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Alain René LesageGil Blas de Santillane 







LIVREPREMIER




CHAPITREPREMIER

Dela naissance de Gil Blaset de son éducation


Blas deSantillanemon pèreaprès avoir longtemps portéles armes pour le service de la monarchie espagnolese retira dansla ville où il avait pris naissance. Il y épousa unepetite bourgeoise qui n'était plus de sa premièrejeunesseet je vins au monde dix mois après leur mariage. Ilsallèrent ensuite demeurer à Oviédooù mamère se mit femme de chambreet mon père écuyer.Comme ils n'avaient pour tout bien que leurs gagesj'aurais coururisque d'être assez mal élevési je n'eusse paseu dans la ville un oncle chanoine. Il se nommait Gil Perez. Il étaitfrère aîné de ma mère et mon parrain.Représentez-vous un petit homme haut de trois pieds et demiextraordinairement grosavec une tête enfoncée entreles deux épaules : voilà mon oncle. Au restec'étaitun ecclésiastique qui ne songeait qu'à bien vivrec'est-à-dire qu'à faire bonne chère ; et saprébendequi n'était pas mauvaiselui en fournissaitles moyens.

Il me pritchez lui dès mon enfanceet se chargea de mon éducation.Je lui parus si éveilléqu'il résolut decultiver mon esprit. Il m'acheta un alphabetet entreprit dem'apprendre lui-même à lire ; ce qui ne lui fut pasmoins utile qu'à moi ; caren me faisant connaître meslettresil se remit à la lecturequ'il avait toujours fortnégligéeetà force de s'y appliquerilparvint à lire couramment son bréviairece qu'iln'avait jamais fait auparavant. Il aurait encore bien voulum'enseigner la langue latine ; c'eût été autantd'argent épargné pour lui ; maishélas ! lepauvre Gil Perez ! il n'en avait de sa vie su les premiers principes; c'était peut-être (car je n'avance pas cela comme unfait certain) le chanoine du chapitre le plus ignorant. Aussi j'aiouï dire qu'il n'avait pas obtenu son bénéfice parson érudition ; il le devait uniquement à lareconnaissance de quelques bonnes religieuses dont il avait étéle discret commissionnaireet qui avaient eu le crédit de luifaire donner l'ordre de prêtrise sans examen. Il fût doncobligé de me mettre sous la férule d'un maître :il m'envoya chez le docteur Godinezqui passait pour le plus habilepédant d'Oviédo. Je profitai si bien des instructionsqu'on me donnaqu'au bout de cinq à six annéesj'entendis un peu les auteurs grecs et assez bien les poèteslatins. Je m'appliquai aussi à la logiquequi m'apprit àraisonner beaucoup. J'aimais tant la disputeque j'arrêtaisles passantconnus ou inconnuspour leur proposer des arguments. Jem'adressais quelquefois à des figures hibernoises qui nedemandaient pas mieuxet il fallait alors nous voir disputer ! Quelsgestes ! Quelles grimaces ! Quelles contorsions ! Nos yeux étaientpleins de fureuret nos bouches écumantes. On nous devaitplutôt prendre pour des possédés que pour desphilosophes.

Jem'acquis toutefois par làdans la villela réputationde savant. Mon oncle en fut raviparce qu'il fit réflexionque je cesserais bientôt de lui être à charge. OrçaGil Blasme dit-il un jourle temps de ton enfance estpassé ; tu as déjà dix-sept anset te voilàdevenu habile garçon. Il faut songer à te pousser ; jesuis d'avis de t'envoyer à l'université de Salamanque :avec l'esprit que je te voistu ne manqueras pas de trouver un bonposte. Je te donnerai quelques ducats pour faire ton voyageavec mamule qui vaut bien dix à douze pistoles ; tu la vendras àSalamanqueet tu emploieras l'argent à t'entretenir jusqu'àce que tu sois placé.

Il nepouvait rien me proposer qui me fût plus agréable car jemourais d'envie de voir le pays. Cependant j'eus assez de force surmoi pour cacher ma joie ; et lorsqu'il fallut partirne paraissantsensible qu'à la douleur de quitter un oncle à quij'avais tant d'obligationj'attendris le bonhommequi me donna plusd'argent qu'il ne m'en aurait donné qu'il eût pu lire aufond de mon âme. Avant mon départj'allai embrasser monpère et ma mèrequi ne m'épargnèrent pasles remontrances. Ils m'exhortèrent à prier Dieu pourmon oncleà vivre en honnête hommeà ne mepoint engager dans de mauvaises affairesetsur toutes chosesàne pas prendre le bien d'autrui. Après qu'ils m'eurent trèslongtemps haranguéils me firent présent de leurbénédictionqui était le seul bien quej'attendais d'eux. Aussitôt je montai sur ma muleet sortis dela ville.




CHAPITREII


Des alarmes qu'il eut en allant àPeñaflor ; de ce qu'il fit en arrivant dans cette villeetavec quel homme il soupa

Me voilà donc horsd'Oviédosur le chemin de Peñaflorau milieu de lacampagnemaître de mes actionsd'une mauvaise mule et dequarante bons ducatssans compter quelques réaux que j'avaisvolés à mon très honoré oncle. Lapremière chose que je fis fut de laisser ma mule aller àdiscrétionc'est-à-dire au petit pas. Je lui mis labride sur le couettirant de ma poche mes ducatsje commençaià les compter et recompter dans mon chapeau. Je n'étaispas maître de ma joie. Je n'avais jamais vu autant d'argent. Jene pouvais me lasser de le regarder et de le manier. Je le comptaispeut-être pour la vingtième foisquand tout àcoup ma mulelevant la tête et les oreilless'arrêta aumilieu du grand chemin. Je jugeai que quelque chose l'effrayait ; jeregardai ce que ce pouvait être : j'aperçus sur la terreun chapeau renversé sur lequel il y avait un rosaire àgros grainset en même temps j'entendis une voix lamentablequi prononça ces paroles : Seigneur passantayez pitiéde grâced'un pauvre soldat estropié ; jetezs'il vousplaîtquelques pièces d'argent dans ce chapeau ; vousen serez récompensé dans l'autre monde. Je tournaiaussitôt les yeux du côté que partait la voix ; jevis au pied d'un buissonà vingt ou trente pas de moiuneespèce de soldat quisur deux bâtons croisésappuyait le bout d'une escopette qui me parut plus longue qu'unepiqueet avec laquelle il me couchait en joue. A cette vuequi mefit trembler pour le bien de l'Egliseje m'arrêtais tout court; je serrai promptement mes ducatsje tirai quelques réauxetm'approchant du chapeau disposé à recevoir lacharité des fidèles effrayésje les jetaidedans l'un après l'autrepour montrer au soldat que j'enusais noblement. Il fut satisfait de ma générositéet me donna autant de bénédictions que je donnai decoups de pied dans les flancs de ma mulepour m'éloignerpromptement de lui ; mais la maudite bêtetrompant monimpatiencen'en alla pas plus vite. La longue habitude qu'elle avaitde marcher pas à pas sous mon oncle lui avait fait perdrel'usage du galop.

Je netirai pas de cette aventure un augure trop favorable pour mon voyage.Je me représentai que je n'étais pas encore àSalamanqueet que je pourrais bien faire une plus mauvaiserencontre. Mon oncle me parut très imprudent de ne m'avoir pasmis entre les mains d'un muletier. C'était sans doute ce qu'ilaurait dû faire ; mais il avait songé qu'en me donnantsa mule mon voyage me coûterait moinset il avait plus penséà cela qu'aux périls que je pouvais courir en chemin.Ainsipour réparer sa fauteje résolussi j'avais lebonheur d'arriver à Peñaflord'y vendre ma muleet deprendre la voie du muletier pour aller à Astorgad'oùje me rendrais à Salamanque par la même voiture. Quoiqueje ne fusse jamais sorti d'Oviédoje n'ignorais pas le nomdes villes par où je devais passer : je m'en étais faisinstruire avant mon départ.

J'arrivaiheureusement à Peñaflor : je m'arrêtai àla porte d'une hôtellerie d'assez bonne apparence. Je n'eus pasmis pied à terreque l'hôte vint me recevoir fortcivilement. Il détacha lui-même ma valisela chargeasur ses épauleset me conduisit à une chambrependantqu'un de ses valets menait ma mule à l'écurie. Cethôtele plus grand babillard des Asturieset aussi prompt àconter sans nécessité ses propres affaires que curieuxde savoir celles d'autruim'apprit qu'il se nommait AndréCorcuelo ; qu'il avait servi longtemps dans les armées du roien qualité de sergentet quedepuis quinze moinsil avaitquitté le service pour épouser une fille de Castropolquibien que tant soit peu basanéene laissait pas de fairevaloir le bouchon. Il me dit encore une infinité d'autreschoses que je me serais fort bien passé d'entendre. Aprèscette confidencese croyant en droit de tout exiger de moiil medemanda d'où je venaisoù j'allaiset qui j'étais.A quoi il me fallut répondre article par articleparce qu'ilaccompagnait d'une profonde révérence chaque questionqu'il me faisaiten me priant d'un air si respectueux d'excuser sacuriosité que je ne pouvais me défendre de lasatisfaire. Cela m'engagea dans un long entretien avec luiet medonna lieu de parler du dessein et des raisons que j'avais de medéfaire de ma mulepour prendre la voie du muletier. Ce qu'ilapprouva fortnon succinctementcar il me représentalà-dessus tous les accidents fâcheux qui pouvaientm'arriver sur la route ; il me rapporta même plusieurshistoires sinistres de voyageurs. Je croyais qu'il ne finirait point.Il finit pourtanten disant quesi je voulais vendre ma muleilconnaissait un honnête maquignon qui l'achèterait. Jelui témoignai qu'il me ferait plaisir de l'envoyer chercher :il y alla sur-le-champ lui-même avec empressement.

Il revintbientôt accompagné de son hommequ'il me présentaet dont il loua fort la probité. Nous entrâmes toustrois dans la couroù l'in amena ma mule. On la fit passer etrepasser devant le maquignonqui se mit à l'examiner depuisles pieds jusqu'à la tête. Il ne manqua pas d'en direbeaucoup de mal. J'avoue qu'on n'en pouvait dire beaucoup de bien :maisquand ç'aurait été la mule du papeil yaurait trouvé à redire. Il assurait donc qu'elle avaittous les défauts du monde ; etpour mieux me le persuaderilen attestait l'hôtequi sans doute avait ses raisons pour enconvenir. Eh bien ! me dit froidement le maquignoncombienprétendez-vous vendre ce vilain animal-là ? Aprèsl'éloge qu'il en avait faitet l'attestation du seigneurCorcueloque je croyais homme sincère et bon connaisseurj'aurais donné ma mule pour rien ; c'est pourquoi je dis aumarchand que je m'en rapportais à sa bonne foi ; qu'il n'avaitqu'à priser la bête en conscienceet que je m'entiendrais à la prisée. Alorsfaisant l'hommed'honneuril me répondit qu'en intéressant saconscience je le prenais par son faible. Ce n'était paseffectivement par son fort ; carau lieu de faire monterl'estimation à dix ou douze pistolescomme mon oncleiln'eut pas honte de la fixer à trois ducatsque je reçusavec autant de joie que si j'eusse gagné à cemarché-là.

Aprèsm'être si avantageusement défait de ma mulel'hôteme mena chez un muletier qui devait partir le lendemain pour Astorga.Ce muletier me dit qu'il partirait avant le jouret qu'il auraitsoin de me venir réveiller. Nous convînmes du prix tantpour le louage d'une mule que pour ma nourriture ; et quand tout futréglé entre nousje m'en retournai vers l'hôtellerieavec Corcuelo quichemin faisantse mit à me raconterl'histoire de ce muletier. Il m'apprit tout ce qu'on en disait dansla ville. Enfinil allait de nouveau m'étourdir de son babilimportunsi par bonheur un homme assez bien fait ne fût venul'interrompre en l'abordant avec beaucoup de civilité. Je leslaissai ensembleet continuai mon cheminsans soupçonner quej'eusse la moindre part à leur entretien.

Jedemandai à souper dès que je fus dans l'hôtellerie.C'était un jour maigre. On m'accommoda des ¦ufs.Pendant qu'on me les apprêtaitje liai conversation avecl'hôtesseque je n'avais point encore vue. Elle me parut assezjolie ; et je trouvai des allures si vivesque j'aurais bien jugéquand son mari ne me l'aurait pas ditque ce cabaret devait êtrefort achalandé. Lorsque l'omelette qu'on me faisait fut enétat de m'être servieje m'assis tout seul à unetable. Je n'avais pas encore mangé le premier morceauquel'hôte entrasuivi de l'homme qui l'avait arrêtédans la rue. Ce cavalier portait une longue rapièreetpouvait bien avoir trente ans. Il s'approcha de moi d'un air empressé: Seigneur écolierme dit-ilje viens d'apprendre que vousêtes le Seigneur Gil Blas de Santillanel'ornement d'Oviédoet le flambeau de la philosophie. Est-il bien possible que vous soyezce savantissimece bel esprit dont la réputation est sigrande en ce pays-ci ? Vous ne savez pascontinua-t-il ens'adressant à l'hôte et à l'hôtessevousne savez pas ce que vous possédez. Vous avez un trésordans votre maison. Vous voyez dans ce jeune gentilhomme la huitièmemerveille du monde. Puisse tournant de mon côtéet mejetant les bras au cou : excusez mes transportsajouta-t-il ; je nesuis point maître de la joie que votre présence mecause.

Je ne puslui répondre sur-le-champparce qu'il me tenait si serréque je n'avais pas la respiration libreet ce ne fut qu'aprèsque j'eus la tête dégagée de l'embrassadeque jelui dis : Seigneur cavalierje ne croyais pas mon nom connu àPeñaflor. Comment connu ? reprit-il sur le même ton.Nous tenons registre de tous les grands personnages qui sont àvingt lieues à la ronde. Vous passez ici pour un prodige ; etje ne doute pas que l'Espagne ne se trouve un jour aussi vaine devous avoir produitque la Grèce d'avoir vu naître sessages. Ces paroles furent suivies d'une nouvelle accoladequ'il mefallut encore essuyerau hasard d'avoir le sort d'Antée. Pourpeu que j'eusse eu d'expérienceje n'aurais pas étéla dupe de ses démonstrations ni de ses hyperboles ; j'auraisbien connuà ses flatteries outréesque c'étaitun de ces parasites que l'on trouve dans toutes les villeset quidès qu'un étranger arrives'introduisent auprèsde lui pour remplir leur ventre à ses dépens ; mais majeunesse et ma vanité m'en firent juger tout autrement. Monadmirateur me parut un fort honnête hommeet je l'invitai àsouper avec moi. Ah ! très volontierss'écria-t-il ;je ne sais trop bon gré à mon étoile de m'avoirfait rencontrer Gil Blas de Santillanepour ne pas jouir de ma bonnefortune le plus longtemps que je pourrai. Je n'ai pas grand appétitpoursuivit-il ; je vais me mettre à table pour vous tenircompagnie seulementet je mangerai quelques morceaux parcomplaisance.

En parlantainsimon panégyriste s'assit vis-à-vis de moi. On luiapporta un couvert. Il se jeta d'abord sur l'omelette avec tantd'aviditéqu'il semblait n'avoir mangé depuis troisjours. A l'air complaisant dont il s'y prenaitje vis bien qu'elleserait bientôt expédiée. J'en ordonnai unesecondequi fut fait si promptementqu'on nous la servit comme nousachevionsou plutôt comme il achevait de manger la première.Il y procédait pourtant d'une vitesse toujours égaleet trouvait moyensans perdre un coup de dentde me donner louangessur louanges ; ce qui me rendait fort content de ma petite personne.Il buvait aussi fort souvent ; tantôt c'était àma santéet tantôt à celle de mon père etde ma mèredont il ne pouvait assez vanter le bonheur d'avoirun fils tel que moi. En même tempsil versait du vin dans monverreet m'excitait à lui faire raison. Je ne répondispoint mal aux santés qu'il me portait ; ce quiavec sesflatteriesme mit insensiblement de si belle humeur quevoyantnotre seconde omelette à moitié mangéejedemandai à l'hôte s'il n'avait pas de poissons ànous donner. Le seigneur Corcueloquiselon toutes les apparencess'entendait avec le parasiteme répondit : J'ai une truiteexcellente ; mais elle coûtera cher à ceux qui lamangeront : c'est un morceau trop friand pour vous. Qu'appelez-voustrop friand ? dit alors mon flatteur d'un ton de voix élevé; vous n'y pensez pasmon ami. Apprenez que vous n'avez rien de tropbon pour le seigneur Gil Blas de Santillanequi mérite d'êtretraité comme un prince.

Je fusbien aise qu'il eût relevé les dernières parolesde l'hôteet il ne fit en cela que me prévenir. Je m'ensentais offenséet je dis fièrement à Corcuelo: apportez-nous votre truiteet ne vous embarrassez pas du reste.L'hôtequi ne demandait pas mieuxse mit à l'apprêteret ne tarda guère à nous la servir. A la vue de cenouveau platje vis briller une grande joie dans les yeux duparasitequi fit paraître une nouvelle complaisancec'est-à-dire qu'il donna sur le poisson comme il avait donnésur les ¦ufs. Il fut pourtant obligé de se rendredepeur d'accidentcar il en avait jusqu'à la gorge. Enfinaprès avoir bu et mangé tout son soûlil voulutfinir la comédie. Seigneur Gil Blasme dit-il en se levant detableje suis trop content de la bonne chère que vous m'avezfaite pour vous quitter sans vous donner un avis important dont vousme paraissez avoir besoin. Soyez désormais en garde contre leslouanges. Défiez-vous des gens que vous ne connaîtrezpoint. Vous en pourrez rencontrer d'autres qui voudrontcomme moise divertir de votre crédulitéet peut-êtrepousser les choses encore plus loin. N'en soyez point la dupeet nevous croyez point sur leur parole la huitième merveille dumonde. En achevant ces motsil me rit au nezet s'en alla.

Je fusaussi sensible à cette baie que je l'ai été dansla suite aux plus grandes disgrâces qui me sont arrivées.Je ne pouvais me consoler de m'être laissé tromper sigrossièrementoupour mieux direde sentir mon orgueilhumilié. Eh quoi ! dis-jele traître s'est donc jouéde moi ! Il n'a tantôt abordé mon hôte que pourlui tirer les vers du nezou plutôtils étaientd'intelligence tous deux. Ah ! pauvre Gil Blasmeurs de honted'avoir donné à ces fripons un juste sujet de tetourner en ridicule. Ils vont composer de tout ceci une bellehistoire qui pourra bien aller jusqu'à Oviédoet quit'y fera beaucoup d'honneur. Tes parents se repentiront sans douted'avoir tant harangué un sot. Loin de m'exhortera ne tromperpersonneils devaient me recommander de ne pas me laisser duper.Agité de ces pensées mortifiantesenflammé dedépitje m'enfermai dans ma chambre et me mis au lit ; maisje ne pus dormiret je n'avais pas encore fermé l'¦illorsque le muletier me vint avertir qu'il n'attendait plus que moipour partir. Je me levai aussitôt; et pendant que jem'habillaisCorcuelo arriva avec un mémoire de la dépenseoù la truite n'était pas oubliée ; etnonseulement il m'en fallut passer par où il voulutj'eus mêmele chagrinen lui livrant mon argentde m'apercevoir que lebourreau se ressouvenait de mon aventure. Après avoir bienpayé un souper dont j'avais fait si désagréablementla digestionje me rendis chez le muletier avec ma valiseendonnant à tous les diables le parasitel'hôte etl'hôtellerie.




CHAPITREIII


De la tentation qu'eut le muletier sur laroute; quelle en fut la suiteet comment Gil Blas tomba dansCharybde en voulant éviter Scylla


Je ne metrouvai pas seul avec le muletier. Il y avait deux enfants de famillede Peñaflorun petit chantre de Mondognedoqui courait lepayset un jeune bourgeois d'Astorgaqui s'en retournait chez luiavec une jeune personne qu'il venait d'épouser à Verco.Nous fîmes tous connaissance en peu de temps ; et chacun eutbientôt dit d'où il venait et où il allait. Lanouvelle mariéequoique jeuneétait si noire et sipeu piquanteque je ne prenais pas grand plaisir à laregarder : cependant sa jeunesse et son embonpoint donnèrentdans la vue du muletierqui résolut de faire une tentativepour obtenir ses bonnes grâce. Il passa la journée àméditer ce beau desseinet il en remit l'exécution àla dernière couchée. Ce fut à Cacabelos. Il nousfit descendre à la première hôtellerie enentrant. Cette maison était plus dans la campagne que dans lebourget il en connaissait l'hôte pour un homme discret etcomplaisant. Il eut soin de nous faire conduire dans une chambreécartéeoù il nous laissa souper tranquillement; mais sur la fin du repasnous le vîmes entrer d'un airfurieux. Par la mort ! s'écria-t-ilon m'a volé.J'avaisdans un sac de cuircent pistoles. Il faut que je lesretrouve. Je vais chez le juge du bourgqui n'entend pas raillerielà-dessuset vous allez tous avoir la questionjusqu'àce que vous ayez confessé le crime et rendu l'argent. Endisant cela d'un air fort naturelil sortitet nous demeurâmesdans un extrême étonnement.

Il ne nousvint pas dans l'esprit que ce pouvait être une feinteparceque nous ne nous connaissions point les uns les autres. Je soupçonnaimême le petit chantre d'avoir fait le coupcomme il eutpeut-être de moi la même pensée. D'ailleursnousétions tous de jeunes sots. Nous ne savions pas quellesformalités s'observent en pareil cas : nous crûmes debonne foi qu'on commencerait par nous mettre à la gêne.Ainsicédant à notre frayeurnous sortîmes dela chambre fort brusquement. Les uns gagnent la rueles autres lejardin ; chacun cherche son salut dans la fuite ; et le jeunebourgeois d'Astorgaaussi troublé que nous de l'idéede la questionse sauva comme un autre Énéesanss'embarrasser de sa femme. Alors le muletierà ce quej'appris dans la suiteplus incontinent que ses muletsravi de voirque son stratagème produisait l'effet qu'il en avait attendualla vanter cette ruse ingénieuse à la bourgeoiseettâcher de profiter de l'occasion ; mais cette Lucrècedes Asturiesà qui la mauvaise mine de son tentateur prêtaitde nouvelles forcesfit une rigoureuse résistance et poussade grands cris. La patrouillequi par hasard en ce moment se trouvaprès de l'hôtelleriequ'elle connaissait pour un lieudigne de son attentiony entra et demanda la cause de ces cris.L'hôtequi chantait dans sa cuisineet feignait de ne rienentendrefut obligé de conduire le commandant et ses archersà la chambre de la personne qui criait. Ils arrivèrentbien à propos. L'Asturienne n'en pouvait plus. Le commandanthomme grossier et brutalne vit pas plus tôt de quoi ils'agissait qu'il donna cinq ou six coups du bois de sa hallebarde àl'amoureux muletieren l'apostrophant dans des termes dont la pudeurn'était guère moins blessée que de l'action mêmequi les lui suggérait. Ce ne fut pas tout. Il se saisit ducoupableet le mena devant le juge avec l'accusatricequimalgréle désordre où elle étaitvoulut allerelle-même demander justice de cet attentat. Le juge l'écoutaetl'ayant attentivement considéréejugea quel'accusé était indigne de pardon. Il le fit dépouillersur-le-champ et fustiger en sa présence ; puis il ordonna quele lendemainsi le mari de l'Asturienne ne paraissait pointdeuxarchersaux frais et dépens du délinquantescorteraient la complaignante jusqu'à la ville d'Astorga.

Pour moiplus épouvanté peut-être que tous les autresjegagnai la campagne. Je traversai je ne sais combien de champs et debruyèresetsautant tous les fossés que je trouvaissur mon passagej'arrivai enfin auprès d'une forêt.J'allais m'y jeter et me cacher dans le plus épais hennuyerlorsque deux hommes à cheval s'offrirent tout à coupau-devant de mes pas. Ils crièrent : Qui va là ? etcomme ma surprise ne me permit pas de répondre sur-le-champils s'approchèrent de moi ; etme mettant chacun un pistoletsur la gorgeils me sommèrent de leur apprendre qui j'étaisd'où je venaisce que je voulais aller faire en cette forêtet surtout de ne leur rien déguiser. A cette manièred'interrogerqui me parut bien valoir la question dont le muletiernous avait fait fêteje leur répondis que j'étaisun jeune homme d'Oviédo qui allait à Salamanque : jeleur contai même l'alarme qu'on venait de nous donneretj'avouai que la crainte d'être appliqué à latorture m'avait fait prendre la fuite. Ils firent un éclat derire à ce discoursqui marquait ma simplicité ; etl'un des deux me dit : rassure-toimon ami ; viens avec nouset necrains rien. Nous allons te mettre en sûreté. A cesmotsil me fit monter en croupe sur son chevalet nous nousenfonçâmes dans la forêt.

Je nesavais ce que je devais penser de cette rencontre. Je n'en auguraispourtant rien de sinistre. Si ces gens-cidisais-je en moi-mêmeétaient des voleursils m'auraient volé et peut-êtreassassiné. Il faut que ce soient de bons gentilshommes de cepays-ciquime voyant effrayéont pitié de moietm'emmènent chez eux par charité. Je ne fus paslongtemps dans l'incertitude. Après quelques détoursque nous fîmes dans un grand silencenous nous trouvâmesau pied d'une collineoù nous descendîmes de cheval.C'est ici que nous demeuronsme dit un des cavaliers. J'avais beauregarder de tous côtésje n'apercevais ni maisonnicabanepas la moindre apparence d'habitation. Cependant ces deuxhommes levèrent une grande trappe de bois couverte debroussaillesqui cachait l'entrée d'une longue alléeen pente et souterraineoù les chevaux se jetèrentd'eux-mêmescomme des animaux qui y étaient accoutumés.Les cavaliers m'y firent entrer avec eux ; puisbaissant la trappeavec des cordes qui y étaient attachées pour cet effetvoilà le digne neveu de mon oncle Perez pris comme un rat dansune ratière.




CHAPITREIV

Description du souterrainet quelles choses y vitGil Blas


Je connusalors avec quelle sorte de gens j'étaiset l'on doit bienjuger que cette connaissance m'ôta ma première crainte.Une frayeur plus grande et plus juste vint s'emparer de mes sens. Jecrus que j'allais perdre la vie avec mes ducats. Ainsime regardantcomme une victime qu'on conduit à l'autelje marchaisdéjàplus mort que vifentre mes deux conducteursquisentant bien queje tremblaism'exhortaient inutilement à ne rien craindre.Quand nous eûmes fait environ deux cents pas en tournant et endescendant toujoursnous entrâmes dans une écuriequ'éclairaient deux grosses lampes de fer pendues à lavoûte. Il y avait une bonne provision de paille et plusieurstonneaux remplis d'orge. Vingt chevaux y pouvaient être àl'aise ; mais il n'y avait alors que les deux qui venaient d'arriver.Un vieux nègrequi paraissait pourtant encore assezvigoureuxs'occupait à les attacher au râtelier.

Noussortîmes de l'écurie ; à la triste lueur dequelques autres lampes qui semblaient n'éclairer ces lieux quepour en montrer l'horreurnous parvînmes à une cuisineoù une vieille femme faisait rôtir des viandes sur desbrasiers et préparait le souper. La cuisine était ornéedes ustensiles nécessaireset tout auprès on voyaitune office pourvue de toutes sortes de provisions. La cuisinière(il faut que j'en fasse le portrait) étaitune personne desoixante et quelques années. Elle avait eu dans sa jeunesseles cheveux d'un blond très ardent ; car le temps ne les avaitpas si bien blanchisqu'ils n'eussent encore quelques nuances deleur première couleur. Outre un teint olivâtreelleavait un menton pointu et relevéavec des lèvres fortenfoncées ; un grand nez aquilin lui descendait sur la boucheet ses yeux paraissaient d'un très beau rouge pourpré.

Tenezdame Léonardedit un des cavaliers en me présentant àce bel ange des ténèbresvoici un jeune garçonque nous vous amenons. Puis il se tourna de mon côtéetremarquant que j'étais pâle et défait : Mon amime dit-ilreviens de ta frayeur. On ne te veut faire aucun mal. Nousavions besoin d'un valet pour soulager notre cuisinière. Noust'avons rencontré. Cela est heureux pour toi. Tu tiendras icila place d'un garçon qui s'est laissé mourir depuisquinze jours. C'était un jeune homme d'une complexion trèsdélicate. Tu me parais plus robuste que lui ; tu ne mourraspas sitôt. Véritablementtu ne reverras plus le soleilmaisen récompensetu feras bonne chère et beau feu.Tu passeras tes jours avec Léonardequi est une créaturefort humaine. Tu auras toutes tes petites commodités. Je veuxte faire voirajouta-t-ilque tu n'es pas ici avec des gueux. Enmême temps il prit un flambeau et m'ordonna de le suivre.

Il me menadans une caveoù je vis une infinité débouteilles et de pots de terre bien bouchésqui étaientpleinsdisait-ild'un vin excellent. Ensuite il me fit traverserplusieurs chambres. Dans les unesil y avait des pièces detoile ; dans les autresdes étoffes de laine et de soie.J'aperçus dans une autre de l'or et de l'argentet beaucoupde vaisselle à diverses armoiries. Après celaje lesuivis dans un grand salon que trois lustres de cuivre éclairaientet qui servait de communication à d'autres chambres. Il me fitlà de nouvelles questions. Il me demanda comment je menommaispourquoi j'étais sorti d'Oviédo ; et lorsquej'eus satisfait sa curiosité : eh bien ! Gil Blasme dit-ilpuisque tu n'as quitté ta patrie que pour chercher quelque bonposteil faut que tu sois né coiffépour êtretombé entre nos mains. Je te l'ai déjà dittuvivras ici dans l'abondanceet rouleras sur l'or et sur l'argent.D'ailleurstu y seras en sûreté. Tel est ce souterrainque les officiers de la sainte Hermandad viendraient cent fois danscette forêt sans le découvrir. L'entrée n'en estconnue que de moi seul et de mes camarades. Peut-être medemanderas-tu comment nous l'avons pu faire sans que les habitantsdes environs s'en soient aperçus ; mais apprendsmon uniquece n'est point notre ouvrageet qu'il est fait depuis longtemps.Après que les Maures se fussent rendus maîtres deGrenadede l'Aragon et de presque toute l'Espagneles chrétiensqui ne voulurent point subir le joug des infidèles prirent lafuiteet vinrent se cacher dans ce pays-cidans la Biscayeet dansles Asturiesoù le vaillant don Pélage s'étaitretiré. Fugitifs et dispersés par pelotonsilsvivaient dans les montagnes ou dans les bois. Les uns demeuraientdans les caverneset les autres firent plusieurs souterrainsdunombre desquels est celui-ci. Ayant ensuite eu le bonheur de chasserd'Espagne leurs ennemisils retournèrent dans les villes.Depuis ce temps-là leurs retraites ont servi d'asile aux gensde notre profession. Il est vrai que la sainte Hermandad en adécouvert et détruit quelques-unesmais il en resteencore ; etgrâce au cielil y a près de quinze annéesque j'habite impunément celle-ci. Je m'appelle le capitaineRolando. Je suis chef de la compagnieet l'homme que tu as vu avecmoi est un de mes cavaliers.




CHAPITREV

De l'arrivée de plusieurs autres voleurs dansle souterrainet de l'agréable conversation qu'ils eurenttous ensemble


Comme leseigneur Rolando achevait de parler de cette sorteil parut dans lesalon six nouveaux visages. C'était le lieutenant avec cinqhommes de la troupe qui revenaient chargés du butin. Ilsapportaient deux mannequins remplis de sucrede cannelle de poivrede figuesd'amandes et de raisins secs. Le lieutenant adressa laparole au capitaineet lui dit qu'il venait d'enlever ces mannequinsà un épicier de Benaventedont il avait aussi pris lemulet. Après qu'il eut rendu compte de son expéditionau bureaules dépouilles de l'épicier furent portéesdans l'office. Alors il ne fut plus question que de se réjouir.On dressa dans le salon une grande table et l'on me renvoya dans lacuisineoù la dame Léonarde m'instruisit de ce quej'avais à faire. Je cédai à la nécessitépuisque mon mauvais sort le voulait ainsi ; etdévorant madouleurje me préparai à servir ces honnêtesgens.

Je débutaipar le buffetque je parai de tasses d'argent et de plusieursbouteilles de terre pleines de ce bon vin que le seigneur Rolandom'avait vanté. J'apportai ensuite deux ragoûtsqui nefurent pas plus tôt servis que tous les cavaliers se mirent àtable. Ils commencèrent à manger avec beaucoupd'appétit ; et moidebout derrière euxje me uns prêtà leur verser du vin. Je m'en acquittai de si bonne grâceque j'eus le bonheur de m'attirer des compliments. Le capitaineenpeu de motsleur conta mon histoirequi les divertit fort. Ensuiteil leur dit que j'avais du mérite ; mais j'étais alorsrevenu des louangeset j'en pouvais entendre sans péril.Là-dessusils me louèrent tous. Ils dirent que jeparaissais né pour être leur échansonque jevalais cent fois mieux que mon prédécesseur. Et commedepuis sa mortc'était la señora Léonarde a quiavait l'honneur de présenter le nectar à ces dieuxinfernauxils la privèrent de ce glorieux emploi pour m'enrevêtir. Ainsinouveau Ganymèdeje succédai àcette vieille Hébé.

Un grandplat de rôtservi peu de temps après les ragoûtsvint achever de rassasier les voleursquibuvant àproportion qu'ils mangeaientfurent bientôt de belle humeur etfirent un beau bruit. Les voilà qui parlent tous à lafois. L'un commence une histoirel'autre rapporte un bon mot ; unautre crieun autre chante. Ils ne s'entendent point. Enfin Rolandofatigué d'une scène où il mettait inutilementbeaucoup du sienle prit sur un ton si hautqu'il imposa silence àla compagnie.

Messieursleur dit-ilécoutez ce que j'ai à vous proposer. Aulieu de nous étourdir les uns les autres en parlant tousensemblene ferions-nous pas mieux de nous entretenir comme des gensraisonnables ? Il me vient une pensée. Depuis que nous sommesassociésnous n'avons pas eu la curiosité de nousdemander quelles sont nos familleset par quel enchaînementd'aventures nous avons embrassé notre profession. Cela meparaît toutefois digne d'être su. Faisons-nous cetteconfidence pour nous divertir. Le lieutenant et les autrescommes'ils avaient eu quelque chose de beau à raconteracceptèrentavec de grandes démonstrations de joie la proposition ducapitainequi parla le premier dans ces termes : Messieursvoussaurez que je suis fils unique d'un riche bourgeois de Madrid. Lejour de ma naissance fut célébré dans la famillepar des réjouissances infinies. Mon pèrequi étaitdéjà vieuxsentit une joie extrême de se voir unhéritieret ma mère entreprit de me nourrir de sonpropre lait. Mon aïeul maternel vivait encore en ce temps-là.C'était un bon vieillard qui ne se mêlait plus de rienque de dire son rosaire et de raconter ses exploits guerrierscar ilavait longtemps porté les armes. Je devins insensiblementl'idole de ces trois personnes. J'étais sans cesse dans leursbras. De peur que l'étude ne me fatiguât dans mespremières annéeson me les laissa passer dans lesamusements les plus puérils. Il ne faut pasdisait mon pèreque les enfants s'appliquent sérieusementque le temps n'aitun peu mûri leur esprit. En attendant cette maturité jen'apprenais ni à lire ni à écriremais je neperdais pas pour cela mon temps. Mon père m'enseignait millesortes de jeux. Je connaissais parfaitement les cartesje savaisjouer aux déset mon grand-père m'apprenait desromances sur les expéditions militaires où il s'étaittrouvé. Il me chantait tous les jours les mêmes couplets; etlorsqueaprès avoir répété pendanttrois mois dix ou douze versje venais à les récitersans fautemes parents admiraient ma mémoire. Ils neparaissaient pas moins contents de mon espritquandprofitant de laliberté que j'avais de tout dire j'interrompais leur entretienpour parler à tort et à travers. Ah ! qu'il est joli !s'écriait mon pèreen me regardant avec des yeuxcharmés. Ma mère m'accablait aussitôt decaresseset mon grand-père en pleurait de joie. Je faisaiaussi devant eux impunément les actions les plus indécentes.Ils me pardonnaient tout. Ils m'adoraient. Cependantj'entrais ditdans ma douzième année et je n'avais point encore eu demaître. On m'en donna un. Mais il reçut en mêmetemps des ordres précis de m'enseigner sans en venir aux voiesde fait. On lui permit seulement de me menacer quelquefois pourm'inspirer un peu de crainte. Cette permission ne fut pas fortsalutaire ; carou je me moquais des menaces de mon précepteurou bienles larmes aux yeuxj'allais m'en plaindre à ma mèreou à mon aïeulet je leur disais qu'il m'avaitmaltraité. Le pauvre diable avait beau venir me démentiril passait pour un brutalet l'on me croyait toujours plutôtque lui. Il arriva même un jour que je m'égratignaimoi-même. Puis je me mis à crier comme si l'on m'eûtécorché. Ma mère accourut et chassa le maîtresur-le-champquoiqu'il protestât et prît le ciel àtémoin qu'il ne m'avait pas touché.

Je medéfis ainsi de tous mes précepteursjusqu'à cequ'il vînt s'en présenter un tel qu'il me le fallait.C'était un bachelier d'Alcala. L'excellent maître pourun enfant de famille. Il aimait les femmesle jeu et le cabaret. Jene pouvais être en meilleures mains. Il s'attacha d'abord àgagner mon esprit par la douceur. Il y réussitet par làse fit aimer de mes parentsqui m'abandonnèrent à saconduite. Ils n'eurent pas sujet de s'en repentir. Il me perfectionnade bonne heure dans la science du monde. A force de me mener avec luidans tous les lieux qu'il aimaitil m'en inspira si bien le goûtqu'au latin près je devins un garçon universel. Dèsqu'il vit que je n'avais plus besoin de ses préceptesil allales offrir ailleurs.

Si dansmon enfance j'avais vécu au logis fort librementce fut bienautre chose quand je commençai à devenir maîtrede mes actions. Je me moquais à tout moment de mon pèreet de ma mèreIls ne faisaient que rire de mes saillies ; etplus elles étaient vivesplus ils les trouvaient agréables.Cependant je faisais toutes sortes de débauches avec desjeunes gens de mon humeur ; et comme nos parents ne nous donnaientpas assez d'argent pour continuer une vie si délicieusechacun dérobait chez lui ce qu'il pouvait prendre ; etcelane suffisant point encorenous commençâmes àvoler la nuit. Malheureusement le corrégidor apprit de nosnouvelles. Il voulut nous faire arrêter ; mais on nous avertitde son mauvais dessein. Nous eûmes recours à la fuite etnous nous mîmes à exploiter sur les grands chemins.Depuis ce temps-làmessieursDieu m'a fait la grâce devieillir dans la professionmalgré les périls qui ysont attachés.

Lecapitaine cessa de parler en cet endroitet le lieutenant prit ainsila parole : messieursune éducation tout opposée àcelle du seigneur Rolando a produit le même effet. Mon pèreétait un boucher de Tolède. Il passaitavec justicepour le plus grand brutal de la villeet ma mère n'avait pasun naturel plus doux. Ils me fouettaient dans mon enfance comme àl'envi l'un de l'autre. J'en recevais tous les jours mille coups. Lamoindre faute que je commettais était suivie des plus rudeschâtiments. J'avais beau demander grâce les larmes auxyeux et protester que je me repentais de ce que j'avais faiton neme pardonnait rienet le plus souvent on me frappait sans raison.Quand mon père me battaitma mèrecomme s'il ne s'enfût pas bien acquittése mettait de la partieau lieud'intercéder pour moi. Ces traitements m'inspirèrenttant d'aversion pour la maison paternelleque je la quittai avantque j'eusse atteint ma quatorzième année. Je pris lechemin d'Aragon et me rendis à Saragosse en demandantl'aumône. Là je me faufilai avec des gueux qui menaientune vie assez heureuse. Ils m'apprirent à contrefairel'aveugleà paraître estropiéà mettresur les jambes des ulcères postichesetc. Le matincomme desacteurs qui se préparent à jouer une comédienous nous disposions à faire nos personnages. Chacun courait àson poste; et le soirnous réunissant tousnous nousréjouissions pendant la nuit aux dépens de ceux quiavaient eu pitié de nous pendant le jour. Je m'ennuyaipourtant d'être avec ces misérablesetvoulant vivreavec de plus honnêtes gensje m'associai avec des chevaliersde l'industrie. Ils m'apprirent à faire de bons toursmais ilnous fallut bientôt sortir de Saragosseparce que nous nousbrouillâmes avec un homme de justice qui nous avait toujoursprotégés. Chacun prit son parti. Pour moij'entraidans une troupe d'hommes courageux qui faisaient contribuer lesvoyageurset je me suis si bien trouvé de leur façonde vivreque je n'en ai pas voulu chercher d'autre depuis cetemps-là. Je sais doncmessieurstrès bon gréà mes parents de m'avoir si maltraité; cars'ilsm'avaient élevé un peu plus doucementje ne seraisprésentement sans doute qu'un malheureux boucherau lieu quej'ai l'honneur d'être votre lieutenant.

Messieursdit alors un jeune voleur qui était assis entre le capitaineet le lieutenantles histoires que nous venons d'entendre ne sontpas si composées ni si curieuses que la mienne. Je dois lejour à une paysanne des environs de Séville. Troissemaines après qu'elle m'eut mis au monde (elle étaitencore jeunepropre et bonne nourrice) on lui proposa un nourrisson.C'était un enfant de qualitéun fils unique qui venaitde naître dans Séville. Ma mère acceptavolontiers la proposition. Elle alla chercher l'enfant. On le luiconfia ; et elle ne l'eut pas sitôt apporté dans sonvillagequetrouvant quelque ressemblance entre nouscela luiinspira le dessein de me faire passer pour l'enfant de qualitédans l'espérance qu'un jour je reconnaîtrais bien ce bonoffice. Mon pèrequi n'était pas plus scrupuleux qu'unautre paysanapprouva la supercherie. De sorte qu'après nousavoir fait changer de langesle fils de don Rodrigue de Herrera futenvoyésous mon nomà une autre nourriceet ma mèreme nourrit sous le sien.

Malgrétout ce qu'on peut dire de l'instinct et de la force du sanglesparents du petit gentilhomme prirent aisément le change. Ilsn'eurent pas le moindre soupçon du tour qu'on leur avait jouéet jusqu'à l'âge de sept ans je fils toujours dans leursbras. Leur intention étant de me rendre un cavalier parfaitils me donnèrent toutes sortes de maîtres ; mais j'avaispeu de disposition pour les exercices qu'on m'apprenaitet encoremoins de goût pour les sciences qu'on me voulait enseigner.J'aimais beaucoup mieux jouer avec les valetsque j'allais chercherà tous moments dans les cuisines ou dans les écuries.Le jeu ne fut pas toutefois longtemps ma passion dominante. Jen'avais pas dix-sept ans que je m'enivrais tous les jours. J'agaçaisaussi toutes les femmes du logis. Je m'attachai principalement àune servante de cuisine qui me parut mériter mes premierssoins. C'était une grosse jouffluedont l'enjouement etl'embonpoint me plaisaient fort. Je lui faisais l'amour avec si peude circonspectionque don Rodrigue même s'en aperçut.Il m'en reprit aigrementme reprocha la bassesse de mesinclinationsetde peur que la vue de l'objet aimé ne rendîtses remontrances inutilesil mit ma princesse à la porte.

Ce procédéme déplut. Je résolus de m'en venger. Je volai lespierreries de la femme de don Rodrigueet courant chercher ma belleHélène qui s'était retirée chez uneblanchisseuse de ses amiesje l'enlevai en plein midiafin quepersonne n'en ignorât. Je passai plus avant : je la menai dansson paysoù je l'épousai solennellementtant pourfaire plus de dépit aux Herrera que pour laisser aux enfantsde famille un si bel exemple à suivre. Trois mois aprèsce mariagej'appris que don Rodrigue était mort. Je ne fuspas insensible à cette nouvelle. Je me rendis promptement àSéville pour demander son bienmais j'y trouvai duchangement. Ma mère n'était pluseten mourantelleavait eu l'indiscrétion d'avouer tout en présence ducuré de son village et d'autres bons témoins. Le filsde don Rodrigue tenait déjà ma placeoù plutôtla sienneet il venait d'être reconnu avec d'autant plus dejoiequ'on était moins satisfait de moi. De manièrequen'ayant rien à espérer de ce côté-làet ne me sentant plus de goût pour ma grosse femmeje mejoignis à des chevaliers de la fortuneavec qui je commençaimes caravanes.

Le jeunevoleur ayant achevé son histoireun autre dit qu'il étaitfils d'un marchand de Burgos ; quedans sa jeunessepousséd'une dévotion indiscrèteil avait pris l'habit etfait profession dans un ordre fort austèreet quelques annéesaprès il avait apostasié. Enfinles huit voleursparlèrent tour à tour ; et lorsque je les eus tousentendusje ne fus pas surpris de les voir ensemble. Ils changèrentensuite de discours. Ils mirent sur le tapis divers projets pour lacampagne prochaine etaprès avoir formé unerésolutionils se levèrent de table pour s'allercoucher. Ils allumèrent des bougies et se retirèrentdans leurs chambres. Je suivis le capitaine Rolando dans la sienneoùpendant que je l'aidais à se déshabiller :Eh bien ! Gil Blasme dit-iltu vois de quelle manière nousvivons. Nous sommes toujours dans la joie. La haine ni l'envie ne seglissent point parmi nous. Nous n'avons jamais ensemble le moindredémêlé. Nous sommes plus unis que des moines. Tuvasmon enfantpoursuivit-ilmener ici une vie bien agréable; car je ne te crois pas assez sot pour te faire une peine d'êtreavec des voleurs. Eh ! voit-on d'autres gens dans le monde ? Nonmonamitous les hommes aiment à s'approprier le bien d'autrui.C'est un sentiment général. La manière seule enest différente. Les conquérantspar exemples'emparent des États de leurs voisins. Les personnes dequalité empruntent et ne rendent point. Les banquierstrésoriersagents de changecommiset tous les marchandstant gros que petitsne sont pas fort scrupuleux. Pour les gens dejusticeje n'en parlerai point. On n'ignore pas ce qu'ils saventfaire. Il faut pourtant avouer qu'ils sont plus humains que nous ;car souvent nous ôtons la vie aux innocentset eux quelquefoisla sauvent aux coupables.




CHAPITREVI

De la tentativeque fit Gil Blas pour se sauveret quel en fut le succès

Après que le capitaine des voleurs eut faitainsi l'apologie de sa professionil se mit au lit ; et moi jeretournai dans le salonoù je desservis et remis tout enordre. J'allai ensuite à la cuisineoù Domingo(c'était le nom du vieux nègre) et la dame Léonardesoupaient en m'attendant. Quoique je n'eusse point d'appétitje ne laissai pas de m'asseoir auprès d'eux. Je ne pouvaismangeretcomme je paraissais aussi triste que j'avais sujet del'êtreces deux figures équivalentes entreprirent de meconsoler. Pourquoi vous affligez-vousmon fils ? me dit la vieille ;vous devez plutôt vous réjouir de vous voir ici. Vousêtes jeuneet vous paraissez facile. Vous vous seriez bientôtperdu dans le monde. Vous y auriez rencontré des libertins quivous auraient engagé dans toutes sortes de débauches.Au lieu que votre innocence se trouve ici dans un port assuré.La dame Léonarde a raisondit gravement à son tour levieux nègreet l'on peut ajouter à cela qu'il n'y adans le monde que des peines. Rendez grâces au cielmon amid'être tout d'un coup délivré des périlsdes embarras et des afflictions de la vie.

J'essuyaitranquillement ce discoursparce qu'il ne m'eût servi de riende m'en fâcher. Enfin Domingoaprès avoir bien bu etbien mangése retira dans son écurie. Léonardeprit aussitôt une lampeet me conduisit dans un caveau quiservait de cimetière aux voleurs qui mouraient de leur mortnaturelleet où je vis un grabat qui avait plus l'air d'untombeau que d'un lit. Voilà votre chambreme dit-elle. Legarçon dont vous avez le bonheur d'occuper la place y a couchétant qu'il a vécu parmi nouset il y repose encore aprèssa mort. Il s'est laissé mourir à la fleur de son âge.Ne soyez pas assez simple pour suivre son exemple. En achevant cesparoleselle me donna la lampe et retourna dans sa cuisine. Je posaila lampe à terreet me jetai sur le grabatmoins pourprendre du repos que pour me livrer tout entier à mesréflexions. O ciel ! dis-jeest-il une destinée aussiaffreuse que la mienne ? On veut que je renonce à la vue dusoleil ; et comme si ce n'était pas assez d'être enterrétout vif à dix-huit ansil faut encore que je sois réduità servir des voleursà passer le jour avec desbrigandset la nuit avec des morts ! Ces pensées qui mesemblaient très mortifianteset qui l'étaient eneffetme faisaient pleurer amèrement. Je maudis cent foisl'envie que mon oncle avait eue de m'envoyer à Salamanque. Jeme repentis d'avoir craint la justice de Cacabelos. J'aurais vouluêtre à la question. Maisconsidérant que je meconsumais en plaintes vainesje me mis à rêver auxmoyens de me sauveret je me dis : est-il donc impossible de metirer d'ici ? Les voleurs dorment. La cuisinière et le nègreen feront bientôt autant. Pendant qu'ils seront tous endormisne puis-jeavec cette lampetrouver l'allée par où jesuis descendu dans cet enfer ? Il est vrai que je ne me crois pointassez fort pour lever la trappe qui est à l'entrée.Cependantvoyons. Je ne veux rien avoir à me reprocher. Mondésespoir me prêtera des forces et j'en viendraipeut-être à bout.

Je formaidonc ce grand dessein. Je me levai quand je jugeai que Léonardeet Domingo reposaient. Je pris la lampe et sortis du caveau en merecommandant à tous les saints du paradis. Ce ne fut pas sanspeine que je démêlai les détours de ce nouveaulabyrinthe. J'arrivai pourtant à la porte de l'écurieet j'aperçus enfin l'allée que je cherchais. Je marcheje m'avance vers la trappe avec autant de légèretéque de joie ; maishélas ! au milieu de l'allée jerencontrai une maudite grille de fer bien ferméeet dont lesbarreaux étaient si près l'un de l'autrequ'on ypouvait à peine passer la main. Je me trouvai bien sot àla vue de ce nouvel obstacle dont je ne m'étais point aperçuen entrantparce que la grille était alors ouverte. Je nelaissai pas pourtant de tâter les barreaux. J'examinai laserrure. Je tâchais même de la forcerlorsque tout àcoup je me sentis appliquer entre les deux épaules cinq ou sixbons coups de nerf de b¦uf Je poussai un cri si perçantque le souterrain en retentit ; etregardant aussitôt derrièremoije vis le vieux nègre en chemisequi d'une main tenaitune lanterne sourdeet de l'autre l'instrument de mon supplice. Ah !ah ! dit-ilpetit drôlevous voulez vous sauver ! Oh ! nepensez pas que vous puissiez me surprendre. Je vous ai bien entendu.Vous avez cru la grille ouverten'est-ce pas ? Apprenezmon amique vous la trouverez désormais toujours fermée. Quandnous retenons ici quelqu'un malgré luiil faut qu'il soitplus fin que vous pour nous échapper.

Cependantau cri que j'avais faitdeux ou trois voleurs se réveillèrenten sursaut ; etne sachant si c'était la sainte Hermandad quivenait fondre sur euxils se levèrent et appelèrentleurs camarades. Dans un instant ils sont tous sur pied. Ils prennentleurs épées et leurs carabineset s'avancent presquenus jusqu'à l'endroit où j'étais avec Domingo.Mais sitôt qu'ils surent la cause du bruit qu'ils avaiententenduleur inquiétude se convertit en éclats derire. Comment doncGil Blasme dit le voleur apostatil n'y a passix heures que tu es avec nouset tu veux déjà t'enaller ? Il faut que tu aies bien de l'aversion pour la retraite. Eh !que ferais-tu donc si tu étais chartreux ? Va te coucher. Tuen seras quitte cette fois-ci pour les coups que Domingo t'a donnés; mais s'il t'arrive jamais de faire un nouvel effort pour te sauverpar saint Barthélemy ! nous t'écorcherons tout vif. Aces motsil se retira. Les autres voleurs s'en retournèrentaussi dans leurs chambres. Le vieux nègrefort satisfait deson expéditionrentra dans son écurieet je regagnaimon cimetièreoù je passai le reste de la nuit àsoupirer et à pleurer.




CHAPITREVII

De ce que fit Gil Blasne pouvant faire mieux.

Je pensai succomber les premiers jours au chagrin qui medévorait. Je ne faisais que traîner une vie mourante;mais enfin mon bon génie m'inspira la pensée dedissimuler. J'affectai de paraître moins triste. Je commençaià rire et à chanterquoique je n'en eusse aucuneenvie. En un motje me contraignis si bienque Léonarde etDomingo y furent trompés. Ils crurent que l'oiseaus'accoutumait à la cage. Les voleurs s'imaginèrent lamême chose. Je prenais un air gai en leur versant àboireet je me mêlais à leur entretienquand jetrouvais occasion d'y placer quelque plaisanterie. Ma libertéloin de leur déplaireles divertissait. Gil Blasme dit lecapitaineun soir que je faisais le plaisanttu as bien faitmonamide bannir la mélancolie. Je suis charmé de tonhumeur et de ton esprit. On ne connaît pas d'abord les gens. Jene te croyais pas si spirituel ni si enjoué.

Les autresme donnèrent aussi mille louanges. Ils me parurent si contentsde moiqueprofitant d'une si bonne disposition : messieursleurdis-jepermettez que je vous découvre mes sentiments. Depuisque je demeure icije me sens tout autre que je n'étaisauparavant. Vous m'avez défait des préjugés demon éducation. J'ai pris insensiblement votre esprit. J'ai dugoût pour votre profession. Je meurs d'envie d'avoir l'honneurd'être un de vos confrères et de partager avec vous lespérils de vos expéditions. Toute la compagnie applaudità ce discours. On loua ma bonne volonté. Puis il futrésolu tout d'une voix qu'on me laisserait servir encorequelque temps pour éprouver ma vocation ; qu'ensuite on meferait faire mes caravanes. Après quoi on m'accorderait laplace honorable que je demandais.

Il fallutdonc continuer de me contraindre et d'exercer mon emploi d'échanson.J'en fus très mortifiécar je n'aspirais àdevenir voleur que pour avoir la liberté de sortir comme lesautres ; et j'espérais qu'en faisant des courses avec euxjeleur échapperais quelque jour. Cette seule espérancesoutenait ma vie. L'attente néanmoins me paraissait longueetje ne laissai pas d'essayer plus d'une fois de surprendre lavigilance de Domingo ; mais il n'y eut pas moyen. Il étaittrop sur ses gardes. J'aurais défié cent Orphéesde charmer ce Cerbère. Il est vrai aussi quede peur de merendre suspectje ne faisais pas tout ce que j'aurais pu faire pourle tromper. Il m'observaitet j'étais obligé d'agiravec beaucoup de circonspection pour ne me pas trahir. Je m'enremettais donc au temps que les voleurs m'avaient prescrit pour merecevoir dans leur troupeet je l'attendais avec autant d'impatienceque si j'eusse dû entrer dans une compagnie de traitants.

Grâceau cielsix mois aprèsce temps arriva. Le seigneur Rolandodit à ses cavaliers : messieursil faut tenir la parole quenous avons donnée à Gil Blas. Je n'ai pas mauvaiseopinion de ce garçon-là. Je crois que nous en feronsquelque chose. Je suis d'avis que nous le menions demain avec nouscueillir des lauriers sur les grands chemins. Prenons soin nous-mêmesde le dresser à la gloire. Les voleurs furent tous dusentiment de leur capitaine et pour me faire voir qu'ils meregardaient déjà comme un de leurs compagnonsdèsce moment ils me dispensèrent de les servir. Ils rétablirentla dame Léonarde dans l'emploi qu'on lui avait ôtépour m'en charger. Ils me firent quitter mon habillementquiconsistait en une simple soutanelle fort uséeet ils meparèrent de toute la dépouille d'un gentilhommenouvellement volé. Après celaje me disposai àfaire ma première campagne.




CHAPITREVIII

Gil Blas accompagne les voleurs. Quel exploit ilfait sur les grands chemins.


Ce fut surla fin d'une nuit du mois de septembre que je sortis du souterrainavec les voleurs. J'étais armé comme eux d'unecarabinede deux pistoletsd'une épée et d'unebaïonnetteet je montais un assez bon chevalqu'on avait prisau même gentilhomme dont je portais les habits. Il y avait silongtemps que je vivais dans les ténèbresque le journaissant ne manqua pas de m'éblouir ; mais peu à peumes yeux s'accoutumèrent à le souffrir.

Nouspassâmes auprès de Ponferradaet nous allâmesnous mettre en embuscade dans un petit bois qui bordait le grandchemin de Léon. Lànous attendions que la fortune nousoffrît quelque bon coup à fairequand nous aperçûmesun religieux de l'ordre de Saint-Dominiquemontécontrel'ordinaire de ces bons pèressur une mauvaise mule. Dieusoit loués'écria le capitaine en riantvoici lechef-d'¦uvre de Gil Blas. Il faut qu'il aille détrousserce moine. Voyons comme il s'y prendra. Tous les voleurs jugèrentqu'effectivement cette commission me convenaitet ils m'exhortèrentà m'en bien acquitter. Messieursleur dis-jevous serezcontents. Je vais mettre ce père nu comme la mainet vousamener ici sa mule. Nonnondit Rolandoelle n'en vaut pas lapeine. Apporte-nous seulement la bourse de Sa Révérence.C'est tout ce que nous exigeons de toi. Là-dessus je sortis duboiset poussai vers le religieuxen priant le ciel de me pardonnerl'action que j'allais faire. J'aurais bien voulu m'échapperdés ce moment-là. Mais la plupart des voleurs étaientencore mieux montés que moi : s'ils m'eussent vu fuirils seseraient mis à mes trousseset m'auraient bientôtrattrapéou peut-être auraient-ils fait sur moi unedécharge de leurs carabinesdont je me serais fort maltrouvé. Je n'osai donc hasarder une démarche sidélicate. Je joignis le père et lui demandai la bourseen lui présentant le bout d'un pistolet. Il s'arrêtatout court pour me considérer; etsans paraître forteffrayé : mon enfantme dit-ilvous êtes bien jeune.Vous faites de bonne heure un vilain métier. Mon pèrelui répondis-jetout vilain qu'il estje voudrais l'avoircommencé plus tôt. Ah ! mon filsrépliqua le bonreligieuxqui n'avait garde de comprendre le vrai sens de mesparolesque dites-vous ? quel aveuglement souriez que je vousreprésente l'état malheureuxŠ Oh ! mon pèreinterrompis-je avec précipitationtrêve de morales'ilvous plaît. Je ne viens pas sur les grands chemins pourentendre des sermons. Je veux de l'argent. De l'argent ? me dit-ild'un air étonné ; vous jugez bien mal de la charitédes Espagnolssi vous croyez que les personnes de mon caractèreaient besoin d'argent pour voyager en Espagne. Détrompez-vous.On nous reçoit agréablement partout. On nous loge. Onnous nourritet l'on ne nous demande que des prières. Enfinnous ne portons point d'argent sur la route. Nous nous abandonnons àla Providence. Eh ! nonnonlui repartis-jevous ne vous yabandonnez pas. Vous avez toujours de bonnes pistoles pour êtreplus sûrs de la Providence. Maismon pèreajoutai-jefinissons. Mes camaradesqui sont dans ce boiss'impatientent.Jetez tout à l'heure votre bourse à terreou bien jevous tue.

A cesmotsque je prononçai d'un air menaçantle religieuxsembla craindre pour sa vie. Attendezme dit-ilje vais donc voussatisfairepuisqu'il le faut absolument. Je vois bien qu'avec vousautresles figures de rhétorique sont inutiles. En disantcelail tira de dessous sa robe une grosse bourse de peau dechamoisqu'il laissa tomber à terre. Alors je lui dis qu'ilpouvait continuer son chemince qu'il ne me donna pas la peine derépéter. Il pressa les flancs de sa mulequidémentant l'opinion que j'avais d'ellecar je ne la croyaispas meilleure que celle de mon oncleprit tout à coup unassez bon train. Tandis qu'il s'éloignaitje mis pied àterre. Je ramassai la bourse qui me parut pesante. Je remontai sur mabête et regagnai promptement le boisoù les voleursm'attendaient avec impatiencepour me féliciter de mavictoire. A peine me donnèrent-ils le temps de descendre dechevaltant ils s'empressaient de m'embrasser. CourageGil Blasmedit Rolandotu viens de faire des merveilles. J'ai eu les yeux surtoi pendant ton expédition. J'ai observé ta contenance.Je te prédis que tu deviendras un excellent voleur de grandchemin. Le lieutenant et les autres applaudirent à laprédiction et m'assurèrent que je ne pouvais manquer del'accomplir quelque jour. Je les remerciai de la haute idéequ'ils avaient de moi et leur promis de faire tous mes efforts pourla soutenir.

Aprèsqu'ils m'eurent d'autant plus loué que je méritaismoins de l'êtreil leur prit envie d'examiner le butin dont jerevenais chargé. Voyonsdirent-ilsvoyons ce qu'il y a dansla bourse du religieux. Elle doit être bien garniecontinual'un d'entre euxcar ces bons pères ne voyagent pas enpèlerins. Le capitaine délia la boursel'ouvritet entira deux ou trois poignées de petites médailles decuivreentremêlées d'agnus Deiavec quelquesscapulaires. A la vue d'un larcin si nouveautous les voleurséclatèrent en ris immodérés. Vive Dieu !s'écria le lieutenantnous avons bien de l'obligation àGil Blas. Il vientpour son coup d'essaide faire un vol fortsalutaire à la compagnie. Cette plaisanterie en attirad'autres. Ces scélératset particulièrementcelui qui avait apostasiécommencèrent às'égayer sur la matière. Il leur échappa milletraits qui marquaient bien le dérèglement de leursm¦urs. Moi seul je ne riais point. Il est vrai que lesrailleurs m'en ôtaient l'envie en se réjouissant aussi àmes dépens. Chacun me lança son traitet le capitaineme dit : ma foiGil Blasje te conseilleen amide ne te plusjouer aux moines. Ce sont des gens trop fins et trop ruséspour toi.




CHAPITREIX

De l'événement sérieux quisuivit cette aventure.

Nous demeurâmes dans le boisla plus grande partie de la journéesans apercevoir aucunvoyageur qui pût payer pour le religieux. Enfin nous ensortîmes pour retourner au souterrainbornant nos exploits àce risible événementqui faisait encore le sujet denotre entretien lorsque nous découvrîmes de loin uncarrosse à quatre mules. Il venait à nous au grand trotet il était accompagné de trois hommes à chevalqui nous parurent bien armés. Rolando fit faire halte àla troupe pour tenir conseil là-dessuset le résultatfut qu'on attaquerait. Aussitôtil nous rangea de la manièrequ'il voulut et nous marchâmes en bataille au-devant ducarrosse. Malgré les applaudissements que j'avais reçusdans le boisje me sentis saisi d'un grand tremblementet bientôtil sortit de tout mon corps une sueur froide qui ne me présageaitrien de bon. Pour surcroît de bonheurj'étais au frontde la batailleentre le capitaine et le lieutenantqui m'avaientplacé là pour m'accoutumer au feu tout d'un coup.Rolandoremarquant jusqu'à quel point la nature pâtissaitchez moime regarda de traverset me dit d'un air brusque : ÉcouteGil Blassonge à faire ton devoir. Je t'avertis quesi tureculesje te casserai la tête d'un coup de pistolet. J'étaistrop persuadé qu'il le ferait comme il le disaitpournégliger l'avertissement. C'est pourquoi je ne pensais plusqu'à recommander mon âme à Dieu.

Pendant cetemps-làle carrosse et les cavaliers s'approchaient. Ilsconnurent quelle sorte de gens nous étionsetdevinant notredessein à notre contenanceils s'arrêtèrent àla portée d'une escopette. Ils avaientaussi bien que nousdes carabines et des pistolets. Tandis qu'ils se préparaient ànous recevoiril sortit du carrosse un homme bien fait et richementvêtu. Il monta sur un cheval de maindont un des cavalierstenait la brideet il se mit à la tête des autres. Iln'avait pour armes que son épée et deux pistolets.Encore qu'ils ne fussent que quatre contre neuf car le cocher demeurasur son siègeils s'avancèrent vers nous avec uneaudace qui redoubla mon effroi. Je ne laissai pas pourtantbien quetremblant de tous mes membresde me tenir prêt à tirermon coup ; maispour dire les choses comme elles sontje fermai lesyeux et tournai la tête en déchargeant ma carabine ; etde la manière que je tiraije ne dois point avoir ce coup-làsur la conscience.

Je neferai point un détail de l'action. Quoique présentjene voyais rienet ma peuren me troublant l'imaginationme cachaitl'horreur du spectacle même qui m'effrayait. Tout ce que jesaisc'est qu'après un grand bruit de mousquetadesj'entendis mes compagnons crier à pleine tète :Victoire ! victoire ! A cette acclamationla terreur qui s'étaitemparée de mes sens se dissipaet j'aperçus sur lechamp de bataille les quatre cavaliers étendus sans vie. Denotre côténous n'eûmes qu'un homme de tué.Ce fut l'apostatqui n'eut en cette occasion que ce qu'il méritaitpour son apostasie et pour ses mauvaises plaisanteries sur lesscapulaires. Le lieutenant reçut au bras une blessuremaiselle se trouva très légèrele coup n'ayant faitqu'effleurer la peau.

Leseigneur Rolando courut d'abord à la portière ducarrosse. Il y avait dedans une dame de vingt-quatre àvingt-cinq ansqui lui parut très bellemalgré letriste état où il la voyait. Elle s'étaitévanouie pendant le combatet son évanouissementdurait encore. Tandis qu'il s'occupait à la regardernoussongeâmesnous autresau butin. Nous commençâmespar nous assurer des chevaux des cavaliers tuéscar cesanimauxépouvantés du bruit des coupss'étaientun peu écartés après avoir perdu leurs guides.Pour les muleselles n'avaient pas branléquoique durantl'action le cocher eût quitté son siège pour sesauver. Nous mîmes pied à terre pour les dételeret nous les chargeâmes de plusieurs malles que nous trouvâmesattachées devant et derrière le carrosse. Cela faitonpritpar ordre du capitainela dame qui n'avait point encorerappelé ses espritset on la mit à cheval entre lesmains d'un voleur des mieux montés. Puislaissant sur legrand chemin le carrosse et les morts dépouillésnousemmenâmes avec nous la dameles mules et les chevaux.




CHAPITREX

De quelle manière les voleurs en usèrentavec la dame. Du grand dessein que forma Gil Blas et quel en futl'événement.


Il y avaitdéjà plus d'une heure qu'il était nuit quandnous arrivâmes au souterrain. Nous menâmes d'abord lesbêtes à l'écurieoù nous fûmesobligés nous-mêmes de les attacher au râtelier etd'en avoir soinparce que le vieux nègre était au litdepuis trois jours. Outre que la goutte l'avait pris violemmentunrhumatisme le tenait entrepris de tous ses membres. Il ne lui restaitrien de fibre que la langue qu'il employait à témoignerson impatience par d'horribles blasphèmes. Nous laissâmesce misérable jurer et blasphémeret nous allâmesà la cuisineoù nous donnâmes toute notreattention à la dame. Nous fîmes si bien que nous vînmesà bout de la tirer de son évanouissement. Mais quandelle eut repris l'usage de ses senset qu'elle se vit entre les brasde plusieurs hommes qui lui étaient inconnuselle sentit sonmalheur. Elle en frémit. Tout ce que la douleur et ledésespoir ensemble peuvent avoir de plus affreux parut peintdans ses yeuxqu'elle leva au cielcomme pour se plaindre àlui des indignités dont elle était menacée.Puiscédant tout à coup à ces imagesépouvantableselle retombe en défaillancesa paupièrese refermeet les voleurs s'imaginent que la mort va leur enleverleur proie. Alors le capitainejugeant plus à propos del'abandonner à elle-même que de la tourmenter par denouveaux secoursla fit porter sur le lit de Léonardeoùon la laissa toute seuleau hasard de ce qu'il en pouvait arriver.

Nouspassâmes dans le salonoù un des voleursqui avait étéchirurgienvisita le bras du lieutenant et le frotta de baume.L'opération faiteon voulut voir ce qu'il y avait dans lesmalles. Les unes se trouvèrent remplies de dentelles et delingeles autres d'habits ; mais la dernière qu'on ouvritrenfermait quelques sacs pleins de pistoles. Ce qui réjouitinfiniment messieurs les intéressés. Après cetexamenla cuisinière dressa le couvert et servit. Nous nousentretînmes d'abord de la grande victoire que nous avionsremportée. Sur quoi Rolando m'adressant la parole : avoueGilBlasme dit-ilavoue que tu as eu grand'peur. Je répondisque j'en demeurais d'accord de bonne foi ; mais que je me battraiscomme un paladin quand j'aurais fait seulement deux ou troiscampagnes. Là-dessus toute la compagnie prit mon partiendisant qu'on devait me le pardonner : que l'action avait étévive ; et quepour un jeune homme qui n'avait jamais vu le feujene m'étais point mal tiré d'affaire.

Laconversation tomba ensuite sur les mules et les chevaux que nousvenions d'amener au souterrain. Il fut arrêté quelelendemainavant le journous partirions tous pour les aller vendreà Mansillaoù probablement on n'aurait point encoreentendu parler de notre expédition. Cette résolutionprisenous achevâmes de souper. Puis nous retournâmes àla cuisine pour voir la dame. Nous la trouvâmes dans la mêmesituation. Néanmoinsquoiqu'elle parût à peinejouir d'un reste de viequelques voleurs ne laissèrent pas dejeter sur elle un ¦il profaneet de témoigner unebrutale enviequ'ils auraient satisfaitesi Rolando ne les en eûtempêchésen leur représentant qu'ils devaient dumoins attendre que la dame fût sortie de cet accablement detristesse qui lui ôtait tout sentiment. Le respect qu'ilsavaient pour leur capitaine retint leur incontinence. Sans cela rienne pouvait sauver la dame. Sa mort même n'aurait peut-êtrepas mis son honneur en sûreté.

Nouslaissâmes encore cette malheureuse femme dans l'état oùelle était. Rolando se contenta de charger Léonarded'en avoir soinet chacun se retira dans sa chambre. Pour moilorsque je fus couchéau lieu de me livrer au sommeilje nefis que m'occuper du malheur de la dame. Je ne doutais point que cene fût une personne de qualitéet j'en trouvais sonsort plus déplorable. Je ne pouvaissans frémirmepeindre les horreurs qui l'attendaientet je m'en sentais aussivivement touché que si le sang ou l'amitié m'eûtattaché à elle. Enfinaprès avoir bien plaintsa destinéeje rêvai aux moyens de préserver sonhonneur du péril où il était et de me tirer enmême temps du souterrain. Je songeai que le vieux nègrene pouvait se remueret quedepuis son indispositionla cuisinièreavait la clef de la grille. Cette pensée m'échauffal'imaginationet me fit concevoir un projet que je digéraibien ; puis j'en commençai sur-le-champ l'exécution dela manière suivante.

Je feignisd'avoir la colique. Je poussai d'abord des plaintes et desgémissements. Ensuiteélevant la voixje jetai degrands cris. Les voleurs se réveillent et sont bientôtauprès de moi. Ils me demandent ce qui m'oblige à crierainsi. Je répondis que j'avais une colique horribleetpourmieux le leur persuaderje me mis à grincer les dentsàfaire des grimaces et des contorsions effroyableset àm'agiter d'une étrange façon. Après celajedevins tout à coup tranquillecomme si mes douleurs m'eussentdonné quelque relâche. Un instant aprèsje meremis à faire des bonds sur mon grabat et à me tordreles bras. En un motje jouai si bien mon rôleque lesvoleurstout fins qu'ils étaients'y laissèrenttromper et crurent qu'en effet je sentais des tranchéesviolentes. Aussitôt ils s'empressent tous à me soulager.L'un m'apporte une bouteille d'eau-de-vie et m'en fait avaler lamoitié ; l'autre me donnemalgré moiun lavementd'huile d'amandes douces ; un autre va chauffer une serviette etvient me l'appliquer toute brûlante sur le ventre. J'avais beaucrier miséricorde ;ils imputaient mes cris à ma coliqueet continuaient à me faire souffrir des maux véritablesen voulant m'en ôter un que je n'avais point. Enfinne pouvantplus y résisterje fus obligé de leur dire que je nesentais plus de tranchéeset que je les conjurais de medonner quartier. Ils cessèrent de me fatiguer de leursremèdeset je me gardai bien de me plaindre davantagedepeur d'éprouver encore leurs secours.

Cettescène dura près de trois heures. Après quoilesvoleursjugeant que le jour ne devait pas être fort éloignése préparèrent à partir pour Mansilla. Je voulusme lever pour leur faire croire que j'avais grande envie de lesaccompagner. Mais ils m'en empêchèrent. NonnonGilBlasme dit le seigneur Rolandodemeure icimon fils. Ta coliquepourrait te reprendre. Tu viendras une autre fois avec nous. Pouraujourd'huitu n'es pas en état de nous suivre. Je ne cruspas devoir insister fort sur celade crainte que l'on ne se rendîtà mes instances. Je parus seulement très mortifiéde ne pouvoir être de la partie. Ce que je fis d'un air sinaturelqu'ils sortirent tous du souterrain sans avoir le moindresoupçon de mon projet. Après leur départquej'avais tâché de hâter par mes v¦uxjem'adressai ce discours : Oh çà ! Gil Blasc'est àprésent qu'il faut avoir de la résolution. Arme-toi decourage pour achever ce que tu as si heureusement commencé.Domingo n'est point en état de s'opposer à tonentrepriseet Léonarde ne peut t'empêcher del'exécuter. Saisis cette occasion de t'échapper. Tun'en trouveras jamais peut-être une plus favorable. Cesréflexions me remplirent de confiance. Je me levai. Je prismon épée et mes pistoletset j'allai d'abord àla cuisine ; mais avant que d'y entrercomme j'entendis parlerLéonardeje m'arrêtai pour écouter. Elle parlaità la dame inconnuequi avait repris ses espritset quiconsidérant toute son infortunepleurait alors et sedésespérait. Pleurezma fillelui disait-ellefondezen larmes. N'épargnez point les soupirs. Cela vous soulagera.Votre saisissement était dangereux; mais il n'y a plus rien àcraindrepuisque vous versez des pleurs. Votre douleur s'apaiserapeu à peuet vous vous accoutumerez à vivre ici avecnos messieursqui sont d'honnêtes gens. Vous serez mieuxtraitée qu'une princesse. Ils auront pour vous millecomplaisanceset vous témoigneront tous les jours del'affection. Il y a bien des femmes qui voudraient être àvotre place.

Je nedonnai pas le temps à Léonarde d'en dire davantage.J'entrai ; etlui mettant un pistolet sur la gorgeje la pressaid'un air menaçant de me remettre la clef de la grille. Ellefut troublée de mon action ; etquoique très avancéedans sa carrièreelle se sentit encore assez attachéeà la vie pour n'oser me refuser ce que je lui demandais.Lorsque j'eus la clef entre les mainsj'adressai la parole àla dame affligée. Madamelui fis-jele ciel vous a envoyéun libérateur. Levez-vous pour me suivre. Je vais vous meneroù il vous plaira que je vous conduise. La dame ne fut passourde à ma voixet mes paroles firent tant d'impression surson espritquerappelant tout ce qui lui restait de forceselle seleva et vint se jeter à mes piedset me conjura de conserverson honneur. Je la relevaiet l'assurai qu'elle pouvait compter surmoi. Ensuiteje pris des cordes que j'aperçus dans la cuisine; età l'aide de la dameje liai Léonarde aux piedsd'une grosse tableen lui protestant que je la tuerais si ellepoussait le moindre cri. Après celaj'allumai de la bougieet j'allai avec l'inconnue à la chambre où étaientles espèces d'or et d'argent. Je mis dans mes poches autant depistoles et de doubles pistoles qu'il y en put tenir ; etpourobliger la dame à s'en charger aussije lui représentaiqu'elle ne faisait que reprendre son bien. Quand nous en eûmesune bonne provisionnous marchâmes vers l'écurieoùj'entrai seul avec mes pistolets en état. Je comptais bien quele vieux nègremalgré sa goutte et son rhumatismeneme laisserait pas tranquillement seller et brider mon chevaletj'étais dans la résolution de le guérir pourjamais de ses mauxs'il s'avisait de vouloir faire le méchant; maispar bonheuril était alors si accablé desdouleurs qu'il avait souffertes et de celles qu'il souffrait encoreque je tirai mon cheval de l'écurie sans même qu'ilparût s'en apercevoir. La dame m'attendait à la porte.Nous enfilâmes promptement l'allée par où l'onsortait du souterrain. Nous arrivons à la grille. Nousl'ouvronset nous parvenons enfin à la trappe. Nous eûmesbeaucoup de peine à la leverou plutôtpour en venir àboutnous eûmes besoin de la force nouvelle que nous prêtal'envie de nous sauver.

Le jourcommençait à paraître lorsque nous nous vîmeshors de cet abîme. Nous songeâmes aussitôt ànous en éloigner. Je me jetai en selle ; la dame montaderrière moietsuivant au galop le premier sentier qui seprésentanous sortîmes bientôt de la forêt.Nous entrâmes dans une plaine coupée de plusieursroutes. Nous en prîmes une au hasard. Je mourais de peurqu'elle ne nous conduisît à Mansilla et que nous nerencontrassions Rolando et ses camarades. Heureusement ma crainte futvaine. Nous arrivâmes à la ville d'Astorga sur les deuxheures après midi. J'aperçus des gens qui nousregardaient avec une extrême attentioncomme si c'eûtété pour eux un spectacle nouveau devoir une femme àcheval derrière un homme. Nous descendîmes à lapremière hôtellerie. J'ordonnai d'abord qu'on mîtà la broche une perdrix et un lapereau. Pendant qu'onexécutait mon ordreje conduisis la dame à unechambreoù nous commençâmes à nousentretenir. Ce que nous n'avions pu faire en cheminparce que nousétions venus trop vite. Elle me témoigna combien elleétait sensible au service que je venais de lui rendreet medit qu'après une action si généreuse elle nepouvait se persuader que je fusse un compagnon des brigands àqui je l'avais arrachée. Je lui contai mon histoire pourconfirmer la bonne opinion qu'elle avait conçue de moi. Par làje l'engageai à me donner sa confiance et à m'apprendreses malheursqu'elle me raconta comme je vais le dire dans lechapitre suivant.




CHAPITREXI

Histoire de doña Mencia de Mosquera


Je suisnée à Valladolidet je m'appelle doña Mencia deMosquera. Don Martinmon pèreaprès avoir consommépresque tout son patrimoine dans le servicefut tué enPortugalà la tête d'un régiment qu'ilcommandait. Il me laissa si peu de bienque j'étais un assezmauvais partiquoique je fusse fille unique. Je ne manquai pastoutefois d'amantsmalgré la médiocrité de mafortune. Plusieurs cavaliers des plus considérables d'Espagneme recherchèrent en mariage. Celui qui attira mon attentionfut don Alvar de Mello. Véritablement il était mieuxfait que ses rivauxmais des qualités plus solides medéterminèrent en sa faveur. Il avait de l'espritde ladiscrétionde la valeur et de la probité. D'ailleursil pouvait passer pour l'homme du monde le plus galant. Fallait-ildonner une fêterien n'était mieux entendu ; ets'ilparaissait dans des joutesil y faisait toujours admirer sa force etson adresse. Je le préférai donc à tous lesautreset je l'épousai.

Peu dejours après notre mariageil rencontra dans un endroit écartédon André de Baësaqui avait été l'un deses rivaux. Ils se piquèrent l'un l'autreet mirent l'épéeà la main. Il en coûta la vie à don André.Comme il était neveu du corrégidor de Valladolidhommeviolent et mortel ennemi de la maison de Mellodon Alvar crut nepouvoir assez tôt sortir de la ville. Il revint promptement aulogisoùpendant qu'on lui préparait un chevalil meconta ce qui venait de lui arriver. Ma chère Menciame dit-ilensuiteil faut nous séparer. Vous connaissez le corrégidor.Ne nous flattons point. Il va me poursuivre vivement. Vous n'ignorezpas quel est son crédit. Je ne serai pas en sûretédans le royaume. Il était si pénétré desa douleur et de celle dont il me voyait saisiequ'il n'en put diredavantage. Je lui fis prendre de l'or et quelques pierreries. Puis ilme tendit les braset nous ne fîmespendant un quart d'heureque confondre nos soupirs et nos larmes. Enfinon vint l'avertir quele cheval était prêt. Il s'arrache d'auprès demoi. Il partet me laisse dans un état qu'on ne sauraitreprésenter. Heureusesi l'excès de mon afflictionm'eût alors fait mourir ! Que ma mort m'aurait épargnéde peines et d'ennuis ! Quelques heures après que don Alvarfut partile corrégidor apprit sa fuite. Il le fit poursuivreet n'épargna rien pour l'avoir en sa puissance. Mon épouxtoutefois trompa sa poursuite et sut se mettre en sûreté.De manière que le juge se voyant réduit à bornersa vengeance à la seule satisfaction d'ôter les biens àun homme dont il aurait voulu verser le sangil n'y travailla pas envain. Tout ce que don Alvar pouvait avoir de fortune fut confisqué.

Jedemeurai dans une situation très affligeante. J'avais àpeine de quoi subsister. Je commençai à mener une vieretiréen'ayant qu'une femme pour tout domestique. Je passaisles jours à pleurernon une indigence que je supportaispatiemmentmais l'absence d'un époux chéridont je nerecevais aucune nouvelle. Il m'avait pourtant promisdans nostristes adieuxqu'il aurait soin de m'informer de son sortdansquelque endroit du monde où sa mauvaise étoile pûtle conduire. Cependantsept années s'écoulèrentsans que j'entendisse parler de lui. L'incertitude où j'étaisde sa destinée me causait une profonde tristesse. Enfinj'appris qu'en combattant pour le roi de Portugaldans le royaume deFezil avait perdu la vie dans une bataille. Un homme revenu depuispeu d'Afrique me fit ce rapporten m'assurant qu'il avaitparfaitement connu don Alvar de Melloqu'il avait servi dans l'arméeportugaise avec luiet qu'il l'avait vu périr dans l'action.Il ajoutait à cela d'autres circonstances encore quiachevèrent de me persuader que mon époux n'étaitplus.

Dans cetemps-làdon Ambrosio Mesia Carrillomarquis de la Guardiavint à Valladolid. C'était un de ces vieux seigneursquipar leurs manières galantes et poliesfont oublier leurâgeet savent encore plaire aux femmes. Un jouron lui contapar hasard l'histoire de don Alvar etsur le portrait qu'on lui fitde moiil eut envie de me voir. Pour satisfaire sa curiositéil gagna une de mes parentesqui m'attira chez elle. Il s'y trouva.Il me vitet je lui plusmalgré l'impression de douleurqu'on remarquait sur mon visage ; mais que dis-je : malgré ?peut-être ne fut-il touché que de mon air triste etlanguissant qui le prévenait en faveur de ma fidélité.Ma mélancolie peut-être fit naître son amour.Aussi bien il me dit plus d'une fois qu'il me regardait comme unprodige de constanceet même qu'il enviait le sort de monmariquelque déplorable qu'il fût d'ailleurs. En unmotil fut frappé de ma vueet il n'eut pas besoin de mevoir une seconde fois pour prendre la résolution de m'épouser.

Il choisitl'entremise de ma parente pour me faire agréer son dessein.Elle me vint trouveret me représenta que mon épouxayant achevé son destin dans le royaume de Fezcomme on nousl'avait rapportéil n'était pas raisonnabled'ensevelir plus longtemps mes charmes ; que j'avais assez pleuréun homme avec qui je n'avais été unie que quelquesmomentset que je devais profiter de l'occasion qui se présentait; que je serais la plus heureuse femme du monde. Là-dessuselle me vanta la noblesse du vieux marquisses grands biens et sonbon caractère ; mais elle eut beau s'étendre avecéloquence sur tous les avantages qu'il possédaitellene put me persuader. Ce n'est pas que je doutasse de la mort de donAlvarni que la crainte de le revoir tout à couplorsque j'ypenserais le moinsm'arrêtât. Le peu de penchantouplutôt la répugnance que je me sentais pour un secondmariageaprès tous les malheurs du premierfaisait le seulobstacle que ma parente eût à lever. Aussi ne serebuta-t-elle point. Au contraireson zèle pour don Ambrosioen redoubla. Elle engagea toute ma famille dans les intérêtsde ce vieux seigneur. Mes parents commencèrent à mepresser d'accepter un parti si avantageux. J'en étais àtout moment obsédéeimportunéetourmentée.Il est vrai que ma misèrequi devenait de jour en jour plusgrandene contribua pas peu à laisser vaincre ma résistance.

Je ne pusdonc m'en défendre ; je cédai à leurs pressantesinstanceset j'épousai le marquis de la Guardiaquidèsle lendemain de mes nocesm'emmena dans un très beau châteauqu'il a auprès de Burgosentre Grajal et Rodillas. Il conçutpour moi un amour violent. Je remarquais dans toutes ses actions uneenvie de me plaire. Il s'étudiait à prévenir mesmoindres désirs. Jamais époux n'a eu tant d'égardspour une femmeet jamais amant n'a fait voir tant de complaisancepour une maîtresse. J'aurais passionnément aimédon Ambrosiomalgré la disproportion de nos âgessij'eusse été capable d'aimer quelqu'un après donAlvar. Mais les c¦urs constants ne sauraient avoir qu'unepassion. Le souvenir de mon premier époux rendait inutilestous les soins que le second prenait pour me plaire. Je ne pouvaisdonc payer sa tendresse que de purs sentiments de reconnaissance.

J'étaisdans cette dispositionquandprenant l'air un jour à unefenêtre de mon appartementj'aperçus dans le jardin unemanière de paysan qui me regardait avec attention. Je crus quec'était un garçon jardinier. Je pris peu garde àlui ; mais le lendemain m'étant remise à la fenêtreje le vis au même endroitet il me parut encore fort attachéà me considérer. Cela me frappa. Je l'envisageai àmon tour ; etaprès l'avoir observé quelque tempsilme sembla reconnaître les traits du malheureux don Alvar. Cetteapparition excita dans tous mes sens un trouble inconcevable. Jepoussai un grand cri. J'étais alorspar bonheurseule avecInèscelle de toutes mes femmes qui avait le plus de part àma confiance. Je lui dis le soupçon qui agitait mes esprits.Elle ne fit qu'en rireet elle s'imagina qu'une légèreressemblance avait trompé mes yeux. Rassurez-vousmadamemedit-elleet ne pensez pas que vous ayez vu votre premier époux.Quelle apparence y a-t-il qu'il soit ici sous une forme de paysan ?est-il même croyable qu'il vive encore ? Je vaisajouta-t-elledescendre au jardin et parler à ce villageois.Je saurai quel homme c'estet je reviendrai dans un moment vous eninstruire. Inès alla donc au jardin ; et peu de temps aprèsje la vis rentrer dans mon appartement fort émue. Madamedit-ellevotre soupçon n'est que trop bien éclairci.C'est don Alvar lui-même que vous venez de voir. Il s'estdécouvert d'abordet il vous demande un entretien secret.

Comme jepouvais à l'heure même recevoir don Alvarparce que lemarquis était à Burgosje chargeai ma suivante de mel'amener dans mon cabinet par un escalier dérobé. Vousjugez bien que j'étais dans une terrible agitation. Je ne pussoutenir la vue d'un homme qui était en droit de m'accabler dereproches. Je m'évanouis dès qu'il se présentadevant moi. Ils me secoururent promptementInès et lui ; etquand ils m'eurent fait revenir de mon évanouissementdonAlvar me dit : Madameremettez-vousde grâce. Que ma présencene soit pas un supplice pour vous. Je n'ai pas dessein de vous fairela moindre peine. Je ne viens point en époux furieux vousdemander compte de la foi juréeet vous faire un crime dusecond engagement que vous avez contracté. Je n'ignore pas quec'est l'ouvrage de votre famille. Toutes les persécutions quevous avez souffertes à ce sujet me sont connues. D'ailleurson a répandu dans Valladolid le bruit de ma mort; et vousl'avez cru avec d'autant plus de fondementqu'aucune lettre de mapart ne vous assurait du contraire. Enfinje sais de quelle manièrevous avez vécu depuis notre cruelle séparationet quela nécessitéplutôt que l'amourvous a jetéedans ses brasŠ Ah ! seigneurinterrompis-je en pleurantpourquoi voulez-vous excuser votre épouse ? elle est coupablepuisque vous vivez. Que ne suis-je encore dans la misérablesituation où j'étais avant que d'épouser donAmbrosio ! Funeste hyménée ! hélas ! j'aurais dumoinsdans ma misèrela consolation de vous revoir sansrougir.

Ma chèreMenciareprit don Alvar d'un air qui marquait jusqu'à quelpoint il était pénétré de mes larmesjene me plains pas de vous ; etbien loin de vous reprocher l'étatbrillant où je vous retrouveje jure que j'en rends grâcesau ciel. Depuis le triste jour de mon départ de Valladolidj'ai toujours eu la fortune contraire: ma vie n'a étéqu'un enchaînement d'infortunes ; etpour comble de malheursje n'ai pu vous donner de mes nouvelles. Trop sûr de votreamourje me représentais sans cesse la situation où mafatale tendresse vous avait réduite. Je me peignais doñaMencia dans les pleurs. Vous faisiez le plus grand de mes maux.Quelquefoisje l'avoueraije me suis reproché comme un crimele bonheur de vous avoir plu. J'ai souhaité que vous eussiezpenché vers quelqu'un de mes rivauxpuisque la préférenceque vous m'aviez donnée sur eux vous coûtait si cher.Cependantaprès sept années de souffrancesplus éprisde vous que jamaisj'ai voulu vous revoir. Je n'ai pu résisterà cette envieet la fin d'un long esclavage m'ayant permis dela satisfairej'ai été sous ce déguisement àValladolidau hasard d'être découvert. Làj'aitout appris. Je suis venu ensuite à ce châteauet j'aitrouvé moyen de m'introduire chez le jardinierqui m'a retenupour travailler dans les jardins. Voilà de quelle manièreje me suis conduit pour parvenir à vous parler secrètement.Mais ne vous imaginez pas que j'aie dessein de troublerpar monséjour icila félicité dont vous jouissezJevous aime plus que moi-même. Je respecte votre reposet jevaisaprès cet entretienachever loin de vous de tristesjours que je vous sacrifie.

NondonAlvarnonm'écriai-je à ces paroles ! Je nesouffrirai pas que vous me quittiez une seconde fois. Je veux partiravec vous. Il n'y a que la mort qui puisse désormais nousséparer. Croyez-moireprit-ilvivez avec don Ambrosio. Nevous associez point à mes malheurs. Laissez-m'en soutenir toutle poids. Il me dit encore d'autres choses semblables ; mais plus ilparaissait vouloir s'immoler à mon bonheurmoins je mesentais disposée à y consentir. Lorsqu'il me vit fermedans la résolution de le suivreil changea tout à coupde ton ; et prenant un air plus content: madameme dit-ilpuisquevous aimez encore assez don Alvar pour préférer samisère à la prospérité où vousêtesallons donc demeurer à Bétancosdans lefond du royaume de Galice. J'ai là une retraite assurée.Si mes disgrâces m'ont ôté tous mes biensellesne m'ont point fait perdre tous mes amis. Il m'en reste encore defidèlesqui m'ont mis en état de vous enlever. J'aifait faire un carrosse à Zamora par leur secours. J'ai achetédes mules et des chevauxet suis accompagné de troisGaliciens des plus résolus. Ils sont armés de carabineset de pistoletset ils attendent mes ordres dans le village deRodillas. Profitonsajouta-t-ilde l'absence de don Ambrosio. Jevais faire venir le carrosse jusqu'à la porte de ce châteauet nous partirons dans le moment. J'y consentis. Don Alvar vola versRodillaset revint en peu de tempsavec ses trois cavaliersm'enlever au milieu de mes femmesquine sachant que penser de cetenlèvementse sauvèrent fort effrayées. Inèsseule était au fait ; mais elle refusa de lier son sort aumienparce qu'elle aimait un valet de chambre de don Ambrosio.

Je montaidonc en carrosse avec don Alvar n'emportant que mes hardes etquelques pierreries que j'avais avant mon second mariage ; car je nevoulus rien prendre de tout ce que le marquis m'avait donné enm'épousant. Nous prîmes la route du royaume de Galicesans savoir si nous serions assez heureux pour y arriver. Nous avionssujet de craindre que don Ambrosioà son retourne se mîtsur nos traces avec un grand nombre de personneset ne nous joignît.Cependantnous marchâmes pendant deux jours sans voir paraîtreà nos trousses aucun cavalier. Nous espérions que latroisième journée se passerait de mêmeet déjànous nous entretenions fort tranquillement. Don Alvar me contait latriste aventure qui avait donné lieu au bruit de sa mortetcommentaprès cinq années d'esclavageil avaitrecouvré la libertéquand nous rencontrâmes hiersur le chemin de Léon les voleurs avec qui vous étiez.C'est lui qu'ils ont tué avec tous ses genset c'est lui quifait couler les pleurs que vous me voyez répandre en cemoment.




CHAPITREXII

De quelle manière désagréableGil Blas et la dame furent interrompus

Doña Menciafondit en larmes après avoir achevé ce récit. Jela laissai donner un libre cours à ses soupirs. Je pleuraimême aussitant il est naturel de s'intéresser pour lesmalheureuxet particulièrement pour une belle personneaffligée. J'allais lui demander quel parti elle voulaitprendre dans la conjoncture ou elle se trouvaitet peut-êtreallait-elle me consulter là-dessussi notre conversationn'eût pas été interrompue ; mais nous entendîmesdans l'hôtellerie un grand bruitquimalgré nousattira noue attention. Ce bruit était causé parl'arrivée du corrégidorsuivi de deux alguazils et deplusieurs archers. Ils vinrent dans la chambre ou nous étions.Un jeune cavalier qui les accompagnaits'approcha de moi le premieret se mit à regarder de près mon habit. Il n'eut pasbesoin de l'examiner longtemps. Par saint Jacquess'écria-t-ilvoilà mon pourpoint ! C'est lui-même. Il n'est pas plusdifficile à reconnaître que mon cheval. Vous pouvezarrêter ce galant sur ma parole. C'est un de ces voleurs quiont une retraite inconnue en ce pays-ci.

A cediscours qui m'apprenait que ce cavalier était le gentilhommevolé dont j'avais par malheur toute la dépouillejedemeurai surprisconfusdéconcerté. Le corrégidorque sa charge obligeait plutôt à tirer une mauvaiseconséquence de mon embarras qu'à l'expliquerfavorablementjugea que l'accusation n'était pas mal fondée; et présumant que la dame pouvait être compliceilnous fit emprisonner tous deux séparément. Ce jugen'était pas de ceux qui ont le regard terrible ; il avaitl'air doux et riant. Dieu sait s'il en valait mieux pour cela ! Sitôtque je fus en prisonil y vint avec ses deux furetsc'est-à-direses deux alguazils. Ils n'oublièrent pas leur bonne coutume :ils commencèrent par me fouiller. Quelle aubaine pour cesmessieurs ! Ils n'avaient jamais peut-être fait un si beaucoup. A chaque poignée de pistoles qu'ils tiraientje voyaisleurs yeux étinceler de joie. Le corrégidor surtoutparaissait hors de lui-même. Mon enfantme disait-il d'un tonde voix plein de douceurnous faisons notre charge : mais ne crainsrien. Si tu n'es pas coupableon ne te fera point de mal. Cependantils vidèrent tout doucement mes pocheset me prirent ce queles voleurs mêmes avaient respectéje veux dire lesquarante ducats de mon oncle. Ils n'en demeurèrent pas là; leurs mains avides et infatigables me parcoururent depuis la tètejusqu'aux pieds. Ils me tournèrent de tous côtéset me dépouillèrent pour voir si je n'avais pointd'argent entre la peau et la chemise. Après qu'ils eurent sibien fait leur chargele corrégidor m'interrogea. Je luicontai ingénument tout ce qui m'était arrivé. Ilfit écrire ma déposition ; puis il sortit avec ses genset mes espèceset me laissa tout nu sur la paille.

O viehumaine ! m'écriai-je quand je me vis seul et dans cet étatque tu es remplie d'aventures bizarres et de contretemps ! Depuis queje suis sorti d'Oviédoje n'éprouve que des disgrâces.A peine suis-je hors d'un périlque je retombe dans un autre.En arrivant dans cette villej'étais bien éloignéde penser que j'y ferais bientôt connaissance avec lecorrégidor. En faisant ces réflexions inutilesjeremis le maudit pourpoint et le reste de l'habillement qui m'avaitporté malheur; puism'exhortant moi-même àprendre. courage : allonsdis-jeGil Blasaie de la fermeté.Te sied-il bien de te désespérer dans une prisonordinaireaprès avoir fait un si pénible essai depatience dans le souterrain ? Maishélas ! ajoutai-jetristementje m'abuse. Comment pourrai-je sortir d'ici ? On vient dem'en ôter les moyens. En effetj'avais raison de parler ainsi; un prisonnier sans argent est un oiseau à qui l'on a coupéles ailes.

Au lieu dela perdrix et du lapereau que j'avais fait mettre à la brocheon m'apporta un petit pain bis avec une cruche d'eauet on me laissaronger mon frein dans mon cachot. J'y demeurai quinze jours entierssans voir personne que le conciergequi avait soin de venir tous lesmatins renouveler ma provision. Dés que je le voyaisj'affectais de lui parlerje tâchais de lier conversation aveclui pour me désennuyer un peu : mais ce personnage nerépondait rien à tout ce que je lui disais. Il ne mefut pas possible d'en tirer une parole. Il entrait mime et sortait leplus souvent sans me regarder. Le seizième jourle corrégidorparut et me dit : tu peux t'abandonner à la joie. Je vienst'annoncer une agréable nouvelle. J'ai fait conduire àBurgos la dame qui était avec toi. Je l'ai interrogéeavant son départ et ses réponses vont à tadécharge. Tu seras élargi dés aujourd'huipourvu que le muletier avec qui tu es venu de Peñaflor àCacabeloscomme tu me l'as ditconfirme ta déposition. Ilest dans Astorga. Je l'ai envoyé chercher. Je l'attends. S'ilconvient de l'aventure de la questionje te mettrai sur-le-champ enliberté.

Cesparoles me réjouirent. Dés ce momentje me crus horsd'affaire. Je remerciai le juge de la bonne et briève justicequ'il voulait me rendre ; et je n'avais pas encore achevé moncomplimentque le muletierconduit par deux archersarriva. Je lereconnus aussitôt ; mais le muletierqui sans doute avaitvendu ma valise avec tout ce qui était dedanscraignantd'être obligé de restituer l'argent qu'il avait touchés'il avouait qu'il me reconnaissaitdit effrontément qu'il nesavait qui j'étais et qu'il ne m'avait jamais vu. Ah !traîtrem'écriai-jeconfesse plutôt que tu asvendu mes hardeset rends témoignage à la vérité.Regarde-moi bien. Je suis un de ces jeunes gens que tu menaçasde la question dans le bourg de Cacabeloset à qui tu fis sigrand'peur. Le muletier répondit d'un ton froid que je luiparlais d'une chose dont il n'avait aucune connaissance ; et comme ilsoutint jusqu'au bout que je lui étais inconnumonélargissement fut remis à une autre fois. Il fallutm'armer d'une nouvelle patienceme résoudre à jeûnerencore au pain et à l'eauet à voir le silencieuxconcierge. Quand je songeais que je ne pouvais me tirer des griffesde la justicebien que je n'eusse pas commis le moindre crimecettepensée me mettait au désespoir. Je regrettais lesouterrain. Dans le fonddisais-jej'y avais moins de désagrémentque dans ce cachot. Je faisais bonne chère avec les voleurs.Je m'entretenais avec euxet je vivais dans la douce espérancede m'échapper ; au lieu quemalgré mon innocencejeserai peut-être trop heureux de sortir d'ici pour aller auxgalères.




CHAPITREXIII

Par quel hasard Gil Blas sortit enfin de prisonet où il alla


Tandis queje passais les jours à m'égayer dans mes réflexionsmes aventurestelles que je les avais dictées dans madépositionse répandirent dans la ville. Plusieurspersonnes me voulurent voir par curiosité. Ils venaient l'unaprès l'autre se présenter à une petite fenêtrepar ou le jour entrait dans ma prisonet lorsqu'ils m'avaientconsidéré quelque tempsils s'en allaient. Je fussurpris de cette nouveauté. Depuis que j'étaisprisonnierje n'avais pas vu un seul homme se montrer à cettefenêtrequi donnait sur une cour où régnaient lesilence et l'horreur. Je compris par là que je faisais dubruit dans la ville et je ne savais si j'en devais concevoir un bonou un mauvais présage.

Un de ceuxqui s'offrirent des premiers à ma vue fut le petit chantre deMondofiedoqui avait aussi bien que moi craint la question et prisla fuite. Je le reconnus et il ne feignit point de me méconnaître.Nous nous saluâmes de part et d'autre ; puis nous nousengageâmes dans un long entretien. Je fus obligé defaire un nouveau détail de mes aventures. De son côtéle chantre me conta ce qui s'était passé dansl'hôtellerie de Cacabelos entre le muletier et la jeune femmeaprès qu'une terreur panique nous en eut écartés.En un motil m'apprit tout ce que j'en ai dit à-devant.Ensuiteprenant congé de moiil me promit quesans perdrede tempsil allait travailler à ma délivrance. Alorstoutes les personnes qui étaient venues là comme luipar curiosité me témoignèrent que mon malheurexcitait leur compassion. Ils m'assurèrent même qu'ilsse joindraient au petit chantreet feraient tout leur possible pourme procurer la liberté.

Ilstinrent effectivement leur promesse. Ils parlèrent en mafaveur au corrégidorquine doutant plus de mon innocencesurtout lorsque le chantre lui eut conté ce qu'il savaitvinttrois semaines après dans ma prison. Gil Blasme dit-il je neveux pas traîner les choses en longueur. Vatu es libre. Tupeux sortir quand il te plaira. Maisdis-moipoursuivit-ilsi l'onte menait dans la forêt où est le souterrainnepourrais-tu pas le découvrir ? NonSeigneurlui répondis-je: comme je n'y suis entré que la nuitet que j'en suis sortiavant le jouril me serait impossible de reconnaître l'endroitoù il est. Là-dessusle juge se retiraen disantqu'il allait ordonner au concierge de m'ouvrir les portes. En effetun moment après le geôlier vint dans mon cachot avec unde ses guichetiers qui portait un paquet de toile. Ils m'ôtèrenttous deuxd'un air grave et sans me dire un seul motmon pourpointet mon haut-de-chaussesqui étaient d'un drap fin et presqueneuf; puism'ayant revêtu d'une vieille souquenilleils memuent dehors par les épaules.

Laconfusion que j'avais de me voir si mal équipé modéraitla joie qu'ont ordinairement les prisonniers de recouvrer la liberté.J'étais tenté de sortir de la ville à l'heuremêmepour me soustraire aux yeux du peupledont je nesoutenais les regards qu'avec peine. Ma reconnaissance pourtantl'emporta sur ma honte. J'allai remercier le petit chantre àqui j'avais tant d'obligation. Il ne put s'empêcher de rirelorsqu'il m'aperçut. Comme vous voilà ! me dit-il : lajusticeà ce que je voisvous en a donné de toutesles façons. Je ne me plains pas de la justiceluirépondis-je. Elle est très équitable. Jevoudrais seulement que tous ses officiers fussent d'honnêtesgens. Ils devaient du moins me laisser mon habit. Il me semble que jene l'avais pas mal payé. J'en conviensreprit-ilmais onvous dira que ce sont des formalités qui s'observent. Eh !vous imaginez-vouspar exempleque votre cheval ait étérendu à son premier maître ? Non pass'il vous plaît.Il est actuellement dans les écuries du greffieroù ila été déposé comme une preuve du vol. Jene crois pas que le pauvre gentilhomme en retire seulement lacroupière. Mais changeons le discourscontinua-t-il. Quel estvotre dessein ? Que prétendez-vous faire présentement ?J'ai envielui dis-jede prendre le chemin de Burgos. J'iraitrouver la dame dont je suis le libérateur. Elle me donneraquelques pistoles. J'achèterai une soutanelle neuveet merendrai à Salamanqueoù je tâcherai de mettremon latin à profit. Tout ce qui m'embarrassec'est que je nesuis pas encore à Burgos. Il faut vivre sur la route. Je vousentendsrépliqua-t-ilet je vous offre ma bourse. Elle estun peu plateà la véritémais vous savez qu'unchantre n'est pas un évêque. En même temps il latiraet me la mit entre les mains de si bonne grâce que je nepus me défendre de la retenir telle qu'elle était. Jele remerciai comme s'il m'eût donné tout l'or du mondeet lui fis mille protestations de service qui n'ont jamais eud'effet. Après celaje le quittai et sortis de la ville sansaller voir les autres personnes qui avaient contribué àmon élargissement. Je me contentai de leur donner en moi-mêmemille bénédictions.

Le petitchantre avait eu raison de ne me pas vanter sa bourse; j'y trouvaifort peu d'argent. Par bonheurj'étais accoutumédepuis deux mois à une vie très frugaleet il merestait encore quelques réaux lorsque j'arrivai au bourg dePonte de Mulaqui n'est pas éloigné de Burgos. Je m'yarrêtai pour demander des nouvelles de doña Mencia.J'entrai dans une hôtellerie dont l'hôtesse étaitune petite femme fort sèchevive et hagarde. Je m'aperçusd'abordà la mauvaise mine qu'elle me fitque ma souquenillen'était guère de son goût. Ce que je luipardonnai volontiers. Je m'assis à une table. Je mangeai dupain et du fromageet bus quelques coups d'un vin détestablequ'on m'apporta. Pendant ce repasqui s'accordait assez avec monhabillementje voulus entrer en conversation avec l'hôtesse.Je la priai de me dire si elle connaissait le marquis de la Guardiasi son château étaitéloigné du bourgetsurtout si elle savait ce que la marquise sa femme pouvait êtredevenue. Vous demandez bien des chosesme répondit-elle d'unair dédaigneux. Elle m'apprit pourtantquoique de fortmauvaise grâceque le château de don Ambrosio n'étaitqu'à une petite lieue de Ponte de Mula.

Aprèsque j'eus achevé de boire et de mangercomme il étaitnuitje témoignai que je souhaitais de me reposeret jedemandai une chambre. A vous une chambre ! me dit l'hôtesse enme lançant un regard plein de mépris et de fierté.Je n'ai point de chambre pour les gens qui font leur souper d'unmorceau de fromage. Tous mes lits sont retenus. J'attends descavaliers d'importance qui doivent venir loger ici ce soir. Tout ceque je puis faire pour votre servicec'est de vous mettre dans magrange. Ce ne sera pasje pensela première fois que vousaurez couché sur la paille. Elle ne croyait pas si bien direqu'elle disait ; je ne répliquai point à son discourset je pris sagement le parti de gagner le paillersur lequel jem'endormis bientôtcomme un homme qui depuis longtemps étaitfinit à la fatigue.




CHAPITREXIV

De la réception que doña Mencia fità Burgos


Je ne fuspas paresseux à me lever le lendemain matin. J'allai compteravec l'hôtessequi était déjà sur piedet qui me parut un peu moins fière et de meilleure humeur quele soir précédent. Ce que j'attribuai à laprésence de trois honnêtes archers de la sainteHermandadqui s'entretenaient avec elle d'une façon trèsfamilière. Ils avaient couché dans l'hôtellerieet c'était sans doute pour ces cavaliers d'importance que tousles lits avaient été retenus.

Jedemandai dans le bourg le chemin du château où jevoulais me rendre. Je m'adressai par hasard à un homme ducaractère de mon hôte de Peñaflor. Il ne secontenta pas de répondre à la question que je luifaisais ; il m'apprit que don Ambrosio était mort depuis troissemaineset que la marquisesa femmeavait pris le parti de seretirer dans un couvent de Burgosqu'il me nomma. Je marchaiaussitôt vers cette villeau lieu de suivre la route duchâteaucomme j'en avais dessein auparavantet je volaid'abord au monastère où demeurait doua Mencia. Je priaila tourière de dire à cette dame qu'un jeune hommenouvellement sorti des prisons d'Astorga souhaitait de lui parler. Latourière alla sur-le-champ faire ce que je désirais.Elle revint et me fit entrer dans un parloir ou je ne fus paslongtemps sans voir paraître en grand deuilà lagrillela veuve de don Ambrosio.

Soyez lebienvenume dit cette dame. Il y a quatre jours que j'ai écrità une personne d'Astorga. Je lui mandais de vous aller trouverde ma partet de vous dire que je vous priais instamment de me venirchercher au sortir de votre prison. Je ne doutais pas qu'on ne vousélargît bientôt. Les choses que j'avais dites aucorrégidor à votre décharge suffisaient pourcela. Aussi m'a-t-on fait réponse que vous aviez recouvréla libertémais qu'on ne savait ce que vous étiezdevenu. Je craignais de ne plus vous revoiret d'être privéedu plaisir de vous témoigner ma reconnaissance. Consolez-vousajouta-t-elle en remarquant la honte que j'avais de me présenterà ses yeux sous un misérable habillement. Que l'étatoù je vous vois ne vous fasse pas de peine. Après leservice important que vous m'avez renduje serais la plus ingrate detoutes les femmessi je ne faisais rien pour vous. Je prétendsvous tirer de la mauvaise situation où vous êtes. Je ledoiset je le puis. J'ai des biens assez considérables pourpouvoir m'acquitter envers vous sans m'incommoder.

Voussavezcontinua-t-ellemes aventuresjusqu'au jour où nousfûmes emprisonnés tous deux. Je vais vous conter ce quim'est arrivé depuis. Lorsque le corrégidor d'Astorgam'eut fait conduire à Burgosaprès avoir entendu de mabouche un fidèle récit de mon histoireje me rendis auchâteau d'Ambrosio. Mon retour y causa une extrêmesurprise ; mais on me dit que je revenais trop tard ; que le marquisfrappé de ma fuite comme d'un coup de foudreétaittombé maladeet que les médecins désespéraientde sa vie. Ce fut pour moi un nouveau sujet de me plaindre de larigueur de ma destinée. Cependant je le fis avertir que jevenais d'arriver. Puis j'entrai dans sa chambreet courus me jeter àgenoux au chevet de son litle visage couvert de larmeset le c¦urpressé de la plus vive douleur. Qui vous ramène ici ?me dit-il dès qu'il m'aperçut ; venez-vous contemplervotre ouvrage ? Ne vous suffit-il pas de m'ôter la vie ?Faut-ilpour vous contenterque vos yeux soient témoins dema mort ? Seigneurlui répondis-jeInès a dûvous dire que je fuyais avec mon premier époux ; etsans letriste accident qui me l'a fait perdrevous ne m'auriez jamaisrevue. En même temps je lui appris que don Alvar avait ététué par des voleursqu'ensuite on m'avait menée dansun souterrain. Je racontai tout le reste ; et lorsque j'eus achevéde parlerdon Ambrosio me tendit la main. C'est assezme dit-iltendrementje cesse de me plaindre de vous. Eh ! dois-je en effetvous faire des reproches ? Vous retrouvez un époux chéri; vous m'abandonnez pour le suivre ; puis-je blâmer cetteconduite ? Nonmadamej'aurais tort d'en murmurer. Aussi je n'aipoint voulu qu'on vous poursuivît. Je respectais dans votreravisseur ses droits sacrés et le penchant même que vousaviez pour lui. Enfin je vous fais justiceet par votre retour icivous regagnez toute ma tendresse. Ouima chère Menciavotreprésence me comble de joie ; maishélas ! je n'enjouirai pas longtemps. Je sens approcher ma dernière heure. Apeine m'êtes-vous renduequ'il faut vous dire un éterneladieu. A ces paroles touchantesmes pleurs redoublèrent. Jeressentis et fis éclater une affliction immodérée.Je doute que la mort de don Alvarque j'adoraism'ait fait verserplus de larmes. Don Ambrosio n'avait pas un faux pressentiment de samort : il mourut dés le lendemainet je demeurai maîtressedu bien considérable dont il m'avait avantagée enm'épousant. Je n'en prétends pas faire un mauvaisusage. On ne me verra pointquoique je sois jeune encorepasserdans les bras d'un troisième époux. Outre que cela neconvientce me semblequ'à des femmes sans pudeur et sansdélicatesseje vous dirai que je n'ai plus de goût pourle monde. Je veux finir mes jours dans ce couventet en devenir unebienfaitrice.

Tel fut lediscours que me tint doña Mencia. Puis elle tira de dessous sarobe une bourse qu'elle me mit entre les mainsen me disant : Voilàcent ducats que je vous donne seulement pour vous faire habiller.Revenez me voir après cela. Je n'ai pas dessein de borner mareconnaissance à si peu de chose. Je rendis mille grâcesà la dameet lui jurai que je ne sortirais point de Burgossans prendre congé d'elle. Ensuite de ce sermentque jen'avais pas envie de violerj'allai chercher une hôtellerie.J'entrai dans la première que je rencontrai. Je demandai unechambre; etpour prévenir la mauvaise opinion que masouquenille pouvait encore donner de moije dis à l'hôtequetel qu'il me voyaitj'étais en état de bien payermon gîte. A ces motsl'hôteappelé Majuelogrand railleur de son naturelme parcourant des yeux depuis le hautjusqu'en basme répondit d'un air froid et malin qu'iln'avait pas besoin de cette assurance pour être persuadéque je ferais beaucoup de dépense chez lui ; qu'au travers demon habillement il démêlait en moi quelque chose denobleet qu'enfin il ne doutait pas que je ne fusse un gentilhommefort aisé. Je vis bien que le traître me raillait ; etpour mettre fin tout à coup à ses plaisanteriesje luimontrai ma bourse. Je comptai même devant lui mes ducats surune tableet je m'aperçus que mes espèces ledisposaient à juger de moi plus favorablement. Je le priai deme faire venir un tailleur. Il vaut mieuxme dit-ilenvoyerchercher un fripier. Il vous apportera toutes sortes d'habitsetvous serez habillé sur-le-champ. J'approuvai ce conseiletrésolus de le suivre ; mais comme le jour était prêtà se fermerje remis l'emplette au lendemainet je nesongeai qu'à bien souperpour me dédommager desmauvais repas que j'avais faits depuis ma sortie du souterrain.




CHAPITREXV

De quelle façon s'habilla Gil Blasdunouveau présent qu'il reçut de la dameet dans queléquipage il partit de Burgos.


On meservit une copieuse fricassée de pieds de moutonque jemangeai presque tout entière. Je bus à proportion. Puisje me couchai. J'avais un assez bon litet j'espérais qu'unprofond sommeil ne tarderait guère à s'emparer de messens. Je ne pus toutefois fermer l'¦il. Je ne fis que rêverà l'habit que je devais prendre. Que faut-il que je fasse ?disais-je. Suivrai-je mon premier dessein ? Achèterai-je unesoutanelle pour aller à Salamanque chercher une place deprécepteur ? Pourquoi m'habiller en licencié ? Ai-jeenvie de me consacrer à l'état ecclésiastique ?Y suis-je entraîné par mon penchant ? Nonje me sensmême des inclinations très opposées à ceparti-là. Je veux porter l'épéeet tâcherde faire fortune dans le monde.

Je merésolus à prendre un habit de cavalier. J'attendis lejour avec la dernière impatienceet ses premiers rayons nefrappèrent pas plus tôt mes yeux que je me levai. Je fistant de bruit dans l'hôtellerie que je réveillai tousceux qui dormaient. J'appelai les valets qui étaient encore aulitet qui ne répondirent à ma voix qu'en me chargeantde malédictions. Ils furent pourtant obligés de seleveret je ne leur donnai point de repos qu'ils ne m'eussent faitvenir un fripier. J'en vis bientôt paraître un qu'onm'amena. Il était suivi de deux garçons qui portaientchacun un gros paquet de toile verte. Il me salua fort civilementetme dit : seigneur cavaliervous êtes bien heureux qu'on sesoit adressé à moi plutôt qu'à un autre.Je ne veux point ici décrier nies confrères. A Dieu neplaise que je fasse le moindre tort à leur réputation !maisentre nousil n'y en a pas un qui ait de la conscience ; ilssont tous plus durs que des Juifs. Je suis le seul fripier qui ait dela morale. Je me borne à un profit raisonnable. Je me contentede la livre pour souje veux diredu sou pour livre. Grâce aucielj'exerce rondement ma profession.

Lefripieraprès ce préambuleque je pris sottement aupied de la lettredit à ses garçons de défaireleurs paquets. On me montra des habits de toute sorte de couleurs. Onm'en fit voir plusieurs de drap tout uni. Je les rejetai avec méprisparce que je les trouvai trop modestes ; mais ils m'en firent essayerun qui semblait avoir été fait exprès pour matailleet qui m'éblouitquoiqu'il fût un peu passé.C'était un pourpoint à manches tailladéesavecun haut-de-chausses et un manteau. Le tout de velours bleu brodéd'or. Je m'attachai à celui-làet je le marchandai. Lefripierqui s'aperçut qu'il me plaisaitme dit que j'avaisle goût délicat. Vive Dieu ! s'écria-t-ilonvoit bien que vous vous y connaissez. Apprenez que cet habit a étéfait pour un des plus grands seigneurs du royaumeet qui ne l'a pasporté trois fois. Examinez-en le velours. Il n'y en a point deplus beau ; et pour la broderieavouez que rien n'est mieuxtravaillé. Combienlui dis-jevoulez-vous le vendre ?Soixante ducatsrépondit-il. Je les ai refusésou jene suis pas honnête homme. L'alternative étaitconvaincante. J'en offris quarante-cinq. Il en valait peut-êtrela moitié. Seigneur gentilhommereprit froidement le fripierje ne surfais point. Je n'ai qu'un mot. Tenezcontinua-t-il en meprésentant les habits que j'avais rebutésprenezceux-ci. Je vous en ferai meilleur marché. Il ne faisaitqu'irriter par là l'envie que j'avais d'acheter celui que jemarchandais ; et comme je m'imaginai qu'il ne voulait rien rabattreje lui comptai soixante ducats. Quand il vit que je les donnais sifacilementje crois quemalgré sa moraleil fut bien fâchéde n'en avoir pas demandé davantage. Assez satisfait pourtantd'avoir gagné la livre pour souil sortit avec ses garçonsque je n'avais pas oubliés.

J'avaisdonc un manteauun pourpoint et un haut-de-chausses fort propres. Ilfallut songer au reste de l'habillement. Ce qui m'occupa toute lamatinée. J'achetai du lingeun chapeaudes bas de soiedessouliers et une épée. Après quoi je m'habillai.Quel plaisir j'avais de me voir si bien équipé ! Mesyeux ne pouvaientpour ainsi direse rassasier de mon ajustement.Jamais paon n'a regardé son plumage avec plus de complaisance.Dès ce jour-làje fis une seconde visite à doñaMenciaqui me reçut encore d'un air très gracieux.Elle me remercia de nouveau du service que je lui avais rendu.Là-dessusgrands compliments de part et d'autre. Puismesouhaitant toutes sortes de prospéritéselle me ditadieuet se retira sans me donner rien autre chose qu'une bague detrente pistolesqu'elle me pria de garder pour me souvenir d'elle.

Jedemeurai bien sot avec ma bague ; j'avais compté sur unprésent plus considérable. Ainsipeu content de lagénérosité de la dameje regagnai monhôtellerie en rêvant ; maiscomme j'y entraisil arrivaun homme qui marchait sur mes paset qui tout à coupsedébarrassant de son manteau qu'il avait sur le nezlaissavoir un gros sac qu'il portait sous l'aisselle. A l'apparition dusacqui avait tout l'air d'être plein d'espècesj'ouvris de grands yeuxaussi bien que quelques personnes quiétaient présentes ; et je crus entendre la voix d'unséraphinlorsque cet homme me diten posant le sac sur unetable : Seigneur Gil Blasvoilà ce que madame la marquisevous envoieJe fis de profondes révérences au porteur.Je l'accablai de civilités ; etdès qu'il fut hors del'hôtellerieje me jetai sur le saccomme un faucon sur saproieet l'emportai dans ma chambre. Je le déliai sans perdrede tempset j'y trouvai mille ducats. J'achevais de les compterquand l'hôtequi avait entendu les paroles du porteurentrapour savoir ce qu'il y avait dans le sac. La vue de mes espècesétalées sur une tablele frappa vivement. Commentdiable ! s'écria-t-ilvoilà bien de l'argent ! Ilfautpoursuivit-il en souriant d'un air malicieuxque vous sachieztirer bon parti des femmes. Il n'y a pas vingt-quatre heures que vousêtes à Burgoset vous avez déjà desmarquises sous contribution !

Cediscours ne me déplut point. Je fus tenté de laisserMajuelo dans son erreur. Je sentais qu'elle me faisait plaisir. Je nem'étonne pas si les jeunes gens aiment à passer pourhommes à bonnes fortunes. Cependant l'innocence de mes m¦ursl'emporta sur ma vanité. Je désabusai mon hôte.Je lui contai l'histoire de doña Menciaqu'il écoutafort attentivement. Je lui dis ensuite l'état de mes affaires; etcomme il paraissait entrer dans mes intérêtsjele priai de m'aider de ses conseils. Il rêva quelque tempspuis il me dit d'un air sérieux : Seigneur Gil Blasj'ai del'inclination pour vous ; et puisque vous avez assez de confiance enmoi pour me parler à c¦ur ouvertje vais vous diresans flatterie à quoi je vous crois propre. Vous me semblez népour la cour. Je vous conseille d'y alleret de vous attacher àquelque grand seigneur. Mais tâchez de vous mêler de sesaffairesou d'entrer dans ses plaisirs. Autrementvous perdrezvotre temps chez lui. Je connais les grands : ils comptent pour rienle zèle et l'attachement d'un honnête homme. Ils ne sesoucient que des personnes qui leur sont nécessaires. Vousavez encore une ressourcecontinua-t-il ; vous êtes jeunebien faitet quand vous n'auriez pas d'espritc'est plus qu'il n'enfaut pour entêter une riche veuve ou quelque jolie femme malmariée. Si l'amour ruine des hommes qui ont du bienil enfait souvent subsister d'autres qui n'en ont pas. Je suis donc d'avisque vous alliez à Madrid ; mais il ne faut pas que vous yparaissiez sans suite. On juge làcomme ailleurssur lesapparenceset vous n'y serez considéré qu'àproportion de la figure qu'on vous verra faire. Je veux vous donnerun valetun domestique fidèleun garçon sageen unmotun homme de ma main. Achetez deux mulesl'une pour vousl'autre pour lui ; et partez le plus tôt qu'il vous serapossible.

Ce conseilétait trop de mon goût pour ne le pas suivre. Dèsle lendemain j'achetai deux belles muleset j'arrêtai le valetdont on m'avait parlé. C'était un garçon detrente ansqui avait l'air simple et dévot. Il me dit qu'ilétait du royaume de Galiceet qu'il se nommait Ambroise deLamela. Au lieu que les autres domestiques sont fort intéresséscelui-ci ne se souciait point de gagner de bons gages. Il me témoignamême qu'il était homme à se contenter de ce queje voudrais bien avoir la bonté de lui donner. J'achetai aussides bottinesavec une valise pour serrer mon linge et mes ducats.Ensuiteje satisfis mon hôteetle jour suivantje partisde Burgos avant l'aurore pour aller à Madrid.




CHAPITREXVI

Qui fait voir qu'on ne doit pas trop compter surla prospérité


Nouscouchâmes à Dueñas la première journéeet nous arrivâmes la seconde à Valladolidsur lesquatre heures après midi. Nous descendîmes à unehôtellerie qui me parut devoir être une des meilleures dela ville. Je laissai le soin des mules à mon valetet montaidans une chambre ou je fis porter ma valise par un garçon dulogis. Comme je me sentais un peu fatiguéje me jetai sur monlit sans ôter mes bottineset je m'endormis insensiblement. Ilétait presque nuit lorsque je me réveillai. J'appelaiAmbroise. Il ne se trouva point dans l'hôtellerie ; mais ilarriva bientôt. Je lui demandai d'où il venait ; il merépondit d'un air pieux qu'il sortait d'une égliseoùil était allé remercier le ciel de nous avoir préservésde tout mauvais accident depuis Burgos jusqu'à Valladolid.J'approuvai son action. Ensuite je lui ordonnai de faire mettre àla broche un poulet pour mon souper.

Dans letemps que je lui donnais cet ordremon hôte entra dans machambre un flambeau à la main. Il éclairait une damequi me parut plus belle que jeune et très richement vêtue.Elle s'appuyait sur un vieil écuyeret un petit Maure luiportait la queue. Je ne fus pas peu surpris quand cette dameaprèsm'avoir fait une profonde révérenceme demanda si parhasard je n'étais point le seigneur Gil Blas de Santillane. Jen'eus pas sitôt répondu que ouiqu'elle quitta la mainde son écuyer pour venir m'embrasser avec un transport de joiequi redoubla mon étonnement. Le ciels'écria-t-ellesoit à jamais béni de cette aventure ! C'est vousseigneur cavalierc'est vous que je cherche. A ce débutjeme ressouvins du parasite de Peñafloret j'allais soupçonnerla dame d'être une franche aventurière ; mais ce qu'elleajouta m'en fit juger plus avantageusement. Je suispoursuivit-ellecousine germaine de doña Menda de Masqueraqui vous a tantd'obligation. J'ai reçu ce matin une lettre de sa part. Elleme mande qu'ayant appris que vous alliez à Madridelle meprie de vous bien régalersi vous passez par ici. Il y a deuxheures que je parcours toute la ville. Je vais d'hôtellerie enhôtellerie m'informer des étrangers qui y sont; et j'aijugésur le portrait que votre hôte m'a fait de vousque vous pouviez être le libérateur de ma cousine. Ah !puisque je vous ai rencontrécontinua-t-elleje veux vousfaire voir combien je suis sensible aux services qu'on rend àma familleet particulièrement à ma chèrecousine. Vous viendrezs'il vous plaîtdès ce momentloger chez moi. Vous y serez plus commodément qu'ici. Jevoulus m'en défendreet représenter à la dameque je pourrais l'incommoder chez ellemais il n'y eut pas moyen derésister à ses instances. Il y avait à la portede l'hôtellerie un carrosse qui nous attendait. Elle prit soinelle-même de faire mettre ma valise dedansparce qu'il yavaitdisait-ellebien des fripons à Valladolid. Cc quin'était que trop véritable. Enfinje montai encarrosse avec elle et son vieux écuyeret je me laissai decette manière enlever de l'hôtellerie au grand déplaisirde l'hôtequi se voyait par là sevrer de la dépensequ'il avait compté que je ferais chez lui.

Notrecarrosseaprès avoir quelque temps roulés'arrêta.Nous en descendîmes pour entrer dans une assez grande maisonet nous montâmes dans un appartement qui n'était pasmalpropreet que vingt ou trente bougies éclairaient. Il yavait là plusieurs domestiques à qui la dame demandad'abord si don Raphaël était arrivé. Ilsrépondirent que non. Alorsm'adressant la parole : seigneurGil Blasme dit-ellej'attends mon frère qui doit revenir cesoir d'un château que nous avons à deux lieues d'ici.Quelle agréable surprise pour lui de trouver dans sa maison unhomme à qui toute notre famille est si redevable ! Dans lemoment qu'elle achevait de parler ainsinous entendîmes dubruitet nous apprîmes en même temps qu'il étaitcausé par l'arrivée de don Raphaël. Ce cavalierparut bientôt. Je vis un jeune homme de belle taille et de fortbon air. Je suis ravie de votre retourmon frèrelui dit ladame. Vous m'aiderez à bien recevoir le seigneur Gil Blas deSantillane. Nous ne saurions assez reconnaître ce qu'il a faitpour doña Mencianotre parente. Tenezajouta-t-elle en luiprésentant une lettrelisez ce qu'elle m'écrit. DonRaphaël ouvrit le billetet lut tout haut ces mots : ma chèreCamillele seigneur Gil Blas de Santillanequi m'a sauvél'honneur et la vievient de partir pour la cour. Il passera sansdoute par Valladolid. Je vous conjure par le sanget plus encore parl'amitié qui nous unitde le régaler et de le retenirquelque temps chez vous. Je me flatte que vous me donnerez cettesatisfactionet que mon libérateur recevra de vous et de donRaphaëlmon cousintoutes sortes de bons traitements. ABurgosVotre affectionnée cousineDoña Mencia.

