes celles du Chevalier Dancenyafin d'être sûre que je ne dirai que ce qu'il faudra; ainsià présentme voilà tranquille. Mon Dieuque je l'aime Madame de Merteuil! elle est si bonne! et c'est une femme bien respectable. Ainsi il n'y a rien à dire.

Comme je m'en vais écrire à M. Dancenyet comme il va être content! il le sera encore plus qu'il ne croit; car jusqu'ici je ne lui parlais que de mon amitiéet lui voulait toujours que je dise mon amour. Je crois que c'était bien la même chose; mais enfin je n'osais paset il tenait à cela. Je l'ai dit à Madame de Merteuil; elle m'a dit que j'avais eu raisonet qu'il ne fallait convenir d'avoir de l'Amourque quand on ne pouvait plus s'en empêcher: or je suis bien sûre que je ne pourrai pas m'en empêcher plus longtemps; après tout c'est la même choseet cela lui plaira davantage.

Madame de Merteuil m'a dit aussi qu'elle me prêterait des Livres qui parlaient de tout celaet qui m'apprendraient bien à me conduireet aussi à mieux écrire que je ne fais: carvois-tuelle me dit tous mes défautsce qui est une preuve qu'elle m'aime bien; elle m'a recommandé seulement de ne rien dire à Maman de ces Livres-là parce que ça aurait l'air de trouver qu'elle a trop négligé mon éducationet ça pourrait la fâcher. Oh! je ne lui en dirai rien.

C'est pourtant bien extraordinaire qu'une femme qui ne m'est presque pas parente prenne plus de soin de moi que ma mère! c'est bien heureux pour moi de l'avoir connue!

Elle a demandé aussi à Maman de me mener après-demain à l'Opéradans sa loge; elle m'a dit que nous y serions toutes seuleset nous causerons tout le tempssans craindre qu'on nous entende: j'aime bien mieux cela que l'Opéra. Nous causerons aussi de mon mariage: car elle m'a dit que c'était bien vrai que j'allais me marier; mais nous n'avons pas pu en dire davantage. Par exemplen'est-ce pas encore bien étonnant que Maman ne m'en dise rien du tout?

Adieuma Sophieje m'en vas écrire au Chevalier Danceny. Oh! je suis bien contente.

De ...ce 24 août 17**


LETTRE XXX

CECILE VOLANGES AU CHEVALIER DANCENY

EnfinMonsieurje consens à vous écrireà vous assurer de mon amitiéde mon amour puisquesans celavous seriez malheureux. Vous dites que je n'ai pas bon cœur; je vous assure bien que vous vous trompezet j'espère qu'à présent vous n'en doutez plus. Si vous avez du chagrin de ce que je ne vous écrivais pascroyez-vous que ça ne me faisait pas de la peine aussi? Mais c'est quepour toute chose au mondeje ne voudrais pas faire quelque chose qui fût mal; et même je ne serais sûrement pas convenue de mon amoursi j'avais pu m'en empêcher: mais votre tristesse me faisait trop de peine. J'espère qu'à présent vous n'en aurez pluset que nous allons être bien heureux.

Je compte avoir le plaisir de vous voir ce soiret que vous viendrez de bonne heure; ce ne sera jamais aussi tôt que je le désire. Maman soupe chez elleet je crois qu'elle vous proposera d'y rester: j'espère que vous ne serez pas engagé comme avant-hier. C'était donc bien agréablele souper où vous alliez? car vous y avez été de bien bonne heure. Mais enfin ne parlons pas de ça: à présent que vous savez que je vous aimej'espère que vous resterez avec moi le plus que vous pourrez; car je ne suis contente que lorsque je suis avec vouset je voudrais bien que vous fussiez tout de même.

Je suis bien fâchée que vous êtes encore triste à présentmais ce n'est pas ma faute. Je demanderai à jouer de la harpe aussitôt que vous serez arrivéafin que vous ayez ma lettre tout de suite. Je ne peux mieux faire...

AdieuMonsieur. Je vous aime biende tout mon cœur; plus je vous le displus je suis contente; j'espère que vous le serez aussi.

De ...ce 24 août 17**


LETTRE XXXI

LE CHEVALIER DANCENY A CECILE VOLANGES

Ouisans doutenous serons heureux. Mon bonheur est bien sûrpuisque je suis aimé de vous; le vôtre ne finira jamaiss'il doit durer autant que l'Amour que vous m'avez inspiré. Quoi! vous m'aimezvous ne craignez plus de m'assurer de votre amour! Plus vous me le diteset plus vous êtes contente! Après avoir lu ce charmant je vous aime écrit de votre mainj'ai entendu votre belle bouche m'en répéter l'aveu. J'ai vu se fixer sur moi ces yeux charmants qu'embellissait encore l'expression de la tendresse. J'ai reçu vos serments de vivre toujours pour moi. Ah! recevez le mien de consacrer ma vie entière à votre bonheur; recevez-leet soyez sûre que je ne le trahirai pas.

Quelle heureuse journée nous avons passée hier! Ah! pourquoi Madame de Merteuil n'a-t-elle pas tous les jours des secrets à dire à votre Maman? pourquoi faut-il que l'idée de la contrainte qui nous attend vienne se mêler au souvenir délicieux qui m'occupe? pourquoi ne puis-je sans cesse tenir cette jolie main qui m'a écrit je vous aime! la couvrir de baiserset me venger ainsi du refus que vous m'avez fait d'une faveur plus grande!

Dites-moima Cécilequand votre Maman a été rentrée; quand nous avons été forcéspar sa présencede n'avoir plus l'un pour l'autre que des regards indifférents; quand vous ne pouviez plus me consolerpar l'assurance de votre amourdu refus que vous faisiez de m'en donner des preuvesn'avez-vous donc senti aucun regret? ne vous êtes-vous pas dit: Un baiser l'eût rendu plus heureuxet c'est moi qui lui ai ravi ce bonheur? Promettez-moimon aimable amiequ'à la première occasion vous serez moins sévère. A l'aide de cette promesseje trouverai du courage pour supporter les contrariétés que les circonstances nous préparent; et les privations cruelles seront au moins adoucies par la certitude que vous en partagez le secret.

Adieuma charmante Cécile: voici l'heure où je dois me rendre chez vous. Il me serait impossible de vous quittersi ce n'était pour aller vous revoir. Adieuvous que j'aime tant! vousque j'aimerai toujours davantage!

De ...ce 25 août 17**


LETTRE XXXII

MADAME DE VOLANGES A LA PRESIDENTE DE TOURVEL

Vous voulez doncMadameque je croie à la vertu de M. de Valmont? J'avoue que je ne puis m'y résoudreet que j'aurais autant de peine à le juger honnêted'après le seul fait que vous me racontezqu'à croire vicieux un homme de bien reconnudont j'apprendrais une faute. L'humanité n'est parfaite dans aucun genrepas plus dans le mal que dans le bien. Le scélérat a ses vertuscomme l'honnête homme a ses faiblesses. Cette vérité me paraît d'autant plus nécessaire à croireque c'est d'elle que dérive la nécessité de l'indulgence pour les méchants comme pour les bons; et qu'elle préserve ceux-ci de l'orgueilet sauve les autres du découragement. Vous trouverez sans doute que je pratique bien mal dans ce moment cette indulgence que je prêche; mais je ne vois plus en elle qu'une faiblesse dangereusequand elle nous mène à traiter de même le vicieux et l'homme de bien.

Je ne me permettrai point de scruter les motifs de l'action de M. de Valmont; je veux croire qu'ils sont louables comme elle: mais en a-t-il moins passé sa vie à porter dans les familles le troublele déshonneur et le scandale? Ecoutezsi vous voulezla voix du malheureux qu'il a secouru; mais qu'elle ne vous empêche pas d'entendre les cris de cent victimes qu'il a immolées. Quand il ne seraitcomme vous le ditesqu'un exemple du danger des liaisonsen serait-il moins lui-même une liaison dangereuse? Vous le supposez susceptible d'un retour heureux? allons plus loin; supposons ce miracle arrivé. Ne resterait-il pas contre lui l'opinion publiqueet ne suffit-elle pas pour régler votre conduite? Dieu seul peut absoudre au moment du repentir; il lit dans les cœurs: mais les hommes ne peuvent juger les pensées que par les actions; et nul d'entre euxaprès avoir perdu l'estime des autresn'a droit de se plaindre de la méfiance nécessairequi rend cette perte si difficile à réparer. Songez surtoutma jeune amieque quelquefois il suffitpour perdre cette estimed'avoir l'air d'y attacher trop peu de prix; et ne taxez pas cette sévérité d'injustice: caroutre qu'on est fondé à croire qu'on ne renonce pas à ce bien précieux quand on a droit d'y prétendrecelui-là est en effet plus près de mal fairequi n'est plus contenu par ce frein puissant. Tel serait cependant l'aspect sous lequel vous montrerait une liaison intime avec M. de Valmontquelque innocente qu'elle pût être.

Effrayée de la chaleur avec laquelle vous le défendezje me hâte de prévenir les objections que je prévois. Vous me citerez Madame de Merteuilà qui on a pardonné cette liaison; vous me demanderez pourquoi je le reçois chez moi; vous me direz que loin d'être rejeté par les gens honnêtesil est admisrecherché même dans ce qu'on appelle la bonne compagnie. Je peuxje croisrépondre à tout.

D'abord Madame de Merteuilen effet très estimablen'a peut-être d'autre défaut que trop de confiance en ses forces; c'est un guide adroit qui se plaît à conduire un char entre les rochers et les précipiceset que le succès seul justifie: il est juste de la loueril serait imprudent de la suivre; elle-même en convient et s'en accuse. A mesure qu'elle a vu davantageses principes sont devenus plus sévères; et je ne crains pas de vous assurer qu'elle penserait comme moi.

Quant à ce qui me regardeje ne me justifierai pas plus que les autres. Sans douteje reçois M. de Valmontet il est reçu partout; c'est une inconséquence de plus à ajouter à mille autres qui gouvernent la société. Vous savezcomme moiqu'on passe sa vie à les remarquerà s'en plaindre et à s'y livrer. M. de Valmontavec un beau nomune grande fortunebeaucoup de qualités aimablesa reconnu de bonne heure que pour avoir l'empire dans la sociétéil suffisait de manieravec une égale adressela louange et le ridicule. Nul ne possède comme lui ce double talent: il séduit avec l'unet se fait craindre avec l'autre. On ne l'estime pas; mais on le flatte. Telle est son existence au milieu d'un monde quiplus prudent que courageuxaime mieux le ménager que le combattre.

Mais ni Madame de Merteuil elle-mêmeni aucune autre femmen'oserait sans doute aller s'enfermer à la campagnepresque en tête-à-tête avec un tel homme. Il était réservé à la plus sageà la plus modeste d'entre ellesde donner l'exemple de cette inconséquence; pardonnez-moi ce motil échappe à l'amitié. Ma belle amievotre honnêteté même vous trahitpar la sécurité qu'elle vous inspire. Songez donc que vous aurez pour jugesd'une partdes gens frivolesqui ne croiront pas à une vertu dont ils ne trouvent pas le modèle chez eux; et de l'autredes méchants qui feindront de n'y pas croirepour vous punir de l'avoir eue. Considérez que vous faitesdans ce momentce que quelques hommes n'oseraient pas risquer. En effetparmi les jeunes gensdont M. de Valmont ne s'est que trop rendu l'oracleje vois les plus sages craindre de paraître liés trop intimement avec lui; et vousvous ne le craignez pas! Ah! revenezrevenezje vous en conjure... Si mes raisons ne suffisent pas pour vous persuadercédez à mon amitié; c'est elle qui me fait renouveler mes instancesc'est à elle à les justifier. Vous la trouvez sévèreet je désire qu'elle soit inutile; mais j'aime mieux que vous ayez à vous plaindre de sa sollicitude que de sa négligence.

De ...ce 24 août 17**


LETTRE XXXIII

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

Dès que vous craignez de réussirmon cher Vicomtedès que votre projet est de fournir des armes contre vouset que vous désirez moins de vaincre que de combattreje n'ai plus rien à dire. Votre conduite est un chef-d'œuvre de prudence. Elle en serait un de sottise dans la supposition contraire; et pour vous parler vraije crains que vous ne vous fassiez illusion.

Ce que je vous reproche n'est pas de n'avoir point profité du moment. D'une partje ne vois pas clairement qu'il fût venu: de l'autreje sais assezquoi qu'on en disequ'une occasion manquée se retrouvetandis qu'on ne revient jamais d'une démarche précipitée.

Mais la véritable école est de vous être laissé aller à écrire. Je vous défie à présent de prévoir où ceci peut vous mener. Par hasardespérez-vous prouver à cette femme qu'elle doit se rendre? Il me semble que ce ne peut être là qu'une vérité de sentimentet non de démonstration; et que pour la faire recevoiril s'agit d'attendrir et non de raisonner; mais à quoi vous servirait d'attendrir par Lettrespuisque vous ne seriez pas là pour en profiter? Quand vos belles phrases produiraient l'ivresse de l'Amourvous flattez-vous qu'elle soit assez longue pour que la réflexion n'ait pas le temps d'en empêcher l'aveu? Songez donc à celui qu'il faut pour écrire une Lettreà celui qui se passe avant qu'on la remette; et voyez si surtout une femme à principes comme votre Dévote peut vouloir si longtemps ce qu'elle tâche de ne vouloir jamais. Cette marche peut réussir avec les enfantsquiquand ils écrivent " je vous aime "ne savent pas qu'ils disent " je me rends " . Mais la vertu raisonneuse de Madame de Tourvel me paraît fort bien connaître la valeur des termes. Aussimalgré l'avantage que vous aviez pris sur elle dans votre conversationelle vous bat dans sa Lettre. Et puissavez-vous ce qui arrive? par cela seul qu'on disputeon ne veut pas céder. A force de chercher de bonnes raisonson en trouve; on les dit; et après on y tientnon pas tant parce qu'elles sont bonnes que pour ne pas se démentir.

De plusune remarque que je m'étonne que vous n'ayez pas faitec'est qu'il n'y a rien de si difficile en amour que d'écrire ce qu'on ne sent pas. Je dis écrire d'une façon vraisemblable: ce n'est pas qu'on ne se serve des mêmes mots; mais on ne les arrange pas de mêmeou plutôt on les arrangeet cela suffit. Relisez votre Lettre: il y règne un ordre qui vous décèle à chaque phrase. Je veux croire que votre Présidente est assez peu formée pour ne s'en pas apercevoir: mais qu'importe? l'effet n'en est pas moins manqué. C'est le défaut des Romans; l'Auteur se bat les flancs pour s'échaufferet le Lecteur reste froid. Héloïse est le seul qu'on en puisse excepter; et malgré le talent de l'Auteurcette observation m'a toujours fait croire que le fond en était vrai. Il n'en est pas de même en parlant. L'habitude de travailler son organe y donne de la sensibilité; la facilité des larmes y ajoute encore: l'expression du désir se confond dans les yeux avec celle de la tendresse; enfin le discours moins suivi amène plus aisément cet air de trouble et de désordrequi est la véritable éloquence de l'Amour; et surtout la présence de l'objet aimé empêche la réflexion et nous fait désirer d'être vaincues.

Croyez-moiVicomte: on vous demande de ne plus écrire: profitez-en pour réparer votre faute et attendez l'occasion de parler. Savez-vous que cette femme a plus de force que je ne croyais? Sa défense est bonne; et sans la longueur de sa Lettreet le prétexte qu'elle vous donne pour rentrer en matière dans sa phrase de reconnaissanceelle ne se serait pas du tout trahie.

Ce qui me paraît encore devoir vous rassurer sur le succèsc'est qu'elle use trop de forces à la fois; je prévois qu'elle les épuisera pour la défense du motet qu'il ne lui en restera plus pour celle de la chose.

Je vous renvoie vos deux Lettreset si vous êtes prudentce seront les dernières jusqu'après l'heureux moment. S'il était moins tardje vous parlerais de la petite Volanges qui avance assez vite et dont je suis fort contente. Je crois que j'aurai fini avant vouset vous devez en être bien heureux. Adieu pour aujourd'hui.

De ...ce 24 août 17**


LETTRE XXXIV

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Vous parlez à merveillema belle amie: mais pourquoi vous tant fatiguer à prouver ce que personne n'ignore? Pour aller vite en amouril vaut mieux parler qu'écrire; voilàje croistoute votre Lettre. Eh mais! ce sont les plus simples éléments de l'art de séduire. Je remarquerai seulement que vous ne faites qu'une exception à ce principeet qu'il y en a deux. Aux enfants qui suivent cette marche par timidité et se livrent par ignoranceil faut joindre les femmes Beaux-Espritsqui s'y laissent engager par amour-propreet que la vanité conduit dans le piège. Par exempleje suis bien sûr que la Comtesse de B... qui répondit sans difficulté à ma première Lettren'avait pas alors plus d'amour pour moi que moi pour elle; et qu'elle ne vit que l'occasion de traiter un sujet qui devait lui faire honneur.

Quoi qu'il en soitun Avocat vous dirait que le principe ne s'applique pas à la question. En effetvous supposez que j'ai le choix entre écrire et parlerce qui n'est pas. Depuis l'affaire du 19mon inhumainequi se tient sur la défensivea mis à éviter les rencontres une adresse qui a déconcerté la mienne. C'est au point que si cela continueelle me forcera à m'occuper sérieusement des moyens de reprendre cet avantage; car assurément je ne veux être vaincu par elle en aucun genre. Mes Lettres mêmes sont le sujet d'une petite guerre: non contente de n'y pas répondreelle refuse de les recevoir. Il faut pour chacune une ruse nouvelleet qui ne réussit pas toujours.

Vous vous rappelez par quel moyen simple j'avais remis la première; la seconde n'offrit pas plus de difficulté. Elle m'avait demandé de lui rendre sa Lettre: je lui donnai la mienne en placesans qu'elle eût le moindre soupçon. Mais soit dépit d'avoir été attrapéesoit capriceou enfin soit vertucar elle me forcera d'y croireelle refusa obstinément la troisième. J'espère pourtant que l'embarras où a pensé la mettre la suite de ce refusla corrigera pour l'avenir.

Je ne fus pas très étonné qu'elle ne voulût pas recevoir cette Lettre que je lui offrais tout simplement; c'eût été déjà accorder quelque choseet je m'attends à une plus longue défense. Après cette tentativequi n'était qu'un essai fait en passantje mis une enveloppe à ma Lettre; et prenant le moment de la toiletteoù Madame de Rosemonde et la Femme de chambre étaient présentesje la lui envoyai par mon Chasseuravec ordre de lui dire que c'était le papier qu'elle m'avait demandé. J'avais bien deviné qu'elle craindrait l'explication scandaleuse que nécessiterait un refus: en effet elle prit la Lettre; et mon Ambassadeurqui avait ordre d'observer sa figureet qui ne voit pas maln'aperçut qu'une légère rougeur et plus d'embarras que de colère.

Je me félicitais doncbien sûrou qu'elle garderait cette Lettreou que si elle voulait me la rendreil faudrait qu'elle se trouvât seule avec moi; ce qui me donnerait une occasion de lui parler. Environ une heure aprèsun de ses gens entre dans ma chambre et me remetde la part de sa Maîtresseun paquet d'une autre forme que le mienet sur l'enveloppe duquel je reconnais l'écriture tant désirée. J'ouvre avec précipitation... C'était ma Lettre elle-mêmenon décachetée et pliée seulement en deux. Je soupçonne que la crainte que je ne fusse moins scrupuleux qu'elle sur le scandale lui a fait employer cette ruse diabolique.

Vous me connaissez; je n'ai pas besoin de vous peindre ma fureur. Il fallut pourtant reprendre son sang-froidet chercher de nouveaux moyens. Voici le seul que je trouvai.

On va d'icitous les matinschercher les Lettres à la Postequi est à environ trois quarts de lieue: on se sertpour cet objetd'une boîte couverte à peu près comme un troncdont le Maître de la Poste a une clef et Madame de Rosemonde l'autre. Chacun y met ses Lettres dans la journéequand bon lui semble; on les porte le soir à la Posteet le matin on va chercher celles qui sont arrivées. Tous les gensétrangers ou autresfont ce service également. Ce n'était pas le tour de mon domestique; mais il se chargea d'y allersous le prétexte qu'il avait affaire de ce côté.

Cependant j'écrivis ma Lettre. Je déguisai mon écriture pour l'adresseet je contrefis assez biensur l'enveloppele timbre de Dijon . Je choisis cette Villeparce que je trouvai plus gaipuisque je demandais les mêmes droits que le marid'écrire aussi du même lieuet aussi parce que ma Belle avait parlé toute la journée du désir qu'elle avait de recevoir des Lettres de Dijon. Il me parut juste de lui procurer ce plaisir.

Ces précautions une fois prisesil était facile de faire joindre cette Lettre aux autres. Je gagnais encore à cet expédient d'être témoin de la réception: car l'usage est ici de se rassembler pour déjeuner et d'attendre l'arrivée des Lettres avant de se séparer. Enfin elles arrivèrent. Madame de Rosemonde ouvrit la boîte. " De Dijon "dit-elleen donnant la Lettre à Madame de Tourvel. " Ce n'est pas l'écriture de mon mari "reprit celle-ci d'une voix inquièteen rompant le cachet avec vivacité: le premier coup d'oeil l'instruisit; et il se fit une telle révolution sur sa figure que Madame de Rosemonde s'en aperçutet lui dit: " Qu'avez-vous? " Je m'approchai aussien disant: " Cette Lettre est donc bien terrible? " La timide Dévote n'osait lever les yeuxne disait motetpour sauver son embarrasfeignait de parcourir l'Epîtrequ'elle n'était guère en état de lire. Je jouissais de son troubleet n'étais pas fâché de la pousser un peu: " Votre air plus tranquilleajoutai-jefait espérer que cette Lettre vous a causé plus d'étonnement que de douleur. " La colère alors l'inspira mieux que n'eût pu faire la prudence. " Elle contientrépondit-elledes choses qui m'offensentet que je suis étonnée qu'on ait osé m'écrire. " - " Et qui donc? " interrompit Madame de Rosemonde. " Elle n'est pas signée "répondit la belle courroucée: " mais la Lettre et son Auteur m'inspirent un égal mépris. On m'obligera de ne m'en plus parler. " En disant ces motselle déchira l'audacieuse missiveen mit les morceaux dans sa pochese levaet sortit.

Malgré cette colèreelle n'en a pas moins eu ma Lettre; et je m'en remets bien à sa curiositédu soin de l'avoir lue en entier.

Le détail de la journée me mènerait trop loin. Je joins à ce récit le brouillon de mes deux Lettres: vous serez aussi instruite que moi. Si vous voulez être au courant de ma correspondanceil faut vous accoutumer à déchiffrer mes minutes: car pour rien au mondeje ne dévorerais l'ennui de les recopier. Adieuma belle amie.

De ...ce 25 août 17**


LETTRE XXXV

LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRESIDENTE DE TOURVEL

Il faut vous obéirMadameil faut vous prouver qu'au milieu des torts que vous vous plaisez à me croireil me reste au moins assez de délicatesse pour ne pas me permettre un reprocheet assez de courage pour m'imposer les plus douloureux sacrifices. Vous m'ordonnez le silence et l'oubli! eh bien! je forcerai mon amour à se taire; et j'oublierais'il est possiblela façon cruelle dont vous l'avez accueilli. Sans doute le désir de vous plaire n'en donnait pas le droitet j'avoue encore que le besoin que j'avais de votre indulgence n'était pas un titre pour l'obtenir: mais vous regardez mon amour comme un outrage; vous oubliez que si ce pouvait être un tortvous en seriez à la foiset la cause et l'excuse. Vous oubliez aussi qu'accoutumé à vous ouvrir mon âmelors même que cette confiance pouvait me nuireil ne m'était plus possible de vous cacher les sentiments dont je suis pénétré; et ce qui fut l'ouvrage de ma bonne foivous le regardez comme le fruit de l'audace. Pour prix de l'Amour le plus tendrele plus respectueuxle plus vraivous me rejetez loin de vous. Vous me parlez enfin de votre haine... Quel autre ne se plaindrait pas d'être traité ainsi? Moi seulje me soumets; je souffre tout et ne murmure point; vous frappez et j'adore. L'inconcevable empire que vous avez sur moi vous rend maîtresse absolue de mes sentiments; et si mon amour seul vous résistesi vous ne pouvez le détruirec'est qu'il est votre ouvrage et non le mien.

Je ne demande point un retour dont jamais je ne me suis flatté. Je n'attends pas même cette pitiéque l'intérêt que vous m'aviez témoigné quelquefois pouvait me faire espérer. Mais je croisje l'avouepouvoir réclamer votre justice. Vous m'apprenezMadamequ'on a cherché à me nuire dans votre esprit. Si vous en eussiez cru les conseils de vos amisvous ne m'eussiez pas même laissé approcher de vous: ce sont vos termes. Quels sont donc ces amis officieux? Sans doute ces gens si sévèreset d'une vertu si rigideconsentent à être nommés; sans doute ils ne voudraient pas se couvrir d'une obscurité qui les confondrait avec de vils calomniateurs; et je n'ignorerai ni leur nomni leurs reproches. SongezMadameque j'ai le droit de savoir l'un et l'autrepuisque vous me jugez d'après eux. On ne condamne point un coupable sans lui dire son crimesans lui nommer ses accusateurs. Je ne demande point d'autre grâceet je m'engage d'avance à me justifierà les forcer de se dédire.

Si j'ai trop méprisépeut-êtreles vaines clameurs d'un Public dont je fais peu de casil n'en est pas ainsi de votre estime; et quand je consacre ma vie à la mériterje ne me la laisserai pas ravir impunément. Elle me devient d'autant plus précieuseque je lui devrai sans doute cette demande que vous craignez de me faireet qui me donneraitdites-vous des droits à votre reconnaissance . Ah! loin d'en exigerje croirai vous en devoirsi vous me procurez l'occasion de vous être agréable. Commencez donc à me rendre plus de justiceen ne me laissant plus ignorer ce que vous désirez de moi. Si je pouvais le devinerje vous éviterais la peine de le dire. Au plaisir de vous voirajoutez le bonheur de vous serviret je me louerai de votre indulgence. Qui peut donc vous arrêter? ce n'est pasje l'espèrela crainte d'un refus? je sens que je ne pourrais vous la pardonner. Ce n'en est pas un que de ne pas vous rendre votre Lettre. Je désire plus que vousqu'elle ne me soit plus nécessaire: mais accoutumé à vous croire une âme si doucece n'est que dans cette Lettre que je puis vous trouver telle que vous voulez paraître. Quand je forme le vœu de vous rendre sensiblej'y vois que plutôt que d'y consentirvous fuiriez à cent lieues de moi; quand tout en vous augmente et justifie mon amourc'est encore elle qui me répète que mon amour vous outrage; et lorsqu'en vous voyantcet amour me semble le bien suprêmej'ai besoin de vous lirepour sentir que ce n'est qu'un affreux tourment. Vous concevez à présent que mon plus grand bonheur serait de pouvoir vous rendre cette Lettre fatale: me la demander encore serait m'autoriser à ne plus croire ce qu'elle contient; vous ne doutez pasj'espèrede mon empressement à vous la remettre.

De ...ce 21 août 17**


LETTRE XXXVI

LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRESIDENTE DE TOURVEL

(TIMBREE DE DIJON.)

Votre sévérité augmente chaque jourMadameet si je l'ose direvous semblez craindre moins d'être injuste que d'être indulgente. Après m'avoir condamné sans m'entendrevous avez dû sentiren effetqu'il vous serait plus facile de ne pas lire mes raisons que d'y répondre. Vous refusez mes Lettres avec obstination; vous me les renvoyez avec mépris. Vous me forcez enfin de recourir à la rusedans le moment même où mon unique but est de vous convaincre de ma bonne foi. La nécessité où vous m'avez mis de me défendre suffira sans doute pour en excuser les moyens. Convaincu d'ailleurs par la sincérité de mes sentiments que pour les justifier à vos yeux il me suffit de vous les faire bien connaîtrej'ai cru pouvoir me permettre ce léger détour. J'ose croire aussi que vous me le pardonnerez; et que vous serez peu surprise que l'Amour soit plus ingénieux à se produireque l'indifférence à l'écarter.

Permettez doncMadameque mon cœur se dévoile entièrement à vous. Il vous appartientil est juste que vous le connaissiez. J'étais bien éloignéen arrivant chez Madame de Rosemondede prévoir le sort qui m'y attendait. J'ignorais que vous y fussiez; et j'ajouteraiavec la sincérité qui me caractériseque quand je l'aurais su ma sécurité n'en eût point été troublée: non que je ne rendisse à votre beauté la justice qu'on ne peut lui refuser; mais accoutumé à n'éprouver que des désirsà ne me livrer qu'à ceux que l'espoir encourageaitje ne connaissais pas les tourments de l'Amour.

Vous fûtes témoin des instances que me fit Madame de Rosemonde pour m'arrêter quelque temps. J'avais déjà passé une journée avec vous: cependant je ne me rendisou au moins je ne crus me rendre qu'au plaisirsi naturel et si légitimede témoigner des égards à une parente respectable. Le genre de vie qu'on menait ici différait beaucoup sans doute de celui auquel j'étais accoutumé; il ne m'en coûta rien de m'y conformer; etsans chercher à pénétrer la cause du changement qui s'opérait en moije l'attribuais uniquement encore à cette facilité de caractèredont je crois vous avoir déjà parlé.

Malheureusement (et pourquoi faut-il que ce soit un malheur?)en vous connaissant mieux je reconnus bientôt que cette figure enchanteressequi seule m'avait frappéétait le moindre de vos avantages; votre âme céleste étonnaséduisit la mienne. J'admirais la beautéj'adorai la vertu. Sans prétendre à vous obtenirje m'occupai de vous mériter. En réclamant votre indulgence pour le passéj'ambitionnai votre suffrage pour l'avenir. Je le cherchais dans vos discoursje l'épiais dans vos regards; dans ces regards d'où partait un poison d'autant plus dangereuxqu'il était répandu sans dessein et reçu sans méfiance.

Alors je connus l'Amour. Mais que j'étais loin de m'en plaindre! résolu de l'ensevelir dans un éternel silenceje me livrais sans crainte comme sans réserve à ce sentiment délicieux. Chaque jour augmentait son empire. Bientôt le plaisir de vous voir se changea en besoin. Vous absentiez-vous un moment? mon cœur se serrait de tristesse; au bruit qui m'annonçait votre retouril palpitait de joie. Je n'existais plus que par vouset pour vous. Cependantc'est vous-même que j'adjure: jamais dans la gaieté des folâtres jeuxou dans l'intérêt d'une conversation sérieusem'échappa-t-il un mot qui pût trahir le secret de mon cœur?

Enfin un jour arriva où devait commencer mon infortune; et par une inconcevable fatalitéune action honnête en devint le signal. OuiMadamec'est au milieu des malheureux que j'avais secourusquevous livrant à cette sensibilité précieuse qui embellit la beauté même et ajoute du prix à la vertuvous achevâtes d'égarer un cœur que déjà trop d'amour enivrait. Vous vous rappelezpeut-êtrequelle préoccupation s'empara de moi au retour! Hélas! je cherchais à combattre un penchant que je sentais devenir plus fort que moi.

C'est après avoir épuisé mes forces dans ce combat inégalqu'un hasardque je n'avais pu prévoirme fit trouver seul avec vous. Làje succombaije l'avoue. Mon cœur trop plein ne put retenir ses discours ni ses larmes. Mais est-ce donc un crime? et si c'en est unn'est-il pas assez puni par les tourments affreux auxquels je suis livré?

Dévoré par un amour sans espoirj'implore votre pitié et ne trouve que votre haine: sans autre bonheur que celui de vous voirmes yeux vous cherchent malgré moiet je tremble de rencontrer vos regards. Dans l'état cruel où vous m'avez réduitje passe les jours à déguiser mes peines et les nuits à m'y livrer; tandis que voustranquille et paisiblevous ne connaissez ces tourments que pour les causer et vous en applaudir. Cependantc'est vous qui vous plaignezet c'est moi qui m'excuse.

Voilà pourtantMadamevoilà le récit fidèle de ce que vous nommez mes tortset que peut-être il serait plus juste d'appeler mes malheurs. Un amour pur et sincèreun respect qui ne s'est jamais démentiune soumission parfaitetels sont les sentiments que vous m'avez inspirés. Je n'eusse pas craint d'en présenter l'hommage à la Divinité même.

Ô vousqui êtes son plus bel ouvrageimitez-la dans son indulgence! Songez à mes peines cruelles; songez surtoutqueplacé par vous entre le désespoir et la félicité suprêmele premier mot que vous prononcerez décidera pour jamais de mon sort.

De ...ce 23 août 17**


LETTRE XXXVII

LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE VOLANGES

Je me soumetsMadameaux conseils que votre amitié me donne. Accoutumée à déférer en tout à vos avisje le suis à croire qu'ils sont toujours fondés en raison. J'avouerai même que M. de Valmont doit êtreen effetinfiniment dangereuxs'il peut à la fois feindre d'être ce qu'il paraît iciet rester tel que vous le dépeignez. Quoi qu'il en soitpuisque vous l'exigezje l'éloignerai de moi; au moins j'y ferai mon possible: car souvent les chosesqui dans le fond devraient être les plus simplesdeviennent embarrassantes par la forme.

Il me paraît toujours impraticable de faire cette demande à sa tante; elle deviendrait également désobligeanteet pour elleet pour lui. Je ne prendrais pas non plussans quelque répugnancele parti de m'éloigner moi-même: car outre les raisons que je vous ai déjà mandées relatives à M. de Tourvelsi mon départ contrariait M. de Valmontcomme il est possiblen'aurait-il pas la facilité de me suivre à Paris? et son retourdont je seraisdont au moins je paraîtrais être l'objetne semblerait-il pas plus étrange qu'une rencontre à la campagnechez une personne qu'on sait être sa parente et mon amie?

Il ne me reste donc d'autre ressource que d'obtenir de lui-même qu'il veuille bien s'éloigner. Je sens que cette proposition est difficile à faire; cependantcomme il me paraît avoir à cœur de me prouver qu'il a en effet plus d'honnêteté qu'on ne lui en supposeje ne désespère pas de réussir. Je ne serai pas même fâchée de le tenter; et d'avoir une occasion de juger sicomme il le dit souventles femmes vraiment honnêtes n'ont jamais eun'auront jamais à se plaindre de ses procédés. S'il part comme je le désirece sera en effet par égard pour moi: car je ne peux pas douter qu'il n'ait le projet de passer ici une grande partie de l'automne. S'il refuse ma demande et s'obstine à resterje serai toujours à temps de partir moi-mêmeet je vous le promets.

Voilàje croisMadametout ce que votre amitié exigeait de moi: je m'empresse d'y satisfaireet de vous prouver que malgré la chaleur que j'ai pu mettre à défendre M. de Valmontje n'en suis pas moins disposéenon seulement à écoutermais même à suivre les conseils de mes amis.

J'ai l'honneur d'êtreetc.

De ...ce 25 août 17**


LETTRE XXXVIII

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

Votre énorme paquet m'arrive à l'instantmon cher Vicomte. Si la date en est exactej'aurais dû le recevoir vingt-quatre heures plus tôt; quoi qu'il en soitsi je prenais le temps de le lireje n'aurais plus celui d'y répondre. Je préfère donc de vous en accuser seulement la réceptionet nous causerons d'autre chose. Ce n'est pas que j'aie rien à vous dire pour mon compte; l'automne ne laisse à Paris presque point d'hommes qui aient figure humaine: aussi je suisdepuis un moisd'une sagesse à périr; et tout autre que mon Chevalier serait fatigué des preuves de ma constance. Ne pouvant m'occuperje me distrais avec la petite Volanges; et c'est d'elle que je veux vous parler.

Savez-vous que vous avez perdu plus que vous ne croyez à ne pas vous charger de cet enfant? elle est vraiment délicieuse! cela n'a ni caractère ni principes; jugez combien sa société sera douce et facile. Je ne crois pas qu'elle brille jamais par le sentiment; mais tout annonce en elle les sensations les plus vives. Sans esprit et sans finesseelle a pourtant une certaine fausseté naturellesi l'on peut parler ainsiqui quelquefois m'étonne moi-mêmeet qui réussira d'autant mieuxque sa figure offre l'image de la candeur et de l'ingénuité. Elle est naturellement très caressanteet je m'en amuse quelquefois: sa petite tête se monte avec une facilité incroyable; et elle est alors d'autant plus plaisantequ'elle ne sait rienabsolument riende ce qu'elle désire tant de savoir. Il lui en prend des impatiences tout à fait drôles; elle ritelle se dépiteelle pleureet puis elle me prie de l'instruireavec une bonne foi réellement séduisante. En véritéje suis presque jalouse de celui à qui ce plaisir est réservé.

Je ne sais si je vous ai mandé que depuis quatre ou cinq jours j'ai l'honneur d'être sa confidente. Vous devinez bien que d'abord j'ai fait la sévère: mais aussitôt que je me suis aperçue qu'elle croyait m'avoir convaincue par ses mauvaises raisonsj'ai eu l'air de les prendre pour bonnes; et elle est intimement persuadée qu'elle doit ce succès à son éloquence; il fallait cette précaution pour ne pas me compromettre. Je lui ai permis d'écrire et de dire j'aime ; et le jour mêmesans qu'elle s'en doutâtje lui ai ménagé un tête-à- tête avec son Danceny. Mais figurez-vous qu'il est si sot encorequ'il n'en a seulement pas obtenu un baiser. Ce garçon-là fait pourtant de fort jolis vers! Mon Dieu! que ces gens d'esprit sont bêtes! celui-ci l'est au point qu'il m'en embarrasse; car enfinpour luije ne peux pas le conduire!

C'est à présent que vous me seriez bien utile. Vous êtes assez lié avec Danceny pour avoir sa confidenceet s'il vous la donnait une foisnous irions grand train. Dépêchez donc votre Présidentecar enfin je ne veux pas que Gercourt s'en sauve: au restej'ai parlé de lui hier à la petite personneet le lui ai si bien peintque quand elle serait sa femme depuis dix anselle ne le haïrait pas davantage. Je l'ai pourtant beaucoup prêchée sur la fidélité conjugale; rien n'égale ma sévérité sur ce point. Par làd'une partje rétablis auprès d'elle ma réputation de vertuque trop de condescendance pourrait détruire; de l'autrej'augmente en elle la haine dont je veux gratifier son mari. Et enfinj'espère qu'en lui faisant accroire qu'il ne lui est permis de se livrer à l'Amour que pendant le peu de temps qu'elle a à rester filleelle se décidera plus vite à n'en rien perdre.

AdieuVicomte; je vais me mettre à ma toilette où je lirai votre volume.

De ...ce 27 août 17**


LETTRE XXXIX

CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY

Je suis triste et inquiètema chère Sophie. J'ai pleuré presque toute la nuit. Ce n'est pas que pour le moment je ne sois bien heureuse; mais je prévois que cela ne durera pas. J'ai été hier à l'Opéra avec Madame de Merteuil; nous y avons beaucoup parlé de mon mariageet je n'en ai rien appris de bon. C'est M. le Comte de Gercourt que je dois épouseret ce doit être au mois d'Octobre. Il est richeil est homme de qualitéil est Colonel du régiment de... . Jusque-là tout va fort bien. Mais d'abord il est vieux: figure-toi qu'il a au moins trente-six ans! et puisMadame de Merteuil dit qu'il est triste et sévèreet qu'elle craint que je ne sois pas heureuse avec lui. J'ai même bien vu qu'elle en était sûreet qu'elle ne voulait pas me le direpour ne pas m'affliger. Elle ne m'a presque entretenue toute la soirée que des devoirs des femmes envers leurs maris. Elle convient que M. de Gercourt n'est pas aimable du toutet elle dit pourtant qu'il faudra que je l'aime. Ne m'a-t-elle pas dit aussi qu'une fois mariéeje ne devais plus aimer le Chevalier Danceny? comme si c'était possible! Oh! je t'assure bien que je l'aimerai toujours. Vois-tuj'aimerais mieuxplutôtne pas me marier. Que ce M. de Gercourt s'arrangeje ne l'ai pas été chercher. Il est en Corse à présentbien loin d'ici; je voudrais qu'il y restât dix ans. Si je n'avais pas peur de rentrer au Couventje dirais bien à Maman que je ne veux pas de ce mari-là; mais ce serait encore pis. Je suis bien embarrassée. Je sens que je n'ai jamais tant aimé M. Danceny qu'à présent; et quand je songe qu'il ne me reste plus qu'un mois à être comme je suisles larmes me viennent aux yeux tout de suite; je n'ai de consolation que dans l'amitié de Madame de Merteuil; elle a si bon cœur! elle partage tous mes chagrins comme moi-même; et puis elle est si aimable quequand je suis avec elleje n'y songe presque plus. D'ailleurs elle m'est bien utile; car le peu que je saisc'est elle qui me l'a appris: et elle est si bonneque je lui dis tout ce que je pensesans être honteuse du tout. Quand elle trouve que ce n'est pas bienelle me gronde quelquefois; mais c'est tout doucementet puis je l'embrasse de tout mon cœurjusqu'à ce qu'elle ne soit plus fâchée. Au moins celle-làje peux bien l'aimer tant que je voudraisans qu'il y ait du malet ça me fait bien du plaisir. Nous sommes pourtant convenues que je n'aurais pas l'air de l'aimer tant devant le mondeet surtout devant Mamanafin qu'elle ne se méfie de rien au sujet du Chevalier Danceny. Je t'assure que si je pouvais toujours vivre comme je fais à présentje crois que je serais bien heureuse. Il n'y a que ce vilain M. de Gercourt!... Mais je ne veux pas t'en parler davantage: car je redeviendrais triste. Au lieu de celaje vas écrire au Chevalier Danceny; je ne lui parlerai que de mon amour et non de mes chagrinscar je ne veux pas l'affliger.

Adieuma bonne amie. Tu vois bien que tu aurais tort de te plaindreet que j'ai beau être occupée comme tu disqu'il ne m'en reste pas moins le temps de t'aimer et de t'écrire [On continue à supprimer les Lettres de Cécile Volanges et du Chevalier Dancenyqui sont peu intéressantes et n'annoncent aucun événement]

De ...ce 27 août 17**


LETTRE XL

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

C'est peu pour mon inhumaine de ne pas répondre à mes Lettresde refuser de les recevoir; elle veut me priver de sa vueelle exige que je m'éloigne. Ce qui vous surprendra davantagec'est que je me soumette à tant de rigueur. Vous allez me blâmer. Cependant je n'ai pas cru devoir perdre l'occasion de me laisser donner un ordre: persuadéd'une partque qui commande s'engage; et de l'autreque l'autorité illusoire que nous avons l'air de laisser prendre aux femmes est un des pièges qu'elles évitent le plus difficilement. De plusl'adresse que celle-ci a su mettre à éviter de se trouver seule avec moi me plaçait dans une situation dangereusedont j'ai cru devoir sortir à quelque prix que ce fût: car étant sans cesse avec ellesans pouvoir l'occuper de mon amouril y avait lieu de craindre qu'elle ne s'accoutumât enfin à me voir sans trouble; disposition dont vous savez assez combien il est difficile de revenir.

Au restevous devinez que je ne me suis pas soumis sans condition. J'ai même eu le soin d'en mettre une impossible à accorder; tant pour rester toujours maître de tenir ma paroleou d'y manquerque pour engager une discussionsoit de boucheou par écritdans un moment où ma Belle est plus contente de moioù elle a besoin que je le sois d'elle: sans compter que je serais bien maladroitsi je ne trouvais moyen d'obtenir quelque dédommagement de mon désistement à cette prétentiontout insoutenable qu'elle est.

Après vous avoir exposé mes raisons dans ce long préambuleje commence l'historique de ces deux derniers jours. J'y joindrai comme pièces justificatives la Lettre de ma Belle et ma Réponse. Vous conviendrez qu'il y a peu d'Historiens aussi exacts que moi.

Vous vous rappelez l'effet que fit avant-hier matin ma Lettre de Dijon ; le reste de la journée fut très orageux. La jolie Prude arriva seulement au moment du dîneret annonça une forte migraine; prétexte dont elle voulut couvrir un des plus violents accès d'humeur que femme puisse avoir. Sa figure en était vraiment altérée; l'expression de douceur que vous lui connaissez s'était changée en un air mutin qui en faisait une beauté nouvelle. Je me promets bien de faire usage de cette découverte par la suite; et de remplacer quelquefois la Maîtresse tendrepar la Maîtresse mutine.

Je prévis que l'après-dîner serait triste; et pour m'en sauver l'ennuije prétextai des Lettres à écrireet me retirai chez moi. Je revins au salon sur les six heures; Madame de Rosemonde proposa la promenadequi fut acceptée. Mais au moment de monter en voiturela prétendue maladepar une malice infernaleprétexta à son touret peut-être pour se venger de mon absenceun redoublement de douleurset me fit subir sans pitié le tête-à-tête de ma vieille tante. Je ne sais si les imprécations que je fis contre ce démon femelle furent exaucéesmais nous la trouvâmes couchée au retour.

Le lendemain au déjeunerce n'était plus la même femme. La douceur naturelle était revenueet j'eus lieu de me croire pardonné. Le déjeuner était à peine finique la douce personne se leva d'un air dolentet entra dans le parc; je la suiviscomme vous pouvez croire. " D'où peut naître ce désir de promenade? " lui dis-je en l'abordant. " J'ai beaucoup écrit ce matin "me répondit-elle et ma tête est un peu fatiguée. - " Je ne suis pas assez heureuxrepris-jepour avoir à me reprocher cette fatigue-là? " - " Je vous ai bien écrit "répondit-elle encore mais j'hésite à vous donner ma Lettre. Elle contient une demande, et vous ne m'avez pas accoutumée à en espérer le succès. - " Ah! je jure que s'il m'est possible... " - " Rien n'est plus facile "interrompit-elle; " et quoique vous dussiez peut-être l'accorder comme justiceje consens à l'obtenir comme grâce. " En disant ces motselle me présenta sa Lettre; en la prenantje pris aussi sa mainqu'elle retiramais sans colère et avec plus d'embarras que de vivacité. " La chaleur est plus vive que je ne croyais "dit-elle; " il faut rentrer. " Et elle reprit la route du Château. Je fis de vains efforts pour lui persuader de continuer sa promenadeet j'eus besoin de me rappeler que nous pouvions être vuspour n'y employer que de l'éloquence. Elle rentra sans proférer une paroleet je vis clairement que cette feinte promenade n'avait eu d'autre but que de me remettre sa Lettre. Elle monta chez elle en rentrantet je me retirai chez moi pour lire l'Epîtreque vous ferez bien de lire aussiainsi que ma Réponseavant d'aller plus loin...


LETTRE XLI

LA PRESIDENTE DE TOURVEL AU VICOMTE DE VALMONT

Il sembleMonsieurpar votre conduite avec moique vous ne cherchiez qu'à augmenterchaque jourles sujets de plainte que j'avais contre vous. Votre obstination à vouloir m'entretenirsans cessed'un sentiment que je ne veux ni ne dois écouterl'abus que vous n'avez pas craint de faire de ma bonne foiou de ma timiditépour me remettre vos Lettres; le moyen surtoutj'ose dire peu délicatdont vous vous êtes servi pour me faire parvenir la dernièresans craindre au moins l'effet d'une surprise qui pouvait me compromettre; tout devrait donner lieu de ma part à des reproches aussi vifs que justement mérités. Cependantau lieu de revenir sur ces griefsje m'en tiens à vous faire une demande aussi simple que juste; et si je l'obtiens de vousje consens que tout soit oublié.

Vous-même m'avez ditMonsieurque je ne devais pas craindre un refus; et quoiquepar une inconséquence qui vous est particulièrecette phrase même soit suivie du seul refus que vous pouviez me faire [Voyez Lettre V]je veux croire que vous n'en tiendrez pas moins aujourd'hui cette parole formellement donnée il y a si peu de jours.

Je désire donc que vous ayez la complaisance de vous éloigner de moi; de quitter ce Châteauoù un plus long séjour de votre part ne pourrait que m'exposer davantage au jugement d'un public toujours prompt à mal penser d'autruiet que vous n'avez que trop accoutumé à fixer les yeux sur les femmes qui vous admettent dans leur société.

Avertie déjàdepuis longtempsde ce danger par mes amisj'ai négligéj'ai même combattu leur avis tant que votre conduite à mon égard avait pu me faire croire que vous aviez bien voulu ne pas me confondre avec cette foule de femmes qui toutes ont eu à se plaindre de vous. Aujourd'hui que vous me traitez comme ellesque je ne peux plus l'ignorerje dois au publicà mes amisà moi-mêmede suivre ce parti nécessaire. Je pourrais ajouter ici que vous ne gagneriez rien à refuser ma demandedécidée que je suis à partir moi- mêmesi vous vous obstiniez à rester: mais je ne cherche point à diminuer l'obligation que je vous aurai de cette complaisanceet je veux bien que vous sachiez qu'en nécessitant mon départ d'ici vous contrarieriez mes arrangements. Prouvez-moi doncMonsieurquecomme vous me l'avez dit tant de foisles femmes honnêtes n'auront jamais à se plaindre de vous; prouvez-moiau moinsque quand vous avez des torts avec ellesvous savez les réparer.

Si je croyais avoir besoin de justifier ma demande vis-à-vis de vousil me suffirait de vous dire que vous avez passé votre vie à la rendre nécessaireet que pourtant il n'a pas tenu à moi de ne la jamais former. Mais ne rappelons pas des événements que je veux oublieret qui m'obligeraient à vous juger avec rigueurdans un moment où je vous offre l'occasion de mériter toute ma reconnaissance. AdieuMonsieur; votre conduite va m'apprendre avec quels sentiments je dois êtrepour la vievotre très humbleetc.

De ...ce 26 août 17**


LETTRE XLII

LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRESIDENTE DE TOURVEL

Quelque dures que soientMadameles conditions que vous m'imposezje ne refuse pas de les remplir. Je sens qu'il me serait impossible de contrarier aucun de vos désirs. Une fois d'accord sur ce pointj'ose me flatter qu'à mon tourvous me permettrez de vous faire quelques demandesbien plus faciles à accorder que les vôtreset que pourtant je ne veux obtenir que de ma soumission parfaite à votre volonté.

L'uneque j'espère qui sera sollicitée par votre justiceest de vouloir bien me nommer mes accusateurs auprès de vous; ils me fontce me sembleassez de mal pour que j'aie le droit de les connaître; l'autreque j'attends de votre indulgenceest de vouloir bien me permettre de vous renouveler quelquefois l'hommage d'un amour qui va plus que jamais mériter votre pitié.

SongezMadameque je m'empresse de vous obéirlors même que je ne peux le faire qu'aux dépens de mon bonheur; je dirai plusmalgré la persuasion où je suis que vous ne désirez mon départ que pour vous sauver le spectacletoujours péniblede l'objet de votre injustice.

Convenez-enMadamevous craignez moins un public trop accoutumé à vous respecter pour oser porter de vous un jugement désavantageuxque vous n'êtes gênée par la présence d'un homme qu'il vous est plus facile de punir que de blâmer. Vous m'éloignez de vous comme on détourne ses regards d'un malheureux qu'on ne veut pas secourir.

Mais tandis que l'absence va redoubler mes tourmentsà quelle autre qu'à vous puis-je adresser mes plaintes? de quelle autre puis-je attendre des consolations qui vont me si devenir nécessaires? Me les refuserez-vousquand vous seule causez mes peines?

Sans doute vous ne serez pas étonnée non plusqu'avant de partir j'aie à cœur de justifier auprès de vous les sentiments que vous m'avez inspirés; comme aussi que je ne trouve le courage de m'éloigner qu'en en recevant l'ordre de votre bouche.

Cette double raison me fait vous demander un moment d'entretien. Inutilement voudrions-nous y suppléer par Lettres: on écrit des volumes et l'on explique mal ce qu'un quart d'heure de conversation suffit pour faire bien entendre. Vous trouverez facilement le temps de me l'accorder: car quelque empressé que je sois de vous obéirvous savez que Madame de Rosemonde est instruite de mon projet de passer chez elle une partie de l'automneet il faudra au moins que j'attende une Lettre pour pouvoir prétexter une affaire qui me force à partir.

AdieuMadame; jamais ce mot ne m'a tant coûté à écrire que dans ce moment où il me ramène à l'idée de notre séparation. Si vous pouviez imaginer ce qu'elle me fait souffrirj'ose croire que vous me sauriez quelque gré de ma docilité. Recevezau moinsavec plus d'indulgence l'assurance et l'hommage de l'Amour le plus tendre et le plus respectueux.

De ...ce 26 août 17**

SUITE DE LA
LETTRE XL

DU VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

A présentraisonnonsma belle amie. Vous sentez comme moi que la scrupuleusel'honnête Madame de Tourvel ne peut pas m'accorder la première de mes demandeset trahir la confiance de ses amiesen me nommant mes accusateurs; ainsi en promettant tout à cette conditionje ne m'engage à rien. Mais vous sentez aussi que ce refus qu'elle me fera deviendra un titre pour obtenir tout le reste; et qu'alors je gagneen m'éloignantd'entrer avec elleet de son aveuen correspondance réglée: car je compte pour peu le rendez-vous que je lui demandeet qui n'a presque d'autre objet que de l'accoutumer d'avance à n'en pas refuser d'autres quand ils me seront vraiment nécessaires. La seule chose qui me reste à faire avant mon départ est de savoir quels sont les gens qui s'occupent à me nuire auprès d'elle. Je présume que c'est son pédant de mari; je le voudrais: outre qu'une défense conjugale est un aiguillon au désirje serais sûr que du moment que ma belle aura consenti à m'écrireje n'aurais plus rien à craindre de son maripuisqu'elle se trouverait déjà dans la nécessité de le tromper.

Mais si elle a une amie assez intime pour avoir sa confidenceet que cette amie-là soit contre moiil me paraît nécessaire de les brouilleret je compte y réussir: mais avant tout il faut être instruit.

J'ai bien cru que j'allais l'être hier; mais cette femme ne fait rien comme une autre. Nous étions chez elleau moment où l'on vint avertir que le dîner était servi. Sa toilette se finissait seulementet tout en se pressantet en faisant des excusesje m'aperçus qu'elle laissait la clef à son secrétaire; et je connais son usage de ne pas ôter celle de son appartement.

J'y rêvais pendant le dînerlorsque j'entendis descendre sa femme de chambre: je pris mon parti aussitôt: je feignis un saignement de nezet sortis. Je volai au secrétaire; mais je trouvai tous les tiroirs ouvertset pas un papier écrit. Cependant on n'a pas d'occasion de les brûler dans cette saison. Que fait elle des lettres qu'elle reçoit? et elle en reçoit souvent. Je n'ai rien négligé; tout était ouvertet j'ai cherché partout: mais je n'y ai rien gagnéque de me convaincre que ce dépôt précieux reste dans ses poches.

Comment l'en tirer? Depuis hier je m'occupe inutilement d'en trouver les moyens: cependant je ne peux en vaincre le désir. Je regrette de n'avoir pas le talent des filous. Ne devrait-il pasen effetentrer dans l'éducation d'un homme qui se mêle d'intrigues? ne serait-il pas plaisant de dérober la lettre ou le portrait d'un rivalou de tirer des poches d'une prude de quoi la démasquer? Mais nos parents ne songent à rien; etmoi j'ai beau songer à toutje ne fais que m'apercevoir que je suis gauchesans pouvoir y remédier.

Quoi qu'il en soitje revins me mettre à tablefort mécontent. Ma Belle calma pourtant un peu mon humeurpar l'air d'intérêt que lui donna ma feinte indisposition; et je ne manquai pas de l'assurer que j'avaisdepuis quelque tempsde violentes agitations qui altéraient ma santé. Persuadée comme elle est que c'est elle qui les causene devait-elle pas en conscience travailler à les calmer? Maisquoique dévoteelle est peu charitable; elle refuse toute aumône amoureuseet ce refus suffit bience me semblepour en autoriser le vol. Mais adieu; car tout en causant avec vousje ne songe qu'à ces maudites Lettres.

De ...ce 27 août 17**


LETTRE XLIII

LA PRESIDENTE DE TOURVEL AU VICOMTE DE VALMONT

Pourquoi chercherMonsieurà diminuer ma reconnaissance? Pourquoi ne vouloir m'obéir qu'à demiet marchander en quelque sorte un procédé honnête? Il ne vous suffit donc pas que j'en sente le prix? Non seulement vous demandez beaucoup; mais vous demandez des choses impossibles. Si en effet mes amis m'ont parlé de vousils ne l'ont pu faire que par intérêt pour moi: quand même ils se seraient trompésleur intention n'en était pas moins bonne; et vous me proposez de reconnaître cette marque d'attachement de leur parten vous livrant leur secret! J'ai déjà eu tort de vous en parleret vous me le faites assez sentir en ce moment. Ce qui n'eût été que de la candeur avec tout autredevient une étourderie avec vouset me mènerait à une noirceursi je cédais à votre demande. J'en appelle à vous-mêmeà votre honnêteté; m'avez-vous crue capable de ce procédé? avez-vous dû me le proposer? non sans doute; et je suis sûre qu'en y réfléchissant mieux vous ne reviendrez plus sur cette demande. Celle que vous me faites de m'écrire n'est guère plus facile à accorder; et si vous voulez être justece n'est pas à moi que vous vous en prendrez. Je ne veux point vous offenser; mais avec la réputation que vous vous êtes acquiseet quede votre aveu mêmevous méritez au moins en partiequelle femme pourrait avouer être en correspondance avec vous? et quelle femme honnête peut se déterminer à faire ce qu'elle sent qu'elle serait obligée de cacher?

Encore si j'étais assurée que vos Lettres fussent telles que je n'eusse jamais à m'en plaindreque je pusse toujours me justifier à mes yeux de les avoir reçues! peut-être alors le désir de vous prouver que c'est la raison et non la haine qui me guide me ferait passer par-dessus ces considérations puissanteset faire beaucoup plus que je ne devraisen vous permettant de m'écrire quelquefois. Si en effet vous le désirez autant que vous me le ditesvous vous soumettrez volontiers à la seule condition qui puisse m'y faire consentir; et si vous avez quelque reconnaissance de ce que je fais pour vous en ce momentvous ne différerez plus de partir.

Permettez-moi de vous observer à ce sujetque vous avez reçu une Lettre ce matin et que vous n'en avez pas profité pour annoncer votre départ à Madame de Rosemondecomme vous me l'aviez promis. J'espère qu'à présent rien ne pourra vous empêcher de tenir votre parole. Je compte surtout que vous n'attendrez paspour celal'entretien que vous me demandezauquel je ne veux absolument pas me prêter; et qu'au lieu de l'ordre que vous prétendez vous être nécessairevous vous contenterez de la prière que je vous renouvelle. AdieuMonsieur.

De ...ce 27 août 17**


LETTRE XLIV

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Partagez ma joiema belle amie; je suis aimé; j'ai triomphé de ce cœur rebelle. C'est en vain qu'il dissimule encore; mon heureuse adresse a surpris son secret. Grâce à mes soins actifsje sais tout ce qui m'intéresse: depuis la nuitl'heureuse nuit d'hierje me retrouve dans mon élément; j'ai repris toute mon existence; j'ai dévoilé un double mystère d'amour et d'iniquité: je jouirai de l'unje me vengerai de l'autre; je volerai de plaisirs en plaisirs. La seule idée que je m'en fais me transporte au point que j'ai quelque peine à rappeler ma prudence; que j'en aurai peut-être à mettre de l'ordre dans le récit que j'ai à vous faire. Essayons cependant.

Hier mêmeaprès vous avoir écrit ma Lettrej'en reçus une de la céleste dévote. Je vous l'envoie; vous y verrez qu'elle me donnele moins maladroitement qu'elle peutla permission de lui écrire: mais elle y presse mon départet je sentais bien que je ne pouvais le différer trop longtemps sans me nuire.

Tourmenté cependant du désir de savoir qui pouvait avoir écrit contre moij'étais encore incertain du parti que je prendrais. Je tentai de gagner la Femme de chambreet je voulus obtenir d'elle de me livrer les poches de sa Maîtressedont elle pouvait s'emparer aisément le soiret qu'il lui était facile de replacer le matinsans donner le moindre soupçon. J'offris dix louis pour ce léger service: mais je ne trouvai qu'une bégueulescrupuleuse ou timideque mon éloquence ni mon argent ne purent vaincre. Je la prêchais encorequand le souper sonna. Il fallut la laisser: trop heureux qu'elle voulût bien me promettre le secretsur lequel même vous jugez que je ne comptais guère.

Jamais je n'eus plus d'humeur. Je me sentais compromis; et je me reprochaistoute la soiréema démarche imprudente.

Retiré chez moinon sans inquiétudeje parlai à mon Chasseur quien sa qualité d'Amant heureuxdevait avoir quelque crédit. Je voulaisou qu'il obtînt de cette fille de faire ce que je lui avais demandéou au moins qu'il s'assurât de sa discrétion: mais luiqui d'ordinaire ne doute de rienparut douter du succès de cette négociationet me fit à ce sujet une réflexion qui m'étonna par sa profondeur.

" Monsieur sait sûrement mieux que moi "me dit-il que coucher avec une fille, ce n'est que lui faire faire ce qui lui plaît: de là à lui faire faire ce que nous voulons, il y a souvent bien loin.

Le bon sens du Maraud quelquefois m'épouvante . [PIRONMétromanie]

" Je réponds d'autant moins de celle-ci "ajouta-t-il que j'ai lieu de croire qu'elle a un Amant, et que je ne la dois qu'au désœuvrement de la campagne. Aussi, sans mon zèle pour le service de Monsieur, je n'aurais eu cela qu'une fois. (C'est un vrai trésor que ce garçon!) " Quant au secret "ajouta-t-il encore à quoi servira-t-il de lui faire promettre, puisqu'elle ne risquera rien à nous tromper? lui en reparler ne ferait que lui mieux apprendre qu'il est important, et par là lui donner plus d'envie d'en faire sa cour à sa Maîtresse.

Plus ces réflexions étaient justesplus mon embarras augmentait. Heureusement le drôle était en train de jaser; et comme j'avais besoin de luije le laissais faire. Tout en me racontant son histoire avec cette filleil m'apprit que comme la chambre qu'elle occupe n'est séparée de celle de sa Maîtresse que par une simple cloisonqui pouvait laisser entendre un bruit suspectc'était dans la sienne qu'ils se rassemblaient chaque nuit. Aussitôt je formai mon planje le lui communiquaiet nous l'exécutâmes avec succès.

J'attendis deux heures du matin; et alors je me rendiscomme nous en étions convenusà la chambre du rendez-vousportant de la lumière avec moiet sous prétexte d'avoir sonné plusieurs fois inutilement. Mon confidentqui joue ses rôles à merveilledonna une petite scène de surprisede désespoir et d'excuseque je terminai en l'envoyant me faire chauffer de l'eaudont je feignis avoir besoin; tandis que la scrupuleuse Chambrière était d'autant plus honteuseque le drôle qui avait voulu renchérir sur mes projets l'avait déterminée à une toilette que la saison comportaitmais qu'elle n'excusait pas.

Comme je sentais que plus cette fille serait humiliéeplus j'en disposerais facilementje ne lui permis de changer ni de situation ni de parure; et après avoir ordonné à mon Valet de m'attendre chez moije m'assis à côté d'elle sur le lit qui était fort en désordreet je commençai ma conversation. J'avais besoin de garder l'empire que la circonstance me donnait sur elle: aussi conservai-je un sang-froid qui eût fait honneur à la continence de Scipion; et sans prendre la plus petite liberté avec ellece que pourtant sa fraîcheur et l'occasion semblaient lui donner le droit d'espérerje lui parlai d'affaires aussi tranquillement que j'aurais pu faire avec un Procureur.

Mes conditions furent que je garderais fidèlement le secretpourvu que le lendemainà pareille heure à peu prèselle me livrât les poches de sa Maîtresse. " Au reste "ajoutai-je je vous avais offert dix louis hier; je vous les promets encore aujourd'hui. Je ne veux pas abuser de votre situation. Tout fut accordécomme vous pouvez croire; alors je me retiraiet permis à l'heureux couple de réparer le temps perdu. J'employai le mien à dormir; et à mon réveilvoulant avoir un prétexte pour ne pas répondre à la Lettre de ma Belle avant d'avoir visité ses papiersce que je ne pouvais faire que la nuit suivanteje me décidai à aller à la chasseoù je restai presque tout le jour.

A mon retourje fus reçu assez froidement. J'ai lieu de croire qu'on fut un peu piqué du peu d'empressement que je mettais à profiter du temps qui me restait; surtout après la Lettre plus douce que l'on m'avait écrite. J'en juge ainsisur ce que Madame de Rosemonde m'ayant fait quelques reproches sur cette longue absencema Belle reprit avec un peu d'aigreur: " Ah! ne reprochons pas à M. de Valmont de se livrer au seul plaisir qu'il peut trouver ici. " Je me plaignis de cette injusticeet j'en profitai pour assurer que je me plaisais tant avec ces Damesque j'y sacrifiais une Lettre très intéressante que j'avais à écrire. J'ajoutai quene pouvant trouver le sommeil depuis plusieurs nuitsj'avais voulu essayer si la fatigue me le rendrait; et mes regards expliquaient assez et le sujet de ma Lettreet la cause de mon insomnie. J'eus soin d'avoir toute la soirée une douceur mélancolique qui me parut réussir assez bienet sous laquelle je masquai l'impatience où j'étais de voir arriver l'heure qui devait me livrer le secret qu'on s'obstinait à me cacher. Enfin nous nous séparâmeset quelque temps aprèsla fidèle Femme de chambre vint m'apporter le prix convenu de ma discrétion.

Une fois maître de ce trésorje procédai à l'inventaire avec la prudence que vous me connaissez: car il était important de remettre tout en place. Je tombai d'abord sur deux Lettres du marimélange indigeste de détails de procès et de tirades d'amour conjugalque j'eus la patience de lire en entieret où je ne trouvai pas un mot qui eût rapport à moi. Je les replaçai avec humeur: mais elle s'adouciten trouvant sous ma main les morceaux de ma fameuse Lettre de Dijonsoigneusement rassemblés. Heureusement il me prit fantaisie de la parcourir. Jugez de ma joieen y apercevant les traces bien distinctes des larmes de mon adorable Dévote. Je l'avoueje cédai à un mouvement de jeune hommeet baisai cette Lettre avec un transport dont je ne me croyais plus susceptible. Je continuai l'heureux examen; je retrouvai toutes mes Lettres de suiteet par ordre de dates; et ce qui me surprit plus agréablement encorefut de retrouver la première de toutescelle que je croyais m'avoir été rendue par une ingratefidèlement copiée de sa main; et d'une écriture altérée et tremblantequi témoignait assez la douce agitation de son cœur pendant cette occupation.

Jusque-là j'étais tout entier à l'Amour; bientôt il fit place à la fureur. Qui croyez-vous qui veuille me perdre auprès de cette femme que j'adore? quelle Furie supposez-vous assez méchante pour tramer une pareille noirceur? Vous la connaissez: c'est votre amievotre parente; c'est Madame de Volanges. Vous n'imaginez pas quel tissu d'horreurs l'infernale Mégère lui a écrit sur mon compte. C'est elleelle seulequi a troublé la sécurité de cette femme angélique; c'est par ses conseilspar ses avis pernicieuxque je me vois forcé de m'éloigner; c'est à elle enfin que l'on me sacrifie. Ah! sans doute il faut séduire sa fille: mais ce n'est pas assezil faut la perdre; et puisque l'âge de cette maudite femme la met à l'abri de mes coupsil faut la frapper dans l'objet de ses affections.

Elle veut donc que je revienne à Paris! elle m'y force! soitj'y retourneraimais elle gémira de mon retour. Je suis fâché que Danceny soit le héros de cette aventureil a un fond d'honnêteté qui nous gênera: cependant il est amoureuxet je le vois souvent; on pourra peut-être en tirer parti. Je m'oublie dans ma colèreet je ne songe pas que je vous dois le récit de ce qui s'est passé aujourd'hui. Revenons.

Ce matin j'ai revu ma sensible Prude. Jamais je ne l'avais trouvée si belle. Cela devait être ainsi le plus beau moment d'une femmele seul où elle puisse produire cette ivresse de l'âmedont on parle toujourset qu'on éprouve si rarementest celui oùassurés de son amournous ne le sommes pas de ses faveurs; et c'est précisément le cas où je me trouvais. Peut-être aussi l'idée que j'allais être privé du plaisir de la voir servait-elle à l'embellir. Enfinà l'arrivée du Courrieron m'a remis votre Lettre du 27; et pendant que je la lisaisj'hésitais encore pour savoir si je tiendrais ma parole: mais j'ai rencontré les yeux de ma Belleet il m'aurait été impossible de lui rien refuser.

J'ai donc annoncé mon départ. Un moment aprèsMadame de Rosemonde nous a laissés seuls: mais j'étais encore à quatre pas de la farouche personneque se levant avec l'air de l'effroi: " Laissez-moilaissez-moiMonsieur "m'a- t-elle dit; " au nom de Dieulaissez-moi. " Cette prière ferventequi décelait son émotionne pouvait que m'animer davantage. Déjà j'étais auprès d'elleet je tenais ses mains qu'elle avait jointes avec une expression tout à fait touchante; làje commençais de tendres plaintesquand un démon ennemi ramena Madame de Rosemonde. La timide Dévotequi a en effet quelques raisons de craindreen a profité pour se retirer.

Je lui ai pourtant offert la main qu'elle a acceptée; et augurant bien de cette douceurqu'elle n'avait pas eue depuis longtempstout en recommençant mes plaintes j'ai essayé de serrer la sienne. Elle a d'abord voulu la retirer; mais sur une instance plus viveelle s'est livrée d'assez bonne grâcequoique sans répondre ni à ce gesteni à mes discours. Arrivés à la porte de son appartementj'ai voulu baiser cette mainavant de la quitter. La défense a commencé par être franche; mais un songez donc que je pars prononcé bien tendrementl'a rendue gauche et insuffisante. A peine le baiser a-t-il été donnéque la main a retrouvé sa force pour échapperet que la Belle est entrée dans son appartement où était sa Femme de chambre. Ici finit mon histoire. Comme je présume que vous serez demain chez la Maréchale de ...où sûrement je n'irai pas vous trouver; comme je me doute bien aussi qu'à notre première entrevue nous aurons plus d'une affaire à traiteret notamment celle de la petite Volangesque je ne perds pas de vuej'ai pris le parti de me faire précéder par cette Lettre; et toute longue qu'elle estje ne la fermerai qu'au moment de l'envoyer à la Postecar au terme où j'en suistout peut dépendre d'une occasion; et je vous quitte pour aller l'épier.

P.S. : à huit heures du soir.

Rien de nouveau; pas le plus petit moment de liberté: du soin même pour l'éviter. Cependantautant de tristesse que la décence en permettaitpour le moins. Un autre événement qui peut ne pas être indifférentc'est que je suis chargé d'une invitation de Madame de Rosemonde à Madame de Volangespour venir passer quelque temps chez elle à la campagne.

Adieuma belle amie; à demain ou après-demain au plus tard.

De ...ce 28 août 17**


LETTRE XLV

LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE VOLANGES

M. de Valmont est parti ce matinMadame; vous m'avez paru tant désirer ce départque j'ai cru devoir vous en instruire. Madame de Rosemonde regrette beaucoup son neveudont il faut convenir qu'en effet la société est agréable: elle a passé toute la matinée à m'en parler avec la sensibilité que vous lui connaissez; elle ne tarissait pas sur son éloge. J'ai cru lui devoir la complaisance de l'écouter sans la contredired'autant qu'il faut avouer qu'elle avait raison sur beaucoup de points. Je sentais de plus que j'avais à me reprocher d'être la cause de cette séparationet je n'espère pas pouvoir la dédommager du plaisir dont je l'ai privée. Vous savez que j'ai naturellement peu de gaietéet le genre de vie que nous allons mener ici n'est pas fait pour l'augmenter.

Si je ne m'étais pas conduite d'après vos avisje craindrais d'avoir agi un peu légèrement: car j'ai été vraiment peinée de la douleur de ma respectable amie; elle m'a touchée au point que j'aurais volontiers mêlé mes larmes aux siennes.

Nous vivons à présent dans l'espoir que vous accepterez l'invitation que M. de Valmont doit vous fairede la part de Madame de Rosemondede venir passer quelque temps chez elle. J'espère que vous ne doutez pas du plaisir que j'aurai à vous y voir; et en vérité vous nous devez ce dédommagement. Je serai fort aise de trouver cette occasion de faire une connaissance plus prompte avec Mademoiselle de Volangeset d'être à portée de vous convaincre de plus en plus des sentiments respectueuxetc.

De ...ce 29 août 17**


LETTRE XLVI

LE CHEVALIER DANCENY A CECILE VOLANGES

Que vous est-il donc arrivémon adorable Cécile? qui a pu causer en vous un changement si prompt et si cruel? que sont devenus vos serments de ne jamais changer? Hier encorevous les réitériez avec tant de plaisir! qui peut aujourd'hui vous les faire oublier? J'ai beau m'examinerje ne puis en trouver la cause en moiet il m'est affreux d'avoir à la chercher en vous. Ah! sans doute vous n'êtes ni légèreni trompeuse; et même dans ce moment de désespoirun soupçon outrageant ne flétrira point mon âme. Cependantpar quelle fatalité n'êtes-vous plus la même? Noncruellevous ne l'êtes plus! La tendre Cécilela Cécile que j'adoreet dont j'ai reçu les sermentsn'aurait point évité mes regardsn'aurait point contrarié le hasard heureux qui me plaçait auprès d'elle; ou si quelque raison que je ne peux concevoir l'avait forcée à me traiter avec tant de rigueurelle n'eût pas au moins dédaigné de m'en instruire.

Ah! vous ne savez pasvous ne saurez jamaisma Cécilece que vous m'avez fait souffrir aujourd'huice que je souffre encore en ce moment. Croyez-vous donc que je puisse vivre et ne plus être aimé de vous? Cependantquand je vous ai demandé un motun seul motpour dissiper mes craintesau lieu de me répondrevous avez feint de craindre d'être entendue; et cet obstacle qui n'existait pas alors vous l'avez fait naître aussitôtpar la place que vous avez choisie dans le cercle. Quandforcé de vous quitterje vous ai demandé l'heure à laquelle je pourrais vous revoir demainvous avez feint de l'ignoreret il a fallu que ce fût Madame de Volanges qui m'en instruisît. Ainsi ce moment toujours si désiré qui doit me rapprocher de vousdemain ne fera naître en moi que de l'inquiétude; et le plaisir de vous voirjusqu'alors si cher à mon cœursera remplacé par la crainte de vous être importun.

Déjàje le senscette crainte m'arrêteet je n'ose vous parler de mon amour. Ce je vous aime que j'aimais tant à répéter quand je pouvais l'entendre à mon tource mot si douxqui suffisait à ma féliciténe m'offre plussi vous êtes changéeque l'image d'un désespoir éternel. Je ne puis croire pourtant que ce talisman de l'Amour ait perdu toute sa puissanceet j'essaie de m'en servir encore [Ceux qui n'ont pas eu l'occasion de sentir quelquefois le prix d'un mot d'une expressionconsacrés par l'Amourne trouveront aucun sens dans cette phrase]. Ouima Cécile je vous aime. Répétez donc avec moi cette expression de mon bonheur. Songez que vous m'avez accoutumé à l'entendreet que m'en priverc'est me condamner à un tourment quide même que mon amourne finira qu'avec ma vie.

De ...ce 29 août 17**


LETTRE XLVII

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Je ne vous verrai pas encore aujourd'huima belle amieet voici mes raisonsque je vous prie de recevoir avec indulgence.

Au lieu de revenir hier directementje me suis arrêté chez la Comtesse de ***dont le château se trouvait presque sur ma routeet à qui j'ai demandé à dîner. Je ne suis arrivé à Paris que vers les sept heureset je suis descendu à l'Opéraoù j'espérais que vous pouviez être.

L'Opéra finij'ai été revoir mes amies du foyer; j'y ai retrouvé mon ancienne Emilieentourée d'une cour nombreusetant en femmes qu'en hommesà qui elle donnait le soir même à souper à P... Je ne fus pas plus tôt entré dans ce cercleque je fus prié du souperpar acclamation. Je le fus aussi par une petite figure grosse et courte qui me baragouina une invitation en français de Hollandeet que je reconnus pour le véritable héros de la fête. J'acceptai.

J'apprisdans ma routeque la maison où nous allions était le prix convenu des bontés d'Emilie pour cette figure grotesqueet que ce souper était un véritable repas de noces. Le petit homme ne se possédait pas de joiedans l'attente du bonheur dont il allait jouir; il m'en parut si satisfaitqu'il me donna envie de le troubler; ce que je fis en effet.

La seule difficulté que j'éprouvai fut de décider Emilie que la richesse du Bourgmestre rendait un peu scrupuleuse. Elle se prêta pourtantaprès quelques façonsau projet que je donnaide remplir de vin ce petit tonneau à bièreet de le mettre ainsi hors de combat pour toute la nuit.

L'idée sublime que nous nous étions formée d'un buveur Hollandais nous fit employer tous les moyens connus. Nous réussîmes si bienqu'au dessert il n'avait déjà plus la force de tenir son verre: mais la secourable Emilie et moi l'entonnions à qui mieux mieux. Enfinil tomba sous la tabledans une ivresse tellequ'elle doit au moins durer huit jours. Nous nous décidâmes alors à le renvoyer à Paris; et comme il n'avait pas gardé sa voitureje le fis charger dans la mienneet je restai à sa place. Je reçus ensuite les compliments de l'assembléequi se retira bientôt aprèset me laissa maître du champ de bataille. Cette gaietéet peut-être ma longue retraitem'ont fait trouver Emilie si désirableque je lui ai promis de rester avec elle jusqu'à la résurrection du Hollandais.

Cette complaisance de ma part est le prix de celle qu'elle vient d'avoirde me servir de pupitre pour écrire à ma belle Dévoteà qui j'ai trouvé plaisant d'envoyer une Lettre écrite du lit et presque d'entre les bras d'une filleinterrompue même pour une infidélité complèteet dans laquelle je lui rends un compte exact de ma situation et de ma conduite. Emiliequi a lu l'Epîtreen a ri comme une folleet j'espère que vous en rirez aussi.

Comme il faut que ma Lettre soit timbrée de Parisje vous l'envoie; je la laisse ouverte. Vous voudrez bien la lirela cacheteret la faire mettre à la Poste. Surtout n'allez pas vous servir de votre cachetni même d'aucun emblème amoureux; une tête seulement. Adieuma belle amie.

P.S. : Je rouvre ma Lettre; j'ai décidé Emilie à aller aux Italiens. Je profiterai de ce temps pour aller vous voir. Je serai chez vous à six heures au plus tard; et si cela vous convientnous irons ensemble sur les sept heures chez Madame de Volanges. Il sera décent que je ne diffère pas l'invitation que j'ai à lui faire de la part de Madame de Rosemonde; de plusje serai bien aise de voir la petite Volanges.

Adieula très belle dame. Je veux avoir tant de plaisir à vous embrasser que le Chevalier puisse en être jaloux.

De P. .ce 30 août 17**


LETTRE XLVIII

LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRESIDENTE DE TOURVEL

(TIMBREE DE PARIS.)

C'est après une nuit orageuseet pendant laquelle je n'ai pas fermé l'oeil; c'est après avoir été sans cesse ou dans l'agitation d'une ardeur dévoranteou dans l'entier anéantissement de toutes les facultés de mon âmeque je viens chercher auprès de vousMadameun calme dont j'ai besoinet dont pourtant je n'espère pas jouir encore. En effetla situation où je suis en vous écrivant me fait connaître plus que jamais la puissance irrésistible de l'Amour; j'ai peine à conserver assez d'empire sur moi pour mettre quelque ordre dans mes idées; et déjà je prévois que je ne finirai pas cette Lettre sans être obligé de l'interrompre. Quoi! ne puis-je donc espérer que vous partagerez quelque jour le trouble que j'éprouve en ce moment? J'ose croire cependant quesi vous le connaissiez bienvous n'y seriez pas entièrement insensible. Croyez-moiMadamela froide tranquillitéle sommeil de l'âmeimage de la mortne mènent point au bonheur; les passions actives peuvent seules y conduire; et malgré les tourments que vous me faites éprouverje crois pouvoir assurer sans craintequedans ce momentje suis plus heureux que vous. En vain m'accablez-vous de vos rigueurs désolanteselles ne m'empêchent point de m'abandonner entièrement à l'Amour et d'oublierdans le délire qu'il me causele désespoir auquel vous me livrez. C'est ainsi que je veux me venger de l'exil auquel vous me condamnez. Jamais je n'eus tant de plaisir en vous écrivant; jamais je ne ressentisdans cette occupationune émotion si douce et cependant si vive. Tout semble augmenter mes transports: l'air que je respire est plein de volupté; la table même sur laquelle je vous écrisconsacrée pour la première fois à cet usagedevient pour moi l'autel sacré de l'Amour; combien elle va s'embellir à mes yeux! j'aurai tracé sur elle le serment de vous aimer toujours! Pardonnezje vous en supplieau désordre de mes sens. Je devrais peut-être m'abandonner moins à des transports que vous ne partagez pas: il faut vous quitter un moment pour dissiper une ivresse qui s'augmente à chaque instantet qui devient plus forte que moi.

Je reviens à vousMadameet sans doute j'y reviens toujours avec le même empressement. Cependant le sentiment du bonheur a fui loin de moi; il a fait place à celui des privations cruelles. A quoi me sert-il de vous parler de mes sentimentssi je cherche en vain les moyens de vous convaincre? après tant d'efforts réitérésla confiance et la force m'abandonnent à la fois. Si je me retrace encore les plaisirs de l'Amourc'est pour sentir plus vivement le regret d'en être privé. Je ne me vois de ressource que dans votre indulgenceet je sens tropdans ce momentcombien j'en ai besoin pour espérer de l'obtenir. Cependantjamais mon amour ne fut plus respectueuxjamais il ne dut moins vous offenser; il est telj'ose le direque la vertu la plus sévère ne devrait pas le craindre: mais je crains moi-même de vous entretenir plus longtemps de la peine que j'éprouve. Assuré que l'objet qui la cause ne la partage pasil ne faut pas au moins abuser de ses bontés; et ce serait le faireque d'employer plus de temps à vous retracer cette douloureuse image. Je ne prends plus que celui de vous supplier de me répondreet de ne jamais douter de la vérité de mes sentiments.

Ecrite de P ...datée de Parisce 30 août l7**.


LETTRE XLIX

CECILE VOLANGES AU CHEVALIER DANCENY

Sans être ni légèreni trompeuseil me suffitMonsieurd'être éclairée sur ma conduitepour sentir la nécessité d'en changer; j'en ai promis le sacrifice à Dieujusqu'à ce que je puisse lui offrir aussi celui de mes sentiments pour vousque l'état Religieux dans lequel vous êtes rend plus criminels encore. Je sens bien que cela me fera de la peineet je ne vous cacherai même pas que depuis avant-hier j'ai pleuré toutes les fois que j'ai songé à vous. Mais j'espère que Dieu me fera la grâce de me donner la force nécessaire pour vous oubliercomme je la lui demande soir et matin. J'attends même de votre amitiéet de votre honnêtetéque vous ne chercherez pas à me troubler dans la bonne résolution qu'on m'a inspiréeet dans laquelle je tâche de me maintenir. En conséquenceje vous demande d'avoir la complaisance de ne me plus écrired'autant que je vous préviens que je ne vous répondrais pluset que vous me forceriez d'avertir Maman de tout ce qui se passe: ce qui me priverait tout à fait du plaisir de vous voir.

Je n'en conserverai pas moins pour vous tout l'attachement qu'on puisse avoir sans qu'il y ait du mal; et c'est bien de toute mon âme que je vous souhaite toute sorte de bonheur. Je sens bien que vous allez ne plus m'aimer autantet que peut-être vous en aimerez bientôt une autre mieux que moi. Mais ce sera une pénitence de plusde la faute que j'ai commise en vous donnant mon cœurque je ne devais donner qu'à Dieuet à mon mari quand j'en aurai un. J'espère que la miséricorde divine aura pitié de ma faiblesseet qu'elle ne me donnera de peine que ce que j'en pourrai supporter.

AdieuMonsieur; je peux bien vous assurer que s'il m'était permis d'aimer quelqu'unce ne serait jamais que vous que j'aimerais. Mais voilà tout ce que je peux vous direet c'est peut-être même plus que je ne devrais.

De ...ce 31 août 17**


LETTRE L

LA PRESIDENTE DE TOURVEL AU VICOMTE DE VALMONT

Est-ce donc ainsiMonsieurque vous remplissez les conditions auxquelles j'ai consenti à recevoir quelquefois de vos Lettres? Et puis-je ne pas avoir à m'en plaindre quand vous ne m'y parlez que d'un sentiment auquel je craindrais encore de me livrerquand même je le pourrais sans blesser tous mes devoirs?

Au restesi j'avais besoin de nouvelles raisons pour conserver cette crainte salutaireil me semble que je pourrais les trouver dans votre dernière Lettre. En effetdans le moment même où vous croyez faire l'apologie de l'Amourque faites-vous au contraire que m'en montrer les orages redoutables? qui peut vouloir d'un bonheur acheté au prix de la raisonet dont les plaisirs peu durables sont au moins suivis des regretsquand ils ne le sont pas des remords?

Vous-mêmechez qui l'habitude de ce délire dangereux doit en diminuer l'effetn'êtes-vous pas cependant obligé de convenir qu'il devient souvent plus fort que vouset n'êtes-vous pas le premier à vous plaindre du trouble involontaire qu'il vous cause? Quel ravage effrayant ne ferait-il donc pas sur un cœur neuf et sensiblequi ajouterait encore à son empire par la grandeur des sacrifices qu'il serait obligé de lui faire?

