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Alphonse LamartinePremières Méditations poétiquesTome IPRÉFACE



L'homme seplaît à remonter à sa source; le fleuve n'yremonte pas. C'est que l'homme est une intelligence et que le fleuveest un élément. Le passéle présentl'avenirne sont qu'un pour Dieu. L'homme est Dieu par la pensée.Il voitil sentil vit à tous les points de son existence àla fois. Il se contemple lui-mêmeil se comprendil sepossèdeil se ressuscite et il se juge dans les annéesqu'il a déjà vécu. En un motil revit tantqu'il lui plaît de revivre par ses souvenirs. C'est souffrancequelquefoismais c'est sa grandeur. Revivons donc un momentetvoyons comment je naquis avec une parcelle de ce qu'on appelle poésiedans ma natureet comment cette parcelle de feu divin s'alluma enmoi à mon insujeta quelques fugitives lueurs dans majeunesseet s'évapora plus tard dans les grands vents de monéquinoxe et dans la fumée de ma vie.
J'étaisné impressionnable et sensible. Ces deux qualités sontles deux premiers éléments de toute poésie. Leschoses extérieures à peine aperçues laissaientune vive et profonde empreinte en moi; etquand elles avaientdisparu de mes yeuxelles se répercutaient et se conservaientprésentes dans ce qu'on nomme l'imaginationc'est-à-dire la mémoirequi revoit et qui repeint ennous. Maisde plusces images ainsi revues et repeintes setransformaient promptement en sentiment. Mon âme animait cesimagesmon coeur se mêlait à ces impressions. J'aimaiset j'incorporais en moi ce qui m'avait frappé. J'étaisune glace vivante qu'aucune poussière de ce monde n'avaitencore ternieet qui réverbérait l'oeuvre de Dieu! Delà à chanter ce cantique intérieur qui s'élèveen nous il n'y avait pas loin. Il ne me manquait que la voix; cettevoix que je cherchais et qui balbutiais sur mes lèvresd'enfantc'était la poésie. Voici les plus lointainestraces que je retrouveau fond de mes souvenirs presque effacésdes premières révélations du sentiment poétiquequi allait me saisir à mon insuet me faire à mon tourchanter des vers au bord de mon nidcomme l'oiseau.
J'avais dixans; nous vivions à la campagne. Les soirées d'hiverétaient longues; la lecture en abrégeait les heures.Pendant que notre mère berçait du pied une de mespetites soeurs dans son berceauet qu'elle allaitait l'autre sur unlong canapé d'Utrecht rouge et râpéàl'angle du salonmon père lisait. Moi je jouais àterre à ses pieds avec des morceaux de sureau que le jardinieravait coupés pour moi dans le jardin; je faisais sortir lamoelle du bois à l'aide d'une baguette de fusil. J'y creusaisdes trous à distances égalesj'en refermais aux deuxextrémités l'orificeet j'en taillais ainsi des flûtesque j'allais essayer le lendemain avec mes camarades les enfants duvillageet qui résonnaient mélodieusement au printempssous les saulesau bord du ruisseaudans les prés.
Monpère avait une voix sonoredoucegravevibrante comme lespalpitations d'une corde de harpeoù la vie des entraillesauxquelles on l'a arrachée semble avoir laissé legémissement d'un nerf animé. Cette voixqu'il avaitbeaucoup exercée dans sa jeunesse en jouant la tragédieet la comédie dans les loisirs de ses garnisonsn'étaitpoint déclamatoiremais pathétique. Elle empruntait unattendrissement d'organe et une suavité de son de plusdel'heuredu lieudu recueillement de la soiréede laprésence de ces petits enfants jouant ou dormant autour deluidu bruit monotone de ce berceau à qui le mouvement étaitimprimé par le bout de la pantoufle de notre mèreetde l'aspect de cette belle jeune femme qu'il adoraitet qu'il seplaisait à distraire des perpétuels soucis de samaternité.
Il lisait dans un grand et beau volume reliéen peau et à tranche dorée (c'était un volumedes oeuvres de Voltaire) la tragédie de Mérope.Sa voix changeait d'accents avec le rôle. C'était tantôtle tyran crueltantôt la mère tremblantetantôtle fils errant et persécuté; puis les larmes de lareconnaissancepuis les soupçons de l'usurpateurpuis lafureurla désolationle coup de poignardles larmeslessanglotsla mortle livre qui se refermaitle long silence quisuit les fortes commotions du coeur.
Tout en creusant mes flûtesde sureauj'écoutaisje comprenaisje sentais; ce drame demère et de fils se déroulait précisémenttout entier dans l'ordre d'idées et de sentiments le plus àla portée de mon intelligence et de mon coeur. Je me figuraisMérope dans ma mère; moi dans le fils disparu etreconnu retombant dans ses brasarraché de son sein. De plusce langage cadencé comme une danse de mots dans l'oreillecesbelles images qui font voir ce qu'on entendces hémistichesqui reposent le son pour le précipiter ensuite plus rapideces consonnances de la fin des vers qui sont comme des échosrépercutés où le même sentiment seprolonge dans le même soncette symétrie des rimes quicorrespond matériellement à je ne sais quel instinct desymétrie morale cachée au fond de notre natureet quipourrait bien être une contre-empreinte de l'ordre divindurhythme incréé dans l'univers; enfin cette solennitéde la voix de mon pèrequi transfigurait sa paroleordinairement simpleet qui me rappelait l'accent religieux despsalmodies du prêtre le dimanche dans l'église de Milly;tout cela suscitait vivement mon attentionma curiositémonémotion même. Je me disais intérieurement: -Voilàune langue que je voudrais bien savoirque je voudrais bien parlerquand je serai grand.- Et quand neuf heures sonnaient à lagrosse horloge de noyer de la cuisineet que j'avais fait ma prièreet embrassé mon père et ma mèreje repassais enm'endormant ces verscomme un homme qui vient d'être ballottépar les vagues sent encoreaprès être descendu àterrele roulis de la meret croit que son lit nage sur les flots.
Depuis cette lecture de Méropeje cherchaistoujours de préférence des ouvrages qui contenaient desversparmi les volumes oubliés sur la table de mon pèreou sur le piano de ma mèreau salon. La Henriadetoute sèche et toute déclamatoire qu'elle fûtmeravissait. Ce n'était que l'amour du sonmais ce son étaitpour moi une musique. On me faisait bien apprendre aussi par coeurquelques fables de La Fontaine; mais ces vers boiteuxdisloquésinégauxsans symétrie ni dans l'oreille ni sur lapageme rebutaient. D'ailleursces histoires d'animaux qui parlentqui se font des leçonsqui se moquent les uns des autresquisont égoïstesrailleursavaressans pitiésansamitiéplus méchants que nousme soulevaient lecoeur. Les fables de La Fontaine sont plutôt la philosophiedurefroide et égoïste d'un vieillardque laphilosophie aimantegénéreusenaïve et bonned'un enfant: c'est du fielce n'est pas du lait pour les lèvreset pour les coeurs de cet âge. Ce livre me répugnait; jene savais pas pourquoi. Je l'ai su depuis: c'est qu'il n'est pas bon.Comment le livre serait-il bon? l'homme ne l'était pas. Ondirait qu'on lui a donné par dérision le nom du bonLa Fontaine. La Fontaine était un philosophe de beaucoupd'espritmais un philosophe cynique. Que penser d'une nation quicommence l'éducation de ses enfants par les leçons d'uncynique? Cet hommequi ne connaissait pas son filsqui vivait sansfamillequi écrivait des contes orduriers en cheveux blancspour provoquer les sens de la jeunessequi mendiait dans desdédicaces adulatrices l'aumône des riches financiers dutemps pour payer ses faiblesses; cet homme dont RacineCorneilleBoileauFénelonBossuetles poëtesles écrivainsses contemporainsne parlent pasou ne parlent qu'avec une espècede pitié comme d'un vieux enfantn'était ni un sage niun homme naïf. Il avait la philosophie du sans-souci et lanaïveté de l'égoïsme. Douze vers sonoressublimesreligieuxd'Athalie m'effaçaient del'oreille toutes les cigalestous les corbeaux et tous les renardsde cette ménagerie puérile. J'étais nésérieux et tendre; il me fallait dès lors une langueselon mon âme. Jamais je n'ai pu depuisrevenir de monantipathie contre les fables.
Une autre impression de cespremières années confirmaje ne sais commentmoninclination d'enfant pour les vers.
Un jour que j'accompagnaismon père à la chassela voix des chiens égarésnous conduisit sur le revers d'une montagne boiséedont lespentesentrecoupées de châtaigniers et de petits préssont semées des quelques chaumières et de deux ou troismaisonnettes blanchies à la chauxu peu plus riches que lesmasures de paysanset entourées chacune d'un vergerd'unjardind'une haie vived'une cour rustique. Mon pèreayantretrouvé les chiens et les ayant remis en laisse avec leurcollier de grelotscherchait de l'oeil un sentier qui menait àune de ces maisonspour m'y faire déjeuner et reposer unmomentcar nous avions marché depuis l'aube du jour. Cettemaison était habitée par un de ses amisvieil officierdes armées du roiretiré du serviceet finissant sesjours dans ces montagnes natalesentre une servante et un chien.C'était une belle journée d'automne. Les rayons dusoleil du matindorant de teintes bronzées les châtaignierset de teintes pourpres les flèches de deux ou trois jeunespeupliersvenaient se réverbérer sur le mur blanc dela petite maisonet entraient avec la brise chaude par une petitefenêtre ouverte encadrée de lierrecomme pour l'inonderde lumièrede gaieté et de parfum. Des pigeonsroucoulaient sur le mur d'appui d'une étroite terrassed'oùla source domestique tombait dans le verger par un conduit de boiscreuxcomme dans les villages suisses. Nous appuyâmes le poucesur le loquetnous traversâmes la cour; le chien aboya sanscolèreet vint me lécher les mains en battant l'air desa queuesigne d'hospitalité pour les enfants. La vieilleservante me mena à la cuisine pour me couper une tranche depain bispuis au verger pour me cueillir des pêches de vigne.Mon père était entré chez son ami. Quand j'eusmon pain à la main et mes pêches dans mon chapeaulabonne femme me ramena à la maison rejoindre mon père.
Je le trouvai dans un petit cabinet de travailcausant avec sonami. Cet ami était un beau vieillard à cheveux blancscomme la neigeà l'aspect militaireà l'oeil vifàla bouche gracieuse et mélancoliqueau geste francàla voix mâlemais un peu cassée. Il était assisentre la fenêtre ouverte et une petite table à écriresur laquelle les rayons du soleildécoupés par lesfeuilles d'arbresflottaient aux ondulations du ventqui agitaientles branches du peuplier comme une eau courante moirée d'ombreet de jour. Deux pigeons apprivoisés becquetaient les pagesd'un gros livre ouvert sous le coude du vieillard. Il y avait sur latable une écritoire en bois de rose avec deux petites coupesd'argent ciselél'une pour la liqueur noirel'autre pour lesable d'or. Au milieu de la tableon voyait de belles feuilles depapier vélin blanc comme l'albâtrelongues et largescomme celles des grands livres de plain-chant que j'admirais ledimanche à l'église sur le pupitre du sacristain. Cesfeuilles de papier étaient liées ensemble par le dosavec des noeuds d'un petit ruban bleu de ciel qui aurait fait envieaux collerettes des jeunes filles de Milly. Sur la première deces feuillesoù la plume à blanches ailes étaitcouchée depuis l'arrivée de mon pèreon voyaitquelque chose d'écrit. C'étaient des lignes régulièresespacéeségalestracées avec la règleet le compasd'une forme et d'une netteté admirablesentredeux larges marges blanches encadrées elles-mêmes dansde jolis dessins de fleurs à l'encre bleue. Je n'ai pas besoind'ajouter que ces lignes étaient des vers. Le vieillard étaitpoëte; etcomme sa médiocrité n'était pasaussi dorée que celle d'Horaceet qu'il ne pouvait pas payerà des imprimeurs l'impression de ses rêves champêtresil se faisait à lui-même des éditions soignéesde ses oeuvres en manuscrits qui ne lui coûtaient que son tempset l'huile de sa lampe; il espérait confusémentqu'après lui la gloire tardivecomme disent lesanciensla meilleurela plus impartiale et la plus durable desgloiresouvrirait un jour le coffret de cèdre danslequel il renfermait ses manuscrits poétiqueset le vengeraitdu silence et de l'obscurité dans lesquels la fortuneensevelissait son génie vivant. Mon père et luicausaient de ses ouvrages pendant que je mangeais mes pêches etmon paindont je jetais les miettes aux deux pigeons. Le vieillardenchanté d'avoir un auditeur inattendulut à mon pèreun fragment du poëme interrompu. C'était la descriptiond'une fontaine sous des châtaigniersau bord de laquelle desjeunes filles déposent leurs cruches à l'ombreetcueillent des pervenches et de marguerites pour se faire descouronnes; un mendiant survenait et racontait aux jeunes bergèresl'histoire d'Aréthusede Narcissed'Hylasdes dryadesdesnaïadesde Thétisd'Amphitrite et de toutes les nymphesqui ont touché à l'eau douce ou à l'eau salée.Car ce vieillard était de son tempset en ce temps-làaucun poëte ne se serait permis d'appeler les choses par leurnom. Il fallait avoir un dictionnaire mythologique sous son chevetsi l'on voulait rêver des vers. Je suis le premier qui ai faitdescendre la poésie du Parnasseet qui ai donné àce qu'on nommait la museau lieu d'une lyre à sept cordes deconventionles fibres mêmes du coeur de l'hommetouchéeset émues par les innombrables frissons de l'âme et de lanature.
Quoi qu'il en soitmon pèrequi étaittrop poli pour s'ennuyer de mauvais vers au foyer même dupoëtedonna quelques éloges aux rimes du vieillardsiffla ses chienset me ramena à la maison. Je lui demandaien chemin quelles étaient donc ces jolies lignes égalessymétriquesespacéesencadrées de rosesliéesde rubansqui étaient sur la table. Il me répondit quec'étaient des verset que notre hôte était unpoëte. Cette réponse me frappa. Cette scène me fitune longue impression; et depuis ce jour-làtoutes les foisque j'entendais parler d'un poëteje me représentais unbeau vieillard assis auprès d'une fenêtre ouverte àlarge horizondans une maisonnette au bord de grands boisaumurmure d'une sourceaux rayons d'un soleil d'ététombant sur sa plumeet écrivant entre ses oiseaux et sonchien des histoires merveilleusesdans une langue de musique dontles paroles chantaient comme les cordes de la harpe de ma mèretouchées par les ailes invisibles du vent dans le jardin deMilly. Une telle imageà laquelle se mêlait sans doutele souvenir des pêchesdu pain bisde la bonne servantedespigeons privésdu chien caressantétait de nature àme donner un grand goût pour les poëteset je mepromettais bien de ressembler à ce vieillard et de faire cequ'il faisait quand je serai vieux. Les beaux versets des psaumes deDavidque notre mère nous récitait le dimanche en nousles traduisant pour nous remplir l'imagination de piétéme paraissaient aussi une langue bien supérieure à cesmisérables puérilités de La Fontaineet jecomprenais que c'était ainsi qu'on devait parler àDieu.
Ce furent là mes premières notions et mespremiers avant-goûts de poésie. Ils s'effacèrentlongtemps et entièrement sous le pénible travail detraduction obligée des poëtes grecs et latins qu'onm'imposa ensuite comme à tous les enfants dans les étudesde collége. Il y a de quoi dégoûter le genrehumain de tout sentiment poétique. La peine qu'un malheureuxenfant se donne à apprendre une langue morteet àchercher dans un dictionnaire le sens français du mot qu'illit en latin ou en grec dans Homèredans Pindare ou dansHoracelui enlève toute la volupté de coeur oud'esprit que lui ferait la poésie mêmes'il la lisaitcouramment en âge de raison. Il chercheau lieu de jouir. Ilmaudit le mot sans avoir le loisir de penser au sens. C'est lepionnier qui pioche la cendre ou la lave dans les fouilles de Pompéiou d'Herculanumpour arracher du solà la sueur de sonfronttantôt un brastantôt un piedtantôt uneboucle de cheveux de la statue qu'il déterreau lieu duvoluptueux contemplateur qui possède de l'oeil la Vénusrestaurée sur son piédestaldans son jourdans sagrâce et dans sa nuditéparmi les divinités del'art du Vatican ou du palais Pitti à Florence.
Quant àla poésie françaiseles fragments qu'on nous faisaitétudier chez les jésuites consistaient en quelquespitoyables rapsodies du P. Ducereau et de Mme Deshoulièresdans quelques épîtres de Boileau sur l'Équivoquesur les bruits de Pariset sur le mauvais dîner durestaurateur Mignot. Heureux encore quand on nous permettait de lirel'épître à Antoine

Sonjardinier d'Auteuil
Qui dirige chez lui l'ifet le chèvrefeuil

etquelques plaisanteries de sacristieempruntées au Lutrin!
Qu'espérer de la poésie d'une nation qui ne donnepour modèle du beau dans les vers à sa jeunesse que despoëmes burlesqueset quiau lieu de l'enthousiasmeenseignela parodie à des coeurs et à des imaginations de quinzeans?
Aussi je n'eus pas une aspiration de poésie pendanttoutes ces études classiques. Je n'en retrouvais quelqueétincelle dans mon âme que pendant les vacancesàla fin de l'année. Je venais passer alors six délicieusessemaines près de ma mèrede mon pèrede messoeursdans la petite maison de campagne qu'ils habitaient. Jeretrouvais sur les rayons poudreux du salon la Jérusalemdélivrée du Tasse et le Télémaquede Fénelon. Je les emportais dans le jardinsous une petitemarge d'ombre que le berceau de charmille étend le soir surl'herbe d'une allée. Je me couchais à côtéde mes livres chériset je respirais en liberté lessonges qui s'exhalaient pour mon imagination de leurs pagespendantque l'odeur des rosesde giroflées et des oeillets desplates-bandesm'enivrait des exhalaisons de ce soldont j'étaismoi-même un pauvre cep transplanté!
Ce ne fut doncqu'après mes études terminées que je commençaià avoir quelques vagues pressentiments de poésie. C'estOssianaprès le Tassequi me révéla ce mondedes images et des sentiments que j'aimai tant depuis à évoqueravec leurs voix. J'emportais un volume d'Ossian sur les montagnes; jele lisais où il avait été inspirésousles sapinsdans les nuagesà travers les brumes d'automneassis près des déchirures des torrentsaux frissonsdes vents du nordau bouillonnement des eaux de neige dans lesravins. Ossian fut l'Homère de mes premières années;je lui dois une partie de la mélancolie de mes pinceaux. C'estla tristesse de l'Océan. Je n'essayai que très-rarementde l'imiter; mais je m'en assimilai involontairement le vaguelarêveriel'anéantissement dans la contemplationleregard fixe sur des apparitions confuses dans le lointain. C'étaitpour moi une mer après le naufragesur laquelle flottentàla lueur de la lunequelques débris; où l'on entrevoitquelques figures de jeunes filles élevant leurs bras blancsdéroulant leurs cheveux humides sur l'écume des vagues;où l'on distingue des voix plaintives entrecoupées dumugissement des flots contre l'écueil. C'est le livre nonécrit de la rêveriedont les pages sont couvertes decaractères énigmatiques et flottants avec lesquelsl'imagination fait et défait ses propres poëmescommel'oeil rêveur avec les nuées fait et défait sespaysage.
Je n'écrivais rien de moi-même encore.Seulementquand je m'asseyais au bord des bois de sapinssurquelque promontoire des lacs de la Suisseou quand j'avais passédes journées entières à errer sur les grèvessonores des mers d'Italieet que je m'adossais à quelquedébris de môle ou de temple pour regarder la mer ou pourécouter l'inépuisable balbutiement des vagues àmes piedsdes mondes de poésie roulaient dans mon coeur etdans mes yeux! je composais pour moi seulsans les écriredes poëmes aussi vastes que la natureaussi resplendissants quele cielaussi pathétiques que les gémissements debrises de mer dans les têtes des pin-liéges et dans lesfeuilles des lentisquesqui coupent le vent comme autant de petitsglaivespour le faire pleurer et sangloter dans des millions depetites voix. La nuit me surprenait souvent ainsisans pouvoirm'arracher au charme des fictions dont mon imagination s'enchantaitelle-même. Oh! quels poëmessi j'avais pu et si j'avaissu les chanter aux autres alors comme je me les chantaisintérieurement! Mais ce qu'il y a de plus divin dans le coeurde l'homme n'en sort jamaisfaute de langue pour être articuléici-bas. L'âme est infinieet les langues ne sont qu'un petitnombre de signes façonnés par l'usage pour les besoinsde communication du vulgaire des hommes. Ce sont des instruments àvingt-quatre cordes pour rendre des myriades de notes que la passionla penséela rêveriel'amourla prièrelanature et Dieufont entendre dans l'âme humaine. Commentcontenir l'infini dans ce bourdonnement d'un insecte au bord de sarucheque la ruche voisine ne comprend même pas? Je renonçaisà chanternon faute de mélodies intérieuresmais faute de voix et de notes pour les révéler.
Cependant je lisais beaucoupet surtout les poëtes. A forcede les lireje voulus quelquefois les imiter. A mes retours devoyagepour passer les hivers tristes et longs à la campagnedans la maison sans distraction de mon pèrej'ébauchaiplusieurs poëmes épiquesj'écrivais en entiercinq ou six tragédies. Cet exercice m'assouplit la main etl'oreille aux rhythmes. J'écrivis aussi un ou deux volumesd'élégies amoureusessur le mode de Tibulleduchevalier de Bertin et de Parny. Ces deux poëtes faisaient lesdélices de la jeunesse. L'imaginationtoujours très-sobred'élans et alors très-desséchée par lematérialisme de la littérature impérialeneconcevait rien de plus idéal que ces petits vers corrects etharmonieux de Parnyexprimant à petites doses les fuméesd'un verre de vin de Champagneles agaceriesles frissonslesivresses froidesles rupturesles réconciliationsleslangueurs d'un amour de bonne compagnie qui changeait de nom àchaque livre. Je fis comme mes modèlesquelquefois peut-êtreaussi bien qu'eux. Je copiai avec soinpendant un automne pluvieuxquatre livres d'élégiesformant ensemble deux volumessur du beau papier vélinet gravées plutôtqu'écrites d'une plume plus amoureuse que mes vers. Je meproposais de publier un jour ce recueil quand j'irais à Pariset de me faire un nom dans un des médaillons de cetteguirlande de voluptueux immortels qui n'ont cueilli de la vie humaineque les roses et les myrtesqui commencent à Anacréonà Bionà Moschusqui se continuent par ProperceOvideTibulleet qui finissent à Chaulieuà La Fareà Parny.
Mais la nature en avait autrement décidé.A peine mes deux volumes étaient-ils copiésque lemensongele videla légèretéle néantde ces pauvretés sensuelles plus ou moins bien riméesm'apparut. La pointe de feu des premières grandes passionsréelles n'eut qu'à toucher et à brûler moncoeurpour y effacer toutes ces puérilités et tous cesplagiats d'une fausse littérature. Dès que j'aimaijerougis de ces profanations de la poésie aux sensualitésgrossières. L'amour fut pour moi le charbon de feu qui brûlemais qui purifie les lèvres. Je pris un jour mes deux volumesd'élégiesje les relus avec un profond méprisde moi-mêmeje demandai pardon à Dieu du temps quej'avais perdu à les écrireje les jetai au brasierjeles regardai noircir et se tordre avec leur belle reliure de maroquinvert sans regret ni pitiéet je vis monter la fuméecomme celle d'un sacrifice de bonne odeur à Dieu et auvéritable amour.
Je changeai à cette époquede vie et de lectures. Le service militaireles longues absencesles attachements sérieuxles amitiés plus sainesleretour à mes instincts naturellement religieux cultivésde nouveau en moi par la Béatrice de ma jeunesseledégoût des légèretés du coeurlesentiment grave de l'existence et de son butpuis enfin la mort dece que j'avais aiméqui mit un sceau de deuil sur maphysionomie comme sur mes lèvres; tout celasans éteindreen moi la poésiela refoula bien loin et longtemps dans mespensées. Je passai huit ans sans écrire un vers.
Quandles longs loisirs et le vide des attachements perdus me rendirentcette espèce de chant intérieur qu'on appelle poésiema voix était changéeet ce chant était tristecomme la vie réelle. Toutes mes fibres attendries de larmespleuraient ou priaientau lieu de chanter. Je n'imitais pluspersonneje m'exprimais moi-même pour moi-même. Cen'était pas un artc'était un soulagement de monpropre coeurqui se berçait de ses propres sanglots. Je nepensais à personne en écrivant çà et làces verssi ce n'est à une ombre et à Dieu. Ces versétaient un gémissement dans la solitudedans les boissur la mer; voilà tout. Je n'étais pas devenu pluspoëtej'étais devenu plus sensibleplus sérieuxet plus vrai. C'est là le véritable art: êtretouché; oublier tout art pour atteindre le souverain artlanature:

Si vis mefieredolendum est
Primum ipsi tibi! ...

Ce futtout le secret du succès si inattendu pour moi desMéditationsquand elles me furent arrachéespresque malgré moipar des amis à qui j'en avais luquelques fragments à Paris. Le public entendit une âmesans la voiret vit un homme au lieu d'un livre. Depuis J. J.RousseauBernardin de Saint-Pierre et Chateaubriandc'étaitle poëte qu'il attendait. Ce poëte était jeunemalhabilemédiocre; mais il était sincère. Ilalla droit au coeuril eut des soupirs pour échos et deslarmes pour applaudissements.
Je ne jouis pas de cette fleur derenommée qui s'attacha à mon nom dès lelendemain de la publication de ce premier volume des Méditations.Trois jours après je quittai Paris pour aller occuper un postediplomatique à l'étranger. Louis XVIIIqui avait del'Auguste dans le caractère littérairese fit lirepar le duc de Durasmon petit volumedont les journaux et lessalons retentissaient. Il crut qu'une nouvelle Mantoue promettait àson règne un nouveau Virgile. Il ordonna à M. Siméonson ministre de l'intérieurde m'envoyerde sa partl'édition des classiques de Didotseul présent quej'aie jamais reçu des cours. Il signa le lendemain manomination à un emploi de secrétaire d'ambassadequilui fut présentée par M. Pasquierson ministre desaffaires étrangères. Le roi ne me vit pas. Il étaitloin de se douter qu'il me connaissait beaucoup de figureet que lepoëte dont il redisait déjà les vers étaitun de ces jeunes officiers de ses gardes qu'il avait souvent paruremarqueret à qui il avait une ou deux fois adresséla parole quand je galopais aux roues de sa voituredans les coursesà Versailles ou à Saint-Germain.
Ces vers cependantfurent pendant longtemps l'objet des critiquesdes dénigrementset des railleries du vieux parti littéraire classiquequi sesentait détrôné par cette nouveauté. LeConstitutionnel et la Minervejournaux très-illibérauxen matière de sentiment et de goûts'acharnèrentpendant sept à huit ans contre mon nom. Ils m'affublèrentd'ironiesils m'aguerrirent aux épigrammes. Le vent lesemportames mauvais vers restèrent dans le coeur des jeunesgens et des femmesces précurseurs de toute postérité.Je vivais loin de la Francej'étudiais mon métierj'écrivais encore de temps en temps les impressions de ma vieen méditationsen harmoniesen poëmes; je n'avaisaucune impatience de célébritéaucunesusceptibilité d'amour-propreaucune jalousie d'auteur. Jen'étais pas auteurj'étais ce que les modernesappellent un amateurce que les anciens appelaient un curieuxde littératurecomme je suppose qu'HoraceCicéronScipionCésar lui-mêmel'étaient de leur temps.La poésie n'était pas mon métier; c'étaitun accidentune aventure heureuseune bonne fortune dans ma vie.J'aspirais à tout autre choseje me destinais àd'autres travaux. Chanter n'est pas vivre: c'est se délasserou se consoler par sa propre voix. Heureux temps! bien des jours etbien des événements m'en séparent.
Etaujourd'hui je reçois continuellement des lettres d'inconnusqui ne cessent de me dire: -Pourquoi ne chantez-vous plus? Nousécoutons encore.- Ces amis invisibles de mes vers ne se sontdonc jamais rendu compte de la nature de mon faible talent et de lanature de la poésie elle-même? Ils croient apparemmentque le coeur humain est une lyre toujours montée et toujourscomplèteque l'on peut interroger du doigt à chaqueheure de la vieet dont aucune corde ne se détendnes'assourdit ou ne se brise avec les années et sous lesvicissitudes de l'âme? Cela peut être vrai pour despoëtes souverainsinfatigablesimmortels ou toujours rajeunispar leur géniecomme HomèreVirgileRacineVoltaireDantePétrarqueByronet d'autres que jenommerais s'ils n'étaient pas mes émules et mescontemporains. Ces hommes exceptionnels ne sont que penséecette pensée n'est en eux que poésieleur existencetout entière n'est qu'un développement continu etprogressif de ce don de l'enthousiasme poétiqueque la naturea allumé en eux en les faisant naîtrequ'ils respirentavec l'airet qui ne s'évapore qu'avec leur dernier soupir.Quant à moije n'ai pas été doué ainsi.La poésie ne m'a jamais possédé tout entier. Jene lui ai donné dans mon âme et dans ma vie seulementque la place que l'homme donne au chant dans sa journée: desmoments le matindes moments le soiravant et après letravail sérieux et quotidien. Le rossignol lui-mêmecechant de la nature incarné dans les boisne se fait entendrequ'à ces deux heures du soleil qui se lève et du soleilqui se coucheet encore dans une seule saison de l'année. Lavie est la vieelle n'est pas un hymne de joie ou un hymne detristesse perpétuel. L'homme qui chanterait toujours ne seraitpas un hommece serait une voix.
L'idéal d'une viehumaine à toujours été pour moi celui-ci: lapoésie de l'amour et du bonheur au commencement de la vie; letravailla guerrela politiquela philosophietoute la partieactive qui demande la luttela sueurle sangle courageledévouementau milieu; et enfin le soirquand le jour baissequand le bruit s'éteintquand les ombres descendentquand lerepos approchequand la tâche est faiteune seconde poésie;mais la poésie religieuse alorsla poésie qui sedétache entièrement de la terre et qui aspireuniquement à Dieucomme le chant de l'alouette au-dessus desnuages. Je ne comprends donc le poëte que sous deux âgeset sous deux formes: à vingt anssous la forme d'un beaujeune homme qui aimequi rêvequi pleure en attendant la vieactive; à quatre-vingts anssous la forme d'un vieillard quise repose de la vieassis à ses derniers soleils contre lemur du templeet qui envoie devant lui au Dieu de son espéranceses extases de résignationde confiance et d'adorationdontses longs jours ont fait déborder ses lèvres. Ainsi futDavidle plus lyriquele plus pieux et le plus pathétique àla fois des hommes qui chantèrent leur propre coeur ici-bas.D'abord une harpe à la mainpuis une épée et unsceptrepuis une lyre sacrée; poëte au printemps de sesannéesguerrier et roi au milieuprophète à lafinvoilà l'homme d'inspiration complet! Cette poésiedes derniers jourspour en être plus graven'en est pas moinscéleste: au contraireelle se purifie et se divinise enremontant au seul être qui mérite d'êtreéternellement contemplé et chantél'Êtreinfini! C'est encore la séve du coeur de l'hommeforméede larmesd'amourde déliresde tristesses ou de voluptés;mais ce coeurmûri par les longs soleils de la vien'en estpas moins savoureux: il est comme l'arbre d'encens que j'ai vu dansles sables de la Judéedont la séve en vieillissantdevient parfumet qui passe des jardinsoù on le cueillait àl'ombresur l'auteloù on le brûle à la gloirede Jéhovah.
Une naïve et touchante image de ces deuxnatures de poésie et des deux autres natures de sons que rendl'âme du poëte aux différents âgesmerevient de loin à la mémoire au moment oùj'écris ces lignes.
Quand nous étions enfantsnousnous amusions quelquefoismes petites soeurs et moià un jeuque nous appelions la musique des anges. Ce jeu consistait àplier une baguette d'osier en demi-cercle ou en arc à angletrès-aiguà en rapprocher les extrémitéspar un fil semblable à la corde sur laquelle on ajuste laflècheà nouer ensuite des cheveux d'inégalegrandeur aux deux côtés de l'arccomme sont disposéesles fibres d'une harpeet à exposer cette petite harpe auvent. Le vent d'étéqui dort et qui respirealternativement d'une haleine follefaisait frissonner le réseauet en tirait des sons d'une ténuité presqueimperceptiblecomme il en tire des feuilles dentelées dessapins. Nous prêtions tour à tour l'oreilleet nousnous imaginions que c'étaient les esprits célestes quichantaient. Nous nous servions habituellementpour ce jeudes longscheveux finsjeunesblonds et soyeux coupés aux tressespendantes de mes soeurs; mais un jour nous voulûmes éprouversi les anges joueraient les mêmes mélodies sur descordes d'un autre âgeempruntées à un autrefront. Une bonne tante de mon pèrequi vivait à lamaisonet dont les cachots de la Terreur avaient blanchi la belletête avant l'âgesurveillait nos jeux en travaillant del'aiguilleà côté de nousdans le jardin. Ellese prêta à notre enfantillageet coupa avec ses ciseauxune longue mèche de ses cheveuxqu'elle nous livra. Nous enfîmes aussitôt une seconde harpeetla plaçant àcôté de la premièrenous les écoutâmestoutes deux chanter. Orsoit que les fils fussent mieux tendussoitqu'ils fussent d'une nature plus élastique et plus plaintivesoit que le vent soufflât plus doux et plus fort dans l'une despetites harpes que dans l'autrenous trouvâmes que les espritsde l'air chantaient plus tristement et plus harmonieusement dans lescheveux blancs que dans les cheveux blonds d'enfants; etdepuis cejournous importunions souvent notre tante pour qu'elle nous laissâtdépouiller par nos mains son beau front.
Ces deux harpesdont les cordes rendent des sons différents selon l'âgede leurs fibresmais aussi mélodieux à travers leréseau blanc qu'à travers le réseau blond de cescordes vivantesces deux harpes ne sont-elles pas l'image puérilemais exactedes deux poésies appropriées aux deux âgesde l'homme? Songe et joie dans la jeunesse; hymne et piétédans les dernières années? Un salut et un adieu àl'existence et à la naturemais un adieu qui est un salutaussi! un salut plus enthousiasteplus solennel et plus saint àla vision de Dieu qui se lève tardmais qui se lèveplus visible sur l'horizon du soir de la vie humaine!
Je ne saispas ce que la Providence me réserve de sort et de jours. Jesuis dans le tourbillon au plus fort du courant du fleuvedans lapoussière des vagues soulevées par le ventà cemilieu de la traversée où l'on ne voit plus le bord dela vie d'où l'on est partioù l'on ne voit pas encorele bord où l'on doit abordersi on aborde; tout est dans lamain de Celui qui dirige les atomes comme les globes dans leurrotationet qui a compté d'avance les palpitations du coeurdu moucheron et de l'homme comme les circonvolutions des soleils.Tout est bien et tout est béni de ce qu'il aura voulu. Maissiaprès les sueursles labeursles agitations et leslassitudes de la journée humainela volonté de Dieu medestinait un long soird'inactionde reposde sérénitéavant la nuitje sens que je redeviendrais volontiers à lafin de mes jours ce que je fus au commencement: un poëteunadorateurun chantre de sa création. Seulementau lieu dechanter pour moi-même ou pour les hommesje chanterai pourlui; mes hymnes ne contiendraient que le nom éternel etinfiniet mes versau lieu d'être des retours sur moi-mêmedes plaintes ou des délires personnelsseraient une notesacrée de ce cantique incessant et universel que toutecréature doit chanterdu coeur ou de la voixen naissantenvivanten passanten mourantdevant son Créateur.

LAMARTINE.

2juillet 1849.

DESDESTINÉES
DE LA POÉSIE.



L'hommen'a rien de plus inconnu autour de lui que l'homme même. Lesphénomènes de sa penséeles lois de lacivilisationles phases de ses progrès ou de ses décadencessont les mystères qu'il a le moins pénétrés.Il connaît mieux la marche des globes célestes quiroulent à des millions de lieues de la portée de sesfaibles sensqu'il ne connaît les routes terrestres parlesquelles la destinée humaine le conduit à son insu:il sent qu'il gravit vers quelque chosemais il ne sait où vason espritil ne peut dire à quel point précis de sonchemin il se trouve. Jeté loin de la vue des rivages surl'immensité des mersle pilote peut prendre hauteur etmarquer avec le compas la ligne du globe qu'il traverse ou qu'ilsuit; l'esprit humain ne le peut pas; il n'a rien hors de soi-mêmeà quoi il puisse mesurer sa marcheet toutes les fois qu'ildit: -Je suis icije vais làj'avanceje reculejem'arrête- il se trouve qu'il s'est trompé et qu'il amenti à son histoirehistoire qui n'est écrite quebien longtemps après qu'il a passéqui jalonne sestraces après qu'il les a imprimées sur la terremaisqui d'avance ne peut lui tracer son chemin. Dieu seul connaîtle but et la routel'homme ne sait rien; faux prophèteilprophétise à tout hasardetquand les choses futureséclosent au rebours de ses prévisionsil n'est plus làpour recevoir le démenti de la destinéeil est couchédans sa nuit et dans son silence: il dort son sommeilet d'autresgénérations écrivent sur sa poussièred'autres rêves aussi vainsaussi fugitifs que les siens!Religionpolitiquephilosophiesystèmesl'homme a prononcésur toutil s'est trompé sur tout; il a cru tout définitifet tout s'est modifié; tout immortelet tout à péri;tout véritableet tout a menti! Mais ne parlons que depoésie.
Je me souviens qu'à mon entrée dansle monde il n'y avait qu'une voix sur l'irrémédiabledécadencesur la mort accomplie et déjà froidede cette mystérieuse faculté de l'esprit humain.C'était l'époque de l'Empire; c'était l'heure del'incarnation de la philosophie matérialiste du dix-huitièmesiècle dans le gouvernement et dans les moeurs. Tous ceshommes géométriques qui seuls avaient alors la paroleet qui nous écrasaientnous autres jeunes hommessousl'insolente tyrannie de leur triomphecroyaient avoir desséchépour toujours en nous ce qu'ils étaient parvenus en effet àflétrir et à tuer en euxtoute la partie moraledivinemélodieusede la pensée humaine. Rien ne peutpeindreà ceux qui ne l'ont pas subiel'orgueilleusestérilité de cette époque. C'était lesourire satanique d'un génie infernal quand il est parvenu àdégrader une génération tout entièreàdéraciner tout un enthousiasme nationalà tuer unevertu dans le monde; ces hommes avaient le même sentiment detriomphante impuissance dans le coeur et sur les lèvresquandils nous disaient: -Amourphilosophiereligionenthousiasmelibertépoésie; néant que tout cela! Calcul etforcechiffre et sabretout est là. Nous ne croyons que cequi prouvenous ne sentons que ce qui touche; la poésie estmorte avec le spiritualisme dont elle était née.- Etils disaient vraielle était morte dans leurs âmesmorte dans leurs intelligencesmorte en eux et autour d'eux. Par unsûr et prophétique instinct de leur destinéeilstremblaient qu'elle ne ressuscitât dans le monde avec laliberté; ils en jetaient au vent les moindres racines àmesure qu'il en germait sous leurs pasdans leurs écolesdans leurs lycéesdans leurs gymnasessurtout dans leursnoviciats militaires et polytechniques. Tout était organisécontre cette résurrection du sentiment moral et poétique;c'était une ligne universelle des études mathématiquescontre la pensée et la poésie. Le chiffre seul étaitpermishonoréprotégépayé. Comme lechiffre ne raisonne pascomme c'est un merveilleux instrument passifde tyrannie qui ne demande jamais à quoi on l'emploiequin'examine nullement si on le fait servir à l'oppression dugenre humain ou à sa délivranceau meurtre de l'espritou à son émancipationle chef militaire de cetteépoque ne voulait pas d'autre missionnairepas d'autre séideet ce séide le servait bien. Il n'y avait pas une idéeen Europe qui ne fût foulée sous son talonpas unebouche qui ne fût bâillonnée par sa main de plomb.Depuis ce tempsj'abhorre le chiffrecette négation de toutepenséeet il m'est resté contre cette puissance desmathématiques exclusive et jalouse le même sentimentlamême horreur qui reste au forçat contre les fers durs etglacés rivés sur ses membreset dont il croit éprouverencore la froide et meurtrissante impression quand il entend lecliquetis d'une chaîne. Les mathématiques étaientles chaînes de la pensée humaine. Je respire; elles sontbrisées!
Deux grands géniesque la tyranniesurveillait d'un oeil inquietprotestaient seuls contre cet arrêtde mort de l'âmede l'intelligence et de la poésieMmede Staël et M. de Chateaubriand. Mme de Staëlgéniemâle dans un corps de femme; esprit tourmenté par lasurabondance de sa forceremuantpassionnéaudacieuxcapable de généreuses et soudaines résolutionsne pouvant respirer dans cette atmosphère de lâchetéet de servitudedemandant de l'espace et de l'air autour d'elleattirantcomme par un instinct magnétiquetout ce quisentait fermenter en soi un sentiment de résistance oud'indignation concentrée; à elle seuleconspirationvivanteaussi capable d'ameuter les hautes intelligences contrecette tyrannie de la médiocrité régnanteque demettre le poignard dans la main des conjurésou de se frapperelle-même pour rendre à son âme la libertéqu'elle aurait voulu rendre au monde! Créature d'éliteet d'exceptiondont la nature n'a pas donné deux épreuvesréunissant en elle Corinne et Mirabeau! Tribun sublimeaucoeur tendre et expansif de la femme; femme adorable etmiséricordieuseavec le génie des Gracques et la maindu dernier des Catons! Ne pouvant susciter un généreuxélan dans sa patriedont on la repoussait comme on éloignel'étincelle d'un édifice de chaumeelle se réfugiaitdans la pensée de l'Angleterre et de l'Allemagnequi seulesvivaient alors de vie moralede poésie et de philosophieetlançait de là dans le monde ces pages sublimes etpalpitantes que le pilon de la police écrasaitque la douanede la pensée déchirait à la frontièreque la tyrannie faisait bafouer par ces grands hommes jurésmais dont les lambeaux échappés à leurs mainsflétrissantes venaient nous consoler de notre avilissementintellectuelet nous apporter à l'oreille et au coeur cesouffle lointain de moralede poésiede libertéquenous ne pouvions respirer sous la coupe pneumatique de l'esclavage etde la médiocrité.
M. de Chateaubriandgéniealors plus mélancolique et plus suavemémoireharmonieuse et enchantée d'un passé dont nous foulionsles cendres et dont nous retrouvions l'âme en lui; imaginationhomériquejetée au milieu de nos convulsions socialessemblable à ces belles colonnes de Palmyre restéesdebout et éclatantessans brisure et sans tachesur lestentes noires et déchirées de Arabespour fairecomprendreadmirer et pleurer le monument qui n'est plus! Homme quicherchait l'étincelle du feu sacré dans les débrisdu sanctuairedans les ruines encore fumantes des temples chrétienset quiséduisant les démolisseurs mêmes par lapitiéet les indifférents par le génieretrouvait des dogmes dans le coeuret rendait de la foi àl'imagination! Des mots de liberté et de vertu politiquesonnaient moins souvent et moins haut dans ses pages toutespoétiques; ce n'était pas le Dante d'une Florenceasserviec'était le Tasse d'une patrie perdued'une famillede rois proscritschantant ses amours trompésses autelsrenversésses tours démoliesses dieux et ses roischassésles chantant à l'oreille des proscripteurssur les bords mêmes des fleuves de la patrie; mais son âmegrande et généreusedonnait aux chants du poëtequelque chose de l'accent du citoyen. Il remuait toutes les fibresgénéreuses de la poitrineil ennoblissait la penséeil ressuscitait l'âme; c'était assez pour tourmenter lesommeil des geôliers de notre intelligence. Par je ne sais quelinstinct de leur natureils pressentaient un vengeur dans cet hommequi les charmait malgré eux. Ils savaient que tous les noblessentiments se touchent et s'engendrentet quedans des coeurs oùvibre le sentiment religieux et les pensées mâles etindépendantesleur tyrannie aurait à trouver desjugeset la liberté des complices.
Depuis ces joursj'aiaimé ces deux génies précurseurs quim'apparurentqui me consolèrent à mon entréedans la vieStaël et Chateaubriand; ces deux noms remplissentbien du videéclairent bien de l'ombre! Ils furent pour nouscomme deux protestations vivantes contre l'oppression de l'âmeet du coeurcontre le desséchement et l'avilissement dusiècle; ils furent l'aliment de nos toits solitairesle paincaché de nos âmes refoulées; ils prirent sur nouscomme un droit de familleils furent de notre sangnous fûmesdu leuret il est peut d'entre nous qui ne leur doive ce qu'il futce qu'il est ou ce qu'il sera.
En ce temps-làje vivaisseulle coeur débordant de sentiments comprimésdepoésie trompéetantôt à Parisnoyédans cette foule où l'on ne coudoyait que des courtisans oudes soldats; tantôt à Romeoù l'on n'entendaitd'autre bruit que celui des pierres qui tombaient une à unedans le désert de ses rues abandonnées; tantôt àNaplesoù le ciel tièdela mer bleuela terreembauméem'enivraient sans m'assoupiret où une voixintérieure me disait toujours qu'il y avait quelque chose deplus vivantde plus noblede plus délicieux pour l'âmeque cette vie engourdie des sens et que cette voluptueuse mollesse desa musique et de ses amours. Plus souvent je rentrais à lacampagnepour passer la mélancolique automne dans la maisonsolitaire de mon père et de ma mèredans la paixdansle silencedans la sainteté domestique des douces impressionsdu foyer; le jourcourant les forêts; le soirlisant ce queje trouvais sur les vieux rayons de ces bibliothèques defamille.
JobHomèreVirgilele TasseMiltonRousseauet surtout Ossian et Paul et Virginieces livres amis maparlaient dans la solitude la langue de mon coeurune langued'harmonied'imagesde passion; je vivais tantôt avec l'untantôt avec l'autrene les changeant que quand je les avaispour ainsi dire épuisés. Tant que je vivraije mesouviendrai de certaines heures de l'été que je passaiscouché sur l'herbe dans une clairière des boisàl'ombre d'un vieux tronc de pommier sauvageen lisant la Jérusalemdélivréeet de tant de soirées d'automne oud'hiver passées à errer sur les collinesdéjàcouvertes de brouillards et de givreavec Ossian ou Wertherpour compagnon: tantôt soulevé par l'enthousiasmeintérieur qui me dévoraitcourant sur les bruyèrescomme porté par un esprit qui empêchait mes pieds detoucher le sol; tantôt assis sur une roche grisâtrelefront dans mes mainsécoutantavec un sentiment qui n'a pasde nomle souffle aigu et plaintif des bises d'hiverou le roulisdes lourds nuages qui se brisaient sur les angles de la montagneoula voix aérienne de l'alouetteque le vent emportait toutechantante dans son tourbilloncomme ma penséeplus forte quemoiemportait mon âme. Ces impressions étaient-ellesjoie ou tristessedouleur ou souffrance? Je ne pourrais le dire;elles participaient de tous les sentiments à la fois. C'étaitde l'amour et de la religiondes pressentiments de la vie futuredélicieux et tristes comme elledes extases et desdécouragementsdes horizons de lumière et des abîmesde ténèbresde la joie et des larmesde l'avenir etdu désespoir! C'était la nature parlant par ses millevoix au coeur encore vierge de l'homme; mais enfin c'était dela poésie. Cette poésiej'essayais quelquefois del'exprimer dans des vers; mais ces versje n'avais personne àqui les faire entendre; je me les lisais quelques jours àmoi-même; je trouvaisavec étonnementavec douleurqu'ils ne ressemblaient pas à tous ceux que je lisais dans lesrecueils ou dans les volumes du jour. Je me disais: -On ne voudra pasles lire; ils paraîtront étrangesbizarresinsensés;-et je les brûlais à peine écrits. J'ai anéantiainsi des volumes de cette première et vague poésie ducoeuret j'ai bien fait; carà cette époqueilsseraient éclos dans le ridiculeet morts dans le méprisde tout ce qu'on appelait la littérature. Ce que j'ai écritdepuis ne valait pas mieux; mais le temps avait changélapoésie était revenue en France avec la libertéavec la penséeavec la vie morale que nous rendit laRestauration. Il semble que le retour des Bourbons et de la libertéen France donna une inspiration nouvelleune autre âme àla littérature opprimée ou endormie de ce tempsetnous vîmes surgir alors une foule de ces noms célèbresdans la poésie ou dans la philosophie qui peuplent encore nosacadémieset qui forment le chaînon brillant de latransition des deux époques. Qui m'aurait dit alors quequinze ans plus tardla poésie inonderait l'âme detoute la jeunesse française; qu'une foule de talentsd'unordre divers et nouveauauraient surgi de cette terre morte etfroide; que la pressemultipliée à l'infininesuffirait pas à répandre les idées ferventesd'une armée de jeunes écrivains; que les drames seheurteraient à la porte de tous les théâtres; quel'âme lyrique et religieuse d'une génération debardes chrétiens inventerait une nouvelle langue pour révélerdes enthousiasmes inconnus; que la libertéla foilaphilosophiela politiqueles doctrines les plus antiques comme lesplus neuveslutteraientà la face du soleilde géniede gloirede talents et d'ardeuret qu'une vaste et sublime mêléedes intelligences couvrirait la France et le monde du plus beau commedu plus hardi mouvement intellectuel qu'aucun de nos siècleseût encore vu? Qui m'eût dit cela alorsje ne l'auraipas cru; et cependant cela est. La poésie n'était doncpas morte dans les âmescomme on le disait dans ces annéesde scepticisme et d'algèbre; etpuisqu'elle n'est pas morte àcette époqueelle ne meurt jamais.
Tant que l'homme nemourra pas lui-mêmela plus belle faculté de l'hommepeut-elle mourir? Qu'est-ceen effetque la poésie? Commetout ce qui est divin en nouscela ne peut se définir par unmot ni par mille. C'est l'incarnation de ce que l'homme a de plusintime dans le coeur et de plus divin dans la penséede ceque la nature visible a de plus magnifique dans les images et de plusmélodieux dans les sons! C'est à la fois sentiment etsensationesprit et matière; et voilà pourquoi c'estla langue complètela langue par excellence qui saisitl'homme par son humanité tout entièreidée pourl'espritsentiment pour l'âmeimage pour l'imaginationetmusique pour l'oreille! Voilà pourquoi cette languequandelle est bien parléefoudroie l'homme comme la foudre etl'anéantit de conviction intérieure et d'évidenceirréfléchieou l'enchante comme un philtreet leberce immobile et charmécomme un enfant dans son berceauaux refrains sympathiques de la voix d'une mère! Voilàpourquoi aussi l'homme ne peut ni produire ni supporter beaucoup depoésie; c'est que le saisissant tout entier par l'âme etpar les senset exaltant à la fois sa double facultéla pensée par la penséeles sens par les sensationselle l'épuiseelle l'accable bientôtcomme toutejouissance trop complèted'une voluptueuse fatigueet luifait rendre en peu de versen peu d'instantstout ce qu'il y a devie intérieure et de force de sentiment dans sa doubleorganisation. La prose ne s'adresse qu'à l'idée; levers parle à l'idée et à la sensation tout àla fois. Cette languetoute mystérieusetout instinctivequ'elle soitou plutôt par cela même qu'elle estinstinctive et mystérieusecette langue ne mourra jamais!Elle n'est pointcomme on n'a cessé de le diremalgréles démentis successifs de toutes les époquesellen'est pas seulement la langue de l'enfance des peupleslebalbutiement de l'intelligence humaine; elle est la langue de tousles âges de l'humaniténaïve et simple au berceaudes nations; conteuse et merveilleuse comme la nourrice au chevet del'enfant; amoureuse et pastorale chez les peuples jeunes et pasteurs;guerrière et épiques chez les hordes guerrièreset conquérantes; mystiquelyriqueprophétique ousentencieuse dans les théocraties de l'Égypte ou de laJudée; gravephilosophique et corruptrice dans lescivilisations avancées de Romede Florence ou de Louis XIV;échevelée et hurlante aux époques de convulsionset de ruinescomme en 93; neuvemélancoliqueincertainetimide et audacieuse tout à la fois aux jours de renaissanceet de reconstruction socialecomme aujourd'hui! plus tardàla vieillesse de peuplestristesombregémissante etdécouragée comme euxet respirant à la foisdans ses strophes les pressentiments lugubresles rêvesfantastiques des dernières catastrophes du mondeet lesfermes et divines espérances d'une résurrection del'humanité sous une autre forme: voilà la poésie.C'est l'homme mêmec'est l'instinct de toutes ses époquesc'est l'écho intérieur de toutes ses impressionshumainesc'est la voix de l'humanité pensant et sentantrésumée et modulée par certains hommes plushommes que le vulgairemens divinioret qui plane sur cebruit tumultueux et confus des générations et dureaprès elleset qui rend témoignage à lapostérité de leurs gémissements ou de leursjoiesde leurs faits ou de leurs idées. Cette voix nes'éteindra jamais dans le monde; car ce n'est pas l'homme quil'a inventée. C'est Dieu même qui la lui a donnéeet c'est le premier cri qui est remonté à lui del'humanité! Ce sera aussi le dernier cri que le Créateurentendra s'élever de son oeuvre quand il la brisera. Sortie deluielle remontera à lui.
Un jourj'avais plantéma tente dans un champ rocailleuxoù croissaient quelquestroncs d'oliviers noueux et rabougrissous les murs de Jérusalemà quelques centaines de pas de la tour de Davidun peuau-dessus de la fontaine de Siloéqui coule encore sur lesdalles usées de sa grottenon loin du tombeau du poëte-roiqui l'a si souvent chantée. Les hautes et noires terrasses quiportaient jadis le temple de Salomon s'élevaient à magauchecouronnées par les trois coupoles bleues et par lescolonnettes légères et aériennes de la mosquéed'Omarqui plane aujourd'hui sur les ruines de la maison de Jéhovah;la ville de Jérusalemque la peste ravageait alorsétaittout inondée des rayons d'un soleil éblouissantrépercutés sur ses mille dômessur ses marbresblancssur ses tours de pierre doréessur ses muraillespolies par les siècles et par les vents salins du lacAsphaltite; aucun bruit ne montait de son enceinte muette et mornecomme la couche d'un agonisant; ses larges portes étaientouvertes et l'on apercevait de temps en temps le turban blanc et lemanteau rouge du soldat arabegardien inutile de ces portesabandonnées. Rien ne venaitrien ne sortait; le vent du matinsoulevait seul la poudre ondoyante des cheminset faisait un momentl'illusion d'une caravane; mais quand la bouffée de vent avaitpasséquand elle était venue mourir en sifflant surles créneaux de la tour des Pisans ou sur les trois palmiersde la maison de Caïphela poussière retombaitle désertapparaissait de nouveauet le pas d'aucun chameaud'aucun muletneretentissait sur les pavés de la route. Seulementde quartd'heure en quart d'heureles deux battants ferrés de toutesles portes de Jérusalem s'ouvraientet nous voyions passerles morts que la peste venait d'acheveret que deux esclaves nusportaient sur un brancard aux tombes répandues tout autour denous. Quelquefois un long cortége de Turcsd'Arabesd'Arméniensde Juifsaccompagnaient le mort et défilaienten chantant entre les troncs d'olivierspuis rentraient à paslents et silencieux dans la ville; plus souvent les morts étaientseulsetquand les deux esclaves avaient creusé de quelquespalmes le sable ou la terre de la collineet couché lepestiféré dans son dernier litils s'asseyaient sur letertre même qu'ils venaient d'éleverse partageaientles vêtements du mortetallumant leurs longues pipesilsfumaient en silence et regardaient la fumée de leurs chibouksmonter en légères colonnes bleueset se perdregracieusement dans l'air limpidevif et transparentde ces journéesd'automne. A mes piedsla vallée de Josaphat s'étendaitcomme un vaste sépulcre; le Cédron tarit la sillonnaitd'une déchirure blanchâtretoute semée de groscaillouxet les flancs des deux collines qui la cernent étaienttout blancs de tombes et de turbans sculptésmonument banaldes Osmanlis; un peu sur la droitela colline des Olivierss'affaissaitet laissaitentre les chaînes éparses descônes volcaniques des montagnes nues de Jéricho et deSaint-Sabal'horizon s'étendre et se prolonger comme uneavenue lumineuse entre des cimes de cyprès inégaux; leregard s'y jetait de lui-mêmeattiré par l'éclatazuré et plombé de la mer Mortequi luisait au pieddes degrés de ces montagnesetderrièrela chaînebleue des montagnes de l'Arabie Pétrée bornaitl'horizon. Mais borner n'est pas le motcar ces montagnes semblaienttransparentes comme le cristalet l'on voyait ou l'on croyait voirau delà un horizon vague et indéfini s'étendreencoreet nager dans les vapeurs ambiantes d'un air teint de pourpreet de céruse.
C'était l'heure de midil'heure oùle muezzin épie le soleil sur la plus haute galerie duminaretet chante l'heure et la prière à toutes lesheures; voix vivanteaniméequi sait ce qu'elle dit et cequ'elle chantebien supérieureà mon avisàla voix machinale et sans conscience de la cloche de nos cathédrales.Mes Arabes avaient donné l'orge dans le sac de poil de chèvreà mes chevaux attachés çà et làautour de ma tente; les pieds enchaînés à desanneaux de ferces beaux et doux animaux étaient immobilesleur tête penchée et ombragée par leur longuecrinière éparseleur poil gris luisant et fumant sousles rayons d'un soleil de plomb. Les hommes s'étaientrassemblés à l'ombre du plus large des oliviers; ilsavaient étendu sur la terre leur natte de Damaset ilsfumaient en se contant des histoires du désertou en chantantdes vers d'AntarAntarce type de l'Arabe errantà la foispasteurguerrier et poëtequi a écrit le déserttout entier dans ses poésies nationales; épique commeHomèreplaintif comme Jobamoureux comme Théocritephilosophe comme Salomon. Ses versqui endorment ou exaltentl'imagination de l'Arabe autant que la fumée du tombach dansle narguilé (1)retentissaient en sons gutturaux dans legroupe animé de mes saïs; etquand le poëte avaittouché plus juste ou plus fort la corde sensible de ces hommessauvagesmais impressionnableson entendait un léger murmurede leurs lèvres; ils joignaient leurs mainsles élevaientau-dessus de leurs oreillesetinclinant la têteilss'écriaient tour à tour: Allah! Allah! Allah!

