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Joseph de MaistreLes Soirées de Saint-Pétersbourg 

PREMIERENTRETIEN


Au mois dejuillet 1809à la fin d'une journée des plus chaudesje remontais la Néva dans une chaloupeavec le conseillerprivé de T***membre du sénat de Saint-Pétersbourget le chevalier de B***jeune Français que les orages de larévolution de son pays et une foule d'événementsbizarres avaient poussé dans cette capitale. L'estimeréciproquela conformité de goûtset quelquesrelations précieuses de services et d'hospitalitéavaient formé entre nous une liaison intime. L'un et l'autrem'accompagnaient ce jour-là jusqu'à la maison decampagne où je passais l'été. Quoique situéedans l'enceinte de la villeelle est cependant assez éloignéedu centre pour qu'il soit permis de l'appeler campagne et mêmesolitude; car il s'en faut de beaucoup que toute cetteenceinte soit occupée par les bâtiments; et quoique lesvides qui se trouvent dans la partie habitée se remplissent àvue d'oeilil n'est pas possible de prévoir si leshabitations doivent un jour s'avancer jusqu'aux limites tracéespar le doigt hardi de Pierre Ier.

Il étaità peu près neuf heures du soir; le soleil se couchaitpar un temps superbe; le faible vent qui nous poussait expira dans labarque que nous vîmes badiner. Bientôt le pavillonqui annonce du haut du palais impérial la présence dusouveraintombant immobile le long du mât qui le supporteproclama le silence des airs. Nos matelots prirent la rame; nousleurs ordonnâmes de nous conduire lentement.

Rien n'estplus raremais rien n'est plus enchanteur qu'une belle nuit d'étéà Saint-Pétersbourgsoit que la longueur de l'hiver etla rareté de ces nuits leur donnenten les rendant plusdésirablesun charme particulier; soit que réellementcomme je le croiselles soient plus douces et plus calmes que dansles plus beaux climats.

Le soleilquidans les zones tempéréesse précipite àl'occidentet ne laisse après lui qu'un crépusculefugitifrase ici lentement une terre dont il semble se détacherà regret. Son disque environné de vapeurs rougeâtresroule comme un char enflammé sur les sombres forêts quicouronnent l'horizonet ses rayonsréfléchis par levitrage du palaisdonnent au spectateur l'idée d'un vasteincendie.

Les grandsfleuves ont ordinairement un lit profond et des bords escarpésqui leur donnent un aspect sauvage. La Néva coule àpleins bords au sein d'une cité magnifique: ses eaux limpidestouchent le gazon des îles qu'elle embrasseet dans toutel'étendue de la ville elle est contenue par deux quais degranitalignés à perte de vueespèce demagnificence répétée dans les trois grandscanaux qui parcourent la capitaleet dont il n'est pas possible detrouver ailleurs le modèle ni l'imitation.

Millechaloupes se croisent et sillonnent l'eau en tous sens: on voit deloin les vaisseaux étrangers qui plient leurs voiles etjettent l'ancre. Ils apportent sous le pôle les fruits deszones brûlantes et toutes les productions de l'univers. Lesbrillants oiseaux d'Amérique voguent sur la Néva avecdes bosquets d'orangers: ils retrouvent en arrivant la noix ducocotierl'ananasle citronet tous les fruits de leur terrenatale. Bientot le Russe opulent s'empare des richesses qu'on luiprésenteet jette l'orsans compterà l'avidemarchand.

Nousrencontrions de temps en temps d'élégantes chaloupesdont on avait retiré les rameset qui se laissaient allerdoucement au paisible courant de ces belles eaux. Les rameurschantaient un air nationaltandis que leurs maîtresjouissaient en silence de la beauté du spectacle et du calmede la nuit.

Prèsde nous une longue barque emportait rapidement une noce de richesnégociants. Un baldaquin cramoisigarni de franges d'orcouvrait le jeune couple et les parents. Une musique russeresserréeentre deux files de rameursenvoyait au loin le son de ses bruyantscornets. Cette musique n'appartient qu'à la Russieet c'estpeut-être la seule chose particulière à un peuplequi ne soit pas ancienne. Une foule d'homme vivants ont connul'inventeurdont le nom réveille constamment dans sa patriel'idée de l'antique hospitalitédu luxe élégantet des nobles plaisirs. Singulière mélodie! emblèmeéclatant fait pour occuper l'esprit bien plus que l'oreille.Qu'importe à l'oeuvre que les instruments sachent ce qu'ilsfont? vingt ou trente automates agissant ensemble produisent unepensée étrangère à chacun d'eux; lemécanisme aveugle est dans l'individu: le calcul ingénieuxl'imposante harmonie sont dans le tout.

La statueéquestre de Pierre Ier s'élève sur le bord de laNévaà l'une des extrémités de l'immenseplace d'Isaac. Son visage sévère regarde lefleuve et semble encore animer cette navigationcrééepar le génie fondateur. Tout ce que l'oreille entendtout ceque l'oeil contemple sur ce superbe théâtre n'existe quepar une pensée de la tête puissante qui fit sortir d'unmarais tant de monuments pompeux. Sur ces rives désoléesd'où la nature semblait avoir exilé la viePierreassit sa capitale et se créa des sujets. Son bras terrible estencore étendu sur leur postérité qui se presseautour de l'auguste effigie: on regardeet l'on ne sait si cettemain de bronze protège ou menace.

Àmesure que notre chaloupe s'éloignaitle chant des batelierset le bruit confus de la ville s'éloignaient insensiblement.Le soleil était descendu sous l'horizon; des nuages brillantsrépandaient une clarté douceun demi-jour doréqu'on ne saurait peindreet que je n'ai vu jamais ailleurs. Lalumière et les ténèbres semblaient se mêleret comme s'entendre pour former le voile transparent qui couvre alorsces campagnes.

Si lecieldans sa bontéme réservait un de ces moments sirares dans la vie où le coeur est inondé de joie parquelque bonheur extraordinaire et inattendu; si une femmedesenfantsdes frères séparés de moi depuislongtempset sans espoir de réuniondevaient tout àcoup tomber dans mes brasje voudraisouije voudrais que ce fûtdans une de ces belles nuitssur les rives de la Névaenprésence de ces Russes hospitaliers.

Sans nouscommuniquer nos sensationsnous jouissions avec délices de labeauté du spectacle qui nous entouraitlorsque le chevalierde B***rompant brusquement le silences'écria: « Jevoudrais bien voir icisur cette même barque où noussommesun de ces hommes perversnés pour le malheur de lasociété; un de ces monstres qui fatiguent la terre... »

« Etqu'en feriez-vouss'il vous plaît (ce fut la question de sesdeux amis parlant à la fois)? » - « Je luidemanderaisreprit le chevaliersi cette nuit lui paraîtaussi belle qu'à nous. »

L'exclamationdu chevalier nous avait tirés de notre rêverie: bientôtson idée originale engagea entre nous la conversationsuivantedont nous étions fort éloignés deprévoir les suites intéressantes.

LE COMTE.

Mon cherchevalierles coeurs pervers n'ont jamais de belles nuits ni debeaux jours. Ils peuvent s'amuserou plutôt s'étourdir;jamais ils n'ont de jouissances réelles. Je ne les crois pointsusceptibles d'éprouver les mêmes sensations que nous.Au demeurantDieu veuille les écarter de notre barque.

LECHEVALIER.

Vouscroyez donc que les méchants ne sont pas heureux? Je voudraisle croire aussi; cependant j'entends dire chaque jour que tout leurréussit. S'il en était ainsi réellementjeserais un peu fâché que la Providence eût réservéentièrement pour un autre monde la punition des méchantset la récompense des justes: il me semble qu'un petit à-comptede part et d'autre dès cette vie même n'aurait riengâté. C'est ce qui me ferait désirer au moins queles méchantscomme vous le croyezne fussent passusceptibles de certaines sensations qui nous ravissent. Je vousavoue que je ne vois pas trop clair dans cette question. Vous devriezbien me dire ce que vous en pensezvousmessieursqui êtessi forts dans ce genre de philosophie.

Pour moiquidans les camps nourri dès mon enfance

Laissaitoujours aux cieux le soin de leur vengeance


je vousavoue que je ne me suis pas trop informé de quelle manièreil plaît à Dieu d'exercer sa justicequoiqueàvous dire vraiil me sembleen réfléchissant sur cequi se passe dans le mondeque s'il punit dès cette vieaumoins il ne se presse pas.

LE COMTE.

Pour peuque vous en ayez d'envienous pourrions fort bien consacrer lasoirée à l'examen de cette questionqui n'est pasdifficile en elle-mêmemais qui a étéembrouillée par les sophismes de l'orgueil et de sa filleaînée l'irréligion. J'ai grand regret àces symposiaques dont l'antiquité nous a laisséquelques monuments précieux. Les dames sont aimables sansdoute; il faut vivre avec ellespour ne pas devenir sauvages. Lessociétés nombreuses ont leur prix; il faut mêmesavoir s'y prêter de bonne grâce; mais quand on asatisfait à tous les devoirs imposés par l'usagejetrouve fort bon que les hommes s'assemblent quelquefois pourraisonnermême à table. Je ne sais pourquoi nousn'imitons plus les anciens sur ce point. Croyez-vous que l'examend'une question intéressante n'occupât pas le temps d'unrepas d'une manière plus utile et plus agréable mêmeque les discours légers ou répréhensibles quianiment les nôtres? C'étaità ce qu'il mesembleune assez belle idée que celle de faire asseoirBacchus et Minerve à la même tablepour défendreà l'un d'être libertin et à l'autre d'êtrepédante. Nous n'avons plus de Bacchuset d'ailleurs notrepetite symposie le rejette expressément; mais nousavons une Minerve bien meilleure que celle des anciens; invitons-la àprendre le thé avec nous: elle est affable et n'aime pas lebruit; j'espère qu'elle viendra.

Vous voyezdéjà cette petite terrasse supportée par quatrecolonnes chinoises au-dessus de l'entrée de ma maison: moncabinet de livres ouvre immédiatement sur cette espècede belvédèreque vous nommerez si vous voulez un grandbalcon; c'est là qu'assis dans un fauteuil antiquej'attendspaisiblement le moment du sommeil. Frappé deux fois de lafoudrecomme vous savezje n'ai plus de droit à ce qu'onappelle vulgairement bonheur: je vous avoue mêmequ'avant de m'être raffermi par de salutaires réflexionsil m'est arrivé trop souvent de me demander à moi-même:Que me reste-t-il? Mais la conscienceà force de merépondre MOIm'a fait rougir de ma faiblesseet depuislongtemps je ne suis pas même tenté de me plaindre.C'est là surtoutc'est dans mon observatoire que je trouvedes moments délicieux. Tantôt je m'y livre à desublimes méditations: l'état où elles meconduisent par degrés tient du ravissement. Tantôtj'évoqueinnocent magiciendes ombres vénérablesqui furent jadis pour moi des divinités terrestreset quej'invoque aujourd'hui comme des génies tutélaires.Souvent il me semble qu'elles me font signe; mais lorsque je m'élancevers ellesde charmants souvenirs me rappellent ce que je possèdeencoreet la vie me paraît aussi belle que si j'étaisencore dans l'âge de l'espérance.

Lorsquemon coeur oppressé me demande du reposla lecture vient àmon secours. Tous mes livres sont là sous ma main: il m'enfaut peucar je suis depuis longtemps bien convaincu de la parfaiteinutilité d'une foule d'ouvrage qui jouissent encore d'unegrande réputation...

Lestrois amis ayant débarqué et pris place autour de latable à théla conversation reprit son cours.

LESÉNATEUR.

Je suischarmé qu'une saillie de M. le chevalier nous ait fait naîtrel'idée d'une symposie philosophique. Le sujet que noustraiterons ne saurait être plus intéressant: lebonheur des méchantsle malheur des justes! C'est legrand scandale de la raison humaine. Pourrions-nous mieux employerune soirée qu'en la consacrant à l'examen de ce mystèrede la métaphysique divine? Nous serons conduits àsonderautant du moins qu'il est permis à la faiblessehumainel'ensemble des voies de la Providence dans legouvernement du monde moral. Mais je vous en avertisM. leComteil pourrait bien vous arrivercomme à la sultaneSchéerazade de n'en être pas quitte pour unesoirée: je ne dis pas que nous allions jusqu'à milleet une; il y aurait de l'indiscrétion; mais nous yreviendrons au moins plus souvent que vous ne l'imaginez.

LE COMTE.

Je prendsce que vous dites pour une politesse et non pour une menace. Aurestemessieursje puis vous renvoyer ou l'une ou l'autrecommevous me l'adressez. Je ne demande ni accepte même de partieprincipale dans mes entretiens; nous mettronssi vous le voulezbiennos pensées en commun: je ne commence même quesous cette condition.

Il y alongtempsmessieursqu'on se plaint de la Providence dans ladistribution des biens et des maux; mais je vous avoue que jamais cesdifficultés n'ont pu faire la moindre impression sur monesprit. Je vois avec une certitude d'intuitionet j'en remerciehumblement cette Providenceque sur ce point l'homme SE TROMPE danstoute la force du terme et dans le sens naturel de l'expression.

Jevoudrais pouvoir dire comme Montaigne: L'homme se pipe carc'est le véritable mot. Ousans doute l'homme se pipe;il est dupe de lui-même; il prend les sophismes de son coeurnaturellement rebelle (hélas! rien n'est plus certain) pourles doutes réels nés dans son entendement. Siquelquefois la superstition croit de croire comme on le lui areprochéplus souvent encoresoyez-en sûrsl'orgueilcroit ne pas croire. C'est toujours l'homme qui se pipe;maisdans le second casc'est bien pire.

Enfinmessieursil n'y a pas de sujet sur lequel je me sente plus fort quecelui du gouvernement temporel de la Providence: c'est donc avec uneparfaite convictionc'est avec une satisfaction délicieuseque j'exposerai à deux hommes que j'aime tendrement quelquespensées utiles que j'ai recueillies sur la routedéjàlongued'une vie consacrée tout entière à desétudes sérieuses.

LECHEVALIER.

Je vousentendrai avec le plus grand plaisiret je ne doute pas que notreami commun ne vous accorde la même attention; maispermettez-moije vous en priede commencer par vous chicaner avantque vous ayez commencéet ne m'accuser point de répondreà votre silence; car c'est tout comme si vous aviez déjàparléet je sais très bien ce que vous allez me dire.Vous êtessans le moindre doutesur le point de commencer paroù les prédicateurs finissentpar la vie éternelle.« Les méchants sont heureux dans ce monde; mais ilsseront tourmentés dans l'autre: les justesau contrairesouffrent dans celui-ci; mais ils seront heureux dans l'autre. »Voilà ce qu'on trouve partout. Et pourquoi vous cacherais-jeque cette réponse tranchante ne me satisfait pas pleinement?Vous ne me soupçonnerez pasj'espèrede vouloirdétruire ou affaiblir cette grande preuve; mais il me semblequ'on ne lui nuirait point du tout en l'associant à d'autres.

LESÉNATEUR.

Si M. lechevalier est indiscret ou trop précipitéj'avoue quej'ai tort comme lui et autant que lui; car j'étais sur lepoint de vous quereller aussi avant que vous eussiez entamé laquestion: ousi vous voulez que je vous parle plus sérieusementje voulais vous prier de sortir des routes battues. J'ai lu plusieursde vos écrivains ascétiques du premier ordreque jevénère infiniment; maistout en leur rendant lajustice qu'ils méritentje ne vois pas sans peine quesurcette grande question des voies de la justice divine dans ce mondeils semblent presque tous passer condamnation sur le faitetconvenir qu'il n'y a pas moyen de justifier la Providence divine danscette vie. Si cette proposition n'est pas fausseelle me paraîtau moins extrêmement dangereuse; car il y a beaucoup de dangerà laisser croire aux hommes que la vertu ne sera récompenséeet le vice puni que dans l'autre vie. Les incrédulespour quice monde est toutne demandent pas mieuxet la foule mêmedoit être rangée sur la même ligne: l'homme est sidistraitsi dépendant des objets qui le frappentsi dominépar ses passionsque nous voyons tous les jours le croyant le plussoumis braver les tourments de la vie future pour le plus misérableplaisir. Que sera-ce de celui qui ne croit pas ou qui croitfaiblement? Appuyons donc tant qu'il vous plaira sur la vie futurequi répond à toutes les objections; mais s'il existedans ce monde un véritable gouvernement moralet sidèscette vie mêmele crime doit tremblerpourquoi le déchargerde cette crainte?

LE COMTE.

Pascalobserve quelque part que la dernière chose qu'on découvreen composant un livreest de savoir quelle chose on doit placer lapremière: je ne fais point un livremes bons amismaisje commence un discours qui peut-être sera longet j'aurais pubalancer sur le début: heureusement vous me dispensez dutravail de la délibération; c'est vous-mêmes quim'apprenez par où je dois commencer.

L'expressionfamilière qu'on ne peut adresser qu'à un enfant ou àun inférieurvous ne savez ce que vous dites estnéanmoins le compliment qu'un homme sensé aurait droitde faire à la foule qui se mêle de disserter sur lesquestions épineuses de la philosophie. Avez-vous jamaisentendumessieursun militaire se plaindre qu'à la guerreles coups ne tombent que sur les honnêtes genset qu'il suffitd'être un scélérat pour être invulnérable?Je suis sûr que nonparce que en effet chacun sait que lesballes ne choisissent personne. J'aurais bien droit d'établirau moins une parité parfaite entre les maux de la guerre parrapport aux militaireset les maux de la vie en généralpar rapport à tous les hommes; et cette paritésupposée exactesuffirait seule pour faire disparaîtreune difficulté fondée sur une faussetémanifeste; car il est non seulement fauxmais évidemment FAUXque le crime soit en général heureuxet la vertumalheureuse en ce monde: il estau contrairede la plus grandeévidence que les biens et les maux sont une espèce deloterie où chacun sans distinction peut tirer un billet blancou noir. Il faudrait donc changer la questionet demander pourquoidans l'ordre temporelle juste n'est pas exempt des maux qui peuventaffliger le coupable; et pourquoi le méchant n'est pas privédes biens dont le juste peut jouir? Mais cette question est toutà fait différente de l'autreet je suis mêmefort étonné si le simple énoncé ne vousen démontre pas l'absurdité; car c'est une de mes idéesfavorites que l'homme droit est assez communément avertiparun sentiment intérieurde la fausseté ou de la véritéde certaines propositions avant tout examensouvent même sansavoir fait les études nécessaires pour être enétat de les examiner avec une parfaite connaissance de cause.

LESÉNATEUR.

Je suis sifort de votre avis et si amoureux de cette doctrineque je l'aipeut-être exagérée en la portant dans lessciences naturelles; cependant je puisau moins jusqu'à uncertain pointinvoquer l'expérience à cet égard.Plus d'une fois il m'est arrivéen matière de physiqueou d'histoire naturelled'être choquésans trop savoirdire pourquoipar de certaines opinions accréditéesque j'ai eu le plaisir ensuite (car c'en est un) de voir attaquéeset même tournées en ridicule par des hommes profondémentversés dans ces même sciencesdont je me pique peucomme vous savez. Croyez-vous qu'il faille être l'égalde Descartes pour avoir le droit de se moquer de ses tourbillons? Sil'on vient me raconter que cette planète que nous habitonsn'est qu'une éclaboussure du soleilenlevéeil y aquelques millions d'annéespar une comète extravagantecourant dans l'espace; ou que les animaux se font comme des maisonsen mettant ceci à côté de cela; ou que toutes lescouches de notre globe ne sont que le résultat fortuit d'uneprécipitation chimiqueet cent autres belles choses de cegenre qu'on a débitées dans notre sièclefaut-il donc avoir beaucoup lubeaucoup réfléchifaut-il être de quatre ou cinq académies pour sentirl'extravagance de ces théories? Je vais plus loin; je croisque dans les questions mêmes qui tiennent aux sciences exactesou qui paraissent reposer entièrement sur l'expériencecette règle de la conscience intellectuelle n'est pas àbeaucoup près nulle pour ceux qui ne sont point initiésà ces sortes de connaissances; ce qui me conduit àdouterje vous l'avoue en baissant la voixde plusieurs choses quipassent généralement pour certaines. L'explication desmarées par l'attraction luni-solairela décompositionet la recomposition de l'eaud'autres théories encore que jepourrais vous citer et qui passent aujourd'hui pour des dogmesrefusent absolument d'entrer dans mon espritet je me sensinvinciblement porté à croire qu'un savant de bonne foiviendra quelque jour nous apprendre que nous étions dansl'erreur sur ces grands objetsou qu'on ne s'entendait pas. Vous medirez peut-être (l'amitié en a le droit): C'est pureignorance de votre part. Je me le suis dit mille fois àmoi-même. Mais dites-moi à votre tour pourquoi je neserais pas également indocile à d'autres vérités?Je les crois sur la parole des maîtreset jamais il ne s'élèvedans mon esprit une seule idée contre la foi.

D'oùvient alors ce sentiment intérieur qui se révoltecontre certaines théories? On les appuie sur des arguments queje ne saurais pas renverseret cependant cette conscience dont nousparlons n'en dit pas moins: Quodcunque ostendis mihi sicincredulus odi.

LE COMTE.

Vousparlez latinmonsieur le sénateurquoique nous ne vivionspoint ici dans un pays latin. C'est très bien fait àvous de faire des excursions sur des terres étrangères;mais vous auriez dû ajouter dans les règles de lapolitesseavec la permission de monsieur le chevalier.

LECHEVALIER.

Vous meplaisantezmonsieur le comte: sachezs'il vous plaîtque jene suis point du tout aussi brouillé que vous pourriez lecroire avec la langue de l'ancienne Rome. Il est vrai que j'ai passéla fin de mon bel âge dans les campsoù l'on cite peuCicéron; mais je l'ai commencé dans un pays oùl'éducation elle-même commence presque toujours par lelatin. J'ai fort bien compris le passage que je viens d'entendresans savoir cependant à qui il appartient. Au resteje n'aipas la prétention d'être sur ce pointni sur tantd'autresl'égal de monsieur le sénateur dont j'honoreinfiniment les grandes et solides connaissances. Il a bien le droitde me diremême avec une certaine emphase:

. . . . .. . . . . . . . . Va dire à ta patrie

Qu'il estquelque savoir au bord de la Scythie.




Maispermettezje vous priemessieursau plus jeune de vous de vousramener dans le chemin dont nous nous sommes étrangementécartés. Je ne sais comment nous sommes tombésde la Providence au latin.

LE COMTE.

Quelquesujet qu'on traitemon aimable amion parle toujours d'elle.D'ailleurs une conversation n'est point un livre; peut-êtremême vaut-elle mieux qu'un livreprécisémentparce qu'elle permet de divaguer un peu. Mais pour rentrer dans notresujet par où nous en sommes sortisje n'examinerai pas dansce moment jusqu'à quel point on peut se fier à cesentiment intérieur que M. le sénateur appelleavecune grande justesseconscience intellectuelle.

Je mepermettrai encore moins de discuter les exemples particuliersauxquels il l'a appliquée; ces détails nousconduiraient trop loin de notre sujet. Je dirai seulement que ladroiture du coeur et la pureté habituelle d'intention peuventavoir des influences secrètes et des résultats quis'étendent bien plus loin qu'on ne l'imagine communément.Je suis donc très disposé à croire que chez deshommes tels que ceux qui m'entendentl'instinct secret dont nousparlions tout à l'heure devinera juste assez souventmêmedans les sciences naturelles; mais je suis porté à lecroire à peu près infaillible lorsqu'il s'agit dephilosophie rationnellede moralede métaphysique et dethéologie naturelle. Il est infiniment digne de la suprêmesagessequi a tout créé et tout régléd'avoir dispensé l'homme de la science dans tout ce quil'intéresse véritablement. J'ai donc eu raisond'affirmer que la question qui nous occupe étant une foisposée exactementla détermination intérieure detout esprit bien fait devait nécessairement précéderla discussion.

LECHEVALIER.

Il mesemble que M. le sénateur approuvepuisqu'il n'objecte rien.Quant à moij'ai toujours eu pour maxime de ne jamaiscontester sur les opinions utiles. Qu'il y ait une conscience pourl'esprit comme il y en a une pour le coeurqu'un sentiment intérieurconduise l'homme de bienet le mette en garde contre l'erreur dansles choses mêmes qui semblent exiger un appareil préliminaired'études et de réflexionsc'est une opinion trèsdigne de la sagesse divine et très honorable pour l'homme: nejamais nier ce qui est utilene jamais soutenir ce qui pourraitnuirec'està mon sensune règle sacrée quidevrait surtout conduire les hommes que leur profession écartecomme moi des études approfondies. N'attendez donc aucuneobjection de ma part: cependantsans nier que le sentiment chez moiait déjà pris partije n'en prierai pas moins M. lecomte de vouloir bien encore s'adresser à ma raison.

LE COMTE.

Je vous lerépète; je n'ai jamais compris cet argument éternelcontre la Providencetiré du malheur des justes et de laprospérité des méchants. Si l'homme de biensouffrait parce qu'il est homme de bienet si le méchantprospérait de même parce qu'il est méchantl'argument serait insoluble; il tombe à terre si l'on supposeseulement que le bien et le mal sont distribués indifféremmentà tous les hommes. Mais les fausses opinion ressemblent àla fausse monnaie qui est frappée d'abord par de grandscoupableset dépensée ensuite par d'honnêtesgens qui perpétuent le crime sans savoir ce qu'il font. C'estl'impiété qui a d'abord fait grand bruit de cetteobjection; la légèreté et la bonhomie l'ontrépétée: mais en vérité ce n'estrien. Je reviens à ma première comparaison: un homme debien est tué à la guerreest-ce une injustice? Nonc'est un malheur. S'il a la goutte ou la gravelle; si son ami letrahit; s'il est écrasé par la chute d'un édificeetc.c'est encore un malheur; mais rien de pluspuisque tous leshommes sans distinction sont sujets à ces sortes de disgrâces.Ne perdez jamais de vue cette grande vérité: Qu'uneloi généralesi elle n'est injuste pour tousnesaurait l'être pour l'individu. Vous n'aviez pas une tellemaladiemais vous pouviez l'avoir; vous l'avezmais vous pouviez enêtre exempt. Celui qui a péri dans une bataille pouvaitéchapper; celui qui en revient pouvait y rester. Tous ne sontpas morts; mais tous étaient là pour mourir. Dèslors plus d'injustice: la loi juste n'est point celle qui a sonteffet sur tousmais celle qui est faite pour tous (I); l'effet surtel ou tel individu n'est plus qu'un accident. Pour trouver desdifficultés dans cet ordre de chosesil faut les aimer;malheureusement on les aime et on les cherche: le coeur humaincontinuellement révolté contre l'autorité qui legênefait des contes à l'esprit qui les croit; nousaccusons la Providencepour être dispensés de nousaccuser nous-mêmes; nous élevons contre elle desdifficultés que nous rougirions d'élever contre unsouverain ou contre un simple administrateur dont nous estimerions lasagesse. Chose étrange! il nous est plus aisé d'êtrejustes envers les hommes qu'envers Dieu (1).

--

(1) Multosinveni aequos adversus homines; adversus Deosneminem. (SenEp.XCV.).

Il mesemblemessieursque j'abuserais de votre patience si je m'étendaisdavantage pour vous prouver que la question est ordinairement malposéeet que réellement on ne sait ce qu'on ditlorsqu'on se plaint que le vice est heureuxet la vertu malheureusedans ce monde; tandis queen faisant même la supposition laplus favorable aux murmurateursil est manifestement prouvéque les maux de toute espèce pleuvent sur tout le genre humaincomme les balles sur une arméesans aucune distinction depersonnes. Orsi l'homme de bien ne souffre pas parce qu'il esthomme de bien et si le méchant ne prospère pasparce qu'il est méchant l'objection disparaîtet le bon sens a vaincu.

LECHEVALIER.

J'avoueque si l'on s'en tient à la distribution des maux physiques etextérieursil y a évidemment inattention ou mauvaisefoi dans l'objection qu'on en tire contre la Providence; mais il mesemble qu'on insiste bien plus sur l'impunité des crimes:c'est là le grand scandaleet c'est l'article sur lequel jesuis le plus curieux de vous entendre.

LE COMTE.

Il n'estpas temps encoreM. le chevalier. Vous m'avez donné gain decause un peu trop vite sur ces maux que vous appelez extérieurs.Si j'ai toujours supposécomme vous l'avez vuque ces mauxétaient distribués également à tous leshommesje l'ai fait uniquement pour me donner ensuite plus beau jeu;cardans le vraiil n'en est rien. Maisavant d'aller plus loinprenons gardes'il vous plaîtde ne pas sortir de la route;il y a des questions qui se touchentpour ainsi direde manièrequ'il est aisé de glisser de l'une à l'autre sans s'enapercevoir: de celle-cipar exemple: Pourquoi le justesouffre-t-il? on se trouve insensiblement à une autre:Pourquoi l'homme souffre-t-il? La dernière cependantest toute différente; c'est celle de l'origine du mal.Commençons donc par écarter toute équivoque. Lemal est sur la terre; hélas! c'est une véritéqui n'a pas besoin d'être prouvée; mais de plus: Il yest très justementet Dieu ne saurait en être l'auteur:c'est une autre vérité dont nous ne doutonsj'espèreni vous ni moiet que je puis me dispenser de prouvercar je sais àqui je parle.

LESÉNATEUR.

Jeprofesse de tout mon coeur la même véritéetsans aucune restriction; mais cette profession de foiprécisémentà cause de sa latitudeexige une explication. Votre saintThomas a dit avec ce laconisme logique qui le distingue: Dieu estl'auteur du mal qui punitmais non de celui qui souille (1). Ila certainement raison dans un sens; mais il faut s'entendre: Dieu estl'auteur du mal qui punit c'est-à-dire du mal physiqueou de la douleurcomme un souverain est l'auteur des supplices quisont infligés sous ses lois. Dans un sens reculé etindirectc'est bien lui qui pend et qui rouepuisque touteautorité et toute exécution légale part de lui;maisdans le sens direct et immédiatc'est le voleurc'estle faussairec'est l'assassinetc.qui sont les véritablesauteurs de ce mal qui les punit; ce sont eux qui bâtissentles prisonsqui élèvent les gibets et les échafauds.En tout cela le souverain agitcomme la Junon d'Homèredeson plein grémais fort à contre-coeur (2). Il enest de même de Dieu (en excluant toujours toute comparaisonrigoureuse qui serait insolente). Non seulement il ne saurait êtredans aucun sensl'auteur du mal moralou du péché;mais l'on ne comprend pas même qu'il puisse êtreoriginairement l'auteur du mal physiquequi n'existerait pas si lacréature intelligente ne l'avait rendu nécessaire enabusant de sa liberté. Platon l'a ditet rien n'est plusévident de soi: L'être bon ne peut vouloir nuire àpersonne (3). Mais comme on ne s'avisera jamais de soutenir quel'homme de bien cesse d'être tel parce qu'il châtiejustement son filsou parce qu'il tue un ennemi sur le champ debatailleou parce qu'il envoie un scélérat ausupplicegardons-nouscomme vous le disiez tout à l'heureM. le comted'être moins équitable envers Dieuqu'envers les hommes. Tout esprit droit est convaincu par intuitionque le mal ne saurait venir d'un Etre tout-puissant. Ce fut cesentiment infaillible qui enseigna jadis au bon sens romain deréunircomme par un lien nécessaireles deux titresaugustes de TRES-BON et de TRES-GRAND. Cette magnifique expressionquoique née dans le sein du paganismea paru si justequ'elle a passé dans votre langue religieusesi délicateet si exclusive. Je vous dirai même en passant qu'il m'estarrivé plus d'une fois de songer que l'inscription antiqueIOVI OPTIMO MAXIMOpourrait se placer tout entière sur lefronton de vos temples latins: car qu'est-ce que IOV-Isinon IOV-AH(II)?

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(1) Deusest auctor mali quod est poenanon autem mali quod est culpa.(S. Thom. S. Theol. p. 1. Quaest. 49art. 11.)

(2)##Ekòon aékonti ge thumôo. Iliad. IV45.

(3) Probusinvidet nemini. In Tim.

LE COMTE.

Voussentez bien que je n'ai pas envie de disputer sur tout ce que vousvenez de dire. Sans doutele mal physique n'a pu entrer dansl'univers que par la faute des créatures libres; il ne peut yêtre que comme remède ou expiationet par conséquentil ne peut avoir Dieu pour auteur direct; ce sont des dogmesincontestables pour nous. Maintenant je reviens à vousM. lechevalier. Vous conveniez tout à l'heure qu'on chicanait mal àpropos la Providence sur la distribution des biens et des mauxmaisque le scandale roule surtout sur l'impunité des scélérats.Je doute cependant que vous puissiez renoncer à la premièreobjection sans abandonner la seconde; car s'il n'y a pointd'injustice dans la distribution des mauxsur quoi fonderez-vous lesplaintes de la vertu? Le monde n'étant gouverné que pardes lois généralesvous n'avez pasje croislaprétention quesi les fondements de la terrasse oùnous parlons étaient mis subitement en l'air par quelqueéboulement souterrainDieu fût obligé desuspendre en notre faveur les lois de la gravitéparce quecette terrasse porte dans ce moment trois hommes qui n'ont jamais tuéni volé; nous tomberions certainementet nous serionsécrasés. Il en serait de même si nous avions étémembres de la loge des illuminés de Bavièreou ducomité du salut public. Voudriez-vous lorsqu'il grêleque le champ du juste fût épargné? voilàdonc un miracle. Mais sipar hasardce juste venait àcommettre un crime après la récolteil faudrait encorequ'elle pourrît dans ses greniers: voilà un autremiraclele miracle deviendrait l'état ordinaire du monde;c'est-à-dire qu'il ne pourrait plus y avoir de miracle; quel'exception serait la règleet le désordre l'ordre.Exposer de pareilles idéesc'est les réfutersuffisamment.

Ce quinous trompe encore assez souvent sur ce pointc'est que nous nepouvons nous empêcher de prêter à Dieusans nousen apercevoirles idées que nous avons sur la dignitéet l'importance des personnes. Par rapport à nousces idéessont très justespuisque nous sommes tous soumis àl'ordre établi dans la société; mais lorsquenous les transportons dans l'ordre généralnousressemblons à cette reine qui disait: Quand il s'agit dedamner les gens de notre espècecroyez que Dieu y pense plusd'une fois. Élisabeth de France monte sur l'échafaud:Robespierre y monte un instant après. L'ange et le monstres'étaient soumis en entrant dans le monde à toutes leslois générales qui le régissent. Aucuneexpression ne saurait caractériser le crime des scélératsqui firent couler le sang le plus pur comme le plus auguste del'univers; cependantpar rapport à l'ordre généralil n'y a point d'injustice; c'est toujours un malheur attachéà la condition de l'hommeet rien de plus. Tout hommeenqualité d'hommeest sujet à tous les malheurs del'humanité: la loi est généraledonc ellen'est pas injuste. Prétendre que la dignité ou lesindignités de l'homme doivent le soustraire à l'actiond'un tribunal inique ou trompéc'est précisémentvouloir qu'elles l'exemptent de l'apoplexiepar exempleou mêmede la mort.

Observezcependant quemalgré ces lois générales etnécessairesil s'en faut de beaucoup que la prétendueégalitésur laquelle j'ai insisté jusqu'àprésentait lieu réellement. Je l'ai supposéecomme je vous l'ai ditpour me donner plus beau jeu; maisrien n'est plus fauxet vous allez le voir.

Commencezd'abord par ne jamais considérer l'individu: la loi généralela loi visible et visiblement juste est que la plus grande massede bonheurmême temporelappartientnon pas à l'hommevertueuxmais à la vertu. S'il en était autrementil n'y aurait plus vice ni vertuni mériteni démériteet par conséquent plus d'ordre moral. Supposez que chaqueaction vertueuse soit payée pour ainsi direparquelque avantage temporell'acten'ayant plus rien de surnaturelne pourrait plus mériter une récompense de ce genre.Supposezd'un autre côtéqu'en vertu d'une loi divinela main d'un voleur doive tomber au moment où il commet unvolon s'abstiendra de voler comme on s'abstiendrait de porter lamain sous la hache d'un boucher; l'ordre moral disparaîtraitentièrement. Pour accorder donc cet ordre (le seul possiblepour des êtres intelligentset qui est d'ailleurs prouvépar le fait) avec les lois de la justiceil fallait que la vertu fûtrécompensée et le vice punimême temporellementmais non toujoursni sur-le-champ; il fallait que le lotincomparablement plus grand de bonheur temporel fût attribuéà la vertuet le lot proportionnel de malheurdévoluau vice; mais que l'individu ne fût jamais sûr de rien:et c'est en effet ce qui est établi. Imaginez toute autrehypothèse; elle vous mènera directement à ladestruction de l'ordre moralou à la création d'unautre monde.

Pour envenir maintenant au détailcommençonsje vous priepar la justice humaine. Dieu ayant voulu faire gouverner les hommespar des hommesdu moins extérieurementil a remis auxsouverains l'éminente prérogative de la punition descrimeset c'est en cela surtout qu'ils sont ses représentants.J'ai trouvé sur ce sujet un morceau admirable dans les lois deMenu; permettez-moi de vous le lire dans le troisième volumedes OEuvres du chevalier William Jones qui est là surma table.

LECHEVALIER.

Lisezs'il vous plaît; mais avantayez la bonté de me dire ceque c'est que le roi Menuauquel je n'ai jamais eu l'honneur d'êtreprésenté.

LE COMTE.

MenuM.le chevalierest le grand législateur des Indes. Les unsdisent qu'il est fils du Soleild'autres veulent qu'il soit fils deBrahmala première personne de la Trinité indienne(1). Entre ces deux opinionségalement probablesje demeuresuspendu sans espoir de me décider. Malheureusement encore ilm'est également impossible de vous dire à quelle époquel'un ou l'autre de ces deux pères engendra Menu. Le chevalierJonesde docte mémoirecroit que le code de ce législateurest peut-être antérieur au Pentateuqueet certainementau moins antérieur à tous les législateurs de laGrèce (2). Mais M. Pinkertonqui a bien aussi quelque droit ànotre confiancea pris la liberté de se moquer des Brahmeset s'est cru en état de leur prouver que Menu pourrait fortbien n'être qu'un honnête légiste du XIIIe siècle(3). Ma coutume n'est pas de disputer pour d'aussi légèresdifférences; ainsimessieursje vais vous lire le morceau enquestiondont nous laisserons la date en blanc: écoutez bien.

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(1)Maurice's history of Indostan. Londonin-4tom. Ipag. 53-54; ettom. IIpag. 57.

(2) SirWilliam Jones's workstom. III.

(3)Géogr.tom. VI de la traduction françaisepag.260-261.

«Brahmaau commencement des tempscréa pour l'usage des roisle génie des peinesil lui donna un corps de pure lumière:ce génie est son fils; il est la justice même et leprotecteur de toutes les choses créées. Par la craintede ce génie tous les êtres sensiblesmobiles ouimmobiles (1)sont retenus dans l'usage de leurs jouissancesnaturelleset ne s'écartent point de leur devoir. Que le roidonclorsqu'il aura bien et dûment considéré lelieule tempsses propres forces et la loi divineinflige lespeines justement à tous ceux qui agissent injustement: lechâtiment est un gouverneur actif; il est le véritableadministrateur des affaires publiquesil est le dispensateur desloiset les hommes sages l'appellent le répondant desquatre ordres de l'étatpour l'exact accomplissement de leursdevoirs. Le châtiment gouverne l'humanité entière;le châtiment la préserve; le châtiment veillependant que les gardes humains dorment. Le sage considère lechâtiment comme la perfection de la justice. Qu'un monarqueindolent cesse de puniret le plus fort finira par faire rôtirle plus faible. La race entière des hommes est retenue dansl'ordre par le châtiment; car l'innocence ne se trouve guèreet c'est la crainte des peines qui permet à l'univers de jouirdu bonheur qui lui est destiné. Toutes les classes seraientcorrompuestoutes les barrières seraient brisées: iln'y aurait que confusion parmi les hommes si la peine cessait d'êtreinfligée ou l'était injustement: mais lorsque la Peineau teint noirà l'oeil enflammés'avance pourdétruire le crimele peuple est sauvé si le juge al'oeil juste (2). »

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(1) Fixedor locomotive. Ibid.pag. 223.

(2) SirWilliam Jones's workstom IIIpag. 223-224.

LESÉNATEUR.

Admirable!magnifique! vous êtes un excellent homme de nous avoir déterréce morceau de philosophie indienne: en vérité la daten'y fait rien.

LE COMTE.

Il a faitla même impression sur moi. J'y trouve la raison européenneavec une juste mesure de cette emphase orientale qui plaît àtout le monde quand elle n'est pas exagérée: je necrois pas qu'il soit possible d'exprimer avec plus de noblesse etd'énergie cette divine et terrible prérogative dessouverains: La punition des coupables.

Maispermettez qu'averti par ces tristes expressionsj'arrête uninstant vos regards sur un objet qui choque la pensée sansdoutemais qui est cependant très digne de l'occuper.

De cetteprérogative redoutable dont je vous parlais tout àl'heure résulte l'existence nécessaire d'un hommedestiné à infliger aux crimes les châtimentsdécernés par la justice humaine; et cet hommeeneffetse trouve partoutsans qu'il y ait aucun moyen d'expliquercomment; car la raison ne découvre dans la nature de l'hommeaucun motif capable de déterminer le choix de cetteprofession. Je vous crois trop accoutumés à réfléchirmessieurspour qu'il ne vous soit pas arrivé souvent deméditer sur le bourreau. Qu'est-ce donc que cet êtreinexplicable qui a préféré à tous lesmétiers agréableslucratifshonnêtes et mêmehonorables qui se présentent en foule à la force ou àla dextérité humainecelui de tourmenter et de mettreà mort ses semblables? Cette têtece coeur sont-ilsfaits comme les nôtres? ne contiennent-ils rien de particulieret d'étranger à notre nature? Pour moije n'en saispas douter. Il est fait comme nous extérieurement; il naîtcomme nous; mais c'est un être extraordinaireet pour qu'ilexiste dans la famille humaine il faut un décret particulierun FIAT de la puissance créatrice. Il est créécomme un monde. Voyez ce qu'il est dans l'opinion des hommesetcomprenezsi vous pouvezcomment il peut ignorer cette opinion oul'affronter! À peine l'autorité a-t-elle désignésa demeureà peine en a-t-il pris possession que les autreshabitations reculent jusqu'à ce qu'elles ne voient plus lasienne. C'est au milieu de cette solitude et de cette espècede vide formé autour de lui qu'il vit seul avec sa femelle etses petitsqui lui font connaître la voix de l'homme: sans euxil ne connaîtrait que les gémissements... Un signallugubre est donné; un ministre abject de la justice vientfrapper à sa porte et l'avertir qu'on a besoin de lui: ilpart; il arrive sur une place publique couverte d'une foule presséeet palpitante. On lui jette un empoisonneurun parricideunsacrilège: il le saisitil l'étendil le lie sur unecroix horizontaleil lève le bras: alors il se fait unsilence horribleet l'on n'entend plus que le cri des os quiéclatent sous la barreet les hurlements de la victime. Il ladétache; il la porte sur une roue: les membres fracasséss'enlacent dans les rayons; la tête pend; les cheveux sehérissentet la boucheouverte comme une fournaisen'envoieplus par intervalle qu'un petit nombre de paroles sanglantes quiappellent la mort. Il a fini: le coeur lui batmais c'est de joie;il s'applaudit; il dit dans son coeur: Nul ne roue mieux que moi.Il descend: il tend sa main souillée de sanget la justice yjette de loin quelques pièces d'or qu'il emporte àtravers une double haie d'hommes écartés par l'horreur.Il se met à tableet il mange; au lit ensuiteet il dort. Etle lendemainen s'éveillantil songe à tout autrechose qu'à ce qu'il a fait la veille. Est-ce un homme? Oui:Dieu le reçoit dans ses temples et lui permet de prier. Iln'est pas criminel; cependant aucune langue ne consent à direpar exemplequ'il est vertueuxqu'il est honnête hommequ'il est estimableetc. Nul éloge moral ne peut luiconvenir; car tous supposent des rapports avec les hommeset il n'ena point.

Etcependant toute grandeurtoute puissancetoute subordination reposesur l'exécuteur: il est l'horreur et le lien de l'associationhumaine. Otez du monde cet agent incompréhensible; dansl'instant même l'ordre fait place au chaosles trôness'abîment et la société disparaît. Dieu quiest l'auteur de la souverainetél'est donc aussi duchâtiment: il a jeté notre terre sur ces deux pôles;car Jéhovah est le maître des deux pôlesetsur eux il fait tourner le monde (1). Il y a donc dans le cercletemporel une loi divine et visible pour la punition du crime; etcette loiaussi stable que la société qu'elle faitsubsisterest exécutée invariablement depuis l'originedes choses: le mal étant sur la terreil agit constamment; etpar une conséquence nécessaire il doit êtreconstamment réprimé par le châtiment; et eneffetnous voyons sur toute la surface du globe une action constantede tous les gouvernements pour arrêter ou punir les attentatsdu crime: le glaive de la justice n'a point de fourreau; toujours ildoit menacer ou frapper. Qu'est-ce donc qu'on veut dire lorsqu'on seplain de l'impunité du crime? Pour qui sont le knoutles gibetsles roues et les bûchers? Pour le crimeapparemment. Les erreurs des tribunaux sont des exceptions quin'ébranlent point la règle: j'ai d'ailleurs plusieursréflexions à vous proposer sur ce point. En premierlieuces erreurs fatales sont bien moins fréquentes qu'on nel'imagine: l'opinion étantpour peu qu'il soit permis dedoutertoujours contraire à l'autoritél'oreille dupublic accueille avec avidité les moindres bruits quisupposent un meurtre judiciaire; mille passions individuelles peuventse joindre à cette inclination généralemaisj'en atteste votre longue expérienceM. le sénateur;c'est une chose excessivement rare qu'un tribunal homicide parpassion ou par erreur. Vous riezM. le chevalier!

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(1) Dominienim sunt cardines terraeet posuit super eos orbem. (Cant.AnnaeI. Reg. II8.)

LECHEVALIER.

C'est quedans ce moment j'ai pensé aux Calas; et les Calas m'ontfait penser au cheval et à toute l'écurie (1).Voilà comment les idées s'enchaînentet commentl'imagination ne cesse d'interrompre la raison.

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(1) Àl'époque où la mémoire de Calas fut réhabilitéele duc d'A... demandait à un habitant de Toulouse commentil était possible que le tribunal de cette ville se fûttrompé aussi cruellement; à quoi ce dernierrépondit par le proverbe trivial: Il n'y a pas de boncheval qui ne bronche. À la bonne heurerépliquale ducmais toute une écurie!

LE COMTE.

Ne vousexcusez pascar vous me rendez service en me faisant penser àce jugement fameux qui me fournit une preuve de ce que je vous disaistout à l'heure. Rien de moins prouvémessieursjevous l'assureque l'innocence de Calas. Il y a mille raisons d'endouteret même de croire le contraire; mais rien ne m'a frappécomme une lettre originale de Voltaire au célèbreTronchin de Genèveque j'ai lue tout à mon aiseil ya quelques années. Au milieu de la discussion publique la plusaniméeoù Voltaire se montrait et s'intitulait letuteur de l'innocence et le vengeur de l'humanitéilbouffonnait dans cette lettre comme s'il avait parlé del'opéra-comique. Je me rappelle surtout cette phrase qui mefrappa: Vous avez trouvé mon mémoire trop chaudmaije vous en prépare un autre AU BAIN-MARIE. C'est dans cestyle grave et sentimental que le digne homme parlait àl'oreille d'un homme qui avait sa confiancetandis que l'Europeretentissait de ses Trénodies fanatiques.

Maislaissons là Calas. Qu'un innocent périssec'estun malheur comme un autrec'est-à-dire commun à tousles hommes. Qu'un coupable échappec'est une autre exceptiondu même genre. Mais toujours il demeure vraigénéralementparlantqu'il y a sur la terre un ordre universel et visible pourla punition temporelle des crimes; et je dois encore vous faireobserver que les coupables ne trompent pas à beaucoup prèsl'oeil de la justice aussi souvent qu'il serait permis de le croiresi l'on n'écoutait que la simple théorievu lesprécautions infinies qu'ils prennent pour se cacher. Il y asouvent dans les circonstances qui décèlent les plushabiles scélératsquelque chose de si inattendude sisurprenantde si imprévoyable que les hommesappeléspar leur état ou par leurs réflexions à suivreces sortes d'affairesse sentent inclinés à croire quela justice humaine n'est pas tout à fait dénuéedans la recherche des coupablesd'une certaine assistanceextraordinaire.

Permettez-moid'ajouter encore une considération pour épuiser cechapitre des peines. Comme il est très possible que noussoyons dans l'erreur lorsque nous accusons la justice humained'épargner un coupableparce que celui que nous regardonscomme tel ne l'est réellement pas; il estd'un autre côtéégalement possible qu'un homme envoyé au supplice pourun crime qu'il n'a pas commisl'ait réellement méritépar un autre crime absolument inconnu. Heureusement etmalheureusementil y a plusieurs exemples de ce genre prouvéspar l'aveu des coupables; et il y en aje croisun plus grandnombre que nous ignorons. Cette dernière supposition méritesurtout grande attention; car quoique les jugesdans ce cassoientgrandement coupables ou malheureuxla Providencepour qui tout estmoyenmême l'obstaclene s'est pas moins servi du crime ou del'ignorance pour exécuter cette justice temporelle que nousdemandons; et il est sûr que les deux suppositions restreignentnotablement le nombre des exceptions. Vous voyez donc combien cetteprétendue égalité que j'avais d'abord supposéese trouve déjà dérangée par la seuleconsidération de la justice humaine.

De cespunitions corporelles qu'elle infligepassons maintenant auxmaladies. Déjà vous me prévenez. Si on ôtaitde l'univers l'intempérance dans tous les genreson enchasserait la plupart des maladieset peut-être mêmeserait-il permis de dire toutes. C'est ce que tout le monde peut voiren général et d'une manière confuse; mais il estbon d'examiner la chose de près. S'il n'y avait point de malmoral sur la terreil n'y aurait point de mal physique; etpuisqu'une infinité de maladies sont le produit immédiatde certains désordresn'est-il pas vrai que l'analogie nousconduit à généraliser l'observation? Avez-vousprésente par hasard la tirade vigoureuse et quelquefois un peudégoûtante de Sénèque sur les maladies deson siècle? Il est intéressant de voir l'époquede Néron marquée par une affluence de maux inconnus auxtemps qui la précédèrent. Il s'écrieplaisamment: « Seriez-vous par hasard étonné decette innombrable quantité de maladies? comptez les cuisiniers(1). » Il se fâche surtout contre les femmes: «Hippocratedit-ill'oracle de la médecineavait dit que lesfemmes ne sont point sujettes à la goutte. Il avait raisonsans doute de son tempsaujourd'hui il aurait tort. Maispuisqu'elles ont dépouillé leur sexe pour revêtirl'autrequ'elles soient donc condamnées à partagertous les maux de celui dont elles ont adopté tous les vices.Que le ciel les maudisse pour l'infâme usurpation que cesmisérables ont osé faire sur le nôtre! (2) »Il y a sans doute des maladies qui ne sontcomme on ne l'aura jamaisassez ditque les résultats accidentels d'une loi générale:l'homme le plus moral doit mourir; et deux hommes qui font une courseforcéel'un pour sauver son semblable et l'autre pourl'assassinerpeuvent l'un et l'autre mourir de pleurésie;mais quel nombre effrayant de maladies en général etd'accidents particuliers qui ne sont dus qu'à nos vices! Je merappelle que Bossuetprêchant devant Louis XIV et toute sacourappelait la médecine en témoignage sur les suitesfunestes de la volupté (3). Il avait grandement raison deciter ce qu'il y avait de plus présent et de plus frappant;mais il aurait été en droit de généraliserl'observation; et pour moi je ne puis me refuser au sentiment d'unnouvel apologiste qui a soutenu que toutes les maladies ont leursource dans quelque vice proscrit par l'Évangile; que cetteloi sainte contient la véritable médecine du corpsautant que celle de l'âme; de manière quedans unesociété de justes qui en feraient usagela mort neserait plus que l'inévitable terme d'une vieillesse saine etrobuste; opinion qui futje croiscelle d'Origène (III). Cequi nous trompe sur ce pointc'est que lorsque l'effet n'est pasimmédiatnous ne l'apercevons plus; mais il n'est pas moinsréel. Les maladiesune fois établiesse propagentsecroisents'amalgament par une affinité funeste; en sorte quenous pouvons porter aujourd'hui la peine physique d'un excèscommis il y a plus d'un siècle. Cependantmalgré laconfusion qui résulte de ces affreux mélangesl'analogie entre les crimes et les maladies est visible pour toutobservateur attentif. Il y a des maux comme il y a des crimes actuelset originelsaccidentelshabituelsmortels et véniels.Il y a des maladies de colèrede gourmandised'incontinenceetc. Observez de plus qu'il y a des crimes qui ont des caractèreset par conséquent des noms distinctifs dans toutes leslanguescomme le meurtrele sacrilègel'incesteetc.; etd'autres qu'on ne saurait désigner que par des termesgénérauxtels que ceux de frauded'injusticedeviolencede malversationetc. Il y a de même des maladiescaractériséescomme l'hydropisiela phtisiel'apoplexieetc.; et d'autres qui ne peuvent être désignéesque par les noms généraux de malaisesd'incommoditésde douleursde fièvres innommées etc. Orplusl'homme est vertueuxet plus il est à l'abri des maladies quiont des noms (IV).

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(1)Innumerabilis esse morbos miraris? coquos numera. (Sen. Ep.XCV.)

(2) C'esten effet celaà peu près du moins. Cependant on ferabien de lire le texte. L'épouvantable tableau que nousprésente ici Sénèque mérite égalementl'attention du médecin et celle du moraliste.

(3) «Les tyrans ont-ils jamais inventé des tortures plusinsupportables que celles que les plaisirs font souffrir àceux qui s'y abandonnent? Ils ont amené dans le monde des mauxinconnus au genre humain; et les médecins enseignent d'uncommun accord que ces funestes complications de symptômes et demaladies qui déconcertent leur artconfondent leursexpériencesdémentent si souvent les anciensaphorismesont leur source dans les plaisirs. » (Sermon contrel'amour des plaisirsI. point.) Cet homme dit ce qu'il veut: rienn'est au-dessous ni au-dessus de lui.

Baconquoique protestantn'a pu se dispenser d'arrêter son oeilobservateur sur ce grand nombre de Saints (moines surtout etsolitaires) que Dieu a favorisés d'une longue vie (V); etl'observation contraire n'est pas moins frappantepuisqu'il n'y apas un vicepas un crimepas une passion désordonnéequi ne produise dans l'ordre physique un effet plus ou moins funesteplus ou moins éloigné. Une belle analogie entre lesmaladies et les crimes se tire de ce que le divin Auteur de notreReligionqui était bien le maîtrepour autoriser samission aux yeux des hommesd'allumer des volcans ou de faire tomberla foudremais qui ne dérogea jamais aux lois de la natureque pour faire du bien aux hommes; que ce divin Maîtredis-jeavant de guérir les malades qui lui étaient présentésne manquait jamais de remettre leurs péchésoudaignait rendre lui-même un témoignage public àla foi vive qui les avait réconciliés (1): et qu'ya-t-il encore de plus marquant que ce qu'il dit au lépreux: «Vous voyez que je vous ai guéri; prenez garde maintenant de neplus pécherde peur qu'il ne vous arrive pis? »

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(1)Bourdaloue a fait à peu près la même observationdans son sermon sur la prédestination: VIS SANUS FIERI?chef-d'oeuvre d'une logique saine et consolante.

Il semblemême qu'on est conduit à pénétrer enquelque manière ce grand secretsi l'on réfléchitsur une vérité dont l'énonciation seule est unedémonstration pour tout homme qui sait quelque chose enphilosophiesavoir: « Que nulle maladie ne saurait avoir unecause matérielle (VI). » Cependantquoique la raisonla révélation et l'expérience se réunissentpour nous convaincre de la funeste liaison qui existe entre le malmoral et le mal physiquenon seulement nous refusons d'apercevoirles suites matérielles de ces passions qui ne résidentque dans l'âmemais nous n'examinons point assezàbeaucoup prèsles ravages de celles qui ont leurs racinesdans les organes physiqueset dont les suites visibles devraientnous épouvanter davantage. Mille foispar exemplenous avonsrépété le vieil adageque la table tue plusde monde que la guerre; mais il y a bien peu d'hommes quiréfléchissent assez sur l'immense véritéde cet axiome. Si chacun veut s'examiner sévèrementildemeurera convaincu qu'il mange peut-être la moitié plusqu'il ne doit. De l'excès sur la quantitépassez auxabus sur la qualité: examinez dans tous ses détails cetart perfide d'exciter un appétit menteur qui nous tue; songezaux innombrables caprices de l'intempéranceà cescompositions séductrices qui sont précisémentpour notre corps ce que les mauvais livres sont pour notre espritqui en est tout à la fois surchargé et corrompu; etvous verrez clairement comment la naturecontinuellement attaquéepar ces vils excèsse débat vainement contre nosattentats de toutes les heures; et comment il fautmalgré sesmerveilleuses ressourcesqu'elle succombe enfinet qu'elle reçoivedans nous les germes de mille maux. La philosophie seule avait devinédepuis longtemps que toute la sagesse de l'homme étaitrenfermée en deux mots: SUSTINE ET ABSTINE (1). Et quoiquecette faible législatrice prête au ridiculemêmepar ses meilleures loisparce qu'elle manque de puissance pour sefaire obéircependant il faut être équitable etlui tenir compte des vérités qu'elle a publiées;elle a fort bien compris que les plus fortes inclinations de l'hommeétant vicieuses au point qu'elles tendent évidemment àla destruction de la sociétéil n'avait pas de plusgrand ennemi que lui-mêmeet quelorsqu'il avait appris àse vaincreil savait tout (2). Mais la loi chrétiennequin'est que la volonté révélée de celui quisait tout et qui peut toutne se borne pas à de vainsconseils: elle fait de l'abstinence en généralou dela victoire habituelle remportée sur nos désirsunprécepte capital qui doit régler toute la vie del'homme; et de pluselle fait de la privation plus ou moins sévèreplus ou moins fréquentedes plaisirs de la tablemêmepermisune loi fondamentale qui peut bien être modifiéeselon les circonstancesmais qui demeure toujours invariable dansson essence. Si nous voulions raisonner sur cette privation qu'elleappelle jeûne en la considérant d'une manièrespirituelleil nous suffirait d'écouter et de comprendrel'Église lorsqu'elle dit à Dieuavec l'infaillibilitéqu'elle en a reçue: Tu te sers d'une abstinence corporellepour élever nos esprits jusqu'à toipour réprimernos vicespour nous donner des vertus que tu puisses récompenser(3); mais je ne veux point encore sortir du cercle temporel: souventil m'est arrivé de songer avec admiration et même avecreconnaissance à cette loi salutaire qui oppose desabstinences légales et périodiques à l'actiondestructive que l'intempérance exerce continuellement sur nosorganeset qui empêche au moins cette force de deveniraccélératrice en l'obligeant à recommencertoujours. Jamais on n'imagina rien de plus sagemême sous lerapport de la simple hygiène; jamais on n'accorda mieuxl'avantage temporel de l'homme avec ses intérêts et sesbesoins d'un ordre supérieur.

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(1)Souffre et abstiens-toi. C'est le fameux ##ANEXOY KAIAPEXOY des Stoïciens.

(2) Leplus simplele plus pieuxle plus humbleet par toutes ces raisonsle plus pénétrant des écrivains ascétiquesa dit « que notre affaire de tous les jours est de nousrendre plus forts que nous-mêmes. » Hoc deberet essenegotium nostrum... quotidie se ipso fortiorem fieri (De Imit.l. Ic. 3n. 3)maxime qui serait digne d'Épictètechrétien.

(3) Quicorporali jejunio vitia compromismentem elevasvirtutem largiriset praemia. (Préface de la Messe pendant le carême.)Platon a dit quesi la nature n'avait pas de moyens physiques pourprévenirdu moins en partieles suites de l'intempérancece vice brutal suffirait seul pour rendre l'homme inhabile àtous les dons du géniedes grâces et de la vertuetpour éteindre en lui l'esprit divin (In Tim. Opp.tom. Xpag. 394).

LESÉNATEUR.

Vous venezd'indiquer une des grandes sources du mal physiqueet qui seulejustifie en grande partie la Providence dans ses voies temporelleslorsque nous osons la juger sous ce rapport; mais la passion la pluseffrénée et la plus chère à la naturehumaine est aussi celle qui doit le plus attirer notre attentionpuisqu'elle verse seule plus de maux sur la terre que tous les autresvices ensemble. Nous avons horreur du meurtre; mais que sont tous lemeurtres réuniset la guerre mêmecomparés auvicequi est comme le mauvais principehomicide dès lecommencement (1)qui agit sur le possibletue ce qui n'existepoint encoreet ne cesse de veiller sur les sources de la vie pourles appauvrir ou les souiller? Comme il doit toujours y avoir dans lemondeen vertu de sa constitution actuelleune conspiration immensepour justifierpour embellirj'ai presque dit pour consacrer ceviceil n'y en a pas sur lequel les saintes pages aient accumuléplus d'anathèmes temporels. Le sage nous dénonce avecun redoublement de sagesse les suites funestes des nuits coupables(VII); et si nous regardons autour de nous avec des yeux purs et biendirigésrien ne nous empêche d'observer l'incontestableaccomplissement de ces anathèmes. La reproduction de l'hommequid'un côtéle rapproche de la brute; l'élèvede l'autrejusqu'à la pure intelligence par les lois quienvironnent ce grand mystère de la natureet par la sublimeparticipation accordée à celui qui s'en est rendudigne. Mais que la sanction de ces lois est terrible! Si nouspouvions apercevoir clairement tous les maux qui résultent desgénérations désordonnées et desinnombrables profanations de la première loi du mondenousreculerions d'horreur. Voilà pourquoi la seule Religion vraieest aussi la seule quisans pouvoir tout dire à l'hommesesoit néanmoins emparée du mariage et l'ait soumis àde saintes ordonnances (VIII). Je crois même que sa législationsur ce point doit être mise au rang des preuves les plussensibles de sa divinité. Les sages de l'antiquitéquoique privés des lumières que nous possédonsétaient cependant plus près de l'origine des chosesetquelques restes des traditions primitives étaient descendusjusqu'à eux; aussi voyons-nous qu'ils s'étaientfortement occupés de ce sujet important; car non seulement ilscroyaient que les vices moraux et physiques se transmettaient despères aux enfants; mais par une suite naturelle de cettecroyanceils avertissaient l'homme d'examiner soigneusement l'étatde son âmelorsqu'il semblait n'obéir qu'à deslois matérielles (IX). Que n'auraient-ils pas dit s'ilsavaient vu ce que c'est que l'homme et ce que peut sa volonté!Que les hommes donc ne s'en prennent qu'à eux-mêmes dela plupart des maux qui les affligent: ils souffrent justement cequ'ils feront souffrir à leur tour. Nos enfants porteront lapeine de de nos fautes; nos pères les ont vengésd'avance.

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(1)Homicida ab initio. (Joan. VIII44.)

LECHEVALIER.

Savez-vousbienmon respectable amique si vous étiez entendu parcertains hommes de ma connaissanceils pourraient bien vous accuserd'être illuminé.

LESÉNATEUR.

Si ceshommes dont vous me parlez m'adressaient le compliment au pied de lalettreje les en remercierais sincèrement; car il n'y auraitrien de plus heureux ni de plus honorable que d'être réellementilluminé; mais ce n'est pas ce que vous entendez. Entout cassi je suis illuminéje ne suis pas au moins de ceuxdont nous parlions tout à l'heure (1); car mes lumièresne viennent pas sûrement de chez eux. Au demeurantsi le genrede nos études nous conduit quelquefois à feuilleter lesouvrages de quelques hommes extraordinairesvous m'avez fournivous-même une règle sûre pour ne pas nous égarerrègle à laquelle vous nous disiezil n'y a qu'unmomentM. le chevalierque vous soumettiez constamment votreconduite. Cette règle est celle de l'utilité générale.Lorsqu'une opinion ne choque aucune vérité reconnueetqu'elle tend d'ailleurs à élever l'hommeà leperfectionnerà le rendre maître de ses passionsje nevois pas pourquoi nous la repousserions. L'homme peut-il êtretrop pénétré de sa dignité spirituelle?Il ne saurait certainement se tromper en croyant qu'il est pour luide la plus haute importance de n'agir jamais dans les choses qui ontété remises en son pouvoircomme un instrument aveuglede la Providence; mais comme un ministre intelligentlibre etsoumisavec la volonté antérieure et déterminéed'obéir aux plans de celui qui l'envoie. S'il se trompe surl'étendue des effets qu'il attribue à cette volontéil faut avouer qu'il se trompe bien innocemmentet j'ose ajouterbien heureusement.

--

(1) Voyezpag. 27.

LE COMTE.

J'admetsde tout mon coeur cette règle de l'utilitéqui estcommune à tous les hommes; mais nous en avons une autrevouset moiM. le chevalierqui nous garde de toute erreur; c'est cellede l'autorité. Qu'on disequ'on écrive tout ce qu'onvoudra; nos pères ont jeté l'ancretenons-nous-yetne craignons pas plus les illuminés que les impies. Enécartantau restede cette discussion tout ce qu'on pourraitregarder comme hypothétiqueje serai toujours en droit deposer ce principe incontestableque les vices moraux peuventaugmenter le nombre de l'intensité des maladies jusqu'àun point qu'il est impossible d'assigner; et réciproquementque ce hideux empire du mal physique peut être resserrépar la vertujusqu'à des bornes qu'il est tout aussiimpossible de fixer (X). Comme il n'y a pas le moindre doute surla vérité de cette propositionil n'en faut pasdavantage pour justifier les voies de la Providence même dansl'ordre temporelsi l'on joint surtout cette considération àcelle de la justice humainepuisqu'il est démontréquesous ce double rapportle privilège de la vertu estincalculableindépendamment de tout appel à la raisonet même de toute considération religieuse. Voulez-vousmaintenant que nous sortions de l'ordre temporel?

LECHEVALIER.

Jecommence à m'ennuyer si fort sur la terreque vous ne mefâcheriez pas si vous aviez la bonté de me transporterun peu plus haut. Si donc...

LESÉNATEUR.

Jem'oppose au voyage pour ce soir. Le plaisir de la conversation nousséduitet le jour nous trompe; car il est minuit sonné.Allons donc nous coucher sur la foi seule de nos montreset demainsoyons fidèles au rendez-vous.

LE COMTE.

Vous avezraison: les hommes de notre âge doiventdans cette saisonseprescrire une nuit de convention pour dormir paisiblementcomme ilsdoivent se faire un jour factice en hiver pour favoriser le travail.Quant à M. le chevalierrien n'empêche qu'aprèsavoir quitté ses graves amis il n'aille s'amuser dans le beaumonde. Il trouvera sans doute plus d'une maison où l'on n'estpoint encore à table.

