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Alphonse Lamartine



Harmonies poétiques
et religieuses

 

 

 

 

Cantate Domino canticum
novum : cantate domino omnis
terra...
Quia mirabilia facit.

PS. XCV et XCVII

 

LIVRE PREMIER

 

VI

Aux chrétiens dans les temps d'épreuves

 

Pourquoi vous troublez-vousenfants de l'Evangile?
À quoi sert dans les cieux ton tonnerre inutile
Disent-ils au Seigneurquand ton Christ insulté
Comme au jour où sa mort fit trembler les collines
Un roseau dans les mains et le front ceint d'épines
Au siècle est présenté?

 

Ainsi qu'un astre éteint sur un horizon vide
La foide nos aïeux la lumière et le guide
De ce monde attiédi retire ses rayons;
L'obscuritéle douteont brisé sa boussole
Et laissent divergerau vent de la parole
L'encens des nations.

 

Et tu dors? et les mains qui portent ta justice
Les chefs des nationsles rois du sacrifice
N'ont pas saisi le glaive et purgé le saint lieu?
Levons-nouset lançons le dernier anathème;
Prenons les droits du cielet chargeons-nous nous-même
Des justices de Dieu.

 

Arrêtezinsenséset rentrez dans votre âme;
Ce zèle dévorant dont mon nom vous enflamme
Vient-ildit le Seigneurou de vous ou de moi?
Répondez; est-ce moi que la vengeance honore?
Ou n'est-ce pas plutôt l'homme que l'homme abhorre
Sous cette ombre de foi?

 

Et qui vous a chargés du soin de sa vengeance?
A-t-il besoin de vous pour prendre sa défense?
La foudrel'ouraganla mortsont-ils à nous?
Ne peut-il dans sa main prendre et juger la terre
Ou sous son pied jaloux la briser comme un verre
Avec l'impie et vous?

 

Quoinous a-t-il promis un éternel empire
Nous disciples d'un Dieu qui sur la croix expire
Nous à qui notre Christ n'a légué que son nom
Son nom et le méprisson nom et les injures
L'indigence et l'exilla mort et les tortures
Et surtout le pardon?

 

Serions-nous donc pareils au peuple déicide
Quidans l'aveuglement de son orgueil stupide
Du sang de son Sauveur teignit Jérusalem?
Prit l'empire du ciel pour l'empire du monde
Et dit en blasphémant : Que ton sang nous inonde
O roi de Bethléem!

 

Ah! nous n'avons que trop affecté cet empire!
Depuis qu'humbles proscrits échappés du martyre
Nous avons des pouvoirs confondu tous les droits
Entouré de faisceaux les chefs de la prière
Mis la main sur l'épée et jeté la poussière
Sur la tête des rois.

 

Ah! nous n'avons que tropaux maîtres de la terre
Empruntépour régnerleur puissance adultère;
Et dans la cause enfin du Dieu saint et jaloux
Mêlé la voix divine avec la voix humaine
Jusqu'à ce que Juda confondît dans sa haine
La tyrannie et nous.

 

Voilà de tous nos maux la fatale origine;
C'est de là qu'ont coulé la honte et la ruine
La hainele scandale et les dissensions;
C'est de là que l'enfer a vomi l'hérésie
Et que du corps divin tant de membres sans vie
Jonchent les nations.

 

"Mais du Dieu trois fois saint notre injure est l'injure;
Faut-il l'abandonner au mépris du parjure?
Aux langues du sceptique ou du blasphémateur?
Faut-illâches enfants d'un père qu'on offense
Tout souffrir sans réponse et tout voir sans vengeance?"
Et que fait le Seigneur?

 

Sa terre les nourritson soleil les éclaire
Sa grâce les attendsa bonté les tolère
Ils ont part à ses dons qu'il nous daigne épancher
Pour eux le ciel répand sa rosée et son ombre
Et de leurs jours mortels il leur compte le nombre
Sans en rien retrancher.

 

Il prête sa parole à la voix qui le nie;
Il compatit d'en haut à l'erreur qui le prie;
À défaut de clartésil nous compte un désir.
La voix qui crie Alla! la voix qui dit mon Père
Lui portent l'encens pur et l'encens adultère :
À lui seul de choisir.

 

Ah! pour la vérité n'affectons pas de craindre;
Le souffle d'un enfantlà-hautpeut-il éteindre
L'astre dont l'Eternel a mesuré les pas?
Elle était avant nouselle survit aux âges
Elle n'est point à l'hommeet ses propres nuages
Ne l'obscurciront pas.

 

Elle est! elle est à Dieu qui la dispense au monde
Qui prodigue la grâce où la misère abonde;
Rendons grâce à lui seul du rayon qui nous luit!
Sans nous épouvanter de nos heures funèbres
Sans nous enfler d'orgueil et sans crier ténèbres
Aux enfants de la nuit.

 

Esprits dégénérésces jours sont une épreuve
Non pour la véritétoujours vivante et neuve
Mais pour nous que la peine invite au repentir;
Témoignons pour le Christmais surtout par nos vies;
Notre moindre vertu confondra plus d'impies
Que le sang d'un martyr.

 

Chrétienssouvenons-nous que le chrétien suprême
N'a légué qu'un seul mot pour prix d'un long blasphème
À cette arche vivante où dorment ses leçons;
Et que l'hommeoutrageant ce que notre âme adore
Dans notre coeur brisé ne doit trouver encore
Que ce seul mot : Aimons!

 

VII
Hymne de l'enfant à son réveil

 

Ô père qu'adore mon père!
Toi qu'on ne nomme qu'à genoux!
Toidont le nom terrible et doux
Fait courber le front de ma mère!

 

On dit que ce brillant soleil
N'est qu'un jouet de ta puissance;
Que sous tes pieds il se balance
Comme une lampe de vermeil.

 

On dit que c'est toi qui fais naître
Les petits oiseaux dans les champs
Et qui donne aux petits enfants
Une âme aussi pour te connaître!

 

On dit que c'est toi qui produis
Les fleurs dont le jardin se pare
Et quesans toitoujours avare
Le verger n'aurait point de fruits.

 

Aux dons que ta bonté mesure
Tout l'univers est convié;
Nul insecte n'est oublié
À ce festin de la nature.

 

L'agneau broute le serpolet
La chèvre s'attache au cytise
La mouche au bord du vase puise
Les blanches gouttes de mon lait!

 

L'alouette a la graine amère
Que laisse envoler le glaneur
Le passereau suit le vanneur
Et l'enfant s'attache à sa mère.

 

Etpour obtenir chaque don
Que chaque jour tu fais éclore
À midile soirà l'aurore
Que faut-il? prononcer ton nom!

 

Ô Dieu! ma bouche balbutie
Ce nom des anges redouté.
Un enfant même est écouté
Dans le choeur qui te glorifie!

 

On dit qu'il aime à recevoir
Les voeux présentés par l'enfance
À cause de cette innocence
Que nous avons sans le savoir.

 

On dit que leurs humbles louanges
A son oreille montent mieux
Que les anges peuplent les cieux
Et que nous ressemblons aux anges!

 

Ah! puisqu'il entend de si loin
Les voeux que notre bouche adresse
Je veux lui demander sans cesse
Ce dont les autres ont besoin.

 

Mon Dieudonne l'onde aux fontaines
Donne la plume aux passereaux
Et la laine aux petits agneaux
Et l'ombre et la rosée aux plaines.

 

Donne au malade la santé
Au mendiant le pain qu'il pleure
À l'orphelin une demeure
Au prisonnier la liberté.

 

Donne une famille nombreuse
Au père qui craint le Seigneur
Donne à moi sagesse et bonheur
Pour que ma mère soit heureuse!

 

Que je sois bonquoique petit
Comme cet enfant dans le temple
Que chaque matin je contemple
Souriant au pied de mon lit.

 

Mets dans mon âme la justice
Sur mes lèvres la vérité
Qu'avec crainte et docilité
Ta parole en mon coeur mûrisse!

 

Et que ma voix s'élève à toi
Comme cette douce fumée
Que balance l'urne embaumée
Dans la main d'enfants comme moi!

 

LIVRE DEUXIEME

 

I
Pensée des morts

 

Voilà les feuilles sans sève
Qui tombent sur le gazon
Voilà le vent qui s'élève
Et gémit dans le vallon
Voilà l'errante hirondelle
Qui rase du bout de l'aile
L'eau dormante des marais
Voilà l'enfant des chaumières
Qui glane sur les bruyères
Le bois tombé des forêts.

 

L'onde n'a plus le murmure
Dont elle enchantait les bois;
Sous des rameaux sans verdure
Les oiseaux n'ont plus de voix;
Le soir est près de l'aurore
L'astre à peine vient d'éclore
Qu'il va terminer son tour
Il jette par intervalle
Une heure de clarté pâle
Qu'on appelle encore un jour.

 

L'aube n'a plus de zéphire
Sous ses nuages dorés
La pourpre du soir expire
Sur les flots décolorés
La mer solitaire et vide
N'est plus qu'un désert aride
Où l'oeil cherche en vain l'esquif
Et sur la grève plus sourde
La vague orageuse et lourde
N'a qu'un murmure plaintif.

 

La brebis sur les collines
Ne trouve plus le gazon
Son agneau laisse aux épines
Les débris de sa toison
La flûte aux accords champêtres
Ne réjouit plus les hêtres
Des airs de joie ou d'amour
Toute herbe aux champs est glanée :
Ainsi finit une année
Ainsi finissent nos jours!

 

C'est la saison où tout tombe
Aux coups redoublés des vents;
Un vent qui vient de la tombe
Moissonne aussi les vivants :
Ils tombent alors par mille
Comme la plume inutile
Que l'aigle abandonne aux airs
Lorsque des plumes nouvelles
Viennent réchauffer ses ailes
A l'approche des hivers.

 

C'est alors que ma paupière
Vous vit pâlir et mourir
Tendres fruits qu'à la lumière
Dieu n'a pas laissé mûrir!
Quoique jeune sur la terre
Je suis déjà solitaire
Parmi ceux de ma saison
Et quand je dis en moi-même :
Où sont ceux que ton coeur aime?
Je regarde le gazon.

 

Leur tombe est sur la colline
Mon pied la sait; la voilà!
Mais leur essence divine
Mais euxSeigneursont-ils là?
Jusqu'à l'indien rivage
Le ramier porte un message
Qu'il rapporte à nos climats;
La voile passe et repasse
Mais de son étroit espace
Leur âme ne revient pas.

 

Ah! quand les vents de l'automne
Sifflent dans les rameaux morts
Quand le brin d'herbe frissonne
Quand le pin rend ses accords
Quand la cloche des ténèbres
Balance ses glas funèbres
La nuità travers les bois
A chaque vent qui s'élève
A chaque flot sur la grève
Je dis : N'es-tu pas leur voix?

 

Du moins si leur voix si pure
Est trop vague pour nos sens
Leur âme en secret murmure
De plus intimes accents;
Au fond des coeurs qui sommeillent
Leurs souvenirs qui s'éveillent
Se pressent de tous côtés
Comme d'arides feuillages
Que rapportent les orages
Au tronc qui les a portés!

 

C'est une mère ravie
A ses enfants dispersés
Qui leur tend de l'autre vie
Ces bras qui les ont bercés;
Des baisers sont sur sa bouche
Sur ce sein qui fut leur couche
Son coeur les rappelle à soi;
Des pleurs voilent son sourire
Et son regard semble dire :
Vous aime-t-on comme moi?

 

C'est une jeune fiancée
Quile front ceint du bandeau
N'emporta qu'une pensée
De sa jeunesse au tombeau;
Tristehélas! dans le ciel même
Pour revoir celui qu'elle aime
Elle revient sur ses pas
Et lui dit : Ma tombe est verte!
Sur cette terre déserte
Qu'attends-tu? Je n'y suis pas!

 

C'est un ami de l'enfance
Qu'aux jours sombres du malheur
Nous prêta la Providence
Pour appuyer notre ceur;
Il n'est plus; notre âme est veuve
Il nous suit dans notre épreuve
Et nous dit avec pitié :
Amisi ton âme est pleine
De ta joie ou de ta peine
Qui portera la moitié?

 

C'est l'ombre pâle d'un père
Qui mourut en nous nommant;
C'est une soeurc'est un frère
Qui nous devance un moment;
Sous notre heureuse demeure
Avec celui qui les pleure
Hélas! ils dormaient hier!
Et notre coeur doute encore
Que le ver déjà dévore
Cette chair de notre chair!

 

L'enfant dont la mort cruelle
Vient de vider le berceau
Qui tomba de la mamelle
Au lit glacé du tombeau;
Tous ceux enfin dont la vie
Un jour ou l'autre ravie
Emporte une part de nous
Murmurent sous la poussière :
Vous qui voyez la lumière
Vous souvenez-vous de nous?

 

Ah! vous pleurer est le bonheur suprême
Mânes chéris de quiconque a des pleurs!
Vous oublier c'est s'oublier soi-même :
N'êtes-vous pas un débris de nos coeurs?

 

En avançant dans notre obscur voyage
Du doux passé l'horizon est plus beau
En deux moitiés notre âme se partage
Et la meilleure appartient au tombeau!

 

Dieu du pardon! leur Dieu! Dieu de leurs pères!
Toi que leur bouche a si souvent nommé!
Entends pour eux les larmes de leurs frères!
Prions pour euxnous qu'ils ont tant aimés!

 

Ils t'ont prié pendant leur courte vie
Ils ont souri quand tu les as frappés!
Ils ont crié : Que ta main soit bénie!
Dieutout espoir! les aurais-tu trompés?

 

Et cependant pourquoi ce long silence?
Nous auraient-ils oubliés sans retour?
N'aiment-ils plus? Ah! ce doute t'offense!
Et toimon Dieun'es-tu pas tout amour?

 

Maiss'ils parlaient à l'ami qui les pleure
S'ils nous disaient comment ils sont heureux
De tes desseins nous devancerions l'heure
Avant ton jour nous volerions vers eux.

 

Où vivent-ils? Quel astreà leur paupière
Répand un jour plus durable et plus doux?
Vont-ils peupler ces îles de lumière?
Ou planent-ils entre le ciel et nous?

 

Sont-ils noyés dans l'éternelle flamme?
Ont-ils perdu ces doux noms d'ici-bas
Ces noms de soeur et d'amante et de femme?
A ces appels ne répondront-ils pas?

 

Nonnonmon Dieusi la céleste gloire
Leur eût ravi tout souvenir humain
Tu nous aurais enlevé leur mémoire;
Nos pleurs sur eux couleraient-ils en vain?

 

Ah! dans ton sein que leur âme se noie!
Mais garde-nous nos places dans leur coeur;
Eux qui jadis ont goûté notre joie
Pouvons-nous être heureux sans leur bonheur?

 

Etends sur eux la main de ta clémence
Ils ont péché; mais le ciel est un don!
Ils ont souffert; c'est une autre innocence!
Ils ont aimé; c'est le sceau du pardon!

 

Ils furent ce que nous sommes
Poussièrejouet du vent!
Fragiles comme des hommes
Faibles comme le néant!
Si leurs pieds souvent glissèrent
Si leurs lèvres transgressèrent
Quelque lettre de ta loi
Ô Père! ô Juge suprême!
Ah! ne les vois pas eux-même
Ne regarde en eux que toi!

 

Si tu scrutes la poussière
Elle s'enfuit à ta voix!
Si tu touches la lumière
Elle ternira tes doigts!
Si ton oeil divin les sonde
Les colonnes de ce monde
Et des cieux chancelleront :
Si tu dis à l'innocence :
Monte et plaide en ma présence!
Tes vertus se voileront.

 

Mais toiSeigneurtu possèdes
Ta propre immortalité!
Tout le bonheur que tu cèdes
Accroît ta félicité!
Tu dis au soleil d'éclore
Et le jour ruisselle encore!
Tu dis au temps d'enfanter
Et l'éternité docile
Jetant les siècles par mille
Les répand sans les compter!

 

Les mondes que tu répares
Devant toi vont rajeunir
Et jamais tu ne sépares
Le passé de l'avenir;
Tu vis! et tu vis! les âges
Inégaux pour tes ouvrages
Sont tous égaux sous ta main;
Et jamais ta voix ne nomme
Hélas! ces trois mots de l'homme :
Hieraujourd'huidemain!

 

Ô Père de la nature
Sourceabîme de tout bien
Rien à toi ne se mesure
Ah! ne te mesure à rien!
Metsà divine clémence
Mets ton poids dans la balance
Si tu pèses le néant!
Triompheô vertu suprême!
En te contemplant toi-même
Triomphe en nous pardonnant!

 

IV
L'infini dans les cieux

 

C'est une nuit d'été; nuit dont les vastes ailes
Font jaillir dans l'azur des milliers d'étincelles;
Quiravivant le ciel comme un miroir terni
Permet à l'oeil charmé d'en sonder l'infini;
Nuit où le firmamentdépouillé de nuages
De ce livre de feu rouvre toutes les pages!
Sur le dernier sommet des montsd'où le regard
Dans un trouble horizon se répand au hasard
Je m'assieds en silenceet laisse ma pensée
Flotter comme une mer où la lune est bercée.