(1) Pipeoù la fumée du tabac passe dans l'eau avant d'arriver àla bouche.

A quelquespas de moiune jeune femme turque pleurait son mari sur un de cespetits monuments de pierre blanche dont toutes les collines autour deJérusalem sont parsemées; elle paraissait àpeine avoir dix-huit à vingt anset je ne vis jamais une siravissante image de la douleur. Son profilque son voile rejetéen arrière me laissait entrevoiravait la pureté delignes des plus belles têtes du Parthénon; mais en mêmetemps la mollessela suavité et la gracieuse langueur desfemmes de l'Asiebeauté bien plus fémininebien plusamoureusebien plus fascinante pour le coeur que la beautésévère et mâle des statues grecques. Ses cheveuxd'un blond bronzé et doré comme le cuivre des statuesantiquescouleur très-estimée dans ce pays du soleildont elle est comme un reflet permanent; ses cheveuxdétachésde sa têtetombaient autour d'elle et balayaient littéralementle sol; sa poitrine était entièrement découverteselon la coutume des femmes de cette partie de l'Arabieetquandelle se baissait pour embrasser la pierre du turban ou pour collerson oreille à la tombeses deux seins nus touchaient la terreet creusaient leur moule dans la poussièrecomme ce moule dubeau sein d'Atala ensevelieque le sable du sépulcredessinait encoredans l'admirable épopée de M. deChateaubriand. Elle avait jonché de toutes sortes de fleurs letombeau et la terre alentour; un beau tapis de Damas étaitétendu sous ses genoux; sur le tapis il y avait quelques vasesde fleurs et une corbeille pleine de figues et de galettes d'orgecar cette femme devait passer la journée entière àpleurer ainsi. Un trou creusé dans la terreet qui étaitcensé correspondre à l'oreille du mortlui servait deporte-voix vers cet autre monde où dormait celui qu'ellevenait visiter. Elle se penchait de moment en moment vers cetteétroite ouverture; elle y chantait des choses entremêléesde sanglotselle y collait ensuite l'oreille comme si elle eûtentendu la réponsepuis elle se remettait à chanter enpleurant encore! J'essayais de comprendre les paroles qu'ellemurmurait ainsi et qui venaient jusqu'à moi; mais mon drogmanarabe ne put les saisir ou les rendre. Combien je les regrette! quede secrets de l'amour et de la douleur! que de soupirs animésde toute la vie de deux âmes arrachées l'une àl'autreces paroles confuses et noyées de larmes devaientcontenir! Oh! si quelque chose pouvait jamais réveiller unmortc'étaient de telles paroles murmurées par unepareille bouche!
A deux pas de cette femmesous un morceau detoile noire soutenue par deux roseaux fichés en terre pourservir de parasolses deux petits enfants jouaient avec troisesclaves noirs d'Abyssinieaccroupiescomme leur maîtressesur le sable que recouvrait un tapis. Ces trois femmestoutes lestrois jeunes et belles aussiaux formes sveltes et au profil aquilindes nègres de l'Abyssinieétaient groupées dansdes attitudes diversescomme trois statues tirées d'un seulbloc. L'une avait un genou en terre et tenait sur l'autre genoux undes enfantsqui tendait ses bras du côté oùpleurait sa mère; l'autre avait ses deux jambes repliéessous elle et ses deux mains jointescomme la Madeleine de Canovasus son tablier de toile bleue; la troisième étaitdeboutun peu penchée sur ses deux compagnesetsebalançant à droite et à gauche; berçaitcontre son sein à peine dessiné le plus petit desenfantsqu'elle essayait en vain d'endormir. Quand les sanglots dela jeune veuve arrivaient jusqu'aux enfantsceux-ci se prenaient àpleurer; et les trois esclaves noiresaprès avoir répondupar un sanglot à celui de leur maîtressese mettaient àchanter des airs assoupissants et des paroles enfantines de leurpayspour apaiser les deux enfants.
C'était un dimanche:à deux cents pas de moiderrière les muraillesépaisses et hautes de Jérusalemj'entendais sortir parbouffées de la noire coupole du couvent grecles échoséloignés et affaiblis de l'office des vêpres. Leshymnes et les psaumes de David s'élevaientaprès troismille ansrapportéspar des voix étrangère etdans une langue nouvellesur ces collines qui les avaient inspirés;et je voyais sur les terrasses du couvent quelques figures de vieuxmoines de Terre sainte aller et venirleur bréviaire àla mainet murmurant ces prières murmurées déjàpar tant de siècles dans des langues et dans des rhythmesdivers!
Et moi j'étais là aussipour chantertoutes ces chosespour étudier les siècles àleur berceaupour remonter jusqu'à sa source le cours inconnud'une civilisationd'une religionpour m'inspirer de l'esprit deslieux et du sens caché des histoires et des monuments sur cesbords qui furent le point de départ du monde moderneet pournourrir d'une sagesse plus réelleet d'une philosophie plusvraiela poésie grave et pensée de l'époqueavancée où nous vivons!
Cette scènejetéepar hasard sous mes yeux et recueillie dans un de mes mille souvenirsde voyagesme présenta les destinées et les phasespresque complètes de toute poésie: les trois esclavesnoiresberçant les enfants avec les chansons naïves etsans pensée de leur paysla poésie pastorale etinstinctive de l'enfance des nations; la jeune veuve turque pleurantson mari en chantant ses sanglots à la terrela poésieélégiaque et passionnéela poésie ducoeur; les soldats et les moukres arabes récitant desfragments belliqueuxamoureux et merveilleux d'Antarla poésieépique et guerrière des peuples nomades ou conquérants;les moines grecs chantant les psaumes sur leurs terrasses solitairesla poésie sacrée et lyrique des âgesd'enthousiasme et de rénovation religieuse; et moi méditantsous ma tenteet recueillant des vérités historiquesou des pensées sur toute la terrela poésie dephilosophie et de méditationfille d'une époque oùl'humanité s'étudie et se résume elle-mêmejusque dans les chants dont elle amuse ses loisirs.
Voilàla poésie tout entière dans le passé; mais dansl'avenir que sera-t-elle?
Un autre jourdeux mois plus tardj'avais traversé les sommets du Sannimcouverts de neigeséternelleset j'étais redescendu du Libancouronnéde son diadème de cèdresdans le désert nu etstérile d'Héliopolis. A la fin d'une journée deroute pénible et longueà l'horizon encore éloignédevant noussur les derniers degrés des montagnes noires del'Anti-Libanun groupe immense de ruines jaunesdorées parle soleil couchantse détachaient de l'ombre des montagnes etrépercutaient les rayons du soir. Nos guides nous lesmontraient du doigtet criaient: -Balbek! Balbek!- C'était eneffet la merveille du désertla fabuleuse Balbekqui sortaittout éclatante de son sépulcre inconnupour nousraconter des âges dont l'histoire a perdu la mémoire.Nous avancions lentement au pas de nos chevaux fatiguéslesyeux attachés sur les murs gigantesquessur les colonneséblouissantes et colossales qui semblaient s'étendregrandirs'allongerà mesure que nous en approchions; unprofond silence régnait dans toute notre caravane; chacunaurait craint de perdre une impression de cette scèneencommuniquant celle qu'il venait d'avoir; les Arabes même setaisaientet semblaient recevoir aussi une forte et grave penséede ce spectacle qui nivelle toutes les pensées. Enfinnoustouchâmes aux premiers blocs de marbreaux premiers tronçonsde colonnesque les tremblements de terre ont secoué jusqu'àplus d'un mille des monuments mêmescomme les feuilles sèchesjetées et roulées loin de l'arbre aprèsl'ouragan. Les profondes et larges carrières qui déchirentcomme des gorges de valléesmes flancs noirs de l'Anti-Libanouvraient déjà leurs abîmes sous les pas de noschevaux; ces vastes bassins de pierredont les parois gardent encoreles traces profondes du ciseau qui les a creusés pour en tirerd'autres collines de pierremontraient encore quelques blocsgigantesques à demi détachés de leur baseetd'autres entièrement taillés sur leurs quatre facesetqui semblent n'attendre que les chars ou les bras de générationsde géants pour les mouvoir. Un seul de ces moellons deBalbek avait soixante-deux pieds de long sur vingt-quatre pieds delargeuret seize pieds d'épaisseur. Un de nos Arabesdescendant de chevalse laissa glisser dans la carrièreetgrimpant sur cette pierre en s'accrochant aux entaillures du ciseauet aux mousses qui y ont pris racineil monta sur ce piédestalet courut çà et là sur cette plate-formeenpoussant des cris sauvages; mais le piédestal écrasaitpar sa masse l'homme de nos jours; l'homme disparaissait devant sonoeuvre. Il faudrait la force réunie de dix mille hommes denotre temps pour soulever seulement cette pierreet lesplates-formes des temples de Balbek en montrent de plus colossalesencoreélevées à vingt-cinq ou trente pieds dusolpour porter des colonnades proportionnées à cesbases!
Nous suivîmes notre route entre le désert àgauche et les ondulations de l'Anti-Liban à droiteenlongeant quelques petits champs cultivés par les Arabespasteurset le lit d'un large torrent qui serpente entre les ruineset aux abords duquel s'élèvent quelques beaux noyers.L'acropolisou la colline artificielle qui porte tous les grandsmonuments d'Héliopolisnous apparaissait çà etlà entre les rameaux et au-dessus de la tête des grandsarbres; enfin nous la découvrîmes tout entièreet toute la caravane s'arrêta comme par un instinct électrique.Aucune plumeaucun pinceau ne pourrait décrire l'impressionque ce seul regard donne à l'oeil et à l'âme;sous nos pasdans le lit des torrentsau milieu des champsautourde tous les troncs d'arbresdes blocs immenses de granit rouge ougrisde porphyre sanguinde marbre blancde pierre jaune aussiéclatante que le marbre de Parostronçons de colonneschapiteaux ciselésarchitravesvolutescornichesentablementspiédestauxmembres éparset quisemblent palpitantsdes statues tombées la face contre terretout cela confusgroupé en monceauxdisséminéen mille fragmentset ruisselant de toutes parts comme les lavesd'un volcan qui vomirait les débris d'un grand empire! A peineun sentier pour se glisser à travers ces balayures des artsqui couvrent toute la terre; et le fer de nos chevaux glissait et sebrisait à chaque pas sur l'acanthe polie des cornichesou surle sein de neige d'un torse de femme: l'eau seule de la rivièrede Balbek se faisant jour parmi ces lits de fragmentset lavant deson écume murmurante les brisures de ces marbres qui fontobstacle à son cours.
Au delà de ces écumesde débris qui forment de véritables dunes de marbrelacolline de Balbekplate-forme de mille pas de longde sept centspieds de largetoute bâtie de main d'hommeen pierres detaille dont quelques-unes ont cinquante à soixante pieds delongueur sur vingt à vingt-deux d'élévationmais la plupart de quinze à trente; cette colline de granittaillé se présentait à nous par son extrémitéorientaleavec ses bases profondes et ses revêtementsincommensurablesoù trois morceaux de granit forment centquatre-vingts pieds de développement et près de quatremille pieds de surfaceavec les larges embouchures de ses voûtessouterrainesoù l'eau de la rivière s'engouffrait enbondissantoù le vent jetait avec l'eau des murmuressemblables aux volées lointaines des grandes cloches de noscathédrales. Sur cette immense plate-formel'extrémitédes grands temples se montrait à nousdétachéede l'horizon bleu et roséen couleur d'or. Quelques-uns deces monuments déserts semblaient intactset sortis d'hier desmains de l'ouvrier; d'autres ne présentaient plus que desrestes encore deboutdes colonnes isoléesdes pans demuraille inclinéset des frontons démantelés;l'oeil se perdait dans les avenues étincelantes de colonnadesde ces divers templeset l'horizon trop élevé nousempêchait de voir où finissait ce peuple de pierre. Lessept colonnes gigantesques du grand templeportant encoremajestueusement leur riche et colossal entablementdominaient toutecette scène et se perdaient dans le ciel bleu du désertcomme un autel aérien pour les sacrifices des géants.
Nous ne nous arrêtâmes que quelques minutes pourreconnaître seulement ce que nous venions visiter àtravers tant de périls et tant de distance; etsûrsenfin de posséder pour le lendemain ce spectacle que les rêvesmême ne pourraient nous rendrenous nous remîmes enmarche. Le jour baissait; il fallait trouver un asileou sous latenteou sous quelque voûte de ces ruinespour passer la nuitet nous reposer d'une marche de quatorze heures. Nous laissâmesà gauche la montagne de ruines et une vaste plage touteblanche de débrisettraversant quelques champs de gazonbrouté par les chèvres et les chameauxnous nousdirigeâmes vers une fumée qui s'élevaitàquelques cent pas de nousd'un groupe de ruines entremêléesde masures arabes. Le sol était inégal et montueuxetretentissait sous les fers de nos chevauxcomme si les souterrainsque nous foulions allaient s'entr'ouvrir sous leurs pas. Nousarrivâmes à la porte d'une cabane basse et à demicachée par des pans de marbre dégradéset dontla porte et les étroites fenêtressans vitres et sansvoletsétaient construites de débris de marbre et deporphyre mal collés ensemble avec un peu de ciment. Une petiteogive de pierre s'élevait d'un ou deux pieds au-dessus de laplate-forme qui servait de toit à cette masureet une petiteclochesemblable à celle que l'on peint sur la grotte desermitesy tremblait aux bouffées de vent. C'était lepalais épiscopal de l'évêque arabe de Balbekquisurveille dans ce désert un petit troupeau de douze ou quinzefamilles chrétiennes de la communion grecqueperdues aumilieu de ces déserts et de la tribu féroce des Arabesindépendants de Békaa. Jusque-là nous n'avionsvu aucun être vivant que les chacalsqui couraient entre lescolonnes du grand templeet les petites hirondelles au collier desoie rosequi bordaientcomme un ornement d'architecture orientaleles corniches de la plate-forme. L'évêqueaverti par lebruit de notre caravanearriva bientôtets'inclinant sur saportem'offrit l'hospitalité. C'était un beauvieillardaux cheveux et à la barbe d'argentà laphysionomie grave et douceà la parole noblesuave etcadencéetout à fait semblable à l'idéedu prêtre dans le poëme ou dans le romanet digne en toutde montrer sa figure de paixde résignation et de charitédans cette scène solennelle de ruines et de méditation.Il nous fit entrer dans une petite cour intérieurepavéeaussi d'éclats de statuesde morceaux de mosaïques et devases antiquesetnous livrant sa maisonc'est-à-dire deuxpetites chambres basses sans meubles et sans portesil se retiraetnous laissasuivant la coutume orientale; maîtres absolus desa demeure. Pendant que nos Arabes plantaient en terreautour de lamaisonles chevilles de fer pour y attacher par des anneaux lesjambes de nos chevauxet que d'autres allumaient un feu dans la courpour nous préparer le pilau et cuire les galettes d'orgenoussortîmes pour jeter un second regard sur les monuments qui nousenvironnaient. Les grands temples étaient devant nous commedes statues sur leur piédestal; le soleil les frappait d'undernier rayonqui se retirait lentement d'une colonne àl'autrecomme les lueurs d'une lampe que le prêtre emporte aufond du sanctuaire; les mille ombres des portiquesdes piliersdescolonnadesdes autelsse répandaient mouvantes sous la vasteforêt de pierreet remplaçaient peu à peu surl'acropolis les éclatantes lueurs du marbre et du travertin.Plus loindans la plainec'était un océan de ruinesqui ne se perdait qu'à l'horizon; on eût dit des vaguesde pierre brisées contre un écueilet couvrant uneimmense plage de leur blancheur et de leur écume. Rien nes'élevait au-dessus de cette mer de débriset la nuitqui tombait des hauteurs déjà grises d'une chaînede montagnesles ensevelissait successivement dans son ombre. Nousrestâmes quelques moments assissilencieux et pensifsdevantce spectacle sans paroleet nous rentrâmes à pas lentsdans la petite cour de l'évêqueéclairéepar le foyer des Arabes.
Assis sur quelques fragments decorniches et de chapiteaux qui servaient de bancs dans la cournousmangeâmes rapidement le sobre repas du voyageur dans le désertet nous restâmes quelque temps à nous entreteniravantle sommeilde ce qui remplissait nos pensées. Le foyers'éteignaitmais la lune se levait pleine et éclatantedans le ciel limpideetpassant à travers les créneluresd'un grand mur de pierres blanches et les dentelures d'une fenêtreen arabesques qui bornaient la cour du côté du désertelle éclairait l'enceinte d'une clarté quirejaillissait sur toutes les pierres. Le silence et la rêverienous gagnèrent; ce que nous pensions à cette heureàcette placesi loin du monde vivantdans ce monde morten présencede tant de témoins muets d'un passé inconnumais quibouleverse toutes nos petites théories d'histoire et dephilosophie de l'humanité; ce qui se remuait dans nos espritset dans nos coeursde nos systèmesde nos idéeshélas! et peut-être aussi de nos souvenirs et de nossentiments individuelsDieu seul le sait; et nos languesn'essayaient pas de le dire; elles auraient craint de profaner lasolennité de cette heurede cet astrede ces penséesmêmes: nous nous taisions. Tout à coupcomme uneplainte douce et amoureusecomme un murmure grave et accentuépar la passionsortit des ruines derrière ce grand mur percéd'ogives arabesqueset dont le toit nous avait paru écroulésur lui-même; ce murmure vague et confus s'enflase prolongeas'éleva plus fort et plus hautet nous distinguâmes unchant nourri de plusieurs voix en choeurun chant monotonemélancolique et tendrequi montaitqui baissaitquimouraitqui renaissait alternativement et qui se répondait àlui-même: c'était la prière du soir que l'évêquearabe faisaitavec son petit troupeaudans l'enceinte ébouléede ce qui avait été son églisemonceau deruines entassées récemment par une tribu d'Arabesidolâtres. Rien ne nous avait préparés àcette musique de l'âmedont chaque note est un sentiment ou unsoupir du coeur humaindans cette solitudeau fond des désertssortant ainsi des pierres muettes accumulées par lestremblements de terrepar les barbares et par le temps. Nous fûmesfrappés de saisissementet nous accompagnâmes des élansde notre penséede notre prière et de toute notrepoésie intérieureles accents de cette poésiesaintejusqu'à ce que les litanies chantées eussentaccompli leur refrain monotoneet que le dernier soupir de ces voixpieuses se fût assoupi dans le silence accoutumé de cesvieux débris.
-Voilàdisions-nous en nous levantce que sera sans doute la poésie des derniers âges:soupir et prière sur les tombeauxaspiration plaintive versun monde qui ne connaîtra ni mort ni ruines.-
Mais j'en visune bien plus frappante image quelques mois après dans unvoyage au Liban: je demande encore la permission de la peindre.
Jeredescendais les dernières sommités de ces alpes;j'étais l'hôte du cheik d'Édenvillage arabemaronite suspendu sous la dent la plus aiguë de ces montagnesaux limites de la végétationet qui n'est habitableque l'été. Ce noble et respectable vieillard étaitvenu me chercher avec ses fils et quelques-uns de ses serviteursjusqu'aux environs de Tripoli de Syrieet m'avait reçu dansson château d'Éden avec la dignitéla grâcede coeur et l'élégance de manières que l'onpourrait imaginer dans un des vieux seigneurs de la cour de LouisXIV. Les arbres entiers brûlaient dans le large foyer; lesmoutonsles chevreauxles cerfs étaient étaléspar piles dans les vastes salleset les outres séculaires desvins d'or du Libanapportées de la cave par ses serviteurscoulaient pour nous et pour notre escorte. Après avoir passéquelques jours à étudier ces belles moeurs homériquespoétiques comme les lieux mêmes où nous lesretrouvionsle cheik me donna son fils aîné et uncertain nombre de cavaliers arabes pour me conduire aux cèdresde Salomon; arbres fameux qui consacrent encore la plus haute cime duLibanet que l'on vient vénérer depuis des sièclescomme les derniers témoins de la gloire de Salomon. Je ne lesdécrirai point ici; maisau retour de cette journéemémorable pour un voyageurnous nous égarâmesdans les sinuosités de rochers et dans les nombreuses ethautes vallées dont ce groupe du Liban est déchiréde toutes partset nous nous trouvâmes tout à coup surle bord à pic d'une immense muraille de rochers de quelquesmille pieds de profondeurqui cernent la Vallée des Saints.Les parois de ce rempart de granit étaient tellementperpendiculairesque les chevreuils même de la montagnen'auraient pu y trouver un sentieret que nos Arabes étaientobligés de se coucher le ventre contre terre et de se penchersur l'abîme pour découvrir le fond de la vallée.Le soleil baissaitnous avions marché bien des heureset ilnous en aurait fallu plusieurs encore pour retrouver notre sentierperdu et regagner Éden. Nous descendîmes de chevaletnous confiant à un de nos guidesqui connaissait non loin delà un escalier de roc viftaillé jadis par les moinesmaroniteshabitants immémoriaux de cette valléenoussuivîmes quelque temps les bords de la cornicheet nousdescendîmes enfinpar ces marches glissantessur uneplate-forme détachée du rocet qui dominait tout cethorizon.
La vallée s'abaissait d'abord par des penteslarges et douces du pied des neigeset des cèdres quiformaient une tache noire sur ces neiges; là elle se déroulaitsur des pelouses d'un vert jaune et tendre comme celui des hautescroupes du Jura ou des Alpeset une multitude de filets d'eauécumantesortis çà et là du pied desneiges fondantessillonnaient ces pentes gazonnéesetvenaient se réunir en une seule masse de flots et d'écumeau pied du premier gradin de rochers. Là la vallées'enfonçait tout à coup à quatre ou cinq centspieds de profondeuret le torrent se précipitait avec elleets'étendant sur une large surfacetantôt couvrait lerocher comme un voile limpide et transparenttantôt s'endétachait en voûtes élancéesettombantenfin sur des blocs immenses et aigus de granit arrachés dusommets'y brisait en lambeaux flottantset retentissait comme untonnerre éternel. Le vent de se chute arrivait jusqu'ànous en emportant comme de légers brouillards la fuméede l'eau à mille couleursla promenait çà et làsur toute la valléeou la suspendait en rosée auxbranches des arbustes et aux aspérités du roc. En seprolongeant vers le nordla Vallée des Saints se creusait deplus en plus et s'élargissait davantage; puisàenviron deux milles du point où nous étions placésdeux montagnes nues et couvertes d'ombres se rapprochaient ens'inclinant l'une vers l'autrelaissant à peine une ouverturede quelques toises entre leurs deux extrémitésoùla vallée allait se terminer et se perdre avec ses pelousesses vignes hautesses peupliersses cyprès et son torrent delait. Au-dessus des deux monticules qui l'étranglaient ainsion apercevait à l'horizon comme un lac d'un bleu plus sombreque le ciel: c'était un morceau de la mer de Syrieencadrépar un golfe fantastique d'autres montagnes du Liban. Ce golfe étaità vingt lieues de nousmais la transparence de l'air nous lemontrait à nos piedset nous distinguions même deuxnavires à la voile quisuspendus entre le bleu du ciel etcelui de la meret diminués par la distanceressemblaient àdeux cygnes planant dans notre horizon. Ce spectacle nous saisittellement d'abordque nous n'arrêtâmes nos regards suraucun détail de la vallée; mais quand le premieréblouissement fut passéet que notre oeil put percer àtravers la vapeur flottante du soir et des eauxune scèned'une autre nature se déroula peu à peu devant nous.
Achaque détour du torrent où l'écume laissait unpeu de place à la terreun couvent de moines maronites sedessinait en pierres d'un brun sanguin sur le gris du rocheret safumée s'élevait dans les airs entre des cimes depeupliers et de cyprès. Autour des couventsde petits champsconquis sur le roc ou sur le torrentsemblaient cultivéscomme les parterres les plus soignés de nos maisons decampagneet çà et là on apercevait cesmaronitesvêtus de leur capuchon noirqui rentraient dutravail des champsles uns avec la bêche sur l'épauleles autres conduisant de petits troupeaux de poulains arabesquelques-uns tenant le manche de la charrue et piquant leurs boeufsentre les mûriers. Plusieurs de ces demeures de prièreset de travail étaient suspendues avec leurs chapelles et leursermitages sur les caps avancés des deux immenses chaînesde montagnes; un certain nombre étaient creusées commedes grottes de bêtes fauves dans le rocher même. Onn'apercevait que la portesurmontée d'une ogive vide oùpendait la clocheet quelques petites terrasses taillées sousla voûte même du rocoù les moines vieux etinfirmes venaient respirer l'air et voir un peu de soleilpartout oùle pied de l'homme pouvait atteindre. Sur certains rebords desprécipicesl'oeil ne pouvait apercevoir aucun accès;mais là même un couventune croixune solitudeunoratoireun ermitage et quelques figures de solitaires circulantparmi les roches ou les arbustestravaillantlisant ou priant. Unde ces couvents était une imprimerie arabe pour l'instructiondu peuple maroniteet l'on voyait sur la terrasse une foule demoines allant et venantet étendant sur des claies ou sur desroseaux les feuilles blanches du papier humide. Rien ne peut peindresi ce n'est le pinceaula multitude et le pittoresque de cesretraites. Chaque pierre semblait avoir enfanté sa cellulechaque grotte son ermite; chaque source avait son mouvement et saviechaque arbre son solitaire sous son ombre. Partout oùl'oeil tombaitil voyait la valléela montagnelesprécipices s'abîmer pour ainsi dire sous son regardetune scène de viede prièrede contemplationsedétacher de ces masses éternellesou s'y mêlerpour les consacrer. Mais bientôt le soleil tombales travauxdu jour cessèrentet toutes les figures noires répanduesdans la vallée rentrèrent dans les grottes ou dans lesmonastères. Les cloches sonnèrent de toutes partsl'heure du recueillement et des offices du soirles unes avec lavoix forte et vibrante des grands vents sur la merles autres avecles voix légères et argentines des oiseaux dans leschamps de blécelles-ci plaintives et lointaines comme dessoupirs dans la nuit et dans le désert: toutes ces cloches serépondaient des deux bords de la valléeet les milleéchos des grottes et des précipices se les renvoyaienten murmures confus et répercutésmêlésavec le mugissement du torrentdes cèdreset les millechutes sonores des sources et des cascades dont les deux flancs desmonts sont sillonnés. Puis il se fit un moment de silenceetun nouveau bruit plus douxplus mélancolique et plus graveremplit la vallée: c'était le chant des psaumesquis'élevant à la fois de chaque monastèredechaque églisede chaque oratoirede chaque cellule desrochersse mêlaitse confondait en montant jusqu'ànous comme un vaste murmureet ressemblait à une seule etvaste plainte mélodieuse de la vallée tout entièrequi venait de prendre une âme et une voix; puis un nuaged'encens monta de chaque toitsortit de chaque grotteet parfumacet air que les anges auraient pu respirer. Nous restâmes muetset enchantés comme ces esprits célestesquandplanantpour la première fois sur le globe qu'ils croyaient désertils entendirent monter de ces mêmes bords la premièreprière des hommes; nous comprîmes ce que c'étaitque la voix de l'homme pour vivifier la nature la plus morteet ceque ce serait que la poésie à la fin des tempsquandtous les sentiments du coeur humain éteints et absorbésdans un seulla poésie ne serait plus ici-bas qu'uneadoration et un hymne!
Mais nous ne sommes pas à cestemps: le monde est jeunecar la pensée mesure encore unedistance incommensurable entre l'état actuel de l'humanitéet le but qu'elle peut atteindre; la poésie aura d'ici làde nouvellesde hautes destinées à remplir.
Ellene sera plus lyrique dans le sens où nous prenons ce mot; ellen'a plus assez de jeunessede fraîcheurde spontanéitéd'impressionpour chanter comme au premier réveil de lapensée humaine. Elle ne sera plus épique; l'homme atrop vécutrop réfléchi pour se laisser amuserintéresser par les longs récits de l'épopéeet l'expérience a détruit sa foi aux merveilles dont lepoëme épique enchantait sa crédulité. Ellene sera plus dramatiqueparce que la scène de la vie réelleadans nos temps de liberté et d'action politiqueun intérêtplus pressantplus réel et plus intime que la scène duthéâtre; parce que les classes élevées dela société ne vont plus au théâtre pourêtre émuesmais pour juger; parce que la sociétéest devenue critiquede naïve qu'elle était. Il n'y aplus de bonne foi dans ses plaisirs. Le drame va tomber au peuple; ilétait du peuple et pour le peupleil y retourne; il n'y aplus que la classe populaire qui porte son coeur au théâtre.Orle drame populairedestiné aux classes illettréesn'aura pas de longtemps une expression assez nobleassez éléganteassez élevée pour attirer la classe lettrée; laclasse lettrée abandonnera donc le drame; et quand le dramepopulaire aura éleva son parterre jusqu'à la hauteur dela langue d'élitecet auditoire le quittera encoreet il luifaudra sans cesse redescendre pour être senti. Des hommes degénie tententen ce moment mêmede faire violence àcette destinée du drame. Je fais des voeux pour leur triomphe;etdans tous les casil restera de glorieux monuments de leurlutte. C'est une question d'aristocratie et de démocratie; ledrame est l'image la plus fidèle de la civilisation.
Lapoésie sera de la raison chantéevoilà sadestinée pour longtemps; elle sera philosophiquereligieusepolitiquesocialecomme les époques que le genre humain vatraverser; elle sera intime surtoutpersonnelleméditativeet grave; non plus un jeu de l'espritun caprice mélodieux dela pensée légère et superficiellemais l'échoprofondréelsincèredes plus hautes conceptions del'intelligencedes plus mystérieuses impressions de l'âme.Ce sera l'homme lui-même et non plus on image. Les signesavant-coureurs de cette transformation de la poésie sontvisibles depuis plus d'un siècle; ils se multiplient de nosjours. La poésie s'est dépouillée de plus enplus de sa forme artificielleelle n'a presque plus de formequ'elle-même. A mesure que tout s'est spiritualisé dansle mondeelle aussi se spiritualise. Elle ne veut plus de mannequinelle n'invente plus de machine; car la première chose que faitmaintenant l'esprit du lecteurc'est de dépouiller lemannequinc'est de démonter la machine et de chercher lapoésie seule dans l'oeuvre poétiqueet de chercheraussi l'âme du poëte sous sa poésie. Maissera-t-elle morte pour être plus vraieplus sincèreplus réelle qu'elle ne le fut jamais? Non sans doute; elleaura plus de vieplus d'intensitéplus d'action qu'elle n'eneut encore! et j'en appelle à ce siècle naissant quidéborde de tout ce qui est la poésie mêmeamourreligionlibertéet je me demande s'il y eut jamais dans lesépoques littéraires un moment aussi remarquable entalents éclos et en promesses qui éclôront àleur tour. Je le sais mieux que personnecar j'ai souvent étéle confident inconnu de ces mille voix mystérieuses quichantent dans le monde ou dans la solitudeet qui n'ont pas encored'écho dans leur renommée. Nonil n'y eut jamaisautant de poëtes et plus de poésie qu'il y en a en Franceet en Europe au moment où j'écris ces lignesau momentoù quelques esprits superficiels ou préoccupéss'écrient que la poésie a accompli ses destinéeset prophétisent la décadence de l'humanité. Jene vois aucun signe de décadence dans l'intelligence humaineaucun symptôme de lassitude ni de vieillesse; je vois desinstitutions vieilles qui s'écroulentmais des générationsrajeunies que le souffle de vie tourmente et pousse en tous sensetqui reconstruiront sur des plans inconnus cette oeuvre infini queDieu a donnée à faire et à refaire sans cesse àl'hommesa propre destinée. Dans cette oeuvrela poésiea sa placequoique Platon voulût l'en bannir. C'est elle quiplane sur la société et qui la jugeet quimontrant àl'homme la vulgarité de son oeuvrel'appelle sans cesse enavanten lui montrant du doigt des utopiesdes républiquesimaginairesdes cités de Dieuet lui souffle au coeur lecourage de les atteindre.
A côté de cette destinéephilosophiquerationnellepolitiquesocialede la poésie àvenirelle a une destinée nouvelle à accomplir: elledoit suivre la pente des institutions et de la presse; elle doit sefaire peupleet devenir populaire comme la religionla raison et laphilosophie. La presse commence à pressentir cette oeuvreoeuvre immense et puissantequien portant sans cesse à tousla pensée de tousabaissera les montagnesélèverales valléesnivellera les inégalités desintelligenceset ne laissera bientôt plus d'autre puissancesur la terre que celle de la raison universellequi aura multipliésa force par la force de tous. Sublime et incalculable association detoutes les penséesdont les résultats ne peuvent êtreappréciés que par Celui qui a permis à l'hommede la concevoir et de la réaliser! La poésie de nosjours a déjà tenté cette formeet des talentsd'un ordre élevé se sont abaissés pour tendre lamain au peuple; la poésie s'est faite chansonpour courir surl'aile du refrain dans les camps ou dans les chaumières; elley a porté quelques nobles souvenirsquelques généreusesinspirationsquelques sentiments de morale sociale; mais cependantil faut le déplorerelle n'a guère populariséque des passionsdes haines ou des envies. C'est àpopulariser des véritésde l'amourde la raisondessentiments exaltés de religion et d'enthousiasmeque cesgénies populaires doivent consacrer leur puissance àl'avenir. Cette poésie est à créer; l'époquela demandele peuple en a soif; il est plus poëte par l'âmeque nouscar il est plus près de la nature: mais il a besoind'un interprète entre cette nature et lui; c'est à nousde lui en serviret de lui expliquerpar ses sentiments rendus danssa languece que Dieu a mis de bontéde noblessedegénérositéde patriotisme et de piétéenthousiaste dans son coeur. Toutes les époques primitives del'humanité ont eu leur poésie ou leur spiritualismechanté: la civilisation avancée serait-elle la seuleépoque qui fit taire cette voix intime et consolante del'humanité? Non sans doute; rien ne meurt dans l'ordre éterneldes chosestout se transforme: la poésie est l'ange gardiende l'humanité à tous ses âges.
Il y a unmorceau de poésie nationale dans la Calabreque j'ai entenduchanter souvent aux femmes d'Amalfi en revenant de la fontaine. Jel'ai traduit autrefois en verset ces vers me semblent s'appliquersi bien au sujet que je traiteque je ne puis me refuser àles insérer ici. C'est une femme qui parle:

Quandassise à douze ans à l'angle du verger
Sous lescitrons en fleur ou les amandiers roses
Le souffle du printempssortait de toutes choses
Et faisait sur mon cou mes bouclesvoltiger
Une voix me parlaitsi douceau fond de l'âme
Qu'un frisson de plaisir en courait sur ma peau.
Ce n'étaitpas le ventla clochele pipeau
Ce n'était nulle voixd'enfantd'homme ou de femme;

C'étaitvousc'était vousô mon Ange gardien
C'étaitvous dont le coeur déjà parlait au mien!

Quandplus tardmon fiancé venait de me quitter
Aprèsdes soirs d'amour au pied du sycomore
Quand son dernier baiserretentissait encore
Au coeur qui sous sa main venait de palpiter
La même voix tintait longtemps dans mes oreilles
Etsortant de mon coeur m'entretenait tout bas.
Ce n'étaitpas sa voixni le bruit de ses pas
Ni l'écho des amantsqui chantaient sous les treilles;

C'étaitvousc'était vousô mon Ange gardien
C'étaitvous dont le coeur parlait encore au mien!

Quandjeune et déjà mèreautour de mon foyer
J'assemblais tous les biens que le ciel nous prodigue
Qu'àma porte un figuier laissait tomber sa figue
Aux mains de mesgarçons qui le faisaient ployer
Une voix s'élevaitde mon sein tendre et vague.
Ce n'était pas le chant ducoq ou de l'oiseau
Ni des souffles d'enfants dormant dans leurberceau
Ni la voix des pêcheurs qui chantaient sur lavague;

C'étaitvousc'était vousô mon Ange gardien
C'étaitvous dont le coeur chantait avec le mien!

Maintenantje suis seuleet vieille à cheveux blancs;
Et le long desbuissons abrités de la bise
Chauffant ma main ridéeau foyer que j'attise
Je garde les chevreaux et les petitsenfants:
Cependant dans mon sein la voix intérieure
M'entretientme console et me chante toujours.
Ce n'est pluscette voix du matin de mes jours
Ni l'amoureuse voix de celuique je pleure;

Mais c'estvousouic'est vousô mon Ange gardien
Vous dont lecoeur me reste et pleure avec le mien!

Ce que cesfemmes de Calabre disaient ainsi de leur ange gardienl'humanitépeut le dire de la poésie. C'est aussi cette voix intérieurequi lui parle à tous les âgesqui aimechanteprie oupleure avec elle à toutes les phases de son pèlerinageséculaire ici-bas.
Maintenantpuisque ceci est unepréfaceil faudrait parler du livre et de moi: eh bienje leferai avec une sincérité entière. Le livre n'estpoint un livre; ce sont des feuilles détachées ettombées presque au hasard sur la route inégale de mavieet recueillies par la bienveillance des âmes tendrespensives et religieuses. C'est le symbole vague et confus de messentiments et de mes idéesà mesure que lesvicissitudes de l'existence et le spectacle de la nature et de lasociété les faisaient surgir dans mon coeur ou lesjetaient dans ma pensée: ces sentiments et ces idéesont varié avec ma vie mêmetantôt sereines etheureuses comme le matin du coeurtantôt ardentes et profondescomme les passions de trente anstantôt désespéréescomme la mort et sceptiques comme le silence du sépulcrequelquefois rêveuses comme l'espérancepieuses comme lafoienflammées comme cet amour divin qui est l'âmecachée de toute la nature. Mais quelle qu'ait étéquelle que puisse être encore la diversité de cesimpressions jetées par la nature dans mon âmeet parmon âme dans mes versle fond en fut toujours un profondinstinct de la Divinité dans toutes choses; une vive évidenceune intuition plus ou moins éclatante de l'existence et del'action de Dieu dans la création matérielle et dansl'humanité pensante; une conviction ferme et inébranlableque Dieu était le dernier mot de toutet que lesphilosophiesles religionsles poésies n'étaient quedes manifestations plus ou moins complètes de nos rapportsavec l'Être infinides échelons plus ou moins sublimespour nous rapprocher successivement de Celui qui est! Lesreligions sont la poésie de l'âme.
Ces poésiesauxquelles la soif ardente de cette époque a prêtésouvent un prixune saveur qu'elles n'avaient pas en elles-mêmessont bien loin de répondre à mes désirs etd'exprimer ce que j'ai senti; elles sont très-imparfaitestrès-négligéestrès-incomplèteset je ne pense pas qu'elles vivent bien longtemps dans la mémoirede ceux dont la poésie est la langue. Je ne me repens pascependant de les avoir publiées; elles ont étéune note au moins de ce grand et magnifique concert d'intelligenceque la terre exhale de siècle en siècle vers sonauteurque le souffle du temps laisse flotter harmonieusementquelques jours sur l'humanitéet qu'il emporte ensuite oùvont plus ou moins vite toutes les choses mortelles. Elles auront étéle soupir modulé de mon âme en traversant cette valléed'exil et de larmesma prière chantée au grand Êtreet aussi quelquefois l'hymne de mon enthousiasmede mon amitiéou de mon amour pour ce que j'ai vuconnuadmiré ou aiméde bon et de beau parmi les hommes; un souvenir à toutes lesvies dont j'ai vécu et que j'ai perdues!
La penséepolitique et sociale qui travaille le monde intellectuelet qui m'atoujours fortement travaillé moi-mêmem'arrache pourdeux ou trois ans tout au plus aux pensées poétiques etphilosophiquesque j'estime à bien plus haut prix que lapolitique. La poésiec'est l'idée; la politiquec'estle fait: autant l'idée est au-dessus du faitautant la poésieest au-dessus de la politique. Mais l'homme ne vit pas seulementd'idéal; il faut que cet idéal s'incarne et se résumepour lui dans les institutions sociales; il y a des époques oùces institutionsqui représentent la pensée del'humanitésont organisées et vivantes: la sociétémarche alors toute seuleet la pensée peut s'en sépareret de son côté vivre seule dans des régions deson choix; il y en a d'autres où le institutions uséespar les siècles tombent en ruine de toutes partset oùchacun doit apporter sa pierre et son ciment pour reconstruire unabri à l'humanité. Ma conviction est que nous sommes àune de ces grandes époques de reconstructionde rénovationsociale; il ne s'agit pas seulement de savoir si le pouvoir passerade telles mains royales dans telles mains populaires; si ce sera lanoblessele sacerdoce ou la bourgeoisie qui prendront les rênesdes gouvernements nouveaux; si nous nous appellerons empires ourépubliques: il s'agit de plus; il s'agit de décider sil'idée de moralede religionde charité évangéliquesera substituée à l'idée d'égoïsmedans la politique; si Dieudans son acception la plus pratiquedescendra enfin dans nos lois; si tous les hommes consentiront àvoir enfin dans tous les autres hommes des frèresoucontinueront à y voir des ennemis ou des esclaves. L'idéeest mûreles temps sont décisifs; un petit nombred'intelligences appartenant au hasard à toutes les diversesdénominations d'opinions politiques portent l'idéeféconde dans leurs têtes et dans leurs coeurs; je suisdu nombre de ceux qui veulent sans violencemais avec hardiesse etavec foitenter enfin de réaliser cet idéal qui n'apas en vain travaillé toutes les têtes au-dessus duniveau de l'humanitédepuis la tête incommensurable duChrist jusqu'à celle de Fénelon. Les ignoranceslestimidités des gouvernementsnous servent et nous font place;elles dégoûtent successivement dans tous les partis leshommes qui ont de la portée dans le regard et de la générositédans le coeur: ces hommesdésenchantés tour àtour de ces symboles menteurs qui ne les représentent plusvont se grouper autour de l'idée seule; et la force des hommesviendra à eux s'ils comprennent la force de Dieuet s'ilssont dignes qu'elle repose sur eux par leur désintéressementet par leur foi dans l'avenir. C'est pour apporter une convictionune parole de plus à ce groupe politiqueque je renoncemomentanément à la solitudeseul asile qui reste àma pensée souffrante. Dès qu'il sera formédèsqu'il aura une place dans la presse et dans les institutionsjerentrerai dans la vie poétique. Un monde de poésieroule dans ma tête; je ne désire rienje n'attends riende la vie que des peines et des pertes de plus. Je me coucherais dèsaujourd'hui avec plaisir dans le lit de mon sépulcre; maisj'ai toujours demandé à Dieu de ne pas mourir sansavoir révélé à luiau mondeàmoi-mêmeune création de cette poésie qui a étéma seconde vie ici-bas; de laisser après moi un monumentquelconque de ma pensée: ce monument est un poëme; jel'ai construit et brisé cent fois dans ma têteet lesvers que j'ai publiés ne sont que des ébauchesmutiléesdes fragments brisés de ce poëme de monâme. Serai-je plus heureux maintenant que je touche à lamaturité de la vie? Ne laisserai-je ma pensée poétiqueque par fragments et par ébauchesou lui donnerai-je enfin laformela masse et la vie dans un tout qui la coordonne et la résumedans une oeuvre qui se tienne debout et qui vive quelques annéesaprès moi? Dieu seul le sait; etqu'il le l'accorde ou nonje ne l'en bénirai pas moins. Lui seul sait à quelledestinée il appelle ses créaturesetpénibleou douceéclatante ou obscurecette destinée esttoujours parfaitesi elle est acceptée avec résignationet en inclinant la tête!
Maintenant il ne me reste plusqu'à remercier toutes les âmes tendres et pieuses de montempstous mes frères en poésiequi ont accueilliavec tant de fraternité et d'indulgence les faibles notes quej'ai chantées jusqu'ici pour eux. Je ne pense pas qu'aucunpoëte romain ait reçu plus de marques de sympathieplusde signes d'intelligence et d'amitié de la jeunesse de sontemps que je n'en ai reçu moi-même; moisi incompletsi inégalesi peu digne de ce nom de poëte: ce sont desespérances et non des réalités que l'on asaluées et caressées en moi. La Providence me force àtromper toutes ces espérances: mais que ceux qui m'ont ainsiencouragé dans toutes les parties de la France et de l'Europesachent combien mon coeur a été sensible à cettesympathie qui a été ma plus douce récompensequi a noué entre nous les liens invisibles d'une amitiéintellectuelle. Ils m'ont rendu bien au delà de ce que je leurai donné. Je ne sais quel poëte disait qu'une critiquelui fait cent fois plus de peine que tous les éloges nepourraient lui faire de plaisir. Je le plains et je ne le comprendspas: quant à moije puis sans peine oublier toutes lescritiquesfondées ou nonqui m'ont assailli sur ma routeetd'abord j'ai la conscience d'en avoir mérité beaucoup;mais fussent-elles toutes injustes et amèreselles auraientété amplement compensées par cette fouleinnombrable de lettres que j'ai reçues de mes amis inconnus.Une douleur que vos vers ont pu endormir un momentun enthousiasmeque vous avez allumé le premier dans un jeune coeur jeune etpurune prière confuse de l'âme à laquelle vousavez donné une parole et un accentun soupir qui a réponduà un de vos soupirsune larme d'émotion qui est tombéeà votre voix de la paupière d'une jeune femmeun nomchérisymbole de vos affections les plus intimeset que vousavez consacré dans une langue moins fragile que la languevulgaireune mémoire de mèrede femmed'amied'enfantque vous avez embaumée pour les siècles dansune strophe de sentiment et de poésie; la moindre de ceschoses saintes consolerait de toutes les critiqueset vaut centfoispour l'âme du poëtece que ses faibles vers lui ontcoûté de veilles ou d'amertume!

Paris11février 1834.

ADIEUX
AU COLLÈGE DE BELLEY (1).

Asilevertueux qui formas mon enfance
A l'amour des humainsàla crainte des dieux
Où je sauvai la fleur de ma tendreinnocence
Reçois mes pleurs et mes adieux.

Trop tôtje t'abandonneet ma barque légère
Ne cédantqu'à regret aux volontés du sort
Va se livrer auxflots d'une mer étrangère
Sans gouvernail et loindu bord.

O vousdont les leçonsles soins et la tendresse
Guidant mesfaibles pas au sentier des vertus
Aimables sectateurs d'uneaimable sagesse
Bientôt je ne vous verrai plus!

Nonvousne pourrez plus condescendre et sourire
A ces plaisirs si purspleins d'innocents appas;
Sous le poids des chagrins si mon âmesoupire
Vous ne la consolerez pas!

En butteaux passionsau fort de la tourmente
Si leur fougue un instantm'écartait de vos lois
Puisse au fond de mon coeur votreimage vivante
Me tenir lieu de votre voix!

Qu'elleallume en mon coeur un remords salutaire!
Qu'elle fasse coulerles pleurs du repentir!
Et que des passions l'ivresse téméraire
Se calme à votre souvenir!

Et toidouce Amitiéviensreçois mon hommage;
Tu m'asfait dans tes bras goûter de vrais plaisirs;
Ce dieu tendreet cruel qui m'attend au passage
Ne fait naître que dessoupirs.

Ah! tropvolage enfantne blesse point mon âme
De ces traitsdangereux puisés dans ton carquois!
Je veux que le devoirpuisse approuver ma flamme;
Je ne veux aimer qu'une fois.

Ainsi dansla vertu ma jeunesse formée
Y trouvera toujours un appuitout nouveau
Sur l'océan du monde une route assurée
Et son espérance au tombeau.

A sondernier soupirmon âme défaillante
Bénirales mortels qui firent mon bonheur;
On entendra redire àma bouche mourante
Leurs noms si chéris de mon coeur!

(1) Cettepiècecomposée en 1809intéressera sans doutevivement les admirateurs de M. de Lamartinecomme essai précoced'une muse qui donnait déjà la promesse si fidèlementtenue de son brillant avenir.

DISCOURSDE RÉCEPTION
A L'ACADÉMIE FRANÇAISE (1).

(1) M. deLamartineélu par l'Académie française àla place vacante par la mort de M. le comte Darua pris séancele 1er avril 1830.