LECHEVALIER.

Jeprofiterai de votre conseilà condition cependant que vous merendrez la justice de croire que je ne suis point sûràbeaucoup prèsde m'amuser dans ce beau monde autantqu'ici. Mais dites-moiavant de nous séparersi le mal et lebien ne seraient pointpar hasarddistribués dans le mondecomme le jour et la nuit. Aujourd'hui nous n'allumons les bougies quepour la forme: dans six mois nous ne les éteindrons àpeine. À Quito on les allume et les éteint chaque jourà la même heure. Entre ces deux extrémitésle jour et la nuit vont croissant de l'équateur au pôleet en sens contraire dans un ordre invariable; maisà la finde l'annéechacun a son compteet tout homme a reçuses quatre mille trois cent quatre-vingts heures de jour et autant denuit. Qu'en pensez-vousM. le comte?

LE COMTE.

Nous enparlerons demain.

FIN DUPREMIER ENTRETIEN



NOTESDU PREMIER ENTRETIEN


I.)

Nihilmiremur eorum ad quae nati sumusquae ideo nulli querendaqui pariasunt omnibus... etiam quod effugit aliquispati potuit. Aequum autemjus est non quo omnes usi suntsed quod omnibus latum est.(Senec. epist. CVII.) In eum intravimus mundum in quo his viviturlegibus: Placet? pare: Non placet? exi. Indignare quid in te iniquePROPRIE constitutum est... ista de quibus quereris omnibus eademsunt: nulli dari faciliora possunt. (Id. epist. XCI.)

II)

Il n'yaurait pas du moins de difficulté si le mot était écriten caractères hébraïques; car si chaque lettre deIOVI est animée par le point-voyelle convenableil en résulteexactement le nom sacré des Hébreux. En faisantabstraction du mot Jupiter qui est une anomalieil estcertain que l'analogie des autres formations de ce nom donnéau Dieu suprême avec le Tetragrammaton est quelquechose d'assez remarquable.

III)

Je n'airencontré nulle part cette observation dans les oeuvresd'Origène; mais dans le livre des Principes il soutient quesi quelqu'un avait le loisir de chercher dans l'Écrituresainte tous les passages où il est question de maladiessouffertes par des coupableson trouverait que ces maladies ne sontque des types qui figurent des vices ou des supplices spirituels.(##Peri arkhôon IIII.) Ce qui est obscurprobablement par lafaute du traducteur latin.

L'apologistecité par l'interlocuteur paraît être l'auteurespagnol du Triomphe de l'Évangile.

IV)

Mais il ya bien moins qu'on ne le croit communément de ces maladiescaractérisées et clairement distinguées de touteautre; car les médecins du premier ordre avouent qu'on peut àpeine compter trois ou quatre maladies entre toutesqui aient leursigne physiognomonique tellement propre et exclusifqu'il soitpossible de les distinguer de toutes les autres. (Jean Bap. MorgagniDe sedibus et causis morborum. Lib. Vin epist. ad Joan.Fried. Mechel.)

On seraittenté de dire: Pourquoi pas trois précisémentpuisque toute la hideuse famille des vices va se terminer àtrois désirs? (Saint JeanI. épitreII16.)

V)

Je croisdevoir placer ici les paroles de Bacon tirées de son Histoirede la vie et de la mort.

«Quoique la vie humaine ne soit qu'un assemblage de misères etune accumulation continuelle de péchéset qu'ainsielle soit bien peu de chose pour celui qui aspire àl'éterniténéanmoins le chrétien mêmene doit point la mépriserpuisqu'il dépend de lui d'enfaire une suite d'actions vertueuses. Nous voyons en effet que ledisciple bien-aimé survécut à tous les autreset qu'un grand nombre de Pères de l'Églisesurtoutparmi les saints moines et ermitesparvinrent à une extrêmevieillesse; de manière quedepuis la venue du Sauveuronpeut croire qu'il a été dérogé àcette bénédiction de la longue viemoins qu'àtoutes les autres bénédictions temporelles. »(Sir Francis Bacon's works. London1803in-8otome VIIIpag.358.)

VI)

Àl'appui de cette assertionje puis citer le plus ancien et peut-êtrele meilleur des observateurs. Il est impossible a ditHippocratede connaître la nature des maladiessi on ne lesconnaît dans l'INDIVISIBLE dont elles émanent.(##En tôo AMEREI katà tèn arkhèn ez èsdiekrithè. Hippocr. Opp. Edit. Van der Linden in-8otom.II. De virginum morbis pag. 355.)

C'estdommage qu'il n'ait pas donné plus de développement àcette pensée; mais je la trouve parfaitement commentéedans l'ouvrage d'un physiologiste moderne (BarthezNouveauxéléments de la science de l'homme. Paris18062vol. in-8o)lequel reconnaît expressément que leprincipe vital est un êtreque ce principe est unque nullecause ou loi mécanique n'est recevable dans l'explication desphénomènes des corps vivantsqu'une maladie n'est(hors les cas de lésions organiques) qu'une affection de ceprincipe vital qui est indépendant du corps selonTOUTES LES VRAISEMBLANCES (il a peur)et que cette affection estdéterminée par l'influence qu'une cause quelconque peutexercer sur ce même principe.

Leserreurs qui souillent ce même livre ne sont qu'une offrande ausiècle; elles déparent ses grands aveux sans lesaffaiblir.

VII)

Exiniquis somnis filii qui nascunturetc. (Sap. IV6.) Et lasagesse humaine s'écrie dans Athènes:

. . . . .. . . . . . . . ##oo

Gunaikôo lexosn polúponònosa dè

Brotois erexas hèdè kakà;


Eurip.Med. 1290. 93.

VIII)

Les épouxne doivent songer qu'à avoir des enfantset moins à enavoir qu'à en donner à Dieu. (FénélonOEuvres spirituelles in-12tom. III.du mariage noXXVI.)

Lereste est des humains!


C'estaprès avoir cité cette loi qu'il faut citer encore untrait éblouissant de ce même Fénélon. Ah!dit-ilsi les hommes avaient fait la religionils l'auraientfaite bien autrement.

IX)

Ces idéesmystérieuses se sont emparées de plusieurs têtescélèbres. Origèneque je laisserai parler danssa propre langue de peur de le gênera dit dans son ouvragesur la prière:

##Eànmè kai tôon katà tòn gámonsióopathai axioon muzèrioon tò ergon semnóteronkai bradúteronkai apathézeron gínetai...(De Orat. Opp. tom. Ip. 198no 2in-fol.)

Ailleursil diten parlant de l'institution mosaïque:

##Oûdepara Ioudaîois gunaîkes pipráskousi tênôoran panti tôokai enubrizein tè fúseitôon anthroopinon spermátoon. (Idem. adv. Cels. l.V.)

Miltonne pouvait se faire une idée assez haute de ces mystérieuseslois (Parad. lost. IV743VIII798)et le Newton quil'a commentéavertit que Milton désignepar ces motsde mystérieuses lois quelque chose qu'il n'étaitpas bon de divulguerqu'il fallait couvrir d'un silence religieux etrévérer comme un mystère.

Maisl'élégant Théosophequi a vécu de nosjoursa pris un ton plus haut. « L'ordredit-ilpermet queles pères et mères soient vierges dans leursgénérationsafin que le désordre y trouve sonsupplice; c'est par là que ton oeuvre avanceDieu suprême...O profondeur des connaissances attachées à lagénération des êtres! ##Fusis toon anthroopinoonspermàtoon. Je veux vous laisser sans réserve àl'agent suprême: c'est assez qu'il ait daigné nousaccorder ici-bas une image inférieure des lois de sonémanation. Vertueux époux! regardez-vous comme desanges en exiletc. » (Saint-Martin. Homme de désirin-8o§81.)

X)

Croyonsdonc de toutes nos forcesavec cet excellent philosophe hébreuqui avait uni la sagesse d'Athènes et de Memphis àcelle de Jérusalemque la juste peine de celui qui offenseson Créateur est d'être mis sous la main du médecin.(Eccli. XXXVIII15.) Écoutons-le avec une religieuseattentionlorsqu'il ajoute: Les médecins prieronteux-mêmes le Seigneurafin qu'il leur donne un heureux succèsdans le soulagement et la guérison du maladepour luiconserver la vie. (Ibid. 14.) Observons que dans la loi divinequi a tout fait pour l'espritil y a pourtant un sacrementc'est-à-dire un moyen spirituel directement établi pourla guérison des maladies corporellesde manière quel'effet spirituel est misdans cette circonstanceà laseconde place. (Jac. V14-15.)

Concevonssi nous pouvonsla force opératrice de la prièredu juste (Jac. V16.)surtout de cette prière apostoliquequipar une espèce de charme divinsuspend les douleursles plus violentes et fait oublier la mort. JE L'AI VU SOUVENT àqui les écoute avec foi. (BossuetOraison funèbrede la duchesse d'Orléans.)

Et nouscomprendrons sans peine l'opinion de ceux qui sont persuadésque la première qualité d'un médecin est lapiété. Quant à moije déclare préférerinfiniment au médecin impie le meurtrier des grands cheminscontre lequel au moins il est permis de se défendreet qui nelaisse pas d'ailleurs d'être pendu de temps en temps.

DEUXIEMEENTRETIEN




LE COMTE.

Voustournez votre tasseM. le chevalier: est-ce que vous ne voulez plusde thé?

LECHEVALIER.

Nonjevous remercieje m'en tiendrai pour aujourd'hui à une seuletasse. Élevécomme vous savezdans une provinceméridionale de la Franceoù le thé n'étaitregardé que comme un remède contre le rhumej'ai vécudepuis chez des peuples qui font grand usage de cette boisson: je mesuis donc mis à en prendre pour faire comme les autresmaissans pouvoir jamais y trouver assez de plaisir pour m'en faire unbesoin. Je ne suis pas d'ailleurspar systèmegrand partisande ces nouvelles boissons: qui sait si elles ne nous ont pas apportéde nouvelles maladies?

LESÉNATEUR.

Celapourrait êtresans que la somme des maux eût augmentésur la terre; car en supposant que la cause que vous indiquez aitproduit quelques maladies ou quelques incommodités nouvellesce qui me paraîtrait assez difficile à prouverilfaudrait aussi tenir compte des maladies qui se sont considérablementaffaibliesou qui même ont disparu presque totalementcommela lèprel'éléphantiasisle mal des ardentsetc. Au resteje ne me sens point du tout porté àcroire que le théle café et le sucrequi ont fait enEurope une fortune si prodigieusenous aient étédonnés comme des punitions: je pencherais plutôt àles envisager comme des présents: maisd'une manièreou d'une autreje ne les regarderais jamais comme indifférents.Il n'y a point de hasard dans le mondeet je soupçonne depuislongtemps que la communication d'aliments et de boissons parmi leshommestient de près ou de loin à quelque oeuvresecrète qui s'opère dans le monde à notre insu.Pour tout homme qui a l'oeil sain et qui veut regarderil n'y a riende si visible que le lien des deux mondes; on pourrait dire mêmerigoureusement parlantqu'il n'y a qu'un mondecar la matièren'est rien. Essayezs'il vous plaîtd'imaginer la matièreexistant seulesans intelligence; jamais vous ne pourrez y parvenir.

LE COMTE.

Je penseaussi que personne ne peut nier les relations mutuelles du mondevisible et du monde invisible. Il en résulte une doublemanière de les envisager; car l'un et l'autre peut êtreconsidéréou en lui-mêmeou dans son rapportavec l'autre. C'est d'après cette division naturelle quej'abordai hier la question qui nous occupe. Je ne considéraid'abord que l'ordre purement temporel; et je vous demandais ensuitela permission de m'élever plus hautlorsque je fus interrompufort à propos par M. le sénateur. Aujourd'hui jecontinue.

Tout malétant un châtimentil s'ensuit que nul mal ne sauraitêtre considéré comme nécessaireet nulmal n'étant nécessaireil s'ensuit que tout mal peutêtre prévenu ou par la suppression du crime qui l'avaitrendu nécessaireou par la prière qui a la force deprévenir le châtiment ou de le mitiger. L'empire du malphysique pouvant donc encore être restreint indéfinimentpar ce moyen surnaturelvous voyez...

LECHEVALIER.

Permettez-moide vous interrompre et d'être un peu impolis'il le fautpourvous forcer d'être plus clair. Vous touchez là un sujetqui m'a plus d'une fois agité péniblement; mais pour cemoment je suspends mes questions sur ce point. Je voudrais seulementvous faire observer que vous confondezsi je ne me trompeles mauxdus immédiatement aux fautes de celui qui les souffreavecceux que nous transmet un malheureux héritage. Vous disiez quenous souffrons peut-être aujourd'hui pour des excèscommis il y a plus d'un siècle; oril me semble que nousne devons point répondre de ces crimescomme de celui de nospremiers parents. Je ne crois pas que la foi s'étende jusquelà; et si je ne me trompec'est bien assez d'un péchéoriginelpuisque ce péché seul nous a soumis àtoutes les misères de cette vie. Il me semble donc que lesmaux physiques qui nous viennent par héritage n'ont rien decommun avec le gouvernement temporel de la Providence.

LE COMTE.

Prenezgardeje vous prieque je n'ai point insisté du tout surcette triste héréditéet que je ne vous l'aipoint donnée comme une preuve directe de la justice que laProvidence exerce dans ce monde. J'en ai parlé en passantcomme d'une observation qui se trouvait sur ma route; mais je vousremercie de tout mon coeurmon cher chevalierde l'avoir remise surle tapiscar elle est très digne de nous occuper. Si je n'aifait aucune distinction entre les maladiesc'est qu'elle sont toutesdes châtiments. Le péché originelqui expliquetoutet sans lequel on n'explique riense répètemalheureusement à chaque instant de la duréequoiqued'une manière secondaire. Je ne crois pas qu'en votre qualitéde chrétiencette idéelorsqu'elle vous seradéveloppée exactementait rien de choquant pour votreintelligence. Le péché originel est un mystèresans doute; cependant si l'homme vient à l'examiner de prèsil se trouve que ce mystère acomme les autresdes côtésplausiblesmême pour notre intelligence bornée.Laissons de côté la question théologique del'imputation qui demeure intacteet tenons-nous-en àcette observation vulgairequi s'accorde si bien avec nos idéesles plus naturellesque tout être qui a la facultéde se propager ne saurait produire qu'un être semblable àlui. La règle ne souffre pas d'exception; elle est écritesur toutes les parties de l'univers. Si donc un être estdégradésa postérité ne sera plussemblable à l'état primitif de cet êtremaisbien à l'état où il a été ravalépar une cause quelconque. Cela se conçoit trèsclairementet la règle a lieu dans l'ordre physique commedans l'ordre moral. Mais il faut bien observer qu'il y a entrel'homme infirme et l'homme malade la mêmedifférence qui a lieu entre l'homme vicieux et l'hommecoupable. La maladie aiguë n'est pas transmissible; maiscelle qui vicie les humeurs devient maladie originelle etpeut gâter toute une race. Il en est de même des maladiesmorales. Quelques-unes appartiennent à l'état ordinairede l'imperfection humaine; mais il y a telle prévarication outelle suite de prévarications qui peuvent dégraderabsolument l'homme. C'est un péché originel dusecond ordremais qui nous représentequoiqueimparfaitementle premier. De là viennent les sauvages quiont fait dire tant d'extravagances et qui ont surtout servi de texteéternel à J.-J. Rousseaul'un des plus dangereuxsophistes de son siècleet cependant le plus dépourvude véritable sciencede sagacité et surtout deprofondeuravec une profondeur apparente qui est toute dans les mots(I). Il a constamment pris le sauvage pour l'homme primitiftandisqu'il n'est et ne peut être que le descendant d'un hommedétaché du grand arbre de la civilisation par uneprévarication quelconquemais d'un genre qui ne peut plusêtre répétéautant qu'il est permis d'enjuger; car je doute qu'il se forme de nouveaux sauvages.

Par unesuite de la même erreur on a pris les langues de ces sauvagespour des langues commencéestandis qu'elles ne sont et nepeuvent être que des débris de langues antiquesruinées s'il est permis de s'exprimer ainsietdégradées comme les hommes qui les parlent. En effettoute dégradation individuelle ou nationale est sur-le-champannoncée par une dégradation rigoureusementproportionnelle dans le langage (II). Comment l'homme pourrait-ilperdre une idée sans perdre la parole ou la justesse de laparole qui l'exprime; et comment au contraire pourrait-il penser ouplus ou mieux sans le manifester sur-le-champ par son langage?

Il y adonc une maladie originelle comme il y a un péchéoriginelc'est-à-dire qu'en vertu de cette dégradationprimitivenous sommes sujets à toutes sortes de souffrancesphysiques en général; comme en vertu de cettemême dégradation nous sommes sujets à toutessortes de vices en général. Cette maladieoriginelle n'a donc point d'autre nom. Elle n'est que la capacitéde souffrir tous les mauxcomme le péché originel(abstraction faite de l'imputation) n'est que la capacité decommettre tous les crimesce qui achève le parallèle.

Mais il ya de plus des maladiescomme il y a des prévaricationsoriginelles du second ordre; c'est-à-dire que certainesprévarications commises par certains hommes on pu les dégraderde nouveau plus ou moins et perpétuer ainsi plus oumoins dans leur descendance les vices comme les maladies; il peut sefaire que ces grandes prévarications ne soient plus possibles;mais il n'en est pas moins vrai que le principe généralsubsiste et que la Religion chrétienne s'est montrée enpossession de grands secretslorsqu'elle a tourné sasollicitude principale et toute la force de sa puissance législatriceet institutricesur la reproduction légitime de l'hommepourempêcher toute transmission funeste des pères aux fils.Si j'ai parlé sans distinction des maladies que nous devonsimmédiatement à nos crimes personnels et de celles quenous tenons des vices de nos pèresle tort est léger;puisquecomme je vous disais tout à l'heureelles ne sonttoutes dans le vrai que les châtiments d'un crime. Il n'y a quecette hérédité qui choque d'abord la raisonhumaine; mais en attendant que nous puissions en parler pluslonguementcontentons-nous de la règle généraleque j'ai d'abord rappeléeque tout être qui sereproduit ne saurait produire que son semblable. C'est icimonsieur le sénateurque j'invoque votre conscienceintellectuelle: si un homme s'est livré à de telscrimes ou à une telle suite de crimesqu'ils soient capablesd'altérer en lui le principe moralvous comprenez que cettedégradation est transmissiblecomme vous comprenez latransmission du vice scrophuleux ou syphilitique. Au resteje n'ainul besoin de ces maux héréditaires. Regardezsi vousvouleztout ce que j'ai dit sur ce sujet comme une parenthèsede conversation; tout le reste demeure inébranlable. Enréunissant toutes les considérations ue j'ai mises sousvos yeuxil ne vous resteraj'espèreaucun doute quel'innocentlorsqu'il souffrene souffre jamais qu'en sa qualitéd'homme; et que l'immense majorité des maux tombe sur lecrime; ce qui me suffirait déjà. Maintenant...

LECHEVALIER.

Il seraitfort utiledu moins pour moique vous allassiez plus avant; cardepuis que vous avez parlé des sauvagesje ne vous écouteplus. Vous avez diten passant sur cette espèce d'hommesunmot qui m'occupe tout entier. Seriez-vous en état de meprouver que les langues des sauvages sont des restes et nondes rudiments de langues?

LE COMTE.

Si jevoulais entreprendre sérieusement cette preuvemonsieur lechevalierj'essaierais d'abord de vous prouver que ce serait àvous de prouver le contraire; mais je crains de me jeter dans cettedissertation qui nous mènerait trop loin. Si cependantl'importance du sujet vous paraît mériter au moins queje vous expose ma foi je la livrerai volontiers et sansdétails à vos réflexions futures. Voici donc ceque je crois sur les points principaux dont une simple conséquencea fixé votre attention.

L'essencede toute intelligence est de connaître et d'aimer. Les limitesde sa science sont celles de sa nature. L'être immorteln'apprend rien: il sait par essence tout ce qu'il doit savoir. D'unautre côténul être intelligent ne peut aimer lemal naturellement ou en vertu de son essence; il faudrait pour celaque Dieu l'eût créé mauvaisce qui estimpossible. Si donc l'homme est sujet à l'ignorance et au malce ne peut être qu'en vertu d'une dégradationaccidentelle qui ne saurait être que la suite d'un crime. Cebesoincette faim de la sciencequi agite l'hommen'est que latendance naturelle de son être qui le porte vers son étatprimitifet l'avertit de ce qu'il est.

Ilgravite si je puis m'exprimer ainsivers les régionsde la lumière. Nul castornulle hirondellenulle abeillen'en veulent savoir plus que leurs devanciers. Tous les êtressont tranquilles à la place qu'ils occupent. Tous sontdégradésmais ils l'ignorent; l'homme seul en a lesentimentet ce sentiment est tout à la fois la preuve de sagrandeur et de sa misèrede ses droits sublimes et de sonincroyable dégradation. Dans l'état où il estréduitil n'a pas même le triste bonheur de s'ignorer:il faut qu'il se contemple sans cesseet il ne peut se contemplersans rougir; sa grandeur même l'humiliepuisque ses lumièresqui l'élèvent jusqu'à l'ange ne servent qu'àlui montrer dans lui des penchants abominables qui le dégradentjusqu'à la brute. Il cherche dans le fond de son êtrequelque partie saine sans pouvoir la trouver: le mal a tout souilléet l'homme entier n'est qu'une maladie (1). Assemblageinconcevable de deux puissances différentes et incompatiblescentaure monstrueuxil sent qu'il est le résultat de quelqueforfait inconnude quelque mélange détestable qui avicié l'homme jusque dans son essence la plus intime. Touteintelligence est par sa nature même le résultatàla fois ternaire et uniqued'une perception qui appréhended'une raison qui affirmeet d'une volonté quiagit. Les deux premières puissances ne sont qu'affaiblies dansl'homme; mais la troisième est brisée (2)etsemblable au serpent du Tasseelle se traîne aprèssoi (3)toute honteuse de sa douloureuse impuissance. C'est danscette troisième puissance que l'homme se sent blessé àmort. Il ne sait ce qu'il veut; il veut ce qu'il ne veut pas; il neveut pas ce qu'il veut; il voudrait vouloir. Il voit dans luiquelque chose qui n'est pas lui et qui est plus fort que lui. Le sagerésiste et s'écrie: Qui me délivrera?(4). L'insensé obéitet il appelle sa lâchetébonheur; mais il ne peut se défaire de cette autrevolonté incorruptible dans son essencequoiqu'elle ait perduson empire; et le remordsen lui perçant le coeurne laissede lui crier: En faisant ce que tu ne veux pastu consens àla loi (5). Qui pourrait croire qu'un tel être ait pusortir dans cet état des mains du Créateur? Cette idéeest si révoltanteque la philosophie seulej'entends laphilosophie païennea deviné le péchéoriginel. Le vieux Timée de Locres ne disait-il pas déjàsûrement d'après son maître Pythagoreque nosvices viennent bien moins de nous-mêmes que de nos pèreset des éléments qui nous constituent? Platon nedit-il pas de même qu'il faut s'en prendre au générateurplus qu'au généré? Et dans un autreendroit n'a-t-il pas ajouté que le SeigneurDieu des dieux(6)voyant que les êtres soumis à la générationavaient perdu (ou détruit en eux) le don inestimableavait déterminé de les soumettre à un traitementpropre tout à la fois à les punir et à lesrégénérer (III). Cicéron nes'éloignait pas du sentiment de ces philosophes et de cesinitiés qui avaient pensé que nous étionsdans ce monde pour expier quelque crime commis dans un autre. Ila cité même et adopté quelque part la comparaisond'Aristoteà qui la contemplation de la nature humainerappelait l'épouvantable supplice d'un malheureux lié àun cadavre et condamné à pourrir avec lui. Ailleurs ildit expressément que la nature nous a traités enmarâtre plutôt qu'en mère; et que l'esprit divinqui est en nous est comme étouffé par le penchantqu'elle nous a donné pour tous les vices (7); et n'est-cepas une chose singulière qu'Ovide ait parlé sur l'hommeprécisément dans les termes de saint Paul? Le poèteérotique a dit: Je vois le bienje l'aimeet le mal meséduit (8); et l'Apôtre si élégammenttraduit par Racinea dit:

Je ne faispas le bien que j'aime

Et je fais le mal que je hais (9).




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(1) ##Olosanthroopos noûsos. Hippocr.lettre à Demagète.(Inter opp. cit. edit. tom. IIp. 925.) Cela est vrai danstous les sens.

(2) Fractaet debilitata. C'est une expression de Cicéronsi justeque les Pères du concile de Trente n'en trouvèrent pasde meilleure pour exprimer l'état de la volonté sousl'empire du péché: Liberum arbitrium fractum atquedebilitatum. (Conc. Trid. sess. 6. ad Fam. l. 9.)

(3) Esè dopo sè tira. TassoXV48.

(4) Rom.VII24.

(5) Ibid.16.

(6) DEUSDEORUM. Exod. XVIIIII. Deut. X17. Esth. XIV. 12. Ps. XLIX1.Dan. II47; III90.

(7) V. S.Aug. lib. IVcontra Pelag.;_ et les fragments de Cicéronin-4oElzevir1661p. 1314-1342.

(8)

...video melioraproboque;

Deteriora sequor.



(Ovid.Met. VII17.)

(9)Voltaire a dit beaucoup moins bien:

On fuit lebien qu'on aime; on hait le mal qu'on fait.


(Loinat. II.)puis il ajoute immédiatement après:

L'hommeon nous l'a tant ditest une énigme obscure;

Mais enquoi l'est-il plus que toute la nature?


Étourdique vous êtes! vous venez de le dire.

Ausurpluslorsque les philosophes que je viens de vous citernousassurent que les vices de la nature humaine appartiennent plus auxpères qu'aux enfants il est clair qu'ils ne parlentd'aucune génération en particulier. Si la propositiondemeure dans le vagueelle n'a plus de sens; de manière quela nature même des choses la rapporte à une corruptiond'origineet par conséquent universelle. Platon nous ditqu'en se contemplant lui-même il ne sait s'il voit unmonstre plus doubleplus mauvais que Typhonou bien plutôt unêtre moraldoux et bienfaisantqui participe de la naturedivine (1). Il ajoute que l'hommeainsi tiraillé en senscontrairene peut faire le bien et vivre heureux sans réduireen servitude cette puissance de l'âme où résidele malet sans remettre en liberté celle qui est leséjour et l'organe de la vertu (IV). C'est précisémentla doctrine chrétienneet l'on ne saurait confesser plusclairement le péché originel. Qu'importent les mots?l'homme est mauvaishorriblement mauvais. Dieu l'a-t-il créétel? Nonsans douteet Platon lui-même se hâte derépondre que l'être bon ne veut ni ne fait de mal àpersonne. Nous sommes donc dégradéset comment?cette corruption que Platon voyait en lui n'était pasapparemment quelque chose de particulier à sa personneetsûrement il ne se croyait pas plus mauvais que ses semblables.Il disait donc essentiellement comme David: Ma mère m'aconçu dans l'iniquité; et si ces expressionss'étaient présentées à son espritilaurait pu les adopter sans difficulté. Ortoute dégradationne pouvant être qu'une peineet toute peine supposant uncrimela raison seule se trouve conduitecomme par forceau péchéoriginel: car notre funeste inclination au mal étant unevérité de sentiment et d'expérience proclaméepar tous les siècleset cette inclination toujours plus oumoins victorieuse de la conscience et de loisn'ayant jamais cesséde produire sur la terre des transgressions de toute espècejamais l'homme n'a pu reconnaître et déplorer ce tristeétat sans confesser par là même le dogmelamentable dont je vous entretiens; car il ne peut être méchantsans être mauvais ni mauvais sans être dégradéni dégradé sans être punini puni sans êtrecoupable.

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(1) Ilvoyait l'un et l'autre.

Enfinmessieursil n'y a rien de si attestérien de siuniversellement cru sous une forme ou sous une autrerien enfin desi intrinsèquement plausible que la théorie du péchéoriginel.

Laissez-moivous dire encore ceci: Vous n'éprouverezj'espèrenulle peine à concevoir qu'une intelligence originellementdégradée soit et demeure incapable (à moinsd'une régénération substantielle) de cettecontemplation ineffable que nos vieux maîtres appelèrentfort à propos vision béatifique puisqu'elleproduitet que même elle est le bonheur éternel; toutcomme vous concevrez qu'un oeil matérielsubstantiellementviciépeut être incapabledans cet étatdesupporter la lumière du soleil. Orcette incapacité dejouir du SOLEIL estsi je ne me trompel'unique suite du péchéoriginel que nous soyons tenus de regarder comme naturelle etindépendante de toute transgression actuelle (1). La raisonpeutce me sembles'élever jusque là; et je croisqu'elle a droit de s'en applaudir sans cesser d'être docile.

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(1) Laperte de la vue de Dieusupposé qu'ils la connaissentnepeut manquer de leur causer habituellement (aux enfants morts sansbaptême) une douleur sensible qui les empêche d'êtreheureux. (Bougeant. Exposition de la doctrine chrétiennein-12Paris1746tom. IIchap. IIart. 2p. 150et tom. IIIsect. IVchap IIIp. 343.)

L'hommeainsi étudié en lui-mêmepassons à sonhistoire.

Tout legenre humain vient d'un couple. On a nié cette véritécomme toutes les autres: eh! qu'est-ce que cela fait? (V)

Noussavons très peu de choses sur les temps qui précédèrentle délugeet mêmesuivant quelques conjecturesplausiblesil ne nous conviendrait pas d'en savoir davantage. Uneseule considération nous intéresseet il ne fautjamais la perdre de vuec'est que les châtiments sont toujoursproportionnels aux crimeset les crimes toujours proportionnésaux connaissances du coupable; de manière que le délugesuppose des crimes inouïset que ces crimes supposent desconnaissances infiniment au-dessus de celles que nous possédons.Voilà ce qui est certain et ce qu'il faut approfondir. Cesconnaissancesdégagées du mal qui les avait rendues sifunestessurvécurent dans la famille juste à ladestruction du genre humain. Nous sommes aveuglés sur lanature et la marche de la science par un sophisme grossier qui afasciné tous les yeux: c'est de juger du temps où leshommes voyaient les effets dans les causespar celui où ilss'élèvent péniblement des effets aux causesoùils ne s'occupent même que des effetsoù ils disentqu'il est inutile de s'occuper des causesoù ils ne saventpas même ce que c'est qu'une cause. On ne cesse de répéter:Jugez du temps qu'il a fallu pour savoir telle ou telle chose!Quel inconcevable aveuglement! Il n'a fallu qu'un instant. Si l'hommepouvait connaître la cause d'un seul phénomènephysiqueil comprendrait probablement tous les autres. Nous nevoulons pas voir que les vérités les plus difficiles àdécouvrirsont très aisées à comprendre.La solution du problème de la couronne fit jadistressaillir de joie le plus profond géomètre del'antiquité; mais cette même solution se trouve danstous les cours de mathématiques élémentairesetne passe pas les forces ordinaires d'une intelligence de quinze ans.Platonparlant quelque part de ce qu'il importe le plus àl'homme de savoirajoute tout de suite avec cette simplicitépénétrante qui lui est naturelle: Ces chosess'apprennent aisément et parfaitementSI QUELQU'UN NOUS LESENSEIGNE (1)voilà le mot. Il estde plusévidentpour la simple raison que les premiers hommes qui repeuplèrentle monde après la grande catastropheeurent besoin de secoursextraordinaires pour vaincre les difficultés de toute espècequi s'opposaient à eux (2); et voyezmessieursle beaucaractère de la vérité! S'agit-il de l'établir?les témoins viennent de tout côté et seprésentent d'eux-mêmes: jamais ils ne se sont parléjamais ils ne se contredisenttandis que les témoins del'erreur se contredisentmême lorsqu'ils mentent. Écoutezla sage antiquité sur le compte des premiers hommes: elle vousdira que ce furent des hommes merveilleuxet que des êtresd'un ordre supérieur daignèrent les favoriser des plusprécieuses communications (VI). Sur ce point il n'y a pas dedissonance: les initiésles philosophesles poètesl'histoirela fablel'Asie et l'Europe n'ont qu'une voix. Un telaccord de la raisonde la révélationet de toutes lestraditions humainesforme une démonstration que la boucheseule peut contredire. Non seulement donc les hommes ont commencépar la sciencemais par une science différente de la nôtreet supérieure à la nôtre; parce qu'ellecommençait plus hautce qui la rendait même trèsdangereuse; et ceci vous explique pourquoi la science dans sonprincipe fut toujours mystérieuse et renfermée dans lestemplesoù elle s'éteignit enfinlorsque cette flammene pouvait plus servir qu'à brûler. Personne ne sait àquelle époque remontentje ne dis pas les premièresébauches de la sociétémais les grandesinstitutionsles connaissances profondeset les monuments les plusmagnifiques de l'industrie et de la puissance humaine. À côtédu temple de Saint-Pierre à Romeje trouve les cloaques deTarquin et les constructions cyclopéennes. Cette époquetouche celle des Étrusquesdont les arts et la puissance vontse perdre dans l'antiquité (3)qu'Hésiode appelaitgrands et illustres neuf siècles avant Jésus-Christ(4)qui envoyèrent des colonies en Grèce et dansnombre d'îlesplusieurs siècles avant la guerre deTroie. Pythagorevoyageant en Égypte six siècles avantnotre èrey apprit la cause de tous les phénomènesde Vénus (VII). Il ne tint même qu'à lui d'yapprendre quelque chose de bien plus curieuxpuisqu'on y savait detoute antiquité que Mercurepour tirer une déessedu plus grand embarrasjoua aux échecs avec la luneet luigagna la soixante-douzième partie du jour (5). Je vousavoue même qu'en lisant le Banquet des sept sages dansles oeuvres morales de Plutarqueje n'ai pu me défendre desoupçonner que les Égyptiens connaissaient la véritableforme des orbites planétaires (VIII). Vous pourrezquand ilvous plairavous donner le plaisir de vérifier ce texte.Juliendans l'un de ses fades discours (je ne sais plus lequel)appelle le soleil le dieu aux sept rayons (IX). Oùavait-il pris cette singulière épithète?Certainement elle ne pouvait lui venir que des anciennes traditionsasiatiques qu'il avait recueillies dans ses étudesthéurgiques; et les livres sacrés des Indiensprésentent un bon commentaire de ce textepuisqu'on y lit quesept jeunes vierges s'étant rassemblées pour célébrerla venue de Crischna qui est l'Apollon indienle dieuapparut tout à coup au milieu d'elleset leur proposa dedanser; mais que ces vierges s'étant excusées sur cequ'elles manquaient de danseursle dieu y pourvut en se divisantlui-mêmede manière que chaque fille eut son Crischna(X). Ajoutez que le véritable système du monde futparfaitement connu dans la plus haute antiquité (XI). Songezque les pyramides d'Égypterigoureusement orientéesprécèdent toutes les époques certaines del'histoire; que les arts sont des frères qui ne peuvent vivreet briller qu'ensemble; que la nation qui a pu créer descouleurs capables de résister à l'action libre de l'airpendant trente sièclessoulever à une hauteur de sixcents pieds des masses qui braveraient toute notre mécanique(6)sculpter sur le granit des oiseaux dont un voyageur moderne a pureconnaître toutes les espèces (7); mais que cettenationdis-jeétait nécessairement tout aussiéminente dans les autres artset savait mêmenécessairement une foule de choses que nous ne savonspas. Si de là je jette les yeux sur l'Asieje vois les mursde Nemrod élevés sur une terre encore humide des eauxdu délugeet des observations astronomiques aussi anciennesque la ville. Où placerons-nous donc ces prétendustemps de barbarie et d'ignorance? De plaisants philosophes nous ontdit: Les siècles ne nous manquent pas: ils vousmanquent très fort; car l'époque du déluge estlà pour étouffer tous les romans de l'imagination; etles observations géologiques qui démontrent le faitendémontrent aussi la dateavec une incertitude limitéeaussi insignifiantedans le tempsque celle qui reste sur ladistance de la lune à nouspeut l'être dans l'espace.Lucrèce même n'a pu s'empêcher de rendre untémoignage frappant à la nouveauté de la famillehumaine; et la physiquequi pourrait ici se passer de l'histoireentire cependant une nouvelle forcepuisque nous voyons que lacertitude historique finit chez toutes les nations à la mêmeépoquec'est-à-dire vers le VIIIe siècle avantnotre ère. Permis à des gens qui croient toutexceptéla Biblede nous citer les observations chinoises faites il y aquatre ou cinq mille anspar un peuple à qui les jésuitesapprirent à faire des almanachs à la fin du XVIe siècle(XII); tout cela ne mérite plus de discussion: laissons-lesdire (XIII). Je veux seulement vous présenter une observationque peut-être vous n'avez pas faite: c'est que tout le systèmedes antiquités indiennes ayant été renverséde fond en comble par les utiles travaux de l'académie deCalcuttaet la simple inspection d'une carte géographiquedémontrant que la Chine n'a pu être peupléequ'après l'Indele même coup qui a frappé surles antiquités indiennes a fait tomber celles de la Chinedont Voltaire surtout n'a cessé de nous assourdir.

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(1) ##Eididaskoi tis. Ce qui suit n'est pas moins précieux; maisdit-ilpersonne ne nous l'apprendraà moins que Dieu nelui montre la route. ##All' oud' an didaxeien ei mè Theosufègoîto. Epin. Opp. tom. IXp. 259.

(2) Jene doute pas disait Hippocrateque les arts n'aient étéprimitivement des grâces (##Theôon kharitas) accordéesaux hommes par les dieux. (Hippocr. Epist. in Opp. ex. edit.Foesii. Francfort1621in-fol. p. 1274.) Voltaire n'est pas de cetavis: Pour forger le ferou pour y suppléeril faut tantde HASARDS heureuxtant d'industrietant de siècles!(Essaietc. introd. p. 45.) Ce contraste est piquant; mais je croisqu'un bon esprit qui réfléchira attentivement surl'origine des arts et des sciencesne balancera pas longtemps entrela grâce et le hasard.

(3) Diuante rem romanam. Tit. Liv.

(4) Théog.v. 114. Consultezau sujet des ÉtrusquesCarli-RubiLettere americane p. IIIlett. IIp. 94-104 de l'édit.in-8o de Milan. LanziSaggio di lingua etruscaetc. 3 vol.in-8oRoma1780.

(5) Onpeut lire cette histoire dans le traité de Plutarque deIside et Osiride cap. XII. - Il faut remarquer que lasoixante-douzième partie du jour multiplié par 360donne les cinq jours qu'on ajoutadans l'antiquitépourformer l'année solaireet que 360 multipliés par cemême nombre donnent celui de 25.920qui exprime la granderévolution résultant de la précession deséquinoxes.

(6) Voy.les Antiq. égypt.grecq.etc.de Caylusin-4otom Vpréface.

(7) Voyezle voyage de Bruce et celui de Hasselquistcité par M.Bryant. New systemor an analysis of ancient Mythologyetc.;in-4otom. IIIp. 301.

L'Asieauresteayant été le théâtre des plusgrandes merveillesil n'est pas étonnant que ses peuplesaient conservé un penchant pour le merveilleux plus fort quecelui qui est naturel à l'homme en généraletque chacun peut reconnaître dans lui-même. De làvient qu'ils ont toujours montré si peu de goût et detalent pour nos sciences de conclusions. On dirait qu'ils serappellent encore la science primitive de l'ère del'intuition. L'aigle enchaîné demande-t-il unemontgolfière pour s'élever dans les airs? Nonil demande seulement que ses liens soient rompus. Et qui sait si cespeuples ne sont pas destinés encore à contempler desspectacles qui seront refusés au génie ergoteur del'Europe? Quoi qu'il en soitobservezje vous priequ'il estimpossible de songer à la science moderne sans la voirconstamment environnée de toutes les machines de l'esprit etde toutes les méthodes de l'art. Sous l'habit étriquédu nordla tête perdue dans les volutes d'une chevelurementeuseles bras chargés de livres et d'instruments de touteespècepâle de veilles et de travauxelle se traînesouillée d'encre et toute pantelante sur la route de lavéritébaissant toujours vers la terre son frontsillonné d'algèbre. Rien de semblable dans la hauteantiquité. Autant qu'il nous est possible d'apercevoir lascience des temps primitifs à une si énorme distanceon la voit toujours libre et isoléevolant plus qu'elle nemarcheet présentant dans toute sa personne quelque chosed'aérien et de surnaturel. Elle livre aux vents des cheveuxqui s'échappent d'une mitre orientale; l'éphodcouvre son sein soulevé par l'inspiration; elle ne regarde quele ciel; et son pied dédaigneux semble ne toucher la terre quepour la quitter. Cependantquoiqu'elle n'ait jamais rien demandéà personne et qu'on ne lui connaisse aucun appui humainiln'est pas moins prouvé qu'elle a possédé lesplus rares connaissances (XIV): c'est une grande preuvesi vous ysongez bienque la science antique avait été dispenséedu travail imposé à la nôtreet que tous lescalculs que nous établissons sur l'expérience modernesont ce qu'il est possible d'imaginer de plus faux.

LECHEVALIER.

Vous venezde nous prouvezmon bon amiqu'on parle volontiers de ce qu'onaime. Vous m'aviez promis un symbole sec: mais votre profession defoi est devenue une espèce de dissertation. Ce qu'il y a debonc'est que vous n'avez pas dit un mot des sauvages qui l'ontamenée.

LE COMTE.

Je vousavoue que sur ce point je suis comme Jobplein de discours(1). Je les répands volontiers devant vous; mais que nepuis-jeau prix de ma vieêtre entendu de tous les hommes etm'en faire croire! Au resteje ne sais pourquoi vous me rappelez lessauvages. Il me sembleà moique je n'ai pas cessé unmoment de vous en parler. Si tous les hommes viennent des troiscouples qui repeuplèrent l'universet si le genre humain acommencé par la sciencele sauvage ne peut plus êtrecomme je vous le disaisqu'une branche détachée del'arbre social. Je pourrais encore vous abandonner la sciencequoique très incontestableet ne me réserver que laReligionqui suffit seulemême à un degré trèsimparfaitpour exclure l'état de sauvage. Partout oùvous verrez un autellà se trouve la civilisation. Lepauvre en sa cabaneoù le chaume le couvre est moinssavant que noussans doutemais plus véritablement socials'il assiste au catéchisme et s'il en profite. Les erreurs lesplus honteusesles plus détestables cruautés ontsouillé les annales de Memphisd'Athènes et de Rome;mais toutes les vertus réunies honorèrent les cabanesdu Paraguay. Orsi la Religion de la famille de Noé dut êtrenécessairement la plus éclairée et la plusréelle qu'il soit possible d'imagineret si c'est dans saréalité même qu'il faut chercher les causes de sacorruptionc'est une seconde démonstration ajoutée àla premièrequi pouvait s'en passer. Nous devons doncreconnaître que l'état de civilisation et de sciencedans un certain sensest l'état naturel et primitif del'homme. Ainsi toutes les traditions orientales commencent par unétat de perfection et de lumièresje dis encore delumières surnaturelles; et la Grècela menteuseGrècequi a tout osé dans l'histoire rendithommage à cette vérité en plaçant son âged'or à l'origine des choses. Il n'est pas moins remarquablequ'elle n'attribue point aux âges suivantsmême àcelui de ferl'état sauvage; en sorte que tout ce qu'ellenous a conté de ces premiers hommes vivant dans les boissenourrissant de glandset passant ensuite à l'étatsocialla met en contradiction avec elle-mêmeou ne peut serapporter qu'à des cas particuliersc'est-à-dire àquelques peuplades dégradées et revenues ensuitepéniblement à l'état de nature qui estla civilisation. Voltairec'est tout diren'a-t-il pas avouéque la devise de toutes les nations fut toujours: L'AGE D'OR LEPREMIER SE MONTRA SUR LA TERRE (XV)? Eh bientoutes les nations ontdonc protesté de concert contre l'hypothèse d'un étatprimitif de barbarieet sûrement c'est quelque chose que cetteprotestation.

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(1) Plenussum enim sermonibus... loquaret respirabo paululum. Job. XXXII18-20.

Maintenantque m'importe l'époque à laquelle telle ou tellebranche fut séparée de l'arbre? elle l'estcela mesuffit: nul doute sur la dégradationet j'ose le dire aussinul doute sur la cause de la dégradationqui ne peut êtrequ'un crime. Un chef de peuple ayant altéré chez lui leprincipe moral par quelques-unes de ces prévarications quisuivant les apparencesne sont plus possibles dans l'étatactuel des chosesparce que nous n'en savons heureusement plus assezpour devenir coupables à ce point; ce chef de peupledis-jetransmit l'anathème à sa postérité; ettoute force constante étant de sa nature accélératricepuisqu'elle s'ajoute continuellement à elle-mêmecettedégradation pesant sans intervalle sur les descendantsen afait à la fin ce que nous appelons des sauvages. C'estle dernier degré d'abrutissement que Rousseau et ses pareilsappellent l'état de nature. Deux causes extrêmementdifférentes ont jeté un nuage trompeur surl'épouvantable état des sauvages: l'une est anciennel'autre appartient à notre siècle. En premier lieul'immense charité du sacerdoce catholique a mis souventennous parlant de ces hommesses désirs à la place de laréalité. Il n'y avait que trop de véritédans ce premier mouvement des Européens qui refusèrentau siècle de Colombde reconnaître leurs semblablesdans les hommes dégradés qui peuplaient le nouveaumonde. Les prêtres employèrent toute leur influence àcontredire cette opinion qui favorisait trop le despotisme barbaredes nouveaux maîtres. Ils criaient aux Espagnols: « Pointde violencesl'Évangile les réprouve; si vous ne savezpas renverser les idoles dans le coeur de ces malheureuxàquoi bon renverser leurs tristes autels? Pour leur faire connaîtreet aimer Dieuil faut une autre tactique et d'autres armes que lesvôtres (1). » Du sein des déserts arrosésde leur sueur et de leur sangils volaient à Madrid et àRome pour y demander des édits et des bulles contrel'impitoyable avidité qui voulait asservir les indiens. Leprêtre miséricordieux les exaltait pour les rendreprécieux; il atténuait le malil exagérait lebienil promettait tout ce qu'il désirait; enfin Robertsonqui n'est pas suspectnous avertitdans son histoire d'Amériquequ'il faut se défier à ce sujet de tous lesécrivains qui ont appartenu au clergévu qu'ils sonten général trop favorables aux indigènes.Une autre source de faux jugements qu'on a portés sur eux setrouve dans la philosophie de notre sièclequi s'est serviedes sauvages pour étayer ses vaines et coupables déclamationscontre l'ordre social; mais la moindre attention suffit pour noustenir en garde contre les erreurs de la charité et contrecelles de la mauvaise foi. On ne saurait fixer un instant ses regardssur le sauvage sans lire l'anathème écritje ne dispas seulement dans son âmemais jusque dans la formeextérieure de son corps. C'est un enfant difformerobuste etféroceen qui la flamme de l'intelligence ne jette plusqu'une lueur pâle et intermittente. Une main redoutableappesantie sur ces races dévouées efface en elles lescaractères distinctifs de notre grandeurla prévoyanceet la perfectibilité. Le sauvage coupe l'arbre pour cueillirle fruit; il dételle le boeuf que les missionnaires viennentde lui confieret le fait cuire avec le bois de la charrue. Depuisplus de trois siècles il nous contemple sans avoir rien voulurecevoir de nousexcepté la poudre pour tuer ses semblableset l'eau-de-vie pour se tuer lui-même; encore n'a-t-il jamaisimaginé de fabriquer ces choses: il s'en repose sur notreavaricequi ne lui manquera jamais. Comme les substances les plusabjectes et les plus révoltantes sont cependant encoresusceptibles d'une certaine dégénérationdemême les vices naturels de l'humanité sont encore viciésdans le sauvage. Il est voleuril est cruelil est dissolumais ill'est autrement que nous. Pour être criminelsnous surmontonsnotre nature: le sauvage la suitil a l'appétit du crimeiln'en a point les remords. Pendant que le fils tue son pèrepour le soustraire aux ennuis de la vieillessesa femme détruitdans son sein le fruit de ses brutales amours pour échapperaux fatigues de l'allaitement. Il arrache la chevelure sanglante deson ennemi vivant; il le déchireil le rôtitet ledévore en chantant; s'il tombe sur nos liqueurs fortesilboit jusqu'à l'ivressejusqu'à la fièvrejusqu'à la mortégalement dépourvu de la raisonqui commande à l'homme par la crainteet de l'instinct quiécarte l'animal par le dégoût. Il est visiblementdévoué; il est frappé dans les dernièresprofondeurs de son essence morale; il fait trembler l'observateur quisait voir: mais voulons-nous trembler sur nous-mêmes et d'unemanière très salutaire? songeons qu'avec notreintelligencenotre moralenos sciences et nos artsnous sommesprécisément à l'homme primitif ce que le sauvageest à nous. Je ne puis abandonner ce sujet sans vous suggérerencore une observation importante: le barbarequi est une espècede moyenne proportionnelle entre l'homme civilisé et lesauvagea pu et peut encore être civilisé par unereligion quelconque; mais le sauvage proprement dit ne l'a jamais étéque par le Christianisme. C'est un prodige du premier ordreuneespèce de rédemptionexclusivement réservéeau véritable sacerdoce. Eh! comment le criminel condamnéà la mort civile pourrait-il rentrer dans ses droits sanslettres de grâce du souverain? et quelles lettres de ce genrene sont pas contre-signées (2)? plus vous y réfléchirezet plus vous serez convaincus qu'il n'y a pas moyen d'expliquer cegrand phénomène des peuple sauvagesdont lesvéritables philosophes ne se sont point assez occupés.

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(1)Peut-être l'interlocuteur avait-il en vue les bellesreprésentations que le père Barthélemi d'Olmedoadressait à Cortèset que l'élégantSolis nous a conservées. Porque se compadecian mal laviolencia y el Evangelio; y aquello en la substanciaera derribarlos aloares y dexar los idolos en el corazonetc.etc.(Conquesta de la nueva Esp. III3.) J'ai lu quelque chose surl'Amérique: je n'ai pas connaissance d'un seul acte deviolence mis à la charge des prêtresexcepté lacélèbre aventure de Valverde qui prouveraitsielle était vraiequ'il y avait un fou en Espagne dans leseizième siècle; mais elle porte tous lescaractères intrinsèques de la fausseté. Il nem'a pas été possible d'en découvrir l'origine;un Espagnol infiniment instruit m'a dit: Je crois que c'est unconte de cet imbécile de Garcilasso.

(2)J'applaudis de tout mon coeur à ces grandes vérités.Tout peuple sauvage s'appelle LO-HAMMI; et jusqu'à ce qu'illui a été dit: Vous êtes mon peuplejamais il ne pourra dire: Vous êtes mon Dieu! (OséeII24.) On peut lire un très bon morceau sur les sauvagesdans le journal du Nord. Septembre1807no XXXVp. 704 et suiv.Robertson (Histoire de l'Amér. tom. IIl. 4) a parfaitementdécrit l'abrutissement du sauvage. C'est un portrait égalementvrai et hideux.

Au resteil ne faut pas confondre le sauvage avec le barbare.Chez l'un le germe de la vie est éteint au amorti; chezl'autre il a reçu la fécondation et n'a plus besoin quedu temps et des circonstances pour se développer. De ce momentla langue qui s'était dégradée avec l'hommerenaît avec luise perfectionne et s'enrichit. Si l'on veutappeler cela langue nouvelle j'y consens: l'expression estjuste dans un sens; mais ce sens est bien différent de celuiqui est adopté par les sophistes moderneslorsqu'ils parlentde langues nouvelles ou inventées.

Nullelangue n'a pu être inventéeni par un homme quin'aurait pu se faire obéirni par plusieurs qui n'auraient pus'entendre. Ce qu'on peut dire de mieux sur la parolec'est ce qui aété dit de celui qui s'appelle PAROLE. Il s'estélancé avant tous les temps du sein de son principe; ilest aussi ancien que l'éternité... Qui pourra raconterson origine? (1). Déjàmalgré les tristespréjugés du siècleun physicien... ouienvéritéun physicien! a pris sur lui de convenir avecune timide intrépiditéque l'homme avait parléd'abordparce qu'ON lui avait parlé. Dieu bénissela particule ONsi utile dans les occasions difficiles. En rendant àce premier effort toute la justice qu'il mériteil fautcependant convenir que tous ces philosophes du dernier sièclesans excepter même les meilleurssont des poltrons qui ontpeur des esprits.

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(1)Egressus ejus ab initioà diebus aeternitatis...Generationem ejus quis enarrabit! MichéeV2. IsaïeLIII8.

Rousseaudans une de ses rapsodies sonoresmontre aussi quelque envie deparler raison. Il avoue que les langues lui paraissent une assezbelle chose. La parolecette main de l'esprit comme ditCharronle frappe d'une certaine admiration; ettout considéréil ne comprend pas bien clairement comme elle a étéinventée. Mais le grand Condillac a pitié de cettemodestie. Il s'étonne qu'un homme d'esprit commeMonsieur Rousseau ait cherché des difficultés oùil n'y en a point; qu'il n'ait pas vu que les langues se sont forméesinsensiblementet que chaque homme y a mis du sien. Voilàtout le mystèremessieurs: une génération a ditBAl'autreBE; les Assyriens ont inventé le nominatifetles Mèdesle génitif.

. . . . .. . . . . . . . . . _Quis inepti


Tampatiens capitistam ferreus ut teneat se._




Mais jevoudraisavant de finir sur ce sujetrecommander à votreattention une observation qui m'a toujours frappé. D'oùvient qu'on trouve dans les langues primitives de tous les ancienspeuples des mots qui supposent nécessairement desconnaissances étrangères à ces peuples? Oùles Grecs avaient-ils prispar exempleil y a trois mille ans aumoinsl'épithète de Physizoos (donnant oupossédant la vie) qu'Homère donne quelquefois àla terre? et celle de Pheresbios à peu prèssynonymeque lui attribue Hésiode (1)? Où avaient-ilspris l'épithète encore plus singulière dePhilemate (amoureuse ou altérée desang) donnée à cette même terre dans unetragédie (2)? Qui leur avait enseigné de nommer lesoufrequi est le chiffre du feule divin (3)? Je ne suispas moins frappé du nom de Cosmos donné aumonde (XVI). Les Grecs le nommaient beauté parce quetout ordre est beauté comme dit quelque part le bonEustatheet que l'ordre suprême est dans le monde. Les Latinsrencontrèrent la même idéeet l'exprimèrentpar leur mot Mundus que nous avons adopté en luidonnant seulement une terminaison françaiseexceptécependant que l'un de ces mots exclut le désordreet quel'autre exclut la souillure; cependant c'est la même idéeet les deux mots son également justes et égalementfaux. Mais dites-moi encoreje vous priecomment ces anciensLatinslorsqu'ils ne connaissaient encore que la guerre et lelabourageimaginèrent d'exprimer par le même mot l'idéede la prière et celle du supplice (XVII)? qui leur enseignad'appeler la fièvrela purificatrice ou l'expiatrice(XVIII)? Ne dirait-on pas qu'il y a ici un jugementune véritableconnaissance de causeen vertu de laquelle un peuple affirme lajustesse du nom? Mais croyez-vous que ces sortes de jugements aientpu appartenir au temps où l'on savait à peine écrireoù le dictateur bêchait son jardinoù l'onécrivait des vers que Varron et Cicéron n'entendaientplus? Ces mots et d'autres encore qu'on pourrait citer en grandnombreet qui tiennent à toute la métaphysiqueorientalesont des débris évidents de langues plusanciennes détruites ou oubliées. Les Grecs avaientconservé quelques traditions obscures à cet égard;et qui sait si Homère n'attestait pas la même véritépeut-être sans le savoirlorsqu'il nous parle de certainshommes et de certaines choses que les dieux appellent d'unemanière et les hommes d'une autre (XIX)?

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(1)IliadeIII243; XXI63. OdysséeXI300. Hésiod.Opp. et Diesv. 694. Cet ouvrage était depuis longtemps entremes mainslorsque j'ai rencontré l'observation suivante faitepar un homme accoutumé à voiret né pour bienvoir: Plusieurs idiomes dit-ilqui n'appartiennentaujourd'hui qu'à des peuples barbaressemblent être lesdébris de langues richesflexibles et annonçant uneculture avancée. (Monum. des peuples indigènes del'Amériquepar M. de HumboldtParisin-8o1816. Introd.p. 29.)

(2)##Sfagia d'am' autôogês FILLIMATOY roai..(Eurip. Phoen. V179.) Eschyle avait dit auparavant:

Des deuxfrères rivauxl'un par l'autre égorgés


La terreBUT le sangetc.


(LesSept Chefs acte IVsc. 1.) Ce qui rappelle une expression del'Écriture sainte: La terre a ouvert la bouche et a BU lesang de ton frère (Gen. IV11.) Et Racinequi avait àun si haut degré le sentiment de l'antiquea transportécette expression (un peu déparée par une épithèteoiseuse) dans sa tragédie de PhèdreII1.

Et laterre humectée


BUT àregret le sang des neveux d'Erecthée.


(3) ##Totheîon.

En lisantles métaphysiciens modernesvous aurez rencontré desraisonnements à perte de vue sur l'importance des signes etsur les avantages d'une langue philosophique (comme ils disent) quiserait créée a priori ou perfectionnéepar des philosophes. Je ne veux point me jeter dans la question del'origine du langage (la mêmepour le dire en passantquecelle des idées innées); ce que je puis vous assurercar rien n'est plus clairc'est le prodigieux talent des peuplesenfants pour former les motset l'incapacité absolue desphilosophes pour le même objet. Dans les siècles lesplus raffinésje me rappelle que Platon a fait observer cetalent des peuples dans leur enfance (XX). Ce qu'il y a deremarquablec'est qu'on dirait qu'ils ont procédé parvoie de délibérationen vertu d'un systèmearrêté de concertquoique la chose soit rigoureusementimpossible sous tous les rapports. Chaque langue a son génieet ce génie est UNde manière qu'il exclut toute idéede compositionde formation arbitraire et de convention antérieure.Les lois générales qui la constituent sont ce quetoutes les langues présentent de plus frappant: dans lagrecquepar exemplec'en est une que les mots puissent se joindrepar une espèce de fusion partielle qui les unit pour fairenaître une seconde significationsans les rendreméconnaissables: c'est une règle généraledont la langue ne s'écarte point. Le Latinplus réfractairelaissepour ainsi direcasser ses mots; et de leursfragments choisis et réunis par la voie de je ne sais quelleagglutination tout à fait singulièrenaissentde nouveaux mots d'une beauté surprenanteet dons leséléments ne sauraient plus être reconnus que parun oeil exercé. De ces trois motspar exempleCAroDAtaVERmibus ils ont fait CADAVERchair abandonnée auxvers. De ces autres motsMAgis et voLO NON etvoLO ils ont fait MALO et NOLOdeux verbes excellents quetoutes les langues et la grecque même peuvent envier àla latine. De CAECus UT IRE (marcher ou tâtonnercomme un aveugle) ils firent leur CAECUTIREautre verbe fortheureux qui nous manque (1). MAgis et auCTE ont produitMACTEmot tout à fait particulier au Latinset dont ils seservent avec beaucoup d'élégance. Le même systèmeproduisit leur mot UTERQUE (2)mot que je leur envie extrêmementcar nous ne pouvons l'exprimer que par une phrase; l'un etl'autre. Et que vous dirai-je du mot NEGOTIORadmirablementformé de Ne EGO oTIOR (je suis occupéje neperds pas mon temps)d'où l'on a tiré negotiumetc.? mais il me semble que le génie latin s'est surpassédans le mot ORATIOformé de OS et de RATIObouche etraison c'est-à-direraison parlée.

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(1) LesChinois ont fait pour l'oreille précisément ce que leslatins firent pour les yeux. (Mém. des miss. de Pékinin-8otom. VIIIpag. 121.)

(2) De làvient que la pluralité étant pour ainsi dire cachéedans ce motles Latins l'ont construit avec le pluriel des verbes.Utraque nupserunt. (Ovid. Fast.VI247.)

LesFrançais ne sont point absolument étrangers à cesystème. Ceux qui furent nos ancêtrespar exempleonttrès bien su nommer les leurs par l'union partielle du motANcien avec celui d'ETRE comme ils firent beffroide Bel EFFROI. Voyez comment ils opérèrent jadissur les deux mots latins DUO et IREdont ils firent DUIREallerdeux ensemble et par une extension très naturellemenerconduire (XXI). Du pronom personnelSEde l'adverbe relatif delieu hors et d'une terminaison verbale TIRils ont faitS-ORTIRc'est-à-direSEHORSTIRou mettre sa proprepersonne hors de l'endroit où elle était (XXII)cequi me paraît merveilleux. Etes-vous curieux de savoir commentils unissaient les mots à la manière de Grecs? Je vousciterai celui de COURAGEformé de COR et de RAGEc'est-à-direrage du coeur (XXIII); oupour mieuxdireexaltationenthousiasme du coeur (dans le sens anglaisde RAGE). Ce mot fut dans son principe une traduction trèsheureuse du thymos grecqui n'a plus aujourd'hui de synonymeen français. Faites avec moi l'anatomie du mot INCONTESTABLEvous y trouverez la négation INle signe du moyen et de lasimultanéité CUMla racine antique TESTcommunesije ne me trompeaux Latins et aux Celtes (XXIV)et le signe de lacapacité ABLEdu latin HABILISsi l'un et l'autre neviennent pas encore d'une racine commune et antérieure (XXV).Ainsi le mot incontestable signifie exactement une chose siclairequ'elle n'admet pas la preuve contraire.

Admirezje vous priela métaphysique subtile quidu QUARE latinparce detorto a fait notre CAR (XXVI)et qui a su tirer deUNus cette particule ONqui joue un si grand rôle dansnotre langue (XXVII). Je ne puis encore m'empêcher de vousciter notre mot RIENque les Français ont formé dulatin REMpris pour la chose quelconque ou pour l'être absolu.C'est pourquoihors le cas où RIENrépondant àune interrogationcontient ou suppose une ellipsenous ne pouvonsemployer ce mot qu'avec une négationparce qu'il n'est pointnégatif (1)à la différence du latin NIHILquis'est formé de Ne et HILum comme nemol'est de NE et de hoMO (pas un atomepas un homme).

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(1) Riens'est formé de rem comme bien de bene.Joinvillesans recourir à d'autresnous ramène àla création de ce mot en nous disant assez souventquepour nulle RIEN au monde il n'eût vouluetc. Dans uncanton de la Provencej'ai entendutu non vales REM ce quiest purement latin.

C'est unplaisir d'assisterpour ainsi direau travail de ce principe cachéqui forme les langues. Tantôt vous le verrez lutter contre unedifficulté qui l'arrête dans sa marche; il cherche uneforme qui lui manque: ses matériaux lui résistent;alors il se tirera d'embarras par un solécisme heureuxet ildira fort bien: rue passantecouleur voyanteplace marchandemétal cassantetc. Tantôt on le verra se tromperévidemmentet faire une bévue formellecomme dans lemot français incrédule qui nie un défautau lieu de nier une vertu. Quelquefois il deviendra possible dereconnaître en même temps l'erreur et la cause del'erreur: l'oreille française ayantpar exempleexigémal à propos que la lettre s ne se prononçâtpoint dans le monosyllabe ESTtroisième personne singulièredu verbe substantifil devenait indispensablepour éviterdes équivoques ridiculesde soustraire la particuleconjonctive ET à la loi générale qui ordonne laliaison de toute consonne finale avec la voyelle qui suit (1): maisrien ne fut plus malheureusement établi; car cetteconjonctionunique déjàet par conséquentinsuffisanteen refusant ainsiiratis musis de s'allieravec les voyelles suivantesest devenue excessivement embarrassantepour le poèteet même pour le prosateur qui a del'oreille.

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(1) Eneffetsi la particule conjonctive suivait la règle généraleces deux phrases: un homme ET une femmeun honnête homme ETun fripon se prononceraient comme nous prononcerionsunhomme EST une femmeun honnête homme EST un fripon.

Maispouren revenir au talent primordial (c'est à vous en particulierque je m'adresseM. le sénateur): contemplez votre nationetdemandez-lui de quels mots elle a enrichi sa langue depuis la grandeère? Hélas! cette nation a faite comme les autres.Depuis qu'elle s'est mêlée de raisonnerelle a empruntédes mots et n'en a plus créé. Aucun peuple ne peutéchapper à la loi générale. Partoutl'époque de la civilisation et de la philosophie est dans cegenrecelle de la stérilité. Je lis sur vos billets devisite: MinisterGénéralKammerherrKammeriunkerFraülenGénéral-ANCHEFGénéral-DEJOURNEIJustizii-Politzii Ministeretc.etc. Le commerce me fait liresur ses affiches: magazeifabricameubeletc.etc.J'entends à l'exercice: directii na pravana leva;déployade en échiquieren écheloncontre-marcheetc. L'administration militaire prononce:hauptwachtexercice-hauseordonnance-hause; commissariatcazarmacanzellariietc. mais tous ces mots et mille autresque je ne pourrais citer ne valent pas un seul de ces mots si beauxsi élégantssi expressifs qui abondent dans votrelangue primitivesouproug (époux)par exemplequisignifie exactement celui qui est attaché avec un autresous le même joug (XXVIII): rien de plus juste et de plusingénieux. En véritémessieursil faut avouerque les sauvages ou les barbaresqui délibérèrentjadis pour former de pareil nomsne manquèrent point du toutde tact.

Et quedirons-nous des analogies surprenantes qu'on remarque entre leslangues séparées par le temps et l'espaceau point den'avoir jamais pu se toucher? Je pourrais vous montrer dans un de cesvolumes manuscrits que vous voyez là sur ma tableplusieurspages chargées de mes pieds de moucheet que j'ai intituléesParallélismes de la langue grecque et de la française.Je sais que j'ai été précédé surce point par un grand maîtreHenri-Étienne; maisje n'ai jamais rencontré son livreet rien n'est plus amusantque de former soi-même ces sortes de recueilsà mesurequ'on lit et que les exemples se présentent. Prenez bien gardeque je n'entends point parler des simples conformités de motsacquis tout simplement par voie de contact et de communication: je neparle que des conformités d'idées prouvées pardes synonymes de sensdifférents en tout par la forme; ce quiexclut toute idée d'emprunt (XXIX). Je vous ferai seulementobserver une chose bien singulière: c'est que lorsqu'il estquestion de rendre quelques-unes de ces idées dontl'expression naturelle offenserait de quelque manière ladélicatesseles Français ont souvent rencontréprécisément les même tournures employéesjadis par les Grecs pour sauver ces naïvetés choquantes(XXX); ce qui doit paraître fort extraordinairepuisqu'àcet égard nous avons agi de nous-mêmessans riendemander à nos intermédiairesles Latins. Ces exemplessuffisent pour nous mettre sur la voie de cette force qui présideà la formation des langueset pour faire sentir la nullitéde toutes les spéculations modernes. Chaque langueprise àpartrépète les phénomènes spirituelsqui eurent lieu dans l'origine; et plus la langue est ancienneplusces phénomènes sont sensibles. Vous ne trouverezsurtout aucune exception à l'observation sur laquelle j'aitant insisté: c'est qu'à mesure qu'on s'élèvevers ces temps d'ignorance et de barbarie qui virent la naissance deslanguesvous trouverez toujours plus de logique et de profondeurdans la formation des motset que ce talent disparaît par unegradation contraireà mesure qu'un descend vers les époquesde civilisation et de science. Mille ans avant notre èreHomère exprimait dans un seul mot évident etharmonieux: Ils répondirent par une acclamation favorable àce qu'ils venaient d'entendre (1). En lisant ce poètetantôt on entend pétiller autour de soi ce feugénérateur qui fait vivre la vie (2)et tantôton se sent humecté par la rosée qui distille de sesvers enchanteurs sur la couche poétique des immortels (3). Ilsait répandre la voix divine autour de l'oreillehumainecomme une atmosphère sonore qui résonne encoreaprès que le Dieu a cessé de parler (4). Il peutévoquer Andromaqueet nous la montrer comme son épouxla vit pour la dernière foisfrissonnant de tendresse etRIANT DES LARMES (5).