Comment !s'écria don Raphaëlaprès avoir lu la lettrec'est à ce cavalier que ma parente doit l'honneur et la vie ?Ah ! je rends grâce au ciel de cette heureuse rencontre. Enparlant de cette sorteil s'approcha de moiet me serrantétroitement entre ses bras : Quelle joiepoursuivit-ilj'aide voir ici le seigneur Gil Blas de Santillane ! Il n'étaitpas besoin que ma cousine la marquise nous recommandât de vousrégaler. Elle n'avait seulement qu'à nous mander quevous deviez passer par Valladolid. Cela suffisait. Nous savons bienma s¦ur Camille et moicomme il en faut user avec un hommequi a rendu le plus grand service du monde à la personne denotre famille que nous aimons le plus tendrement. Je répondisle mieux qu'il me fut possible à ces discoursqui furentsuivis de beaucoup d'autres semblableset entremêlés demille caresses. Après quois'apercevant que j'avais encoremes bottinesil me les fit ôter par ses valets.

Nouspassâmes ensuite dans une chambre où l'on avait servi.Nous nous mîmes à tablele cavalierla dame et moi.Ils me dirent cent choses obligeantes pendant le souper. Il nem'échappait pas un mot qu'ils ne relevassent comme un traitadmirable ; et il fallait voir l'attention qu'ils avaient tous deux àme présenter de tous les mets. Don Raphaël buvait souventà la santé de doña Mencia. Je suivais sonexemple ; et il me semblât quelquefois que Camillequitrinquait avec nousme lançait des regards qui signifiaientquelque chose. Je crus même remarquer qu'elle prenait son tempspour celacomme si elle eût craint que son frère nes'en aperçût. Il n'en fallut pas davantage pour mepersuader que la dame en tenaitet je me flattai de profiter decette découvertepour peu que je demeurasse àValladolid. Cette espérance fut cause que je me rendis sanspeine à la prière qu'ils me firent de vouloir bienpasser quelques jours chez eux. Ils me remercièrent de macomplaisance ; et la joie qu'en témoigna Camille confirmal'opinion que j'avais qu'elle me trouvait fort à son gré.

DonRaphaëlme voyant déterminé à fairequelque séjour chez luime proposa de me mener à sonchâteau. Il m'en fit une description magnifiqueet me parlades plaisirs qu'il prétendait m'y donner. Tantôtdisait-ilnous prendrons le divertissement de la chassetantôtcelui de la pêche ; et si vous aimez la promenadenous avonsdes bois et des jardins délicieux. D'ailleursnous auronsbonne compagnie. J'espère que vous ne vous ennuierez point.J'acceptai la propositionet il fut résolu que nous irions àce beau château dès le jour suivant. Nous nous levâmesde table en formant un si agréable dessein. Don Raphaëlen parut transporté de joie. Seigneur Gil Blasdit-il enm'embrassantje vous laisse avec ma s¦ur. Je vais de ce pasdonner les ordres nécessaireset faire avertir toutes lespersonnes que je veux mettre de la partie. A ces parolesil sortitde la chambre où nous étions ; et je continuai dem'entretenir avec la damequi ne démentit point par sesdiscours les douces ¦illades qu'elle m'avait jetées.Elle me prit par la mainet regardant ma bague : vous avez làdit-elleun diamant assez joli. Mais il est bien petit. Vousconnaissez-vous en pierreries ? Je répondis que non. J'en suisfâchéereprit-elle ; car vous me diriez ce que vautcelle-ci. En achevant ces motselle me montra un gros rubis qu'elleavait au doigt ; etpendant que je le considéraiselle medit : un de me onclesqui a été gouverneur dans leshabitations que les Espagnols ont aux îles Philippinesm'adonné ce rubis. Les joailliers de Valladolid l'estiment àtrois cents pistoles. Je le croirais bienlui dis-je ; je le trouveparfaitement beau. Puisqu'il vous plaîtrépliqua-t-elleje veux faire un troc avec vous. Aussitôt elle prit ma bagueet me mit la sienne au petit doigt. Après ce troc; qui meparut une manière galante de faire un présentCamilleme serra la main et me regarda d'un air tendre ; puis tout àcouprompant l'entretienelle me donna le bonsoiret se retiratoute confusecomme si elle eût honte de me faire tropconnaître ses sentiments.

Quoiquegalant des plus novicesje sentis tout ce que cette retraiteprécipitée avait d'obligeant pour moi ; et je jugeaique je ne passerais point mal le temps à la campagne. Plein decette idée flatteuse et de l'état brillant de mesaffairesje m'enfermai dans la chambre ou je devais coucheraprèsavoir dit à mon valet de venir me réveiller de bonneheure le lendemain. Au lieu de songer à me reposerjem'abandonnai aux réflexions agréables que ma valisequi était sur une tableet mon rubis m'inspirèrent.Grâce au cieldisais-jesi j'ai été malheureuxje ne le suis plus. Mille ducats d'un côtéune bague detrois cents pistoles de l'autre : me voilà pour longtemps enfonds. Majuelo ne m'a point flatté. Je le vois bien.J'enflammerai mille femmes à Madridpuisque j'ai plu sifacilement à Camille. Les bontés de cette généreusedame se présentaient à mon esprit avec tous leurscharmes et je goûtais aussi par avance les divertissements quedon Raphaël me préparait dans son château.Cependantparmi tant d'images de plaisirle sommeil ne laissa pasde venir répandre sur moi ses pavots. Dès que je mesentis assoupije me déshabillai et me couchai.

Lelendemain matinlorsque je me réveillaije m'aperçusqu'il était déjà tard. Je fus assez surpris dene pas voir paraître mon valetaprès l'ordre qu'ilavait reçu de moi. Ambroisedis-je en moi-mêmemonfidèle Ambroise est à l'égliseou bien il estaujourd'hui fort paresseux. Mais je perdis bientôt cetteopinion de lui pour en prendre une plus mauvaise ; car m'étantlevéet ne voyant plus ma valiseje le soupçonnai del'avoir volée pendant la nuit. Pour éclaircir messoupçonsj'ouvris la porte de ma chambreet j'appelail'hypocrite à plusieurs reprises. Il vint à ma voix unvieillard qui me dit : Que souhaitez-vousseigneur ! tous vos genssont sortis de ma maison avant le jour. Commentde votre maison ?m'écriai-je : est-ce que je ne suis pas ici chez don Raphaël? Je ne sais ce que c'est que ce cavalierdit-il. Vous êtesdans un hôtel garniet j'en suis l'hôte. Hier au soirune heure avant votre arrivéela dame qui a soupé avecvous vint ici et arrêta cet appartement pour un grand seigneurdisait-ellequi voyage incognito. Elle m'a même payéd'avance.

Je fusalors au fait. Je sus ce que je devais penser de Camille et de donRaphaël ; et je compris que mon valetayant une entièreconnaissance de mes affairesm'avait vendu à ces fourbes. Aulieu de n'imputer qu'à moi ce triste incidentet de songerqu'il ne me serait point arrivé si je n'eusse pas eul'indiscrétion de m'ouvrir à Majuelo sans nécessitéje m'en pris à la fortune innocenteet maudis cent fois monétoile. Le maître de l'hôtel garnià quije contai l'aventurequ'il savait peut-être aussi bien quemoise montra sensible à ma douleur. Il me plaignitet metémoigna qu'il était très mortifié quecette scène se fût passée chez lui ; mais jecroismalgré ses démonstrationsqu'il n'avait pasmoins de part à cette fourberie que mon hôte de Burgosà qui j'ai toujours attribué l'honneur de l'invention.


CHAPITREXVII

Quel parti prit Gil Blas après l'aventurede l'hôtel garni.


Lorsquej'eus bien déploré mon malheurje fis réflexionqu'au lieu de céder à mon chagrinje devais plutôtme roidir contre mon mauvais sort. Je rappelai mon courage etpourme consolerje disais en m'habillant : je suis encore trop heureuxque les fripons n'aient pas emporté mes habits et quelquesducats que j'ai dans mes poches. Je leur tenais compte de cettediscrétion. Ils avaient même été assezgénéreux pour me laisser mes bottinesque je donnai àl'hôte pour un tiers de ce qu'elles m'avaient coûté.Enfin je sortis de l'hôtel garni sans avoirDieu mercibesoinde personne pour porter mes hardes. La première chose que jefis fut d'aller voir si mes mules ne seraient pas dans l'hôtellerieoù j'étais descendu le jour précédent. Jejugeais bien qu'Ambroise ne les y avait pas laissées ; et plûtau ciel que j'eusse toujours jugé aussi sainement de lui !J'appris quedès le soir mêmeil avait eu soin de lesen retirer. Ainsicomptant de ne les plus revoirnon plus que mavaliseje marchais tristement dans les ruesen rêvant auparti que je devais prendre. Je fus tenté de retourner àBurgos pour avoir encore une fois recours à doña Mencia; maisconsidérant que ce serait abuser des bontés decette dameet que d'ailleurs je passerais pour une bêtej'abandonnai cette pensée. Je jurai bien aussi que dans lasuite je serais en garde contre les femmes. Je me serais alors défiéde la chaste Suzanne. Je jetais du temps en temps les yeux sur mabague ; et quand je venais à songer que c'était unprésent de Camillej'en soupirais de douleur. Hélas !disais-je en moi-mêmeje ne me connais point en rubis ; maisje connais les gens qui les troquent. Je ne crois pas qu'il soitnécessaire que j'aille chez un joaillier pour êtrepersuadé que je suis un sot.

Je nelaissai pas toutefois de vouloir m'éclaircir de ce que valaitma bagueet je l'allai montrer à un lapidairequi l'estimatrois ducats. A cette estimationquoiqu'elle ne m'étonnâtpointje donnai au diable la nièce du gouverneur des îlesPhilippinesou plutôt je ne fis que lui en renouveler le don.Comme je sortais de chez le lapidaireil passa près de moi unjeune homme qui s'arrêta pour me considérer. Je ne me leremis pas d'abordbien que je le connusse parfaitement. CommentdoncGil Blasme dit-ilfeignez-vous d'ignorer qui je suis ? oudeux années ont-elles si fort changé le fils du barbierNuñezque vous le méconnaissiez ? Ressouvenez-vous deFabricevotre compatriote et votre compagnon d'école. Nousavons si souvent disputé chez le docteur Godinez sur lesuniversaux et sur les degrés métaphysiques.

Je lereconnus avant qu'il eût achevé ces paroleset nousnous embrassâmes tous deux avec transport. Eh ! mon amireprit-il ensuiteque je suis ravi de te rencontrer ! Je ne puist'exprimer la joie que j'en ressensŠ Maispoursuivit-il d'unair surprisdans quel état t'offres-tu à ma vue ? ViveDieu ! te voilà vêtu comme un prince ! Une belle épéedes bas de soieun pourpoint et un manteau de veloursrelevésd'une broderie d'argent ! Malepeste ! cela sent diablement les bonnesfortunes. Je vais parier que quelque vieille femme libérale tefait part de ses largesses. Tu te trompeslui dis-jemes affairesne sont pas si florissantes que tu te l'imagines. A d'autresrépliqua-t-ilà d'autres ! tu veux faire le discret.Et ce beau rubis que je vous vois au doigtmonsieur Gil Blasd'oùvous vient-ils'il vous plaît ? Il me vientlui repartis-jed'une franche friponne. Fabricemon cher Fabricebien loin d'êtrela coqueluche des femmes de Valladolidapprendsmon amique j'ensuis la dupe.

Jeprononçai ces dernières paroles si tristementqueFabrice vit bien qu'on m'avait joué quelque tour. Il me pressade lui dire pourquoi je me plaignais ainsi du beau sexe. Je merésolus sans peine à contenter sa curiosité;maiscomme j'avais un assez long récit à faireet qued'ailleurs nous ne voulions pas nous séparer sitôtnousentrâmes dans un cabaret pour nous entretenir plus commodément.Làje lui contaien déjeunanttout ce qui m'étaitarrivé depuis ma sortie d'Oviédo. Il trouva mesaventures assez bizarres ; et après m'avoir témoignéqu'il prenait beaucoup de part à la fâcheuse situationoù j'étaisil me dit : il faut se consolermonenfantde tous les malheurs de la vie. Un homme d'esprit est-il dansla misèreil attend avec patience un temps plus heureux.Jamaiscomme dit Cicéronil ne doit se laisser abattrejusqu'à ne se plus souvenir qu'il est homme. Pour moije suisde ce caractère-là. Mes disgrâces ne m'accablentpoint. Je suis toujours au-dessus de la mauvaise fortune. Parexemplej'aimais une fille de famille d'Oviédo; j'en étaisaimé; je la demandai en mariage à son père ; ilme la refusa. Un autre en serait mort de douleur ; moiadmire laforce de mon espritj'enlevai la petite personne. Elle étaitviveétourdiecoquette ; le plaisirpar conséquentla déterminait toujours au préjudice du devoir. Je lapromenai pendant six mois dans le royaume de Galice : de làcomme je l'avais mise dans le goût de voyagerelle eut envied'aller en Portugal ; mais elle prit un autre compagnon de voyage.Autre sujet de désespoir. Je ne succombai point encore sous lepoids de ce nouveau malheur ; etplus sage que Ménélasau lieu de m'armer contre le Pâris qui m'avait soufflémon Hélèneje lui sus bon gré de m'en avoirdéfait. Après celane voulant plus retourner dans lesAsturiespour éviter toute discussion avec la justicejem'avançai dans le royaume de Léondépensant deville en ville l'argent qui me restait de l'enlèvement de moninfante ; car nous avions tous deux fait notre main i en partantd'Oviédo. J'arrivai à Palencia avec un seul ducatsurquoi je fus obligé d'acheter une paire de souliers. Le restene me mena pas bien loin. Ma situation devint embarrassante. Jecommençais déjà même à faire diète.Il fallut promptement prendre un parti. Je résolus de memettre dans le service. Je me plaçai d'abord chez un grosmarchand de drapqui avait un fils libertin. J'y trouvai un asilecontre l'abstinenceet en même temps un grand embarras. Lepère m'ordonna d'épier son fils ; le fils me pria del'aider à tromper son père. Il fallait opter. Jepréférai la prière au commandementet cettepréférence me fit donner mon congé. Je passaiensuite au service d'un vieux peintrequi voulutpar amitiém'enseigner les principes de son art ; maisen me les montrantilme laissait mourir de faim. Cela me dégoûta de lapeinture et du séjour de Palencia. Je vins àValladolidoùpar le plus grand bonheur du mondej'entraidans la maison d'un administrateur de l'hôpital. J'y demeureencoreet je suis charmé de ma condition. Le seigneur ManuelOrdoñezmon maîtreest un homme d'une piétéprofonde. Il marche toujours les yeux baissésavec un grosrosaire à la main. On dit que dès sa jeunessen'ayanten vue que le bien des pauvresil s'y est attaché avec unzèle infatigable. Aussi ses soins ne sont-ils pas demeuréssans récompense. Tout lui a prospéré. Quellebénédiction ! en faisant les affaires des pauvresils'est enrichi.

QuandFabrice m'eut tenu ce discoursje lui dis : Je suis bien aise que tusois satisfait de ton sort ; mais entre noustu pourraisce mesemblefaire un plus beau rôle dans le monde. Tu n'y pensespasGil Blasme répondit-il. Sache quepour un homme de monhumeuril n'y a point de situation plus agréable que lamienne. Le métier de laquais est pénibleje l'avouepour un imbécile ; mais il n'a que des charmes pour un garçond'esprit. Un génie supérieur qui se met en condition nefait pas son service matériellement comme un nigaud. Il entredans une maison pour commander plutôt que pour servir. Ilcommence par étudier son maître. Il se prête àses défautsgagne sa confianceet le mène ensuite parle nez. C'est ainsi que je me suis conduit chez mon administrateur.Je connus d'abord le pèlerin. Je m'aperçus qu'ilvoulait passer pour un saint personnage. Je feignis d'en êtrela dupe. Cela ne coûte rien. Je fis plusje le copiai ; etjouant devant lui le même rôle qu'il fait devant lesautresje trompai le trompeuret je suis devenu peu à peuson factoton. J'espère que quelque jour je pourraisous sesauspicesme mêler des affaires des pauvres. Je ferai peut-êtrefortune aussicar je me sens autant d'amour que lui pour leur bien.

Voilàde belles espérancesrepris-jemon cher Fabrice ; et je t'enfélicite. Pour moije reviens à mon premier dessein.Je vais convertir mon habit brodé en soutanelleme rendre àSalamanqueet làme rangeant sous les drapeaux del'Universitéremplir l'emploi de précepteur. Beauprojet ! s'écria Fabrice; l'agréable imagination !Quelle folie de vouloirà ton âgete faire pédant! Sais-tu bienmalheureuxà quoi tu t'engages en prenant ceparti ? Sitôt que tu seras placétoute la maisont'observera. Tes moindres actions seront scrupuleusement examinées.Il faudra que tu te contraignes sans cesse. Que tu te pares d'unextérieur hypocriteet paraisses posséder toutes lesvertus. Tu n'auras presque pas un moment à donner à tesplaisirs. Censeur éternel de ton écoliertu passerasles journées à lui enseigner le latinet à lereprendre quand il dira ou fera des choses contre la bienséance.Après tant de peine et de contraintequel sera le fruit detes soins ? Si le petit gentilhomme est un mauvais sujeton dira quetu l'auras mal élevé ; et ses parents te renvoierontsans récompense. Peut-être même sans te payer tesappointements. Ne me parle donc point d'un poste de précepteur.C'est un bénéfice à charge d'âmes. Maisparle-moi de l'emploi d'un laquais. C'est un bénéficesimplequi n'engage à rien. Un maître a-t-il des vicesle génie supérieur qui le sert les flatteet souventmême les fait tourner à son profit. Un valet vit sansinquiétude dans une bonne maison. Après avoir bu etmangé tout son soûlil s'endort tranquillement comme unenfant de famillesans s'embarrasser du boucher ni du boulanger.

Je nefinirais pointmon enfantpoursuivit-ilsi je voulais dire tousles avantages des valets. Crois-moiGil Blasperds pour jamaisl'envie d'être précepteuret suis mon exemple. OuimaisFabricelui repartis-jeon ne trouve pas tous les jours desadministrateurs ; et si je me résolvais à servirjevoudrais du moins n'être pas mal placé. Oh ! tu asraisonme dit-ilet j'en fais mon affaire. Je te répondsd'une bonne conditionquand ce ne serait que pour arracher un galanthomme à l'Université.

Laprochaine misère dont j'étais menacéet l'airsatisfait qu'avait Fabriceme persuadant plus que ses raisonsje medéterminai à me mettre dans le service. Là-dessusnous sortîmes du cabaretet mon compatriote me dit : Je vaisde ce pas te conduire chez un homme à qui s'adressent laplupart des laquais qui sont sur le pavé. Il a des grisons quil'informent de tout ce qui se passe dans les familles. Il sait oùl'on a besoin de valetset il tient un registre exactnon seulementdes places vacantesmais même des bonnes et des mauvaisesqualités des maîtres. C'est un homme qui a étéfrère dans je ne sais quel couvent de religieux. Enfinc'estlui qui m'a placé.

En nousentretenant d'un bureau d'adresses si singulierle fils du barbierNuñez me mena dans un cul-de-sac. Nous entrâmes dans unepetite maisonoù nous trouvâmes un homme de cinquanteans qui écrivait sur une table. Nous le saluâmesassezrespectueusement même ; maissoit qu'il fût fier de sonnaturelsoit quen'ayant coutume de voir que des laquais et descochersil eût pris l'habitude de recevoir son mondecavalièrementil ne se leva point. Il se contenta de nousfaire une légère inclination de tête. Il meregarda pourtant avec attention. Je vis bien qu'il étaitsurpris qu'un jeune homme en habit de velours brodé voulûtdevenir laquais. Il avait plutôt lieu de penser que je venaislui en demander un. Il ne put toutefois douter longtemps de monintentionpuisque Fabrice lui dit d'abord : seigneur Arias deLondoñavous voulez bien que je vous présente lemeilleur de mes amis ? C'est un garçon de familleque sesmalheurs réduisent à la nécessité deservir. Enseignez-luide grâceune bonne conditionetcomptez sur sa reconnaissance. Messieursrépondit froidementAriasvoilà comme vous êtes tous. Avant qu'on vousplacevous faites les plus belles promesses du monde. Etes-vous bienplacésvous ne vous en souvenez plus. Comment donc ! repritFabricevous plaignez-vous de moi ? N'ai-je pas bien fait les choses? Vous auriez pu les faire encore mieuxrepartit Arias. Votrecondition vaut un emploi de commiset vous m'avez payé commesi je vous eusse mis chez un auteur. Je pris alors la paroleet disau seigneur Arias quepour lui faire connaître que je n'étaispas un ingratje voulais que la reconnaissance précédâtle service. En même temps je tirai de mes poches deux ducatsque je lui donnaiavec promesse de n'en pas demeurer làsije me voyais dans une bonne maison.

Il parutcontent de mes manières. J'aimedit-ilqu'on en use de lasorte avec moi. Il y a continua-t-ild'excellents postes vacants. Jevais vous les nommeret vous choisirez celui qui vous plaira. Enachevant ces parolesil mit ses lunettesouvrit un registre quiétait sur la tabletourna quelques feuilletset commençade lire dans ces termes : il faut un laquais au capitaine Torbellinohomme emportébrutal et fantasque. Il gronde sans cessejurefrappeet le plus souvent estropie ses domestiques. Passons àun autrem'écriai-je à ce portrait. Ce capitaine-làn'est pas de mon goût. Ma vivacité fit sourire Arias quipoursuivit ainsi sa lecture : Doña Manuela de Sandovaldouairière surannéehargneuse et bizarreestactuellement sans laquais. Elle n'en a qu'un d'ordinaireencore nele peut-elle garder un jour entier. Il y a dans la maisondepuis dixansun habit qui sert à tous les valets qui entrentdequelque taille qu'ils soient. On peut dire qu'ils ne font quel'essayeret qu'il est encore tout neufquoique deux mille laquaisl'aient porté. Il manque un valet au docteur Alvar Fañez.C'est un médecin chimiste. Il nourrit bien ses domestiquesles entretient proprementleur donne même de gros gages ; maisil fait sur eux l'épreuve de ses remèdes. Il y asouvent des places de laquais à remplir chez cet hommes-là.

Oh ! je lecrois bieninterrompit Fabrice en riant. Vive Dieu ! vous nousenseignez là de bonnes conditions. Patiencedit Arias deLondoña. Nous ne sommes pas au bout. Il y a de quoi vouscontenter. Là-dessus il continua de lire de cette sorte : DoñaAlfonsa de Solisvieille dévote qui passe les deux tiers dela journée dans l'égliseet veut que son valet y soittoujours auprès d'ellen'a point de laquais depuis troissemaines. Le licencié Sedillovieux chanoine du chapitre decette villechassa hier au soir son valet. Halte-làseigneurArias de Londoñas'écria Fabrice en cet endroit. Nousnous en tenons à ce dernier poste. Le licencié Sedilloest des amis de mon maîtreet je le connais parfaitement. Jesais qu'il a pour gouvernante une vieille béatequ'on nommela dame Jacinteet qui dispose de tout chez lui. C'est une desmeilleures maisons de Valladolid. On y vit doucementet l'on y faittrès bonne chère. D'ailleursle chanoine est un hommeinfirmeun vieux goutteux qui fera bientôt son testament. Il ya un legs à espérer. La charmante perspective pour unvalet ! Gil Blasajouta-t-ilen se tournant de mon côténe perdons point de tempsmon ami. Allons tout à l'heure chezle licencié. Je veux te présenter moi-mêmeet teservir de répondant. A ces motsde crainte de manquer une sibelle occasionnous prîmes brusquement congé duseigneur Ariasqui m'assurapour mon argentquesi cettecondition m'échappaitje pouvais compter qu'il m'en feraittrouver une aussi bonne.




LIVRESECOND


CHAPITRE PREMIER

Fabricemène et fait recevoir Gil Blas chez le licenciéSedillo. Dans quel état était ce chanoine. Portrait desa gouvernante.


Nousavions si grand'peur d'arriver trop tard chez le vieux licenciéque nous ne fîmes qu'un saut du cul-de-sac à sa maison.Nous en trouvâmes la porte fermée. Nous frappâmes.Une fille de dix ansque la gouvernante faisait passer pour sa nièceen dépit de la médisancevint ouvrir ; et comme nouslui demandions si l'on pouvait parler au chanoinela dame Jacinteparut. C'était une personne déjà parvenue àl'âge de discrétionmais belle encoreet j'admiraiparticulièrement la fraîcheur de son teint. Elle portaitune longue robe d'une étoffe de laine la plus communeavecune large ceinture de cuird'où pendait d'un côtéun trousseau de clefset de l'autreun chapelet à grosgrains. D'abord que nous l'aperçûmesnous la saluâmesavec beaucoup de respect. Elle nous rendit le salut fort civilementmais d'un air modeste et les yeux baissés.

J'aiapprislui dit mon camaradequ'il faut un honnête garçonau seigneur licencié Sedilloet je viens lui en présenterun dont j'espère qu'il sera content. La gouvernante leva lesyeux à ces parolesme regarda fixementetne pouvantaccorder ma broderie avec le discours de Fabriceelle demanda sic'était moi qui recherchais la place vacante. Ouilui dit lefils de Nuñezc'est ce jeune homme. Tel que vous le voyezillui est arrivé des disgrâces qui l'obligent à semettre en condition. Il se consolera de ses malheursajouta-t-ild'un ton doucereuxs'il a le bonheur d'entrer dans cette maisonetde vivre avec la vertueuse Jacintequi mériterait d'êtrela gouvernante du patriarche des Indes. A ces motsla vieille béatecessa de me regarderpour considérer le gracieux personnagequi lui parlait ; et frappée de ses traitsqu'elle crut nelui être pas inconnus : J'ai une idée confuse de vousavoir vului dit-elle ; aidez-moi à la débrouiller.Chaste Jacintelui répondit Fabriceil m'est bien glorieuxde m'être attiré vos regards. Je suis venu deux foisdans cette maison avec mon maître le seigneur Manuel Ordoñezadministrateur de l'hôpital. Eh ! justementrépliqua lagouvernanteje m'en souvienset je vous remets. Ah ! puisque vousappartenez au seigneur Ordoñezil faut que vous soyez ungarçon de bien et d'honneur. Votre condition fait votre élogeet ce jeune homme ne saurait avoir un meilleur répondant quevous. Venezpoursuivit-elleje vais vous faire parler au seigneurSedillo. Je crois qu'il sera bien aise d'avoir un garçon devotre main.

Noussuivîmes la dame Jacinte. Le chanoine était logépar baset son appartement consistait en quatre pièces deplain-piedbien boisées. Elle nous pria d'attendre un momentdans la premièreet nous y laissa pour passer dans lasecondeoù était le licencié. Après yavoir demeuré quelque temps en particulier avec lui pour lemettre au faitelle vint nous dite que nous pouvions entrer. Nousaperçûmes le vieux podagre enfoncé dans unfauteuilun oreiller sous la têtedes coussins sous les braset les jambes appuyées sur un gros carreau plein de duvet.Nous nous approchâmes de lui sans ménager les révérences; et Fabriceportant encore la parolene se contenta pas de redirece qu'il avait dit à la gouvernante ; il se mit àvanter mon mériteet s'étendit principalement surl'honneur que je m'étais acquis chez le docteur Godinez dansles disputes de philosophie : comme s'il eût fallu que je fusseun grand philosophe pour être valet d'un chanoine ! Cependantpar le bel éloge qu'il fit de moiil ne laissa pas de jeterde la poudre aux yeux du licenciéquiremarquant d'ailleursque je ne déplaisais pas à la dame Jacintedit àmon répondant ; L'amije reçois à mon servicele garçon que tu m'amènes. Il me revient assezet jejuge favorablement de ses m¦urspuisqu'il m'est présentépar un domestique du seigneur Ordoñez.

D'abordque Fabrice vit que j'étais arrêtéil fit unegrande révérence au chanoineune autre encore plusprofonde à la gouvernanteet se retira fort satisfaitaprèsm'avoir dit tout bas que nous nous reverrionset que je n'avais qu'àrester là. Dès qu'il fut sortile licencié medemanda comment je m'appelaispourquoi j'avais quitté mapatrie ; et par ses questions il m'engageadevant la dame Jacinteàraconter mon histoire. Je les divertis tous deuxsurtout par lerécit de ma dernière aventure. Camille et don Raphaëlleur donnèrent une si forte envie de rirequ'il en pensacoûter la vie au vieux goutteux : carcomme il riait de toutesa forceil lui prit une toux si violenteque je crus qu'il allaitpasser. Il n'avait pas encore fait son testament ; jugez si lagouvernante fut alarmée ! Je la vis tremblanteéperduecourir au secours du bonhommeetfaisant ce qu'on fait poursoulager les enfants qui toussentlui frotter le front et lui taperle dos. Ce ne fut pourtant qu'une fausse alarme. Le vieillard cessade tousseret sa gouvernante de le tourmenter. Alorsje voulusachever mon récit ; mais la dame Jacintecraignant uneseconde touxs'y opposa. Elle m'emmena même de la chambre duchanoine dans une garde-robeoùparmi plusieurs habitsétait celui de mon prédécesseur. Elle me le fitprendreet mit à sa place le mienque je n'étais pasfâché de conserverdans l'espérance qu'il meservirait encore. Nous allâmes ensuite tous deux préparerle dîner.

Je neparus pas neuf dans l'art de faire la cuisine. Il est vrai que j'enavais fait l'heureux apprentissage sous la dame Léonardequipouvait passer pour une bonne cuisinière. Elle n'étaitpas toutefois comparable à la dame Jacinte. Celle-cil'emportait peut-être sur le cuisinier même del'archevêque de Tolède. Elle excellait en tout. Ontrouvât ses bisques exquisestant elle savait bien choisir etmêler les sucs des viandes qu'elle y faisait entrer ; et seshachis étaient assaisonnés d'une manière qui lesrendait très agréables au goût. Quand le dînerfut prêtnous retournâmes à la chambre duchanoineoùpendant que je dressais une table auprèsde son fauteuilla gouvernante passa sous le menton du vieillard uneservietteet la lui attacha aux épaules. Un moment aprèsje servis un potage qu'on aurait pu présenter au plus fameuxdirecteur de Madridet deux entrées qui auraient eu de quoipiquer la sensualité d'un vice-roisi la dame Jacinte n'y eûtpas épargné les épicesde peur d'irriter lagoutte du licencié. A la vue de ces bons platsmon vieuxmaîtreque je croyais perclus de tous ses membresme montraqu'il n'avait pas encore entièrement perdu l'usage de sesbras. Il s'en aida pour se débarrasser de son oreiller et deses coussinset se disposa gaiement à manger. Quoique la mainlui tremblâtelle ne refusa pas le service. Il la faisaitaller et venir assez librementde façon pourtant qu'ilrépandait sur la nappe et sur sa serviette la moitié dece qu'il portait à sa bouche. J'ôtai la bisquelorsqu'il n'en voulut pluset j'apportai une perdrix flanquéede deux cailles rôties que la dame Jacinte lui dépeça.Elle avait aussi soin de lui faire boire de temps en temps de grandscoups de vin un peu trempédans une coupe d'argent large etprofonde qu'elle lui tenait comme à un enfant de quinze mois.Il s'acharna sur les entréeset ne fit pas moins d'honneuraux petits pieds. Quand il se fut bien empiffréla béatelui détacha sa serviettelui remit son oreiller et sescoussins ; puisle laissant dans son fauteuil goûtertranquillement le repos qu'on prend d'ordinaire après ledînernous desservîmeset nous allâmes manger ànotre tour.

Voilàde quelle manière dînait tous les jours notre chanoinequi était peut-être le plus grand mangeur du chapitre.Mais il soupait plus légèrement. Il se contentait d'unpoulet avec quelques compotes de fruits. Je faisais bonne chèredans cette maison. J'y menais une vie très douce. Je n'y avaisqu'un désagrément : c'est qu'il me fallait veiller monmaître et passer la nuit comme un garde-malade. Outre unerétention d'urine qui l'obligeait à demander dix foispar heure son pot de chambreil était sujet à suer ;etquand cela arrivaitje lui changeais de chemise. Gil Blasmedit-il dès la seconde nuittu as de l'adresse et del'activitéJe prévois que je m'accommoderai bien deton service. Je te recommande seulement d'avoir de la complaisancepour la dame Jacinte. C'est une fille qui me sert depuis quinzeannées avec un zèle tout particulier. Elle a un soin dema personne que je ne puis assez reconnaître. Aussije tel'avoueelle m'est plus chère que toute ma famille. J'aichassé de chez moipour l'amour d'ellemon neveule fils dema propre s¦ur. Il n'avait aucune considération pourcette pauvre fille ; etbien loin de rendre justice àl'attachement sincère qu'elle a pour moil'insolent latraitait de fausse dévote ; car aujourd'hui la vertu ne paraîtqu'hypocrisie aux jeunes gens. Grâce au cielje me suis défaitde ce maraud-là. Je préfère aux droits du sangl'affection qu'on me témoigneet je ne me laisse prendreseulement que par le bien qu'on me fait. Vous avez raisonmonsieurdis-je alors au licencié. La reconnaissance doit avoir plus deforce sur nous que les lois de la nature. Sans doutereprit-iletmon testament fera bien voir que je ne me soucie guère de mesparents. Ma gouvernante y aura bonne partet tu n'y seras pointoubliési tu continues comme tu commences à me servir.Le valet que j'ai mis dehors hier a perdu par sa faute un bon legs.Si ce misérable ne m'eût pas obligépar sesmanièresà lui donner son congéje l'auraisenrichi ; mais c'était un orgueilleux qui manquait de respectà la dame Jacinteun paresseux qui craignait la peine. Iln'aimait point à me veilleret c'était pour lui unechose bien fatigante que de passer les nuits à me soulager. Ah! le malheureux ! m'écriai-je comme si le génie deFabrice m'eût inspiréil ne méritait pas d'êtreauprès d'un aussi honnête homme que vous. Un garçonqui a le bonheur de vous appartenir doit avoir un zèleinfatigable. Il doit se faire un plaisir de son devoiret ne se pascroire occupélors même qu'il sue sang et eau pourvous.

Jem'aperçus que ces paroles plurent fort au licencié. Ilne fut pas moins content de l'assurance que je lui donnai d'êtretoujours parfaitement soumis aux volontés de la dame Jacinte.Voulant donc passer pour un valet que la fatigue ne pouvait rebuterje faisais mon service de la meilleure grâce qu'il m'étaitpossible. Je ne me plaignais point d'être toutes les nuits surpied. Je ne laissais pas pourtant de trouver cela trèsdésagréable ; etsans le legs dont je repaissais monespéranceje me serais bientôt dégoûtéde ma condition. Je me reposaisà la véritéquelques heures pendant le jour. La gouvernanteje lui dois cettejusticeavait beaucoup d'égard pour moi. Ce qu'il fallaitattribuer au soin que je prenais de gagner ses bonnes grâcespar des manières complaisantes et respectueuses. Étais-jeà table avec elle et sa niècequ'on appelait Inésilleje leur changeais d'assiettesje leur versais à boirej'avais une attention toute particulière à les servir.Je m'insinuai par là dans leur amitié. Un jour que ladame Jacinte était sortie pour aller à la provisionmevoyant seul avec Inésilleje commençai àl'entretenir. Je lui demandai si son père et sa mèrevivaient encore. Oh ! que nonme répondit-elle. Il y a bienlongtempsbien longtemps qu'ils sont morts; car ma bonne tante mel'a ditet je ne les ai jamais vus. Je crus pieusement la petitefillequoique sa réponse ne fût pas catégorique; et je la mis si bien en train de parlerqu'elle m'en dit plus queje n'en voulais savoir. Elle m'appritou plutôt je comprispar les naïvetés qui lui échappèrentquesa bonne tante avait un bon ami qui demeurait aussi auprèsd'un vieux chanoine dont il administrait le temporel et que cesheureux domestiques comptaient d'assembler les dépouilles deleurs maîtres par un hyménée dont ils goûtaientles douceurs par avance. J'ai déjà dit que la dameJacintebien qu'un peu surannéeavait encore de lafraîcheur. Il est vrai qu'elle n'épargnait rien pour seconserver. Outre qu'elle prenait tous les matins un clystèreelle avalait pendant le jouret en se couchantd'excellents coulis.De pluselle dormait tranquillement la nuittandis que je veillaismon maître. Mais ce qui peut-être contribuait encore plusque toutes ces choses à lui rendre le teint fraisc'étaità ce que me dit Inésilleune fontaine qu'elle avait àchaque jambe.




CHAPITREII

De quelle manière le chanoineétanttombé maladefut traité; ce qu'il en arrivaet cequ'il laissapar testamentà Gil Blas.


Je servispendant trois mois le licencié Sedillosans me plaindre desmauvaises nuits qu'il me faisait passer. Au bout de ce temps-làil tomba malade. La fièvre le prit ; et avec le mal qu'ellelui causaitil sentit irriter sa goutte. Pour la premièrefois de sa viequi avait été longueil eut recoursaux médecins. Il demanda le docteur Sangrado que toutValladolid regardait comme un Hippocrate. La dame Jacinte auraitmieux aimé que le chanoine eût commencé par faireson testament. Elle lui en toucha même quelques mots ; maisoutre qu'il ne se croyait pas encore proche de sa finil avait del'opiniâtreté dans certaines choses. J'allai doncchercher le docteur Sangrado. Je l'amenai au logis. C'était ungrand homme sec et pâleet quidepuis quarante ans pour lemoinsoccupait le ciseau des Parques. Ce savant médecin avaitl'extérieur grave. Il pesait ses discourset donnait de lanoblesse à ses expressions. Ses raisonnements paraissaientgéométriqueset ses opinions fort singulières.

Aprèsavoir observé mon maîtreil lui dit d'un air doctoral :Il s'agit ici de suppléer au défaut de la transpirationarrêtée. D'autresà ma placeordonneraient sansdoute des remèdes salinsurineuxvolatilset quipour laplupartparticipent du soufre et du mercure. Mais les purgatifs etles sudorifiques sont des drogues pernicieuses. Toutes lespréparations chimiques ne semblent faites que pour nuire.J'emploie des moyens plus simples et plus sûrs. A quellenourriturecontinua-t-ilêtes-vous accoutumé ? Jemange ordinairementrépondit le chanoinedes bisques et desviandes succulentes. Des bisques et des viandes succulentes ! s'écriale docteur avec surprise. Ah ! vraimentje ne m'étonnépoint si vous êtes malade ! Les mets délicieux sont desplaisirs empoisonnés ! Ce sont des pièges que lavolupté tend aux hommes pour les faire périr plussûrement. Il faut que vous renonciez aux aliments de bon goût.Les plus fades sont les meilleurs pour la santé. Comme le sangest insipideil veut des mets qui tiennent de sa nature. Etbuvez-vous du vin ? ajouta-t-il. Ouidit le licenciédu vintrempéOh ! trempé tant qu'il vous plairareprit lemédecin. Quel dérèglement ! voilà unrégime épouvantable. Il y a longtemps que vous devriezêtre mort. Quel âge avez-vous ? J'entre dans masoixante-neuvième annéerépondit le chanoine.Justementrépliqua le médecin ; une vieillesseanticipée est toujours le fruit de l'intempérance. Sivous n'eussiez bu que de l'eau claire toute votre vieet que vousvous fussiez contenté d'une nourriture simplede pommescuitespar exemplevous ne seriez pas présentement tourmentéde la goutteet tous vos membres feraient encore facilement leursfonctions. Je ne désespère pas toutefois de vousremettre sur piedpourvu que vous vous abandonniez à mesordonnances. Le licencié promit de lui obéir en touteschoses. Alors Sangrado m'envoya chercher un chirurgien qu'il menommaet fit tirer à mon maître six bonnes palettes desangpour commencer à suppléer au défaut de latranspiration. Puis il dit au chirurgien : Maître Martin Oñezrevenez dans trois heures en faire autantet demain vousrecommencerez. C'est une erreur de penser que le sang soit nécessaireà la conservation de la vie. On ne peut trop saigner unmalade. Comme il n'est obligé à aucun mouvement ouexercice considérableet qu'il n'a rien à faire que dene point mouriril ne lui faut pas plus de sang pour vivre qu'àun homme endormi. La viedans tous les deuxne consiste que dans lepouls et dans la respiration. Lorsque le docteur eut ordonnéde fréquentes et copieuses saignéesil dit qu'ilfallait aussi donner au chanoine de l'eau chaude à toutmomentassurant que l'eau bue en abondance pouvait passer pour levéritable spécifique contre toutes sortes de maladies.Il sortit ensuite en disant d'un air de confiance à la dameJacinte et à moi qu'il répondait de la vie du maladesi on le traitait de la manière qu'il venait de prescrire. Lagouvernantequi jugeait peut-être autrement que lui de saméthodeprotesta qu'on la suivrait avec exactitude. En effetnous mîmes promptement de l'eau à chauffer ; etcommele médecin nous avait recommandé sur toutes choses dene la point épargnernous en fîmes d'abord boire àmon maître deux ou trois pintes à longs traits. Uneheure après nous réitérâmes ; puisretournant encore de temps en temps à la chargenous versâmesdans son estomac un déluge d'eau. D'un autre côtéle chirurgien nous secondant par la quantité de sang qu'iltiraitnous réduisîmesen moins de deux jourslevieux chanoine à l'extrémité.

Ce bonecclésiastique n'en pouvant pluscomme je voulais lui faireavaler encore un grand verre du spécifiqueme dit d'une voixfaible : arrêteGil Blas ; ne m'en donne pas davantagemonami. Je vois bien qu'il faut mourirmalgré la vertu de l'eauetquoiqu'il me reste à peine une goutte de sangje ne m'enporte pas mieux pour cela. Ce qui prouve bien que le plus habilemédecin du monde ne saurait prolonger nos joursquand leurterme fatal est arrivé. Va me chercher un notaire. Je veuxfaire mon testament. A ces derniers motsque je n'étais pasfâché d'entendrej'affectai de paraître forttriste; etcachant l'envie que j'avais de m'acquitter de lacommission qu'il me donnait : Eh ! maismonsieurlui dis-jevousn'êtes pas si basDieu mercique vous ne puissiez vousrelever. Nonnonrepartit-ilmon enfantc'en est fait. Je sensque la goutte remonte et que la mort s'approche. Hâte-toid'aller où je t'ai dit. Je m'aperçus effectivementqu'il changeait à vue d'¦il ; et la chose me parut sipressanteque je sortis vite pour faire ce qu'il m'ordonnaitlaissant auprès de lui la dame Jacintequi craignait encoreplus que moi qu'il ne mourût sans tester. J'entrai dans lamaison du premier notaire dont on m'enseigna la demeureet letrouvant chez lui : Monsieurlui dis-jele licencié Sedillomon maîtretire à sa fin ; il veut faire écrireses dernières volontés. Il n'y a pas un moment àperdre. Le notaire était un petit vieillard gaiqui seplaisait à railler. Il me demanda quel médecin voyaitle chanoine. Je lui répondis que c'était le docteurSangrado. A ce nomprenant brusquement son manteau et son chapeau :Vive Dieu ! s'écria-t-ilpartons donc en diligence; car cedocteur est si expéditif qu'il ne donne pas le temps àses malades d'appeler des notaires. Cet homme-là m'a biensoufflé des testaments. En parlant de cette sorteils'empressa de sortir avec moi ; etpendant que nous marchions tousdeux à grands pas pour prévenir l'agonieje lui dis :Monsieurvous savez qu'un testateur mourant manque souvent demémoire. Si par hasard mon maître vient àm'oublierje vous prie de le faire souvenir de mon zèle. Jele veux bienmon enfantme répondit le petit notaire. Tupeux compter là-dessus. Je l'exhorterai même à tedonner quelque chose de considérablepour peu qu'il soitdisposé à reconnaître tes services. Le licenciéquand nous arrivâmes dans sa chambreavait encore tout son bonsens. La dame Jacintele visage baigné de pleurs de commandeétait auprès de lui. Elle venait de jouer son rôleet de préparer le bonhomme à lui faire beaucoup debien. Nous laissâmes le notaire seul avec mon maîtreetpassâmeselle et moidans l'antichambreoù nousrencontrâmes le chirurgien que le médecin envoyait pourfaire une nouvelle et dernière saignée. Nousl'arrêtâmes. Attendezmaître Martinlui dit lagouvernante ; vous ne sauriez entrer présentement dans lachambre du seigneur Sedillo. Il va dicter ses dernièresvolontés à un notaire qui est avec lui. Vous lesaignerez quand il aura fait son testament.

Nousavions grand'peurla béate et moique le licencié nemourût en testant; maispar bonheurl'acte qui causait notreinquiétude se fit. Nous vîmes sortir le notairequimetrouvant sur son passageme frappa sur l'épaule et me dit ensouriant : on n'a point oublié Gil Blas. A ces motsjeressentis une joie toute des plus vives ; et je sus si bon gréà mon maître de s'être souvenu de moique je mepromis de bien prier Dieu pour lui après sa mort qui ne manquapas d'arriver bientôt ; carle chirurgien l'ayant encoresaignéle pauvre vieillardqui n'était déjàque trop affaibliexpira presque dans le moment. Comme il rendaitles derniers soupirsle médecin parutet demeura un peu sotmalgré l'habitude qu'il avait de dépêcher sesmalades. Cependantloin d'imputer la mort du chanoine à laboisson et aux saignéesil sortit en disant d'un air froidqu'on ne lui avait pas tiré assez de sang ni fait boire assezd'eau chaude. L'exécuteur de la haute médecineje veuxdire le chirurgienvoyant aussi qu'on n'avait plus besoin de sonministèresuivit le docteur Sangrado.

Sitôtque nous vîmes le patron sans vienous fîmesla dameJacinteInésille et moiun concert de cris funèbresqui fut entendu de tout le voisinage. La béate surtoutquiavait le plus grand sujet de se réjouirpoussait des accentssi plaintifsqu'elle semblait être la personne du monde laplus touchée. La chambre en un instant se remplit de gensmoins attirés parla compassion que par la curiosité.Les parents du défunt n'eurent pas plus tôt vent de samortqu'ils vinrent fondre au logiset faire mettre le scellépartout. Ils trouvèrent la gouvernante si affligéequ'ils crurent d'abord que le chanoine n'avait point fait detestament. Mais us apprirent bientôt qu'il y en avait unrevêtu de toutes les formalités nécessairesetlorsqu'on vint à l'ouvriret qu'ils virent que le testateuravait disposé de ses meilleurs effets en faveur de la dameJacinte et de la petite filleils firent son oraison funèbredans des termes peu honorables à sa mémoire. Ilsapostrophèrent la béateet me donnèrent aussiquelques louanges. Il faut avouer que je les méritais bien. Lelicenciédevant Dieu soit son âme ! pour m'engager àme souvenir de lui toute ma vies'expliquait ainsi pour mon comptepar un article de son testament : itempuisque Gil Blas est ungarçon qui a déjà de la littératurepourachever de le rendre savantje lui laisse ma bibliothèquetous mes livres et mes manuscritssans aucune exception. J'ignoraisoù pouvait être cette prétendue bibliothèque.Je ne m'étais point aperçu qu'il y en eût dans lamaison. Je savais seulement qu'il y avait quelques papiersavec cinqou six volumessur deux petits ais de sapin dans le cabinet de monmaître. C'était là mon legs. Encore les livres neme pouvaient-ils être d'une grande utilité. L'un avaitpour titre le Cuisinier parfait ; l'autre traitait de l'indigestionet de la manière de la guérir ; et les autres étaientles quatre parties du bréviaireque les vers avaient àdemi rongées. A l'égard des manuscritsle plus curieuxcontenait toutes les pièces d'un procès que le chanoineavait eu autrefois pour sa prébende. Après avoirexaminé mon legs avec plus d'attention qu'il n'en méritaitje l'abandonnai aux parents qui me l'avaient tant envié. Jeleur remis même l'habit dont j'étais revêtuet jerepris le mienbornant à mes gages le fruit de mes services.J'allai chercher ensuite une autre maison. Pour la dame Jacinteoutre les sommes qui lui avaient été léguéeselle eut encore de bonnes nippesqu'à l'aide de son bon amielle avait détournées pendant la maladie du licencié.




CHAPITREIII

Gil Blas s'engage au service du docteur Sangradoet devient un célèbre médecin.


Je résolusd'aller trouver le seigneur Arias de Londoñaet de choisirdans son registre une nouvelle condition ; maiscomme j'étaisprès d'entrer dans le cul-de-sac où il demeuraitjerencontrai le docteur Sangradoque je n'avais point vu depuis lejour de la mort de mon maîtreet je pris la liberté dele saluer. Il me remit dans le momentquoique j'eusse changéd'habit ; et témoignant quelque joie de me voir : Eh ! tevoilàmon enfantme dit-ilje pensais à toi tout àl'heure. J'ai besoin d'un bon garçon pour me serviret jesongeais que tu serais bien mon faitsi tu savais lire et écrire.Monsieurlui répondis-jesur ce pied-là je suis doncvotre affaire. Cela étantreprit-iltu es l'homme qu'il mefaut. Viens chez moi. Tu n'y auras que de l'agrément. Je tetraiterai avec distinction. Je ne te donnerai point de gagesmaisrien ne te manquera. J'aurai soin de t'entretenir proprementet jet'enseignerai le grand art de guérir toutes les maladies. Enun mottu seras plutôt mon élève que mon valet.

J'acceptaidonc la proposition du docteurdans l'espérance que jepourraissous un si savant maîtreme rendre illustre dans lamédecine. Il me mena chez lui sur-le-champpour m'installerdans l'emploi qu'il me destinait ; et cet emploi consistait àécrire le nom et la demeure des malades qui l'envoyaientchercher pendant qu'il était en ville. Il y avait pour ceteffet au logis un registredans lequel une vieille servantequ'ilavait pour tout domestiquemarquait les adresses ; maisoutrequ'elle ne savait point l'orthographeelle écrivait si malqu'on ne pouvait le plus souvent déchiffrer son écriture.Il me chargea du soin de tenir ce livrequ'on pouvait justementappeler un registre mortuairepuisque les gens dont je prenais lesnoms mouraient presque tous. l'inscrivaispour ainsi parlerlespersonnes qui voulaient partir pour l'autre mondecomme un commisdans un bureau de voiture publiqueécrit le nom de ceux quiretiennent des places. J'avais souvent la plume à la mainparce qu'il n'y avait pointen ce temps-làde médecinà Valladolid plus accrédité que le docteurSangrado. Il s'était mis en réputation dans le publicpar un verbiage spécieuxsoutenu d'un air imposantet parquelques cures heureuses qui lui avaient fait plus d'honneur qu'iln'en méritait.

Il nemanquait pas de pratiqueni par conséquent de bien. Il n'enfaisait pas toutefois meilleure chère. On vivait chez lui trèsfrugalement. Nous ne mangions d'ordinaire que des poisdes fèvesdes pommes cuites ou du fromage. Il disait que ces aliments étaientles plus convenables à l'estomaccomme étant les pluspropres à la triturationc'est-à-dire à êtrebroyés plus aisément. Néanmoinsbien qu'il lescrût de facile digestionil ne voulait point qu'on s'enrassasiât. En quoicertesil se montrait fort raisonnable.Mais s'il nous défendaità la servante et àmoide manger beaucoupen récompenseil nous permettait deboire de l'eau à discrétion. Bien loin de nousprescrire des bornes là-dessusil nous disait quelquefois :Buvezmes enfants. La santé consiste dans la souplesse etl'humectation des parties. Buvez de l'eau abondamment. C'est undissolvant universel. L'eau fond tous les sels. Le cours du sangest-il ralentielle le précipite. Est-il trop rapideelle enarrête l'impétuosité. Notre docteur étaitde si bonne foi sur celaqu'il ne buvait jamais lui-même quede l'eaubien qu'il fût d'un âge avancé. Ildéfinissait la vieillesse une phtisie naturelle qui nousdessèche et nous consume ; etsur cette définitionildéplorait l'ignorance de ceux qui nomment le vin le lait desvieillards. Il soutenait que le vin les use et les détruitetdisait fort éloquemment que cette liqueur funeste est poureuxcomme pour tout le mondeun ami qui trahit et un plaisir quitrompe.

Malgréces beaux raisonnementsaprès avoir été huitjours dans cette maisonil me prit un cours de ventreet jecommençai à sentir de grands maux d'estomacque j'eusla témérité d'attribuer au dissolvant universelet à la mauvaise nourriture que je prenais. Je m'en plaignis àmon maîtredans la pensée qu'il pourrait se relâcheret me donner un peu de vin à mes repas ; mais il étaittrop ennemi de cette liqueur pour me l'accorder. Si tu te sensmedit-ilquelque dégoût pour l'eau pureil y a dessecours innocents pour soutenir l'estomac contre la fadeur desboissons aqueuses. La saugepar exempleet la véroniqueleur donnent un goût délectable ; etsi tu veux lesrendre encore plus délicieusestu n'as qu'à y mêlerde la fleur d'¦illetdu romarin ou du coquelicot.

Il avaitbeau vanter l'eau et m'enseigner le secret d'en composer desbreuvages exquisj'en buvais avec tant de modérationques'en étant aperçuil me dit : eh ! vraimentGil Blasje ne m'étonne point si tu ne jouis pas d'une parfaite santé.Tu ne bois pas assezmon ami. L'eau prise en petite quantiténe sert qu'à développer les parties de la bileet qu'àleur donner plus d'activité ; au lieu qu'il les faut noyer parun délayant copieux. Ne crains pasmon enfantquel'abondance de l'eau affaiblisse ou refroidisse ton estomac. Loin detoi cette terreur panique que tu te fais peut-être de laboisson fréquente ! Je te garantis de l'événement; etsi tu ne me trouves pas bon pour t'en répondreCelsemême t'en sera garant. Cet oracle latin fait un élogeadmirable de l'eau. Ensuiteil dit en termes exprès que ceuxquipour boire du vins'excusent sur la faiblesse de leur estomacfont une injustice manifeste à ce viscèreet cherchentà couvrir leur sensualité.

Commej'aurais eu mauvaise grâce de me montrer indocile en entrantdans la carrière de la médecineje parus persuadéqu'il avait raison. J'avouerai même que je le cruseffectivement. Je continuai donc à boire de l'eausur lagarantie de Celse. Ou plutôt je commençai à noyerla bile en buvant copieusement de cette liqueuret quoique de jouren jour je m'en sentisse plus incommodéle préjugél'emportait sur l'expérience. J'avaiscomme on voituneheureuse disposition à devenir médecin. Je ne puspourtant résister toujours à la violence de mes mauxqui s'accrurent à un point que je pris enfin la résolutionde sortir de chez le docteur Sangrado. Mais il me chargea d'un nouvelemploi qui me fit changer de sentiment. Écoutemon enfantmedit-il un jourje ne suis point de ces maîtres durs etingratsqui laissent vieillir leurs domestiques dans la servitudeavant que de les récompenser. Je suis content de toijet'aimeetsans attendre que tu m'aies servi plus longtempsje vaisfaire ton bonheur. Je veux tout à l'heure te découvrirle fin de l'art salutaire que je professe depuis tant d'années.Les autres médecins en font consister la connaissance dansmille sciences pénibles ; et moije prétends t'abrégerun chemin si longet t'épargner la peine d'étudier laphysiquela pharmaciela botanique et l'anatomie. Sachemon amiqu'il ne faut que saigner et faire boire de l'eau chaude. Voilàle secret de guérir toutes les maladies du monde. Ouicemerveilleux secret que je te révèle et que la natureimpénétrable à mes confrèresn'a pudérober à mes observationsest renfermé dansces deux points : dans la saignée et dans la boissonfréquente. Je n'ai plus rien à t'apprendre. Tu sais lamédecine à fond ; etprofitant du fruit de ma longueexpériencetu deviens tout d'un coup aussi habile que moi. Tupeuxcontinua-t-ilme soulager présentement. Tu tiendras lematin notre registreet l'après-midi tu sortiras pour allervoir une partie de mes malades. Tandis que j'aurai soin de lanoblesse et du clergétu iras pour moi dans les maisons dutiers-état où l'on m'appellera ; etlorsque tu aurastravaillé quelque tempsje te ferai agréger ànotre corps. Tu es savantGil Blasavant que d'être médecin; au lieu que les autres sont longtemps médecinset laplupart toute leur vieavant que d'être savants.

Jeremerciai le docteur de m'avoir si promptement rendu capable de luiservir de substitut ; et pour reconnaître les bontésqu'il avait pour moije l'assurai que je suivrais toute ma vie sesopinionsquand même elles seraient contraires à cellesd'Hippocrate. Cette assurance pourtant n'était a pas tout àfait sincèreJe désapprouvais son sentiment sur l'eauet je me proposais de boire du vin tous les jours en allant voir mesmalades. Je pendis au crocune seconde foismon habit pour enprendre un de mon maîtreet me donner l'air d'un médecin.Après quoije me disposai à exercer la médecineaux dépens de qui il appartiendrait. Je débutai par unalguazil qui avait une pleurésieJ'ordonnai qu'on le saignâtsans miséricordeet qu'on ne lui plaignît point l'eau.J'entrai ensuite chez un pâtissier à qui la gouttefaisait pousser de grands cris. Je ne ménageai pas plus sonsang que celui de l'alguazilet je ne lui défendis point laboisson. Je reçus douze réaux pour mes ordonnances ; cequi me fit prendre tant de goût à la professionque jene demandai plus que plaies et bosses. En sortant de la maison dupâtissierje rencontrai Fabriceque je n'avais point vudepuis la mort du licencié Sedillo. Il me regarda pendantquelques moments avec surprise ; puis il se mit à rire detoute sa forceen se tenant les côtés. Ce n'étaitpas sans raison. J'avais un manteau qui traînait àterreavec un pourpoint et un haut-de-chausses quatre fois pluslongs et plus larges qu'il ne fallait. Je pouvais passer pour unefigure originale. Je le laissai s'épanouir la ratenon sansêtre tenté de suivre son exemple ; mais je mecontraignispour garder le decorum dans la rueet mieux contrefairele médecinqui n'est pas un animal risible. Si mon airridicule avait excité les ris de Fabricemon sérieuxles redoubla ; et lorsqu'il s'en fut bien donné : vive Dieu !Gil Blasme dit-ilte voilà plaisamment équipé.Qui diable t'a déguisé de la sorte ? Tout beaumonamilui répondis-jetout beau ! Respecte un nouvelHippocrate. Apprends que je suis le substitut du docteur Sangradoqui est le plus fameux médecin de Valladolid. Je demeure chezlui depuis trois semaines. Il m'a montré 1a médecine àfond ; etcomme il ne peut fournir à tous les malades qui ledemandentj'en vois une partie pour le soulager. Il va dans lesgrandes maisonset moi dans les petites. Fort bienreprit Fabrice ;c'est-à-dire qu'il t'abandonne le sang du peupleet seréserve celui des personnes de qualité. Je te félicitede ton partage. Il vaut mieux avoir affaire à la populacequ'au grand monde. Vive un médecin de faubourgs ! ses fautessont moins en vueet ses assassinats ne font point de bruit. Ouimon enfantajouta-t-ilton sort me paraît digne d'envie ; etpour parler comme Alexandresi je n'étais pas Fabricejevoudrais être Gil Blas.

Pour fairevoir au fils du barbier Nuñez qu'il n'avait pas tort de vanterle bonheur de ma condition présenteje lui montrai les réauxde l'alguazil et du pâtissier. Puis nous entrâmes dans uncabaret pour en boire une partie. On nous apporta d'assez bon vinque l'envie d'en goûter me fit trouver encore meilleur qu'iln'était. J'en bus à longs traits ; etn'en déplaiseà l'oracle latinà mesure que j'en versais dans monestomacje sentais que ce viscère ne me savait pas mauvaisgré des injustices que je lui faisais. Nous demeurâmeslongtemps dans ce cabaretFabrice et moi ; nous y rîmes bienaux dépens de nos maîtrescomme cela se pratique entrevalets. Ensuitevoyant que 1a nuit approchaitnous nous séparâmesaprès nous être mutuellement promis que le jour suivantl'après-dînéenous nous retrouverions au mêmelieu.




CHAPITREIV

Gil Blas continue d'exercer la médecine avecautant de succès que de capacité. Aventure de la bagueretrouvée


Je ne fuspas sitôt au logisque le docteur Sangrado y arriva. Je luiparlai des malades que j'avais vuset lui remis entre les mains huitréaux qui me restaient des douze que j'avais reçus pourmes ordonnances. Huit réauxme dit-ilaprès les avoircomptésc'est peu de chose pour deux visites ; mais il fauttout prendre. Aussi les prit-il presque tous. Il en garda sixet medonnant les deux autres ! TiensGil Blaspoursuivit-ilvoilàpour commencer à te faire un fonds ; je t'abandonne le quartde ce que tu m'apporteras. Tu seras bientôt richemon ami ;car il y auras'il plaît à Dieubien des maladiescette année.

J'avaisbien lieu d'être content de mon partage puisqueayant desseinde retenir toujours le quart de ce que je recevrais en villeettouchant encore le quart du restec'étaitsi l'arithmétiqueest une science certaineprès de la moitié du tout quime revenait. Cela m'inspira une nouvelle ardeur pour la médecine.Le lendemaindés que j'eus dînéje repris monhabit de substitutet me remis en campagne. Je visitai plusieursmalades que j'avais inscritset je les traitai tous de la mêmemanièrebien qu'ils eussent des maux différents.Jusque-là les choses s'étaient passées sansbruitet personnegrâce au cielne s'était encorerévolté contre mes ordonnances ; maisquelqueexcellente que soit la pratique d'un médecinelle ne sauraitmanquer de censeurs. J'entrai chez un marchand épicier quiavait un fils hydropique. J'y trouvai un petit médecin brunqu'on nommait le docteur Cuchilloet qu'un parent du maître dela maison venait d'amener. Je fis de profondes révérencesà tout le mondeet particulièrement au personnage queje jugeai qu'on avait appelé pour le consulter sur la maladiedont il s'agissait. Il me salua d'un air grave; puism'ayantenvisagé quelques moments avec beaucoup d'attention : seigneurdocteurme dit-ilje vous prie d'excuser ma curiosité. Jecroyais connaître tous les médecins de Valladolidmesconfrèreset je vous avoue que vos traits me sont inconnus.Il faut que depuis très peu de temps vous soyez venu vousétablir dans cette ville. Je répondis que j'étaisun jeune praticienet que je ne travaillais encore que sous lesauspices du docteur SangradoJe vous félicitereprit-ilpolimentd'avoir embrassé la méthode d'un si grandhomme. Je ne doute point que vous ne soyez déjà trèshabilequoique vous paraissiez fort jeune. Il dit cela d'un air sinaturelque je ne savais s'il avait parlé sérieusementou s'il s'était moqué de moi ; et je rêvais àce que je devais lui répliquerlorsque l'épicierprenant ce moment pour parlernous dit : messieursje suis persuadéque vous savez parfaitement l'un et l'autre l'art de la médecine: examinezs'il vous plaîtmon filset ordonnez ce que vousjugerez à propos qu'on fasse pour le guérir.

Là-dessusle petit médecin se mit à observer le malade ; etaprès m'avoir fait remarquer tous les symptômes quidécouvraient la nature de la maladieil me demanda de quellemanière je pensais qu'on dût le traiter. Je suis d'avisrépondis-jequ'on le saigne tous les jourset qu'on luifasse boire de l'eau chaude abondamment. A ces parolesle petitmédecin me dit en souriant d'un air plein de malice : et vouscroyez que ces remèdes lui sauveront la vie ? N'en doutez pasm'écriai-je d'un ton ferme. Ils doivent produire cet effetpuisque ce sont des spécifiques contre toutes sortes demaladies. Demandez au seigneur Sangrado ! Sur ce pied-làreprit-ilCelse a grand tort d'assurer quepour guérir plusfacilement un hydropiqueil est à propos de lui fairesouffrir la soif et la faim. Oh ! Celselui repartis-jen'est pasmon oracle. Il se trompait comme un autreet quelquefois je me saisbon gré d'aller contre ses opinions. Je reconnais à vosdiscoursme dit Cuchillola pratique sûre et satisfaisantedont le docteur Sangrado veut insinuer la méthode aux jeunespraticiens. La saignée et la boisson sont sa médecineuniverselle. Je ne suis pas surpris si tant d'honnêtes genspérissent entre ses mainsŠ N'en venons point auxinvectivesinterrompis-je assez brusquement. Un homme de votreprofession a bonne grâce de faire de pareils reproches ! Allezallezmonsieur le docteursans saigner et sans faire boire de l'eauchaudeon envoie bien des malades en l'autre monde ; et vous en avezpeut-être vous-même expédié plus qu'unautre. Si vous en voulez au seigneur Sangradoécrivez contrelui. Il vous répondraet nous verrons de quel côtéseront les rieurs. Par saint Jacqueset par saint Denisinterrompit-il à son tour avec emportementvous ne connaissezguère le docteur Cuchillo. Sachezmon amique j'ai bec etongleset que je ne crains nullement Sangradoquimalgré saprésomption et sa vanitén'est qu'un original. Lafigure du petit médecin me fit mépriser sa colère.Je lui répliquai avec aigreur. Il me repartit de 1a mêmesorteet bientôt nous en vînmes aux gourmades. Nouseûmes le temps de nous donner quelques coups de poinget denous arracher l'un à l'autre une poignée de cheveuxavant que l'épicier et son parent pussent nous séparer.Lorsqu'ils en furent venus à boutils me payèrent mavisiteet retinrent mon antagonistequi leur parut apparemment plushabile que moi.

Aprèscette aventurepeu s'en fallut qu'il ne m'en arrivât uneautre. J'allai voir un gros chantre qui avait 1a fièvre. Sitôtqu'il m'entendit parler d'eau chaudeil se montra si récalcitrantcontre ce spécifiquequ'il se mit à jurer. Il me ditun million d'injureset me menaça même de me jeter parles fenêtres. Je sortis de chez lui plus vite que je n'y étaisentré. Je ne voulus plus voir de malades ce jour-làjegagnai l'hôtellerie où j'avais donné rendez-vousà Fabrice. Il y était déjà. Comme nousnous trouvâmes en humeur de boirenous fîmes ladébaucheet nous en retournâmes chez nos traîtresen bon étatc'est-à-dire entre deux vins. Le seigneurSangrado ne s'aperçut point de mon ivresseparce que je luiracontai avec tant d'action le démêlé que j'avaiseu avec le petit docteurqu'il prit ma vivacité pour un effetde l'émotion qui me restait encore de mon combat. D'ailleursil entrait pour son compte dans le rapport que je lui faisais ; etse sentant piqué contre Cuchillo : tu as bien faitGil Blasme dit-ilde défendre l'honneur de nos remèdes contrece petit avorton de la faculté. Il prétend donc qu'onne doit pas permettre les boissons aqueuses aux hydropiques ?L'ignorant ! Je soutiensmoiqu'il faut leur en accorder l'usage.Ouil'eaupoursuivit-ilpeut guérir toutes sortesd'hydropisiescomme elle est bonne pour les rhumatismes et pour lespâles couleurs. Elle est encore excellente dans ces fièvresoù l'on brûle et glace tout à 1a foisetmerveilleuse même dans ces maladies qu'on impute à deshumeurs froidesséreusesflegmatiques et pituiteuses. Cetteopinion paraît étrange aux jeunes médecins telsque Cuchillo ; mais elle est très soutenable en bonne médecine; etsi ces gens-là étaient capables de raisonner enlogiciensau lieu qu'ils me décrientils deviendraient mesplus zélés partisans.

Il ne mesoupçonna donc point d'avoir butant il était encolère ; carpour l'aigrir encore davantage contre le petitdocteurj'avais mis dans mon rapport quelques circonstances de moncru. Cependanttout occupé qu'il était de ce que jevenais de lui direil ne laissa pas de s'apercevoir que je buvais cesoir-là plus d'eau qu'à l'ordinaire. Effectivementlevin m'avait fort altéré. Tout autre que Sangrado seserait défié de la soif qui me pressaitet des grandscoups d'eau que j'avalais. Mais luiil s'imagina bonnement que jecommençais à prendre goût aux boissons aqueuses.A ce que je voisGil Blasme dit-il en sourianttu n'as plus tantd'aversion pour l'eau. Vive Dieu ! tu la bois comme du nectar. Celane m'étonne pointmon ami. Je savais bien que tut'accoutumerais à cette liqueur. Monsieurlui répondis-jechaque chose a son temps. Je donnerais à l'heure qu'il est unmuid de vin pour une pinte d'eau. Cette réponse charma ledocteurqui ne perdit pas une si belle occasion de releverl'excellence de l'eau. Il entreprit d'en faite un nouvel élogenon en orateur froidmais en enthousiaste. Mille foiss'écria-t-ilmille et mille fois plus estimables et plus innocents que lescabarets de nos joursces thermopoles des siècles passésoù on n'allait pas honteusement prostituer son bien et sa vieen se gorgeant de vinmais où l'on s'assemblait pours'amuserhonnêtement et sans risqueà boire de l'eauchaude ! On ne peut trop admirer la sage prévoyance de cesanciens maîtres de la vie civilequi avaient établi deslieux publics où l'on donnait de l'eau à boire àtout venantet qui renfermaient le vin dans les boutiques desapothicairespour n'en permettre l'usage que par ordonnance desmédecins. Quel trait de sagesse ! C'est sans douteajouta-t-ilpar un heureux reste de cette ancienne frugalitédigne du siècle d'orqu'il se trouve encore aujourd'hui despersonnes quicomme toi et moine boivent que de l'eauet quicroient se préserver ou se guérir de tous mauxenbuvant de l'eau chaude qui n'a pas bouilli ; car j'ai observéque l'eauquand elle a bouilliest plus pesante et moins commode àl'estomac.

Tandisqu'il tenait ce discours éloquentje pensai plus d'une foiséclater de rire. Je gardai pourtant mon sérieux. Je fisplus ; j'entrai dans les sentiments du docteur. Je blâmail'usage du vinet plaignis les hommes d'avoir malheureusement prisgoût à une boisson si pernicieuse. Ensuitecomme je neme sentais pas encore bien désaltéréje remplisd'eau un grand gobelet ; etaprès avoir bu à longstraits : allonsmonsieurdis-je à mon maîtreabreuvons-nous de cette liqueur bienfaisante ! Faisons revivre dansvotre maison ces anciens thermopoles que vous regrettez si fort ! Ilapplaudit à ces paroleset m'exhorta pendant une heureentière à ne boire jamais que de l'eau. Pourm'accoutumer à cette boissonje lui promis d'en boire unegrande quantité tous les soirs ; etpour tenir plusfacilement ma promesseje me couchai dans la résolutiond'aller tous les jours au cabaret.

Ledésagrément que j'avais eu chez l'épicier nem'empêcha pas d'ordonnerdès le lendemaindes saignéeset de l'eau chaude. Au sortir d'une maison où je venais devoir un poète qui avait la frénésiejerencontrai dans la rue une vieille femme qui m'aborda pour medemander si j'étais médecin. Je lui répondis queoui. Cela étantreprit-elleje vous supplie trèshumblement de venir avec moi. Ma nièce est malade depuis hieret j'ignore quelle est sa maladie. Je suivis la vieillequi meconduisit à sa maisonet me fit entrer dans une chambre assezpropreoù je vis une personne alitée. Je m'approchaid'elle pour l'observer. D'abord ses traits me frappèrent ; etaprès l'avoir envisagée quelques momentsje reconnusà n'en pouvoir douterque c'était l'aventurièrequi avait si bien fait le rôle de Camille. Pour elleil ne meparut point qu'elle me remîtsoit qu'elle fût accabléede son malsoit que mon habit de médecin me rendîtméconnaissable à ses yeux. Je lui pris le bras pour luitâter le pouls ; et j'aperçus ma bague à sondoigt. Je fus terriblement ému à la vue d'un bien dontj'étais en droit de me saisir ; et j'eus grande envie de faireun effort pour le reprendre ; mais considérant que ces femmesse mettraient à crieret que don Raphaël ou quelqueautre défenseur du beau sexe pourrait accourir à leurscrisje me gardai de céder à la tentation. Je songeaiqu'il valait mieux dissimuleret consulter là-dessus Fabrice.Je m'arrêtai à ce dernier parti. Cependantla vieilleme pressait de lui apprendre de quel mal sa nièce étaitatteinte. Je ne fus pas assez sot pour avouer que je n'en savaisrien. Au contraireje fis le capableetcopiant mon maîtreje dis gravement que le mal provenait de ce que la malade netranspirait point ; qu'il fallait par conséquent se hâterde la saignerparce que la saignée était le substitutnaturel de la transpiration ; et j'ordonnai aussi de l'eau chaudepour faite les choses suivant nos règles.

J'abrégeaima visite le plus qu'il me fut possibleet je courus chez le fils deNuñezque je rencontrai comme il sortait pour aller faire unecommission dont son maître venait de le charger. Je lui contaima nouvelle aventureet lui demandai s'il jugeait à proposque je fisse arrêter Camille par des gens de justice. Eh ! nonme répondit-il ; ce ne serait pas le moyen de ravoir ta bague.Ces gens-là n'aiment pas à faire des restitutions.Souviens-toi de ta prison d'Astorga ; ton chevalton argentjusqu'àton habittout n'est-il pas demeuré entre leurs mains ? Ilfaut plutôt nous servir de notre industrie pour rattraper tondiamant. Je me charge du soin de trouver quelque ruse pour cet effet.Je vais y rêver en allant à l'hôpitaloùj'ai deux mots à dire au pourvoyeur de la part de mon maître.Toiva m'attendre à notre cabaretet ne t'impatiente point.Je t'y joindrai dans peu de temps.

Il y avaitpourtant déjà plus de trois heures que j'étaisau rendez-vous quand il y arriva. Je ne le reconnus pas d'abord.Outre qu'il avait changé d'habit et natté ses cheveuxune moustache postiche lui couvrait la moitié du visage. Ilportait une grande épée dont la garde avait pour lemoins trois pieds de circonférenceet il marchait à latète de cinq hommes qui avaientcomme luil'air déterminédes moustaches épaissesavec de longues rapières.Serviteur au seigneur Gil Blasdit-il en m'abordant. Il voit en moiun alguazil de nouvelle fabriqueetdans ces braves gens quim'accompagnentdes archers de la même trempe. Il n'a qu'ànous mener chez la femme qui lui a volé un diamant et nous lelui ferons rendresur ma parole. J'embrassai Fabrice à cediscoursqui me faisait connaître le stratagème qu'ilprétendait employer pour moiet je lui témoignai quej'approuvais fort l'expédient qu'il avait imaginé. Jesaluai aussi les faux archers. C'étaient trois domestiques etdeux garçons barbiers de ses amisqu'il avait engagésà faire ce personnage. J'ordonnai qu'on apportât du vinpour abreuver la brigadeet nous allâmes tous ensemble chezCamille à l'entrée de la nuit. Nous frappâmes àla porte que nous trouvâmes fermée. La vieille vintouvriretprenant les personnes qui étaient avec moi pourdes lévriers de justice qui n'entraient pas dans cette maisonsans sujetelle demeura fort effrayée. Rassurez-vousmabonne mèrelui dit Fabricenous ne venons ici que pour unepetite affaire qui sera bientôt terminée. A ces motsnous nous avançâmes et gagnâmes la chambre de lamaladeconduits par la vieillequi marchait devant nouset àla faveur d'une bougie qu'elle tenait dans un flambeau d'argent. Jepris ce flambeau. Je m'approchai du lit ; etfaisant remarquer mestraits à Camille : perfidelui dis-jereconnaissez ce tropcrédule Gil Blas que vous avez trompé ! Ah ! scélérateje vous rencontre enfin ! Le corrégidor a reçu maplainteet il a chargé cet alguazil de vous arrêter.Allonsmonsieur l'officierdis-je à Fabricefaites votrecharge. Il n'est pas besoinrépondit-il en grossissant savoixde m'exhorter à remplir mon devoir. Je me remets cettebonne vivante. Il y a longtemps qu'elle est marquée en lettresrouges sur mes tablettes. Levez-vousma princesseajouta-t-il.Habillez-vous promptement. Je vais vous servir d'écuyeretvous conduire aux prisons de cette vilesi vous l'avez pouragréable.

A cesparolesCamilletoute malade qu'elle étaits'apercevant quedeux archers à grandes moustaches se préparaient àla tirer de son lit par forcese mit d'elle-même sur sonséantjoignit les mains d'une manière supplianteetme regardant avec des yeux où la frayeur était peinte :seigneur Gil Blasme dit-elleayez pitié de moi. Je vous enconjure par la chaste mère à qui vous devez le jour.Quoique je sois très coupableje suis encore plusmalheureuse. Je vais vous rendre votre diamantet ne me perdezpoint. En parlant de cette sorteelle tira de son doigt ma bagueetme la donna. Mais je lui répondis que mon diamant ne suffisaitpointet que je voulais qu'on me restituât encore les milleducats qui m'avaient été volés dans l'hôtelgarni. Oh ! pour vos ducatsseigneurrépliqua-t-ellene meles demandez point. Le traître don Raphaëlque je n'aipas vu depuis ce temps-làles emporta dès la nuitmême. Eh ! petite mignonnedit alors Fabricen'y a-t-il qu'àdirepour vous tirer d'intrigueque vous n'avez pas eu de part augâteau ? Vous n'en serez pas quitte à si bon marché.C'est assez que vous soyez des complices de don Raphaëlpourmériter qu'on vous demande compte de votre vie passée.Vous devez bien avoir des choses sur la conscience. Vous viendrezs'il vous plaîten prisonfaire une confession générale.J'y veux mener aussicontinua-t-ilcette bonne vieille ; je jugequ'elle sait une infinité d'histoires curieuses que monsieurle corrégidor ne sera pas fâché d'entendre.

Les deuxfemmesà ces motsmirent tout en usage pour nous attendrir.Elles remplirent la chambre de crisde plaintes et de lamentations.Tandis que la vieilleà genouxtantôt devantl'alguazilet tantôt devant les archerstâchaitd'exciter leur compassionCamille me priaitde la manière dumonde la plus touchantede la sauver des mains de la justice. Jefeignis de me laisser fléchir. Monsieur l'officierdis-je aufils de Nuñezpuisque j'ai mon diamantje me console dureste. Je ne souhaite pas qu'on fasse de la peine à cettepauvre femme. Je ne veux point la mort du pêcheur. Fi donc !répondit-ilvous avez de l'humanité ! vous ne seriezpas bon à être exempt. Il fautpoursuivit-ilque jem'acquitte de ma commission. Il m'est expressément ordonnéd'arrêter ces infantes. Monsieur le corrégidor en veutfaire un exemple. Eh ! de grâcerepris-jeayez quelque égardà ma prièreet relâchez-vous un peu de votredevoir en faveur du présent que ces dames vont vous offrir. Oh! c'est une autre affairerepartit-il ; voilà ce quis'appelle une figure de rhétorique bien placée. Çàvoyonsqu'ont-elles à me donner ? J'ai un collier de perleslui dit Camilleet des pendants d'oreilles d'un prix considérable.Oui ; maisinterrompit-il brusquementsi cela vient des îlesPhilippinesje n'en veux point. Vous pouvez les prendre enassurancereprit-elle ; je vous les garantis fins. En mêmetempselle se fit apporter par la vieille une petite boîted'où elle tira le collier et les pendantsqu'elle mit entreles mains de M. l'alguazil. Bien qu'il ne se connût guèremieux que moi en pierreriesil ne douta pas que celles quicomposaient les pendants ne fussent finesaussi bien que les perles.Ces bijouxdit-ilaprès les avoir considérésattentivementme paraissent de bon aloi ; et si l'on ajoute àcela le flambeau d'argent que tient le seigneur Gil Blasje neréponds plus de ma fidélité. Je ne crois pasdis-je alors à Camilleque vous vouliezpour une bagatellerompre un accommodement si avantageux pour vous. En prononçantces dernières parolesj'ôtai la bougie que je remis àla vieilleet livrai le flambeau à Fabricequis'en tenantlàpeut-être parce qu'il n'apercevait plus rien dans lachambre qui se pût aisément emporterdit aux deuxfemmes : adieumesdamesdemeurez tranquilles. Je vais parler àM. le corrégidoret vous rendre plus blanches que la neige.Nous savons lui tourner les chosescomme il nous plaîtetnous ne lui faisons des rapports fidèles que quand rien nenous oblige à lui en faire de faux.




CHAPITREV

Suite de l'aventure de la bague retrouvée.Gil Blas abandonne la médecine et le séjour deValladolid.


Aprèsavoir exécuté de cette manière le projet deFabricenous sortîmes de chez Camilleen nous applaudissantd'un succès qui surpassait notre attentecar nous n'avionscompté que sur la bague. Nous emportions sans façontout le reste. Bien loin de nous faire un scrupule d'avoir volédes courtisanesnous nous imaginions avoir fait une actionméritoire. Messieursnous dit Fabricelorsque nous fûmesdans la rueje suis d'avis que nous regagnions notre cabaretoùnous passerons la nuit à nous réjouir. Demain nousvendrons le flambeaule collierles pendants d'oreilleset nous enpartagerons l'argent en frères. Après quoi chacunreprendra le chemin de sa maisonet s'excusera du mieux qu'il luisera possible auprès de son maître. La pensée deM. l'alguazil nous parut très judicieuse. Nous retournâmestous au cabaretles uns jugeant qu'ils trouveraient facilement uneexcuse pour avoir découchéet les autres ne sesouciant guère d'être chassés de chez eux.

Nous fîmesapprêter un bon souperet nous nous mîmes à tableavec autant d'appétit que de gaieté. Le repas futassaisonné de mille discours agréables. Fabricesurtoutqui savait donner de l'enjouement à la conversationdivertit fort la compagnie. Il lui échappa je ne sais combiende traits pleins de sel castillanqui vaut bien le sel attique. Dansle temps que nous étions le plus en train de rirenotre joiefut tout à coup troublée par un événementimprévu. Il entra dans la chambre où nous soupions unhomme assez bien faitsuivi de deux autres de très mauvaisemine. Après ceux-là trois autres parurentet nous encomptâmes jusqu'à douze qui survinrent ainsi trois àtrois. Ils portaient des carabines avec des épées etdes baïonnettes. Nous vîmes bien que c'étaient desarchers de la patrouilleet il ne nous fut pas difficile de juger deleur intention. Nous eûmes d'abord quelque envie de résistermais ils nous enveloppèrent en un instantet nous tinrent enrespecttant par leur nombre que par leurs armes à feu.Messieursnous dit le commandant d'un air railleurje sais par quelingénieux artifice vous venez de retirer une bague des mainsde certaine aventurière. Certesle trait est excellentetmérite bien une récompense publique. Aussi ne peut-ellevous échapper. La justicequi vous destine chez elle unlogementne manquera pas de reconnaître un si bel effort degénie. Toutes les personnes à qui ce discourss'adressait en furent déconcertées. Nous changeâmesde contenanceet sentîmes à notre tour la mêmefrayeur que nous avions inspirée chez Camille. Fabricepourtantquoique pâle et défaitvoulut nous justifier.Seigneurdit-ilnous n'avons pas eu une mauvaise intentionet parconséquent on doit nous pardonner cette petite supercherie.Comment diable ! répliqua le commandant avec colèrevous appelez cela une petite supercherie ? Savez-vous bien qu'il y vade la corde ? Outre qu'il n'est pas permis de se rendre justicesoi-mêmevous avez emporté un flambeauun collier etdes pendants d'oreilles ; etce qui pis estpour faire ce volvousvous êtes travestis en archers. Des misérables sedéguiser en honnêtes gens pour mal faire ! Je voustrouverai trop heureux si l'on ne vous condamne qu'à faucherle grand pré. Lorsqu'il nous eut fait comprendre que la choseétait encore plus sérieuse que nous ne l'avions penséd'abordnous nous jetâmes tous à ses piedset lepriâmes d'avoir pitié de notre jeunesse ; mais nosprières furent inutiles. Il rejeta de plus la proposition quenous fîmes de lui abandonner le collierles pendants et leflambeau. Il refusa même ma bagueparce que je la lui offraispeut-être en trop bonne compagnie. Enfin il se montrainexorable. Il fit désarmer mes compagnonset nous emmenatous ensemble aux prisons de la ville. Comme on nous y conduisaitundes archers m'apprit que la vieille qui demeurait avec Camille nousayant soupçonnés de n'être pas de véritablesvalets de pied de la justicenous avait suivis jusqu'au cabaret ; etquelàses soupçons s'étant tournés encertitudeelle en avait averti la patrouille pour se venger de nous.

On nousfouilla d'abord partout. On nous ôta le collierles pendantset le flambeau. On m'arracha pareillement ma bagueavec le rubis desîles Philippinesque j'avaispar malheurdans mes poches. Onne me laissa pas seulement les réaux que j'avais reçusce jour-là pour mes ordonnances. Ce qui me prouva que les gensde justice de Valladolid savaient aussi bien faire leur charge queceux d'Astorgaet que tous ces messieurs avaient des manièresuniformes. Tandis qu'on me spoliait de mes bijoux et de mes espècesl'officier de la patrouillequi était présentcontaitnotre aventure aux ministres de la spoliation. Le fait leur parut sigrave que la plupart d'entre eux nous trouvaient dignes du derniersupplice. Les autresmoins sévèresdisaient que nouspourrions en être quittes pour chacun deux cents coups defouetavec quelques années de service sur mer. En attendantla décision de M. le corrégidoron nous enferma dansun cachotoù nous nous couchâmes sur la pailledont ilétait presque aussi jonché qu'une écurie oùl'on a fait la litière aux chevaux. Nous aurions pu y demeurerlongtempset n'en sortir que pour aller aux galèressidèsle lendemainle seigneur Manuel Ordoñez n'eût entenduparler de notre affaireet résolu de tirer Fabrice de prison.Ce qu'il ne pouvait faire sans nous délivrer tous avec lui.C'était un homme fort estimé dans la ville. Iln'épargna point les sollicitations ; ettant par son créditque par celui de ses amisil obtintau bout de trois joursnotreélargissement. Mais nous ne sortîmes point de ce lieu-làcomme nous y étions entrés : le flambeaule collierles pendantsma bague et le rubistout y resta. Cela me fitsouvenir de ces vers de Virgile qui commencent par : sic vos nonvobis.

D'abordque nous fûmes en liberténous retournâmes cheznos maîtres. Le docteur Sangrado me reçut bien : monpauvre Gil Blasme dit-ilje n'ai su que ce matin ta disgrâce.Je me préparais à solliciter fortement pour toi. Ilfaut te consoler de cet accidentmon amiet t'attacher plus quejamais à la médecine. Je répondis que j'étaisdans ce dessein ; et véritablement je m'y donnai tout entier.Bien loin de manquer d'occupationil arrivacomme mon maîtrel'avait si heureusement préditqu'il y eut bien des maladies.La petite vérole et des fièvres malignes commencèrentà régner dans la ville et dans les faubourgs. Tous lesmédecins de Valladolid eurent de la pratiqueet nousparticulièrement. Il ne se passait point de jour que nous nevissions chacun huit ou dix malades. Ce qui suppose bien de l'eau bueet du sang répandu. Mais je ne sais comment cela se faisaitils mouraient toussoit que nous les traitassions fort malsoit queleurs maladies fussent incurables. Nous faisions rarement troisvisites à un même malade. Dès la secondenousapprenions qu'il venait d'être enterréou nous letrouvions à l'agonie. Comme je n'étais qu'un jeunemédecin qui n'avait pas encore eu le temps de s'endurcir aumeurtreje m'affligeais des événements funestes qu'onpouvait m'imputer. Monsieurdis-je un soir au docteur Sangradoj'atteste ici le ciel que je suis exactement votre méthode.Cependant tous mes malades vont en l'autre monde. On dirait qu'ilsprennent plaisir à mourir pour décréditer notremédecine. J'en ai rencontré aujourd'hui deux qu'onportait en terre. Mon enfantme répondit-ilje pourrais tedire à peu près la même chose. Je n'ai passouvent la satisfaction de guérir les personnes qui tombententre mes mains ; etsi je n'étais pas aussi sûr de mesprincipes que je le suisje croirais mes remèdes contraires àpresque toutes les maladies que je traite. Si vous m'en voulezcroiremonsieurrepris-jenous changerons de pratique. Donnons parcuriosité des préparations chimiques à nosmalades ; le pis qu'il en puisse arriverc'est qu'elles produisentle même effet que notre eau chaude et nos saignées. Jeferais volontiers cet essairépliqua-t-ilsi cela ne tiraitpoint à conséquence ; mais j'ai publié un livreoù je vante la fréquente saignée et l'usage dela boisson : veux-tu que j'aille décrier mon ouvrage ? Oh !vous avez raisonlui repartis-je : il ne faut point accorder cetriomphe à vos ennemis. Ils diraient que vous vous laissezdésabuser. Ils vous perdraient de réputation. Périssentplutôt le peuplela noblesse et le clergé ! Allons donctoujours notre train. Après toutnos confrèresmalgrél'aversion qu'ils ont pour la saignéene savent pas faire deplus grands miracles que nouset je crois que leurs drogues valentbien nos spécifiques.

Nous ycontinuâmes à travailler sur nouveaux fraiset nous yprocédâmes de manière qu'en moins de six semainesnous fîmes autant de veuves et d'orphelins que le siègede Troie. Il semblait que la peste fût dans Valladolidtant ony faisait de funérailles ! Il venait tous les jours au logisquelque père nous demander compte d'un fils que nous luiavions enlevéou bien quelque oncle qui nous reprochait lamort de son neveu. Pour les neveux et les fils dont les oncles et lespères s'étaient mal trouvés de nos remèdesils ne paraissaient point chez nous. Les maris étaient aussifort discrets ; ils ne nous chicanaient point sur la perte de leursfemmes. Les personnes affligées dont il nous fallait essuyerles reproches avaient quelquefois une douleur brutale. Ils nousappelaient ignorantsassassins. Ils ne ménageaient point lestermes. J'étais ému de leurs épithètes ;mais mon maîtrequi était fait à celalesécoutait de sang-froid. J'aurais pucomme luim'accoutumeraux injuressi le cielpour ôter sans doute aux malades deValladolid un de leurs fléauxn'eût fait naîtreune occasion de me dégoûter de la médecinequeje pratiquais avec si peu de succès.

Il y avaitdans notre voisinage un jeu de paume où les fainéantsde la ville s'assemblaient chaque jour. On y voyait un de ces bravesde profession qui s'érigent en maîtreset décidentles différends dans les tripots. Il était de Biscayeet se faisait appeler don Rodrigue de Mondragon. Il paraissait avoirtrente ans. C'était un homme de taille ordinairemais sec etnerveux. Outre deux petits yeux étincelants qui lui roulaientdans la têteet semblaient menacer tous ceux qu'il regardaitun nez fort épaté lui tombait sur une moustache roussequi s'élevait en croc jusqu'à la tempe. Il avait laparole si rude et si brusquequ'il n'avait qu'à parler pourinspirer de l'effroi. Ce casseur de raquettes s'était rendu letyran du jeu de paume. Il jugeait impérieusement lescontestations qui survenaient entre les joueurset il ne fallait pasqu'on appelât de ses jugementsà moins que l'appelantne voulût se résoudre à recevoir de luilelendemainun cartel de défi. Tel que je viens de représenterle seigneur don Rodrigueque le don qu'il mettait à la têtede son nom n'empêchait pas d'être roturieril fit unetendre impression sur la maîtresse du tripot. C'étaitune femme de quarante ansricheassez agréableet veuvedepuis quinze mois. J'ignore comment il put lui plaire. Ce ne fut passans doute par sa beauté ; ce fut apparemment par ce je nesais quoi qu'on ne saurait dire. Quoi qu'il en soitelle eut du goûtpour luiet forma le dessein de l'épouser. Mais dans le tempsqu'elle se préparait à consommer cette affaireelletomba malade ; etmalheureusement pour elleje devins son médecin.Quand sa maladie n'aurait pas été une fièvremalignemes remèdes suffisaient pour la rendre dangereuse. Aubout de quatre joursje remplis de deuil le tripot. La paumièrealla où j'envoyais tous mes maladeset ses parentss'emparèrent de son bien. Don Rodrigueau désespoird'avoir perdu sa maîtresseou plutôt l'espéranced'un mariage très avantageux pour luine se contenta pas dejeter feu et flammes contre moi ; il jura qu'il me passerait son épéeau travers du corpset m'exterminerait à la premièrevue. Un voisin charitable m'avertit de ce serment et me conseilla dene point sortir du logisde peur de rencontrer ce diable d'homme.Cet avisquoique je n'eusse pas envie de le négligermeremplit de trouble et de frayeur. Je m'imaginais sans cesse que jevoyais entrer dans notre maison le Biscayen furieux. Je ne pouvaisgoûter un moment de repos. Cela me détacha de lamédecineet je ne songeai plus qu'à m'affranchir demon inquiétude. Je repris mon habit brodé ; etaprèsavoir dit adieu à mon maître qui ne put me retenirjesortis de la ville à la pointe du journon sans craindre detrouver don Rodrigue en mon chemin.




CHAPITREVI

Quelle route il prit en sortant de Valladolidetquel homme le joignit en chemin.


Jemarchais fort vite et regardais de temps en temps derrièremoipour voir si ce redoutable Biscayen ne suivait point mes pas.J'avais l'imagination si remplie de cet homme-làque jeprenais pour lui tous les arbres et les buissons. Je sentais àtout moment mon c¦ur tressaillir d'effroi. Je me rassuraipourtant après avoir fait une bonne lieueet je continuaiplus doucement mon chemin vers Madridoù je me proposaisd'aller. Je quittais sans peine le séjour de Valladolid; toutmon regret était de me séparer de Fabricemon cherPyladeà qui je n'avais pu même faire mes adieux. Jen'étais nullement fâché d'avoir renoncé àla médecine ; au contraireje demandais pardon à Dieude l'avoir exercée. Je ne laissai pas de compter avec plaisirl'argent que j'avais dans mes pochesbien que ce fût lesalaire de mes assassinats. Je ressemblais aux femmes qui cessentd'être libertinesmais qui gardent toujours à boncompte le profit de leur libertinage. J'avaisen réauxàpeu près la valeur de cinq ducats. C'était làtout mon bien. Je me promenaisavec celade me rendre àMadridoù je ne doutais point que je ne trouvasse quelquebonne condition. D'ailleursje souhaitais passionnémentd'être dans cette superbe villequ'on m'avait vantéecomme l'abrégé de toutes les merveilles du monde.

Tandis queje rappelais tout ce que j'en avais oui direet que je jouissais paravance des plaisirs qu'on y prendj'entendis la voix d'un homme quimarchait sur mes paset qui chantait à plein gosier. Il avaitsur le dos un sac de cuirune guitare pendue au couet il portaitune assez longue épée. Il allait si bon trainqu'il mejoignit en peu de temps. C'était un des deux garçonsbarbiers avec qui j'avais été en prison pour l'aventurede la bague. Nous nous reconnûmes d'abord l'un l'autrequoiquenous eussions changé d'habitet nous demeurâmes fortétonnés de nous rencontrer inopinément sur ungrand chemin. Si je lui témoignai que j'étais ravi del'avoir pour compagnon de voyageil me parut de son côtésentir une extrême joie de me revoir. Je lui contai pourquoij'abandonnais Valladolid ; et luipour me faire la mêmeconfidencem'apprit qu'il avait eu du bruit avec son maîtreet qu'ils s'étaient dit tous deux réciproquement unéternel adieu. Si j'eusse vouluajouta-t-ildemeurer pluslongtemps à Valladolidj'y aurais trouvé dix boutiquespour une ; carsans vanitéj'ose dire qu'il n'est point debarbier en Espagne qui sache mieux que moi raser à poil et àcontrepoilet mettre une moustache en papillotes. Mais je n'ai purésister davantage au violent désir que j'ai deretourner dans ma patried'où il y a dix annéesentières que je suis sorti. Je veux respirer un peu l'air dupayset savoir dans quelle situation sont mes parents. Je serai chezeux après-demainpuisque l'endroit qu'ils habitentet qu'onappelle Olmedoest un gros village en deçà de Ségovie.

Je résolusd'accompagner ce barbier jusque chez luiet d'aller à Ségoviechercher quelque commodité pour Madrid. Nous commençâmesà nous entretenir de choses indifférentes enpoursuivant notre route. Ce jeune homme était de bonne humeuret avait l'esprit agréable. Au bout d'une heure deconversationil me demanda si je me sentais de l'appétit. Jelui répondis qu'il le verrait à la premièrehôtellerie. En attendant que nous y arrivionsme dit-ilnouspouvons faire une pause. J'ai dans mon sac de quoi déjeuner.Quand je voyagej'ai toujours soin de porter des provisions. Je neme charge point d'habitde lingeni d'autres hardes inutiles. Je neveux rien de superflu. Je ne mets dans mon sac que des munitions deboucheavec mes rasoirs et une savonnette. Je louai sa prudenceetconsentis de bon c¦ur à la pause qu'il proposait.J'avais faimet je me préparais à faire un bon repas.Après ce qu'il venait de direje m'y attendais. Nous nousdétournâmes un peu du grand chemin pour nous asseoir surl'herbe. Làmon garçon barbier étala sesvivresqui. consistaient dans cinq ou six oignonsavec quelquesmorceaux de pain et de fromage ; mais ce qu'il produisit comme lameilleure pièce du sac fut un petit outre remplidisait-ild'un vin délicat et friand. Quoique les mets ne fussent pasbien savoureuxla faim qui nous pressait l'un et l'autre ne nouspermit pas de les trouver mauvais ; et nous vidâmes aussil'outreoù il y avait environ deux pintes d'un vin qu'il seserait fort bien passé de me vanter. Nous nous levâmesaprès celaet nous nous remîmes en marche avec beaucoupde gaieté. Le barbierà qui Fabrice avait dit qu'ilm'était arrivé des aventures très particulièresme pria de les lui apprendre moi-même. Je crus ne pouvoir rienrefuser à un homme qui m'avait si bien régalé.Je lui donnai la satisfaction qu'il demandait. Ensuiteje lui disquepour reconnaître ma complaisanceil fallait qu'il mecontât aussi l'histoire de sa vie. Oh ! pour mon histoires'écria-t-ilelle ne mérite guère d'êtreentendue. Elle ne contient que des faits fort simples. Néanmoinsajouta-t-ilpuisque nous n'avons rien de meilleur à fairejevais vous la raconter telle qu'elle est. En même tempsil enfit le récità peu près de cette sorte.




CHAPITREVII

Histoire du garçon barbier


FernandPérès de la Fuentemon grand-père (je prends lachose de loin)après avoir été pendantcinquante ans barbier du village d'Olmedomourutet laissa quatrefils. L'aînénommé Nicolass'empara de saboutiqueet lui succéda dans sa profession. Bertrandlepuînése mettant le commerce en têtedevintmarchand mercier ; et Thomasqui était le troisièmese fit maître d'école. Pour le quatrièmequ'onappelait Pedrocomme il se sentait né pour lesbelles-lettresil vendit une petite pièce de terre qu'ilavait eue pour son partageet alla demeurer à Madridoùil espérait qu'un jour il se ferait distinguer par son savoiret par son esprit. Ses trois autres frères ne se séparèrentpoint. Ils s'établirent à Olmedoen se mariant avecdes filles de laboureursqui lui apportèrent en mariage peude bienmais en récompense une grande fécondité.Elles firent des enfants comme à l'envi l'une de l'autre. Mamèrefemme du barbieren mit au monde six pour sa part dansles cinq premières années de son mariage. Je fus dunombre de ceux-là. Mon père m'apprit de trèsbonne heure à raser ; etlorsqu'il me vit parvenu àl'âge de quinze ansil me chargea les épaules de ce sacque vous voyezme ceignit d'une longue épée et me dit: VaDiegotu es en état présentement de gagner tavie ; va courir le pays. Tu as besoin de voyager pour te dégourdiret te perfectionner dans ton art. Parset ne reviens à Olmedoqu'après avoir fait le tour de l'Espagne. Que je n'entendepoint parler de toi avant ce temps-là ! En achevant cesparolesil m'embrassa de bonne amitiéet me poussa hors dulogis.

Telsfurent les adieux de mon père. Pour ma mèrequi avaitmoins de rudesse dans ses m¦urselle parut plus sensible àmon départ. Elle laissa couler quelques larmeset me glissamême dans la main un ducat à la dérobée.Je sortis donc ainsi d'Olmedoet pris le chemin de Ségovie.Je n'eus pas fait deux cents pasque je m'arrêtai pour visitermon sac. J'eus envie de voir ce qu'il y avait dedanset de connaîtreprécisément ce que je possédais. J'y trouvai unetrousse où étaient deux rasoirs qui semblaient avoirrasé dix générationstant ils étaientusésavec une bandelette de cuir pour les repasseret unmorceau de savon. Outre celaune chemise de chanvre toute neuveunevieille paire de souliers de mon pèreetce qui me réjouitplus que tout le resteune vingtaine de réaux enveloppésdans un chiffon de linge. Voilà quelles étaient mesfacultés. Vous jugez bien par là que maîtreNicolas le barbier comptait beaucoup sur mon savoir-fairepuisqu'ilme laissait partir avec si peu de chose. Cependant la possession d'unducat et de vingt réaux ne manqua pas d'éblouir unjeune homme qui n'avait jamais eu d'argent. Je crus mes financesinépuisables ; ettransporté de joieje continuai moncheminen regardant de moment en moment la garde de ma rapièredont la lame me battait à chaque pas le molletous'embarrassait dans mes jambes.

J'arrivaisur le soir au village d'Ataquinés avec un très rudeappétit. J'allai loger à l'hôtellerie ; etcommesi j'eusse été en état de faire de la dépenseje demandai d'un ton haut à souper. L'hôte me considéraquelque tempset voyant à qui il avait affaireil me ditd'un air doux : çàmon gentilhommevous serezsatisfait. On va vous traiter comme un prince. En parlant de cettesorteil me mena dans une petite chambreoù il m'apportaunquart d'heure aprèsun civet de matouque je mangeai avec lamême avidité que s'il eût été delièvre ou de lapin. Il accompagna cet excellent ragoûtd'un vin qui était si bondisait-ilque le roi n'en buvaitpas de meilleur. Je m'aperçus pourtant que c'était duvin gâté. Mais cela ne m'empêcha pas de lui faireautant d'honneur qu'au matou. Il fallut ensuitepour achever d'êtretraité comme un princeque je me couchasse dans un lit pluspropre à causer l'insomnie qu'à l'ôter.Peignez-vous un grabat fort étroitet si court que je nepouvais étendre les jambestout petit que j'étais.D'ailleursil n'avait pour matelas et lit de plume qu'une simplepaillasse piquée et couverte d'un drap mis en doublequidepuis le dernier blanchissageavait servi peut-être àcent voyageurs. Néanmoinsdans ce lit que je viens dereprésenterl'estomac plein de civet et de ce vin délicieuxque l'hôte m'avait donnégrâce à majeunesse et à mon tempéramentje dormis d'un profondsommeilet passai la nuit sans indigestion.

Le joursuivantlorsque j'eus déjeuné et bien payé labonne chère qu'on m'avait faiteje me rendis tout d'unetraite à Ségovie. Je n'y fus pas sitôtque j'eusle bonheur de trouver une boutique où l'on me reçutpour ma nourriture et mon entretien; mais je n'y demeurai que sixmois : un garçon barbier avec qui j'avais fait connaissanceet qui voulait aller à Madridme débauchaet jepartis pour cette ville avec lui. Je me plaçai là sanspeine sur le même pied qu'à Ségovie. J'entraidans une boutique des plus achalandées. Il est vrai qu'elleétait auprès de l'église de Sainte-Croixet quela proximité du Théâtre du Prince attirait biende la pratique. Mon maîtredeux grands garçons et moinous ne pouvions presque suffire à servir les hommes quivenaient s'y faire raser. J'en voyais de toutes sortes de conditions; maisentre autresdes comédiens et des auteurs. Un jourdeux personnages de cette dernière espèce s'ytrouvèrent ensemble. Ils commencèrent às'entretenir des poètes et des poésies du tempset jeleur entendis prononcer le nom de mon oncle. Cela me rendit plusattentif à leur discours que je ne l'avais été.Don Juan de Zavaletadisait l'unest un auteur sur lequel il meparaît que le public ne doit pas compter. C'est un espritfroidun homme sans imagination. Sa dernière pièce l'afurieusement décrié. Et Luis Velez de Guevaradisaitl'autrene vient-il pas de donner un bel ouvrage au public ? A-t-onjamais rien vu de plus misérable ? Ils nommèrent encoreje ne sais combien d'autres poètes dont j'ai oublié lesnoms ; je me souviens seulement qu'us en dirent beaucoup de mal. Pourmon oncleils en firent une mention plus honorable. Ils convinrenttous deux que c'était un garçon de mérite. Ouidit l'undon Pedro de la Fuente est un auteur excellent. Il y a dansses livres une fine plaisanteriemêlée d'éruditionqui les rend piquants et pleins de sel. Je ne suis pas surpris s'ilest estimé de la cour et de la villeet si plusieurs grandslui font des pensions. Il y a déjà bien des annéesdit l'autrequ'il jouit d'un assez gros revenu. Il a sa nourritureet son logement chez le duc de Medina Celi. Il ne fait point dedépense. Il doit être fort bien dans ses affaires.

Je neperdis pas un mot de tout ce que ces poètes dirent de mononcle. Nous avions appris dans la famille qu'il faisait du bruit àMadrid par ses ouvrages. Quelques personnesen passant par Olmedonous l'avaient dit ; mais comme il négligeait de nous donnerde ses nouvelleset qu'il paraissait fort détaché denousde notre côté nous vivions dans une trèsgrande indifférence pour lui. Bon sang toutefois ne peutmentir. Dès que j'entendis dire qu'il était dans unebelle passeet que je sus où il demeuraitje fus tentéde l'aller trouver. Une chose m'embarrassait : les auteurs l'avaientappelé don Pedro. Ce don me fit quelque peineet je craignisque ce ne fût un autre poète que mon oncle. Cettecrainte pourtant ne m'arrêta point. Je crus qu'il pouvait êtredevenu noble ainsi que bel espritet je résolus de le voir.Pour cet effetavec la permission de mon maîtreje m'ajustaiun matin le mieux que je puset je sortis de notre boutiqueun peufier d'être le neveu d'un homme qui s'était acquis tantde réputation par son génie. Les barbiers ne sont pasles gens du monde les moins susceptibles de vanité. Jecommençai à concevoir une grande opinion de moi ; etmarchant d'un air présomptueuxje me fis enseigner l'hôteldu duc de Medina Celi. Je me présentai à la porteetdis que je souhaitais de parler au seigneur don Pedro de la Fuente.Le portier me montra du doigtau fond d'une courun petit escalieret me répondit : montez par làpuis frappez àla première porte que vous rencontrerez à main droite.Je fis ce qu'il me disait : je frappai à une porte. Un jeunehomme vint ouvriret je lui demandai si c'était là quelogeait le seigneur don Pedro de la Fuente. Ouime répondit-il; mais vous ne sauriez lui parler présentement. Je serais bienaiselui dis-je de l'entretenir. Je viens lui apprendre desnouvelles de sa famille. Quand vous auriezrepartit-ildesnouvelles du pape à lui direje ne vous introduirais pas danssa chambre en ce moment. Il composeetlors qu'il travailleilfaut bien se garder de le distraire de son ouvrage. Il ne seravisible que sur le midi. Allez faire un touret revenez dans cetemps-là.

Je sortiset me promenai toute la matinée dans la villeen songeantsans cesse à la réception que mon oncle me ferait. Jecroisdisais-jequ'il sera ravi de me voir. Je jugeais de sessentiments par les mienset je me préparais à unereconnaissance fort touchante. Je retournai chez lui en diligence àl'heure qu'on m'avait marquée. Vous arrivez à proposme dit son valet. Mon maître va bientôt sortir. Attendezici un instant. Je vais vous annoncer. A ces motsil me laissa dansl'antichambre. Il y revint un moment aprèset me fit entrerdans la chambre de son maîtredont le visage me frappa d'abordpar un air de famille. Il me sembla que c'était mon oncleThomastant ils se ressemblaient tous deux. Je le saluai avec unprofond respectet lui dis que j'étais fils de maîtreNicolas de la Fuentebarbier d'Olmedo ; je lui appris aussi quej'exerçais à Madriddepuis trois semainesle métierde mon père en qualité de garçonet que j'avaisdessein de faire le tour de l'Espagne pour me perfectionner. Tandisque je parlaisje m'aperçus que mon oncle rêvait. Ildoutait apparemment s'il me désavouerait pour son neveuous'il se déferait adroitement de moi. Il choisit ce dernierparti. Il affecta de prendre un air riant et me dit : Eh bien ! monamicomment se portent ton père et tes oncles ? dans quelétat sont leurs affaires ? Je commençai là-dessusà lui représenter la propagation copieuse de notrefamille. Je lui en nommai tous les enfantsmâles et femelleset je compris dans cette liste jusqu'à leurs parrains et leursmarraines. Il ne parut pas s'intéresser infiniment à cedétail ; et venant à ses fins ; Diegoreprit-ilj'approuve fort que tu coures le pays pour te rendre parfait dans tonartet je te conseille de ne point t'arrêter plus longtemps àMadrid. C'est un séjour pernicieux pour la jeunesse. Tu t'yperdraismon enfant. Tu feras mieux d'aller dans les autres villesdu royaume. Les m¦urs n'y sont pas si corrompues. Va-t'enpoursuivit-il ; etquand tu seras prêt à partirviensme revoir ; je te donnerai une pistole pour t'aider à faire letour de l'Espagne. En disant ces parolesil me mit doucement hors desa chambreet me renvoya.

Je n'euspas l'esprit de m'apercevoir qu'il ne cherchait qu'àm'éloigner de lui. Je regagnai notre boutiqueet rendiscompte à mon maître de la visite que je venais de faire.Il ne pénétra pas mieux que moi l'intention du seigneurdon Pedroet il me dit ; Je ne suis pas du sentiment de votre oncle.Au lieu de vous exhorter à courir le paysil devait plutôtce me semblevous engager à demeurer dans cette ville. Ilvoit tant de personnes de qualité ! Il peut aisémentvous placer dans une grande maisonet vous mettre en état defaire peu à peu une grosse fortune. Frappé de cediscours qui me présentait de flatteuses imagesj'allai deuxjours après retrouver mon oncleet je lui proposai d'employerson crédit pour me faire entrer chez quelque seigneur de lacour. Mais la proposition ne tilt pas de son goût. Un hommevainqui entrait librement chez les grandset mangeait tous lesjours avec euxn'était pas bien aisependant qu'il serait àla table des maîtresqu'on vît son neveu à latable des valets. Le petit Diego aurait fait rougir le seigneur donPedro. Il ne manqua donc pas de m'éconduireet mêmetrès rudement. Commentpetit libertinme dit-il d'un airfurieuxtu veux quitter ta profession ! Vaje t'abandonne aux gensqui te donnent de si pernicieux conseils. Sors de mon appartement etn'y remets jamais le pied. Autrementje te ferai châtier commetu le mérites. Je fus bien étourdi de ces parolesetplus encore du ton sur lequel mon oncle le prenait. Je me retirai leslarmes aux yeuxet fort touché de la dureté qu'ilavait pour moi. Cependantcomme j'ai toujours été vifet fier de mon naturelj'essuyai bientôt mes pleurs. Je passaimême de la douleur à l'indignationet je résolusde laisser là ce mauvais parent dont je m'étais bienpassé jusqu'à ce jour.

Je nepensai plus qu'à cultiver mon talent. Je m'attachai autravail. Je rasais toute la journée ; et le soirpour donnerquelque récréation à mon espritj'apprenais àjouer de la guitare. J'avais pour maître de cet instrument unvieux señor escudero à qui je faisais la barbe. Il memontrait aussi la musiquequ'il savait parfaitement. Il est vraiqu'il avait été chantre autrefois dans une cathédrale.Il se nommait Marcos de Obregon. C'était un homme sagequiavait autant d'esprit que d'expérienceet qui m'aimait commesi j'eusse été son fils. Il servait d'écuyer àla femme d'un médecin qui demeurait à trente pas denotre maison. Je l'allais voir sur la fin du jouraussitôt quej'avais quitté l'ouvrageet nous faisions tous deuxassissur le seuil de la porteun petit concert qui ne déplaisaitpas au voisinage. Ce n'est pas que nous eussions des voix fortagréables ; maisen raclant le boyaunous chantions l'un etl'autre méthodiquement notre partieet cela suffisait pourdonner du plaisir aux personnes qui nous écoutaient. Nousdivertissions particulièrement doña Mergelinafemme dumédecin. Elle venait dans l'allée nous entendreetnous obligeait quelquefois à recommencer les airs qui setrouvaient le plus de son goût. Son marine l'empêchaitpas de prendre ce divertissement. C'était un homme quibienqu'Espagnol et déjà vieuxn'était nullementjaloux. D'ailleurssa profession l'occupait tout entier ; et commeil revenait le soir fatigué d'avoir été chez sesmaladesil se couchait de très bonne heuresans s'inquiéterde l'attention que sa femme donnait à nos concerts. Peut-êtreaussi qu'il ne les croyait pas fort capables de faire de dangereusesimpressions. Il faut ajouter à cela qu'il ne pensait pas avoirle moindre sujet de crainteMergeline étant une dame jeune etbelleà la véritémais d'une vertu si sauvagequ'elle ne pouvait souffrir les regards des hommes ; il ne luifaisait donc point un crime d'un passe-temps qui lui paraissaitinnocent et honnêteet il nous laissait chanter tant qu'ilnous plaisait.

Un soircomme j'arrivais à la porte du médecindansl'intention de me réjouir à mon ordinairej'y trouvaile vieil écuyer qui m'attendait. Il me prit par la main et medit qu'il voulait faire un tour de promenade avec moiavant que decommencer notre concert. En même tempsil m'entraînadans une rue détournéeoùvoyant qu'il pouvaitm'entretenir en liberté : Diegomon filsme dit-il d'un airtristej'ai quelque chose de particulier à vous apprendre. Jecrains fortmon enfantque nous ne nous repentions l'un et l'autrede nous amuser tous les soirs à faire des concerts à laporte de mon maître. J'ai sans doute beaucoup d'amitiépour vous. Je suis bien aise de vous avoir montré àjouer de la guitare et à chanter ; mais si j'avais prévule malheur qui nous menacevive Dieu ! j'aurais choisi un autreendroit pour vous donner des leçons. Ce discours m'effraya. Jepriai l'écuyer de s'expliquer plus clairement et de me dire ceque nous avions à craindre ; car je n'étais pas homme àbraver le péril et je n'avais pas encore fait mon tourd'Espagne. Je vaisreprit-ilvous conter ce qu'il est nécessaireque vous sachiez pour bien comprendre tout le danger où noussommes.

Lorsquej'entraipoursuivit-ilau service du médecinet il y a decela une annéeil me dit un matinaprès m'avoirconduit devant sa femme : voyezMarcosvoyez votre maîtresse.C'est cette dame que vous devez accompagner partout. J'admirai doñaMergelina. Je la trouvai merveilleusement bellefaite àpeindreet je fus particulièrement charmé de l'airagréable qu'elle a dans son port. Seigneurrépondis-jeau médecinje suis trop heureux d'avoir à servir unedame si charmante. Ma réponse déplut àMergelinequi me dit d'un ton brusque : voyez donc celui-là.Il s'émancipe vraiment. Oh ! je n'aime point qu'on me dise desdouceursmoi. Ces parolessorties d'une si belle bouchemesurprirent étrangement. Je ne pouvais concilier ces façonsde parler rustiques et grossières avec l'agrément queje voyais répandu dans toute la personne de ma maîtresse.Pour son mariil y était accoutumé ; ets'applaudissant même d'avoir une épouse d'un si rarecaractère : Marcosme dit-ilma femme est un prodige devertu. Ensuitecomme il s'aperçut qu'elle se couvrait de samante et se disposait à sortir pour aller entendre la messeil me dit de la mener à l'église. Nous ne fûmespas plus tôt dans la rue que nous rencontrâmesce quin'est pas extraordinairedes hommes quifrappés du bon airde doña Mergelinalui direnten passantdes chosesflatteuses. Elle leur répondaitmais vous ne sauriez vousimaginer jusqu'à quel point ses réponses étaientsottes et ridicules. Ils en demeuraient tout étonnéset ne pouvaient concevoir qu'il y eût au monde une femme quitrouvât mauvais qu'on la louât. Eh! madamelui dis-jed'abordne faites point d'attention aux discours qui vous sontadressés. Il vaut mieux garder le silence que de parler avecaigreur. Nonnonme repartit-elle ; je veux apprendre à cesinsolents que je ne suis point femme à souffrir qu'on memanque de respect. Enfinil lui échappa tant d'impertinencesque je ne pus m'empêcher de lui dire tout ce que je pensaisauhasard de lui déplaire. Je lui représentaiavec leplus de ménagement toutefois qu'il me fut possiblequ'ellefaisait tort à la natureet gâtait mille bonnesqualités par son humeur sauvage ; qu'une femme douce et poliepouvait se faire aimer sans le secours de la beautéau lieuqu'une belle personnesans la douceur et la politessedevenait unobjet de mépris. J'ajoutai à ces raisonnements je nesais combien d'autres semblablesqui avaient tous pour but lacorrection de ses m¦urs. Après avoir bien moraliséje craignais que ma franchise n'excitât la colère de mamaîtresse et ne m'attirât quelque désagréablerepartie ; néanmoinselle ne se révolta point contrema remontranceelle se contenta de la rendre inutilede mêmeque celles qu'il me prit sottement envie de lui faire les jourssuivants.

Je melassai de l'avertir en vain de ses défautset je l'abandonnaià la férocité de son naturel. Cependantlecroirez-vous ? cet esprit farouchecette orgueilleuse femme estdepuis deux mois entièrement changée d'humeur. Elle ade l'honnêteté pour tout le mondeet des manièrestrès agréables. Ce n'est plus cette mêmeMergeline qui ne répondait que des sottises aux hommes qui luitenaient des discours obligeants. Elle est devenue sensible auxlouanges qu'on lui donne. Elle aime qu'on lui dise qu'elle est bellequ'un homme ne peut la voir impunément. Les flatteries luiplaisent. Elle est présentement comme une autre femme. Cechangement est à peine concevable ; et ce qui doit encore vousétonner davantagec'est d'apprendre que vous êtesl'auteur d'un si grand miracle. Ouimon cher Diegocontinual'écuyerc'est vous qui avez ainsi métamorphosédoña Mergelina. Vous avez fait une brebis de cette tigresse.En un motvous vous êtes attiré son attention. Je m'ensuis aperçu plus d'une fois; et je me connais mal en femmesou bien elle a conçu pour vous un amour très violent.Voilàmon filsla triste nouvelle que j'avais à vousannonceret la fâcheuse conjoncture où nous noustrouvons.

Je ne voispasdis-je alors au vieillardqu'il y ait là-dedans un sigrand sujet d'affliction pour nousni que ce soit un malheur pourmoi d'être aimé d'une jolie dame. Ah ! Diegorépliqua-t-ilvous raisonnez en jeune homme. Vous ne voyezque l'appâtvous ne prenez point garde à l'hameçon.Vous ne regardez que le plaisiret moij'envisage tous lesdésagréments qui le suivent. Tout éclate àla fin. Si vous continuez de venir chanter à notre portevousirriterez la passion de Mergelinequiperdant peut-être touteretenuelaissera voir sa faiblesse au docteur Olorososon mari ; etce mariqui se montre aujourd'hui si complaisantparce qu'il necroit pas avoir sujet d'être jalouxdeviendra furieuxsevengera d'elleet pourra nous faireà vous et à moiun fort mauvais parti. Eh bien ! repris-jeseigneur Marcosje merends à vos raisons et m'abandonne à vos conseils.Prescrivez-moi la conduite que je dois tenirpour prévenirtout sinistre accident. Nous n'avons qu'à ne plus faire deconcertsrepartit-il. Cessez de paraître devant ma maîtresse.Quand elle ne vous verra pluselle reprendra sa tranquillité.Demeurez chez votre maîtrej'irai vous y trouveret nousjouerons là de la guitare sans péril. J'y consensluidis-jeet je vous promets de ne plus remettre le pied chez vous.Effectivementje résolus de ne plus aller chanter à laporte du médecin et de me tenir désormais renfermédans ma boutiquepuisque j'étais un homme si dangereux àvoir.

Cependantle bon écuyer Marcosavec toute sa prudenceéprouvapeu de jours aprèsque le moyen qu'il avait imaginépour éteindre les feux de doña Mergelina produisait uneffet tout contraire. La damedès la seconde nuitnem'entendant point chanterlui demanda pourquoi nous avionsdiscontinué nos concertset pour quelle raison elle ne mevoyait plus. Il répondit que j'étais si occupéque je n'avais pas un moment à donner à mes plaisirs.Elle parut se contenter de cette excuseet pendant trois autresjours encore elle soutint mon absence avec assez de fermeté ;maisau bout de ce temps-làelle perdit patienceet dit àson écuyer : vous me trompezMarcos. Diego n'a pas cessésans sujet de venir ici. Il y a là-dessous un mystèreque je veux éclaircir. Parlezje vous l'ordonne. Ne me cachezrien. Madamelui répondit-il en la payant d'une autredéfaitepuisque vous souhaitez de savoir les chosesje vousdirai qu'il lui est souvent arrivéaprès nos concertsde trouver chez lui la table desservie. Il n'ose plus s'exposer àse coucher sans souper. Commentsans souper ! s'écria-t-elleavec chagrin ; que ne m'avez-vous dit cela plus tôt ? Secoucher sans souper ! Ah ! le pauvre enfant ! Allez le voir tout àl'heureet qu'il revienne dès ce soir. Il ne s'en retourneraplus sans manger. Il y aura toujours ici un plat pour lui.

Qu'entends-je? lui dit l'écuyer en feignant d'être surpris de cediscours ; quel changementà ciel ! Est-ce vousmadamequime tenez ce langage ? Et depuis quand êtes-vous si pitoyable etsi sensible ? Depuisrépondit-elle brusquementdepuis quevous demeurez dans cette maisonou plutôt depuis que vous avezcondamné mes manières dédaigneuseset que vousvous êtes efforcé d'adoucir la rudesse de mes m¦urs.Maishélas ! ajouta-t-elle en s'attendrissantj'ai passéde l'une à l'autre extrémité. D'altièreet d'insensible que j'étaisje suis devenue trop douce ettrop tendre. J'aime votre jeune ami Diegosans que je puisse m'enempêcher; et son absencebien loin d'affaiblir mon amoursemble lui donner de nouvelles forces. Est-il possiblereprit levieillardqu'un jeune homme qui n'est ni beauni bien faitsoitl'objet d'une passion si forte ? Je vous pardonnerais vos sentimentss'ils vous avaient été inspirés par quelquecavalier d'un mérite brillantŠ Ah ! MarcosinterrompitMergelineje ne ressemble donc point aux autres personnes de monsexe ; ou bienmalgré votre longue expériencevous neles connaissez guèresi vous croyez que le mérite lesdétermine à faire un choix. Si j'en juge par moi-mêmeelles s'engagent sans délibération. L'amour est undérèglement d'esprit qui nous entraîne vers unobjetet nous y attache malgré nous. C'est une maladie quinous vient comme la rage aux animaux. Cessez donc de me représenterque Diego n'est pas digne de ma tendresse. Il suffit que je l'aimepour trouver en lui mille belles qualités qui ne frappentpoint votre vue et qu'il ne possède peut-être pas. Vousavez beau me dire que ses traits et sa taille ne méritent pasla moindre attentionil me paraît fait à raviret plusbeau que le jour. De plusil a dans la voix une douceur qui metouche ; et il jouece me semblede la guitare avec une grâcetoute particulière. Maismadamerépliqua Marcossongez-vous à ce qu'est Diego ? La bassesse de sa conditionŠJe ne suis guère plus que luiinterrompit-elle encoreetquand. même je serais une femme de qualitéje neprendrais pas garde à cela.

Lerésultat de cet entretien fut que l'écuyerjugeantqu'il ne gagnerait rien alors sur l'esprit de sa maîtressecessa de combattre son entêtementcomme un adroit pilote cèdeà la tempête qui l'écarte du port où ils'est proposé d'aller. Il fit plus : pour satisfaire lapatronneil me vint chercherme prit à partet aprèsm'avoir conté ce qui s'était passé entre elle etlui : vous voyezDiegome dit-ilque nous ne saurions nousdispenser de continuer nos concerts à la porte de Mergeline.Il faut absolumentmon amique cette dame vous revoie ; autrementelle pourrait faire quelque folie qui nuirait plus que toute autrechose à sa réputation. Je ne fis point le cruel. Jerépondis à Marcos que je me rendrais chez lui sur lafin du jour avec ma guitare ; qu'il pouvait aller porter cetteagréable nouvelle à sa maîtresse. Il n'y manquapaset ce fut pour cette amante passionnée un grand sujet deravissement d'apprendre qu'elle aurait ce soir-là le plaisirde me voir et de m'entendre.

Peu s'enfallut pourtant qu'un incident assez désagréable ne lafrustrât de cette espérance. Je ne pus sortir de chezmon maître avant la nuitquipour mes péchésse trouva très obscure. Je marchais à tâtons dansla rueet j'avais fait peut-être la moitié de moncheminlorsque d'une fenêtre on me coiffa d'une cassolette quine chatouillait point l'odorat. Je puis dire même que je n'enperdis rientant je fus bien ajusté. Dans cette situationjene savais à quoi me résoudre : de retourner sur mespasquelle scène pour mes camarades ! c'était melivrer à toutes les mauvaises plaisanteries du monde. D'alleraussi chez Mergeline dans le bel état où j'étaiscela me faisait de la peine. Je pris pourtant le parti de gagner lamaison du médecin. Je rencontrai à la porte le vieilécuyer qui m'attendait. Il me dit que le docteur Olorosovenait de se coucheret que nous pouvions librement nous divertir.Je répondis qu'il fallait auparavant nettoyer mes habits. Enmême temps je lui contai ma disgrâce. Il y parutsensibleet me fit entrer dans une salle où était samaîtresse. D'abord que cette dame sut mon aventureet me vittel que j'étaiselle me plaignit autant que si les plusgrands malheurs me fussent arrivés ; puisapostrophant lapersonne qui m'avait accommodé de cette manièreellelui donna mille malédictions. Eh ! madamelui dit Marcosmodérez vos transports. Considérez que cet événementest un pur effet du hasard. Il n'en faut point avoir un ressentimentsi vif. Pourquois'écria-t-elle avec emportementpourquoi nevoulez-vous pas que je ressente vivement l'offense qu'on a faite àce petit agneauà cette colombe sans fielqui ne se plaintseulement pas de l'outrage qu'il a reçu ? Ah ! que ne suis-jehomme en ce moment pour le venger !

Elle ditune infinité d'autres choses encore qui marquaient bienl'excès de son amourqu'elle ne fit pas moins éclaterpar ses actions ; cartandis que Marcos s'occupait àm'essuyer avec une servietteelle courut dans sa chambreet enapporta une boîte remplie de toutes sortes de parfums. Ellebrûla des drogues odoriférantes et en parfuma meshabits. Après quoielle répandit dessus des essencesabondamment. La fumigation et l'aspersion finiescette charitablefemme alla chercher elle-même dans la cuisine du paindu vinet quelques morceaux de mouton rôtiqu'elle avait mis àpart pour moi. Elle m'obligea de manger ; etprenant plaisir àme servirtantôt elle me coupait ma viandeet tantôtelle me versait à boiremalgré tout ce que nouspouvions faireMarcos et moipour l'en empêcher. Quand j'eussoupémessieurs de la symphonie se préparèrentà bien accorder leurs voix avec leurs guitares. Nous fîmesun concert qui charma Mergeline. Il est vrai que nous affections dechanter des airs dont les paroles flattaient son amour ; et il fautremarquer qu'en chantant je la regardais quelquefois du coin del'¦ild'une manière qui mettait le feu aux étoupes; car le jeu commençait à me plaire. Le concertquoiqu'il durât depuis longtempsne m'ennuyait point. Pour ladameà qui les heures paraissaient des momentselle auraitvolontiers passé la nuit à nous entendresi le vieilécuyerà qui les moments paraissaient des heuresnel'eût fait souvenir qu'il était déjà tard.Elle lui donna bien dix fois la peine de répéter celaMais elle avait affaire à un homme infatigable là-dessus.Il ne la laissa point en repos que je ne fusse sorti. Comme il étaitsage et prudentet qu'il voyait sa maîtresse abandonnéeà une folle passionil craignit qu'il ne nous arrivâtquelque traverse. Sa crainte fut bientôt justifiée. Lemédecinsoit qu'il se doutât de quelque intriguesecrètesoit que le démon de la jalousiequi l'avaitrespecté jusqu'alorsvoulût l'agiters'avisa de blâmernos concerts. Il fit plus : il les défendit en maître ;etsans dire les raisons qu'il avait d'en user de cette sorteildéclara qu'il ne souffrirait pas davantage qu'on reçûtchez lui des étrangers.