MESSIEURS
Appelé par votre indulgencebien plus que par mes faiblestitresà l'honneur dont je viens jouir aujourd'huiàvoir un nom qui vous emprunte tout et qui vous rend si peu inscritparmi les noms du siècle dont vous êtes l'ornement etl'élitej'ai tardé longtemps à venir prendreacte de cette part d'illustration que vous m'avez décernéeà vous apporter le tribut de ma reconnaissance et de monbonheur! Mon bonheur! j'en avais alors! La distinction dont vossuffrages m'honoraientcette gloire des lettres dont votre choix estla récompense ou le présagecet éclat d'estimeet de bienveillance que répand sur une famillesur une patrietout entièrel'élection d'un de ses enfants; toutesces joies de l'espritde la familleétaient doubléespour moi! Elles se réfléchissaient dans un autre coeur.Ce temps n'est plus! Aucun des jours d'une longue vie ne peut rendreà l'homme ce que lui enlève ce jour fatal oùdans les yeux de ses amis il lit ce qu'aucune bouche n'oserait luiprononcer: -Tu n'as plus de mère!- Toutes les délicieusesmémoires du passétoutes les tendres espérancesde l'avenir s'évanouissent à ce mot; il étendsur sa vie une ombre de mortun voile de deuil que la gloireelle-même ne pourrait plus soulever! Ces joiesces succèsces couronnesqu'en fera-t-il? Il ne peut plus les apporter qu'àun tombeau!
Ainsi la Providencequi se voile sous nos joiescomme sous nos douleursnous attend avec un arrêt de mort àl'heure de nos vains triomphes! Et mieux que ces insultes jalousesque les anciens mêlaient à leurs honneurs pour entempérer l'ivresseau moment où notre coeur s'élèveoù notre félicité débordeelle nousatteint avec un mot qui corrompt toutqui détruit toutetnous dit plus haut: -Tu n'es rien! tu n'es qu'un homme! le jouet dela mort! le fils de ce qui n'est déjà plus!-
Tandisque je me préparais à apporter icià la mémoired'un homme qui m'était inconnule tribut de vos funèbreshommages et de ceux de la Francetandis que je cherchais dans voscoeursdans les souvenirs de son inconsolable familledes regretset des élogesune source intarissable de larmes s'ouvraitdans mon propre coeuret cette douleur que j'avais à peindrec'était à moi de la sentir et de l'étouffer!
Pardonnez-moi doncmessieurssi je réponds si faiblementà ce que vous aviez le droit d'attendre du successeur de M. lecomte Daruà ce que demandait de moi la mémoire de cethomme que de son vivant même on appela l'homme probe! Je parledans ce temple de la paroleune langue qui n'est pas la mienne; jeparle d'une douleur publiqueabîmé dans ma propredouleur: mais je parle d'un homme dont le nom seul est uneillustration pour sa mémoireet dont la vie se loue elle-mêmedans la conscience des hommes de bien!
Poëtephilosopheorateurhistorienadministrateurhomme d'Étattant detitres vous étonnent d'abord; tant de titres m'ont étonnémoi-même! Vous cherchez le secret de cette universalitédans l'homme même? Il est dans son temps: l'histoire de notretalent est presque toujours celle de notre vie!
Il naquitil futjeté sur la scène du monde à une de ces raresépoques où la société dissoute n'est plusrienoù l'homme est tout: époques funestes au mondeglorieuses pour l'individu! temps d'orage qui fortifient le caractèrequand il n'est pas brisé; tempêtes civiles qui élèventl'homme quand elles ne l'engloutissent pas! Dans les jours d'ordre etde règlela scène pour chacun est étroitelesentier tracéla vie écrite pour ainsi dire d'avance.Nous naissons dans la classe pour laquelle la fortune nous a marqués;la société presse ses rangs à droite et àgauche; il faut suivre ceux qui nous précèdentpousséspar ceux qui nous suivent dans un lit social déjàcreusé devant nous; nous y marchons d'un pas plus ou moinsfermeavec la seule distinction de nos forces ou de nos faiblessesindividuellesnous arrivons au terme; si nous en valons la peineonnous nommeon nous caractérise en deux mots: et voilàla page de notre vie dans un siècle! Changez le nomet cettemême page sera l'histoire de cent autres hommes. Mais dans cesdrames désordonnés et sanglants qui se remuent àla chute ou à la régénération desempiresquand l'ordre ancien s'est écroulé et quel'ordre nouveau n'est pas encore enfanté; dans ces sublimes etaffreux interrègnes de la raison et du droit que la penséen'ose contempleret sur lesquels l'histoire même jette unvoilede peur que l'humanité n'ait à rougir àson réveiltout change: la scène est envahieleshommes ne sont plus des acteursils sont des hommes; ils s'abordentils se mesurent corps à corpsils ne se parlent plus lalangue convenue de leurs rôlesils se parlent la languevéhémente et spontanée de leurs intérêtsde leurs nécessitésde leurs passionsde leursfureurs! Héroïsme et bassessestalentsgéniestupidité mêmetout sert; toute arme est bonne; tout ason règneson influenceson jour: l'un tombe parce qu'ilporte l'autre; nul n'est à sa placeou du moins nul n'ydemeure; le même hommesoulevé par l'instabilitédu flot populaireaborde tour à tour les situations les plusdiversesles emplois les plus opposés; la fortune se joue destalents comme des caractères: il faut des harangues pour laplace publiquedes plans pour le conseildes hymnes pour lestriomphesdes lumières pour la législationdes mainshabiles pour ramasser l'ordes mains probes pour le toucher. Oncherche un homme; son mérite le désigne: pointd'excuses! point de refus! le péril n'en accepte pas. On luiimpose au hasard les fardeaux les plus disproportionnés àses forcesles plus répugnants à ses goûts; etsiparmi ces victimes de la faveur populaireil se rencontre unhomme doué d'autant de vertus que de couraged'autantd'activité que de forcestoujours propre au rôle qu'onlui assignesi ce rôle n'a rien que d'honorable; toujourssupérieur au fardeau qu'on lui imposes'il consent àl'accepter; toujours prêt au dévouementsi laconscience le commande; l'esprit de cet s'élargitses talentss'élèventses facultés se multiplientchaquefardeau lui crée une forcechaque emploie un méritechaque dévouement une vertu; il devient supérieur parcirconstanceuniversel par nécessité; etàl'heure où le pouvoir qui peut seul succéder àl'anarchiele despotismefort aussi de la nécessitése présente et cherche des appuis dans ce que la révolutiona laissé d'intact et de puril voit cet hommeil s'enempareil l'élèveil se dit: -Ce n'est plus l'hommede la foulec'est l'homme de l'ordrel'homme du pouvoirl'homme dela réparation: il est à moi!- Cet homme est M. Daru. Lesecret de son universalité se trouve écrit dans sadestinée; le secret de ses forces et de son génie voussera révélé dans ses fonctions et dans sesouvrages.
Né à Montpellieren 1767d'une famillehonorable et distinguéeM. Daru reçut une éducationanalogue à sa naissanceet fut destiné à l'étatmilitaire. La Révolution le surprit jeune encore; elleapparaissait comme l'aurore d'une régénérationmorale et politique: on ignorait alors que les peuples ne serégénèrent point par des théoriesmaispar la vertu ou par la mortet la hache sanglante des révolutionsn'avait point été pesée dans les calculs del'espérance. M. Daru passa sous les drapeaux le temps oùla France s'y réfugiait tout entière; employé auministère de la guerreil en sortit volontairement au 18fructidorvoulant bien servir son pays dans ses périls; dansses passions ou dans ses crimesjamais! Dix mois de prison luifirent payer à son prix ce jour de courage et de vertu.Ordonnateur en chef des arméessecrétaire généraldu ministère de la guerrecommissaire pour l'exécutionde la convention de Marengodéjà son nom s'unissait aurécit de nos victoires; déjà il portait l'ordrela lumière et la probité dans cette administration desarméesjusque-là confuse comme le pillageimprévoyante comme le hasard; déjà l'homme dontle coup d'oeil était un jugement l'avait distingué dansla foule et avait reconnu en lui cette patience et cette énergiequ'avec sa brutalité de génie il comparait au boeuf etau lion. Bientôt nous le retrouvons tribun: ce mot sonne malavec le nom de M. Daru! Il n'avait du tribun que le nom. Sorti del'école de l'anarchiehomme d'un esprit ferme et d'un coeurdroitil comprenait mieux à cette époque le pouvoirque la liberté; le pouvoir était la nécessitédu moment; et c'estn'en doutons pasdans cette horreur de lalicence qu'il faut chercher le principe de son dévouement àun homme qui fut le pouvoir incarnéparce qu'il fut lavolonté inflexible. Entre la dictature et l'anarchieM. Darucomme la Francen'avait pas à choisir; pour remonter de lalicence à la libertéles peuples n'ont d'autre cheminque la tyrannie.
Intendant général de la grandearmée et des pays conquissecrétaire d'État en1811ministre de l'administration de la guerre en 1813il déployapartout ce courage d'espritcette fertilité de ressourcescette inflexibilité de devoirqui le firent toujours admirersouvent béniretdisons-lequelquefois redouter desprovinces où il organisait la conquête. Ministèreterrible pour un coeur généreuxque celui de servird'organe à la victoirede demander aux peuples vaincus ou lesalaire de leur liberté ou la rançon de leur défaite!Le caractère de M. Daru passa par cette rude épreuvecomme par celle du feusans en être atteintetdans desfonctions où Rome employait ses plus inexorables proconsulsoù des nations tremblantes ne s'attendent à rencontrerque des Verrèselles reconnurent avec estimequoique avecdouleurdes mains probesun esprit élevéet un coeurd'honnête homme.
Parmi tant de fonctions diverses oùla pensée a peine à trouver une lacunecommentl'administrateur trouva-t-il le temps de la philosophiedel'histoirede la poésie? Dans des moments toujours employés;dans des heures dérobées par minutesnon à sesdevoirsmais au plaisirà la nuitau sommeil; dans une âmetoujours activepour qui le travail était le repos dutravail.
La traduction d'Horacedes traductions de Cicéronun poëme sur Washingtonun poëme sur les Alpesun autresur la Frondeune épître à Delillelatraduction de Castides discours en versdes discours àl'Académiedes travaux sur la librairiesur lesliquidationsl'histoire de Bretagnel'histoire de Venise; enfin unpoëme sur l'astronomiequi n'est publié que d'hieretqui promet d'éclairer son tombeau du rayon le plus tardif maisle plus éclatant de sa gloire: tels furent ce qu'un tel hommeappelait ses loisirs. Presque tous ses ouvragesvous les connaissezmessieurs! Il aimait à vous apporter les essais de son espritet trouvait dans vos suffrages l'avant-goût de ce jugement dupublic qu'il voulait conquérir comme il avait conquis safortuneavec labeur et loyauté. Parmi les discours qu'ilprononça dans cette enceinteon aime à distinguersurtout sa réponse au duc Mathieu de Montmorencyravi sitôtaux espérances du pays et à la confiance du trôneet qui vous apportait pour titre l'âme de Fénelondontil avait reçu la mission sacrée. Quoique assis sur desbancs opposésM. Daru l'honorait; car toutes les vertus secomprennent. Dans sa réponseil lui parla de sa piétécéleste et de son infatigable charité; seul homme eneffet à qui l'on pût parler en face de ses vertuscarelles n'étaient un secret que pour lui-même. Il n'estplus! Une voix plus heureuse s'est élevée sur sa tombeet a consacré parmi vous cette viedont la fin ressemblamoins à une mort qu'au mystique sommeil du juste; mais je n'aipu prononcer ce beau nomce nom qui retentira à jamais dansmon coeur comme dans un sanctuairesans m'arrêter un instantsans saluer au moins d'une larme et d'un respect cette vertu quibrilla dans nos jours d'orages comme un arc-en-ciel de réconciliationet de paixqui ne se mêla aux partis que pour les adoucirauxlettres que pour les éleverà la politique que pourl'ennoblir. Plus heureux ou plus malheureux que la plupart d'entrevousj'unis des regrets personnels à ceux de la France et del'Europeles regrets d'une chère et illustre amitié.Les dernières lignes qu'ait tracées sa main mouranteces lignes interrompues par la mort mêmem'étaientadressées; plus qu'à un autre ce souvenir m'appartient:j'y serai fidèle! Mon titre le plus cher à mes yeuxsera d'avoir été aimé d'un tel hommeet ma plusdouce consolation de m'attacher à sa mémoire et de lavénérer à jamais.
L'oeuvre de prédilectionde M. Daru était cette traduction d'Horacecommencéedans les cachots de la Terreurpoursuivie et achevée enfindans les campsdans les palaisà travers toutes lesvicissitudes d'une vie si pleine et si agitée.
Horaceétait le poëte de l'époquecomme le Dante semblele poëte de la nôtre; car chaque époque adopte etrajeunit tour à tour quelqu'un de ces génies immortelsqui sont toujours aussi des hommes de circonstance; elle s'yréfléchit elle-mêmeelle y retrouve sa propreimageet trahit ainsi la nature par ses prédilections.L'époque ressemblait à celle d'Auguste; l'Europesortait des rudes épreuves d'une révolution qu'elle necomprenait pas encore; il fallait détourner les yeux d'unpassé souillé de sang et de boue; ne s'étonnerde riennil admirarini des changements de maîtresnides changements des rôlesni des murmuresni des adulationsni des servilités populaires; il fallait glisser sur tout pourne rien heurterne jeter sur les choses qu'un regard superficiel etdédaigneuxde peur d'arriver à l'horreur ou au mépriset ne prêcher aux hommes que cette sagesse insouciante etfacilecet épicurisme de la raison qui ne donne point deremords à la servitudepoint d'ombrage à la tyrannie;qui venge de tout par le léger sourire de l'ironieamusel'indifférenceconsole la faiblesseexcuse la lâchetéet dont le vice s'accommode comme la vertu. Voilà Horacel'ami de Brutusl'ami de Mécènel'homme qui jette sonbouclier à Philippeset qui chante la fermeté stoïquele justum ac tenacementre les délices de Tibur et lescomplaisances de Rome. Un tel poëte devait plaire à untel moment; le pouvoir inquiet de l'époque devait voir avecune joie secrète les esprits détournés despensées fortesdes résolutions gravesse porter surcette philosophie complaisante et molle qui prend le destin enpatience et les hommes en plaisanterie; les tyranset les peupleseux-mêmesaussi affamés d'adulations que les tyransont toujours aimé les poëtes de cette école. Cen'est pas pour eux que s'ouvrent les cachots de Ferrareques'élèvent les échafauds de Roucher et d'AndréChénierque Syracuse a des carrièresque Florence ades exils. Ils chantentcouronnés de grâcesinsouciantesdans les banquets des maîtres du monde ou dansles saturnales populaires; une sympathie secrète les attache àtoutes les tyrannies: car ces poëtes amollissent les hommespendant que les sophistes les corrompent et que les tyrans lesenchaînent.
Telle ne fut point la pensée de M. Daruen nous rendant Horace: Horace était l'ami de son âme;il voulut le rendre l'ami de son sièclemais il entrepritl'oeuvre la plus difficileje dirais presque l'oeuvre la plusimpossible de l'esprit humain. On ne traduit personne:l'individualité d'une langue et d'un style est aussiincommunicable que toute autre individualité. La penséetout au plus se transvase d'une langue à l'autre; mais laforme de la penséemais sa couleurmais son harmonies'échappent; et qui peut dire ce que la forme est à lapenséece que la couleur est à l'image? Mais si cequ'on prétend traduire n'est pas même une penséesi ce n'est qu'une impression fugitiveun rêve inachevéde l'imagination ou de l'âme du poëteun son vague etinarticulé de sa lyreune grâce nue et insaisissable deson espritque restera-t-il sous la main du traducteur? quelquesmots vides et lourdspareils à ces monnaies d'un métalterne et pesant contre lesquelles vous échangez la drachmed'or resplendissante de son empreinte et de son éclat; etd'ailleursdans la poésie d'un autre âgeil y atoujours une partie déjà morteun sens des tempsdesmoeursdes lieuxdes cultesdes opinionsque nous n'entendonspluset qui ne peut plus nous toucher! Otez à une poésiesa datesa foison originalité enfinqu'en restera-t-il? cequi reste d'une statue des dieux dont la divinité s'estretiréeun morceau de marbre plus ou moins bien taillé!La révolution que le christiannisme a dû produire dansla poésiecette révolution dont les progrèssont sensibles dans le Dantedans Miltondans le TassedansPétrarquedans Athaliea été lente àagir sur nous: nos coeurs étaient chrétienset noslèvres étaient païennes: de là froideur etdésaccord entre notre poésie et le coeur humain; maiscette révolution se manifeste enfin; elle nous détached'une muse sans individualitéd'une philosophie sansespérance et sans règled'une mythologie sans foi;elle nous demande quelque chose de grave et de mystérieuxcomme la destinée humained'élevé comme nosespérancesd'infini comme nos désirsde sévèrecomme nos devoirsde profond et de tendre comme nos penséeset nos affections; elle nous demande enfin ce que le père detoute poésie moderne a si bien défini: Il parlar chenell' anima si sente! ce langage qui s'entendqui se parlequiretentit dans l'âme humainel'écho vivant de nossentiments les plus intimesla mélodie de notre pensée!
La chute d'un empire dont M. Daru avait été une descolonnes tourna ses regards vers les enseignements de l'histoire. Ilfut tenté de l'écrire: il choisit Venise; le choix seulétait du génie. Veniseavec son berceau cachédans les lagunes de l'Adriatiqueavec ses institutions mystérieusessa liberté tyranniqueses conquêtes orientalessoncommerce arméson despotisme électifses moeurscorrompues et son régime inquisitorialressemble à unde ces monuments gothiquesmoitié arabesmoitiéchrétiensqu'elle éleva elle-mêmeet dont onadmire l'étrange et colossale architecture sans pouvoir enassigner l'origine et la fin: c'est l'Alhambra de l'histoireouplutôt ce n'est pas une histoirec'est le roman du moyen âge;c'est un de ces récits fabuleux de l'Orientoù lesmerveilles s'enchaînent aux merveilles dans la bouche desconteurs arabesjusqu'à ce que les palais et les templesleshéros et les pompestout disparaisse par le mêmeenchantement qui les avait évoquéset tout s'écrouledans le tombeau silencieux de l'Océan. Ainsi s'est écrouléecette reine de la mer dans ses propres flots! Venise est àelle-même son tombeau; tombeau digne d'elleet qui raconte àlui seul de puissantes et lamentables destinées. L'étrangerva la chercher dans ses ruineset chaque pas qui retentit sur sespavéschaque herbe qui croît entre ses débrischaque pierre qui tombe de ses palais dans ses canaux à moitiécomblésréveillent en luiavec une impression deterreur mystérieusedes images de gloirede voluptéet de néant. M. Daru s'est élevé souvent àla hauteur de ce sujet: son style a quelque chose de la sincéritéet de la gravité antiquesde cette solennité despremiers tempsoù l'historien exerçait une sorte desacerdoce des traditions; cette gravité lui sied; ce n'est pasune chose légère et plaisante que cet enseignement dupassé pour instruire l'avenir. Nous aimons à retrouverdans le ton de l'historien quelque chose d'animé comme lesimpressions qu'il éveillede sublime et de triste comme cesdestinées des empires qui sortent du néant pour yretomber après un peu de poussière et de bruit.
Aprèsce monument du moyen âgeM. Daru voulut en élever un àsa patrie; il écrivit l'histoire de Bretagne; mais ici lessouvenirs et les couleurs manquaient: il en est des provinces commedes hommeselles ont leurs destinées indépendantes deleur importance relative; une lagune de l'Adriatiqueun rocher de laMéditerranéeune montagne de la Judée ou del'Attiqueéveillent puissamment la sympathie des générationstandis que d'immenses et populeuses provinces n'ont que leur nom dansla mémoire des siècles; c'est la physionomie desnations comme celle des individus qui les fait saillir dans la fouleet qui les grave dans nos souvenirs; la gloireles reverslesorages politiques impriment cette physionomie aux peuples; ce sontles rides des nations: la Bretagne n'en avait pas encore; l'onregrette que le regard de l'historien n'ait pas plongé plusavant dans les antiquités de la Bretagne; on regrette surtoutque sa plume s'arrête à la page la plus historique deson récità cette page qui semble arrachée àl'histoire des temps héroïques où la foi duchrétien se confondait avec la fidélité dusoldatoù des provinces entières se levaientd'elles-mêmes aux seuls noms de Dieu et du roietne puisantleurs forces que dans leur désespoirrenouvelaient dans uncoin de l'Armorique les prodiges de l'antique patriotismeetmontraient à l'Europe vaincue ou muette que rien n'est plusinvincible qu'un sentiment généreux dans le coeur del'hommequ'il s'appelle dévouement ou liberté; et quesi la religion ou la royauté ne devaient pas avoir leurSalamineelles avaient du moins leurs Thermopyles sur la terre desClisson et des Duguesclin!
Ces grands ouvrages furent entremêlésde compositions moins sévèresde poésiespleines de sens et de grâcede rapports qui sont restésdes ouvrages sur de hautes matières d'administration; on ydistingue ces rapports annuels sur les prisonsadressés àl'héritier du trônequi ne trouve point d'infortunestrop abjectes pour le regard d'un roipoint de misèresau-dessous de la charité du chrétienet quicomme sesaïeux au jour de leur sacreose toucher du doigt ces plaieshonteuses de l'humanitépour les soulager ou pour les guérir!
Élevé à la pairieM. Daru parla à lachambre avec cette élévation de talentcette maturitéd'expérience et cette roideur de convictionfruit d'unelongue et forte éducation politique; le temps et le bienfaitde la Restauration lui avaient appris à tempérer lesdoctrines sévères du pouvoir d'un esprit de modérationet de libertédont il n'avait pas reçu lesinspirations sous les tentes du conquérant ou sous lesfaisceaux du dictateur; il siégeait sur les bancs del'oppositionmais d'une opposition pleine de droiture et de loyauté:nous ne sommes point ici pour juger des opinions; les opinions n'ontd'autre juge que la conscience et le temps. Comme ces cultes diversqui ont leurs autels sous un même templenous devons lesrespecter sans fléchir devant elleset les comprendre sansles partager. Personne ne sut mieux que M. Daru distinguer lesaffections de l'homme privé des devoirs de l'homme politique.Ses souvenirs furent de la reconnaissanceet jamais de la faction!Il apprécia l'immense bienfait d'une restauration qui luicoûtait un amimais qui régénéraitl'Europe. Ce n'est point à nous de réprouver dessentiments dont nous nous glorifierons nous-mêmes envers lafamille de nos roisd'avoir deux poids et deux mesureset decondamnerdans des hommes comblés de confiance et de grandeurpar un autre hommedes sympathies que nous ne pourrions flétrirsans flétrir en même temps ce qu'il y a de plus noble etde plus désintéressé dans le coeur humain: lamémoire du bienfaitla pitié pour la chuteetl'innocente fidélité des souvenirs!
Telles étaientmessieursles destinées de M. Daruencore pleines depromesses et d'espérancesquand la mort vint clore àjamais cette vie laborieuseet lui imposer le repos avant lafatigue! Ainsi nous passons! ainsi une générations'effeuillepour ainsi diredevant nouset tombe homme àhomme dans l'oubli ou dans l'immortalité! Encore quelques nomsillustresencore quelques éloges éclatantset celledont l'agitation et le bruit ont fatigué le monde etretentiront dans de longs âgesdormira tout entièredans le repos et dans le silence. Quand ce moment est arrivéquand les passions et les opinions contemporaines sont enseveliesavec la poussière des générations éteintes;quand l'amour et la hainequand le bienfait et l'injure neretentissent plus dans les coeurs des hommes nouveauxalors lapostérité se lève et juge: l'heure est venu pourcette grande renommée du dix-huitième siècledece siècle quiné dans la corruption de la Régencegrandissant à l'ombre d'un règne qui se trahissaitlui-mêmejouant indifféremment avec les armes dusophisme ou de la raisonsapant les fondements de toutes lesinstitutions avant de les avoir étayéess'assoupissaitdans tous les délires de l'espéranceà la voixde ses poëtes et de ses sageset se réveillait au bruitde ses institutions croulantesaux lueurs de ses incendiesaux crisde ses victimes et de ses bourreaux. Son nomque nous cherchonsencoresera difficile à trouver! De sa naissance à safinil y a de tout en luidepuis la pitié jusqu'àl'horreurdepuis l'admiration jusqu'au mépris! Mais quelleque soit l'épithète glorieuse ou vengeresse dont lesgénérations futures le marquent parmi les sièclesnous pouvons le dire icisans crainte d'être démentispar l'avenirce ne fut point un siècle de penséecefut un siècle d'action! la philosophie moqueuse n'y fit pointun de ces pas immenses qui portent l'intelligence humaine sous unnouvel horizon; les arts n'y furent point inspiréscar ils neregardèrent jamais le cield'où toute inspirationdescend; la poésie y négligea sa lyrepour n'y saisirqu'un froid pinceau; elle étouffa sur ses lèvres legrand nomle nom de Dieuqui doit retentir au moins dans l'âmedes poëtesces instruments animés du grand concert de lacréation! La science seule y granditparce que la science vitde faits et non d'idées; l'éloquence seule y fut forteparce que l'éloquence est encore de l'action. La voix deMirabeauun de ces hommes gigantesques qui apparaissent à lachute des empireset quicomme Samsonsemblent pouvoir àleur gré soutenir seuls les colonnes de l'édifice oules entraîner dans leur chute. Mais Mirabeau lui-même n'yserait qu'une renommée vulgaires'il n'eût étéle premier des orateurs et des tribuns!
Et nousqui jugeons lesautresbientôt on nous jugera nous-mêmes; bientôtun impartial avenir nous demandera nos titres à cette part derenommée que nous croyons immenseet qu'il connaîtraseul; bientôt il fera le redoutable inventaire de nos opinionsque nous nommons des principes; de nos préventionsque nousappelons de la justice; de notre bruitque nous prenons pour de lagloire. Et déjà nous nous jugeons nous-mêmes;déjàinvoquant nos préjugés pourarbitresnos affections pour jugesnous prononçonsau gréde nos passions encore brûlantesl'apothéose ou l'arrêtd'un siècle dont nous n'avons vu que la sanglante aurore;siècle de ténèbres pour les unssièclede lumière pour les autressiècle à controversepour tous!
Ne partageonsmessieursni ce mépris ni cetorgueil; ne croyons point que cette véritéquiappartient à tous les temps et à tous les hommesaitattendu notre heure pour se lever sans nuage sur notre berceau.N'oublions point que toute vérité est fille d'uneautrefille du tempscomme ont dit les sageset que lacivilisation tout entière est suspendue à cette chaînede traditionsdont la chaîne d'or qui portait le monde n'étaitqu'une éclatante figure. Mais aussi ne nous calomnions pasnous-mêmes; le jour de la justice se lèvera assez tôt;assez tôt la postérité dira en pesant nosmémoires : -Ils furent (ce que nous sommes en effet) leshommes d'une double époquedans un siècle detransition!-
Quant à moimessieurssiatteintquelquefois de ce dégoût de mon tempsmaladie éternellede tout ce qui pensej'étais tenté d'êtreinjuste envers mon siècleje jetterais un regard sur leshommes devant qui s'élève aujourd'hui ma voix; jecontempleraisdans cette enceinte mêmeicil'Homèredu christianismeassis non loin de son Platon; làcetorateur philosopheque la pensée et la paroleque lamonarchie et la liberté revendiquent comme leur plus loyal etleur plus profond interprète. Icice généreuxcitoyen qui le premier osa tenter la colère de la tyranniequand tout flattait ou se taisait; homme digne des temps antiquessiles temps antiques furent ceux de la simplicitéde la vertude la candeurdu géniedu dévouement qui ne se comptepour rienet de la gloire qui s'ignore elle-même! Sa parolecomme un glaive libérateurtrancha ce noeud de servitude quienchaînait la France à l'oppressionet retentiralongtemps dans notre histoire comme le premier soupir de restaurationet de liberté sorti du coeur d'un homme de bienson plusdigne temple et son plus éloquent organe! Ce Pline françaischez qui le génie n'est que l'oeil de la scienceet dont lavaste et puissante intelligence semble avoir été crééepar la nature pour la surprendre dans ses mystèrescomme pourla décrire dans sa majesté; ce digne chef de notrepremier corps politiquedont la sagesse se confondra dans l'aveniravec la sagesse de nos législations qu'il a préparées;ces maîtres de nos deux scènesles unshabileshéritiers de nos chefs-d'oeuvrequ'ils perpétuentlesautreshardis novateurscherchant le vrai dans la seule nature etla lumière dans leur seul génie; ces dignes princes del'Églisequi consacrent les lettres de la sainteté deleur vertu; enfin ce jeune et brillant Quintilienquidans l'ombrede nos écoless'est élevé à lui seul unetribune retentissanteet dont l'éloquencedépassantcette tribune mêmes'élève à la hauteurde tous les sujetsà la rivalité de tous les talents.Que sifranchissant les bornes de cette enceintemon regard seporte sur la génération qui s'avanceje le diraimessieursje le dirai avec une intime et puissante convictiondussé-je être accusé d'exagérerl'espérance et de flatter l'avenirheureux ceux qui viennentaprès nous! tout annonce pour eux un grand siècleunedes époques caractéristiques de l'humanité. Lefleuve a franchi sa cataractele flot s'apaisele bruit s'éloignel'esprit humain coule dans un lit plus largeil coule libre et fort;il n'a plus à craindre que sa propre fougueil ne peut êtresouillé que de son propre limon. Une intention droitel'emporte et le dirige; une soif immense de perfectionnementdemorale et de véritéle dévore; un sens nouveauun sens salutaire ou terriblelui a été donnépour l'assouvir. Ce sensqui a été révéléà l'humanité dans sa vieillessecomme pour la consoleret la rajeunirc'est la presse: cette faculté nouvellequis'ignores'épouvante encore d'elle-même; elle jettedans une civilisation toute faite le même désordre qu'unsens de plus jetterait d'abord dans l'organisation humaine; mais letempsmais ses propres excèsmais l'épreuve seuleinfaillible des législationsen régleront l'usage sansen retrancher le fruitsetquel que soit le doute effrayant dontelle travaille encore les plus fermes intelligencesje ne puiscroire que nous devions maudire une puissance de plus accordéeà la pensée de l'homme par une Providence plusgénéreuse et plus prévoyante que nousétoufferun de ses plus beaux donset lui rejeter son bienfait.
Unejeunesse studieuse et pure s'avance avec gravité dans la vie;les grands spectacles qui ont frappé ses premiers regardsl'ont mûrie avant l'âge: on dirait qu'un siècle lasépare des générations qui la précèdent.Elle sent la dignité de la vocation humainevocation relevéeet élargie par les institutions où toutes les libertésde l'homme ont leur jeuoù toutes ses forces ont leur emploioù toutes ses vertus ont leur prix. Les lettres s'imprègnentde cette moralité des moeurs et de lois. La philosophierougissant d'avoir brigué la mort et revendiqué lenéantretrouve ses titres dans le spiritualismeet redevientdivine en reconnaissant son Dieu. Le spiritualisme lui-mêmeremonte d'un cours insensible vers la philosophie relevée; ils'incline devant le dogmemystérieuse expression de véritéssurhumaineset confesse enfin quepour être juste comme pourêtre vraiela philosophie ne peut point faire abstraction dela plus pure et de la plus large émanation de lumièrequi ait été départie à l'homme: lechristianisme! L'histoire s'étend et s'éclaire; elleécrit l'homme tout entierelle voit les idées sous lesfaitset suit les progrès du genre humain dans la marchesourde et lente de la penséeplus que dans ces journéessanglantes qui élèvent ou précipitent la fortuned'un homme sans rien changer au sort de l'humanité. La poésiedont une sorte de profanation intellectuelle avait fait si longtempsparmi nousune habile torture de la langueun jeu stérile del'espritse souvient de son origine et de sa fin. Elle renaîtfille de l'enthousiasme et de l'inspirationexpression idéaleet mystérieuse de ce que l'âme a de plus éthéréet de plus inexprimablesens harmonieux des douleurs ou des voluptésde l'esprit; après avoir enchanté de ses fables lajeunesse du genre humainelle l'élèvesur ses ailesplus fortesjusqu'à la vérité aussi poétiqueque ses songeset cherche des images plus neuves pour lui parlerenfin la langue de sa force et de sa virilité. Un soufflereligieux travaille la pensée humaine; mais cette religionintime et sincère ne s'appuie que sur la conscience et la foi.Elle ne demande au pouvoir ni des alliances qui l'altèrentnides faveurs qui la corrompent; elle ne demande que ce qu'elle accordeelle-mêmeque ce qui fait son essence et sa gloire:indépendance et conviction. La politique n'est plus cet arthonteux de corrompre ou de tromper pour asservir. Le christianismeavait jeté aussi en elle un germe divin de moralitéd'égalité et de vertuqu'il a fallu des sièclespour faire éclore. On le voit poindre d'âge en âgedans les soupirs des peuples et dans les voeux des bons roiscommeune pensée vivace du genre humaintoujours combattuejamaisétouffée; déjà le géniebienfaisant de Fénelon la révèle au pouvoircomme la sainte loi de la charité politiquecomme l'évangiledes rois. Elle survit aux rigueurs du despotismecomme auxsaturnales de l'anarchie; elle triomphe des faibles qui la nientcomme des insensés qui la profanent. La moralela raison etla liberté sortent enfin du vague des théoriesessayent des formeset prennent une vie et un corps dans desinstitutions où l'ordre et la liberté se garantissentoù la monarchie qui les protége grandit à nosyeux du seul titre que nous revendiquons pour ellela tutrice desdroits et des progrès du genre humain.
Voilà lesprémisses du siècle qui s'ouvre! s'il n'oublie pointles sanglantes leçons du passé; s'il se souvient del'anarchie et de la servitudeces deux fléaux vengeurs quiattendentpour les punirles fautes des rois ou les excèsdes peuples; s'il ne demande point aux institutions humaines plus quel'imperfection de notre nature ne comporteil remplira sa glorieusedestinée; il répondra à ce sentiment sympathiquedont les hommes d'espérance aiment à le saluer dèsaujourd'hui. Ce siècle datera de notre double restauration:restauration de la liberté par le trôneet du trônepar la liberté. Il portera le nom ou de ce roi législateurqui consacra les progrès du temps dans la Charteou de ce roihonnête hommedont la parole est une charteet quimaintiendra à sa postérité ce don perpétuelde sa famille. N'oublions pas que notre avenir est liéindissolublement à celui de nos rois; qu'on ne peut séparerl'arbre de la racine sans dessécher les rameauxet que lamonarchie a tout porté parmi nousjusqu'aux fruits parfaitsde la liberté. L'histoire nous dit que les peuples sepersonnifientpour ainsi diredans certaines races royalesdansles dynasties qui les représententqu'ils déclinentquand ces races déclinentqu'ils se relèvent quandelles se régénèrentqu'ils périssentquand elles succombentet que certaines familles de rois sont commedes dieux domestiquesqu'on ne pourrait enlever du seuil de nosancêtres sans que le foyer lui-même fût ravagéou détruit.
Et vousmessieursvous ouvrirezsuccessivement vos rangs au talentau génieà lavertuà toutes les prééminences de ces époques;déjà d'illustres et pures renommées vousattendent; vous n'en laisserez aucune sur le seuil! Sans acceptiond'écoles ou de partisvous vous placerezcomme la véritéau-dessus des systèmes. Tous les systèmes sont faux; legénie seul est vraiparce que la nature seule estinfaillible. Il fait un paset l'abîme est franchi! il marcheet le mouvement est prouvé! Vous voudrez que ce corpsillustrecomme le prisme dont les nuances diverses formentl'éclatante harmonieréunisse toutes les célébritéscontemporaineset concentre les rayons de cette immortaliténationale dont vous êtes le foyer et l'emblème; et vousglorifierez ainsi le roi qui vous protégele grand homme quivous fondala France qui se reconnaît et qui s'honore en vous.

PREMIÈRES
MÉDITATIONS POÉTIQUES.

I

L'ISOLEMENT.

Souventsur la montagneà l'ombre du vieux chêne
Aucoucher du soleiltristement je m'assieds;
Je promène auhasard mes regards sur la plaine
Dont le tableau changeant sedéroule à mes pieds.

Ici grondele fleuve aux vagues écumantes;
Il serpenteet s'enfonceen un lointain obscur;
Làle lac immobile étendses eaux dormantes
Où l'étoile du soir se lèvedans l'azur.

Au sommetde ces monts couronnés de bois sombres
Le crépusculeencor jette un dernier rayon;
Et le char vaporeux de la reine desombres
Monteet blanchit déjà les bords del'horizon.

Cependants'élançant de la flèche gothique
Un sonreligieux se répand dans les airs;
Le voyageur s'arrêteet la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle desaints concerts.

Mais àces doux tableaux mon âme indifférente
N'éprouvedevant eux ni charme ni transports;
Je contemple la terre ainsiqu'une âme errante:
Le soleil des vivants n'échauffeplus les morts.

De collineen colline en vain portant ma vue
Du sud à l'aquilondel'aurore au couchant
Je parcours tous les points de l'immenseétendue
Et je dis: -Nulle part le bonheur ne m'attend.-

Que mefont ces vallonsces palaisces chaumières
Vains objetsdont pour moi le charme est envolé?
Fleuvesrochersforêtssolitudes si chères
Un être seul vousmanqueet tout est dépeuplé!

Quand letour du soleil ou commence ou s'achève
D'un oeilindifférent je le suis dans son cours;
En un ciel sombreou pur qu'il se couche ou se lève
Qu'importe le soleil?je n'attends rien des jours.

Quand jepourrais le suivre en sa vaste carrière
Mes yeuxverraient partout le vide et les déserts;
Je ne désirerien de tout ce qu'il éclaire;
Je ne demande rien àl'immense univers.

Maispeut-être au delà des bornes de sa sphère
Lieuxoù le vrai soleil éclaire d'autres cieux
Si jepouvais laisser ma dépouille à la terre
Ce quej'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux!

Làje m'enivrerais à la source où j'aspire;
Làje retrouverais et l'espoir et l'amour
Et ce bien idéalque toute âme désire
Et qui n'a pas de nom auterrestre séjour!

Que nepuis-jeporté sur le char de l'Aurore
Vague objet de mesvoeuxm'élancer jusqu'à toi!
Sur la terre d'exilpourquoi resté-je encore?
Il n'est rien de commun entre laterre et moi.

Quand lafeuille des bois tombe dans la prairie
Le vent du soir s'élèveet l'arrache aux vallons;
Et moije suis semblable à lafeuille flétrie:
Emportez-moi comme elleorageuxaquilons!

Commentaire.

J'écriviscette première méditation un soir du mois de septembre1819au coucher du soleilsur la montage qui domine la maison demon pèreà Milly. J'étais isolé depuisplusieurs mois dans cette solitude. Je lisaisje rêvaisj'essayais quelquefois d'écriresans rencontrer jamais lanote juste et vraie qui répondit à l'état de monâme; puis je déchirais et je jetais au vent les vers quej'avais ébauchés. J'avais perdu l'annéeprécédentepar une mort précocela personneque j'avais le plus aimée jusque-là. Mon coeur n'étaitpas guéri de sa première grande blessureil ne le futmême jamais. Je puis dire que je vivais en ce temps-làavec les morts plus qu'avec les vivants. Ma conversation habituelleselon l'expression sacréeétait dans le ciel. On a vudans Raphaël comment j'avais été attachéet détaché soudainement de mon idolâtried'ici-bas.

J'avaisemporté ce jour-là sur la montagne un volume dePétrarquedont je lisais de temps en temps quelques sonnets.Les premiers vers de ces sonnets me ravissaient en extase dans lemonde de mes propres pensées. Les derniers vers me sonnaientmélodieusement à l'oreillemais faux au coeur. Lesentiment y devient l'esprit. L'esprit a toujourspour moineutralisé le génie. C'est un vent froid qui sècheles larmes sur les yeux. Cependant j'adorais et j'adore encorePétrarque. L'image de Laurele paysage de Vauclusesaretraite dans les collines euganéennesdans son petitvillage que je me figurais semblable à Millycette vie d'uneseule penséece soupir qui se convertit naturellement enversces vers qui ne portent qu'un nom aux sièclescet amourmêlé à cette prièrequi font ensemblecomme un duo dont une voix se plaint sur la terredontl'autre voix répond du ciel; enfin cette mort idéale dePétrarque la tête sur les pages de son livreles lèvrescollées sur le nom de Laurecomme si sa vie se fûtexhalée dans un baiser donné à un rêve!tout cela m'attachait alors et m'attache encore aujourd'hui àPétrarque. C'est incontestablement pour moi le premier poëtede l'Italie moderneparce qu'il est à la fois le plus élevéet le plus sensiblele plus pieux et le plus amoureux; il estcertainement aussi le plus harmonieux: pourquoi n'est-il pas le plussimple? Mais la simplicité est le chef-d'oeuvre de l'artetl'art commençait. Les vices de la décadence sont aussiles vices de l'enfance des littératures. Les poésiespopulaires de la Grèce modernede l'Arabie et de la Persesont pleines d'afféterie et de jeux de mots. Les peuplesenfants aiment ce qui brille avant d'aimer ce qui luit; il en estpour eux des poésies comme des couleurs: l'écarlate etla pourpre leur plaisent dans les vêtements avant les couleursmodérées dont se revêtent les peuples plusavancés en civilisation et en vrai goût.

Je rentraià la nuit tombantemes vers dans la mémoireet me lesredisant à moi-même avec une douce prédilection.J'étais comme le musicien qui a trouvé un motifet quise le chante tout bas avant de le confier à l'instrument.L'instrument pour moic'était l'impression. Je brûlaisd'essayer l'effet du timbre de ces vers sur le coeur de quelqueshommes sensibles. Quant au publicje n'y songeais pasou je n'enespérais rien. Il s'était trop endurci le sentimentlegoût et l'oreille aux vers techniques de Delilled'Esménardet de toute l'école classique de l'Empirepour trouver ducharme à des effusions de l'âmequi ne ressemblaient àrienselon l'expression de M. D*** à Raphaël.

Je résolusde tenter le hasardet de les faire imprimer à vingtexemplaires sur beau papieren beau caractèrepar les soinsdu grand artiste en typographiede l'Elzevir moderneM.Didot. Je les envoyai à un de mes amis à Paris: il meles renvoya imprimés. Je fus aussi ravi en me lisant pour lapremière foismagnifiquement reproduit sur papier vélinque si j'avais vu dans un miroir magique l'image de mon âme. Jedonnai mes vingt exemplaires à mes amis: ils trouvèrentles vers harmonieux et mélancoliques; ils me présagèrentl'étonnement d'abordpuis après l'émotion dupublic. Mais j'avais moins de confiance qu'eux dans le goûtdépravéou plutôt racornidu temps. Je mecontentai de ce public composé de quelques coeurs àl'unisson du mienet je ne pensai plus à la publicité.

Ce ne futque longtemps aprèsqu'en feuilletant un jour mon volume dePétrarqueje retrouvai ces versintitulés:Méditationet que je les recueillis par droit deprimogéniture pour en faire la première pièce demon recueil. Ce souvenir me les a rendus toujours chers depuisparcequ'ils étaient tombés de ma plume comme une goutte dela rosée du soir sur la colline de mon berceauet comme unelarme sonore de mon coeur sur la page de Pétrarqueoùje ne voulais pas écriremais pleurer.



II

L'HOMME.

ALORD BYRON.

Toidontle monde encore ignore le vrai nom
Esprit mystérieuxmortelangeou démon
Qui que tu soisByronbon oufatal génie
J'aime de tes concerts la sauvage harmonie
Comme j'aime le bruit de la foudre et des vents
Se mêlantdans l'orage à la voix des torrents!
La nuit est tonséjourl'horreur est ton domaine:
L'aigleroi desdésertsdédaigne ainsi la plaine;
Il ne veutcomme toique des rocs escarpés
Que l'hiver a blanchisque la foudre a frappés
Des rivages couverts des débrisdu naufrage
Ou des champs tout noircis des restes de carnage:
Ettandis que l'oiseau qui chante ses douleurs
Bâtitau bord des eaux son nid parmi les fleurs
Lui des sommetsd'Athos franchit l'horrible cime
Suspend aux flancs des montssont aire sur l'abîme
Et làseulentouréde membres palpitants
De rochers d'un sang noir sans cessedégouttants
Trouvant sa volupté dans les cris desa proie
Bercé par la tempêteil s'endort dans lajoie.

Et toiByronsemblable à ce brigand des airs
Les cris dudésespoir sont tes plus doux concerts.
Le mal est tonspectacleet l'homme est ta victime.
Ton oeilcomme Satanamesuré l'abîme
Et ton âmey plongeant loindu jour et de Dieu
A dit à l'espérance un éterneladieu!
Comme lui maintenantrégnant dans les ténèbres
Ton génie invincible éclate en chants funèbres;
Il triompheet ta voixsur un mode infernal
Chante l'hymnede gloire au sombre dieu du mal.
Mais que sert de lutter contresa destinée?
Que peut contre le sort la raison mutinée?
Elle n'acomme l'oeilqu'un étroit horizon.
Ne portepas plus loin tes yeux ni ta raison:
Hors de là tout nousfuittout s'éteinttout s'efface;
Dans ce cercle bornéDieu t'a marqué ta place:
Comment? pourquoi? qui sait? Deses puissantes mains
Il a laissé tomber le monde et leshumains
Comme il a dans nos champs répandu la poussière
Ou semé dans les airs la vie et la lumière;
Ille saitil suffit: l'univers est à lui
Et nous n'avons ànous que le jour d'aujourd'hui!
Notre crime est d'êtrehomme et de vouloir connaître:
Ignorer et servirc'est laloi de notre être.
Byronce mot est dur: longtemps j'en aidouté;
Mais pourquoi reculer devant la vérité?
Ton titre devant Dieuc'est d'être son ouvrage
Desentird'adorer ton divin esclavage;
Dans l'ordre universelfaible atome emporté
D'unir à ses desseins talibre volonté
D'avoir été conçu parson intelligence
De le glorifier par ta seule existence:
Voilàvoilà ton sort. Ah! loin de l'accuser
Baise plutôtle joug que tu voudrais briser;
Descends du rang des dieuxqu'usurpait ton audace;
Tout est bientout est bontout estgrand à sa place;
Aux regards de Celui qui fit l'immensité
L'insecte vaut un monde: ils ont autant coûté!

Mais cetteloidis-turévolte ta justice;
Elle n'est à tesyeux qu'un bizarre caprice
Un piége où la raisontrébuche à chaque pas.
Confessons-laByronet nela jugeons pas.
Comme toima raison en ténèbresabonde
Et ce n'est pas à moi de t'expliquer le monde.
Que celui qui l'a fait t'explique l'univers:
Plus je sondel'abîmehélas! plus je m'y perds.
Ici-basladouleur à la douleur s'enchaîne
Le jour succèdeau jouret la peine à la peine.
Borné dans sanatureinfini dans ses voeux
L'homme est un dieu tombéqui se souvient des cieux:
Soit quedéshéritéde son antique gloire
De ses destins perdus il garde la mémoire;
Soit que de ses désirs l'immense profondeur
Luiprésage de loin sa future grandeur.
Imparfait ou déchul'homme est le grand mystère.
Dans la prison des sensenchaîné sur la terre
Esclaveil sent un coeur népour la liberté;
Malheureuxil aspire à lafélicité;
Il veut sonder le mondeet son oeil estdébile;
Il veut aimer toujours: ce qu'il aime est fragile!
Tout mortel est semblable à l'exilé d'Éden:
Lorsque Dieu l'eut banni du céleste jardin
Mesurantd'un regard les fatales limites
Il s'assit en pleurant auxportes interdites.
Il entendit de loin dans le divin séjour
L'harmonieux soupir de l'éternel amour
Les accents dubonheurles saints concerts des anges
Quidans le sein de Dieucélébraient ses louanges;
Ets'arrachant du cieldans un pénible effort
Son oeil avec effroi retomba surson sort.

Malheur àqui du fond de l'exil de la vie
Entendit ces concerts d'un mondequ'il envie!
Du nectar idéal sitôt qu'elle a goûté
La nature répugne à la réalité;
Dansle sein du possible en songe elle s'élance;
Le réelest étroitle possible est immense;
L'âme avec sesdésirs s'y bâtit un séjour
Où l'onpuise à jamais la science et l'amour;
Oùdans desocéans de beautéde lumière
L'hommealtéré toujourstoujours se désaltère
Et de songes si beaux enivrant son sommeil
Ne se reconnaîtplus au moment du réveil.

Hélas!tel fut ton sorttelle est ma destinée.
J'ai vidécomme toi la coupe empoisonnée;
Mes yeuxcomme les tienssans voir se sont ouverts:
J'ai cherché vainement le motde l'univers
J'ai demandé sa cause à toute lanature
J'ai demandé sa fin à toute créature;
Dans l'abîme sans fond mon regard a plongé;
Del'atome au soleil j'ai tout interrogé
J'ai devancéles tempsj'ai remonté les âges:
Tantôtpassant les mers pour écouter les sages:
Mais le monde àl'orgueil est un livre fermé!
Tantôtpour devinerle monde inanimé
Fuyant avec mon âme au sein de lanature
J'ai cru trouver un sens à cette langue obscure.
J'étudiai la loi par qui roulent les cieux;
Dans leursbrillants déserts Newton guida mes yeux;
Des empiresdétruits je méditai la cendre;
Dans ces sacréstombeaux Rome m'a vu descendre;
Des mânes les plus saintstroublant le froid repos
J'ai pesé dans mes mains lacendre des héros:
J'allais redemander à leur vainepoussière
Cette immortalité que tout mortel espère.
Que dis-je? suspendu sur le lit des mourants
Mes regards lacherchaient dans des yeux expirants;
Sur ces sommets noircis pard'éternels nuages
Sur ces flots sillonnés pard'éternels orages
J'appelaisje bravais le choc deséléments.
Semblable à la sibylle en sesemportements
J'ai cru que la natureen ces rares spectacles
Laissait tomber pour nous quelqu'un de ses oracles:
J'aimaisà m'enfoncer dans ces sombres horreurs.
Mais en vain dansson calmeen vain dans ses fureurs
Cherchant ce grand secretsans pouvoir le surprendre
J'ai vu partout un Dieu sans jamaisle comprendre!
J'ai vu le bienle malsans choix et sansdesseins
Tomber comme au hasardéchappés de sonsein;
J'ai vu partout le mal où le mieux pouvait être
Et je l'ai blasphéméne pouvant le connaître:
Et ma voixse brisant contre ce ciel d'airain
N'a pas mêmeeu l'honneur d'irriter le destin.

Mais unjour queplongé dans ma propre infortune
J'avais lasséle ciel d'une plainte importune
Une clarté d'en haut dansmon sein descendit
Me tenta de bénir ce que j'avaitmaudit;
Etcédant sans combattre au souffle quim'inspire
L'hymne de la raison s'élança dans malyre.

-Gloire àtoi dans les temps et dans l'éternité
Éternelleraisonsuprême volonté!
Toi dont l'immensitéreconnaît la présence
Toi dont chaque matin annoncel'existence!
Ton souffle créateur s'est abaissé surmoi;
Celui qui n'était pas a paru devant toi!
J'aireconnu ta voix avant de me reconnaître
Je me suis élancéjusqu'aux portes de l'Être:
Me voici! le néant tesalue en naissant;
Me voici! mais que suis-je? un atome pensant.
Qui peut entre nous deux mesurer la distance?
Moiquirespire en toi ma rapide existence
A l'insu de moi-mêmeàton gré façonné
Que me dois-tuSeigneurquand je ne suis pas né?
Rien avantrien après:gloire à la fin suprême!
Qui tira tout de toi sedoit tout à soi-même.
Jouisgrand artisandel'oeuvre de tes mains:
Je suis pour accomplir tes ordressouverains;
Disposeordonneagis; dans les tempsdansl'espace
Marque-moi pour ta gloire et mon jour et ma place:
Monêtresans se plaindre et sans t'interroger
De soi-mêmeen silenceaccourra s'y ranger.
Comme ces globes d'or qui dansles champs du vide
Suivent avec amour ton ombre qui les guide
Noyé dans la lumière ou perdu dans la nuit
Jemarcherai comme eux où ton doigt me conduit:
Soit quechoisi par toi pour éclairer les mondes
Réfléchissantsur eux les feux dont tu m'inondes
Je m'élance entouréd'esclaves radieux
Et franchisse d'un pas tout l'abîme descieux;
Soit queme reléguant loinbien loin de ta vue
Tu ne fasses de moicréature inconnue
Qu'un atomeoublié sur les bords du néant
Ou qu'un grain depoussière emporté par le vent
Glorieux de monsortpuisqu'il est ton ouvrage
J'iraij'irai partout te rendreun même hommage
Etd'un égal amour accomplissantta loi
Jusqu'aux bords du néant murmurer: -Gloire àtoi!-

-Ni sihautni si bas! simple enfant de la terre
Mon sort est unproblèmeet ma fin un mystère;
Je ressembleSeigneurau globe de la nuit
Quidans la route obscure oùton doigt le conduit
Réfléchit d'un côtéles clartés éternelles
Et de l'autre est plongédans les ombres mortelles.
L'homme est le point fatal oùles deux infinis
Par la toute-puissance ont étéréunis.
A tout autre degrémoins malheureuxpeut-être
J'eusse été... Mais je suis ce queje devais être;
J'adore sans la voir ta suprêmeraison:
Gloire à toi qui m'a fait! ce que tu fais est bon.
Cependantaccablé sous le poids de ma chaîne
Dunéant au tombeau l'adversité m'entraîne;
Jemarche dans la nuit par un chemin mauvais
Ignorant d'oùje viensincertain où je vais
Et je rappelle en vain majeunesse écoulée
Comme l'eau du torrent dans sacourse troublée.
Gloire à toi! le malheur ennaissant m'a choisi;
Comme un jouet vivant ta droite m'a saisi;
J'ai mangé dans le pleurs le pain de ma misère
Ettu m'as abreuvé des eaux de ta colère.
Gloire àtoi! J'ai criétu n'as pas répondu:
J'ai jetésur la terre un regard confondu;
J'ai cherché dans le cielle jour de ta justice;
Il s'est levéSeigneuret c'estpour mon supplice.
Gloire à toi! L'innocence est coupableà tes yeux:
Un seul êtredu moinsme restait sousles cieux;
Toi-même de nos jours avais mêlé latrame
Sa vie était ma vieet son âme mon âme;
Comme un fruit encor vert du rameau détaché
Jel'ai vu de mon sein avant l'âge arraché!
Ce coupque tu voulais me rendre plus terrible
La frappa lentement pourm'être plus sensible:
Dans ses traits expirantsoùje lisais mon sort
J'ai vu lutter ensemble et l'amour et lamort;
J'ai vu dans ses regards la flamme de la vie
Sous lamain du trépas par degrés assoupie
Se ranimerencore au souffle de l'amour.
Je disais chaque jour: -Soleilencore un jour!-
Semblable au criminel quiplongé dansles ombres
Et descendu vivant dans les demeures sombres
Prèsdu dernier flambeau qui doive l'éclairer
Se penche sur salampe et la voit expirer
Je voulais retenir l'âme quis'évapore;
Dans son dernier regard je la cherchais encore!
Ce soupirô mon Dieu! dans ton sein s'exhala:
Hors dumonde avec lui mon espoir s'envola!
Pardonne au désespoirun moment de blasphème
J'osai... Je me repens: gloire aumaître suprême!
Il fit l'eau pour coulerl'aquilonpour courir
Les soleils pour brûleret l'homme poursouffrir!

-Que j'aibien accompli cette loi de mon être!
La nature insensibleobéit sans connaître;
Moi seulte découvrantsous la nécessité
J'immole avec amour ma proprevolonté;
Moi seul je t'obéis avec intelligence;
Moi seul je me complais dans cette obéissance;
Jejouis de remplir en tout tempsen tout lieu
La loi de ma natureet l'ordre de mon Dieu;
J'adore en mes destins ta sagessesuprême
J'aime ta volonté dans mes supplices même:
Gloire à toi! gloire à toi! Frappeanéantis-moi!
Tu n'entendras qu'un cri: -Gloire à jamais à toi!-

Ainsi mavoix monta vers la voûte céleste:
Je rendis gloireau cielet le ciel fit le reste.
Mais silenceô ma lyre!Et toiqui dans tes mains
Tiens le coeur palpitant des sensibleshumains
Byronviens en tirer des torrents d'harmonie:
C'estpour la vérité que Dieu fit le génie.
Jetteun cri vers le cielô chantre des enfers!
Le ciel mêmeaux damnés enviera tes concerts.
Peut-être qu'àta voixde la vivante flamme
Un rayon descendra dans l'ombre deton âme;
Peut-être que ton coeurému desaints transports
S'apaisera soi-même à tes propresaccords
Et qu'un éclair d'en haut perçant ta nuitprofonde
Tu verseras sur nous la clarté qui t'inonde.

Ah! sijamais ton luthamolli par tes pleurs
Soupirait sous tes doigtsl'hymne de tes douleurs
Ou sidu sein profond des ombreséternelles
Comme un ange tombé tu secouais tesailes
Etprenant vers le jour un lumineux essor
Parmi leschoeurs sacrés tu t'essayais encor;
Jamaisjamais l'échode la céleste voûte
Jamais ces harpes d'or que Dieului-même écoute
Jamais des séraphins leschoeurs mélodieux
De plus divins accords n'auraient raviles cieux!
Courageenfant déchu d'une race divine!
Tuportes sur ton front ta superbe origine;
Tout hommeen tevoyantreconnaît dans tes yeux
Un rayon éclipséde la splendeur des cieux!

Roi deschants immortelsreconnais-toi toi-même!
Laisse aux filsde la nuit le doute et le blasphème;
Dédaigne unfaux encens qu'on t'offre de si bas:
La gloire ne peut êtreoù la vertu n'est pas.
Viens reprendre ton rang dans tasplendeur première
Parmi ces purs enfants de gloire et delumière
Que d'un souffle choisi Dieu voulut animer
Etqu'il fit pour chanterpour croire et pour aimer!

Commentaire.

Je n'aijamais connu lord Byron. J'avais écrit la plupart de mesMéditations avant d'avoir lu ce grand poëte. Ce fut unbonheur pour moi. La puissance sauvagepittoresque et souventperverse de ce génie aurait nécessairement entraînéma jeune imagination hors de sa voie naturelle: j'aurais cesséd'être original en voulant marcher sur ses traces. Lord Byronest incontestablement à mes yeux la plus grande naturepoétique des siècles modernes. Mais le désir deproduire plus d'effet sur les esprits blasés de son temps l'ajeté dans le paradoxe. Il a voulu être le Luciferrévolté d'un pandémonium humain. Il s'estdonné un rôle de fantaisie dans je ne sais quel dramesinistre dont il est à la fois l'auteur et l'acteur. Ils'était fait énigme pour être deviné. Onvoit qu'il procédait de Goethele Byron allemand; qu'il avaitlu FaustMéphistophélèsMargueriteet qu'il s'est efforcé de réaliseren lui un Faust poëteun don Juan lyrique. Plus tard il estdescendu plus bas; il s'est ravalé jusqu'à Rabelaisdans un poëme facétieux. Il a voulu faire de la poésiequi est l'hymne de la terrela grande raillerie de l'amourde lavertude l'idéalde Dieu. Il était si grand qu'il n'apu se rapetisser tout à fait. Ses ailes l'enlevaient malgrélui de cette fange et le reportaient au ciel à chaque instant.C'est qu'en lui le poëte était immensel'hommeincompletpuérilambitieux de néants. Il prenait lavanité pour la gloirela curiosité qu'il inspiraitartificiellement pour le regard de la postéritélamisanthropie pour la vertu.

Négrandricheindépendant et beauil avait étéblessé par quelques feuilles de rose dans le lit tout fait deson aristocratie et de sa jeunesse. Quelques articles critiquescontre ses premiers vers lui avaient semblé un crimeirrémissible de sa patrie contre lui. Il était entréà la chambre des pairs; deux discours prétentieux etmédiocres n'avaient pas été applaudis: ils'était exilé alors en secouant la poussière deses piedset en maudissant sa terre natale. Enfant gâtépar la naturepar la fortune et par le génieles sentiers dela vie réellequoique si bien aplanis sous ses pasluiavaient paru encore trop rudes. Il s'était enfui sur les ailesde son imaginationet livré à tous ses caprices.

J'entendisparler pour la première fois de lui par un de mes anciens amisqui revenait d'Angleterre en 1819. Le seul récit dequelques-uns de ses poëmes m'ébranla l'imagination. Jesavais mal l'anglais alorset on n'avait rien traduit de Byronencore. L'été suivantme trouvant à Genèveun de mes amis qui y résidait encore me montra un soirsur lagrève du lac Lémanun jeune homme qui descendait debateau et qui montait à cheval pour rentrer dans une de cesdélicieuses villas réfléchies dans leseaux du lac. Mon ami me dit que ce jeune homme était un fameuxpoëte anglaisappelé lord Byron. Je ne fis qu'entrevoirson visage pâle et fantastique à travers la brume ducrépuscule. J'étais alors bien inconnubien pauvrebien errantbien découragé de la vie. Ce poëtemisanthropejeunericheélégant de figureillustrede nomdéjà célèbre de génievoyageant à son gré ou se fixant à son capricedans les plus ravissantes contrées du globeayant des barquesà lui sur les vaguesdes chevaux sur les grèvespassant l'été sous les ombrages des Alpesles hiverssous les orangers de Piseme paraissait le plus favorisé desmortels. Il fallait que ses larmes vinssent de quelque source del'âme bien profonde et bien mystérieuse pour donner tantd'amertume à ses accentstant de mélancolie àses vers. Cette mélancolie même était un attraitde plus pour mon coeur.

Quelquesjours aprèsje lusdans un recueil périodique deGenèvequelques fragments traduits du CorsairedeLarade Manfred. Je devins ivre de cette poésie.J'avais enfin trouvé la fibre sensible d'un poëte àl'unisson de mes voix intérieures. Je n'avais bu que quelquesgouttes de cette poésiemais c'était assez pour mefaire comprendre un océan.