 

L'harmonieux Etherdans ses vagues d'azur
Enveloppe les monts d'un fluide plus pur;
Leurs contours qu'il éteintleurs cimes qu'il efface
Semblent nager dans l'air et trembler dans l'espace
Comme on voit jusqu'au fond d'une mer en repos
L'ombre de son rivageonduler sous les flots!
Sous ce jour sans rayonplus serein qu'une aurore
A l'oeil contemplatif la terre semble éclore;
Elle déroule au loin ses horizons divers
Où se joua la main qui sculpta l'univers!
Làsemblable à la vagueune colline ondule
Làle coteau poursuit le coteau qui recule
Et le vallonvoilé de verdoyants rideaux
Se creuse comme un lit pour l'ombre et pour les eaux;
Ici s'étend la plaineoùcomme sur la grève
La vague des épis s'abaisse et se relève;
Làpareil au serpent dont les noeuds sont rompus
Le fleuverenouant ses flots interrompus
Trace à son cours d'argent des méandres sans nombre
Se perd sous la colline et reparaît dans l'ombre :
Comme un nuage noirles profondes forêts
D'une tâche grisâtre ombragent les guérets
Et plus loinoù la plage en croissant se reploie
Où le regard confus dans les vapeurs se noie
Un golfe de la merd'îles entrecoupé
Des blancs reflets du ciel par la lune frappé
Comme un vaste miroirbrisé sur la poussière
Réfléchit dans l'obscur des fragments de lumière.

 

Que le séjour de l'homme est divinquand la nuit
De la vie orageuse étouffe ainsi le bruit!
Ce sommeil qui d'en haut tombe avec la rosée
Et ralentit le cours de la vie épuisée
Semble planer aussi sur tous les éléments
Et de tout ce qui vit calmer les battements;
Un silence pieux s'étend sur la nature
Le fleuve a son éclatmais n'a plus son murmure
Les chemins sont désertsles chaumières sans voix
Nulle feuille ne tremble à la voûte des bois
Et la mer elle-mêmeexpirant sur sa rive
Roule à peine à la plage une lame plaintive;
On diraiten voyant ce monde sans échos
Où l'oreille jouit d'un magique repos
Où tout est majestécrépusculesilence
Et dont le regard seul atteste l'existence
Que l'on contemple en songeà travers le passé
Le fantôme d'un monde où la vie a cessé!
Seulementdans les troncs des pins aux larges cimes
Dont les groupes épars croissent sur ces abîmes
L'haleine de la nuitqui se brise parfois
Répand de loin en loin d'harmonieuses voix
Comme pour attesterdans leur cime sonore
Que ce mondeassoupipalpite et vit encore.

 

Un monde est assoupi sous la voûte des cieux?
Mais dans la voûte même où s'élèvent mes yeux
Que de mondes nouveauxque de soleils sans nombre
Trahis par leur splendeurétincellent dans l'ombre!
Les signes épuisés s'usent à les compter
Et l'âme infatigable est lasse d'y monter!
Les sièclesaccusant leur alphabet stérile
De ces astres sans fin n'ont nommé qu'un sur mille;
Que dis-je! Aux bords des cieuxils n'ont vu qu'ondoyer
Les mourantes lueurs de ce lointain foyer;
Là l'antique Orion des nuits perçant les voiles
Dont Job a le premier nommé les sept étoiles;
Le navire fendant l'éther silencieux
Le bouvier dont le char se traîne dans les cieux
La lyre aux cordes d'orle cygne aux blanches ailes
Le coursier qui du ciel tire des étincelles
La balance inclinant son bassin incertain
Les blonds cheveux livrés au souffle du matin
Le bélierle taureaul'aiglele sagittaire
Tout ce que les pasteurs contemplaient sur la terre
Tout ce que les héros voulaient éterniser
Tout ce que les amants ont pu diviniser
Transporté dans le ciel par de touchants emblèmes
N'a pu donner des noms à ces brillants systèmes.
Les cieux pour les mortels sont un livre entrouvert
Ligne à ligne à leurs yeux par la nature offert;
Chaque siècle avec peine en déchiffre une page
Et dit : Ici finit ce magnifique ouvrage :
Mais sans cesse le doigt du céleste écrivain
Tourne un feuillet de plus de ce livre divin
Et l'oeil voitébloui par ces brillants mystères
Etinceler sans fin de plus beaux caractères!
Que dis-je? À chaque veilleun sage audacieux
Dans l'espace sans bords s'ouvre de nouveaux cieux;
Depuis que le cristal qui rapproche les mondes
Perce du vaste Ether les distances profondes
Et porte le regard dans l'infini perdu
Jusqu'où l'oeil du calcul recule confondu
Les cieux se sont ouverts comme une voûte sombre
Qui laisse en se brisant évanouir son ombre;
Ses feux multipliés plus que l'atome errant
Qu'éclaire du soleil un rayon transparent
Séparés ou groupéspar couchespar étages
En vaguesen écumeont inondé ses plages
Si nombreuxsi pressésque notre oeil ébloui
Qui poursuit dans l'espace un astre évanoui
Voit cent fois dans le champ qu'embrasse sa paupière
Des mondes circuler en torrents de poussière!
Plus loin sont ces lueurs que prirent nos aïeux
Pour les gouttes du lait qui nourrissait les dieux;
Ils ne se trompaient pas : ces perles de lumière
Qui de la nuit lointaine ont blanchi la carrière
Sont des astres futursdes germes enflammés
Que la main toujours pleine a pour les temps semés
Et que l'esprit de Dieusous ses ailes fécondes
De son ombre de feu couve au berceau des mondes.
C'est de là queprenant leur vol au jour écrit
Comme un aiglon nouveau qui s'échappe du nid
Ils commencent sans guide et décrivent sans trace
L'ellipse radieuse au milieu de l'espace
Et vontbrisant du choc un astre à son déclin
Renouveler des cieux toujours à leur matin.

 

Et l'homme cependantcet insecte invisible
Rampant dans les sillons d'un globe imperceptible
Mesure de ces feux les grandeurs et les poids
Leur assigne leur place et leur route et leurs lois
Comme sidans ses mains que le compas accable
Il roulait ces soleils comme des grains de sable!
Chaque atome de feu que dans l'immense éther
Dans l'abîme des nuits l'oeil distrait voit flotter
Chaque étincelle errante aux bords de l'empyrée
Dont scintille en mourant la lueur azurée
Chaque tache de lait qui blanchit l'horizon
Chaque teinte du ciel qui n'a pas même un nom
Sont autant de soleilsrois d'autant de systèmes
Quide seconds soleils se couronnant eux-mêmes
Guidenten gravitant dans ces immensités
Cent planètes brûlant de leurs feux empruntés
Et tiennent dans l'éther chacune autant de place
Que le soleil de l'homme en tournant en embrasse
Luisa lune et sa terreet l'astre du matin
Et Saturne obscurci de son anneau lointain!

 

Oh! que tes cieux sont grands! et que l'esprit de l'homme
Plie et tombe de hautmon Dieu! quand il te nomme!
Quanddescendant du dôme où s'égaraient ses yeux
Atomeil se mesure à l'infini des cieux
Et quede ta grandeur soupçonnant le prodige
Son regard s'éblouitet qu'il se dit : Que suis-je?
Oh! que suis-jeSeigneur! devant les cieux et toi?
De ton immensité le poids pèse sur moi
Il m'égale au néantil m'effaceil m'accable
Et je m'estime moins qu'un de ces grains de sable
Car ce sable roulé par les flots inconstants
S'il a moins d'étenduehélas! a plus de temps;
Il remplira toujours son vide dans l'espace
Lorsque je n'aurai plus ni nomni tempsni place;
Son sort est devant toi moins triste que le mien
L'insensible néant ne sent pas qu'il n'est rien
Il ne se ronge pas pour agrandir son être
Il ne veut ni monterni jugerni connaître
D'un immense désir il n'est point agité;
Mortil ne rêve pas une immortalité!
Il n'a pas cette horreur de mon âme oppressée
Car il ne porte pas le poids de ta pensée!

 

Hélas! pourquoi si haut mes yeux ont-ils monté?
J'étais heureux en bas dans mon obscurité
Mon coin dans l'étendue et mon éclair de vie
Me paraissaient un sort presque digne d'envie;
Je regardais d'en haut cette herbe; en comparant
Je méprisais l'insecte et je me trouvais grand;
Et maintenantnoyé dans l'abîme de l'être
Je doute qu'un regard du Dieu qui nous fit naître
Puisse me démêler d'avec luivilrampant
Si bassi loin de luisi voisin du néant!
Et je me laisse aller à ma douleur profonde
Comme une pierre au fond des abîmes de l'onde;
Et mon propre regardcomme honteux de soi
Avec un vil dédain se détourne de moi
Et je dis en moi-même à mon âme qui doute :
Vaton sort ne vaut pas le coup d'oeil qu'il te coûte!
Et mes yeux desséchés retombent ici-bas
Et je vois le gazon qui fleurit sous mes pas
Et j'entends bourdonner sous l'herbe que je foule
Ces flots d'êtres vivants que chaque sillon roule :
Atomes animés par le souffle divin
Chaque rayon du jour en élève sans fin
La minute suffit pour compléter leur être
Leurs tourbillons flottants retombent pour renaître
Le sable en est vivantl'éther en est semé
Et l'air que je respire est lui-même animé;
Et d'où vient cette vieet d'où peut-elle éclore
Si ce n'est du regard où s'allume l'aurore?
Qui ferait germer l'herbe et fleurir le gazon
Si ce regard divin n'y portait son rayon?
Cet oeil s'abaisse donc sur toute la nature
Il n'a donc ni méprisni faveurni mesure
Et devant l'infini pour qui tout est pareil
Il est donc aussi grand d'être homme que soleil!
Et je sens ce rayon m'échauffer de sa flamme
Et mon coeur se consoleet je dis à mon âme :
Homme ou monde à ses piedstout est indifférent
Mais réjouissons-nouscar notre maître est grand!

 

Flottezsoleils des nuitsilluminez les sphères;
Bourdonnez sous votre herbeinsectes éphémères;
Rendons gloire là-hautet dans nos profondeurs
Vous par votre néantet vous par vos grandeurs
Et toi par ta penséehomme! grandeur suprême
Miroir qu'il a créé pour s'admirer lui-même
Echo que dans son oeuvre il a si loin jeté
Afin que son saint nom fût partout répété.
Que cette humilité qui devant lui m'abaisse
Soit un sublime hommageet non une tristesse;
Et que sa volontétrop haute pour nos yeux
Soit faite sur la terreainsi que dans les cieux!

 

VIII
Jehova ou l'idée de dieu

 

Sinaï! Sinaï! quelle nuit sur ta cime!
Quels éclairssur tes flancséblouissent les yeux!
Les noires vapeurs de l'abîme
Roulent en plis sanglants leurs vagues dans tes cieux!

 

La nue enflammée
Où ton front se perd
Vomit la fumée
Comme un chaume verd;
Le ciel d'où s'échappe
Eclair sur éclair
Et pareil au fer
Que le marteau frappe
Lançant coups sur coups
La nuitla lumière
Se voile ou s'éclaire
S'ouvre ou se resserre
Comme la paupière
D'un homme en courroux!

 

Un hommeun homme seul gravit tes flancs qui grondent
En vain tes mille échos tonnent et se répondent
Ses regards assurés ne se détournent pas!
Tout un peuple éperdu le regarde d'en bas;
Jusqu'aux lieux où ta cime et le ciel se confondent
Il monteet la tempête enveloppe ses pas!

 

Le nuage crève;
Son brûlant carreau
Jaillit comme un glaive
Qui sort du fourreau!
Les foudres portées
Sur ses plis mouvants
Au hasard jetées
Par les quatre vents
Entre elles heurtées
Partent en tous sens
Comme une volée
D'aiglons aguerris
Qu'un bruit de mêlée
A soudain surpris
Quibattant de l'aile
Volent pêle-mêle
Autour de leurs nids
Et loin de leur mère
La mort dans leur serre
S'élancent de l'aire
En poussant des cris!
Le cèdre s'embrase
Crieéclateécrase
Sa brûlante base
Sous ses bras fumants!
La flamme en colonne
Montetourbillonne
Retombe et bouillonne
En feux écumants;
La lave serpente
Et de pente en pente
Etend son foyer;
La montagne ardente
Paraît ondoyer;
Le firmament double
Les feux dont il luit;
Tout regard se trouble
Tout meurt ou tout fuit;
Et l'air qui s'enflamme
Repliant la flamme
Autour du haut lieu
Va de place en place
Où le vent le chasse
Semer dans l'espace
Des lambeaux de feu!

 

Sous ce rideau brûlant qui le voile et l'éclaire
Moïse a seulvivantosé s'ensevelir;
Quel regard sondera ce terrible mystère?
Entre l'homme et le feu que va-t-il s'accomplir?
Dissipezvains mortelsl'effroi qui vous atterre!
C'est Jehova qui sort! Il descend au milieu
Des tempêtes et du tonnerre!
C'est Dieu qui se choisit son peuple sur la terre
C'est un peuple à genoux qui reconnaît son Dieu!

 

L'Indienélevant son âme
Aux voûtes de son ciel d'azur
Adore l'éternelle flamme
Prise à son foyer le plus pur;
Au premier rayon de l'aurore
Il s'inclineil chanteil adore
L'astre d'où ruisselle le jour;
Et le soirsa triste paupière
Sur le tombeau de la lumière
Pleure avec des larmes d'amour!

 

Aux plages que le Nil inonde
Des déserts le crédule enfant
Brûlé par le flambeau du monde
Adore un plus doux firmament.
Amant de ses nuits solitaires
Pour son culte ami des mystères
Il attend l'ombre dans les cieux
Et du sein des sables arides
Il élève des pyramides
Pour compter de plus près ses dieux.

 

La Grèce adore les beaux songes
Par son doux génie inventés;
Et ses mystérieux mensonges
Ombres pleines de vérités!
Il naît sous sa féconde haleine
Autant de dieux que l'âme humaine
A de terreurs et de désirs;
Son génie amoureux d'idoles
Donne l'être à tous les symboles
Crée un dieu pour tous les soupirs!

 

Sâhra! sur tes vagues poudreuses
Où vont des quatre points des airs
Tes caravanes plus nombreuses
Que les sables de tes déserts?
C'est l'aveugle enfant du prophète
Qui va sept fois frapper sa tête
Contre le seuil de son saint lieu!
Le désert en vain se soulève
Sous la tempête ou sous le glaive :
Mouronsdit-ilDieu seul est Dieu!

 

Sous les saules verts de l'Euphrate
Que pleure ce peuple exilé?
Ce n'est point la Judée ingrate
Les puits taris de Siloé!
C'est le culte de ses ancêtres!
Son archeson templeses prêtres
Son Dieu qui l'oublie aujourd'hui!
Son nom est dans tous ses cantiques;
Et ses harpes mélancoliques
Ne se souviennent que de lui!

 

Elles s'en souviennent encore
Maintenant que des nations
Ce peuple exilé de l'aurore
Supporte les dérisions!
En vainlassé de le proscrire
L'étranger d'un amer sourire
Poursuit ses crédules enfants;
Comme l'eau buvant cette offense
Ce peuple traîne une espérance
Plus forte que ses deux mille ans!

 

Le sauvage enfant des savanes
Informe ébauche des humains
Avant d'élever ses cabanes
Se façonne un dieu de ses mains;
Sichassé des rives du fleuve
Où l'oursoù le tigre s'abreuve
Il émigre sous d'autres cieux
Chargé de ses dieux tutélaires :
Marchonsdit-ilos de nos pères
La patrie est où sont les dieux!

 

Et de quoi parlez-vousmarbresbronzesportiques
Colonnes de Palmyre ou de Persépolis?
Panthéons sous la cendre ou l'onde ensevelis
Si vides maintenantautrefois si remplis!
Et vousdont nous cherchons les lettres symboliques
D'un passé sans mémoire incertaines reliques
Mystères d'un vieux monde en mystères écrits?
Et voustemples deboutsuperbes basiliques
Dont un souffle divin anime les parvis?

 

Vous nous parlez des dieux! des dieux! des dieux encore!
Chaque autel en porte unqu'un saint délire adore
Holocauste éternel que tout lieu semble offrir.
L'homme et les élémentspleins de ce seul mystère
N'ont eu qu'une penséeune oeuvre sur la terre :
Confesser cet être et mourir!

 

Mais si l'homme occupé de cette oeuvre suprême
Epuise toute langue à nommer le seul Grand
Ah! combien la natureen son silence même
Le nomme mieux encore au coeur qui le comprend!
Voulez-vousô mortelsque ce Dieu se proclame?
Foulez aux pieds la cendre où dort le Panthéon
Et le livre où l'orgueil épelle en vain son nom!
De l'astre du matin le plus pâle rayon
Sur ce divin mystère éclaire plus votre âme
Que la lampe au jour faux qui veille avec Platon.

 

Montez sur ces hauteurs d'où les fleuves descendent
Et dont les mers d'azur baignent les pieds dorés
À l'heure où les rayons sur leurs pentes s'étendent
Comme un filet trempé ruisselant sur les prés!

 

Quand tout autour de vous sera splendeur et joie
Quand les tièdes réseaux des heures de midi
En vous enveloppant comme un manteau de soie
Feront épanouir votre sang attiédi!

 

Quand la terre exhalant son âme balsamique
De son parfum vital enivrera vos sens
Et que l'insecte mêmeentonnant son cantique
Bourdonnera d'amour sur les bourgeons naissants!

 

Quand vos regards noyés dans un vague atmosphère
Ainsi que le dauphin dans son azur natal
Flotteront incertains entre l'onde et la terre
Et des cieux de saphir et des mers de cristal

 

Ecoutez dans vos sensécoutez dans votre âme
Et dans le pur rayon qui d'en haut vous a lui!
Et dites si le nom que cet hymne proclame
N'est pas aussi vivantaussi divin que lui?

 

IX
Le chêne - suite de Jehova

 

Voilà ce chêne solitaire
Dont le rocher s'est couronné
Parlez à ce tronc séculaire
Demandez comment il est né.