Vous croyezMonsieurou vous feignez de croire que l'Amour mène au bonheur; et moije suis si persuadée qu'il me rendrait malheureuseque je voudrais n'entendre jamais prononcer son nom. Il me semble que d'en parler seulement altère la tranquillité; et c'est autant par goût que par devoirque je vous prie de vouloir bien garder le silence sur ce point.

Après toutcette demande doit vous être bien facile à m'accorder à présent. De retour à Parisvous y trouverez assez d'occasions d'oublier un sentiment qui peut-être n'a dû sa naissance qu'à l'habitude où vous êtes de vous occuper de semblables objetset sa force qu'au désœuvrement de la campagne. N'êtes- vous donc pas dans ce même lieuoù vous m'aviez vue avec tant d'indifférence? Y pouvez-vous faire un pas sans y rencontrer un exemple de votre facilité à changer et n'y êtes-vous pas entouré de femmesqui toutesplus aimables que moiont plus de droits à vos hommages? Je n'ai pas la vanité qu'on reproche à mon sexe; j'ai encore moins cette fausse modestie qui n'est qu'un raffinement de l'orgueil; et c'est de bien bonne foi que je vous dis ici que je me connais bien peu de moyens de plaire: je les aurais tousque je ne les croirais pas suffisants pour vous fixer. Vous demander de ne plus vous occuper de moice n'est donc que vous prier de faire aujourd'hui ce que déjà vous aviez faitet ce qu'à coup sûr vous feriez encore dans peu de tempsquand même je vous demanderais le contraire.

Cette véritéque je ne perds pas de vueseraità elle seuleune raison assez forte pour ne pas vouloir vous entendre. J'en ai mille autres encore: mais sans entrer dans cette longue discussionje m'en tiens à vous priercomme je l'ai déjà faitde ne plus m'entretenir d'un sentiment que je ne dois pas écouteret auquel je dois encore moins répondre.

De ...ce 1er septembre 17**

SECONDE PARTIE


LETTRE LI

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

En véritéVicomtevous êtes insupportable. Vous me traitez avec autant de légèreté que si j'étais votre Maîtresse. Savez-vous que je me fâcheraiet que j'ai dans ce moment une humeur effroyable? Comment! vous devez voir Danceny demain matin; vous savez combien il est important que je vous parle avant cette entrevue; et sans vous inquiéter davantagevous me laissez vous attendre toute la journéepour aller courir je ne sais où? Vous êtes cause que je suis arrivée indécemment tard chez Madame de Volangeset que toutes les vieilles femmes m'ont trouvée merveilleuse. Il m'a fallu leur faire des cajoleries toute la soirée pour les apaiser: car il ne faut pas fâcher les vieilles femmes; ce sont elles qui font la réputation des jeunes.

A présent il est une heure du matinet au lieu de me couchercomme j'en meurs d'envieil faut que je vous écrive une longue Lettrequi va redoubler mon sommeil par l'ennui qu'elle me causera. Vous êtes bien heureux que je n'aie pas le temps de vous gronder davantage. N'allez pas croire pour cela que je vous pardonne; c'est seulement que je suis pressée. Ecoutez-moi doncje me dépêche.

Pour peu que vous soyez adroitvous devez avoir demain la confidence de Danceny. Le moment est favorable pour la confiance: c'est celui du malheur. La petite fille a été à confesse; elle a tout ditcomme un enfant; et depuiselle est tourmentée à un tel point de la peur du diablequ'elle veut rompre absolument. Elle m'a raconté tous ses petits scrupulesavec une vivacité qui m'apprenait assez combien sa tête était montée. Elle m'a montré sa Lettre de rupturequi est une vraie capucinade. Elle a babillé une heure avec moisans me dire un mot qui ait le sens commun. Mais elle ne m'en a pas moins embarrassée; car vous jugez que je ne pouvais risquer de m'ouvrir vis-à-vis d'une aussi mauvaise tête.

J'ai vu pourtant au milieu de tout ce bavardage qu'elle n'en aime pas moins son Danceny; j'ai remarqué même une de ces ressources qui ne manquent jamais à l'Amouret dont la petite fille est assez plaisamment la dupe. Tourmentée par le désir de s'occuper de son Amantet par la crainte de se damner en s'en occupantelle a imaginé de prier Dieu de le lui faire oublier; et comme elle renouvelle cette prière à chaque instant du jourelle trouve le moyen d'y penser sans cesse.

Avec quelqu'un de plus usagé que Dancenyce petit événement serait peut-être plus favorable que contrairemais le jeune homme est si Céladonquesi nous ne l'aidons pasil lui faudra tant de temps pour vaincre les plus légers obstacles qu'il ne nous laissera pas celui d'effectuer notre projet.

Vous avez bien raison; c'est dommageet je suis aussi fâchée que vous qu'il soit le héros de cette aventure: mais que voulez-vous? ce qui est fait est fait; et c'est votre faute. J'ai demandé à voir sa Réponse [Cette Lettre ne s'est pas retrouvée]; elle m'a fait pitié. Il lui fait des raisonnements à perte d'haleinepour lui prouver qu'un sentiment involontaire ne peut pas être un crime: comme s'il ne cessait pas d'être involontairedu moment qu'on cesse de le combattre! Cette idée est si simplequ'elle est venue même à la petite fille. Il se plaint de son malheur d'une manière assez touchante: mais sa douleur est si douce et paraît si forte et si sincèrequ'il me semble impossible qu'une femme qui trouve l'occasion de désespérer un homme à ce pointet avec aussi peu de dangerne soit pas tentée de s'en passer la fantaisie. Il lui explique enfin qu'il n'est pas Moine comme la petite le croyait; et c'estsans contreditce qu'il fait de mieux: carpour faire tant que de se livrer à l'Amour Monastiqueassurément MM. les Chevaliers de Malte ne mériteraient pas la préférence.

Quoi qu'il en soitau lieu de perdre mon temps en raisonnements qui m'auraient compromiseet peut-être sans persuaderj'ai approuvé le projet de rupture: mais j'ai dit qu'il était plus honnêteen pareil casde dire ses raisons que de les écrire; qu'il était d'usage aussi de rendre les Lettres et les autres bagatelles qu'on pouvait avoir reçues; et paraissant entrer ainsi dans les vues de la petite personneje l'ai décidée à donner un rendez-vous à Danceny. Nous en avons sur-le-champ concerté les moyenset je me suis chargée de décider la mère à sortir sans sa fille; c'est demain après-midi que sera cet instant décisif. Danceny en est déjà instruit; maispour Dieusi vous en trouvez l'occasiondécidez donc ce beau Berger à être moins langoureux; et apprenez-luipuisqu'il faut lui tout direque la vraie façon de vaincre les scrupules est de ne laisser rien à perdre à ceux qui en ont.

Au restepour que cette ridicule scène ne se renouvelât pasje n'ai pas manqué d'élever quelques doutes dans l'esprit de la petite fille sur la discrétion des Confesseurs; et je vous assure qu'elle paie à présent la peur qu'elle m'a faitepar celle qu'elle a que le sien n'aille tout dire à sa mère. J'espère qu'après que j'en aurai causé encore une fois ou deux avec elleelle n'ira plus raconter ainsi ses sottises au premier venu [Le lecteur a dû deviner depuis longtempspar les mœurs de Madame de Merteuilcombien peu elle respectait la Religion. On aurait supprimé tout cet alinéamais on a cru qu'en montrant les effetson ne devait pas négliger d'en faire connaître les causes.].

AdieuVicomte; emparez-vous de Dancenyet conduisez-le. Il serait honteux que nous ne fissions pas ce que nous voulons de deux enfants. Si nous y trouvons plus de peine que nous ne l'avions cru d'abordsongeonspour animer notre zèlevousqu'il s'agit de la fille de Madame de Volangeset moiqu'elle doit devenir la femme de Gercourt.

Adieu.

De ...ce 2 septembre l7**.


LETTRE LII

LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRESIDENTE DE TOURVEL

Vous me défendezMadamede vous parler de mon amour; mais où trouver le courage nécessaire pour vous obéir? Uniquement occupé d'un sentiment qui devrait être si douxet que vous rendez si cruel; languissant dans l'exil où vous m'avez condamné; ne vivant que de privations et de regrets; en proie à des tourments d'autant plus douloureuxqu'ils me rappellent sans cesse votre indifférence; me faudra-t-il encore perdre la seule consolation qui me reste? et puis-je en avoir d'autreque de vous ouvrir quelquefois une âme que vous remplissez de trouble et d'amertume? Détournerez-vous vos regardspour ne pas voir les pleurs que vous faites répandre? Refuserez-vous jusqu'à l'hommage des sacrifices que vous exigez? Ne serait-il donc pas plus digne de vousde votre âme honnête et doucede plaindre un malheureuxqui ne l'est que par vousque de vouloir encore aggraver ses peinespar une défense à la fois injuste et rigoureuse. Vous feignez de craindre l'Amouret vous ne voulez pas voir que vous seule causez les maux que vous lui reprochez. Ah! sans doutece sentiment est péniblequand l'objet qui l'inspire ne le partage point; mais où trouver le bonheursi un amour réciproque ne le procure pas? L'amitié tendrela douce confiance et la seule qui soit sans réserveles peines adouciesles plaisirs augmentésl'espoir enchanteurles souvenirs délicieuxoù les trouver ailleurs que dans l'Amour? Vous le calomniezvous quipour jouir de tous les biens qu'il vous offren'avez qu'à ne plus vous y refuser; et moi j'oublie les peines que j'éprouvepour m'occuper à le défendre.

Vous me forcez aussi à me défendre moi-même; car tandis que je consacre ma vie à vous adorervous passez la vôtre à me chercher des torts: déjà vous me supposez léger et trompeur; et abusantcontre moide quelques erreursdont moi-même je vous ai fait l'aveuvous vous plaisez à confondre ce que j'étais alorsavec ce que je suis à présent. Non contente de m'avoir livré au tourment de vivre loin de vousvous y joignez un persiflage cruelsur des plaisirs auxquels vous savez assez combien vous m'avez rendu insensible. Vous ne croyez ni à mes promessesni à mes serments: eh bien! il me reste un garant à vous offrirqu'au moins vous ne suspecterez pas; c'est vous- même. Je ne vous demande que de vous interroger de bonne foi; si vous ne croyez pas à mon amoursi vous doutez un moment de régner seule sur mon âmesi vous n'êtes pas assurée d'avoir fixé ce cœuren effetjusqu'ici trop volageje consens à porter la peine de cette erreur; j'en gémiraimais n'en appellerai point: mais si au contrairenous rendant justice à tous deuxvous êtes forcée de convenir avec vous-même que vous n'avezque vous n'aurez jamais de rivalene m'obligez plusje vous supplieà combattre des chimèreset laissez-moi au moins cette consolation de vous voir ne plus douter d'un sentiment quien effetne finirane peut finir qu'avec ma vie. Permettez-moiMadamede vous prier de répondre positivement à cet article de ma Lettre.

Si j'abandonne cependant cette époque de ma viequi paraît me nuire si cruellement auprès de vousce n'est pas qu'au besoin les raisons me manquassent pour la défendre.

Qu'ai-je faitaprès toutque ne pas résister au tourbillon dans lequel j'avais été jeté? Entré dans le mondejeune et sans expérience; passépour ainsi direde mains en mainspar une foule de femmesqui toutes se hâtent de prévenir par leur facilité une réflexion qu'elles sentent devoir leur être défavorable; était-ce donc à moi de donner l'exemple d'une résistance qu'on ne m'opposait point? ou devais-je me punir d'un moment d'erreuret que souvent on avait provoqué par une constance à coup sûr inutileet dans laquelle on n'aurait vu qu'un ridicule? Eh! quel autre moyen qu'une prompte rupture peut justifier d'un choix honteux!

Maisje puis le direcette ivresse des senspeut-être même ce délire de la vanitén'a point passé jusqu'à mon cœur. Né pour l'Amourl'intrigue pouvait le distraireet ne suffisait pas pour l'occuper; entouré d'objets séduisantsmais méprisablesaucun n'allait jusqu'à mon âme: on m'offrait des plaisirsje cherchais des vertus; et moi-même enfin je me crus inconstantparce que j'étais délicat et sensible.

C'est en vous voyant que je me suis éclairé: bientôt j'ai reconnu que le charme de l'Amour tenait aux qualités de l'âme; qu'elles seules pouvaient en causer l'excèset le justifier. Je sentis enfin qu'il m'était également impossible et de ne pas vous aimeret d'en aimer une autre que vous.

VoilàMadamequel est ce cœur auquel vous craignez de vous livreret sur le sort de qui vous avez à prononcer: mais quel que soit le destin que vous lui réservezvous ne changerez rien aux sentiments qui l'attachent à vous; ils sont inaltérables comme les vertus qui les ont fait naître.

De ...ce 3 septembre 17**


LETTRE LIII

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

J'ai vu Dancenymais je n'en ai obtenu qu'une demi-confidence; il s'est obstinésurtoutà me taire le nom de la petite Volangesdont il ne m'a parlé que comme d'une femme très sageet même un peu dévote: à cela prèsil m'a raconté avec assez de vérité son aventureet surtout le dernier événement. Je l'ai échauffé autant que j'ai puet l'ai beaucoup plaisanté sur sa délicatesse et ses scrupules; mais il paraît qu'il y tientet je ne puis pas répondre de lui: au resteje pourrai vous en dire davantage après-demain. Je le mène demain à Versailleset je m'occuperai à le scruter pendant la route.

Le rendez-vous qui doit avoir eu lieu aujourd'hui me donne aussi quelque espérance: il se pourrait que tout s'y fût passé à notre satisfaction; et peut-être ne nous reste-t-il à présent qu'à en arracher l'aveuet à en recueillir les preuves. Cette besogne vous sera plus facile qu'à moi: car la petite personne est plus confianteouce qui revient au mêmeplus bavardeque son discret Amoureux.

Cependant j'y ferai mon possible. Adieuma belle amieje suis fort pressé; je ne vous verrai ni ce soirni demain: si de votre côté vous avez su quelque choseécrivez-moi un mot pour mon retour. Je reviendrai sûrement coucher à Paris.

De ...ce 3 septembre 17**au soir.


LETTRE LIV

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

Oh! oui! c'est bien avec Danceny qu'il y a quelque chose à savoir! S'il vous l'a ditil s'est vanté. Je ne connais personne si bête en amouret je me reproche de plus en plus les bontés que nous avons pour lui. Savez-vous que j'ai pensé être compromise par rapport à lui! et que ce soit en pure perte! Oh! je m'en vengeraije le promets.

Quand j'arrivai hier pour prendre Madame de Volangeselle ne voulait plus sortir; elle se sentait incommodée; il me fallut toute mon éloquence pour la décideret je vis le moment que Danceny serait arrivé avant notre départ; ce qui eût été d'autant plus gauche que Madame de Volanges lui avait dit la veille qu'elle ne serait pas chez elle. Sa fille et moinous étions sur les épines. Nous sortîmes enfin; et la petite me serra la main si affectueusement en me disant adieuque malgré son projet de rupturedont elle croyait de bonne foi s'occuper encorej'augurai des merveilles de la soirée.

Je n'étais pas au bout de mes inquiétudes. Il y avait à peine une demi-heure que nous étions chez Madame de *** que Madame de Volanges se trouva mal en effetmais sérieusement mal; et comme de raisonelle voulait rentrer chez elle: moije le voulais d'autant moins que j'avais peursi nous surprenions les jeunes genscomme il y avait tout à parierque mes instances auprès de la mèrepour la faire sortirne lui devinssent suspectes. Je pris le parti de l'effrayer sur sa santéce qui heureusement n'est pas difficile; et je la tins une heure et demiesans consentir à la ramener chez elledans la crainte que je feignis d'avoir du mouvement dangereux de la voiture. Nous ne rentrâmes enfin qu'à l'heure convenue. A l'air honteux que je remarquai en arrivantj'avoue que j'espérai qu'au moins mes peines n'auraient pas été perdues.

Le désir que j'avais d'être instruite me fit rester auprès de Madame de Volangesqui se coucha aussitôtet après avoir soupé auprès de son litnous la laissâmes de très bonne heuresous le prétexte qu'elle avait besoin de repos; et nous passâmes dans l'appartement de sa fille. Celle-ci a fait de son côté tout ce que j'attendais d'elle; scrupules évanouisnouveaux serments d'aimer toujoursetc.elle s'est enfin exécutée de bonne grâce: mais le sot Danceny n'a pas passé d'une ligne le point où il était auparavant. Oh! l'on peut se brouiller avec celui-là; les raccommodements ne sont pas dangereux.

La petite assure pourtant qu'il voulait davantagemais qu'elle a su se défendre. Je parierais bien qu'elle se vanteou qu'elle l'excuse; je m'en suis même presque assurée. En effetil m'a pris fantaisie de savoir à quoi m'en tenir sur la défense dont elle était capable; et moisimple femmede propos en proposj'ai monté sa tête au point... Enfin vous pouvez m'en croirejamais personne ne fut plus susceptible d'une surprise des sens. Elle est vraiment aimablecette chère petite! Elle méritait un autre Amant; elle aura au moins une bonne amiecar je m'attache sincèrement à elle. Je lui ai promis de la former et je crois que je lui tiendrai parole. Je me suis souvent aperçue du besoin d'avoir une femme dans ma confidenceet j'aimerais mieux celle-là qu'une autre; mais je ne puis en rien fairetant qu'elle ne sera pas ce qu'il faut qu'elle soit; et c'est une raison de plus d'en vouloir à Danceny. AdieuVicomte; ne venez pas chez moi demainà moins que ce ne soit le matin. J'ai cédé aux instances du Chevalierpour une soirée de petite Maison.

De ...ce 4 septembre 17**


LETTRE LV

CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY

Tu avais raisonma chère Sophie; tes prophéties réussissent mieux que tes conseils. Dancenycomme tu l'avais prédita été plus fort que le Confesseurque toique moi-même; et nous voilà revenus exactement où nous en étions. Ah! je ne m'en repens pas; et toisi tu m'en grondes ce sera faute de savoir le plaisir qu'il y a à aimer Danceny. Il t'est bien aisé de dire comme il faut fairerien ne t'en empêche; mais si tu avais éprouvé combien le chagrin de quelqu'un qu'on aime nous fait malcomment sa joie devient la nôtreet comment il est difficile de dire nonquand c'est oui que l'on veut diretu ne t'étonnerais plus de rien: moi-même qui l'ai sentibien vivement sentije ne le comprends pas encore. Crois-tupar exempleque je puisse voir pleurer Danceny sans pleurer moi-même? Je t'assure bien que cela m'est impossible; et quand il est contentje suis heureuse comme lui. Tu auras beau dire; ce qu'on dit ne change pas ce qui estet je suis bien sûre que c'est comme ça.

Je voudrais te voir à ma place... Nonce n'est pas là ce que je veux direcar sûrement je ne voudrais céder ma place à personne: mais je voudrais que tu aimasses aussi quelqu'un; ce ne serait pas seulement pour que tu m'entendisses mieuxet que tu me grondasses moins; car c'est qu'aussi tu serais plus heureuseoupour mieux diretu commencerais seulement alors à le devenir.

Nos amusementsnos rirestout celavois-tuce ne sont que des jeux d'enfants; il n'en reste rien après qu'ils sont passés. Mais l'Amourah! l'Amour!... un motun regardseulement de le savoir làeh bien! c'est le bonheur. Quand je vois Dancenyje ne désire plus rien; quand je ne le vois pasje ne désire que lui. Je ne sais comment cela se fait: mais on dirait que tout ce qui me plaît lui ressemble. Quand il n'est pas avec moij'y songe; et quand je peux y songer tout à faitsans distractionquand je suis toute seulepar exempleje suis encore heureuse; je ferme les yeuxet tout de suite je crois le voir; je me rappelle ses discourset je crois l'entendre; cela me fait soupirer; et puis je sens un feuune agitation... Je ne saurais tenir en place. C'est comme un tourmentet ce tourment-là fait un plaisir inexprimable.

Je crois même que quand une fois on a de l'Amourcela se répand jusque sur l'amitié. Celle que j'ai pour toi n'a pourtant pas changé; c'est toujours comme au Couvent: mais ce que je te disje l'éprouve avec Madame de Merteuil. Il me semble que je l'aime plus comme Danceny que comme toiet quelquefois je voudrais qu'elle fût lui. Cela vient peut-être de ce que ce n'est pas une amitié d'enfant comme la nôtre; ou bien de ce que je les vois si souvent ensemblece qui fait que je me trompe. Enfince qu'il y a de vraic'est qu'à eux deuxils me rendent bien heureuse; et après toutje ne crois pas qu'il y ait grand mal à ce que je fais. Aussi je ne demanderais qu'à rester comme je suis; et il n'y a que l'idée de mon mariage qui me fasse de la peine: car si M. de Gercourt est comme on me l'a ditet je n'en doute pasje ne sais pas ce que je deviendrai. Adieuma Sophie; je t'aime toujours bien tendrement.

De ...ce 4 septembre 17**


LETTRE LVI

LA PRESIDENTE DE TOURVEL AU VICOMTE DE VALMONT

A quoi vous serviraitMonsieurla réponse que vous me demandez? Croire à vos sentimentsne serait-ce pas une raison de plus pour les craindre? et sans attaquer ni défendre leur sincériténe me suffit-il pasne doit-il pas vous suffire à vous-mêmede savoir que je ne veux ni ne dois y répondre?

Supposé que vous m'aimiez véritablement (et c'est seulement pour ne plus revenir sur cet objet que je consens à cette supposition)les obstacles qui nous séparent en seraient-ils moins insurmontables? et aurais-je autre chose à faire qu'à souhaiter que vous puissiez bientôt vaincre cet amouret surtout à vous y aider de tout mon pouvoiren me hâtant de vous ôter toute espérance? Vous convenez vous-même que ce sentiment est pénible quand l'objet qui l'inspire ne le partage point . Orvous savez assez qu'il m'est impossible de le partageret quand même ce malheur m'arriveraitj'en serais plus à plaindresans que vous en fussiez plus heureux. J'espère que vous m'estimez assez pour n'en pas douter un instant. Cessez doncje vous en conjurecessez de vouloir troubler un cœur à qui la tranquillité est si nécessaire; ne me forcez pas à regretter de vous avoir connu.

Chérie et estimée d'un mari que j'aime et respectemes devoirs et mes plaisirs se rassemblent dans le même objet. Je suis heureuseje dois l'être. S'il existe des plaisirs plus vifsje ne les désire pas; je ne veux point les connaître. En est-il de plus doux que d'être en paix avec soi-mêmede n'avoir que des jours sereinsde s'endormir sans troubleet de s'éveiller sans remords? Ce que vous appelez le bonheur n'est qu'un tumulte des sensun orage des passions dont le spectacle est effrayantmême à le regarder du rivage. Eh! comment affronter ces tempêtes? comment oser s'embarquer sur une mer couverte des débris de mille et mille naufrages? Et avec qui? NonMonsieurje reste à terre; je chéris les liens qui m'y attachent. Je pourrais les rompreque je ne le voudrais pas; si je ne les avaisje me hâterais de les prendre.

Pourquoi vous attacher à mes pas? pourquoi vous obstiner à me suivre? Vos Lettresqui devaient être raresse succèdent avec rapidité. Elles devaient être sageset vous ne m'y parlez que de votre fol amour. Vous m'entourez de votre idéeplus que vous ne le faisiez de votre personne. Ecarté sous une formevous vous reproduisez sous une autre. Les choses qu'on vous demande de ne plus direvous les redites seulement d'une autre manière. Vous vous plaisez à m'embarrasser par des raisonnements captieux; vous échappez aux miens. Je ne veux plus vous répondreje ne vous répondrai plus... Comme vous traitez les femmes que vous avez séduites! avec quel mépris vous en parlez! Je veux croire que quelques-unes le méritent: mais toutes sont-elles donc si méprisables? Ah! sans doutepuisqu'elles ont trahi leurs devoirs pour se livrer à un amour criminel. De ce momentelles ont tout perdujusqu'à l'estime de celui à qui elles ont tout sacrifié. Ce supplice est justemais l'idée seule en fait frémir. Que m'importeaprès tout? pourquoi m'occuperais-je d'elles ou de vous? de quel droit venez-vous troubler ma tranquillité? Laissez-moine me voyez plus; ne m'écrivez plusje vous en prie; je l'exige. Cette Lettre est la dernière que vous recevrez de moi.

De ...ce 5 septembre 17**


LETTRE LVII

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

J'ai trouvé votre Lettre hier à mon arrivée. Votre colère m'a tout à fait réjoui. Vous ne sentiriez pas plus vivement les torts de Dancenyquand il les aurait eus vis-à-vis de vous. C'est sans doute par vengeanceque vous accoutumez sa Maîtresse à lui faire de petites infidélités; vous êtes un bien mauvais sujet! Ouivous êtes charmanteet je ne m'étonne pas qu'on vous résiste moins qu'à Danceny.

Enfin je le sais par cœurce beau héros de Roman! il n'a plus de secret pour moi. Je lui ai tant dit que l'Amour honnête était le bien suprêmequ'un sentiment valait mieux que dix intriguesque j'étais moi-mêmedans ce momentamoureux et timide; il m'a trouvé enfin une façon de penser si conforme à la sienneque dans l'enchantement où il était de ma candeuril m'a tout ditet m'a juré une amitié sans réserve. Nous n'en sommes guère plus avancés pour notre projet.

D'abordil m'a paru que son système était qu'une demoiselle mérite beaucoup plus de ménagements qu'une femmecomme ayant plus à perdre. Il trouvesurtoutque rien ne peut justifier un homme de mettre une fille dans la nécessité de l'épouser ou de vivre déshonoréequand la fille est infiniment plus riche que l'hommecomme dans le cas où il se trouve. La sécurité de la mèrela candeur de la filletout l'intimide et l'arrête. L'embarras ne serait point de combattre ses raisonnementsquelque vrais qu'ils soient. Avec un peu d'adresse et aidé par la passionon les aurait bientôt détruits; d'autant qu'ils prêtent au ridiculeet qu'on aurait pour soi l'autorité de l'usage. Mais ce qui empêche qu'il n'y ait de prise sur luic'est qu'il se trouve heureux comme il est. En effetsi les premiers amours paraissenten généralplus honnêteset comme on dit plus purs; s'ils sont au moins plus lents dans leur marchece n'est pascomme on le pensedélicatesse ou timiditéc'est que le cœurétonné par un sentiment inconnus'arrête pour ainsi dire à chaque paspour jouir du charme qu'il éprouveet que ce charme est si puissant sur un cœur neufqu'il l'occupe au point de lui faire oublier tout autre plaisir. Cela est si vraiqu'un libertin amoureuxsi un libertin peut l'êtredevient de ce moment même moins pressé de jouir; et qu'enfinentre la conduite de Danceny avec la petite Volangeset la mienne avec la prude Madame de Tourvelil n'y a que la différence du plus au moins.

Il aurait fallupour échauffer notre jeune hommeplus d'obstacles qu'il n'en a rencontrés; surtout qu'il eût eu besoin de plus de mystèrecar le mystère mène à l'audace. Je ne suis pas éloigné de croire que vous nous avez nui en le servant si bien; votre conduite eût été excellente avec un homme usagé qui n'eût eu que des désirs: mais vous auriez pu prévoir que pour un homme jeunehonnête et amoureuxle plus grand prix des faveurs est d'être la preuve de l'Amour; et que par conséquentplus il serait sûr d'être aimémoins il serait entreprenant. Que faire à présent? Je n'en sais rien; mais je n'espère pas que la petite soit prise avant le mariageet nous en serons pour nos frais; j'en suis fâchémais je n'y vois pas de remède.

Pendant que je disserte icivous faites mieux avec votre Chevalier. Cela me fait songer que vous m'avez promis une infidélité en ma faveurj'en ai votre promesse par écrit et je ne veux pas en faire un billet de la Châtre. Je conviens que l'échéance n'est pas encore arrivée: mais il serait généreux à vous de ne pas l'attendre; et de mon côtéje vous tiendrais compte des intérêts. Qu'en dites-vousma belle amie? est-ce que vous n'êtes pas fatiguée de votre constance? Ce Chevalier est donc bien merveilleux? Oh! laissez-moi faire; je veux vous forcer de convenir que si vous lui avez trouvé quelque méritec'est que vous m'aviez oublié.

Adieuma belle amie; je vous embrasse comme je vous désire; je défie tous les baisers du Chevalier d'avoir autant d'ardeur.

De ...ce 5 septembre 17**


LETTRE LVIII

LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRESIDENTE DE TOURVEL

Par où ai-je donc méritéMadameet les reproches que vous me faiteset la colère que vous me témoignez? L'attachement le plus vif et pourtant le plus respectueuxla soumission la plus entière à vos moindres volontés; voilà en deux mots l'histoire de mes sentiments et de ma conduite.

Accablé par les peines d'un amour malheureuxje n'avais d'autre consolation que celle de vous voir: vous m'avez ordonné de m'en priver; j'ai obéi sans me permettre un murmure. Pour prix de ce sacrificevous m'avez permis de vous écrireet aujourd'hui vous voulez m'ôter cet unique plaisir. Me le laisserai-je ravirsans essayer de le défendre? Nonsans doute: eh! comment ne serait-il pas cher à mon cœur? c'est le seul qui me resteet je le tiens de vous.

Mes Lettresdites-voussont trop fréquentes! Songez doncje vous prieque depuis dix jours que dure mon exilje n'ai passé aucun moment sans m'occuper de vouset que cependant vous n'avez reçu que deux Lettres de moi. Je ne vous y parle que de mon amour ! eh! que puis-je direque ce que je pense? tout ce que j'ai pu faire a été d'en affaiblir l'expression; et vous pouvez m'en croireje ne vous en ai laissé voir que ce qu'il m'a été impossible d'en cacher. Vous me menacez enfin de ne plus me répondre. Ainsi l'homme qui vous préfère à tout et qui vous respecte encore plus qu'il ne vous aimenon contente de le traiter avec rigueurvous voulez y joindre le mépris! Et pourquoi ces menaces et ce courroux? qu'en avez-vous besoin? n'êtes-vous pas sûre d'être obéiemême dans vos ordres injustes? m'est-il donc possible de contrarier aucun de vos désirset ne l'ai-je pas déjà prouvé? Mais abuserez- vous de cet empire que vous avez sur moi? Après m'avoir rendu malheureuxaprès être devenue injustevous sera-t-il donc bien facile de jouir de cette tranquillité que vous assurez vous être si nécessaire? ne vous direz-vous jamais: Il m'a laissée maîtresse de son sortet j'ai fait son malheur? il implorait mes secourset je l'ai regardé sans pitié? Savez-vous jusqu'où peut aller mon désespoir? non.

Pour calculer mes mauxil faudrait savoir à quel point je vous aimeet vous ne connaissez pas mon cœur.

A quoi me sacrifiez-vous? à des craintes chimériques. Et qui vous les inspire? un homme qui vous adore; un homme sur qui vous ne cesserez jamais d'avoir un empire absolu. Que craignez-vousque pouvez-vous craindre d'un sentiment que vous serez toujours maîtresse de diriger à votre gré? Mais votre imagination se crée des monstreset l'effroi qu'ils vous causentvous l'attribuez à l'Amour. Un peu de confianceet ces fantômes disparaîtront.

Un Sage a dit que pour dissiper ses craintes il suffisait presque toujours d'en approfondir la cause [On croit que c'est Rousseau dans Emilemais la citation n'est pas exacteet l'application qu'en fait Valmont est bien fausse; et puisMadame de Tourvel avait-elle lu Emile?]. C'est surtout en amour que cette vérité trouve son application. Aimezet vos craintes s'évanouiront. A la place des objets qui vous effrayentvous trouverez un sentiment délicieuxun Amant tendre et soumis; et tous vos joursmarqués par le bonheurne vous laisseront d'autre regret que d'en avoir perdu quelques-uns dans l'indifférence. Moi-mêmedepuis querevenu de mes erreursje n'existe plus que pour l'Amourje regrette un temps que je croyais avoir passé dans les plaisirs; et je sens que c'est à vous seule qu'il appartient de me rendre heureux. Maisje vous en supplieque le plaisir que je trouve à vous écrire ne soit plus troublé par la crainte de vous déplaire. Je ne veux pas vous désobéir; mais je suis à vos genouxj'y réclame le bonheur que vous voulez me ravirle seul que vous m'avez laissé; je vous crie: écoutez mes prièreset voyez mes larmes; ah! Madameme refuserez-vous?

De ...ce 7 septembre 17**


LETTRE LIX

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Apprenez-moisi vous savezce que signifie ce radotage de Danceny. Qu'est- il donc arrivéet qu'est-ce qu'il a perdu? Sa Belle s'est peut-être fâchée de son respect éternel? Il faut être justeon se fâcherait à moins. Que lui dirai-je ce soirau rendez-vous qu'il me demandeet que je lui ai donné à tout hasard? Assurément je ne perdrai pas mon temps à écouter ses doléancessi cela ne doit nous mener à rien. Les complaintes amoureuses ne sont bonnes à entendre qu'en récitatifs obligésou en grandes ariettes. Instruisez-moi donc de ce qui est et de ce que je dois faire; ou bien je désertepour éviter l'ennui que je prévois. Pourrai-je causer avec vous ce matin? Si vous êtes occupée au moins écrivez-moi un motet donnez-moi les réclames de mon rôle.

Où étiez-vous donc hier? Je ne parviens plus à vous voir. En véritéce n'était pas la peine de me retenir à Paris au mois de Septembre. Décidez-vous pourtantcar je viens de recevoir une invitation fort pressante de la Comtesse de B**pour aller la voir à la campagne; etcomme elle me le mande assez plaisamment son mari a le plus beau bois du monde, qu'il conserve soigneusement pour les plaisirs de ses amis . Orvous savez que j'ai bien quelques droitssur ce bois-là; et j'irai le revoir si je ne vous suis pas utile. Adieusongez que Danceny sera chez moi sur les quatre heures.

De ...ce 8 septembre 17**


LETTRE LX

LE CHEVALIER DANCENY AU VICOMTE DE VALMONT

(INCLUSE DANS LA PRECEDENTE.)

Ah! Monsieurje suis désespéréj'ai tout perdu. Je n'ose confier au papier le secret de mes peines: mais j'ai besoin de les répandre dans le sein d'un ami fidèle et sûr. A quelle heure pourrais-je vous voiret aller chercher auprès de vous des consolations et des conseils? J'étais si heureux le jour où je vous ouvris mon âme! A présentquelle différence! tout est changé pour moi. Ce que je souffre pour mon compte n'est encore que la moindre partie de mes tourments; mon inquiétude sur un objet bien plus chervoilà ce que je ne puis supporter. Plus heureux que moivous pourrez la voiret j'attends de votre amitié que vous ne me refuserez pas cette démarche: mais il faut que je vous parleque je vous instruise. Vous me plaindrezvous me secourrez; je n'ai d'espoir qu'en vous. Vous êtes sensiblevous connaissez l'Amouret vous êtes le seul à qui je puisse me confier; ne me refusez pas vos secours.

AdieuMonsieur; le seul soulagement que j'éprouve dans ma douleur est de songer qu'il me reste un ami tel que vous. Faites-moi savoirje vous prieà quelle heure je pourrai vous trouver. Si ce n'est pas ce matinje désirerais que ce fût de bonne heure dans l'après-midi.

De ...ce 8 septembre 17**


LETTRE LXI

CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY

Ma chère Sophieplains ta Cécileta pauvre Cécile; elle est bien malheureuse! Maman sait tout. Je ne conçois pas comment elle a pu se douter de quelque choseet pourtant elle a tout découvert. Hier au soirMaman me parut bien avoir un peu d'humeur; mais je n'y fis pas grande attention; et même en attendant que sa partie fût finieje causai très gaiement avec Madame de Merteuil qui avait soupé iciet nous parlâmes beaucoup de Danceny. Je ne crois pourtant pas qu'on ait pu nous entendre. Elle s'en allaet je me retirai dans mon appartement.

Je me déshabillaisquand Maman entra et fit sortir ma Femme de chambre; elle me demanda la clef de mon secrétaire. Le ton dont elle me fit cette demande me causa un tremblement si fort que je pouvais à peine me soutenir. Je faisais semblant de ne la pas trouvermais enfin il fallut obéir. Le premier tiroir qu'elle ouvrit fut justement celui où étaient les Lettres du Chevalier Danceny. J'étais si troubléeque quand elle me demanda ce que c'étaitje ne sus lui répondre autre chosesinon que ce n'était rien; mais quand je la vis commencer à lire celle qui se présentait la premièreje n'eus que le temps de gagner un fauteuilet je me trouvai mal au point que je perdis connaissance. Aussitôt que je revins à moima mèrequi avait appelé ma Femme de chambrese retiraen me disant de me coucher. Elle a emporté toutes les Lettres de Danceny. Je frémis toutes les fois que je songe qu'il me faudra reparaître devant elle. Je n'ai fait que pleurer toute la nuit.

Je t'écris au point du jourdans l'espoir que Joséphine viendra. Si je peux lui parler seuleje la prierai de remettre chez Madame de Merteuil un petit billet que je vas lui écrire; sinonje le mettrai dans ta Lettreet tu voudras bien l'envoyer comme de toi. Ce n'est que d'elle que je puis recevoir quelque consolation. Au moinsnous parlerons de luicar je n'espère plus le voir. Je suis bien malheureuse! Elle aura peut-être la bonté de se charger d'une Lettre pour Danceny. Je n'ose pas me confier à Joséphine pour cet objetet encore moins à ma Femme de chambre; car c'est peut-être elle qui aura dit à ma mère que j'avais des Lettres dans mon secrétaire.

Je ne t'écrirai pas plus longuementparce que je veux avoir le temps d'écrire à Madame de Merteuilet aussi à Dancenypour avoir ma Lettre toute prêtesi elle veut bien s'en charger. Après celaje me recoucheraipour qu'on me trouve au lit quand on entrera dans ma chambre. Je dirai que je suis maladepour me dispenser de passer chez Maman. Je ne mentirai pas beaucoup; sûrement je souffre plus que si j'avais la fièvre. Les yeux me brûlent à force d'avoir pleuré; et j'ai un poids sur l'estomacqui m'empêche de respirer. Quand je songe que je ne verrai plus Dancenyje voudrais être morte. Adieuma chère Sophie. Je ne peux t'en dire davantage; les larmes me suffoquent.

De ...ce 7 septembre 17**

Nota. On a supprimé la Lettre de Cécile Volanges à la Marquiseparce qu'elle ne contenait que les mêmes faits de la Lettre précédenteet avec moins de détails. Celle au Chevalier Danceny ne s'est point retrouvée: on en verra la raison dans la Lettre LXIIIde Madame de Merteuil au Vicomte.


LETTRE LXII

MADAME DE VOLANGES AU CHEVALIER DANCENY

Après avoir abuséMonsieurde la confiance d'une mère et de l'innocence d'un enfantvous ne serez pas surprissans doutede ne plus être reçu dans une maison où vous n'avez répondu aux preuves de l'amitié la plus sincèreque par l'oubli de tous les procédés. Je préfère de vous prier de ne plus venir chez moià donner des ordres à ma portequi nous compromettraient tous égalementpar les remarques que les Valets ne manqueraient pas de faire. J'ai droit d'espérer que vous ne me forcerez pas de recourir à ce moyen. Je vous préviens aussi que si vous faites à l'avenir la moindre tentative pour entretenir ma fille dans l'égarement où vous l'avez plongéeune retraite austère et éternelle la soustraira à vos poursuites. C'est à vous de voirMonsieursi vous craindrez aussi peu de causer son infortuneque vous avez peu craint de tenter son déshonneur. Quant à moimon choix est faitet je l'en ai instruite.

Vous trouverez ci-joint le paquet de vos Lettres. Je compte que vous me renverrez en échange toutes celles de ma fille; et que vous vous prêterez à ne laisser aucune trace d'un événement dont nous ne pourrions garder le souvenirmoi sans indignationelle sans honteet vous sans remords. J'ai l'honneur d'êtreetc.

De ...ce 7 septembre 17**


LETTRE LXIII

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

Vraimentouije vous expliquerai le billet de Danceny. L'événement qui le lui a fait écrire est mon ouvrageet c'estje croismon chef-d'œuvre. Je n'ai pas perdu mon temps depuis votre dernière lettreet j'ai dit comme l'Architecte Athénien: " Ce qu'il a ditje le ferai. " Il lui faut donc des obstacles à ce beau Héros de Romanet il s'endort dans la félicité! oh! qu'il s'en rapporte à moije lui donnerai de la besogne; et je me trompeou son sommeil ne sera plus tranquille. Il fallait bien lui apprendre le prix du tempset je me flatte qu'à présent il regrette celui qu'il a perdu. Il fallaitdites-vous aussiqu'il eût besoin de plus de mystère; eh bien! ce besoin-là ne lui manquera plus. J'ai cela de bonmoic'est qu'il ne faut que me faire apercevoir de mes fautes; je ne prends point de repos que je n'aie tout réparé. Apprenez donc ce que j'ai fait.

En rentrant chez moi avant-hier matinje lus votre Lettre; je la trouvai lumineuse. Persuadée que vous aviez très bien indiqué la cause du malje ne m'occupai plus qu'à trouver le moyen de le guérir. Je commençai pourtant par me coucher; car l'infatigable Chevalier ne m'avait pas laissée dormir un momentet je croyais avoir sommeil: mais point du tout; tout entière à Dancenyle désir de le tirer de son indolenceou de l'en punirne me permit pas de fermer l'oeilet ce ne fut qu'après avoir bien concerté mon planque je pus trouver deux heures de repos.

J'allai le soir même chez Madame de Volangesetsuivant mon projetje lui fis confidence que je me croyais sûre qu'il existait entre sa fille et Danceny une liaison dangereuse. Cette femmesi clairvoyante contre vousétait aveuglée au point qu'elle me répondit d'abord qu'à coup sûr je me trompais; que sa fille était un enfantetc. Je ne pouvais pas lui dire tout ce que j'en savais; mais je citai des regardsdes propos dont ma vertu et mon amitié s'alarmaient . Je parlai enfin presque aussi bien qu'aurait pu faire une Dévoteetpour frapper le coup décisifj'allai jusqu'à dire que je croyais avoir vu donner et recevoir une Lettre. Cela me rappelleajoutai-jequ'un jour elle ouvrit devant moi un tiroir de son secrétairedans lequel je vis beaucoup de papiersque sans doute elle conserve. Lui connaissez-vous quelque correspondance fréquente? Ici la figure de Madame de Volanges changeaet je vis quelques larmes rouler dans ses yeux. Je vous remerciema digne amieme dit-elleen me serrant la mainje m'en éclaircirai.

Après cette conversationtrop courte pour être suspecteje me rapprochai de la jeune personne. Je la quittai bientôt aprèspour demander à la mère de ne pas me compromettre vis-à-vis de sa fillece qu'elle me promit d'autant plus volontiersque je lui fis observer combien il serait heureux que cet enfant prît assez de confiance en moi pour m'ouvrir son cœur et me mettre à portée de lui donner mes sages conseils. Ce qui m'assure qu'elle tiendra sa promessec'est que je ne doute pas qu'elle ne veuille se faire honneur de sa pénétration auprès de sa fille.

Je me trouvaispar làautorisée à garder mon ton d'amitié avec la petitesans paraître fausse aux yeux de Madame de Volanges; ce que je voulais éviter. J'y gagnais encore d'êtrepar la suiteaussi longtemps et aussi secrètement que je voudraisavec la jeune personnesans que la mère en prît jamais d'ombrage.

J'en profitai dès le soir même; et après ma partie finieje chambrai la petite dans un coinet la mis sur le chapitre de Dancenysur lequel elle ne tarit jamais. Je m'amusais à lui monter la tête sur le plaisir qu'elle aurait à le voir le lendemain; il n'est sorte de folies que je ne lui aie fait dire. Il fallait bien lui rendre en espérance ce que je lui ôtais en réalité; et puistout cela devait lui rendre le coup plus sensibleet je suis persuadée que plus elle aura souffertplus elle sera pressée de s'en dédommager à la première occasion. Il est bond'ailleursd'accoutumer aux grands événements quelqu'un qu'on destine aux grandes aventures.

Après toutne peut-elle pas payer de quelques larmes le plaisir d'avoir son Danceny? elle en raffole! eh bienje lui promets qu'elle l'auraet plus tôt même qu'elle ne l'aurait eu sans cet orage. C'est un mauvais rêve dont le réveil sera délicieux; età tout prendreil me semble qu'elle me doit de la reconnaissance: au faitquand j'y aurais mis un peu de maliceil faut bien s'amuser:

Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs. [Gresset. Le MéchantComédie]

Je me retirai enfinfort contente de moi. Ou Dancenyme disais-jeanimé par les obstaclesva redoubler d'amouret alors je le servirai de tout mon pouvoir; ou si ce n'est qu'un sot comme je suis tentée quelquefois de le croireil sera désespéréet se tiendra pour battu: ordans ce casau moins me serai-je vengée de luiautant qu'il était en moi; chemin faisant j'aurai augmenté pour moi l'estime de la mèrel'amitié de la filleet la confiance de toutes deux. Quant à Gercourtpremier objet de mes soinsje serais bien malheureuse ou bien maladroitesimaîtresse de l'esprit de sa femmecomme je le suis et vas l'être plus encoreje ne trouvais pas mille moyens d'en faire ce que je veux qu'il soit. Je me couchai dans ces douces idées: aussi je dormiset me réveillai fort tard.

A mon réveilje trouvai deux billetsun de la mèreet un de la fille; et je ne pus m'empêcher de rireen trouvant dans tous deux littéralement cette même phrase: C'est de vous seule que j'attends quelque consolation . N'est-il pas plaisanten effetde consoler pour et contreet d'être le seul agent de deux intérêts directement contraires? Me voilà comme la Divinité; recevant les vœux opposés des aveugles mortelset ne changeant rien à mes décrets immuables. J'ai quitté pourtant ce rôle augustepour prendre celui d'Ange consolateur; et j'ai étésuivant le préceptevisiter mes amis dans leur affliction.

J'ai commencé par la mère; je l'ai trouvée d'une tristessequi déjà vous venge en partie des contrariétés qu'elle vous a fait éprouver de la part de votre belle Prude. Tout a réussi à merveille: ma seule inquiétude était que Madame de Volanges ne profitât de ce moment pour gagner la confiance de sa fille; ce qui eût été bien facileen n'employantavec elleque le langage de la douceur et de l'amitié; et en donnant aux conseils de la raisonl'air et le ton de la tendresse indulgente. Par bonheurelle s'est armée de sévérité; elle s'est enfin si mal conduiteque je n'ai eu qu'à applaudir. Il est vrai qu'elle a pensé rompre tous nos projetspar le parti qu'elle avait pris de faire rentrer sa fille au Couvent: mais j'ai paré ce coup; et je l'ai engagée à en faire seulement la menacedans le cas où Danceny continuerait ses poursuites: afin de les forcer tous deux à une circonspection que je crois nécessaire pour le succès.

Ensuite j'ai été chez la fille. Vous ne sauriez croire combien la douleur l'embellit! Pour peu qu'elle prenne de coquetterieje vous garantis qu'elle pleurera souvent: pour cette foiselle pleurait sans malice... Frappée de ce nouvel agrément que je ne lui connaissais paset que j'étais bien aise d'observerje ne lui donnai d'abord que de ces consolations gauchesqui augmentent plus les peines qu'elles ne les soulagent; etpar ce moyenje l'amenai au point d'être véritablement suffoquée. Elle ne pleurait pluset je craignis un moment les convulsions. Je lui conseillai de se coucherce qu'elle accepta; je lui servis de Femme de chambre: elle n'avait point fait de toiletteet bientôt ses cheveux épars tombèrent sur ses épaules et sur sa gorge entièrement découvertes; je l'embrassai; elle se laissa aller dans mes braset ses larmes recommencèrent à couler sans effort. Dieu! qu'elle était belle! Ah! si Madeleine était ainsielle dut être bien plus dangereuse pénitente que pécheresse.

Quand la belle désolée fut au litje me mis à la consoler de bonne foi. Je la rassurai d'abord sur la crainte du Couvent. Je fis naître en elle l'espoir de voir Danceny en secret; et m'asseyant sur le lit: " S'il était là "lui dis-je; puis brodant sur ce thèmeje la conduisisde distraction en distractionà ne plus se souvenir du tout qu'elle était affligée. Nous nous serions séparées parfaitement contentes l'une et l'autresi elle n'avait voulu me charger d'une Lettre pour Danceny; ce que j'ai constamment refusé. En voici les raisonsque vous approuverez sans doute.

D'abordcelle que c'était me compromettre vis-à-vis de Danceny; et si c'était la seule dont je pus me servir avec la petiteil y en avait beaucoup d'autres de vous à moi. Ne serait-ce pas risquer le fruit de mes travaux que de donner sitôt à nos jeunes gens un moyen si facile d'adoucir leurs peines? Et puisje ne serais pas fâchée de les obliger à mêler quelques domestiques dans cette aventure; car enfin si elle se conduit à biencomme je l'espèreil faudra qu'elle se sache immédiatement après le mariage; et il y a peu de moyens plus sûrs pour la répandre; ousi par miracle ils ne parlaient pasnous parlerionsnouset il sera plus commode de mettre l'indiscrétion sur leur compte.

Il faudra donc que vous donniez aujourd'hui cette idée à Danceny; et comme je ne suis pas sûre de la Femme de chambre de la petite Volangesdont elle- même paraît se défierindiquez-lui la miennema fidèle Victoire. J'aurai soin que la démarche réussisse. Cette idée me plaît d'autant plusque la confidence ne sera utile qu'à nouset point à eux: car je ne suis pas à la fin de mon récit.

Pendant que je me défendais de me charger de la Lettre de la petiteje craignais à tout moment qu'elle ne me proposât de la mettre à la Petite-Poste; ce que je n'aurais guère pu refuser. Heureusementsoit troublesoit ignorance de sa partou encore qu'elle tînt moins à la Lettre qu'à la Réponsequ'elle n'aurait pas pu avoir par ce moyenelle ne m'en a point parlé: mais pour éviter que cette idée ne lui vîntou au moins qu'elle ne pût s'en servirj'ai pris mon parti sur-le-champ; et en rentrant chez la mèreje l'ai décidée à éloigner sa fille pour quelque tempsà la mener à la Campagne... Et où? Le cœur ne vous bat pas de joie?... Chez votre tantechez la vieille Rosemonde. Elle doit l'en prévenir aujourd'hui: ainsi vous voilà autorisé à aller retrouver votre Dévote qui n'aura plus à vous objecter le scandale du tête-à-têteet grâce à mes soinsMadame de Volanges réparera elle-même le tort qu'elle vous a fait.

Mais écoutez-moiet ne vous occupez pas si vivement de vos affairesque vous perdiez celle-ci de vue; songez qu'elle m'intéresse. Je veux que vous vous rendiez le correspondant et le conseil des deux jeunes gens. Apprenez donc ce voyage à Dancenyet offrez-lui vos services. Ne trouvez de difficulté qu'à faire parvenir entre les mains de la Belle votre Lettre de créance; et levez cet obstacle sur-le-champen lui indiquant la voie de ma Femme de chambre. Il n'y a point de doute qu'il n'accepte; et vous aurez pour prix de vos peines la confidence d'un cœur neufqui est toujours intéressante. La pauvre petite! comme elle rougira en vous remettant sa première Lettre! Au vraice rôle de confidentcontre lequel il s'est établi des préjugésme paraît un très joli délassementquand on est occupé d'ailleurs; et c'est le cas où vous serez.

C'est de vos soins que va dépendre le dénouement de cette intrigue. Jugez du moment où il faudra réunir les Acteurs. La Campagne offre mille moyens; et Danceny à coup sûrsera prêt à s'y rendre à votre premier signal. Une nuitun déguisementune fenêtre... que sais-jemoi? Mais enfinsi la petite fille en revient telle qu'elle y aura étéje m'en prendrai à vous. Si vous jugez qu'elle ait besoin de quelque encouragement de ma partmandez-le-moi. Je crois lui avoir donné une assez bonne leçon sur le danger de garder des Lettrespour oser lui écrire à présent; et je suis toujours dans le dessein d'en faire mon élève.

Je crois avoir oublié de vous dire que ses soupçons au sujet de sa correspondance trahie s'étaient portés d'abord sur sa Femme de chambreet que je les ai détournés sur le Confesseur. C'est faire d'une pierre deux coups.

AdieuVicomte; voilà bien longtemps que je suis à vous écrireet mon dîner en a été retardé: mais l'amour-propre et l'amitié dictaient ma Lettreet tous deux sont bavards. Au resteelle sera chez vous à trois heureset c'est tout ce qu'il vous faut.

Plaignez-vous de moi à présentsi vous l'osez; et allez revoirsi vous en êtes tentéle bois du Comte de B***. Vous dites qu'il le garde pour le plaisir de ses amis! Cet homme est donc l'ami de tout le monde? Mais adieuj'ai faim.

De ...ce 9 septembre 17**


LETTRE LXIV

LE CHEVALIER DANCENY A MADAME DE VOLANGES

(MINUTE JOINTE A LA
LETTRE LXVI DU VICOMTE A LA MARQUISE.)

Sans chercherMadameà justifier ma conduiteet sans me plaindre de la vôtreje ne puis que m'affliger d'un événement qui fait le malheur de trois personnestoutes trois dignes d'un sort plus heureux. Plus sensible encore au chagrin d'en être la cause qu'à celui d'en être victimej'ai souvent essayédepuis hierd'avoir l'honneur de vous répondre sans pouvoir en trouver la force. J'ai cependant tant de choses à vous dire qu'il faut bien faire un effort sur soi-même; et si cette Lettre a peu d'ordre et de suitevous devez sentir assez combien ma situation est douloureusepour m'accorder quelque indulgence.

Permettez-moi d'abord de réclamer contre la première phrase de votre Lettre. Je n'ai abuséj'ose le direni de votre confiance ni de l'innocence de Mademoiselle de Volanges; j'ai respecté l'une et l'autre dans mes actions. Elles seules dépendaient de moi; et quand vous me rendriez responsable d'un sentiment involontaireje ne crains pas d'ajouter que celui que m'a inspiré Mademoiselle votre fille est tel qu'il peut vous déplairemais non vous offenser. Sur cet objet qui me touche plus que je ne puis vous direje ne veux que vous pour jugeet mes Lettres pour témoins.

Vous me défendez de me présenter chez vous à l'aveniret sans doute je me soumettrai à tout ce qu'il vous plaira d'ordonner à ce sujet: mais cette absence subite et totale ne donnera-t-elle donc pas autant de prise aux remarques que vous voulez éviterque l'ordre quepar cette raison mêmevous n'avez point voulu donner à votre porte? J'insisterai d'autant plus sur ce pointqu'il est bien plus important pour Mademoiselle de Volanges que pour moi. Je vous supplie donc de peser attentivement toutes choseset de ne pas permettre que votre sévérité altère votre prudence. Persuadé que l'intérêt seul de Mademoiselle votre fille dictera vos résolutionsj'attendrai de nouveaux ordres de votre part.

Cependantdans le cas où vous me permettriez de vous faire ma cour quelquefoisje m'engageMadame (et vous pouvez compter sur ma promesse)à ne point abuser de ces occasions pour tenter de parler en particulier à Mademoiselle de Volangesou de lui faire tenir aucune Lettre. La crainte de ce qui pourrait compromettre sa réputation m'engage à ce sacrifice; et le bonheur de la voir quelquefois m'en dédommagera.

Cet article de ma Lettre est aussi la seule réponse que je puisse faire à ce que vous me dites sur le sort que vous destinez à Mademoiselle de Volangeset que vous voulez rendre dépendant de ma conduite. Ce serait vous tromper que de vous promettre davantage. Un vil séducteur peut plier ses projets aux circonstanceset calculer avec les événements mais l'Amour qui m'anime ne me permet que deux sentiments le courage et la constance.

Quimoi! consentir à être oublié de Mademoiselle de Volangesà l'oublier moi-même? nonnon jamais! Je lui serai fidèle; elle en a reçu le sermentet je le renouvelle en ce jour. PardonMadameje m'égareil faut revenir.

Il me reste un autre objet à traiter avec vouscelui des Lettres que vous me demandez. Je suis vraiment peiné d'ajouter un refus aux torts que vous me trouvez déjà: maisje vous en supplieécoutez mes raisonset daignez vous souvenirpour les apprécierque la seule consolation au malheur d'avoir perdu votre amitié est l'espoir de conserver votre estime.

Les Lettres de Mademoiselle de Volangestoujours si précieuses pour moime le deviennent bien plus dans ce moment. Elles sont l'unique bien qui me reste; elles seules me retracent encore un sentiment qui fait tout le charme de ma vie. Cependantvous pouvez m'en croireje ne balancerais pas un instant à vous en faire le sacrificeet le regret d'en être privé céderait au désir de vous prouver ma déférence respectueuse; mais des considérations puissantes me retiennentet je m'assure que vous-même ne pourrez les blâmer.

Vous avezil est vraile secret de Mademoiselle de Volanges; mais permettez- moi de le direje suis autorisé à croire que c'est l'effet de la surpriseet non de la confiance. Je ne prétends pas blâmer une démarche qu'autorisepeut-êtrela sollicitude maternelle. Je respecte vos droitsmais ils ne vont pas jusqu'à me dispenser de mes devoirs. Le plus sacré de tous est de ne jamais trahir la confiance qu'on nous accorde. Ce serait y manquerque d'exposer aux yeux d'un autre les secrets d'un cœur qui n'a voulu les dévoiler qu'aux miens. Si Mademoiselle votre fille consent à vous les confierqu'elle parle; ses Lettres vous sont inutiles. Si elle veutau contrairerenfermer son secret en elle- mêmevous n'attendez passans douteque ce soit moi qui vous en instruise.

Quant au mystère dans lequel vous désirez que cet événement reste ensevelisoyez tranquilleMadame; sur tout ce qui intéresse Mademoiselle de Volangesje peux défier le cœur même d'une mère. Pour achever de vous ôter toute inquiétudej'ai tout prévu. Ce dépôt précieuxqui portait jusqu'ici pour suscription: papiers à brûler porte à présent: papiers appartenant à Madame de Volanges . Ce parti que je prends doit vous prouver ainsi que mes refus ne portent pas sur la crainte que vous trouviez dans ces lettres un seul sentiment dont vous ayez personnellement à vous plaindre.

VoilàMadameune bien longue Lettre. Elle ne le serait pas encore assezsi elle vous laissait le moindre doute de l'honnêteté de mes sentimentsdu regret bien sincère de vous avoir dépluet du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'êtreetc.

De ...ce 9 septembre17**


LETTRE LXV

LE CHEVALIER DANCENY A CECILE VOLANGES

(ENVOYEE OUVERTE A LA MARQUISE DE MERTEUIL DANS LA
LETTRE LXVI DU VICOMTE.)

Ô ma Cécilequ'allons-nous devenir? quel Dieu nous sauvera des malheurs qui nous menacent? Que l'Amour nous donne au moins le courage de les supporter! Comment vous peindre mon étonnementmon désespoir à la vue de mes Lettresà la lecture du billet de Madame de Volanges? qui a pu nous trahir? sur qui tombent vos soupçons? auriez-vous commis quelque imprudence? que faites-vous à présent? que vous a-t-on dit? Je voudrais tout savoiret j'ignore tout. Peut-être vous-même n'êtes-vous pas plus instruite que moi.

Je vous envoie le billet de votre mamanet la copie de ma Réponse. J'espère que vous approuverez ce que je lui dis. J'ai bien besoin que vous approuviez aussi les démarches que j'ai faites depuis ce fatal événementelles ont toutes pour but d'avoir de vos nouvellesde vous donner des miennes; etque sait- on? peut-être de vous revoir encoreet plus librement que jamais.

Concevez-vousma Cécilequel plaisir de nous retrouver ensemblede pouvoir nous jurer de nouveau un amour éternelet de voir dans nos yeuxde sentir dans nos âmes que ce serment ne sera pas trompeur? Quelles peines un moment si doux ne ferait-il pas oublier? Hé bien! j'ai l'espoir de le voir naîtreet je le dois à ces mêmes démarches que je vous supplie d'approuver. Que dis-je? je le dois aux soins consolateurs de l'ami le plus tendre; et mon unique demande est que vous permettiez que cet ami soit aussi le vôtre.

Peut-être ne devais-je pas donner votre confiance sans votre aveu? mais j'ai pour excuse le malheur et la nécessité. C'est l'amour qui m'a conduit; c'est lui qui réclame votre indulgencequi vous demande de pardonner une confidence nécessaireet sans laquelle nous restions peut-être à jamais séparés [M. Danceny n'accuse pas vrai. Il avait déjà fait sa confidence à M. de Valmont avant cet événement. Voyez la Lettre LVII]. Vous connaissez l'ami dont je vous parle; il est celui de la femme que vous aimez le mieux. C'est le Vicomte de Valmont.

Mon projeten m'adressant à luiétait d'abord de le prier d'engager Madame de Merteuil à se charger d'une Lettre pour vous. Il n'a pas cru que ce moyen pût réussir; mais au défaut de la Maîtresseil répond de la Femme de chambrequi lui a des obligations. Ce sera elle qui vous remettra cette Lettreet vous pourrez lui donner votre Réponse.

Ce secours ne nous sera guère utilesicomme le croit M. de Valmontvous partez incessamment pour la campagne. Mais alors c'est lui-même qui veut nous servir. La femme chez qui vous allez est sa parente. Il profitera de ce prétexte pour s'y rendre dans le même temps que vous; et ce sera par lui que passera notre correspondance mutuelle. Il assure même quesi vous voulez vous laisser conduireil nous procurera les moyens de nous y voir sans risquer de vous compromettre en rien.

A présentma Cécilesi vous m'aimezsi vous plaignez mon malheursicomme je l'espèrevous partagez mes regretsrefuserez-vous votre confiance à un homme qui sera notre ange tutélaire? Sans luije serais réduit au désespoir de ne pouvoir même adoucir les chagrins que je vous cause. Ils finirontje l'espère: maisma tendre amiepromettez-moi de ne pas trop vous y livrerde ne point vous en laisser abattre. L'idée de votre douleur m'est un tourment insupportable. Je donnerais ma vie pour vous rendre heureuse! Vous le savez bien. Puisse la certitude d'être adorée porter quelque consolation dans votre âme! La mienne a besoin que vous m'assuriez que vous pardonnez à l'amour les maux qu'il vous fait souffrir.

Adieuma Cécileadieuma tendre amie.

De ...ce 9 septembre 17**


LETTRE LXVI

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Vous verrezma belle amieen lisant les deux Lettres ci-jointessi j'ai bien rempli votre projet. Quoique toutes deux soient datées d'aujourd'huielles ont été écrites hierchez moiet sous mes yeux: celle à la petite fille dit tout ce que nous voulions. On ne peut que s'humilier devant la profondeur de vos vuessi on en juge par le succès de vos démarches. Danceny est tout de feu; et sûrement à la première occasionvous n'aurez plus de reproches à lui faire. Si sa belle ingénue veut être dociletout sera terminé peu de temps après son arrivée à la campagne; j'ai cent moyens tout prêts. Grâce à vos soins me voilà bien décidément l'ami de Danceny ; il ne lui manque plus que d'être Prince [Expression relative à un passage d'un Poème de M. de Voltaire].

Il est encore bien jeunece Danceny! croiriez-vous que je n'ai jamais pu obtenir de lui qu'il promît à la mère de renoncer à son amour; comme s'il était bien gênant de promettrequand on est décidé à ne pas tenir! Ce serait tromperme répétait-il sans cesse: ce scrupule n'est-il pas édifiantsurtout en voulant séduire la fille? Voilà bien les hommes! tous également scélérats dans leurs projetsce qu'ils mettent de faiblesse dans l'exécutionils l'appellent probité.

C'est votre affaire d'empêcher que Madame de Volanges ne s'effarouche des petites échappées que notre jeune homme s'est permises dans sa Lettre; préservez-nous du Couvent; tâchez aussi de faire abandonner la demande des Lettres de la petite. D'abord il ne les rendra pointil ne le veut paset je suis de son avis; ici l'amour et la raison sont d'accord. Je les ai lues ces Lettresj'en ai dévoré l'ennui. Elles peuvent devenir utiles. Je m'explique.

Malgré la prudence que nous y mettronsil peut arriver un éclat; il ferait manquer le mariagen'est-il pas vraiet échouer tous nos projets Gercourt? Mais commepour mon comptej'ai aussi à me venger de la mèreje me réserve en ce cas de déshonorer la fille. En choisissant bien dans cette correspondanceet n'en produisant qu'une partiela petite Volanges paraîtrait avoir fait toutes les premières démarcheset s'être absolument jetée à la tête. Quelques-unes des Lettres pourraient même compromettre la mèreet l'entacheraient au moins d'une négligence impardonnable. Je sens bien que le scrupuleux Danceny se révolterait d'abord; mais comme il serait personnellement attaquéje crois qu'on en viendrait à bout. Il y a mille à parier contre un que la chance ne tournera pas ainsi; mais il faut tout prévoir.

Adieuma belle amie; vous seriez bien aimable de venir souper demain chez la Maréchale de ***; je n'ai pas pu refuser.

J'imagine que je n'ai pas besoin de vous recommander le secretvis-à-vis de Madame de Volangessur mon projet de Campagne; elle aurait bientôt celui de rester à la Ville: au lieu qu'une fois arrivéeelle ne repartira pas le lendemain; et si elle nous donne seulement huit joursje réponds de tout.

De ...ce 9 septembre 17**


LETTRE LXVII

LA PRESIDENTE DE TOURVEL AU VICOMTE DE VALMONT

Je ne voulais plus vous répondreMonsieuret peut-être l'embarras que j'éprouve en ce moment est-il lui-même une preuve qu'en effet je ne le devrais pas. Cependant je ne veux vous laisser aucun sujet de plainte contre moi; je veux vous convaincre que j'ai fait pour vous tout ce que je pouvais faire.

Je vous ai permis de m'écriredites-vous? j'en conviens; mais quand vous me rappelez cette permissioncroyez-vous que j'oublie à quelles conditions elle vous fut donnée? Si j'y eusse été aussi fidèle que vous l'avez été peuauriez- vous reçu une seule réponse de moi? Voilà pourtant la troisième; et quand vous faites tout ce qu'il faut pour m'obliger à rompre cette correspondancec'est moi qui m'occupe des moyens de l'entretenir. Il en est unmais c'est le seul; et si vous refusez de le prendrece seraquoi que vous puissiez direme prouver assez combien peu vous y mettez de prix.

Quittez donc un langage que je ne puis ni ne veux entendre; renoncez à un sentiment qui m'offense et m'effraieet auquelpeut-êtrevous devriez être moins attaché en songeant qu'il est l'obstacle qui nous sépare. Ce sentiment est-il donc le seul que vous puissiez connaîtreet l'amour aura-t-il ce tort de plus à mes yeuxd'exclure l'amitié? vous-mêmeauriez-vous celui de ne pas vouloir pour votre amie celle en qui vous avez désiré des sentiments plus tendres? Je ne veux pas le croire: cette idée humiliante me révolteraitm'éloignerait de vous sans retour.

En vous offrant mon amitiéMonsieurje vous donne tout ce qui est à moitout ce dont je puis disposer. Que pouvez-vous désirer davantage? Pour me livrer à ce sentiment si douxsi bien fait pour mon cœurje n'attends que votre aveu; et la parole que j'exige de vousque cette amitié suffira à votre bonheur. J'oublierai tout ce qu'on a pu me dire; je me reposerai sur vous du soin de justifier mon choix.

Vous voyez ma franchiseelle doit vous prouver ma confiance; il ne tiendra qu'à vous de l'augmenter encore: mais je vous préviens que le premier mot d'amour la détruit à jamaiset me rend toutes mes craintes; que surtout il deviendra pour moi le signal d'un silence éternel vis-à-vis de vous.

Sicomme vous le ditesvous êtes revenu de vos erreurs n'aimerez-vous pas mieux être l'objet de l'amitié d'une femme honnêteque celui des remords d'une femme coupable? AdieuMonsieur; vous sentez qu'après avoir parlé ainsi je ne puis plus rien dire que vous ne m'ayez répondu.

De ...ce 9 septembre 17**


LETTRE LXVIII

LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRESIDENTE DE TOURVEL

Comment répondreMadameà votre dernière Lettre? Comment oser être vraiquand ma sincérité peut me perdre auprès de vous? N'importeil le faut; j'en aurai le courage. Je me disje me répètequ'il vaut mieux vous mériter que vous obtenir; et dussiez-vous me refuser toujours un bonheur que je désirerai sans cesseil faut vous prouver au moins que mon cœur en est digne.

Quel dommage quecomme vous le ditesje sois revenu de mes erreurs ! avec quels transports de joie j'aurais lu cette même Lettre à laquelle je tremble de répondre aujourd'hui! Vous m'y parlez avec franchise vous me témoignez de la confiance vous m'offrez enfin votre amitié : que de biensMadameet quels regrets de ne pouvoir en profiter! Pourquoi ne suis-je plus le même?

Si je l'étais en effet; si je n'avais pour vous qu'un goût ordinaireque ce goût légerenfant de la séduction et du plaisirqu'aujourd'hui pourtant on nomme amourje me hâterais de tirer avantage de tout ce que je pourrais obtenir. Peu délicat sur les moyenspourvu qu'ils me procurassent le succèsj'encouragerais votre franchise par le besoin de vous deviner; je désirerais votre confiancedans le dessein de la trahir; j'accepterais votre amitié dans l'espoir de l'égarer. Quoi! Madamece tableau vous effraie? hé bien! il serait pourtant tracé d'après moisi je vous disais que je consens à n'être que votre ami.

Quimoi! je consentirais à partager avec quelqu'un un sentiment émané de votre âme? Si jamais je vous le disne me croyez plus. De ce moment je chercherai à vous tromper; je pourrai vous désirer encoremais à coup sûr je ne vous aimerai plus.

Ce n'est pas que l'aimable franchisela douce confiancela sensible amitiésoient sans prix à mes yeux... Mais l'amour! l'amour véritableet tel que vous l'inspirezen réunissant tous ces sentimentsen leur donnant plus d'énergiene saurait se prêtercomme euxà cette tranquillitéà cette froideur de l'âmequi permet des comparaisonsqui souffre même des préférences. NonMadameje ne serai point votre ami; je vous aimerai de l'amour le plus tendreet même le plus ardentquoique le plus respectueux. Vous pourrez le désespérermais non l'anéantir.

De quel droit prétendez-vous disposer d'un cœur dont vous refusez l'hommage? Par quel raffinement de cruautém'enviez-vous jusqu'au bonheur de vous aimer? Celui-là est à moiil est indépendant de vous; je saurai le défendre. S'il est la source de mes mauxil en est aussi le remède.

Nonencore une foisnon. Persistez dans vos refus cruels; mais laissez-moi mon amour. Vous vous plaisez à me rendre malheureux! eh bien! soit; essayez de lasser mon courageje saurai vous forcer au moins à décider de mon sort; et peut-êtrequelque jourvous me rendrez plus de justice. Ce n'est pas que j'espère vous rendre jamais sensible: mais sans être persuadéevous serez convaincuevous vous direz: Je l'avais mal jugé.

Disons mieuxc'est à vous que vous faites injustice. Vous connaître sans vous aimervous aimer sans être constantsont tous deux également impossibles; et malgré la modestie qui vous pareil doit vous être plus facile de vous plaindreque de vous étonner de sentiments que vous faites naître. Pour moidont le seul mérite est d'avoir su vous apprécierje ne veux pas le perdre; et loin de consentir à vos offres insidieusesje renouvelle à vos pieds le serment de vous aimer toujours.

De ...ce 10 septembre 17**


LETTRE LXIX

CECILE VOLANGES AU CHEVALIER DANCENY

(BILLET ECRIT AU CRAYONET RECOPIE PAR DANCENY.)

Vous me demandez ce que je fais; je vous aimeet je pleure. Ma mère ne me parle plus; elle m'a ôté papierplumes et encre; je me sers d'un crayonqui par bonheur m'est restéet je vous écris sur un morceau de votre Lettre. Il faut bien que j'approuve tout ce que vous avez fait; je vous aime trop pour ne pas prendre tous les moyens d'avoir de vos nouvelles et de vous donner des miennes. Je n'aimais pas M. de Valmontet je ne le croyais pas tant votre ami; je tâcherai de m'accoutumer à luiet je l'aimerai à cause de vous. Je ne sais pas qui est-ce qui nous a trahis; ce ne peut être que ma Femme de chambre ou mon Confesseur. Je suis bien malheureuse: nous partons demain pour la campagne; j'ignore pour combien de temps. Mon Dieu! ne plus vous voir! Je n'ai plus de place. Adieu; tâchez de me lire. Ces mots tracés au crayons effaceront peut-êtremais jamais les sentiments gravés dans mon cœur.

De ...ce 10 septembre 17**


LETTRE LXX

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

J'ai un avis important à vous donnerma chère amie.

Je soupai hiercomme vous savezchez la Maréchale de ***on y parla de vouset j'en disnon pas tout le bien que j'en pensemais tout celui que je n'en pense pas. Tout le monde paraissait être de mon aviset la conversation languissaitcomme il arrive toujoursquand on ne dit que du bien de son prochainlorsqu'il s'éleva un contradicteur: c'était Prévan.

" A Dieu ne plaisedit-il en se levantque je doute de la sagesse de Madame de Merteuil! mais j'oserais croire qu'elle la doit plus à sa légèreté qu'à ses principes. Il est peut-être plus difficile de la suivre que de lui plaire; et comme on ne manque guèreen courant après une femmed'en rencontrer d'autres sur son chemincommeà tout prendreces autres-là peuvent valoir autant et plus qu'elle; les uns sont distraits par un goût nouveaules autres s'arrêtent de lassitude; et c'est peut-être la femme de Paris qui a eu le moins à se défendre. Pour moiajouta-t-il (encouragé par le sourire de quelques femmes)je ne croirai à la vertu de Madame de Merteuilqu'après avoir crevé six chevaux à lui faire ma cour. "

Cette mauvaise plaisanterie réussitcomme toutes celles qui tiennent à la médisance; et pendant le rire qu'elle excitaitPrévan reprit sa placeet la conversation générale changea. Mais les deux Comtesses de P.auprès de qui était notre incréduleen firent avec lui leur conversation particulièrequ'heureusement je me trouvais à portée d'entendre.

Le défi de vous rendre sensible a été accepté; la parole de tout dire a été donnée; et de toutes celles qui se donneraient dans cette aventurece serait sûrement la plus religieusement gardée. Mais vous voilà bien avertieet vous savez le proverbe.

Il me reste à vous dire que ce Prévanque vous ne connaissez pasest infiniment aimableet encore plus adroit. Que si quelquefois vous m'avez entendu dire le contrairec'est seulement que je ne l'aime pasque je me plais à contrarier ses succès et que je n'ignore pas de quel poids est mon suffrage auprès d'une trentaine de nos femmes les plus à la mode.

En effetje l'ai empêché longtempspar ce moyende paraître sur ce que nous appelons le grand théâtre; et il faisait des prodigessans en avoir plus de réputation. Mais l'éclat de sa triple aventureen fixant les yeux sur luilui a donné cette confiance qui lui manquait jusque-làet l'a rendu vraiment redoutable. C'est enfin aujourd'hui le seul hommepeut-êtreque je craindrais de rencontrer sur mon chemin; et votre intérêt à partvous me rendrez un vrai service de lui donner quelque ridicule chemin faisant. Je le laisse en bonnes mains; et j'ai l'espoir qu'à mon retource sera un homme noyé.

Je vous prometsen revanchede mener à bien l'aventure de votre pupilleet de m'occuper d'elle autant que de ma belle Prude.

Celle-ci vient de m'envoyer un projet de capitulation. Toute sa Lettre annonce le désir d'être trompée. Il est impossible d'en offrir un moyen plus commode et aussi plus usé. Elle veut que je sois son ami . Mais moiqui aime les méthodes nouvelles et difficilesje ne prétends pas l'en tenir quitte à si bon marché; et assurément je n'aurai pas pris tant de peine auprès d'ellepour terminer par une séduction ordinaire.

Mon projetau contraireest qu'elle sentequ'elle sente bien la valeur et l'étendue de chacun des sacrifices qu'elle me fera; de ne pas la conduire si vite que le remords ne puisse la suivre; de faire expirer sa vertu dans une lente agonie; de la fixer sans cesse sur ce désolant spectacle; et de ne lui accorder le bonheur de m'avoir dans ses brasqu'après l'avoir forcée à n'en plus dissimuler le désir. Au faitje vaux bien peusi je ne vaux pas la peine d'être demandé. Et puis-je me venger moins d'une femme hautainequi semble rougir d'avouer qu'elle adore?

J'ai donc refusé la précieuse amitiéet m'en suis tenu à mon titre d'Amant. Comme je ne me dissimule point que ce titrequi ne paraît d'abord qu'une dispute de motsest pourtant d'une importance réelle à obtenirj'ai mis beaucoup de soin à ma Lettreet j'ai tâché d'y répandre ce désordrequi peut seul peindre le sentiment. J'ai enfin déraisonné le plus qu'il m'a été possible: car sans déraisonnementpoint de tendresse; et c'estje croispar cette raison que les femmes nous sont si supérieures dans les Lettres d'Amour.

J'ai fini la mienne par une cajolerieet c'est encore une suite de mes profondes observations. Après que le cœur d'une femme a été exercé quelque tempsil a besoin de repos; et j'ai remarqué qu'une cajolerie étaitpour toutesl'oreiller le plus doux à leur offrir.

Adieuma belle amie. Je pars demain. Si vous avez des ordres à me donner pour la Comtesse de ***je m'arrêterai chez elleau moins pour dîner. Je suis fâché de partir sans vous voir. Faites-moi passer vos sublimes instructionset aidez-moi de vos sages conseilsdans ce moment décisif.

Surtoutdéfendez-vous de Prévan; et puissé-je un jour vous dédommager de ce sacrifice! Adieu.

De ...ce 11 septembre 17**


LETTRE LXXI

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Mon étourdi de Chasseur n'a-t-il pas laissé mon portefeuille à Paris! Les lettres de ma Bellecelles de Danceny pour la petite Volangestout est restéet j'ai besoin de tout. Il va partir pour réparer sa sottise; et tandis qu'il selle son chevalje vous raconterai mon histoire de cette nuit: car je vous prie de croire que je ne perds pas mon temps.

L'aventurepar elle-mêmeest bien peu de chose; ce n'est qu'un réchauffé avec la Vicomtesse de M... Mais elle m'a intéressé par les détails. Je suis bien aise d'ailleurs de vous faire voir que si j'ai le talent de perdre les femmesje n'ai pas moinsquand je veuxcelui de les sauver. Le parti le plus difficileou le plus gaiest toujours celui que je prends; et je ne me reproche pas une bonne actionpourvu qu'elle m'exerce ou m'amuse.

J'ai donc trouvé la Vicomtesse iciet comme elle joignait ses instances aux persécutions qu'on me faisait pour passer la nuit au château: " Eh bien! j'y consenslui dis-jeà condition que je la passerai avec vous. " - " Cela m'est impossibleme répondit-elleVressac est ici. " Jusque-là je n'avais cru que lui dire une honnêteté: mais ce mot d'impossibleme révolta comme de coutume. Je me sentis humilié d'être sacrifié à Vressacet je résolus de ne le pas souffrir: j'insistai donc.

Les circonstances ne m'étaient pas favorables. Ce Vressac a eu la gaucherie de donner de l'ombrage au Vicomte; en sorte que la Vicomtesse ne peut plus le recevoir chez elle: et ce voyage chez la bonne Comtesse avait été concerté entre euxpour tâcher d'y dérober quelques nuits. Le Vicomte avait même d'abord montré de l'humeur d'y rencontrer Vressac; mais comme il est encore plus Chasseur que jalouxil n'en est pas moins resté: et la Comtessetoujours telle que vous la connaissezaprès avoir logé la femme dans le grand corridora mis le mari d'un côté et l'Amant de l'autreet les a laissés s'arranger entre eux. Le mauvais destin de tous deux a voulu que je fusse logé vis-à-vis.

Ce jour-là mêmec'est-à-dire hierVressacquicomme vous pouvez croirecajole le Vicomtechassait avec luimalgré son peu de goût pour la chasseet comptait bien se consoler la nuitentre les bras de la femmede l'ennui que le mari lui causait tout le jour: mais moije jugeai qu'il aurait besoin de reposet je m'occupai des moyens de décider sa Maîtresse à lui laisser le temps d'en prendre.

Je réussiset j'obtins qu'elle lui ferait une querelle de cette même partie de chasseà laquellebien évidemmentil n'avait consenti que pour elle. On ne pouvait prendre un plus mauvais prétexte: mais nulle femme n'a mieux que la Vicomtesse ce talentcommun à toutesde mettre l'humeur à la place de la raisonet de n'être jamais si difficile à apaiser que quand elle a tort. Le moment d'ailleurs n'était pas commode pour les explications; et ne voulant qu'une nuitje consentais qu'ils se raccommodassent le lendemain.

Vressac fut donc boudé à son retour. Il voulut en demander la causeon le querella. Il essaya de se justifier; le mari qui était présentservit de prétexte pour rompre la conversation; il tenta enfin de profiter d'un moment où le mari était absentpour demander qu'on voulût bien l'entendre le soir: ce fut alors que la Vicomtesse devint sublime. Elle s'indigna contre l'audace des hommes quiparce qu'ils ont éprouvé les bontés d'une femmecroient avoir le droit d'en abuser encoremême alors qu'elle a à se plaindre d'eux; et ayant changé de thèse par cette adresseelle parla si bien délicatesse et sentimentque Vressac resta muet et confus; et que moi-même je fus tenté de croire qu'elle avait raison: car vous saurez que comme ami de tous deuxj'étais en tiers dans cette conversation.

Enfinelle déclara positivement qu'elle n'ajouterait pas les fatigues de l'amour à celles de la chasseet qu'elle se reprocherait de troubler d'aussi doux plaisirs. Le mari rentra. Le désolé Vressacqui n'avait plus la liberté de répondres'adressa à moi; et après m'avoir fort longuement conté ses raisonsque je savais aussi bien que luiil me pria de parler à la Vicomtesseet je le lui promis. Je lui parlai en effet; mais ce fut pour la remercieret convenir avec elle de l'heure et des moyens de notre rendez-vous.

Elle me dit que logée entre son mari et son Amant elle avait trouvé plus prudent d'aller chez Vressacque de le recevoir dans son appartement; et quepuisque je logeais vis-à-vis d'elleelle croyait plus sûr aussi de venir chez moi; qu'elle s'y rendrait aussitôt que sa Femme de chambre l'aurait laissée seule; que je n'avais qu'à tenir ma porte entrouverteet l'attendre.

Tout s'exécuta comme nous en étions convenus; et elle arriva chez moi vers une heure du matin

... dans le simple appareil

D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil

[Racine. Tragédie de Britannicus].

Comme je n'ai point de vanitéje ne m'arrête pas aux détails de la nuit: mais vous me connaissezet j'ai été content de moi.

Au point du jouril a fallu se séparer. C'est ici que l'intérêt commence. L'étourdie avait cru laisser sa porte entrouvertenous la trouvâmes ferméeet la clef était restée en dedans: vous n'avez pas d'idée de l'expression de désespoir avec laquelle la Vicomtesse me dit aussitôt: " Ah! je suis perdue. " Il faut convenir qu'il eût été plaisant de la laisser dans cette situation: mais pouvais-je souffrir qu'une femme fût perdue pour moisans l'être par moi? Et devais-jecomme le commun des hommesme laisser maîtriser par les circonstances? Il fallait donc trouver un moyen. Qu'eussiez-vous faitma belle amie? Voici ma conduiteet elle a réussi.

J'eus bientôt reconnu que la porte en question pouvait s'enfonceren se permettant de faire beaucoup de bruit. J'obtins donc de la Vicomtessenon sans peinequ'elle jetterait des cris perçants et d'effroicomme au voleurà l'assassin etc. Et nous convînmes qu'au premier crij'enfoncerais la porteet qu'elle courrait à son lit. Vous ne sauriez croire combien il fallut de temps pour la décidermême après qu'elle eut consenti. Il fallut pourtant finir par làet au premier coup de pied la porte céda.

La Vicomtesse fit bien de ne pas perdre de temps; car au même instantle Vicomte et Vressac furent dans le corridor; et la Femme de chambre accourut aussi à la chambre de sa Maîtresse.

J'étais seul de sang-froidet j'en profitai pour aller éteindre une veilleuse qui brûlait encore et la renverser par terre; car jugez combien il eût été ridicule de feindre cette terreur paniqueen ayant de la lumière dans sa chambre. Je querellai ensuite le mari et l'Amant sur leur sommeil léthargiqueen les assurant que les cris auxquels j'étais accouruet mes efforts pour enfoncer la porteavaient duré au moins cinq minutes.

La Vicomtesse qui avait retrouvé son courage dans son litme seconda assez bienet jura ses grands Dieux qu'il y avait un voleur dans son appartement; elle protesta avec plus de sincérité que de la vie elle n'avait eu tant de peur. Nous cherchions partout et nous ne trouvions rienlorsque je fis apercevoir la veilleuse renverséeet conclus quesans douteun rat avait causé le dommage et la frayeur; mon avis passa tout d'une voixet après quelques plaisanteries rebattues sur les ratsle Vicomte s'en alla le premier regagner sa chambre et son liten priant sa femme d'avoir à l'avenir des rats plus tranquilles.

Vressacresté seul avec nouss'approcha de la Vicomtesse pour lui dire tendrement que c'était une vengeance de l'Amour; à quoi elle répondit en me regardant: " Il était donc bien en colèrecar il s'est beaucoup vengémaisajouta-t-elleje suis rendue de fatigue et je veux dormir. "

J'étais dans un moment de bonté; en conséquenceavant de nous séparerje plaidai la cause de Vressacet j'amenai le raccommodement. Les deux Amants s'embrassèrentet je fusà mon tourembrassé par tous deux. Je ne me souciais plus des baisers de la Vicomtesse: mais j'avoue que celui de Vressac me fit plaisir. Nous sortîmes ensemble; et après avoir reçu ses longs remerciementsnous allâmes chacun nous remettre au lit.