Rentrél'hiver suivant dans la solitude de la maison de mon père àMillyle souvenir de ces vers et de ce jeune homme me revint unmatin à la vue du mont Blancque j'apercevais de ma fenêtre.Je m'assis au coin d'un petit feu de ceps de vigne que je laissaisouvent éteindredans la distraction entraînante de mespensées; et j'écrivis au crayonsur mes genouxetpresque d'une seule haleinecette méditation à lordByron. Ma mèreinquiète de ce que je ne descendais nipour le déjeuner ni pour le dîner de famillemontaplusieurs fois pour m'arracher à mon poëme. Je lui lusplusieurs passages qui l'émurent profondémentsurtoutpar la piété de sentiments et de résignation quidébordait de ces verset qui n'était qu'un écoulementde sa propre piété. Enfindésespérant deme faire abandonner mon enthousiasmeelle m'apporta de ses propresmains un morceau de pain et quelques fruits secspour que je prisseun peu de nourrituretout en continuant d'écrire. J'écrivisen effet la méditation tout entièred'un seul traiten dix heures. Je descendis à la veilléele front ensueurau salonet je lus le poëme à mon père. Iltrouva les vers étrangesmais beaux. Ce fut ainsi qu'ilapprit l'existence du poëte anglais et cette nature de poésiesi différente de la poésie de la France.

Jen'adressai point ces vers à lord Byron. Je ne savais de luique son nomj'ignorais son séjour. J'ai lu depuisdans sesMémoiresqu'il avait entendu parler de cette méditationd'un jeune Françaismais qu'il ne l'avait pas lue. Il nesavait pas notre langue. Ses amisqui ne la savaient apparemment pasmieuxlui avaient dit que ces vers étaient une diatribecontre ses crimes. Cette sottise le réjouissait. Il aimaitqu'on prît au sérieux sa nature surnaturelle etinfernale; il prétendait à la renommée du crime.C'était là sa faiblesseune hypocrisie àrebours. Mes vers dormirent longtemps sans être publiés.

Je lus etje relus depuisavec une admiration toujours plus passionnéeceux de lord Byron. Ce fut un second Ossian pour moil'Ossian d'unesociété plus civilisée et presque corrompue parl'excès même de sa civilisation: la poésie de lasatiétédu désenchantement et de la caducitéde l'âge. Cette poésie me charmamais elle ne corrompitpas mon bon sens naturel. J'en compris une autrecelle de la véritéde la raisonde l'adoration et du courage.

Jesouffris quand je visplus tardlord Byron se faire le parodiste del'amourdu génie et de l'humanitédans son poëmede Don Juan.

Je jouisquand je le vis se relever de son scepticisme et de son épicurismepour aller de son or et de son bras soutenir en Grèce laliberté renaissante d'une grande race. La mort le cueillit aumoment le plus généreux et le plus véritablementépique de sa vie. Dieu semblait attendre son premier acte devertu publique pour l'absoudre de sa vie par une sublime mort. Ilmourut martyr volontaire d'une cause désintéressée.Il y a plus de poésie vraie et impérissable dans latente où la fièvre le couche à Missolonghisousses armesque dans toutes ses oeuvres. L'homme en lui a grandi ainsile poëteet le poëte à son tour immortaliseral'homme.



III

AELVIRE

Ouil'Anio murmure encore
Le doux nom de Cynthie aux rochers deTibur;
Vaucluse a retenu le nom chéri de Laure;
EtFerrare au siècle futur
Murmurera toujours celuid'Éléonore.
Heureuse la beauté que le poëteadore!
Heureux le nom qu'il a chanté!
Toi qu'en secretson culte honore
Tu peuxtu peux mourir! dans la postérité
Il lègue à ce qu'il aime une éternelle vie;
Et l'amante et l'amantsur l'aile du génie
Montentd'un vol égal à l'immortalité.
Ah! si monfrêle esquifbattu par la tempête
Grâce àdes vents plus douxpouvait surgir au port;
Si des soleils plusbeaux se levaient sur ma tête;
Si les pleurs d'une amanteattendrissant le sort
Écartaient de mon front les ombresde la mort:
Peut-être...ouipardonneô maîtrede la lyre!
Peut-être j'oserais (et que n'ose un amant?)
Égaler mon audace à l'amour qui m'inspire
Etdans des chants rivaux célébrant mon délire
Denotre amour aussi laisser un monument!
Ainsi le voyageur quidans son court passage
Se repose un moment à l'abri duvallon
Sur l'arbre hospitalier dont il goûta l'ombrage
Avant que de partiraime à graver son nom.

Vois-tucomme tout change ou meurt dans la nature?
La terre perd sesfruitsles forêts leur parure;
Le fleuve perd son onde auvaste sein des mers;
Par un souffle des vents la prairie estfanée;
Et le char de l'automne au penchant de l'année
Rouledéjà poussé par la main des hivers!
Comme un géant armé d'un glaive inévitable
Atteignant au hasard tous les êtres divers
Le Tempsavec la Mortd'un vol infatigable
Renouvelle en fuyant cemobile univers!
Dans l'éternel oubli tombe ce qu'ilmoissonne:
Tel un rapide été voit tomber sacouronne
Dans la corbeille des glaneurs;
Tel un pampre jaunivoit la féconde automne
Livrer ses fruits dorés auchar des vendangeurs.
Vous tomberez ainsicourtes fleurs de lavie
Jeunesseamourplaisirfugitive beauté;
Beautéprésent d'un jour que le ciel nous envie
Ainsi voustomberezsi la main du génie
Ne vous rend l'immortalité!

Vois d'unoeil de pitié la vulgaire jeunesse
Brillante de beautés'enivrant de plaisir:
Quand elle aura tari sa coupeenchanteresse
Que restera-t-il d'elle? à peine unsouvenir:
Le tombeau qui l'attend l'engloutit tout entière
Un silence éternel succède à ses amours;
Mais les siècles auront passé sur ta poussière
Elvireet tu vivras toujours!

Commentaire.

Cetteméditation n'est qu'un fragment d'un morceau de poésiebeaucoup plus étendu que j'avais écrit bien avantl'époque où je composai les Méditationsvéritables. C'étaient des vers d'amour adressésau souvenir d'une jeune fille napolitaine dont j'ai raconté lamort dans les Confidences. Elle s'appelait Graziella. Ces versfaisaient partie d'un recueil en deux volumes de poésies de mapremière jeunesseque je brûlai en 1820. Mes amisavaient conservé quelques-unes de ces pièces: ils mesrendirent celles-ci quand j'imprimai les Méditations. J'endétachai ces verset j'écrivis le nom d'Elvireàla place du nom de Graziella. On sent assez que ce n'est pas la mêmeinspiration.



IV

LESOIR.

Le soirramène le silence.
Assis sur ces rochers déserts
Je suis dans le vague des airs
Le char de la nuit quis'avance.

Vénusse lève à l'horizon;
A mes pieds l'étoileamoureuse
De sa lueur mystérieuse
Blanchit les tapisde gazon.

De cehêtre au feuillage sombre
J'entends frissonner les rameaux:
On dirait autour des tombeaux
Qu'on entend voltiger uneombre.

Tout àcoupdétaché des cieux
Un rayon de l'astrenocturne
Glissant sur mon front taciturne
Vient mollementtoucher mes yeux.

Douxreflet d'un globe de flamme
Charmant rayonque me veux-tu?
Viens-tu dans mon sein abattu
Porter la lumière àmon âme?

Descends-tupour me révéler
Des mondes le divin mystère
Ces secrets cachés dans la sphère
Où lejour va te rappeler?

Unesecrète intelligence
T'adresse-t-elle aux malheureux?
Viens-tula nuitbriller sur eux
Comme un rayon del'espérance?

Viens-tudévoiler l'avenir
Au coeur fatigué qui t'implore?
Rayon divines-tu l'aurore
Du jour qui ne doit pas finir?

Mon coeurà ta clarté s'enflamme
Je sens des transportsinconnus
Je songe à ceux qui ne sont plus:
Doucelumièrees-tu leur âme?

Peut-êtreces mânes heureux
Glissent ainsi sur le bocage.
Enveloppéde leur image
Je crois me sentir plus près d'eux!

Ah! sic'est vousombres chéries
Loin de la foule et loin dubruit
Revenez ainsi chaque nuit
Vous mêler àmes rêveries.

Ramenez lapaix et l'amour
Au sein de mon âme épuisée
Comme la nocturne rosée
Qui tombe après lesfeux du jour.

Venez!...Mais des vapeurs funèbres
Montent des bords de l'horizon:
Elles voilent le doux rayon
Et tout rentre dans lesténèbres.

Commentaire.

J'avaisperdu depuis quelques moispar la mortl'objet de l'enthousiasme etde l'amour de ma jeunesse. J'étais venu m'ensevelir dans lasolitude chez un de mes onclesl'abbé de Lamartineauchâteau d'Ursydans les montagnes les plus boisés etles plus sauvages de la haute Bourgogne. J'écrivis cesstrophes dans les bois qui entourent ce châteausemblable àune vaste et magnifique abbaye. Mon onclehomme excellentretirédu monde depuis la Révolutionvivait en solitaire dans cettedemeure. Il avait été dans sa jeunesse un abbéde courdans l'esprit et dans la dissipation du cardinal de Bernis.La Révolution l'avait enchaîné et proscrit. Ill'aimait cependantparce qu'elle lui avait permis d'abandonner sansscandale le sacerdoceauquel sa famille l'avait contraint et auquelsa nature répugnait. Il s'était consacré àl'agriculture. Il cultivait ses vastes champssoignait ses forêtsélevait ses troupeaux. Il m'aimait comme un père. Il medonnait asile toutes les fois que les pénuries ou leslassitudes de la jeunesse me saisissaient. Sa maison était monport de refuge: j'y passais des saisons entièrestête àtête avec lui. Sa bibliothèque savante et littéraireme nourrissait l'espritses bois couvraient mes rêveriesmestristessesmes contemplations errantes; sa gaieté tendresereine et douceme consolait de mes peines de coeur. Il planaitphilosophiquement sur toutes chosescomme s'il n'eût plusappartenu à la vie que par le regard. En mourantil me léguason château et ses bois. Ils ont passé en d'autresmains. Mes souvenirs les habitent souventet cherchent sa tombe poury couvrir sa mémoire de mes bénédictions.



V

L'IMMORTALITÉ.

Le soleilde nos jours pâlit dès son aurore;
Sur nos frontslanguissants à peine il jette encore
Quelques rayonstremblants qui combattent la nuit:
L'ombre croîtle jourmeurttout s'efface et tout fuit.
Qu'un autre à cetaspect frissonne et s'attendrisse
Qu'il recule en tremblant desbords du précipice
Qu'il ne puisse de loin entendre sansfrémir
Le triste chant des morts tout prêt àretentir
Les soupirs étouffés d'une amante ou d'unfrère
Suspendus sur les bords de son lit funéraire
Ou l'airain gémissantdont les sons éperdus
Annoncent aux mortels qu'un malheureux n'est plus!
Je tesalueô mort! Libérateur céleste
Tu nem'apparais point sous cet aspect funeste
Que t'a prêtélongtemps l'épouvante ou l'erreur;
Ton bras n'est pointarmé d'un glaive destructeur
Ton front n'est point cruelton oeil n'est point perfide;
Au secours des douleurs un Dieuclément te guide;
Tu n'anéantis pastu délivres:ta main
Céleste messagerporte un flambeau divin:
Quandmon oeil fatigué se ferme à la lumière
Tuviens d'un jour plus pur inonder ma paupière;
Et l'espoirprès de toirêvant sur un tombeau
Appuyésur la foim'ouvre un monde plus beau.
Viens doncviensdétacher mes chaînes corporelles!
Viensouvre maprison; viensprête-moi tes ailes!
Que tardes-tu? Parais;que je m'élance enfin
Vers cet être inconnumonprincipe et ma fin.
Qui m'en a détaché? Qui suis-jeet que dois-je être?
Je meurset ne sais pas ce que c'estque de naître.
Toi qu'en vain j'interrogeesprithôteinconnu
Avant de m'animerquel ciel habitais-tu?
Quelpouvoir t'a jeté sur ce globe fragile?
Quelle maint'enferma dans ta prison d'argile?
Par quels noeuds étonnantspar quels secrets rapports
Le corps tient-il à toi commetu tiens au corps?
Quel jour séparera l'âme de lamatière?
Pour quel nouveau palais quitteras-tu la terre?
As-tu tout oublié? Par delà le tombeau
Vas-turenaître encor dans un oubli nouveau?
Vas-tu recommencerune semblable vie?
Ou dans le sein de Dieuta source et tapatrie
Affranchi pour jamais de tes liens mortels
Vas-tujouir enfin de tes droits éternels?
Ouitel est monespoirô moitié de ma vie!
C'est par lui que déjàmon âme raffermie
A pu voir sans effroi sur tes traitsenchanteurs
Se faner du printemps les brillantes couleurs;
C'estpar lui quepercé du trait qui me déchire
Jeuneencoreen mourant vous me verrez sourire
Et que des pleurs dejoieà nos derniers adieux
A ton dernier regardbrilleront dans mes yeux.
-Vain espoir!- s'écriera letroupeau d'Épicure
Et celui dont la main disséquantla nature
Dans un coin du cerveau nouvellement décrit
Voit penser la matière et végéter l'esprit.
-Insensédiront-ilsque trop d'orgueil abuse
Regardeautour de toi: tout commence et tout s'use;
Tout marche vers unterme et tout naît pour mourir:
Dans ces présjaunissants tu vois la fleur languir
Tu vois dans ces forêtsle cèdre au front superbe
Sous le poids de ses ans tomberramper sous l'herbe;
Dans leurs lits desséchés tuvois les mers tarir;
Les cieux mêmeles cieux commencent àpâlir;
Cet astre dont le temps a caché la naissance
Le soleilcomme nousmarche à sa décadence
Etdans les cieux déserts les mortels éperdus
Lechercheront un jour et ne le verront plus!
Tu vois autour de toidans la nature entière
Les siècles entasserpoussière sur poussière
Et le tempsd'un seul pasconfondant ton orgueil
De tout ce qu'il produit devenir lecercueil.
Et l'hommeet l'homme seulô sublime folie!
Aufond de son tombeau croit retrouver la vie
Et dans le tourbillonau néant emporté
Abattu par le tempsrêvel'éternité!-
Qu'un autre vous répondeôsages de la terre!
Laissez-moi mon erreur: j'aimeil faut quej'espère;
Notre faible raison se trouble et se confond.
Ouila raison se tait; mais l'instinct vous répond.
Pourmoiquand je verrais dans les célestes plaines
Lesastress'écartant de leurs routes certaines
Dans leschamps de l'éther l'un par l'autre heurtés
Parcourirau hasard les cieux épouvantés;
Quand j'entendraisgémir et se briser la terre;
Quand je verrais son globeerrant et solitaire
Flottant loin des soleilspleurant l'hommedétruit
Se perdre dans les champs de l'éternellenuit;
Et quanddernier témoin de ces scènesfunèbres
Entouré du chaosde la mortdesténèbres
Seul je serais debout: seulmalgrémon effroi
Être infaillible et bonj'espérerais entoi;
Etcertain du retour de l'éternelle aurore
Surles mondes détruitsje t'attendrais encore!
Souventtut'en souviensdans cet heureux séjour
Où naquitd'un regard notre immortel amour
Tantôt sur les sommets deces rochers antiques
Tantôt aux bords déserts deslacs mélancoliques
Sur l'aile du désirloin dumonde emportés
Je plongeais avec toi dans ces obscurités.
Les ombresà longs plis descendant des montagnes
Unmoment à nos yeux dérobaient les campagnes;
Maisbientôts'avançant sans éclat et sans bruit
Lechoeur mystérieux des astres de la nuit
Nous rendant lesobjets voilés à notre vue
De ses molles lueursrevêtait l'étendue.
Telleen nos temples saintspar le jour éclairés
Quand les rayons du soirpâlissent par degrés
La lamperépandant sapieuse lumière
D'un jour plus recueilli remplit lesanctuaire.
Dans ton ivresse alors tu ramenais mes yeux
Etdes cieux à la terreet de la terre aux cieux:
-Dieucachédisais-tula nature est ton temple!
L'esprit tevoit partout quand notre oeil la contemple;
De tes perfectionsqu'il cherche à concevoir
Ce monde est le refletl'imagele miroir;
Le jour est ton regardla beauté tonsourire;
Partout le coeur t'adore et l'âme te respire;
Éternelinfinitout-puissant et tout bon
Ces vastesattributs n'achèvent pas ton nom;
Et l'espritaccablésous ta sublime essence
Célèbre ta grandeur jusquedans son silence.
Et cependantô Dieu! par sa sublime loi
Cet esprit abattu s'élance encore à toi
Etsentant que l'amour est la fin de son être
Impatientd'aimerbrûle de te connaître.-

Tu disais;et nos coeurs unissaient leurs soupirs
Vers cet êtreinconnu qu'attestaient nos désirs:
A genoux devant luil'aimant dans ses ouvrages
Et l'aurore et le soir lui portaientnos hommages
Et nos yeux enivrés contemplaient tour àtour
La terre notre exilet le ciel son séjour.

Ah! sidans ces instants où l'âme fugitive
S'élanceet veut briser le sein qui la captive
Ce Dieudu haut du cielrépondant à nos voeux
D'un trait libérateurnous eût frappés tous deux;
Nos âmesd'unseul bond remontant vers leur source
Ensemble auraient franchiles mondes dans leur course;
A travers l'infinisur l'aile del'amour
Elles auraient monté comme un rayon du jour
Etjusqu'à Dieu lui-même arrivant éperdues
Seseraient dans son sein pour jamais confondues!
Ces voeux noustrompaient-ils? Au néant destinés
Est-ce pour lenéant que les êtres sont nés?
Partageant ledestin du corps qui la recèle
Dans la nuit du tombeaul'âme s'engloutit-elle?
Tombe-t-elle en poussière?ouprête à s'envoler
Comme un son qui n'est plusva-t-elle s'exhaler?
Après un vain soupiraprèsl'adieu suprême
De tout ce qui t'aimaitn'est-il plus rienqui t'aime?...
Ah! sur ce grand secret n'interroge que toi!
Voismourir ce qui t'aimeElvireet réponds-moi!

Commentaire.

Ces versne sont aussi qu'un fragment tronqué d'une longuecontemplation sur les destinées de l'homme. Elle étaitadressée à une femme jeunemaladedécouragéede la vieet dont les espérances d'immortalité étaitvoilées dans son coeur par le nuage de ses tristesses.Moi-même j'étais plongé alors dans la nuit del'âme; mais la douleurle doutele désespoirnepurent jamais briser tout à fait l'élasticité demon coeur souvent comprimétoujours prêt àréagir contre l'incrédulité et à relevermes espérances vers Dieu. Le foyer de piétéardente que notre mère avait allumé et souffléde on haleine incessante dans nos imaginations d'enfants paraissaits'éteindre quelquefois au vent du siècle et sous lespluies de larmes des passions: la solitude le rallumait toujours. Dèsqu'il n'y avait personne entre mes pensées et moiDieu s'ymontraitet je m'entretenais pour ainsi dire avec lui. Voilàpourquoi aussi je revenais facilement de l'extrême douleur àla complète résignation. Toute foi est un calmantcartoute foi est une espéranceet toute espérance rendpatient. Vivrec'est attendre.



VI

LEVALLON.

Mon coeurlassé de toutmême de l'espérance
N'iraplus de ses voeux importuner le sort;
Prêtez-moi seulementvallon de mon enfance
Un asile d'un jour pour attendre la mort.

Voicil'étroit sentier de l'obscure vallée:
Du flanc deces coteaux pendent des bois épais
Quicourbant sur monfront leur ombre entremêlée
Me couvrent tout entierde silence et de paix.

Làdeux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure
Tracent enserpentant les contours du vallon;
Ils mêlent un momentleur onde et leur murmure
Et non loin de leur source ils seperdent sans nom.

La sourcede mes jours comme eux s'est écoulée;
Elle a passésans bruitsans nom et sans retour:
Mais leur onde est limpideet mon âme troublée
N'aura pas réfléchiles clartés d'un beau jour.

Lafraîcheur de leurs litsl'ombre qui les couronne
M'enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux;
Comme un enfant bercé par un chant monotone
Mon âmes'assoupit au murmure des eaux.

Ah! c'estlà qu'entouré d'un rempart de verdure
D'un horizonborné qui suffit à mes yeux
J'aime à fixermes pasetseul dans la nature
A n'entendre que l'ondeàne voir que les cieux.

J'ai tropvutrop sentitrop aimé dans ma vie;
Je viens cherchervivant le calme du Léthé.
Beaux lieuxsoyez pourmoi ces bords où l'on oublie:
L'oubli seul désormaisest ma félicité.

Mon coeurest en reposmon âme est en silence;
Le bruit lointain dumonde expire en arrivant
Comme un son éloignéqu'affaiblit la distance
A l'oreille incertaine apportépar le vent.

D'ici jevois la vieà travers un nuage
S'évanouir pourmoi dans l'ombre du passé;
L'amour seul est restécomme une grande image
Survit seule au réveil dans unsonge effacé.

Repose-toimon âmeen ce dernier asile
Ainsi qu'un voyageur quilecoeur plein d'espoir
S'assiedavant d'entreraux portes de laville
Et respire un moment l'air embaumé du soir.

Comme luide nos pieds secouons la poussière;
L'homme par ce cheminne repasse jamais:
Comme luirespirons au bout de la carrière
Ce calme avant-coureur de l'éternelle paix.

Tes jourssombres et courts comme les jours d'automne
Déclinentcomme l'ombre au penchant des coteaux.
L'amitié te trahitla pitié t'abandonne
Etseuletu descends le sentierdes tombeaux.

Mais lanature est là qui t'invite et qui t'aime;
Plonge-toi dansson sein qu'elle t'ouvre toujours:
Quand tout change pour toilanature est la même
Et le même soleil se lèvesur tes jours.

De lumièreet d'ombrage elle t'entoure encore:
Détache ton amour desfaux biens que tu perds;
Adore ici l'écho qu'adoraitPythagore
Prête avec lui l'oreille aux célestesconcerts.

Suis lejour dans le cielsuis l'ombre sur la terre;
Dans les plaines del'air vole avec l'aquilon;
Avec le doux rayon de l'astre dumystère
Glisse à travers les bois dans l'ombre duvallon.

Dieupourle concevoira fait l'intelligence:
Sous la nature enfindécouvre son auteur!
Une voix à l'esprit parle dansson silence:
Qui n'a pas entendu cette voix dans son coeur?

Commentaire.

Ce vallonest situé dans les montagnes du Dauphinéaux environsdu grand Lemps; il se creuse entre deux collines boiséeset son embouchure est fermée par les ruines d'un vieux manoirqui appartenait à mon ami Aymon de Virieu. Nous allionsquelquefois y passer des heures de solitudeà l'ombre despans de murs abandonnés que mon ami se proposait de relever etd'habiter un jour. Nous y tracions en idée des alléesdes pelousesdes étangssous les antiques châtaigniersqui se tendaient leurs branches d'une colline à l'autre. Unsoiren revenant du grand Lempsdemeure de sa famillenousdescendîmes de chevalnous remîmes la bride à depetits bergersnous ôtâmes nos habitset nous nousjetâmes dans l'eau d'un petit lac qui borde la route. Jenageais très-bienet je traversai facilement la nappe d'eau;maisen croyant prendre pied sur le bord opposéje plongeaidans une forêt sous-marine d'herbes et de joncs si épaissequ'il me fut impossiblemalgré les plus vigoureux effortsdem'en dégager. Je commençais à boire et àperdre le sentimentquand une main vigoureuse me prit par lescheveux et me ramena sur l'eauà demi noyé. C'étaitVirieuqui connaissait le fond du lacet qui me traînaévanoui sur la plage. Je repris mes sens aux cris des bergers.

Depuis cetempsVirieu a rebâti en effet le château de ses pèressur les fondements de l'ancienne masure. Il y a planté desjardinscreusé des réservoirs pour retenir le ruisseaudu vallon; il a inscrit une strophe de cette méditation sur unmuren souvenir de nos jeunesses et de nos amitiés; puis ilest mortjeune encoreentre les berceaux de ses enfants.



VII

LEDÉSESPOIR.

Lorsque duCréateur la parole féconde
Dans une heure fataleeut enfanté le monde
Des germes du chaos
De sonoeuvre imparfaite il détourna sa face
Etd'un pieddédaigneux le lançant dans l'espace
Rentra dansson repos.

-Vadit-ilje te livre à ta propre misère;
Tropindigne à mes yeux d'amour ou de colère
Tu n'esrien devant moi:
Roule au gré du hasard dans les désertsdu vide;
Qu'à jamais loin de moi le Destin soit ton guide
Et le Malheur ton roi!-

Il dit.Comme un vautour qui plonge sur sa proie
Le Malheuràces motspousseen signe de joie
Un long gémissement;
Etpressant l'univers dans sa serre cruelle
Embrasse pourjamais de sa rage éternelle
L'éternel aliment.

Le mal dèslors régna dans son immense empire;
Dès lors toutce qui pense et tout ce qui respire
Commença de souffrir;
Et la terreet le cielet l'âmeet la matière
Tout gémit; et la voix de la nature entière
Nefut qu'un long soupir.

Levez doncvos regards vers les célestes plaines;
Cherchez Dieu dansson oeuvreinvoquez dans vos peines
Ce grand consolateur:
Malheureux! sa bonté de son oeuvre est absente:
Vouscherchez votre appui? l'univers vous présente
Votrepersécuteur.

De quelnom te nommerô fatale puissance?
Qu'on t'appelle DestinNatureProvidence
Inconcevable loi;
Qu'on tremble sous tamainou bien qu'on la blasphème
Soumis ou révoltéqu'on te craigne ou qu'on t'aime;
Toujoursc'est toujours toi!

Hélas!ainsi que vous j'invoquai l'Espérance;
Mon esprit abusébut avec complaisance
Son philtre empoisonneur:
C'est ellequipoussant nos pas dans les abîmes
De festons et defleurs couronne les victimes
Qu'elle livre au Malheur.

Si dumoins au hasard il décimait les hommes
Ou si sa maintombait sur tous tant que nous sommes
Avec d'égales lois!
Mais les siècles ont vu les âmes magnanimes
Labeautéle génieou les vertus sublimes
Victimesde son choix.

Telquanddes dieux de sang voulaient en sacrifices
Des troupeaux innocentsles sanglantes prémices
Dans leurs temples cruels
Decent taureaux choisis on formait l'hécatombe
Et l'agneausans souillureou la blanche colombe
Engraissaient leurs autels.

Créateurtout-puissantprincipe de tout être
Toi pour qui lepossible existe avant de naître
Roi de l'immensité
Tu pouvais cependantau gré de ton envie
Puiser pourtes enfants le bonheur et la vie
Dans ton éternité.

Sanst'épuiser jamaissur toute la nature
Tu pouvais àlongs flots répandre sans mesure
Un bonheur absolu:
L'espacele pouvoirle tempsrien ne te coûte.
Ah!ma raison frémittu le pouvais sans doute
Tu ne l'as pasvoulu.

Quel crimeavons-nous fait pour mériter de naître?
L'insensiblenéant t'a-t-il demandé l'être
Ou l'a-t-ilaccepté?
Sommes-nousô hasardl'oeuvre de tescaprices?
Ou plutôtDieu cruelfallait-il nos supplices
Pour ta félicité?

Montezdonc vers le cielmontezencens qu'il aime
Soupirsgémissementslarmessanglotsblasphème
Plaisirsconcerts divins;
Cris du sangvoix des mortsplaintesinextinguibles
Montezallez frapper les voûtesinsensibles
Du palais des destins!

Terreélève ta voix; cieuxrépondez; abîmes
Noir séjour où la mort entasse ses victimes
Neformez qu'un soupir!
Qu'une plainte éternelle accuse lanature
Et que la douleur donne à toute créature
Une voix pour gémir!

Du jour oùla natureau néant arrachée
S'échappa detes mains comme une oeuvre ébauchée
Qu'as-tu vucependant?
Aux désordres du mal la matièreasservie
Toute chair gémissanthélas! et toutevie
Jalouse du néant.

Deséléments rivaux les luttes intestines;
Le Tempsqui flétrit toutassis sur les ruines
Qu'entassèrentses mains
Attendant sur le seuil tes oeuvres éphémères;
Et la mort étouffantdès le sein de leurs mères
Les germes des humains!

La vertusuccombant sous l'audace impunie
L'imposture en honneurlavérité bannie;
L'errante liberté
Auxdieux vivants du monde offerte en sacrifice;
Et la forcepartoutfondant de l'injustice
Le règne illimité!

La valeursans les dieux décidant les batailles!
Un Catonlibreencordéchirant ses entrailles
Sur la foi de Platon;
UnBrutus quimourant pour la vertu qu'il aime
Doute au derniermoment de cette vertu même
Et dit: -Tu n'es qu'un nom!...-

La fortunetoujours du parti des grands crimes;
Les forfaits couronnésdevenus légitimes;
La gloire au prix du sang;
Lesenfants héritant l'iniquité des pères;
Et lesiècle qui meurt racontant ses misères
Au sièclerenaissant!

Eh quoi!tant de tourmentsde forfaitsde supplices
N'ont-ils pas faitfumer d'assez de sacrifices
Tes lugubres autels?
Ce soleilvieux témoin des malheurs de la terre
Ne fera-t-il pasnaître un seul jour qui n'éclaire
L'angoisse desmortels?

Héritiersdes douleursvictimes de la vie
Nonnonn'espérez pasque sa rage assouvie
Endorme le Malheur
Jusqu'à ceque la Mortouvrant son aile immense
Engloutisse àjamais dans l'éternel silence
L'éternelle douleur!

Commentaire.

Il y a desheures où la sensation de la douleur est si forte dans l'hommejeune et sensiblequ'elle étouffe la raison. Il faut luipermettre alors le cri et presque l'imprécation contre ladestinée! L'excessive douleur à son délirecomme l'amour. Passion veut dire souffranceet souffrance veut direpassion. Je souffrais trop; il fallait crier.

J'étaisjeuneet les routes de la vie se fermaient devant moi comme sij'avais été un vieillard. J'étais dévoréd'activité intérieureet on me condamnait àl'immobilité; j'étais ivre d'amouret j'étaisséparé de ce que j'adorais; les tortures de mon coeurétaient multipliées par celles d'un autre coeur. Jesouffrais comme deuxet je n'avais que la force d'un? J'étaisenfermépar les suites de mes dissipations et parl'indigencedans une retraite forcée à la campagneloin de tout ce que j'aimais; j'étais malade de coeurdecorpsd'imagination; je n'avais pour toute société queles buis chargés de givre de la montagne en face de mafenêtreet les vieux livres d'histoirecent fois relusécrits avec les larmes des générations qu'ilsracontentet avec le sang des hommes vertueux que ces générationsimmolent en récompense de leurs vertus. Une nuitje me levaije rallumai ma lampeet j'écrivis ce gémissement ouplutôt ce rugissement de mon âme. Ce cri me soulagea: jeme rendormis. Aprèsil me sembla que je m'étais vengédu destin par un coup de poignard.

Il y avaitbien d'autres strophes plus acerbesplus insultantesplus impies.Quand je retrouvai cette méditationet que je me résolusà l'imprimerje retranchai ces strophes. L'invective ymontait jusqu'au sacrilége. C'était byronien; maisc'était Byron sincèreet non joué.



VIII

LAPROVIDENCE À L'HOMME.

Quoi! lefils du néant a maudit l'existence!
Quoi! tu peuxm'accuser de mes propres bienfaits!
Tu peux fermer tes yeux àla magnificence
Des dons que je t'ai faits!

Tu n'étaispas encorcréature insensée
Déjà deton bonheur j'enfantais le dessein;
Déjàcomme sonfruitl'éternelle pensée
Te portait dans son sein.

Ouitonêtre futur vivait dans ma mémoire;
Je préparaisles temps selon ma volonté.
Enfin ce jour parut; je dis:-Nais pour ma gloire
Et ta félicité!-

Tu naquis:ma tendresseinvisible et présente
Ne livra pas monoeuvre aux chances du hasard;
J'échauffai de tes sens laséve languissante
Des feux de mon regard.

D'un laitmystérieux je remplis la mamelle;
Tu t'enivras sans peineà ces sources d'amour.
J'affermis les ressortsj'arrondisla prunelle
Où se peignit le jour.

Ton âmequelque temps par les sens éclipsée
Comme tes yeuxau jours'ouvrit à la raison:
Tu pensas; la parole achevata pensée
Et j'y gravai mon nom.

En queléclatant caractère
Ce grand nom s'offrit àtes yeux!
Tu vis ma bonté sur la terre
Tu lus magrandeur dans les cieux!
L'ordre était mon intelligence;
La naturema providence;
L'espacemon immensité!
Etde mon être ombre altérée
Le tempste peignit ma durée
Et le destinma volonté!

Tum'adoras dans ma puissance
Tu me bénis dans ton bonheur
Et tu marchas en ma présence
Dans la simplicitédu coeur;
Mais aujourd'hui que l'infortune
A couvert d'uneombre importune
Ces vives clartés du réveil
Tavoix m'interroge et me blâme
Le nuage couvre ton âme
Et tu ne crois plus au soleil.

-Nontun'es plus qu'un grand problème
Que le sort offre àla raison;
Si ce monde était ton emblème
Cemonde serait juste et bon.-
Arrêteorgueilleuse pensée!
A la loi que je t'ai tracée
Tu prétendscomparer ma loi?
Connais leur différence auguste:
Tun'as qu'un jour pour être juste;
J'ai l'éternitédevant moi!

Quand lesvoiles de ma sagesse
A tes yeux seront abattus
Ces maux dontgémit ta faiblesse
Seront transformés en vertus.
De ces obscurités cessantes
Tu verras sortirtriomphantes
Ma justice et ta liberté:
C'est la flammequi purifie
Le creuset divin où la vie
Se change enimmortalité!

Mais toncoeur endurci doute encore et murmure:
Ce jour ne suffit pas àtes yeux révoltés
Et dans la nuit des sens tuvoudrais voir éclore
De l'éternelle aurore
Lescélestes clartés!

Attends;ce demi-jourmêlé d'une ombre obscure
Suffit pourte guider en ce terrestre lieu:
Regarde qui je suiset marchesans murmure
Comme fait la nature
Sur la foi de son Dieu.

La terrene sait pas la loi qui la féconde;
L'Océanrefoulésous mon bras tout-puissant
Sait-il commentau gré dunocturne croissant
De sa prison profonde
La mer vomit sononde
Et des bords qu'elle inonde
Recule en mugissant?

Ce soleiléclatantombre de la lumière
Sait-il où leconduit le signe de ma main?
S'est-il tracé lui-mêmeun glorieux chemin?
Au bout de sa carrière
Quandj'éteins sa lumière
Promet-il à la terre
Le soleil de demain?

Cependanttout subsiste et marche en assurance.
Ma voix chaque matinréveille l'univers;
J'appelle le soleil du fond de sesdéserts:
Franchissant la distance
Il monte en maprésence
Me répondet s'élance
Sur letrône des airs!

Et toidont mon souffle est la vie
Toisur qui mes yeux sont ouverts
Peux-tu craindre que je t'oublie
Hommeroi de cet univers?
Crois-tu que ma vertu sommeille?
Nonmon regard immenseveille
Sur tous les mondes à la fois!
La mer qui fuità ma parole
Ou la poussière qui s'envole
Suiventet comprennent mes lois.

Marche auflambeau de l'espérance
Jusque dans l'ombre du trépas
Assuré que ma providence
Ne tend point de piégeà tes pas!
Chaque aurore la justifie
L'univers entiers'y confie
Et l'homme seul en a douté!
Mais mavengeance paternelle
Confondra ce doute infidèle
Dansl'abîme de ma bonté.

Commentaire.

Cetteméditation ne vaut pas la précédente. Voicipourquoi: la première est d'inspirationcelle-ci est deréflexion. Le repentir a-t-il jamais l'énergie de lapassion?

Ma mèreà qui je montrai ce volume avant de le livrer àl'impressionme reprocha pieusement et tendrement ce cri dedésespoir. C'étaitdisait-elleune offense àDieuun blasphème contre la volonté d'en hauttoujours justetoujours sagetoujours aimantejusque dans sessévérités. Je ne pouvaisdisait-elleimprimerde pareils vers qu'en les réfutant moi-même par une plushaute proclamation à l'éternelle sagesse et àl'éternelle bonté. J'écrivispour lui obéiret pour lui complairela méditation intitulée laProvidence à l'homme.



IX

SOUVENIR.

En vain lejour succède au jour
Ils glissent sans laisser de trace;
Dans mon âme rien ne t'efface
O dernier songe del'amour!

Je voismes rapides années
S'accumuler derrière moi
Commele chêne autour de soi
Voit tomber ses feuilles fanées.

Mon frontest blanchi par le temps;
Mon sang refroidi coule à peine
Semblable à cette onde qu'enchaîne
Le souffleglacé des autans.

Mais tajeune et brillante image
Que le regret vient embellir
Dansmon sein ne saurait vieillir:
Comme l'âmeelle n'a pointd'âge.

Nontun'as pas quitté mes yeux;
Et quand mon regard solitaire
Cessa de te voir sur la terre
Soudain je te vis dans lescieux.

Làtu m'apparais telle encore
Que tu fus à ce dernier jour
Quand vers ton céleste séjour
Tu t'envolas avecl'aurore.

Ta pure ettouchante beauté
Dans les cieux même t'a suivie;
Tes yeuxoù s'éteignait la vie
Rayonnentd'immortalité!

Du zéphyrl'amoureuse haleine
Soulève encor tes longs cheveux;
Surton sein leurs flots onduleux
Retombent en tresses d'ébène

L'ombre dece voile incertain
Adoucit encor ton image
Comme l'aube quise dégage
Des derniers voiles du matin.

Du soleilla céleste flamme
Avec les jours revient et fuit;
Maismon amour n'a pas de nuit
Et tu luis toujours sur mon âme.

C'est toique j'entendsque je vois
Dans le désertdans le nuage;
L'onde réfléchit ton image;
Le zéphyrm'apporte ta voix.

Tandis quela terre sommeille
Si j'entends le vent soupirer
Je croist'entendre murmurer
Des mots sacrés à mon oreille.

Sij'admire ces feux épars
Qui des nuits parsèment levoile
Je crois te voir dans chaque étoile
Qui plaîtle plus à mes regards.

Et si lesouffle du zéphyre
M'enivre du parfum des fleurs
Dansses plus suaves odeurs
C'est ton souffle que je respire.

C'est tamain qui sèche mes pleurs
Quand je vaistriste etsolitaire
Répandre en secret ma prière
Prèsdes autels consolateurs.

Quand jedorstu veilles dans l'ombre;
Tes ailes reposent sur moi;
Tousmes songes viennent de toi
Doux comme le regard d'une ombre.

Pendantmon sommeilsi ta main
De mes jours déliait la trame
Céleste moitié de mon âme
J'iraism'éveiller dans ton sein!

Comme deuxrayons de l'aurore
Comme deux soupirs confondus
Nos deuxâmes ne forment plus
Qu'une âmeet je soupireencore!

Commentaire.

Lesgrandes douleurs sont muettesa-t-on dit. Cela est vrai. Jel'éprouvai après la première grande douleur dema vie. Pendant six ou huit moisje me renfermai comme dans unlinceul avec l'image de ce que j'avais aimé et perdu. Puisquand je me fus pour ainsi dire apprivoisé avec ma douleurlanature jeta le voile de la mélancolie sur mon âmeet jeme complus à m'entretenir en invocationsen extasesenprièresen poésie même quelquefoisavec l'ombretoujours présente à mes pensées.

Cesstrophes sont un de ces entretiens que je me plaisais àcadencerafin de les rendre plus durables pour moi-mêmesanspenser alors à les publier jamais. Je les écrivis unsoir d'été de 1819sur le banc de pierre d'unefontaine glacée qu'on appelle la fontaine du Hêtredans les bois qui entourent le château de mon oncle àUrsy. Que de vagues secrètes de mon coeur le murmure de cettefontainequi tombe en cascaden'a-t-il pas assoupies en cetemps-là!



X

ODE.

Delictamajorum immeritus lues.
Horat.od. VIlib. III.

Peuple!des crimes de tes pères
Le ciel punissant tes enfants
Dechâtiments héréditaires
Accablera leursdescendants
Jusqu'à ce qu'une main propice
Relèvel'auguste édifice
Par qui la terre touche aux cieux
Etque le zèle et la prière
Dissipent l'indignepoussière
Qui couvre l'image des dieux!

Sortez devos débris antiques
Temples que pleurait Israël;
Relevez-voussacrés portiques;
Lévitesmontezà l'autel!
Aux sons des harpes de Solyme
Que larenaissante victime
S'immole sous vos chastes mains;
Etqu'avec les pleurs de la terre
Son sang éteigne letonnerre
Qui gronde encor sur les humains!

Pleind'une superbe folie
Ce peuple au front audacieux
S'est ditun jour: -Dieu m'humilie;
Soyons à nous-mêmes nosdieux.
Notre intelligence sublime
A sondé le ciel etl'abîme
Pour y chercher ce grand esprit;
Mais ni dansles flancs de la terre
Mais ni dans les feux de la sphère
Son nom pour nous ne fut écrit.

-Déjànous enseignons au monde
A briser le sceptre des rois;
Déjànotre audace profonde
Se rit du joug usé des lois.
Secouezmalheureux esclaves
Secouez d'indignes entraves
Rentrez dans votre liberté!
Mortel! du jour oùtu respires
Ta loic'est ce que tu désires;
Tondevoirc'est la volupté!

-Ta penséea franchi l'espace
Tes calculs précèdent lestemps
La foudre cède à ton audace
Les cieuxroulent tes chars flottants;
Comme un feu que tout alimente
Taraisonsans cesse croissante
S'étendra sur l'immensité;
Et ta puissancequ'elle assure
N'aura de terme et de mesure
Que l'espace et l'éternité.

Heureuxnos fils! heureux cet âge
Quifécondé parnos leçons
Viendra recueillir l'héritage
Desdogmes que nous lui laissons!
Pourquoi les jalouses années
Bornent-elles nos destinées
A de si rapides instants?
O loi trop injuste et trop dure!
Pour triompher de la nature
Que nous a-t-il manqué? Le temps-

Eh bienle temps sur vos poussières
A peine encore a fait un pas.
Sortezô mânes de nos pères
Sortez de lanuit du trépas!
Venez contempler votre ouvrage;
Venezpartager de cet âge
La gloire et la félicité!
O race en promesses féconde
Paraissez! Bienfaiteursdu monde
Voilà votre postérité!

Quevois-je? ils détournent la vue
Etse cachant sous leurslambeaux
Leur foulede honte éperdue
Fuit et rentredans les tombeaux.
Nonnonrestezombres coupables;
Auteursde nos jours déplorables
Restez! ce supplice est tropdoux.
Le cieltrop lent à vous poursuivre
Devaitvous condamner à vivre
Dans le siècle enfantépar vous!

Oùsont-ilsces jours où la France
A la tête desnations
Se levait comme un astre immense
Inondant tout deses rayons?
Parmi nos sièclessiècle unique
Dequel cortège magnifique
La gloire composait ta cour!
Semblable au dieu qui nous éclaire
Ta grandeurétonnait la terre
Dont tes clartés étaientl'amour!

Toujoursles siècles du génie
Sont donc les sièclesdes vertus!
Toujours les dieux de l'harmonie
Pour les hérossont descendus!
Près du trône qui les inspire
Voyez-les déposer la lyre
Dans de pures et chastesmains;
Et les Racine et les Turenne
Enchaîner lesgrâces d'Athène
Au char triomphant des Romains!

Maisôdéclin! quel souffle aride
De notre âge a séchéles fleurs?
Eh quoi! le lourd compas d'Euclide
Étouffenos arts enchanteurs?
Élans de l'âme et du génie
Des calculs la froide manie
Chez nos pères vousremplaça:
Ils posèrent sur la nature
Le doigtglacé qui la mesure
Et la nature se glaça!

Et toiprêtresse de la terre
Vierge du Pinde ou de Sion
Tufuis ce globe de matière
Privé de ton dernierrayon!
Ton souffle divin se retire
De ces coeurs flétrisque la lyre
N'émeut plus de ses sons touchants;
Etpour son Dieu qui le contemple
Sans toi l'univers est un temple
Qui n'a plus ni parfums ni chants!

Pleuronsdoncenfants de nos pères!
Pleurons! de deuil couvronsnos fronts;
Lavons dans nos larmes amères
Tantd'irréparables affronts!
Comme les fils d'Héliodore
Rassemblons du soir à l'aurore
Les débris dutemple abattu;
Et sous ces cendres criminelles
Cherchonsencor les étincelles
Du génie et de la vertu.

Commentaire.

Il ne fautpas chercher de philosophie dans les poésies d'un jeune hommede vingt ans. Cette méditation en est une preuve de plus. Lapoésie pense peuà cet âge surtout; elle peintet elle chante. Cette méditation est une larme sur le passé.Je venais de lire le Génie du Christianismede M. deChateaubriand; j'étais fanatisé des images dont celivreillustration de toutes les belles ruinesétaitétincelant. J'étais de l'opinion de Renéde lareligion d'Atalade la foi du P. Aubry. De plusj'avais eu toujoursune indicible horreur du matérialismece squelette dela créationexposé en dérision aux yeux del'homme par des algébristes sur l'autel du néantàla place de Dieu. Ces hommes me paraissaient et me paraissent encoreaujourd'hui des aveugles-nésdes Oedipes du genrehumainniant l'énigme de Dieu parce qu'ils ne peuvent pas ladéchiffrer. Enfinj'étais né d'une familleroyaliste qui avait gémi plus qu'aucune autre sur la chute dutrônesur la mort du vertueux et malheureux roisur lescrimes de l'anarchie. J'eus un accès d'admiration pour tousles passésune imprécation contre tous lesdémolisseurs des vieilles choses. Cet accès produisitces vers et quelques autres: il ne fut pas très-long. Il setransforma par la réflexion en appréciation équitabledes vices et des avantages propres à chaque nature degouvernementet en spiritualisme religieux plein de vénérationpour toutes les fois sincèreset plein d'aspiration pour lerayonnement toujours croissant du nom divin sur la raison de l'homme.



XI

LE LISDU GOLFE DE SANTA RESTITUTA
DANS L'ILE D'ISCHIA

1842.

Despêcheursun matinvirent un corps de femme
Que la vaguenocturne au bord avait roulé;
Même à traversla mort sa beauté touchait l'âme.
Ces fleursdepuisce journaissent près de la lame
Du sable qu'elle avaitfoulé.

D'oùvenait cependant cette vierge inconnue
Demander une tombe auxpauvres matelots?
Nulle nef en péril sur ces mers n'étaitvue;
Nulle bague à ses doigts: elle était morte etnue
Sans autre robe que les flots.

Ilsallèrent chercher dans toutes les familles
Le plus beaudes linceuls dont on pût la parer;
Pour lui faire unbouquetdes lis et des jonquilles;
Pour lui chanter l'adieudeschoeurs de jeunes filles
Et des mères pour la pleurer.

Ils luifirent un lit de sable où rien ne pousse
Symboled'amertume et de stérilité;
Mais les fleurs depitié rendirent la mer douce
Le sable de ses bords serevêtit de mousse
Et cette fleur s'ouvre l'été.

Viergesvenez cueillir ce beau lis solitaire
Abeilles de nos coeurs dontl'amour est le miel!
Les anges ont semé sa graine sur laterre;
Son sol est le tombeauson nom est un mystère;
Son parfum fait rêver du ciel.



XII

L'ENTHOUSIASME.

Ainsiquand l'aigle du tonnerre
Enlevait Ganymède aux cieux
L'enfants'attachant à la terre
Luttait contrel'oiseau des dieux;
Mais entre ses serres rapides
L'aiglepressant ses flancs timides
L'arrachait aux champs paternels;
Etsourd à la voix qui l'implore
Il le jetaittremblant encore
Jusques aux pieds des immortels.

Ainsiquand tu fonds sur mon âme
Enthousiasmeaigle vainqueur
Au bruit de tes ailes de flamme
Je frémis d'une saintehorreur;
Je me débats sous ta puissance
Je fuisjecrains que ta présence
N'anéantisse un coeurmortel
Comme un feu que la foudre allume
Qui ne s'éteintpluset consume
Le bûcherle temple et l'autel.

Mais àl'essor de la pensée
L'instinct des sens s'oppose en vain:
Sous le dieu mon âme oppressée
Bondits'élanceet bat mon sein.
La foudre en mes veines circule:
Étonnédu feu qui me brûle
Je l'irrite en le combattant
Etla lave de mon génie
Déborde en torrentsd'harmonie
Et me consume en s'échappant.

Musecontemple ta victime!
Ce n'est plus ce front inspiré
Cen'est plus ce regard sublime
Qui lançait un rayon sacré:
Sous ta dévorante influence
A peine un rested'existence
A ma jeunesse est échappé.
Monfrontque la pâleur efface
Ne conserve plus que la trace
De la foudre qui m'a frappé.

Heureux lepoète insensible!
Son luth n'est point baigné depleurs;
Son enthousiasme paisible
N'a point ces tragiquesfureurs.
De sa veine féconde et pure
Coulentavecnombre et mesure
Des ruisseaux de lait et de miel;
Et cepusillanime Icare
Trahi par l'aile de Pindare
Ne retombejamais du ciel.

Mais nouspour embraser les âmes
Il faut brûleril faut ravir
Au ciel jaloux ses triples flammes:
Pour tout peindreilfaut tout sentir.
Foyers brûlants de la lumière
Nos coeurs de la nature entière
Doivent concentrer lesrayons;
Et l'on accuse notre vie!
Mais ce flambeau qu'on nousenvie
S'allume au feu des passions.

Nonjamais un sein pacifique
N'enfanta ces divins élans
Nice désordre sympathique
Qui soumet le monde à noschants.
Nonnonquand l'Apollon d'Homère
Pour lancerses traits sur la terre
Descendait des sommets d'Éryx
Volant aux rives infernales
Il trempait ses armes fatales
Dans les eaux bouillantes du Styx.

Descendezde l'auguste cime
Qu'indignent de lâches transports!
Cen'est que d'un luth magnanime
Que partent les divins accords.
Lecoeur des enfants de la lyre
Ressemble au marbre qui soupire
Surle sépulcre de Memnon:
Pour lui donner la voix et l'âme
Il faut que de sa chaste flamme
L'oeil du jour lui lance unrayon.

Et tu veuxqu'éveillant encore
Des feux sous la cendre couverts
Monreste d'âme s'évapore
En accents perdus dans lesairs!
La gloire est le rêve d'une ombre;
Elle a tropretranché le nombre
Des jours qu'elle devait charmer.
Tuveux que je lui sacrifie
Ce dernier souffle de ma vie!
Jeveux le garder pour aimer.

Commentaire.

Cette odeest du même temps. C'est une goutte de la veine lyrique de mespremières années. Je l'écrivis un matin àParisdans une mansarde de l'hôtel du maréchal deRichelieurue Neuve-Saint-Augustinque j'habitais alors. Un de mesamis entra au moment où je terminais la dernièrestrophe. Je lui lus toute la pièce; il fut ému. Il lacopiail l'emportaet la lut à quelques poëtesclassiques de l'époquequi encouragèrent de leursapplaudissements le poëte inconnu. Je la dédiai ensuite àcet amiqui faisait lui-même des vers remarquables. C'est M.Rocheraujourd'hui une des lumières et une des éloquencesde la haute magistrature de son pays. Nos routes dans la vie se sontséparées depuis; il a déserté la poésieavant moi. Il y aurait eu les succès promis à sa belleimagination. Nos vers s'étaient juré amitié: noscoeurs ont tenu la parole de nos vers.



XIII

LARETRAITE.

A M. DEC***.

Aux bordsde ton lac enchanté
Loin des sots préjugésque l'erreur déifie
Couvert du bouclier de taphilosophie
Le temps n'emporte rien de ta félicité;
Ton matin fut brillantet ma jeunesse envie
L'azur calme etserein du beau soir de ta vie.

Ce qu'onappelle nos beaux jours
N'est qu'un éclair brillant dansune nuit d'orage;
Et rienexcepté nos amours
N'ymérite un regret du sage.
Mais que dis-je? on aime àtout âge:
Ce feu durable et douxdans l'âmerenfermé
Donne plus de chaleur en jetant moins de flamme;
C'est le souffle divin dont tout l'homme est formé
Ilne s'éteint qu'avec son âme.

Étendreson espritresserrer ses désirs
C'est là le grandsecret ignoré du vulgaire:
Tu le connaisami! cet heureuxcoin de terre
Renferme tes amourstes goûts et tesplaisirs.
Tes voeux ne passent point ton champêtre domaine;
Mais ton esprit plus vaste étend son horizon
Etdumonde embrassant la scène
Le flambeau de l'étudeéclaire ta raison.

Tu voisqu'aux bords du Tibreet du Nil et du Gange
En tous lieuxentous tempssous des masques divers
L'homme partout est l'hommeet qu'en cet univers
Dans un ordre éternel tout passe etrien ne change;
Tu vois les nations s'éclipser tour àtour
Comme les astres dans l'espace;
De mains en mains lesceptre passe;
Chaque peuple a son siècleet chaque hommea son jour.

Sujets àcette loi suprême
Empiregloireliberté
Toutest par le temps emporté:
Le temps emporta les dieux même
De la crédule antiquité
Et ce que les mortelsdans leur orgueil extrême
Osaient nommer la vérité!

Au milieude ce grand nuage
Réponds-moique fera le sage
Toujours entre le doute et l'erreur combattu?
Content du peude jours qu'il saisit au passage
Il se hâte d'en faireusage
Pour le bonheur et la vertu.

J'ai vu cesage heureux; dans ses belles demeures
J'ai goûtél'hospitalité:
A l'ombre du jardin que ses mains ontplanté
Aux doux sons de sa lyre il endormait les heures
En chantant sa félicité.

Soyeztouchégrand Dieude sa reconnaissance!
Il ne vous lassepoint d'un inutile voeu;
Gardez-lui seulement sa rustiqueopulence;
Donnez tout à celui qui vous demande peu.

Des douxobjets de sa tendresse
Qu'à son riant foyer toujoursenvironné
Sa femme et ses enfants couronnent savieillesse
Comme de ses fruits mûrs un arbre est couronné;
Que sous l'or des épis ses collines jaunissent;
Qu'aupied de son rocher son lac soit toujours pur;
Que de ses beauxjasmins les ombres épaississent;
Que son soleil soit douxque son ciel soit d'azur;
Et que pour l'étranger toujoursses vins mûrissent!

Pour moiloin de ce port de la félicité
Hélas! parla jeunesse et l'espoir emporté
Je vais tenter encore etles flots et l'orage;
Maisballotté par l'onde et fatiguédu vent
Au pied de ton rocher sauvage
Amije reviendraisouvent
Rattachervers le soirma barque à ton rivage.

Commentaire.

Voici àquelle occasion j'écrivis ces vers:

Mes deuxamisMM. de Virieude Vignetet moinous nous embarquâmesun soir d'oragedans un petit bateau de pêcheurs sur le lac duBourget. La tempête nous prit et nous chassa au hasard desvagues à trois ou quatre lieues du point où nous nousétions embarqués. Après avoir étéballottés toute la nuitles flots nous jetèrent entreles rochers d'une petite île à l'extrémitédu lac. Le sommet de l'île était surmonté d'unvieux château flanqué de tourset dont les jardinséchelonnés en terrasses unies les unes aux autres parde petits escaliers dans le roccouvraient toute la surface del'îlot. Ce château était habité par M. deChâtillonvieux gentilhomme savoisien. Il nous offritl'hospitalité; nous passâmes deux ou trois jours dansson manoirentre ses livres et ses fleurs. M. de Châtillonmenaitdepuis quinze ou vingt ansune vie d'ermite dans cettedemeure. Il sentait son bonheuret il le chantait. Il avait écritun poëme intitulé Mon lac et mon château.C'était l'Horace rustique de ce Tibur sauvage. Ses vers nemanquaient ni de grâce ni de sentiment; ils réfléchissaientla sérénité d'une âme calmée par lesoir de la viecomme son lac réfléchissait lui-mêmeson donjon festonné de lierred'espaliers et de jasmin. Ilétait loin de se douter qu'un de ses trois jeunes hôtesétait lui-même poëte sous ses cheveux blonds. Ilfut heureux de trouver en nous des auditeurs et des appréciateursde sa poésie: en trois séancesaprès le souperil nous lut tout son poëme. Quand notre bateau fut radoubénous prîmes congé du vieux gentilhomme. Nous étionsdéjà amis. Quelques jours aprèsje luirenvoyais pour carte de visitepar un batelier qui allait àSeyssel et qui passait au pied de son îleces vers.