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(1) Ils'agit icisans le moindre doutede l'##Epeuphemesan del'Iliade. On produirait peut-être en français l'ombre dece mot sous une forme barbareen disant ils luiSURBIENACCLAMERENT.

(2)##Zaphlegées telethousin. Iliad. XXI465.

(3)##Stilpnai d'apepipton eersai. Ibid. XIV. 351.

(4)##Thein de min amphekhut' omphè. Ibid. II41. Quihoc in aliud sermonem convertere voletis demumquae sit horumvocabulorum vis et energeia sentiet. (Clarkius ad Loc.) Il ajouteavec raison: Domina Dacier non male: « Il luisembla que la voix répandue autour de lui retentissait encoreà ses oreilles. »

(5)##Dakruoen gelasasa. Ibid. VI484.

D'oùvenait donc cette langue qui semble naître comme Minerveetdont la première production est un chef-d'oeuvre désespérantsans qu'il ait jamais été possible de prouver qu'elleait balbutié? Nous écrierons-nous niaisement àla suite des docteurs modernes: Combien il a fallu de sièclespour former une telle langue! En effetil en a fallu beaucoupsi elle s'est formée comme on l'imagine. Du serment deLouis-le-Germanique en 842 (XXXI) jusqu'au Menteur deCorneilleet jusqu'aux Menteuses de Pascal (1)il s'estécoulé huit siècles: en suivant une règlede proportionce n'est pas trop de deux mille ans pour former lalangue grecque. Mais Homère vivait dans un sièclebarbare; et pour peu qu'un veuille s'élever au-dessus de sonépoqueon se trouve au milieu des Pélasges vagabondset des premiers rudiments de la société. Où doncplacerons-nous ces siècles dont nous avons besoin pour formercette merveilleuse langue? Sisur ce point de l'origine du langagecomme sur une foule d'autresnotre siècle a manqué lavéritéc'est qu'il avait une peur mortelle de larencontrer. Les langues on commencé; mais la parolejamaiset pas même avec l'homme. L'un a nécessairementprécédé l'autre; car la parole n'estpossible que par le VERBE. Toute langue particulière naîtcomme l'animalpar voie d'explosion et de développementsansque l'homme ait jamais passé de l'état d'aphonieà l'usage de la parole. Toujours il a parléet c'estavec une sublime raison que les Hébreux l'ont appeléAME PARLANTE (XXXII). Lorsqu'une nouvelle langue se formeelle naîtau milieu d'une société qui est en pleine possession dulangage; et l'actionou le principe qui préside àcette formationne peuvent inventer arbitrairement aucun mot; ilemploie ceux qu'il trouve autour de lui ou qu'il appelle de plusloin; il s'en nourrit il les tritureil les digère;il ne les adopte jamais sans les modifier plus ou moins. On abeaucoup parlé de signes arbitraires dans un siècle oùl'on s'est passionné pour toute expression grossièrequi excluait l'ordre et l'intelligence; mais il n'y a point de signesarbitrairestout mot a sa raison. Vous avez vécu quelquetempsM. le chevalierdans un beau pays au pied des Alpesetsije ne me trompevous y avez même tué quelque hommes...

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(1) CesMenteuses sont les Provinciales. Voyez les notesplacées à la fin de cet entretien. (Note deséditeurs.)

LECHEVALIER.

Sur monhonneurje n'ai tué personne. Tout au plus je pourrais direcomme le jeune homme de madame de Sévigné: Je n'y aipas nui.

LE COMTE.

Quoi qu'ilen soitil vous souvient peut-être que dans ce pays le son(furfur) se nomme Bren. De l'autre côté desAlpesune chouette s'appelle Sava. Si l'on vous avait demandépourquoi les deux peuples avaient choisi ces deux arrangements desons pour exprimer les deux idéesvous auriez ététenté de répondre Parce qu'ils l'ont jugé àpropos; ces choses-là sont arbitraires. Vous auriezcependant été dans l'erreur: car le premier de ces deuxmots est anglaiset le second est esclavon; et de Raguse auKamschatkail est en possession de signifier dans la belle languerusse ce qu'il signifie à huit cents lieux d'ici dans undialecte purement local (1). Vous n'êtes pas tentéj'espèrede me soutenir que les hommesdélibérantsur la Tamisesur le Rhônesur l'Oby ou sur le Pôrencontrèrent par hasard les mêmes sons pour exprimerles mêmes idées. Les deux mots préexistaient doncdans les deux langues qui en firent présent aux deuxdialectes. Voulez-vous que les quatre peuples les aient reçusd'un peuple antérieur? je n'en crois rien; mais je l'admets:il en résulte d'abord que les deux immenses familles teutoneet esclavone n'inventèrent point arbitrairement ce deux motsmais qu'elles les avaient reçus. Ensuite la questionrecommence à l'égard de ces nations antérieures:d'où les tenaient-elles? Il faudra répondre de mêmeelles les avaient reçues; et ainsi en remontant jusqu'àl'origine des choses. Les bougies qu'on apporte dans ce moment merappellent leur nom: les Français faisaient autrefois un grandcommerce de cire avec la ville de Botzia dans le royaume deFez; ils en rapportaient une grande quantité de chandelles decire qu'ils se mirent à nommer des botzies. Le génienational façonna bientôt ce mot et en fit bougies.L'anglais a retenu l'ancien mot wax-candle (chandelles decire)et l'Allemand aime mieux dire wachslicht (lumièrede cire); mais partout vous voyez la raison qui a déterminéle mot. Quand je n'aurais pas rencontré l'étymologie debougie dans la préface du Dictionnaire hébraïquede Thomassinoù je ne la cherchais certainement pasenaurais-je été moins sûr d'une étymologiequelconque? Pour douter à cet égard il faut avoiréteint le flambeau de l'analogie; c'est-à-dire qu'ilfaut avoir renoncé au raisonnement. Observezs'il vous plaîtque ce mot seul d'étymologie est déjà unegrande preuve du talent prodigieux de l'antiquité pourrencontrer ou adopter les mots les plus parfaits: car celui-làsuppose que chaque mot est vrai c'est-à-dire qu'iln'est point imaginé arbitrairement; ce qui est assez pourmener loin un esprit juste. Ce qu'on sait dans ce genre prouvebeaucoupà cause de l'induction qui en résulte pourles autres cas; ce qu'on ignore au contraire ne prouve rienexceptél'ignorance de celui qui cherche. Jamais un son arbitraire n'aexpriméni pu exprimer une idée. Comme la penséepréexiste nécessairement aux mots qui ne sont que lessignes physiques de la penséeles motsà leur tourpréexistent à l'explosion de toute langue nouvelle quiles reçoit tout faits et les modifie ensuite à son gré(2). Le génie de chaque langue se meut comme un animal pourtrouver de tout côté ce qui lui convient. Dans la nôtrepar exemplemaison est celtiquepalais est latinbasilique est grechonnir est teutoniquerabotest esclavon (3)almanach est arabeet sopha esthébreu (4). D'où nous est venu tout cela? peum'importedu moins pour le moment: il me suffit de vous prouver queles langues ne se forment que d'autres langues qu'elles tuentordinairement pour s'en nourrirà la manière desanimaux carnassiers. Ne parlons donc jamais de hasard ni designes arbitrairesGallis haec Philodemus ait (5). On estdéjà bien avancé dans ce genre lorsqu'on asuffisamment réfléchi sur cette premièreobservation que je vous ai faite; savoirque la formation des motsles plus parfaitsles plus significatifsles plus philosophiquesdans toute la force du termeappartient invariablement aux tempsd'ignorance et de simplicité. Il faut ajouterpour complétercette grande théorieque le talent onomaturgedisparaît de même invariablement à mesure qu'ondescend vers les époques de civilisation et de science. On necessedans tous les écrits du temps sur cette matièreintéressantede désirer une langue philosophiquemais sans savoir et se douter seulement que la langue la plusphilosophique est celle dont la philosophie s'est le moins mêlée.Il manque deux petites choses à la philosophie pour créerdes mots: l'intelligence qui les inventeet la puissance qui lesfait adopter. Voit-elle un objet nouveau? elle feuillette sesdictionnaires pour trouver un mot antique ou étranger; etpresque toujours même elle y réussit mal. Le mot demontgolfière par exemplequi est nationalest justeau moins dans un sens; et je le préfère à celuid'aérostat qui est le terme scientifique et qui ne ditrien: autant vaudrait appeler un navire hydrostat. Voyez cettefoule de mots nouveaux empruntés du grecdepuis vingt ansàmesure que le crime ou la folie en avaient besoin: presque tous sontpris ou formés à contre-sens. Celui dethéophilanthrope par exempleest plus sot que lachoseet c'est beaucoup dire: un écolier anglais ou allemandaurait su dire théanthropophile. Vous me direz que cemot fut inventé par des misérables dans un tempsmisérable; mais la nomenclature chimiquequi fut certainementl'ouvrage d'hommes très éclairésdébutecependant par un solécisme de basses classesoxygèneau lieu d'oxigone. J'ai d'ailleursquoique je ne sois paschimisted'excellentes raisons de croire que tout ce dictionnairesera effacé; maisà ne l'envisager que sous le pointde vue philosophique et grammaticalil serait peut-être cequ'on peut imaginer de plus malheureuxsi la nomenclature métriquen'était venue depuis disputer et remporter pour toujours lepalme de la barbarie. L'oreille superbe du grand sièclel'aurait rejetée avec un frémissement douloureux. Alorsle génie seul avait le droit de persuader l'oreille françaiseet Corneille lui-même s'en vit plus d'une fois repoussé;maisde nos jourselle se livra à tout le monde.

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(1) Lesdialectesles patois et les noms propres d'hommes et de lieux mesemblent des mines presque intacteset dont il est possible de tirerde grandes richesses historiques et philosophiques.

(2) Sansexcepter même les noms propres quide leur naturesembleraient invariables. La nation qui a été le plusELLE-MEME dans les lettresla grecqueest celle qui a le plusaltéré ces mots en les transportant chez elle. Leshistoriens doivent sans doute s'impatientermais telle est la loi.Une nation ne reçoit rien sans le modifier. Shakespeareest le seul nom proprepeut-êtrequi ait pris place dans lalangue française avec sa prononciation nationale de Chekspire:c'est Voltaire qui le fit passermais ce fut parce que le géniequi allait se retirer le laissa faire.

(3) Eneffetle mot rabot signifie travailler dans la languerusse; ainsi l'instrument le plus actif de la menuiserie fut nommélors de l'adoption du mot par le génie françaisletravailleur par excellence.

(4)SOPHANélever de là Sophetim les Juges(c'est le titre d'un des livres saints)les hommes élevésceux qui siègent plus haut que les autres. De làencore suffetes (ou soffetes)les deux grandsmagistrats de Carthage. Exemple de l'identité des deux langueshébraïque et punique.

(5) Cettecitationpour être justedoit être datée.Pourquoi ne dirions nous pas: Non si male nunc et OLIM sic eritet pourquoi n'ajouterions-nous pas encoreen profitant aveccomplaisance du double sens qui appartient au mot OLIM: Non simale nunc et olim sic fuit?

Lorsqu'unelangue est faite (comme elle peut être faite)elle est remiseaux grands écrivainsqui s'en servent sans penser seulement àcréer de nouveaux mots. Y a-t-il dans le songe d'Athaliedansla description de l'enfer qu'on lit dans Télémaqueoudans la péroraison de l'oraison funèbre de Condéun seul mot qui ne soit pas vulgairepris à part? Sicependant le droit de créer de nouvelles expressionsappartenait à quelqu'unce serait aux grands écrivainset non aux philosophesqui sont sur ce point d'une rare ineptie: lespremiers toutefois n'en usent qu'avec une excessive réservejamais dans les morceaux d'inspirationet seulement pour lessubstantifs et les adjectifs (XXXIII); quant aux paroles ilsne songent guère à en proférer de nouvelles.Enfinil faut s'ôter de l'esprit cette idée de languesnouvelles excepté seulement dans le sens que je viensd'expliquer; ousi vous voulez que j'emploie une autre tournurelaparole est éternelleet toute langue est aussi ancienne quele peuple qui la parle. On objectefaute de réflexionqu'iln'y a pas de nation qui puisse elle-même entendre son ancienlangage: et qu'importeje vous prie? Le changement qui ne touche pasle principe exclut-il l'identité? Celui qui me vit dans monberceau me reconnaîtrait-il aujourd'hui? Je crois cependant quej'ai le droit de m'appeler le même. Il n'en est pasautrement d'une langue: elle est la même tant que le peuple estle même (XXXIV). La pauvreté des langues dans leurscommencements est une autre supposition faite de la pleinepuissance et autorité philosophique. Les mots nouveaux neprouvent rienparce qu'à mesure qu'elles en acquièrentelles en laissent échapper d'autreson ne sait dans quelleproportion. Ce qu'il y a de sûrc'est que tout peuple a parléet qu'il a parlé précisément autant qu'ilpensait et aussi bien qu'il pensait; car c'est une folie égalede croire qu'il y ait un signe pour une pensée qui n'existepasou qu'une pensée manque d'un signe pour se manifester. LeHuron ne dit pas garde-temps par exemplec'est un mot quimanque sûrement à sa langue; mais Tomawack manquepar bonheur aux nôtreset ce mot compte tout comme un autre.Il serait bien à désirer que nous eussions uneconnaissance approfondie des langues sauvages. Le zèleet le travail infatigables des missionnaires avaient préparésur cet objet un ouvrage immensequi aurait étéinfiniment utile à la philologie et à l'histoire del'homme: le fanatisme destructeur du XVIIIe siècle l'a faitdisparaître sans retour (1). Si nous avionsje ne dis pas desmonuments puisqu'il ne peut y en avoirmais seulement lesdictionnaires de ces languesje ne doute pas que nous n'ytrouvassions de ces mots dont je vous parlais il n'y a qu'un instantrestes évidents d'une langue antérieure parléepar un peuple éclairé. Et quand même nous ne lestrouverions pasil en résulterait seulement que ladégradation est arrivée au point d'effacer ces derniersrestes: Etiam periere ruinae. Mais dans l'étatquelconque où elles se trouventces langues ainsi ruinéesdemeurent comme des monuments terribles de la justice divine; et sion les connaissait à fondon serait probablement plus effrayépar les mots qu'elles possèdent que par ceux qui leurmanquent. Parmi les sauvages de la Nouvelle-Hollande il n'y a pointde mot pour exprimer l'idée de Dieu; mais il y en a un pourexprimer l'opération qui détruit un enfant dans le seinde sa mèreafin de la dispenser des peines de l'allaitement:on l'appelle le MI-BRA (2).

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(1) Voyezl'ouvrage italiencurieux quoique mal écrit à desseinet devenu extrêmement rare: Memorie catoliche. 3volumesin-12.

(2) Je nesais de quel voyageur est tirée l'anecdote du Mi-bramais probablement elle n'aura été citée que surune autorité sûre.

LECHEVALIER.

Vousm'avez beaucoup intéresséM. le comteen traitantavec une certaine étendue une question qui s'est trouvéesur notre route; mais souvent il vous échappe des mots qui mecausent des distractionset dont je me promets toujours de vousdemander raison. Vous avez ditpar exempletout en courant àun autre sujetque la question de l'origine de la parole étaitla même que celle de l'origine des idées. Je seraiscurieux de vous entendre raisonner sur ce point; car souvent j'aientendu parler de différents écrits sur l'origine desidéeset même j'en ai lu; mais la vie agitée quej'ai menée pendant si longtempset peut-être aussi lemanque d'un bon aplanisseur (ce motcomme vous le voyezn'appartient point à la langue primitive) m'on toujoursempêché d'y voir clair. Ce problème ne seprésente à moi qu'à travers une espèce denuage qu'il ne m'a jamais été possible de dissiper; etsouvent j'ai été tenté de croire que la mauvaisefoi et le malentendu jouaient ici comme ailleurs un rôlemarquant.

LE COMTE.

Votresoupçon est parfaitement fondémon cher chevalieretj'ose croire que j'ai assez réfléchi sur ce sujet pourêtre en état au moins de vous épargner quelquefatigue.

Mais avanttout je voudrais vous proposer le motif de décision qui doitprécéder tous les autres: c'est celui de l'autorité(1). La raison humaine est manifestement convaincue d'impuissancepour conduire les hommes; car peu sont en état de bienraisonneret nul ne l'est de bien raisonner sur tout; en sorte qu'engénéral il est bonquoi qu'on en disede commencerpar l'autorité. Pesez donc les voix de part et d'autreetvoyez contre l'origine sensible des idéesPythagorePlatonCicéronOrigènesaint AugustinDescartesCudworthLamiPolignacPascalNicoleBossuetFénélonLeibnitzet cet illustre Malebranche qui a bien pu errer quelquefoisdans le chemin de la véritémias qui n'en est jamaissorti. Je ne vous nommerai pas les champions de l'autre parti; carleurs noms me déchirent la bouche. Quand je ne saurais pas unmot de la questionje me déciderais sans autre motif que mongoût pour la bonne compagnieet mon aversion pour la mauvaise(2).

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(1)Naturae ordo sic se habetut quum aliquid discimusrationempraecedat auctoritas: c'est-à-direl'ordre naturel exigequelorsque nous apprenons quelque chosel'autorité précèdela raison. (Saint AugustinDe mor. Eccles. cath. c. II.)

(2)C'était l'avis de Cicéron. « Il me sembledit-ilqu'on pourrait appeler PLÉBÉIENS tous cesphilosophes qui ne sont pas de la société de PlatondeSocrate et de toute leur famille. » PLEBEII videnturappellandi omnes philosophi qui à Platone et Socrate et ab eafamilia dissident. (Tusc. Quaest. 1. 23.)

Je vousproposerais encore un autre argument préliminaire qui a biensa force: c'est celui que je tire du résultat détestablede ce système absurde qui voudraitpour ainsi dirematérialiser l'origine de nos idées. Il n'en est pasje croisde plus avilissantde plus funeste pour l'esprit humain.Par lui la raison a perdu ses aileset se traîne comme unreptile fangeux; par lui fut tarie la source divine de la poésieet de l'éloquence; par lui toutes les sciences morales ontpéri (1).

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(1) «La théorie sublime qui rapporte tout aux sensations n'aété imaginée que pour frayer le chemin aumatérialisme. Nous voyons à présent pourquoi laphilosophie de Locke a été si bien accueillieet leseffets qui en ont résulté. C'est avec raison qu'elle aété censurée (par la Sorbonne)comme faussemal raisonnée et conduisant à des conséquencestrès pernicieuses. » (BergierTraité hist. etdogm. de la Relig. tom IIIchap Vart IV§14p. 518.)Rien de plus juste que cette observation. Par son systèmegrossierLocke a déchaîné le matérialisme.Condillac a mis depuis ce système à la mode dans lepays de la modepar sa prétendue clarté qui n'est aufond que la simplicité du rien; et le vice en a tirédes maximes qu'il a su mettre à la portée même del'extrême futilité. On peut voir dans les lettres demadame du Deffanttout le parti que cette aveugle tirait dela maxime ridiculement fausseque toutes les idées nousviennent par les sens; et quel édifice elle élevaitsur cette base aérienne (in-8otom. IVl. XLIp. 339).

LECHEVALIER.

Il nem'appartient pas peut-être de disputer sur les suites dusystème; mais quant à ses défenseursil mesemblemon cher amiqu'il est possible de citer des nomsrespectables à côté de ces autres noms qui vousdéchirent la bouche.

LE COMTE.

Beaucoupmoinsje puis vous l'assurerqu'on ne le croit communément;et il faut observer d'abord qu'une foule de grands hommescréésde la pleine autorité du dernier sièclecesserontbientôt de l'être ou de le paraître. La grandecabale avait besoin de leur renommée: elle l'a faite comme onfait une boîte ou un soulier; mais cette réputationfactice est aux aboiset bientôt l'épouvantablemédiocrité de ces grands hommes seral'inépuisable sujet des risées européennes.

Il fautd'ailleurs retrancher de ces noms respectables ceux desphilosophes réellement illustre que la secte philosophiqueenrôla mal à propos parmi les défenseurs del'origine sensible des idées. Vous n'avez pas oubliépeut-êtreM. le sénateurce jour où nouslisions ensemble le livre de Cabanis sur les rapports du physiqueet du moral de l'homme (1)à l'endroit où il placesans façon au rang des défenseurs du systèmematériel Hippocrate et Aristote. Je vous fis remarquer àce sujet le double et invariable caractère du philosophismemodernel'ignorance et l'effronterie. Comment des gens entièrementétrangers aux langues savanteset surtout au grec dont ilsn'entendaient pas une lignes'avisaient-ils de citer et de juger lesphilosophes grecs? Si Cabanis en particulier avait ouvert une bonneédition d'Hippocrateau lieu de citer sur parole ou de lireavec la dernière négligence quelque mauvaisetraductionil aurait vu que l'ouvrage qu'il cite comme appartenant àHippocrate est un morceau supposé (2). Il n'en faudrait pasd'autre preuve que le style de l'auteuraussi mauvais écrivainqu'Hippocrate est clair et élégant. Cet écrivaind'ailleursquel qu'il soitn'a parlé ni pour ni contre laquestion; c'est ce que je vous fis encore remarquer dans le temps. Ilse borne à traiter celle de l'expérience et de lathéorie dans la médecineen sorte que chez luiaesthèse est synonyme d'expérience etnon de sensation (3). Je vous fis de plus toucher au doigtqu'Hippocrate devait à bien plus juste titre être rangéparmi les défenseurs des idées innéespuisqu'ilfut le maître de Platonqui emprunta de lui ses principauxdogmes métaphysiques (XXXV).

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(1) Paris18052 vol. in-8o. Crapelet.

(2) C'estl'ouvrage des Avertissements (Paragelliai). On peutconsulter sur ce point les deux éditions principalesd'Hippocrate; celle de FoëzGenève16572 vol.in-fol.; et celle de Vander-LindenLeyde16652 vol. in-8o; maissurtout l'ouvrage du célèbre HallerArtis medicaeprincipes etc.Lausanne1786in-8otom IVp. 86. Praef.in lib. de praecep. ibi: Spurius libernon ineptus tamen.

(3) Parmiles innombrables traits de mauvaise foi qui distinguent la sectemoderneon peut distinguer celui qui confond l'expériencevulgaire ou mécaniquetelle qu'on l'exerce dans nos cabinetsde physiqueavec l'expérience prise dans un sens plus relevépour les impressions que nous recevons des objets extérieurspar le moyen de nos sens; et parce que le Spiritualiste soutient avecraison que nos idées ne peuvent tirer leur origine de cettesource tout à fait secondaireces honnêtes philosopheslui font dire que dans l'étude des sciences physiques ilfaut s'attacher aux théories abstraites préférablementà l'expérience. Cette imposture grossièreest répétée dans je ne sais combien d'ouvragesécrits sur la question dont il s'agit ici; et nombre de genssans expérience s'y sont laissé prendre.

Àl'égard d'Aristotequoiqu'il ne me fût pas possible devous donner sur-le-champ tous les éclaircissements que vousauriez pu désirervous eûtes cependant la bontéde vous en fier à moi lorsquesur la foi seule d'une mémoirequi me trompe peuje vous citai cette maxime fondamentale duphilosophe grecque l'homme ne peut rien apprendre qu'en vertu dece qu'il sait déjà (XXXVI); ce qui seul supposenécessairement quelque chose de semblable à la théoriedes idées innées.

Et si vousexaminez d'ailleurs ce qu'il a écrit avec une force de têteet une finesse d'expressions véritablement admirablessurl'essence de l'esprit qu'il place dans le pensée même(XXXVII)il ne vous restera pas le moindre doute sur l'erreur qui aprétendu ravaler ce philosophe jusqu'à Locke etCondillac.

Quant auxscolastiquesqu'on a beaucoup trop déprimés de nosjoursce qui a trompé surtout la foule des hommessuperficiels qui se sont avisés de traiter une grande chosesans la comprendrec'est le fameux axiome de l'écolier: Rienne peut entrer dans l'esprit que par l'entremise des sens (1).Par défaut d'intelligence ou de bonne foion a cru ou l'on adit que cet axiome fameux excluait les idées innées: cequi est très faux. Je saisM. le sénateurque vousn'avez pas peur des in-folios. Je veux vous faire lire un jour ladoctrine de saint Thomas sur les idées; vous sentirez àquel point...

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(1) Nihilest in intellectu quod prius non fuerit sub sensu.

LECHEVALIER.

Vous meforcezmes bons amisà faire connaissance avec d'étrangespersonnages. Je croyais que saint Thomas était cité surles bancsquelquefois à l'Église; mais je me doutaispeu qu'il pût être question de lui entre nous.

LE COMTE.

SaintThomasmon cher chevaliera fleuri dans le XIIIe siècle. Ilne pouvait s'occuper de sciences qui n'existaient pas de son tempset dont on ne s'embarrassait nullement alors. Son style admirablesous le rapport de la clartéde la précisionde laforce et du laconismene pouvait cependant être celui deBembode Muret ou de Maffei. Il n'ent fut pas moins l'une des plusgrandes têtes qui aient existé dans le monde. Le géniepoétique même ne lui était pas étranger.L'Église en a conservé quelques étincelles quipurent exciter depuis l'admiration et l'envie de Santeuil (1).Puisque vous savez le latinmonsieur le chevalierje ne voudraispas répondre qu'à l'âge de cinquante ans etretiré dans votre vieux manoirsi Dieu vous le rendvousn'empruntiez saint Thomas à votre curé pour juger parvous-même de ce grand homme. Mais je reviens à laquestion. Puisque saint Thomas fut surnommé l'ange del'école c'est lui surtout qu'il faut citer pour absoudrel'école; et en attendant que M. le chevalier ait cinquanteansc'est à vousM. le sénateurque je feraiconnaître la doctrine de saint Thomas sur les idées.Vous verrez d'abord qu'il ne marchande point pour décider quel'intelligence dans notre état de dégradationnecomprend rien sans image (2). Mais entendez-le parler ensuite surl'esprit et sur les idées. Il distinguera soigneusement «l'intellect passif ou cette puissance qui reçoit lesimpressions de l'intellect actif (qu'il nomme aussi possible)de l'intelligence proprement dite qui raisonne sur les impressions.Le sens ne connaît que l'individu; l'intelligence seule s'élèveà l'universel. Vos yeux aperçoivent un triangle; maiscette appréhension qui vous est commune avec l'animal ne vousconstitue vous-même que simple animal; et vous ne serez hommeou intelligence qu'en vous élevant du triangle àla triangularité. C'est cette puissance de généraliserqui spécialise l'homme et le fait ce qu'il est; car lessens n'entrent pour rien dans cette opérationils reçoiventles impressions et les transmettent à l'intelligence; maiscelle-ci peut seule les rendre intelligibles. Les sens sontétrangers à toute idée spirituelleet mêmeils ignorent leur propre opérationla vue ne pouvant se voirni voir qu'elle voit. »

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(1)Santeuil disait qu'il préférait à sa plus bellecompositionl'hymneoucomme on ditla prose de saintThomaspour le fête du Saint-Sacrement: LaudaSionSalvatorem etc.etc.

(2)Intellectus nostersecundum statum praesentemnihil intelligitsine phantasmate. S. Thom. Adversus gentes. Lib. IIIcap41.

Jevoudrais encore vous faire lire la superbe définition de lavéritéque nous a donnée saint Thomas. Lavérité dit-ilest une équation entrel'affirmation et son objet (XXXVIII). Quelle justesse et quelleprofondeur! c'est un éclair de la vérité qui sedéfinit elle-mêmeet il a bien eu soin de nous avertirqu'il ne s'agit d'équation qu'entre ce qu'on dit dela chose et ce qui est dans la chose; « mais qu'àl'égard de l'opération spirituelle qui affirmeellen'admet aucune équation » parce qu'elle estau-dessus de tout et ne ressemble à riende manièrequ'il ne peut y avoir aucun rapportaucune analogieaucune équationentre la chose comprise et l'opération qui comprend (XXXIXXL).

Maintenantque les idées universelles soient innées dans nousouque nous les voyions en Dieuou comme on voudran'importe; c'est ceque je ne veux point examiner dans ce moment: le point négatifde la question est sans contredit ce qu'elle renferme de plusimportant; établissons d'abord que les plus grandsle plusnoblesle plus vertueux génies de l'univers se sont accordésà rejeter l'origine sensible des idées. C'est la plussaintela plus unanimela plus entraînante protestation del'esprit humain contre la plus grossière et la plus vile deserreurs: pour le surplusnous pouvons ajourner la question.

Vousvoyezmessieursque je suis en état de diminuer un peu lenombre de ces noms respectables dont vous me parliezM. lechevalier. Au resteje ne refuse point d'en reconnaîtrequelques-uns parmi les défenseurs du sensibilisme (cemotou tout autre qu'on trouvera meilleurest devenu nécessaire);mais dites-moine vous est-il jamais arrivéou par malheurou par faiblessede vous trouver en mauvaise compagnie? Dans ce cascomme vous savezil n'y a qu'un mot à dire: SORTEZ; tant quevous y êteson a droit de se moquer de vouspour ne rien direde plus.

Aprèsce petit préliminaireM. le chevalierje voudrais d'abordsi vous me faisiez l'honneur de me choisir pour votre introducteurdans ce genre de philosophievous faire observer avant tout quetoute discussion sur l'origine des idées est un énormeridiculetant qu'on n'a pas décidé la question del'essence de l'âme. Vous permettrait-on dans les tribunaux dedemander un héritage comme parenttant qu'il serait douteuxque vous l'êtes? Eh bienmessieursil y a de même dansles discussions philosophiquesde ces questions que les gens de laloi appellent préjudicielles et qui doivent êtreabsolument décidées avant qu'il soit permis de passer àd'autres. Si l'estimable Thomas a raison dans ce beau vers:

L'hommevit par son âmeet l'âme est la pensée


tout estdit; car si la pensée est essencedemander l'origine desidéesc'est demander l'origine de l'origine. VoilàCondillac qui nous dit: Je m'occuperai de l'esprit humainnonpour en connaître la naturece qui serait téméraire;mais seulement pour en examiner les opérations. Ne soyonspas la dupe de cette hypocrite modestie: toutes les fois que vousvoyez un philosophe du dernier siècle s'inclinerrespectueusement devant quelque problèmenous dire que laquestion passe les forces de l'esprit humain; qu'il n'entreprendrapoint de la résoudreetc. tenez pour sûr qu'ilredoute au contraire le problème comme trop clairet qu'il sehâte de passer à côté pour conserver ledroit de troubler l'eau. Je ne connais pas un de ces messieursà qui le titre sacré d'honnête hommeconvienne parfaitement. Vous en voyez ici un exemple: pourquoimentir? pourquoi dire qu'on ne veut point prononcer sur l'essence del'âmetandis qu'on prononce très expressémentsur le point capital en soutenant que les idées nous viennentpar les sensce qui chasse manifestement la pensée de laclasse des essences? Je ne vois pas d'ailleurs ce que la question del'essence de la pensée a de plus difficile que celle de sonorigine qu'on aborde si courageusement. Peut-on concevoir lapensée comme accident d'une substance qui ne pense pas? oubien peut-on concevoir l'accident-pensée se connaissantlui-mêmecomme pensant et méditant sur l'essence de sonsujet qui ne pense pas? Voilà le problème proposésous deux formes différenteset pour moi je vous avoue que jen'y vois rien de désespérant; mais enfin on estparfaitement libre de le passer sous silenceà la charge deconvenir et d'avertir mêmeà la tête de toutouvrage sur l'origine des idéesqu'on ne le donne que pour unsimple jeu d'espritpour une hypothèse tout à faitaériennepuisque la question n'est pas admissiblesérieusement tant que la précédente n'est pasrésolue. Mais une telle déclaration faite dans lapréface accréditerait peu le livre; et qui connaîtcette classe d'écrivains ne s'attendra guère àce trait de probité.

Je vousfaisais observer ensuiteM. le chevalierune insigne équivoquequi se trouve dans le titre même de tous les livres écritsdans le sens moderne sur l'origine des idéespuisquece mot d'origine peut désigner également lacause seulement occasionnelle et excitatriceou la cause productricedes idées. Dans le premier casil n'y a plus de disputepuisque les idées sont supposer préexister; dans lesecondautant vaut précisément soutenir que la matièrede l'étincelle électrique est produite parl'excitateur.

Nousrechercherions ensuite pourquoi l'on parle toujours de l'origine desidées et jamais de l'origine des pensées.Il faut bien qu'il y ait une raison secrète de la préférenceconstamment donnée à l'une de ces expressions surl'autre: ce point ne tarderait pas à être éclairci;alors je vous diraisen me servant des paroles même de Platonque je cite toujours volontiers: Entendons-nousvous et moilamême chose par ce mot de pensée? Pour moila penséeest LE DISCOURS QUE L'ESPRIT SE TIENT À LUI-MEME (1).

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(1) ##Tode dianoesthai ar oper egoo kaleis; ... logon on aute pros autènè psukhè diexergetai. (Plato. in Teaet. Opp.tom. IIp. 160-151 [sic].)

Verbeparole et raison c'est la même chose (BossuetVIAvert. aux Protestants No. 48)et ce verbe cette parolecette raison est un êtreune hypostase réelledans l'image comme dans l'original. C'est pourquoi il est écritdic verbo et non pas dic verbum.

Et cettedéfinition sublime vous démontrerait seule la véritéde ce que je vous disais tout à l'heure: que la question del'origine des idées est la même que celle de l'originede la parole; car la pensée et la parole ne sont que deuxmagnifiques synonymes; l'intelligence ne pouvant penser sans savoirqu'elle penseni savoir qu'elle pense sans parlerpuisqu'il fautqu'elle dise: je sais.

Que siquelque initié aux doctrines modernes vient vous dire que vousparlez parce qu'on vous a parlé; demandez-lui (mais vouscomprendra-t-il?) si l'entendement à son avisest lamême chose que l'audition; et s'il croit quepourentendre la paroleil suffise d'entendre le bruit qu'elleenvoie dans l'oreille?

Au restelaissezsi vous voulezcette question de côté. Si nousvoulions approfondir la principaleje me hâterais de vousconduire à un préliminaire bien essentielcelui devous convaincre qu'après tant de disputeson ne s'est pointencore entendu sur la définition des idées innées.Pourriez-vous croire que jamais Locke n'a pris la peine de nous direce qu'il entend par ce mot? cependant rien n'est plus vrai. Letraducteur français de Bacon déclareen se moquant desidées innées qu'il avoue ne pas se souvenird'avoir eu dans le sein de sa mère connaissance du carréde l'hypoténuse. Voilà donc un homme d'esprit (carLocke en avait beaucoup) qui prête aux philosophesspiritualistes la croyance qu'un foetus dans le sein de sa mèresait les mathématiquesou que nous pouvons savoir sansapprendre; c'est-à-dire en d'autres termesapprendre sansapprendre; et que c'est là ce que les philosophes nommentidées innées.

Unécrivain bien différent et d'une toute autre autoritéqui honore aujourd'hui la France par des talents supérieurs oupar le noble usage qu'il en sait fairea cru argumenter d'unemanière décisive contre les idées innéesen demandant: « Comment si Dieu avait gravételle ou telle idée dans nos espritsl'homme pourraitparvenir à les effacer? Commentpar exemplel'enfantidolâtrenaissant ainsi que le chrétien avec la notiondistincte d'un Dieu uniquepeut cependant être ravaléau point de croire à une multitude de dieux? »

Quej'aurais de choses à vous dire sur cette notion distincteet sur l'épouvantable puissance dont l'homme n'est que tropréellement en possessiond'effacer plus ou moins ses idéesinnées et de transmettre sa dégradation! Jem'en tiens à vous faire observer ici une confusion évidentede l'idée ou de la simple notion avecl'affirmation deux choses cependant toutes différentes:c'est la première qui est innée et non laseconde; carpersonneje croisne s'est avisé de dire qu'ily avait des raisonnements innés. Le déiste dit:Il n'y a qu'un Dieu et il a raison; l'idolâtre dit: Ily en a plusieurs et il a tort; il se trompemais comme un hommequi se tromperait dans une opération de calcul. S'ensuivrait-il par hasard que celui-ci n'aurait pas l'idée dunombre? Au contrairec'est une preuve qu'il la possède; carsans cette idéeil n'aurait pas même l'honneur de setromper. En effet pour se tromperil faut affirmer; ce qu'on ne peutfaire sans une puissance quelconque du verbe êtrequi estl'âme de tout verbe (1)et toute affirmation suppose unenotion préexistante. Il n'y aurait doncsans l'idéeantérieure d'un Dieuni théistesni polythéistesd'autant qu'on ne peut dire ni oui ni non sur ce qu'onne connaît paset qu'il est impossible de se tromper sur Dieusans avoir l'idée de Dieu. C'est donc la notion ou lapure idée qui est innée et nécessairementétrangère aux sens: que si elle est assujettie àla loi du développementc'est la loi universelle de la penséeet de la vie dans tous les cercles de la création terrestre.Du reste toute notion est vraie (2).

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(1) Tantque le verbe ne paraît pas dans la phrasel'homme ne parlepasil BRUIT. (PlutarqueQuestions platoniqueschap IX; traductiond'Amyot.)

(2) Celuiqui tenait ce discoursil y a plus de dix ansse doutait peu alorsqu'il était à la veille de devenir le correspondant etbientôt l'ami de l'illustre philosophe dont la France a tant deraison de s'enorgueillir; et qu'en recevant de la main même deM. le vicomte de Bonald la collection précieuse de sesoeuvresil aurait le plaisir d'y trouver la preuve que le célèbreauteur de la Législation primitive s'était enfinrangé parmi les plus respectables défenseurs des idéesinnées. Au resteon n'entend parler ici que de laproposition négative qui nie l'origine immatérielle desidées; le surplus est une question entre nousune question defamille dont les matérialistes ne doivent pas se mêler.

Vousvoyezmessieursque sur cette grande question (et je pourrais vousciter bien d'autres exemples)on en est encore à savoirprécisément de quoi il s'agit.

Un dernierpréliminaire enfin non moins essentiel serait de vous faireobserver cette action secrètequidans toutes lessciences...

LESÉNATEUR.

Croyez-moimon cher amine vous jouez pas davantage sur le bord de cettequestion; car le pied vous glisseraet nous serons obligés depasser ici la nuit.

LE COMTE.

Dieu vousen préservemes bons amiscar vous seriez assez mal logés.Je n'aurais cependant pitié que de vousmon cher sénateuret point du tout de cet aimable soldat qui s'arrangerait fort biensur un canapé.

LECHEVALIER.

Vous merappelez mes bivouacs; maisquoique vous ne soyez pas militairevous pourriez aussi nous raconter de terribles nuits. Couragemoncher ami! certains malheurs peuvent avoir une certaine douceur;j'éprouve du moins ce sentimentet j'aime à croire queje le partage avec vous.

LE COMTE.

Jen'éprouve nulle peine à me résigner; je vousl'avouerai mêmesi j'étais isoléet si lescoups qui m'ont atteint n'avaient blessé que moije neregarderais tout ce qui s'est passé dans le monde que comme ungrand et magnifique spectacle qui me livrerait tout entier àl'admiration; mais que le billet d'entrée m'a coûtécher! ... Cependant je ne murmure point contre la puissance adorablequi a si fort rétréci mon appartement. Voyez comme ellecommence déjà à m'indemniserpuisque je suisicipuisqu'elle m'a donné si libéralement des amistels que vous. Il faut d'ailleurs savoir sortir de soi-même ets'élever assez haut pour voir le mondeau lieu de ne voirqu'un point. Je ne songe jamais sans admiration à cette trombepolitique qui est venue arracher de leurs places des milliersd'hommes destinés à ne jamais se connaîtrepourles faire tournoyer ensemble comme la poussière des champs.Nous sommes trois icipar exemplequi étions nés pourne jamais nous connaître: cependant nous sommes réunisnous conversons; et quoique nos berceaux aient été siéloignépeut-être que nos tombes se toucheront.

Si lemélange des hommes est remarquablela communication deslangues ne l'est pas moins. Je parcourais un jour dans labibliothèque de l'académie des sciences de cette villele Museum sinicum de Bayerlivre qui est devenuje croisassez rareet qui appartient plus particulièrement àla Russiepuisque l'auteurfixé dans cette capitaley fitimprimer son livreil y a près de quatre-vingts ans. Je fusfrappé d'une réflexion de cet écrivain savant etpieux. « On ne voit point encoredit-ilà quoi serventnos travaux sur les langues; mais bientôt on s'en apercevra. Cen'est pas sans un grand dessein de la Providence que les languesabsolument ignorées en Europeil y a deux sièclesontété mises de nos jours à la portée detout le monde. Il est permis déjà de soupçonnerce dessein; et c'est un devoir sacré pour nous d'y concourirde toutes nos forces (XLI). » Que dirait Bayers'il vivait denos jours? la marche de la Providence lui paraîtrait bienaccélérée. Réfléchissons d'abordsur la langue universelle. Jamais ce titre n'a mieux convenu àla langue française; et ce qu'il y a d'étrangec'estque sa puissance semble augmenter avec sa stérilité.Ses beaux jours sont passés: cependant tout le monde l'entendtout le monde la parle; et je ne crois pas même qu'il y ait deville en Europe qui ne renferme quelques hommes en état del'écrire purement. La juste et honorable confiance accordéeen Angleterre au clergé de la France exiléa permis àla langue française d'y jeter de profondes racines: c'est uneseconde conquête peut-êtrequi n'a point fait de bruitcar Dieu n'en fait point (1)mais qui peut avoir des suites plusheureuses que la première. Singulière destinéede ces deux grands peuplesqui ne peuvent cesser de se chercher nide se haïr! Dieu les a placés en regard comme deuxaimants prodigieux qui s'attirent par un côté et sefuient par l'autre; car ils sont à la fois ennemis et parents(2). Cette même Angleterre a porté nos langues en Asieelle a fait traduire Newton dans la langue de Mahomet (3)et lesjeunes Anglais soutiennent des thèses à Calcuttaenarabeen persan et en bengali. De son côtéla Francequi ne se doutait pasil y a trente ansqu'il y eût plusd'une langue vivante en Europeles a toutes apprisestandis qu'elleforçait les nations d'apprendre la sienne. Ajoutez que lesplus longs voyages ont cessé d'effrayer l'imagination; quetous les grands navigateurs sont européens (4); que l'Oriententier cède manifestement à l'ascendent européen;que le Croissantpressé sur ses deux pointsàConstantinople et à Delhidoit nécessairement éclaterpar le milieu; que les événements ont donné àl'Angleterre quinze cents lieux de frontières avec le Thibetet la Chineet vous aurez une idée de ce qui se prépare.L'hommedans son ignorancese trompe souvent sur les fins et surles moyenssur ses forces et sur la résistancesur lesinstruments et sur les obstacles. Tantôt il veut couper unchêne avec un canifet tantôt il lance une bombe pourbriser un roseau; mais la Providence ne tâtonne jamaiset cen'est pas en vain qu'elle agite le monde. Tout annonce que nousmarchons vers une grande unité que nous devons saluer deloin pour me servir d'une tournure religieuse. Nous sommesdouloureusement et bien justement broyés; mais si demisérables yeux tels que les miens sont dignes d'entrevoir lessecrets divinsnous ne sommes broyés que pour êtremêlés.

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(1) Nonin commotione Dominus. III. Reg. XIX11.

(2) «Vous êtesà ce qui me semblegentis incunabulanostrae et toujours la France a exercée sur l'Angleterreune influence morale plus ou moins forte. Lorsque la source qui estchez vous se trouvera obstruée ou souilléeles eauxqui en partent seront bientôt taries en Angleterreou bienelles perdront leur limpiditéet peut-être qu'il ensera de même pour toutes les autres nations. De làvientsuivant ma manière de voirque l'Europe n'est que tropintéressée à tout ce qui se fait en France. »(Burke's Reflex. on the Revol. of France London. Dodley1793in-8op. 118-119.) Paris est le centre de l'Europe. (Le mêmeLettres à un membre de la chambre des communes 1797in-8op. 18.)

(3) Letraducteurqui a écrit presque sous la dictée d'unastronome anglaisse nomme Tuffuzul-HusseinKhan. Boerhave a reçule même honneur. (Sir Will. Jones's works in-4o. tom.5p. 570. Supplémenttom. Ip. 278. Tom IIp. 922.)

(4) VoyezEssays by the students of fort William in Bengal etc.Calcutta1802. Saint-Martin a remarqué que tous les grandsnavigateurs sont chrétiens. C'est la même chose.

LESÉNATEUR.

O mihitam longae maneat pars ultima vitae!

LECHEVALIER.

Vouspermettrez bienj'espèreau soldat de prendre laparole en français:

Courezvolezheures trop lentes

Qui retardez cet heureux jour.


FINDU SECOND ENTRETIEN



NOTESDU DEUXIEME ENTRETIEN


Note I.

Le méritedu style ne doit pas être accordé à Rousseau sansrestriction. Il faut remarquer qu'il écrit très mal lalangue philosophique; qu'il ne définit rien; qu'il emploie malles termes abstraits; qu'il les prend tantôt dans un senspoétiqueet tantôt dans le sens des conversations.Quant à son mérite intrinsèqueLa Harpe a ditle mot: Toutjusqu'à la véritétrompe dansses écrits.

Note II.

Ubicunquevideris orationem corruptam placereibi mores quoque à rectodescivisse non est dubium. (Senec.Epist. mor. CXIV.) On peutretourner cette pensée et dire avec autant de vérité:ubicunque mores à recto descivisse viderisibi quoqueorationem corruptam placere non est dubium. Le siècle quivient de finir a donné en France une grande et triste preuvede cette vérité. Cependant de très bons espritsont vu le mal et ont défendu la langue de toutes leurs forces:on ne sait encore ce qui arrivera. Le style réfugiécomme on le nomma jadistenait à la même théorie.Par un de ces faux aperçus qui ne cessent de s'introduire dansle domaine de la scienceon a attribué ce style au contactdes nations étrangères; et voilà commentl'esprit humain perd son temps à se jouer sur des surfacestrompeuses où il s'amuse même à se mirersottementau lieu de les briser pour arriver à la vérité.Jamais le protestantisme français persécutéaffranchi ou protégén'a produit ni ne produira enfrançais aucun monument capable d'honorer la langue et lanation. Rien dans ce moment ne l'empêche de me démentir.Macte animo!

Note III.

Engénéralce citations sont justes. On peut les vérifierdans l'ouvrage de Timée de Locresimprimé avec lesoeuvres de Platon. (Édit. Bip.tom. Xp. 26. Voyez encore leTimée de Platonibid. p. 426et le Critiasibid.65-66.) J'observe seulement que dans le CritiasPlaton ne dit pas ledon inestimable mais les plus belles choses parmi lesplus précieuses: ##Ta kallista apo toon timootatoonapolluntes. (Ibid.in fin.) L'abbé Le Batteuxdans satraduction de Timée de Locreset l'abbé de Feller(Dict. hist.art. Timée et Catéch. philos.tom. IIIno 465) font parler ce philosophe d'une manière plusexplicite; mais comme la seconde partie du passage cité estobscureet que Marcile Ficin me paraît avoir purementconjecturéj'imite la réserve de l'interlocuteur quis'en est tenu à ce qu'il y a de certain.

Note IV.

Toutes cesidées se rencontrent en effet dans le Phèdre dePlaton. (Opp.tom. Xp. 286 et 341.) Ce dialogue singulierressemble beaucoup à l'homme. Les véritésles plus respectables y sont fort mal accompagnées; et Typhons'y montre trop à côté d'Osiris.

Note V.

Newtonqui peut être appelé à juste titrepour meservir d'une expression du DanteMASTRO DI COLOR CHE SANNOa décidéqu'il n'est pas permis en philosophie d'admettre le pluslorsque le moins suffit à l'explication des phénomèneset qu'ainsi un couple suffisant pour expliquer la population del'universon n'a pas le droit d'en supposer plusieurs. Linnéequi n'a point d'égaux dans la science qu'il a cultivéeregarde de même comme un axiome: que tout être vivantayant un sexevient d'un couple créé par Dieu dansl'origine des choses; et le chevalier W. Jonesqui avait tantmédité sur les langues et sur les différentesfamilles humainesdéclare embrasser cette doctrine sansbalancer. (Asiat. Research. in-4otom. IIIpag. 480.) Voltairefondé sur sa misérable raison de la diversitédes espècesa soutenu chaudement l'opinion contraireet ilserait excusable (n'était la mauvaise intention)vu qu'ilparlait de ce qu'il n'entendait pas. Mais que dire d'un physiologistecité plus haut (p. 64note VI)lequelaprès avoirreconnu expressément la toute-puissance du principe intérieurdans l'économie animaleet son action altérantelorsqu'il est lui-même vicié de quelque manièren'adopte pas moins le raisonnement grossier de Voltaireet s'appuiede la stature d'un Patagonde la laine d'un Nègredu nezd'un Cosaqueetc.pour nous dire gravement quesuivantl'opinion la plus vraisemblableLA NATURE (qu'est-ce donc quecette femme?) a été déterminée par deslois primordiales dont les causes sont inconnuesÀ CRÉERdiverses races d'hommes.

Voilàcomment un hommed'ailleurs très habilepeut se trouverenfin conduit par le fanatisme anti-mosaïque de son siècleà ignorer ce qu'il sait et à nier ce qu'il affirme.

Note VI.

Antiquitasproxime accedit ad deos. (Cicerode Leg. II11.) Non tamennegaverim fuisse primos homines alti spiritus viros; etut itadicamA DIIS RECENTES: neque enim dubium est quin meliora mundusnondum effatus ediderit. (Sen. Epist. XC.) Origène disaittrès sensément à Celse: « Le monde ayantété créé par la Providenceil fautnécessairement que le genre humain ait été misdans les commencementssous la tutelle de certains êtressupérieurset qu'alors Dieu déjà se soitmanifesté aux hommes. C'est aussi ce que l'Écrituresainte attesteetc. (Gen. XVIII)et il convient en effet quedansl'enfance du mondel'espèce humaine reçût dessecours extraordinairesjusqu'à ce que l'invention des artsl'eût mise en état de se défendre elle-mêmeet de n'avoir plus besoin de l'intervention divineetc. »Origène appelle à lui la poésie profane commeune alliée de la raison et de la révélation; ilcite Hésiode dont le passage très connu est fort bienparaphrasé par Milton. (Par. lost. IX2etc.) Voy.Orig. contra Cels. IVcap 28. Opp. Edit. Ruccitom Ipag. 199562.

Note VII.

Venerisstellae Pythagoras deprehendit Olympiad. XLII quae fuit annusurbis CXLII. Plin. hist. nat.lib. IIcap. 8tom. Ipag. 150.Edit Hard. in-4o. Macrob. Saturn.l. XII. - Maurice's history ofIndostanin-4otom. Ipag. 167.

Note VIII.

##Eitasu dediask. t. l. Sept. Sap. conv. Edit. Steph. in-fol. tom.IIpag. 149. Amyot a traduit: « Les Égyptiens disentque les astresen faisant leurs révolutions ordinairessontune fois haut et puis une fois basetselon leur hauteur et leurbassessedeviennent pire ou meilleurs qu'ils n'étaientetc.» (Banq. des sept sages c. XI.)

Note IX.

C'est dansle Ve discours qu'il emploie cette expression remarquable; et il enfait honneur en effet aux Chaldéens. Il est vrai que Pétauà la marge de son édition (in-4opag. 323)cite unmanuscrit qui porte ##epaktina theonau lieu de ##eptaktina;mais la première leçon est évidemment l'ouvraged'un copiste quine comprenant rien à ces sept rayonsdut s'applaudir beaucoup d'avoir imaginé cette correction.Elle prouve seulement combien il faut se garder de corriger lesmanuscrits sans pouvoir s'appuyer d'une autre autorité écrite.

Note X.

Ce n'estpas précisément cela. La fable indienne ne dit pointque ces vierges fussent au nombre de septmais dans le monument quireprésente la fableet dont on a envoyé une copie enEuropeon voit en effet sept jeunes filles (Maurice's hist. ofInd. tom. Ipag. 108)ce qui semble néanmoins revenirau mêmed'autant plus que les brahmes soutiennent expressémentque le soleil a sept rayons primitifs. (Sir William Jones's workssupplem. in-4otom. IIpag. 116.)

(Notede l'éditeur.)

Pindare adit (Olymp. VII 13 - 135. Edit. Heinii. Gotting.1798in-8otom. Ipag. 98) « qu'après que les dieuxse furent divisé la terreet que le soleiloubliédans le partageeut retenu pour lui l'île de Rhodes qui venaitde sortir du sein de la meril eut de la nymphe qui donna son nom àl'île sept fils d'un esprit merveilleux; » et l'onpeut voir de plus dans le grand ouvrage de P. de Montfauconquetoutes les figures qui représentent Apollon ou le Soleil ontla tête ornée de sept rayons lumineux ou d'un diadèmeà sept pointesce qui revient encore au même. D'unemanière ou d'une autreon voit constamment le nombre septattaché au Soleilet ceci m'a toujours paru remarquable.(Antiq. expt. Paris1722in-fol.tom. IIIchap. VIpag.119 et suiv.)

Note XI.

On peutvoir sur ce point les nombreux témoignages de l'antiquitérecueillis dans la belle préface que Copernic a placéeà la tête de son fameux livre De Orb. cael. Revol.dédié au pape Paul IIIgrand protecteur des scienceset surtout de l'astronomie. On peut observerà propos de celivreque les souverains Pontifes ont puissamment favorisé ladécouverte du véritable système du monde par laprotection qu'ils accordèrentà différentesépoquesaux défenseurs de ce système. Il estdevenu tout à fait inutile de parler de l'aventure de Galiléedont les torts ne sont plus ignorés que de l'ignorance. (Voy.les Mém. lus à l'acad. de Mantouepar l'abbéTiraboschiStoria delle letterat. Ital. Venezia1796in-8otom. 8pag. 313. et seg.)

Note XII.

Sénèquea dit: Philosophi credula gens. (Quaest. nat. V26.) Eh!comment ne seraient-ils pas crédulesceux qui croient tout cequ'ils veulent? Les exemples ne manquent pas. Ceux-ci sontremarquables. Ne les avons-nous pas vupendant plus d'undemi-sièclenous démontrer l'impossibilitéphysique du déluge par le défaut d'eau nécessaireà la grande submersion? Mais du moment quepour former lesmontagnes par voie de précipitationil leur a fallu plusd'eau que n'en suppose le délugeils n'ont pas hésitéd'en couvrir le globe jusqu'au-dessus des Cordillères. Ditesque les blocs gigantesques qui forment certains monuments du Péroupourraient bien être des pierres facticesvous trouverezsur-le-champ un de ces messieursqui vous dira: Je ne vois rienlà que de très probable. (Lettres améric.tom. Ilettre VIpag. 93; note du traducteur. ) Montrez-leurla pierre de Sibériequi est à l'académie deSaint-Pétersbourget qui pèse 2.000. C'est unaérolithe diront-ils; elle est tombée des nueset s'est formée en un clin d'oeil. Mais s'agit-il descouches terrestresc'est autre chose. Un Péruvien peutfort bien faire du granit impromptucomme il s'en forme en l'airtrès souvent; maispour la roche calcaireDieu ne s'entirera pas en moins de soixante mille ans; il faut qu'on passe parlà.

Note XIII.

Bailliavait démontré que les fameuses tables deTrivalore remontaient à l'époque si célèbredans l'Inde du Cali-Yug c'est-à-dire à deuxmille ans au moins avant notre ère. Mais ne voilà-t-ilpas que ces tables se sont trouvées écrites etmême par bonheur datées vers la fin du XIIIesiècle! (De l'antiquité du Surya-Sidhantapar M.Bentleydans les Rech. asiat. in-4otom. VIpag. 538.) Quelmalheur pour la sciencesi les Français avaient dominédans l'Inde pendant la fièvre irréligieuse qui atravaillé ce grand peupleet qui ne paraît encoreaffaiblie que parce qu'elle a affaibli le malade! Ces détestableslettrés du dernier siècle se seraient coalisésavec les brahmes pour étouffer la véritéetl'on ne sait plus deviner comment elle se serait fait jour. L'Europedoit des actions de grâce à la sociétéanglaise de Calcuttadont les honorables travaux ont brisécette arme dans les mains des malintentionnés.

Note XIV.

L'ouvragecélèbre de M. BryantA new Systemor an Analysisof ancient mythologyetc. London 1776in-4o3 vol.peut êtreconsidéré comme un savant commentaire de cetteproposition. Un livre de ce genre contient nécessairement unepartie hypothétique; mais l'ensemble de l'ouvrageet le IIIevolume surtoutme semblent présenter une véritabledémonstration de la science primitiveet même despuissants moyens physiques qui furent mis à la disposition despremiers hommespuisque leurs ouvrages matériels passent lesforces humainesqualia nunc hominum pruducit corpora tellus.Caylus a défié l'Europe entière avec toute samécanique de construire une pyramide d'Égypte. (Rech.d'antiq.etc. in-4otom. Vpréf.)

Note XV.

Il l'a diten effet dans l'Essai sur les moeursetc.aurea prima sata estaetas. Chap. IV. OEuvr. de Volt.in-8o1785tom. XVIp. 289.)- Il est bien remarquable que les mêmes traditions se sontretrouvées en Amérique. Le règne deQuetzalcoatl était l'âge d'or des peuples d'Anahnac:alors tous les animauxles hommes mêmes vivaient en paix; laterre produisait sans cultures ses plus riches moissons... Mais cerègne... et le bonheur du monde ne furent pas de longue duréeetc. (Vues des Cordillères et monum. de l'Amériquepar M. de Humboldttom. Iin-8oPlanche VIIp. 3.)

Note XVI.

Voy.Eustathe sur le v. 16e du Ier livre de l'Iliade. Au restesans prétendre contester l'observation généralequ'il se trouve dans les langues anciennesaux époquesd'une barbarie plus ou moins profondedes mots qui supposent desconnaissances étrangères à cette époquej'avoue cependant que le mot de COSMOS ne me semble pas citéheureusement à l'appui de cette propositionpuisqu'il estévidemment nouveau dans le sens de monde. Homèrene l'emploie jamais que dans son acception primitive d'ordrede décence d'ornementetc. IliadeII214; V759;VIII12; X472; XI48; XII40; XXIV622etc. Odyss. VIII179364489492; XIV363; etc. Hésiode ne fait presque pasusage de ce mot (même dans le sens d'ornement) ni d'aucun deses dérivés si nombreux et si élégants.Ce qui est fort singulieron trouve une seule fois COSMOS dans laThéogonieV588et COSMEOibid. V572. Pindareemploie presque toujours ce mot de COSMOS dans le sens d'ornementquelquefois dans celui de convenance jamais dans celui demonde. Euripide du même ne s'en sert jamais dans cedernier sensce qui doit paraître très surprenant. Onle trouve à la vérité selon ce même sensdans les hymnes attribués à Orphée. (Àla Terre V4; au Soleil V16etc.) Mais ce n'estqu'une preuve de plus que ces hymnes ont été fabriquésou interpolés à une époque trèspostérieure à celle qu'on leur attribue.

Note XVII.

Sallustequi aimait les archaïsmesa dit: Itaque Senatusob eafeliciter actadiis immortalibus SUPPLICIA decernere. (De belloJugurt.L. V.) Et près d'un siècle plus tardApuléesingeant ce même goûtdisait encore: Plena aromatiset SUPPLICIIS. (Métam. XI.) D'ailleurs supplicatiosupplicarietc.etc. viennent de ce motet la mêmeanalogie a lieu dans notre langueoù l'on trouve suppliceet supplicationsupplier et supplicier.

NoteXVIII.

Il neparaît pas en effet qu'il y ait le moindre doute surl'étymologie de febris qui appartient évidemmentà l'ancien mot februare. De là Februariusle mois des expiations.

Au rang deces mots singuliersje place celui de Rhumb qui appartientdepuis longtemps à plusieurs langues maritimes de l'Europe.Rhumbos en grec signifiant en général larotation et rhumbon une circonvolution en spiralene pourrait-on passans être un Mathanasius voir dansce mot de rhumb une connaissance ancienne de la loxodromie?

Note XIX.

On peutobserverà propos de cette expressionqu'elle ne serencontre jamais dans l'Odyssée; et cette observation pourraitêtre jointe à celles qui permettraient de conjecturerque les deux poèmes de l'Iliade et de l'Odyssée ne sontpas de la même main; car l'auteur de l'Iliade est trèsconstant sur les nomsles surnomsles épithèteslestournuresetc.

Note XX.

Il dit eneffet que tout homme intelligent doit de grandes louanges àl'antiquité pour le grand nombre de mots heureux et naturelsqu'elle a imposés aux choses: ##Oos eu kai kata fusin keimenaDe Leg. VII. Opp. tom. VIIIpag. 379.

Sénèqueadmire de même ce talent de l'antiquité pour désignerles objets efficacissimis notis. (Sen. Epist. mor. LXXXI.)Lui-même est admirable dans cette expression qui est tout àfait efficace pour nous faire comprendre ce qu'il veut dire.

Platon nes'en tient pas à reconnaître ce talent de l'antiquitéil en tire l'incontestable conséquence: Pour moidit-ilje regarde comme une vérité évidenteque les mots n'ont pu être imposés primitivement auxchoses que par une puissance au-dessus de l'homme: ET DE LA VIENTQU'ILS SONT SI JUSTES. - ##Oimas men egoo ton alethestaton logonperi toutoon einameizoo tina dunamin einai è anthroopeian tènthemenèn ta proota ta onomata tois pragmasinOOSTE ANAGKAIONEINAI AYTA ORTHOOS EXIEN. Plat. in Crat. Opp.tom. II Edit.Bip.pag. 343.

Note XXI.

Charron adit encore: Celui que je veux DUIRE et instruire à lasagesseetc. (De la sagesseliv. IIchap. Vno 13.) Ce motnaquit à une époque de notre langue où le sensde ces deux mots duo et ire était généralementconnu. Lorsque l'idée de la simultanéités'effaça des espritsl'action onomaturge y joignit laparticule destinée en français à exprimer cetteidéec'est-à-dire le CUM des Latinset l'on ditconduire. Quand nous disons aujourd'hui en style familier:Cela ne me DUIT pas le sens primitif subsiste toujours; carc'est comme si nous disions: Cela ne peut aller avec moi;m'accompagnersubsister à côté de moi etc'est encore dans un sens tout semblable que nous disons: Cela nevous VA pas.

Note XXII.

Roubaudcité dans un discours préliminaire du nouveaudictionnaire des synonymes françaisvoit dans sortirHORS et IRE. Il n'a pas compris ce mot parce qu'il avait négligéles consonnesauxquelles le véritable étymologistedoit faire une attention presque exclusive. Les voyelles représententles tuyaux d'un orgue: c'est la puissance animale qui ne peut quecrier; mais les consonnes sont les touches c'est-à-direle signe de l'intelligence qui articule le cri.

NoteXXIII.

Jedisais en mon COURAGE: Si le roi s'en allaitetc. (Joinvilledans la collect. des mémoiresetc.tom. I.) Cette phrase esttout à fait grecque: ##Egoo de en too OYMOO mou elegonetc.

Au milieudu XVIe sièclece mot de COURAGE retenait encore sasignification primitive. Le vouloir de Dieu tout-puissant luichangea le courage. (Voy. Le sauf-conduit donné par lesouldan au sujet du roi très chrétienà la findu livre intitulé: Promptuaire des Concilesetc. LyondeTournes1546in-16pag. 208.) Cor au restea fait coeuren vertu de la même analogie qui de bos a fait boeufde flos fleurde cos queuxde votum voeudeovum oeufde nodusnoeudetc.

Note XXIV.

De làle mot TESTis en latin: celui de TÉmoin (anciennementTESmoing) dans notre langueTEST en anglaisserment du Testetc.

Note XXV.

CAPuthABILE CAPABLE: tête puissante qui possède unegrande capacité. La première racine s'étanteffacéenous avons attribué à ce mot capablele sens unique du secondhabile. Les Anglais ont conservécelle-ci pure et simple; an ABLE man (un homme capable).

Note XXVI.

Quarea fait car comme quasi a fait casi; quartuscart;querelakerelle; quicunquekiconque; quamquamcancan (celui-ciest célèbre)et tant d'autres qui ont conservéou rejeté l'orthographe latine. Car l'a conservéeassez longtemps: car on lit dans une ordonnance de Philippe-le-Longdu 28 octobre 1318: QUAR se nous souffrionsetc.; Mémoiresdu sire de Joinvilledans la Collect. générale desmém.in-8opréf. pag. 88; et dans le commencement duXVIe siècleun poète disait encore:

QUAR monmari estje vos di

Bon mireje le vos affi.


(Verscités dans l'avertiss. de Lebretsur le Médecinmalgré lui de Molière.)

NoteXXVII.

L'expressionnumérique UNconvertie en pronom indéfini pourexprimer l'unité vague d'un genre quelconqueest sinécessaireou si naturelleque les Latins l'employèrentquelquefois presque sans s'en apercevoir contre le génie etles règles les plus certaines de la langue. On a citésouvent le passage de Térenceforte UNAM vidiadolescentulam. On pourrait en citer d'autres. Corn. Nep. inAnnib.XII Cic. de Nat. deorumII 7; Ad Fam. XV 16.Phil. II 3; Tac. Ann. II 30etc. Ce pronomindéfini étant un des élémentsprimordiaux de la langue françaisenos pèresemployant une ellipse très naturelle et très commodele séparèrent du substantif homme tenu pourrépété toutes les fois qu'il s'agissaitd'exprimer ce que l'homme abstrait avait dit ou fait; et ils direntUN a ditc'est UN qui passe comme on le dit de nos joursdans quelques dialectes voisins de la France. La Fontaine a ditencore:

Vousrappelez en moi la souvenance

D'UN qui s'est vu mon uniquesouci.