 

Un gland tombe de l'arbre et roule sur la terre
L'aigle à la serre videen quittant les vallons
S'en saisit en jouant et l'emporte à son aire
Pour aiguiser le bec de ses jeunes aiglons;
Bientôt du nid désert qu'emporte la tempête
Il roule confondu dans les débris mouvants
Et sur la roche nue un grain de sable arrête
Celui qui doit un jour rompre l'aile des vents;

 

L'été vientl'aquilon soulève
La poudre des sillonsqui pour lui n'est qu'un jeu
Et sur le germe éteint où couve encor la sève
En laisse retomber un peu!
Le printemps de sa tiède ondée
L'arrose comme avec la main;
Cette poussière est fécondée
Et la vie y circule enfin!

 

La vie! à ce seul mot tout oeiltoute pensée
S'inclinent confondus et n'osent pénétrer;
Au seuil de l'Infini c'est la borne placée;
Où la sage ignorance et l'audace insensée
Se rencontrent pour adorer!

 

Il vitce géant des collines!
Mais avant de paraître au jour
Il se creuse avec ses racines
Des fondements comme une tour.
Il sait quelle lutte s'apprête
Et qu'il doit contre la tempête
Chercher sous la terre un appui;
Il sait que l'ouragan sonore
L'attend au jour!...ous'il l'ignore
Quelqu'un du moins le sait pour lui!

 

Ainsi quand le jeune navire
Où s'élancent les matelots
Avant d'affronter son empire
Veut s'apprivoiser sur les flots
Laissant filer son vaste câble
Son ancre va chercher le sable
Jusqu'au fond des vallons mouvants
Et sur ce fondement mobile
Il balance son mât fragile
Et dort au vain roulis des vents!

 

Il vit! Le colosse superbe
Qui couvre un arpent tout entier
Dépasse à peine le brin d'herbe
Que le moucheron fait plier!
Mais sa feuille boit la rosée
Sa racine fertilisée
Grossit comme une eau dans son cours
Et dans son coeur qu'il fortifie
Circule un sang ivre de vie
Pour qui les siècles sont des jours!

 

Les sillons où les blés jaunissent
Sous les pas changeants des saisons
Se dépouillent et se vêtissent
Comme un troupeau de ses toisons;
Le fleuve naîtgronde et s'écoule
La tour montevieillits'écroule;
L'hiver effeuille le granit
Des générations sans nombre
Vivent et meurent sous son ombre
Et lui? voyez! il rajeunit!

 

Son tronc que l'écorce protège
Fortifié par mille noeuds
Pour porter sa feuille ou sa neige
S'élargit sur ses pieds noueux;
Ses bras que le temps multiplie
Comme un lutteur qui se replie
Pour mieux s'élancer en avant
Jetant leurs coudes en arrière
Se recourbent dans la carrière
Pour mieux porter le poids du vent!

 

Et son vaste et pesant feuillage
Répandant la nuit alentour
S'étendcomme un large nuage
Entre la montagne et le jour;
Comme de nocturnes fantômes
Les vents résonnent dans ses dômes
Les oiseaux y viennent dormir
Et pour saluer la lumière
S'élèvent comme une poussière
Si sa feuille vient à frémir!

 

La nefdont le regard implore
Sur les mers un phare certain
Le voittout noyé dans l'aurore
Pyramider dans le lointain!
Le soir fait pencher sa grande ombre
Des flancs de la colline sombre
Jusqu'au pied des derniers coteaux.
Un seul des cheveux de sa tête
Abrite contre la tempête
Et le pasteur et les troupeaux!

 

Et pendant qu'au vent des collines
Il berce ses toits habités
Des empires dans ses racines
Sous son écorce des cités;
Làprès des ruches des abeilles
Arachné tisse ses merveilles
Le serpent siffleet la fourmi
Guide à des conquêtes de sables
Ses multitudes innombrables
Qu'écrase un lézard endormi!

 

Et ces torrents d'âme et de vie
Et ce mystérieux sommeil
Et cette sève rajeunie
Qui remonte avec le soleil;
Cette intelligence divine
Qui pressentcalculedevine
Et s'organise pour sa fin
Et cette force qui renferme
Dans un gland le germe du germe
D'êtres sans nombres et sans fin!

 

Et ces mondes de créatures
Quinaissant et vivant de lui
Y puisent être et nourritures
Dans les siècles comme aujourd'hui;
Tout cela n'est qu'un gland fragile
Qui tombe sur le roc stérile
Du bec de l'aigle ou du vautour!
Ce n'est qu'une aride poussière
Que le vent sème en sa carrière
Et qu'échauffe un rayon du jour!

 

Et moije dis : Seigneur! c'est toi seulc'est ta force
Ta sagesse et ta volonté
Ta vie et ta fécondité
Ta prévoyance et ta bonté!
Le ver trouve ton nom gravé sous son écorce
Et mon oeil dans sa masse et son éternité!

 

X
L'humanité - suite de Jehova

 

A de plus hauts degrés de l'échelle de l'être
En traits plus éclatants Jehova va paraître
La nuit qui le voilait ici s'évanouit!
Voyez aux purs rayons de l'amour qui va naître
La vierge qui s'épanouit!

 

Elle n'éblouit pas encore
L'oeil fasciné qu'elle suspend
On voit qu'elle-même elle ignore
La volupté qu'elle répand;
Pareilleen sa fleur virginale
A l'heure pure et matinale
Qui suit l'ombre et que le jour suit
Doublement belle à la paupière
Et des splendeurs de la lumière
Et des mystères de la nuit!

 

Son front léger s'élève et plane
Sur un cou flexibleélancé
Comme sur le flot diaphane
Un cygne mollement bercé;
Sous la voûte à peine décrite
De ce temple où son âme habite
On voit le sourcil s'ébaucher
Arc onduleux d'or ou d'ébène
Que craint d'effacer une haleine
Ou le pinceau de retoucher!

 

Là jaillissent deux étincelles
Que voile et couvre à chaque instant
Comme un oiseau qui bat des ailes
La paupière au cil palpitant!
Sur la narine transparente
Les veines où le sang serpente
S'entrelacent comme à dessein
Et de sa lèvre qui respire
Se répand avec le sourire
Le souffle embaumé de son sein!

 

Comme un mélodieux génie
De sons épars fait des concerts
Une sympathique harmonie
Accorde entre eux ces traits divers;
De cet accordcharme des charmes
Dans le sourire ou dans les larmes
Naissent la grâce et la beauté;
La beautémystère suprême
Qui ne se révèle lui-même
Que par désir et volupté!

 

Sur ses traits dont le doux ovale
Borne l'ensemble gracieux
Les couleurs que la nue étale
Se fondent pour charmer les yeux;
A la pourpre qui teint sa joue
On dirait que l'aube s'y joue
Ou qu'elle a fixé pour toujours
Au moment qui la voit éclore
Un rayon glissant de l'aurore
Sur un marbre aux divins contours!

 

Sa chevelure qui s'épanche
Au gré du vent prend son essor
Glisse en ondes jusqu'à sa hanche
Et là s'effile en franges d'or;
Autour du cou blanc qu'elle embrasse
Comme un collier elle s'enlace
Descendserpenteet vient rouler
Sur un sein où s'enflent à peine
Deux sources d'où la vie humaine
En ruisseaux d'amour doit couler!

 

Noble et légèreelle folâtre
Et l'herbe que foulent ses pas
Sous le poids de son pied d'albâtre
Se courbe et ne se brise pas!
Sa taille en marchant se balance
Comme la nacellequi danse
Lorsque la voile s'arrondit
Sous son mât que berce l'aurore
Balance son flanc vide encore
Sur la vague qui rebondit!

 

Son âme n'est rien que tendresse
Son corps qu'harmonieux contour
Tout son être que l'oeil caresse
N'est qu'un pressentiment d'amour!
Elle plaint tout ce qui soupire
Elle aime l'air qu'elle respire
Rêve ou pleureou chante à l'écart
Etsans savoir ce qu'il implore
D'une volupté qu'elle ignore
Elle rougit sous un regard!

 

Mais déjà sa beauté plus mûre
Fleurit à son quinzième été;
A ses yeux toute la nature
N'est qu'innocence et volupté!
Aux feux des étoiles brillantes
Au doux bruit des eaux ruisselantes
Sa pensée erre avec amour;
Et toutes les fleurs des prairies
Viennent entre ses doigts flétries
Sur son coeur sécher tour à tour!

 

L'oiseaupour tout autre sauvage
Sous ses fenêtres vient nicher
Oucharmé de son esclavage
Sur ses épaules se percher;
Elle nourrit les tourterelles
Sur le blanc satin de leurs ailes
Promène ses doigts caressants
Oudans un amoureux caprice
Elle aime que leur cou frémisse
Sous ses baisers retentissants!

 

Elle paraîtet tout soupire
Tout se trouble sans son regard;
Sa beauté répand un délire
Qui donne une ivresse au vieillard!
Et comme on voit l'humble poussière
Tourbillonner à la lumière
Qui la fascine à son insu!
Partout où ce beau front rayonne
Un souffle d'amour environne
Celle par qui l'homme est conçu!

 

Un homme! un filsun roi de la nature entière!
Insecte né de boue et qui vit de lumière!
Qui n'occupe qu'un pointqui n'a que deux instants
Mais qui de l'Infini par la pensée est maître
Et reculant sans fin les bornes de son être
S'étend dans tout l'espace et vit dans tous les temps!

 

Il naîtet d'un coup d'oeil il s'empare du monde
Chacun de ses besoins soumet un élément
Pour lui germe l'épipour lui s'épanche l'onde
Et le feufils du jourdescend du firmament!

 

L'instinct de sa faiblesse est sa toute-puissance;
Pour lui l'insecte même est un objet d'effroi
Mais le sceptre du globe est à l'intelligence;
L'homme s'unit à l'hommeet la terre a son roi!

 

Il regardeet le jour se peint dans sa paupière;
Il penseet l'univers dans son âme apparaît!
Il parleet son accentcomme une autre lumière
Va dans l'âme d'autrui se peindre trait pour trait!

 

Il se donne des sens qu'oublia la nature
Jette un frein sur la vague au vent capricieux.
Lance la mort au but que son calcul mesure
Sonde avec un cristal les abîmes des cieux!

 

Il écritet les vents emportent sa pensée
Qui va dans tous les cieux vivre et s'entretenir!
Et son âme invisible en traits vivants tracée
Ecoute le passé qui parle à l'avenir!

 

Il fonde les citésfamilles immortelles;
Et pour les soutenir il élève les lois
Quide ces monuments colonnes éternelles
Du temple social se divisent le poids!

 

Après avoir conquis la natureil soupire;
Pour un plus noble prix sa vie a combattu;
Et son coeur vide encordédaignant son empire
Pour s'égaler aux dieux inventa la vertu!

 

Il offre en souriant sa vie en sacrifice
Il se confie au Dieu que son oeil ne voit pas;
Coupablea le remords qui venge la justice
Vertueuxune voix qui l'applaudit tout bas!

 

Plus grand que son destinplus grand que la nature
Ses besoins satisfaits ne lui suffisent pas
Son âme a des destins qu'aucun oeil ne mesure
Et des regards portant plus loin que le trépas!

 

Il lui faut l'espéranceet l'empire et la gloire
L'avenir à son nomà sa foi des autels
Des dieux à supplierdes vérités à croire
Des cieux et des enferset des jours immortels!

 

Mais le temps tout à coup manque à sa vie usée
L'horizon raccourci s'abaisse devant lui
Il sent tarir ses jours comme une onde épuisée
Et son dernier soleil a lui!

 

Regardez-le mourir!... Assis sur le rivage
Que vient battre la vague où sa nef doit partir
Le pilote qui sait le but de son voyage
D'un coeur plus rassuré n'attend pas le zéphyr!

 

On dirait que son oeilqu'éclaire l'espérance
Voit l'immortalité luire sur l'autre bord
Au-delà du tombeau sa vertu le devance
Etcertain du réveille jour baisseil s'endort!

 

Et les astres n'ont plus d'assez pure lumière
Et l'Infini n'a plus d'assez vaste séjour
Et les siècles divins d'assez longue carrière
Pour l'âme de celui qui n'était que poussière
Et qui n'avait qu'un jour!

 

Voilà cet instinct qui l'annonce
Plus haut que l'aurore et la nuit.
Voilà l'éternelle réponse
Au doute qui se reproduit!
Du grand livre de la nature
Si la lettreà vos yeux obscure
Ne le trahit pas en tout lieu
Ah! l'homme est le livre suprême :
Dans les fibres de son coeur même
Lisezmortels : Il est un Dieu!

 

XI
L'idée de Dieu - suite de Jehova

 

Heureux l'oeil éclairé de ce jour sans nuage
Qui partout ici-bas le contemple et le lit!
Heureux le coeur épris de cette grande image
Toujours vide et trompé si Dieu ne le remplit!

 

Ah! pour celui-là seul la nature est son ombre!
En vain le temps se voile et reculent les cieux!
Le ciel n'a point d'abîme et le temps point de nombre
Qui le cache à ses yeux!

 

Pour qui ne l'y voit pas tout est nuit et mystères
Cet alphabet de jeu dans le ciel répandu
Est semblable pour eux à ces vains caractères
Dont le senss'ils en ontdans les temps s'est perdu!

 

Le savant sous ses mains les retourne et les brise
Et dit : Ce n'est qu'un jeu d'un art capricieux;
Et cent fois en tombant ces lettres qu'il méprise
D'elles-même ont écrit le nom mystérieux!

 

Mais cette langueen vain par les temps égarée
Se lit hier comme aujourd'hui;
Car elle n'a qu'un nom sous sa lettre sacrée
Lui seul! lui partout! toujours lui!

 

Qu'il est doux pour l'âme qui pense
Et flotte dans l'immensité
Entre le doute et l'espérance
La lumière et l'obscurité
De voir cette idée éternelle
Luire sans cesse au-dessus d'elle
Comme une étoile aux feux constants
La consoler sous ses nuages
Et lui montrer les deux rivages
Blanchis de l'écume du temps!

 

En vain les vagues des années
Roulent dans leur flux et reflux
Les croyances abandonnées
Et les empires révolus
En vain l'opinion qui lutte
Dans son triomphe ou dans sa chute
Entraîne un monde à son déclin;
Elle brille sur sa ruine
Et l'histoire qu'elle illumine
Ravit son mystère au destin!

 

Elle est la science du sage
Elle est la foi de la vertu!
Le soutien du faibleet le gage
Pour qui le juste a combattu!
En elle la vie a son juge
Et l'infortune son refuge
Et la douleur se réjouit.
Unique clef du grand mystère
Otez cette idée à la terre
Et la raison s'évanouit!

 

Cependant le mondequ'oublie
L'âme absorbée en son auteur
Accuse sa foi de folie
Et lui reproche son bonheur
Pareil à l'oiseau des ténèbres
Quicharmé des lueurs funèbres
Reproche à l'oiseau du matin
De croire au jour qui vient d'éclore
Et de planer devant l'aurore
Enivré du rayon divin!

 

Mais qu'importe à l'âme qu'inonde
Ce jour que rien ne peut voiler!
Elle laisse rouler le monde
Sans l'entendre et sans s'y mêler!
Telle une perle de rosée
Que fait jaillir l'onde brisée
Sur des rochers retentissants
Y sèche pure et virginale
Et seule dans les cieux s'exhale
Avec la lumière et l'encens!

 

LIVRE TROISIEME

 

II
Milly ou la terre natale

 

Pourquoi le prononcer ce nom de la patrie?
Dans son brillant exil mon coeur en a frémi;
Il résonne de loin dans mon âme attendrie
Comme les pas connus ou la voix d'un ami.

 

Montagnes que voilait le brouillard de l'automne
Vallons que tapissait le givre du matin
Saules dont l'émondeur effeuillait la couronne
Vieilles tours que le soir dorait dans le lointain

 

Murs noircis par les anscoteauxsentier rapide
Fontaine où les pasteurs accroupis tour à tour
Attendaient goutte à goutte une eau rare et limpide
Etleur urne à la mains'entretenaient du jour

 

Chaumière où du foyer étincelait la flamme
Toit que le pèlerin aimait à voir fumer
Objets inanimésavez-vous donc une âme
Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer?