Marcos mesignifia cette déclarationqui me regardait particulièrementet dont je fus très mortifié. J'avais conçu desespérances que j'étais fâché de perdre.Néanmoinspour rapporter les choses en fidèlehistorienje vous avouerai que je pris mon mal en patience. Il n'enfut pas de même de Mergeline. Ses sentiments en devinrent plusvifs. Mon cher Marcosdit-elle à son écuyerc'est devous seul que j'attends du secours. Faites en sorteje vous prieque je puisse voir secrètement Diego. Que me demandez-vous ?répondit le vieillard avec colère. Je n'ai eu que tropde complaisance pour vous. Je ne prétend pointpoursatisfaire votre ardeur insenséecontribuer àdéshonorer mon maîtreà vous perdre deréputationet à me couvrir d'infamiemoi qui aitoujours passé pour un domestique d'une conduiteirréprochable. J'aime mieux sortir de votre maison que d'yservir d'une manière si honteuse. Ah ! Marcosinterrompit ladame tout effrayée de ces dernières parolesvous mepercez le c¦ur quand vous me parlez de vous retirer. Cruelvous songez à m'abandonner après m'avoir réduitedans l'état où je suis ! Rendez-moi donc auparavant monorgueil et cet esprit sauvage que vous m'avez ôté. Quen'ai-je encore ces heureux défauts ! Je serais aujourd'huitranquille ; au lieu que vos remontrances indiscrètes m'ontravi le repos dont je jouissais. Vous avez corrompu mes m¦ursen voulant les cornierŠ Maispoursuivit-elle en pleurantquedis-je ? malheureuse. Pourquoi vous faire d'injustes reproches ? Nonmon pèrevous n'êtes point l'auteur de mon infortune.C'est mon mauvais sort qui me préparait tant d'ennui. Neprenez point gardeje vous en conjureaux discours extravagants quim'échappent. Hélas ! ma passion me trouble l'esprit.Ayez pitié de ma faiblesse. Vous êtes toute maconsolation ; et si ma vie vous est chère; ne me refusez pointvotre assistance.

A ces motsses pleurs redoublèrentde sorte qu'elle ne put continuer.Elle tira son mouchoirets'en couvrant le visageelle se laissatomber sur une chaisecomme une personne qui succombe à sonaffliction. Le vieux Marcosqui était peut-être lameilleure pâte d'écuyer qu'on vît jamaisnerésista point à un spectacle si touchant. Il en futvivement pénétré. Il confondit même seslarmes avec celles de sa maîtresseet lui dit d'un airattendri : ah ! madameque vous êtes séduisante ! Je nepuis tenir contre votre douleur. Elle vient de vaincre ma vertu. Jevous promets mon secours. Je ne m'étonne plus si l'amour a laforce de vous faire oublier votre devoirpuisque la compassion seuleest capable de m'écarter du mien. Ainsi donc l'écuyermalgré sa conduite irréprochablese dévoua fortobligeamment à la passion de Mergeline. Il vint un matinm'instruire de tout celaet il me diten me quittantqu'ilconcertait déjà dans son esprit ce qu'il avait àfaire pour me procurer une secrète entrevue avec la dame. Ilranima par là mon espérance; mais j'apprisdeux heuresaprèsune très mauvaise nouvelle. Un garçonapothicaire du quartierune de nos pratiquesentra pour se fairefaire la barbe. Tandis que je me disposais à le raseril medit : seigneur Diegocomment gouvernez-vous le vieil écuyerMarcos de Obregon votre ami ? Savez-vous qu'il va sortir de chez ledocteur Oloroso ? Je répondis que non. C'est une chosecertainereprit-il. On doit aujourd'hui lui donner son congé.Son maître et le mien viennent devant moitout àl'heurede s'entretenir à ce sujet ; et voicipoursuivit-ilquelle a été leur conversation. Seigneur Apuntadoradit le médecinj'ai une prière à vous faire. Jene suis pas content d'un vieil écuyer que j'ai dans ma maisonet je voudrais bien mettre ma femme sous la conduite d'une duègnefidèlesévère et vigilante. Je vous entendsainterrompu mon maître. Vous auriez besoin de la dame Melanciaqui a servi de gouvernante à mon épouseet quidepuissix semaines que je suis veuf demeure encore chez moi. Quoiqu'elle mesoit utile dans mon ménageje vous la cèdeàcause de l'intérêt particulier que je prends àvotre honneur. Vous pourrez vous reposer sur elle de la sûretéde votre front. C'est la perle des duègnesun vrai dragonpour garder la pudicité du sexe. Pendant douze annéesentières qu'elle a été auprès de mafemmequicomme vous savezavait de la jeunesse et de la beautéje n'ai pas vu l'ombre d'un galant dans ma maison. Oh ! vive Dieu !il ne fallait pas s'y jouer. Je vous dirai même que la défuntedans les commencementsavait une grande propension à lacoquetterie ; mais la dame Melancia la refondit bientôt et luiinspira du goût pour la vertu. Enfinc'est un trésorque cette gouvernanteet vous me remercierez plus d'une fois de vousavoir fait ce présent. Là-dessus le docteur a témoignéque ce discours lui donnait bien de la joie ; et ils sont convenusle seigneur Apuntador et luique la duègne iraitdésce jourremplir la place du vieil écuyer.

Cettenouvelleque je crus véritableet qui l'était eneffettroubla les idées de plaisir dont je recommençaisà me repaître ; et Marcosl'après-dînéeacheva de les confondreen me confirmant le rapport du garçonapothicaire. Mon cher Diegome dit le bon écuyerje suisravi que le docteur Oloroso m'ait chassé de sa maison. Ilm'épargne par là bien des peines. Outre que je mevoyais à regret chargé d'un vilain emploiil m'auraitfallu imaginer des ruses et des détours pour vous faire parleren secret à Mergeline. Quel embarras ! Grâce au cieljesuis délivré de ces soins fâcheuxet du dangerqui les accompagnait. De votre côtémon filsvousdevez vous consoler de la perte de quelques doux momentsquiauraient pu être suivis de mille chagrins. Je goûtai lamorale de Marcos parce que je n'espérais plus rienet jequittai la partie. Je n'étais pasje l'avouede ces amantsopiniâtres qui se raidissent contre les obstacles ; maisquandje l'aurais étéla dame Melancia m'eût faitlâcher prise. Le caractère qu'on donnait à cetteduègne me paraissait capable de désespérer tousles galants. Cependantavec quelques couleurs qu'on me l'eûtpeinteje ne laissai pasdeux ou trois jours aprèsd'apprendre que la femme du médecin avait endormi cet Argusou corrompu sa fidélité. Comme je sortais pour allerraser un de nos voisinsune bonne vieille m'arrêta dans larueet me demanda si je m'appelais Diego de la FuenteJe répondisque oui. Cela étantreprit-ellec'est à vous que j'aiaffaire. Trouvez-vous cette nuit à la porte de doñaMergelinaet quand vous y serezfaites-le connaître parquelque signalet l'on vous introduira dans la maison. Eh bien ! luidis-jeil faut convenir du signe que je donnerai. Je saiscontrefaire le chat à ravir ; je miaulerai à diversesreprisesC'est assezrépliqua la messagère degalanterie ; je vais porter votre réponse. Votre servanteseigneur Diego; que le ciel vous conserve ! Ah ! que vous êtesgentil ! Par sainte Agnès ! je voudrais n'avoir que quinze ans! Je ne vous chercherais pas pour les autres. A ces parolesl'officieuse vieille s'éloigna de moi. Vous vous imaginez bienque ce message m'agita furieusement. Adieu la morale de Marcos.J'attendis la nuit avec impatience ; etquand je jugeai que ledocteur Oloroso reposaitje me rendis à sa porte. Làje me mis à faire des miaulements qu'on devait entendre deloinet qui sans doute faisaient honneur au maître qui m'avaitenseigné un si bel art. Un moment aprèsMergeline vintelle-même ouvrir doucement la porteet la referma désque je fus dans la maison. Nous gagnâmes la salle ou notredernier concert avait été faitet qu'une petite lampequi brûlât dans la cheminéeéclairaitfaiblement. Nous nous assîmes à côté l'unde l'autre pour nous entretenirtous deux fort émusaveccette différence que le plaisir seul causait toute sonémotionet qu'il entrait un peu de frayeur dans 1a mienne. Madame m'assurait vainement que nous n'avions rien à craindre dela part de son mari ; je sentais un frisson qui troublait ma joie.Madamelui dis-jecomment avez-vous pu tromper la vigilance devotre gouvernante ? Après ce que j'ai oui dire de la dameMelanciaje ne croyais pas qu'il vous fût possible de trouverles moyens de me donner de vos nouvellesencore moins de me voir enparticulier. Doña Mergelina sourit à ce discourset merépondit : vous cesserez d'être surpris de la secrèteentrevue que nous avons cette nuit ensemblelorsque je vous auraiconté ce qui s'est passé entre ma. duègne etmoi. Lorsqu'elle entra dans cette maisonmon mari lui fit millecaresseset me dit : Mergelineje vous abandonne à laconduite de cette discrète damequi est un précis detoutes les vertus. C'est un miroir que vous aurez incessamment devantvous pour vous former à la sagesse. Cette admirable personne agouverné pendant douze années la femme d'un apothicairede mes amis ; mais gouverné comme on ne gouverne point. Elleen a fait une espèce de sainte.

Cet élogeque la mine sévère de la dame Melancia ne démentaitpointme coûta bien des pleurs et me mit au désespoir.Je me représentai les leçons qu'il me faudrait écouterdepuis le matin jusqu'au soiret les réprimandes que j'auraisà essuyer tous les jours. Enfinje m'attendais àdevenir la femme du monde la plus malheureuse. Ne ménageantrien dans une si cruelle attenteje dis d'un air brusque à laduègned'abord que je me vis seule avec elle : Vous vouspréparez sans doute à me bien faire souffrirmais jene suis pas fort patienteje vous en avertis. Je vous donnerai demon côté toutes les mortifications possibles. Je vousdéclare que j'ai dans le c¦ur une passion que vosremontrances n'en arracheront pas. Vous pouvez prendre vos mesureslà-dessus. Redoublez vos soins vigilants. Je vous avoue que jen'épargnerai rien pour les tromper. A ces mots la duègnerenfrognée (je crus qu'elle m'allait bien haranguer pour soncoup d'essai) se dérida le frontet me dit d'un air riant :vous êtes d'une humeur qui me charmeet votre franchise excitela mienne. Je vois que nous sommes faites l'une pour l'autre. Ah !belle Mergelineque vous me connaissez malsi vous jugez de moi parle bien que le docteur votre époux vous en a ditou sur mavue rébarbative ! Je ne suis rien moins qu'une ennemie desplaisirset je ne me rends ministre de la jalousie des maris quepour servir les jolies femmes. Il y a longtemps que je possèdele grand art de me masqueret je puis dire que je suis doublementheureusepuisque je jouis tout ensemble de la commodité duvice et de la réputation que donne la vertu. Entre nouslemonde n'est guère vertueux que de cette façonIl encoûte trop pour acquérir le fond des vertus ; on secontente aujourd'hui d'en avoir les apparences.

Laissez-moivous conduirepoursuivit la gouvernanteNous allons bien en faireaccroire au vieux docteur Oloroso. Il aurapar ma foile mêmedestin que le seigneur Apuntador. Le front d'un médecin ne meparaît pas plus respectable que celui d'un apothicaire. Lepauvre Apuntador ! Que nous lui avons joué de tourssa femmeet moi ! Que cette dame était aimable ! Le bon petit naturel !Le ciel lui fasse paix ! Je vous réponds qu'elle a bien passésa jeunesse. Elle a eu je ne sais combien d'amants que j'aiintroduits dans sa maisonsans que son mari s'en soit jamais aperçu.Regardez-moi doncmadamed'un ¦il plus favorableet soyezpersuadéequelque talent qu'eût le vieil écuyerqui vous servaitque vous ne perdez rien au change. Je vous seraipeut-être encore plus utile que lui.

Je vouslaisse à penserDiegocontinua Mergelinesi je sus bon gréà la duègne de se découvrir à moi sifranchement. Je la croyais d'une vertu austère. Voilàcomme on juge mal les femmes ! Elle me gagna d'abord par ce caractèrede sincérité. Je l'embrassai avec un transport de joiequi lui marqua d'avance que j'étais charmée de l'avoirpour gouvernante. Je lui fis ensuite une confidence entière demes sentimentset je la priai de me ménager au plus tôtun entretien secret avec vous. Elle n'y a pas manqué. Dèsce matinelle a mis en campagne cette vieille qui vous a parléet qui est une intrigante qu'elle a souvent employée pour lafemme de l'apothicaire. Mais ce qu'il y a de plus plaisant dans cetteaventureajouta-t-elle en riantc'est que Melanciasur le rapportque je lui ai fait de l'habitude que mon époux a de passer lanuit fort tranquillements'est couchée auprès de luiet tient ma place en ce moment. Tant pismadamedis-je alors àMergeline ; je n'applaudis point à l'invention. Votre maripeut fort bien se réveilleret s'apercevoir de lasupercherie. Il ne s'en apercevra pointrépondit-elle avecprécipitation. Soyez sur cela sans inquiétudeetqu'une vaine crainte n'empoisonne pas le plaisir que vous devez avoird'être avec une jeune dame qui vous veut du bien.

La femmedu vieux docteurremarquant que ce discours ne m'empêchait pasde craindren'oublia rien de tout ce qu'elle crut capable de merassurer ; et elle s'y prit de tant de façonsqu'elle en vintà bout. Je ne pensais plus qu'à profiter de l'occasion; mais dans le temps que le dieu Cupidonsuivi des ris et des jeuxse disposait à faire mon bonheurnous entendîmesfrapper rudement à la porte de la rue. Aussitôt l'Amouret sa suite s'envolèrentainsi que des oiseaux timides qu'ungrand bruit effarouche tout à coup. Mergeline me cachapromptement sous une table qui était dans la salle ; ellesouilla la lampe ; etcomme elle en était convenue avec sagouvernanteen cas que ce contretemps arrivâtelle se rendità la porte de la chambre ou reposait son mari. Cependant oncontinuait de frapper à grands coups redoublésquifaisaient retentir toute la maison. Le médecin s'éveilleen sursaut et appelle Melancia.

La duègnes'élance hors du litbien que le docteurqui la prenait poursa femmelui criât de ne se point lever ; elle joignit samaîtressequila sentant à ses côtésappelle aussi Melanciaet lui dit d'aller voir qui frappe àla porte. Madamelui répond la gouvernanteme voici.Recouchez-vouss'il vous plaît. Je vais savoir ce que c'est.Pendant ce temps-làMergelina s'étant déshabilléese mit au lit auprès du docteurqui n'eut pas le moindresoupçon qu'on le trompât. Il est vrai que cette scènevenait d'être jouée dans l'obscurité par deuxactricesdont l'une était incomparableet l'autre avaitbeaucoup de dispositions à le devenir. La duègnecouverte d'une robe de chambreparut bientôt aprèstenant un flambeau à la main : seigneur docteurdit-elle àson maîtreprenez la peine de vous lever. Le libraire Femandezde Buendianotre voisinest tombé en apoplexie. On vousdemande de sa part. Courez à son secours. Le médecins'habilla le plus tôt qu'il lui fut possibleet sortit. Safemmeen robe de chambrevint avec la duègne dans la salleou j'étais. Elles me retirèrent de dessous la tableplus mort que vif. Vous n'avez rien à craindreDiegome ditMergeline. Remettez-vous. En même tempselle m'apprit en deuxmots comment les choses s'étaient passées. Elle voulutensuite renouer avec moi l'entretien qui avait étéinterrompu ; mais la gouvernante s'y opposa. Madamelui dit-ellevotre époux trouvera peut-être le libraire mortetreviendra sur ses pas. D'ailleursajouta-t-elle en me voyant transide peurque feriez-vous de ce pauvre garçon-là ? Iln'est pas en état de soutenir la conversation. Il vaut mieuxle renvoyeret remettre la partie à demain. DoñaMergelina n'y consentit qu'à regrettant elle aimait leprésent ; et je crois qu'elle fut bien mortifiée den'avoir pu faire prendre à son docteur le nouveau bonnetqu'elle lui destinait.

Pour moimoins affligé d'avoir manqué les plus précieusesfaveurs de l'amourque bien aise d'être hors de périlje retournai chez mon maîtreoù je passai le reste de1a nuit à faire des réflexions sur mon aventure. Jedoutai quelque temps si j'irais au rendez-vous la nuit suivante. Jen'avais pas meilleure opinion de cette seconde équipéeque de l'autre ; mais le diablequi nous obsède toujoursouplutôt nous possède dans de pareilles conjoncturesmereprésenta que je serais un grand sot d'en demeurer en si beauchemin. Il offrit même à mon esprit Mergeline avec denouveaux charmeset releva le prix des plaisirs qui m'attendaient.Je résolus de poursuivre ma pointe ; etme promettant biend'avoir plus de fermetéje me rendis le lendemaindans cettebelle dispositionà la porte du docteurentre onze heures etminuit. Le ciel était très obscur. Je n'y voyais pasbriller une étoile. Je miaulai deux ou trois fois pour avertirque j'étais dans la rue ; etcomme personne ne venait ouvrirje ne me contentai pas de recommencerje me mis à contrefairetous les différents cris de chat qu'un berger d'Olmedo m'avaitappris ; et je m'en acquittai si bienqu'un voisin qui rentrait chezluime prenant pour un de ces animaux dont j'imitais lesmiaulementsramassa un caillou qui se trouva sous ses piedset mele jeta de toute sa forceen disant : Maudit soit le matou ! Jereçus le coup à la têteet j'en fus si étourdidans le momentque je pensai tomber à 1a renverse. Je sentisque j'étais bien blessé. Il ne m'en fallut pasdavantage pour me dégoûter de la galanterie ; etperdant mon amour avec mon sangje regagnai notre maisonoùje réveillai et fis lever tout le monde. Mon maîtrevisita et pansa ma blessurequ'il jugea dangereuse. Elle n'eut paspourtant de mauvaises suiteset il n'y paraissait plus troissemaines après. Pendant tout ce temps-làje n'entendispoint parler de Mergeline. Il est à croire que la dameMelanciapour la détacher de moilui fit faire quelque bonneconnaissance. Mais c'est de quoi je ne m'embarrassais guèrepuisque je sortis de Madrid pour continuer mon tour d'Espagned'abord que je me vis parfaitement guéri.




CHAPITREVIII

De la rencontre que Gil Blas et son compagnonfirent d'un homme qui trempait des croûtes de pain dans unefontaineet de l'entretien qu'ils eurent avec lui.


Leseigneur Diego de la Fuente me raconta d'autres aventures encore quilui étaient arrivées depuis; mais eues me semblent sipeu dignes d'être rapportéesque je les passerai soussilence. Je fus pourtant obligé d'en entendre le récitqui ne laissa pas d'être fort long. Il nous mena jusqu'àPonte de Duero. Nous nous arrêtâmes dans ce bourg lereste de la journée. Nous fîmes faire dans l'hôtellerieune soupe aux chouxet mettre à la broche un fièvreque nous eûmes grand soin de vérifier. Nous poursuivîmesnotre chemin dés la pointe du jour suivantaprès avoirrempli notre outre d'un vin assez bonet notre sac de quelquesmorceaux de painavec la moitié du lièvre qui nousrestait de notre souper.

Lorsquenous eûmes fait environ deux lieuesnous nous sentîmesde l'appétitetcomme nous aperçûmes àdeux cents pas du grand chemin plusieurs gros arbres qui formaientdans la campagne un ombrage dés agréablenous allâmesfaire halte en cet endroit. Nous y rencontrâmes un homme devingt-sept à vingt-huit ansqui trempait des croûtes depain dam une fontaine. Il avait auprès de lui une longuerapière étendue sur l'herbeavec un havre-sac dont ils'était déchargé les épaules. Il nousparut mal vêtumais bien fait et de bonne mine. Nousl'abordâmes civilement. Il nous salua de même. Ensuite ilnous présenta de ses croûteset nous demanda d'un airriant si nous voulions être de la partie. Nous lui répondîmesque ouipourvu qu'il trouvât bon quepour rendre le repasplus solidenous joignissions notre déjeuner au sien. Il yconsentit fort volontierset nous exhibâmes aussitôt nosdenrées. Ce qui ne déplut point à l'inconnu.Comment doncmessieurss'écria-t-iltout transportéde joievoilà bien des munitions ! Vous êtesàce que je voisdes gens de prévoyance. Je ne voyage pas avectant de précautionmoi. Je donne beaucoup au hasard.Cependantmalgré l'état où vous me trouvezjepuis diresans vanitéque je fais quelquefois une figureassez brillante. Savez-vous bien qu'on me traite ordinairement deprinceet que j'ai des gardes à ma suite ? Je vous entendsdit Diego. Vous voulez nous faire comprendre par là que vousêtes comédien. Vous l'avez devinéréponditl'autre. Je fais la comédie depuis quinze années pourle moins. Je n'étais encore qu'un enfantque je jouais déjàde petits rôles. Franchementrépliqua le barbier enbranlant la têtej'ai de la peine à vous croire. Jeconnais les comédiens. Ces messieurs-là ne font pascomme vousdes voyages à piedni des repas de saint Antoine.Je doute même que vous mouchiez les chandelles. Vous pouvezrepartit l'histrionpenser de moi tout ce qu'il vous plaira ; maisje ne laisse pas de jouer les premiers rôles. Je fais lesamoureux. Cela étantdit mon camaradeje vous en féliciteet suis ravi que le seigneur Gil Blas et moi nous ayons l'honneur dedéjeuner avec un personnage d'une si grande importance.

Nouscommençâmes alors à ronger nos grignons et lesrestes précieux du lièvreen donnant à l'outrede si rudes accolades que nous l'eûmes bientôt vidée.Nous étions si occupés tous trois de ce que nousfaisionsque nous ne parlâmes presque point pendant cetemps-là ; maisaprès avoir mangénousreprîmes ainsi la conversation : je suis surprisdit lebarbier au comédienque vous paraissiez si mal dans vosaffaires. Pour un héros de théâtrevous avezl'air bien indigent ! Pardonnez si je vous dis si librement mapensée. Si librement ! s'écria l'acteur ; ah !vraimentvous ne connaissez guère Melchior Zapata. Grâceà Dieuje n'ai point un esprit à contre-poil. Vous mefaites plaisir de me parler avec tant de franchisecar j'aime àdire aussi tout ce que j'ai sur le c¦ur. J'avoue de bonne foique je ne suis pas riche. Tenezpoursuivit-ilen nous faisantremarquer que son pourpoint était doublé d'affiches decomédievoilà l'étoffe ordinaire qui me sert dedoublure ; et si vous êtes curieux de voir ma garde-robejevais satisfaire votre curiosité. En même tempsil tirade son havre-sac un habit couvert de vieux passements d'argent fauxune mauvaise capeline avec quelques vieilles plumesdes bas de soietout pleins de trouset des souliers de maroquin rouge fort usés.Vous voyeznous dit-il ensuiteque je suis passablement gueux. Celam'étonnerépliqua Diego : vous n'avez donc ni femme nifille ? J'ai une femme belle et jeunerepartit Zapataet je n'ensuis pas plus avancé. Admirez la fatalité de monétoile. J'épouse une aimable actricedans l'espérancequ'elle ne me laissera pas mourir de faim ; etpour mon malheurelle a une sagesse incorruptible. Qui diable n'y aurait pas ététrompé comme moi ? Il faut queparmi les comédiennesde campagneil s'en trouve une vertueuseet qu'elle me tombe entreles mains. C'est assurément jouer de malheurdit le barbier.Aussique ne preniez-vous une actrice de la grande troupe de Madrid? Vous auriez été sûr de votre fait. J'en demeured'accordreprit l'histrion ; mais malepeste ! il n'est pas permis àun petit comédien de campagne d'élever sa penséejusqu'à ces fameuses héroïnes. C'est tout ce quepourrait faire un acteur même de la troupe du prince. Encore yen a-t-il qui sont obligés de se pourvoir en ville ;heureusement pour eux la ville est bonneet l'on y rencontre souventdes sujets qui valent bien des princesses de coulisses.

Eh !n'avez-vous jamais songélui dit mon compagnonà vousintroduire dans cette troupe ? Est-il besoin d'un mériteinfini pour y entrer ? Bon ! répondit Melchiorvousmoquez-vousavec votre mérite infini ? Il y a vingt acteurs.Demandez de leurs nouvelles au public. Vous en entendrez parler dansde jolis termes. Il y en a plus de la moitié qui mériteraientde porter encore le havre-sac. Malgré tout celanéanmoinsil n'est pas aisé d'être reçu parmi eux. Il fautdes espèces ou de puissants amis pour suppléer àla médiocrité du talent. Je dois le savoirpuisque jeviens de débuter à Madridoù j'ai étéhué et sifflé comme tous les diablesquoique je dusseêtre fort applaudi ; car j'ai criéj'ai pris des tonsextravagantset suis sorti cent fois de la nature ; de plusj'aimisen déclamantle poing sous le menton de ma princesse ;en un motj'ai joué dans le goût des grands acteurs dece pays-là ; et cependant le même public qui trouve eneux ces manières fort agréables n'a pu les souffrir enmoi. Voyez ce que c'est que la prévention. Ainsi doncnepouvant plaire par mon jeuet n'ayant pas de quoi me faire recevoiren dépit de ceux qui m'ont siffléje m'en retourne àZamora. J'y vais rejoindre ma femme et mes camaradesqui n'y fontpas trop bien leurs affaires. Puissions-nous n'être pas obligésd'y quêterpour nous mettre en état de nous rendre dansune autre villecomme cela nous est arrivé plus d'une fois !

A cesmotsle prince dramatique se levareprit son havre-sac et son épéeet nous dit d'un air grave en nous quittant :

.....adieumessieurs

..... Puissent les dieux sur vous épuiserleurs faveurs !


Et vouslui répondit Diego du même tonpuissiez-vous retrouverà Zamora votre femme changée et bien établie !Dès que le seigneur Zapata nous eut tourné les talonsil se mit à gesticuler et à déclamer enmarchant. Aussitôt le barbier et moi nous commençâmesà le siffler pour lui rappeler son début. Nossifflements frappèrent ses oreilles. Il crut entendre encoreles sifflets de Madrid. Il regarda derrière lui ; etvoyantque nous prenions plaisir à nous égayer à sesdépensloin de s'offenser de ce trait bouffonil entra debonne grâce dans la plaisanterieet continua son chemin enfaisant de grands éclats de rire. De notre côténous nous en donnâmes à c¦ur joie. Puis nousregagnâmes le grand chemin et poursuivîmes notre route.




CHAPITREIX

Dans quel état Diego retrouva sa familleetaprès quelles réjouissances Gil Blas et lui seséparèrent.


Nousallâmesce jour-làcoucher entre Moyados et Valpuestadans un petit village dont j'ai oublié le nom ; et lelendemain nous arrivâmessur les onze heures du matindans laplaine d'Olmedo. Seigneur Gil Blasme dit mon camaradevoici lelieu de ma naissance. Je ne puis le revoir sans transporttant ilest naturel d'aimer sa patrie. Seigneur Diegolui répondis-jeun homme qui témoigne tant d'amour pour son pays en devaitparlerce me sembleun peu plus avantageusement que vous n'avezfait. Olmedo me paraît une villeet vous m'avez dit quec'était un village. Il fallait du moins le traiter de grosbourg. Je lui fais réparation d'honneurreprit le barbier ;mais je vous dirai qu'après avoir vu MadridTolèdeSaragosseet toutes les autres grandes villes où j'ai demeuréen faisant le tour de l'Espagneje regarde les petites comme desvillages. A mesure que nous avancions dans la plaineil nousparaissait que nous apercevions beaucoup de monde auprèsd'Olmedo ; etlorsque nous fûmes plus à portéede discerner les objetsnous trouvâmes de quoi vouloir occupernos regards.

Il y avaittrois pavillons tendus à quelque distance l'un de l'autre ;ettout auprèsun grand nombre de cuisiniers et de marmitonsqui préparaient un festin. Ceux-ci mettaient des couverts surde longues tables dressées sous les tentes ; ceux-làremplissaient de vin des cruches de terre. Les autres faisaientbouillir les marmiteset les autresenfintournaient des brochesoù il y avait toutes sortes de viandes. Mais je considéraiplus attentivement que tout le reste un grand théâtrequ'on avait élevé. Il était orné d'unedécoration de carton peint de diverses couleurset chargéde devises grecques et latines. Le barbier n'eut pas plus tôtvu ces inscriptionsqu'il me dit : tous ces mots grecs sententfurieusement mon oncle Thomas ; je vais parier qu'il y aura mis lamain ; carentre nousc'est un habile homme. Il sait par c¦urune infinité de livres de collège. Tout ce qui mefâchec'est qu'il en rapporte sans cesse des passages dans laconversation. Ce qui ne plaît pas à tout le monde. Outrecelacontinua-t-ilmon oncle a traduit des poètes latins etdes auteurs grecs. Il possède l'antiquitécomme onpeut le voir par les belles remarques qu'il a faites. Sans lui nousne saurions pas que dans la ville d'Athènes les enfantspleuraient quand on leur donnait le fouet. Nous devons cettedécouverte à sa profonde érudition.

Aprèsque mon camarade et moi nous eûmes regardé toutes leschoses dont je viens de parleril nous prit envie d'apprendrepourquoi l'on faisait de pareils préparatifs. Nous allionsnous en informerlorsquedans un homme qui avait l'air del'ordonnateur de la fêteDiego reconnut le seigneur Thomas dela Fuenteque nous joignîmes avec empressement. Le maîtred'école ne remit pas d'abord le jeune barbiertant il letrouva changé depuis dix années. Ne pouvant toutefoisle méconnaîtreil l'embrassa cordialementet lui ditd'un air affectueux : eh ! te voilàDiegomon cher neveutevoilà donc de retour dans la ville qui t'a vu naître ?Tu viens revoir tes dieux Pénateset le ciel te rend sain etsauf à ta famille. O jour trois et quatre fois heureux ! Jourdigne d'être marqué d'une pierre blanche ! Il y a biendes nouvellesmon amipoursuivit-il : ton oncle Pedro le bel espritest devenu la victime de Pluton. Il y a trois mois qu'il est mort.Cet avarependant sa viecraignait de manquer des choses les plusnécessaires : Argenti pallebat amore. Outre les grossespensions que quelques grands lui faisaientil ne dépensaitpas dix pistoles chaque année pour son entretien. Il étaitmême servi par un valet qu'il ne nourrissait point. Ce folplus insensé que le Grec Aristippequi fit jeter au milieu dela Libye toutes les richesses que portaient ses esclavescomme unfardeau qui les incommodait dans leur marcheentassait tout l'or etl'argent qu'il pouvait amasser. Et pour qui ? Pour des héritiersqu'il ne voulait point voir. Il était riche de trente milleducatsque ton pèreton oncle Bertrand et moinous avonspartagés. Nous sommes en état de bien établirnos enfants. Mon frère Nicolas a déjà disposéde ta s¦ur Thérèse. Il vient de la marier aufils d'un de nos alcades. Connubio junxit stabili propriamquedicavit. C'est cet hymenformé sous les plus heureuxauspicesque nous célébrons depuis deux jours avectant d'appareil. Nous avons fait dresser dans la plaine cespavillons. Les trois héritiers de Pedro ont chacun le sienetfont tour à tour la dépense d'une journée. Jevoudrais que tu fusses arrivé plus tôttu aurais vu lecommencement de nos réjouissances. Avant-hierjour dumariageton père faisait les frais. Il donna un festinsuperbe qui fut suivi d'une course de bague. Ton oncle le merder mithier la nappeet nous régala d'une fête pastorale. Ilhabilla en bergers dix garçons des mieux faitset dix jeunesfilles. Il employa tous les rubans et toutes les aiguillettes de saboutique à les parer. Cette brillante jeunesse forma diversesdanseset chanta mille chansonnettes tendres et légères.Néanmoinsquoique rien n'ait jamais été plusgalantcela ne fit pas un grand effet. Il faut qu'on n'aime plus lapastorale.

Pouraujourd'huicontinua-t-iltout roule sur mon compteet je doisfournir aux bourgeois d'Olmédo un spectacle de mon invention.Finis coronabit opus ! J'ai fait élever un théâtresur lequelDieu aidantje ferai représenter par mesdisciples une pièce que j'ai composée. Elle a pourtitre : Les Amusements de Muley Bugentufroi de Maroc. Elle seraparfaitement bien jouéeparce que j'ai des écoliersqui déclament comme les comédiens de Madrid. Ce sontdes enfants de famille de Peñafiel et de Ségoviequej'ai en pension chez moi. Les excellents acteurs ! Il est vrai que jeles ai exercés. Leur déclamation paraîtra frappéeau coin du maîtreut ita dicam. A l'égard de la pièceje ne t'en parlerai point. Je veux te laisser le plaisir de lasurprise. Je dirai simplement qu'elle doit enlever tous lesspectateurs. C'est un de ces sujets tragiques qui remuent l'âmepar les images de mort qu'ils offrent à l'esprit. Je suis dusentiment d'Aristote : il faut exciter la terreur. Ah ! si je m'étaisattaché au théâtreje n'aurais jamais mis sur lascène que des princes sanguinairesque des hérosassassins. Je me serais baigné dans le sang. On auraittoujours vu périr dans mes tragédies non seulement lesprincipaux personnagesmais les gardes mêmes. J'aurais égorgéjusques au souffleur. Enfinje n'aime que l'effroyable. C'est mongoût. Aussi ces sortes de poèmes entraînent lamultitudeentretiennent le luxe des comédienset font roulertout doucement les auteurs.

Dans letemps qu'il achevait ces parolesnous vîmes sortir du villageet entrer dans la plaine un grand concours de personnes de l'un et del'autre sexe. C'étaient les deux épouxaccompagnésde leurs parents et de leurs amiset précédésde dix à douze joueurs d'instrumentsquijouant tousensembleformaient un concert très bruyant. Nous allâmesau-devant d'euxet Diego se fit connaître. Des cris de joies'élevèrent aussitôt dans l'assembléeetchacun s'empressa de courir à lui. Il n'eut pas peu d'affairesà recevoir tous les témoignages d'amitié qu'onlui donna. Toute sa famille et tous ceux mêmes qui étaientprésents l'accablèrent d'embrassades. Aprèsquoison père lui dit : tu sois le bien venuDiego ! Turetrouves tes parents un peu engraissésmon ami. Je ne t'endis pas davantage présentement. Je t'expliquerai cela tantôtpar le menu. Cependant tout le monde s'avança dans la plainese rendit sous les tenteset s'assit autour des tables qu'on y avaitdressées. Je ne quittai pas mon compagnonet nous dînâmestous deux avec les nouveaux mariésqui me parurent bienassortis. Le repas fut assez longparce que le maître d'écoleeut la vanité de le vouloir donner à trois servicespour l'emporter sur ses frèresqui n'avaient pas fait leschoses si magnifiquement.

Aprèsle festintous les convives témoignèrent une grandeimpatience de voir représenter la pièce du seigneurThomasne doutant pasdisaient-ilsque la production d'un aussibeau génie que le sien ne méritât d'êtreentendue. Nous nous approchâmes du théâtreau-devant duquel tous les joueurs d'instruments s'étaient déjàplacés pour jouer dans les entr'actes. Comme chacundans ungrand silenceattendait qu'on commençâtles acteursparurent sur la scène ; et l'auteurle poème àla mains'assit dans les coulissesà portée desouffler. Il avait eu raison de nous dire que la pièce. étaittragique ; cardans le premier actele roi de Marocpar manièrede récréationtua cent esclaves maures à coupsde flèches. Dans le secondil coupa la tête àtrente officiers portugais qu'un de ses capitaines avait faitsprisonniers de guerre ; et dans le troisièmeenfincemonarquesaoul de ses femmesmit le feu lui-même à unpalais isolé où elles étaient enferméeset le réduisit en cendres avec elles. Les esclaves mauresdemême que les officiers portugaisétaient des figuresd'osier faites avec beaucoup d'artet le palaiscomposé decartonparut tout embrasé par un feu d'artifice. Cetembrasementaccompagné de mille cris plaintifs qui semblaientsortir du milieu des flammesdénoua la pièceet fermale théâtre d'une façon très divertissante.Toute la plaine retentit du bruit des applaudissements que reçutune si belle tragédie. Ce qui justifia le bon goût dupoèteet fit connaître qu'il savait bien choisir sessujets.

Jem'imaginais qu'il n'y avait plus rien à voir après lesAmusements de Muley Bugentuf; mais je me trompais. Des timbales etdes trompettes nous annoncèrent un nouveau spectacle. C'étaitla distribution des prix; car Thomas de la Fuentepour rendre lafête plus solennelleavait fait composer tous ses écolierstant externes que pensionnaireset il devait ce jour-làdonner à ceux qui avaient le mieux réussi des livresachetés de ses propres deniers à Ségovie. Onapporta donc tout à coup sur le théâtre deuxlongs bancs d'écoleavec une armoire à livresrempliede bouquins proprement reliés. Alors tous les acteursrevinrent sur la scèneet se rangèrent tout autour duseigneur Thomasqui tenait aussi bien sa morgue qu'un préfetde collège. Il avait à la main une feuille de papier oùétaient écrits les noms de ceux qui devaient remporterdes prix. Il la donna au roi de Marocqui commença de la lireà haute voix. Chaque écolier qu'on nommait allâtrespectueusement recevoir un livre des mains du pédant ; puisil était couronné de laurierset on le faisait asseoirsur un des deux bancs pour l'exposer aux regards de l'assistanceadmirative. Quelque envie toutefois qu'eût le maîtred'école de renvoyer les spectateurs contentsil ne put envenir à boutparce qu'ayant distribué presque tous lesprix aux pensionnairesainsi que cela se pratiqueles mèresde quelques externes prirent feu là-dessuset accusèrentle pédant de partialité. De sorte que cette fêtequi jusqu'à ce moment avait été si glorieusepour luipensa finir aussi mal que le festin des Lapithes.




LIVRETROISIEME




CHAPITREPREMIER

De l'arrivée de Gil Blas àMadrid et du premier maître qu'il servit dans cette ville.


Je fisquelque séjour chez le jeune barbier. Je me joignis ensuite àun marchand de Ségovie qui passa par Olmedo. Il revenaitavecquatre mulesde transporter des marchandises à Valladolidets'en retournait à vide. Nous fîmes connaissance sur larouteet il prit tant d'amitié pour moi qu'il voulutabsolument me loger lorsque nous fûmes arrivés àSégovie. Il me retint deux jours dans sa maison ; etquand ilme vit prêt à partir pour Madrid par la voie dumuletieril me chargea d'une lettreen me priant de la rendre àmain propre à son adressesans me dire que ce fût unelettre de recommandation. Je ne manquai pas de la porter au seigneurMateo Melendez. C'était un marchand de drap qui demeurait àla porte du Soleilau coin de la rue des Bahutiers. Il n'eut passitôt ouvert le paquet et lu ce qui était contenudedansqu'il me dit d'un air gracieux : seigneur Gil BlasPedroPalaciomon correspondantm'écrit en votre faveur d'unemanière si pressanteque je ne puis me dispenser de vousoffrir un logement chez moi. De plusil me prie de vous trouver unebonne condition. C'est une chose dont je me charge avec plaisir. Jesuis persuadé qu'il ne me sera pas bien difficile de vousplacer avantageusement.

J'acceptail'offre de Melendez avec d'autant plus de joie que mes financesdiminuaient à vue d'¦il. Mais je ne lui fus paslongtemps à charge. Au bout de huit joursil me dit qu'ilvenait de me proposer à un cavalier de sa connaissance quiavait besoin d'un valet de chambreet que selon toutes lesapparencesce poste ne m'échapperait pas. En effetcecavalier étant survenu dans le moment : seigneurlui ditMelendez en me montrantvous voyez le jeune homme dont je vous aiparlé. C'est un garçon qui a de l'honneur et de lamorale. Je vous en réponds comme de moi-même. Lecavalier me regarda fixementdit que ma physionomie lui plaisaitetqu'il me prenait à son service. Il n'a qu'à me suivreajouta-t-il ; je vais l'instruire de ses devoirs. A ces motsildonna le bonjour au marchandet m'emmena dans la grande ruetoutdevant l'église de Saint Philippe. Nous entrâmes dansune assez belle maisondont il occupait une aile ; nous montâmesun escalier de cinq ou six marchespuis il m'introduisit dans unechambre fermée de deux bonnes portesqu'il ouvritet dont lapremière avait au milieu une petite fenêtre grillée.De cette chambre nous passâmes dans une autreoù il yavait un lit et d'autres meubles qui étaient plus propres queriches.

Si monnouveau maître m'avait bien considéré chezMelendezje l'examinai à mon tour avec beaucoup d'attention.C'était un homme de cinquante et quelques annéesquiavait l'air froid et sérieux. Il me parut d'un naturel douxet je ne jugeai point mal de lui. Il me fit plusieurs questions surma famille ; etsatisfait de mes réponses : Gil Blasmedit-ilje te crois un garçon fort raisonnable. Je suis bienaise de t'avoir à mon service. De ton côtétuseras content de ta condition. Je te donnerai par jour six réauxtant pour ta nourriture et pour ton entretien que pour tes gagessans préjudice des petits profits que tu pourras faire chezmoi. D'ailleursje ne suis pas difficile à servir. Je ne faispoint d'ordinaire. Je mange en ville. Tu n'auras le matin qu'ànettoyer mes habitset tu seras libre tout le reste de la journée.Aie soin seulement de te retirer le soir de bonne heureet dem'attendre à ma porte. Voilà tout ce que j'exige detoi. Après m'avoir prescrit mon devoiril tira de sa pochesix réauxqu'il me donna pour commencer à garder lesconventions. Nous sortîmes ensuite. Il ferma les porteslui-mêmeet emportant les clefs : mon amime dit-ilne mesuis pas ; va-t'en où il te plaira ; maisquand je reviendraice soirque je te retrouve sur cet escalier. En achevant cesparolesil me quittaet me laissa disposer de moi comme je lejugerais à propos.

En bonnefoiGil Blasme dis-je alors en moi-mêmetu ne pouvaistrouver un meilleur maître ! Quoi ! tu rencontres un homme quipour épousseter ses habits et faire sa chambre le matintedonne six réaux par jour avec la liberté de te promeneret de te divertir comme un écolier dans les vacances ! ViveDieu ! il n'est point de situation plus heureuse. Je ne m'étonneplus si j'avais tant d'envie d'être à Madrid ; jepressentais sans doute le bonheur qui m'y attendait. Je passai lejour à courir les ruesen m'amusant à regarder leschoses qui étaient nouvelles pour moi. Ce qui ne me donna paspeu d'occupation. Le soirquand j'eus soupé dans une aubergequi n'était pas éloignée de notre maisonjegagnai promptement le lieu où mon maître m'avait ordonnéde me rendre. Il y arriva trois quarts d'heure après moi. Ilparut content de mon exactitude. Fort bienme dit-ilcela me plaît.J'aime les domestiques attentifs à leur devoir. A ces motsilouvrit les portes de son appartement et les referma sur nousd'abordque nous fûmes entrés. Comme nous étions sanslumièreil prit une pierre à fusil avec de la mècheet alluma une bougie. Je l'aidai ensuite à se déshabiller.Lorsqu'il fut au litj'allumai par son ordre une lampe qui étaitdans sa cheminéeet j'emportai la bougie dans l'antichambreoù je me couchai dans un petit lit sans rideaux. Il se leva lelendemain matin entre neuf et dix heures. J'époussetai seshabits. Il me compta mes six réauxet me renvoya jusqu'ausoir. Il sortit aussinon sans avoir grand soin de fermer ses portes; et nous voilà partis l'un et l'autre pour toute la journée.Tel était notre train de vieque je trouvais trèsagréable. Ce qu'il y avait de plus plaisantc'est quej'ignorais le nom de mon maître. Melendez ne le savait paslui-même. Il ne connaissait ce cavalier que pour un homme quivenait quelquefois dans sa boutiqueet à qui de temps entemps il vendait du drap. Nos voisins ne purent pas mieux satisfairema curiosité. Ils m'assurèrent tous que mon maîtreleur était inconnubien qu'il demeurât depuis deux ansdans le quartier. Ils me dirent qu'il ne fréquentait personnedans le voisinage ; et quelques-unsaccoutumés à tirertémérairement des conséquencesconcluaient delà que c'était un personnage dont on ne pouvait porterun jugement avantageux. On alla même plus loin dans la suite :on le soupçonna d'être un espion du roi de Portugaletl'on m'avertit charitablement de prendre mes mesures là-dessus.L'avis me troubla. Je me représentai quesi la chose étaitvéritableje courais risque de voir les prisons de Madrid.Mon innocence ne pouvait me rassurer. Mes disgrâces passéesme faisaient craindre la justice. J'avais éprouvé deuxfois quesi elle ne fait pas mourir les innocentsdu moins elleobserve si mal à leur égard les lois de l'hospitalitéqu'il est toujours fort triste de faire quelque séjour chezelle.

Jeconsultai Melendez dans une conjoncture si délicate. Il nesavait quel conseil me donner. S'il ne pouvait croire que mon maîtrefût un espionil n'avait pas lieu non plus d'être fermesur la négative. Je résolus d'observer le patronet dele quitter si je m'apercevais que ce fût effectivement unennemi de l'État ; mais il me sembla que la prudence etl'agrément de ma condition demandaient que je fusse bien sûrde mon fait. Je commençai donc à examiner ses actions ;etpour le sonder : monsieurlui dis-je un soir en le déshabillantje ne sais comment il faut vivre pour se mettre à couvert descoups de langue. Le monde est bien méchant ! Nous avonsentreautresdes voisins qui ne valent pas le diable. Les mauvais esprits! Vous ne devineriez jamais de quelle manière fis parlent denous. Bon ! Gil Blasme répondit-il. Eh ! qu'en peuvent-ilsdiremon ami ? Ah ! vraimentrepris-jela médisance nemanque point de matière. La vertu même lui fournit destraits. Nos voisins disent que nous sommes des gens dangereux ; quenous méritons l'attention de la cour ; en un motvous passezici pour un espion du roi de Portugal. En prononçant cesparolesj'envisageai mon maîtrecomme Alexandre regarda sonmédecinet j'employai toute ma pénétration àdémêler l'effet que mon rapport produisait en lui. Jecrus remarquer dans mon patron un frémissement qui s'accordaitfort avec les conjectures du voisinageet je le vis tomber dans unerêverie que je n'expliquai point favorablement. Il se remitpourtant de son troubleet me dit d'un air assez tranquille : GilBlaslaissons raisonner nos voisinssans faire dépendrenotre repos de leurs raisonnements. Ne nous mettons point en peine del'opinion qu'on a de nousquand nous ne donnons pas sujet d'en avoirune mauvaise.

Il secoucha là-dessuset je fis la même chosesans savoir àquoi je devais m'en tenir. Le jour suivantcomme nous nousdisposions le matin à sortirnous entendîmes frapperrudement à la première porte sur l'escalier. Mon maîtreouvrit l'autreet regarda par la petite fenêtre grillée.Il vit un homme bien vêtuqui lui dit : Seigneur cavalierjesuis alguazilet je viens ici pour vous dire que M. le corrégidorsouhaite de vous parler. Que me veut-il ? répondit mon patron.C'est ce que j'ignoreseigneurrépliqua l'alguazil ; maisvous n'avez qu'à l'aller trouveret vous en serez bientôtinstruit. Je suis son serviteurrepartit mon maître ; je n'airien à démêler avec lui. En achevant ces motsilreferma brusquement la seconde porte. Puiss'étant promenéquelque tempscomme un homme à quice me semblaitlediscours de l'alguazil donnait beaucoup à penseril me mit enmain mes six réauxet me dit : Gil Blastu peux sortirmonami. Pour moije ne sortirai pas sitôtet je n'ai pas besoinde toi ce matin. Il me fit juger par ces paroles qu'il avait peurd'être arrêtéet que cette crainte l'obligeait àdemeurer dans son appartement. Je l'y laissai ; etpour voir si jeme trompais dans mes soupçonsje me cachai dans un endroitd'où je pouvais le reluquer s'il sortait. J'aurais eu lapatience de me tenir là toute la matinées'il ne m'eneût épargné la peine. Mais une heure aprèsje le vis marcher dans la rue avec un air d'assurance qui confonditd'abord ma pénétration. Loin de me rendre toutefois àces apparencesje m'en défiai ; car il n'avait point en moiun juge favorable. Je songeai que son allure pouvait fort bien êtrecomposée. Je m'imaginai même qu'il n'était restéchez lui que pour prendre tout ce qu'il avait d'or ou de pierrerieset que probablement il allaitpar une prompte fuitepourvoir àsa sûreté. Je n'espérai plus de le revoiret jedoutai si j'irais le soir l'attendre à sa portetant j'étaispersuadé que dès ce jour-là il sortirait de laville pour se sauver du péril qui le menaçait. Je n'ymanquai pas pourtant. Ce qui me surpritmon maître revint àson ordinaire. Il se coucha sans faire paraître la moindreinquiétudeet il se leva le lendemain avec autant detranquillité.

Comme ilachevait de s'habilleron frappa tout à coup à laporte. Mon maître regarda par la petite grillé. Ilreconnaît l'alguazil du jour précédentet luidemande ce qu'il veut. Ouvrezlui répond l'alguazil ; c'estM. le corrégidor. A ce nom redoutablemon sang se glaçadans mes veines. Je craignais diablement ces messieurs-làdepuis que j'avais passé par leurs mainset j'aurais vouludans ce moment être à cent lieues de Madrid. Pour monpatronmoins effrayé que moi il ouvrit la porteet reçutle juge avec respect. Vous voyezlui dit le corrégidorqueje ne viens point chez vous avec une grosse suite. Je veux faire leschoses sans éclat. Malgré les bruits fâcheux quicourent de vous dans la villeje crois que vous méritezquelque ménagement. Apprenez-moi comment vous vous appelezetce que vous faites à Madrid.

Seigneurlui répondit mon maîtreje suis de la CastilleNouvelleet je me nomme don Bernard de Castil Blazo. A l'égardde mes occupationsje me promèneje fréquente lesspectacleset je me réjouis tous les jours avec un petitnombre de personnes d'un commerce agréable. Vous avezsansdoutereprit le jugeun gros revenu ? Nonseigneurinterrompitmon patronje n'ai ni rentesni terresni maisons. Hé ! dequoi vivez-vous donc ? répliqua le corrégidor. De ceque je vais vous faire voirrepartit don Bernard. En mêmetempsil leva une tapisserieouvrit une porte que je n'avais pasremarquéepuis encore une autre qui était derrièreet fit entrer le juge dans un cabinet où il y avait un grandcoffre tout rempli de pièces d'or qu'il lui montra. Seigneurlui dit-il ensuitevous savez que les Espagnols sont ennemis dutravail ; cependant quelque aversion qu'ils aient pour la peinejepuis dire que je renchéris sur eux là-dessus. J'ai unfonds de paresse qui me rend incapable de tout emploi. Si je voulaisériger mes vices en vertusj'appellerais ma paresse uneindolence philosophique; je dirais que c'est l'ouvrage d'un espritrevenu de tout ce qu'on recherche dans le monde avec ardeur ; maisj'avouerai de bonne foi que je suis paresseux par tempéramentet si paresseuxques'il me fallait travailler pour vivreje croisque je me laisserais mourir de faim. Ainsipour mener une vieconvenable à mon humeurpour n'avoir pas la peine de ménagermon bienet plus encore pour me passer d'intendantj'ai converti enargent comptant tout mon patrimoinequi consistait en plusieurshéritages considérables. Il y a dans ce colitecinquante mule ducats. C'est plus qu'il ne m'en faut pour le reste demes joursquand je vivrais au delà d'un sièclepuisque je n'en dépense pas mille chaque annéeet quej'ai déjà passé mon dixième lustre. Je necrains donc point l'avenirparce que je ne suis adonnégrâceau cielà aucune des trois choses qui ruinent ordinairementles hommes. J'aime peu la bonne chèreje ne joue que pourm'amuseret je suis revenu des femmes. Je n'appréhende pointquedam ma vieillesseon me compte parmi ces barbons voluptueux àqui les coquettes vendent leurs bontés au poids de l'or.

Que jevous trouve heureux ! lui dit alors le corrégidor. On voussoupçonne bien mal à propos d'être un espion. Cepersonnage ne convient point à un homme de votre caractère.Allezdon Bernardajouta-t-ilcontinuez de vivre comme vous vivez.Loin de vouloir troubler vos jours tranquillesje m'en déclarele défenseur. Je vous demande votre amitié et vousoffre la mienne. Ah ! seigneurs'écria mon maîtrepénétré de ces paroles obligeantesj'accepteavec autant de joie que de respect l'offre précieuse que vousme faites. En me donnant votre amitiévous augmentez mesrichesses et mettez le comble à mon bonheur. Aprèscette conversationque l'alguazil et moi nous entendîmes de laporte du cabinetle corrégidor prit congé de donBernardqui ne pouvait assez à son gré lui marquer dereconnaissance. De mon côtépour seconder mon maîtreet l'aider à faire les honneurs de chez luij'accablai decivilités l'alguazil : je lui fis mille révérencesprofondesquoiquedans le fond de mon âmeje sentisse pourlui le mépris et l'aversion que tout honnête homme anaturellement pour un alguazil.




CHAPITREII

De l'étonnement où fut Gil Blas derencontrer à Madrid le capitaine Rolandoet des chosescurieuses que ce voleur lui raconta.


DonBernard de Castil Blazoaprès avoir conduit le corrégidorjusque dans la ruerevint vite sur ses pas fermer son coffre-fort ettoutes les portes qui en faisaient la sûreté. Puis noussortîmes l'un et l'autre très satisfaitsluide s'êtreacquis un ami puissantet moi de me voir assuré de mes sixréaux par jour. L'envie de conter cette aventure àMelendez me fit prendre 1e chemin de sa maison; maiscomme j'étaisprès d'y arriverj'aperçus le capitaine Rolando. Masurprise fut extrême de le retrouver là et je ne pusm'empêcher de frémir à sa vue. Il me reconnutaussim'aborda gravementetconservant encore son air desupérioritéil m'ordonna de le suivre. J'obéisen tremblantet dis en moi-même : Hélas ! Il veut sansdoute me faire payer tout ce que je lui dois. Où va-t-il memener ? Il a peut-être dans cette ville quelque souterrain.Malepeste ! Si je le croyaisje lui ferais voir tout àl'heure que je n'ai pas la goutte aux pieds. Je marchais doncderrière luien donnant toute mon attention au lieu oùil s'arrêteraitrésolu de m'en éloigner àtoutes jambes pour peu qu'il me parût suspect.

Rolandodissipa bientôt ma crainte. Il entra dans un fameux cabaret. Jel'y suivis. Il demanda du meilleur vinet dit à l'hôtede nous préparer à dîner. Pendant ce temps-lànous passâmes dans une chambre où le capitainesevoyant seul avec moime tint ce discours : tu dois êtreétonnéGil Blasde revoir ici ton ancien commandantet tu le seras bien davantage encore quand tu sauras ce que j'ai àte raconter. Le jour que je te laissai dans le souterrainet que jepartis avec tous mes cavaliers pour aller vendre à Mansillales mules et les chevaux que nous avions pris le soir précédentnous rencontrâmes le fils du corrégidor de Léonaccompagné de quatre hommes à cheval et bien armésqui suivaient son carrosse. Nous fîmes mordre la poussièreà deux de ses genset les deux autres s'enfuirent. Alors lecochercraignant pour son maîtrenous cria d'une voixsuppliante : eh ! mes chers seigneursau nom de Dieune tuez pointle fils unique de M. le corrégidor de Léon ! Ces motsn'attendrirent pas mes cavaliers. Au contraireils leur inspirèrentune espèce de fureur. Messieursnous dit l'un d'entre euxnelaissons point échapper le fils d'un mortel ennemi de nospareils. Combien son père a-t-il fait mourir de gens de notreprofession ? Vengeons-les. Immolons cette victime à leursmânes. Mes autres cavaliers applaudirent à ce sentimentet mon lieutenant même se préparait à servir degrand prêtre dans ce sacrificelorsque je lui retins le bras.Arrêtezlui dis-je ; pourquoi sans nécessitévouloir répandre du sang ? Contentons-nous de la bourse de cejeune homme. Puisqu'il ne résiste pointil y aurait de labarbarie à l'égorger. D'ailleursil n'est pointresponsable des actions de son pèreet son père nefait que son devoir lorsqu'il nous condamne à la mortcommenous faisons le nôtre en détroussant les voyageurs.

J'intercédaidonc pour le fils du corrégidoret mon intercession ne luifut pas inutile. Nous prîmes seulement tout l'argent qu'ilavaitet nous emmenâmes les chevaux des deux hommes que nousavions tués. Nous les vendîmes avec ceux que nousconduisions à Mansula. Nous nous en retournâmes ensuiteau souterrainoù nous arrivâmes le lendemainquelquesmoments avant le jour. Nous ne fûmes pas peu surpris de trouverla trappe levéeet notre surprise devint encore plus grandelorsque nous vîmes dans la cuisine Léonarde liée.Elle nous mit au finit en deux mots. Nous admirâmes comment tuavais pu nous tromper. Nous ne t'aurions jamais cru capable de nousjouer un si bon touret nous te le pardonnâmes à causede l'invention. Dés que nous eûmes détachéla cuisinièreje lui donnai ordre de nous apprêter bienà manger. Cependant nous allâmes soigner nos chevaux àl'écurieoù le vieux nègrequi n'avait reçuaucun secours depuis vingt-quatre heuresétait àl'extrémité. Nous souhaitions de le soulagermais ilavait perdu connaissance ; et il nous parut si basquemalgrénotre bonne volonténous laissâmes ce pauvre diableentre la vie et la mort. Cela ne nous empêcha pas de nousmettre à table ; etaprès avoir amplement déjeunénous nous retirâmes dans nos chambres où nous reposâmestoute la journée. A notre réveilLéonarde nousapprit que Domingo ne vivait plus. Nous le portâmes dans lecaveau où tu dois te souvenir d'avoir couchéet lànous lui fîmes des funéraillescomme s'il eût eul'honneur d'être un de nos compagnons.

Cinq ousix jours aprèsil arriva quevoulant faire une coursenousrencontrâmes un matinà la sortie du boistroisbrigades d'archers de la sainte Hermandadqui semblaient nousattendre pour nous charger. Nous n'en aperçûmes d'abordqu'une. Nous la méprisâmesbien que supérieureen nombre à notre troupeet nous l'attaquâmes ; maisdans le temps que nous étions aux mains avec elleles deuxautresqui avaient trouvé moyen de se tenir cachéesvinrent tout à coup fondre sur nousde sorte que notre valeurne nous servit de rien. Il fallut céder à tantd'ennemis. Notre lieutenant et deux de nos cavaliers périrentdans cette occasion. Les deux autres et moinous fûmesenveloppés et serrés de si prèsque les archersnous prirent ; ettandis que deux brigades nous conduisaient àLéonla troisième alla détruire notre retraitequi avait été découverte de la manièreque je vais te le dire. Un paysan de Lucenoen traversant la forêtpour s'en retourner chez luiaperçut par hasard la trappe denotre souterrainque tu n'avais pas abattuecar c'étaitjustement le jour que tu en sortis avec la dame. Il se douta bien quec'était notre demeure. Il n'eut pas le courage d'y entrer. Ilse contenta d'observer les environs ; etpour mieux remarquerl'endroitil écorça légèrement avec soncouteau quelques arbres voisinset d'autres encore de distance endistancejusqu'à ce qu'il fût hors du bois. Il serendit ensuite à Léonpour faire part de cettedécouverte au corrégidorqui en eut d'autant plus dejoieque son fils venait d'être volé par notrecompagnie. Ce juge fit assembler trois brigades pour nous arrêteret le paysan leur servit de guide.

Monarrivée dans la ville de Léon y fut un spectacle pourtous les habitants. Quand j'aurais été un généralportugais fait prisonnier de guerrele peuple ne se serait pas plusempressé de me voir. Le voilàdisait-onle voilàce fameux capitainela terreur de cette contrée ! Ilmériterait d'être démembré avec destenaillesde même que ses deux camarades. On nous mena devantle corrégidor qui commença de m'insulter. Eh bien ! medit-ilscélératle ciellas des désordres deta viet'abandonne à ma justice. Seigneurlui répondis-jesi j'ai commis bien des crimesdu moins je n'ai pas la mort de votrefils unique à me reprocher. J'ai conservé ses jours.Vous m'en devez quelque reconnaissance. Ah ! misérables'écria-t-ilc'est bien avec des gens de ton caractèrequ'il faut garder un procédé généreux !Et quand même je voudrais te sauverle devoir de ma charge neme le permettrait pas. Lorsqu'il eut parlé de cette sorteilnous fit enfermer dans un cachotoù il ne laissa pas languirmes compagnons. Ils en sortirent au bout de trois jours pour allerjouer un rôle tragique dans la grande place. Pour moijedemeurai dans les prisons trois semaines entières. Je crusqu'on ne différait mon supplice que pour le rendre plusterribleet je m'attendais enfin à un genre de mort toutnouveauquand le corrégidorm'ayant fait ramener en saprésenceme dit : écoute ton arrêt. Tu es libre.Sans toimon fils unique aurait été assassinésur les grands chemins. Comme pèrej'ai voulu reconnaîtrece service ; et comme jugene pouvant t'absoudrej'ai écrità la cour en ta faveur. J'ai demandé ta grâce etje l'ai obtenue. Va donc où il te plaira. Maisajouta-t-ilcrois-moiprofite de cet heureux événement. Rentre entoi-même et quitte pour jamais le brigandage.

Je fuspénétré de ces paroleset je pris la route deMadriddans la résolution de faire une fin et de vivredoucement dans cette ville. J'y ai trouvé mon père etma mère mortset leur succession entre les mains d'un vieuxparent qui m'en a rendu un compte fidèlecomme font tous lestuteurs. Je n'en ai pu tirer que trois mille ducatsce qui peut-êtrene fait pas la quatrième partie de mon bien. Mais que faire àcela ? Je ne gagnerais rien à le chicaner. Pour éviterl'oisivetéj'ai acheté une charge d'alguazil. Mesconfrères se seraientpar bienséanceopposés àma réceptions'ils eussent su mon histoire. Heureusementilsl'ignorent ou feignent de l'ignorerCe qui est la même chose.Cardans cet honorable corpschacun a intérêt decacher ses faits et gestes. On n'aDieu mercirien à sereprocher les uns aux autres. Au diable soit le meilleur ! Cependantmon amicontinua Rolandoje veux te découvrir ici le fond demon âme. La profession que j'ai embrassée n'est guèrede mon goût. Elle demande une conduite trop délicate ettrop mystérieuse. On n'y saurait faire que des tromperiessecrètes et subtiles. Oh ! je regrette mon premier métier.J'avoue qu'il y a plus de sûreté dans le nouveau ; maisil y a plus d'agrément dans l'autreet j'aime la liberté.J'ai bien la mine de me défaire de ma chargeet de partir unbeau matin pour aller gagner les montagnes qui sont aux sources duTage. Je sais qu'il y a dans cet endroit une retraite habitéepar une troupe nombreuseet remplie de sujets catalans. C'est faireson éloge en un mot. Si tu veux m'accompagnernous ironsgrossir le nombre de ces grands hommes. Je serai dans leur compagniecapitaine en second ; etpour t'y faire recevoir avec agrémentj'assurerai que je t'ai vu dix fois combattre à mes côtés.J'élèverai ta valeur jusqu'aux nues. Je dirai plus debien de toi qu'un général n'en dit d'un officier qu'ilveut avancer. Je me garderai bien de dire la supercherie que tu asfaite. Cela te rendrait suspect. Je tairai l'aventure. Eh bien !ajouta-t-iles-tu prêt à me suivre ? J'attends taréponse.

Chacun ases inclinationsdis-je alors à Rolando ; vous êtes népour les entreprises hardieset moi pour une vie douce ettranquille. Je vous entendsinterrompit-il ; la dame que l'amourvous a fait enlever vous tient encore au c¦uret sans doutevous menez avec elle à Madrid cette vie douce que vous aimez.Avouezmonsieur Gil Blasque vous l'avez mise dans ses meublesetque vous mangez ensemble les pistoles que vous avez emportéesdu souterrain. Je lui dis qu'il était dans l'erreuret quepour le désabuserje voulais en dînant lui conterl'histoire de la dame. Ce que je fis effectivement ; et je lui apprisaussi tout ce qui m'était arrivé depuis que j'avaisquitté la troupe. Sur la fin du repasil me remit encore surles sujets catalans. Il m'avoua même qu'il avait résolude les aller joindreet fit une nouvelle tentative pour m'engager àprendre le même parti. Maisvoyant qu'il ne pouvait mepersuaderil me regarda d'un air fier et me dit fort sérieusement: puisque tu as le c¦ur assez bas pour préférerta condition servile à l'honneur d'entrer dans une compagniede braves gensje t'abandonne à la bassesse de tesinclinations. Mais écoute bien les paroles que je vais te dire; qu'elles demeurent gravées dans ta mémoire ! Oublieque tu m'as rencontré aujourd'huiet ne t'entretiens jamaisde moi avec personne ; car si j'apprends que tu me mêles danstes discoursŠ tu me connais. Je ne t'en dis pas davantage. A cesmotsil appela l'hôtepaya l'écotet nous nouslevâmes de table pour nous en aller.




CHAPITREIII

Il sort de chez don Bernard de Castil Blazoet vaservir un petit-maître


Comme noussortions du cabaretet que nous prenions congé l'un del'autremon maître passa dans la rue. Il me vitet jem'aperçus qu'il regarda plus d'une fois le capitaine. Jejugeai qu'il était surpris de me rencontrer avec un semblablepersonnage. Il est certain que la vue de Rolando ne prévenaitpoint en faveur de ses m¦urs. C'était un homme fortgrand. Il avait le visage longavec un nez de perroquet ; etquoiqu'il n'eût pas mauvaise mineil ne laissait pas d'avoirl'air d'un franc fripon.

Je nem'étais point trompé dans mes conjectures. Le soirjetrouvai don Bernard occupé de la figure du capitaineet trèsdisposé à croire toutes les belles choses que je lui enaurais pu diresi j'eusse osé parler. Gil Blasme dit-ilqui est ce grand escogriffe que j'ai vu tantôt avec toi ? Jerépondis que c'était un alguazilet je m'imaginai quesatisfait de cette réponseil en demeurerait là ; maisil me fit bien d'autres questions ; etcomme je lui parusembarrasséparce que je me souvenais des menaces de Rolandoil rompit tout à coup la conversation et se coucha. Lelendemain matinlorsque je lui eus rendu mes services ordinairesilme compta six ducats au lieu de six réauxet me dit : tiensmon amivoilà ce que je te donne pour m'avoir servi jusqu'àce jour. Va chercher une autre maison. Je ne puis m'accommoder d'unvalet qui a de si belles connaissances. Je m'avisai de luireprésenterpour ma justificationque je connaissais cetalguazil pour lui avoir fourni certains remèdes àValladoliddans le temps que j'y exerçais la médecine.Fort bienreprit mon maîtrela défaite est ingénieuse.Tu devais me répondre cela hier au soiret non pas tetroubler. Monsieurlui repartis-jeen véritéjen'osais vous le dire par discrétion. C'est ce qui a causémon embarras. Certesrépliqua-t-il en me frappant doucementsur l'épaulec'est être bien discret. Je ne te croyaispas si rusé. Vamon enfantje te donne ton congé.

J'allaisur-le-champ apprendre cette mauvaise nouvelle à Melendezquime dit pour me consoler qu'il prétendait me faire entrer dansune meilleure maison. En effetquelques jours aprèsil medit : Gil Blasmon amivous ne vous attendez pas au bonheur quej'ai à vous annoncer. Vous aurez le poste du monde le plusagréable. Je vais vous mettre auprès de don Mathias deSilva. C'est un homme de la première qualité ; un deces jeunes seigneurs qu'on appelle petits-maîtres. J'ail'honneur d'être son marchand. Il prend chez moi des étoffesà crédit à la vérité ; mais il n'ya rien à perdre avec ces seigneurs. Ils épousentsouvent de riches héritières qui payent leurs dettes ;etquand cela n'arrive pasun marchand qui entend son métierleur vend toujours si cherqu'il se sauve en ne touchant mêmeque le quart de ses parties. L'intendant de don Mathiaspoursuivit-ilest mon intime ami. Allons le trouver. Il doit vousprésenter lui-même à son maîtreet vouspouvez compter qu'à ma considération il aura beaucoupd'égards pour vous.

Comme nousétions en chemin pour nous rendre à l'hôtel dedon Mathiasle marchand me dit : il est à proposce mesembleque je vous apprenne de quel caractère est l'intendant; il s'appelle Gregorio Rodriguez. Entre nousc'est un homme derienquise sentant né pour les affairesa suivi son génieet s'est enrichi dans deux maisons ruinéesdont il a étél'intendant. Je vous avertis qu'il est fort vain. Il aime àvoir ramper devant lui les autres domestiques. C'est à luiqu'ils doivent d'abord s'adresserquand ils ont la moindre grâceà demander à leur maître ; car s'il arrive qu'ilsl'aient obtenue sans sa participationil a toujours des détourstout prêts pour faire révoquer la grâce ou pour larendre inutile. Réglez-vous sur celaGil Blas. Faites votrecour au seigneur Rodriguezpréférablement àvotre maître mêmeet mettez tout en usage pour luiplaire. Son amitié vous sera d'une grande utilité. Ilvous payera vos gages exactementetsi vous êtes assez adroitpour gagner sa confianceil pourra vous donner quelque petit os àronger. Il en a tant ! Don Mathias est un jeune seigneur qui ne songequ'à ses plaisirset qui ne veut prendre aucune connaissancede ses propres affaires. Quelle maison pour un intendant !

Lorsquenous fûmes arrivés à l'hôtelnousdemandâmes à parler au seigneur Rodriguez. On nous ditque nous le trouverions dans son appartement. Il y étaitetnous vîmes avec lui une manière de paysan qui tenait unsac de toile bleuerempli d'espèces. L'intendantqui meparut plus pâle et plus jaune qu'une fille fatiguée ducélibatvint au-devant de Melendez en lui tendant les bras ;le marchand de son côté ouvrit les sienset fiss'embrassèrent tous deux avec des démonstrationsd'amitiéoù il y avait pour le moins autant d'art quede naturelAprès cela il fut question de moi. Rodriguezm'examina depuis les pieds jusqu'à la fête ; puis il medit fort poliment que j'étais tel qu'il fallait êtrepour convenir à don Mathias et qu'il se chargeait avec plaisirde me présenter à ce seigneur. Là-dessusMelendez fit connaître jusqu'à quel point ils'intéressait pour moiIl pria l'intendant de m'accorder saprotectionetme laissant avec lui après force complimentsil se retira. Dès qu'il fut sortiRodriguez me dit : je vousconduirai à mon maîtred'abord que j'aurai expédiéce bon laboureur. Aussitôt il s'approcha du paysanetluiprenant son sac : Talegolui dit-ilvoyons si les cinq centspistoles sont là-dedans. Il compta lui-même les pièces.Il trouva le compte justedonna quittance de la somme au laboureuret le renvoya. Il remit ensuite les espèces dans le sac. Alorsil s'adresse à moi : nous pouvons présentementmedit-ilaller au lever de mon maître. Il sort du litordinairement sur le midi. Il est près d'une heure. Il doitêtre jour dans son appartement.

DonMathias venait en effet de se lever. Il était encore en robede chambre ; etrenversé dans un fauteuilsur un bras duquelil avait une jambe étendueil se balançait en râpantdu tabac. Il s'entretenait avec un laquaisquiremplissant parintérim l'emploi de valet de chambrese tenait là toutprêt à le servir. Seigneurlui dit l'intendantvoiciun jeune homme que je prends la liberté de vous présenterpour remplacer celui que vous chassâtes avant-hier. Melendezvotre marchanden répond ; il assure que c'est un garçonde mériteet je crois que vous en serez fort satisfait. C'estassezrépondit le jeune seigneur ; puisque c'est vous qui leproduisez auprès de moije le reçois aveuglémentà mon service. Je le fais mon valet de chambre. C'est uneaffaire finie. Rodriguezajouta-t-ilparlons d'autres choses. Vousarrivez à propos. J'allais vous envoyer chercher. J'ai unemauvaise nouvelle à vous apprendremon cher Rodriguez. J'aijoué de malheur cette nuit. Avec cent pistoles que j'avaisj'en ai encore perdu deux cents sur ma parole. Vous savez de quelleconséquence il estpour des personnes de conditiondes'acquitter de cette sorte de dette. C'est proprement la seule que lepoint d'honneur nous oblige à payer avec exactitude ; aussi nepayons-nous pas les autres religieusement. Il faut donc trouver deuxcents pistoles tout à l'heureet les envoyer à lacomtesse de Pedrosa. Monsieurdit l'intendantcela n'est pas sidifficile à dire qu'à exécuter. Oùvoulez-vouss'il vous plûtque je prenne cette somme ? Je netouche pas un maravédi de vos fermiersquelque menace que jepuisse leur faire. Cependant il faut que j'entretienne honnêtementvotre domestiqueet que je sue sang et eau pour fournir àvotre dépense. Il est vrai que jusqu'icigrâce au cielj'en suis venu à bout ; mais je ne sais plus à quelsaint me vouer ; je suis réduit à l'extrémité.Tous ces discours sont inutilesinterrompit don Mathiaset cesdétails ne font que m'ennuyer. Ne prétendez-vous pasRodriguezque je change de conduiteet que je m'amuse àprendre soin de mon bien ? L'agréable amusement pour un hommede plaisir comme moi ! Patiencerépliqua l'intendantautrain que vont les chosesje prévois que vous serez bientôtdébarrassé pour toujours de ce soin-là. Vous mefatiguezrepartit brusquement le jeune seigneur. Vous m'assassinez.Laissez-moi me ruiner sans que je m'en aperçoive. Il me fautvous dis-jedeux cents pistoles. Il me les faut. Je vais doncditRodriguezavoir recours au petit vieillard qui vous a déjàprêté de l'argentà grosse usure ? Ayez recourssi vous voulezau diablerépondit don Mathias; pourvu quej'aie deux cents pistolesje ne me soucie pas du reste.

Dans lemoment qu'il prononçait ces mots d'un air brusque et chagrinl'intendant sortitet un jeune homme de qualiténommédon Antonio Centellésentra. Qu'as-tumon ami ? dit cedernier à mon maître. Je te trouve l'air nébuleux.Je vois sur ton visage une impression de colère. Qui peutt'avoir mis de mauvaise humeur ? Je vais parier que c'est ce marouflequi sort. Ouirépondit don Mathiasc'est mon intendant.Toutes les fois qu'il vient me parleril me fait passer quelquemauvais quart d'heure. Il m'entretient de mes affaires ; il dit queje mange le fonds de mes revenusŠ L'animal ! Ne dirait-on pasqu'il y perdlui ? Mon enfantreprit don Antonioje suis dans lemême cas. J'ai un homme d'affaires qui n'est pas plusraisonnable que ton intendant. Quand le faquinpour obéir àmes ordres réitérésm'apporte de l'argentilsemble qu'il donne du sien. Il me fait de grands raisonnements :monsieurme dit-ilvous vous abîmez. Vos revenus sont saisis.Je suis obligé de lui couper la parole pour abréger sessots discours. Le malheurdit don Mathiasc'est que nous nesaurions nous passer de ces gens-là. C'est un mal nécessaire.J'en conviensrépliqua CentellésŠ Mais attendspoursuivit-il en riant de toute sa forceil me vient une idéeassez plaisante. Rien n'a jamais été mieux imaginé.Nous pouvons rendre comiques les scènes sérieuses quenous avons avec euxet nous divertir de ce qui nous chagrine. Écoute: il faut que ce soit moi qui demande à ton intendant toutl'argent dont tu auras besoin. Tu en useras de même avec monhomme d'affaires. Qu'ils raisonnent alors tous deux tant qu'il leurplaira ; nous les écouterons de sang-froid. Ton intendantviendra me rendre ses comptes ; mon homme d'affaires te rendra lessiens. Je n'entendrai parler que de tes dissipations ; tu ne verrasque les miennes. Cela nous réjouira.

Milletraits brillants suivirent cette saillieet mirent en joie lesjeunes seigneursqui continuèrent de s'entretenir avecbeaucoup de vivacité. Leur conversation fut interrompue parGregorio Rodriguezqui rentra suivi d'un petit vieillard qui n'avaitpresque point de cheveuxtant il était chauve. Don Antoniovoulut s'en aller. Adieudon Mathiasdit-il ; nous nous reverronstantôt. Je te laisse avec ces messieurs. Vous avez sans doutequelque affaire sérieuse à démêlerensemble. Eh non ! nonlui répondit mon maîtredemeure. Tu n'es point de trop. Ce discret vieillard que tu vois estun honnête homme qui me prête de l'argent au denier cinq.Comment ! au denier cinq ! s'écria Centellés d'un airétonné. Vive Dieu ! je te félicite d'êtreen si bonnes mains. Je ne suis pas traité si doucementmoi.J'achète l'argent au poids de l'or. J'emprunte d'ordinaire audenier trois. Quelle usure ! dit alors le vieil usurier ; les fripons! songent-ils qu'il y a un autre monde ? Je ne suis plus surpris sil'on déclame tant contre les personnes qui prêtent àintérêts. C'est le profit exorbitant que quelques-unstirent de leurs espèces qui nous perd d'honneur et deréputation. Si tous mes confrères me ressemblaientnous ne serions pas si décriés ; car pour moije neprête uniquement que pour faire plaisir au prochain. Ah ! si letemps était aussi bon que je l'ai vu autrefoisje vousoffrirais ma bourse sans intérêts ; et peu s'en fautmêmequelle que soir aujourd'hui la misèreque je neme fasse un scrupule de prêter au denier cinq. Mais on diraitque l'argent est rentré dans le sein de la terre. On n'entrouve pluset sa rareté oblige enfin ma morale à serelâcher.

De combienavez-vous besoin ? poursuivit-il en s'adressant à mon maître.Il me faut deux cents pistolesrépondit don Mathias. J'en aiquatre cents dans un sacrépliqua l'usurier ; il n'y a qu'àvous en donner la moitié. En même temps il tira dedessous son manteau un sac de toile bleuequi me parut être lemême que le paysan Talego venait de laisser avec cinq centspistoles à Rodriguez. Je sus bientôt ce qu'il en fallaitpenseret je vis bien que Melendez ne m'avait pas vanté sansraison le savoir-faire de cet intendant. Le vieillard vida le sacétala les espèces sur une tableet se mit à lescompter. Cette vue alluma la cupidité de mon maître. Ilfut frappé de la totalité de la somme : seigneurDescomulgadodit-il à l'usurierje fais une réflexionjudicieuse. Je suis un grand sot. Je n'emprunte que ce qu'il fautpour dégager ma parolesans songer que je n'ai pas le sou. Jeserai obligé demain de recourir encore à vous. Je suisd'avis de rafler les quatre cents pistolespour vous épargnerla peine de revenir. Seigneurrépondit le vieillardjedestinais une partie de cet argent à un bon licenciéqui a de gros héritages qu'il emploie charitablement àretirer du monde de petites filles et à meubler leursretraites ; maispuisque vous avez besoin de la somme entièreelle est à votre servicevous n'avez seulement qu'àsonger aux assurancesŠ Oh ! pour des assurancesinterrompitRodriguez en tirant de sa poche un papiervous en aurez de bonnes.Voilà un billet que le seigneur don Mathias n'a qu'àsigner. Il vous donne cinq cents pistoles à prendre sur un deses fermierssur Talegoriche laboureur de Mondejar. Cela est bonrépliqua l'usurier. Je ne fais point le difficultueuxmoi.Alors l'intendant présenta une plume à mon Maîtrequisans lire le billetécrivit en sifflant son nom au bas.

Cetteaffaire consomméele vieillard dit adieu à mon patronqui courut l'embrasser en lui disant : Jusqu'au revoirseigneurusurier ; je suis tout à vous. Je ne sais pas pourquoi vouspassezvous autrespour des fripons. Je vous trouve trèsnécessaires à l'Etat : vous êtes la consolationde mille enfants de famille et la ressource de tous les seigneursdont la dépense excède les revenus. Tu as raisons'écria Centellés. Les usuriers sont d'honnêtesgens qu'on ne peut assez honoreret je veux à mon tourembrasser celui-ci à cause du denier cinq. A ces motsils'approcha du vieillard pour l'accoler ; et ces deux petits-maîtrespour se divertircommencèrent à se le renvoyer l'un àl'autrecomme deux joueurs de paume qui pelotent une balle. Aprèsqu'ils l'eurent bien ballottéils le laissèrent sortiravec l'intendantqui méritait mieux que lui ces embrassadeset même quelque chose de plus. Lorsque Rodriguez et son âmedamnée furent sortisdon Mathias envoyapar le laquais quiétait avec moi dans la chambrela moitié de sespistoles à la comtesse de Pedrosaet serra l'autre dans unelongue bourse brochée d'or et de soiequ'il portaitordinairement dans sa poche. Fort satisfait de se revoir en fondsildit d'un air gai à don Antonio : Que ferons-nous aujourd'hui ?Tenons conseil là-dessus. C'est parler en homme de bon sensrépondit Centellésje le veux biendélibérons.Dans le temps qu'ils allaient rêver à ce qu'ilsdeviendraient ce jour-làdeux autres seigneurs arrivèrent.C'étaient don Alexo Segiar et don Fernand de Gamboa ; l'un etl'autre à peu près de l'âge de mon maîtrec'est-à-dire de vingt-huit à trente ans. Ces quatrecavaliers débutèrent par de vives accolades qu'ils sefirent ; on eût dit qu'ils ne s'étaient point vus depuisdix ans. Après celadon Fernandqui était un grosréjouiadressa la parole à don Mathias et à donAntonio : messieursleur dit-iloù dînez-vousaujourd'hui ? Si vous n'êtes point engagésje vais vousmener dans un cabaret où vous boirez du vin des dieux. J'y aisoupéet j'en suis sorti ce matin entre cinq et six heures.Plût au ciels'écria mon maîtreque j'eusse faitla même chose ! Je n'aurais pas perdu mon argent. Pour moiditCentellésje me suis donné hier au soir undivertissement nouveau; car j'aime à changer de plaisirs.Aussi n'y a-t-il que la variété des amusements quirende la vie agréable. Un de mes amis m'entraîna chez unde ces seigneurs qui lèvent les impôtset font leursaffaires avec celles de l'Etat. J'y vis de la magnificencedu bongoûtet le repas me parut assez bien entendu ; mais je trouvaidans les maîtres du logis un ridicule qui me réjouit. Lepartisanquoique des plus roturiers de sa compagnietranchait dugrand ; et sa femmebien qu'horriblement laidefaisait l'adorableet disait mille sottises assaisonnées d'un accent biscayen quileur donnait du relief. Ajoutez à cela qu'il y avait àtable quatre ou cinq enfants avec un précepteur. Jugez si cesouper de famille me divertit.

Et moimessieursdit don Alexo Segiarj'ai soupé chez unecomédiennechez Arsénie. Nous étions six àtable : ArsénieFlorimonde avec une coquette de ses amieslemarquis de Zenetedon Juan de Moncade et votre serviteur. Nous avonspassé la nuit à boire et à dire des gueulées.Quelle volupté ! Il est vrai qu'Arsénie et Florimondene sont pas de grands génies ; mais elles ont un usage dedébauche qui leur tient lieu d'esprit. Ce sont des créaturesenjouéesvivesfolles. J'aime mieux cela cent fois que desfemmes raisonnables.




CHAPITREIV

De quelle manière Gil Blas fit connaissanceavec les valets des petits-maîtres ; du secret admirable qu'ilslui enseignèrent pour avoir à peu de frais laréputation d'homme d'espritet du serment singulier qu'ilslui firent faire.


Cesseigneurs continuèrent à s'entretenir de cette sortejusqu'à ce que don Mathiasque j'aidais à s'habillerpendant ce temps-làfût en état de sortir. Alorsil me dit de le suivreet tous ces petits-maîtres purentensemble le chemin du cabaret où don Fernand de Gamboa seproposait de les conduire. Je commençai donc à marcherderrière eux avec trois autres valets ; car chacun de cescavaliers avait le sien. Je remarquai avec étonnement que cestrois domestiques copiaient leurs maîtreset se donnaient lesmêmes airs. Je les saluai comme leur nouveau camarade. Ils mesaluèrent aussiet l'un d'entre euxaprès m'avoirregardé quelques momentsme dit : frèreje vois àvotre allure que vous n'avez jamais encore servi de jeune seigneur.Hélas ! nonlui répondis-jeil n'y a pas longtempsque je suis à Madrid. C'est ce qu'il nie solublerépliqua-t-il. Vous sentez la province. Vous paraissez timideet embarrassé. Il y a de la bourre dans votre action. Maisn'importenous vous aurons bientôt dégourdisur maparole. Vous me flattez peut-êtrelui dis-je. Nonrepartit-ilnon. Il n'y a point de sot que nous ne puissionsfaçonner. Comptez là-dessus.

Il n'eutpas besoin de m'en dire davantage pour me faire comprendre quej'avais pour confrères de bons enfantset que je ne pouvaisêtre en meilleures mains pour devenir joli garçon. Enarrivant au cabaretnous y trouvâmes un repas tout préparéque le seigneur don Fernand avait eu la précaution d'ordonnerdès le matin. Nos maîtres se mirent à tableetnous nous disposâmes à les servir. Les voilà quis'entretiennent avec beaucoup de gaieté. J'avais un extrêmeplaisir à les entendre. Leur caractèreleurs penséesleurs expressions me divertissaient. Que de feu ! Que de sailliesd'imagination ! Ces gens-là me parurent une espècenouvelle. Lorsqu'on en fut au fruitnous leur apportâmes unecopieuse quantité de bouteilles des meilleurs vins d'Espagneet nous les quittâmes pour aller dîner dans une petitesalle où l'on nous avait dressé une table.

Je netardai guère à m'apercevoir que les chevaliers de maquadrille avaient encore plus de mérite que je ne me l'étaisimaginé d'abord. Ils ne se contentaient pas de prendre lesmanières de leurs maîtres ; ils en affectaient mêmele langage ; et ces marauds les rendaient si bienqu'à un airde qualité prèsc'était la même chose.J'admirais leur air libre et aisé. J'étais encore pluscharmé de leur espritet je désespérais d'êtrejamais aussi agréable qu'eux. Le valet de don Fernandattenduque c'était son maître qui régalait les nôtresfit les honneurs du festin ; etvoulant que rien n'y manquâtil appela l'hôte et lui dit : monsieur le maîtredonnez-nous dix bouteilles de votre plus excellent vin ; etcommevous avez coutume de fairevous les ajouterez à celles quenos messieurs auront bues. Très volontiersréponditl'hôte ; maismonsieur Gaspardvous savez que le seigneur donFernand me doit déjà bien des repas. Si par votre moyenj'en pouvais tirer quelques espècesŠ Oh ! interrompit levaletne vous mettez point en peine de ce qui vous est dû. Jevous en répondsmoi ; c'est de l'or en barre que les dettesde mon maître. Il est vrai que quelques discourtois créanciersont fait saisir nos revenus ; mais nous obtiendrons mainlevéeau premier jouret nous vous payerons sans examiner le mémoireque vous nous fournirez. L'hôte nous apporta du vinmalgréles saisieset nous en bûmes en attendant la mainlevée.Il fallait voir comme nous nous portions des santés àtous momentsen nous donnant les uns aux autres les surnoms de nosmaîtres. Le valet de don Antonio appelait Gamboa celui de donFernandet le valet de don Fernand appelait Centellés celuide don Antonio ; ils me nommaient de même Silva ; et nous nousenivrions peu à peusous ces noms empruntéstoutaussi bien que les seigneurs qui les portaient véritablement.

Quoique jefusse moins brillant que mes convivesils ne laissèrent pasde me témoigner qu'ils étaient assez contents de moi.Silvame dit un des plus dessalésnous ferons quelque chosede toimon ami. Je m'aperçois que tu as un fonds de génie; mais tu ne sais pas le faire valoir. La crainte de mal parlert'empêche de rien dire au hasard ; et toutefois ce n'est qu'enhasardant des discours que mille gens s'érigent aujourd'hui enbeaux esprits. Veux-tu briller ? tu n'as qu'à te livrer àta vivacitéet risquer indifféremment tout ce quipourra te venir à la bouche. Ton étourderie passerapour une noble hardiesse. Quand tu débiterais centimpertinencespourvu qu'avec cela il t'échappe seulement unbon moton oubliera les sottiseson retiendra le traitet l'onconcevra une haute opinion de ton mérite. C'est ce quepratiquent si heureusement nos maîtres ; et c'est ainsi qu'endoit user tout homme qui vise à la réputation d'unesprit distingué.

Outre queje ne souhaitais que trop de passer pour un beau génielesecret qu'on m'enseignait pour y réussir me paraissait sifacileque je ne crus pas devoir le négliger. Je l'éprouvaisur-le-champet le vin que j'avais bu rendit l'épreuveheureuse. C'est-à-dire que je parlai à tort et àtraverset que j'eus le bonheur de mêler parmi beaucoupd'extravagances quelques pointes d'esprit qui m'attirèrent desapplaudissements. Ce coup d'essai me remplit de confiance. Jeredoublai de vivacité pour produire quelque bonne saillieetle hasard voulut encore que mes efforts ne fussent pas inutiles.

Eh bien !me dit alors celui de mes confrères qui m'avait adresséla parole dans la ruene commences-tu pas à te décrasser? Il n'y a pas deux heures que tu es avec nouset te voilàdéjà tout autre que tu n'étais. Tu changerastous les jours à vue d'¦il. Vois ce que c'est que deservir des personnes de qualité ! Cela élèvel'esprit. Les conditions bourgeoises ne font pas cet effet. Sansdoutelui répondis-je ; aussi je veux désormaisconsacrer mes services à la noblesse. C'est fort bien dits'écria le valet de don Fernand entre deux vins. Iln'appartient pas aux bourgeois de posséder des géniessupérieurs comme nous. Allonsmessieursajouta-t-ilfaisonsserment que nous ne servirons jamais ces gredins-là. Jurons-enpar le Styx. Nous rîmes bien de la pensée de Gaspard.Nous lui applaudîmes ; etle verre à la mainnousfimes tous ce burlesque serment.

Nousdemeurâmes à table jusqu'à ce qu'il plût ànos maîtres de se retirer. Ce fut à minuit. Ce qui parutà mes camarades un excès de sobriété. Ilest vrai que ces seigneurs ne sortaient de si bonne heure du cabaretque pour aller chez une fameuse coquette qui logeait dans le quartierde la couret dont la maison était nuit et jour ouverte auxgens de plaisir. C'était une femme de trente-cinq àquarante ansparfaitement belle encoreamusanteet si consomméedans l'art de plairequ'elle vendaitdisait-onplus cher lesrestes de sa beauté qu'elle n'en avait vendu les prémices.Il y avait toujours chez elle deux ou trois autres coquettes dupremier ordrequi ne contribuaient pas peu au grand concours deseigneurs qu'on y voyait. Ils y jouaient l'après-dînée.Ils soupaient ensuiteet passaient la nuit à boire et àse réjouir. Nos maîtres demeurèrent làjusqu'au jouret nous aussisans nous ennuyer; cartandis qu'ilsétaient avec les maîtressesnous nous amusions avec lesservantes. Enfinnous nous séparâmes tous au lever del'auroreet nous allâmes nous reposer chacun de son côté.

Mon maîtres'étant levé à son ordinaire sur le midis'habilla. Il sortit. Je le suiviset nous entrâmes chez donAntonio Centellésoù nous trouvâmes un certaindon Alvaro de Acuila. C'était un vieux gentilhommeunprofesseur de débauche. Tous les jeunes gens qui voulaientdevenir des hommes agréables se mettaient entre ses mains. Illes formait au plaisirleur enseignait à briller dans lemonde et à dissiper leur patrimoine. Il n'appréhendaitplus de manger le sienl'affaire en était faite. Aprèsque ces trois cavaliers se furent embrassésCentellésdit à mon maître : parbleu ! don Mathiastu ne pouvaisarriver ici plus à propos. Don Alvar vient me prendre pour memener chez un bourgeois qui donne à dîner au marquis deZenete et à don Juan de Moncade. Je veux que tu sois de lapartie. Et commentdit don Mathiasnomme-t-on ce bourgeois ? Ils'appelle Gregorio de Noriegadit alors don Alvaret je vais vousapprendre en deux mots ce que c'est que ce jeune homme. Son pèrequi est un riche joaillierest allé négocier despierreries dans les pays étrangerset lui a laissé enpartant la jouissance d'un gros revenu. Gregorio est un sot qui a unedisposition prochaine à manger tout son bienqui tranche dupetit-maîtreet veut passer pour homme d'espriten dépitde la nature. Il m'a prié de le conduire. Je le gouverne ; etje puis vous assurermessieursque je le mène bon train. Lefonds de son revenu est déjà bien entamé. Jen'en doute pass'écria Centellés. Je vois le bourgeoisà l'hôpital. Allonsdon Mathiascontinua-t-ilfaisonsconnaissance avec cet homme-làet contribuons à leruiner. J'y consensrépondit mon maître. Aussi bienj'aime à voir renverser la fortune de ces petits seigneursroturiersqui s'imaginent qu'on les confond avec nous. Rienparexemplene me divertit tant que la disgrâce de ce fils depublicainà qui le jeu et la vanité de figurer avecles grands ont fait vendre jusqu'à sa maison. Oh ! pourcelui-làreprit don Antonioil ne mérite pas qu'on leplaigne. Il n'est pas moins fat dans sa misère qu'il l'étaitdans sa prospérité.

Centelléset mon maître se rendirent avec don Alvar chez Gregorio deNoriega. Nous y allâmes aussiMogicon et moitous deux ravisde trouver une franche lippéeet de contribuer de notre partà la ruine du bourgeois. En entrantnous aperçûmesplusieurs hommes occupés à préparer le dîner; et il sortait des ragoûts qu'ils faisaient une fuméequi prévenait l'odorat en faveur du goût. Le marquis deZenete et don Juan de Moncade venaient d'arriver. Le maître dulogis me parut un grand benêt. Il affectait en vain de prendrel'allure des petitsmaîtres. C'était une trèsmauvaise copie de ces excellents originaux. Oupour mieux direunimbécile qui voulait se donner un air délibéré.Représentez-vous un homme de ce caractère entre cinqrailleurs qui avaient tous pour but de se moquer de luiet del'engager dans de grandes dépenses. Messieursdit don Alvaraprès les premiers complimentsje vous donne le seigneurGregorio de Noriega pour un cavalier des plus parfaits. Il possèdemille belles qualités. Savez-vous qu'il a l'esprit trèscultivé ? Vous n'avez qu'à choisir. Il est égalementfort sur toutes les matièresdepuis la logique la plus fineet la plus serréejusqu'à l'orthographe. Oh ! cela esttrop flatteurinterrompit le bourgeois en riant de fort mauvaisegrâce. Je pourraisseigneur Alvarovous rétorquerl'argument. C'est vous qui êtes ce qu'on appelle un puitsd'érudition. Je n'avais pas desseinreprit don Alvardem'attirer une louange si spirituelle ; mais en véritémessieurspoursuivit-ille seigneur Gregorio ne saurait manquer des'acquérir du nom dans le monde. Pour moidit don Antoniocequi me charme en luiet ce que je mets même au-dessus del'orthographec'est le choix judicieux qu'il fait des personnesqu'il fréquente. Au lieu de se borner au commerce desbourgeoisil ne veut voir que de jeunes seigneurssonss'embarrasser de ce qu'il lui en coûtera. Il y a là-dedansune élévation de sentiments qui m'enlève ; etvoilà ce qu'on appelle dépenser avec goût et avecdiscernement.

Cesdiscours ironiques ne firent que précéder mille autressemblables. Le pauvre Gregorio fut accommodé de toutes pièces.Les petits-maîtres lui lançaient tour à tour destraits dont le sot ne sentait point l'atteinte. Au contraireilprenait au pied de la lettre tout ce qu'on lui disaitet ilparaissait fort content de ses convives. Il lui semblait mêmequ'en le tournant en ridiculeils lui faisaient encore grâce.Enfinil leur servit de jouet pendant qu'ils furent à tableet ils y demeurèrent le reste du jour et la nuit tout entière.Nous bûmes à discrétionde même que nosmaîtres ; et nous étions bien conditionnés lesuns et les autres quand nous sortîmes de chez le bourgeois.




CHAPITREV

Gil Blas devient homme à bonnes fortunes. Ilfait connaissance avec une jolie personne.


Aprèsquelques heures de sommeilje me levai en bonne humeur ; etmesouvenant des avis que Melendez m'avait donnésj'allaienattendant le réveil de mon maîtrefaire ma cour ànotre intendantdont la vanité me parut un peu flattéede l'attention que j'avais à lui rendre mes respects. Il mereçut d'un air gracieuxet me demanda si je m'accommodais dugenre de vie des jeunes seigneurs. Je répondis qu'il étaitnouveau pour moimais que je ne désespérais pas de m'yaccoutumer dans la suite.

Je m'yaccoutumai effectivementet bientôt même. Je changeaid'humeur et d'esprit. De sage et posé que j'étaisauparavantje devins vifétourditurlupin. Le valet de donAntonio me fit compliment sur ma métamorphoseet me dit quepour être un illustreil ne me manquait plus que d'avoir debonnes fortunes. Il me représenta que c'était une choseabsolument nécessaire pour achever un joli homme ; que tousnos camarades étaient aimés de quelque belle personne ;et que luipour sa partpossédait les bonnes grâces dedeux femmes de qualité. Je jugeai que le maraud mentait.Monsieur Mogiconlui dis-jevous êtes sans doute un garçonbien fait et fort spirituelvous avez du mérite ; mais je necomprends pas comment des femmes de qualitéchez qui vous nedemeurez pointont pu se laisser charmer d'un homme de votrecondition. Oh ! vraimentme répondit-ilelles ne savent pasqui je suis. C'est sous les habits de mon maîtreet mêmesous son nomque j'ai fait ces conquêtes. Voici comment. Jem'habille en jeune seigneur. J'en prends les manières. Je vaisà la promenade. J'agace toutes les femmes que je voisjusqu'àce que j'en rencontre une qui réponde à mes mines. Jesuis celle-là et fais si bien que je lui parle. Je me dis donAntonio Centillés. Je demande un rendez-vous. La dame fait desfaçons. Je la presse. Elle me l'accordeet c¦tera.C'est ainsimon enfantcontinua-t-ilque je me conduis pour avoirdes bonnes fortuneset je te conseille de suivre mon exemple.

J'avaistrop envie d'être un illustrepour n'écouter pas ceconseil ; outre celaje ne me sentais point de répugnancepour une intrigue amoureuse. Je formai donc le dessein de metravestir en jeune seigneurpour aller chercher des aventuresgalantes. Je n'osai me déguiser dans notre hôteldepeur que cela ne fût remarqué. Je pris un belhabillement complet dans la garde-robe de mon maîtreet j'enfis un paquet que j'emportai chez un petit barbier de mes amisoùje jugeai que je pourrais m'habiller et me déshabillercommodément. Làje me parai le mieux qu'il me futpossible. Le barbier mit aussi la main à mon ajustement ; etquand nous crûmes qu'on n'y pouvait plus rien ajouterjemarchai vers le pré de Saint Jérômed'oùj'était bien persuadé que je ne reviendrais pas sansavoir trouvé quelque bonne fortune. Mais je ne fus pas obligéde courir si loin pour en ébaucher une des plus brillantes.

Comme jetraversais une rue détournéeje vis sortir d'unepetite maisonet monter dans un carrosse de louagequi étaità la porteune dame richement habilléeetparfaitement bien faite. Je m'arrêtai tout court pour laconsidéreret je la saluai d'un air à lui fairecomprendre qu'elle ne me déplaisait pas. De son côtépour me faire voir qu'elle méritait encore plus que je nepensais mon attentionelle leva pour un moment son voileet offrità ma vue un visage des plus agréables. Cependant lecarrosse partitet je demeurai dans la rueun peu étourdi decette apparition. La jolie figure ! disais-je en moi-même :peste ! il faudrait cela pour m'achever. Si les deux dames qui aimentMogicon sont aussi belles que celle-civoilà un faquin bienheureux. Je serais charmé de mon sortsi j'avais une pareillemaîtresse. En faisant cette réflexionje jetai les yeuxpar hasard sur la maison d'où j'avais vu sortir cette aimablepersonneet j'aperçus à la fenêtre d'une sallebasse une vieille femme qui me fit signe d'entrer.

Je volaiaussitôt dans la maisonet je trouvai dans une salle assezpropre cette vénérable et discrète vieillequime prenant pour un marquis tout au moinsme salua respectueusementet me dit : je ne doute passeigneurque vous n'ayez mauvaiseopinion d'une femme quisans vous connaîtrevous fait signed'entrer chez elle ; mais vous jugerez peut-être plusfavorablement de moiquand vous saurez que je n'en use pas de cettesorte avec tout le monde. Vous me paraissez un seigneur de la cour.Vous ne vous trompez pasma mieinterrompis-je en étendantla jambe droite et penchant le corps sur la hanche gauche. Je suissans vanitéd'une des plus grandes maisons d'Espagne. Vous enavez bien la minereprit-elleet je vous avouerai que j'aime àfaire plaisir aux personnes de qualité. C'est mon faible. Jevous ai observé par ma fenêtre. Vous avez regardétrès attentivementce me sembleune dame qui vient de mequitter. Vous sentiriez-vous du goût pour elle ? Dites-le-moiconfidemment. Foi d'homme de cour ! lui répondis-jeelle m'afrappé. Je n'ai jamais rien vu de plus piquant que cettecréature-là. Faufilez-nous ensemblema bonneetcomptez sur ma reconnaissance. Il fait bon rendre ces sortes deservices à nous autres grands seigneurs ; ce ne sont pas ceuxque nous payons le plus mal.

Je vousl'ai déjà ditrépliqua la vieilleje suistoute dévouée aux personnes de condition. Je me plais àleur être utile. Je reçois icipar exemplecertainesfemmes que des dehors de vertu empêchent de voir leurs galantschez elles. Je leur prête ma maisonpour concilier leurtempérament avec la bienséance. Fort bienlui dis-je ;et vous venez apparemment de faire ce plaisir à la dame dontil s'agit. Nonrépondit-ellec'est une jeune veuve dequalité qui cherche un amant ; mais elle est si délicatelà-dessusque je ne sais si vous serez son faitmalgrétout le mérite que vous pouvez avoir. Je lui ai déjàprésenté trois cavaliers bien bâtisqu'elle adédaignés. Oh ! parbleuma chèrem'écriai-jed'un air de confiancetu n'as qu'à me mettre à sestrousses ; je t'en rendrai bon comptesur ma parole. Je suis curieuxd'avoir un tête-à-tête avec une beautédifficile. Je n'en ai point encore rencontré de cecaractère-là. Eh bien ! me dit la vieillevous n'avezqu'à venir ici demain à la même heure. Voussatisferez votre curiosité. Je n'y manquerai pasluirepartis-je. Nous verrons si un jeune seigneur peut rater uneconquête.

Jeretournai chez le petit barbiersans vouloir chercher d'autresaventureset fort impatient de voir la suite de celle-là.Ainsile jour suivantaprès m'être encore bien ajustéje me rendis chez la vieille une heure plus tôt qu'il nefallait. Seigneurme dit-ellevous êtes ponctuelet je vousen sais bon gré. Il est vrai que la chose en vaut bien lapeine. J'ai vu notre jeune veuveet nous nous sommes fortentretenues de vous. On m'a défendu de parler ; mais j'ai pristant d'amitié pour vousque je ne puis me taire. Vous avezpluet vous allez devenir un heureux seigneur. Entre nousla dameest un morceau tout appétissant. Son mari n'a pas véculongtemps avec elle. Il n'a fait que passer comme une ombre. Elle atout le mérite d'une fille. La bonne vieillesans doutevoulait dire d'une de ces filles d'esprit qui savent vivre sans ennuidans le célibat.

L'héroïnedu rendez-vous arriva bientôt en carrosse de louage comme lejour précédentet vêtue de superbes habits.D'abord qu'elle parut dans la salleje débutai par cinq ousix révérences de petit-maîtreaccompagnéesde leurs plus gracieuses contorsions. Après quoijem'approchai d'elle d'un air très familieret lui dis : maprincessevous voyez un seigneur qui en a dans l'aile. Votre imagedepuis hiers'offre incessamment à mon espritet vous avezexpulsé de mon c¦ur une duchesse qui commençaità y prendre pied. Le triomphe est trop glorieux pour moirépondit-elle en ôtant son voile ; mais je n'en ressenspas une joie pure. Un jeune seigneur aime le changementet son c¦urestdit-onplus difficile à garder que la pistole volante.Eh ! ma reinerepris-jelaissons làs'il vous plaîtl'avenir. Ne songeons qu'au présent. Vous êtes belle. Jesuis amoureux. Si mon amour vous est agréableengageons-noussans réflexion. Embarquons-nous comme les matelots ;n'envisageons point les périls de la navigation. N'enregardons que les plaisirs.

Enachevant ces parolesje me jetai avec transport aux genoux de manymphe ; etpour mieux irriter les petits-maîtresje lapressai d'une manière pétulante de faire mon bonheur.Elle me parut un peu émue de mes instancesmais elle ne crutpas devoir s'y rendre encore; etme repoussant : arrêtez-vousme dit-ellevous êtes trop vif ; vous avez l'air libertin.J'ai bien peur que vous ne soyez un petit débauché. Fidonc ! madamem'écriai-je ; pouvez-vous haïr cequ'aiment les femmes hors du commun ? Il n'y a plus que quelquesbourgeoises qui se révoltent contre la débauche. C'enest tropreprit-elleje me rends à une raison si forte. Jevois bien qu'avec vous autres seigneurs les grimaces sont inutiles.Il faut qu'une femme fasse la moitié du chemin. Apprenez doncvotre victoireajouta-t-elle avec une apparence de confusioncommesi sa pudeur eût souffert de cet aveu ; vous m'avez inspirédes sentiments que je n'ai jamais eus pour personneet je n'ai plusbesoin que de savoir qui vous êtes pour me déterminer àvous choisir pour mon amant. Je vous crois un jeune seigneuret mêmeun honnête homme. Cependant je n'en suis point assurée;etquelque prévenue que je sois en votre faveurje ne veuxpas donner ma tendresse à un inconnu.

Je mesouvins alors de quelle façon le valet de don Antonio m'avaitdit qu'il sortait d'un pareil embarraset voulant à sonexemple passer pour mon maître : madamedis-je à maveuveje ne me défendrai point de vous apprendre mon nomIlest assez beau pour mériter d'être avoué.Avez-vous entendu parler de don Mathias de Silva ? Ouirépondit-elle; je vous dirai même que je l'ai vu chez une personne de maconnaissance. Quoique déjà effrontéje fus unpeu troublé de cette réponse. Je me rassurai toutefoisdans le moment ; etfaisant force de génie pour me tirer delà : Eh bien ! mon angerepris-jevous connaissez unseigneurŠ queŠ je connais aussiŠ Je suis de sa maisonpuisqu'il faut vous le dire. Son aïeul épousa labelle-s¦ur d'un oncle de mon père. Nous sommescommevous voyezassez proches parents. Je m'appelle don César. Jesuis fils unique de l'illustre don Fernand de Riberaqui fut tuéil y a quinze ansdans une bataille qui se donna sur les frontièresde Portugal. Je vous ferais bien un détail de l'action ; ellefut diablement vive ; mais ce serait perdre des moments précieuxque l'amour veut que j'emploie plus agréablement.

Je devinspressant et passionné après ce discours. Ce qui ne memena pourtant à rien. Les faveurs que ma déesse melaissa prendre ne servirent qu'à me faire soupirer aprèscelles qu'elle me refusa. La cruelle regagna son carrossequil'attendait à la porte. Je ne laissai pas néanmoins deme retirer très satisfait de ma bonne fortunebien que je nefusse pas encore parfaitement heureux. Sidisais-je en moi-mêmeje n'ai obtenu que des demi-bontésc'est que ma dame est unepersonne qualifiéequi n'a pas cru devoir céder àmes transports dans une première entrevue. La fierté desa naissance a retardé mon bonheur. Mais il n'est différéque de quelques jours. Il est bien vrai que je me représentaiaussi que ce pouvait être une matoise des plus raffinées.Cependantj'aimais mieux regarder la chose du bon côtéque du mauvaiset je conservai l'avantageuse opinion que j'avaisconçue de ma veuve. Nous étions convenus en nousquittant de nous revoir le surlendemain ; et l'espérance deparvenir au comble de mes v¦ux me donnait un avant-goûtdes plaisirs dont je me flattais.

L'espritplein des plus riantes imagesje me rendis chez mon barbier. Jechangeai d'habitet j'allai joindre mon maître dans un tripotoù je savais qu'il était. Je le trouvai engagéau jeuet je m'aperçus qu'il gagnait ; car il ne ressemblaitpas à ces joueurs froids qui s'enrichissent ou se ruinent sanschanger de visage. Il était railleur et insolent dans laprospéritéet fort bourru dans la mauvaise fortune. Ilsortit fort gai du tripotet prit le chemin du Théâtredu Prince. Je le suivis jusqu'à la porte de la comédie.Làme mettant un ducat dans la main : tiensGil Blasmedit-ilpuisque j'ai gagné aujourd'huije veux que tu t'enressentes. Va te divertir avec tes camaradeset viens me prendre àminuit chez Arsénieoù je dois souper avec don AlexoSegiar. A ces motsil rentraet je demeurai à rêveravec qui je pourrais dépenser mon ducatselon l'intention dufondateur. Je ne rêvai pas longtemps. Clarinvalet de donAlexose présenta tout à coup devant moi. Je le menaiau premier cabaretet nous nous y amusâmes jusqu'àminuit. De là nous nous rendîmes à la maisond'Arsénieoù Clarin avait ordre aussi de se trouver.Un petit laquais nous ouvrit la porteet nous fit entrer dans unesalle basseoù la femme de chambre d'Arsénie et cellede Florimonde riaient à gorge déployée ens'entretenant ensembletandis que leurs maîtresses étaienten haut avec nos maîtres.

L'arrivéede deux vivants qui venaient de bien souper ne pouvait pas êtredésagréable à des soubretteset à dessoubrettes de comédiennes encore ; mais quel fut monétonnement lorsquedans une de ces suivantesje reconnus maveuvemon adorable veuveque je croyais comtesse ou marquise ! Ellene parut pas moins étonnée de voir son cher don Césarde llibera changé en valet de petit-maître. Nous nousregardâmes toutefois l'un l'autre sans nous déconcerter.Il nous prit même à tous deux une envie de rirequenous ne pûmes nous empêcher de satisfaire. Aprèsquoi Laure (c'est ainsi qu'elle s'appelait)me tirant à parttandis que Clarin parlait à sa compagneme tenditgracieusement la mainet me dit tout bas : touchez làseigneur don César ; au lieu de nous faire des reprochesréciproquesfaisons-nous des complimentsmon ami. Vous avezfait votre rôle à raviret je ne me suis point mal nonplus acquittée du mien. Qu'en dites-vous ? Avouez que vousm'avez prise pour une de ces jolies femmes de qualité qui seplaisent à faire des équipées. Il est vrailuirépondis-je ; maisqui que vous soyezma reineje n'aipoint changé de sentiment en changeant de forme. Agréezde grâcemes serviceset permettez que le valet de chambre dedon Mathias achève ce que don César a si heureusementcommencé. Vareprit-elleje t'aime encore mieux dans tonnaturel qu'autrement. Tu es en homme ce que je suis en femme. C'estla plus grande louange que je puisse te donner. Je te reçoisau nombre de mes adorateurs. Nous n'avons plus besoin du ministèrede la vieille. Tu peux venir ici me voir librement. Nous autres damesde théâtrenous vivons sans contrainte et pêle-mêleavec les hommes. Je conviens qu'il y paraît quelquefois ; maisle public en ritet nous sommes faitescomme tu saispour ledivertir.

Nous endemeurâmes làparce que nous n'étions pas seuls.La conversation devint généraleviveenjouéeet pleine d'équivoques claires. Chacun y mit du sien. Lasuivante d'Arsénie surtoutmon aimable Laurebrilla fortetfit paraître beaucoup plus d'esprit que de vertu ! D'un autrecôténos maîtres et les comédiennespoussaient souvent de longs éclats de rire que nousentendions. Ce qui suppose que leur entretien était aussiraisonnable que le nôtre. Si l'on eût écrit toutesles belles choses qui se dirent cette nuit chez Arsénieon enauraitje croiscomposé un livre très instructif pourla jeunesse. Cependant l'heure de la retraitec'est-à-dire lejourarriva ; il fallut se séparer. Clarin suivit don Alexoet je me retirai avec don Mathias.




CHAPITREVI

De l'entretien de quelques seigneurs sur lescomédiens de la troupe du prince.


Cejour-làmon maîtreà son leverreçut unbillet de don Alexo Segiarqui lui mandait de se rendre chez lui.Nous y allâmeset nous trouvâmes avec lui le marquis deZenete et un autre jeune seigneur de bonne mine que je n'avais jamaisvu. Don Mathiasdit Segiar à mon patronen lui présentantce cavalier que je ne connaissais pointvous voyez don Pompeyo deCastromon parent. Il est presque dès son enfance à lacour de Portugal. Il arriva hier au soir à Madridet il s'enretourne dès demain à Lisbonne. Il n'a que cettejournée à me donner. Je veux profiter d'un temps siprécieux ; et j'ai cru quepour le lui faire trouveragréablej'avais besoin de vous et du marquis de Zenete.Là-dessus mon maître et le parent de don Alexos'embrassèrentet se firent l'un à l'autre forcecompliments. Je fus très satisfait de ce que dit don Pompeyo.Il me parut avoir l'esprit solide et délié.

On dînachez Segiaret ces seigneursaprès le repasjouèrentpour s'amuser jusqu'à l'heure de la comédie. Alors ilsallèrent tous ensemble au Théâtre du Princevoirreprésenter une tragédie nouvellequi avait pour titrela Reine de Carthage. La pièce finieils revinrent souper aumême endroit où ils avaient dîné ; et leurconversation roula d'abord sur le poème qu'ils venaientd'entendreensuite sur les acteurs. Pour l'ouvrages'écriadon Mathiasje l'estime peu. j'y trouve Énée encoreplus fade que dans l'Énéide. Mais il faut convenir quela pièce a été jouée divinement. Qu'enpense le seigneur don Pompeyo ? Il n'est pasce me semblede monsentiment. Messieursdit ce cavalier en souriantje vous ai vustantôt si charmés de vos acteurs et particulièrementde vos actricesque je n'oserais vous avouer que j'en ai jugétout autrement que vous. C'est fort bien faitinterrompit don Alexoen plaisantant ; vos censures seraient ici fort mal reçues.Respectez nos actrices devant les trompettes de leur réputation.Nous buvons tous les jours avec elles ; nous les garantissonsparfaites. Nous en donneronssi l'on veutdes certificats. Je n'endoute pointlui répondit son parent; vous en donneriez mêmede leurs vie et m¦urstant vous me paraissez amis !

Voscomédiennes de Lisbonnedit en riant le marquis de Zenetesont sons doute beaucoup meilleures. Oui certainementrépliquadon Pompeyoelles valent mieux. Il y en a du moins quelques-unes quin'ont pas le moindre défaut. Celles-làreprit lemarquispeuvent compter sur vos certificats. Je n'ai point deliaison avec ellesrepartit don Pompeyo. Je ne suis point de leursdébauches. Je puis juger de leur mérite sansprévention. En bonne foipoursuivit-ilcroyez-vous avoir unetroupe excellente ? Nonparbleudit le marquisje ne le crois paset je ne veux défendre qu'un très petit nombred'acteurs. J'abandonne tout le reste. Ne conviendrez-vous pas quel'actrice qui a joué le rôle de Didon est admirable ?N'a-t-elle pas représenté cette reine avec toute lanoblesse et tout l'agrément convenables à l'idéeque nous en avons ? Et n'avez-vous pas admiré avec quel artelle attache un spectateuret lui fait sentir les mouvements detoutes les passions qu'elle exprime ? On peut dire qu'elle estconsommée dans les raffinements de la déclamation. Jedemeure d'accorddit don Pompeyoqu'elle sait émouvoir ettoucher : jamais comédienne n'eut plus d'entrailleset c'estune belle représentation. Mais ce n'est point une actrice sansdéfaut. Deux ou trois choses m'ont choqué dans son jeu.Veut-elle marquer de la surpriseelle roule les yeux d'une manièreoutrée ; ce qui sied mal à une princesse. Ajoutez àcela qu'en grossissant le son de sa voixqui est naturellement douxeue en corrompt la douceuret forme un creux assez désagréable.D'ailleursil m'a semblédans plus d'un endroit de la piècequ'on pouvait la soupçonner de ne pas trop bien entendre cequ'elle disait. J'aime mieux pourtant croire qu'elle étaitdistraiteque de l'accuser de manquer d'intelligence.

A ce queje voisdit alors don Mathias au censeurvous ne seriez pas homme àfaire des vers à la louange de nos comédiennes ?Pardonnez-moirépondit don PompeyoJe découvrebeaucoup de talent au travers de leurs défauts. je vous diraimême que je suis enchanté de l'actrice qui a fait lasuivante dans les intermèdes. Le beau naturel ! Avec quellegrâce elle occupe la scène ! A-t-elle quelque bon mot àdébiterelle l'assaisonne d'un souris malin et plein decharmesqui lui donne un nouveau prix. On pourrait lui reprocherqu'elle se livre quelquefois un peu trop à son feu et passeles bornes d'une honnête hardiesse ; mais il ne faut pas êtresi sévère. je voudrais seulement qu'elle se corrigeâtd'une mauvaise habitude. Souventau milieu d'une scènedansun endroit sérieuxelle interrompt tout à coupl'actionpour céder à une folle envie de rire qui luiprend. Vous me direz que le parterre l'applaudit dans ces momentsmêmes. Cela est heureux.

Et quepensez-vous des hommes ? interrompit le marquis ; vous devez tirersur eux à cartouchespuisque vous n'épargnez pas lesfemmes. Nondit don Pompeyo ; j'ai trouvé quelques jeunesacteurs qui promettentet je suis surtout assez content de ce groscomédien qui a joué le rôle du premier ministrede Didon. Il récite très naturellementet c'est ainsiqu'on déclame en Portugal. Si vous êtes satisfait deceux-làdit Segiarvous devez être charmé decelui qui a fait le personnage d'Énée. Ne vous a-t-ilpas paru un grand comédien ? un acteur original ? Fortoriginalrépondit le censeur ; il a des tons qui lui sontparticulierset il en a de bien aigus. Presque toujours hors de lanatureil précipite les paroles qui renferment le sentimentet appuie sur les autres. Il fait même des éclats surdes conjonctions. Il m'a fort divertiet particulièrementlorsqu'il exprimait à son confident la violence qu'il sefaisait d'abandonner sa princesse. On ne saurait témoigner dela douleur plus comiquementTout beau ! cousinrépliqua donAlexo ; tu nous ferais croire à la fin qu'on n'est pas de tropbon goût à la cour de Portugal. Sais-tu bien quel'acteur dont nous parlons est un sujet rare ? N'as-tu pas entendules battements de mains qu'il a excités ? Cela prouve qu'iln'est pas si mauvais. Cela ne prouve rienrepartit don Pompeyo.Messieursajouta-t-illaissons làje vous prielesapplaudissements du parterre. Il en donne souvent aux acteurs fortmal à propos. Il applaudit même plus rarement au vraimérite qu'au fauxcomme Phèdre nous l'apprend par unefable ingénieuse. Permettez-moi de vous la rapporter. Lavoici.

Tout lepeuple d'une ville s'était assemblé dans une grandeplacepour voir jouer des pantomimes. Parmi ces acteursil y enavait un qu'on applaudissait à chaque moment. Ce bouffonsurla fin du jeuvoulut fermer le théâtre par un spectaclenouveau. Il parut seul sur la scènese baissase couvrit latête de son manteauet se mit à contrefaire le cri d'uncochon de lait. Il s'en acquitta de manière qu'on s'imaginaqu'il en avait un véritablement sous ses habits. On lui criade secouer son manteau et sa robe ; ce qu'il fit. Etcomme il ne setrouva rien dessousles applaudissements se renouvelèrentavec plus de fureur dans l'assemblée. Un paysanqui étaitdu nombre des spectateursfut choqué de ces témoignagesd'admiration. Messieurss'écria-t-ilvous avez tort d'êtrecharmés de ce bouffon. Il n'est pas si bon acteur que vous lecroyez. Je sais mieux faire que lui le cochon de lait ; etsi vousen doutezvous n'avez qu'à revenir ici demain à lamême heure. Le peupleprévenu en faveur du pantomimese rassembla le jour suivant en plus grand nombreet plutôtpour siffler le paysanque pour voir ce qu'il savait faire. Les deuxrivaux parurent sur le théâtre. Le bouffon commençaet fut encore plus applaudi que le jour précédent.Alors le villageoiss'étant baissé à son touret enveloppé la tête de son manteautira l'oreille àun véritable cochon qu'il tenait sous son braset lui fitpousser des cris perçants. Cependant l'assistance ne laissapas de donner le prix au pantomimeet chargea de huées lepaysanquimontrant tout à coup le cochon de lait auxspectateurs : messieursleur dit-ilce n'est pas moi que voussifflezc'est le cochon lui-même. Voyez quels juges vous êtes!

Cousindit don Alexota fable est un peu vive. Néanmoinsmalgréton cochon de laitnous n'en démordrons pas. Changeons dematièrepoursuivit-ilcelle-ci m'ennuie. Tu pars doncdemainquelque envie que j'aie de te posséder plus longtemps? Je voudraisrépondit son parentpouvoir faire ici un pluslong séjour ; mais je ne le puis. Je vous l'ai déjàditje suis venu à la cour d'Espagne pour une affaire d'État.Je parlai hier en arrivant au premier ministre. Je dois le voirencore demain matinet je partirai un moment après pour m'enretourner à Lisbonne. Te voilà devenu Portugaisrépliqua Segiaretselon toutes les apparencestu nereviendras point demeurer à Madrid. Je crois que nonrepartitdon Pompeyo ; j'ai le bonheur d'être aimé du roi dePortugal. J'ai beaucoup d'agrément à sa cour. Quelquebonté pourtant qu'il ait pour moicroiriez-vous que j'ai étésur le point de sortir pour jamais de ses États ? Eh ! parquelle aventure ? dit le marquis. Contez-nous celaje vous prie.Très volontiersrépondit don Pompeyo; et c'est en mêmetemps mon histoire dont je vais vous faire le récit.




CHAPITREVII

Histoire de don Pompeyo de Castro


Don Alexopoursuivit-ilsait qu'au sortir de mon enfanceje voulus prendre leparti des armeset quevoyant notre pays tranquillej'allai enPortugal. De là je passai en Afrique avec le duc de Bragancequi me donna de l'emploi dans son armée. J'étais uncadet des monts riches d'Espagne. Ce qui m'imposait la nécessitéde me signaler par des exploits qui m'attirassent l'attention dugénéral. Je fis si bien mon devoirque le ducm'avançaet me mit en état de continuer le serviceavec honneur. Après une longue guerre dont vous n'ignorez pasquelle a été la finje m'attachai à la Cour ;et le roisur les bons témoignages que les officiers générauxlui rendirent de moime gratifia d'une pension considérable.Sensible à la générosité de ce monarqueje ne perdais pas une occasion de lui en témoigner mareconnaissance par mon assiduité. J'étais devant lui àtoutes les heures où il est permis de se présenter àses regards. Par cette conduiteje me fis insensiblement aimer de ceprinceet j'en reçus de nouveaux bienfaits.

Un jourque je me distinguai dans une course de bague et dans un combat detaureaux qui la précédatoute la cour loua ma force etmon adresse ; et lorsquecomblé d'applaudissementsje fus deretour chez moij'y trouvai un billet par lequel on me mandaitqu'une damedont la conquête devait plus me flatter que toutl'honneur que je m'étais acquis ce jour-làsouhaitaitde m'entreteniret que je n'avaisà l'entrée de lanuitqu'à me rendre à certain lieu qu'on me marquait.Cette lettre me fit plus de plaisir que toutes les louanges qu'onm'avait donnéeset je m'imaginai que la personne quim'écrivait devait être une ferrure de la premièrequalité. Vous jugez bien que je volai au rendez-vous. Unevieillequi m'y attendait pour me servir de guidem'introduisit parune petite porte du jardin dans une grande maisonet m'enferma dansun riche cabineten me disant : Demeurez ici. Je vais avertir mamaîtresse de votre arrivée. J'aperçus bien deschoses précieuses dans ce cabinet qu'éclairaient unegrande quantité de bougies ; mais je n'en considérai lamagnificence que pour me confirmer dans l'opinion que j'avais déjàconçue de la noblesse de la dame. Si tout ce que je voyaissemblait m'assurer que ce ne pouvait être qu'une personne dupremier rangquand elle parutelle acheva de me le persuader parson air noble et majestueux. Cependant ce n'était pas ce queje pensais.

Seigneurcavalierme dit-elleaprès la démarche que je fais envoue faveuril serait inutile de vouloir vous cacher que j'ai detendres sentiments pour vous. Le mérite que vous avez faitparaître aujourd'hui devant toute la cour ne me les a pointinspirés. Il en précipite seulement le témoignage.Je vous ai vu plus d'une fois. Je me suis informée de vousetle bien qu'on m'en a dit m'a déterminée à suivremon penchant. Ne croyez paspoursuivit-elleavoir fait la conquêted'une duchesseJe ne suis que la veuve d'un simple officier desgardes du roi ; mais ce qui rend votre victoire glorieusec'est lapréférence que je vous donne sur un des plus grandsseigneurs du royaume. Le duc d'Almeyda m'aime et n'épargnerien pour me plaire. Il n'y peut toutefois réussiret je nesouffre ses empressements que par vanité. Quoique je vissebien à ce discours que j'avais affaire à une coquetteje ne laissai pas de savoir bon gré de cette aventure àmon étoile. Doña Hortensia (c'est ainsi que se nommaitla dame) était encore dans sa première jeunesseet sabeauté m'éblouit. De pluson m'offrait la possessiond'un c¦ur qui se refusait aux soins d'un duc. Quel triomphepour un cavalier espagnol ! Je me prosternai aux pieds d'Hortensepour la remercier de ses bontésJe lui dis tout ce qu'unhomme galant pouvait lui direet elle eut lieu d'êtresatisfaite des transports de reconnaissance que je fis éclaterAussi nous séparâmes-nous tous deux les meilleurs amisdu mondeaprès être convenus que nous nous verrionstous les soirs que le duc d'Almeyda ne pourrait venir chez elle. Cequ'on promit de me faire savoir très exactement. On n'y manquapaset je devins enfin l'Adonis de cette nouvelle Vénus.

Mais lesplaisirs de la vie ne sont pas d'éternelle duréeQuelques mesures que prît la dame pour dérober laconnaissance de notre commerce à mon rivalil ne laissa pasd'apprendre tout ce qu'il nous importait fort qu'il ignorât.Une servante mécontente le mit au fait. Ce seigneurnaturellement généreuxmais fierjaloux et violentfut indigné de mon audace. La colère et la jalousie luitroublèrent l'esprit etne consultant que sa fureurilrésolut de se venger de moi d'une manière infâmeUne nuit que j'étais chez Hortenseil vint m'attendre àla petite porte du jardinavec tous ses valets armés debâtons. Dès que je sortisil me fit saisir par cesmisérableset leur ordonna de m'assommer. Frappezleurdit-ilque le téméraire périsse sous vos coups.C'est ainsi que je veux punir son insolenceIl n'eut pas achevéces parolesque ses gens m'assaillirent tous ensembleet medonnèrent tant de coups de bâtonqu'ils m'étendirentsans sentiment sur la place. Après quoi ils se retirèrentavec leur maîtrepour qui cette cruelle exécution avaitété un spectacle bien doux. Je demeurai le reste de lanuit dans l'état où ils m'avaient mis. A la pointe dujouril passa près de moi quelques personnes quis'apercevant que je respirais encoreeurent la charité de meporter chez un chirurgien. Par bonheur mes blessures ne se trouvèrentpas mortelleset je tombai entre les mains d'un habile homme qui meguérit en deux mois parfaitement. Au bout de ce tempsjereparus à la couret repris mes premières briséesexcepté que je ne retournai plus chez Hortensequide soncôténe fit aucune démarche pour me revoirparce que le ducà ce prix-làlui avait pardonnéson infidélité.