Maisbientôt UN se changea en ON par l'analogie généralequi a changé l'U initial latin en O francaisondeombreonceonctiononguentetc. au lieu de undaumbraetc.Cette analogie est si fortequ'elle nous fait souvent prononcer l'Odans les mots mêmes où l'orthographe a retenu l'U; commedans nuncupatiffungusduumvirtriumvirnundinaletc.que nous prononçons noncupatiffongusetc. De làvient encore la prononciation latine des Français qui amuse sifort les ItaliensbonommaiomDominus vobiscometc. Je merange donc volontiers à l'avis de l'interlocuteur surl'origine de nos particules CAR et ON. Les gens de Port-Royal ontprétendu cependant que notre car vient du grec GARetque ON vient de HOMME; mais il me paraît certain quedans cesdeux casla grâce de l'étymologie avait manquéà ces messieurs: Dieu est le maître. (Voy. laGramm. gén.chap. XIX.)

NoteXXVIII.

Qui neserait frappé de l'analogie parfaite de ce mot souprougavec le conjux des Latins; analogie purement intellectuellepuisqu'elle n'a rien de commun avec les sons? Ce mot de conjuxau resteest une syncope de CONJUGATUSle G et l'S étantcachés dans l'X.

Lafraternité du latin et de l'esclavonlaquelle supposeabsolument une origine communeest une chose connue. On connaîtmoins celle de l'esclavon avec le sanscritdont je m'aperçuspour la première fois en lisant la dissertation du P. Paulinde Saint-Barthélemi. De latini sermonis origine et cumorientalibus linguis connexione. Romae1802in-4o.

Jerecommande surtout à l'attention des philologues les noms denombre qui sont capitaux dans ces sortes de recherches.

Note XXIX.

Je saisque le recueil indiqué existait; mais je ne sais s'il existeencoreet dans ce cas même j'aurais aujourd'hui peu d'espoirde l'obtenir. Je tâcherai d'y suppléer jusqu'à uncertain point par quelques exemples remarquables que j'ai notésmoi-même.

##Anakephalaioosisrécapitulation. Sugkatabasiscondescendance. Diasurmospersiflage. Diasureinpersifler. Eparizerotèsgaucherie.Dèmon andrahomme du peuple. (HomèreIl.II198.) Makra philègrande amie. (Théocr. II42.) Kalamas aulonflûte de canne. (Id. ibid.) Eortènpoieinfaire une fête. Orthoosa umnon (Pind.Olymp. III5)dresser un contratun plan etc. Murian kharinmille grâces.(Eurip. Alc.554.) Ep' amphoo katheudeindormir sur les deuxoreilles. Ophra IDHS Manelaon (Hom.Il.IV205)voir unmalade (en parlant d'un médecin). Aimatos eis agatoio(Id. Odyss.IV611)vous êtes d'un bon sang.Oikias megalès èn (Plat. in Men. Edit. Bip. Rom.pag.378)il était d'une grande maison. Oatton èbadèn (Xén.hist. Graec.V453)plus vite quele pas. Hn autois eidenai (Démost.De falsa lege20)c'était à eux de savoir. Poi sou poda kukleis(Eurip.Orest.631)où tournez-vous vos pasetc.etc.etc.

De misèreet de malheur nous avons tiré misérableet malheureux qui appartiennent également à lamisère et au vicel'une ne conduisant que trop souvent àl'autre: les Grecs avaient procédé de même sorleurs deux mots ##Ponos et ##Mokhthos.

Maistoutes les analogies disparaissent devant celle de ##nostimoset de revenant. Comme il n'y a rien de si doux que le retourd'une personne chérie longtemps séparée de nouset réciproquementrien de si doux pour le revenantpour le guerrier surtout que ce jour fortuné qui le rend sainet sauf à sa patrie et à sa famille (##Nostimonèmar) les Grecs exprimèrent par le même motle plaisir et le revenir. Orles Français ontsuivi la même idée précisément. Ils ontdit homme avenantfemme avenante; figurephysionomie revenante. Cet homme me REVIENT: c'est-à-direil m'est agréable comme un ami qui me reviendrait.

Je ne voisrien d'aussi surprenant.

Note XXX.

Tels sontpar exempleles mots ##Eumaria. Nooi aphrodisioo. Théocriteid. VI 26. Eusth. ad Il.I113.)

##Tamoriaektemnein (ippon) Dromas etc.etc.

Il estbien essentiel d'observeret sur ces mots et sur les précédentsque ces merveilleuses coïncidences d'idées ne nous sontpoint parvenues par des intermédiaires latinslors mêmeque nous avons pris d'eux les mots qui représentent ces idées.Nous avons reçu des Latinspar exemplele mot advenant(adveniens); mais jamais les Latins n'ont employé ce motpour exprimer ce qui est agréable. Pour ce motcommepour tant d'autresil n'y a entre nous et les Grecs aucun lienaucune communication visible. Quel sujet de méditations hisquibus datum est?

Note XXXI.

Ce sermentqui passe pour le plus ancien monument de notre languea étésouvent imprimé; il se trouve à la tête de l'undes volumes du monde primitif de Court de Gebelin; dans ledictionnaire romanwallonceltique et tudesqueetc. in-8o1777;dans le journal historique et littérairejuillet1777p.324etc. La pleine maturité de cette même langue estfixée avec raison au Menteur de Corneilleet auxLettres provinciales. Ce dernier ouvrage est grammaticalementirréprochable: on n'y rencontre pas l'ombre de ces sortes descories qu'on voit encore flotter sur les meilleures pièces deCorneille.

NoteXXXII.

HHAIM-DABER.C'est l'homme articulateur d'Homère. Le grave Voltairenous dit: « L'homme a toujours été ce qu'il est.Cela ne veut pas dire qu'il ait toujours eu de belles villesducanon de vingt-quatre livres de ballesdes opéra-comiques etdes convents de religieuses (Tacite en personne!). Mais... lefondement de la société existant toujoursil y a donctoujours eu quelque société... Ne voyons-nous pas quetous les animauxainsi que tous les autres êtres exécutentinvariablement la loi que la nature leur a donnée?L'oiseau fait son nid comme les astres fournissent leur course par unprincipe qui ne changea jamais. Comment l'homme aurait-il changé?etc. etc. » Mais à la page suivante il n'en recherchepas moins par quelle loipar quels liens secretspar quelinstinct l'homme aura TOUJOURS vécu en famillesans avoirencore formé un langage. (Introduct. à l'Essai surl'Hist. univ.in-8o1785. OEuvre. Tom. VI. p. 3132 et 33.)

Romanitollant equites peditesque cachinnum.


NoteXXXIII.

Et mêmeencore ils n'usent de ce droit que très sobrement et avec unetimidité marquée. Je voudrais qu'il me fûtpermis d'employer le terme DÉMAGOGUE. (BossuetHist. desVar. V18.) SAGACITÉsi j'ose employer ce terme.(Bourdaloueserm. sur la parf. observ. de la loiIIe partie.)Esprit LUMINEUXcomme disent nos amis (de Port-Royal). Madamede Sévigné27 septembre 1671. - L'ÉCLAT despensées. (Nicolecité par la même4 novembremême année.) Elle souligne BAVARDAGE11 décembre1695et AIMABILITÉ (preuve qu'amabilitén'existait pas). 7 octobre 1676. - RIVALITÉmot inventépar Molière. (Comment. de Lebret sur le Dépitamoureux act. I. scène IV.) EFFERVESCENCE: Commentdites-vous celama fille? voilà un mot dont je n'avais jamaisouï parler. (Madame de Sévigné2 août1689. Elle y revient ailleurs.) - OBSCÉNITÉ: Commentdites-vous celamadame? (MolièreCrit. de l'Écoledes femmes.)

En généralles grands écrivains craignent le néologisme; unsentiment secret les avertit qu'il n'est pas permis d'entrelignerl'écriture de nos supérieurs.

NoteXXXIV.

Il estbien remarquable que pendant qu'une langue varie en s'approchantgraduellement du point de perfection qui lui appartientlescaractères qui la peignent varient dans la mêmeproportionet ne se fixent enfin que lorsqu'elle se fixe elle-même.Partout où les vrais principes de la langue seront altéréson apercevra de même une certaine altération dansl'écriture. Tout cela vient de ce que chaque nation écritsa parole. Il y a une grande exception au fond de l'Asieoùle Chinois semble au contraire parler son écriture;mais là je ne doute pas que la moindre altération dansle système de l'écriture ne produisît subitementune autre dans le langage. Ces considérations achèventd'effacer jusqu'à la moindre idée de raisonnementantérieur ou d'arbitraire dans les langues. Après avoirvu la véritéon la touche. Au restepuisqu'il s'agitd'écrireje tiens pour le sentiment de Plinequoi qu'endisent Bryant et d'autres: apparet aeternum litterarum usum.(Hist. nat. VII57.)

Note XXXV.

Gallien nesemble laisser aucun doute sur ce sujet. « Hippocratedit-iladmettait deux sources de nos connaissances: le principe sensible etl'intelligence. Il croyait quepar la première puissancenous connaissons les choses sensibleset par la seconde les chosesspirituelles. (In lib. de offic. Med. l. IV.) Le premierd'entre les Grecsdont nous ayons connaissanceil reconnut quetoute erreur et tout désordre partent de la matièremais que toute idée d'ordrede beauté et d'artificenous vient d'en haut. » (Id.De dieb. decret.) De làvient « que Platon fut le plus grand partisan d'Hippocrateetqu'il emprunta de lui ses dogmes principaux. » (##Zèlootèsoon Ippokratous Platoon EIPER TIS ALLOSkai ta megista toondogmatoon par' ekeinou elabe. Id. De usu part. l. VIII.) Cestextes se trouvent cités à la fin des bonnes éditionsd'Hippocrateinter testimonia veterum. Le lecteur qui seraittenté de les vérifier dans celle de Van der Linden(in-8o; tom. IIpag. 1017) doit observer sur le premier textedontje ne donne que la substanceque le traducteur latin VidusVidius s'est trompé en faisant parler Hippocratelui-mêmeau lieu de Gallien qui prend la parole. - ##Asiste kame dia pantosk.t.l. Ibid.

NoteXXXVI.

Cet axiomedécisif en faveur des idées innées se trouve eneffet dans la Métaphysique d'Aristote. ##Pasa mathèsisdia progignoskomenoon... esti. Lib I.cap. VII. - Ailleurs ilrépèteque toute doctrine et toute sciencerationnelle est fondée sur une connaissance antécédente...que le syllogisme et l'induction n'appuient leur marche que sur cessortes de connaissances; partant toujours de principes poséscomme connus. (Analyt. poster.lib. Icap IDe demonstr.)

NoteXXXVII.

Je trouveau liv. XIIchap IX de la Métaphysique d'Aristote quelquesidées qui se rapportent infiniment à ce que dit icil'interlocuteur. « Comme il n'y a riendit-ilau-dessus de lapenséesi elle n'était pas substancemais actesimpleil s'ensuivrait que l'acte aurait la supérioritéd'excellence ou de perfection - ##to eu to semnon - sur leprincipe même qui le produitce qui est révoltant. -##OOste pheukteon touto. - On s'accoutume trop àenvisager la pensée en tant qu'elle s'applique aux objetsextérieurscomme scienceou sensationou opinionouconnaissance; tandis que l'appréhension de l'intelligence quise comprend elle-mêmeparaît une espèce dehors-d'oeuvre. ##Aootès de (è noèsis) enparergoo.. - Cette connaissance de l'esprit est cependant lui;l'intelligence ne pouvant être qu'intelligence del'intelligence - ##kai estin è noèsis noèseoosnoèsis. - Le comprenant et le compris ne sont qu'un. -##oukh' eteron oioo ontos tou nooumenon kai tou nou etc. »Je ne serais pas éloigné de croire que ce chapitre dela Métaphysique d'Aristote se présentait au moins d'unemanière vague à l'esprit de l'interlocuteurlorsqu'ilréfutait le préjugé vulgaire qui range siinjustement Aristote parmi les défenseurs d'un systèmenon moins faux que vil et dangereux. (Note de l'Éditeur.)

NoteXXXVIII.

Je trouveen effet cette définition dans saint Thomassous une forme unpeu moins laconique. Veritas intellectus est adaequatiointellectus rei secundam quod intellectus dicit esse quod estvelnon esse quod non est. (Adv. gent. Lib. Icap. XLIXno 1.) -Illud quod intellectus intelligendo dicit et cognescit (car ilne peut connaître et juger sans DIRE) oportet esse reiaequatumscilicet ut ita in re sitsicut intellectus dicit.(Ibid.)

NoteXXXIX.

Illudverum est de eo quod intellectus dicitnon operatione qua id dicit.(Ibid.)

Note XL.

Intellectuspossibilis (sive activus) est aliqua pars hominiset estdignissimum et formalissimum in ipso. Ergo ab eo speciem sortitursinon ab intellectu passivo. - Intellectus possibilis probatur non esseactus corporis alicujuspropter hoc quod est cognoscitivus omniumformarum sensibilium in universali. Nulla igitur virtus cujusoperatio se extendere potest ad universalia omnia formarumsensibiliumpotest esse actus alicujus corporis. (S. Thom.ibid. lib IIcap. LXno 3-4.) Scientia non est inintellectu passivosed in intellectu possibili. (Ibid. no. 8.) -Intellectus possibilis... perficitur per species intelligibiles aphantasmatibus abstractas. (Ibid.no 15.) - Sensus non estcognoscitivus nisi singularium... per species individuales receptasin organis corporalibus: intellectus autem est cognoscitivusuniversalium. (Ibid.lib. IIcap. LXVIIno 2.) - Sensus noncognoscit incorporalianec se ipsumnec suam operationem; visusenim non videt se ipsumnect videt se videre. (Ibid. no. 3-4.)

Ce petitnombre de citations suffitje pensepour justifier les assertionsde l'interlocuteur au sujet de S. Thomas. On peut y lire en passantla condamnation de Condillacsi ridicule avec ses sensationstransformées si obstinément brouillé avecla véritéque lorsqu'il la rencontre par hasardils'écrie: Ce n'est pas elle. (Note de l'Éditeur.)

Note XLI.

Quoiquel'esprit général du passage indiqué soit renduil vaut la peine d'être cité en originalvu surtoutl'extrême rareté du livre dont il est tiré.

Velimautem ut (unusquisque) ita per se sentiat quem fructum non modo reslitterariaset etiam res christiana ex his nostris lucubrationibusperceptura situt nostra admonitione non indigeat; et tametsi quidcommodi imprimis religioni attulerimus nondum cuique fortassis illicoapparebittamen veniet tempus quum non ita obscurum erit. Equidemsingulare caelestis Numinis beneficium esse arbitror quod omnesomnium gentium linguae quae ante hos ducentos annos maxima ignorantiategebanturaut patefactae sunt bonorum virorum industria aut adhucproducuntur. Nam si destinationem aeternae majestatis et in futurumtempus consilia divinae mentis ratio investigare non potesttamenexstant jam multa Providentiae istius argumenta ex quibus majusaliquid agitari sentiamusquod votis expetere pium sanctumque est:pro virili autem manus praebereet vel minimam materiam comportareunice gloriosum. (Theoph. Sigib. BayeriMuseum sinicum; in-8oPetropoli1750tom. IIpraef.pag. 143-144.)

TROISIEMEENTRETIEN




LESÉNATEUR.

C'est moimon cher comtequi commencerai aujourd'hui la conversation en vousproposant une difficultél'Évangile à la main;ceci est sérieuxcomme vous voyez. Lorsque les disciples del'Homme-Dieu lui demandèrent si l'aveugle-né qui setrouvait sur son chemin était dans cet état pour sespropres crimes ou pour ceux de ses parentsle divin Maîtreleur répondit: Ce n'est pas qu'il ait péchéni ceux qui l'ont mis au monde (c'est-à-direce n'est pasque ses parents ou lui aient commis quelque crimedont son étatsoit la suite immédiate); mais c'est afin que la puissancede Dieu éclate en lui. Le P. de Lignidont vousconnaissez sans doute l'excellent ouvragea vu dans la réponseque je viens de vous citer une preuve que toutes les maladies ne sontpas la suite d'une crime: comment entendez-vous ce textes'il vousplaît?

LE COMTE.

De lamanière la plus naturelle. Premièrementje vous pried'observer que les disciples se tenaient sûrs de l'une oul'autre de ces deux propositions: Que l'aveugle-né portaitla peine de ses propres fautes ou de celles de ses pères;ce qui s'accorde merveilleusement avec les idées que je vousai exposées sur ce point. J'observe en second lieu que laréponse divine ne présente que l'idée d'unesimple exception qui confirme la loi au lieu de l'ébranler. Jecomprends à merveille que cette cécité pouvaitn'avoir d'autre cause que celle de la manifestation solennelle d'unepuissance qui venait changer le monde. Le célèbreBonnetde Genèvea tiré du miracle opérésur l'aveugle-né le sujet d'un chapitre intéressant deson livre sur la Vérité de la Religion chrétienneparce qu'en effet on trouverait difficilement dans toute l'histoireje dis même dans toute l'histoire saintequelque fait oùla vérité soit revêtue de caractères aussifrappantsaussi propres à forcer la conviction. Enfinsil'on voulait parler à la rigueuron pourrait dire quedansun sens plus éloignécette cécité étaitencore une suite du péché originelsans lequel larédemptioncomme toutes les oeuvres qui l'ont accompagnéeet prouvéen'auraient jamais eu lieu. Je connais trèsbien le précieux ouvrage du P. de Ligniet je m'en souviensmême (ce qui vous a peut-être échappé) quepour confirmer sa penséeil demande d'où viennent lesmaux physiques soufferts par des enfants baptisés avant l'âgeoù ils ont pu pécher? Maissans manquer aux égardsdûs à un homme de ce mériteil me semble qu'onne peut se dispenser de reconnaître ici une de ces distractionsauxquelles nous sommes tous plus ou moins sujet en écrivant.L'état physique du mondequi est le résultat de lachute et de la dégradation de l'hommene saurait varierjusqu'à une époque à venir qui doit êtreaussi générale que celle dont il est la suite. Larégénération spirituelle de l'homme individueln'a et ne peut avoir aucune influence sur ces lois. L'enfant souffrede même qu'il meurtparce qu'il appartient à une massequi doit souffrir et mourir parce qu'elle a étédégradée dans son principeet qu'en vertu de la tristeloi qui en a découlétout hommeparce qu'il esthommeest sujet à tous les maux qui peuvent affliger l'homme.Tout nous ramène donc à cette grande véritéque tout malou pour parler plus clairementtoute douleurest un supplice imposé pour quelque crime actuel ou originel(1); que si cette hérédité des peines vousembarrasseoubliezsi vous vouleztout ce que je vous ai dit surce point; car je n'ai nul besoin de cette considération pourétablir ma première assertionqu'on ne s'entend passoi-même lorsqu'on se plaint que les méchants sontheureux dans ce mondeet les justes malheureux; puisqu'il n'y arien de si vrai que la proposition contraire. Pour justifier lesvoies de la Providencemême dans l'ordre temporelil n'estpoint nécessaire du tout que le crime soit toujourspuni et sans délai. Encore une foisil est singulier quel'homme ne puisse obtenir de lui d'être aussi juste envers Dieuqu'envers ses semblables: qui jamais s'est avisé de soutenirqu'il n'y a ni ordre ni justice dans un état parce que deux outrois criminels auront échappé aux tribunaux? La seuledifférence qu'il y ait entre les deux justicesc'est que lanôtre laisse échapper des coupables par impuissance oupar corruptiontandis que si l'autre paraît quelquefoisne pas apercevoir les crimeselle ne suspend ses coups que par desmotifs adorables qui ne sont pasà beaucoup prèshorsde la portée de notre intelligence.

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(1) Onpeut ajouter que tout supplice est SUPPLICE dans les deux sensdu mot latin supplicium d'où vient le nôtre: CARTOUT SUPPLICE SUPPLIE. Malheur donc à la nation qui aboliraitles supplices! car la dette de chaque coupable ne cessant de retombersur la nationcelle-ci serait forcée de payer sansmiséricordeet pourrait même à la fin se voirtraiter comme insolvable selon toute la rigueur des lois.

LECHEVALIER.

Pour moncompteje ne veux plus chicaner sur ce pointd'autant plus que jene suis pas ici dans mon élémentcar j'ai trèspeu lu de livres de métaphysique dans ma vie; mais permettezque je vous fasse observer une contradiction qui n'a cessé deme frapper depuis que je tourne dans ce grand tourbillon du monde quiest aussi un grand livrecomme vous savez. D'un côtétout le monde célèbre le bonheurmême temporelde la vertu. Les premiers vers qui soient entrés dans mamémoire sont ceux de Louis Racinedans son poème de laReligion:

Adorablevertuque tes divins attraits


et lereste. Vous connaissez cela: ma mère me les apprit lorsque jene savais point encore lire; et je me vois toujours sur ses genouxrépétant cette belle tirade que je n'oublierai de mavie. Je ne trouve rien en vérité que de trèsraisonnable dans les sentiments qu'elle exprimeet quelquefois j'aiété tenté de croire que tout le genre humainétait d'accord sur ce point; card'un côtéil ya une sorte de concert pour exalter le bonheur de la vertu: leslivres en sont pleins; les théâtres en retentissent; iln'y a pas de poète qui ne se soit évertué pourexprimer cette vérité d'une manière vive ettouchante. Racine a fait retentir dans la conscience des princes cesmots si doux et si encourageants: Partout on me bénitonm'aime; et il n'y a point d'homme auquel ce bonheur ne puisseappartenir plus ou moinssuivant l'étendue de la sphèredont il occupe le centre. Dans nos conversations familièreson dira communément: que la fortune d'un tel négociantpar exemplen'a rien d'étonnant; qu'elle est due àsa probitéà son exactitudeà son économiequi ont appelé l'estime et la confiance universelle. Quide nous n'a pas entendu mille fois le bon sens du peuple dire: Dieubénit cette famille; ce sont de braves gens qui ont pitiédes pauvres: ce n'est pas merveille que tout leur réussisse?Dans le mondemême le plus frivoleil n'y a pas de sujetqu'on traite plus volontiers que celui des avantages de l'honnêtehomme isolé sur le faquin le plus fortuné; il n'y a pasd'empire plus universelplus irrésistible que celui de lavertu. Il faut l'avouersi le bonheur même temporel ne setrouve pas làoù sera-t-il donc?

Mais d'unautre côtéun concert non moins généralnous montred'une extrémité de l'univers àl'autre

L'innocenceà genoux tendant la gorge au crime.




On diraitque la vertu n'est dans ce monde que pour y souffrirpour y êtremartyrisée par le vice effronté et toujours impuni. Onne parle que des succès de l'audacede la fraudede lamauvaise foi; on ne tarit pas sur l'éternel désappointementde l'ingénue probité. Tout se donne àl'intrigueà la ruseà la corruptionetc. Je ne puisme rappeler sans rire la lettre d'un homme d'esprit qui écrivaità son amien lui parlant d'un certain personnage de leurconnaissance qui venait d'obtenir un emploi distingué: M***méritait bien cet emploi à tous égardsCEPENDANT il l'a obtenu.

En effeton est tenté quelquefoisen y regardant de prèsdecroire que le vicedans la plupart des affairesa un avantagedécidé sur la probité: expliquez-moi donc cettecontradictionje vous en prie; mille fois elle a frappé monesprit: l'universalité des hommes semble persuadée dedeux propositions contraires. Las de m'occuper de ce problèmefatigantj'ai fini par n'y plus penser.

LE COMTE.

Avant devous dire mon avisM. le chevalierpermettezs'il vous plaîtque je vous félicite d'avoir lu Louis Racine avant Voltaire.Sa musehéritière (je ne dis pas universelle) d'uneautre muse plus illustredoit être chère à tousles instituteurs; car c'est une muse de famille qui n'achanté que la raison et la vertu. Si la voix de ce poèten'est pas éclatanteelle est douce au moins et toujoursjuste. Ses Poésies sacrées sont pleines depenséesde sentiment et d'onction. Rousseau marche avant luidans le monde et dans les académies: mais dans l'Égliseje tiendrais pour Racine. Je vous ai félicité d'avoircommencé par luije dois vous féliciter encore plus del'avoir appris sur les genoux de votre excellente mèrequej'ai profondément vénérée pendant sa vieet qu'aujourd'hui je suis quelquefois tenté d'invoquer. C'està notre sexe sans doute qu'il appartient de former desgéomètresdes tacticiensdes chimistesetc.; mais cequ'on appelle l'homme c'est-à-dire l'homme moralest peut-être formé à dix ans; et s'il ne l'a pasété sur les genoux de sa mère ce seratoujours un grand malheur. Rien ne peut remplacer cette éducation.Si la mère surtout s'est fait un devoir d'imprimerprofondément sur le front de son fils le caractèredivinon peut être à peu près sûr que lamain du vice ne l'effacera jamais. Le jeune homme pourra s'écartersans doute; mais il décrirasi vous voulez me permettre cetteexpressionune courbe rentrante qui le ramènera aupoint dont il était parti.

LECHEVALIER (riant).

Croyez-vousmon bon amique la courbeà mon égardcommence àrebrousser?

LE COMTE.

Je n'endoute pas; et je puis même vous en donner une démonstrationexpéditive: c'est que vous êtes ici. Quel charmevous arrache aux sociétés et aux plaisirs pour vousamuser chaque soir auprès de deux hommes âgésdont la conversation ne vous promet rien d'amusant? Pourquoidans cemomentm'entendez-vous avec plaisir? c'est que vous portez sur lefront ce signe dont je vous parlais tout à l'heure.Quelquefois lorsque je vous vois arriver de loinje crois aussi voirà vos côtés madame votre mèrecouverted'un vêtement lumineuxqui vous montre du doigt cette terrasseoù nous vous attendons. Votre espritje le saissembleencore se refuser à certaines connaissances; mais c'estuniquement parce que toute vérité a besoin depréparation. Un journ'en doutez pasvous les goûterez;et je dois aujourd'hui même vous féliciter sur lasagacité avec laquelle vous avez aperçu et mis danstout son jour une grande contradiction humainedont je ne m'étaitpoint encore occupéquoiqu'elle soit réellementfrappante. Ouisans douteM. le chevaliervous avez raison: legenre humain ne tarit ni sur le bonheur ni sur les calamitésde la vertu. Mais d'abord on pourrait dire aux hommes: Puisque laperte et le gain semblent se balancerdécidez-vous doncdansle doutepour cette vertu qui est si aimable d'autant plus quenous n'en sommes pas réduits à cet équilibre. Eneffetla contradiction dont vous venez de parlervous la trouverezpartoutpuisque l'univers entier obéit à deux forces(1). Je vais à mon tour vous en citer un exemple: vous allezau spectacle plus souvent que nous. Les belles tirades de Lusignande Polyeuctede Méropeetc.manquent-elles jamais d'exciterle plus vif enthousiasme? Avez-vous souvenance d'un seul traitsublime de piété filialed'amour conjugalde piétémêmequi n'ait pas été profondément sentiet couvert d'applaudissements? Retournez le lendemainvous entendrezle même bruit (2) pour les couplets de Figaro. C'est la mêmecontradiction que celle dont nous parlions tout à l'heure;mais dans le fait il n'y a pas de contradiction proprement ditecarl'opposition n'est pas dans le même sujet. Vous avez lu toutcomme nous:

Mon Dieuquelle guerre cruelle!


Je trouvedeux hommes en moi.


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(1) Vimsentit geminam. (Ovid.VIII472.)

(2) Autantde bruit peut-être; ce qui suffit à la justesse del'observation; mais non pas le même bruit. La consciencene fait rien comme le viceet ses applaudissements mêmes ontun accent.

LECHEVALIER.

Sansdouteet même je crois que chacun est obligé enconscience de s'écrier comme Louis XIV: Ah! que je connaisbien ces deux hommes-là!

LE COMTE.

Eh bien!voilà la solution de votre problème et de tant d'autresqui réellement ne sont que le même sous différentesformes. C'est un homme qui vante très justement lesavantagesmême temporels de la vertuet c'est un autrehomme dans le même homme qui prouveraun instant aprèsqu'elle n'est sur la terre que pour y être persécutéehonnieégorgée par le crime. Qu'avez-vous donc entendudans le monde? Deux hommes qui ne sont pas du même avis. Envéritéil n'y a rien là d'étonnant; maisil s'en faut de beaucoup que ces deux hommes soient égaux.C'est la droite raisonc'est la conscience qui dit ce qu'elle voitavec évidence: que dans toutes les professionsdans toutesles entreprisesdans toutes les affairesl'avantagetoutes choseségales d'ailleursse trouve toujours du côté dela vertu; que la santéle premier des biens temporelsetsans lequel les autres ne sont rienest en partie son ouvrage;qu'elle nous comble enfin d'un contentement intérieur plusprécieux mille fois que tous les trésors de l'univers.

C'est aucontraire l'orgueil révolté ou dépitéc'est l'enviec'est l'avaricec'est l'impiété qui seplaignent des désavantages temporels de la vertu. Ce n'estdonc plus l'homme ou bien c'est un autre homme.

Dans sesdiscours encore plus que dans ses actionsl'homme est trop souventdéterminé par la passion du momentet surtout par cequ'on appelle humeur. Je veux vous citer à ce propos unauteur ancien et même antiquedont je regrette beaucoup lesouvragesà raison de la force et du grand sens qui brillentdans les fragments qui nous en restent. C'est le grave Enniusquifaisait chanter jadis sur le théâtre de Rome cesétranges maximes:

J'ai ditqu'il est des dieux; je le dirai sans cesse:

Mais je le disaussileur profonde sagesse

Ne se mêla jamais deschoses d'ici-bas.

Si j'étais dans l'erreurne lesverrions-nous pas

Récompenser le juste et punir lecoupable?

Hélas! il n'en est rien (I). . . . . . .




Et Cicéronnous apprendje ne sais plus oùque ce morceau étaitcouvert d'applaudissements (II).

Mais dansle même siècle et sur le même théâtrePlaute était sûrement au moins aussi applaudilorsqu'ildisait:

Du haut desa sainte demeure

Un Dieu toujours veillant nous regardemarcher;

Il nous voitnous entendnous observe àtoute heure

Et la plus sombre nuit ne saurait nous cacher(III).




Voilàje croisun assez bel exemple de cette grande contradiction humaine.Ici c'est le sagec'est le poète philosophe qui déraisonne;et c'est le farceur aimable qui prêche à merveille.

Mais sivous consentez à me suivrepartons de Rome et pour un instantallons à Jérusalem. Un psaume assez court a tout ditsur le sujet qui nous occupe. Prêt à confesser quelquesdoutes qui s'étaient élevés jadis dans son âmele Roi-Prophèteauteur de ce beau cantiquese croit obligéde les condamner d'avance en débutant par un éland'amour; il s'écrie: Que notre Dieu est bon pour tous leshommes qui ont le coeur droit!

Aprèsce beau mouvementil pourra avouer sans peine d'anciennesinquiétudes: J'étais scandaliséet jesentais presque ma foi s'ébranler lorsque je contemplais latranquillité des méchants. J'entendais dire autour demoi: Dieu les voit-il? et moi je disais: C'est donc en vainque j'ai suivi le sentier de l'innocence! je m'efforçais depénétrer ce mystère qui fatiguait monintelligence.

Voilàbien les doutes qui se sont présentés plus ou moinsvivement à tous les esprits; c'est ce qu'on appelleen styleascétiquedes tentations; et il se hâte de nousdire que la vérité ne tarda pas de leur imposersilence.

Mais jel'ai compris enfin ce mystèrelorsque je suis entrédans le sanctuaire du Seigneur; lorsque j'ai vu la fin qu'il apréparée aux coupables. je me trompaisô Dieu!vous punissez leurs trames secrètes; vous renversez lesméchants; vous les accablez de malheurs: en un instant ils ontpéri; ils ont péri à cause de leur iniquitéet vous les avez fait disparaître comme le songe d'un homme quis'éveille (IV).

Ayantainsi abjuré tous les sophismes de l'espritil ne sait plusqu'aimer. Il s'écrie: Qui puis-je désirer dans leciel? que puis-je aimer sur la terreexcepté vous seul? machair et mon sang se consument d'amour; vous êtes mon partagepour l'éternité. Qui s'éloigne de vous marche àsa pertecomme une épouse infidèle que la vengeancepoursuit; mais pour moipoint d'autre bonheur que celui dem'attacher à vousde n'espérer qu'en vousde célébrerdevant les hommes les merveilles de mon Dieu (V).

Voilànotre maître et notre modèle; il ne faut jamaisdansces sortes de questionscommencer par un orgueil contentieux qui estun crime parce qu'il argumente contre Dieuce qui mène droità l'aveuglement. Il faut s'écrier avant tout: Quevous êtes bon! et supposer qu'il y a dans notre espritquelque erreur qu'il s'agit seulement de démêler. Avecces dispositionsnous ne tarderons pas de trouver la paixqui nousdédaignera justement tant que nous ne la demanderons pas àson Auteur. J'accorde à la raison tout ce que je lui dois.L'homme ne l'a reçue que pour s'en servir; et nous avons assezbien prouvéje pensequ'elle n'est pas fort embarrasséepar les difficultés qu'on lui oppose contre la Providence.Toutefois ne comptons point exclusivement sur une lumière tropsujette à se trouver éclipsée par ces ténèbresdu coeur toujours prêtes à s'élever entre lavérité et nous. Entrons dans le sanctuaire!c'est là que tous les scrupulesque tous les scandaless'évanouissent. Le doute ressemble à ces mouchesimportunes qu'on chasseet qui reviennent toujours. Il s'envole sansdoute au premier geste de la raison; mais la Religion le tueetfranchement c'est un peu mieux.

LESÉNATEUR.

Je vous aisuivi avec un extrême plaisir dans votre excursion àJérusalem; mais permettez-moi d'ajouter encore à vosidées en vous faisant observer que ce n'est pas toujours àbeaucoup près l'impiétél'ignorance ou lalégèreté qui se laissent éblouir par lesophisme que vous attaquez avec de si bonnes raisons. L'injustice esttelle à cet égardet l'erreur si fort enracinéeque les écrivains les plus sagesséduits ou étourdispar des plaintes insenséesfinissent par s'exprimer comme lafouleet semblent passer condamnation sur ce point. Vous citiez toutà l'heure Louis Racine: rappelez-vous ce vers de la tirade quevous aviez en vue:

Lafortuneil est vraila richesse te fuit.




Rien n'estplus faux: non seulement les richesses ne fuient pas la vertu; maisil n'y aau contrairede richesses honorables et permanentes quecelles qui sont acquises et possédées par la vertu. Lesautres sont méprisées et ne font que passer. Voilàcependant un sageun homme profondément religieux qui vientnous répéter après mille autres: Que larichesse et la vertu sont brouillées; mais sans douteaussi qu'après mille autres il avait répétébien des fois dans sa viel'antiquel'universell'infaillibleadage: Bien mal acquis ne profite guère (1). De manièreque nous voilà obligés de croire que les richessesfuient également le vice et la vertu. Où sont-ellesdonc de grâce? Si l'on avait des observations moralescomme ona des observations météorologiques; si des observateursinfatigables portaient un oeil pénétrant sur l'histoiredes familleson verrait que les biens mal acquis sont autantd'anathèmes dont l'accomplissement est inévitable surles individus ou sur les familles.

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(1) Malaparta male dilubuntur. Ce proverbe est de toutes les langues etde tous les styles. Platon l'a dit: C'est la vertu qui produit lesrichessescomme elle produit tous les autres bienstant publics queparticuliers. (In Apol. Soc. opp.tom. Ipag. 70.) C'est lavérité même qui s'exprime ainsi.

Mais il ya dans les écrivains du bon parti qui se sont exercéssur ce sujetune erreur secrète qui me paraît mériterqu'on la mette à découvert; ils voient dans laprospérité des méchants et dans les souffrancede la vertu une forte preuve de l'immortalité de l'âmeouce qui revient au mêmedes peines et des récompensesde l'autre vie.; ils sont donc portéssans qu'ils s'enaperçoivent peut-êtreà fermer les yeux surcelles de ce mondede peur d'affaiblir les preuves d'une véritédu premier ordre sur laquelle repose tout l'édifice de laReligion; mais j'ose croire qu'en cela ils ont tort. Il n'est pasnécessaireni mêmeje pensepermis de désarmerpour ainsi direune vérité afin d'en armer une autre;chaque vérité peut se défendre seule: pourquoifaire des aveux qui ne sont pas nécessaires?

Lisezjevous priela première fois que vous en aurez le tempslesréflexions critiques de l'illustre Leibnitz sur les principesde Puffendorf: vous y lirez en propres termes que les châtimentsd'une autre vie sont démontrés par cela seul qu'il aplu au souverain Maître de toutes choses de laisser dans cettevie la plupart des crimes impunis et la plupart des vertus sansrécompense.

Mais necroyez pas qu'il nous laisse la peine de le réfuter. Il sehâtedans le même ouvragede se réfuter lui-mêmeavec la supériorité qui lui appartient; il reconnaîtexpressémentqu'en faisant même abstraction desautres peines que Dieu décerne dans ce monde à lamanière des législateurs humainsil ne se montreraitpas moins législateur dès cette viepuisqu'en vertudes lois seules de la nature qu'il a portées avec tant desagessetout méchant est un HEAUTONTIMORUMENOS (1).

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(1)Bourreau de lui-même; c'est le titre fort connu d'unecomédie de Térence. Le vénérable auteurde l'Évangile expliqué a dit avec autantd'esprit et plus d'autorité: Un coeur coupable prendtoujours contre lui-même le parti de la justice divine.(Tom. III120e méd.3e point.)

On nesaurait mieux dire; mais dites-moi vous-mêmes comment il estpossible queDieu ayant prononcé des peines dèscette vie à la manière des législateursettout méchant étant d'ailleursen vertu des loisnaturellesUN BOURREAU DE LUI-MEMEla plupart des crimesdemeurent impunis (1)? L'illusion dont je vous parlais tout àl'heure et la force du préjugé se montrent ici àdécouvert. Je n'entreprendrai pas inutilement de les mettredans un plus grand jourmais je veux vous citer encore un hommesupérieur dans son genreet dont les oeuvres ascétiquessont incontestablement un des plus beaux présents que letalent ait faits à la piété; le P. Berthier. Jeme rappelle que sur ces paroles d'un psaume: Encore un momentetl'impie n'existera plusvous chercherez sa placeet vous ne latrouverez pas; il observe que si le Prophète n'avait pasen vue la bienheureuse éternitésa proposition seraitfausse; car dit-illes hommes de bien ont périetl'on ne connaît pas le lieu qu'ils ont habité sur laterre; ils ne possédaient point de richesses pendant leur vieet l'on ne voit pas qu'ils y fussent plus tranquilles que lesméchantsquimalgré les excès des passionssemblent avoir le privilège de LA SANTÉ ET D'UNE VIETRES LONGUE.

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(1)Leibnitzii monita quaedam ad Puffendorfii principia Opp.tom. IVpart. IIIpag. 277. Les pensées les plus importantesde ce grand homme ont été mises à la portéede tout le monde dans le livre également bien conçu etbien exécuté des Pensées de Leibnitz.Voy. tom. IIpag. 296 et 375.

On a peineà comprendre qu'un penseur d'une telle force se soit laisséaveugler par le préjugé vulgaire au point deméconnaître les vérités les pluspalpables. Les hommes de bien dit-ilont péri.- Mais personneje pensen'a soutenu encore que les gens de biendussent avoir le privilège de ne pas mourir. On ne connaîtpas le lieu qu'ils ont habité sur la terre. - Premièrementqu'importe? d'ailleursle sépulcre des méchants est-ilplus connu que celui des gens de bientoutes choses égalesentre elles du côté de la naissancedes emplois et dugenre de vie? Louis XI ou Pierre-le-Cruel furent-ils plus célèbresou plus riches que saint Louis et Charlemagne? Suger et Ximénèsne vécurent-ils point plus tranquilleset sont-ils moinscélèbres après leur mort que Séjan ouPombal? Ce qui suit sur le privilège de la santé etd'une plus longue vie est peut-être une des preuves lesplus terribles de la force d'un préjugé généralsur les esprits les plus faits pour lui échapper.

Mais ilest arrivé au P. Berthier ce qui est arrivé àLeibnitzet ce qui arrivera à tous les hommes de leur sorte:c'est de se réfuter eux-mêmes avec une forceune clartédigne d'eux; et de plusquant au P. Berthieravec une onction digned'un maître qui balance Fénélon dans les routesde la science spirituelle. En plusieurs endroits de ses oeuvresilreconnaît que sur la terre même il n'y a de bonheur quedans la vertu; que nos passions sont nos bourreaux; que l'abîmedu bonheur se trouverait dans l'abîme de la charité;que s'il existait une ville évangélique ceserait un lieu digne de l'admiration des angeset qu'il faudraittout quitter pour aller contempler de près ces heureux mortels(VI). Plein de ces idéesil s'adresse quelque part àDieu même; il lui dit: Est-il donc vrai qu'outre la félicitéqui m'attend dans l'autre vieje puis encore être heureux danscelle-ci? Lisezje vous prieles oeuvres spirituelles de cedocte et saint personnage; vous trouverez aisément lesdifférents passages que j'ai en vueet je suis bien sûrque vous me remercierez de vous avoir fait connaître ceslivres.

LECHEVALIER.

Avouezfranchementmon cher sénateurque vous voulez me séduireet m'embarquer dans vos lectures favorites. Sûrement votreproposition ne s'adresse pas à votre complice quisourit. Au resteje vous prometssi je commencede commencer parle P. Berthier.

LESÉNATEUR.

Je vousexhorte de tout mon coeur à ne pas tarder; en attendantjesuis bien aise de vous avoir montré la science et la saintetése trompant d'abordet raisonnant comme la fouleégaréesà la vérité par un noble motifmais se laissantbientôt ramener par l'évidence et se donnant àelles-mêmes le démenti le plus solennel.

Voilàdoncsi je ne me trompedeux erreurs bien éclaircies: erreurde l'orgueilqui se refuse à l'évidence pour justifierses coupables objections; et de pluserreur de la vertu qui selaisse séduire par l'envie de renforcer une véritémême aux dépens d'une autre. Mais il y a encore unetroisième erreur qui ne doit point être passéesous silence; c'est cette foule d'hommes qui ne cessent de parler dessuccès du crimesans savoir ce que c'est que bonheuret malheur. Écoutez le misanthropeque je ferai parler poureux:

On saitque ce pied-plat digne qu'on le confonde

Par de salesemplois s'est poussé dans le monde;

Et que par eux sonsort de splendeur revêtu

Fait rougir le mériteet gronder la vertu.

Cependant sa grimace est partout bienvenue;

On l'accueilleon lui rit; partout il s'insinue;

Ets'il est par la brigue un rang à disputer

Sur le plushonnête homme on le voit l'emporter.




Le théâtrene nous plaît tant que parce qu'il est le complice éternelde tous nos vices et de toutes nos erreurs (1). Un honnêtehomme ne doit point disputer un rang par la brigue et moinsencore le disputer à un pied-plat. On ne cesse decrier: Tous les emploistous les rangstoutes les distinctionssont pour les hommes qui ne les méritent pas. Premièrementrien n'est plus faux: d'ailleurs de quel droit appelons-nous toutesces choses des biens? Vous nous citiez tout à l'heureune charmante épigrammeM. le chevalier: il méritaitcet emploi à tous égards; CEPENDANT il l'a obtenu;à merveille s'il ne s'agit que de rire; mais s'il fautraisonnerc'est autre chose. Je voudrais vous faire part d'uneréflexion qui me vint un jour en lisant un sermon de votreadmirable Bourdaloue; mais j'ai peur que vous ne me traitiez encored'Illuminé.

--

(1)

_ . . . .Paucas poetae reperiunt fabulas


Ubi bonimeliores fiant._


(Plaut.capt. in Epil.) On peut le croirej'espère.

LECHEVALIER.

Commentdoncencore? jamais je n'ai dit cela. J'ai dit seulementcequi est fort différentque si certaines gens vousentendaientils pourraient bien vous traiter d'illuminé.D'ailleurs il n'y a point ici de certaines gens; et quand il yen auraitquand on devrait même imprimer ce que nous disonsil ne faudrait pas s'en embarrasser. Ce qu'on croit vraiil faut ledire et le dire hardiment; je voudraism'en coûta-t-ilgrand'chose découvrir une vérité faite pourchoquer tout le genre humain: je la lui dirais àbrûle-pourpoint.

LESÉNATEUR.

Si jamaisvous êtes enrôlé dans une armée que laProvidence lève en ce moment en Europevous aurez place parmiles grenadiers; mais voici ce que je voulais vous dire. Je lisais unjour dans je ne sais quel sermon de Bourdaloue un passage oùil soutient sans la moindre restrictionqu'il n'est pas permis dedemander des emplois (1). À vous dire la véritéje pris d'abord cela pour un simple conseilou pour une de ces idéesde perfectioninutiles dans la pratiqueet je passai; mais bientôtla réflexion me ramenaet je ne tardai pas à trouverdans ce texte le sujet d'une longue et sérieuse méditation.Certainement une grande partie des maux de la sociétévient des dépositaires de l'autoritémal choisis parle prince; mais la plupart de ces mauvais choix sont l'ouvrage del'ambition qui l'a trompé. Si tout le monde attendait le choixau lieu de s'efforcer de le déterminer par tous les moyenspossiblesje me sens porté à croire que le mondechangerait de face. De quel droit ose-t-on dire: Je vaux mieux quetout autre pour cet emploi? car c'est ce qu'on dit lorsqu'on ledemande. De quelle énorme responsabilité ne secharge-t-on pas! il y a un ordre caché qu'on s'expose àtroubler. Je vais plus loin: je dis que chaque hommes'il examineavec soin et lui-même et les autreset toutes lescirconstancessaura fort bien distinguer les cas où l'on estappeléde ceux où l'on force le passage. Ceci tient àune idée qui vous paraîtra peut-être paradoxale;faites-en ce qui vous plaira. Il me semble que l'existence et lamarche des gouvernements ne peuvent s'expliquer par des moyenshumainspas plus que le mouvement des corps par des moyensmécaniques. Mens agitat molem. Il y a dans chaqueempire un esprit recteur (laissez-moi volez ce mot à lachimie en le dénaturant) qui l'anime comme l'âme animele corpset qui produit la mort lorsqu'il se retire.

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(1)Suivant toutes les apparencesl'interlocuteur avait en vue l'endroitoù ce grand orateur dit avec une sévéritéqui paraît excessive: « Mais quoi! me direz-vousneserait-il donc jamais permis à un homme du monde de désirerd'être plus grand qu'il n'est? Nonmon cher auditeuril nevous sera jamais permis de le désirer: il vous sera permis del'être quand Dieu le voudraquand votre roi vous y destineraquand la voix publique vous y appelleraetc. » (Sermon surl'état de vie ou plutôt contre l'ambitionIre part.) (Note de l'Éditeur.).

LE COMTE.

Vousdonnez un nom nouveauassez heureux mêmece me sembleàune chose toute simple qui est l'intervention nécessaire d'unepuissance surnaturelle. On l'admet dans le monde physique sansexclure l'action des causes secondes; pourquoi ne l'admettrait-on pasde même dans le monde politiqueoù elle n'est pas moinsindispensable? Sans son intervention immédiateon ne peutexpliquercomme vous le dites très bienni la créationni la durée des gouvernements. Elle est manifeste dans l'uniténationale qui les constitue; elle l'est dans la multiplicitédes volontés qui concourent au même but sans savoir cequ'elles fontce qui montre qu'elles sont simplement employées;elle l'est surtout dans l'action merveilleuse qui se sert de cettefoule de circonstances que nous nommons accidentelles de nousfolies mêmes et de nos crimespour maintenir l'ordre etsouvent pour l'établir.

LESÉNATEUR.

Je ne saissi vous avez parfaitement saisi mon idée; n'importe quant àprésent. La puissance surnaturelle une fois admisede quelquemanière qu'elle doive être entendueon peut bien sefier à elle; mais on ne l'aura jamais assez répéténous nous tromperions bien moins sur ce sujetsi nous avions desidées plus justes de ce que nous appelons biens etbonheur. Nous parlons des succès du viceet nous nesavons pas ce que c'est qu'un succès. Ce qui nousparaît un bonheurest souvent une punition terrible.

LE COMTE.

Vous avezgrandement raisonmonsieur: l'homme ne sait ce qui lui convient; etla philosophie même s'en est aperçuepuisqu'elle adécouvert que l'homme de lui-même ne savait pas prieret qu'il avait besoin de quelque instructeur divin qui vint luiapprendre ce qu'il doit demander (1). Si quelquefois la vertu paraîtavoir moins de talent que le vice pour obtenir les richesseslesemploisetc.si elle est gauche pour toute espèced'intriguesc'est tant mieux pour ellemême temporellement;il n'y a pas d'erreur plus commune que celle de prendre unebénédiction pour une disgrâce: n'envions jamaisrien au crime: laissons-lui ses tristes succèsla vertu en ad'autres; elle a tous ceux qu'il lui est permis de désirer; etquand elle en aurait moinsrien ne manquerait encore àl'homme justepuisqu'il lui resterait la paixla paix du coeur!trésor inestimablesanté de l'âmecharme de laviequi tient lieu de toutet que rien ne peut remplacer. Par quelinconcevable aveuglement semble-t-on souvent n'y pas faire attention?D'un côté est la paix et même la gloire: une bonnerenommée du moins est la compagne inséparable de lavertuet c'est une des jouissances les plus délicieuses de lavie; de l'autre se trouve le remords et souvent aussi l'infamie. Toutle monde convient de ces vérités; mille écrivainsles ont mises dans tout leur jour; et l'on raisonne ensuite comme sion ne les connaissait pas. Cependant peut-on s'empêcher decontempler avec délice le bonheur de l'homme qui peut se direchaque jour avant de s'endormir: Je n'ai pas perdu la journée;qui ne voit dans son coeur aucune passion haineuseaucun désircoupable; qui s'endort avec la certitude d'avoir fait quelque bienet qui s'éveille avec de nouvelles forces pour devenir encoremeilleur? Dépouillez-lesi vous voulezde tous les biens queles hommes convoitent si ardemmentet comparez-le àl'heureuxau puissant Tibère écrivant de l'îlede Caprée sa fameuse lettre au sénat romain (2); il nesera pas difficileje croisde se décider entre ces deuxsituations. Autour du méchant je crois voir sans cesse toutl'enfer des poètesTERRIBILES VISU FORMAE: les soucisdévorantsles pâles maladiesl'ignoble et précocevieillessela peurl'indigence (triste conseillère)lesfausses joies de l'espritla guerre intestineles furiesvengeressesla noire mélancoliele sommeil de la conscienceet la mort (VII). Les plus grands écrivains se sontexercés à décrire l'inévitable supplicedes remords; mais Perse surtout m'a frappélorsque sa plumeénergique nous fait entendrependant l'horreur d'uneprofonde nuit la voix d'un coupable troublé par dessonges épouvantablestraîné par sa consciencesur le bord mouvant d'un précipice sans fondcriant àlui-même: Je suis perdu! je suis perdu! et quepourachever le tableaule poète nous montre l'innocence dormanten paix à côté du scélérat bourrelé(VIII).

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(1) Iln'est plus nécessaire de citer ce passage de Platonquidulivre de ce grand hommea passé dans mille autres.

(2) «Que vous écrirai-je aujourd'huiPères conscrits? oucomment vous écrirai-jeou que dois-je ne pas vous écriredu tout? Si je le sais moi-mêmeque les dieux et les déessesme fassent périr encore plus horriblement que je ne me senspérir chaque jour! » (Tac. Ann. VI6.)

LECHEVALIER.

En véritévous faites peur au grenadier; mais voilà encore une deces contradictions que nous remarquions tout à l'heure. Toutle monde parle du bonheur attaché à la vertuet toutle monde encore parle de ce terrible supplice des remords; mais ilsemble que ces vérités soient de pures théories;et lorsqu'il s'agit de raisonner sur la Providenceon les oubliecomme si elles étaient nulles dans la pratique. Il y a icitout à la fois erreur et ingratitude. À présentque j'y réfléchisje vois un grand ridicule àse plaindre des malheurs de l'innocence. C'est précisémentcomme si l'on se plaignait que Dieu se plaît à rendre lebonheur malheureux.

LE COMTE.

Savez-vousbienM. le chevalierque Sénèque n'aurait pas mieuxdit! Dieuen effeta tout donné aux hommes qu'il a préservésou délivrés des vices (1). Ainsidire que le crime estheureux dans ce mondeet l'innocence malheureusec'est unevéritable contradiction dans les termes; c'est direprécisément que la pauvreté est riche etl'opulence pauvre; mais l'homme est ainsi fait. Toujours il seplaindratoujours il argumentera contre son père. Ce n'estpoint assez que Dieu ait attaché un bonheur ineffable àl'exercice de la vertu; ce n'est pas assez qu'il lui ait promis leplus grand lot sans comparaison dans le partage généraldes biens de ce monde; ces têtes folles dont le raisonnementa banni la raison ne seront point satisfaites: il faudraabsolument que leur juste imaginaire soit impassible; qu'il ne luiarrive aucun mal; que la pluie ne le mouille pas; que la nielles'arrête respectueusement aux limites de son champ; et que s'iloublie par hasard de pousser ses verrousDieu soit tenu d'envoyer àsa porte un ange avec une épée flamboyantede peurqu'un voleur heureux ne vienne enlever l'or et les bijoux duJUSTE (2).

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(1) Omniamala ab illis (Deus) removit; scelera et flagitiaetcogitationes improbaset avida consiliaet libidinem caecumetalieno imminentem avaritiam. (Sen. De Prov. c. VI.)

(2)Numquid quoque a Deo aliquis exigit ut boni viri sarcinas servet?Ouisans douteon l'exige tous les jourssans s'en apercevoir. Quedes voleurs détroussent ce qu'on appelle un honnêtehomme tel qui accordait un rire approbateur à ce passagede Sénèquedira sur-le-champ: Pareil malheur neserait pas arrivé à un riche coquin: ces choses-làn'arrivent qu'aux honnêtes gens.

LECHEVALIER.

Je vousattrape aussi à plaisanterM. le philosophemais je me gardebien de vous querellercar je crains les représailles; jeconviens d'ailleurs bien volontiers quedans ce casla plaisanteriepeut se présenter au milieu d'une discussion grave; on nesaurait imaginer rien de plus déraisonnableque cetteprétention sourde qui voudrait que chaque juste fûttrempé dans le Styxet rendu inaccessible à tous lescoups du sort.

LE COMTE.

Je ne saispas trop ce que c'est que le sort; mais je vous avoue quepour mon compteje vois quelque chose encore de bien plusdéraisonnable que ce qui vous paraît à vousl'excès de la déraison: c'est l'inconcevable folie quiose fonder des arguments contre la Providencesur les malheurs del'innocence qui n'existe pas. Où est donc l'innocenceje vous en prie? Où est le juste? est-il iciautour de cettetable? Grand Dieueh! qui pourrait donc croire un tel excèsde déliresi nous n'en étions pas les témoins àtous les moments? Souvent je songe à cet endroit de la Bibleoù il est dit: « Je visiterai Jérusalem avecdes lampes (1). » Ayons nous-mêmes le courage devisiter nos coeurs avec des lampes et nous n'oserons plusprononcer qu'en rougissant les mots de vertu de justiceet d'innocence. Commençons par examiner le mal qui esten nouset pâlissons en plongeant un regard courageux au fondde cet abîme; car il est impossible de connaître lenombre de nos transgressionset il ne l'est pas moins de savoirjusqu'à quel point tel ou tel acte coupable a blessél'ordre général et contrarié les plans duLégislateur éternel. Songeons ensuite à cetteépouvantable communication de crimes qui existe entre leshommescomplicitéconseilexempleapprobation motsterribles qu'il faudrait méditer sans cesse? Quel homme sensépourra songer sans frémir à l'action désordonnéequ'il a exercée sur ses semblableset aux suites possibles decette funeste influence? Rarement l'homme se rend coupable seul;rarement un crime n'en produit pas un autre. Où sont lesbornes de la responsabilité? De là ce trait lumineuxqui étincelle entre mille autres dans le livre des Psaumes:Quel homme peut connaître toute l'étendue de sesprévarications? O Dieu! purifiez-moi de celles que j'ignoreet pardonnez-moi même celles d'autrui (2).

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(1)Scrutabor Jerusalem in lucernis. (Soph.I12.)

(2)Delicta quis intelligit? Ab occultis meis munda meet ab alienisparce servo tuo. (Ps. XVIII14.)

Aprèsavoir ainsi médité sur nos crimesil se présenteà nous un autre examen encore plus tristepeut-êtrec'est celui de nos vertus: quelle effrayante recherche que celle quiaurait pour objet le petit nombrela fausseté etl'inconstance de ces vertus! il faudrait avant tout en sonder lesbases: hélas! elles sont bien plutôt déterminéepar le préjugé que par les considérations del'ordre général fondé sur la volontédivine. Une action nous révolte bien moins parce qu'elle estmauvaise que parce qu'elle est honteuse. Que deuxhommes du peuple se battentarmés chacun de son couteaucesont deux coquins: allongez seulement les armes et attachez aucrime une idée de noblesse et d'indépendancece seral'action d'un gentilhomme; et le souverainvaincu par le préjugéne pourra s'empêcher d'honorer lui-même le crimecommis contre lui-même: c'est-à-dire la rébellionajoutée au meurtre. L'épouse criminelle parletranquillement de l'infamie d'une infortunée que lamisère conduisit à une faiblesse visible; et du hautd'un balcon dorél'adroit dilapidateur du trésorpublic voit marcher au gibet le malheureux serviteur qui a voléun écu à son maître. Il y a un mot bien profonddans un livre de pur agrément: je l'ai luil y a quarante anspréciset l'impression qu'il me fit alors ne s'est pointeffacée. C'est dans un conte moral de Marmontel. Un paysandont la fille a été déshonorée par ungrand seigneurdit à ce brillant corrupteur: Vous êtesbien heureuxmonsieurde ne pas aimer l'or autant que les femmes:vous auriez été un Cartouche. Que faisons-nouscommunément pendant toute notre vie? ce qui nous plaît.Si nous daignons nous abstenir de voler et de tuerc'est que nousn'en avons nulle envie; cela ne se fait pas:

_Sed si


Candidavicini subrisit molle puella

Cor tibi rite salit...?_ (1)




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(1) Maissi la blanche fille du voisin t'adresse un sourire voluptueuxtoncoeur continue-t-il à battre sagement? (Pers. sat.III110-111.)

Ce n'estpas le crime que nous craignonsc'est le déshonneur; etpourvu que l'opinion écarte la honteou même ysubstitue la gloire comme elle en est bien la maîtressenouscommettons le crime hardimentet l'homme ainsi disposés'appelle sans façon juste ou tout au moins honnêtehomme: et qui sait s'il ne remercie pas Dieu de n'êtrepas comme un de ceux-là? C'est un délire dont lamoindre réflexion doit nous faire rougir. Ce fut sans douteavec une profonde sagesse que les Romains appelèrent du mêmenom la force et la vertu. Il n'y a en effet point devertu proprement ditesans victoire sur nous-mêmeset tout cequi ne nous coûte rien ne vaut rien. Otons de nos misérablesvertus ce que nous devons au tempéramentà l'honneurà l'opinionà l'orgueilà l'impuissance et auxcirconstances; que nous restera-t-il? Hélas! bien peu dechose. je ne crains pas de vous le confesser; jamais je ne méditecet épouvantable sujet sans être tenté de mejeter à terre comme un coupable qui demande grâce; sansaccepter d'avance tous les maux qui pourraient tomber sur ma têtecomme une légère compensation de la dette immense quej'ai contractée envers l'éternelle justice. Cependantvous ne sauriez croire combien de gensdans ma viem'ont dit quej'étais un fort honnête homme.

LECHEVALIER.

Je penseje vous l'assuretout comme ces personnes-làet me voicitout prêt à vous prêter de l'argent sans témoinset sans billetsans examiner même si vous n'aurez point enviede ne pas me le rendre. Maisdites-moije vous prien'auriez-vouspoint blessé votre cause sans y songeren nous montrant cevoleur publicqui voitdu haut d'un balcon doré lesapprêts d'un supplice bien plus fait pour lui que pour lamalheureuse victime qui va périr? Ne nous ramèneriez-vouspoint sans vous en apercevoirau triomphe du vice et aux malheursde l'innocence?

LE COMTE.

Non envéritémon cher chevalierje ne suis point encontradiction avec moi-même: c'est vousavec votre permissionqui êtes distrait en nous parlant des malheurs de l'innocence.Il ne fallait parler que du triomphe du vice: car ledomestique qui est pendu pour avoir volé un écu àson maître n'est pas du tout innocent. Si la loi du paysprescrit la peine de mort pour tout vol domestiquetout domestiquesait que s'il vole son maîtreil s'expose à la mort.Que si d'autres crimes beaucoup plus considérables ne sont niconnus ni punisc'est une autre question: maisquant à luiil n'a nul droit de se plaindre. Il est coupable suivant la loi; ilest jugé suivant la loi; il est envoyé à la mortsuivant la loi: on ne lui fait aucun tort. Et quant au voleur publicdont nous parlions tout à l'heurevous n'avez pas bien saisima pensée. Je n'ai point dit qu'il fût heureux; je n'aipoint dit que ses malversations ne seront jamais connues ni châtiées;j'ai dit seulement que le coupable a eu l'art jusqu'à cemoment de cacher ses crimeset qu'il passe pour ce qu'onappelle un honnête homme. Il ne l'est pas cependant àbeaucoup près pour l'oeil qui voit tout. Si donc la goutteoula pierreou quelque autre supplément terrible de la justicehumaineviennent lui faire payer le balcon dorévoyez-vous là quelque injustice? Orla supposition que jefais dans ce moment se réalise à chaque instant surtous les points du globe. S'il y a des véritéscertaines pour nousc'est que l'homme n'a aucun moyen de juger lescoeurs; que la conscience dont nous sommes portés àjuger le plus favorablementpeut être horriblement souilléeaux yeux de Dieu; qu'il n'y a point d'homme innocent dans ce monde;que tout mal est une peineet que le juge qui nous y condamne estinfiniment juste et bon: c'est assezce me semblepour que nousapprenions au moins à nous taire.

Maispermettez qu'avant de finir je vous fasse part d'une réflexionqui m'a toujours extrêmement frappé: peut-êtrequ'elle ne fera pas moins d'impression sur vos esprits.

Il n'ya point de juste sur la terre (1). Celui qui a prononcé cemot devint lui-même une grande et triste preuve des étonnantescontradictions de l'homme: mais ce juste imaginaireje veux bien leréaliser un moment par la penséeet je l'accable detous les maux possibles. Je vous le demandequi a droit de seplaindre dans cette supposition? C'est le juste apparemment: c'est lejuste souffrant. Mais c'est précisément ce quin'arrivera jamais. Je ne puis m'empêcher dans ce moment desonger à cette jeune fille devenue célèbredanscette grande villeparmi les personnes bienfaisantes qui se font undevoir sacré de chercher le malheur pour le secourir. Elle adix-huit ans; il y en a cinq qu'elle est tourmentée par unhorrible cancer qui lui ronge la tête. Déjà lesyeux et le nez ont disparuet le mal s'avance sur ses chairsvirginalescomme un incendie qui dévore un palais. En proieaux souffrances les plus aiguësune piété tendreet presque céleste la détache entièrement de laterreet semble la rendre inaccessible ou indifférente àla douleur. Elle ne dit pas comme le fastueux stoïcien: Odouleur! tu as beau fairetu ne me feras jamais convenir que tu soisun mal. Elle fait bien mieux: elle n'en parle pas. Jamais iln'est sorti de sa bouche que des paroles d'amourde soumission et dereconnaissance. L'inaltérable résignation de cettefille est devenue une espèce de spectacle; et comme dans lespremiers siècles du Christianismeon se rendait au cirque parsimple curiosité pour y voir BlandineAgathePerpétuelivrées aux lions ou aux taureaux sauvageset que plus d'unspectateur s'en retourna tout surpris d'être chrétien;des curieux viennent aussi dans votre bruyante cité contemplerla jeune martyre livrée au cancer. Comme elle a perdula vueils peuvent s'approcher d'elle sans la troubleret plusieursen ont rapporté de meilleures pensées. Un jour qu'onlui témoignait une compassion particulière sur seslongues et cruelles insomnies: Je ne suis pas dit-elleaussimalheureuse que vous le croyez; Dieu me fait la grâce de nepenser qu'à lui. Et lorsqu'un homme de bienque vousconnaissezM. le sénateurlui dit un jour: Quelle est lapremière grâce que vous demanderez à Dieumachère enfantlorsque vous serez devant lui? Elle réponditavec une naïveté évangélique: Je luidemanderai pour mes bienfaiteurs la grâce de l'aimer autant queje l'aime.

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(1) Nonest homo justus in terraqui faciat bonum et non peccet. (Eccl.VII21.) Il avait été dit depuis longtemps: Quidest homo ut immaculatus sitet ut justus appareat de muliere? Ecceinter sanctos nemo immutabilis. (JobXV14-15.)

Certainementmessieurssi l'innocence existe quelque part dans le mondeelle setrouve sur ce lit de douleur auprès duquel le mouvement de laconversation vient de nous amener un instant; et si l'on pouvaitadresser à la Providence des plaintes raisonnablesellespartiraient justement de la bouche de cette victime pure qui ne saitcependant que bénir et aimer. Orce que nous voyons ici onl'a toujours vuet on le verra jusqu'à la fin des siècles.Plus l'homme s'approchera de cet état de justice dont laperfection n'appartient pas à notre faible natureet plusvous le trouverez aimant et résigné jusque dans lessituations les plus cruelles de la vie. Chose étrange! c'estle crime qui se plaint des souffrances de la vertu! c'est toujours lecoupableet souvent le coupableheureux comme il veutl'êtreplongé dans les délices et regorgeant desseuls biens qu'il estimequi ose quereller la Providence lorsqu'ellejuge à propos de refuser ces mêmes biens à lavertu! Qui donc a donné à ces témérairesle droit de prendre la parole au nom de la vertu qui les désavoueavec horreuret d'interrompre par d'insolents blasphèmes lesprièresles offrandes et les sacrifices volontaires del'amour?

LECHEVALIER.

Ah! moncher amique je vous remercie! Je ne saurais vous exprimer àquel point je suis touché par cette réflexion qui nes'était pas présentée à mon esprit. Jel'emporte dans mon coeurcar il faut nous séparer. Il n'estpas nuitmais il n'est plus jouret déjà les eauxbrunissantes de la Néva annoncent l'heure du repos. Je croisque je rêverai beaucoup à la jeune fille; et pas plustard que demain je chercherai sa demeure.

LESÉNATEUR.

Je mecharge de vous y conduire.

FIN DUTROISIEME ENTRETIEN



NOTESDU TROISIEME ENTRETIEN


Note I.

_Ego deumgenus esse semper dixi et dicam caelitum;


Sed eosnon curare opinor quid agat hominum genus

Nam si curentbenebonis sitmalis maleQUOD NUNC ABEST._


(Enniusap. Cicer.de Div. II50.) Voy. pour l'intégritédu textela note de d'Olivet sur cet endroit.

Note II.

Magnoplausu loquitur assentiente populo. (Cic.Ibid.)