Si vous trouvez cette histoire plaisanteje ne vous en demande pas le secret. A présent que je m'en suis amuséil est juste que le Public ait son tour. Pour le momentje ne parle que de l'histoirepeut-être bientôt en dirons-nous autant de l'héroïne?

Adieuil y a une heure que mon Chasseur attend; je ne prends plus que le moment de vous embrasseret de vous recommander surtout de vous garder de Prévan.

Du Château de ...ce 13 septembre 17**


LETTRE LXXII

LE CHEVALIER DANCENY A CECILE VOLANGES

(REMISE SEULEMENT LE 14.)

Ô ma Cécile! que j'envie le sort de Valmont! demain il vous verra. C'est lui qui vous remettra cette Lettre; et moilanguissant loin de vousje traînerai ma pénible existence entre les regrets et le malheur. Mon amiema tendre amieplaignez-moi de mes maux; surtout plaignez-moi des vôtres; c'est contre eux que le courage m'abandonne.

Qu'il m'est affreux de causer votre malheur! sans moivous seriez heureuse et tranquille. Me pardonnez-vous? dites! ah! dites que vous me pardonnez; dites-moi aussi que vous m'aimezque vous m'aimerez toujours. J'ai besoin que vous me le répétiez. Ce n'est pas que j'en doute: mais il me semble que plus on en est sûret plus il est doux de se l'entendre dire. Vous m'aimezn'est-ce pas? ouivous m'aimez de toute votre âme. Je n'oublie pas que c'est la dernière parole que je vous ai entendue prononcer. Comme je l'ai recueillie dans mon cœur! comme elle s'y est profondément gravée! et avec quels transports le mien y a répondu!

Hélas! dans ce moment de bonheurj'étais loin de prévoir le sort affreux qui nous attendait. Occupons-nousma Céciledes moyens de l'adoucir. Si j'en crois mon ami il suffirapour y parvenirque vous preniez en lui une confiance qu'il mérite.

J'ai été peinéje l'avouede l'idée désavantageuse que vous paraissez avoir de lui. J'y ai reconnu les préventions de votre Maman: c'était pour m'y soumettre que j'avais négligédepuis quelque tempscet homme vraiment aimablequi aujourd'hui fait tout pour moi; qui enfin travaille à nous réunirlorsque votre Maman nous a séparés. Je vous en conjurema chère amievoyez-le d'un oeil plus favorable. Songez qu'il est mon amiqu'il veut être le vôtrequ'il peut me rendre le bonheur de vous voir. Si ces raisons ne vous ramènent pasma Cécilevous ne m'aimez pas autant que je vous aimevous ne m'aimez plus autant que vous m'aimiez. Ah! si jamais vous deviez m'aimer moins... Mais nonle cœur de ma Cécile est à moi; il y est pour la vie; et si j'ai à craindre les peines d'un amour malheureuxsa constance au moins me sauvera des tourments d'un amour trahi.

Adieuma charmante amie; n'oubliez pas que je souffreet qu'il ne tient qu'à vous de me rendre heureuxparfaitement heureux. Ecoutez le vœu de mon cœuret recevez les plus tendres baisers de l'amour.

Parisce 11 septembre 17**.


LETTRE LXXIII

LE VICOMTE DE VALMONT A CECILE VOLANGES

(Jointe à la précédente.)

L'ami qui vous sert a su que vous n'aviez rien de ce qu'il vous fallait pour écrireet il y a déjà pourvu. Vous trouverez dans l'antichambre de l'appartement que vous occupezsous la grande armoire à main gaucheune provision de papierde plumes et d'encrequ'il renouvellera quand vous voudrezet qu'il lui semble que vous pouvez laisser à cette même place si vous n'en trouvez pas de plus sûre.

Il vous demande de ne pas vous offensers'il a l'air de ne faire aucune attention à vous dans le cercleet de ne vous y regarder que comme un enfant. Cette conduite lui paraît nécessaire pour inspirer la sécurité dont il a besoinet pouvoir travailler plus efficacement au bonheur de son ami et au vôtre. Il tâchera de faire naître les occasions de vous parlerquand il aura quelque chose à vous apprendre ou à vous remettre; et il espère y parvenirsi vous mettez du zèle à le seconder.

Il vous conseille aussi de lui rendreà mesureles Lettres que vous aurez reçuesafin de risquer moins de vous compromettre.

Il finit par vous assurer que si vous voulez lui donner votre confianceil mettra tous ses soins à adoucir la persécution qu'une mère trop cruelle fait éprouver à deux personnesdont l'une est déjà son meilleur ami et l'autre lui paraît mériter l'intérêt le plus tendre.

Du Château de ...ce 14 septembre 17**


LETTRE LXXIV

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

Eh! depuis quandmon amivous effrayez-vous si facilement? ce Prévan est donc bien redoutable? Mais voyez combien je suis simple et modeste! Je l'ai rencontré souventce superbe vainqueur; à peine l'avais-je regardé! Il ne fallait pas moins que votre Lettre pour m'y faire faire attention. J'ai réparé mon injustice hier. Il était à l'Opérapresque vis-à-vis de moiet je m'en suis occupée. Il est joli au moinsmais très joli; des traits fins et délicats! il doit gagner à être vu de près. Et vous dites qu'il veut m'avoir! assurément il me fera honneur et plaisir. Sérieusementj'en ai fantaisieet je vous confie ici que j'ai fait les premières démarches. Je ne sais pas si elles réussiront. Voilà le fait.

Il était à deux pas de moià la sortie de l'Opéraet j'ai donnétrès hautrendez-vous à la Marquise de *** pour souper le Vendredi chez la Maréchale. C'estje croisla seule maison où je peux le rencontrer. Je ne doute pas qu'il m'ait entendue. Si l'ingrat allait n'y pas venir? Maisdites-moi donccroyez- vous qu'il vienne? Savez-vous ques'il n'y vient pasj'aurai de l'humeur toute la soirée? Vous voyez qu'il ne trouvera pas tant de difficulté à me suivre; et ce qui vous étonnera davantagec'est qu'il en trouvera moins encore à me plaire. Il veutdit-ilcrever six chevaux à me faire sa cour! Oh! je sauverai la vie à ces chevaux-là. Je n'aurai jamais la patience d'attendre si longtemps. Vous savez qu'il n'est pas dans mes principes de faire languirquand une fois je suis décidéeet je le suis pour lui.

Oh! çaconvenez qu'il y a plaisir à me parler raison! Votre avis important n'a-t-il pas un grand succès? Mais que voulez-vous? je végète depuis si longtemps! il y a plus de six semaines que je ne me suis pas permis une gaieté. Celle-là se présente; puis-je me la refuser? le sujet n'en vaut-il pas la peine? en est-il de plus agréabledans quelque sens que vous preniez ce mot?

Vous-mêmevous êtes forcé de lui rendre justice; vous faites plus que le louervous en êtes jaloux. Eh bien! je m'établis juge entre vous deux: mais d'abordil faut s'instruireet c'est ce que je veux faire. Je serai juge intègreet vous serez pesés tous deux dans la même balance. Pour vousj'ai déjà vos mémoireset votre affaire est parfaitement instruite. N'est-il pas juste que je m'occupe à présent de votre adversaire? Allonsexécutez-vous de bonne grâce; etpour commencerapprenez-moi je vous priequelle est cette triple aventure dont il est le héros. Vous m'en parlezcomme si je ne connaissais autre choseet je n'en sais pas le premier mot. Apparemment elle se sera passée pendant mon voyage à Genèveet votre jalousie vous aura empêché de me l'écrire. Réparez cette faute au plus tôt; songez que rien de ce qui l'intéresse ne m'est étranger . Il me semble bien qu'on en parlait encore à mon retour: mais j'étais occupée d'autre choseet j'écoute rarement en ce genre tout ce qui n'est pas du jour ou de la veille.

Quand ce que je vous demande vous contrarierait un peun'est-ce pas le moindre prix que vous deviez aux soins que je me suis donnés pour vous? ne sont-ce pas eux qui vous ont rapproché de votre Présidentequand vos sottises vous en avaient éloigné? n'est-ce pas encore moi qui ai remis entre vos mains de quoi vous venger du zèle amer de Madame de Volanges? Vous vous êtes plaint si souvent du temps que vous perdiez à aller chercher vos aventures. A présent vous les avez sous la main. L'amourla hainevous n'avez qu'à choisirtout couche sous le même toit; et vous pouvezdoublantvotre existencecaresser d'une main et frapper de l'autre.

C'est même encore à moi que vous devez l'aventure de la Vicomtesse. J'en suis assez contente: maiscomme vous ditesil faut qu'on en parle: car si l'occasion a pu vous engagercomme je le conçoisà préférer pour le moment le mystère à l'éclatil faut convenir pourtant que cette femme ne méritait pas un procédé si honnête.

J'ai d'ailleurs à m'en plaindre. Le Chevalier de Belleroche la trouve plus jolie que je ne voudrais; et par beaucoup de raisonsje serai bien aise d'avoir un prétexte pour rompre avec elle: oril n'en est pas de plus commodeque d'avoir à dire: On ne peut plus voir cette femme-là.

AdieuVicomte; songez queplacé où vous êtesle temps est précieux: je vais employer le mien à m'occuper du bonheur de Prévan.

Parisce 15 septembre l7**.


LETTRE LXXV

(Nota: Dans cette LettreCécile Volanges rend compte avec le plus grand détail de tout ce qui est relatif à elle dans les événements que le Lecteur a vus Lettre LIX et suivantes. On a cru devoir supprimer cette répétition. Elle parle enfin du Vicomte de Valmontet elle exprime ainsi:)

CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY

Je t'assure que c'est un homme bien extraordinaire. Maman en dit beaucoup de mal; mais le Chevalier Danceny en dit beaucoup de bienet je crois que c'est lui qui a raison. Je n'ai jamais vu d'homme aussi adroit. Quand il m'a rendu la Lettre de Dancenyc'était au milieu de tout le mondeet personne n'en a rien vu; il est vrai que j'ai eu bien peur parce que je n'étais prévenue de rien: mais à présent je m'y attendrai. J'ai déjà fort bien compris comment il voulait que je fisse pour lui remettre ma Réponse. Il est bien facile de s'entendre avec luicar il a un regard qui dit tout ce qu'il veut. Je ne sais pas comment il fait: il me disait dans le billet dont je t'ai parlé qu'il n'aurait pas l'air de s'occuper de moi devant Maman: en effeton dirait toujours qu'il n'y songe pas; et pourtant toutes les fois que je cherche ses yeuxje suis sûre de les rencontrer tout de suite.

Il y a ici une bonne amie de Mamanque je ne connaissais pasqui a aussi l'air de ne guère aimer M. de Valmontquoiqu'il ait bien des attentions pour elle. J'ai peur qu'il ne s'ennuie bientôt de la vie qu'on mène iciet qu'il ne s'en retourne à Paris; cela serait bien fâcheux. Il faut qu'il ait bien bon cœur d'être venu exprès pour rendre service à son ami et à moi! Je voudrais bien lui en témoigner ma reconnaissancemais je ne sais comment faire pour lui parler; et quand j'en trouverais l'occasionje serais si honteuseque je ne saurais peut-être que lui dire.

Il n'y a que Madame de Merteuil avec qui je parle librementquand je parle de mon amour. Peut-être même qu'avec toià qui je dis toutsi c'était en causantje serais embarrassée. Avec Danceny lui-mêmej'ai souvent senticomme malgré moiune certaine crainte qui m'empêchait de lui dire tout ce que je pensais. Je me le reproche bien à présentet je donnerais tout au monde pour trouver le moment de lui dire une foisune seule foiscombien je l'aime. M. de Valmont lui a promis quesi je me laissais conduireil nous procurerait l'occasion de nous revoir. Je ferai bien assez ce qu'il voudra; mais je ne peux pas concevoir que cela soit possible.

Adieuma bonne amieje n'ai plus de place [Mademoiselle de Volanges ayantpeu de temps aprèschangé de confidentecomme on le verra par la suite de ces Lettreson ne trouvera plus dans ce Recueil aucune de celles qu'elle a continué d'écrire à son amie du Couventelles n'apprendraient rien au Lecteur].

Du Château de ...ce 14 septembre 17**


LETTRE LXXVI

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Ou votre Lettre est un persiflageque je n'ai pas compris; ou vous étiezen me l'écrivantdans un délire très dangereux. Si je vous connaissais moinsma belle amieje serais vraiment très effrayé; et quoi que vous en puissiez direje ne m'effraierais pas trop facilement.

J'ai beau vous lire et vous relireje n'en suis pas plus avancé; carde prendre votre Lettre dans le sens naturel qu'elle présenteil n'y a pas moyen. Qu'avez- vous donc voulu dire?

Est-ce seulement qu'il était inutile de se donner tant de soins contre un ennemi si peu redoutable? maisdans ce casvous pourriez avoir tort. Prévan est réellement aimable; il l'est plus que vous ne le croyez; il a surtout le talent très utile d'occuper beaucoup de son amourpar l'adresse qu'il a d'en parler dans le cercleet devant tout le mondeen se servant de la première conversation qu'il trouve. Il est peu de femmes qui se sauvent alors du piège d'y répondreparce que toutes ayant des prétentions à la finesseaucune ne veut perdre l'occasion d'en montrer. Orvous savez assez que femme qui consent à parler d'amourfinit bientôt par en prendreou au moins par se conduire comme si elle en avait. Il gagne encore à cette méthodequ'il a réellement perfectionnéed'appeler souvent les femmes elles-mêmes en témoignage de leur défaite; et celaje vous en parle pour l'avoir vu.

Je n'étais dans le secret que de la seconde main; car jamais je n'ai été lié avec Prévan: mais enfin nous y étions six: et la Comtesse de P***tout en se croyant bien fineet ayant l'air en effetpour tout ce qui n'était pas instruitde tenir une conversation généralenous raconta dans le plus grand détailet comme quoi elle s'était rendue à Prévanet tout ce qui s'était passé entre eux. Elle faisait ce récit avec une telle sécuritéqu'elle ne fut pas même troublée par un fou rire qui nous prit à tous six en même temps; et je me souviendrai toujours qu'un de nous ayant voulupour s'excuserfeindre de douter de ce qu'elle disaitou plutôt de ce qu'elle avait l'air de direelle répondit gravement qu'à coup sûr nous n'étions aucun aussi bien instruits qu'elle; et elle ne craignit pas même de s'adresser à Prévanpour lui demander si elle s'était trompée d'un mot.

J'ai donc pu croire cet homme dangereux pour tout le monde: mais pour vousMarquisene suffisait-il pas qu'il fût jolitrès joli comme vous le dites vous-même? ou qu'il vous fît une de ces attaquesque vous vous plaisiez quelquefois à récompensersans autre motif que de les trouver bien faites ? ou que vous eussiez trouvé plaisant de vous rendre par une raison quelconque? ou que sais-je? puis-je deviner les mille caprices qui gouvernent la tête d'une femmeet par qui seuls vous tenez encore à votre sexe? A présent que vous êtes avertie du dangerje ne doute pas que vous ne vous en sauviez facilement: mais pourtant fallait-il vous avertir. Je reviens donc à mon texte; qu'avez-vous voulu dire?

Si ce n'est qu'un persiflage sur Prévanoutre qu'il est bien longce n'était pas vis-à-vis de moi qu'il était utile; c'est dans le monde qu'il faut lui donner quelque bon ridiculeet je vous renouvelle ma prière à ce sujet.

Ah! je crois tenir le mot de l'énigme! votre Lettre est une prophétienon de ce que vous ferezmais de ce qu'il vous croira prête à faire au moment de la chute que vous lui préparez. J'approuve assez ce projet; il exige pourtant de grands ménagements. Vous savez comme moi quepour l'effet publicavoir un homme ou recevoir ses soinsest absolument la même choseà moins que cet homme ne soit un sot; et Prévan ne l'est pasà beaucoup près. S'il peut gagner seulement une apparenceil se vanteraet tout sera dit. Les sots y croirontles méchants auront l'air d'y croire: quelles seront vos ressources? Tenezj'ai peur. Ce n'est pas que je doute de votre adresse: mais ce sont les bons nageurs qui se noient.

Je ne me crois pas plus bête qu'un autre; des moyens de déshonorer une femmej'en ai trouvé centj'en ai trouvé mille: mais quand je me suis occupé de chercher comment elle pourrait s'en sauverje n'en ai jamais vu la possibilité. Vous-mêmema belle amiedont la conduite est un chef-d'œuvrecent fois j'ai cru vous voir plus de bonheur que de bien joué.

Mais après toutje cherche peut-être une raison à ce qui n'en a point. J'admire commentdepuis une heureje traite sérieusement ce qui n'està coup sûrqu'une plaisanterie de votre part. Vous allez vous moquer de moi! Hé bien! soit; mais dépêchez-vouset parlons d'autre chose. D'autre chose! je me trompec'est toujours de la même; toujours des femmes à avoir ou à perdreet souvent tous les deux.

J'ai icicomme vous l'avez fort bien remarquéde quoi m'exercer dans les deux genresmais non pas avec la même facilité. Je prévois que la vengeance ira plus vite que l'amour. La petite Volanges est renduej'en réponds; elle ne dépend plus que de l'occasionet je me charge de la faire naître. Mais il n'en est pas de même de Madame de Tourvel: cette femme est désolanteje ne la conçois pas; j'ai cent preuves de son amourmais j'en ai mille de sa résistance; et en véritéje crains qu'elle ne m'échappe.

Le premier effet qu'avait produit mon retour me faisait espérer davantage. Vous devinez que je voulais en juger par moi-même; et pour m'assurer de voir les premiers mouvementsje ne m'étais fait précéder par personneet j'avais calculé ma route pour arriver pendant qu'on serait à table. En effetje tombai des nuescomme une Divinité d'Opéra qui vient faire un dénouement.

Ayant fait assez de bruit en entrant pour fixer les regards sur moije pus voir du même coup d'oeil la joie de ma vieille tantele dépit de Madame de Volangeset le plaisir décontenancé de sa fille. Ma Bellepar la place qu'elle occupaittournait le dos à la porte. Occupée dans ce moment à couper quelque choseelle ne tourna seulement pas la tête: mais j'adressai la parole à Madame de Rosemonde; et au premier motla sensible Dévote ayant reconnu ma voixil lui échappa un cri dans lequel je crus reconnaître plus d'amour que de surprise et d'effroi. Je m'étais alors assez avancé pour voir sa figure: le tumulte de son âmele combat de ses idées et de ses sentimentss'y peignirent de vingt façons différentes. Je me mis à table à côté d'elle; elle ne savait exactement rien de ce qu'elle faisait ni de ce qu'elle disait. Elle essaya de continuer de manger; il n'y eut pas moyen: enfinmoins d'un quart d'heure aprèsson embarras et son plaisir devenant plus forts qu'elleelle n'imagina rien de mieux que de demander permission de sortir de tableet elle se sauva dans le parcsous le prétexte d'avoir besoin de prendre l'air. Madame de Volanges voulut l'accompagner; la tendre Prude ne le permit pas: trop heureusesans doutede trouver un prétexte pour être seuleet se livrer sans contrainte à la douce émotion de son cœur.

J'abrégeai le dîner le plus qu'il me fut possible. A peine avait-on servi le dessertque l'infernale Volangespressée apparemment du besoin de me nuirese leva de sa place pour aller trouver la charmante malade: mais j'avais prévu ce projetet je le traversai. Je feignis donc de prendre ce mouvement particulier pour le mouvement général; et m'étant levé en même tempsla petite Volanges et le Curé du lieu se laissèrent entraîner par ce double exemple; en sorte que Madame de Rosemonde se trouva seule à table avec le vieux Commandeur de T.et tous deux prirent aussi le parti d'en sortir. Nous allâmes donc tous rejoindre ma Belleque nous trouvâmes dans le bosquet près du Château; et comme elle avait besoin de solitude et non de promenadeelle aima autant revenir avec nousque nous faire rester avec elle.

Dès que je fus assuré que Madame de Volanges n'aurait pas l'occasion de lui parler seuleje songeai à exécuter vos ordreset je m'occupai des intérêts de votre pupille. Aussitôt après le caféje montai chez moiet j'entrai aussi chez les autrespour reconnaître le terrain; je fis mes dispositions pour assurer la correspondance de la petite; et après ce premier bienfaitj'écrivis un mot pour l'en instruire et lui demander sa confiance; je joignis mon billet à la Lettre de Danceny. Je revins au salon. J'y trouvai ma Belle établie sur une chaise longue dans un abandon délicieux.

Ce spectacleen éveillant mes désirsanima mes regards; je sentis qu'ils devaient être tendres et pressantset je me plaçai de manière à pouvoir en faire usage. Leur premier effet fut de faire baisser les grands yeux modestes de la céleste Prude. Je considérai quelque temps cette figure angélique; puisparcourant toute sa personne je m'amusais à deviner les contours et les formes à travers un vêtement légermais toujours importun. Après être descendu de la tête aux piedsje remontais des pieds à la tête. Ma belle amiele doux regard était fixé sur moi; sur-le-champ il se baissa de nouveaumais voulant en favoriser le retourje détournai mes yeux. Alors s'établit entre nous cette convention tacitepremier traité de l'amour timidequipour satisfaire le besoin mutuel de se voirpermet aux regards de se succéder en attendant qu'ils se confondent.

Persuadé que ce nouveau plaisir occupait ma Belle tout entièreje me chargeai de veiller à notre commune sûreté: mais après m'être assuré qu'une conversation assez vive nous sauvait des remarques du cercleje tâchai d'obtenir de ses yeux qu'ils parlassent franchement leur langage. Pour cela je surpris d'abord quelques regards; mais avec tant de réserveque la modestie n'en pouvait être alarmée; et pour mettre la timide personne plus à son aiseje paraissais moi-même aussi embarrassé qu'elle. Peu à peu nos yeuxaccoutumés à se rencontrerse fixèrent plus longtemps; enfin ils ne se quittèrent pluset j'aperçus dans les siens cette douce langueursignal heureux de l'amour et du désir; mais ce ne fut qu'un moment; et bientôt revenue à elle-mêmeelle changeanon sans quelque honteson maintien et son regard.

Ne voulant pas qu'elle pût douter que j'eusse remarqué ses divers mouvementsje me levai avec vivacitéen lui demandantavec l'air de l'effroisi elle se trouvait mal. Aussitôt tout le monde vint l'entourer. Je les laissai tous passer devant moi; et comme la petite Volangesqui travaillait à la tapisserie auprès d'une fenêtreeut besoin de quelque temps pour quitter son métierje saisis ce moment pour lui remettre la Lettre de Danceny.

J'étais un peu loin d'elle; je jetai l'Epître sur ses genoux. Elle ne savait en vérité qu'en faire. Vous auriez trop ri de son air de surprise et d'embarras; pourtantje ne riais pointcar je craignais que tant de gaucherie ne nous trahît. Mais un coup d'oeil et un geste fortement prononcés lui firent enfin comprendre qu'il fallait mettre le paquet dans sa poche.

Le reste de la journée n'eut rien d'intéressant. Ce qui s'est passé depuis amènera peut-être des événements dont vous serez contenteau moins pour ce qui regarde votre pupille; mais il vaut mieux employer son temps à exécuter ses projets qu'à les raconter. Voilà d'ailleurs la huitième page que j'écriset j'en suis fatigué; ainsiadieu.

Vous vous doutez biensans que je vous le diseque la petite a répondu à Danceny [Cette Lettre ne s'est pas retrouvée]. J'ai eu aussi une Réponse de ma Belleà qui j'avais écrit le lendemain de mon arrivée. Je vous envoie les deux Lettres. Vous les lirez ou vous ne les lirez pas: car ce perpétuel rabâchagequi déjà ne m'amuse pas tropdoit être bien insipidepour toute personne désintéressée.

Encore une foisadieu. Je vous aime toujours beaucoup; mais je vous en priesi vous me reparlez de Prévanfaites en sorte que je vous entende.

Du Château de ...ce 17 septembre 17**


LETTRE LXXVII

LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRESIDENTE DE TOURVEL

D'où peut venirMadamele soin cruel que vous mettez à me fuir? comment se peut-il que l'empressement le plus tendre de ma part n'obtienne de la vôtre que des procédés qu'on se permettrait à peine envers l'homme dont on aurait le plus à se plaindre? Quoi! l'amour me ramène à vos pieds; et quand un heureux hasard me place à côté de vousvous aimez mieux feindre une indispositionalarmer vos amisque de consentir à rester près de moi! Combien de fois hier n'avez-vous pas détourné vos yeux pour me priver de la faveur d'un regard? et si un seul instant j'ai pu y voir moins de sévéritéce moment a été si court qu'il semble que vous ayez voulu moins m'en faire jouir que me faire sentir ce que je perdais à en être privé.

Ce n'est làj'ose le direni le traitement que mérite l'amourni celui que peut se permettre l'amitié; et toutefoisde ces deux sentimentsvous savez si l'un m'animeet j'étaisce me sembleautorisé à croire que vous ne vous refusiez pas à l'autre. Cette amitié précieusedont sans doute vous m'avez cru dignepuisque vous avez bien voulu me l'offrirqu'ai-je donc fait pour l'avoir perdue depuis? me serais-je nui par ma confianceet me puniriez-vous de ma franchise? ne craignez-vous pas au moins d'abuser de l'une et de l'autre? En effetn'est-ce pas dans le sein de mon amieque j'ai déposé le secret de mon cœur? n'est-ce pas vis-à-vis d'elle seuleque j'ai pu me croire obligé de refuser des conditions qu'il me suffisait d'accepterpour me donner la facilité de ne les pas teniret peut-être celle d'en abuser utilement? Voudriez-vous enfinpar une rigueur si peu méritéeme forcer à croire qu'il n'eût fallu que vous tromper pour obtenir plus d'indulgence?

Je ne me repens point d'une conduite que je vous devaisque je me devais à moi-même; mais par quelle fatalitéchaque action louable devient-elle pour moi le signal d'un malheur nouveau?

C'est après avoir donné lieu au seul éloge que vous ayez encore daigné faire de ma conduiteque j'ai eupour la première foisà gémir du malheur de vous avoir déplu. C'est après vous avoir prouvé ma soumission parfaiteen me privant du bonheur de vous voiruniquement pour rassurer votre délicatesseque vous avez voulu rompre toute correspondance avec moim'ôter ce faible dédommagement d'un sacrifice que vous aviez exigéet me ravir jusqu'à l'amour qui seul avait pu vous en donner le droit. C'est enfin après vous avoir parlé avec une sincérité que l'intérêt même de cet amour n'a pu affaiblirque vous me fuyez aujourd'hui comme un séducteur dangereuxdont vous auriez reconnu la perfidie.

Ne vous lasserez-vous donc jamais d'être injuste? Apprenez-moi du moins quels nouveaux torts ont pu vous porter à tant de sévéritéet ne refusez pas de me dicter les ordres que vous voulez que je suive; quand je m'engage à les exécuterest-ce trop prétendre que de demander à les connaître?

De ...ce 15 septembre 17**


LETTRE LXXVIII

LA PRESIDENTE DE TOURVEL AU VICOMTE DE VALMONT

Vous paraissezMonsieursurpris de ma conduiteet peu s'en faut même que vous ne m'en demandiez comptecomme ayant le droit de la blâmer. J'avoue que je me serais crue plus autorisée que vous à m'étonner et à me plaindre; mais depuis le refus contenu dans votre dernière réponsej'ai pris le parti de me renfermer dans une indifférence qui ne laisse plus lieu aux remarques ni aux reproches. Cependantcomme vous me demandez des éclaircissementset quegrâces au Cielje ne sens rien en moi qui puisse m'empêcher de vous les donnerje veux bien entrer encore une fois en explication avec vous.

Qui lirait vos Lettres me croirait injuste ou bizarre. Je crois mériter que personne n'ait cette idée de moi; il me semble surtout que vous étiez moins qu'un autre dans le cas de la prendre. Sans doutevous avez senti qu'en nécessitant ma justification vous me forciez à rappeler tout ce qui s'est passé entre nous. Apparemment vous avez cru n'avoir qu'à gagner à cet examen: commede mon côtéje ne crois pas avoir à y perdreau moins à vos yeuxje ne crains pas de m'y livrer. Peut-être est-ceen effetle seul moyen de connaître qui de nous deux a le droit de se plaindre de l'autre.

A compterMonsieurdu jour de votre arrivée dans ce Châteauvous avouerezje croisqu'au moins votre réputation m'autorisait à user de quelque réserve avec vouset que j'aurais pusans craindre d'être taxée d'un excès de pruderiem'en tenir aux seules expressions de la politesse la plus froide. Vous-même m'eussiez traitée avec indulgenceet vous eussiez trouvé simple qu'une femme aussi peu formée n'eût pas même le mérite nécessaire pour apprécier le vôtre. C'était sûrement là le parti de la prudence; et il m'eût d'autant moins coûté à suivreque je ne vous cacherai pas quequand Madame de Rosemonde vint me faire part de votre arrivéej'eus besoin de me rappeler mon amitié pour elleet celle qu'elle a pour vouspour ne pas lui laisser voir combien cette nouvelle me contrariait.

Je conviens volontiers que vous vous êtes montré d'abord sous un aspect plus favorable que je ne l'avais imaginé; mais vous conviendrez à votre tour qu'il a bien peu duréet que vous vous êtes bientôt lassé d'une contraintedont apparemment vous ne vous êtes pas cru suffisamment dédommagé par l'idée avantageuse qu'elle m'avait fait prendre de vous.

C'est alors qu'abusant de ma bonne foide ma sécuritévous n'avez pas craint de m'entretenir d'un sentiment dont vous ne pouviez pas douter que je ne me trouvasse offensée; et moitandis que vous ne vous occupiez qu'à aggraver vos torts en les multipliantje cherchais un motif pour les oublieren vous offrant l'occasion de les réparerau moins en partie. Ma demande était si juste que vous-même ne crûtes pas devoir vous y refuser: mais vous faisant un droit de mon indulgencevous en profitâtes pour me demander une permissionquesans douteje n'aurais pas dû accorderet que pourtant vous avez obtenue. Des conditions qui y furent misesvous n'en avez tenu aucune; et votre correspondance a été telleque chacune de vos Lettres me faisait un devoir de ne plus vous répondre. C'est dans le moment même où votre obstination me forçait à vous éloigner de moi quepar une condescendance peut-être blâmablej'ai tenté le seul moyen qui pouvait me permettre de vous en rapprocher: mais de quel prix est à vos yeux un sentiment honnête? Vous méprisez l'amitié; et dans votre folle ivressecomptant pour rien les malheurs et la hontevous ne cherchez que des plaisirs et des victimes.

Aussi léger dans vos démarches qu'inconséquent dans vos reprochesvous oubliez vos promessesou plutôt vous vous faites un jeu de les violeret après avoir consenti à vous éloigner de moivous revenez ici sans y être rappelé; sans égard pour mes prièrespour mes raisonssans avoir même l'attention de m'en prévenirvous n'avez pas craint de m'exposer à une surprise dont l'effetquoique bien simple assurémentaurait pu être interprété défavorablement pour moipar les personnes qui nous entouraient. Ce moment d'embarras que vous aviez fait naîtreloin de chercher à en distraireou à le dissipervous avez paru mettre tous vos soins à l'augmenter encore. A tablevous choisissez précisément votre place à côté de la mienne: une légère indisposition me force d'en sortir avant les autres; et au lieu de respecter ma solitudevous engagez tout le monde à venir la troubler. Rentrée au salonsi je fais un pasje vous trouve à côté de moi; si je dis une parolec'est toujours vous qui me répondez. Le mot le plus indifférent vous sert de prétexte pour ramener une conversation que je ne voulais pas entendrequi pouvait même me compromettre: car enfinMonsieurquelque adresse que vous y mettiezce que je comprendsje crois que les autres peuvent aussi le comprendre.

Forcée ainsi par vous à l'immobilité et au silencevous n'en continuez pas moins de me poursuivre; je ne puis lever les yeux sans rencontrer les vôtres. Je suis sans cesse obligée de détourner mes regards; et par une inconséquence bien incompréhensiblevous fixez sur moi ceux du cercledans un moment où j'aurais voulu pouvoir même me dérober aux miens.

Et vous vous plaignez de mes procédés! et vous vous étonnez de mon empressement à vous fuir! Ah! blâmez-moi plutôt de mon indulgenceétonnez-vous que je ne sois pas partie au moment de votre arrivée. Je l'aurais dû peut-êtreet vous me forcerez à ce parti violent mais nécessairesi vous ne cessez enfin des poursuites offensantes. Nonje n'oublie pointje n'oublierai jamais ce que je me doisce que je dois à des nœuds que j'ai formésque je respecte et que je chéris; et je vous prie de croire quesi jamais je me trouvais réduite à ce choix malheureux de les sacrifier ou de me sacrifier moi-mêmeje ne balancerais pas un instant. AdieuMonsieur.

De ...ce 16 septembre l7**.


LETTRE LXXIX

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Je comptais aller à la chasse ce matin: mais il fait un temps détestable. Je n'ai pour toute lecture qu'un Roman nouveauqui ennuierait même une Pensionnaire. On déjeunera au plus tôt dans deux heures: ainsi malgré ma longue Lettre d'hierje vais encore causer avec vous. Je suis bien sûr de ne pas vous ennuyercar je vous parlerai du très joli Prévan .

Comment n'avez-vous pas su sa fameuse aventurecelle qui a séparé les inséparables . Je parie que vous vous la rappellerez au premier mot. La voici pourtantpuisque vous la désirez.

Vous vous souvenez que tout Paris s'étonnait que trois femmestoutes trois joliesayant toutes trois les mêmes talentset pouvant avoir les mêmes prétentionsrestassent intimement liées entre elles depuis le moment de leur entrée dans le monde. On crut d'abord en trouver la raison dans leur extrême timidité: mais bientôtentourées d'une cour nombreuse dont elles partageaient les hommageset éclairées sur leur valeur par l'empressement et les soins dont elles étaient l'objetleur union n'en devint pourtant que plus forte; et l'on eût dit que le triomphe de l'une était toujours celui des deux autres. On espérait au moins que le moment de l'amour amènerait quelque rivalité. Nos agréables se disputaient l'honneur d'être la pomme de discorde; et moi-mêmeje me serais mis alors sur les rangssi la grande faveur où la Comtesse de ... s'éleva dans ce même tempsm'eût permis de lui être infidèle avant d'avoir obtenu l'agrément que je demandais.

Cependant nos trois Beautésdans le même carnavalfirent leur choix comme de concert; et loin qu'il excitât les orages qu'on s'en était promisil ne fit que rendre leur amitié plus intéressantepar le charme des confidences.

La foule des prétendants malheureux se joignit alors à celle des femmes jalouseset la scandaleuse constance fut soumise à la censure publique. Les uns prétendaient que dans cette société des inséparables (ainsi la nommait-on alors)la loi fondamentale était la communauté de bienset que l'amour même y était soumis; d'autres assuraient que les trois Amantsexempts de rivauxne l'étaient pas de rivales: on alla même jusqu'à dire qu'ils n'avaient été admis que par décenceet n'avaient obtenu qu'un titre sans fonction.

Ces bruitsvrais ou fauxn'eurent pas l'effet qu'on s'en était promis. Les trois couplesau contrairesentirent qu'ils étaient perdus s'ils se séparaient dans ce moment; ils prirent le parti de faire tête à l'orage. Le publicqui se lasse de toutse lassa bientôt d'une satire infructueuse. Emporté par sa légèreté naturelleil s'occupa d'autres objets: puisrevenant à celui-ci avec son inconséquence ordinaireil changea la critique en éloge. Comme ici tout est de model'enthousiasme gagna; il devenait un vrai délirelorsque Prévan entreprit de vérifier ces prodigeset de fixer sur eux l'opinion publique et la sienne.

Il rechercha donc ces modèles de perfection. Admis facilement dans leur sociétéil en tira un favorable augure. Il savait assez que les gens heureux ne sont pas d'un accès si facile. Il vit bientôten effetque ce bonheur si vanté étaitcomme celui des Roisplus envié que désirable. Il remarqua queparmi ces prétendus inséparableson commençait à rechercher les plaisirs du dehorsqu'on s'y occupait même de distraction; et il en conclut que les liens d'amour ou d'amitié étaient déjà relâchés ou rompuset que ceux de l'amour- propre et de l'habitude conservaient seuls quelque force.

Cependant les femmesque le besoin rassemblaitconservaient entre elles l'apparence de la même intimité: mais les hommesplus libres dans leurs démarchesretrouvaient des devoirs à remplir ou des affaires à suivre; ils s'en plaignaient encoremais ne s'en dispensaient pluset rarement les soirées étaient complètes.

Cette conduite de leur part fut profitable à l'assidu Prévanquiplacé naturellement auprès de la délaissée du jourtrouvait à offrir alternativementet selon les circonstancesle même hommage aux trois amies. Il sentit facilement que faire un choix entre ellesc'était se perdre; que la fausse honte de se trouver la première infidèle effaroucherait la préférée; que la vanité blessée des deux autres les rendrait ennemies du nouvel Amantet qu'elles ne manqueraient pas de déployer contre lui la sévérité des grands principes; enfinque la jalousie ramènerait à coup sûr les soins d'un rival qui pouvait être encore à craindre. Tout fût devenu obstacle; tout devenait facile dans son triple projet; chaque femme était indulgenteparce qu'elle y était intéresséechaque hommeparce qu'il croyait ne pas l'être.

Prévanqui n'avait alors qu'une seule femme à sacrifierfut assez heureux pour qu'elle prît de la célébrité. Sa qualité d'étrangère et l'hommage d'un grand Prince assez adroitementrefusé avaient fixé sur elle l'attention de la Cour et de la Ville; son Amant en partageait l'honneuret en profita auprès de ses nouvelles Maîtresses. La seule difficulté était de mener de front ces trois intriguesdont la marche devait forcément se régler sur la plus tardive; en effetje tiens d'un de ses confidents que sa plus grande peine fut d'en arrêter unequi se trouva prête à éclore près de quinze jours avant les autres.

Enfin le grand jour arriva. Prévanqui avait obtenu les trois aveuxse trouvait déjà maître des démarcheset les régla comme vous allez voir. Des trois marisl'un était absentl'autre partait le lendemain au point du jourle troisième était à la Ville. Les inséparables amies devaient souper chez la veuve future; mais le nouveau Maître n'avait pas permis que les anciens Serviteurs y fussent invités. Le matin même de ce jouril fait trois lots des Lettres de sa Belleil accompagne l'un du portrait qu'il avait reçu d'elle le second d'un chiffre amoureux qu'elle-même avait peintle troisième d'une boucle de ses cheveux; chacune reçut pour complet ce tiers de sacrificeet consentiten échangeà envoyer à l'Amant disgracié une Lettre éclatante de rupture.

C'était beaucoup; ce n'était pas assez. Celle dont le mari était à la Ville ne pouvait disposer que de la journée; il fut convenu qu'une feinte indisposition la dispenserait d'aller souper chez son amieet que la soirée serait toute à Prévan: la nuit fut accordée par celle dont le mari fut absent et le point du jourmoment du départ du troisième épouxfut marqué par la dernièrepour l'heure du Berger.

Prévan qui ne néglige riencourt ensuite chez la belle étrangèrey porte et y fait naître l'humeur dont il avait besoinet n'en sort qu'après avoir établi une querelle qui lui assure vingt-quatre heures de liberté. Ses dispositions ainsi faitesil rentra chez luicomptant prendre quelque repos; d'autres affaires l'y attendaient.

Les Lettres de rupture avaient été un coup de lumière pour les Amants disgraciés: chacun d'eux ne pouvait douter qu'il n'eût été sacrifié à Prévan; et le dépit d'avoir été jouése joignant à l'humeur que donne presque toujours la petite humiliation d'être quittétous troissans se communiquermais comme de concertavaient résolu d'en avoir raisonet pris le parti de la demander à leur fortuné rival.

Celui-ci trouva donc chez lui les trois cartels; il les accepta loyalement: mais ne voulant perdre ni les plaisirsni l'éclat de cette aventureil fixa les rendez- vous au lendemain matinet les assigna tous les trois au même lieu et à la même heure. Ce fut à une des portes du bois de Boulogne.

Le soir venuil courut sa triple carrière avec un succès égal; au moins s'est-il vanté depuis que chacune de ses nouvelles Maîtresses avait reçu trois fois le gage et le serment de son amour. Icicomme vous le jugez bienles preuves manquent à l'histoire; tout ce que peut faire l'Historien impartialc'est de faire remarquer au Lecteur incrédule que la vanité et l'imagination exaltées peuvent enfanter des prodigeset de plusque la matinée qui devait suivre une si brillante nuitparaissait devoir dispenser de ménagement pour l'avenir. Quoi qu'il en soitles faits suivants ont plus de certitude.

Prévan se rendit exactement au rendez-vous qu'il avait indiqué; il y trouva ses trois rivauxun peu surpris de leur rencontreet peut-être chacun d'eux déjà consolé en partieen se voyant des compagnons d'infortune. Il les aborda d'un air affable et cavalieret leur tint ce discoursqu'on m'a rendu fidèlement:

" Messieursleur dit-ilen vous trouvant rassemblés icivous avez deviné sans doute que vous aviez tous trois le même sujet de plainte contre moi. Je suis prêt à vous rendre raison. Que le sort décideentre vousqui des trois tentera le premier une vengeance à laquelle vous avez tous un droit égal. Je n'ai amené ici ni secondni témoins. Je n'en ai point pris pour l'offense; je n'en demande point pour la réparation. " Puis cédant à son caractère joueur: " Je saisajouta-t-ilqu'on gagne rarement le sept et le va ; mais quel que soit le sort qui m'attendon a toujours assez vécuquand on a eu le temps d'acquérir l'amour des femmes et l'estime des hommes. "

Pendant que ses adversaires étonnés se regardaient en silenceet que leur délicatesse calculait peut-être que ce triple combat ne laissait pas la partie égalePrévan reprit la parole: " Je ne vous cache pascontinua-t-il doncque la nuit que je viens de passer m'a cruellement fatigué. Il serait généreux à vous de me permettre de réparer mes forces. J'ai donné mes ordres pour qu'on tînt ici un déjeuner prêt; faites-moi l'honneur de l'accepter. Déjeunons ensembleet surtout déjeunons gaiement. On peut se battre pour de semblables bagatelles; mais elles ne doivent pasje croisaltérer notre humeur. "

Le déjeuner fut accepté. Jamaisdit-onPrévan ne fut plus aimable. Il eut l'adresse de n'humilier aucun de ses rivaux; de leur persuader que tous eussent eu facilement les mêmes succèset surtout de les faire convenir qu'ils n'en eussent pas plus que lui laissé échapper l'occasion. Ces faits une fois avouéstout s'arrangeait de soi-même. Aussi le déjeuner n'était-il pas finiqu'on y avait déjà répété dix fois que de pareilles femmes ne méritaient pas que d'honnêtes gens se battissent pour elles. Cette idée amena la cordialité; le vin la fortifia; si bien que peu de moments aprèsce ne fut pas assez de n'avoir plus de rancuneon se jura amitié sans réserve.

Prévanqui sans doute aimait bien autant ce dénouement que l'autrene voulait pourtant y rien perdre de sa célébrité. En conséquencepliant adroitement ses projets aux circonstances: " En effetdit-il aux trois offensésce n'est pas de moimais de vos infidèles Maîtresses que vous avez à vous venger. Je vous en offre l'occasion. Déjà je ressenscomme vous-mêmesune injure que bien tôt je partagerai: car si chacun de vous n'a pu parvenir à en fixer une seulepuis-je espérer de les fixer toutes trois? Votre querelle devient la mienne. Acceptez pour ce soir un souper dans ma petite maisonet j'espère ne pas différer plus long temps votre vengeance. " On voulut le faire expliquer: mais luiavec ce ton de supériorité que la circonstance l'autorisait à prendre: " Messieursrépondit-ilje crois vous avoir prouvé que j'avais quelque esprit de conduite; reposez-vous sur moi. " Tous consentirent; et après avoir embrassé leur nouvel amiils se séparèrent jusqu'au soiren attendant l'effet de ses promesses.

Celui-cisans perdre de tempsretourne à Pariset vasuivant l'usagevisiter ses nouvelles conquêtes. Il obtint de toutes trois qu'elles viendraient le soir même souper en tête-à-tête à sa petite maison. Deux d'entre elles firent bien quelques difficultésmais que reste-t-il à refuser le lendemain? Il donna le rendez-vous à une heure de distancetemps nécessaire à ses projets. Après ces préparatifsil se retirafit avertir les trois autres conjuréset tous quatre allèrent gaiement attendre leurs victimes.

On entend arriver la première. Prévan se présente seulla reçoit avec l'air de l'empressementla conduit jusque dans le sanctuaire dont elle se croyait la Divinité; puisdisparaissant sur un léger prétexteil se fait remplacer aussitôt par l'Amant outragé.

Vous jugez que la confusion d'une femme qui n'a point encore l'usage des aventures rendaiten ce momentle triomphe bien facile: tout reproche qui ne fut pas fait fut compté pour une grâce; et l'esclave fugitivelivrée de nouveau à son ancien maîtrefut trop heureuse de pouvoir espérer son pardonen reprenant sa première chaîne. Le traité de paix se ratifia dans un lieu plus solitaireet la scènerestée videfut alternativement remplie par les autres Acteursà peu près de la même manièreet surtout avec le même dénouement.

Chacune des femmes pourtant se croyait encore seule en jeu. Leur étonnement et leur embarras augmentèrentquandau moment du souperles trois couples se réunirent; mais la confusion fut au comblequand Prévanqui reparut au milieu de touseut la cruauté de faire aux trois infidèles des excusesquien livrant leur secretleur apprenaient entièrement jusqu'à quel point elles avaient été jouées.

Cependant on se mit à tableet peu après la contenance revint: les hommes se livrèrentles femmes se soumirent. Tous avaient la haine dans le cœur; mais les propos n'en étaient pas moins tendres: la gaieté éveilla le désirquià son tourlui prêta de nouveaux charmes. Cette étonnante orgie dura jusqu'au matin; et quand on se séparales femmes durent se croire pardonnées: mais les hommesqui avaient conservé leur ressentimentfirent dès le lendemain une rupture qui n'eut point de retour; et non contents de quitter leurs légères Maîtressesils achevèrent leur vengeanceen publiant leur aventure. Depuis ce tempsune d'elles est au Couventet les deux autres languissent exilées dans leurs Terres.

Voilà l'histoire de Prévan; c'est à vous de voir si vous voulez ajouter à sa gloireet vous atteler à son char de triomphe. Votre Lettre m'a vraiment donné de l'inquiétudeet j'attends avec impatience une réponse plus sage et plus claire à la dernière que je vous ai écrite.

Adieuma belle amieméfiez-vous des idées plaisantes ou bizarres qui vous séduisent toujours trop facilement. Songez quedans la carrière que vous courezl'esprit ne suffit pasqu'une seule imprudence y devient un mal sans remède. Souffrez enfin que la prudente amitié soit quelquefois le guide de vos plaisirs.

Adieu. Je vous aime pourtant comme si vous étiez raisonnable.

De ...ce 18 septembre 17**


LETTRE LXXX

LE CHEVALIER DANCENY A CECILE VOLANGES

Cécilema chère Cécilequand viendra le temps de nous revoir? qui m'apprendra à vivre loin de vous? qui m'en donnera la force et le courage? Jamaisnonjamaisje ne pourrai supporter cette fatale absence. Chaque jour ajoute à mon malheur et n'y point voir de terme! Valmont qui m'avait promis des secoursdes consolationsValmont me négligeet peut-être m'oublie. Il est auprès de ce qu'il aime; il ne sait plus ce qu'on souffre quand on en est éloigné. En me faisant passer votre dernière Lettreil ne m'a point écrit. C'est lui pourtant qui doit m'apprendre quand je pourrai vous voir et par quel moyen. N'a-t-il donc rien à me dire? Vous-mêmevous ne m'en parlez passerait-ce que vous n'en partagez plus le désir? Ah! CécileCécileje suis bien malheureux. Je vous aime plus que jamais: mais cet amourqui fait le charme de ma vieen devient le tourment.

Nonje ne peux plus vivre ainsiil faut que je vous voieil le fautne fût-ce qu'un moment. Quand je me lèveje me dis; " Je ne la verrai pas. " Je me couche en disant: " Je ne l'ai point vue. " Les journées si longues n'ont pas un moment pour le bonheur. Tout est privationtout est regrettout est désespoir; et tous ces maux me viennent d'où j'attendais tous mes plaisirs! Ajoutez à ces peines mortelles mon inquiétude sur les vôtreset vous aurez une idée de ma situation. Je pense à vous sans cesseet n'y pense jamais sans trouble. Si je vous vois affligéemalheureuseje souffre de tous vos chagrins; si je vous vois tranquille et consoléece sont les miens qui redoublent. Partout je trouve le malheur.

Ah! qu'il n'en était pas ainsiquand vous habitiez les mêmes lieux que moi! Tout alors était plaisir. La certitude de vous voir embellissait même les moments de l'absence; le temps qu'il fallait passer loin de vous m'approchait de vous en s'écoulant. L'emploi que j'en faisais ne vous était jamais étranger. Si je remplissais des devoirsils me rendaient plus digne de vous; si je cultivais quelque talentj'espérais vous plaire davantage. Lors même que les distractions du monde m'emportaient loin de vousje n'en étais point séparé. Au Spectacleje cherchais à deviner ce qui vous aurait plu; un concert me rappelait vos talents et nos si douces occupations.

Dans le cerclecomme aux promenadesje saisissais la plus légère ressemblance. Je vous comparais à tout; partout vous aviez l'avantage. Chaque moment du jour était marqué par un hommage nouveauet chaque soir j'en apportais le tribut à vos pieds.

A présentque me reste-t-il? des regrets douloureuxdes privations éternelleset un léger espoir que le silence de Valmont diminueque le vôtre change en inquiétude. Dix lieues seulement nous séparentet cet espace si facile à franchir devient pour moi seul un obstacle insurmontable! et quandpour m'aider à le vaincrej'implore mon amima Maîtressetous deux restent froids et tranquilles! Loin de me secouririls ne me répondent même pas.

Qu'est donc devenue l'amitié active de Valmont? que sont devenussurtoutvos sentiments si tendreset qui vous rendaient si ingénieuse pour trouver les moyens de nous voir tous les jours? Quelquefoisje m'en souvienssans cesser d'en avoir le désirje me trouvais forcé de le sacrifier à des considérationsà des devoirs; que ne me disiez-vous pas alors? par combien de prétextes ne combattiez-vous pas mes raisons! Et qu'il vous en souviennema Céciletoujours mes raisons cédaient à vos désirs. Je ne m'en fais point un mérite! je n'avais pas même celui du sacrifice. Ce que vous désiriez d'obtenirje brûlais de l'accorder. Mais enfin je demande à mon tour: et quelle est cette demande? de vous voir un momentde vous renouveler et de recevoir le serment d'un amour éternel. N'est-ce donc plus votre bonheur comme le mien? Je repousse cette idée désespérantequi mettrait le comble à mes maux. Vous m'aimezvous m'aimerez toujours; je le croisj'en suis sûrje ne veux jamais en douter: mais ma situation est affreuse et je ne puis la soutenir plus longtemps. AdieuCécile.

Parisce 18 septembre 17**


LETTRE LXXXI

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

Que vos craintes me causent de pitié! Combien elles me prouvent ma supériorité sur vous! et vous voulez m'enseignerme conduire? Ah! mon pauvre Valmontquelle distance il y a encore de vous à moi! Nontout l'orgueil de votre sexe ne suffirait pas pour remplir l'intervalle qui nous sépare. Parce que vous ne pourriez exécuter mes projetsvous les jugez impossibles! Etre orgueilleux et faibleil te sied bien de vouloir calculer mes moyens et juger de mes ressources! Au vraiVicomtevos conseils m'ont donné de l'humeuret je ne puis vous le cacher.

Que pour masquer votre incroyable gaucherie auprès de votre Présidentevous m'étaliez comme un triomphe d'avoir déconcerté un moment cette femme timide et qui vous aimej'y consens; d'en avoir obtenu un regardun seul regardje souris et vous le passe. Que sentantmalgré vousle peu de valeur de votre conduitevous espériez la dérober à mon attentionen me flattant de l'effort sublime de rapprocher deux enfants quitous deuxbrûlent de se voiret quisoit dit en passantdoivent à moi seule l'ardeur de ce désirje le veux bien encore.

Qu'enfin vous vous autorisiez de ces actions d'éclatpour me dire d'un ton doctoral qu'il vaut mieux employer son temps à exécuter ses projets qu'à les raconter ; cette vanité ne me nuit paset je la pardonne. Mais que vous puissiez croire que j'aie besoin de votre prudenceque je m'égarerais en ne déférant pas à vos avisque je dois leur sacrifier un plaisirune fantaisie: en véritéVicomtec'est aussi vous trop enorgueillir de la confiance que je veux bien avoir en vous!

Et qu'avez-vous donc fait que je n'aie surpassé mille fois? Vous avez séduitperdu même beaucoup de femmes: mais quelles difficultés avez-vous eues à vaincre? quels obstacles à surmonter? où est le mérite qui soit véritablement à vous? Une belle figurepur effet du hasard; des grâcesque l'usage donne presque toujoursde l'esprit à la véritémais auquel du jargon suppléerait au besoin; une impudence assez louablemais peut-être uniquement due à la facilité de vos premiers succès; si je ne me trompevoilà tous vos moyens: carpour la célébrité que vous avez pu acquérirvous n'exigerez pasje croisque je compte pour beaucoup l'art de faire naître ou de saisir l'occasion d'un scandale.

Quant à la prudenceà la finesseje ne parle pas de moi: mais quelle femme n'en aurait pas plus que vous? Eh! votre Présidente vous mène comme un enfant.

Croyez-moiVicomteon acquiert rarement les qualités dont on peut se passer. Combattant sans risquevous devez agir sans précaution. Pour vous autres hommesles défaites ne sont que des succès de moins. Dans cette partie si inégalenotre fortune est de ne pas perdreet votre malheur de ne pas gagner. Quand je vous accorderais autant de talents qu'à nousde combien encore ne devrions-nous pas vous surpasserpar la nécessité où nous sommes d'en faire un continuel usage!

Supposonsj'y consensque vous mettiez autant d'adresse à nous vaincreque nous à nous défendre ou à cédervous conviendrez au moins qu'elle vous devient inutile après le succès. Uniquement occupé de votre nouveau goûtvous vous y livrez sans craintesans réserve: ce n'est pas à vous que sa durée importe.

En effetces liens réciproquement donnés et reçuspour parler le jargon de l'amourvous seul pouvezà votre choixles resserrer ou les rompre: heureuses encoresi dans votre légèretépréférant le mystère à l'éclatvous vous contentez d'un abandon humiliantet ne faites pas de l'idole de la veille la victime du lendemain.

Mais qu'une femme infortunée sente la première le poids de sa chaînequels risques n'a-t-elle pas à courirsi elle tente de s'y soustrairesi elle ose seulement la soulever? Ce n'est qu'en tremblant qu'elle essaie d'éloigner d'elle l'homme que son cœur repousse avec effort. S'obstine-t-il à resterce qu'elle accordait à l'amouril faut le livrer à la crainte:

Ses bras s'ouvrent encorquand son cœur est fermé.

Sa prudence doit dénouer avec adresse ces mêmes liens que vous auriez rompus. A la merci de son ennemielle est sans ressources'il est sans générosité: et comment en espérer de luilorsquesi quelquefois on le loue d'en avoirjamais pourtant on ne le blâme d'en manquer?

Sans doutevous ne nierez pas ces vérités que leur évidence a rendues triviales. Si cependant vous m'avez vuedisposant des événements et des opinionsfaire de ces hommes si redoutables le jouet de mes caprices ou de mes fantaisies; ôter aux uns la volontéaux autres la puissance de me nuire; si j'ai su tour à touret suivant mes goûts mobilesattacher à ma suite ou rejeter loin de moi

Ces Tyrans détrônés devenus mes esclaves

[On ne sait si ce versainsi que celui qui se trouve plus haut Ses bras s'ouvrent encorquand son cœur est fermé sont des citations d'Ouvrages peu connus; ou s'ils font partie de la prose de Madame de Merteuil. Ce qui le ferait croirec'est la multitude de fautes de ce genre qui se trouvent dans toutes les Lettres de cette correspondance. Celles du Chevalier Danceny sont les seules qui en soient exemptes: peut-être quecomme il s'occupait quelquefois de Poésieson oreille plus exercée lui faisait éviter plus facilement ce défaut.] siau milieu de ces révolutions fréquentesma réputation s'est pourtant conservée pure; n'avez-vous pas dû en conclure quenée pour venger mon sexe et maîtriser le vôtrej'avais su me créer des moyens inconnus jusqu'à moi?

Ah! gardez vos conseils et vos craintes pour ces femmes à délireet qui se disent à sentiment; dont l'imagination exaltée ferait croire que la nature a placé leurs sens dans leur tête; quin'ayant jamais réfléchiconfondent sans cesse l'amour et l'Amant; quidans leur folle illusioncroient que celui-là seul avec qui elles ont cherché le plaisir en est l'unique dépositaire; et vraies superstitieusesont pour le Prêtre le respect et la foi qui n'est dû qu'à la Divinité.

Craignez encore pour celles quiplus vaines que prudentesne savent pas au besoin consentir à se faire quitter.

Tremblez surtout pour ces femmes actives dans leur oisivetéque vous nommez sensibleset dont l'amour s'empare si facilement et avec tant de puissance; qui sentent le besoin de s'en occuper encoremême lorsqu'elles n'en jouissent pas; et s'abandonnant sans réserve à la fermentation de leurs idéesenfantent par elles ces Lettres si doucesmais si dangereuses à écrire; et ne craignent pas de confier ces preuves de leur faiblesse à l'objet qui les cause: imprudentesquidans leur Amant actuelne savent pas voir leur ennemi futur.

Mais moiqu'ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées? quand m'avez-vous vue m'écarter des règles que je me suis prescriteset manquer à mes principes? je dis mes principeset je le dis à dessein: car ils ne sont pas comme ceux des autres femmesdonnés au hasardreçus sans examen et suivis par habitudeils sont le fruit de mes profondes réflexions; je les ai crééset je puis dire que je suis mon ouvrage.

Entrée dans le monde dans le temps oùfille encorej'étais vouée par état au silence et à l'inactionj'ai su en profiter pour observer et réfléchir. Tandis qu'on me croyait étourdie ou distraiteécoutant peu à la vérité les discours qu'on s'empressait à me tenirje recueillais avec soin ceux qu'on cherchait à me cacher.

Cette utile curiositéen servant à m'instruirem'apprit encore à dissimuler: forcée souvent de cacher les objets de mon attention aux yeux de ceux qui m'entouraientj'essayai de guider les miens à mon gré; j'obtins dès lors de prendre à volonté ce regard distrait que vous avez loué si souvent. Encouragée par ce premier succèsje tâchai de régler de même les divers mouvements de ma figure. Ressentais-je quelque chagrinje m'étudiais à prendre l'air de la sérénitémême celui de la joie; j'ai porté le zèle jusqu'à me causer des douleurs volontairespour chercher pendant ce temps l'expression du plaisir. Je me suis travaillée avec le même soin et plus de peinepour réprimer les symptômes d'une joie inattendue. C'est ainsi que j'ai su prendre sur ma physionomie cette puissance dont je vous ai vu quelquefois si étonné.

J'étais bien jeune encoreet presque sans intérêt: mais je n'avais à moi que ma penséeet je m'indignais qu'on pût me la ravir ou me la surprendre contre ma volonté. Munie de ces premières armesj'en essayai l'usage: non contente de ne plus me laisser pénétrerje m'amusais à me montrer sous des formes différentes; sûre de mes gestesj'observais mes discours; je réglai les uns et les autressuivant les circonstancesou même seulement suivant mes fantaisies: dès ce momentma façon de penser fut pour moi seuleet je ne montrai plus que celle qu'il m'était utile de laisser voir.

Ce travail sur moi-même avait fixé mon attention sur l'expression des figures et le caractère des physionomies; et j'y gagnai ce coup d'oeil pénétrantauquel l'expérience m'a pourtant appris à ne pas me fier entièrement; mais quien toutm'a rarement trompée.

Je n'avais pas quinze ansje possédais déjà les talents auxquels la plus grande partie de nos Politiques doivent leur réputationet je ne me trouvais encore qu'aux premiers éléments de la science que je voulais acquérir.

Vous jugez bien quecomme toutes les jeunes fillesje cherchais à deviner l'amour et ses plaisirs: mais n'ayant jamais été au Couventn'ayant point de bonne amieet surveillée par une mère vigilanteje n'avais que des idées vagues et que je ne pouvais fixer; la nature mêmedont assurément je n'ai eu qu'à me louer depuisne me donnait encore aucun indice. On eût dit qu'elle travaillait en silence à perfectionner son ouvrage. Ma tête seule fermentait; je ne désirais pas de jouirje voulais savoir; le désir de m'instruire m'en suggéra les moyens.

Je sentis que le seul homme avec qui je pouvais parler sur cet objetsans me compromettreétait mon Confesseur. Aussitôt je pris mon parti; je surmontai ma petite honte; et me vantant d'une faute que je n'avais pas commiseje m'accusai d'avoir fait tout ce que font les femmes . Ce fut mon expression; mais en parlant ainsi je ne savais en vérité quelle idée j'exprimais. Mon espoir ne fut ni tout à fait trompéni entièrement remplila crainte de me trahir m'empêchait de m'éclairer: mais le bon Père me fit le mal si grand que j'en conclus que le plaisir devait être extrême; et au désir de le connaître succéda celui de le goûter.

Je ne sais où ce désir m'aurait conduite; et alors dénuée d'expériencepeut- être une seule occasion m'eût perdue: heureusement pour moima mère m'annonça peu de jours après que j'allais me marier; sur-le-champ la certitude de savoir éteignit ma curiositéet j'arrivai vierge entre les bras de M. de Merteuil.

J'attendais avec sécurité le moment qui devait m'instruireet j'eus besoin de réflexion pour montrer de l'embarras et de la crainte. Cette première nuitdont on se fait pour l'ordinaire une idée si cruelle ou si douce ne me présentait qu'une occasion d'expérience: douleur et plaisirj'observai tout exactementet ne voyais dans ces diverses sensations que des faits à recueillir et à méditer.

Ce genre d'étude parvint bientôt à me plaire: mais fidèle à mes principeset sentant peut-être par instinctque nul ne devait être plus loin de ma confiance que mon marije résoluspar cela seul que j'étais sensiblede me montrer impassible à ses yeux. Cette froideur apparente fut par la suite le fondement inébranlable de son aveugle confiance: j'y joignispar une seconde réflexionl'air d'étourderie qu'autorisait mon âge; et jamais il ne me jugea plus enfant que dans les moments où je le jouais avec plus d'audace.

Cependantje l'avoueraije me laissai d'abord entraîner par le tourbillon du mondeet je me livrai tout entière à ses distractions futiles. Mais au bout de quelques moisM. de Merteuil m'ayant menée à sa triste campagnela crainte de l'ennui fit revenir le goût de l'étude; et ne m'y trouvant entourée que de gens dont la distance avec moi me mettait à l'abri de tout soupçonj'en profitai pour donner un champ plus vaste à mes expériences. Ce fut làsurtoutque je m'assurai que l'amour que l'on nous vante comme la cause de nos plaisirs n'en est au plus que le prétexte.

La maladie de M. de Merteuil vint interrompre de si douces occupations; il fallut le suivre à la Villeoù il venait chercher des secours. Il mourutcomme vous savezpeu de temps après; et quoique à tout prendreje n'eusse pas à me plaindre de luije n'en sentis pas moins vivement le prix de la liberté qu'allait me donner mon veuvageet je me promis bien d'en profiter.

Ma mère comptait que j'entrerais au Couventou reviendrais vivre avec elle. Je refusai l'un et l'autre parti; et tout ce que j'accordai à la décence fut de retourner dans cette même campagne où il me restait bien encore quelques observations à faire.

Je les fortifiai par le secours de la lecture: mais ne croyez pas qu'elle fût toute du genre que vous la supposez. J'étudiai nos mœurs dans les Romans; nos opinions dans les Philosophes; je cherchai même dans les Moralistes les plus sévères ce qu'ils exigeaient de nouset je m'assurai ainsi de ce qu'on pouvait fairede ce qu'on devait penser et de ce qu'il fallait paraître. Une fois fixée sur ces trois objetsle dernier seul présentait quelques difficultés dans son exécution; j'espérai les vaincre et j'en méditai les moyens.

Je commençais à m'ennuyer de mes plaisirs rustiquestrop peu variés pour ma tête active; je sentais un besoin de coquetterie qui me raccommoda avec l'amour; non pour le ressentir à la véritémais pour l'inspirer et le feindre. En vain m'avait-on dit et avais-je lu qu'on ne pouvait feindre ce sentimentje voyais pourtant quepour y parveniril suffisait de joindre à l'esprit d'un Auteur le talent d'un Comédien. Je m'exerçai dans les deux genreset peut- être avec quelque succès: mais au lieu de rechercher les vains applaudissements du Théâtreje résolus d'employer à mon bonheur ce que tant d'autres sacrifiaient à la vanité.

Un an se passa dans ces occupations différentes. Mon deuil me permettant alors de reparaîtreje revins à la Ville avec mes grands projets; je ne m'attendais pas au premier obstacle que j'y rencontrai.

Cette longue solitudecette austère retraite avaient jeté sur moi un vernis de pruderie qui effrayait nos plus agréables; ils se tenaient à l'écartet me laissaient livrée à une foule d'ennuyeuxqui tous prétendaient à ma main. L'embarras n'était pas de les refuser; mais plusieurs de ces refus déplaisaient à ma familleet je perdais dans ces tracasseries intérieures le temps dont je m'étais promis un si charmant usage. Je fus donc obligéepour rappeler les uns et éloigner les autresd'afficher quelques inconséquenceset d'employer à nuire à ma réputation le soin que je comptais mettre à la conserver. Je réussis facilementcomme vous pouvez croire. Mais n'étant emportée par aucune passionje ne fis que ce que je jugeai nécessaire et mesurai avec prudence les doses de mon étourderie.

Dès que j'eus touché le but que je voulais atteindreje revins sur mes paset fis honneur de mon amendement à quelques-unes de ces femmes quidans l'impuissance d'avoir des prétentions à l'agrémentse rejettent sur celles du mérite et de la vertu. Ce fut un coup de partie qui me valut plus que je n'avais espéré. Ces reconnaissantes Duègnes s'établirent mes apologistes; et leur zèle aveugle pour ce qu'elles appelaient leur ouvrage fut porté au point qu'au moindre propos qu'on se permettait sur moitout le parti Prude criait au scandale et à l'injure. Le même moyen me valut encore le suffrage de nos femmes à prétentionsquipersuadées que je renonçais à courir la même carrière qu'ellesme choisirent pour l'objet de leurs élogestoutes les fois qu'elles voulaient prouver qu'elles ne médisaient pas de tout le monde.

Cependant ma conduite précédente avait ramené les Amants; et pour me ménager entre eux et mes fidèles protectricesje me montrai comme une femme sensiblemais difficileà qui l'excès de sa délicatesse fournissait des armes contre l'amour.

Alors je commençai à déployer sur le grand Théâtre les talents que je m'étais donnés. Mon premier soin fut d'acquérir le renom d'invincible. Pour y parvenirles hommes qui ne me plaisaient point furent toujours les seuls dont j'eus l'air d'accepter les hommages. Je les employais utilement à me procurer les honneurs de la résistancetandis que je me livrais sans crainte à l'Amant préféré. Maiscelui-làma feinte timidité ne lui a jamais permis de me suivre dans le monde; et les regards du cercle ont étéainsitoujours fixés sur l'Amant malheureux.

Vous savez combien je me décide vite: c'est pour avoir observé que ce sont presque toujours les soins antérieurs qui livrent le secret des femmes. Quoi qu'on puisse fairele ton n'est jamais le mêmeavant ou après le succès. Cette différence n'échappe point à l'observateur attentif et j'ai trouvé moins dangereux de me tromper dans le choixque de le laisser pénétrer. Je gagne encore par là d'ôter les vraisemblancessur lesquelles seules on peut nous juger.

Ces précautions et celle de ne jamais écrirede ne livrer jamais aucune preuve de ma défaitepouvaient paraître excessiveset ne m'ont jamais paru suffisantes. Descendue dans mon cœurj'y ai étudié celui des autres. J'y ai vu qu'il n'est personne qui n'y conserve un secret qu'il lui importe qui ne soit point dévoilé: vérité que l'Antiquité paraît avoir mieux connue que nouset dont l'histoire de Samson pourrait n'être qu'un ingénieux emblème. Nouvelle Dalilaj'ai toujourscomme elleemployé ma puissance à surprendre ce secret important. Hé! de combien de nos Samsons modernesne tiens-je pas la chevelure sous le ciseau! et ceux-làj'ai cessé de les craindre; ce sont les seuls que je me sois permis d'humilier quelquefois. Plus souple avec les autresl'art de les rendre infidèles pour éviter de leur paraître volageune feinte amitiéune apparente confiancequelques procédés généreuxl'idée flatteuse et que chacun conserve d'avoir été mon seul Amantm'ont obtenu leur discrétion. Enfinquand ces moyens m'ont manquéj'ai suprévoyant mes rupturesétouffer d'avancesous le ridicule ou la calomniela confiance que ces hommes dangereux auraient pu obtenir.

Ce que je vous dis làvous me le voyez pratiquer sans cesse; et vous doutez de ma prudence! Hé bien! rappelez-vous le temps où vous me rendîtes vos premiers soins: jamais hommage ne me flatta autant; je vous désirais avant de vous avoir vu. Séduite par votre réputationil me semblait que vous manquiez à ma gloire; je brûlais de vous combattre corps à corps. C'est le seul de mes goûts qui ait jamais pris un moment d'empire sur moi. Cependantsi vous eussiez voulu me perdre; quels moyens eussiez-vous trouvés? de vains discours qui ne laissent aucune trace après euxque votre réputation même eût aidé à rendre suspectset une suite de faits sans vraisemblancedont le récit sincère aurait eu l'air d'un Roman mal tissu. A la véritéje vous ai depuis livré tous mes secrets: mais vous savez quels intérêts nous unissentet si de nous deuxc'est moi qu'on doit taxer d'imprudence. [On saura dans la suiteLettre CLIInon pas le secret de M. de Valmont à peu près de quel genre il était; et le Lecteur sentira qu'on n'a pas pu l'éclaircir davantage sur cet objet]

Puisque je suis en train de vous rendre compteje veux le faire exactement. Je vous entends d'ici me dire que je suis au moins à la merci de ma Femme de chambre; en effetsi elle n'a pas le secret de mes sentimentselle a celui de mes actions. Quand vous m'en parlâtes jadisje vous répondis seulement que j'étais sûre d'elle; et la preuve que cette réponse suffit alors à votre tranquillitéc'est que vous lui avez confié depuiset pour votre comptedes secrets assez dangereux. Mais à présent que Prévan vous donne de l'ombrageet que la tête vous en tourneje me doute bien que vous ne me croyez plus sur parole. Il faut donc vous édifier.

Premièrementcette fille est ma sœur de laitet ce lien qui ne nous en paraît pas unn'est pas sans force pour les gens de cet état: de plusj'ai son secretet mieux encore; victime d'une folie de l'amourelle était perdue si je ne l'eusse sauvée. Ses parentstout hérissés d'honneurne voulaient pas moins que la faire enfermer. Ils s'adressèrent à moi. Je visd'un coup d'oeilcombien leur courroux pouvait m'être utile. Je le secondaiet sollicitai l'ordreque j'obtins. Puis passant tout à coup au parti de la clémence auquel j'amenai ses parentset profitant de mon crédit auprès du vieux Ministreje les fis tous consentir à me laisser dépositaire de cet ordreet maîtresse d'en arrêter ou demander l'exécutionsuivant que je jugerais du mérite de la conduite future de cette fille. Elle sait donc que j'ai son sort entre les mainset quandpar impossibleces moyens puissants ne l'arrêteraient pointn'est-il pas évident que sa conduite dévoilée et sa punition authentique ôteraient bientôt toute créance à ses discours?

A ces précautions que j'appelle fondamentaless'en joignent mille autresou locales ou d'occasionque la réflexion et l'habitude font trouver au besoin; dont le détail serait minutieuxmais dont la pratique est importanteet qu'il faut vous donner la peine de recueillir dans l'ensemble de ma conduitesi vous voulez parvenir à les connaître.

Mais de prétendre que je me sois donné tant de soins pour n'en pas retirer de fruits; qu'après m'être autant élevée au-dessus des autres femmes par mes travaux péniblesje consente à ramper comme elles dans ma marcheentre l'imprudence et la timidité; que surtout je pusse redouter un homme au point de ne plus voir mon salut que dans la fuite? NonVicomte; jamais. Il faut vaincre ou périr. Quant à Prévanje veux l'avoir et je l'aurai; il veut le direet il ne le dira pas: en deux motsvoilà notre Roman. Adieu.

De ...ce 20 septembre 17**


LETTRE LXXXII

CECILE VOLANGES AU CHEVALIER DANCENY

Mon Dieuque votre Lettre m'a fait de peine! J'avais bien besoin d'avoir tant d'impatience de la recevoir! J'espérais y trouver de la consolationet voilà que je suis plus affligée qu'avant de l'avoir reçue. J'ai bien pleuré en la lisant: ce n'est pas cela que je vous reproche; j'ai déjà bien pleuré des fois à cause de voussans que ça me fasse de la peine. Mais cette fois-cice n'est pas la même chose.

Qu'est-ce donc que vous voulez direque votre amour devient un tourment pour vousque vous ne pouvez plus vivre ainsini soutenir plus longtemps votre situation? Est-ce que vous allez cesser de m'aimerparce que cela n'est pas si agréable qu'autrefois? Il me semble que je ne suis pas plus heureuse que vousbien au contraire; et pourtant je ne vous aime que davantage. Si M. de Valmont ne vous a pas écritce n'est pas ma faute; je n'ai pas pu l'en prierparce que je n'ai pas été seule avec luiet que nous sommes convenus que nous ne nous parlerions jamais devant le monde: et çac'est encore pour vous; afin qu'il puisse faire le plus tôt ce que vous désirez. Je ne dis pas que je ne le désire pas aussiet vous devez en être bien sûr: mais comment voulez- vous que je fasse? Si vous croyez que c'est faciletrouvez donc le moyenje ne demande pas mieux.

Croyez-vous qu'il me soit bien agréable d'être grondée tous les jours par Mamanelle qui auparavant ne me disait jamais rienbien au contraire? A présentc'est pis que si j'étais au Couvent. Je m'en consolais pourtant en songeant que c'était pour vous; il y avait même des moments où je trouvais que j'en étais bien aise; mais quand je vois que vous êtes fâché aussiet ça sans qu'il y ait du tout de ma fauteje deviens plus chagrine que pour tout ce qui vient de m'arriver jusqu'ici.

Rien que pour recevoir vos Lettresc'est un embarrasque si M. de Valmont n'était pas aussi complaisant et aussi adroit qu'il l'estje ne saurais comment faire; et pour vous écrirec'est plus difficile encore. De toute la matinéeje n'ose pasparce que Maman est tout près de moiet qu'elle vient à tout moment dans ma chambre. Quelquefois je le peux l'après-midi; sous prétexte de chanter ou de jouer de la harpe; encore faut-il que j'interrompe à chaque ligne pour qu'on entende que j'étudie. Heureusement ma Femme de chambre s'endort quelquefois le soiret je lui dis que je me coucherai bien toute seuleafin qu'elle s'en aille et me laisse de la lumière. Et puisil faut que je me mette sous mon rideaupour qu'on ne puisse pas voir de clartéet puis que j'écoute au moindre bruit pour pouvoir tout cacher dans mon litsi on venait. Je voudrais que vous y fussiezpour voir! Vous verriez bien qu'il faut bien aimer pour faire ça. Enfinil est bien vrai que je fais tout ce que je peuxet que je voudrais en pouvoir faire davantage.

Assurémentje ne refuse pas de vous dire que je vous aime et que je vous aimerai toujours; jamais je ne l'ai dit de meilleur cœur; et vous êtes fâché! Vous m'aviez pourtant bien assuréavant que je vous l'eusse ditque cela suffisait pour vous rendre heureux. Vous ne pouvez pas le nier: c'est dans vos Lettres. Quoique je ne les aie plusje m'en souviens comme quand je les lisais tous les jours. Et parce que nous voilà absentsvous ne pensez plus de même! Mais cette absence ne durera pas toujourspeut-être? Mon Dieuque je suis malheureuse! et c'est bien vous qui en êtes cause!

A propos de vos Lettresj'espère que vous avez gardé celles que Maman m'a priseset qu'elle vous a renvoyées; il faudra bien qu'il vienne un temps où je ne serai plus si gênée qu'à présentet vous me les rendrez toutes. Comme je serai heureusequand je pourrai les garder toujourssans que personne ait rien à y voir! A présentje les remets à M. de Valmontparce qu'il y aurait trop à risquer autrement: malgré cela je ne lui en rends jamaisque cela ne me fasse bien de la peine.

Adieumon cher ami. Je vous aime de tout mon cœur. Je vous aimerai toute ma vie. J'espère qu'à présent vous n'êtes plus fâché; et si j'en étais sûreje ne le serais plus moi-même. Ecrivez-moi le plus tôt que vous pourrezcar je sens que jusque-là je serai toujours triste.

Du Château de ce 21 septembre 17**


LETTRE LXXXIII

LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRESIDENTE DE TOURVEL

De grâceMadamerenouons cet entretien si malheureusement rompu! Que je puisse achever de vous prouver combien je diffère de l'odieux portrait qu'on vous avait fait de moi; que je puissesurtoutjouir encore de cette aimable confiance que vous commenciez à me témoigner! Que de charmes vous savez prêter à la vertu! comme vous embellissez et faites chérir tous les sentiments honnêtes! Ah! c'est là votre séduction; c'est la plus forte; c'est la seule qui soità la foispuissante et respectable.

Sans doute il suffit de vous voirpour désirer de vous plaire; de vous entendre dans le cerclepour que ce désir augmente. Mais celui qui a le bonheur de vous connaître davantagequi peut quelquefois lire dans votre âmecède bientôt à un plus noble enthousiasmeet pénétré de vénération comme d'amouradore en vous l'image de toutes les vertus. Plus fait qu'un autrepeut-êtrepour les aimer et les suivreentraîné par quelques erreurs qui m'avaient éloigné d'ellesc'est vous qui m'en avez rapprochéqui m'en avez de nouveau fait sentir tout le charme: me ferez-vous un crime de ce nouvel amour? blâmerez-vous votre ouvrage? Vous reprocheriez-vous même l'intérêt que vous pourriez y prendre? Quel mal peut-on craindre d'un sentiment si puret quelles douceurs n'y aurait-il pas à le goûter?

Mon amour vous effraievous le trouvez violenteffréné? Tempérez-le par un amour plus doux; ne refusez pas l'empire que je vous offreauquel je jure de ne jamais me soustraireet quij'ose le croirene serait pas entièrement perdu pour la vertu. Quel sacrifice pourrait me paraître péniblesûr que votre cœur m'en garderait le prix? Quel est donc l'homme assez malheureux pour ne pas savoir jouir des privations qu'il s'impose; pour ne pas préférer un motun regard accordésà toutes les jouissances qu'il pourrait ravir ou surprendre! et vous avez cru que j'étais cet homme-là! et vous m'avez craint! Ah! pourquoi votre bonheur ne dépend-il pas de moi? comme je me vengerais de vousen vous rendant heureuse! Mais ce doux empirela stérile amitié ne le produit pas; il n'est dû qu'à l'amour.

Ce mot vous intimide! et pourquoi? un attachement plus tendreune union plus forteune seule pensée; le même bonheur comme les mêmes peinesqu'y a-t-il donc là d'étranger à votre âme? Tel est pourtant l'amour! tel est au moins celui que vous inspirez et que je ressens! C'est lui surtoutquicalculant sans intérêtsait apprécier les actions sur leur mérite et non sur leur valeur; trésor inépuisable des âmes sensiblestout devient précieuxfait par lui ou pour lui.

Ces vérités si faciles à saisirsi douces à pratiquerqu'ont-elles donc d'effrayant? Quelles craintes peut aussi vous causer un homme sensibleà qui l'amour ne permet plus un autre bonheur que le vôtre? C'est aujourd'hui l'unique vœu que je forme: je sacrifierai tout pour le remplirexcepté le sentiment qui l'inspire; et ce sentiment lui-mêmeconsentez à le partageret vous le réglerez à votre choix. Mais ne souffrons plus qu'il nous diviselorsqu'il devrait nous réunir. Si l'amitié que vous m'avez offerte n'est pas un vain mot; sicomme vous me le disiez hierc'est le sentiment le plus doux que votre âme connaisse; que ce soit elle qui stipule entre nousje ne la récuserai point: mais juge de l'amourqu'elle consente à l'écouter; le refus de l'entendre deviendrait une injusticeet l'amitié n'est point injuste.

Un second entretien n'aura pas plus d'inconvénients que le premier: le hasard peut encore en fournir l'occasion; vous pourriez vous-même en indiquer le moment. Je veux croire que j'ai tort; n'aimerez-vous pas mieux me ramener que me combattreet doutez-vous de ma docilité? Si ce tiers importun ne fût pas venu nous interromprepeut-être serais-je déjà entièrement revenu à votre avis; qui sait jusqu'où peut aller votre pouvoir?

Vous le dirai-je? cette puissance invincibleà laquelle je me livre sans oser la calculerce charme irrésistiblequi vous rend souveraine de mes pensées comme de mes actionsil m'arrive quelquefois de les craindre. Hélas! cet entretien que je vous demandepeut-être est-ce à moi à le redouter! peut-être aprèsenchaîné par mes promessesme verrai-je réduit à brûler d'un amour que je sens bien qui ne pourra s'éteindresans oser même implorer votre secours! Ah! Madamede grâcen'abusez pas de votre empire! Mais quoi! si vous devez en être plus heureusesi je dois vous en paraître plus digne de vousquelles peines ne sont pas adoucies par ces idées consolantes! Ouije le sens; vous parler encorec'est vous donner contre moi de plus fortes armes; c'est me soumettre plus entièrement à votre volonté. Il est plus aisé de se défendre contre vos Lettres; ce sont bien vos mêmes discoursmais vous n'êtes pas là pour leur prêter des forces. Cependantle plaisir de vous entendre m'en fait braver le danger: au moins aurai-je ce bonheur d'avoir tout fait pour vousmême contre moi; et mes sacrifices deviendront un hommage. Trop heureux de vous prouver de mille manièrescomme je le sens de mille façonsquesans m'en exceptervous êtesvous serez toujours l'objet le plus cher à mon cœur.

Du Château de ce 23 septembre 17**


LETTRE LXXXIV

LE VICOMTE DE VALMONT A CECILE VOLANGES

Vous avez vu combien nous avons été contrariés hier. De toute la journée je n'ai pas pu vous remettre la Lettre que j'avais pour vous; j'ignore si j'y trouverai plus de facilité aujourd'hui. Je crains de vous compromettreen y mettant plus de zèle que d'adresse; et je ne me pardonnerais pas une imprudence qui vous deviendrait si fataleet causerait le désespoir de mon amien vous rendant éternellement malheureuse. Cependant je connais les impatiences de l'amour; je sens combien il doit être pénibledans votre situationd'éprouver quelque retard à la seule consolation que vous puissiez goûter dans ce moment. A force de m'occuper des moyens d'écarter les obstaclesj'en ai trouvé un dont l'exécution sera aiséesi vous y mettez quelque soin.

Je crois avoir remarqué que la clef de la porte de votre Chambrequi donne sur le corridorest toujours sur la cheminée de votre Maman. Tout deviendrait facile avec cette clefvous devez bien le sentir; mais à son défautje vous en procurerai une semblableet qui la suppléera. Il me suffirapour y parvenird'avoir l'autre une heure ou deux à ma disposition. Vous devez trouver aisément l'occasion de la prendreet pour qu'on ne s'aperçoive pas qu'elle manquej'en joins ici une à moiqui est assez semblablepour qu'on n'en voie pas la différenceà moins qu'on ne l'essaie; ce qu'on ne tentera pas. Il faudra seulement que vous ayez soin d'y mettre un rubanbleu et passécomme celui qui est à la vôtre.

Il faudrait tâcher d'avoir cette clef pour demain ou après-demainà l'heure du déjeuner; parce qu'il vous sera plus facile de me la donner alorset qu'elle pourra être remise à sa place pour le soirtemps où votre Maman pourrait y faire plus d'attention. Je pourrai vous la rendre au moment du dînersi nous nous entendons bien.

Vous savez que quand on passe du salon à la salle à mangerc'est toujours Madame de Rosemonde qui marche la dernière. Je lui donnerai la main. Vous n'aurez qu'à quitter votre métier de tapisserie lentementou bien laisser tomber quelque chosede façon à rester en arrière: vous saurez bien alors prendre la clefque j'aurai soin de tenir derrière moi. Il ne faudra pas négligeraussitôt après l'avoir prisede rejoindre ma vieille tanteet de lui faire quelques caresses. Si par hasard vous laissiez tomber cette clefn'allez pas vous déconcerter; je feindrai que c'est moiet je vous réponds de tout.

Le peu de confiance que vous témoigne votre Maman et ses procédés si durs envers vous autorisent de reste cette petite supercherie. C'est au surplus le seul moyen de continuer à recevoir les Lettres de Dancenyet à lui faire passer les vôtres; tout autre est réellement trop dangereuxet pourrait vous perdre tous deux sans ressource: aussi ma prudente amitié se reprocherait-elle de les employer davantage.

Une fois maîtres de la clefil nous restera quelques précautions à prendre contre le bruit de la porte et de la serrure: mais elles sont bien faciles. Vous trouverezsous la même armoire où j'avais mis votre papierde l'huile et une plume. Vous allez quelquefois chez vous à des heures où vous y êtes seule: il faut en profiter pour huiler la serrure et les gonds. La seule attention à avoirest de prendre garde aux taches qui déposeraient contre vous. Il faudra aussi attendre que la nuit soit venueparce quesi cela se fait avec l'intelligence dont vous êtes capableil n'y paraîtra plus le lendemain matin.