Comme monaventure n'était ignorée de personneet que je nepassais pas pour un lâchetout le monde s'étonnait deme voir aussi tranquille que si je n'eusse pas reçu unaffront. Car je ne disais pas ce que je pensaiset je semblaisn'avoir aucun ressentiment. On ne savait que s'imaginer de ma fausseinsensibilitéLes uns croyaient quemalgré moncouragele rang de l'offenseur me tenait en respect et m'obligeait àdévorer l'offense ; les autresavec plus de raisonsedéfiaient de mon silenceet regardaient comme un calmetrompeur la situation paisible où je paraissais être. Leroi jugeacomme ces derniersque je n'étais pas homme àlaisser un outrage impuniet que je ne manquerais pas de me vengersitôt que j'en trouverais une occasion favorable. Pour savoirs'il devinait ma penséeil me fit un jour entrer dans soncabinetoù il me dit : Don Pompeyoje sais l'accident quivous est arrivéet je suis surprisje l'avouede votretranquillité. Vous dissimulez certainement. Sireluirépondis-jej'ignore qui peut être l'offenseur. J'aiété attaqué la nuit par des gens inconnus. C'estun malheur dont il faut bien que je me console. Nonnonrépliquale roi ; je ne suis point la dupe de ce discours peu sincère.On m'a tout dit. Le duc d'Almeyda vous a mortellement offensé.Vous êtes noble et castillan. Je sais à quoi ces deuxqualités vous engagent. Vous avez formé la résolutionde vous venger. Faites-moi confidence du parti que vous avez pris. Jele veux. Ne craignez point de vous repentir de m'avoir confiévotre secret.

PuisqueVotre Majesté me l'ordonnelui repartis-jeil faut donc queje lui découvre mes sentiments. OuiSeigneurje songe àtirer vengeance de l'affront qu'on m'a fait. Tout homme qui porte unnom pareil au mien en est comptable à sa race. Vous savezl'indigne traitement que j'ai reçuet je me proposed'assassiner le duc d'Almeydapour me venger d'une manièrequi réponde à l'offenseJe lui plongerai un poignarddans le seinou lui casserai la tête d'un coup de pistoletetje me sauveraisi je puisen Espagne. Voilà quel est mondessein. Il est violentdit le roi ; néanmoinsje ne sauraisle condamnerAprès le cruel outrage que le duc d'Almeyda vousa faitil est digne du châtiment que vous lui réservez.Mais n'exécutez pas sitôt votre entreprise. Laissez-moichercher un tempérament pour vous accommoder tous deux. Ah !Seigneurm'écriai-je avec chagrinpourquoi m'avez-vousobligé de vous révéler mon secret ? Queltempérament peutŠ Si je n'en trouve pas qui voussatisfasseinterrompit-ilvous pourrez faire ce que vous avezrésoluJe ne prétends point abuser de la confidenceque vous m'avez faite. Je ne trahirai point votre honneurSoyez sansinquiétude là-dessus.

J'étaisassez en peine de savoir par quel moyen le roi prétendaitterminer cette affaire à l'amiable. Voici comme il s'y prit.Il entretint en particulier le duc d'AlmeydaDuclui dit-ilvousavez offensé don Pompeyo de Castro. Vous n'ignorez pas quec'est un homme d'une naissance illustreun cavalier que j'aime etqui m'a bien servi. Vous lui devez une satisfaction. Je ne suis pasd'humeur à la lui refuserrépondit le duc. S'il seplaint de mon emportementje suis prêt à lui en faireraison par la voie des armes. Il faut une autre réparationreprit le roi. Un gentilhomme espagnol entend trop bien le pointd'honneurpour vouloir se battre noblement avec un lâcheassassin. Je ne puis vous appeler autrementet vous ne sauriezexpier l'indignité de votre actionqu'en présentantvous-même un bâton à votre ennemiet qu'en vousoffrant à ses coups. O ciel ! s'écria le duc i quoi !Seigneurvous voulez qu'un homme de mon rang s'abaisse ? Qu'ils'humilie devant un simple cavalieret qu'il en reçoive mêmedes coups de bâton ? Nonrepartit le monarquej'obligerai donPompeyo à me promettre qu'il ne vous frappera point.Demandez-lui seulement pardon de votre violence en lui présentantun bâton. C'est tout ce que j'exige de vous. Et c'est tropattendre de moiSeigneurinterrompit brusquement le duc d'Almeyda.J'aime mieux demeurer exposé aux traits cachés que sonressentiment me prépare. Vos jours me sont chersdit le roiet je voudrais que cette affaire n'eût point de mauvaisessuites. Pour la finir avec moins de désagrément pourvousje serai seul témoin de cette satisfaction que je vousordonne de faire à l'Espagnol.

Le roi eutbesoin de tout le pouvoir qu'il avait sur le ducpour obtenir de luiqu'il fît une démarche si mortifiante. Ce monarquepourtant en vint à bout. Ensuite il m'envoya chercher. Il meconta l'entretien qu'il venait d'avoir avec mon ennemiet me demandasi je serais content de la réparation dont ils étaientconvenus tous deux. Je répondis que oui ; et je donnai maparole quebien loin de frapper l'offenseurje ne prendrais pasmême le bâton qu'il me présenterait. Cela étantréglé de cette sortele duc et moi nous nous trouvâmesun jour à certaine heure chez le roiqui s'enferma dans soncabinet avec nous. Allonsdit-il au ducreconnaissez votre faute etméritez qu'on vous la pardonne. Alors mon ennemi me fit desexcuses et me présenta un bâton qu'il avait à lamain. Don Pompeyome dit le monarque en ce momentprenez ce bâtonet que ma présence ne vous empêche pas de satisfairevotre honneur outragé. Je vous rends la parole que vous m'avezdonnée de ne point frapper le duc. NonSeigneurluirépondis-jeil suffit qu'il se mette en état derecevoir des coups de bâton. Un Espagnol offensé n'endemande pas davantage. Eh bien ! reprit le roipuisque vous êtescontent de cette satisfactionvous pouvez présentement tousdeux suivre la franchise d'un procédé régulier.Mesurez vos épéespour terminer noblement votrequerelle. C'est ce que je désire avec ardeurs'écriale duc d'Almeyda d'un ton brusque ; et cela seul est capable de meconsoler de la honteuse démarche que je viens de faire.

A cesmotsil sortit plein de rage et de confusion ; etdeux heuresaprèsil m'envoya dire qu'il m'attendait dans un endroitécarté. Je m'y rendiset je trouvai ce seigneurdisposé à se bien battre. Il n'avait pas quarante-cinqans. Il ne manquait ni de courage ni d'adresse. On peut dire que lapartie était égale entre nous. Venezdon Pompeyomedit-ilfinissons ici notre différend. Nous devons l'un etl'autre être en fureurvousdu traitement que je vous aifaitet moide vous en avoir demandé pardon. En achevant cesparolesil mit si brusquement l'épée à la mainque je n'eus pas le temps de lui réponse. Il me poussa d'abordtrès vivement ; mais j'eus le bonheur de parer tous les coupsqu'il me porta. Je le poussai à mon tour. Je sentis quej'avais affaire à un homme qui savait aussi bien se défensequ'attaquer ; et je ne sais ce qu'il en serait arrivé s'iln'eût pas fait un faux pas en reculantet ne fût tombéà la renverse. Je m'arrêtai aussitôtet dis auduc : Relevez-vous. Pourquoi m'épargner ? répondit-ilvotre pitié me fait injure. Je ne veux pointluirépliquai-jeprofiter de votre malheur. Je ferais tort àma gloire. Encore une foisrelevez-vouset continuons notre combat.

DonPompeyodit-il en se relevantaprès ce trait de générositél'honneur ne me permet pas de me battre contre vous. Que dirait-on demoisi je vous perçais le c¦ur ? Je passerais pour unlâche d'avoir arraché la vie à un homme qui me lapouvait ôter. Je ne puis donc plus m'armer contre vos joursetje sens que ma reconnaissance fait succéder de doux transportsaux mouvements furieux qui .m'agitaient. Don Pompeyocontinua-t-ilcessons de nous haïr l'un l'autrePassons même plusavant. Soyons amis. Ah ! seigneurm'écriai-jej'accepte avecjoie une proposition si agréable. Je vous voue une amitiésincère ; etpour commencer à vous en donner desmarquesje vous promets de ne plus remettre le pied chez doñaHortensiaquand elle voudrait me revoir. C'est moidit-ilqui vouscède cette dame. Il est plus juste que je vous l'abandonnepuisqu'elle a naturellement de l'inclination pour vous. Nonnoninterrompis-je vous l'aimez. Les bontés qu'elle aurait pourmoi pourraient vous faire de la peineJe les sacrifie à votrerepos. Ah ! trop généreux Castillanreprit le duc enme serrant entre ses brasvos sentiments me charmentQu'ilsproduisent de remords dans mon âme ! Avec quelle douleuravecquelle honte je me rappelle l'outrage que vous avez reçu ! Lasatisfaction que je vous en ai faite dans la chambre du roi me paraîttrop légère en ce moment. Je veux mieux réparercette injure ; etpour en effacer entièrement l'infamiejevous offre une de mes niècesdont je puis disposer. C'est uneriche héritièrequi n'a pas quinze anset qui estencore plus belle que jeune. Je fis là-dessus au duc tous lescompliments que l'honneur d'entrer dans son alliance me put inspireret j'épousai sa nièce peu de jours après. Toutela cour félicita ce seigneur d'avoir fait la fortune d'uncavalier qu'il avait couvert d'ignominieet mes amis se réjouirentavec moi de l'heureux dénouement d'une aventure qui devaitavoir une plus triste fin. Depuis ce tempsmessieursje visagréablement à Lisbonne. Je suis aimé de monépouseet j'en suis encore amoureux. Le duc d'Almeyda medonne tous les jours de nouveaux témoignages d'amitiéet j'ose me vanter d'être assez bien dans l'esprit du roi dePortugal. L'importance du voyage que je fais par son ordre àMadrid m'assure de son estime.




CHAPITREVIII

Quel accident obligea Gil Blas à chercherune nouvelle condition.


Telle futl'histoire que don Pompeyo raconta et que nous entendîmeslevalet de don Alexo et moibien qu'on eût pris la précautionde nous renvoyer avant qu'il en commençât le récit.Au lieu de nous retirernous nous étions arrêtésà la porteque nous avions laissée entr'ouverteet delà nous n'en avions pas perdu un mot. Après celacesseigneurs continuèrent de boire; mais ils ne poussèrentpas la débauche jusqu'au jourattendu que don Pompeyoquidevait parler le matin au premier ministreétait bien aiseauparavant de se reposer un peu. Le marquis de Zenete et mon maîtreembrassèrent ce cavalierlui dirent adieuet le laissèrentavec son parent. Nous nous couchâmes pour le coup avant lelever de l'auroreet don Mathias à son réveil mechargea d'un nouvel emploi. Gil Blasme dit-ilprends du papier etde l'encre pour écrire deux ou trois lettres que je veux tedicter. Je te fais mon secrétaire. Bon ! dis-je en moi-mêmesurcroît de fonctions. Comme laquaisje suis mon maîtrepartout ; comme valet de chambreje l'habille ; et j'écriraisous lui comme secrétaire. Le ciel en soit loué ! Jevaiscomme la triple Hécatefaire trois personnagesdifférents. Tu ne sais pascontinua-t-ilquel est mondessein ? Le voici. Mais sois discret. Il y va de ta vie. Comme jetrouve quelquefois des gens qui me vantent leurs bonnes fortunesjeveuxpour leur damer le pionavoir dans mes poches de fausseslettres de femmesque je leur lirai. Cela me divertira pour unmoment ; etplus heureux que ceux de mes pareils qui ne font desconquêtes que pour avoir le plaisir de les publierj'enpublierai que je n'aurai pas eu la peine de faire. Maisajouta-t-ildéguise ton écriture de manière que les billetsne paraissent pas tous d'une même main.

Je prisdonc du papierune plume et de l'encreet je me mis en devoird'obéir à don Mathiasqui me dicta d'abord un pouletdans ces termes : Vous ne vous êtes point trouvé cettenuit au rendez-vous. Ah ! don Mathiasque direz-vous pour vousjustifier ? Quelle était mon erreur ! et que vous me punissezbien d'avoir eu la vanité de croire que tous les amusements ettoutes les affaires du monde devaient céder au plaisir de voirdoña Clara de Mendoce ! Après ce billetil m'en fitécrire un autrecomme d'une femme qui lui sacrifiait unprince ; et un autre enfinpar lequel une dame lui mandait quesielle était assurée qu'il fut discretelle ferait aveclui le voyage de Cythère. Il ne se contentait pas de me dicterde si belles lettresil m'obligeait de meure au bas des noms depersonnes qualifiées. Je ne pus m'empêcher de luitémoigner que je trouvais cela très délicat ;mais il me pria de ne lui donner des avis que lorsqu'il m'endemanderait. Je fus obligé de me taireet d'expédierses commandements. Cela faitil se levaet je l'aidai às'habiller. Il mit les lettres dans ses poches. Il sortit ensuite. Jele suiviset nous allâmes dîner chez don Juan deMoncadequi régalait ce jour-là cinq ou six cavaliersde ses amis.

On y fitgrand'chère et la joiequi est le meilleur assaisonnement desfestinsrégna dans le repas. Tous les convives contribuèrentà égayer la conversationles uns par desplaisanterieset les autres en racontant des histoires dont ils sedisaient les héros. Mon maître ne perdit pas une sibelle occasion de faire valoir les lettres qu'il m'avait fait écrire.Il les lut à haute voixet d'un air si imposant qu'àl'exception de son secrétairetout le monde peut-êtreen fut la dupe. Parmi les cavaliers devant qui se faisaiteffrontément cette lectureil y en avait un qu'on appelaitdon Lope de Velasco. Celui-cihomme fort graveau lieu de seréjouir comme les autres des prétendues bonnes fortunesdu lecteurlui demanda froidement si la conquête de doñaClara lui avait coûté beaucoup. Moins que rienluirépondit don Mathias. Elle a fait toutes les avances. Elle mevoit à la promenade. Je lui plais. On me suit par son ordre.On apprend qui je suis. Elle m'écritet me donne rendez-vouschez elle à une heure de la nuit où tout reposait danssa maison. Je m'y trouvai. On m'introduisit dans son appartementŠJe suis trop discret pour vous dire le reste.

A ce récitlaconiquele seigneur de Velasco fit paraître une grandealtération sur son visage. Il ne fut pas difficile des'apercevoir de l'intérêt qu'il prenait à la dameen question. Tous ces billetsdit-il à mon maître en leregardant d'un ¦il furieuxsont absolument fauxet surtoutcelui que vous vous vantez d'avoir reçu de doña Clarade Mendoce. Il n'y a point en Espagne de rifle plus réservéequ'elle. Depuis deux ansun cavalier qui ne vous cède ni ennaissance ni en mérite personnel met tout en usage pour s'enfaire aimer. A peine en a-t-il obtenu les plus innocentes faveurs ;mais il peut se flatter quesi elle était capable d'enaccorder d'autresce ne serait qu'à lui seul. Eh ! qui vousdit le contraire ? interrompit don Mathias d'un air railleur. Jeconviens avec vous que c'est une fille très honnête. Demon côtéje suis un fort honnête garçon.Par conséquent vous devez être persuadé qu'il nes'est rien passé entre nous que de très honnête.Ah ! c'en est tropinterrompit don Lope à son tour. Laissonslà les railleries. Vous êtes un imposteur. Jamais doñaClara ne vous a donné de rendez-vous la nuit. Je ne puissouffrir que vous osiez noircir sa réputation. Je suis aussitrop discret pour vous dire le reste. En achevant ces motsil rompiten visière à toute la compagnieet se retira d'un airqui me fit juger que cette affaire pourrait bien avoir de mauvaisessuites. Mon maîtrequi était assez brave pour unseigneur de son caractèreméprisa les menaces de donLope. Le fat ! s'écria-t-il en faisant un éclat derire. Les chevaliers errants soutenaient là beauté deleurs maîtresses ; il veutluisoutenir la sagesse de lasienne. Cela me paraît encore plus extravagant.

Laretraite de Velascoà laquelle Moncade avait en vain voulus'opposerne troubla point la fête. Les cavalierssans yfaire beaucoup d'attentioncontinuèrent de se réjouiret ne se séparèrent qu'à la pointe du joursuivant. Nous nous couchâmesmon maître et moisur lescinq heures du matin. Le sommeil m'accablaitet je comptais de biendormir ; mais je comptais sans mon hôteou plutôt sansnotre portierqui vint me réveiller une heure aprèspour me dire qu'il y avait à la porte un garçon qui medemandait. Ah ! maudit portierm'écriai-je en bâillantsongez-vous que je viens de me mettre au lit tout à l'heure ?Dites à ce garçon que je reposeet qu'il reviennetantôt. Il veutme répliqua-t-ilvous parler en cemoment. Il assure que la chose presse. A ces motsje me levai. Jemis seulement mon haut-de-chausses et mon pourpointet j'allaienjuranttrouver le garçon qui m'attendait. Amilui dis-jeapprenez-mois'il vous plaîtquelle affaire pressante meprocure l'honneur de vous voir de si grand matin. J'aimerépondit-ilune lettre à donner en main propre auseigneur don Mathiaset il faut qu'il la lise tout présentement.Elle est de la dernière conséquence pour lui. Je vousprie de m'introduire dans sa chambre. Comme je crus qu'il s'agissaitd'une affaire importanteje pris la liberté d'aller réveillermon maître. Pardonlui dis-jesi j'interromps votre repos ;mais l'importanceŠ Que me veux-tu ? interrompit-il brusquementSeigneurlui dit alors le garçon qui m'accompagnaitc'estune lettre que j'ai à vous rendre de la part de don Lope deVelasco. Don Mathias prit le billetl'ouvritetaprèsl'avoir ludit au valet de don Lope : Mon enfantje ne me lèveraisjamais avant midiquelque partie de plaisir qu'on me pûtproposer ; juge si je me lèverai à six heures du matinpour me battre ! Tu peux dire à ton maître ques'il estencore à midi et demi dans l'endroit où il m'attendnous nous y verrons. Va lui porter cette réponseA ces motsil s'enfonça dans son litet ne tarda guère àse rendormir.

Il se levaet s'habilla fort tranquillement entre onze heures et midi. Puis ilsortiten me disant qu'il me dispensait de le suivre ; mais j'étaistrop tenté de voir ce qu'il deviendraitpour lui obéir.Je marchai sur ses pas jusqu'au pré de Saint-Jérômeoù j'aperçus don Lope de Velasco qui l'attendait depied ferme. Je me cachai pour les observer tous deux ; et voici ceque je remarquai de loin. Ils se joignirent et commencèrent àse battre un moment après. Leur combat fut long. Ils sepoussèrent tour à tour l'un l'autre avec beaucoupd'adresse et de vigueur. Cependant la victoire se déclara pourdon Lope. Il perça mon maîtrel'étendit parterreet s'enfuit fort satisfait de s'être si bien vengé.Je courus au malheureux don Mathias. Je le trouvai sans connaissanceet presque déjà sans vie. Ce spectacle m'attendritetje ne pus m'empêcher de pleurer une mort à laquellesans y penserj'avais servi d'instrument. Néanmoinsmalgréma douleurje ne laissai pas de songer à mes petits intérêts.Je m'en retournai promptement à l'hôtel sans rien dire.Je fis un paquet de mes hardesoù je mis par mégardequelques nippes de mon maître ; et quand j'eus portécela chez le barbieroù mon habit d'homme à bonnesfortunes était encoreje répandis dans la villel'accident funeste dont j'avais été témoin. Jele contai à qui voulut l'entendreet surtout je ne manquaipas d'aller l'annoncer à RodriguezIl en parut moins affligéqu'occupé des mesures qu'il avait à prendre là-dessus.Il assembla ses domestiquesleur ordonna de le suivreet nous nousrendîmes tous au pré de Saint-Jérôme. Nousenlevâmes don Mathias qui respirait encoremais qui mouruttrois heures après qu'on l'eut transporté chez lui.Ainsi périt le seigneur don Mathias de Silvapour s'êtreavisé de lire mal à propos des billets doux supposés.




CHAPITREIX

Quelle personne il alla servir après la mortde don Mathias de Silva.


Quelquesjours après les funérailles de don Mathiastous sesdomestiques furent payés et congédiés. J'établismon domicile chez le petit barbieravec qui je commençais àvivre dans une étroite liaison. Je m'y promettais plusd'agrément que chez Melendez. Comme je ne manquais pasd'argentje ne me hâtai point de chercher une nouvellecondition. D'ailleursj'étais devenu difficile sur cela. Jene voulais plus servir que des personnes hors du commun ; encoreavais-je résolu de bien examiner les postes qu'on m'offrirait.Je ne croyais pas le meilleur trop bon pour moitant le valet d'unjeune seigneur me paraissait alors préférable auxautres valets.

Enattendant que la fortune me présentât une maison telleque je m'imaginais la mériterje pensai que je ne pouvaismieux faire que de consacrer mon oisiveté à ma belleLaureque je n'avais point vue depuis que nous nous étions siplaisamment détrompés. Je n'osai m'habiller en donCésar de Bibera. Je ne pouvaissans passer pour unextravagantmettre cet habit que pour me déguiser. Maisoutre que le mien n'avait pas encore l'air trop malproprej'étaisbien chaussé et bien coiffé. Je me parai doncàl'aide du barbierd'une manière qui tenait un milieu entredon César et Gil Blas. Dans cet état je me rendis àla maison d'Arsénie. Je trouvai Laure seule dans la mêmesalle où je lui avais déjà parlé. Ah !c'est vouss'écria-t-elle aussitôt qu'elle m'aperçut.Je vous croyais perdu. Il y a sept ou huit jours que je vous aipermis de me venir voir. Vous n'abusez pointà ce que jevoisdes libertés que les dames vous donnent.

Jem'excusai sur la mort de mon maîtresur les occupations quej'avais eueset j'ajoutai fort poliment quedans mes embarras mêmemon aimable Laure avait toujours été présente àma pensée. Cela étantme dit-elleje ne vous feraiplus de reprocheset je vous avouerai que j'ai aussi songé àvous. D'abord que j'ai appris le malheur de don Mathiasj'ai forméun projet qui ne vous déplaira peut-être point. Il y alongtemps que j'entends dire à ma maîtresse qu'elle veutavoir chez elle une espèce d'homme d'affaire : un garçonqui entende bien l'économieet qui tienne un registre exactdes sommes qu'on lui donnera pour faire la dépense de lamaison. J'ai jeté les yeux sur votre seigneurie. Il me sembleque vous ne remplirez point mal cet emploi. Je senslui répondis-jeque je m'en acquitterai à merveille. J'ai lu les économiquesd'Aristote ; et pour tenir des registresc'est mon fortŠ Maismon enfantpoursuivis-jeune difficulté m'empêched'entrer au service d'Arsénie. Quelle difficulté ? medit LaureJ'ai jurélui répliquai-jede ne plusservir de bourgeois. J'en ai même juré par le Styx. SiJupiter n'osait violer ce sermentjugez si un valet doit lerespecter ! Qu'appelles-tu des bourgeois ? repartit fièrementla soubrette. Pour qui prends-tu les comédiennes ? Lesprends-tu pour des avocates ou pour des procureuses ? Oh ! sachemonamique les comédiennes sont noblesarchinoblespar lesalliances qu'elles contractent avec les grands seigneurs.

Sur cepied-làlui dis-jemon infanteje puis accepter la placeque vous me destinezJe ne dérogerai point. Nonsans douterépondit-elle : passer de chez un petit-maître auservice d'une héroïne de théâtrec'est êtretoujours dans le même monde. Nous allons de pair avec les gensde qualité. Nous avons des équipages comme euxnousfaisons aussi bonne chèreetdans le fondon doit nousconfondre ensemble dans la vie civile. En effetajouta-t-elleàconsidérer un marquis et un comédien dans le coursd'une journéec'est presque la même chose. Si lemarquispendant les trois quarts du jourest par son rang au-dessusdu comédienle comédienpendant l'autre quarts'élève encore davantage au-dessus du marquispar unrôle d'empereur ou de roi qu'il représente. Cela faitce me sembleune compensation de noblesse et de grandeur qui nouségale aux personnes de la cour. Ouivraimentrepris-jevousêtes de niveausans contreditles uns aux autres. Peste ! lescomédiens ne sont pas des marouflescomme je le croyaisetvous me donnez une forte envie de servir de si honnêtes gens.Eh bien ! repartit-elletu n'as qu'à revenir dans deux jours.Je ne te demande que ce temps-là pour disposer ma maîtresseà te prendre. Je lui parlerai en ta faveur. J'ai quelqueascendant sur son esprit. Je suis persuadée que je te feraientrer ici.

Jeremerciai Laure de sa bonne volonté. Je lui témoignaique j'en étais pénétré de reconnaissanceet je l'en assurai avec des transports qui ne lui permirent pas d'endouter. Nous eûmes tous deux un assez long entretienquiaurait encore durési un petit laquais ne fût venu direà ma princesse qu'Arsénie la demandait. Nous nousséparâmes. Je sortis de chez la comédiennedansla douce espérance d'y avoir bientôt bouche àcouret je ne manquai pas d'y retourner deux jours après. Jet'attendaisme dit la suivantepour t'assurer que tu es commensaldans cette maison. Vienssuis-moi. Je vais te présenter àma maîtresse. A ces paroleselle me mena dans un appartementcomposé de cinq à six pièces de plain-piedtoutes plus richement meublées les unes que les autres.

Quel luxe! quelle magnificence ! Je me crus chez une vice-reineoupourmieux direje m'imaginai voir toutes les richesses du monde amasséesdans un même lieu. Il est vrai qu'il y en avait de plusieursnationset qu'on pouvait définir cet appartement le templed'une déesse où chaque voyageur apportait pour offrandequelque rareté de son pays. J'aperçus la divinitéassise sur un gros carreau de satin. Je la trouvai charmante etgrasse de la fumée des sacrifices. Elle était dans undéshabillé galantet ses belles mains s'occupaient àpréparer une coiffure nouvelle pour jouer son rôle cejour-là. Madamelui dit la soubrettevoici l'économeen questionJe puis vous assurer que vous ne sauriez avoir unmeilleur sujet. Arsénie me regarda très attentivementet j'eus le bonheur de ne lui pas déplaire. Comment doncLaures'écria-t-ellemais voilà un fort joli garçon! Je prévois que je m'accommoderai bien de lui. Ensuitem'adressant la parole : Mon enfantajouta-t-ellevous me convenezet je n'ai qu'un mot à vous dire : vous serez content de moisi je le suis de vous. Je lui répondis que je ferais tous mesefforts pour la servir à son gré. Comme je vis que nousétions d'accordje sortis sur-le-champ pour aller cherchermes hardeset je revins m'installer dans cette maison.




CHAPITREX

Qui n'est pas plus long que le précédent.


Il étaità peu près l'heure de la comédieMa maîtresseme dit de la suivre avec Laure au théâtre. Nous entrâmesdans sa logeoù elle ôta son habit de villeet en pritun autre plus magnifique pour paraître sur la scèneQuand le spectacle commençaLaure me conduisit et se plaçaprès de moi dans un endroit d'où je pouvais voir etentendre parfaitement bien les acteurs. Ils me déplurent pourla plupartà cause sans doute que don Pompeyo m'avait prévenucontre euxOn ne laissait pas d'en applaudir plusieursetquelques-uns de ceux-là me firent souvenir de la fable ducochon.

Laurem'apprenait le nom des comédiens et des comédiennes àmesure qu'ils s'offraient à nos yeux. Elle ne se contentaitpas de les nommer ; la médisante en faisait de jolis portraits: celui-cidisait-ellea le cerveau creux ; celui-là est uninsolent. Cette mignonne que vous voyezet qui a l'air plus libreque gracieuxs'appelle Rosarda. Mauvaise acquisition pour lacompagnie. On devrait mettre cela dans la troupe qu'on lèvepar ordre du vice-roi de la Nouvelle-Espagneet qu'on va faireincessamment partir pour l'Amérique. Regardez bien cet astrelumineux qui s'avancece beau soleil couchant : c'est Casilda. Sidepuis qu'elle a des amantselle avait exigé de chacun d'euxune pierre de taille pour en bâtir une pyramidecomme fitautrefois une princesse d'Egypteelle en pourrait faire éleverune qui irait jusqu'au troisième ciel. EnfinLaure déchiratout le monde par des médisances. Ah ! la méchantelangue ! Elle n'épargna pas même sa maîtresse.

Cependantj'avouerai mon faible ; j'étais charmé de ma soubrettequoique son caractère ne fût pas moralement bon. Ellemédisait avec un agrément qui me faisait aimer jusqu'àsa malignité. Elle se levait dans les entr'actespour allervoir si Arsénie n'avait pas besoin de ses services j mais aulieu de venir promptement reprendre sa placeelle s'amusait derrièrele théâtre à recueillir les fleurettes des hommesqui la cajolaient. Je la suivis une fois pour l'observeret jeremarquai qu'elle avait bien des connaissances. Je comptai jusqu'àtrois comédiens qui l'arrêtèrent l'un aprèsl'autre pour lui parleret ils me parurent s'entretenir avec elletrès familièrement. Cela ne me plut point j etpour lapremière fois de ma vieje sentis ce que c'est que d'êtrejaloux. Je retournai à ma place si rêveur et si tristeque Laure s'en aperçut aussitôt qu'elle m'eut rejoint.Qu'as-tu ? Gil Blasme dit-elle avec étonnement ; quellehumeur noire s'est emparée de toi depuis que je t'ai quitté? Tu as l'air sombre et chagrin. Ma princesselui répondis-jece n'est pas sans raison. Vos allures sont un peu vives. Je viens devous voir avec des comédiensŠ Ah ! le plaisant sujet detristesse ! interrompit-elle en riant. Quoi ! cela te fait de lapeine ? Oh ! vraimenttu n'es pas au bout. Tu verras bien d'autreschoses parmi nous. Il faut que tu t'accoutumes à nos manièresaisées. Point de jalousiemon enfant ! Les jalouxchez lepeuple comiquepassent pour des ridicules. Aussi n'y en a-t-ilpresque point. Les pèresles marisles frèreslesoncles et les cousins sont les gens du inonde les plus commodesetsouvent même c'est eux qui établissent leurs familles.

Aprèsm'avoir exhorté à ne prendre ombrage de personne et àregarder tout tranquillementelle me déclara que j'étaisl'heureux mortel qui avait trouvé le chemin de son c¦ur.Puis elle m'assura qu'elle m'aimerait toujours uniquement. Sur cetteassurance dont je pouvais douter sans passer pour un esprit tropdéfiantje lui promis de ne plus m'alarmer et je lui tinsparole. Je la visdès le soir mêmes'entretenir enparticulier et rire avec des hommes. A l'issue de la comédienous nous en retournâmes avec notre maîtresse au logisoù Florimonde arriva bientôt avec trois vieux seigneurset un comédien qui y venaient souper. Outre Laure et moiil yavait pour domestiquesdans cette maisonune cuisinièreuncocher et un petit laquais. Nous nous joignîmes tous cinq pourpréparer le repas. La cuisinièrequi n'étaitpas moins habile que la dame Jacinteapprêta les viandes avecle cocher. La femme de chambre et le petit laquais mirent le couvertet je dressai le buffetcomposé de la plus belle vaisselled'argent et de plusieurs vases d'or. Autres offrandes que la déessedu temple avait reçues. Je le parai de bouteilles dedifférents vinset je servis d'échansonpour montrerà ma maîtresse que j'étais un homme àtout. J'admirais la contenance des comédiennes pendant lerepas. Elles faisaient les dames d'importance. Elles s'imaginaientêtre des femmes du premier rang. Bien loin de traiterd'Excellence les seigneurselles ne leur donnaient pas même dela Seigneurie; elles les appelaient simplement par leur nom. Il estvrai que c'étaient eux qui les gâtaient et qui lesrendaient si vainesen se familiarisant un peu trop avec elles. Lecomédiende son côtécomme un acteur accoutuméà faire le hérosvivait avec eux sans façon :il buvait à leur santéet tenaitpour ainsi direlehaut bout. Parbleudis-je en moi-mêmequand Laure m'adémontré que le marquis et le comédien sontégaux pendant le jourelle pouvait ajouter qu'ils le sontencore davantage pendant la nuitpuisqu'ils la passent tout entièreà boire ensemble.

Arsénieet Florimonde étaient naturellement enjouées. Il leuréchappa mille discours hardisentremêlés demenues faveurs et de minauderies qui furent bien savourées parces vieux pécheurs. Tandis que ma maîtresse en amusaitun par un badinage innocentson amiequi se trouvait entre les deuxautresne faisait point avec eux la Suzanne. Dans le temps que jeconsidérais ce tableauqui n'avait que trop de charmes pourun vieil adolescenton apporta le fruit. Alors je mis sur la tabledes bouteilles de liqueurs et des verreset je disparus pour allersouper avec Laure qui m'attendait. Eh bien ! Gil Blasme dit-elleque penses-tu de ces seigneurs que tu viens de voir ? Ce sont sansdoutelui répondis-jedes adorateurs d'Arsénie et deFlorimonde. Nonreprit-ellece sont de vieux voluptueux qui vontchez les coquettes sans s'y attacher. Ils n'exigent d'elles qu'un peude complaisanceet ils sont assez généreux pour bienpayer les petites bagatelles qu'on leur accorde. Grâce au cielFlorimonde et ma maîtresse sont à présent sansamants. Je veux dire qu'elles n'ont pas de ces amants qui s'érigenten maris et veulent faire tous les plaisirs d'une maisonparcequ'ils en font toute la dépense. Pour moij'en suis bienaiseet je soutiens qu'une coquette sensée doit fuir cessortes d'engagements. Pourquoi se donner un maître ? Il vautmieux gagner sol à sol un équipageque de l'avoir toutd'un coup à ce prix-là. Lorsque Laure était entrain de parleret elle y était presque toujoursles parolesne lui coûtaient rien. Quelle volubilité de langue !Elle me conta mille aventures arrivées aux actrices de latroupe du Prince ; et je conclus de tous ses discours que je nepouvais être mieux placé pour connaîtreparfaitement les vices. Malheureusement j'étais dans un âgeoù ils ne font guère d'horreur ; et il faut ajouter quela soubrette savait si bien peindre les dérèglementsque je n'y envisageais que des délices. Elle n'eut pas letemps de m'apprendre seulement la dixième partie des exploitsdes comédiennescar il n'y avait pas plus de trois heuresqu'elle en parlait. Les seigneurs et le comédien se retirèrentavec Florimondequ'ils conduisirent chez elle.

Aprèsqu'ils furent sortisma maîtresse me dit en me mettant del'argent entre les mains : TenezGil Blasvoilà dix pistolespour aller demain matin à la provision. Cinq ou six de nosmessieurs et de nos dames doivent dîner ici. Ayez soin de nousfaire faire bonne chère. Madamelui répondis-jeaveccette somme je promets d'apporter de quoi régaler toute latroupe même. Mon amireprit Arséniecorrigezs'ilvous plaîtvos expressions. Sachez qu'il ne faut point dire latroupe ; il faut dire la compagnie. On dit bien une troupe debanditsune troupe de gueuxune troupe d'auteurs ; mais apprenezqu'on doit dire une compagnie de comédiens. Les acteurs deMadrid surtout méritent bien qu'on appelle leur corps unecompagnie. Je demandai pardon à ma maîtresse de m'êtreservi d'un terme si peu respectueux. Je la suppliai trèshumblement d'excuser mon ignorance. Je lui protestai que dans lasuite quand je parlerais de messieurs les comédiens de Madridd'une manière collectiveje dirais toujours la compagnie.




CHAPITREXI

Comment les comédiens vivaient ensemble etde quelle manière ils traitaient les auteurs.


Je me misdonc en campagne le lendemain matin pour commencer l'exercice de monemploi d'économe. C'était un jour maigre; j'achetaipar ordre de ma maîtressede bons poulets grasdes lapinsdes perdreauxet d'autres petits-pieds. Comme messieurs lescomédiens ne sont pas contents des manières de l'Égliseà leur égardils n'en observent pas avec exactitudeles commandements. J'apportai au logis plus de viandes qu'il n'enfaudrait à douze honnêtes gens pour bien passer lestrois jours du carnaval. La cuisinière eut de quoi s'occupertoute la matinée. Pendant qu'elle préparait le dînerArsénie se levaet demeura jusqu'à midi à satoiletteAlors les seigneurs Rosimiro et Ricardocomédiensarrivèrent. Il survint ensuite deux comédiennesConstance et Celinaura ; et un moment après parut Florimondeaccompagnée d'un homme qui avait tout l'air d'un señorcavallero des plus lestes. Il avait les cheveux galamment nouésun chapeau relevé d'un bouquet de plumes feuille-morte aunhaut-de-chausses bien étroitet l'on voyait aux ouvertures deson pourpoint une chemise fine avec une fort belle dentelle. Sesgants et son mouchoir étaient dans la concavité de lagarde de son épéeet il portait son manteau avec unegrâce toute particulière. Néanmoinsquoiqu'ileût bonne mine et fût très bien faitje trouvaid'abord en lui quelque chose de singulier. Il fautdis-je enmoi-mêmeque ce gentilhomme-là soit un original. Je neme trompais point. C'était un caractère marqué.Dès qu'il entra dans l'appartement d'Arsénieilcourutles bras ouvertsembrasser les actrices et les acteurs l'unaprès l'autreavec des démonstrations plus outréesque celles des petits-maîtres. Je ne changeai point desentiment lorsque je l'entendis parler. Il appuyait sur toutes lessyllabeset prononçait ses paroles d'un ton emphatiqueavecdes gestes et des yeux accommodés au sujet. J'eus la curiositéde demander à Laure ce que c'était que ce cavalier. Jete pardonneme dit-ellece mouvement curieux : il est impossible devoir et d'entendre pour la première fois le seigneur CarlosAlonso de la Ventoleria sans avoir l'envie qui te presse. Je vais tele peindre au naturelPremièrementc'est un homme qui a étécomédien. Il a quitté le théâtre parfantaisieet s'en est depuis repenti par raison. As-tu remarquéses cheveux noirs ? Ils sont teints aussi bien que ses sourcils et samoustache. Il est plus vieux que Saturne. Cependantcomme au tempsde sa naissance ses parents ont négligé de faire écrireson nom sur les registres de sa paroisseil profite de leurnégligenceet se dit plus jeune qu'il n'est de vingt bonnesannées pour le moins. D'ailleursc'est le personnaged'Espagne le plus rempli de lui-même. Il a passé lesdouze premiers lustres de sa vie dans une ignorance crasse ; maispour devenir savantil a pris un précepteur qui lui a montréà épeler en grec et en latin. De plusil sait par c¦urune infinité de bons contes qu'il a récités tantde fois comme de son cru qu'il est parvenu à se figurer qu'ilsen sont effectivement. Il les fait venir dans la conversationet onpeut dire que son esprit brille aux dépens de sa mémoire.Au resteon dit que c'est un grand acteur. Je veux le croirepieusement. Je t'avouerai toutefois qu'il ne me plaît point. Jel'entends quelquefois déclamer ici ; et je lui trouveentreautres défautsune prononciation trop affectéeavecune voix tremblante qui donne un air antique et ridicule à sadéclamation. Tel fut le portrait que ma soubrette me fit decet histrion honoraireet véritablement je n'ai jamais vu demortel d'un maintien plus orgueilleux. Il faisait aussi le beauparleur ; il ne manqua pas de tirer de son sac deux ou trois contesqu'il débita d'un air imposant et bien étudié.D'une autre partles comédiennes et les comédiensquin'étaient point venus là pour se tairene furent pasmuets. Ils commencèrent à s'entretenir de leurscamarades absentsd'une manière peu charitableà lavérité ; mais c'est une chose qu'il faut pardonner auxcomédiens comme aux auteurs. Il a conversation s'échauffadonc contre le prochain. Vous ne savez pasmesdamesdit Rosimiroun nouveau trait de Cesarinonotre cher confrère. Il a cematin acheté des bas de soiedes rubans et des dentellesqu'il s'est fait apporter à l'assemblée par un petitpagecomme de la part d'une comtesseQuelle friponnerie ! dit leseigneur de la Ventoleriaen souriant d'un air fat et vain. De montemps on était de meilleure foi. Nous ne songions point àcomposer de pareilles fables. Il est vrai que les ferrures de qualiténous en épargnaient l'invention. Elles faisaient elles-mêmesles emplettes. Elles avaient cette fantaisie-làParbleuditRicardo du même toncette fantaisie les tient bien encore ; ets'il était permis de s'expliquer là-dessusŠ Maisil faut taire ces sortes d'aventuressurtout quand les personnesd'un certain rang y sont intéressées. Messieursinterrompit Florimondelaissez làde grâcevos bonnesfortunes ; elles sont connues de toute la terre. Parlons d'Isménie.On dit que ce seigneur qui a fait tant de dépense pour ellevient de lui échapper. Ouivraiments'écriaConstance; et je vous dirai de plus qu'elle perd un petit hommed'affaires qu'elle aurait indubitablement ruiné. Je sais lachose d'original. Son Mercure i a fait un quiproquo : il a portéau seigneur un billet qu'elle écrivait à l'hommed'affaireset a remis à l'homme d'affaires une lettre quis'adressait au seigneur. Voilà de grandes pertesma mignonnereprit Florimonde. Oh ! pour celle du seigneurrepartit Constanceelle est peu considérable. Le cavalier a mangé presquetout son bien; mais le petit homme d'affaires ne faisait que d'entrersur les rangs. Il n'a point encore passé par les mains descoquettes. C'est un sujet à regretter. Ils s'entretinrent àpeu près de cette sorte avant le dîneret leurentretien roula sur la même matière lorsqu'ils furent àtable. Comme je ne finirais pointsi j'entreprenais de rapportertous les autres discours pleins de médisance ou de fatuitéque j'entendisle lecteur trouvera bon que je les supprimepour luiconter de quelle façon fut reçu un pauvre diabled'auteur qui arriva chez Arsénie sur la fin du repas. Notrepetit laquais vint dire tout haut à ma maîtresse :Madameun homme en linge salecrotté jusqu'àl'échineet quisauf votre respecta tout l'air d'un poètedemande à vous parler. Qu'on le fasse monterréponditArsénie. Ne bougeonsmessieursc'est un auteur.Effectivement c'en était un dont on avait accepté unetragédieet qui apportait un rôle à mamaîtresse. Il s'appelait Pedro de Moya. Il fit en entrant cinqou six profondes révérences à la compagniequine se levani même ne le salua point. Arsénie réponditseulement par une simple inclination de tète aux civilitésdont il l'accablait. Il s'avança dans la chambre d'un airtremblant et embarrassé. Il laissa tomber ses gants et sonchapeau. Il les ramassas'approcha de ma maîtresseet luiprésentant un papier plus respectueusement qu'un plaideur neprésente un placet à son juge ; Madamelui dit-ilagréez de grâce le rôle que je prends la libertéde vous offrir. Elle le reçut d'une manière froide etméprisanteet ne daigna pas même répondre aucompliment. Cela ne rebuta point notre auteurquise servant del'occasion pour distribuer d'autres personnagesen donna un àRosimiro et un autre à Florimondequi n'en usèrent pasplus honnêtement avec lui qu'Arsénie. Au contrairelecomédienfort obligeant de son naturelcomme ces messieursle sont pour la plupartl'insulta par de piquantes railleriesPedrode Moya les sentit. Il n'osa toutefois les releverde peur que sapièce n'en pâtît. Il se retira sans rien diremais vivement touchéà ce qu'il me parutde laréception que l'on venait de lui faire. Je crois que dans sondépit il ne manqua pas d'apostropher en lui-même lescomédiens comme ils le méritaient ; et les comédiensde leur côtéquand il fut sorticommencèrent àparler des auteurs avec beaucoup de courtoisie. Il me sembleditFlorimondeque le seigneur Pedro de Moya ne s'en va pas fortsatisfait. Eh ! madames'écria Rosimirode quoi vousinquiétez-vous ? Les auteurs sont-ils dignes de notreattention ? Si nous allions de pair avec euxce serait le moyen deles gâter. Je connais ces petits messieursje les connais ;ils s'oublieraient bientôt. Traitons-les toujours en esclaveset ne craignons point de lasser leur patience. Si leurs chagrins leséloignent de nous quelquefoisla fureur d'écrire nousles ramèneet ils sont encore trop heureux que nous voulionsbien jouer leurs pièces. Vous avez raisondit Arsénie;nous ne perdons que les auteurs dont nous faisons la fortune. Pourceux-làsitôt que nous les avons bien placésl'aise les gagneet ils ne travaillent plus. Heureusement lacompagnie s'en consoleet le public n'en souffre point. On applaudità ces beaux discours ; et il se trouva que les auteursmalgréles mauvais traitements qu'ils recevaient des comédiensleuren devaient encore de reste. Ces histrions les mettaient au-dessousd'euxet certes ils ne pouvaient les mépriser davantage.




CHAPITREXII

Gil Blas se met dans le goût du théâtre;il s'abandonne aux délices de la vie comiqueet s'en dégoûtepeu de temps après.


Lesconviés demeurèrent à table jusqu'à cequ'il fallut aller au théâtre. Alors ils s'y rendirenttousJe les suiviset je vis encore la comédie ce jour-là.J'y pris tant de plaisir que je résolus de la voir tous lesjours. Je n'y manquai paset insensiblement je m'accoutumai auxacteurs. Admirez la force de l'habitude ! J'étaisparticulièrement charmé de ceux qui braillaient etgesticulaient le plus sur la scèneet je n'étais passeul dans ce goût-là. La beauté des piècesne me touchait pas moins que la matière dont on lesreprésentait. Il y en avait quelques-unes qui m'enlevaientetj'aimaisentre autrescelles où l'on faisait paraîtretous les cardinauxou les douze pairs de France. Je retenais desmorceaux de ces poèmes incomparables. Je me souviens quej'appris par c¦ur en deux jours une comédie entièrequi avait pour titre : La Reine des fleurs. La Rosequi étaitla reineavait pour confidente la Violetteet pour écuyer leJasmin. Je ne trouvais rien de plus ingénieux que cesouvragesqui me semblaient faire beaucoup d'honneur àl'esprit de notre nation. Je ne me contentais pas d'orner ma mémoiredes plus beaux traits de ces chefs-d'¦uvre dramatiques. Jem'attachai à me perfectionner le goût j etpour yparvenir sûrementj'écoutais avec une avide attentiontout ce que disaient les comédiensS'ils louaient une pièceje l'estimais. Leur paraissait-elle mauvaiseje la méprisaisJe m'imaginais qu'ils se connaissaient en pièces de théâtrecomme les joailliers en diamants. Néanmoins la tragédiede Pedro de Moya eut un très grand succèsquoiqu'ilseussent jugé qu'elle ne réussirait point. Cela ne futpas capable de me rendre leurs jugements suspectset j'aimai mieuxpenser que le public n'avait pas le sens communque de douter del'infaillibilité de la compagnie. Mais on m'assurade toutespartsqu'on applaudissait ordinairement les pièces nouvellesdont les comédiens n'avaient pas bonne opinionet qu'aucontraire celles qu'ils recevaient avec applaudissement étaientpresque toujours sifflées. On me dit que c'était une deleurs règlesde juger si mal des ouvrageset là-dessuson me cita mille succès de pièces qui avaient démentileurs décisions. J'eus besoin de toutes ces preuves pour medésabuser. Je n'oublierai jamais ce qui arriva un jour qu'onreprésentait pour la première fois une comédienouvelle. Les comédiens l'avaient trouvée froide etennuyeuse. Us avaient même jugé qu'on ne l'achèveraitpas. Dans cette penséeils en jouèrent le premieractequi fut fort applaudi. Cela les étonna. Ils jouent lesecond acte ; le public le reçoit encore mieux que le premier.Voilà mes acteurs déconcertés ! Comment diabledit Rosimirocette comédie prend ! Enfin ils jouent letroisième actequi plut encore davantage. Je n'y comprendsriendit Ricardo ; nous avons cru que cette pièce ne seraitpas goûtée ! voyez le plaisir qu'elle fait à toutle monde Messieursdit alors un comédien fort naïvementc'est qu'il y a dedans mille traits d'esprit que nous n'avons pasremarqués. Je cessai donc de regarder les comédienscomme d'excellents jugeset je devins un juste appréciateurde leur mérite. Ils justifiaient parfaitement tous lesridicules qu'on leur donnait dans le monde. Je voyais des actrices etdes acteurs que les applaudissements avaient gâtésetquise considérant comme des objets d'admirations'imaginaient faire grâce au public lorsqu'ils jouaient.J'étais choqué de leurs défauts j mais parmalheur je trouvai un peu trop à mon gré leur façonde vivreet je me plongeai dans la débauche. Commentaurais-je pu m'en défendre ? Tous les discours que j'entendaisparmi eux étaient pernicieux pour la jeunesseet je ne voyaisrien qui ne contribuât à me corrompre. Quand je n'auraispas su ce qui se passait chez Casildachez Constance et chez lesautres comédiennesla maison d'Arsénie toute seulen'était que trop capable de me perdre. Outre les vieuxseigneurs dont j'ai parléil y venait des petits-maîtresdes enfants de familleque les usuriers mettaient en état defaire de la dépense ; et quelquefois on y recevait aussi destraitantsquibien loin d'être payés comme dans leursassemblées pour leur droit de présencepayaient làpour avoir droit d'être présents. Florimondequidemeurait dans une maison voisinedînait et soupait tous lesjours avec Arsénie. Elles paraissaient toutes deux dans uneunion qui surprenait bien des gens. On était étonnéque des coquettes fussent en si bonne intelligenceet l'ons'imaginait qu'elles se brouilleraient tôt ou tard pour quelquecavalier j mais on connaissait mal ces amies parfaites. Une solideamitié les unissaitAu lieu d'être jalouses comme lesautres ferrureselles vivaient en commun. Elles aimaient mieuxpartager les dépouilles des hommes que de s'en disputersottement les soupirs. Laureà l'exemple de ces deuxillustres associéesprofitait aussi de ses beaux jours. Ellem'avait bien dit que je verrais de belles choses. Cependant je ne fispoint le jaloux ; j'avais promis de prendre là-dessus l'espritde la compagnie. Je dissimulai pendant quelques jours. Je mecontentai a de lui demander le nom des hommes avec qui je la voyaisen conversation particulière. Elle me répondaittoujours que c'était un oncle ou un cousin. Qu'elle avait deparents ! Il fallait que sa famille fût plus nombreuse quecelle du roi Priam. La soubrette ne s'en tenait pas même àses oncles et à ses cousins ; elle allait encore quelquefoisamorcer des étrangerset faire la veuve de qualitéchez la bonne vieille dont j'ai parlé. Enfin Laurepour endonner au lecteur une idée juste et préciseétaitaussi jeuneaussi jolie et aussi coquette que sa maîtressequi n'avait point d'autre avantage sur elle que celui de divertirpubliquement le public. Je cédai au torrent pendant troissemaines. Je me livrai à toutes sortes de voluptés.Mais je dirai en même temps qu'au milieu des plaisirs jesentais souvent naître en moi des remords qui venaient de monéducationet qui mêlaient une amertume à mesdélices. La débauche ne triompha point de ces remords :au contraireils augmentaient à mesure que je devenais plusdébauché ; etpar un effet de mon heureux naturellesdésordres de la vie comique commencèrent à mefaire horreurAh ! misérableme dis-je à moi-mêmeest-ce ainsi que tu remplis l'attente de ta famille ? N'est-ce pasassez de l'avoir trompée en prenant un autre parti que celuide précepteur ? Ta condition servile te doit-elle empêcherde vivre en honnête homme ? Te convient-il d'être avecdes gens si vicieux ? L'enviela colère et l'avarice règnentchez les unsla pudeur est bannie de chez les autresceux-làs'abandonnent à l'intempérance et à la paresseet l'orgueil de ceux-là va jusqu'à l'insolence. C'enest fait ; je ne veux pas demeurer plus longtemps avec les septpéchés mortels.





LIVREQUATRIEME


CHAPITREPREMIER

Gil Blasne pouvant s'accoutumer aux m¦ursdes comédiennesquitte le service d'Arsénieet trouveune plus honnête maison.



Unreste d'honneur et de religionque je ne laissais pas de conserverparmi des m¦urs si corrompuesme fit résoudre nonseulement à quitter Arséniemais à rompre mêmetout commerce avec Laureque je ne pouvais pourtant cesser d'aimerquoique je susse bien qu'elle me faisait mille infidélités.Heureux qui peut ainsi profiter des moments de raison qui viennenttroubler les plaisirs dont il est trop occupé ! Un beau matinje fis mon paquet ; etsans compter avec Arséniequi ne medevait à la vérité presque tiensans prendrecongé de ma chère Laureje sortis de cette maison oùl'on ne respirait qu'un air de débauche. Je n'eus pas plus tôtfait une si bonne action que le ciel m'en récompensa. Jerencontrai l'intendant de feu don Mathiasmon maître. Je lesaluai. Il me reconnutet s'arrêta pour me demander qui jeservais. Je lui répondis que depuis un instant j'étaishors de condition; qu'après avoir demeuré prèsd'un mois chez Arséniedont les m¦urs ne meconvenaient pointje venais d'en sortir de mon propre mouvement poursauver mon innocence. L'intendantcomme s'il eût étéscrupuleux de son naturelapprouva ma délicatesseet me ditqu'il voulait me placer lui-même avantageusementpuisquej'étais un garçon si plein d'honneur. Il accomplit sapromesseet me mit dès ce jour-là chez don Vincent deGuzmandont il connaissait l'homme d'affaires.

Je nepouvais entrer dans une meilleure maison. Aussi ne me suis-je pointrepenti dans la suite d'y avoir demeuréDon Vincent étaitun vieux seigneur fort richequi vivait depuis plusieurs annéessans procès et sans femmeles médecins lui ayant ôtéla sienneen voulant la défaire d'une toux qu'elle auraitencore pu conserver longtempssi elle n'eût pas pris leursremèdes. Au lieu de songer à se marieril s'étaitdonné tout entier à l'éducation d'Auroresafille uniquequi entrait alors dans sa vingt-sixième annéeet pouvait passer pour une personne accomplie. Avec une beautépeu communeelle avait un esprit excellent et très cultivé.Son père était un petit génie ; mais ilpossédait l'heureux talent de bien gouverner ses affaires. Ilavait un défaut qu'on doit pardonner aux vieillards : ilaimait à parleretsur toutes chosesde guerre et decombats. Si par malheur on venait à toucher cette corde en saprésenceil embouchait dans le moment la trompette héroïqueet ses auditeurs se trouvaient trop heureux quand ils en étaientquittes pour la relation de deux sièges et de trois batailles.Comme il avait consumé les deux tiers de sa vie dans leservicesa mémoire était une source inépuisablede faits diversqu'on n'entendait pas toujours avec autant deplaisir qu'il les racontait. Ajoutez à cela qu'il étaitbègue et diffus ; ce qui rendait sa manière de conterfort agréable. Au resteje n'ai point vu de seigneur d'un sibon caractère. Il avait l'humeur égale. Il n'étaitni entêténi capricieux ; j'admirais cela dans un hommede qualité. Quoiqu'il fut bon ménager de son bienilvivait honorablement. Son domestique était composé deplusieurs valets et de trois femmes qui servaient Aurore. Je reconnusbientôt que l'intendant de don Mathias m'avait procuréun bon posteet je ne songeai qu'à m'y maintenir. Jem'attachai à connaître le terrain ; j'étudiai lesinclinations des uns et des autres ; puisréglant ma conduitelà-dessusje ne tardai guère à préveniren ma faveur mon maître et tous les domestiques.

Il y avaitdéjà plus d'un mois que j'étais chez donVincentlorsque je crus m'apercevoir que sa fille me distinguait detous les valets du logis. Toutes les fois que ses yeux venaient às'arrêter sur moiil me semblait y remarquer une sorte decomplaisance que je ne voyais point dans les regards qu'elle laissaittomber sur les autres. Si je n'eusse pas fréquenté despetits-maîtres et des comédiensje ne me serais jamaisavisé de m'imaginer qu'Aurore pensât à moi ; maisje m'étais un peu gâté parmi ces messieurschezqui les dames même les plus qualifiées ne sont pastoujours dans un trop bon prédicament. Sidisais-jeon encroit quelques-uns de ces histrionsil prend quelquefois àdes femmes de qualité certaines fantaisies dont ils profitent.Que sais-je si ma maîtresse n'est point sujette à cesfantaisies-là ? Mais nonajoutai-je un moment aprèsje ne puis me le persuader. Ce n'est point une de ces Messalines quidémentant la fierté de leur naissanceabaissentindignement leurs regards jusque dans la poussièreet sedéshonorent sans rougir. C'est plutôt une de ces fillesvertueusesmais tendresquisatisfaites des bornes que leur vertuprescrit à leur tendressene se font pas un scrupuled'inspirer et de sentir une passion délicate qui les amusesans péril.

Voilàcomme je jugeais de ma maîtressesans savoir précisémentà quoi je devais m'arrêterCependantlorsqu'elle mevoyaitelle ne manquait pas de me sourire et de témoigner dela joie. On pouvaitsans passer pour fatdonner dans de si bellesapparences. Aussi n'y eut-il pas moyen de m'en défendre. Jecrus Aurore fortement éprise de mon mériteet je ne meregardai plus que comme un de ces heureux domestiques à quil'amour rend la servitude si douce. Pour paraître en quelquefaçon moins indigne du bien que ma bonne fortune me voulaitprocurerje commençai d'avoir plus de soin de ma personne queje n'en avais eu jusqu'alors. Je dépensai en lingesenpommades et en essences tout ce que j'avais d'argent. La premièrechose que je faisais le matinc'était de me parer et de meparfumerpour n'être point en négligé s'ilfallait me présenter devant ma maîtresse. Avec cetteattention que l'apportais à m'ajusteret les autresmouvements que je me donnais pour plaireje me flattais que monbonheur n'était pas fort éloigné.

Parmi lesfemmes d'Auroreil y en avait une qu'on appelait Ortiz. C'étaitune vieille personne qui demeurait depuis plus de vingt annéeschez don Vincent. Elle avait élevé sa filleetconservait encore la qualité de duègne ; mais elle n'enremplissait plus l'emploi pénible. Au contraireau lieud'éclairer comme autrefois les actions d'Auroreelle nes'occupait alors qu'à les cacher. Un soirla dame Ortizayant trouvé l'occasion de me parler sans qu'on pût nousentendreme dit tout bas quesi j'étais sage et discretjen'avais qu'à me rendre à minuit dans le jardin ; qu'onm'apprendrait là des choses que je ne serais pas fâchéde savoir. Je répondis à la duègneen luiserrant la mainque je ne manquerais pas d'y aller et nous nousséparâmes vitede peur d'être surpris. Que letemps me dura depuis ce moment jusqu'au souperquoiqu'on soupâtde fort bonne heureet depuis le souper jusqu'au coucher de monmaître ! Il me semblait que tout se faisait dans la maison avecune lenteur extraordinaire. Pour surcroît d'ennuilorsque donVincent fut retiré dans son appartementau lieu de songer àse reposeril se mit à rebattre ses campagnes de Portugaldont il m'avait déjà souvent étourdi. Maiscequ'il n'avait point encore faitet ce qu'il me gardait pour cesoir-làil me nomma tous les officiers qui s'étaientdistingués de son temps. Il me raconta même leursexploits. Que je souffris à l'écouter jusqu'au bout !Il acheva pourtant de parler et se coucha. Je passai aussitôtdans une petite chambre où était mon litet d'oùl'on descendait dans le jardin par un escalier dérobé.Je me frottai tout le corps de pommadeJe pris une chemise blancheaprès l'avoir bien parfumée ; etquand je n'eus tienoublié de tout ce qui me parut pouvoir contribuer àflatter l'entêtement de ma maîtressej'allai aurendez-vous.

Je n'ytrouvai point Ortiz. Je jugeai qu'ennuyée de m'attendreelleavait regagné son appartementet que l'heure du berger étaitpassée. Je m'en pris à don Vincent ; maiscomme jemaudissais ses campagnesj'entendis sonner dix heures. Je crus quel'horloge allait malet qu'il était impossible qu'il ne fûtpas du moins une heure après minuit. Cependant je me trompaissi bienqu'un gros quart d'heure après je comptai encore dixheures à une autre horloge. Fort biendis-je alors enmoi-mêmeje n'ai plus que deux heures entières àgarder le mulet. On ne se plaindra pas du moins de mon peud'exactitude. Que vais-je devenir jusqu'à minuit ?Promenons-nous dans ce jardinet songeons au rôle que je doisjouer. Il est assez nouveau pour moi. Je ne suis point encore faitaux fantaisies des femmes de qualité. Je sais de quellemanière on en use avec les grisettes et les comédiennes.Vous les abordez d'un air familieret vous brusquez sans façonl'aventure ; mais il faut une autre man¦uvre avec une personnede condition. Il fautce me sembleque le galant soit policomplaisanttendre et respectueuxsans pourtant être timide.Au lieu de vouloir hâter son bonheur par ses emportementsildoit l'attendre d'un moment de faiblesse.

C'estainsi que je raisonnaiset je me promettais bien de tenir cetteconduite avec Aurore. Je me représentais qu'en peu de tempsj'aurais le plaisir de me voir aux pieds de cet aimable objetet delui dire mille choses passionnées. Je rappelai même dansma mémoire tous les endroits de nos pièces de théâtredont je pouvais me servir dans notre tête-à-têteet me faire honneur. Je comptais de les bien appliqueret j'espéraisqu'à l'exemple de quelques comédiens de maconnaissanceje passerais pour avoir de l'espritquoique je n'eusseque de la mémoire. En m'occupant de toutes ces penséesqui amusaient plus agréablement mon impatience que les récitsmilitaires de mon maîtrej'entendis sonner onze heures. Jepris courage et me replongeai dans ma rêverietantôt encontinuant de me promeneret tantôt assis dans un cabinet deverdure qui était au bout du jardin. L'heure enfin quej'attendais depuis si longtempsminuitsonna. Quelques instantsaprèsOrtizaussi ponctuellemais moins impatiente que moiparut. Seigneur Gil Blasme dit-elle en m'abordantcombien y a-t-ilque vous êtes ici ? Deux heureslui répondis-jeAh !vraimentreprit-elle en riantvous êtes bien exact. C'est unplaisir de vous donner des rendez-vous la nuit. Il est vraicontinua-t-elle d'un air sérieuxque vous ne sauriez troppayer le bonheur que j'ai à vous annoncer. Ma maîtresseveut avoir un entretien particulier avec vous. Je ne vous en diraipas davantage. Le reste est un secret que vous ne devez apprendre quede sa propre bouche. Suivez-moi. Je vais vous conduire à sonappartement. A ces motsla duègne me prit la mainetparune petite porte dont elle avait la clé elle me menamystérieusement dans la chambre de sa maîtresse.




CHAPITREII

Comment Aurore reçut Gil Blas et quelentretien ils eurent ensemble.


Je trouvaiAurore en déshabillé. Je la saluai fortrespectueusement et de la meilleure grâce qu'il me futpossible. Elle me reçut d'un air riantme fit asseoir auprèsd'elle malgré moiet dit à son ambassadrice de passerdans une autre chambre. Après ce préludequi ne medéplut pointelle m'adressa la parole : Gil Blasmedit-ellevous avez dû vous apercevoir que je vous regardefavorablement et vous distingue de tous les autres domestiques de monpère; etquand mes regards ne vous auraient point fait jugerque j'ai quelque bonne volonté pour vousla démarcheque je fais cette nuit ne vous permettrait pas d'en douter.

Je ne luidonnai pas le temps de m'en dire davantage. Je crus qu'en homme polije devais épargner à sa pudeur la peine de s'expliquerplus formellement. Je me levai avec transport ; etme jetant auxpieds d'Aurorecomme un héros de théâtre qui semet à genoux devant sa princesseje m'écriai d'un tonde déclamateur : Ah ! madameserait-il bien possible que GilBlasjusqu'ici le jouet de la fortune et le rebut de la natureentièreeût le bonheur de vous avoir inspiré dessentimentsŠ Ne parlez pas si hautinterrompit en fiant mamaîtresse ; vous allez réveiller mes ferrures quidorment dans la chambre prochaine. Levez-vous. Reprenez votre placeet m'écoutez jusqu'au bout sans me couper la parole. OuiGilBlaspoursuivit-elle en reprenant son sérieuxje vous veuxdu bien ; et pour vous prouver que je vous estimeje vais vous faireconfidence d'un secret d'où dépend le repos de ma vie.J'aime un jeune cavalierbeaubien fait et d'une naissanceillustre. Il se nomme don Luis Pacheco. Je le vois quelquefois àla promenade et aux spectacles ; mais je ne lui ai jamais parlé.J'ignore même de quel caractère il est et s'il n'a pointde mauvaises qualités. C'est de quoi pourtant je voudrais bienêtre instruite. J'aurais besoin d'un homme qui s'enquîtsoigneusement de ses m¦urs et m'en rendît un comptefidèle. Je fais choix de vous. Je crois que je ne risque rienà vous charger de cette commission. J'espère que vousvous en acquitterez avec tant d'adresse et de discrétion queje ne me repentirai point de vous avoir mis dans ma confidence.

Mamaîtresse cessa de parler en cet endroitpour entendre ce queje lui répondrais là-dessus. J'avais d'abord étédéconcerté d'avoir pris si désagréablementle change; mais je me remis promptement l'esprit ; etsurmontant lahonte que cause toujours la témérité quand elleest malheureuseje témoignai à la dame tant de zèlepour ses intérêtsje me dévouai avec tantd'ardeur à son service quesi je ne lui ôtai pas lapensée que je m'étais follement flatté de luiavoir pludu moins je lui fis connaître que je savais bienréparer une sottise. Je ne demandai que deux jours pour luirendre bon compte de don Luis. Après quoi la dame Ortizquesa maîtresse rappelame ramena dans le jardinet me dit en mequittant : BonsoirGil Blas ; je ne vous recommande point de voustrouver de bonne heure au premier rendez-vous. Je connais trop votreponctualité là-dessus.

Jeretournai dans ma chambrenon sans quelque dépit de voir monattente trompée. Je fus néanmoins assez raisonnablepour faire réflexion qu'il me convenait mieux d'être leconfident de ma maîtresse que son amant. Je songeai mêmeque cela pourrait me mener à quelque chose; que les courtiersd'amour étaient ordinairement bien payés de leurspeines ; et je me couchai dans la résolution de faire cequ'Aurore exigeait de moi. Je sortis pour cet effet le lendemain. Lademeure d'un cavalier tel que don Luis ne fut pas difficile àdécouvrir. Je m'informai de lui dans le voisinage ; mais lespersonnes à qui je m'adressai ne purent pleinement satisfairema curiosité. Ce qui m'obligea le jour suivant àrecommencer mes perquisitions. Je fus plus heureux. Je rencontrai parhasard dans la rue un garçon de ma connaissance. Nous nousarrêtâmes pour nous parler. Il passa dans ce moment un deses amis qui nous abordaet nous dit qu'il venait d'êtrechassé de chez don Joseph Pachecopère de don Luispour un quarteau de vin qu'on l'accusait d'avoir bu. Je ne perdis pasune si belle occasion de m'informer de tout ce que je souhaitaisd'apprendre ; et je fis tant par mes questionsque je m'en retournaiau logis fort content d'être en état de tenir parole àma maîtresse. C'était la nuit prochaine que je devais larevoirà la même heure et de la même manièreque la première fois. Je n'avais pas ce soir-là tantd'inquiétude ; etbien loin de souffrir impatiemment lesdiscours de mon vieux patronje le remis sur ses campagnes.J'attendis minuit avec la plus grande tranquillité du mondeet ce ne fut qu'après l'avoir entendu sonner àplusieurs horloges que je descendis dans le jardinsans me pommaderet me parfumerje me corrigeai encore de cela.

Je trouvaiau rendez-vous la très fidèle duègnequi mereprocha malicieusement que j'avais bien rabattu de ma diligence. Jene lui répondis point et je me laissai conduire àl'appartement d'Aurorequi me demandadès que je parussije m'étais bien informé de don Luis. Ouimadameluidis-jeet je vais vous apprendre en deux mots ce que j'en sais. Jevous dirai premièrement qu'il partira bientôt pour s'enretourner à Salamanque achever ses études. C'est unjeune cavalier rempli d'honneur et de probité. Pour ducourageil n'en saurait manquerpuisqu'il est gentilhomme etCastillan. De plusil a beaucoup d'esprit et les manièresfort agréables ; mais ce qui peut-être ne sera guèrede votre goûtc'est qu'il tient un peu trop de la nature desjeunes seigneurs : il est diablement libertin. Savez-vous qu'àson âge il a déjà eu à bail deuxcomédiennes ? Que m'apprenez-vous ? reprit AuroreQuellesm¦urs ! Mais êtes-vous bien assuréGil Blasqu'il mène une vie si licencieuse ? Oh ! je n'en doute pasmadamelui repartis-je. Un valetqu'on a chassé de chez luice matinme l'a dit ; et les valets sont fort sincères quandils s'entretiennent des défauts de leurs maîtres.D'ailleursil fréquente don Alexo Segiardon AntonioCentellés et don Fernand de Gamboa. Cela seul prouvedémonstrativement son libertinage.C'est assezGil Blasditalors ma maîtresse en soupirant : je vaissur votre rapportcombattre mon indigne amour. Quoiqu'il ait déjà deprofondes racines dans mon c¦urje ne désespèrepas de l'en arracher. Allezpoursuivit-elle en me mettant entre lesmains une petite bourse qui n'était pas videvoilà ceque je vous donne pour vos peines. Gardez-vous bien de révélermon secret. Songez que je l'ai confié à votre silence.

J'assuraima maîtresse qu'elle pouvait demeurer tranquille et que j'étaisl'Harpocrate des valets confidents. Après cette assurancejeme retirai fort impatient de savoir ce qu'il y avait dans la bourse.J'y trouvai vingt pistoles. Aussitôt je pensai qu'Aurore m'enaurait sans doute donné davantage si je lui eusse annoncéune nouvelle agréablepuisqu'elle en payait si bien unechagrinante. Je me repentis de n'avoir pas imité les gens dejusticequi fardent quelquefois la vérité dans leursprocès-verbaux. J'étais fâché d'avoirdétruit dans sa naissance une galanterie qui m'eût ététrès utile dans la suite. J'avais pourtant la consolation deme voir dédommagé de la dépense que j'avaisfaite si mal à propos en pommades et en parfums.




CHAPITREIII

Du grand changement qui arriva chez don Vincentet de l'étrange résolution que l'amour fit prendre àla belle Aurore.


Il arrivapeu de temps après cette aventureque le seigneur don Vincenttomba malade. Quand il n'aurait pas été dans un âgefort avancéles symptômes de sa maladie parurent siviolentsqu'on eût craint un événement funeste.Dès le commencement du malon fit venir les deux plus fameuxmédecins de Madrid. L'un s'appelait le docteur Androsetl'autre le docteur Oquetos. Ils examinèrent attentivement lemaladeet convinrent tous deuxaprès une exacte observationque les humeurs étaient en fougue ; mais ils ne s'accordèrentqu'en cela l'un et l'autre. Il fautdit Androsse hâter depurger les humeursquoique cruespendant qu'elles sont dans uneagitation violente de flux et de refluxde peur qu'elles ne sefixent sur quelque partie nobleOquetos soutint au contraire qu'ilfallait attendre que les humeurs fussent cuitesavant que d'employerle purgatif. Mais votre méthodereprit le premierestdirectement opposée à celle du prince de la médecine.Hippocrate avertit de purger dans la plus ardente fièvredèsles premiers jourset diten termes formelsqu'il faut êtreprompt à purger quand les humeurs sont en orgasmec'est-à-dire en fougue. Oh ! c'est ce qui vous tromperepartit Oquetos. Hippocratepar le mot d'orgasmen'entend pas lafougue ; il entend plutôt la coction des humeurs.

Là-dessusnos docteurs s'échauffent. L'un rapporte le texte grecetcite tous les auteurs qui l'ont expliqué comme lui ; l'autres'en fiant à une traduction latinele prend sur un ton encoreplus haut. Qui des deux croire ? Don Vincent n'était pas hommeà décider la question. Cependantse voyant obligéd'opteril donna sa confiance à celui des deux qui avait leplus expédié de maladesje veux dire au plus vieux.Aussitôt Androsqui était le plus jeunese retiranonsans lancer à son ancien quelques traits railleurs surl'orgasme. Voilà donc Oquetos triomphant. Comme il étaitdans les principes du docteur Sangradoil commença par fairesaigner abondamment le maladeattendantpour le purgerque leshumeurs fussent cuites mais la mortqui craignait sans doute qu'unepurgation si sagement différée ne lui enlevât saproieprévint la coction et emporta mon maître. Tellefut la fin du seigneur don Vincentqui perdit la vie parce que sonmédecin ne savait pas le grec.

Auroreaprès avoir fait à son père des funéraillesdignes d'un homme de sa naissanceentra dans l'administration de sonbien. Devenue maîtresse de ses volontéselle congédiaquelques domestiquesen leur donnant des récompensesproportionnées à leurs serviceset se retira bientôtà un château qu'elle avait sur les bords du TageentreSacedon et Buendia. Je fus du nombre de ceux qu'elle retint et qui lasuivirent à la campagne. J'eus même le bonheur de luidevenir nécessaire. Malgré le rapport fidèle queje lui avais fait de don Luiselle aimait encore ce cavalier; ouplutôtn'ayant pu vaincre son amourelle s'y étaitentièrement abandonnée. Elle n'avait plus besoin deprendre des précautions pour me parler en particulier. GilBlasme dit-elle en soupirantje ne puis oublier don Luis; quelqueeffort que je fasse pour le bannir de ma penséeil s'yprésente sans cessenon tel que tu me l'as peintplongédans toutes sortes de désordresmais tel que je voudraisqu'il fûttendreamoureuxconstant. Elle s'attendrit endisant ces paroleset ne put s'empêcher de répandrequelques larmes. Peu s'en fallut que je ne pleurasse aussitant jefus touché de ses pleurs. Je ne pouvais mieux lui faire macourque de paraître si sensible à ses peines. Mon amicontinua-t-elle après avoir essuyé ses beaux yeuxjevois que tu es d'un très bon naturelet je suis si satisfaitede ton zèleque je promets de le bien récompenser. Tonsecoursmon cher Gil Blasm'est plus nécessaire que jamais.Il faut que je te découvre un dessein qui m'occupe. Tu vas letrouver fort bizarre. Apprends que je veux partir au plus tôtpour Salamanque. Làje prétends me déguiser encavalieretsous le nom de don Félixje ferai connaissanceavec Pacheco. Je tâcherai de gagner sa confiance et son amitié.Je lui parlerai souvent d'Aurore de Guzmandont je passerai pourcousin. Il souhaitera peut-être de la voiret c'est oùje l'attendsNous aurons deux logements à Salamanque. Dansl'unje serai don Félixdans l'autreAurore; etm'offrantaux yeux de don Luistantôt travestie en hommetantôtsous mes habits naturelsje me flatte que je pourrai peu àpeu l'amener à la fin que je me propose. Je demeure d'accordajouta-t-elleque mon projet est extravagant mais ma passionm'entraîneet l'innocence de mes intentions achève dem'étourdir sur la démarche que je veux hasarder.

J'étaisfort du sentiment d'Aurore sur la nature de son dessein. Cependantquelque déraisonnable que je le trouvasseje me gardai biende faire le pédagogue. Au contraireje commençai àdorer la piluleet j'entrepris de prouver que ce projet fou n'étaitqu'un jeu d'esprit agréable et sans conséquence. Celafit plaisir à ma maîtresseLes amants veulent qu'onflatte leurs plus folles imaginations. Nous ne regardâmes doncplus cette entreprise téméraire que comme une comédiedont il ne fallait songer qu'à bien concerter lareprésentation. Nous choisîmes nos acteurs dans ledomestiquepuis nous distribuâmes les rôles ; ce qui sepassa sans clameurs et sans querellesparce que nous n'étionspas des comédiens de profession. Il fut résolu que ladame Ortiz ferait la tante d'Auroresous le nom de doñaKimena de Guzman ; qu'on lui donnerait un valet et une suivanteetqu'Auroretravestie en cavalierm'aurait pour valet de chambre avecune de ses femmesdéguisée en pagepour la servir enparticulier. Les personnages ainsi réglésnousretournâmes à Madridoù nous apprîmes quedon Luis était encoremais qu'il ne tarderait guère àpartir pour Salamanque. Nous fîmes faire en diligence leshabits dont nous avions besoin. Lorsqu'ils furent achevésmamaîtresse les fit emballer proprementattendu que nous nedevions les mettre qu'en temps et lieu. Puislaissant le soin de samaison à son homme d'affaireselle partit dans un carrosse àquatre muleset prit le chemin du royaume de Léonavec tousceux de ses domestiques qui avaient quelque rôle à jouerdans cette pièce.

Nousavions déjà traversé la Castille Vieillequandl'essieu du carrosse se rompit. C'était entre Avila etVillaflorà trois ou quatre cents pas d'un châteauqu'on apercevait au pied d'une montagneLa nuit approchaitet nousétions assez embarrassés. Mais il passa par hasardauprès de nous un paysan qui nous tira d'embarras. Il nousapprit que le château qui s'offrait à notre vueappartenait à doña Elviraveuve de don Pedro dePinarés ; et il nous dit tant de bien de cette dameque mamaîtresse m'envoya au château demander de sa part unlogement pour cette nuit. Elvire ne démentit point le rapportdu paysan. Elle me reçut d'un air gracieuxet fit àmon compliment la réponse que je désiraisnous nousrendîmes tous au châteauoù les mules traînèrentdoucement le carrosse. Nous rencontrâmes à la porte laveuve de don Pèdrequi venait au-devant de ma maîtresse.Je passerai sous silence les discours que la civilité obligeade tenir de part et d'autre en cette occasion. Je dirai seulementqu'Elvire était une dame déjà dans un âgeavancémais très polieet qu'elle savait mieux quefemme du monde remplir les devoirs de l'hospitalité. Elleconduisit Aurore dans un appartement superbeoù la laissantreposer quelques momentselle vint donner son attention jusqu'auxmoindres choses qui nous regardaient. Ensuitequand le souper futprêtelle ordonna qu'on servît dans la chambre d'Auroreoù toutes deux elles se mirent à table. La veuve de donPèdre n'était pas de ces personnes qui font mal leshonneurs d'un repasen prenant un air rêveur ou chagrin. Elleavait l'humeur gaieet soutenait agréablement laconversation. Elle s'exprimait noblement et en beaux termes.J'admirais son esprit et le tour fin qu'elle donnait à sespensées. Aurore en paraissait aussi charmée que moi.Elles lièrent amitié l'une avec l'autre et se promirentréciproquement d'avoir ensemble un commerce de lettres. Commenotre carrosse ne pouvait être raccommodé que le joursuivantet que nous courions risque de partir fort tardil futarrêté que nous demeurerions au château lelendemain. On nous servit à notre tour des viandes avecprofusionet nous ne fûmes pas plus mal couchés quenous avions été régalés.

Le jourd'aprèsma maîtresse trouva de nouveaux charmes dansl'entretien d'Elvire. Elles dînèrent dans une grandesalle où il y avait plusieurs tableaux. On en remarquait unentre autresdont les figures étaient merveilleusement bienreprésentéesmais il offrait aux yeux un spectaclebien tragique. Un cavalier mortcouché à la renverseet noyé dans son sangy était peint ; ettout mortqu'il paraissaitil avait un air menaçant. On voyait auprèsde lui une jeune dame dans une autre attitudequoiqu'elle fûtaussi étendue par terre. Elle avait une épéeplongée dans son seinet rendait les derniers soupirsenattachant ses regards mourants sur un jeune homme qui semblait avoirune douleur mortelle de la perdre. Le peintre avait encore chargéson tableau d'une figure qui n'échappa point à monattention. C'était un vieillard de bonne minequivivementtouché des objets qui frappaient sa vuene s'y montrait pasmoins sensible que le jeune homme. On eût dit que ces imagessanglantes leur faisaient sentir à tous deux les mêmesatteintesmais qu'ils en recevaient différemment lesimpressions. Le vieillardplongé dans une profonde tristesseen paraissait comme accabléau lieu qu'il y avait de lafureur mêlée avec l'affliction du jeune homme. Toutesces choses étaient peintes avec des expressions si fortesquenous ne pouvions nous lasser de les regarder. Ma maîtressedemanda quelle triste histoire ce tableau représentait.Madamelui dit Elvirec'est une peinture fidèle des malheursde ma famille. Cette réponse piqua la curiositéd'Aurorequi témoigna un si grand désir d'en savoirdavantageque la veuve de don Pèdre ne put se dispenser delui promettre la satisfaction qu'elle souhaitait. Cette promessequise fit devant Ortizses deux compagnes et moinous arrêtatous quatre dans la salle après le repas. Ma maîtressevoulut nous renvoyer mais Elvirequi s'aperçut bien que nousmourions d'envie d'entendre l'explication du tableaueut la bontéde nous reteniren disant que l'histoire qu'elle allait racontern'était pas de celles qui demandent du secret. Un momentaprèselle commença son récit dans ces termes.




CHAPITREIV

Le mariage de vengeance nouvelle.


Rogerroide Sicileavait un frère et une s¦ur. Ce frèreappelé Mainfroyse révolta contre lui et alluma dansle royaume une guerre qui fut dangereuse et sanglante : mais il eutle malheur de perdre deux batailles et de tomber entre les mains duroiqui se contenta de lui ôter la liberté pour lepunir de sa révolte. Cette clémence ne servit qu'àfaire passer Roger pour un barbare dans l'esprit d'une partie de sessujets. Ils disaient qu'il n'avait sauvé la vie à sonfrèreque pour exercer sur lui une vengeance lente etinhumaine. Tous les autresavec plus de fondementn'imputaient lestraitements durs que Mainfroy souffrait dans sa prisonqu'àsa s¦ur Mathilde. Cette princesse avait en effet toujours haïce princeet ne cessa point de le persécuter tant qu'ilvécut. Elle mourut peu de temps après luiet l'onregarda sa mort comme une juste punition de ses sentiments dénaturés.

Mainfroylaissa deux fils. Ils étaient encore dans l'enfance. Roger eutquelque envie de s'en défairede crainte queparvenus àun âge plus avancéle désir de venger leur pèrene les portât à relever un parti qui n'était passi bien abattu qu'il ne pût causer de nouveaux troubles dansl'État. Il communiqua son dessein au sénateur LéontioSiffredi son ministrequipour l'en détournerse chargea del'éducation du prince Enriquequi était l'aînéet lui conseilla de confier au connétable de Sicile laconduite du plus jeunequ'on appelait don PèdreRogerpersuadé que ses neveux seraient élevés par cesdeux hommes dans la soumission qu'ils lui devaientles leurabandonnaet pût soin lui-même de Constancesa nièce.Elle était de l'âge d'Enriqueet fille unique de laprincesse Mathilde. Il lui donna des femmes et des maîtresetn'épargna rien pour son éducation. LéontioSiffredi avait un château à deux petites lieues dePalermedans un lieu nommé Belmonte. C'était làque ce ministre s'attachait à rendre Enrique digne de monterun jour sur le trône de Sicile. Il remarqua d'abord dans ceprince des qualités si aimables qu'il s'y attacha comme s'iln'eût point eu d'enfantIl avait pourtant deux filles.L'aînéequ'on nommait Blancheplus jeune d'une annéeque le princeétait pourvue d'une beauté parfaite ; etla cadetteappelée Porcieaprès avoir en naissantcausé la mort de sa mèreétait encore auberceau. Blanche et le prince Enrique sentirent de l'amour l'un pourl'autredès qu'ils furent capables d'aimer ; mais ilsn'avaient pas la liberté de s'entretenir en particulier. Leprince néanmoins ne laissa pas quelquefois d'en trouverl'occasion. Il sut même si bien profiter de ces momentsprécieuxqu'il engagea la fille de Siffredi à luipermettre d'exécuter un projet qu'il méditait. Ilarriva justement dans ce temps-là que Léontio futobligépar ordre du roide faire un voyage dans une provincedes plus reculées de l'île. Pendant son absenceEnriquefit faire une ouverture au mur de son appartement qui répondaità la chambre de Blanche. Cette ouverture était couverted'une coulisse de bois qui se fermait et s'ouvrait sans qu'elleparûtparce qu'elle était si étroitement jointeau lambris que les yeux ne pouvaient apercevoir l'artifice. Un habilearchitecte que le prince avait mis dans ses intérêts fitcet ouvrage avec autant de diligence que de secret.

L'amoureuxEnrique s'introduisait par là quelquefois dans la chambre desa maîtresse ; mais il n'abusait point de ses bontés. Sielle avait eu l'imprudence de lui permettre une entrée secrètedans son appartementdu moins ce n'avait été que surles assurances qu'il lui avait données qu'il n'exigeraitjamais d'elle que les faveurs les plus innocentes. Une nuit il latrouva fort inquiète. Elle avait appris que Roger étaittrès maladeet qu'il venait de mander Siffredi comme grandchancelier du royaumepour le rendre dépositaire de sesdernières volontés. Elle se représentait déjàsur le trône son cher Enrique ; etcraignant de le perdre dansce haut rangcette crainte lui causait une étrange agitation.Elle avait même les larmes aux yeux lorsqu'il parut devantelle. Vous pleurezmadamelui dit-il ; que dois-je penser de latristesse où je vous vois plongée ? Seigneurluirépondit Blancheje ne puis vous cacher mes alarmes. Le roivotre oncle cessera bientôt de vivreet vous allez remplir saplace. Quand j'envisage combien votre nouvelle grandeur va vouséloigner de moije vous avoue que j'ai de l'inquiétude.Un monarque voit les choses d'un autre ¦il qu'un amant ; et cequi faisait tous ses désirsquand il reconnaissait un pouvoirau-dessus du sienne le touche plus que faiblement sur le trône.Soit pressentimentsoit raisonje sens s'élever dans monc¦ur des mouvements qui m'agitentet que ne peut calmer toutela confiance que je dois à vos bontés. Je ne me défiepoint de la fermeté de vos sentiments ; je ne me défieque de mon bonheur. Adorable Blancherépliqua le princevoscraintes sont obligeanteset justifient mon attachement à voscharmes mais l'excès où vous portez vos défianceà offense mon amouretsi je l'ose direl'estime que vousme devez. Nonnonne pensez pas que ma destinée puisse êtreséparée de la vôtre. Croyez plutôt que vousseule ferez toujours ma joie et mon bonheur. Perdez donc une craintevaine. Faut-il qu'elle trouble des moments si doux ? Ah ! seigneurreprit la fille de Léontiodès que vous serezcouronnévos sujets pourront vous demander pour reine uneprincesse descendue d'une longue suite de roiset dont l'hymenéclatant joigne de nouveaux États aux vôtres ; etpeut-êtrehélas ! répondez-vous à leurattentemême aux dépens de vos plus doux v¦ux.Eh ! pourquoireprit Enrique avec emportementpourquoitropprompte à vous tourmentervous faire une image affligeante del'avenir ? Si le ciel dispose du roi mon oncleet me rend maîtrede la Sicileje jure de me donner à vous dans Palermeenprésence de toute ma cour. J'en atteste tout ce qu'onreconnaît de plus sacré parmi nous

Lesprotestations d'Enrique rassurèrent la fille de Siffredi. Lereste de leur entretien roula sur la maladie du roi. Enrique fit voirla bonté de son naturel. Il plaignit le sort de son onclequoiqu'il n'eût pas sujet d'en être fort touché ;et la force du sang lui fit regretter un prince dont la mort luipromettait une couronneBlanche ne savait pas encore tous lesmalheurs qui la menaçaient. Le connétable de Sicilequi l'avait rencontrée comme elle sortait de l'appartement deson pèreun jour qu'il était venu au château deBelmonte pour quelques affaires importantesen avait étéfrappéIl en fit dès le lendemain la demande àSiffrediqui agréa sa recherche mais la maladie de Rogerétant survenue dans ce temps-làce mariage demeurasuspenduet Blanche n'en avait point entendu parler.

Un matincomme Enrique achevait de s'habilleril fut surpris de voir entrerdans son Appartement Léontio suivi de Blanche. Seigneurluidit ce ministrela nouvelle que je vous apporte aura de quoi vousaffliger ; mais la consolation qui l'accompagne doit modérervotre douleur. Le roi votre oncle vient de mourir. Il vous laisse parsa mort héritier de son sceptre. La Sicile vous est soumise.Les grands du royaume attendent vos ordre à Palerme. Ils m'ontchargé de les recevoir de votre bouche ; et je viensseigneuravec ma fillevous rendre les premiers et les plussincères hommages que vous doivent vos nouveaux sujets. Leprincequi savait bien que Rogerdepuis deux moisétaitatteint d'une maladie qui le détruisait peu à peunefut pas étonné de cette nouvelle. Cependantfrappédu changement subit de sa conditionil sentit naître dans sonc¦ur mille mouvements confus. Il rêva quelque temps ;puisrompant le silenceil adressa ces paroles à Léontio: Sage Siffredije vous regarde toujours comme mon père. Jeferai gloire de me régler par vos conseilset vous régnerezplus que moi dans la Sicile. A ces motss'approchant d'une table surlaquelle était une écritoireet prenant une feuilleblancheil écrivit son nom au bas de la page. Que voulez-vousfaire ? seigneurlui dit Siffredi. Vous marquer ma reconnaissance etmon estimerépondit Enrique. Ensuite ce prince présentala feuille à Blancheet lui dit : Recevezmadamece gage dema foi et de l'empire que je vous donne sur mes volontés.Blanche la prit en rougissantet fit cette réponse au prince: Seigneurje reçois avec respect les grâces de mon roi; mais je dépends d'un pèreet vous trouverez bons'il vous plaîtque je remette votre billet entre ses mainspour en faire l'usage que sa prudence lui conseillera.

Elle donnaeffectivement à son père la signature d'Enrique. AlorsSiffredi remarqua ce qui jusqu'à ce moment étaitéchappé à sa pénétration. Ildémêla les sentiments du princeet lui dit : VotreMajesté n'aura point de reproche à me faire. Jen'abuserai point de la confianceŠ Mon cher Léontiointerrompit Enriquene craignez point d'en abuser. Quelque usage quevous fassiez de mon billetj'en approuverai la disposition. Maisallezcontinua-t-ilretournez à Palerme. Ordonnez-y lesapprêts de mon couronnementet dites à mes sujets queje vais sur vos pas recevoir le serment de leur fidélitéet les assurer de mon affection. Ce ministre obéit aux ordresde son nouveau maîtreet prit avec sa fille le chemin dePalerme.

Quelquesheures après leur départle prince partit aussi deBelmonteplus occupé de son amour que du haut rang oùil allait monter. Lorsqu'on le vit arriver dans la villeon poussamille cris de joie ; il entra parmi les acclamations du peuple dansle palaisoù tout était déjà prêtpour la cérémonie. Il y trouva la princesse Constancevêtue de longs habillements de deuil. Elle paraissait forttouchée de la mort de Roger. Comme ils se devaient uncompliment réciproque sur la mort de ce monarqueils s'enacquittèrent l'un et l'autre avec espritmais avec un peuplus de froideur de la part d'Enrique que de celle de Constancequimalgré les démêlés de leur famillen'avait pu haïr ce prince. Il se plaça sur le trôneet la princesse s'assit à ses côtéssur unfauteuil un peu moins élevé. Les grands du royaumeprirent leurs placeschacun selon son rang. La cérémoniecommença; et Léontiocomme grand chancelier de l'Étatet dépositaire du testament du feu roien ayant faitl'ouverturese mit à le lire à haute voix : cet actecontenait en substance que Rogerse voyant sans enfantnommait pourson successeur le fils aîné de Mainfroy condition qu'ilépouserait la princesse Constanceet ques'il refusait samainla couronne de Sicileà son exclusiontomberait sur latète de l'infant don Pèdre son frère à lamême condition.

Cesparoles surprirent étrangement Enrique. Il en sentit une peineinconcevableet cette peine devint encore plus vive lorsque Léontioaprès voir achevé la lecture du testamentdit àtoute l'assemblée : Seigneursayant rapporté lesdernières intentions du feu roi à notre nouveaumonarquece généreux prince consent d'honorer de samain la princesse Constance sa cousine. A ces motsEnriqueinterrompit le chancelier : Léontiolui dit-ilsouvenez-vousde l'écrit que Blanche vousŠ Seigneurinterrompit avecprécipitation Siffredisans donner le temps au prince des'expliquerle voici. Les grands du royaumepoursuivit-il enmontrant le billet à l'assembléey verrontparl'auguste seing de Votre Majestél'estime que vous faites dela princesseet la déférence que vous avez pour lesdernières volontés du feu roi votre oncle.

Ayantachevé ces parolesil se mit à lire le billet dans lestermes dont il l'avait rempli lui-même. Le nouveau roi yfaisait à ses peuplesdans la forme la plus authentiqueunepromesse d'épouser Constanceconformément auxintentions de Roger. La salle retentit de longs cris de joie : Vivenotre magnanime roi Enrique ! s'écrièrent tous ceux quiétaient présentsComme on n'ignorait pas l'aversionque ce prince avait toujours marquée pour la princesseonavait craint avec raison qu'il ne se révoltât contre lacondition du testamentet ne causât des mouvements dans leroyaume; mais la lecture du billeten rassurant là-dessus lesgrands et le peupleexcitait ces acclamations généralesqui déchiraient en secret le c¦ur du monarque.

Constancequipar l'intérêt de sa gloire et par un sentiment detendressey prenait plus de part que personnechoisit ce temps pourl'assurer de sa reconnaissance. Le prince eut beau vouloir secontraindreil reçut le compliment de la princesse avec tantde troubleil était dans un si grand désordrequ'ilne put même lui répondre ce que la bienséanceexigeait de lui. Enfincédant à la violence qu'il sefaisaitil s'approcha de Siffredique le devoir de sa chargeobligeait de se tenir assez près de sa personneet lui dittout bas : Que faites-vous ? Léontio. L'écrit que j'aimis entre les mains de votre fille n'était point destinépour cet usage. Vous trahissezŠ Seigneurinterrompit encoreSiffredi d'un ton fermesongez à votre gloire. Si vousrefusez de suivre les volontés du roi votre onclevous perdezla couronne de Sicile. Il n'eut pas achevé de parler ainsiqu'il s'éloigna du roipour l'empêcher de luirépliquer. Enrique demeura dans un embarras extrême. Ilse sentait agité de mille mouvements contraires. Il étaitirrité contre Siffredi. Il ne pouvait se résoudre àquitter Blanche ; etpartagé entre elle et l'intérêtde sa gloireil fut assez longtemps incertain du parti qu'il avait àprendre. Il se détermina pourtant et crut avoir trouvéle moyen de conserver la fille de Siffredi sans renoncer au trône.Il feignit de vouloir se soumettre aux volontés de Rogerseproposanttandis qu'on solliciterait à Rome la dispense deson mariage avec sa cousinede gagner par ses bienfaits les grandsdu royaumeet d'établir si bien sa puissance qu'on ne pûtl'obliger à remplir la condition du testament.

Dèsqu'il eut formé ce desseinil devint plus tranquille; etsetournant vers Constanceil lui confirma ce que le grand chancelieravait lu devant toute l'assemblée. Maisau moment mêmequ'il se trahissait jusqu'à lui offrir sa foiBlanche arrivadans la salle du conseil. Elle y venaitpar ordre de son pèrerendre ses devoirs à la princesse ; et ses oreillesenentrantfurent frappées des paroles d'Enrique. Outre celaLéontione voulant pas qu'elle pût douter de sonmalheurlui dit en la présentant à Constance ; Mafillerendez vos hommages à votre reine. Souhaitez-lui lesdouceurs d'un règne florissant et d'un heureux hyménée.Ce coup terrible accabla l'infortunée Blanche. Elle entrepritinutilement de cacher sa douleur. Son visage rougit et pâlitsuccessivementet tout son corps frissonna. Cependant la princessen'en eut aucun soupçon. Elle attribua le désordre deson compliment à l'embarras d'une jeune personne élevéedans un désert et peu accoutumée à la cour. Iln'en fut pas ainsi du jeune roi. La vue de Blanche lui fit perdrecontenanceet le désespoir qu'il remarquait dans ses yeux lemettait hors de lui-même. Il ne doutait pas quejugeant surles apparenceselle ne le crût infidèle. Il aurait eumoins d'inquiétude s'il eût pu lui parler ; mais commenten trouver les moyenslorsque toute la Sicilepour ainsi direavait les yeux sur lui ? D'ailleursle cruel Siffredi lui en ôtal'espérance. Ce ministrequi lisait dans le c¦ur deces deux amantset voulait prévenir les malheurs que laviolence de leur amour pouvait causer dans l'Étatfitadroitement sortir sa fille de l'assembléeet reprit avecelle le chemin de Belmonterésolupour plus d'une raisondela marier au plus tôt.

Lorsqu'ilsy furent arrivésil lui fit connaître toute l'horreurde sa destinéeIl lui déclara qu'il l'avait promise auconnétable. Juste ciel ! s'écria-t-elleemportéepar un mouvement de douleur que la présence de son pèrene put réprimerà quels affreux supplicesréserviez-vous la malheureuse Blanche ! Son transport mêmefut si violentque toutes les puissances de son âme en furentsuspendues. Son corps se glaça ; etdevenant froide et pâleelle tomba évanouie entre les bras de son père. Il futtouché de l'état où il la voyait. Néanmoinsquoiqu'il ressentît vivement ses peinessa premièrerésolution n'en fut point ébranlée. Blanchereprit enfin ses espritsplus par le vif ressentiment de sa douleurque par l'eau que Siffredi lui jeta sur le visage ; etlorsqu'enouvrant ses yeux languissants elle l'aperçut qui s'empressaità la secourir : Seigneurlui dit-elle d'une voix presqueéteintej'ai honte de vous laisser voir ma faiblesse; mais lamortqui ne peut tarder à finir mes tourmentsva bientôtvous délivrer d'une malheureuse fille qui a pu disposer de sonc¦ur sans votre aveu. Nonma chère BlancheréponditLéontiovous ne mourrez pointet votre vertu reprendra survous son empire. La recherche du connétable vous fait honneur.C'est le parti le plus considérable de l'ÉtatŠJ'estime sa personne et son mériteinterrompit Blanche; maisseigneurle roi m'avait fait espérerŠ Ma filleinterrompit à son tour Siffredije sais tout ce que vouspouvez dire là-dessus. Je n'ignore pas votre tendresse pour ceprinceet je ne lad désapprouverais pas dans d'autresconjonctures. Vous me verriez même ardent à vous assurerla main d'Enriquesi l'intérêt de sa gloire et celui del'État ne l'obligeaient pas à la donner àConstance. C'est à la condition seule d'épouser cetteprincesse que le feu roi l'a désigné son successeur.Voulez-vous qu'il vous préfère à la couronne deSicile ? Croyez que je gémis avec vous du coup mortel qui vousfrappeCependantpuisque nous ne pouvons aller contre lesdestinéesfaites un généreux effort. Il y va devotre gloire de ne pas laisser voir à tout le royaume que vousvous êtes flattée d'une espérance frivole. Votresensibilité pour le roi donnerait même lieu à desbruits désavantageux pour vouset le seul moyen de vous enpréserverc'est d'épouser le connétable. EnfinBlancheil n'est plus temps de délibérer. Le roi vouscède pour un trône. Il épouse Constance. Leconnétable a ma parole. Dégagez-laje vous en prie ;et s'il est nécessairepour vous y résoudreque je meserve de mon autoritéje vous l'ordonne.

Enachevant ces parolesil la quitta pour lui laisser faire sesréflexions sur ce qu'il venait de lui dire. Il espéraitqu'après avoir pesé les raisons dont il s'étaitservi pour soutenir sa vertu contre le penchant de son c¦urelle se déterminerait d'elle-même à se donner auconnétable. Il ne se trompa point mais combien en coûta-t-ilà la triste Blanche pour prendre cette résolution !Elle était dans l'état du monde le plus digne de pitié.La douleur de voir ses pressentiments sur l'infidélitéd'Enrique tournés en certitudeet d'être contrainteenle perdantde se livrer à un homme qu'elle ne pouvait aimerlui causait des transports d'affliction si violentsque tous sesmoments devenaient pour elle des supplices nouveaux. Si mon malheurest certains'écriait-ellecomment y puis-je résistersans mourir ? Impitoyable destinéepourquoi me repaissais-tudes plus douces espérancessi tu devais me précipiterdans un abîme de maux ? Et toiperfide amanttu te donnes àune autrequand tu me promets une éternelle fidélité! As-tu donc pu sitôt mettre en oubli la foi que tu m'as jurée? Pour te punir de m'avoir si cruellement trompéetrisse leciel que le lit conjugalque tu vas souiller par un parjuresoitmoins le théâtre de tes plaisirs que de tes remords !Que les caresses de Constance versent un poison dans ton c¦urinfidèle ! Puisse ton hymen devenir aussi affreux que le mien.Ouitraîtreje vais épouser le connétablequeje n'aime pointpour me venger de moi-mêmepour me punird'avoir si mal choisi l'objet de ma folle passionPuisque mareligion me défend d'attenter à ma vieje veux que lesjours qui me restent à vivre ne soient qu'un tissu malheureuxde peines et d'ennuis. Si tu conserves encore pour moi quelquesentiment d'amource sera me venger aussi de toique de me jeter àtes yeux entre les bras d'un autre ; et si tu m'as entièrementoubliéela Sicile du moins pourra se vanter d'avoir produitune femme qui s'est punie elle-même d'avoir trop légèrementdisposé de son c¦ur.

Ce futdans une pareille situation que cette triste victime de l'amour et dudevoir passa la nuit qui précéda son mariage avec leconnétableSiffredila trouvant le lendemain prête àfaire ce qu'il souhaitaitse hâta de profiter de cettedisposition favorable. Il fit venir le connétable àBelmonte le jour mêmeet le maria secrètement avec safille dans la chapelle du château. Quelle journée pourBlanche ! Ce n'était point assez de renoncer à unecouronnede perdre un amant aiméet de se donner à unobjet haï ; il fallait encore qu'elle contraignit ses sentimentsdevant un mari prévenu pour elle de la passion la plusardenteet naturellement jaloux. Cet épouxcharmé dela posséderétait sans cesse à ses genoux. Ilne lui laissait pas seulement la triste consolation de pleurer ensecret ses malheurs. La nuit arrivéela fille de Léontiosentit redoubler son affliction. Mais que devint-ellelorsque sesfemmesaprès l'avoir déshabilléela laissèrentseule avec le connétable ? Il lui demanda respectueusement lacause de l'abattement où elle semblait être. Cettequestion embarrassa Blanchequi feignit de se trouver mal. Son épouxy fut d'abord trompé ; mais il ne demeura pas longtemps danscette erreur. Comme il était véritablement inquiet del'état où il la voyaitet qu'il la pressait de semettre au litses instancesqu'elle expliqua malprésentèrentà son esprit une image si cruellequene pouvant plus secontraindreelle donna un libre cours à ses soupirs et àses larmes. Quelle vue pour un homme qui s'était cru au comblede ses voeux ! Il ne douta plus que l'affliction de sa femme nerenfermât quelque chose de sinistre pour son amour. Néanmoinsquoique cette connaissance le mît dans une situation presqueaussi déplorable que celle de Blancheil eut assez de forcesur lui pour cacher ses soupçons. Il redoubla sesempressementset continua de presser son épouse de secoucherl'assurant qu'il lui laisserait prendre tout le repos dontelle avait besoinIl s'offrit même d'appeler ses femmessielle jugeait que leur secours pût apporter quelque soulagementà son mal. Blanches'étant rassurée sur cettepromesselui dit que le sommeil seul lui était nécessairedans la faiblesse où elle se sentait. Il feignit de la croire.Ils se mirent tous deux au litet passèrent une nuit biendifférente de celle que l'amour et l'hyménéeaccordent à deux amants charmés l'un de l'autre.

Pendantque la fille de Siffredi se livrait à sa douleurleconnétable cherchait en lui-même ce qui pouvait luirendre son mariage si rigoureux. Il jugeait bien qu'il avait un rival; mais quand il voulait le découvriril se perdait dans sesidées. Il savait seulement qu'il était le plusmalheureux de tous les hommes. Il avait déjà passéles deux tiers de la nuit dans ces agitationslorsqu'un bruit sourdfrappa ses oreilles. Il fut surpris d'entendre quelqu'un traînerlentement ses pas dans la chambre. Il crut se tromper ; car il sesouvint qu'il avait fermé la porte lui-mêmeaprèsque les femmes de Blanche furent sorties. Il ouvrit le rideau pours'éclaircir par ses propres yeux de la cause du bruit qu'ilentendait ; mais la lumière qu'on avait laissée dans lacheminée s'était éteinte et bientôt ilouït une voix faible et languissante qui appela Blanche àplusieurs reprises. Alors ses soupçons jaloux letransportèrent de fureur; etson honneur alarmél'obligeant à se lever pour prévenir un affront ou pouren tirer vengeanceil prit son épéeil marcha du côtéque la voix lui semblait partir. Il sent une épée nuequi s'oppose à la sienne. Il avanceon se retire. Ilpoursuiton se dérobe à sa poursuite. Il cherche celuiqui semble le fuir par tous les endroits de la chambreautant quel'obscurité peut le permettreet ne le trouve plus. Ils'arrête. Il écouteet n'entend plus rien. Quelenchantement ! Il s'approche de la portedans la penséequ'elle avait favorisé la fuite de ce secret ennemi de sonhonneur ; mais elle était fermée au verrou commeauparavant. Ne pouvant rien comprendre à cette aventureilappela ceux de ses gens qui étaient le plus à portéed'entendre sa voix ; etcomme il ouvrit la porte pour celail enferma le passageet se tint sur ses gardescraignant de laisseréchapper ce qu'il cherchait.

A ses crisredoublésquelques domestiques accoururent avec desflambeaux. Il prend une bougieet fait une nouvelle recherche dansla chambre en tenant son épée nue. Il n'y trouvatoutefois personneni aucune marque apparente qu'on y fûtentré. Il n'aperçut point de porte secrètenid'ouverture par où l'on eût pu passer. Il ne pouvaitpourtant s'aveugler lui-même sur les circonstances de sonmalheur. Il demeura dans une étrange confusion de pensées.De recourir à Blancheelle avait trop d'intérêtà déguiser la véritépour qu'il en dûtattendre le moindre éclaircissement. Il prit le parti d'allerouvrir son c¦ur à Léontioaprès avoirrenvoyé ses gensen leur disant qu'il croyait avoir entenduquelque bruit dans la chambreet qu'il s'était trompé.Il rencontra son beau-père qui sortait de son appartement aubruit qu'il avait ouî et lui racontant ce qui venait de sepasseril fit ce récit avec toutes les marques d'une extrêmeagitation et d'une profonde douleur.

Siffredifut surpris de l'aventure. Quoiqu'elle ne lui parût pasnaturelleil ne laissa pas de la croire véritableetjugeant tout possible à l'amour du roicette penséel'affligea vivement. Maisbien loin de flatter les soupçonsjaloux de son gendreil lui représenta d'un air d'assuranceque cette voix qu'il s'imaginait avoir entendueet cette épéequi s'était opposée à la siennene pouvaientêtre que des fantômes d'une imagination séduitepar la jalousie qu'il était impossible que quelqu'un fûtentré dans la chambre de sa fille ; qu'à l'égardde la tristesse qu'il avait remarquée dans son épousequelque indisposition l'avait peut-être causée ; quel'honneur ne devait point être responsable des altérationsdu tempérament que le changement d'état d'une filleaccoutumée à vivre dans un désertet qui sevoit brusquement livrée à un homme qu'elle n'a pas eule temps de connaître et d'aimerpouvait bien être lacause de ces pleursde ces soupirs et de cette vive affliction dontil se plaignait; que l'amourdans le c¦ur des filles d'unsang noblene s'allumait que par le temps et par les services ;qu'il l'exhortait à calmer ses inquiétudesàredoubler sa tendresse et ses empressements pour disposer Blanche àdevenir plus sensible ; et qu'il le priait enfin de retourner versellepersuadé que ses défiances et son troubleoffensaient sa vertu.

Leconnétable ne répondit rien aux raisons de sonbeau-pèresoit qu'en effet il commençât àcroire qu'il pouvait s'être trompé dans le désordreoù était son esprit ; soit qu'il jugeât plus àpropos de dissimuler que d'entreprendre inutilement de convaincre levieillard d'un événement si dénué devraisemblance. Il retourna dans l'appartement de sa femmese remitauprès d'elleet tâcha d'obtenir du sommeil quelquerelâche à ses inquiétudes. Blanchede son côtéla triste Blanche n'était pas plus tranquille. Elle n'avaitque trop entendu les mêmes choses que son épouxet nepouvait prendre pour illusion une aventure dont elle savait le secretet les motifs. Elle était surprise qu'Enrique cherchât às'introduire dans son appartementaprès avoir donné sisolennellement sa foi à la princesse Constance. Au lieu des'applaudir de cette démarche et d'en sentir quelque joieelle la regardait comme un nouvel outrageet son c¦ur enétait tout enflammé de colère.

Tandis quela fille de Siffrediprévenue contre le jeune roile croyaitle plus coupable des hommesce malheureux princeplus éprisa que jamais de Blanchesouhaitait de l'entretenir pour la rassurercontre les apparences qui le condamnaient. Il serait venu plus tôtà Belmonte pour cet effetsi tous les soins dont il avait étéobligé de s'occuper le lui eussent permis ; mais il n'avait puavant cette nuit se dérober à sa cour. Il connaissaittrop bien les détours d'un lieu où il avait étéélevé pour être en peine de se glisser dans lechâteau de Siffrediet même il conservait encore la clefd'une porte secrète par où l'on entrait dans lesjardins. Ce fut par là qu'il gagna son ancien appartementetqu'ensuite il passa dans la chambre de Blanche. Imaginez-vous queldut être l'étonnement de ce prince d'y trouver un hommeet de sentir une épée opposée à lasienne. Peu s'en fallut qu'il n'éclatâtet ne fîtpunir à l'heure même l'audacieux qui osait lever sa mainsacrilège sur son propre roi ; mais le ménagement qu'ildevait à la fille de Léontio suspendit sonressentiment. Il se retira de la même manière qu'ilétait venu ; etplus troublé qu'auparavantil repritle chemin de Palerme. Il y arriva quelques moments devant le jourets'enferma dans son appartement. Il était trop agitépour y prendre du repos. Il ne songeait qu'à retourner àBelmonte. Sa sûretéson honneuret surtout son amourne lui permettaient pas de différer l'éclaircissementde toutes les circonstances d'une si cruelle aventure.

Dèsqu'il fit jouril commanda son équipage de chasse ; etsousprétexte de prendre ce divertissementil s'enfonçadans la forêt de Belmonte avec ses piqueurs et quelques-uns deses courtisans. Il suivit quelque temps la chasse pour cacher sondessein ; etlorsqu'il vit que chacun courait avec ardeur àla queue des chiensil s'écarta de tout le mondeet pritseul le chemin du château de Léontio. Il connaissaittrop les routes de la forêt pour pouvoir s'y égarer ;etson impatience ne lui permettant pas de ménager sonchevalil eut en peu de temps parcouru tout l'espace qui le séparaitde l'objet de son amour. Il cherchait dans son esprit quelqueprétexte plausible pour se procurer un entretien secret avecla fille de Siffrediquandtraversant une petite route quiaboutissait à une des portes du parcil aperçut auprèsde lui deux femmes assises qui s'entretenaient au pied d'un arbre. Ilne douta point que ces personnes ne fussent du châteauetcette vue lui causa de l'émotion ; mais il fut bien plusagitélorsqueces femmes s'étant tournées deson côté au bruit que son cheval faisait en courantilreconnut sa chère Blanche. Elle s'était échappéedu château avec Nisecelle de ses femmes qui avait le plus depart à sa confiancepour pleurer du moins son malheur enliberté.

Il vola.Il se précipita pour ainsi dire à ses pieds ; etvoyant dans ses yeux tous les signes de la plus profonde afflictionil en fut attendri. Belle Blanchelui dit-ilsuspendez lesmouvements de votre douleurLes apparencesje l'avoueme peignentcoupable à vos yeux ; mais quand vous serez instruite dudessein que j'ai formé pour vousce que vous regardez commeun crime vous paraîtra une preuve de mon innocence et del'excès de mon amour. Ces parolesqu'Enrique croyait capablesde modérer l'affliction de Blanchene servirent qu'àla redoubler. Elle voulut répondre mais les sanglotsétouffèrent sa voix. Le princeétonné deson saisissementlui dit : Quoi ! madameje ne puis calmer votretrouble ? Par quel malheur ai-je perdu votre confiancemoi qui metsen péril ma couronne et même ma vie pour me conserver àvous ? Alors la fille de Léontiofaisant un effort sur ellepour s'expliquerlui dit : Seigneurvos promesses ne sont plus desaison. Rien désormais ne peut lier ma destinée àla vôtre. Ah ! Blancheinterrompit brusquement Enriquequelles paroles cruelles me faites-vous entendre ? Qui peut vousenlever à mon amour ? Qui voudra s'opposer à la fureurd'un roi qui mettrait en feu toute la Sicileplutôt que devous laisser ravir à ses espérances ? Tout votrepouvoirseigneurreprit languissamment la fille de Siffredidevient inutile contre les obstacles qui nous séparent. Jesuis femme du connétable.

Femme duconnétable ! s'écria le prince en reculant de quelquespas. Il ne put continuertant il fut saisiaccablé de cecoup imprévu. Ses forces l'abandonnèrent. Il se laissatomber au pied d'un arbre qui se trouva derrière lui. Il étaitpâletremblantdéfaitet n'avait de libre que lesyeuxqu'il attacha sur Blanche d'une manière à luifaire comprendre combien il était sensible au malheur qu'ellelui annonçait. Elle le regardait de son côté d'unair qui lui faisait assez connaître que ses mouvements étaientpeu différents des siens ; et ces deux amants infortunésgardaient entre eux un silence qui avait quelque chose d'affreux.Enfin le princerevenant un peu de son désordre par un effortde couragereprit la paroleet dit à Blanche en soupirant :Madamequ'avez-vous fait ? Vous m'avez perduet vous vous êtesperdue vous-même par votre crédulité.

Blanchefut piquée de ce que le prince semblait lui faire desreprocheslorsqu'elle croyait avoir les plus fortes raisons de seplaindre de lui. Quoi ! seigneurrépondit-ellevous ajoutezla dissimulation à l'infidélité ! Vouliez-vousque je démentisse mes yeux et mes oreilleset quemalgréleur rapportje vous crusse innocent ? Nonseigneurje vousl'avoueje ne suis point capable de cet effort de raison. Cependantmadamerépliqua le roices témoins qui vousparaissent si fidèles vous en ont imposé. Ils ont aidéeux-mêmes à vous trahir; et il n'est pas moins vrai queje suis innocent et fidèlequ'il est vrai que vous êtesl'épouse du connétable. Eh quoi ! seigneurreprit-elleje ne vous ai point entendu confirmer à Constancele don de votre main et de votre c¦ur ? Vous n'avez pointassuré les grands de l'État que vous rempliriez lesvolontés du feu roiet la princesse n'a pas reçu leshommages de vos nouveaux sujets en qualité de reine etd'épouse du prince Enrique ? Mes yeux étaient-ils doncfascinés ? Ditesdites plutôtinfidèlequevous n'avez pas cru que Blanche dût balancer dans votre c¦url'intérêt d'un trône ; etsans vous abaisser àfeindre ce que vous ne sentez pluset ce que vous n'avez peut-êtrejamais sentiavouez que la couronne de Sicile vous a paru plusassurée avec Constance qu'avec la fille de LéontioVous avez raisonseigneur ; un trône éclatant nem'était pas plus dû que le c¦ur d'un prince telque vous. J'étais trop vaine d'oser prétendre àl'un et à l'autre ; mais vous ne deviez pas m'entretenir danscette erreur. Vous savez les alarmes que je vous ai témoignéessur votre pertequi me semblait presque infaillible pour moi.Pourquoi m'avez-vous rassurée ? Fallait-il dissiper mescraintes ? J'aurais accusé le sort plutôt que vousetdu moins vous auriez conservé mon c¦ur au défautd'une main qu'un autre n'eût jamais obtenue de moi. Il n'estplus temps présentement de vous justifier. Je suis l'épousedu connétable; etpour m'épargner la suite d'unentretien qui fait rougir ma gloiresouffrezseigneurquesansmanquer au respect que je vous doisje quitte un prince qu'il nem'est plus permis d'écouter.

A cesmotselle s'éloigna d'Enrique avec toute la précipitationdont elle pouvait être capable dans l'état oùelle se trouvait. Arrêtezmadames'écria-t-il. Nedésespérez point un prince plus disposé àrenverser un trône que vous lui reprochez de vous avoirpréféréqu'à répondre àl'attente de ses nouveaux sujets. Ce sacrifice est présentementinutilerepartit Blanche. Il fallût me ravir au connétableavant que de faire éclater des transports si généreux.Puisque je ne suis plus fibreil m'importe peu que la Sicile soitréduite en cendreet à qui vous donniez votre main. Sij'ai eu la faiblesse de laisser surprendre mon c¦urdu moinsj'aurai la fermeté d'en étouffer les mouvementset defaire voir au nouveau roi de Sicile que l'épouse du connétablen'est plus l'amante du prince Enrique. En parlant de cette sortecomme elle touchait à la porte du parcelle y entrabrusquement avec Nise ; etfermant après elle cette porteelle laissa le prince accablé de douleur. Il ne pouvaitrevenir du coup que Blanche lui avait porté par la nouvelle deson mariage. Injuste Blanches'écria-t-ilvous avez perdu lamémoire de notre engagement. Malgré mes serments et lesvôtresnous sommes séparés. L'idée que jem'étais faite de posséder vos charmes n'étaitdonc qu'une vaine illusion ! Ah ! cruelleque j'achètechèrement l'avantage de vous avoir fait approuver mon amour !

Alorsl'image du bonheur de son rival vint s'offrir à son espritavec toutes les horreurs de la jalousieet cette passion prit surlui tant d'empire pendant quelques momentsqu'il fut sur le pointd'immoler à son ressentiment le connétable et Siffredimême. La raison toutefois calma peu à peu la violence deses transports. Cependant l'impossibilité où il sevoyait d'ôter à Blanche les impressions qu'elle avait deson infidélité le mettait au désespoir. Il seflattait de les effacers'il pouvait l'entretenir en liberté.Pour y parveniril jugea qu'il fallait éloigner leconnétableet il se résolut à le faire arrêtercomme un homme suspect dans les conjonctures où l'Étatse trouvait. Il en donna l'ordre au capitaine de ses gardesqui serendit à Belmontes'assura de sa personne à l'entréede la nuit et le mena au château de PalermeCet incidentrépandit à Belmonte la consternation. Siffredi partitsur-le-champ pour aller répondre au roi de l'innocence de songendre et lui représenter les suites fâcheuses d'unpareil emprisonnement. Ce princequi s'était bien attendu àcette démarche de son ministreet qui voulût au moinsse ménager une libre entrevue avec Blanche avant que derelâcher le connétableavait expressémentdéfendu que personne lui parlât jusqu'au lendemain. MaisLéontiomalgré cette défensefit si bien qu'ilentra dans la chambre du roi. Seigneurdit-il en se présentantdevant luis'il est permis à un sujet respectueux et fidèlede se plaindre de son maîtreje viens me plaindre àvous de vous-même. Quel crime a commis mon gendre ? VotreMajesté a-t-elle bien réfléchi sur l'opprobreéternel dont elle couvre ma familleet sur les suites d'unemprisonnement qui peut aliéner de votre service les personnesqui remplissent les postes de l'État les plus importants ?j'ai des avis certainsrépondit le roique le connétablea des intelligences criminelles avec l'infant don Pèdre. Desintelligences criminelles ? interrompit avec surprise LéontioAh ! seigneurne le croyez pas. L'on abuse Votre Majesté. Latrahison n'eut jamais d'entrée dans la famille de Siffredi ;et il suffit au connétable qu'il soit mon gendrepour êtreà couvert de tout soupçon. Le connétable estinnocentmais des vues secrètes vous ont porté àle faire arrêter.

Puisquevous me parlez si ouvertementrepartit le roije vais vous parlerde la même manièreVous vous plaignez del'emprisonnement du connétable ? Eh ! n'ai-je point àme plaindre de votre cruauté ? C'est vousbarbare Siffrediqui m'avez ravi mon reposet réduit par vos soins officieux àenvier le sort des plus vils mortels. Car ne vous flattez pas quej'entre dans vos idées. Mon mariage avec Constance estvainement résoluŠ Quoi ! seigneurinterrompit enfrémissant Léontiovous pourriez ne point épouserla princesseaprès l'avoir flattée de cette espéranceaux yeux de tous vos peuples ? Si je trompe leur attenterépliquale roine vous en prenez qu'à vous. Pourquoi m'avez-vous misdans la nécessité de leur promettre ce que je nepouvais leur accorder ? Qui vous obligeait à remplir du nom deConstance un billet que j'avais fait à votre fille ? Vousn'ignoriez pas mon intention. Fallait-il tyranniser le c¦ur deBlanche en lui faisant épouser un homme qu'elle n'aimait pas ?Et quel droit avez-vous sur le mienpour en disposer en faveur d'uneprincesse que je hais ? Avez-vous oublié qu'elle est fille decette cruelle Mathilde quifoulant aux pieds les droits du sang etde l'humanitéfit expirer mon père dans les rigueursd'une dure captivité ? Et je l'épouserais ? Nonperdezcette espérance. Avant que de voir allumer le flambeau de cetaffreux hymenvous verrez toute la Sicile en flammes et ses sillonsinondés de sang.

L'ai-jebien entendu ? s'écria Léontio. Ah ! Seigneurque mefaites-vous envisager ? Quelles terribles menaces ! Mais je m'alarmemal à proposcontinua-t-il en changeant de ton. Vouschérissez trop vos sujetspour leur procurer une si tristedestinée. Vous ne vous laisserez point surmonter par l'amour.Vous ne ternirez pas vos vertus en tombant dans les faiblesses deshommes ordinaires. Si j'ai donné ma fille au connétableje ne l'ai faitseigneurque pour acquérir à VotreMajesté un sujet vaillantqui pût appuyer de son braset de l'armée dont il dispose vos intérêts contreceux d'un prince don Pèdre. J'ai cru qu'en le liant àma famille par des noeuds si étroits..Hé ! ce sontces noeudss'écria le prince Enriquece sont ces funestesnoeuds qui m'ont perdu. Cruel amipourquoi me porter un coup sisensible ? Vous avais-je chargé de ménager mes intérêtsaux dépens de mon c¦ur ? Que ne me laissiez-voussoutenir mes droits moi-même ? Manqué-je de courage pourréduire ceux de mes sujets qui voudront s'y opposer ? J'auraisbien su punir le connétables'il m'eût désobéi.Je sais que les rois ne sont pas des tyransque le bonheur de leurspeuples est leur premier devoir ; mais doivent-ils être lesesclaves de leur sujets ? Et du moment que le ciel les choisit pourgouvernerperdent-ils le droit que la nature accorde à tousles hommes de disposer de leurs affections ? Ah ! s'ils n'en peuventjouir comme les derniers des mortelsreprenezSiffredicettesouveraine puissance que vous m'avez voulu assurer aux dépensde mon repos.

Vous nepouvez ignorerseigneurrépliqua le ministreque c'est aumariage de la princesse que le feu roi votre oncle attache lasuccession de la couronne. Et quel droitrepartit Enriqueavait-illui-même d'établir cette disposition ? Avait-il reçucette indigne loi du roi Charles son frèrelorsqu'il luisuccéda ? Deviez-vous avoir la faiblesse de vous soumettre àune condition si injuste ? Pour un grand chanceliervous êtesbien mal instruit de nos usagesEn un motquand j'ai promis ma mainà Constancecet engagement n'a pas étévolontaire. Je ne prétends point tenir ma promesse et si donPèdre fonde sur mon refus l'espérance de monter autrônesans engager les peuples dans un démêléqui coûterait trop de sangl'épée pourra déciderentre nous qui des deux sera le plus digne de régnerLéontion'osa le presser davantage et se contenta de lui demander àgenoux la liberté de son gendre ; ce qu'il obtint. Allezluidit le roiretournez à Belmonte. Le connétable vous ysuivra bientôt. Le ministre sortit et regagna Belmontepersuadé que son gendre marcherait incessamment sur ses pas.Il se trompait. Enrique voulait voir Blanche cette nuitet pour ceteffet il remit au lendemain matin l'élargissement de sonépoux.

Pendant cetemps-làle connétable faisait de cruelles réflexions.Son emprisonnement lui avait ouvert les yeux sur la véritablecause de son malheur. Il s'abandonna tout entier à sajalousieetdémentant la fidélité qui l'avaitjusqu'alors rendu si recommandableil ne respira plus que vengeance.Comme il jugeait bien que le roi ne manquerait pas cette nuit d'allertrouver Blanchepour les surprendre ensembleil pria le gouverneurdu château de Palerme de le laisser sortir de prisonl'assurant qu'il y rentrerait le lendemain avant le jour. Legouverneurqui lui était tout dévouéyconsentit d'autant plus facilement qu'il avait déjà suque Siffredi avait obtenu sa libertéet même il lui fitdonner un cheval pour se rendre à Belmonte. Le connétabley étant arrivéattacha son cheval à un arbreentra dans le parc par une petite porte dont il avait la clefet futassez heureux pour se glisser dans le château sans rencontrerpersonne. Il gagna l'appartement de sa femmeet se cacha dansl'antichambre derrière un paravent qu'il y trouva sous samain. Il se proposait d'observer de là tout ce qui sepasseraitet de paraître subitement dans la chambre de Blancheau moindre bruit qu'il y entendrait. Il en vit sortir Nisequivenait de quitter sa maîtresse pour se retirer dans un cabinetoù elle couchait.

La fillede Siffrediqui avait pénétré sans peine lemotif de l'emprisonnement de son marijugeait bien qu'il nereviendrait pas cette nuit à Belmontequoique son pèrelui eût dit que le roi l'avait assuré que le connétablepartirait bientôt après lui. Elle ne doutait pasqu'Enrique ne voulût profiter de la conjoncture pour la voir etl'entretenir en liberté. Dans cette penséeelleattendait ce princepour lui reprocher une action qui pouvait avoirde terribles suites pour elle. Effectivementpeu de temps aprèsla retraite de Nisela coulisse s'ouvritet le roi vint se jeteraux genoux de Blanche. Madamelui dit-ilne me condamnez point sansm'entendre. Si j'ai fait emprisonner le connétablesongez quec'était le seul moyen qui me restait pour me justifier.N'imputez donc qu'à vous seule cet artifice. Pourquoi ce matinrefusiez-vous de m'entendre ? Hélas ! demain votre épouxsera libre et je ne pourrai plus vous parler. Ecoutez-moi donc pourla dernière foissi votre perte rend mon sort déplorableaccordez-moi du moins la triste consolation de vous apprendre que jene me suis point attiré ce malheur par mon infidélité.Si j'ai confirmé à Constance le don de ma mainc'estque je ne pouvais m'en dispenser dans la situation où votrepère avait réduit les choses. Il fallait tromper laprincesse pour votre intérêt et pour le mienpour vousassurer la couronne et la main de votre amant. Je me promettais d'yréussir. J'avais déjà pris des mesures pourrompre cet engagement ; mais vous avez détruit mon ouvrageetdisposant de vous trop légèrementvous avezpréparé une éternelle douleur à deuxc¦urs qu'un parfait amour aurait rendus contents.

Il achevace discours avec des signes si visibles d'un véritabledésespoirque Blanche en fut touchée. Elle ne doutaplus de son innocence. Elle en eut d'abord de la joie. Ensuite lesentiment de son infortune en devint plus vif. Ah ! seigneurdit-elle au princeaprès la disposition que le destin a faitede nousvous me causez une peine nouvelle. Qu'ai-je faitmalheureuse ? Mon ressentiment m'a séduite. Je me suis crueabandonnée etdans mon dépitj'ai reçu la maindu connétableque mon père m'a présenté.J'ai fait le crime et nos malheurs. Hélas ! dans le temps queje vous accusais de me tromperc'était donc moitrop créduleamantequi rompais des n¦uds que j'avais juré derendre éternels ? Vengez-vousseigneurà votre tour.Haïssez l'ingrate BlancheŠ OubliezŠ Eh ! le puis-jemadame ? interrompit tristement Enrique ; le moyen d'arracher de monc¦ur une passion que votre injustice même ne sauraitéteindre ! Il vous faut pourtant faire cet effortseigneurrepût en soupirant la fille de siffrediŠ Et serez-vouscapable de cet effortvous-même ? répliqua le roi. Jene me promets pas d'y réussirrepartit-elle ; mais jen'épargnerai rien pour en venir à bout. Ah ! cruelledit le princevous oublierez facilement Enriquepuisque vous pouvezen former le dessein. Quelle est donc votre pensée ? ditBlanche d'un ton plus ferme. Vous flattez-vous que je puisse vouspermettre de continuer à me rendre des soins ? Nonseigneurrenoncez à cette espérance. Si je n'étais pasnée pour être reinele ciel ne m'a pas non plus forméepour écouter un amour illégitime. Mon époux estcomme vousseigneurde la noble maison d'Anjou ; et quand ce que jelui dois n'opposerait pas un obstacle insurmontable à vosgalanteriesma gloire m'empêcherait de les souffrir. Je vousconjure de vous retirer. Il ne faut plus nous voirQuelle barbarie !s'écria le roi. Ah ! Blancheest-il possible que vous metraitiez avec tant de rigueur ? Ce n'est donc point assezpourm'accablerque vous soyez entre les bras du connétable ? Vousvoulez encore m'interdire votre vuela seule consolation qui mereste ? Fuyez plutôtrépondit la fille de Siffredi enversant quelques larmes ; la vue de ce qu'on a tendrement aimén'est plus un bienlorsqu'on a perdu l'espérance de leposséder. Adieuseigneurfuyez-moi. Vous devez cet effort àvotre gloire et à ma réputation. Je vous le demandeaussi pour mon repos ; car enfinquoique ma vertu ne soit pointalarmée des mouvements de mon c¦urle souvenir devotre tendresse me livre des combats si cruels qu'il m'en coûtetrop pour les soutenir.