Note III.

_ESTPROFECTO DEUS qui quae nos gerimus auditque et videt


Isuti tume hic habuerisproinde illum illic curaverit;

Bene merentibene profuerit; male merenti par erit._


(PlautCapt. II11-63-65.)

Voy.dans les oeuvres de Racinela traduction des hymnes du bréviaireromain à Laudes: Lux ecce surgit aureaetc. - On ne sedouterait guère que dans cet endroit il a traduit Plaute.

Note IV.

Quambonus Israel Deus his qui recto sunt corde! (Ps. LXXII1.) Meiautem pene moti sunt pedes... pacem peccatorum videns (2-3)...Et dixerunt: Quomodu sit Deus! (11)... Et dixi: Ergo sinecausa justificavi cor meumet lavi inter innocentes manus meas!(13)... Existimabam ut cognoscere hoc: labor est ante me.(16)... Donec intrem in sanctuarium Deiet intelligam innovissimis eorum. (17)... Verumtamen propter dolos posuistieisdejeciste eos. (18)... Facti sunt in desolationem;subitum defeceruntperierunt propter iniquitatem suam velut somniumsurgentium. (19-20).

Diderotdans les Principes de morale qu'il a composés d'aprèsles Caractéristiques de Shaftersburycite ce passage deDavid: Pene moti sunt pedes mei comme un doute fixédans l'esprit du prophèteet sans dire un mot de ce quiprécède ni de ce qui suit. Jeunesse inconsidérée!quand tu portes la main sur quelque livre de ces hommes perverssouviens-toi que la première qualité qui leur manquec'est toujours la probité.

Note V.

Quidenim mihi est in caeloet a te quid volui super terram? (Ps.LXXII25.) Defecit caro mea et cor meumDeus cordis mei et parsmea Deus in aeternam. (26)... Quia ecce qui elongant se a teperibuntperdidisti omnes qui fornicantur abs te. (27)... Mihiautem adhaerere Deo bonum estponere in Deo meo spem meam; utannuntiem omnes praedicationes tuas in portis filiae Sion (28).

Note VI.

Voy.Explications des Psaumes tom. II; Ps. XXXVI2; pag.77-78-85. Reflex. spirit. tom. IIpag. 438etc. Si jen'avais craint de passer les bornes d'une notej'aurais citéune foule de passages à l'appui de ce que dit ici l'un desinterlocuteurs. Je me bornerai à quelques traits frappants del'espèce de prière qu'il indique ici d'une manièregénérale.

«Est-il donc vrai que outre la félicité qui m'attenddans la céleste patrieje puis aussi me flatter d'êtreheureux dans cette vie mortelle? Le bonheur ne se trouve dans lapossession d'aucun bien de ce monde... Ceux qui en jouissent seplaignent tous de la situation où ils sont. Ils désirenttous quelque chose qu'ils n'ont pasou quelque autre que ce qu'ilsont. D'un autre côtétous les maux qui inondent la facede la terre sont l'ouvrage des vices... qui nous présententl'image de l'enfer déchaîné pour rendre l'hommemalheureux... Fussent-ils au plus haut point de la gloire et dansle sein même des plaisirsles hommes qui n'ont pas compris lavraie doctrineseront malheureuxparce que les biens sontincapables de les satisfaire: ceuxau contrairequi ont reçula parole de vie... marchent dans la route du bonheurquand ilsseraient même livrés à toutes les calamitéstemporelles... En parcourant les annales de l'univers... je netrouve le bonheur que dans ceux qui ont porté le joug aimableet léger de l'Évangile... Votre loi est droiteetelle remplit de joie les coeurs. (Ps. XVIII9.)... Elle procureun état de reposde contentementde délices mêmequi surpasse tout sentiment... et qui subsite même au milieudes tribulations... Au contraire dit le Sage(Eccli.XLI11-12.) malheur aux impies! ils vivront dans la malédiction...Le troublela perplexitéle désespoir mêmeferontdès cette vie le tourment des ennemis de votreloi. » (BerthierReflex. spirit. tom. IIVe médit.IIe réflex.pag. 438 et suiv.) (Note de l'Éditeur.)

Note VII.

_Vestibulumante ipsumprimisque in faucibus Orci


Luctus etultrices posuere cubilia curae.

Pallentesque habitant morbitristisque senectus

Et metuset malesuada fameset turpisegestas

Terribiles visu formae! lethumquelaborque

Tumconsanguineus lethi soporET MALA MENTIS

GAUDIAmortiferumque adverso in limine bellum

Ferreique Eumenidumthalamiet discordia demens

Vipercum crinem vittis innexacruentis._


(Virg.Aen.VI273-599.) Il y a un traité de morale dans cesmots: Et mala mentis gaudia.

Note VIII.

_An magisauratis pendens laquearibus ensis


Purpureassubter cervices terruitimus

Imus praecipites! quam si sibidicatet intus

Pallent infelix quod proxima nesciat uxor._


(A. Pers.Sat. III40-44.)

QUATRIEMEENTRETIEN




LE COMTE.

Je merappelle un scrupule de M. le chevalier: il a bien fallu pendantlongtemps avoir l'air de n'y pas penser; car il y a dans lesentretiens tels que les nôtresde véritables courantsqui nous font dériver malgré nous: cependant il fautrevenir.

LECHEVALIER.

J'ai biensenti que nous dérivions: mais dès que la mer étaitparfaitement tranquille et sans écueilsque nous ne manquionsd'ailleurs ni de temps ni de vivreset que nous n'avons de plus (cequi me paraît le point essentiel) rien à faire cheznousil ne me restait que le plaisir de voir du pays. Au restepuisque vous voulez revenir je n'ai point oublié quedans notre second entretienun mot que vous dîtes sur laprière me fit éprouver une certaine peineenréveillant dans mon esprit des idées qui l'avaientobsédé plus d'une fois: rappelez-moi les vôtresje vous en prie.

LE COMTE.

Voicicomment je fus conduit à parler de la prière. Tout malétant un châtimentil s'ensuit que nul mal ne peut êtreregardé comme nécessairepuisqu'il pouvait êtreprévenu. L'ordre temporel estsur ce point comme sur tantd'autresl'image d'un ordre supérieur. Les supplices n'étantrendus nécessaires que par les crimeset tout crime étantl'acte d'une volonté libreil en résulte que toutsupplice pouvait être prévenupuisque le crime pouvaitn'être pas commis. J'ajoute qu'après même qu'ilest commisle châtiment peut encore être prévenude deux manières: car d'abord les mérites du coupableou même ceux de ses ancêtres peuvent faire équilibreà sa faute; en second lieuses ferventes supplications oucelles de ses amis peuvent désarmer le souverain.

Une deschoses que la philosophie ne cesse de nous répéterc'est qu'il faut nous garder de faire Dieu semblable à nous.J'accepte l'avispourvu qu'elle accepte à son tour celui dela Religionde nous rendre semblables à Dieu (I). Lajustice divine peut être contemplée et étudiéedans la nôtrebien plus que nous le croyons. Ne savons-nouspas que nous avons été créés àl'image de Dieu; et ne nous a-t-il pas étéordonné de travailler à nous rendre parfaits commelui? J'entends bien que ces mots ne doivent point être prisà la lettre; mais toujours ils nous montrent ce que noussommespuisque la moindre ressemblance avec le souverain Etre est untitre de gloire qu'aucun esprit ne peut concevoir. La ressemblancen'ayant rien de commun avec l'égalité (II)nous nefaisons qu'user de nos droits en nous glorifiant de cetteressemblance. Lui-même s'est déclaré notre pèreet l'ami de nos âmes (1). L'homme-Dieu nous a appelésses amis ses enfants et même ses frères(2); et ses apôtres n'ont cessé de nous répéterle précepte d'être semblables à lui. Iln'y a donc pas le moindre doute sur cette auguste ressemblance; maisl'homme s'est trompé doublement sur Dieu: tantôt il l'afait semblable à l'homme en lui prêtant nos passions;tantôtau contraireil s'est trompé d'une manièreplus humiliante pour sa nature en refusant d'y reconnaître lestraits divins de son modèle. Si l'homme sait découvriret contempler ses traitsil ne se trompera point en jugeant Dieud'après sa créature chérie. Il suffit d'en jugerd'après toutes les vertusc'est-à-dire d'aprèstoutes les perfections contraires à nos passions; perfectionsdont tout homme se sent susceptibleet que nous sommes forcésd'admirer au fond de notre coeurlors même qu'elles nous sontétrangères (3).

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(1) Sap.XI27.

(2) Maisseulement après sa résurrection quant au titre defrère c'est une remarque de Bourdaloue dans unfragment qu'il nous a laissé sur la résurrection.

(3) LesPsaumes présentent une bonne leçon contre l'erreurcontraireet cette leçon prouve la vérité: «Vous avez fait alliance avec le voleur et avec l'adultère;votre bouche regorgeait de malice. Vous avez parlé contrevotre frèrecontre le fils de votre mèreet vousavez cru ensuite criminellement que je vous ressemblais. »(Ps. XLIX18-22.) Il fallait agir autrement et croire de même.

Et ne vouslaissez point séduire par les théories modernes surl'immensité de Dieusur notre petitesse et sur la folie quenous commettons en voulant juger d'après nous-mêmes:belles phrases qui ne tendent point à exalter Dieumais àdégrader l'homme. Les intelligences ne peuvent différerentre elles qu'en perfectioncomme les figures semblables ne peuventdifférer qu'en dimensions. La courbe que décrit Uranusdans l'espaceet celle qui enferme sous la coque le germe d'uncolibridiffèrent sans doute immensément. Resserrezencore la seconde jusqu'à l'atomeouvrez l'autre dansl'infinice sont toujours deux ellipseset vous les représenterezpar la même formule. S'il n'y avait nul rapport et nulleressemblance réelle entre l'intelligence divine et la nôtrecomment l'une aurait-elle pu s'unir à l'autreet commentl'homme exercerait-il même après sa dégradationun empire aussi frappant sur les créatures qui l'environnent?Lorsqu'au commencement des choses Dieu dit: Faisons l'homme ànotre ressemblance il ajouta tout de suite: Et qu'il dominesur tout ce qui respire; voilà le titre originel del'investiture divine: car l'homme ne règne sur la terre queparce qu'il est semblable à Dieu (III). Ne craignons jamais denous élever trop et d'affaiblir les idées que nousdevons avoir de l'immensité divine. Pour mettre l'infini entredeux termesil n'est pas nécessaire d'en abaisser un; ilsuffit d'élever l'autre sans limites. Images de Dieu sur laterretout ce que nous avons de bon lui ressemble; et vous nesauriez croire combien cette sublime ressemblance est propre àéclaircir une foule de questions. Ne soyez donc pas surpris sij'insiste beaucoup sur ce point. N'ayonspar exempleaucunerépugnance à croire et à dire qu'on prie Dieucomme on prie un souverainet que la prière adans l'ordresupérieur comme dans l'autrele pouvoir d'obtenir des grâceset de prévenir des maux: ce qui peut encore resserrer l'empiredu mal jusqu'à des bornes également inassignables.

LECHEVALIER.

Il fautque je vous le dis franchement: le point que vous venez de traiterest un de ceux oùsans voir dans mon esprit aucune dénégationformelle (car je me suis fait sur ces sortes de matières unethéorie générale qui me garde de toute erreurpositive)je ne vois cependant les objets que d'une manièreconfuse. Jamais je ne me suis moqué de mon curélorsqu'il menaçait ses paroissiens de la grêle ou de lanielleparce qu'ils n'avaient pas payé la dîme;cependant j'observe un ordre si invariable dans les phénomènesphysiquesque je ne comprends pas trop comment les prières deces pauvres petits hommes pourraient avoir quelque influence sur cesphénomènes. L'électricitépar exempleest nécessaire au mondecomme le feu ou la lumière: etpuisqu'il ne peut se passer d'électricitécommentpourrait-il se passer de tonnerre? La foudre est un météorecomme la rosée; le premier est terrible pour nous; maisqu'importe à la nature qui n'a peur de rien? Lorsqu'unmétéorologiste s'est assuré par une suited'observations exactesqu'il doit tomber dans un certain pays tantde pouces d'eau par anil se met à rire en assistant àdes prières publiques pour la pluie. Je ne l'approuve point:mais pourquoi vous cacher que les plaisanteries des physiciens mefont éprouver un certain malaise intérieurdont je medéfie d'autant moins que je voudrais le chasser? Encore unefoisje ne veux point argumenter contre les idées reçues;mais cependant faudra-t-il donc prier pour que la foudre se civilisepour que les tigres s'apprivoisent et que les volcans ne soient plusque des illuminations? Le Sibérien demandera-t-il au ciel desoliviersou le Provençal du klukwa (1)?

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(1) Petitebaie rouge dont on fait en Russie des confitures et une boissonacidulesaine et agréable.

Et quedirons-nous de la guerresujet éternel de nos supplicationsou de nos actions de grâces? Partout on demande la victoiresans pouvoir ébranler la règle généralequi l'adjuge aux plus gros bataillons. L'injustice sous leslauriers traînant à sa suite le bon droit vaincu etdépouilléne vient-elle pas nous étourdir tousles jours avec ses insupportables Te Deum? Bon Dieu! qu'a doncde commun la protection céleste avec toutes ces horreurs quej'ai vues de trop près? Toutes les fois que ces cantiques dela victoire ont frappé mon oreilletoutes les fois mêmeque j'y ai pensé

Je n'aicessé de voir tous ces voleurs de nuit


Quidansun chemin creuxsans tambour et sans bruit

Discrètementarmés de sabres et d'échelles

Assassinentd'abord cinq ou six sentinelles;

Puismontant lestement auxmurs de la cité

Où les pauvres bourgeoisdorment en sûreté

Portent dans leur logis lefer avec les flammes

Poignardent les marisdéshonorentles femmes

Écrasent les enfantsetlas de tantd'efforts

Boivent le vin d'autrui sur des monceaux de morts.

Le lendemain matin on les mène à l'église

Rendre grâce au bon Dieu de leur noble entreprise;

Lui chanter en latin qu'il est leur digne appui;

Quedans la ville en feu l'on n'eût rien fait sans lui;

Qu'onne peut ni violer ni massacrer son monde

Ni brûler lescités si Dieu ne nous seconde.




LE COMTE.

Ah! jevous y attrapemon cher chevaliervous citez Voltaire; je ne suispas assez sévère pour vous priver du plaisir derappeler en passant quelques mots heureux tombés de cetteplume étincelante; mais vous le citez comme autoritéet cela n'est pas permis chez moi.

LECHEVALIER.

Oh! moncher amivous êtes trop rancuneux envers François-MarieArouet; cependant il n'existe plus: comment peut-on conservertant de rancune contre les morts?

LE COMTE.

Mais sesoeuvres ne sont pas mortes; elles viventelles nous tuent: il mesemble que ma haine est suffisamment justifiée.

LECHEVALIER.

Àla bonne heure; mais permettez-moi de vous le direil ne faut pasque ce sentimentquoique bien fondé dans son principenousrende injustes envers un si beau génieet ferme nos yeux surce talent universel qu'on doit regarder comme une brillante propriétéde la France.

LE COMTE.

Beau génietant qu'il vous plairaM. le chevalier; il n'en sera pas moins vraiqu'en louant Voltaireil ne faut le louer qu'avec une certaineretenuej'ai presque dità contre-coeur. L'admirationeffrénée dont trop de gens l'entourent est le signeinfaillible d'une âme corrompue. Qu'on ne se fasse pointillusion: si quelqu'unen parcourant sa bibliothèquese sentattiré vers les OEuvres de Fernay Dieu ne l'aime pas.Souvent on s'est moqué de l'autorité ecclésiastiquequi condamnait les livres in odium auctoris; en véritérien n'était plus juste: Refusez les honneurs du génieà celui qui abuse de ses dons. Si cette loi étaitsévèrement observéeon verrait bientôtdisparaître les livres empoisonnés; mais puisqu'il nedépend pas de nous de la promulguergardons-nous au moins dedonner dans l'excès bien plus répréhensiblequ'on ne le croit d'exalter sans mesure les écrivainscoupableset celui-là surtout. Il a prononcé contrelui-mêmesans s'en apercevoirun arrêt terriblecarc'est lui qui a dit: Un esprit corrompu ne fut jamais sublime.Rien n'est plus vraiet c'est pourquoi Voltaireavec ses centvolumesne fut jamais que joli; j'excepte la tragédieoù la nature de l'ouvrage le forçait d'exprimer denobles sentiments étrangers à son caractère; etmême encore sur la scènequi est son triompheil netrompe pas des yeux exercés. Dans ses meilleures piècesil ressemble à ses deux grands rivauxcomme le plus habilehypocrite ressemble à un saint. Je n'entends point d'ailleurscontester son mérite dramatiqueje m'en tiens à mapremière observation: dès que Voltaire parle en sonnomil n'est que joli; rien ne peut l'échaufferpasmême la bataille de Fontenoi. Il est charmant dit-on:je le dis aussimais j'entends que ce mot soit une critique. Duresteje ne puis souffrir l'exagération qui le nommeuniversel. Certesje vois de belles exceptions à cetteuniversalité. Il est nul dans l'ode: et qui pourrait s'enétonner? l'impiété réfléchie avaittué chez lui la flamme divine de l'enthousiasme. Il est encorenul et même jusqu'au ridicule dans le drame lyriquesonoreille ayant été absolument fermée aux beautésharmoniques comme ses yeux l'étaient à celles de l'art.Dans les genres qui paraissent les plus analogues à son talentnaturelil se traîne: il est médiocrefroidetsouvent (qui le croirait?) lourd et grossier dans la comédie;car le méchant n'est jamais comique. Par la même raisonil n'a pas su faire une épigrammela moindre gorgée deson fiel ne pouvant couvrir moins de cent vers. S'il essaie lasatireil glisse dans le libelle; il est insupportable dansl'histoireen dépit de son artde son éléganceet des grâces de son style; aucune qualité ne pouvantremplacer celles qui lui manquent et qui sont la vie de l'histoirela gravitéla bonne foi et la dignité. Quant àson poème épique je n'ai pas droit d'en parler:car pour juger un livreil faut l'avoir luet pour le lire il fautêtre éveillé. Une monotonie assoupissante planesur la plupart de ses écritsqui n'ont que deux sujetslabible et ses ennemis: il blasphème ou il insulte. Saplaisanterie si vantée est cependant loin d'êtreirréprochable: le rire qu'elle excite n'est pas légitime;c'est une grimace. N'avez-vous jamais remarqué que l'anathèmedivin fut écrit sur son visage? Après tant d'annéesil est temps encore d'en faire l'expérience. Allez contemplersa figure au palais de l'Ermitage (IV): jamais je ne leregarde sans me féliciter qu'elle ne nous a point ététransmise par quelque ciseau héritier des Grecsqui aurait supeut-être y répandre un certain beau idéal. Icitout est naturel. Il y a autant de vérité dans cettetête qu'il y en aurait dans un plâtre pris sur lecadavre. Voyez ce front abject que la pudeur ne colora jamaiscesdeux cratères éteints où semblent bouillonnerencor la luxure et la haine. Cette bouche. - Je dis mal peut-êtremais ce n'est pas ma faute. - Ce rictus épouvantablecourant d'une oreille à l'autreet ces lèvres pincéespar la cruelle malice comme un ressort prêt à sedétendre pour lancer le blasphème ou le sarcasme. - Neme parlez pas de cet hommeje ne puis en soutenir l'idée. Ah!qu'il nous a fait de mal! Semblable à cet insectele fléaudes jardinsqui n'adresse ses morsures qu'à la racine desplantes les plus précieusesVoltaireavec son aiguillonne cesse de piquer les deux racines de la sociétélesfemmes et les jeunes gens; il les imbibe de ses poisons qu'iltransmet ainsi d'une génération à l'autre. C'esten vain quepour voiler d'inexprimables attentatsses stupidesadmirateurs nous assourdissent de tirades sonores où il aparlé supérieurement des objets les plus vénérés.Ces aveugles volontaires ne voient pas qu'ils achèvent ainsila condamnation de ce coupable écrivain. Si Fénélonavec la même plume qui peignit les joies de l'Élyséeavait écrit le livre du Prince il serait mille foisplus vil et plus coupable que Machiavel. Le grand crime de Voltaireest l'abus du talent et la prostitution réfléchie d'ungénie créé pour célébrer Dieu etla vertu. Il ne saurait alléguercomme tant d'autreslajeunessel'inconsidérationl'entraînement despassionset pour terminerenfinla triste faiblesse de notrenature. Rien ne l'absout: sa corruption est d'un genre quin'appartient qu'à lui; elle s'enracine dans les dernièresfibres de son coeur et se fortifie de toutes les forces de sonentendement. Toujours alliée au sacrilègeelle braveDieu en perdant les hommes. Avec une fureur qui n'a pas d'exemplecet insolant blasphémateur en vient à se déclarerl'ennemi personnel du Sauveur des hommes; il ose du fond de son néantlui donner un nom ridiculeet cette loi adorable que l'Homme-Dieuapporta sur terreil l'appelle L'INFAME. Abandonné de Dieuqui punit en se retirantil ne connaît plus de frein. D'autrescyniques étonnèrent la vertuVoltaire étonne levice. Il se plonge dans la fangeil s'y rouleil s'en abreuve; illivre son imagination à l'enthousiasme de l'enfer qui luiprête toutes ses forces pour le traîner jusqu'aux limitesdu mal. Il invente des prodigesdes monstres qui font pâlir.Paris le couronnaSodome l'eût banni. Profanateur effrontéde la langue universelle et de ses plus grands nomsle dernier deshommes après ceux qui l'aiment! comment vous peindrais-je cequ'il me fait éprouver? Quand je vois ce qu'il pouvait faireet ce qu'il a faitses inimitables talents ne m'inspirent plusqu'une espèce de rage sainte qui n'a pas de nom. Suspenduentre l'admiration et l'horreurquelquefois je voudrais lui faireélever une statue... par la main du bourreau.

LECHEVALIER.

Citoyenvoyons votre pouls.

LE COMTE.

Ah! vousme citez encore un de mes amis (1); mais je vous répondraicomme lui: Voyez plutôt l'hiver sur ma tête (2).Ces cheveux blancs vous déclarent assez que le temps dufanatisme et même des simples exagérations a passépour moi. Il y a d'ailleurs une certaine colère rationnellequi s'accorde fort bien avec la sagesse; l'Esprit-Saint lui-mêmel'a déclaré formellement exempte de péché(3).

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(1) J.-J.Rousseau.

(2) Voyezla préface de la Nouvelle Héloïse.

(3)Irascimini et nolite peccare. Ps. IV3.

LESÉNATEUR.

Aprèsla sortie rationnelle de notre amique pourrais-je ajoutersur l'homme universel? Mais croyezmon très cherchevalierqu'en vous appuyant malheureusement sur luivous venez denous exposer à la tentation la plus perfide qui puisse seprésenter à l'esprit humain: c'est celle de croire auxlois invariables de la nature. Ce système a des apparencesséduisanteset il mène droit à ne plus prierc'est-à-direà perdre la vie spirituelle; car laprière est la respiration de l'âmecomme l'a ditjecroisM. de Saint-Martin; et qui ne prie plusne vit plus. Pointde religion sans prière a dit ce même Voltaire quevous venez de citer (1): rien de plus évident; et par uneconséquence nécessairepoint de prièrepoint de religion. C'est à peu près l'étatoù nous sommes réduits: car les hommes n'ayant jamaisprié qu'en vertu d'une Religion révélée(ou reconnue pour telle)à mesure qu'ils se sont approchésdu déismequi n'est rien et ne peut rienils ont cesséde prieret maintenant vous les voyez courbés vers la terreuniquement occupés de lois et d'études physiquesetn'ayant plus le moindre sentiment de leur dignité naturelle.Tel est le malheur de ces hommes qu'ils ne peuvent même plusdésirer leur propre régénérationnonpoint seulement par la raison connue qu'on ne peut désirerce qu'on ne connaît pas mais parce qu'ils trouvent dansleur abrutissement moral je ne sais quel charme affreux qui est unchâtiment épouvantable. C'est donc en vain qu'on leurparlerait de ce qu'ils sont et de ce qu'ils devaient être.Plongés dans l'atmosphère divineils refusent devivretandis que s'ils voulaient seulement ouvrir la boucheilsattireraient l'esprit (2). Tel est l'homme qui ne prie plus; etsi le culte public (il ne faudrait pas d'autre preuve de sonindispensable nécessité) ne s'opposait pas un peu àla dégradation universelleje croissur mon honneurquenous deviendrions enfin de véritables brutes. Aussi rienn'égale l'antipathie des hommes dont je vous parle pour ceculte et pour ses ministres. De tristes confidences m'ont apprisqu'il en est pour qui l'air d'une église est une espècede mofette qui les oppresse au pied de la lettreet les oblige desortir; tandis que les âmes saines s'y sentent pénétréesde je ne sais quelque rosée spirituelle qui n'a point de nommais qui n'en a point besoincar personne ne peut la méconnaître(V). Votre Vincent de Lerins a donné une règle fameuseen fait de religion: il a dit qu'il fallait croire ce qui a étécru TOUJOURSPARTOUT et PAR TOUS (3). Il n'y a rien de si vrai et desi généralement vrai. L'hommemalgré sa fataledégradationporte toujours des marques évidentes deson origine divinede manière que toute croyance universelleest toujours plus ou moins vraie; c'est-à-dire que l'hommepeut bien avoir couvert etpour ainsi direencroûtéla vérité par les erreurs dont il l'a surchargée;mais ces erreurs seront localeset la véritéuniverselle se montrera toujours. Orles hommes ont toujours etpartout prié. Ils ont pu sans doute prier mal: ils ont pudemander ce qu'il ne fallait pasou ne pas demander ce qu'ilfallaitet voilà l'homme; mais toujours ils ont priéet voilà Dieu. Le beau système des lois invariablesnous mènerait droit au fatalismeet ferait de l'homme unestatue. Je proteste comme notre ami l'a fait hierque je n'entendspoint insulter la raison. Je la respecte infiniment malgrétout le mal qu'elle nous a fait; mais ce qu'il y a de bien sûrc'est que toutes les fois qu'elle se trouve opposée au senscommun nous devons la repousser comme une empoisonneuse. C'estelle qui a dit: Rien ne doit arriver que ce qui arriverienarrive que ce qui doit arriver (VI). Mais le bon sens a dit: Sivous prieztelle chose qui devait arrivern'arrivera pas; enquoi le sens commun a fort bien raisonnétandis que la raisonn'avait pas le sens commun. Et peu importeau restequ'on puisseopposer à des vérités prouvées certainessubtilités dont le raisonnement ne sait pas se tirersur-le-champ; car il n'y a pas de moyen plus infaillible de donnerdans les erreurs les plus grossières et les plus funestes quede rejeter tel ou tel dogmeuniquement parce qu'il souffre uneobjection que nous ne savons pas résoudre.

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(1) Il l'adit dans l'Essai sur les moeurs et l'esprit etc.tom. Idel'Alcoran oeuvresin-8otom. XVIp. 332.

(2) Ps.CXVIII131.

(3) QUODSEMPERQUOD UBIQUEQUOD AB OMNIBUS.

LE COMTE.

Vous avezparfaitement raisonmon cher sénateur: aucune objection nepeut être admise contre la véritéautrement lavérité ne serait plus elle. Dès que soncaractère est reconnul'insolubilité de l'objection nesuppose plus que défaut de connaissances de la part de celuiqui ne sait pas le résoudre. On a appelé en témoignagecontre Moïse l'histoirela chronologiel'astronomielagéologieetc. Les objections ont disparu devant la véritablescience; mais ceux-là furent grandement sages qui lesméprisèrent avant tout examenou qui ne lesexaminèrent que pour trouver la réponsemais sansdouter jamais qu'il y en eût une. L'objection mathématiquemême doit être méprisée: car elle sera sansdoute une vérité démontrée; mais jamaison ne pourra démontrer qu'elle contredise la véritéantérieurement démontrée. Posons en fait que parun accord suffisant de témoignages historiques (que je supposeseulement)il soit parfaitement prouvé qu'Archimèdebrûla la flotte de Marcellus avec un miroir ardent: toutes lesobjections de la géométrie disparaissent. Elle aurabeau me dire: Mais ne savez-vous pas que tout miroir ardent réunitles rayons au quart de son diamètre de sphéricité;que vous ne pouvez éloigner le foyer sans diminuer la chaleurà moins que vous n'agrandissiez le miroir en proportionsuffisanteet qu'en donnant le moindre éloignement possible àla flotte romainele miroir capable de la brûler n'aurait pasété moins grand que la ville de Syracuse? Qu'avez-vousà répondre à cela? - Je lui dirai: J'ai àvous répondre qu'Archimède brûla la flotteromaine avec un miroir ardent. Kircher vient ensuite m'expliquerl'énigme: il retrouve le miroir d'Archimède (tulitalter honores) et des écrivains ensevelis dans lapoussière des bibliothèques en sortent pour rendretémoignage au génie de ce docte moderne: j'admireraifort Kircher; je le remercierai même; cependant je n'avais pasbesoin de lui pour croire. On disait jadis au célèbreCopernic: Si votre système était vraiVénusaurait des phases comme la lune: elle n'en a pas cependant; donctoute la nouvelle théorie s'évanouit: c'étaitune objection mathématique dans toute la force du terme.Suivant une ancienne tradition dont je ne sais plus retrouverl'origine dans ma mémoireil répondit: J'avoue queje n'ai rien à répondre; mais Dieu fera la grâcequ'on trouvera une réponse. En effetDieu fit la grâce(mais après la mort du grand homme) que Galilée trouvâtles lunettes d'approche avec lesquelles il vit les phases; de manièreque l'objection insoluble devint le complément de ladémonstration (1). Cet exemple fournit un argument qui meparaît de la plus grande force dans les discussionsreligieuseset plus d'une fois je m'en suis servi avec avantage surquelques bons esprits.

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(1) Jen'ai aucune idée de ce fait. Mais l'astronome anglais Keilt(Astron. Lectures XV)cité par l'auteur del'intéressant éloge historique de Copernic (Varsoviein-8o1803note Gpag. 35)attribue à ce grand homme lagloire d'avoir prédit qu'on reconnaîtrait à Vénusles mêmes phases que nous présente la lune. Quelquesupposition qu'on fassel'argument demeure toujours le même.Il suffit qu'on ait pu objecter à Copernic que sa théoriese trouvait en contradiction avec une véritémathématiqueet que Copernicen ce caseût étéobligé de répondrece qui est incontestableE PUR SIMUOVE.

LECHEVALIER.

Vous merappelez une anecdote de ma première jeunesse. Il y avait chezmoi un vieil abbé Poulet véritable meuble duchâteauqui avait jadis fouetté mon père et mesoncleset que se serait fait pendre pour toute la famille; un peumorose et grondant toujoursau demeurantle meilleur des humains.J'étais entré un jour dans son cabinetet laconversation étant tombéeje ne sais commentsur lesflèches des anciens: Savez-vous bien me dit-ilM.le chevalierce que c'était qu'une flèche antiqueetquelle en était la vitesse? Elle était telle que lagarniture de plomb qui servaitpour ainsi direde lest à laflèches'échauffait quelquefois par le frottement del'air au point de se dissoudre! Je me mis à rire. Allonsdoncmon cher abbévous radotez: croyez-vous qu'une flècheantique allât plus vite qu'une balle moderne chasséed'une arquebuse rayée? Vous voyez cependant que cette balle nefond pas. Il me regarda avec un certain rire grimacier quim'aurait montré toutes ses dentss'il en avait euet quivoulait dire assez clairement: Vous n'êtes qu'un blanc-bec;puis il alla prendre sur un guéridon vermoulu un viel Aristoteà mettre des rabats qu'il apporta sur la table. Il lefeuilleta pendant quelques instants; frappant ensuite du revers de lamain sur l'endroit qu'il avait trouvé: Je ne radote pointdit-il; voilà un texte que les plus jolis arquebusiers dumonde n'effaceront jamais et il fit une marque sur la marge avecl'ongle du pouce. Souvent il m'est arrivé de penser àce plomb des anciennes flèchesque vous me rappelez encore ence moment. Si ce qu'en dit Aristote est vrai (VII)voilàencore une vérité qu'il faudra admettre en dépitd'une objection insoluble tirée de la physique.

LE COMTE.

Sansdoutesi le fait est prouvéce que je ne puis examiner dansce moment; il me suffit de tirer de la masse de ces faits une théoriegénéraleune espèce de formule qui serveà la résolution de tous les cas particuliers. Je veuxdire: « Que toutes les fois qu'une proposition sera prouvéepar le genre de preuve qui lui appartientl'objection quelconquemême insolublene doit plus être écoutée.» Il résulte seulement de l'impuissance de répondreque les deux propositionstenues pour vraiesne se trouventnullement en contradiction; ce qui peut toujours arriver lorsque lacontradiction n'est pascomme on ditdans les termes.

LECHEVALIER.

Jevoudrais comprendre cela mieux.

LE COMTE.

Aucuneautorité dans le mondepar exemplen'a droit de révélerque trois ne sont qu'un; car un et trois me sontconnuset comme le sens attaché aux termes ne change pas dansles deux propositionsvouloir me faire croire que trois et unsont et ne sont pas la même chosec'est m'ordonner de croirede la part de Dieu que Dieu n'existe pas. Mais si l'on me dit quetrois personnes ne font qu'une nature; pourvu que la révélationd'accord encorequoique sans nécessitéavec lesspéculations les plus solides de la psychologieet mêmeavec les traditions plus ou moins obscures de toutes les nationsmefournisse une démonstration suffisante; je suis prêt àcroireet peu m'importe que trois ne soient pas uncar ce n'est pas de quoi il s'agitmais de savoir si troispersonnes ne peuvent être une seule nature ce quifait une toute autre question.

LESÉNATEUR.

En effetla contradiction ne pouvant être affirmée ni des chosespuisqu'on ne les connaît pasni des termespuisqu'ils ontchangéoù serait-elles'il vous plaît? Permisdonc aux Stoïciens de nous dire que cette propositionilpleuvra demain est aussi certaine et aussi immuable dans l'ordredes destinées que cette autreil a plu hier; et permisà eux encore de nous embarrasser s'ils le pouvaientpar lessophismes les plus éblouissants. Nous les laisserons direcarl'objectionmême insoluble (ce que je suis fort éloignéd'avouer dans ce cas) ne doit point être admise contre ladémonstration qui résulte de la croyance innéede tous les hommes. Si vous m'en croyez doncM. le chevaliervouscontinuerez à faire chez vous lorsque vous y serezlesprières des Rogations (VIII). Il sera même bonen attendantde prier Dieu de toutes vos forces pour qu'il vousfasse la grâce d'y retourneren laissant dire de mêmeceux qui vous objecteraient qu'il est décidé d'avancesi vous reverrez ou non votre chère patrie.

LE COMTE.

Quoique jesoiscomme vous l'avez vuintimement persuadé que lesentiment général de tous les hommes formepour ainsidiredes vérités d'intuition devant lesquelles tousles sophismes du raisonnement disparaissentje crois cependant commevousM. le sénateurquesur la question présentenous n'en sommes pas du tout réduits aux sentiments; card'abordsi vous y regardez de plus près vous sentirez lesophisme sans pouvoir bien l'éclaircir. Cette proposition ila plu hier n'est pas plus sûre que l'autreil pleuvrademain: sans doutesi en effet il doit pleuvoir; maisc'est précisément de quoi il s'agitde manièreque la question recommence. En second lieuet c'est ici leprincipalje ne vois point ces règles immuableset cettechaîne inflexible des événements dont on a tantparlé. Je ne voisau contrairedans la nature que desressorts souplestels qu'ils doivent être pour se prêterautant qu'il est nécessaire à l'action des êtreslibresqui se combine fréquemment sur la terre avec les loismatérielles de la nature. Voyez en combien de manièreset jusqu'à quel point nous influons sur la reproduction desanimaux et des plantes. La greffepar exempleest ou n'est pas uneloi de la naturesuivant que l'homme existe ou n'existe pas. Vousnous parlezM. le chevalierd'une certaine quantité d'eauprécisément due à chaque pays dans le coursd'une année. Comme je ne me suis jamais occupé demétéorologieje ne sais ce qu'on a dit sur ce point;bien qu'à vous dire la véritél'expérienceme semble impossibledu moins avec une certitude mêmeapproximative. Quoi qu'il en soitil ne peut s'agir ici que d'uneannée commune: à quelle distance placerons-nous doncles deux termes de la période? Ils sont peut-êtreéloignés de dix anspeut-être de cent. Mais jeveux faire beau jeu à ces raisonneurs. J'admets quedanschaque annéeil doive tomber dans chaque pays précisémentla même quantité d'eau: ce sera la loi invariable; maisla distribution de cette eau seras'il est permis de s'exprimerainsila partie flexible de la loi. Ainsi vous voyez qu'avecvos lois invariables nous pourrions fort bien encore avoir desinondations et des sècheresses; des pluies généralespour le mondeet des pluies d'exception pour ceux qui ont sules demander (1). Nous ne prierons donc point pour que l'oliviercroisse en Sibérieet le klukwa en Provence; mais nousprierons pour que l'olivier ne gèle point dans les campagnesd'Aixcomme il arriva en 1709et pour que le klukwa n'aitpoint trop chaud pendant votre rapide été. Tous lesphilosophes de notre siècle ne parlent que de loisinvariables; je le crois: il ne s'agit pour eux que d'empêcherl'homme de prieret c'est le moyen infaillible d'y parvenir. De làvient la colère de ces mécréants lorsque lesprédicateurs ou les écrivains moralistes se sont avisésde nous dire que les fléaux matériels de ce mondetelsque les volcansles tremblements de terreetc.étaient deschâtiments divins. Ils nous soutiennenteuxqu'il étaitrigoureusement nécessaire que Lisbonne fût détruitele Ier novembre 1755comme il était nécessaire que lesoleil se levât le même jour: belle théorie envérité et tout à fait propre àperfectionner l'homme. Je me rappelle que je fus indigné unjour en lisant le sermon que Herder adresse quelque part àVoltaire au sujet de son poème sur ce désastrede Lisbonne: « Vous osezlui dit-il sérieusementvousplaindre à la Providence de la destruction de cette ville:vous n'y pensez pas! c'est un blasphème formel contrel'éternelle sagesse. Ne savez-vous pas que l'hommeainsi que ses poutres et ses tuilesest débiteur du néantet que tout ce qui existe doit payer sa dette? Les élémentss'assemblentles éléments se désunissent; c'estune loi nécessaire de la nature: qu'y a-t-il donc làd'étonnant ou qui puisse motiver une plainte? (IX) »

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(1)Pluviam volontariam segregabisDeushaereditati tuae.(Ps. XLVII10.) C'est proprement le kekrimenon ourond'Homère. (Iliad. XIV19.) Pluie ou ventn'importepourvu qu'ils soient kekri.

N'est-cepasmessieursque voilà une belle consolation et bien dignede l'honnête comédien qui enseignait l'Évangileen chaire et le panthéisme dans ses écrits? Mais laphilosophie n'en sait pas davantage. Depuis Épictètejusqu'à l'évêque de Weimar et jusqu'àla fin des sièclesce sera sa manière invariable et saloi nécessaire. Elle ne connaît pas l'huile de laconsolation. Elle dessècheelle racornit le coeuretlorsqu'elle a endurci un hommeelle croit avoir fait un sage (1).Voltaireau surplusavait répondu d'avance à soncritique dans ce même poème sur le désastre deLisbonne:

Nonneprésentez plus à mon coeur agité


Cesimmuables lois de la nécessité

Cette chaînedes corpsdes esprits et des mondes:

O rêves dessavantsô chimères profondes!

Dieu tient enmain la chaîne et n'est point enchaîné:

Parson choix bienfaisant tout est déterminé;

Ilest libreil est justeil n'est point implacable.


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(1) Il y aautant de différence entre la véritable morale et laleur (celle des philosophes stoïciens et épicuriens)qu'il y en a entre la joie et la patience; car leur tranquillitén'est fondée que sur la nécessité. (Leibnitzdans le livre de la Théod.tom. IIp. 215no. 251.)Jean-Jacques a justifié cette observationlorsqu'à lasuite de son vain pathos de morale et de vertuil a fini par nousdire: « l'homme sage et supérieur à tous lesrevers est celui qui ne voit dans tous ses malheurs que les coups del'aveugle nécessité. » (VIII Prom. OEuvresGenève1782in-8op. 25.) Toujours l'homme endurci àla place de l'homme résigné! Voilà toutce qu'ont su nous prêcher ces précepteurs du genrehumain. Émileretiens bien cette leçon de ton maître:ne pense point à Dieu avant vingt anset tu seras àcet âge une charmante créature!

Jusqu'iciil serait impossible de dire mieux; mais comme s'il se repentaitd'avoir parlé raisonil ajoute tout de suite:

Pourquoidonc souffrons-nous sous un maître équitable?


Voilàle noeud fatal qu'il fallait délier.


Icicommencent les questions téméraires: Pourquoi doncsouffrons-nous sous un maître équitable? Lecatéchisme et le sens commun répondent de concert:PARCE QUE NOUS LE MÉRITONS. Voilà le noeud fatalsagement délié et jamais on ne s'écarterade cette solution sans déraisonner. En vain ce mêmeVoltaire s'écriera:

Direz-vousen voyant cet amas de victimes:


Dieu s'estvengé; leur mort est le prix de leurs crimes?

Quelcrimequelle faute ont commis ces enfants

Sur le seinmaternel écrasés et sanglants?


Mauvaisraisonnement! Défaut d'attention et d'analyse. Sans doutequ'il y avait des enfants à Lisbonne comme il y enavait à Herculanum l'an soixante et dix-neuf de notreère; comme il y en avait à Lyon quelque tempsauparavant (1)ou comme il y en avaitsi vous le voulezau tempsdu déluge. Lorsque Dieu punit une sociétéquelconque pour les crimes qu'elle a commisil fait justice commenous la faisons nous-mêmes dans ces sortes de cassans quepersonne s'avise de s'en plaindre. Une ville se révolte: ellemassacre les représentants du souverain; elle lui ferme lesportes; elle se défend contre lui; elle est prise. Le princela fait démanteler et la dépouille de tous sesprivilèges; personne ne blâmera ce jugement sousprétexte des innocents renfermés dans la ville. Netraitons jamais deux questions à la fois. La ville a étépunie à cause de son crimeet sans ce crime elle n'aurait passouffert. Voilà une proposition vraie et indépendantede toute autre. Me demanderez-vous ensuite pourquoi les innocentsont été enveloppés dans la même peine?C'est une autre question à laquelle je ne suis nullementobligé de répondre. Je pourrais avouer que je n'ycomprends riensans altérer l'évidence de la premièreproposition. je puis aussi répondre que le souverain est dansl'impossibilité de se conduire autrementet je ne manqueraispas de bonnes raisons pour l'établir.

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(1)Lugdunum quod monstrabatur in Galliaquaeritur... una nox fuitinter urbem maximum et nullam. (Sen. Ep. mor.XCI.) On lisaitjadis ces deux passages de Sénèque au-dessous des deuxgrands tableaux qui représentaient cette destruction de Lyondans le grand escalier de l'hôtel-de-ville. J'ignore si lanouvelle catastrophe les a épargnés.

LECHEVALIER.

Permettez-moide vous le demander: qui empêcherait ce bon roi de prendre soussa protection les habitants de cette ville demeurés fidèlesde les transporter dans quelque province plus heureusepour les yfaire jouirje ne dis pas des mêmes privilègesmais deprivilèges encore plus grands et plus dignes de leur fidélité?

LE COMTE.

C'estprécisément ce que fait Dieulorsque des innocentspérissent dans une catastrophe générale: maisrevenons. Je me flatte que Voltaire n'avait pas plus sincèrementpitié que moi de ces malheureux enfants sur le seinmaternel écrasés et sanglants; mais c'est un délirede les citer pour contredire le prédicateur qui s'écrie:Dieu s'est vengé; ces maux sont le prix de nos crimes;car rien n'est plus vrai en général. Il s'agitseulement d'expliquer pourquoi l'innocent est enveloppé dansla peine portée contre les coupables: mais comme je vous ledisais tout à l'heurece n'est qu'une objection; et si nousfaisions plier les vérités devant les difficultésil n'y a plus de philosophie. Je doute d'ailleurs que Voltairequiécrivait si viteait fait attention qu'au lieu de traiter unequestion particulièrerelative à l'événementdont il s'occupait dans cette occasionil en traitait une générale;et qu'il demandaitsans s'en apercevoirpourquoi les enfants quin'ont pu encore ni mériter ni déméritersontsujets dans tout l'univers aux mêmes maux qui peuvent affligerles hommes faits? Car s'il est décidé qu'un certainnombre d'enfants doivent périrje ne vois pas comment il leurimporte de mourir d'une manière plutôt que d'une autre.Qu'un poignard traverse le coeur d'un hommeou qu'un peu de sangs'accumule dans son cerveauil tombe mort également; maisdans le premier cas on dit qu'il a fini ses jours par une mortviolente. Pour Dieucependantil n'y a point de mort violente.Une lame d'acier placée dans le coeur est une maladiecommeun simple durillon que nous appellerions polype.

Ilfaudrait donc s'élever encore plus hautet demander envertu de quelle cause il est devenu nécessaire qu'une fouled'enfants meurent avant de naître; que la moitié franchede ceux qui naissentmeurent avant l'âge de deux ans; et qued'autres encore en très grand nombremeurent avant l'âgede raison. Toutes ces questions faites dans un esprit d'orgueilet de contention sont tout à fait dignes de Matthieu Garo;mais si on les propose avec une respectueuse curiositéellespeuvent exercer notre esprit sans danger. Platon s'en est occupé;car je me rappelle quedans son traité de la Républiqueil amène sur la scèneje ne sais trop commentuncertain Levantin (Arméniensi je ne me trompe) (1)quiraconte beaucoup de choses sur les supplices de l'autre vieéternelsou temporaires; car il les distingue très exactement. Mais àl'égard des enfants morts avant l'âge de raisonPlatondit qu'au sujet de leur état dans l'autre viecet étrangerracontait des choses qui ne devaient pas être répétées(2).

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(1) Ilparaît que c'est une erreuret qu'au lieu de Herl'arménien il faut lire Hérifils d'Harmonius.(HuetDémonstr. évang. in-4otom. IIProp.9chap 142no. 11.) (Note de l'éditeur)

(2)L'interlocuteur est ici un peu trompé par sa mémoire;Platon dit seulement: « Qu'à l'égard de cesenfantsHer racontait des choses qui ne valaient pas la peine d'êtrerappelées. » (De Repl. X; Opp.tom. VIIp. 325.)Sans discuter l'expressionil faut avouer que ce Platon avait bienfrappé à toutes les portes. (Note de l'éditeur.)

Pourquoices enfants naissent-ilsou pourquoi meurent-ils? Qu'arrivera-t-ild'eux un jour? Ce sont des mystères peut-êtreinabordables; mais il faut avoir perdu le sens pour argumenter de cequi ne se comprend pas contre ce qui se comprend très bien.

Voulez-vousentendre un autre sophisme sur le même sujet? C'est encoreVoltaire qui vous l'offrira; et toujours dans le même ouvrage:

Lisbonnequi n'est pluseut-elle plus de vices


QueLondresque Paris plongés dans les délices?

Lisbonneest abîméeet l'on danse à Paris.




GrandDieu! cet homme voulait-il que le Tout-Puissant convertît lesol de toutes les grandes villes en places d'exécution? oubien voulait-il que Dieu ne punît jamaisparce qu'il ne punitpas toujourset partoutet dans le même moment?

Voltaireavait-il donc reçu la balance divine pour peser les crimes desrois et des individuset pour assigner ponctuellement l'époquedes supplices? Et qu'aurait-il ditce témérairesidans le moment où il écrivait ces lignes insenséesau milieu de la ville plongée dans les délicesil eût pu voir tout-à-coupdans un avenir si peureculéle comité de salut publicle tribunalrévolutionnaireet les longues pages du Moniteurtoutes rouges de sang humain?

Au restela pitié est sans doute un des plus nobles sentiments quihonorent l'hommeet il faut bien se garder de l'éteindredel'affaiblir même dans les coeurs; cependant lorsqu'on traitedes sujets philosophiqueson doit éviter soigneusement touteespèce de poésieet ne voir dans les choses que leschoses mêmes. Voltairepar exempledans le poème queje vous citenous montre cent mille infortunés que laterre dévore: mais d'abordpourquoi cent mille? ila d'autant plus tort qu'il pouvait dire la vérité sansbriser la mesurepuisqu'il ne périt en effet dans cettehorrible catastrophe qu'environ vingt mille hommes; beaucoup moinspar conséquentque dans un assez grand nombre de bataillesque je pourrais vous nommer. Ensuite il faut considérer quedans ces grands malheursune foule de circonstances ne sont que pourles yeux. Qu'un malheureux enfantpar exemplesoit écrasésous la pierre c'est un spectacle épouvantable pour nous:mais pour luiil est beaucoup plus heureux que s'il étaitmort d'une variole confluente ou d'une dentition pénible. Quetrois ou quatre mille hommes périssent disséminéssur un grand espaceou tout à la fois et d'un seul coupparun tremblement de terre ou une inondationc'est la même chosesans doute pour la raison; mais pour l'imagination la différenceest énorme: de manière qu'il peut très bien sefaire qu'un de ces événements terribles que nousmettons au rang des plus grands fléaux de l'universne soitrien dans le faitje ne dis pas pour l'humanité en généralmais pour une seule contrée. Vous pouvez voir ici un nouvelexemple de ces lois à la fois souples et invariables quirégissent l'univers: regardonssi vous voulezcomme un pointdéterminé quedans un temps donnéil doivemourir tant d'hommes dans un tel pays: voilà qui estinvariable; mais la distribution de la vie parmi les individusdemême que le lieu et le temps des mortsforment ce que j'ainommé la partie flexible de la loi; de sorte qu'une villeentière peut être abîmée sans que lamortalité en ait augmenté. Le fléau peut mêmese trouver doublement justeà raison des coupables qui ontété puniset des innocents qui ont acquis parcompensation une vie plus longue et plus heureuse. La toute-puissantesagesse qui règle touta des moyens si nombreuxsidiversifiéssi admirablesque la partie accessible ànos regards devrait bien nous apprendre à révérerl'autre. J'ai eu connaissanceil y a bien des annéesdecertaines tables mortuaires faites dans une très petiteprovince avec toute l'attention et tous les moyens possiblesd'exactitude. Je ne fus pas médiocrement surpris d'apprendrepar le résultat de ces tablesque deux épidémiesfurieuses de petite vérole n'avaient point augmenté lamortalité des années où cette maladie avaitsévi. Tant il est vrai que cette force cachée que nousappelons nature a des moyens de compensation dont on ne sedoute guère.

LESÉNATEUR.

Un adagesacré dit que l'orgueil est le commencement de tous noscrimes (1); je pense qu'on pourrait fort bien ajouter: Et detoutes nos erreurs. C'est lui qui nous égare en nousinspirant un malheureux esprit de contention qui nous fait chercherdes difficultés pour avoir le plaisir de contesterau lieu deles soumettre au principe prouvé; mais je suis fort trompési les disputeurs eux-mêmes ne sentent pas intérieurementqu'elle est tout à fait vaine. Combien de disputes finiraientsi tout homme était forcé de dire ce qu'il pense!

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(1)Initium omnis peccati superbia. (EccliX15.)

LE COMTE.

Je lecrois tout comme vous; mais avant d'aller plus loinpermettez-moi devous faire observer un caractère particulier du Christianismequi se présente à moià propos de ces calamitésdont nous parlons. Si le Christianisme était humainsonenseignement varierait avec les opinions humaines; mais comme il partde l'être immuableil est immuable comme lui. Certainementcette Religionqui est la mère de toute la bonne et véritablescience qui existe dans le mondeet dont le plus grand intérêtest l'avancement de cette même sciencese garde bien de nousl'interdire ou d'en gêner la marche. Elle approuve beaucouppar exempleque nous recherchions la nature de tous les agentsphysiques qui jouent un rôle dans les grandes convulsions de lanature. Quant à ellequi se trouve en relation directe avecle souverainelle ne s'occupe guère des ministres quiexécutent ses ordres. Elle sait qu'elle est faite pour prieret non pour disserterpuisqu'elle sait certainement tout ce qu'elledoit savoir. Qu'on l'approuve donc ou qu'on la blâmequ'onl'admire ou qu'on la tourne en ridiculeelle demeure impassible; etsur les ruines d'une ville renversée par un tremblement deterreelle s'écrie au dix-huitième sièclecomme elle l'aurait fait au douzième:

Nousvous en supplionsSeigneurdaignez nous protéger;raffermissez par votre grâce suprême cette terre ébranléepar nos iniquitésafin que les coeurs de tous les hommesconnaissent que c'est votre courroux qui nous envoie ces châtimentscomme c'est votre miséricorde qui nous en délivre(X).

Il n'y apas là de lois immuablescomme vous voyez; maintenant c'estau législateur à savoiren écartant mêmetoute discussion sur la vérité des croyancessi unenation en corps gagne plus à se pénétrer de cessentiments qu'à se livrer exclusivement à la recherchedes causes physiquesà laquelle néanmoins je suis fortéloigné de refuser un très grand méritedu second ordre.

LESÉNATEUR.

J'approuvefort que votre églisequi a la prétention d'enseignertout le mondene se laisse enseigner par personne; et il faut sansdoute qu'elle soit douée d'une grande confiance en elle-mêmepour que l'opinion ne puisse absolument rien sur elle. En votrequalité de Latin...

LE COMTE.

Qu'appelez-vousdonc Latin? Sachezje vous en priequ'en matière deReligion je suis Grec tout comme vous.

LESÉNATEUR.

Allonsdoncmon bon amiajournons la plaisanteriesi vous le voulez bien.

LE COMTE.

Je neplaisante point du toutje vous l'assure: le symbole des Apôtresn'a-t-il pas été écrit en grec avant de l'êtreen latin? Les symboles grecs de Nicée et deConstantinopleet celui de saint Athanase ne contiennent-ils pas mafoi? et ne devrais-je pas mourir pour en défendre la vérité?J'espère que je suis de la religion de saint Paul et de saintLuc qui étaient Grecs. Je suis de la Religion de saintIgnacede saint Justinde saint Athanasede saint Grégoirede Nyssede saint Cyrillede saint Basilede saint Grégoirede Nazianzede saint Épiphanede tous les saintsen un motqui sont sur vos autels et dont vous portez les nomset nommémentde saint Chrysostome dont vous avez retenu la liturgie. J'admets toutce que ces grands et saints personnages ont admis; je regrette toutce qu'ils ont regretté; je reçois de plus commeévangile tous les conciles oecuménique convoquésdans la Grèce d'Asie ou dans la Grèced'Europe. Je vous demande s'il est possible d'être plusGrec?

LESÉNATEUR.

Ce quevous dites là me fait naître une idée que jecrois juste. Si jamais il était question de paix entre nouson pourrait proposer le statu quo ante bellum.

LE COMTE.

Et moijesignerais sur-le-champ et même sans instructionsub sperati. Mais qu'est-ce donc que vous vouliez dire sur ma qualitéde Latin?

LESÉNATEUR.

Je voulaisdire qu'en votre qualité de Latin vous en reveneztoujours à l'autorité. Je m'amuse souvent à vousvoir dormir sur cet oreiller. Au surplusquand même je seraisprotestantnous ne disputerions pas aujourd'hui: car c'estàmon avistrès bientrès justementet mêmesivous vouleztrès philosophiquement fait d'établircomme dogme nationalque tout fléau du ciel est unchâtiment: et quelle société humaine n'a pascru cela? Quelle nation antique ou modernecivilisée oubarbareet dans tous les systèmes possibles de religionn'apas regardé ces calamités comme l'ouvrage d'unepuissance supérieure qu'il était possible d'apaiser? Jeloue cependant beaucoup M. le chevaliers'il ne s'est jamais moquéde son curélorsqu'il l'entendait recommander le paiement dela dîmesous peine de la grêle ou de la foudre:car personne n'a droit d'assurer qu'un tel malheur est la suite d'unetelle faute (légère surtout); mais l'on peut et l'ondoit assureren généralque tout mal physique est unchâtiment; et qu'ainsi ceux que nous appelons les fléauxdu ciel sont nécessairement la suite d'un grand crimenationalou de l'accumulation des crimes individuels; de manièreque chacun de ces fléaux pouvait être prévenud'abord par une vie meilleureet ensuite par la prière. Ainsinous laisserons dire les sophistes avec leurs lois éternelleset immuables qui n'existent que dans leur imaginationet qui netendent à rien moins qu'à l'extinction de toutemoralitéet à l'abrutissement absolu de l'espècehumaine (1). Il faut de l'électricitédisiez-vousM.le chevalier: donc il nous faut des tonnerres et des foudrescommeil nous faut de la rosée; vous pourriez ajouter encore: commeil nous faut des loupsdes tigresdes serpents à sonnettesetc.etc. - Je l'ignore en vérité. L'homme étantdans un état de dégradation aussi visible quedéplorableje n'en sais pas assez pour décider quelsêtres et quel phénomènes sont dus uniquement àcet état. D'ailleursdans celui même où noussommeson se passe fort bien de loups en Angleterre: pourquoijevous priene s'en passerait-on pas ailleurs? Je ne sais point dutout s'il est nécessaire que le tigre soit ce qu'il est: je nesais pas même s'il est nécessaire qu'il y ait destigresoupour vous parler franchementje me tiens sûr ducontraire. Qui peut oublier la sublime prérogative de l'homme:Que partout où il se trouve établi en nombresuffisant les animaux qui l'entourent doivent le servirl'amuser oudisparaître. Mais partonssi l'on veutde la follehypothèse de l'optimisme: supposons que le tigre doive êtreet de plus être ce qu'il estdirons-nous: Donc il estnécessaire qu'un de ces animaux entre aujourd'hui dans tellehabitationet qu'il y dévore dix personnes? Il faut quela terre recèle dans son sein diverses substances quidanscertaines circonstances donnéespeuvent s'enflammer ou sevaporiseret produire un tremblement de terre: fort bien;ajouterons-nous: Donc il était nécessaire queleIer novembre 1755Lisbonne entier pérît par une de cescatastrophes. L'explosion n'aurait pu se faire ailleursdans undésertpar exempleou sous le bassin de la merou àcent pas de la ville. Les habitants ne pouvaient être avertispar de légères secousses préliminairesde semettre à l'abri par la fuite? Toute raison humaine nonsophistiquée se révoltera contre de pareillesconséquences.

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(1) Nonseulement les soins et le travauxmais encore les prièressont utilesDieu ayant eu ces prières en vue avant qu'il eûtréglé les choses; et non seulement ceux qui prétendentsous le vain prétexte de la nécessité desévénementsqu'on peut négliger les soins queles affaires demandentmais encore ceux qui raisonnent contre lesprièrestombent dans ce que les anciens appelaient déjàle sophisme paresseux.

LE COMTE.

Sansdouteet je crois que le bon sens universel a incontestablementraison lorsqu'il s'en tient à l'étymologie dontlui-même est l'auteur. Les fléaux sont destinésà nous battre; et nous sommes battus parce quenous le méritons. Nous pouvions sans doute ne pas le mériteret même après l'avoir mériténous pouvonsobtenir grâce. C'est làce me semblele résultatde tout ce qu'on peut dire de sensé sur ce point; et c'estencore un des cas assez nombreux où la philosophieaprèsde longs et pénibles détoursvient enfin se délasserdans la croyance universelle. Vous sentez donc assezM. lechevaliercombien je suis contraire à votre comparaison desnuits et des jours (1). Le cours des astres n'est pas un mal:c'estau contraireune règle constante et un bien quiappartient à tout le genre humain; mais le mal qui n'est qu'unchâtimentcomment pourrait-il être nécessaire?L'innocence pouvait le prévenirla prière peutl'écarter: toujours j'en reviendrai à ce grandprincipe. Remarquez à ce sujet un étrange sophisme del'impiétéousi vous voulezde l'ignorance; car jene demande pas mieux que de voir celle-ci à la place del'autre. Parce que la toute-puissante bonté doit employer unmal pour en exterminer un autreon croit que le mal est une portionintégrante du tout. Rappelons-nous ce qu'a dit la sageantiquité: Que Mercure (qui est la raison) a lapuissance d'arracher les nerfs de Typhon pour en faire les cordes dela lyre divine (2). Mais si Typhon n'existait pasce tourde force merveilleux serait inutile. Nos prières n'étantdonc qu'un effort de l'être intelligent contre l'action deTyphon l'utilité et même la nécessités'en trouvent philosophiquement démontrées.

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(1) Voy.pag. 63.

(2) Cetteallégorie sublime appartient aux Égyptiens. (Plut.de Is. et Os. LIIILIV).

LESÉNATEUR.

Ce mot deTyphon qui fut dans l'antiquité l'emblème detout malet spécialement de tout fléau temporelmerappelle une idée qui m'a souvent occupé et dont jeveux vous faire part. Aujourd'hui cependantje vous fais grâcede ma métaphysiquecar il faut que je vous quitte pour allervoir le grand feu d'artifice qu'on tire ce soir sur la route dePéterhoffet qui doit représenter une explosion duVésuve. C'est un spectacle typhonien comme vous voyezmais tout à fait innocent.

LE COMTE.

Je n'envoudrais pas répondre pour les moucherons et pour les nombreuxoiseaux qui nichent dans les bocages voisinspas même pourquelque téméraire de l'espèce humainequipourrait fort bien y laisser la vie ou quelques membrestout endisant Niebosse! (1). Je ne sais comment il arrive que leshommes ne se rassemblent jamais sans s'exposer. Allez cependantmoncher amiet ne manquez pas de revenir demainla tête pleined'idées volcaniques.

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(1) N'ayezpas peur! Expression familière au Russele plus hardi etle plus entreprenant des hommeset qu'il ne manque surtout jamais deprononcer lorsqu'il affronte les dangers les plus terribles et lesplus évidents.

FIN DUQUATRIEME ENTRETIEN.



NOTESDU QUATRIEME ENTRETIEN.


Note I.

Il fautmême remarquer que la philosophie ancienne avait préludéà ce précepte. Pythagore disait: IMITEZ DIEU. Platonqui devait tant de choses à cet ancien sagea dit: Quel'homme juste est celui qui s'est rendu semblable à Dieuautant que notre nature le permet. (Polit. Xopp. T.) etréciproquementque rien ne ressemble plus à Dieuque l'homme juste. (In Theaet. opp.tom. IIp. 122.) Plutarqueajoute que l'homme ne peut jouir de Dieu d'une manière plusdélicieuse qu'en se rendantautant qu'il le peutsemblable àlui par l'imitation des perfections divines. (De sero Num. vind.l. IV.)

Note II.

Laressemblance qui existe entre l'homme et son Créateur estcelle de l'image au modèle. Sicut ab exemplarinonsecundum aequalitatem. (S. ThomasSumma Theol. I. part93art. I.) Voyez sur cette ressemblanceNoël Alex.(Hist.eccles.Vet. Test. cet. mund. Iart. 7Prop II.) Si quelqu'unnous fait dire qu'un homme ressemble à son portraitl'absurdité est toute à lui: car c'est le contraire quenous disons.

Note III.

Axiomeévident et véritablement divin! Car la suprématiede l'homme n'a pas d'autre fondement que sa ressemblance avec Dieu.(Baconin Dial. de bello sacro. Workstom. Xp. 311.) Ilattribue cette magnifique idée à un théologienespagnolnommé François Vittoria mort en 1532et à quelques autres. En effetPhilon et quelques pèreset philosophes grecs en avaient tiré parti depuis longtempscomme on peut le voir dans le bel ouvrage de Pétau. (De VIdier. opif. lib. IIcap 2-3. Dogm. theol. Paris1644in-fol.tom. IIIpag. 296seq.)

Note IV.

Labibliothèque de Voltaire futcomme on saitachetéeaprès sa mort par la cour de Russie. Aujourd'hui elle estdéposée au palais de l'Ermitage magnifiquedépendance du palais d'hiverbâtie par l'impératriceCatherine II. La statue de Voltaireexécutée en marbreblanc par le sculpteur François Houdonest placée aufond de la bibliothèque et semble l'inspecter. Cettebibliothèque donne lieu à des observations importantesqui n'ont point encore été faitessi je ne me trompe.Je me souviensautant qu'on peut se souvenir de ce qu'on a lu il y acinquante ansque Lovelacedans le roman de Clarisseécrità son ami: Si vous avez intérêt de connaîtreune jeune personnecommencez par connaître les livres qu'ellelit. Il n'y a rien de si incontestable; mais cette véritéest d'un ordre bien plus général qu'elle ne seprésentait à l'esprit de Richardson. Elle se rapporte àla science autant qu'au caractèreet il est certain qu'enparcourant les livres rassemblés par un hommeon connaîten peu de temps ce qu'il sait et ce qu'il aime. C'est sous ce pointde vue que la bibliothèque de Voltaire est particulièrementcurieuse. On ne revient pas de son étonnement en considérantl'extrême médiocrité des ouvrages qui suffirentjadis au patriarche de Ferney. On y chercherait en vain cequ'on appelle les grands livres et les éditionsrecherchées surtout des classiques. Le tout ensemble donne uneidée d'une bibliothèque formée pour amuser lessoirées d'un campagnard. Il faut encore y remarquer unearmoire remplie de livres dépareillés dont les margessont chargées de notes écrites de la main de Voltaireet presque toutes marquées au coin de la médiocritéet du mauvais ton. La collection entière est une démonstrationque Voltaire fut étranger à toute espèce deconnaissances approfondiesmais surtout à la littératureclassique. S'il manquait quelque chose à cette démonstrationelle serait complétée par des traits d'ignorance sansexemple qui échappent à Voltaire en cent endroits deses oeuvresmalgré toutes ses précautions. Un jourpeut-être il sera bon d'en présenter un recueil choisiafin d'en finir avec cet homme.

Note V.

Pythagoredisaitil y a près de vingt-cinq sièclesqu'un hommequi met le pied dans un temple sent naître en lui un autreesprit. (Sen. Ep. mor. XCIV.) Kantdans nos temps modernesfut un exemple du sentiment contraire. La prière publique etles chants religieux le choquaient. Lautes beten und singen warihm zuwider. Voy. la notice sur Kanttirée du Freymüthigdans le Correspondant de Hambourg du 7 mars 1804no. 38.C'était un signe de réprobation dont les Allemandspenseront ce qu'ils voudront.

Note VI.

Nihilfuerit quod non necesse fueritet quidquid fieri possitidautesse jam aut futurum esse... nec magis immutabilis ex vero in falsumnecatus est Scipioquam necabitur Scipioetc.etc. (Cicer.de fato cap IX.)

Note VII.

Il n'y arien de si connu que ce texte d'Aristote qu'on lit dans le livre DeCaelo cap. VIIoù il dit en effet que cette garnitureque nous pourrions appeler la plombine s'échauffaitdans les airs au point de fondre##ooste teketha. Les auteurslatins attribuent le même phénomène à laballe de plomb échappée de la fronde.