 

J'ai vu des cieux d'azuroù la nuit est sans voiles
Dorés jusqu'au matin sous les pieds des étoiles
Arrondir sur mon front dans leur arc infini
Leur dôme de cristal qu'aucun vent n'a terni!
J'ai vu des monts voilés de citrons et d'olives
Réfléchir dans les eaux leurs ombres fugitives
Et dans leurs frais vallonsau souffle du zéphyr
Bercer sur l'épi mûr le cep prêt à mûrir;
Sur des bords où les mers ont à peine un murmure
J'ai vu des flots brillants l'onduleuse ceinture
Presser et relâcher dans l'azur de ses plis
De leurs caps dentelés les contours assouplis
S'étendre dans le golfe en nappe de lumière
Blanchir l'écueil fumant de gerbes de poussière
Porter dans le lointain d'un occident vermeil
Des îles qui semblaient le lit d'or du soleil
Ous'ouvrant devant moi sans rideausans limite
Me montrer l'infini que le mystère habite!
J'ai vu ces fiers sommetspyramides des airs
Où l'été repliait le manteau des hivers
Jusqu'au sein des vallons descendant par étages
Entrecouper leurs flancs de hameaux et d'ombrages
De pics et de rochers ici se hérisser
En pentes de gazon plus loin fuir et glisser
Lancer en arcs fumantsavec un bruit de foudre
Leurs torrents en écume et leurs fleuves en poudre
Sur leurs flancs éclairésobscurcis tour à tour
Former des vagues d'ombre et des îles de jour
Creuser de frais vallons que la pensée adore
Remonterredescendreet remonter encore
Puis des derniers degrés de leurs vastes remparts
A travers les sapins et les chênes épars
Dans le miroir des lacs qui dorment sous leur ombre
Jeter leurs reflets verts ou leur image sombre
Et sur le tiède azur de ces limpides eaux
Faire onduler leur neige et flotter leurs coteaux!
J'ai visité ces bords et ce divin asile
Qu'a choisis pour dormir l'ombre du doux Virgile
Ces champs que la Sibylle à ses yeux déroula
Et Cume et l'Elysée; et mon coeur n'est pas là!...
Mais il est sur la terre une montagne aride
Qui ne porte en ses flancs ni bois ni flot limpide
Dont par l'effort des ans l'humble sommet miné
Et sous son propre poids jour par jour incliné
Dépouillé de son sol fuyant dans les ravines
Garde à peine un buis sec qui montre ses racines
Et se couvre partout de rocs prêts à crouler
Que sous son pied léger le chevreau fait rouler.
Ces débris par leur chute ont formé d'âge en âge
Un coteau qui décroît etd'étage en étage
Porteà l'abri des murs dont ils sont étayés
Quelques avares champs de nos sueurs payés
Quelques ceps dont les brascherchant en vain l'érable
Serpentent sur la terre ou rampent sur le sable
Quelques buissons de ronceoù l'enfant des hameaux
Cueille un fruit oublié qu'il dispute aux oiseaux
Où la maigre brebis des chaumières voisines
Broute en laissant sa laine en tribut aux épines;
Lieux que ni le doux bruit des eaux pendant l'été
Ni le frémissement du feuillage agité
Ni l'hymne aérien du rossignol qui veille
Ne rappellent au coeurn'enchantent pour l'oreille;
Mais quesous les rayons d'un ciel toujours d'airain
La cigale assourdit de son cri souterrain.
Il est dans ces déserts un toit rustique et sombre
Que la montagne seule abrite de son ombre
Et dont les mursbattus par la pluie et les vents
Portent leur âge écrit sous la mousse des ans.
Sur le seuil désuni de trois marches de pierre
Le hasard a planté les racines d'un lierre
Quiredoublant cent fois ses noeuds entrelacés
Cache l'affront du temps sous ses bras élancés
Etrecourbant en arc sa volute rustique
Fait le seul ornement du champêtre portique.
Un jardin qui descend au revers d'un coteau
Y présente au couchant son sable altéré d'eau;
La pierre sans cimentque l'hiver a noircie
En borne tristement l'enceinte rétrécie;
La terreque la bêche ouvre à chaque saison
Y montre à nu son sein sans ombre et sans gazon;
Ni tapis émaillésni cintres de verdure
Ni ruisseau sous des boisni fraîcheurni murmure;
Seulement sept tilleuls par le soc oubliés
Protégeant un peu d'herbe étendue à leurs pieds
Y versent dans l'automne une ombre tiède et rare
D'autant plus douce au front sous un ciel plus avare;
Arbres dont le sommeil et des songes si beaux
Dans mon heureuse enfance habitaient les rameaux!
Dans le champêtre enclos qui soupire après l'onde
Un puits dans le rocher cache son eau profonde
Où le vieillard qui puiseaprès de longs efforts
Dépose en gémissant son urne sur les bords;
Une aire où le fléau sur l'argile étendue
Bat à coups cadencés la gerbe répandue
Où la blanche colombe et l'humble passereau
Se disputent l'épi qu'oublia le râteau :
Et sur la terre épars des instruments rustiques
Des jougs rompusdes chars dormant sous les portiques
Des essieux dont l'ornière a brisé les rayons
Et des socs émoussés qu'ont usés les sillons.

 

Rien n'y console l'oeil de sa prison stérile
Ni les dômes dorés d'une superbe ville
Ni le chemin poudreuxni le fleuve lointain
Ni les toits blanchissants aux clartés du matin;
Seulementrépandus de distance en distance
De sauvages abris qu'habite l'indigence
Le long d'étroits sentiers en désordre semés
Montrent leur toit de chaume et leurs murs enfumés
Où le vieillardassis au seuil de sa demeure
Dans son berceau de jonc endort l'enfant qui pleure;
Enfin un sol sans ombre et des cieux sans couleur
Et des vallons sans onde! - Et c'est là qu'est mon coeur!
Ce sont là les séjoursles sitesles rivages
Dont mon âme attendrie évoque les images
Et dont pendant les nuits mes songes les plus beaux
Pour enchanter mes yeux composent leurs tableaux!

 

Là chaque heure du jourchaque aspect des montagnes
Chaque son qui le soir s'élève des campagnes
Chaque mois qui revientcomme un pas des saisons
Reverdir ou faner les bois ou les gazons
La lune qui décroît ou s'arrondit dans l'ombre
L'étoile qui gravit sur la colline sombre
Les troupeaux des hauts lieux chassés par les frimas
Des coteaux aux vallons desoendant pas à pas
Le ventl'épine en fleursl'herbe verte ou flétrie
Le soc dans le sillonl'onde dans la prairie
Tout m'y parle une langue aux intimes accents
Dont les motsentendus dans l'âme et dans les sens
Sont des bruitsdes parfumsdes foudresdes orages
Des rochersdes torrentset ces douces images
Et ces vieux souvenirs dormant au fond de nous
Qu'un site nous conserve et qu'il nous rend plus doux.
Là mon coeur en tout lieu se retrouve lui-même!
Tout s'y souvient de moitout m'y connaîttout m'aime!
Mon oeil trouve un ami dans tout cet horizon
Chaque arbre a son histoire et chaque pierre son nom.
Qu'importe que ce nomcomme Thèbe ou Palmire
Ne nous rappelle pas les fastes d'un empire
Le sang humain versé pour le choix des tyrans
Ou ces fléaux de Dieu que l'homme appelle grands?
Ce site où la pensée a rattaché sa trame
Ces lieux encor tout pleins des fastes de notre âme
Sont aussi grands pour nous que ces champs du destin
Où naquitoù tomba quelque empire incertain :
Rien n'est vil! rien n'est grand! l'âme en est la mesure!
Un coeur palpite au nom de quelque humble masure
Et sous les monuments des héros et des dieux
Le pasteur passe et siffle en détournant les yeux!

 

Voilà le banc rustique où s'asseyait mon père
La salle où résonnait sa voix mâle et sévère
Quand les pasteurs assis sur leurs socs renversés
Lui comptaient les sillons par chaque heure tracés
Ou qu'encor palpitant des scènes de sa gloire
De l'échafaud des rois il nous disait l'histoire
Etplein du grand combat qu'il avait combattu
En racontant sa vie enseignait la vertu!
Voilà la place vide où ma mère à toute heure
Au plus léger soupir sortait de sa demeure
Etnous faisant porter ou la laine ou le pain
Vêtissait l'indigence ou nourrissait la faim;
Voilà les toits de chaume où sa main attentive
Versait sur la blessure ou le miel ou l'olive
Ouvrait près du chevet des vieillards expirants
Ce livre où l'espérance est permise aux mourants
Recueillait leurs soupirs sur leur bouche oppressée
Faisait tourner vers Dieu leur dernière pensée
Et tenant par la main les plus jeunes de nous
À la veuveà l'enfantqui tombaient à genoux
Disaiten essuyant les pleurs de leurs paupières :
Je vous donne un peu d'orrendez-leur vos prières!
Voilà le seuilà l'ombreoù son pied nous berçait
La branche du figuier que sa main abaissait
Voici l'étroit sentier oùquand l'airain sonore
Dans le temple lointain vibrait avec l'aurore
Nous montions sur sa trace à l'autel du Seigneur
Offrir deux purs encensinnocence et bonheur!
C'est ici que sa voix pieuse et solennelle
Nous expliquait un Dieu que nous sentions en elle
Et nous montrant l'épi dans son germe enfermé
La grappe distillant son breuvage embaumé
La génisse en lait pur changeant le suc des plantes
Le rocher qui s'entrouvre aux sources ruisselantes
La laine des brebis dérobée aux rameaux
Servant à tapisser les doux nids des oiseaux
Et le soleil exact à ses douze demeures
Partageant aux climats les saisons et les heures
Et ces astres des nuits que Dieu seul peut compter
Mondes où la pensée ose à peine monter
Nous enseignait la foi par la reconnaissance
Et faisait admirer à notre simple enfance
Comment l'astre et l'insecte invisible à nos yeux
Avaientainsi que nousleur père dans les cieux!
Ces bruyèresces champsces vignesces prairies
Ont tous leurs souvenirs et leurs ombres chéries.
Làmes soeurs folâtraientet le vent dans leurs jeux
Les suivait en jouant avec leurs blonds cheveux!
Làguidant les bergers aux sommets des collines
J'allumais des bûchers de bois mort et d'épines
Et mes yeuxsuspendus aux flammes du foyer
Passaient heure après heure à les voir ondoyer.
Làcontre la fureur de l'aquilon rapide
Le saule caverneux nous prêtait son tronc vide
Et j'écoutais siffler dans son feuillage mort
Des brises dont mon âme a retenu l'accord.
Voilà le peuplier quipenché sur l'abîme
Dans la saison des nids nous berçait sur sa cime
Le ruisseau dans les prés dont les dormantes eaux
Submergeaient lentement nos barques de roseaux
Le chênele rocherle moulin monotone
Et le mur au soleiloù dans les jours d'automne
Je venais sur la pierreassis près des vieillards
Suivre le jour qui meurt de mes derniers regards!
Tout est encor debout; tout renaît à sa place :
De nos pas sur le sable on suit encore la trace;
Rien ne manque à ces lieux qu'un coeur pour en jouir
Maishélas! l'heure baisse et va s'évanouir.

 

La vie a dispersécomme l'épi sur l'aire
Loin du champ paternel les enfants et la mère
Et ce foyer chéri ressemble aux nids déserts
D'où l'hirondelle a fui pendant de longs hivers!
Déjà l'herbe qui croît sur les dalles antiques
Efface autour des murs les sentiers domestiques
Et le lierreflottant comme un manteau de deuil
Couvre à demi la porte et rampe sur le seuil;
Bientôt peut-être...! écarteô mon Dieu! ce présage!
Bientôt un étrangerinconnu du village
Viendral'or à la mains'emparer de ces lieux
Qu'habite encor pour nous l'ombre de nos aïeux
Et d'où nos souvenirs des berceaux et des tombes
S'enfuiront à sa voixcomme un nid de colombes
Dont la hache a fauché l'arbre dans les forêts
Et qui ne savent plus où se poser après!

 

Ne permets pasSeigneurce deuil et cet outrage!
Ne souffre pasmon Dieuque notre humble héritage
Passe de mains en mains troqué contre un vil prix
Comme le toit du vice ou le champ des proscrits!
Qu'un avide étranger vienne d'un pied superbe
Fouler l'humble sillon de nos berceaux sur l'herbe
Dépnuiller l'orphelingrossircompter son or
Aux lieux où l'indigence avait seule un trésor
Et blasphémer ton nom sous ces mêmes portiques
Où ma mère à nos voix enseignait tes cantiques!
Ah! que plutôt cent foisaux vents abandonné
Le toit pende en lambeaux sur le mur incliné;
Que les fleurs du tombeaules mauvesles épines
Sur les parvis brisés germent dans les ruines!
Que le lézard dormant s'y réchauffe au soleil
Que Philomèle y chante aux heures du sommeil
Que l'humble passereaules colombes fidèles
Y rassemblent en paix leurs petits sous leurs ailes
Et que l'oiseau du ciel vienne bâtir son nid
Aux lieux où l'innocence eut autrefois son lit!

 

Ah! si le nombre écrit sous l'oeil des destinées
Jusqu'aux cheveux blanchis prolonge mes années
Puissé-jeheureux vieillardy voir baisser mes jours
Parmi ces monuments de mes simples amours!
Et quand ces toits bénis et ces tristes décombres
Ne seront plus pour moi peuplés que par des ombres
Y retrouver au moins dans les nomsdans les lieux
Tant d'êtres adorés disparus de mes yeux!
Et vousqui survivrez à ma cendre glacée
Si vous voulez charmer ma dernière pensée
Un jourélevez-moi...! non! ne m'élevez rien!
Mais près des lieux où dort l'humble espoir du chrétien
Creusez-moi dans ces champs la couche que j'envie
Et ce dernier sillon où germe une autre vie!
Etendez sur ma tête un lit d'herbes des champs
Que l'agneau du hameau broute encore au printemps
Où l'oiseaudont mes soeurs ont peuplé ces asiles
Vienne aimer et chanter durant mes nuits tranquilles;
Làpour marquer la place où vous m'allez coucher
Roulez de la montagne un fragment de rocher;
Que nul ciseau surtout ne le taille et n'efface
La mousse des vieux jours qui brunit sa surface
Et d'hiver en hiver incrustée à ses flancs
Donne en lettre vivante une date à ses ans!
Point de siècle ou de nom sur cette agreste page!
Devant l'éternité tout siècle est du même âge
Et celui dont la voix réveille le trépas
Au défaut d'un vain nom ne nous oubliera pas!
Làsous des cieux connussous les collines sombres
Qui couvrirent jadis mon berceau de leurs ombres
Plus près du sol natalde l'air et du soleil
D'un sommeil plus léger j'attendrai le réveil!
Làma cendremêlée à la terre qui m'aime
Retrouvera la vie avant mon esprit même
Verdira dans les présfleurira dans les fleurs
Boira des nuits d'été les parfums et les pleurs;
Et quand du jour sans soir la première étincelle
Viendra m'y réveiller pour l'aurore éternelle
En ouvrant mes regards je reverrai des lieux
Adorés de mon coeur et connus de mes yeux
Les pierres du hameaule clocherla montagne
Le lit sec du torrent et l'aride campagne;
Etrassemblant de l'oeil tous les êtres chéris
Dont l'ombre près de moi dormait sous ces débris
Avec des soeursun père et l'âme d'une mère
Ne laissant plus de cendre en dépôt à la terre
Comme le passager qui des vagues descend
Jette encore au navire un oeil reconnaissant
Nos voix diront ensemble à ces lieux pleins de charmes
L'adieule seul adieu qui n'aura point de larmes!

 

V
Hymne au Christ
A M. Manzoni.

 

Verbe incréé! source féconde
De justice et de liberté!
Parole qui guéris le monde!
Rayon vivant de vérité!
Est-il vrai que ta voix d'âge en âge entendue
Pareille au bruit lointain qui meurt dans l'étendue
N'a plus pour nous guider que des sons impuissants?
Et qu'une voix plus souveraine
La voix de la parole humaine
Étouffe à jamais tes accents?

 

Mais la raison c'est toi! mais cette raison même
Qu'était-elle avant l'heure où tu vins l'éclairer?
Nuageobscuritédoutecombatsystème
Flambeau que notre orgueil portait pour s'égarer!

 

Le monde n'était que ténèbres
Les doctrines sans foi luttaient comme des flots
Et trompédétrompé de leurs clartés funèbres
L'esprit humain flottait noyé dans ce chaos;
L'espérance ou la peurau gré de leurs caprices
Ravageaient tour à tour et repeuplaient les cieux
La fourbe s'engraissait du sang des sacrifices
Mille dieux attestaient l'ignorance des dieux!
Fouillez les cendres de Palmyre
Fouillez les limons d'Osiris
Et ces panthéons où respire
L'ombre fétide encor de tous ces dieux proscrits!
Tirez de la fange ou de l'herbe
Tirez ces dieux moulésfondustailléspétris
Ces monstres mutilésces symboles flétris
Et dites ce qu'était cette raison superbe
Quand elle adorait ces débris!

 

Ne sachant plus nommer les exploits ou les crimes
Les noms tombaient du sort comme au hasard jetés
La gloire suffisait aux âmes magnanimes
Et les vertus les plus sublimes
N'étaient que des vices dorés!

 

Tu parais! ton verbe vole
Comme autrefois la parole
Qu'entendit le noir chaos
De la nuit tira l'aurore
Des cieux sépara les flots
Et du nombre fit éclore
L'harmonie et le repos!
Ta parole créatrice
Sépare vertus et vice
Mensonges et vérité;
Le maître apprend la justice
L'esclave la liberté;
L'indigent le sacrifice
Le riche la charité!
Un Dieu créateur et père
En qui l'innocence espère
S'abaisse jusqu'aux mortels!
La prière qu'il appelle
S'élève à lui libre et belle
Sans jamais souiller son aile
Des holocaustes cruels!
Nos iniquitésnos crimes
Nos désirs illégitimes
Voilà les seules victimes
Qu'on immole à ses autels!
L'immortalité se lève
Et brille au-delà des temps;
L'espérancedivin rêve
De l'exil que l'homme achève
Abrège les courts instants;
L'amour céleste soulève
Nos fardeaux les plus pesants;
Le siècle éternel commence
Le juste a sa conscience
Le remords son innocence
L'humble foi fait la science
Des sages et des enfants!
Et l'homme qu'elle console
Dans cette seule parole
Se repose deux mille ans!

 

Et l'esprit éclairé par tes lois immortelles
Dans la sphère morale où tu guidas nos yeux
Découvrit tout à coup plus de vertus nouvelles
Quele jour où d'Herschell le verre audacieux
Porta l'oeil étonné dans les célestes routes
Le regard qui des nuits interroge les voûtes
Ne vit d'astres nouveaux pulluler dans les cieux!

 

Nonjamais de ces feux qui roulent sur nos têtes
Jamais de ce Sina qu'embrasaient les tempêtes
Jamais de cet Horebtrône de Jehova
Aux yeux des siècles n'éclata
Un foyer de clarté plus vive et plus féconde
Que cette vérité qui jaillit sur le monde
Des collines de Golgotha!