Si pourtant on s'en aperçoitn'hésitez pas à dire que c'est le Frotteur du Château. Il faudraitdans ce casspécifier le tempsmême les discours qu'il vous aura tenus: comme par exemplequ'il prend ce soin contre la rouillepour toutes les serrures dont on ne fait pas usage. Car vous sentez qu'il ne serait pas vraisemblable que vous eussiez été témoin de ce tracas sans en demander la cause. Ce sont ces petits détails qui donnent la vraisemblanceet la vraisemblance rend les mensonges sans conséquenceen ôtant le désir de les vérifier.

Après que vous aurez lu cette Lettreje vous prie de la relireet même de vous en occuper: d'abordc'est qu'il faut bien savoir ce qu'on veut bien faire; ensuitepour vous assurer que je n'ai rien omis. Peu accoutumé à employer la finesse pour mon compteje n'en ai pas grand usage; il n'a pas même fallu moins que ma vive amitié pour Dancenyet l'intérêt que vous inspirezpour me déterminer à me servir de ces moyensquelque innocents qu'ils soient. Je hais tout ce qui a l'air de la tromperie; c'est là mon caractère. Mais vos malheurs m'ont touché au point que je tenterai tout pour les adoucir.

Vous pensez bien quecette communication une fois établie entre nousil me sera bien plus facile de vous procureravec Dancenyl'entretien qu'il désire. Cependant ne lui parlez pas encore de tout ceci; vous ne feriez qu'augmenter son impatienceet le moment de la satisfaire n'est pas encore tout à fait venu. Vous lui devezje croisde la calmer plutôt que de l'aigrir. Je m'en rapporte là- dessus à votre délicatesse. Adieuma belle pupille: car vous êtes ma pupille. Aimez un peu votre tuteuret surtout ayez avec lui de la docilité; vous vous en trouverez bien. Je m'occupe de votre bonheuret soyez sûre que j'y trouverai le mien.

De ...ce 24 septembre 17**


LETTRE LXXXV

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

Enfin vous serez tranquille et surtout vous me rendrez justice. Ecoutezet ne me confondez plus avec les autres femmes. J'ai mis à fin mon aventure avec Prévan; à fin ! entendez-vous bien ce que cela veut dire? A présent vous allez juger qui de lui ou de moi pourra se vanter. Le récit ne sera pas si plaisant que l'action: aussi ne serait-il pas juste quetandis que vous n'avez fait que raisonner bien ou mal sur cette affaireil vous en revînt autant de plaisir qu'à moiqui y donnais mon temps et ma peine.

Cependantsi vous avez quelque grand coup à fairesi vous devez tenter quelque entreprise où ce Rival dangereux vous paraisse à craindrearrivez. Il vous laisse le champ libreau moins pour quelque temps; peut-être même ne se relèvera-t-il jamais du coup que je lui ai porté.

Que vous êtes heureux de m'avoir pour amie! Je suis pour vous une Fée bienfaisante. Vous languissez loin de la Beauté qui vous engage; je dis un motet vous vous retrouvez auprès d'elle. Vous voulez vous venger d'une femme qui vous nuit; je vous marque l'endroit où vous devez frapper et la livre à votre discrétion. Enfinpour écarter de la lice un concurrent redoutablec'est encore moi que vous invoquezet je vous exauce. En véritési vous ne passez pas votre vie à me remercierc'est que vous êtes un ingrat. Je reviens à mon aventure et la reprends d'origine.

Le rendez-vousdonné si hautà la sortie de l'Opéra [Voyez la Lettre LXXIV]fut entendu comme je l'avais espéré. Prévan s'y rendit; et quand la Maréchale lui dit obligeamment qu'elle se félicitait de le voir deux fois de suite à ses joursil eut soin de répondre que depuis Mardi soir il avait défait mille arrangementspour pouvoir ainsi disposer de cette soirée. A bon entendeursalut! Comme je voulais pourtant savoiravec plus de certitudesi j'étais ou non le véritable objet de cet empressement flatteurje voulus forcer le soupirant nouveau de choisir entre moi et son goût dominant. Je déclarai que je ne jouerais point; en effetil trouvade son côtémille prétextes pour ne pas jouer; et mon premier triomphe fut sur le lansquenet.

Je m'emparai de l'Evêque de ... pour ma conversation; je le choisis à cause de sa liaison avec le héros du jourà qui je voulais donner toute facilité de m'aborder. J'étais bien aise aussi d'avoir un témoin respectable qui pûtau besoindéposer de ma conduite et de mes discours. Cet arrangement réussit.

Après les propos vagues et d'usagePrévans'étant bientôt rendu maître de la conversationprit tour à tour différents tonspour essayer celui qui pourrait me plaire. Je refusai celui du sentimentcomme n'y croyant pas; j'arrêtai par mon sérieux sa gaieté qui me parut trop légère pour un début; il se rabattit sur la délicate amitié; et ce fut sous ce drapeau banal que nous commençâmes notre attaque réciproque.

Au moment du souperl'Evêquene descendait pas; Prévan me donna donc la mainet se trouva naturellement placé à table à côté de moi. Il faut être juste; il soutint avec beaucoup d'adresse notre conversation particulièreen ne paraissant s'occuper que de la conversation généraledont il eut l'air de faire tous les frais. Au desserton parla d'une Pièce nouvelle qu'on devait donner le Lundi suivant aux Français. Je témoignai quelques regrets de n'avoir pas ma loge; il m'offrit la sienne que je refusai d'abordcomme cela se pratique: à quoi il répondit assez plaisamment que je ne l'entendais pasqu'à coup sûr il ne ferait pas le sacrifice de sa loge à quelqu'un qu'il ne connaissait pasmais qu'il m'avertissait seulement que Madame la Maréchale en disposerait. Elle se prêta à cette plaisanterieet j'acceptai.

Remonté au salonil demandacomme vous pouvez croireune place dans cette loge; et comme la Maréchalequi le traite avec beaucoup de bontéla lui promit s'il était sage il en prit l'occasion d'une de ces conversations à double ententepour lesquelles vous m'avez vanté son talent. En effets'étant mis à ses genouxcomme un enfant soumisdisait-ilsous prétexte de lui demander ses avis et d'implorer sa raisonil dit beaucoup de choses flatteuses et assez tendresdont il m'était facile de me faire l'application. Plusieurs personnes ne s'étant pas remises au jeu l'après-souperla conversation fut plus générale et moins intéressante: mais nos yeux parlèrent beaucoup. Je dis nos yeux: je devrais dire les siens; car les miens n'eurent qu'un langagecelui de la surprise. Il dut penser que je m'étonnais et m'occupais excessivement de l'effet prodigieux qu'il faisait sur moi. Je crois que je le laissai fort satisfait; je n'étais pas moins contente.

Le Lundi suivantje fus aux Françaiscomme nous en étions convenus. Malgré votre curiosité littéraireje ne puis vous rien dire du Spectaclesinon que Prévan a un talent merveilleux pour la cajolerieet que la Pièce est tombée: voilà tout ce que j'y ai appris. Je voyais avec peine finir cette soiréequi réellement me plaisait beaucoup; et pour la prolongerj'offris à la Maréchale de venir souper chez moi: ce qui me fournit le prétexte de le proposer à l'aimable Cajoleurqui ne demanda que le temps de courirpour se dégagerjusque chez les Comtesses de P. [Voyez la lettre LXX]. Ce nom me rendit toute ma colère; je vis clairement qu'il allait commencer les confidences: je me rappelai vos sages conseils et me promis bien de poursuivre l'aventure; sûre que je le guérirais de cette dangereuse indiscrétion.

Etranger dans ma sociétéqui ce soir-là était peu nombreuseil me devait les soins d'usage; aussiquand on alla souperm'offrit-il la main. J'eus la maliceen l'acceptantde mettre dans la mienne un léger frémissementet d'avoirpendant ma marcheles yeux baissés et la respiration haute. J'avais l'air de pressentir ma défaiteet de redouter mon vainqueur. Il le remarqua à merveille; aussi le traître changea-t-il sur-le-champ de ton et de maintien. Il était galantil devint tendre. Ce n'est pas que les propos ne fussent à peu près les mêmes; la circonstance y forçait: mais son regarddevenu moins vifétait plus caressant; l'inflexion de sa voix plus douce; son sourire n'était plus celui de la finessemais du contentement. Enfin dans ses discourséteignant peu à peu le feu de la sailliel'esprit fit place à la délicatesse. Je vous le demandequ'eussiez-vous fait de mieux?

De mon côtéje devins rêveuseà tel point qu'on fut forcé de s'en apercevoiret quand on m'en fit le reprochej'eus l'adresse de m'en défendre maladroitementet de jeter sur Prévan un coup d'oeil promptmais timide et déconcertéet propre à lui faire croire que toute ma crainte était qu'il ne devinât la cause de mon trouble.

Après souperje profitai du temps où la bonne Maréchale contait une de ces histoires qu'elle conte toujourspour me placer sur mon Ottomanedans cet abandon que donne une tendre rêverie. Je n'étais pas fâchée que Prévan me vît ainsi; il m'honoraen effetd'une attention toute particulière. Vous jugez bien que mes timides regards n'osaient chercher les yeux de mon vainqueur: mais dirigés vers lui d'une manière plus humbleils m'apprirent bientôt que j'obtenais l'effet que je voulais produire. Il fallait encore lui persuader que je le partageais: aussiquand la Maréchale annonça qu'elle allait se retirerje m'écriai d'une voix molle et tendre: " Ah Dieu! j'étais si bien là! " Je me levai pourtant: mais avant de me séparer d'elleje lui demandai ses projetspour avoir un prétexte de dire les miens et de faire savoir que je resterais chez moi le surlendemain. Là-dessus tout le monde se sépara. Alors je me mis à réfléchir. Je ne doutais pas que Prévan ne profitât de l'espèce de rendez-vous que je venais de lui donner; qu'il n'y vînt d'assez bonne heure pour me trouver seuleet que l'attaque ne fût vive: mais j'étais bien sûre aussid'après ma réputationqu'il ne me traiterait pas avec cette légèreté quepour peu qu'on ait d'usageon n'emploie qu'avec les femmes à aventuresou celles qui n'ont aucune expérience; et je voyais mon succès certain s'il prononçait le mot d'amours'il avait la prétentionsurtoutde l'obtenir de moi. Qu'il est commode d'avoir affaire à vous autres gens à principes ! quelquefois un brouillon d'Amoureux vous déconcerte par sa timidité ou vous embarrasse par ses fougueux transports; c'est une fièvre quicomme l'autrea ses frissons et son ardeuret quelquefois varie dans ses symptômes. Mais votre marche réglée se devine si facilement! L'arrivéele maintienle tonles discoursje savais tout dès la veille. Je ne vous rendrai donc pas notre conversation que vous suppléerez aisément. Observez seulement quedans ma feinte défenseje l'aidais de tout mon pouvoir: embarraspour lui donner le temps de parler; mauvaises raisonspour être combattues; crainte et méfiancepour ramener les protestations; et ce refrain perpétuel de sa part je ne vous demande qu'un mot ; et ce silence de la miennequi semble ne le laisser attendre que pour le faire désirer davantage; au travers de tout celaune main cent fois prisequi se retire toujours et ne se refuse jamais. On passerait ainsi tout un jour; nous y passâmes une mortelle heure: nous y serions peut-être encore si nous n'avions entendu entrer un carrosse dans ma cour. Cet heureux contretemps renditcomme de raisonses instances plus vives; et moivoyant le moment arrivéoù j'étais à l'abri de toute surpriseaprès m'être préparée par un long soupirj'accordai le mot précieux. On annonçaet peu de temps aprèsj'eus un cercle assez nombreux.

Prévan me demanda de venir le lendemain matinet j'y consentis: mais soigneuse de me défendrej'ordonnai à ma Femme de chambre de rester tout le temps de cette visite dans ma chambre à coucherd'où vous savez qu'on voit tout ce qui se passe dans mon cabinet de toiletteet ce fut là que je le reçus. Libres dans notre conversationet ayant tous deux le même désirnous fûmes bientôt d'accord: mais il fallait se défaire de ce spectateur importun; c'était où je l'attendais.

Alorslui faisant à mon gré le tableau de ma vie intérieureje lui persuadai aisément que nous ne trouverions jamais un moment de liberté; et qu'il fallait regarder comme une espèce de miraclecelle dont nous avions joui hierqui même laisserait encore des dangers trop grands pour m'y exposerpuisque à tout moment on pouvait entrer dans mon salon. Je ne manquai pas d'ajouter que tous ces usages s'étaient établisparce quejusqu'à ce jourils ne m'avaient jamais contrariée; et j'insistai en même temps sur l'impossibilité de les changersans me compromettre aux yeux de mes Gens. Il essaya de s'attristerde prendre de l'humeurde me dire que j'avais peu d'amour; et vous devinez combien tout cela me touchait! Mais voulant frapper le coup décisifj'appelai les larmes à mon secours. Ce fut exactement le Zaïrevous pleurez . Cet empire qu'il se crut sur moiet l'espoir qu'il en conçut de me perdre à son grélui tinrent lieu de tout l'amour d'Orosmane.

Ce coup de théâtre passénous revînmes aux arrangements. Au défaut du journous nous occupâmes de la nuit: mais mon Suisse devenait un obstacle insurmontableet je ne permettais pas qu'on essayât de le gagner. Il me proposa la petite porte de mon jardin: mais je l'avais prévuet j'y créai un chien quitranquille et silencieux le jourétait un vrai démon la nuit. La facilité avec laquelle j'entrai dans tous ces détails était bien propre à l'enhardir; aussi vint-il à me proposer l'expédient le plus ridiculeet ce fut celui que j'acceptai.

D'abordson Domestique était sûr comme lui-même: en cela il ne trompait guèrel'un l'était bien autant que l'autre. J'aurais un grand souper chez moi; il y seraitil prendrait son temps pour sortir seul. L'adroit confident appellerait la voitureouvrirait la portière; et lui Prévanau lieu de monters'esquiverait adroitement. Son cocher ne pouvait s'en apercevoir en aucune façon; ainsi sorti pour tout le mondeet cependant resté chez moiil s'agissait de savoir s'il pourrait parvenir à mon appartement. J'avoue que d'abord mon embarras fut de trouvercontre ce projetd'assez mauvaises raisons pour qu'il pût avoir l'air de les détruire; il y répondit par des exemples. A l'entendrerien n'était plus ordinaire que ce moyen; lui-même s'en était beaucoup servi; c'était même celui dont il faisait le plus d'usagecomme le moins dangereux.

Subjuguée par ces autorités irrécusablesje convinsavec candeurque j'avais bien un escalier dérobé qui conduisait très près de mon boudoir; que je pouvais y laisser la clefet qu'il lui serait possible de s'y enfermeret d'attendresans beaucoup de risquesque mes Femmes fussent retirées; et puispour donner plus de vraisemblance à mon consentementle moment d'après je ne voulais plusje ne revenais à consentir qu'à condition d'une soumission parfaited'une sagesse... Ah! quelle sagesse! Enfin je voulais bien lui prouver mon amourmais non pas satisfaire le sien.

La sortiedont j'oubliais de vous parlerdevait se faire par la petite porte du jardin: il ne s'agissait que d'attendre le point du jourle Cerbère ne dirait plus mot. Pas une âme ne passe à cette heure-làet les gens sont dans le plus fort du sommeil. Si vous vous étonnez de ce tas de mauvais raisonnementsc'est que vous oubliez notre situation réciproque. Qu'avions-nous besoin d'en faire de meilleurs? Il ne demandait pas mieux que tout cela se sûtet moij'étais bien sûre qu'on ne le saurait pas. Le jour fixé fut au surlendemain.

Remarquez que voilà une affaire arrangéeet que personne n'a encore vu Prévan dans ma société. Je le rencontre à souper chez une de mes amiesil lui offre sa loge pour une pièce nouvelleet j'y accepte une place. J'invite cette femme à souperpendant le Spectacle et devant Prévan; je ne puis presque pas me dispenser de lui proposer d'en être. Il accepte et me faitdeux jours aprèsune visite que l'usage exige. Il vientà la véritéme voir le lendemain matin: maisoutre que les visites du matin ne marquent plusil ne tient qu'à moi de trouver celle-ci trop leste; et je le mets en effet dans la classe des gens moins liés avec moipar une invitation écritepour un souper de cérémonie. Je puis bien dire comme Annette: Mais voilà toutpourtant! Le jour fatal arrivéce jour où je devais perdre ma vertu et ma réputationje donnai mes instructions à ma fidèle Victoireet elle les exécuta comme vous le verrez bientôt.

Cependant le soir vint. J'avais déjà beaucoup de monde chez moiquand on y annonça Prévan. Je le reçus avec une politesse marquéequi constatait mon peu de liaison avec lui; et je le mis à la partie de la Maréchalecomme étant celle par qui j'avais fait cette connaissance. La soirée ne produisit rien qu'un très petit billetque le discret Amoureux trouva moyen de me remettreet que j'ai brûlé suivant ma coutume. Il m'y annonçait que je pouvais compter sur lui; et ce mot essentiel était entouré de tous les mots parasitesd'amourde bonheuretc.qui ne manquent jamais de se trouver à pareille fête.

A minuitles parties étant finiesje proposai une courte macédoine [Quelques personnes ignorent peut-être qu'une macédoine est un assemblage de plusieurs jeux de hasardparmi lesquels chaque Coupeur a droit de choisir lorsque c'est à lui à tenir la main. C'est une des inventions du siècle.]. J'avais le double projet de favoriser l'évasion de Prévanet en même temps de la faire remarquer; ce qui ne pouvait pas manquer d'arrivervu sa réputation de Joueur. J'étais bien aise aussi qu'on pût se rappeler au besoin que je n'avais pas été pressée de rester seule.

Le jeu dura plus que je n'avais pensé. Le Diable me tentaitet je succombai au désir d'aller consoler l'impatient prisonnier. Je m'acheminais ainsi à ma pertequand je réfléchis qu'une fois rendue tout à faitje n'aurais plus sur lui l'empire de le tenir dans le costume de décence nécessaire à mes projets. J'eus la force de résister. Je rebroussai cheminet revinsnon sans humeurreprendre place à ce jeu éternel. Il finit pourtantet chacun s'en alla. Pour moije sonnai mes femmesje me déshabillai fort viteet les renvoyai de même.

Me voyez-vousVicomtedans ma toilette légèremarcher d'un pas timide et circonspectet d'une main mal assurée ouvrir la porte à mon vainqueur? Il m'aperçutl'éclair n'est pas plus prompt. Que vous dirai-je? je fus vaincuetout à fait vaincueavant d'avoir pu dire un mot pour l'arrêter ou me défendre. Il voulut ensuite prendre une situation plus commode et plus convenable aux circonstances. Il maudissait sa parurequidisait-ill'éloignait de moiil voulait me combattre à armes égales: mais mon extrême timidité s'opposa à ce projetet mes tendres caresses ne lui en laissèrent pas le temps. Il s'occupa d'autre chose.

Ses droits étaient doubléset ses prétentions revinrent; mais alors: " Ecoutez- moilui dis-je; vous aurez jusqu'ici un assez agréable récit à faire aux deux Comtesses de P***et à mille autres: mais je suis curieuse de savoir comment vous raconterez la fin de l'aventure. " En parlant ainsije sonnais de toutes mes forces. Pour le coup j'eus mon touret mon action fut plus vive que sa parole. Il n'avait encore que balbutiéquand j'entendis Victoire accouriret appeler les Gens qu'elle avait gardés chez ellecomme je le lui avais ordonné. Làprenant mon ton de Reineet élevant la voix: " SortezMonsieurcontinuai-jeet ne reparaissez jamais devant moi. " Là-dessusla foule de mes gens entra.

Le pauvre Prévan perdit la têteet croyant voir un guet-apens dans ce qui n'était au fond qu'une plaisanterieil se jeta sur son épée. Mal lui en prit: car mon Valet de chambrebrave et vigoureuxle saisit au corps et le terrassa. J'eusje l'avoueune frayeur mortelle. Je criai qu'on arrêtâtet ordonnai qu'on laissât sa retraite libreen s'assurant seulement qu'il sortît de chez moi. Mes gens m'obéirent: mais la rumeur était grande parmi eux: ils s'indignaient qu'on eût osé manquer à leur vertueuse Maîtresse . Tous accompagnèrent le malheureux Chevalieravec bruit et scandalecomme je le souhaitais. La seule Victoire restaet nous nous occupâmes pendant ce temps à réparer le désordre de mon lit.

Mes gens remontèrent toujours en tumulte; et moi encore tout émue je leur demandai par quel bonheur ils s'étaient encore trouvés levés; et Victoire me raconta qu'elle avait donné à souper à deux de ses amiesqu'on avait veillé chez elleet enfin tout ce dont nous étions convenues ensemble. Je les remerciai touset les fis retireren ordonnant pourtant à l'un d'eux d'aller sur- le-champ chercher mon Médecin. Il me parut que j'étais autorisée à craindre l'effet de mon saisissement mortel ; et c'était un moyen sûr de donner du cours et de la célébrité à cette nouvelle.

Il vint en effetme plaignit beaucoupet ne m'ordonna que du repos. Moij'ordonnai de plus à Victoire d'aller le matin de bonne heure bavarder dans le voisinage.

Tout a si bien réussi qu'avant midiet aussitôt qu'il a été jour chez moima dévote Voisine était déjà au chevet de mon litpour savoir la vérité et les détails de cette horrible aventure. J'ai été obligée de me désoler avec ellependant une heuresur la corruption du siècle. Un moment aprèsj'ai reçu de la Maréchale le billet que je joins ici. Enfinavant cinq heuresj'ai vu arriverà mon grand étonnementM... [Le Commandant du corps dans lequel M. de Prévan servait]. Il venaitm'a-t-il ditme faire ses excusesde ce qu'un Officier de son corps avait pu me manquer à ce point. Il ne l'avait appris qu'à dîner chez la Maréchaleet avait sur-le-champ envoyé ordre à Prévan de se rendre en prison. J'ai demandé grâceet il me l'a refusée. Alors j'ai pensé quecomme compliceil fallait m'exécuter de mon côtéet garder au moins de rigides arrêts. J'ai fait fermer ma porteet dire que j'étais incommodée.

C'est à ma solitude que vous devez cette longue Lettre. J'en écrirai une à Madame de Volangesdont sûrement elle fera lecture publique et où vous verrez cette histoire telle qu'il faut la raconter.

J'oubliais de vous dire que Belleroche est outréet veut absolument se battre avec Prévan. Le pauvre garçon! heureusement j'aurai le temps de calmer sa tête. En attendantje vais reposer la miennequi est fatiguée d'écrire. AdieuVicomte.

Parisce 25 septembre 17**au soir.


LETTRE LXXXVI

LA MARECHALE DE *** A LA MARQUISE DE MERTEUIL

(BILLET INCLUS DANS LA PRECEDENTE.)

Mon Dieu! qu'est-ce donc que j'apprendsma chère Madame? est-il possible que ce petit Prévan fasse de pareilles abominations? et encore vis-à-vis de vous! A quoi on est exposé! on ne sera donc plus en sûreté chez soi! En véritéces événements-là consolent d'être vieille. Mais de quoi je ne me consolerai jamaisc'est d'avoir été en partie cause de ce que vous avez reçu un pareil monstre chez vous. Je vous promets bien que si ce qu'on m'en a dit est vraiil ne remettra plus les pieds chez moi; c'est le parti que tous les honnêtes gens prendront avec luis'ils font ce qu'ils doivent.

On m'a dit que vous vous étiez trouvée bien malet je suis inquiète de votre santé. Donnez-moije vous priede vos chères nouvelles; ou faites-m'en donner par une de vos Femmessi vous ne le pouvez pas vous-même. Je ne vous demande qu'un mot pour me tranquilliser. Je serais accourue chez vous ce matinsans mes bains que mon Docteur ne me permet pas d'interrompre; et il faut que j'aille cet après-midi à Versaillestoujours pour l'affaire de mon neveu.

Adieuma chère Madame; comptez pour la vie sur ma sincère amitié.

Parisce 25 septembre 17**


LETTRE LXXXVII

LA MARQUISE DE MERTEUIL A MADAME DE VOLANGES

Je vous écris de mon litma chère bonne amie.

L'événement le plus désagréable et le plus impossible à prévoirm'a rendue malade de saisissement et de chagrin. Ce n'est pas qu'assurément j'aie rien à me reprocher: mais il est toujours si pénible pour une femme honnête et qui conserve la modestie convenable à son sexede fixer sur elle l'attention publiqueque je donnerais tout au monde pour avoir pu éviter cette malheureuse aventureet que je ne sais encore si je ne prendrai pas le parti d'aller à la campagneattendre qu'elle soit oubliée. Voici ce dont il s'agit.

J'ai rencontré chez la Maréchale de ... un M. de Prévan que vous connaissez sûrement de nomet que je ne connaissais pas autrement. Mais en le trouvant dans cette maisonj'étais bien autoriséece me sembleà le croire bonne compagnie. Il est assez bien fait de sa personneet m'a paru ne pas manquer d'esprit. Le hasard et l'ennui du jeu me laissèrent seule de femme entre lui et l'Evêque de ...tandis que tout le monde était occupé au lansquenet. Nous causâmes tous trois jusqu'au moment du souper. A tableune nouveauté dont on parla lui donna l'occasion d'offrir sa loge à la Maréchalequi l'accepta; et il fut convenu que j'y aurais une place. C'était pour Lundi dernieraux Français. Comme la Maréchale venait souper chez moi au sortir du Spectacleje proposai à ce Monsieur de l'y accompagneret il y vint. Le surlendemain il me fit une visite qui se passa en propos d'usageet sans qu'il y eût du tout rien de marqué. Le lendemain il vint me voir le matince qui me parut bien un peu leste: mais je crus qu'au lieu de le lui faire sentir par ma façon de le recevoiril valait mieux l'avertir par une politesseque nous n'étions pas encore aussi intimement liés qu'il paraissait le croire. Pour cela je lui envoyaile jour mêmeune invitation bien sèche et bien cérémonieusepour un souper que je donnais avant-hier. Je ne lui adressai pas la parole quatre fois dans toute la soirée; et lui de son côté se retira aussitôt sa partie finie. Vous conviendrez que jusque-là rien n'a moins l'air de conduire à une aventure: on fitaprès les partiesune macédoine qui nous mena jusqu'à près de deux heures; et enfin je me mis au lit.

Il y avait au moins une mortelle demi-heure que mes femmes étaient retiréesquand j'entendis du bruit dans mon appartement. J'ouvris mon rideau avec beaucoup de frayeuret vis un homme entrer par la porte qui conduit à mon boudoir. Je jetai un cri perçant; et je reconnusà la clarté de ma veilleusece M. de Prévanquiavec une effronterie inconcevableme dit de ne pas m'alarmer; qu'il allait m'éclaircir le mystère de sa conduiteet qu'il me suppliait de ne faire aucun bruit. En parlant ainsiil allumait une bougie; j'étais saisie au point que je ne pouvais parler. Son air aisé et tranquille me pétrifiaitje croisencore davantage. Mais il n'eut pas dit deux motsque je vis quel était ce prétendu mystère; et ma seule réponse futcomme vous pouvez le croirede me pendre à ma sonnette.

Par un bonheur incroyabletous les Gens de l'office avaient veillé chez une de mes Femmeset n'étaient pas encore couchés. Ma Femme de chambrequien venant chez moim'entendit parler avec beaucoup de chaleurfut effrayéeet appela tout ce monde-là. Vous jugez quel scandale! Mes Gens étaient furieux; je vis le moment où mon Valet de chambre tuait Prévan. J'avoue quepour l'instantje fus fort aise de me voir en force: en y réfléchissant aujourd'huij'aimerais mieux qu'il ne fût venu que ma Femme de chambre; elle aurait suffiet j'aurais peut-être évité cet éclat qui m'afflige.

Au lieu de celale tumulte a réveillé les voisinsles Gens ont parléet c'est depuis hier la nouvelle de tout Paris. M. de Prévan est en prison par ordre du Commandant de son corpsqui a eu l'honnêteté de passer chez moipour me faire des excusesm'a-t-il dit. Cette prison va encore augmenter le bruit: mais je n'ai jamais pu obtenir que cela fût autrement. La Ville et la Cour se sont fait écrire à ma porteque j'ai fermée à tout le monde. Le peu de personnes que j'ai vues m'a dit qu'on me rendait justiceet que l'indignation publique était au comble contre M. de Prévan: assurémentil le mérite bienmais cela n'ôte pas le désagrément de cette aventure.

De pluscet homme a sûrement quelques amiset ses amis doivent être méchants: qui saitqui peut savoir ce qu'ils inventeront pour me nuire? Mon Dieuqu'une jeune femme est malheureuse! elle n'a rien fait encorequand elle s'est mise à l'abri de la médisance; il faut qu'elle en impose même à la calomnie.

Mandez-moije vous priece que vous auriez faitce que vous feriez à ma place; enfin tout ce que vous pensez. C'est toujours de vous que j'ai reçu les consolations les plus douces et les avis les plus sages; c'est de vous aussi que j'aime le mieux à en recevoir.

Adieuma chère et bonne amie; vous connaissez les sentiments qui m'attachent à vous pour jamais. J'embrasse votre aimable fille.

Parisce 26 septembre 17**

TROISIEME PARTIE


LETTRE LXXXVIII

CECILE VOLANGES AU VICOMTE DE VALMONT

Malgré tout le plaisir que j'aiMonsieurà recevoir les Lettres de M. le Chevalier Dancenyet quoique je ne désire pas moins que lui que nous puissions nous voir encoresans qu'on puisse nous en empêcherje n'ai pas osé cependant faire ce que vous me proposez. Premièrementc'est trop dangereux; cette clef que vous voulez que je mette à la place de l'autre lui ressemble bien assez à la vérité: mais pourtantil ne laisse pas d'y avoir encore de la différenceet Maman regarde à toutet s'aperçoit de tout. De plusquoiqu'on ne s'en soit pas encore servi depuis que nous sommes iciil ne faut qu'un malheur; et si on s'en apercevaitje serais perdue pour toujours. Et puisil me semble aussi que ce serait bien mal; faire comme cela une double clef: c'est bien fort! Il est vrai que c'est vous qui auriez la bonté de vous en charger; mais malgré celasi on le savaitje n'en porterais pas moins le blâme et la fautepuisque ce serait pour moi que vous l'auriez faite. Enfinj'ai voulu essayer deux fois de la prendreet certainement cela serait bien facilesi c'était toute autre chose: mais je ne sais pas pourquoi je me suis toujours mise à trembleret n'en ai jamais eu le courage. Je crois donc qu'il vaut mieux rester comme nous sommes.

Si vous avez toujours la bonté d'être aussi complaisant que jusqu'icivous trouverez toujours bien le moyen de me remettre une Lettre. Même pour la dernièresans le malheur qui a voulu que vous vous retourniez tout de suite dans un certain momentnous aurions eu bien aisé. Je sens bien que vous ne pouvez pascomme moine songer qu'à ça; mais j'aime mieux avoir plus de patience et ne pas tant risquer. Je suis sûre que M. Danceny dirait comme moi: car toutes les fois qu'il voulait quelque chose qui me faisait trop de peineil consentait toujours que cela ne fût pas.

Je vous remettraiMonsieuren même temps que cette Lettrela vôtrecelle de M. Dancenyet votre clef. Je n'en suis pas moins reconnaissante de toutes vos bontés et je vous prie bien de me les continuer. Il est bien vrai que je suis bien malheureuseet que sans vous je le serais encore bien davantage: maisaprès toutc'est ma mère; il faut bien prendre patience. Et pourvu que M. Danceny m'aime toujourset que vous ne m'abandonniez pasil viendra peut- être un temps plus heureux.

J'ai l'honneur d'êtreMonsieuravec bien de la reconnaissancevotre très humble et très obéissante servante.

De ...ce 26 septembre 17**


LETTRE LXXXIX

LE VICOMTE DE VALMONT AU CHEVALIER DANCENY

Si vos affaires ne vont pas toujours aussi vite que vous le voudriezmon amice n'est pas tout à fait à moi qu'il faut vous en prendre. J'ai ici plus d'un obstacle à vaincre. La vigilance et la sévérité de Madame de Volanges ne sont pas les seuls; votre jeune amie m'en oppose aussi quelques-uns. Soit froideurou timiditéelle ne fait pas toujours ce que je lui conseille; et je crois cependant savoir mieux qu'elle ce qu'il faut faire.

J'avais trouvé un moyen simplecommode et sûr de lui remettre vos Lettreset même de faciliterpar la suiteles entrevues que vous désirez: mais je n'ai pu la décider à s'en servir. J'en suis d'autant plus affligéque je n'en vois pas d'autre pour vous rapprocher d'elle; et que même pour votre correspondanceje crains sans cesse de nous compromettre tous trois. Orvous jugez que je ne veux ni courir ce risque-làni vous y exposer l'un et l'autre.

Je serais pourtant vraiment peiné que le peu de confiance de votre petite amie m'empêchât de vous être utile; peut-être feriez-vous bien de lui en écrire. Voyez ce que vous voulez fairec'est à vous seul à décider; car ce n'est pas assez de servir ses amisil faut encore les servir à leur manière. Ce pourrait être aussi une façon de plus de vous assurer de ses sentiments pour vous; car la femme qui garde une volonté à elle n'aime pas autant qu'elle le dit.

Ce n'est pas que je soupçonne votre Maîtresse d'inconstance: mais elle est bien jeune: elle a grand-peur de sa Mamanquicomme vous le savezne cherche qu'à vous nuire; et peut-être serait-il dangereux de rester trop longtemps sans l'occuper de vous. N'allez pas cependant vous inquiéter à un certain point de ce que je vous dis là. Je n'ai dans le fond nulle raison de méfiance; c'est uniquement la sollicitude de l'amitié.

Je ne vous écris pas plus longuementparce que j'ai bien aussi quelques affaires pour mon compte. Je ne suis pas aussi avancé que vous: mais j'aime autantet cela console; et quand je ne réussirais pas pour moisi je parviens à vous être utileje trouverai que j'ai bien employé mon temps. Adieumon ami.

Du Château de ...ce 26 septembre 17**


LETTRE XC

LA PRESIDENTE DE TOURVEL AU VICOMTE DE VALMONT

Je désire beaucoupMonsieurque cette Lettre ne vous fasse aucune peine; ousi elle doit vous en causerqu'au moins elle puisse être adoucie par celle que j'éprouve en vous l'écrivant. Vous devez me connaître assez à présent pour être bien sûr que ma volonté n'est pas de vous affliger; mais voussans doutevous ne voudriez pas non plus me plonger dans un désespoir éternel. Je vous conjure doncau nom de l'amitié tendre que je vous ai promiseau nom même des sentiments peut-être plus vifsmais à coup sûr pas plus sincèresque vous avez pour moine nous voyons plus; partez; etjusque-làfuyons surtout ces entretiens particuliers et trop dangereuxoùpar une inconcevable puissancesans jamais parvenir à vous dire ce que je veuxje passe mon temps à écouter ce que je ne devrais pas entendre.

Hier encorequand vous vîntes me joindre dans le parcj'avais bien pour unique objet de vous dire ce que je vous écris aujourd'hui; et cependant qu'ai- je fait? que m'occuper de votre amour;... de votre amourauquel jamais je ne dois répondre! Ah! de grâceéloignez-vous de moi.

Ne craignez pas que votre absence altère jamais mes sentiments pour vous; comment parviendrais-je à les vaincrequand je n'ai plus le courage de les combattre? Vous le voyezje vous dis toutje crains moins d'avouer ma faiblesseque d'y succomber: mais cet empire que j'ai perdu sur mes sentimentsje le conserverai sur mes actions; ouije le conserveraij'y suis résolue; fût-ce aux dépens de ma vie.

Hélas! le temps n'est pas loinoù je me croyais bien sûre de n'avoir jamais de pareils combats à soutenir. Je m'en félicitais; je m'en glorifiais peut-être trop. Le Ciel a punicruellement puni cet orgueil: mais plein de miséricorde au moment même qu'il nous frappeil m'avertit encore avant ma chute; et je serais doublement coupablesi je continuais à manquer de prudencedéjà prévenue que je n'ai plus de force.

Vous m'avez dit cent fois que vous ne voudriez pas d'un bonheur acheté par mes larmes. Ah! ne parlons plus de bonheurmais laissez-moi reprendre quelque tranquillité.

En accordant ma demandequels nouveaux droits n'acquerrez-vous pas sur mon cœur? Et ceux-làfondés sur la vertuje n'aurai point à m'en défendre. Combien je me plairai dans ma reconnaissance! Je vous devrai la douceur de goûter sans remords un sentiment délicieux. A présentau contraireeffrayée de mes sentimentsde mes penséesje crains également de m'occuper de vous et de moi; votre idée même m'épouvante: quand je ne peux la fuirje la combats; je ne l'éloigne pasmais je la repousse.

Ne vaut-il pas mieux pour tous deux faire cesser cet état de trouble et d'anxiété? Ô vousdont l'âme toujours sensiblemême au milieu de ses erreursest restée amie de la vertuvous aurez égard à ma situation douloureusevous ne rejetterez pas ma prière! Un intérêt plus douxmais non moinsces agitations violentes: alors respirant par vos bienfaitsje chérirai mon existenceet je dirai dans la joie de mon cœur: " Ce calme que je ressensje le dois à mon ami " .

En vous soumettant à quelques privations légèresque je ne vous impose pointmais que je vous demandecroirez-vous donc acheter trop cher la fin de mes tourments? Ah! sipour vous rendre heureuxil ne fallait que consentir à être malheureusevous pouvez m'en croireje n'hésiterais pas un moment... Mais devenir coupable!... nonmon aminonplutôt mourir mille fois.

Déjà assaillie par la honteà la veille des remordsje redoute et les autres et moi-même; je rougis dans le cercleet frémis dans la solitude; je n'ai plus qu'une vie de douleur; je n'aurai de tranquillité que par votre consentement. Mes résolutions les plus louables ne suffisent pas pour me rassurer; j'ai formé celle-ci dès hieret cependant j'ai passé la nuit dans les larmes.

Voyez votre amiecelle que vous aimezconfuse et suppliantevous demander le repos et l'innocence. Ah Dieu! sans vouseût-elle jamais été réduite à cette humiliante demande? Je ne vous reproche rien; je sens trop par moi-même combien il est difficile de résister à un sentiment impérieux. Une plainte n'est pas un murmure. Faites par générosité ce que je fais par devoir; et à tous les sentiments que vous m'avez inspirésje joindrai celui d'une éternelle reconnaissance. AdieuadieuMonsieur.

De ...ce 27 septembre 17**


LETTRE XCI

LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRESIDENTE DE TOURVEL

Consterné par votre Lettrej'ignore encoreMadamecomment je pourrai y répondre. Sans doutes'il faut choisir entre votre malheur et le mienc'est à moi à me sacrifieret je ne balance pas; mais de si grands intérêts méritent bience me sembled'être avant tout discutés et éclaircis; et comment y parvenirsi nous ne devons plus nous parler ni nous voir?

Quoi! tandis que les sentiments les plus doux nous unissentune vaine terreur suffira pour nous séparerpeut-être sans retour! En vain l'amitié tendrel'ardent amourréclameront leurs droits; leurs voix ne seront point entendues: et pourquoi? quel est donc ce danger pressant qui vous menace? Ah! croyez- moide pareilles crainteset si légèrement conçuessont déjàce me sembled'assez puissants motifs de sécurité.

Permettez-moi de vous le direje retrouve ici la trace des impressions défavorables qu'on vous a données sur moi. On ne tremble point auprès de l'homme qu'on estime; on n'éloigne passurtoutcelui qu'on a jugé digne de quelque amitié: c'est l'homme dangereux qu'on redoute et qu'on fuit.

Cependantqui fut jamais plus respectueux et plus soumis que moi? Déjàvous le voyezje m'observe dans mon langage; je ne me permets plus ces noms si douxsi chers à mon cœuret qu'il ne cesse de vous donner en secret. Ce n'est plus l'amant fidèle et malheureuxrecevant les conseils et les consolations d'une amie tendre et sensible; c'est l'accusé devant son jugel'esclave devant son maître. Ces nouveaux titres imposent sans doute de nouveaux devoirs; je m'engage à les remplir tous. Ecoutez-moiet si vous me condamnezj'y souscris et je pars. Je promets davantage; préférez-vous ce despotisme qui juge sans entendre? vous sentez-vous le courage d'être injuste? ordonnez et j'obéis encore.

Mais ce jugementou cet ordreque je l'entende de votre bouche. Et pourquoi? m'allez-vous dire à votre tour. Ah! que si vous faites cette questionvous connaissez peu l'amour et mon cœur! N'est-ce donc rien que de vous voir encore une fois? Eh! quand vous porterez le désespoir dans mon âmepeut-être un regard consolateur l'empêchera d'y succomber. Enfin s'il me faut renoncer à l'amourà l'amitiépour qui seuls j'existeau moins vous verrez votre ouvrageet votre pitié me restera: cette faveur légèrequand même je ne la mériterais pasje me soumetsce me sembleà la payer assez cherpour espérer de l'obtenir.

Quoi! vous allez m'éloigner de vous! Vous consentez donc à ce que nous devenions étrangers l'un à l'autre! que dis-je? vous le désirez; et tandis que vous m'assurez que mon absence n'altérera point vos sentimentsvous ne pressez mon départ que pour travailler plus facilement à les détruire. Déjàvous me parlez de les remplacer par de la reconnaissance. Ainsi le sentiment qu'obtiendrait de vous un inconnu pour le plus léger servicevotre ennemi même en cessant de vous nuirevoilà ce que vous m'offrez! et vous voulez que mon cœur s'en contente! Interrogez le vôtre: si votre amantsi votre amivenaient un jour vous parler de leur reconnaissancene leur diriez-vous pas avec indignation: " Retirez-vousvous êtes des ingrats " ?

Je m'arrête et réclame votre indulgence. Pardonnez l'expression d'une douleur que vous faites naître: elle ne nuira point à ma soumission parfaite. Mais je vous en conjure à mon tourau nom de ces sentiments si douxque vous- même vous réclamezne refusez pas de m'entendre; et par pitié du moins pour le trouble mortel où vous m'avez plongén'en éloignez pas le moment. AdieuMadame.

De ...ce 27 septembre 17**au soir.


LETTRE XCII

LE CHEVALIER DANCENY AU VICOMTE DE VALMONT

Ô mon ami! votre Lettre m'a glacé d'effroi. Cécile... Ô Dieu! est-il possible? Cécile ne m'aime plus. Ouije vois cette affreuse vérité à travers le voile dont votre amitié l'entoure. Vous avez voulu me préparer à recevoir ce coup mortel. Je vous remercie de vos soinsmais peut-on en imposer à l'amour? Il court au-devant de ce qui l'intéresse; il n'apprend pas son sortil le devine. Je ne doute plus du mien: parlez-moi sans détourvous le pouvezet je vous en prie. Mandez-moi tout; ce qui a fait naître vos soupçonsce qui les a confirmés. Les moindres détails sont précieux. Tâchezsurtoutde vous rappeler ses paroles. Un mot pour l'autre peut changer toute une phrase; le même a quelquefois deux sens... Vous pouvez vous être trompé: hélasje cherche à me flatter encore. Que vous a-t-elle dit? me fait-elle quelque reproche? au moins ne se défend-elle pas de ses torts? J'aurais dû prévoir ce changementpar les difficultés quedepuis un tempselle trouve à tout. L'amour ne connaît pas tant d'obstacles.

Quel parti dois-je prendre? que me conseillez-vous? Si je tentais de la voir? cela est-il donc impossible? L'absence est si cruellesi funeste... et elle a refusé un moyen de me voir! Vous ne me dites pas quel il était; s'il y avait en effet trop de dangerelle sait bien que je ne veux pas qu'elle se risque trop. Mais aussi je connais votre prudence; et pour mon malheurje ne peux pas ne pas y croire.

Que vais-je faire à présent? comment lui écrire? Si je lui laisse voir mes soupçonsils la chagrineront peut-être; et s'ils sont injustesme pardonnerais- je de l'avoir affligée? Si je les lui cachec'est la tromperet je ne sais point dissimuler avec elle.

Oh! sielle pouvait savoir ce que je souffrema peine la toucherait. Je la connais sensible; elle a le cœur excellent et j'ai mille preuves de son amour. Trop de timiditéquelque embarraselle est si jeune! et sa mère la traite avec tant de sévérité! Je vais lui écrire; je me contiendrai; je lui demanderai seulement de s'en remettre entièrement à vous. Quand même elle refuserait encoreelle ne pourra pas au moins se fâcher de ma prièreet peut-être elle consentira.

Vousmon amije vous fais mille excuseset pour elle et pour moi. Je vous assure qu'elle sent le prix de vos soinsqu'elle en est reconnaissante. Ce n'est pas méfiancec'est timidité. Ayez de l'indulgence; c'est le plus beau caractère de l'amitié. La vôtre m'est bien précieuseet je ne sais comment reconnaître tout ce que vous faites pour moi. Adieuje vais écrire tout de suite.

Je sens toutes mes craintes revenir; qui m'eût dit que jamais il m'en coûterait de lui écrire! Hélas! hier encorec'était mon plaisir le plus doux.

Adieumon ami; continuez-moi vos soinset plaignez-moi beaucoup.

Parisce 27 septembre 17**


LETTRE XCIII

LE CHEVALIER DANCENY A CECILE VOLANGES

(JOINTE A LA PRECEDENTE.)

Je ne puis vous dissimuler combien j'ai été affligé en apprenant de Valmont le peu de confiance que vous continuez à avoir en lui. Vous n'ignorez pas qu'il est mon amiqu'il est la seule personne qui puisse nous rapprocher l'un de l'autre: j'avais cru que ces titres seraient suffisants auprès de vous; je vois avec peine que je me suis trompé. Puis-je espérer qu'au moins vous m'instruirez de vos raisons? Ne trouverez-vous pas encore quelques difficultés qui vous en empêcheront? Je ne puis cependant devinersans vousle mystère de cette conduite. Je n'ose soupçonner votre amoursans doute aussi vous n'oseriez trahir le mien. Ah! Cécile!... Il est donc vrai que vous avez refusé un moyen de me voir? un moyen simplecommode et sûr [Danceny ne sait pas quel était ce moyen; il répète seulement l'expression de Valmont]? Et c'est ainsi que vous m'aimez! Une si courte absence a bien changé vos sentiments. Mais pourquoi me tromper? pourquoi me dire que vous m'aimez toujoursque vous m'aimez davantage? Votre Mamanen détruisant votre amoura-t-elle aussi détruit votre candeur? Si au moins elle vous a laissé quelque pitiévous n'apprendrez pas sans peine les tourments affreux que vous me causez. Ah! je souffrirais moins pour mourir.

Dites-moi doncvotre cœur m'est-il fermé sans retour? m'avez-vous entièrement oublié? Grâce à vos refusje ne saisni quand vous entendrez mes plaintesni quand vous y répondrez. L'amitié de Valmont avait assuré notre correspondance: mais vousvous n'avez pas voulu; vous la trouviez péniblevous avez préféré qu'elle fût rare. Nonje ne croirai plus à l'amourà la bonne foi. Eh! qui peut-on croiresi Cécile m'a trompé?

Répondez-moi donc: est-il vrai que vous ne m'aimez plus? Non cela n'est pas possible; vous vous faites illusion; vous calomniez votre cœur. Une crainte passagèreun moment de découragementmais que l'amour a bientôt fait disparaître; n'est-il pas vraima Cécile? ah! sans douteet j'ai tort de vous accuser. Que je serais heureux d'avoir tort! que j'aimerais à vous faire de tendres excusesà réparer ce moment d'injustice par une éternité d'amour!

CécileCécileayez pitié de moi! Consentez à me voirprenez-en tous les moyens! Voyez ce que produit l'absence! des craintesdes soupçonspeut- être de la froideur! un seul regardun seul mot et nous serons heureux. Mais quoi! puis-je encore parler de bonheur? peut-être est-il perdu pour moiperdu pour jamais. Tourmenté par la craintecruellement pressé entre les soupçons injustes et la vérité plus cruelleje ne puis m'arrêter à aucune pensée; je ne conserve d'existence que pour souffrir et vous aimer. Ah! Cécile! vous seule avez le droit de me la rendre chère; et j'attends du premier mot que vous prononcerez le retour du bonheur ou la certitude d'un désespoir éternel.

Parisce 27 septembre 17**


LETTRE XCIV

CECILE VOLANGES AU CHEVALIER DANCENY

Je ne conçois rien à votre Lettresinon la peine qu'elle me cause. Qu'est-ce que M. de Valmont vous a donc mandéet qu'est-ce qui a pu vous faire croire que je ne vous aimais plus? Cela serait peut-être bien heureux pour moicar sûrement j'en serais moins tourmentée; et il est bien durquand je vous aime comme je faisde voir que vous croyez toujours que j'ai tortet qu'au lieu de me consolerce soit de vous que me viennent toujours les peines qui me font le plus de chagrin. Vous croyez que je vous trompeet que je vous dis ce qui n'est pas! vous avez là une jolie idée de moi! Mais quand je serais menteuse comme vous me le reprochezquel intérêt y aurais-je? Assurémentsi je ne vous aimais plus je n'aurais qu'à le direet tout le monde m'en louerait; maispar malheurc'est plus fort que moi; et il faut que ce soit pour quelqu'un qui ne m'en a pas d'obligation du tout!

Qu'est-ce que j'ai donc fait pour vous tant fâcher? Je n'ai pas osé prendre une clefparce que je craignais que Maman ne s'en aperçûtet que cela ne me causât encore du chagrinet à vous aussi à cause de moi; et puis encoreparce qu'il me semble que c'est mal fait. Mais ce n'était que M. de Valmont qui m'en avait parlé; je ne pouvais pas savoir si vous le vouliez ou nonpuisque vous n'en saviez rien. A présent que je sais que vous le désirezest-ce que je refuse de la prendrecette clef? je la prendrai dès demain; et puis nous verrons ce que vous aurezencore à dire.

M. de Valmont a beau être votre amije crois que je vous aime bien autant qu'il peut vous aimerpour le moins; et cependant c'est toujours lui qui a raisonet moi j'ai toujours tort. Je vous assure que je suis bien fâchée. Ça vous est bien égalparce que vous savez que je m'apaise tout de suite: mais à présent que j'aurai la clefje pourrai vous voir quand je voudrai; et je vous assure que je ne voudrai pas quand vous agirez comme ça. J'aime mieux avoir du chagrin qui me vienne de moique s'il me venait de vous: voyez ce que vous voulez faire.

Si vous voulieznous nous aimerions tant! et au moins n'aurions-nous de peines que celles qu'on nous fait! Je vous assure bien que si j'étais maîtressevous n'auriez jamais à vous plaindre de moi: mais si vous ne me croyez pasnous serons toujours bien malheureuxet ce ne sera pas ma faute. J'espère que bientôt nous pourrons nous voiret qu'alors nous n'aurons plus d'occasions de nous chagriner comme à présent.

Si j'avais pu prévoir çaj'aurais pris cette clef tout de suite: maisen véritéje croyais bien faire. Ne m'en voulez donc pasje vous en prie. Ne soyez plus tristeet aimez-moi toujours autant que je vous aime; alors je serai bien contente. Adieumon cher ami.

Du Château de ...ce 28 septembre 17**


LETTRE XCV

CECILE VOLANGES AU VICOMTE DE VALMONT

Je vous prieMonsieurde vouloir bien avoir la bonté de me remettre cette clef que vous m'aviez donnée pour mettre à la place de l'autre; puisque tout le monde le veutil faut bien que j'y consente aussi.

Je ne sais pas pourquoi vous avez mandé à M. Danceny que je ne l'aimais plus: je ne crois pas vous avoir jamais donné lieu de le penser; et cela lui a fait bien de la peineet à moi aussi. Je sais bien que vous êtes son ami; mais ce n'est pas une raison pour le chagrinerni moi non plus. Vous me feriez bien plaisir de lui mander le contrairela première fois que vous lui écrirezet que vous en êtes sûr: car c'est en vous qu'il a le plus confiance; et moiquand j'ai dit une choseet qu'on ne la croit pasje ne sais plus comment faire.

Pour ce qui est de la clefvous pouvez être tranquille; j'ai bien retenu tout ce que vous me recommandiez dans votre Lettre. Cependantsi vous l'avez encoreet que vous vouliez me la donner en même tempsje vous promets que j'y ferai bien attention. Si ce pouvait être demain en allant dînerje vous donnerais l'autre clef après-demain à déjeuneret vous me la remettriez de la même façon que la première. Je voudrais bien que cela ne fût pas longparce qu'il y aurait moins de temps à risquer que Maman ne s'en aperçût.

Et puisquand une fois vous aurez cette clef-làvous aurez bien la bonté de vous en servir aussi pour prendre mes Lettres; et comme celaM. Danceny aura plus souvent de mes nouvelles. Il est vrai que ce sera bien plus commode qu'à présent; mais c'est que d'abordcela m'a fait trop peur: je vous prie de m'excuseret j'espère que vous n'en continuerez pas moins d'être aussi complaisant que par le passé. J'en serai aussi toujours bien reconnaissante.

J'ai l'honneur d'êtreMonsieurvotre très humble et très obéissante servante.

De ...ce 28 septembre 17**


LETTRE XCVI

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Je parie bien quedepuis votre aventurevous attendez chaque jour mes compliments et mes éloges; je ne doute même pas que vous n'ayez pris un peu d'humeur de mon long silence: mais que voulez-vous? j'ai toujours pensé que quand il n'y avait plus que des louanges à donner à une femmeon pouvait s'en reposer sur elleet s'occuper d'autre chose. Cependant je vous remercie pour mon compteet vous félicite pour le vôtre. Je veux bien mêmepour vous rendre parfaitement heureuseconvenir que pour cette fois vous avez surpassé mon attente. Après celavoyons si de mon côté j'aurai du moins rempli la vôtre en partie.

Ce n'est pas de Madame de Tourvel dont je veux vous parler; sa marche trop lente vous déplaît. Vous n'aimez que les affaires faites. Les scènes filées vous ennuient; et moijamais je n'avais goûté le plaisir que j'éprouve dans ces lenteurs prétendues.

Ouij'aime à voirà considérer cette femme prudenteengagéesans s'en être aperçuedans un sentier qui ne permet plus de retouret dont la pente rapide et dangereuse l'entraîne malgré elleet la force à me suivre. Làeffrayée du péril qu'elle courtelle voudrait s'arrêter et ne peut se retenir. Ses soins et son adresse peuvent bien rendre ses pas moins grands; mais il faut qu'ils se succèdent. Quelquefoisn'osant fixer le dangerelle ferme les yeuxet se laissant allers'abandonne à mes soins. Plus souventune nouvelle crainte ranime ses efforts dans son effroi mortelelle veut tenter encore de retourner en arrière; elle épuise ses forces pour gravir péniblement un court espace; et bientôt un magique pouvoir la replace plus près de ce dangerque vainement elle avait voulu fuir. Alors n'ayant plus que moi pour guide et pour appuisans songer à me reprocher davantage une chute inévitableelle m'implore pour la retarder. Les ferventes prièresles humbles supplicationstout ce que les mortelsdans leur crainteoffrent à la Divinitéc'est moi qui les reçois d'elle; et vous voulez quesourd à ses vœuxet détruisant moi-même le culte qu'elle me rendj'emploie à la précipiter la puissance qu'elle invoque pour la soutenir! Ah! laissez-moi du moins le temps d'observer ces touchants combats entre l'amour et la vertu.

Eh quoi! ce même spectacle qui vous fait courir au Théâtre avec empressementque vous y applaudissez avec fureurle croyez-vous moins attachant dans la réalité? Ces sentiments d'une âme pure et tendrequi redoute le bonheur qu'elle désireet ne cesse pas de se défendremême alors qu'elle cesse de résistervous les écoutez avec enthousiasme: ne seraient-ils sans prix que pour celui qui les fait naître? Voilà pourtantvoilà les délicieuses jouissances que cette femme céleste m'offre chaque jour; et vous me reprochez d'en savourer les douceurs! Ah! le temps ne viendra que trop tôtoùdégradée par sa chuteelle ne sera plus pour moi qu'une femme ordinaire.

Mais j'oublieen vous parlant d'elleque je ne voulais pas vous en parler. Je ne sais quelle puissance m'y attachem'y ramène sans cessemême alors que je l'outrage. Ecartons sa dangereuse idée; que je redevienne moi-même pour traiter un sujet plus gai. Il s'agit de votre pupilleà présent devenue la mienneet j'espère qu'ici vous allez me reconnaître.

Depuis quelques joursmieux traité par ma tendre Dévoteet par conséquent moins occupé d'ellej'avais remarqué que la petite Volanges était en effet fort jolie; et que s'il y avait de la sottise à en être amoureux comme Dancenypeut-être n'y en avait-il pas moins de ma part à ne pas chercher auprès d'elle une distraction que ma solitude me rendait nécessaire. Il me parut juste aussi de me payer des soins que je me donnais pour elle: je me rappelais en outre que vous me l'aviez offerteavant que Danceny eût rien à y prétendre; et je me trouvais fondé à réclamer quelques droits sur un bien qu'il ne possédait qu'à mon refus et par mon abandon. La jolie mine de la petite personnesa bouche si fraîcheson air enfantinsa gaucherie même fortifiaient ces sages réflexions; je résolus d'agir en conséquenceet le succès a couronné l'entreprise.

Déjà vous cherchez par quel moyen j'ai supplanté si tôt l'amant chéri; quelle séduction convient à cet âgeà cette inexpérience. Epargnez-vous tant de peineje n'en ai employé aucune. Tandis quemaniant avec adresse les armes de votre sexevous triomphiez par la finesse; moirendant à l'homme ses droits imprescriptiblesje subjuguais par l'autorité. Sûr de saisir ma proie si je pouvais la joindreje n'avais besoin de ruse que pour m'en approcheret même celle dont je me suis servi ne mérite presque pas ce nom.

Je profitai de la première lettre que je reçus de Danceny pour sa Belleet après l'en avoir avertie par le signal convenu entre nousau lieu de mettre mon adresse à la lui rendreje la mis à n'en pas trouver le moyen: cette impatience que je faisais naîtreje feignais de la partageret après avoir causé le malj'indiquai le remède.

La jeune personne habite une chambre dont une porte donne sur le corridor; mais comme de raisonla mère en avait pris la clef. Il ne s'agissait que de s'en rendre maître. Rien de plus facile dans l'exécution; je ne demandais que d'en disposer deux heureset je répondais d'en avoir une semblable. Alors correspondancesentrevuesrendez-vous nocturnes; tout devenait commode et sûr: cependantle croiriez-vous? l'enfant timide prit peur et refusa. Un autre s'en serait désolé; moije n'y vis que l'occasion d'un plaisir plus piquant. J'écrivis à Danceny pour me plaindre de ce refuset je fis si bien que notre étourdi n'eut de cesse qu'il n'eût obtenuexigé même de sa craintive Maîtressequ'elle accordât ma demande et se livrât toute à ma discrétion.

J'étais bien aiseje l'avoued'avoir ainsi changé de rôleet que le jeune homme fît pour moi ce qu'il comptait que je ferais pour lui. Cette idée doublaità mes yeuxle prix de l'aventure: aussi dès que j'ai eu la précieuse clefme suis-je hâté d'en faire usagec'était la nuit dernière.

Après m'être assuré que tout était tranquille dans le Château; armé de ma lanterne sourdeet dans la toilette que comportait l'heure et qu'exigeait la circonstancej'ai rendu ma première visite à votre pupille. J'avais tout fait préparer (et cela par elle-même)pour pouvoir entrer sans bruit. Elle était dans son premier sommeilet dans celui de son âge; de façon que je suis arrivé jusqu'à son litsans qu'elle se soit réveillée. J'ai d'abord été tenté d'aller plus avantet d'essayer de passer pour un songe; mais craignant l'effet de la surprise et le bruit qu'elle entraînej'ai préféré d'éveiller avec précaution la jolie dormeuseet suis en effet parvenu à prévenir le cri que je redoutais.

Après avoir calmé ses premières craintescomme je n'étais pas venu là pour causerj'ai risqué quelques libertés. Sans doute on ne lui a pas bien appris dans son Couvent à combien de périls divers est exposée la timide innocenceet tout ce qu'elle a à garder pour n'être pas surprise: carportant toute son attentiontoutes ses forces à se défendre d'un baiserqui n'était qu'une fausse attaquetout le reste était laissé sans défense; le moyen de n'en pas profiter! J'ai donc changé ma marcheet sur le champ j'ai pris poste. Ici nous avons pensé être perdus tous deux: la petite filletout effarouchéea voulu crier de bonne foi; heureusement sa voix s'est éteinte dans les pleurs. Elle s'était jetée aussi au cordon de sa sonnettemais mon adresse a retenu son bras à temps.

" Que voulez-vous faire (lui ai-je dit alors)vous perdre pour toujours? Qu'on vienneet que m'importe? à qui persuaderez-vous que je ne sois pas ici de votre aveu? Quel autre que vous m'aura fourni le moyen de m'y introduire? et cette clef que je tiens de vousque je n'ai pu avoir que par vousvous chargerez-vous d'en indiquer l'usage? " Cette courte harangue n'a calmé ni la douleurni la colèremais elle a amené la soumission. Je ne sais si j'avais le ton de l'éloquence; au moins est-il vrai que je n'en avais pas le geste. Une main occupée pour la forcel'autre pour l'amourquel Orateur pourrait prétendre à la grâce en pareille situation? Si vous vous la peignez bienvous conviendrez qu'au moins elle était favorable à l'attaque: mais moije n'entends rien à rienet comme vous ditesla femme la plus simpleune pensionnaireme mène comme un enfant.

Celle-citout en se désolantsentait qu'il fallait prendre un partiet entrer en composition. Les prières me trouvant inexorableil a fallu passer aux offres. Vous croyez que j'ai vendu bien cher ce poste important: nonj'ai tout promis pour un baiser. Il est vrai quele baiser prisje n'ai pas tenu ma promesse: mais j'avais de bonnes raisons. Etions-nous convenus qu'il serait pris ou donné? A force de marchandernous sommes tombés d'accord pour un secondet celui-làil était dit qu'il serait reçu. Alors ayant guidé ses bras timides autour de mon corpset la pressant de l'un des miens plus amoureusementle doux baiser a été reçu en effet; mais bienmais parfaitement reçu: tellement enfin que l'Amour n'aurait pas pu mieux faire.

Tant de bonne foi méritait récompenseaussi ai-je aussitôt accordé la demande. La main s'est retirée; mais je ne sais par quel hasard je me suis trouvé moi-même à sa place. Vous me supposez là bien empressébien actifn'est-il pas vrai? point du tout. J'ai pris goût aux lenteursvous dis-je. Une fois sûr d'arriverpourquoi tant presser le voyage?

Sérieusementj'étais bien aise d'observer une fois la puissance de l'occasionet je la trouvais ici dénuée de tout secours étranger. Elle avait pourtant à combattre l'amouret l'amour soutenu par la pudeur ou la honteet fortifié surtout par l'humeur que j'avais donnéeet dont on avait beaucoup pris. L'occasion était seule; mais elle était làtoujours offertetoujours présenteet l'Amour était absent.

Pour assurer mes observationsj'avais la malice de n'employer de force que ce qu'on en pouvait combattre. Seulement si ma charmante ennemieabusant de ma facilitése trouvait prête à m'échapperje la contenais par cette même craintedont j'avais déjà éprouvé les heureux effets. Hé bien! sans autre soinla tendre amoureuseoubliant ses sermentsa cédé d'abord et fini par consentir: non pas qu'après ce premier moment les reproches et les larmes ne soient revenus de concert; j'ignore s'ils étaient vrais ou feints: maiscomme il arrive toujoursils ont cessédès que je me suis occupé à y donner lieu de nouveau. Enfinde faiblesse en reprocheet de reproche en faiblessenous ne nous sommes séparés que satisfaits l'un de l'autreet également d'accord pour le rendez-vous de ce soir.

Je ne me suis retiré chez moi qu'au point du jouret j'étais rendu de fatigue et de sommeil: cependant j'ai sacrifié l'un et l'autre au désir de me trouver ce matin au déjeuner: j'aimede passionles mines de lendemain. Vous n'avez pas d'idée de celle-ci. C'était un embarras dans le maintien! une difficulté dans la marche! des yeux toujours baisséset si gros et si battus! Cette figure si ronde s'était tant allongée! rien n'était si plaisant. Et pour la première foissa mèrealarmée de ce changement extrêmelui témoignait un intérêt assez tendre! et la Présidente aussiqui s'empressait autour d'elle! Oh! pour ces soins-là ils ne sont que prêtés; un jour viendra où on pourra les lui rendreet ce jour n'est pas loin. Adieuma belle amie.

Du Château de ...ce 1er octobre 17**


LETTRE XCVII

CECILE VOLANGES A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Ah! mon DieuMadameque je suis affligée! que je suis malheureuse! Qui me consolera dans mes peines? qui me conseillera dans l'embarras où je me trouve? Ce M. de Valmont... et Danceny! nonl'idée de Danceny me met au désespoir... Comment vous raconter? comment vous dire?... Je ne sais comment faire. Cependant mon cœur est plein... Il faut que je parle à quelqu'unet vous êtes la seule à qui je puisseà qui j'ose me confier. Vous avez tant de bonté pour moi! Mais n'en ayez pas dans ce moment-ci; je n'en suis pas digne: que vous dirai-je? je ne le désire point. Tout le monde ici m'a témoigné de l'intérêt aujourd'hui... ils ont tous augmenté ma peine. Je sentais tant que je ne le méritais pas! Grondez-moi au contraire; grondez-moi biencar je suis bien coupable: mais aprèssauvez-moi; si vous n'avez pas la bonté de me conseillerje mourrai de chagrin.

Apprenez donc... ma main tremblecomme vous voyezje ne peux presque pas écrireje me sens le visage tout en feu... Ah! c'est bien le rouge de la honte. Hé bien! je la souffrirai; ce sera la première punition de ma faute. Ouije vous dirai tout.

Vous saurez donc que M. de Valmontqui m'a remis jusqu'ici les Lettres de M. Dancenya trouvé tout d'un coup que c'était trop difficile; il a voulu avoir une clef de ma chambre. Je puis bien vous assurer que je ne voulais pas; mais il a été en écrire à Dancenyet Danceny l'a voulu aussi; et moiça me fait tant de peine quand je lui refuse quelque chosesurtout depuis mon absence qui le rend si malheureuxque j'ai fini par y consentir. Je ne prévoyais pas le malheur qui en arriverait.

HierM. de Valmont s'est servi de cette clef pour venir dans ma chambrecomme j'étais endormie; je m'y attendais si peuqu'il m'a fait bien peur en me réveillant; mais comme il m'a parlé tout de suiteje l'ai reconnuet je n'ai pas crié; et puis l'idée m'est venue d'abord qu'il venait peut-être m'apporter une Lettre de Danceny. C'en était bien loin. Un petit moment aprèsil a voulu m'embrasser; et pendant que je me défendaiscomme c'est naturelil a si bien faitque je n'aurais pas voulu pour toute chose au monde... maislui voulait un baiser auparavant. Il a bien fallucar comment faire? d'autant que j'avais essayé d'appelermais outre que je n'ai pas puil a bien su me dire ques'il venait quelqu'unil saurait bien rejeter toute la faute sur moi; eten effetc'était bien facileà cause de cette clef. Ensuite il ne s'est pas retiré davantage. Il en a voulu un second; et celui-làje ne savais pas ce qui en étaitmais il m'a toute troublée; et aprèsc'était encore pis qu'auparavant. Oh! par exemplec'est bien mal ça. Enfin après...vous m'exempterez bien de dire le reste; mais je suis malheureuse autant qu'on puisse l'être.

Ce que je me reproche le pluset dont pourtant il faut que je vous parlec'est que j'ai peur de ne pas m'être défendue autant que je le pouvais. Je ne sais pas comment cela se faisait: sûrementje n'aime pas M. de Valmontbien au contraire; et il y avait des moments où j'étais comme si je l'aimais... Vous jugez bien que ça ne m'empêchait pas de lui dire toujours que non: mais je sentais bien que je ne faisais pas comme je disais; et çac'était comme malgré moi; et puis aussij'étais bien troublée! S'il est toujours aussi difficile que ça de se défendreil faut y être bien accoutumée! Il est vrai que M. de Valmont a des façons de direqu'on ne sait pas comment faire pour lui répondre: enfincroiriez-vous que quand il s'en est alléj'en étais comme fâchéeet que j'ai eu la faiblesse de consentir qu'il revînt ce soir: ça me désole encore plus que tout le reste.

Oh! malgré çaje vous promets bien que je l'empêcherai d'y venir. Il n'a pas été sortique j'ai bien senti que j'avais eu bien tort de lui promettre. Aussij'ai pleuré tout le reste du temps. C'est surtout Danceny qui me faisait de la peine! toutes les fois que je songeais à luimes pleurs redoublaient que j'en étais suffoquéeet j'y songeais toujours... et à présent encorevous en voyez l'effet; voilà mon papier tout trempé. Nonje ne me consolerai jamaisne fût-ce qu'à cause de lui... Enfinje n'en pouvais pluset pourtant je n'ai pas pu dormir une minute. Et ce matin en me levantquand je me suis regardée au miroirje faisais peurtant j'étais changée.

Maman s'en est aperçue dès qu'elle m'a vue et elle m'a demandé ce que j'avais. Moije me suis mise à pleurer tout de suite. Je croyais qu'elle m'allait gronderet peut-être ça m'aurait fait moins de peine: maisau contraire. Elle m'a parlé avec douceur! Je ne le méritais guère. Elle m'a dit de ne pas m'affliger comme ça. Elle ne savait pas le sujet de mon affliction. Que je me rendrais malade! Il y a des moments où je voudrais être morte. Je n'ai pas pu y tenir. Je me suis jetée dans ses bras en sanglotantet en lui disant: " Ah! Mamanvotre fille est bien malheureuse! " Maman n'a pu s'empêcher de pleurer un peu; et tout cela n'a fait qu'augmenter mon chagrin: heureusement elle ne m'a pas demandé pourquoi j'étais si malheureusecar je n'aurais su que lui dire.

Je vous en supplieMadameécrivez-moi le plus tôt que vous pourrezet dites-moi ce que je dois fairecar je n'ai le courage de songer à rienet je ne fais que m'affliger. Vous voudrez bien m'adresser votre Lettre par M. de Valmont; mais je vous en priesi vous lui écrivez en même tempsne lui parlez pas que je vous aie rien dit.

J'ai l'honneur d'êtreMadameavec toujours bien de l'amitiévotre très humble et très obéissante servante...

Je n'ose pas signer cette Lettre.

Du Château de ...ce 1er octobre 17**.


LETTRE XCVIII

MADAME DE VOLANGES A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Il y a bien peu de joursma charmante amieque c'était vous qui me demandiez des consolations et des conseils: aujourd'huic'est mon tour; et je vous fais pour moi la même demande que vous me faisiez pour vous. Je suis bien réellement affligéeet je crains de n'avoir pas pris les meilleurs moyens pour éviter les chagrins que j'éprouve.

C'est ma fille qui cause mon inquiétude. Depuis mon départ je l'avais bien vue toujours triste et chagrine; mais je m'y attendaiset j'avais armé mon cœur d'une sévérité que je jugeais nécessaire. J'espérais que l'absenceles distractions détruiraient bientôt un amour que je regardais plutôt comme une erreur de l'enfance que comme une véritable passion. Cependantloin d'avoir rien gagné depuis mon séjour icije m'aperçois que cet enfant se livre de plus en plus à une mélancolie dangereuse; et je crainstout de bonque sa santé ne s'altère. Particulièrement depuis quelques jours elle change à vue d'oeil. Hiersurtoutelle me frappaet tout le monde ici en fut vraiment alarmé.

Ce qui me prouve encore combien elle est affectée vivementc'est que je la vois prête à surmonter la timidité qu'elle a toujours eue avec moi. Hier matinsur la simple demande que je lui fis si elle était maladeelle se précipita dans mes bras en me disant qu'elle était bien malheureuse; et elle pleura aux sanglots. Je ne puis vous rendre la peine qu'elle m'a faite; les larmes me sont venues aux yeux tout de suite et je n'ai eu que le temps de me détournerpour empêcher qu'elle ne me vît. Heureusement j'ai eu la prudence de ne lui faire aucune questionet elle n'a pas osé m'en dire davantage: mais il n'en est pas moins clair que c'est cette malheureuse passion qui la tourmente.

Quel parti prendre pourtantsi cela dure? ferai-je le malheur de ma fille? tournerai-je contre elle les qualités les plus précieuses de l'âmela sensibilité et la constance? est-ce pour cela que je suis sa mère? et quand j'étoufferais ce sentiment si naturel qui nous fait vouloir le bonheur de nos enfants; quand je regarderais comme une faiblesse ce que je croisau contrairele premierle plus sacré de nos devoirs; si je force son choixn'aurai-je pas à répondre des suites funestes qu'il peut avoir? Quel usage à faire de l'autorité maternelle que de placer sa fille entre le crime et le malheur!

Mon amieje n'imiterai pas ce que j'ai blâmé si souvent. J'ai pusans doutetenter de faire un choix pour ma fille; je ne faisais en cela que l'aider de mon expérience: ce n'était pas un droit que j'exerçaisje remplissais un devoir. J'en trahirais unau contraireen disposant d'elle au mépris d'un penchant que je n'ai pas su empêcher de naître et dont ni elleni moi ne pouvons connaître ni l'étendue ni la durée. Nonje ne souffrirai point qu'elle épouse celui-ci pour aimer celui-làet j'aime mieux compromettre mon autorité que sa vertu.

Je crois donc que je vais prendre le parti le plus sage de retirer la parole que j'ai donnée à M. de Gercourt. Vous venez d'en voir les raisons; elles me paraissent devoir l'emporter sur mes promesses. Je dis plus: dans l'état où sont les chosesremplir mon engagementce serait véritablement le violer. Car enfinsi je dois à ma fille de ne pas livrer son secret à M. de Gercourtje dois au moins à celui-ci de ne pas abuser de l'ignorance où je le laisseet de faire pour lui tout ce que je crois qu'il ferait lui-mêmes'il était instruit. Irai-jeau contrairele trahir indignementquand il se livre à ma foiettandis qu'il m'honore en me choisissant pour sa seconde mèrele tromper dans le choix qu'il veut faire de la mère de ses enfants? Ces réflexions si vraies et auxquelles je ne peux me refuser m'alarment plus que je ne puis vous dire.

Aux malheurs qu'elles me font redouterje compare ma filleheureuse avec l'époux que son cœur a choisine connaissant ses devoirs que par la douceur qu'elle trouve à les remplir; mon gendre également satisfait et se félicitantchaque jourde son choix; chacun d'eux ne trouvant de bonheur que dans le bonheur de l'autreet celui de tous deux se réunissant pour augmenter le mien. L'espoir d'un avenir si doux doit-il être sacrifié à de vaines considérations? Et quelles sont celles qui me retiennent? uniquement des vues d'intérêt. De quel avantage sera-t-il donc pour ma fille d'être née richesi elle n'en doit pas moins être esclave de la fortune?

Je conviens que M. de Gercourt est un parti meilleurpeut-êtreque je ne devais l'espérer pour ma fille; j'avoue même que j'ai été extrêmement flattée du choix qu'il a fait d'elle. Mais enfinDanceny est d'une aussi bonne maison que lui; il ne lui cède en rien pour les qualités personnelles; il a sur M. de Gercourt l'avantage d'aimer et d'être aimé: il n'est pas riche à la vérité; mais ma fille ne l'est-elle pas assez pour eux deux? Ah! pourquoi lui ravir la satisfaction si douce d'enrichir ce qu'elle aime!

Ces mariages qu'on calcule au lieu de les assortirqu'on appelle de convenanceet où tout se convient en effethors les goûts et les caractèresne sont-ils pas la source la plus féconde de ces éclats scandaleux qui deviennent tous les jours plus fréquents? J'aime mieux différer: au moins j'aurai le temps d'étudier ma fille que je ne connais pas. Je me sens bien le courage de lui causer un chagrin passagersi elle en doit recueillir un bonheur plus solide: mais de risquer de la livrer à un désespoir éternelcela n'est pas dans mon cœur.

Voilàma chère amieles idées qui me tourmententet sur quoi je réclame vos conseils. Ces objets sévères contrastent beaucoup avec votre aimable gaietéet ne paraissent guère de votre âge: mais votre raison l'a tant devancé! Votre amitié d'ailleurs aidera votre prudence; et je ne crains point que l'une ou l'autre se refusent à la sollicitude maternelle qui les implore.

Adieuma charmante amie; ne doutez jamais de la sincérité de mes sentiments.

Du Château de ...ce 2 octobre 17**.


LETTRE XCIX

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Encore de petits événementsma belle amie; mais des scènes seulementpoint d'actions. Ainsiarmez-vous de patience; prenez-en même beaucoup: car tandis que ma Présidente marche à si petits pasvotre pupille reculeet c'est bien pis encore. Hé bien! j'ai le bon esprit de m'amuser de ces misères-là. Véritablement je m'accoutume fort bien à mon séjour ici; et je puis dire que dans le triste Château de ma vieille tanteje n'ai pas éprouvé un moment d'ennui. Au faitn'y ai-je pas jouissancesprivationsespoirincertitude? Qu'a- t-on de plus sur un plus grand théâtre? des spectateurs? Hé! laissez faireils ne me manqueront pas. S'ils ne me voient pas à l'ouvrageje leur montrerai ma besogne faite; ils n'auront plus qu'à admirer et applaudir. Ouiils applaudiront; car je puis enfin prédireavec certitudele moment de la chute de mon austère Dévote. J'ai assisté ce soir à l'agonie de la vertu. La douce faiblesse va régner à sa place. Je n'en fixe pas l'époque plus tard qu'à notre première entrevue: mais déjà je vous entends crier à l'orgueil. Annoncer sa victoirese vanter à l'avance. Hélàlàcalmez-vous! Pour vous prouver ma modestieje vais commencer par l'histoire de ma défaite.

En véritévotre pupille est une petite personne bien ridicule! C'est bien un enfant qu'il faudrait traiter comme telet à qui on ferait grâce en ne le mettant qu'en pénitence! Croiriez-vous qu'après ce qui s'est passé avant-hier entre elle et moiaprès la façon amicale dont nous nous sommes quittés hier matin; lorsque j'ai voulu y retourner le soircomme elle en était convenuej'ai trouvé sa porte fermée en dedans? Qu'en dites-vous? on éprouve quelquefois de ces enfantillages-là la veille: mais le lendemain! cela n'est-il pas plaisant?

Je n'en ai pourtant pas ri d'abordjamais je n'avais autant senti l'empire de mon caractère. Assurément j'allais à ce rendez-vous sans plaisiret uniquement par procédé. Mon litdont j'avais grand besoinme semblaitpour le momentpréférable à celui de tout autreet je ne m'en étais éloigné qu'à regret. Cependant je n'ai pas eu plutôt trouvé un obstacle que je brûlais de le franchir; j'étais humiliésurtoutqu'un enfant m'eût joué. Je me retirai donc avec beaucoup d'humeur: et dans le projet de ne plus me mêler de ce sot enfantni de ses affairesje lui avais écritsur-le-champun billet que je comptais lui remettre aujourd'huiet où je l'évaluais à son juste prix. Maiscomme on ditla nuit porte conseil; j'ai trouvé ce matin quen'ayant pas ici le choix des distractionsil fallait garder celle-là; j'ai donc supprimé le sévère billet. Depuis que j'y ai réfléchije ne reviens pas d'avoir eu l'idée de finir une aventureavant d'avoir en main de quoi en perdre l'Héroïne. Où nous mène pourtant un premier mouvement! Heureuxma belle amiequi a sucomme vouss'accoutumer à n'y jamais céder. Enfin j'ai différé ma vengeance; j'ai fait ce sacrifice à vos vues sur Gercourt.

A présent que je ne suis plus en colèreje ne vois plus que du ridicule dans la conduite de votre pupille. En effetje voudrais bien savoir ce qu'elle espère gagner par là! pour moi je m'y perds: si ce n'est que pour se défendreil faut convenir qu'elle s'y prend un peu tard. Il faudra bien qu'un jour elle me dise le mot de cette énigme! J'ai grande envie de le savoir. C'est peut-être seulement qu'elle se trouvait fatiguée? franchement cela se pourrait; car sans doute elle ignore encore que les flèches de l'Amourcomme la lance d'Achilleportent avec elles le remède aux blessures qu'elles font. Mais nonà sa petite grimace de toute la journéeje parierais qu'il entre là-dedans du repentir... là... quelque chose... comme de la vertu... De la vertu!... c'est bien à elle qu'il convient d'en avoir! Ah! qu'elle la laisse à la femme véritablement née pour ellela seule qui sache l'embellirqui la ferait aimer!... Pardonma belle amie: mais c'est ce soir même que s'est passéeentre Madame de Tourvel et moila scène dont j'ai à vous rendre compteet j'en conserve encore quelque émotion. J'ai besoin de me faire violence pour me distraire de l'impression qu'elle m'a faitec'est même pour m'y aiderque je me suis mis à vous écrire. Il faut pardonner quelque chose à ce premier moment.

Il y a déjà quelques jours que nous sommes d'accordMadame de Tourvel et moisur nos sentiments; nous ne disputons plus que sur les mots. C'était toujoursà la vérité son amitié qui répondait à mon amour : mais ce langage de convention ne changeait pas le fond des choses; et quand nous serions restés ainsij'en aurais peut-être été moins vitemais non pas moins sûrement. Déjà même il n'était plus question de m'éloignercomme elle le voulait d'abord; et pour les entretiens que nous avons journellementsi je mets mes soins à lui en offrir l'occasionelle met les siens à la saisir.

Comme c'est ordinairement à la promenade que se passent nos petits rendez- vousle temps affreux qu'il a fait tout aujourd'hui ne me laissait rien espérer: j'en étais même vraiment contrarié; je ne prévoyais pas combien je devais gagner à ce contretemps.

Ne pouvant se promeneron s'est mis à jouer en sortant de table; et comme je joue peuet que je ne suis plus nécessairej'ai pris ce temps pour monter chez moisans autre projet que d'y attendreà peu prèsla fin de la partie.

Je retournais joindre le cerclequand j'ai trouvé la charmante femme qui entrait dans son appartementet quisoit imprudence ou faiblessem'a dit de sa douce voix: " Où allez-vous donc? Il n'y a personne au salon. " Il ne m'en a pas fallu davantagecomme vous pouvez croirepour essayer d'entrer chez elle; j'y ai trouvé moins de résistance que je ne m'y attendais. Il est vrai que j'avais eu la précaution de commencer la conversation à la porteet de la commencer indifférente; mais à peine avons-nous été établisque j'ai ramené la véritableet que j'ai parlé de mon amour à mon amie . Sa première réponsequoique simplem'a paru assez expressive: " Oh! tenezm'a-t-elle ditne parlons pas de cela ici "et elle tremblait. La pauvre femme! elle se voit mourir.

Pourtant elle avait tort de craindre. Depuis quelque tempsassuré du succès un jour ou l'autreet la voyant user tant de force dans d'inutiles combatsj'avais résolu de ménager les mienneset d'attendre sans effort qu'elle se rendît de lassitude. Vous sentez bien qu'ici il faut un triomphe completet que je ne veux rien devoir à l'occasion. C'était même d'après ce plan forméet pour pouvoir être pressantsans m'engager tropque je suis revenu à ce mot d'amoursi obstinément refusé; sûr qu'on me croyait assez d'ardeurj'ai essayé un ton plus tendre. Ce refus ne me fâchait plusil m'affligeait; ma sensible amie ne me devait-elle pas quelques consolations?

Tout en me consolantune main était restée dans la mienne; le joli corps était appuyé sur mon braset nous étions extrêmement rapprochés. Vous avez sûrement remarqué combiendans cette situationà mesure que la défense mollitles demandes et les refus se passent de plus près; comment la tête se détourne et les regards se baissenttandis que les discourstoujours prononcés d'une voix faibledeviennent rares et entrecoupés. Ces symptômes précieux annoncentd'une manière non équivoquele consentement de l'âme: mais rarement a-t-il encore passé jusqu'aux sens; je crois même qu'il est toujours dangereux de tenter alors quelque entreprise trop marquée; parce que cet état d'abandon n'étant jamais sans un plaisir très douxon ne saurait forcer d'en sortirsans causer une humeur qui tourne infailliblement au profit de la défense.

Maisdans le cas présentla prudence m'était d'autant plus nécessaireque j'avais surtout à redouter l'effroi que cet oubli d'elle-même ne manquerait pas de causer à ma tendre rêveuse. Aussi cet aveu que je demandaisje n'exigeais pas même qu'il fût prononcé; un regard pouvait suffire; un seul regardet j'étais heureux.

Ma belle amieles beaux yeux se sont en effet levés sur moila bouche céleste a même prononcé: " Eh bien! ouije... " Mais tout à coup le regard s'est éteintla voix a manquéet cette femme adorable est tombée dans mes bras. A peine avais-je eu le temps de l'y recevoirque se dégageant avec une force convulsivela vue égaréeet les mains élevées vers le Ciel... " Dieu... ô mon Dieusauvez-moi "s'est-elle écriée; et sur-le-champplus prompte que l'éclairelle était à genoux à dix pas de moi. Je l'entendais prête à suffoquer. Je me suis avancé pour la secourir; mais elleprenant mes mains qu'elle baignait de pleursquelquefois même embrassant mes genoux: " Ouice sera vousdisait-ellece sera vous qui me sauverez! Vous ne voulez pas ma mortlaissez-moi; sauvez-moi; laissez-moi; au nom de Dieulaissez-moi! " Et ces discours peu suivis s'échappaient à peine à travers des sanglots redoublés. Cependant elle me tenait avec une force qui ne m'aurait pas permis de m'éloigner; alors rassemblant les miennesje l'ai soulevée dans mes bras. Au même instant les pleurs ont cessé; elle ne parlait plus; tous ses membres se sont roidiset de violentes convulsions ont succédé à cet orage.