Nonsecus exarsit quam quum Balearica plumbum

Funda jacit. Volatillud et incandescit eundo;

Et quos non habuit sub nubibusinvenit ignes.



(Ovid.Met.)

Glansetiam (plumbea) longo cursa volvenda liquescit.


(Lucr.)

Liquescitexcussa glans funda et attritu aeris velut igne distillat. (Sen.Nat. quaest. II57.)

Et mediaadversi liquefacto tempora plumbo

Diffidit.


(Virg.Aen.IX88.) M. Heyne a dit sur ce vers: Non quasi plumbum fundaemissum in aere liquefieri putarintquod portentosum esset; setinflictum et illisum duris ossibusetc. Il y aurait peu dedifficulté si ce texte était uniqueou si AristoteSénèqueLucrèce et Ovide même n'avaientpas parlé en physiciens.

Note VIII.

J'observesur ce mot qu'on trouve chez les anciens Romains de véritablesRogationsdont la formule nous a été conservée.

Marspaterte precorquaesoque uti tu morbos visos invisosqueviduertatemvastitudinemcalamitatemintemperiasque prohibessis;uti tu frugesfrumentavinetavirgultaque gradirebeneque eveniresinas; pastorespascuaque salva servassis. (Catode R. R.c.41.)

Note IX.

On peuttrouver un peu de caricature dans cette citation de mémoiremais le sens est présenté très exactement. Voiciles propres paroles de Herder. - C'est une plainte bien peuphilosophique que celle de Voltaire à propos durenversement de Lisbonnedont il se plaint à ladivinité d'une manière qui est presque un blasphème.(Voyez le bon chrétien!) Ne sommes-nous pasnous et toutce qui nous appartientet même notre demeure lesdébiteurs de la terre et des éléments? Et sien vertu des lois de la natureils nous redemandent cequi est à eux... qu'arrivera-t-il autre chose que ce quidoit arriver en vertu des lois éternelles de la sagesseet de l'ordre? (Herders Ideen für die Philosophie derGeschichte der Menschheittom. Iliv. Ichap. 5.)

Note X.

TuerenosDominequaesumus... et terram quam videmus nostrisiniquitatibus trementemsuperno munere firma; ut mortalium cordacognoscant ette indignantetalia flagella prodireettemiserantecessare. (Voy. le Rituel.)

CINQUIEMEENTRETIEN.




LECHEVALIER.

Commentvous êtes-vous amusé hierM. le sénateur?

LESÉNATEUR.

Beaucoupen véritéet tout autant qu'il est possible des'amuser à ces sortes de spectacles. Le feu d'artifice étaitsuperbeet personne n'a péridu moins personne de notreespèce: quant aux moucherons et aux oiseaux jen'en réponds pas mieux que notre ami; mais j'ai beaucoup penséà eux pendant le spectacleet c'est là cette penséedont je me réservai hier de vous faire part. Plus j'ysongeaiset plus je me confirmais dans l'idée que lesspectacles de la nature sont très probablement pour nous ceque les actes humains sont pour les animaux qui en sont témoins.Nul être vivant ne peut avoir d'autres connaissances que cellesqui constituent son essenceet qui sont exclusivement relatives àla place qu'il occupe dans l'univers; et c'est à mon avis unedes nombreuses et invincibles preuves des idées innées:car s'il n'y avait pas des idées de ce genre pour tout êtrequi connaîtchacun d'euxtenant ses idées des chancesde l'expériencepourrait sortir de son cercleet troublerl'univers; orc'est ce qui n'arrivera jamais. Le chienle singel'éléphant demi-raisonnant (1) s'approcheront dufeupar exempleet se chaufferont comme nous avec plaisir; maisjamais vous ne leur apprendrez à pousser un tison sur labraisecar le feu ne leur appartient point; autrement le domaine del'homme serait détruit. Ils verront bien un maisjamais l'unité; les éléments du nombremais jamais le nombre; un triangledeux trianglesmilletriangles ensembleou l'un après l'autremais jamais latriangularité. L'union perpétuelle de certainesidées dans notre entendement nous les fait confondrequoiqu'elles soient essentiellement séparées. Vos deuxyeux se peignent dans les miens: j'en ai la perception que j'associesur-le-champ à l'idée de duité; dans lefait cependant ces deux connaissances sont d'un ordre totalementdiverset l'une ne mène nullement à l'autre. Je vousdirai pluspuisque je suis en train: jamais je ne comprendrai lamoralité des êtres intelligents (I)ni mêmel'unité humaineou autre unité cognitivequelconqueséparée des idées innées:mais revenons aux animaux. Mon chien m'accompagne à quelquespectacle publicune exécutionpar exemple: certainement ilvoit tout ce que je vois: la foulele triste cortègelesofficiers de justicela force arméel'échafaudlepatientl'exécuteurtout en un mot: mais de tout cela quecomprend-il? ce qu'il doit comprendre en sa qualité dechien: il saura me démêler dans la fouleet meretrouver si quelque accident l'a séparé de moi; ils'arrangera de manière à n'être pas estropiésous les pieds des spectateurs; lorsque l'exécuteur lèverale brasl'animals'il est prèspourra s'écarter decrainte que le coup ne porte sur lui; s'il voit du sangil pourrafrémirmais comme à la boucherie. Là s'arrêtentses connaissanceset tous les efforts de ses instituteursintelligentsemployés sans relâche pendant les sièclesdes sièclesne le porteraient jamais au-delà; lesidées de moralede souverainetéde crimede justicede force publiqueetc.attachées à ce tristespectaclesont nulles pour lui. Tous les signes de ces idéesl'environnentle touchentle pressentpour ainsi diremaisinutilement; car nul signe ne peut exister que l'idée ne soitpréexistante. C'est une des lois les plus évidentes dugouvernement temporel de la Providenceque chaque être actifexerce son action dans le cercle qui lui est tracésanspouvoir jamais en sortir. Eh! comment le bon sens pourrait-ilseulement imaginer le contraire? En partant de ces principes qui sontincontestablesqui vous dira qu'un volcanune trombeuntremblement de terreetc.ne sont pas pour moi précisémentce que l'exécution est pour mon chien? Je comprends de cesphénomènes ce que j'en dois comprendrec'est-à-diretout ce qui est en rapport avec mes idées innées quiconstituent mon état d'homme. Le reste est lettre close.

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(1) Halfreasoning. (Pope.)

LE COMTE.

Il n'y arien de si plausible que votre idéemon cher amioupourmieux direje ne vois rien de si évidentde la manièredont vous avez envisagé la chose; cependant quelle différencesous un autre point de vue! Votre chien ne sait pas qu'il ne saitpas et voushomme intelligentvous le savez. Quel privilègesublime que ce doute! Suivez cette idéevous en serez ravi.Mais à propospuisque vous avez touché cette cordesavez-vous bien que je me crois en état de vous procurer unvéritable plaisir en vous montrant comment la mauvaise fois'est tirée de l'invincible argument que fournissent lesanimaux en faveur des idées innées? Vous avezparfaitement bien vu que l'identité et l'invariable permanencede chaque classe d'êtres sensibles ou intelligentssupposaientnécessairement les idées innées; et vous avezfort à propos cité les animaux qui verrontéternellement ce que nous voyonssans jamais pouvoircomprendre ce que nous comprenons. Mais avant d'en venir à unecitation extrêmement plaisanteil faut que je vous demande sivous avez jamais réfléchi que ces mêmes animauxfournissent un argument direct et décisif en faveur de cesystème? En effetpuisque les idées quelconques quiconstituent l'animalchacun dans son espècesont innéesau pied de la lettrec'est-à-dire absolument indépendantesde l'expérience; puisque la poule qui n'a jamais vu l'éperviermanifeste néanmoins tous les signes de la terreurau momentoù il se montre à elle pour la première foiscomme un point noir dans la nue; puisqu'elle appelle sur-le-champ sespetits avec un cri extraordinaire qu'elle n'a jamais poussé;puisque les poussins qui sortent de la coque se précipitent àl'instant même sous les ailes de leur mère; enfinpuisque cette observation se répète invariablement surtoutes les espèces d'animauxpourquoi l'expérienceserait-elle plus nécessaire à l'homme pour toutes lesidées fondamentales qui le font homme? L'objection n'est paslégèrecomme vous voyez. Écoutez maintenantcomment les deux héros de l'Esthétique (1) s'ensont tirés.

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(1)Proprement science du sentiment du grec aisthesis.

Letraducteur français de LockeCostequi fut à ce qu'ilparaît un homme de sensbon d'ailleurs et modestenous aracontédans je ne sais quelle note de sa traduction (1)qu'il fit un jour à Locke cette même objection qui sauteaux yeux. Le philosophequi se sentit touché dans un endroitsensiblese fâcha un peuet lui répondit brusquement:Je n'ai pas écrit mon livre pour expliquer les actions desbêtes. Costequi avait bien le droit de s'écriercomme le philosophe grec: Jupitertu te fâchestu as donctort! s'est contenté cependant de nous dired'un tonplaisamment sérieux: La réponse était trèsbonnele titre du livre le démontre clairement. En effetil n'est point écrit sur l'entendement des bêtes.Vous voyezmessieursà quoi Locke se trouva réduitpour se tirer d'embarras. Il s'est bien gardéau restede seproposer l'objection dans son livrecar il ne voulait points'exposer à répondre; mais Condillacqui ne selaissait point gêner par sa consciences'y prend bienautrement pour se tirer d'affaire. Je ne crois pas que l'aveugleobstination d'un orgueil qui ne veut pas reculer ait jamais produitrien d'aussi plaisant. La bête fuira dit-ilparcequ'elle en a vu dévorer d'autres; mais comme il n'y avaitpas moyen de généraliser cette explicationil ajoute« qu'à l'égard des animaux qui n'ont jamais vudévorer leurs semblableson peut croire avec fondementque leurs mèresdès le commencementles aurontengagés à fuir. » Engagésest parfait! Je suis fâché cependant qu'il n'ait pasditleur auront conseillé. Pour terminer cette rareexplicationil ajoute le plus sérieusement du mondequesi on la rejetteil ne voit pas ce qui pourrait porter l'animal àprendre la fuite (2).

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(1) Liv.IIch. XI§5de l'Essai sur l'entend. hum.

(2) Essaisur l'orig. des conn. hum. sect. IIchap IV.

Excellent!Tout à l'heure nous allons voir que si l'on se refuse àces merveilleux raisonnementsil pourra très bien se faireque l'animal cesse de fuir devant son ennemiparce que Condillac nevoit pas pourquoi cet animal devrait prendre la fuite.

Au restede quelque manière qu'il s'exprimejamais je ne puis êtrede son avis. Il ne voit pas dit-il: avec sa permissionjecrois qu'il voit parfaitementmais qu'il aime mieux mentirque l'avouer.

LESÉNATEUR.

Millegrâcesmon cher amipour votre anecdote philosophique que jetrouve en effet extrêmement plaisante. Vous êtes doncparfaitement d'accord avec moi sur ma manière d'envisager lesanimauxet sur la conclusion que j'en ai tirée par rapport ànous. Ils sontcomme je vous le disais tout à l'heureenvironnéstouchéspressés par tous lessignes de l'intelligencesans jamais pouvoir s'éleverjusqu'au moindre de ses actes: raffinez tant qu'il vous plaira par lapensée cette âme quelconquece principe inconnucetinstinct cette lumière intérieure qui leur aété donnée avec une si prodigieuse variétéde direction et d'intensitéjamais vous ne trouverez qu'uneasymptote de la raisonqui pourra s'en approcher tant quevous voudrezmais sans jamais la toucher; autrement une province dela création pourrait être envahiece qui est évidemmentimpossible.

Par uneraison toute semblablenul doute que nous ne puissions êtrenous-mêmes environnéstouchéspresséspar des actions et des agents d'un ordre supérieur dont nousn'avons d'autre connaissance que celle qui se rapporte à notresituation actuelle. Je sais tout ce que vaut le doute sublime dontvous venez de me parler: ouije sais que je ne sais paspeut-être encore sais-je quelque chose de plus; mais toujoursest-il vrai qu'en vertu même de notre intelligencejamais ilne nous sera possible d'atteindre sur ce point une connaissancedirecte. Je faisau resteun très grand usage de ce doutedans toutes mes recherches sur les causes. J'ai lu desmillions de plaisanteries sur l'ignorance des anciens qui voyaientdes esprits partout: il me semble que nous sommes beaucoup plussotsnous qui n'en voyons nulle part. On ne cesse de nous parler decauses physiques. Qu'est-ce qu'une cause physique?

LE COMTE.

C'est unecause naturelle si nous voulons nous borner à traduirele mot; maisdans l'acception modernec'est une causematérielle c'est-à-direune cause qui n'est pascause: car matière et cause s'excluentmutuellementcomme blancnoircercle et carré.La matière n'a d'action que par le mouvement: ortoutmouvement étant un effetil s'ensuit qu'une causephysique si l'on veut s'exprimer exactementest un NON-SENS etmême une contradiction dans les termes. Il n'y a donc point etil ne peut y avoir de causes physiques proprement ditesparcequ'il n'y a point et qu'il ne peut y avoir de mouvement sans unmoteur primitifet que tout moteur primitif est immatériel;partoutce qui meut précède ce qui est muce quimène précède ce qui est menéce quicommande précède ce qui est commandé (II):la matière ne peut rienet même elle n'est rien que lapreuve de l'esprit. Cent billes placées en ligne droiteetrecevant toutes de la première un mouvement successivementcommuniquéne supposent-elles pas une main qui a frappéle premier coup en vertu d'une volonté? Et quand ladisposition des choses m'empêcherait de voir cette mainenserait-elle moins visible à mon intelligence? L'âme d'unhorloger n'est-elle pas renfermée dans le tambour de cettependuleoù le grand ressort est chargépour ainsidiredes commissions d'une intelligence? J'entends Lucrècequi me dit: Toucherêtre touchén'appartient qu'auxseuls corps (III); mais que nous importent ces mots dépourvusde sens sous un appareil sentencieux qui fait peur aux enfants? Ilssignifient au fond que nul corps ne peut être touchésans être touché. Belle découvertecommevous voyez! La question est de savoir s'il n'y a que des corps dansl'universet si les corps ne peuvent être mus par dessubstances d'un autre ordre. Ornon seulement il peuvent l'êtremais primitivement ils ne peuvent l'avoir étéautrement: car tout choc ne pouvant être conçu que commele résultat d'un autreil faut nécessairement admettreune série infinie de chocsc'est-à-dire d'effets sanscauseou convenir que le principe du mouvement ne peut se trouverdans la matière; et nous portons en nous-mêmes la preuveque le mouvement commence par une volonté (IV). Rienn'empêcheau restequedans un sens vulgaire etindispensableon ne puisse légitimement appeler causesdes effets qui en produisent d'autres; c'est ainsi que dans la suitedes billes dont je vous parlais tout à l'heuretoutes lesforces sont causes exceptés la dernièrecommestoutes sont effets excepté la première. Mais sinous voulons nous exprimer avec une précision philosophiquec'est autre chose. On ne saurait trop répéter que lesidées de matière et de cause s'excluentl'une l'autre rigoureusement.

Bacons'était faitsur les forces qui agissent dans l'universuneidée chimérique qui a égaré à sasuite la foule des dissertateurs: il supposait d'abord ces forcesmatérielles; ensuite il les superposait indéfinimentl'une au-dessus de l'autre; et souvent je n'ai pu m'empêcher desoupçonner qu'en voyant au barreau ces arbres généalogiquesoù tout le monde est filsexcepté le premieret oùtout le monde est pèreexcepté le dernieril s'étaitfait sur ce modèle une idole d'échelle et qu'ilarrangeait de même les causes dans sa tête; entendant àsa manière qu'une telle cause était fille de celle quila précédaitet que les générationsseresserrant toujours en s'élevantconduisaient enfin levéritable interprète de la nature jusqu'à uneaïeule commune. Voilà les idées que ce grandlégiste se formait de la nature et de la science qui doitl'expliquer: mais rien n'est plus chimérique. Je ne veux pointvous traîner dans une longue discussion. Pour vous et pour moic'est assez dans ce moment d'une seule observation. C'est que Baconet ses disciples n'ont jamais pu nous citer et ne nous citerontjamais un seul exemple qui vienne à l'appui de leur théorie.Qu'on nous montre ce prétendu ordre de causes généralesplus généralesgénéralissimes commeil leur plaît de s'exprimer. On a beaucoup disserté etbeaucoup découvert depuis Bacon: qu'on nous donne un exemplede cette merveilleuse généalogiequ'on nous indique unseul mystère de la naturequ'on ait expliqué je ne dispas par une causemais seulement par un effet premier auparavantinconnuet en s'élevant de l'un à l'autre. Imaginez lephénomène le plus vulgairel'élasticitépar exempleou tel autre qu'il vous plaira choisir. Maintenant je nesuis pas difficile; je ne demande ni les aïeulesni lestrisaïeules du phénomèneje me contente de samère: hélas! tout le monde demeure muet; et c'esttoujours (j'entends dans l'ordre matériel) proles sinematre creata. Eh! comment peut-on s'aveugler au point de chercherdes causes dans la nature quand la nature même est uneffet? tant qu'on ne sort point du cercle matérielnul hommene peut s'avancer plus qu'un autre dans la recherche des causes. Toussont arrêtés et doivent l'être au premier pas. Legénie des découvertes dans les sciences naturellesconsiste uniquement à découvrir des faits ignorésou à rapporter des phénomènes non expliquésaux effets premiers déjà connuset que nous prenonspour cause; ainsicelui qui découvrit la circulation du sanget celui qui découvrit le sexe des plantesont sans doutel'un et l'autre mérité de la science; mais ladécouverte des faits n'a rien de commun avec celle des causesNewtonde son côtés'est immortalisé enrapportant à la pesanteur des phénomènes qu'onne s'était jamais avisé de lui attribuer; mais lelaquais du grand homme en savaitsur la cause de la pesanteurautant que son maître. Certains disciplesdont il rougiraits'il revenait au mondeont osé dire que l'attraction étaitune loi mécanique. Jamais Newton n'a proféréun tel blasphème contre le sens communet c'est bien en vainqu'ils ont cherché à se donner un complice aussicélèbre. Il a ditau contraire(et certes c'est déjàbeaucoup)qu'il abandonnait à ses lecteurs la question desavoir si l'agent qui produit la gravité est matérielou immatériel. Lisezje vous prieses lettresthéologiques au docteur Bentley: vous en serez égalementinstruits et édifiés (V).

VousvoyezM. le sénateurque j'approuve fort votre manièred'envisager ce mondeet que je l'appuie mêmesi je ne suisabsolument trompésur d'assez bons arguments. Du restejevous le répèteje sais que je ne sais pas; etce doute me transporte à la fois de joie et de reconnaissancepuisque j'y trouve réunis et le titre ineffaçable de magrandeuret le préservatif salutaire contre toute spéculationridicule ou téméraire. En examinant la nature sous cepoint de vueen grandcomme dans le dernière de sesproductionsje me rappelle continuellement (et c'est assez pour moi)ce mot d'un Lacédémonien songeant à ce quiempêchait un cadavre raide de se tenir debout de quelquemanière qu'on s'y prît: PAR DIEUdit-ilil fautqu'il y ait quelque chose là-dedans (VI). Toujours etpartout on doit dire de même: carsans quelque chosetout est cadavreet rien ne se tient debout. Le mondeainsienvisagé comme un simple assemblage d'apparencesdont lemoindre phénomène cache une réalitéestun véritable et sage idéalisme. Dans un sens trèsvraije puis dire que les objets matériels ne sont rien de ceque je vois; mais ce que je vois est réel par rapport àmoiet c'est assez pour moi d'être ainsi conduit jusqu'àl'existence d'un autre ordre que je crois fermement sans le voir.Appuyé sur ces principesje comprends parfaitementnon passeulement que la prière est utile en généralpour écarter le mal physiquemais qu'elle en est le véritableantidotele spécifique naturelet que par essence elle tendà le détruireprécisément comme cettepuissance invisible qui nous arrive du Pérou cachéedans une écorce légèreva chercheren vertu desa propre essencele principe de la fièvrele touche etl'attaque avec plus ou moins de succèssuivant lescirconstances et le tempérament; à moins qu'on neveuille soutenir que le bois guérit la fièvrece quiserait tout à fait drôle.

LECHEVALIER.

Drôletant qu'il vous plaira; mais il faut apparemment que je sois un drôlede corps carde ma vieje n'ai eu aucun scrupule sur cetteproposition.

LE COMTE.

Mais si lebois guérit la fièvrepourquoi se donner la peine d'enaller chercher au Pérou? Descendons au jardin: ces bouleauxnous en fourniront de reste pour toutes les fièvres tierces deRussie!

LECHEVALIER.

Parlonssérieusementje vous prie: il ne s'agit pas ici du boisen généralmais d'un certain bois dont laqualité particulière est de guérir la fièvre.

LE COMTE.

Fort bienmais qu'entendez-vous par qualité? Ce mot exprime-t-ildans votre pensée un simple accidentet croyez-vousparexempleque le quinquina guérisseparce qu'il estfigurépesantcoloré etc.?

LECHEVALIER.

Vouschicanezmon cher ami; il va sans dire que j'entends parler d'unequalité réelle.

LE COMTE.

Commentdoncqualité réelle! Que veut dire celajevous prie?

LECHEVALIER.

Oh! jevous en prie à mon tourne disputez pas sur les mots:savez-vous bien que le bon sens militaire s'offense de ces sortesd'ergoteries?

LE COMTE.

J'estimele bon sens militaire plus que vous ne la croyez peut-être; etje vous proteste d'ailleurs que les ergoteries ne me sont pasmoins odieuses qu'à vous: mais je ne crois point qu'on disputesur les mots en demandant ce qu'ils signifient.

LECHEVALIER.

J'entendsdonc par qualité réelle quelque chose deréellement subsistantun je ne sais quoi que je nesuis pas obligé de définir apparemmentmais qui existeenfin comme tout ce qui existe.

LE COMTE.

Àmerveillemais ce quelque chose cette inconnue dontnous recherchons la valeurest-elle matière ou non? Si ellen'est pas matière...

LECHEVALIER.

Ah! je nedis pas cela!

LE COMTE.

Mais sielle est matièrecertainement vous ne pouvez plus l'appelerqualité; ce n'est plus un accident unemodification un mode ou comme il vous plairal'appeler; c'est une substance semblable dans son essence àtoute autre substance matérielle; et cette substance qui n'estpas bois (autrement tout bois guérirait)existe dansle boisou pour mieux diredans ce bois comme le sucrequin'est ni eau ni théest contenu dans cette infusion de théqui l'a dissout. Nous n'avons donc fait que remonter la questionettoujours elle recommence. En effetpuisque la substance quelconquequi guérit la fièvre est de la matièreje disde nouveau: Pourquoi aller au Pérou? la matière estencore plus aisée à trouver que le bois: il y en apartoutce me sembleet tout ce que nous voyons est bon pourguérir. Alors vous serez forcé de me répétersur la matière en général tout ce que vousm'aviez dit sur le bois. Vous me direz: Il ne s'agit point de lamatière prise généralementmais de cettematière particulièrec'est-à-dire de lamatièredans le sens le plus abstraitplusune qualitéqui la distingue et qui guérit la fièvre.

Et moijevous attaquerai de nouveauen vous demandant ce que c'est que cettequalité que vous supposez matérielleet je vouspoursuivrai ainsi avec le même avantagesans que votre bonsens puisse jamais trouver un point d'appui pour me résister;car la matière étant de sa nature inerte et passiveetn'ayant d'action que par le mouvement qu'elle ne peut se donnerils'ensuit qu'elle ne saurait agir que par l'action d'un agent plus oumoins éloignévoilé par elleet qui ne sauraitêtre elle.

Vousvoyezmon cher chevalierqu'il ne s'agit pas tout à faitd'une question de mots; mais revenons. Cette excursion sur les causesnous conduit à une idée également juste etféconde: c'est d'envisager la prière considéréedans son effetsimplement comme une cause seconde; car sous ce pointde vue elle n'est que celaet ne doit être distinguéed'aucune autre. Si donc un philosophe à la mode s'étonnede me voir employer la prière pour me préserver de lafoudrepar exempleje lui dirai: Et vousmonsieurpourquoiemployez-vous des paratonnerres? ou pour m'en tenir àquelque chose de plus communpourquoi employez-vous les pompesdans les incendieset les remèdes dans les maladies? Ne vousopposez-vous pas ainsi tout comme moi aux lois éternelles?« Oh! c'est bien différent; me dira-t-oncar si c'estune loi par exempleque le feu brûlec'en est uneaussi que l'eau éteigne le feu. » Et moi je répondrai:C'est précisément ce que je dis de mon côté;car si c'est une loi que la foudre produise tel ou tel ravagec'en est une aussi que la prièrerépandue àtemps sur le FEU DU CIELl'éteigne ou le détourne.Et soyez persuadésmessieursqu'on ne me fera aucuneobjection dans la même suppositionque je ne rétorqueavec avantage: il n'y a point de milieu entre le fatalisme rigideabsoluuniverselet la foi commune des hommes sur l'efficacitéde la prière.

Vousrappelez-vousM. le chevalierce joli bipède qui se moquaitdevant nousil y a peu de tempsde ces deux vers de Boileau:

Pour moiqu'en santé même un autre monde étonne

Quicrois l'âme immortelle et que c'est Dieu qui tonne.




« Dutemps de Boileaudisait-il devant des caillettes et des jouvenceauxébahis de tant de scienceon ne savait pas encore qu'un coupde foudre n'est que l'étincelle électrique renforcée;et l'on se serait fait une affaire grave si on n'avait pas regardéle tonnerre comme l'arme divine destinée à châtierles crimes. Cependant il faut que vous sachiez que déjàdans les temps ancienscertains raisonneurs embarrassaient un peules croyants de leur époqueen leur demandant pourquoiJupiter s'amusait à foudroyer les rochers du Caucase ou lesforêts inhabitées de la Germanie. »

J'embarrassaimoi-même un peu ce profond raisonneur en lui disant: «mais vous ne faites pas attentionmonsieurque vous fournissezvous-même un excellent argument aux dévots de nos jours(car il y en a toujoursmalgré les efforts des sages) pourcontinuer à penser comme le bonhomme Boileau; en effetilsvous diront tout simplement: Le tonnerrequoiqu'il tuen'estcependant pas établi pour tuer; et nous demandons précisémentà Dieu qu'il daignedans sa bontéenvoyer ses foudressur les rochers et sur les désertsce qui suffit sans doute àl'accomplissement des lois physiques. » Je ne voulais pascomme vous pensez biensoutenir thèse devant un telauditoire; mais voyezje vous prieoù nous a conduit lascience mal entendueet ce que nous devons attendre d'une jeunesseimbue de tels principes. Quelle ignorance profondeet mêmequelle horreur de la vérité! Observez surtout cesophisme fondamental de l'orgueil moderne qui confond toujours ladécouverte ou la génération d'un effet avec larévélation d'une cause. Les hommes reconnaissent dansune substance inconnue (l'ambre) la propriétéqu'elleacquiert par le frottementd'attirer les corps légers. Ilsnomment cette qualité l'ambréité(électricité). Ils ne changent point ce nom àmesure qu'ild découvrent d'autres substances idio-électriques:bientôt de nouvelles observations leur découvrent le feuélectrique. Ils apprennent à l'accumulerà leconduireetc. Enfinils se croient sûrs d'avoir reconnu etdémontré l'identité de ce feu avec la foudredemanière que si les noms étaient imposés par leraisonnementil faudrait aujourd'huien suivant les idéesreçuessubstituer au mot d'électricitécelui de céraunisme. En tout celaqu'ont-ils fait? Ilsont agrandi le miracleils l'ontpour ainsi direrapprochéd'eux: mais que savent-ils de plus sur son essence? Rien. Il semblemême qu'il s'est montré plus inexplicable àmesure qu'on l'a considéré de plus près. Oradmirez la beauté de ce raisonnement: « Il est prouvéque l'électricitételle que nous l'observons dans noscabinetsne diffère qu'en moins de ce terrible et mystérieuxagent que l'on nomme foudre DONC ce n'est pas Dieu qui tonne.» Molière dirait: Votre Ergo n'est qu'un sot!Mais nous serions bienheureux s'il n'était que sotvoyez lesconséquences ultérieures: « Donc ce n'estpoint Dieu qui agit par les causes secondes; donc la marche enest invariable; donc nos craintes et nos prières sontégalement vaines. » Quelle suite d'erreurs monstrueuses!Je lisaisil n'y a pas longtempsdans un papier françaisque le tonnerre n'est pluspour un homme instruitla foudrelancée du haut des cieux pour faire trembler les hommes; quec'est un phénomène très naturel et trèssimple qui se passe à quelques toises au-dessus de nos têteset dont les astres les plus voisins n'ont pas la moindre nouvelle.Analysons ce raisonnementnous trouverons: « Que si la foudrepartaitpar exemplede la planète de Saturnecomme elleserait alors plus près de Dieu il y aurait moyen decroire qu'il s'en mêle; mais quepuisqu'elle se forme àquelques toises au-dessus de nos têtes etc. » On necesse de parler de la grossièreté de nos aïeux: iln'y a rien de si grossier que la philosophie de notre siècle;le bon sens du douzième s'en serait justement moqué. LeProphète-Roi ne plaçait sûrement pas le phénomènedont je vous parle dans une région trop élevéepuisqu'il le nommeavec beaucoup d'élégance orientalele cri de la nue (1); il a pu même se recommander auxchimistes modernes en disant que Dieu sait extraire l'eau de lafoudre (2)mais il n'en dit pas moins:

La voix deTON tonnerre éclate autour de nous:


La terreen a tremblé (3).


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(1) Vocemdederunt nubes. (Ps. LXXVI.)

(2)Fulgura in pluviam facit. (Ibid. CXXXIV7.) Un autre prophètes'est emparé de cette expression et l'a répétéedeux fois. (Jérem. X13; LI16.) - Les coups detonnerre paraissent être la combustion du gaz hydrogèneavec l'air vital; et c'est ainsi que nous les voyons suivis de pluiessoudaines. (FourcroiVérités fondamentales de lachimie moderne. Page 38.)

(3) Voxtonitrui TUI in rota... commota est et contremuit terra. (Ps.LXXVI18.)

Il accordefort biencomme vous voyezla religion et la physique. C'est nousqui déraisonnons. Ah! que les sciences naturelles ont coûtécher à l'homme! c'est bien sa fautecar Dieu l'avaitsuffisamment gardé; mais l'orgueil a prêtél'oreille au serpentet de nouveau l'homme a porté une maincriminelle sur l'arbre de la science; il s'est perduet par malheuril n'en sait rien. Observez une belle loi de la Providence: depuisles temps primitifsdont je ne parle point dans ce momentelle n'adonné la physique expérimentale qu'aux chrétiens.Les anciens nous surpassaient certainement en force d'esprit: cepoint est prouvé par la supériorité de leurslangues d'une manière qui semble imposer silence à tousles sophismes de notre orgueil; par la même raisonils nousont surpassés dans tout ce qu'ils ont pu avoir de commun avecnous. Au contraireleur physique est à peu près nulle;carnon seulement ils n'attachaient aucun prix aux expériencesphysiquesmais ils les méprisaientet même ils yattachaient je ne sais quelle légère idéed'impiété (VII)et ce sentiment confus venait de bienhaut. Lorsque toute l'Europe fut chrétiennelorsque lesprêtres furent les instituteurs universelslorsque tous lesétablissements de l'Europe furent christianiséslorsque la théologie eût pris place à la têtede l'enseignementet que les autres facultés se furentrangées autour d'elle comme des dames d'honneur autour de leursouverainele genre humain étant ainsi préparéles sciences naturelles lui furent donnéestantae moliserat ROMANAM condere gentem! L'ignorance de cette grande véritéa fait déraisonner de très fortes têtessansexcepter Baconet même à commencer par lui.

LESÉNATEUR.

Puisquevous m'y faites penserje vous avoue que je l'ai trouvé plusd'une fois extrêmement amusant avec ses desiderata. Il al'air d'un homme qui trépigne à côté d'unberceauen se plaignant de ce que l'enfant qu'on y berce n'est pointencore professeur de mathématiques ou générald'armée.

LE COMTE.

C'est fortbien diten véritéet je ne sais même s'il neserait pas possible de chicaner sur l'exactitude de votrecomparaison; car les sciencesau commencement du XVIIe sièclen'étaient point du tout un enfant au berceau. Sansparler de l'illustre religieux de son nomqui l'avait précédéde trois siècles en Angleterreet dont les connaissancespourraient encore mériter à des hommes de notre sièclele titre de savant Bacon était contemporain de Keplerde Galiléede Descarteset Copernic l'avait précédé:ces quatre géants seulssans parler de cent autrespersonnages moins célèbreslui ôtaient le droitde parler avec tant de mépris de l'état des sciencesqui jetaient déjà de son temps une lumièreéclatanteet qui étaient au fond tout ce qu'ellespouvaient être alors. Les sciences ne vont point comme Baconl'imaginait: elles germent comme tout ce qui croît; elles selient avec l'état moral de l'homme. Quoique libre et actifetcapable par conséquent de se livrer aux sciences et de lesperfectionnercomme tout ce qui a été mis à saportéeil est cependant abandonné à lui-mêmesur ce point moins peut-être que sur tout autre; mais Baconavait le fantaisie d'injurier les connaissances de son sièclessans avoir jamais pu se les approprier; et rien n'est plus curieuxdans l'histoire de l'esprit humain que l'imperturbable obstinationavec laquelle cet homme célèbre ne cessa de nierl'existence de la lumière qui étincelait autour de luiparce que ses yeux n'étaient pas conformés de lamanière à la recevoir; car jamais homme ne fut plusétranger aux sciences naturelles et aux lois du monde. On atrès justement accusé Bacon d'avoir retardé lamarche de la chimie en tâchant de la rendre mécaniqueet je suis charmé que le reproche lui ait étéadressé dans sa patrie même par l'un des premierschimistes du siècle (1). Il a fait plus mal encore enretardant la marche de cette philosophie transcendante ou généraledont il n'a cessé de nous entretenirsans jamais se douter dece qu'elle devait être; il a même inventé des motsfaux et dangereux dans l'acception qu'il leur a donnéecommecelui de forme par exemplequ'il a substitué àcelui de nature ou d'essence et dont la grossièretémoderne n'a pas manqué de s'empareren nous proposant le plussérieusement possible de rechercher la forme de lachaleurde l'expansibilitéetc.: et qui sait si l'on n'enviendra pas un jourmarchant sur ses tracesà nous enseignerla forme de la vertu? La puissance qui entraînait Baconn'était point encore adulte à l'époque oùil écrivait; déjà cependant on la voit fermenterdans ses écrits où elle ébauche hardiment lesgermes que nous avons vu éclore de nos jours. Plein d'unerancune machinale (dont il ne connaissait lui-même ni la natureni la source) contre toutes les idées spirituellesBaconattacha de toutes ses forces l'attention générale surles sciences matériellesde manière à dégoûterl'homme de tout le reste. Il repoussait toute la métaphysiquetoute la psychologietoute la théologie naturelletoute lathéologie positiveet il enfermait celle-ci sous clef dansl'Église avec défense d'en sortir; il déprimaitsans relâche les causes finalesqu'il appelait des rémorasattachés au vaisseau des sciences; et il osa soutenir sansdétour que la recherche de ces causes nuisait à lavéritable science: erreur grossière autant que funesteet cependantle pourrait-on croire? erreur contagieusemêmepour les esprits heureusement disposésau point que l'un desdisciples les plus fervents et les plus estimables du philosopheanglais n'a point senti trembler sa mainen nous avertissant deprendre bien garde de ne pas nous laisser séduire par ce quenous apercevons d'ordre dans l'univers. Bacon n'a rien oubliépour nous dégoûter de la philosophie de Platonqui estla préface humaine de l'Évangile; et il a vantéexpliquépropagé celle de Démocritec'est-à-direla philosophie corpusculaireeffort désespérédu matérialisme poussé à boutquisentant quela matière lui échappe et n'explique riense plongedans les infiniment petits; cherchantpour ainsi direla matièredans la matièreet toujours content au milieu même desabsurditéspartout où il ne trouve pas l'intelligence(VIII). Conformément à ce système dephilosophieBacon engage les hommes à chercher la cause desphénomènes naturels dans la configuration des atomes oudes molécules constituantesidée la plus fausse et laplus grossière qui ait jamais souillé l'entendementhumain. Et voilà pourquoi le XVIIIe sièclequi n'ajamais aimé et loué les hommes que pour ce qu'ils ontde mauvaisa fait son Dieu de Bacon (IX)tout en refusant néanmoinsde lui rendre justice pour ce qu'il a de bon et mêmed'excellent. C'est une très grande erreur que celle de croirequ'il a influé sur la marche des sciences; car tous lesvéritables fondateurs de la science le précédèrentou ne le connurent point. Bacon fut un baromètre qui annonçale beau temps; et parce qu'il l'annonçaiton crut qu'ill'avait fait. Walpoleson contemporainl'a nommé leprophète de la science (2)c'est tout ce qu'on peut luiaccorder. J'ai vu le dessin d'une médaille frappée enson honneurdont le corps est un soleil levantavec la légende:Exortus uti aethereus sol. Rien n'est plus évidemmentfaux; je passerais plutôt une aurore avec l'inscription: Nuntiasolis; et même encore on pourrait y trouver del'exagération; car lorsque Bacon se leva il étaitau moins dix heures du matin. L'immense fortune qu'il a faite de nosjours n'est duecomme je vous le disais tout à l'heurequ'àses côtés répréhensibles. Observez qu'iln'a été traduit en français qu'à la finde ce siècleet par un homme qui nous a déclarénaïvement: Qu'il avaitcontre sa seule expériencecent mille raisons pour ne pas croire en Dieu! (X)

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(1)Black's lectures on chemistry. Londonin-4otom. Ip. 261.

(2) Voy.la préface de la petite édition anglaise des OEuvres deBaconpubliée par le docteur ShawLondres180212 vol.in-12.

LECHEVALIER.

N'avez-vouspoint peurM. le comted'être lapidé pour de telsblasphèmes contre l'un des grands dieux de notresiècle?

LE COMTE.

Si mondevoir était de me faire lapideril faudrait bien prendrepatience; mais je doute qu'on vienne me lapider ici. Quand ils'agirait d'ailleurs d'écrire et de publier ce que je vousdisje ne balancerais pas un moment; je craindrais peu le tempêtestant je suis persuadé que les véritables intentionsd'un écrivain sont toujours sentieset que tout le monde leurrend justice. On me croirait doncj'en suis sûrlorsque jeprotesterais que je me crois inférieur en talents et enconnaissance à la plupart des écrivains que vous avezen vue dans ce momentautant que je les surpasse par la véritédes doctrines que je professe. Je me plais même àconfesser cette première supérioritéqui mefournit le sujet d'une méditation délicieuse surl'inestimable privilège de la véritéet sur lanullité des talents qui osent se séparer d'elle. Il y aun beau livre à fairemessieurssur le tort fait àtoutes les productions du génieet même au caractèrede leurs auteurspar les erreurs qu'ils ont professées depuistrois siècles. Quel sujet s'il était bien traité!L'ouvrage serait d'autant plus utilequ'il reposerait entièrementsur des faitsde manière qu'il prêterait peu le flanc àla chicane. Je puis sur ce point vous citer un exemple frappantcelui de Newtonqui se présente à mon esprit dans cemoment comme l'un des hommes les plus marquants dans l'empire dessciences. Que lui a-t-il manqué pour justifier pleinement lebeau passage d'un poète de sa nationqui l'a nommé unepure intelligence prêtée aux hommes par la Providencepour leur expliquer ses ouvrages (1)? Il lui a manqué den'avoir pu s'élever au-dessus des préjugésnationaux (XI); car certainement s'il avait eu une véritéde plus dans l'espritil aurait écrit un livre de moins.Qu'on l'exalte donc tant qu'on voudraje souscris à toutpourvu qu'il se tienne à sa place; mais s'il descend deshautes régions de son génie pour me parler de lagrande tête et de la petite corne je ne lui dois plusrien: il n'y a dans tout le cercle de l'erreuret il ne peut yavoirni nomsni rangsni différencesNEWTON est l'égalde Villiers.

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(1)

Pureintelligence whom God


To mortalslentto trace his boundless works

From law sublimely simple.


(Thomson'sSeasonsthe Summer.)

Aprèscette profession de foi que je ne cesse de répéterjevis parfaitement en paix avec moi-même. Je ne puis m'accuser derienje vous l'assurecar je sais ce que je dois au géniemais je sais aussi ce que je dois à la vérité.D'ailleursmessieursles temps sont arrivés ettoutes les idoles doivent tomber. Revenonss'il vous plaît.

Trouvez-vousla moindre difficulté dans cette idéeque la prièreest une cause secondeet qu'il est impossible de faire contre elleune seule objection que vous ne puissiez faire de même contrela médecinepar exemple? Ce malade doit mourir ou ne doitpas mourir; donc il est inutile de prier pour lui; et moi je dis:Donc il est inutile de lui administrer des remèdes; donc iln'y a point de médecine. Où est la différenceje vous prie? Nous ne voulons pas faire attention que les causessecondes se combinent avec l'action supérieure. Ce malademourra ou ne mourra pas: ouisans douteil mourra s'il neprend pas des remèdes et il ne mourra pas s'il en use:cette conditions'il est permis de s'exprimer ainsifait portiondu décret éternel. Dieusans douteest le moteuruniversel; mais chaque être est mu suivant la nature qu'il en areçue. Vous-mêmesmessieurssi vous vouliez amener àvous ce cheval que nous voyons là-bas dans la prairiecommentferiez-vous? vous le monteriezou vous l'amèneriez par labrideet l'animal vous obéiraitsuivant sa naturequoiqu'il eût toute la force nécessaire pour vousrésisteret même pour vous tuer d'un coup de pied. Ques'il vous plaisait de faire venir à nous l'enfant que nousvoyons dans le jardinvous l'appelleriezoucomme vous ignorez sonnomvous lui feriez quelque signe; le plus intelligible pour luiserait sans doute de lui montrer ce biscuitet l'enfant arriveraitsuivant sa nature. Si vous aviez besoin enfin d'un livre de mabibliothèquevous iriez le chercheret le livre suivraitvotre main d'une manière purement passivesuivant sanature. C'est une image assez naturelle de l'action de Dieu surles créatures. Il meut les angesles hommesles animauxlamatière brutetous les êtres enfin; mais chacun suivantsa nature; et l'homme ayant été créélibreil est mu librement. Cette loi est véritablement laloi éternelle et c'est à elle qu'il faut croire.

LESÉNATEUR.

J'y croisde tout mon coeur tout comme vous; cependant il faut avouer quel'accord de l'action divine avec notre liberté et lesévénements qui en dépendentforme une de cesquestions où la raison humainelors même qu'elle estparfaitement convaincuen'a pas cependant la force de se défaired'un certain doute qui tient de la peuret qui vient toujoursl'assaillir malgré elle. C'est un abîme où ilvaut mieux ne pas regarder.

LE COMTE.

Il nedépend nullement de nousmon bon amide n'y pas regarder; ilest là devant nouset pour ne pas le voiril faudrait êtreaveuglece qui serait bien pire que d'avoir peur. Répétonsplutôt qu'il n'y a point de philosophie sans l'art de mépriserles objectionsautrement les mathématiques seraient ébranlés.J'avoue qu'en songeant à certains mystères du mondeintellectuella tête tourne un peu. Cependant il est possiblede se raffermir entièrement; et la nature mêmesagementinterrogéenous conduit sur le chemin de la vérité.Mille et mille fois sans doute vous avez réfléchi àla combinaison des mouvements. Courezpar exempled'orient enoccident tandis que la terre tourne d'occident en orient. Quevoulez-vous fairevous qui courez? vous voulezje le supposeparcourir à pied une werste en huit minutes d'orient enoccident: vous l'avez fait; vous avez atteint le but; vous êteslascouvert de sueur; vous éprouvez enfin tous les symptômesde la fatigue: mais que voulait ce pouvoir supérieurcepremier mobile qui vous entraîne avec lui? Il voulaitqu'au lieu d'avancer d'orient en occidentvous reculassiez dansl'espace avec une vitesse inconcevableet c'est ce qui est arrivé.Il a donc fait ainsi que vous ce qu'il voulait. Jouez au volant surun vaisseau qui cingle: y a-t-il dans le mouvement qui emporte etvous et le volant quelque chose qui gêne votre action? Vouslancez le volant de proue en poupe avec une vitesse égale àcelle du vaisseau (supposition qui peut être d'une véritérigoureuse): les deux joueurs font certainement tout ce qu'ilsveulent; mais le premier mobile a fait aussi ce qu'il voulait.L'un des deux croyait lancer le volantil n'a fait quel'arrêter; l'autre est allé à lui au lieu del'attendrecomme il y croyaitet de le recevoir sur sa raquette.

Direz-vouspeut-être que puisque vous n'avez pas fait tout ce que vouscroyiezvous n'avez pas fait tout ce que vous vouliez? Dans ce casvous ne feriez pas attention que la même objection peuts'adresser au mobile supérieurauquel on pourrait dire quevoulant emporter le volantcelui-ci néanmoins est demeuréimmobile. L'argument vaudrait donc également contre Dieu.Puisqu'il apour établir que la puissance divine peut êtregênée par celle de l'hommeprécisémentautant de force que pour établir la proposition inverseils'ensuit qu'il est nul pour l'un et l'autre caset que les deuxpuissances agissent ensemble sans se nuire.

On peuttirer un très grand parti de cette combinaison des forcesmotrices qui peuvent animer à la fois le même corpsquels que soient leur nombre et leur directionet qui ont si bientoutes leur effetque le mobile se trouvera à la fin dumouvement unique qu'elles auront produitprécisémentau même point où il s'arrêteraitsi toutesavaient agi l'une après l'autre. L'unique différencequi se trouve entre l'une et l'autre dynamiquec'est que dans celledes corpsla force qui les anime ne les appartient jamaisau lieuque dans celle des espritsles volontésqui sont des actionssubstantielless'unissentse croisentou se heurtentd'elles-mêmespuisqu'elles ne sont qu'actions. Il peut mêmese faire qu'une volonté crééeannuleje ne dispas l'effort mais le résultat de l'action divine; cardans ce sensDieu lui-même nous a dit que DIEU VEUT deschoses qui n'arrivent pointparce que l'homme NE VEUT PAS (1). Ainsiles droits de l'homme sont immenseset le plus grand malheur pourlui est de les ignorer; mais sa véritable action spirituelleest la prière au moyen de laquelleen se mettant en rapportavec Dieuil en exercepour ainsi direl'action toute-puissantepuisqu'il la détermine. Voulez-vous savoir ce que c'est quecette puissanceet la mesurerpour ainsi dire? Songez à ceque peut la volonté de l'homme dans le cercle du mal; ellepeut contrarier Dieuvous venez de la voir: que peut donc cette mêmevolonté lorsqu'elle agit avec lui? où sont les bornesde cette puissance? sa nature est de ne pas en avoir. L'énergiede la volonté humaine nous frappe vaguement dans l'ordresocialet souvent il nous arrive de dire que l'homme peut tout cequ'il veut; mais dans l'ordre spiritueloù les effets nesont pas sensiblesl'ignorance sur ce point n'est que trop générale;et dans le cercle même de la matièrenous ne faisonspasà beaucoup prèsles réflexionsnécessaires. Vous renverseriez aisémentpar exempleun de ces églantiers; mais vous ne pouvez renverser un chêne:pourquoije vous prie? La terre est couverte d'hommes sans têtequi se hâteront de vous répondre: parce que vosmuscles ne sont pas assez forts prenant ainsi de la meilleurefoi du monde la limite pour le moyen de la force. Cellede l'homme est bornée par la nature de ses organes physiquesde la manière nécessaire pour qu'il ne puisse troublerque jusqu'à un certain point l'ordre établi; car voussentez ce qui arriverait dans ce mondesi l'homme pouvait de sonbras seul renverser un édifice ou arracher une forêt. Ilest bien vrai que cette même sagesse qui a créél'homme perfectiblelui a donné la dynamiquec'est-à-direles moyens artificiels d'augmenter sa force naturelle; mais ce donest accompagné encore d'un signe éclatant de l'infinieprévoyance: car voulant que tout l'accroissement possible fûtproportionnénon aux désirs illimités del'homme qui sont immenseset presque toujours désordonnésmais seulement à ses désirs sagesréglésur ses besoinselle a voulu que chacune de ses forces fûtnécessairement accompagnée d'un empêchement quinaît d'elleet qui croît avec ellede manièreque la force doit nécessairement se tuer elle-même parl'effort seul qu'elle fait pour s'agrandir. On ne sauraitparexempleaugmenter proportionnellement la puissance d'un levier sansaugmenter proportionnellement les difficultés qui doiventenfin le rendre inutile (XII); on peut dire de plus qu'en généralet dans les opérations mêmes qui ne tiennent point àla mécanique proprement ditel'homme ne saurait augmenter sesforces naturelles sans employer proportionnellement plus de tempsplus d'espace et plus de matériauxce qui l'embarrassed'abord d'une manière toujours croissanteet l'empêchede plus d'agir clandestinementet ceci doit être soigneusementremarqué. Ainsipar exempletout homme peut faire sauter unemaison au moyen d'une mine; mais les préparatifsindispensables sont tels que l'autorité publique aura toujoursle temps de venir lui demander ce qu'il fait. Les instrumentsd'optique présentent encore un exemple frappant de la mêmeloipuisqu'il est impossible de perfectionner l'une des qualitésdont la réunion constitue la perfection de ces instrumentssans affaiblir l'autre. On peut faire une observation semblable surles armes à feu. En un motil n'y a point d'exception àune loi dont la suspension anéantirait la sociétéhumaine. Ainsi doncde tous côtéset dans l'ordre dela nature comme dans celui de l'artles bornes sont posées.Vous ne feriez pas fléchir l'arbuste dont je vous parlais toutà l'heuresi vous le pressiez avec un roseau; ce ne seraitpoint cependant parce que la force vous manqueraitmais parcequ'elle manquerait au roseau; et cet instrument trop faible est àl'églantier ce que le bras est au chêne. La volontépar son essence transporterait les montagnes; mais les muscleslesnerfs et les os qui lui ont été remis pour agirmatériellementplient sur le chênecomme le roseaupliait sur l'églantier. Otez donc par la pensée la loiqui veut que la volonté humaine ne puisse agir matériellementd'une manière immédiate que sur le corps qu'elle anime(loi purement accidentelle et relative à notre étatd'ignorance et de corruption)elle arrachera un chêne commeelle soulève un bras. De quelque manière qu'on envisagela volonté de l'hommeon trouve que ses droits sont immenses.Mais comme dans l'ordre spiritueldont le monde n'est qu'une imageet une espèce de refletla prière est la dynamiqueconfiée à l'hommegardons-nous bien de nous en priver:ce serait vouloir substituer nos bras au cabestan ou à lapompe à eau.

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(1)Jérusalem! Jérusalem! combien de fois ai-je voulurassembler tes enfants etc.ET TU N'AS PAS VOULU! (LucXIII24.) Il y a dans l'ordre spirituelcomme dans le matérieldes forces vives et des forces mortes; et cela doit être.

Laphilosophie du dernier sièclequi formera aux yeux de lapostérité une des plus honteuses époques del'esprit humainn'a rien oublié pour nous détourner dela prière par la considération des lois éternelleset immuables. Elle avait pour objet favorij'ai presque ditunique de détacher l'homme de Dieu: et commentpouvait-elle y parvenir plus sûrement qu'en l'empêchantde prier? Toute cette philosophie ne fut dans le fait qu'un véritablesystème d'athéisme pratique (1): j'ai donné unnom à cette étrange maladie: je l'appelle lathéophobie; regardez bienvous la verrez dans tous leslivres philosophiques du XVIIIe siècle. On ne disait pasfranchement: Il n'y a pas de Dieu assertion qui aurait puamener quelques inconvénients physiques; mais on disait: «Dieu n'est pas là. Il n'est pas dans vos idées:elles viennent des sens: il n'est pas dans vos penséesqui nesont que des sensations transformées; il n'est pas dansles fléaux qui vous affligent: ce sont des phénomènesphysiquescomme d'autres qu'on explique par les lois connues. Il nepense pas à vous; il n'a rien fait pour vous en particulier;le monde est fait pour l'insecte comme pour vous; il ne se venge pasde vouscar vous êtes trop petitsetc. » Enfin on nepouvait nommer Dieu à cette philosophiesans la faire entreren convulsion. Des écrivains même de cette époqueinfiniment au-dessus de la fouleet remarquables par d'excellentesvues partiellesont nié franchement la création(XIII). Comment parler à ces gens-là de châtimentscélestes sans les mettre en fureur? Nul événementphysique ne peut avoir de cause supérieure relative àl'homme: voilà son dogme. Quelquefois peut-être ellen'osera pas l'articuler en général; mais venez àl'applicationelle niera constamment en détailce quirevient au même. Je puis vous en citer un exemple remarquableet qui a quelque chose de divertissantquoiqu'il attriste sous unautre rapport. Rien ne les choquait comme le délugequi estle plus grand et le plus terrible jugement que la divinité aitjamais exercé sur l'homme; et cependant rien n'étaitmieux établi par toutes les espèces de preuves capablesd'établir un grand fait. Comment faire donc? ils commencèrentpar nous refuser obstinément toute l'eau nécessaire audéluge; et je me rappelle quedans mes belles annéesma jeune foi était alarmée par leurs raisons: mais lafantaisie leur étant venue depuis de créer un monde parvoie de précipitation (2)et l'eau leur étantrigoureusement nécessaire pour cette opérationremarquablele défaut d'eau ne les a plus embarrasséset ils sont allés jusqu'à nous en accorder libéralementune enveloppe de trois lieues de hauteur sur toute la surfacedu globe; ce qui est fort honnête. Quelques-uns même ontimaginer d'appeler Moïse à leur secours et de le forcerpar les plus étranges torturesà déposer enfaveur de leurs rêves cosmogoniques. Bien entenducependantque l'intervention divine demeure parfaitement étrangèreà cette aventure qui n'a rien d'extraordinaire: ainsiils ontadmis la submersion totale du globe à l'époque mêmefixée par ce grand hommece qui leur paru suffire pour sedéclarer sérieusement défenseurs de larévélation; mais de Dieu de crime etde châtiment pas le mot. On nous a même insinuétout doucement qu'il n'y avait point d'homme sur la terre àl'époque de la grande submersion ce qui est tout àfait mosaïque comme vous voyez. Ce mot de délugeayant de plus quelque chose de théologique qui déplaîton l'a suppriméet l'on dit catastrophe: ainsiilsacceptent le déluge dont ils avaient besoin pour leursvaines théorieset ils en ôtent Dieu qui lesfatigue. Voilàje penseun assez beau symptôme de lathéophobie.

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(1) Lathéorie qui nie l'utilité de la prière estl'athéisme formel ou n'en diffère que de nom. (Orig.de Orat. opp.tom. Iin-fol.pag. 202.)

(2) Il nes'agissait point de créer un mondemais de former lescouches terrestres comme l'auteur a remarqué dans une deses notesqui a prévenu cette remarque. (Voy. pag.162.) (Not. de l'édit.)

J'honorede tout mon coeur les nombreuses exceptions qui consolent l'oeil del'observateur; et parmi les écrivains mêmes qui ont puattrister la croyance légitimeje fais avec plaisir lesdistinctions nécessaire; mais le caractère généralde cette philosophie n'est pas moins tel que je vous l'ai montré;et c'est elle quien travaillant sans relâche à séparerl'homme de la divinitéa produit enfin la déplorablegénération qui fait ou laisse faire tout ce que nousvoyons.

Pour nousmessieursayons aussi notre théophobie mais que cesoit la bonne; et si quelquefois la justice suprême nouseffraiesouvenons-nous de ce mot de saint Augustinl'un des plusbeaux sans doute qui soient sortis d'une bouche humaine: Avez-vouspeur de Dieu? sauvez-vous dans ses bras (1).

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(1) VISFUGERE A DEO? FUGE AD DEUM.

Permettez-moide croireM. le chevalierque vous êtes parfaitementtranquille sur les lois éternelles et immuables. Il n'ya rien de nécessaire que Dieuet rien ne l'est moins que lemal. Tout mal est une peineet toute peine (excepté ladernière) est infligée par amour autant que par lajustice.

LECHEVALIER.

Je suisenchanté que mes petites chicanes nous aient valu desréflexions dont je ferai mon profit: mais que voulez-vousdireje vous prieavec ces motsexceptés la dernière?

LE COMTE.

Regardezautour de vousM. le chevalier; voyez les actes de la justicehumaine: que fait-elle lorsqu'elle condamne un homme à unepeine moindre que la capitale? Elle fait deux choses à l'égarddu coupable: elle le châtie; c'est l'oeuvre de la justice: maisde pluselle veut le corrigeret c'est l'oeuvre de l'amour. S'il nelui était pas permis d'espérer que la peine suffiraitpour faire rentrer le coupable en lui-mêmepresque toujourselle punirait de mort; mais lorsqu'il est parvenu enfinou par larépétitionou par l'université de ses crimesàla persuader qu'il est incorrigiblel'amour se retireet la justiceprononce une peine éternelle; car toute mort est éternelle:comment un homme mort pourrait-il cesser d'être mort? Ouisansdoutel'une et l'autre justice ne punissent que pour corriger; ettoute peineexcepté la dernière est un remède:mais la dernière est la mort. Toutes les traditionsdéposent en faveur de cette théorieet la fable mêmeproclame l'épouvantable vérité:

LÀTHÉSÉE EST ASSIS ET LE SERA TOUJOURS (XIV).




Ce fleuvequ'on ne passe qu'une fois (XV); ce tonneau des Danaïdestoujours rempli et toujours vide (XVI); ce foie deTytietoujours renaissant sous le bec du vautour qui ledévore toujours (XVII); ce Tantaletoujoursprêt à boire cette eauà saisir ces fruits quile fuient toujours (XVIII); cette pierre de Sysiphetoujoursremontée ou poursuivie (XIX); ce cerclesymbole éternelde l'éternitéécrit sur la roue d'Ixion (XX)sont autant d'hiéroglyphes parlantsur lesquels il estimpossible de se méprendre.

Nouspouvons donc contempler la justice divine dans la nôtrecommedans un miroirterne à la véritémais fidèlequi ne saurait nous renvoyer d'autres images que celles qu'il areçues: nous y verrons que le châtiment ne peut avoird'autre fin que d'ôter le malde manière que plus lemal est grand et profondément enracinéet plusl'opération est longue et douloureuse; mais si l'homme se rendtout malcomment l'arracher de lui-même? et quelle priselaisse-t-il à l'amour? Toute instruction vraiemêlantdonc la crainte aux idées consolanteselle avertit l'êtrelibre de ne pas s'avancer jusqu'au terme où il n'y a plus determe.

LESÉNATEUR.

Jevoudrais pour mon compte dire encore beaucoup de choses à M.le chevaliercar je n'ai pas perdu de vue un instant sonexclamation: Et que dirons-nous de la guerre? Oril me sembleque ce fléau mérite d'être examiné àpart. Mais je m'aperçois que les tremblements de terre nousont menés trop loin. Il faut nous séparer. Demainmessieurssi vous le jugez à proposje vous communiquerezquelques idées sur la guerre; car c'est un sujet que j'aibeaucoup médité.

LECHEVALIER.

J'ai peu àme louer d'elleje vous l'assure; je ne sais cependant comme ilarrive que j'aime toujours la faire ou en parler: ainsi je vousentendrai avec le plus grand plaisir.

LE COMTE.

Pour moij'accepte l'engagement de notre ami; mais je ne vous promets pas den'avoir plus rien à dire demain sur la prière.

LESÉNATEUR.

Je vouscèdedans ce casla parole pour demain; mais je ne reprendspas la mienne. Adieu.

FIN DUCINQUIEME .



NOTESDU CINQUIEME ENTRETIEN.


Note I.

C'étaitl'avis d'Origène: Les hommes dit-ilne seraientpas coupabless'ils ne portaient dans leur esprit des notions demorale communes et toutes écrites en lettres divines(Grammasi theou.) Adv. Cels.lib. Ic. IVp. 323et c. Vp. 324. Opp.édit. Ruaeiin-fol.tom. I. Paris1723.

Charronpensait de même lorsqu'il adressait à la consciencecette apostrophe si originale et si pénétrante: «Que vas-tu chercher ailleurs loi ou règle au monde! Que tepeut-on dire ou alléguer que tu n'aies chez toi ou au-dedanssi tu te voulais tâter et écouter! Il te faut dire commeau payeur de mauvaise foi qui demande qu'on lui montre la cédulequ'il a chez lui: Quod petis intus habes; tu demandes ce quetu as dans ton sein. Toutes les tables de droitet les deux deMoïseet les douze des Grecs (des Romains)et toutes lesbonnes lois du mondene sont que des copies et des extraits produitsen jugement contre toiqui tiens caché l'originalet feinsne savoir ce que c'est; étouffant tant que tu peux cettelumière qui t'éclaire au-dedansmais qui n'ont jamaisété au-dehorset humainement publiées que pourcelle qui était au-dedans toute céleste et divineaété par trop méprisée et oubliée.» (De la Sagesse liv. IIchap. IIIno. 4.)

Note II.

##Pantakhete arkhon arkhomenou ooresbutefonkai agon agomenou. (Plat.de Leg. lib. XIIIin Epin. Opp.tom. IXp. 252.)

On peutobserver en passant que le dernier mot de Platonce qui commandeprécède ce qui est commandé efface lamaxime si fameuse sur nos théâtres:

Le premierqui fut roi fut un soldat heureux.


L'expressionmême employée par Voltaire se moque de luicar lepremier SOLDAT fut SOLDÉ par un roi.

Note III.

Tangereenim et tangi nisi corpus nulla potest res.


(Lucr. deR. N.l. 305.)

Le docteurRobinsonsavant éditeur de Blacks'est justement moquédes chimistes-mécaniciens (les plus ridicules des hommes)quiont voulu transporter dans leur science ces rêves de Lucrèce.Ainsi dit-ilsi la chaleur est produite dans quelquessolutions chimiquesc'estdisent les mécaniciensparl'effet du frottement et du choc des différentes particulesqui entrent en solution; mais si l'on mêle de la neige et duselces mêmes chocs et ces mêmes frottements produisentun froid aiguetc. (Black's lectures on chemistryin-4otom.Ion heatp. 126.)

Note IV.

«##Moon arkhe tis estai tes kineseoos apases alle oolen tes autesauten kinesases metabole; le mouvement peut-il avoir un autreprincipe que cette force qui se meut elle-même? » (Plat.de leg. Opp.tom. ICp. 86-87.) Corporeum non movet nisimotum... Quum autem non sit procedere in infinitum in corporibusoportebit devenire ad primam movens incorporeum... Omnis motus aprincipio immobili. (Saint Thomasadv. gent. I44; III23.) Platon n'est point ici copiémais parfaitementrencontré.

Note V.

On peutlire ces lettres dans la Bibliothèque britannique. Février1797vol. IVno. 30. Voyez surtout celle du 3 février 1695.Ibid. pag. 192.

Il avaitdéjà dit dans son immortel ouvrage: Lorsque je mesers du mot d'attraction... je n'envisage point cette forcephysiquementmais seulement mathématiquement; que le lecteurse garde donc bien d'imaginer que par ce mot... j'entends désignerune cause ou une raison physiqueni que je veuille attribuer auxcentres d'attraction des forces réelles et physiquescar jen'envisage dans ce traité que des quantités et desproportions mathématiquessans m'occuper de la nature desforces et des qualités physiques. (Philos. natur. princ.mathem. cum comment. P.P. le Seur et JacquierGenevae1739-40in-4otom. I. Def. VIIIpag. 11et Schol. propos. XXXIXp. 464.)

Cotesdans la préface célèbre de ce même livredit quelorsqu'on est arrivé à la cause la plussimpleil n'est plus permis de s'avancer davantagep. 33; en quoiil semble qu'il n'avait pas bien saisi l'esprit de son maître:mais Clarkede qui Newton a dit: Clarke seul me comprend afait sur ce point un aveu remarquable. L'attraction dit-ilpeut être l'effet d'une impulsionmais non certainementmatérielle (impulsu NON UTIQUE CORPOREO); et dans unenote il ajoute: L'attraction n'est certainement pas une actionmatérielle à distancemais l'action de quelque causeimmatérielle. (CAUSAE CUJUSDAM IMMATERIALISetc. Voy.la Physique de Rohault traduite en latin par Clarkein-8ot. IIcap. XI§15texte et note.) Le morceau entier est curieux.

Maisn'abandonnons jamais une grande question sans avoir entendu Platon. «Les modernes dit-il(les modernes!) se sont imaginéque le corps pouvait s'agiter lui-même par ses propresqualités; et ils n'ont pas cru que l'âme pouvait mouvoirelle-même et les corps; mais pour nous qui croyons tout lecontrairenous ne balancerons point à regarder l'âmecomme la cause de la pesanteur. » (Ou si l'on veut unetraduction plus servile): Il n'y a pour nous aucune raison dedoutersous aucun rapportque l'âme n'ait le pouvoir demouvoir les graves.

##Oud'emin apistei psuche kata logon oudena oos baros ouden ooerifereindunamene. (Plat. de leg. lib. XIIIOpp.tom. IXp.267.)

Il fautremarquer que dans cet endroit ##ooeripherein ne signifiepoint circumferre mais seulement ferre ou ferresecum. La chose étant claire pour la moindre réflexionil suffit d'en avertir.

Note VI.

##NeDiaeipeinendon ti einai dei. (Plut. in Lacon. LXIX.)

Note VII.

« Ilne faut pasdit Platontrop pousser la recherche des causescaren véritécela n'est pas pieux. » - ##Outeooolupagmonein tas aitiasOY GAR OYD'OSION EINLI. Plat. de leg.Opp. édit. Bipont.tom. VIIIp. 587.

Note VIII.

L'indispensablenécessité d'admettre un agent hors de la naturepressant un peu trop le traducteur français de Baconhommetout à fait moderneil s'en est consolé par le passagesuivant: « Tous les philosophes ont admiré la nécessitéde je ne sais quel fluide indéfinissable qu'ils ont appeléde différents nomstels que matière subtileagentuniverselespritchairvéhiculefluide électriquefluide magnétiqueDIEUetc. » (Cité dansle précis de la philosophie de Bacontom. IIp. 242.)

Note IX.

Cependantil y a eu des opposants. On sait que Hume a mis Bacon au-dessous deGaliléece qui n'est pas un grand effort de justice. Kant l'aloué avec une économie remarquable. Il ne trouve pasd'épithète plus brillante que celle d'ingénieux(sinnreich). (Kants Kritik der rein. Vern. Leipzig1779in-8o Vorr. S. 12-13)et Condorcet a dit nettement queBacon n'avait pas le génie des scienceset que ses méthodesde découvrir la véritédont il ne donne pointl'exemplene changèrent nullement la marche des sciences.(Esquisseetc.in-8op. 229.)

Note X.