XIV

LE LAC.

Ainsitoujours poussés vers de nouveaux rivages
Dans la nuitéternelle emportés sans retour
Ne pourrons-nousjamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seuljour?

O lac!l'année à peine a fini sa carrière
Et prèsdes flots chéris qu'elle devait revoir
Regarde! je viensseul m'asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s'asseoir!

Tumugissais ainsi sous ces roches profondes;
Ainsi tu te brisaissur leurs flancs déchirés;
Ainsi le vent jetaitl'écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.

Un soirt'en souvient- il? nous voguions en silence;
On n'entendait auloinsur l'onde et sous les cieux
Que le bruit des rameurs quifrappaient en cadence
Tes flots harmonieux.

Tout àcoup des accents inconnus à la terre
Du rivage charméfrappèrent les échos;
Le flot fut attentifet lavoix qui m'est chère
Laissa tomber ces mots:

-O tempssuspends ton vol! et vousheures propices
Suspendez votrecours!
Laissez-nous savourer les rapides délices
Desplus beaux de nos jours!

-Assez demalheureux ici-bas vous implorent:
Coulezcoulez pour eux;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent;
Oubliez les heureux.

-Mais jedemande en vain quelques moments encore
Le temps m'échappeet fuit;
Je dis à cette nuit: -Sois plus lente;- etl'aurore
Va dissiper la nuit.

-Aimonsdoncaimons donc! de l'heure fugitive
Hâtons-nousjouissons!
L'homme n'a point de portle temps n'a point de rive;
Il couleet nous passons!-

Tempsjalouxse peut-il que ces moments d'ivresse
Où l'amour àlongs flots nous verse le bonheur
S'envolent loin de nous de lamême vitesse
Que les jours de malheur?

Eh quoi!n'en pourrons-nous fixer au moins la trace?
Quoi! passéspour jamais? quoi! tout entiers perdus?
Ce temps qui les donnace temps qui les efface
Ne nous les rendra plus?

Éterniténéantpassésombres abîmes
Que faites-vousdes jours que vous engloutissez?
Parlez: nous rendrez-vous cesextases sublimes
Que vous nous ravissez?

O lac!rochers muets! grottes! forêt obscure!
Vous que le tempsépargne ou qu'il peut rajeunir
Gardez de cette nuitgardezbelle nature
Au moins le souvenir!

Qu'il soitdans ton reposqu'il soit dans tes orages
Beau lacet dansl'aspect de tes riants coteaux
Et dans ces noirs sapinset dansces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux!

Qu'il soitdans le zéphyr qui frémit et qui passe
Dans lesbruits de tes bords par tes bords répétés
Dansl'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses mollesclartés!

Que levent qui gémitle roseau qui soupire
Que les parfumslégers de ton air embaumé
Que tout ce qu'onentendl'on voit ou l'on respire
Tout dise: -Ils ont aimé!-

Commentaire.

Lecommentaire de cette méditation se trouve tout entier dansl'histoire de Raphaëlpubliée par moi.

C'est unede mes poésies qui a eu le plus de retentissement dans l'âmede mes lecteurscomme elle en avait eu le plus dans la mienne. Laréalité est toujours plus poétique que lafiction; car le grand poëtec'est la nature.

On aessayé mille fois d'ajouter la mélodie plaintive de lamusique au gémissement de ces strophes. On a réussi uneseule fois. Niedermayer a fait de cette ode une touchante traductionen notes. J'ai entendu chanter cette romanceet j'ai vu les larmesqu'elle faisait répandre. Néanmoinsj'ai toujourspensé que la musique et la poésie se nuisaient ens'associant. Elles sont l'une et l'autre des arts complets: lamusique porte en elle son sentiment; de beaux vers portent en euxleur mélodie.

XV

LAGLOIRE.

A UNPOËTE EXILÉ.

Généreuxfavoris des filles de Mémoire
Deux sentiers différentsdevant vous vont s'ouvrir:
L'un conduit au bonheurl'autre mèneà la gloire;
Mortelsil faut choisir.

Ton sortô Manoëlsuivit la loi commune;
La muse t'enivra deprécoces faveurs
Tes jours furent tissus de gloire etd'infortune
Et tu verses des pleurs!

Rougisplutôtrougis d'envier au vulgaire
Le stérile reposdont son coeur est jaloux:
Les dieux ont fait pour lui tous lesbiens de la terre
Mais la lyre est à nous.

Lessiècles sont à toile monde est ta patrie.
Quandnous ne sommes plusnotre ombre a des autels
Où le justeavenir prépare à ton génie
Des honneursimmortels.

Ainsil'aigle superbe au séjour du tonnerre
S'élanceetsoutenant son vol audacieux
Semble dire aux mortels: -Je suis nésur la terre
Mais je vis dans les cieux.-

Ouilagloire t'attend; mais arrêteet contemple
A quel prix onpénètre en ses parvis sacrés;
Vois:l'Infortuneassise à la porte du temple
En garde lesdegrés.

Ici c'estun vieillard que l'ingrate Ionie
A vu de mers en mers promenerses malheurs:
Aveugleil mendiait au prix de son génie
Un pain mouillé de pleurs.

Làle Tassebrûlé d'une flamme fatale
Expiant dansles fers sa gloire et son amour
Quand il va recueillir la palmetriomphale
Descend au noir séjour.

Partoutdes malheureuxdes proscritsdes victimes
Luttant contre lesort ou contre les bourreaux:
On dirait que le ciel aux coeursplus magnanimes
Mesure plus de maux.

Imposedonc silence aux plaintes de ta lyre:
Des coeurs nés sansvertu l'infortune est l'écueil;
Mais toiroi détrônéque ton malheur t'inspire
Un généreux orgueil!

Quet'importeaprès toutque cet ordre barbare
T'enchaîneloin des bords qui furent ton berceau?
Que t'importe en quelslieux le destin te prépare
Un glorieux tombeau?

Ni l'exilni les fers de ces tyrans du Tage
N'enchaîneront ta gloireaux bords où tu mourras:
Lisbonne la réclameetvoilà l'héritage
Que tu lui laisseras!

Ceux quil'ont méconnu pleureront le grand homme;
Athène àdes proscrits ouvre son Panthéon;
Coriolan expireet lesenfants de Rome
Revendiquent son nom.

Auxrivages des morts avant que de descendre
Ovide lève auciel ses suppliantes mains:
Aux Sarmates grossiers il a léguésa cendre
Et sa gloire aux Romains.

Commentaire.

Cette odeest un des derniers morceaux de poésie que j'aie écritsdans le temps où j'imitais encore. Elle me fut inspiréeà Parisen 1817par les infortunes d'un pauvre poëteportugais appelé Manoël. Après avoir étéillustre dans son payschassé par les réactionspolitiquesil s'était réfugié à Parisoù il gagnait péniblement le pain de ses vieux jours enenseignant sa langue. Une jeune religieused'une beautétouchante et d'un dévouement absolus'était attachéed'enthousiasme à l'exil et à la misère du poëte.Il m'enseignait le portugais et m'apprenait à admirer Camoëns.

Les poëtesne sont peut-être pas plus malheureux que le reste des hommes;mais leur célébrité a donné dans tous lestemps plus d'éclat à leur malheur: leurs larmes sontimmortelles; leurs infortunes retentissentcomme leurs amoursdanstous les siècles. La pitié s'agenouillede générationen générationsur leur tombeau. Le naufrage deCamoënssa grotte dans l'île de Macaosa mort dansl'indigenceloin de sa patriesont le pendant des amoursdesreversdes prisons du Tasse à Ferrare. Je ne suis passuperstitieuxmême pour la gloire; et cependant j'ai fait deuxcents lieues pour aller toucher de ma main les parois de la prison duchantre de la Jérusalemet pour y écrire monnom au-dessous du nom de Byroncomme une visite expiatoire. J'aidétaché avec mon couteau un morceau de brique du murcontre lequel sa couche était appuyée; je l'ai faitenchâsser dans un cachet servant de bagueet j'y ai faitgraver les deux mots qui résument la vie de presque tous lesgrands poëtes: Amour et larmes.

XVI

LACHARITÉ.
HYMNE ORIENTAL.

1846.

Dieu ditun jour à son soleil:
-Toi par qui mon nom luittoi quema droite envoie
Porter à l'univers ma splendeur et majoie
Pour que l'immensité me loue à son réveil;
De ces dons merveilleux que répand ta lumière
Deces pas de géant que tu fais dans les cieux
De ces rayonsvivants que boit chaque paupière
Lequel te renddis-moidans toute ta carrière
Plus semblable à moi-mêmeet plus grand à tes yeux?-

Le soleilrépondit en se voilant la face:
-Ce n'est point d'éclairerl'immensurable espace
De faire étinceler les sables desdéserts
De fondre du Liban la couronne de glace
Nide me contempler dans le miroir des mers
Ni d'écumer defeu sur les vagues des airs:
Mais c'est de me glisser aux fentesde la pierre
Du cachot où languit le captif dans sa tour
Et d'y sécher des pleurs au bord d'une paupière
Que réjouit dans l'ombre un seul rayon du jour!

-- Bien!reprit Jéhovah; c'est comme mon amour!-
Ce que dit lerayon au Bienfaiteur suprême
Moil'insecte chantantjele dis à moi-même.
Ce qui donne à ma lyre unfrisson de bonheur
Ce n'est point de frémir au vainsouffle de la gloire
Ni de jeter au temps un nom pour samémoire
Ni de monter au ciel dans un hymne vainqueur;
Mais c'est de résonnerdans la nuit du mystère
Pour l'âme sans écho d'un pauvre solitaire
Quin'a qu'un son lointain pour tout bruit sur la terre
Et d'yglisser ma voix par les fentes du coeur.



XVII

LA
NAISSANCE DU DUC DE BORDEAUX.

ODE.

Versez dusangfrappez encore!
Plus vous retranchez ses rameaux
Plusle tronc sacré voit éclore
Ses rejetons toujoursnouveaux!
Est-ce un dieu qui trompe le crime?
Toujours d'uneauguste victime
Le sang est fertile en vengeur;
Toujourséchappé d'Athalie
Quelque enfant que le fer oublie
Grandit à l'ombre du Seigneur!

Il est nél'enfant du miracle
Héritier du sang d'un martyr!
Ilest né d'un tardif oracle
Il est né d'un derniersoupir!
Aux accents du bronze qui tonne
La France s'éveilleet s'étonne
Du fruit que la mort a porté!
Jeuxdu sortmerveilles divines!
Ainsi fleurit sur des ruines
Unlis que l'orage a planté.

Il vientquand les peuplesvictimes
Du sommeil de leurs conducteurs
Errent aux penchants des abîmes
Comme des troupeauxsans pasteurs.
Entre un passé qui s'évapore
Versun avenir qu'il ignore
L'homme nage dans un chaos!
Le douteégare sa boussole
Le monde attend une parole
Laterre a besoin d'un héros!

Courage!c'est ainsi qu'ils naissent!
C'est ainsi que dans sa bonté
Un Dieu les sème! ils apparaissent
Sur des jours destérilité!
Ainsidans une sainte attente
Quanddes pasteurs la troupe errante
Parlait d'un Moïse nouveau
De la nuit déchirant le voile
Une mystérieuseétoile
Les conduisit vers un berceau!

Sacréberceaufrêle espérance
Qu'une mère tientdans ses bras
Déjà tu rassures la France:
Lesmiracles ne trompent pas!
Confiante dans son délire
Ace berceau déjà ma lyre
Ouvre un avenir triomphant
Etcomme ces rois de l'Aurore
Un instinct que mon âmeignore
Me fait adorer un enfant!

Commel'orphelin de Pergame
Il verra près de son berceau
Unroides princesune femme
Pleurer aussi sur un tombeau!
Bercésur le sein de sa mère
S'il vient à demander sonpère
Il verra se baisser les yeux!
Et cette veuveinconsolée
En lui cachant le mausolée
Dudoigt lui montrera les cieux.

Jetésur le déclin des âges
Il verra l'empire sans fin
Sorti de glorieux orages
Frémir encor de son déclin.
Mais son glaive aux champs de victoire
Nous rappellera lamémoire
Des destins promis à Clovis
Tant quele tronçon d'une épée
D'un rayon de gloirefrappée
Brillerait aux mains de ses fils!

Sourd auxleçons efféminées
Dont le siècle aimeà les nourrir
Il saura que les destinées
Fontroi pour régner ou mourir;
Que des vieux héros desa race
Le premier titre fut l'audace
Et le premier trôneun pavois;
Et qu'en vain l'humanité crie:
Le sangversé pour la patrie
Est toujours la pourpre des rois!

Tremblantà la voix de l'histoire
Ce juge vivant des humains
Françaisil saura que la gloire
Tient deux flambeauxentre ses mains.
L'und'une sanglante lumière
Sillonnel'horrible carrière
Des peuples par le crime heureux;
Semblable aux torches des Furies
Que jadis les fameux impies
Sur leurs pas traînaient après eux.

L'autredu sombre oubli des âges
Tombeau des peuples et des rois
Ne sauve que les siècles sages
Et les légitimesexploits:
Ses clartés immenses et pures
Traversantles races futures
Vont s'unir au jour éternel;
Pareilà ces feux pacifiques
O Vestaque des mains pudiques
Entretenaient sur ton autel.

Il sauraqu'aux jours où nous sommes
Pour vieillir au trônedes rois
Il faut montrer aux yeux des hommes
Ses vertusauprès de ses droits;
Qu'assis à ce degrésuprême
Il faut s'y défendre soi-même
Commeles dieux sur leurs autels
Rappeler en tout leur image
Etfaire adorer le nuage
Qui les sépare des mortels.

Au pied dutrône séculaire
Où s'assied un autre Nestor
De la tempête populaire
Le flot calmé murmureencor!
Ce justeque le ciel contemple
Lui montrera par sonexemple
Commentsur les écueils jeté
On élèvesur le rivage
Avec les débris du naufrage
Un templeà l'immortalité!

Ainsis'expliquaient sur ma lyre
Les destins présents àmes yeux;
Et tout secondait mon délire
Et sur laterreet dans les cieux!
Le doux regard de l'Espérance
Éclairait le deuil de la France
Commeaprèsune longue nuit
Sortant d'un berceau de ténèbres
L'aube efface les pas funèbres
De l'ombre obscure quis'enfuit.

Commentaire.

J'étaisde famille royaliste; j'avais servi dans les gardes du roi; j'avaisaccompagné à cheval le duc de Berripère du ducde Bordeauxjusqu'à la frontière de Francequand ilen sortit pour un second exil. L'assassinat de ce princequelquesannées aprèsm'avait profondément remué.Le désespoir de sa jeune veuvequi portait dans son sein legage de leur amouravait attendri toute l'Europe. La naissance decet enfant parut une vengeance du ciel contre l'assassinunebénédiction miraculeuse du sang des Bourbons. J'étaisloin de la France quand j'appris cet événement: ilinspira ma jeune imagination autant que mon coeur. J'écrivissous cette inspiration. Ces versje ne les envoyai point à lacour de Francequi ne me connaissait pas; je les adressai àmon père et à ma mèrequi se réjouirentde voir leurs propres sentiments chantés par leur fils. J'aiétécomme la France entière de cette époquemauvais prophète des destinées de cet enfant. Je n'aijamais rougi des voeux très-désintéressésque je fis alors sur ce berceau. Je ne les ai jamais démentispar un acte ingrat ou par une parole dédaigneuse sur le sortde ces princes. Quand les Bourbons que je servais ont étéproscrits du trône et du pays en 1830j'ai donné madémission du nouveau souverainpour n'avoir point àmaudire ce que j'avais béni. Depuiscette seconde branche dela monarchie a été retranchée elle-même.J'ai été plus respectueux envers leur infortune que jene l'avais été envers leur puissance. Quand le trônes'est définitivement écroulé sous la main libredu peupleje ne devais rien à celui qui l'avait occupéle dernier. J'ai pu prêter loyalement ma main à cepeuple pour inaugurer la république. Dix-huit ansd'indépendance absolue me séparaient des souvenirs etdes devoirs de ma jeunesse envers une autre monarchie. Mon espritavait grandimes idées s'étaient élargies; moncoeur était libre d'engagementmes devoirs étaienttous envers mon pays. J'ai fait ce que j'ai cru devoir faire poursauver de grands malheurset pour préparer de grandes voiesau peuple. Je fais pour lui maintenant les mêmes voeux que jefaisais il y a trente ans pour une autre forme de souveraineté.Quand à ceux que j'adressais alors au ciel pour l'enfance duduc de BordeauxDieu les a autrement exaucés; il les a mieuxexaucés peut-êtrepour son bonheurdans l'exil quedans la patriedans la vie privée que sur un trône.



XVIII

RESSOUVENIRDU LAC LÉMAN.

A M.HUBER SALADIN.

1842.

Encor maléveillé du plus brillant des rêves
Au bruitlointain du lac qui dentelle tes grèves
Rentrésous l'horizon de mes modestes cieux
Pour revoir en dedans jereferme les yeux
Et devant mes regards flottent àl'aventure
Avec des pans de cieldes lambeaux de nature!
SiDieu brisait ce globe en confus éléments
Devant saface ainsi passeraient ses fragments...

De grandsgolfes d'azuroù de rêveuses voiles
Répercutantle jour sur leurs ailes de toiles
Passent d'un bord àl'autreavec les blonds troupeaux
Les foins fauchésd'hier qui trempent dans les eaux;
Des monts aux verts gradinsque la colline étage
Qui portent sur leurs flancs lestoits du blanc village
Ainsi qu'un fort pasteur porteenmontant aux bois
Un chevreau sous son bras sans en sentir lepoids;
Plus hautles noirs sapinsmousse des précipices
Et les grands prés tachés d'éclatantesgénisses
Et les chalets perdus pendant tout un été
Sur les derniers sommets de ce globe habité
Oùle regardépris des hauteurs qu'il affronte
S'élèveavec l'amoursoupir qui toujours monte!...
Désert oùl'homme errantpour leur lait et leur miel
Trouve la libertéqu'il rapporta du ciel!...
Par-dessus ces sommets la neigeblanche ou rose
Fleur que l'été conserve et que lanue arrose;
Les glaciers suspendusocéans congelés
Pour la soif des vallons tour à tour distillés;
Dans l'abîme assourdi l'avalanche qui plonge;
Et sousla main de Dieu pressés comme une éponge
Noyésdans son soleilfondus à sa lueur
Ces grands fronts dela terre exprimant sa sueur!...
Je vois blanchir d'icidans lessombres vallées
Des torrents de poussière et desondes ailées;
Leur sourd mugissement tonne si loin de moi
Que je n'entends plus rien du fracas que je voi!
. . . . . .. . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Flèched'eau du sommet dans le gouffre lancée
La cascade ensifflant éblouit ma pensée;
Comme un lambeau devoile arraché par le vent
Elle claque au rocherrejaillit en pleuvant
Et tombe en pétillant sur le granitqui fume
Comme un feu de bois vert que le pasteur allume.
Apeine reste-t-il assez de ses vapeurs
Pour qu'un pâlearc-en-ciel y trempe ses couleurs
Et flotte quelque temps surcette onde en fumée
Comme sur un nom mort un peu derenommée!...
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . .. . . . . . . . . . . . .
Notre barque s'endortô Thoune!sur ta mer
Dont l'écume à la main ne laisse riend'amer;
De tes flotsbleu miroirces Alpes sont la dune.
Ilest nuit; sur ta lame on voit nager la lune:
Elle fait ruisselersur son sentier changeant
Les mailles de cristal de son filetd'argent
Et regardeà l'écart des bords d'unautre monde
Les étoiles ses soeurs se baigner dans tononde.
Son disqueépanoui de noyer en noyer
Del'ondoiement des flotspour noussemble ondoyer;
Chaque arbretour à tour la dévoile ou la cache.
D'un côtéde l'esquif notre ombre étend sa tache
Et de l'autre lesmontsleurs neigesleurs glaçons
Plongent dans lesillage avec leurs blancs frissons!
Diamant colossal enchâsséd'émeraudes
Et le front rayonnant d'auréoles pluschaudes
La rêveuse Yungfrau de son vert piédestal
Déploie au vent des nuits sa robe de cristal...
A cedivin tableaula rame lente oublie
De frapper sous le bord lavague recueillie;
On n'entend que le bruit des blanches perlesd'eau
Qui retombent au lac des deux flancs du bateau
Et ledoux renflement d'un flot qui se soulève
Sons inarticulésd'eau qui dort et qui rêve!...
O poétique mer! ilest dans cet esquif
Plus d'un coeur qui comprend ton murmureplaintif;
Quisous l'impression dont ta scène l'inonde
Pour soulever un seins'enfle comme ton onde
S'ouvre pourréfléchirà l'alpestre clarté
Lanatureson Dieul'amourla liberté;
Etne pouvantparler sous le poids qui le charme
Répand le dernier fondde toute âme... une larme!

Huber!heureux enfant de ces tribus de Tell
Que Dieu plaça plusprès des Alpesson autel!
Des splendeurs de ces montsdoux et fier interprète
Ame de citoyen dans un coeur depoëte!
Voilà donc ces sommets et ces lacs étoilés
Devant nos yeux ravis par ta main dévoilés!
Voilàdonc ces rochers à qui ton amour crie
Le plus beau nom del'homme à la terre: -O patrie!...-
Ah! tu tiens àce ciel par un double lien:
Qui chérit la nature est deuxfois citoyen!

Mais tudisdans l'orgueil de ta fière tendresse:
-Ces monts sonttrop bornés pour l'amour qui m'oppresse:
On voit laliberté sur leurs flancs resplendir;
Maispour l'adorerplusje voudrais l'agrandir.
N'être qu'un poids légerde l'immense équilibre
C'est être respectéce n'est pas être libre:
Dans sa force tout droit doitporter sa raison.
Un grand peuple à ses pieds veut ungrand horizon!
Si la pitié des rois nous épargnel'offense
Le dédain des tyrans n'est pas l'indépendance;
Il faut contempler par masse et non par fractions
Pour jouerdans ce siècle au jeu des nations.
La Suisse est l'oasisde mon âme attendrie;
J'y chéris mon berceauj'ycherche une patrie!...-

Adore tonpays et ne l'arpente pas.
AmiDieu n'a pas fait les peuples aucompas:
L'âme est tout; quel que soit l'immense flot qu'ilroule
Un grand peuple sans âme est une vaste foule!
Dusol qui l'enfanta la sainte passion
D'un essaim de pasteurs faitune nation;
Une goutte de sang dont la gloire tient trace
Teintpour l'éternité le drapeau d'une race!
N'en est-ilpas assez sur la flèche de Tell
Pour rendre son ciel libreet son peuple immortel?
Sparte vit trois cents ans d'un seul jourd'héroïsme.
La terre se mesure au seul patriotisme.
Un pays? c'est un hommeune gloireun combat!
Zurich ouMarathonSalamine ou Morat!
La grandeur de la terre est d'êtreainsi chérie:
Le Scythe a des désertsle Grec unepatrie!...
Autour d'un groupe épars de montagnesd'îlots
Promontoires noyés dans les brumes des flots
Avec sonsang versé d'une héroïque artère
Léonidasmourant écrit du doigt sur terre
Des titres de vertud'amourde liberté
Qui lèguent un pays àl'imortalité!
Qu'importe sa surface? un jourcettecolline
Sera le Parthénonet ces flots Salamine!
Vousles avez écritsces titres et ces droits
Sur un granitplus sûr que les chartes des rois!

Mais cen'est plus le glaiveHuberc'est la pensée
Par qui desnations la force est balancée.
Le règne de l'espritest à la fin venu.
Plus d'autres boucliers! l'homme combatà nu.
La conquête brutale est l'erreur de la gloire.
Tu l'as vunos exploits font pleurer notre histoire.
Detriomphe en triompheun ingrat conquérant
A rétrécile sol qui l'avait fait si grand!...
Il faut qu'avec l'effort del'orgueil en souffrance
Le génie et la paix reconquièrentla France
Et que nos véritésde leurs plus beauxrayons
Dérobent notre épée à l'oeildes nations
Ainsi qu'Harmodius sous un faisceau de rose
Cachaitle saint poignard altéré d'autre chose!
Lesserviteurs du monde en sont les seuls héros:
Oùnaquit un grand hommeun empire est éclos.
La terre quil'enfanteillustrée et bénie
Monte de son niveaugrandit de son génie:
Il conquiert à son nom toutce qui le comprend.
O Lémanà ce titre es-tu donctrop peu grand?
Jamais Dieu versa-t-il sur sa terre choisie
Desa corne de donsd'amourde poésie
Plus de nomsimmortelssonoreséclatants
Que ceux dont tu grossis lebruit lointain du temps?
L'amourla libertéces alcyonsdu monde
Combien de fois ont-ils pris leur vol sur ton onde
Ouconfié leur nid à tes flots transparents?
Je voisd'ici verdir les pente de Clarens
Des rêves de Rousseaufantastiques royaumes
Plus réelsplus peuplés deses vivants fantômes
Que si vingt nations sans gloire etsans amour
Avaient creusé mille ans leurs lits dans ceséjour:
Tant l'idée est puissante à créersa patrie!
Voilà ces présces eauxces rocs deMeillerie
Ces vallons suspendus dans le ciel du Valais
Cessoleils scintillants sur le bois des chalets
Oùdessimples des champs en cueillant le dictame
Dans leur plus fraisparfum il aspira son âme!
Aussi le souvenir de cesfélicités
Le suivit-il toujours dans l'ombre descités.
Ses pieds rampants gardaient l'odeur des feuilles
Son premier ciel brillait jusqu'au fond de ses fautes
Commeune eau de cascadeen perdant sa blancheur
Roule àl'Arve glacé sa première fraîcheur.
. . . . .. . . . . . . . . . . .
Voltaire! quel que soit le nom dont on lenomme
C'est un cycle vivantc'est un siècle fait homme!
Pour fixer de plus haut le jour de la raison
Son oeild'aigle et de lynx choisit ton horizon;
Heureux sisur ces montsoù Dieu luit davantage
Il eût vu plus de ciel àtravers le nuage!
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Byroncomme un lutteur fatigué du combat
Pour saigner etmourirsur tes rives s'abat;
On dit quequand les vents roulentton onde en poudre
Sa voix est dans tes cris et son oeil dans tafoudre.
Une plume du cygne enlevée à son flanc
Brille sur ta surface à côté du mont Blanc!
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais mon âmeôCoppets'envole sur tes rives
Où Corinne repose au bruitdes eaux plaintives.
En voyant ce tombeau sur le bord du chemin
Ton front noble s'incline au nom du genre humain.
Colombe desalut pour l'arche du génie
Seule elle traversa la mer detyrannie!
Pendant que sous ses fers l'univers avili
Du frontcésarien étudiait le pli
Ce petit coin de terreoasis de vengeance
Protestait pour le siècle et pourl'intelligence:
Le poids du monde entier ne pouvait assoupir
Libertédans ce coeur ton extrême soupir!
Cesoupir d'une femme alluma le tonnerre
Qui foudroya d'en bas leTitan de la guerre;
Il tomba sur son rocpar la haine emporté.
Vesta de la vengeance et de la liberté
Sous lesdébris fumants de l'univers en flamme
On retrouva leursfeux immortels dans ton âme!...

Ah! qued'autresflatteurs d'un populaire orgueil
Suivent leurservitude au fond d'un grand cercueil;
Qu'imitant des Césarsl'abjecte idolâtrie
Pour socle d'une tombe ils couchent lapatrie
Etchangeant un grand peuple en servile troupeau
Qu'ils lui fassent lécher la botte ou le chapeau!
D'autres tyrans naîtront de ces larmes d'esclaves:
Diviniser le ferc'est forger ses entraves!
Avilir leshumainsce n'est pas se grandir
C'est éteindre le feudont on veut resplendir
C'est abaisser sous soi le sommet oùl'on monte
C'est sculpter sa statue avec un bloc de honte!
Sile banal encens qui brûle dans leurs mains
Se mesure aumépris qu'on a fait des humains
Le colosse de fer dontils fardent l'histoire
Avec plus de mépris aurait doncplus de gloire?
Plus basSéjans d'une ombre! admirez àgenoux!
Il avait deviné des juges tels que vous.

Mais letemps est seul juge: amilaissons-les faire;
Qu'ils pétrissentdu sang à ce dieu du vulgaire;
Que tout rampe à sespieds de bronze... excepté moi!
Staëlà luil'univers... mais cette larme à toi!
. . . . . . . . . . .. . . . . .
Huberque ce grand nomque ces ombres si chères
Agrandissent pour vous le pays de vos pères!
Rebandezle vieil arc que son poids détendit:
On resserre le noeudquand le faisceau grandit.
Dans le tronc fédéralconcentrez mieux sa séve;
La tribu devient peuple etl'unité l'achève!
Que Genève à nospieds ouvre son libre port:
La liberté du faible est lagloire du fort.
Quesous les mille esquifs dont les eaux sontridées
Palmyre européenne au confluent d'idées
Elle voie en ses murs l'Ibère et le Germain
Échangerla pensée en se donnant la main!
Nid d'aigles élevésur toute tyrannie
Qu'elle soit pour l'exil l'hospice du génie
Et que ces grands martyrs de l'immortalité
Lui payentd'un rayon son hospitalité!

Pour moicygne d'hiver égaré sur tes plages
Qui retourneaffronter son ciel chargé d'orages
Puissé-jequelquefoisdans ton cristal mouillé
RetremperôLémanmon plumage souillé!
Puissé-jecommehiercouché sur le pré sombre
Où les grandschâtaigniers d'Évian penchent l'ombre
Regarder surton sein la voile de pêcheur
Triangle lumineuxdécoupersa blancheur;
Écouter attendri les gazouillements vagues
Que viennent à mes pieds balbutier tes vagues
Et voirta blanche écumeen brodant tes contours
Monterbrilleret fondreainsi que font nos jours!...



XIX

LAPRIÈRE.

Le roibrillant du jourse couchant dans sa gloire
Descend aveclenteur de son char de victoire;
Le nuage éclatant qui lecache à nos yeux
Conserve en sillons d'or sa trace dansles cieux
Et d'un reflet de pourpre inonde l'étendue.
Comme une lampe d'or dans l'azur suspendue
La lune sebalance au bord de l'horizon;
Ses rayons affaiblis dorment sur legazon
Et le voile des nuits sur les monts se déplie.
C'est l'heure où la natureun moment recueillie
Entrela nuit qui tombe et le jour qui s'enfuit
S'élèveau créateur du jour et de la nuit
Et semble offrir àDieudans son brillant langage
De la création lemagnifique hommage.

Voilàle sacrifice immenseuniversel!
L'univers est le temple et laterre est l'autel;
Les cieux en sont le dômeet ses astressans nombre
Ces feux demi-voiléspâle ornement del'ombre
Dans la voûte d'azur avec ordre semés
Sont les sacrés flambeaux pour ce temple allumés:
Et ces nuages purs qu'un jour mourant colore
Et qu'unsouffle légerdu couchant à l'aurore
Dans lesplaines de l'air repliant mollement
Roule en flocons de pourpreaux bords du firmament
Sont les flots de l'encens qui monte ets'évapore
Jusqu'au trône du Dieu que la natureadore.

Mais cetemple est sans voix. Où sont les saints concerts?
D'oùs'élèvera l'hymne au roi de l'univers?
Tout setait: mon coeur seul parle dans ce silence.
La voix de l'universc'est mon intelligence.
Sur les rayons du soirsur les ailes duvent
Elle s'élève à Dieu comme un parfumvivant
Etdonnant un langage à toute créature
Prêtepour l'adorermon âme à la nature.
Seulinvoquant ici son regard paternel
Je remplis le désertdu nom de l'Éternel;
Et Celui quidu sein de sa gloireinfinie
Des sphères qu'il ordonne écoutel'harmonie
Écoute aussi la voix de mon humble raison
Qui contemple sa gloire et murmure son nom.

Salutprincipe et fin de toi-même et du monde!
Toi qui rends d'unregard l'immensité féconde
Ame de l'universDieupèrecréateur
Sous tous ces noms divers je croisen toiSeigneur;
Etsans avoir besoin d'entendre ta parole
Jelis au front des cieux mon glorieux symbole.
L'étendue àmes yeux révèle ta grandeur;
La terreta bonté;les astres tasplendeur.
Tu t'es produit toi-même en tonbrillant ouvrage!
L'univers tout entier réfléchitton image
Et mon âme à son tour réfléchitl'univers.
Ma penséeembrassant tes attributs divers
Partout autour de soi te découvre et t'adore
Secontemple soi-mêmeet t'y découvre encore:
Ainsil'astre du jour éclate dans les cieux
Se réfléchitdans l'onde et se peint à mes yeux.

C'est peude croire en toibontébeauté suprême!
Jete cherche partoutj'aspire à toije t'aime!
Mon âmeest un rayon de lumière et d'amour
Quidu foyer divindétaché pour un jour
De désirs dévorantsloin de toi consumée
Brûle de remonter à sasource enflammée.
Je respireje sensje pensej'aime entoi!
Ce monde qui te cache est transparent pour moi;
C'esttoi que je découvre au fond de la nature
C'est toi que jebénis dans toute créature.
Pour m'approcher de toij'ai fui dans ces déserts:
Làquand l'aubeagitant son voile dans les airs
Entr'ouvre l'horizon qu'un journaissant colore
Et sème sur les monts les perles del'aurore
Pour moi c'est ton regard quidu divin séjour
S'entr'ouvre sur le monde et lui répand le jour.
Quandl'astre à son midisuspendant sa carrière
M'inondede chaleurde vie et de lumière
Dans ses puissantsrayonsqui raniment mes sens
Seigneurc'est ta vertutonsouffle que je sens;
Et quand la nuitguidant son cortéged'étoiles
Sur le monde endormi jette ses sombres voiles
Seulau sein du désert et de l'obscurité
Méditant de la nuit la douce majesté
Enveloppéde calmeet d'ombreet de silence
Mon âme de plus prèsadore ta présence;
D'un jour intérieur je me senséclairer
Et j'entends une voix qui me dit d'espérer.

Ouij'espèreSeigneuren ta magnificence:
Partout àpleines mains prodiguant l'existence
Tu n'auras pas bornéle nombre de mes jours
A ces jours d'ici-bassi troubléset si courts.
Je te vois en tous lieux conserver et produire:
Celui qui peut créer dédaigne de détruire.
Témoin de ta puissance et sûr de ta bonté
J'attends le jour sans fin de l'immortalité.
La mortm'entoure en vain de ses ombres funèbres
Ma raison voitle jour à travers les ténèbres;
C'est ledernier degré qui m'approche de toi
C'est le voile quitombe entre ta face et moi.
Hâte pour moiSeigneurcemoment que j'implore
Ousidans tes secrets tu le retiensencore
Entends du haut du ciel le cri de mes besoins!
L'atomeet l'univers sont l'objet de tes soins:
Des dons de ta bontésoutiens mon indigence;
Nourris mon corps de painmon âmed'espérance;
Réchauffe d'un regard de tes yeuxtout-puissants
Mon esprit éclipsé par l'ombre demes sens
Etcomme le soleil aspire la rosée
Danston sein à jamais absorbe ma pensée!

Commentaire.

J'aitoujours pensé que la poésie était surtout lalangue des prièresla langue parlée et la révélationde la langue intérieure. Quand l'homme parle au suprêmeInterlocuteuril doit nécessairement employer la forme laplus complète et la plus parfaite de ce langage que Dieu a misen lui. Cette forme relativement parfaite et complètec'estévidemment la forme poétique. Le vers réunittoutes les conditions de ce qu'on appelle la parolec'est-à-direle sonla couleurl'imagele rhythmel'harmoniel'idéele sentimentl'enthousiasme: la parole ne méritevéritablement le nom de Verbe ou de Logos que quand elleréunit toutes ces qualités. Depuis les temps les plusreculés les hommes l'ont senti par instinct; et tous lescultes ont eu pour langue la poésiepour premier prophèteou pour premier pontife les poëtes.

J'écriviscet hymne de l'adoration rationnelle en me promenant sur une desmontagnes qui dominent la gracieuse ville de Chambérynonloin des Charmettesce berceau de la sensibilité et du géniede J. J. Rousseau.



XX

INVOCATION.

O toi quim'apparus dans ce désert du monde
Habitante du cielpassagère en ces lieux
O toi qui fis briller dans cettenuit profonde
Un rayon d'amour à mes yeux ;
A mes yeuxétonnés montre-toi tout entière ;
Dis-moiquel est ton nomton payston destin :
Ton berceau fut-il surla terre
Ou n'es-tu qu'un souffle divin ?

Vas-turevoir demain l'éternelle lumière ?
Ou dans ce lieud'exilde deuil et de misère
Dois-tu poursuivre encorton pénible chemin ?
Ah! quel que soit ton nomtondestinta patrie
O fille de la terre ou du divin séjour
Ah! laisse-moi toute ma vie
T'offrir mon culte ou mon amour.

Si tu doiscomme nous achever ta carrière
Sois mon appuimon guideet souffre qu'en tous lieux
De tes pas adorés je baise lapoussière.
Mais si tu prends ton volet siloin de nosyeux
Soeur des angesbientôt tu remontes prèsd'eux
Après m'avoir aimé quelques jours sur laterre
Souviens-toi de moi dans les cieux!



XXI

LA FOI.

O néant!ô seul dieu que je puisse comprendre!
Silencieux abîmeoù je vais redescendre
Pourquoi laissas-tu l'hommeéchapper de ta main?
De quel sommeil profond je dormaisdans ton sein!
Dans l'éternel oubli j'y dormirais encore;
Mes yeux n'auraient pas vu ce faux jour que j'abhorre;
Etdans ta longue nuit mon paisible sommeil
N'aurait jamais connu nisonges ni réveil.

Maispuisque je naquissans doute il fallait naître.
Si l'onm'eût consultéj'aurais refusé l'être.
Vains regrets! le destin me condamnait au jour
Et je viensô soleilte maudire à mon tour.

Cependantil est vraicette première aurore
Ce réveilincertain d'un être qui s'ignore
Cet espace infinis'ouvrant devant ses yeux
Ce long regard de l'homme interrogeantles cieux
Ce vague enchantementces torrents d'espérance
Éblouissent les yeux au seuil de l'existence.
Salutnouveau séjour où le temps m'a jeté
Globetémoin futur de ma félicité!
Salutsacréflambeau qui nourris la nature!
Soleilpremier amour de toutecréature!
Vastes cieuxqui cachez le Dieu qui vous afaits!
Terreberceau de l'hommeadmirable palais!
Hommesemblable à moimon compagnonmon frère!
Toi plusbelle à mes yeuxà mon âme plus chère!
Salutobjetstémoinsinstruments du bonheur!
Remplissez vos destinsje vous apporte un coeur ...

Que cerêve est brillant! maishélas! c'est un rêve.
Ilcommençait alors; maintenant il s'achève.
Ladouleur lentement m'entr'ouvre le tombeau:
Salutmon dernierjoursois mon jour le plus beau!

J'ai vécu;j'ai passé ce désert de la vie
Où toujourssous mes pas chaque fleur s'est flétrie;
Oùtoujours l'espéranceabusant ma raison
Me montrait lebonheur dans un vague horizon;
Où du vent de la mort lesbrûlantes haleines
Sous mes lèvres toujourstarissaient les fontaines.
Qu'un autres'exhalant en regretssuperflus
Redemande au passé ses jours qui ne sont plus
Pleure de son printemps l'aurore évanouie
Et consenteà revivre une seconde vie:
Pour moiquand le destinm'offriraità mon choix
Le sceptre du génie ou letrône des rois
La gloirela beautéles trésorsla sagesse
Et joindrait à ses dons l'éternellejeunesse;
J'en jure par la mortdans un monde pareil
Nonje ne voudrais pas rajeunir d'un soleil.
Je ne veux pas d'unmonde où tout changeoù tout passe;
Oùjusqu'au souvenirtout s'use et tout s'efface;
Où toutest fugitifpérissableincertain;
Où le jour dubonheur n'a pas de lendemain.

Combien defois ainsitrompé par l'existence
De mon sein pourjamais j'ai banni l'espérance!
Combien de fois ainsi monesprit abattu
A cru s'envelopper d'une froide vertu
Etrêvant de Zénon la trompeuse sagesse
Sous unmanteau stoïque a caché sa faiblesse!
Dans sonindifférence un jour enseveli
Pour trouver le repos ilinvoquait l'oubli:
Vain reposfaux sommeil! Tel qu'au pied descollines
Où Rome sort du sein de ses propres ruines
L'oeil voit dans ce chaosconfusément épars
D'antiques monumentsde modernes remparts
Des théâtrescroulantsdont les frontons superbes
Dorment dans la poussièreou rampent sous les herbes
Les palais des héros par lesronces couverts
Des dieux couchés au seuil de leurstemples déserts
L'obélisque éternelombrageant la chaumière
La colonne portant une imageétrangère
L'herbe dans le forumles fleurs dansles tombeaux
Et ces vieux panthéons peuplés dedieux nouveaux;
Tandis ques'élevant de distance endistance
Un faible bruit de vie interrompt ce silence...
Telleest notre âme après ces longs ébranlements:
Secouant la raison jusqu'en ses fondements
Le malheur n'enfait plus qu'une immense ruine;
Où comme un grand débrisle désespoir domine;
De sentiments éteintssilencieux chaos
Éléments opposés sans vieet sans repos
Restes des passions par le temps effacées
Combat désordonné de voeux et de pensées
Souvenirs expirantsregretsdégoûtsremord.
Sidu moins ces débris nous attestaient sa mort!
Mais sous cevaste deuil l'âme encore est vivante;
Ce feu sans alimentsoi-même s'alimente;
Il renaît de sa cendreet cefatal flambeau
Craint de brûler encore au-delà dutombeau.

Ame! quidonc es-tu? Flamme qui me dévore
Dois-tu vivre aprèsmoi? dois-tu souffrir encore?
Hôte mystérieuxquevas-tu devenir?
Au grand flambeau du jour vas-tu te réunir?
Peut-être de ce feu tu n'es qu'une étincelle
Qu'unrayon égaréque cet astre rappelle;
Peut-êtrequemourant lorsque l'homme est détruit
Tu n'es qu'unsuc plus pur que la terre a produit
Une fange animéeuneargile pensante...
Mais que vois-je? A ce mottu frémisd'épouvante:
Redoutant le néantet lasse desouffrir
Hélas! tu crains de vivre et trembles de mourir.

Qui terévéleraredoutable mystère?
J'écouteen vain la voix des sages de la terre;
Le doute égareaussi ces sublimes esprits
Et de la même argile ils ontété pétris.
Rassemblant les rayons del'antique sagesse
Socrate te cherchait aux beaux jours de laGrèce;
Platon à Sunium te cherchait aprèslui:
Deux mille ans sont passésje te chercheaujourd'hui;
Deux mille ans passerontet les enfants des hommes
S'agiteront encor dans la nuit où nous sommes.
Lavérité rebelle échappe à nos regards
EtDieu seul réunit tous ses rayons épars.

Ainsiprêt à fermer mes yeux à la lumière
Nulespoir ne viendra consoler ma paupière:
Mon âme aurapassésans guide et sans flambeau
De la nuit d'ici-basdans la nuit du tombeau;
Et j'emporte au hasardau monde oùje m'élance
Ma vertu sans espoirmes maux sansrécompense.
Réponds-moiDieu cruel! S'il est vraique tu sois
J'ai donc le droit fatal de maudire tes lois!
Aprèsle poids du jourdu moins le mercenaire
Le soir s'assied àl'ombreet reçoit son salaire;
Et moiquand je fléchissous le fardeau du sort
Quand mon jour est finimon salaire estla mort!
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . .. . . . . . . .
Maistandis qu'exhalant le doute et leblasphème
Les yeux sur mon tombeauje pleure surmoi-même
La foise réveillantcomme un douxsouvenir
Jette un rayon d'espoir sur mon pâle avenir
Sous l'ombre de la mort me ranime et m'enflamme
Et rend àmes vieux jours la jeunesse de l'âme.
Je remonteauxlueurs de ce flambeau divin
Du couchant de ma vie à sonriant matin;
J'embrasse d'un regard la destinée humaine;
A mes yeux satisfaits tout s'ordonne et s'enchaîne;
Jelis dans l'avenir la raison du présent;
L'espoir fermeaprès moi les portes du néant
Etrouvrantl'horizon à mon âme ravie
M'explique par la mortl'énigme de la vie.

Cette foiqui m'attend au bord de mon tombeau
Hélas! il m'ensouvientplana sur mon berceau.
De la terre promise immortelhéritage
Les pères à leurs fils l'onttransmis d'âge en âge.
Notre esprit la reçoità son premier réveil
Comme les dons d'en hautlavie et le soleil;
Comme le lait de l'âmeen ouvrant lapaupière
Elle a coulé pour nous des lèvresd'une mère;
Elle a pénétré l'homme ensa tendre saison;
Son flambeau dans les coeurs précédala raison.
L'enfanten essayant sa première parole
Balbutie au berceau son sublime symbole;
Etsous l'oeilmaternel germant à son insu
Il la sent dans son coeurcroître avec la vertu.

Ah! si lavérité fut faite pour la terre
Sans doute elle areçu ce simple caractère;
Sans doutedèsl'enfance offerte à nos regards
Dans l'esprit par lessens entrant de toutes parts
Comme les purs rayons de la célesteflamme
Elle a dû dès l'aurore environner notre âme
De l'esprit par l'amour descendre dans les coeurs
S'unir ausouvenirse fondre dans les moeurs;
Ainsi qu'un grain fécondque l'hiver couvre encore
Dans notre sein longtemps germer avantd'éclore
Etquand l'homme a passé son orageuxété
Donner son fruit divin pour l'immortalité.

Soleilmystérieuxflambeau d'une autre sphère
Prêteà mes yeux mourants ta mystique lumière!
Pars dusein du Très-Hautrayon consolateur!
Astre vivifiantlève-toi dans mon coeur!
Hélas! je n'ai que toi:dans mes heures funèbres
Ma raison qui pâlitm'abandonne aux ténèbres;
Cette raison superbeinsuffisant flambeau
S'éteint comme la vie aux portes dutombeau.
Viens donc la remplacerô céleste lumière!
Viens d'un jour sans nuage inonder ma paupière;
Tiens-moilieu du soleil que je ne dois plus voir
Et brille àl'horizon comme l'astre du soir!

Commentaire.

Ces versfurent écrits par moi dans cet état de convalescencequi suit les violentes convulsions et les grandes douleurs de l'âmeoù l'on se sent renaître à la vie par lapuissante séve de la jeunessemais où l'on sent encoreen soi la faiblesse et la langueur de la maladie et de la mort. Cesont les moments où l'on cherche à se rattacherpar lesouvenir et par l'illusionaux images de son enfance; c'est alorsaussi que la piété de nos premiers jours rentre dansnotre âme pour ainsi dire par les sensavec la mémoirede notre berceaude notre prière du premier foyerdu premiertemps où l'on a appris à épeler le nom que nosparents donnaient à Dieu. Une femme de l'ancienne couramiede Madame Élisabethfemme d'un esprit très-distinguéet d'un coeur très-maternel pour moiMme la marquise deRaigecourtm'avait accueilli avec beaucoup de bonté àParis. Très-frappée de quelques vers que je lui avaisconfiéset de la lecture d'une tragédie sacréeque j'avais écrite alorselle entretenait une correspondanceavec moi. Elle avait rapporté du pied de l'échafaud deson amieMadame Élisabethdes cachots de la Terreur et desexils d'une longue émigrationce sentiment de religion et depieuse réminiscence des autels de sa jeunesseque le malheurdonne aux exilés. Elle m'entretenait sans cesse de Racine etde Fénelonces Homère et ces Euripide du sièclecatholique de Louis XIV; elle me disait que j'avais en moi quelquescendres encore chaudes de leur foyer éteint; ellem'encourageait à chercher les mêmes inspirations dansles mêmes croyances. Moi-mêmelassé de chercherdans la nature et dans la seule raison les lettres précises dece symbole que tout homme sensible a besoin de se faire àsoi-mêmeje m'inclinai vers Celui que j'avais balbutiéavec mes premières parolessur les genoux d'une mère.

J'écrivisces vers sous cette double impressionet je les envoyai à Mmede Raigecourt: elle me les rendit plus tardquand je me décidaisur ses instancesà recueillir et à publier cesMéditations.



XXII

LEGÉNIE.

A M. DEBONALD.

Impavidumferient ruinae.
Horat.od. Vlib. III.

Ainsiquand parmi les tempêtes
Au sommet brûlant du Sina
Jadis le plus grand des prophètes
Gravait les tablesde Juda;
Pendant cet entretien sublime
Un nuage couvrait lacime
Du mont inaccessible aux yeux;
Ettremblant aux coupsdu tonnerre
Judacouché dans la poussière
Vitses lois descendre des cieux.

Ainsi dessophistes célèbres
Dissipant les fausses clartés
Tu tires du sein des ténèbres
D'éblouissantesvérités.
Ce voilequi des lois premières
Couvrait les augustes mystères
Se déchire ettombe à ta voix;
Et tu suis ta route assurée
Jusqu'à cette source sacrée
Où le mondea puisé ses lois.

Assis surla base immuable
De l'éternelle vérité
Tuvois d'un oeil inaltérable
Les phases de l'humanité.
Secoués de leurs gonds antiques
Les empireslesrépubliques
S'écroulent en débris épars:
Tu ris des terreurs où nous sommes;
Partout oùnous voyons les hommes
Un Dieu se montre à tes regards!

En vainpar quelque faux système
Un système faux estdétruit;
Par le désordre à l'ordre même
L'univers moral est conduit.
Et comme autour d'un astreunique
La terredans sa route oblique
Décrit saroute dans les airs
Ainsipar une loi plus belle
Ainsi lajustice éternelle
Est le pivot de l'univers.

Mais quoi!tandis que le génie
Te ravit si loin de nos yeux
Leslâches clameurs de l'envie
Te suivent jusque dans lescieux!
Crois-moidédaigne d'en descendre;
Net'abaisse pas pour entendre
Ces bourdonnements détracteurs.
Poursuis ta sublime carrière
Poursuis: le méprisdu vulgaire
Est l'apanage des grands coeurs.

Objet deses amours frivoles
Ne l'as-tu pas vu tour à tour
Seforger de frêles idoles
Qu'il adore et brise en un jour?
N'as-tu pas vu son inconstance
De l'héréditairecroyance
Éteindre les sacrés flambeaux
Brûlerce qu'adoraient ses pères
Et donner le nom de lumières
A l'épaisse nuit des tombeaux?

Secouantses antiques rênes
Mais par d'autres tyrans flatté
Tout meurtri du poids de ses chaînes
L'entends-tucrier: Liberté?
Dans ses sacrilégescaprices
Le vois-tudonnant à ses vices
Les noms detoutes les vertus;
Traîner Socrate aux gémonies
Pour faire en des temples impies
L'apothéose d'Anytus?

Sipourcaresser sa faiblesse
Sous tes pinceaux adulateurs
Tu paraisdu nom de sagesse
Les leçons de ses corrupteurs
Tuverrais ses mains avilies
Arrachant des palmes flétries
De quelque front déshonoré
Les répandresur ton passage
Etchangeant la gloire en outrage
T'offrirun triomphe abhorré.

Maisloind'abandonner la lice
Où ta jeunesse a combattu
Tusais que l'estime du vice
Est un outrage à la vertu.
Tut'honores de tant de haine;
Tu plains ces faibles coeursqu'entraîne
Le cours de leur siècle égaré;
Etseul contre le flot rapide
Tu marches d'un pas intrépide
Au but que la gloire a montré!

Tel untorrentfils de l'orage
En roulant du sommet des monts
S'ilrencontre sur son passage
Un chênel'orgueil des vallons
Il s'irriteil écumeil gronde
Il presse des plisde son onde
L'arbre vainement menacé:
Mais deboutparmi les ruines
Le chêne aux profondes racines
Demeure;et le fleuve a passé.

Toi doncdes mépris de ton âge
Sans être jamais rebuté
Retrempe ton mâle courage
Dans les flots del'adversité!
Pour cette lutte qui s'achève
Quela vérité soit ton glaive
La justice ton bouclier.
Vadédaigne d'autres armures;
Et si tu reçoisdes blessures
Nous les couvrirons de laurier!

Vois-tudans la carrière antique
Autour des coursiers et deschars
Jaillir la poussière olympique
Qui les dérobeà nos regards?
Dans sa course ainsi le génie
Parles nuages de l'envie
Marche longtemps environné;
Maisau terme de la carrière
Des flots de l'indigne poussière
Il sort vainqueur et couronné.

Commentaire.

Je neconnaissais M. de Bonald que de nom: je n'avais rien lu de lui. On enparlait à Chambéryoù j'étais alorsconnu d'un sage proscrit de sa patrie par la Révolutionetconduisant ses petits-enfants par la main sur les grandes routes del'Allemagne. Cette image d'un Solon moderne m'avait frappé; deplusj'avais un culte idéal et passionné pour unejeune femme dont j'ai parlé dans Raphaëlet quiétait amie de M. de Bonald. En sortant de chez elle un soird'étéje gravisau clair de luneles pentes boiséesdes montagnes qui s'élèvent derrière la joliepetite ville d'Aix en Savoieet j'écrivis au crayon lesstrophes qu'on vient de lire. Peu m'importait que M. de Bonald connûtou non ces vers: ma récompense était dans le sourireque j'obtiendraisle lendemain de mon idole. Mon inspiration n'étaitpas la politiquemais l'amour. Je lusen effetcette ode lelendemain à l'amie de ce grand écrivain. Elle ne mesoupçonnait pas capable d'un tel coup d'aile: elle vit bienque j'avais été soutenu par un autre enthousiasme quepar l'enthousiasme d'une métaphysique inconnue. Elle m'en sutgréelle fut fière de moi; elle envoya ces vers àM. de Bonaldqui fut bonindulgentcomme il l'étaittoujourset qui m'adressa l'édition complète de sesoeuvres. Je les lus avec cet élan de la poésie vers lepasséet avec cette piété du coeur pour lesruinesqui se change si facilement en dogme et en systèmedans l'imagination des enfants. Je m'efforçai de croirependant quelques mois aux gouvernements révéléssur la foi de M. de Chateaubriand et de M. de Bonald. Puis le courantdu temps et de la raison humaine m'arrachacomme tout le mondeàces douces illusions; et je compris que Dieu ne révélaità l'homme que ses instincts sociauxet que les naturesdiverses des gouvernements étaient la révélationde l'âgedes situationsdu siècledes vices ou desvertus de l'espèce humaine.



XXIII

PHILOSOPHIE.

AUMARQUIS DE LA MAISONFORT.

Oh! quim'emportera vers les tièdes rivages
Où l'Arnocouronné de ses pâles ombrages
Aux murs de Médicisen sa course arrêté
Réfléchit lepalais par un sage habité
Et sembleau bruit flatteur deson onde plus lente
Murmurer les grands noms de Pétrarqueet de Dante?
Ou plutôt que ne puis-jeau doux tomber dujour
Quandle front soulagé du fardeau de la cour
Tuvas sous tes bosquets chercher ton Égérie
Suivreen rêvanttes pas de prairie en prairie
Jusqu'au modestetoit par tes mains embelli
Où tu cours adorer le silenceet l'oubli?
J'adore aussi ces dieux: depuis que la sagesse
Auxrayons du malheur a mûri ma jeunesse
Pour nourrir maraison des seuls fruits immortels
J'y cherche en soupirantl'ombre de leurs autels
Et s'il est au sommet de la vertecolline
S'il est sur le penchant du coteau qui s'incline
S'ilest aux bords déserts du torrent ignoré
Quelquerustique abride verdure entouré
Dont le pampre arrondisur le seuil domestique
Dessine en serpentant le flexibleportique;
Semblable à la colombe errante sur les eaux
Quides cèdres d'Arar découvrant les rameaux
Vola sur leur sommet poser ses pieds de rose
Soudain mon âmeerrante y vole et s'y repose.
Aussipendant qu'admis dans lesconseils des rois
Représentant d'un maîtrehonorépar son choix
Tu tiens un des grands fils de la trame du monde
Moiparmi les pasteursassis aux bords de l'onde
Je suisd'un oeil rêveur les barques sur les eaux
J'écouteles soupirs du vent dans les roseaux;
Nonchalamment couchéprès du lit des fontaines
Je suis l'ombre qui tourneautour du tronc des chênes
Ou je grave un vain nom surl'écorce des bois
Ou je parle à l'écho quirépond à ma voix
Oudans le vague azurcontemplant les nuages
Je laisse errer comme eux mes flottantesimages.
La nuit tombeet le Tempsde son doigt redouté
Me marque un jour de plus que je n'ai pas compté.