J'étaisje l'avouevivement émuet je crois que j'aurais consenti à sa demandequand les circonstances ne m'y auraient pas forcé. Ce qu'il y a de vraic'est qu'après lui avoir donné quelques secoursje l'ai laissée comme elle m'en priaitet que je m'en félicite. Déjà j'en ai presque reçu le prix.

Je m'attendais qu'ainsi que le jour de ma première déclarationelle ne se montrerait pas de la soirée. Mais vers les huit heureselle est descendue au salonet a seulement annoncé au cercle qu'elle s'était trouvée fort incommodée. Sa figure était abattuesa voix faibleet son maintien composé; mais son regard était douxet souvent il s'est fixé sur moi. Son refus de jouer m'ayant même obligé de prendre sa placeelle a pris la sienne à mon côté. Pendant le souperelle est restée seule dans le salon. Quand on y est revenuj'ai cru m'apercevoir qu'elle avait pleuré: pour m'en éclaircirje lui ai dit qu'il me semblait qu'elle s'était encore ressentie de son incommodité; à quoi elle m'a obligeamment répondu: " Ce mal-là ne s'en va pas si vite qu'il vient! " Enfin quand on s'est retiréje lui ai donné la main; et à la porte de son appartement elle a serré la mienne avec force. Il est vrai que ce mouvement m'a paru avoir quelque chose d'involontaire: mais tant mieux; c'est une preuve de plus de mon empire.

Je parierais qu'à présent elle est enchantée d'en être là: tous les frais sont faits; il ne reste plus qu'à jouir. Peut-êtrependant que je vous écriss'occupe-t-elle déjà de cette douce idée! et quand même elle s'occuperaitau contraired'un nouveau projet de défensene savons-nous pas bien ce que deviennent tous ces projets-là? Je vous le demandecela peut-il aller plus loin que notre prochaine entrevue? Je m'attends bienpar exemplequ'il y aura quelques façons pour l'accordermais bon! le premier pas franchices Prudes austères savent-elles s'arrêter? leur amour est une véritable explosion; la résistance y donne plus de force. Ma farouche Dévote courrait après moisi je cessais de courir après elle.

Enfinma belle amieincessamment j'arriverai chez vouspour vous sommer de votre parole. Vous n'avez pas oublié sans doute ce que vous m'avez promis après le succès; cette infidélité à votre Chevalier? êtes-vous prête? pour moi je le désire comme si nous ne nous étions jamais connus. Au restevous connaître est peut-être une raison pour le désirer davantage:

Je suis justeet ne suis point galant [VOLTAIREComédie de Nanine].

Aussi ce sera la première infidélité que je ferai à ma grave conquête; et je vous promets de profiter du premier prétexte pour m'absenter vingt-quatre heures d'auprès d'elle. Ce sera sa punitionde m'avoir tenu si longtemps éloigné de vous. Savez-vous que voilà plus de deux mois que cette aventure m'occupe? ouideux mois et trois jours; il est vrai que je compte demainpuisqu'elle ne sera véritablement consommée qu'alors. Cela me rappelle que Mademoiselle de B*** a résisté les trois mois complets. Je suis bien aise de voir que la franche coquetterie a plus de défense que l'austère vertu.

Adieuma belle amie; il faut vous quittercar il est fort tard. Cette Lettre m'a mené plus loin que je ne comptais; mais comme j'envoie demain matin à Parisj'ai voulu en profiterpour vous faire partager un jour plus tôt la joie de votre ami.

Du Château de ...ce 2 octobre 17**au soir.


LETTRE C

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Mon amieje suis jouétrahiperdu; je suis au désespoir: Madame de Tourvel est partie. Elle est partieet je ne l'ai pas su! et je n'étais pas là pour m'opposer à son départpour lui reprocher son indigne trahison! Ah! ne croyez pas que je l'eusse laissée partirelle serait restée; ouielle serait restéeeussé-je dû employer la violence. Mais quoi! dans ma crédule sécuritéje dormais tranquillement; je dormaiset la foudre est tombée sur moi. Nonje ne conçois rien à ce départ: il faut renoncer à connaître les femmes.

Quand je me rappelle la journée d'hier! que dis-je? la soirée même! Ce regard si douxcette voix si tendre! et cette main serrée! et pendant ce tempselle projetait de me fuir! Ô femmesfemmes! Plaignez-vous doncsi l'on vous trompe! Mais ouitoute perfidie qu'on emploie est un vol qu'on vous fait.

Quel plaisir j'aurai à me venger! je la retrouveraicette femme perfide; je reprendrai mon empire sur elle. Si l'amour m'a suffi pour en trouver les moyensque ne fera-t-il pasaidé de la vengeance? Je la verrai encore à mes genouxtremblante et baignée de pleursme criant merci de sa trompeuse voix; et moije serai sans pitié.

Que fait-elle à présent? que pense-t-elle? Peut-être elle s'applaudit de m'avoir trompé; et fidèle aux goûts de son sexece plaisir lui paraît le plus doux. Ce que n'a pu la vertu tant vantéel'esprit de ruse l'a produit sans effort. Insensé! je redoutais sa sagesse; c'était sa mauvaise foi que je devais craindre.

Et être obligé de dévorer mon ressentiment! n'oser montrer qu'une tendre douleurquand j'ai le cœur rempli de rage! me voir réduit à supplier encore une femme rebellequi s'est soustraite à mon empire! devais-je donc être humilié à ce point? et par qui? par une femme timideet qui jamais ne s'est exercée à combattre. A quoi me sert de m'être établi dans son cœurde l'avoir embrasé de tous les feux de l'amourd'avoir porté jusqu'au délire le trouble de ses sens; si tranquille dans sa retraiteelle peut aujourd'hui s'enorgueillir de sa fuite plus que moi de mes victoires? Et je le souffrirais? mon amievous ne le croyez pas; vous n'avez pas de moi cette humiliante idée!

Mais quelle fatalité m'attache à cette femme? cent autres ne désirent-elles pas mes soins? ne s'empresseront-elles pas d'y répondre? quand même aucune ne vaudrait celle-cil'attrait de la variétéle charme des nouvelles conquêtesl'éclat de leur nombren'offrent-ils pas des plaisirs assez doux? Pourquoi courir après celui qui nous fuitet négliger ceux qui se présentent? Ah! pourquoi?... Je l'ignoremais je l'éprouve fortement.

Il n'est plus pour moi de bonheurde reposque par la possession de cette femme que je hais et que j'aime avec une égale fureur. Je ne supporterai mon sort que du moment où je disposerai du sien. Alors tranquille et satisfaitje la verraià son tourlivrée aux orages que j'éprouve en ce momentj'en exciterai mille autres encore. L'espoir et la craintela méfiance et la sécuritétous les maux inventés par la hainetous les biens accordés par l'amourje veux qu'ils remplissent son cœurqu'ils s'y succèdent à ma volonté. Ce temps viendra... Mais que de travaux encore! que j'en étais près hieret qu'aujourd'hui je m'en vois éloigné! Comment m'en rapprocher? je n'ose tenter aucune démarche; je sens que pour prendre un parti il faudrait être plus calmeet mon sang bout dans mes veines.

Ce qui redouble mon tourmentc'est le sang-froid avec lequel chacun répond ici à mes questions sur cet événementsur sa causesur tout ce qu'il offre d'extraordinaire. Personne ne sait rienpersonne ne désire de rien savoir à peine en aurait-on parlési j'avais consenti qu'on parlât d'autre chose. Madame de Rosemondechez qui j'ai couru ce matin quand j'ai appris cette nouvellem'a répondu avec le froid de son âge que c'était la suite naturelle de l'indisposition que Madame de Tourvel avait eue hier; qu'elle avait craint une maladieet qu'elle avait préféré d'être chez elle: elle trouve cela tout simpleelle en aurait fait autantm'a-t-elle ditcomme s'il pouvait y avoir quelque chose de commun entre elles deux! entre ellequi n'a plus qu'à mourir; et l'autrequi fait le charme et le tourment de ma vie!

Madame de Volangesque d'abord j'avais soupçonnée d'être complicene paraît affectée que de n'avoir pas été consultée sur cette démarche. Je suis bien aiseje l'avouequ'elle n'ait pas eu le plaisir de me nuire. Cela me prouve encore qu'elle n'a pasautant que je le craignaisla confiance de cette femme; c'est toujours une ennemie de moins. Comme elle se féliciteraitsi elle savait que c'est moi qu'on a fui! comme elle se serait gonflée d'orgueilsi c'eût été par ses conseils! comme son importance en aurait redoublé! Mon Dieu! que je la hais! Oh! je renouerai avec sa fille; je veux la travailler à ma fantaisie: aussi bienje crois que je resterai ici quelque temps; au moinsle peu de réflexions que j'ai pu faire me porte à ce parti.

Ne croyez-vous pasen effetqu'après une démarche aussi marquéemon ingrate doit redouter ma présence? Si donc l'idée lui est venue que je pourrais la suivreelle n'aura pas manqué de me fermer sa porte; et je ne veux pas plus l'accoutumer à ce moyenqu'en souffrir l'humiliation. J'aime mieux lui annoncer au contraire que je reste ici; je lui ferai même des instances pour qu'elle y revienne; et quand elle sera bien persuadée de mon absencej'arriverai chez elle: nous verrons comment elle supportera cette entrevue. Mais il faut la différer pour en augmenter l'effetet je ne sais encore si j'en aurai la patience: j'ai euvingt fois dans la journéela bouche ouverte pour demander mes chevaux. Cependant je prendrai sur moi; je m'engage à recevoir votre réponse ici; je vous demande seulementma belle amiede ne pas me la faire attendre.

Ce qui me contrarierait le plus serait de ne pas savoir ce qui se passe: mais mon Chasseurqui est à Parisa des droits à quelque accès auprès de la Femme de chambre: il pourra me servir. Je lui envoie une instruction et de l'argent. Je vous prie de trouver bon que je joigne l'un et l'autre à cette Lettreet aussi d'avoir soin de les lui envoyer par un de vos gensavec ordre de les lui remettre à lui-même. Je prends cette précautionparce que le drôle a l'habitude de n'avoir jamais reçu les Lettres que je lui écrisquand elles lui prescrivent quelque chose qui le gêne; et quepour le momentil ne me paraît pas aussi épris de sa conquête que je voudrais qu'il le fût.

Adieuma belle amie; s'il vous vient quelque idée heureusequelque moyen de hâter ma marchefaites-m'en part. J'ai éprouvé plus d'une fois combien votre amitié pouvait être utile; je l'éprouve encore en ce moment; car je me sens plus calme depuis que je vous écris; au moinsje parle à quelqu'un qui m'entendet non aux automates près de qui je végète depuis ce matin. En véritéplus je vaiset plus je suis tenté de croire qu'il n'y a que vous et moi dans le mondequi valions quelque chose.

Du Château de ...ce 3 octobre 17**.


LETTRE CI

LE VICOMTE DE VALMONT A AZOLANSON CHASSEUR.

(JOINTE A LA PRECEDENTE.)

Il faut que vous soyez bien imbécilevous qui êtes parti d'ici ce matinde n'avoir pas su que Madame de Tourvel en partait aussi; ousi vous l'avez sude n'être pas venu m'en avertir. A quoi sert-il donc que vous dépensiez mon argent à vous enivrer avec les Valets; que le temps que vous devriez employer à me servirvous le passiez à faire l'agréable auprès des Femmes de chambresi je n'en suis pas mieux informé de ce qui se passe? Voilà pourtant de vos négligences! Mais je vous préviens que s'il vous en arrive une seule dans cette affaire-cice sera la dernière que vous aurez à mon service.

Il faut que vous m'instruisiez de tout ce qui se passe chez Madame de Tourvel: de sa santési elle dort; si elle est triste ou gaie; si elle sort souventet chez qui elle va; si elle reçoit du monde chez elleet qui y vient; à quoi elle passe son tempssi elle a de l'humeur avec ses Femmesparticulièrement avec celle qu'elle avait amenée ici; ce qu'elle faitquand elle est seule; siquand elle litelle lit de suiteou si elle interrompt sa lecture pour rêver; de même quand elle écrit. Songez aussi à vous rendre l'ami de celui qui porte ses Lettres à la Poste. Offrez-vous souvent à lui pour faire cette commission à sa place: et quand il accepterane faites partir que celles qui vous paraîtront indifférenteset envoyez-moi les autressurtout celles à Madame de Volangessi vous en rencontrez.

Arrangez-vous pour être encore quelque temps l'amant heureux de votre Julie. Si elle en a un autrecomme vous l'avez crufaites-la consentir à se partager; et n'allez pas vous piquer d'une ridicule délicatesse: vous serez dans le cas de bien d'autresqui valent mieux que vous. Si pourtant votre second se rendait trop importun; si vous vous aperceviezpar exemplequ'il occupât trop Julie pendant la journéeet qu'elle en fût moins souvent auprès de sa Maîtresseécartez-le par quelque moyenou cherchez-lui querelle: n'en craignez pas les suitesje vous soutiendrai. Surtout ne quittez pas cette maison. C'est par l'assiduité qu'on voit toutet qu'on voit bien. Si même le hasard faisait renvoyer quelqu'un des Gensprésentez-vous pour le remplacercomme n'étant plus à moi. Ditesdans ce casque vous m'avez quitté pour chercher une maison plus tranquille et plus réglée. Tâchez enfin de vous faire accepter. Je ne vous en garderai pas moins à mon service pendant ce temps; ce sera comme chez la Duchesse de ***; et par la suiteMadame de Tourvel vous en récompensera de même.

Si vous aviez assez d'adresse et de zèlecette instruction devrait suffire; mais pour suppléer à l'un et à l'autreje vous envoie de l'argent. Le billet ci-joint vous autorisecomme vous verrezà toucher vingt-cinq louis chez mon homme d'affaires; car je ne doute pas que vous ne soyez sans le sou. Vous emploierez de cette somme ce qui sera nécessaire pour décider Julie à établir une correspondance avec moi. Le reste servira à faire boire les Gens. Ayez soinautant que cela se pourraque ce soit chez le Suisse de la maisonafin qu'il aime à vous y voir venir. Mais n'oubliez pas que ce ne sont pas vos plaisirs que je veux payermais vos services.

Accoutumez Julie à observer tout et à tout rapportermême ce qui lui paraîtrait minutieux. Il vaut mieux qu'elle écrive dix phrases inutilesque d'en omettre une intéressante; et souvent ce qui paraît indifférent ne l'est pas. Comme il faut que je puisse être instruit sur-le-champs'il arrivait quelque chose qui vous parût mériter attentionaussitôt cette Lettre reçuevous enverrez Philippesur le cheval de commissions'établir à ... [Village à moitié chemin de Paris au château de Madame de Rosemonde]; il y restera jusqu'à nouvel ordre; ce sera un relais en cas de besoin. Pour la correspondance courantela Poste suffira.

Prenez garde de perdre cette Lettre. Relisez-la tous les jourstant pour vous assurer de ne rien oublierque pour être sûr de l'avoir encore. Faites enfin tout ce qu'il faut fairequand on est honoré de ma confiance. Vous savez quesi je suis content de vousvous le serez de moi.

Du Château de ...ce 3 octobre 17**.


LETTRE CII

LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE ROSEMONDE

Vous serez bien étonnéeMadameen apprenant que je pars de chez vous aussi précipitamment. Cette démarche va vous paraître bien extraordinaire: mais que votre surprise va redoubler encore quand vous en saurez les raisons! Peut-être trouverez-vous qu'en vous les confiantje ne respecte pas assez la tranquillité nécessaire à votre âge; que je m'écarte même des sentiments de vénération qui vous sont dus à tant de titres? Ah! Madamepardon: mais mon cœur est oppressé; il a besoin d'épancher sa douleur dans le sein d'une amie également douce et prudente: quelle autre que vous pouvait-il choisir? Regardez-moi comme votre enfant. Ayez pour moi les bontés maternelles; je les implore. J'y ai peut-être quelques droits par mes sentiments pour vous.

Où est le temps oùtout entière à ces sentiments louablesje ne connaissais point ceux quiportant dans l'âme le trouble mortel que j'éprouveôtent la force de les combattre en même temps qu'ils en imposent le devoir? Ah! ce fatal voyage m'a perdue...

Que vous dirai-je enfin? j'aimeouij'aime éperdument. Hélas! ce mot que j'écris pour la première foisce mot si souvent demandé sans être obtenuje payerais de ma vie la douceur de pouvoir une fois seulement le faire entendre à celui qui l'inspire; et pourtant il faut le refuser sans cesse! Il va douter encore de mes sentiments; il croira avoir à s'en plaindre. Je suis bien malheureuse! Que ne lui est-il aussi facile de lire dans mon cœur que d'y régner? Ouije souffrirais moinss'il savait tout ce que je souffre; mais vous-mêmeà qui je le disvous n'en aurez encore qu'une faible idée.

Dans peu de momentsje vais le fuir et l'affliger. Tandis qu'il se croira encore près de moije serai déjà loin de lui: à l'heure où j'avais coutume de le voir chaque jourje serai dans des lieux où il n'est jamais venuoù je ne dois pas permettre qu'il vienne. Déjà tous mes préparatifs sont faits; tout est làsous mes yeux; je ne puis les reposer sur rien qui ne m'annonce ce cruel départ. Tout est prêtexcepté moi!... et plus mon cœur s'y refuseplus il me prouve la nécessité de m'y soumettre.

Je m'y soumettrai sans douteil vaut mieux mourir que de vivre coupable. Déjàje le sensje ne le suis que trop; je n'ai sauvé que ma sagessela vertu s'est évanouie. Faut-il vous l'avouerce qui me reste encoreje le dois à sa générosité. Enivrée du plaisir de le voirde l'entendrede la douceur de le sentir auprès de moidu bonheur plus grand de pouvoir faire le sienj'étais sans puissance et sans force; à peine m'en restait-il pour combattreje n'en avais plus pour résister; je frémissais de mon dangersans pouvoir le fuir. Hé bien! il a vu ma peineet il a eu pitié de moi. Comment ne le chérirais-je pas? Je lui dois bien plus que la vie.

Ah! si en restant auprès de lui je n'avais à trembler que pour ellene croyez pas que jamais je consentisse à m'éloigner. Que m'est-elle sans luine serais-je pas trop heureuse de la perdre? Condamnée à faire éternellement son malheur et le mien; à n'oser ni me plaindreni le consoler; à me défendre chaque jour contre luicontre moi-même; à mettre mes soins à causer sa peinequand je voudrais les consacrer tous à son bonheur. Vivre ainsi n'est-ce pas mourir mille fois? Voilà pourtant quel va être mon sort. Je le supporterai cependantj'en aurai le courage. Ô vousque je choisis pour ma mèrerecevez-en le serment!

Recevez aussi celui que je fais de ne vous dérober aucune de mes actions; recevez-leje vous en conjure; je vous le demande comme un secours dont j'ai besoin: ainsiengagée à vous dire toutje m'accoutumerai à me croire toujours en votre présence. Votre vertu remplacera la mienne. Jamaissans douteje ne consentirai à rougir à vos yeux; et retenue par ce frein puissanttandis que je chérirai en vous l'indulgente amieconfidente de ma faiblessej'y honorerai encore l'Ange tutélaire qui me sauvera de la honte.

C'est bien en éprouver assez que d'avoir à faire cette demande. Fatal effet d'une présomptueuse confiance! pourquoi n'ai-je pas redouté plus tôt ce penchant que j'ai senti naître? Pourquoi me suis-je flattée de pouvoir à mon gré le maîtriser ou le vaincre? Insensée! je connaissais bien peu l'amour! Ah! si je l'avais combattu avec plus de soinpeut-être eût-il pris moins d'empire! peut-être alors ce départ n'eût pas été nécessaire; ou mêmeen me soumettant à ce parti douloureuxj'aurais pu ne pas rompre entièrement une liaison qu'il eût suffi de rendre moins fréquente! Mais tout perdre à la fois! et pour jamais! Ô mon amie!... Mais quoi! même en vous écrivantje m'égare encore dans des vœux criminels. Ah! partonspartonset que du moins ces torts involontaires soient expiés par mes sacrifices.

Adieuma respectable amie; aimez-moi comme votre filleadoptez-moi pour telle; et soyez sûre quemalgré ma faiblessej'aimerais mieux mourir que de me rendre indigne de votre choix.

De ...ce 3 octobre 17**à une heure du matin.


LETTRE CIII

MADAME DE ROSEMONDE A LA PRESIDENTE DE TOURVEL

J'ai étéma chère Belleplus affligée de votre départ que surprise de sa cause; une longue expérience et l'intérêt que vous inspirez avaient suffi pour m'éclairer sur l'état de votre cœur; et s'il faut tout direvous ne m'avez rien ou presque rien appris par votre Lettre. Si je n'avais été instruite que par ellej'ignorerais encore quel est celui que vous aimez; car en me parlant de lui tout le tempsvous n'avez pas écrit son nom une seule fois. Je n'en avais pas besoin; je sais bien qui c'est. Mais je le remarqueparce que je me suis rappelé que c'est toujours là le style de l'amour. Je vois qu'il en est encore comme au temps passé.

Je ne croyais guère être jamais dans le cas de revenir sur des souvenirs si éloignés de moiet si étrangers à mon âge. Pourtantdepuis hierje m'en suis vraiment beaucoup occupéepar le désir que j'avais d'y trouver quelque chose qui pût vous être utile. Mais que puis-je faireque vous admirer et vous plaindre? Je loue le parti sage que vous avez pris: mais il m'effraieparce que j'en conclus que vous l'avez jugé nécessaire; et quand on en est làil est bien difficile de se tenir toujours éloignée de celui dont notre cœur nous rapproche sans cesse.

Cependant ne vous découragez pas. Rien ne doit être impossible à votre belle âme; et quand vous devriez un jour avoir le malheur de succomber (ce qu'à Dieu ne plaise!)croyez-moima chère Belleréservez-vous au moins la consolation d'avoir combattu de toute votre puissance. Et puisce que ne peut la sagesse humainela grâce divine l'opère quand il lui plaît. Peut-être êtes- vous à la veille de ses secours; et votre vertuéprouvée dans ces combats terriblesen sortira plus pureet plus brillante. La force que vous n'avez pas aujourd'huiespérez que vous la recevrez demain. N'y comptez pas pour vous en reposer sur ellemais pour vous encourager à user de toutes les vôtres.

En laissant à la Providence le soin de vous secourir dans un danger contre lequel je ne peux rienje me réserve de vous soutenir et vous consoler autant qu'il sera en moi. Je ne soulagerai pas vos peinesmais je les partagerai. C'est à ce titre que je recevrai volontiers vos confidences. Je sens que votre cœur doit avoir besoin de s'épancher. Je vous ouvre le mien; l'âge ne l'a pas encore refroidi au point d'être insensible à l'amitié. Vous le trouverez toujours prêt à vous recevoir. Ce sera un faible soulagement à vos douleursmais au moins vous ne pleurerez pas seule: et quand ce malheureux amourprenant trop d'empire sur vousvous forcera d'en parleril vaut mieux que ce soit avec moi qu'avec lui . Voilà que je parle comme vous; et je crois qu'à nous deux nous ne parviendrons pas à le nommer; au restenous nous entendons.

Je ne sais si je fais bien de vous dire qu'il m'a paru vivement affecté de votre départ; il serait peut-être plus sage de ne vous en pas parler: mais je n'aime pas cette sagesse qui afflige ses amis. Je suis pourtant forcée de n'en pas parler plus longtemps. Ma vue débile et ma main tremblante ne me permettent pas de longues Lettresquand il faut les écrire moi-même.

Adieu doncma chère Belle; adieumon aimable enfant; ouije vous adopte volontiers pour ma filleet vous avez bien tout ce qu'il faut pour faire l'orgueil et le plaisir d'une mère.

Du Château de ...ce 3 octobre 17**.


LETTRE CIV

LA MARQUISE DE MERTEUIL A MADAME DE VOLANGES

En véritéma chère et bonne amiej'ai eu peine à me défendre d'un mouvement d'orgueilen lisant votre Lettre. Quoi! vous m'honorez de votre entière confiance! vous allez même jusqu'à me demander des conseils! Ah! je suis bien heureusesi je mérite cette opinion favorable de votre part: si je ne la dois pas seulement à la prévention de l'amitié. Au restequel qu'en soit le motifelle n'en est pas moins précieuse à mon cœur; et l'avoir obtenue n'est à mes yeux qu'une raison de plus pour travailler davantage à la mériter. Je vais donc (mais sans prétendre vous donner un avis) vous dire librement ma façon de penser. Je m'en méfieparce qu'elle diffère de la vôtre; mais quand je vous aurai exposé mes raisonsvous les jugerez; et si vous les condamnezje souscris d'avance à votre jugement. J'aurai au moins cette sagesse de ne pas me croire plus sage que vous.

Si pourtantet pour cette seule foismon avis se trouvait préférableil faudrait en chercher la cause dans les illusions de l'amour maternel. Puisque ce sentiment est louableil doit se trouver en vous. Qu'il se reconnaît bien en effet dans le parti que vous êtes tentée de prendre! c'est ainsi ques'il vous arrive d'errer quelquefoisce n'est jamais que dans le choix des vertus.

La prudence està ce qu'il me semblecelle qu'il faut préférerquand on dispose du sort des autreset surtout quand il s'agit de le fixer par un lien indissoluble et sacrétel que celui du mariage. C'est alors qu'une mèreégalement sage et tendredoit comme vous le dites si bien aider sa fille de son expérience . Orje vous le demandequ'a-t-elle à faire pour y parvenir? sinon de distinguer pour elleentre ce qui plaît et ce qui convient.

Ne serait-ce donc pas avilir l'autorité maternellene serait-ce pas l'anéantirque de la subordonner à un goût frivole dont la puissance illusoire ne se fait sentir qu'à ceux qui la redoutentet disparaît sitôt qu'on la méprise? Pour moije l'avoueje n'ai jamais cru à ces passions entraînantes et irrésistiblesdont il semble qu'on soit convenu de faire l'excuse générale de nos dérèglements. Je ne conçois point comment un goûtqu'un moment voit naître et qu'un autre voit mourirpeut avoir plus de force que les principes inaltérables de pudeurd'honnêteté et de modestie; et je n'entends pas plus qu'une femme qui les trahit puisse être justifiée par sa passion prétenduequ'un voleur ne le serait par la passion de l'argentou un assassin par celle de la vengeance.

Eh! qui peut dire n'avoir jamais eu à combattre? Mais j'ai toujours cherché à me persuader quepour résisteril suffisait de le vouloiret jusqu'alors au moinsmon expérience a confirmé mon opinion. Que serait la vertusans les devoirs qu'elle impose? son culte est dans nos sacrificessa récompense dans nos cœurs. Ces vérités ne peuvent être niées que par ceux qui ont intérêt de les méconnaître; et quidéjà dépravésespèrent faire un moment illusionen essayant de justifier leur mauvaise conduite par de mauvaises raisons.

Mais pourrait-on le craindre d'un enfant simple et timide; d'un enfant né de vouset dont l'éducation modeste et pure n'a pu que fortifier l'heureux naturel? C'est pourtant à cette crainteque j'ose dire humiliante pour votre filleque vous voulez sacrifier le mariage avantageux que votre prudence avait ménagé pour elle! J'aime beaucoup Danceny; et depuis longtempscomme vous savezje vois peu M. de Gercourt; mais mon amitié pour l'unmon indifférence pour l'autrene m'empêchent point de sentir l'énorme différence qui se trouve entre ces deux partis.

Leur naissance est égalej'en conviens; mais l'un est sans fortuneet celle de l'autre est telle quemême sans naissanceelle aurait suffi pour le mener à tout. J'avoue bien que l'argent ne fait pas le bonheur; mais il faut avouer aussi qu'il le facilite beaucoup. Mademoiselle de Volanges estcomme vous le ditesassez riche pour deux: cependantsoixante mille livres de rente dont elle va jouir ne sont pas déjà tant quand on porte le nom de Dancenyquand il faut monter et soutenir une maison qui y réponde. Nous ne sommes plus au temps de Madame de Sévigné. Le luxe absorbe tout: on le blâmemais il faut l'imiteret le superflu finit par priver du nécessaire.

Quant aux qualités personnelles que vous comptez pour beaucoupet avec beaucoup de raisonassurément M. de Gercourt est sans reproche de ce côté; et à luises preuves sont faites. J'aime à croireet je crois qu'en effet Danceny ne lui cède en rien; mais en sommes-nous aussi sûres? Il est vrai qu'il a paru jusqu'ici exempt des défauts de son âgeet que malgré le ton du jour il montre un goût pour la bonne compagnie qui fait augurer favorablement de lui: mais qui sait si cette sagesse apparenteil ne la doit pas à la médiocrité de sa fortune? Pour peu qu'on craigne d'être fripon ou crapuleuxil faut de l'argent pour être joueur et libertinet l'on peut encore aimer les défauts dont on redoute les excès. Enfin il ne serait pas le millième qui aurait vu la bonne compagnie uniquement faute de pouvoir mieux faire.

Je ne dis pas (à Dieu ne plaise!) que je croie tout cela de lui: mais ce serait toujours un risque à courir; et quels reproches n'auriez-vous pas à vous fairesi l'événement n'était pas heureux! Que répondriez-vous à votre fillequi vous dirait: " Ma mèrej'étais jeune et sans expérience; j'étais même séduite par une erreur pardonnable à mon âge: mais le Cielqui avait prévu ma faiblessem'avait accordé une mère sagepour y remédier et m'en garantir. Pourquoi doncoubliant votre prudenceavez-vous consenti à mon malheur? était-ce à moi à me choisir un épouxquand je ne connaissais rien de l'état du mariage? Quand je l'aurais voulun'était-ce pas à vous à vous y opposer? Mais je n'ai jamais eu cette folle volonté. Décidée à vous obéirj'ai attendu votre choix avec une respectueuse résignation; jamais je ne me suis écartée de la soumission que je vous devaiset cependant je porte aujourd'hui la peine qui n'est due qu'aux enfants rebelles. Ah! votre faiblesse m'a perdue ... " Peut-être son respect étoufferait-il ces plaintes; mais l'amour maternel les devinerait: et les larmes de votre fillepour être dérobéesn'en couleraient pas moins sur votre cœur. Où chercherez-vous alors vos consolations? Sera-ce dans ce fol amourcontre lequel vous auriez dû l'armeret par qui au contraire vous vous serez laissé séduire?

J'ignorema chère amiesi j'ai contre cette passion une prévention trop forte; mais je la crois redoutablemême dans le mariage. Ce n'est pas que je désapprouve qu'un sentiment honnête et doux vienne embellir le lien conjugalet adoucir en quelque sorte les devoirs qu'il impose; mais ce n'est pas à lui qu'il appartient de le former; ce n'est pas à l'illusion d'un moment à régler le choix de notre vie. En effetpour choisiril faut comparer; et comment le pouvoirquand un seul objet nous occupe; quand celui-là même on ne peut le connaîtreplongé que l'on est dans l'ivresse et l'aveuglement?

J'ai rencontrécomme vous pouvez croireplusieurs femmes atteintes de ce mal dangereux; j'ai reçu les confidences de quelques-unes. A les entendreil n'en est point dont l'Amant ne soit un être parfait: mais ces perfections chimériques n'existent que dans leur imagination. Leur tête exaltée ne rêve qu'agréments et vertus; elles en parent à plaisir celui qu'elles préfèrent: c'est la draperie d'un Dieuportée souvent par un modèle abject: mais quel qu'il soità peine l'en ont-elles revêtuquedupes de leur propre ouvrageelles se prosternent pour l'adorer.

Ou votre fille n'aime pas Dancenyou elle éprouve cette même illusion; elle est commune à tous deuxsi leur amour est réciproque. Ainsi votre raison pour les unir à jamais se réduit à la certitude qu'ils ne se connaissent pasqu'ils ne peuvent se connaître. Mais me direz-vousM. de Gercourt et ma fille se connaissent-ils davantage? Nonsans doute; mais au moins ne s'abusent-ils pasils s'ignorent seulement. Qu'arrive-t-il dans ce cas entre deux époux que je suppose honnêtes? c'est que chacun d'eux étudie l'autres'observe vis-à-vis de luicherche et reconnaît bientôt ce qu'il faut qu'il cède de ses goûts et de ses volontéspour la tranquillité commune. Ces légers sacrifices se font sans peineparce qu'ils sont réciproques et qu'on les a prévus: bientôt ils font naître une bienveillance mutuelle; et l'habitudequi fortifie tous les penchants qu'elle ne détruit pasamène peu à peu cette douce amitiécette tendre confiancequijointes à l'estimeformentce me semblele véritablele solide bonheur des mariages.

Les illusions de l'amour peuvent être plus douces; mais qui ne sait aussi qu'elles sont moins durables? et quels dangers n'amène pas le moment qui les détruit! C'est alors que les moindres défauts paraissent choquants et insupportablespar le contraste qu'ils forment avec l'idée de perfection qui nous avait séduits. Chacun des deux époux croit cependant que l'autre seul a changéet que lui vaut toujours ce qu'un moment d'erreur l'avait fait apprécier. Le charme qu'il n'éprouve plusil s'étonne de ne le plus faire naître; il en est humilié: la vanité blessée aigrit les espritsaugmente les tortsproduit l'humeurenfante la haine; et de frivoles plaisirs sont payés enfin par de longues infortunes.

Voilàma chère amiema façon de penser sur l'objet qui nous occupe; je ne la défends pasje l'expose seulement; c'est à vous à décider. Mais si vous persistez dans votre avisje vous demande de me faire connaître les raisons qui auront combattu les miennes: je serai bien aise de m'éclairer auprès de vouset surtout d'être rassurée sur le sort de votre aimable enfantdont je désire bien ardemment le bonheuret par mon amitié pour elleet par celle qui m'unit à vous pour la vie.

Parisce 4 octobre 17**.


LETTRE CV

LA MARQUISE DE MERTEUIL A CECILE VOLANGES

Hé bien! Petitevous voilà donc bien fâchéebien honteuseet ce M. de Valmont est un méchant hommen'est-ce pas? Comment! il ose vous traiter comme la femme qu'il aimerait le mieux! Il vous apprend ce que vous mouriez d'envie de savoir! En véritéces procédés-là sont impardonnables. Et vousde votre côtévous voulez garder votre sagesse pour votre Amant (qui n'en abuse pas); vous ne chérissez de l'amour que les peineset non les plaisirs! Rien de mieuxet vous figurerez à merveille dans un Roman. De la passionde l'infortunede la vertu par-dessus toutque de belles choses! Au milieu de ce brillant cortègeon s'ennuie quelquefois à la véritémais on le rend bien.

Voyez doncla pauvre enfantcomme elle est à plaindre! Elle avait les yeux battus le lendemain! Et que diriez-vous doncquand ce seront ceux de votre Amant? Allezmon bel Angevous ne les aurez pas toujours ainsi; tous les hommes ne sont pas des Valmont. Et puisne plus oser lever ces yeux-là! Oh! par exemplevous avez eu bien raison; tout le monde y aurait lu votre aventure. Croyez-moi cependants'il en était ainsinos Femmes et même nos Demoiselles auraient le regard plus modeste.

Malgré les louanges que je suis forcée de vous donnercomme vous voyezil faut convenir pourtant que vous avez manqué votre chef-d'œuvre; c'était de tout dire à votre Maman. Vous aviez si bien commencé! déjà vous vous étiez jetée dans ses brasvous sanglotiezelle pleurait aussi; quelle scène pathétique! et quel dommage de ne l'avoir pas achevée! Votre tendre mèretoute ravie d'aiseet pour aider à votre vertuvous aurait cloîtréepour toute votre vie; et là vous auriez aimé Danceny tant que vous auriez voulusans rivaux et sans péché; vous vous seriez désolée tout à votre aise; et Valmontà coup sûrn'aurait pas été troubler votre douleur par de contrariants plaisirs.

Sérieusement peut-onà quinze ans passésêtre enfant comme vous l'êtes? Vous avez bien raison de dire que vous ne méritez pas mes bontés. Je voulais pourtant être votre amie: vous en avez besoin peut-être avec la mère que vous avezet le mari qu'elle veut vous donner! Mais si vous ne vous formez pas davantageque voulez-vous qu'on fasse de vous? Que peut-on espérersi ce qui fait venir l'esprit aux filles semble au contraire vous l'ôter?

Si vous pouviez prendre sur vous de raisonner un momentvous trouveriez bientôt que vous devez vous féliciter au lieu de vous plaindre. Mais vous êtes honteuseet cela vous gêne! Hé! tranquillisez-vous; la honte que cause l'amour est comme sa douleur: on ne l'éprouve qu'une fois. On peut encore la feindre après; mais on ne la sent plus. Cependant le plaisir resteet c'est bien quelque chose. Je crois même avoir démêléà travers votre petit bavardageque vous pourriez le compter pour beaucoup. Allonsun peu de bonne foi. Là ce trouble qui vous empêchait de faire comme vous disiez qui vous faisait trouver si difficile de se défendre qui vous rendait comme fâchée quand Valmont s'en est alléétait-ce bien la honte qui le causait? ou si c'était le plaisir? et ses façons de dire auxquelles on ne sait comment répondre cela ne viendrait-il pas de ses façons de faire? Ah! petite fillevous mentezet vous mentez à votre amie! Cela n'est pas bien. Mais brisons là.

Ce qui pour tout le monde serait un plaisiret pourrait n'être que celadevient dans votre situation un véritable bonheur. En effetplacée entre une mère dont il vous importe d'être aiméeet un Amant dont vous désirez de l'être toujourscomment ne voyez-vous pas que le seul moyen d'obtenir ces succès opposés est de vous occuper d'un tiers? Distraite par cette nouvelle aventuretandis que vis-à-vis de votre Maman vous aurez l'air de sacrifier à votre soumission pour elle un goût qui lui déplaîtvous acquerrez vis-à-vis de votre Amant l'honneur d'une belle défense. En l'assurant sans cesse de votre amourvous ne lui en accorderez pas les dernières preuves. Ces refussi peu pénibles dans le cas où vous serezil ne manquera pas de les mettre sur le compte de votre vertu; il s'en plaindra peut-êtremais il vous en aimera davantageet pour avoir le double mériteaux yeux de l'un de sacrifier l'amourà ceux de l'autred'y résisteril ne vous en coûtera que d'en goûter les plaisirs. Oh! combien de femmes ont perdu leur réputationqui l'eussent conservée avec soinsi elles avaient pu la soutenir par de pareils moyens!

Ce parti que je vous proposene vous paraît-il pas le plus raisonnablecomme le plus doux? Savez-vous ce que vous avez gagné à celui que vous avez pris? c'est que votre Maman a attribué votre redoublement de tristesse à un redoublement d'amourqu'elle en est outréeet que pour vous en punir elle n'attend que d'en être plus sûre. Elle vient de m'en écrire; elle tentera tout pour obtenir cet aveu de vous-même. Elle irapeut-êtreme dit-ellejusqu'à vous proposer Danceny pour époux; et cela pour vous engager à parler. Et sivous laissant séduire par cette trompeuse tendressevous répondiezselon votre cœurbientôt renfermée pour longtempspeut-être pour toujoursvous pleureriez à loisir votre aveugle crédulité.

Cette ruse qu'elle veut employer contre vousil faut la combattre par une autre. Commencez doncen lui montrant moins de tristesseà lui faire croire que vous songez moins à Danceny. Elle se le persuadera d'autant plus facilementque c'est l'effet ordinaire de l'absence; et elle vous en saura d'autant plus de gréqu'elle y trouvera une occasion de s'applaudir de sa prudencequi lui a suggéré ce moyen. Mais siconservant quelque douteelle persistait pourtant à vous éprouveret qu'elle vînt à vous parler de mariagerenfermez-vousen fille bien néedans une parfaite soumission. Au faitqu'y risquez-vous? Pour ce qu'on fait d'un maril'un vaut toujours bien l'autre; et le plus incommode est encore moins gênant qu'une mère.

Une fois plus contente de vousvotre Maman vous mariera enfin; et alorsplus libre dans vos démarchesvous pourrezà votre choixquitter Valmont pour prendre Dancenyou même les garder tous deux. Carprenez-y gardevotre Danceny est gentil: mais c'est un de ces hommes qu'on a quand on veut et tant qu'on veut; on peut donc se mettre à l'aise avec lui. Il n'en est pas de même de Valmont: on le garde difficilement; et il est dangereux de le quitter. Il faut avec lui beaucoup d'adresseouquand on n'en a pasbeaucoup de docilité. Maisaussisi vous pouviez parvenir à vous l'attacher comme amice serait là un bonheur! il vous mettrait tout de suite au premier rang de nos femmes à la mode. C'est comme cela qu'on acquiert une consistance dans le mondeet non pas à rougir et à pleurercomme quand vos Religieuses vous faisaient dîner à genoux.

Vous tâcherez doncsi vous êtes sagede vous raccommoder avec Valmontqui doit être très en colère contre vous; et comme il faut savoir réparer ses sottisesne craignez pas de lui faire quelques avances; aussi bien apprendrez- vous bientôtque si les hommes nous font les premièresnous sommes presque toujours obligées de faire les secondes. Vous avez un prétexte pour celles-ci: car il ne faut pas que vous gardiez cette Lettre; et j'exige de vous de la remettre à Valmont aussitôt que vous l'aurez lue. N'oubliez pas pourtant de la recacheter auparavant. D'abordc'est qu'il faut vous laisser le mérite de la démarche que vous ferez vis-à-vis de luiet qu'elle n'ait pas l'air de vous avoir été conseillée; et puisc'est qu'il n'y a que vous au monde dont je sois assez l'amie pour vous parler comme je fais.

Adieubel Angesuivez mes conseilset vous me manderez si vous vous en trouvez bien.

P.S. : A proposj'oubliais... un mot encore. Voyez donc à soigner davantage votre style. Vous écrivez toujours comme un enfant. Je vois bien d'où cela vient; c'est que vous dites tout ce que vous pensezet rien de ce que vous ne pensez pas. Cela peut passer ainsi de vous à moiqui devons n'avoir rien de caché l'une pour l'autre: mais avec tout le monde! avec votre Amant surtout! vous auriez toujours l'air d'une petite sotte. Vous voyez bien quequand vous écrivez à quelqu'unc'est pour lui et non pas pour vous: vous devez donc moins chercher à lui dire ce que vous pensezque ce qui lui plaît davantage.

Adieumon cœur: je vous embrasse au lieu de vous gronder dans l'espérance que vous serez plus raisonnable.

Parisce 4 octobre 17**.


LETTRE CVI

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

A merveilleVicomteet pour le coupje vous aime à la fureur! Au resteaprès la première de vos deux Lettreson pouvait s'attendre à la seconde: aussi ne m'a-t-elle point étonnée; et tandis que déjà fier de vos succès à venirvous en sollicitiez la récompenseet que vous me demandiez si j'étais prêteje voyais bien que je n'avais pas tant besoin de me presser. Ouid'honneuren lisant le beau récit de cette scène tendreet qui vous avait si vivement ému ; en voyant votre retenuedigne des plus beaux temps de notre Chevaleriej'ai dit vingt fois: " Voilà une affaire manquée! "

Mais c'est que cela ne pouvait pas être autrement. Que voulez-vous que fasse une pauvre femme qui se rend et qu'on ne prend pas? Ma foidans ce cas-làil faut au moins sauver l'honneur; et c'est ce qu'a fait votre Présidente. Je sais bien que pour moiqui ai senti que la marche qu'elle a prise n'est vraiment pas sans quelque effetje me propose d'en faire usagepour mon compteà la première occasion un peu sérieuse qui se présentera: mais je promets bien que si celui pour qui j'en ferai les frais n'en profite pas mieux que vousil peut assurément renoncer à moi pour toujours.

Vous voilà donc absolument réduit à rien et cela entre deux femmesdont l'une était déjà au lendemainet l'autre ne demandait pas mieux que d'y être! Hé bien! vous allez croire que je me vanteet dire qu'il est facile de prophétiser après l'événement; mais je peux vous jurer que je m'y attendais. C'est que réellement vous n'avez pas le génie de votre état; vous n'en savez que ce que vous en avez appriset vous n'inventez rien. Aussidès que les circonstances ne se prêtent plus à vos formules d'usageet qu'il vous faut sortir de la route ordinairevous restez court comme un Ecolier. Enfinun enfantillaged'une part; de l'autreun retour de pruderieparce qu'on ne les éprouve pas tous les jours suffisent pour vous déconcerter et vous ne savez ni les prévenirni y remédier. Ah! Vicomte! Vicomte! vous m'apprenez à ne pas juger les hommes par leurs succès; et bientôtil faudra dire de vous; " Il fut brave un tel jour. " Et quand vous avez fait sottises sur sottisesvous recourez à moi! Il semble que je n'aie rien autre chose à faire que de les réparer. Il est vrai que ce serait bien assez d'ouvrage.

Quoi qu'il en soitde ces deux aventuresl'une est entreprise contre mon gréet je ne m'en mêle point; pour l'autrecomme vous y avez mis quelque complaisance pour moij'en fais mon affaire. La Lettre que je joins icique vous lirez d'abordet que vous remettrez ensuite à la petite Volangesest plus que suffisante pour vous la ramener: maisje vous en priedonnez quelques soins à cet enfantet faisons-ende concertle désespoir de sa mère et de Gercourt. Il n'y a pas à craindre de forcer les doses. Je vois clairement que la petite personne n'en sera point effrayée; et nos vues sur elle une fois remplieselle deviendra ce qu'elle pourra.

Je me désintéresse entièrement sur son compte. J'avais eu quelque envie d'en faire au moins une intrigante subalterneet de la prendre pour jouer les seconds sous moi : mais je vois qu'il n'y a pas d'étoffe; elle a une sotte ingénuité qui n'a pas cédé même au spécifique que vous avez employélequel pourtant n'en manque guère; et c'est selon moi la maladie la plus dangereuse que femme puisse avoir. Elle dénotesurtoutune faiblesse de caractère presque toujours incurable et qui s'oppose à tout; de sorte quetandis que nous nous occuperions à former cette petite fille pour l'intriguenous n'en ferions qu'une femme facile. Orje ne connais rien de si plat que cette facilité de bêtisequi se rend sans savoir ni comment ni pourquoiuniquement parce qu'on l'attaque et qu'elle ne sait pas résister.

Ces sortes de femmes ne sont absolument que des machines à plaisir.

Vous me direz qu'il n'y a qu'à n'en faire que celaet que c'est assez pour nos projets. A la bonne heure! mais n'oublions pas que de ces machines-làtout le monde parvient bientôt à en connaître les ressorts et les moteurs; ainsique pour se servir de celle-ci sans dangeril faut se dépêchers'arrêter de bonne heureet la briser ensuite. A la véritéles moyens ne nous manqueront pas pour nous en défaireet Gercourt la fera toujours bien enfermer quand nous voudrons. Au faitquand il ne pourra plus douter de sa déconvenuequand elle sera bien publique et bien notoireque nous importe qu'il se vengepourvu qu'il ne se console pas? Ce que je dis du marivous le pensez sans doute de la mère; ainsi cela vaut fait.

Ce parti que je crois le meilleuret auquel je me suis arrêtéem'a décidée à mener la jeune personne un peu vitecomme vous verrez par ma Lettre; cela rend aussi très important de ne rien laisser entre ses mains qui puisse nous compromettreet je vous prie d'y avoir attention. Cette précaution une fois priseje me charge du moralle reste vous regarde. Si pourtant nous voyons par la suite que l'ingénuité se corrigenous serons toujours à temps de changer de projet. Il n'en aurait pas moins falluun jour ou l'autrenous occuper de ce que nous allons faire: dans aucun casnos soins ne seront perdus.

Savez-vous que les miens ont risqué de l'êtreet que l'étoile de Gercourt a pensé l'emporter sur ma prudence? Madame de Volanges n'a-t-elle pas eu un moment de faiblesse maternelle? ne voulait-elle pas donner sa fille à Danceny? C'était là ce qu'annonçait cet intérêt plus tendreque vous aviez remarqué le lendemain . C'est encore vous qui auriez été cause de ce beau chef-d'œuvre! Heureusement la tendre mère m'en a écritet j'espère que ma réponse l'en dégoûtera. J'y parle tant de vertuet surtout je la cajole tantqu'elle doit trouver que j'ai raison.

Je suis fâchée de n'avoir pas eu le temps de prendre copie de ma Lettrepour vous édifier sur l'austérité de ma morale. Vous verriez comme je méprise les femmes assez dépravées pour avoir un Amant! Il est si commode d'être rigoriste dans ses discours! cela ne nuit jamais qu'aux autreset ne nous gêne aucunement... Et puis je n'ignore pas que la bonne Dame a eu ses petites faiblesses comme une autredans son jeune tempset je n'étais pas fâchée de l'humilier au moins dans sa conscience; cela me consolait un peu des louanges que je lui donnais contre la mienne. C'est ainsi que dans la même Lettrel'idée de nuire à Gercourt m'a donné le courage d'en dire du bien.

AdieuVicomte; j'approuve beaucoup le parti que vous prenez de rester quelque temps où vous êtes. Je n'ai point de moyens pour hâter votre marche; mais je vous invite à vous désennuyer avec notre commune Pupille. Pour ce qui est de moimalgré votre citation polievous voyez bien qu'il faut encore attendre; et vous conviendrezsans douteque ce n'est pas ma faute.

Parisce 4 octobre 17**.


LETTRE CVII

AZOLAN AU VICOMTE DE VALMONT

Monsieur

Conformément à vos ordresj'ai étéaussitôt la réception de votre Lettrechez M. Bertrandqui m'a remis les vingt-cinq louiscomme vous lui aviez ordonné. Je lui en avais demandé deux de plus pour Philippeà qui j'avais dit de partir sur-le-champcomme Monsieur me l'avait mandéet qui n'avait pas d'argent; mais Monsieur votre homme d'affaires n'a pas vouluen disant qu'il n'avait pas d'ordre de ça de vous. J'ai donc été obligé de les donner de moi et Monsieur m'en tiendra comptesi c'est sa bonté.

Philippe est parti hier au soir. Je lui ai bien recommandé de ne pas quitter le cabaretafin qu'on puisse être sûr de le trouver si on en a besoin.

J'ai été tout de suite après chez Madame la Présidente pour voir Mademoiselle Julie: mais elle était sortieet je n'ai parlé qu'à La Fleurde qui je n'ai pu rien savoirparce que depuis son arrivée il n'avait été à l'hôtel qu'à l'heure des repas. C'est le second qui a fait tout le serviceet Monsieur sait bien que je ne connaissais pas celui-là. Mais j'ai commencé aujourd'hui.

Je suis retourné ce matin chez Mademoiselle Julieet elle a paru bien aise de me voir. Je l'ai interrogée sur la cause du retour de sa Maîtresse; mais elle m'a dit n'en rien savoiret je crois qu'elle a dit vrai. Je lui ai reproché de ne pas m'avoir averti de son départet elle m'a assuré qu'elle ne l'avait su que le soir même en allant coucher Madame: si bien qu'elle a passé toute la nuit à rangeret que la pauvre fille n'a pas dormi deux heures. Elle n'est sortie ce soir-là de la chambre de sa Maîtresse qu'à une heure passéeet elle l'a laissée qui se mettait seulement à écrire.

Le matinMadame de Tourvelen partanta remis une Lettre au Concierge du Château. Mademoiselle Julie ne sait pas pour qui: elle dit que c'était peut-être pour Monsieur; mais Monsieur ne m'en parle pas.

Pendant tout le voyageMadame a eu un grand capuchon sur sa figurece qui faisait qu'on ne pouvait la voir; mais Mademoiselle Julie croit être sûre qu'elle a pleuré souvent. Elle n'a pas dit une parole pendant la routeet elle n'a pas voulu s'arrêter à... [Toujours le même villageà moitié chemin de la route]comme elle avait fait en allantce qui n'a pas fait trop de plaisir à Mademoiselle Juliequi n'avait pas déjeuné. Maiscomme je lui ai ditles Maîtres sont les Maîtres.

En arrivantMadame s'est couchée; mais elle n'est restée au lit que deux heures. En se levantelle a fait venir son Suisseet lui a donné ordre de ne laisser entrer personne. Elle n'a point fait de toilette du tout. Elle s'est mise à table pour dîner; mais elle n'a mangé qu'un peu de potageet elle en est sortie tout de suite. On lui a porté son café chez elle et Mademoiselle Julie est entrée en même temps. Elle a trouvé sa Maîtresse qui rangeait des papiers dans son secrétaireet elle a vu que c'était des Lettres. Je parierais bien que ce sont celles de Monsieur; et des trois qui lui sont arrivées dans l'après-midiil y en a une qu'elle avait encore devant elle tout au soir! Je suis bien sûr que c'est encore une de Monsieur. Mais pourquoi donc est-ce qu'elle s'en est allée comme ça? ça m'étonnemoi! au restesûrement que Monsieur le sait bien? Et ce ne sont pas mes affaires.

Madame la Présidente est allée l'après-midi dans la Bibliothèqueet elle y a pris deux Livres qu'elle a emportés dans son boudoir: mais Mademoiselle Julie assure qu'elle n'a pas lu dedans un quart d'heure dans toute la journéeet qu'elle n'a fait que lire cette Lettrerêver et être appuyée sur sa main. Comme j'ai imaginé que Monsieur serait bien aise de savoir quels sont ces Livres-làet que Mademoiselle Julie ne le savait pasje me suis fait mener aujourd'hui dans la Bibliothèquesous prétexte de la voir. Il n'y a de vide que pour deux livres: l'un est le second volume des Pensées chrétiennes et l'autre le premier d'un Livre qui a pour titre Clarisse . J'écris bien comme il y a: Monsieur saura peut-être ce que c'est.

Hier au soirMadame n'a pas soupé; elle n'a pris que du thé.

Elle a sonné de bonne heure ce matin; elle a demandé ses chevaux tout de suiteet elle a été avant neuf heures aux Feuillantsoù elle a entendu la Messe. Elle a voulu se confesser; mais son Confesseur était absentet il ne reviendra pas de huit à dix jours. J'ai cru qu'il était bon de mander cela à Monsieur.

Elle est rentrée ensuiteelle a déjeunéet puis s'est mise à écrireet elle y est restée jusqu'à près d'une heure. J'ai trouvé occasion de faire bientôt ce que Monsieur désirait le plus: car c'est moi qui ai porté les Lettres à la poste. Il n'y en avait pas pour Madame de Volanges; mais j'en envoie une à Monsieurqui était pour M. le Président: il m'a paru que ça devait être la plus intéressante. Il y en avait une aussi pour Madame de Rosemonde; mais j'ai imaginé que Monsieur la verrait toujours bien quand il voudraitet je l'ai laissée partir. Au resteMonsieur saura bien toutpuisque Madame la Présidente lui écrit aussi. J'aurai par la suite toutes celles qu'il voudra; car c'est presque toujours Mademoiselle Julie qui les remet aux Genset elle m'a assuré quepar amitié pour moiet puis aussi pour Monsieurelle ferait volontiers ce que je voudrais.

Elle n'a pas même voulu de l'argent que je lui ai offert: mais je pense bien que Monsieur voudra lui faire quelque petit présent; et si c'est sa volontéet qu'il veuille m'en chargerje saurai aisément ce qui lui fera plaisir.

J'espère que Monsieur ne trouvera pas que j'aie mis de la négligence à le serviret j'ai bien à cœur de me justifier des reproches qu'il me fait. Si je n'ai pas su le départ de Madame la Présidentec'est au contraire mon zèle pour le service de Monsieur qui en est causepuisque c'est lui qui m'a fait partir à trois heures du matin; ce qui fait que je n'ai pas vu Mademoiselle Julie la veilleau soircomme de coutumeayant été coucher au Tournebridepour ne pas réveiller dans le Château.

Quant à ce que Monsieur me reproche d'être souvent sans argentd'abord c'est que j'aime à me tenir proprementcomme Monsieur peut voir; et puisil faut bien soutenir l'honneur de l'habit qu'on porte; je sais bien que je devrais peut-être un peu épargner pour la suite; mais je me confie entièrement dans la générosité de Monsieurqui est si bon Maître. Pour ce qui est d'entrer au service de Madame de Tourvelen restant à celui de Monsieurj'espère que Monsieur ne l'exigera pas de moi. C'était bien différent chez Madame la Duchesse; mais assurément je n'irai pas porter la livréeet encore une livrée de Robeaprès avoir eu l'honneur d'être Chasseur de Monsieur. Pour tout ce qui est du resteMonsieur peut disposer de celui qui a l'honneur d'êtreavec autant de respect que d'affectionson très humble.

Serviteur.

Roux AzolanChasseur.

Parisce 5 octobre 17**à onze heures du soir.


LETTRE CVIII

LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE ROSEMONDE

Ô mon indulgente mère! que j'ai de grâces à vous rendreet que j'avais besoin de votre Lettre! Je l'ai lue et relue sans cesse; je ne pouvais pas m'en détacher. Je lui dois les seuls moments moins pénibles que j'aie passés depuis mon départ. Comme vous êtes bonne! la sagessela vertu savent donc compatir à la faiblesse! vous avez pitié de mes maux! ah! si vous les connaissiez... ils sont affreux. Je croyais avoir éprouvé les peines de l'amourmais le tourment inexprimablecelui qu'il faut avoir senti pour en avoir l'idéec'est de se séparer de ce qu'on aimede s'en séparer pour toujours!... Ouila peine qui m'accable aujourd'hui reviendra demainaprès-demaintoute ma vie! Mon Dieuque je suis jeune encoreet qu'il me reste de temps à souffrir!

Etre soi-même l'artisan de son malheur; se déchirer le cœur de ses propres mains; et tandis qu'on souffre ces douleurs insupportablessentir à chaque instant qu'on peut les faire cesser d'un mot et que ce mot soit un crime! ah! mon amie!...

Quand j'ai pris ce parti si pénible de m'éloigner de luij'espérais que l'absence augmenterait mon courage et mes forces: combien je me suis trompée! il semble au contraire qu'elle ait achevé de les détruire. J'avais plus à combattreil est vrai: mais même en résistanttout n'était pas privation; au moins je le voyais quelquefois; souvent mêmesans oser porter mes regards sur luije sentais les siens fixés sur moi: ouimon amieje les sentaisil semblait qu'ils réchauffassent mon âme; et sans passer par mes yeuxils n'en arrivaient pas moins à mon cœur. A présentdans ma pénible solitudeisolée de tout ce qui m'est chertête à tête avec mon infortunetous les moments de ma triste existence sont marqués par mes larmeset rien n'en adoucit l'amertumenulle consolation ne se mêle à mes sacrifices; et ceux que j'ai faits jusqu'à présent n'ont servi qu'à me rendre plus douloureux ceux qui me restent à faire.

Hier encoreje l'ai bien vivement senti. Dans les Lettres qu'on m'a remisesil y en avait une de lui; on était encore à deux pas de moique je l'avais reconnue entre les autres. Je me suis levée involontairement: je tremblaisj'avais peine à cacher mon émotion; et cet état n'était pas sans plaisir. Restée seule le moment d'aprèscette trompeuse douceur s'est bientôt évanouieet ne m'a laissé qu'un sacrifice de plus à faire. En effetpouvais-je ouvrir cette Lettreque pourtant je brûlais de lire? Par la fatalité qui me poursuitles consolations qui paraissent se présenter à moi ne fontau contraireque m'imposer de nouvelles privations; et celles-ci deviennent plus cruelles encorepar l'idée que M. de Valmont les partage.

Le voilà enfince nom qui m'occupe sans cesseet que j'ai eu tant de peine à écrire; l'espèce de reproche que vous m'en faites m'a véritablement alarmée. Je vous supplie de croire qu'une fausse honte n'a point altéré ma confiance en vous; et pourquoi craindrais-je de le nommer? ah! je rougis de mes sentimentset non de l'objet qui les cause. Quel autre que lui est plus digne de les inspirer! Cependant je ne sais pourquoi ce nom ne se présente point naturellement sous ma plume; et cette fois encorej'ai eu besoin de réflexion pour le placer. Je reviens à lui.

Vous me mandez qu'il vous a paru vivement affecté de mon départ . Qu'a- t-il donc fait? qu'a-t-il dit? a-t-il parlé de revenir à Paris? Je vous prie de l'en détourner autant que vous pourrez. S'il m'a bien jugéeil ne doit pas m'en vouloir de cette démarche: mais il doit sentir aussi que c'est un parti pris sans retour. Un de mes plus grands tourments est de ne pas savoir ce qu'il pense. J'ai bien encore là sa Lettre...mais vous êtes sûrement de mon avisje ne dois pas l'ouvrir.

Ce n'est que par vousmon indulgente amieque je puis ne pas être entièrement séparée de lui. Je ne veux pas abuser de vos bontés; je sens à merveille que vos Lettres ne peuvent pas être longues: mais vous ne refuserez pas deux mots à votre enfant; un pour soutenir son courageet l'autre pour l'en consoler. Adieuma respectable amie.

Parisce 5 octobre 17**.


LETTRE CIX

CECILE VOLANGES A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Ce n'est que d'aujourd'huiMadameque j'ai remis à M. de Valmont la Lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je l'ai gardée quatre joursmalgré les frayeurs que j'avais souvent qu'on ne la trouvâtmais je la cachais avec bien du soin; et quand le chagrin me reprenaitje m'enfermais pour la relire.

Je vois bien que ce que je croyais un si grand malheur n'en est presque pas un; et il faut avouer qu'il y a bien du plaisir; de façon que je ne m'afflige presque plus. Il n'y a que l'idée de M. Danceny qui me tourmente toujours quelquefois. Mais il y a déjà tout plein de moments où je n'y songe pas du tout! aussi c'est que M. de Valmont est bien aimable!

Je me suis raccommodée avec lui depuis deux jours: ça m'a été bien facile; car je ne lui avais encore dit que deux parolesqu'il m'a dit que si j'avais quelque chose à lui direil viendrait le soir dans ma chambreet je n'ai eu qu'à répondre que je le voulais bien. Et puisdès qu'il y a étéil n'a pas paru plus fâché que si je ne lui avais jamais rien fait. Il ne m'a grondée qu'aprèset encore bien doucementet c'était d'une manière... Tout comme vous; ce qui m'a prouvé qu'il avait aussi bien de l'amitié pour moi.

Je ne saurais vous dire combien il m'a raconté de drôles de choses et que je n'aurais jamais cruesparticulièrement sur Maman. Vous me feriez bien plaisir de me mander si tout cela est vrai. Ce qui est bien sûrc'est que je ne pouvais pas me retenir de rire; si bien qu'une fois j'ai ri aux éclatsce qui nous a fait bien peur; car Maman aurait pu entendre; et si elle était venue voirqu'est-ce que je serais devenue? C'est bien pour le coup qu'elle m'aurait remise au Couvent!

Comme il faut être prudentet quecomme M. de Valmont m'a dit lui-mêmepour rien au monde il ne voudrait risquer de me compromettrenous sommes convenus que dorénavant il viendrait seulement ouvrir la porteet que nous irions dans sa chambre. Pour làil n'y a rien à craindre; j'y ai déjà été hieret actuellement que je vous écrisj'attends encore qu'il vienne. A présentMadamej'espère que vous ne me gronderez plus.

Il y a pourtant une chose qui m'a bien surprise dans votre Lettre; c'est ce que vous me mandez pour quand je serai mariéeau sujet de Danceny et de M. de Valmont. Il me semble qu'un jour à l'Opéra vous me disiez au contraire qu'une fois mariéeje ne pourrais plus aimer que mon mariet qu'il me faudrait même oublier Danceny: au restepeut-être que j'avais mal entenduet j'aime bien mieux que cela soit autrementparce qu'à présent je ne craindrai plus tant le moment de mon mariage. Je le désire mêmepuisque j'aurai plus de liberté; et j'espère qu'alors je pourrai m'arranger de façon à ne plus songer qu'à Danceny. Je sens bien que je ne serai véritablement heureuse qu'avec lui; car à présent son idée me tourmente toujours et je n'ai de bonheur que quand je peux ne pas penser à luice qui est bien difficile; et dès que j'y penseje redeviens chagrine tout de suite.

Ce qui me console un peu c'est que vous m'assurez que Danceny m'en aimera davantage; mais en êtes-vous bien sûre?... Oh! ouivous ne voudriez pas me tromper. C'est pourtant plaisant que ce soit Danceny que j'aime et que M. de Valmont... Maiscomme vous ditesc'est peut-être un bonheur! Enfinnous verrons.

Je n'ai pas trop entendu ce que vous me marquez au sujet de ma façon d'écrire. Il me semble que Danceny trouve mes Lettres bien comme elles sont. Je sens pourtant bien que je ne dois rien lui dire de tout ce qui se passe avec M. de Valmont; ainsi vous n'avez que faire de craindre.

Maman ne m'a point encore parlé de mon mariage: mais laissez faire; quand elle m'en parlerapuisque c'est pour m'attraperje vous promets que je saurai mentir.

Adieuma bien bonne amie; je vous remercie bienet je vous promets que je n'oublierai jamais toutes vos bontés pour moi. Il faut que je finissecar il est près d'une heure; ainsi M. de Valmont ne doit pas tarder.

Du Château de ..ce 10 octobre 17**.


LETTRE CX

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Puissances du Cielj'avais une âme pour la douleur: donnez-m'en une pour la félicité [Nouvelle Héloïse]! C'estje croisle tendre Saint-Preux qui s'exprime ainsi. Mieux partagé que luije possède à la fois les deux existences. Ouimon amieje suisen même tempstrès heureux et très malheureux; et puisque vous avez mon entière confianceje vous dois le double récit de mes peines et de mes plaisirs.

Sachez donc que mon ingrate Dévote me tient toujours rigueur. J'en suis à ma quatrième Lettre renvoyée. J'ai peut-être tort de dire la quatrième; car ayant bien deviné dès le premier renvoi qu'il serait suivi de beaucoup d'autreset ne voulant pas perdre ainsi mon tempsj'ai pris le parti de mettre mes doléances en lieux communset de ne point dater: et depuis le second Courrierc'est toujours la même Lettre qui va et vient; je ne fais que changer d'enveloppe. Si ma Belle finit comme finissent ordinairement les Belleset s'attendrit un jourau moins de lassitudeelle gardera enfin la missiveet il sera temps alors de me remettre au courant. Vous voyez qu'avec ce nouveau genre de correspondanceje ne peux pas être parfaitement instruit.

J'ai découvert pourtant que la légère personne a changé de Confidenteau moins me suis-je assuré quedepuis son départ du Châteauil n'y est venu aucune Lettre d'elle pour Madame de Volangestandis qu'il en est venu deux pour la vieille Rosemonde; et comme celle-ci ne nous en a rien ditcomme elle n'ouvre plus la bouche de sa chère Belle dont auparavant elle parlait sans cessej'en ai conclu que c'était elle qui avait la confidence. Je présume que d'une partle besoin de parler de moiet de l'autrela petite honte de revenir vis-à-vis de Madame de Volanges sur un sentiment si longtemps désavouéont produit cette grande révolution. Je crains d'avoir encore perdu au change: car plus les femmes vieillissentet plus elles deviennent rêches et sévères. La première lui aurait dit bien plus de mal de moi; mais celle-ci lui en dira plus de l'amour; et la sensible Prude a bien plus de frayeur du sentiment que de la personne.

Le seul moyen de me mettre au faitestcomme vous voyezd'intercepter le commerce clandestin. J'en ai déjà envoyé l'ordre à mon Chasseur; et j'en attends l'exécution de jour en jour. Jusque-làje ne puis rien faire qu'au hasard: aussidepuis huit joursje repasse inutilement tous les moyens connustous ceux des Romans et de mes Mémoires secrets; je n'en trouve aucun qui convienneni aux circonstances de l'aventureni au caractère de l'Héroïne. La difficulté ne serait pas de m'introduire chez ellemême la nuitmême encore de l'endormiret d'en faire une nouvelle Clarisse: mais après plus de deux mois de soins et de peinesrecourir à des moyens qui me soient étrangers! me traîner servilement sur la trace des autreset triompher sans gloire!... Nonelle n'aura pas les plaisirs du vice et les honneurs de la vertu [Nouvelle Héloïse]. Ce n'est pas assez pour moi de la posséderje veux qu'elle se livre. Oril faut pour cela non seulement pénétrer jusqu'à ellemais y arriver de son aveu; la trouver seule et dans l'intention de m'écouter; surtoutlui fermer les yeux sur le dangercar si elle le voitelle saura le surmonter ou mourir. Mais mieux je sais ce qu'il faut faireplus j'en trouve l'exécution difficile; et dussiez-vous encore vous moquer de moije vous avouerai que mon embarras redouble à mesure que je m'en occupe davantage.

La tête m'en tourneraitje croissans les heureuses distractions que me donne notre commune Pupille; c'est à elle que je dois d'avoir encore à faire autre chose que des Elégies.

Croiriez-vous que cette petite fille était tellement effarouchéequ'il s'est passé trois grands jours avant que votre Lettre ait produit tout son effet? Voilà comme une seule idée fausse peut gâter le plus heureux naturel!

Enfince n'est que Samedi qu'on est venu tourner autour de moi et me balbutier quelques mots; encore prononcés si bas et tellement étouffés par la hontequ'il était impossible de les entendre. Mais la rougeur qu'ils causèrent m'en fit deviner le sens. Jusque-làje m'étais tenu fier: mais fléchi par un si plaisant repentir je voulus bien promettre d'aller trouver le soir même la jolie Pénitente; et cette grâce de ma part fut reçue avec toute la reconnaissance due à un si grand bienfait.

Comme je ne perds jamais de vue ni vos projets ni les miensj'ai résolu de profiter de cette occasion pour connaître au juste la valeur de cette enfantet aussi pour accélérer son éducation. Mais pour suivre ce travail avec plus de liberté j'avais besoin de changer le lieu de nos rendez-vous; car un simple cabinetqui sépare la chambre de votre Pupille de celle de sa mèrene pouvait lui inspirer assez de sécuritépour la laisser se déployer à l'aise. Je m'étais donc promis de faire innocemment quelque bruitqui pût lui causer assez de crainte pour la décider à prendreà l'avenirun asile plus sûr; elle m'a encore épargné ce soin.

La petite personne est rieuse; etpour favoriser sa gaietéje m'avisaidans nos entractesde lui raconter toutes les aventures scandaleuses qui me passaient par la tête; et pour les rendre plus piquantes et fixer davantage son attentionje les mettais toutes sur le compte de sa Mamanque je me plaisais à chamarrer ainsi de vices et de ridicules.

Ce n'était pas sans motif que j'avais fait ce choix; il encourageait mieux que tout autre ma timide écolièreet je lui inspirais en même temps le plus profond mépris pour sa mère. J'ai remarqué depuis longtempsque si ce moyen n'est pas toujours nécessaire à employer pour séduire une jeune filleil est indispensableet souvent même le plus efficacequand on veut la dépraver; car celle qui ne respecte pas sa mère ne se respectera pas elle-même: vérité morale que je crois si utile que j'ai été bien aise de fournir un exemple à l'appui du précepte.

Cependant votre Pupillequi ne songeait pas à la moraleétouffait de rire à chaque instant; et enfinune foiselle pensa éclater. Je n'eus pas de peine à lui faire croire qu'elle avait fait un bruit affreux . Je feignis une grande frayeurqu'elle partagea facilement. Pour qu'elle s'en ressouvînt mieuxje ne permis plus au plaisir de reparaîtreet la laissai seule trois heures plus tôt que de coutume: aussi convînmes-nousen nous séparantque dès le lendemain ce serait dans ma chambre que nous nous rassemblerions.

Je l'y ai déjà reçue deux foiset dans ce court intervalle l'écolière est devenue presque aussi savante que le maître. Ouien véritéje lui ai tout apprisjusqu'aux complaisances! je n'ai excepté que les précautions.

Ainsi occupé toute la nuitj'y gagne de dormir une grande partie du jour; etcomme la société actuelle du Château n'a rien qui m'attireà peine parais-je une heure au salon dans la journée. J'ai mêmed'aujourd'huipris le parti de manger dans ma chambreet je ne compte plus la quitter que pour de courtes promenades. Ces bizarreries passent sur le compte de ma santé. J'ai déclaré que j'étais perdu de vapeurs ; j'ai annoncé aussi un peu de fièvre. Il ne m'en coûte que de parler d'une voix lente et éteinte. Quant au changement de ma figurefiez-vous-en à votre Pupille. L'amour y pourvoira . [RegnardFolies amoureuses]

J'occupe mon loisir en rêvant aux moyens de reprendre sur mon ingrate les avantages que j'ai perduset aussi à composer une espèce de catéchisme de débaucheà l'usage de mon écolière. Je m'amuse à n'y rien nommer que par le mot technique; et je ris d'avance de l'intéressante conversation que cela doit fournir entre elle et Gercourt la première nuit de leur mariage. Rien n'est plus plaisant que l'ingénuité avec laquelle elle se sert déjà du peu qu'elle sait de cette langue! elle n'imagine pas qu'on puisse parler autrement. Cette enfant est réellement séduisante! Ce contraste de la candeur naïve avec le langage de l'effronterie ne laisse pas de faire de l'effet; etje ne sais pourquoiil n'y a plus que les choses bizarres qui me plaisent.

Peut-être je me livre trop à celle-cipuisque j'y compromets mon temps et ma santé: mais j'espère que ma feinte maladieoutre qu'elle me sauvera de l'ennui du salonpourra m'être encore de quelque utilité auprès de l'austère Dévotedont la vertu tigresse s'allie pourtant avec la douce sensibilité! Je ne doute pas qu'elle ne soit déjà instruite de ce grand événementet j'ai beaucoup d'envie de savoir ce qu'elle en pense; d'autant plus que je parierais bien qu'elle ne manquera pas de s'en attribuer l'honneur. Je réglerai l'état de ma santé sur l'impression qu'il fera sur elle.

Vous voilàma belle amieau courant de mes affaires comme moi-même. Je désire avoir bientôt des nouvelles plus intéressantes à vous apprendre; et je vous prie de croire quedans le plaisir que je m'en prometsje compte pour beaucoup la récompense que j'attends de vous.

Du Château de ..ce 11 octobre 17**.


LETTRE CXI

LE COMTE DE GERCOURT A MADAME DE VOLANGES

Tout paraîtMadamedevoir être tranquille dans ce pays; et nous attendonsde jour en jourla permission de rentrer en France. J'espère que vous ne douterez pas que je n'aie toujours le même empressement à m'y rendreet à y former les nœuds qui doivent m'unir à vous et à Mademoiselle de Volanges. Cependant M. le Duc de ***mon cousinet à qui vous savez que j'ai tant d'obligationsvient de me faire part de son rappel de Naples. Il me mande qu'il compte passer par Romeet voirdans sa routela partie d'Italie qui lui reste à connaître. Il m'engage à l'accompagner dans ce voyagequi sera environ de six semaines ou deux mois. Je ne vous cache pas qu'il me serait agréable de profiter de cette occasion; sentant bien qu'une fois mariéje prendrai difficilement le temps de faire d'autres absences que celles que mon service exigera. Peut-être aussi serait-il plus convenable d'attendre l'hiver pour ce mariage; puisque ce ne peut être qu'alors que tous mes parents seront rassemblés à Paris; et nommément M. le Marquis de *** à qui je dois l'espoir de vous appartenir. Malgré ces considérationsmes projets à cet égard seront absolument subordonnés aux vôtres; et pour peu que vous préfériez vos premiers arrangementsje suis prêt à renoncer aux miens. Je vous prie seulement de me faire savoir le plus tôt possible vos intentions à ce sujet. J'attendrai votre réponse iciet elle seule réglera ma conduite.

Je suis avec respectMadameet avec tous les sentiments qui conviennent à un filsvotre très humbleetc

Le Comte de Gercourt.

Bastiace 10 octobre 17**.


LETTRE CXII

MADAME DE ROSEMONDE A LA PRESIDENTE DE TOURVEL

(DICTEE SEULEMENT.)

Je ne reçois qu'à l'instant mêmema chère Bellevotre Lettre du 11 [Cette Lettre ne s'est pas retrouvée] et les doux reproches qu'elle contient. Convenez que vous aviez bien envie de m'en faire davantage; et que si vous ne vous étiez pas ressouvenue que vous étiez ma fille vous m'auriez réellement grondée. Vous auriez été pourtant bien injuste! C'était le désir et l'espoir de pouvoir vous répondre moi-mêmequi me faisait différer chaque jouret vous voyez qu'encore aujourd'huije suis obligée d'emprunter la main de ma Femme de chambre. Mon malheureux rhumatisme m'a repriseils'est niché cette fois sur le bras droitet je suis absolument manchote. Voilà ce que c'estjeune et fraîche comme vous êtesd'avoir une si vieille amie! on souffre de ses incommodités.

Aussitôt que mes douleurs me donneront un peu de relâcheje me promets bien de causer longuement avec vous. En attendantsachez seulement que j'ai reçu vos deux Lettres; qu'elles auraient redoublés'il était possiblema tendre amitié pour vous; et que je ne cesserai jamais de prendre partbien vivementà tout ce qui vous intéresse.

Mon neveu est aussi un peu indisposémais sans aucun danger et sans qu'il faille en prendre aucune inquiétude; c'est une incommodité légèrequià ce qu'il me sembleaffecte plus son humeur que sa santé. Nous ne le voyons presque plus.

Sa retraite et votre départ ne rendent pas notre petit cercle plus gai. La petite Volangessurtoutvous trouve furieusement à direet bailletant que la journée dureà avaler ses poings. Particulièrement depuis quelques jourselle nous fait l'honneur de s'endormir profondément toutes les après-dîners.

Adieuma chère Belle; je suis pour toujours votre bien bonne amievotre mamanvotre sœur mêmesi mon grand âge me permettait ce titre. Enfin je vous suis attachée par tous les plus tendres sentiments.

Signé Adélaïdepour Madame de Rosemonde.

Du Château de ..ce 14 octobre 17**.


LETTRE CXIII

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

Je crois devoir vous prévenirVicomtequ'on commence à s'occuper de vous à Paris; qu'on y remarque votre absenceet que déjà on en devine la cause. J'étais hier à un souper fort nombreux; il y fut dit positivement que vous étiez retenu au Village par un amour romanesque et malheureux: aussitôt la joie se peignit sur le visage de tous les envieux de vos succès et de toutes les femmes que vous avez négligées. Si vous m'en croyezvous ne laisserez pas prendre consistance à ces bruits dangereuxet vous viendrez sur-le-champ les détruire par votre présence.

Songez que si une fois vous laissez perdre l'idée qu'on ne vous résiste pasvous éprouverez bientôt qu'on vous résistera en effet plus facilement; que vos rivaux vont aussi perdre de leur respect pour vouset oser vous combattre: car lequel d'entre eux ne se croit pas plus fort que la vertu? Songez surtout que dans la multitude des femmes que vous avez affichéestoutes celles que vous n'avez pas eues vont tenter de détromper le Publictandis que les autres s'efforceront de l'abuser. Enfinil faut vous attendre à être apprécié peut-être autant au-dessous de votre valeurque vous l'avez été au-dessus jusqu'à présent.

Revenez doncVicomteet ne sacrifiez pas votre réputation à un caprice puéril. Vous avez fait tout ce que nous voulions de la petite Volanges; et pour votre Présidentece ne sera pas apparemment en restant à dix lieues d'elleque vous vous en passerez la fantaisie. Croyez-vous qu'elle ira vous chercher? Peut-être ne songe-t-elle déjà plus à vousou ne s'en occupe-t-elle encore que pour se féliciter de vous avoir humilié. Au moins icipourrez-vous trouver quelque occasion de reparaître avec éclatet vous en avez besoin; et quand vous vous obstineriez à votre ridicule aventureje ne vois pas que votre retour y puisse nuire... ; au contraire.

En effetsi votre Présidente vous adore comme vous me l'avez tant dit et si peu prouvéson unique consolationson seul plaisirdoivent être à présent de parler de vouset de savoir ce que vous faitesce que vous ditesce que vous pensezet jusqu'à la moindre des choses qui vous intéressent. Ces misères-là prennent du prixen raison des privations qu'on éprouve. Ce sont les miettes de pain tombantes de la table du riche: celui-ci les dédaigne; mais le pauvre les recueille avidement et s'en nourrit. Orla pauvre Présidente reçoit à présent toutes ces miettes-là: et plus elle en auramoins elle sera pressée de se livrer à l'appétit du reste.

De plusdepuis que vous connaissez sa Confidentevous ne doutez pas que chaque Lettre d'elle ne contienne au moins un petit sermonet tout ce qu'elle croit propre à corroborer sa sagesse et fortifier sa vertu [On ne s'avise jamais de tout! Comédie]. Pourquoi donc laisser à l'une des ressources pour se défendreet à l'autre pour vous nuire?

Ce n'est pas que je sois du tout de votre avis sur la perte que vous croyez avoir faite au changement de Confidente. D'abordMadame de Volanges vous haitet la haine est toujours plus clairvoyante et plus ingénieuse que l'amitié. Toute la vertu de votre vieille tante ne l'engagera pas à médire un seul instant de son cher neveu; car la vertu a aussi ses faiblesses. Ensuite vos craintes portent sur une remarque absolument fausse.

Il n'est pas vrai que plus les femmes vieillissentet plus elles deviennent rêches et sévères . C'est de quarante à cinquante ans que le désespoir de voir leur figure se flétrirla rage de se sentir obligées d'abandonner des prétentions et des plaisirs auxquels elles tiennent encorerendent presque toutes les femmes bégueules et acariâtres. Il leur faut ce long intervalle pour faire en entier ce grand sacrifice: mais dès qu'il est consommétoutes se partagent en deux classes.

La plus nombreusecelle des femmes qui n'ont eu pour elles que leur figure et leur jeunessetombe dans une imbécile apathieet n'en sort plus que pour le jeu et pour quelques pratiques de dévotion; celle-là est toujours ennuyeusesouvent grondeusequelquefois un peu tracassièremais rarement méchante. On ne peut pas dire non plus que ces femmes soient ou ne soient pas sévères: sans idées et sans existenceelles répètentsans le comprendre et indifféremmenttout ce qu'elles entendent direet restent par elles-mêmes absolument nulles.

L'autre classebeaucoup plus raremais véritablement précieuseest celle des femmes quiayant eu un caractère et n'ayant pas négligé de nourrir leur raisonsavent se créer une existencequand celle de la nature leur manqueet prennent le parti de mettre à leur esprit les parures qu'elles employaient avant pour leur figure. Celles-ci ont pour l'ordinaire le jugement très sainet l'esprit à la fois solidegai et gracieux. Elles remplacent les charmes séduisants par l'attachante bontéet encore par l'enjouement dont le charme augmente en proportion de l'âge: c'est ainsi qu'elles parviennent en quelque sorte à se rapprocher de la jeunesse en s'en faisant aimer. Mais alorsloin d'êtrecomme vous le dites rêches et sévères l'habitude de l'indulgenceleurs longues réflexions sur la faiblesse humaineet surtout les souvenirs de leur jeunessepar lesquels seuls elles tiennent encore à la vieles placeraient plutôt peut-être trop près de la facilité.

Ce que je peux vous dire enfinc'est qu'ayant toujours recherché les vieilles femmesdont j'ai reconnu de bonne heure l'utilité des suffragesj'ai rencontré plusieurs d'entre elles auprès de qui l'inclination me ramenait autant que l'intérêt. Je m'arrête là; car à présent que vous vous enflammez si vite et si moralementj'aurais peur que vous ne devinssiez subitement amoureux de votre vieille tanteet que vous ne vous enterrassiez avec elle dans le tombeau où vous vivez déjà depuis si longtemps. Je reviens donc.

Malgré l'enchantement où vous me paraissez être de votre petite écolièreje ne peux pas croire qu'elle entre pour quelque chose dans vos projets. Vous l'avez trouvée sous la mainvous l'avez prise: à la bonne heure! mais ce ne peut pas être là un goût. Ce n'est même pasà vrai direune entière jouissance: vous ne possédez absolument que sa personne! je ne parle pas de son cœurdont je me doute bien que vous ne vous souciez guère: mais vous n'occupez seulement pas sa tête. Je ne sais pas si vous vous en êtes aperçumais moi j'en ai la preuve dans la dernière Lettre qu'elle m'a écrite [Voyez la Lettre CIX]; je vous l'envoie pour que vous en jugiez. Voyez donc que quand elle y parle de vousc'est toujours M. de Valmont ; que toutes ses idéesmême celles que vous lui faites naîtren'aboutissent jamais qu'à Danceny; et luielle ne l'appelle pas Monsieurc'est bien toujours Danceny seulement. Par làelle le distingue de tous les autres; et même en se livrant à vouselle ne se familiarise qu'avec lui. Si une telle conquête vous paraît séduisante si les plaisirs qu'elle donne vous attachent assurément vous êtes modeste et peu difficile! Que vous la gardiezj'y consens; cela entre même dans mes projets. Mais il me semble que cela ne vaut pas de se déranger un quart d'heure; qu'il faudrait aussi avoir quelque empireet ne lui permettrepar exemplede se rapprocher de Danceny qu'après le lui avoir fait un peu plus oublier.

Avant de cesser de m'occuper de vouspour venir à moije veux encore vous dire que ce moyen de maladie que vous m'annoncez vouloir prendre est bien connu et bien usé. En véritéVicomtevous n'êtes pas inventif! Moije me répète aussi quelquefoiscomme vous allez voir; mais je tâche de me sauver par les détailset surtout le succès me justifie. Je vais encore en tenter unet courir une nouvelle aventure. Je conviens qu'elle n'aura pas le mérite de la difficulté; mais au moins sera-ce une distractionet je m'ennuie à périr.