 

L'astre qu'à ton berceau le mage vit éclore
L'étoile qui guida les bergers de l'aurore
Vers le Dieu couronné d'indigence et d'affront
Répandit sur la terre un jour qui luit encore
Que chaque âge à son tour reçoitbénitadore
Qui dans la nuit des temps jamais ne s'évapore
Et ne s'éteindra pas quand les cieux s'éteindront!

 

Ils disent cependant que cet astre se voile
Que les clartés du siècle ont vaincu cette étoile;
Que ce monde vieilli n'a plus besoin de toi!
Que la raison est seule immortelle et divine
Que la rouille des temps a rongé ta doctrine
Et que de jour en jour de ton temple en ruine
Quelque pierre en tombant déracine ta foi!

 

Ô Christ! Il est trop vrai! ton éclipse est bien sombre;
La terre sur ton astre a projeté son ombre;
Nous marchons dans un siècle où tout tombe à grand bruit.
Vingt siècles écroulés y mêlent leur poussière
Fables et véritésténèbres et lumière
Flottent confusément devant notre paupière
Et l'un dit : C'est le jour! et l'autre : C'est la nuit!

 

Comme un rayon du ciel qui perce les nuages
En traversant la fange et la nuit des vieux âges
Ta parole a subi nos profanations!
L'oeil impur des mortels souillerait le jour même!
L'imposture a terni la vérité suprême
Et les tyransprenant ta foi pour diadème
Ont doré de ton nom le joug des nations!

 

Maispareille à l'éclair qui tombant sur la terre
Remonte au firmament sans qu'une ombre l'altère
L'homme n'a pu souiller ta loi de vérité!
L'ignorance a terni tes lumières sublimes
La haine a confondu tes vertus et nos crimes
Les flatteurs aux tyrans ont vendu tes maximes;
Elle est encor justiceamour et liberté!

 

Et l'aveugle raison demande quels miracles
De cette loi vieillie attestent les oracles!
Ah! le miracle est là permanent et sans fin!
Que cette vérité par ces flots d'impostures
Que ce flambeau brillant par tant d'ombres obscures
Que ce verbe incréé par nos lèvres impures
Ait passé deux mille ans et soit encor divin!

 

Que d'ombresdites-vous! - Maisô flambeau des âges
Tu n'avais pas promis des astres sans nuages!
L'oeil humain n'est pas fait pour la pure clarté!
Point de jour ici-bas qu'un peu d'ombre n'altère;
De sa propre splendeur Dieu se voile à la terre
Et ce n'est qu'à travers la nuit et le mystère
Que l'oeil peut voir le jourl'homme la véritél

 

Un siècle naît et parleun cri d'espoir s'élève;
Le genre humain déçu voit lutter rêve et rêve
Systèmeopinionsdogmesflux et reflux;
Cent ans passentle temps comme un nuage vide
Les roule avec l'oubli sous son aile rapide
Quand il a balayé cette poussière aride
Que reste-t-il du siècle? un mensonge de plus!

 

Mais l'ère où tu naquistoujourstoujours nouvelle
Luit au-dessus de nous comme une ère éternelle;
Une moitié des temps pâlit à ce flambeau
L'autre moitié s'éclaire au jour de tes symboles
Deux mille ansépuisant leurs sagesses frivoles
N'ont pas pu démentir une de tes paroles
Et toute vérité date de ton berceau!

 

Et c'est en vain que l'hommeingrat et las de croire
De ses autels brisés et de son souvenir
Comme un songe importun veut enfin te bannir;
Tu règnes malgré lui jusque dans sa mémoire
Etdu haut d'un passé rayonnant de ta gloire
Tu jettes ta splendeur au dernier avenir!
Lumière des espritstu pâlisils pâlissent!
Fondement des étatstu fléchisils fléchissent!
Sève du genre humainil tarit si tu meurs!
Racine de nos lois dans le sol enfoncée
Partout où tu languis on voit languir les moeurs
Chaque fibre à ton nom s'émeut dans tous les coeurs
Et tu revis partoutjusque dans la pensée
Jusque dans la haine insensée
De tes ingrats blasphémateurs!

 

Phare élevé sur des rivages
Que le temps n'a pu foudroyer
Les lumières de tous les âges
Se concentrent dans ton foyer!
Consacrant l'humaine mémoire
Tu guides les yeux de l'histoire
Jusqu'à la source d'où tout sort!
Les sept jours n'ont plus de mystère
Et l'homme sait pourquoi la terre
Lutte entre la vie et la mort!

 

Ton pouvoir n'est plus le caprice
Des démagogues ou des rois;
Il est l'éternelle justice
Qui se réfléchit dans nos lois!
Ta vertu n'est plus ce problème
Rêve qui se nourrit soi-même
D'orgueil et d'immortalité!
Elle est l'holocauste sublime
D'une volonté magnanime
A l'éternelle volonté!

 

Ta vérité n'est plus ce prisme
Où des temps chaque erreur a lui
L'éclair qui jaillit du sophisme
Et s'évanouit avec lui!
Rayon de l'aurore étemelle
Purefécondeuniverselle
Elle éclaire tous les vivants;
Sublime égalité des âmes
Pour les sages foudres et flammes
Ombre et voile à l'oeil des enfants!

 

Aliment qui contient la vie
Chaleur dont le foyer est Dieu
Germe qui croît et fructifie
Ton verbe la sème en tout lieu!
Vérité palpable et pratique
L'amour divin la communique
De l'oeil à l'oeildu coeur au coeur!
Et sans proférer de paroles
Des actions sont ses symboles
Et des vertus sont ta splendeur!

 

Chaque instinct à ton joug nous lie
L'homme naîtvitmeurt avec toi.
Chacun des anneaux de sa vie
Ô Christest rivé par ta foi!
Souffrantses pleurs sont une offrande
Heureuxson bonheur te demande
De bénir sa prospérité;
Et le mourant que tu consoles
Franchit armé de tes paroles
L'ombre de l'immortalité!

 

Tu gardes quand l'homme succombe
Sa mémoire après le trépas
Et tu rattaches à la tombe
Les liens brisés ici-bas;
Les pleurs tombés de la paupière
Ne mouillent plus la froide pierre;
Maisde ces larmes s'abreuvant
La prièreunion suprême
Porte la paix au mort qu'elle aime
Rapporte l'espoir au vivant!

 

Prix divin de tout sacrifice.
Tout bien se nourrit de ta foi!
De quelque mal qu'elle gémisse
L'humanité se tourne à toi!
Si je demande à chaque obole
À chaque larme qui console
À chaque généreux pardon
À chaque vertu qu'on me nomme :
En quel nom consolez-vous l'homme?
Ils me répondent : En son nom!

 

C'est toi dont la pitié plus tendre
Verse l'aumône à pleines mains
Guide l'aveugleet vient attendre
Le voyageur sur les chemins!
C'est toi quidans l'asile immonde
Où les déshérités du monde
Viennent pour pleurer et souffrir
Donne au vieillard de saintes filles
À l'enfant sans nom des familles
Au malade un lit pour mourir!

 

Tu vis dans toutes les reliques
Temple debout ou renversé
Autelscolonnesbasiliques
Tout est à toi dans le passé!
Tout ce que l'homme élève encore
Toute demeure où l'on adore
Tout est à toi dans l'avenir!
Les siècles n'ont pas de poussière
Les collines n'ont pas de pierre
Qui ne porte ton souvenir!

 

Enfinvaste et puissante idée
Plus forte que l'esprit humain
Toute âme est pleineest obsédée
De ton nom qu'elle évoque en vain!
Préférant ses doutes funèbres
L'homme amasse en vain les ténèbres
Partout ta splendeur le poursuit!
Etcomme au jour qui nous éclaire
Le monde ne peut s'y soustraire
Qu'en se replongeant dans la nuit!

 

Et tu meurs? Et ta foi dans un lit de nuages
S'enfonce pour jamais sous l'horizon des âges
Comme un de ces soleils que le ciel a perdus
Dont l'astronome dit : C'était là qu'il n'est plus!
Et les fils de nos fils dans les lointaines ères
Feraient aussi leur fable avec tes saints mystères!
Et parleraient un jour de l'homme de la croix
Comme des dieux menteurs disparus à ta voix
De ces porteurs de foudre ou du vil caducée
Rêves dont au réveil a rougi la pensée?
Mais tous ces dieuxô Christ! n'avaient rien apporté
Qu'une ombre plus épaisse à notre obscurité!
Maisdu délire humain lâche et honteux symbole
Ils croulèrent d'eux-même au bruit de ta parole;
Mais tu venais asseoir sur leur trône abattu
Le Dieu de véritéde grâce et de vertu!
Leurs lois se trahissaient devant les lois chrétiennes!
Mais où sont les vertus qui démentent les tiennes?
Pour éclipser ton jour quel jour nouveau paraît?
Toi qui les remplaçasqui te remplacerait?

 

Ah! qui sait si cette ombre où pâlit ta doctrine
Est une décadence - ou quelque nuit divine
Quelque nuage faux prêt à se déchirer
Où ta foi va monter et se transfigurer
Comme aux jours de ta vie humaine et méconnue
Tu te transfiguras toi-même dans la nue
Quandta divinité reprenant son essor
Un jour sorti de toi revêtit le Thabor
Dans ton vol glorieux te balança sans ailes
Éblouit les regards des disciples fidèles
Etpour les consoler de ton prochain adieu
Homme prêt à mourirte montra déjà Dieu?

 

Oui! de quelque faux nom que l'avenir te nomme
Nous te saluons Dieu! car tu n'es pas un homme!
L'homme n'eût pas trouvé dans notre infirmité
Ce germe tout divin de l'immortalité
La clarté dans la nuitla vertu dans le vice
Dans l'égoïsme étroit la soif du sacrifice!
Dans la lutte la paixl'espoir dans la douleur
Dans l'orgueil révolté l'humilité du coeur
Dans la haine l'amourle pardon dans l'offense
Et dans le repentir la seconde innocence!
Notre encens à ce prix ne saurait s'égarer
Et j'en crois des vertus qui se font adorer!

 

Repos de notre ignorance
Tes dogmes mystérieux
Sont un temple à l'espérance
Montant de la terre aux cieux!
Ta morale chaste et sainte
Embaume sa pure enceinte
De paixde grâce et d'amour
Et l'air que l'âme y respire
A le parfum du zéphyre
Qu'Éden exhalait un jour!

 

Dès que l'humaine nature
Se plie au joug de ta foi
Elle s'élève et s'épure
Et se divinise en toi!
Toutes ses vaines pensées
Montent du coeurélancées
Aussi haut que son destin;
L'homme revient en arrière
Fils égaré de lumière
Qui retrouve son chemin!

 

Les troubles du coeur s'apaisent
L'âme n'est qu'un long soupir;
Tous les vains désirs se taisent
Dans un immense désir!
La paixvolupté nouvelle
Sens de la vie éternelle
En a la sérénité!
Du chrétien la vie entière
N'est qu'une longue prière
Un hymne en action à l'immortalité!

 

Et les vertus les plus rudes
Du stoïque triomphant
Sont les humbles habitudes
De la femme et de l'enfant!
Et la terre transformée
N'est qu'une route semée
D'ombrages délicieux
Où l'homme en l'homme a son frère!
Où l'homme à Dieu dit : Mon père!
Où chaque pas mène aux cieux!

 

O toi qui fis lever cette seconde aurore
Dont un second chaos vit l'harmonie éclore
Parole qui portaisavec la vérité
Justice et toléranceamour et liberté!
Règne à jamaisô Christsur la raison humaine
Et de l'homme à son Dieu sois la divine chaîne!
Illumine sans fin de tes feux éclatants
Les siècles endormis dans le berceau des temps!
Et que ton nomlégué pour unique héritage
De la mère à l'enfant descende d'âge en âge
Tant que l'oeil dans la nuit aura soif de clarté
Et le coeur d'espérance et d'immortalité!
Tant que l'humanité plaintive et désolée
Arrosera de pleurs sa terrestre vallée
Et tant que les vertus garderont leurs autels
Ou n'auront pas changé de nom chez les mortels!
Pour moisoit que ton nom ressuscite ou succombe
O Dieu de mon berceausois le Dieu de ma tombe!
Plus la nuit est obscure et plus mes faibles yeux
S'attachent au flambeau qui pâlit dans les cieux;
Et quand l'autel brisé que la foule abandonne
S'écroulerait sur moi!... temple que je chéris
Temple où j'ai tout reçutemple où j'ai tout appris
J'embrasserais encor ta dernière colonne
Dussé-je être écrasé sous tes sacrés débris!

 

IX
Pourquoi mon âme est-elle triste?

 

Pourquoi gémis-tu sans cesse
O mon âme? réponds-moi!
D'où vient ce poids de tristesse
Qui pèse aujourd'hui sur toi?
Au tombeau qui nous dévore
Pleuranttu n'as pas encore
Conduit tes derniers amis!
L'astre serein de ta vie
S'élève encore; et l'envie
Cherche pourquoi tu gémis!

 

La terre encore a des plages
Le ciel encore a des jours
La gloire encor des orages
Le coeur encor des amours;
La nature offre à tes veilles
Des mystèresdes merveilles
Qu'aucun oeil n'a profané
Et flétrissant tout d'avance
Dans les champs de l'espérance
Ta main n'a pas tout glané!

 

Et qu'est-ce que la terre? Une prison flottante
Une demeure étroiteun navireune tente
Que son Dieu dans l'espace a dressé pour un jour
Et dont le vent du ciel en trois pas fait le tour!
Des plainesdes vallonsdes mers et des collines
Où tout sort de la poudre et retourne en ruines
Et dont la masse à peine est à l'immensité
Ce que l'heure qui sonne est à l'éternité!
Fange en palais pétriehélas! mais toujours fange
Où tout est monotone et cependant tout change!

 

Et qu'est-ce que la vie? Un réveil d'un moment!
De naître et de mourir un court étonnement!
Un mot qu'avec mépris l'Etre éternel prononce!
Labyrinthe sans clef! question sans réponse
Songe qui s'évaporeétincelle qui fuit!
Eclair qui sort de l'ombre et rentre dans la nuit
Minute que le temps prête et retire à l'homme
Chose qui ne vaut pas le mot dont on la nomme!

 

Et qu'est-ce que la gloire? Un vain son répété
Une dérision de notre vanité!
Un nom qui retentit sur des lèvres mortelles
Vaintrompeurinconstantpérissable comme elles
Et quitantôt croissant et tantôt affaibli
Passe de bouche en bouche à l'éternel oubli!
Nectar empoisonné dont notre orgueil s'enivre
Qui fait mourir deux fois ce qui veut toujours vivre!

 

Et qu'est-ce que l'amour? Ah! prêt à le nommer
Ma bouche en le niant craindrait de blasphémer!
Lui seul est au-dessus de tout mot qui l'exprime!
Eclair brillant et pur du feu qui nous anime
Etincelle ravie au grand foyer des cieux!
Char de feu quivivantsnous porte au rang des dieux!
Rayon! foudre des sens! inextinguible flamme
Qui fond deux coeurs mortels et n'en fait plus qu'une âme!
Il est!... il serait touts'il ne devait finir!
Si le coeur d'un mortel le pouvait contenir
Ou sisemblable au feu dont Dieu fit son emblème
Sa flamme en s'exhalant ne l'étouffait lui-même!

 

Maisquand ces biens que l'homme envie
Déborderaient dans un seul coeur
La mort seule au bout de la vie
Fait un supplice du bonheur!
Le flot du temps qui nous entraîne
N'attend pas que la joie humaine
Fleurisse longtemps sur son cours!
Race éphémère et fugitive
Que peux-tu semer sur la rive
De ce torrent qui fuit toujours?

 

Il fuit et ses rives fanées
M'annoncent déjà qu'il est tard!
Il fuitet mes vertes années
Disparaissent de mon regard;
Chaque projetchaque espérance
Ressemble à ce liège qu'on lance
Sur la trace des matelots
Qui ne s'éloigne et ne surnage
Que pour mesurer le sillage
Du navire qui fend les flots!

 

Où suis-je? Est-ce moi? Je m'éveille
D'un songe qui n'est pas fini!
Tout était promesse et merveille
Dans un avenir infini!
J'étais jeune!... Hélas! mes années
Sur ma tête tombent fanées
Et ne refleuriront jamais!
Mon coeur était plein!... il est vide!
Mon sein fécond ... il est aride!
J'aimais!... où sont ceux que j'aimais?

 

Mes joursque le deuil décolore
Glissent avant d'être comptés;
Mon coeurhélas! palpite encore
De ses dernières voluptés!
Sous mes pas la terre est couverte
De plus d'une palme encor verte
Mais qui survit à mes désirs;
Tant d'objets chers à ma paupière
Sont encor làsur la poussière
Tièdes de mes brûlants soupirs!

 

Je vois passerje vois sourire
La femme aux perfides appas
Qui m'enivra d'un long délire
Dont mes lèvres baisaient les pas!
Ses blonds cheveux flottent encore
Les fraîches couleurs de l'aurore
Teignent toujours son front charmant
Et dans l'azur de sa paupière
Brille encore assez de lumière
Pour fasciner l'oeil d'un amant.

 

La foule qui s'ouvre à mesure
La flatte encor d'un long coup d'oeil
Et la poursuit d'un doux murmure
Dont s'enivre son jeune orgueil;
Et moi! je souris et je passe
Sans effort de mon coeur j'efface
Ce songe de félicité
Et je disla pitié dans l'âme :
Amour! se peut-il que ta flamme
Meure encore avant la beauté?