Quelquefoisseulementquand mon âme oppressée
Sent en rhythmesnombreux déborder ma pensée
Au souffle inspirateurdu soir dans les déserts
Ma lyre abandonnée exhaleencor des vers!
J'aime à sentir ces fruits d'une séveplus mûre
Tombersans qu'on les cueilleau gré dela nature
Comme le sauvageonsecoué par les vents
Surles gazons flétrisde ses rameaux mouvants
Laisse tomberces fruits que la branche abandonne
Et qui meurent au pied del'arbre qui les donne.
Il fut un temps peut-être oùmes jours mieux remplis
Par la gloire éclairéspar l'amour embellis
Et fuyant loin de moi sur des ailesrapides
Dans la nuit du passé ne tombaient pas si vides.
Aux douteuses clartés de l'humaine raison
Égarédans les cieux sur les pas de Platon
Par ma propre vertu jecherchais à connaître
Si l'âme est en effet unsouffle du grand Être;
Si ce rayon divindans l'argileenfermé
Doit être par la mort éteint ourallumé;
S'il doit après mille ans revivre sur laterre;
Ou sichangeant sept fois de destins et de sphère
Et montant d'astre en astre à son centre divin
D'unbut qui fuit toujours il s'approche sans fin;
Si dans ceschangements nos souvenirs survivent;
Si nos soinsnos amourssinos vertus nous suivent;
S'il est un juge assis aux portes desenfers
Qui sépare à jamais les justes des pervers?
S'il est de saintes lois quidu ciel émanées
Desempires mortels prolongent les années
Jettent un frein aupeuple indocile à leur voix
Et placent l'équitésous la garde des rois;
Ou si d'un dieu qui dort l'aveuglenonchalance
Laisse au gré du destin trébucher sabalance
Et livreen détournant ses yeux indifférents
La nature au hasardet la terre aux tyrans.
Maisainsi quedes cieuxoù son vol se déploie
L'aigle souventtrompé redescend sans sa proie
Dans ces vastes hauteursoù mon oeil s'est porté
Je n'ai rien découvertque doute et vanité;
Etlas d'errer sans fin dans deschamps sans limite
Au seul jour où je visau seul bordque j'habite
J'ai borné désormais ma penséeet mes soins:
Pourvu qu'un dieu caché fournisse àmes besoins
Pourvu quedans les bras d'une épousechérie
Je goûte obscurément les doux fruitsde ma vie;
Que le rustique enclos par mes pères planté
Me donne un toit l'hiveret de l'ombre l'été;
Etque d'heureux enfants ma table couronnée
D'un convive deplus se peuple chaque année
Amije n'irai plus ravir siloin de moi
Dans les secrets de Dieuces commentces pourquoi
Ni du risible effort de mon faible génie
Aiderpéniblement la sagesse infinie.
Vivre est assez pour nous;un plus sage l'a dit:
Le soin de chaque jour à chaque joursuffit.
Humbleet du saint des saints respectant les mystères
J'héritai l'innocence et le Dieu de mes pères;
Eninclinant mon frontj'élève à lui mes bras;
Car la terre l'adore et ne le comprend pas:
Semblable àl'alcyonque la mer dorme ou gronde
Qui dans son nid flottants'endort en paix sur l'onde
Me reposant sur Dieu du soin de meguider
A ce port invisible où tout doit aborder
Jelaisse mon espritlibre d'inquiétude
D'un facile bonheurfaisant sa seule étude
Et prêtant sans orgueil lavoile à tous les vents
Les yeux tournés vers luisuivre le cours du temps.

Toi quilongtemps battu des vents et de l'orage
Jouissant aujourd'hui dece ciel sans nuage
Du sein de ton repos contemples du mêmeoeil
Nos revers sans dédainnos erreurs sans orgueil;
Dont la raison facileet chaste sans rudesse
Des sages deton temps n'a pris que la sagesse
Et qui reçus d'en hautce don mystérieux
De parler aux mortels dans la langue desdieux;
De ces bords enchanteurs où ta voix me convie
Oùs'écoule à flots purs l'automne de ta vie
Oùles eaux et les fleurset l'ombre et l'amitié
De tesjours nonchalants usurpent la moitié
Dans ces versinégaux que ta muse entrelace
Dis-nouscomme autrefoisnous l'aurait dit Horace
Si l'homme doit combattre ou suivre sondestin;
Si je me suis trompé de but ou de chemin;
S'ilest vers la sagesse une autre route à suivre
Et si l'artd'être heureux n'est pas tout l'art de vivre.

Commentaire.

Le marquisde La Maisonfort était un de ces émigrésfrançais qui avaient suivi la cour sur la terre étrangèreet qui avaient éblouipendant dix ansl'Europe de leurinsouciance et de leur esprit. Il avait été l'ami deRivarolde Champcenetzet de tous ces jeunes et brillants écrivainsdes Actes des ApôtresSatire Ménippée de89journal à peu près semblable au Charivarid'aujourd'huidans lequel ils décochaient à laRévolution des flèches légèrespendantqu'elle combattait le trône avec la sapeet bientôt avecla hache.

Aprèsle retour des Bourbons en 1814le marquis de La Maisonfort avait éténommépar Louis XVIIIministre plénipotentiaire àFlorence. En 1825je fus nommé de légation dans lamême cour. Le marquis de La Maisonfort était poëte:il m'accueillit comme un pèreet m'ouvrit plus deportefeuilles de vers que de portefeuilles de dépêches.Il vivait nonchalamment et voluptueusement dans ce doux exil desbords de l'Arno. C'était le plus naïf et le plus piquantmélange de philosophie voltairienneépicurienne etsceptique de l'ancien régimeavec les théoriesofficielles et le langage assaisonné de trône etd'autelde légitimité et de culte monarchiquedont ilavait pris l'habitude à la cour d'Hartwell; un Voltairecharmantconverti par l'exille malheurla situation à lacourmais conservantsous son habit de diplomate et d'homme d'Étatla grâce et l'incrédulité railleuse de sapremière vie.

Il mepriait souvent d'encadrer son nom dans mes versqui avaientdisait-ilplus d'ailes que les siens pour le porter au delàde la vie. Je lui adressai ceux-ciécritsun soir d'automnesous les châtaigniers de la sauvage colline de Tresservesquidomine le lac du Bourget eb Savoie.

Le marquisde La Maisonfort mourut l'année suivante à Lyonenrevenant de Paris à Florence. Je le remplaçai enToscane. Sa mémoire me resta chèredouce comme cessouvenirs d'un entretien semi-sérieux qui font encore sourirele lendemaindu plaisir d'esprit qu'on a eu la veille.

Cette racecharmante de l'émigré français n'existe plus:elle s'est éteinte avec celle des abbés de courquej'ai encore entrevus dans ma jeunesseet qu'on ne retrouve plusqu'en Italie. Les émigrés étaient les conteursarabes de nos jours. Le marquis de La Maisonfort fut un des plusspirituels et des plus intéressants.



XXIV

LEGOLFE DE BAIA

Vois-tucomme le flot paisible
Sur le rivage vient mourir?
Vois-tu levolage zéphyr
Riderd'une haleine insensible
L'ondequ'il aime à parcourir?
Montons sur la barque légère
Que ma main guide sans efforts
Et de ce golfe solitaire
Rasons timidement les bords.

Loin denous déjà fuit la rive:
Tandis que d'une maincraintive
Tu tiens le docile aviron
Courbé sur larame bruyante
Au sein de l'onde frémissante
Je traceun rapide sillon.

Dieu!quelle fraîcheur on respire!
Plongé dans le sein deTéthys
Le soleil a cédé l'empire
A lapâle reine des nuits;
Le sein des fleurs demi-fermées
S'ouvreet de vapeurs embaumées
En ce moment remplitles airs;
Et du soir la brise légère
Des plusdoux parfums de la terre
A son tour embaume les mers.

Quelschants sur ces flots retentissent?
Quels chants éclatentsur ces bords?
De ces doux concerts qui s'unissent
L'échoprolonge les accords
N'osant se fier aux étoiles
Lepêcheurrepliant ses voiles
Salue en chantant son séjour;
Tandis qu'une folle jeunesse
Pousse au ciel des crisd'allégresse
Et fête son heureux retour.

Mais déjàl'ombre plus épaisse
Tombeet brunit les vastes mers;
Lebord s'effacele bruit cesse
Le silence occupe les airs.
C'estl'heure où la Mélancolie
S'assied pensive etrecueillie
Aux bords silencieux des mers
Etméditantsur les ruines
Contemple au penchant des collines
Ce palaisces temples déserts.

O de laliberté vieille et sainte patrie!
Terre autrefois fécondeen sublimes vertus
Sous d'indignes Césars (1) maintenantasservie
Ton empire est tombétes héros ne sontplus!
Mais dans ton sein l'âme agrandie
Croit sur leursmonuments respirer leur génie
Comme on respire encor dansun temple aboli
La majesté du Dieu dont il étaitrempli.
Mais n'interrogeons pas vos cendres généreuses
Vieux Romainsfiers Catonsmânes des deux Brutus!
Allonsredemander à ces murs abattus
Des souvenirs plus douxdesombres plus heureuses.

Horacedans ce frais séjour
Dans une retraite embellie
Parle plaisir et le génie
Fuyait les pompes de la cour;
Properce y visitait Cynthie
Et sous les regards de Délie
Tibulle y modulait les soupirs de l'amour.
Plus loinvoicil'asile où vint chanter le Tasse
Quandvictime àla fois du génie et du sort
Errant dans l'universsansrefuge et sans port
La pitié recueillit son illustredisgrâce.
Non loin des mêmes bordsplus tard il vintmourir;
La gloire l'appelaitil arriveil succombe:
Lapalme qui l'attend devant lui semble fuir
Et son laurier tardifn'ombrage que sa tombe.

Colline deBaïa! poétique séjour!
Voluptueux vallonqu'habita tour à tour
Tout ce qui fut grand dans le monde
Tu ne retentis plus de gloire ni d'amour.
Pas une voix qui meréponde
Que le bruit plaintif de cette onde
Oul'écho réveillé des débris d'alentour!

Ainsi toutchangeainsi tout passe;
Ainsi nous-mêmes nous passons
Hélas! sans laisser plus de trace
Que cette barque oùnous glissons
Sur cette mer où tout s'efface.

(1) Ceciétait écrit en 1813.

Commentaire.

Ainsi quele dit la note qui précèdeces versqui faisaientpartie d'un recueil que je jetai au feuavaient étéécrits à Naples en 1813. J'allais souvent alors passermes journéesavec le père de Graziella et Graziellaelle-mêmedans le golfe de Baïaoù le pêcheurjetait ses filets (voir les Confidencesépisode deGraziella). J'écrivais la côteles mouvementsles impressions de la rive et des flotsen verspendant que mon amiAymon de Virieu les notait au crayon et au pinceau sur ses albums. Ilavaitpar hasardconservé une copie de cette élégieet il me la remit au moment ou je faisais imprimer les Méditations.Je la recueillis comme un coquillage des bords de la mer qu'onretrouve dans une valise de voyage oubliée depuis longtempset je l'enfilaiavec ses soeurs plus gravesdans ce chapelet de mespoésies.



XXV

LETEMPLE.

Qu'il estdouxquand du soir l'étoile solitaire
Précédantde la nuit le char silencieux
S'élève lentementdans la voûte des cieux
Et que l'ombre et le jour sedisputent la terre;
Qu'il est doux de porter ses pas religieux
Dans le fond du vallonvers ce temple rustique
Dont lamousse a couvert le modeste portique
Mais où le cielencor parle à des coeurs pieux!
Salutbois consacré!Salutchamp funéraire
Des tombeaux du village humbledépositaire!
Je bénis en passant tes simplesmonuments.
Malheur à qui des morts profane la poussière!
J'ai fléchi le genou devant leur humble pierre
Et lanef a reçu mes pas retentissants.
Quelle nuit! quelsilence! au fond du sanctuaire
A peine on aperçoit latremblante lumière
De la lampe qui brûle auprèsdes saints autels.
Seule elle luit encor quand l'universsommeille
Emblème consolant de la bonté qui veille
Pour recueillir ici les soupirs des mortels.
Avançons.Aucun bruit n'a frappé mon oreille;
Le parvis frémitseul sous mes pas mesurés:
Du sanctuaire enfin j'aifranchi les degrés.
Murs sacréssaints autels! jesuis seulet mon âme
Peut verser devant vous ses douleurset sa flamme
Et confier au ciel des accents ignorés
Quelui seul connaîtraque vous seuls entendrez.
Mais quoi! deces autels j'ose approcher sans crainte!
J'ose apportergrandDieu! dans cette auguste enceinte
Un coeur encor brûlant dedouleur et d'amour!
Et je ne tremble pas que ta majestésainte
Ne venge le respect qu'on doit à son séjour!
Nonje ne rougis plus du feu qui me consume:
L'amour estinnocent quand la vertu l'allume.
Aussi pur que l'objet àqui je l'ai juré
Le mien brûle mon coeurmaisc'est d'un feu sacré;
La constance l'honore et le malheurl'épure.
Je l'ai dit à la terreà toute lanature;
Devant tes saints autels je l'ai dit sans effroi:
J'oseraisDieu puissantla nommer devant toi.
Ouimalgréla terreur que ton temple m'inspire
Ma bouche a murmurétout bas le nom d'Elvire;
Et ce nomrépétéde tombeaux en tombeaux
Comme l'accent plaintif d'une ombre quisoupire
De l'enceinte funèbre a troublé le repos.

Adieufroids monumentsadieusaintes demeures!
Deux fois l'échonocturne a répété les heures
Depuis quedevant vous mes larmes ont coulé:
Le ciel a vu ces pleurset je sors consolé.
Peut-être au même instantsur un autre rivage
Elvire veille ausiseule avec mon image
Et dans un temple obscurles yeux baignés de pleurs
Vient aux autels déserts confier ses douleurs.

Commentaire.

Cetteméditation n'est qu'un cri de l'âme jeté devantDieu dans une petite église de villageoù j'aperçusun soir la lueur d'une lampeet où j'entraiplein de lapensée qui me poursuivait partout. Une image se plaçaittoujours entre Dieu et moi: j'éprouvai le besoin de laconsacrer. En sortant de ce recueillement dans ces murs humides desoupirsj'écrivis cette méditation. Elle étaitbeaucoup plus longue: j'en retranchai la moitié àl'impression. La piété amoureuse a deux pudeurs: cellede l'amour et celle de la religion. Je n'osai pas les profaner.



XXVI

LEPASTEUR ET LE PÊCHEUR.
FRAGMENT D'ÉGLOGUE MARINE.

1826.

C'étaitl'heure chantante oùplus doux que l'aurore
Le jour enexpirant semble sourire encore
Et laisse le zéphyrdormant sous les rameaux
En descendre avec l'ombre et flotter surles eaux;
La cloche dans la tourlentement ébranlée
Roulait ses longs soupirs de vallée en vallée
Comme une voix du soir quimourant sur les flots
Rappelleavant la nuit la nature au repos.
Les villageoiséparsautour de leurs chaumières
Cadençaient àses sons leurs rustiques prières
Rallumaient en chantantla flamme des foyers
Suspendaient les filets aux troncs despeupliers
Oudéliant le joug de leurs taureaux superbes
Répandaient devant eux l'or savoureux des gerbes;
Puisassis en silence au seuil de leurs séjours
Attendaient lesommeilce doux prix de leurs jours.

Deuxenfants du hameaul'un pasteur du bocage
L'autre jeune pêcheurde l'orageuse plage
Consacrant à l'amour l'heure oisivedu soir
A l'ombre du même arbre étaient venuss'asseoir;
Làpour goûter le frais au pied dusycomore
Chacun avait conduit la vierge qu'il adore:
Néaereet Naeladeux jeunes soeursdeux lis
Que sur la même tigeun seul souffle a cueillis.
Les deux amantscouchés auxgenoux des bergères
Les regardaient tresser les tiges desfougères.
Un tertre de gazond'anémones semé
Étendait sous la pente un tapis parfumé;
La merle caressait de ses vagues plaintives;
Douze chênescourbant leurs vieux troncs sur ses rives
Ne laissaient sousleurs feuilles entrevoir qu'à demi
Le bleu du firmamentdans son flot endormi.
Un arbre dont la vigne enlaçait lefeuillage
Leur versait la fraîcheur de son mobile ombrage;
Et non loin derrière euxdans un champ déjàmûr
Où le pampre et l'érable entrelaçaientleur mur
Ils entendaient le bruit de la brise inégale
Tomberse relevergémir par intervalle
Etranimantles airs par le jour assoupis
Glisser en bruissant entre l'ordes épis.

Ilsdisputaient entre eux des doux soins de leur vie;
Chacun trouvaitson sort le plus digne d'envie:
L'humble berger vantait les douxsoins des troupeaux
Le pêcheur sa nacelle et le charme deseaux;
Quand un vieillard leur dit avec un doux sourire:
-Chantezce que les champs ou l'onde vous inspire!
Chantez! Celui des deuxdont la touchante voix
Saura mieux faire aimer les vagues ou lesbois
Des mais de la maîtresse à qui sa voix estchère
Recevra le doux prix de ses accords: Néaere
Offrant à son amant le prix des moissonneurs
A sadernière gerbe attachera des fleurs;
Et Naelatressantles roses qu'elle noue
De l'esquif du pêcheur couronnerala proue
Et son mât tout le jouraux yeux des matelots
De ses bouquets flottants parfumera les flots.-
Ainsi dit levieillard. On consent en silence:
Le beau pêcheur méditeet le pasteur commence.

LEPASTEUR.

Quandl'astre du printempsau berceau d'un jour pur
Lève àmoitié son front dans la changeant azur;
Quand l'auroreexhalant sa matinale haleine
Épand les doux parfums dontla vallée est pleine
Etfaisant incliner le calice desfleurs
De la nuit sur les prés laisse épancher lespleurs
Alors que du matin la vive messagère
L'alouettequittant son lit dans la fougère
Et modulant des airsgais comme le réveil
Monteplane et gazouille au-devantdu soleil:
Saisissant mes taureaux par leur corne glissante
Jecourbe sous le joug leur tête mugissante
Par des noeudsdouze fois sur leurs fronts redoublés
J'attache au boispolis leurs membres accouplés;
L'anneau brillant d'acierau timon les enchaîne
J'entrelace à leur joug delongs festons de chêne
Dont la feuille mobile et lesflottants rameaux
De l'ardeur du midi protègent leursnaseaux.
. . . . . . . . . . . . . . . . .



XXVII

CHANTSLYRIQUES DE SAÜL.

IMITATIONDES PSAUMES DE DAVID.

Jerépandrai mon âme au seuil du sanctuaire
Seigneur;dans ton nom seul je mettrai mon espoir;
Mes cris t'éveillerontet mon humble prière
S'élèvera vers toicomme l'encens du soir!

Dans quelabaissement ma gloire s'est perdue!
J'erre sur la montagne ainsiqu'un passereau;
Et par tant de rigueurs mon âme confondue
Mon âme est devant toi comme un désert sans eau.

Pour mesfiers ennemis ce deuil est une fête;
Ils se montrentSeigneurton Christ humilié.
-Le voilàdisent-ils; ses dieux l'ont oublié;
Et Moloch en passant asecoué la tête
Et souri de pitié!-

. . . . .. . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. .. . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .

Seigneurtendez votre arc; levez-vousjugez-moi!
Remplissez mon carquoisde vos flèches brûlantes.
Que des hauteurs du cielvos foudres dévorantes
Portent sur eux la mort qu'ilsappelaient sur moi!

Dieu selèveil s'élance; il abaisse la voûte
De cescieux éternels ébranlés sous ses pas;
Lesoleil et la foudre ont éclairé sa route;
Ses angesdevant lui font voler le trépas.

Le feu deson courroux fait monter la fumée
Son éclat afendu les nuages des cieux;
La terre est consumée
D'unregard de ses yeux.

Il parle;sa voix foudroyante
A fait chanceler d'épouvante
Lescèdres du Libanles rochers des déserts
LeJourdain montre à nu sa source reculée;
De la terreébranlée
Les os sont découverts.

Leseigneur m'a livré la race criminelle
Des superbes enfantsd'Ammon.
Levez-vousô Saül! et que l'ombre éternelle
Engloutisse jusqu'à leur nom!

. . . . .. . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. .. . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .

Quevois-je? vous tremblezorgueilleux oppresseurs!
Le hérosprend sa lance
Il l'agiteil s'élance;
A sa seuleprésence
La terreur de ses yeux a passé dans voscoeurs.

Fuyez!...Il est trop tard: sa redoutable épée
Décritautour de vous un cercle menaçant
En tout lieu vouspoursuiten tout lieu vous attend
Etdéjà millefois dans votre sang trempée
S'enivre encor de votresang.

Soncoursier superbe
Foule comme l'herbe
Les corps des mourants;
Le héros l'excite
Et le précipite
Atravers les rangs;
Les feux l'environnent
Les casquesrésonnent
Sous ses pieds sanglants:
Devant sa carrière
Cette foule altière
Tombe tout entière
Sousses traits brûlants
Comme la poussière
Qu'emportentles vents.

Oùsont ces fiers Ismaélites
Ces enfants de Moabcette raced'Édom
Iduméensguerriers d'Ammon
Et voussuperbes fils de Tyr et de Sidon
Et vouscruels Amalécites?

Les voilàdevant moi comme un fleuve tari
Et leur mémoire mêmeavec eux a péri!

. . . . .. . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. .. . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .

Que debiens le Seigneur m'apprête!
Qu'il couronne d'honneurs lavieillesse du roi!
ÉphraïmManasséGalaadsont à moi;
Jacobmon bouclierest l'appui de ma tête.
Que de biens le Seigneur m'apprête!
Qu'il couronned'honneurs la vieillesse du roi!

Des bordsoù l'aurore se lève
Aux bords où le soleilachève
Son cours tracé par l'Éternel
L'opulente Sabala grasse Éthiopie
La riche mer deTyrles déserts d'Arabie
Adorent le roi d'Israël.

Peuplesfrappez des mains! le Roi des rois s'avance!
Il monteil s'estassis sur son trône éclatant;
Il pose de Sionl'éternel fondement;
La montagne frémit de joie etd'espérance.
Peuplesfrappez des mains! le Roi des roiss'avance!
Il pose de Sion l'éternel fondement.

De sa mainpleine de justice
Il verse aux nations l'abondance et la paix.
Réjouis-toiSion! sous ton ombre propice
Ainsi quele palmier qui parfume Cadès
La paix et l'équitéfleurissent à jamais.
De sa main pleine de justice
Ilverse aux nations l'abondance et la paix.

Dieuchérit de Sion les sacrés tabernacles
Plus que lestemples d'Israël;
Il y fait sa demeureil y rend sesoracles
Il y fait éclater sa gloire et ses miracles:
Sionainsi que lui ton nom est immortel.
Dieu chéritde Sion les sacrés tabernacles
Plus que les tentesd'Israël.

C'est làqu'un jour vaut mieux que mille;
C'est là qu'environnéde la troupe docile
De ses nombreux enfantssa gloire et sonappui
Le roi vieillitsemblable à l'olivier fertile
Quivoit ses rejetons fleurir autour de lui.

Commentaire.

Cetteméditation est tirée des choeurs de ma tragédiede Saülqui n'a jamais été ni représentéeni imprimée. J'avait écrit ce drame en 1818pour Mmede Raigecourtqui m'engageait à faire pour Louis XVIII ce queRacine avait fait pour lui XIV. Mais il manquait un Racine et unLouis XIV.

Leschoeurs de Racinedans Esther et dans Athalie furentmon modèle. On voit combien je restai loin de ce grand maîtreen harmonie et en images.

XXVIII

A UNEFLEUR
SÉCHÉE DANS UN ALBUM.

1827.

Il m'ensouvientc'était aux plages
Où m'attire un ciel duMidi
Ciel sans souillure et sans orages
Oùj'aspirais sous les feuillages
Les parfums d'un air attiédi.

Une merqu'aucun bord n'arrête
S'étendait bleue àl'horizon;
L'orangercet arbre de fête
Neigeait parmoments sur ma tête;
Des odeurs montaient du gazon.

Tucroissais près d'une colonne
D'un temple écrasépar le temps;
Tu lui faisais une couronne
Tu parais sontronc monotone
Avec tes chapiteaux flottants;

Fleur quidécores la ruine
Sans un regard pour t'admirer!
Jecueillis ta blanche étamine
Et j'emportai sur ma poitrine
Tes parfums pour les respirer.

Aujourd'huicieltemplerivage
Tout a disparu sans retour:
Ton parfumest dans le nuage
Et je trouveen tournant la page
Latrace morte d'un beau jour!



XXIX

HYMNEAU SOLEIL.

1825.

Vous avezpris pitié de sa longue douleur;
Vous me rendez le jourDieu que l'amour implore!
Déjà mon frontcouvertd'une molle pâleur
Des teintes de la vie à ses yeuxse colore
Déjà dans tout mon être une doucechaleur
Circule avec mon sangremonte dans mon coeur:
Jerenais pour aimer encore!

Mais lanature aussi se réveille en ce jour;
Au doux soleil de mainous la voyons renaître:
Les oiseaux de Vénus autourde ma fenêtre
Du plus chéri des mois proclament leretour!
Guide mes premiers pas dans nos vertes campagnes
Conduis-moichère Elvireet soutiens ton amant.
Jeveux voir le soleil s'élever lentement
Précipiterson char du haut de nos montagnes
Jusqu'à l'heure oùdans l'onde il ira s'engloutir
Et cédera les airs aunocturne zéphyr.
Viens! que crains-tu pour moi? le cielest sans nuage;
Ce plus beau de nos jours passera sans orage;
Etc'est l'heure où déjàsur les gazons en fleurs
Dorment près des troupeaux les paisibles pasteurs.

Dieuqueles airs sont doux! que la lumière est pure!
Tu règnesen vainqueur sur toute la nature
O soleil! et des cieuxoùton char est porté
Tu lui verses la vie et la fécondité.
Le jour oùséparant la nuit de la lumière
L'Éternel te lança dans ta vaste carrière
L'univers tout entier te reconnut pour roi;
Et l'hommeent'adorants'inclina devant toi.
De ce jourpoursuivant tacarrière enflammée
Tu décris sans repos taroute accoutumée;
L'éclat de tes rayons ne s'estpoint affaibli
Et sous la main des temps ton front n'a pointpâli!

Quand lavoix du matin vient réveiller l'aurore
L'Indien prosternéte bénit et t'adore;
Et moiquand le midi de ses feuxbienfaisants
Ranime par degrés mes membres languissants
Il me semble qu'un Dieudans tes rayons de flamme
Enéchauffant mon seinpénètre dans mon âme!
Et je sens de ses fers mon esprit détaché
Commesi du Très-Haut le bras m'avait touché.
Mais... tonsublime auteur défend-il de le croire?
N'es-tu pointôsoleilun rayon de sa gloire?
Quand tu vas mesurant l'immensitédes cieux
O soleiln'es-tu point un regard de ses yeux?

Ah! sij'ai quelquefoisau jour de l'infortune
Blasphémédu soleil la lumière importune
Si j'ai maudit les donsque j'ai reçus de toi
Dieuqui lis dans nos coeursôDieu! pardonne-moi!
Je n'avais pas goûté la voluptésuprême
De revoir la nature auprès de ce que j'aime
De sentir dans mon coeuraux rayons d'un beau jour
Redescendreà la fois et la vie et l'amour.
Insensé! j'ignoraistout le prix de la vie;
Mais ce jour me l'apprendet je teglorifie!

Commentaire.

Ces verssont postdatés. Ils sont de mon premier temps. Je les écrivisà l'âge de dix-huit anssous un beau rayon de soleilaprès une légère maladie qui me faisait mieuxsentir le prix de l'existence et la volupté d'être. Plustardje les retrouvai dans le portefeuille de ma mèrequiles avait conservés. J'y fis deux ou trois correctionset jeles insérai dans le volume des Méditations.



XXX

FERRARE.

IMPROVISÉENSORTANT DU CACHOT DU TASSE.

1844.

Que l'onsoit homme ou Dieutout génie est martyre:
Du suppliceplus tard on baise l'instrument;
L'homme adore la croix oùsa victime expire
Et du cachot du Tasse enchâsse leciment.

Prison duTasse icide Galilée à Rome
Échafaud deSidneybûcherscroix ou tombeaux
Ah! vous donnez ledroit de bien mépriser l'homme
Qui veut que Dieul'éclaireet qui hait ses flambeaux!

Grandparmi les petitslibre chez les serviles
Si le génieexpireil l'a bien mérité;
Car nous dressonspartout aux portes de nos villes
Ces gibets de la gloire et de lavérité.

Loin denous amollirque ce sort nous retrempe!
Sachons le prix du donmais ouvrons notre main.
Nos pleurs et notre sang son l'huile dela lampe
Que Dieu nous fait porter devant le genre huamin!



XXXI

ADIEU.

Ouij'aiquitté ce port tranquille
Ce port si longtemps appelé
Oùloin des ennuis de la ville
Dans un loisir douxet facile
Sans bruit mes jours auraient coulé.
J'aiquitté l'obscure vallée
Le toit champêtred'un ami;
Loin des bocages de Bissy
Ma museà regretexilée
S'éloignetriste et désolée
Du séjour qu'elle avait choisi.
Nous n'irons plus dansles prairies
Au premier rayon du matin
Égarerd'unpas incertain
Nos poétiques rêveries.
Nous neverrons plus le soleil
Du haut des cimes d'Italie
Précipitantson char vermeil
Semblable au père de la vie
Rendreà la nature assoupie
Le premier éclat du réveil.
Nous ne goûterons plus votre ombre
Vieux pinsl'honneur de ces forêts;
Vous n'entendrez plus nos secrets;
Sous cette grotte humide et sombre
Nous ne chercherons plusle frais;
Et le soirau temple rustique
Quand la clochemélancolique
Appellera tout le hameau
Nous n'ironsplusà la prière
Nous courber sur la simplepierre
Qui couvre un rustique tombeau.
Adieuvallons! adieubocages!
Lac azuréroches sauvages
Bois touffustranquille séjour
Séjour des heureux et des sages
Je vous ai quittés sans retour!
Déjà mabarque fugitive
Au souffle des zéphyrs trompeurs
S'éloigne à regret de la rive
Que m'offraientdes dieux protecteurs.
J'affronte de nouveaux orages;
Sansdoute à de nouveaux naufrages
Mon frêle esquif estdévoué;
Et pourtantà la fleur de l'âge
Sur quels écueilssur quel rivage
Déjàn'ai-je pas échoué?
Mais d'une plainte téméraire
Pourquoi fatiguer le destin?
A peine au milieu du chemin
Faut-il regarder en arrière?
Mes lèvres àpeine ont goûté
Le calice amer de la vie
Loinde moi je l'ai rejeté;
Mais l'arrêt cruel est porté:
Il faut boire jusqu'à la lie!
Lorsque mes pas aurontfranchi
Les deux tiers de notre carrière
Sous lepoids d'une vie entière
Quand mes cheveux auront blanchi
Je reviendrai du vieux Bissy
Visiter le toit solitaire
Oùle ciel me garde un ami.
Dans quelque retraite profonde
Sousles arbres par lui plantés
Nous verrons couler commel'onde
La fin de nos jours agités.
Làsanscrainte et sans espérance
Sur notre orageuse existence
Ramenés par le souvenir
Jetant nos regards enarrière
Nous mesurerons la carrière
Qu'il aurafallu parcourir.

Tel unpilote octogénaire
Du haut d'un rocher solitaire
Lesoirtranquillement assis
Laisse au loin égarer sa vue
Et contemple encor l'étendue
Des mers qu'il sillonnajadis.

Commentaire.

Cettepièce est de 1815. En revenant de la Suisse après lesCent Joursje m'arrêtai dans la vallée de Chambérychez l'oncle d'un de mes plus chers amisle comte de Maistre. Lecomte de Maistre était le frère cadet du fameuxécrivain qui a laissé un si grand nom dans laphilosophie et dans les lettres. Je passai quelques jours heureuxdans cette charmante retraite de Bissyenseveli sous l'ombre desnoyers et des sapins du mont du Chat. Je voyais de ma fenêtrela nappe bleue de ce beau lac où je devais aimer et chanterplus tard. Je commençais à peine à crayonner detemps en temps quelques vers à l'ombre de ces sapinsau bruitmonotone de ces eaux.

La vie quel'on menait chez mes hôtes était une vie presqueespagnole: une douce oisivetédes entretiens rêveursdes promenades nonchalantes entre les hautes vignes et les hêtresdes collines de Savoiedes lecturesdes chapelets. A la nuittombanteaux sons de l'Angeluson s'acheminait en famillevers la petite église du hameaucachée avec son toitde chaume et son clocher de bois noirci par la pluie. On y faisait laprière du soir. Ces habitudes régulières etsaintes de cette maison m'attendrissaient et me charmaientbien queje fusse alors dans les premiers bouillonnements et dans lesdissipations de l'adolescence. Je suivais la famille dans tous sesactes de piété. L'esprit éminent et originallabontéla sérénité de caractère detoute cette maison de Maistreme captivaient. Des jeunes personnessimplesvertueusescharmantesnièces de Mme de Maistrerépandaient leur rayonnement sur cette gravité de lafamille. Je quittai avec peine cette oasis de paixd'amitiéde poésiepour revenir à Beauvais reprendrel'uniformele sabrele chevalle tumulte de la garnison. Enarrivant à mon corpsj'écrivis ces adieuxet je lesenvoyai à mon ami Louis de Vignetneveu du comte de Maistre.



XXXII

LASEMAINE SAINTE
À LA ROCHE-GUYON.

Iciviennent mourir les derniers bruits du monde;
Nautoniers sansétoileabordez! c'est le port:
Ici l'âme se plongeen une paix profonde
Et cette paix n'est pas la mort.

Ici jamaisle ciel n'est orageux ni sombre;
Un jour égal et pur yrepose les yeux.
C'est ce vivant soleildont le soleil estl'ombre
Qui le répand du haut des cieux.

Comme unhomme éveillé longtemps avant l'aurore
Jeunesnous avons fui dans cet heureux séjour;
Notre rêveest finile vôtre dure encore:
Éveillez-vous! voilàle jour.

Coeurstendresapprochez! Ici l'on aime encore;
Mais l'amourépurés'allume sur l'autel;
Tout ce qu'il a d'humain à ce feus'évapore;
Tout ce qui reste est immortel!

La prièrequi veille en ces saintes demeures
De l'astre matinal nousannonce le cours;
Etconduisant pour nous le char pieux desheures
Remplit et mesure nos jours.

L'airainreligieux s'éveille avec l'aurore;
Il mêle notrehommage à la voix des zéphyrs;
Et les airsébranlés sous le marteau sonore
Prennent l'accentde nos soupirs.

Dans lecreux du rochersous une voûte obscure
S'élèveun simple autel: Roi du cielest-ce toi?
Oui; contraint parl'amourle Dieu de la nature
Y descendvisible à la foi.

Que maraison se taiseet que mon coeur adore!
La croix à mesregards révèle un nouveau jour;
Aux pieds d'un Dieumourant puis-je douter encore?
Non: l'amour m'explique l'amour.

Tous cesfronts prosternésce feu qui les embrase
Ces parfumsces soupirs s'exhalant du saint lieu
Ces élans enflammésces larmes de l'extase
Tout me répond que c'est un Dieu.

Favoris duSeigneursouffrez qu'à votre exemple
Ainsi qu'unmendiant aux portes d'un palais
J'adore aussi de loinsur leseuil de son temple
Le Dieu qui vous donne la paix.

Ah!laissez-moi mêler mon hymne à vos louanges!
Que monencens souillé monte avec votre encens.
Jadis les fils del'homme aux saints concerts des anges
Ne mêlaient-ils pasleurs accents?

Du nombredes vivants chaque aurore m'efface;
Je suis rempli de joursdedouleursde remords.
Sous le portique obscur venez marquer maplace
Iciprès du séjour des morts.

Souffrezqu'un étranger veille auprès de leur cendre.
Brûlantsur un cercueil comme ces saints flambeaux
La mort m'a toutravila mort doit tout me rendre;
J'attends le réveil destombeaux!

Ah!puissé-je près d'euxau gré de mon envie
Al'ombre de l'autelet non loin de ce port
Seulachever ainsiles restes de ma vie
Entre l'espérance et la mort!

Commentaire.

C'étaiten 1819.

Je vis unjour entrer dans ma chambre haute du grand et bel hôtel deRichelieurue Neuve-Saint-Augustinque j'habitais pendant monséjour à Parisun jeune homme d'une figure bellegracieusenobleun peu féminine. Il était introduitpar le duc Matthieu de Montmorencydepuis ministreet gouverneur duduc de Bordeaux. M. Matthieu de Montmorencycélèbrepar son rôle dans la révolution de 1789puis par sonamitié pour Mme de Staëlenfin par son dévouementà la maison de Bourbonm'honorait d'une bienveillance qui necoûtait rien à son caractère surabondant detendressed'âme et de grâce aristocratique: égalitéqu'il voulait bien établir de si haut et de si loin entre luiet moila plus charmante des égalitésparce qu'elleest un don du coeuret non une exigence de l'inférioritésociale.

Ce jeunehomme était le duc de Rohandepuis archevêque deBesançon et cardinal.

Le duc deRohan était alors un brillant officier des mousquetairesrougesadmiré et envié pour l'élégancede sa personnepour l'éclat de ses uniformespour la beautéde ses chevauxpour la magnificence de ses palais et de ses jardinsaux environs de Pariset surtout pour la splendeur de son nom. Ilaimait les vers: M. Matthieu de Montmorency lui avait récitéquelques strophes de moiretenues dans sa mémoire. Il avaitdésiré me connaître: il me plut au premier coupd'oeil. Nous nous liâmes d'amitiésans qu'il me fîtsentir jamaiset sans que je me permisse d'oublier moi-mêmepar ce tact naturel qui est l'étiquette de la natureladistance qu'il voulait bien franchirmais qui existait néanmoinsentre deux noms que la poésie seule pouvait un momentrapprocher.

Le duc deRohan rêvait déjà de sacerdoce: il étaitné pour l'autel comme d'autres naissent pour le champ debataillepour la tribune ou pour la mer. Il aspirait au moment deconsacrer à Dieu son âmesa jeunesseson grand nom. Ilpossédait à la Roche-Guyonsur le rivage escarpéde la Seineune résidence presque royale de sa famille. Leprincipal ornement du château était une chapelle creuséedans le rocvéritable catacombe affectantdans lescirconvolutions caverneuses de la montagnela forme des nefsdeschoeursdes piliersdes jubés d'une cathédrale. Ilm'engagea à y aller passer la semaine sainte avec lui. Il m'yconduisit lui-même. J'y trouvai une réunion de jeunesgens distingués qui sont devenuspour la plupartdes hommeséminents dans le clergédans la diplomatieou deshommes célèbres dans les lettresdepuis cette époque.Le service religieuxvolupté pieuse du duc de Rohansefaisait tous les jours dans cette église souterraine avec unepompeun luxe et des enchantements sacrés qui enivraient dejeunes imaginations. J'étais très-religieux d'instinctmais très-indépendant d'esprit. Seul de toute cettejeunesseje n'avais aucun goût pour les délicesmystiques de la sacristie. Le duc de Rohan et ses amis mepardonnaient mon indépendance de foi en faveur de mes ardentesinspirations vers l'infini et vers la nature. J'étais àleurs yeux une sorte d'instrument lyriquesur les cordes duquel nerésonnaient encore que des hymnes profanesmais qu'on pouvaitporter dans le temple pour y chanter les gloires de Dieu et lesdouleurs de l'homme.

C'est auretour de cette hospitalité du duc de Rohan à laRoche-Guyon que j'écrivis ces vers.

Depuisnous suivîmeschacun de notre côtéla routediverse que la destinée trace à chaque existence: luivers le sanctuaire et vers le cieloù il se réfugiajeuneaux premiers orages de la révolution de 1830; moiversl'inconnu.



XXXIII

LECHRÉTIEN MOURANT.

Qu'entends-je?autour de moi l'airain sacré résonne!
Quelle foulepieuse en pleurant m'environne?
Pour qui ce chant funèbreet ce pâle flambeau?
O mort! est-ce ta voix qui frappe monoreille
Pour la dernière fois? Eh quoi! je me réveille
Sur le bord du tombeau!

O toid'un feu divin précieuse étincelle
De ce corpspérissable habitante immortelle
Dissipe ces terreurs: lamort vient t'affranchir!
Prends ton volô mon âmeet dépouille tes chaînes!
Déposer le fardeaudes misères humaines
Est-ce donc là mourir?

Ouiletemps a cessé de mesurer mes heures.
Messagers rayonnantsdes célestes demeures
Dans quels palais nouveauxallez-vous me ravir?
Déjàdéjà jenage en des flots de lumière;
L'espace devant mois'agranditet la terre
Sous mes pieds semble fuir!

Maisqu'entends-je? Au moment où mon âme s'éveille
Des soupirsdes sanglots ont frappé mon oreille!
Compagnons de l'exilquoi! vous pleurez ma mort!
Vouspleurez! et déjà dans la coupe sacrée
J'aibu l'oubli des mauxet mon âme enivrée
Entre aucéleste port.

Commentaire.

Cesstrophes jaillirent de mon coeuret furent écrites au matinau pied de mon litpar un de mes amisM. de Montchalinqui mesoignait comme un frère dans une longue et dangereuse maladiedont je fus atteint à Paris en 1819.

M. deMonchalin vit encoreet je l'aime toujours de la même amitié.J'aurais dû lui dédier ces vers.



XXXIV

DIEU.

A M.L'ABBÉ F. DE LAMENNAIS.

Ouimonâme se plaît à secouer ses chaînes:
Déposant le fardeau des misères humaines
Laissanterrer mes sens dans ce monde des corps
Au monde des esprits jemonte sans efforts.
Làfoulant à mes pieds cetunivers visible
Je plane en liberté dans les champs dupossible.
Mon âme est à l'étroit dans savaste prison:
Il me faut un séjour qui n'ait pasd'horizon.

Comme unegoutte d'eau dans l'Océan versée
L'infini dans sonsein absorbe ma pensée;
Làreine de l'espace et del'éternité
Elle ose mesurer le tempsl'immensité
Aborder le néantparcourir l'existence
Et concevoirde Dieu l'inconcevable essence.
Mais sitôt que je veuxpeindre ce que je sens
Toute parole expire en effortsimpuissants:
Mon âme croit parler; ma langue embarrassée
Frappe l'air de vains sonsombre de ma pensée.

Dieu fitpour les esprits deux langages divers:
En sons articulésl'un vole dans les airs;
Ce langage borné s'apprend parmiles hommes;
Il suffit aux besoins de l'exil où noussommes
Etsuivant des mortels les destins inconstants
Changeavec les climats ou passe avec les temps.
L'autreéternelsublimeuniverselimmense
Est le langage inné de touteintelligence:
Ce n'est point un son mort dans les airs répandu
C'est un verbe vivant dans le coeur entendu;
On l'entendonl'expliqueon le parle avec l'âme;
Ce langage sentitoucheillumineenflamme:
De ce que l'âme éprouveinterprètes brûlants
Il n'a que des soupirsdesardeursdes élans;
C'est la langue du ciel que parle laprière
Et que le tendre amour comprend seul sur la terre.

Aux puresrégions où j'aime à m'envoler
L'enthousiasmeaussi vient me la révéler;
Lui seul est monflambeau dans cette nuit profonde
Et mieux que la raison ilm'explique le monde.
Viens donc! il est mon guideet je veuxt'en servir;
A ses ailes de feuvienslaisse-toi ravir.
Déjàl'ombre du monde à nos regards s'efface:
Nous échapponsau tempsnous franchissons l'espace;
Etdans l'ordre éternelde la réalité
Nous voilà face à faceavec la vérité!
Cet astre universelsans déclinsans aurore
C'est Dieuc'est ce grand toutqui soi-mêmes'adore!
Il est; tout est en lui: l'immensitéles temps
De son être infini sont les purs éléments;
L'espace est son séjourl'éternité son âge;
Le jour est son regardle monde est son image:
Toutl'univers subsiste à l'ombre de sa main;
L'être àflots éternels découlant de son sein
Comme unfleuve nourri par cette source immense
S'en échappeetrevient finir où tout commence.

Sansbornes comme luises ouvrages parfaits
Bénissent ennaissant la main qui les a faits:
Il peuple l'infini chaque foisqu'il respire;
Pour luivouloir c'est faireexister c'estproduire!
Tirant tout de soi seulrapportant tout à soi
Sa volonté suprême est sa suprême loi!
Maiscette volontésans ombre et sans faiblesse
Est àla fois puissanceordreéquitésagesse.
Sur toutce qui peut être il l'exerce à son gré;
Lenéant jusqu'à lui s'élève par degré:
Intelligenceamourforcebeautéjeunesse
Sanss'épuiser jamaisil peut donner sans cesse;
Etcomblantle néant de ses dons précieux
Des derniers rangsde l'être il peut tirer des dieux!
Mais ces dieux de samainces fils de sa puissance
Mesurent d'eux à luil'éternelle distance
Tendant par la nature àl'être qui les fit:
Il est leur fin à touset luiseul se suffit!
Voilàvoilà le Dieu que toutesprit adore
Qu'Abraham a servique rêvait Pythagore
Que Socrate annonçaitqu'entrevoyait Platon;
Ce Dieuque l'univers révèle à la raison
Que lajustice attendque l'infortune espère
Et que le Christenfin vint montrer à la terre!
Ce n'est plus là ceDieu par l'homme fabriqué
Ce Dieu par l'imposture àl'erreur expliqué
Ce Dieu défiguré par lamain des faux prêtres
Qu'adoraient en tremblant noscrédules ancêtres:
Il est seulil est unil estjusteil est bon;
La terre voit son oeuvreet le ciel sait sonnom!

Heureuxqui le connaît! plus heureux qui l'adore!
Quitandis quele monde ou l'outrage ou l'ignore
Seulaux rayons pieux deslampes de la nuit
S'élève au sanctuaire oùla foi l'introduit
Etconsumé d'amour et dereconnaissance
Brûlecomme l'encensson âme en saprésence!
Maispour monter à luinotre espritabattu
Doit emprunter d'en haut sa force et sa vertu.
Il fautvoler au ciel sur des ailes de flamme:
Le désir et l'amoursont les ailes de l'âme.
Ah! que ne suis-je né dansl'âge où les humains
Jeunesà peine encoreéchappés de ses mains
Près de Dieu par letempsplus près par l'innocence
Conversaient avec luimarchaient en sa présence!
Que n'ai-je vu le monde àson premier soleil!
Que n'ai-je entendu l'homme à sonpremier réveil!
Tout lui parlait de toitu lui parlaistoi-même;
L'univers respirait ta majesté suprême;
La naturesortant des mains du Créateur
Étalaiten tous sens le nom de son auteur:
Ce nomcaché depuissous la rouille des âges
En traits plus éclatantsbrillait sur tes ouvrages;
L'homme dans le passé neremontait qu'à toi;
Il invoquait son pèreet tudisais: -C'est moi.-

Longtempscomme un enfant ta voix daigna l'instruire
Et par la mainlongtemps tu voulus le conduire.
Que de fois dans ta gloire àlui tu t'es montré
Aux vallons de Sennaraux chênesde Mambré
Dans le buisson d'Horebou sur l'auguste cime
Où Moïse aux Hébreux dictait sa loi sublime!
Ces enfants de Jacobpremiers-nés des humains
Reçurentquarante ans la manne de tes mains:
Tu frappais leur esprit partes vivants oracles;
Tu parlais à leurs yeux par la voixdes miracles;
Et lorsqu'ils t'oubliaienttes anges descendus
Rappelaient ta mémoire à leurs coeurs éperdus.
Mais enfincomme un fleuve éloigné de sa source
Ce souvenir si pur s'altéra dans sa course;
De cetastre vieilli la sombre nuit des temps
Éclipsa par degrésles rayons éclatants.
Tu cessas de parler: l'oublilamain des âges
Usèrent ce grand nom empreint danstes ouvrages;
Les siècles en passant firent pâlir lafoi;
L'homme plaça le doute entre le monde et toi.

OuicemondeSeigneurest vieilli pour ta gloire;
Il a perdu ton nomta trace et ta mémoire;
Et pour les retrouver il nousfautdans son cours
Remonter flots à flots le longfleuve des jours.
Naturefirmament! l'oeil en vain vouscontemple:
Hélas! sans voir le Dieul'homme admire letemple;
Il voitil suit en vaindans les déserts descieux
De leurs mille soleils le cours mystérieux;
Ilne reconnaît plus la main qui les dirige:
Un prodigeéternel cesse d'être un prodige.
Comme ilsbrillaient hierils brilleront demain!
Qui sait oùcommença leur glorieux chemin?
Qui sait si ce flambeauqui luit et qui féconde
Une première fois s'estlevé sur le monde?
Nos pères n'ont point vu brillerson premier tour
Et les jours éternels n'ont point depremier jour.
Sur le monde moral en vain ta providence
Dansces grands changements révèle ta présence;
C'est en vain qu'en tes jeux l'empire des humains
Passe d'unsceptre à l'autreerrant de mains en mains
Nos yeuxaccoutumés à sa vicissitude
Se sont fait de lagloire une froide habitude:
Les siècles ont tant vu de cesgrands coups du sort!
Le spectacle est usél'hommeengourdi s'endort.

Réveille-nousgrand Dieu! parleet change le monde;
Fais entendre au néantta parole féconde:
Il est temps! lève-toi! sors dece long repos;
Tire un autre univers de cet autre chaos.
Anos yeux assoupis il faut d'autres spectacles;
A nos espritsflottants il faut d'autres miracles.
Change l'ordre des cieuxqui ne nous parle plus!
Lance un nouveau soleil à nos yeuxéperdus;
Détruis ce vieux palaisindigne de tagloire;
Viens! montre-toi toi-mêmeet force-nous decroire!
Mais peut-êtreavant l'heure où dans leslieux déserts
Le soleil cessera d'éclairerl'univers
De ce soleil moral la lumière éclipsée
Cessera par degrés d'éclairer la pensée
Etle jour qui verra ce grand flambeau détruit
Plongeral'univers dans l'éternelle nuit!
Alors tu briseras toninutile ouvrage.
Ses débris foudroyés redirontd'âge en âge:
-Seul je suis! hors de moi rien ne peutsubsister!
L'homme cessa de croireil cessa d'exister!-

Commentaire.

J'avaisconnu M. de Lamennais par son Essai sur l'indifférence.Il m'avait connu par quelques vers de moi que lui avait récitésM. de Genoudealors son ami et le mien. L'Essai surl'indifférence m'avait frappé comme une page de J.J. Rousseau retrouvée dans le dix-neuvième siècle.Je m'attachais peu aux argumentsqui me paraissaient faibles; maisl'argumentation me ravissait. Ce style réalisait la grandeurla vigueur et la couleur que je portais dans mon idéal dejeune homme. J'avais besoin d'épancher mon admiration. Je nepouvais le faire qu'en m'élevant au sujet le plus haut de lapensée humaineDieu. J'écrivis ces vers enretournant seul à cheval de Paris à Chambérypar de belles et longues journées du mois de mai. Je n'avaisni papierni crayonni plume. Tout ce gravait dans ma mémoireà mesure que tout sortait de mon coeur et de mon imagination.La solitude et le silence des grandes routes à une certainedistance de Parisl'aspect de la nature et du ciella splendeur dela saisonce sentiment de voluptueux frisson que j'ai toujourséprouvé en quittant le tumulte d'une grande capitalepour me replonger dans l'air muetprofond et limpide des grandshorizonstout semblablepour mon âmeà ce frisson quisaisit et raffermit les nerfs quand on se plonge pour nager dans lesvagues bleues et fraîches de la Méditerranée;enfinle pas cadencé de mon chevalqui berçait mapensée comme mon corpstout cela m'aidait à rêverà contemplerà penserà chanter. En arrivantle soirau cabaret de village où je m'arrêtaisordinairement pour passer la nuitet après avoir donnél'avoinele seau d'eau du puitset étendu la paille de salitière à mon chevalque j'aimais mieux encore que mesversje demandais une plume et du papier à mon hôtesseet j'écrivais ce que j'avais composé dans la journée.En arrivant à Ursydans les bois de la haute Bourgogneauchâteau de mon onclel'abbé de Lamartinemes versétaient terminés.



XXXV

L'AUTOMNE.

Salutbois couronnés d'un reste de verdure!
Feuillagesjaunissants sur les gazons épars;
Salutderniers beauxjours! Le deuil de la nature
Convient à la douleur etplaît à mes regards.

Je suisd'un pas rêveur le sentier solitaire;
J'aime àrevoir encorpour la dernière fois
Ce soleil pâlissantdont la faible lumière
Perce à peine à mespieds l'obscurité des bois.

Ouidansces jours d'automne où la nature expire
A ses regardsvoilésje trouve plus d'attraits;
C'est l'adieu d'un amic'est le dernier sourire
Des lèvres que la mort va fermerpour jamais.

Ainsiprêt à quitter l'horizon de la vie
Pleurant de meslongs jours l'espoir évanoui
Je me retourne encoreetd'un regard d'envie
Je contemple ces biens dont je n'ai pas joui.

Terresoleilvallonsbelle et douce nature
Je vous dois une larmeaux bords de mon tombeau!
L'air est si parfumé! la lumièreest si pure!
Aux regards d'un mourant le soleil est si beau!

Jevoudrais maintenant vider jusqu'à la lie
Ce calice mêléde nectar et de fiel:
Au fond de cette coupe où je buvaisla vie
Peut-être restait-il une goutte de miel!

Peut-êtrel'avenir me gardait-il encore
Un retour de bonheur dont l'espoirest perdu!
Peut-êtredans la fouleune âme quej'ignore
Aurait compris mon âmeet m'aurait répondu!...

La fleurtombe en livrant ses parfums au zéphire;
A la vieausoleilce sont là ses adieux;
Moije meurs; et mon âmeau moment qu'elle expire
S'exhale comme un son triste etmélodieux.

Commentaire.

Cettepièce ne comporte aucun commentaire. Il n'y a pas une âmecontemplative et sensible qui n'aità certains moments de sespremières amertumesdétourné la lèvre dela coupe de la vieet embrassé la mort souriante sous ceravissant aspect d'une automne expirante dans la sérénitédes derniers jours d'octobre; et puis quiprête àmourirn'ait repris à l'existence par le regretet vouluconfondre au moins un dernier murmure d'adieu avec les dernierssoupirs du vent du soir dans les pampresou avec la lueur du dernierrayon de l'année sur les sommets rosés de neige desmontagnes.

Ces verssont cette lutte entre l'instinct de tristesse qui fait accepter lamortet l'instinct de bonheur qui fait regretter la vie. Ils furentécrits en 1819après les premiers désenchantementsde la première adolescence. Mais ils font déjàallusion à l'attachement sérieux que le poëteavait conçu pour une jeune Anglaise qui fut depuis la compagnede sa vie.



XXXVI

A UNEENFANTFILLE DU POËTE.

1831.

Célestefille du poëte
La vie est un hymne à deux voix.
Sonfront sur le tien se reflète
Sa lyre chante sous tesdoigts.

Sur tesyeux quand sa bouche pose
Le baiser calme et sans frisson
Surta paupière blanche et rose
Le doux baiser à plusde son.

Dans sesbras quand il te soulève
Pour te montrer au ciel jaloux
On croit voir son plus divin rêve
Qu'il caresse sur sesgenoux!

Quand sondoigt te permet de lire
Les vers qu'il vient de soupirer
Ondirait l'âme de sa lyre
Qui se penche pour l'inspirer.