Précisde la philosphie etc.vol. citépag. 177. Au restecemême siècle qui décernait à Bacon deshonneurs non méritésn'a pas manqué de luirefuser ceux qui lui étaient dûs légitimementetcela pour le punir de ces restes vénérables de la foiantique qui étaient demeurés en l'air dans satêteet qui ont fourni la matière d'un très bonlivre. C'était la modepar exempleet je ne crois pasqu'elle ait passé encorede préférer les Essaisde Montaigne à ceux de Baconqui contiennent plus devéritable science solidepratiqueet positivequ'on n'enpeut trouverje croisdans aucun livre de ce genre.

Note XI.

Feliciorquidemsi ut vim religionisita etiam illius castitatemintellexisset. (Christoph. Stay. praef. in Benedicti fratrisphilos. recent. vers. trad. RomaePalearini 1755in-8otom. Ipag. 29.)

Note XII.

En partantdu principe connuque les vitesses sont aux deux extrémitésd'un levier réciproquement comme les pieds des deuxpuissanceset les longueurs des bras directement comme ces mêmesvitessesFergusson s'est amusé à calculer que siaumoment où Archimède prononça son mot célèbre:Donnez-moi un point d'appui et j'ébranlerai l'universDieu l'avais pris au mot en lui fournissantavec ce point d'appuiedonné à trois mille lieues du centre de la terredesmatériaux d'une force suffisanteet un contre-poids de deuxcents livresil aurait fallu à ce grand géomètreun levier de douze cents milliards de cent milliardsou douzequadrillons de milleet une vitesse à l'extrémitédu long bras égale à celle d'un boulet de canonpourélever la terre d'un pouce en vingt-sept centaines demilliardsou vingt-sept trillions d'années.(Fergusson's astronomy explained. London1803in-8ochapVIIpag. 83.)

N.B.L'expression numérique du second de ces nombres exige quatorzechiffreset celle du premier vingt-sept.

Note XIII.

Les unsont donné au commencement du mondetel que nous le décritMoïsele nom de reformation; d'autres ont confesséavec candeurqu'ils ne se formaient l'idée d'aucuncommencement et cette philosophie n'est pas morte àbeaucoup près. Cependant ne désespérons de rienles armoiries d'une ville célèbre ont prophétisécomme Caïphe sans savoir ce qu'elles disaient: POST TENEBRASLUX.

Note XIV.

_. . . . .. sedet aeternumque sedebit


InfelixTheseus. . . . . . . . . ._


(Virg.Aen.VI617-18.)

Note XV.

Irremeabilisunda. . . . . . . .


(Ibid.425.)

Note XVI.

Assiduaerepetunt quas perdant Belides undas.


(Ovid.Met. IV462.)

Note XVII.

_Immortalejecur tundensfecundaque poenis


Viscera;nec requies fibris datur ulla renatis._


(Virg.ibid.598600.)

Note XVII.

_. . . . .. TibiTantalenullae


Deprehendunturaquaequaeque imminet effugit arbos._


(Ovid.Met.457-458.)

Note XIX.

Autpetis aut urges ruiturumSysiphesaxum.


(Ibid.459.)

Note XX.

_VolviturIxionet se sequiturque fugitque. . . .


Perpetuaspatitur poenas. . . . . ._


(Ibid.460466.)

SIXIEMEENTRETIEN.




LESÉNATEUR.

Je vous aicédé expressément la parolemon cher ami:ainsic'est à vous de commencer.

LE COMTE.

Je ne lasaisis pointparce que vous me l'abandonnezcar ce serait uneraison pour moi de la refuser; mais c'est uniquement pour ne paslaisser de lacune dans nos entretiens. Permettez-moi donc d'ajouterquelques réflexions à celles que je vous présentaihier sur un objet bien intéressant: c'est précisémentà la guerre que je dois ces idées; mais que notre chersénateur ne s'effraie pointil peut être sûr queje n'ai nulle envie de m'avancer sur ses brisées.

Il n'y arien de si commun que ces discours: Qu'on prie ou qu'on ne priepasles événements vont leur train: on prieet l'onest battu etc.; oril me paraît très essentield'observer qu'il est rigoureusement impossible de prouver cetteproposition: On a prié pour une guerre justeet la guerrea été malheureuse. Je passe sur la légitimitéde la guerrequi est déjà un point excessivementéquivoque; je m'en tiens à la prière: commentpeut-on prouvé qu'on a prié? On dirait que pourcela il suffit qu'on ait sonné les cloches et ouvert leséglises. Il n'en va pas ainsimessieurs; Nicoleauteurcorrect de quelques bons écrits a dit quelque part quele fond de la prière est le désir (1); cela n'estpas vraimais ce qu'il y a de sûr...

--

(1) Jen'ai pas déterré sans peine cette maxime de Nicole dansses Instructions sur le Décalogue Tom. IIsect. IIc. IIIVart. III.

LESÉNATEUR.

Avec votrepermissionmon cher amicela n'est pas vrai est un peu fort;et avec votre permission encorela même proposition se lit motà mot dans les Maximes des Saints de Fénélon(I)qui copiait ou consultait peu Nicolesi je ne me trompe.

LE COMTE.

Si tousles deux l'avaient ditje me croirais en droit de penser que tousles deux se sont trompés. Je conviens cependant que le premieraperçu favorise cette maximeet que plusieurs écrivainsascétiquesanciens et modernesse sont exprimés dansce senssans se proposer de creuser la question; mais lorsque l'onen vient à sonder le coeur humain et à lui demander uncompte exact de ses mouvementson se trouve étrangementembarrasséet Fénélon lui-même l'a biensenti; car dans plus d'un endroit de ses OEuvres spirituellesilrétracteou restreint expressément sa propositiongénérale. Il affirmesans la moindre équivoquequ'on peut s'efforcer d'aimers'efforcer de désirers'efforcer de vouloir aimer; qu'on peut prier même en manquantde la cause efficiente de cette volonté; que le vouloir dépendbien de nousmais que le sentir n'en dépend pas; et milleautres choses de ce genre (1); enfinil s'exprime dans un endroitd'une manière si énergique et si originaleque celuiqui a lu ce passage ne l'oubliera jamais. C'est dans une de seslettres spirituelles où il dit: Si Dieu vous ennuiedites-lui qu'il vous ennuie; que vous préférez àsa présence les plus vils amusements; que vous n'êtes àl'aise que loin de lui; dites-lui: « Voyez ma misèreet mon ingratitude. O Dieu! prenez mon coeurpuisque je ne sais pasvous le donner; ayez pitié de moi malgré moi-même(II). »

--

(1) Voyezles OEuvres spirituelles de Fénélon. Paris1802in-12tom. Ipag. 94; tom. IVlettre au P. Lami sur la Prièren. 3pag. 162; tom. IVlettre CXCVpag. 242ibid.pag.470472476où l'on trouvera en effet tous ces sentimentsexprimés.

Trouverez-vousicimessieursla maxime du désir et de l'amourindispensables à la prière? Je n'ai point dans cemoment le livre précieux de Fénélon sous lamain; mais vous pouvez faire à l'aise les vérificationsnécessaire.

Ausurpluss'il a exagéré le bien ici ou làil enest convenu; n'en parlons plus que pour le loueret pour exalter letriomphe de son immortelle obéissance. Deboutet le brasétendu pour instruire les hommesil peut avoir un égal;prosterné pour se condamner lui-mêmeil n'en a plus.

MaisNicole est un autre hommeet je fais moins de compliments avec lui;car cette maxime qui me choque dans ses écrits tenait àl'école dangereuse de Port-Royal et à tout ce systèmefuneste qui tend directement à décourager l'homme et lemener insensiblement du découragement àl'endurcissement ou au désespoiren attendant la grâceet le désir. De la part de ces docteurs rebellestout medéplaîtet même ce qu'ils ont écrit debon; je crains les Grecs jusque dans leurs présents.Qu'est-ce que le désir? est-cecomme on l'a dit souventl'amour d'un bien absent? Mais s'il en est ainsil'amourdumoins l'amour sensiblene se commandant pasl'homme ne peut doncprier avant que cet amour arrive de lui-mêmeautrement ilfaudrait que le désir précédât le désirce qui me paraît un peu difficile. Et comment s'y prendral'hommeen supposant qu'il n'y ait point de véritable prièresans désir et sans amour; comment s'y prendra-t-ildis-jepour demanderainsi que son devoir l'y oblige souventce que sanature abhorre? La proposition de Nicole me semble anéantiepar le seul commandement d'aimer nos ennemis.

LESÉNATEUR.

Il mesemble que Locke a tranché la question en décidant quenous pouvions élever le désir en nousen proportionexacte de la dignité du bien qui nous est proposé(1).

--

(1) Il adit en effet dans l'Essai sur l'entendement humain liv. II§2146. By a due consideration and examining any good proposedit is in our power to raise our desires in a due proportion to thevalue of the good whereby in its turn and placeit may come to workupon the will and be pursued.

LE COMTE.

Croyez-moine vous fiez point à Locke qui n'a jamais rien compris àfond. Le désir qu'il n'a pas du tout définin'est qu'un mouvement de l'âme vers un objet qui l'attire.Ce mouvement est un fait du monde moralaussi certainaussipalpable que le magnétismeet de plus aussi généralque la gravitation universelle dans le monde physique. Mais l'hommeétant continuellement agité par deux forces contrairesl'examen de cette loi terrible doit être le commencement detoute étude de l'homme. Lockepour l'avoir négligéea pu écrire cinquante pages sur la libertésans savoirmême de quoi il parlait. Cette loi étant poséecomme un fait incontestablefaites bien attention que si un objetn'agit pas de sa nature sur l'hommeil ne dépend pas de nousde faire naître le désirpuisque nous ne pouvons fairenaître dans l'objet la force qu'il n'a pas; et que siaucontrairecette force existe dans l'objetil ne dépend pasde nous de la détruirel'homme n'ayant aucun pouvoir surl'essence des choses extérieures qui sont ce qu'elles sontsans lui et indépendamment de lui. À quoi se réduitdonc le pouvoir de l'homme? À travailler autour de lui et surluipour affaiblirpour détruireou au contraire pourmettre en liberté ou rendre victorieuse l'action dont iléprouve l'influence. Dans le premier casce qu'il y a de plussimplec'est de s'éloigner comme on éloignerait unmorceau de fer de la sphère active d'un aimantsi on voulaitle soustraire à l'action de cette puissance. L'homme peutaussi s'exposer volontairementet par les moyens donnésàune attraction contraire; ou se lier à quelque chosed'immobile; ou placer entre lui et l'objet quelque nature capabled'en intercepter l'actioncomme le verre refuse de transmettrel'action électrique; ou bien enfin il peut travailler surlui-mêmepour se rendre moins ou nullement attirable: ce quiestcomme vous voyezbeaucoup plus sûret certainementpossiblemais aussi beaucoup plus difficile. Dans le second casildoit agir d'une manière précisément opposée;il doitsuivant ses forcess'approcher de l'objetécarterou anéantir les obstacleset se ressouvenir surtout quesuivant les relations de certains voyageursun froid extrême apu éteindre dans l'aiguille aimantée l'amour dupôle. Que l'homme se garde donc du froid.

Mais enraisonnantmême d'après les idées ou fausses ouincomplètes de Lockeil demeurera toujours certain quenous avons le pouvoir de résister au désir pouvoirsans lequel il n'y a point de liberté (1). Orsi l'homme peutrésister au désiret même agir contre le désiril peut donc prier sans désir et même contre le désirpuisque la prière est un acte de la volonté comme toutautreet partantsujet à la loi générale. Ledésir n'est point la volonté; mais seulement unepassion de la volonté; orpuisque l'action qui agit sur ellen'est pas invincibleil s'ensuit que pour prier réellementil faut nécessairement vouloirmais non désirerla prière n'étant par essence qu'un mouvement de lavolonté par l'entendement. Ce qui nous trompe sur cepointc'est que nous ne demandons ordinairement que ce que nousdésironset qu'un grand nombre de ces élus qui ontparlé de la prière depuis que l'homme sait prierayantpresque éteint en eux la loi fatalen'éprouvaient plusde combat entre la volonté et le désir: cependant deuxforces agissant dans le même sens n'en sont pas moinsessentiellement distinguées. Admirez ici comment deux hommeségalement éclairés peut-êtrequoique fortinégaux en talents et en méritesarrivaient àla même exagération en partant de principes toutdifférents. Nicolene voyant que la grâce dans le désirlégitimene laissait rien à la volontéafin dedonner tout à cette grâce qui s'éloignait de luipour le châtier du plus grand crime qu'on puisse commettrecontre ellecelui de lui attribuer plus qu'elle ne veut; et Fénélonqu'elle avait pénétréprenait la prièrepour le désirparce que dans son coeur céleste ledésir n'avait jamais abandonné la prière.

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(1) Essayon Human Underst. liv. IIchap. XXI547ibid. Ce pouvoirsemble être la source de toute liberté. Pourquoicette redondance de mots et cette incertitudeau lieu de nous diresimplement siselon luice pouvoir est la liberté?mais Locke dit bien rarement ce qu'il faut dire: le vague etl'irrésolution régnant nécessairement dans sonexpression comme dans sa pensée.

LESÉNATEUR.

Croyez-vousqu'on puisse désirer le désir?

LE COMTE.

Ah! vousme faites là une grande question. Fénélon quiétait certainement un homme de désir semblepencher pour l'affirmativesicomme je crois l'avoir lu dans sesouvrageson peut désirer d'aimers'efforcer de désireret s'efforcer de vouloir aimer. Si quelque métaphysiciendigne de ce nom voulait traiter à fond cette questionje luiproposerais pour épigraphe ce passage des Psaumes: J'aiconvoité le désir de tes commandements (1). Enattendant que cette dissertation soit faiteje persiste àdire: Cela n'est pas vrai; ou si cette décision vousparaît trop dureje consens à dire: Cela n'est pasassez vrai. Mais ce que vous ne me contesterez certainement pas(et c'est ce que j'étais sur le point de vous dire lorsquevous m'avez interrompu)c'est que le fonds de la prièreest la foi; et cette vérité vous la voyez encoredans l'ordre temporel. Croyez-vous qu'un prince fût biendisposé à verser ses faveurs sur des hommes quidouteraient de sa souveraineté ou qui blasphémeraientsa bonté? mais s'il ne peut y avoir de prièresans foiil ne peut y avoir de prière efficace sanspureté. Vous comprenez assez que je n'entends pas donner àce mot de pureté une signification rigoureuse: quedeviendrions-noushélas! si les coupables ne pouvaient prier?Mais vous comprenez aussien suivant toujours la mêmecomparaisonqu'outrager un prince serait une assez mauvaise manièrede solliciter ses faveurs. Le coupable n'a proprement d'autre droitque celui de prier pour lui-même. Jamais je n'ai assistéà une de ces cérémonies saintesdestinéesà écarter les fléaux du ciel ou àsolliciter ses faveurssans me demander à moi-même avecune véritable terreur: Au milieu de ces chants pompeux etdes ces rits augustesparmi cette foule d'hommes rassembléscombien y en a-t-il quipar leur foi et par leurs oeuvresaient ledroit de prieret l'espérance fondée de prier avecefficacité? Combien y en a-t-il qui prient réellement?L'un pense à ses affairesl'autre à ses plaisirs; untroisième s'occupe de la musique; le moins coupable peut-êtreest celui qui bâille sans savoir où il est. Encore unefoiscombien y en a-t-il qui prientet combien y en a-t-il quiméritent d'être exaucés?

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(1)Concupivi desiderare justificationes tuas. Ps. CXVIII20.

LECHEVALIER.

Pour moije suis déjà sûr quedans ces solennelles etpieuses réunionsil y avait au moins très certainementun homme qui ne priait pas... c'était vousM. le comtequivous occupiez de ces réflexions philosophiques au lieu deprier.

LE COMTE.

Vous meglacez quelquefois avec vos gallicismes: quel talent pour laplaisanterie! jamais elle ne vous manqueau milieu même desdiscussions les plus graves; mais voilà comment vous êtesvous autres Français!

LECHEVALIER.

Croyezmon cher amique nous en valons bien d'autresquand nous n'avonspas la fièvre; croyez même qu'on a besoin de notreplaisanterie dans le monde. La raison est peu pénétrantede sa natureet ne se fait pas jour aisément; il faut souventqu'elle soitpour ainsi direarmée par la redoutableépigramme. La pointe française pique comme l'aiguillepour faire passer le fil. - Qu'avez-vous à répondrepar exempleà mon coup d'aiguille?

LE COMTE.

Je ne veuxpas vous demander compte de tous les fils que votre nation afait passermais je vous assure quepour cette foisje vouspardonne bien volontiers votre lazzid'autant plus que je puissur-le-champ le tourner en argument. Si la crainte seule de malprierpeut empêcher de prierque penser de ceux qui ne saventpas prierqui se souviennent à peine d'avoir priéquine croient pas même à l'efficacité de la prière?Plus vous examinerez la choseet plus vous serez convaincu qu'il n'ya rien de si difficile que d'émettre une véritableprière.

LESÉNATEUR.

Uneconséquence nécessaire de ce que vous ditesc'estqu'il n'y a pas de composition plus difficile que celle d'unevéritable prière écritequi n'est et ne peutêtre que l'expression fidèle de la prièreintérieure; c'est à quoice me sembleon ne fait pasassez attention.

LE COMTE.

CommentdoncM. le sénateur! vous touchez là un des points lesplus essentiels de la véritable doctrine. Il n'y a rien de sivrai que ce que vous dites; et quoique la prière écritene soit qu'une imageelle nous sert cependant à jugerl'original qui est invisible. Ce n'est pas un petit trésormême pour la philosophie seuleque les monuments matérielsde la prièretels que les hommes de tous les temps nous lesont laissés; car nous pouvons appuyer sur cette base seuletrois belles observations.

En premierlieutoutes les nations du monde ont priémais toujours envertu d'une révélation véritable ou supposée;c'est-à-direen vertu des anciennes traditions. Dèsque l'homme ne s'appuie que sur sa raisonil cesse de prieren quoiil a toujours confessésans s'en apercevoirquedelui-mêmeil ne sait ni ce qu'il doit demanderni comment ildoit prierni même bien précisément à quiil doit s'adresser (1). En vain donc le déiste nous étalerales plus belles théories sur l'existence et les attributs deDieu; sans lui objecter (ce qui est pourtant incontestable) qu'il neles tient que de son catéchismenous serons toujours en droitde lui dire comme Joas: VOUS NE LE PRIEZ PAS (2).

--

(1) Platonayant avoué expressémentdans la page la plusextraordinaire qui ait été écrite humainementdans le mondeque l'homme réduit à lui-mêmene sait pas prier; et ayant de plus appelé par ses voeuxquelque envoyé céleste qui vînt enfinapprendre aux hommes cette grande science on peut bien direqu'il a parlé au nom du genre humain.

(2)AthalieII7.

Ma secondeobservation est que toutes les religions sont plus ou moins fécondesen prières; mais la troisième est sans comparaison laplus importanteet la voici:

Ordonnezà vos coeurs d'être attentifset lisez toutes cesprières: vous verrez la véritable Religion comme vousvoyez le soleil.

LESÉNATEUR.

J'ai faitmille fois cette dernière observation en assistant ànotre belle liturgie. De pareilles prières ne peuvent avoirété produites que par la véritéet dansle sein de la vérité.

LE COMTE.

C'est bienmon avis. D'une manière ou d'une autreDieu a parlé àtous les hommes; mais il en est de privilégiés àqui il est permis de dire: Il n'a point traité ainsi lesautres nations (1); car Dieu seulsuivant l'incomparableexpression de l'incomparable Apôtrepeut créer dansle coeur de l'homme un esprit capable de crier: MON PERE! (2) etDavid avait préludé à cette véritéen s'écriant: C'est lui qui a mis dans ma bouche uncantique nouveauun hymne digne de notre Dieu (3). Orsi cetesprit n'est pas dans le coeur de l'hommecomment celui-cipriera-t-il? ou comment sa plume impuissante pourra-t-elle écrirece qui n'est pas dicté à celui qui la tient? Lisez leshymnes de Santeuilun peu légèrement adoptéespeut-être par l'église de Paris: elles font un certainbruit dans l'oreille; mais jamais elles ne prient parce qu'ilétait seul lorsqu'il les composa. La beauté dela prière n'a rien de commun avec celle de l'expression: carla prière est semblable à la mystérieuse filledu grand roitoute sa beauté naît de l'intérieur(4). C'est quelque chose qui n'a point de nom mais qu'on sentparfaitement et que le talent seul ne peut imiter.

--

(1) Nonfecit taliter omni nationi. (Ps.CXLVII20.)

(2) AdGal. IV6.

(3) Etimmisit in os meum canticum novumcarmen Deo Jacob. (Ps. XXXIX4.)

(4) Omniagloria filiae regis ab intus. (Ps. XLIV14.)

Maispuisque rien n'est plus difficile que de prier c'est tout àla fois le comble de l'aveuglement et de la téméritéd'oser dire qu'on a prié et qu'on n'a pas étéexaucé. Je veux surtout vous parler des nationscar c'est unobjet principal dans ces sortes de questions. Pour écarter unmalpour obtenir un bien nationalil est bien justesans douteque la nation prie. Orqu'est-ce qu'une nation? et quellesconditions sont nécessaires pour qu'une nation prie? Ya-t-il dans chaque pays des hommes qui aient droit de prierpour elleet ce droitle tiennent-ils de leurs dispositionsintérieuresou de leur rang au milieu de cette nationou desdeux circonstances réunies? Nous connaissons bien peu lessecrets du monde spirituel; et comment les connaîtrions-nouspuisque personne ne s'en soucie? Sans vouloir m'enfoncer dans cesprofondeursje m'arrête à la proposition générale:que jamais il ne sera possible de prouver qu'une nation a priésans être exaucée; et je me crois tout aussi sûrde la proposition affirmativec'est-à-dire: que toutenation qui prie est exaucée. Les exceptions neprouveraient rienquand même elles pourraient êtrevérifiées; et toutes disparaîtraient devant laseule observation: que nul homme ne peut savoirmêmelorsqu'il prie parfaitements'il ne demande pas une chose nuisible àlui ou à l'ordre général. Prions donc sansrelâcheprions de toutes nos forceset avec toutes lesdispositions qui peuvent légitimer ce grand acte de lacréature intelligente: surtout n'oublions jamais que touteprière véritable est efficace de quelque manière.Toutes les suppliques présentées au souverain ne sontpas décrétées favorablementet même nepeuvent l'êtrecar toutes ne sont pas raisonnables: toutescependant contiennent une profession de foi expresse de la puissancede la bonté et de la justice du souverainqui ne peut que secomplaire à les voir affluer de toutes les parties de sonempire; et comme il est impossible de supplier le prince sans fairepar là mêmeun acte de sujet fidèleil est demême impossible de prier Dieu sans se mettre avec lui dans unrapport de soumissionde confiance et d'amour; de manièrequ'il y a dans la prièreconsidérée seulementen elle-mêmeune vertu purifiante dont l'effet vaut presquetoujours infiniment mieux pour nous que ce que nous demandons tropsouvent dans notre ignorance (1). Toute prière légitimelors même qu'elle ne doit pas être exaucéenes'élève pas moins jusque dans les régionssupérieuresd'où elle retombe sur nousaprèsavoir subi certaines préparationscomme une roséebienfaisante qui nous prépare pour une autre patrie. Maislorsque nous demandons seulement à Dieu que sa volontésoit faite c'est-à-dire que le mal disparaisse del'universalors seulement nous sommes sûrs de n'avoir pas priéen vain. Aveugles et insensés que nous sommes! au lieu de nousplaindre de n'être pas exaucéstremblons plutôtd'avoir mal demandéou d'avoir demandé le mal. La mêmepuissance qui nous ordonne de priernous enseigne aussi comment etdans quelles dispositions il faut prier. Manquer au premiercommandementc'est nous ravaler jusqu'à la brute et mêmejusqu'à l'athée: manquer au secondc'est de nousexposer encore à un grand anathèmecelui de voirnotre prière se changer en crime (2).

N'allonsdonc pluspar de folles ferveurs

Prescrire au Ciel ses donset ses faveurs

Demandons-lui la prudence équitable

La piété sincèrecharitable;

Demandons-lui sa grâceson amour;

Et s'ildevait nous arriver un jour

De fatiguer sa facile indulgence

Par d'autres voeuxpourvoyons-nous d'avance

D'assezde zèle et d'assez de vertus

Pour devenir dignes deses refus.


--

(1) Leseul acte de la prière perfectionne l'hommeparce qu'il nousrend Dieu présent. Combien cet exercice inspire de bonnesactions! combien il empêche de crimes! l'expérienceseule l'apprend... Le Sage ne se plaît pas seulementdans la prièreil s'y délecte. ##Ou filei ooroseukesthaialla agapa. (Orig. ubi sup.no. 8p. 210no. 20pag. 229.)

(2) Fiatoratio ejus in peccatum. (Ps. CVIII7.)

(3) J.-B.RousseauÉpître à RollinII4.

LECHEVALIER.

Je ne merepens pasmon bon amide vous avoir glacé. J'y aigagné d'abord le plaisir d'être grondé par vousce qui me fait toujours un bien infini; et j'y ai gagné encorequelque chose de mieux. J'ai peuren vérité de devenirchicaneur avec vous; car l'homme ne se dispense guère de fairece qui lui apporte plaisir et profit. Mais ne me refusez pasje vousen conjureune très grande satisfaction: vous m'avez glacéà votre tour lorsque je vous ai entendu parler de Locke avectant d'irrévérence. Il nous reste du tempscomme vousvoyez; je vous sacrifie de grand coeur un boston qui m'attenden bonne et charmante compagniesi vous avez la complaisance de medire votre avis détaillé sur ce fameux auteur dont jene vous ai jamais entendu parler sans remarquer en vous une certaineirritation qu'il m'est impossible de comprendre.

LE COMTE.

Mon Dieu!je n'ai rien à vous refuser; mais je prévois que vousm'entraînerez dans un longue et triste dissertation dont je nesais pas tropà vous dire la véritécomment jeme tireraisans tromper votre attente ou sans vous ennuyerdeuxinconvénients que je voudrais éviter égalementce qui ne me paraît pas aisé. Je crains d'ailleursd'être mené trop loin.

LECHEVALIER.

Je vousavoue que ce malheur me paraît léger et même nul.Faut-il donc écrire un poème épique pour avoirle privilège des épisodes?

LE COMTE.

Oh! vousn'êtes jamais embarrassé de rienvous: quant àmoij'ai mes raisons pour craindre de me lancer dans cettediscussion. Mais si vous voulez m'encouragercommencezje vouspriepar vous asseoir. Vous avez une inquiétude quim'inquiète. Je ne sais par quel lutin vous êtes picotésans relâche: ce qu'il y a de sûrc'est que vous nepouvez tenir en place dix minutes; il faut le plus souvent que mesparoles vous poursuivent comme le plomb qui va chercher un oiseau auvol. Ce que j'ai à vous dire pourra fort bien ressembler unpeu à un sermonainsi vous devez m'entendre assis. - Fortbien! Maintenantmon cher chevaliercommençonss'il vousplaîtpar un acte de franchise. Parlez-moi en touteconscience: avez-vous lu Locke?

LECHEVALIER.

Nonjamais. Je n'ai aucune raison de vous le cacher. Seulementje merappelle l'avoir ouvert un jour à la campagneun jour depluiemais ce ne fut qu'une attitude.

LE COMTE.

Je ne veuxpas toujours vous gronder: vous avez quelquefois des expressions toutà fait heureuses: en effetle livre de Locke n'est presquejamais saisi et ouvert que par attitude. Parmi les livressérieuxil n'y en a pas de moins lu. Une de mes grandescuriositésmais qui ne peut être satisfaiteserait desavoir combien il y a d'hommes à Paris qui ont lud'un bout àl'autrel'Essai sur l'entendement humain. On en parle et onle cite beaucoupmais toujours sur parole; moi-même j'en aiparlé intrépidement comme tant d'autressans l'avoirlu. À la fin cependantvoulant acquérir le droit d'enparler en consciencec'est-à-dire avec pleine et entièreconnaissance de causeje l'ai lu tranquillement du premier mot audernieret la plume à la main;

Maisj'avais cinquante ans quand cela m'arriva


et je necrois pas avoir dévoré de ma vie un tel ennui. Vousconnaissez ma vaillance dans ce genre.

LECHEVALIER.

Si je laconnais! ne vous ai-je pas vu lirel'année dernièreun mortel in-octavo allemand sur l'Apocalypse? je me souviens qu'envous voyant à la fin de cette lectureplein de vie et desantéje vous dit qu'après une telle épreuve onpouvait vous comparer à un canon qui a supporté doublecharge.

LE COMTE.

Etcependant je puis vous assurer que l'oeuvre germaniquecomparéeà l'Essai sur l'entendement humain est un pamphletlégerun livre d'agrémentau pied de la lettre; on ylit au moins des choses très intéressantes. On yapprendpar exemple: que la pourpre dont l'abominable Babylonepourvoyait jadis les nations étrangèressignifieévidemment l'habit rouge des cardinaux; qu'à Rome lesstatues antiques de faux dieux sont exposées dans les égliseset mille autres choses de ce genre également utiles etrécréatives (1). Mais dans l'Essai rien ne vousconsole; il faut traverser ce livrecomme les sables de Lybieetsans rencontrer même le moindre oasis le plus petitpoint verdoyant où l'on puisse respirer. Il est des livresdont on dit: Montrez-moi le défaut qui s'y trouve. Quant àl'Essai je puis bien vous dire: Montrez-moi celui qui nes'y trouve pas. Nommez-moi celui que vous voudrezparmi ceux quevous jugerez les plus capables de déprécier un livreet je me charge de vous en citer sur-le-champ un exemplesans lechercher; la préface même est choquante au-delàde toute expression. J'espère y dit Lockeque lelecteur qui achètera mon livre ne regrettera pas son argent(2). Quelle odeur de magasin! Poursuivezet vous verrez: Que sonlivre est le fruit de quelques heures pesantes dont il ne savait quefaire (3); qu'il s'est fort amusé à composer cetouvragepour la raison qu'on trouve autant de plaisir àchasser aux alouettes ou aux moineaux qu'à forcer des renardsou des cerfs (4); que son livre enfin a étécommencé par hasardcontinué par complaisanceécritpar morceaux incohérentsabandonné souvent et reprisde mêmesuivant les ordres du caprice ou de l'occasion(5). Voilàil faut l'avouerun singulier ton de la part d'unauteur qui va nous parler de l'entendement humainde la spiritualitéde l'âmede la libertéet de Dieu enfin. Quellesclameurs de la part de nos lourds idéologues si cesimpertinentes platitudes se trouvaient dans une préface deMallebranche!

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(1) Ilparaît que ce trait est dirigé de côté surle livre allemand intitulé: Die Siegsgeschichte derChristlichen Religionin einer gemeinnützigen Erklärungder Offenbarung Joannis in-8o; Nuremberg 1799. Ce livrese trouve dans les bibliothèques d'une classe d'hommes asseznombreuse; mais comme il ne s'agit ici que d'une citation sansconséquencej'ai cru inutile de perdre du temps à lavérifier. (Note de l'Éditeur.)

(2) Thouwilt as little think thy moneyas I do my pains ill bestowed.(LondresBecroftStraham et comp. 17751 vol. in-8o.) Epistle tothe reader.

(3) Thediversion of some of my idle and heavy hours. (Ibid.)

(4) Hethat hawks at larks and sparrows has no less sport though a much lessconsiderable quarry than he that flies at nobler games.

(5) As myhumour or occasions permitted. (Ibid.)

Mais vousne sauriez croiremessieursavant de passer à quelque chosede plus essentielà quel point le livre de Locke prêted'abord au ridicule proprement ditpar les expressions grossièresqu'il aimait beaucoup et qui accourraient sous sa plume avec unemerveilleuse complaisance. Tantôt Locke vous diradans uneseconde et troisième éditionet après y avoirpensé de toutes ses forces: qu'une idée claire estun objet que l'esprit humain a devant ses yeux (1) - Devantses yeux? Imaginezsi vous pouvezquelque chose de plus massif.

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(1) As themind has before its view. (Ibid.)

Tantôtil vous parlera de la mémoire comme d'une boîte oùl'on serre des idées pour le besoinet qui est séparéede l'espritcomme s'il pouvait y avoir dans lui autre chose que lui(1). Ailleurs il fait de la mémoire un secrétairequi tient des registres (2). Ici il nous présentel'intelligence humaine comme une chambre obscure percée dequelques fenêtres par où la lumière pénètre(3)et là il se plaint d'une certaine espèce degens qui font avaler aux hommes des principes innés surlesquels il n'est plus permis de disputer (4). Forcé depasser à tire d'aile sur tant d'objets différentsjevous prie de supposer toujours qu'à chaque exemple que mamémoire est en état de vous présenterjepourrais en ajouter centsi j'écrivais une dissertation. Lechapitre seul des découvertes de Locke pourrait vous amuserpendant deux jours.

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(1) Liv.XIchap. IV§20.

(2) Beforethe memory begins to keep register of time and orderetc. Ibid.chap. I§6.

(3) Thewindows by which light is let into this dark room. (Ibid.chap. XI§17.) Sur cela Herder a demandé à Lockesi l'intelligence divine était aussi une chambre obscure?Excellente question faite dans un très mauvais livre. VoyezHerders GOTTeinige Gespräche über Spinosa's SystemGotha1800in-12§168.

(4) Liv.Ich. IV§24.

C'est luiqui a découvert: Que pour qu'il y ait confusion dans lesidéesil faut au moins qu'il y en ait deux. De manièrequ'en mille ans entiersune idéetant qu'elle sera seulenepourra se confondre avec une autre (1).

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(1)Confusion... concerns always two ideas. (IIXXIX§11.)

C'est luiqui a découvert que si les hommes ne se sont pas avisésde transporter à l'espèce animale les noms de parentéreçus parmi eux; que sipar exemplel'on ne dit pas SOUVENT:Ce taureau est l'aïeul de ce veauces deux pigeons sontcousins germains (1)c'est que ces noms sont inutiles àl'égard des animauxau lieu qu'ils sont nécessairesd'hommes à hommespour régler les successions dans lestribunauxou pour d'autre raisons (2).

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(1) But ityet is seldom said (très rarement en effet) this bullis the grandfather of such a calf; or these two pigeons are cousinsgermans (IIXXVIII§2.)

(2) Ibid.

C'est luiqui a découvert que si l'on ne trouve pas dans les languesmodernes des noms nationaux pour exprimerpar exempleostracismeou proscription c'est qu'il n'y aparmi les peuples quiparlent ces languesni ostracisme ni proscription (1)et cette considération le conduit à un théorèmegénéral qui répand le plus grand jour sur toutela métaphysique du langage: C'est que les hommes ne parlentque rarement à eux-mêmes et jamais aux autres des chosesqui n'ont point reçu de nom: de sorte (remarquez biencecije vous en priecar c'est un principe) que ce qui n'a pointde nom ne sera jamais nommé en conversation (III).

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(1) Ibid.§6.

C'est luiqui a découvert: Que les relations peuvent changer sans quele sujet change. Vous êtes pèrepar exemple: votrefils meurt. Locke trouve que vous cessez d'être père àl'instantquand même votre fils serait mort en Amérique;Cependant aucun changement ne s'est opéré en vous:et de quelque côté qu'on vous regardetoujours on voustrouvera le même (1).

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(1) Caiusverbi gratia. (Toujours le collège!) Whom I consider todayas a father ceases to be so tomorrowONLY (ceci est prodigieux!) bythe death of his sonwithout any alteration made in himself. (IIXXV§5.) Il est assez singulier que ce Caius ait choquél'oreille réfugiée de Costetraducteur françaisde Locke. Avec un goût merveilleux il a substituéTitius.

LECHEVALIER.

Ah! il estcharmant! savez-vous bien que s'il était encore en viejem'en irais à Londres tout exprès pour l'embrasser.

LE COMTE.

Je ne vouslaisserais cependant partirmon cher chevalieravant de vous avoirexpliqué la doctrine des idées négatives. Lockevous apprendrait d'abord: Qu'il y a des expressions négativesqui ne produisent pas directement des idées positives (1)ce que vous croirez volontiers. Vous apprendriez ensuite qu'une idéenégative n'est autre chose qu'une idée positivePLUScelle de l'absence de la chose; ce qui est évidentcomme ille vous démontre sur-le-champ par l'idée du silence. Eneffetqu'est-ce que le silence? - C'est le bruitPLUSl'absencedu bruit.

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(1)Indeedwe have negative names which stand not directly for positiveideas. (IIVIII§5.) Il a été conduit àcette grande vérité par la considération del'ombre qu'il trouve tout aussi réelle que le soleil.En confondant la lumière avec les rayons directset l'absencedes uns avec l'absence des autresil fait pâmer de rire.

Etqu'est-ce que le RIEN? (ceci est important; car c'est l'expression laplus générale des idées négatives.) Lockerépond avec une profondeur qu'on ne saurait assez exalter:C'est l'idée de l'être à laquelleseulement on ajoutepour plus de sûretécelle del'absence de l'être (1).

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(1)Negative names... such as insipidsilenceNIHIL... denotepositive ideas verbi gratiaTasteSoundBeingwith asignification of their absence. (Ibid.)

Mais lerien même n'est rien comparé à toutes lesbelles choses que j'aurais à vous dire sur le talent de Lockepour les définitions en général. Je vousrecommande ce point comme très essentielpuisque c'est l'undes plus amusants. Vous savez peut-être que Voltaireaveccette légèreté qui ne l'abandonne jamaisnous adit: Que Locke est le premier philosophe qui ait appris aux hommesà définir les mots dont ils se servent (1)etqu'avec son grand sens il ne cesse de dire: DÉFINISSEZ!Orceci est exquis; car il se trouve précisément queLocke est le premier philosophe qui ait dit ne définissezpas! (2) et qui cependant n'ait cessé de définiret d'une manière qui passe toutes les bornes du ridicule.

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(1) Voilàcomme on voitun puissant érudit! car personne n'a pluset mieux défini que les anciens; Aristote surtout estmerveilleux dans ce genreet sa métaphysique entièren'est qu'un dictionnaire.

(2) Voy.son liv. IIIch. IVsi bien commenté par Condillac. (Essaisur l'orig. des conn. hum.sect. III§9et suiv.) On y litentre autres choses curieuses: Que les Cartésiensn'ignorant pas ce qu'il y a des idées plus claires que toutesles définitions qu'on en peut donnern'en savaient cependantpas la raison quelque facile qu'elle paraisse àapercevoir. (§10.) Si DescartesMallebrancheLamile cardinalde Polignacetc.revenaient au mondeO qui cachinni!

Seriez-vouscurieuxpar exemplede savoir ce qu'est la puissance? Lockeaura la bonté de vous apprendre: Que c'est la successiondes idées simples dont les unes naissent et les autrespérissent (1). Vous êtes éblouissans doutepar cette clarté; mais je puis vous citer de bien plus belleschoses. En vain tous les métaphysiciens nous avertissent d'unecommune voix de ne point chercher à définir ces notionsélevées qui servent elles-mêmes à définirles autres. Le génie de Locke domine ces hauteurs; et il esten étatpar exemplede nous donner une définition del'existence bien autrement claire que l'idée réveillédans notre esprit par la simple énonciation de ce mot. Il vousenseigne que l'existence est l'idée qui est dans notre espritet que nous considérons comme étant actuellement LÀou l'objet que nous considérons comme étantactuellement hors de nous (2).

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(1) Je nesache pas que Locke ait donné positivement une définitionde la puissance; il explique plutôt comment cette idéese forme dans notre esprit; mais l'interlocuteur est fort éloignéde se rappeler le verbiage de Locke. L'esprit dit-ilétantinformé chaque jour par les sens de l'altération de cesidées simples qu'il observe dans les choses extérieures(des idées dans les choses!!!) venant de plus àconnaître comment l'une arrive à sa fin et cessed'existeril considère dans une chose la possibilitéde souffrir un changement dans ses idées simples(Encore!!!) et dans l'autre d'opérer ce changement etde cette manièreil arrive à cette idée quenous appelons puissance. (Note de l'Éditeur.) ANDSO comes by that idea which we call POWER. (Liv. IIch. XXI§1.)

(2) Whenideas are in our mindswe consider themas being actually THEREaswell as we consider things to be actually without us; which is thatthey existor have existence. (L. IIch. VII§7.) Cephilosophe n'oublie riencomme on voit: après avoir dit:Voilà ce qui nous autorise à dire que les chosesexistent il ajouteou qu'elles ont de l'existence. Aprèscelasi on ne le comprend pasce n'est pas sa faute.

On necroirait pas qu'il fût possible de s'élever plus hautsi l'on ne rencontrait pas tout de suite la définition del'unité. Vous savez peut-être comment le précepteurd'Alexandre la définit jadis dans son acception la plusgénérale. L'unité dit-ilest l'être;et l'unité numériqueen particulierest lecommencement et la mesure de toute quantité (1). Pas tantmalcomme vous voyez! mais c'est ici cependant où le progrèsdes lumières est frappant. L'unité dit Lockeest tout ce qui peut être considéré comme unechosesoit être réelsoit idée. Àcette définition qui eut donné un accès dejalousie à feu M. de la Palice Locke ajoute le plussérieusement du monde: C'est ainsi que l'entendementacquiert l'idée de l'unité (2). Nous voilàcertesbien avancés sur l'origine des idées.

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(1) Toon kai to entauton. (Arist.III1.) To en arithmouarkhe... kai metron. (Ibid. X1.)

(2)Whatever we can consider as one thingwhether a real thing orideasuggests to the understanding the idea of unity. (Ibid.liv. IIchap. VII§7.)

Ladéfinition de la solidité a bien son mériteaussi. C'est ce qui empêche deux corps qui se meuvent l'unvers l'autre de pouvoir se toucher (1). Celui qui a toujours jugéLocke sur sa réputation en croit à peine ses yeux ouses oreilleslorsqu'enfin il juge par lui-même; mais je puisencore étonner l'étonnement même en vous citantla définition de l'atome: C'est un corps continu ditLockesous une forme immuable (2).

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(1) Liv.IIch. IV§1.

(2) Acontinued body under one immutable superficy. (Liv. IIchap.XXXII§3pag. 281.)

Seriez-vouscurieux maintenant d'apprendre ce que Locke savait dans les sciencesnaturelles? Écoutez bien cecije vous en prie. Vous savezquelorsqu'on estime les vitesses dans la conversation ordinaireona rarement des espaces à comparer vu que l'on rapporte assezcommunément ces vitesses au même espace parcouru. Pourestimerpar exempleles vitesses de deux chevauxje ne vous diraipas que l'un s'est rendu d'ici à Strelna en quaranteminuteset l'autre à Kamini-Ostroff en dix minutesvous obligeant ainsi à tirer votre crayonet à faireune opération d'arithmétique pour savoir ce que celaveut dire; mais je vous dirai que les deux chevaux sont allésje le supposede Saint-Pétersbourg à Strelnal'un dans quarante minuteset l'autre dans cinquante; oril estvisible quedans ces sortes de casles vitesses étantsimplement [sic] proportionnelles aux tempson n'a point d'espaces àcomparer. Hé bienmessieurscette profonde mathématiquen'était pas à la portée de Locke. Il croyait queses frères les humains ne s'étaient aperçusjusqu'à lui quedans l'estimation des vitessesl'espace doitêtre pris en considération; il se plaint gravement Queles hommesaprès avoir mesuré le temps par lemouvement des corps célestesse soient encore avisésde mesurer le mouvement par le temps; tandis qu'il est clairpourpeu qu'on y réfléchisseque l'espace doit êtrepris en considération aussi bien que le temps (1). Envérité voilà une belle découverte! millegrâces à MASTER JOHN qui a daigné nous en fairepart; mais vous n'êtes pas au bout. Locke a découvertencore que Pour un homme plus pénétrant (tel quelui par exemple)il demeurera certain qu'une estimation exacte dumouvement exige qu'on ait égard de plus à la masse ducorps qui est en mouvement (2). Locke veut-il dire que pourestimer la quantité de mouvementtout hommepénétrant s'apercevra que la masse doit êtreprise en considération? C'est une niaiserie du premierordre. Veut-il dire au contraire (ce qui est infiniment probable)Quepour l'estimation de la vitesseun homme qui a dugéniecomprend qu'il faut avoir égard àl'espace parcouruet que s'il a encore plus de génieil s'apercevra qu'on doit aussi faire attention à la masse?Alors il me semble qu'aucune langue ne fournit un mot capable dequalifier cette proposition.

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(1)Whereas it is obvious to everyone who reflects over so little onitthat to measure motionspace is as necessary to beconsidered as time. Il est bien essentiel d'observer ici queparle mot mouvement (motion)Locke entend ici la vitesse.C'est de quoi il n'est pas permis de douter lorsqu'on a lu le morceautout entier.

(2) Andthose who look a little farther will find also the bulk of thething moved necessary to be taken into the computation by any one whowll estimate or measure motion so as to judge right of it. (Ibid.liv. IIch. XIV§22.) Il faut remarquer ici quel'interlocuteurqui traduit Locke de mémoirelui faitbeaucoup d'honneur en lui prêtant généreusementle mot de masse. Ces sortes d'expressions consacrées etcirconscrites par la science n'étaient point à l'usagede Lockequi employait toujours les noms vulgaires tels qu'ils seprésentaient à lui sur le pavé de Londres. Il adit en anglais bulk mot équivoque qui se rapporteégalement à la masse et au volumeet que le traducteurfrançaisCoste a fort bien traduit par celui degrosseur précisément aussi vague et aussivulgaire. (Note de l'Éditeur.)

Vousvoyezmessieursce que Locke savait sur les élémentsdes sciences naturelles. Vous plairait-il de connaître sonerudition? en voici un échantillon merveilleux. Rien n'estplus célèbre dans l'histoire des opinions humaines quela dispute des anciens philosophes sur les véritables sourcesde bonheurou sur le summum bonum (IV). Orsavez-vouscomment Locke avait compris la question? Il croyait que les anciensphilosophes disputaientnon sur le droitmais sur le fait; ilchange une question de morale et de haute philosophie en une simplequestion de goût ou de capriceet sur ce bel aperçu ildécideavec une rare profondeur: Qu'autant vaudraitdisputer pour savoir si le plus grand plaisir du goût se trouvedans les pommesdans le prunes ou dans les noix (1). Il estsavant comme vous voyezautant que moral et magnifique (V).

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(1) Andthey (the philosophers of old) might have as reasonablydisputed whether the best relish were to be found in applesplumbsor nuts; and have divided themselves into sects upon it. (II21§55.) Coste trouvant ces noix ignoblesse permet encoreici un changement non moins important que celui qu'on a vu ci-devant(p. 383)de Caius en Titius. Au lieu des noixil a mis des abricots ce qui est très heureux.

Voudriez-voussavoir maintenant combien Locke était dominé par lespréjugés de secte les plus grossierset jusqu'àquel point le protestantisme avait aplati cette tête? Il avouludans je ne sais quel endroit de son livreparler de laprésence réelle. Sur celaje n'ai rien a dire:il était réforméil pouvait fort bien se donnerce passe-temps; mais il était tenu de parler au moins comme unhomme qui a une tête sur les épaulesau lieu de nousdirecomme il l'a fait: Que les partisans de ce dogme le croientparce qu'ils ont associé dans leur esprit l'idée de laprésence simultanée d'un corps en plusieurs lieuxaveccelle de l'infaillibilité d'une certaine personne (1). Quedire d'un homme qui était bien le maître de lireBellarmin; d'un homme qui fut le contemporain de Petau et de Bossuet;qui pouvait de Douvres entendre les cloches de Calais; qui avaitvoyagé d'ailleurset même résidé enFrance; qui avait passé sa vie au milieu du fracas descontroverses; et qui imprime sérieusement que l'Églisecatholique croit la présence réelle sur la foid'une certaine personne qui en donne sa parole d'honneur? Cen'est point là une de ces distractionsune de ces erreurspurement humaines que nous sommes intéressés ànous pardonner mutuellementc'est un trait d'ignorance uniqueinconcevablequi eût fait honte à un garçon deboutique du comté de Mansfeld dans le XVIe siècle; etce qu'il y a d'impayablec'est que Lockeavec ce ton de scurrilitéqui n'abandonne jamaislorsqu'il s'agit de dogmes contestésles plumes protestantes les plus sages d'ailleurs et les plusélégantesnous charge sans façon d'AVALER cedogme sans examen. - Sans examen! Il est plaisant! et pour quinous prend-il donc? est-ce quepar hasardnous n'aurions pas autantd'esprit que lui? Je vous avoue que si je venais à l'apprendretout à coup par révélationje serais biensurpris.

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(1) Letthe idea of infallibility be inseparably joined to any person; andthese two constantly together possess the mind; on the one body intwo places at once shall unexamined be swallowed for acertain Truth by an implicit faith whenever that imagined infallibleperson dictates and demands assent without inquiry. (II 23§17.)L'interlocuteur paraît avoir oublié que Costequoiquebon protestantcraignantsuivant les apparencesles rieursfrançaisqui ne laissent pas de maintenir un certain ordredans le mondea supprimé ce passage dans sa traductioncommetrop et trop évidemment ridicule. - Sed manetsemel editus. (Note de l'Éditeur.)

Au restemessieursvous sentez assez que l'examen approfondi d'un ouvrageaussi épais que l'Essai sur l'entendement humain passeles bornes d'une conversation. Elle permet tout au plus de releverl'esprit général du livre et les côtésplus particulièrement dangereux ou ridicules. Si jamais vousêtes appelés à un examen rigoureux de l'Essaije vous recommande le chapitre sur la liberté. La Harpeoubliant ce qu'il avait dit plus d'une foisqu'il n'entendait quela littérature (1)s'est extasié sur la définitionde la liberté donnée par Locke. En voilàdit-il majestueusementen voilà de la philosophie! (2)Il fallait dire: en voilà de l'incapacité démontrée!puisque Locke fait consister la liberté dans le pouvoird'agirtandis que ce motpurement négatifne signifiequ'absence d'obstacle de manière que la libertén'est et ne peut être que la volonté non empêchéec'est-à-dire la volonté. Condillacajoutant leton décisif à la médiocrité de sonmaîtrea dit à son tour: Que la liberté n'estque le pouvoir de faire ce qu'on ne fait pasou de ne pas faire cequ'on fait (VI). Cette jolie antithèse peut éblouirsans doute un esprit étranger à ces sortes dediscussions; mais pour tout homme instruit ou avertiil est évidentque Condillac prend ici le résultat ou le signe extérieurde la libertéqui est l'action physiquepour la libertémêmequi est toute morale. La liberté est le pouvoirde faire! Comment donc? Est-ce que l'homme emprisonné etchargé de chaînes n'a pas le pouvoir de se rendresansagircoupable de tous les crimes? Il n'a qu'à vouloir. Ovidesur ce pointparle comme l'Évangile: Quiquia non licuitnon facitille facit. Si donc la liberté n'est pas lepouvoir de faire elle ne saurait être que celui devouloir; mais le pouvoir de vouloir est la volonté même;et demander si la perception a le pouvoir de percevoir; si laraison a le pouvoir de raisonner; c'est-à-diresi lecercle est un cerclele triangle un triangleetc.; en un motsil'essence est l'essence. Maintenant si vous considérez queDieu même ne saurait forcer la volontépuisqu'unevolonté forcée est une contradiction dans lestermes vous sentirez que la volonté ne peut êtreagitée et conduite que par l'attrait (mot admirable quetous les philosophes ensemble n'auraient su inventer). Orl'attraitne peut avoir d'autre effet sur la volonté que celui d'enaugmenter l'énergie en la faisant vouloir davantagedemanière que l'attrait ne saurait pas plus nuire à laliberté ou à la volonté que l'enseignementdequelque ordre qu'on le supposene saurait nuire àl'entendement. L'anathème qui pèse sur la malheureusenature humainec'est le double attrait:

Vim sentitgeminam paratque incerta duobus (3).


Lephilosophe qui réfléchira sur cette énigmeterrible rendra justice aux stoïciensqui devinèrentjadis un dogme fondamental du Christianismeen décidant quele sage seul est libre. Aujourd'hui ce n'est plus un paradoxec'est une vérité incontestable et du premier ordre. Oùest l'esprit de Dieulà se trouve la liberté(VII). Tout homme qui a manqué ces idées tourneraéternellement autour du principecomme la courbe deBernoullisans jamais le toucher. Orvoulez-vous comprendre àquel point Lockesur ce sujet comme sur tant d'autresétaitloin de la vérité? Écoutez bienje vous enpriecar ceci est ineffable. Il a soutenu que la libertéqui est une facultén'a rien de commun avec la volontéqui est une autre faculté; et qu'il n'est pas moins absurde dedemander si la volonté de l'homme est librequ'il ne leserait de demander si son sommeil est rapideou si sa vertu estcarrée (VIII). Qu'en dites-vous?

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(1) Voy.le Lycéetom. XXIIart. d'Alembert et ailleurs.

(2) Il ena donné plusieurscar il les changeait à mesure que saconscience ou ses amis lui disaient: Qu'est-ce donc que tu veuxdire? Mais celle qui nous a valu l'exclamation comique de LaHarpe est la suivante: La liberté est la puissance qu'a unagent de faire une action ou de ne pas la faireconformémentà la détermination de son esprit en vertu de laquelleil préfère l'une à l'autre. (Lycéetom. XXIIIPhilos. du 18e siècle; art. Helvétius.)Leçon terrible pour ne parler que de ce qu'on sait; car je necrois pas qu'on ait jamais écrit rien d'aussi misérableque cette définition.

(3) OvideMétam. VIII472.

LESÉNATEUR.

Celaparexempleest un peu fort! mais votre mémoire serait-elleencore assez complaisante pour vous rappeler la démonstrationde ce beau théorème; car sans doute il en a donnéune.

LE COMTE.

Elle estd'un genre qui ne saurait être oubliéet vous allez enjuger vous-même. Écoutez bien.

Voustraversez un pont; il s'écroule: au moment où vous lesentez s'abîmer sous vos piedsl'effort de votre volontési elle était librevous porteraitsans doutesur lebord opposé; mais son élan est inutile: les loissacrées de la gravitation doivent être exécutéesdans l'univers; il faut donc tomber et périr: DONC la libertén'a rien de commun avec la volonté (1). J'espèreque vous êtes convaincus; cependant l'inépuisable géniede Locke peut vous présenter la démonstration sous uneface encore plus lumineuse.

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(1) A manfalling into the water (a bridge breaking under him) has not thereinliberty; is not a free agent: for though he has volitionthough heprefers his not falling to falling (ah! pour cela je le crois)yet the forbearance of motion not being in his poweretc. (II219.)

Unhomme endormi est transporté chez sa maîtresse; oucomme dit Lockeavec l'élégante précision quile distinguedans une chambre où il y a une personne qu'ilmeurt d'envie de voir et d'entretenir. Au moment où ils'éveillesa volonté est aussi contente que la vôtrel'était peu tout à l'heure lorsqu'elle tombait sous lepont. Or il se trouve que cet hommeainsi transporténe peutsortir de cette chambre où il y a une personneetc.parcequ'on a fermé la porte à clef à ce que ditLocke: DONC la liberté n'a rien de commun avec la volonté(1).

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(1) Againsuppose a man be carried whilst fast asleepinto a room where is aperson he longs to see and speak with; and be there LOCKED FAST INbeyond his power to get out; he awakes and is glad to find himself inso desirable company which he stays willingly in: ID ESTprefers hisstay to going away (autre explication de la plus hauteimportance)... yet being locked fast in tis evident... he has notfreedom to be gone... so that liberty is not an idea belonging tovolition. (Ibid. §10.) CE QU'IL FALLAIT DÉMONTRER.

Pour lecoupje me flatte que vous n'avez plus rien à désirer;mais pour parler sérieusementque dites-vous d'un philosophecapable d'écrire de telles absurdités (IX)?

Mais toutce que je vous ai cité n'est que faux ou ridiculeou l'un etl'autre; et Locke a bien mérité d'autres reproches.Quelle planche dans le naufrage n'a-t-il pas offerte au matérialisme(qui s'est hâté de la saisir)en soutenant que lapensée peut appartenir à la matière! Jecrois à la vérité quedans le principecetteassertion ne fut qu'une simple légèreté échappéeà Locke dans un de ces moments d'ennui dont il ne savaitque faire; et je ne doute pas qu'il ne l'eût effacéesi quelque ami l'eût averti doucementcomme il changea dansune nouvelle édition tout le chapitre de la libertéqui avait été trouvé par trop mauvais (1);malheureusement les ecclésiastiques s'en mêlèrentet Locke ne pouvait les souffrir; il s'obstina donc et ne revint plussur ses pas. Lisez sa réponse à l'évêquede Worcester; vous y sentirez je ne sais quel ton de hauteur malétoufféeje ne sais quelle acrimonie mal déguiséetout à fait naturelle à l'homme qui appelaitcommevous savezle corps épiscopal d'Angleterre le caputmortuum de la chambre des pairs (2). Ce n'est pas qu'il ne sentîtconfusément les principes; mais l'orgueil et l'engagementétaient chez lui plus forts que la conscience. Il confesseratant que vous voudrez que la matière esten elle-mêmeincapable de penserque la perception lui est par nature étrangèreet qu'il est impossible d'imaginer le contraire (3). Il ajouteraencore qu'en vertu de ses principesil a prouvé et mêmedémontré l'immatérialité de l'Etresuprême pensant; et que les mêmes raisons qui fondentcette démonstration portent au plus haut degré deprobabilité la supposition que le principe qui pense dansl'homme est immatériel (4). Là-dessusvouspourriez croire que la probabilité élevée àsa plus haute puissance devant toujours être prise pour lacertitudela question est décidée; mais Locke nerecule point. Il conviendrasi vous voulezque la toute-puissancene pouvant opérer sur elle-mêmeil faut bien qu'ellepermette à son essence d'être ce qu'elle est; mais il neveut pas qu'il en soit de même des essences crééesqu'elle pétrit comme il lui plaît. En effetdit-il avec une sagesse étincelantec'est une absurdeinsolence de disputer à Dieu le pouvoir de surajouter (5)une certaine excellence (6) à une certaine portion dematière en lui communiquant la végétationlaviele sentimentet enfin la pensée. C'esten proprestermeslui refuser le pouvoir de créer (7); car si Dieu acelui de surajouter à une certaine masse de matière unecertaine excellence qui en fait un chevalpourquoi nesaurait-il surajouter à cette même masse uneautre excellence qui en fait un être pensant (8)? Je plieje vous confessesous le poids de cet argument; maiscomme il fautêtre juste même envers les gens qu'on n'aime pasjeconviendrai volontiers qu'on peut excuser Locke jusqu'à uncertain pointen observantce qui est incontestablequ'il ne s'estpas entendu lui-même.

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(1) Lockeen eut honteà ce qu'il paraîtet en bouleversant cechapitreil nous a laissé l'heureux problème de savoirsi la première manière pouvait être plus mauvaiseque la seconde. (Of Power lib. IIchap. VII§71.) Cesvariations prouvent que Locke écrivait réellement commeil l'a ditpour tuer le temps comme il aurait jouéaux cartes; excepté cependant quepour joueril faut savoirle jeu.

(2) Cemême sentimentqui s'appelle suivant son intensitéaccidentelleéloignementantipathiehaineaversionetc. est général dans les pays qui ont embrasséla réforme. Ce n'est pas qu'il n'y aitparmi les ministres duculte séparédes hommes très justementestimables et estimés; mais il est bien essentiel qu'ils nes'y trompent pas: jamais ils ne sont ni ne peuvent être estimésà cause de leur caractère; mais lorsqu'ils lesontc'est indépendamment et souvent même endépit de leur caractère.

(3) Inever say nor supposeetc. (Voy. la réponse àl'évêque de Worcester. Essai liv. IVchap. IIIdans les notes). Matter is EVIDENTLY in its own naturevoid of senseand thought. (Ibid.)

(4) Thisthinking eternal substance I have proved to be immaterial. (Ibid.)...I presume for what I have said about the supposition of a system ofmatter thinking (which there demonstrates that God isimmaterial) will prove it in the highest degree probableetc. (Voyezles pages 141144145150167de l'édit. citée.)

(5)Superadd: c'est un mot dont Locke fait un usage fréquentdans cette longue note.

(6) Allthe excellencies of vegetationlifeetc. (ibid.pag.144.) Excellencies and operations. (Ibid. pag. 145 passim.)

(7) Whatit would be less than an insolent absurdity to deny his poweretc. (Ibid. pag. 146.)... than to deny his power of creation.(Ibid. pag. 148.) Ce beau raisonnement s'applique égalementà toutes les essences; ainsipar exempleon ne pourraitsans une absurde insolence contester à Dieu le pouvoirde créer un triangle carréou telle autrecuriosité de ce genre.

(8) Ahorse is a material animalor an extended solid substance with senseand spontaneous motion... to some part of matter he (God) superaddsmotion... that are to be found in an elephant... but if one venturesto go one step fartherand says God may give to matter thoughtreason and volition... there are men ready presently to limit thepower of the omnipotent creatoretc. (Ibid. pag. 144.) Ilfaut l'avouerc'est se donner un grand tort envers Dieu.

LECHEVALIER.

Toutesurprise qui ne fait point de mal est un plaisir. Je ne puis vousdire à quel point vous me divertissez en me disant que Lockene s'entendait pas lui-même; si par hasard vous avezraisonvous m'aurez fait revenir de loin.

LE COMTE.

Il n'yaura rien de moins étonnant que votre surprisemon aimableami. Vous jugez d'après le préjugé reçuqui s'obstine à regarder Locke comme un penseur: je consensaussi de tout mon coeur à le regarder comme telpourvu qu'onm'accorde (ce qui ne peutje croisêtre nié) que sespensées ne le mènent pas loin. Il aura beaucoupregardé si l'on veutmais peu vu. Toujours ils'arrête au premier aperçu; et dès qu'il s'agitd'examiner des idées abstraitessa vue se trouble. Je puisencore vous en donner un exemple singulier qui se présente àmoi dans ce moment.

Lockeavait dit que les corps ne peuvent agir les uns sur les autres quepar voie de contact: Tangere enim et tange nisi corpus nullapotest res (1). Mais lorsque Newton publia son fameux livre desPrincipes Locke avec cette faiblesse et cette précipitationde jugement qui sontquoi qu'on en puisse direle caractèredistinctif de son espritse hâta de déclarer: qu'ilavait appris dans l'incomparable livre du judicieux M. Newton (2)que Dieu était bien le maître de faire ce qu'il voulaitde la matièreet par conséquent de lui communiquer lepouvoir d'agir à distance; qu'il ne manquerait pas enconséquencelui Lockede se rétracter et de fairesa profession de foi dans une nouvelle édition de l'Essai(3).

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(1)Toucherêtre touché n'appartient qu'aux seuls corps.(Lucr.) Cet axiomeque l'école de Lucrèce a beaucoupfait retentirsignifie néanmoins précisément:que nul corps ne peut être touché sans êtretouché. - Pas davantage; réglons notre admirationsur l'importance de la découverte.

(2) Il estvisible que ces deux épithètes se battent; car siNewton n'était que judicieux son livre ne pouvait êtreincomparable; et si le livre était incomparablel'auteur devait plus être que judicieux. - Lejudicieux Newton rappelle trop le joli Corneille nédu joli Turenne.

(3) Liv.14ch. III§6p. 149note.

Malheureusementle judicieux Newton déclara rondement dans une de seslettres théologiques au docteur Bentleyqu'une telleopinion ne pouvait se loger que dans la tête d'un sot (1).Je suis parfaitement en sûreté de conscience pour cesoufflet appliqué sur la joue de Locke avec la main de Newton.Appuyé sur cette grande autoritéje vous répèteavec un surcroît d'assurance quedans la question dont je vousparlais tout à l'heureLocke ne s'entendait pas lui-mêmepas plus que sur celle de la gravitation; et rien n'est plus évident.La question avait commencé entre l'évêque et luipour savoir si un être purement matériel pouvaitpenser ou non (2). Locke conclut que: Sans le secours de larévélationon ne pourra jamais savoir si Dieu n'a pasjugé à propos de joindre et de fixer à unematière dûment disposée une substanceimmatérielle pensante (3). Vous voyezmessieursque toutceci n'est que la comédie anglaise Much ado about nothing(4). Qu'est-ce que veut dire cet homme? et qui a jamais doutéque Dieu ne puisse unir le principe pensant à la matièreorganisée? Voilà ce qui arrive aux matérialistesde toutes les classes: en croyant soutenir que la matièrepenseils soutiennentsans y prendre gardequ'elle peut êtreunie à la substance pensante; ce que personne n'est tentéde leur disputer. Mais Lockesi ma mémoire ne me trompeabsolumenta soutenu l'identité de ces deux suppositions (5);en quoi il faut convenir ques'il est plus coupableil est aussimoins ridicule.

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(1) Newtonn'est pas si laconique; voilà ce qu'il dità la véritédans le même sens: « La supposition d'une gravitéinnéeinhérente et essentielle à la matièretellement qu'un corps puisse agir sur un autre à distanceestpour moi une si grande absurdité que je ne crois pasqu'un homme qui jouit d'une faculté ordinaire deméditer sur les objets physiques puisse jamais l'admettre. »(Lettres de Newton au docteur Bentley. 3me lettre du 11février 1693dans la Bibliothèque britann.février 1797vol. IVno. 30p. 492.) (Note del'éditeur.)

(2) Thatpossibly we shall never be able to know whether mere material Beingsthinkor notetc. XVIpag. 144. Voilà qui est clair.

(3) Itbeing impossible for us... without revelation to discover whetheromnipotence has not given to some system of matter fitly disposedapower to perceive and thinkor else joined and fixed to matter fitlydisposed a thinking immaterial substance. (Liv. IVch. III§6.)

(4)Beaucoup de bruit pour rien. C'est le titre d'une comédiede Shakespeare.

(5) Il n'ya rien de si vrai comme on vient de le voir dans le passage oùil accorde libéralement au Créateur le pouvoir dedonner à la matière la faculté de penser; ouen d'autres termes (OR ELSE)de coller ensemble les deuxsubstances. C'était un subtil logicien que celui quiconfondait ces deux choses!

J'auraisenvie aussi et même j'aurais droit de demander à cephilosophequi a tant parlé des sens et qui leur accordetantde quel droit il lui a plu de décider: Que la vue estle plus instructif des sens (1). La langue françaisequiest une assez belle oeuvre spirituellen'est pas de cet avis; ellequi possède le mot sublime d'entendement oùtoute la théorie de la parole est écrite (2). Maisqu'attendre d'un philosophe qui nous dit sérieusement:Aujourd'hui que les langues sont faites (3)! - Il aurait biendû nous dire quand elles ont été faiteset quand elles n'étaient pas faites.

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(1) Thatmost instructive of our sensesseeing. II2312.

(2) Je neveux point repousser ce compliment adressé à la languefrançaise; mais il est vrai cependant que Lockedans cetendroitsemble bien avoir traduit Descartesqui a dit: Visumsensuum nobilissimus (Dioptr. I.) On ne se tromperait peut-êtrepas en disant que l'ouïe est à la vue ce que la paroleest à l'écriture. (Note de l'éditeur.)