Elleprononça ces paroles avec tant de vivacitéqu'ellerenversasans y penserun flambeau qui était sur une tablederrière elle. La bougie s'éteignit en tombant. Blanchela ramasse; etpour la rallumerelle ouvre la porte del'antichambre et gagne le cabinet de Nisequi n'était pasencore couchée ; puis elle revient avec de la lumière.Le roiqui attendait son retourne la vit pas plus tôtqu'ilse remit à la presser de souffrir son attachement. A la voixde ce princele connétablel'épée à lamainentra brusquement dans la chambre presque en même tempsque son épouseet s'avançant vers Enrique avec tout leressentiment que sa rage lui inspirait : C'en est troptyranluicria-t-ilne crois pas que je sois assez lâche pour endurerl'affront que tu fais à mon honneur. Ah ! traîtreluirépondit le roi en se mettant en défensene t'imaginepas toi-même pouvoir impunément exécuter tondessein. A ces motsils commencèrent un combat qui fut tropvif pour durer longtemps. Le connétablecraignant queSiffredi et ses domestiques n'accourussent trop vite aux cris quepoussait Blancheet ne s'opposassent à sa vengeancene seménagea pointSa fureur lui ôta le jugement. Il prit simal ses mesuresqu'il s'enferra lui-même dans l'épéede son ennemi. Elle lui entra dans le corps jusqu'à la garde.Il tombaet le roi s'arrêta dans le moment.

La fillede Léontiotouchée de l'état où ellevoyait son époux et surmontant la répugnance naturellequ'elle avait pour luise jeta à terre et s'empressa de lesecourir. Mais ce malheureux époux était trop prévenucontre elle pour se hisser attendrir aux témoignages qu'ellelui donnait de sa douleur et de sa compassion. La mortdont ilsentait les approchesne put étouffer les transports de sajalousie. Il n'envisagea dans ces derniers moments que le bonheur deson rival ; et cette idée lui parut si affreusequerappelant tout ce qui lui restait de forceil leva son épéequ'il tenait encoreet la plongea tout entière dans le seinde Blanche. Meurslui dit-il en la perçant ; meursinfidèleépousepuisque les noeuds de l'hyménée n'ont pume conserver une foi que tu m'avais jurée sur les autels ! Ettoipoursuivit-ilEnriquene t'applaudis point de ta destinée.Tu ne saurais jouir de mon malheur. Je meurs content. En achevant deparler de cette sorteil expira ; et son visagetout couvert qu'ilétait des ombres de la mortavait encore quelque chose defier et de terrible. Celui de Blanche offrait un spectacle biendifférent. Le coup qui l'avait frappée étaitmortel. Elle tomba sur le corps mourant de son époux et lesang de l'innocente victime se confondait avec celui de sonmeurtrierqui avait si brusquement exécuté sa cruellerésolutionque le roi n'en avait pu prévenir l'effet.

Ce princeinfortuné fit un cri en voyant tomber Blanche etplus frappéqu'elle du coup qui l'arrachait à la vieil se mit en devoirde lui rendre les mêmes soins qu'elle avait voulu prendreetdont elle avait été si mal récompensée.Mais elle lui dit d'une voix mourante : Seigneurvotre peine estinutile. Je suis la victime que le sort impitoyable demandait.Puisse-t-elle apaiser sa colèreet assurer le bonheur devotre règne ! Comme elle achevait ces parolesLéontioattiré par les cris qu'elle avait poussésarriva dansla chambreetsaisi des objets qui se présentaient àses yeuxil demeura immobile. Blanchesans l'apercevoircontinuade parler au roi. Adieuprincelui dit-elle ; conservez chèrementma mémoire. Ma tendresse et mes malheurs vous y obligent.N'ayez point de ressentiment contre mon père. Ménagezses jours et sa douleuret rendez justice à son zèle.Surtoutfaites-lui connaître mon innocence. C'est ce que jevous recommande plus que toute autre chose. Adieumon cherEnrique..je meurs..recevez mon dernier soupir.

A cesmotselle mourut. Le roi garda quelque temps un morne silence.Ensuite il dit à Siffrediqui paraissait dans un accablementmortelvoyezLéontiocontemplez votre ouvrage. Considérezdans ce tragique événement le fruit de vos soinsofficieux et de votre zèle pour moi. Le vieillard ne réponditrientant il était pénétré de douleur.Mais pourquoi m'arrêter à décrire des chosesqu'aucuns termes ne peuvent exprimer ? Il suffit de dire qu'ilsfirent l'un et l'autre les plaintes du monde les plus touchantesdèsque leur affliction leur permit de faire éclater leursmouvements.

Le roiconserva toute sa vie un tendre souvenir de son amante. Il ne put serésoudre à épouser Constance. L'infant don Pèdrese joignit à cette princesseettous deuxils n'épargnèrentrien pour faire valoir la disposition du testament de Roger ; maisils furent enfin obligés de céder au prince Enriquequi vint à bout de ses ennemis. Pour Siffredile chagrinqu'il eut d'avoir causé tant de malheurs le détacha dumondeet lui rendit insupportable le séjour de sa patrie. Ilabandonna la Sicile et passant en Espagne avec Porciela fille quilui restaitil acheta ce château. Il vécut làprès de quinze années après la mort de Blancheet il eutavant que de mourirla consolation de marier Porcie. Elleépousa don Jérôme de Silvaet je suis l'uniquefruit de ce mariage. Voilàpoursuivit la veuve de don Pedrode Pinarèsl'histoire de ma familleet un fidèlerécit des malheurs qui sont représentés dans cetableauque Léontio mon aïeul fit faire pour laisser àsa postérité un monument de cette funeste aventure.




CHAPITREV


De ceque fit Aurore de Guzmanlorsqu'elle fut à Salamanque.


Ortizsescompagnes et moiaprès avoir entendu cette histoirenoussortîmes de la salleoù nous laissâmes Auroreavec Elvire. Elles y passèrent le reste de la journée às'entretenir. Elles ne s'ennuyaient point l'une avec l'autre ; etlelendemainquand nous partîmeselles eurent autant de peine àse quitterque deux amies qui se sont tait une douce habitude devivre ensemble.

Enfinnous arrivâmes sans accident à Salamanque. Nous ylouâmes d'abord une maison toute meublée; et la dameOrtizainsi que nous en étions convenusprit le nom de doñaKimena de Guzman. Elle avait été trop longtemps duègnepour n'être pas une bonne actrice. Elle sortit un matin avecAuroreune femme de chambre et un valetet se rendit à unhôtel garni où nous avions appris que Pacheco logeaitordinairement. Elle demanda s'il y avait quelque appartement àlouer. On lui répondit que ouiet on lui en montra un assezproprequ'elle arrêta. Elle donna même de l'argentd'avance à l'hôtesseen lui disant que c'étaitpour un de ses neveux qui venait de Tolède étudier àSalamanqueet qui devait arriver ce jour-là.

La duègneet ma maîtresseaprès s'être assurées dece logementrevinrent sur leurs paset la belle Auroresans perdrede tempsse travestit en cavalier : elle couvrit ses cheveux noirsd'une fausse chevelure blondese teignit les sourcils de la mêmecouleuret s'ajusta de sorte qu'elle pouvait fort bien passer pourun jeune seigneur. Elle avait l'action libre et aisée etàla réserve de son visagequi était un peu trop beaupour un hommerien ne trahissait son déguisement. Lasuivantequi devait lui servir de pages'habilla aussiet nousn'appréhendions point qu'elle fît mal son personnage :outre qu'elle n'était pas des plus jolieselle avait un petitair effronté qui convenait fort à son rôle.L'après-dînéeces deux actrices se trouvant enétat de paraître sur la scènec'est-à-diredans l'hôtel garnij'en pris le chemin avec elles. Nous yallâmes tous trois en carrosseet nous y portâmes toutesles hardes dont nous avions besoin.

L'hôtesseappelée Bernarda Ramireznous reçut avec beaucoup decivilitéet nous conduisit à notre appartementoùnous commençâmes à l'entretenir. Nous convînmesde la nourriture qu'elle aurait soin de nous fourniret de ce quenous lui donnerions pour cela tous les mois. Nous lui demandâmesensuite si elle avait bien des pensionnaires. Je n'en ai pasprésentementnous répondit-elle ; je n'en manqueraispoint si j'étais d'humeur à prendre toutes sortes depersonnes ; mais je ne veux que de jeunes seigneurs. J'en attends cesoir un qui vient de Madrid achever ici ses études. C'est donLuis Pacheco. Vous en avez peut-être entendu parler. Nonluidit Aurore ; je ne sais quel homme c'estet vous me ferez plaisir deme l'apprendrepuisque je dois demeurer avec lui. Seigneurrepritl'hôtesse en regardant ce faux cavalierc'est une figure toutebrillante ; il est fait à peu près comme vous. Ah ! quevous serez bien ensemble l'un et l'autre ! Par saint Jacques ! jepourrai me vanter d'avoir chez moi les deux plus gentils seigneursd'Espagne. Ce don Luisrépliqua ma maîtressea sansdoute en ce pays-ci mille bonnes fortunes ? Oh ! je vous en assurerepartit la vieille ; c'est un vert galantsur ma parole. Il n'aqu'à se montrer pour faire des conquêtes. Il a charméentre autresune dame qui a de la jeunesse et de la beauté.On la nomme Isabelle. C'est la fille d'un vieux docteur en droit.Elle en est ce qui s'appelle folle. Et dites-moima bonneinterrompit Aurore avec précipitationen est-il fort amoureux? Il l'aimaitrépondit Bernarda Ramirezavant son départpour Madrid. Mais je ne sais s'il l'aime encore ; car il est un peusujet à caution. Il court de femme en femmecomme tous lesjeunes cavaliers ont coutume de faire.

La bonneveuve n'avait pas achevé de parler que nous entendîmesdu bruit dans la cour. Nous regardâmes aussitôt par lafenêtreet nous aperçûmes deux hommes quidescendaient de cheval. C'était don Luis Pacheco lui-mêmequi arrivait de Madrid avec un valet de chambre. La vieille nousquitta pour aller le recevoiret ma maîtresse se disposanonsans émotionà jouer le rôle de don Félix.Nous vîmes bientôt entrer dans notre appartement don Luisencore tout botté. Je viens d'apprendredit-il en saluantAurorequ'un jeune seigneur tolédan est logé dans cethôtel. Il veut bien que je lui témoigne la joie que j'aide l'avoir pour convive. Pendant que ma maîtresse répondaità ce complimentPacheco me parut surpris de trouver uncavalier si aimable. Aussi ne put-il s'empêcher de lui direqu'il n'en avait jamais vu de si beau ni de si bien fait. Aprèsforce discours pleins de politesse de part et d'autredon Luis seretira dans l'appartement qui lui était destiné.

Tandisqu'il y faisait ôter ses botteset changeait d'habit et delingeune espèce de pagequi le cherchait pour lui rendreune lettrerencontra par hasard Aurore sur l'escalier. Il la pritpour don Luis ; et lui remettant le billet dont il étaitchargé : Tenezseigneur cavalierlui dit-ilquoique je neconnaisse pas le seigneur Pachecoje ne crois pas avoir besoin devous demander si vous l'êtes. Je suis persuadé que je neme trompe point. Nonmon amirépondit ma maîtresseavec une présence d'esprit admirable ; vous ne vous trompezpas assurément. Vous vous acquittez de vos commissions àmerveille. Je suis don Luis Pacheco. Allezj'aurai soin de fairetenir ma réponse. Le page disparut; et Aurores'enfermantavec sa suivante et moiouvrit la lettre et nous lut ces paroles :Je viens d'apprendre que vous êtes à Salamanque. Avecquelle joie j'ai reçu cette nouvelle ? J'en ai penséperdre l'esprit. Mais aimez-vous encore Isabelle ? Hâtez-vousde l'assurer que vous n'avez point changé. Je crois qu'ellemourra de plaisirsi elle vous retrouve fidèle. Le billet estpassionnédit Aurore ; il marque une âme bien éprise.Cette dame est une rivale qui doit m'alarmer. Il faut que jen'épargne rien pour en détacher don Luiset pourempêcher même qu'il ne la revoie. L'entreprisejel'avoueest difficile. Cependant je ne désespère pasd'en venir à bout. Ma maîtresse se mit à rêverlà-dessus ; etun moment aprèselle ajouta : Je vousles garantis brouillés en moins de vingt-quatre heures. EneffetPachecos'étant un peu reposé dans sonappartementvint nous retrouver dans le nôtreet renoual'entretien avec Aurore avant le souperSeigneur cavalierluidit-il en plaisantantje crois que les maris et les amants nedoivent pas se réjouir de votre arrivée àSalamanque ; vous allez leur causer de l'inquiétude. Pour moije tremble pour mes conquêtes. Ecoutezlui répondit mamaîtresse sur le même tonvotre crainte n'est pas malfondéeDon Félix de Mendoce est un peu redoutablejevous en avertis. Je suis déjà venu dans ce pays-ci. Jesais que les femmes n'y sont pas insensibles. Il y a un mois que jepassai par cette ville. Je m'y arrêtai huit jourset je vousdirai confidemment que j'enflammai la fille d'un vieux docteur endroit.

Jem'aperçusà ces parolesque don Luis se troubla :Peut-onsans indiscrétionreprit-ilvous demander le nom dela dame ? Commentsans indiscrétion ? s'écria le fauxdon Félixpourquoi vous ferais-je un mystère de cela ?Me croyez-vous plus discret que les autres seigneurs de mon âge? Ne me faites point cette injustice làD'ailleursl'objetentre nousne mérite pas tant de ménagementce n'estqu'une petite bourgeoise. Un homme de qualité ne s'occupe passérieusement d'une grisetteet croit même lui fairehonneur en la déshonorant. Je vous apprendrai donc sans façonque la fille du docteur se nomme Isabelle. Et le docteurinterrompitimpatiemment Pachecos'appellerait-il le seigneur Murcia de la Llana? Justementrépliqua ma maîtresse. Voici une lettrequ'elle m'a fait tenir tout à l'heure. Lisez-laet vousverrez si la dame me veut du bien. Don Luis jeta les yeux sur lebillet ; etreconnaissant l'écritureil demeura confus etinterdit. Que vois-je ? poursuivit alors Aurore d'un air étonné; vous changez de couleur. Je croisDieu me pardonneque vousprenez intérêt à cette personne ! Ah ! que je meveux de mal de vous avoir parlé avec tant de franchise !

Je vous ensais très bon grémoidit don Luis avec un transportmêlé de dépit et de colère. La perfide !la volage ! Don Félixque ne vous dois-je point ! Vous metirez d'une erreur que j'aurais peut-être conservéeencore longtemps. Je m'imaginais être aiméque dis-jeaimé ? Je croyais être adoré d'Isabelle. J'avaisquelque estime pour cette créature-làet je vois bienque ce n'est qu'une coquette digne de tout mon mépris.J'approuve votre ressentimentdit Auroreen marquant à sontour de l'indignation. La fille d'un docteur en droit devait bien secontenter d'avoir pour amant un jeune seigneur aussi aimable que vousl'êtes. Je ne puis excuser son inconstance ; etbien loind'agréer le sacrifice qu'elle me fait de vousje prétendspour la punirdédaigner ses bontés. Pour moirepritPachecoje ne la reverrai de ma vie. C'est la seule vengeance quej'en dois tirer. Vous avez raisons'écria le faux Mendoce.Néanmoinspour lui faire connaître jusqu'à quelpoint nous la méprisons tous deuxje suis d'avis que nous luiécrivions chacun un billet insultant. J'en ferai un paquet queje lui envoierai pour réponse à sa lettre. Mais avantque nous en venions à cette extrémitéconsultezvotre c¦ur; peut-être vous repentirez-vous un jourd'avoir rompu avec Isabelle. Nonnoninterrompit don Luisjen'aurai jamais cette faiblesseet je consens quepour mortifierl'ingratenous fassions ce que vous me proposez.

Aussitôtj'allai chercher du papier et de l'encreet ils se mirent àcomposer l'un et l'autre des billets fort obligeants pour la fille dudocteur Murcia de la Llana. Pacheco surtout ne pouvait trouver destermes assez forts à son gré pour exprimer sessentimentset il déchira cinq ou six lettres commencéesparce qu'elles ne lui parurent pas assez dures. Il en fit pourtantune dont il fut contentet dont il avait sujet de l'êtreEllecontenait ces paroles : Apprenez à vous connaîtremareine; et n'ayez plus la vanité de croire que je vous aime. Ilfaut un autre mérite que le vôtre pour m'attacherVousn'êtes pas même assez agréable pour m'amuserquelques moments. Vous n'êtes propre qu'à fairel'amusement des derniers écoliers de l'Université. Ilécrivit donc ce billet gracieuxet lorsque Aurore eut achevéle sienqui n'était pas moins offensantelle les cachetatous deuxy mit une enveloppeet me donnant le paquet ; TiensGilBlasme dit-ellefais en sorte qu'Isabelle reçoive cria cesoirTu m'entends bien ? ajouta-t-elle en me faisant des yeux unsigne que je compris parfaitement. Ouiseigneurlui répondis-jevous serez servi comme vous le souhaitez.

Je sortisen même temps ; et quand je fus dans la rueje me dis : Oh ça! monsieur Gil Blasvous faites donc le valet dans cette comédie? Eh bienmon amimontrez que vous avez assez d'esprit pour remplirun si beau rôle. Le seigneur don Félix s'est contentéde vous faire un signe. Il comptecomme vous voyezsur votreintelligence. A-t-il tort ? Non. Je conçois ce qu'il attend demoi. Il veut que je fasse tenir seulement le billet de don Luis.C'est ce que signifie ce signe-là. Rien n'est plusintelligible. Je ne balançai point à défaire lepaquet. Je tirai la lettre de Pachecoet je la portai chez ledocteur Murciadont j'eus bientôt appris la demeure. Jetrouvai à la porte de sa maison le petit page qui étaitvenu à l'hôtel garni. Frèrelui dis-jeneseriez-vous point par hasard domestique de la fille de Mle docteurMurcia ? Il me répondit que ouiVous avezlui répliquai-jela physionomie si officieuseque j'ose vous prier de rendre unbillet doux à votre maîtresse.

Le petitpage me demanda de quelle partie l'apportaiset je ne lui eus passitôt reparti que c'était de celle de don Luis Pachecoqu'il me dit : Cela étantsuivez-moi. J'ai ordre de vousfaire entrer. Isabelle veut vous entretenir. Je me laissai introduiredans un cabinetoù je ne tardai guère à voirparaître la señora. Je fus frappé de la beautéde son visageJe n'ai point vu de traits plus délicats. Elleavait un air mignon et enfantin ; mais cela n'empêchait pasquedepuis trente bonnes années pour le moinselle nemarchât sans lisière. Mon amime dit-elle d'un airriantappartenez-vous à don Luis Pacheco ? Je lui répondisque j'étais son valet de chambre depuis trois semaines.Ensuiteje lui remis le billet fatal dont j'étais chargéElle le relut deux ou trois fois. Il semblait qu'elle se défiâtdu rapport de ses yeux. Effectivementelle ne s'attendait àrien moins qu'à une pareille réponse. Elle élevases regards vers le cielse mordit les lèvreset pendantquelque temps sa contenance rendit témoignage des peines deson c¦ur. Puis tout à coup m'adressant la parole : monamime dit-elledon Luis est-il devenu fou ? Apprenez-moisi vousle savezpourquoi il m'écrivit si galammentQuel démonpeut l'agiter ? S'il veut rompre avec moine sautait-il le fairesans m'outrager par des lettres si brutales ?

Madamelui dis-jemon maître a tort assurément. Mais il a étéen quelque façon forcé de le faire. Si vous mepromettiez de garder le secretje vous découvrirais tout lemystère. Je vous le prometsinterrompit-elle avecprécipitation. Ne craignez point que je vous commette.Expliquez-vous hardiment. Eh bien ! repris-jevoici le fait en deuxmots. Un moment après votre lettre reçueil est entrédans notre hôtel une dame couverte d'une mante des plusépaisses. Elle a demandé le seigneur Pachecolui aparlé quelque temps en particulier ; etsut la fin de laconversationj'ai entendu qu'elle lui a dit ; Vous me jurez que vousne la reverrez jamaisCe n'est pas tout. Il fautpour masatisfactionque vous lui écriviez tout à l'heure unbillet que je vais vous dicter. J'exige cela de vousDon Luis a faitce qu'elle désiraitpuisme mettant le papier entre lesmains. Informe-toim'a-t-il ditoù demeure le docteur Murciade la Llanaet fais adroitement tenir ce poulet à sa filleIsabelle.

Vous voyezbienmadamepoursuivis-jeque cette lettre désobligeanteest l'ouvrage d'une rivaleet que par conséquent mon maîtren'est pas si coupable. O ciel ! s'écria-t-elleil l'estencore plus que je ne pensais. Son infidélité m'offenseplus que les mots piquants que sa main a tracés. Ah !l'infidèleil a pu former d'autres noeuds !..Maisajouta-t-elle en prenant un air fierqu'il s'abandonne sanscontrainte à son nouvel amour. Je ne prétends point letraverser. Dites-lui qu'il n'avait pas besoin de m'insulter pourm'obliger à laisser le champ libre à ma rivaleet queje méprise trop un amant si volage pour avoir la moindre enviede le rappeler. A ce discourselle me congédiaet se retirafort irritée contre don Luis.

Je sortisfort satisfait de moiet je compris quesi je voulais me mettredans le génieje deviendrais un habile fourbe. Je m'enretournai à noue hôteloù je trouvai lesseigneurs Mendoce et Pacheco qui soupaient ensemble ets'entretenaient comme s'ils se fussent connus de longue main. Aurores'aperçutà mon air contentque je ne m'étaispoint mal acquitté de ma commission. Te voilà donc deretourGil Blasme dit-elle ; rends nous compte de ton message. Ilfallut encore payer d'esprit. Je dis que j'avais donné lepaquet en main propreet qu'Isabelleaprès avoir lu les deuxbillets doux qu'il contenaitau lieu d'en paraîtredéconcertées'était mise à rire commeune folleen disant : Par ma foiles jeunes seigneurs ont un jolistyle. Il faut avouer que les autres personnes n'écrivent passi agréablement. C'est fort bien a se tirer d'embarrass'écria ma maîtresse ; et voilà certainement unecoquette des plus fieffées. Pour moidit don Luisje nereconnais point Isabelle à ces traits-là. Il fautqu'elle ait changé de caractère pendant mon absence.J'aurais jugé d'elle aussi tout autrementreprit Aurore.Convenons qu'il y a des femmes qui savent prendre toutes sortes deformes. J'en ai aimé une de celles-làet j'en ai étélongtemps la dupe. Gil Blas vous le diraelle avait un air desagesse à tromper toute la terre. Il est vraidis-je en memêlant à la conversationque c'était un minois àpiper les plus fins. J'y aurais moi-même étéattrapé.

Le fauxMendoce et Pacheco firent de grands éclats de rire enm'entendant parler ainsi ; l'un à cause du témoignageque je portais contre une dame imaginaireet l'autre riait seulementdes termes dont je venais de me servir. Nous continuâmes ànous entretenir des femmes qui ont l'art de se masquer ; et lerésultat de tous nos discours fut qu'Isabelle demeura dûmentatteinte et convaincue d'être une franche coquette. Don Luisprotesta de nouveau qu'il ne la reverrait jamaiset don Félixà son exemplejura qu'il aurait toujours pour elle un parfaitmépris. Ensuite de ces protestationsils se lièrentd'amitié tous deuxet se promirent mutuellement de n'avoirrien de caché l'un pour l'autre. Ils passèrentl'après-souper à se dire des choses gracieusesetenfin ils se séparèrent pour s'aller reposer chacundans son appartement. Je suivis Aurore dans le sienoù je luirendis un compte exact de l'entretien que j'avais eu avec la fille dudocteur. Je n'oubliai pas la moindre circonstance. Peu s'en fallutqu'elle ne m'embrassât de joie : Mon cher Gil Blasmedit-elleje suis charmée de ton esprit. Quand on a le malheurd'être engagée dans une passion qui nous oblige derecourir à des stratagèmesquel avantage d'avoir dansses intérêts un garçon aussi spirituel que toi.Couragemon ami. Nous venons d'écarter une rivale qui pouvaitnous embarrasser. Cela ne va pas mal. Maiscomme les amants sontsujets à d'étranges retoursje suis d'avis de brusquerl'aventureet de mettre en jeu dès demain Aurore de Guzman.J'approuvai cette penséeetlaissant le seigneur don Félixavec son pageje me retirai dans un cabinet où étaitmon lit.




CHAPITREVI

Quelles ruses Aurore mit en usage pour se faireaimer de don Luis Pacheco.


Les deuxnouveaux amis se rassemblèrent le lendemain matin. Ilscommencèrent la journée par des embrassades qu'Aurorefut obligée de donner et de recevoirpour bien jouer le rôlede don Félix. Ils allèrent ensemble se promener dans lavilleet je les accompagnai avec Chilindronvalet de don Luis. Nousnous arrêtâmes auprès de l'Université pourregarder quelques affiches de livres qu'on venait d'attacher àla porte. Plusieurs personnes s'amusaient aussi à les lireetj'aperçus parmi celles-là " un petit homme quidisait son sentiment sur ces ouvrages affichés. Je remarquaiqu'on l'écoutait avec une extrême attentionet jejugeai en même temps qu'il croyait la mériter. Ilparaissait vainet il avait l'esprit décisifcomme l'ont laplupart des petits hommesCette nouvelle traduction d'Horacedisait-ilque vous voyez annoncée au public en si groscaractèresest un ouvrage en prose composé par unvieil auteur du collège. C'est un livre fort estimé desécoliers. Ils en ont consommé quatre éditions.Il n'y a pas un honnête homme qui en ait acheté unexemplaire. Il ne portait pas de jugements plus avantageux des autreslivres. Il les frondait tous sans charité. C'étaitapparemment quelque auteur. Je n'aurais pas été fâchéde l'entendre jusqu'au bout ; mais il me fallut suivre don Luis etdon Félixquine prenant pas plus de plaisir à sesdiscours que d'intérêt aux livres qu'il critiquaits'éloignèrent de lui et de l'Université.

Nousrevînmes à notre hôtel à l'heure du dîner.Ma maîtresse se mit à table avec Pachecoet fitadroitement tomber la conversation sur sa famille. Mon pèredit-elleest un cadet de la maison de Mendocequi s'est établià Tolèdeet ma mère est propre soeur de doñaKimena de Guzmanqui depuis quelques jours est venue àSalamanque pour une affaire importanteavec sa nièce Aurorefille unique de don Vincent de Guzmanque vous avez peut-êtreconnu. Nonrépondit don Luismais on m'en a souvent parléainsi que d'Aurore °votre cousine. Dois-je croire ce qu'on ditd'elle ? On assure que rien n'égale son esprit et sa beauté.Pour de l'espritreprit don Félixelle n'en manque pas. Ellel'a même assez cultivé. Mais ce n'est point une si bellepersonne. On trouve que nous nous ressemblons beaucoup. Si cela ests'écria Pachecoelle justifie sa réputation. Vostraits sont réguliers ; votre teint est parfaitement beau ;votre cousine doit être charmante. Je voudrais bien la voir etl'entretenir. Je m'offre à satisfaire votre curiositérepartit le faux Mendoceet même dès ce jour. Je vousmène cette aprés-dînée chez ma tante.

Mamaîtresse changea tout à coup d'entretienet parla dechoses indifférentes. L'après-midipendant qu'ils sedisposaient tous deux à sortir pour aller chez doñaKimenaje pris les devantset courus avertir la duègne de sepréparer à cette visite. Je revins ensuite sur mes paspour accompagner don Félixqui conduisit enfin chez sa tantele seigneur don Luis. Mais à peine furent-ils entrésdans la maisonqu'ils rencontrèrent la dame Chimènequi leur fit signe de ne point faire de bruit. Paixpaix ! leurdit-elle d'une voix bassevous réveillerez ma nièce.Elle a depuis hier une migraine effroyable qui ne fait que de laquitteret la pauvre enfant repose depuis un quart d'heure. Je suisfâché de ce contretempsdit Mendoce. J'espéraisque nous verrions ma cousine. J'avais fait fête de ce plaisir àmon ami Pacheco. Ce n'est pas une affaire si presséeréponditen souriant Ortizvous pouvez la remettre à demain. Lescavaliers eurent une conversation fort courte avec la vieilleet seretirèrent.

Don Luisnous mena chez un jeune gentilhomme de ses amis qu'on appelait donGabriel de Pedros. Nous y passâmes le reste de la journée; nous y soupâmes mêmeet nous n'en sortîmes quesur les deux heures après minuitpour nous en retourner aulogis. Nous avions peut-être fait la moitié du cheminlorsque nous rencontrâmes sous nos pieds dans la rue deuxhommes étendus par terre. Nous jugeâmes que c'étaientdes malheureux qu'on venait d'assassineret nous nous arrêtâmespour les secourirs'il en était encore temps. Comme nouscherchions à nous instruireautant que l'obscurité dela nuit nous le pouvait permettrede l'état où ils setrouvaientla patrouille arriva. Le commandant nous prit d'abordpour des assassinset nous fit environner par ses gens ; mais il eutmeilleure opinion de nous lorsqu'il nous eut entendus parleret qu'àla faveur d'une lanterne sourde il vit les traits de Mendoce et dePacheco. Ses archerspar son ordreexaminèrent les deuxhommes que nous nous imaginions avoir été tués ;et il se trouva que c'était un gros licencié avec sonvalettous deux pris de vinou plutôt ivres morts. Messieurss'écria un des archersje reconnais ce gros vivant. Eh !c'est le seigneur licencié Guyomarrecteur de notreUniversité. Tel que vous le voyezc'est un grand personnageun génie supérieur. Il n'y a point de philosophe qu'ilne terrasse dans une dispute. Il a un flux de bouche sans pareil.C'est dommage qu'il aime un peu trop le vinle procès et lagrisette. Il revient de souper de chez son Isabelleoùparmalheurson guide s'est enivré comme lui. Ils sont tombésl'un et l'autre dans le ruisseau. Avant que le bon licenciéfût recteurcela lui arrivait assez souvent. Les honneurscomme vous voyezne changent pas toujours les m¦urs. Nouslaissâmes ces ivrognes entre les mains de la patrouillequieut soin de les porter chez eux. Nous regagnâmes noue hôtelet chacun ne songea qu'à se reposer.

Don Félixet don Luis se levèrent sur le midi ; et Aurore de Guzman futla première chose dont ils s'entretinrent. Gil Blasme dit mamaîtresseva chez ma tante doña Kimenaet lui demandesi nous pouvons aujourd'huile seigneur Pacheco et moivoir macousine. Je sortis pour m'acquitter de cette commissionou plutôtpour concerter avec la duègne ce que nous avions àfaire ; et quand nous eûmes pris ensemble de justes mesuresjevins rejoindre le faux Mendoce. Seigneurlui dis-jevotre cousineAurore se porte à merveille. Elle m'a chargé elle-mêmede vous témoigner de sa part que votre visite ne lui sauraitêtre que très agréable et doña Kimena m'adit d'assurer le seigneur Pacheco qu'il sera toujours parfaitementbien reçu chez elle sous vos auspices.

Jem'aperçus que ces dernières paroles firent plaisir àdon Luis. Ma maîtresse le remarqua de mêmeet en conçutun heureux présage. Un moment avant le dînerle valetde la señora Kimena parutet dit à don Félix :Seigneurun homme de Tolède est venu vous demander chezMadame votre tanteet y a laissé ce billet. Le faux Mendocel'ouvritet y trouva ces mots qu'il lut à haute voix : Sivous avez envie d'apprendre des nouvelles de votre père et deschoses de conséquence pour vousne manquez pasaussitôtla présente reçuede vous rendre au Cheval noirauprès de l'Université. Je suisdit-iltrop curieuxde savoir ces choses importantespour ne pas satisfaire ma curiositétout à l'heure. Sans adieuPachecocontinua-t-il ; si je nesuis point de retour ici dans deux heuresvous pourrez allez seulchez ma tante. J'irai vous y joindre dans l'après-dînée.Vous savez ce que Gil Blas vous a dit de la part de doñaKimena ; vous êtes en droit de faire cette visite. Il sortit enparlant de cette sorteet m'ordonna de le suivre.

Vous vousimaginez bien qu'au lieu de prendre la route du Cheval noirnousenfilâmes celle de la maison où était Ortiz.D'abord que nous y fûmes arrivésAurore ôta sachevelure blondelava et frotta ses sourcilsmit un habit de femmeet devint une belle brunetelle qu'elle l'étaitnaturellement. On peut dire que son déguisement la changeait àun point qu'Aurore et don Félix paraissaient deux personnesdifférentes. Il semblait même qu'elle fût beaucoupplus grande en femme qu'en homme. Il est vrai que ses chappins (carelle en avait d'une hauteur excessive) n'y contribuaient pas peu.Lorsqu'elle eut ajouté à ses charmes tous les secoursque l'art leur pouvait prêterelle attendit don Luis avec uneagitation mêlée de crainte et d'espérance. Tantôtelle se fiait à son esprit et à sa beautéettantôt elle appréhendait de n'en faire qu'un essaimalheureux. Ortizde son côtése prépara de sonmieux à seconder ma maîtresse. Pour moicomme il nefallait pas que Pacheco me vît dans cette maisonet quesemblable aux acteurs qui ne paraissent qu'au dernier acte d'unepièceje ne devais me montrer que sur la fin de la visitejesortis aussitôt que j'eus dîné.

Enfintout était en état quand don Luis arriva. Il fut reçutrès agréablement de la dame Chimèneet il eutavec Aurore une conversation de deux ou trois heures ; aprèsquoij'entrai dans la chambre où ils étaientetm'adressant au cavalier i Seigneurlui dis-jedon Félix monmaître ne viendra point ici d'aujourd'huiIl vous prie del'excuser. Il est avec trois hommes de Tolèdedont il ne peutse débarrasserAh ! le petit libertin ! s'écria doñaKimena ; il est sans doute en débauche. Nonmadamerepris-jeil s'entretient avec eux d'affaires fort sérieuses.Il a un véritable chagrin de ne pouvoir se rendre ici. Il m'achargé de vous le direaussi bien qu'à doñaAurora. Oh ! je ne reçois point ses excusesdit ma maîtresse; il sait que j'ai été indisposée ; il devaitmarquer un peu plus d'empressement pour les personnes à qui lesang le lie. Pour le punirje ne le veux voir de quinze joursEh !madamedit alors don Luisne formez point une si cruelle résolution; don Félix est assez à plaindre de ne vous avoir pasvue.

Ilsplaisantèrent quelque temps là-dessus. Ensuite Pachecose retira. La belle Aurore change aussitôt de forme et reprendson habit de cavalier ; elle retourne à l'hôtel garni leplus promptement qu'il lui est possible : Je vous demande pardoncher amidit-elle à don Luisde ne vous avoir pas ététrouver chez ma tante ; mais je n'ai pu me défaire despersonnes avec qui j'étais. Ce qui me consolec'est que vousavez eu du moins tout le loisir de satisfaire vos désirscurieux. Eh bien ! que pensez-vous de ma cousine ? J'en suisenchantérépondit Pacheco. Vous aviez raison de direque vous vous ressemblez. Je n'ai jamais vu de traits plussemblables. C'est le même tour de visage. Vous avez les mêmesyeuxla même bouchele même son de voix. Il y apourtant quelque différence entre vous deux : Aurore est plusgrande que vous ; elle est bruneet vous êtes blond ; vousêtes enjouéelle est sérieuse. Voilà toutce qui vous distingue l'un de l'autre. Pour de l'espritcontinua-t-ilje ne crois pas qu'une substance céleste puisseen avoir plus que votre cousine. En un motc'est une personne d'unmérite accompli.

Leseigneur Pacheco prononça ces dernières paroles avectant de vivacitéque don Félix lui dit en souriant :Amin'allez plus chez doña Kimena. Je vous le conseille pourvotre repos. Aurore de Guzman pourrait vous faire voir du paysetvous inspirer une passionŠ Je n'ai pas besoin de la revoirinterrompit-ilpour en devenir amoureux. L'affaire en est faite.J'en suis fâché pour vousrépliqua le fauxMendoce i car vous n'êtes pas un homme à vous attacheret ma cousine n'est pas une Isabelle. Je vous en avertiselle nes'accommoderait pas d'un amant qui n'aurait pas des vues légitimes.Des vues légitimes ? repartit don Luis ; peut-on en avoird'autres sur une fille de son sang ? Hélas ! je m'estimeraisle plus heureux de tous les hommessi elle approuvait ma rechercheet voulait lier sa destinée à la mienne.

En leprenant sur ce ton-làreprit don Félixvousm'intéressez à vous servir. Ouij'entre dans vossentiments. Je vous offre mes bons offices auprès d'Auroreetje veux dés demain gagner ma tantequi a beaucoup de créditsur son esprit. Pacheco rendit mille grâces au cavalier qui luifaisait de si belles promesseset nous nous aperçûmesavec joie que notre stratagème ne pouvait aller mieux. Le joursuivantnous augmentâmes encore l'amour de don Luis par unenouvelle invention. Ma maîtresseaprès avoir ététrouver doña Kimenacomme pour la rendre favorable àce cavaliervint le rejoindre. J'ai parlé à ma tantelui dit-elleet je n'ai pas eu peu de peine à la mettre dansvos intérêts. Elle était furieusement prévenuecontre vous. Je ne sais qui vous a fait passer dans son esprit pourun libertin; mais j'ai pris vivement votre partiet j'ai détruitla mauvaise impression qu'on lui avait donnée de vos m¦urs.

Ce n'estpas toutpoursuivit Auroreje veux que vous ayez en ma présenceun entretien avec ma tante ; nous achèverons de vous assurerson appui. Pacheco témoigna une extrême impatienced'entretenir doña Kimenaet cette satisfaction lui futaccordée le lendemain matin. Le faux Mendoce le conduisit àla dame Ortizet ils eurent tous trois une conversation oùdon Luis fit voir qu'en peu de temps il s'était laisséfort enflammer. L'adroite Kimena feignit d'être touchéede toute la tendresse qu'il faisait paraîtreet promit aucavalier de faire tous ses efforts pour engager sa nièce àl'épouser. Pacheco se jeta aux pieds d'une si bonne tanteetla remercia de ses bontés. Là-dessus don Félixdemanda si sa cousine était levée. Nonréponditla duègneelle repose encoreet vous ne sauriez la voirprésentement ; mais revenez cette après-dînéeet vous lui parlerez à loisir. Cette réponse de la dameChimène redoublacomme vous pouvez croirela joie de donLuisqui trouva le reste de la matinée bien long. Il regagnal'hôtel garni avec Mendocequi ne prenait pas peu de plaisir àl'observeret à remarquer en lui toutes les apparences d'unvéritable amour.

Ils nes'entretinrent que d'Aurore ; etlorsqu'ils eurent dînédon Félix dit à Pacheco : il me vient une idée.Je suis ;l'avis d'aller chez ma tante quelques moments avant vous. Jeveux parler en particulier à ma cousineet découvrirs'il est possibledans quelle disposition son c¦ur est àvotre égard. Don Luis approuva cette pensée. Il laissasortir son amiet ne partit qu'une heure après lui. Lamaîtresse profita si bien de ce temps-làqu'elle étaithabillée en femme quand son amant arrivaJe croyaisdit cecavalier après avoir salué Aurore et la duègneje croyais trouver ici don Félix. Vous le verrez dans uninstantrépondit doña Kimena ; ii écrit dansmon cabinet. Pacheco partit se payer de cette défaiteet liaconversation avec les dames. Cependantmalgré la présencede l'objet aiméii s'aperçut que les heuress'écoulaient sans que Mendoce se montrât ; etcomme ilne put s'empêcher d'en témoigner quelque surpriseAurore changea tout à coup de contenancese mit àrireet dit à don Luis : Est-il possible que vous n'ayez pasencore le moindre soupçon de la supercherie qu'on vous fait ?Une fausse chevelure blonde et des sourcils teints me rendent-ils sidifférente de moi-mêmequ'on puisse jusque-làs'y tromper ? Désabusez-vous doncPachecocontinua-t-elle enreprenant son sérieuxapprenez que don Félix deMendoce et Aurore de Guzman ne sont qu'une même personne.

Elle ne secontenta pas de le tirer de cette erreur ; elle avoua la faiblessequ'elle avait pour lui et toutes les démarches qu'elle avaitfaites pour l'amener au point où elle le voyait enfin rendu.Don Luis ne fut pas moins charmé que surpris de ce qu'ilentendit ; il se jeta aux pieds de ma maîtresseet lui ditavec transport : Ah ! belle Aurorecroirai-je en effet que je suisl'heureux mortel pour qui vous avez eu tant de bontés ? Quepuis-je faire pour les reconnaître ? Un éternel amour nesaurait assez les payer. Ces paroles furent suivies de mille autresdiscours tendres et passionnés ; après quoi les amantsparlèrent des mesures qu'ils avaient à prendre pourparvenir à l'accomplissement de leurs désirs. Il futrésolu que nous partirions tous incessamment pour Madridoùnous dénouerions notre comédie par un mariage. Cedessein fut presque aussitôt exécuté que conçu; don Luisquinze jours aprèsépousa ma maîtresseet leurs noces donnèrent lieu à des fêtes et àdes réjouissances infinies.




CHAPITREVII

Gil Blas change de condition ; il passe au servicede don Gonzale Pacheco.


Troissemaines après ce mariagema maîtresse voulutrécompenser les services que je lui avais rendusElle me fitprésent de cent pistoleset me dit i Gil Blasmon amije nevous chasse point de chez moi ; je vous laisse la liberté d'ydemeurer tant qu'il vous plaira; mais un oncle de mon maridonGonzale Pachecosouhaite de vous avoir pour valet de chambre. Je luiai parlé si avantageusement de vousqu'il m'a témoignéque je lui ferais plaisir de vous donner à lui. C'est un vieuxseigneurajouta-t-elleun homme d'un très bon caractère; vous serez parfaitement bien auprès de lui.

Jeremerciai Aurore de ses bontés ; etcomme elle n'avait plusbesoin de moij'acceptai d'autant plus volontiers le poste qui seprésentaitque je ne sortais point de la famille. J'allaidonc un matinde la part de la nouvelle mariéechez leseigneur don GonzaleIl était encore au litquoiqu'il fûtprès de midi. Lorsque j'entrai dans sa chambreje le trouvaiqui prenait un bouillon qu'un page venait de lui apporter. Levieillard avait la moustache en papillotesles yeux presque éteintsavec un visage pâle et décharné. C'étaitun de ces vieux garçons qui ont été fortlibertins dans leur jeunesseet qui ne sont guère plus sagesdans un âge plus avancéIl me reçutagréablementet me dit quesi je voulais le servir avecautant de zèle que j'avais servi sa nièceje pouvaiscompter qu'il me ferait un heureux sort. Je promis d'avoir pour luile même attachement que j'avais eu pour elleet dès cemoment il me retint à son service.

Me voilàdonc à un nouveau maîtreet Dieu sait quel hommec'était ! Quand il se levaje crus voir la résurrectiondu Lazare. Imaginez-vous un grand corps si secqu'en le voyant ànu on aurait fort bien pu apprendre l'ostéologie. Il avait lesjambes si menuesqu'elles me parurent encore très fines aprèsqu'il eut mis trois ou quatre paires de bas l'une sur l'autre. Outrecelacette momie vivante était asthmatiqueet toussait àchaque parole qui lui sortait de la bouche. Il prit d'abord duchocolat. Il demanda ensuite du papier et de l'encreécrivitun billet qu'il cachetaet le fit porter à son adresse par lepage qui lui avait donné un bouillon j puis se tournant de moncôté : Mon amime dit-ilc'est toi que je prétendsdésormais charger de mes commissionset particulièrementde celles qui regarderont doña Eufrasia. Cette dame est unejeune personne que j'aime et dont je suis tendrement aimé.

Bon Dieu !dis-je aussitôt en moi-même ; eh ! comment les jeunesgens pourront-ils s'empêcher de croire qu'on les aimepuisquece vieux penard s'imagine qu'on l'idolâtre ? Gil Blaspoursuivit-ilje te mènerai chez elle dès aujourd'hui: j'y soupe presque tous les soirs. Tu seras charmé de son airsage et retenu. Bien loin de ressembler à ces petitesétourdies qui donnent dans la jeunesse et s'engagent sur lesapparenceselle a l'esprit déjà mûr etjudicieux; elle veut des sentiments dans un hommeet préfèreaux figures les plus brillantes un amant qui sait aimer. Le seigneurdon Gonzale ne borna point là l'éloge de sa maîtressej il entreprit de la faire passer pour l'abrégé detoutes les perfectionsmais il avait un auditeur assez difficile àpersuader là-dessus. Après toutes les man¦uvresque j'avais vu faire aux comédiennesje ne croyais pas lesvieux seigneurs fort heureux en amour. Je feignis pourtant parcomplaisance d'ajouter foi à tout ce que me dit mon maître.Je fis plusje vantai le discernement et le bon goûtd'Eufrasie. Je fus même assez impudent pour avancer qu'elle nepouvait avoir de galant plus aimable. Le bonhomme ne sentit point queje lui donnais de l'encensoir par le nez ; au contraireils'applaudit de mes paroles : tant il est vrai qu'un flatteur peuttout risquer avec les grands. Ils se prêtent jusqu'auxflatteries les plus outrées.

Levieillardaprès avoir écrits'arracha quelques poilsde la barbe avec une pincette ; puis il se lava les yeuxpour ôterune épaisse chassie dont ils étaient pleins. Il lavaaussi ses oreillesensuite ses mains ; etquand il eut fait sesablutionsil teignit en noir sa moustacheses sourcils et sescheveux. Il fut plus longtemps à sa toilette qu'une vieilledouairière qui s'étudie à cacher l'outrage desannéesComme il achevait de s'ajusteril entra un autrevieillard de ses amisqu'on nommait le comte de Asumar. Celui-cilaissait voir ses cheveux blancss'appuyait sur un bâtonetsemblait se faire honneur de sa vieillesseau lieu de vouloirparaître jeune. Seigneur Pachecodit-il en entrantje viensvous demander à dîner. Soyez le bienvenucomterépondit mon maître. En même temps ilss'embrassèrent l'un l'autres'assirent et commencèrentà s'entretenir en attendant qu'on servît.

Leurconversation roula d'abord sur une course de taureaux qui s'étaitfaite depuis peu de jours. Ils parlèrent des cavaliers qui yavaient montré le plus d'adresse et de vigueur; et là-dessusle vieux comtetel que Nestorà qui toutes les chosesprésentes donnaient occasion de louer les choses passéesdit en soupirant : Hélas ! je ne vois point aujourd'huid'hommes comparables à ceux que j'ai vus autrefoisni lestournois ne se font pas avec autant de magnificence qu'on les faisaitdans ma jeunesse. Je riais en moi-même de la préventiondu bon seigneur de Asumarqui ne s'en tint pas aux tournois ; je mesouviensquand il fut à table et qu'on apporta le fruitqu'il dit en voyant de fort belles pèches qu'on avait servies: De mon tempsles pêches étaient bien plus grossesqu'elles ne le sont à présent. La nature s'affaiblit dejour en jour. Sur ce pied-làdit en souriant don Gonzalelespêches du temps d'Adam devaient être d'une grosseurmerveilleuse.

Le comtede Asumar demeura presque jusqu'au soir avec mon maîtrequi nese vit pas plus tôt débarrassé de lui qu'ilsortit en me disant de le suivre. Nous allâmes chez Eufrasiequi logeait à cent pas de notre maisonet nous la trouvâmesdans un appartement des plus propres. Elle était galammenthabilléeet avait un air de jeunesse qui me la fit prendrepour une mineurebien qu'elle eût trente bonnes annéespour le moins. Elle pouvait passer pour jolieet j'admirai bientôtson esprit. Ce n'était pas une de ces coquettes qui n'ontqu'un babil brillant avec des manières libres ; elle avait dela modestie dans son action comme dans ses discourselle parlait leplus spirituellement du mondesans paraître se donner pourspirituelle. O ciel ! dis-jeest-il possible qu'une personne qui semontre si réservée soit capable de vivre dans lelibertinage ? Je m'imaginais que toutes les femmes galantes devaientêtre effrontées. J'étais surpris d'en voir unemodeste en apparencesans faire réflexion que ces créaturessavent se composer de toutes les façonset se conformer aucaractère des gens riches et des seigneurs qui tombent entreleurs mains. Veulent-ils de l'emportementelles sont vives etpétulantes. Aiment-ils la retenueelles se parent d'unextérieur sage et vertueux. Ce sont de vrais caméléonsqui changent de couleur suivant l'humeur et le génie deshommes qui les approchent.

DonGonzale n'était pas du goût des seigneurs qui demandentdes beautés hardies ; il ne pouvait souffrir celles-làet il fallait pour le piquer qu'une femme eût un air devestale. Aussi Eufrasie se réglait là-dessus et faisaitvoir que les bonnes comédiennes n'étaient pas toutes àla comédie. Je laissai mon maître avec sa nympheet jedescendis dans une salle où je trouvai une vieille femme dechambreque je reconnus pour une soubrette qui avait étésuivante d'une comédienne. De son côtéelle meremit : Eh ! vous voilàseigneur Gil Blas ! me dit-ellevousêtes donc sorti de chez Arséniecomme moi de chezConstance ? Oh ! vraimentlui répondis-jeil y a longtempsque je l'ai quittée. J'ai même servi depuis une fille decondition. La vie des personnes de théâtre n'est guèrede mon goût. Je me suis donné mon congé moi-mêmesans daigner avoir le moindre éclaircissement avec ArsénieVous avez bien faitreprit la soubrette nommée Béatrixj'en ai usé à peu près de la même manièreavec ConstanceUn beau matinje lui rendis mes comptes froidement.Elle les reçut sans me dire une syllabeet nous nousséparâmes assez cavalièrement.

Je suisravilui dis-jeque nous nous retrouvions dans une maison plushonorable. Doña Eufrasia me paraît une façon defemme de qualitéet je la crois d'un très boncaractère. Vous ne vous trompez pasme répondit lavieille suivanteelle a de la naissance ; et pour son humeurjepuis vous assurer qu'il n'y en a point de plus égale ni deplus douce. Elle n'est point de ces maîtresses emportéeset difficiles qui trouvent à redire à toutqui crientsans cessetourmentent leurs domestiqueset dont le serviceen unmotest un enfer. Je ne l'ai pas encore entendue gronder une seulefois. Quand il m'arrive de ne pas faire les choses à safantaisieelle me reprend sans colèreet jamais il ne luiéchappe de ces épithètes dont les damesviolentes sont si libérales. Mon maîtrerepris-jeestaussi fort doux ; c'est le meilleur de tous les humains ; et sur cepied-là nous sommesvous et moibeaucoup mieux que nousn'étions chez nos comédiennes. Mille fois mieuxrepartit Béatrix ; je menais une vie tumultueuseau lieu queje vis présentement dans la retraite. Il ne vient pas d'autrehomme ici que le seigneur don Gonzale. Je ne verrai que vous dans masolitudeet j'en suis bien aise. Il y a longtemps que j'ai del'affection pour vous; et j'ai plus d'une fois envié lebonheur de Laure de vous avoir pour amant ; mais enfin j'espèreque je ne serai pas moins heureuse qu'elle. Si je n'ai pas sajeunesse et sa beautéen récompenseje hais lacoquetterie ; je suis une tourterelle pour la fidélité.

Comme labonne Béatrix était une de ces personnes qui sontobligées d'offrir leurs faveursparce qu'on ne les leurdemanderait pasje ne fus nullement tenté de profiter de sesavances. Je ne voulus pas pourtant qu'elle s'aperçût queje la méprisaiset même j'eus la politesse de luiparler de manière qu'elle ne perdît pas toute espérancede m'engager à l'aimer. Je m'imaginai donc que j'avais fait laconquête d'une vieille suivanteet je me trompai encore danscette occasion. La soubrette n'en usait pas ainsi avec moi seulementpour mes beaux yeux : son dessein était de m'inspirer del'amour pour me mettre dans les intérêts de sa amaîtressepour qui elle se sentait si zéléequ'elle ne s'embarrassait point de ce qu'il lui en coûteraitpour la servir. Je reconnus mon erreur dès le lendemain matinque je portai de la part de mon maille un billet doux àEufrasie. Cette dame me fit un accueil gracieuxme dit mille chosesobligeanteset la femme de chambre aussi s'en mêla. L'uneadmirait ma physionomie; l'autre me trouvait un air de sagesse et deprudence. A les entendrele seigneur don Gonzale possédait enmoi un trésor. En un motelles me louèrent tantqueje me défiai des louanges qu'elles me donnèrent. J'enpénétrai le motif j mais je les reçus enapparence avec toute la simplicité d'un sotet par cettecontre-ruseje trompai les friponnesqui levèrent enfin lemasque.

ÉcouteGil Blasme dit Eufrasieil ne tiendra qu'à toi de faire tafortune. Agissons de concertmon ami. Don Gonzale est vieux et d'unesanté si délicateque la moindre fièvreaidéed'un bon médecinl'emportera. Ménageons les momentsqui lui restentet faisons en sorte qu'il me laisse la meilleurepartie de son bien. Je t'en ferai bonne part. Je te le prometset tupeux compter sur cette promessecomme si je te la faisais par-devanttous les notaires de Madrid. Madamelui répondis-jedisposezde votre serviteur. Vous n'avez qu'à me prescrire la conduiteque je dois teniret vous serez satisfaite. Eh ! bienreprit-elleil faut observer ton maîtreet me rendre compte de tous sespas. Quand vous vous entretiendrez tous deuxne manque pas de fairetomber la conversation sur les femmeset de là prendsmaisavec artoccasion de lui dire du bien de moi. Occupe-le d'Eufrasieautant qu'il te sera possible. Je te recommande encore d'êtrefort attentif à ce qui se passe dans la famille des Pacheco.Si tu t'aperçois que quelque parent de don Gonzale ait degrandes assiduités auprès de lui et couche en joue sasuccessiontu m'en avertiras aussitôt. Je ne t'en demande pasdavantage ; je le coulerai à fond en peu de temps. Je connaisles divers caractères des parents de ton maître : jesais quels portraits ridicules on lui peut faire d'euxet j'ai déjàmis assez mal dans son esprit tous ses neveux et ses cousins.

Je jugeaipar ces instructionset par d'autres qu'y joignit Eufrasiequecette dame était de celles qui s'attachent aux vieillardsgénéreux. Elle avaitdepuis peuobligé donGonzale à vendre une terre dont elle avait touchél'argent. Elle tirait de lui tous les jours de bonnes nippesetdepluselle espérait qu'il ne l'oublierait pas dans sontestament. Je feignis de m'engager volontiers à faire tout cequ'on exigeait de moi ; et pour ne rien dissimulerje doutaienm'en retournant au logissi je contribuerais à tromper monmaîtreou si j'entreprendrais de le détacher de samaîtresse. L'un de ces deux partis me paraissait plus honnêteque l'autreet je me sentais plus de penchant à remplir mondevoir qu'à le trahir. D'ailleursEufrasie ne m'avait rienpromis de positifet cela peut-être était cause qu'ellen'avait pas corrompu ma fidélitéJe me résolusdonc à servir don Gonzale avec zèleet je me persuadaiquesi j'étais assez heureux pour l'arracher à sonidoleje serais mieux payé de cette bonne actionque desmauvaises que je pourrais faire.

Pourparvenir à la fin que je me proposaisje me montrai toutdévoué au service de doña Eufrasia. Je lui fisaccroire que je parlais d'elle incessamment à mon maîtreet là-dessus je lui débitais des fables qu'elle prenaitpour argent comptant. Je m'insinuai si bien dans son espritqu'elleme crut entièrement dans ses intérêts. Pour mieuximposer encorej'affectai de paraître amoureux de Béatrixquiravie à son âge de voir un jeune homme à sestroussesne se souciait guère d'être trompéepourvu que je la trompasse bien. Lorsque nous étions auprèsde nos princessesmon maître et moicela faisait deuxtableaux différents dans le même goûtDonGonzalesec et pâle comme je l'ai peintavait l'air d'unagonisant quand il voulait faire les doux yeux ; et mon infanteàmesure que je me montrais plus passionnéprenait des manièresenfantines et faisait tout le manège d'une vieille coquette.Aussi avait-elle quarante ans d'écolepour le moins. Elles'était raffinée au service de quelques-unes de ceshéroïnes de galanterie qui savent plaire jusque dans leurvieillesseet qui meurent chargées des dépouilles dedeux ou trois générations.

Je ne mecontentais pas d'aller tous les soirs avec mon maître chezEufrasie ; j'y allais quelquefois tout seul pendant le jour. Mais àquelque heure que j'entrasse dans cette maisonje n'y rencontraisjamais d'hommepas même de femme d'un air équivoque. Jen'y découvrais pas la moindre trace d'infidélité.Ce qui ne m'étonnait pas peu ; car je ne pouvais penser qu'unesi jolie dam fût exactement fidèle à don Gonzale.En quoi certes je ne faisais pas un jugement téméraire; et la belle Eufrasiecomme vous le verrez bientôtpourattendre plus patiemment la succession de mon maîtres'étaitpourvue d'un amant plus convenable à une femme de son âge.

Un matinje portais à mon ordinaire un poulet à la princesse.J'aperçustandis que j'étais dans sa chambrelespieds d'un homme caché derrière une tapisserie. Jesortis sans faire semblant de les avoir remarqués ; maisquoique cet objet dût peu me surprendreet que la chose neroulât pas sur mon compteje ne laissai pas d'en êtrefort ému : Ah ! perfidedisais-je avec indignationscélérateEufrasie ! tu n'es pas satisfaite d'en imposer à un bonvieillard en lui persuadant que tu l'aimes ; il faut que tu te livresà un autrepour mettre le comble à ta trahison ! Quej'étais fatquand j'y pensede raisonner de la sorte ! Ilfallait plutôt rire de cette aventureet la regarder comme unecompensation des ennuis et des langueurs qu'il y avait dans lecommerce de mon maître. J'aurais du moins mieux fait de n'endire motque de me servir de cette occasion pour faire le bon valet.Maisau lieu de modérer mon zèlej'entrai avecchaleur dans les intérêts de don Gonzaleet lui fis unfidèle rapport de ce que j'avais vu. J'ajoutai même àcela qu'Eufrasie m'avait voulu séduire. Je ne lui dissimulairien de tout ce qu'elle m'avait ditet il ne tint qu'à lui deconnaître parfaitement sa maîtresse. Il fut frappéde mes discourset une petite émotion de colèrequiparut sur son visagesembla présager que la dame ne luiserait pas impunément infidèle. C'est assezGil Blasme dit-il ; je suis très sensible à l'attachement queje te vois à mon serviceet ta fidélité meplaît. Je vais tout à l'heure chez Eufrasie. Je veuxl'accabler de reprocheset rompre avec l'ingrate. A ces motsilsortit effectivement pour se rendre chez elleet il me dispensa dele suivrepour m'épargner le mauvais rôle que j'auraiseu à jouer pendant leur éclaircissement.

J'attendisle plus impatiemment du monde que mon maître fût deretour. Je ne doutais point qu'ayant un aussi grand sujet qu'il enavait de se plaindre de sa nympheil ne revînt détachéde ses attraitsDans cette penséeje m'applaudissais de monouvrage. Je me représentais la satisfaction qu'auraient leshéritiers naturels de don Gonzalequand ils apprendraient queleur parent n'était plus le jouet d'une passion si contraire àleurs intérêtsJe me flattais qu'ils m'en tiendraientcompteet qu'enfin j'allais me distinguer des autres valets dechambrequi sont ordinairement plus disposés àmaintenir leurs maîtres dans la débauche qu'à lesen retirer. J'aimais l'honneuret je pensais avec plaisir que jepasserais pour le coryphée des domestiques ; mais une idéesi agréable s'évanouit quelques heures après.Mon patron arriva : Mon amime dit-ilje viens d'avoir un entretientrès vif avec Eufrasie. Elle soutient que tu m'as fait un fauxrapport. Tu n'essi oïl l'en croitqu'un imposteurqu'unvalet dévoué à mes neveuxpour l'amour de quitu n'épargnerais rien pour me brouiller avec elle. J'ai vucouler de ses yeux des pleurs véritables. Elle m'a jurépar ce qu'il y a de plus sacréqu'elle ne t'a fait aucunepropositionet qu'elle ne voit pas un homme. Béatrixqui meparaît une bonne fillem'a protesté la même chose; de sorte quemalgré moima colère s'est apaisée.

Eh quoi !monsieurinterrompis-je avec douleurdoutez-vous de ma sincérité? Vous défiez-vousŠ Nonmon enfantinterrompit-il àson tour ; je te rends justice. Je ne te crois point d'accord avecmes neveux. Je suis persuadé que mon intérêt seulte toucheet je t'en sais bon gré : mais les apparences sonttrompeuses ; peut-être n'as-tu pas vu effectivement ce que tut'imaginais voir ; etdans ce casjuge jusqu'à quel pointton accusation doit être désagréable àEufrasie. Quoi qu'il en soitc'est une femme que je ne puism'empêcher d'aimer. Il faut même que je lui fasse lesacrifice qu'elle exige de moiet ce sacrifice est de te donner toncongéJ'en suis fâchémon pauvre Gil Blaspoursuivit-ilet je t'assure que je n'y ai consenti qu'àregret ; mais je ne saurais faire autrement. Ce qui doit te consolerc'est que je ne te renvoierai pas sans récompense. De plusjeprétends te placer chez une dame de mes amiesoù tuseras fort agréablement.

Je fusbien mortifié de voir tourner ainsi mon zèle contremoi. Je maudis Eufrasieet déplorai la faiblesse de donGonzalede s'en être laissé posséder. Le bonvieillard sentait assez qu'en me congédiant pour plaireseulement à sa maîtresseil ne faisait pas une actiondes plus viriles ; aussipour compenser sa mollesse et me mieuxfaire avaler la piluleil me donna cinquante ducatset me mena lejour suivant chez la marquise de Chaves. Il dit en ma présenceà cette dame que j'étais un jeune homme qui n'avait quede bonnes qualités ; qu'il m'aimaitet quedes raisons defamille ne lui permettant pas de me retenir à son service illa priait de me prendre au sien. Elle me reçut dés cemoment au nombre de ses domestiques. Si bien que je me trouvai tout àcoup dans une nouvelle maison.




CHAPITREVIII

De quel caractère était la marquisede Chaveset quelles personnes allaient ordinairement chez elle.


Lamarquise de Chaves était une veuve de trente-cinq ansbellegrande et bien faite. Elle jouissait d'un revenu de dix mille ducatset n'avait point d'enfants. Je n'ai jamais vu de femme plus sérieuseni qui parlât moins. Cela ne l'empêchait pas de passerpour la dame de Madrid la plus spirituelle. Le grand concours depersonnes de qualité et de gens de lettres qu'on voyait chezelle tous les jours contribuait peut-être plus que ce qu'elledisait à lui donner cette réputation. C'est une chosedont je ne déciderai point. Je me contenterai de dire que sonnom emportait une idée de génie supérieuretque sa maison était appelée par excellence dans laville : le bureau des ouvrages d'esprit.

Effectivementon y lisait chaque jourtantôt des poèmes dramatiqueset tantôt d'autres poésies. Mais on n'y faisait guèreque des lectures sérieuses. Les pièces comiques yétaient méprisées. On n'y regardait la meilleurecomédie ou le roman le plus ingénieux et le plus égayéque comme une faible production qui ne méritait aucune louange; au lieu que le moindre ouvrage sérieuxune odeuneéglogueun sonnety passait pour le plus grand effort del'esprit humain. Il arrivait souvent que le public ne confirmait pasles jugements du bureauet que même il sifflait quelquefoisimpoliment les pièces qu'on y avait fort applaudies.

J'étaismaître de salle dans cette maisonc'est-à-dire que monemploi consistait à tout préparer dans l'appartement dema maîtresse pour recevoir la compagnieà ranger leschaises pour les hommes et des carreaux pour les femmes ; aprèsquoi je me tenais à la porte de la chambrepour annoncer etintroduire les personnes qui arrivaient. Le premier jouràmesure que je les faisais entrerle gouverneur des pagesqui parhasard était alors dans l'antichambre avec moime lesdépeignait agréablement; il se nommait AndréMolina. Il était naturellement froid et railleuret nemanquait pas d'esprit. D'abord un évêque se présentaje l'annonçai ; et quand il fut entréle gouverneur medit : Ce prélat est d'un caractère assez plaisant: il aquelque crédit à la cour ; mais il voudrait bienpersuader qu'il en a beaucoup. Il fait des offres de service àtout le mondeet ne sert personne. Un jour il rencontre chez le roiun cavalier qui le salue; il l'arrêtel'accable de civilités.et lui serrant la main : Je suislui dit-iltout acquis àvotre seigneurie. Mettez-moide grâceà l'épreuve; je ne mourrai point contentsi je ne trouve une occasion de vousobliger. Le cavalier le remercia d'une manière pleine dereconnaissance ; etquand ils furent tous deux séparésle prélat dit à un de ses officiers qui le suivait : Jecrois connaître cet homme-là. J'ai une idéeconfuse de l'avoir vu quelque part.

Un momentaprès l'évêquele fils d'un grand parut ; etlorsque je l'eus introduit dans la chambre de ma maîtresse : Ceseigneurme dit Molinaest encore un original. Imaginez-vous qu'ilentre souvent dans une maison pour traiter d'une affaire importanteavec le maître du logisqu'il quitte sans se souvenir de luien parler. Maisajouta le gouverneur en voyant arriver deux femmesvoici doña Angela de Peñafiel et doña Margaritade Montalvan. Ce sont deux dames qui ne se ressemblent nullement.Doña Margarita se pique d'être philosophe; elle va tenirtête aux plus profonds docteurs de Salamanqueet jamais sesraisonnements ne céderont à leurs raisons. Pour doñaAngelaelle ne fait point la savantequoiqu'elle ait l'espritcultivé. Ses discours ont de la justesseses penséessont finesses expressions délicatesnobles et naturelles.Ce dernier caractère est aimabledis-je à Molina ;mais l'autre ne convient guèrece me sembleau beau sexe.Pas troprépondit-il en souriant j il y a même bien deshommes qu'il rend ridicules. Madame la marquisenotre maîtressecontinua-t-ilest aussi un peu grippée de philosophie. Qu'onva disputer ici aujourd'hui ! Dieu veuille que la religion ne soitpas intéressée dans la dispute !

Comme ilachevait ces motsnous vîmes entrer un homme secqui avaitl'air grave et renfrogné. Mon gouverneur ne l'épargnapoint. Celui-cime dit-ilest un de ces esprits sérieux quiveulent passer pour de grands géniesà la faveur dequelques sentences tirées de Sénèqueet qui nesont que de sots personnagesà les examiner fortsérieusement. Il vint ensuite un cavalier d'assez belletaillequi avait la mine grecquec'est-à-dire le maintienplein de suffisance. Je demandai qui c'était. C'est un poètedramatiqueme dit Molina. Il a fait cent mille vers en sa viequine lui ont pas rapporté quatre sols ; maisen récompenseil vientavec six lignes de prosede se faire un établissementconsidérable.

J'allaism'éclaircir de la nature d'une fortune faite à si peude fraisquand j'entendis un grand bruit sur l'escalier. Bons'écria le gouverneurvoici le licencié Campanario. Ils'annonce lui-même avant qu'il paraisse ; il se met àparler dès la porte de la rueet en voilà jusqu'àce qu'il soit sorti de la maison. En effettout retentissait de lavoix du bruyant licenciéqui entra enfin dans l'antichambreavec un bachelier de ses amiset qui ne déparla point tantque dura sa visite. Le seigneur Campanariodis-je à Molinaest apparemment un beau génie. Ouirépondit mongouverneurc'est un homme qui a des saillies brillantesdesexpressions détournées. Il est réjouissant.Maisoutre que c'est un parleur impitoyableil ne laisse pas de serépéter; etpour n'estimer les choses qu'autantqu'elles valentje crois que l'air agréable et comique dontil assaisonne ce qu'il dit en fait le plus grand mérite. Lameilleure partie de ses traits ne ferait pas grand honneur àun recueil de bons mots.

Il vintencore d'autres personnes dont Molina me fit de plaisants portraits.Il n'oublia pas de me peindre aussi la marquise. Je vous donnemedit-ilnotre patronne pour un esprit assez unimalgré saphilosophie. Elle n'est point d'une humeur difficileet on a peu decaprices à essuyer en la servant. C'est une femme de qualitédes plus raisonnables que je connaisse ; elle n'a même aucunepassion ; elle est sans goût pour le jeu comme pour lagalanterieet n'aime que la conversation. Sa vie serait bienennuyeuse pour la plupart des dames. Le gouverneurpar cet élogeme prévint en faveur de ma maîtresse. Cependantquelques jours aprèsje ne pus m'empêcher de lasoupçonner de n'être pas si ennemie de l'amouret jevais dire sur quel fondement je conçus ce soupçon.

Un matinpendant qu'elle était à sa toiletteil se présentadevant moi un petit homme de quarante ansdésagréablede sa figureplus crasseux que l'auteur Pedro de Moyaet fort bossupar-dessus le marché. Il me dit qu'il voulait parler àMadame la marquise. Je lui demandai de quelle part. De la miennerépondit-il fièrement. Dites-lui que je suis lecavalier dont elle s'est entretenue hier avec doña Anna deVelasco. Je l'introduisis dans l'appartement de ma maîtresseet je l'annonçai. La marquise fit aussitôt uneexclamationet ditavec un transport de joiequ'il pouvait entrer.Elle ne se contenta pas de le recevoir favorablementelle obligeatoutes ses femmes à sortir de la chambre ; de sorte que lepetit bossuplus heureux qu'un honnête hommey demeura seulavec elle. Les soubrettes et moinous rîmes un peu de ce beautête-à-têtequi dura près d'une heure;après quoi ma patronne congédia le bossuen luifaisant des civilités qui marquaient qu'elle était trèscontente de lui.

Elle avaiteffectivement pris tant de goût à son entretienqu'elleme dit le soir en particulier: Gil Blasquand le bossu reviendrafaites-le entrer dans mon appartement le plus secrètement quevous pourrez. J'obéis ; dès que le petit homme revintet ce fut le lendemain matinje le conduisis par un escalier dérobéjusque dans la chambre de madame. Je fis pieusement la mêmechose deux ou trois fois sans m'imaginer qu'il pût y avoir dela galanterie. Mais la malignité qui est si naturelle àl'homme me donna bientôt d'étranges idées et jeconclus que la marquise avait des inclinations bizarresou que lebossu faisait le personnage d'un entremetteur.

Ma foidisais-jeprévenu de cette opinionsi ma maîtresseaime quelque homme bien faitje le lui pardonne ; mais si elle estentêtée de ce magotfranchement je ne puis excusercette dépravation de goût. Que je jugeais mal de lapatronne ! Le petit bossu se mêlait de magie ; etcomme onavait vanté son savoir à la marquisequi se prêtaitvolontiers aux prestiges des charlatanselle avait des entretiensparticuliers avec lui. Il faisait voir dans le verremontrait àtourner le sas iet révélait pour de l'argent tous lesmystères de la cabale ; ou bienpour parler plus justec'était un fripon qui subsistait aux dépens despersonnes trop crédules ; et l'on disait qu'il avait souscontribution plusieurs femmes de qualité.




CHAPITREIX

Par quel incident Gil lilas sortit de chez lamarquise de Chaveset ce qu'il devint.


Il y avaitdéjà six mois que je demeurais chez la marquise deChaveset j'avoue que j'étais fort content de ma condition.Mais la destinée que j'avais à remplir ne me permit pasde faire un plus long séjour dans la maison de cette damenimême à Madrid. Je vais conter quelle aventure m'obligeade m'en éloigner.

Parmi lesfemmes de ma maîtresseil y en avait une qu'on appelâtPorcie. Outre qu'elle était jeune et belleje la trouvai d'unsi bon caractèreque je m'y attachai sans savoir qu'il mefaudrait disputer son c¦ur. Le secrétaire de lamarquisehomme fier et jalouxétait épris de mabelle. Il ne s'aperçut pas plus tôt de mon amourquesans chercher à s'éclaircir de quel ¦il Porcieme vo>aitil résolut de se battre avec moi. Pour ceteffetil me donna rendez-vous un matin dans un endroit écarté.Comme c'était un petit homme qui m'arrivait à peine auxépauleset qui me paraissait très faibleje ne lecrus pas un rival fort dangereux. Je me rendis avec confiance au lieuoù il m'avait appelé. Je comptais bien de remporter unevictoire aiséeet de m'en faire un mérite auprèsde Porcie ; mais l'événement ne répondit point àmon attente. Le petit secrétairequi avait deux ou trois ansde salleme désarma comme un enfantetme présentantla pointe de son épée i Prépare-toime dit-ilà recevoir le coup de la mortou bien donne-moi ta paroled'honneur que tu sortiras aujourd'hui de chez la marquise de Chaveset que tu ne penseras plus à Porcie. Je lui fis cettepromesseet je la tins sans répugnance. Je me faisais unepeine de paraître devant les domestiques de notre hôtelaprès avoir été vaincuet surtout devant labelle Hélène qui avait fait le sujet de notre combat.Je ne retournai au logis que pour y prendre tout ce que j'avais denippes et d'argentetdès le même jourje marchaivers Tolèdela bourse assez bien garnieet le dos chargéd'un paquet composé de toutes mes hardes. Quoique je ne mefusse point engagé à quitter le séjour deMadridje jugeai à propos de m'en écarterdu moinspour quelques années. je formai la résolution deparcourir l'Espagne et de m'arrêter de ville en ville. L'argentque j'aidisais-jeme mènera loin. Je ne le dépenseraipas indiscrètement. Et quand je n'en aurai plusje meremettrai à servir. Un garçon fait comme je suistrouvera des conditions de restequand il lui plaira d'en chercher.

J'avaisparticulièrement envie de voir Tolède. J'y arrivai aubout de trois jours. J'allai loger dans une bonne hôtellerieoù je passai pour un cavalier d'importanceà la faveurde mon habit d'homme à bonnes fortunesdont je ne manquai pasde me parer ; etpar des airs de petit-maître que j'affectaide me donneril dépendit de moi de lier commerce avec dejolies femmes qui demeuraient dans mon voisinage : maiscommej'appris qu'il fallait débuter chez elles par une grandedépensecela brida mes désirset me sentant toujoursdu goût pour les voyagesaprès avoir vu tout ce qu'onvoit de curieux à Tolèdej'en partis un jour au leverde l'auroreet pris le chemin de Cuençadans le desseind'aller en Aragon. J'entrai la seconde journée dans unehôtellerie que je trouvai sur la routeetdans le temps queje commençais à m'y rafraîchiril survint unetroupe d'archers de la sainte Hermandad. Ces messieurs demandèrentdu vinse mirent à boireet j'entendis qu'en buvant ilsfaisaient le portrait d'un jeune homme qu'ils avaient ordred'arrêter. Le cavalierdisait l'un d'entre euxn'a pas plusde vingt-trois ans. Il a de longs cheveux noirsune belle taillelenez aquilinet il est monté sur un cheval bai brun.

Je lesécoutai sans paraître faire quelque attention àce qu'ils disaientet véritablement je ne m'en souciaisguère. Je les laissai dans l'hôtellerieet continuaimon chemin. Je n'eus pas fait un demi-quart de lieueque jerencontrai un jeune cavalier fort bien faitet monté sur uncheval châtain. Par ma foidis-je en moi-mêmevoicil'homme que les archers cherchent. Il a une longue chevelure noire etle nez aquilin. Il faut que je lui rende un bon office. Seigneurluidis-jepermettez-moi de vous demander si vous n'avez point sur lesbras quelque affaire d'honneur. Le jeune hommesans me répondrejeta les yeux sur moiet parut surpris de ma question. Je l'assuraique ce n'était point par curiosité que je venais de luiadresser ces paroles. Il en fut bien persuadé quand je lui eusrapporté tout ce que j'avais entendu dans l'hôtellerie.Généreux inconnume dit-ilje ne vous dissimuleraipoint que j'ai sujet de croire qu'effectivement c'est à moique ces archers en veulent. Ainsi je vais suivre une autre route pourles éviter. Je suis d'avislui répliquai-jeque nouscherchions un endroit où vous soyez sûrementet oùnous puissions nous mettre à couvert d'un orage que je voisdans l'airet qui va bientôt tomber. En même tempsnousdécouvrîmes et gagnâmes une allée d'arbresassez touffusqui nous conduisit au pied d'une montagneoùnous trouvâmes un ermitage.

C'étaitune grande et profonde grotte que le temps avait percée dansla montagne ; et la main des hommes y avait ajouté unavant-corps de logis bâti de rocailles et de coquillagesettout couvert de gazon. Les environs étaient parsemés demille sortes de fleurs qui parfumaient l'air ; et l'on voyait auprèsde la grotte une petite ouverture dans la montagnepar oùsortait avec bruit une source d'eau qui courait se répandredans une prairie. Il y avait à l'entrée de cette maisonsolitaire un bon ermite qui paraissait accablé de vieillesse.Il s'appuyait d'une main sur un bâtonet de l'autre il tenaitun rosaire à gros grainsde vingt dizaines pour le moins. Ilavait la tête enfoncée dans un bonnet de laine brune àlongues oreilleset sa barbeplus blanche que la neigeluidescendait jusqu'à la ceinture. Nous nous approchâmes delui. Mon pèrelui dis-jevous voulez bien que nous vousdemandions un asile contre l'orage qui nous menace ? Venezmesenfantsrépondit l'anachorète après m'avoirregardé avec attention ; cet ermitage vous est ouvertet vousy pourrez demeurer tant qu'il vous plaira. Pour votre chevalajouta-t-ilen nous montrant l'avant-corps de logisil sera fortbien là. Le cavalier qui m'accompagnait y fit entrer sonchevalet nous suivîmes le vieillard dans la grotte.

Nous n'yfûmes pas plus tôtqu'il tomba une grosse pluieentremêlée d'éclairs et de coups de tonnerreépouvantables. L'ermite se mit à genoux devant uneimage de saint Pacôme qui était collée contre lemuret nous en fîmes autant à son exemple. Cependant letonnerre cessa. Nous nous levâmes ; maiscomme la pluiecontinuaitet que la nuit n'était pas fort éloignéele vieillard nous dit : Mes enfantsje ne vous conseille pas de vousremettre en chemin par ce temps-làà moins que vousn'ayez des affaires bien pressantes. Nous répondîmeslejeune homme et moique nous n'en avions point qui nous défendîtde nous arrêteret quesi nous n'appréhendions pas del'incommodernous le prierions de nous laisser passer la nuit dansson ermitage. Vous ne m'incommoderez pointrépliqua l'ermite.C'est vous seuls qu'il faut plaindre. Vous serez fort mal couchéset je n'ai à vous offrir qu'un repas d'anachorète.

Aprèsavoir ainsi parléle saint homme nous fit asseoir àune petite tableet nous présentant quelques ciboules avec unmorceau de pain et une cruche d'eau : Mes enfantsreprit-ilvousvoyez mes repas ordinaires ; mais je veux aujourd'hui faire un excèspour l'amour de vous. A ces motsil alla prendre un peu de fromageet deux poignées de noisettes qu'il étala sur la table.Le jeune hommequi n'avait pas grand appétitne fit guèred'honneur à ces mets. Je m'aperçoislui dit l'ermiteque vous êtes accoutumé à de meilleures tablesque la mienneou plutôt que la sensualité a corrompuvotre goût naturelJ'ai été comme vous dans lemonde. Les viandes les plus délicatesles ragoûts lesplus exquis n'étaient pas trop bons pour moi ; mais depuis queje vis dans la solitudej'ai rendu à mon goût toute sapureté. Je n'aime présentement que les racineslesfruitsle laiten un motque ce qui faisait toute la nourriture denos premiers pères.

Tandisqu'il parlait de la sortele jeune homme tomba dans une profonderêverie. L'ermite s'en aperçut. Mon filslui dit-ilvous avez l'esprit embarrassé. Ne puis-je savoir ce qui vousoccupe ? Ouvrez-moi votre c¦ur. Ce n'est point par curiositéque je vous en presse. C'est la seule charité qui m'anime. Jesuis dans un âge à donner des conseilset vous êtespeut-être dans une situation à en avoir besoin. Ouimonpèrerépondit le cavalier en soupirantj'en ai besoinsans douteet je veux suivre les vôtrespuisque vous avez labonté de me les offrir. Je crois que je ne risque rien àme découvrir à un homme tel que vous. Nonmon filsdit le vieillardvous n'avez rien à craindre. On me peutfaire toute sorte de confidences. Alors le cavalier lui parla dansces termes.




CHAPITREX

Histoire de don Alphonse et de la belle Séraphine.


Je ne vousdéguiserai rienmon pèrenon plus qu'à cecavalier qui m'écoute. Après la générositéqu'il a fait paraîtrej'aurais tort de me défier deluiJe vais vous apprendre mes malheurs. Je suis de Madridet voicimon origine : un officier de la garde allemandenommé lebaron de Steinbachrentrant un soir dans sa maisonaperçutau pied de l'escalier un paquet de linge blanc. Il le prit etl'emporta dans l'appartement de sa femmeoù il se trouva quec'était un enfant nouveau-néenveloppé dans unetoilette fort propreavec un billet par lequel on assurait qu'ilappartenait à des personnes de qualité qui se feraientconnaître un jouret l'on ajoutait qu'il avait étébaptisé et nommé Alphonse. Je suis cet enfantmalheureuxet c'est tout ce que je sais. Victime de l'honneur ou del'infidélitéj'ignore si ma mère ne m'a pointexposé seulement pour cacher de honteuses amoursou siséduite par un amant parjureelle s'est trouvée dansla cruelle nécessité de me désavouer.

Quoi qu'ilen soitle baron et sa femme furent touchés de mon sort ; etcomme ils n'avaient point d'enfantsils se déterminèrentà m'élever sous le nom de don Alphonse. A mesure quej'avançais en âgeils se sentaient attachés àmoi. Mes manières flatteuses et complaisantes excitaient àtous moments leurs caresses. Enfinj'eus le bonheur de m'en faireaimer. Ils me donnèrent toute sorte de maîtres. Monéducation devint leur unique étude ; etloind'attendre impatiemment que mes parents se découvrissentilsemblait au contraire qu'ils souhaitassent que ma naissance demeurâttoujours inconnue. Dès que le baron me vit en état deporter les armesil me mit dans le service. Il obtint pour moi uneenseigne 2me fit faire un petit équipageetpour mieuxm'animer à chercher les occasions d'acquérir de lagloireil me représenta que la carrière de l'honneurétait ouverte à tout le mondeet que je pouvais dansla guerre me faire un nom d'autant plus glorieuxque je ne ledevrais qu'à moi seul. En même temps il me révélale secret de ma naissancequ'il m'avait caché jusque-là.Comme je passais pour son fils dans Madridet que j'avais cru l'êtreeffectivementje vous avouerai que cette confidence me fit beaucoupde peine. Je ne pouvais et ne puis encore y penser sans honte. Plusmes sentiments semblent m'assurer d'une noble origineplus j'ai deconfusion de me voir abandonné des personnes à qui jedois le jour.

J'allaiservir dans les Pays-Bas : mais la paix se fit fort peu de tempsaprès ; etl'Espagne se trouvant sans ennemis mais non sansenvieuxje revins à Madridoù je reçus dubaron et de sa femme de nouvelles marques de tendresse. Il y avaitdéjà deux mois que j'étais de retourlorsqu'unpetit page entra dans ma chambre un matinet me présenta unbillet à peu près conçu dans ces termes : Je nesuis ni laide ni mal faiteet cependant vous me voyez souvent àmes fenêtres sans m'agacerCe procédé répondmal à votre air galantet j'en mis si piquée que jevoudrais bienpour m'en vengervous donner de l'amour.

Aprèsavoir lu ce billetje ne doutai point qu'il ne fût d'une veuveappelée Léonorqui demeurait vis-à-vis de notremaisonet qui avait la réputation d'être fort coquette.Je questionnai là-dessus le petit pagequi voulu d'abordfaire le discret ; niaispour un ducat que je lui donnaiilsatisfit ma curiosité. Il se chargea même d'une réponsepar laquelle je mandais à sa maîtresse que jereconnaissais mon crimeet que je sentais déjà qu'elleétait à demi vengée.

Je ne fuspas insensible à cette façon de conquête. Je nesortis point le reste de la journéeet j'eus grand soin de metenir à mes fenêtres pour observer la damequi n'oubliapas de se montrer aux siennes. Je lui fis des mines. Elle y répondit;et dés le lendemain elle me manda par son petit pagequesije voulais la nuit prochaine me trouver dans la rue entre onze heureset minuitje pourrais l'entretenir à la fenêtre d'unesalle basse. Quoique je ne me sentisse pas fort amoureux d'une veuvesi vive je ne laissai pas de lui faire une réponse trèspassionnéeet d'attendre la nuit avec autant d'impatience quesi j'eusse été bien touché. Lorsqu'elle futvenuej'allai me promener au Prado jusqu'à l'heure durendez-vous. Je n'y étais pas encore arrivéqu'unhomme monté sur un beau cheval mit tout à coup pied àterre auprès de moi ; etm'abordant d'un air brusque :Cavalierme dit-iln'êtes-vous pas le fils du baron deSteinbach ? Ouilui répondis-je. C'est donc vousreprit-ilqui devez cette nuit entretenir Léonor à sa fenêtre? J'ai vu ses lettres et vos réponses. Son page me les amontrées ; et je vous ai suivi ce soir depuis votre maisonjusqu'icipour vous apprendre que vous avez un rival dont la vanités'indigne d'avoir un c¦ur à disputer avec vous. Jecrois qu'il n'est pas besoin de vous en dire davantageNous sommesdans un endroit écarté. Battons-nousà moinsquepour éviter le châtiment que je vous apprêtevous ne me promettiez de rompre tout commerce avec Léonor.Sacrifiez-moi les espérances que vous avez conçuesoubien je vais vous ôter la vie. Il fallaitlui dis-jedemanderce sacrificeet non pas l'exiger. J'aurais pu l'accorder àvos prièresmais je le refuse à vos menaces.

Eh bien !répliqua-t-il après avoir attaché son cheval àun arbrebattons-nous doncIl ne convient point à unepersonne de ma qualité de s'abaisser à prier un hommede la vôtre. La plupart même de mes pareilsà maplacese vengeraient de vous d'une manière moins honorable.Je me sentis choqué de ces dernières paroles ; etvoyant qu'il avait déjà tiré son épéeje tirai aussi la mienne. Nous nous battîmes avec tant defurieque le combat ne dura pas longtemps. Soit qu'il s'y prîtavec trop d'ardeursoit que je fusse plus adroit que luije leperçai bientôt d'un coup mortel. Je le vis chanceler ettomber. Alorsne songeant plus qu'à me sauverje montai surson propre chevalet pris la route de Tolède. Je n'osairetourner chez le baron de Steinbachjugeant bien que mon aventurene ferait que l'affliger ; et quand je me représentais tout lepéril où j'étaisje croyais ne pouvoir asseztôt m'éloigner de Madrid.

En faisantlà-dessus les plus tristes réflexionsje marchai lereste de la nuit et toute la matinée. Maissur le midiilfallut m'arrêter pour faire reposer mon chevalet laisserpasser la chaleur qui devenait insupportable. Je demeurai dans unvillage jusqu'au coucher du soleil. Après quoivoulant allertout d'une traite à Tolèdeje continuai mon chemin.J'avais déjà gagné Illescaset deux lieues pardelàlorsqueenviron sur le minuitun orage pareil àcelui d'aujourd'hui vint me surprendre au milieu de la campagne. Jem'approchai des murs d'un jardin que je découvris àquelques pas de moi ; etne trouvant pas d'abri plus commodeje merangeai avec mon chevalle mieux qu'il me fut possibleauprèsde la porte d'un cabinet qui était au bout du muretau-dessus de laquelle il y avait un balcon. Comme je m'appuyaiscontre la porteje sentis qu'elle était ouverte. Ce quej'attribuai à la négligence des domestiques. Je mispied à terre ; etmoins par curiosité que pour êtremieux à couvert de la pluie qui ne laissait pas dem'incommoder sous le balconj'entrai dans le bas du cabinet avec moncheval que je tirais par la bride.

Jem'attachai pendant l'orage à observer les lieux oùj'étais ; etquoique je n'en pusse guère juger qu'àla faveur des éclairsje connus bien que c'était unemaison qui ne devait point appartenir à des personnes ducommun. J'attendais toujours que la pluie cessâtpour meremettre en chemin ; mais une grande lumière que j'aperçusde loin me fit prendre une autre résolution. Je laissai moncheval dans le cabinetdont j'eus soin de fermer la porte ; jem'avançai vers cette lumièrepersuadé que l'onétait encore sur pied dans cette maisonet résolu d'ydemander un logement pour cette nuit. Après avoir traverséquelques alléesj'arrivai près d'un salon dont jetrouvai aussi la porte ouverte. J'y entrai ; etquand j'en eus vutoute la magnificence à la faveur d'un beau lustre de cristaloù il y avait quelques bougiesje ne doutai point que je nefusse chez un grand seigneur. Le pavé en était demarbrele lambris fort propre et artistement dorélacorniche admirablement bien travailléeet le plafond me parutl'ouvrage des plus habiles peintres. Mais ce que je regardaiparticulièrementce fut une infinité de bustes dehéros espagnolsque soutenaient des escabellons de marbrejaspéqui régnaient autour du salon. J'eus le loisirde considérer toutes ces choses ; car j'avais beaude tempsen tempsprêter une oreille attentiveje n'entendais aucunbruitni ne voyais paraître personne.

Il y avaità l'un des côtés du salon une porte qui n'étaitque poussée ; je l'entr'ouvriset j'aperçus uneenfilade de chambres dont la dernière seulement étaitéclairée. Que dois-je faire ? dis-je alors en moi-même.M'en retournerai-jeou serai-je assez hardi pour pénétrerjusqu'à cette chambre ? Je pensais bien que le parti le plusjudicieuxc'était de retourner sur mes pas ; mais je ne pusrésister à ma curiositéoùpour mieuxdireà la force de mon étoile qui m'entraînait.Je m'avanceje traverse les chambreset j'arrive à celle oùil y avait de la lumièrec'est-à-dire une bougie quibrûlait sur une table de marbre dans un flambeau de vermeil. Jeremarquai d'abord un ameublement d'été trèspropre et très galant ; mais bientôtjetant les yeuxsur un lit dont les rideaux étaient à demi ouverts àcause de la chaleurje vis un objet qui attira mon attention toutentière. C'était une jeune dame quimalgré lebruit du tonnerre qui venait de se faire entendredormait d'unprofond sommeil. Je m'approchai d'elle tout doucement ; etàla clarté que la bougie me prêtaitje démêlaiun teint et des traits qui m'éblouirent. Mes esprits tout àcoup se troublèrent à sa vue. Je me sentis saisirtransporter ; maisquelques mouvements qui m'agitassentl'opinionque j'avais de la noblesse de son sang n'empêcha de former unepensée téméraireet le respect l'emporta sur lesentiment. Pendant que je m'enivrais du plaisir de la contemplerelle se réveilla.

Imaginez-vousquelle fut sa surprise de voir dans sa chambre et au milieu de lanuit un homme qu'elle ne connaissait pointElle frémit enm'apercevantet fit un grand cri. Je m'efforçai de larassurer ; et mettant un genou à terre : Madamelui dis-jene craignez rien. Je ne viens point ici pour vous nuire. J'allaiscontinuer; mais elle était si effrayéequ'elle nem'écouta point. Elle appelle ses femmes à plusieursreprises ; etcomme personne ne lui répondaitelle prend unerobe de chambre légère qui était au pied de sonlitse lève brusquementet passe dans les chambres quej'avais traverséesen appelant encore les filles qui laservaientaussi bien qu'une s¦ur cadette qu'elle avait soussa conduite. Je m'attendais à voir arriver tous les valetsetj'avais lieu d'appréhender quesans vouloir m'entendreilsne me fissent un mauvais traitement ; maispar bonheur pour moielle eut beau crieril ne vint à ses cris qu'un vieuxdomestique qui ne lui aurait pas été d'un grandsecourssi elle eût eu quelque chose à craindre.Néanmoinsdevenue un peu plus hardie par sa présenceelle me demanda fièrement qui j'étaispar où etpourquoi j'avais eu l'audace d'entrer dans sa maison. Je commençaialors à me justifier ; et je ne lui eus pas sitôt ditque j'avais trouvé la porte du cabinet du jardin ouvertequ'elle s'écria dans le moment : Juste ciel ! quel soupçonme vient dans l'esprit !

En disantces paroleselle alla prendre la bougie sur la table ; elleparcourut toutes les chambres l'une après l'autreet elle n'yvit ni ses femmes ni sa s¦ur ; elle remarqua mêmequ'elles avaient emporté toutes leurs hardes. Ses soupçonsne lui paraissant alors que trop bien éclairciselle vint àmoi avec beaucoup d'émotionet me dit : Perfiden'ajoute pasla feinte à la trahison. Ce n'est point le hasard qui t'a faitentrer ici. Tu es de la suite de don Fernand de Leyvaet tu as partà son crime. Mais n'espère pas m'échapper. Il mereste encore assez de monde pour t'arrêter. Madamelui dis-jene me confondez point avec vos ennemis. Je ne connais point donFernand de Leyva. J'ignore même qui vous êtes. Je suis unmalheureux qu'une affaire d'honneur oblige à s'éloignede Madridet je jurepar tout ce qu'il y a de plus sacréquesans l'orage qui m'a surprisje ne serais point venu chez vous.Jugez donc de moi plus favorablement. Au lieu de me croire complicedu crime qui vous offensecroyez-moi plutôt disposé àvous venger. Ces derniers motset le ton dont je les prononçaiapaisèrent la damequi sembla ne plus me regarder comme sonennemi; maissi elle perdit sa colèrece ne fut que pour selivrer à sa douleur. Elle se mit à pleurer amèrement.Ses larmes m'attendrirentet je n'étais guère moinsaffligé qu'ellebien que je ne susse pas encore le sujet deson affliction. Je ne me contentai pas de pleurer avec elle.Impatient de venger son injureje me sentis saisir d'un mouvement defureur : Madamem'écriai-jequel outrage avez-vous reçu? Parlez. J'épouse votre ressentiment. Voulez-vous que jecoure après don Fernandet que je lui perce le c¦ur ?Nommez-moi tous ceux qu'il faut vous immoler. Commandez. Quelquespérilsquelques malheurs qui soient attachés àvotre vengeancecet inconnuque vous croyez d'accord avec vosennemisva s'y exposer pour vous.

Cetransport surprit la dameet arrêta le cours de ses pleurs. Ah! seigneurme dit-ellepardonnez ce soupçon à l'étatcruel où je me vois. Ces sentiments généreuxdétrompent Séraphine. Ils m'ôtent jusqu'àla honte d'avoir un étranger pour témoin d'un affrontfait à ma famille. Ouinoble inconnuje reconnais monerreuret je ne rejette pas votre secours. Mais je ne demande pointla mort de don Fernand. Eh bienmadamerepris-jequels servicespouvez-vous attendre de moi ? Seigneurrepartit Séraphinevoici de quoi je me plains. Don Fernand de Leyva est amoureux de mas¦ur Juliequ'il a vue par hasard à Tolèdeoùnous demeurons ordinairement. Il y a trois mois qu'il en fit lademande au comte de Polan mon pèrequi lui refusa son aveuàcause d'une vieille inimitié qui règne entre nosmaisons. Ma s¦ur n'a pas encore quinze ans. Elle aura eu lafaiblesse de suivre les mauvais conseils de mes femmesque donFernand a sans doute gagnées ; et ce cavalieraverti que nousétions toutes seules en cette maison de campagnea pris cetemps pour enlever Julie. Je voudrais du moins savoir quelle retraiteil lui a choisieafin que mon père et mon frèrequisont à Madrid depuis deux moispuissent prendre des mesureslà-dessus. Au nom de Dieuajouta-t-elledonnez-vous la peinede parcourir les environs de Tolède. Faites une exacterecherche de cet enlèvement. Que ma famille vous ait cetteobligation !

La dame nesongeait pas que l'emploi dont elle me chargeait ne convenait guèreà un homme qui ne pouvait trop tôt sortir de Castille ;mais comment y aurait-elle fait réflexion ? Je n'y pensai pasmoi-même.

Charmédu bonheur de me voir nécessaire à la plus aimablepersonne du mondej'acceptai la commission avec transportet promisde m'en acquitter avec autant de zèle que de diligence. Eneffetje n'attendis pas qu'il fût jour pour aller accomplir mapromesse ; je quittai sur-le-champ Séraphineen la conjurantde me pardonner la frayeur que je lui avais causéeetl'assurant qu'elle aurait bientôt de mes nouvelles. Je sortispar où j'étais entrémais si occupé dela damequ'il ne me fut pas difficile de juger que j'en étaisdéjà fort épris. Je m'en aperçus encoremieux à l'empressement que j'avais de courir pour elleet auxamoureuses chimères que je formai. Je me représentaisque Séraphinequoique possédée de sa douleuravait remarqué mon amour naissantet qu'elle ne l'avaitpeut-être pas vu sans plaisir. Je m'imaginais même quesi je pouvais lui porter des nouvelles certaines de sa s¦uret que l'affaire tournât au gré de ses souhaitsj'enaurais tout l'honneur.

DonAlphonse interrompit en cet endroit le fil de son histoireet dit auvieil ermite : je vous demande pardonmon pèresitropplein de ma passionje m'étends sur des circonstances quivous ennuient sans doute. Nonmon filsréponditl'anachorèteelles ne m'ennuient pas. Je suis même bienaise de savoir jusqu'à quel point vous êtes éprisde cette jeune dame dont vous m'entretenez. Je réglerailà-dessus mes conseils.

L'espritéchauffé de ces flatteuses imagesreprit le jeunehommeje cherchai pendant deux jours le ravisseur de Julie ; maisj'eus beau faire toutes les perquisitions imaginablesil ne me futpas possible d'en découvrir les traces. Très mortifiéde n'avoir recueilli aucun fruit de mes recherchesje retournai chezSéraphineque je me peignais dans une extrêmeinquiétude. Cependant elle était plus tranquille que jene pensais. Elle m'apprit qu'elle avait été plusheureuse que moi ; qu'elle savait ce que sa s¦ur étaitdevenue ; qu'elle avait reçu une lettre de don Fernand mêmequi lui mandait qu'après avoir secrètement épouséJulieil l'avait conduite dans un couvent de Tolède. J'aienvoyé sa lettre à mon pèrepoursuivitSéraphine. J'espère que la chose pourra se terminer àl'amiableet qu'un mariage solennel éteindra bientôt lahaine qui sépare depuis si longtemps nos maisons.

Lorsque ladame m'eut instruit du sort de sa s¦urelle parla de lafatigue qu'elle m'avait causéeet du péril oùelle pouvait m'avoir imprudemment jeté en m'engageant àpoursuivre un ravisseursans se ressouvenir que je lui avais ditqu'une affaire d'honneur me faisait prendre la fuite. Elle m'en fitdes excuses dans les termes les plus obligeants. Comme j'avais besoinde reposelle me mena dans le salonoù nous nous assîmestous deux. Elle avait une robe de chambre de taffetas blanc àraies noiresavec un petit chapeau de la même étoffe etdes plumes noires ; ce qui me fit juger qu'elle pouvait êtreveuve. Mais elle me paraissait si jeune que je ne savais ce que j'endevais penser.

Si j'avaisenvie de m'en éclaircirelle n'en avait pas moins de savoirqui j'étais. Elle me pria de lui apprendre mon nomne doutantpasdisait-elleà mon air nobleet encore plus à lapitié généreuse qui m'avait fait entrer sivivement dans ses intérêtsque je ne fusse d'unefamille considérable. La question m'embarrassa. Je rougisjeme troublai ; et j'avouerai quetrouvant moins de honte àmentir qu'à dire la véritéje répondisque j'étais fils du baron de Steinbachofficier de la gardeallemande. Dites-moi encorereprit la damepourquoi vous êtessorti de Madrid. Je vous offre par avance tout le crédit demon pèreaussi bien que celui de mon frère donGaspard. C'est la moindre marque de reconnaissance que je puissedonner à un cavalier qui pour me servir a négligéjusqu'au soin de sa propre vie. Je ne fis point difficulté delui raconter toutes les circonstances de mon combat. Elle donna letort au cavalier que j'avais tuéet promit d'intéresserpour moi toute sa maison.

Quandj'eus satisfait sa curiositéje la priai de contenter lamienne. Je lui demandai si sa foi était libre ou engagée.Il y a trois ansrépondit-elleque mon père me fitépouser don Diègue de Lara ; et je suis veuve depuisquinze mois. Madamelui dis-jequel malheur vous a sitôtenlevé votre époux ? Je vais vous l'apprendreseigneurrepartit la damepour répondre à laconfiance que vous venez de me marquer.

Don Dièguede Larapoursuivit-elleétait un cavalier fort bien fait ;mais quoiqu'il eût pour moi une passion violenteet que chaquejour il mît en usage pour me plaire tout ce que l'amant le plustendre et le plus vif fait pour se rendre agréable à cequ'il aimequoiqu'il eût mille bonnes qualitésil neput toucher mon c¦ur. L'amour n'est pas toujours l'effet desempressements ni du mérite connu. Hélas !ajouta-t-elleune personne que nous ne connaissons point nousenchante souvent dès la première vue. Je ne pouvaisdonc l'aimer. Plus confuse que charmée des témoignagesde sa tendresseet forcée d'y répondre sans penchantsi je m'accusais en secret d'ingratitudeje me trouvais aussi fort àplaindre. Pour son malheur et pour le mienil avait encore plus dedélicatesse que d'amour. Il démêlait dans mesactions et dans mes discours mes mouvements les plus cachés.Il lisait au fond de mon âme. Il se plaignait à tousmoments de mon indifférenceet s'estimait d'autant plusmalheureux de ne pouvoir me plairequ'il savait bien qu'aucun rivalne l'en empêchait ; car j'avais à peine seize ansetavant que de m'offrir sa foiil avait gagné toutes mesfemmesqui l'avaient assuré que personne ne s'étaitencore attiré mon attention. OuiSéraphinemedisait-il souventje voudrais que vous fussiez prévenue pourun autreet que cela seul fût la cause de votre insensibilitépour moi. Mes soins et votre vertu triompheraient de cet entêtement; mais je désespère de vaincre votre c¦urpuisqu'il ne s'est pas rendu à tout l'amour que je vous aitémoigné. Fatiguée de l'entendre répéterles mêmes discoursje lui disais qu'au lieu de troubler sonrepos et le mien par trop de délicatesseil ferait mieux des'en remettre au temps. Effectivementà l'âge quej'avaisje n'étais guère propre à goûterles raffinements d'une passion si délicateet c'étaitle parti que don Diègue devait prendre; maisvoyant qu'uneannée entière s'était écoulée sansqu'il fût plus avancé qu'au premier jouril perditpatienceou plutôt il perdit la raison ; etfeignant d'avoirà la cour une affaire importanteil partit pour aller servirdans les Pays-Bas en qualité de volontaireet bientôtil trouva dans les périls ce qu'il y cherchaitc'est-à-direla fin de sa vie et de ses tourments.

Aprèsque la dame eut fait ce récitle caractère singulierde son mari devint le sujet de notre entretien. Nous fûmesinterrompus par l'arrivée d'un courrier qui vint remettre àSéraphine une lettre du comte de Polan. Elle me demandapermission de la lire ; et je remarquai qu'en la lisant elle devenaitpâle et tremblante. Après l'avoir lueelle leva lesyeux au cielpoussa un long soupiret son visage en un moment futcouvert de larmes. Je ne vis point tranquillement sa douleur. Je metroublai ; etcomme si j'eusse pressenti le coup qui m'allaitfrapperune crainte mortelle vint glacer mes esprits. Madameluidis-je d'une voix presque éteintepuis-je vous demander quelsmalheurs vous annonce ce billet ? Tenezseigneurme répondittristement Séraphine en me donnant la lettre ; lisez vous-mêmece que mon père m'écrit. Hélas ! vous n'y êtesque trop intéressé.

A ces motsqui me firent frémirje pris la lettre en tremblantet j'ytrouvai ces paroles : Don Gaspardvotre frèrese battit hierau Prado. Il reçut un coup d'épée dont il estmort aujourd'hui; et il a déclaré en mourant que lecavalier qui l'a tué est fils du baron de Steinbachofficierde la garde allemande. Pour surcroît de malheurle meurtrierm'est échappé. Il a pris la fuite; mais en quelque lieuqu'il aille se cacherje n'épargnerai rien pour le découvrir.Je vais écrire à quelques gouverneurs qui ne manquerontpas de le faire arrêter s'il passe par les villes de leurjuridictionet je vaispar d'autres lettresachever de lui fermertous les chemins. Le comte de Polan

Figurez-vousdans quel désordre ce billet jeta tous mes sens. Je demeuraiquelques moments immobile et sans avoir le force de parler. Dans monaccablementj'envisage ce que la mort de don Gaspard a de cruel pourmon amour. J'entre tout à coup dans un vif désespoir.Je me jette aux pieds de Séraphineetlui présentantmon épée nue : Madamelui dis-jeépargnez aucomte de Polan le soin de chercher un homme qui pourrait se déroberà ses coups. Vengez vous-même votre frère.Immolez-lui son meurtrier de votre propre main. Frappez. Que ce mêmefer qui lui a ôté la vie devienne funeste à sonmalheureux ennemi. Seigneurme répondit Séraphine unpeu émue de mon actionj'aimais don Gaspard. Quoique vousl'ayez tué en brave hommeet qu'il se soit attirélui-même son malheurvous devez être persuadé quej'entre dans le ressentiment de mon père. Ouidon Alphonseje suis votre ennemieet je ferai contre vous tout ce que le sang etl'amitié peuvent exiger de moi. Mais je n'abuserai point devotre mauvaise fortune. Elle a beau vous livrer à mavengeancesi l'honneur m'arme contre vousil me défend ausside me venger lâchement. Les droits de l'hospitalitédoivent être inviolableset je ne veux point payer d'unassassinat le service que vous m'avez rendu. Fuyez. Échappezsi vous pouvezà nos poursuites et à la rigueur desloiset sauvez votre tête du péril qui la menace.

Eh quoi !madamerepris-jevous pouvez vous-même vous vengeret vousvous en remettez à des lois qui tromperont peut-êtrevotre ressentiment ! Ah ! percez plutôt un misérable quine mérite pas que vous l'épargniez. Nonmadamenegardez point avec moi un procédé si noble et sigénéreux. Savez-vous qui je suis ? Tout Madrid me croitfils du baron de Steinbachet je ne suis qu'un malheureux qu'il aélevé chez lui par pitié. J'ignore mêmequels sont les auteurs de ma naissance. N'importeinterrompitSéraphine avec précipitationcomme si mes dernièresparoles lui eussent fait une nouvelle peinequand vous seriez ledernier des hommesje ferai ce que l'honneur me prescrit. Eh bien !madamelui dis-jepuisque la mort d'un frère n'est pascapable de vous exciter à répandre mon sangje veuxirriter votre haine par un nouveau crimedont j'espère quevous n'excuserez point l'audace. Je vous adore. Je n'ai pu voir voscharmes sans en être éblouietmalgrél'obscurité de mon sortj'avais formé l'espéranced'être à vous. J'étais assez amoureuxou plutôtassez vain pour me flatter que le cielqui peut-être me faitgrâce en me cachant mon origineme la découvrirait unjouret que je pourrais sans rougir vous apprendre mon nom. Aprèscet aveu qui vous outragebalancerez-vous encore à me punir ?

Cetéméraire aveurépliqua la damem'offenseraitsans doute dans un autre tempsmais je le pardonne au trouble quivous agite. D'ailleursdans la situation où je suis moi-mêmeje fais peu d'attention aux discours qui vous échappent.Encore une foisdon Alphonseajouta-t-elle en versant quelqueslarmespartezéloignez-vous d'une maison que vous remplissezde douleur ; chaque moment que vous y demeurez augmente mes peines.Je ne résiste plusmadamerepartis-je en me relevant. Ilfaut m'éloigner de vous. Mais ne pensez pas quesoigneux deconserver une vie qui vous est odieusej'aille chercher un asile oùje puisse être en sûreté. Nonnonje me dévoueà votre ressentiment. Je vais attendre avec impatience àTolède le destin que vous me préparez ; etme livrantà vos poursuitesj'avancerai moi-même la fin de mesmalheurs. Je me retirai en achevant ces paroles. On me donna monchevalet je me rendis à Tolèdeoù je demeuraihuit jourset où véritablement je pris si peu de soinde me cacherque je ne sais comment je n'ai point étéarrêté ; car je ne puis croire que le comte de Polanqui ne songe qu'à me fermer tous les passagesn'ait pas jugéque je pouvais passer par Tolède. Enfinje sortis hier decette villeoù il semblait que je m'ennuyasse d'être enliberté ; et sans tenir de route assuréeje suis venujusqu'à cet ermitagecomme un homme qui n'aurait rien àcraindre. Voilàmon pèrece qui m'occupe. Je vousprie de m'aider de vos conseils.




CHAPITREXI

Quel homme c'était que le vieil ermite etcomment Gil Blas s'aperçut qu'il était en pays deconnaissance.


Quand donAlphonse eut achevé le triste récit de ses malheurslevieil ermite lui dit : Mon filsvous avez eu bien de l'imprudence dedemeurer si longtemps à Tolède. Je regarde d'un autre¦il que vous tout ce que vous m'avez racontéet votreamour pour Séraphine me paraît une pure folie.Croyez-moiil faut oublier cette jeune damequi ne saurait êtreà vous. Cédez de bonne grâce aux obstacles quivous séparent d'elleet vous livrez à votre étoilequiselon toutes les apparencesvous promet bien d'autresaventures. Vous trouverez sans doute quelque jeune personne qui ferasur vous la même impressionet dont vous n'aurez pas tuéle frère.

Il allaitajouter à cela beaucoup d'autres choses pour exhorter donAlphonse à prendre patiencelorsque nous vîmes entrerdans l'ermitage un autre ermite chargé d'une besace fortenflée. Il revenait de faire une copieuse quête dans laville de Cuença. Il paraissait plus jeune que son compagnonet il avait une barbe rousse et fort épaisse. Soyez lebienvenufrère Antoinelui dit le vieil anachorète ;quelles nouvelles apportez-vous de la ville ? D'assez mauvaisesrépondit le frère rousseau en lui mettant entre lesmains un papier plié en forme de lettre ; ce billet va vous eninstruire. Le vieillard l'ouvrit ; etaprès l'avoir lu avectoute l'attention qu'il méritaitil s'écria : Dieusoit loué ! puisque la mèche est découvertenous n'avons qu'à prendre notre parti. Changeons de stylepoursuivit-ilseigneur don Alphonseen adressant la parole au jeunecavalier; vous voyez un homme en butte comme vous aux caprices de lafortune. On me mande de Cuençaqui est une ville à unelieue d'iciqu'on m'a noirci dans l'esprit de la justicedont tousles suppôts doivent dès demain se mettre en campagnepour venir dans cet ermitage s'assurer de ma personne. Mais ils netrouveront point le lièvre au gîte. Ce n'est pas lapremière fois que je me suis vu dans de pareils embarras.Grâce à Dieuje m'en suis presque toujours tiréen homme d'esprit. Je vais me montrer sous une nouvelle forme ; cartel que vous me voyezje ne suis rien moins qu'un ermite et qu'unvieillard.

En parlantde cette manièreil se dépouilla de la longue robequ'il portaitet l'on vit dessous un pourpoint de serge noire avecdes manches tailladées. Puis il ôta son bonnetdétachaun cordon qui tenait sa barbe posticheet prit tout à coup lafigure d'un homme de vingt-huit à trente ans. Le frèreAntoineà son exemplequitta son habit d'ermitese défitde la même manière que son compagnon de sa barbe rousseet tira d'un vieux coffre de bois à demi pourri une méchantesoutanelle dont il se revêtit. Mais représentez-vous masurpriselorsque je reconnus dans le vieil anachorète leseigneur don Raphaëlet dans le frère Antoine mon trèscher et très fidèle valet Ambroise de Lamela. Vive Dieu! m'écriai-je aussitôtje suis icià ce que jevoisen pays de connaissance. Cela est vraiseigneur Gil Blasmedit don Raphaël en riantvous retrouvez deux de vos amislorsque vous vous y attendiez le moins. Je conviens que vous avezquelque sujet de vous plaindre de nous ; mais oublions le passéet rendons grâces au ciel qui nous rassemble. Ambroise et moinous vous offrons nos services ; ils ne sont point à mépriser.Ne nous croyez pas de méchantes gens. Nous n'attaquonsnousn'assassinons personne. Nous ne cherchons seulement qu'à vivreaux dépens d'autrui ; etsi voler est une action injustelanécessité en corrige l'injustice. Associez-vous avecnouset vous mènerez une vie errante. C'est un genre de viefort agréablequand on sait se conduire prudemment. Ce n'estpas quemalgré toute notre prudencel'enchaînement descauses secondes ne soit tel quelquefois qu'il nous arrive demauvaises aventures. N'importenous en trouvons les bonnesmeilleures. Nous sommes accoutumés à la variétédes tempsaux alternatives de la fortune.

Seigneurcavalierpoursuivit le faux ermite en parlant à don Alphonsenous vous faisons la même propositionet je ne crois pas quevous deviez la rejeterdans la situation où vous paraissezêtre; carsans parler de l'affaire qui vous oblige àvous cachervous n'avez pas sans doute beaucoup d'argent ? Nonvraimentdit don Alphonseet celaje l'avoueaugmente meschagrins. Eh bien ! reprit don Raphaëlne nous quittez doncpoint. Vous ne sauriez mieux faire que de vous joindre à nous.Rien ne vous manqueraet nous rendrons inutiles toutes lesrecherches de vos ennemis. Nous connaissons presque toute l'Espagnepour l'avoir parcourue. Nous savons où sont les boislesmontagnestous les endroits propres à servir d'asile contreles brutalités de la justice. Don Alphonse les remercia deleur bonne volonté ; etse trouvant effectivement sansargentsans ressourceil se résolut à lesaccompagner. Je m'y déterminai aussiparce que je ne vouluspoint quitter ce jeune hommepour qui je me sentis naîtrebeaucoup d'inclination.

Nousconvînmes tous quatre d'aller ensembleet de ne nous pointséparer. Il fut mis en délibération si nouspartirions à l'heure mêmeou si nous donnerionsauparavant quelque atteinte à une outre pleine d'un excellentvinque le frère Antoine avait apportée de la ville deCuença le jour précédent ; mais Raphaëlcomme celui qui avait le plus d'expériencereprésentaqu'il fallait avant toutes choses penser à notre sûretéqu'il était d'avis que nous marchassions toute la nuit pourgagner un bois fort épaisqui était entre Villardesaet Almodabar ; que nous ferions halte en cet endroitoù nousvoyant sans inquiétudenous passerions la journée ànous reposer. Cet avis fut approuvé. Alors les faux ermitesfirent deux paquets de toutes les hardes et provisions qu'ilsavaientet les mirent en équilibre sur le cheval de donAlphonse. Cela se fit avec une extrême diligence. Aprèsquoi nous nous éloignâmes de l'ermitagelaissant enproie à la justice les deux robes d'ermiteavec la barbeblanche et la barbe roussedeux grabatsune tableun mauvaiscoffredeux vieilles chaises de paille et l'image de saint Pacôme.

Nousmarchâmes toute la nuitet nous commencions à noussentir fort fatiguéslorsqu'à la pointe du jour nousaperçûmes le bois où tendaient nos pas a. La vuedu port donne une vigueur nouvelle aux matelots lassés d'unelongue navigation. Nous prîmes courageet nous arrivâmesenfin au bout de notre carrière avant le lever du soleil. Nousnous enfonçâmes dans le plus épais du boisetnous nous arrêtâmes dans un endroit fort agréablesur un gazon entouré de plusieurs gros chênesdont lesbranches entremêlées formaient une voûte que lachaleur du jour ne pouvait percer. Nous débridâmes lecheval pour le laisser paîtreaprès l'avoir déchargé.Nous nous assîmes. Nous tirâmes de la besace du frèreAntoine quelques grosses pièces de painavec plusieursmorceaux de viandes rôtieset nous nous mîmes ànous en escrimer comme à l'envi l'un de l'autre. Néanmoinsquelque appétit que nous eussionsnous cessions souvent demanger pour donner des accolades à l'outrequi ne faisait quepasser des bras de l'un entre les bras de l'autre.

Sur la findu repasdon Raphaël dit à don Alphonse : Seigneurcavalieraprès la confidence que vous m'avez faiteil estjuste que je vous raconte aussi l'histoire de ma vie avec la mêmesincérité. Vous me ferez plaisirrépondit lejeune homme ; et à moi particulièrementm'écriai-je; j'ai une extrême curiosité d'entendre vos aventures.Je ne doute pas qu'elles ne soient dignes d'être écoutées.Je vous en répondsrépliqua Raphaëlet jeprétends bien les écrire un jour. Ce sera l'amusementde ma vieillesse ; car je suis encore jeuneet je veux grossir levolume. Mais nous sommes fatigués. Délassons-nous parquelques heures de sommeil. Pendant que nous dormirons tous troisAmbroise veillera de peur de surpriseet tantôt à sontour il dormira. Quoique nous soyonsce me sembleici fort ensûretéil est toujours bon de se tenir sur ses gardes.En achevant ces motsil s'étendit sur l'herbe. Don Alphonsefit la même chose. Je suivis leur exempleet Lamela se mit ensentinelle.

DonAlphonseau lieu de prendre quelque reposs'occupa de ses malheurset je ne pus fermer l'¦il. Pour don Raphaëlils'endormit bientôt; mais il se réveilla une heure après; etnous voyant disposés à l'écouteril dit àLamela : Mon ami Ambroisetu peux présentement goûterla douceur du sommeil. Nonnonrépondit Lamelaje n'aipoint envie de dormir; etbien que je sache tous les événementsde votre vieils sont si instructifs pour les personnes de notreprofessionque je serai bien aise de les entendre encore raconter.Aussitôt don Raphaël commença dans ces termesl'histoire de sa vie.




LIVRECINQUIEME



CHAPITREPREMIER

Histoire de don Raphaël.


Je suisfils d'une comédienne de Madridfameuse par sa déclamationet plus encore par ses galanteries; elle se nommait Lucinde. Pour unpèreje ne puis sans témérité m'endonner un. Je dirais bien quel homme de qualité étaitamoureux de ma mère lorsque je suis venu au monde ; mais cetteépoque ne serait pas une preuve convaincante qu'il fûtl'auteur de ma naissance. Une personne de la profession de ma mèreest si sujette à caution quedans le temps même qu'elleparaît le plus attachée à un seigneurelle luidonne presque toujours quelque substitut pour son argent.

Rien n'esttel que de se mettre au-dessus de la médisance. Lucindeaulieu de me faire élever chez elle dans l'obscuritémeprenait sans façon par la mainet me menait au théâtrefort honnêtementsans se soucier des discours qu'on tenait surson compteni des ris malins que ma vue ne manquait pas d'exciter.Enfinje faisais ses déliceset j'étais caresséde tous les hommes qui venaient au logis. On eût dit que lesang parlait en eux en ma faveur.

On melaissa passer les douze premières années de ma vie danstoutes sortes d'amusements frivoles. A peine me montra-t-on àlire et à écrire. On s'attacha moins encore àm'enseigner les principes de ma religion. J'appris seulement àdanserà chanter et à jouer de la guitare. C'est toutce que je savais fairelorsque le marquis de Leganez me demanda pourêtre auprès de son fils uniquequi avait à peuprès mon âge. Lucindey consentit volontierset ce futalors que je commençai à m'occuper sérieusement.Le jeune Leganez n'était pas plus avancé que moi ; cepetit seigneur ne paraissait pas né pour les sciences. Il neconnaissait presque pas une lettre de son alphabetbien qu'il eûtun précepteur depuis quinze mois. Ses autres maîtresn'en tiraient pas meilleur parti. Il mettait leur patience àbout. Il est vrai qu'il ne leur était pas permis d'user derigueur à son égard ; ils avaient un ordre exprèsde l'instruire sans le tourmenter ; et cet ordrejoint à lamauvaise disposition du sujetrendait les leçons assezinutiles.

Mais leprécepteur imagina un bel expédient pour intimider lejeune seigneur sans aller contre la défense de son père: il résolut de me fouetter quand le petit Leganez mériteraitd'être puni; et il ne manqua pas d'exécuter sarésolution. Je ne trouvai point l'expédient de mongoût. Je m'échappaiet m'allai plaindre à mamère d'un traitement si injuste. Cependantquelque tendressequ'elle se sentît pour moielle eut la force de résisterà mes larmes ; etconsidérant que c'était ungrand avantage pour son fils d'être chez le marquis de Leganezelle m'y fit ramener sur-le-champ. Me voilà donc livréau précepteur. Comme il s'était aperçu que soninvention avait produit un bon effetil continua de me fouetter àla place du petit seigneur ; etpour faire plus d'impression surluiil m'étrillait très rudement. J'étais sûrde payer tous les jours pour le jeune Leganez. Je puis dire qu'il n'apas appris une lettre de son alphabet qui ne m'ait coûtécent coups de fouet ; jugez à combien me revient son rudiment.

Le fouetn'était pas le seul désagrément que j'eusse àessuyer dans cette maison : comme tout le monde m'y connaissaitlesmoindres domestiquesjusqu'aux marmitonsme reprochaient manaissance. Cela me déplut à un pointque je m'enfuisun jouraprès avoir trouvé moyen de me saisir de toutce que le précepteur avait d'argent comptant. Ce qui pouvaitbien aller à cent cinquante ducats. Telle fut la vengeance queje tirai des coups de fouet qu'il m'avait donnés siinjustement. Je fis ce tour de main avec beaucoup de subtilitéquoique ce fût mon coup d'essaiet j'eus l'adresse de medérober aux perquisitions qu'on fit de moi pendant deux jours.Je sortis de Madridet me rendis à Tolède sans voirpersonne à mes trousses.

J'entraisalors dans ma quinzième année. Quel plaisiràcet âged'être indépendant et maître de sesvolontés ! J'eus bientôt fait connaissance avec desjeunes gens a qui me dégourdirentet m'aidèrent àmanger mes ducats. Je m'associai ensuite avec des chevaliersd'industriequi cultivèrent si bien mes heureusesdispositionsque je devins en peu de temps un des plus forts del'ordre. Au bout de cinq annéesl'envie de voyager me prit;je quittai mes confrèresetvoulant commencer mes voyagespar l'Estramadureje gagnai Alcantara ; mais avant que d'y arriverje trouvai une occasion d'exercer mes talentset je ne la laissaipoint échapper. Comme j'étais à pied etde pluschargé d'un havre-sac assez pesantje m'arrêtais detemps en temps pour me reposer sous les arbres qui m'offraient leurombrage à quelques pas du grand chemin. Je rencontrai deuxentrants de famille qui s'entretenaient avec gaieté surl'herbe en prenant le frais. Je les saluai très civilementetce qui me parut ne leur pas déplairej'entrai dans leurconversation. Le plus vieux n'avait pas quinze ans. Ils étaienttous deux bien sincères. Seigneur cavalierme dit le plusjeunenous sommes fils de deux riches bourgeois de Plazencia. Nousavons une extrême envie de voir le royaume de Portugaletpour satisfaire notre curiositénous avons pris chacun centpistoles à nos parents. Bien que nous voyagions à piednous ne laisserons pas d'aller loin avec cet argent. Qu'enpensez-vous ? Si j'en avais autantlui répondis-jeDieu saitoù j'irais ! Je voudrais parcourir les quatre parties dumonde. Comment diable ! deux cents pistoles ! c'est une sommeimmense. Vous n'en verrez jamais la fin. Si vous l'avez pouragréablemessieursajoutai-jej'aurai l'honneur de vousaccompagner jusqu'à la ville d'Almerinoù je vaisrecueillir la succession d'un oncle qui depuis vingt annéesenviron s'était établi là.

Les jeunesbourgeois me témoignèrent que ma compagnie leur feraitplaisir. Ainsilorsque nous nous fûmes tous trois un peudélassésnous marchâmes vers Alcantaraoùnous arrivâmes longtemps avant la nuit. Nous allâmesloger à une bonne hôtellerie. Nous demandâmes unechambreet on nous en donna une où il y avait une armoire quifermait à clef. Nous ordonnâmes d'abord le souperetpendant qu'on nous l'apprêtaitje proposai à mescompagnons de voyage de nous promener dans la ville. Ils acceptèrentla proposition. Nous serrâmes nos havre-sacs dans l'armoiredont un des bourgeois prit la chefet nous sortîmes del'hôtellerie. Nous allâmes visiter les églisesetdans le temps que nous étions dans la principalejefeignis tout à coup d'avoir une affaire importante. Messieursdis-je à mes camaradesje viens de me souvenir qu'unepersonne de Tolède m'a chargé de dire de sa part deuxmots à un marchand qui demeure auprès de cette église.Attendez-moide grâceici. Je serai de retour dans un moment.

A cesmotsje m'éloignai d'eux. Je cours à l'hôtellerieje vole à l'armoirej'en force la serrureetfouillant dansles havre-sacs de mes jeunes bourgeoisj'y trouve leurs pistoles.Les pauvres enfants ! je ne leur en laissai pas seulement une pourpayer leur gîte. Je les emportai toutes. Après celajesortis promptement de la villeet pris la route de Meridasansm'embarrasser de ce qu'ils deviendraient.

Cetteaventure me mit en état de voyager avec agrément.Quoique jeuneje me sentais capable de me conduire prudemment. Jepuis dire que j'étais bien avancé pour mon âge.Je résolus d'acheter une mule ; ce que je fis en effet aupremier bourg. Je convertis même mon havre-sac en valiseet jecommençai à faire un peu plus l'homme d'importance. Latroisième journéeje rencontrai un homme qui chantaitvêpres à pleine tête sur le grand chemin. Jejugeai à son air que c'était un chantreet je lui dis: Courageseigneur bachelier. Cela va le mieux du monde. Vous avezà ce que je voisle c¦ur au métier. Seigneurme répondit-ilje suis chantrepour vous rendre mes trèshumbles serviceset je suis bien aise de tenir ma voix en haleine.

Nousentrâmes de cette manière en conversation. Je m'aperçusque j'étais avec un personnage des plus spirituels et des plusagréables. Il avait vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Comme ilétait à piedje n'allais que le petit pas pour avoirle plaisir de l'entretenir. Nous parlâmes entre autres chosesde Tolède. Je connais parfaitement cette villeme dit lechantre ; j'y ai fait un assez long séjour. J'y ai mêmequelques amis. Et dans quel endroitinterrompis-jedemeuriez-vous àTolède ? Dans la rue Neuverépondit-il. J'y demeuraisavec don Vincent de Buena Garradon Mathias de Cordelet deux outrois autres honnêtes cavaliers. Nous logionsnous mangionsensemblenous passions fort bien le temps : Ces paroles mesurprirent car il faut observer que les gentilshommes dont il mecitait les noms étaient les aigrefins avec qui j'avais étéfaufilé à Tolède. Seigneur chantrem'écriai-jeces messieursque vous venez de nommer sont de ma connaissanceetj'ai demeuré aussi avec eux dans la rue Neuve. Je vousentendsreprit-il en souriant; c'est-à-dire que vous êtesentré dans la compagnie depuis trois ans que j'en suis sorti.Je vienslui repartis-jede quitter ces seigneursparce que je mesuis mis dans le goût des voyages. Je veux faire le tour del'Espagne. J'en vaudrai mieux quand j'aurai plus d'expérience.Sans douteme dit-ilpour se perfectionner l'espritil fautvoyager. C'est aussi pour cette raison que j'abandonnai Tolèdequoique j'y vécusse fort agréablement. Je rends grâcesau cielpoursuivit-ilqui m'a fait rencontrer un chevalier de monordre lorsque j'y pensais le moins. Unissons-nous ; voyageonsensemble ; attentons sur la bourse du prochain ; profitons de toutesles occasions qui se présenteront d'exercer notresavoir-faire.