 

Hélas! dans une longue vie
Que reste-t-il après l'amour?
Dans notre paupière éblouie
Ce qu'il reste après un beau jour!
Ce qu'il reste à la voile vide
Quand le dernier vent qui la ride
S'abat sur le flot assoupi
Ce qu'il reste au chaume sauvage
Lorsque les ailes de l'orage
Sur la terre ont vidé l'épi!

 

Et pourtant il faut vivre encore
Dormirs'éveiller tour à tour
Et traîner d'aurore en aurore
Ce fardeau renaissant des jours?
Quand on a bu jusqu'à la lie
La coupe écumante de vie
Ah! la briser serait un bien!
Espérerattendrec'est vivre!
Que sert de compter et de suivre
Des jours qui n'apportent plus rien?

 

Voilà pourquoi mon âme est lasse
Du vide affreux qui la remplit
Pourquoi mon coeur change de place
Comme un malade dans son lit!
Pourquoi mon errante pensée
Comme une colombe blessée
Ne se repose en aucun lieu
Pourquoi j'ai détourné la vue
De cette terre ingrate et nue
Et j'ai dit à la fin : Mon Dieu!

 

Comme un souffle d'un vent d'orage
Soulevant l'humble passereau
L'emporte au-dessus du nuage
Loin du toit qui fut son berceau
Sans même que son aile tremble
L'aquilon le soutient; il semble
Bercé sur les vagues des airs;
Ainsi cette seule pensée
Emporta mon âme oppressée
Jusqu'à la source des éclairs!

 

C'est Dieupensais-jequi m'emporte
L'infini s'ouvre sous mes pas!
Que mon aile naissante est forte!
Quels cieux ne tenterons-nous pas?
La foi mêmeun pied sur la terre
Monte de mystère en mystère
Jusqu'où l'on monte sans mourir!
J'iraiplein de sa soif sublime
Me désaltérer dans l'abîme
Que je ne verrai plus tarir!

 

J'ai cherché le Dieu que j'adore
Partout où l'instinct m'a conduit
Sous les voiles d'or de l'aurore
Chez les étoiles de la nuit;
Le firmament n'a point de voûtes
Les feuxles vents n'ont point de routes
Où mon oeil n'ait plongé cent fois;
Toujours présent à ma mémoire
Partout où se montrait sa gloire
Il entendait monter ma voix!

 

Je l'ai cherché dans les merveilles
Oeuvre parlante de ses mains
Dans la solitude et les veilles
Et dans les songes des humains!
L'épile brin d'herbel'insecte
Me disaient : Adore et respecte!
Sa sagesse a passé par là!
Et ces catastrophes fatales
Dont l'histoire enfle ses annales
Me criaient plus haut : Le voilà!

 

A chaque éclairà chaque étoile
Que je découvrais dans les cieux
Je croyais voir tomber le voile
Qui le dérobait à mes yeux;
Je disais : Un mystère encore!
Voici son ombreson aurore
Mon âme! il va paraître enfin!
Et toujoursô triste pensée!
Toujours quelque lettre effacée
Manquaithélas! au nom divin.

 

Et maintenantdans ma misère
Je n'en sais pas plus que l'enfant
Qui balbutie après sa mère
Ce nom sublime et triomphant;
Je n'en sais pas plus que l'aurore
Qui de son regard vient d'éclore
Et le cherche en vain en tout lieu
Pas plus que toute la nature
Qui le raconte et le murmure
Et demande : Où donc est mon Dieu?

 

Voilà pourquoi mon âme est triste
Comme une mer brisant la nuit sur un écueil
Comme la harpe du Psalmiste
Quand il pleure au bord d'un cercueil!
Comme l'Horeb voilé sous un nuage sombre
Comme un ciel sans étoileou comme un jour sans ombre
Ou comme ce vieillard qu'on ne put consoler
Quile coeur débordant d'une douleur farouche
Ne pouvait plus tarir la plainte sur sa bouche
Et disait : Laissez-moi parler!

 

Mais que dis-je? Est-ce toivéritéjour suprême!
Qui te caches sous ta splendeur?
Ou n'est-ce pas mon oeil qui s'est voilé lui-même
Sous les nuages de mon coeur
Ces enfants prosternés aux marches de ton temple
Ces humbles femmesces vieillards
Leur âme te possède et leur oeil te contemple
Ta gloire éclate à leurs regards!

 

Et moije plonge en vain sous tant d'ombres funèbres
Ta splendeur te dérobe à moi!
Ah! le regard qui cherche a donc plus de ténèbres
Que l'oeil abaissé devant toi?

 

Dieu de la lumière
Entends ma prière
Frappe ma paupière
Comme le rocher!
Que le jour se fasse
Car mon âme est lasse
Seigneurde chercher!
Astre que j'adore
Ce jour que j'implore
N'est point dans l'aurore
N'est pas dans les cieux!
Vérité suprême!
Jour mystérieux!
De l'heure où l'on t'aime
Il est en nous-même
Il est dans nos yeux!

 

LIVRE QUATRIEME

 

II
Invocation pour les grecs

 

N'es-tu plus le Dieu des armées?
N'es-tu plus le Dieu des combats?
Ils périssentSeigneursi tu ne réponds pas!
L'ombre du cimeterre est déjà sur leurs pas!
Aux livides lueurs des cités enflammées
Vois-tu ces bandes désarmées
Ces enfantsces vieillardsces vierges alarmées?
Ils flottent au hasard de l'outrage au trépas
Ils regardent la merils te tendent les bras;
N'es-tu plus le Dieu des armées?
N'es-tu plus le Dieu des combats?

 

Jadis tu te levais! tes tribus palpitantes
Criaient : Seigneur! Seigneur! ou jamaisou demain!
Tu sortais tout armétu combattais! soudain
L'Assyrien frappé tombait sans voir la main
D'un souffle de ta peur tu balayais ses tentes
Ses ossements blanchis nous traçaient le chemin!
Où sont-ils? où sont-ils ces sublimes spectacles
Qu'ont vus les flots de Gad et les monts de Séirs?
Eh quoi! la terre a des martyrs
Et le ciel n'a plus de miracles?
Cependant tout un peuple a crié : Sauve-moi;
Nous tombons en ton nomnous périssons pour toi!

 

Les monts l'ont entendu! les échos de l'Attique
De caverne en caverne ont répété ses cris
Athène a tressailli sous sa poussière antique
Sparte les a roulés de débris en débris!
Les mers l'ont entendu! les vagues sur leurs plages
Les vaisseaux qui passaientles mâts l'ont entendu!
Le lion sur l'OEtal'aigle au sein des nuages;
Et toi seulô mon Dieu! tu n'as pas répondu!

 

Ils t'ont priéSeigneurde la nuit à l'aurore
Sous tous les noms divins où l'univers t'adore;
Ils ont brisé pour toi leurs dieuxces dieux mortels
Ils ont pétriSeigneuravec l'eau des collines
La poudre des tombeauxles cendres des ruines
Pour te fabriquer des autels!

 

Des autels à Délos! des autels sur Egine!
Des autels à Platéeà Leuctreà Marathon!
Des autels sur la grève où pleure Salamine!
Des autels sur le cap où méditait Platon!

 

Les prêtres ont conduit le long de leurs rivages
Des femmesdes vieillards qui t'invoquaient en choeurs
Des enfants jetant des fleurs
Devant les saintes images
Et des veuves en deuil qui cachaient leurs visages
Dans leurs mains pleines de pleurs!

 

Le bois de leurs vaisseauxleurs rochersleurs murailles
Les ont livrés vivants à leurs persécuteurs
Leurs têtes ont roulé sous les pieds des vainqueurs
Comme des boulets morts sur les champs de batailles;
Les bourreaux ont plongé la main dans leurs entrailles;
Mais ni le fer brûlantSeigneurni les tenailles
N'ont pu t'arracher de leurs coeurs!

 

Et que disentSeigneurces nations armées
Contre ce nom sacré que tu ne venges pas :
Tu n'es plus le Dieu des armées!
Tu n'es plus le Dieu des combats!

 

IX
Eternité de la naturebrièveté de l'homme

 

Cantique

 

Roulez dans vos sentiers de flamme
Astresrois de l'1immensité!
Insultezécrasez mon âme
Par votre presque éternité!
Et vouscomètes vagabondes
Du divin océan des mondes
Débordement prodigieux
Sortez des limites tracées
Et révélez d'autres pensées
De celui qui pensa les cieux!

 

Triompheimmortelle nature!
A qui la main pleine de jours
Prête des forces sans mesure
Des temps qui renaissent toujours!
La mort retrempe ta puissance
Donneravisrends l'existence
A tout ce qui la puise en toi;
Insecte éclos de ton sourire
Je naisje regarde et j'expire
Marche et ne pense plus à moi!

 

Vieil océandans tes rivages
Flotte comme un ciel écumant
Plus orageux que les nuages
Plus lumineux qu'un firmament!
Pendant que les empires naissent
Grandissenttombentdisparaissent
Avec leurs générations
Dresse tes bouillonnantes crêtes
Bats ta rive! et dis aux: tempêtes :
Où sont les nids des nations?

 

Toi qui n'es pas lasse d'éclore
Depuis la naissance des jours.
Lève-toirayonnante aurore
Couche-toilève-toi toujours!
Réfléchissez ses feux sublimes
Neiges éclatantes des cimes
Où le jour descend comme un roi!
Brillezbrillez pour me confondre
Vous qu'un rayon du jour peut fondre
Vous subsisterez plus que moi!

 

Et toi qui t'abaisse et t'élève
Comme la poudre des chemins
Comme les vagues sûr la grève
Race innombrable des humains
Survis au temps qui me consume
Engloutis-moi dans ton écume
Je sens moi-même mon néant
Dans ton sein qu'est-ce qu'une vie?
Ce qu'est une goutte de pluie
Dans les bassins de l'océan!

 

Vous mourez pour renaître encore
Vous fourmillez dans vos sillons!
Un souffle du soir à l'aurore
Renouvelle vos tourbillons!
Une existence évanouie
Ne fait pas baisser d'une vie
Le flot de l'être toujours plein;
Il ne vous manque quand j'expire
Pas plus qu'à l'homme qui respire
Ne manque un souffle de son sein!

 

Vous allez balayer ma cendre;
L'homme ou l'insecte en renaîtra!
Mon nom brûlant de se répandre
Dans le nom commun se perdra;
Il fut! voilà tout! bientôt même
L'oubli couvre ce mot suprême
Un siècle ou deux l'auront vaincu!
Mais vous ne pouvezà nature!
Effacer une créature;
Je meurs! qu'importe? j'ai vécu!

 

Dieu m'a vu! le regard de vie
S'est abaissé sur mon néant
Votre existence rajeunie
A des sièclesj'eus mon instant!
Mais dans la minute qui passe
L'infini de temps et d'espace
Dans mon regard s'est répété!
Et j'ai vu dans ce point de l'être
La même image m'apparaître
Que vous dans votre immensité!

 

Distances incommensurables
Abîmes des monts et des cieux
Vos mystères inépuisables
Se sont révélés à mes yeux!
J'ai roulé dans mes voeux sublimes
Plus de vagues que tes abîmes
N'en roulentà mer en courroux!
Et voussoleils aux yeux de flamme
Le regard brûlant de mon âme
S'est élevé plus haut que vous!

 

De l'être universelunique
La splendeur dans mon ombre a lui
Et j'ai bourdonné mon cantique
De joie et d'amour devant lui!
Et sa rayonnante pensée
Dans la mienne s'est retracée
Et sa parole m'a connu!
Et j'ai monté devant sa face
Et la nature m'a dit : Passe :
Ton sort est sublimeil t'a vu!

 

Vivez donc vos jours sans mesure!
Terre et ciel! céleste flambeau!
Montagnesmerset toinature
Souris longtemps sur mon tombeau!
Effacé du livre de vie
Que le néant même m'oublie!
J'admire et ne suis point jaloux!
Ma pensée a vécu d'avance
Et meurt avec une espérance
Plus impérissable que vous!

 

X
Le premier regret

 

Sur la plage sonore où la mer de Sorrente
Déroule ses flots bleus aux pieds de l'oranger
Il estprès du sentiersous la haie odorante
Une pierre petiteétroiteindifférente
Aux pas distraits de l'étranger!

 

La giroflée y cache un seul nom sous ses gerbes.
Un nom que nul écho n'a jamais répété!
Quelquefois seulement le passant arrêté
Lisant l'âge et la date en écartant les herbes
Et sentant dans ses yeux quelques larmes courir
Dit : Elle avait seize ans! c'est bien tôt pour mourir!

 

Mais pourquoi m'entraîner vers ces scènes passées?
Laissons le vent gémir et le flot murmurer;
Revenezrevenezô mes tristes pensées!
Je veux rêver et non pleurer!

 

Dit : Elle avait seize ans! - Ouiseize ans! et cet âge
N'avait jamais brillé sur un front plus charmant!
Et jamais tout l'éclat de ce brûlant rivage
Ne s'était réfléchi dans un oeil plus aimant!
Moi seulje la revoistelle que la pensée
Dans l'âme où rien ne meurtvivante l'a laissée;
Vivante! comme à l'heure où les yeux sur les miens
Prolongeant sur la mer nos premiers entretiens
Ses cheveux noirs livrés au vent qui les dénoue
Et l'ombre de la voile errante sur sa joue
Elle écoutait le chant du nocturne pêcheur
De la brise embaumée aspirait la fraîcheur
Me montrait dans le ciel la lune épanouie
Comme une fleur des nuits dont l'aube est réjouie
Et l'écume argentée; et me disait : Pourquoi
Tout brille-t-il ainsi dans les airs et dans moi?
Jamais ces champs d'azur semés de tant de flammes
Jamais ces sables d'or où vont mourir les lames
Ces monts dont les sommets tremblent au fond des cieux
Ces golfes couronnés de bois silencieux
Ces lueurs sur la côteet ces champs sur les vagues
N'avaient ému mes sens de voluptés si vagues!
Pourquoi comme ce soir n'ai-je jamais rêvé?
Un astre dans mon coeur s'est-il aussi levé?
Et toifils du matin! disà ces nuits si belles
Les nuits de ton payssans moiressemblaient-elles?
Puis regardant sa mère assise auprès de nous
Posait pour s'endormir son front sur ses genoux.

 

Mais pourquoi m'entraîner vers ces scènes passées?
Laissons le vent gémir et le flot murmurer;
Revenezrevenezô mes tristes pensées!
Je veux rêver et non pleurer!

 

Que son oeil était puret sa lèvre candide!
Que son ciel inondait son âme de clarté!
Le beau lac de Némi qu'aucun souffle ne ride
A moins de transparence et de limpidité!
Dans cette âmeavant elleon voyait ses pensées
Ses paupièresjamais sur ses beaux yeux baissées
Ne voilaient son regard d'innocence rempli
Nul souci sur son front n'avait laissé son pli;
Tout folâtrait en elle; et ce jeune sourire
Qui plus tard sur la bouche avec tristesse expire
Sur sa lèvre entrouverte était toujours flottant
Comme un pur arc-en-ciel sur un jour éclatant!
Nulle ombre ne voilait ce ravissant visage
Ce rayon n'avait pas traversé de nuage!
Son pas insouciantindécisbalancé
Flottait comme un flot libre où le jour est bercé
Ou courait pour courir; et sa voix argentine
Echo limpide et pur de son âme enfantine
Musique de cette âme où tout semblait chanter
Egayait jusqu'à l'air qui l'entendait monter!

 

Mais pourquoi m'entraîner vers ces scènes passées?
Laissez le vent gémir et le flot murmurer;
Revenezrevenezô mes tristes pensées!
Je veux rêver et non pleurer!

 

Mon image en son coeur se grava la première;
Comme dans l'oeil qui s'ouvreau matinla lumière;
Elle ne regarda plus rien après ce jour;
De l'heure qu'elle aimal'univers fut amour!
Elle me confondait avec sa propre vie
Voyait tout dans mon âme; et je faisais partie
De ce monde enchanté qui flottait sous ses yeux
Du bonheur de la terre et de l'espoir des cieux
Elle ne pensait plus au tempsà la distance
L'heure seule absorbait toute son existence;
Avant moi cette vie était sans souvenir
Un soir de ces beaux jours était tout l'avenir!
Elle se confiait à la douce nature
Qui souriait sur nous; à la prière pure
Qu'elle allaitle coeur plein de joieet non de pleurs
A l'autel qu'elle aimait répandre avec ses fleurs;
Et sa main m'entraînait aux marches de son temple
Etcomme un humble enfantje suivais son exemple
Et sa voix me disait tout bas : Prie avec moi!
Car je ne comprends pas le ciel même sans toi!

 

Mais pourquoi m'entraîner vers ces scènes passées?
Laissez le vent gémir et le flot murmurer;
Revenezrevenezô mes tristes pensées!
Je veux rêver et non pleurer!

 

Voyezdans son bassinl'eau d'une source vive
S'arrondir comme un lac sous son étroite rive
Bleue et claireà l'abri du vent qui va courir
Et du rayon brûlant qui pourrait la tarir!
Un cygne blanc nageant sur la nappe limpide
En y plongeant son cou qu'enveloppe la ride
Orne sans le ternir le liquide miroir
Et s'y berce au milieu des étoiles du soir;
Mais siprenant son vol vers des sources nouvelles
Il bat le flot tremblant de ses humides ailes
Le ciel s'efface au sein de l'onde qui brunit
La plume à grands flocons y tombeet la ternit
Comme si le vautourennemi de sa race
De sa mort sur les flots avait semé la trace;
Et l'azur éclatant de ce lac enchanté
N'est plus qu'une onde obscure où le sable a monté!
Ainsiquand je partistout trembla dans cette âme;
Le rayon s'éteignit; et sa mourante flamme
Remonta dans le ciel pour n'en plus revenir;
Elle n'attendit pas un second avenir
Elle ne languit pas de doute en espérance
Et ne disputa pas sa vie à la souffrance;
Elle but d'un seul trait le vase de douleur
Dans sa première larme elle noya son coeur!
Etsemblable à l'oiseaumoins pur et moins beau qu'elle
Qui le soir pour dormir met son cou sous son aile
Elle s'enveloppa d'un muet désespoir
Et s'endormit aussi; maishélas! loin du soir!