Il récite;une larme brille
Dans tes yeux attachés sur lui.
Danscette larme de sa fille
Son coeur nage; sa gloire a lui!

Du chantque ta bouche répète
Son coeur ému jouitdeux fois.
Céleste fille du poëte
La vie est unehymne à deux voix.



XXXVII

LAPOÉSIE SACRÉE.

DITHYRAMBE.

A M.EUGÈNE DE GENOUDE (1).

(1) M. deGenoudeà qui ce dithyrambe est adresséest lepremier qui ait fait passer dans la langue française lasublime poésie des Hébreux. Jusqu'à présentnous ne connaissions que le sens des livres de Jobd'IsaïedeDavid; grâce à luil'expressionla couleurlemouvementl'énergievivent aujourd'hui dans notre langue. Cedithyrambe est un témoignage de la reconnaissance de l'auteurpour la manière nouvelle dont M. de Genoude lui a faitenvisager la poésie sacrée.

Son frontest couronné de palmes et d'étoiles;
Son regardimmortelque rien ne peut ternir
Traversant tous les tempssoulevant tous les voiles
Réveille le passéplonge dans l'avenir.
Du monde sous ses yeux les fastes sedéroulent
Les siècles à ses pieds comme untorrent s'écoulent;
A son gré descendant ouremontant leur cours
Elle sonne aux tombeaux l'heurel'heurefatale
Ou sur sa lyre virginale
Chante au monde vieilli cejour père des jours.

Écoutez!Jéhovah s'élance
Du sein de son éternité.
Le chaos endormi s'éveille en sa présence;
Savertu le fécondeet sa toute-puissance
Repose surl'immensité.

Dieu ditet le jour fut; Dieu ditet les étoiles
De la nuitéternelle éclaircirent les voiles;
Tous leséléments divers
A sa voix se séparèrent;
Les eaux soudains s'écoulèrent
Dans le litcreusé des mers;
Les montagnes s'élevèrent
Et les aquilons volèrent
Dans les libres champs desairs.

Sept foisde Jéhovah la parole féconde
Se fit entendre aumonde
Et sept fois le néant à sa voix répondit;
Et Dieu dit: -Faisons l'homme à ma vivante image.-
Ilditl'homme naquit; à ce dernier ouvrage
Le Verbecréateur s'arrête et s'applaudit.

Mais cen'est plus un Dieu; c'est l'homme qui soupire:
Éden afui... voilà le travail et la mort.
Dans les larmes savoix expire;
La corde du bonheur se brise sur sa lyre
Et Joben tire un son triste comme le sort.

-Ah!périsse à jamais le jour qui m'a vu naître!
Ah!périsse à jamais la nuit qui m'a conçu
Etle sein qui m'a donné l'être
Et les genoux quim'ont reçu!
Que du nombre des jours Dieu pour jamaisl'efface!
Quetoujours obscurci des ombres du trépas
Cejour parmi les jours ne trouve plus sa place!
Qu'il soit commes'il n'était pas!

-Maintenantdans l'oubli je dormirais encore
Et j'achèverais monsommeil
Dans cette longue nuit qui n'aura point d'aurore
Avecces conquérants que la terre dévore
Avec le fruitconçu qui meurt avant d'éclore
Et qui n'a pas vule soleil.

-Mes joursdéclinent comme l'ombre;
Je voudrais les précipiter.
O mon Dieuretranchez le nombre
Des soleils que je doiscompter!
L'aspect de ma longue infortune
Éloignerepousseimportune
Mes frères lassés à mesmaux;
En vain je m'adresse à leur foule:
Leur pitiém'échappe et s'écoule
Comme l'onde au flanc descoteaux.

-Ainsiqu'un nuage qui passe
Mon printemps s'est évanoui;
Mesyeux ne verront plus la trace
De tous ces biens dont j'ai joui.
Par le souffle de la colère
Hélas! arrachéde la terre
Je vais d'où l'on ne revient pas:
Mesvallonsma propre demeure
Et cet oeil même qui me pleure
Ne reverront jamais mes pas!

-L'hommevit un jour sur la terre
Entre la mort et la douleur;
Rassasiéde sa misère
Il tombe enfin comme la fleur.
Il tombe!Au moins par la rosée
Des fleurs la racine arrosée
Peut-elle un moment refleurir;
Mais l'hommehélas!après la vie
C'est un lac dont l'eau s'est enfuie:
Onle chercheil vient de tarir.

-Mes joursfondent comme la neige
Au souffle du courroux divin;
Monespérancequ'il abrége
S'enfuit comme l'eau de mamain.
Ouvrez-moi mon dernier asile:
Làj'ai dansl'ombre un lit tranquille
Lit préparé pour mesdouleurs.
O tombeauvous êtes mon père!
Et jedis aux vers de la terre:
-Vous êtes ma mère et messoeurs!-

-Mais lesjours heureux de l'impie
Ne s'éclipsent pas au matin;
Tranquilleil prolonge sa vie
Avec le sang de l'orphelin.
Il étend au loin ses racines;
Comme un troupeau surles collines
Sa famille couvre Ségor;
Puis dans unriche mausolée
Il est couché dans la vallée
Et l'on dirait qu'il vit encore.

-C'est lesecret de Dieu: je me tais et j'adore.
C'est sa main qui traçales sentiers de l'aurore
Qui pesa l'Océanqui suspenditles cieux.
Pour lui l'abîme est nul'enfer même estsans voiles;
Il a fondé la terre et semé lesétoiles:
Et qui suis-je à ses yeux?-

Mais laharpe a frémi sous les doigts d'Isaïe;
De son seinbouillonnant la menace à longs flots
S'échappe; unDieu l'appelleil s'élanceil s'écrie.
Cieux etterreécoutez! silence au fils d'Amos!

-Osiasn'était plus: Dieu m'apparut; je vis
Adonaï vêtude gloire et d'épouvante:
Les bords éblouissants desa robe flottante
Remplissaient le sacré parvis.

-Desséraphinsdebout sur des marches d'ivoire
Se voilaientdevant lui de six ailes de feux;
Volant de l'un à l'autreils se disaient entre eux:
-Saintsaintsaintle SeigneurleDieule roi des dieux!
-Toute la terre est pleine de sa gloire!-

-Du templeà ces accents la voûte s'ébranla;
Adonaïs'enfuit sous la nue enflammée;
Le saint lieu fut remplide torrents de fumée;
La terre sous mes pieds trembla.

-Et moije resterais dans un lâche silence!
Moi qui t'ai vuSeigneurje n'oserais parler!
A ce peuple impur qui t'offense
Je craindrais de te révéler!

-Quimarchera pour nous? dit le Dieu des armées.
-Qui parlerapour moi?- dit Dieu. Qui? moiseigneur.
Touche mes lèvresenflammées:
Me voilà! je suis prêt!...Malheur

-Malheur àvous qui dès l'aurore
Respirez les parfums du vin
Etque le soir retrouve encore
Chancelants aux bords du festin!
Malheur à vous qui par l'usure
Étendez sans finni mesure
La borne immense de vos champs!
Voulez-vous doncmortels avides
Habiter dans vos champs arides
Seuls sur laterre des vivants?

-Malheur àvousrace insensée
Enfants d'un siècle audacieux
Qui dites dans votre pensée:
Nous sommes sages ànos yeux!
Vous changez la nuit en lumière
Et le jouren ombre grossière
Où se cachent vos voluptés;
Maiscomme un taureau dans la plaine
Vous traînezaprès vous la chaîne
De vos longues iniquités.

-Malheur àvousfilles de l'onde
Iles de Sidon et de Tyr!
Tyransquitrafiquez du monde
Avec la pourpre et l'or d'Ophir!
Malheur àvous! votre heure sonne;
En vain l'Océan vous couronne!
Malheur à toireine des eaux
A toi qui sur des mersnouvelles
Fais retentir comme des ailes
Les voiles de millevaisseaux!

-Ils sontenfin venusles jours de ma justice;
Ma colèredit Dieuse déborde sur vous!
Plus d'encensplus de sacrifice
Quipuisse éteindre mon courroux!
Je livrerai ce peuple àla mortau carnage:
Le fer moissonnera comme l'herbe sauvage
Ses bataillons entiers!
-- Seigneurépargnez-nous!Seigneur! - Nonpoint de trêve!
Et je ferai sur luiruisseler de mon glaive
Le sang de ses guerriers!

-Sestorrents sécheront sous ma brûlante haleine;
Ma mainnivelleracomme une vaste plaine
Ses murs et ses palais;
Lefeu les brûlera comme il brûle le chaume.
Làplus de nationde villede royaume;
Le silence à jamais!

-Ses mursse couvriront de ronces et d'épines;
L'hyène et leserpent peupleront ses ruines;
Les hibouxles vautours
L'unl'autre s'appelant durant la nuit obscure
Viendront àleurs petits porter la nourriture
Au sommet de ses tours!-

Mais Dieuferme à ces mots les lèvres d'Isaïe:
Le sombreÉzéchiel
Sur le tronc desséché del'ingrat Israël
Fait descendre à son tour la parolede vie.

-L'Éternelemporta mon esprit au désert.
D'ossements desséchésle sol était couvert;
J'approche en frissonnant; maisJéhovah me crie:
-Si je parle à ces osreprendront-ils la vie?
--- Éterneltu le sais. - Ehbiendit le Seigneur
-Écoute mes accents; retiens-leset dis-leur:
-Ossements desséchésinsensiblepoussière
-Levez-vous! recevez l'esprit et la lumière!
-Que vos membres épars s'assemblent à ma voix!
-Que l'esprit vous anime une seconde fois!
-Qu'entre vos osflétris vos muscles se replacent!
-Que votre sang circuleet vos nerfs s'entrelacent!
-Levez-vous et vivezvoyez qui jesuis!-
J'écoutai le Seigneurj'obéiset je dis:
-Espritsoufflez sur eux du couchantde l'aurore;
-Soufflezde l'aquilonsoufflez!...- Pressés d'éclore
Cesrestes du tombeauréveillés par mes cris
Entre-choquant soudain leurs ossements flétris;
Auxclartés du soleil leur paupière se rouvre
Leurs ossont rassembléset la chair les recouvre!
Et ce champ dela mort tout entier se leva
Redevint un grand peupleet connutJéhovah!-

Mais Dieude ses enfants a perdu la mémoire;
La fille de Sionméditant ses malheurs
S'assied en soupirantetveuve desa gloire
Écoute Jérémieet retrouve despleurs.

-LeSeigneurm'accablant du poids de sa colère
Retire tour àtour et ramène sa main.
Vous qui passez par le chemin
Est-il une misère égale à ma misère?

-En vainma voix s'élèveil n'entend plus ma voix.
Il m'achoisi pour but de ses flèches de flamme
Et tout le jourcontre mon âme
Sa fureur a lancé les fils de soncarquois.

-Sur mesos consumés ma peau s'est desséchée;
Lesenfants m'ont chanté dans leurs dérisions;
Seulaumilieu des nations
Le Seigneur m'a jeté comme une herbearrachée.

-Il s'estenveloppé de son divin courroux;
Il a fermé marouteil a troublé ma voie;
Mon sein n'a plus connu lajoie
Et j'ai dit au Seigneur: -Seigneursouvenez-vous

-Souvenez-vousSeigneurde ces jours de colère;
-Souvenez-vous du fieldont vous m'avez nourri!
-Nonvotre amour n'est point tari:
-Vous me frappezSeigneuret c'est pourquoi j'espère.

-Jerepasse en pleurant ces misérables jours;
-J'ai connu leSeigneur dès ma plus tendre aurore:
-Quand il punitilaime encore;
-Il ne s'est pasmon âmeéloignépour toujours.

-Heureuxqui le connaît! heureux qui dès l'enfance
-Porta lejoug d'un Dieu clément dans sa rigueur!
-Il croit au salutdu Seigneur
-S'assied au bord du fleuveet l'attend en silence.

-Il sentpeser sur lui ce joug de votre amour;
-Il répand dans lanuit ses pleurs et sa prière
-Etla bouche dans lapoussière
-Il invoqueil espèreil attend votrejour.-

Silenceôlyre! et voussilence
Prophètesvoix de l'avenir!
Toutl'univers se tait d'avance
Devant Celui qui doit venir.
Fermez-vouslèvres inspirées;
Reposez-vousharpes sacrées
Jusqu'au jours oùsur les hautslieux
Une voix au monde inconnue
Fera retentir dans la nue:
PAIX A LA TERRE ET GLOIRE AUX CIEUX!

Commentaire.

J'avaispeu lu la Bible. J'avais parcouru seulementcomme tout le mondelesstrophes des psaumes de David ou des prophètesdans leslivres d'Heures de ma mère. Ces langues de feu m'avaientébloui. Mais cela me paraissait si peu en rapport avec legenre de poésie adapté à nos civilisations et ànos sentiments d'aujourd'huique je n'avais jamais pensé àlire de suite ces feuilles détachées des sibyllesbibliques.

Il y avaiten ce tempsà Parisun jeune homme d'une figure spirituellefine et doucequ'on appelait M. de Genoude. Je l'avais rencontréchez son ami le duc de Rohan. Il cultivait aussi M. de LamennaisM.de MontmorencyM. de Chateaubriand. Il me témoigna un despremiers une tendre admiration pour mes poésiesdont il neconnaissait que quelques pages. Nous nous liâmes d'une certaineamitié. Ce jeune homme traduisait alors la Bible. Il arrivaitsouvent chez moi le matinles épreuves de sa traduction àla mainet je lui faisais lire des fragments qui me révélaientune région plus haute et plus merveilleuse de poésie.

Cesentretiens et ces lectures m'inspirèrent l'idée derassembler dans un seul chant les différents caractèreset les principales images des divers poëtes sacrés.J'écrivis ceci en cinq ou six matinéesau bruit descauseries de mes amisdans ma petite chambre de l'hôtel deRichelieu. J'en fis hommage à M. de Genoudeparreconnaissance de son affection pour moi.

Il m'aidaquelques temps aprèsà trouver un éditeur pourmon premier volume des Méditations. Il fut constammentplein d'obligeance et de grâce amicale pour moi. Il sedestinait alors à l'état ecclésiastique.Quelques années plus tardil renonça à cettepenséerencontra dans le monde une jeune personne d'une grâcenoble et d'une âme plus noble encore: il l'épousa; ellelui laissa des fils. Le veuvage et la tristesse le ramenèrentà ces premières vocations. Il entra au séminaireet il se fit prêtre; mais il voulutet je m'en affligeai pourluiavoir un pied dans le sanctuaireun pied dans le mondepolitique. Fausse attitude. Dieu est jalouxet le monde est logique.Le prêtredans aucune religionne peut combattre. M. deGenoude resta journalisteet devint député. Lapolitique ne rompit pas notre ancienne amitiémais ellerompit nos opinions et nos rapports. Il mourut les armes à lamain. J'aurais voulu qu'il les déposât au pied del'autel avant l'heure du tombeau. N'importe! Nous nous trompons tous:quelle est donc la vie qui n'ait pas de fausses routes? Une larme leseffaceune intention droite les redresse: Dieu est grand! Il restede M. de Genoude une mémoire sans tached'immenses travauxqui ont vulgarisé le sentiment de la liberté engreffant ce sentiment sur des idées ou sur des préjugésmonarchiqueset de l'estime dans tous les partis. Sa mort laisse unvide dans mes souvenirs. Je le voyais peu dans le présentmais je l'aimais dans son passé.



XXVIII

LESFLEURS.

1837.

O terrevil monceau de boue
Où germent d'épineuses fleurs
Rendons grâce à Dieuqui secoue
Sur ton seinses fraîches couleurs!

Sans cesurnes où goutte à goutte
Le ciel rend la force ànos pas
Tout serait désertet la route
Au ciel nes'achèverait pas.

Nousdirions: -A quoi bon poursuivre
Ce sentier qui mène aucercueil?
Puisqu'on se lasse en vain à vivre
Mieuxvaut s'arrêter sur le seuil.-

Mais pournous cacher les distances
Sur le chemin de nos douleurs
Tusèmes le sol d'espérances
Comme on borde unlinceul de fleurs!

Et toimon coeurcoeur triste et tendre
Où chantaient de sifraîches voix;
Toi qui n'es plus qu'un bloc de cendre
Couvert de charbons noirs et froids

Ah! laisserefleurir encore
Ces lueurs d'arrière-saison!
Le soird'été qui s'évapore
Laisse une pourpre àl'horizon.

Ouimeursen brûlantô mon âme
Sur ton bûcherd'illusions
Comme l'astre éteignant sa flamme
S'ensevelit dans ses rayons!



XXXIX

LESOISEAUX.

1842.

Orchestredu Très-Hautbardes de ses louanges
Ils chantent àl'été des notes de bonheur;
Ils parcourent les airsavec des ailes d'anges
Échappés tout joyeux desjardins du Seigneur.

Tant quedurent les fleurstant que l'épi qu'on coupe
Laissetomber un grain sur les sillons jaunis
Tant que le rude hivern'a pas gelé la coupe
Où leurs pieds vont posercomme aux bords de leurs nids

Ilsremplissent le ciel de musique et de joie:
La jeune fille embaumeet verdit leur prison
L'enfant passe la main sur leur duvet desoie
Le vieillard les nourrit au seuil de sa maison.

Mais dansles mois d'hiverquand la neige et le givre
Ont remplacéla feuille et le fruitoù vont-ils?
Ont-ils cesséd'aimer? Ont-ils cessé de vivre?
Nul ne sait le secret deleurs lointains exils.

On trouveau pied de l'arbre une plume souillée
Comme une feuillemorte où rampe un ver rongeur
Que la brume des nuits ajaunie et mouillée
Et qui n'a plushélas! niparfum ni couleur.

On voitpendre à la branche un nid rempli d'écailles
Dontle vent pluvieux balance un noir débris;
Pauvre maison endeuil et vieux pan de murailles
Que les petitshierréjouissaient de cris.

O mescharmants oiseauxvous si joyeux d'éclore!
La vie estdonc un piége où le bon Dieu vous prend?
Hélas!c'est comme nous. Et nous chantons encore!
Que Dieu serait cruels'il n'était pas si grand!

XL

LESPAVOTS.

1847.

Lorsquevient le soir de la vie
Le printemps attriste le coeur:
Desa corbeille épanouie
Il s'exhale un parfum moqueur.
Detoutes ces fleurs qu'il étale
Dont l'amour ouvre lepétale
Dont les prés éblouissent l'oeil
Hélas! il suffit que l'on cueille
De quoi parfumerd'une feuille
L'oreiller du lit d'un cercueil.

Cueillez-moice pavot sauvage
Qui croît à l'ombre de ces blés:
On dit qu'il en coule un breuvage
Qui ferme les yeuxaccablés.
J'ai trop veillé; mon âme est lasse
De ces rêves qu'un rêve chasse.
Que me veux-tuprintemps vermeil?
Loin de moi ces lis et ces roses!
Quefaut-il aux paupières closes?
La fleur qui garde lesommeil!



XLI

LECOQUILLAGE AU BORD DE LA MER.

A UNEJEUNE ÉTRANGÈRE.

Quand tesbeaux pieds distraits errentô jeune fille
Sur ce sablemouilléfrange d'or de la mer
Baisse-toimon amourvers la blonde coquille
Que Vénus faitdit-onpolir auflot amer.

L'écrinde l'Océan n'en a point de pareille;
Les roses de ta joueont peine à l'égaler;
Et quand de sa volute onapproche l'oreille
On entend mille voix qu'on ne peut démêler.

Tantôtc'est la tempête avec ses lourdes vagues
Qui viennent entonnant se briser sur tes pas;
Tantôt c'est la forêtavec ses frissons vagues;
Tantôt ce sont des voix quichuchotent tout bas.

Oh! nedirais-tu pasà ce confus murmure
Que rend le coquillageaux lèvres de carmin
Un écho merveilleux oùl'immense nature
Résume tous ses bruits dans le creux deta main?

Emporte-lamon ange! Et quand ton esprit joue
Avec lui-mêmeoisifpour charmer tes ennuis
Sur ce bijou des mers penche en riant tajoue
Etfermant tes beaux yeuxrecueilles-en les bruits.

Sidansces mille accents dont sa conque fourmille
Il en est un plusdoux qui vienne te frapper
Et qui s'élève àpeine aux bords de la coquille
Comme un aveu d'amour qui n'oses'échapper;

S'il apour ta candeur des terreurs et des charmes;
S'il renaît enmourant presque éternellement;
S'il semble au fond d'uncoeur rouler avec des larmes;
S'il tient de l'espérance etdu gémissement...

Ne teconsume pas à chercher ce mystère!
Ce mélodieuxsouffleô mon angec'est moi!
Quel bruit plus éternelet plus doux sur la terre
Qu'un écho de mon coeur quim'entretient de toi?



LA

MORT DESOCRATE

AVERTISSEMENT.

Si lapoésie n'est pas un vain assemblage de sonselle est sansdoute la forme la plus sublime que puisse revêtir la penséehumaine: elle emprunte à la musique cette qualitéindéfinissable de l'harmonie qu'on a appelée célestefaute de pouvoir lui trouver un autre nom: parlant aux sens par lacadence des sonset à l'âme par l'élévationet l'énergie du senselle saisit à la fois toutl'homme; elle le charmele ravitl'enivreelle exalte en lui leprincipe divin; elle lui fait sentir un moment ce quelque chose deplus qu'humain qui l'a fait nommer la langue des dieux.
C'estdu moins la langue des philosophessi la philosophie est ce qu'elledoit êtrele plus haut degré d'élévationdonné à la pensée humainela raison divinisée:la métaphysique et la poésie sont donc soeursouplutôt ne sont qu'une: l'une étant le beau idéaldans la penséel'autre le beau idéal dansl'expression; pourquoi les séparer? pourquoi dessécherl'une et avilir l'autre? l'homme a-t-il trop de ses dons célestespour s'en dépouiller à plaisir? a-t-il peur de donnertrop d'énergie à son âme en réunissant cesdeux puissances? Hélas! il retombera toujours assez tôtdans les formes et dans les pensée vulgaires! La sublimephilosophiela poésie digne d'ellene sont que desrévélations rapides qui viennent interrompre troprarement la triste monotonie des siècles: ce qui est beau danstous les genres n'est pas de tous les jours ici-bas; c'est un éclairde cet autre monde où l'âme s'élèvequelquefoismais où elle ne séjourne pas.
Cesréflexions nous semblent propres à excuser du moinsl'auteur de ce fragmentd'avoir tenté de fondreensemble la poésie et la métaphysique de ces bellesdoctrines du sage des sages; quoique ce morceau porte le nom deSocrateon y sent cependant déjà une philosophie plusavancéeet comme un avant-goût du christianisme prèsd'éclore: si un homme méritait sans doute qu'on luisupposât d'avance les sublimes inspirationscet homme étaitSocrate.
Il avait combattu toute sa vie cet empire des sens quele Christ venait renverser; sa philosophie était toutereligieuse; elle était humblecar il la sentait inspirée;elle était douceelle était toléranteelleétait résignée: elle avait deviné l'unitéde Dieul'immortalité de l'âmeplus encores'il fauten croire les commentateurs de Platon et quelques mots étrangeséchappés à ces deux bouches sublimes. L'hommeétait allé jusqu'où l'homme pouvait aller; ilfallait une révélation pour lui faire franchir encoreun pas immense. Socrateluien sentait le besoin; il l'indiquait;il la préparait par ses discourspar sa vie et par sa mort.Il était digne de l'entrevoir à ses derniers moments;en un motil était inspiré; il nous le ditil nous lerépèteet pourquoi refuserions-nous de croire surparole l'homme qui donnait sa vie pour l'amour de la vérité?Y a-t-il beaucoup de témoignages qui vaillent la parole deSocrate mourant? Ouisans douteil était inspiré; ilétait un précurseur de cette révélationdéfinitive que Dieu préparait de temps en temps par desrévélations partielles. Car la vérité etla sagesse ne sont point de nous: elles descendent du ciel dans lescoeurs choisis qui sont suscités de Dieu selon les besoins destemps. Il les semait çà et là; il les répandaitgoutte à goutte pour en donner seulement la connaissance et ledésirjusqu'au moment où il devait nous en rassasieravec plénitude.
Indépendamment de la sublimitédes doctrines qu'il annonçaitla mort de Socrate étaitun tableau digne des regards des hommes et du ciel; il mourait sanshaine pour ses persécuteursvictime de ses vertuss'offranten holocauste pour la vérité: il pouvait se défendreil pouvait se renier lui-même; il ne le voulut pas; c'eûtété mentir au Dieu qui parlait en luiet rienn'annonce qu'un sentiment d'orgueil soit venu altérer lapuretéla beauté de ce sublime dévouement. Sesparoles rapportées par Platon sont aussi simples à lafin de son dernier jour qu'au milieu de sa vie; la solennitéde ce grand moment de la mort ne donne à ses expressions nitension ni faiblesse; obéissant avec amour à la volontédes dieux qu'il aime à reconnaître en toutson dernierjour ne diffère en rien de ses autres jourssi ce n'est qu'iln'aura pas de lendemain! Il continue avec ses amis le sujet deconversation commencé la veille; il boit la ciguë commeun breuvage ordinaire; il se couche pour mourircomme il aurait faitpour dormir: tant il est sûr que les dieux sont làavantaprèspartoutet qu'il va se réveiller dansleur sein!
Le poëte n'a pas interrompu son chant par lesdétails assez connus du jugementet par les longuesdissertations de Socrate et de ses amis; il n'a chanté que lesdernières heures et les dernières paroles duphilosopheou du moins les paroles qu'il lui suppose. Nousl'imiterons; nous nous contenterons de rappeler l'avant-scèneaux lecteurs.
Socratecondamné à mourir pour sesopinions religieusesattendait la mort depuis plusieurs jours; maisil ne devait boire la ciguë qu'au moment où le vaisseauenvoyé tous les ans à Délos en l'honneur deThéséeserait de retour dans le port d'Athènes.C'est ce vaisseau que l'on nommait Théorieet qu'onapercevait dans le lointain au moment où le poëmecommence.
Le Serviteur des Onze était un esclave dece tribunaldestiné au service des prisonniers en attendantl'exécution des sentences. Ce fragment est imprimécomme il a été écrit par l'auteurdans uneforme inusitépar couplets d'inégale longueur; aprèschaque coupletnous avons placé un trait qui indique lasuspension du senset l'auteur passe souventsans autre transitiond'une pensée à une autre.
Nous nous servirons pourles notestoutes tirées de Platonde l'admirable traductionde Platon par M. Cousin. Ce jeune philosophedigne d'expliquer unpareil maîtrepour faire rougir notre siècle de seshonteux et dégradants sophismesaprès l'avoir rappelélui-même aux plus nobles théories su spiritualismea eul'heureuse pensée de lui révéler la sagesseantique dans toute sa grâce et toute sa beauté. Trouvantla philosophie de nos jours encore toute souillée des lambeauxdu matérialismeil lui montre Socrateet semble lui dire:-Voilà ce que tu eset voilà ce que tu as été!-Espérons qu'en achevant son bel ouvrageil la dégageraaussi des nuages dont Kant et quelques-uns de ses disciples l'ontenveloppéeet nous la fera apparaître enfin touteresplendissante de la pure lumière du christianisme.

LA

MORT DESOCRATE.

La véritéc'est Dieu.

Le soleilse levant aux sommets de l'Hymette
Du temple de Théséeilluminait le faîte
Etfrappant de ses feux les murs duParthénon
Comme un furtif adieuglissait dans la prison;
On voyait sur les mers une poupe dorée (1)
Au bruitdes hymnes saintsvoguer vers le Pirée
Et c'étaitce vaisseau dont le fatal retour
Devait aux condamnésmarquer leur dernier jour;
Mais la loi défendait qu'onleur ôtât la vie
Tant que le doux soleil éclairaitl'Ionie
De peur que ses rayonsaux vivants destinés
Par des yeux sans regard ne fussent profanés
Ou quele malheureuxen fermant sa paupière
N'eût àpleurer deux la vie et la lumière!
Ainsi l'homme exilédu champ de ses aïeux
Part avant que l'aurore ait éclairéles cieux!

Attendantle réveil du fils de Sophronique
Quelques amis en deuilerraient sous le portique (2)
Et sa femmeportant son fils surses genoux
Tendre enfant dont la main joue avec les verrous
Accusant la lenteur des geôliers insensibles
Frappaitdu front l'airain des portes inflexibles!
La foule inattentive aucri de ses douleurs
Demandait en passant le sujet de ses pleurs
Et reprenant bientôt sa course suspendue
Et dans leslongs parvis par groupes répandue
Recueillait ces vainsbruits dans le peuple semés
Parlait d'autels détruitset des dieux blasphémés
Et d'un culte nouveaucorrompant la jeunesse
Et de ce Dieu sans nométrangerdans la Grèce!
C'était quelque insenséquelque monstre odieux
Quelque nouvel Oreste aveuglé parles dieux
Qu'atteignait à la fin la tardive justice
Etque la terre au ciel devait en sacrifice!
Socrate! et c'étaittoi quidans les fers jeté
Mourais pour la justice etpour la vérité!

Enfin dela prison les gonds bruyants roulèrent;
A pas lentsl'oeil baisséles amis s'écoulèrent:
MaisSocratejetant un regard sur les flots
Et leur montrant dudoigt la voile vers Délos:
-Regardez sur les mers cettepoupe fleurie;
C'est le vaisseau sacrél'heureuse Théorie(3)!
Saluons-ladit-il: cette voile est la mort!
Mon âmeaussitôt qu'elleentrera dans le port!
Et cependantparlez! et que ce jour suprême
Dans nos doux entretienss'écoule encore de même (4)!
Ne jetons point auxvents les restes du festin;
Des dons sacrés des dieuxusons jusqu'à la fin:
L'heureux vaisseau qui touche auterme du voyage
Ne suspend pas sa course à l'aspect durivage;
Maiscouronné de fleurset les voiles aux vents
Dans le port qui l'appelle il entre avec les chants!

-Lespoëtes ont dit qu'avant sa dernière heure
En sonsharmonieux le doux cygne se pleure;
Amisn'en croyez rien!l'oiseau mélodieux
D'un plus sublime instinct fut douépar les dieux!
Du riant Eurotas près de quitter la rive
L'âmede ce beau corps à demi fugitive
S'avançantpas à pas vers un monde enchanté
Voit poindre lejour pur de l'immortalité
Etdans la douce extase oùce regard la noie
Sur la terre en mourant elle exhale sa joie.
Vous qui près du tombeau venez pour m'écouter
Jesuis un cygne aussi: je meursje puis chanter!-

Sous lavoûteà ces motsdes sanglots éclatèrent;
D'un cercle plus étroit ses amis l'entourèrent:
-Puisque tu vas mourirami trop tôt quitté
Parle-nous d'espérance et d'immortalité!
-- Jele veux biendit-il: mais éloignons les femmes;
Leurssoupirs étouffés amolliraient nos âmes;
Oril fautdédaignant les terreurs du tombeau
Entrer d'unpas hardi dans un monde nouveau!

-Vous lesavezamis; souventdès ma jeunesse
Un génieinconnu m'inspira la sagesse
Et du monde futur me découvritles lois.
Était-ce quelque dieu caché dans unevoix?
Une ombre m'embrassant d'une amitié secrète?
L'écho de l'avenir? la muse du poëte?
Je ne sais;mais l'esprit qui me parlait tout bas
Depuis que de ma fin jem'approche à grands pas
En sons plus élevésme parleme console;
Je reconnais plus tôt sa divineparole
Soit qu'un coeur affranchi du tumulte des sens
Avecplus de silence écoute ses accents;
Soit quecommel'oiseaul'invisible génie
Redouble vers le soir satouchante harmonie;
Soit plutôt qu'oubliant le jour qui vafinir
Mon âmesuspendue aux bords de l'avenir
Distinguemieux le son qui part d'un autre monde
Comme le nautonierlesoirerrant sur l'onde
A mesure qu'il vogue et s'approche dubord
Distingue mieux la voix qui s'élève du port.
Cet invisible ami jamais ne m'abandonne
Toujours de sonaccent mon oreille résonne
Et sa voix dans ma voix parleseule aujourd'hui;
Amisécoutez donc! ce n'est plus moi;c'est lui!...-

Le frontcalme et sereinl'oeil rayonnant d'espoir
Socrate à sesamis fit signe de s'asseoir;
A ce signe muet soudain ilsobéirent
Et sur les bords du lit en silence ilss'assirent:
Symmias abaissait son manteau sur ses yeux;
Critond'un oeil pensif interrogeait les cieux;
Cébèspenchait à terre un front mélancolique;
Anaxagorearmé d'un rire sardonique
Semblaitdu philosophe enviantl'heureux sort
Rire de la fortune et défier la mort!
Etle dos appuyé sur la porte de bronze
Les bras entrelacésle serviteur des Onze
De doute et de pitié tour àtour combattu
Murmurait sourdement: -Que lui sert sa vertu?-
Mais Phédonregrettant l'ami plus que le sage
Sousses cheveux épars voilant son beau visage
Plus prèsdu lit funèbre aux pieds du maître assis
Sus sesgenoux pliés se penchait comme un fils
Levait ses yeuxvoilés sur l'ami qu'il adore
Rougissait de pleureret lepleurait encore!

Du sagecependant la terrestre douleur
N'osait point altérer lestraits ni la couleur;
Son regard élevé loin de noussemblait lire;
Sa boucheoù reposait son gracieuxsourire
Toute prête à parlers'entr'ouvrait àdemi;
Son oreille écoutait son invisible ami;
Sescheveuxeffleurés du souffle de l'automne
Dessinaientsur sa tête une pâle couronne
Etde l'air matinalpar moments agités
Répandaient sur son front desreflets argentés;
Maisà travers ce front oùson âme est tracée
On voyait rayonner sa sublimepensée
Commeà travers l'albâtre oul'airain transparents
La lampesur l'autel jetant ses feuxmourants
Par son éclat voilé se trahissait encore
D'un reflet lumineux les frappe et les colore!
Comme l'oeilsur les mers suit la voile qui part
Sur ce front solennelattachant leur regard
A ses yeux suspendusne respirant qu'àpeine
Ses amis attentifs retenaient leur haleine;
Leurs yeuxle contemplaient pour la dernière fois!
Ils allaient pourjamais emporter cette voix!
Comme la vague s'ouvre au souffleerrant d'Éole
Leur âme impatiente attendait saparole.
Enfin du ciel sur eux son regard s'abaissa
Et luicomme autrefoissourit et commença:

-Quoi!vous pleurezamis! vous pleurez quand mon âme
Semblableau pur encens que la prêtresse enflamme
Affranchie àjamais du vil poids de son corps
Va s'envoler aux dieuxetdans de saints transports
Saluant ce jour purqu'elle entrevitpeut-être
Chercher la véritéla voir et laconnaître!
Pourquoi donc vivons-noussi ce n'est pourmourir?
Pourquoi pour la justice ai-je aimé de souffrir?
Pourquoi dans cette mort qu'on appelle la vie (5)
Contre sesvils penchants luttantquoique asservie
Mon âme avec messens a-t-elle combattu?
Sans la mortmes amisque serait lavertu?...
C'est le prix du combatla céleste couronne
Qu'aux bornes de la course un saint juge nous donne;
La voixde Jupiter qui nous rappelle à lui!
Amisbénissons-la!Je l'entends aujourd'hui:
Je pouvaisde mes jours disputantquelque reste
Me faire répéter deux fois l'ordrecéleste.
Me préservent les dieux d'en prolonger lecours!
En esclave attentifils m'appellentj'y cours!
Etvoussi vous m'aimezcomme aux plus belles fêtes
Amisfaites couler des parfums sur vos têtes.
Suspendez uneoffrande aux murs de la prison!
Etle front couronné d'unverdoyant feston
Ainsi qu'un jeune époux qu'une fouleempressée
Semant de chastes fleurs le seuil du gynécée
Vers le lit nuptial conduit après le bain
Dans lesbras de la mort menez-moi par la main!...

-Qu'est-cedonc que mourir? Briser ce noeud infâme
Cet adultèrehymen de la terre et de l'âme
D'un vil poidsà latombeenfin se décharger!
Mourir n'est pas mourirmesamisc'est changer!
Tant qu'il vitaccablé sous le corpsqui l'enchaîne
L'homme vers le vrai bien languissamment setraîne
Etpar ses vils besoins dans sa course arrêté
Suit d'un pas chancelantou perd la vérité.
Maiscelui quitouchant au terme qu'il implore
Voit du jour éternelétinceler l'aurore
Comme un rayon du soir remontant dansles cieux
Exilé de leur seinremonte au sein des dieux;
Et buvant à longs traits le nectar qui l'enivre
Dujour de son trépas il commence de vivre!-

-Maismourir c'est souffrir; et souffrir est un mal.
Amisqu'ensavons-nous? Et quand l'instant fatal
Consacré par lesang comme un grand sacrifice
Pour ce corps immolé seraitun court supplice
N'est-ce pas par un mal que tout bien estproduit?
L'été sort de l'hiverle jour sort de lanuit (6)
Dieu lui-même a noué cette éternellechaîne;
Nous fûmes à la vie enfantésavec peine
Et cet heureux trépasdes faibles redouté
N'est qu'un enfantement à l'immortalité!

-Cependantde la mort qui peut sonder l'abîme?
Les dieux ont mis leurdoigt sur sa lèvre sublime:
Qui sait si dans ses mainsprêtes à la saisir
L'âme incertainetombeavec peine ou plaisir?
Pour moiqui vis encorje ne saismaisje pense
Qu'il est quelque mystère au fond de ce silence;
Que des dieux indulgents la sévère bonté
Ajusque dans la mort caché la volupté
Commeenblessant nos coeurs de ses divines armes
L'Amour cache souventun plaisir sous des larmes!-

L'incréduleCébès à ce discours sourit.
-Je le sauraibientôt- dit Socrate. Il reprit:

-Oui: lepremier salut de l'homme à la lumière
Quand lerayon doré vient baiser sa paupière
L'accent de cequ'on aime à la lyre mêlé
Le parfum fugitifde la coupe exhalé
La saveur du baiserquand de sa lèvreerrante
L'amant cherchela nuitles lèvres de l'amante
Sont moins doux à nos sens que le premier transport
Del'homme vertueux affranchi par la mort!
Et pendant qu'ici-bas sacendre est recueillie
Emporté par sa courseen fuyant iloublie
De dire même au monde un éternel adieu!
Cemonde évanoui disparaît devant Dieu!

-Maisquoi! suffit-il donc de mourir pour revivre?
Non: il faut que dessens notre âme se délivre
De ses penchants mortelstriomphe avec effort;
Que notre vie enfin soit une longue mort!
La vie est le combatla mort est la victoire
Et la terreest pour nous l'autel expiatoire
Où l'hommede ses senssur le seuil dépouillé
Doit jeter dans les feuxson vêtement souillé
Avant d'aller offrir sur unautel propice
De sa vieau Dieu purl'aussi pur sacrifice!

-Ilsirontd'un seul traitdu tombeau dans les cieux
Joindreoùla mort n'est plusles héros et les dieux
Ceux quivainqueurs des sens pendant leur courte vie
On soumis àl'esprit la matière asservie
Ont marché sous lejoug des rites et des lois
Du juge intérieur interrogéla voix
Suivi les droits sentiers écartés de lafoule
Priéservi les dieuxd'où la vertudécoule
Souffert pour la justiceaimé la vérité
Et des enfants du ciel conquis la liberté!

-Mais ceuxquichérissant la chair autant que l'âme
Del'esprit et des sens ont resserré la trame
Et prostituél'âme aux vils baisers du corps
Comme Léda livréeà de honteux transports
Ceux-làsi toutefois undieu ne les délivre
Même après leur trépasne cessent pas de vivre
Et des coupables noeuds qu'eux-mêmesils ont serrés
Ces mânes imparfaits ne sont pasdélivrés!
Comme à ses fils impurs Arachnésuspendue
Leur âmeavec leur corps mêlée etconfondue
Cherche enfin à briser ses liens flétrissants;
L'amour qu'elle eut pour eux vit encor dans ses sens;
Deleurs bras décharnés ils la pressent encore
Luirappellent cent fois cet hymen qu'elle abhorre
Etcomme un airpesant qui dort sur les marais
Leur vil poidsloin des dieuxla retient à jamais!
Ces mânes gémissantserrant dans les ténèbres
Avec l'oiseau de nuitjettent des cris funèbres;
Autour des monumentsdesurnesdes tombeaux
De leur corps importun traînantd'affreux lambeaux
Honteux de vivre encoreet fuyant lalumière
A l'heure où l'innocence a fermé sapaupière
De leurs antres obscures ils s'échappentsans bruit
Comme des criminels s'emparent de la nuit
Imitentsur les flots le réveil de l'aurore
Font courir sur lesmonts le pâle météore;
De songes effrayantsassiégeant nos esprits
Au fond des bois sacréspoussent d'horribles cris
Outristement assis sur le bord d'unetombe
Et dans leurs doigts sanglants cachant leur front quitombe
Jaloux de leur victimeils pleurent leurs forfaits:
Maisles âmes des bons ne reviennent jamais!-

Il se tutet Cébès rompit seul le silence:
-Me préserventles dieux d'offenser l'Espérance
Cette divinitéquisemblable à l'Amour
Un bandeau sur les yeuxnousconduit au vrai jour!
Mais puisque de ces bords comme elle tut'envoles
Hélas! et que voilà tes suprêmesparoles
Pour m'instruireô mon maîtreet non pourt'affliger
Permets-moi de répondre et de t'interroger.-
Socrateavec douceurinclina son visage
Et Cébèsen ces mots interrogea le sage:

-L'âmedis-tudoit vivre au delà du tombeau;
Mais si l'âmeest pour nous la lueur d'un flambeau
Quand la flamme a des sensconsumé la matière
Quand le flambeau s'éteintque devient la lumière?
La clartéle flambeautout ensemble est détruit
Et tout rentre à la foisdans une même nuit!
Ou si l'âme est aux sens cequ'est à cette lyre
L'harmonieux accord que notre main entire
Quand le temps ou les vers en ont usé le bois
Quand la corde rompue a crié sous nos doigts
Et queles nerfs brisés de la lyre expirante
Sont fouléssous les pieds la jeune bacchante
Qu'est devenu le bruit de cesdivins accords?
Meurt-il avec la lyre? et l'âme avec lecorps?...-
Les sagesà ces motspour sonder ce mystère
Baissant leurs fronts pensifset regardant la terre
Cherchaient une réponse et ne la trouvaient pas!
Separlant l'un à l'autre ils murmuraient tout bas:
-Quand lalyre n'est plusoù donc est l'harmonie?...-
Et Socratesemblait attendre son génie!

Sur l'unede ses mains appuyant son menton
L'autre se promenait sur lefront de Phédon
Etsur son cou d'ivoire errant àl'aventure
Caressaiten passantsa blonde chevelure;
Puisdétachant du doigt un de ses longs rameaux
Qui pendaientjusqu'à terre en flexibles anneaux
Faisait sur ses genouxflotter leurs molles ondes
Ou dans ses doigts distraits roulaitleurs tresses blondes
Et parlait en jouantcomme un vieillarddivin
Qui mêle la sagesse aux coupes d'un festin!

-Amisl'âme n'est pas l'incertaine lumière
Dont leflambeau des sens ici-bas nous éclaire;
Elle est l'oeilimmortel qui voit ce faible jour
Naîtregrandirbaisserrenaître tour à tour
Et qui sent hors de soisansen être affaiblie
Pâlir et s'éclipser ceflambeau de la vie
Pareille à l'oeil mortel qui dansl'obscurité
Conserve le regard en perdant la clarté!

-L'âmen'est pas aux sens ce qu'est à cette lyre
L'harmonieuxaccord que notre main en tire;
Elle est le doigt divin qui seulla fait frémir
L'oreille qui l'entend ou chanter ougémir
L'auditeur attentifl'invisible génie
Quijugeenchaîneordonne et règle l'harmonie
Et quides sons discords que rendent chaque sens
Forme au plaisir dedieux des concerts ravissants!
En vain la lyre meurt et le sons'évapore:
Sur ces débris muets l'oreille écouteencore!
Es-tu contentCébès? -- Ouij'en croistes adieux
Socrate est immortel! -- Eh bienparlons des dieux!-

Et déjàle soleil était sur les montagnes
Etrasant d'un rayonles flots et les campagnes
Semblaitfaisant au monde unmagnifique adieu
Aller se rajeunir au sein brillant de Dieu!
Les troupeaux descendaient des sommets du Taygète;
L'ombre dormait déjà sur les flancs de l'Hymette;
Le Cythéron nageait dans un océan d'or;
Lepêcheur matinalsur l'onde errant encor
Modérantprès du bord sa course suspendue
Repliaiten chantantsa voile détendue;
La flûte dans les boiset ceschants sur les mers
Arrivaient jusqu'à nous sur lessoupirs des airs
Et venaient se mêler à nossanglots funèbres
Comme un rayon du soir se fond dans lesténèbres!

-Hâtons-nousmes amisvoici l'heure du bain (7).
Esclavesversez l'eau dansle vase d'airain!
Je veux offrir aux dieux une victime pure.-
Ildit: et se plongeant dans l'urne qui murmure
Comme fait àl'autel le sacrificateur
Il puisa dans ses mains le flotlibérateur
Etle versant trois fois sur son front qu'ilinonde
Trois fois sur sa poitrine en fit ruisseler l'onde;
Puisd'un voile de pourpre en essuyant les flots
Parfumases cheveuxet reprit en ces mots:
-Nous oublions le Dieu pouradorer ses traces!
Me préserve Apollon de blasphémerles Grâces!
Hébé versant la vie aux célesteslambris
Le carquois de l'Amourni l'écharpe d'Iris
Nisurtout de Vénus la brillante ceinture
Qui d'un noeudsympathique enchaîne la nature
Ni l'éternelSaturneou le grand Jupiter
Ni tous ces dieux du cielde laterre et de l'air!
Tous ces êtres peuplant l'Olympe oul'Élysée
Sont l'image de Dieu par nous divinisé
Des lettres de son nom sur la nature écrit
Une ombreque ce Dieu jette sur notre esprit!
A ce titre divin ma raisonles adore
Comme nous saluons le soleil dans l'aurore;
Etpeut-être qu'enfin tous ces dieux inventés
Cetenfer et ce ciel par la lyre chantés
Ne sont passeulement des songes du génie
Mais les brillants degrésde l'échelle infinie
Quides êtres semésdans ce vaste univers
Sépare et réunit tous lesastres divers.
Peut-être qu'en effetdans l'immenseétendue
Dans tout ce qui se meut une âme estrépandue;
Que ces astres brillants sur nos têtessemés
Sont des soleils vivantset des feux animés;
Que l'Océanfrappant sa rive épouvantée
Avec ses flots grondants roule une âme irritée;
Quenotre air embaumé volant dans un ciel pur
Est un espritflottant sur des ailes d'azur;
Que le jour est un oeil qui répandla lumière
La nuitune beauté qui voile sapaupière;
Et qu'enfin dans le cielsur la terreen toutlieu
Tout est intelligenttout vittout est un dieu.

-Maiscroyez-enamisma voix prête à s'éteindre
Pardelà tous ces dieux que notre oeil peut atteindre
Il estsous la natureil est au fond des cieux
Quelque chose d'obscuret de mystérieux
Que la nécessitéque laraison proclame
Et que voit seulement la foicet oeil de l'âme!
Contemporain des jours et de l'éternité!
Grandcomme l'infiniseul comme l'unité!
Impossible ànommerà nos sens impalpable!
Son premier attributc'estd'être inconcevable!
Dans les lieuxdans les tempshierdemainaujourd'hui
Descendonsremontonsnous arrivons àlui!
Tout ce que vous voyez est sa toute-puissance
Tout ceque nous pensons est sa sublime essence!
Forceamourvéritécréateur de tout bien
C'est le dieu de vos dieux! c'estle seul! c'est le mien!...

-- Mais lemaldit Cébèsqui l'a créé? -Le crime:
Des coupables mortels châtiment légitime
Sur ceglobe déchu le mal et le trépas
Sont nés lemême jour: Dieu ne les connaît pas!
Soit qu'unattrait fatalune coupable flamme
Ait attiré jadis lamatière vers l'âme;
Soit plutôt que la vieendes noeuds trop puissants
Resserrant ici-bas l'esprit avec lessens
Les pénètre tous deux d'un amour adultère
Ils ne sont réunis que par un grand mystère.
Cettehorrible unionc'est le mal: et la mort
Remède etchâtimentla brise avec effort.
Maisà l'instantsuprême où cet hymen expire
Sur les vils élémentsl'âme reprend l'empire
Et s'envoleaux rayons del'immortalité
Au monde du bonheur et de la vérité!

--Connais-tu le chemin de ce monde invisible?
Dit Cébès;à ton oeil est-il donc accessible?
-- Mes amisj'enapprocheet pour le découvrir...
-- Que faut-il? ditPhédon. -- Être pur et mourir!

-Dans unpoint de l'espace inaccessible aux hommes (8)
Peut-être aucielpeut-être aux lieux même où nous sommes
Ilest un autre mondeun Élyséeun ciel
Que neparcourent pas de longs ruisseaux de miel
Où les âmesdes bonsde Dieu seul altérées
D'un nectaréternel ne sont pas enivrées
Mais où lesmânes saintsles immortels esprits
De leurs corps immolésvont recevoir le prix!
Ni la sombre Tempéni le riantMénade
Qu'enivre de parfums l'haleine matinale
Niles vallons d'Hémusni ces riches coteaux
Qu'enchantel'Eurotas du murmure des eaux
Ni cette terre enfin des poëteschérie
Qui fait aux voyageurs oublier leur patrie
N'approchent pas encor du fortuné séjour
Oùle regard de Dieu donne aux âmes le jour;
Où jamaisdans la nuit ce jour divin n'expire;
Où la vie et l'amoursont l'air qu'elle respire;
Où des corps immortels outoujours renaissants
Pour d'autres voluptés lui prêtentd'autres sens.
-- Quoi! des corps dans le ciel? la mort avec lavie?
-- Ouides corps transformés que l'âmeglorifie!
L'âmepour composer ces divins vêtements
Cueille en tout l'univers la fleur des éléments;
Tout ce qu'ont de plus pur la vie et la matière
Lesrayons transparents de la douce lumière
Les refletsnuancés des plus tendres couleurs
Les parfums que le soirenlève au sein des fleurs
Les bruits harmonieux quel'amoureux Zéphire
Tire au sein de la nuit de l'onde quisoupire
La flamme qui s'exhale en jets d'or et d'azur
Lecristal des ruisseaux roulant dans un ciel pur
La pourpre dontl'aurore aime à teindre ses voiles
Et les rayons dormantsdes tremblantes étoiles
Réunis et formantd'harmonieux accords
Se mêlent sous ses doigts etcomposent son corps;
Et l'âmequi jadis esclave sur laterre
A ces sens révoltés faisait en vain laguerre
Triomphante aujourd'hui de leurs voeux impuissants
Règne avec majesté sur le monde des sens
Pourdes plaisirs sans finsans fin les multiplie
Et joue avecl'espace et les temps et la vie!

-Tantôtpour s'envoler où l'appelle un désir
Elle aime àparfumer les ailes du zéphyr
D'un rayon de l'iris englissant les colore;
Et du ciel aux enfersdu couchant àl'aurore
Comme une abeille erranteelle court en tout lieu
Découvrir et baiser les ouvrages de Dieu.
Tantôtau char brillant que l'aurore lui prête
Elle attelle uncoursier qu'anime la tempête;
Etdans ces beaux désertsde feux errants semés
Cherchant ces grands espritsqu'elle a jadis aimés
De soleil en soleilde systèmeen système
Elle vole et se perd avec l'âme qu'elleaime
De l'espace infini suit les vastes détours
Etdans le sein de Dieu se retrouve toujours!

-L'âmepour soutenir sa céleste nature
N'emprunte pas des corpssa chaste nourriture;
Ni le nectar coulant de la coupe d'Hébé
Ni le parfum des fleurs par le vent dérobé
Nila libation en son honneur versée
Ne sauraient nourrirl'âme: elle vit de pensée
De désirssatisfaitsd'amourde sentiments
De son être immortelimmortels aliments.
Grâce à ces fruits divins que leciel multiplie
Elle soutientprolongeéternise la vie
Et peutpar la vertu de l'éternel amour
Multiplierson êtreet créer à son tour!

-Carainsi que les corpsla pensée est féconde.
Un seuldésir suffit pour peupler tout un monde;
Etde mêmequ'un son par l'écho répété
Multipliésans fincourt dans l'immensité
Ou comme en s'étendantl'éphémère étincelle
Allume surl'autel une flamme immortelle;
Ainsi ces êtres purs l'unvers l'autre attirés
De l'amour créateurconstamment pénétrés
A travers l'infini secherchentse confondent
D'une éternelle étreinteen s'aimantse fécondent
Etdes astres désertspeuplant les régions
Prolongent dans le ciel leursgénérations.
O célestes amours! saintstransports! chaste flamme!
Baisers où sans retour l'âmese mêle à l'âme
Où l'éterneldésir et la pure beauté
Poussent en s'unissant uncri de volupté!
Si j'osais!...- Mais un bruit retentitsous la voûte!
Le sage interrompu tranquillement écoute
Et nous vers l'occident nous tournons tous les yeux:
Hélas!c'était le jour qui s'enfuyait des cieux!

. . . . .. . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Endétournant les yeuxle serviteur des Onze
Lui tendit lepoison dans la coupe de bronze;
Socrate la reçut d'unfront toujours serein
Etcomme un don sacré l'élevantdans sa main
Sans suspendre un moment sa phrase commencée
Avant de la vider acheva sa pensée.

Sur lesflancs arrondis du vase au large bord
Qui jamais de son sein neversait que la mort
L'artiste avait fondu sous son souffle deflamme
L'histoire de Psychéce symbole de l'âme;
Etsymbole plus doux de l'immortalité
Un légerpapillon en ivoire sculpté
Plongeant sa trompe avide ences ondes mortelles
Formait l'anse du vase en déployantses ailes:
Psychépar ses parents dévouée àl'Amour
Quittant avant l'aurore un superbe séjour
D'unepompe funèbre allait environnée
Tenter comme lamort ce divin hyménée;
Puisseuleassiseenpleursle front sur ses genoux
Dans un désert affreuxattendait son époux;
Maissensible à ses mauxlevolage Zéphyre
Comme un désir divin que le cielnous inspire
Essuyant d'un soupir les larmes de ses yeux
Dormante sur son sein l'enlevait dans les cieux!
On voyaitson beau front penché sur son épaule
Livrer seslongs cheveux aux doux baisers d'Éole
Et Zéphyrsuccombant sous son charmant fardeau
Lui former de ses bras unamoureux berceau
Effleurer ses longs cils de sa brûlantehaleine
Etjaloux de l'Amourla lui rendre avec peine.

Iciletendre Amour sur des roses couché
Pressait entre ses brasla tremblante Psyché
Quid'un secret effroi ne pouvantse défendre
Recevait ses baisers sans oser les luirendre;
Car le céleste épouxtrompant son tendreamour
Toujours du lit sacré fuyait avec le jour.

Plus loinpar le désir en secret éveillée
Et du voilenocturne à demi dépouillée
Sa lampe d'unemain et de l'autre un poignard
Psychérisquant l'amourhélas! contre un regard
De son époux qui dorttremblant d'être entendue
Se penchait vers le litsur unpied suspendue
Reconnaissait l'Amourjetait un cri soudain
Etl'on voyait trembler la lampe dans sa main.

Mais del'huile brûlante une goutte épanchée
S'échappant par malheur de la lampe penchée
Tombait sur le sein nu de l'amant endormi;
L'Amour impatients'éveillant à demi
Contemplait tour à tource poignardcette goutte...
Et fuyait indigné vers lacéleste voûte!
Emblème menaçant desdésirs indiscrets
Qui profanent les dieuxpour les voirde trop près!

La viergecette fois errante sur la terre
Pleurait son jeune amantet nonplus sa misère:
Mais l'Amour à la finde seslarmes touché
Pardonnait à sa fauteet l'heureusePsyché
Par son céleste époux dans l'Olymperavie
Sur les lèvres du dieu buvant des flots de vie
S'avançait dans le ciel avec timidité;
Et l'onvoyait Vénus sourire à sa beauté!
Ainsi parla vertu l'âme divinisée
Revientégale auxdieuxrégner dans l'Élysée!