Il me fitcette proposition si franchement et de si bonne grâceque jel'acceptai. Il gagna tout à coup ma confiance en me donnant lasienne. Nous nous ouvrîmes l'un à l'autre. Je lui contaimon histoire et il ne me déguisa point ses aventures. Ilm'apprit qu'il venait de Porta-legred'où une fourberiedéconcertée par un contretempsl'avait obligéde se sauver avec précipitationet sous l'habillement que jelui voyais. Après qu'il m'eut fût une entièreconfidence de ses affairesnous résolûmes d'aller tousdeux à Merida tenter la fortuned'y faire quelque bon coup sinous pouvionset d'en décamper aussitôt pour nousrendre ailleurs. Dès ce momentnos biens devinrent communsentre nous. Il est vrai que Moralesainsi se nommait mon compagnonne se trouvait pas dans une situation fort brillante. Tout ce qu'ilavait consistait en cinq ou six ducatsavec quelques hardes qu'ilportait dans un bissac ; mais si j'étais mieux que lui enargent comptantil était en récompense plus consomméque moi dans l'art de tromper les hommes. Nous montions ma mulealternativementet nous arrivâmes de cette manière àMerida.

Nous nousarrêtâmes dans une hôtellerie du faubourgoùmon camarade tira de son bissac un habit dont il ne fut pas sitôtrevêtu que nous allâmes faire un tour dans la ville pourreconnaître le terrainet voir s'il ne s'offrirait pointquelque occasion de travailler. Nous considérions fortattentivement tous les objets qui se présentaient à nosregards. Nous ressemblionscomme aurait dit Homèreàdeux milans qui cherchent des yeux dans la campagne des oiseaux dontils puissent faire leur proie. Nous attendions enfin que le hasardnous fournît quelque sujet d'employer notre industrielorsquenous aperçûmes dans la rue un cavalier à cheveuxgrisqui avait l'épée à la main et qui sebattait contre trois hommes qui le poussaient vigoureusement.L'inégalité de ce combat me choqua ; etcomme je suisnaturellement ferrailleurje volai au secours du vieillard. Moralessuivit mon exemple. Nous chargeâmes les trois ennemis ducavalier et nous les obligeâmes à prendre la fuite.

Levieillard nous fit de grands remerciements. Nous sommes ravisluidis-jede nous être trouvés ici si à propos pourvous secourir ; mais que nous sachions du moins à qui nousavons eu le bonheur de rendre service ; et dites-nousde grâcepourquoi ces trois hommes voulaient vous assassiner. Messieursnousrépondit-ilje vous ai trop d'obligation pour refuser desatisfaire votre curiosité. Je m'appelle Jérômede Moyadas et je vis de mon bien dans cette ville. L'un de cesassassins dont vous m'avez délivré est un amant de mafille. Il me la fit demander en mariage ces jours passés ; etcomme il ne put obtenir mon aveuil vient de me faire mettre l'épéeà la main pour s'en venger. Et peut-onrepris-jevousdemander encore pour quelle raison vous n'avez point accordévotre fille à ce cavalier ? Je vais vous l'apprendremedit-il. J'avais un frère marchand dans cette ville. Il senommait Augustin. Il y a deux mois qu'il était àCalatravalogé chez Juan Velez de la Membrillasoncorrespondant. Ils étaient tous deux amis intimes ; et monfrèrepour fortifier encore davantage leur amitiépromit Florentinema fille uniqueau fils de son correspondantnedoutant point qu'il n'eût assez de crédit sur moi pourm'obliger à dégager sa promesse. Effectivementmonfrère étant de retour à Meridane m'eut pasplus tôt parlé de ce mariageque j'y consentis pourl'amour de lui. Il envoya le portrait de Florentine àCalatrava ; maishélas ! il n'a pas eu la satisfactiond'achever son ouvrage ; il est mort depuis trois semaines. Enmourantil me conjura de ne disposer de ma fille qu'en faveur dufils de son correspondant. Je le lui promiset voilà pourquoij'ai refusé Florentine au cavalier qui vient de m'attaquerquoique ce soit un parti fort avantageux. Je suis esclave de maparoleet j'attends à tout moment le fils de Juan Velez de laMembrilla pour en faire mon gendrebien que je ne l'aie jamais vunon plus que son père. Je vous demande pardoncontinua Jérômede Moyadassi je vous fais toute cette narrationmais vous l'avezexigée de moi.

J'écoutaice récit avec beaucoup d'attentionet m'arrêtant àune supercherie qui me vint tout à coup dans l'espritj'affectai un grand étonnement. Je levai même les yeuxau ciel. Ensuiteje me tournai vers le vieillard et lui dis d'un tonpathétique : Ah ! seigneur de Moyadasest-il possible qu'enarrivant à Meridaje sois assez heureux pour sauver la vie àmon beau-père ? Ces paroles causèrent une étrangesurprise au vieux bourgeoiset n'étonnèrent pas moinsMoralesqui me fit connaître par sa contenance que je luiparaissais un grand fripon. Que m'apprenez-vous ? me réponditle vieillard. Quoi ! vous seriez le fils du correspondant de monfrère ? Ouiseigneur Jérôme de Moyadasluirépliquai-je en payant d'audace et en lui jetant les bras aucouje suis le fortuné mortel à qui l'adorableFlorentine est destinée. Maisavant que je vous témoignela joie que j'ai d'entrer dans votre famillepermettez que jerépande dans votre sein les larmes que renouvelle ici lesouvenir de votre frère Augustin. Je serais le plus ingrat detous les hommessi je n'étais vivement touché de lamort d'une personne à qui je dois le bonheur de ma vie. Enachevant ces motsj'embrassai encore le bon Jérômeetje passai ensuite la main sur mes yeuxcomme pour essuyer mespleurs. Moralesqui comprit tout d'un coup l'avantage que nouspouvions tirer d'une pareille tromperiene manqua pas de meseconder. Il voulut passer pour mon valetet il se mit àrenchérir sur le regret que je marquais de la mort du seigneurAugustin. Monsieur Jérômes'écria- t-ilquelleperte vous avez faite en perdant votre frère : c'étaitun si honnête hommele phénix du commerceun marchanddésintéresséun marchand de bonne foiunmarchand comme on n'en voit point.

Nousavions affaire à un homme simple et crédule ; bien loind'avoir quelque soupçon de notre fourberieil s'y prêtade lui-même. Eh ! pourquoime dit-iln'êtes-vous pasvenu tout droit chez moi ? Il ne fallait point aller loger dans unehôtellerie. Dans les termes où nous en sommeson nedoit point faire de façons. Monsieurlui dit Morales enprenant la parole pour moimon maître est un peu cérémonieux.Ce n'est pasajouta-t-ilqu'il ne soit excusable en quelque manièrede n'avoir pas voulu paraître devant vous en l'état oùil estNous avons été volés sur la route. Onnous a pris toutes nos hardes. Ce garçoninterrompis-jevousdit la véritéseigneur de Moyadas. Ce malheur ne m'apoint permis d'aller chez vous. Je n'osais me présenter souscet habit aux yeux d'une maîtresse qui ne m'a point encore vuet j'attendais pour cela le retour d'un valet que j'ai envoyéà Calatrava. Cet accidentreprit le vieillardne devaitpoint vous empêcher de venir demeurer dans ma maisonet jeprétends que vous y preniez tout à l'heure un logement.

En parlantde cette sorteil m'emmena chez lui ; maisavant que d'y arrivernous nous entretînmes du prétendu vol qu'on m'avaitfaitet je témoignai que mon plus grand chagrin étaitd'avoir perdu avec mes hardes le portrait de Florentine. Lebourgeoislà-dessusme dit en riant qu'il fallait meconsoler de cette perteet que l'original valût mieux que lacopie. En effetdès que nous fûmes dans sa maisonilappela sa fillequi n'avait pas plus de seize anset qui pouvaitpasser pour une personne accomplie. Vous voyezme dit-ill'objetque feu mon frère vous a promis. Ah ! Seigneurm'écriai-jed'un air passionnéil n'est pas besoin de me dire que c'estl'aimable Florentine. Ces traits charmants sont gravés dans mamémoireet encore plus dans mon c¦ur. Si le portraitque j'ai perduet qui n'était qu'une faible ébauche detant d'attraitsa pu m'embraser de mille feuxjugez quelstransports doivent m'agiter en ce moment. Ce discours est tropflatteurme dit Florentineet je ne suis point assez vaine pourm'imaginer que je le justifie. Continuez vos complimentsinterrompitalors le père. En même temps il me laissa seul avec safilleet prenant Morales en particulier : Mon amilui dit-ilonvous a donc emporté toutes vos hardes et sans doute votreargent ? Ouimonsieurrépondit mon camarade ; une nombreusetroupe de bandits est venue fondre sur nous auprès deCastil-Blazo et ne nous a laissé que les habits que nous avonssur le corps ; mais nous recevrons incessamment des lettres dechangeet nous allons nous remettre sur pied.

Enattendant vos lettres de changerépliqua le vieillard entirant de sa poche une boursevoici cent pistoles dont vous pouvezdisposer. Oh ! monsieurrepartit Moralesmon maître ne voudrapoint les accepter. Vous ne le connaissez pas. Tudieu ! c'est unhomme fort délicat sur cette matière. Ce n'est point unde ces enfants de famille qui sont prêts à prendre detoutes mains. Il n'aime pas à s'endetter. Il demanderaitplutôt l'aumône que d'emprunter un maravédi. Tantmieuxdit le bourgeoisje l'en estime davantage. Je ne puissouffrir que l'on contracte des dettes. Je pardonne cela auxpersonnes de qualitéparce que c'est une chose dont ils sonten possession. Je ne veux pascontinua-t-ilcontraindre ton maître; etsi c'est lui faire de la peine que de lui offrir de l'argentil n'en faut plus parler. En disant ces parolesil voulut remettrela bourse dans sa poche ; mais mon compagnon lui retint le bras.AttendezSeigneur de Moyadaslui dit-il : quelque aversion que monmaître ait pour les empruntsje ne désespère pasde lui faire agréer vos cent pistoles. Ce n'est que desétrangers qu'il n'aime point à emprunter. Il n'est passi façonnier avec sa famille. Il demande même fort bienà son père tout l'argent dont il a besoin. Ce garçoncomme vous voyezsait distinguer les personneset il doit vousregardermonsieurcomme un second père.

Moralespar de semblables discourss'empara de la bourse du vieillardquivint nous rejoindreet qui nous trouvasa fille et moiengagésdans les compliments. Il rompit notre entretien ; il apprit àFlorentine l'obligation qu'il m'a fait ; et sur cela il me tint despropos qui me firent connaître combien il en étaitreconnaissant. Je profitai d'une si favorable disposition. Je dis aubourgeois que la plus touchante marque de reconnaissance qu'il pûtme donner était de hâter mon mariage avec sa fille. Ilcéda de bonne grâce à mon impatience. Il m'assuraquedans trois jours au plus tardje serais l'époux deFlorentine ; et qu'au lieu de six mille ducats qu'il avait promispour sa dotil en donnerait dix millepour me témoignerjusqu'à quel point il était pénétrédu service que je lui avais rendu.

Nousétions doncMorales et moichez le bonhomme Jérômede Moyadasbien traitéset dans l'agréable attente detoucher dix mille ducatsavec quoi nous nous proposions de partirpromptement de Merida. Une crainte pourtant troublait notre joie :nous appréhendions qu'avant trois jours le véritablefils de Juan Velez de la Membrilla ne vint traverser notre bonheur.Cette crainte n'était pas mal fondée. Dès lelendemainune espèce de paysanchargé d'une valisearriva chez le père de Florentine. Je ne m'y trouvai pointalors ; mais mon camarade y était. Seigneurdit le paysan auvieillardj'appartiens au cavalier de Calatrava qui doit êtrevotre gendreau seigneur Pedro de la Membrilla. Nous venons tousdeux d'arriver : il sera ici dans un instant. J'ai pris les devantspour vous en avertir. A peine il eut achevé ces motsque sonmaître parut ; ce qui surprit fort le vieillardet déconcertaun peu Morales.

Le jeunePedro était un garçon des mieux faits. Il adressa laparole au père de Florentine ; mais le bonhomme ne lui donnapas le temps de finir son discours ; etse tournant vers moncompagnonil lui demanda ce que cela signifiait. Alors Moralesquine cédait en effronterie à personne du mondeprit unair d'assuranceet dit au vieillard : Monsieurces deux hommes quevous voyez sont de la troupe des voleurs qui nous ont détrousséssur le grand chemin. Je les reconnaiset particulièrementcelui qui a l'audace de se dire fils du seigneur Juan Velez de laMembrilla. Le vieux bourgeois crut Morales ; etpersuadé queles nouveaux venus étaient des friponsil leur dit :Messieursvous arrivez trop tard. On vous a prévenus. Pedrode la Membrilla est chez moi depuis hier. Prenez garde à ceque vous diteslui répondit le jeune homme de Calatrava. Vousavez dans votre maison un imposteur. Sachez que Juan Velez de laMembrilla n'a point d'autre fils que moi. A d'autresrépliquale vieillard ; je n'ignore pas qui vous êtes. Ne remettez-vouspas ce garçonet ne vous ressouvenez-vous plus de son maîtreque vous avez volé ? Si je n'étais pas chez vousrepartit Pedroje punirais l'insolence de ce fourbe qui m'osetraiter de voleur. Qu'il rende grâces à votre présencequi retient ma colère ! Seigneurpoursuivit-ilon voustrompe. Je suis le jeune homme à qui votre frèreAugustin a promis votre fille. Voulez-vous que je vous montre toutesles lettres qu'il a écrites à mon père au sujetde ce mariage ? En croirez-vous le portrait de Florentinequ'ilm'envoya quelque temps avant sa mort ?

Noninterrompit le vieux bourgeois ; le portrait ne me persuadera pasplus que les lettres. Je sais bien de quelle manière il esttombé entre vos mainset je vous conseille charitablement desortir au plus tôt de Merida. C'en est tropinterrompit àson tour le jeune cavalier. Je ne souffrirai point qu'on me voleimpunément mon nomni qu'on me fasse passer pour un brigand.Je connais quelques personnes dans cette ville. Je vais les chercheret je reviendrai confondre l'imposture a qui vous prévientcontre moi. A ces motsil se retirasuivi de son valetet Moralesdemeura triomphant. Cette aventure même fut cause que Jérômede Moyadas résolut de faire le mariage ce jour-là. Ilsortit et alla sur-le-champ donner les ordres nécessaires pourcet effet.

Quoiquemon camarade fût bien aise de voir le père de Florentinedans des dispositions si favorables pour nousil n'était passans inquiétude. Il craignait la suite des démarchesqu'il jugeait bien que Pedro ne manquerait pas de faireet ilm'attendait avec impatience pour m'informer de ce qui se passait. Jele trouvai plongé dans une profonde rêverie. Qu'ya-t-ilmon ami ? lui dis-je ; tu me parais bien occupé. Cen'est pas sans raisonme répondit-il. En même tempsilme mit au fait. Tu voisajouta-t-il ensuitesi j'ai tort de rêver.C'est toitémérairequi nous jettes dans cetembarras. L'entrepriseje l'avoueétait brillanteett'aurait comblé de gloiresi elle eût réussi ;maisselon toutes les apparenceselle finira mal ; et je seraisd'avispour prévenir les éclaircissementsque nousprissions la fuite avec la plume que nous avons tirée del'aile du bonhomme.

MonsieurMoralesrepris-je à ce discoursvous cédez bienpromptement aux difficultésVous ne faites guèred'honneur à don Mathias de Cordelni aux autres cavaliersavec qui vous avez demeuré à Tolède. Quand on afait son apprentissage sous de si grands maîtreson ne doitpas si facilement s'alarmer. Pour moiqui veux marcher sur lestraces de ces héroset prouver que j'en suis un digne élèveje me roidis contre l'obstacle qui vous épouvanteet je mefais fort de le lever. Si vous en venez à boutme dit moncompagnonje vous mettrai au-dessus de tous les grands hommes dePlutarque.

CommeMorales achevait de parlerJérôme de Moyadas entra.Vous serezme dit-ilmon gendre dés ce soir. Votre valetajouta-t-ildoit vous avoir conté ce qui vient d'arriver. Quedites-vous de l'effronterie du fripon qui m'a voulu persuader qu'ilétait fils du correspondant de mon frère ? Seigneurlui répondis-je tristementet de l'air le plus ingénuqu'il me fût possible d'affecterje sens que je ne suis pas népour soutenir une trahison. Il faut vous faire un aveu sincère.Je ne suis point fils de Juan Velez de la Membrilla. Qu'entends-je ?interrompit le vieillardavec autant de précipitation que desurprise. Eh ! quoivous n'êtes pas le jeune homme àqui mon frèreŠ De grâceSeigneurinterrompis-jeaussidaignez m'écouter jusqu'au bout. Il y a huit jours quej'aime votre filleet que l'amour m'arrête à Merida.Hieraprès vous avoir secouruje me préparais àvous la demander en mariage ; mais vous me fermâtes la boucheen m'apprenant que vous la destiniez à un autre. Vous me dîtesque votre frèreen mourantvous conjura de la donner àPedro de la Membrillaque vous le lui promîteset qu'enfinvous étiez esclave de votre parole. Ce discoursje l'avouem'accabla ; et mon amour réduit au désespoir m'inspirale stratagème dont je me suis servi. Je vous dirai pourtantque je me suis secrètement reproché la supercherie queje vous ai faite; mais j'ai cru que vous me la pardonneriez quand jevous la découvriraiset quand vous sauriez que je suis unprince italien qui voyage incognito. Mon père est souverain decertaines vallées qui sont entre les Suissesle Milanais etla Savoie. Je m'imaginais que vous seriez agréablement surprislorsque je vous révélerais ma naissanceet je mefaisais un plaisir d'époux délicatet charméde la déclarer à Florentine après l'avoirépousée. Le cielpoursuivis-je en changeant de tonn'a pas voulu permettre que j'eusse tant de joie. Pedro de laMembrilla paraît. Il faut lui restituer son nomquelque chosequ'il m'en coûte à le lui rendre. Votre promesse vousengage à le choisir pour votre gendre ; vous devez me lepréférer sans avoir égard à mon rangsans avoir pitié de la situation cruelle où vousm'allez réduire. Je ne vous représenterai point quevotre frère n'était que l'oncle de votre fillequevous en êtes le pèreet qu'il est plus juste de vousacquitter envers moi de l'obligation que vous m'avezque de vouspiquer de l'honneur de tenir une parole qui ne vous lie quefaiblement.

Ouisansdoutecela est bien plus justes'écria Jérômede Moyadas. Aussi je ne prétends point balancer entre vous etPedro de la Membrilla. Si mon frère Augustin vivait encoreilne trouverait pas mauvais que je donnasse la préférenceà un homme qui m'a sauvé la vieetqui plus estàun prince qui ne dédaigne pas de rechercher mon alliance. Ilfaudrait que je fusse ennemi de mon bonheuret que j'eusseentièrement perdu l'espritsi je ne vous donnais ma filleetsi je ne pressais pas même ce mariage. CependantSeigneurrepris-jene faites rien par impétuosité. Ne consultezque vos seuls intérêts ; etmalgré la noblessede mon sangŠ Vous vous moquez de moiinterrompit-ildois-jehésiter un moment ? Nonmon prince ; et je vous supplie devouloir bien dès ce soir honorer de votre main l'heureuseFlorentine. Eh bien ! lui dis-jesoit. Allez vous-même luiporter cette nouvelleet l'instruire de son destin glorieux.

Tandis quele bon bourgeois s'empressait d'aller dire à sa fille qu'elleavait fait la conquête d'un princeMoralesqui avait entendutoute la conversationse mit à genoux devant moiet me dit :Monsieur le prince italienfils du souverain des vallées quisont entre les Suissesle Milanais et la Savoiesouffrez que je mejette aux pieds de Votre Altessepour lui témoigner leravissement où je suis. Foi de friponje vous regarde commeun prodige. Je me croyais le premier homme du monde ; maisfranchementje mets pavillon bas devant vousquoique vous ayezmoins d'expérience que moi. Tu n'as pluslui dis-jed'inquiétude ? Oh ! pour cela nonrépondit-il. Je necrains plus le seigneur Pedro. Qu'il vienne présentement icitant qu'il lui plaira ! Nous voilàMorales et moifermes surnos étriers. Nous commençâmes à réglerla route que nous prendrions avec la dotsur laquelle nous comptionssi bienquesi nous l'eussions déjà touchéenous n'aurions pas cru être plus sûrs de l'avoir. Nous nela tenions pas toutefois encoreet le dénouement del'aventure ne répondit pas à notre confiance.

Nous vîmesbientôt revenir le jeune homme de Calatrava ; il étaitaccompagné de deux bourgeoiset d'un alguazil aussirespectable par sa moustache et sa mine brune que par sa charge. Lepère de Florentine était avec nous. Seigneur deMoyadaslui dit Pedrovoici trois honnêtes gens que je vousamène. Ils me connaissentet peuvent vous dire qui je suis.Ouicertess'écria l'alguazilje puis le dire. Je lecertifie à tous ceux qu'il appartiendra ; je vous connais.Vous vous appelez Pedroet vous êtes fils unique de Juan Velezde la Membrilla. Quiconque ose soutenir le contraire est unimposteur. Je vous croismonsieur l'alguazildit alors le bonhommeJérôme de Moyadas. Votre témoignage est sacrépour moiaussi bien que celui des seigneurs marchands qui sont avecvous. Je suis pleinement convaincu que le jeune cavalier qui vous aconduit ici est le fils unique du correspondant de mon frère.Mais que m'importe ? Je ne suis plus dans la résolution de luidonner ma fille.

Oh ! c'estune autre affairedit l'alguazil. Je ne viens dans votre maison quepour vous assurer que ce jeune homme m'est connu. Vous êtesmaître de votre filleet l'on ne saurait vous contraindre àla marier malgré vous. Je ne prétends pas non plusinterrompit Pedrofaire violence aux volontés du seigneur deMoyadas ; mais il me permettra de lui demander pourquoi il a changéde sentiment. A-t-il quelque sujet de se plaindre de moi ? Ah ! dumoins qu'en perdant la douce espérance d'être songendrej'apprenne que je ne l'ai point perdue par ma faute ! Je neme plains pas de vousrépondit le vieillard; je vous le diraimêmec'est à regret que je me vois dans la nécessitéde vous manquer de paroleet je vous conjure de me le pardonner. Jesuis persuadé que vous êtes trop généreuxpour me savoir mauvais gré de vous préférer unrival qui m'a sauvé la vie. Vous le voyezpoursuivit-il en memontrantc'est ce seigneur qui m'a tiré d'un grand péril; etpour m'excuser encore mieux auprès de vousje vousapprends que c'est un prince italien.

A cesdernières parolesPedro demeura muet et confus. Les deuxmarchands ouvrirent de grands yeuxet parurent fort surpris. Maisl'alguazilaccoutumé à regarder les choses du mauvaiscôtésoupçonna cette merveilleuse aventured'être une fourberie où il y avait à gagner pourlui. Il m'envisagea fort attentivement; et comme mes traitsqui luiétaient inconnusmettaient en défaut sa bonne volontéil examina mon camarade avec la même attention. Malheureusementpour mon altesseil reconnut Moralesetse ressouvenant de l'avoirvu dans les prisons de Ciudad-Real : Ah ! ah ! s'écria-t-ilvoici une de mes pratiques. Je remets ce gentilhommeet je vous ledonne pour un des plus parfaits fripons qui soient dans les royaumeset principautés d'Espagne. Allonsbride en main imonsieurl'alguazildit Jérôme de Moyadas ; ce garçondont vous nous faites un si mauvais portrait est un domestique duprince. Fort bienrepartit l'alguazil. Je n'en veux pas davantagepour savoir à quoi m'en tenir. Je juge du maître par levalet. Je ne doute point que ces galants ne soient deux fourbes quis'accordent pour vous tromper. Je me connais en pareil gibier ; etpour vous faire voir que ces drôles sont des aventuriersjevais les mener en prison tout à l'heure. Je prétendsleur ménager un tête-à-tête avec Mlecorrégidor ; après quoiils sentiront que tous lescoups de fouet n'ont point encore été donnés.Halte-làmonsieur l'officierreprit le vieillard. Nepoussons pas l'affaire si loin. Vous ne craignez pasvous autresdefaire de la peine à un honnête homme. Ce valet nesaurait-il être un fourbesans que son maître le soit ?Est-il nouveau de voir des fripons au service des princes ? Vousmoquez-vousavec vos princes ? interrompit l'alguazil. Ce jeunehomme est un intrigantsur ma paroleet je l'arrête de par leRoide même que son camarade. J'ai vingt archers à laportequi les traîneront à la prisons'ils ne s'ylaissent pas conduire de bonne grâce. Allonsmon princemedit-il ensuitemarchons.

Je fusétourdi de ces parolesainsi que Morales ; et notre troublenous rendit suspects à Jérôme de Moyadasouplutôt nous perdit dans son esprit. Il jugea bien que nousl'avions voulu tromper. Il prit pourtantdans cette occasionleparti que devait prendre un galant homme : Monsieur l'officierdit-il à l'alguazilvos soupçons peuvent êtrefaux ; peut-être aussi ne sont-ils que trop véritables.Quoi qu'il en soitn'approfondissons point cela. Que ces deux jeunescavaliers sortentet se retirent où bon leur semblera. Nevous opposez pointje vous prieà leur retraite. C'est unegrâce que je vous demandepour m'acquitter envers eux del'obligation que je leur ai. Si je faisais ce que je doisréponditl'alguazilj'emprisonnerais ces messieurssans avoir égard àvos prières ; mais je veux bien relâcher de mon devoirpour l'amour de vousà condition que dés ce moment ilssortiront de cette ville ; carsi je les rencontre demainvive Dieu! ils verront ce qui leur arrivera.

Lorsquenous entendîmes direMorales et moiqu'on nous laissaitlibresnous nous remîmes un peu. Nous voulûmes parleravec fermetéet soutenir que nous étions des personnesd'honneur ; mais l'alguazil nous regarda de traverset nous imposasilence. Je ne sais pourquoi ces gens-là ont un ascendant surnous. Il fallut donc abandonner Florentine et la dot à Pedrode la Membrillaqui sans doute devint gendre de Jérômede Moyadas. Je me retirai avec mon camarade. Nous prîmes lechemin de Truxilloavec la consolation d'avoir du moins gagnécent pistoles à cette aventure. Une heure avant la nuitnouspassâmes par un petit villagerésolus d'aller coucherplus loin. Nous aperçûmes une hôtellerie d'assezbelle apparence pour ce lieu-là. L'hôte et l'hôtesseétaient à la porteassis sur de longues pierres.L'hôtegrand homme sec et déjà surannéraclait une mauvaise guitare pour divertir sa femme qui paraissaitl'écouter avec plaisir. Messieursnous cria l'hôtelorsqu'il vit que nous ne nous arrêtions pointje vousconseille de faire halte en cet endroit. Il y a trois mortelleslieues d'ici au premier village que vous trouverezet vous n'y serezpas si bien que dans celui-cije vous en avertis. Croyez-moientrezdans ma maison. Je vous y ferai bonne chère et à justeprix. Nous nous laissâmes persuader. Nous nous approchâmesde l'hôte et de l'hôtesse ; nous les saluâmes ; etnous étant assis auprès d'euxnous commençâmesà nous entretenir tous quatre de choses indifférente.L'hôte se disait officier de la sainte Hermandadet l'hôtesseétait une grosse réjouie qui avait l'air de savoir bienvendre ses denrées.

Notreconversation fut interrompue par l'arrivée de douze àquinze cavaliers montés les uns sur des mulesles autres surdes chevauxet suivis d'une trentaine de mulets chargés deballots. Ah ! que de princes ! s'écria l'hôte àla vue de tant de monde ; où pourrai-je les loger tous ? Dansun instant le village se trouva rempli d'hommes et d'animaux. Il yavait par bonheur auprès de l'hôtellerie une vastegrange où l'on mit les mulets et les ballots. Les mules et leschevaux des cavaliers furent placés dans d'autres endroits.Pour les hommesils songèrent moins à chercher deslitsqu'à se faire apprêter un bon repas. L'hôtel'hôtesseet une jeune servante qu'ils avaientne s'yépargnèrent point. Ils firent main basse sur toute lavolaille de leur basse-cour. Cela joint à quelques civets delapins et de matous et à une copieuse soupe aux choux faiteavec du moutonil y en eut pour tout l'équipage.

NousregardionsMorales et moices cavaliers quide temps en tempsnous envisageaient aussi. Enfinnous liâmes conversationetnous leur dîmes que s'ils le voulaient bien nous souperionsavec eux. Ils nous témoignèrent que cela leur feraitplaisir. Nous voilà donc tous à table ensemble. Il y enavait un parmi eux qui ordonnaitet pour qui les autresquoiqued'ailleurs ils en usassent assez familièrement avec luinelaissaient pas de marquer des déférences. Il est vraique celui-là tenait le haut bout. Il parlait d'un ton de voixélevé. Il contredisait même quelquefois d'un aircavalier le sentiment des autres quibien loin de lui rendre lapareillesemblaient respecter ses opinions. L'entretien tomba parhasard sur l'Andalousie ; etcomme Morales s'avisa de louer Sévillel'homme dont je viens de parler lui dit : Seigneur cavaliervousfaites l'éloge de la ville où j'ai pris naissance ; oudu moins je suis né aux environspuisque le bourg de Mayrenam'a vu naître. Je vous dirai la même choselui réponditmon compagnon. Je suis aussi de Mayrenaet il n'est pas possible queje ne connaisse point vos parents. De qui êtes-vous fils ? D'unhonnête notairerepartit le cavalierde Martin Morales. Parma fois'écria mon camarade avec émotionl'aventureest fort singulière ! Vous êtes donc mon frèreaîné Manuel Morales ? Justementdit l'autre ; et vousêtes apparemmentvousmon petit frère Luisque jelaissai au berceau quand j'abandonnai la maison paternelle ? Vousm'avez nommérépondit mon camaradeA ces motsils selevèrent de table tous deuxet s'embrassèrent àplusieurs reprises. Ensuite le seigneur Manuel dit à lacompagnie : Messieurscet événement est tout àfait merveilleux ! Le hasard veut que je rencontre et reconnaisse unfrère que je n'ai point vu depuis plus de vingt années.Permettez que je vous le présente. Alors tous les cavaliersqui par bienséance se tenaient deboutsaluèrent lecadet Moraleset l'accablèrent d'embrassades. Aprèscelaon se remit à tableet l'on y demeura toute la nuit. Onne se coucha point. Les deux frères s'assirent l'un auprèsde l'autreet s'entretinrent tout bas de leur famillependant queles autres convives buvaient et se réjouissaient.

Luis eutune longue conversation avec Manuel ; etme prenant ensuite enparticulieril me dit : Tous ces cavaliers sont des domestiques ducomte de Montanosque le roi a nommé depuis peu à lavice-royauté de Majorque. Ils conduisent l'équipage duvice-roi à Alicanteoù ils doivent s'embarquer. Monfrèrequi est devenu intendant de ce seigneurm'a proposéde m'emmener avec lui ; et sur la répugnance que je lui aitémoignée que j'avais à vous quitteril a m'adit quesi vous voulez être du voyageil vous fera donner unbon emploi. Cher amipoursuivit-ilje te conseille de ne pasdédaigner ce parti. Allons ensemble à l'île deMajorque. Si nous y avons de l'agrémentnous y demeureronset si nous ne nous y plaisons pointnous reviendrons en Espagne.

J'acceptaivolontiers la proposition. Nous nous joignîmesle jeuneMorales et moiaux officiers du comteet nous partîmes aveceux de l'hôtellerie avant le lever de l'aurore. Nous nousrendîmes à grandes journées à la villed'Alicanteoù j'achetai une guitare et me fis faire un habitfort propre avant l'embarquement. Je ne pensais à rien qu'àl'île de Majorqueet Luis Morales était dans la mêmedisposition. Il semblait que nous eussions renoncé auxfriponneries. Il faut dire la vérité. Nous voulionspasser pour honnêtes gens parmi les cavaliers avec qui nousétionset cela tenait nos génies en respect. Enfinnous nous embarquâmes gaiementet nous nous flattions d'êtrebientôt à Majorque ; mais à peine fûmes-noushors du golfe d'Alicantequ'il survint une bourrasque effroyable.J'auraisdans cet endroit de mon récitune occasion de vousfaire une belle description de tempêtede peindre l'air touten feude faire gronder la foudresiffler les ventssoulever lesflotset c¦tera. Maislaissant à part toutes cesfleurs de rhétoriqueje vous dirai que l'orage fut violentet nous obligea de relâcher à la pointe de l'îlede la Cabrera i. C'est une île déserteoù il y aun petit fort qui était alors gardé par cinq ou sixsoldats et un officier qui nous reçut fort honnêtement.

Comme ilnous fallait passer là plusieurs jours à raccommodernos voiles et nos cordagesnous cherchâmes diverses sortesd'amusements pour éviter l'ennui. Chacun suivait sesinclinations ; les uns jouaient à la primeles autress'amusaient autrement; et moij'allais me promener dans l'îleavec ceux de nos cavaliers qui aimaient la promenade. Nous sautionsde rocher en rochercar le terrain est inégalplein depierres partoutet l'on y voit fort peu de terre. Un jourtandisque nous considérions ces lieux secs et arideset que nousadmirions le caprice de la nature qui se montre féconde etstérile quand il lui plaîtnotre odorat fut saisi toutà coup d'une senteur agréable. Nous nous tournâmesaussitôt du côté de l'orientd'où venaitcette odeur ; et nous aperçûmes avec étonnemententre des rochersun grand rond de verdure de chèvrefeuillesplus beaux et plus odorants que ceux mêmes qui croissent dansl'Andalousie. Nous nous approchâmes volontiers de cesarbrisseaux charmants qui parfumaient l'air aux environset il setrouva qu'ils bordaient l'entrée d'une caverne trèsprofonde. Cette caverne était largepeu sombreet nousdescendîmes au fond en tournantpar des degrés depierre dont les extrémités étaient paréesde fleurset qui formaient naturellement un escalier en limaçon.Lorsque nous fûmes en basnous vîmes serpenter sur unsable plus jaune que l'or plusieurs petits ruisseaux qui tiraientleurs sources a des gouttes d'eau que les rochers distillaient sanscesse en dedans et qui se perdaient sous la terre. L'eau nous parutsi belle que nous en voulûmes boireet elle était sifraîcheque nous résolûmes de revenir le joursuivant dans cet endroitet d'y apporter quelques bouteilles de vinpersuadés qu'on ne les boirait point là sans plaisir.

Nous nequittâmes qu'à regret un lieu si agréable ; etlorsque nous fûmes de retour au fortnous ne manquâmespas de vanter à nos camarades une si belle découverte;mais le commandant de la forteresse nous dit qu'il nous avertissaiten ami de ne plus aller à la caverne dont nous étionssi charmés. Eh ! pourquoi cela ? lui dis-je ; y a-t-il quelquechose à craindre ? Sans douteme répondit-il. Lescorsaires d'Alger et de Tripoli descendent quelquefois dans cetteîleet viennent faire provision d'eau à cette fontaine.Ils y surprirent un jour deux soldats de ma garnisonqu'ils firentesclaves. L'officier eut beau parler d'un air très sérieuxil ne put nous persuader. Nous crûmes qu'il plaisantaitet dèsle lendemain je retournai à la caverne avec trois cavaliers del'équipage. Nous y allâmes même sans armes àfeupour faire voir que nous n'appréhendions rien. Le jeuneMorales ne voulut point être de la partie. Il aima mieuxaussibien que son frèredemeurer à jouer dans le fort.

Nousdescendîmes au fond de l'antre comme le jour précédentet nous fîmes rafraîchir dans les ruisseaux quelquesbouteilles de vin que nous avions apportées. Pendant que nousles buvions délicieusementen jouant de la guitare et en nousentretenant avec gaieténous vîmes paraître auhaut de la caverne plusieurs hommes qui avaient des moustachesépaissesdes turbans et des habits à la turque. Nousnous imaginâmes que c'était une partie de l'équipageet le commandant du fort qui s'étaient ainsi déguiséspour nous faire peur. Prévenus de cette penséenousnous mîmes à rireet nous en laissâmes descendrejusqu'à dix sans songer à notre défense. Nousfûmes bientôt tristement désabuséset nousconnûmes que c'était un corsaire qui venait avec sesgens nous enlever: Rendez-vouschiensnous cria-t-il en languecastillaneou bien vous allez tous mourir. En même tempsleshommes qui l'accompagnaient nous couchèrent en joue avec descarabines qu'ils portaientet nous aurions essuyé une belledéchargesi nous eussions fait la moindre résistance.Nous préférâmes l'esclavage à la mort.Nous donnâmes nos épées au pirateIl nous fitcharger de chaînes et conduire à son vaisseauquin'était pas loin de là. Puismettant à lavoileil cingla vers Alger.

C'est decette manière que nous fûmes punis d'avoir négligél'avertissement de l'officier de la garnison. La premièrechose que fit le corsaire fut de nous fouiller et de prendre ce quenous avions d'argent. La bonne aubaine pour lui ! Les deux centspistoles des bourgeois de Plazenciales cent que Morales avaitreçues de Jérôme de Moyadaset dont par malheurj'étais chargétout cela me fut raflé sansmiséricorde. Mes compagnons avaient aussi la bourse biengarnie. Enfin c'était un excellent coup de filet. Le pirate enparaissait tout réjoui ; et le bourreau ne se contentait pasde nous enlever nos espècesil nous insultait par desrailleries que nous sentions beaucoup moins que la nécessitéde les souffrir. Après mille plaisanteriesil se fit apporterles bouteilles de vin que nous avions fait rafraîchir àla fontaineet que ses gens avaient eu soin de prendre. Il se mit àles vider avec eux et à boire à notre santé pardérision.

Pendant cetemps-làmes camarades avaient une contenance qui rendaittémoignage de ce qui se passait en eux. Ils étaientd'autant plus mortifiés de leur esclavagequ'ils s'étaientfait une idée plus douce d'aller dans l'île de Majorqueoù ils avaient compté qu'ils mèneraient une viedélicieuse. Pour moij'eus la fermeté de prendre monpartietmoins consterné que les autresje liaiconversation avec le railleur. J'entrai même de bonne grâcedans ses plaisanteries. Ce qui lui plut. Jeune hommeme dit-ilj'aime le caractère de ton esprit. Et dans le fondau lieu degémir et de soupireril vaut mieux s'armer de patience ets'accommoder au temps. Joue-nous un petit aircontinua-t-ilenvoyant que je portais une guitare. Voyons ce que tu sais faire. Jelui obéis dès qu'il m'eut fait délier les braset je commençai à racler ma guitare d'une manièrequi m'attira ses applaudissements. Il est vrai que j'avais appris dumeilleur maître de Madrid et que je jouais de cet instrumentassez bien. Je chantai aussiet l'on ne fut pas moins satisfait dema voix. Tous les Turcs qui étaient dans le vaisseautémoignèrent par des gestes admiratifs le plaisirqu'ils avaient eu à m'entendre ; ce qui me fit juger qu'enmatière de musique ils n'avaient pas le goût fortdélicat. Le pirate me dit à l'oreille que je ne seraispas un esclave malheureuxet qu'avec mes talents je pouvais comptersur un emploi qui rendrait ma captivité trèssupportableJe sentis quelque joie à ces paroles; mais toutesflatteuses qu'elles étaientje ne laissais pas d'avoir del'inquiétude sur l'occupation dont le corsaire me faisaitfête. Quand nous arrivâmes au port d'Algernous vîmesun grand nombre de personnes assemblées pour nous recevoiretnous n'avions point encore débarqué qu'ils poussèrentmille cris de joie. Ajoutez à cela que l'air retentissait duson confus des trompettesdes flûtes moresques et d'autresinstruments dont on se sert en ce pays-là. Ce qui formait unesymphonie plus bruyante qu'agréable. La cause de cesréjouissances venait d'un faux bruit qui s'étaitrépandu dans la ville. On y avait ouï dire que le renégatMéhémet (ainsi se nommait notre pirate) avait périen attaquant un gros vaisseau génois ; de sorte que tous sesamisinformés de son retours'empressaient de lui entémoigner leur joie.

Nousn'eûmes pas mis pied à terrequ'on me conduisit avectous mes compagnons au palais du pacha Solimanoù un écrivainchrétiennous interrogeant chacun en particuliernousdemanda nos nomsnos âgesnotre patrienotre religion et nostalents. Alors Méhémetme montrant au pachalui vantama voixet lui dit que je jouais de la guitare à ravir. Iln'en fallut pas davantage pour déterminer Soliman à mechoisir pour son service. Je demeurai donc dans son sérail.Les autres captifs furent menés dans une place publique etvendus suivant la coutume. Ce que Méhémet m'avaitprédit dans le vaisseau m'arriva. J'éprouvai un heureuxsort. Je ne fus point livré aux gardes des prisonsni employéaux ouvrages pénibles. Soliman pacha me fit mettre dans unlieu particulieravec cinq ou six esclaves de qualité quidevaient incessamment être rachetéset à quil'on ne donnait que de légers travaux. On me chargea du soind'arroser dans les jardins les orangers et les fleurs. Je ne pouvaisavoir une plus douce occupation.

Solimanétait un homme de quarante ansbien fait de sa personnefortpoli et fort galant pour un Turc. Il avait pour favorite uneCachemirienne quipar son esprit et par sa beautés'étaitacquis un empire absolu sur lui. Il l'aimait jusqu'àl'idolâtrie. Il la régalait tous les jours de quelquefête : tantôt d'un concert de voix et d'instrumentsettantôt d'une comédie à la manière desTurcs. Ce qui suppose des poèmes dramatiques où lapudeur et la bienséance n'étaient pas plus respectéesque les règles d'Aristote. La favoritequi s'appelaitFarrukhnazaimait passionnément ces spectacles. Elle faisaitmême quelquefois représenter par ses femmes des piècesarabes devant le pacha. Elle y jouait des rôles elle-mêmeet charmait tous les spectateurs par la grâce et la vivacitéqu'il y avait dans son actionUn jour que j'étais parmi lesmusiciens à une de ces représentationsSolimanm'ordonna de jouer de la guitareet de chanter tout seul dans unentr'acteJ'eus le bonheur de plaire. On m'applauditet lafavoriteà ce qu'il me parutme regarda d'un ¦ilfavorable.

Lelendemain de ce jour-làcomme j'arrosais des orangers dansles jardinsil passa près de moi un eunuque quisanss'arrêter ni me rien direjeta un billet à mes pieds.Je le ramassai avec un trouble mêlé de plaisir et decrainte. Je me couchai par terrede peur d'être aperçudes fenêtres du sérailetme cachant derrièredes caisses d'orangersj'ouvris ce billet. J'y trouvai un diamantd'un assez grand prixet ces paroles en bon castillan : Jeunechrétienrends grâce au Ciel de ta captivité.L'amour et la fortune la rendront heureuse ; l'amoursi tu essensible aux charmes d'une belle personne ; et la fortunesi tu asle courage de mépriser toutes sortes de périls.

Je nedoutai pas un moment que la lettre ne fût de la sultanefavorite ; le style et le diamant me le persuadèrent. Outreque je ne suis pas naturellement timidela vanité d'êtrebien avec la maîtresse d'un grand seigneuretplus que celal'espérance de tirer d'elle quatre fois plus d'argent qu'il nem'en fallait pour ma rançonme fit former le desseind'éprouver cette aventurequelque danger qu'il y eût àcourir. Je continuai mon travail en rêvant aux moyens d'entrerdans l'appartement de Farrukhnazou plutôt en attendantqu'elle m'en ouvrît les chemins ; car je jugeais bien qu'ellen'en demeurerait point làet qu'elle ferait plus de la moitiédes frais. Je ne me trompais pas. Le même eunuque qui avaitpassé près de moi repassa une heure aprèset medit : Chrétienas-tu fait tes réflexionset auras-tula hardiesse de me suivre ? Je répondis que oui. Eh bien !reprit-ille ciel te conserve ! Tu me reverras demain dans lamatinée. En parlant de cette sorteil se retira. Le joursuivantje le vis en effet paraître sur les huit heures dumatin. Il me fit signe d'aller à lui. Je le joigniset il meconduisit dans une salle où il y avait un grand rouleau detoile qu'un autre eunuque et lui venaient d'apporter làetqu'ils devaient porter chez la sultanepour servir à ladécoration d'une pièce arabe qu'elle préparaitpour le pacha.

Les deuxeunuques déroulèrent la toileme firent mettre dedanstout de mon long ; puisau hasard de m'étoufferils laroulèrent de nouveau et m'enveloppèrent dedans.Ensuitela prenant chacun par un boutils me portèrent ainsiimpunément jusque dans la chambre où couchait la belleCachemirienne. Elle était seule avec une vieille esclavedévouée à ses volontés. Elles déroulèrenttoutes deux la toile ; et Farrukhnazà ma vuefit éclaterdes transports de joie qui découvraient bien le géniedes femmes de son pays. Tout hardi que j'étais naturellementje ne pus me voir tout à coup transporté dansl'appartement secret des femmessans sentir un peu de frayeur. Ladame s'en aperçut bien ; etpour dissiper ma crainte : Jeunehommeme dit-ellen'appréhende rien. Soliman vient de partirpour sa maison de campagne. Il y sera toute la journée. Nouspouvons nous entretenir ici librement.

Cesparoles me rassurèrentet me firent prendre une contenancequi redoubla la joie de la favorite. Vous m'avez plupoursuivit-elleet je prétends adoucir la rigueur de votreesclavage. Je vous crois digne des sentiments que j'ai conçuspour vous. Quoique sous les habits d'un esclavevous avez un airnoble et galantqui fait connaître que vous n'êtes pointune personne du commun. Parlez-moi confidemment. Dites-moi qui vousêtes. Je sais bien que les captifs qui ont de la naissancedéguisent leur condition pour être rachetés àmeilleur marché. Mais vous êtes dispensé d'enuser de la sorte avec moiet même ce serait une précautionqui m'offenseraitpuisque je vous promets votre liberté.Soyez donc sincèreet m'avouez que vous êtes un jeunehomme de bonne maison. Effectivementmadamelui répondis-jeil me siérait mal de payer vos bontés de dissimulation.Vous voulez absolument que je vous découvre ma qualité.Il faut vous satisfaire. Je suis fils d'un grand d'Espagne. Je disaispeut-être la vérité. Du moins la sultane le crut; et s'applaudissant d'avoir jeté les yeux sur un cavalierd'importanceelle m'assura qu'il ne tiendrait pas à elle quenous ne nous vissions souvent en particulier. Nous eûmesensemble un fort long entretien. Je n'ai jamais vu de femme plusamusante. Elle savait plusieurs langueset surtout la castillanequ'elle parlait assez bien. Lorsqu'elle jugea qu'il étaittemps de nous séparerje me mis par son ordre dans une grandecorbeille d'osiercouverte d'un ouvrage de soie fait de sa main.Puis les deux esclaves qui m'avaient apporté furent appeléset ils me remportèrent comme un présent que la favoriteenvoyait au pacha. Ce qui est sacré pour tous les hommescommis à la garde des femmes.

NoustrouvâmesFarrukhnaz et moid'autres moyens encore de nousparler ; et cette aimable captive m'inspira peu à peu autantd'amour qu'elle en avait pour moi. Notre intelligence fut secrètependant deux moisquoiqu'il soit fort difficile quedans un sérailles mystères amoureux échappent longtemps aux Argus.Mais un contretemps dérangea nos petites affaireset mafortune changea de face entièrement. Un jour quedans lecorps d'un dragon artificiel qu'on avait fait pour un spectaclej'avais été introduit chez la sultaneet que jem'entretenais avec elleSolimanque je croyais occupé horsde la villesurvint. Il entra si brusquement dans l'appartement desa favoriteque la vieille esclave eut à peine le temps denous avertir de son arrivée. J'eus encore moins le loisir deme cacher. Ainsi je fus le premier objet qui s'offrit à la vuedu pacha.

Il parutfort étonné de me voiret ses yeux tout à coups'allumèrent de fureur. Je me regardai comme un homme quitouchait à son dernier momentet je m'imaginais déjàêtre dans les supplices. Pour Farrukhnazje m'aperçusà la véritéqu'elle était effrayéj maisau lieu d'avouer son crime et d'en demander pardonelle dità Soliman : Seigneuravant que vous prononciez mon arrêtdaignez m'écouterLes apparences sans doute me condamnentetje semble vous faire une trahison digne des plus horribleschâtiments. J'ai fût venir ici ce jeune captif ; etpourl'introduire dans mon appartementj'ai employé les mêmesartifices dont je me serais servie si j'eusse eu pour lui un amourviolent. Cependant et j'en atteste notre grand prophètemalgré ces démarchesje ne vous suis point infidèleJ'ai voulu entretenir cet esclave chrétien pour le détacherde sa secteet l'engager à suivre celle des croyants. J'aitrouvé en lui une résistance à laquelle jem'étais bien attendue. J'ai toutefois vaincu ses préjugéset il vient de me promettre qu'il embrassera le mahométisme.

Jeconviens que je devais démentir la favoritesans avoir égardà la conjoncture dangereuse où je me trouvais ; maisdans l'accablement où j'avais l'esprittouché du périloù je voyais une femme que j'aimaiset tremblant pourmoi-mêmeje demeurai interdit et confus. Je ne pus proférerune parole ; et le pachapersuadé par mon silence que samaîtresse ne disait rien qui ne fût véritableselaissa désarmer. Madamerépondit-ilje veux croireque vous ne m'avez point offenséet que l'envie de faire unechose agréable au prophète a pu vous engager àhasarder une action si délicate. J'excuse donc votreimprudencepourvu que ce captif prenne tout à l'heure leturban. Aussitôt il fit venir un marabout. On me revêtitd'un habit à la turque. Je fis tout ce qu'on voulutsans quej'eusse la force de m'en défendre. Ou pour mieux direje nesavais ce que je faisaisdans le désordre où étaientmes sens. Que de chrétiens auraient été aussilâches que moi dans cette occasion ! Après la cérémonieje sortis du sérail pour allersous le nom de Sidy Hallyexercer un petit emploi que Soliman me donna. Je ne revis plus lasultane ; mais un de ses eunuques vint un jour me trouver. Ilm'apporta de sa part des pierreries pour deux mille sultanins d'oravec un billet par lequel la dame m'assurait qu'elle n'oublieraitjamais la généreuse complaisance que j'avais eue de mefaire mahométan pour lui sauver la vie. Véritablementoutre les présents que j'avais reçus de Farrukhnazj'obtins par son canal un emploi plus considérable que lepremieret je devins en moins de six à sept années undes plus riches renégats de la ville d'Alger.

Vous vousimaginez bien quesi j'assistais aux prières que lesmusulmans font dans leurs mosquéeset remplissais les autresdevoirs de leur religionce n'était que par pure grimace. Jeconservais une volonté déterminée de rentrerdans le sein de l'Église ; etpour cet effetje me proposaisde me retirer un jour en Espagne ou en Italieavec les richesses quej'aurais amassées. En attendantje vivais fort agréablementJ'étais logé dans une belle maisonj'avais des jardinssuperbesun grand nombre d'esclaves et de fort jolies femmes dansmon Sérail. Quoique l'usage du vin soit défendu en cepays-là aux mahométansils ne laissaient paspour laplupartd'en boire en secret. Pour moij'en buvais sans façoncomme font tous les renégats. Je me souviens que j'avais deuxcompagnons de débaucheavec qui je passais souvent la nuit àtable. L'un était Juif et l'autre Arabe. Je les croyaishonnêtes gens ; etdans cette opinionje vivais avec eux sanscontrainte. Un soirje les invitai à souper chez moi. Ilm'était mort ce jour-là un chien que j'aimaispassionnément; nous lavâmes son corpset l'enterrâmesavec toute la cérémonie qui s'observe aux funéraillesdes mahométans. Ce que nous en faisions n'était paspour tourner en ridicule la religion musulmane ; c'étaitseulement pour nous réjouiret satisfaire une folle envie quinous pritdans la débauchede rendre les derniers devoirs àmon chien.

Cetteaction pourtant me pensa perdre. Le lendemain il vint chez moi unhomme qui me dit : Seigneur Sidy Hallyune affaire importantem'amène chez vous. Monsieur le cadi veut vous parler. Prenezs'il vous plaîtla peine de vous rendre chez lui tout àl'heureUn marchand arabe qui soupa hier avec vous lui a donnéavis de certaine impiété par vous commise àl'occasion d'un chien que vous avez enterréC'est pour celaque je vous somme de comparaître aujourd'hui devant ce juge.Faute de quoije vous avertis qu'il sera procédécriminellement contre vous. Il sortit en achevant ces paroleset melaissa fort étourdi de sa sommation. L'Arabe n'avait aucunsujet de se plaindre de moiet je ne pouvais comprendre pourquoi letraître m'avait joué ce tour-là. La chosenéanmoins méritait quelque attention. Je connaissais lecadi pour un homme sévère en apparencemais au fondpeu scrupuleux. Je mis deux cents sultanins d'or dans ma bourseetj'allai trouver ce juge. Il me fit entrer dans son cabinetet me ditd'un air rébarbatif : Vous êtes un impieun sacrilègeun homme abominable. Vous avez enterré un chien comme unmusulman ! Quelle profanation ! Est-ce donc ainsi que vous respecteznos cérémonies les plus saintes ? Et ne vous êtes-vousfait mahométan que pour vous moquer de nos pratiques dedévotion ? Monsieur le cadilui répondis-jel'Arabequi vous a fait un si mauvais rapportce faux amiest complice demon crimesi c'en est un d'accorder les honneurs de la sépultureà un fidèle domestiqueà un animal quipossédait mille bonnes qualités. Il aimait tant lespersonnes de mérite et de distinctionqu'en mourant mêmeil a voulu leur donner des marques de son amitié. Il leurlaisse tous ses biens par un testament qu'il a faitet dont je suisl'exécuteur. Il lègue à l'un vingt écustrente à l'autre ; et il ne vous a point oubliémonseigneurpoursuivis-je en tirant ma bourse : voilà deuxcents sultanins d'or qu'il m'a chargé de vous remettreLecadià ce discoursperdit sa gravité. Il ne puts'empêcher de rire etcomme nous étions seulsil pritsans façon la bourseet me dit en me renvoyant : Allezseigneur Sidy Hallyvous avez fort bien fait d'inhumer avec pompe ethonneur un chien qui avait tant de considération pour leshonnêtes gens.

Je metirai d'affaire par ce moyen ; et si cela ne me rendit pas plus sagej'en devins du moins plus circonspect. Je ne fis plus de débaucheavec l'Arabeni même avec le Juif Je choisis pour boire avecmoi un jeune gentilhomme de Livournequi était mon esclave.Il s'appelait Azarini. Je ne ressemblais point aux autres renégatsqui font plus souffrir de maux aux esclaves chrétiens que lesTurcs mêmes. Tous mes captifs attendaient assez patiemmentqu'on les rachetât. Je les traitaisà la véritési doucementque quelquefois ils me disaient qu'ils appréhendaientplus de changer de patron qu'ils ne soupiraient après lalibertéquelques charmes qu'elle ait pour les personnes quisont dans l'esclavage.

Un jourles vaisseaux du pacha revinrent avec des prises considérables.Ils amenaient plus de cent esclaves de l'un et de l'autre sexequ'ils avaient enlevés sur les côtes d'Espagne. Solimann'en garda qu'un très petit nombreet tout le reste futvendu. J'arrivai dans la place où la vente s'en faisaitetj'achetai une fille espagnole de dix à douze ans. Ellepleurait à chaudes larmeset se désespérait.J'étais surpris de la voirà son âgesisensible à sa captivité. Je lui dis en castillan demodérer son afflictionet je l'assurai qu'elle étaittombée entre les mains d'un maître qui ne manquait pasd'humanitéquoiqu'il eût un turban. La petite personnetoujours occupée du sujet de sa douleurne m'écoutaitpas. Elle ne faisait que gémirque de se plaindre du sort ;etde temps en tempselle s'écriait d'un air attendri : O mamère ! pourquoi sommes-nous séparées ? Jeprendrais patiencesi nous étions toutes deux ensemble. Enprononçant ces motselle tournait la vue vers une femme dequarante-cinq à cinquante ansque l'on voyait àquelques pas d'elleet quiles yeux baissésattendait dansun morne silence que quelqu'un l'achetât. Je demandai àla jeune fille si la personne qu'elle regardait était sa mère.Hélas ! ouiseigneurme répondit-elle ; au nom deDieufaites que je ne la quitte point ! Eh bien ! mon enfantluidis-jesipour vous consoleril ne faut que vous réunirl'une et l'autrevous serez bientôt satisfaite. En mêmetemps je m'approchai de la mère pour la marchander ; mais jene l'eus pas sitôt envisagéeque je reconnusavectoute l'émotion que vous pouvez penserles traitslespropres traits de Lucinde. Juste ciel ! dis-je en moi-mêmec'est ma mère ! Je n'en saurais douter. Pour ellesoit qu'unvif ressentiment de ses malheurs ne lui fît voir que desennemis dans les objets qui l'environnaientsoit que mon habit medéguisâtou bien que je fusse changé depuisdouze années que je ne l'avais vueelle ne me remit point.Après l'avoir aussi achetéeje la menai avec sa filleà ma maison.

Làje voulus leur donner le plaisir d'apprendre qui j'étais.Madamedis-je à Lucindeest-il possible que mon visage nevous frappe point ? Ma moustache et mon turban vous font-ilsméconnaître Raphaël votre fils ? Ma mèretressaillit à ces parolesme considérame reconnutet nous nous embrassâmes tendrement. J'embrassai ensuite safillequi ne savait peut-être pas plus qu'elle a eût unfrèreque je savais que j'avais une s¦ur. Avouezdis-je à ma mèrequedans toutes vos pièces dethéâtrevous n'avez pas une reconnaissance aussiparfaite que celle-ci. Mon filsme répondit-elle ensoupirantj'ai d'abord eu de la joie de vous revoir ; mais ma joiese convertit en douleur. Dans quel étathélas ! vousretrouvé-je ! Mon esclavage me fait mille fois moins de peineque l'habillement odieuxŠ Ah ! parbleumadameinterrompis-jeen riantj'admire votre délicatesse. J'aime cela dans unecomédienne. Ehbon Dieu ! ma mèrevous êtesdonc bien changéesi ma métamorphose vous blesse sifort la vue ! Au lieu de vous révolter contre mon turbanregardez-moi plutôt comme un acteur qui représente surla scène un rôle turc. Quoique renégatje nesuis pas plus musulman que je l'étais en Espagne ; et dans lefond je me sens toujours attaché à ma religion. Quandvous saurez 'toutes les aventures qui me sont arrivées en cepays-civous m'excuserez. L'amour a fait mon crime. Je sacrifie àce dieu. Je tiens un peu de vousje vous en avertis. Une autreraison encoreajoutai-jedoit modérer en vous le déplaisirde me voir dans la situation où je suisVous vous attendiez àn'éprouver dans Alger qu'une captivité rigoureuseetvous trouvez dans votre patron un fils tendrerespectueuxet assezriche pour vous faire vivre ici dans l'abondancejusqu'à ceque nous saisissions l'occasion de retourner sûrement enEspagne. Demeurez d'accord de la vérité du proverbe quidit qu'à quelque chose le malheur est bon.

Mon filsme dit Lucindepuisque vous avez dessein de repasser un jour dansvotre pays et d'y abjurer le mahométismeje suis touteconsolée. Grâces au cielcontinua-t-elleje pourrairamener saine et sauve en Castille votre s¦ur Béatrix !Ouimadamem'écriai-jevous le pourrez. Nous irons toustroisle plus tôt qu'il nous sera possiblerejoindre le restede notre famillecar vous avez apparemment encore en Espagned'autres marques de votre fécondité ? Nondit ma mèreje n'ai que vous deux d'enfantset vous saurez que Béatrixest le fruit d'un mariage des plus légitimes. Et pourquoirepris-jeavez-vous donné à ma petite s¦ur cetavantage là sur moi ? Comment avez-vous pu vous résoudreà vous marier ? Je vous ai cent fois entendu diredans monenfanceque vous ne pardonniez point à une jolie femme deprendre un mari. D'autre tempsd'autres soinsmon filsrepartit-elle ; les hommes les plus fermes dans leurs résolutionssont sujets à changeret vous voulez qu'une femme soitinébranlable dans les siennes ! Je vaispoursuivit-ellevousconter mon histoire depuis votre sortie de Madrid. Alors elle me fitle récit suivantque je n'oublierai jamais. Je ne veux pasvous priver d'une narration si curieuse.

Il y adit ma mères'il vous en souvientprès de treize ansque vous quittâtes le jeune Leganez. Dans ce temps là leduc de Medina Celi me dit qu'il voulait un soir souper en particulieravec moi. Il me marqua le jour. J'attendis ce seigneur. Il vint et jelui plus. Il me demanda le sacrifice de tous les rivaux qu'il pouvaitavoir. Je le lui accordaidans l'espérance qu'il me lepayerait bien. Il n'y manqua pas ; dés le lendemainje reçusde lui des présentsqui furent suivis de plusieurs autresqu'il me fit dans la suite. Je craignais de ne pouvoir retenirlongtemps dans mes chaînes un homme d'un si haut rang ; etj'appréhendais cela d'autant plus que je n'ignorais pas qu'ilétait échappé à des beautésfameusesdont il avait aussitôt rompu que porté lesfers. Cependantloin de prendre de jour en jour moins de goûtà mes complaisancesil semblait plutôt y trouver unplaisir nouveau. Enfinj'avais l'art de l'amuseret d'empêcherson c¦ur naturellement volage de se laisser aller à sonpenchant.

Il y avaitdéjà trois mois qu'il m'aimaitet j'avais lieu de meflatter que son amour serait de longue duréelorsqu'une femmede mes amies et moi nous nous rendîmes à une assembléeoù il était avec la duchesse son épouse. Nous yallions pour entendre un concert de voix et d'instruments qu'on yfaisait. Nous nous plaçâmes par hasard assez prèsde la duchessequi s'avisa de trouver mauvais que j'osasse paraîtredans un lieu où elle était. Elle m'envoya direpar unede ses femmesqu'elle me priait de sortir promptement. Je fis uneréponse brutale à la messagère. La duchesseirritée s'en plaignit à son épouxqui vint àmoi lui-même et me dit : SortezLucinde. Quand de grandsseigneurs s'attachent à de petites créatures commevouselles ne doivent point pour cela s'oublier. Si nous vous aimonsplus que nos femmesnous honorons nos femmes plus que vous ; ettoutes les fois que vous serez assez insolentes pour vouloir vousmettre en comparaison avec ellesvous aurez toujours la honte d'êtretraitées avec indignité.

Heureusementle duc me tint ce cruel discours d'un ton de voix si basqu'il nefut point entendu des personnes qui étaient autour de nous. Jeme retirai toute honteuseet je pleurai de dépit d'avoiressuyé cet affront. Pour surcroît de chagrinlescomédiens et les comédiennes apprirent cette aventuredès le soir même. On dirait qu'il y a chez ces gens-làun démon qui se plaît à rapporter aux uns tout cequi arrive aux autres. Un comédienpar exemplea-t-il faitdans une débauche quelque action extravagante ; une comédiennevient-elle de passer bail avec un riche galantla troupe est enaussitôt informée. Tous mes camarades surent donc ce quis'était passé au concertet Dieu sait s'ils seréjouirent bien à mes dépens. Il règneparmi eux un esprit de charité qui se manifeste dans cessortes d'occasions. Je me mis pourtant au-dessus de leurs caquetsetje me consolai de la perte du duc de Medina Celi ; car je ne le revisplus chez moiet j'appris même peu de jours aprèsqu'une chanteuse en avait fait la conquête.

Lorsqu'unedame de théâtre a le bonheur d'être en voguelesamants ne sauraient lui manquer ; et l'amour d'un grand seigneurnedurât-il que trois jourslui donne un nouveau prix. Je me visobsédée d'adorateurssitôt qu'il fut notoire àMadrid que le duc avait cessé de me voir. Les rivaux que jelui avais sacrifiésplus épris de mes charmesqu'auparavantrevinrent en foule sur les rangs ; je reçusencore l'hommage de mille autres c¦urs. Je n'avais jamais ététant à la mode. De tous les hommes qui briguaient mes bonnesgrâcesun gros Allemandgentilhomme du duc d'Ossuneme parutun des plus empressés. Ce n'était pas une figure fortaimable ; mais il s'attira mon attention par un millier de pistolesqu'il avait amassées au service de son maîtreet qu'ilprodigua pour mériter d'être sur la liste de mes amantsfortunés. Ce bon sujet se nommait Brutandorf. Tant qu'il fitde la dépenseje le reçus favorablement ; désqu'il fut ruinéil trouva ma porte fermée. Mon procédélui déplutIl vint me chercher à la comédiependant le spectacleJ'étais derrière le théâtre.Il voulut me faire des reproches. Je lui ris au nez. Il se mit encolèreet me donna un soufflet en franc Allemand. Je poussaiun grand cri. J'interrompis l'action. Je parus sur le théâtre; etm'adressant au duc d'Ossunequi ce jour-là étaità la comédie avec la duchesse sa femmeje lui demandaijustice des manières germaniques de son gentilhomme. Le ducordonna de continuer la comédieet dit qu'il entendrait lesparties quand on aurait achevé la pièce. D'abordqu'elle fut finieje me présentai fort émue devant leducet j'exposai vivement mes griefs. Pour l'Allemandil n'employaque deux mots pour sa défense ; il dit qu'au lieu de serepentir de ce qu'il avait faitil était homme àrecommencer. Parties ouïesle duc d'Ossune dit au Germain iBrutandorfje vous chasse de chez moi et vous défends deparaître à mes yeuxnon pour avoir donné unsoufflet à une comédiennemais pour avoir manquéde respect à votre maître et à votre maîtresseet avoir osé troubler le spectacle en leur présence.

Cejugement me demeura sur le c¦ur. Je conçus un dépitmortel de ce qu'on ne chassait pas l'Allemand pour m'avoir insultée.Je m'imaginais qu'une pareille offense faite à une comédiennedevait être aussi sévèrement punie qu'un crime delèse-majestéet j'avais compté que legentilhomme subirait une peine afflictive. Ce désagréableévénement me détrompaet me fit connaîtreque le monde ne confond pas les acteurs avec les rôles qu'ilsreprésentent. Cela me dégoûta du théâtre.Je résolus de l'abandonneret d'aller vivre loin de Madrid.Je choisis la ville de Valence pour le lieu de ma retraiteet je m'yrendis incognito avec la valeur de vingt mille ducatsque j'avaistant en argent qu'en pierreries ; ce qui me parut plus que suffisantpour m'entretenir le reste de mes jourspuisque j'avais dessein demener une vie retirée. Je louai à Valence une petitemaisonet pris pour tout domestique une femme et un page àqui je n'étais pas moins inconnue qu'à toute la ville.Je me donnai pour veuve d'un officier de chez le roiet je dis queje venais m'établir à Valencesur la réputationque ce séjour avait d'être un des plus agréablesd'Espagne. Je ne voyais que dès peu de mondeet je tenais uneconduite si régulièrequ'on ne me soupçonnapoint d'avoir été comédienne. Malgrépourtant le soin que je prenais de me cacherje m'attirai lesregards d'un gentilhomme qui avait un château près dePatema. C'était un cavalier assez bien faitde trente-cinq àquarante ansmais un noble fort endetté. Ce qui n'est pasplus rare dans le royaume de Valence que dans beaucoup d'autres pays.

Ceseigneur Hidalgotrouvant ma personne à son grévoulut savoir si d'ailleurs j'étais son fait. Il découplades grisons pour courir aux enquêteset il eut le plaisird'apprendrepar leur rapportqu'avec un minois peu dégoûtantj'étais une douairière assez opulente. Il jugea que jelui convenais ; et bientôt il vint chez moi une bonne vieillequi me dit de sa part quecharmé de ma vertu autant que de mabeautéil m'offrait sa foiet qu'il était prêtà me conduire à l'autelsi je voulais bien devenir safemme. Je demandai trois jours pour me consulter là-dessus. Jem'informai du gentilhomme ; et le bien qu'on me dit de luiquoiqu'onne me celât point l'état de ses affairesme déterminasans peine à l'épouser peu de temps après.

Don Manuelde Xerica (c'est ainsi que mon époux s'appelait) me menad'abord à son châteauqui avait un air antique dont ilétait fort vain. Il prétendait qu'un de ses ancêtresl'avait autrefois fait bâtiret il concluait de làqu'il n'y avait point de maison plus ancienne en Espagne que celle deXerica. Mais un si beau titre de noblesse allait être détruitpar le temps ; le châteauétayé en plusieursendroitsmenaçait ruine. Quel bonheur pour don Manuel dem'avoir épousée ! Plus de la moitié de monargent fut employée aux réparationset le reste servità nous mettre en état de faire grosse figure dans lepays. Me voilà doncpour ainsi diredans un nouveau monde.Changée en nymphe de châteauen dame de paroisse.Quelle métamorphose ! J'étais trop bonne actrice pourne pas bien soutenir la splendeur que mon rang répandait surmoi. Je prenais de grands airsdes airs de théâtrequifaisaient concevoir dans le village une haute opinion de manaissance. Qu'on se serait égayé à mes dépenssi l'on eût été au fait sur mon compte ! Lanoblesse des environs m'aurait donné mille brocardset lespaysans auraient bien rabattu des respects qu'ils me rendaient.

Il y avaitdéjà près de six années que je vivaisfort heureuse avec don Manuellorsqu'il mourut. Il me laissa desaffaires à débrouiller et votre s¦ur Béatrixqui avait quatre ans passés. Le châteauqui étaitnotre unique biense trouva par malheur engagé àplusieurs créanciersdont le principal se nommait BernardAstuto. Qu'il soutenait bien son nom ! Il exerçait àValence une charge de procureurqu'il remplissait en homme consommédans la procédureet qui même avait étudiéen droit pour apprendre à mieux faire des injustices. Leterrible créancier ! Un château sous la griffe d'unsemblable procureur est comme une colombe dans les serres d'un milan.Aussi le seigneur Astutodés qu'il sut la mort de mon marine manqua pas de former le siège du château. Il l'auraitindubitablement fait sauter par les mines que la chicane commençaità fairesi mon étoile ne s'en fût mêléemais mon bonheur voulut que l'assiégeant devînt monesclave. Je le charmai dans une entrevue que j'eus avec lui au sujetde ses poursuites. Je n'épargnai rienje l'avouepour luidonner de l'amouret l'envie de sauver ma terre me fit essayer surlui tous les airs de visage qui m'avaient tant de fois si bienréussi. Avec tout mon savoir-faireje craignais de rater leprocureur. Il était si enfoncé dans son métierqu'il ne paraissait pas susceptible d'une amoureuse impression.Cependant ce sournoisce grimaudce gratte-papierprenait plus deplaisir que je ne pensais à me regarder. Madameme dit-iljene sais point flaire l'amourJe me suis toujours tellement appliquéà ma professionque cela m'a fait négliger d'apprendreles us et coutumes de la galanterie. Je n'ignore pourtant pasl'essentiel ; etpour venir au faitje vous dirai quesi vousvoulez m'épousernous brûlerons toute la procédure;j'écarterai les créanciers qui se sont joints àmoi pour faire vendre votre terre. Vous en aurez le revenuet votrefille la propriété. L'intérêt de Béatrixet le mien ne me permirent pas de balancer. J'acceptai laproposition. Le procureur tint sa promesse. Il tourna ses armescontre les autres créancierset m'assura la possession de monchâteau. C'était peut-être la première foisde sa vie qu'il eût bien servi la veuve et l'orphelin.

Je devinsdonc procureusesans toutefois cesser d'être dame de paroisse.Mais ce nouveau mariage me perdit dans l'esprit de la noblesse deValence. Les femmes de qualité me regardèrent comme unepersonne qui avait dérogéet ne voulurent plus mevoir. Il fallut m'en tenir au commerce des bourgeoises. Ce qui nelaissa pas d'abord de me faire un peu de peineparce que j'étaisaccoutumée depuis six ans à ne fréquenter quedes dames de distinction. Je m'en consolai pourtant bientôt. Jefis connaissance avec une greffière et deux procureusesdontles caractères étaient fort plaisants. Il y avait dansleurs manières un ridicule qui me réjouissait. Cespetites demoiselles se croyaient des femmes hors du commun. Hélas! disais-je quelquefois en moi-mêmequand je les voyaiss'oubliervoilà le monde ! Chacun s'imagine êtreau-dessus de son voisin. Je pensais qu'il n'y avait que lescomédiennes qui se méconnussent. Les bourgeoisesàce que je voisne sont pas plus raisonnables. Je voudraispour lespunirqu'on les obligeât à garder dans leurs maisonsles portraits de leurs aïeux. Mort de ma vie ! elles ne lesplaceraient pas dans l'endroit le plus éclairé.

Aprèsquatre années de mariagele seigneur Bernard Astuto tombamaladeet mourut sans enfants. Avec le bien dont il m'avaitavantagée en m'épousant et celui que je possédaisdéjàje me vis une riche douairière. Aussi j'enavais la réputation ; etsur ce bruitun gentilhommesicilien nommé Colifichini résolut de s'attacher àmoi pour me ruiner ou pour m'épouser. Il me laissa lapréférence. Il était venu de Palerme pour voirl'Espagne ; etaprès avoir satisfait sa curiositéilattendaitdisait-ilà Valence l'occasion de repasser enSicile. Le cavalier n'avait pas vingt-cinq ans. Il était bienfaitquoique petitet sa figure enfin me revenait. Il trouva moyende me parler en particulier ; etje vous l'avouerai franchementj'en devins folle dès le premier entretien que j'eus avec lui.De son côtéle petit fripon se montra fort éprisde mes charmes. Je croisDieu me pardonneque nous nous serionsmariés sur-le-champsi la mort du procureurencore touterécentem'eût permis de contracter sitôt unnouvel engagement. Mais depuis que je m'étais mise dans legoût des hyménéesje gardais des mesures avec lemonde.

Nousconvînmes donc de différer notre mariage de quelquetemps par bienséance. Cependant Colifichini me rendait dessoins ; et son amourloin de se ralentirsemblait devenir plus videjour en jour. Le pauvre garçon n'était pas trop bien enargent comptant. Je m'en aperçuset il ne manqua plusd'espèces. Outre que j'avais presque deux fois son âgeje me souvenais d'avoir fait contribuer les hommes dans ma jeunesseet je regardais ce que je donnais comme une façon derestitution qui acquittait ma conscience. Nous attendîmesleplus patiemment qu'il nous fut possiblele temps que le respecthumain prescrit aux veuves pour se remarier. Lorsqu'il fut arrivénous allâmes à l'auteloù nous nous liâmesl'un à l'autre par des n¦uds éternels. Nous nousretirâmes ensuite dans mon châteauoù a je puisdire que nous y vécûmes pendant deux annéesmoins en époux qu'en tendres amants. Maishélas ! nousn'étions pas unis tous deux pour être longtemps siheureux : une pleurésie emporta mon cher Colifichini.

J'interrompisen cet endroit ma mère. Eh quoi ! madamelui dis-jevotretroisième époux mourut encore ? Il faut que vous soyezune place bien meurtrière. Que voulez-vous ? mon filsmerépondit-elle. Puis-je prolonger des jours que le ciel acomptés ? Si j'ai perdu trois marisje n'y saurais que faireJ'en ai fort regretté deux. Celui que j'ai le moins pleuréc'est le procureur. Comme je ne l'avais épousé que parintérêtje me consolai facilement de sa perte. Maiscontinua-t-ellepour revenir à Colifichinije vous diraiquequelques mois après sa mortje voulus aller voir parmoi-mêmeauprès de Palermeune maison de campagnequ'il m'avait assignée pour douaire dans notre contrat demariage. Je m'embarquai avec ma fille pour passer en Sicilemaisnous avons été prises sur la route par les vaisseaux dupacha d'Alger. On nous a conduites dans cette ville. Heureusementpour nousvous vous êtes trouvé dans la place oùl'on voulait nous vendreSans celanous serions tombéesentre les mains de quelque patron barbare qui nous auraitmaltraitéeset chez qui peut-être nous aurions ététoute notre vie en esclavagesans que vous eussiez entendu parler denous.

Tel fut lerécit que fit ma mère. Après quoimessieursjelui donnai le plus bel appartement de ma maisonavec la libertéde vivre comme il lui plairait. Ce qui se trouva fort de son goût.Elle avait une habitude d'aimer formée par tant d'actesréitérésqu'il lui fallait absolument un amantou un mari. Elle jeta d'abord les yeux sur quelques uns de mesesclaves ; mais Hally Pégelinrenégat grecqui venaitquelquefois au logisattira bientôt toute son attention. Elleconçut pour lui plus d'amour qu'elle n'en avait jamais eu pourColifichini ; et elle était si stylée à plaireaux hommesqu'elle trouva le secret de charmer encore celui-là.Je ne fis pas semblant de m'apercevoir de leur intelligence. Je nesongeais alors qu'à m'en retourner en Espagne. Le pacham'avait déjà permis d'armer un vaisseau pour aller encourse et faire le pirate. Cet armement m'occupait ; et huit joursdevant qu'il fût achevéje dis à Lucinde :Madamenous partirons d'Alger incessamment ; nous allons perdre devue ce séjour que vous détestez.

Ma mèrepâlit à ces paroleset garda un silence glacé.J'en fus étrangement surpris. Que vois-je ? lui dis-je ; d'oùvient que vous m'offrez un visage épouvanté ? Il sembleque je vous afflige au lieu de vous causer de la joie. Je croyaisvous annoncer une nouvelle agréableen vous apprenant quej'ai tout disposé pour notre départ. Est-ce que vous nesouhaiteriez pas de repasser en Espagne ? Nonmon filsje ne lesouhaite plusrépondit ma mère. J'y ai eu tant dechagrinque j'y renonce pour jamais. Qu'entends-je ? m'écriai-jeavec douleur. Ah ! dites plutôt que c'est l'amour qui vous endétache. Quel changementà ciel ! Quand vous arrivâtesdans cette villetout ce qui se présentait à vosregards vous était odieux ; mais Hally Pégelin vous amise dans une autre disposition. Je ne m'en défends pasrepartit Lucinde ; j'aime ce renégatet j'en veux faire monquatrième époux. Quel projet ! interrompis-je avechorreur. Vousépouser un musulman ? Vous oubliez que vousêtes chrétienne ; ou plutôt vous ne l'avez étéjusqu'ici que de nom. Ah ! ma mèreque me faites-vousenvisager ? Vous avez résolu votre perte. Vous allez fairevolontairement ce que je n'ai fait que par nécessité.

Je luitins bien d'autres discours encore pour la détourner de sondesseinmais je la haranguai fort inutilement ; elle avait pris sonparti ; elle ne se contenta pas même de suivre son mauvaispenchant et de me quitter pour aller vivre avec ce renégat ;elle voulut emmener avec elle Béatrix. Je m'y opposai. Ah !malheureuse Lucindelui dis-jesi rien n'est capable de vousretenirabandonnez-vous du moins toute seule à la faveur quivous possède. N'entraînez point une jeune innocente dansle précipice où vous courez vous jeter. Lucinde s'enalla sans répliquer. Je crus qu'un reste de raison l'éclairaitet l'empêchait de s'obstiner à demander sa fille. Que jeconnaissais mal ma mère ! Un de mes esclaves me dit deux joursaprès : Seigneurprenez garde à vous. Un captif dePégelin vient de me faire une confidence dont vous ne saurieztrop tôt profiter. Votre mère a changé dereligion ; etpour vous punir de lui avoir refusé Béatrixelle a formé la résolution d'avertir le pacha de votrefuite. Je ne doutai pas un moment que Lucinde ne fût femme àfaire ce que mon esclave me disait. J'avais eu le temps d'étudierla dameet je m'étais aperçu qu'à force dejouer des rôles sanguinaires dans les tragédieselles'était familiarisée avec le crime. Elle m'aurait fortbien fait brûler tout vifet je ne crois pas qu'elle eûtété plus sensible à ma mort qu'à lacatastrophe d'une pièce de théâtre.

Je nevoulus donc pas négliger l'avis que me donnait mon esclave. Jepressai mon embarquement. Je pris des Turcsselon la coutume descorsaires d'Alger qui vont en course ; mais je n'en pris seulementque ce qu'il m'en fallait pour ne pas me rendre suspectet je sortisdu port le plus tôt qu'il me fut possibleavec tous mesesclaves et ma s¦ur Béatrix. Vous jugez bien que jen'oubliai pas d'emporter en même temps ce que j'avais d'argentet de pierreries. Ce qui pouvait monter à la valeur de sixmille ducats. Lorsque nous fûmes en pleine mernouscommençâmes par nous assurer des Turcs. Nous lesenchaînâmes facilementparce que mes esclaves étaienten plus grand nombreNous eûmes un vent si favorableque nousgagnâmes en peu de temps les côtes d'Italie. Nousarrivâmes le plus heureusement du monde au port de Livourneoùje crois que toute la ville accourut pour nous voir débarquer.Le père de mon esclave Azarini se trouvapar hasard ou parcuriositéparmi les spectateurs. Il considéraitattentivement tous mes captifs à mesure qu'ils mettaient piedà terre ; maisquoiqu'il cherchât en eux les traits deson filsil ne s'attendait pas à le revoir. Que detransportsque d'embrassements suivirent leur reconnaissancequandils vinrent tous deux à se reconnaître !

Sitôtqu'Azarini eut appris à son père qui j'étais etce qui m'amenait à Livournele vieillard m'obligeade mêmeque Béatrixà prendre un logement chez lui. Jepasserai sous silence le détail de mille choses qu'il mefallut faire pour rentrer dans le sein de l'Église ; je diraiseulement que j'abjurai le mahométisme de meilleure foi que jene l'avais embrassé. Après m'être entièrementpurgé de ma gale d'Algerje vendis mon vaisseauet donnai laliberté à tous mes esclaves. Pour les Turcson lesretint dans les prisons de Livournepour les échanger contredes a chrétiens. Je reçus de l'un et de l'autre Azarinitoutes sortes de bons traitements ; le fils même épousama s¦ur Béatrixqui n'était pasà lavéritéun mauvais parti pour luipuisqu'elle étaitfille d'un gentilhommeet qu'elle avait le château de Xericaque ma mère avait pris soin de donner à bail àun riche laboureur de Patemalorsqu'elle voulut passer en Sicile.

DeLivourneaprès y avoir demeuré quelque tempsjepartis peur Florenceque j'avais envie de voir. Je n'y allai passans lettres de recommandation. Azarini le père avait des amisà la cour du grand-ducet il me recommandait à euxcomme un gentilhomme espagnol qui était son allié.J'ajoutai le don à mon nomimitant en cela bien des Espagnolsroturiers qui prennent sans façon ce titre d'honneur hors deleur pays. Je me faisais donc effrontément appeler donRaphaël; etcomme j'avais apporté d'Alger de quoisoutenir dignement ma noblesseje parus à la cour avec éclat.Les cavaliers à qui le vieil Azarini avait écrit en mafaveur y publièrent que j'étais une personne de qualité; si bien que leur témoignage et les airs que je me donnais mefirent passer sans peine pour un homme d'importance. Je me faufilaibientôt avec les principaux seigneursqui me présentèrentau grand-duc. J'eus le bonheur de lui plaire. Je m'attachai àfaire ma cour à ce prince et à l'étudier.J'écoutai attentivement ce que les plus vieux courtisans luidisaientet par leurs discours je démêlai sesinclinations. Je remarquaientre autres chosesqu'il aimait lesplaisanteriesles bons contes et les bons mots. Je me réglailà-dessus. J'écrivais tous les matins sur mes tablettesles histoires que je voulais lui conter dans la journée. J'ensavais une grande quantité ; j'en avaispour ainsi direunsac tout plein. J'eus beau toutefois les ménagermon sac sevida peu à peude sorte que j'aurais été obligéde me répéterou de faire voir que j'étais aubout de mes apophtegmessi mon génie fertile en fictions nem'en eût pas abondamment fourni ; mais je composai des contesgalants et comiques qui divertirent fort le grand-duc ; etce quiarrive souvent aux beaux esprits de professionje mettais le matinsur mon agenda des bons mots que je donnais l'après-dînéepour des impromptus.

Jem'érigeai même en poèteet je consacrai ma museaux louanges du prince. Je demeure d'accord de bonne foi que mes versn'étaient pas bons. Aussi ne furent-ils pas critiqués :maisquand ils auraient été meilleursje doute qu'ilseussent été mieux reçus du grand-duc. Il enparaissait très content. La matière peut-êtrel'empêchait de les trouver mauvais. Quoi qu'il en soitceprince prit insensiblement tant de goût pour moique celadonna de l'ombrage aux courtisans. Ils voulurent découvrir quij'étais. Ils n'y réussirent point. Ils apprirentseulement que j'avais été renégat. Ils nemanquèrent pas de le dire au princedans l'espérancede me nuire. Ils n'en vinrent pourtant pas à bout. Aucontrairele grand-duc un jour m'obligea de lui faire une relationfidèle de mon voyage d'Alger. Je lui obéiset mesaventuresque je ne lui déguisai pointle réjouirentinfiniment.

DonRaphaëlme dit-ilaprès que j'en eus achevé lerécitj'ai de l'amitié pour vouset je veux vous endonner une marque qui ne vous permettra pas d'en douter. Je vous faisdépositaire de mes secrets ; etpour commencer à vousmettre dans ma confidenceje vous dirai que j'aime la femme d'un demes ministres. C'est la dame de ma cour la plus aimablemais en mêmetemps la plus vertueuse. Renfermée dans son domestiqueuniquement attachée à un époux qui l'idolâtreelle semble ignorer le bruit que ses charmes font dans Florence.Jugez si cette conquête est difficile ! Cependant cette beautétout inaccessible qu'elle est aux amantsa quelquefois entendu messoupirs. J'ai trouvé moyen de lui parler sans témoins.Elle connaît mes sentiments. Je ne me flatte point de lui avoirinspiré de l'amour. Elle ne m'a point donné sujet deformer une si agréable pensée. Je ne désespèrepas toutefois de lui plaire par ma constance et par la conduitemystérieuse que je prends soin de tenir.

La passionque j'ai pour cette damecontinua-t-iln'est connue que d'elleseule. Au lieu de suivre mon penchant sans contrainte et d'agir ensouverainje dérobe à tout le monde la connaissance demon amour. Je crois devoir ce ménagement à Mascarini :c'est l'époux de la personne que j'aime. Le zèle etl'attachement qu'il a pour moises services et sa probitém'obligent à me conduire avec beaucoup de secret et decirconspection. Je ne veux pas enfoncer un poignard dans le sein dece mari malheureux en me déclarant amant de sa femme. Jevoudrais qu'il ignorât toujourss'il est possiblel'ardeurdont je me sens brûlercar je suis persuadé qu'ilmourrait de douleurs'il savait la confidence que je vous fais en cemoment. Je cache donc mes démarcheset j'ai résolu deme servir de vous pour exprimer à Lucrèce tous les mauxque me fait souffrir la contrainte que je m'impose. Vous serezl'interprète de mes sentiments. Je ne doute point que vous nevous acquittiez à merveille de cette commission. Liez commerceavec Mascarini. Attachez-vous à gagner son amitié.Introduisez-vous chez luiet vous ménagez la libertéde parler à sa femme. Voilà ce que j'attends de vouset ce que je suis assuré que vous ferez avec toute l'adresseet la discrétion que demande un emploi si délicat.

Je promisau grand-duc de faire tout mon possible pour répondre àsa confiance et contribuer au bonheur de ses feux. Je lui tinsbientôt parole. Je n'épargnai rien pour plaire àMascariniet j'en vins à bout sans peine. Charmé devoir son amitié recherchée par un homme aimé duprinceil fit la moitié du chemin. Sa maison me fut ouverte.J'eus un libre accès auprès de son épouse ; etj'ose dire que je me composai si bienqu'il n'eut pas le moindresoupçon de la négociation dont j'étais chargé.Il est vrai qu'il était peu jaloux pour un Italien ; il sereposait sur la vertu de sa Lucrèce j ets'enfermant dans soncabinetil me laissait souvent seul avec elle. Je fis d'abord leschoses rondement. J'entretins la dame de l'amour du grand-ducet luidis que je ne venais chez elle que pour lui parler de ce prince. Ellene me parut pas éprise de lui j et je m'aperçusnéanmoins que la vanité l'empêchait de rejeterses soupirs. Elle prenait plaisir à les entendre sans vouloiry répondre. Elle avait de la sagessemais elle étaitfemme et je remarquais que sa vertu cédait insensiblement àl'image superbe de voir un souverain dans ses fers. Enfinle princepouvait justement se flatter quesans employer la violence deTarquinil verrait Lucrèce rendue à son amour. Unincident toutefoisauquel il se serait le moins attendudétruisitses espérancescomme vous l'allez apprendre.

Je suisnaturellement hardi avec les femmes. J'ai contracté cettehabitudebonne ou mauvaisechez les Turcs. Lucrèce étaitbelle. J'oubliai que je ne devais faire que le personnaged'ambassadeur. Je parlai pour mon compte. J'offris mes services àla damele plus galamment qu'il me fut possible. Au lieu de paraîtrechoquée de mon audace et de me répondre avec colèreelle me dit en souriant : Avouezdon Raphaëlque le grand-duca fait choix d'un agent fort fidèle et fort zélé.Vous le servez avec une intégrité qu'on ne peut assezlouer. Madamedis-je sur le même tonn'examinons point leschoses scrupuleusement. Laissonsje vous prieles réflexions; je sais bien qu'elles ne me sont pas favorables ; mais jem'abandonne au sentiment. Je ne crois pasaprès toutêtrele premier confident de prince qui ait trahi son maître enmatière de galanterieLes grands seigneurs ont souvent dansleurs Mercures des rivaux dangereux. Cela se peutreprit Lucrècepour moije suis fièreet tout autre qu'un prince ne sauraitme toucher. Réglez-vous là-dessuspoursuivit-elle enprenant son sérieuxet changeons d'entretien. Je veux bienoublier ce que vous venez de me direà condition qu'il nevous arrivera plus de me tenir de pareils propos ; autrementvouspourrez vous en repentir.

Quoiquecela fût un avis au lecteuret que je dusse en profiterje necessai point d'entretenir de ma passion la femme de Mascarini. Je lapressai même avec plus d'ardeur qu'auparavant de répondreà ma tendresseet je fus assez téméraire pourvouloir prendre des libertés. La dame alorss'offensant demes discourset de mes manières musulmanesme rompit envisière. Elle me menaça de faire savoir au grand-ducmon insolenceen m'assurant qu'elle le prierait de me punir comme jele méritais. Je fus piqué de ces menaces à montour. Mon amour se changea en haine. Je résolus de me vengerdu mépris que Lucrèce m'avait témoigné.J'allai trouver son marietaprès l'avoir obligé dejurer qu'il ne me commettrait pointje l'informai de l'intelligenceque sa femme avait avec le princedont je ne manquai pas de lapeindre fort amoureusepour rendre la scène plusintéressante. Le ministrepour prévenir tout accidentrenferma sans autre forme de procès son épouse dans unappartement secretoù il la fit étroitement garder pardes personnes affidées. Tandis qu'elle était environnéed'Argus qui l'observaient et l'empêchaient de donner de sesnouvelles au grand-ducj'annonçai d'un air triste à ceprince qu'il ne devait plus penser à Lucrèce je lui disque Mascarini avait sans doute découvert toutpuisqu'ils'avisait de veiller sur sa femme ; que je ne savais pas ce quipouvait lui avoir donné lieu de me soupçonnerattenduque je croyais m'être toujours conduit avec beaucoup d'adresse; que la dame peut-être avait elle-même avoué toutà son épouxet quede concert avec luielle s'étaitlaissé renfermer pour se dérober à despoursuites qui alarmaient sa vertu. Le prince parut fort affligéde mon rapport. Je fus touché de sa douleuret je me repentisplus d'une fois de ce que j'avais fait ; mais il n'était plustemps. D'ailleursje le confesseje sentais une maligne joiequandje me représentais la situation où j'avais réduitl'orgueilleuse qui avait dédaigné mes v¦ux.

Je goûtaisimpunément le plaisir de la vengeancequi est si doux àtout le mondeet principalement aux Espagnolslorsqu'un jour legrand-ducétant avec cinq ou six seigneurs de sa cour et moinous dit : De quelle manière jugeriez-vous à proposqu'on punît un homme qui aurait abusé de la confidencede son prince et voulu lui ravir sa maîtresse ? Il faudraitdit un de ses courtisansle faire tirer à quatre chevaux. Unautre fut d'avis qu'on l'assommât et le fît mourir sousle bâton. Le moins cruel de ces Italienset celui qui opina leplus favorablement pour le coupabledit qu'il se contenterait de lefaire précipiter du haut d'une tour en bas. Et dont Raphaëlreprit alors le grand-ducde quelle opinion est-il ? Je suispersuadé que les Espagnols ne sont pas moins sévèresque les Italiens dans de semblables conjonctures.

Je comprisbiencomme vous pouvez penserque Mascarini n'avait pas gardéson sermentou que sa femme avait trouvé moyen d'instruire leprince de ce qui s'était passé entre elle et moi. Onremarquait sur mon visage le trouble qui m'agitait. Cependanttouttroublé que j'étaisje répondis d'un ton fermeau grand-duc : Seigneurles Espagnols sont plus généreux.Ils pardonneraient en cette occasion au confidentet feraient naîtrepar cette bonté dans son âme un regret éternel deles avoir trahis. Eh bien ! me dit le princeje me sens capable decette générosité. Je pardonne au traître.Aussi bien je ne dois m'en prendre qu'à moi-même d'avoirdonné ma confiance à un homme que je ne connaissaispointet dont j'avais sujet de me défieraprès toutce qu'on m'en avait dit. Don Raphaëlajouta-t-ilvoici dequelle manière je veux me venger de vous. Sortez incessammentde mes Étatset ne paraissez plus devant moije me retiraisur-le-champmoins affligé de ma disgrâceque ravid'en être quitte à si bon marchéJe m'embarquaidès le lendemain dans un vaisseau de Barcelonequi sortit duport de Livourne pour s'en retourner.

J'interrompisdon Raphaël dans cet endroit de son histoire. Pour un hommed'espritlui dis-jevous fîtesce me sembleune grandefaute de ne pas quitter Florence immédiatement aprèsavoir découvert à Mascarini l'amour du prince pourLucrèce. Vous deviez bien vous imaginer que le grand-duc netarderait pas à savoir votre trahison. J'en demeure d'accordrépondit le fils de Lucinde. Aussimalgré l'assuranceque le ministre me donna de ne me point exposer au ressentiment duprinceje me proposais de disparaître au plus tôt.

J'arrivaià Barcelonecontinua-t-ilavec le reste des richesses quej'avais apportées d'Algeret dont j'avais dissipé lameilleure partie à Florence en faisant le gentilhommeespagnol. Je ne demeurai pas longtemps en Catalogne. Je mouraisd'envie de revoir Madridle lieu charmant de ma naissanceet jesatisfis le plus tôt qu'il me fut possible le désir quime pressait. En arrivant dans cette villej'allai loger par hasarddans un hôtel garni où demeurait une dame qu'on appelaitCamille. Quoiqu'elle fût hors de minoritéc'étaitune créature fort piquante. J'en atteste le seigneur Gil Blasqui l'a vue à Valladolid presque dans le même temps.Elle avait encore plus d'esprit que de beautéet jamaisaventurière n'a eu plus de talent pour amorcer les dupes. Maiselle ne ressemblait point à ces coquettes qui mettent àprofit la reconnaissance de leurs amants venait-elle de dépouillerun homme d'affaireselle en partageait les dépouilles avec lepremier chevalier de tripot qu'elle trouvait à son gré.

Nous nousaimâmes l'un l'autre dés que nous nous vîmesetla conformité de nos inclinations nous lia si étroitementque nous fûmes bientôt en communauté de biens.Nous n'en avions pasà la véritédeconsidérableset nous les mangeâmes en peu de temps.Nous ne songions par malheur tous deux qu'à nous plairesansfaire le moindre usage des dispositions que nous avions àvivre aux dépens d'autrui. La misère enfin réveillanos géniesque le plaisir avait engourdis i Mon cher Raphaëlme dit Camillefaisons diversionmon ami. Cessons de garder unefidélité qui nous ruine. Vous pouvez entêter uneriche veuve ; je puis charmer quelque vieux seigneur ; si nouscontinuons à nous être fidèlesvoilà deuxfortunes manquées. Belle Camillelui répondis-jevousme prévenez. J'allais vous faire la même proposition.J'y consensma reine. Ouipour mieux entretenir notre mutuelleardeurtentons d'utiles conquêtes. Les infidélitésque nous nous ferons deviendront des triomphes pour nous.

Cetteconvention faitenous nous mîmes en campagne. Nous nousdonnâmes d'abord de grands mouvements sans pouvoir rencontrerce que nous cherchions. Camille ne trouvait que des petits-maîtresce qui suppose des amants qui n'avaient pas le sou ; et moique desfemmes qui aimaient mieux lever des contributions que d'en payer.Comme l'amour se refusait à nos besoinsnous eûmesrecours aux fourberies. Nous en fîmes tant et tant que lecorrégidor en entendit parler ; et ce jugesévèreen diablechargea un de ses alguazils de nous arrêter ; maisl'alguazilaussi bon que le corrégidor était mauvaisnous laissa le loisir de sortir de Madrid pour une petite somme quenous lui donnâmesNous prîmes la route de Valladolidetnous allâmes nous établir dans cette ville. J'y louaiune maison où je logeai avec Camilleque je fis passer pourma s¦urde peur de scandale. Nous tînmes d'abord notreindustrie en bride et nous commençâmes d'étudierle terrain avant que de former aucune entreprise.

Un jourun homme m'aborda dans la rueme salua très civilementet medit : Seigneur don Raphaëlme reconnaissez-vous ? Je luirépondis que non. Et moireprit-ilje vous remetsparfaitement. Je vous ai vu à la cour de Toscaneoùj'étais alors garde du grand-duc. Il y a quelques moisajouta-t-ilque j'ai quitté le service de ce prince. Je suisvenu en Espagne avec un Italien des plus subtils. Nous sommes àValladolid depuis trois semaines. Nous demeurons avec un Castillan etun Galicienqui sont sans contredit deux honnêtes garçons.Nous vivons ensemble du travail de nos mains. Nous faisons bonnechèreet nous nous divertissons comme des princes. Si vousvoulez vous joindre à nousvous serez agréablementreçu de mes confrèrescar vous m'avez toujours paru ungalant hommepeu scrupuleux de votre naturelet profès dansnotre ordre. La franchise de ce fripon excita la mienne. Puisque vousme parlez à c¦ur ouvertlui dis-jevous méritezque je m'explique de même avec vousVéritablement je nesuis pas novice dans votre profession ; et si ma modestie mepermettait de conter mes exploitsvous verriez que vous n'avez pasjugé trop avantageusement de moi ; mais je laisse làles louangeset je me contenterai de vous direen acceptant laplace que vous m'offrez dans votre compagnieque je ne négligerairien pour vous prouver que je n'en suis pas indigne. Je n'eus passitôt dit à cet ambidextre a que je consentaisd'augmenter le nombre de ses camaradesqu'il me conduisit oùils étaientet là je fis connaissance avec eux. C'estdans cet endroit que je vis pour la première fois l'illustreAmbroise de Lamela. Ces messieurs m'interrogèrent sur l'art des'approprier finement le bien du prochain. Ils voulurent savoir sij'avais des principes ; mais je leur montrai bien des tours qu'ilsignoraientet qu'ils admirèrent. Ils furent encore plusétonnéslorsqueméprisant la subtilitéde ma maincomme une chose trop ordinaireje leur dis quej'excellais dans les fourberies qui demandent de l'esprit. Pour leleur persuaderje leur racontai l'aventure de Jérôme deMoyadas ; etsur le simple récit que j'en fisils metrouvèrent un génie si supérieurqu'ils mechoisirent d'une commune voix pour leur chef. Je justifiai bien leurchoix par une infinité de friponneries que nous fîmeset dont je fuspour ainsi parlerla cheville ouvrière. Quandnous avions besoin d'une actrice pour nous seconderdans le besoinnous nous servions de Camillequi jouait à ravir tous lesrôles qu'on lui donnait.

Dans cetemps-lànotre confrère Ambroise fut tenté derevoir sa patrie. Il partit pour la Galiceen nous assurant que nouspouvions compter sur son retour. Il contenta son envie ; et comme ils'en revenaitétant allé à Burgos pour y fairequelque coupun hôtelier de sa connaissance le mit au servicedu seigneur Gil Blas de Santillanedont il n'oublia pas de luiapprendre les affaires. Seigneur Gil Blaspoursuivit don Raphaëlen m'adressant la parolevous savez de quelle manière nousvous dévalisâmes dans un hôtel garni de Valladolid; je ne doute pas que vous n'ayez soupçonné Ambroised'avoir été le principal instrument de ce volet vousavez eu raison. Il vint nous trouver en arrivant ; il nous exposal'état où vous étiezet messieurs lesentrepreneurs se réglèrent là-dessus. Mais vousignorez les suites de cette aventure. Je vais vous en instruire. NousenlevâmesAmbroise et moivotre valise ; et tous deuxmontéssur vos mulesnous prîmes le chemin de Madridsans nousembarrasser de Camille ni de nos camaradesqui furent sans douteaussi surpris que vous de ne nous a pas revoir le lendemain.

Nouschangeâmes de dessein la seconde journée. Au lieud'aller à Madridd'où je n'étais pas sorti sansraisonnous passâmes par Zebreroset continuâmes notreroute jusqu'à Tolède. Notre premier soindans cettevillefut de nous habiller fort proprement. Puisnous donnant pourdeux frères galiciens qui voyageaient par curiositénous connûmes bientôt de fort honnêtes gens.J'étais si accoutumé à faire l'homme de qualitéqu'on s'y méprit aisément ; etcomme on éblouitd'ordinaire par la dépensenous jetâmes de la poudreaux yeux de tout le monde par les fêtes galantes que nouscommençâmes à donner aux dames. Parmi les femmesque je voyaisil y en eut une qui me toucha. Je la trouvai plusbelle que Camille et beaucoup plus jeune. Je voulus savoir qui elleétait ; j'appris qu'elle se nommait Violanteet qu'elle avaitépousé un cavalier quidéjà las de sescaressescourait après celles d'une courtisane qu'il aimait.Je n'eus pas besoin qu'on m'en dît davantage pour me déterminerà établir Violante dame souveraine de mes pensées.

Elle netarda guère à s'apercevoir de sa conquête. Jecommençai à suivre partout ses pas; et à fairecent folies pour lui persuader que je ne demandais pas mieux que dela consoler des infidélités de son époux. Labelle fit là-dessus ses réflexionsqui firent tellesque j'eus enfin le plaisir de connaître que mes intentionsétaient approuvées. Je reçus d'elle un blet enréponse de plusieurs que je lui avais fait ternir par une deces vieilles qui sont d'une si grande commodité en Espagne eten Italie. La dame me mandait que son mari soupait tous les soirschez sa maîtresseet ne revenait au logis que fort tard. Jecompris bien ce que cela signifiait. Dès la même nuitj'allai sous les fenêtre de Violante et je liai avec elle uneconversation des plus tendres. Avant que de nous séparernousconvînmes que toutes les nuitsà pareille heurenouspourrions nous entretenir de la même manièresanspréjudice de tous les autres actes de galanterie qu'il nousserait permis d'exercer le jour.

Jusque-làdon Baltazar (ainsi se nommait l'époux de Violante) en avaitété quitte à bon marché ; mais je voulaisaimer physiquementet je me rendis un soir sous les fenêtresde la damedans le dessein de lui dire que je ne pouvais plus vivresi je n'avais un tête-à-tête avec elle dans unlieu plus convenable à l'excès de mon amour. Ce que jen'avais pu encore obtenir d'elle. Mais comme j'arrivaisje vis venirdans la rue un homme qui semblait m'observer. En effetc'étaitle mari qui revenait de chez sa courtisane de meilleure heure qu'àl'ordinaireet quiremarquant un cavalier près de sa maisonau lieu d'y entrerse promenait dans la rue. Je demeurai quelquetemps incertain de ce que je devais faire. Enfinje pris le partid'aborder don Baltazarque je ne connaissais pointet dont jen'étais pas connu. Seigneur cavalierlui dis-jelaissez-moije vous priela rue libre pour cette nuit. J'aurai une autre fois lamême complaisance pour vous. Seigneurme répondit-ilj'allais vous faire la même prière. Je suis amoureuxd'une fille que son frère finit soigneusement garderet quidemeure à vingt pas d'id. Je souhaiterais qu'il n'y eûtpersonne dans la rue. Il y arepris-jemoyen de nous satisfairetous deux sans nous incommoder. Carajoutai-je en lui montrant sapropre maisonla dame que je sers loge là. Il faut mêmeque nous nous secourionssi l'un ou l'autre vient à êtreattaqué. J'y consensrepartit-il ; je vais à monrendez-vouset nous nous épaulerons s'il en est besoin. A cesmotsil me quittamais c'était pour mieux m'observer ; ceque l'obscurité de la nuit lui permettait de faire impunément.

Pour moije m'approchai de bonne foi du balcon de Violante. Elle parutbientôtet nous commençâmes à nousentretenir. Je ne manquai pas de presser ma reine de m'accorder unentretien secret dans quelque endroit particulier. Elle résistaun peu à mes instancespour augmenter le prix de la grâceque je demandais ; puisme jetant un billet qu'elle tira de sa poche: Tenezme dit-ellevous trouverez dans cette lettre la promessed'une chose dont vous m'importunez tant. Ensuite elle se retiraparce que l'heure à laquelle son mari revenait ordinairementapprochait. Je serrai le billetet je m'avançai vers le lieuoù don Baltazar m'avait dit qu'il avait affaire. Mais cetépouxqui s'était fort bien aperçu que j'envoulais à sa femmevint au-devant de moiet me dit : Eh bien! seigneur cavalierêtes-vous content de votre bonne fortune ?J'ai sujet de l'êtrelui répondis-je. Et vousqu'avez-vous fait ? L'amour vous a-t-il favorisé ? Hélas! nonrepartit-il : le maudit frère de la beauté quej'aime est de retour d'une maison de campagne d'où nous avionscru qu'il ne reviendrait que demain. Ce contretemps m'a sevrédu plaisir dont je m'étais flatté. Nous nous fîmesdon Baltazar et moides protestations d'amitié ; et pour enserrer les n¦udsnous nous donnâmes rendez-vous lelendemain matin dans la grande place. Ce cavalieraprès quenous nous fûmes séparésentra chez luiet nefit nullement connaître à Violante qu'il sût deses nouvelles. Il se trouva le jour suivant dans la grande place. J'yarrivai un moment après luiNous nous saluâmes avec desdémonstrations d'amitié aussi perfides d'un côtéque sincères de l'autre. Ensuitel'artificieux don Baltazarme fit une fausse confidence de son intrigue avec la dame dont ilm'avait parlé la nuit précédente. Il me racontalà-dessus une longue fable qu'il avait composéeettout cela pour m'engager à lui dire à mon tour dequelle façon j'avais fait connaissance avec Violante. Je nemanquai pas de donner dans le piège ; j'avouai tout avec laplus grande franchise du monde. Je montrai même le billet quej'avais reçu d'elle et je lus ces paroles qu'il contenait :J'irai demain dîner chez doña Inès. Vous savez oùelle demeure. C'est dans la maison de cette fidèle amie que jeprétends avoir un tête-à-tête avec vous. Jene puis vous refuser plus longtemps cette faveur que vous meparaissez mériter.

Voilàdit don Baltazarun billet qui vous promet le prix de vos feux. Jevous félicite par avance du bonheur qui vous attend. Il nelaissait pasen parlant de la sorted'être un peu déconcerté; mais il déroba facilement à mes yeux son trouble etson embarrasJ'étais si plein de mes espérancesqueje ne me mettais guère en peine d'observer mon confidentquifut obligé toutefois de me quitterde peur que je nem'aperçusse enfin de son agitation. Il courut avertir sonbeau-frère de cette aventure. J'ignore ce qui se passa entreeux ; je sais seulement que don Baltazar vint frapper à laporte de doña Inès dans le temps que j'étaischez cette dame avec Violante. Nous sûmes que c'étaitluiet je me sauvai par une porte de derrière avant qu'il fûtentré. D'abord que j'eus disparules femmesque l'arrivéeimprévue de ce mari avait troubléesse rassurèrentet le reçurent avec tant d'effronteriequ'il se douta bienqu'on m'avait caché ou fait évader. Je ne vous diraipoint ce qu'il dit à doña Inès et à safemme. C'est une chose qui n'est pas venue à ma connaissance.

Cependantsans soupçonner encore que je fusse la dupe de don Baltazarje sortis en le maudissantet je retournai à la grande placeoù j'avais donné rendez-vous à Lamela. Je ne l'ytrouvai point. Il avait aussi ses petites affaireset le friponétait plus heureux que moi. Comme je l'attendaisje visarriver mon perfide confidentqui avait un air gai. Il me joignitet me demanda en riant des nouvelles de mon tête-à-têteavec ma nymphe chez doña Inès. Je ne saislui dis-jequel démon jaloux de mes plaisirs se plaît à lestraverser ; mais tandis queseul avec ma dameje la pressais defaire mon bonheurson mari (que le ciel confonde !) est venu frapperà la porte de la maison. Il a fallu promptement songer àme retirer. Je suis sorti par une porte de derrièreendonnant à tous les diables le fâcheux qui rompait toutesmes mesures. J'en ai un véritable chagrins'écria donBaltazarqui sentait une secrète joie de voir ma peine. Voilàun impertinent mari. Je vous conseille de ne lui peint faire dequartier. Oh ! je suivrai vos conseilslui répliquai-jeetje puis vous assurer que son honneur passera le pas cette nuit. Safemmequand je l'ai quittéem'a dit de ne me pas rebuterpour si peu de chose. Que je ne manque pas de me rendre sous sesfenêtres de meilleure heure qu'à l'ordinaire ; qu'elleest résolue à me faire entrer chez ellemais qu'àtout hasard j'aie la précaution de me faire escorter par deuxou trois amisde crainte de surprise. Que cette dame est prudente !dit-il. Je m'offre à vous accompagner. Ah ! mon cher amim'écriai-jetout transporté de joieet jetant mesbras au cou de don Baltazarque je vous ai d'obligation ! Je feraiplusreprit-il ; je connais un jeune homme qui est un César.Il sera de la partieet vous pourrez alors vous reposer hardimentsur une pareille escorte.

Je nesavais que dire à ce nouvel ami pour le remerciertantj'étais charmé de son zèle. Enfinj'acceptailes secours qu'il m'offrait ; etnous donnant rendez-vous sous lebalcon de Violante à l'entrée de la nuitnous nousséparâmes. Il alla trouver son beau-frèrequiétait le César en question et moije me promenaijusqu'au soir avec Lamelaquibien qu'étonné del'ardeur avec laquelle don Baltazar entrait dans mes intérêtsne s'en défia pas plus que moi. Nous donnions têtebaissée dans le panneau. Je conviens que cela n'étaitguère pardonnable à des gens comme nous. Quand jejugeai qu'il était temps de me présenter devant lesfenêtres de ViolanteAmbroise et moi nous y parûmesarmés de bonnes rapières. Nous y trouvâmes lemari de ma dame avec un autre homme. Ils nous attendaient de piedferme. Don Baltazar m'abordaetme montrant son beau-frèreil me dit : Seigneurvoici le cavalier dont je vous ai tantôtvanté la bravoure. Introduisez-vous chez votre maîtresseet qu'aucune inquiétude ne vous empêche de jouir d'uneparfaite félicité !

Aprèsquelques compliments de part et d'autreje frappai à la portede Violante. Une espèce de duègne vint ouvrir.J'entraietsans prendre garde à ce qui se passait derrièremoije m'avançai dans une salle où était cettedame. Pendant que je la saluaisles deux traîtres quim'avaient suivi dans la maisonet qui en avaient fermé laporte si brusquement après eux qu'Ambroise était restédans la ruese découvrirent. Vous vous imaginez bien qu'il enfallut alors découdre. Ils me chargèrent tous deux enmême temps ; mais je leur fis voir du pays. Je les occupai l'unet l'autre de manière qu'ils se repentirent peut-être den'avoir pas pris une voie plus sûre pour se venger. Je perçail'époux. Son beau-frèrele voyant hors du combatgagna la porteque la duègne et Violante avaient ouverte pourse sauver tandis que nous nous battions. Je le poursuivis jusque dansla rueoù je rejoignis Lamelaquin'ayant pu tirer un seulmot des femmes qu'il avait vu fuirne savait précisémentce qu'il devait juger du bruit qu'il venait d'entendre. Nousretournâmes à notre auberge. Nous prîmes ce quenous y avions de meilleur etmontant sur nos mulesnous sortîmesde la ville sans attendre le jour.

Nouscomprîmes bien que cette affaire pourrait avoir des suitesetqu'on ferait dans Tolède des perquisitions que nous n'avionspas tort de prévenir. Nous allâmes coucher àVillarubia. Nous logeâmes dans une hôtellerie oùquelque temps après nousil arriva un marchand de Tolèdequi allait à Ségorbe. Nous soupâmes avec lui. Ilnous conta l'aventure tragique du mari de Violante ; et il étaitsi éloigné de nous soupçonner d'y avoir partque nous lui fîmes hardiment toutes sortes de questions.Messieursnous dit-ilcomme je partais ce matinj'ai appris cetriste événement. On cherchait partout Violante ; etl'on m'a dit que le corrégidorqui est parent de donBaltazara résolu de ne rien épargner pour découvrirles auteurs de ce meurtre. Voilà tout ce que je sais. Je nefus guère alarmé des recherches du corrégidor deTolède. Cependant je formai la résolution de sortirpromptement de la Castille Nouvelle. Je fis réflexion queViolante retrouvée avouerait tout et quesur le portraitqu'elle ferait de ma personne à la justiceon mettrait desgens à mes troussesCela fut cause quedès le joursuivantnous évitâmes le grand chemin par précaution.Heureusement Lamela connaissait les trois quarts de l'Espagneetsavait par quels détours nous pouvions sûrement nousrendre en Aragon. Au lieu d'aller tout droit à Cuençanous nous engageâmes dans les montagnes qui sont devant cetteville ; etpar des sentiers qui n'étaient pas inconnus àmon guidenous arrivâmes devant une grotte qui me parut avoirtout l'air d'un ermitage. Effectivementc'était celui oùvous êtes venus hier au soir me demander un asile.

Pendantque j'en considérais les environsqui offraient à mavue un paysage des plus charmantsmon compagnon me dit : Il y a sixans que je passai par ici. Dans ce temps là cette grotteservait de retraite à un vieil ermite qui me reçutcharitablement. Il me fit part de ses provisions. Je me souviens quec'était un saint hommeet qu'il me tint des discours quipensèrent me détacher du monde. Il vit peut-êtreencore. Je vais m'en éclaircir. En achevant ces motslecurieux Ambroise descendit de dessus sa mule et entra dansl'ermitage. Il y demeura quelques moments. Puis il revint ; etm'appelant : Venezme dit-ildon Raphaëlvenez voir une chosetrès touchante. Je mis aussitôt pied à terre.Nous attachâmes nos mules à des arbreset je suivisLamela dans la grotteoù j'aperçussur un grabatunvieil anachorète tout étendupâle et mourant.Une barbe blanche et fort épaisse lui couvrait l'estomacetl'on voyait dans ses mains jointes un grand rosaire entrelacé.Au bruit que nous fîmes en nous approchant de luiil ouvritdes yeux que la mort déjà commençait àfermer ; et après nous avoir envisagés un instant : Quique vous saveznous dit-ilmes frèresprofitez du spectaclequi se présente à vos regards. J'ai passéquarante années dans le mondeet soixante dans cettesolitude. Ah ! qu'en ce moment le temps que j'ai donné àmes plaisirs me paraît longet qu'au contraire celui que j'aiconsacré à la pénitence me semble court ! Hélas! je crains que les austérités de frère Juann'aient pas assez expié les péchés du licenciédon Juan de Solis.

Il n'eutpas achevé ces motsqu'il expira. Nous fûmes frappésde cette mort. Ces sortes d'objets font toujours quelque impressionsur les plus grands libertins même a. Mais nous n'en fûmespas longtemps touchés. Nous oubliâmes bientôt cequ'il venait de nous direet nous commençâmes àfaire un inventaire de tout ce qui était dans l'ermitage. Cequi ne nous occupa pas infinimenttous les meubles consistant dansceux que vous avez pu remarquer dans la grotte. Le frère Juann'était pas seulement mal meubléil avait encore unetrès mauvaise cuisine. Nous ne trouvâmes chez luipourtoutes provisionsque des noisettes et quelques grignons de paind'orge fort dursque les gencives du saint homme n'avaientapparemment pu broyer. Je dis ses gencivescar nous remarquâmesque toutes les dents lui étaient tombées. Tout ce quecette demeure solitaire contenaittout ce que nous considérionsnous faisait regarder ce bon anachorète comme un saint. Unechose seule nous choqua : nous ouvrîmes un papier pliéen forme de lettre qu'il avait mis sur une tableet par lequel ilpriait la personne qui lirait ce billet de porter son rosaire et sessandales à l'évêque de Cuença. Nous nesavions dans quel esprit ce nouveau père du désertpouvait avoir envie de faire un pareil présent à sonévêque. Cela nous semblât blesser l'humilitéet nous paraissait d'un homme qui voulait trancher du bienheureux.Peut-être aussi n'y avait-il là-dedans que de lasimplicité. C'est ce que je ne déciderai point.

En nousentretenant là-dessusil vint une idée assez plaisanteà Lamela. Demeuronsme dit-ildans cet ermitage.Déguisons-nous en ermites. Enterrons le frère Juan.Vous passerez pour lui ; et moisous le nom de frère Antoinej'irai quêter dans les villes et les bourgs voisins. Outre quenous serons à couvert des perquisitions du corrégidorcar je ne pense pas qu'on s'avise de nous venir chercher icij'ai àCuença de bonnes connaissances que nous pourrons entretenir.J'approuvai cette bizarre imaginationmoins pour les raisonsqu'Ambroise me disait que par fantaisieet comme pour jouer un rôledans une pièce de théâtre. Nous fîmes unefosse à trente ou quarante pas de la grotteet nousenterrâmes modestement le vieil anachorèteaprèsl'avoir dépouillé de ses habitsc'est-à-dired'une simple robe que nouait par le milieu une ceinture de cuir. Nouslui coupâmes aussi la barbe pour m'en faire une postiche; etenfinaprès ses funéraillesnous prîmespossession de l'ermitage.

Nous fîmesfort mauvaise chère le premier jour. Il nous fallut vivre desprovisions du défunt; mais le lendemainavant le lever del'auroreLamela se mit en campagne avec les deux mules qu'il allavendre à Toralvaet le soir il revint chargé de vivreset d'autres choses qu'il avait achetées. Il en apporta tout cequi était nécessaire pour nous travestir. Il se fitlui-même une robe de bure et une petite barbe rousse de crin dechevalqu'il s'attacha si artistement aux oreillesqu'on eûtjuré qu'elle était naturelle. Il n'y a point de garçonau monde plus adroit que lui. Il tressa aussi la barbe du frèreJuan ; il me l'appliqua ; et mon bonnet de laine brune achevait decouvrir l'artifice ; on peut dire que rien ne manquait à notredéguisement. Nous nous trouvions l'un et l'autre siplaisamment équipésque nous ne pouvions sans rirenous regarder sous ces habitsqui véritablement ne nousconvenaient guère. Avec la robe de frère Juanj'avaisson rosaire et ses sandalesdont je ne me fis pas un scrupule depriver l'évêque de Cuença.

Il y avaitdéjà trois jours que nous étions dansl'ermitagesans y avoir vu paraître personne ; mais lequatrième il entra dans la grotte deux paysans. Ilsapportaient du paindu fromage et des oignons au défuntqu'ils croyaient encore vivant. Je me jetai sur notre grabat dèsque je les aperçuset il ne me fut pas difficile de lestromper. Outre qu'on ne voyait point assez pour pouvoir biendistinguer mes traitsj'imitai le mieux que je pus le son de la voixdu frère Juandont j'avais entendu les dernièresparoles. Ils n'eurent aucun soupçon de cette supercherie. Ilsparurent seulement étonnés de rencontrer là unautre ermite ; mais Lamelaremarquant leur surpriseleur dit d'unair hypocrite : Mes frèresne soyez pas surpris de me voirdans cette solitude. J'ai quitté un ermitage que j'avais enAragon pour venir là tenir compagnie au vénérableet discret frère Juanquidans l'extrême vieillesse oùil esta besoin d'un camarade qui puisse pourvoir à sesbesoins. Les paysans donnèrent à la charitéd'Ambroise des louanges infinieset témoignèrentqu'ils étaient bien aises de pouvoir se vanter d'avoir deuxsaints personnages dans leur contrée.

Lamelachargé d'une grande besacequ'il n'avait pas oubliéd'acheteralla pour la première fois quêter dans laville de Cuençaqui n'est éloignée del'ermitage que d'une petite lieue. Avec l'extérieur pieuxqu'il a reçu de la natureet l'art de le faire valoirqu'ilpossède au suprême degréil ne manqua pasd'exciter les personnes charitables à lui faire l'aumône.Il remplit sa besace de leurs libéralités. MonsieurAmbroiselui dis-je à son retourje vous félicite del'heureux talent que vous avez pour attendrir les âmeschrétiennes. Vive Dieu ! l'on dirait que vous avez étéfière quêteur chez les capucins. J'ai fait bien autrechose que remplir mon bissacme répondit-il. Vous saurez quej'ai déterré certaine nymphe appelée Barbequej'aimais autrefois. Je l'ai trouvée bien changée : elles'est mise comme nous dans la dévotion. Elle demeure avec deuxou trois autres béates qui édifient le monde en publicet mènent une vie scandaleuse en particulier. Elle ne mereconnaissait pas d'abord : Comment donc ! lui ai-je ditmadameBarbeest-il possible que vous ne remettiez point un de vos anciensamisvotre serviteur Ambroise ? Par ma foi ! seigneur de Lamelas'est-elle écriéeje ne me serais jamais attendue àvous revoir sous les habits que vous portez. Par quelle aventureêtes-vous devenu ermite ? C'est ce que je ne puis vous raconterprésentementlui ai-je reparti. Le détail est un peulongmais je viendrai demain au soir satisfaire votre curiosité.De plusje vous amènerai le fière Juanmon compagnon.Le frère Juan ! a-t-elle interrompuce bon ermite qui a unermitage auprès de cette ville ? Vous n'y pensez pas. On ditqu'il a plus de cent ans. Il est vrailui ai-je ditqu'il a eu cetâge-là. Mais il est bien rajeuni depuis quelques jours.Il n'est pas plus vieux que moi. Eh bien ! qu'il vienne avec vousàrépliqué Barbe. Je vois bien qu'il y a du mystèrelà dessous.

Nous nemanquâmes pas le lendemaindès qu'il fut nuitd'allerchez ces bigotesquipour nous mieux recevoiravaient préparéun grand repas. Nous ôtâmes d'abord nos barbes et noshabits d'anachorèteset sans façon nous fîmesconnaître à ces princesses qui nous étions. Deleur côtéde peur de demeurer en reste de franchiseavec nouselles nous montrèrent de quoi sont capables defausses dévotesquand elles bannissent la grimace. Nouspassâmes presque toute la nuit à tableet nous ne nousretirâmes à notre grotte qu'un moment avant le jour.Nous y retournâmes bientôt aprèsoupour mieuxdirenous fîmes la même chose pendant trois moisetnous mangeâmes avec ces créatures plus des deux tiers denos espèces. Mais un jalouxqui a tout découverten ainformé la justicequi doit aujourd'hui se transporter àl'ermitage pour se saisir de nos personnes. Hier Ambroiseen quêtantà Cuençarencontra une de nos béates qui luidonna un billetet lui dit : Une ferrure de mes amies m'écritcette lettre que j'allais vous envoyer par un homme exprès.Montrez-la au frère Juanet prenez vos mesures là-dessus.C'est ce billetmessieursque Lamela m'a mis entre les mains devantvouset qui nous a si brusquement fait quitter notre demeuresolitaire.




CHAPITREII

Du conseil que don Raphaël et ses auditeurstinrent ensembleet de l'aventure qui leur arriva lorsqu'ilsvoulurent sortir du bois.


Quand donRaphaël eut achevé de conter son histoiredont le récitme parut un peu longdon Alphonse par politesse lui témoignaqu'elle l'avait fort diverti. Après celale seigneur Ambroiseprit la paroleet l'adressant au compagnon de ses exploits : DonRaphaëllui dit-ilsongez que le soleil se couche. Il serait àproposce me semblede délibérer sur ce que nousavons à faireVous avez raisonlui répondit soncamaradeil faut déterminer l'endroit où nous voulonsaller. Pour moireprit Lamelaje suis d'avis que nous nousremettions en chemin sans perdre de tempsque nous gagnions Requenacette nuitet que demain nous entrions dans le royaume de Valenceoù nous donnerons l'essor à notre industrie. Jepressens que nous y ferons de bons coups. Son confrèrequicroyait là-dessus ses pressentiments infailliblesse rangeade son opinion. Pour don Alphonse et moicomme nous nous laissionsconduire par ces deux honnêtes gensnous attendîmessans rien direle résultat de la conférence.

Il futdonc résolu que nous prendrions la route de Requenaet nouscommençâmes à nous y disposer. Nous fîmesun repas semblable à celui du matin ; puis nous chargeâmesle cheval de l'outre et du reste de nos provisions. Ensuitela nuitqui survint nous prêtant l'obscurité dont nous avionsbesoin pour marcher sûrementnous voulûmes sortir dubois ; mais nous n'eûmes pas fait cent pasque nousdécouvrîmes entre les arbres une lumière qui nousdonna beaucoup à penser. Que signifie cela ? dit don Raphaël: ne serait-ce point les furets de la justice de Cuença qu'onaurait mis sur nos traceset quinous sentant dans cette forêtnous y viendraient chercher ? Je ne le crois pasdit Ambroise. Cesont plutôt des voyageurs. La nuit les aura surpris et ilsseront entrés dans ce bois pour y attendre le jour ; maisajouta-t-ilje puis me tromper. Je vais reconnaître ce quec'est. Demeurez ici tous trois. Je serai de retour dans un moment. Aces motsil s'avance vers la lumière qui n'était pasfort éloignée ; il s'en approche à pas de loup.Il écarte doucement les feuilles et les branches quis'opposent à son passageet regarde avec toute l'attentionque la chose lui paraît mériter. Il vit sur l'herbeautour d'une chandelle qui brûlait dans une motte de terrequatre hommes assis qui achevaient de manger un pâté etde vider une assez grosse outre qu'ils baisaient à la ronde.Il aperçut encore à quelques pas d'eux une femme et uncavalier attachés à des arbreset un peu plus loin unechaise roulante iavec deux mules richement caparaçonnées.Il jugea d'abord que les hommes assis devaient être des voleurs; et les discours qu'il leur entendit tenir lui firent connaîtrequ'il se ne trompait pas dans sa conjecture. Les quatre brigandsfaisaient voir une égale envie de posséder la dame quiétait tombée entre leurs mainset ils parlaient de latirer au sort. Lamelainstruit de ce que c'étaitvint nousrejoindreet nous fit un fidèle rapport de tout ce qu'ilavait vu et entendu.

Messieursdit alors don Alphonsecette dame et ce cavalier que les voleurs ontattachés à des arbres sont peut-être despersonnes de la première qualité. Souffrirons-nous quedes brigands les fassent servir de victimes à leur barbarie età leur brutalité ? Croyez-moichargeons ces bandits.Qu'ils tombent sous nos coups ! J'y consensdit don Raphaël. Jene suis pas moins prêt à faire une bonne action qu'unemauvaise. Ambroisede son côtétémoigna qu'ilne demandait pas mieux que de prêter la main à uneentreprise si louableet dont il prévoyaitdisait-ilquenous serions bien payés. J'ose dire aussi qu'en cette occasionle péril ne m'épouvanta pointet que jamais aucunchevalier errant ne se montra plus prompt au service des demoiselles.Maispour dire les choses sans trahir la véritéledanger n'était pas grandi carLamela nous ayant rapportéque les armes des voleurs étaient toutes en un monceau àdix ou douze pas d'euxil ne nous fut pas fort difficile d'exécuternotre dessein. Nous liâmes notre cheval à un arbreetnous nous approchâmes à petit bruit de l'endroit oùétaient les brigands. Ils s'entretenaient avec beaucoup dechaleur et faisaient un bruit qui nous aidait à lessurprendre. Nous nous rendîmes maîtres de leurs armesavant qu'ils nous découvrissent ; puistirant sur eux àbout poilantnous les étendîmes tous sur la place.