 

Mais pourquoi m'entraîner vers ces scènes passées?
Laissons le vent gémir et le flot murmurer;
Revenezrevenezô mes tristes pensées!
Je veux rêver et non pleurer!

 

Elle a dormi quinze ans dans sa couche d'argile
Et rien ne pleure plus sur son dernier asile;
Et le rapide oublisecond linceul des morts
A couvert le sentier qui menait vers ces bords;
Nul ne visite plus cette pierre effacée
Nul n'y songe et n'y prie!... excepté ma pensée
Quandremontant le flot de mes jours révolus
Je demande à mon coeur tous ceux qui n'y sont plus!
Et queles yeux flottants sur de chères empreintes
Je pleure dans mon ciel tant d'étoiles éteintes!
Elle fut la premièreet sa douce lueur
D'un jour pieux et tendre éclaire encor mon coeur!

 

Mais pourquoi m'entraîner vers ces scènes passées?
Laissez le vent gémir et le flot murmurer;
Revenezrevenezô mes tristes pensées!
Je veux rêver et non pleurer!

 

Un arbuste épineuxà la pâle verdure
Est le seul monument que lui fit la nature;
Battu des vents de merdu soleil calciné
Comme un regret funèbre au coeur enraciné
Il vit dans le rocher sans lui donner d'ombrage;
La poudre du chemin y blanchit son feuillage
Il rampe près de terreoù ses rameaux penchés
Par la dent des chevreaux sont toujours retranchés;
Une fleurau printempscomme un flocon de neige
Y flotte un jour ou deux; mais le vent qui l'assiège
L'effeuille avant qu'elle ait répandu son odeur
Comme la vieavant qu'elle ait charmé le coeur!
Un oiseau de tendresse et de mélancolie
S'y pose pour chanter sur le rameau qui plie!
Oh! disfleur que la vie a fait sitôt flétrir
N'est-il pas une terre où tout doit refleurir?...

 

Remontezremontez à ces heures passées!
Vos tristes souvenirs m'aident à soupirer!
Allez où va mon âme! Allezô mes pensées
Mon coeur est pleinje veux pleurer!

 

XI
Novissima Verba

 

ou

 

Mon âme est triste
jusqu'à la mort

 

La nuit roule en silence autour de nos demeures
Sur les vagues du ciel la plus noire des heures :
Nul rayon sur mes yeux ne pleut du firmament
Et la brise n'a plus même un gémissement
Une plaintequi dise à mon âme aussi sombre :
Quelque chose avec toi meurt et se plaint dans l'ombre!
Je n'entends au-dehors que le lugubre bruit
Du balancier qui dit : le temps marche et te fuit;
Au-dedansque le poulsbalancier de la vie
Dont les coups inégaux dans ma tempe engourdie
M'annoncent sourdement que le doigt de la mort
De la machine humaine a pressé le ressort
Et quesemblable au char qu'un coursier précipite
C'est pour mieux se briser qu'il s'élance plus vite!

 

Et c'est donc là le terme! - Ah! s'il faut une fois
Que chaque homme à son tour élève enfin la voix
C'est alors! c'est avant qu'une terre glacée
Engloutisse avec lui sa dernière pensée!
C'est à cette heure même oùprête à s'exhaler
Toute âme a son secret qu'elle veut révéler
Son mot à dire au mondeà la mortà la vie
Avant que pour jamaiséteinteévanouie
Elle n'ait disparucomme un feu de la nuit
Qui ne laisse après soi ni lumière ni bruit!
Que laissons-nousô viehélas! quand tu t'envoles?

 

Rienque ce léger bruit des dernières paroles
Court écho de nos paspareil au bruit plaintif
Que fait en palpitant la voile de l'esquif
Au murmure d'une eau courante et fugitive
Qui gémit sur sa pente et se plaint à sa rive;
Ah! donnons-nous du moins ce charme consolant
D'entendre murmurer ce souffle en l'exhalant!
Parlons! puisqu'un vain son que suit un long silence
Est le seul monument de toute une existence
La pierre qui constate une vie ici-bas!
Comme ces marbres noirs qu'on élève au trépas
Dans ces champsdu cercueil solitaire domaine
Qui marquent d'une date une poussière humaine
Et disent à notre oeil de néant convaincu :
Un homme a passé là! cette argile a vécu!

 

Parolesfaible écho qui trompez le génie!
Enfantement sans fruit! douloureuse agonie
De l'âme consumée en efforts impuissants
Qui veut se reproduire au moins dans ses accents
Et quilorsqu'elle croit contempler son image
Vous voit évanouir en fuméeen nuage!
Ah! moins aujourd'hui servez mieux ma douleur!
Condensez-voussemblable à l'ardente vapeur
Quis'élevant le soir des sommets de la terre
Se condense en nuée et jaillit en tonnerre;
Comme l'eau des torrentsparoleamasse-toi!
Afin de révéler ce qui s'agite en moi!
Pour dire à cet abîme appelé vie ou tombe
A la nuit d'où je sorsà celle où je retombe
A ce je ne sais quoi qui m'envie un instant;
Pour lui dire à mon toursans savoir s'il m'entend :
Et moi je passe aussi parmi l'immense foule
D'êtres créésdétruitsqui devant toi s'écoule;
J'ai vupensésentisouffertet je m'en vais
Ebloui d'un éclair qui s'éteint pour jamais
Et saluant d'un cri d'horreur ou d'espérance
La rive que je quitte et celle où je m'élance
Comme un homme jugécondamné sans retour
A se précipiter du sommet d'une tour
Au moment formidable où son pied perd la cime
D'un cri de désespoir remplit du moins l'abîme!

 

J'ai vécu; c'est-à-dire à moi-même inconnu
Ma mère en gémissant m'a jeté faible et nu;
J'ai compté dans le ciel le coucher et l'aurore
D'un astre qui descend pour remonter encore
Et dont l'hommequi s'use à les compter en vain
Attendtoujours trompétoujours un lendemain;
Mon âme aquelques joursanimé de sa vie
Un peu de cette fange à ces sillons ravie
Qui répugnait à vivre et tendait à la mort
Faisait pour se dissoudre un étemel effort
Et que par la douleur je retenais à peine;
La douleur! noeud fatalmystérieuse chaîne
Qui dans l'homme étonné réunit pour un jour
Deux natures luttant dans un contraire amour
Et dont chacune à part serait digne d'envie
L'une dans son néant et l'autre dans sa vie
Si la vie et la mort ne sont pas mêmehélas!
Deux mots créés par l'homme et que Dieu n'entend pas?
Maintenant ce lien que chacun d'eux accuse
Prêt à se rompre enfin sous la douleur qui l'use
Laisse s'évanouir comme un rêve léger
L'inexplicable tout qui veut se partager;
Je ne tenterai pas d'en renouer la trame
J'abandonne à leur chance et mes sens et mon âme :
Qu'ils aillent où Dieu saitchacun de leur côté!
Adieumonde fuyant! naturehumanité
Vaine forme de l'êtreombre d'un météore
Nous nous connaissons trop pour nous tromper encore!
Ouije te connais tropô vie! et j'ai goûté
Tous tes flots d'amertume et de félicité
Depuis les doux flocons de la brillante écume
Qui nage aux bords dorés de ta coupe qui fume
Quand l'enfant enivré lui souritet croit voir
Une immortalité dans l'aurore et le soir
Ou que brisant ses bords contre sa dent avide
Le jeune homme d'un trait la savoure et la vide
Jusqu'à la lie épaisse et fade que le temps
Dépose au fond du vase et mêle aux flots restants
Quand de sa main tremblante un vieillard la soulève
Et par seule habitude en répugnant l'achève;
Tu n'es qu'un faux sentier qui retourne à la mort!
Un fleuve qui se perd au sable dont il sort
Une dérision d'un être habile à nuire
Qui s'amuse sans but à créer pour détruire
Et qui de nous tromper se fait un divin jeu!
Ou plutôtn'es-tu pas une échelle de feu
Dont l'échelon brûlant s'attache au pied qui monte
Et qu'il faut cependant que tout mortel affronte?

 

Que tu sais bien dorer ton magique lointain!
Qu'il est beau l'horizon de ton riant matin!
Quand le premier amour et la fraîche espérance
Nous entrouvrent l'espace où notre âme s'élance
N'emportant avec soi qu'innocence et beauté
Et que d'un seul objet notre coeur enchanté
Dit comme Roméo : « Nonce n'est pas l'aurore!
Aimons toujours! l'oiseau ne chante pas encore! »
Tout le bonheur de l'homme est dans ce seul instant;
Le sentier de nos jours n'est vert qu'en le montant!
De ce point de la vie où l'on en sent le terme
On voit s'évanouir tout ce qu'elle renferme;
L'espérance reprend son vol vers l'Orient;
On trouve au fond de tout le vide et le néant;
Avant d'avoir goûté l'âme se rassasie;
Jusque dans cet amour qui peut créer la vie
On entend une voix : Vous créez pour mourir!
Et le baiser de feu sent un frisson courir!
Quand le bonheur n'a plus ni lointain ni mystère
Quand le nuage d'or laisse à nu cette terre
Quand la vie une fois a perdu son erreur
Quand elle ne ment plusc'en est fait du bonheur!

 

Amourêtre de l'être! amourâme de l'ame!
Nul homme plus que moi ne vécut de ta flamme!
Nul brûlant de ta soif sans jamais l'épuiser
N'eût sacrifié plus pour t'immortaliser!
Nul ne désira plus dans l'autre âme qu'il aime
De concentrer sa vie en se perdant soi-même
Et dans un monde à part de toi seul habité
De se faire à lui seul sa propre éternité!
Femmes! anges mortels! création divine!
Seul rayon dont la vie un moment s'illumine!
Je le dis à cette heureheure de vérité
Comme je l'aurais ditquand devant la beauté
Mon coeur épanoui qui se sentait éclore
Fondait comme une neige aux rayons de l'aurore!
Je ne regrette rien de ce monde que vous!
Ce que la vie humaine a d'amer et de doux
Ce qui la fait brûlerce qui trahit en elle
Je ne sais quel parfum de la vie immortelle
C'est vous seules! Par vous toute joie est amour!
Ombre des biens parfaits du céleste séjour
Vous êtes ici-bas la goutte sans mélange
Que Dieu laissa tomber de la coupe de l'ange!
L'étoile qui brillant dans une vaste nuit
Dit seule à nos regards qu'un autre monde luit!
Le seul garant enfin que le bonheur suprême
Ce bonheur que l'amour puise dans l'amour même
N'est pas un songe vain créé pour nous tenter
Qu'il existeou plutôt qu'il pourrait exister
Sibrûlant à jamais du feu qui nous dévore
Vous et l'être adoré dont l'âme vous adore
L'innocencel'amourle désirla beauté
Pouvaient ravir aux dieux leur immortalité!

 

Quand vous vous desséchez sur le coeur qui vous aime
Ou que ce coeur flétri se dessèche lui-même
Quand le foyer divin qui brûle encore en nous
Ne peut plus rallumer sa flamme éteinte en vous
Que nul sein ne bat plus quand le nôtre soupire
Que nul front ne rougit sous notre oeil qu'il attire
Et que la conscience avec un cri d'effroi
Nous dit : Ce n'est plus toi qu'elles aiment en toi!
Alorscomme un esprit exilé de sa sphère
Se résigne en pleurant aux ombres de la terre
Détachant de vos pas nos yeux voilés de pleurs
Aux faux biens d'ici-bas nous dévouons nos coeurs;
Les unssacrifiant leur vie à leur mémoire
Adorent un écho qu'ils appellent la gloire;
Ceux-ci de la faveur assiègent les sentiers
Et veulent au néant arriver les premiers!
Ceux-làdes voluptés vidant la coupe infâme
Pour mourir tout vivants assoupissent leur âme;
D'autresaccumulant pour enfouir encor;
Recueillent dans la fange une poussière d'or;
Mais mon oeil a percé ces ombres de la vie;
Aucun de ces faux biens que le vulgaire envie
Gloirepuissanceorgueiléprouvés tour à tour
N'ont pesé dans mon coeur un soupir de l'amour
D'un de ses souvenirs même effacé la trace
Ni de mon âme une heure agité la surface
Pas plus que le nuage ou l'ombre des rameaux
Ne ride en s'y peignant la surface des eaux.
Après l'amour éteint si je vécus encore
C'est pour la véritésoif aussi qui dévore!

 

Ombre de nos désirstrompeuse vérité
Que de nuits sans sommeil ne m'as-tu pas coûté?
À moicomme aux esprits fameux de tous les âges
Que l'ignorance humainehélas! appela sages
Tandis qu'au fond du coeur riant de leur vertu
Ils disaient en mourant : Scienceque sais-tu?

 

Ah! si ton pur rayon descendait sur la terre
Nous tomberionsfrappés comme par le tonnerre!
Mais ce désir est faux comme tous nos désirs;
C'est un soupir de plus parmi nos vains soupirs!
La tombe est de l'amour le fond lugubre et sombre
La vérité toujours a nos erreurs pour ombre
Chaque jour prend pour elle un rêve de l'esprit
Qu'un autre jour salueadore et puis maudit!

 

Avez-vous vule soir d'un jour mêlé d'orage
Le soleil qui descend de nuage en nuage
A mesure qu'il baisse et retire le jour
De ses reflets de feu les dorer tour à tour?
L'oeil les voit s'enflammer sous son disque qui passe
Et dans ce voile ardent croit adorer sa trace;
Le voilà! dites-vousdans la blanche toison
Que le souffle du soir balance à l'horizon!
Le voici dans les feux dont cette pourpre éclate!
Nonnonc'est lui qui teint ces flocons d'écarlate!
Nonc'est lui quitrahi par ce flux de clarté
A fendu d'un rayon ce nuage argenté!
Voile impuissant! le jour sous l'obstacle étincelle!
C'est lui! la nue est pleine et la pourpre en ruisselle!
Et tandis que votre oeil à cette ombre attaché
Croit posséder enfin l'astre déjà couché
La nue à vos regards fond et se décolore;
Ce n'est qu'une vapeur qui flotte et s'évapore;
Vous le cherchez plus loindéjàdéjà trop tard!
Le soleil est toujours au-delà du regard!
Et le suivant en vain de nuage en nuage
Nonce n'est jamais luic'est toujours son image!
Voilà la vérité! Chaque siècle à son tour
Croit soulever son voile et marcher à son jour
Mais celle qu'aujourd'hui notre ignorance adore
Demain n'est qu'un nuage; une autre est près d'éclore!
À mesure qu'il marche et la proclame en vain
La vérité qui fuit trompe l'espoir humain
Et l'homme qui la voit dans ses reflets sans nombre
En croyant l'embrasser n'embrasse que son ombre!
Mais les siècles déçus sans jamais se lasser
Effacent leur chemin pour le recommencer!

 

La vérité complète est le miroir du monde;
Du jour qui sort de lui Dieu le frappe et l'inonde
Il s'y voit face à faceet seul il peut s'y voir;
Quand l'homme ose toucher à ce divin miroir
Il se brise en éclats sous la main des plus sages
Et ses fragments épars sont le jouet des âges!
Chaque sièclechaque hommeassemblant ses débris
Dit : Je réunirai ces lueurs des esprits
Etdans un seul foyer concentrant la lumière
La nature à mes yeux paraîtra tout entière!
Il ditil croitil tenteil rassemble en tous lieux
Les lumineux fragments d'un tout mystérieux
D'un espoir sans limite en rêvant il s'embrase
Des systèmes humains il élargit la base
Il encadre au hasarddans cette immensité
Systèmeopinionmensongevérité!
Puisquand il croit avoir ouvert assez d'espace
Pour que dans son foyer l'infini se retrace
Il y plonge ébloui ses avides regards
Un jour foudroyant sort de ces morceaux épars!
Mais son oeilpartageant l'illusion commune
Voit mille vérités où Dieu n'en a mis qu'une!
Ce foyeroù le tout ne peut jamais entrer
Disperse les lueurs qu'il devait concentrer
Comme nos vains pensers l'un l'autre se détruisent
Ses rayons divergents se croisent et se brisent
L'homme brise à son tour son miroir en éclats
Et dit en blasphémant : Véritétu n'es pas!

 

Nontu n'es pas en nous! tu n'es que dans nos songes!
Le fantôme changeant de nos propres mensonges!
Le reflet fugitif de quelque astre lointain
Que l'homme croit saisir et qui fond sous sa main!
L'écho vide et moqueur des mille voix de l'homme
Qui nous répond toujours par le mot qu'on te nomme!
Ta poursuite insensée est sa dernière erreur!
Mais ce vain désir même a tari dans mon coeur
Je ne cherche plus rien à tes clartés funèbres
Je m'abandonne en paix à ces flots de ténèbres
Comme le nautonierquand le pôle est perdu
Quand sur l'étoile même un voile est étendu
Laissant flotter la barre au gré des vagues sombres
Croise les bras et siffleet se résigne aux ombres
Sûr de trouver partout la ruine et la mort
Indifférent au moins par quel ventsur quel bord!