Je ne sais pourquoidepuis l'aventure de PrévanBelleroche m'est devenu insupportable. Il a tellement redoublé d'attentionde tendressede vénération que je n'y peux plus tenir. Sa colèredans le premier momentm'avait paru plaisante; il a pourtant bien fallu la calmercar c'eût été me compromettre que de le laisser faire; et il n'y avait pas moyen de lui faire entendre raison. J'ai donc pris le parti de lui montrer plus d'amourpour en venir à bout plus facilement: mais lui a pris cela au sérieux; et depuis ce temps il m'excède par son enchantement éternel. Je remarque surtout l'insultante confiance qu'il prend en moiet la sécurité avec laquelle il me regarde comme à lui pour toujours. J'en suis vraiment humiliée. Il me prise donc bien peus'il croit valoir assez pour me fixer! Ne me disait-il pas dernièrement que je n'aurais jamais aimé un autre que lui? Oh! pour le coupj'ai eu besoin de toute ma prudencepour ne pas le détromper sur-le-champen lui disant ce qui en était. Voilàcertesun plaisant Monsieurpour avoir un droit exclusif! Je conviens qu'il est bien fait et d'une assez belle figure: maisà tout prendrece n'estau faitqu'un Manœuvre d'amour. Enfin le moment est venuil faut nous séparer.

J'essaie déjà depuis quinze jourset j'ai employétour à tourla froideurle capricel'humeurles querelles; mais le tenace personnage ne quitte pas prise ainsi: il faut donc prendre un parti plus violent; en conséquence je l'emmène à ma campagne. Nous partons après-demain. Il n'y aura avec nous que quelques personnes désintéressées et peu clairvoyanteset nous y aurons presque autant de liberté que si nous y étions seuls. Làje le surchargerai à tel point d'amour et de caressesnous y vivrons si bien l'un pour l'autre uniquementque je parie bien qu'il désirera plus que moi la fin de ce voyagedont il se fait un si grand bonheur; et s'il n'en revient pas plus ennuyé de moi que je ne le suis de luiditesj'y consensque je n'en sais pas plus que vous.

Le prétexte de cette espèce de retraite est de m'occuper sérieusement de mon grand procèsqui en effet se jugera enfin au commencement de l'hiver. J'en suis bien aise; car il est vraiment désagréable d'avoir ainsi toute sa fortune en l'air. Ce n'est pas que je sois inquiète de l'événement; d'abord j'ai raisontous mes Avocats me l'assurent; et quand je ne l'aurais pas! je serais donc bien maladroitesi je ne savais pas gagner un procèsoù je n'ai pour adversaires que des mineures encore en bas âgeet leur vieux tuteur! Comme il ne faut pourtant rien négliger dans une affaire si importantej'aurai effectivement avec moi deux Avocats. Ce voyage ne vous paraît-il pas gai? cependant s'il me fait gagner mon procès et perdre Bellerocheje ne regretterai pas mon temps.

A présentVicomtedevinez le successeur; je vous le donne en cent. Mais bon! ne sais-je pas que vous ne devinez jamais rien? hé bienc'est Danceny. Vous êtes étonnén'est-ce pas? car enfin je ne suis pas encore réduite à l'éducation des enfants! Mais celui-ci mérite d'être excepté; il n'a que les grâces de la jeunesseet non la frivolité. Sa grande réserve dans le cercle est très propre à éloigner tous les soupçonset on ne l'en trouve que plus aimablequand il se livredans le tête-à-tête. Ce n'est pas que j'en aie déjà eu avec lui pour mon compteje ne suis encore que sa confidente; mais sous ce voile de l'amitiéje crois lui voir un goût très vif pour moiet je sens que j'en prends beaucoup pour lui. Ce serait bien dommage que tant d'esprit et de délicatesse allassent se sacrifier et s'abrutir auprès de cette petite imbécile de Volanges! J'espère qu'il se trompe en croyant l'aimer: elle est si loin de le mériter! Ce n'est pas que je sois jalouse d'elle; mais c'est que ce serait un meurtreet je veux en sauver Danceny. Je vous prie doncVicomtede mettre vos soins à ce qu'il ne puisse se rapprocher de sa Cécile (comme il a encore la mauvaise habitude de la nommer). Un premier goût a toujours plus d'empire qu'on ne croit et je ne serais sûre de rien s'il la revoyait à présent; surtout pendant mon absence. A mon retourje me charge de tout et j'en réponds.

J'ai bien songé à emmener le jeune homme avec moi: mais j'en ai fait le sacrifice à ma prudence ordinaire; et puisj'aurais craint qu'il ne s'aperçût de quelque chose entre Belleroche et moiet je serais au désespoir qu'il eût la moindre idée de ce qui se passe. Je veux au moins m'offrir à son imaginationpure et sans tache; telle enfin qu'il faudrait êtrepour être vraiment digne de lui.

Parisce 15 octobre 17**.


LETTRE CXIV

LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE ROSEMONDE

Ma chère amieje cède à ma vive inquiétude; et sans savoir si vous serez en état de me répondreje ne puis m'empêcher de vous interroger. L'état de M. de Valmontque vous me dites sans danger ne me laisse pas autant de sécurité que vous paraissez en avoir. Il n'est pas rare que la mélancolie et le dégoût du monde soient des symptômes avant-coureurs de quelque maladie grave; les souffrances du corpscomme celles de l'espritfont désirer la solitude; et souvent on reproche de l'humeur à celui dont on devrait seulement plaindre les maux.

Il me semble qu'il devrait au moins consulter quelqu'un. Commentétant malade vous-mêmen'avez-vous pas un Médecin auprès de vous? Le mienque j'ai vu ce matinet que je ne vous cache pas que j'ai consulté indirectementest d'avis quedans les personnes naturellement activescette espèce d'apathie subite n'est jamais à négliger; etcomme il me disait encoreles maladies ne cèdent plus au traitementquand elles n'ont pas été prises à temps. Pourquoi faire courir ce risque à quelqu'un qui vous est si cher?

Ce qui redouble mon inquiétudec'est quedepuis quatre joursje ne reçois plus de nouvelles de lui. Mon Dieu! ne me trompez-vous point sur son état? Pourquoi aurait-il cessé de m'écrire tout à coup? Si c'était seulement l'effet de mon obstination à lui renvoyer ses Lettresje crois qu'il aurait pris ce parti plus tôt. Enfinsans croire aux pressentimentsje suis depuis quelques jours d'une tristesse qui m'effraie. Ah! peut-être suis-je à la veille du plus grand des malheurs!

Vous ne sauriez croireet j'ai honte de vous direcombien je suis peinée de ne plus recevoir ces mêmes Lettresque pourtant je refuserais encore de lire. J'étais sûre au moins qu'il était occupé de moi! et je voyais quelque chose qui venait de lui. Je ne les ouvrais pasces Lettresmais je pleurais en les regardant: mes larmes étaient plus douces et plus faciles; et celles-là seules dissipaient en partie l'oppression habituelle que j'éprouve depuis mon retour. Je vous en conjuremon indulgente amieécrivez-moivous-mêmeaussitôt que vous le pourrezet en attendantfaites-moi donner chaque jour de vos nouvelles et des siennes.

Je m'aperçois qu'à peine je vous ai dit un mot pour vous: mais vous connaissez mes sentimentsmon attachement sans réservema tendre reconnaissance pour votre sensible amitié; vous pardonnerez au trouble où je suisà mes peines mortellesau tourment affreux d'avoir à redouter des maux dont peut-être je suis la cause. Grand Dieu! cette idée désespérante me poursuit et déchire mon cœur; ce malheur me manquaitet je sens que je suis née pour les éprouver tous.

Adieuma chère amieaimez-moiplaignez-moi. Aurai-je une Lettre de vous aujourd'hui?

Parisce 16 octobre 17**.


LETTRE CXV

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

C'est une chose inconcevablema belle amiecomme aussitôt qu'on s'éloigneon cesse facilement de s'entendre. Tant que j'étais auprès de vousnous n'avions jamais qu'un même sentimentune même façon de voir; et parce quedepuis près de trois moisje ne vous vois plusnous ne sommes plus du même avis sur rien. Qui de nous deux a tort? sûrement vous n'hésiteriez pas sur la réponse: mais moiplus sageou plus polije ne décide pas. Je vais seulement répondre à votre Lettreet continuer de vous exposer ma conduite.

D'abordje vous remercie de l'avis que vous me donnez des bruits qui courent sur mon compte; mais je ne m'en inquiète pas encore: je me crois sûr d'avoir bientôt de quoi les faire cesser. Soyez tranquilleje ne reparaîtrai dans le monde que plus célèbre que jamaiset toujours plus digne de vous.

J'espère qu'on me comptera même pour quelque chose l'aventure de la petite Volangesdont vous paraissez faire si peu de cas: comme si ce n'était rien que d'enlever en une soirée une jeune fille à son Amant aiméd'en user ensuite tant qu'on le veut et absolument comme de son bienet sans plus d'embarras; d'en obtenir ce qu'on n'ose pas même exiger de toutes les filles dont c'est le métier; et celasans la déranger en rien de son tendre amour; sans la rendre inconstantepas même infidèle: caren effetje n'occupe seulement pas sa tête! en sorte qu'après ma fantaisie passéeje la remettrai entre les bras de son Amantpour ainsi diresans qu'elle se soit aperçue de rien. Est-ce donc là une marche si ordinaire? et puis croyez-moiune fois sortie de mes mainsles principes que je lui donne ne s'en développeront pas moins; et je prédis que la timide écolière prendra bientôt un essor propre à faire honneur à son maître.

Si pourtant on aime mieux le genre héroïqueje montrerai la Présidentece modèle cité de toutes les vertus! respectée même de nos plus libertins! telle enfin qu'on avait perdu jusqu'à l'idée de l'attaquer! je la montreraidis-jeoubliant ses devoirs et sa vertusacrifiant sa réputation et deux ans de sagessepour courir après le bonheur de me plairepour s'enivrer de celui de m'aimerse trouvant suffisamment dédommagée de tant de sacrificespar un motpar un regard qu'encore elle n'obtiendra pas toujours. Je ferai plusje la quitterai; et je ne connais pas cette femmeou je n'aurai point de successeur. Elle résistera au besoin de consolationà l'habitude du plaisirau désir même de la vengeance. Enfinelle n'aura existé que pour moi; et que sa carrière soit plus ou moins longuej'en aurai seul ouvert et fermé la barrière. Une fois parvenu à ce triompheje dirai à mes rivaux: " Voyez mon ouvrageet cherchez-en dans le siècle un second exemple! "

Vous allez me demander d'où vient aujourd'hui cet excès de confiance? c'est que depuis huit jours je suis dans la confidence de ma Belle; elle ne me dit pas ses secretsmais je les surprends. Deux Lettres d'elle à Madame de Rosemonde m'ont suffisamment instruitet je ne lirai plus les autres que par curiosité. Je n'ai absolument besoinpour réussirque de me rapprocher d'elleet mes moyens sont trouvés. Je vais incessamment les mettre en usage.

Vous êtes curieuseje crois?... Mais nonpour vous punir de ne pas croire à mes inventionsvous ne les saurez pas. Tout de bonvous mériteriez que je vous retirasse ma confianceau moins pour cette aventure; en effetsans le doux prix attaché par vous à ce succèsje ne vous en parlerais plus. Vous voyez que je suis fâché. Cependantdans l'espoir que vous vous corrigerezje veux bien m'en tenir à cette punition légère; et revenant à l'indulgencej'oublie un moment mes grands projetspour raisonner des vôtres avec vous.

Vous voilà donc à la campagneennuyeuse comme le sentimentet triste comme la fidélité! Et ce pauvre Belleroche! vous ne vous contentez pas de lui faire boire l'eau d'oublivous lui en donnez la question! Comment s'en trouve- t-il? supporte-t-il bien les nausées de l'amour? Je voudrais pour beaucoup qu'il ne vous en devînt que plus attaché; je suis curieux de voir quel remède plus efficace vous parviendriez à employer. Je vous plainsen véritéd'avoir été obligée de recourir à celui-là. Je n'ai fait qu'une foisdans ma viel'amour par procédé. J'avais certainement un grand motifpuisque c'était à la Comtesse de ***; et vingt foisentre ses brasj'ai été tenté de lui dire: " Madameje renonce à la place que je solliciteet permettez-moi de quitter celle que j'occupe. " Ausside toutes les femmes que j'ai euesc'est la seule dont j'ai vraiment plaisir à dire du mal.

Pour votre motif à vousje le trouveà vrai dired'un ridicule rare; et vous aviez raison de croire que je ne devinerais pas le successeur. Quoi! c'est pour Danceny que vous vous donnez toute cette peine-là! Eh! ma chère amielaissez-le adorer sa vertueuse Cécile et ne vous compromettez pas dans ces jeux d'enfants. Laissez les écoliers se former auprès des Bonnes ou jouer avec les pensionnaires à de petits jeux innocents . Comment allez- vous vous charger d'un novice qui ne saura ni vous prendreni vous quitteret avec qui il vous faudra tout faire? Je vous le dis sérieusementje désapprouve ce choixet quelque secret qu'il restâtil vous humilierait au moins à mes yeux et dans votre conscience.

Vous prenezdites-vousbeaucoup de goût pour lui: allons doncvous vous trompez sûrementet je crois même avoir trouvé la cause de votre erreur. Ce beau dégoût de Belleroche vous est venu dans un temps de disetteet Paris ne vous offrant pas de choixvos idéestoujours trop vivesse sont portées sur le premier objet que vous avez rencontré. Mais songez qu'à votre retourvous pourrez choisir entre mille; et si enfin vous redoutez l'inaction dans laquelle vous risquez de tomber en différantje m'offre à vous pour amuser vos loisirs.

D'ici à votre arrivéemes grandes affaires seront terminées de manière ou d'autre; et sûrementni la petite Volangesni la Présidente elle-mêmene m'occuperont pas assez alors pour que je ne sois pas à vous autant que vous le désiriez. Peut-être mêmed'ici làaurai-je déjà remis la petite fille aux mains de son discret Amant. Sans convenirquoi que vous en disiezque ce ne soit pas une jouissance attachante comme j'ai le projet qu'elle garde de moi toute sa vie une idée supérieure à celle de tous les autres hommesje me suis misavec ellesur un ton que je ne pourrais soutenir longtemps sans altérer ma santé; et dès ce momentje ne tiens plus à elle que par le soin qu'on doit aux affaires de famille...

Vous ne m'entendez pas? C'est que j'attends une seconde époque pour confirmer mon espoiret m'assurer que j'ai pleinement réussi dans mes projets. Ouima belle amiej'ai déjà un premier indice que le mari de mon écolière ne courra pas le risque de mourir sans postérité; et que le Chef de la maison de Gercourt ne sera à l'avenir qu'un Cadet de celle de Valmont. Mais laissez-moi finirà ma fantaisiecette aventure que je n'ai entreprise qu'à votre prière. Songez que si vous rendez Danceny inconstantvous ôtez tout le piquant de cette histoire. Considérez enfin quem'offrant pour le représenter auprès de vousj'aice me semblequelques droits à la préférence.

J'y compte si bienque je n'ai pas craint de contrarier vos vuesen concourant moi-même à augmenter la tendre passion du discret Amoureuxpour le premier et digne objet de son choix. Ayant donc trouvé hier votre Pupille occupée à lui écrireet l'ayant dérangée d'abord de cette douce occupation pour une autre plus douce encoreje lui ai demandéaprèsde voir sa Lettre; et comme je l'ai trouvée froide et contrainteje lui ai fait sentir que ce n'était pas ainsi qu'elle consolerait son Amantet je l'ai décidée à en écrire une autre sous ma dictée; oùen imitant du mieux que j'ai pu son petit radotagej'ai tâché de nourrir l'amour du jeune homme par un espoir plus certain. La petite personne était toute ravieme disait-ellede se trouver parler si bien; et dorénavantje serai chargé de la correspondance. Que n'aurai-je pas fait pour ce Danceny? J'aurai été à la fois son amison confidentson rival et sa maîtresse! Encoreen ce momentje lui rends le service de le sauver de vos liens dangereux; ouisans doutedangereuxcar vous posséder et vous perdrec'est acheter un moment de bonheur par une éternité de regrets.

Adieuma belle amie; ayez le courage de dépêcher Belleroche le plus que vous pourrez. Laissez là Dancenyet préparez-vous à retrouveret à me rendreles délicieux plaisirs de notre première liaison.

P.S. : Je vous fais compliment sur le jugement prochain du grand procès. Je serai fort aise que cet heureux événement arrive sous mon règne.

Du Château de ...ce 19 octobre 17**.


LETTRE CXVI

LE CHEVALIER DANCENY A CECILE VOLANGES

Madame de Merteuil est partie ce matin pour la campagne; ainsima charmante Cécileme voilà privé du seul plaisir qui me restait en votre absencecelui de parler de vous à votre amie et à la mienne. Depuis quelque tempselle m'a permis de lui donner ce titre; et j'en ai profité avec d'autant plus d'empressementqu'il me semblaitpar làme rapprocher de vous davantage. Mon Dieu! que cette femme est aimable et quel charme flatteur elle sait donner à l'amitié! Il semble que ce doux sentiment s'embellisse et se fortifie chez elle de tout ce qu'elle refuse à l'amour. Si vous saviez comme elle vous aimecomme elle se plaît à m'entendre lui parler de vous!... C'est là sans doute ce qui m'attache autant à elle. Quel bonheur de pouvoir vivre uniquement pour vous deuxde passer sans cesse des délices de l'amour aux douceurs de l'amitiéd'y consacrer toute mon existenced'être en quelque sorte le point de réunion de votre attachement réciproque; et de sentir toujours quem'occupant du bonheur de l'uneje travaillerais également à celui de l'autre! Aimezaimez beaucoupma charmante amiecette femme adorable. L'attachement que j'ai pour elledonnez-y plus de prix encoreen le partageant. Depuis que j'ai goûté le charme de l'amitiéje désire que vous l'éprouviez à votre tour. Les plaisirs que je ne partage pas avec vousil me semble n'en jouir qu'à moitié. Ouima Cécileje voudrais entourer votre cœur de tous les sentiments les plus doux; que chacun de ses mouvements vous fît éprouver une sensation de bonheur; et je croirais encore ne pouvoir jamais vous rendre qu'une partie de la félicité que je tiendrais de vous.

Pourquoi faut-il que ces projets charmants ne soient qu'une chimère de mon imaginationet que la réalité ne m'offre au contraire que des privations douloureuses et indéfinies? L'espoir que vous m'aviez donné de vous voir à cette campagneje m'aperçois bien qu'il faut y renoncer. Je n'ai plus de consolation que celle de me persuader qu'en effet cela ne vous est pas possible. Et vous négligez de me le direde vous en affliger avec moi! Déjàdeux foismes plaintes à ce sujet sont restées sans réponse. Ah! Cécile! Cécileje crois bien que vous m'aimez de toutes les facultés de votre âmemais votre âme n'est pas brûlante comme la mienne! Que n'est-ce à moi à lever les obstacles? Pourquoi ne sont-ce pas mes intérêts qu'il me faille ménagerau lieu des vôtres? je saurais bientôt vous prouver que rien n'est impossible à l'amour.

Vous ne me mandez pas non plus quand doit finir cette absence cruelle: au moinsicipeut-être vous verrais-je. Vos charmants regards ranimeraient mon âme abattue; leur touchante expression rassurerait mon cœurqui quelquefois en a besoin. Pardonma Cécile; cette crainte n'est pas un soupçon. Je crois à votre amourà votre constance. Ah! je serais trop malheureuxsi j'en doutais. Mais tant d'obstacles! et toujours renouvelés! Mon amieje suis tristebien triste. Il semble que ce départ de Madame de Merteuil ait renouvelé en moi le sentiment de tous mes malheurs.

Adieuma Cécile; adieuma bien-aimée. Songez que votre Amant s'affligeet que vous pouvez seule lui rendre le bonheur.

Parisce 17 octobre 17**.


LETTRE CXVII

CECILE VOLANGES AU CHEVALIER DANCENY

(DICTEE PAR VALMONT.)

Croyez-vous doncmon bon amique j'aie besoin d'être grondée pour être tristequand je sais que vous vous affligez? et doutez-vous que je ne souffre autant que vous de toutes vos peines? Je partage même celles que je vous cause volontairement; et j'ai de plus que vousde voir que vous ne me rendez pas justice. Oh! cela n'est pas bien. Je vois bien ce qui vous fâche; c'est que les deux dernières fois que vous m'avez demandé de venir ici je ne vous ai pas répondu à cela: mais cette réponse est-elle donc si aisée à faire? Croyez-vous que je ne sache pas que ce que vous voulez est bien mal? Et pourtantsi j'ai déjà tant de peine à vous refuser de loinque serait-ce donc si vous étiez là? Et puis pour avoir voulu vous consoler un momentje resterais affligée toute ma vie.

Tenezje n'ai rien de caché pour vousmoi: voilà mes raisonsjugez vous- même. J'aurais peut-être fait ce que vous voulezsans ce que je vous ai mandéque ce M. de Gercourtqui cause tout notre chagrinn'arrivera pas encore de sitôt; et commedepuis quelque tempsMaman me témoigne beaucoup plus d'amitié; commede mon côtéje la caresse le plus que je peux; qui sait ce que je pourrai obtenir d'elle? Et si nous pouvions être heureux sans que j'aie rien à me reprocherest-ce que cela ne vaudrait pas bien mieux? Si j'en crois ce qu'on m'a dit souventles hommes même n'aiment plus tant leurs femmesquand elles les ont trop aimés avant de l'être. Cette crainte-là me retient encore plus que tout le reste. Mon amin'êtes-vous pas sûr de mon cœuret ne sera-t-il pas toujours temps?

Ecoutezje vous promets quesi je ne peux pas éviter le malheur d'épouser M. de Gercourtque je hais déjà tant avant de le connaîtrerien ne me retiendra plus pour être à vous autant que je pourraiet même avant tout. Comme je ne me soucie d'être aimée que de vouset que vous verrez bien si je fais malil n'y aura pas de ma fautele reste me sera bien égal; pourvu que vous me promettiez de m'aimer toujours autant que vous faites. Maismon amijusque-làlaissez-moi continuer comme je fais; et ne me demandez plus une chose que j'ai de bonnes raisons pour ne pas faireet que pourtant il me fâche de vous refuser.

Je voudrais bien aussi que M. de Valmont ne fût pas si pressant pour vous; cela ne sert qu'à me rendre plus chagrine encore. Oh! vous avez là un bien bon amije vous assure! Il fait tout comme vous feriez vous-même. Mais adieumon cher ami; j'ai commencé bien tard à vous écrireet j'y ai passé une partie de la nuit. Je vas me coucher et réparer le temps perdu. Je vous embrassemais ne me grondez plus.

Du Château de ...ce 18 octobre 17**.


LETTRE CXVIII

LE CHEVALIER DANCENY A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Si j'en crois mon Almanachil n'y amon adorable amieque deux jours que vous êtes absente; mais si j'en crois mon cœuril y a deux siècles. Orje le tiens de vous-mêmec'est toujours son cœur qu'il faut croire; il est donc bien temps que vous reveniezet toutes vos affaires doivent être plus que finies. Comment voulez-vous que je m'intéresse à votre procèssiperte ou gainj'en dois également payer les frais par l'ennui de votre absence? Oh! que j'aurais envie de quereller! et qu'il est tristeavec un si beau sujet d'avoir de l'humeurde n'avoir pas le droit d'en montrer!

N'est-ce pas cependant une véritable infidélitéune noire trahisonque de laisser votre ami loin de vousaprès l'avoir accoutumé à ne pouvoir plus se passer de votre présence? Vous aurez beau consulter vos Avocatsils ne vous trouveront pas de justification pour ce mauvais procédé: et puisces gens-là ne disent que des raisonset des raisons ne suffisent pas pour répondre à des sentiments.

Pour moivous m'avez tant dit que c'était par raison que vous faisiez ce voyageque vous m'avez tout à fait brouillé avec elle. Je ne veux plus du tout l'entendre; pas même quand elle me dit de vous oublier. Cette raison-là est pourtant bien raisonnable; et au faitcela ne serait pas si difficile que vous pourriez le croire. Il suffirait seulement de perdre l'habitude de penser toujours à vouset rien icije vous assurene vous rappellerait à moi.

Nos plus jolies femmescelles qu'on dit les plus aimablessont encore si loin de vous qu'elles ne pourraient en donner qu'une bien faible idée. Je crois même qu'avec des yeux exercésplus on a cru d'abord qu'elles vous ressemblaientplus on y trouve après de différence: elles ont beau fairebeau y mettre tout ce qu'elles saventil leur manque toujours d'être vouset c'est positivement là qu'est le charme. Malheureusementquand les journées sont si longueset qu'on est désoccupéon rêveon fait des châteaux en Espagneon se crée sa chimère; peu à peu l'imagination s'exalte: on veut embellir son ouvrageon rassemble tout ce qui peut plaireon arrive enfin à la perfection; et dès qu'on en est làle portrait ramène au modèleet on est tout étonné de voir qu'on n'a fait que songer à vous.

Dans ce moment mêmeje suis encore la dupe d'une erreur à peu près semblable. Vous croyez peut-être que c'était pour m'occuper de vousque je me suis mis à vous écrire? point du tout: c'était pour m'en distraire. J'avais cent choses à vous dire dont vous n'étiez pas l'objetquicomme vous savezm'intéressent bien vivement; et ce sont celles-là pourtant dont j'ai été distrait. Et depuis quand le charme de l'amitié distrait-il donc de celui de l'amour? Ah! si j'y regardais de bien prèspeut-être aurais-je un petit reproche à me faire! Mais chut! oublions cette légère faute de peur d'y retomber; et que mon amie elle-même l'ignore.

Aussi pourquoi n'êtes-vous pas là pour me répondrepour me ramener si je m'égare; pour me parler de ma Cécilepour augmenters'il est possiblele bonheur que je goûte à l'aimerpar l'idée si douce que c'est votre amie que j'aime? Ouije l'avouel'amour qu'elle m'inspire m'est devenu plus précieux encoredepuis que vous avez bien voulu en recevoir la confidence. J'aime tant à vous ouvrir mon cœurà occuper le vôtre de mes sentimentsà les y déposer sans réserve! il me semble que je les chéris davantageà mesure que vous daignez les recueillir; et puisje vous regarde et je me dis: C'est en elle qu'est renfermé tout mon bonheur.

Je n'ai rien de nouveau à vous apprendre sur ma situation. La dernière Lettre que j'ai reçue d'elle augmente et assure mon espoirmais le retarde encore. Cependant ses motifs sont si tendres et si honnêtes que je ne puis l'en blâmer ni m'en plaindre. Peut-être n'entendrez-vous pas trop bien ce que je vous dis là; mais pourquoi n'êtes-vous pas ici? Quoiqu'on dise tout à son amieon n'ose pas tout écrire. Les secrets de l'amoursurtoutsont si délicats qu'on ne peut les laisser aller ainsi sur leur bonne foi. Si quelquefois on leur permet de sortiril ne faut pas au moins les perdre de vue; il faut en quelque sorte les voir entrer dans leur nouvel asile. Ah! revenez doncmon adorable amie; vous voyez bien que votre retour est nécessaire. Oubliez enfin les mille raisons qui vous retiennent où vous êtesou apprenez-moi à vivre où vous n'êtes pas.

J'ai l'honneur d'êtreetc.

Parisce 19 octobre 17**.


LETTRE CXIX

MADAME DE ROSEMONDE A LA PRESIDENTE DE TOURVEL

Quoique je souffre encore beaucoupma chère Bellej'essaie de vous écrire moi-mêmeafin de pouvoir vous parler de ce qui vous intéresse. Mon neveu garde toujours sa misanthropie. Il envoie fort régulièrement savoir de mes nouvelles tous les jours; mais il n'est pas venu une fois s'en informer lui- mêmequoique je l'en aie fait prier: en sorte que je ne le vois pas plus que s'il était à Paris. Je l'ai pourtant rencontré ce matinoù je ne l'attendais guère. C'est dans ma Chapelleoù je suis descendue pour la première fois depuis ma douloureuse incommodité. J'ai appris aujourd'hui que depuis quatre jours il y va régulièrement entendre la Messe. Dieu veuille que cela dure!

Quand je suis entréeil est venu à moiet m'a félicitée fort affectueusement sur le meilleur état de ma santé. Comme la Messe commençaitj'ai abrégé la conversationque je comptais bien reprendre après; mais il a disparu avant que j'aie pu le joindre. Je ne vous cacherai pas que je l'ai trouvé un peu changé. Maisma chère Bellene me faites pas repentir de ma confiance en votre raisonpar des inquiétudes trop vives; et surtout soyez sûre que j'aimerais encore mieux vous affligerque vous tromper.

Si mon neveu continue à me tenir rigueurje prendrai le partiaussitôt que je serai mieuxde l'aller voir dans sa chambre; et je tâcherai de pénétrer la cause de cette singulière maniedans laquelle je crois bien que vous êtes pour quelque chose. Je vous manderai ce que j'aurai appris. Je vous quittene pouvant plus remuer les doigts: et puissi Adélaïde savait que j'ai écritelle me gronderait toute la soirée. Adieuma chère Belle.

Du Château de ...ce 20 octobre 17**.


LETTRE CXX

LE VICOMTE DE VALMONT AU PERE ANSELME

(FEUILLANT DU COUVENT DE LA RUE SAINT-HONORE.)

Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vousMonsieur: mais je sais la confiance entière qu'a en vous Madame la Présidente de Tourvelet je sais de plus combien cette confiance est dignement placée. Je crois donc pouvoir sans indiscrétion m'adresser à vouspour en obtenir un service bien essentielvraiment digne de votre saint ministèreet où l'intérêt de Madame de Tourvel se trouve joint au mien.

J'ai entre les mains des papiers importants qui la concernentqui ne peuvent être confiés à personneet que je ne dois ni ne veux remettre qu'entre ses mains. Je n'ai aucun moyen de l'en instruireparce que des raisonsque peut- être vous aurez sues d'ellemais dont je ne crois pas qu'il me soit permis de vous instruirelui ont fait prendre le parti de refuser toute correspondance avec moi: parti que j'avoue volontiers aujourd'hui ne pouvoir blâmerpuisqu'elle ne pouvait prévoir des événements auxquels j'étais moi-même bien loin de m'attendreet qui n'étaient possibles qu'à la force plus qu'humaine qu'on est forcé d'y reconnaître.

Je vous prie doncMonsieurde vouloir bien l'informer de mes nouvelles résolutionset de lui demander pour moi une entrevue particulièreoù je puisse au moins répareren partiemes torts par mes excuses; etpour dernier sacrificeanéantir à ses yeux les seules traces existantes d'une erreur ou d'une faute qui m'avait rendu coupable envers elle.

Ce ne sera qu'après cette expiation préliminaireque j'oserai déposer à vos pieds l'humiliant aveu de mes longs égarements; et implorer votre médiation pour une réconciliation bien plus importante encoreet malheureusement plus difficile. Puis-je espérerMonsieurque vous ne me refuserez pas des soins si nécessaires et si précieux? et que vous daignerez soutenir ma faiblesseet guider mes pas dans un sentier nouveauque je désire bien ardemment de suivremais que j'avoue en rougissant ne pas connaître encore?

J'attends votre réponse avec l'impatience du repentir qui désire de répareret je vous prie de me croire avec autant de reconnaissance que de vénération.

Votre très humbleetc.

P.S. : Je vous autoriseMonsieurau cas que vous le jugiez convenableà communiquer cette Lettre en entier à Madame de Tourvelque je me ferai toute ma vie un devoir de respecteret en qui je ne cesserai jamais d'honorer celle dont le Ciel s'est servi pour ramener mon âme à la vertupar le touchant spectacle de la sienne.

Du Château de ...ce 22 octobre 17**


LETTRE CXXI

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU CHEVALIER DANCENY

J'ai reçu votre Lettremon trop jeune ami; mais avant de vous remercieril faut que je vous grondeet je vous préviens que si vous ne vous corrigez pasvous n'aurez plus de réponse de moi. Quittez doncsi vous m'en croyezce ton de cajoleriequi n'est plus que du jargondès qu'il n'est pas l'expression de l'amour. Est-ce donc là le style de l'amitié? nonmon amichaque sentiment a son langage qui lui convient; et se servir d'un autrec'est déguiser la pensée que l'on exprime. Je sais bien que nos petites femmes n'entendent rien de ce qu'on peut leur dires'il n'est traduiten quelque sortedans ce jargon d'usage; mais je croyais mériterje l'avoueque vous me distinguassiez d'elles. Je suis vraiment fâchéeet peut-être plus que je ne devrais l'êtreque vous m'ayez si mal jugée.

Vous ne trouverez donc dans ma Lettre que ce qui manque à la vôtrefranchise et simplesse. Je vous dirai bienpar exempleque j'aurais grand plaisir à vous voiret que je suis contrariée de n'avoir auprès de moi que des gens qui m'ennuientau lieu de gens qui me plaisent; mais vouscette même phrasevous la traduisez ainsi: Apprenez-moi à vivre où vous n'êtes pas ; en sorte que quand vous serezje supposeauprès de votre Maîtressevous ne sauriez pas y vivre que je n'y sois en tiers. Quelle pitié! et ces femmes à qui il manque toujours d'être moi vous trouvez peut-être aussi que cela manque à votre Cécile! voilà pourtant où conduit un langage quipar l'abus qu'on en fait aujourd'huiest encore au-dessous du jargon des complimentset ne devient plus qu'un simple protocoleauquel on ne croit pas davantage qu'au très humble serviteur!

Mon amiquand vous m'écrivezque ce soit pour me dire votre façon de penser et de sentiret non pour m'envoyer des phrases que je trouveraisans vousplus ou moins bien dites dans le premier Roman du jour. J'espère que vous ne vous fâcherez pas de ce que je vous dis làquand même vous y verriez un peu d'humeur; car je ne nie pas d'en avoir: mais pour éviter jusqu'à l'air du défaut que je vous reprocheje ne vous dirai pas que cette humeur est peut-être un peu augmentée par l'éloignement où je suis de vous. Il me semble qu'à tout prendre vous valez mieux qu'un procès et deux Avocatset peut-être même encore que l'attentif Belleroche.

Vous voyez qu'au lieu de vous désoler de mon absencevous devriez vous en féliciter; car jamais je ne vous avais fait un aussi beau compliment. Je crois que l'exemple me gagneet que je veux vous dire aussi des cajoleries: mais nonj'aime mieux m'en tenir à ma franchise; c'est donc elle seule qui vous assure de ma tendre amitiéet de l'intérêt qu'elle m'inspire. Il est fort doux d'avoir un jeune amidont le cœur est occupé ailleurs. Ce n'est pas là le système de toutes les femmes; mais c'est le mien. Il me semble qu'on se livreavec plus de plaisirà un sentiment dont on ne peut rien avoir à craindre: aussi j'ai passé pour vousd'assez bonne heure peut-êtreau rôle de confidente. Mais vous choisissez vos Maîtresses si jeunesque vous m'avez fait apercevoir pour la première fois que je commence à être vieille! C'est bien fait à vous de vous préparer ainsi une longue carrière de constanceet je vous souhaite de tout mon cœur qu'elle soit réciproque.

Vous avez raison de vous rendre aux motifs tendres et honnêtes quià ce que vous me mandez retardent votre bonheur . La longue défense est le seul mérite qui reste à celles qui ne résistent pas toujours; et ce que je trouverais impardonnable à toute autre qu'à un enfant comme la petite Volangesserait de ne pas savoir fuir un danger dont elle a été suffisamment avertie par l'aveu qu'elle a fait de son amour. Vous autres hommesvous n'avez pas d'idées de ce qu'est la vertuet de ce qu'il en coûte pour la sacrifier! Mais pour peu qu'une femme raisonneelle doit savoir qu'indépendamment de la faute qu'elle commetune faiblesse est pour elle le plus grand des malheurs; et je ne conçois pas qu'aucune s'y laisse jamais prendrequand elle peut avoir un moment pour y réfléchir.

N'allez pas combattre cette idéecar c'est elle qui m'attache principalement à vous. Vous me sauverez des dangers de l'amour; et quoique j'aie bien su sans vous m'en défendre jusqu'à présentje consens à en avoir de la reconnaissanceet je vous en aimerai mieux et davantage.

Sur cemon cher Chevalierje prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

Du Château de ...ce 22 octobre 17**.


LETTRE CXXII

MADAME DE ROSEMONDE A LA PRESIDENTE DE TOURVEL

J'espéraismon aimable fillepouvoir enfin calmer vos inquiétudeset je vois au contraire avec chagrin que je vais les augmenter encore! Calmez-vous cependant; mon neveu n'est pas en danger: on ne peut pas même dire qu'il soit réellement malade. Mais il se passe sûrement en lui quelque chose d'extraordinaire. Je n'y comprends rien; mais je suis sortie de sa chambre avec un sentiment de tristessepeut-être même d'effroique je me reproche de vous faire partageret dont cependant je ne puis m'empêcher de causer avec vous. Voici le récit de ce qui s'est passé: vous pouvez être sûre qu'il est fidèle; car je vivrais quatre-vingts autres annéesque je n'oublierais pas l'impression que m'a faite cette triste scène.

J'ai donc été ce matin chez mon neveu; je l'ai trouvé écrivantet entouré de différents tas de papiersqui avaient l'air d'être l'objet de son travail. Il s'en occupait au point que j'étais déjà au milieu de sa chambre qu'il n'avait pas encore tourné la tête pour savoir qui entrait. Aussitôt qu'il m'a aperçuej'ai très bien remarqué qu'en se levantil s'efforçait de composer sa figureet peut-être même est-ce là ce qui m'y a fait faire plus d'attention. Il étaità la véritésans toilette et sans poudre; mais je l'ai trouvé pâle et défaitet ayant surtout la physionomie altérée. Son regard que nous avons vu si vif et si gaiétait triste et abattu; enfinsoit dit entre nousje n'aurais pas voulu que vous le vissiez ainsi: car il avait l'air très touchant et très propreà ce que je croisà inspirer cette tendre pitié qui est un des plus dangereux pièges de l'amour.

Quoique frappée de mes remarquesj'ai pourtant commencé la conversation comme si je ne m'étais aperçue de rien. Je lui ai d'abord parlé de sa santéet sans me dire qu'elle soit bonneil ne m'a point articulé pourtant qu'elle fût mauvaise. Alors je me suis plainte de sa retraitequi avait un peu l'air d'une manieet je tâchais de mêler un peu de gaieté à ma petite réprimande; mais lui m'a répondu seulementd'un ton pénétré: " C'est un tort de plusje l'avoue; mais il sera réparé avec les autres. " Son airplus encore que ses discoursa un peu dérangé mon enjouementet je me suis hâtée de lui dire qu'il mettait trop d'importance à un simple reproche de l'amitié.

Nous nous sommes donc remis à causer tranquillement. Il m'a ditpeu de temps aprèsque peut-être une affairela plus grande affaire de sa viele rappellerait bientôt à Paris: mais comme j'avais peur de la devinerma chère Belleet que ce début ne me menât à une confidence dont je ne voulais pasje ne lui ai fait aucune questionet je me suis contentée de lui répondre que plus de dissipation serait utile à sa santé. J'ai ajouté quepour cette foisje ne lui ferais aucune instanceaimant mes amis pour eux-mêmes; c'est à cette phrase si simpleque serrant mes mainset parlant avec une véhémence que je ne puis vous rendre: " Ouima tantem'a-t-il ditaimezaimez beaucoup un neveu qui vous respecte et vous chérit; etcomme vous ditesaimez-le pour lui-même. Ne vous affligez pas de son bonheuret ne troublezpar aucun regretl'éternelle tranquillité dont il espère jouir bientôt. Répétez-moi que vous m'aimezque vous me pardonnez; ouivous me pardonnerez; je connais votre bonté: mais comment espérer la même indulgence de ceux que j'ai tant offensés? " Alors il s'est baissé sur moipour me cacherje croisdes marques de douleurque le son de sa voix me décelait malgré lui.

Emue plus que je ne puis vous direje me suis levée précipitamment; et sans doute il a remarqué mon effroi; car sur-le-champse composant davantage: " Pardona-t-il repris; pardonMadameje sens que je m'égare malgré moi. Je vous prie d'oublier mes discourset de vous souvenir seulement de mon profond respect. Je ne manquerai pasa-t-il ajoutéd'aller vous en renouveler l'hommage avant mon départ. " Il m'a semblé que cette dernière phrase m'engageait à terminer ma visite; et je me suis en alléeen effet.

Mais plus j'y réfléchiset moins je devine ce qu'il a voulu dire. Quelle est cette affaire la plus grande de sa vie ? à quel sujet me demande-t-il pardon? d'où lui est venu cet attendrissementinvolontaire en me parlant? Je me suis déjà fait ces questions mille foissans pouvoir y répondre. Je ne vois même rien là qui ait rapport à vous: cependantcomme les yeux de l'amour sont plus clairvoyants que ceux de l'amitiéje n'ai voulu vous laisser rien ignorer de ce qui s'est passé entre mon neveu et moi.

Je me suis reprise à quatre fois pour écrire cette longue Lettreque je ferais plus longue encoresans la fatigue que je ressens. Adieuma chère Belle.

Du Château de ...ce 25 octobre 17**.


LETTRE CXXIII

LE PERE ANSELME AU VICOMTE DE VALMONT

J'ai reçuMonsieur le Vicomtela Lettre dont vous m'avez honoré; et dès hierje me suis transportésuivant vos désirschez la personne en question. Je lui ai exposé l'objet et les motifs de la démarche que vous demandiez de faire auprès d'elle. Quelque attachée que je l'aie trouvée au parti sage qu'elle avait pris d'abordsur ce que je lui ai remontré qu'elle risquait peut-être par son refus de mettre obstacle à votre heureux retouret de s'opposer ainsien quelque sorteaux vues miséricordieuses de la Providenceelle a consenti à recevoir votre visiteà condition toutefois que ce sera la dernièreet m'a chargé de vous annoncer qu'elle serait chez elle Jeudi prochain28. Si ce jour ne pouvait pas vous convenirvous voudrez bien l'en informer et lui en indiquer un autre. Votre Lettre sera reçue.

CependantMonsieur le Vicomtepermettez-moi de vous inviter à ne pas différer sans de fortes raisonsafin de pouvoir vous livrer plus tôt et plus entièrement aux dispositions louables que vous me témoignez. Songez que celui qui tarde à profiter du moment de la grâce s'expose à ce qu'elle lui soit retirée; que si la bonté divine est infiniel'usage en est pourtant réglé par la justice; et qu'il peut venir un moment où le Dieu de miséricorde se change en un Dieu de vengeance.

Si vous continuez à m'honorer de votre confianceje vous prie de croire que tous mes soins vous seront acquisaussitôt que vous le désirerez: quelques grandes que soient mes occupationsmon affaire la plus importante sera toujours de remplir les devoirs du saint Ministèreauquel je me suis particulièrement dévoué; et le moment le plus beau de ma viecelui où je verrai mes efforts prospérer par la bénédiction du Tout-Puissant. Faibles pécheurs que nous sommesnous ne pouvons rien par nous-mêmes! Mais le Dieu qui vous rappelle peut tout; et nous devrons également à sa bontévousle désir constant de vous rejoindre à luiet moiles moyens de vous y conduire. C'est avec son secours que j'espère vous convaincre bientôt que la Religion sainte peut donner seulemême en ce mondele bonheur solide et durable qu'on cherche vainement dans l'aveuglement des passions humaines.

J'ai l'honneur d'êtreavec une respectueuse considérationetc.

Parisce 25 octobre 17**.


LETTRE CXXIV

LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE ROSEMONDE

Au milieu de l'étonnement où m'a jetéeMadamela nouvelle que j'ai apprise hierje n'oublie pas la satisfaction qu'elle doit vous causeret je me hâte de vous en faire part. M. de Valmont ne s'occupe plus ni de moi ni de son amour; et ne veut plus que réparerpar une vie plus édifianteles fautes ou plutôt les erreurs de sa jeunesse. J'ai été informée de ce grand événement par le Père Anselmeauquel il s'est adressé pour le diriger à l'aveniret aussi pour lui ménager une entrevue avec moidont je juge que l'objet principal est de me rendre mes Lettres qu'il avait gardées jusqu'icimalgré la demande contraire que je lui en avais faite.

Je ne puissans doutequ'applaudir à cet heureux changementet m'en félicitersicomme il le ditj'ai pu y concourir en quelque chose. Mais pourquoi fallait-il que j'en fusse l'instrumentet qu'il m'en coûtât le repos de ma vie? Le bonheur de M. de Valmont ne pouvait-il arriver jamais que par mon infortune? Oh! mon indulgente amiepardonnez-moi cette plainte. Je sais qu'il ne m'appartient pas de sonder les décrets de Dieu; mais tandis que je lui demande sans cesseet toujours vainementla force de vaincre mon malheureux amouril la prodigue à celui qui ne la lui demandait paset me laissesans secoursentièrement livrée à ma faiblesse.

Mais étouffons ce coupable murmure. Ne sais-je pas que l'Enfant prodigueà son retourobtint plus de grâces de son père que le fils qui ne s'était jamais absenté? Quel compte avons-nous à demander à celui qui ne nous doit rien? Et quand il serait possible que nous eussions quelques droits auprès de luiquels pourraient être les miens? Me vanterais-je d'une sagesse que déjà je ne dois qu'à Valmont? Il m'a sauvéeet j'oserais me plaindre en souffrant pour lui! Non: mes souffrances me seront chèressi son bonheur en est le prix. Sans doute il fallait qu'il revînt à son tour au Père commun. Le Dieu qui l'a formé devait chérir son ouvrage. Il n'avait point créé cet être charmantpour n'en faire qu'un réprouvé. C'est à moi de porter la peine de mon audacieuse imprudence; ne devais-je pas sentir quepuisqu'il m'était défendu de l'aimerje ne devais pas me permettre de le voir?

Ma faute ou mon malheur est de m'être refusée trop longtemps à cette vérité. Vous m'êtes témoinma chère et digne amieque je me suis soumise à ce sacrificeaussitôt que j'en ai reconnu la nécessité: maispour qu'il fût entieril y manquait que M. de Valmont ne le partageât point. Vous avouerai-je que cette idée est à présent ce qui me tourmente le plus? Insupportable orgueilqui adoucit les maux que nous éprouvons par ceux que nous faisons souffrir! Ah! je vaincrai ce cœur rebelleje l'accoutumerai aux humiliations.

C'est surtout pour y parvenir que j'ai enfin consenti à recevoir Jeudi prochain la pénible visite de M. de Valmont. Làje l'entendrai me dire lui-même que je ne lui suis plus rienque l'impression faible et passagère que j'avais faite sur lui est entièrement effacée! Je verrai ses regards se porter sur moisans émotiontandis que la crainte de déceler la mienne me fera baisser les yeux. Ces mêmes Lettres qu'il refusa si longtemps à mes demandes réitéréesje les recevrai de son indifférence; il me les remettra comme des objets inutileset qui ne l'intéressent plus; et mes mains tremblantesen recevant ce dépôt honteuxsentiront qu'il leur est remis d'une main ferme et tranquille! Enfinje le verrai s'éloigner... s'éloigner pour jamaiset mes regardsqui le suivront ne verront pas les siens se retourner sur moi!

Et j'étais réservée à tant d'humiliations! Ah! que du moins je me la rende utileen me pénétrant par elle du sentiment de ma faiblesse. Ouices Lettres qu'il ne se soucie plus de garderje les conserverai précieusement. Je m'imposerai la honte de les relire chaque jourjusqu'à ce que mes larmes en aient effacé les dernières traces; et les siennesje les brûlerai comme infectées du poison dangereux qui a corrompu mon âme. Oh! qu'est-ce donc que l'amours'il nous fait regretter jusqu'aux dangers auxquels il nous expose; si surtout on peut craindre de le ressentir encoremême alors qu'on ne l'inspire plus! Fuyons cette passion funestequi ne laisse de choix qu'entre la honte et le malheuret souvent même les réunit tous deuxet qu'au moins la prudence remplace la vertu.

Que ce Jeudi est encore loin! que ne puis-je consommer à l'instant ce douloureux sacrificeet en oublier à la fois et la cause et l'objet! Cette visite m'importune; je me repens d'avoir promis. Hé! qu'a-t-il besoin de me revoir encore? que sommes-nous à présent l'un à l'autre? S'il m'a offenséeje le lui pardonne. Je le félicite même de vouloir réparer ses torts; je l'en loue. Je ferai plusje l'imiterai; et séduite par les mêmes erreursson exemple me ramènera. Mais quand son projet est de me fuirpourquoi commencer par me chercher? Le plus pressé pour chacun de nous n'est-il pas d'oublier l'autre? Ah! sans douteet ce sera dorénavant mon unique soin.

Si vous le permettezmon aimable amiece sera auprès de vous que j'irai m'occuper de ce travail difficile. Si j'ai besoin de secourspeut-être même de consolationje n'en veux recevoir que de vous. Vous seule savez m'entendre et parler à mon cœur. Votre précieuse amitié remplira toute mon existence. Rien ne me paraîtra difficile pour seconder les soins que vous voudrez bien vous donner. Je vous devrai ma tranquillitémon bonheurma vertu; et le fruit de vos bontés pour moi sera de m'en avoir enfin rendue digne.

Je me suisje croisbeaucoup égarée dans cette Lettre; je le présume au moins par le trouble où je n'ai pas cessé d'être en vous écrivant. S'il s'y trouvait quelques sentiments dont j'aie à rougircouvrez-les de votre indulgente amitié. Je m'en remets entièrement à elle. Ce n'est pas à vous que je veux dérober aucun des mouvements de mon cœur.

Adieuma respectable amie. J'espèresous peu de joursvous annoncer celui de mon arrivée.

Parisce 25 octobre 17**.

QUATRIEME PARTIE


LETTRE CXXV

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

La voilà donc vaincuecette femme superbe qui avait osé croire qu'elle pourrait me résister! Ouimon amieelle est à moientièrement à moi; et depuis hierelle n'a plus rien à m'accorder.

Je suis encore trop plein de mon bonheurpour pouvoir l'appréciermais je m'étonne du charme inconnu que j'ai ressenti. Serait-il donc vrai que la vertu augmentât le prix d'une femmejusque dans le moment même de sa faiblesse? Mais reléguons cette idée puérile avec les contes de bonnes femmes. Ne rencontre-t-on pas presque partout une résistance plus ou moins bien feinte au premier triomphe? et ai-je trouvé nulle part le charme dont je parle? ce n'est pourtant pas non plus celui de l'amour; car enfinsi j'ai eu quelquefois auprès de cette femme étonnante des moments de faiblesse qui ressemblaient à cette passion pusillanimej'ai toujours su les vaincre et revenir à mes principes. Quand même la scène d'hier m'auraitcomme je le croisemporté un peu plus loin que je ne comptais; quand j'auraisun momentpartagé le trouble et l'ivresse que je faisais naître: cette illusion passagère serait dissipée à présent; et cependant le même charme subsiste. J'aurais mêmeje l'avoueun plaisir assez doux à m'y livrers'il ne me causait quelque inquiétude. Serai-je doncà mon âgemaîtrisé comme un écolierpar un sentiment involontaire et inconnu? Non: il fautavant toutle combattre et l'approfondir.

Peut-êtreau resteen ai-je déjà entrevu la cause! Je me plais au moins dans cette idéeet je voudrais qu'elle fût vraie.

Dans la foule des femmes auprès desquelles j'ai rempli jusqu'à ce jour le rôle et les fonctions d'Amantje n'en avais encore rencontré aucune qui n'eûtau moinsautant d'envie de se rendre que j'en avais de l'y déterminer; je m'étais même accoutumé à appeler prudes celles qui ne faisaient que la moitié du cheminpar opposition à tant d'autresdont la défense provocante ne couvre jamais qu'imparfaitement les premières avances qu'elles ont faites.

Iciau contrairej'ai trouvé une première prévention défavorable et fondée depuis sur les conseils et les rapports d'une femme haineusemais clairvoyante; une timidité naturelle et extrêmeque fortifiait une pudeur éclairée; un attachement à la vertuque la Religion dirigeaitet qui comptait déjà deux années de triompheenfin des démarches éclatantesinspirées par ces différents motifs et qui toutes n'avaient pour but que de se soustraire à mes poursuites.

Ce n'est donc pascomme dans mes autres aventuresune simple capitulation plus ou moins avantageuseet dont il est plus facile de profiter que de s'enorgueillir; c'est une victoire complèteachetée par une campagne pénibleet décidée par de savantes manœuvres. Il n'est donc pas surprenant que ce succèsdû à moi seulm'en devienne plus précieux; et le surcroît de plaisir que j'ai éprouvé dans mon triompheet que je ressens encoren'est que la douce impression du sentiment de la gloire. Je chéris cette façon de voirqui me sauve l'humiliation de penser que je puisse dépendre en quelque manière de l'esclave même que je me serais asservie; que je n'aie pas en moi seul la plénitude de mon bonheur; et que la faculté de m'en faire jouir dans toute son énergie soit réservée à telle ou telle femmeexclusivement à toute autre.

Ces réflexions sensées régleront ma conduite dans cette importante occasion; et vous pouvez être sûre que je ne me laisserai pas tellement enchaînerque je ne puisse toujours briser ces nouveaux liensen me jouant et à ma volonté. Mais déjà je vous parle de ma rupture; et vous ignorez encore par quels moyens j'en ai acquis le droit; lisez doncet voyez à quoi s'expose la sagesseen essayant de secourir la folie. J'étudiais si attentivement mes discours et les réponses que j'obtenaisque j'espère vous rendre les uns et les autres avec une exactitude dont vous serez contente.

Vous verrez par les deux copies des Lettres ci-jointesquel médiateur j'avais choisi pour me rapprocher de ma Belleet avec quel zèle le saint personnage s'est employé pour nous réunir. Ce qu'il faut vous dire encoreet que j'avais appris par une Lettre interceptée suivant l'usagec'est que la crainte et la petite humiliation d'être quittée avaient un peu dérangé la pruderie de l'austère Dévote; et avaient rempli son cœur et sa tête de sentiments et d'idéesquipour n'avoir pas le sens communn'en étaient pas moins intéressants. C'est après ces préliminairesnécessaires à savoirqu'hier Jeudi 28jour préfix et donné par l'ingrateje me suis présenté chez elle en esclave timide et repentantpour en sortir en vainqueur couronné.

Il était six heures du soir quand j'arrivai chez la belle Reclusecar depuis son retoursa porte était restée fermée à tout le monde. Elle essaya de se lever quand on m'annonça; mais ses genoux tremblants ne lui permirent pas de rester dans cette situation: elle se rassit sur-le-champ. Comme le Domestique qui m'avait introduit eut quelque service à faire dans l'appartementelle en parut impatientée. Nous remplîmes cet intervalle par les compliments d'usage. Mais pour ne rien perdre d'un temps dont tous les moments étaient précieuxj'examinais soigneusement le local; et dès lorsje marquai de l'oeil le théâtre de ma victoire. J'aurais pu en choisir un plus commode: cardans cette même chambreil se trouvait une ottomane. Mais je remarquai qu'en face d'elle était un portrait du mari; et j'eus peurje l'avouequ'avec une femme si singulièreun seul regard que le hasard dirigerait de ce côté ne détruisît en un moment l'ouvrage de tant de soins. Enfinnous restâmes seuls et j'entrai en matière.

Après avoir exposéen peu de motsque le Père Anselme l'avait dû informer des motifs de ma visiteje me suis plaint du traitement rigoureux que j'avais éprouvé; et j'ai particulièrement appuyé sur le mépris qu'on m'avait témoigné. On s'en est défenducomme je m'y attendais; etcomme vous vous y attendiez bien aussij'en ai fondé la preuve sur la méfiance et l'effroi que j'avais inspiréssur la fuite scandaleuse qui s'en était suiviele refus de répondre à mes Lettrescelui même de les recevoiretc. Comme on commençait une justification qui aurait été bien facilej'ai cru devoir l'interrompre; et pour me faire pardonner cette manière brusque je l'ai couverte aussitôt par une cajolerie. - " Si tant de charmesai-je donc reprisont fait sur mon cœur une impression si profondetant de vertus n'en ont pas moins fait sur mon âme. Séduitsans doutepar le désir de m'en rapprocherj'avais osé m'en croire digne. Je ne vous reproche point d'en avoir jugé autrement; mais je me punis de mon erreur. " Comme on gardait le silence de l'embarrasj'ai continué. - " J ai désiréMadameou de me justifier à vos yeuxou d'obtenir de vous le pardon des torts que vous me supposez; afin de pouvoir au moins termineravec quelque tranquillitédes jours auxquels je n'attache plus de prixdepuis que vous avez refusé de les embellir. "

Icion a pourtant essayé de répondre. - " Mon devoir ne me permettait pas... " - Et la difficulté d'achever le mensonge que le devoir exigeait n'a pas permis de finir la phrase. J'ai donc repris du ton le plus tendre: - " Il est donc vrai que c'est moi que vous avez fui? - Ce départ était nécessaire. - Et que vous m'éloignez de vous? - Il le faut. - Et pour toujours? - Je le dois. " Je n'ai pas besoin de vous dire que pendant ce court dialoguela voix de la tendre Prude était oppresséeet que ses yeux ne s'élevaient pas jusqu'à moi.

Je jugeai devoir animer un peu cette scène languissante; ainsime levant avec l'air du dépit: " Votre fermetédis-je alorsme rend toute la mienne. Hé bien! ouiMadamenous serons séparésséparés même plus que vous ne pensez: et vous vous féliciterez à loisir de votre ouvrage. " Un peu surprise de ce ton de reprocheelle voulut répliquer. - " La résolution que vous avez prise...dit- elle- n'est que l'effet de mon désespoirrepris-je avec emportement. Vous avez voulu que je sois malheureux; je vous prouverai que vous avez réussi au-delà de vos souhaits. - Je désire votre bonheur "répondit-elle. Et le son de sa voix commençait à annoncer une émotion assez forte. Aussi me précipitant à ses genouxet du ton dramatique que vous me connaissez: - " Ah! cruelleme suis-je écriépeut-il exister pour moi un bonheur que vous ne partagiez pas? Où donc le trouver loin de vous? Ah! jamais! jamais! " J'avoue qu'en me livrant à ce point j'avais beaucoup compté sur le secours des larmes: mais soit mauvaise dispositionsoit peut-être seulement l'effet de l'attention pénible et continuelle que je mettais à toutil me fut impossible de pleurer.

Par bonheur je me ressouvins que pour subjuguer une femme tout moyen était également bon; et qu'il suffisait de l'étonner par un grand mouvementpour que l'impression en restât profonde et favorable. Je suppléai doncpar la terreurà la sensibilité qui se trouvait en défaut; et pour celachangeant seulement l'inflexion de ma voixet gardant la même posture: - " Ouicontinuai-jej'en fais le serment à vos piedsvous posséder ou mourir. " En prononçant ces dernières parolesnos regards se rencontrèrent. Je ne sais ce que la timide personne vit ou crut voir dans les miensmais elle se leva d'un air effrayéet s'échappa de mes bras dont je l'avais entourée. Il est vrai que je ne fis rien pour la retenir; car j'avais remarqué plusieurs fois que les scènes de désespoir menées trop vivement tombaient dans le ridicule dès qu'elles devenaient longuesou ne laissaient que des ressources vraiment tragiques et que j'étais fort éloigné de vouloir prendre. Cependanttandis qu'elle se dérobait à moij'ajoutai d'un ton bas et sinistremais de façon qu'elle pût m'entendre: - " Hé bien! la mort! "

Je me relevai alors; et gardant un moment le silenceje jetais sur ellecomme au hasarddes regards farouches quipour avoir l'air d'être égarésn'en étaient pas moins clairvoyants et observateurs. Le maintien mal assuréla respiration hautela contraction de tous les musclesles bras tremblantset à demi élevéstout me prouvait assez que l'effet était tel que j'avais voulu le produire; maiscomme en amour rien ne se finit que de très prèset que nous étions alors assez loin l'un de l'autreil fallait avant tout se rapprocher. Ce fut pour y parvenir que je passai le plus tôt possible à une apparente tranquillitépropre à calmer les effets de cet état violentsans en affaiblir l'impression.

Ma transition fut: " Je suis bien malheureux. J'ai voulu vivre pour votre bonheuret je l'ai troublé. Je me dévoue pour votre tranquillitéet je la trouble encore. " Ensuite d'un air composémais contraint: - " PardonMadame; peu accoutumé aux orages des passionsje sais mal en réprimer les mouvements. Si j'ai eu tort de m'y livrersongez au moins que c'est pour la dernière fois. Ah! calmez-vouscalmez-vousje vous en conjure. " Et pendant ce long discours je me rapprochais insensiblement. - " Si vous voulez que je me calmerépondit la Belle effarouchéevous-même soyez donc plus tranquille. - Hé bien! ouije vous le promets "lui dis-je. J'ajoutai d'une voix plus faible: - " Si l'effort est grandau moins ne doit-il pas être long. Maisrepris-je aussitôt d'un air égaréje suis venun'est-il pas vraipour vous rendre vos Lettres? De grâcedaignez les reprendre. Ce douloureux sacrifice me reste à faire: ne me laissez rien qui puisse affaiblir mon courage. " Et tirant de ma poche le précieux recueil: - " Le voilàdis-jece dépôt trompeur des assurances de votre amitié! Il m'attachait à la viereprenez-le. Donnez ainsi vous-même le signal qui doit me séparer de vous pour jamais. "

Ici l'Amante craintive céda entièrement à sa tendre inquiétude. - " MaisMonsieur de Valmontqu'avez-vouset que voulez-vous dire? la démarche que vous faites aujourd'hui n'est-elle pas volontaire? n'est-ce pas le fruit de vos propres réflexions? et ne sont-ce pas elles qui vous ont fait approuver vous-même le parti nécessaire que j'ai suivi par devoir? - Hé bienai-je reprisce parti a décidé le mien. - Et quel est-il? - Le seul qui puisseen me séparant de vousmettre un terme à mes peines. - Maisrépondez-moiquel est-il? " Làje la pressai de mes brassans qu'elle se défendît aucunement; et jugeant par cet oubli des bienséances combien l'émotion était forte et puissante: - " Femme adorablelui dis-je en risquant l'enthousiasmevous n'avez pas d'idée de l'amour que vous inspirez; vous ne saurez jamais jusqu'à quel point vous fûtes adoréeet de combien ce sentiment m'était plus cher que l'existence! Puissent tous vos jours être fortunés et tranquilles; puissent-ils s'embellir de tout le bonheur dont vous m'avez privé! Payez au moins ce vœu sincère par un regretpar une larme; et croyez que le dernier de mes sacrifices ne sera pas le plus pénible à mon cœur. Adieu. "

Tandis que je parlais ainsije sentais son cœur palpiter avec violence; j'observais l'altération de sa figure; je voyaissurtoutles larmes la suffoqueret ne couler cependant que rares et pénibles. Ce ne fut qu'alors que je pris le parti de feindre de m'éloigner; aussime retenant avec force: - " Nonécoutez- moidit-elle vivement. - Laissez-moirépondis-je. - Vous m'écouterezje le veux. - Il faut vous fuiril le faut! - Non! " s'écria-t-elle... A ce dernier motelle se précipita ou plutôt tomba évanouie entre mes bras. Comme je doutais encore d'un si heureux succèsje feignis un grand effroi; mais tout en m'effrayantje la conduisaisou la portais vers le lieu précédemment désigné pour le champ de ma gloire; et en effet elle ne revint à elle que soumise et déjà livrée à son heureux vainqueur.

Jusque-làma belle amievous me trouverezje croisune pureté de méthode qui vous fera plaisir; et vous verrez que je ne me suis écarté en rien des vrais principes de cette guerreque nous avons remarqué souvent être si semblable à l'autre. Jugez-moi donc comme Turenne ou Frédéric. J'ai forcé à combattre l'ennemi qui ne voulait que temporiser; je me suis donnépar de savantes manœuvresle choix du terrain et celui des dispositions; j'ai su inspirer la sécurité à l'ennemipour le joindre plus facilement dans sa retraite; j'ai su y faire succéder la terreuravant d'en venir au combat; je n'ai rien mis au hasardque par la considération d'un grand avantage en cas de succèset la certitude des ressources en cas de défaite; enfinje n'ai engagé l'action qu'avec une retraite assuréepar où je pusse couvrir et conserver tout ce que j'avais conquis précédemment. C'estje croistout ce qu'on peut faire; mais je crainsà présentde m'être amolli comme Annibal dans les délices de Capoue. Voilà ce qui s'est passé depuis.

Je m'attendais bien qu'un si grand événement ne se passerait pas sans les larmes et le désespoir d'usage; et si je remarquai d'abord un peu plus de confusionet une sorte de recueillementj'attribuai l'un et l'autre à l'état de Prude: aussisans m'occuper de ces légères différences que je croyais purement localesje suivais simplement la grande route des consolationsbien persuadé quecomme il arrive d'ordinaireles sensations aideraient le sentiment et qu'une seule action ferait plus que tous les discoursque pourtant je ne négligeais pas. Mais je trouvai une résistance vraiment effrayantemoins encore par son excès que par la forme sous laquelle elle se montrait.

Figurez-vous une femme assised'une raideur immobileet d'une figure invariable; n'ayant l'air ni de penserni d'écouterni d'entendre; dont les yeux fixes laissent échapper des larmes assez continuesmais qui coulent sans effort. Telle était Madame de Tourvelpendant mes discours; mais si j'essayais de ramener son attention vers moi par une caressepar le geste même le plus innocentà cette apparente apathie succédaient aussitôt la terreurla suffocationles convulsionsles sanglotset quelques cris par intervallesmais sans un mot articulé.

Ces crises revinrent plusieurs foiset toujours plus fortes; la dernière même fut si violente que j'en fus entièrement découragé et craignis un moment d'avoir remporté une victoire inutile. Je me rabattis sur les lieux communs d'usage; et dans le nombre se trouva celui-ci: " Et vous êtes dans le désespoirparce que vous avez fait mon bonheur? " A ce motl'adorable femme se tourna vers moi; et sa figurequoique encore un peu égaréeavait pourtant déjà repris son expression céleste. " Votre bonheur "me dit-elle. Vous devinez ma réponse. - Vous êtes donc heureux? " Je redoublai les protestations. - " Et heureux par moi! " J'ajoutai les louanges et les tendres propos. Tandis que je parlaistous ses membres s'assouplirent; elle retomba avec mollesseappuyée sur son fauteuil; et m'abandonnant une main que j'avais osé prendre: - " Je sensdit-elleque cette idée me console et me soulage. "

Vous jugez qu'ainsi remis sur la voieje ne la quittai plus; c'était réellement la bonneet peut-être la seule. Aussi quand je voulus tenter un second succèsj'éprouvai d'abord quelque résistanceet ce qui s'était passé auparavant me rendait circonspect: mais ayant appelé à mon secours cette même idée de mon bonheurj'en ressentis bientôt les favorables effets: - " Vous avez raisonme dit la tendre personne et je ne puis plus supporter mon existence qu'autant qu'elle servira à vous rendre heureux. Je m'y consacre tout entière: dès ce moment je me donne à vouset vous n'éprouverez de ma part ni refusni regrets. " Ce fut avec cette candeur naïve ou sublime qu'elle me livra sa personne et ses charmeset qu'elle augmenta mon bonheur en le partageant. L'ivresse fut complète et réciproque; etpour la première foisla mienne survécut au plaisir. Je ne sortis de ses bras que pour tomber à ses genouxpour lui jurer un amour éternel; etil faut tout avouerje pensais ce que je disais. Enfinmême après nous être séparésson idée ne me quittait pointet j'ai eu besoin de me travailler pour m'en distraire.

Ah! pourquoi n'êtes-vous pas icipour balancer au moins le charme de l'action par celui de la récompense? Mais je ne perdrai rien pour attendren'est-il pas vrai? et j'espère pouvoir regardercomme convenu entre nousl'heureux arrangement que je vous ai proposé dans ma dernière Lettre. Vous voyez que je m'exécuteet quecomme je vous l'ai promismes affaires seront assez avancées pour pouvoir vous donner une partie de mon temps. Dépêchez-vous donc de renvoyer votre pesant Belleroche et laissez là le doucereux Dancenypour ne vous occuper que de moi. Mais que faites-vous donc tant à cette campagne que vous ne me répondez seulement pas? Savez- vous que je vous gronderais volontiers? Mais le bonheur porte à l'indulgence. Et puis je n'oublie pas qu'en me replaçant au nombre de vos soupirants je dois me soumettrede nouveauà vos petites fantaisies. Souvenez-vous cependant que le nouvel Amant ne veut rien perdre des anciens droits de l'ami.

Adieucomme autrefois... Ouiadieumon Ange! Je t'envoie tous les baisers de l'amour.

P.S : Savez-vous que Prévanau bout de son mois de prisona été obligé de quitter son Corps? C'est aujourd'hui la nouvelle de tout Paris. En véritéle voilà cruellement puni d'un tort qu'il n'a pas euet votre succès est complet!

Parisce 29 octobre 17**.


LETTRE CXXVI

MADAME DE ROSEMONDE A LA PRESIDENTE DE TOURVEL

Je vous aurais répondu plus tôtmon aimable Enfantsi la fatigue de ma dernière Lettre ne m'avait rendu mes douleursce qui m'a encore privée tous ces jours-ci de l'usage de mon bras. J'étais bien pressée de vous remercier des bonnes nouvelles que vous m'avez données de mon neveuet je ne l'étais pas moins de vous en faire pour votre compte de sincères félicitations. On est forcé de reconnaître véritablement là un coup de la Providencequien touchant l'una aussi sauvé l'autre. Ouima chère BelleDieuqui ne voulait que vous éprouvervous a secourue au moment où vos forces étaient épuisées; et malgré votre petit murmurevous avezje croisquelques actions de grâces à lui rendre. Ce n'est pas que je ne sente fort bien qu'il vous eût été plus agréable que cette résolution vous fût venue la premièreet que celle de Valmont n'en eût été que la suite; il semble mêmehumainement parlantque les droits de notre sexe en eussent été mieux conservéset nous ne voulons en perdre aucun! Mais qu'est-ce que ces considérations légèresauprès des objets importants qui se trouvent remplis? Voit-on celui qui se sauve du naufrage se plaindre de n'avoir pas eu le choix des moyens?

Vous éprouverez bientôtma chère filleque les peines que vous redoutez s'allégeront d'elles-mêmes; et quand elles devraient subsister toujours et dans leur entiervous n'en sentiriez pas moins qu'elles seraient encore plus faciles à supporterque les remords du crime et le mépris de soi-même. Inutilement vous aurais-je parlé plus tôt avec cette apparente sévérité: l'amour est un sentiment indépendantque la prudence peut faire évitermais qu'elle ne saurait vaincre; et quiune fois néne meurt que de sa belle mort ou du défaut absolu d'espoir. C'est ce dernier casdans lequel vous êtesqui me rend le courage et le droit de vous dire librement mon avis. Il est cruel d'effrayer un malade désespéréqui n'est plus susceptible que de consolations et de palliatifs: mais il est sage d'éclairer un convalescent sur les dangers qu'il a couruspour lui inspirer la prudence dont il a besoinet la soumission aux conseils qui peuvent encore lui être nécessaires.

Puisque vous me choisissez pour votre Médecinc'est comme tel que je vous parleet que je vous dis que les petites incommodités que vous ressentez à présentet qui peut-être exigent quelques remèdesne sont pourtant rien en comparaison de la maladie effrayante dont voilà la guérison assurée. Ensuite comme votre amiecomme l'amie d'une femme raisonnable et vertueuseje me permettrai d'ajouter que cette passionqui vous avait subjuguéedéjà si malheureuse par elle-mêmele devenait encore plus par son objet. Si j'en crois ce qu'on m'en ditmon neveuque j'avoue aimer peut-être avec faiblesseet qui réunit en effet beaucoup de qualités louables à beaucoup d'agrémentsn'est ni sans danger pour les femmesni sans torts vis-à-vis d'elleset met presque un prix égal à les séduire et à les perdre. Je crois bien que vous l'auriez converti. Jamais personne sans doute n'en fut plus digne: mais tant d'autres s'en sont flattées de mêmedont l'espoir a été déçuque j'aime bien mieux que vous n'en soyez pas réduite à cette ressource.

Considérez à présentma chère Bellequ'au lieu de tant de dangers que vous auriez eu à courirvous aurezoutre le repos de votre conscience et votre propre tranquillitéla satisfaction d'avoir été la principale cause de l'heureux retour de Valmont. Pour moije ne doute pas que ce ne soit en grande partie l'ouvrage de votre courageuse résistanceet qu'un moment de faiblesse de votre part n'eût peut-être laissé mon neveu dans un égarement éternel. J'aime à penser ainsiet désire vous voir penser de même; vous y trouverez vos premières consolationset moide nouvelles raisons de vous aimer davantage.

Je vous attends ici sous peu de joursmon aimable fillecomme vous me l'annoncez. Venez retrouver le calme et le bonheur dans les mêmes lieux où vous l'aviez perdu; venez surtout vous réjouir avec votre tendre mère d'avoir si heureusement tenu la parole que vous lui aviez donnéede ne rien faire qui ne fût digne d'elle et de vous!

Du Château de ...ce 30 octobre 17**.


LETTRE CXXVII

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

Si je n'ai pas réponduVicomteà votre Lettre du 19ce n'est pas que je n'en aie eu le temps; c'est tout simplement qu'elle m'a donné de l'humeuret que je ne lui ai pas trouvé le sens commun. J'avais donc cru n'avoir rien de mieux à faire que de la laisser dans l'oubli; mais puisque: vous revenez sur elleque vous paraissez tenir aux idées qu'elle contientet que vous prenez mon silence pour un consentementil faut vous dire clairement mon avis.

J'ai pu avoir quelquefois la prétention de remplacer à moi seule tout un sérail; mais il ne m'a jamais convenu d'en faire partie. Je croyais que vous saviez cela. Au moins à présent que vous ne pouvez plus l'ignorervous jugerez facilement combien votre proposition a dû me paraître ridicule. Quimoi! je sacrifierais un goûtet encore un goût nouveaupour m'occuper de vous? Et pour m'en occuper comment? en attendant à mon touret en esclave soumiseles sublimes faveurs de votre Hautesse . Quandpar exemplevous voudrez vous distraire un moment de ce charme inconnu que l'adorablela céleste Madame de Tourvel vous a fait seule éprouverou quand vous craindrez de compromettreauprès de l'attachante Cécile l'idée supérieure que vous êtes bien aise qu'elle conserve de vous: alors descendant jusqu'à moivous y viendrez chercher des plaisirsmoins vifs à la véritémais sans conséquence; et vos précieuses bontésquoique un peu raressuffiront de reste à mon bonheur!

Certesvous êtes riche en bonne opinion de vous-même: mais apparemment je ne le suis pas en modestie; car j'ai beau me regarderje ne peux pas me trouver déchue jusque-là. C'est peut-être un tort que j'ai; mais je vous préviens que j'en ai beaucoup d'autres encore.

J'ai surtout celui de croire que l'écolierle doucereux Dancenyuniquement occupé de moime sacrifiantsans s'en faire un mériteune première passionavant même qu'elle ait été satisfaiteet m'aimant enfin comme on aime à son âgepourraitmalgré ses vingt anstravailler plus efficacement que vous à mon bonheur et à mes plaisirs. Je me permettrai même d'ajouter ques'il me venait en fantaisie de lui donner un adjointce ne serait pas vousau moins pour le moment.

Et par quelles raisonsm'allez-vous demander? Mais d'abord il pourrait fort bien n'y en avoir aucune: car le caprice qui vous ferait préférer peut également vous faire exclure. Je veux pourtant bienpar politessevous motiver mon avis. Il me semble que vous auriez trop de sacrifices à me faire; et moiau lieu d'en avoir la reconnaissance que vous ne manqueriez pas d'en attendreje serais capable de croire que vous m'en devriez encore! Vous voyez bienqu'aussi éloignés l'un de l'autre par notre façon de pensernous ne pouvons nous rapprocher d'aucune manière; et je crains qu'il ne me faille beaucoup de tempsmais beaucoupavant de changer de sentiment. Quand je serai corrigéeje vous promets de vous avertir. Jusque-là croyez-moifaites d'autres arrangementset gardez vos baisersvous avez tant à les placer mieux!...

Adieucomme autrefois dites-vous? Mais autrefoisce me semblevous faisiez un peu plus de cas de moi; vous ne m'aviez pas destinée tout à fait aux troisièmes Rôles; et surtout vous vouliez bien attendre que j'eusse dit ouiavant d'être sûr de mon consentement. Trouvez donc bon qu'au lieu de vous dire aussi adieu comme autrefoisje vous dise adieu comme à présent.

Votre servanteMonsieur le Vicomte.

Du Château de ...ce 31 octobre 17**.


LETTRE CXXVIII

LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE ROSEMONDE

Je n'ai reçu qu'hierMadamevotre tardive réponse. Elle m'aurait tuée sur-le- champsi j'avais eu encore mon existence en moi: mais un autre en est possesseuret cet autre est M. de Valmont. Vous voyez que je ne vous cache rien. Si vous devez ne me plus trouver digne de votre amitiéje crains moins encore de la perdre que de la surprendre. Tout ce que je puis vous direc'est queplacée par M. de Valmont entre sa mort ou son bonheurje me suis décidée pour ce dernier parti. Je ne m'en vanteni ne m'en accuse: je dis simplement ce qui est.

Vous sentirez aisémentd'après celaquelle impression a dû me faire votre Lettreet les vérités sévères qu'elle contient. Ne croyez pas cependant qu'elle ait pu faire naître un regret en moini qu'elle puisse jamais me faire changer de sentiment ni de conduite. Ce n'est pas que je n'aie des moments cruels: mais quand mon cœur est le plus déchiréquand je crains de ne pouvoir plus supporter mes tourmentsje me dis: Valmont est heureux; et tout disparaît devant cette idéeou plutôt elle change tout en plaisirs.

C'est donc à votre neveu que je me suis consacrée; c'est pour lui que je me suis perdue. Il est devenu le centre unique de mes penséesde mes sentimentsde mes actions. Tant que ma vie sera nécessaire à son bonheurelle me sera précieuseet je la trouverai fortunée. Si quelque jour il en juge autrement ...il n'entendra de ma part ni plainte ni reproche. J'ai déjà osé fixer les yeux sur ce moment fatal et mon parti est pris.

Vous voyez à présent combien peu doit m'affecter la crainte que vous paraissez avoirqu'un jour M. de Valmont ne me perde: car avant de le vouloiril aura donc cessé de m'aimer; et que me feront alors de vains reproches que je n'entendrai pas? Seulil sera mon juge. Comme je n'aurai vécu que pour luice sera en lui que reposera ma mémoire; et s'il est forcé de reconnaître que je l'aimaisje serai suffisamment justifiée.

Vous venezMadamede lire dans mon cœur. J'ai préféré le malheur de perdre votre estime par ma franchiseà celui de m'en rendre indigne par l'avilissement du mensonge. J'ai cru devoir cette entière confiance à vos anciennes bontés pour moi. Ajouter un mot de plus pourrait vous faire soupçonner que j'ai l'orgueil d'y compter encorequand au contraire je me rends justice en cessant d'y prétendre.

Je suis avec respectMadamevotre très humble et très obéissante servante.

Parisce 1er novembre 17**.


LETTRE CXXIX

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Dites-moi doncma belle amied'où peut venir ce ton d'aigreur et de persiflage qui règne dans votre dernière Lettre? Quel est donc ce crime que j'ai commisapparemment sans m'en douteret qui vous donne tant d'humeur? J'ai eu l'airme reprochez-vousde compter sur votre consentement avant de l'avoir obtenu: mais je croyais que ce qui pourrait paraître de la présomption pour tout le monde ne pouvait jamais être prisde vous à moique pour de la confiance: et depuis quand ce sentiment nuit-il à l'amitié ou à l'amour? En réunissant l'espoir au désirje n'ai fait que céder à l'impulsion naturellequi nous fait nous placer toujours le plus près possible du bonheur que nous cherchons; et vous avez pris pour l'effet de l'orgueil ce qui ne l'était que de mon empressement. Je sais fort bien que l'usage a introduitdans ce casun doute respectueux: mais vous savez aussi que ce n'est qu'une formeun simple protocole; et j'étaisce me sembleautorisé à croire que ces précautions minutieuses n'étaient plus nécessaires entre nous.

Il me semble même que cette marche franche et librequand elle est fondée sur une ancienne liaisonest bien préférable à l'insipide cajolerie qui affadit si souvent l'amour. Peut-êtreau restele prix que je trouve à cette manière ne vient-il que de celui que j'attache au bonheur qu'elle me rappelle: mais par là mêmeil me serait plus pénible encore de vous voir en juger autrement.

Voilà pourtant le seul tort que je me connaisse: car je n'imagine pas que vous ayez pu penser sérieusement qu'il existât une femme dans le monde qui me parût préférable à vous; et encore moins que j'aie pu vous apprécier aussi mal que vous feignez de le croire. Vous vous êtes regardéeme dites-vousà ce sujetet vous ne vous êtes pas trouvée déchue à ce point. Je le crois bienet cela prouve seulement que votre miroir est fidèle. Mais n'auriez-vous pas pu en conclure avec plus de facilité et de justice qu'à coup sûr je n'avais pas jugé ainsi de vous?

Je cherche vainement une cause à cette étrange idée. Il me semble pourtant qu'elle tientde plus ou moins prèsaux éloges que je me suis permis de donner à d'autres femmes. Je l'infère au moins de votre affectation à relever les épithètes d'adorablede célested'attachante dont je me suis servi en vous parlant de Madame de Tourvelou de la petite Volanges. Mais ne savez- vous pas que ces motsplus souvent pris au hasard que par réflexionexpriment moins le cas que l'on fait de la personne que la situation dans laquelle on se trouve quand on en parle? Et sidans le moment même où j'étais si vivement affecté ou par l'une ou par l'autreje ne vous en désirais pourtant pas moins; si je vous donnais une préférence marquée sur toutes deuxpuisque enfin je ne pouvais renouveler notre première liaison qu'au préjudice des deux autresje ne crois pas qu'il y ait là si grand sujet de reproche.

Il ne me sera pas plus difficile de me justifier sur le charme inconnu dont vous me paraissez aussi un peu choquée: car d'abordde ce qu'il est inconnuil ne s'ensuit pas qu'il soit plus fort. Hé! qui pourrait l'emporter sur les délicieux plaisirs que vous seule savez rendre toujours nouveauxcomme toujours plus vifs? J'ai donc voulu dire seulement que celui-là était d'un genre que je n'avais pas encore éprouvé; mais sans prétendre lui assigner de classe; et j'avais ajoutéce que je répète aujourd'huiquequel qu'il soitje saurai le combattre et le vaincre. J'y mettrai bien plus de zèle encoresi je peux voir dans ce léger travail un hommage à vous offrir.

Pour la petite Cécileje crois bien inutile de vous en parler. Vous n'avez pas oublié que c'est à votre demande que je me suis chargé de cette enfantet je n'attends que votre congé pour m'en défaire. J'ai pu remarquer son ingénuité et sa fraîcheur; j'ai pu même la croire un moment attachante parce queplus ou moinson se complaît toujours un peu dans son ouvrage: mais assurémentelle n'a assez de consistance en aucun genre pour fixer en rien l'attention.

A présentma belle amiej'en appelle à votre justiceà vos premières bontés pour moi; à la longue et parfaite amitiéà l'entière confiance qui depuis ont resserré nos liens: ai-je mérité le ton rigoureux que vous prenez avec moi? Mais qu'il vous sera facile de m'en dédommager quand vous voudrez! Dites seulement un motet vous verrez si tous les charmes et tous les attachements me retiendront icinon pas un jour mais une minute. Je volerai à vos pieds et dans vos braset je vous prouveraimille fois et de mille manièresque vous êtesque vous serez toujoursla véritable souveraine de mon cœur.

Adieuma belle amie; j'attends votre Réponse avec beaucoup d'empressement.

Parisce 3 novembre 17**.


LETTRE CXXX

MADAME DE ROSEMONDE A LA PRESIDENTE DE TOURVEL

Et pourquoima chère Bellene voulez-vous plus être ma fille? pourquoi semblez-vous m'annoncer que toute correspondance va être rompue entre nous? Est-ce pour me punir de n'avoir pas deviné ce qui était contre toute vraisemblance? ou me soupçonnez-vous de vous avoir affligée volontairement? Nonje connais trop bien votre cœurpour croire qu'il pense ainsi du mien. Aussi la peine que m'a faite votre lettre est-elle bien moins relative à moi qu'à vous-même!

Ô ma jeune amie! je vous le dis avec douleur; mais vous êtes bien trop digne d'être aiméepour que jamais l'amour vous rende heureuse. Hé! quelle femme vraiment délicate et sensible n'a pas trouvé l'infortune dans ce même sentiment qui lui promettait tant de bonheur! Les hommes savent-ils apprécier la femme qu'ils possèdent?

Ce n'est pas que plusieurs ne soient honnêtes dans leurs procédéset constants dans leur affection: maisparmi ceux-là mêmecombien peu savent encore se mettre à l'unisson de notre cœur! Ne croyez pasma chère Enfantque leur amour soit semblable au nôtre. Ils éprouvent bien la même ivresse; souvent même ils y mettent plus d'emportement: mais ils ne connaissent pas cet empressement inquietcette sollicitude délicatequi produit en nous ces soins tendres et continuset dont l'unique but est toujours l'objet aimé. L'homme jouit du bonheur qu'il ressentet la femme de celui qu'elle procure. Cette différencesi essentielle et si peu remarquéeinflue pourtantd'une manière bien sensiblesur la totalité de leur conduite respective. Le plaisir de l'un est de satisfaire des désirscelui de l'autre est surtout de les faire naître. Plaire n'est pour lui qu'un moyen de succès; tandis que pour ellec'est le succès lui-même. Et la coquetteriesi souvent reprochée aux femmesn'est autre chose que l'abus de cette façon de sentiret par là même en prouve la réalité. Enfince goût exclusifqui caractérise particulièrement l'amourn'est dans l'homme qu'une préférencequi sertau plusà augmenter un plaisirqu'un autre objet affaiblirait peut-êtremais ne détruirait pas; tandis que dans les femmesc'est un sentiment profondqui non seulement anéantit tout désir étrangermais quiplus fort que la natureet soustrait à son empirene leur laisse éprouver que répugnance et dégoûtlà même où semble devoir naître la volupté.