Pendantcette expédition la chandelle s'éteignitde sorte quenous demeurâmes dans l'obscurité. Nous ne laissâmespas toutefois de délier l'homme et la femmeque la craintetenait saisis à un point qu'ils n'avaient pas la force dénous remercier de ce que nous venions de faire pour eux. Il est vraiqu'ils ignoraient encore s'ils devaient nous regarder comme leurslibérateursou comme de nouveaux bandits qui ne lesenlevaient point aux autres pour les mieux traiter. Mais nous lesrassurâmes en leur disant que nous allions les conduire jusqu'àune hôtellerie qu'Ambroise soutenait être à unedemi-lieue de làet qu'ils pourraient en cet endroit prendretoutes les précautions nécessaires pour se rendresûrement où ils avaient affaire. Après cetteassurancedont ils parurent très satisfaitsnous les remîmesdans leur chaiseet les tirâmes hors du bois en tenant labride de leurs mules. Nos anachorètes visitèrentensuite les poches des vaincus. Puis nous allâmes reprendre lecheval de don Alphonse. Nous prîmes aussi ceux des voleursquenous trouvâmes attachés à des arbres auprèsdu champ de bataille. Puisemmenant avec nous tous ces chevauxnoussuivîmes le frère Antoinequi monta sur une des mulespour mener la chaise à l'hôtellerieoù nousn'arrivâmes pourtant que deux heures aprèsquoiqu'ileût assuré qu'elle n'était pas fort éloignéedu bois.

Nousfrappâmes rudement à la porte. Tout le monde étaitdéjà couché dans la maison. L'hôte etl'hôtesse se levèrent à la hâteet nefurent nullement fâchés de voir troubler leur repos parl'arrivée d'un équipage qui paraissait devoir fairechez eux beaucoup plus de dépense qu'il n'en fit. Toutel'hôtellerie fut éclairée dans un mm ment. DonAlphonse et l'illustre fils de Lucinde donnèrent la main aucavalier et à la dame pour les aider à descendre de lachaise ; ils leur servirent même d'écuyers jusqu'àla chambre où l'hôte les conduisit. Il se fit làbien des complimentset nous ne fûmes pas peu étonnésquand nous apprîmes que c'était le comte de Polanlui-même et sa fille Séraphine que nous venions dedélivrer. On ne saurait dire quelle fut la surprise de cettedamenon plus que celle de don Alphonselorsqu'ils se reconnurenttous deux. Le comte n'y prit pas gardetant il était occupéd'autres choses. Il se mit à nous raconter de quelle manièreles voleurs l'avaient attaquéet comment ils s'étaientsaisis de sa fille et de luiaprès avoir tué sonpostillonun page et un valet de chambre. Il finit en nous disantqu'il sentait vivement l'obligation qu'il nous avaitet quesi nousvoulions l'aller trouver à Tolèdeoù il seraitdans un moisnous éprouverions s'il était ingrat oureconnaissant.

La fillede ce seigneur n'oublia pas de nous remercier aussi de son heureusedélivrance ; etcomme nous jugeâmes. Raphaël etmoique nous ferions plaisir à don Alphonse si nous luidonnions le moyen de parler un moment en particulier à cettejeune veuvenous y réussîmes en amusant le comte dePolan. Belle Séraphinedit tout bas don Alphonse à ladameje cesse de me plaindre du sort qui m'oblige à vivrecomme un homme banni de la société civilepuisque j'aieu le bonheur de contribuer au service important qui vous a étérendu. Eh quoi ! lui répondit-elle en soupirantc'est vousqui m'avez sauvé la vie et l'honneur ! C'est à vous quenous sommesmon père et moisi redevables ! Ah ! donAlphonsepourquoi avez-vous tué mon frère ? Elle nelui en dit pas davantage ; mais il comprit assezpar ces parolesetpar le ton dont elles furent prononcéesques'il aimaitéperdument Séraphineil n'en était guèremoins aimé.






LIVRESIXIEME


CHAPITREPREMIER

De ce que Gil Blas et ses compagnons firentaprès avoir quitté le comte de Polan ; du projetimportant qu'Ambroise forma et de quelle manière il futexécuté.


Le comtede Polanaprès avoir passé la moitié de la nuità nous remercier et à nous assurer que nous pouvionscompter sur sa reconnaissanceappela l'hôte pour le consultersur les moyens de se rendre sûrement à Tunisoùil avait dessein d'aller. Nous laissâmes ce seigneur prendreses mesures là-dessus. Nous sortîmes de l'hôtellerieet suivîmes la route qu'il plut à Lamela de choisir.

Aprèsdeux heures de cheminle jour nous surprit auprès deCampillo. Nous gagnâmes promptement les montagnes qui sontentre ce bourg et Requena. Nous y passâmes la journée ànous reposer et à compter nos financesque l'argent desvoleurs avait fort augmentées ; car on avait trouvédans leurs poches plus de trois cents pistoles. Nous nous remîmesen marche au commencement de la nuitet le lendemain matin nousentrâmes dans le royaume de Valence. Nous nous retirâmesdans le premier bois qui s'oint à nos yeux. Nous nous yenfonçâmeset nous arrivâmes à un endroitoù coulait un ruisseau d'une onde cristallinequi allaitjoindre lentement les eaux du Guadalavia. L'ombre que les arbres nousprêtaientet l'herbe que le lieu fournissait abondamment ànos chevauxnous auraient déterminés à nous yarrêterquand nous n'aurions pas été dans cetterésolution.

Nous mîmesdonc là pied à terreet nous nous disposions àpasser la journée fort agréablement ; mais lorsque nousvoulûmes déjeunernous nous aperçûmesqu'il nous restait très peu de vivres. Le pain commençaità nous manqueret notre outre était devenu un corpssans âme. Messieursnous dit Ambroiseles plus charmantesretraites ne me plaisent guère sans Bacchus et sans Cérès.Il faut renouveler nos provisions. Je vais pour cet effet àXelva. C'est une assez belle villequi n'est qu'à deux lieuesd'ici. J'aurai bientôt fait ce petit voyage. En parlant decette sorteil chargea un cheval de l'outre et de la besacemontadessuset sortit du bois avec une vitesse qui promettait un promptretour.

Il nerevint pourtant pas si tôt qu'il nous l'avait fait espérer.Plus de la moitié du jour s'écoula ; la nuit mêmedéjà s'apprêtait à courir les arbres deses ailes noiresquand nous revîmes notre pourvoyeurdont leretardement commençait à nous donner de l'inquiétude.Il trompa notre attente par la quantité de choses dont ilrevint chargé. Il apportait non seulement l'outre pleine d'unvin excellentet la besace remplie de pain et de toutes sortes degibier rôti ; il y avait encore sur son cheval un gros paquetde hardesque nous regardâmes avec beaucoup d'attention. Ils'en aperçutet nous dit en souriant : je le donne àdon Raphaël et à toute la terre ensemble à devinerpourquoi j'ai acheté ces hardes-là. En disant cesparolesil défit le paquet pour nous montrer en détailce que nous considérions en gros. Il nous fit voir un manteauet une robe noire fort longuedeux pourpoints avec leurshauts-de-chausses ; une de ces écritoires composées dedeux pièces liées par un cordonet dont le cornet estséparé de l'étui où l'on met les plumes;une main de beau papier blanc ; un cadenas avec un gros cachet et dela cire verte ; etlorsqu'il nous eut enfin exhibé toutes sesemplettesdont Raphaël lui dit en plaisantant : vive Dieu !monsieur Ambroiseil faut avouer que vous avez fait là un bonachat. Quel usages'il vous plaîten prétendez-vousfaire ? Un admirablerépondit Lamela. Toutes ces choses nem'ont coûté que dix doublonset je suis persuadéque nous en retirerons plus de cinq cents. Comptez là-dessus.Je ne suis pas homme à me charger de nippes inutiles ; et pourvous prouver que je n'ai point acheté tout cela comme un sotje vais vous communiquer un projet que j'ai formé.

Aprèsavoir fait ma provision de painpoursuivit-ilje suis entréchez un rôtisseuroù j'ai ordonné qu'on mîtà la broche six perdrixautant de poulets et de lapereaux.Tandis que ces viandes cuisaientil arrive un homme en colèreet quise plaignant hautement des manières d'un marchand dela ville à son égarddit au rôtisseur : parsaint Jacques ! Samuel Simon est le marchand de Xelva le plusridicule. Il vient de me faire un affront en pleine boutique. Leladre n'a pas voulu me faire crédit de six aunes de drap.Cependantil sait bien que je suis un artisan solvableet qu'il n'ya rien à perdre avec moi. N'admirez-vous pas cet animal ? Ilvend volontiers à crédit aux personnes de qualité.Il aime mieux hasarder avec eux que d'obliger un honnêtebourgeois sans rien risquer. Quelle manie ! Le maudit Juif !puisse-t-il y être attrapé ! Mes souhaits serontaccomplis quelque jour. Il y a bien des marchands qui m'enrépondraient. En entendant parler ainsi cet artisanqui a ditbeaucoup d'autres choses encorej'ai eu je ne sais quelpressentiment que je friponnerais ce Samuel Simon. Mon amiai-je dità l'homme qui se plaignait de ce marchandde quel caractèreest ce personnage dont vous parlez ? D'un très mauvaiscaractèrea-t-il répondu brusquement. Je vous le donnepour un usurier tout des plus vifsquoiqu'il affecte les alluresd'un homme de bien ; c'est un Juif qui s'est fait catholique ; maisdans le fond de l'âmeil est encore juif comme Pilatecar ondit qu'il a fût abjuration par intérêt.

J'ai prêtéune oreille attentive à tous les discours de l'artisanet jen'ai pas manquéau sortir de chez le rôtisseurdem'informer de la demeure de Samuel Simon. Une personne me l'enseigne.On me la montre. Je parcours des yeux sa boutique. J'examine tout; etmon imaginationprompte à m'obéirenfante unefourberie que je digèreet qui me parût digne du valetdu seigneur Gil Blas. Je vais à la friperieoùj'achète ces habits que j'apportel'un pour jouer le rôled'inquisiteurl'autre pour représenter un greffieret letroisième enfin pour faire le personnage d'un alguazil. Ah !mon cher Ambroiseinterrompit en cet endroit don Raphaël touttransporté de joiela merveilleuse idée ! Le beau plan! Je suis jaloux de l'invention. Je donnerais volontiers les plusgrands traits de ma vie pour un effet d'esprit si heureux. OuiLamelapoursuivit-ilje voismon amitoute la richesse de tondesseinet l'exécution ne doit pas t'inquiéter. Tu asbesoin de deux bons acteurs qui te secondent. Ils sont tout trouvés.Tu as un air de béat ; tu feras fort bien l'inquisiteur. Moije représenterai le greffieret le seigneur Gil Blass'illui plaîtjouera le rôle de l'alguazil. Voilàcontinua-t-illes personnages distribués ; demain nousjouerons la pièceet je réponds du succèsàmoins qu'il n'arrive quelqu'un de ces contretemps qui confondent lesdesseins les mieux concertés.

Je neconcevais encore que très confusément le projet que donRaphaël trouvait si beau ; mais on me mit au fût ensoupantet le tour me parut ingénieux. Après avoirexpédié une partie du gibier et fait à notreoutre une copieuse saignéenous nous étendîmessur l'herbeet nous fûmes bientôt endormis. Debout !debout ! s'écria le seigneur Ambroise à la pointe dujour ; des gens qui ont une grande entreprise à exécuterne doivent pas être paresseux. Malepeste ! monsieurl'inquisiteurlui dit don Raphaël en se réveillantquevous êtes alerte ! Cela ne vaut pas le diable pour M. SamuelSimon. J'en demeure d'accordreprit Lamela. Je vous dirai de plusajouta-t-il en riantque j'ai rêvé cette nuit que jelui arrachais des poils de la barbe. N'est-ce pas là un vilainsonge pour luimonsieur le greffier ? Ces plaisanteries furentsuivies de mille autres qui nous mirent tous de belle humeur. Nousdéjeunâmes gaiementet nous nous disposâmesensuite à faire nos personnages. Ambroise se revêtit dela longue robe et du manteaude sorte qu'il avait tout l'air d'uncommissaire du Saint-Office. Nous nous habillâmes aussidonRaphaël et moide façon que nous ne ressemblions pointmal aux greffiers et aux alguazils. Nous employâmes bien dutemps à nous déguiser; et il était plus de deuxheures après midi lorsque nous sortîmes du bois pournous rendre à Xelva. Il est vrai que rien ne nous pressâtet que nous ne devions commencer la comédie qu'àl'entrée de la nuit. Aussi nous n'allâmes qu'au petitpaset nous nous arrêtâmes aux portes de la ville pour yattendre la fin du jour. Dès qu'elle fut arrivéenouslaissâmes nos chevaux dans cet endroitsous la garde de donAlphonsequi se sut bon gré de n'avoir point d'autre rôleà faire. Don RaphaëlAmbroise et moinous allâmesd'abordnon chez Samuel Simonmais chez un cabaretier qui demeurâtà deux pas de sa maison. M. l'inquisiteur marchait le premier.Il entreet dit gravement à l'hôte : Maîtrejevoudrais vous parler en particulier. L'hôte nous mena dans unesalleoù Lamelale voyant seul avec nouslui dit : je suiscommissaire du Saint-Office et je viens ici peur une affaire trèsimportante. A ces parolesle cabaretier pâlitet réponditd'une voix tremblante qu'il ne croyait pas avoir donné sujet àla sainte Inquisition de se plaindre de lui. Aussireprit Ambroised'un air douxne songe-t-elle point à vous faire de la peine.A Dieu ne plaise quetrop prompte à punirelle confonde lecrime avec l'innocence ! Elle est sévèremais toujoursjuste. En un motpour éprouver ses châtimentsil fautles avoir mérités. Ce n'est donc pas vous qui m'amenezà Xelva. C'est un certain marchand qu'on appelle Samuel Simon.Il nous a été fait de lui un très mauvaisrapport. Il estdit-ontoujours juifet il n'a embrassé lechristianisme que par des motifs purement humains. Je vous ordonne dela part du Saint-Office de me dire ce que vous savez de cet homme-là.Gardez-vouscomme son voisinet peut-être son amide vouloirl'excuser ; carje vous le déclaresi j'aperçois dansvotre témoignage le moindre ménagementvous êtesperdu vous-même. Allonsgreffierpoursuivit-il en se tournantvers Raphaëlfaites votre devoir.

Monsieurle greffierqui tenait déjà à la main sonpapier et son écritoires'assit à une tableet seprépara de l'air du monde le plus sérieux àécrire la déposition de l'hôtequi de son côtéprotesta qu'il ne trahirait point la vérité. Celaétantlui dit le commissaire inquisiteurnous n'avons qu'àcommencer. Répondez seulement à mes questionsje nevous en demande pas davantage. Voyez-vous Samuel Simon fréquenterles églises ? C'est à quoi je n'ai pas pris gardeditle cabaretier. Je ne me souviens pas de l'avoir vu à l'église.Bons'écria l'inquisiteurécrivez qu'on ne le voitjamais dans les églises. Je ne dis pas celamonsieur lecommissurerépliqua l'hôte. Je dis seulement que je nel'ai point vu. Il peut être dans une église où jeseraisans que je l'aperçoive. Mon amireprit Lamelavousoubliez qu'il ne faut pointdans votre interrogatoireexcuserSamuel Simon. Je vous en ai dit les conséquences. Vous nedevez dire que des choses qui soient contre luiet pas un mot en safaveur. Sur ce pied-làseigneur licenciérepartitl'hôtevous ne tirerez pas grand fruit de ma déposition.Je ne connais point le marchand dont il s'agitje n'en puis dire nibien ni mal ; maissi vous voulez savoir comment il vit dans sondomestiqueje vais appeler Gaspard son garçonque vousinterrogerez. Ce garçon vient ici quelquefois boire avec sesamis. Quelle langue ! Il vous dira toute la vie de son maîtreet donnerasur ma parolede l'occupation à votre greffier.

J'aimevotre franchisedit alors Ambroise ; et c'est témoigner duzèle pour le Saint-Officeque de m'enseigner un hommeinstruit des m¦urs de Simon. J'en rendrai compte àl'Inquisition. Hâtez-vous donccontinua-t-ild'aller chercherce Gaspard dont vous parlez; mais faites les choses discrètement; que son maître ne se doute point de ce qui se passe. Lecabaretier s'acquitta de sa commission avec beaucoup de secret et dediligence. Il amena le garçon marchand. C'était unjeune homme des plus babillardset tel qu'il nous le fallût.Soyez le bienvenumon enfantlui dit Lamela. Vous voyez en moi uninquisiteur nommé par le Saint-Office pour informer contreSamuel Simonque l'on accuse de judaïser. Vous demeurez chezlui ; par conséquent vous êtes témoin de laplupart de ses actions. Je ne crois pas qu'il soit nécessairede vous avertir que vous êtes obligé de déclarerce que vous savez de luiquand je vous l'ordonnerai de la part de lasainte Inquisition. Seigneur licenciérépondit legarçon marchandje suis tout prêt à vouscontenter là-dessussans que vous me l'ordonniez de la partdu Saint-Office. Si l'on mettait mon maître sur mon chapitreje suis persuadé qu'il ne m'épargnerait point. Ainsije ne le ménagerai pas non pluset je vous dirai premièrementque c'est un sournois dont il est impossible de démêlerles mouvementsun homme qui affecte tous les dehors d'un saintpersonnageet qui n'est nullement vertueux. Il va tous les soirschez une petite grisetteŠ Je suis bien aise d'apprendre celainterrompit Ambroise ; et je voispar ce que vous me ditesquec'est un homme de mauvaises m¦urs ; mais répondezprécisément aux questions que je vais vous faire. C'estparticulièrement sur la religion que je suis chargé desavoir quels sont ses sentiments. Dites-moimangez-vous du porc dansvotre maison ? Je ne pense pasrépondit Gaspardque nous enayons mangé deux fois depuis une année que j'y demeure.Fort bienreprit Monsieur l'Inquisiteur ; écrivezgreffierqu'on ne mange jamais de porc chez Samuel Simon. En récompensecontinua-t-ilon y mange sans doute quelquefois de l'agneau ? Ouiquelquefoisrepartit le garçon ; nous en avonspar exemplemangé un aux dernières fêtes de Pâques.L'époque est heureuses'écria le commissaire ;écrivezgreffierque Simon fait la Pâque. Cela va lemieux du mondeet il me paraît que nous avons reçu debons mémoires.

Apprenez-moiencoremon amipoursuivit Lamelasi vous n'avez jamais vu votremaître caresser de petits enfants. Mille foisréponditGaspard. Lorsqu'il voit passer des a petits garçons devantnotre boutiquepour peu qu'ils soient jolisil les arrête etles flatte. Écrivezgreffierinterrompit l'inquisiteurqueSamuel Simon est violemment soupçonné d'attirer chezlui les enfants des chrétiens pour les égorger.L'aimable prosélyte ! Oh ! oh ! monsieur Simonvous aurezaffaire au Saint-Officesur ma parole. Ne vous imaginez pas qu'ilvous laisse faire impunément vos barbares sacrifices. Couragezélé Gasparddit-il au garçon marchanddéclarez tout. Achevez de faire connaître que ce fauxcatholique est attaché plus que jamais aux coutumes et auxcérémonies des Juifs. N'est-il pas vrai quedans lasemainevous le voyez un jour dans une inaction totale ? Nonrépondit Gaspardje n'ai point remarqué celui-là.Je m'aperçois seulement qu'il y a des jours où ils'enferme dans son cabinetet qu'il y demeure très longtemps.Eh ! nous y voilà ! s'écria le commissaire ; il fait lesabbatou je ne suis pas inquisiteur. Marquezgreffiermarquezqu'il observe religieusement le jeûne du sabbat. Ah !l'abominable homme ! Il ne me reste plus qu'une chose àdemander. Ne parle-t-il pas aussi de Jérusalem ? Fort souventrepartit le garçon. Il nous conte l'histoire des Juifset dequelle manière fut détruit le temple de Jérusalem.Justementreprit Ambroise ne laissez pas échapper cetrait-làgreffier ; écrivezen gros caractèresque Samuel Simon ne respire que la restauration du templeet qu'ilmédite jour et nuit le rétablissement de la nation. Jen'en veux pas savoir davantageet il est inutile de faire d'autresquestions. Ce que vient de déposer le véridique Gaspardsuffirait pour faire brûler toute une juiverie.

Aprèsque Monsieur le commissaire du Saint-Office eut interrogé decette sorte le garçon marchandil lui dit qu'il pouvait seretirer ; mais il lui ordonnade la part de la sainte Inquisitionde ne point parler à son maître de ce qui venait de sepasser. Gaspard promit d'obéiret s'en alla. Nous ne tardâmesguère à le suivre ; nous sortîmes de l'hôtellerieaussi gravement que nous y étions entréset nousallâmes frapper à la porte de Samuel Simon. Il vintlui-même ouvrir ; ets'il fut étonné de voirchez lui trois figures comme les nôtresil le fut biendavantage quand Lamelaqui portait la parolelui dit d'un tonimpératif : Maître Samuelje vous ordonnede la partde la Sainte Inquisitiondont j'ai l'honneur d'êtrecommissairede me donner tout à l'heure la clef de votrecabinet. Je veux voir si je ne trouverai point de quoi justifier lesmémoires qui nous ont été présentéscontre vous.

Lemarchandque ce discours déconcertafit deux pas en arrièrecomme si on lui eût donné une bourrade dans l'estomac.Bien loin de se douter de quelque supercherie de notre partils'imagina de bonne foi qu'un ennemi secret l'avait voulu rendresuspect au Saint-Office ; peut-être aussi quene se sentantpas trop bon catholiqueil avait sujet d'appréhender uneinformation. Quoi qu'il en soitje n'ai jamais vu d'homme plustroublé. Il obéit sans résistanceet avec toutle respect que peut avoir un homme qui craint l'Inquisition. Il nousouvrit son cabinet. Du moinslui dit Ambroise en y entrantdu moinsrecevez-vous sans rébellion les ordres du Saint-Office. Maisajouta-t-ilretirez-vous dans une autre chambreet me laissezlibrement remplir mon emploi. Samuel ne se révolta pas pluscontre cet ordre que contre le premier. Il se tint dans sa boutiqueet nous entrâmes tous trois dans son cabinetoùsansperdre de tempsnous nous mîmes à chercher ses espèces.Nous les trouvâmes sans peine; elles étaient dans uncoffre ouvertet il y en avait beaucoup plus que nous n'en pouvionsemporter ; elles consistaient en un grand nombre de sacs amoncelésmais le tout en argent. Nous aurions mieux aimé de l'or ;cependantles choses ne pouvant être autrementil falluts'accommoder à la nécessité. Nous remplîmesnos poches de ducats. Nous en mîmes dans nos chausseset danstous les autres endroits que nous jugeâmes propres à lesrecéler. Enfinnous en étions pesamment chargéssans qu'il y parûtet cela par l'adresse d'Ambroise et parcelle de don Raphaëlqui me firent voir par là qu'iln'est rien tel que de savoir son métier.

Noussortîmes du cabinetaprès y avoir si bien fait notremain ; et alorspour une raison que le lecteur devinera fortaisémentmonsieur l'inquisiteur tira son cadenas qu'il voulutattacher lui-même à la porte ; ensuite il y mit lescellé. Puis il dit à Simon : Maître Samueljevous défendsde la part de la sainte Inquisitionde toucherà ce cadenasde même qu'à ce sceau que vousdevez respecterpuisque c'est le propre sceau du Saint-Office. Jereviendrai ici demain à la même heure pour le lever etvous apporter des ordres. A ces motsil se fit ouvrir la porte de larueque nous enfilâmes joyeusement l'un après l'autre.Dès que nous eûmes fait une cinquantaine de pasnouscommençâmes à marcher avec tant de vitesse et delégèretéqu'à peine touchions-nous laterremalgré le fardeau que nous portions. Nous fûmesbientôt hors de la ville etremontant sur nos chevauxnousles poussâmes vers Ségorbeen rendant grâces audieu Mercure d'un si heureux événement.




CHAPITREII

De la résolution que don Alphonse et GilBlas prirent après cette aventure.


Nousallâmes toute la nuitselon notre louable coutume; et nousnous trouvâmes au lever de l'aurore auprès d'un petitvillage à deux lieues de Ségorbe. Comme nous étionstous fatiguésnous quittâmes volontiers le grand cheminpour gagner des saules que nous aperçûmes au pied d'unecolline à dix ou douze cents pas du villageoù nous nejugeâmes point à propos de nous arrêter. Noustrouvâmes que ces saules faisaient un agréable ombrageet qu'un ruisseau lavait le pied de ces arbres. L'endroit nous plutet nous résolûmes d'y passer la journée. Nousmîmes donc pied à terre. Nous débridâmesnos chevaux pour les laisser paîtreet nous nous couchâmessur l'herbe. Nous nous y reposâmes un peuensuite nousachevâmes de vider notre besace et notre outre. Après unample déjeunernous comptâmes tout l'argent que nousavions pris à Samuel Simon. Ce qui se montait à troismille ducats ; de sorte qu'avec cette somme et celle que nous avionsdéjànous pouvions nous vanter de n'être pointen en fonds.

Comme ilfallait aller à la provisionAmbroise et don Raphaëlaprès avoir quitté leurs habits d'inquisiteur et degreffierdirent qu'ils voulaient se charger de ce soin-làtous deux ; que l'aventure de Xelva ne faisait que les mettre engoûtet qu'ils avaient envie de se rendre à Ségorbepour voir s'il ne se présenterait pas quelque occasion defaire un nouveau coup. Vous n'avezajouta le fils de Lucindequ'ànous attendre sous ces saules. Nous ne tarderons pas à vousrevenir joindre. Seigneur don Raphaëlm'écriai-je enriantdites-nous plutôt de vous attendre sous l'orme ! Si vousnous quitteznous avons bien la mine de ne vous revoir de longtemps.Ce soupçon nous offenserépliqua le seigneur Ambroise; mais nous méritons que vous nous fassiez cet outrage. Vousêtes excusable de vous défier de nousaprès ceque nous avons fait à Valladolidet de vous imaginer que nousne nous ferions pas plus de scrupule de vous abandonner que lescamarades que nous avons laissés dans cette ville. Vous voustrompez pourtant. Les confrères à qui nous avons faussécompagnie étaient des personnes d'un fort mauvais caractèreet dont la société commençait à nousdevenir insupportable. Il faut rendre cette justice aux gens de notreprofessionqu'il n'y a point d'associés dans la vie civileque l'intérêt divise moins ; maisquand il n'y a pasentre nous de conformité d'inclinationsnotre bonneintelligence peut s'altérer comme celle du reste des hommes.AinsiSeigneur Gil Blaspoursuivit Lamelaje vous prievous et leseigneur don Alphonsed'avoir un peu plus de confiance en nousetde vous mettre l'esprit en repos sur l'envie que nous avons donRaphaël et moi d'aller à Ségorbe.

Il estbien aisédit alors le fils de Lucindede leur ôterlà-dessus tout sujet d'inquiétude. Ils n'ont qu'àdemeurer maîtres de la caisse. Ils auront entre leurs mains unebonne caution de notre retour. Vous voyezseigneur Gil Blasajouta-t-ilque nous allons d'abord au fait. Vous serez tous deuxnantiset je puis vous assurer que nous partirons Ambroise et moisans appréhender que vous ne nous souffliez ce précieuxnantissement. Après une marque si certaine de notre bonne foine vous fierez-vous pas entièrement à nous ? Ouimessieursleur dis-jeet vous pouvez présentement faire toutce qu'il vous plaira. Ils partirent sur-le-champchargés del'outre et de la besaceet me laissèrent sous les saules avecdon Alphonsequi me dit après leur départ : il fautseigneur Gil Blasil faut que je vous ouvre mon c¦ur. Je mereproche d'avoir eu la complaisance de venir jusqu'ici avec ces deuxfripons. Vous ne sauriez croire combien de fois je m'en suis déjàrepenti. Hier au soirpendant que je gardais les chevauxj'ai faitmille réflexions mortifiantes. J'ai pensé qu'il neconvient point à un jeune homme qui a des principes d'honneurde vivre avec des gens aussi vicieux que don Raphaël et Lamela ;quesi par malheur un jouret cela peut fort bien arriverlesuccès d'une fourberie est tel que nous tombions entre lesmains de la justicej'aurais la honte d'être puni avec euxcomme un voleuret d'éprouver un châtiment infâme.Ces images s'offrirent sans cesse à mon espritet je vousavouerai que j'ai résolupour n'être plus complice desmauvaises actions qu'ils ferontde me séparer d'eux pourjamais. Je ne crois pascontinua-t-ilque vous désapprouviezmon dessein. Nonje vous assurelui répondis-je ; quoiquevous m'ayez vu faire le personnage d'alguazil dans la comédiede Samuel Simonne vous imaginez pas que ces sortes de piècessoient de mon goût. Je prends le ciel à témoinqu'en jouant un si beau rôleje me suis dit à moi-même: ma foimonsieur Gil Blassi la justice venait à voussaisir au collet présentementvous mériteriez bien lesalaire qui vous en reviendrait. Je ne me sens donc pas plus disposéque vousseigneur don Alphonseà demeurer en si bonnecompagnie ; etsi vous le trouvez bonje vous accompagnerai. Quandces messieurs seront de retournous leur demanderons àpartager nos financeset demain matinou dès cette nuitmêmenous prendrons congé d'eux.

L'amant dela belle Séraphine approuva ce que je proposais. Gagnonsmedit-ilValenceet nous nous embarquerons pour l'Italieoùnous pourrons nous engager au service de la république deVenise. Ne vaut-il pas mieux embrasser le parti des armesque demener la vie lâche et coupable que nous menons ? Nous seronsmême en état de faire une assez bonne figure avecl'argent que nous aurons. Ce n'est pasajouta-t-ilque je me servesans remords d'un bien si mal acquis ; maisoutre que la nécessitém'y obligesi jamais je fais la moindre fortune dans la guerrejejure que je dédommagerai Samuel Simon. J'assurai don Alphonseque j'étais dans les mêmes sentimentset nous résolûmesenfin de quitter nos camarades dès le lendemain avant le jour.Nous ne fûmes point tentés de profiter de leur absencec'est-à-dire de déménager sur-le-champ avec lacaisse ; la confiance qu'il nous avaient marquée en nouslaissant maître des espèces ne nous permit pas seulementd'en avoir la pensée.

Ambroiseet don Raphaël revinrent de Ségorbe sur la fin du jour.La première chose qu'ils nous dirent fut que leur voyage avaitété très heureux j qu'ils venaient de jeter lesfondements d'une fourberie quiselon toutes les apparencesnousserait encore plus utile que celle du soir précédent.Et là-dessus le fils de Lucinde voulut nous mettre au fait ;mais don Alphonse prit alors la parole et leur déclara qu'ilétait dans la résolution de se séparer d'eux. Jeleur appris de mon côté que j'avais le mêmedessein. Ils firent vainement tout leur possible pour nous engager àles accompagner dans leurs expéditions. Nous prîmescongé d'eux le lendemain matinaprès avoir fait unpartage égal de nos espèceset nous tirâmes versValence.




CHAPITREIII

Après quel désagréableincident don Alphonse se trouva au comble de sa joie et par quelleaventure Gil Blas se vit tout à coup dans une heureusesituation.


Nouspoussâmes gaiement jusqu'à Bunoloù par malheuril fallut nous arrêter. Don Alphonse tomba malade. Il lui pritune grosse fièvre avec des redoublements qui me firentcraindre pour sa vie. Heureusement il n'y avait point là demédecinset j'en fus quitte pour la peur. Il se trouva horsde danger au bout de trois jourset mes soins achevèrent dele rétablir. Il se montra très sensible à toutce que j'avais fait pour lui ; et comme nous nous sentionsvéritablement de l'inclination l'un pour l'autrenous nousjurâmes une éternelle amitié.

Nous nousremîmes en chemintoujours résolusquand nous serionsà Valencede profiter de la première occasion quis'offrit de passer en Italie. Mais le ciel disposa de nous autrement.Nous vîmes à la porte d'un beau château despaysans de l'un et de l'autre sexe qui dansaient en rond et seréjouissaient. Nous nous approchâmes d'eux pour voirleur fêteet don Alphonse ne s'attendait à rien moinsqu'à la surprise dont il fut tout à coup saisi. Ilaperçut le baron de Steinbachqui de son côtél'ayant reconnuvint à lui les bras ouvertset lui dit avectransport : Ah ! don Alphonsec'est vous ! L'agréablerencontre ! Pendant qu'on vous cherche partoutle hasard vousprésente à mes yeux.

Moncompagnon descendit de cheval aussitôtet courut embrasser lebarondont la joie me parut très modérée.Venezmon filslui dit ensuite ce bon vieillardvous allezapprendre qui vous êteset jouir du plus heureux sort. Enachevant ces parolesil l'emmena dans le château. J'y entraiaussi avec euxcar tandis qu'ils s'étaient embrassésj'avais aussi mis pied à terre et attaché nos chevaux àun arbre. Le maître du château fut la premièrepersonne que nous rencontrâmes. C'était un homme decinquante ans et de très bonne mine : Seigneurlui dit lebaron de Steinbach en lui présentant don Alphonsevous voyezvotre fils. A ces motsdon César de Leyva (ainsi se nommaitle maître du château) jeta ses bras au cou de donAlphonseetpleurant de joie : mon cher filslui dit-ilreconnaissez l'auteur de vos jours. Si je vous ai laisséignorer si longtemps votre conditioncroyez que je me suis fait encela une cruelle violence. J'en ai mille fois soupiré dedouleurmais je n'ai pu faire autrement. J'avais épousévotre mère par inclination ; elle était d'une naissancefort inférieure à la mienne. Je vivais sous l'autoritéd'un père durqui me réduisait à la nécessitéde tenir secret un mariage contracté sans son aveu. Le baronde Steinbach seul était dans ma confidenceet c'est deconcert avec moi qu'il vous a élevé. Enfin mon pèren'est pluset je puis déclarer que vous êtes mon uniquehéritier. Ce n'est pas toutajouta-t-ilje vous marie avecune jeune dame dont la noblesse égale la mienne. Seigneurinterrompit don Alphonsene me faites point payer trop cher lebonheur que vous m'annoncez. Ne puis-je savoir que j'ai l'honneurd'être votre filssans apprendre en même temps que vousvoulez me rendre malheureux ? Ah ! seigneurne soyez pas plus cruelque votre père. S'il n'a point approuvé vos amoursdumoins il ne vous a point forcé de prendre une femme. Mon filsrépliqua don Césarje ne prétends pas non plustyranniser vos désirs. Mais ayez la complaisance de voir ladame que je vous destine. C'est tout ce que j'exige de votreobéissance. Quoique ce soit une personne charmante et un partifort avantageux pour vousje promets de ne pas vous contraindre àl'épouser. Elle est dans ce château. Suivez-moi. Vousallez convenir qu'il n'y a point d'objet plus aimable. En disantcelail conduisit don Alphonse dans un appartement où jem'introduisis après eux avec le baron de Steinbach.

Làétait le comte de Polan avec ses deux filles Séraphineet Julieet don Fernand de Leyvason gendrequi était neveude don César. Il y avait encore d'autres dames et d'autrescavaliers. Don Fernandcomme on l'a ditavait enlevé Julieet c'était à l'occasion du mariage de ces deux amantsque les paysans des environs s'étaient assemblés cejour-là pour se réjouir. Sitôt que don Alphonseparutet que son père l'eut présenté àla compagniele comte de Polan se leva et courut l'embrasserendisant : Que mon libérateur soit le bienvenu ! Don Alphonsepoursuivit-il en lui adressant la paroleconnaissez le pouvoir quela vertu a sur les bries généreuses ; si vous avez tuémon filsvous m'avez sauvé la vie. Je vous sacrifie monressentimentet vous donne cette même Séraphine àqui vous avez sauvé l'honneur. Par là je m'acquitteenvers vous. Le fils de don César ne manqua pas de témoignerau comte de Polan combien il était pénétréde ses bontés; et je ne sais s'il eut plus de joie d'avoirdécouvert sa naissance que d'apprendre qu'il allait devenirl'époux de Séraphine. Effectivement ce mariage se fitquelques jours aprèsau grand contentement des parties lesplus intéressées.

Commej'étais aussi un des libérateurs du comte de Polanceseigneurqui me reconnutme dit qu'il se chargeait du soin de fairema fortune ; mais je le remerciai de sa générositéet je ne voulus point quitter don Alphonsequi me fit intendant desa maison et m'honora de sa confiance. A peine fut-il mariéqu'ayant sur le c¦ur le tour qui avait été faità Samuel Simonil m'envoya porter à ce marchand toutl'argent qui lui avait été volé. J'allai doncfaire une restitution. C'était commencer le métierd'intendant par où l'on devrait le finir.




LIVRESEPTIEME

CHAPITRE PREMIER


Des amours de GilBlas et de la dame Lorença Séphora

J'allaidonc à Xelva porter au bon Samuel Simon les trois mille ducatsque nous lui avions volés. J'avouerai franchement que je fustenté sur la route de m'approprier cet argentpour commencermon intendance sous d'heureux auspices. Je pouvais faire ce coupimpunémentje n'avais qu'à voyager cinq ou six jourset m'en retourner ensuite comme si je me trisse acquitté de macommission. Don Alphonse et son père n'auraient pas soupçonnéma fidélité. Je ne succombai pourtant point à latentation ; je puis même dire que je la surmontai en garçond'honneur. Ce qui n'était pas peu louable dans un jeune hommequi avait fréquenté de grands fripons. Bien despersonnes qui ne voient que d'honnêtes gens ne sont pas siscrupuleuses ; celles surtout à qui l'on a confié desdépôts qu'elles peuvent retenir sans intéresserleur réputation pourraient en dire des nouvelles.

Aprèsavoir fait la restitution au marchandqui ne s'y étaitnullement attenduje revins au château de Leyva. Le comte dePalan n'y était plus ; il avait repris le chemin de Tolèdeavec Julie et don Fernand. Je trouvai mon nouveau maître plusépris que jamais de sa Séraphinesa Séraphineenchantée de luiet don César charmé de lesposséder tous deux. Je m'attachai à gagner l'amitiéde ce tendre pèreet j'y réussis. Je devinsl'intendant de la maison ; c'était moi qui réglais tout; je recevais l'argent des fermiers ; je faisais la dépenseet j'avais sur les valets un empire despotique ; maiscontrel'ordinaire de mes pareilsje n'abusais point de mon pouvoir. Je nechassais pas les domestiques qui me déplaisaientetn'exigeais pas des autres qu'ils me fussent entièrementdévoués; s'ils s'adressaient directement à donCésar ou à son fils pour demander des grâcesbien loin de les traverserje parlais en leur faveur. D'ailleursles marques d'affection que mes deux maîtres me donnaient àtoute heure m'inspiraient un zèle pour leur service. Jen'avais en vue que leur intérêt. Aucun tour depasse-passe dans mon administration. J'étais un intendantcomme on n'en voit point.

Pendantque je m'applaudissais du bonheur de ma conditionl'amourcommes'il eût été jaloux de ce que la fortune faisaitpour moivoulut aussi que j'eusse quelques grâces à luirendre : il fit naître dans le coeur de la dame LorençaSéphorapremière femme de Séraphineuneinclination violente pour monsieur l'intendant. Ma conquêtepour dire les choses en fidèle historienfaisait lacinquantaine. Cependant un air de fraîcheurun visageagréableet deux beaux yeux dont elle savait habilement seservirpouvaient la faire encore passer pour une espèce debonne fortune. Je lui aurais souhaité seulement un teint plusvermeilcar elle était fort pâle. Ce que je ne manquaipas d'attribuer à l'austérité du célibat.

La damem'agaça longtemps par des regards où son amour étaitpeint ; maisau lieu de répondre à ses oeilladesjefis d'abord semblant de ne pas m'apercevoir de son dessein. Par làje lui parus un galant tout neuf ; ce qui ne lui déplut point.S'imaginant donc ne devoir pas s'en tenir au langage des yeux avec unjeune homme qu'elle croyait moins éclairé qu'il nel'étaitdès le premier entretien que nous eûmesensemble elle me déclara ses sentiments en termes formelsafin que je n'en ignorasse. Elle s'y prit en femme qui avait del'école. Elle feignit d'être déconcertéeen me parlant; etaprès m'avoir dit à bon compte toutce qu'elle voulait me direelle se cacha le visagepour me fairecroire qu'elle avait honte de me laisser voir sa faiblesse. Il fallutbien me rendre ; etquoique la vanité me déterminâtplus que le sentimentje me montrai fort sensible à sesvolontés. J'affectai même d'être pressantet jefis si bien le passionnéque je m'attirai des reproches.Lorença me repritmais avec tant de douceurqu'en merecommandant d'avoir de la retenue elle ne paraissait pas fâchéeque j'en eusse manqué. J'aurais poussé les chosesencore plus loinsi l'objet aimé n'eût pas craint de medonner mauvaise opinion de sa vertuen m'accordant une victoire tropfacile. Ainsi nous nous séparâmes jusqu'à unenouvelle entrevueSéphorapersuadée que sa fausserésistance la faisait passer pour une vestale dans mon espritet moiplein de la douce espérance de mettre bientôtcette aventure à fin.

Mesaffaires étaient dans cette dispositionlorsqu'un laquais dedon César m'apprit une nouvelle qui modéra ma joie. Cegarçon était un de ces domestiques curieux quis'appliquent à découvrir ce qui se passe dans unemaison. Comme il me faisait assidûment sa couret qu'il merégalait de quelque nouveauté tous les joursil mevint dire un matin qu'il avait fait une plaisante découvertequ'il voulait m'en faire partà condition que je garderais lesecretattendu que cela regardait la dame Lorença Séphoradont il craignaitdisait-ilde s'attirer le ressentiment. J'avaistrop d'envie d'apprendre ce qu'il avait à me direpour ne luipas promettre d'être discret ; maissans paraître yprendre le moindre intérêtje lui demandaile plusadroitement qu'il me fut possiblece que c'était que ladécouverte dont il me faisait fête. Lorençamedit-ilfait secrètement entrer tous les soin dans sonappartement le chirurgien du villagequi est un jeune homme desmieux bâtiset le drôle y demeure assez longtemps. Jeveux croireajouta-t-il d'un air malinque cela peut fort bien êtreinnocent ; mais vous conviendrez qu'un garçon qui se glissemystérieusement dans la chambre d'une fille dispose àmal juger d'elle.

Quoique cerapport me fît autant de peine que si j'eusse étévéritablement amoureuxje me gardai bien de le faireconnaître ; je me contraignis jusqu'à rire de cettenouvelle qui me perçait l'âme. Mais je me dédommageaide cette contrainte dès que je me vis sans témoins. Jepestaije juraije rêvai au parti que je prendrais. Tantôtméprisant Lorençaje me proposais de l'abandonnersans daigner seulement m'éclaircir avec la coquette ; ettantôtm'imaginant qu'il y allait de mon honneur de donner lachasse au chirurgienje formais le dessein de l'appeler en duel.Cette dernière résolution prévalut. Je me mis enembuscade sur le soiret je vis effectivement mon homme entrer d'unair mystérieux dans l'appartement de ma duègne. Ilfallait cela pour entretenir ma fureur. Je sortis du châteauet m'allai poster sur le chemin par où le galant devait s'enretourner. Je l'attendais de pied fermeet chaque moment irritaitl'envie que j'avais de me battre. Enfinmon ennemi parut. Je fisquelques pas en matamore pour l'aller joindre ; mais je ne saiscomment diable cela se fitje me sentis tout à coup saisircomme un héros d'Homèred'un mouvement de crainte quim'arrêta. Je demeurai aussi troublé que Pârisquand il se présenta pour combattre Ménélas. Jeme mis à considérer mon hommequi me sembla fort etvigoureuxet je trouvai son épée d'une longueurexcessiveTout cela faisait sur moi son effetNéanmoinsparpoint d'honneur ou autrementquoique je visse le péril avecdes yeux qui le grossissaient encoreet malgré la nature quis'opiniâtrait à m'en détournerj'eus l'assurancede m'avancer vers le chirurgien et de mettre flamberge au vent.

Mon actionle surprit. Qu'y a-t-il donc ? seigneur Gil Blass'écria-t-il.Pourquoi ces démonstrations? Vous voulez rire apparemment.Nonmonsieur le barbierlui répondis-jenon. Rien n'estplus sérieux. Je veux savoir si vous êtes aussi braveque galant. N'espérez pas que je vous laisse possédertranquillement les bonnes grâces de la dame que vous venez devoir au château. Par saint Cômereprit le chirurgien enfaisant un éclat de rirevoici une plaisante aventure ! ViveDieu! les apparences sont bien trompeuses. A ces motsm'imaginantqu'il n'avait pas plus d'envie que moi de se battrej'en devins plusinsolent. A d'autresinterrompis-jemon amià d'autres ! Nepensez pas que je me paye d'une simple négative. Je vois bienrépliqua-t-ilque je serai obligé de parlerpourprévenir le malheur qui arriverait à vousou àmoiJe vais donc vous révéler un secretquoique leshommes de notre profession ne puissent pas être trop discrets.Si la dame Lorença me fait entrer à la sourdine dansson appartementc'est pour cacher aux domestiques la connaissance deson mal. Elle a au dos un cancer invétéré que jevais panser tous les soirs. Voilà le sujet de ces visites quivous alarment. Ayez donc désormais l'esprit en repos sur elle.Maispoursuivit-ilsi vous n'êtes pas satisfait de cetéclaircissementet que vous vouliez que nous en venionsabsolument aux mainsvous n'avez qu'à parler. Je ne suis pashomme à refuser de vous prêter le collet. En disant cesparolesil tira sa longue rapière qui me fit frémiret se mit en garde. C'est assezlui dis-je en rengainant mon épée; je ne suis pas un brutal à n'écouter aucune raison ;après ce que vous venez de m'apprendrevous n'êtes plusmon ennemi. Embrassons-nous. A ce discoursqui lui fit assezconnaître que je n'étais pas si méchant que jel'avais paru d'abordil remit en riant sa flambergeme tendit lesbraset ensuite nous nous séparâmes les meilleurs amisdu monde.

Depuis cemoment-làSéphora ne s'offrit plus que désagréablementà ma pensée. J'éludai toutes les occasionsqu'elle me donna de l'entretenir en particulier. Ce que je fis avectant de soin et d'affectationqu'elle s'en aperçut. Étonnéed'un si grand changementelle en voulut savoir la cause ; ettrouvant enfin le moyen de me parler à l'écart :Monsieur l'Intendantme dit-elleapprenez-moide grâcepourquoi vous fuyez jusqu'à mes regards. Il est vrai que j'aifait les avancesmais vous y avez répondu. Rappelez-vouss'il vous plaîtla conversation particulière que nousavons eue ensemble. Vous y étiez tout de feu ; vous êtesà présent tout de glace. Qu'est-ce que cela signifie ?La question n'était pas peu délicate pour un hommenaturel. Aussi je fias fort embarrassé. Je ne me souviens plusde la réponse que je fis à la dame ; je me souviensseulement qu'elle lui déplut on ne peut pas davantage.Séphoraquoique à son air doux et modeste on l'eûtprise pour un agneausu était un tigre quand la colèrela dominait. Je croyaisme dit-elle en me lançant un regardplein de dépit et de rageje croyais faire beaucoup d'honneurà un petit homme comme vousen lui découvrant dessentiments que de nobles cavaliers feraient gloire d'exciter. Je suisbien punie de m'être indignement abaissée jusqu'àun malheureux aventurier.

Elle n'endemeura pas là. J'en aurais été quitte àtrop bon marché. Sa languecédant à la frayeurme donna cent épithètes qui enchérissaient lesunes sur les autres. J'aurais dû les recevoir de sang-froidetfaire réflexion qu'en dédaignant le triomphe d'unevertu que j'avais tentéeje commettais un crime que lesfemmes ne pardonnent point. Mais j'étais trop vif poursouffrir des injures dont un homme sensé n'aurait fait querire à ma placeet la patience m'échappa. Madameluidis-jene méprisons personne. Si ces nobles cavaliers dontvous parlez vous avaient vu le dosje suis sûr qu'ilsborneraient là leur curiosité. Je n'eus pas sitôtlancé ce traitque la furieuse duègne m'appliqua leplus rude soufflet qu'ait jamais donné femme outragée.Je n'en attendis pas un secondet j'évitai par une promptefuite une grêle de coups qui seraient tombés sur moi.

Je rendaisgrâces au ciel de me voir hors de ce mauvais paset jem'imaginais n'avoir plus rien à craindrepuisque la dames'était vengée. Il me semblait quepour son honneurelle devait taire l'aventure : effectivement quinze jourss'écoulèrent sans que j'en entendisse parler. Jecommençais moi-même à l'oublierquand j'apprisque Séphora était malade. Je fus assez bon pourm'affliger de cette nouvelle. J'eus pitié de la dame. Jepensai quene pouvant vaincre un amour si mal payécettemalheureuse amante y avait succombé. Je me représentaisavec douleur que j'étais la cause de sa maladieet jeplaignais du moins la duègnesi je ne pouvais l'aimer. Que jejugeais mal d'elle ! Sa tendresse changée en haine ne songeaitalors qu'à me nuire.

Un matinque j'étais avec don Alphonseje trouvai ce jeune cavaliertriste et rêveurJe lui demandai respectueusement ce qu'ilavait. Je suis chagrinme dit-ilde voir Séraphine faibleinjusteingrate. Cela vous étonneajouta-t-il en remarquantque je l'écoutais avec surprise. Cependantrien n'est plusvéritable. J'ignore quel sujet vous avez pu donner à ladame Lorença de vous flair; mais je puis vous assurer que vouslui êtes devenu odieux à un point quesi vous ne sortezau plus vite de ce châteausa mortdit-elleest certaine.Vous ne devez pas douter que Séraphineà qui vous êtescherne se soit d'abord révoltée contre une hainequ'elle ne peut servir sans injustice et sans ingratitude. Maisenfinc'est une femmeElle aime tendrement Séphora qui l'aélevée. C'est pour elle une mère que cettegouvernantedont elle croirait avoir le trépas à sereprochersi elle n'avait la faiblesse de la satisfaire. Pour moiquelque amour qui m'attache à Séraphineje n'auraijamais la lâche complaisance d'adhérer à sessentiments là-dessusPérissent toutes les duègnesd'Espagneavant que je consente à l'éloignement d'ungarçon que je regarde plutôt comme un fière quecomme un domestique !

Lorsquedon Alphonse eut ainsi parléje lui dis : Seigneurje suisné pour être le jouet de la fortune. J'avais comptéqu'elle cesserait de me persécuter chez vousoù toutme promettait des jours heureux et tranquilles. Il faut pourtant merésoudre à m'en bannirquelque agrément que j'ytrouve. Nonnons'écria le généreux fils dedon César. Laissez-moi faire entendre raison àSéraphineIl ne sera pas dit que vous aurez étésacrifié aux caprices d'une duègne pour qui d'ailleurson n'a que trop de considération. Vous ne ferezluirépliquai-jeseigneurqu'aigrir Séraphine enrésistant à ses volontés. J'aime mieux meretirer que de m'exposer par un plus long séjour ici àmettre la division entre deux époux si parfaits. Ce serait unmalheur dont je ne me consolerais de ma vie.

DonAlphonse me défendit de prendre ce parti ; et je le vis siferme dans le dessein de me soutenirqu'indubitablement Lorençaen aurait eu le démentisi j'eusse voulu tenir bon. Il yavait des moments oùpiqué contre la duègnej'étais tenté de ne la point ménager ; maisquand je venais à considérer qu'en révélantsa honte ce serait poignarder une pauvre créature dont jecausais tout le malheuret que deux maux sans remèdeconduisaient visiblement au tombeauje ne me sentais plus que de lacompassion pour elle. Je jugeaipuisque j'étais un mortel sidangereuxque je devais en conscience rétablir par maretraite la tranquillité dans le château. Ce quej'exécutai dès le lendemain avant le joursans direadieu à mes deux maîtresde peur qu'ils nes'opposassent à mon départ par amitié pour moi.Je me contentai de laisser dans ma chambre un écrit quicontenait un compte exact que je leur rendais de mon administration.




CHAPITREII

Ce que devint Gil Blas après sa sortie dachâteau de Leyvaet des heureuses suites qu'eut le mauvaissuccès de ses amours.


J'étaismonté sur un bon cheval qui m'appartenaitet je portais dansma valise deux cents pistolesdont la meilleure partie me venait desbandits tués et des trois mille ducats volés àSamuel Simon ; car don Alphonsesans me faire rendre ce que j'avaistouchéavait restitué cette somme entière deses propres deniers. Ainsiregardant mes effets i comme un biendevenu légitimej'en jouissais sans scrupule. Je possédaisdonc un fonds qui ne me permettait pas de m'embarrasser de l'aveniroutre la confiance qu'on a toujours en son mérite àl'âge que j'avais. D'ailleursTolède m'offrait un asileagréable. Je ne doutais point que le comte de Polan ne se fîtun plaisir de bien recevoir un de ses libérateurset de luidonner un logement dans sa maison. Mais j'envisageais ce seigneurcomme mon pis-aller ; et je résolusavant que d'avoir recoursà luide dépenser une partie de mon argent àvoyager dans les royaumes de Murcie et de Grenadeque j'avaisparticulièrement envie de voir. Dans ce desseinje pris lechemin d'Almansad'oùpoursuivant ma routej'allai de villeen ville jusqu'à celle de Grenadesans qu'il m'arrivâtaucune mauvaise aventure. Il semblait que la fortunesatisfaite detant de tours qu'elle m'avait jouésvoulût enfin melaisser en reposMais elle m'en préparait bien d'autrescomme on le verra dans la suite.

Une despremières personnes que je rencontrai dans les rues de Grenadefut le seigneur don Fernand de Leyvagendreainsi que don Alphonsedu comte de Polan. Nous fûmes également surpris l'un etl'autre de nous trouver là. Comment doncGil Blass'écria-t-ilvous dans cette ville ! Qui vous amèneici ? Seigneurlui dis-jesi vous êtes étonnéde me voir en ce pays-làvous le serez bien davantage quandvous saurez pourquoi j'ai quitté le service du seigneur donCésar et de son fils. Alors je lui contai tout ce qui s'étaitpassé entre Séphora et moisans lui rien déguiser.Il en rit de bon coeur ; puisreprenant son sérieux : Monamime dit-ilje vous offre ma médiation dans cette affaire.Je vais écrire à ma belle-soeurŠ Nonnonseigneurinterrompis-jene lui écrivez pointje vous prie.Je ne suis pas sorti du château de Leyva pour y retourner.Faitess'il vous plaîtun autre usage de la bonté quevous avez pour moi. Si quelqu'un de vos amis a besoin d'un secrétaireou d'un intendantje vous conjure de lui parler en ma faveur. J'osevous assurer qu'il ne vous reprochera pas de lui avoir donnéun mauvais sujet. Très volontiersrépondit-il ; jeferai ce que vous souhaitez. Je suis venu à Grenade pour voirune vieille tante malade ; j'y serai encore trois semaines ; aprèsquoi je partirai pour me rendre à mon château de Morquioù j'ai laissé Julie. Je demeure dans cette maisonpoursuivit-ilen me montrant un hôtel qui était àcent pas de nous. Venez me trouver dans quelques jours. Je vous auraipeut-être déjà déterré un posteconvenable.

Effectivementdés la première fois que nous nous revîmesil medit : Monsieur l'archevêque de Grenademon parent et mon amivoudrait avoir un jeune homme qui eût de la littératureet une bonne main pour mettre au net ses écrits ; car c'est ungrand auteur. Il a composé je ne sais combien d'homélieset il en fait encore tous les joursqu'il prononce avecapplaudissement. Comme je vous crois son faitje vous ai préposéet il m'a promis de vous prendreAllez vous présenter àlui de ma part. Vous jugerezpar la réception qu'il vousferasi je lui ai parlé de vous avantageusement.

Lacondition me sembla telle que je la pouvais désirer. Ainsim'étant préparé de mon mieux à paraîtredevant le prélatje me rendis un matin à l'archevêché.Si j'irritais les faiseurs de romansje ferais une pompeusedescription du palais épiscopal de Grenade. Je m'étendraissur la structure du bâtiment. Je vanterais la richesse desmeubles. Je parlerais des statues et des tableaux qui y étaient.Je ne ferais pas grâce au lecteur de la moindre des histoiresqu'ils représentaient : mais je me contenterai de dire qu'ilégalait en magnificence le palais de nos rois.

Je trouvaidans les appartements un peuple d'ecclésiastiques et de gensd'épéedont la plupart étaient des officiers demonseigneurses aumôniersses gentilshommesses écuyersou ses valets de chambre. Les laïques avaient presque tous deshabits superbes. On ]es aurait plutôt pris pour des seigneursque pour des domestiques. Ils étaient fiers et faisaient leshommes de conséquence. Je ne pus m'empêcher de rire enles considérantet de m'en moquer en moi-même. Parbleudisais-jeces gens-ci sont bien heureux de porter le joug de laservitude sans le sentir; car enfins'ils le sentaientil me semblequ'ils auraient des manières moins orgueilleuses. Jem'adressai à un grave et gros personnage qui se tenait àla porte du cabinet de l'archevêquepour l'ouvrir et la fermerquand il le fallait. Je lui demandai civilement s'il n'y avait pasmoyen de parler à monseigneur. Attendezme dit-il d'un airsec ; Sa Grandeur va sortir pour aller entendre la messe; elle vousdonnera en passant un moment d'audienceJe ne répondis pas unmot. Je m'armai de patienceet je m'avisai de vouloir lierconversation avec quelques-uns des officiers ; mais ils commencèrentà m'examiner depuis les pieds jusqu'à la tètesans daigner me dire une syllabe. Après quoiils seregardèrent les uns les autres en souriant avec orgueil de laliberté que j'avais prise de me mêler à leurentretien.

Jedemeuraije l'avouetout déconcerté de me voirtraiter ainsi par des valets. Je n'étais pas encore bien remisde ma confusionquand la porte du cabinet s'ouvrit. L'archevêqueparut ; il se fit aussitôt un profond silence parmi sesofficiersqui quittèrent tout à coup leur maintieninsolent pour en prendre un respectueux devant leur maître. Ceprélat était dans sa soixante-neuvième annéefait à peu près comme mon oncle le chanoine Gil Perezc'est-à-dire gros et court. Il avait par-dessus le marchéles jambes fort tournées en dedanset il était sichauvequ'il ne lui restait qu'un toupet de cheveux par derrière.Ce qui l'obligeait d'emboîter sa tète dans un bonnet delaine fine à longues oreilles. Malgré toutje luitrouvais l'air d'un homme de qualitésans doute parce que jesavais qu'il en était un. Nous autres personnes du communnous regardons les grands seigneurs avec une prévention quileur prête souvent un air de grandeur que la nature leur arefusé.

L'archevêques'avança vers moi d'abordet me demandad'un ton de voixplein de douceurce que je souhaitais. Je lui dis que j'étaisle jeune homme dont le seigneur don Fernand de Leyva lui avait parlé.Il ne me donna pas le temps de lui en dire davantage. Ah ! c'estvouss'écria-t-ilc'est vous dont il m'a fait un si beléloge ; je vous retiens à mon serviceVous êtesune bonne acquisition pour moi. Vous n'avez qu'à demeurer ici.A ces motsil s'appuya sur deux écuyers et sortit aprèsavoir écouté des ecclésiastiques qui avaientquelque chose à lui communiquer. A peine fut-il hors de lachambre où nous étionsque les mêmes officiersqui avaient dédaigné ma conversation la recherchèrent.Les voilà qui m'environnentqui me gracieusentet metémoignent de la joie de me voir devenir commensaldel'archevêché. Us avaient entendu les paroles que leurmaître m'avait diteset ils mouraient d'envie de savoir surquel pied j'allais être auprès de lui ; mais j'eus lamalice de ne pas contenter leur curiositépour me venger deleurs mépris.

Monseigneurne tarda guère à revenir. Il me fit entrer dans soncabinet pour m'entretenir en particulier. Je jugeai bien qu'il avaitdessein de tâter mon esprit. Je me tins sur mes gardeset mepréparai à mesurer tous mes mots. Il m'interrogead'abord sur les humanités. Je ne répondis point mal àses questions. Il vit que je connaissais assez les auteurs grecs etlatins. Il me mit ensuite sur la dialectique. C'est où jel'attendais. Il me trouva là-dessus ferré àglaceVotre éducationme dit-il avec quelque sorte desurprisen'a point été négligée. Voyonsprésentement votre écriture. J'en tirai de ma poche unefeuille que j'avais apportée exprès. Mon prélatn'en tilt pas mal satisfait. Je suis content de votre mains'écria-t-ilet plus encore de votre esprit. Je remerciai monneveu don Fernand de m'avoir donné un si joli garçon !C'est un vrai présent qu'il m'a fait. Nous fûmesinterrompus par l'arrivée de quelques seigneurs grenadins quivenaient dîner avec l'archevêque. Je les laissaiensembleet me retirai parmi les officiersqui me prodiguèrentalors les honnêtetés. J'allai manger avec eux quand ilen fut tempsets'ils m'observèrent pendant le repasje lesexaminai bien aussi. Quelle sagesse il y avait dans l'extérieurdes eccelsiastiques! Ils me parurent tous de saints personnagestantle lieu où j'étais tenait mon esprit en respect. Il neme vint pas seulement en pensée que c'était peut-êtrede la fausse monnaie. Comme si l'on n'en pouvait pas voir chez lesprinces de l'Église !

J'étaisassis auprès d'un vieux valet de chambrenomméMelchior de la Ronda. Il prenait soin de me servir de bons morceauxL'attention qu'il avait pour moi m'en donna pour luiet ma politessele charma. Seigneur cavalierme dit-il tout bas après ledînerje voudrais bien avoir une conversation particulièreavec vous. En même tempsil me mena dans un endroit du palaisoù personne ne pouvait nous entendre. Et làil me tintce discours. Mon filsdès le premier instant que je vous aivuje me suis senti pour vous de l'inclination. Je veux vous endonner une marque certaine en vous faisant une confidence qui voussera d'une grande utilité. Vous êtes ici dans une maisonoù les vrais et les faux dévots vivent pêle-mêleIl vous faudrait un temps infini pour connaître le terrain. Jevais vous épargner une si longue et si désagréableétudeen vous découvrant les caractères des unset des autres. Après celavous pourrez facilement vousconduire.

Jecommenceraipoursuivit-ilpar monseigneur. C'est un prélatfort pieux qui s'occupe sans cesse à édifier le peupleà le porter à la vertu par des sermons pleins d'unemorale excellentequ'il compose lui-même. Il a depuis vingtannées quitté la courpour s'abandonner entièrementau zèle qu'il a pour son troupeau. C'est un savant personnageun grand orateur ; il met tout son plaisir à prêcheretses auditeurs sont ravis de l'entendre. Peut-être y a-t-il unpeu de vanité dans son fait ; maisoutre que ce n'est pointaux hommes à pénétrer les coeursil me siéraitmal d'éplucher les défauts d'une personne dont je mangele pain. S'il m'était permis de reprendre quelque chose dansmon maîtreje blâmerais la sévérité.Au lieu d'avoir de l'indulgence pour les faibles ecclésiastiquesil les punit avec trop de rigueur. Il persécute surtout sansmiséricorde ceux quicomptant sur leur innocenceentreprennent de se justifier juridiquementau mépris de sonautorité. Je lui trouve encore un autre défautqui luiest commun avec bien des personnes de qualité : quoiqu'il aimeses domestiquesil ne fait avanie attention à leurs serviceset il les laissera vieillir sans songer à leur procurerquelque établissement. Si quelquefois il leur fait desgratificationsils ne les doivent qu'à la bonté dequelqu'un qui aura parlé pour eux. Il ne s'aviserait jamais delui-même de leur faire le moindre bien.

Voilàce que le vieux valet de chambre me dit de son maître. Il medit après cela ce qu'il pensait des ecclésiastiquesavec qui nous avions dîné. Il m'en fit des portraits quine s'accordaient guère avec leur maintienIl ne me les donnapasà la véritépour des malhonnêtesgensmais seulement pour d'assez mauvais prêtres. Il enexcepta pourtant quelques-unsdont il vanta fort la vertu. Je ne fusplus embarrassé de ma contenance avec ces messieurs. Dèsle soir mêmeen soupantje me parai comme eux d'un dehorssage. Cela ne coûte rien. Il ne faut pas s'étonner s'ily a talent d'hypocrites.




CHAPITREIII

Gil Blas devient le favori de l'archevêquede Grenade et le canal de ses grâces.

J'avais étédans l'après-dînée chercher mes hardes et moncheval à l'hôtellerie où j'étais logé; après quoij'étais revenu souper àl'archevêchéoù l'on m'avait préparéune chambre fort propre et un lit de duvet. Le jour suivantmonseigneur me fit appeler de bon matin. C'était pour medonner une homélie à transcrire ; mais il me recommandade la copier avec toute l'exactitude possible. Je n'y manquai pas. Jen'oubliai ni accentni pointni virgule. Aussi la joie qu'il entémoigna fut mêlée de surprise. Pèreéternel ! s'écria-t-il avec transport lorsqu'il eutparcouru des yeux tous les feuillets de ma copievit-on jamais riende si correct ? Vous êtes trop bon copiste pour n'êtrepas grammairien. Parlez-moi confidemmentmon ami. N'avez-vous rientrouvé en écrivant qui vous ait choqué ? Quelquenégligence dans le style ou quelque terme impropre ? Oh !Monseigneurlui répondis-je d'un air modesteje ne suispoint assez éclairé pour faire des observationscritiques et quand je le seraisje suis persuadé que lesouvrages de Votre Grandeur échapperaient à ma censureLe prélat sourit de ma réponse. Il ne répliquapoint ; mais il me laissa voirau travers de toute sa piétéqu'il n'était pas auteur impunément.

J'achevaide gagner ses bonnes grâces par cette flatterie. Je devins pluscher de jour en jouret j'appris enfin de don Fernandqui le venaitvoir très souventque j'en étais aimé demanière que je pouvais compter ma fortune faite. Cela me futconfirmé peu de temps après par mon maître même; et voici à quelle occasion : un soir il répétadevant moi avec enthousiasme dans son cabinet une homéliequ'il devait prononcer le lendemain dans la cathédrale. Il nese contenta pas de me demander ce que j'en pensais en général; il m'obligea de lui dire les endroits qui m'avaient le plus frappé.J'eus le bonheur de lui citer ceux qu'il estimait davantagesesmorceaux favoris. Par làje passai dans son esprit pour unhomme qui avait une connaissance délicate des vraies beautésd'un ouvrage ; Voilàs'écria-t-ilce qu'on appelleavoir du goût et du sentiment ! Vamon amitu n'as pasjet'assurel'oreille béotienne. En un motil fut si content demoiqu'il me dit avec vivacité : SoisGil Blassoisdésormais sans inquiétude sur ton sort. Je me charge det'en faire un des plus agréables. Je t'aime ; etpour te leprouverje te fais mon confident.

Je n'euspas sitôt entendu ces parolesque je tombai aux pieds de SaGrandeurtout pénétré de reconnaissance.J'embrassai de bon coeur ses jambes cagneuseset je me regardaicomme un homme qui était en train de s'enrichir. Ouimonenfantreprit l'archevêquedont mon action avait interrompule discoursje veux te rendre dépositaire de mes plussecrètes penséesÉcoute avec attention ce queje vais te dire. Je me plais à prêcher. Le Seigneurbénit mes homélies. Elles touchent les pécheursles font rentrer en eux-mêmes et recourir à lapénitence. J'ai la satisfaction de voir un avareeffrayédes images que je présente à sa cupiditéouvrirses trésors et les répandre d'une prodigue main ;d'arracher un voluptueux aux plaisirs; de remplir d'ambitieux lesermitageset d'affermir dans son devoir une épouse ébranléepar un amant séducteur. Ces conversionsqui sont fréquentesdevraient toutes seules m'exciter au travail. Néanmoinsjet'avouerai ma faiblesse ; je me propose encore un autre prixun prixque la délicatesse de ma vertu me reproche inutilement : c'estl'estime que le monde a pour les écrits fins et limésL'honneur de passer pour un parfait orateur a des charmes pour moi.On trouve mes ouvrages également forts et délicats ;mais je voudrais bien éviter le défaut des bons auteursqui écrivent trop longtempset me sauver avec toute maréputation.

Ainsimoncher Gil Blascontinua le prélatj'exige une chose de tonzèle : quand tu t'apercevras que ma plume sentira lavieillesselorsque tu me verras baisserne manque pas de m'enavertir. Je ne me fie point à moi là-dessus. Monamour-propre pourrait me séduire. Cette remarque demande unesprit désintéressé. Je fais choix du tienqueje connais bon. Je m'en rapporterai à ton jugement. Grâcesau ciellui dis-jeMonseigneurvous êtes encore fort éloignéde ce temps-là. De plusun esprit de la trempe de celui deVotre Grandeur se conservera beaucoup mieux qu'un autreoupourparler plus justevous serez toujours le mêmeJe vous regardecomme un autre cardinal Ximenèsdont le géniesupérieurau lieu de s'affaiblir par les annéessemblait en recevoir de nouvelles forces. Point de flatterieinterrompit-ilmon amiJe sais que je puis tomber tout d'un coup. Amon âgeon commence à sentir les infirmitésetles infirmités du corps altèrent l'esprit. Je te lerépèteGil Blasdès que tu jugeras que ma têtes'affaibliradonne-m'en aussitôt avis. Ne crains pas d'êtrefranc et sincère. Je recevrai cet avertissement comme unemarque d'affection pour moi. D'ailleursil y va de ton intérêt.Si par malheur pour toi il me revenait qu'on dît dans la villeque mes discours n'ont plus leur force ordinaireet que je devraisme reposerje te le déclare tout nettu perdrais avec monamitié la fortune que je t'ai promise. Tel serait le fruit deta sotte discrétion.

Le patroncessa de parler en cet endroitpour entendre ma réponsequifut une promesse de faire ce qu'il souhaitait. Depuis ce moment-làil n'eut plus rien de caché pour moi. Je devins son favori.Tous les domestiquesexcepté Melchior de la Rondane s'enaperçurent pas sans envie. C'était une chose àvoir que la manière dont les gentilshommes et les écuyersvivaient alors avec le confident de monseigneur. Ils n'avaient pashonte de faire des bassesses pour captiver ma bienveillance. Je nepouvais croire qu'ils fussent Espagnols. Je ne laissai pas de leurrendre servicesans être la dupe de leurs politessesintéresséesMonsieur l'archevêqueà maprières'employa pour eux. Il fit donner à l'un unecompagnieet le mit en état de faire figure dam les troupes.Il envoya un autre au Mexique remplir un emploi considérablequ'il lui fit avoiret j'obtins pour mon ami Melchior une bonnegratification. J'éprouvai par là que si le prélatne prévenait pasdu moins il refusait rarement ce qu'on luidemandait.

Mais ceque je fis pour un prêtre me paraît mériter undétailUn jourcertain licenciéappelé LouisGarciashomme jeune encore et de très bonne mineme futprésenté par notre maître d'hôtel qui medit : Seigneur Gil Blasvous voyez un de mes meilleurs amis dans cethonnête ecclésiastique. Il a été aumônierchez des religieuses. La médisance n'a point épargnésa vertu. On l'a noirci dans l'esprit de monseigneur qui l'a interditiet quipar malheurest si prévenu contre luiqu'il neveut écouter aucune sollicitation en sa faveur. Nous avonsinutilement employé les premières personnes de Grenadepour le faire réhabiliter. Notre maître est inflexible.

Messieursleur dis-jevoilà une affaire bien gâtée. Ilvaudrait mieux qu'on n'eût point sollicité pour leseigneur licencié. On lui a rendu un mauvais office en voulantle servir. Je connais monseigneur : les prières et lesrecommandations ne font qu'aggraver dans son esprit la faute d'unecclésiastique. Il n'y a pas longtemps que je le lui ai ouïdire à lui-même i Plusdisait-ilun prêtre quiest tombé dans l'irrégularité engage depersonnes à me parler pour luiplus il augmente le scandaleet plus j'ai de sévérité. Cela est fâcheuxreprit le maître d'hôtelet mon ami serait bienembarrassé s'il n'avait pas une bonne main. Heureusementilécrit à raviret il se tire d'intrigue par ce talent.Je fus curieux de voir si l'écriture qu'on me vantait valaitmieux que la mienne. Le licenciéqui en avait sur luim'enmontra une pageque j'admirai. Il semblait que ce fût unexemple de maître écrivain. En considérant une sibelle écritureil me vint une idée. Je priai Garciasde me laisser ce papieren lui disant que j'en pourrais fairequelque chose qui lui serait utile ; que je ne m'expliquais pas dansce momentmais que le lendemain je lui en dirais davantage. Lelicenciéà qui le maître d'hôtel avaitapparemment fait l'éloge de mon géniese retira aussicontent que s'il eût déjà été remisdans ses fonctions. J'avais véritablement envie qu'il le fût; et dès le jour même j'y travaillai de la manièreque je vais le dire. J'étais seul avec l'archevêque. Jelui fis voir l'écriture de Garcias. Mon patron en parutcharméAlorsprofitant de l'occasion : Monseigneurluidis-jepuisque vous ne voulez pas faire imprimer vos homéliesje souhaiterais du moins qu'elles fussent écrites comme cela.

Je suissatisfait de ton écritureme répondit le prélatmais je t'avoue que je ne serais pas fâché d'avoir decette main-là une copie de mes ouvrages. Votre Grandeurluirépliquai-jen'a qu'à parler. L'homme qui peint sibien est un licencié de ma connaissance. Il sera d'autant plusravi de vous faire ce plaisirqu'il pourra par ce moyen intéresservotre bonté à le tirer de la triste situation oùil a le malheur de se trouver présentement.

Le prélatne manqua pas de demander comment se nommait ce licencié. Ils'appellelui dis-jeLouis Garcias. Il est au désespoir des'être attiré votre disgrâce. Ce Garciasinterrompit-ilasi je ne me trompeété aumônierdans un couvent de filles ; il a encouru les censuresecclésiastiquesJe me souviens encore des mémoires quim'ont été donnés contre lui. Ses moeurs ne sontpas fort bonnes. Monseigneurinterrompis-je à mon tourjen'entreprendrai point de le justifier ; mais je sais qu'il a desennemisIl prétend que les auteurs des mémoires quevous avez vus se sont plus attachés à lui rendre demauvais offices qu'à dire la vérité. Celapeut-êtrerepartit l'archevêque. Il y a dans le mondedes esprits bien dangereux. D'ailleursje veux que sa conduite n'aitpas toujours été irréprochable : il peut s'enêtre repenti ; enfinà tout péchémiséricorde. Amène-moi ce licencié ; je lèvel'interdiction.

C'estainsi que les hommes les plus sévères rabattent de leursévéritéquand leur plus cher intérêts'y oppose. L'archevêque accorda sans peine au vain plaisird'avoir ses oeuvres bien écrites ce qu'il avait refuséaux plus puissantes sollicitations. Je portai promptement cettenouvelle au maître d'hôtelqui la fit savoir àson ami Garcias. Ce licenciédès le jour suivantvintme faire des remerciements proportionnés à la grâceobtenue. Je le présentai à mon maîtrequi secontenta de lui faire une légère réprimande etlui donna des homélies à mettre au netGarcias s'enacquitta si bien qu'il fut rétabli dans son ministère.Il obtint même la cure de Gabiegros bourg aux environs deGrenade.




CHAPITREIV

L'archevêque tombe en apoplexie. Del'embarras où se trouve Gil Blaset de quelle façon ilen sort.


Tandis queje rendais ainsi service aux uns et aux autresdon Fernand de Leyvase disposait à quitter Grenade. J'allai voir ce seigneur avantson départpour le remercier de nouveau de l'excellent postequ'il m'avait procuré. Je lui en parus si satisfaitqu'il medit : Mon cher Gil Blasje suis ravi que vous soyez content de mononcle l'archevêque. J'en suis charmélui répondis-je.Il a pour moi des bontés que je ne puis assez reconnaître.Il ne m'en fallait pas moins pour me consoler de n'être plusauprès du seigneur don César et de son fils. Je suispersuadéreprit-ilqu'ils sont aussi tous deux mortifiésde vous avoir perdu. Mais vous n'êtes pas peut-êtreséparés pour jamais. La fortune pourra quelque jourvous rassembler. Je n'entendis pas ces paroles sans m'attendrir. J'ensoupiraiet je sentis dans ce moment-là que j'aimais tant donAlphonseque j'aurais volontiers abandonné l'archevêqueet les belles espérances qu'il m'avait donnéespourm'en retourner au château de Leyvasi l'on eût levél'obstacle qui m'en avait éloignéDon Fernands'aperçut des mouvements qui m'agitaientet m'en sut si bongréqu'il m'embrassaen me disant que toute sa familleprendrait toujours part à ma destinée.

Deux moisaprès que ce cavalier fut partidans le temps de ma plusgrande faveurnous eûmes une chaude alarme au palais épiscopal; l'archevêque tomba en apoplexie. On le secourut sipromptement et on lui donna de si bons remèdesque quelquesjours après il n'y paraissait plus. Mais son esprit en reçutune rude atteinte. Je le remarquai bien dés le premierdiscours qu'il composa. Je ne trouvai pas toutefois la différencequ'il y avait de celui-là aux autres assez sensible pourconclure que l'orateur commençait à baisser. J'attendisencore une homélie pour mieux savoir à quoi m'en tenir.Oh ! pour celle-làelle fut décisive. Tantôt lebon prélat se rebattait itantôt il s'élevaittrop hautou descendait trop bas. C'était un discours diffusune rhétorique de régent uséune capucinade.

Je ne fuspas le seul qui y prit gardeLa plupart des auditeursquand il laprononçacomme s'ils eussent été aussi gagéspour l'examinerse disaient tous bas les uns aux autres ; Voilàun sermon qui sent l'apoplexie. Allonsmonsieur l'arbitre deshoméliesme dis-je alors à moi-mêmepréparez-vous à faire votre officeVous voyez quemonseigneur tombe. Vous devez l'en avertirnon seulement commedépositaire de ses penséesmais encore de peur quequelqu'un de ses amis ne fût assez franc pour vous prévenir.En ce cas-là vous savez ce qu'il en arriverait; vous seriezbiffé de son testamentoù il y a sans doute pour vousun meilleur legs que la bibliothèque du licenciéSedillo.

Aprèsces réflexionsj'en faisais d'autres toutes contraires :l'avertissement dont il s'agissait me paraissait délicat àdonner. Je jugeais qu'un auteur entêté de ses ouvragespourrait le recevoir mal ; niaisrejetant cette penséeje mereprésentais qu'il était impossible qu'il le prîten mauvaise partaprès l'avoir exigé de moi d'unemanière si pressante. Ajoutons à cela que je comptaisbien de lui parler avec adresseet de lui faire avaler la piluletout doucement. Enfintrouvant que je risquais davantage àgarder le silence qu'à le rompreje me déterminai àparler.

Je n'étaisplus embarrassé que d'une chose ; je ne savais de quelle façonentamer la parole. Heureusement l'orateur lui-même me tira decet embarrasen me demandant ce qu'on disait de lui dans le mondeet si l'on était satisfait de son dernier discours. Jerépondis qu'on admirait toujours ses homéliesmaisqu'il me semblait que la dernière n'avait pas si bien que lesautres affecté l'auditoire. Comment doncmon amirépliqua-t-il avec étonnementaurait-elle trouvéquelque Aristarque ? NonMonseigneurlui repartis-jenon. Ce nesont pas des ouvrages tels que les vôtresque l'on osecritiquer. Il n'y a personne qui n'en soit charmé. Néanmoinspuisque vous m'avez recommandé d'être franc et sincèreje prendrai la liberté de vous dire que votre dernier discoursne me paraît pas tout à fait de la force des précédentsNe pensez-vous pas cela comme moi ?

Cesparoles firent pâlir mon maîtrequi me dit avec unsourire forcé ; Monsieur Gil Blascette pièce n'estdonc pas de votre goût ? Je ne dis pas celaMonseigneurinterrompis-je tout déconcerté. Je la trouveexcellentequoiqu'un peu au-dessous de vos autres ouvrages. Je vousentendsrépliqua-t-il. Je vous parais baissern'est-ce-pas ?Tranchez le mot. Vous croyez qu'il est temps que je songe à laretraite. Je n'aurais pas été assez hardilui dis-jepour vous parler si librementsi Votre Grandeur ne me l'eûtordonné. Je ne fais donc que lui obéiret je lasupplie très humblement de ne me point savoir mauvais gréde ma hardiesse. A Dieu ne plaiseinterrompit-il avec précipitationà Dieu ne plaise que je vous la reproche ! Il faudrait que jefusse bien injuste. Je ne trouve point du tout mauvais que vous medisiez votre sentiment. C'est votre sentiment seul que je trouvemauvais. J'ai été furieusement la dupe de votreintelligence bornée.

Quoiquedémontéje voulus chercher quelque modification pourrajuster les choses ; mais le moyen d'apaiser un auteur irritéet de plus un auteur accoutumé à s'entendre louer !N'en parlons plusdit-ilmon enfant. Vous êtes encore tropjeune pour démêler le vrai du faux. Apprenez que je n'aijamais composé de meilleure homélie que celle qui n'apas votre approbation. Mon espritgrâce au cieln'a rienencore perdu de sa vigueur. Désormaisje choisirai mieux mesconfidents. J'en veux de plus capables que vous de décider.Allezpoursuivit-il en me poussant par les épaules hors deson cabinetallez dire à mon trésorier qu'il vouscompte cent ducats ; et que le ciel vous conduise avec cette somme !Adieumonsieur Gil Blas ; je vous souhaite toutes sortes deprospéritésavec un peu plus de goût.





CHAPITREV

Du parti que prit Gil Blas après quel'archevêque lui eut donné son congé. Par quelhasard il rencontra le licencié qui lui avait tantd'obligationet quelles marques de reconnaissance il en reçut.


Je sortisdu cabinet en maudissant le capriceou pour mieux direla faiblessede l'archevêqueet plus en colère contre lui qu'affligéd'avoir perdu ses bonnes grâcesJe doutai même quelquetemps si j'irais toucher mes cent ducats ; maisaprès y avoirbien réfléchije ne fus pas assez sot pour n'en rienfaire. Je jugeai que cet argent ne m'ôterait pas le droit dedonner un ridicule à mon prélat. A quoi je mepromettais bien de ne pas manquer toutes les fois qu'on mettraitdevant moi ses homélies sur le tapis.

J'allaidonc demander cent ducats au trésoriersans lui dire un seulmot de ce qui venait de se passer entre son maître et moi. Jecherchai ensuite Melchior de la Ronda pour lui dire un éterneladieu. Il m'aimait trop pour n'être pas sensible à monmalheur. Pendant que je lui en faisais le récitje remarquaisque la douleur s'imprimait sur son visage. Malgré tout lerespect qu'il devait à l'archevêqueil ne puts'empêcher de le blâmer. Maiscomme dans la colèreoù j'étais je jurai que le prélat me lepayeraitet que je réjouirais toute la ville à sesdépensle sage Melchior me dit : Croyez-moimon cher GilBlasdévorez plutôt votre chagrin. Les hommes du commundoivent toujours respecter les personnes de qualitéquelquesujet qu'ils aient de s'en plaindre. Je conviens qu'il y a de fortplats seigneurs qui ne méritent guère qu'on ait de laconsidération pour eux ; mais ils peuvent nuireil faut lescraindre.

Jeremerciai le vieux valet de chambre du bon conseil qu'il me donnaitet je lui promis d'en profiter. Après cela il me dit : Si vousallez à Madridvoyez-y Joseph Navarro mon neveu. Il est chefd'office chez le seigneur don Baltazar de Zuñigaet j'osevous dire que c'est un garçon digne de votre amitié. Ilest francvifofficieuxprévenant; je souhaite que vousfassiez connaissance ensemble. Je lui répondis que je nemanquerais pas d'aller voir ce Joseph Navarro sitôt que jeserais à Madridoù je comptais bien de retourner.Ensuiteje sortis du palais épiscopal pour n'y remettrejamais le piedSi j'eusse encore eu mon chevalje serais peut-êtreparti sur-le-champ pour Tolède mais je l'avais vendu dans letemps de ma faveurcroyant que je n'en aurais plus besoin. Je prisle parti de louer une chambre garniefaisant mon plan de demeurerencore un mois à Grenade et de me rendre après celaauprès du comte de Polan.

Commel'heure du dîner approchaitje demandai à mon hôtesses'il n'y avait pas quelque auberge dans le voisinage. Elle merépondit qu'il y en avait une excellente à deux pas desa maisonque l'on y était bien serviet qu'il y allaitquantité d'honnêtes gens. Je me la fis enseigneret j'yfus bientôt. J'entrai dans une grande salle qui ressemblaitassez à un réfectoire. Dix à douze hommesassisà une longue table couverte d'une nappe malpropres'yentretenaient en mangeant chacun sa petite portion. L'on m'apporta lamiennequi dans un autre temps sans doute m'aurait fait regretter latable que je venais de perdre. Mais j'étais alors si piquécontre l'archevêqueque la frugalité de mon auberge meparaissait préférable à la bonne chèrequ'on faisait chez lui. Je blâmais l'abondance de mets dans lesrepas ; etraisonnant en docteur de Valladolid : Malheurdisais-jeà ceux qui fréquentent ces tables pernicieuses oùil faut sans cesse être en garde contre sa sensualitéde peur de trop charger son estomac ! Pour peu que l'on mangenemange-t-on pas toujours assez ? Je louais dans ma mauvaise humeur desaphorismes que j'avais jusqu'alors fort négligés.

Dans letemps que j'expédiais mon ordinairesans craindre de passerles bornes de la tempérancele licencié Louis Garciasdevenu curé de Gabie de la manière que je l'ai ditci-devantarriva dans la salle. Du moment qu'il m'aperçutilvint me saluer d'un air empresséou plutôt en faisanttoutes les démonstrations d'un homme qui sent une joieexcessive. Il me serra entre ses braset je fus obligéd'essuyer un très long compliment sur le service que je luiavais rendu. Il me fatiguait à force de se montrerreconnaissant. Il se plaça près de moi en me disant :Oh ! vive Dieu ! mon cher patronpuisque ma bonne fortune veut queje vous rencontrenous ne nous séparerons pas sans boire.Maiscomme il n'y a pas de bon vin dans cette aubergeje vousmènerais'il vous plaîtaprès notre petitdînerdans un endroit où je vous régalerai d'unebouteille de Lucène des plus secset d'un muscat de Foncaralexquis. Il faut que nous fassions cette débauche. Que n'ai-jele bonheur de vous posséder quelques jours seulement dans monpresbytère de Gabie ! Vous y seriez reçu comme ungénéreux Mécène à qui je dois lavie aisée et tranquille que j'y mène.

Pendantqu'il me tenait ce discourson lui apporta sa portionIl se mit àmangersans pourtant cesser de me dire par intervalles quelque chosede flatteur. Je saisis ce temps-là pour parler à montour. Et comme il n'oublia pas de me demander des nouvelles de sonami le maître d'hôtelje ne lui fis point un mystèrede ma sortie de l'archevêché. Je lui contai mêmejusqu'aux moindres circonstances de ma disgrâcequ'il écoutafort attentivement. Après tout ce qu'il venait de me direquine se serait pas attendu à l'entendrepénétréd'une douleur reconnaissantedéclamer contre l'archevêque? Mais c'est à quoi il ne pensait nullement. Il devint froidet rêveuracheva de dîner sans me dire une parole ;puisse levant de table brusquementil me salua d'un air glacéet disparut. L'ingratne me voyant plus en état de lui êtreutiles'épargnait jusqu'à la peine de me cacher sessentimentsJe ne fis que rire de son ingratitudeetle regardantavec tout le mépris qu'il méritaitje lui criai d'unton assez haut pour en être entendu : Holà ! ho ! sageaumônier des religieusesallez faire rafraîchir cedélicieux vin de Lucène dont vous m'avez fait fête!




CHAPITREVI

Gil Blas va voir jouer les comédiens deGrenade. De l'étonnement où le jeta la vue d'uneactriceet de ce qu'il en arriva.


Garciasn'était pas hors de la sallequ'il entra deux cavaliers fortproprement vêtusqui vinrent s'asseoir auprès de moi.Ils commencèrent à s'entretenir des comédiens dela troupe de Grenadeet d'une comédie nouvelle qu'on jouaitalors. Cette piècesuivant leurs discoursfaisait grandbruit dans la ville. Il me prit envie de l'aller voir représenterdès ce jour-là. Je n'avais point été àla comédie depuis que j'étais à Grenade. Commej'avais presque toujours demeuré à l'archevêchéoù ce spectacle était frappé d'anathèmeje n'avais eu garde de me donner ce plaisir-là. Les homéliesavaient fait tout mon amusement.

Je merendis donc dans la salle des comédiens lorsqu'il en futtempset j'y trouvai une nombreuse assemblée. J'entendisfaire autour de moi des dissertations sur la pièce avantqu'elle commençâtet je remarquai que tout le monde semêlait d'en juger. L'un se déclarait pourl'autrecontre. A-t-on jamais vu un ouvrage mieux écrit ? disait-on àma droite. Le pitoyable style ! s'écriait-on à magauche. En vérités'il y a bien de mauvais auteursilfaut convenir qu'il y a encore plus de mauvais critiques. Et quand jepense au dégoût que les poètes dramatiques ont àessuyerje m'étonne qu'il y en ait d'assez hardis pour braverl'ignorance de la multitude et la censure dangereuse des demi-savantsqui corrompent quelquefois le jugement du public.

Enfin leGracioso se présenta pour ouvrir la scène. Dèsqu'il parutil excita un battement de mains général.Ce qui me fit connaître que c'était un de ces acteursgâtés à qui le parterre pardonne tout.Effectivement ce comédien ne disait pas un motne faisait pasun gestesans s'attirer des applaudissements. On lui marquait trople plaisir qu'on prenait à le voir. Aussi en abusait-il. Jem'aperçus qu'il s'oubliait quelquefois sur la scèneetmettait à une trop forte épreuve la préventionoù l'on était en sa faveur. Si on l'eût siffléau lieu de crier miracleon lui aurait souvent rendu justiceOnbattit aussi des mains à la vue de quelques autres acteursetparticulièrement d'une actrice qui faisait un rôle desuivante. Je m'attachai à la considérer ; et il n'y apoint de termes qui puissent exprimer quelle fut ma surprisequandje reconnus en elle Laurema chère Laureque je croyaisencore à Madrid auprès d'Arsénie. Je ne pouvaisdouter que ce ne fût elle. Sa tailleses traitsle son de savoixtout m'assurait que je ne me trompais point. Cependantcommesi je me fusse défié du rapport de mes yeux et de mesoreillesje demandai son nom à un cavalier qui était àcôté de moi. Hé ! de quel pays venez-vous ? medit-il. Vous êtes apparemment un nouveau débarquépuisque vous ne connaissez pas la belle Estelle.

Laressemblance était trop parfaite pour prendre le change. Jecompris bien que Laureen changeant d'étatavait aussichangé de nom. Etcurieux de savoir ses affaires (car lepublic n'ignore guère celles des personnes de théâtre)je m'informai du même homme si cette Estelle avait quelqueamant d'importance. Il me répondit quedepuis deux moisil yavait à Grenade un grand seigneur portugaisnommé lemarquis de Marialvaqui faisait beaucoup de dépense pourelle. Il m'en aurait dit davantagesi je n'eusse pas craint de lefatiguer de mes questions. J'étais plus occupé de lanouvelle que ce cavalier venait de m'apprendre que de la comédie; et qui m'eût demandé le sujet de la piècequand je sortism'aurait fort embarrassé. Je ne faisais querêver à Laureà Estelleet je me promettaisbien d'aller chez cette actrice le jour suivantJe n'étaispas sans inquiétude sur la réception qu'elle me ferait.J'avais lieu de penser que ma vue ne lui ferait pas grand plaisirdans la situation brillante où étaient ses affaires. Jejugeai même qu'une si bonne comédiennepour se vengerd'un homme dont certainement elle avait sujet d'êtremécontentepourrait bien ne pas faire semblant de lereconnaître. Tout cela ne me rebuta point. Après unléger repas (car on n'en faisait pas d'autres dans monauberge)je me retirai dans ma chambretrès impatient d'êtreau lendemain.

Je dormispeu cette nuitet je me levai à la pointe du jour. Maiscomme il me sembla que la maîtresse d'un grand seigneur nedevait pas être visible de si bon matinje passai trois ouquatre heures à me parerà me faire raserpoudrer etparfumer. Je voulais me présenter devant elle dans un étatqui ne lui donnât pas lieu de rougir en me revoyant. Je sortissur les dix heureset me rendis chez elleaprès avoir étédemander sa demeure à l'hôtel des comédiens. Ellelogeait dans une grande maison où elle occupait le premierappartement. Je dis à une femme de chambrequi vint m'ouvrirla portequ'un jeune homme souhaitait de parler à la dameEstelle. La femme de chambre rentra pour m'annonceret j'entendisaussitôt sa maîtressequi lui dit d'un ton de voix fortélevé : Qui est-il ce jeune homme? Que me veut-il ?Qu'on le fasse entrer.

Je jugeaipar là que j'avais mal pris mon temps. Que son amant portugaisétait à sa toiletteet qu'elle ne parlait si haut quepour lui persuader qu'elle n'était pas fille à recevoirdes messages suspects. Ce que je pensais était véritable.Le marquis de Marialva passait avec elle presque toutes les matinées.Je m'attendais à un mauvais complimentlorsque cetteoriginale actriceme voyant paraîtreaccourut à moiles bras ouvertsen s'écriant : Ah! mon frèreest-cevous que je vois ? A ces motselle m'embrassa à plusieursreprises. Puisse tournant vers le Portugais : Seigneurluidit-ellepardonnez si en votre présence je cède àla force du sang. Après trois ans d'absenceje ne puis revoirun fière que j'aime tendrement sans lui donner des marques demon amitié. Eh bien! mon cher Gil Blascontinua-t-elle enm'apostrophant de nouveaudites-moi des nouvelles de la famille.Dans quel état l'avez-vous laissée ?

Cediscours m'embarrassa d'abord ; mais j'y démêlai bientôtles intentions de Laure ; etsecondant son artificeje lui répondisd'un air accommodé à la scène que nous allionsjouer tous deux : Grâce au cielma soeurnos parents sont enbonne santé. Je ne doute pasreprit-elleque vous ne soyezétonné de me voir comédienne à Grenade ;mais ne me condamnez pas sans m'entendre. Il y a trois annéescomme vous savezque mon père crut m'établiravantageusement en me donnant au capitaine don Antonio Coelloquim'amena des Asturies à Madridoù il avait prisnaissance. Six mois après que nous y fûmes arrivésil eut une affaire d'honneurqu'il s'attira par son humeur violente.Il tua un cavalier qui s'était avisé de faire quelqueattention à moi. Le cavalier appartenait à despersonnes de qualité qui avaient beaucoup de crédit.Mon mariqui n'en avait guèrese sauva en Catalogne avectout ce qui se trouva au logis de pierreries et d'argent comptant. Ils'embarque à Barcelonepasse en Italiese met au service desVénitienset perd enfin la vie dans la Morée encombattant contre les Turcs. Pendant ce temps-làune terreque nous avions pour tout bien fut confisquéeet je devinsune douairière des plus mincesA quoi me résoudre dansune si fâcheuse extrémité ? Il n'y avait pasmoyen de m'en retourner dans les Asturies. Qu'y aurais-je fait ? Jen'aurais reçu de ma famille que des condoléances pourtoute consolation. D'un autre côtéj'avais ététrop bien élevée pour être capable de me laissertomber dans le libertinage. A quoi donc me déterminer ? Je mesuis fait comédienne pour conserver ma réputation.

Il me pritune si forte envie de rire lorsque j'entendis Laure finir ainsi sonromanque je n'eus pas peu de peine à m'en empêcher.J'en vins pourtant à boutet même je lui dis d'un airgrave : Ma s¦urj'approuve votre conduite et je suis bienaise de vous retrouver à Grenadesi honnêtementétablie.

Le marquisde Marialvaqui n'avait pas perdu un mot de tous ces discourspritau pied de la lettre ce qu'il plut à la veuve de don Antoniode débiter. Il se mêla même à l'entretien.Il me demanda si j'avais quelque emploi à Grenade ou ailleursJe doutai un moment si je mentirais ; maisne jugeant pas celanécessaireje dis la vérité. Je contai de pointen point comment j'étais entré à l'archevêchéet de quelle façon j'en étais sorti. Ce qui divertitinfiniment le seigneur portugais. Il est vrai quemalgré lapromesse faite à Melchiorje m'égayai un peu auxdépens de l'archevêque. Ce qu'il y a de plaisantc'estque Laurequi s'imaginait que je composais une fable à sonexemplefaisait des éclats de rire qu'elle n'aurait pas faitssi elle eût su que je ne mentais point.

Aprèsavoir achevé mon récitque je finis par la chambre quej'avais louéeon vint avertir qu'on avait serviJe voulusaussitôt me retirer pour aller dîner à monauberge. Mais Laure m'arrêta. Quel est votre desseinmon frère? me dit-elle. Vous dînerez avec moi. Je ne souffrirai pas mêmeque vous soyez plus longtemps dans une chambre garnie. Je prétendsque vous mangiez dans ma maisonet que vous y logiez. Faitesapporter vos hardes ce soir. Il y a ici un lit pour vous. Le seigneurportugaisà qui peut-être cette hospitalité nefaisait pas plaisirprit alors .la paroleet dit à Laure ;NonEstellevous n'êtes pas logée assez commodémentpour recevoir quelqu'un chez vous. Votre frèreajouta-t-ilme paraît un joli garçon ; et l'avantage qu'il a de voustoucher de si près m'intéresse pour lui. Je veux leprendre à mon service. Ce sera celui de mes secrétairesque je chérirai le plus. J'en ferai mon homme de confiance.Qu'il ne manque pas de venir dès cette nuit coucher chez moi.J'ordonnerai qu'on lui prépare un logement. Je lui donnequatre cents ducats d'appointements ; et si dans la suite j'ai sujetcomme je l'espèred'être content de luije le mettraien état de se consoler d'avoir été trop sincèreavec son archevêque.

Lesremerciements que je fis là-dessus au marquis furent suivis deceux de Laurequi enchérirent sur les miens. Ne parlons plusde celainterrompit-il ; c'est une affaire finie. En disant celailsalua sa princesse de théâtreet sortit. Elle me fitaussitôt passer dans un cabinetoùse voyant seuleavec moi : J'étoufferaiss'écria-t-ellesi jerésistais plus longtemps à l'envie que j'ai de rire.Alors elle se renversa dans un fauteuil ; etse tenant les côtéselle s'abandonna comme une folle à des ris immodérés.Il me fut impossible de ne pas suivre son exemple ; etquand nousnous en fûmes bien donné : AvoueGil Blasme dit-elleque nous venons de jouer une plaisante comédie ! Mais je nem'attendais pas au dénouement. J'avais dessein seulement de teménager dans ma maison une table et un logement ; etc'estpour te les offrir avec bienséance que je t'ai fait passerpour mon frèreJe suis ravie que le hasard t'ait présentéun si bon poste. Le marquis de Marialva est un seigneur généreuxqui fera plus encore pour toi qu'il n'a promis de faire. Une autreque moipoursuivit-ellen'aurait peut-être pas reçu sigracieusement un homme qui quitte ses amis sans leur dire adieu. Maisje suis de ces bonnes pâtes de filles qui revoient toujoursavec plaisir un fripon qu'elles ont aimé.

Jedemeurai d'accord de bonne foi de mon impolitesseet je lui endemandai pardon ; après quoi elle me conduisit dans une salleà manger très propre. Nous nous mîmes àtable ; etcomme nous avions pour témoins une femme dechambre et un laquaisnous nous traitâmes de frère etde soeur. Lorsque nous eûmes dînénous repassâmesdans le même cabinet où nous nous étionsentretenus. Làmon incomparable Laurese livrant àtoute sa gaieté naturelleme demanda compte de tout ce quim'était arrivé depuis notre séparation. Je luien fis un fidèle rapport; etquand j'eus satisfait sacuriositéelle contenta la mienneen me faisant le récitde son histoire dans ces termes.




CHAPITREVII

Histoire de Laure.


Je vais teconterle plus succinctement qu'il me sera possiblepar quel hasardj'ai embrassé la profession comique.

Aprèsque tu m'eus si honnêtement quittéeil arriva de grandsévénements. Arséniema maîtresseplusfatiguée que dégoûtée du mondeabjura lethéâtre et m'emmena avec elle à une belle terrequ'elle venait d'acheter auprès de Zamoraen monnaiesétrangères. Nous eûmes bientôt fait desconnaissances dans cette ville-là. Nous y allions assezsouvent. Nous y passions un jour ou deux. Nous venions ensuite nousrenfermer dans notre château.

Dans un deces petits voyagesdon Félix Maldonadofils unique ducorrégidorme vit par hasardet je lui plus. Il cherchal'occasion de me parler sans témoins ; etpour ne te riencelerje contribai un peu à la lui faire trouver. Le cavaliern'avait pas vingt ans. Il était beau comme l'Amour mêmefait à peindreet plus séduisant encore par sesmanières galantes et généreuses que par safigure. Il m'offrit de si bonne grâce et avec tint d'instancesun gros brillant qu'il avait au doigtque je ne pus me défendrede l'accepter. Je ne me sentais pas d'aise d'avoir un galant siaimable. Mais quelle imprudence aux grisettes de s'attacher auxenfants de famille dont les pères ont de l'autorité !Le corrégidorle plus sévère de ses pareilsaverti de notre intelligencese hâta d'en prévenir lessuites. Il me fit enlever par une troupe d'alguazils qui me menèrentmalgré mes crisà l'hôpital de la Pitié.

Làsans autre forme de procèsla supérieure me fit ôterma bague et mes habitset revêtir d'une longue robe de sergegriseceinte par le milieu d'une large courroie de cuir noird'oùpendait un rosaire à gros grainsqui me descendait jusqu'auxtalons. On me conduisit après cela dans une salle où jetrouvai un vieux moine de je ne sais quel ordrequi se mit àme prêcher la pénitenceà peu près commela dame Léonarde t'exhorta dans le souterrain à lapatience. Il me dit que j'avais bien de l'obligation aux personnesqui me faisaient enfermer ; qu'elles m'avaient rendu un grand serviceen me tirant des filets du démon. J'avouerai franchement moningratitude : bien loin de me sentir redevable à ceux quim'avaient fait ce plaisir-làje les chargeais d'imprécations

Je passaihuit jours à me désoler. Mais le neuvième (carje comptais jusqu'aux minutes)mon sort parut vouloir changer deface. En traversant une petite courje rencontrai l'économede la maisonpersonnage à qui tout était soumis. Lasupérieure même lui obéissait. Il ne rendaitcompte de son économat qu'au corrégidorde qui seul ildépendaitet qui avait une entière confiance en lui.Il se nommait Pedro Zendono ; et le bourg de Salsedonen Biscayel'avait vu naître. Représente-toi un grand homme pâleet décharnéune figure à servir de modèlepour peindre le bon larron. A peine paraissait-il regarder lessoeurs. Tu n'as jamais vu de face si hypocritequoique tu aiesdemeuré à l'archevêché.

Jerencontrai doncpoursuivit-ellele seigneur Zendonoqui m'arrêtaen me disant : Consolez-vousma filleje suis touché de vosmalheurs. Il n'en dit pas davantageet il continua son cheminmelaissant faire les commentaires qu'il me plairait sur un texte silaconique. Comme je le croyais un homme de bienje m'imaginaibonnement qu'il s'était donné la peine d'examinerpourquoi j'avais été enfermée et quene metrouvant pas assez coupable pour mériter d'être traitéeavec tant d'indignitéil voulait me servir auprès ducorrégidor. Je ne connaissais pas le Biscayen. Il avait biend'autres intentions. Il roulait dans son esprit un projet de voyagedont il me fit confidence quelques jours après. Ma chèreLaureme dit-ilje suis si sensible à vos peinesque j'airésolu de les finir. Je n'ignore pas que c'est vouloir meperdre ; mais je ne suis plus à moi. Je prétends désdemain vous tirer de votre prison et vous conduire moi-même àMadrid. Je veux tout sacrifier au plaisir d'être votrelibérateur.

Je pensaim'évanouir de joie à ces paroles de Zendonoquijugeant par mes remerciements que je ne demandais pas mieux que de mesauvereut l'audace le jour suivant de m'enlever devant tout lemondeainsi que je vais le rapporter. Il dit à la supérieurequ'il avait ordre de me mener au corrégidorqui étaità une maison de plaisance à deux lieues de la villeetil me fit effrontément monter avec lui dans une chaise deposte tirée par deux bonnes mules qu'il avait achetéesexprès. Nous n'avions pour tout domestique qu'un valet quiconduisait la chaiseet qui était entièrement dévouéà l'économe a. Nous commençâmes àroulernon du côté de Madridcomme je me l'imaginaismais vers les frontières de Portugaloù nous arrivâmesen moins de temps qu'il n'en fallait au corrégidor de Zamorapour apprendre notre fuite et mettre ses lévriers sur nostraces.

Avant qued'entrer dans Bragancele Biscayen me fit prendre un habit decavalierdont il avait eu la précaution de se pourvoir ; etme comptant embarquée avec luiil me dit dans l'hôtellerieoù nous allâmes loger : Belle Laurene me sachez pasmauvais gré de vous avoir amenée en Portugal. Lecorrégidor de Zamora nous fera chercher dans notre patriecomme deux criminels à qui l'Espagne ne doit point accorderd'asile. Maisajouta-t-ilnous pouvons nous mettre à couvertde son ressentiment dans ce royaume étrangerquoiqu'il soitmaintenant soumis à la domination espagnole. Nous y serons dumoins plus en sûreté que dans notre pays. Suivez Unhomme qui vous adore. Allons nous établir à Coïmbre.Làje me ferai espion du Saint-Office ; età l'ombrede ce tribunal redoutablenous verrons couler nos jours dans detranquilles plaisirs.

Uneproposition si vive me fit connaître que j'avais affaire àun chevalier qui n'aimait pas à servir de conducteur auxinfantes pour la gloire de la chevalerie. Je compris qu'il comptaitbeaucoup sur ma reconnaissanceet plus encore sur ma misère.Cependantquoique ces deux choses me parlassent en sa faveurjerejetai fièrement ce qu'il me proposait. Il est vrai quedemon côtéj'avais deux fortes raisons pour me montrer siréservée : je ne me sentais point de goût pourluiet je ne le croyais pas riche. Mais lorsquerevenant àla chargeil s'offrit à m'épouser au préalableet qu'il me fit voir réellement que son économatl'avais mis en fonds pour longtempsje ne le cèle pasjecommençai à l'écouterJe fus éblouie del'or et des pierreries qu'il étala devant moiet j'éprouvaique l'intérêt sait faire des métamorphoses aussibien que l'amour. Mon Biscayen devint peu à peu un autre hommeà mes yeux. Son grand corps sec prit la forme d'une taillefine ; son teint pâle me parut d'un beau blancje donnai unnom favorable jusqu'à son air hypocrite. Alors j'acceptai sansrépugnance sa main devant le ciel qu'il prit à témoinde notre engagement. Après celail n'eut plus decontradiction à essuyer de ma part. Nous nous remîmes àvoyager ; et Coïmbre vit bientôt dans ses murs un nouveauménage.

Mon marim'acheta des habits de femme assez propreset me fit présentde plusieurs diamantsparmi lesquels je reconnus celui de don FélixMaldonado. Il ne m'en fallut pas davantage pour deviner d'oùvenaient toutes les pierres précieuses que j'avais vuesetpour être persuadée que je n'avais pas épouséun rigide observateur du septième article du Décalogue.Maisme considérant comme la cause première de sestours de mainje les lui pardonnais. Une femme excuse jusqu'auxmauvaises actions que sa beauté fait commettre. Sans celaqu'il m'eût paru un méchant homme !

Je fusassez contente de lui pendant deux ou trois mois. Il avait toujoursdes manières galanteset semblait m'aimer tendrement.Néanmoins les marques d'amitié qu'il me donnaitn'étaient que de fausses apparences. Le fourbe me trompait. Unmatinà mon retour de la messeje ne trouvai plus au logisque les murailles. Les meubleset jusques à mes hardestoutavait été emporté. Zendono et son fidèlevalet avaient si bien pris leurs mesuresqu'en moins d'une heure ledépouillement entier de la maison avait été faitet parfait. De manière qu'avec le seul habit dont j'étaisvêtueet la bague de don Félixqu'heureusement j'avaisau doigtje me viscomme une autre Arianeabandonnée par uningrat. Mais je t'assure que je ne m'amusai point à faire desélégies sur mon infortuneJe bénis plutôtle ciel de m'avoir délivrée d'un scélératqui ne pouvait manquer de tomber tôt ou tard entre les mains dela justice. Je regardai le temps que nous avions passéensemble comme un temps perduque je ne tarderais guère àréparer. Si j'eusse voulu demeurer en Portugalet m'attacherà quelque femme de conditionj'en aurais trouvé dereste ; maissoit que j'aimasse mon payssoit que je trisseentraînée par la force de mon étoile qui m'ypréparait une meilleure fortuneje ne songeai plus qu'àrevoir l'Espagne. Je m'adressai à un joaillier qui me comptala valeur de mon brillant en espèces d'oret je partis avecune vieille dame espagnole qui allât à Sévilledans une chaise roulante.

Cettedamequi s'appelait Dorothéerevenait de voir une de sesparentes établie à Coïmbreet s'en retournait àSéville où elle faisait sa résidence. Il setrouva tant de sympathie entre elle et moique nous nous attachâmesl'une à l'autre dès la première journéeet notre liaison se fortifia si bien sur la routeque la dame nevoulut pointà notre arrivéeque je logeasse ailleursque dans sa maison. Je n'eus pas sujet de me repentir d'avoir faitune pareille connaissance. Je n'ai jamais vu de femme d'un meilleurcaractère. On jugeait encore à ses traits et àla vivacité de ses yeuxqu'elle devait dans sa jeunesse avoirfait racler bien des guitares. Aussi était-elle veuve deplusieurs maris de noble raceet vivait honorablement de sesdouaires.

Entreautres excellentes qualitéselle avait celle d'êtretrès compatissante aux malheurs des filles. Quand je lui fisconfidence des mienselle entra si chaudement dans mes intérêtsqu'elle donna mille malédictions à Zendono. Les chiensd'hommes ! dit-elle d'un ton à faire juger qu'elle avaitrencontré en son chemin quelque économe. Les misérables! Il y a comme cela dans le monde des fripons qui se font un jeu detromper les ferriesCe qui me consolema chère enfantcontinua-t-ellec'est quesuivant votre récitvous n'êtesnullement liée au parjure Biscayen. Si votre mariage avec luiest assez bon pour vous servir d'excuseen récompense il estassez mauvais pour vous permettre d'en contracter un meilleurquandvous en trouverez l'occasion.

Je sortaistous les jours avec Dorothée pour aller à l'égliseou bien en visite d'amies ; c'était le moyen d'avoir bientôtquelque aventure. Je m'attirai les regards de plusieurs cavaliers. Ily en eut qui voulurent sonder le gué. Ils firent parler àma vieille hôtesse ; mais les uns n'avaient pas de quoi fourniraux frais d'un établissementet les autres n'avaient pasencore pris la robe virile. Ce qui suffisait pour m'ôter touteenvie de les écouter. Un jour il nous vint une fantaisieàDorothée et à moid'aller voir jouer les comédiensde Séville. Ils avaient affiché qu'ils représenteraientLa famosa ComediaEl Embaxador de si mismo composée par Lopede Vega Carpio.

Parmi lesactrices qui parurent sur la scèneje démêlaiune de mes anciennes amies. Je reconnus Phénicecette grosseréjouie que tu as vue femme de chambre de Florimondeet avecqui tu as quelquefois soupé chez Arsénie. Je savaisbien que Phénice était hors de Madrid depuis plus dedeux ansmais j'ignorais qu'elle fût comédienne.J'avais une impatience de l'embrasser qui me fit trouver la piècefort longue. C'était peut-être aussi la faute de ceuxqui la représentaientet qui ne jouaient pas assez bien ouassez mal pour m'amuser. Car pour moi qui suis une rieusejet'avouerai qu'un acteur parfaitement ridicule ne me divertit pasmoins qu'un excellent.

Enfinlemoment que j'attendais étant arrivéc'est-à-direla fin de La famosa Comedianous allâmesma veuve et moiderrière le théâtreoù nous aperçûmesPhénice qui faisait la tout aimable et écoutait enminaudant le doux ramage d'un jeune oiseau qui s'étaitapparemment laissé prendre à la glu de sa déclamation.Sitôt qu'elle m'eut remarquéeelle le quitta d'un airgracieuxvint à moi les bras ouverts et me fit toutes lesamitiés imaginablesNous nous témoignâmesmutuellement la joie que nous avions de nous revoir : mais le tempset le lieu ne nous permettant pas de nous répandre en longsdiscoursnous remîmes au lendemain à nous entretenirchez elle plus amplement.

Le plaisirde parler est une des plus vives passions des femmes. Je ne pusfermer l'oeil de toute la nuittant j'avais envie d'être auxprises avec Phénice et de lui faire questions sur questions.Dieu sait si je fus paresseuse à me lever pour me rendre oùelle m'avait enseigné qu'elle demeurait ! Elle étaitlogée avec toute la troupe dans un grand hôtel garni.Une servante que je rencontrai en entrantet que je priai de meconduire à l'appartement de Phéniceme fit monter àun corridorle long duquel régnaient dix à douzepetites chambresséparées seulement par des cloisonsde sapin et occupées par la bande joyeuse. Ma conductricefrappa à une porte que Phéniceà qui la languedémangeait autant qu'à moivint ouvrir. A peine nousdonnâmes-nous le temps de nous asseoir pour caqueterNousvoilà en train d'en découdreNous avions à nousinterroger sur tant de chosesque les demandes et les réponsesse succédaient avec une volubilité surprenante.

Aprèsavoir raconté nos aventures de part et d'autre et nous êtreinstruites de l'état présent de nos affairesPhéniceme demanda quel parti je voulais prendre. Je lui répondis quej'avais résoluen attendant mieuxde me placer auprèsde quelque fille de qualité. Fi donc ! s'écria monamietu n'y penses pas. Est-il possiblema mignonneque tu ne soispas encore dégoûtée de la servitude ? N'es-tu paslasse de te voir soumise aux volontés des autres ? Derespecter leurs caprices ; de t'entendre gronder ; en un mot d'êtreesclave ? Que n'embrasses-tu plutôtà mon exemplelavie comique ? Rien n'est plus convenable aux personnes d'esprit quimanquent de bien et de naissanceC'est un état qui tient unmilieu entre la noblesse et la bourgeoisieune condition libre etaffranchie des bienséances les plus incommode de la société.Nos revenus nous sont payés en espèces par le publicqui en possède les fonds. Nous vivons toujours dans la joieet dépensons notre argent comme nous le gagnons.

Lethéâtrepoursuivit-elleest favorable surtout auxfemmes. Dans le temps que je demeurais chez Florimondej'en rougisquand j'y pensej'étais réduite à écouterles gagistes de la troupe du prince ; pas un honnête homme nefaisait attention à ma figure. D'où vient cela ? C'estque je n'étais point en vue. Le plus beau tableau qui n'estpas dans son jour ne frappe pointMais depuis que je suis sur monpiédestalc'est-à-dire sur la scènequelchangement! Je vois à mes trousses la plus brillante jeunessedes villes par où nous passons. Une comédienne a doncbeaucoup d'agrément dans son métier. Si elle est sageje veux dire que si elle ne favorise qu'un amant à la foiscela lui fait tout l'honneur du monde ; on loue sa retenueetlorsqu'elle change de galanton la regarde comme une véritableveuve qui se remarie. Encore voit-on celle-ci avec méprisquand elle convole en troisièmes noces. On dirait qu'elleblesse la délicatesse des hommes ; au lieu que l'autre sembledevenir plus précieuseà mesure qu'elle grossit lenombre de ses favoris. Après cent galanteriesc'est un ragoûtde seigneur.

A quidites-vous celainterrompis-je en cet endroit. Pensez-vous quej'ignore ces avantages ? Je me les suis souvent représentéset ils ne flattent que trop une fille de mon caractère. Je mesens même de l'inclination pour la comédie ; mais celane suffit pas. Il faut du talentet je n'en ai point. J'aiquelquefois voulu réciter des tirades de pièces devantArsénie. Elle n'a pas été contente de moi. Celam'a dégoûtée du métier. Tu n'es pasdifficile à rebuterreprit Phénice. Ne sais-tu pas queces grandes actrices-là sont ordinairement jalouses ? Ellecraignentmalgré toute leur vanitéqu'il ne viennedes sujets qui les effacent. Enfinje ne m'en rapporterais paslà-dessus à Arsénie. Elle n'a pas étésincère. Je te diraimoisans flatterieque tu es néepour le théâtre. Tu as du naturell'action libre etpleine de grâcele son de la voix doux aune bonne poitrineet avec cela un minois ! Ah ! friponneque tu charmeras decavalierssi tu te fais comédienne !

Elle metint encore d'autres discours séduisants et me fit déclamerquelques versseulement pour me faire juger moi-même de labelle disposition que j'avais à débiter du comique.Lorsqu'elle m'eut entenduece fut bien une autre chose. Elle medonna de grands applaudissements et me mit au-dessus de toutes lesactrices de Madrid. Après celaje n'aurais pas étéexcusable de douter de mon mérite. Arsénie demeuraatteinte et convaincue de jalousie et de mauvaise foi. Il me fallutconvenir que j'étais un sujet tout admirable. Deux comédiensqui arrivèrent dans le momentet devant qui Phénicem'obligea de répéter les vers que j'avais déjàrécitéstombèrent dans une espèced'extased'où ils ne sortirent que pour me combler delouangesSérieusementquand ils se seraient défiéstous trois à qui me louerait davantageils n'auraient pasemployé d'expressions plus hyperboliques. Ma modestie ne futpoint à l'épreuve de tant d'éloges. Je commençaià croire que je valais quelque choseet voilà monesprit tourné du côté de la comédie.

Oh çàma chèredis-je à Phénicec'en est fait. Jeveux suivre ton conseil et entrer dans ta troupesi elle l'a pouragréable. A ces parolesmon amietransportée de joiem'embrassaet ses deux camarades ne me parurent pas moins ravisqu'elle de me voir dans ces sentiments. Nous convînmes que lejour suivant je me rendrais au théâtre dans la matinéeet je ferais voir à la troupe assemblée le mêmeéchantillon que je venais de montrer de mon talent. Si j'avaisfait concevoir une opinion avantageuse de moi chez Phénicetous les comédiens en jugèrent encore plusfavorablement lorsque j'eus dit en leur présence une vingtainede vers seulement. Ils me reçurent volontiers dans leurcompagnie. Après quoi je ne fus plus occupée que de mondébut. Pour le rendre plus brillantj'employai tout ce qui merestait d'argent de ma bague ; et si je n'en eus pas assez pour memettre superbementdu moins je trouvai l'art de suppléer àla magnificence par un goût tout galant.

Je parusenfin sur la scène pour la première fois. Quelsbattements de mains ! Quels éloges ! Il y a de la modérationmon amià te dire simplement que je ravis les spectateurs. Ilfaudrait avoir été témoin du bruit que je fis àSévillepour y ajouter foi. Je devins l'entretien de toute lavillequi pendant trois semaines entières vint en foule àla comédie ; de sorte que la troupe rappela par cettenouveauté le public qui commençait àl'abandonner. Je débutai donc d'une manière qui charmatout le monde. Ordébuter ainsic'était comme sij'eusse fait afficher que j'étais à donner au plusoffrant et dernier enchérisseur. Vingt cavaliers de toutessortes d'âges s'offrirent à l'envi à prendre soinde moi. Si j'eusse suivi mon inclinationj'aurais choisi le plusjeune et le plus joli ; mais nous ne devonsnous autresconsulterque l'intérêt et l'ambitionlorsqu'il s'agit de nousétablir. C'est une règle de théâtre. C'estpourquoi don Ambrosio de Nisanahomme déjà vieux etmal faitmais richegénéreux et l'un des pluspuissants seigneurs d'Andalousieeut la préférence. Ilest vrai que je la lui fis bien acheter. Il me loua une belle maisonla meubla très magnifiquementme donna un bon cuisinierdeuxlaquaisune femme de chambre et mille ducats par mois àdépenser. Il faut ajouter à cela de riches habits avecune assez grande quantité de pierreries. Quel changement dansma fortune ! Mon esprit ne put le soutenir. Je me parus tout àcoup à moi-même une autre personne. Je ne m'étonneplus s'il y a des filles qui oublient en peu de temps le néantet la misère d'où un caprice de seigneur les a tirées.Je t'en fais un aveu sincère : les applaudissements du publicles discours flatteurs que j'entendais de toutes parts et la passionde don Ambrosio m'inspirèrent une vanité qui allajusqu'à l'extravagance. Je regardai mon talent comme un titrede noblesse. Je pris les airs d'une femme de qualité. Etdevenant aussi avare de regards agaçants que j'en avaisjusqu'alors été prodigueje résolus den'arrêter ma vue que sur des ducsdes comtes et des marquis.

Leseigneur de Nisana venait souper chez moi tous les soirs avecquelques-uns de ses amis. De mon côtéj'avais soind'assembler les plus amusantes de nos comédienneset nouspassions une bonne partie de la nuit à rire et à boire.Je m'accommodais fort d'une vie si agréable ; mais elle nedura que six mois. Les seigneurs sont sujets à changer. Sanscelails seraient trop aimables. Don Ambrosio me quitta pour unejeune coquette grenadinequi venait d'arriver à Sévilleavec des grâces et le talent de les mettre à profit. Jen'en fus pourtant affligée que vingt-quatre heures. Je choisispour remplir sa place un cavalier de vingt-deux ansdon Louisd'Alcacerà qui peu d'Espagnols pouvaient être comparéspour la bonne mine.

Tu medemanderas sans douteet tu auras raisonpourquoi je pris pouramant un si jeune seigneurmoi qui en connaissais les conséquences.Maisoutre que don Louis n'avait plus ni père ni mèreet qu'il jouissait déjà de son bienje te dirai queces conséquences ne sont à craindre que pour les fillesd'une condition servileou pour de malheureuses aventurières.Les femmes de notre profession sont des personnes titrées.Nous ne sommes point responsables des effets que produisent noscharmes. Tant pis pour les familles dont nous plumons les héritiers!

Nous nousattachâmes si fortement l'un à l'autred'Alcacer etmoique jamais aucun amour n'aje croiségalé celuidont nous nous laissâmes enflammer tous deux. Nous nous aimionsavec tant de fureurqu'il semblait qu'on eût jeté unsort sur nous. Ceux qui savaient notre intelligence nous croyaientles plus heureux amants du mondeet nous en étions peut-êtreles plus malheureux. Si don Louis avait une figure tout aimableilétait en même temps si jalouxqu'il me désolaità chaque instant par d'injustes soupçons. Il ne meservait de rienpour m'accommoder à sa faiblessede mecontraindre jusqu'à n'oser envisager un homme ; sa défianceingénieuse à me trouver des crimesrendait macontrainte inutile. Nos plus tendres entretiens étaienttoujours mêlés de querelles. Il n'y eut pas moyen d'yrésister. La patience nous échappa de part et d'autreet nous rompîmes à l'amiable. Croiras-tu bien que ledernier jour de notre commerce en fut le plus charmant pour nous ?Tous deux également fatigués des maux que nous avionssouffertsnous ne fîmes éclater que de la joie dans nosadieux. Nous étions comme deux misérables captifs quirecouvrent leur liberté après un rude esclavage.

Depuiscette aventureje suis bien en garde contre l'amour. Je ne veux plusd'attachement qui trouble mon repos. Il ne nous sied pointànousde soupirer comme les autres. Nous ne devons pas sentir enparticulier une passion dont nous faisons voir en public le ridicule.

Je donnaispendant ce temps-là de l'occupation à la renommée.Elle répandait partout que j'étais une actriceinimitable. Sur la foi de cette déesseles comédiensde Grenade m'écrivirent pour me proposer d'entrer dans leurtroupe. Etpour me faire connaître que la proposition n'étaitpas à rejeterils m'envoyaient un état de leurs iraisjournaliers et de leurs abonnementspar lequel il me parut quec'était un parti avantageux pour moi. Aussi je l'acceptaiquoique dans le fond je fusse fâchée de quitter Phéniceet Dorothéeque j'aimais autant qu'une femme est capable d'enaimer d'autres. Je laissai la première à Sévilleoccupée à fondre la vaisselle d'un petit marchandorfèvrequi voulait par vanité avoir une comédiennepour maîtresse. J'ai oublié de te dire qu'en m'attachantau théâtre je changeai par fantaisie le nom de Laure encelui d'Estelle ; et c'est sous ce dernier nom que je partis pourvenir à Grenade.

Je n'ycommençai pas moins heureusement qu'à Sévilleet je me vis bientôt environnée de soupirants. Maisn'en voulant favoriser aucun qu'à bonnes enseignesje gardaiavec eux une retenue qui leur jeta de la poudre aux yeux. Néanmoinsde peur d'être la dupe d'une conduite qui ne menait àrien et qui ne m'était pas naturellej'allais me déterminerà écouter un jeune oydor de race bourgeoisequi faitle seigneur en vertu de sa charged'une bonne table et d'unéquipagequand je vis pour la première fois le marquisde Marialva. Ce seigneur portugaisqui voyage en Espagne parcuriositépassant par Grenades'y arrêta. Il vint àla comédie. Je ne jouais point ce jour-là. Il regardafort attentivement les actrices qui s'offrirent à ses yeux. Ilen trouva une à son gré. Il fit connaissance avec elledés le lendemain ; et il était prêt àconclure le marchélorsque je parus sur le théâtre.Ma vue et mes minauderies firent tout à coup tourner lagirouette. Mon Portugais ne s'attacha plus qu'à moi. Il fautdire la vérité ; comme je n'ignorais pas que macamarade eût plu à ce seigneurje n'épargnairien pour le lui souffleret j'eus le bonheur d'en venir àbout. Je sais bien qu'elle m'en veut du mal ; mais je n'y saurais quefaire. Elle devrait songer que c'est une chose si naturelle auxfemmes que les meilleures amies ne s'en font pas le moindre scrupule.




CHAPITREVIII

De l'accueil que les comédiens de Grenadefirent à Gil Blaset d'une nouvelle reconnaissance qui se fitdans les foyers de la comédie.


Dans lemoment que Laure achevait de raconter son histoireil arriva unevieille comédienne de ses voisinesqui venait la prendre enpassant pour aller à la comédie. Cette vénérablehéroïne de théâtre eût étépropre à jouer le personnage de la déesse Cotys. Masoeur ne manqua pas de présenter son frère àcette figure surannéeet là-dessus grands complimentsde part et d'autre.

Je leslaissai toutes deuxen disant à la veuve de l'économeque je la rejoindrais au théâtreaussitôt quej'aurais fait porter mes hardes chez le marquis de Marialvadontelle m'enseigna la demeure. J'allai d'abord à la chambre quej'avais louéed'oùaprès avoir satisfait monhôtesseje me rendis avec un homme chargé de ma valiseà un grand hôtel garni où mon nouveau maîtreétait logé. Je rencontrai à la porte sonintendantqui me demanda si je n'étais point le frèrede la darne Estelle. Je répondis que oui. Soyez donc lebienvenureprit-ilseigneur cavalier. Le marquis de Marialvadontj'ai l'honneur d'être intendantm'a ordonné de vousbien recevoir. On vous a préparé une chambre. Je vaiss'il vous plaîtvous y conduire pour vous en apprendre lechemin. Il me fit monter tout au haut de la maisonet entrer dansune chambre si petitequ'un lit assez étroitune armoire etdeux chaises la remplissaient. C'était là monappartement. Vous ne serez pas ici fort au largeme dit monconducteur. Mais en récompense je vous pro. mets qu'àLisbonne vous serez superbement logé. J'enfermai ma valisedans l'armoire dont j'emportai la clé et je demandai àquelle heure on soupait. Il me fut répondu à cela quele seigneur portugais ne faisait pas d'ordinaire chez luiet qu'ildonnait à chaque domestique une certaine somme par mois pourse nourrir. Je fis encore d'autres questionset j'appris que lesgens du marquis étaient d'heureux fainéants. Aprèsun entretien assez courtje quittai l'intendant pour aller retrouverLaureen m'occupant agréablement du présage que jeconcevais de ma nouvelle condition.