 

Ah! si vous paraissiez sans ombre emblèmeet sans
Source de la lumière et toi lumière même
Âme de l'infiniqui resplendit de toi!
Sifrappés seulement d'un rayon de ta foi
Nous te réfléchissions dans notre intelligence
Comme une mer obscure où nage un disque immense
Tout s'évanouirait devant ce pur soleil
Comme l'ombre au matincomme un songe au réveil;
Tout s'évaporerait sous le rayon de flamme
La matièreet l'espritet les formeset l'âme
Tout serait pour nos yeuxà ta pure clarté
Ce qu'est la pâle image à la réalité!
La vieà ton aspectne serait plus la vie
Elle s'élèverait triomphante et ravie
Ousi ta volonté comprimait son transport
Elle ne serait plus qu'une éternelle mort!
Malgré le voile épais qui te cache à ma vue
Voilàvoilà mon mal! c'est ta soif qui me tue!
Mon âme n'est vers toi qu'un éternel soupir
Une veille que rien ne peut plus assoupir;
Je meurs de ne pouvoir nommer ce que j'adore
Et si tu m'apparais! tu voisje meurs encore!
Et de mon impuissance à la fin convaincu
Me voilà! demandant si j'ai jamais vécu
Touchant au terme obscur de mes courtes années
Comptant mes pas perdus et mes heures sonnées
Aussi surpris de vivreaussi videaussi nu
Que le jour où l'on dit : Un enfant m'est venu!
Prêt à rentrer sous l'herbeà tarirà me taire
Comme le filet d'eau quisurgi de la terre
Y rentre de nouveau par la terre englouti
À quelques pas du sol dont il était sorti!
Seulementcette eau fuit sans savoir qu'elle coule;
Ce sable ne sait pas où la vague le roule;
Ils n'ont ni sentimentni murmureni pleurs
Et moije vis assez pour sentir que je meurs!
Mourir! ah! ce seul mot fait horreur de la vie!
L'éternité vaut-elle une heure d'agonie?
La douleur nous précèdeet nous enfante au jour
La douleur à la mort nous enfante à son tour!
Je ne mesure plus le temps qu'elle me laisse
Comme je mesuraisdans ma verte jeunesse
En ajoutant aux jours de longs jours à venir
Maisen les retranchant de mon court avenir
Je dis : Un jour de plusun jour de moins; l'aurore
Me retranche un de ceux qui me restaient encore;
Je ne les attends pluscomme dans mon matin
Pleinsbrillantset dorés des rayons du lointain
Mais ternesmais pâlisdécolorés et vides
Comme une urne fêlée et dont les flancs arides
Laissent fuir l'eau du ciel que l'homme y cherche en vain
Passé sans souvenirprésent sans lendemain
Et je sais que le jour est semblable à la veille
Et le matin n'a plus de voix qui me réveille
Et j'envie au tombeau le long sommeil qu'il dort
Et mon âme est déjà triste comme la mort!

 

Triste comme la mort? Et la mort souffre-t-elle?
Le néant se plaint-il à la nuit éternelle?
Ah! plus triste cent fois que cet heureux néant
Qui n'a point à mourir et ne meurt pas vivant!
Mon âme est une mort qui se sent et se souffre;
Immortelle agonie! abîmeimmense gouffre
Où la pensée en vain cherchant à s'engloutir
En se précipitant ne peut s'anéantir!
Un songe sans réveil! une nuit sans aurore
Un feu sans aliment qui brûle et se dévore!...
Une cendre brûlante où rien n'est allumé
Mais où tout ce qu'on jette est soudain consumé;
Un délire sans termeune angoisse éternelle!
Mon âme avec effroi regarde derrière elle
Et voit son peu de jourspasséset déjà froids
Comme la feuille sèche autour du tronc des bois;
Je regarde en avantet je ne vois que doute
Et ténèbrescouvrant le terme de la route!
Mon être à chaque souffle exhale un peu de soi
C'était moi qui souffraisce n'est déjà plus moi!
Chaque parole emporte un lambeau de ma vie;
L'homme ainsi s'évapore et passe; et quand j'appuie
Sur l'instabilité de cet être fuyant
À ses tortures près tout semblable au néant
Sur ce moi fugitif insoluble problème
Qui ne se connaît pas et doute de soi-même
Insecte d'un soleil par un rayon produit
Qui regarde une aurore et rentre dans sa nuit
Et que sentant en moi la stérile puissance
D'embrasser l'infini dans mon intelligence
J'ouvre un regard de dieu sur la nature et moi
Que je demande à tout : Pourquoi? pourquoi? pourquoi?
Et que pour seul éclairet pour seule réponse
Dans mon second néant je sens que je m'enfonce
Que je m'évanouis en regrets superflus
Qu'encore une demande et je ne serai plus!!!
Alors je suis tenté de prendre l'existence
Pour un sarcasme amer d'une aveugle puissance
De lui parler sa langue! et semblable au mourant
Qui trompe l'agonie et rit en expirant
D'abîmer ma raison dans un dernier délire
Et de finir aussi par un éclat de rire!

 

Ou de dire : Vivons! et dans la volupté
Soyons ce peu d'instants au néant disputé!
Le soir vient! dérobons quelques heures encore
Au temps qui nous les jette et qui nous les dévore;
Enivrons-nous du moins de ce poison humain
Que la mort nous présente en nous cachant sa main!
Jusqu'aux bords de la tombe il croît encor des roses
De naissantes beautés pour le désir écloses
Dont le coeur feint l'amourdont l'oeil sait l'imiter
Et que l'orgueil ou l'or font encor palpiter!
Plongeons-nous tout entiers dans ces mers de délices;
Puisau premier dégoût trouvé dans ces calices
Avant l'heureoù les sens de l'ivresse lassés
Font monter l'amertume et disent : C'est assez!
Voilà la coupe pleine où de son ambroisie
Sous les traits du sommeil la mort éteint la vie!
Buvons; voilà le flot qui ne fera qu'un pli
Et nous recouvrira d'un éternel oubli
Glissons-y; dérobons sa proie à l'existence!
À la mort sa douleurau destin sa vengeance
Ces langueurs que la vie au fond laisse croupir
Et jusqu'au sentiment de son dernier soupir;
Etfût-il un réveil même à ce dernier somme
Défions le destin de faire pis qu'un homme!

 

Mais cette lâche idéeoù je m'appuie en vain
N'est qu'un roseau pliant qui fléchit sous ma main!
Elle éclaire un moment le fond du précipice
Mais comme l'incendie éclaire l'édifice
Comme le feu du ciel dans le nuage errant
Éclaire l'horizonmais en le déchirant!
Ou comme la lueur lugubre et solitaire
De la lampe des morts qui veille sous la terre
Éclaire le cadavre aride et desséché
Et le ver du sépulcre à sa proie attaché.

 

Non! dans ce noir chaosdans ce vide sans terme
Mon âme sent en elle un point d'appui plus ferme
La conscience! instinct d'une autre vérité
Qui guide par sa force et non par sa clarté
Comme on guide l'aveugle en sa sombre carrière
Par la voixpar la mainet non par la lumière.
Noble instinct! conscience! ô vérité du coeur!
D'un astre encor voilé prophétique chaleur!
Tu m'annonces toi seule en tes mille langages
Quelque chose qui luit derrière ces nuages!
Dans quelque obscurité que tu plonges mes pas
Même au fond de ma nuit tu ne t'égares pas!
Quand ma raison s'éteint ton flambeau luit encore!
Tu dis ce qu'elle tait; tu sais ce qu'elle ignore;
Quand je n'espère plusl'espérance est ta voix;
Quand je ne crois plus rientu parles et je crois!

 

Et ma main hardiment brise et jette loin d'elle
La coupe des plaisirset la coupe mortelle;
Et mon âme qui veut vivre et souffrir encor
Reprend vers la lumière un généreux essor
Et se fait dans l'abîme où la douleur la noie
De l'excès de sa peine une secrète joie;
Comme le voyageur parti dès le matin
Qui ne voit pas encor le terme du chemin
Trouve le ciel brûlantle jour longle sol rude
Mais fier de ses sueurs et de sa lassitude
Dit en voyant grandir les ombres des cyprès :
J'ai marché si longtemps que je dois être près!
A ce risque fatalje visje me confie;
Et dût ce noble instinctsublime duperie
Sacrifier en vain l'existence à la mort
J'aime à jouer ainsi mon âme avec le sort!
A direen répandant au seuil d'un autre monde
Mon coeur comme un parfum et mes jours comme une onde :
Voyons si la vertu n'est qu'une sainte erreur
L'espérance un dé faux qui trompe la douleur
Et sidans cette lutte où son regard m'anime
Le Dieu serait ingrat quand l'homme est magnanime?
Alorssemblable à l'ange envoyé du Trés-Haut
Qui vint sur son fumier prendre Job en défaut
Et quitrouvant son mur plus fort que ses murmures
Versa l'huile du ciel sur ses mille blessures;
Le souvenir de Dieu descendet vient à moi
Murmure à mon oreilleet me dit : Lève-toi!
Et ravissant mon âme à son lit de souffrance
Sous les regards de Dieu l'emporte et la balance;
Et je vois l'infini poindre et se réfléchir
Jusqu'aux mers de soleils que la nuit fait blanchir;
Il répand ses rayons et voilà la nature;
Les concentreet c'est Dieu; lui seul est sa mesure
Il puise sans compter les êtres et les jours
Dans un être et des temps qui débordent toujours;
Puis les rappelle à soi comme une mer immense
Qui retire sa vague et de nouveau la lance
Et la vie et la mort sont sans cesse et sans fin
Ce flux et ce reflux de l'océan divin!
Leur grandeur est égale et n'est pas mesurée
Par leur vile matière ou leur courte durée;
Un monde est un atome à son immensité
Un moment est un siècle à son éternité
Et je suismoi poussière à ses pieds dispersée
Autant que les soleilscar je suis sa pensée!
Et chacun d'eux reçoit la loi qu'il lui prescrit
La matière en matière et l'esprit en esprit!
Graviter est la loi de ces globes de flamme;
Souffrir pour expier est le destin de l'âme;
Et je combats en vain l'arrêt mystérieux
Et la vie et la morttout l'annonce à mes yeux.
L'une et l'autre ne sont qu'un divin sacrifice;
Le monde a pour salut l'instrument d'un supplice;
Sur ce rocher sanglant où l'arbre en fut planté
Les temps ont vu mûrir le fruit de vérité
Et quand l'homme modèle et le Dieu du mystère
Après avoir parlévoulut quitter la terre
Il ne couronna pas son front pâle et souffrant
Des roses que Platon respirait en mourant;
Il ne fit point descendre une échelle de flamme
Pour monter triomphant par les degrés de l'âme
Son échelle célesteà luifut une croix
Et son demier soupiret sa dernière voix
Une plainte à son Pèreun pourquoi sans réponse
Tout semblable à celui que ma bouche prononce!...
Car il ne lui restait que le doute à souffrir
Cette mort de l'esprit qui doit aussi mourir!...

 

Ou bien de ces hauteurs rappelant ma pensée
Ma mémoire ranime une trace effacée
Et de mon coeur trompé rapprochant le lointain
A mes soirs pâlissants rend l'éclat du matin
Et de ceux que j'aimais l'image évanouie
Se lève dans mon âme; et je revis ma vie!
....................................................

 

Un jourc'était aux bords où les mers du midi
Arrosent l'aloès de leur flot attiédi
Au pied du mont brûlant dont la cendre féconde
Des doux vallons d'Enna fait le jardin du monde;
C'était aux premiers jours de mon précoce été
Quand le coeur porte en soi son immortalité
Quand nulle feuille encor par l'orage jaunie
N'a tombé sous nos pas de l'arbre de la vie
Quand chaque battement qui soulève le coeur
Est un immense élan vers un vague bonheur
Que l'air dans notre sein n'a pas assez de place
Le jour assez de feuxle ciel assez d'espace
Et que le coeur plus fort que ses émotions
Respire hardiment le vent des passions
Comme au réveil des flots la voile du navire
Appelle l'ouraganpalpiteet le respire!
Et je ne connaissais de ce monde enchanté
Que le coeur d'une mère et l'oeil d'une beauté;
Et j'aimais; et l'amoursans consumer mon âme
Dans une âme de feu réfléchissait sa flamme
Comme ce mont brillant que nous voyions fumer
Embrasait cette mermais sans la consumer!
Et notre amour était beau comme l'espérance
Long comme l'avenirpur comme l'innocence.

 

Et son nom? - Eh! qu'importe un nom! Elle n'est plus
Qu'un souvenir planant dans un lointain confus
Dans les plis de mon coeur une image cachée
Ou dans mon oeil aride une larme séchée!
Et nous étions assis à l'heure du réveil
Elle et moiseulsdevant la mer et le soleil
Sous les pieds tortueux des châtaigniers sauvages
Qui couronnent l'Etna de leurs derniers feuillages;
Et le jour se levait aussi dans notre coeur
Longsereinrayonnanttout lumière et chaleur;
Les brisesqui du pin touchaient les larges faîtes
Y prenaient une voix et chantaient sur nos têtes
Par l'aurore attiédis les purs souffles des airs
En vagues de parfum montaient du lit des mers
Et jusqu'à ces hauteurs apportaient par bouffées
Des flots sur les rochers les clameurs étouffées
Des chants confus d'oiseaux et des roucoulements
Des cliquetis d'insecte ou des bourdonnements
Mille bruits dont partout la solitude est pleine
Que l'oreille retrouve et perd à chaque haleine
Témoignages de vie et de félicité
Qui disaient : Tout est vieamour et volupté!
Et je n'entendais rien que ma voix et la sienne
La sienneécho vivant qui renvoyait la mienne
Et ces deux voix d'accordvibrant à l'unisson
Se confondaient en une et ne formaient qu'un son!

 

Et nos yeux descendaient d'étages en étages
Des rochers aux forêtsdes forêts aux rivages
Du rivage à la merdont l'écume d'abord
D'une frange ondoyante y dessinait le bord
Puisétendant sans fin son bleu semé de voiles
Semblait un second ciel tout blanchissant d'étoiles;
Et les vaisseaux allaient et venaient sur les eaux
Rasant le flot de l'aile ainsi que des oiseaux
Et quelques-unsglissant le long des hautes plages
Mêlaient leurs mâts tremblants aux arbres des rivages
Et jusqu'à ces sommets on entendait monter
Les voix des matelots que le flot fait chanterl
Et l'horizon noyé dans des vapeurs vermeilles
S'y perdait; et mes yeux plongés dans ces merveilles
S'égarant jusqu'aux bords de ce miroir si pur
Remontaient dans le ciel de l'azur à l'azur
Puis venaientéblouisse reposer encore
Dans un regard plus doux que la mer et l'aurore
Dans les yeux enivrés d'un être ombre du mien
Où mon délire encor se redoublait du sien!
Et nous étions en paix avec cette nature
Et nous aimions ces présce cielce doux murmure
Ces arbresces rochersces astrescette mer;
Et toute notre vie était un seul aimer!
Et notre âmelimpide et calme comme l'onde
Dans la joie et la paix réfléchissait le monde;
Et les traits concentrés dans ce brillant milieu
Y formaient une imageet l'image était... Dieu!
Et cette idéeainsi dans nos coeurs imprimée
N'en jaillissait point tièdeinerteinanimée
Comme l'orbe éclatant du céleste soleil
Qui flotte terne et froid dans l'océan vermeil
Mais vivanteet brillanteet consumant notre âme
Comme sort du bûcher une odorante flamme!
Et nos coeurs embrasés en soupirs s'exhalaient
Et nous voulions lui dire... et nos coeurs seuls parlaient;
Et qui m'eût dit alors qu'un jour la grande image
De ce Dieu pâlirait sous l'ombre du nuage
Qu'il faudrait le chercher en moicomme aujourd'hui
Et que le désespoir pouvait douter de lui?
J'aurais ri dans mon coeur de ma crainte insensée
Ou j'aurais eu pitié de ma propre pensée!
Et les jours ont passé courts comme le bonheur
Et les ans ont brisé l'image dans mon coeur
Tout s'est évanoui!... mais le souvenir reste
De l'apparition matinale et céleste
Et comme ces mortels des temps mystérieux
Que visitaient jadis des envoyés des cieux
Quand leurs yeux avaient vu la divine lumière
S'attendaient à la mort et fermaient leur paupière
Au rayon pâlissantde mon soir obscurci
Je dis : J'ai vu mon Dieu; je puis mourir aussi!
Mais celui dont la vie et l'amour sont l'ouvrage
N'a pas fait le miroir pour y briser l'image!

 

Et sûr de l'avenirje remonte au passé;
Quel est sur ce coteau du matin caressé
Au bord de ces flots bleus qu'un jour du matin dore
Ce toit champêtre et seul d'où rejaillit l'aurore?
La fleur du citronnier l'embaumeet le cyprès
L'enveloppe au couchant d'un rempart sombre et frais
Et la vigney couvrant de blanches colonnades
Court en festons joyeux d'arcades en arcades!
La colombe au col noir roucoule sur les toits
Et sur les flots dormants se répand une voix
Une voix qui cadence une langue divine
Et d'un accent si doux que l'amour s'y devine.
Le portique au soleil est ouvert; une enfant
Au front puraux yeux bleusy guide en triomphant
Un lévrier folâtre aussi blanc que la neige
Dont le regard aimant la flatte et la protège;
De la plage voisine ils prennent le sentier
Qui serpente à travers le myrte et l'églantier;
Une barque non loinvide et légère encore
Ouvre déjà sa voile aux brises de l'aurore
Et berçant sur leurs bancs les oisifs matelots
Semble attendre son maîtreet bondit sur les flots.