Et n'allez pas croire que des exceptions plus ou moins nombreuseset qu'on peut citerpuissent s'opposer avec succès à ces vérités générales! Elles ont pour garant la voix publiquequipour les hommes seulementa distingué l'infidélité de l'inconstance: distinction dont ils se prévalentquand ils devraient en être humiliés; et quipour notre sexen'a jamais été adoptée que par ces femmes dépravées qui en sont la honteet à qui tout moyen paraît bonqu'elles espèrent pouvoir les sauver du sentiment pénible de leur bassesse.

J'ai cruma chère Bellequ'il pourrait vous être utile d'avoir ces réflexions à opposer aux idées chimériques d'un bonheur parfait dont l'amour ne manque jamais d'abuser notre imagination: espoir trompeurauquel on tient encoremême alors qu'on se voit forcé de l'abandonneret dont la perte irrite et multiplie les chagrins déjà trop réelsinséparables d'une passion vive! Cet emploi d'adoucir vos peines ou d'en diminuer le nombre est le seul que je veuilleque je puisse remplir en ce moment. Dans les maux sans remèdesles conseils ne peuvent plus porter que sur le régime. Ce que je vous demande seulementc'est de vous souvenir que plaindre un maladece n'est pas le blâmer. Eh! qui sommes-nouspour nous blâmer les uns les autres? Laissons le droit de juger à celui-là seul qui lit dans les cœurs; et j'ose même croire qu'à ses yeux paternels une foule de vertus peut racheter une faiblesse.

Maisje vous en conjurema chère amiedéfendez-vous surtout de ces résolutions violentesqui annoncent moins la force qu'un entier découragement: n'oubliez pas qu'en rendant un autre possesseur de votre existence pour me servir de votre expressionvous n'avez pas pu cependant frustrer vos amis de ce qu'ils en possédaient à l'avanceet qu'ils ne cesseront jamais de réclamer.

Adieuma chère fille; songez quelquefois à votre tendre mère et croyez que vous serez toujourset par-dessus toutl'objet de ses plus chères pensées.

Du Château de ...ce 4 novembre 17**.


LETTRE CXXXI

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

A la bonne heureVicomteet je suis plus contente de vous cette fois-ci que l'autre; mais à présentcausons de bonne amitié et j'espère vous convaincre quepour vous comme pour moil'arrangement que vous paraissez désirer serait une véritable folie.

N'avez-vous pas encore remarqué que le plaisirqui est bien en effet l'unique mobile de la réunion des deux sexesne suffit pourtant pas pour former une liaison entre eux? et ques'il est précédé du désir qui rapprocheil n'est pas moins suivi du dégoût qui repousse? C'est une loi de la natureque l'amour seul peut changer; et de l'amouren a-t-on quand on veut? Il en faut pourtant toujours: et cela serait vraiment fort embarrassantsi on ne s'était pas aperçu qu'heureusement il suffisait qu'il en existât d'un côté. La difficulté est devenue par là de moitié moindreet même sans qu'il y ait eu beaucoup à perdre; en effetl'un jouit du bonheur d'aimerl'autre de celui de plaireun peu moins vif à la véritémais auquel se joint le plaisir de tromperce qui fait équilibre; et tout s'arrange.

Mais dites-moiVicomtequi de nous deux se chargera de tromper l'autre? Vous savez l'histoire de ces deux fripons qui se reconnurent en jouant: " Nous ne nous ferons riense dirent-ilspayons les cartes par moitié " ; et ils quittèrent la partie. Suivonscroyez-moice prudent exempleet ne perdons pas ensemble un temps que nous pouvons si bien employer ailleurs.

Pour vous prouver qu'ici votre intérêt me décide autant que le mienet que je n'agis ni par humeurni par capriceje ne vous refuse pas le prix convenu entre nous: je sens à merveille que pour une seule soirée nous nous suffirons de reste; et je ne doute même pas que nous ne sachions assez l'embellir pour ne la voir finir qu'à regret. Mais n'oublions pas que ce regret est nécessaire au bonheur; et quelque douce que soit notre illusionn'allons pas croire qu'elle puisse être durable.

Vous voyez que je m'exécute à mon touret celasans que vous vous soyez encore mis en règle avec moi; car enfin je devais avoir la première Lettre de la céleste Prude; et pourtantsoit que vous y teniez encoresoit que vous ayez oublié les conditions d'un marché qui vous intéresse peut-être moins que vous ne voulez me le faire croireje n'ai rien reçuabsolument rien. Cependantou je me trompeou la tendre Dévote doit beaucoup écrire: car que ferait-elle quand elle est seule? elle n'a sûrement pas le bon esprit de se distraire. J'aurais doncsi je voulaisquelques petits reproches à vous faire; mais je les passe sous silenceen compensation d'un peu d'humeur que j'ai eu peut-être dans ma dernière Lettre.

A présentVicomteil ne me reste plus qu'à vous faire une demande et elle est encore autant pour vous que pour moi: c'est de différer un moment que je désire peut-être autant que vousmais dont il me semble que l'époque doit être retardée jusqu'à mon retour à la Ville. D'une partnous n'aurions pas ici la liberté nécessaire; etde l'autrej'y aurais quelque risque à courir: car il ne faudrait qu'un peu de jalousiepour me rattacher de plus belle ce triste Bellerochequi pourtant ne tient plus qu'à un fil. Il en est déjà à se battre les flancs pour m'aimer; c'est au point qu'à présent je mets autant de malice que de prudence dans les caresses dont je le surcharge. Maisen même tempsvous voyez bien que ce ne serait pas là un sacrifice à vous faire! une infidélité réciproque rendra le charme bien plus piquant.

Savez-vous que je regrette quelquefois que nous en soyons réduits à ces ressources! Dans le temps où nous nous aimionscar je crois que c'était de l'amourj'étais heureuse; et vousVicomte?... Mais pourquoi s'occuper encore d'un bonheur qui ne peut revenir? Nonquoi que vous en disiezc'est un retour impossible. D'abordj'exigerais des sacrifices que sûrement vous ne pourriez ou ne voudriez pas me faireet qu'il se peut bien que je ne mérite pas; et puiscomment vous fixer? Oh! nonnonje ne veux seulement pas m'occuper de cette idée; et malgré le plaisir que je trouve en ce moment à vous écrirej'aime mieux vous quitter brusquement.

AdieuVicomte.

Du Château de ...ce 6 novembre 17*'*.


LETTRE CXXXII

LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE ROSEMONDE

PénétréeMadamede vos bontés pour moije m'y livrerais tout entièresi je n'étais retenueen quelque sortepar la crainte de les profaner en les acceptant. Pourquoi faut-ilquand je les vois si précieusesque je sente en même temps que je n'en suis plus digne? Ah! j'oserai du moins vous en témoigner ma reconnaissance; j'admireraisurtoutcette indulgence de la vertuqui ne connaît nos faiblesses que pour y compatiret dont le charme puissant conserve sur les cœurs un empire si doux et si fortmême à côté du charme de l'amour.

Mais puis-je mériter encore une amitié qui ne suffit plus à mon bonheur? Je dis de même de vos conseilsj'en sens le prix et ne puis les suivre. Et comment ne croirais-je pas à un bonheur parfaitquand je l'éprouve en ce moment? Ouisi les hommes sont tels que vous le ditesil faut les fuirils sont haïssables; mais qu'alors Valmont est loin de leur ressembler! S'il a comme eux cette violence de passionque vous nommez emportementcombien n'est-elle pas surpassée en lui par l'excès de sa délicatesse! Ô mon amie! vous me parlez de partager mes peinesjouissez donc de mon bonheur; je le dois à l'amouret de combien encore l'objet en augmente le prix! Vous aimez votre neveudites-vouspeut-être avec faiblesse? ah! si vous le connaissiez comme moi! je l'aime avec idolâtrieet bien moins encore qu'il ne le mérite. Il a pu sans doute être entraîné dans quelques erreursil en convient lui-même; mais qui jamais connut comme lui le véritable amour? Que puis-je vous dire de plus? il le ressent tel qu'il l'inspire.

Vous allez croire que c'est là une de ces idées chimériques dont l'amour ne manque jamais d'abuser notre imagination ; mais dans ce caspourquoi serait-il devenu plus tendreplus empressédepuis qu'il n'a plus rien à obtenir? Je l'avoueraije lui trouvais auparavant un air de réflexionde réservequi l'abandonnait rarement et qui souvent me ramenaitmalgré moiaux fausses et cruelles impressions qu'on m'avait données de lui. Mais depuis qu'il peut se livrer sans contrainte aux mouvements de son cœuril semble deviner tous les désirs du mien. Qui sait si nous n'étions pas nés l'un pour l'autresi ce bonheur ne m'était pas réservéd'être nécessaire au sien! Ah! si c'est une illusionque je meure donc avant qu'elle finisse. Mais non; je veux vivre pour le chérirpour l'adorer. Pourquoi cesserait-il de m'aimer? Quelle autre femme rendrait-il plus heureuse que moi? Etje le sens par moi-mêmece bonheur qu'on fait naîtreest le plus fort lienle seul qui attache véritablement. Ouic'est ce sentiment délicieux qui ennoblit l'amourqui le purifie en quelque sorteet le rend vraiment digne d'une âme tendre et généreusetelle que celle de Valmont.

Adieuma chèrema respectablemon indulgente amie. Je voudrais en vain vous écrire plus longtemps; voici l'heure où il a promis de veniret toute autre idée m'abandonne. Pardon! mais vous voulez mon bonheuret il est si grand dans ce moment que je suffis à peine à le sentir.

Parisce 7 novembre 17**.


LETTRE CXXXIII

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Quels sont doncma belle amieces sacrifices que vous jugez que je ne ferais paset dont pourtant le prix serait de vous plaire? Faites-les-moi connaître seulementet si je balance à vous les offrirje vous permets d'en refuser l'hommage. Eh! comment me jugez-vous depuis quelque tempssimême dans votre indulgencevous doutez de mes sentiments ou de mon énergie? Des sacrifices que je ne voudrais ou ne pourrais pas faire! Ainsivous me croyez amoureuxsubjugué? et le prix que j'ai mis au succèsvous me soupçonnez de l'attacher à la personne? Ah! grâces au Cielje n'en suis pas encore réduit làet je m'offre à vous le prouver. Ouije vous le prouveraiquand même ce devrait être envers Madame de Tourvel. Assurémentaprès celail ne doit pas vous rester de doute.

J'ai puje croissans me compromettredonner quelque temps à une femmequi a au moins le mérite d'être d'un genre qu'on rencontre rarement. Peut-être aussi la saison morte dans laquelle est venue cette aventure m'a fait m'y livrer davantage; et encore à présentqu'à peine le grand courant commence à reprendreil n'est pas étonnant qu'elle m'occupe presque en entier. Mais songez donc qu'il n'y a guère que huit jours que je jouis du fruit de trois mois de soins. Je me suis si souvent arrêté davantage à ce qui valait bien moinset ne m'avait pas tant coûté!... et jamais vous n'en avez rien conclu contre moi.

Et puisvoulez-vous savoir la véritable cause de l'empressement que j'y mets? la voici. Cette femme est naturellement timide; dans les premiers tempselle doutait sans cesse de son bonheuret ce doute suffisait pour le troubler: en sorte que je commence à peine à pouvoir remarquer jusqu'où va ma puissance en ce genre. C'est une chose que j'étais pourtant curieux de savoir; et l'occasion ne s'en trouve pas si facilement qu'on le croit.

D'abordpour beaucoup de femmesle plaisir est toujours le plaisir et n'est jamais que cela; et auprès de celles-làde quelque titre qu'on nous décorenous ne sommes jamais que des facteursde simples commissionnairesdont l'activité fait tout le mériteet parmi lesquelscelui qui fait le plus est toujours celui qui fait le mieux.

Dans une autre classepeut-être la plus nombreuse aujourd'huila célébrité de l'Amantle plaisir de l'avoir enlevé à une rivalela crainte de se le voir enlever à son touroccupent les femmes presque tout entières: nous entrons bienplus ou moinspour quelque chose dans l'espèce de bonheur dont elles jouissent; mais il tient plus aux circonstances qu'à la personne. Il leur vient par nouset non de nous.

Il fallait donc trouverpour mon observationune femme délicate et sensiblequi fît son unique affaire de l'amouret quidans l'amour mêmene vît que son Amant; dont l'émotionloin de suivre la route ordinairepartît toujours du cœurpour arriver aux sens; que j'ai vue par exemple (et je ne parle pas du premier jour) sortir du plaisir tout éploréeet le moment d'après retrouver la volupté dans un mot qui répondait à son âme. Enfinil fallait qu'elle réunît encore cette candeur naturelledevenue insurmontable par l'habitude de s'y livreret qui ne lui permet de dissimuler aucun des sentiments de son cœur. Orvous en conviendrezde telles femmes sont rares; et je puis croire quesans celle-cije n'en aurais peut-être jamais rencontré.

Il ne serait donc pas étonnant qu'elle me fixât plus longtemps qu'une autreet si le travail que je veux faire sur elle exige que je la rende heureuseparfaitement heureuse! pourquoi m'y refuserais-jesurtout quand cela me sertau lieu de me contrarier? Mais de ce que l'esprit est occupés'ensuit-il que le cœur soit esclave? nonsans doute. Aussi le prix que je ne me défends pas de mettre à cette aventure ne m'empêchera pas d'en courir d'autresou même de la sacrifier à de plus agréables.

Je suis tellement libreque je n'ai seulement pas négligé la petite Volangesà laquelle pourtant je tiens si peu. Sa mère la ramène à la Ville dans trois jours; et moidepuis hierj'ai su assurer mes communications: quelque argent au portier et quelques fleurettes à sa femme en ont fait l'affaire. Concevez-vous que Danceny n'ait pas su trouver ce moyen si simple? et puisqu'on dise que l'amour rend ingénieux! il abrutit au contraire ceux qu'il domine. Et je ne saurais pas m'en défendre! Ah! soyez tranquille. Déjà je vaissous peu de joursaffaibliren la partageantl'impression peut-être trop vive que j'ai éprouvée; et si un simple partage ne suffit pasje les multiplierai.

Je n'en serai pas moins prêt à remettre la jeune pensionnaire à son discret Amantdès que vous le jugerez à propos. Il me semble que vous n'avez plus de raison pour l'en empêcher; et moije consens à rendre ce service signalé au pauvre Danceny. C'esten véritéle moins que je lui doive pour tous ceux qu'il m'a rendus. Il est actuellement dans la grande inquiétude de savoir s'il sera reçu chez Madame de Volanges; je le calme le plus que je peuxen l'assurant quede façon ou d'autreje ferai son bonheur au premier jour: et en attendantje continue à me charger de la correspondancequ'il veut reprendre à l'arrivée de sa Cécile . J'ai déjà six Lettres de luiet j'en aurai bien encore une ou deux avant l'heureux jour. Il faut que ce garçon-là soit bien désœuvré!

Mais laissons ce couple enfantinet revenons à nous; que je puisse m'occuper uniquement de l'espoir si doux que m'a donné votre Lettre. Ouisans doute vous me fixerezet je ne vous pardonnerais pas d'en douter. Ai-je donc jamais cessé d'être constant pour vous? Nos liens ont été dénouéset non pas rompus; notre prétendue rupture ne fut qu'une erreur de notre imagination: nos sentimentsnos intérêts n'en sont pas moins restés unis. Semblable au voyageurqui revient détrompéje reconnaîtrai comme lui que j'avais laissé le bonheur pour courir après l'espérance et je dirai comme d'Harcourt:

Plus je vis d'étrangersplus j'aimai ma patrie [Du BelloiTragédie du Siège de Calais]

Ne combattez donc plus l'idée ou plutôt le sentiment qui vous ramène à moi; et après avoir essayé de tous les plaisirs dans nos courses différentesjouissons du bonheur de sentir qu'aucun d'eux n'est comparable à celui que nous avions éprouvéet que nous retrouverons plus délicieux encore!

Adieuma charmante amie. Je consens à attendre votre retour: mais pressez-le doncet n'oubliez pas combien je le désire.

Parisce 8 novembre 17**.


LETTRE CXXXIV

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

En véritéVicomtevous êtes bien comme les enfantsdevant qui il ne faut rien direet à qui on ne peut rien montrer qu'ils ne veuillent s'en emparer aussitôt! Une simple idée qui me vientà laquelle même je vous avertis que je ne veux pas m'arrêterparce que je vous en parlevous en abusez pour y ramener mon attention; pour m'y fixerquand je cherche à m'en distraire; et me faireen quelque sortepartager malgré moi vos désirs étourdis! Est-il donc généreux à vous de me laisser supporter seule tout le fardeau de la prudence? Je vous le rediset me le répète plus souvent encorel'arrangement que vous me proposez est réellement impossible. Quand vous y mettriez toute la générosité que vous me montrez en ce momentcroyez-vous que je n'aie pas aussi ma délicatesseet que je veuille accepter des sacrifices qui nuiraient à votre bonheur?

Orest-il vraiVicomteque vous vous faites illusion sur le sentiment qui vous attache à Madame de Tourvel? C'est de l'amourou il n'en exista jamais: vous le niez bien de cent façons; mais vous le prouvez de mille. Qu'est-cepar exempleque ce subterfuge dont vous vous servez vis-à-vis de vous-même (car je vous crois sincère avec moi)qui vous fait rapporter à l'envie d'observer le désir que vous ne pouvez ni cacher ni combattrede garder cette femme? Ne dirait-on pas que jamais vous n'en avez rendu une autre heureuseparfaitement heureuse? Ah! si vous en doutezvous avez bien peu de mémoire! Mais nonce n'est pas cela. Tout simplement votre cœur abuse votre espritet le fait se payer de mauvaises raisons: mais moiqui ai un grand intérêt à ne pas m'y tromperje ne suis pas si facile à contenter.

C'est ainsi qu'en remarquant votre politessequi vous a fait supprimer soigneusement tous les mots que vous vous êtes imaginé m'avoir dépluj'ai vu cependant quepeut-être sans vous en apercevoirvous n'en conserviez pas moins les mêmes idées. En effetce n'est plus l'adorablela céleste Madame de Tourvelmais c'est une femme étonnanteune femme délicate et sensible et celaà l'exclusion de toutes les autres; une femme rare enfin et telle qu'on n'en rencontrerait pas une seconde . Il en est de même de ce charme inconnu qui n'est pas le plus fort . Hé bien! soit: mais puisque vous ne l'aviez jamais trouvé jusque-làil est bien à croire que vous ne le trouveriez pas davantage à l'aveniret la perte que vous feriez n'en serait pas moins irréparable. Ou ce sont làVicomtedes symptômes assurés d'amourou il faut renoncer à en trouver aucun.

Soyez assuré quepour cette foisje vous parle sans humeur. Je me suis promis de n'en plus prendre; j'ai trop bien reconnu qu'elle pouvait devenir un piège dangereux. Croyez-moine soyons qu'amiset restons-en là. Sachez- moi gré seulement de mon courage à me défendre: ouide mon courage; car il en faut quelquefoismême pour ne pas prendre un parti qu'on sent être mauvais.

Ce n'est donc plus que pour vous ramener à mon avis par persuasion que je vais répondre à la demande que vous me faites sur les sacrifices que j'exigerais et que vous ne pourriez pas faire. Je me sers à dessein de ce mot exiger parce que je suis sûre quedans un momentvous m'allez en effet trouver trop exigeante; mais tant mieux! Loin de me fâcher de vos refusje vous en remercierai. Tenezce n'est pas avec vous que je veux dissimulerj'en ai peut-être besoin.

J'exigerais doncvoyez la cruauté! que cette rarecette étonnante Madame de Tourvel ne fût plus pour vous qu'une femme ordinaireune femme telle qu'elle est seulement: car il ne faut pas s'y tromper; ce charme qu'on croit trouver dans les autresc'est en nous qu'il existe; et c'est l'amour seul qui embellit tant l'objet aimé. Ce que je vous demande làtout impossible que cela soitvous feriez peut-être bien l'effort de me le promettrede me le jurer même; maisje l'avoueje n'en croirais pas de vains discours. Je ne pourrais être persuadée que par l'ensemble de votre conduite.

Ce n'est pas tout encoreje serais capricieuse. Ce sacrifice de la petite Cécileque vous m'offrez de si bonne grâceje ne m'en soucierais pas du tout. Je vous demanderais au contraire de continuer ce pénible servicejusqu'à nouvel ordre de ma part; soit que j'aimasse à abuser ainsi de mon empire; soit queplus indulgente ou plus justeil me suffît de disposer de vos sentimentssans vouloir contrarier vos plaisirs. Quoi qu'il en soitje voudrais être obéie; et mes ordres seraient bien rigoureux!

Il est vrai qu'alors je me croirais obligée de vous remercier; que sait-on? peut- être même de vous récompenser. Sûrementpar exemplej'abrégerais une absence qui me deviendrait insupportable. Je vous reverrais enfinVicomteet je vous reverrais... comment?... Mais vous vous souvenez que ceci n'est plus qu'une conversationun simple récit d'un projet impossibleet je ne veux pas l'oublier toute seule...

Savez-vous que mon procès m'inquiète un peu? J'ai voulu enfin connaître au juste quels étaient mes moyens; mes Avocats me citent bien quelques Loiset surtout beaucoup d'autorités comme ils les appellent: mais je n'y vois pas autant de raison et de justice. J'en suis presque à regretter d'avoir refusé l'accommodement. Cependant je me rassure en songeant que le Procureur est adroitl'Avocat éloquentet la Plaideuse jolie. Si ces trois moyens devaient ne plus valoiril faudrait changer tout le train des affaireset que deviendrait le respect pour les anciens usages?

Ce procès est actuellement la seule chose qui me retienne ici. Celui de Belleroche est fini: hors de Courdépens compensés. Il en est à regretter le bal de ce soir; c'est bien le regret d'un désœuvré! Je lui rendrai sa liberté entièreà mon retour à la Ville. Je lui fais ce douloureux sacrificeet je m'en console par la générosité qu'il y trouve.

AdieuVicomteécrivez-moi souvent: le détail de vos plaisirs me dédommagera au moins en partie des ennuis que j'éprouve.

Du Château de ...ce 11 novembre 17**.


LETTRE CXXXV

LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE ROSEMONDE

J'essaie de vous écriresans savoir encore si je le pourrai. Ah! Dieuquand je songe qu'à ma dernière Lettre c'était l'excès de mon bonheur qui m'empêchait de la continuer! C'est celui de mon désespoir qui m'accable à présent; qui ne me laisse de force que pour sentir mes douleurset m'ôte celles de les exprimer.

Valmont... Valmont ne m'aime plusil ne m'a jamais aimée. L'amour ne s'en va pas ainsi. Il me trompeil me trahitil m'outrage. Tout ce qu'on peut réunir d'infortunesd'humiliationsje les éprouveet c'est de lui qu'elles me viennent.

Et ne croyez pas que ce soit un simple soupçon: j'étais si loin d'en avoir! Je n'ai pas le bonheur de pouvoir douter. Je l'ai vu: que pourrait-il me dire pour se justifier?... Mais que lui importe! il ne le tentera seulement pas... Malheureuse! que lui feront tes reproches et tes larmes? c'est bien de toi qu'il s'occupe!...

Il est donc vrai qu'il m'a sacrifiéelivrée même... et à qui?... une vile créature... Mais que dis-je? Ah! j'ai perdu jusqu'au droit de la mépriser. Elle a trahi moins de devoirselle est moins coupable que moi. Oh! que la peine est douloureuse quand elle s'appuie sur le remords! Je sens mes tourments qui redoublent. Adieuma chère amie; quelque indigne que je me sois rendue de votre pitiévous en aurez cependant pour moisi vous pouvez vous former l'idée de ce que je souffre.

Je viens de relire ma Lettreet je m'aperçois qu'elle ne peut vous instruire de rien; je vais donc tâcher d'avoir le courage de vous raconter ce cruel événement. C'était hier; je devais pour la première foisdepuis mon retoursouper hors de chez moi. Valmont vint me voir à cinq heures; jamais il ne m'avait paru si tendre. Il me fit connaître que mon projet de sortir le contrariaitet vous jugez que j'eus bientôt celui de rester chez moi. Cependantdeux heures aprèset tout à coupson air et son ton changèrent sensiblement. Je ne sais s'il me sera échappé quelque chose qui aura pu lui déplaire; quoi qu'il en soitpeu de temps aprèsil prétendit se rappeler une affaire qui l'obligeait de me quitteret il s'en alla: ce ne fut pourtant pas sans m'avoir témoigné des regrets très vifsqui me parurent tendreset qu'alors je crus sincères.

Rendue à moi-mêmeje jugeai plus convenable de ne pas me dispenser de mes premiers engagementspuisque j'étais libre de les remplir. Je finis ma toiletteet montai en voiture. Malheureusement mon Cocher me fit passer devant l'Opéraet je me trouvai dans l'embarras de la sortie; j'aperçus à quatre pas devant moiet dans la file à côté de la miennela voiture de Valmont. Le cœur me battit aussitôtmais ce n'était pas de crainte; et la seule idée qui m'occupait était le désir que ma voiture avançât. Au lieu de celace fut la sienne qui fut forcée de reculeret qui se trouva à côté de la mienne. Je m'avançai sur-le-champ: quel fut mon étonnement de trouver à ses côtés une fillebien connue pour telle! Je me retiraicomme vous pouvez penseret c'en était déjà bien assez pour navrer mon cœur: mais ce que vous aurez peine à croirec'est que cette même fille apparemment instruite par une odieuse confidencen'a pas quitté la portière de la voitureni cessé de me regarderavec des éclats de rire à faire scène.

Dans l'anéantissement où j'en fusje me laissai pourtant conduire dans la maison où je devais souper: mais il me fut impossible d'y rester; je me sentaisà chaque instantprête à m'évanouiret surtout je ne pouvais retenir mes larmes.

En rentrantj'écrivis à M. de Valmontet lui envoyai ma Lettre aussitôt; il n'était pas chez lui. Voulantà quelque prix que ce fûtsortir de cet état de mortou le confirmer à jamaisje renvoyai avec ordre de l'attendre: mais avant minuit mon Domestique revinten me disant que le Cocherqui était de retourlui avait dit que son Maître ne rentrerait pas de la nuit. J'ai cru ce matin n'avoir plus autre chose à faire qu'à lui redemander mes Lettreset le prier de ne plus revenir chez moi. J'ai en effet donné des ordres en conséquence; mais sans douteils étaient inutiles. Il est près de midi; il ne s'est point encore présentéet je n'ai pas même reçu un mot de lui.

A présentma chère amieje n'ai plus rien à ajouter: vous voilà instruiteet vous connaissez mon cœur. Mon seul espoir est de n'avoir pas longtemps encore à affliger votre sensible amitié.

Parisce 15 novembre 17**.


LETTRE CXXXVI

LA PRESIDENTE DE TOURVEL AU VICOMTE DE VALMONT

Sans douteMonsieuraprès ce qui s'est passé hiervous ne vous attendez plus à être reçu chez moiet sans doute aussi vous le désirez fort peu! Ce billet a donc moins pour objet de vous prier de n'y plus venirque de vous redemander des Lettres qui n'auraient jamais dû exister; et quisi elles ont pu vous intéresser un momentcomme des preuves de l'aveuglement que vous aviez fait naîtrene peuvent que vous être indifférentes à présent qu'il est dissipéet qu'elles n'expriment plus qu'un sentiment que vous avez détruit.

Je reconnais et j'avoue que j'ai eu tort de prendre en vous une confiance dont tant d'autres avant moi avaient été les victimes; en cela je n'accuse que moi seule: mais je croyais au moins n'avoir pas mérité d'être livréepar vousau mépris et à l'insulte. Je croyais qu'en vous sacrifiant toutet perdant pour vous seul mes droits à l'estime des autres et à la mienneje pouvais m'attendre cependant à ne pas être jugée par vous plus sévèrement que par le publicdont l'opinion sépare encorepar un immense intervallela femme faible de la femme dépravée. Ces tortsqui seraient ceux de tout le mondesont les seuls dont je vous parle. Je me tais sur ceux de l'amour; votre cœur n'entendrait pas le mien. AdieuMonsieur.

Parisce 15 novembre 17**.


LETTRE CXXXVII

LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRESIDENTE DE TOURVEL

On vient seulementMadamede me rendre votre Lettre; j'ai frémi en la lisantet elle me laisse à peine la force d'y répondre. Quelle affreuse idée avez-vous donc de moi! Ah! sans doutej'ai des torts; et tels que je ne me les pardonnerai de ma viequand même vous les couvririez de votre indulgence. Mais que ceux que vous me reprochez ont toujours été loin de mon âme! Quimoi! vous humilier! vous avilir! quand je vous respecte autant que je vous chéris; quand je n'ai connu l'orgueil que du moment où vous m'avez jugé digne de vous. Les apparences vous ont déçue; et je conviens qu'elles ont pu être contre moi: mais n'aviez-vous donc pas dans votre cœur ce qu'il fallait pour les combattre? et ne s'est-il pas révolté à la seule idée qu'il pouvait avoir à se plaindre du mien? Vous l'avez cru cependant! Ainsinon seulement vous m'avez jugé capable de ce délire atrocemais vous avez même craint de vous y être exposée par vos bontés pour moi. Ah! si vous vous trouvez dégradée à ce point par votre amourje suis donc moi-même bien vil à vos yeux?

Oppressé par le sentiment douloureux que cette idée me causeje perds à la repousser le temps que je devrais employer à la détruire. J'avouerai tout; une autre considération me retient encore. Faut-il donc retracer des faits que je voudrais anéantir et fixer votre attention et la mienne sur un moment d'erreur que je voudrais racheter du reste de ma viedont je suis encore à concevoir la causeet dont le souvenir doit faire à jamais mon humiliation et mon désespoir? Ah! sien m'accusantje dois exciter votre colèrevous n'aurez pas au moins à chercher loin votre vengeance; il vous suffira de me livrer à mes remords.

Cependantqui le croirait? cet événement a pour première cause le charme tout-puissant que j'éprouve auprès de vous. Ce fut lui qui me fit oublier trop longtemps une affaire importanteet qui ne pouvait se remettre. Je vous quittai trop tardet ne trouvai plus la personne que j'allais chercher. J'espérais la rejoindre à l'Opéraet ma démarche fut pareillement infructueuse. Emilie que j'y trouvaique j'ai connue dans un temps où j'étais bien loin de connaître ni vous ni l'amour. Emilie n'avait pas sa voitureet me demanda de la remettre chez elle à quatre pas de là. Je n'y vis aucune conséquenceet j'y consentis. Mais ce fut alors que je vous rencontrai; et je sentis sur-le-champ que vous seriez portée à me juger coupable.

La crainte de vous déplaire ou de vous affliger est si puissante sur moiqu'elle dut être et fut en effet bientôt remarquée. J'avoue même qu'elle me fit tenter d'engager cette fille à ne pas se montrer; cette précaution de la délicatesse a tourné contre l'amour. Accoutuméecomme toutes celles de son étatà n'être sûre d'un empire toujours usurpé que par l'abus qu'elles se permettent d'en faire. Emilie se garda bien d'en laisser échapper une occasion si éclatante. Plus elle voyait mon embarras s'accroîtreplus elle affectait de se montrer; et sa folle gaietédont je rougis que vous ayez pu un moment vous croire l'objetn'avait de cause que la peine cruelle que je ressentaisqui elle-même venait encore de mon respect et de mon amour.

Jusque-làsans douteje suis plus malheureux que coupable; et ces torts qui seraient ceux de tout le mondeet les seuls dont vous me parlez ces torts n'existant pasne peuvent m'être reprochés. Mais vous vous taisez en vain sur ceux de l'amour: je ne garderai pas sur eux le même silence; un trop grand intérêt m'oblige à le rompre.

Ce n'est pas quedans la confusion où je suis de cet inconcevable égarementje puissesans une extrême douleurprendre sur moi d'en rappeler le souvenir. Pénétré de mes tortsje consentirais à en porter la peineou j'attendrais mon pardon du tempsde mon éternelle tendresse et de mon repentir. Mais comment pouvoir me tairequand ce qui me reste à vous dire importe à votre délicatesse?

Ne croyez pas que je cherche un détour pour excuser ou pallier ma faute; je m'avoue coupable. Mais je n'avoue pointje n'avouerai jamais que cette erreur humiliante puisse être regardée comme un tort de l'amour. Eh! que peut-il y avoir de commun entre une surprise des sensentre un moment d'oubli de soi-mêmeque suivent bientôt la honte et le regretet un sentiment purqui ne peut naître que dans une âme délicate et s'y soutenir que par l'estimeet dont enfin le bonheur est le fruit! Ah! ne profanez pas ainsi l'amour. Craignez surtout de vous profaner vous-mêmeen réunissant sous un même point de vue ce qui jamais ne peut se confondre. Laissez les femmes viles et dégradées redouter une rivalité qu'elles sentent malgré elles pouvoir s'établiret éprouver les tourments d'une jalousie également cruelle et humiliante: maisvousdétournez vos yeux de ces objets qui souilleraient vos regards; et pure comme la Divinitécomme elle aussi punissez l'offense sans la ressentir.

Mais quelle peine m'imposerez-vousqui me soit plus douloureuse que celle que je ressens? qui puisse être comparée au regret de vous avoir dépluau désespoir de vous avoir affligéeà l'idée accablante de m'être rendu moins digne de vous? Vous vous occupez de punir! et moije vous demande des consolations: non que je les mérite; mais parce qu'elles me sont nécessaireset qu'elles ne peuvent me venir que de vous.

Sitout à coupoubliant mon amour et le vôtreet ne mettant plus de prix à mon bonheurvous voulez au contraire me livrer à une douleur éternellevous en avez le droit: frappez; mais siplus indulgenteou plus sensiblevous vous rappelez encore ces sentiments si tendres qui unissaient nos cœurs; cette volupté de l'âmetoujours renaissante et toujours plus vivement sentie; ces jours si douxsi fortunés que chacun de nous devait à l'autre; tous ces biens de l'amour et que lui seul procure! peut-être préférerez-vous le pouvoir de les faire renaître à celui de les détruire. Que vous dirai-je enfin? j'ai tout perduet tout perdu par ma faute; mais je puis tout recouvrer par vos bienfaits. C'est à vous à décider maintenant. Je n'ajoute plus qu'un mot. Hier encore vous me juriez que mon bonheur était bien sûr tant qu'il dépendrait de vous! Ah! Madameme livrerez-vous aujourd'hui à un désespoir éternel?

Parisce 15 novembre 17**.


LETTRE CXXXVIII

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Je persistema belle amie: nonje ne suis point amoureux; et ce n'est pas ma fautesi les circonstances me forcent d'en jouer le rôle. Consentez seulement; et revenez; vous verrez bientôt par vous-même combien je suis sincère. J'ai fait mes preuves hieret elles ne peuvent être détruites par ce qui se passe aujourd'hui.

J'étais donc chez la tendre Prudeet j'y étais bien sans aucune autre affaire: car la petite Volangesmalgré son étatdevait passer toute la nuit au bal précoce de Madame V***. Le désœuvrement m'avait fait désirer d'abord de prolonger cette soirée; et j'avais mêmeà ce sujetexigé un petit sacrifice; mais à peine fut-il accordéque le plaisir que je me promettais fut troublé par l'idée de cet amour que vous vous obstinez à me croireou au moins à me reprocher; en sorte que je n'éprouvai plus d'autre désir que celui de pouvoir à la fois m'assurer et vous convaincre que c'était de votre part pure calomnie.

Je pris donc un parti violent; et sous un prétexte assez léger je laissai là ma Belletoute surprise et sans doute encore plus affligée. Mais moij'allai tranquillement joindre Emilie à l'Opéra; et elle pourrait vous rendre compte quejusqu'à ce matin que nous nous sommes séparésaucun regret n'a troublé nos plaisirs.

J'avais pourtant un assez beau sujet d'inquiétude si ma parfaite indifférence ne m'en avait sauvé: car vous saurez que j'étais à peine à quatre maisons de l'Opéraet ayant Emilie dans ma voitureque celle de l'austère Dévote vint exactement ranger la mienneet qu'un embarras survenu nous laissa près d'un demi-quart d'heure à côté l'un de l'autre. On se voyait comme à midiet il n'y avait pas moyen d'échapper.

Mais ce n'est pas tout; je m'avisai de confier à Emilie que c'était la femme à la Lettre. (Vous vous rappellerez peut-être cette folie-làet qu'Emilie était le pupitre [Lettres XLVII et XLVIII].) Elle qui ne l'avait pas oubliéeet qui est rieusen'eut de cesse qu'elle n'eût considéré tout à son aise cette vertu disait-elleet celaavec des éclats de rire d'un scandale à en donner de l'humeur.

Ce n'est pas tout encore; la jalouse femme n'envoya-t-elle paschez moidès le soir même? Je n'y étais pas: maisdans son obstinationelle y envoya une seconde foisavec ordre de m'attendre. Moidès que j'avais été décidé à rester chez Emiliej'avais renvoyé ma voituresans autre ordre au Cocher que de venir me reprendre ce matin; et comme en arrivant chez moiil y trouva l'amoureux Messageril crut tout simple de lui dire que je ne rentrerais pas de la nuit. Vous devinez bien l'effet de cette nouvelleet qu'à mon retour j'ai trouvé mon congé signifié avec toute la dignité que comportait la circonstance.

Ainsi cette aventureinterminable selon vousaurait pucomme vous voyezêtre finie de ce matin; si même elle ne l'est pasce n'est pointcomme vous l'allez croireque je mette du prix à la continuer: c'est qued'une partje n'ai pas trouvé décent de me laisser quitter; etde l'autreque j'ai voulu vous réserver l'honneur de ce sacrifice. J'ai donc répondu au sévère billet par une grande épître de sentiments; j'ai donné de longues raisonset je me suis reposé sur l'amour du soin de les faire trouver bonnes. J'ai déjà réussi. Je viens de recevoir un second billettoujours bien rigoureuxet qui confirme l'éternelle rupturecomme cela devait être; mais dont le ton n'est pourtant plus le même. Surtouton ne veut plus me voir ce parti pris y est annoncé quatre fois de la manière la plus irrévocable. J'en ai conclu qu'il n'y avait pas un moment à perdre pour me présenter. J'ai déjà envoyé mon Chasseurpour s'emparer du Suisse; et dans un momentj'irai moi-même faire signer mon pardon: car dans les torts de cette espèceil n'y a qu'une seule formule qui porte absolution généraleet celle-là ne s'expédie qu'en présence.

Adieuma charmante amie; je cours tenter ce grand événement.

Parisce 15 novembre 17**.


LETTRE CXXXIX

LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE ROSEMONDE

Que je me reprochema sensible amiede vous avoir parlé trop et trop tôt de mes peines passagères! je suis cause que vous vous affligez à présent; ces chagrins qui vous viennent de moi durent encoreet moije suis heureuse. Ouitout est oubliépardonné; disons mieuxtout est réparé. A cet état de douleur et d'angoissesont succédé le calme et les délices. Ô joie de mon cœurcomment vous exprimer! Valmont est innocent; on n'est point coupable avec autant d'amour. Ces torts gravesoffensants que je lui reprochais avec tant d'amertumeil ne les avait pas et sisur un seul pointj'ai eu besoin d'indulgencen'avais-je donc pas aussi mes injustices à réparer?

Je ne vous ferai point le détail des faits ou des raisons qui le justifient; peut- être même l'esprit les apprécierait mal: c'est au cœur seul qu'il appartient de les sentir. Si pourtant vous deviez me soupçonner de faiblessej'appellerais votre jugement à l'appui du mien. Pour les hommesdites-vous vous-mêmel'infidélité n'est pas l'inconstance.

Ce n'est pas que je ne sente que cette distinctionqu'en vain l'opinion autorisen'en blesse pas moins la délicatesse: mais de quoi se plaindrait la miennequand celle de Valmont en souffre plus encore? Ce même tort que j'oubliene croyez pas qu'il se le pardonne ou s'en console; et pourtantcombien n'a-t-il pas réparé cette légère faute par l'excès de son amour et celui de mon bonheur!

Ou ma félicité est plus grandeou j'en sens mieux le prix depuis que j'ai craint de l'avoir perdue: mais ce que je puis vous direc'est quesi je me sentais la force de supporter encore des chagrins aussi cruels que ceux que je viens d'éprouverje ne croirais pas en acheter trop cher le surcroît de bonheur que j'ai goûté depuis. Ô ma tendre mèregrondez votre fille inconsidérée de vous avoir affligée par trop de précipitation; grondez-la d'avoir jugé témérairement et calomnié celui qu'elle ne devait pas cesser d'adorer; mais en la reconnaissant imprudentevoyez-la heureuseet augmentez sa joie en la partageant.

Parisce 16 novembre 17**au soir.


LETTRE CXL

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

. Comment donc se fait-ilma belle amieque je ne reçoive point de réponse de vous? Ma dernière Lettre pourtant me paraissait en mériter une; et depuis trois jours que je devrais l'avoir reçueje l'attends encore! Je suis fâché au moins; aussi ne vous parlerai-je pas du tout de mes grandes affaires.

Que le raccommodement ait eu son plein effet; qu'au lieu de reproches et de méfianceil n'ait produit que de nouvelles tendresses; que ce soit moi actuellement qui reçoive les excuses et les réparations dues à ma candeur soupçonnée; je ne vous en dirai mot: et sans l'événement imprévu de la nuit dernièreje ne vous écrirais pas du tout. Mais comme celui-là regarde votre Pupilleet que vraisemblablement elle ne sera pas dans le cas de vous en informer elle-mêmeau moins de quelque tempsje me charge de ce soin.

Par des raisons que vous devinerezou que vous ne devinerez pasMadame de Tourvel ne m'occupait plus depuis quelques jourset comme ces raisons-là ne pouvaient exister chez la petite Volangesj'en étais devenu plus assidu auprès d'elle. Grâce à l'obligeant Portierje n'avais aucun obstacle à vaincre: et nous menionsvotre Pupille et moiune vie commode et bien réglée. Mais l'habitude amène la négligence: les premiers jours nous n'avions jamais pris assez de précautions pour notre sûreténous tremblions encore derrière les verrous. Hierune incroyable distraction a causé l'accident dont j'ai à vous instruire; et sipour mon comptej'en ai été quitte pour la peuril en coûte plus cher à la petite fille.

Nous ne dormions pasmais nous étions dans le repos et l'abandon qui suivent la voluptéquand nous avons entendu la porte de la chambre s'ouvrir tout à coup. Aussitôt je saute à mon épéetant pour ma défense que pour celle de notre commune Pupille; je m'avance et ne vois personne: mais en effet la porte était ouverte. Comme nous avions de la lumièrej'ai été à la rechercheet n'ai trouvé âme qui vive. Alors je me suis rappelé que nous avions oublié nos précautions ordinaires; et sans doute la porte poussée seulementou mal fermées'était ouverte d'elle-même.

En allant rejoindre ma timide compagne pour la tranquilliserje ne l'ai plus trouvée dans son lit; elle était tombéeou s'était sauvée dans sa ruelle: enfinelle y était étendue sans connaissanceet sans autre mouvement que d'assez fortes convulsions. Jugez de mon embarras! Je parvins pourtant à la remettre dans son litet même à la faire revenir; mais elle s'était blessée dans sa chuteet elle ne tarda pas à en ressentir les effets.

Des maux de reinsde violentes coliquesdes symptômes moins équivoques encorem'ont eu bientôt éclairé sur son état: maispour le lui apprendreil a fallu lui dire d'abord celui où elle était auparavant; car elle ne s'en doutait pas. Jamais peut-êtrejusqu'à elleon n'avait conservé tant d'innocenceen faisant si bien tout ce qu'il fallait pour s'en défaire! Oh! celle-là ne perd pas son temps à réfléchir!

Mais elle en perdait beaucoup à se désoleret je sentais qu'il fallait prendre un parti. Je suis donc convenu avec elle que j'irais sur-le-champ chez le Médecin et le Chirurgien de la maisonet qu'en les prévenant qu'on allait venir les chercherje leur confierais le toutsous le secret; qu'ellede son côtésonnerait sa Femme de chambre; qu'elle lui ferait ou ne lui ferait pas sa confidencecomme elle voudrait; mais qu'elle enverrait chercher du secourset défendrait surtout qu'on réveillât Madame de Volanges: attention délicate et naturelle d'une fille qui craint d'inquiéter sa mère.

J'ai fait mes deux courses et mes deux confessions le plus lestement que j'ai puet de làje suis rentré chez moid'où je ne suis pas encore sorti; mais le Chirurgienque je connaissais d'ailleursest venu à midi me rendre compte de l'état de la malade. Je ne m'étais pas trompé; mais il espère ques'il ne survient pas d'accidenton ne s'apercevra de rien dans la maison. La Femme de chambre est du secret; le Médecin a donné un nom à la maladie; et cette affaire s'arrangera comme mille autresà moins que par la suite il ne nous soit utile qu'on en parle.

Mais y a-t-il encore quelque intérêt commun entre vous et moi? Votre silence m'en ferait douter; je n'y croirais même plus du toutsi le désir que j'en ai ne me faisait chercher tous les moyens d'en conserver l'espoir.

Adieuma belle amie; je vous embrasserancune tenante.

Parisce 21 novembre 17**.


LETTRE CXLI

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

Mon DieuVicomteque vous me gênez par votre obstination! Que vous importe mon silence? croyez-voussi je le gardeque ce soit faute de raisons pour me défendre? Ah! plût à Dieu! Mais nonc'est seulement qu'il m'en coûte de vous les dire.

Parlez-moi vrai; vous faites-vous illusion à vous-mêmeou cherchez-vous à me tromper? la différence entre vos discours et vos actions ne me laisse de choix qu'entre ces deux sentiments: lequel est le véritable? Que voulez-vous donc que je vous disequand moi-même je ne sais que penser?

Vous paraissez vous faire un grand mérite de votre dernière scène avec la Présidente; mais qu'est-ce donc qu'elle prouve pour votre systèmeou contre le mien? Assurément je ne vous ai jamais dit que vous aimiez assez cette femme pour ne pas la tromperpour n'en pas saisir toutes les occasions qui vous paraîtraient agréables ou faciles; je ne doutais même pas qu'il ne vous fût à peu près égal de satisfaire avec une autre avec la première venue jusqu'aux désirs que celle-ci seule aurait fait naître; et je ne suis pas surprise quepour un libertinage d'esprit qu'on aurait tort de vous disputervous ayez fait une fois par projet ce que vous aviez fait mille autres par occasion. Qui ne sait que c'est là le simple courant du mondeet votre usage à toustant que vous êtesdepuis le scélérat jusqu'aux espèces ? Celui qui s'en abstient aujourd'hui passe pour romanesqueet ce n'est pas làje croisle défaut que je vous reproche.

Mais ce que j'ai ditce que j'ai penséce que je pense encorec'est que vous n'en avez pas moins de l'amour pour votre Présidente; non pasà la véritéde l'amour bien pur ni bien tendremais de celui que vous pouvez avoir; de celuipar exemplequi fait trouver à une femme les agréments ou les qualités qu'elle n'a pas; qui la place dans une classe à partet met toutes les autres en second ordre; qui vous tient encore attaché à ellemême alors que vous l'outragez; tel enfin que je conçois qu'un Sultan peut le ressentir pour sa Sultane favoritece qui ne l'empêche pas de lui préférer souvent une simple Odalisque. Ma comparaison me paraît d'autant plus juste quecomme luijamais vous n'êtes ni l'Amant ni l'ami d'une femme; mais toujours son tyran ou son esclave. Aussi suis-je bien sûre que vous vous êtes bien humiliébien avilipour rentrer en grâce avec ce bel objet! et trop heureux d'y être parvenudès que vous croyez le moment arrivé d'obtenir votre pardonvous me quittez pour ce grand événement .

Encore dans votre dernière Lettresi vous ne m'y parlez pas de cette femme uniquementc'est que vous ne voulez m'y rien dire de vos grandes affaires ; elles vous semblent si importantes que le silence que vous gardez à ce sujet vous semble une punition pour moi. Et c'est après ces mille preuves de votre préférence décidée pour une autre que vous me demandez tranquillement s'il y a encore quelque intérêt commun entre vous et moi ? Prenez-y gardeVicomte! si une fois je répondsma réponse sera irrévocable; et craindre de la faire en ce momentc'est peut-être déjà en dire trop. Aussi je n'en veux absolument plus parler.

Tout ce que je peux fairec'est de vous raconter une histoire. Peut-être n'aurez-vous pas le temps de la lireou celui d'y faire assez attention pour la bien entendre? libre à vous. Ce ne seraau pis allerqu'une histoire de perdue.

Un homme de ma connaissance s'était empêtrécomme vousd'une femme qui lui faisait peu d'honneur. Il avait bienpar intervallesle bon esprit de sentir quetôt ou tardcette aventure lui ferait tort: mais quoiqu'il en rougîtil n'avait pas le courage de rompre. Son embarras était d'autant plus grand qu'il s'était vanté à ses amis d'être entièrement libre; et qu'il n'ignorait pas que le ridicule qu'on a augmente toujours en proportion qu'on s'en défend. Il passait ainsi sa viene cessant de faire des sottiseset ne cessant de dire après: Ce n'est pas ma faute. Cet homme avait une amie qui fut tentée un moment de le livrer au Public en cet état d'ivresseet de rendre ainsi son ridicule ineffaçable; mais pourtantplus généreuse que maligneou peut-être encore par quelque autre motifelle voulut tenter un dernier moyenpour êtreà tout événementdans le cas de dire comme son ami: Ce n'est pas ma faute . Elle lui fit donc parvenir sans aucun autre avis la Lettre qui suitcomme un remède dont l'usage pourrait être utile à son mal.

" On s'ennuie de toutmon Angec'est une Loi de la Nature; ce n'est pas ma faute. "

" Si donc je m'ennuie aujourd'hui d'une aventure qui m'a occupé entièrement depuis quatre mortels moisce n'est pas ma faute. "

" Sipar exemplej'ai eu juste autant d'amour que toi de vertuet c'est sûrement beaucoup direil n'est pas étonnant que l'un ait fini en même temps que l'autre. Ce n'est pas ma faute. "

" Il suit de là que depuis quelque temps je t'ai trompée: mais aussiton impitoyable tendresse m'y forçait en quelque sorte! Ce n'est pas ma faute. "

" Aujourd'huiune femme que j'aime éperdument exige que je te sacrifie. Ce n'est pas ma faute. "

" Je sens bien que voilà une belle occasion de crier au parjure: mais si la Nature n'a accordé aux hommes que la constancetandis qu'elle donnait aux femmes l'obstinationce n'est pas ma faute. "

" Crois-moichoisis un autre Amantcomme j'ai fait une autre Maîtresse. Ce conseil est bontrès bon; si tu le trouves mauvaisce n'est pas ma faute. "

" Adieumon Angeje t'ai prise avec plaisirje te quitte sans regret: je te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n'est pas ma faute. "

De vous direVicomtel'effet de cette dernière tentativeet ce qui s'en est suivice n'est pas le moment: mais je vous promets de vous le dire dans ma première Lettre. Vous y trouverez aussi mon ultimatum sur le renouvellement du traité que vous me proposez. Jusque-làadieu tout simplement...

A proposje vous remercie de vos détails sur la petite Volanges; c'est un article à réserver jusqu'au lendemain du mariagepour la Gazette de médisance. En attendantje vous fais mon compliment de condoléances sur la perte de votre postérité. BonsoirVicomte.

Du Château de ...ce 24 novembre 17**.


LETTRE CXLII

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Ma foima belle amieje ne sais si j'ai mal lu ou. mal entenduet votre Lettreet l'histoire que vous m'y faiteset le petit modèle épistolaire qui y était compris. Ce que je puis vous direc'est que ce dernier m'a paru original et propre à faire de l'effet: aussi je l'ai copié tout simplementet tout simplement encore je l'ai envoyé à la céleste Présidente. Je n'ai pas perdu un momentcar la tendre missive a été expédiée dès hier au soir. Je l'ai préféré ainsiparce que d'abord je lui avais promis de lui écrire hier; et puis aussiparce que j'ai pensé qu'elle n'aurait pas trop de toute la nuitpour se recueillir et méditer sur ce grand événement dussiez-vous une seconde fois me reprocher l'expression.

J'espérais pouvoir vous renvoyer ce matin la réponse de ma bien-aimée: mais il est près de midiet je n'ai encore rien reçu. J'attendrai jusqu'à trois heures; et si alors je n'ai pas eu de nouvellesj'irai en chercher moi-même; carsurtout en fait de procédésil n'y a que le premier pas qui coûte.

A présentcomme vous pouvez croireje suis fort empressé d'apprendre la fin de l'histoire de cet homme de votre connaissancesi. véhémentement soupçonné de ne savoir pasau besoinsacrifier une femme. Ne se sera-t-il pas corrigé? et sa généreuse amie ne lui aura-t-elle pas fait grâce?

Je ne désire pas moins de recevoir votre ultimatum : comme vous dites si politiquement! Je suis curieuxsurtoutde savoir sidans cette dernière démarchevous trouverez encore de l'amour. Ah! sans douteil y en aet beaucoup! Mais pour qui? Cependantje ne prétends rien faire valoiret j'attends tout de vos bontés.

Adieuma charmante amieje ne fermerai cette Lettre qu'à deux heuresdans l'espoir de pouvoir y joindre la réponse désirée.

A deux heures après-midi.

Toujours rienl'heure me presse beaucoup; je n'ai pas le temps d'ajouter un mot: mais cette foisrefuserez-vous encore les plus tendres baisers de l'amour?

Parisce 27 novembre 17**.


LETTRE CXLIII

LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE ROSEMONDE

Le voile est déchiréMadamesur lequel était peinte l'illusion de mon bonheur. La funeste vérité m'éclaireet ne me laisse voir qu'une mort assurée et prochainedont la route m'est tracée entre la honte et le remords. Je la suivrai... je chérirai mes tourments s'ils abrègent mon existence. Je vous envoie la Lettre que j'ai reçue hier; je n'y joindrai aucune réflexionelle les porte avec elle. Ce n'est plus le temps de se plaindreil n'y a plus qu'à souffrir. Ce n'est pas de pitié que j'ai besoinc'est de force.

RecevezMadamele seul adieu que je feraiet exaucez ma dernière prière; c'est de me laisser à mon sortde m'oublier entièrementde ne plus me compter sur la terre. Il est un terme dans le malheuroù l'amitié même augmente nos souffrances et ne peut les guérir. Quand les blessures sont mortellestout secours devient inhumain. Tout autre sentiment m'est étrangerque celui du désespoir. Rien ne peut plus me convenir que la nuit profonde où je vais ensevelir ma honte. J'y pleurerai mes fautessi je puis pleurer encore! cardepuis hierje n'ai pas versé une larme. Mon cœur flétri n'en fournit plus.

AdieuMadame. Ne me répondez point. J'ai fait le serment sur cette Lettre cruelle de n'en plus recevoir aucune.

Parisce 27 novembre 17**.


LETTRE CXLIV

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Hierà trois heures du soirma belle amieimpatienté de n'avoir pas de nouvellesje me suis présenté chez la belle délaissée; on m'a dit qu'elle était sortie. Je n'ai vudans cette phrasequ'un refus de me recevoirqui ne m'a ni fâché ni surpris; et je me suis retirédans l'espérance que cette démarche engagerait au moins une femme si polie à m'honorer d'un mot de réponse. L'envie que j'avais de la recevoir m'a fait passer exprès chez moi vers les neuf heureset je n'y ai rien trouvé. Etonné de ce silenceauquel je ne m'attendais pasj'ai chargé mon Chasseur d'aller aux informationset de savoir si la sensible personne était morte ou mourante. Enfinquand je suis rentréil m'a appris que Madame de Tourvel était sortie en effet à onze heures du matinavec sa Femme de chambre; qu'elle s'était fait conduire au Couvent de...et qu'à sept heures du soirelle avait renvoyé sa voiture et ses gensen faisant dire qu'on ne l'attendît pas chez elle. Assurémentc'est se mettre en règle. Le Couvent est le véritable asile d'une veuve; et si elle persiste dans une résolution si louableje joindrai à toutes les obligations que je lui ai déjà celle de la célébrité que va prendre cette aventure.

Je vous le disais bienil y a quelque tempsque malgré vos inquiétudes je ne reparaîtrais sur la scène du monde que brillant d'un nouvel éclat. Qu'ils se montrent doncces Critiques sévèresqui m'accusaient d'un amour romanesque et malheureux; qu'ils fassent des ruptures plus promptes et plus brillantes: mais nonqu'ils fassent mieux; qu'ils se présentent comme consolateursla route leur est tracée. Hé bien! qu'ils osent seulement tenter cette carrière que j'ai parcourue en entier; et si l'un d'eux obtient le moindre succèsje lui cède la première place. Mais ils éprouveront tous quequand j'y mets du soinl'impression que je laisse est ineffaçable. Ah! sans doutecelle- ci le sera; et je compterais pour rien tous mes autres triomphessi jamais je devais avoir auprès de cette femme un rival préféré.

Ce parti qu'elle a pris flatte mon amour-proprej'en conviens: mais je suis fâché qu'elle ait trouvé en elle une force suffisante pour se séparer autant de moi. Il y aura donc entre nous deux d'autres obstacles que ceux que j'aurai mis moi-même! Quoi! si je voulais me rapprocher d'elleelle pourrait ne le plus vouloir; que dis-je? ne le pas désirern'en plus faire son suprême bonheur! Est-ce donc ainsi qu'on aime? et croyez-vousma belle amieque je doive le souffrir? Ne pourrais-je pas par exempleet ne vaudrait-il pas mieux tenter de ramener cette femme au point de prévoir la possibilité d'un raccommodementqu'on désire toujours tant qu'on l'espère? je pourrais essayer cette démarche sans y mettre d'importanceet par conséquentsans qu'elle vous donnât d'ombrage. Au contraire! ce serait un simple essai que nous ferions de concert; et quand même je réussiraisce ne serait qu'un moyen de plus de renouvelerà votre volontéun sacrifice qui a paru vous être agréable. A présentma belle amieil me reste à en recevoir le prixet tous mes vœux sont pour votre retour. Venez donc vite retrouver votre Amantvos plaisirsvos amiset le courant des aventures.

Celle de la petite Volanges a tourné à merveille. Hierque mon inquiétude ne me permettait pas de rester en placej'ai étédans mes courses différentesjusque chez Madame de Volanges. J'ai trouvé votre Pupille déjà dans le salonencore dans le costume de malademais en pleine convalescenceet n'en étant que plus fraîche et plus intéressante. Vous autres femmesen pareil casvous seriez restées un mois sur votre chaise longue: ma foivivent les demoiselles! Celle-ci m'a en vérité donné envie de savoir si la guérison était parfaite.

J'ai encore à vous dire que cet accident de la petite fille a pensé rendre fou votre sentimentaire Danceny. D'abordc'était de chagrin; aujourd'hui c'est de joie. Sa Cécile était malade! Vous jugez que la tête tourne dans un tel malheur. Trois fois par jour il envoyait savoir des nouvelleset n'en passait aucun sans s'y présenter lui-même; enfin il a demandépar une belle Epître à la Mamanla permission d'aller la féliciter sur la convalescence d'un objet si cher et Madame de Volanges y a consenti: si bien que j'ai trouvé le jeune homme établi comme par le passéà un peu de familiarité près qu'il n'osait encore se permettre.

C'est de lui-même que j'ai su ces détails; car je suis sorti en même temps que luiet je l'ai fait jaser. Vous n'avez pas d'idée de l'effet que cette visite lui a causé. C'est une joiece sont des désirsdes transports impossibles à rendre. Moi qui aime les grands mouvementsj'ai achevé de lui faire perdre la têteen l'assurant que sous très peu de jours je le mettrais à même de voir sa belle de plus près encore.

En effetje suis décidé à la lui remettreaussitôt après mon expérience faite. Je veux me consacrer à vous tout entier; et puisvaudrait-il la peine que votre pupille fût aussi mon élèvesi elle ne devait tromper que son mari? Le chef- d'œuvre est de tromper son Amant et surtout son premier Amant! car pour moije n'ai pas à me reprocher d'avoir prononcé le mot d'amour.

Adieuma belle amie; revenez donc au plus tôt jouir de votre empire sur moien recevoir l'hommage et m'en payer le prix.

Parisce 28 novembre 17**.


LETTRE CXLV

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

SérieusementVicomtevous avez quitté la Présidente? vous lui avez envoyé la Lettre que je vous avais faite pour elle? En véritévous êtes charmant; et vous avez surpassé mon attente! J'avoue de bonne foi que ce triomphe me flatte plus que tous ceux que j'ai pu obtenir jusqu'à présent. Vous allez trouver peut-être que j'évalue bien haut cette femmeque naguère j'appréciais si peu; point du tout: mais c'est que ce n'est pas sur elle que j'ai remporté cet avantage; c'est sur vous: voilà le plaisant et ce qui est vraiment délicieux.

OuiVicomtevous aimiez beaucoup Madame de Tourvelet même vous l'aimez encore; vous l'aimez comme un fou: mais parce que je m'amusais à vous en faire hontevous l'avez bravement sacrifiée. Vous en auriez sacrifié milleplutôt que de souffrir une plaisanterie. Où nous conduit pourtant la vanité! Le Sage a bien raisonquand il dit qu'elle est l'ennemie du bonheur.

Où en seriez-vous à présentsi je n'avais voulu que vous faire une malice? Mais je suis incapable de trompervous le savez bien; et dussiez-vousà mon tourme réduire au désespoir et au Couventj'en cours les risqueset je me rends à mon vainqueur.

Cependant si je capitulec'est en vérité pure faiblesse: car si je voulaisque de chicanes n'aurais-je pas encore à faire! et peut-être le mériteriez-vous? J'admirepar exempleavec quelle finesse ou quelle gaucherie vous me proposez en douceur de vous laisser renouer avec la Présidente. Il vous conviendrait beaucoupn'est-ce pasde vous donner le mérite de cette rupture sans y perdre les plaisirs de la jouissance? Et comme alors cet apparent sacrifice n'en serait plus un pour vousvous m'offrez de le renouveler à ma volonté! Par cet arrangementla céleste Dévote se croirait toujours l'unique choix de votre cœurtandis que je m'enorgueillirais d'être la rivale préférée; nous serions trompées toutes deuxmais vous seriez contentet qu'importe le reste?

C'est dommage qu'avec tant de talent pour les projets vous en ayez si peu pour l'exécution; et que par une seule démarche inconsidéréevous ayez mis vous-même un obstacle invincible à ce que vous désirez le plus.

Quoi! vous aviez l'idée de renoueret vous avez pu écrire ma Lettre! Vous m'avez donc crue bien gauche à mon tour! Ah! croyez-moiVicomtequand une femme frappe dans le cœur d'une autreelle manque rarement de trouver l'endroit sensibleet la blessure est incurable. Tandis que je frappais celle-ciou plutôt que je dirigeais vos coupsje n'ai pas oublié que cette femme était ma rivaleque vous l'aviez trouvée un moment préférable à moiet qu'enfinvous m'aviez placée au-dessous d'elle. Si je me suis trompée dans ma vengeanceje consens à en porter la faute. Ainsije trouve bon que vous tentiez tous les moyens: je vous y invite mêmeet vous promets de ne pas me fâcher de vos succèssi vous parvenez à en avoir. Je suis si tranquille sur cet objet que je ne veux plus m'en occuper. Parlons d'autre chose.

Par exemplede la santé de la petite Volanges. Vous m'en direz des nouvelles positives à mon retourn'est-il pas vrai? Je serai bien aise d'en avoir. Après celace sera à vous de juger s'il vous conviendra mieux de remettre la petite fille à son Amantou de tenter de devenir une seconde fois le fondateur d'une nouvelle branche des Valmontsous le nom de Gercourt. Cette idée m'avait paru assez plaisanteet en vous laissant le choix je vous demande pourtant de ne pas prendre de parti définitifsans que nous en ayons causé ensemble. Ce n'est pas vous remettre à un terme éloignécar je serai à Paris incessamment. Je ne peux pas vous dire positivement le jour; mais vous ne doutez pas quedès que je serai arrivéevous n'en soyez le premier informé.

AdieuVicomte; malgré mes querellesmes malices et mes reprochesje vous aime toujours beaucoupet je me prépare à vous le prouver. Au revoirmon ami.

Du Château de ...ce 29 novembre 17**.


LETTRE CXLVI

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU CHEVALIER DANCENY

Enfinje parsmon jeune amiet demain au soirje serai de retour à Paris. Au milieu de tous les embarras qu'entraîne un déplacementje ne recevrai personne. Cependantsi vous avez quelque confidence bien pressée à me faireje veux bien vous excepter de la règle générale; mais je n'excepterai que vous: ainsije vous demande le secret sur mon arrivée. Valmont même n'en sera pas instruit.

Qui m'aurait ditil y a quelque tempsque bientôt vous auriez ma confiance exclusiveje ne l'aurais pas cru. Mais la vôtre a entraîné la mienne. Je serais tentée de croire que vous y avez mis de l'adressepeut-être même de la séduction. Cela serait bien mal au moins! Au resteelle ne serait pas dangereuse à présent; vous avez vraiment bien autre chose à faire! Quand l'Héroïne est en scène on ne s'occupe guère de la Confidente.

Aussi n'avez-vous seulement pas eu le temps de me faire part de vos nouveaux succès. Quand votre Cécile était absenteles jours n'étaient pas assez longs pour écouter vos tendres plaintes. Vous les auriez faites aux échossi je n'avais pas été là pour les entendre. Quand depuis elle a été maladevous m'avez même encore honorée du récit de vos inquiétudes; vous aviez besoin de quelqu'un à qui les dire. Mais à présent que celle que vous aimez est à Parisqu'elle se porte bienet surtout que vous la voyez quelquefoiselle suffit à toutet vos amis ne vous sont plus rien.

Je ne vous en blâme pas; c'est la faute de vos vingt ans. Depuis Alcibiade jusqu'à vousne sait-on pas que les jeunes gens n'ont jamais connu l'amitié que dans leurs chagrins? Le bonheur les rend quelquefois indiscretsmais jamais confiants. Je dirai bien comme Socrate: J'aime que mes amis viennent à moi quand ils sont malheureux [MarmontelConte moral d'Alcibiade] ; mais en sa qualité de Philosopheil se passait bien d'eux quand ils ne venaient pas. En celaje ne suis pas tout à fait si sage que luiet j'ai senti votre silence avec toute la faiblesse d'une femme.

N'allez pourtant pas me croire exigeante: il s'en faut bien que je le sois! Le même sentiment qui me fait remarquer ces privations me les fait supporter avec couragequand elles sont la preuve ou la cause du bonheur de mes amis. Je ne compte donc sur vous pour demain au soirqu'autant que l'amour vous laissera libre et désoccupéet je vous défends de me faire le moindre sacrifice.

AdieuChevalier; je me fais une vraie fête de vous revoir: viendrez-vous?

Du Château de ...ce 29 novembre 17**.


LETTRE CXLVII

MADAME DE VOLANGES A MADAME DE ROSEMONDE

Vous serez sûrement aussi affligée que je le suisma digne amieen apprenant l'état où se trouve Madame de Tourvel; elle est malade depuis hier: sa maladie a pris si vivementet se montre avec des symptômes si gravesque j'en suis vraiment alarmée.

Une fièvre ardenteun transport violent et presque continuelune soif qu'on ne peut apaiservoilà tout ce qu'on remarque. Les Médecins disent ne pouvoir rien pronostiquer encore; et le traitement sera d'autant plus difficile que la malade refuse avec obstination toute espèce de remèdes: c'est au point qu'il a fallu la tenir de force pour la saigner; et il a fallu depuis en user de même deux autres fois pour lui remettre sa bandeque dans son transport elle veut toujours arracher.

Vous qui l'avez vuecomme moisi peu fortesi timide et si douceconcevez- vous donc que quatre personnes puissent à peine la conteniret que pour peu qu'on veuille lui représenter quelque choseelle entre dans des fureurs inexprimables? Pour moije crains qu'il n'y ait plus que du délireet que ce ne soit une vraie aliénation d'esprit.

Ce qui augmente ma crainte à ce sujetc'est ce qui s'est passé avant hier.

Ce jour-làelle arriva vers les onze heures du matinavec sa Femme de chambreau Couvent de ... Comme elle a été élevée dans cette Maisonet qu'elle a conservé l'habitude d'y entrer quelquefoiselle y fut reçue comme à l'ordinaireet elle parut à tout le monde tranquille et bien portante. Environ deux heures aprèselle s'informa si la chambre qu'elle occupaitétant Pensionnaireétait vacanteet sur ce qu'on lui répondit qu'ouielle demanda d'aller la revoir; la Prieure l'y accompagna avec quelques autres Religieuses. Ce fut alors qu'elle déclara qu'elle revenait s'établir dans cette chambrequedisait-elleelle n'aurait jamais dû quitter; et qu'elle ajouta qu'elle n'en sortirait qu'à la mort : ce fut son expression.

D'abord on ne sut que dire; mais le premier étonnement passéon lui représenta que sa qualité de femme mariée ne permettait pas de la recevoir sans une permission particulière. Cette raison ni mille autres n'y firent rien; et dès ce momentelle s'obstinanon seulement à ne pas sortir du Couventmais même de sa chambre. Enfinde guerre lasse à sept heures du soiron consentit qu'elle y passât la nuit. On renvoya sa voiture et ses genset on remit au lendemain à prendre un parti.

On assure que pendant toute la soiréeloin que son air ou son maintien eussent rien d'égarél'un et l'autre étaient composés et réfléchis; que seulement elle tomba quatre ou cinq fois dans une rêverie si profondequ'on ne parvenait pas à l'en tirer en lui parlant; et quechaque foisavant d'en sortirelle portait les deux mains à son front qu'elle avait l'air de serrer avec force: sur quoi une des Religieuses qui étaient présentes lui ayant demandé si elle souffrait de la têteelle la fixa longtemps avant de répondreet lui dit enfin: " Ce n'est pas là qu'est le mal! " Un moment aprèselle demanda qu'on la laissât seuleet pria qu'à l'avenir on ne lui fît plus de question.

Tout le monde se retira; hors sa Femme de chambrequi devait heureusement coucher dans la même chambre qu'ellefaute d'autre place.

Suivant le rapport de cette fillesa Maîtresse a été assez tranquille jusqu'à onze heures du soir. Elle a dit alors vouloir se coucher: maisavant d'être entièrement déshabilléeelle se mit à marcher dans sa chambreavec beaucoup d'action et de gestes fréquents. Juliequi avait été témoin de ce qui s'était passé dans la journéen'osa lui rien direet attendit en silence pendant près d'une heure. EnfinMadame de Tourvel l'appela deux fois coup sur coup; elle n'eut que le temps d'accouriret sa Maîtresse tomba dans ses brasen disant: " Je n'en peux plus. " Elle se laissa conduire à son litet ne voulut rien prendreni qu'on allât chercher aucun secours. Elle se fit mettre seulement de l'eau auprès d'elleet elle ordonna à Julie de se coucher.

Celle-ci assure être restée jusqu'à deux heures du matin sans dormiret n'avoir entendupendant ce tempsni mouvement ni plaintes. Mais elle dit avoir été réveillée à cinq heures par les discours de sa Maîtressequi parlait d'une voix forte et élevée; et qu'alors lui ayant demandé si elle n'avait besoin de rienet n'obtenant point de réponseelle prit de la lumièreet alla au lit de Madame de Tourvelqui ne la reconnut point; mais quiinterrompant tout à coup les propos sans suite qu'elle tenaits'écria vivement: " Qu'on me laisse seulequ'on me laisse dans les ténèbres; ce sont les ténèbres qui me conviennent. " J'ai remarqué hier par moi-même que cette phrase lui revient souvent.

EnfinJulie profita de cette espèce d'ordre pour sortir et aller chercher du monde et des secours: mais Madame de Tourvel a refusé l'un et l'autreavec les fureurs et les transports qui sont revenus si souvent depuis.

L'embarras où cela a mis tout le Couvent a décidé la Prieure à m'envoyer chercher hier à sept heures du matin... Il ne faisait pas jour. Je suis accourue sur-le-champ. Quand on m'a annoncée à Madame de Tourvelelle a paru reprendre sa connaissanceet a répondu: " Ah! ouiqu'elle entre. " Mais quand j'ai été près de son litelle m'a regardée fixementa pris vivement ma mainqu'elle a serréeet m'a dit d'une voix fortemais sombre: " Je meurs pour ne vous avoir pas crue. " Aussitôt aprèsse cachant les yeuxelle est revenue à son discours le plus fréquent: " Qu'on me laisse seuleetc. "et toute connaissance s'est perdue.

Ce propos qu'elle m'a tenu et quelques autres échappés dans son délire me font craindre que cette cruelle maladie n'ait une cause plus cruelle encore. Mais respectons les secrets de notre amieet contentons-nous de plaindre son malheur.

Toute la journée d'hier a été également orageuseet partagée entre des accès de transports effrayants et des moments d'un abattement léthargiqueles seuls où elle prend et donne quelque repos. Je n'ai quitté le chevet de son lit qu'à neuf heures du soiret je vais y retourner ce matin pour toute la journée. Sûrement je n'abandonnerai pas ma malheureuse amie: mais ce qui est désolantc'est son obstination à refuser tous les soins et tous les secours.

Je vous envoie le bulletin de cette nuit que je viens de recevoiret quicomme vous le verrezn'est rien moins que consolant. J'aurai soin de vous les faire passer tous exactement.

Adieuma digne amieje vais retrouver la malade. Ma fillequi heureusement est presque rétablievous présente son respect.

Paris29 novembre 17**.


LETTRE CXLVIII

LE CHEVALIER DANCENY A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Ô vousque j'aime! ô toique j'adore! ô vousqui avez commencé mon bonheur! ô toiqui l'as comblé! Amie sensibletendre Amantepourquoi le souvenir de ta douleur vient-il troubler le charme que j'éprouve? Ah! madamecalmez-vousc'est l'amitié qui vous le demande. Ô mon amiesois heureusec'est la prière de l'amour.

Hé! quels reproches avez-vous donc à vous faire? croyez-moivotre délicatesse vous abuse. Les regrets qu'elle vous causeles torts dont elle m'accusesont également illusoires; et je sens dans mon cœur qu'il n'y a eu entre nous deux d'autre séducteur que l'amour. Ne crains donc plus de te livrer aux sentiments que tu inspiresde te laisser pénétrer de tous les feux que tu fais naître. Quoi! pour avoir été éclairés plus tardnos cœurs en seraient-ils moins purs? nonsans doute. C'est au contraire la séductionquin'agissant jamais que par projetspeut combiner sa marche et ses moyenset prévoir au loin les événements. Mais l'amour véritable ne permet pas ainsi de méditer et de réfléchir: il nous distrait de nos pensées par nos sentiments; son empire n'est jamais plus fort que quand il est inconnu; et c'est dans l'ombre et le silence qu'il nous entoure de liens qu'il est également impossible d'apercevoir et de rompre.

C'est ainsi qu'hier mêmemalgré la vive émotion que me causait l'idée de votre retourmalgré le plaisir extrême que je sentis en vous voyantje croyais pourtant n'être encore appelé ni conduit que par la paisible amitié: ou plutôtentièrement livré aux doux sentiments de mon cœurje m'occupais bien peu d'en démêler l'origine ou la cause. Ainsi que moima tendre amietu éprouvaissans le connaîtrece charme impérieux qui livrait nos âmes aux douces impressions de la tendresse: et tous deux nous n'avons reconnu l'Amour qu'en sortant de l'ivresse où ce Dieu nous avait plongés.

Mais cela même nous justifie au lieu de nous condamner. Nontu n'as pas trahi l'amitiéet je n'ai pas davantage abusé de ta confiance. Tous deuxil est vrainous ignorions nos sentiments; mais cette illusionnous l'éprouvions seulement sans chercher à la faire naître. Ah! loin de nous en plaindrene songeons qu'au bonheur qu'elle nous a procuré; et sans le troubler par d'injustes reprochesne nous occupons qu'à l'augmenter encore par le charme de la confiance et de la sécurité. Ô mon amie! que cet espoir est cher à mon cœur! Ouidésormais délivrée de toute crainteet tout entière à l'amourtu partageras mes désirsmes transportsle délire de mes sensl'ivresse de mon âme; et chaque instant de nos jours fortunés sera marqué par une volupté nouvelle.

Adieutoi que j'adore! Je te verrai ce soirmais te trouverai-je seule? Je n'ose l'espérer. Ah! tu ne le désires pas autant que moi.

Parisce 1er décembre 17**.


LETTRE CXLIX

MADAME DE VOLANGES A MADAME DE ROSEMONDE

J'ai espéré hierpresque toute la journéema digne amiepouvoir vous donner ce matin des nouvelles plus favorables de la santé de notre chère malade: mais depuis hier au soir cet espoir est détruitet il ne me reste que le regret de l'avoir perdu. Un événementbien indifférent en apparencemais bien cruel par les suites qu'il a euesa rendu l'état de la malade au moins aussi fâcheux qu'il était auparavantsi même il n'a pas empiré.

Je n'aurais rien compris à cette révolution subitesi je n'avais reçu hier l'entière confidence de notre malheureuse amie. Comme elle ne m'a pas laissé ignorer que vous étiez instruite aussi de toutes ses infortunesje puis vous parler sans réserve sur sa triste situation.

Hier matinquand je suis arrivée au Couventon me dit que la malade dormait depuis plus de trois heures; et son sommeil était si profond et si tranquille que j'eus peur un moment qu'il ne fût léthargique. Quelque temps après elle se réveillaet ouvrit elle-même les rideaux de son lit. Elle nous regarda tous avec l'air de la surprise; et comme je me levais pour aller à elleelle me reconnutme nommaet me pria d'approcher. Elle ne me laissa le temps de lui faire aucune questionet me demanda où elle étaitce que nous faisions làsi elle était maladeet pourquoi elle n'était pas chez elle? Je crus d'abord que c'était un nouveau délireseulement plus tranquille que le précédent: mais je m'aperçus qu'elle entendait fort bien mes réponses. Elle avait en effet retrouvé sa tête mais non pas sa mémoire.

Elle me questionnaavec beaucoup de détailsur tout ce qui lui était arrivé depuis qu'elle était au Couventoù elle ne se souvenait pas d'être venue. Je lui répondis exactementen supprimant seulement ce qui aurait pu la trop effrayer: et lorsque à mon tour je lui demandai comment elle se trouvaitelle me répondit qu'elle ne souffrait pas dans ce moment; mais qu'elle avait été bien tourmentée pendant son sommeil et qu'elle se sentait fatiguée. Je l'engageai à se tranquilliser et à parler peu; après quoije refermai en partie ses rideauxque je laissai entrouvertset je m'assis auprès de son lit. Dans le même tempson lui proposa un bouillon qu'elle prit et qu'elle trouva bon.

Elle resta ainsi environ une demi-heuredurant laquelle elle ne parla que pour me remercier des soins que je lui avais donnés; et elle mit dans ses remerciements l'agrément et la grâce que vous lui connaissez. Ensuite elle garda pendant quelque temps un silence absoluqu'elle ne rompit que pour dire: " Ah! ouije me ressouviens d'être venue ici "et un moment après elle s'écria douloureusement: " M on amiemon amieplaignez-moi; je retrouve tous mes malheurs. " Comme alors je m'avançai vers elleelle saisit ma mainet s'y appuyant la tête: " Grand Dieu! continua-t-ellene puis-je donc mourir? " Son expressionplus encore que ses discoursm'attendrit jusqu'aux larmes; elle s'en aperçut à ma voixet me dit: " Vous me plaignez! Ah! si vous connaissiez!... " Et puis s'interrompant: " Faites " qu'on nous laisse seuleset je vous dirai tout. "

Ainsi que je crois vous l'avoir marquéj'avais déjà des soupçons sur ce qui devait faire le sujet de cette confidence; et craignant que cette conversationque je prévoyais devoir être longue et tristene nuisît peut-être à l'état de notre malheureuse amieje m'y refusai d'abordsous prétexte qu'elle avait besoin de repos: mais elle insistaet je me rendis à ses instances. Dès que nous fûmes seuleselle m'apprit tout ce que déjà vous avez su d'elleet que par cette raison je ne vous répéterai point.

Enfinen me parlant de la façon cruelle dont elle avait été sacrifiéeelle ajouta: " Je me croyais bien sûre d'en mouriret j'en avais le courage; mais de survivre à mon malheur et à ma hontec'est ce qui m'est impossible. " Je tentai de combattre ce découragement ou plutôt ce désespoiravec les armes de la Religionjusqu'alors si puissantes sur elle; mais je sentis bientôt que je n'avais pas assez de force pour ces fonctions augustes et je m'en tins à lui proposer d'appeler le Père Anselmeque je sais avoir toute sa confiance. Elle y consentit et parut même le désirer beaucoup. On l'envoya chercher en effetet il vint sur-le-champ. Il resta fort longtemps avec la maladeet dit en sortant que si les Médecins en jugeaient comme luiil croyait qu'on pouvait différer la cérémonie des Sacrements; qu'il reviendrait le lendemain.

Il était environ trois heures après midiet jusqu'à cinqnotre amie fut assez tranquille: en sorte que nous avions tous repris de l'espoir. Par malheuron apporta alors une Lettre pour elle. Quand on voulut la lui remettreelle répondit d'abord n'en vouloir recevoir aucune et personne n'insista. Mais de ce momentelle parut plus agitée. Bientôt aprèselle demanda d'où venait cette Lettre? elle n'était pas timbrée: qui l'avait apportée? on l'ignorait: de quelle part on l'avait remise? on ne l'avait pas dit aux Tourières. Ensuite elle garda quelque temps le silence; après quoielle recommença à parlermais ses propos sans suite nous apprirent seulement que le délire était revenu.

Cependant il y eut encore un intervalle tranquillejusqu'à ce qu'enfin elle demanda qu'on lui remît la Lettre qu'on avait apportée pour elle. Dès qu'elle eut jeté les yeux dessuselle s'écria: " De lui! grand Dieu! " et puis d'une voix forte mais oppressée: " Reprenez-lareprenez-la. " Elle fit sur-le-champ fermer les rideaux de son litet défendit que personne approchât: mais presque aussitôt nous fûmes bien obligés de revenir auprès d'elle. Le transport avait repris plus violent que jamaiset il s'y était joint des convulsions vraiment effrayantes. Ces accidents n'ont plus cessé de la soirée; et le bulletin de ce matin m'apprend que la nuit n'a pas été moins orageuse. Enfinson état est tel que je m'étonne qu'elle n'y ait pas déjà succombéet je ne vous cache point qu'il ne me reste que bien peu d'espoir.

Je suppose que cette malheureuse Lettre est de M. de Valmont; mais que peut-il encore oser lui dire? Pardonma chère amieje m'interdis toute réflexion: mais il est bien cruel de voir périr si malheureusement une femmejusqu'alors si heureuse et si digne de l'être.

Parisce 2 décembre 17**.


LETTRE CL

LE CHEVALIER DANCENY A LA MARQUISE DE MERTEUIL

En attendant le bonheur de te voirje me livrema tendre amieau plaisir de t'écrire; et c'est en m'occupant de toique je charme le regret d'en être éloigné. Te tracer mes sentimentsme rappeler les tiens est pour mon cœur une vraie jouissance; et c'est par elle que le temps même des privations m'offre encore mille biens précieux à mon amour. Cependants'il faut t'en croireje n'obtiendrai point de réponse de toi: cette Lettre même sera la dernière; et nous nous priverons d'un commerce quiselon toiest dangereuxet dont nous n'avons pas besoin . Sûrement je t'en croiraisi tu persistes: car que peux-tu vouloirque par cette raison même je ne le veuille aussi? Mais avant de te décider entièrementne permettras-tu pas que nous en causions ensemble?

Sur l'article des dangerstu dois juger seule: je ne puis rien calculeret je m'en tiens à te prier de veiller à ta sûretécar je ne puis être tranquille quand tu seras inquiète. Pour cet objetce n'est pas nous deux qui ne sommes qu'unc'est toi qui es nous deux.

Il n'en est pas de même sur le besoin ; ici nous ne pouvons avoir qu'une même pensée; et si nous différons d'avisce ne peut être que faute de nous expliquer ou de nous entendre. Voici donc ce que je crois sentir.

Sans douteune Lettre paraît bien peu nécessairequand on peut se voir librement. Que dirait-ellequ'un motun regardou même le silencen'exprimassent cent fois mieux encore? Cela me paraît si vrai quedans le moment où tu me parlas de ne plus nous écrirecette idée glissa facilement sur mon âme; elle la gêna peut-êtremais ne l'affecta point. Tel à peu prèsquand voulant donner un baiser sur ton cœurje rencontre un ruban ou une gazeje l'écarte seulementet n'ai cependant pas le sentiment d'un obstacle.

Mais depuisnous nous sommes séparés; et dès que tu n'as plus été làcette idée de Lettre est revenue me tourmenter. Pourquoime suis-je ditcette privation de plus? Quoi! pour être éloignésn'a-t-on plus rien à se dire? Je suppose quefavorisés par les circonstanceson passe ensemble une journée entière; faudra-t-il prendre le temps de causer sur celui de jouir? Ouide jouirma tendre amie; car auprès de toiles moments même du repos fournissent encore une jouissance délicieuse. Enfinquel que soit le tempson finit par se sépareret puison est si seul! C'est alors qu'une Lettre est si précieuse; si on ne la lit pasdu moins on la regarde... Ah! sans douteon peut regarder une Lettre sans la lirecomme il me semble que la nuit j'aurais encore quelque plaisir à toucher ton portrait...

Ton portraitai-je dit? Mais une Lettre est le portrait de l'âme. Elle n'a pascomme une froide imagecette stagnance si éloignée de l'amour; elle se prête à tous nos mouvements: tour à tour elle s'animeelle jouitelle se repose... Tes sentiments me sont tous si précieux! me priveras-tu d'un moyen de les recueillir?