Sitôtque j'arrivai à la porte de la comédieet que je medis frère d'Estelletout me fut ouvert. Vous eussiez vu lesgardes s'empresser à me faire un passagecomme si j'eusse étéun des plus considérables seigneurs de Grenade. Tous lesgagistesreceveurs de marques et de contremarquesque je rencontraisur mon cheminme firent de profondes révérences. Maisce que je voudrais pouvoir bien peindre au lecteurc'est laréception sérieuse que l'on me fit comiquement dans lesfoyersoù je trouvai la troupe tout habillée et prêteà commencer. Les comédiens et comédiennes àqui Laure me présenta vinrent fondre sur moi. Les hommesm'accablèrent d'embrassades ; et les femmes à leurtourappliquant leurs visages enluminés sur le mienlecouvrirent de rouge et de blanc. Aucun ne voulant être ledernier à me faire son complimentils se mirent tous ensembleà parler. Je ne pouvais suffire à leur répondre.Mais ma soeur vint à mon secourset sa langue exercéene me laissa en reste avec personne.

Je n'enfus pas quitte pour les accolades des acteurs et des actrices. Il mefallut essuyer les civilités du décorateurdesviolonsdu souffleurdu moucheur et sousmoucheur de chandelles ;enfinde tous les valets de théâtrequisur le bruitde mon arrivéeaccoururent pour me considérer. Ilsemblait que tous ces gens-là fussent des enfants trouvésqui n'avaient jamais vu de fière.

Cependanton commença la pièce. Alors quelques gentilshommes quiétaient dans les foyers coururent se placer pour l'entendre.Et moien enfant de la balleje continuai de m'entretenir avec ceuxdes acteurs qui n'étaient pas sur la scène. Il y enavait un parmi ces derniers qu'on appela devant moi Melchior. Ce nomme frappa. Je considérai avec attention le personnage qui leportaitet il me sembla que je l'avais vu quelque part. Je me leremis enfinet le reconnus pour Melchior Zapatace pauvre comédiende campagnequicomme je l'ai dit dans le premier volume de monhistoiretrempait des Croûtes de pain dans une fontaine.

Je le prisaussitôt en particulieret je lui dis : je suis bien trompési vous n'êtes pas ce seigneur Melchior avec qui j'ai eul'honneur de déjeuner un jour au bord. d'une claire fontaineentre Valladolid et Ségovie. J'étais avec un garçonbarbier. Nous portions quelques provisions que nous joignîmesaux vôtreset nous fimes tous trois un petit repas qui futassaisonné de mille agréables discours. Zapata se mit àrêver quelques moments ; ensuite il me répondit : Vousme parlez d'une chose que j'ai peu de peine à me rappeler. Jerevenais alors de débuter à Madridet je retournais àZamora. Je me souviens même que j'étais fort mal dansmes affaires. Je m'en souviens bien aussilui répliquai-je ;à telles enseignes que vous portiez un pourpoint doubléd'affiches de comédie. Je n'ai pas oublié non plus quevous vous plaigniez dans ce temps-là d'avoir vue femme tropsage. Oh ! je ne m'en plains plus à présentdit avecprécipitation Zapata. Vive Dieu ! la commère s'est biencorrigée de cela ; aussi en ai-je le pourpoint mieux doublé.

J'allaisle féliciter sur ce que sa femme était devenueraisonnablelorsqu'il fut obligé de me quitter pour paraîtresûr la scène. Curieux de connaître sa femmejem'approchai d'un comédien pour le prier de me la montrer. Cequ'il fit en me disant : vous la voyez ; c'est Narcissa ; la plusjolie de nos dames après votre soeur. Je jugeai que cetteactrice devait être celle en faveur de qui le marquis deMarialva s'était déclaré avant que d'avoir vuson Estelleet ma conjecture ne fut que trop vraie. A la fin de lapièceje conduisis Laure à Son domicileoùj'aperçus en arrivant plusieurs cuisiniers qui préparaientun grand repas. Tu peux souper icime dit-elle. Je n'en ferai rienlui répondis-je. Le marquis sera peut-être bien aised'être seul avec vous. Oh ! que nonreprit-elle ; il va veniravec deux de ses amis et un de nos messieurs. Il ne tiendra qu'àtoi de faire le sixième. Tu sais bien que chez les comédiennesles secrétaires ont le privilège de manger avec leursmaîtres. Il est vrailui dis-je ; mais ce serait de trop bonneheure me mettre sur le pied de ces secrétaires favoris. Ilfaut auparavant que je fasse quelque commission de confident pourmériter ce droit honorifique. En parlant ainsije sortis dechez Laureet gagnai mon auberge où je comptais d'aller tousles jourspuisque mon maître n'avait point de ménage.




CHAPITREIX

Avec quel homme extraordinaire il soupa ce soir-làet de ce qui se passa entre eux.


Jeremarquai dans la salle une espèce de vieux moinevêtude bure grisequi soupait tout seul dans un coin. J'allai parcuriosité m'asseoir vis-à-vis de lui ; je le saluaifort civilementet il ne se montra pas moins poli que moi. Onm'apporta ma pitanceque je commençai à expédieravec beaucoup d'appétit. Pendant que je man geais sans diremotje regardais souvent le personnagedont je trouvais toujoursles yeux attachés sur moi. Fatigué de son attentionopiniâtre à me regarderje lui adressai ainsi la parole: Pèrenous serions-nous vus par hasard ailleurs qu'ici ?Vous m'observez comme un homme qui ne vous serait pas entièrementinconnu.

Il merépondit gravement : si j'arrête sur vous mes regardsce n'est que pour admirer la prodigieuse variétéd'aventures qui sont marquées dans les traits de votre visage.A ce que je voislui dis-je d'un air railleurvotre révérencedonne dans la métoposcopie ? Je pourrais me vanter de laposséderrépondit le moineet d'avoir finit desprédictions que la suite n'a pas démenties. Je ne salispas moins la chiromancie ; et j'ose dire que mes oracles sontinfailliblesquand j'ai confronté l'inspection de la mainavec celle du visage.

Quoique cevieillard eût toute l'apparence d'un homme sageje le trouvaisi fouque je ne pus m'empêcher de lui rire au nez. Au lieu des'offenser de mon impolitesseil en souritet continua de parlerdans ces termesaprès avoir promené sa vue dans lasalle et s'être assuré que personne ne nous écoutait: Je ne m'étonne pas de vous voir si prévenu contredeux sciences qui passent aujourd'hui pour frivoles ; l'étudelongue et pénible qu'elles demandent décourage tous lessavantsqui y renoncentet qui les décrient de dépitde n'avoir pu les acquérir. Pour moije ne me suis pointrebuté de l'obscurité qui les enveloppenon plus quedes difficultés qui se succèdent sans cesse dans larecherche des secrets chimiques et dans l'art merveilleux detransmuer les métaux en or.

Mais je nepense paspoursuivit-il en se reprenantque je parle à unjeune cavalier à qui mes discours doivent en effet paraîtredes rêveries. Un échantillon de mon savoir-faire vousdisposeramieux que tout ce que je pourrais direà juger demoi plus favorablement. A ces motsil tira de sa poche une fioleremplie d'une liqueur vermeille. Ensuite il me dit : Voici un élixirque j'ai composé ce matin des sucs de certaines plantesdistillés à l'alambic ; car j'ai employé presquetoute ma viecomme Démocriteà trouver les propriétésdes simples et des minéraux. Vous allez éprouver savertu. Le vin que nous buvons à notre souper est trèsmauvais. Il va devenir excellent. En même tempsil mit deuxgouttes de son élixir dans ma bouteillequi rendirent mon vinplus délicieux que les meilleurs qui se boivent en Espagne.

Lemerveilleux frappe l'imagination ; etquand une fois elle estgagnéeon ne se sert plus de son jugement. Charmé d'unsi beau secretet persuadé qu'il fallait être un peuplus que diable pour l'avoir trouvéje m'écriai pleind'admiration : O mon Père ! pardonnez-moi de grâcesije vous ai pris d'abord pour un vieux fou. Je vous rends justiceprésentement. Je n'ai pas besoin d'en voir davantage pour êtreassuré que vous feriezsi vous voulieztout àl'heureun lingot d'or d'une barre de fer. Que je serais heureux sije possédais cette admirable science ! Le ciel vous préservede l'avoir jamais ! interrompit le vieillard en poussant un profondsoupir. Vous ne savez pasmon filsque vous souhaitez une chosefuneste. Au lieu de me porter envieplaignez-moi plutôt dem'être donné tant de peine pour me rendre malheureux. Jesuis toujours dans l'inquiétude. Je crains d'êtredécouvertet qu'une prison perpétuelle ne devienne lesalaire de tous mes travaux. Dans cette appréhensionje mèneune vie errantedéguisé tantôt en prêtreou en moineet tantôt en cavalier ou en paysan. Est-ce donc unavantage de savoir faire de l'or à ce prix-là. Et lesrichesses ne sont-elles pas un vrai supplice pour les personnes quin'en jouissent pas tranquillement ?

Cediscours me paraît fort sensédis-je alors auphilosophe. Rien n'est tel que de vivre en repos. Vous me dégoûtezde la pierre philosophale. Je me contenterai d'apprendre de vous cequi doit m'arriver. Très volontiersme répondit-ilmon enfant. J'ai déjà fait des observations sur vostraits. Voyons à présent votre main. Je la luiprésentai avec une confiance qui ne me fera guèred'honneur dans l'esprit de quelques lecteurs. Il l'examina fortattentivementet dit ensuite avec enthousiasme : Ah ! que depassages de la douleur à la joieet de la joie à ladouleur ! Quelle succession bizarre de disgrâces et deprospérités ! Mais vous avez déjà éprouvéune grande partie de ces alternatives de fortune. Il ne vous resteplus guère de malheurs à essuyeret un seigneur vousfera une agréable destinée qui ne sera point sujette auchangement.

Aprèsm'avoir assuré que je pouvais compter sur cette prédictionil me dit adieuet sortit de l'aubergeoù il me laissa fortoccupé des choses que je venais d'entendre. Je ne doutaispoint que le marquis de Marialva ne fût le seigneur enquestionet par conséquent rien ne me paraissait pluspossible que l'accomplissement de l'oracle. Maisquand je n'y auraispas vu la moindre apparencecela ne m'eût point empêchéde donner au faux moine une entière créancetant ils'était acquispar son élixird'autorité surmon esprit. De mon côtépour avancer le bonheur quim'était préditje résolus de m'attacher aumarquis plus que je n'avais fait à aucun de mes maîtres.Ayant pris cette résolutionje me retirai à notrehôtel avec une gaieté que je ne puis exprimer. Jamaisfemme n'est sortie si contente de chez une devineresse.




CHAPITREX

De la commission que le marquis de Marialva donna àGil Blas; et comment ce fidèle secrétaire s'enacquitta.


Le marquisn'était pas encore revenu de chez sa comédienneet jetrouvai dans son appartement ses valets de chambre qui jouaient àla prime en attendant son retour. Je fis connaissance avec euxetnous nous amusâmes à rire jusqu'à deux heuresaprès minuitque notre maître arriva. Il fut un peusurpris de me voiret me dit d'un air de bonté qui me fitjuger qu'il revenait très satisfait de sa soirée :Comment doncGil Blasvous n'êtes pas encore couché ?Je répondis que j'avais voulu savoir auparavant s'il n'avaitrien à m'ordonner. J'aurai peut-êtrereprit-ilunecommission à vous donner demain matin ; mais il sera tempsalors de vous apprendre mes volontés. Allez vous reposer. Etdésormais souvenez-vous que je vous dispense de m'attendre lesoir. Je n'ai besoin que de mes valets de chambre.

Aprèscet avertissementqui dans le fond me faisait plaisirpuisqu'ilm'épargnait une sujétion que j'aurais quelquefoisdésagréablement sentieje laissai le marquis dans sonappartementet me retirai à mon galetas. Je me mis au lit.Mais ne pouvant dormirje m'avisai de suivre le conseil que nousdonne Pythagorede rappeler le soir ce que nous avons fait dans lajournéepour nous applaudir de nos bonnes actionset nousblâmer de nos mauvaises.

Je ne mesentais pas la conscience assez nette pour être content de moi.Je me reprochai d'avoir appuyé l'imposture de Laure. J'avaisbeau me direpour m'excuserque je n'avais pu honnêtementdonner un démenti à une fille qui n'avait en vue que deme faire plaisiret qu'en quelque façon je m'étaistrouvé dans la nécessité de me rendre complicede la supercherie. Peu satisfait de cette excuseje répondaisque je ne devais donc pas pousser les choses plus loinet qu'ilfallait que je fusse bien effronté pour vouloir demeurerauprès d'un seigneur dont je payais si mal la confiance.Enfinaprès un sévère examenje tombaid'accord avec moi-même quesi je n'étais pas un friponil ne s'en fallait guère.

De làpassant aux conséquencesje me représentai que jejouais gros jeuen trompant un homme de conditionquipour mespéchéspeut-être ne tarderait guère àdécouvrir la fourberie. Une si judicieuse réflexionjeta quelque terreur dans mon esprit ; mais des idées deplaisir et d'intérêt l'eurent bientôt dissipée.D'ailleurs la prophétie de l'homme à l'élixiraurait suffi pour me rassurer. Je me livrai donc à des imagestoutes agréables i. Je me mis à faire des règlesd'arithmétiqueà compter en moi-même la sommeque feraient mes gages au bout de dix années de service.J'ajoutais à cela les gratifications que je recevrais de monmaître ; etles mesurant à son humeur libéraleou plutôt à mes désirsj'avais une intempéranced'imaginationsi l'on peut parler ainsiqui ne donnait point debornes à ma fortune. Tant de bien peu à peu m'assoupitet je m'endormis en bâtissant des châteaux en Espagne.

Je melevai le lendemain sur les huit heures pour aller recevoir les ordresde mon patron; mais comme j'ouvrais ma porte pour sortirje fus toutétonné de le voir paraître devant moi en robe dechambre et en bonnet de nuit. Il était tout seul : Gil Blasme dit-ilhier au soiren quittant votre soeurje lui promis depasser chez elle ce matin ; mais une affaire de conséquence neme permet pas de lui tenir parole. Allez lui témoigner de mapart que je suis bien mortifié de ce contretempsetassurez-la que je souperai encore aujourd'hui avec elle. Ce n'est pastoutajouta-t-il en me mettant entre les mains une bourse avec unepetite boîte de chagrin enrichie de pimentes ; portez-lui monportraitet gardez cette bourse où il y a cinquante pistolesque je vous donne pour marque de l'amitié que j'ai déjàpour vous. Je pris d'une main le portraitet de l'autre la bourseque je méritais si peu. Je courus sur-le-champ chez Laureendisant dans l'excès de la joie qui me transportait : Bon ! laprédiction s'accomplit à vue d'oeil. Quel bonheurd'être fière d'une fille belle et galante ! C'estdommage qu'il n'y ait pas autant d'honneur à cela que deprofit et d'agrément.

Laurecontre l'ordinaire des personnes de sa professionavait coutume dese lever matin. Je la surpris à sa toiletteoùenattendant son Portugaiselle joignait à sa beauténaturelle tous les charmes auxiliaires que l'art des coquettespouvait lui prêter. Aimable Estellelui dis-je en entrantl'aimant des étrangersje puis à l'heure qu'il estmanger avec mon maîtrepuisqu'il m'a honoré d'unecommission qui me donne cette prérogativeet dont je viensm'acquitter. Il n'aura pas le plaisir de vous entretenir ce matincomme il se l'était proposé. Maispour vous enconsoleril soupera ce soir avec vous ; et il vous envoie sonportraitqui me paraît avoir quelque chose encore de plusconsolant.

Je luiremis aussitôt la boîtequipar le vif éclat desbrillants dont elle était garnielui réjouitinfiniment la vue. Elle l'ouvrit etl'ayant ferméeaprèsavoir considéré la peinture par manièred'acquitelle revint aux pierreries. Elle en vanta la beautéet me dit en souriant : Voilà des copies que les femmes dethéâtre aiment mieux que les originaux.

Je luiappris ensuite que le généreux Portugaisen mechargeant du portraitm'avait gratifié d'une bourse decinquante pistoles. Je t'en ibis mon complimentme dit-elle. Ceseigneur commence par où même il est rare que les autresfinissent. C'est à vousmon adorablelui répondis-jeque je dois ce présent ; le marquis ne me l'a fait qu'àcause de la fraternité. Je voudraisrépliqua-t-ellequ'il t'en fît de semblables chaque jour. Je ne puis te direjusqu'à quel point tu m'es cher. Dès le premier instantque je t'ai vuje me suis attachée à toi par un liensi fortque le temps n'a pu le rompre. Lorsque je te perdis àMadridje ne désespérai pas de te retrouver et hieren te revoyantje te reçus comme un homme qui revenait àmoi nécessairement. En un motmon amile ciel nous adestinés l'un pour l'autre. Tu seras mon marimais il fautnous enrichir auparavant. Je veux avoir encore trois ou quatregalanteriespour te mettre à ton aise.

Je laremerciai poliment de la peine qu'elle voulait bien prendre pour moi.Et nous nous engageâmes insensiblement dans un entretien quidura jusqu'à midi. Alors je me retirai pour aller rendrecompte à mon maître de la manière dont on avaitreçu son présent. Quoique Laure ne m'eût pointdonné d'instruction là-dessusje ne laissai pas decomposer en chemin un beau complimentque je me proposais de fairede sa part ; mais ce fut autant de bien perdu. Carlorsque j'arrivaià l'hôtelon me dit que le marquis venait de sortir ;et il était décidé que je ne le reverrais plusainsi qu'on le peut lire dans le suivant.




CHAPITREXI

De la nouvelle que Gil Blas appritet qui fut uncoup de foudre pour lui.


Je merendis à mon aubergeoùrencontrant deux hommes d'uneagréable conversationje dirai et demeurai à tableavec eux jusqu'à l'heure de la comédie. Nous nousséparâmes. Ils allèrent à lents affairesetmoi je pris le chemin du théâtre. Il faut remarqueren passant que j'avais tout sujet d'être de belle humeur : lajoie avait régné dans l'entretien que je venais d'avoiravec ces cavaliers; la face de ma fortune était des plusriantes ; et pourtant je me laissais aller à la tristessesans savoir pourquoi ; sans pouvoir m'en défendre. Jepressentais sans doute le malheur qui me menaçait.

Commej'entrais dans les foyersMelchior Zapata vint à moiet medit tout bas de le suivre. Il me mena dans un endroit particulier del'hôtelet me tint ce discours : Seigneur cavalierje me faisun devoir de vous donner un avis très important. Vous savezque le marquis de Marialva s'était d'abord senti du goûtpour Narcissa mon épouse. Il avait même déjàpris jour pour venir manger de mon aloyaulorsque l'artificieuseEstelle trouva moyen de rompre la partieet d'attirer chez elle ceseigneur portugais. Vous jugez bien qu'une comédienne ne perdpas une si bonne proie sans dépit. La femme a cela sur lecoeuret il n'y a rien qu'elle ne fut capable de faire pour sevenger. Elle en a une belle occasion. Hiersi vous vous en souveneztous nos gagistes accoururent pour vous voir. Le sous-moucheur dechandelles dit à quelques personnes de la troupe qu'il vousreconnaissaitet que vous n'étiez rien moins que le frèred'Estelle.

Ce bruitajouta Melchiorest venu aujourd'hui aux oreilles de Naràssaqui n'a pas manqué d'en interroger l'auteuret ce gagiste lelui a confirmé. Il vous adit-ilconnu valet d'Arséniedans le temps qu'Estellesous le nom de Laurela servait àMadrid. Mon épousecharmée de cette découverteen fera part au marquis de Marialvaqui doit venir ce soir àla comédie. Réglez-vous là-dessus. Si vousn'êtes pas effectivement fière d'Estelleje vousconseille en amiet à cause de notre ancienne connaissancede pourvoir à votre sûreté. Narcissaqui nedemande qu'une victimem'a permis de vous avertir de prévenirpar une prompte fuite quelque sinistre accident.

Il yaurait eu du superflu à m'en dire davantage. Je rendis grâcede cet avertissement à l'histrionqui vit bien à monair effrayé que je n'étais pas homme à donner undémenti au sous-moucheur de chandelles. Je ne me sentaisnullement d'humeur à porter jusque-là l'effronterie. Jene fus pas même tenté d'aller dire adieu à Laurede peur qu'elle ne voulût m'engager à payer d'audace. Jeconcevais bien qu'elle était assez bonne comédiennepour se tirer d'un si mauvais pas ; mais je ne voyais qu'un châtimentinfaillible pour moiet je n'étais pas assez amoureux pour lebraver. Je ne songeai qu'à me sauver avec mes dieux pénatesje veux dire avec mes hardes. Je disparus de l'hôtel en un clind'oeil ; et je fisen moins de rienenlever et transporter mavalise chez un muletier qui devait le jour suivant partir àtrois heures du matin pour Tolède. J'aurais souhaitéd'être déjà chez le comte de Polandont lamaison me paraissait le seul asile qui fût sûr pour moi.Mais je n'y étais pas encore ; et je ne pouvais sansinquiétude penser au temps qui me restait à passer dansune ville où j'appréhendais qu'on ne me cherchâtdés la nuit même.

Je nelaissai pas d'aller souper à mon aubergequoique je fusseaussi troublé qu'un débiteur qui sait qu'il y a desalguazils à ses trousses. Ce que je mangeai ce soir-làne fit pasje croisun excellent chyle dans mon estomac. Misérablejouet de la craintej'examinais toutes les personnes qui entraientdans la salle ; et quand par malheur il y venait des gens de mauvaisemine (ce qui n'est pas rare dans ces endroits-là) jefrissonnais de peur. Après avoir soupé dans decontinuelles alarmesje me levai de tableet m'en retournai chezmon muletieroù je me jetai sur de la paille fraîchejusqu'à l'heure du départ.

Mapatience fut bien exercée pendant ce temps-là. Milledésagréables pensées vinrent m'assaillir. Siquelquefois je m'assoupissaisje voyais le marquis furieux quimeurtrissait de coups le beau visage de Laureet brisait tout chezelle. Ou bien je l'entendais ordonner à ses domestiques de mefaire mourir sous le bâton. Je me réveillais là-dessusen sursaut ; et le réveilqui est ordinairement si doux aprèsun songe affreuxme devenait plus cruel encore que mon songe.

Heureusementle muletier me tira d'une si grande peineen venant m'avertir queses mules étaient prêtes. Je fus aussitôt surpiedetgrâce au cielje partis radicalement guéri deLaure et de la chiromancie. A mesure que nous nous éloignionsde Grenademon esprit reprenait sa tranquillité. Je commençaià m'entretenir avec le muletier. Je ris de quelques plaisanteshistoires qu'il me racontaet je perdis insensiblement toute mafrayeur. Je dormis d'un sommeil paisible à Ubedaoùnous allâmes coucher la première journéeet laquatrième nous arrivâmes à Tolède. Monpremier soin fut de m'informer de la demeure du comte de Polanet jem'y rendisbien persuadé qu'il ne souffrirait pas que jefusse logé ailleurs que chez lui. Mais je comptais sans monhôte. Je ne trouvai au logis que le conciergequi me dit queson maître était parti la veille pour le châteaude Leyvad'où on lui avait mandé que Séraphineétait dangereusement malade.

Je nem'étais point attendu à l'absence du comte ; ellediminua la joie que j'avais d'être à Tolède etfut cause que je pris un autre dessein. Me voyant si près deMadridje résolus d'y aller. Je fis réflexion que jepourrais me pousser à la couroù un géniesupérieurà ce que j'avais ouï diren'étaitpas absolument nécessaire pour s'avancer. Dei le lendemainjeme servis de la commodité d'un cheval de retour pour me rendreà cette capitale de l'Espagne. La fortune m'y conduisait pourme faire jouer de plus grands rôles que ceux qu'elle m'avaitdéjà faits.




CHAPITREXII

Gil Blas va loger dans un hôtel garni. Ilfait connaissance avec le capitaine Chinchilla. Quel homme c'étaitque cet officieret quelle affaire l'avait amené àMadrid.


D'abordque je fus à Madridj'établis mon domicile dans unhôtel garni où demeuraitentre autres personnesunvieux capitaine quides extrémités de la CastilleNouvelleétait venu solliciter à la cour une pensionqu'il croyait n'avoir que trop méritée. Il s'appelaitdon Annibal de Chinchilla. Ce ne fut pas sans étonnement queje le vis pour la première fois. C'était un homme desoixante ansd'une taille gigantesque et d'une maigreurextraordinaire. Il portait une épaisse moustache qui s'élevaiten serpentant des deux côtés jusqu'aux tempes. Outrequ'il lui manquait un bras et une jambeil avait la place d'un oeilcouverte d'un large emplâtre a de taffetas vertet son visageen plusieurs endroits paraissait balafré. A cela prèsil était fait comme un autre. De plusil ne manquait pasd'espritet moins encore de gravité. Il poussait la moralejusqu'au scrupule et se piquait surtout d'être délicatsur le point d'honneur.

Aprèsavoir eu avec lui deux ou trois conversationsil m'honora de saconfiance. Je sus bientôt toutes ses affaires. Il me conta dansquelles occasions il avait laissé un oeil à Naplesunbras en Lombardie et une jambe dans les Pays-Bas. Ce que j'admiraidans les relations de batailles et de sièges qu'il me fitc'est qu'il ne lui échappa aucun trait de fanfaronpas un motà sa louangequoique je lui eusse volontiers pardonnéde vanter la moitié qui lui restait de lui-même pour sedédommager de la perte de l'autre. Les officiers quireviennent de la guerre sains et saufs ne sont pas tous si modestes.

Mais il medit que ce qui lui tenait le plus au coeur c'était d'avoirdissipé des biens considérables dans ses campagnes. Desorte qu'il n'avait plus que cent ducats de rente ; ce qui suffisaità peine pour entretenir sa moustachepayer son logement etfaire écrire ses placets. Car enfinseigneur cavalierajouta-t-il en haussant les épaulesj'en présenteDieu mercitous les jourssans qu'on y fasse la moindre attention.Vous diriez qu'il y a une gageure entre le premier ministre et moiet que c'est à qui de nous deux se lasseramoi d'en donnerou lui d'en recevoir. J'ai aussi l'honneur d'en présentersouvent au roi ; mais le curé ne chante pas mieux que sonvicaire ; et pendant ce temps-làmon château deChinchilla tombe en ruinefaute de réparations.

Il ne fautdésespérer de riendis-je alors au capitaine ; vousêtes peut-être à la veille de voir payer avecusure vos peines et vos travaux. Je ne dois pas me flatter de cetteespérancerépondit don Annibal. Il n'y a pas troisjours que j'ai parlé à un des secrétaires duministre ; etsi j'en crois ses discoursje n'ai qu'à metenir gaillard. Et que vous a-t-il donc ditrepris-jeseigneurofficier ? Est-ce que l'état où vous êtes ne luia pas paru digne d'une récompense? Vous en allez jugerrepartit Chinchilla. Ce secrétaire m'a dit tout net : Seigneurgentilhommene vantez pas tant votre zèle et votre fidélité.Vous n'avez fait que votre devoir en vous exposant aux périlspour votre patrieLa seule gloire qui est attachée aux bellesactions les paye assez et doit suffireprincipalement à unEspagnol. Il faut donc vous détrompersi vous regardez commevue dette la gratification que vous sollicitezSi on vous l'accordevous devrez uniquement cette grâce à la bonté duroiqui veut bien se croire redevable à ceux de ses sujetsqui ont bien servi l'État. Vous voyez par làpoursuivit le capitaineque j'en dois encore de reste et que j'aibien la mine de m'en retourner comme je suis venu.

Ons'intéresse pour un brave homme qu'on voit souffrir. Jel'exhortai à tenir bon ; je m'offris à lui mettre aunet gratuitement ses placets. J'allai même jusqu'à luiouvrir ma bourse et à le conjurer d'y prendre tout l'argentqu'il voudrait. Mais il n'était pas de ces gens qui ne se lefont pas dire deux fois dans une pareille occasion. Tout aucontrairese montrant très délicat là-dessusil me remercia fièrement de ma bonne volonté. Ensuiteil me dit quepour n'être à charge à personneil s'était accoutumé peu à peu à vivreavec tant de sobriété que le moindre aliment suffisaitpour sa subsistance. Ce qui n'était que trop véritable.Il ne vivait que de ciboules et d'oignons. Aussi n'avait-il que lapeau et les os. Pour n'avoir aucun témoin de ses mauvaisrepasil s'enfermait ordinairement dans sa chambre pour les faire.J'obtins pourtant de luià force de prièresque nousdînerions et souperions ensembleEttrompant sa fiertépar une ingénieuse compassionje me fis apporter beaucoupplus de viande et de vin qu'il n'en fallait pour moi. Je l'excitai àboire et à manger. Il voulut d'abord faire des façons jmais enfin il se rendit à mes instances. Après quoidevenant insensiblement plus hardiil m'aida de lui-même àrendre mon plat net et à vider ma bouteille.

Lorsqu'ileut bu quatre ou cinq coups et réconcilié son estomacavec une bonne nourriture ! En véritéme dit-il d'unair gaivous êtes bien séduisantseigneur Gil Blasvous me faites faire tout ce qu'il vous plaît. Vous avez desmanières qui m'ôtent jusqu'à la crainte d'abuserde votre humeur bienfaisante. Mon capitaine me parut alors si défaitde sa hontequesi j'eusse voulu saisir ce moment-là pour lepresser encore d'accepter ma bourseje crois qu'il ne l'aurait pasrefuséeJe ne le remis point à cette épreuve.Je me contentai de l'avoir fait mon commensal et de prendre la peinenon seulement d'écrire ses placetsmais de les composer mêmeavec lui. A force d'avoir mis des homélies au netj'avaisappris à tourner une phrase. J'étais devenu une espèced'auteur. Le vieil officierde son côtése piquait desavoir bien coucher par écrit. De sorte quetravaillant tousdeux par émulationnous faisions des morceaux d'éloquencedignes des plus célèbres régents de Salamanque.Mais nous avions beau l'un et l'autre épuiser notre esprit àsemer des fleurs de rhétorique dans ces placetsc'étaitcomme on ditsemer sur le sable. Quelque tour que nous prissionspour faire valoir les services de don Anniballa cour n'y avaitaucun égard. Ce qui n'engageait pas ce vieil invalide àfaire l'éloge des officiers qui se ruinent à la guerre.Dans sa mauvaise humeuril maudissait son étoileet donnaitau diable Naplesla Lombardie et les Pays-Bas.

Poursurcroît de mortificationil arriva un jour qu'à sabarbe un poète produit par le duc d'Albeayant récitédevant le roi un sonnet sur la naissance d'une infantefut gratifiéd'une pension de cinq cents ducats. Je crois que le capitaine mutiléen serait devenu fousi je n'eusse pris soin de lui remettrel'esprit. Qu'avez-vous ? lui dis-je en le voyant hors de lui-même.Il n'y a rien là-dedans qui doive vous révolter. Depuisun temps immémorialles poètes ne sont-ils pas enpossession de rendre les princes tributaires de leurs muses ? Iln'est point de tête couronnée qui n'ait quelques-uns deces messieurs-là pour pensionnaires. Et entre nousces sortesde pensionsétant rarement ignorées de l'avenirconsacrent la libéralité des roisau lieu que lesautres qu'ils font sont souvent en pure perte pour leur renommée.Combien Auguste a-t-il donné de récompensescombiena-t-il fait de pensions dont nous n'avons aucune connaissance? Maisla postérité la plus reculée saura comme nousque Virgile a reçu de cet empereur près de deux centnulle écus de bienfaits.

Quelquechose que je pusse dire à don Anniballe fruit du sonnet luidemeura sur l'estomac comme un plomb ; etne pouvant le digéreril se résolut à tout abandonner. Il voulut néanmoinsauparavantpour jouer de son resteprésenter encore unplacet au duc de Lerme. Nous allâmes pour cet effet tous deuxchez ce premier ministre. Nous y rencontrâmes un jeune hommequiaprès avoir salué le capitainelui dit d'un airaffectueux : Mon cher et ancien maîtreest-ce vous que jevois? Quelle affaire vous amène chez Monseigneur? Si vous avezbesoin d'une personne qui y ait du créditne m'épargnezpas. Je vous offre mes services. Comment doncPédrille ? luirépondit l'officierà vous entendreil semble quevous occupiez quelque poste important dans cette maison. Du moinsrépliqua le jeune hommey ai-je assez de pouvoir pour faireplaisir à un honnête hidalgo comme vous. Cela étantreprit le capitaine avec un sourisj'ai recours à votreprotection. Je vous l'accorderepartit Pédrille. Vous n'avezqu'à m'apprendre de quoi il est questionet je promets devous faire tirer pied ou aile du premier ministre.

Nousn'eûmes pas sitôt mis au fait ce garçon si pleinde bonne volontéqu'il demanda où demeurait donAnnibal. Puisnous ayant assuré que nous aurions de sesnouvelles le jour suivantil disparut sans nous instruire de cequ'il prétendait faireni même nous dire s'il étaitdomestique du duc de Lerme. Je fus curieux de savoir ce que c'étaitque ce Pédrille qui me paraissait si éveillé.C'est un garçonme dit le capitainequi me servait il y aquelques années et quime voyant dans l'indigencem'y laissapour aller chercher vue meilleure condition. Je ne lui sais pointmauvais gré de cela. Il est fort naturel de changer pour êtremieux. C'est un drôle qui ne manque pas d'esprit et qui estintrigant comme tous les diables. Riaismalgré tout sonsavoir-faireje ne compte pas beaucoup sur le zèle qu'ilvient de témoigner pour moi. Peut-êtrelui dis-jenevous sera-t-il pas inutile. S'il appartenaitpar exempleàquelqu'un des officiers principaux du ducil pourrait vous rendreservice. Vous n'ignorez pas que tout se fait par brigue et par cabalechez les grands ; qu'ils ont des domestiques favoris qui lesgouvernentet que ceux-cià leur toursont gouvernéspar leurs valets.

Lelendemaindans la matinéenous vîmes arriver Pédrilleà notre hôtel. Messieursnous dit-ilsi je nem'expliquai pas hier sur les moyens que j'avais de servir lecapitaine de Chinchillac'est que nous n'étions pas dans unendroit qui me permît de vous faire vue pareille confidence. Deplusj'étais bien aise de sonder le gué avant que dem'ouvrir à vous. Sachez donc que je suis le laquais deconfiance du seigneur don Rodrigue de Calderonepremier secrétairedu duc de Lerme. Mon maîtrequi est fort galantva presquetous les soirs souper avec un rossignol d'Aragon qu'il tient en cagedans le quartier de la cour. C'est une jeune fille d'Albarazindesplus jolies. Elle a de l'esprit et chante à ravir. Aussi senomme-t-elle la señora Sirena. Comme je lui porte tous lesmatins un billet douxje viens de la voir. Je lui ai proposéde faire passer le seigneur don Annibal pour son oncle et d'engagerpar cette supposition son galant à le protéger. Elleveut bien entreprendre cette affaire. Outre le petit profit qu'elle yenvisageelle sera charmée qu'on la croie nièce d'unbrave gentilhomme.

Leseigneur de Chinchilla fit la grimace à ce discours. Iltémoigna de la répugnance à se rendre compliced'une espièglerieet encore plus à souffrir qu'uneaventurière le déshonorât en se disant de safamille. Il n'en était pas seulement blessé par rapportà lui ; il voyaitpour ainsi direlà-dedans vueignominie rétroactive pour ses aïeux a. Cette délicatesseparut hors de saison à Pédrillequi en fut choqué.Vous moquez-vouss'écria-t-ilde le prendre sur ce ton-là? Voilà comme vous êtes faitsvous autres nobles àchaumière! vous avez une vanité ridicule. Seigneurcavalierpoursuivit-il en m'adressant la parolen'admirez-vous pasles scrupules qu'il se fait ? Vive Dieu ! c'est bien à la courqu'il y faut regarder de si près ! Sous quelque vilaine formeque la fortune s'y présenteon ne la laisse point échapper.

J'applaudisà ce que dit Pédrille ; et nous haranguâmes sibien tous deux le capitaine que nous le fîmesmalgréluidevenir oncle de Sirena. Quand nous eûmes gagnécela sur son orgueilnous nous mîmes tous trois à fairepour le ministre un nouveau placetqui fut revuaugmenté etcorrigé. Je l'écrivis ensuite proprementet Pédrillele porta à l'Aragonaisequi dés le soir même enchargea le seigneur don Rodrigueà qui elle parla de façonque ce secrétairela croyant véritablement niècedu capitainepromit de s'employer pour lui. Peu de jours aprèsnous vîmes l'effet de cette manoeuvre. Pédrille revint ànotre hôtel d'un air triomphant : Bonne nouvelle ! dit-il àChinchilla. Le roi fera une distribution de commanderiesdebénéfices et de pensionsoù vous ne serez pasoublié. Mais je suis chargé de vous demander quelprésent vous prétendez faire à Sirena. Pour moije vous déclare que je ne veux rien. Je préfèreà tout l'or du monde le plaisir d'avoir contribué àaméliorer la fortune de mon ancien maître. Il n'en estpas de même de notre nymphe d'Albarazin. Elle est un peu juivelorsqu'il s'agit d'obliger le prochain. Elle prendrait l'argent deson propre père ; jugez si elle refusera celui d'un onclesupposé.

Elle n'aqu'à dire ce qu'elle exige de moirépondit donAnnibal. Si elle veut tous les ans le tiers de la pension quej'obtiendraije le lui promets ; et cela doit lui suffirequand ils'agirait de tous les revenus de Sa Majesté catholique. Je mefierais bien à votre parolemoirépliqua le Mercurede don Rodrigue ; je sais bien qu'elle vaut le jeu ; mais vous avezaffaire à une petite personne naturellement fort défiante.D'ailleurselle aimera beaucoup mieux que vous lui donniezune foispour toutesles deux tiers d'avance en argent comptant. Eh ! oùdiable veut-elle que je les prenne? interrompit brusquementl'officier. Me croit-elle un contador-mayor ? Il faut que vous nel'ayez pas instruite de ma situation. Pardonnez-moirepartitPédrille. Elle sait bien que vous êtes plus gueux queJob. Après ce que je lui ai ditelle ne saurait l'ignorer.Mais ne vous mettez pas en peine ; je suis un homme fertile enexpédients. Je connais un vieux coquin d'oydor qui se plaîtà prêter ses espèces à dix pour cent. Vouslui ferez par-devant notaire un transport avec garantie de lapremière année de votre pensionpour pareille sommeque vous reconnaîtrez avoir reçue de luiet que voustoucherez en effetà l'intérêt près. Al'égard de la garantiele prêteur se contentera devotre château de Chinchillatel qu'il est. Vous n'aurez pointde dispute là-dessus.

Lecapitaine protesta qu'il accepterait ces conditionss'il étaitassez heureux pour avoir quelque part aux grâces qui seraientdistribuées le lendemain. Ce qui ne manqua pas d'arriver. Ilfut gratifié d'une pension de trois cents pistoles sur unecommanderie. Aussitôt qu'il eut appris cette nouvelleil donnatoutes les sûretés qu'on exigea de luifit ses petitesaffaireset s'en retourna dans la Castille Nouvelle avec quelquespistoles de reste.




CHAPITREXIII

Gil Blas rencontre à la cour son cher amiFabrice. Grande joie de part et d'autre. Où ils allèrenttous deux; et de la curieuse conversation qu'ils eurent ensemble.


Je m'étaisfait une habitude d'aller tous les matins chez le roioù jepassais des deux ou trois heures entières à voir entreret sortir les grandsqui me paraissaient là sans cet éclatdont ils sont ailleurs environnés.

Un jourque je me promenais et me carrais dans les appartementsy faisantcomme beaucoup d'autresurne assez sotte figurej'aperçusFabrice que j'avais laissé à Valladolid au service d'unadministrateur d'hôpital. Ce qui m'étonnac'est qu'ils'entretenait familièrement avec le duc de Medina Sidonia etle marquis de Sainte-Croix. Ces deux seigneursà ce qu'il mesemblaitprenaient plaisir à l'entendre. Avec celail étaitvêtu aussi proprement qu'un noble cavalier.

Ne metromperais-je point ? disais-je en moi-même. Est-ce bien làle fils du barbier Nuñez? C'est peut-être quelque jeunecourtisan qui lui ressemble. Je ne demeurai pas longtemps dans ledoute. Les seigneurs s'en allèrent. J'abordai Fabrice. Il mereconnut dans le momentme prit par la mainetaprèsm'avoir fait percer la foule avec lui pour sortir des appartements :Mon cher Gil Blasme dit-il en m'embrassantje suis ravi de terevoir. Que fais-tu à Madrid ? es-tu encore en condition ?as-tu quelque charge à la cour ? Dans quel état sonttes affaires ? Rends-moi compte de tout ce qui t'est arrivédepuis ton départ précipité de Valladolid. Tu medemandes bien des choses à la foislui répondis-jeetnous ne sommes pas dans un lieu propre à conter des aventures.Tu as raisonreprit-il. Nous serons mieux chez moi. Viensje vaist'y mener. Ce n'est pas loin d'ici. Je suis libreagréablementlogéparfaitement bien dans mes meubles ; je vis contentetsuis heureuxpuisque je crois l'être.

J'acceptaile partiet me laissai entraîner par Fabrice qui me fitarrêter devant une maison de belle apparenceoù il medit qu'il demeurait. Nous traversâmes une couroù il yavait d'un côté un grand escalier qui conduisait àdes appartements superbes ; et de l'autre une petite montéeaussi obscure qu'étroitepar où nous montâmes aulogement qui m'avait été vanté. Il consistait enune seule chambrede laquelle mon ingénieux ami s'en étaitfait quatre séparées par des cloisons de sapin. Lapremière servait d'antichambre à la seconde oùil couchait ; il faisait son cabinet de la troisièmeet sacuisine de la dernière. La chambre et l'antichambre étaienttapissées de cartes géographiquesde thèses dephilosophieet les meubles répondaient à latapisserie. C'était un grand lit de brocart tout uséde vieilles chaises de serge jaunegarnies d'une frange de soie deGrenade de la même couleurune table à pieds doréscouverte d'un cuir qui paraissait avoir été rougeetbordée d'une crépine de faux or devenu noir par laps dutempsavec une armoire d'ébèneornée defigures grossièrement sculptées b. Il avait pour bureaudans son cabinet une petite tableet sa bibliothèque étaitcomposée de quelques livresavec plusieurs liasses de papiersqu'on voyait sur des ais disposés par étages le long dumur. Sa cuisinequi ne déparait pas le restecontenait de lapoterie et d'autres ustensiles nécessaires.

Fabriceaprès m'avoir donné le loisir de considérer sonappartementme dit : Que penses-tu de mon ménage et de monlogement ? N'en es-tu pas enchanté ? Ouima foiluirépondis-je en souriant. Il faut que tu ne fasses pas mal tesaffaires à Madrid pour y être si bien nippé. Tuas sans doute quelque commission. Le ciel m'en préserve !répliqua-t-il. Le parti que j'ai pris est au-dessus de tousles emplois. Un homme de distinctionà qui cet hôtelappartientm'y a donné une chambre dont j'ai fait quatrepièces que j'ai meublées comme tu vois. Je ne m'occupeque de choses qui me font plaisiret je ne sens pas la nécessité.Parle-moi plus clairementinterrompis-je. Tu irrites l'envie quej'ai d'apprendre ce que tu fais. Eh bien ! me dit-ilje vais tecontenter. Je suis devenu auteur. Je me suis jeté dans le belesprit. J'écris en vers et en prose. Je suis au poil et àla plume.

Toifavori d'Apollon ! m'écriai-je en riant. Voilà ce queje n'aurais jamais deviné. Je serais moins surpris de te voirtoute autre chose. Quels charmes as-tu donc pu trouver dans lacondition des poètes ? Il me semble que ces gens-làsont méprisés dans la vie civileet qu'ils n'ont pasun ordinaire réglé. Hé fi ! s'écria-t-ilà son tour. Tu me parles de ces misérables auteursdont les ouvrages sont le rebut des libraires et des comédiens.Faut-il s'étonner si l'on n'estime pas de semblablesécrivains? Mais les bonsmon amiles bons sont sur unmeilleur pied dans le monde. Et je puis diresans vanitéqueje suis du nombre de ceux-ci. Je n'en doute paslui dis-je. Tu es ungarçon plein d'esprit. Ce que tu composes ne doit pas êtremauvais. Je ne suis en peine que de savoir comment la rage d'écrirea pu te prendre.

Tonétonnement est justereprit Nuñez. J'étais sicontent de mon état chez le seigneur Manuel Ordoñezque je n'en souhaitais pas d'autre. Mais mon génie s'élevantpeu à peucomme celui de Plauteau-dessus de la servitudeje composai une comédie que je fis représenter par descomédiens qui jouaient à Valladolid. Quoiqu'elle nevalût pas le diableelle eut un fort grand succès. Jejugeai par là que le public était vue bonne vache àlait qui se laissait aisément traire. Cette réflexionet la fureur de faire de nouvelles pièces me détachèrentde l'hôpital. L'amour de la poésie m'ôta celui desrichesses. Je résolus de me rendre à Madridcomme aucentre des beaux espritspour y former mon goût. Je demandaimon congé à l'administrateurqui ne me le donna qu'àregrettant il avait d'affection pour moi. Fabriceme dit-ilaurais-tu quelque sujet de mécontentement ? Nonluirépondis-jeseigneur. Vous êtes le meilleur de tous lesmaîtreset je suis pénétré de vos bontés; mais vous savez qu'il faut suivre son étoile. Je me sens népour éterniser mon nom par des ouvrages d'esprit. Quelle folie! me répliqua ce bon bourgeois. Tu as déjà prisracine à l'hôpital ; tu es du bois dont on fait leséconomeset quelquefois même les administrateurs. Tuveux quitter le solide pour t'occuper de fadaises. Tant pis pour toimon enfant. L'administrateurvoyant qu'il combattait inutilement mondesseinme paya mes gageset me fit présent d'unecinquantaine de ducats pour reconnaître mes services. Demanière qu'avec cela et ce que je pouvais avoir grappillédans les petites commissions dont on avait chargé monintégritéje fus en étaten arrivant àMadridde me mettre proprement. Ce que je ne manquai pas de fairequoique les écrivains de notre nation ne se piquent guèrede propreté. Je connus bientôt Lope de Vega CarpioMiguel Cervantes de Saavedra et les autres fameux auteurs; maispréférablement à ces grands hommesje choisispour mon précepteur un jeune bachelier cordouanl'incomparable don Luis de Gongorale plus beau génie quel'Espagne ait jamais produit. Il ne veut pas que ses ouvrages soientimprimés de son vivant ; il se contente de les lire àses amis. Ce qu'il a de particulierc'est que la nature l'a douédu rare talent de réussir dans toutes sortes de poésies.Il excelle principalement dans les pièces satiriques. Voilàson fort. Ce n'est pascomme Luciliusun fleuve bourbeux quientraîne avec lui beaucoup de limon ; c'est le Tage qui rouledes eaux pures sur un sable d'or.

Tu mefaisdis-je à Fabriceun beau portrait de ce bachelieretje ne doute pas qu'un personnage de ce mérite n'ait bien desenvieux. Tous les auteursrépondit-iltant bons que mauvaisse déchaînent contre lui. Il aime l'enfluredit l'unles pointesles métaphores et les transpositions. Ses versdit un autreont l'obscurité de ceux que les prêtressaliens chantaient dans leurs processionset que personnen'entendait. Il y en a même qui lui reprochent de faire tantôtdes sonnetsou des romancestantôt des comédiesdesdizains et des létrillescomme s'il avait follement entreprisd'effacer les meilleurs écrivains dans tous les genres. Maistous ces traits de jalousie ne font que s'émousser contre unemuse chérie des grands et de la multitude.

C'est doncsous un si habile maître que j'ai fait mon apprentissageetj'ose dire qu'il y parait. J'ai si bien pris son espritque jecompose déjà des morceaux abstraits qu'il avouerait. Jevaisà son exempledébiter ma marchandise dans lesgrandes maisons où l'on me reçoit à merveilleet où j'ai affaire à des gens qui ne sont pas fortdifficiles. Il est vrai que j'ai le débit séduisant. Cequi ne nuit pas à mes compositions. Enfinje suis aiméde plusieurs seigneurset je vis surtout avec le duc de MedinaSidoniacomme Horace vivait avec Mecenas. VoilàpoursuivitFabricede quelle manière j'ai été métamorphoséen auteur. Je n'ai plus rien à te conter. C'est à toiGil Blasà chanter tes exploits.

Alorsjepris la paroleetsupprimant toute circonstance indifférenteje lui fis le détail qu'il demandait. Après celailfut question de dîner. Il tira de son armoire d'ébènedes serviettesdu painun reste d'épaule de mouton rôtiune bouteille d'excellent vinet nous nous mîmes àtable avec toute la gaieté de deux amis qui se rencontrentaprès une longue séparation. Tu voisme dit-ilma vielibre et indépendante. J'iraissi je voulaistous les joursmanger chez les personnes de qualité ; maisoutre que l'amourdu travail me retient souvent au logisje suis un petit Aristippe.Je m'accommode également du grand monde et de la retraitedel'abondance et de la frugalité.

Noustrouvâmes le vin si bonqu'il fallut tirer de l'armoire uneseconde bouteille. Entre la poire et le fromageje lui témoignaique je serais bien aise de voir quelqu'une de ses productions.Aussitôt il chercha parmi ses papiers un sonnetqu'il me lutd'un air emphatique. Néanmoinsmalgré le charme de lalectureje trouvai l'ouvrage si obscur que je n'y compris rien dutout. Il s'en aperçut. Ce sonnetme dit-ilne te paraîtpas fort clairn'est-ce pas ? Je lui avouai que j'y aurais voulu unpeu plus de netteté. Il se mit à rire à mesdépens. Si ce sonnetreprit-iln'est guèreintelligibletant mieux ! Les sonnetsles odes et les autresouvrages qui veulent du sublime ne s'accommodent pas du simple et dunaturelC'est l'obscurité qui en fait tout le mériteIl suffit que le poète croie s'entendreTu te moques de moiinterrompis-jemon ami. Il faut du bon sens et de la clartédans toutes les poésiesde quelque nature qu'elles soientEtsi ton incomparable Gongora n'écrit pas plus clairement quetoije t'avoue que j'en rabats bienC'est un poète qui nepeut tout au plus tromper que son siècle. Voyons présentementde ta prose

Nuñezme fit voir une préface qu'il prétendaitdisait-ilmettre à la tète d'un recueil de comédies qu'ilavait sous la presse. Ensuite il me demanda ce que j'en pensais. Jene suis paslui dis-jeplus satisfait de ta prose que de tes vers.Ton sonnet n'est qu'un pompeux galimatias ; et il y a dans ta préfacedes expressions trop recherchéesdes mots qui ne sont pointmarqués au coin du publicdes phrases entortilléespour ainsi dire. En un motton style est. singulier. Les livres denos bons et anciens auteurs ne sont pas écrits comme cela.Pauvre ignorant ! s'écria Fabricetu ne sais pas que toutprosateur qui aspire aujourd'hui à la réputation d'uneplume délicate affecte cette singularité de stylecesexpressions détournées qui te choquent. Nous sommescinq ou six novateurs hardisqui avons entrepris de changer lalangue du blanc au noir ; et nous en viendrons à bouts'ilplaît à Dieuen dépit de Lope de VegadeCervanteset de tous les autres beaux esprits qui nous chicanent surnos nouvelles façons de parler. Nous sommes secondéspar un nombre de partisans de distinction ; nous avons dans notrecabale jusqu'à des théologiens.

Aprèstoutcontinua-t-ilnotre dessein est louable ; etle préjugéà partnous valons mieux que ces écrivains naturelsqui parlent comme le commun des hommes. Je ne sais pas pourquoi il ya tant d'honnêtes gens qui les estiment. Cela était fortbon à Athènes et à Romeoù tout le mondeétait confondu ; et c'est pourquoi Socrate dit àAlcibiade que le peuple est un excellent maître de langue. Maisà Madrid nous avons un bon et un mauvais usageet noscourtisans s'expriment autrement que nos bourgeois. Tu peux m'encroire ; enfinnotre style nouveau l'emporte sur celui de nosantagonistes. Je veux par un seul trait te faire sentir la différencequ'il y a de la gentillesse de notre diction à la platitude dela leur. Ils diraientpar exempletout uniment : Les intermèdesembellissent une comédie. Et nousnous disons plus joliment :Les intermèdes font beauté dans une comédie.Remarque bien ce font beauté. En sens-tu tout le brillanttoute la délicatessetout le mignon ?

J'interrompismon novateur par un éclat de rire. Val Fabricelui dis-jetues un original avec ton langage précieux. Et toimerépondit-iltu n'es qu'urne bête avec ton stylenaturel. Allezpoursuivit-ilen m'appliquant ces paroles del'archevêque de Grenadeallez trouver mon trésorier;qu'il vous compte cent ducatset que le ciel vous conduise aveccette somme. Adieumonsieur Gil Blasje vous souhaite un peu plusde goût. Je renouvelai mes ris à cette saillie ; etFabriceme pardonnant d'avoir parlé avec irrévérencede ses écritsne perdit rien de sa belle humeur. Nousachevâmes de boire notre seconde bouteille ; après quoinous nous levâmes de table tous deux assez bien conditionnés.Nous sortîmes dans le dessein de nous aller promener au Prado ;maisen passant devant la porte d'un marchand de liqueursil nousprit fantaisie d'entrer chez lui.

Il y avaitordinairement bonne compagnie dans cet endroit-là. Je vis dansdeux salles séparées des cavaliers qui s'amusaientdifféremment. Dans l'uneon jouait à la prime et auxéchecset dans l'autredix à douze personnes étaientfort attentives à écouter deux beaux esprits deprofession qui disputaient. Nous n'eûmes pas besoin de nousapprocher d'eux pour entendre qu'une proposition de métaphysiquefaisait le sujet de leur dispute ; car ils parlaient avec tant dechaleur et d'emportementqu'ils avaient l'air de deux possédés.Je m'imagine que si on leur eût mis sous le nez l'anneaud'Éléazaron aurait vu sortir les démons parleurs narines. Hé ! bon Dieu ! dis-je à mon compagnonquelle vivacité ! Quels poumons ! Ces disputeurs étaientnés pour être des crieurs publics. La plupart des hommessont déplacés. Ouivraimentrépondit-il ; cesgens-ci sont apparemment de la race de Noviusce banquier romaindont la voix s'élevait au-dessus du bruit des charretiers.Maisajouta-t-ilce qui me dégoûterait le plus deleurs discoursc'est qu'on en a les oreilles infructueusementétourdies. Nous nous éloignâmes de cesmétaphysiciens bruyantset par là je fis avorter unemigraine qui commençait à me prendre. Nous allâmesnous placer dans un coin de l'autre salled'oùen buvant desliqueurs rafraîchissantesnous nous mîmes àexaminer les cavaliers qui entraient et ceux qui sortaient. Nuñezles connaissait presque tous. Vive Dieu ! s'écria-t-illadispute de nos philosophes ne finira pas si tôt. Voici destroupes fraîches qui arrivent. Ces trois hommes qui entrentvont se mettre de la partie. Mais vois-tu ces deux originaux quisortent ? Ce petit personnage basanésecet dont les cheveuxplats et longs lui descendent par égale portion par devant etpar derrières'appelle don Julien de Villanuno. C'est unjeune oydor qui tranche du petit-maître. Nous allâmes unde mes amis et moi dîner chez lui l'autre jour. Nous lesurprimes dans une occupation assez singulière : il sedivertissait dans son cabinet à jeter et à se faireapporter par un grand lévrier les sacs d'un procès dontil est rapporteur; et que le chien déchirait à bellesdents. Ce licencié qui l'accompagnecette face rubicondesenomme don Chérubin Tonto. C'est un chanoine de l'églisede Tolèdele plus imbécile mortel qu'il y ait aumonde. Cependantà son air riant et spirituelvous luidonneriez beaucoup d'esprit. Il a des yeux brillantsavec un rirefin et malicieux. On dirait qu'il pense très finement. Lit-ondevant lui un ouvrage délicatil l'écoute avec uneattention que vous croyez pleine d'intelligenceet toutefois il n'ycomprend rien. Il était du repas chez l'oydor. On y dit millejolies chosesune infinité de bons mots. Don Chérubinne parla pas ; mais il applaudissait avec des grimaces et desdémonstrations qui paraissaient supérieures auxsaillies mêmes qui nous échappaient.

Connais-tudis-je à Nuñezces deux mal peignés quilescoudes appuyés sur vue tables'entretiennent tout bas dans cecoinen se soufflant au nez leurs haleines ? Nonme répondit-ilces visages-là me sont inconnus. Maisselon toutes lesapparencesce sont des politiques de cafés qui censurent legouvernement. Considère ce gentil cavalierqui siffle en sepromenant dans cette salleet en se soutenant tantôt sur unpied et tantôt sur un autre. C'est don Augustin Moretounjeune poète qui n'est pas né sans talentmais que lesflatteurs et les ignorants ont rendu presque fou. L'homme que tu voisqu'il aborde est un de ses confrères qui fait de la proseriméeet que Diane a aussi frappé.

Encore desauteurs! s'écria-t-il en me montrant deux hommes d'épéequi entraient. Il semble qu'ils se soient tous donné le motpour venir ici passer en revue devant toi. Tu vois don BernardDeslenguado et don Sébastien de Villa-Viciosa. Le premier estun esprit plein de fielun auteur né sous l'étoile deSaturneun mortel malfaisant qui se plaît à haïrtout le mondeet qui n'est aimé de personne. Pour donSébastienc'est un garçon de bonne foiun auteur quine veut rien avoir sur la conscience. Il a depuis peu mis au théâtreune pièce qui a eu une réussite extraordinaireet illa fait imprimer pour n'abuser pas plus longtemps de l'estime dupublic.

Lecharitable élève de Gongora se préparait àcontinuer de m'expliquer les figures du tableau changeant que nousavions devant les yeuxlorsqu'un gentilhomme du duc de MedinaSidonia vint l'interrompre en lui disant : Seigneur don Fabriciojevous cherchais pour vous avertir que Monsieur le duc voudrait bienvous parler. Il vous attend chez lui. Nuñezqui savait qu'onne peut satisfaire assez tôt un grand seigneur qui souhaitequelque choseme quitta dans le moment pour aller trouver sonMecenasme laissant fort étonné de l'avoir entendutraiter de donet de le voir ainsi devenu nobleen dépit demaître Chrysostome le barbierson père.




CHAPITREXIV

Fabrice place Gil Blas auprès du comteGalianoseigneur sicilien.


J'avaistrop d'envie de revoir Fabricepour n'être pas chez lui lelendemain de grand matin. Je donne le bonjourdis-je en entrantauseigneur don Fabriciola fleur ou plutôt le champignon de lanoblesse asturienne. A ces parolesil se mit à rire. Tu asdonc remarqués'écria-t-ilqu'on m'a traité dedon? Ouimon gentilhommelui répondis-jeet vous mepermettrez de vous dire qu'hieren me contant votre métamorphosevous oubliâtes le meilleur. D'accordrépliqua-t-il ;maisen véritési j'ai pris ce titre d'honneurc'estmoins pour contenter ma vanité que pour m'accommoder àcelle des autres. Tu connais les Espagnols. Ils ne font aucun casd'un honnête hommes'il a le malheur de manquer de bien et denaissance. Je te dirai de plus que je vois tant de genset Dieu saitquelle sorte de gensqui se font appeler don FrançoisdonPédreou don comme tu voudrasques'il n'y a point detricherie dans leur faittu conviendras que la noblesse est urnechose bien communeet qu'un roturier qui a du mérite lui faithonneur quand il veut bien s'y agréger.

Maischangeons de matièreajouta-t-il. Hier au soirau souper duduc de Medina Sidoniaoù entre autres convives étaitle comte Galianogrand seigneur sicilienla conversation tomba surles effets ridicules de l'amour-propre. Charmé d'avoir de quoiréjouir la compagnie là-dessusje la régalai del'histoire des homélies. Tu t'imagines bien qu'on en a rietqu'on en a donné de toutes les façons à tonarchevêque ; ce qui n'a pas produit un mauvais effet pour toicar on t'a plaint ; et le comte Galianoaprès m'avoir faitforce questions sur ton chapitreauxquelles tu peux croire que j'airépondu comme il fallaitm'a chargé de te mener chezlui. J'allais te chercher tout à l'heure pour t'y conduire. Ilveut apparemment te proposer d'être un de ses secrétaires.Je ne te conseille pas de rejeter ce parti. Le comte est richeetfait à Madrid urne dépense d'ambassadeurlin dit qu'ilest venu à la cour pour conférer avec le duc de Lermesur des biens royaux que ce ministre a dessein d'aliéner enSicile. Enfin le comte Galianoquoique Sicilienparaîtgénéreuxplein de droiture et de franchise. Tu nesaurais mieux faire que de t'attacher à ce seigneur-là.C'est lui probablement qui doit t'enrichirsuivant ce qu'on t'aprédit à Grenade.

J'avaisrésoludis-je à Nuñezde battre un peu lepavéet de me donner du bon tempsavant que de me remettre àservir ; mais tu me parles du comte sicilien d'urne manièrequi me fait changer de résolution. Je voudrais déjàêtre auprès de lui. Tu y seras bientôtreprit-ilou je suis fort trompé. Nous sortîmes en mêmetemps tous deux pour aller chez le comtequi occupait la maison dedon Sanche d'Avila son amiqui était alors à lacampagne.

Noustrouvâmes dans la cour je ne sais combien de pages et delaquais qui portaient une livrée aussi riche que galanteetdans l'antichambre plusieurs écuyersgentilshommes et autresofficiers. Ils avaient tous des habits magnifiquesmais avec celades faces si baroquesque je crus voir une troupe de singes vêtusà l'espagnole. Il y a des mines d'hommes et de femmes pour quil'art ne peut rien.

On annonçadon Fabricioqui fut introduit un moment après dans lachambreoù je le suivis. Le comte en robe de chambre étaitassis sur un sophaet prenait son chocolat. Nous le saluâmesavec toutes les démonstrations d'un profond respectet ilnous fit de son côté une inclination de têteaccompagnée de regards si gracieuxque je me sentis d'abordgagner l'âme. Effet admirableet pourtant ordinaireque faitsur nous l'accueil favorable des grands ! Il faut qu'ils nousreçoivent bien malquand ils nous déplaisent.

Aprèsavoir pris son chocolatil s'amusa quelque temps à badineravec un gros singe qu'il avait auprès de luiet qu'ilappelait Cupidon. Je ne sais pourquoi on avait donné le nom dece dieu à cet animalsi ce n'est à cause qu'il enavait toute la malice ; car il ne lui ressemblait nullementd'ailleursIl ne laissait pastel qu'il étaitde faire lesdélices de son maîtrequi était si charméde ses gentillessesqu'il l'avait sans cesse dans ses brasNuñezet moiquoique peu divertis des gambades du singenous fîmessemblant d'en être enchantés. Cela plut fort auSicilienqui suspendit le plaisir qu'il prenait à cepasse-tempspour me dire : Mon amiil ne tiendra qu'à vousd'être un de mes secrétaires. Si le parti vous convientje vous donnerai deux cents pistoles tous les ans. Il suffit que donFabricio vous présente et réponde de vous. Ouiseigneurs'écria Nuñezje suis plus hardi que Platonqui n'osait répondre d'un de ses amis qu'il envoyait àDenis le Tyran. Je ne crains pas de m'attirer des reproches.

Jeremerciai par une révérence le poète desAsturies de sa hardiesse obligeante. Puism'adressant au patronjel'assurai de mon zèle et de ma fidélité. Ceseigneur ne vit pas plutôt que sa proposition m'étaitagréablequ'il fit appeler son intendantà qui ilparla tout bas ; ensuite il me dit : Gil Blasje vous apprendraitantôt à quoi je prétends vous employer. Vousn'avez en attendant qu'à suivre mon homme d'affaires. Il vientde recevoir des ordres qui vous regardent. J'obéislaissantFabrice avec le comte et Cupidon.

L'intendantqui était un Messinois des plus finsme conduisit àson appartement en m'accablant d'honnêtetés. Il envoyachercher le tailleur qui avait habillé toute la maisonet luiordonna de me faire promptement un habit de la mêmemagnificence que ceux des principaux officiers. Le tailleur prit mamesure et se retira. Pour votre logementme dit le Messinoisjesais une chambre qui vous conviendra. Eh I avez-vous déjeuné? poursuivit-il. Je répondis que non. Ah ! pauvre garçonque vous êtesreprit-ilque ne parlez-vous ? Venezje vaisvous mener dans un endroit oùgrâce au cielil n'y aqu'à demander tout ce qu'on veut pour l'avoir.

A cesmotsil me fit descendre à l'officeoù nous trouvâmesle maître d'hôtelqui était un Napolitain quivalait bien un Messinois. On pouvait dire de lui et de l'intendantque les deux en faisaient la paire. Cet honnête maîtred'hôtel était avec cinq ou six de ses amis quis'empiffraient de jambonsde langues de boeuf et d'autres viandessalées qui les obligeaient à boire coup sur coup. Nousnous joignîmes à ces vivantset les aidâmes àfesser i les meilleurs vins de Monsieur le comte. Pendant que ceschoses se passaient à l'officeil s'en passait d'autres àla cuisine. Le cuisinier régalait aussi trois ou quatrebourgeois de sa connaissancequi n'épargnaient pas plus quenous le vinet qui se remplissaient l'estomac de pâtésde lapins et de perdrix. Il n'y avait pas jusqu'aux marmitons qui nese donnassent au coeur joie de tout ce qu'ils pouvaient escamoter. Jeme crus dans une maison abandonnée au pillage. Cependant cen'était rien que cela. Je ne voyais que des bagatellesencomparaison de ce que je ne voyais pas.




CHAPITREXV

Des emplois que le comte Galiano donne dans samaison à Gil Blas.


Je sortispour aller chercher mes hardeset les faire apporter à manouvelle demeure. Quand je revinsle comte était àtable avec plusieurs seigneurs et le poète Nuñezlequel d'un air aisé se faisait servir et se mêlait àla conversation. Je remarquai même qu'il ne disait pas un motqui ne fît plaisir à la compagnie. Vive l'esprit ! quandon en a ; on fait bien tous les personnages qu'on veut.

Pour moije dînai avec les officiers qui furent traitésàpeu de chose prèscomme le patron. Après le repasjeme retirai dans ma chambreoù je me mis à réfléchirsur ma condition. Hé bien ! me dis-jeGil Blaste voilàdonc auprès d'un comte sicilien dont tu ne connais pas lecaractère. A juger sur les apparencestu seras dans sa maisoncomme le poisson dans l'eau. Mais il ne faut jurer de rienet tudois te défier de ton étoiledont tu n'as que tropsouvent éprouvé la malignité. Outre celatuignores quoi il te destine. Il a des secrétaires et unintendant ; quels services veut-il donc que tu lui rendes ?Apparemment qu'il a dessein de te faire porter le caducée. Ala bonne heure. On ne saurait être sur un meilleur pied chez unseigneurpour faire son chemin en poste. En rendant de plus honnêtesserviceson ne marche que pas à paset encore n'arrive-t-onpas toujours à son but.

Tandis queje faisais de si belles réflexionsun laquais vint me direque tous les cavaliers qui avaient dîné à l'hôtelvenaient de sortir pour s'en retourner chez euxet que Monsieur lecomte me demandait. Je volai aussitôt à son appartementoù je le trouvai couché sur le sophaet prêt àfaire la sieste avec son singequi était à côtéde lui.

ApprochezGil Blasme dit-ilprenez un siège et m'écoutez. Jefis ce qu'il m'ordonnaitet il me parla dans ces termes : DonFabricio m'a dit qu'entre autres bonnes qualités vous aviezcelle de vous attacher à vos maîtreset que vous étiezun garçon plein d'intégrité. Ces deux chosesm'ont déterminé à vous proposer d'être àmoi. J'ai besoin d'un domestique affectionné qui épousemes intérêts et mette toute son attention àconserver mon bien. Je suis richeà la vérité ;mais ma dépense va tous les ans fort au-delà de mesrevenus. Et a pourquoi ? C'est qu'on me volec'est qu'on me pille.Je suis dans ma maison comme dans un bois rempli de voleurs. Jesoupçonne mon maître d'hôtel et mon intendant des'entendre en. semble; etsi je ne me trompe point dans messoupçonsen voilà plus qu'il n'en faut pour me ruinerde fond en comble. Vous me direz quesi je les crois friponsjen'ai qu'à les chasser. Mais où en prendre d'autres quisoient pétris d'un meilleur limon ? Je me contenterai de lesfaire observer l'un et l'autre par un homme qui aura droitd'inspection sur leur conduite. Et c'est vous que je choisis pourremplir cette commission. Si vous vous en acquittez biensoyez sûrque vous ne servirez pas un ingrat. J'aurai soin de vous établiren Sicile très avantageusement.

Aprèsm'avoir tenu ce discoursil me renvoya ; et dés le soir mêmedevant tous les domestiquesje fus proclamé surintendant dela maison. Le Messinois et le Napolitain n'en furent pas d'abord fortmortifiésparce que je leur paraissais un gaillard de bonnecompositionet qu'ils comptaient qu'en partageant avec moi legâteauils iraient toujours leur train. Mais ils se trouvèrentbien sots le jour suivantlorsque je leur déclarai quej'étais un homme ennemi de toute malversation. Je demandai aumaître d'hôtel un état des provisions. Je visitaila cave. Je pris aussi connaissance de tout ce qu'il y avait dansl'officeje veux dire de l'argenterie et du linge. Je les exhortaiensuite tous deux à ménager le bien du patronàuser d'épargne dans la dépenseet je finis monexhortation en leur protestant que j'avertirais ce seigneur de toutesles mauvaises manoeuvres que je verrais faire chez lui.

Je n'endemeurai pas là. Je voulus avoir un espionpour découvrirs'il y avait de l'intelligence entre eux. Je jetai les yeux sur unmarmiton quis'étant laissé gagner par mes promessesme dit que je ne pouvais mieux m'adresser qu'à lui pour êtreinstruit de tout ce qui se passait au logis ; que le maîtred'hôtel et l'intendant étaient d'accord ensemble etbrûlaient la chandelle par les deux bouts ; qu'ils détournaienttous les jours la moitié des viandes qu'on achetait pour lamaison ; que le Napolitain avait soin d'une darne qui demeuraitvis-à-vis le collège de Saint-Thomaset que leMessinois en entretenait une autre à la porte du Soleil ; queces deux messieurs faisaient porter tous les matins chez leur nymphestoutes sortes de provisions; que le cuisinier de son côtéenvoyait de bons plats à urne veuve qu'il connaissait dans levoisinageet qu'en faveur des services qu'il rendait aux deuxautresà qui il était tout dévouéildisposait comme eux des vins de la cave ; enfinque ces troisdomestiques étaient cause qu'il se faisait urne dépensehorrible chez Monsieur le comte. Si vous doutez de mon rapportajouta le marmitondonnez-vous la peine de vous trouver demain matinsur les sept heures auprès du collège de Saint-Thomasvous me verrez chargé d'une hotte qui changera votre doute encertitude. Tu es donclui dis-jecommissionnaire de ces galantspourvoyeurs? Je suisrépondit-ilemployé par lemaître d'hôtelet un de mes camarades fait les messagesde l'intendant.

J'eus lacuriosité le lendemain de me rendre à l'heure marquéeauprès du collège de Saint-Thomas. Je n'attendis paslongtemps mon espion. Je le vis arriver avec une grande hotte toutepleine de viande de boucheriede volailles et de gibier. Je fisl'inventaire des pièceset j'en dressai sur mes tablettes unpetit procès-verbal que j'allai montrer à mon maîtreaprès avoir dit au fouille-au-pot qu'il pouvaitcomme àson ordinaires'acquitter de sa commission.

Leseigneur sicilienqui était fort vif de son naturelvoulutdans son premier mouvement chasser le Napolitain et le Messinois ;maisaprès y avoir fait réflexionil se contenta dese défaire du dernierdont il me donna la place. Ainsi macharge de surintendant fut supprimée peu de temps aprèssa créationet franchement je n'y eus point de regret. Cen'était à proprement parler qu'un emploi honorabled'espionqu'un poste qui n'avait rien de solide. Au lieu qu'endevenant l'intendantje me voyais maître du coffre-fortetc'est là le principal. C'est toujours ce domestique-làqui tient le premier rang dans une grande maison ; et il y a tant depetits bénéfices attachés à sonadministrationqu'il s'enrichiraitquand même il seraithonnête homme.

MonNapolitainqui n'était pas au bout de ses finessesremarquant que j'avais un zèle brutalet que je me mettaissur le pied de voir tous les matins les viandes qu'il achetait et àen tenir registrecessa d'en détourner ; mais le bourreaucontinua d'en prendre la même quantité chaque jour. Parcette ruseaugmentant le profit qu'il tirait de la desserte de latable qui lui appartenait de droitil se mit en étatd'envoyer du moins de la viande cuite à sa mignonnes'il nepouvait plus lui en fournir de crue. Le diable enfin n'y perdaitrienet le comte n'était guère plus avancéd'avoir le phénix des intendants. L'abondance excessive que jevis alors régner dans les repas me fit deviner ce nouveautouret j'y mis bon ordre aussitôt en retranchant le superflude chaque service. Ce que je fis toutefois avec tant de prudencequ'on n'y aperçut point un air d'épargne. On eûtdit que c'était toujours la même profusion ; etnéanmoinspar cette économieje ne laissai pas dediminuer considérablement la dépense. Voilà ceque le patron demandait. Il voulait ménager sans paraîtremoins magnifique. Son avarice était subordonnée àson ostentation.

Ils'offrit encore un autre abus à réformer. Je trouvaisque le vin allait bien vite. S'il y avaitpar exempledouzecavaliers à la table du seigneuril se buvait cinquante etquelquefois jusqu'à soixante bouteilles. Cela m'étonnaitet ne doutant pas qu'il n'y eût de la friponnerie là-dedansje consultai là-dessus mon oraclec'est-à-dire monmarmitonavec qui j'avais souvent des entretiens secretset qui merapportait fidèlement tout ce qui se disait et se fraisaitdans la cuisineoù il n'était suspect àpersonneIl m'apprit que le dégât dont je me plaignaisvenait d'une nouvelle ligue faite entre le maître d'hôtelle cuisinier et les laquais qui versaient à boire : queceux-ci remportaient les bouteilles à demi pleinesqui separtageaient ensuite entre les confédérés. Jeparlai aux laquais. Je les menaçai de les mettre à laporte s'ils s'avisaient de récidiveret il n'en fallut pasdavantage pour les faire rentrer dans leur devoir. Mon maîtreque j'avais grand soin d'informer des moindres choses que je faisaispour son bienme comblait de louanges et prenait de jour en jourplus d'affection pour moi. De mon côtépour récompenserle marmiton qui me rendait de si bons servicesje le fis aide decuisine.

LeNapolitain enrageait de me rencontrer partout; et ce qui lemortifiait cruellementc'étaient les contradictions qu'ilavait à essuyer de ma part toutes les fois qu'il s'agissait deme rendre ses comptes ; carpour mieux lui rogner les onglesje medonnais la peine d'aller dans les marchés pour savoir le prixdes denrées. De sorte que je le voyais venir après cela; etcomme il ne manquait pas de vouloir ferrer la muleje lerelançais vigoureusement. J'étais bien persuadéqu'il me maudissait cent fois le jour ; mais le sujet de sesmalédictions m'empêchait de craindre qu'elles ne fussentexaucées. Je ne sais comment il pouvait résister àmes persécutions et ne pas quitter le service du seigneursicilien. Sans doute quemalgré tout celail y trouvaitencore son compte.

Fabriceque je voyais de temps en tempset à qui je contais toutesmes prouesses d'intendant jusqu'alors inouïesétait plusdisposé à blâmer ma conduite qu'àl'approuver. Dieu veuilleme dit-il un jourqu'aprés toutceci ton désintéressement soit bien récompensé! Mais entre noussi tu n'étais pas si raide avec le maîtred'hôtelje crois que tu n'en ferais pas plus mal. Héquoi I lui répondis-jece voleur mettra effrontémentdans un état de dépenseà dix pistoles unpoisson qui ne lui en aura coûté que quatreet tu veuxque je lui passe cet article-là? Pourquoi non ? répliqua-t-ilfroidement. Il n'a qu'à te donner la moitié du surpluset il fera les choses dans les règles. Sur ma foinotre amicontinua-t-il en branlant la têtevous êtes un vraigâte-maisonet vous avez bien la mine de servir longtempspuisque vous n'écorchez pas l'anguille pendant que vous latenez i. Apprenez que la fortune ressemble à ces coquettesvives et légères qui échappent aux galants quine les brusquent pas.

Je ne fisque rire des discours de Nuñez. Il en rit lui-même àson touret voulut me persuader qu'il ne me les avait pas tenussérieusement. Il avait honte de m'avoir donnéinutilement un mauvais conseil. Je demeurai ferme dans la résolutiond'être toujours fidèle et zélé. Je ne medémentis pointet j'ose dire qu'en quatre moispar monépargneje fis profit à mon maître de troismille ducats pour le moins.




CHAPITREXVI

De l'accident qui arriva au singe du comte Galiano; du chagrin qu'en eut ce seigneur. Comment Gil Blas tomba malade etquelle fut la suite de sa maladie.


Au bout dece temps-làle repos qui régnait à l'hôtelfut étrangement troublé par un accident qui ne paraîtraqu'une bagatelle au lecteuret qui devint pourtant une chose fortsérieuse pour les domestiques et surtout pour moi. Cupidoncesinge dont j'ai parlécet animal si chéri du patronen voulant un jour sauter d'une fenêtre à une autres'en acquitta si malqu'il tomba dans la cour et se démit unejambe. Le comte ne sut pas sitôt ce malheurqu'il poussa descris qui furent entendus du voisinage ; etdans l'excès de sadouleurs'en prend à tous ses gens sans exceptionpeu s'enfallut qu'il ne fît maison nette. Il borna toutefois sa fureurà maudire notre négligenceet à nousapostropher sans ménager les termes. Il envoya cherchersur-le-champ les chirurgiens de Madrid les plus habiles pour lesfractures et dislocations des os. Ils visitèrent la jambe dublesséla lui remirent et la bandèrent. Maisquoiqu'ils assurassent tous que ce n'était riencelan'empêcha pas que mon maître ne retint un d'entre euxpour demeurer auprès de l'animal jusqu'à parfaiteguérison.

J'auraistort de passer sous silence les peines et les inquiétudesqu'eut le seigneur sicilien pendant tout ce temps-là.Croira-t-on bien que le jour il ne quittait point son cher Cupidon ?Il était présent quand on le pansaitet la nuit il selevait deux ou trois fois pour le voir. Ce qu'il y avait de plusfâcheuxc'est qu'il fallait que tous les domestiqueset moiprincipalementnous fussions toujours sur pied pour être prêtsà courir où l'on jugerait à propos de nousenvoyer pour le service du singe. En un motnous n'eûmes aucunrepos dans l'hôteljusqu'à ce que la maudite bêtene se ressentant plus de sa chutese remit à faire ses bondset ses culbutes ordinaires. Après celarefuserons-nousd'ajouter foi au rapport de Suétonelorsqu'il dit queCaligula aimait tant son cheval qu'il lui donna une maison richementmeublée avec des officiers pour le serviret qu'il en voulaitmême faire un consul ? Mon patron n'était pas moinscharmé de son singe. Il en aurait volontiers fait uncorrégidor.

Ce qu'il yeut de malheureux pour moic'est que j'avais enchéri sur tousles valets pour mieux faire ma cour au seigneuret je m'étaisdonné de si grands mouvements pour son Cupidonque j'entombai malade. La fièvre me prit violemmentet mon mal devinttelque je perdis toute connaissance. J'ignore ce qu'on fit de moipendant quinze jours que je fus entre la vie et la mort. Je saisseulement que ma jeunesse lutta si bien contre la fièvreetpeut-être contre les remèdes qu'on me donnaque jerepris enfin mes sens. Le premier usage que j'en fis fut dem'apercevoir que j'étais dans une autre chambre que la mienne.Je voulus savoir pourquoi. Je le demandai à une vieille femmequi me gardait ; mais elle me répondit qu'il ne fallait pasque je parlasseque le médecin l'avait expressémentdéfendu. Quand on se porte bienon se moque ordinairement deces docteurs. Est-on maladeon se soumet docilement à leursordonnances.

Je prisdonc le parti de me tairequelque envie que j'eusse de m'entreteniravec ma garde. Je faisais des réflexions là-dessuslorsqu'il entra deux manières de petits-maîtres fortlestes. Ils avaient des habits de veloursavec de très beaulinge garni de dentelles. Je m'imaginai que c'étaient desseigneurs anus de mon maîtrelesquelspar considérationpour luime venaient voir. Dans cette penséeje fis uneffort pour me mettre en mon séantet j'ôtai parrespect mon bonnet ; mais ma garde me recoucha tout de mon longenme disant que ces seigneurs étaient mon médecin et monapothicaire.

Le docteurs'approcha de moime tâta le poulsobserva mon visageetremarquant tous les signes d'une prochaine guérisonil pritun air de triomphecomme s'il y eût mis beaucoup du sienetdit qu'il ne fallait plus qu'une médecine pour achever sonouvrage. Qu'après cela il pourrait se vanter d'avoir fait unebelle cure. Quand il eut parlé de cette sorteil fit écrirepar l'apothicaire une ordonnance qu'il lui dicta en se regardant dansun miroiren rajustant ses cheveuxet en faisant des grimaces dontje ne pouvais m'empêcher de rire malgré l'état oùj'étais. Ensuite il me salua de la tête fortcavalièrementet sortit plus occupé de sa figure quedes drogues qu'il avait ordonnées.

Aprèsson départl'apothicairequi n'était pas venu chezmoi pour riense préparaon juge bien à quoi faire.Soit qu'il craignît que la vieille ne s'en acquittât pasadroitementsoit pour mieux faire valoir la marchandiseil voulutopérer lui-même ; maisavec toute son adresseje nesais comment cela se fitl'opération fut à peineachevéequerendant à l'opérant ce qu'ilm'avait donnéje mis son habit de velours dans un bel état.Il regarda cet accident comme un malheur attaché à lapharmacie. Il prit une serviettes'essuya sans dire un motet s'enalla bien résolu de me faire payer le dégraisseuràqui sans doute il fut obligé d'envoyer son habit.

Il revintle lendemain matinvêtu plus modestementquoiqu'il n'eûtrien à risquer ce jour-làm'apporter la médecineque le docteur avait ordonnée la veille. Outre que je mesentais mieux de moment en momentj'avais tant d'aversion depuis lejour précédent pour les médecins et lesapothicairesque je maudissais jusqu'aux universités oùces messieurs reçoivent le pouvoir de tuer les hommesimpunément. Dans cette dispositionje déclarai enjurant que je ne voulais plus de remèdeset que je donnais audiable l'apothicaire et sa séquelle. L'apothicairequi ne sesouciait nullement de ce que je ferais de sa compositionpourvuqu'elle lui fût payéela laissa sur la tableet seretira sans me dire une syllabe.

Je fissur-le-champ jeter par les fenêtres cette chienne de médecinecontre laquelle je m'étais si fort prévenuquej'aurais cru être empoisonné si je l'eusse avalée.A ce trait de désobéissancej'en ajoutai un autre : Jerompis le silenceet dis d'un ton ferme à ma garde que jeprétendais absolument qu'elle m'apprit des nouvelles de monmaître. La vieillequi appréhendait d'exciter en moiune émotion dangereuse en me satisfaisantou qui peut-êtreaussi ne m'obstinait que pour irriter mon malhésitait àme parler ; mais je la pressai si vivement de m'obéirqu'elleme répondit enfin : Seigneur cavaliervous n'avez plusd'autre maître que vous-même. Le comte Galiano s'en estretourné en Sicile.

Je nepouvais croire ce que j'entendais. Il n'y avait pourtant rien de plusvéritable. Ce seigneurdès le second jour de mamaladiecraignant que je ne mourusse chez luiavait eu la bontéde me faire transporter avec mes petits effets dans une chambregarnieoù il m'avait abandonné sans façon àla Providence et aux soins d'une garde. Sur ces entrefaitesayantreçu un ordre de la cour qui l'obligeait à repasser enSicileil était parti avec tant de précipitation qu'iln'avait plus songé à moisoit qu'il me comptâtdéjà parmi les mortsou que les personnes de qualitésoient sujettes à ces fautes de mémoire.

Ma gardeme fit ce détailet m'apprit que c'était elle quiavait été chercher un médecin et un apothicaireafin que je ne périsse pas sans leur assistance. Je tombaidans une profonde rêverie à ces belles nouvelles. Adieumon établissement avantageux en Sicile ! Adieu mes plus doucesespérances ! Quand il vous arrivera quelque grand malheurditun papeexaminez-vous bienet vous verrez Gil Blas de Santillanequ'il y aura toujours un peu de votre faute. N'en déplaise àce saint pèreje ne vois pas commentdans cette occasionjecontribuai à mon infortune.

Lorsque jevis les flatteuses chimères dont je m'étais rempli latête évanouiesla première chose dont jem'embarrassai l'esprit fut ma valiseque je fis apporter sur mon litpour la visiter. Je soupirai en m'apercevant qu'elle étaitouverte. Hélas! ma chère valisem'écriai-jemon unique consolation! vous avez étéà ce queje voisà la merci des mains étrangères. Nonnonseigneur Gil Blasme dit alors la vieillerassurez-vous. On nevous a rien volé. J'ai conservé votre malle comme monhonneur.

J'ytrouvai l'habit que j'avais en entrant au service du comte ; mais j'ycherchai vainement celui que le Messinois m'avait fait faire. Monmaître n'avait pas jugé à propos de me lelaisserou bien quelqu'un se l'était approprié. Toutesmes autres hardes y étaientet même une grande boursede cuir qui renfermait mes espècesque je comptai deux foisne pouvant croirela premièrequ'il n'y eût quecinquante pistoles de reste de deux cent soixante qu'il y avaitdedans avant ma maladie. Que signifie ceci? ma bonne mèredis-je à ma garde. Voilà mes finances bien diminuées.Personne pourtant n'y a touché que moirépondit lavieilleet je les ai ménagées autant qu'il m'a étépossible. Mais les maladies coûtent beaucoup. Il faut toujoursavoir l'argent à la main. Voiciajouta cette bonne ménagèreen tirant de sa poche un paquet de papiersvoici un état dedépense qui est juste comme l'oret qui vous fera voir que jen'ai pas employé un denier mal à propos.

Jeparcourus des yeux le mémoirequi contenait bien quinze ouvingt pages. Miséricorde ! que de volaille achetéependant que j'avais été sans connaissance ! Il fallaitqu'en bouillons seulement il y eût pour le moins douzepistoles. Les autres articles répondaient à celui-là.On ne saurait dire combien elle avait dépensé en boisen chandelleen eauen balais et cæteracependantquelqueenflé que fût son mémoiretoute la somme allaità peine à trente pistoleset par conséquent ildevait y en avoir encore cent quatre-vingts de reste. Je luireprésentai cela ; mais la vieilled'un air ingénucommença d'attester tous les saints qu'il n'y avait dans labourse que quatre-vingts pistoleslorsque le maître d'hôteldu comte lui avait confié ma valise. Que dites-vousma bonne? interrompis-je avec précipitation. C'est le maîtred'hôtel qui vous a remis mes hardes entre les mains ? Sansdouterépondit-ellec'est lui. A telles enseignes qu'en meles donnant il me dit : Tenezbonne mèrequand le seigneurGil Blas sera frit à l'huilene manquez pas de le régalerd'un bon enterrement. Il y a dans cette valise de quoi en faire lesfrais.

Ah! mauditNapolitain ! m'écriai-je alors. Je ne suis plus en peine desavoir ce qu'est devenu l'argent qui me manque. Vous l'avez raflépour compenser urne partie des vols que je vous ai empêchéde faire. Après cette apostropheje rendis grâce auciel de ce que le fripon n'avait pas tout emporté. Quelquesujet pourtant que j'eusse d'accuser le maître d'hôtel dem'avoir voléje ne laissai pas de penser que ma garde pouvaitfort bien avoir fait le coup. Mes soupçons tombaient tantôtsur l'un et tantôt sur l'autre. Mais c'était toujours lamême chose pour moi. Je n'en témoignai rien à lavieille. Je ne la chicanai pas même sur les articles de sonbeau mémoire. Je n'aurais rien gagné à cela ; etil faut bien que chacun fasse son métier. Je bornai monressentiment à la payer et à la renvoyer trois joursaprès.

Jem'imagine qu'en sortant de chez moi elle alla donner avis àl'apothicaire qu'elle venait de me quitteret que je me portaisassez bien pour prendre la clef des champs sans compter avec lui ;car urt moment aprèsje le vis arriver tout essoufflé.Il me présenta son mémoiredans lequelsous des nomsqui m'étaient inconnusquoique j'eusse étémédecinil avait écrit tous les prétendusremèdes qu'il m'avait fournis dans le temps que j'étaissans sentiment. On pouvait appeler ce métnoire-là devraies parties d'apotlùcairei. Aussi nous eûmes urnedispute lorsqu'il fut question du payement. Je prétendaisqu'il rabattit la moitié de la somme qu'il demandait. Il juraqu'il n'en rabattrait pas même une obole. Considéranttoutefois qu'il avait affaire à un jeune homme qui désce jour-là pouvait s'éloigner de Madridil aima mieuxse contenter de ce que je lui offraisc'est-à-dire de troisfois au-delà de ce que valaient ses droguesque de s'exposerà perdre tout. Je lui lâchai des espèces àmon grand regretet il se retira bien vengé du petit chagrinque je lui avais causé le jour du lavement.

Le médecinparut presque aussitôtcar ces animauxlà sont toujoursà la queue l'un de l'autre. J'escomptai ses visitesquiavaient été àéquenteset je le renvoyaicontent. Maisavant que de me quitterpour me prouver qu'il avaitbien gagné son argentil me détailla les inconvénientsmortels qu'il avait prévenus dans ma maladie. Ce qu'il fit enfort beaux termeset d'un air agréable ; mais je n'y comprisrien du tout. Lorsque je me ii~s défait de luije me crusdébarrassé de tous les mùistres des Parques. Jeme trompais; il entra un cllirurgien que je n'avais vu de ma vie. Ilme salua fort civilementet me témoigna de la joie de me voiréchappé du danger que j'avais couru. Ce qu'ilattribuaitdisaitilà deux saignées abondantes qu'ilm'avait faiteset aux ventouses qu'il avait eu l'honneur dem'appliquer. Autre plume qu'on me tira de l'aile. Il me fallut aussicracher au bassin du chirurgien. Après tant d'évacuationsma bourse se trouva si débilequ'on pouvait dire que c'étaiturt corps confisquétant il y restait peu d'humide radical.

Jecommençai à perdre courageen me voyant retombédans une situation misérable. Je m'étaischez mesderniers maîtrestrop affectionné aux commoditésde la vie ; je ne pouvais pluscomme autrefoisenvisagerl'indigence en philosophe cynique. J'avouerai pourtant que j'avaistort de me laisser aller à la tristesse. Après avoirtant de fois éprouvé que la fortune ne m'avait pas plustôt renversé qu'elle me relevaitje n'aurais dûregarder l'état fâcheux où j'étais quecomme une occasion prochaine de prospérité.




LIVREHUITIEME



CHAPITREPREMIER


Gil Blas fait une bonne connaissanceettrouve un poste qui le console de l'ingratitude du comte de Galiano.Histoire de don Valerio de Luna


J'étaissi surpris de n'avoir point entendu parler de Nuñez pendanttout ce temps-làque je jugeai qu'il devait être àla campagne. Je sortis pour aller chez lui dés que je pusmarcheret j'appris en effet qu'il était depuis troissemaines en Andalousie avec le duc de Medina Sidonia.

Un matinà mon réveilMelchior de la Ronda me vint dansl'esprit ; etme ressouvenant que je lui avais promis àGrenade d'aller voir son neveusi jamais je retournais àMadridje m'avisai de vouloir tenir ma promesse ce jour-làmême. Je m'informai de l'hôtel de don Baltazar de Zuñigaet je m'y rendis. Je demandai le seigneur Joseph Navarroqui parutun moment après. Je le saluaiet il me reçut d'un airhonnêtemais froidquoique j'eusse décliné monnom. Je ne pouvais concilier cet accueil glacé avec leportrait qu'on m'avait fait de ce chef d'office. J'allais me retirerdans la résolution de ne lui pas faire une seconde visitelorsqueprenant tout à coup un air ouvert et riantil me ditavec beaucoup de vivacité : Ah ! seigneur Gil Blas deSantillanepardonnez-moide grâcela réception que jeviens de vous faire. Ma mémoire a trahi la disposition oùje suis à votre égard. J'avais oublié votre nomet je ne pensais plus à ce cavalier dont il est fait mentiondans une lettre que j'ai reçue de Grenade il y a plus dequatre mois.

Que jevous embrasse ! ajouta-t-il en se jetant à mon cou avectransport. Mon oncle Melchiorque j'aime et que j'honore comme monpropre pèreme mande quesi par hasard j'ai l'honneur devous voiril me conjure de vous faire le même traitement queje ferais à son filset d'employers'il le fautpour vousle crédit de mes amis avec le mien. Il me fait l'élogede votre coeur et de votre esprit dans des termes quim'intéresseraient à vous servirquand sarecommandation ne m'y engagerait pas. Regardez-moi doncje vouspriecomme un homme à qui son oncle a communiqué parsa lettre tous les sentiments qu'il a pour vous. Je vous donne monamitié. Ne me refusez pas la vôtre.

Jerépondis avec la reconnaissance que je devais à lapolitesse de Joseph ; et tous deuxen gens vifs et sincèresnous formâmes à l'heure même une étroiteliaison. Je n'hésitai point à lui découvrir lasituation de mes affaires. Ce que je n'eus pas sitôt faitqu'il me dit : je me charge du soin de vous placer ; et en attendantne manquez pas de venir manger ici tous les jours. Vous y aurez unmeilleur ordinaire qu'à votre auberge. L'ortie flattait tropun convalescentmal en espèces et accoutumé aux bonsmorceauxpour être rejetée. Je l'acceptaiet je merefis si bien dans cette maisonqu'au bout de quinze jours j'avaisdéjà une face de bernardin. Il me parut que le neveu deMelchior faisait là ses orges à merveille ; maiscomment ne les aurait-il pas faites ? Il avait trois cordes àson arc : il était à la fois sommelierchef d'officeet maître d'hôtel. De plusnotre amitié àpartje crois que l'intendant du logis et lui s'accordaient fartbien ensemble.

J'étaisparfaitement rétablilorsque mon ami Josephme voyant unjour arriver à l'hôtel de Zuñiga pour y dînerselon ma coutumevint au-devant de moiet me dit d'un air gai :Seigneur Gil Blasj'ai une assez bonne condition à vousproposer : vous saurez que le duc de Lermepremier ministre de lacouronne d'Espagnepour se donner entièrement àl'administration des affaires de l'étatse repose sur deuxpersonnes de l'embarras des siennes. Il a chargé du soin derecueillir ses revenus don Diègue de Monteseret il faitfaire la dépense de sa maison par don Rodrigue de Calderone.Ces deux hommes de confiance exercent leur emploi avec une autoritéabsolue et sans dépendre l'un de l'autre. Don Diègue ad'ordinaire sous lui deux intendants qui font la recette ; etcommej'ai appris ce matin qu'il en avait chassé unj'ai étédemander sa place pour vous. Le seigneur de Monteser qui me connaîtet dont je puis me vanter d'être aiméme l'a sans peineaccordéesur les bons témoignages que je lui ai rendusde vos m¦urs et de votre capacité. Nous irons chez luicette après-dînée.

Nous n'ymanquâmes pas. Je fus reçu très gracieusementetinstallé dans l'emploi de l'intendant qui avait étécongédié. Cet emploi consistait à visiter nosfermesà y faire les réparationsà toucherl'argent des fermiers ; en un motje me mêlais des biens de lacampagneet tous les mois je rendais mes comptes à donDièguequi les épluchait avec beaucoup d'attention.C'était ce que je demandais : quoique ma droiture eûtété si mal payée chez mon dernier maîtrej'avais résolu de la conserver toujours.

Un journous apprîmes que le feu avait pris au château de Lermeet que plus de la moitié était réduite encendres. Je me transportai aussitôt sur les lieux pour examinerle dommage. Làm'étant informé avec exactitudedes circonstances de l'incendiej'en composai une ample relation queMonteser fit voir au duc de Lerme. Ce ministremalgré lechagrin qu'il avait d'apprendre une si mauvaise nouvellefut frappéde la relation et ne put s'empêcher de demander qui en étaitl'auteur. Don Diègue ne se contenta pas de le lui dire ; illui parla de moi si avantageusementque Son Excellence s'enressouvint six mois après à l'occasion d'une histoireque je vais raconteret sans laquelle peut-être je n'auraisjamais été employé à la cour. La voici.

Ildemeurait alorsdans la rue des Infantesune vieille dame appeléeInésille de Cantarilla. On ne savait pas certainement dequelle naissance elle était. Les uns la disaient fille d'unfaiseur de luthset les autres d'un commandeur de l'ordre deSaint-Jacques. Quoi qu'il en soitc'était une personneprodigieuse. La nature lui avait donné le privilègesingulier de charmer les hommes pendant le cours de sa viequidurait encore après quinze lustres accomplis. Elle avait étél'idole des seigneurs de la vieille cour et elle se voyait adoréede ceux de la nouvelle. Le tempsqui n'épargne pas la beautés'exerçait en vain sur la sienne ; il la flétrissaitsans lui ôter le pouvoir de plaire. Un air de noblesseunesprit enchanteur et des grâces naturelles lui faisaient fairedes passions jusque dans sa vieillesse.

Uncavalier de vingt-cinq ansdon Valerio de Lunaun des secrétairesdu duc de Lermevoyait Inésille. Il en devint amoureux. Il sedéclarafit le passionnéet poursuivit sa proie avectoute la fureur que l'amour et la jeunesse sont capables d'inspirer.La damequi avait ses raisons pour ne vouloir pas se rendre àses désirsne savait que faire pour les modérer. Ellecrut pourtant un jour en avoir trouvé le moyen : elle fitpasser le jeune homme dans son cabinetet làlui montrantune pendule qui était sur vue table : Voyezlui dit-ellel'heure qu'il est. Il y a aujourd'hui soixante-quinze ans que je vinsau monde à pareille heure. En bonne foime siérait-ild'avoir des galanteries à mon âge? Rentrez en vous-mêmemon enfant. Etouffez des sentiments qui ne conviennent ni àvous ni à moi. A ce discours senséle cavalierqui nereconnaissait plus l'autorité de la raisonrépondit àla dame avec toute l'impétuosité d'un homme possédédes mouvements qui l'agitaient : Cruelle Inésillepourquoiavez-vous recours à ces frivoles adresses? Pensez-vousqu'elles puissent vous changer à mes yeux ? Ne vous flattezpas d'une si fausse espérance. Que vous soyez telle que jevous voisou qu'un charme trompe ma vueje ne cesserai point devous aimer. Hé bien ! reprit-ellepuisque vous êtesassez opiniâtre pour persister dans la résolution de mefatiguer de vos soinsma maison désormais ne sera plusouverte pour vous. Je vous l'interdiset vous défends deparaître jamais devant moi.

Vouscroyez peut-êtreaprès celaque don Valeriodéconcerté de ce qu'il venait d'entendrefit unehonnête retraite. Au contraireil n'en devint que plusimportun. L'amour fait dans les amants le même effet que le vindans les ivrognes. Le cavalier priagémit ; etpassant toutà coup des prières aux emportementsil voulut avoirpar la force ce qu'il ne pouvait obtenir autrement ; mais la damelerepoussant avec couragelui dit d'un air irrité : arrêteztéméraire. Je vais mettre un frein à votre folleardeur : apprenez que vous êtes mon fils.

DonValerio fut étourdi de ces paroles. Il suspendit sa violence.Maiss'imaginant qu'Inésille ne parlait ainsi que pour sesoustraire à ses sollicitationsil lui répondit : vousinventez cette fable pour vous dérober à mes désirs.Nonnoninterrompit-elleje vous révèle un mystèreque je vous aurais toujours cachési vous ne m'eussiez pasréduite à la nécessité de vous ledécouvrir. Il y a vingt-six ans que j'aimais don Pédrede Lunavotre pèrequi était alors gouverneur deSégovie; vous devîntes le fruit de nos amours. Il vousreconnutvous fit élever avec soin ; etoutre qu'il n'avaitpoint d'autre enfantvos bonnes qualités le déterminèrentà vous laisser du bien. De mon côtéje ne vousai pas abandonné ; sitôt que je vous ai vu entrer dansle mondeje vous ai attiré chez moipour vous inspirer cesmanières polies qui sont si nécessaires à ungalant hommeet que les femmes seules peuvent donner aux jeunescavaliers. J'ai plus fait : j'ai employé tout mon créditpour vous mettre chez le premier ministre. Enfinje me suisintéressée pour vous comme je le devais pour un fils.Après cet aveuprenez votre parti. Si vous pouvez épurervos sentimentset ne regarder en moi qu'une mèreje ne vousbannis point de ma présenceet j'aurai pour vous toute latendresse que j'ai eue jusqu'ici. Mais si vous n'êtes pascapable de cet effort que la nature et la raison exigent de vousfuyez dès ce momentet me délivrez de l'horreur devous voir.

Inésilleparla de cette sorte. Pendant ce temps-làdon Valerio gardaitun morne silence. On eût dit qu'il rappelait Sa vertu. et qu'ilallait se vaincre lui-même. Il méditait un autre desseinet préparait à sa mère un spectacle biendifférent. Ne pouvant se consoler de l'obstacle insurmontablequi s'opposait à son bonheuril céda lâchement àson désespoir. Il tira son épée et se l'enfonçadans le sein. Il se punit comme un autre Oedipeavec cettedifférence que le Thébain s'aveugla de regret d'avoirconsommé le crimeet qu'au contraire le Castillan se perçade douleur de ne le pouvoir commettre.

Lemalheureux don Valerio ne mourut pas sur-le-champ du coup qu'ils'était donné. Il eut le temps de se reconnaîtreet de demander pardon au ciel de s'être lui-même ôtéla vie. Comme il laissa par sa mort un poste de secrétairevacant chez le duc de Lermece ministrequi n'avait pas oubliéma relation d'incendienon plus que l'éloge qu'on lui avaitfait de moime choisit pour remplacer ce jeune homme.




CHAPITREII

Gil Blas est présenté au duc deLermequi le reçoit au nombre de ses secrétaireslefait travailleret est content de son travail.


Ce futMonteser qui m'annonça cette agréable nouvelleet medit : ami Gil Blasquoique je ne vous perde pas sans regretje vousaime trop pour n'être pas ravi que vous succédiez àdon Valerio. Vous ne manquerez pas de faire une belle .fortunepourvu que vous suiviez les deux conseils que j'ai à vousdonner : le premierc'est de paraître tellement attachéà Son Excellencequ'elle ne doute pas que vous ne lui soyezentière. ment dévoué ; et le secondc'est debien faire votre cour au seigneur don Rodrigue de Calderone ; car cethomme-là manie comme une cire molle l'esprit de son maître.Si vous avez le bonheur de vous acquérir la bienveillance dece secrétaire favorivous irez loin en peu de temps.

Seigneurdis-je à don Diègueaprès lui avoir rendugrâces de ses bons avisapprenez-mois'il vous plaîtde quel caractère est don Rodrigue. J'en ai quelquefoisentendu parler dans le monde. On me l'a peint comme un assez mauvaissujet ; mais je me défie des portraits que le peuple fait despersonnes qui sont en place à la courquoiqu'il en jugesainement quelquefois. Dites-moi doncje vous priece que vouspensez du seigneur Calderone. Vous me demandez une chose délicaterépondit le surintendant avec un souris malin. Je dirais àun autre que voussans hésiterque c'est un trèshonnête gentilhommeet qu'on n'en saurait dire que du bien.Mais je veux avoir de la franchise avec vous. Outre que je vous croisun garçon fort discretil me semble que je dois vous parler àcoeur ouvert de don Rodriguepuisque je vous ai conseillé dele bien ménager. Autrement ce ne serait vous obliger qu'àdemi.

Voussaurez doncpoursuivit-ilque de simple domestique qu'il étaitde Son Excellencelorsqu'elle ne portait encore que le nom de donFrançois de Sandovalil est parvenu par degrés auposte de premier secrétaire. On n'a jamais vu un homme plusfier. Il se regarde comme un collègue du duc de Lerme ; etdans le fondon dirait qu'il partage avec lui l'autorité depremier ministrepuisqu'il fait donner des charges et desgouvernements à qui bon lui semble. Le public en murmuresouvent ; mais c'est de quoi il ne se met guère en peine :pourvu qu'il tire des paraguantes d'une affaireil se soucie fortpeu des épilogueurs. Vous concevez bien par ce que je viens devous direajouta don Dièguequelle conduite vous avez àtenir avec un mortel si orgueilleux. Oh ! que ouilui dis-je ;laissez-moi faire. Il y aura bien du malheur si je ne me fais pasaimer de lui. Quand on connaît le défaut d'un homme àqui l'on veut plaireil faut être bien maladroit pour n'y pasréussir. Cela étantreprit Monteserje vais vousprésenter tout à l'heure au duc de Lerme.

Nousallâmes dans le moment chez ce ministreque nous trouvâmesdans une grande salleoccupé à donner audience. Il yavait là plus de monde que chez le roi. Je vis des commandeurset des chevaliers de Saint-Jacques et de Calatravaqui sollicitaientdes gouvernements et des vice-royautés ; des évêquesquine se portant pas bien dans leurs diocèsesvoulaientseulement pour changer d'airdevenir archevêques ; et de bonspères de Saint-Dominique et de Saint-Françoisquidemandaient humblement des évêchés. Je remarquaiaussi des officiers réformés qui faisaient là lemême rôle qu'y avait fait ci-devant le capitaineChinchillac'est-à-dire qui se morfondaient dans l'attented'une pension. Si le duc ne satisfaisait pas leurs désirsilrecevait du moins leurs placets a d'un air affable ; et je m'aperçusqu'il répondait fort poliment aux personnes qui lui parlaient.

Nous eûmesla patience d'attendre qu'il eût expédié tous cessuppliants. Alors don Diègue lui dit : Monseigneurvoici GilBlas de Santillanece jeune homme dont Votre Excellence a fait choixpour remplir la place de don Valerio. A ces motsle duc jeta lesyeux sur moien disant obligeamment que je l'avais déjàméritée par les services que je lui avais rendus. Il mefit ensuite entrer dans son cabinet pour m'entretenir en particulierou plutôt pour juger de mon esprit par ma conversation. Ilvoulut savoir qui j'étaiset la vie que j'avais menéejusque-là. Il exigea même de moi là-dessus unenarration sincère. Quel détail c'était medemander ! De mentir devant un premier ministre d'Espagneil n'yavait pas d'apparence. D'une autre partj'avais tant de choses àdire aux dépens de ma vanitéque je ne pouvais merésoudre à une confession générale.Comment sortir de cet embarras ? Je pris le parti de farder la véritédans les endroits où elle aurait fait peur toute nue. Mais ilne laissa pas de la démêler malgré tout mon art.Monsieur de Santillaneme dit-il en souriant à la fin de monrécità ce que je voisvous avez ététant soit peu picaro. Monseigneurlui répondis-je enrougissantVotre Excellence m'a ordonné d'avoir de lasincérité. Je lui ai obéi. Je t'en sais bon grérépliqua-t-il. Vamon enfanttu en es quitte à bonmarché. Je m'étonne que le mauvais exemple ne t'ait pasentièrement perdu. Combien y a-t-il d'honnêtes gens quideviendraient de grands friponssi la fortune les mettait aux mêmesépreuves !

AmiSantillanecontinua le ministrene te souviens plus du passé; songe que tu es présentement au roiet que tu serasdésormais occupé pour lui. Tu n'as qu'à mesuivre; je vais t'apprendre en quoi consisteront tes occupations. Ilme mena dans un petit cabinet qui joignait le sienet où il yavait sur des tablettes une vingtaine de registres in-folio fortépais. C'est icime dit-ilque tu travailleras. Tous cesregistres que tu vois composent un dictionnaire de toutes lesfamilles nobles qui sont dans les royaumes et principautés dela monarchie d'Espagne. Chaque livre contient par ordre alphabétiquel'histoire abrégée de tous les gentilshommes d'unroyaumedans laquelle sont détaillés les servicesqu'eux et leurs ancêtres ont rendus à l'Étataussi bien que les affaires d'honneur qui peuvent leur êtrearrivée. On y fait encore mention de leurs biensde leursm¦ursen un mot de toutes leurs bonnes et leurs mauvaisesqualités. En sorte quelorsqu'ils viennent demander desgrâces à la courje vois d'un coup d'oeil s'ils lesméritent. Pour savoir exactement toutes ces chosesj'aipartout des pensionnaires qui ont soin de s'en informer et de m'eninstruire par des mémoires qu'ils m'envoient ; maiscomme cesmémoires sont diffus et remplis de façons de parlerprovincialesil faut les rédiger et en polir la dictionparce que le roi se finit lire quelquefois ces registres. C'est àce travailqui demande un style net et concisque je veuxt'employer dés ce moment même.

En parlantainsiil tira d'un grand portefeuille plein de papiers un mémoirequ'il me mit entre les mains. Puis il sortit de mon cabinet pour m'ylaisser faire mon coup d'essai en liberté. Je lus le mémoirequi me parut non seulement farci de termes barbaresmais mêmetrop passionné. C'était pourtant un moine de la villede Solsone qui l'avait composé. Il y déchiraitimpitoyablement une bonne famille catalaneet Dieu sait s'il disaitla vérité ! Je crus lire un libelle diffamatoireet jeme fis d'abord un scrupule de travailler sur cela. Je craignais de merendre complice d'une calomnie ; néanmoinstout neuf quej'étais à la courje passai outre aux périls etfortunes de l'âme de Sa Révérence ; etmettantsur son compte toute l'iniquités'il y en avaitje commençaià déshonorer en belles phrases castillanes deux outrois générations d'honnêtes gens peut-être.

J'avaisdéjà fait quatre ou cinq pagesquand le ducimpatientde savoir comment je m'y prenaisrevint et me dit : Santillanemontre-moi ce que tu as fait. Je suis curieux de le voir. En mêmetempsjetant la vue sur mon ouvrageil en lut le commencement avecbeaucoup d'attention. Il en parut si content que j'en fus surpris.Tout prévenu que j'étais en ta faveurreprit-iljet'avoue que tu as surpassé mon attente. Tu n'écris passeulement avec toute la netteté et la précision que jedésiraisje trouve encore ton style léger et enjoué.Tu justifies bien le choix que j'ai fait de ta plume et tu meconsoles de la perte de ton prédécesseur. Il n'auraitpas borné là mon élogesi le comte de Lemosson neveune fût venu l'interrompre en cet endroit. SonExcellence l'embrassa plusieurs fois et le reçut d'une manièrequi me fit connaître qu'elle l'aimait tendrement. Ilss'enfermèrent tous deux pour s'entretenir en secret d'uneaffaire de familledont je parlerai dans la suite. Le ministre enétait alors plus occupé que de celles du roi.

Pendantqu'ils étaient ensemblej'entendis sonner midi. Comme jesavais que les secrétaires et les commis quittaient àcette heure-là leurs bureaux pour aller dîner oùil leur plaisaitje laissai là mon chef-d'oeuvreet sortispour me rendrenon chez Monteserparce qu'il m'avait payémes appointements et que j'avais pris congé de luimais chezle plus fameux traiteur du quartier de la cour. Une auberge ordinairene me convenait plus. Songe que tu es présentement au roi. Cesparoles que le duc m'avait dites étaient des semencesd'ambition qui germaient d'instant en instant dans mon esprit.




CHAPITREIII

Il apprend que son poste n'est pas sansdésagrément. De l'inquiétude que lui cause cettenouvelleet de la conduite qu'elle l'oblige à tenir.


J'eusgrand soinen entrantd'apprendre au traiteur que j'étais unsecrétaire du premier ministre ; eten cette qualitéje ne savais que lui ordonner de m'apprêter pour mon dîner.J'avais peur de demander quelque chose qui sentit l'épargneet je lui dis de me donner ce qu'il lui plairait. Il me régalabienet l'on me servit avec des marques de considération quime faisaient encore plus de plaisir que la bonne chère. Quandil fut question de payerje jetai sur la table vue pistoledontj'abandonnai aux valets un quart pour le moins qu'il y avait de resteà me rendre. Après quoije sortis de chez le traiteuren faisant des écarts de poitrine comme un jeune homme fortcontent de sa personne.

Il y avaità vingt pas de là un grand hôtel garnioùlogeaient d'ordinaire des seigneurs étrangers. J'y louai unappartement de cinq à six pièces bien meublées.Il semblait que j'eusse déjà deux ou trois mille ducatsde rente. Je donnai même le premier mois d'avance. Aprèscelaje retournai au travailet je m'occupai toute l'après-dînéeà continuer ce que j'avais commencé le matin. Il yavaitdans un cabinet voisin du miendeux autres secrétaires.Mais ceux-ci ne faisaient que mettre au net ce que le duc portaitlui-même à copier. Je fis connaissance avec eux dèsce soir-là même en nous retirant etpour mieux gagnerleur amitiéje les entraînai chez mon traiteuroùj'ordonnai les meilleures viandes pour la saisonavec les vins lesplus délicats.

Nous nousmîmes à tableet nous commençâmes ànous entretenir avec plus de gaieté que d'esprit ; carpourrendre justice à mes convivesje m'aperçus bientôtqu'ils ne devaient pas à leur génie les places qu'ilsremplissaient dans leur bureau. Ils se connaissaientà lavéritéen belles lettres rondes et bâtardes ;mais ils n'avaient pas la moindre teinture de celles qu'on enseignedans les universités.

Enrécompenseils entendaient à merveille leurs petitsintérêts. Et ils n'étaient pas si enivrésde l'honneur d'être chez le premier ministrequ'ils ne seplaignissent de leur condition. Il y adisait l'undéjàcinq mois que nous exerçons notre emploi à nos dépens.Nous ne touchons pas une obole ; etqui pis estnos appointementsne sont point réglés. Nous ne savons sur quel pied noussommes. Pour moidisait l'autreje voudrais avoir reçu vingtcoups d'étrivières pour appointementset qu'on melaissât la liberté de prendre parti ailleurs ; car jen'oserais me retirer de moi-même ni demander mon congéaprès les choses secrètes que j'ai écrites. Jepourrais bien aller voir la tour de Ségovie ou le châteaud'Alicante.

Commentfaites-vous donc pour vivre ? leur dis-je. Vous avez du bienapparemment ? Ils me répondirent qu'ils en avaient fort peumais qu'heureusement pour eux ils étaient logés chezune honnête veuve qui leur faisait créditet lesnourrissait pour cent pistoles chacun par année. Tous cesdiscoursdont je ne perdis pas un motabaissèrent dans lemoment mes orgueilleuses fumées. Je me représentaiqu'on n'aurait pas sans doute plus d'attention pour moi que pour lesautres ; que par conséquent je ne devais pas être sicharmé de mon poste qu'il était moins solide que je nel'avais cru et qu'enfin je ne pouvais assez ménager ma bourse.Ces réflexions me guérirent de la rage de dépenser.Je commençai à me repentir d'avoir amené làces secrétairesà souhaiter la fin du repas ; etlorsqu'il fallut compterj'eus avec le traiteur une dispute pourl'écot.

Nous nousséparâmes à minuitmes confrères et moiparce que je ne les pressai pas de boire davantage. Ils s'en allèrentchez leur veuveet je me retirai à mon superbe appartementque j'enrageais pour lors d'avoir loué et que je me promettaisbien de quitter à la fin du mois. J'eus beau me coucher dansun bon litmon inquiétude en écarta le sommeil. Jepassai le reste de la nuit à rêver aux moyens de ne pastravailler pour le roi généreusement. Je m'en tinslà-dessus aux conseils de Monteser. Je me levai dans larésolution d'aller faire la révérence àdon Rodrigue de Calderone. J'étais dans une disposition trèspropre à paraître devant un homme si fier : je sentaisque j'avais besoin de lui. Je me rendis donc chez ce secrétaire.

Sonlogement communiquait à celui du duc de Lermeet l'égalaiten magnificence. On aurait eu de la peine à distinguer par lesameublements le maître du valet. Je me fis annoncer commesuccesseur de don Valerioce qui n'empêcha pas qu'on me fîtattendre plus d'une heure dans l'antichambre. Monsieur le nouveausecrétaireme disais-je pendant ce temps-làprenezs'il vous plaîtpatience. Vous croquerez bien le marmotavantque vous le fassiez croquer aux autres.

On ouvritpourtant la porte de la chambre. J'entrai et m'avançai versdon Rodriguequivenant d'écrire un billet doux à sacharmante Sirènele donnait à Pédrille dans cemoment-là. Je n'avais pas paru devant l'archevêque deGrenadeni devant le comte Galianoni même devant le premierministresi respectueusement que je me présentai aux yeux duseigneur de Calderone. Je le saluai en baissant la tête jusqu'àterreet lui demandai sa protection dans des termes dont je ne puisme souvenir sans hontetant ils étaient pleins de soumission.Ma bassesse aurait tourné contre moi dans l'esprit d'un hommequi eût eu moins de fierté. Pour luiil s'accommodafort de mes manières rampanteset me dit d'un air mêmeassez honnête qu'il ne laisserait échapper aucuneoccasion de me faire plaisir.

Là-dessusle remerciant avec de grandes démonstrations de zèledes sentiments favorables qu'il me marquaitje lui vouai un éternelattachement. Ensuitede peur de l'incommoderje sortis en le priantde m'excuser si je l'avais interrompu dans ses importantesoccupations. Sitôt que j'eus fait vue si indigne démarcheje gagnai mon bureau où j'achevai l'ouvrage qu'on m'avaitchargé de faire. Le duc ne manqua pas d'y venir dans lamatinée. Il ne fut pas moins content de la fin de mon travailqu'il l'avait été du commencementet il me dit : voilàqui est bien. Écris toi-même le mieux que tu pourrascette histoire abrégée sur le registre de Catalogne.Après quoitu prendras dans le portefeuille un autre mémoireque tu rédigeras de la même manière. J'eus uneassez longue conversation avec Son Excellencedont l'air doux etfamilier me charmait. Quelle différence il y avait d'elle àCalderone ! C'étaient deux figures bien contrastées.

Je dînaice jour-là dans une auberge où l'on mangeait àjuste prixet je résolus d'y aller tous les jours incognitojusqu'à ce que je visse l'effet que mes complaisances et messouplesses produiraient. J'avais de l'argent pour trois mois tout auplus. Je me prescrivis ce temps-là pour travailler aux dépensde qui il appartiendraitme proposant (les plus courtes folies étantles meilleures) d'abandonner après cela la cour et sonclinquantsi je n'en recevais aucun salaire. Je fis donc ainsi monplan. Je n'épargnai rien pendant deux mois pour plaire àCalderone : mais il me tint si peu de compte de tout ce que jefaisais pour y réussirque je désespérai d'envenir à bout. Je changeai de conduite à son égard.Je cessai de lui faire la cour ; et je ne m'attachai plus qu'àmettre à profit les moments d'entretien que j'avais avec leduc.




CHAPITREIV

Gil Blas gagne la faveur du duc de Lermequi lerend dépositaire d'un secret important.


Quoiquemonseigneur ne fitpour ainsi direque paraître etdisparaître à mes yeux tous les joursje ne laissai pasinsensiblement de me rendre si agréable à SonExcellencequ'elle me dit une après-dînée :écouteGil Blasj'aime le caractère de ton espritetj'ai de la bienveillance pour toi. Tu es un garçon zéléfidèleplein d'intelligence et de discrétion. Je necrois pas mal placer ma confiance en la donnant à un pareilsujet. Je me jetai à ses genouxlorsque j'eus entendu cesparolesetaprès avoir baisé respectueusement une deses mainsqu'il me tendit pour me releverje lui répondis :est-il bien possible que Votre Excellence daigne m'honorer d'une sigrande faveur ? Que vos bontés vont me faire d'ennemis secrets! Mais il n'y a qu'un homme dont je redoute la haine : c'est donRodrigue de Calderone.

Tu ne doisrien appréhender de ce côté-làreprit leduc ; je connais Calderone. Il est attaché à moi depuisson enfance. Je puis dire que ses sentiments sont si conformes auxmiensqu'il chérit tout ce que j'aimecomme il hait tout cequi me déplaît. Au lieu de craindre qu'il n'ait del'aversion pour toitu dois au contraire compter sur son amitié.Je compris par là que le seigneur don Rodrigue était unfin matois ; qu'il s'était emparé de l'esprit de SonExcellenceet que je ne pouvais trop garder de mesures avec lui.

Pourcommencerpoursuivit le ducà te mettre en possession de maconfidenceje vais te découvrir un dessein que je médite.Il est nécessaire que tu en sois instruitpour te bienacquitter des commissions dont je prétends te charger dans lasuite. Il y a déjà longtemps que je vois mon autoritégénéralement respectéemes décisionsaveuglément suivieset que je dispose à mon grédes chargesdes emploisdes gouvernementsdes vice-royautéset des bénéfices. Je règnesi je l'ose direenEspagne. Je ne puis pousser ma fortune plus loin. Mais je voudrais lamettre à l'abri des tempêtes qui commencent à lamenacer ; et pour cet effetje souhaiterais d'avoir pour successeurau ministère le comte de Lemos mon neveu.

Leministreen cet endroit de son discoursremarquant que j'étaisextrêmement surpris de ce que j'entendaisme dit : je voisbienSantillaneje vois bien ce qui t'étonne. Il te semblefort étrange que je préfère mon neveu au ducd'Uzédemon propre fils. Mais apprends que ce dernier a legénie trop borné pour occuper ma placeet qued'ailleurs je suis son ennemi. Il a trouvé le secret de plaireau roiqui en veut faire son favori ; et c'est ce que je ne puissouffrir. La faveur d'un souverain ressemble à la possessiond'une femme qu'on adore. C'est un bonheur dont on est si jalouxqu'on ne peut se résoudre à le partager avec un rivalquelque uni qu'on soit avec lui par le sang ou par l'amitié.

Je temontre icicontinua-t-ille fond de mon coeur. J'ai déjàtenté de détruire le duc d'Uzède dans l'espritdu roi ; etcomme je n'ai pu en venir à boutj'ai dresséurne autre batterie. Je veux que le comte de Lemosde son côtés'insinue dans les bonnes grâces du prince d'Espagne. Étantgentilhomme de sa chambreil a occasion de lui parler à touteheure ; etoutre qu'il a de l'espritje sais un moyen sûr dele faire réussir dans cette entreprise. Par ce stratagèmej'opposerai mon neveu à mon fils. Je ferai naître entreces cousins une division qui les obligera tous deux àrechercher mon appui ; et le besoin qu'ils auront de moi me lesrendra soumis l'un et l'autre. Voilà quel est mon projetajouta-t-il. Ton entremise ne m'y sera pas inutile. C'est toi quej'enverrai a secrètement eu comte de Lemoset qui merapporteras de sa part tout ce qu'il aura à me faire savoir.

Aprèscette confidenceque je regardai comme de l'argent comptantjen'eus plus d'inquiétude. Enfindisais-jeme voici sous lagouttière. Une pluie d'or va tomber sur moi. Il est impossibleque le confident d'un homme qui gouverne la monarchie d'Espagne nesoit pas bientôt comblé de richessesPlein d'une sidouce espéranceje voyais d'un oeil indifférent mapauvre bourse tirer à sa fin.




CHAPITREV

Où l'on verra Gil Blas comblé de joied'honneur et de misère.


Ons'aperçut en peu de temps de l'affection que le ministre avaitpour moi. Il affecta d'en donner des marques publiquementen mechargeant de son portefeuillequ'il avait coutume de porter lui-mêmelorsqu'il allait au conseil. Cette nouveautéme faisantregarder comme un petit favoriexcita l'envie de plusieurspersonneset fut cause que je reçus bien de l'eau bénitede cour. Mes deux voisins les secrétaires ne furent pas lesderniers à me complimenter sur ma prochaine grandeuret ilsm'invitèrent à souper chez leur veuvemoins parreprésaillesque dans la vue de m'engager à leurrendre service dans la suite. On me faisait fête de toutesparts. Le fier don Rodrigue même changea de manièresavec moi. Il me m'appela plus que seigneur de Santillanelui quijusqu'alors ne m'avait traité que de voussans jamais seservir du terme de seigneurie. Il m'accablait de civilitéssurtout lorsqu'il jugeait que notre patron pouvait le remarquer. Maisje vous assure qu'il n'avait pas affaire à un sot. Jerépondais à ses honnêtetés d'autant pluspoliment que j'avais plus de haine pour lui. Un vieux courtisan nes'en serait pas mieux acquitté que moi.

J'accompagnaisaussi le duc mon seigneur lorsqu'il allait chez le roiet il yallait ordinairement trois fois le jour. Il entrait le matin dans lachambre de Sa Majestélorsqu'elle était éveillée.Il se mettait à genoux au chevet de son litl'entretenait deschoses qu'elle avait à faire dans la journéeet luidictait celles qu'elle avait à dire. Ensuiteil se retirait.Il y retournait aussitôt qu'elle avait dînénonpour lui parler d'affaires. Il ne lui tenait alors que des discoursréjouissants. Il la régalait de toutes les aventuresplaisantes qui arrivaient dans Madridet dont il étaittoujours le premier instruit. Et enfinle soiril revoyait le roipour la troisième foislui rendait comptecomme il luiplaisaitde ce qu'il avait fait ce jour-làet lui demandaitpar manière d'acquitses ordres pour le lendemain. Tandisqu'il était avec le roije me tenais dans l'antichambreoùje voyais des personnes de qualitédévouées àla faveurrechercher ma conversationet s'applaudir de ce que jevoulais bien me prêter à la leur. Comment aurais-je puaprès cela ne me pas croire un homme de conséquence? Ily a bien des gens à la cour qui ontencore pour moinscetteopinion-là d'eux.

Un jourj'eus un plus grand sujet de vanité. Le roià qui leduc avait parlé fort avantageusement de mon stylefut curieuxd'en voir un échantillon. Son Excellence me fit prendre leregistre de Catalogneme mena devant ce monarqueet me dit de lirele premier mémoire que j'avais rédigé. Si laprésence du prince me troubla d'abordcelle du ministre merassura bientôtet je fis la lecture de mon ouvrageque SaMajesté n'entendit pas sans plaisir. Elle témoignaqu'elle était contente de moi et recommanda même àson ministre d'avoir soin de ma fortune. Cela ne diminua pasl'orgueil que j'avais déjà ; et l'entretien que j'euspeu de jours après avec le comte de Lemos acheva de me remplirla tête d'ambitieuses idées.

J'allaitrouver ce seigneurde la part de son onclechez le princed'Espagneet je lui présentai une lettre de créancepar laquelle le duc lui mandait qu'il pouvait s'ouvrir à moicomme à un homme qui avait une entière connaissance deleur desseinet qui était choisi pour être leurmessager commun. Après avoir lu ce billetle comte meconduisit dans une chambre où nous nous enfermâmes tousdeuxet là il me tint ce discours : puisque vous avez laconfiance du duc de Lermeje ne doute pas que vous ne la méritiezet je ne dois faire aucune difficulté de vous donner lamienne. Vous saurez donc que les choses vont le mieux du monde. Leprince d'Espagne me distingue de tous les seigneurs qui sont attachésà sa personneet qui s'étudient à lui plaire.J'ai eu ce matin vue conversation particulière avec luidanslaquelle il m'a paru chagrin de se voirpar l'avarice du roihorsd'état de suivre les mouvements de son coeur généreuxet même de faire une dépense convenable à unprince. Sur celaje n'ai pas manqué de le plaindre ; etprofitant de ce moment-làj'ai promis de lui porter demain àson lever mille pistolesen attendant de plus grosses sommesque jeme suis fait fort de lui fournir incessamment. Il a étécharmé de ma promesse ; et je suis bien sûr de captiversa bienveillancesi je lui tiens parole. Allez dire toutes cescirconstances à mon oncleet revenez m'apprendre ce soir cequ'il pense là-dessus.

Je quittaile comte de Lemos dès qu'il m'eut parlé de cette sorteet je rejoignis le duc de Lermequisur mon rapportenvoyademander à Calderone mille pistolesdont on me chargea lesoiret que j'allai remettre au comteen disant en moi-même :Hoho ! je vois bien à présent quel est l'infailliblemoyen qu'a le ministre pour réussir dans son entreprise. Il aparbleu raison ; etselon toutes les apparencesces prodigal