MaisSocrate élevant la coupe dans ses mains:
-Offrons! offronsd'abord aux maîtres des humains
De l'immortalitécette heureuse prémice!-
Il dit; et vers la terreinclinant le calice
Comme pour épargner un nectarprécieux
En versa seulement deux gouttes pour les dieux
Etde sa lèvre avide approchant le breuvage
Le vidalentement sans changer de visage
Comme un convive avant desortir d'un festin
Qui dans sa coupe d'or verse un reste de vin
Etpour mieux savourer le dernier jus qu'il goûte
L'incline lentement et le boit goutte à goutte.
Puissur son lit de mort doucement étendu
Il reprit aussitôtson discours suspendu.

-Espéronsdans les dieuxet croyons-en notre âme!
De l'amour dansnos coeurs alimentons la flamme!
L'amour est le lien des dieux etdes mortels;
La crainte ou la douleur profanent leurs autels.
Quand vient l'heureux signal de notre délivrance
Amisprenons vers eux le vol de l'espérance!
Point de funèbreadieu! point de cris! point de pleurs!
On couronne ici-bas lavictime de fleurs;
Que de joie et d'amour notre âmecouronnée
S'avance au-devant d'eux comme à sonhyménée!
Ce sont là les festonsles parfumsprécieux
Les voixles instrumentsles chants mélodieux
Dont l'âme convoquée à ce banquet suprême
Avant d'aller aux dieuxdoit s'enchanter soi-même!

-Relevezdonc ces fronts que l'effroi fait pâlir!
Ne me demandezplus s'il faut m'ensevelir;
Sur ce corps qui fut moi quelle huileon doit répandre;
Dans quel lieudans quelle urne il fautgarder ma cendre.
Qu'importe a vousà moique ce vilvêtement
De la flammeou des versdevienne l'aliment?
Qu'une froide poussièreà moi jadis unie
Soitbalayée aux flots ou bien aux gémonies?
Ce corpsvilcomposé des éléments divers
Ne serapas plus moi qu'une vague des mers
Qu'une feuille des bois quel'aquilon promène
Qu'un atome flottant qui fut argilehumaine
Que le feu du bûcher dans les airs exhalé
Ou le sable mouvant de vos chemins foulé!

-Mais jelaisse en partant à cette terre ingrate
Un plus nobledébris de ce que fut Socrate:
Mon génie àPlaton! à vous tous mes vertus!
Mon âme aux justesdieux! ma vie à Mélitus
Comme au chien dévorantqui sur le seuil aboie
En quittant le festinon jette aussi saproie!...-

Tel qu'untriste soupir de la rame et des flots
Se mêle sur les mersaux chants des matelots
Pendant cet entretien une funèbreplainte
Accompagnait sa voix sur le seuil de l'enceinte;
Hélas!c'était Myrto demandant son époux
Que l'heure desadieux ramenait parmi nous!
L'égarement troublait sadémarche incertaine
Etsuspendus aux plis de sa robe quitraîne
Deux enfantsles pieds nusmarchant à sescôtés
Suivaient en chancelant ses pas précipités.
Avec ses longs cheveux elle essuyait ses larmes;
Mais leurtrace profonde avait flétri ses charmes;
Et la mort surses traits répandait sa pâleur:
On eût ditqu'en passant l'impuissante douleur
Ne pouvant de Socrateatteindre la grande âme
Avait respecté l'homme etprofané la femme!
De terreur et d'amour saisie àson aspect
Elle pleurait sur lui dans un tendre respect.
Telleaux fêtes du dieu pleuré par Cythérée
Sur la corps d'Adonis la bacchante éplorée
Partageant de Vénus les divines douleurs
Réchauffetendrement le marbre de ses pleurs
De sa bouche muette avecrespect l'effleure
Et paraît adorer le beau dieu qu'ellepleure!
Socrateen recevant ses enfants dans ses bras
Baisasa joue humide et lui parla tout bas:
Nous vîmes une larmeet ce fut la dernière
Sous ses cils abaissésrouler dans sa paupière.
Puis d'un bras défaillantoffrant ses fils aux dieux:
-Je fus leur père icivousl'êtes dans les cieux!
Je meursmais vous vivez! Veillezsur leur enfance!
Je les lègueô bons dieuxàvotre providence!...-

Mais déjàle poison dans ses veines versé
Enchaînait dans soncours le flot du sang glacé:
On voyait vers le coeurcomme une onde tarie
Remonter pas à pas la chaleur et lavie
Et ses membres roidissans force et sans couleur
Dumarbre de Paros imitaient la pâleur.
En vain Phédonpenché sur ses pieds qu'il embrasse
Sous sa brûlantehaleine en réchauffait la glace;
Son frontses mainssespieds se glaçaient sous nos doigts!
Il ne nous restaitplus que son âme et sa voix!
Semblable au bloc divin d'oùsortit Galatée
Quand une âme immortelle àl'Olympe empruntée
Descendant dans le marbre à lavoix d'un amant
Fait palpiter son coeur d'un premier sentiment
Et qu'ouvrant sa paupière au jour qui vient d'éclore
Elle n'est plus un marbreet n'est pas femme encore!

Était-cede la mort la pâle majesté
Ou le premier rayon del'immortalité?
Mais son front rayonnant d'une beautésublime
Brillait comme l'aurore aux sommets de Didyme
Et nosyeuxqui cherchaient à saisir son adieu
Se détournaientde crainte et croyaient voir un dieu!
Quelquefois l'oeil au cielil rêvait en silence;
Puisdéroulant les flots desa sainte éloquence
Comme un homme enivré du douxjus du raisin
Brisant cent fois le fil de ses discours sans fin
Ou comme Orphée errant dans les demeures sombres
Enmots entrecoupés il parlait à des ombres!

-Courbez-vousdisait-ilcyprès d'Académus!
Courbez-vousetpleurezvous ne le verrez plus!
Que la vagueen frappant lemarbre du Pirée
Jette avec son écume une voixéplorée!
Les dieux l'ont rappelé! ne lesavez-vous pas?...
Mais ses amis en deuiloù portent-ilsleurs pas?
Voilà PlatonCébèsses enfantset sa femme!
Voilà son cher Phédoncet enfant deson âme!
Ils vont d'un pas furtifaux lueurs de Phébé
Pleurer sur un cercueil aux regards dérobé
Etpenchés sur mon urneils paraissaient attendre
Que lavoix qu'ils aimaient sorte encor de ma cendre.
Ouije vais vousparleramiscomme autrefois
Quand penchés sur mon litvous aspiriez ma voix!...
Mais que ce temps est loin! et qu'unecourte absence
Entre eux et moigrands dieuxa jeté dedistance!
Vous qui cherchez si loin la trace de mes pas
Levezles yeuxvoyez!... Ils ne m'entendent pas!
Pourquoi ce deuil?pourquoi ces pleurs dont tu t'inondes?
Épargne au moinsMyrtotes longues tresses blondes*
Tourne vers moi tes yeux delarmes essuyés:
MyrtoPlatonCébèsamis!... si vous saviez!...

* Socrateeut deux femmesXanthippe et Myrto.

-Oraclestaisez-vous! tombezvoix du Portique!
Fuyezvaines lueurs de lasagesse antique!
Nuages colorés d'une fausse clarté
Évanouissez-vous devant la vérité!
D'unhymen ineffable elle est prête d'éclore;
Attendez...Undeuxtrois... quatre siècles encore
Et ses rayonsdivins qui partent des déserts
D'un éclat immortelrempliront l'univers!
Et vousombres de Dieu qui nous voilez saface
Fantômes imposteurs qu'on adore à sa place
Dieux de chair et de sangdieux vivantsdieux mortels
Vicesdéifiés sur d'immondes autels
Mercure aux ailesd'ordéesse de Cythère
Qu'adorent impunis le volet l'adultère;
Vous tousgrands et petitsrace deJupiter
Qui peuplezqui souillez les eauxla terre et l'air
Encore un peu de tempset votre funeste foule
Roulant avecl'erreur de l'Olympe qui croule
Fera place au Dieu saintuniqueuniversel
Le seul Dieu que j'adore et qui n'a pointd'autel!...

. . . . .. . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
-Quelssecrets dévoilés! quelle vaste harmonie!...
. . . .. . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Maisqui donc étais-tumystérieux génie (9)?
Toiquivoilant toujours ton visage à mes yeux
M'as conduitpar la voix jusqu'aux portes des cieux?
Toi quim'accompagnantcomme un oiseau fidèle
Caresse encor mon front du douxvent de ton aile
Es-tu quelque Apollon de ce divin séjour
Ou quelque beau Mercure envoyé par l'Amour?
Tiens-tul'arcou la lyreou l'heureux caducée?
Ou n'es-turéponds-moiqu'une simple pensée?
Ah! viensquique tu soisespritmortel ou dieu!
Avant de recevoir monéternel adieu
Laisse-moi découvrirlaisse-moireconnaître
Cet ami qui m'aima même avant que denaître!
Que je puisseen touchant au terme du chemin
Rendre grâce à mon guide et pleurer sur sa main!
Sors du voile éclatant qui te dérobe encore!
Approche!... Mais que vois-je? ô Verbe que j'adore
Rayoncoéternelest-ce vous que je vois?...
Voilez-vousou jemeurs une seconde fois (10)!

. . . . .. . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
-Heureux ceux qui naîtront dans la sainte contrée
Que baise avec respect la vague d'Érythrée!
Ilsverront les premierssur leur pur horizon
Se lever au matinl'astre de la raison.
Amisvers l'orient tournez votre paupière:
La vérité viendra d'où nous vient lalumière!
Mais qui l'apportera?... C'est toiVerbe conçu!
Toiqu'à travers les temps mes yeux ont aperçu;
Toidont par l'avenir la splendeur réfléchie
Vient m'éclairer d'avance au sommet de la vie.
Tuviens! tu vis! tu meurs d'un trépas mérité!
Carla mort est le prix de toute vérité.
Mais ta voixexpirante en ce monde entendue
Comme la mienneau moinsne serapas perdue.
La voix qui vient du ciel n'y remontera pas;
L'univers assoupi t'écoute et fait un pas!
L'énigmedu destin se révèle à la terre!
. . . . . .. . . . . . . . . . .
Quoi! j'avais soupçonné cesublime mystère!
Nombre mystérieux! profondetrinité!
Triangle composé d'une triple unité!
Les formesles couleursles sonsles nombres même
Toutme cachait mon Dieu! tout était son emblème!
Maisles voiles enfin pour moi son révolus;
Écoutez!...-Il parlait: nous ne l'entendions plus!

Cependantdans son sein son haleine oppressée (11)
Trop faible pourprêter des sons à sa pensée
Sur sa lèvreentr'ouvertehélas! venait mourir
Puis semblait tout àcoup palpiter et courir:
Commeprêt à s'abattre auxrives paternelles
D'un cygne qui se pose on voit battre lesailes;
Entre les bras d'un songe il semblait endormi.
L'intrépide Cébès penché sur notreami
Rappelant dans ses yeux l'âme qui s'évapore
Jusqu'au bord du trépas l'interrogeait encore:
-Dors-tu?lui disait-il; la mortest-ce un sommeil?-
Il recueillit saforceet dit: -C'est un réveil!
-- Ton oeil est-il voilépar des ombres funèbres?
-- Non; je vois un jour purpoindre dans les ténèbres!
-- N'entends-tu pas descrisdes gémissements? - Non;
J'entends des astres d'orqui murmurent un nom!
-- Que sens-tu? - Ce que sent la jeunechrysalide
Quandlivrant à la terre une dépouillearide
Aux rayons de l'aurore ouvrant ses faibles yeux
Lesouffle du matin la roule dans les cieux.
-- Ne nous trompais-tupas? réponds: l'âme était-elle...
--Croyez-en ce sourireelle était immortelle!...
-- De cemonde imparfait qu'attends-tu pour sortir?
-- J'attendscomme lanefun souffle pour partir!
-- D'où viendra-t-il? -- Duciel! -- Encore une parole!
-- Non; laisse en paix mon âmeafin qu'elle s'envole!-
. . . . . . . . . . . . . . . . .


Ilditferma les yeux pour la dernière fois
Et restaquelque temps sans haleine et sans voix.
Un faux rayon de vieerrant par intervalle (12)
D'une pourpre mourante éclairaitson front pâle.
Ainsidans un soir pur del'arrière-saison
Quand déjà la soleil aquitté l'horizon
Un rayon oublié des ombres sedégage
Et colore en passant les flancs d 'or d'un nuage.
Enfin plus librement il semble respirer
Etlaissant sur sestraits son doux sourire errer:
-Aux dieux libérateursdit-ilqu'on sacrifie!
Ils m'ont guéri! -- De quoi? ditCébès. -- De la vie!...-
Puis un légersoupir de ses lèvres coula
Aussi doux que le vol d'uneabeille d'Hybla!
Était-ce... Je ne sais; maispleins d'unsaint dictame
Nous sentîmes en nous comme une secondeâme!...
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . .. . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . .. . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Comme un lis sur les eaux et que la rame incline
Sa têtemollement penchait sur sa poitrine;
Ses longs cilsque la mortn'a fermés qu'à demi
Retombant en repos sur sonoeil endormi
Semblaient comme autrefoissous leur ombreabaissée
Recueillir le silenceou voiler la pensée!
La parole surprise en son dernier essor
Sur sa lèvreentr'ouvertehélas! errait encor
Et ses traitsoùla vie a perdu son empire
Étaient comme frappésd'un éternel sourire!...
Sa mainqui conservait son gestehabituel
De son doigt étendu montrait encor le ciel;
Etquand le doux regard de la naissante aurore
Dissipant par degrésles ombres qu'il colore
Comme un phare allumé sur unsommet lointain
Vint dorer son front mort des ombres du matin
On eût dit que Vénusd'un deuil divin suivie
Venait pleurer encor sur son amant sans vie;
Que la tristePhébé de son pâle rayon
Caressaitdans lanuitle sein d'Endymion;
Ou que du haut du ciel l'âmeheureuse du sage
Revenait contempler le terrestre rivage
Etvisitant de loin le corps qu'elle a quitté
Réfléchissaitsur lui l'éclat de sa beauté
Comme un astre bercédans un ciel sans nuage
Aime à voir dans les flots brillersa chaste image.
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . .. . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. .. . . . . . . . . . . . . . .
On n'entendait autour ni plainteni soupir!...
C'est ainsi qu'il mourutsi c'était làmourir!

NOTES

PREMIÈRENOTE

On voyaitsur les mers une pourpre dorée.

ÉCHÉCRATE(1).

Phédonétais-tu toi-même auprès de Socrate le jour qu'ilbut la ciguë dans la prisonou en as-tu seulement entenduparler?

PHÉDON(2).

J'y étaismoi-mêmeÉchécrate.

ÉCHÉCRATE.

Que dit-ilà ses derniers momentset de quelle manière mourut-il?Je l'entendrais volontierscar nous n'avons personne àPhliunte qui fasse maintenant le voyage à Athènesetdepuis longtemps il n'est pas venu chez nous d'Athénien quiait pu nous donner aucun détail à cet égardsinon qu'il est mort après avoir bu la ciguë. On n'a punous dire autre chose.

PHÉDON.

Vousn'avez donc rien su du procèsni comment les choses sepassèrent?

ÉCHÉCRATE.

Si fait:quelqu'un nous l'a rapportéet nous étions étonnésque la sentence n'eût été exécutéeque longtemps après avoir été rendue. Quelle enfut la causePhédon?

PHÉDON.

Unecirconstance particulière. Il se trouva que la veille dujugement on avait couronné la poupe du vaisseau que lesAthéniens envoient chaque année à Délos.

ÉCHÉCRATE.

Qu'est-cedonc que ce vaisseau?

PHÉDON.

C'estaudire des Athéniensle même vaisseau sur lequel jadisThésée conduisit en Crète les sept jeunes genset les sept jeunes filles qu'il sauva en se sauvant lui-même.On raconte qu'à leur départ les Athéniens firentvoeu à Apollonsi Thésée et ses compagnonséchappaient à la mortd'envoyer chaque année àDélos une théorie; etdepuis ce tempsils nemanquent pas d'accomplir leur voeu. Quand vient l'époque de lathéorieune loi ordonne que la ville soit pureet défendd'exécuter aucune sentence de mort avant que le vaisseau soitarrivé à Délos et revenu à Athènes;et quelquefois le voyage dure longtempslorsque les vents sontcontraires. La théorie commence aussitôt que le prêtred'Apollon a couronné la poupe du vaisseau; ce qui eut lieucomme je le disaisla veille du jugement de Socrate. Voilàpourquoi il s'est écoulé un si long intervalle entre sacondamnation et sa mort.

(1)Échécratede Phliunteville de Sicyonie. C'estprobablement le Pythagoricien dont parle Platon dans sa IXe lettre àArchytas.
Voyez DIOG. LAERCEliv. VIIIchap. 46; JAMBL. (VitaPythagoraeI36.)
(2) Chef de l'école d'Élis.Voyez DIOG. LAERCEII105.

DEUXIÈMENOTE

Quelquesamis en deuil erraient sous le portique.

ÉCHÉCRATE.

Quelsétaient ceux qui se trouvaient làPhédon?

PHÉDON.

Descompatriotes: il y avait ApollodoreCritobule et son pèreCritonHermogène (1)Épigène (2)Eschine (3)Antisthène (4). Il y avait aussi Ctésippe (5) du bourgde PéanéeMénexène (6)et encorequelques autres du pays. Platonje croisétait malade.

ÉCHÉCRATE.

Y avait-ildes étrangers?

PHÉDON.

Oui;Symmias de ThèbesCébès et Phédondes(7); et de MégareEuclide (8) et Terpsion (9).

ÉCHÉCRATE.

Aristippe(10) et Cléombrote (11) n'y étaient-ils pas?

PHÉDON.

Nonondisait qu'ils étaient à Égine.

ÉCHÉCRATE.

N'y enavait-il pas d'autres?

PHÉDON.

Voilàje croisà peu près tous ceux qui y étaient.

ÉCHÉCRATE.

Eh biensur quoi disais-tu que roula l'entretien?

(1) Filsd'Hipponicus. (Voyez le Cratyle.)
(2) Voyez l'Apologie.-- XÉNOPHONMémorab.
(3) Auteur de troisDialogues qui nous ont été conservés. (Voyezl'Apologie.)
(4) Chef de l'école cynique. (DIOG.LAERCEliv. VI.)
(5) Voyez l'Euthydème et leLysis. -- Péanéebourg ou dème de latribu Pandionide.
(6) Voyez le Ménexène.
(7) De Thèbeset non de Cyrènecomme le veutRuhnkenius.
(8) Chef de l'école mégarique. (DIOG.LAERCEliv. II.)
(9) Voyez le Théétète.
(10) De Cyrènechef de la secte cyrénaïque.
(11) D'Ambracie. On dit qu'après avoir lu le Phédonil se jeta dans la mer. (CALLIMACH.épig. 24.)

TROISIÈMENOTE

C'est levaisseau sacrél'heureuse Théorie!

SOCRATE.

Quellenouvelle? Est-il arrivé de Délosle vaisseau au retourduquel je dois mourir (1)?

CRITON.

Nonpasencore; mais il paraît qu'il doit arriver aujourd'huiàce que disent les gens qui viennent de Sunium (2)où ilsl'ont laissé. Ainsi il ne peut manquer d'être iciaujourd'hui; et demainSocrateil te faudra quitter la vie.

SOCRATE.

A la bonneheureCriton: si telle est la volonté des dieuxqu'elles'accomplisse. Cependant je ne pense pas qu'il arrive aujourd'hui.

CRITON.

Etpourquoi?

(1) Voicile commencement du Phédon.
(2) Promontoire del'Attiquevis-à-vis des Cyclades.

QUATRIÈMENOTE

Dans nosdoux entretienss'écoule encor de même!

L'accusationintentée à Socratetelle qu'elle existait encore ausecond siècle de l'ère chrétienneàAthènesdans le temple de Cybèleau rapport dePhavorinuscité par Diogène Laërcereposait surces deux chefs: 1° que Socrate ne croyait pas à lareligion de l'État; 2° qu'il corrompait la jeunessec'est-à-direévidemmentqu'il instruisait la jeunesseà ne pas croire à la religion de l'État.
Orl'Apologie de Socrate ne répond d'une manièresatisfaisante ni à l'un ni à l'autre de ces deux chefsd'accusation. Au lieu de déclarer qu'il croit à lareligion établieSocrate prouve qu'il n'est pas athée;au lieu de faire voir qu'il n'instruit pas la jeunesse àdouter des dogmes consacrés par la loiil proteste qu'il luia toujours enseigné une morale pure. Comme plaidoyercommedéfense régulièreon ne peut nier quel'Apologie de Socrate ne soit très-faible.
C'est qu'ellene pouvait guère ne pas l'êtreque l'accusation étaitfondéeet qu'en effetdans un ordre de choses dont la baseest une religion d'Étaton ne peut penser comme Socrate decette religionet publier ce qu'on en pense sans nuire àcette religionet par conséquent sans troubler l'Étatet provoquer à la longue une révolution; et la preuveen est quedeux siècles plus tardquand cette révélationéclatases plus zélés partisansdans leursplus violentes attaques contre le paganismen'ont fait que répéterles arguments de Socrate dans l'Euthyphron. On peut l'avoueraujourd'huiSocrate ne s'élève tant comme philosopheque précisément à condition d'êtrecoupable comme citoyenà prendre ce titre et les devoirsqu'il impose dans le sens étroit et selon l'esprit del'antiquité. Lui-même connaissait si bien sa situationqu'au commencement de l'Apologie il déclare qu'il ne se défendque pour obéir à la loi.

CINQUIÈMENOTE

Pourquoidans cette mort qu'on appelle la vie...

-Mais pourarriver au rang des dieuxque celui qui n'a pas philosophé etqui n'est pas sorti tout à fait pur de cette vie ne s'enflatte pas; noncela n'est donné qu'au philosophe. C'estpourquoiSymmias et Cébèsle véritablephilosophe s'abstient de toutes les passions du corpsleur résisteet ne se laisse pas entraîner par elles; et celabien qu'il necraigne ni la perte de sa fortune et la pauvretécomme leshommes vulgaires et ceux qui aiment l'argentni le déshonneuret la mauvaise réputationcomme ceux qui aiment la gloire etles dignités.
-- Il ne conviendrait pas de faireautrementrepartit Cébès.
-- Nonsans doutecontinua Socrate: aussi ceux qui prennent quelque intérêtà leur âmeet qui ne vivent pas pour flatter le corpsne tiennent pas le même chemin que les autresqui ne savent oùils vont; maispersuadés qu'il ne faut rien faire qui soitcontraire à la philosophieà l'affranchissement et àla purification qu'elle opèreils s'abandonnent à saconduiteet la suivent partout où elle veut les mener.
--CommentSocrate?
-- La philosophie recevant l'âme liéevéritablement et pour ainsi dire collée au corpsetforcée de considérer les choses non par elle-mêmemais par l'intermédiaire des organes comme à traversles murs d'un cachot et dans une obscurité absoluereconnaissant que toute la force du cachot vient des passions quifont que le prisonnier aide lui-même à serrer sa chaîne;la philosophiedis-jerecevant l'âme en cet étatl'exhorte doucement et travaille à la délivrer; et pourcela elle lui montre que le témoignage des yeux du corps estplein d'illusionscomme celui des oreillescomme celui des autressens; elle l'engage à se séparer d'eux autant qu'il esten elle; elle lui conseille de se recueillir et de se concentrer enelle-mêmede ne croire qu'à elle-mêmeaprèsavoir examiné au dedans d'elle et avec l'essence même desa pensée ce que chaque chose est en son essenceet de tenirpour faux tout ce qu'elle apprend par un autre qu'elle-mêmetout ce qui varie selon la différence des intermédiaires:elle lui enseigne que ce qu'elle voit ainsic'est le sensible et levisible; ce qu'elle voit ainsi par elle-mêmec'estl'intelligence et l'immatériel. Le véritable philosophesait que telle est la fonction de la philosophie. L'âme doncpersuadée qu'elle ne doit pas s'opposer à sadélivrances'abstientautant qu'il lui est possibledesvoluptésdes désirsdes tristessesdes craintes;réfléchissant qu'après les grandes joies et lesgrandes craintesles tristesses et les désirs immodéréson n'éprouve pas seulement les maux ordinairescomme d'êtremaladeou de perdre sa fortunemais le plus grand et le dernier detous les mauxet même sans en avoir le sentiment.
-- Etquel est donc ce malSocrate?
-- C'est que l'effet nécessairede l'extrême jouissance et de l'extrême affliction est depersuader à l'âme que ce qui la réjouit oul'afflige est très-réel ou très-véritablequoiqu'il n'en soit rien. Orce qui nous réjouit ou nousaffligece sont principalement les choses visiblesn'est-ce pas?
-- Certainement.
-- N'est-ce pas surtout dans la jouissanceet la souffrance que le corps subjugue et enchaîne l'âme?
-- Comment cela?
-- Chaque peinechaque plaisir apourainsi direun clou avec lequel il attache l'âme au corpslarend semblableet lui fait croire que rien n'est vrai que ce que lecorps lui dit. Orsi elle emprunte au corps ses croyances et partageses plaisirselle estje penseforcée de prendre aussi lesmêmes moeurs et les mêmes habitudestellement qu'il luiest impossible d'arriver jamais pure à l'autre monde; maissortant de cette vie toute pleine encore du corps qu'elle quitteelle retombe bientôt dans un autre corpset y prend racinecomme une plante dans la terre où elle a étéseméeet ainsi elle est privée du commerce de lapureté et de la simplicité divine.
-- Il n'est quetrop vraiSocratedit Cébès.
-- Voilàpourquoimon cher Cébèsle véritablephilosophe s'exerce à la force et à la tempéranceet nullement pour toutes les raisons que s'imagine le peuple. Est-ceque tu penserais comme lui?
-- Non pas.
-- Et tu fais bien.Ces raisons grossières n'entreront pas dans l'âme duvéritable philosophe; elle ne pensera pas que la philosophiedoit venir la délivrerpour qu'après elle s'abandonneaux jouissances et aux souffranceset se laisse enchaîner denouveau pas elleset que ce soit toujours à recommencer commela toile de Pénélope. Au contraireen se rendantindépendante des passionsen suivant la raison pour guideenne se départant jamais de la contemplation de ce qui est vraidivinhors du domaine de l'opinion; en se nourrissant de cescontemplations sublimeselle acquiert la conviction qu'elle doitvivre ainsi tant qu'elle est dans cette vieet qu'après lamort elle ira se réunir à ce qui lui est semblable etconforme à sa natureet sera délivrée des mauxde l'humanité. Avec un tel régimeô SimmiasôCébèset après l'avoir suivi fidèlementil n'y a pas de raison pour craindre qu'à la sortie du corpselle s'envole emportée par les ventsse dissipe et cessed'être.-

SIXIÈMENOTE

L'étésort de l'hiverle jour sort de la nuit.

QuandSocrate eut ainsi parléCébèsprenant laparolelui dit: -Socratetout ce que tu viens de dire me sembletrès-vrai. Il n'y a qu'une chose qui paraît incroyable àl'homme: c'est ce que tu as dit de l'âme. Il semble quelorsqu'une âme a quitté le corpselle n'est plus; quele jour où l'homme expireelle se dissipe comme une vapeur oucomme une fuméeet s'évanouit sans laisser de traces:car si elle subsistait quelque part recueillie en elle-même etdélivrée de tous les maux dont tu as fait le tableauil y aurait une grande et belle espéranceô Socrateque tout ce que tu as dit se réalise; mais que l'âmesurvive à la mort de l'hommequ'elle conserve l'activitéet la penséevoilà ce qui peut-être a besoind'explication et de preuves.
-- Tu dis vraiCébèsreprit Socrate; mais comment ferons-nous? Veux-tu que nous examinionsdans cette conversation si cela est vraisemblable ou si cela ne l'estpas?
-- Je prendrai un très-grand paisirréponditCébèsà entendre ce que tu penses sur cettematière.
-- Je ne pense pas au moinsreprit Socratequesi quelqu'un nous entendaitfût-ce un faiseur de comédiesil pût me reprocher que je badineet que je parle de chosesqui ne me regardent pas (1). Si donc tu le veuxexaminons ensemblecette question. Et d'abord voyons si les âmes des morts sontdans les enfersou si elles n'y sont pas. C'est une opinion bienancienne (2) que les âmesen quittant ce mondevont dans lesenferset que de là elles reviennent dans ce mondeetretournent à la vie après avoir passé par lamort. S'il en est ainsiet que les hommesaprès la mortreviennent à la vieil s'ensuit nécessairement que lesâmes sont dans les enfers pendant cet intervalle; car elles nereviendraient pas au mondesi elles n'étaient plus: et c'ensera une preuve suffisante si nous voyons clairement que les vivantsne naissent que des morts; car si cela n'est pointil faut chercherd'autres preuves.
-- Fort biendit Cébès.
--Maisreprit Socratepour s'assurer de cette véritéil ne faut pas se contenter de l'examiner par rapport aux hommesilfaut aussi l'examiner par rapport aux animauxaux plantes et àtout ce qui naît; car on verra par là que toutes leschoses naissent de la même manièrec'est-à-direde leurs contraireslorsqu'elles en ontcomme le beau a pourcontraire le laidle juste a pour contraire l'injusteet ainsimille autres choses. Voyons donc si c'est une nécessitéabsolue que les choses qui ont leur contraire ne naissent que de cecontraire; commepar exemples'il faut de toute nécessitéquand une chose devient plus grandequ'elle fût auparavantplus petitepour acquérir ensuite cette grandeur.
-- Sansdoute.
-- Et quand elle devient plus petites'il faut qu'ellefût plus grande auparavant pour diminuer ensuite.
--Évidemment.
-- Tout de même le plus fort vient duplus faiblele plus vite du plus lent.
-- C'est une véritésensible.
-- Eh quoi! reprit Socratequand une chose devientplus mauvaisen'est-ce pas qu'elle était meilleure? et quandelle devient plus justen'est-ce pas qu'elle était moinsjuste?
-- Sans difficultéSocrate.
-- Ainsi doncCébèsque toutes les choses viennent de leurscontrairesvoilà ce qui est suffisamment prouvé.
--Très-suffisammentSocrate.
-- Mais entre ces deuxcontrairesn'y a-t-il pas toujours un certain milieuune doubleopération qui mène de celui-ci à celui-làet ensuite de celui-là à celui-ci? Le passage du plusgrand au plus petitou du plus petit au plus grandne suppose-t-ilpas nécessairement une opération intermédiairesavoiraugmenter et diminuer?
-- Ouidit Cébès.
-- N'en est-il pas de même de ce qu'on appelle se mêleret se séparers'échauffer et se refroidiret detoutes les autres choses? Etquoiqu'il arrive quelquefois que nousn'ayons pas de termes pour exprimer toutes ces nuancesnevoyons-nous pas réellement que c'est toujours une nécessitéabsolue que les choses naissent les unes des autreset qu'ellespassent de l'une à l'autrepar une opérationintermédiaire?
-- Cela est indubitable.
-- Eh bienreprit Socratela vie n'a-t-elle pas aussi son contrairecomme laveille a pour contraire le sommeil?
-- Sans doutedit Cébès.
-- Et quel est ce contraire?
-- C'est la mort.
-- Cesdeux choses ne naissent-elles donc pas l'une de l'autrepuisqu'ellessont contraires? et puisqu'il y a deux contrairesn'y a-t-il pas unedouble opération intermédiaire qui les fait passer del'un à l'autre?
-- Comment non?
-- Pour moirepritSocrateje vais vous dire la combinaison des deux contraireslesommeil et la veilleet la double opération qui les convertitl'un dans l'autre; et toitu m'expliqueras l'autre combinaison. Jedis doncquant au sommeil et à la veilleque du sommeil naîtla veilleet de la veille le sommeil; et que ce qui mène dela veille au sommeilc'est l'assoupissementet du sommeil àla veillec'est le réveil. Cela n'est-il pas assez clair?
--Très-clair.
-- Dis-nous donc de ton côté lacombinaison de la vie et de la mort. Ne dis-tu pas que la mort est lecontraire de la vie?
-- Oui.
-- Et qu'elles naissent l'une del'autre?
-- Sans doute.
-- Qui naît donc de la vie?
--La mort.
-- Et qui naît de la mort?
-- Il fautnécessairement avouer que c'est la vie.
-- C'est donc dece qui est mort que naît tout ce qui vitchoses et hommes?
--Il paraît certain.
-- Et par conséquentrepritSocrateaprès la mort nos âmes vont habiter les enfers.
-- Il le semble.
-- Maintenantdes deux opérationsqui font passer de l'état de vie à l'état demortet réciproquementl'une n'est-elle pas manifeste? carmourir tombe sous le sensn'est-ce pas?
-- Sans difficulté.
-- Mais quoi! pour faire le parallèlen'existe-t-il pasune opération contraireou la nature est-elle boiteuse de cecôté-là? Ne faut-il pas nécessairement quemourir ait son contraire?
-- Nécessairement.
-- Etquel est-il?
-- Revivre.
-- Revivredit Socrateest doncs'il a lieul'opération qui ramène de l'état demort à l'état de vie. Nous convenons donc que la vie nenaît pas moins de la mort que la mort de la vie; preuvesatisfaisante que l'âmeaprès la mortexiste quelquepartd'où elle revient à la vie.-

(1)Allusion à un reproche d'Eupolispoëte comique. (OLYMP.ad Phaedon.; PROCLUS ad Parmenidemlib. Ipag. 50edit. Parisiens.t. IV.)
(2) Dogme pythagoricienet mêmeorphique. (OLYMP. ad Phaedon. -- Voyez Orph. Frag.HERMANNp. 510.

SEPTIÈMENOTE

Hâtons-nousmes amisvoici l'heure du bain.

-Il est àpeu près temps que j'aille au baincar il me semble qu'il estmieux de ne boire le poison qu'après m'être baignéet d'épargner aux femmes la peine de laver un cadavre.-
QuandSocrate eut achevé de parlerCriton prenant la parole: -A labonne heureSocratelui dit-il; mais n'as-tu rien à bousrecommanderà moi et aux autressur tes enfants ou sur touteautre chose où nous pourrions te rendre service?
-- Ce queje vous ai toujours recommandéCriton; rien de plus: ayezsoin de vous; ainsi vous me rendrez serviceà moiàma familleà vous mêmesalors même que vous neme promettriez rien présentement: au lieu que si vous vousnégligez vous-mêmeset si vous ne voulez pas suivre àla trace ce que nous venons de direce que nous avions dit il y alongtempsme fissiez-vous aujourd'hui les promesses les plus vivestout cela ne servira pas à grand'chose.
-- Nous feronstous nos effortsrépondit Critonpour nous conduire ainsi;mais comment t'ensevelirons-nous?
-- Tout comme il vous plairadit-ilsi toutefois vous pouvez me saisir et que je ne vous échappepas.- Puis en même tempsnous regardant avec un sourire pleinde douceur: -Je ne saurais venir à boutmes amisdepersuader Criton que je suis le Socrate qui s'entretient avec vouset qui ordonne toutes les parties de son discours; il s'imaginetoujours que je suis celui qu'il va voir mort tout à l'heureet il me demande comment il m'ensevelira; et tout ce long discoursque je viens de faire pour prouver quedès que j'aurai avaléle poisonje ne demeurerai plus avec vousmais que je vousquitteraiet irai jouir des félicités inffablesil meparaît que j'ai dit tout cela en pure perte pour luicomme sije n'eusse voulu que vous consoler et me consoler moi-même.Soyez donc mes cautions auprès de Critonmais d'une manièretoute contraire à celle dont il a voulu être la mienneauprès des juges: car il a répondu pour moi que je nem'en irai point; vousau contrairerépondez pour moi que jene serai pas plutôt mort que je m'en iraiafin que le pauvreCriton prenne les choses plus doucementet qu'en voyant brûlermon corpsou le mettre en terreil ne s'afflige pas sur moicommesi je souffrais de grands mauxet qu'il ne dise pas à mesfunérailles qu'il expose Socratequ'il l'emportequ'ill'enterre: car il faut que tu sachesmon cher Critonlui dit-ilque parler improprementce n'est pas seulement une faute envers leschosesmais c'est aussi un mal que l'on fait aux âmes. Il fautavoir plus de courageet dire que c'est mon corps que tu enterreset enterre-le comme il te plairaet de la manière qui teparaîtra la plus conforme aux lois.-
En disant ces motsilse leva et passa dans une chambre voisine pour y prendre le bain;Criton le suivitet Socrate nous pria de l'attendre. Nousl'attendîmes donctantôt nous entretenant de tout cequ'il nous avait ditet l'examinant encoretantôt en parlantde l'horrible malheur qui allait nous arriver; nous regardantvéritablement comme des enfants privés de leur pèreet condamnés à passer le reste de notre vie comme desorphelins. Après qu'il fut sorti du bainon lui apporta sesenfantscar il en avait troisdeux en bas âge (1)et un quiétait déjà assez grand (2); et on fit entrer lesfemmes de sa famille (3). Il leur parla quelque temps en présencede Critonet leur donna ses ordres; ensuite il fit retirer lesfemmes et les enfantset revint nous trouver; et déjàle coucher du soleil approchaitcar il était restélongtemps enfermé.
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-Mais je penseSocratelui cria Critonque lesoleil est encore sur les montagneset qu'il n'est pas couché:d'ailleurs je sais que beaucoup d'autres ne prennent le poison quelongtemps après que l'ordre leur en a été donné;qu'ils mangent et qu'ils boivent à souhait; quelques-uns mêmeont pu jouir de leurs amours: c'est pourquoi ne te presse pastu asencore du temps.
-- Ceux qui font ce que tu disCritonréponditSocrateont leurs raisons; ils croient que c'est autant de gagné:et moij'ai aussi les miennes pour ne pas le faire; car la seulechose que je crois gagner en buvant un peu plus tardc'est de merendre ridicule à moi-mêmeen me trouvant si amoureuxde la vieque je veuille l'épargner quand il n'y en a plus(4). Ainsi doncmon cher Critonfais ce que je te diset ne metourmente pas davantage.-
A ces motsCriton fit signe àl'esclave qui se tenait auprès. L'esclave sortitetaprèsêtre resté quelque tempsil revint avec celui quidevait donner le poisonqu'il portait tout broyé dans unecoupe. Aussitôt que Socrate le vit:
-Fort bienmon amilui dit-il; mais que faut-il que je fasse? car c'est à toi àme l'apprendre.
-- Pas autre choselui dit cet hommeque de tepromener quand tu auras bujusqu'à ce que tu sentes tesjambes appesantieset alors de te coucher sur ton lit; le poisonagira de lui-même.-
Et en même temps il lui tendit lacoupe. Socrate la prit avec la plus parfaite sécuritéÉchécratesans aucune émotionsans changer decouleur ni de visage; mais regardant cet homme d'un oeil ferme etassuré comme à son ordinaire:
-Dis-moiest-ilpermis de répandre un peu de ce breuvagepour en faire unelibation?
-- Socratelui répondit cet hommenous n'enbroyons que ce qu'il est nécessaire d'en boire.-

(1)Sophroniscus et Menexenus.
(2) Lamproclès.
(3) Il nes'agit ici que de Xanthippe et de quelques autres femmes alliéesà la famille de Socrateet nullement de ses épousesXanthippe et Myrto.
(4) Allusion à un vers d'Hésiode.(Les OEuvres et les Joursv. 367.)

HUITIÈMENOTE

Dans unpoint de l'espace inaccessible aux hommes.

-Premièrementreprit Socrateje suis persuadé quesi la terre est aumilieu du ciel et de forme sphériqueelle n'a besoin ni del'airni d'aucun autre appui pour s'empêcher de tomber; maisque le ciel mêmequi l'environne égalementet sonpropre équilibresuffisent pour la soutenir; car toute chosequi est en équilibre au milieu d'une autre qui la presseégalementne saurait pencher d'aucun côtéetpar conséquent demeure fixe et immobile; voilà de quoije suis persuadé.
-- Et avec raisondit Symmias.
--De plusje suis convaincu que la terre est fort grandeet que nousn'en habitons que cette petite partie qui s'étend depuis lePhase jusqu'aux colonnes d'Herculerépandus autour de la mercomme des fourmis ou des grenouilles autour d'un marais: et je suisconvaincu qu'il y a plusieurs autres peuples qui habitent d'autresparties semblables; car partout sur la face de la terre il y a descreux de toutes sortes de grandeurs et de figuresoù serendent les eauxles nuages et l'air grossiertandis que la terreelle-même est au-dessus dans ce ciel pur où sont lesastreset que la plupart de ceux qui s'occupent de cette matièreappellent l'étherdont tout ce qui afflueperpétuellement dans les cavités que nous habitonsn'est proprement que le sédiment. Enfoncés dans descavernes sans nous en douternous croyons habiter le haut de laterreà peu près comme quelqu'un quifaisant sonhabitation dans les abîmes de l'Océans'imagineraithabiter au-dessus de la meret quipour voir au travers de l'eau lesoleil et les astresprendrait la mer pour le cielet n'étantjamais monté au-dessusà cause de sa pesanteur et desa faiblesseet n'ayant jamais avancé la tête hors del'eaun'aurait jamais vu lui-même combien le lieu que noushabitons est plus pur et plus beau que celui qu'il habiteetn'aurait jamais trouvé personne qui pût l'en instruire.Voilà l'état où nous sommes. Confinésdans quelque creux de la terrenous croyons en habiter les hauteurs;nous prenons l'air pour le cielet nous croyons que c'est làle véritable ciel dans lequel les astres font leur coursc'est-à-dire que notre pesanteur et notre faiblesse nousempêchent de nous élever au-dessus de l'air; car siquelqu'un allait jusqu'au hautet qu'il pût s'y éleveravec des ailesil n'aurait pas plutôt mis la tête horsde cet air grossierqu'il verrait ce qui se passe dans cet heureuxséjourcomme les poissonsen s'élevant au-dessus dela surface de la mervoient ce qui se passe dans l'air que nousrespirons: et s'il était d'une nature propre à unelongue contemplationil connaîtrait que c'est le véritableciella véritable lumièrela véritable terre;car cette terreces rochestous ces lieux que nous habitonssontcorrompus et calcinéscomme ce qui est dans la mer est rongépar l'âcreté des sels: aussi dans la mer on ne trouveque des cavernesdu sableetpartout où il y a de la terreune vase profonde; il n'y naît rien de parfaitrien qui soitd'aucun prixrien enfin qui puisse être comparé àce que nous avons ici. Mais ce qu'on trouve dans l'autre séjourest encore plus au-dessus de ce que nous voyons dans le nôtre;etpour vous faire connaître la beauté de cette terrepuresituée au milieu du cielje vous diraisi vous voulezune belle fable qui mérite d'être écoutée.
-- Et nousSocratenous l'écouterons avec un très-grandplaisirdit Symmias.
-- On racontedit-ilque la terresi onla regarde d'en hautparaît comme un de nos ballons couvertsde douze bandes de différentes couleursdont celles que nospeintres emploient ne sont que les échantillons; mais lescouleurs de cette terre sont infiniment plus brillantes et pluspureset elles l'environnent tout entière. L'une est d'unpourpre merveilleux; l'autre de couleur d'or; celle-là d'unblanc plus brillant que le gypse et la neige; et ainsi des autrescouleurs qui la décorentet qui sont plus nombreuses et plusbelles que toutes celles que nous connaissons. Les creux mêmede cette terreremplis d'eau et d'airont aussi leurs couleursparticulièresqui brillent parmi toutes les autres; de sorteque dans toute son étendue cette a l'aspect d'un diversitécontinuelle. Dans cette terre si parfaitetout est en rapport avecelleplantesarbresfleurs et fruits; les montagnes même etles pierres ont un poliune transparencedes couleursincomparables; celles que nous estimons tant iciles cornalineslesjaspesles émeraudesn'en sont que de petites parcelles. Iln'y en a pas une seuledans cette heureuse terrequi ne les vailleou ne les surpasse encore: et la cause en est que là lespierres précieuses sont puresqu'elles ne sont ni rongéesni gâtées comme les nôtres par l'âcretédes sels et par la corruption des sédiments qui descendent ets'amassent dans cette terre basseoù ils infectent la pierreet la terreles plantes et les animaux. Outre toutes ces beautéscette terre est ornée d'ord'argent et d'autres métauxprécieuxquirépandus en tous lieux en abondancefrappent les yeux de tous côtéset font de la vue decette terre un spectacle de bienheureux. Elle est aussi habitéepar toutes sortes d'animaux et par des hommesdont les uns sontrépandus au milieu des terreset les autres autour de l'aircomme nous autour de la meret d'autres dans des îles quel'air forme près du continent; car l'air est là ce quesont ici l'eau et la mer pour notre usage; et ce que l'air est pournouspour eux est l'éther. Leurs saisons sont si bientempéréesqu'ils vivent beaucoup plus que noustoujours exempt de maladies; et pour la vuel'ouïel'odorat ettous les autres senset pour l'intelligence mêmeils sontautant au-dessus de nous que l'air surpasse l'eau en puretéet que l'éther surpasse l'air. Ils ont des bois sacrésdes temples que les dieux habitent réellement; des oraclesdes prophétiesdes visionstoutes les marques du commercedes dieux: ils voient aussi le soleil et la lune et les astres telsqu'ils sont; et tout le reste de leur félicité suit àproportion.
-Voilà quelle est cette terre à sasurface; elle a tout autour d'elle plusieurs lieuxdont les uns sontplus profonds et plus ouverts que le pays que nous habitons; lesautres plus profondsmais moins ouvertset d'autres moins profondset plus plats. Tous ces lieux sont percés par-dessous enplusieurs pointset communiquent entre eux par des conduits tantôtplus largestantôt plus étroitsà traverslesquels coulecomme dans des bassinsune quantité immensed'eau: des masses surprenantes de fleuves souterrains qui nes'épuisent jamais; des sources d'eaux froides et d'eauxchaudes; des fleuves de feu et d'autres de boueles uns pluslimpidesles autres plus épaiscomme en Sicile ces torrentsde boue et de feu qui précèdent la laveet comme lalave elle-même. Ces lieux se remplissent de l'une ou de l'autrede ce matièresselon la direction qu'elles prennent chaquefois en débordant. Ces masses énormes se meuvent enhaut et en bascomme un balancier placé dans l'intérieurde la terre. Voici à peu près comment ce mouvements'opère: parmi les ouvertures de la terreil en est unelaplus grande de toutesqui passe au travers de la terre; c'est celledont parle Homèrequand il dit (1):

Bien loinlà où sous la terre est le plus profond abîme;

et quelui-même ailleurs et beaucoup d'autres appellent le Tartare.C'est là que se rendentet c'est de là que sortent denouveau tous les fleuvesqui prennent chacun le caractère etla ressemblance de la terre sur laquelle ils passent. La cause de cemouvement en sens contrairec'est que le liquide ne trouve làni fond ni appui; il s'agite suspenduet bouillonne sens dessusdessous; l'air et le vent font de même tout à l'entouret suivent tous ses mouvements et lorsqu'il s'élève etlorsqu'il retombe; et comme dans la respirationoù l'airentre et sort continuellementde même ici l'airemportéavec le liquide dans deux mouvements opposésproduit desvents terribles et merveilleuxen entrant et en sortant. Quand doncles eauxs'élançant avec forcearrivent vers le lieuque nous appelons le lieu inférieurelles forment descourants qui vont se rendreà travers la terrevers des litsde fleuves qu'ils rencontrent et qu'ils remplissent comme avec unepompe. Lorsque ces eaux abandonnent ces lieux et s'élancentvers les nôtreselles les remplissent de la mêmemanière; de là elles se rendentà travers desconduits souterrainsvers les différents lieux de la terreselon que le passage leur est frayéet forment les mersleslacsles fleuves et les fontaines; puiss'enfonçant denouveau sous la terreet parcourant des espacestantôt plusnombreux et plus longstantôt moindres et plus courtsellesse jettent dans le Tartareles unes beaucoup plus basd'autresseulement un peu plus basmais toutes plus bas qu'elles n'en sontsorties. Les unes ressortent et retombent dans l'abîmeprécisément du côté opposé àleur issue; quelques autresdu même côté: il enest aussi qui ont un cours tout à fait circulaireet sereplient une ou plusieurs fois autour de la terre comme des serpentsdescendent le plus bas qu'elles peuventet se jettent de nouveaudans le Tartare. Elles peuvent descendre de part et d'autre jusqu'aumilieumais pas au delà; car alors elles remonteraient: ellesforment plusieurs courants fort grands; mais il y en a quatreprincipaux dont le plus grandet qui coule le plus extérieurementtout autourest celui qu'on appelle Océan. Celui qui lui faitfaceet coule en sens contraire et l'Achéronquitraversantdes lieux désertset s'enfonçant sous la terresejette dans le marais Achérusiadeoù se rendent lesâmes de la plupart des mortsquiaprès y avoir demeuréle temps ordonnéles unes plusles autres moinssontrenvoyées dans ce monde pour y animer de nouveau êtres.Entre ces deux fleuves coule un troisièmequinon loin de sasourcetombe dans un lieu vasterempli de feuet y forme un lacplus grand que notre meroù l'eau bouillonne mêléeavec la boue. Il sort de là trouble et fangeuxetcontinuantson cours en spiraleil se rend à l'extrémitédu marais Achérusiadesans se mêler avec ses eaux; etaprès avoir fait plusieurs tours sous terreil se jette versle plus bas du Tartare: c'est ce fleuve qu'on appelle lePyriphlégethondont les ruisseaux enflammés saillentsur la terrepartout où ils trouvent une issue. Du côtéopposéle quatrième fleuve tombe d'abord dans un lieuaffreux et sauvageà ce que l'on ditet d'une couleurbleuâtre. On appelle ce lieu Stygienet Styx le lac que formele fleuve en tombant. Après avoir pris dans les eaux de ce lacdes vertus horriblesil se plonge dans la terreoù il faitplusieurs tours; et se dirigeant vis-à-vis du Pyriphlégéthonil le rencontre dans le lac de l'Achéronpar l'extrémitéopposée. Il ne mêle ses eaux avec les eaux d'aucun autrefleuve; mais après avoir fait le tour de la terreil se jetteaussi dans le Tartarepar l'endroit opposé au Pyriphlégéthon.Le nom de ce fleuve est le Cocytecomme l'appellent les poëtes.-

(1)Iliadeliv. VIIIv. 14.

NEUVIÈMENOTE

Mais quidonc étais-tumystérieux génie!

-Maispeut-être paraîtra-t-il inconséquent que je mesois mêlé de donner à chacun de vous des avis enparticulieret que je n'aie jamais eu le courage de me trouver dansles assemblées du peuple pour donner mes conseils à larépublique. Ce qui m'en a empêchéAthéniensc'est ce je ne sais quoi de divin et de démoniaquedont vousm'avez si souvent entendu parleret dont Mélituspourplaisantera fait un chef d'accusation contre moi. Ce phénomèneextraordinaire s'est manifesté en moi dès mon enfance:c'est une voix qui ne se fait entendre que pour me détournerde ce que j'ai résolucar jamais elle ne m'exhorte àrien entreprendre; c'est elle qui s'est toujours opposée àmoi quand j'ai voulu me mêler des affaires de la républiqueet elle s'y est opposée fort à propos: car sachez bienqu'il y a longtemps que je ne serais plus en viesi je m'étaismêlé des affaires publiqueset je n'aurais rien avancéni pour vous ni pour moi. Ne vous fâchez pointje vous enconjuresi je vous dis la vérité. Nonquiconquevoudra lutter franchement contre les passions d'un peupleceluid'Athènes ou tout autre peuple; quiconque voudra empêcherqu'il se commette rien d'injuste ou d'illégal dans un Étatne le fera jamais impunément. Il faut de toute nécessitéque celui qui veut combattre pour la justices'il veut vivre quelquetempsdemeure simple particulieret ne prenne aucune part augouvernement. Je puis vous en donner des preuves incontestablesetce ne seront pas des raisonnementsmais ce qui a bien plusd'autorité auprès de vousdes faits. Écoutezdonc ce qui m'est arrivéafin que vous sachiez bien que jesuis incapable de céder à qui que ce soit contre ledevoirpar crainte de la mort; et quene voulant pas le faireilest impossible que je ne périsse pas. Je vais vous dire deschoses qui vous déplairontet où vous trouverezpeut-être la jactance des plaidoyers ordinaires: cependant jene vous dirai rien qui ne soit vrai.-

DIXIÈMENOTE

Voilez-vousou je meurs une seconde fois!

-Aprèscelaô vous qui m'avez condamnévoici ce que j'osevous prédire; car je suis précisément dans lescirconstances où les hommes lisent dans l'avenir au moment dequitter la vie.-

ONZIÈMENOTE

Cependantdans son sein son haleine oppressée...

-Ils'assit sur son litet n'eut pas le temps de nous dire grand'chose;car le serviteur des Onze entra presque en même tempsets'approchant de lui: -Socratedit-ilj'espère que je n'auraipas à te faire le même reproche qu'aux autres: dèsque je viens les avertirpar l'ordre des magistratsqu'il fautboire le poisonils s'emportent contre moi et me maudissent; maispour toidepuis que tu es icije t'ai toujours trouvé leplus courageuxle plus doux et le meilleur de ceux qui sont jamaisvenus dans cette prison; et en ce moment je suis bien assuréque tu n'es pas fâché contre moimais contre ceux quisont la cause de ton malheuret que tu connais bien. Maintenanttusais ce que je viens t'annoncer; adieutâche de supporter avecrésignation ce qui est inévitable.- En même tempsil se détourna en fondant en larmeset se retira. Socrateleregardantlui dit: -Et toi aussireçois mes adieux; je feraice que tu dis.- Et se tournant vers nous: -Voyeznous dit-ilquellehonnêteté dans cet homme! tout le temps que j'ai étéiciil m'est venu voir souventet s'est entretenu avec moi: c'étaitle meilleur des hommeset maintenant comme il me pleure de boncoeur! Mais allonsCritonobéissons-lui de bonne grâceet qu'on m'apporte le poisons'il est broyé; sinonqu'il lebroie lui-même.-

DOUZIÈMENOTE

Un fauxrayon de vie errant par intervalle.

Jusque-lànous avions eu presque tous assez de force pour retenir nos larmes;mais le voyant boireet après qu'il eut bunous n'en fûmesplus les maîtres. Pour moimalgré tous mes effortsmeslarmes s'échappèrent avec tant d'abondanceque je mecouvris de mon manteau pour pleurer sur moi-même; car cen'était pas le malheur de Socrate que je pleuraismais lemienen songeant quel ami j'allais perdre. Critonavant moin'ayant pu retenir ses larmesétait sorti; et Apollodorequin'avait presque pas cessé de pleurer auparavantse mit alorsà crierà hurler et à sangloter avec tant deforcequ'il n'y eut personne à qui il ne fît fendre lecoeurexcepté Socrate.
-Que faites-vousdit-ilômes bons amis? N'était-ce pas pour cela que j'avais renvoyéles femmespour éviter des scènes aussi peuconvenables? car j'ai toujours ouï dire qu'il faut mourir avecde bonnes paroles. Tenez-vous donc en reposet montrez de lafermeté.-
Ces mots nous firent rougiret nous retînmesnos pleurs.
Cependant Socratequi se promenaitdit qu'ilsentait ses jambes s'appesantiret il se coucha sur le doscommel'homme l'avait ordonné. En même temps le mêmehomme qui lui avait donné le poison s'approchaetaprèsavoir examiné quelque temps ses pieds et ses jambesil luiserra le pied fortementet il lui demanda s'il le sentait; il ditque non. Il lui serra ensuite les jambes; et portant ses mains plushaut il nous fit voir que le corps se gelait et se roidissait: et; letouchant lui-mêmeil nous dit quedès que le froidgagnerait le coeurSocrate nous quitterait. Déjà toutle bas-ventre était glacé. Alors se découvrantcar il était couvert:
-Critondit-ilet ce furent sesdernières parolesnous devons un coq à Esculape;n'oublie pas d'acquitter cette dette.
-- Cela sera faitréponditCritonmais vois si tu as encore quelque chose à nous dire.-
Il ne répondit rienet un peu de temps après ilfit un mouvement convulsif; alors l'homme le découvrit tout àfait: ses regards étaient fixes. Critons'en étantaperçului ferma la bouche et les yeux.