Es-tu donc sûre que le besoin de m'écrire ne te tourmentera jamais? Si dans la solitudeton cœur se dilate ou s'oppressesi un mouvement de joie passe jusqu'à ton âmesi une tristesse involontaire vient la troubler un moment; ce ne sera donc pas dans le sein de ton ami que tu répandras ton bonheur ou ta peine? tu auras donc un sentiment qu'il ne partagera pas? tu le laisseras doncrêveur et solitaires'égarer loin de toi? Mon amie... ma tendre amie! Mais c'est à toi qu'il appartient de prononcer. J'ai voulu discuter seulementet non pas te séduire; je ne t'ai dit que des raisonsj'ose croire que j'eusse été plus fort par des prières. Je tâcherai doncsi tu persistesde ne pas m'affliger; je ferai mes efforts pour me dire ce que tu m'aurais écritmais tienstu le dirais mieux que moi; et j'aurais surtout plus de plaisir à l'entendre.

Adieuma charmante amie; l'heure approche enfin où je pourrai te voir: je te quitte bien vitepour t'aller retrouver plus tôt.

Parisce 3 décembre 17**.


LETTRE CLI

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Sans douteMarquiseque vous ne me croyez pas assez peu d'usage pour penser que j'aie pu prendre le change sur le tête-à-tête où je vous ai trouvée ce soiret sur l'étonnant hasard qui avait conduit Danceny chez vous! Ce n'est pas que votre physionomie exercée n'ait su prendre à merveille l'expression du calme et de la séréniténi que vous vous soyez trahie par aucune de ces phrases qui quelquefois échappent au trouble ou au repentir. Je conviens même encore que vos regards dociles vous ont parfaitement servie; et que s'ils avaient su se faire croire aussi bien que se faire entendreloin que j'eusse pris ou conservé le moindre soupçonje n'aurais pas douté un moment du chagrin extrême que vous causait ce tiers importun . Maispour ne pas déployer en vain d'aussi grands talentspour en obtenir le succès que vous vous en promettiezpour produire enfin l'illusion que vous cherchiez à faire naîtreil fallait donc auparavant former votre Amant novice avec plus de soin.

Puisque vous commencez à faire des éducationsapprenez à vos élèves à ne pas rougir et se déconcerter à la moindre plaisanterie: à ne pas nier si vivementpour une seule femmeles mêmes choses dont ils se défendent avec tant de mollesse pour toutes les autres. Apprenez-leur encore à savoir entendre l'éloge de leur Maîtressesans se croire obligés d'en faire les honneurs; et si vous leur permettez de vous regarder dans le cerclequ'ils sachent au moins auparavant déguiser ce regard de possession si facile à reconnaîtreet qu'ils confondent si maladroitement avec celui de l'amour. Alors vous pourrez les faire paraître dans vos exercices publicssans que leur conduite fasse tort à leur sage institutrice et moi-mêmetrop heureux de concourir à votre célébritéje vous promets de faire et de publier les programmes de ce nouveau collège.

Mais jusque-là je m'étonneje l'avoueque ce soit moi que vous ayez entrepris de traiter comme un écolier. Oh! qu'avec toute autre femme je serais bientôt vengé! que je m'en ferais de plaisir! et qu'il surpasserait aisément celui qu'elle aurait cru me faire perdre! Ouic'est bien pour vous seule que je peux préférer la réparation à la vengeance; et ne croyez pas que je sois retenu par le moindre doutepar la moindre incertitude; je sais tout.

Vous êtes à Paris depuis quatre jours; et chaque jour vous avez vu Dancenyet vous n'avez vu que lui seul. Aujourd'hui même votre porte était encore fermée; et il n'a manqué à votre Suissepour m'empêcher d'arriver jusqu'à vousqu'une assurance égale à la vôtre. Cependant je ne devais pas douterme mandiez-vousd'être le premier informé de votre arrivée; de cette arrivée dont vous ne pouviez pas encore me dire le jourtandis que vous m'écriviez la veille de votre départ. Nierez-vous ces faitsou tenterez-vous de vous en excuser? L'un et l'autre sont également impossibles; et pourtant je me contiens encore! Reconnaissez là votre empire; mais croyez-moicontente de l'avoir éprouvén'en abusez pas plus longtemps. Nous nous connaissons tous deuxMarquise; ce mot doit vous suffire.

Vous sortez demain toute la journéem'avez-vous dit? A la bonne heuresi vous sortez en effet; et vous jugez que je le saurai. Mais enfinvous rentrerez le soir; et pour notre difficile réconciliation nous n'aurons pas trop de temps jusqu'au lendemain. Faites-moi donc savoir si ce sera chez vousou là-bas que se feront nos expiations nombreuses et réciproques. Surtoutplus de Danceny. Votre mauvaise tête s'était remplie de son idée; et je peux n'être pas jaloux de ce délire de votre imagination: mais songez quede ce momentce qui n'était qu'une fantaisie deviendrait une préférence marquée. Je ne me crois pas fait pour cette humiliationet je ne m'attends pas à la recevoir de vous.

J'espère même que ce sacrifice ne vous en paraîtra pas un. Mais quand il vous coûterait quelque choseil me semble que je vous ai donné un assez bel exemple! qu'une femme sensible et bellequi n'existait que pour moiqui dans ce moment même meurt peut-être d'amour et de regretpeut bien valoir un jeune écolierquisi vous voulezne manque ni de figure ni d'espritmais qui n'a encore ni usage ni consistance.

AdieuMarquise; je ne vous dis rien de mes sentiments pour vous. Tout ce que je puis faire en ce momentc'est de ne pas scruter mon cœur. J'attends votre réponse. Songez en la faisantsongez bien que plus il vous est facile de me faire oublier l'offense que vous m'avez faiteplus un refus de votre partun simple délaila graverait dans mon cœur en traits ineffaçables.

Parisce 3 décembre 17**au soir.


LETTRE CLII

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

Prenez donc gardeVicomteet ménagez davantage mon extrême timidité! Comment voulez-vous que je supporte l'idée accablante d'encourir votre indignationet surtout que je ne succombe pas à la crainte de votre vengeance? d'autant quecomme vous savezsi vous me faisiez une noirceuril me serait impossible de vous la rendre. J'aurais beau parlervotre existence n'en serait ni moins brillante ni moins paisible. Au faitqu'auriez-vous à redouter? d'être obligé de partirsi on vous en laissait le temps. Mais ne vit-on pas chez l'Étranger comme ici? et à tout prendrepourvu que la Cour de France vous laissât tranquille à celle où vous vous fixeriezce ne serait pour vous que changer le lieu de vos triomphes. Après avoir tenté de vous rendre votre sang-froid par ces considérations moralesrevenons à nos affaires.

Savez-vousVicomtepourquoi je ne me suis jamais remariée? ce n'est assurément pas faute d'avoir trouvé assez de partis avantageux; c'est uniquement pour que personne n'ait le droit de trouver à redire à mes actions. Ce n'est même pas que j'aie craint de ne pouvoir plus faire mes volontéscar j'aurais bien toujours fini par là; mais c'est qu'il m'aurait gênée que quelqu'un eût eu seulement le droit de s'en plaindre; c'est qu'enfin je ne voulais tromper que pour mon plaisiret non par nécessité. Et voilà que vous m'écrivez la Lettre la plus maritale qu'il soit possible de voir! Vous ne m'y parlez que de torts de mon côtéet de grâces du vôtre! Mais comment donc peut-on manquer à celui à qui on ne doit rien? je ne saurais le concevoir!

Voyons; de quoi s'agit-il tant? Vous avez trouvé Danceny chez moiet cela vous a déplu? à la bonne heure: mais qu'avez-vous pu en conclure? ou que c'était l'effet du hasardcomme je vous le disaisou celui de ma volontécomme je ne vous le disais pas. Dans le premier casvotre Lettre est injuste; dans le secondelle est ridicule: c'était bien la peine d'écrire! Mais vous êtes jalouxet la jalousie ne raisonne pas. Hé bien! je vais raisonner pour vous.

Ou vous avez un rivalou vous n'en avez pas. Si vous en avez unil faut plaire pour lui être préféré; si vous n'en avez pasil faut encore plaire pour éviter d'en avoir. Dans tous les casc'est la même conduite à tenir: ainsipourquoi vous tourmenter? pourquoisurtoutme tourmenter moi-même? Ne savez- vous donc plus être le plus aimable? et n'êtes-vous plus sûr de vos succès? Allons doncVicomtevous vous faites tort. Maisce n'est pas cela; c'est qu'à vos yeuxje ne vaux pas que vous vous donniez tant de peine. Vous désirez moins mes bontés que vous ne voulez abuser de votre empire. Allezvous êtes un ingrat. Voilà bienje croisdu sentiment! et pour peu que je continuassecette Lettre pourrait devenir fort tendre; mais vous ne le méritez pas.

Vous ne méritez pas davantage que je me justifie. Pour vous punir de vos soupçonsvous les garderez: ainsisur l'époque de mon retourcomme sur les visites de Dancenyje ne vous dirai rien. Vous vous êtes donné bien de la peine pour vous en instruiren'est-il pas vrai? Hé bien! en êtes-vous plus avancé? Je souhaite que vous y ayez trouvé beaucoup de plaisir; quant à moicela n'a pas nui au mien.

Tout ce que je peux donc répondre à votre menaçante Lettrec'est qu'elle n'a eu ni le don de me plaireni le pouvoir de m'intimider; et que pour le moment je suis on ne peut pas moins disposée à vous accorder vos demandes.

Au vraivous accepter tel que vous vous montrez aujourd'huice serait vous faire une infidélité réelle. Ce ne serait pas là renouer avec mon ancien Amant; ce serait en prendre un nouveauet qui ne vaut pas l'autre à beaucoup près. Je n'ai pas assez oublié le premier pour m'y tromper ainsi. Le Valmont que j'aimais était charmant. Je veux bien convenir même que je n'ai pas rencontré d'homme plus aimable. Ah! je vous en prieVicomtesi vous le retrouvezamenez-le-moi; celui-là sera toujours bien reçu.

Prévenez-le cependant quedans aucun casce ne serait ni pour aujourd'hui ni pour demain. Son Menechme lui a fait un peu tort; et en me pressant tropje craindrais de m'y tromper; ou bienpeut-être ai-je donné parole à Danceny pour ces deux jours-là? Et votre Lettre m'a appris que vous ne plaisantiez pasquand on manquait à sa parole. Vous voyez donc qu'il faut attendre.

Mais que vous importe? vous vous vengerez toujours bien de votre rival. Il ne fera pas pis à votre Maîtresse que vous ferez à la sienneet après toutune femme n'en vaut-elle pas une autre? ce sont vos principes. Celle même qui serait tendre et sensiblequi n'existerait que pour vous et qui mourrait enfin d'amour et de regret n'en serait pas moins sacrifiée à la première fantaisieà la crainte d'être plaisanté un moment; et vous voulez qu'on se gêne? Ah! cela n'est pas juste.

AdieuVicomte; redevenez donc aimable. Tenezje ne demande pas mieux que de vous trouver charmant; et dès que j'en serai sûreje m'engage à vous le prouver. En véritéje suis trop bonne.

Parisce 4 décembre 17**.


LETTRE CLIII

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Je réponds sur-le-champ à votre Lettreet je tâcherai d'être clair; ce qui n'est pas facile avec vousquand une fois vous avez pris le parti de ne pas entendre.

De longs discours n'étaient pas nécessaires pour établir que chacun de nous ayant en main tout ce qu'il faut pour perdre l'autrenous avons un égal intérêt à nous ménager mutuellement: aussice n'est pas de cela dont il s'agit. Mais encore entre le parti violent de se perdreet celuisans doute meilleurde rester unis comme nous l'avons étéde le devenir davantage encore en reprenant notre première liaisonentre ces deux partisdis-jeil y en a mille autres à prendre. Il n'était donc pas ridicule de vous direet il ne l'est pas de vous répéter quede ce jour mêmeje serai ou votre Amant ou votre ennemi.

Je sens à merveille que ce choix vous gêne; qu'il vous conviendrait mieux de tergiverser; et je n'ignore pas que vous n'avez jamais aimé à être placée ainsi entre le oui et le non: mais vous devez sentir aussi que je ne puis vous laisser sortir de ce cercle étroit sans risquer d'être joué; et vous avez dû prévoir que je ne le souffrirais pas. C'est maintenant à vous à décider: je peux vous laisser le choix mais non pas rester dans l'incertitude.

Je vous préviens seulement que vous ne m'abuserez pas par vos raisonnementsbons ou mauvais; que vous ne me séduirez pas davantage par quelques cajoleries dont vous chercheriez à parer vos refuset qu'enfinle moment de la franchise est arrivé. Je ne demande pas mieux que de vous donner l'exemple; et je vous déclare avec plaisir que je préfère la paix et l'union: mais s'il faut rompre l'une ou l'autreje crois en avoir le droit et les moyens.

J'ajoute donc que le moindre obstacle mis de votre part sera pris de la mienne pour une véritable déclaration de guerre: vous voyez que la réponse que je vous demande n'exige ni longues ni belles phrases. Deux mots suffisent.

Parisce 4 décembre 17**.

REPONSE DE LA MARQUISE DE MERTEUIL ECRITE AU BAS DE LA MEME LETTRE.

Hé bien! la guerre.


LETTRE CLIV

MADAME DE VOLANGES A MADAME DE ROSEMONDE

Les bulletins vous instruisent mieux que je ne pourrais le fairema chère amiedu fâcheux état de notre malade. Tout entière aux soins que je lui donneje ne prends sur eux le temps de vous écrire qu'autant qu'il y a d'autres événements que ceux de la maladie. En voici unauquel certainement je ne m'attendais pas. C'est une Lettre que j'ai reçue de M. de Valmontà qui il a plu de me choisir pour sa confidenteet même pour sa médiatrice auprès de Madame de Tourvelpour qui il avait aussi joint une Lettre à la mienne. J'ai renvoyé l'une en répondant à l'autre. Je vous fais passer cette dernièreet je crois que vous jugerez comme moi que je ne pouvais ni ne devais rien faire de ce qu'il me demande. Quand je l'aurais voulunotre malheureuse amie n'aurait pas été en état de m'entendre. Son délire est continuel. Mais que direz-vous de ce désespoir de M. de Valmont? D'abord faut-il y croireou veut-il seulement tromper tout le mondeet jusqu'à la fin [C'est parce qu'on n'a rien trouvé dans la suite de cette Correspondance qui pût résoudre ce doutequ'on a pris le parti de supprimer la Lettre de M. de Valmont]? Si pour cette fois il est sincèreil peut bien dire qu'il a lui-même fait son malheur. Je crois qu'il sera peu content de ma réponse: mais j'avoue que tout ce qui me fixe sur cette malheureuse aventure me soulève de plus en plus contre son auteur.

Adieuma chère amie; je retourne à mes tristes soinsqui le deviennent bien davantage encore par le peu d'espoir que j'ai de les voir réussir. Vous connaissez mes sentiments pour vous.

Parisce 5 décembre 17**.


LETTRE CLV

LE VICOMTE DE VALMONT AU CHEVALIER DANCENY

J'ai passé deux fois chez vousmon cher Chevalier: mais depuis que vous avez quitté le rôle d'Amant pour celui d'homme à bonnes fortunesvous êtescomme de raisondevenu introuvable. Votre Valet de chambre m'a assuré cependant que vous rentreriez chez vous ce soir; qu'il avait ordre de vous attendre: mais moiqui suis instruit de vos projetsj'ai très bien compris que vous ne rentreriez que pour un momentpour prendre le costume de la choseet que sur-le-champ vous recommenceriez vos courses victorieuses. A la bonne heureet je ne puis qu'y applaudir; mais peut-êtrepour ce soirallez- vous être tenté de changer leur direction. Vous ne savez encore que la moitié de vos affaires; il faut vous mettre au courant de l'autreet puisvous vous déciderez. Prenez donc le temps de lire ma Lettre. Ce ne sera pas vous distraire de vos plaisirspuisque au contraire elle n'a d'autre objet que de vous donner le choix entre eux.

Si j'avais eu votre confiance entièresi j'avais su par vous la partie de vos secrets que vous m'avez laissée à devinerj'aurais été instruit à temps; et mon zèlemoins gauchene gênerait pas aujourd'hui votre marche. Mais partons du point où nous sommes. Quelque parti que vous preniezvotre pis aller ferait toujours bien le bonheur d'un autre.

Vous avez un rendez-vous pour cette nuitn'est-il pas vrai? avec une femme charmante et que vous adorez? car à votre âgequelle femme n'adore-t-on pasau moins les huit premiers jours! Le lieu de la scène doit encore ajouter à vos plaisirs. Une petite maison délicieuse et qu'on n'a prise que pour vous doit embellir la voluptédes charmes de la libertéet de ceux du mystère. Tout est convenu; on vous attend: et vous brûlez de vous y rendre! voilà ce que nous savons tous deuxquoique vous ne m'en ayez rien dit. Maintenantvoici ce que vous ne savez paset qu'il faut que je vous dise.

Depuis mon retour à Parisje m'occupais des moyens de vous rapprocher de Mademoiselle de Volangesje vous l'avais promis; et encore la dernière fois que je vous en parlaij'eus lieu de juger par vos réponsesje pourrais dire par vos transportsque c'était m'occuper de votre bonheur. Je ne pouvais pas réussir à moi seul dans cette entreprise assez difficile: mais après avoir préparé les moyensj'ai remis le reste au zèle de votre jeune Maîtresse. Elle a trouvédans son amourdes ressources qui avaient manqué à mon expérience: enfin votre malheur veut qu'elle ait réussi. Depuis deux joursm'a-t-elle dit ce soirtous les obstacles sont surmontéset votre bonheur ne dépend plus que de vous.

Depuis deux jours aussielle se flattait de vous apprendre cette nouvelle elle- mêmeet malgré l'absence de sa Mamanvous auriez été reçu; mais vous ne vous êtes seulement pas présenté! et pour vous dire toutsoit caprice ou raisonla petite personne m'a paru un peu fâchée de ce manque d'empressement de votre part. Enfinelle a trouvé le moyen de me faire aussi parvenir jusqu'à elleet m'a fait promettre de vous rendre le plus tôt possible la Lettre que je joins ici. A l'empressement qu'elle y a misje parierais bien qu'il y est question d'un rendez-vous pour ce soir. Quoi qu'il en soitj'ai promis sur l'honneur et sur l'amitié que vous auriez la tendre missive dans la journéeet je ne puis ni ne veux manquer à ma parole.

A présentjeune hommequelle conduite allez-vous tenir? Placé entre la coquetterie et l'amourentre le plaisir et le bonheurquel va être votre choix? Si je parlais au Danceny d'il y a trois moisseulement à celui d'il y a huit joursbien sûr de son cœurje le serais de ses démarches: mais le Danceny d'aujourd'huiarraché par les femmescourant les aventureset devenusuivant l'usageun peu scélératpréférera-t-il une jeune fille bien timidequi n'a pour elle que sa beautéson innocence et son amouraux agréments d'une femme parfaitement usagée !

Pour moimon cher amiil me semble quemême dans vos nouveaux principesque j'avoue bien être aussi un peu les miensles circonstances me décideraient pour la jeune Amante. D'abordc'en est une de pluset puis la nouveautéet encore la crainte de perdre le fruit de vos soins en négligeant de le cueillir; car enfinde ce côtéce serait véritablement l'occasion manquéeet elle ne revient pas toujourssurtout pour une première faiblesse: souventdans ce casil ne faut qu'un moment d'humeurun soupçon jalouxmoins encorepour empêcher le plus beau triomphe. La vertu qui se noie se raccroche quelquefois aux branches; et une fois réchappéeelle se tient sur ses gardeset n'est plus facile à surprendre.

Au contrairede l'autre côtéque risquez-vous? Pas même une rupture; une brouillerie tout au plusoù l'on achète de quelques soins le plaisir d'un raccommodement. Quel autre parti reste-t-il à une femme déjà rendueque celui de l'indulgence? Que gagnerait-elle à la sévérité? la perte de ses plaisirssans profit pour sa gloire.

Sicomme je le supposevous prenez le parti de l'amourqui me paraît aussi celui de la raisonje crois qu'il est de la prudence de ne point vous faire excuser au rendez-vous manqué; laissez-vous attendre tout simplement: si vous risquez de donner une raisonon sera peut-être tenté de la vérifier. Les femmes sont curieuses et obstinées; tout peut se découvrir: je vienscomme vous savezd'en être moi-même un exemple. Mais si vous laissez l'espoircomme il sera soutenu par la vanitéil ne sera perdu que longtemps après l'heure propre aux informations: alors demain vous aurez à choisir l'obstacle insurmontable qui vous aura retenu; vous aurez été malademort s'il le fautou toute autre chose dont vous serez également désespéréet tout se raccommodera.

Au restepour quelque côté que vous vous décidiezje vous prie seulement de m'en instruire; et comme je n'y ai pas d'intérêtje trouverai toujours que vous avez bien fait. Adieumon cher ami.

Ce que j'ajoute encorec'est que je regrette Madame de Tourvel; c'est que je suis au désespoir d'être séparé d'elle; c'est que je paierais de la moitié de ma vie le bonheur de lui consacrer l'autre. Ah! croyez-moion n'est heureux que par l'amour.

Parisce 5 décembre 17**.


LETTRE CLVI

CECILE VOLANGES AU CHEVALIER DANCENY

(JOINTE A LA PRECEDENTE.)

Comment se fait-ilmon cher amique je cesse de vous voirquand je ne cesse pas de le désirer? n'en avez-vous plus autant d'envie que moi? Ah! c'est bien à présent que je suis triste! plus triste que quand nous étions séparés tout à fait. Le chagrin que j'éprouvais par les autresc'est à présent de vous qu'il me vientet cela fait bien plus de mal.

Depuis quelques joursMaman n'est jamais chez ellevous le savez bien; et j'espérais que vous essaieriez de profiter de ce temps de liberté: mais vous ne songez seulement pas à moi; je suis bien malheureuse! Vous me disiez tant que c'était moi qui aimais le moins! je savais bien le contraireet en voilà bien la preuve. Si vous étiez venu pour me voirvous m'auriez vue en effet: car moije ne suis pas comme vous; je ne songe qu'à ce qui peut nous réunir. Vous mériteriez bien que je ne vous dise rien de tout ce que j'ai fait pour çaet qui m'a donné tant de peine: mais je vous aime tropet j'ai tant d'envie de vous voir que je ne peux m'empêcher de vous le dire. Et puisje verrai bien après si vous m'aimez réellement.

J'ai si bien fait que le Portier est dans nos intérêtset qu'il m'a promis que toutes les fois que vous viendriezil vous laisserait toujours entrer comme s'il ne vous voyait pas: et nous pouvons bien nous fier à luicar c'est un bien honnête homme. Il ne s'agit donc plus que d'empêcher qu'on ne vous voie dans la maison; et çac'est bien aiséen n'y venant que le soiret quand il n'y aura plus rien à craindre du tout. Par exempledepuis que Maman sort tous les jourselle se couche tous les soirs à onze heures; ainsi nous aurions bien du temps.

Le Portier m'a dit quequand vous voudriez venir comme çaau lieu de frapper à la portevous n'auriez qu'à frapper à sa fenêtreet qu'il ouvrirait tout de suite; et puisvous trouverez bien le petit escalier; et comme vous ne pourrez pas avoir de la lumièreje laisserai la porte de ma chambre entrouvertece qui vous éclairera toujours un peu. Vous prendrez bien garde de ne pas faire de bruit; surtout en passant auprès de la petite porte de Maman. Pour celle de ma Femme de chambrec'est égalparce qu'elle m'a promis qu'elle ne se réveillerait pas; c'est aussi une bien bonne fille! Et pour vous en allerça sera tout de même. A présentnous verrons si vous viendrez.

Mon Dieupourquoi donc le cœur me bat-il si fort en vous écrivant? Est-ce qu'il doit m'arriver quelque malheur ou si c'est l'espérance de vous voir qui me trouble comme ça? Ce que je sens bienc'est que je ne vous ai jamais tant aiméet que jamais je n'ai tant désiré de vous le dire. Venez doncmon amimon cher ami; que je puisse vous répéter cent fois que je vous aimeque je vous adoreque je n'aimerai jamais que vous.

J'ai trouvé moyen de faire dire à M. de Valmont que j'avais quelque chose à lui dire; et luicomme il est bien bon amiil viendra sûrement demainet je le prierai de vous remettre ma Lettre tout de suite. Ainsi je vous attendrai demain au soiret vous viendrezsans fautesi vous ne voulez pas que votre Cécile soit bien malheureuse.

Adieumon cher ami; je vous embrasse de tout mon cœur.

Parisce 4 décembre 17**au soir.


LETTRE CLVII

LE CHEVALIER DANCENY AU VICOMTE DE VALMONT

Ne doutez pasmon cher Vicomteni de mon cœurni de mes démarches: comment résisterais-je à un désir de ma Cécile? Ah! c'est bien elleelle seule que j'aimeque j'aimerai toujours! son ingénuitésa tendresse ont un charme pour moidont j'ai pu avoir la faiblesse de me laisser distrairemais que rien n'effacera jamais. Engagé dans une autre aventurepour ainsi dire sans m'en être aperçusouvent le souvenir de Cécile est venu me troubler jusque dans les plus doux plaisirs; et peut-être mon cœur ne lui a-t-il jamais rendu d'hommage plus vrai que dans le moment même où je lui étais infidèle. Cependantmon amiménageons sa délicatesse et cachons-lui mes torts; non pour la surprendremais pour ne pas l'affliger. Le bonheur de Cécile est le vœu le plus ardent que je forme; jamais je ne me pardonnerais une faute qui lui aurait coûté une larme.

J'ai méritéje le sensla plaisanterie que vous me faites sur ce que vous appelez mes nouveaux principes; mais vous pouvez m'en croire; ce n'est point par eux que je me conduis dans ce moment; et dès demain je suis décidé à le prouver. J'irai m'accuser à celle même qui a causé mon égarementet qui l'a partagé; je lui dirai: " Lisez dans mon cœur; il a pour vous l'amitié la plus tendre; l'amitié unie au désir ressemble tant à l'amour!... Tous deux nous nous sommes trompés; mais susceptible d'erreurje ne suis point capable de mauvaise foi. " Je connais mon amie; elle est honnête autant qu'indulgente; elle fera plus que me pardonnerelle m'approuvera. Elle-même se reprochait souvent d'avoir trahi l'amitié; souvent sa délicatesse effrayait son amour: plus sage que moielle fortifiera dans mon âme ces craintes utilesque je cherchais témérairement à étouffer dans la sienne. Je lui devrai d'être meilleurcomme à vous d'être plus heureux. Ô mes amispartagez ma reconnaissance. L'idée de vous devoir mon bonheur en augmente le prix.

Adieumon cher Vicomte. L'excès de ma joie ne m'empêche point de songer à vos peineset d'y prendre part. Que ne puis-je vous être utile! Madame de Tourvel reste donc inexorable? On la dit aussi bien malade. Mon Dieuque je vous plains! Puisse-t-elle reprendre à la fois de la santé et de l'indulgenceet faire à jamais votre bonheur! Ce sont les vœux de l'amitié; j'ose espérer qu'ils seront exaucés par l'amour.

Je voudrais causer plus longtemps avec vous; mais l'heure me presseet peut- être Cécile m'attend déjà.

Parisce 5 décembre 17**.


LETTRE CLVIII

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

(A SON REVEIL.)

Eh bienMarquisecomment vous trouvez-vous des plaisirs de la nuit dernière? n'en êtes-vous pas un peu fatiguée? Convenez donc que Danceny est charmant! Il fait des prodigesce garçon-là. Vous n'attendiez pas cela de luin'est-il pas vrai? Allonsje me rends justiceun pareil rival méritait bien que je lui fusse sacrifié. Sérieusementil est plein de bonnes qualités! Mais surtoutque d'amourde constancede délicatesse! Ah! si jamais vous êtes aimée de lui comme l'est sa Cécilevous n'aurez point de rivales à craindre: il vous l'a prouvé cette nuit. Peut-être à force de coquetterieune autre femme pourra vous l'enlever un moment; un jeune homme ne sait guère se refuser à des agaceries provocantes: mais un seul mot de l'objet aimé suffitcomme vous voyezpour dissiper cette illusion; ainsi il ne vous manque plus que d'être cet objet-là pour être parfaitement heureuse.

Sûrement vous ne vous y tromperez pas; vous avez le tact trop sûr pour qu'on puisse le craindre. Cependant l'amitié qui nous unitaussi sincère de ma part que bien reconnue de la vôtrem'a fait désirer pour vous l'épreuve de cette nuit; c'est l'ouvrage de mon zèle; il a réussi: mais point de remerciements; cela n'en vaut pas la peine: rien n'était plus facile.

Au faitque m'en a-t-il coûté? un léger sacrificeet quelque peu d'adresse. J'ai consenti à partager avec le jeune homme les faveurs de sa Maîtresse: mais enfin il y avait bien autant de droit que moi; et je m'en souciais si peu! La Lettre que la jeune personne lui a écritec'est bien moi qui l'ai dictée; mais c'était seulement pour gagner du tempsparce que nous avions à l'employer mieuxcelle que j'y ai jointeoh! ce n'était rienpresque rien; quelques réflexions de l'amitié pour guider le choix du nouvel Amant: mais en honneurelles étaient inutiles; il faut dire la véritéil n'a pas balancé un moment.

Et puisdans sa candeuril doit aller chez vous aujourd'hui vous raconter tout; et sûrement ce récit-là vous fera grand plaisir! il vous dira: Lisez dans mon cour; il me le mande: et vous voyez bien que cela raccommode tout. J'espère qu'en y lisant ce qu'il voudravous y lirez peut-être aussi que les Amants si jeunes ont leurs dangers; et encorequ'il vaut mieux m'avoir pour ami que pour ennemi.

AdieuMarquise; jusqu'à la première occasion.

Parisce 6 décembre 17**.


LETTRE CLIX

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT (BILLET)

Je n'aime pas qu'on ajoute de mauvaises plaisanteries à de mauvais procédés; ce n'est pas plus ma manière que mon goût. Quand j'ai à me plaindre de quelqu'unje ne le persifle pas; je fais mieux je me venge. Quelque content de vous que vous puissiez être en ce momentn'oubliez point que ce ne serait pas la première fois que vous vous seriez applaudi d'avance; et tout seul dans l'espoir d'un triomphe qui vous serait échappé à l'instant même où vous vous en félicitiez. Adieu.

Parisce 6 décembre 17**.


LETTRE CLX

MADAME DE VOLANGES A MADAME DE ROSEMONDE

Je vous écris de la chambre de notre malheureuse amiedont l'état est à peu près toujours le même. Il doit y avoir cet après-midi une consultation de quatre Médecins. Malheureusementc'estcomme vous le savezplus souvent une preuve de danger qu'un moyen de secours.

Il paraît cependant que la tête est un peu revenue la nuit dernière. La Femme de chambre m'a informée ce matin qu'environ vers minuit sa Maîtresse l'a fait appeler; qu'elle a voulu être seule avec elleet qu'elle lui a dicté une assez longue Lettre. Julie a ajouté quetandis qu'elle était occupée à en faire l'enveloppeMadame de Tourvel avait repris le transport: en sorte que cette fillen'a pas su à qui il fallait mettre l'adresse. Je me suis étonnée d'abord que la Lettre elle-même n'ait pas suffi pour le lui apprendre: mais sur ce qu'elle m'a répondu qu'elle craignait de se tromperet que cependant sa Maîtresse lui avait bien recommandé de la faire partir sur-le-champj'ai pris sur moi d'ouvrir le paquet.

J'y ai trouvé l'écrit que je vous envoiequi en effet ne s'adresse à personne pour s'adresser à trop de monde. Je crois cependant que c'est à Mde Valmont que notre malheureuse amie a voulu écrire d'abord; mais qu'elle a cédé sans s'en apercevoir au désordre de ses idées. Quoi qu'il en soitj'ai jugé que cette Lettre ne devait être rendue à personne. Je vous l'envoieparce que vous y verrez mieux que je ne pourrais vous le dire quelles sont les pensées qui occupent la tête de notre malade. Tant qu'elle restera aussi vivement affectéeje n'aurai guère d'espérance. Le corps se rétablit difficilementquand l'esprit est si peu tranquille.

Adieuma chère et digne amie. Je vous félicite d'être éloignée du triste spectacle que j'ai continuellement sous les yeux.

Parisce 6 décembre 17**.


LETTRE CLXI

LA PRESIDENTE DE TOURVEL A ...

(DICTEE PAR ELLE ET ECRITE PAR SA FEMME DE CHAMBRE.)

Etre cruel et malfaisantne te lasseras-tu point de me persécuter? Ne te suffit- il pas de m'avoir tourmentéedégradéeavilieveux-tu me ravir jusqu'à la paix du tombeau? Quoi! dans ce séjour de ténèbres où l'ignominie m'a forcée de m'ensevelirles peines sont-elles sans relâchel'espérance est-elle méconnue? Je n'implore point une grâce que je ne mérite point: pour souffrir sans me plaindreil me suffira que mes souffrances n'excèdent pas mes forces. Mais ne rends pas mes tourments insupportables. En me laissant mes douleursôte-moi le cruel souvenir des biens que j'ai perdus. Quand tu me les as ravisn'en retrace plus à mes yeux la désolante image. J'étais innocente et tranquille: c'est pour t'avoir vu que j'ai perdu le repos; c'est en t'écoutant que je suis devenue criminelle. Auteur de mes fautesquel droit as-tu de les punir?

Où sont les amis qui me chérissaientoù sont-ils? mon infortune les épouvante. Aucun n'ose m'approcher. Je suis oppriméeet ils me laissent sans secours! Je meurset personne ne pleure sur moi. Toute consolation m'est refusée. La pitié s'arrête sur les bords de l'abîme où le criminel se plonge. Les remords le déchirentet ses cris ne sont pas entendus!

Et toique j'ai outragé; toidont l'estime ajoute à mon supplice; toiqui seul enfin aurais le droit de te vengerque fais-tu loin de moi? Viens punir une femme infidèle. Que je souffre enfin des tourments mérités. Déjà je me serais soumise à ta vengeance: mais le courage m'a manqué pour t'apprendre ta honte. Ce n'était point dissimulationc'était respect. Que cette Lettre au moins t'apprenne mon repentir. Le Ciel a pris ta cause: il te venge d'une injure que tu as ignorée. C'est lui qui a lié ma langue et retenu mes paroles; il a craint que tu ne me remisses une faute qu'il voulait punir. Il m'a soustraite à ton indulgence qui aurait blessé sa justice.

Impitoyable dans sa vengeanceil m'a livrée à celui-là même qui m'a perdue. C'est à la fois pour lui et par lui que je souffre. Je veux le fuiren vainil me suit; il est là; il m'obsède sans cesse. Mais qu'il est différent de lui-même! Ses yeux n'expriment plus que la haine et le mépris. Sa bouche ne profère que l'insulte et le reproche. Ses bras ne m'entourent que pour me déchirer. Qui me sauvera de sa barbare fureur?

Mais quoi! c'est lui... Je ne me trompe pas; c'est lui que je revois. Oh! mon aimable ami! reçois-moi dans tes bras; cache-moi dans ton sein: ouic'est toic'est bien toi! Quelle illusion funeste m'avait fait te méconnaître? combien j'ai souffert dans ton absence! Ne nous séparons plusne nous séparons jamais! Laisse-moi respirer. Sens mon cœurcomme il palpite! Oh! ce n'est plus de craintec'est la douce émotion de l'amour. Pourquoi te refuser à mes tendres caresses? Tourne vers moi tes doux regards! Quels sont ces liens que tu cherches à rompre? pour qui prépares-tu cet appareil de mort? qui peut altérer ainsi tes traits? que fais-tu? Laisse-moi: je frémis! Dieu! c'est ce monstre encore! Mes amiesne m'abandonnez pas. Vous qui m'invitiez à le fuiraidez- moi à le combattre; et vous quiplus indulgenteme promettiez de diminuer mes peinesvenez donc auprès de moi. Où êtes-vous toutes deux? S'il ne m'est plus permis de vous revoirrépondez au moins à cette Lettre; que je sache que vous m'aimez encore.

Laisse-moi donccruel! quelle nouvelle fureur t'anime? Crains-tu qu'un sentiment doux ne pénètre jusqu'à mon âme? Tu redoubles mes tourments; tu me forces de te haïr. Oh! que la haine est douloureuse! comme elle corrode le cœur qui la distille! Pourquoi me persécutez-vous? que pouvez-vous encore avoir à me dire? ne m'avez-vous pas mise dans l'impossibilité de vous écoutercomme de vous répondre? N'attendez plus rien de moi. AdieuMonsieur.

Parisce 5 décembre 17**.


LETTRE CLXII

LE CHEVALIER DANCENY AU VICOMTE DE VALMONT

Je suis instruitMonsieurde vos procédés envers moi. Je sais aussi quenon content de m'avoir indignement jouévous ne craignez pas de vous en vanterde vous en applaudir. J'ai vu la preuve de votre trahison écrite de votre main. J'avoue que mon cœur en a été navréet que j'ai ressenti quelque honte d'avoir autant aidé moi-même à l'odieux abus que vous avez fait de mon aveugle confiance; pourtant je ne vous envie pas ce honteux avantage; je suis seulement curieux de savoir si vous les conserverez tous également sur moi. J'en serai instruitsicomme je l'espèrevous voulez bien vous trouver demainentre huit et neuf heures du matinà la porte du bois de VincennesVillage de Saint-Mandé. J'aurai soin d'y faire trouver tout ce qui sera nécessaire pour les éclaircissements qui me restent à prendre avec vous.

Le Chevalier Danceny. Parisce 6 décembre 17**au soir.


LETTRE CLXIII

M. BERTRAND A MADAME DE ROSEMONDE

Madame

C'est avec bien du regret que je remplis le triste devoir de vous annoncer une nouvelle qui va vous causer un si cruel chagrin. Permettez-moi de vous inviter d'abord à cette pieuse résignation que chacun a si souvent admirée en vouset qui peut seule nous faire supporter les maux dont est semée notre misérable vie.

M. votre neveu... Mon Dieu! faut-il que j'afflige tant une si respectable dame! M. votre neveu a eu le malheur de succomber dans un combat singulier qu'il a eu ce matin avec M. le Chevalier Danceny. J'ignore entièrement le sujet de la querelle; mais il paraît par le billet que j'ai trouvé encore dans la poche de M. le Vicomteet que j'ai l'honneur de vous envoyer; il paraîtdis-jequ'il n'était pas l'agresseur. Et il faut que ce soit lui que le Ciel ait permis qui succombât!

J'étais chez M. le Vicomte à l'attendreà l'heure même où on l'a ramené à l'Hôtel. Figurez-vous mon effroien voyant M. votre neveu porté par deux de ses genset tout baigné dans son sang. Il avait deux coups d'épée dans le corpset il était déjà bien faible. M. Danceny était aussi làet même il pleurait. Ah! sans douteil doit pleurer: mais il est bien temps de répandre des larmesquand on a causé un malheur irréparable!

Pour moije ne me possédais pas; et malgré le peu que je suisje ne lui en disais pas moins ma façon de penser. Mais c'est là que M. le Vicomte s'est montré véritablement grand. Il m'a ordonné de me taire; et celui-là même qui était son meurtrieril lui a pris la mainl'a appelé son amil'a embrassé devant nous touset nous a dit; " Je vous ordonne d'avoir pour Monsieur tous les égards qu'on doit à un brave et galant homme. " Il lui a de plus fait remettredevant moides papiers fort volumineuxque je ne connais pasmais auxquels je sais bien qu'il attachait beaucoup d'importance. Ensuite il a voulu qu'on les laissât seuls ensemble pendant un moment. Cependant j'avais envoyé chercher tout de suite tous les secourstant spirituels que temporels: maishélas! le mal était sans remède. Moins d'une demi-heure aprèsM. le Vicomte était sans connaissance. Il n'a pu recevoir que l'Extrême-Onction; et la cérémonie était à peine achevée qu'il a rendu son dernier soupir.

Bon Dieu! quand j'ai reçu dans mes bras à sa naissance ce précieux appui d'une maison si illustreaurais-je pu prévoir que ce serait dans mes bras qu'il expireraitet que j'aurais à pleurer sa mort? Une mort si précoce et si malheureuse! Mes larmes coulent malgré moi; je vous demande pardonMadamed'oser ainsi mêler mes douleurs aux vôtres: mais dans tous les étatson a un cœur et de la sensibilité; et je serais bien ingratsi je ne pleurais pas toute ma vie un Seigneur qui avait tant de bontés pour moiet qui m'honorait de tant de confiance.

Demainaprès l'enlèvement du corpsje ferai mettre les scellés partoutet vous pouvez vous en reposer entièrement sur mes soins. Vous n'ignorez pasMadameque ce malheureux événement finit la substitutionet rend vos dispositions entièrement libres. Si je puis vous être de quelque utilitéje vous prie de vouloir bien me faire passer vos ordres: je mettrai tout mon zèle à les exécuter ponctuellement.

Je suis avec le plus profond respectMadamevotre très humbleetc.

Bertrand.

Parisce 7 décembre l7**.


LETTRE CLXIV

MADAME DE ROSEMONDE A M. BERTRAND

Je reçois votre lettre à l'instant mêmemon cher Bertrandet j'apprends par elle l'affreux événement dont mon neveu a été la malheureuse victime. Ouisans doute j'aurai des ordres à vous donner; et ce n'est que pour eux que je peux m'occuper d'autre chose que de ma mortelle affliction.

Le billet de M. Dancenyque vous m'avez envoyéest une preuve bien convaincante que c'est lui qui a provoqué le duelet mon intention est que vous en rendiez plainte sur-le-champet en mon nom. En pardonnant à son ennemià son meurtriermon neveu a pu satisfaire à sa générosité naturelle; mais moije dois venger à la fois sa mortl'humanité et la religion. On ne saurait trop exciter la sévérité des Lois contre ce reste de barbariequi infecte encore nos mœurs; et je ne crois pas que ce puisse être dans ce cas que le pardon des injures nous soit prescrit. J'attends donc que vous suiviez cette affaire avec tout le zèle et toute l'activité dont je vous connais capableet que vous devez à la mémoire de mon neveu.

Vous aurez soinavant toutde voir M. le Président de *** de ma partet d'en conférer avec lui. Je ne lui écris paspressée que je suis de me livrer tout entière à ma douleur. Vous lui ferez mes excuses et lui communiquerez cette Lettre.

Adieumon cher Bertrand; je vous loue et vous remercie de vos bons sentimentset suis pour la vie toute à vous.

Du Château de ...ce 8 décembre 17**.


LETTRE CLXV

MADAME DE VOLANGES A MADAME DE ROSEMONDE

Je vous sais déjà instruitema chère et digne amiede la perte que vous venez de faire; je connaissais votre tendresse pour M. de Valmontet je partage bien sincèrement l'affliction que vous devez ressentir. Je suis vraiment peinée d'avoir à ajouter de nouveaux regrets à ceux que vous éprouvez déjà: mais hélas! il ne vous reste non plus que des larmes à donner à notre malheureuse amie. Nous l'avons perduehierà onze heures du soir. Par une fatalité attachée à son sortet qui semblait se jouer de toute prudence humainece court intervalle qu'elle a survécu à M. de Valmont lui a suffi pour en apprendre la mort; etcomme elle a dît elle-mêmepour n'avoir pu succomber sous le poids de ses malheurs qu'après que la mesure en a été comblée.

En effetvous avez su que depuis plus de deux jours elle était absolument sans connaissance; et encore hier matinquand son Médecin arriva que nous approchâmes de son litelle ne nous reconnut ni l'un ni l'autreet nous ne pûmes en obtenir ni une paroleni le moindre signe. Hé bien! à peine étions- nous revenus à la cheminéeet pendant que le Médecin m'apprenait le triste événement de la mort de M. de Valmontcette femme infortunée a retrouvé toute sa têtesoit que la nature seule ait produit cette révolutionsoit qu'elle ait été causée par ces mots répétés de M. de Valmont et de mort qui ont pu rappeler à la malade les seules idées dont elle s'occupait depuis longtemps.

Quoi qu'il en soitelle ouvrit précipitamment les rideaux de son lit en s'écriant: " Quoi! que dites vous? M. de Valmont est mort? " J'espérais lui faire croire qu'elle s'était trompéeet je l'assurai d'abord qu'elle avait mal entendu: mais loin de se laisser persuader ainsielle exigea du Médecin qu'il recommençât ce cruel récit; et sur ce que je voulus essayer encore de la dissuaderelle m'appela et me dit à voix basse: " Pourquoi vouloir me tromper? n'était-il pas déjà mort pour moi! " Il a donc fallu céder.

Notre malheureuse amie a écouté d'abord d'un air assez tranquillemais bientôt aprèselle a interrompu le réciten disant: " Assezj'en ai assez. " Elle a demandé sur-le-champ qu'on fermât ses rideaux et lorsque le Médecin a voulu s'occuper ensuite des soins de son étatelle n'a jamais voulu souffrir qu'il approchât d'elle.

Dès qu'il a été sortielle a pareillement renvoyé sa garde et sa Femme de chambre; et quand nous avons été seuleselle m'a priée de l'aider à se mettre à genoux sur son litet de l'y soutenir. Làelle est restée quelque temps en silenceet sans autre expression que celle de ses larmes qui coulaient abondamment. Enfinjoignant ses mains et les élevant vers le Ciel: " Dieu tout-puissant "a-t-elle dit d'une voix faiblemais fervente je me soumets à ta justice: mais pardonne à Valmont. Que mes malheurs, que je reconnais avoir mérités, ne lui soient pas un sujet de reproche, et je bénirai ta miséricorde! Je me suis permisma chère et digne amied'entrer dans ces détails sur un sujet que je sens bien devoir renouveler et aggraver vos douleursparce que je ne doute pas que cette prière de Madame de Tourvel ne porte cependant une grande consolation dans votre âme.

Après que notre amie eut proféré ce peu de motselle se laissa retomber dans mes bras; et elle était à peine replacée dans son litqu'il lui prit une faiblesse qui fut longuemais qui céda pourtant aux secours ordinaires. Aussitôt qu'elle eut repris connaissanceelle me demanda d'envoyer chercher le Père Anselmeet elle ajouta: " C'est à présent le seul médecin dont j'aie besoin; je sens que mes maux vont bientôt finir. " Elle se plaignait de beaucoup d'oppressionet elle parlait difficilement.

Peu de temps aprèselle me fit remettrepar sa Femme de chambreune cassette que je vous envoiequ'elle me dit contenir des papiers à elle; et qu'elle me chargea de vous faire passer aussitôt après sa mort [Cette cassette contenait toutes les Lettres relatives à son aventure avec M. de Valmont]. Ensuite elle me parla de vouset de votre amitié pour elleautant que sa situation le lui permettaitet avec beaucoup d'attendrissement.

Le Père Anselme arriva vers les quatre heureset resta près d'une heure seul avec elle. Quand nous rentrâmesla figure de la malade était calme et sereine; mais il était facile de voir que le Père Anselme avait beaucoup pleuré. Il resta pour assister aux dernières cérémonies de l'Église. Ce spectacletoujours si imposant et si douloureuxle devenait encore plus par le contraste que formait la tranquille résignation de la maladeavec la douleur profonde de son vénérable Confesseur qui fondait en larmes à côté d'elle. L'attendrissement devint général; et celle que tout le monde pleurait fut la seule qui ne se pleura point.

Le reste de la journée se passa dans les prières usitéesqui ne furent interrompues que par les fréquentes faiblesses de la malade. Enfinvers les onze heures du soirelle me parut plus oppressée et plus souffrante. J'avançai ma main pour chercher son bras; elle eut encore la force de la prendreet la posa sur son cœur. Je n'en sentis plus le battement; et en effetnotre malheureuse amie expira dans le moment même.

Vous rappelez-vousma chère amiequ'à votre dernier voyage iciil y a moins d'un ancausant ensemble de quelques personnes dont le bonheur nous paraissait plus ou moins assurénous nous arrêtâmes avec complaisance sur le sort de cette même femmedont aujourd'hui nous pleurons à la fois les malheurs et la mort? Tant de vertusde qualités louables et d'agréments; un caractère si doux et si facile; un mari qu'elle aimaitet dont elle était adorée; une société où elle se plaisaitet dont elle faisait les délices; de la figurede la jeunessede la fortune; tant d'avantages réunis ont donc été perdus par une seule imprudence! Ô Providence! sans doute il faut adorer tes décrets; mais combien ils sont incompréhensibles! Je m'arrêteje crains d'augmenter votre tristesseen me livrant à la mienne.

Je vous quitte et vais passer chez ma fillequi est un peu indisposée. En apprenant de moice matincette mort si prompte de deux personnes de sa connaissanceelle s'est trouvée malet je l'ai fait mettre au lit. J'espère cependant que cette légère incommodité n'aura pas de suite. A cet âge-làon n'a pas encore l'habitude des chagrinset leur impression en devient plus vive et plus forte. Cette sensibilité si active estsans douteune qualité louable; mais combien tout ce qu'on voit chaque jour nous apprend à la craindre! Adieuma chère et digne amie.

Parisce 9 décembre 17**.


LETTRE CLXVI

M. BERTRAND A MADAME DE ROSEMONDE

Madame

En conséquence des ordres que vous m'avez fait l'honneur de m'adresserj'ai eu celui de voir M. le Président de ***et je lui ai communiqué votre Lettreen le prévenant quesuivant vos désirsje ne ferais rien que par ses conseils. Ce respectable Magistrat m'a chargé de vous observer que la plainte que vous êtes dans l'intention de rendre contre M. le Chevalier Danceny compromettrait également la mémoire de M. votre neveuet que son honneur se trouverait nécessairement entaché par l'arrêt de la Cource qui serait sans doute un grand malheur. Son avis est donc qu'il faut bien se garder de faire aucune démarche; et que s'il y en avait à fairece serait au contraire pour tâcher de prévenir que le Ministère public ne prît connaissance de cette malheureuse aventurequi n'a déjà que trop éclaté.

Ces observations m'ont paru pleines de sagesseet je prends le parti d'attendre de nouveaux ordres de votre part.

Permettez-moi de vous prierMadamede vouloir bienen me les faisant passery joindre un mot sur l'état de votre santé pour laquelle je redoute extrêmement le triste effet de tant de chagrins. J'espère que vous pardonnerez cette liberté à mon attachement et à mon zèle.

Je suis avec respectMadamevotreetc.

Parisce 10 décembre 17**.


LETTRE CLXVII

ANONYME A M. LE CHEVALIER DANCENY

Monsieur

J'ai l'honneur de vous prévenir que ce matinau parquet de la Couril a été question parmi MM. les Gens du Roi de l'affaire que vous avez eue ces jours derniers avec M. le Vicomte de Valmontet qu'il est à craindre que le Ministère public n'en rende plainte. J'ai cru que cet avertissement pourrait vous être utilesoit pour que vous fassiez agir vos protectionspour arrêter ces suites fâcheuses; soitau cas que vous n'y puissiez parvenir pour vous mettre dans le cas de prendre vos sûretés personnelles.

Si même vous me permettez un conseilje crois que vous feriez bienpendant quelque tempsde vous montrer moins que vous ne l'avez fait depuis quelques jours. Quoique ordinairement on ait de l'indulgence pour ces sortes d'affaireson doit néanmoins toujours ce respect à la Loi.

Cette précaution devient d'autant plus nécessairequ'il m'est revenu qu'une madame de Rosemondequ'on m'a dite tante de M. de Valmontvoulait rendre plainte contre vous; et qu'alors la Partie publique ne pourrait pas se refuser à sa réquisition. Il serait peut-être à propos que vous pussiez faire parler à cette Dame.

Des raisons particulières m'empêchent de signer cette Lettre. Mais je compte quepour ne pas savoir de qui elle vous vientvous n'en rendrez pas moins justice au sentiment qui l'a dictée.

J'ai l'honneur d'êtreetc.

Parisce 10 décembre 17**.


LETTRE CLXVIII

MADAME DE VOLANGES A MADAME DE ROSEMONDE

Il se répand icima chère et digne amiesur le compte de Madame de Merteuildes bruits bien étonnants et bien fâcheux. Assurémentje suis loin d'y croireet je parierais bien que ce n'est qu'une affreuse calomnie: mais je sais trop combien les méchancetésmême les moins vraisemblablesprennent aisément consistance; et combien l'impression qu'elles laissent s'efface difficilementpour ne pas être très alarmée de celles-citoutes faciles que je les crois à détruire. Je désireraissurtoutqu'elles pussent être arrêtées de bonne heureet avant d'être plus répandues. Mais je n'ai su qu'hierfort tardces horreurs qu'on commence seulement à débiter; et quand j'ai envoyé ce matin chez Madame de Merteuilelle venait de partir pour la campagne où elle doit passer deux jours. On n'a pas pu me dire chez qui elle était allée. Sa seconde Femmeque j'ai fait venir me parlerm'a dit que sa Maîtresse lui avait seulement donné ordre de l'attendre Jeudi prochain; et aucun des Gens qu'elle a laissés ici n'en sait davantage. Moi-mêmeje ne présume pas où elle peut être; je ne me rappelle personne de sa connaissance qui reste aussi tard à la campagne.

Quoi qu'il en soitvous pourrezà ce que j'espèreme procurerd'ici à son retourdes éclaircissements qui peuvent lui être utilescar on fonde ces odieuses histoires sur des circonstances de la mort de M. de Valmontdont apparemment vous aurez été instruite si elles sont vraiesou dont au moins il vous sera facile de vous faire informerce que je vous demande en grâce. Voici ce qu'on publieoupour mieux direce qu'on murmure encoremais qui ne tardera sûrement pas à éclater davantage.

On dit donc que la querelle survenue entre M. de Valmont et le Chevalier Danceny est l'ouvrage de Madame de Merteuilqui les trompait également tous deux; quecomme il arrive presque toujoursles deux rivaux ont commencé par se battreet ne sont venus qu'après aux éclaircissements; que ceux-ci ont produit une réconciliation sincère; et quepour achever de faire connaître Madame de Merteuil au Chevalier Dancenyet aussi pour se justifier entièrementM. de Valmont a joint à ses discours une foule de Lettresformant une correspondance régulière qu'il entretenait avec elleet où celle-ci raconte sur elle-mêmeet dans le style le plus libreles anecdotes les plus scandaleuses.

On ajoute que Dancenydans sa première indignationa livré ces Lettres à qui a voulu les voiret qu'à présentelles courent Paris. On en cite particulièrement deux [Lettres LXXXI et LXXXV de ce Recueil]: l'une où elle fait l'histoire entière de sa vie et de ses principeset qu'on dit le comble de l'horreur; l'autre qui justifie entièrement M. de Prévandont vous vous rappelez l'histoirepar la preuve qui s'y trouve qu'il n'a fait au contraire que céder aux avances les plus marquées de Madame de Merteuil et que le rendez-vous était convenu avec elle.

J'ai heureusement les plus fortes raisons de croire que ces imputations sont aussi fausses qu'odieuses. D'abordnous savons toutes deux que M. de Valmont n'était sûrement pas occupé de Madame de Merteuilet j'ai tout lieu de croire que Danceny ne s'en occupait pas davantage; ainsiil me paraît démontré qu'elle n'a pu êtreni le sujetni l'auteur de la querelle. Je ne comprends pas non plus quel intérêt aurait eu Madame de Merteuilque l'on suppose d'accord avec M. de Prévanà faire une scène qui ne pouvait jamais être que désagréable par son éclatet qui pouvait devenir très dangereuse pour ellepuisqu'elle se faisait par là un ennemi irréconciliabled'un homme qui se trouvait maître d'une partie de son secretet qui avait alors beaucoup de partisans. Cependantil est à remarquer quedepuis cette aventureil ne s'est pas élevé une seule voix en faveur de Prévanet quemême de sa partil n'y a eu aucune réclamation.

Ces réflexions me porteraient à le soupçonner l'auteur des bruits qui courent aujourd'huiet à regarder ces noirceurs comme l'ouvrage de la haine et de la vengeance d'un homme quise voyant perduespère par ce moyen répandre au moins des douteset causer peut-être une diversion utile. Mais de quelque part que viennent ces méchancetésle plus pressé est de les détruire. Elles tomberaient d'elles-mêmess'il se trouvaitcomme il est vraisemblableque MM. de Valmont et Danceny ne se fussent point parlé depuis leur malheureuse affaireet qu'il n'y eût pas eu de papiers remis.

Dans mon impatience de vérifier ces faitsj'ai envoyé ce matin chez M. Danceny; il n'est pas non plus à Paris. Ses Gens ont dit à mon Valet de chambre qu'il était parti cette nuitsur un avis qu'il avait reçu hieret que le lieu de son séjour était un secret. Apparemment il craint les suites de son affaire. Ce n'est donc que par vousma chère et digne amieque je puis avoir les détails qui m'intéressentet qui peuvent devenir si nécessaires à Madame de Merteuil. Je vous renouvelle ma prière de me les faire parvenir le plus tôt possible.

P.S. : L'indisposition de ma fille n'a eu aucune suite; elle vous présente son respect.

Parisce 11 décembre 17**.


LETTRE CLXIX

LE CHEVALIER DANCENY A MADAME DE ROSEMONDE

Madame

Peut-être trouverez-vous la démarche que je fais aujourd'huibien étrange: mais je vous en supplieécoutez-moi avant de me jugeret ne voyez ni audace ni téméritéoù il n'y a que respect et confiance. Je ne me dissimule pas les torts que j'ai vis-à-vis de vous; et je ne me les pardonnerais de ma viesi je pouvais penser un moment qu'il m'eût été possible d'éviter de les avoir. Soyez même bien persuadéeMadameque pour me trouver exempt de reprochesje ne le suis pas de regrets; et je peux ajouter encore avec sincérité que ceux que je vous cause entrent pour beaucoup dans ceux que je ressens. Pour croire à ces sentiments dont j'ose vous assureril doit vous suffire de vous rendre justiceet de savoir quesans avoir l'honneur d'être connu de vousj'ai pourtant celui de vous connaître.

Cependantquand je gémis de la fatalité qui a causé à la fois vos chagrins et mes malheurson veut me faire craindre quetout entière à votre vengeancevous ne cherchiez les moyens de la satisfairejusque dans la sévérité des lois.

Permettez-moi d'abord de vous observer à ce sujetqu'ici votre douleur vous abusepuisque mon intérêt sur ce point est essentiellement lié à celui de M. de Valmontet qu'il se trouverait enveloppé lui-même dans la condamnation que vous auriez provoquée contre moi. Je croirais doncMadamepouvoir au contraire compter plutôt de votre part sur des secours que sur des obstaclesdans les soins que je pourrais être obligé de prendre pour que ce malheureux événement restât enseveli dans le silence.

Mais cette ressource de complicitéqui convient également au coupable et à l'innocentne peut suffire à ma délicatesse: en désirant de vous écarter comme partieje vous réclame comme mon Juge. L'estime des personnes qu'on respecte est trop précieuse pour que je me laisse ravir la vôtre sans la défendreet je crois en avoir les moyens.

En effetsi vous convenez que la vengeance est permisedisons mieuxqu'on se la doitquand on a été trahi dans son amourdans son amitiéet surtoutdans sa confiance; si vous en convenezmes torts vont disparaître à vos yeux. N'en croyez pas mes discours mais lisezsi vous en avez le couragela correspondance que je dépose entre vos mains [C'est de cette correspondancede celle remise pareillement à la mort de Madame de Tourvelet des Lettres confiées aussi à Madame de Rosemonde par Madame de Volanges qu'on a formé le présent Recueildont les originaux subsistent entre les mains des héritiers de Madame de Rosemonde.]. La quantité de Lettres qui s'y trouvent en original paraît rendre authentiques celles dont il n'existe que des copies. Au restej'ai reçu ces papierstels que j'ai l'honneur de vous les adresserde M. de Valmont lui-même. Je n'y ai rien ajoutéet je n'en ai distrait que deux Lettres que je me suis permis de publier.

L'une était nécessaire à la vengeance commune de M. de Valmont et de moià laquelle nous avions droit tous deuxet dont il m'avait expressément chargé. J'ai cru de plus que c'était rendre service à la société que de démasquer une femme aussi réellement dangereuse que l'est Madame de Merteuilet quicomme vous pourrez le voirest la seulela véritable cause de tout ce qui s'est passé entre M. de Valmont et moi.

Un sentiment de justice m'a porté aussi à publier la seconde pour la justification de M. de Prévanque je connais à peinemais qui n'avait aucunement mérité le traitement rigoureux qu'il vient d'éprouverni la sévérité des jugements du publicplus redoutable encoreet sous laquelle il gémit depuis ce tempssans avoir rien pour s'en défendre.

Vous ne trouverez donc que la copie de ces deux Lettresdont je me dois de garder les originaux. Pour tout le resteje ne crois pas pouvoir remettre en de plus sûres mains un dépôt qu'il m'importe peut-être qui ne soit pas détruitmais dont je rougirais d'abuser. Je croisMadameen vous confiant ces papiersservir aussi bien les personnes qu'ils intéressentqu'en les leur remettant à elles-mêmes; et je leur sauve l'embarras de les recevoir de moiet de me savoir instruit d'aventuresque sans doute elles désirent que tout le monde ignore.

Je crois devoir vous prévenir à ce sujet que cette correspondance ci-jointe n'est qu'une partie d'une collection bien plus volumineusedont M. de Valmont l'a tirée en ma présenceet que vous devez retrouver à la levée des scelléssous le titreque j'ai vude Compte ouvert entre la Marquise de Merteuil et le Vicomte de Valmont . Vous prendrezsur cet objetle parti que vous suggérera votre prudence.

Je suis avec respectMadameetc.

P.S. : Quelques avis que j'ai reçuset les conseils de mes amis m'ont décidé à m'absenter de Paris pour quelque temps: mais le lieu de ma retraitetenu secret pour tout le mondene le sera pas pour vous. Si vous m'honorez d'une réponseje vous prie de l'adresser à la Commanderie de ...par P ...et sous le couvert de M. le Commandeur de ***. C'est de chez lui que j'ai l'honneur de vous écrire.

Parisce 12 décembre 17**.


LETTRE CLXX

MADAME DE VOLANGES A MADAME DE ROSEMONDE

Je marchema chère amiede surprise en surpriseet de chagrin en chagrin. Il faut être mèrepour avoir l'idée de ce que j'ai souffert hier toute la matinée; et si mes plus cruelles inquiétudes ont été calmées depuisil me reste encore une vive afflictionet dont je ne prévois pas la fin.

Hiervers dix heures du matinétonnée de ne pas avoir encore vu ma fillej'envoyai ma Femme de chambre pour savoir ce qui pouvait occasionner ce retard. Elle revint le moment d'après fort effrayéeet m'effraya bien davantageen m'annonçant que ma fille n'était pas dans son appartement; et que depuis le matin sa Femme de chambre ne l'y avait pas trouvée. Jugez de ma situation! Je fis venir tous mes Genset surtout mon Portier: tous me jurèrent ne rien savoir et ne pouvoir rien m'apprendre sur cet événement. Je passai aussitôt dans la chambre de ma fille. Le désordre qui y régnait m'apprit bien qu'apparemment elle n'était sortie que le matin: mais je n'y trouvai d'ailleurs aucun éclaircissement. Je visitai ses armoiresson secrétaire; je trouvai tout à sa place et toutes ses hardesà la réserve de la robe avec laquelle elle était sortie. Elle n'avait seulement pas pris le peu d'argent qu'elle avait chez elle.

Comme elle n'avait appris qu'hier tout ce qu'on dit de Madame de Merteuilqu'elle lui est fort attachéeet au point même qu'elle n'avait fait que pleurer toute la soirée; comme je me rappelais aussi qu'elle ne savait pas que Madame de Merteuil était à la campagnema première idée fut qu'elle avait voulu voir son amieet qu'elle avait fait l'étourderie d'y aller seule. Mais le temps qui s'écoulait sans qu'elle revînt me rendit toutes mes inquiétudes. Chaque moment augmentait ma peineet tout en brûlant de m'instruireje n'osais pourtant prendre aucune informationdans la crainte de donner de l'éclat à une démarcheque peut-être je voudrais après pouvoir cacher à tout le monde. Nonde ma vie je n'ai tant souffert!

Enfince ne fut qu'à deux heures passées que je reçus à la fois une Lettre de ma filleet une de la Supérieure du Couvent de ... La Lettre de ma fille disait seulement qu'elle avait craint que je ne m'opposasse à la vocation qu'elle avait de se faire Religieuseet qu'elle n'avait pas osé m'en parler: le reste n'était que des excuses sur ce qu'elle avait prissans ma permissionce partique je ne désapprouverais sûrement pasajoutait-ellesi je connaissais ses motifsque pourtant elle me priait de ne pas lui demander.

La Supérieure me mandait qu'ayant vu arriver une jeune personne seuleelle avait d'abord refusé de la recevoir; mais que l'ayant interrogéeet ayant appris qui elle étaitelle avait cru me rendre serviceen commençant par donner asile à ma fillepour ne pas l'exposer à de nouvelles coursesauxquelles elle paraissait déterminée. La Supérieureen m'offrant comme de raison de me remettre ma fillesi je la redemandaism'invitesuivant son étatà ne pas m'opposer à une vocation qu'elle appelle si décidée elle me disait encore n'avoir pas pu m'informer plus tôt de cet événementpar la peine qu'elle avait eue à me faire écrire par ma filledont le projet était que tout le monde ignorât où elle s'était retirée. C'est une cruelle chose que la déraison des enfants!

J'ai été sur-le-champ à ce Couvent; et après avoir vu la Supérieureje lui ai demandé de voir ma fille; celle-ci n'est venue qu'avec peineet bien tremblante. Je lui ai parlé devant les Religieuses et je lui ai parlé seule; tout ce que j'en ai pu tirer au milieu de beaucoup de larmes est qu'elle ne pouvait être heureuse qu'au Couvent; j'ai pris le parti de lui permettre d'y restermais sans être encore au rang des Postulantescomme elle le demandait. Je crains que la mort de Madame de Tourvel et celle de M. de Valmont n'aient trop affecté cette jeune tête. Quelque respect que j'aie pour la vocation religieuseje ne verrais pas sans peineet même sans craintema fille embrasser cet état. Il me semble que nous avons déjà assez de devoirs à remplir sans nous en créer de nouveaux; et encoreque ce n'est guère à cet âge que nous savons ce qui nous convient.

Ce qui redouble mon embarrasc'est le retour très prochain de M. de Gercourt; faudra-t-il rompre ce mariage si avantageux? Comment donc faire le bonheur de ses enfantss'il ne suffit pas d'en avoir le désir et d'y donner tous ses soins? Vous m'obligerez beaucoup de me dire ce que vous feriez à ma place; je ne peux m'arrêter à aucun parti; je ne trouve rien de si effrayant que d'avoir à décider du sort des autreset je crains également de mettre dans cette occasion-ci la sévérité d'un juge ou la faiblesse d'une mère.

Je me reproche sans cesse d'augmenter vos chagrinsen vous parlant des miens; mais je connais votre cœur: la consolation que vous pourriez donner aux autres deviendrait pour vous la plus grande que vous pussiez recevoir.

Adieuma chère et digne amie: j'attends vos deux réponses avec bien de l'impatience.

Parisce 13 décembre 17**.


LETTRE CLXXI

MADAME DE ROSEMONDE AU CHEVALIER DANCENY

Après ce que vous m'avez fait connaîtreMonsieuril ne reste qu'à pleurer et qu'à se taire. On regrette de vivre encorequand on apprend de pareilles horreurs; on rougit d'être femmequand on en voit une capable de semblables excès.

Je me prêterai volontiersMonsieurpour ce qui me concerneà laisser dans le silence et l'oubli tout ce qui pourrait avoir trait et donner suite à ces tristes événements. Je souhaite même qu'ils ne vous causent jamais d'autres chagrins que ceux inséparables du malheureux avantage que vous avez remporté sur mon neveu. Malgré ses tortsque je suis forcée de reconnaîtreje sens que je ne me consolerai jamais de sa perte: mais mon éternelle affliction sera la seule vengeance que je me permettrai de tirer de vous; c'est à votre cœur à en apprécier l'étendue.

Si vous permettez à mon âge une réflexion qu'on ne fait guère au vôtrec'est quesi on était éclairé sur son véritable bonheuron ne le chercherait jamais hors des bornes prescrites par les Lois et la Religion.

Vous pouvez être sûr que je garderai fidèlement et volontiers le dépôt que vous m'avez confié; mais je vous demande de m'autoriser à ne le remettre à personnepas même à vousMonsieurà moins qu'il ne devienne nécessaire à votre justification. J'ose croire que vous ne vous refuserez pas à cette prière et que vous n'êtes plus à sentir qu'on gémit souvent de s'être livré même à la plus juste vengeance.

Je ne m'arrête pas dans mes demandespersuadée que je suis de votre générosité et de votre délicatesse; il serait bien digne de toutes deux de remettre aussi entre mes mains les Lettres de Mademoiselle de Volangesqu'apparemment vous avez conservéeset qui sans doute ne vous intéressent plus. Je sais que cette jeune personne a de grands torts avec vous: mais je ne pense pas que vous songiez à l'en punir; et ne fût-ce que par respect pour vous-mêmevous n'avilirez pas l'objet que vous avez tant aimé. Je n'ai donc pas besoin d'ajouter que les égards que la fille ne mérite pas sont au moins bien dus à la mèreà cette femme respectablevis-à-vis de qui vous n'êtes pas sans avoir beaucoup à réparer: car enfinquelque illusion qu'on cherche à se faire par une prétendue délicatesse de sentimentscelui qui le premier tente de séduire un cœur encore honnête et simple se rend par là même le premier fauteur de sa corruptionet doit être à jamais comptable des excès et des égarements qui la suivent.

Ne vous étonnez pasMonsieurde tant de sévérité de ma part; elle est la plus grande preuve que je puisse vous donner de ma parfaite estime. Vous y acquerrez de nouveaux droits encoreen vous prêtantcomme je le désireà la sûreté d'un secretdont la publicité vous ferait tort à vous-mêmeet porterait la mort dans un cœur maternelque déjà vous avez blessé. EnfinMonsieurje désire de rendre ce service à mon amie; et si je pouvais craindre que vous me refusassiez cette consolationje vous demanderais de songer auparavant que c'est la seule que vous m'ayez laissée.

J'ai l'honneur d'êtreetc.

Du Château de ...ce 15 décembre 17**.


LETTRE CLXXII

MADAME DE ROSEMONDE A MADAME DE VOLANGES

Si j'avais été obligéema chère amiede faire venir et d'attendre de Paris les éclaircissements que vous me demandez concernant Madame de Merteuilil ne me serait pas possible de vous les donner encore; et sans douteje n'en aurais reçu que de vagues et d'incertains: mais il m'en est venu que je n'attendais pasque je n'avais pas lieu d'attendre; et ceux-là n'ont que trop de certitude. Ô mon amiecombien cette femme vous a trompée!

Je répugne à entrer dans aucun détail sur cet amas d'horreurs; mais quelque chose qu'on en débiteassurez-vous qu'on est encore au-dessous de la vérité. J'espèrema chère amieque vous me connaissez assez pour me croire sur ma paroleet que vous n'exigerez de moi aucune preuve. Qu'il vous suffise de savoir qu'il en existe une fouleque j'ai dans ce moment même entre les mains.

Ce n'est pas sans une peine extrême que je vous fais la même prière de ne pas m'obliger à motiver le conseil que vous me demandezrelativement à Mademoiselle de Volanges. Je vous invite à ne pas vous opposer à la vocation qu'elle montre. Sûrement nulle raison ne peut autoriser à forcer de prendre cet étatquand le sujet n'y est pas appelé; mais quelquefois c'est un grand bonheur qu'il le soit; et vous voyez que votre fille elle-même vous dit que vous ne la désapprouveriez passi vous connaissiez ses motifs. Celui qui nous inspire nos sentiments sait mieux que notre vaine sagesse ce qui convient à chacun; et souventce qui paraît un acte de sa sévérité en est au contraire un de sa clémence.

Enfinmon avisque je sens bien qui vous affligeraet que par là même vous devez croire que je ne vous donne pas sans y avoir beaucoup réfléchiest que vous laissiez Mademoiselle de Volanges au Couventpuisque ce parti est de son choix; que vous encouragiezplutôt que de contrarierle projet qu'elle paraît avoir formé; et que dans l'attente de son exécutionvous n'hésitiez pas à rompre le mariage que vous aviez arrêté.

Après avoir rempli ces pénibles devoirs de l'amitiéet dans l'impuissance où je suis d'y joindre aucune consolationla grâce qui me reste à vous demanderma chère amieest de ne plus m'interroger sur rien qui ait rapport à ces tristes événements: laissons-les dans l'oubli qui leur convient; et sans chercher d'inutiles et d'affligeantes lumièressoumettons-nous aux décrets de la Providenceet croyons à la sagesse de ses vueslors même qu'elle ne nous permet pas de les comprendre. Adieuma chère amie.

Du Château de ...ce 15 décembre 17**.


LETTRE CLXXIII

MADAME DE VOLANGES A MADAME DE ROSEMONDE

Oh! mon amie! de quel voile effrayant vous enveloppez le sort de ma fille! et vous paraissez craindre que je ne tente de le soulever! Que me cache-t-il donc qui puisse affliger davantage le cœur d'une mèreque les affreux soupçons auxquels vous me livrez? Plus je connais votre amitiévotre indulgenceet plus mes tourments redoublent: vingt foisdepuis hierj'ai voulu sortir de ces cruelles incertitudeset vous demander de m'instruire sans ménagement et sans détour; et chaque fois j'ai frémi de crainteen songeant à la prière que vous me faites de ne pas vous interroger. Enfinje m'arrête à un parti qui me laisse encore quelque espoir; et j'attends de votre amitié que vous ne vous refuserez pas à ce que je désire: c'est de me répondre si j'ai à peu près compris ce que vous pouviez avoir à me dire; de ne pas craindre de m'apprendre tout ce que l'indulgence maternelle peut couvriret qui n'est pas impossible à réparer. Si mes malheurs excèdent cette mesurealors je consens à vous laisser en effet ne vous expliquer que par votre silence: voici donc ce que j'ai su déjàet jusqu'où mes craintes peuvent s'étendre.

Ma fille a montré avoir quelque goût pour le Chevalier Dancenyet j'ai été informée qu'elle a été jusqu'à recevoir des Lettres de luiet même jusqu'à lui répondre; mais je croyais être parvenue à empêcher que cette erreur d'un enfant n'eût aucune suite dangereuse: aujourd'hui que je crains toutje conçois qu'il serait possible que ma surveillance eût été trompéeet je redoute que ma filleséduiten'ait mis le comble à ses égarements.

Je me rappelle encore plusieurs circonstances qui peuvent fortifier cette crainte. Je vous ai mandé que ma fille s'était trouvée mal à la nouvelle du malheur arrivé à M. de Valmont; peut-être cette sensibilité avait-elle seulement pour objet l'idée des risques que M. Danceny avait courus dans ce combat. Quand depuis elle a tant pleuré en apprenant tout ce qu'on disait de Madame de Merteuilpeut-être ce que j'ai cru la douleur et l'amitié n'était que l'effet de la jalousieou du regret de trouver son Amant infidèle. Sa dernière démarche peut encorece me sembles'expliquer par le même motif. Souvent on se croit appelée à Dieupar cela seul qu'on se sent révoltée contre les hommes. Enfinen supposant que ces faits soient vraiset que vous en soyez instruitevous aurez pusans douteles trouver suffisants pour autoriser le conseil rigoureux que vous me donnez.

Cependants'il était ainsien blâmant ma filleje croirais pourtant lui devoir encore de tenter tous les moyens de lui sauver les tourments et les dangers d'une vocation illusoire et passagère. Si M. Danceny n'a pas perdu tout sentiment d'honnêtetéil ne se refusera pas à réparer un tort dont lui seul est l'auteuret je peux croire enfin que le mariage de ma fille est assez avantageuxpour qu'il puisse en être flattéainsi que sa famille.

Voilàma chère et digne amiele seul espoir qui me reste; hâtez-vous de le confirmersi cela vous est possible. Vous jugez combien je désire que vous me répondiezet quel coup affreux me porterait votre silence [Cette Lettre est restée sans réponse]

J'allais fermer ma Lettrequand un homme de ma connaissance est venu me voiret m'a raconté la cruelle scène que Madame de Merteuil a essuyée avant- hier. Comme je n'ai vu personne tous ces jours derniersje n'avais rien su de cette aventure; en voilà le récittel que je le tiens d'un témoin oculaire.

Madame de Merteuilen arrivant de la campagneavant-hier Jeudis'est fait descendre à la Comédie Italienneoù elle avait sa loge; elle y était seuleetce qui dut lui paraître extraordinaireaucun homme ne s'y présenta pendant tout le spectacle. A la sortieelle entrasuivant son usageau petit salonqui était déjà rempli de monde; sur-le-champ il s'éleva une rumeurmais dont apparemment elle ne se crut pas l'objet. Elle aperçut une place vide sur l'une des banquetteset elle alla s'y asseoir; mais aussitôt toutes les femmes qui y étaient déjà se levèrent comme de concertet l'y laissèrent absolument seule. Ce mouvement marqué d'indignation générale fut applaudi de tous les hommeset fit redoubler les murmuresquidit-onallèrent jusqu'aux huées.

Pour que rien ne manquât à son humiliationson malheur voulut que M. de Prévanqui ne s'était montré nulle part depuis son aventureentrât dans le même moment dans le petit salon. Dès qu'on l'aperçuttout le mondehommes et femmesl'entoura et l'applaudit; et il se trouvapour ainsi direporté devant Madame de Merteuilpar le public qui faisait cercle autour d'eux. On assure que celle-ci a conservé l'air de ne rien voir et de ne rien entendreet qu'elle n'a pas changé de figure! mais je. crois ce fait exagéré. Quoi qu'il en soitcette situationvraiment ignominieuse pour ellea duré jusqu'au moment où on a annoncé sa voiture; et à son départles huées scandaleuses ont encore redoublé. Il est affreux de se trouver parente de cette femme. M. de Prévan a étéle même soirfort accueilli de tous ceux des Officiers de son Corps qui se trouvaient làet on ne doute pas qu'on ne lui rende bientôt son emploi et son rang.

La même personne qui m'a fait ce détail m'a dit que Madame de Merteuil avait pris la nuit suivante une très forte fièvrequ'on avait cru d'abord être l'effet de la situation violente où elle s'était trouvée; mais qu'on sait depuis hier au soirque la petite vérole s'est déclaréeconfluente et d'un très mauvais caractère. En véritéce seraitje croisun bonheur pour elle d'en mourir. On dit encore que toute cette aventure lui fera peut-être beaucoup de tort pour son procèsqui est près d'être jugéet dans lequel on prétend qu'elle avait besoin de beaucoup de faveur.

Adieuma chère et digne amie. Je vois bien dans tout cela les méchants punis; mais je n'y trouve nulle consolation pour leurs malheureuses victimes.

Parisce 18 décembre 17**.


LETTRE CLXXIV

LE CHEVALIER DANCENY A MADAME DE ROSEMONDE

Vous avez raisonMadameet sûrement je ne vous refuserai rien de ce qui dépendra de moiet à quoi vous paraîtrez attacher quelque prix. Le paquet que j'ai l'honneur de vous adresser contient toutes les Lettres de Mademoiselle de Volanges. Si vous les lisezvous ne verrez peut-être pas sans étonnement qu'on puisse réunir tant d'ingénuité et tant de perfidie. C'estau moinsce qui m'a frappé le plus dans la dernière lecture que je viens d'en faire. Mais surtoutpeut-on se défendre de la plus vive indignation contre Madame de Merteuilquand on se rappelle avec quel affreux plaisir elle a mis tous ses soins à abuser de tant d'innocence et de candeur?

Nonje n'ai plus d'amour. Je ne conserve rien d'un sentiment si indignement trahi; et ce n'est pas lui qui me fait chercher à justifier Mademoiselle de Volanges. Mais cependantce cœur si simplece caractère si doux et si facilene se seraient-ils pas portés au bienplus aisément encore qu'ils ne se sont laissés entraîner vers le mal? Quelle jeune personnesortant de même du Couventsans expérience et presque sans idéeset ne portant dans le mondecomme il arrive presque toujours alorsqu'une égale ignorance du bien et du mal; quelle jeune personnedis-jeaurait pu résister davantage à de si coupables artifices? Ah! pour être indulgentil suffit de réfléchir à combien de circonstances indépendantes de nous tient l'alternative effrayante de la délicatesseou de la dépravation de nos sentiments. Vous me rendiez donc justiceMadameen pensant que les torts de Mademoiselle de Volangesque j'ai sentis bien vivement ne m'inspirent pourtant aucune idée de vengeance. C'est bien assez d'être obligé de renoncer à l'aimer! il m'en coûterait trop de la haïr.

Je n'ai eu besoin d'aucune réflexion pour désirer que tout ce qui la concerneet qui pourrait lui nuirerestât à jamais ignoré de tout le monde. Si j'ai paru différer quelque temps de remplir vos désirs à cet égardje crois pouvoir ne pas vous en cacher le motif; j'ai voulu auparavant être sûr que je ne serais point inquiété sur les suites de ma malheureuse affaire. Dans un temps où je demandais votre indulgenceoù j'osais même croire y avoir quelques droitsj'aurais craint d'avoir l'air de l'acheter en quelque sorte par cette condescendance de ma part; etsûr de la pureté de mes motifsj'ai euje l'avouel'orgueil de vouloir que vous ne pussiez en douter. J'espère que vous pardonnerez cette délicatessepeut-être trop susceptibleà la vénération que vous m'inspirezau cas que je fais de votre estime.

Le même sentiment me fait vous demanderpour dernière grâcede vouloir bien me faire savoir si vous jugez que j'aie rempli tous les devoirs qu'ont pu m'imposer les malheureuses circonstances dans lesquelles je me suis trouvé. Une fois tranquille sur ce point; mon parti est pris; je pars pour Malte: j'irai y faire avec plaisiret y garder religieusementdes vœux qui me sépareront d'un monde dontsi jeune encorej'ai déjà eu tant à me plaindre; j'irai enfin chercher à perdresous un ciel étrangerl'idée de tant d'horreurs accumuléeset dont le souvenir ne pourrait qu'attrister et flétrir mon âme.

Je suis avec respectMadamevotre très humbleetc.

Parisce 26 décembre 17**.


LETTRE CLXXV

MADAME DE VOLANGES A MADAME DE ROSEMONDE

Le sort de Madame de Merteuil paraît enfin remplima chère et digne amieet il est tel que ses plus grands ennemis sont partagés entre l'indignation qu'elle mériteet la pitié qu'elle inspire. J'avais bien raison de dire que ce serait peut- être un bonheur pour elle de mourir de sa petite vérole. Elle en est revenueil est vraimais affreusement défigurée; et elle y a particulièrement perdu un oeil. Vous jugez bien que je ne l'ai pas revue: mais on m'a dit qu'elle était vraiment hideuse.

Le Marquis de ***qui ne perd pas l'occasion de dire une méchancetédisait hieren parlant d'elleque la maladie l'avait retournéeet qu'à présent son âme était sur sa figure. Malheureusement tout le monde trouva que l'expression était juste.

Un autre événement vient d'ajouter encore à ses disgrâces et à ses torts. Son procès a été jugé avant-hieret elle l'a perdu tout d'une voix. Dépensdommages et intérêtsrestitution des fruitstout a été adjugé aux mineurs: en sorte que le peu de sa fortune qui n'était pas compromis dans ce procès est absorbéet au-delàpar les frais.

Aussitôt qu'elle a appris cette nouvellequoique malade encoreelle a fait ses arrangementset est partie seule dans la nuit et en poste. Ses Gens disentaujourd'huiqu'aucun d'eux n'a voulu la suivre. On croit qu'elle a pris la route de la Hollande.

Ce départ fait plus crier encore que tout le reste; en ce qu'elle a emporté ses diamantsobjet très considérableet qui devait rentrer dans la succession de son mari; son argenterieses bijoux; enfintout ce qu'elle a pu; et qu'elle laisse après elle pour près de 50000 livres de dettes. C'est une véritable banqueroute.

La famille doit s'assembler demain pour voir à prendre des arrangements avec les créanciers. Quoique parente bien éloignéej'ai offert d'y concourir: mais je ne me trouverai pas à cette assembléedevant assister à une cérémonie plus triste encore. Ma fille prend demain l'habit de Postulante. J'espère que vous n'oubliez pasma chère amieque dans ce grand sacrifice que je faisje n'ai d'autre motifpour m'y croire obligéeque le silence que vous avez gardé vis- à-vis de moi.

M. Danceny a quitté Parisil y a près de quinze jours. On dit qu'il va passer à Malteet qu'il a le projet de s'y fixer. Il serait peut-être encore temps de le retenir?... Mon amie!... ma fille est donc bien coupable?... Vous pardonnerez sans doute à une mère de ne céder que difficilement à cette affreuse certitude.

Quelle fatalité s'est donc répandue autour de moi depuis quelque tempset m'a frappée dans les objets les plus chers! Ma filleet mon amie!

Qui pourrait ne pas frémir en songeant aux malheurs que peut causer une seule liaison dangereuse! et quelles peines ne s'éviterait-on point en y réfléchissant davantage! Quelle femme ne fuirait pas au premier propos d'un séducteur? Quelle mère pourraitsans tremblervoir une autre personne qu'elle parler à sa fille? Mais ces réflexions tardives n'arrivent jamais qu'après l'événement; et l'une des plus importantes véritéscomme aussi peut-être des plus généralement reconnuesreste étouffée et sans usage dans le tourbillon de nos mœurs inconséquentes.

Adieuma chère et digne amie; j'éprouve en ce moment que notre raisondéjà si insuffisante pour prévenir nos malheursl'est encore davantage pour nous en consoler.

Parisce 14 janvier 17**.

[Des raisons particulières et des considérations que nous nous ferons toujours un devoir de respecter nous forcent de nous arrêter ici.

Nous ne pouvonsdans ce momentni donner au Lecteur la suite des aventures de Mademoiselle de Volangesni lui faire connaître les sinistres événements qui ont comblé les malheurs ou achevé la punition de Madame de Merteuil.

Peut-être quelque jour nous sera-t-il permis de compléter cet Ouvrage; mais nous ne pouvons prendre aucun engagement à ce sujet: et quand nous le pouvonsnous croirions encore devoir auparavant consulter le goût du Publicqui n'a pas les mêmes raisons que nous de s'intéresser à cette lecture. Note de l'éditeur]