(3) Nowthat languages are made. (Ibid. XXII§2.)

Quen'ai-je le temps de m'enfoncer dans toute sa théorie des idéessimplescomplexesréellesimaginairesadéquatesetc.; les unes provenant des senset les autres de la réflexion!Que ne puis-je surtout vous parler à mon aise de ses idéesarchétypes mot sacré pour les platoniciens quil'avaient placé dans le cielet que cet imprudent Breton entira sans savoir ce qu'il faisait! Bientôt son venimeuxdisciple le saisit à son tour pour le plonger dans les bouesde sa grossière esthétique. « Lesmétaphysiciens modernesnous dit ce dernieront assez mis enusage ce terme d'idées archétypes (1). »Sans doutecomme les moralistes on fort employé celui dechasteté maisque je sachejamais comme synonyme deprostitution.

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(1) Essaisur l'origine des connaissances humaines. (Sect. III§5.)Pourquoi modernes puisque le mot archétype est ancienet même antique? et pourquoi assez en usage puisquel'académieau mot archétype nous dit que cemot n'est guère en usage que dans l'expression mondearchétype?

Locke estpeut-être le seul auteur connu qui ait pris la peine de réfuterson livre entier ou de le déclarer inutiledès ledébuten nous disant que toutes nos idées nousviennent par les sens ou par la réflexion. Mais qui ajamais nié que certaines idées nous viennent par lessenset qu'est-ce que Locke veut nous apprendre? Le nombre desperceptions simples étant nulcomparé aux innombrablescombinaisons de la penséeil demeure démontrédès le premier chapitre du second livreque l'immensemajorité de nos idées ne vient pas des sens. Mais d'oùvient-elle donc? la question est embarrassanteet de là vientque ses disciplescraignant les conséquencesne parlent plusde la réflexionce qui est très prudent (1).

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(1)CondillacArt de penser. Chap. I. Logique chap. VII.

Lockeayant commencé son livresans réflexion et sans aucuneconnaissance approfondie de son sujetil n'est pas étonnantqu'il ait constamment battu la campagne. Il avait d'abord mis enthèse que toutes nos idées nous viennent des sens ou dela réflexion. Talonné ensuite par son évêquequi le serrait de prèset peut-être aussi par saconscienceil en vint à convenir que les idéesgénérales (qui seules constituent l'êtreintelligent) ne venaient ni des sens ni de la réflexionmaisqu'elles étaient des inventions et des CRÉATURESde l'esprit humain (1). Carsuivant la doctrine de ce grandphilosophel'homme fait les idées généralesavec des idées simplescomme il fait un bateauavec des planches; de manière que les idéesgénérales les plus relevées ne sont que descollections oucomme dit Lockequi cherche toujours lesexpressions grossièresdes compagnies d'idéessimples (2).

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(1)General ideas come not into the mind by sensation or reflection; butare the Creaturesor inventions of understanding (Liv. IIch. XXII§3) consisting of a company of simple ideas combined (Ibid.liv. IIch. XXII§3).

(2) Northat they are ALL of them the images or the representations of whatdoes exist; the contrary whereof in ALLBUT the primary qualities ofbodieshas been already showed. (Liv. IIch. XXX§2.)

Si vousvoulez ramener ces hautes conceptions à la pratiqueconsidérezpar exemplel'église de Saint-Pierre àRome. C'est une idée générale passable. Au fondcependant tout se réduit à des pierres qui sont desidées simples. Ce n'est pas grand'chosecomme vous voyez: ettoutefois le privilège des idées simples est immensepuisque Locke a découvert encore qu'elles sont toutesréellesEXCEPTÉ TOUTES. Il n'excepte decette petite exception que les qualités premièresdes corps (1).

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(1) Onpeut s'étonneravec grande raisonde cette étrangeexpression: Toutes les idées simplesexceptés lesqualités premières des corps; mais telle est cettephilosophie aveuglematériellegrossière au pointqu'elle en vient à confondre les choses avec les idéesdes choses; et Locke dira également: Toutes les idéesexcepté telle qualité; ou toutes les qualitésexcepté cette idée.

Maisadmirez icije vous priela marche lumineuse de Locke: il établitd'abord que toutes nos idées nous viennent des sens ou de laréflexionet il saisit cette occasion de nous dire: Qu'ilentend par réflexion la connaissance que l'âmeprend de ses différentes opérations (1). Appliquéensuite à la torture de la véritéil confesse:Que les idées générales ne viennent ni dessens ni de la réflexionmais qu'elles sont crééesou comme il le dit ridiculementINVENTÉES parl'esprit humain. Or la réflexion venant d'êtreexpressément exclue par Lockeil s'ensuit que l'esprit humaininvente les idées générales sansréflexion c'est-à-dire sans aucune connaissanceou examen de ses propres opérations. Mais toute idéequi ne provient ni du commerce de l'esprit avec les objetsextérieursni du travail de l'esprit sur lui-mêmeappartient nécessairement à la substance de l'esprit.Il y a donc des idées innées ou antérieures àtoute expérience: je ne vois pas de conséquence plusinévitablemais ceci ne doit pas étonner. Tous lesécrivains qui se sont exercés contre les idéesinnées se sont trouvés conduits par la seule force dela vérité à faire des aveux plus ou moinsfavorables à ce système. Je n'excepte pas mêmeCondillacquoiqu'il ait été peut-être lephilosophe du XVIIIe siècle le plus en garde contre saconscience. Au reste je ne veux pas comparer ces deux hommes dont lecaractère est bien différent: l'un manque de têteet l'autre de front. Quels reproches cependant n'est-on pas en droità faire à Lockeet comment pourrait-on le disculperd'avoir ébranlé la morale pour renverser les idéesinnées sans savoir ce qu'il attaquait? Lui-mêmedans lefond de son coeursentait qu'il se rendait coupable; maisdit-il pour s'excuser en se trompant lui-mêmela véritéest avant tout (2). Ce qui signifie que la véritéest avant la vérité. Le plus dangereux peut-êtreet le plus coupable de ces funestes écrivains qui ne cesserontd'accuser le dernier siècle auprès de la postéritécelui qui a employé le plus de talent avec le plus desang-froid pour faire le plus de malHumenous a dit aussi dansl'un de ses terribles Essais: Que la vérité estavant tout; que la critique montre peu de candeur à l'égardde certains philosophes en leur reprochant les coups que leursopinions peuvent porter à la morale et à la religionet que cette injustice ne sert qu'à retarder la découvertede la vérité (X). Mais nul hommeà moinsqu'il ne veuille se tromper lui-mêmene sera la dupe de cesophisme perfide. Nulle erreur ne peut être utilecomme nullevérité ne peut nuire. Ce qui trompe sur ce pointc'estquedans le premier cason confond l'erreur avec quelque élémentvrai qui s'y trouve mêlé et qui agit en bien suivant sanaturemalgré le mélange; et quedans le second cason confond encore la vérité annoncée avecla vérité reçue. On peut sans doutel'exposer imprudemmentmais jamais elle ne nuit que parce qu'on larepousse; au lieu que l'erreurdont la connaissance ne peut êtreutile que comme celle des poisonscommence à nuire du momentoù elle a pu se faire recevoir sous le masque de sa divineennemie. Elle nuit donc parce qu'on la reçoit et lavérité ne peut nuire que parce qu'on la combat:ainsi tout ce qui est nuisible en soi est fauxcomme tout ce qui estutile en soi est vrai. Il n'y a rien de si clair pour celui qui acompris.

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(1) Liv.IIch. I§4.

(2) Butafter allthe greatest reverence (révérence!) is dueto Truth. (Liv. Ich. IV§25.)

Aveuglénéanmoins par son prétendu respect pour la véritéqui n'est cependantdans ces sortes de casqu'un délitpublic déguisé sous un beau nomLockedans le premierlivre de son triste Essai écume l'histoire et lesvoyages pour faire rougir l'humanité. Il cite les dogmes etles usages les plus honteux; il s'oublie au point d'exhumer d'unlivre inconnu une histoire qui fait vomir; et il a soin de nous direque le livre étant rareil a jugé à propos denous réciter l'anecdote dans les propres termes de l'auteur(1)et tout cela pour établir qu'il n'y a point de moraleinnée. C'est dommage qu'il ait oublié de produireune nosologie pour démontrer qu'il n'y a point desanté.

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(1) Aremarquable passage to this purpose out of the voyage of Baumgartenwhich is a book not every day to be met withI shall set down atlarge in the language it is published in. (Liv. Ich. III§9.)

En vainLocketoujours agité intérieurementcherche àse faire illusion d'une autre manière par la déclarationexpresse qu'il nous fait: « Qu'en niant une loi innéeil n'entend point du tout nier une loi naturelle c'est-à-direune loi antérieure à toute loi positive (1). »Ceci estcomme vous voyezun nouveau combat entre la conscience etl'engagement. Qu'est-ce en effet que cette loi naturelle? Et si ellen'est ni positive ni innéeoù est sa base? Qu'il nousindique un seul argument valable contre la loi innée qui n'aitpas la même force contre la loi naturelle. Celle-cinous dit-ilpeut être reconnue par la seule lumièrede la raisonsans le secours d'une révélation positive(2). Mais qu'est-ce donc que la lumière de la raison?Vient-elle des hommes? elle est positive; vient-elle de Dieu? elleest innée.

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(1) Iwould not here be mistakenas ifbecause I deny an innate lawIthought there were none but positive lawetc. (Liv. IIch. III§13.)

(2) Ithink they equally forsake the truthwhorunning into contraryextremeseither affirm an innate lawor deny that there is a lawknowable by the light of naturei.e.without the help of positiverevelation. (Ibid.)

Si Lockeavait eu plus de pénétrationou plus d'attentionouplus de bonne foiau lieu de dire: Une telle idée n'estpoint dans l'esprit d'un tel peupledonc elle n'est pas innéeil aurait dit au contraire: donc elle est innée pour touthomme qui la possède; car c'est une preuve que si elle nepréexiste pasjamais les sens ne lui donneront naissancepuisque la nation qui en est privée a bien cinq sens comme lesautres; et il aurait recherché comment et pourquoi telle outelle idée a pu être détruite ou dénaturéedans l'esprit d'une telle famille humaine. Mais il était bienloin d'une pensée aussi féconde (XI)lui qui s'oubliede nouveau jusqu'à soutenir qu'un seul athéedans l'univers lui suffirait pour nier légitimement quel'idée de Dieu soit innée dans l'homme (1);c'est-à-dire encore qu'un seul enfant monstrueuxnésans yeuxpar exempleprouverait que la vue n'est pas naturelle àl'homme; mais rien n'arrêtait Locke. Ne nous a-t-il pas ditintrépidement que la voix de la conscience ne prouve rien enfaveur des principes innésvu que chacun peut avoir lasienne (2).

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(1)Whatsoever is innate must be universal in the strictest sense (erreurénorme!) one exception is a sufficient proof against it. (Liv.Ich. IV§8note 2.)

(2) Somemen with the same bent of conscience prosecute what others avoid.(Ibid. ch. 3§8.) Accordez cette belle théoriequi permet à chacun d'avoir sa conscienceavec la loinaturelle antérieure à toute loi positive!

C'est unechose bien étrange qu'il n'ait jamais étépossible de faire comprendreni à ce grand patriarcheni àsa triste postéritéla différence qui se trouveentre l'ignorance d'une loi et les erreurs admises dans l'applicationde cette loi (1). Une femme indienne sacrifie son nouveau-né àla déesse Gonza ils disent: Donc il n'y a point demorale innée; au contraireil faut dire encore: Doncelle est innée; puisque l'idée du devoir est assezforte chez cette malheureuse mèrepour la déterminer àsacrifier à ce devoir le sentiment le plus tendre et le pluspuissant sur le coeur humain. Abraham se donna jadis un mériteimmense en se déterminant à ce même sacrificequ'il croyait avec raison réellement ordonné; il disaitprécisément comme la femme indienne: La divinitéa parlé; il faut fermer les yeux et obéir. L'unpliant sous l'autorité divine qui ne voulait que l'éprouverobéissait à un ordre sacré et direct; l'autreaveuglée par une superstition déplorableobéità un ordre imaginaire; maisde part et d'autrel'idéeprimitive est la même: c'est celle du devoirportée auplus haut degré d'élévation. Je le dois!voilà l'idée innée dont l'essence estindépendante de toute erreur dans l'application. Celles queles hommes commettent tous les jours dans leurs calculsprouveraient-ellespar hasardqu'il n'ont pas l'idée dunombre? Orsi cette idée n'était innéejamaisils ne pourraient l'acquérir; jamais ils ne pourraient mêmese tromper: car se tromper c'est s'écarter d'une règleantérieure et connue. Il en est de même des autresidées; et j'ajoutece qui me paraît clair de soi-mêmequehors de cette suppositionil devient impossible de concevoirl'homme c'est-à-direl'unité oul'espèce humaine; nipar conséquentaucunordre relatif à une classe donnée d'êtresintelligents (2).

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(1) Avecla permission encore de l'interlocuteurje crois qu'il se trompe.Les hommes qu'il a en vue comprennent très bienmaisils refusent d'en convenir. Ils mentent au monde après avoirmenti à eux-mêmes: c'est la probité qui leurmanque bien plus que le talent. Voy. les oeuvres de Condillac;la conscience qui les parcourt n'y sent qu'une mauvaise foi obligée.(Note de l'éditeur.)

(2) Nosâmes sont créées en vertu d'un décretgénéralpar lequel nous avons toutes les notions quinous sont nécessaires. (De la Rech. de la vér.liv. Ichap. IIIno. 2.) Ce passage de Mallebranche semble seplacer ici fort à propos. En effettout être cognitifne peut être ce qu'il estne peut appartenir à unetelle classe et ne peut différer d'une autreque par lesidées innées.

Il fautconvenir aussi que les critiques de Locke l'attaquaient mal endistinguant les idées et ne donnant pour idées innéesque les idées morales du premier ordrece qui semblait fairedépendre la solution du problème de la rectitude de cesidées. Je ne dis pas qu'on ne leur doive une attentionparticulièreet ce peut être l'objet d'un secondexamen; mais pour le philosophe qui envisage la question dans toutesa généralitéil n'y a pas de distinction àfaire sur ce pointparce qu'il n'y a point d'idée qui ne soitinnéeou étrangère aux sens par l'universalitédont elle tient sa formeet par l'acte intellectuel qui la pense.

Toutedoctrine rationnelle est fondée sur une connaissanceantécédente (XII)car l'homme ne peut rien apprendreque parce qu'il sait. Le syllogisme et l'induction partant donctoujours de principes posés comme déjà connus(XIII)il faut avouer qu'avant de parvenir à une véritéparticulière nous la connaissons déjà en partie(XIV). Observezpar exempleun triangle actuel ou sensible (XV):certainement vous l'ignoriez avant de le voir; cependant vousconnaissiez déjà non pas ce trianglemais letriangle ou la triangularité; et voilà commenton peut connaître et ignorer la même chose sousdifférents rapports. Si l'on se refuse à cette théorieon tombe inévitablement dans le dilemme insoluble du Ménonde Platon et l'on est forcé de convenirou que l'homme nepeut rien apprendreou que tout ce qu'il apprend n'est qu'uneréminiscence (XVI). Que si l'on refuse d'admettre ces idéespremièresil n'y a plus de démonstration possibleparce qu'il n'y a plus de principes dont elle puisse êtredérivée (XVII). En effetl'essence des principes estqu'ils soient antérieursévidentsnon dérivésindémontrableset causes par rapport à laconclusion (XVIII)autrement ils auraient besoin eux-mêmesd'être démontrés; c'est-à-dire qu'ilscesseraient d'être principeset il faudrait admettre ce quel'école appelle le progrès à l'infiniqui est impossible (XIX). Observez de plus que ces principesquifondent les démonstrationsdoivent être non seulementconnus naturellementmais plus connus que les véritésdécouvertes par leur moyen: car tout ce qui communique unechose la possède nécessairement en pluspar rapport ausujet qui la reçoit: et commepar exemplel'homme quenous aimons pour l'amour d'un autre est toujours moins aiméque celui-cide même toute vérité acquise estmoins claire pour nous que le principe qui nous l'a rendue visible(XX); l'illuminant étant par nature plus lumineux quel'illuminé il ne suffit donc pas de croire à lascienceil faut croire de plus au principe de la science (XXI)dontle caractère est d'être à la fois nécessaireet nécessairement cru: car la démonstration n'a rien decommun avec la parole extérieure et sensible qui nie cequ'elle veut; elle tient à cette parole plus profonde quiest prononcée dans l'intérieur de l'homme (1) et quin'a pas le pouvoir de contredire la vérité (XXII).Toutes les sciences communiquent ensemble par ces principes communs;et prenez bien gardeje vous en priequepar ce mot communj'entends exprimer non ce que ces différentes sciencesdémontrentmais ce dont elles se servent pour démontrer(XXIII); c'est-à-dire l'universel qui est la racine detoute démonstrationqui préexiste à touteimpression ou opération sensibleet qui est si peu lerésultat de l'expérience quesans luil'expériencesera toujours solitaireet pourra se répéter àl'infinien laissant toujours un abîme entre elle etl'universel. Ce jeune chienqui joue avec vous dans ce momentàjoué de même hier et avant-hier. Il a donc jouéil a joué et il a jouémais point du toutquant àluitrois fois comme vous; car si vous supprimezl'idée-principeet par conséquent préexistantedu nombre à laquelle l'expérience puisse serapporterun et un ne sont jamais que ceci etcela mais jamais deux.

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(1) Cetteparoleconçue dans Dieu même et par laquelle Dieu separ à lui-mêmeest le Verbe incréé.(BourdaloueSerm. sur la parole de Dieu. Exorde.) Sans douteet la raison seule pourrait s'élever jusque-là; maispar une conséquence nécessaire: Cette paroleconçuedans l'homme mêmeet par laquelle l'homme se parle àlui-mêmeest le verbe créé à laressemblance de son modèle. Car la pensée (ou leverbe humain) n'est que la parole de l'esprit qui se parle àlui-même. (Platonsup. pag. 98.)

Vousvoyezmessieursque Locke est pitoyable avec son expériencepuisque la vérité n'est qu'une équation entrela pensée de l'homme et l'objet connu (1)de manièreque si le premier membre n'est pas naturelpréexistant etimmuablel'autre flotte nécessairement; et il n'y a plus devérité.

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(1) S.ThomasVoyez pag. 155.

Toute idéeétant donc innée par rapport à l'universel dontelle tient sa formeelle est de plus totalement étrangèreaux sens par l'acte intellectuel qui affirme; car la pensée oula parole (c'est la même chose) n'appartiennent qu'àl'esprit; oupour mieux direétant l'esprit (1)nulledistinction ne doit être faite à cet égard entreles différents ordres d'idées. Dès que l'hommedit: CELA EST (XXIV)il parle nécessairement en vertu d'uneconnaissance intérieure et antérieure (XXV)car lessens n'ont rien de commun avec la véritéquel'entendement seul peut atteindre; et comme ce qui n'appartient pointaux sens est étranger à la matièreil s'ensuitqu'il y a dans l'homme un principe immatériel en qui résidela science (2); et les sens ne pouvant recevoir et transmettre àl'esprit que des impressions (3)non seulement la fonctiondontl'essence est de jugern'est pas aidée par ces impressionsmais elle en est plutôt empêchée et troublée(4). Nous devons donc supposer avec les plus grands hommes que nousavons naturellement des idées intellectuelles qui n'ont pointpassé par les sens (XXVI)et l'opinion contraire afflige lebon sens autant que la religion (5). J'ai lu que le célèbreCudworth disputant un jour avec un de ses amis sur l'originedes idéeslui dit: Prenezje vous prieun livre dans mabibliothèquele premier qui se présentera sous votremainet ouvrez-le au hasard; l'ami tomba sur les offices deCicéron au commencement du premier livre: QUOIQUE depuis unanetc. - C'est assez reprit Cudworth; dites-moi de grâcecomment vous avez pu acquérir par les sens l'idée deQUOIQUE (6). L'argument était excellent sous une formetrès simple: l'homme ne peut parler; il ne peut articuler lemoindre élément de sa pensée; il ne peut direETsans réfuter Locke.

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(1) Unêtre qui ne sait que penser et qui n'a point d'autre action quesa pensée. (Lamide la Conn. de soi-même 2epart.4e réfl.) Le fond de l'âme n'est point distinguéde ses facultés. (FénélonMax. des Saintsart. XXVIII.)

(2)Aliquid incorporeum per se in quo insit scientia. (D. Just.quaest. ad orthod. de incorp.et de Deoet de resurr. mort.quaest. I.)

(3)Spectris autem etiamsi oculi possent feririanimus qui possit nonvideo etc. (Cicer. Epist. ad Cons. et alios. XV16.)

(4)Functio intellectus potissimum consistit in judicando; atqui adjudicandum phantasia et simulacrem illud corporale nullo modo juvatset potius impedit. (Lessiusde Immort. animae inter opusc. lib.IIIno. 53.)

(5) Arnaudet Nicoledans la logique de Port-Royalou l'Art de penserIre part.ch. I.

(6) Cetteanecdotequi m'est inconnueest probablement racontéequelque part dans le grand ouvrage de Cudworth: Systemaintellectuale publié d'abord en anglaiset ensuite enlatinavec les notes de Laurent Mosheim. Jena2 vol. in-fol. Leyde4 vol. in 4o. (Note de l'éditeur.)

LECHEVALIER.

Vousm'avez dit en commençant: Parlez-moi en toute conscience.Permettez que je vous adresse les mêmes paroles: Parlez-moien toute conscience; n'avez-vous point choisi les passages deLocke qui prêtaient le plus à la critique? La tentationest séduisantequand on parle d'un homme qu'on n'aime point.

LE COMTE.

Je puisvous assurer le contraire; et je puis vous assurer de plus qu'unexamen détaillé du livre me fournirait une moisson bienplus abondante; mais pour réfuter un in-quarto il enfaut un autre; et par qui le dernier serait-il luje vous prie?Quand un mauvais livre s'est une fois emparé des espritsiln'y a pluspour les désabuserd'autre moyen que celui demontrer l'esprit général qui l'a dicté; d'enclasser les défautsd'indiquer seulement les plus saillantset de s'en fier du reste à la conscience de chaque lecteur.Pour rendre celui de Locke de tous points irréprochableilsuffirait à mon avis d'y changer deux mots. Il est intitulé:Essai sur l'entendement humain; écrivons seulement:Essai sur l'entendement de Locke; jamais livre n'aura mieuxrempli son titre. L'ouvrage est le portrait entier de l'auteuretrien n'y manque (1). On y reconnaîtrait aisément unhonnête homme et même un homme de sensmais pipépar l'esprit de secte qui le mène sans qu'il s'en aperçoiveou sans qu'il veuille s'en apercevoir; manquant d'ailleurs del'érudition philosophique la plus indispensable et de touteprofondeur dans l'esprit. Il est véritablement comiquelorsqu'il nous dit sérieusement qu'il a pris la plume pourdonner à l'homme des règles par lesquelles une créatureraisonnable puisse diriger sagement ses actions ajoutant quepour arriver à ce but il s'était mis en têteque ce qu'il y aurait de plus utile serait de fixer avant tout lesbornes de l'esprit humain (2). Jamais on ne se mit en têterien d'aussi fou; car d'abordpour ce qui est de la moraleje m'enfierais plus volontiers au sermon sur la montagne qu'àtoutes les billevesées scolastiques dont Locke a rempli sonlivreet qui sont bien ce qu'on peut imaginer de plus étrangerà la morale. Quant aux bornes de l'entendement humaintenezpour sûr que l'excès de la téméritéest de vouloir les poseret que l'expression même n'a point desens précis; mais nous en parlerons une autre foisd'autantqu'il y a bien des choses intéressantes à dire sur cepoint. Dans ce momentc'est assez d'observer que Locke en impose icid'abord à lui-même et ensuite à nous. Il n'avoulu réellement rien dire de ce qu'il dit. Il a voulucontredire et rien de plus. Vous rappelez-vous ce Boindin dutemple du goût

Criant:Messieursje suis ce juge intègre

Qui toujours jugeargue et contredit.


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(1) JeanLe Clerc écrivit jadis sous le portrait de Locke:

Lockiushumanae pingens penetralia mentis

Ingenium solus
pinxeritipse solum.


Il araison.

(2)Avant-propos§7.

Voilàl'esprit qui animait Locke. Ennemi de toute autorité moraleil en voulait aux idées reçuesqui sont une grandeautorité. Il en voulait par-dessus tout à son Égliseque j'aurais plus que lui le droit de haïret que je vénèrecependant dans un certain senscomme la plus raisonnable parmicelles qui n'ont pas raison. Locke ne prit donc la plume que pourarguer et contredire et son livrepurement négatifest une des productions nombreuses enfantées par ce mêmeesprit qui a gâté tant de talents bien supérieursà celui de Locke. L'autre caractère frappantdistinctifinvariable de ce philosophec'est la superficialité(permettez-moi de faire ce mot pour lui); il ne comprend rien àfondil n'approfondit rien; mais ce que je voudrais surtout vousfaire remarquer chez lui comme le signe le plus décisif de lamédiocritéc'est le défaut qu'il a de passer àcôté des plus grandes questions sans s'en apercevoir. Jepuis vous en donner un exemple frappant qui se présente dansce moment à ma mémoire. Il dit quelque part avec un tonmagistral véritablement impayable: J'avoue qu'il m'esttombé en partage une de ces âmes lourdesqui ont lemalheur de ne pas comprendre qu'il soit plus nécessaire àl'âme de penser toujours qu'au corps d'être toujours enmouvement; la penséece me sembleétant àl'âme ce que le mouvement est au corps (1). Ma foi! j'endemande bien pardon à Lockemais je ne trouve dans ce beaupassage rien à retrancher que la plaisanterie. Où doncavait-il vu de la matière en repos? Vous voyez qu'il passecomme je vous le disais tout à l'heureà côtéd'un abîme sans le voir. Je ne prétends point soutenirque le mouvement soit essentiel à la matièreet je lacrois surtout indifférente à toute direction; maisenfin il faut savoir ce qu'on ditet lorsqu'on n'est pas en étatde distinguer le mouvement relatif et le mouvement absoluonpourrait fort bien se dispenser d'écrire sur la philosophie.

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(1) Liv.IIch. II§10.

Maisvoyezen suivant cette même comparaison qu'il a si malchoisietout le parti qu'il était possible d'en tirer en yapportant d'autres yeux. Le mouvement est au corps ce que lapensée est à l'esprit; soitpourquoi donc n'yaurait-il pas une pensée relative et une penséeabsolue? relative lorsque l'homme se trouve en relation avecles objets sensibles et avec ses semblableset qu'il peut secomparer à eux; absolue lorsque cette communicationétant suspendue par le sommeil ou par d'autres causes nonrégulièresla pensée n'est plus emportéeque par le mobile supérieur qui emporte tout. Pendant que nousreposons ici tranquillement sur nos sièges dans un reposparfait pour nos sensnous volons réellement dans l'espaceavec une vitesse qui effraie l'imaginationpuisqu'elle est au moinsde trente werstes par secondec'est-à-dire qu'elle excèdeprès de cinquante fois celle d'un boulet de canon; et cemouvement se complique encore avec celui de rotation qui est àpeu près égal sous l'équateursans que nousayons néanmoins la moindre connaissance sensible de ces deuxmouvements: or comment prouvera-t-on qu'il est impossible àl'homme de penser comme de se mouvoiravec le mobile supérieursans le savoir? il sera fort aisé de s'écrier: Oh!c'est bien différent! mais pas tout à fait si aisépeut-êtrede le prouver. Chaque homme au reste a son orgueildont il est difficile de se séparer absolument; je vousconfesserai donc naïvement qu'il m'est tombé enpartage une âme assez lourde pour croire que ma comparaisonn'est pas plus lourde que celle de Locke.

Prenezencore ceci pour un de ces exemples auxquels il en faut rapporterd'autres. Il n'y a pas moyen de tout dire; mais vous êtes bienles maîtres d'ouvrir au hasard le livre de Locke: je prendssans balancer l'engagement de vous montrer qu'il ne lui est pasarrivé de rencontrer une seule question importante qu'il n'aittraitée avec la même médiocrité; etpuisqu'un homme médiocre peut ainsi le convaincre demédiocritéjugez de ce qui arriverait si quelque hommesupérieur se donnait la peine de le dépecer.

LESÉNATEUR.

Je ne saissi vous prenez garde au problème que vous faites naîtresans vous en apercevoircar plus vous accumulez de reproches contrele livre de Lockeet plus vous rendez inexplicable l'immenseréputation dont il jouit.

LE COMTE.

Je ne suispoint fâché de faire naître un problèmequ'il n'est pas extrêmement difficile de résoudreetpuisque notre jeune ami m'a jeté dans cette discussionje laterminerai volontiers au profit de la vérité.

Qui mieuxque moi connaît toute l'étendue de l'autorité simalheureusement accordée à Lockeet qui jamais en agémi de meilleure foi? Ah! que j'en veux à cettegénération futile qui en a fait son oracleet que nousvoyons encore emprisonnée (1)pour ainsi diredansl'erreur par l'autorité d'un vain nom qu'elle-même acréé dans sa folie! que j'en veux surtout à cesFrançais qui ont abandonnéoubliéoutragémême le Platon chrétien né parmi euxet dontLocke n'était pas digne de tailler les plumespour céderle sceptre de la philosophie rationnelle à cette idole ouvragede leurs mains à ce faux dieu du XVIIIe sièclequi ne sait rienqui ne dit rienqui ne peut rienet dont ils ontélevé le piédestal devant la face duSeigneur sur la foi de quelques fanatiques encore plus mauvaiscitoyens que mauvais philosophes! Les Français ainsi dégradéspar de vils instituteursqui leur apprenaient à ne pluscroire à la Francedonnaient l'idée d'un millionnaireassis sur un coffre-fort qu'il refuse d'ouvriret de la tendant unemain ignoble à l'étranger qui sourit.

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(1) LOCKEDfast in.

Mais quecette idolâtrie ne vous surprenne point. La fortune des livresserait le sujet d'un bon livre. Ce que Sénèque a ditdes hommes est encore plus vrai peut-être des monuments de leuresprit. Les uns ont la renommée et les autres la méritent(1). Si les livres paraissent dans des circonstances favorabless'ils caressent de grandes passionss'ils ont pour eux le fanatismeprosélytique d'une secte nombreuse et activeouce qui passetoutla faveur d'une nation puissanteleur fortune est faite; laréputation des livressi l'on excepte peut-être ceuxdes mathématiciens (XXVII)dépend bien moins de leurmérite intrinsèque que des circonstances étrangèresà la tête desquelles je placecomme je viens de vous ledirela puissance de la nation qui a produit l'auteur. Si un hommetel que le P. Kircherpar exempleétait né àParis ou à Londresson buste serait sur toutes les cheminéeset il passerait pour démontré qu'il a tout vu ouentrevu. Tant qu'un livre n'est pass'il est permis de s'exprimerainsipoussé par une nation influenteil n'obtiendrajamais qu'un succès médiocre; je pourrais vous en citercent exemples. Raisonnez d'après ces considérations quime paraissent d'une vérité palpableet vous verrez queLocke a réuni en sa faveur toutes les chances possibles.Parlons d'abord de sa patrie. Il était Anglais: l'Angleterreest faite sans doute pour briller à toutes les époques;mais ne considérons dans ce moment que le commencement duXVIIIe siècle. Alors elle possédait Newtonet faisaitreculer Louis XIV. Quel moment pour ses écrivains! Locke enprofita. Cependant son infériorité est telle qu'iln'aurait pas réussidu moins à ce pointsi d'autrescirconstances ne l'avaient favorisé. L'esprit humainsuffisamment préparé par le protestantismecommençaità s'indigner de sa propre timiditéet se préparaità tirer hardiment toutes les conséquences des principesposés au XVIe siècle. Une secte épouvantablecommençait de son côté à s'organiser;c'était une bonne fortune pour elle qu'un livre composépar un très honnête homme et même par un Chrétienraisonnable où tous les germes de la philosophie laplus abjecte et la plus détestable se trouvaient couverts parune réputation méritéeenveloppés deformes sages et flanqués même au besoin de quelquestextes de l'Écriture sainte; le génie du mal ne pouvaitdonc recevoir ce présent que de l'une des tribus séparéescar le perfide amalgame eût étédans Jérusalemou prévenu ou flétri par une religion vigilante etinexorable. Le livre naquit donc où il devait naîtreetpartit d'une main faite exprès pour satisfaire les plusdangereuses vues. Locke jouissait à juste titre de l'estimeuniverselle. Il s'intitulait Chrétienmême il avaitécrit en faveur du Christianisme suivant ses forces et sespréjugéset la mort la plus édifiante venait determiner pour lui une vie sainte et laborieuse (2). Combien lesconjurés devaient se réjouir de voir un tel homme posertous les principes dont ils avaient besoinet favoriser surtout lematérialisme par délicatesse de conscience! Ilsse précipitèrent donc sur le malheureux Essaiet le firent valoir avec une ardeur dont on ne peut avoir d'idéesi l'on n'y a fait une attention particulière. Il me souvientd'avoir frémi jadis en voyant l'un des athées les plusendurcis peut-être qui aient jamais existérecommanderà d'infortunés jeunes gens la lecture de Locke abrégéet pour ainsi dire concentré par une plume italiennequi aurait pu s'exercer d'une manière plus conforme àsa vocation. Lisez-le leur disait-il avec enthousiasmerelisez-le: apprenez le par coeur: il aurait voulucommedisait Mme de Sévignéle leur donner en bouillons.Il y a une règle sûre pour juger les livres comme leshommesmême sans les connaître: il suffit de savoir parqui ils sont aiméset par qui ils sont haïs. Cetterègle ne trompe jamaiset déjà je vous l'aiproposée à l'égard de Bacon. Dès que vousle voyez mis à la mode par les encyclopédistestraduitpar un athée et loué sans mesure par le torrent desphilosophes du dernier siècletenez pour sûrsansautre examenque sa philosophie estdu moins dans ses basesgénéralesfausse et dangereuse. Par la raisoncontrairesi vous voyez ces mêmes philosophes embarrasséssouvent par cet écrivainet dépités contrequelques-unes de ses idéeschercher à les repousserdans l'ombre et se permettre même de le mutiler habilement oud'altérer ses écritssoyez sûr encoreettoujours sans autre examenque les oeuvres de Bacon présententde nombreuses et magnifiques exceptions aux reproches générauxqu'on est en droit de leur adresser. Ne croyez pas cependant que jeveuille établir aucune comparaison entre ces deux hommes.Baconcomme philosophe moralisteet même comme écrivainen un certain sensaura toujours des droits à l'admirationdes connaisseurs; tandis que l'Essai sur l'entendement humainest très certainementet soit qu'on le nie ou qu'on enconviennetout ce que le défaut absolu de génie et destyle peut enfanter de plus assommant.

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(1)Sénèque est assez riche en maximes pour qu'il ne soitpas nécessaire que ses amis lui en prêtent. Celle dontil s'agit ici appartient à Juste Lipse: Quidam merenturfamumquidam habent. (Just. Lips.Epist. cent. IEpist. I.)(Note de l'éditeur.)

(2) Onpeut en lire la relation dans la petite histoire des philosophes deSaverien.

Si Lockequi était un très honnête hommerevenait aumondeil pleurerait amèrement en voyant ses erreursaiguisées par la méthode françaisedevenir lahonte et le malheur d'une génération entière. Nevoyez-vous pas que Dieu a proscrit cette vile philosophieet qu'illui a plu même de rendre l'anathème visible? Parcoureztous les livres de ses adeptesvous n'y trouverez pas une ligne dontle goût et la vertu daignent se souvenir. Elle est la mort detoute religionde tout sentiment exquisde tout élansublime: chaque père de famille surtout doit être bienaverti qu'en la recevant sous son toitil fait réellementtout ce qu'il peut pour en chasser la vie; aucune chaleur ne pouvanttenir devant ce souffle glacial.

Mais pouren revenir à la fortune des livresvous l'expliquerezprécisément comme celle des hommes: pour les uns commepour les autresil y a une fortune qui est une véritablemalédictionet n'a rien de commun avec le mérite.Ainsimessieursle succès seul ne prouve rien. Défiez-voussurtout d'un préjugé très communtrèsnaturel et cependant tout à fait faux: celui de croire que lagrande réputation d'un livre suppose une connaissance trèsrépandue et très raisonnée du même livre.Il n'en est rienje vous l'assure. L'immense majorité nejugeant et ne pouvant juger que sur paroleun assez petit nombred'hommes fixent d'abord l'opinion. Ils meurent et cette opinion leursurvit. De nouveaux livres qui arrivent ne laissent plus le temps delire les autres; et bientôt ceux-ci ne sont jugés quesur une réputation vaguefondée sur quelquescaractères générauxou sur quelques analogiessuperficielles et quelquefois même parfaitement fausses. Il n'ya pas longtemps qu'un excellent jugemais qui ne peut cependant quejuger ce qu'il connaîta dit à Paris que le talentancien le plus ressemblant au talent de Bossuet était celui deDémosthène: or il se trouve que deux belles choses dumême genre (deux belles fleurspar exemple) peuvent différerl'une de l'autremais toute sa vie on a entendu dire que Démosthènetonnait et Bossuet tonnait aussi: orcomme rien neressemble à un tonnerre autant qu'un tonnerredonc; etc.Voilà comment se forment les jugements. La Harpe n'a-t-il pasdit formellement que l'objet du livre entier de l'Essai surl'entendement humain est de démontrer en rigueur quel'entendement est esprit et d'une nature essentiellement différentede la matière (1)? n'a-t-il pas dit ailleurs: LockeClarkeLeibnitzFénélonetc. ont reconnu cettevérité (de la distinction des deux substances(XXVIII))? Pouvez-vous désirer une preuve plus claire que celittérateur célèbre n'avait pas lu Locke? etpouvez-vous seulement imaginer qu'il se fût donné letort (un peu comique) de l'inscrire en si bonne compagnies'ill'avait vu épuiser toutes les ressources de la plus chicaneusedialectique pour attribuer de quelque manière la penséeà la matière? Vous avez entendu Voltaire nous dire:Lockeavec son grand sensne cesse de nous répéter:Définissez! Maisje vous le demande encoreVoltaireaurait-il adressé cet éloge au philosophe anglaiss'ilavait su que Locke est surtout éminemment ridicule par sesdéfinitionsqui ne sont toutes qu'une tautologie délayée?Ce même Voltaire nous dit encoredans un ouvrage qui est unsacrilègeque Locke est le Pascal de l'Angleterre(XXIX). Vous ne m'accusez pasj'espèred'une aveugletendresse pour François Arouet: je le supposerai aussilégeraussi mal intentionnéet surtout aussi mauvaisfrançais que vous le voudrez; cependant je ne croirai jamaisqu'un homme qui avait tant de goût et de tact se fûtpermis cette extravagante comparaisons'il avait jugé d'aprèslui-même. Quoi donc? le fastidieux auteur de l'Essai surl'entendement humain dont le mérite se réduitdans la philosophie rationnelleà nous débiteravecl'éloquence d'un almanachce que tout le monde sait ou ce quepersonne n'a besoin de savoiret qui serait d'ailleurs totalementinconnu dans les sciences s'il n'avait pas découvert que lavitesse se mesure par la masse; un tel hommedis-jeest comparéà Pascal - à Pascal! grand hommeavant trente ans;physicienmathématicien distinguéapologiste sublimepolémique supérieurau point de rendre la calomniedivertissante; philosophe profondhomme rare en un motet dont tousles torts imaginables ne sauraient éclipser les qualitésextraordinaires. Un tel parallèle ne permet pas seulement desupposer que Voltaire eût pris connaissance par lui-mêmede l'Essai sur l'entendement humain. Ajoutez que les gens delettres français lisaient très peu dans le derniersiècled'abord parce qu'ils menaient une vie fort dissipéeensuite parce qu'ils écrivaient tropenfin parce quel'orgueil ne leur permettait guère de supposer qu'ils eussentbesoin des pensées d'autrui. De tels hommes ont bien d'autreschoses à faire que de lire Locke. J'ai de bonnes raisons desoupçonner qu'en général il n'a pas étélu par ceux qui le vantentqui le citentet qui ont mêmel'air de l'expliquer. C'est une grande erreur de croire que pourciter un livreavec une assez forte apparence d'en parler avecconnaissance de causeil faille l'avoir ludu moins complètementet avec attention. On lit le passage ou la ligne dont on a besoin; onlit quelques lignes de l'index sur la foi d'un index; on démêlele passage dont on a besoin pour appuyer ses propres idées; etc'est au fond tout ce qu'on veut: qu'importe le reste (2)? Il y aaussi un art de faire parler ceux qui ont lu; et voilà commentil est très possible que le livre dont on parle le plus soiten effet le moins connu par la lecture. En voilà assez surcette réputation si grande et si peu méritée: unjour viendraet peut-être il n'est pas loinoù Lockesera placé unanimement au nombre des écrivains qui ontfait le plus de mal aux hommes. Malgré tous les reproches queje lui ai faitsje n'ai touché cependant qu'une partie de sestortset peut-être la moindre. Après avoir poséles fondements d'une philosophie aussi fausse que dangereusesonfatal esprit se dirigea sur la politique avec un succès nonmoins déplorable. Il a parlé sur l'origine des loisaussi mal que sur celle des idées; et sur ce point encore il aposé les principes dont nous voyons les conséquences.Ces germes terribles eussent peut-être avorté en silencesous les glaces de son style; animés dans les boues chaudes deParisils ont produit le monstre révolutionnaire qui a dévorél'Europe.

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(1) Lycéetom. XXIV. Philos. du 18e siècletom. IIIart. Diderot.

(2) Je nevoudrais pas pour mon compte gager que Condillac n'avait jamais luLocke entièrement et attentivement; mais s'il fallaitabsolument gager pour l'affirmative ou pour la négativeje medéterminerais pour le second parti.

Au restemessieursje n'aurai jamais assez répété que lejugementque je ne puis me dispenser de porter sur les ouvrages deLockene m'empêche point de rendre à sa personne ou àsa mémoire toute la justice qui lui est due: il avait desvertusmême de grandes vertus; et quoiqu'elles me rappellentun peu ce maître à dansercitéje croispar ledocteur Swiftqui avait toutes les bonnes qualitésimaginableshormis qu'il était boiteux (1)je ne faispas moins profession de vénérer le caractèremoral de Locke; mais c'est pour déplorer de nouveaul'influence du mauvais principe sur les meilleurs esprits.C'est lui qui règne malheureusement en Europe depuis troissiècles; c'est lui qui nie toutqui ébranle toutquiproteste contre tout: sur son front d'airainil est écritNON! et c'est le véritable titre du livre de Lockelequel àson tour peut être considéré comme la préfacede toute la philosophie du XVIIIe sièclequi est toutenégative et par conséquent nulle. Lisez l'Essaivous sentirez à chaque page qu'il ne fut écrit que pourcontredire les idées reçueset surtout pour humilierune autorité qui choquait Locke au-delà de touteexpression (XXX). Lui-même nous a dit son secret sans détour.Il en veut à une certaine espèce de gens qui fontles maîtres et les docteurset qui espèrent avoirmeilleur marché des hommeslorsqu'à l'aide d'uneaveugle crédulité ils pourront leur faire AVALER desprincipes innés sur lesquels il ne sera pas permis de disputer(XXXI). Dans un autre endroit de son livreil examine comment leshommes arrivent à ce qu'ils appellent leurs principes;et il débute par une observation remarquable: Il peutparaître étrange dit-ilet cependant rien n'estmoins extraordinaire ni mieux prouvépar une expériencede tous les joursque des doctrines (il aurait bien dû lesnommer) qui n'ont pas une origine plus noble que la superstitiond'une nourrice ou l'autorité d'une vieille femmegrandissent enfintant dans la religion que dans la moralejusqu'à la dignité de principespar l'opérationdu temps et par la complaisance des auditeurs (2). Il ne s'agitici ni du Japon ni du Canadaencore moins de faits rares etextraordinaire: il s'agit de ce que tout homme peut voir tous lesjours de sa vie. Rien n'est moins équivoquecomme vousvoyez; mais Locke me paraît avoir posé les bornes duridiculelorsqu'il écrit à la marge de ce beauchapitre: D'où nous est venue l'opinion des principesinnés? (XXXII) Il faut être possédéde la maladie du XVIIIe sièclefils du XVIepour attribuerau sacerdoce l'invention d'un systèmemalheureusementpeut-être aussi raremais certainement aussi ancien que le bonsens.

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(1) Onpeut lire un morceau curieux sur Locke dans l'ouvrage déjàcité du docteur James Beattie (On the nature andimmutability of truth London1772in-8opag. 1617). Aprèsun magnifique éloge du caractère moral de cephilosophele docteur est obligé de passer condamnation surune doctrine absolument inexcusablequ'il excuse cependantcomme ilpeutpar une assez mauvaise raison. On croit entendre Boileau sur lecompte de Chapelain:

Qu'onvante en lui la foil'honneurla probité

Qu'onprise sa candeur et sa civilitéetc.etc.

Il estvrais'il m'eût cruqu'il n'eût point fait de vers.


(2) Lockes'exprime en effet dans ce sensliv. Ich. III§22.

Encore unmot sur cette réputation de Locke qui vous embarrassait. Lacroyez-vous générale? avez-vous compté les voixouce qui est bien plus importantles avez-vous pesées? Sivous pouviez démêler la voix de la sagesse au milieu desclameurs de l'ignorance et de l'esprit de partivous pourriez déjàsavoir que Locke est très peu estimé commemétaphysicien dans sa propre patrie (1); que sur le pointfondamental de sa philosophielivrécomme sur beaucoupd'autresà l'ambiguïté et au verbiageil estbien convaincu de ne s'être pas entendu lui-même (2); queson premier livre (base de tous les autres) est le plus mauvais detous (3); que dans le secondil ne traite que superficiellement desopérations de l'âme (4); que l'ouvrage entier estdécousu et fait par occasion (5); que sa philosophie de l'âmeest très minceet ne vaut pas la peine d'être réfutéesérieusement (6); qu'elle renferme des opinion aussi absurdesque funestes dans les conséquences (7); que lorsqu'elles nesont ni fausses ni dangereuseselles ne sont bonnes que pour lesjeunes gens et même encore jusqu'à un certain point (8);que si Locke avait vécu assez pour voir les conséquencesqu'on tirait de ses principesil aurait arraché lui-mêmeavec indignation les pages coupables (9).

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(1)Spectateur français au 19e siècle tom. Ino35pag. 249.

(2) Hume'sessays into hum. underst.sect. III. London1758in-4opag. 292.

(3) Thefirst book whichsubmission (ne vous gênez pass'il vousplaît) I think the worst. (Beattieloc. cit.II21.)C'est-à-dire que tous les livres sont mauvaismais quele premier est le pire.

(4)CondillacEssai sur l'orig. des conn. hum.; Paris1798in-8ointrod.pag. 15.

(5)Condillacibid. p. 13. Locke lui-mêmeavant-proposloc. cit.

(6)Leibnitzopp. tom. Vin-4opag. 394. Epist. ad Kortloc. cit. Tothis philosophical conundrum (la table rase) I confess I cangive no serious answer. (Docteur Beattieibid.)

(7) Idemibid.

(8) Idem.Tom. Vloc. cit.

(9)Beattieubi sup.pag. 1617.

Au restemessieursnous aurons beau direl'autorité de Locke seradifficilement renversée tant qu'elle sera soutenue par lesgrandes puissances. Dans vingt écrits français dudernier siècle j'ai lu: Locke et Newton! Tel estle privilège des grandes nations: qu'il plût auxFrançais de dire: Corneille et Vadé! oumême Vadé et Corneille! si l'euphoniequidécide de bien des chosesavait la bonté d'yconsentirje suis prêt à croire qu'ils nous forceraientà répéter avec eux: Vadé etCorneille!

LECHEVALIER.

Vous nousaccordez une grande puissancemon cher ami; je vous dois desremerciements au nom de ma nation.

LE COMTE.

Jen'accorde point cette puissancemon cher chevalierje lareconnais seulement: ainsi vous ne me devez point deremerciements. Je voudrais d'ailleurs n'avoir que des compliments àvous adresser sur ce point; mais vous êtes une terriblepuissance! jamaissans douteil n'exista de nation plus aiséeà tromper ni plus difficile à détromperni pluspuissante à tromper les autres. Deux caractèresparticuliers vous distinguent de tous les peuples du monde: l'espritd'association et celui de prosélytisme. Les idées chezvous sont toutes nationales et toutes passionnées. Il mesemble qu'un prophèted'un seul trait de son fier pinceauvous a peints d'après natureil y a vingt-cinq siècleslorsqu'il a dit: Chaque parole de ce peuple est une conjuration(1); l'étincelle électriqueparcourantcomme lafoudre dont elle dériveune masse d'hommes en communicationreprésente faiblement l'invasion instantanéej'aipresque dit fulminanted'un goûtd'un systèmed'unepassion parmi les Français qui ne peuvent vivre isolés.Au moinssi vous n'agissiez que sur vous-mêmeson vouslaisserait faire; mais le penchantle besoinla fureur d'agir surles autresest le trait le plus saillant de votre caractère.On pourrait dire que ce trait est vous-mêmes. Chaquepeuple a sa mission: telle est la vôtre. La moindre opinion quevous lancez sur l'Europe est un bélier poussé partrente millions d'hommes. Toujours affamés de succès etd'influenceon dirait que vous ne vivez que pour contenir ce besoin;et comme une nation ne peut avoir reçu une destination séparéedu moyen de l'accomplirvous avez reçu ce moyen dans votrelanguepar laquelle vous régnez bien plus que par vos armesquoiqu'elles aient ébranlé l'univers. L'empire de cettelangue ne tient point à ses formes actuelles: il est aussiancien que la langue même; et déjà dans le XIIIesiècleun Italien écrivait en françaisl'histoire de sa patrieparce que la langue françaisecourait parmi le mondeet était la plus dilettable àlire et à oïr que nulle autre (2). Il y a milletraits de ce genre. Je me souviens avoir lu jadis une lettre dufameux architecte Christophe Wren où il examine lesdimensions qu'on doit donner à une église. Il lesdéterminait uniquement par l'étendue de la voixhumaine; ce qui devait être ainsila prédication étantdevenue la partie principale du culteet presque tout le culte dansles temples qui ont vu cesser le sacrifice. Il fixe donc ses bornesau-delà desquelles la voixpour toute oreille anglaisen'estplus que du bruit; mais dit-il encore: Un orateur françaisse ferait entendre de plus loin; sa prononciation étant plusdistincte et plus ferme (XXXIII). Ce que Wren a dit de la paroleorale me semble encore bien plus vrai de cette parole bien autrementpénétrante qui retentit dans les livres. Toujours celledes Français est entendue de plus loin: car le style est unaccent. Puisse cette force mystérieusemal expliquéejusqu'iciet non moins puissante pour le bien que pour le maldevenir bientôt l'organe d'un prosélytisme salutairecapable de consoler l'humanité de tous les maux que vous luiavez faits!

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(1) Omniaquae loquitur populus isteconjuratio est. (IsaïeVIII12.)

(2) Lefrère Martin de Canal. Voy. TiraboschiStor. dellaletter. ital. in-8oVenise1795tom. IVl. IIIch. Ipag.321no 4.

Enattendantmonsieur le chevaliertant que votre inconcevable nationdemeurera engouée de Lockeje n'ai pour le voir enfin mis àsa place d'espoir que dans l'Angleterre. Ses rivaux étant lesdistributeurs de la renommée en Europel'anglomanie qui les atravaillés et ensuite perdus dans le siècle dernierétait extrêmement utile et honorable aux Anglais quisurent en profiter habilement. Nombre d'auteurs de cette nationtelsque YoungRichardsonetc.n'ont été connus et goûtésen Europe que par les traductions et les recommandations françaises.On lit dans les mémoires de Gibbon une lettre où ildisaiten parlant du roman de Clarisse: C'est bien mauvais.Horace Walpoledepuis comte d'Oxfordn'en pensait guère plusavantageusementcomme je crois l'avoir lu quelque part dans sesoeuvres (1). Mais l'énergumène Diderotprodiguant enFrance à ce même Richardson des éloges qu'iln'eût pas accordés peut-être à Fénélonles Anglais laissaient direet ils avaient raison. L'engouement desFrançais sur certains points dont les Anglais eux-mêmesquoique partie intéresséejugeaient trèsdifféremmentsera remarqué un jour. Cependantcommedans l'étude de la philosophiele mépris de Locke estle commencement de la sagesse les Anglais se conduiraientd'une manière digne d'euxet rendraient un véritableservice au mondes'ils avaient la sagesse de briser eux-mêmesune réputation dont ils n'ont nul besoin. Un cèdre duLiban ne s'appauvrit pointil s'embellit en secouant une feuillemorte.

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(1) Je nesuis pas à même de feuilleter ses oeuvres; mais leslettres de madame du Deffant peuvent y suppléer jusqu'àcertain point. (In-8otom. IIlettre CXXXIIe20 mars 1772.)

Que s'ilsentreprennent de défendre cette réputation artificiellecomme ils défendraient Gibraltarma foi! je me retire. Ilfaudrait être un peu plus fort que je ne le suis pour faire laguerre à la Grande-Bretagneayant déjà laFrance sur les bras. Plutôt que d'être mené entriompheconvenonss'il le fautque le piédestal de Lockeest inébranlable... E PUR SI MUOVE.

Mais je nesais pourquoimonsieur le chevalierc'est toujours moi que vousentreprenezni pourquoi je me laisse toujours entraîner oùvous voulez. Vous m'avez essoufflé au pied de la lettre avecvotre malheureux Locke. Pourquoi ne promenez-vous pas de mêmenotre ami le sénateur?

LECHEVALIER.

Laissezlaissez-moi faire: son tour viendra. Il est plus tranquilled'ailleursplus flegmatique que vous. Il a besoin de plus de tempspour respirer librement; et sa raisonsans que je sache bienpourquoim'en impose plus que la vôtre. S'il me prend doncfantaisie de fatiguer l'un ou l'autreje me détermine plusvolontiers en votre faveur. Je crois aussi que vous devez cettedistinction flatteuse à la communauté de langage. Vingtfois par jour j'imagine que vous êtes Français.

LESÉNATEUR.

Commentdoncmon cher chevaliercroyez-vous que tout Français ait ledroit d'en fatiguer un autre?

LECHEVALIER.

Ni plus nimoins qu'un Russe a droit d'en fatiguer un autre. Mais sauvons-nousviteje vous en prie; car je voisen jetant les yeux sur lapenduleque dans un instant il sera demain.

FIN DUSIXIEME ENTRETIEN.



NOTESDU SIXIEME ENTRETIEN.


Note I.

Elle y esten effet mot pour mot. On ne prie dit-ilqu'autant qu'ondésireet l'on ne désire qu'autant qu'on aimeaumoins d'un amour intéressé. (Max. des Saints.Bruxelles1698in-12art. XIXpag. 128.) Ailleurs il a dit:Prierc'est désirer... Celui qui ne désire pas faitune prière trompeuse. Quand il passerait des journéesentières à réciter des prièresou às'exciter à des sentiments pieuxil ne prie pointvéritablements'il ne désire pas ce qu'il demande.(OEuvres spirit.tom. IIIin-12no 111pag. 48.)

On litdans les discours chrétiens et spirituels de madame Guyon lepassage suivant: La prière n'est autre chose que l'amour deDieu... Le coeur ne demande que par ses désirs: prier est doncdésirer. Celui qui ne désire pas du fond de son coeurfait une prière trompeuse. Quand il passerait des journéesentières à réciter des prièresou àméditerou à s'exciter à des sentiments pieuxil ne prie point véritablements'il ne désire pas cequ'il demande. (Tom. IIin-8odisc. VII.)

On voitici comment les portefeuilles s'étaient mêlés ens'approchant.

Note II.

«Mais que direz-vous dans la sécheressedans le dégoûtdans le refroidissement? Vous lui direz toujours ce que vous avezdans le coeur; vous direz à Dieu... qu'il vous ennuie...qu'il vous tarde de le quitter pour les plus vils amusements... Vouslui direz: O mon Dieu! voilà mon ingratitudeetc.etc. »(Tom. IVLettre CLXXV.)

Un autremaître de la vie spirituelle avait tenu le même langageun siècle avant Fénélon. « On peutdit-ilfairesans confiancedes actes de confiance...; bien quenous les fassions sans goûtil ne faut pas s'en mettre enpeine... et ne dites pas que vous le ditesmais que ce n'est que debouche; car si le coeur ne le voulaitla bouche n'en dirait pas unmot. Ayant fait celademeurez en paix sans faire attention àvotre trouble... (Saint François de Sales11e Entretien.)Il y a des personnes fort parfaites auxquelles notre Seigneur nedonne jamais de douceurs ni de quiétudequi font toutavec la partie supérieure de leur âmeet font mourirleur volonté dans le volonté de Dieu à viveforce et à la pointe de la raison. » (Saint Françoisde Sales11e Entretien.) - Où est ici le désir?

Note III.

Ideas asranked under namesbeing those that FOR THE MOST PART men reasonwith of themselves and ALWAYS those which they commune about with theother. (II29§2.) - Ce passageconsidérésérieusementprésente trois erreurs énormes: 1oLocke reconnaît expressément la parole intérieureet cependant il la fait dépendre de la penséeextérieure. C'est l'extravagance du XVIIIe siècle;2o il croit que l'homme (indépendamment de tout viceorganique) peut quelquefois exprimer à lui-même ce qu'ilne peut exprimer à d'autres; 3o il croit que l'homme ne peutexprimer une idée qui ne porte point de nom distinct. - Maistout ceci ne peut qu'être indiqué.

Note IV.

«Qu'y a-t-il de plus important pour l'homme que la recherche de cettefinde ce butde ce centre unique vers lequel doivent se dirigertoutes ses penséestous ses conseilstous ses projets deconduite dans les routes de la sagesse? Qu'est-ce que la nature nousmontre comme le bien suprême auquel nous ne devons rienpréférer? Qu'est-ce qu'elle rejette au contraire commel'excès du malheur? Les plus grands génies s'étantdivisés sur cette questionetc. » (Cicer. de Fin.15.)

Note V.

«Des hommes qui se nomment philosophes mais qui dans le fondne sont que des ergoteurs de professionviennent nous dire queles hommes sont heureux lorsqu'ils vivent au gré de leursdésirs. Rien n'est plus faux: car le comble de la misèrepour l'homme c'est de vouloir ce qui ne convient pas; et le malheurde ne pouvoir atteindre ce qu'on désire est bien moindre quecelui de poursuivre ce qu'il n'est pas permis de désirer. »(Le même CicéronApud S. August. de Trin.XIII5.Inter fragm. Cicer. Op. Elzevir 1661in-4op. 1321.)

Note VI.

Dissert.sur la liberté§12OEuvres de Condillacin-8otom.IIIpag. 429. Voltaire a dit: La liberté est le pouvoir defaire ce que la volonté exige; mais il ajoute d'unemanière digne de luid'une nécessitéabsolue. « C'est à cette opinion que Voltaire vieuxen était venu dans sa proseaprès avoir défendupoétiquement la liberté dans sa jeunesse. »(Merc. de France 21 janvier 1809no. 392.) Mais en faisantmême abstraction du fatalismeon retrouve encoredans ladéfinition de Voltairel'erreur de Locke et de tous ceux quin'ont pas compris la question. Au surpluss'il y a mille manièresde se tromperil n'y en a qu'une d'avoir raison: La volontédans le style de saint Augustinn'est que la liberté.(BergierDict. théol.art. Grâce.)

Note VII.

Ubispiritus Dominiibi libertas. (II. Cor. III17.) Il faut rendrejustice aux Stoïciens. Cette secte seule a méritéqu'on la nommât fortissimum et sanctissimum sectum.(Sen. Epist. LXXXIII.) Elle seule a pu dire (hors du Christianisme)qu'il faut aimer Dieu (ibid. XLVII); que toute la philosophiese réduit à deux mots: souffrir et s'abstenir;qu'il faut aimer celui qui nos bat et pendant qu'il nous bat. (JustiLips. Manud. ad Stoic. phil. I13.) Elle a produit l'hymne deCléantheet inventé le mot de Providence. Ellea fait dire à Cicéron: Je crains qu'ils ne méritentseuls le nom de philosophes; et aux Pères de l'Église:que les Stoïciens s'accordent sur plusieurs points avec leChristianisme. (Cic.Tusc. IV; Hier. in Is. C. X; Aug.de Civ.Dei. v. 8. 9.)

Note VIII.

II2114. Cependantsuivant Lockedans le même endroit où ildébite cette belle doctrinela volonté n'est que lapuissance de produire un acte ou de ne pas le produire; de manièrequ'on ne saurait refuser à un agent la puissance de vouloirlorsqu'il a celle de préférer l'exécution àl'omissionou l'omission à l'exécution. (Ibid.)D'où il suit que la PUISSANCE QUI EST LE PRINCIPE DE L'ACTIONN'A RIEN DE COMMUN AVEC L'ACTION: ce qui est très beau; etvoilà Locke!

Ailleursil vous dira que la liberté suppose la volonté. (Ibid.§9.) De sorte encore que la liberté n'a rien de communavec cette facultésans laquelle il n'y aurait point deliberté; ce qui est aussi tout à fait curieux. Maistout cela est bon pour le XVIIIe siècle.

Note IX.

« Laliberté est une propriété si essentielle àtout être spirituelque Dieu même ne saurait l'endépouiller... Oter la liberté à un esprit seraitla même chose que l'anéantir; ce qui ne doit s'entendreque de l'esprit et non des actions du corps que l'esprit détermineconformément à sa volonté...; car il faut biendistinguer la volonté ou l'acte de vouloir d'avec l'exécutionqui se fait par le ministère du corps. L'acte de vouloir nesaurait être empêché par aucune force extérieurepas même par celle de Dieu... Mais il y a des moyens d'agir surles esprits qui tendentnon à contraindremais àpersuader. En liant un homme pour l'empêcher d'agiron nechange ni sa volonté ni son intention; mais on pourrait luiexposer des motifsetc.etc. » (Eulerlettres àune princ. d'All. tom. IIliv. XCI.)

Peut-êtreet même probablement ce grand homme en veut ici àLockedont la philosophie ne sait point sortir des idéesmatérielles. Toujours il nous parle de ponts brisésde portes fermées à clef (§910ibid.)de paralysies de danse de saint Vit (§11)detortures (§12).

Note X.

Hume a diten effet « Qu'il n'y a pas de manière de raisonner pluscommuneet cependant plus blâmable que celled'attaquer une hypothèse philosophique par le tort qu'ellepeut faire aux moeurs et à la religion: lorsqu'une opinionmène à l'absurdeelle est certainement fausse; mais iln'est pas certain qu'elle le soit parce qu'elle entraînedes conséquences dangereuses. » (Essaissect. VIIIof liberty and necessity in-8op. 105.)

On peutadmirer ici la morale de ces philosophes! Il n'est pas certainnous dit Hume (car sa conscience l'empêche d'en diredavantage)et néanmoins il va en avantet s'expose avecpleine délibération à tromper les hommes et àleur nuire. Il faut avouer que le probabilisme des philosophes est unpeu plus dangereux que celui des théologiens.

Note XI.

Avec lapermission de l'interlocuteurcette pensée s'est fort bienprésentée à l'esprit de Lockemais il l'arepoussée par un nouveau délit contre le bon sens et lamorale en soutenant: Que nul homme n'a le droiten se prenantlui-même pour règled'en regarder un autre commecorrompu dans ses principes; car dit-ilcette joliemanière d'argumenter taille un chemin expéditif versl'infaillibilité. (Liv. Ichap. III§20.)

Certesilfaut avoir bien peur de l'infaillibilité pour se laisserconduire à de telles extrémités. Mais pourconsoler le lecteur de tant de sophismesje vais lui citer unvéritable oracle prononcé par l'illustre Mallebranche.L'infaillibilité est renfermée dans l'idée detoute société même. (Rech. de la vér.Liv. IIIchap. IParis1721in-4o p. 194.) Quel mot! C'est untrait de lumière invincible; c'est un rayon de soleil quipénètre la paupière même abaisséepour le repousser. Locke au reste était conduit par sonpréjugé dominant: fidèle au principe qui rejettetoute autoritéil ne pouvait pardonner à ces hommestoujours empressés de former les enfants (COMME ILSDISENT!)et qui ne manquent jamais d'un assortiment de dogmesauxquels ils croient eux-mêmeset qu'ils versent dansces intelligences inexpérimentées comme on écritsur du papier blanc. (Liv. Ichap. III§22.) On voit àqui et à quoi il en veut iciet comment il est devenu l'idoledes ennemis de tout espèce d'assortiment. (Note del'Éditeur.)

Note XII.

##Pasadidaskalia kai ooasa mathesis dianoetike ek oorouparkouses ginetaignooseoos. (Arist. Analyt. post.lib. I. de Demonstr.)

Note XIII.

##Osullogismos kai e epagooge... dia ooroginoskomenoon poiountai tedidaskalian... lambanoktes oos para zunientoon. (Ibid.)

Note XIV.

##Prind'epakhthenai e labein sullogismon... tsopon men tina isooe phateonspistathai tropon d'allonou... (Ibid.)

Note XV.

##Aisthetonprigoonon. (Id. Analyt. prior.lib. II21.)

Note XVI.

##Ei deme to en too Menooni aporema sumbesetai: e gasouden mathesetas e aoiden. (Idem Analyt. post.lib. I.)

Note XVII.

##Sullogismosmen gar estai kai aneu toutoonapodeizai de ouk estai. (Ibid.)

NoteXVIII.

##Alethoonkai prootoon kai amesoon kai gnoorimoo teroon kai proteroon kaiaitioon tou sumperasmaton. (Ibid.)

Allreasonings terminate in first principles: all evidences ultimatelyintuitive. (Dr. Beattie's Essay on the nature and immutability ofTruth. 8chap. 2.)

Note XIX.

##Adunatongar ta apeira dielthein. (Ibid. Anal. post.lib. III.)

Note XX.

##Anagkreme monon proginooskein ta proota... Alla kai mallon' aei men gar di ouparkei ekeino mallon uparkei oion di on philoomen ekeina mallonphilon. (Ibid.)

O languedésespérante!

Note XXI.

##Oumonon epirtemen al a kai arkhen epistemen einai tina phamen.(Ibid. Analyt. post.lib. III.)

Note XXII.

##Oanagke (esi) di auto kai dokein anagkeou gar pros on ezoo logon eapodeizisalla pros ton en te psukhe... asi gar esin ensenai proston ezoo logonalla pros ton esoo logonouk aei. Ibid. (Lib. Icap. VIII.)

NoteXXIII.

##Epikoinonouside pasai ai episemai allelais kata ta koinai koina de legoo oiskroontai oos ek toutoon apodeiknuntes all. oud... o usideiknuo.(Ibid. Analyt. Post.lib. Icap. VIII.)

Note XXIV.

##Periapantoon ois episphragizometha touto O ESTI... k.t.l. (plat. inPhaedr.Opp.tom. IEdit. Bip.pag. 171.)

Note XXV.

##Episemeenousa. (Ibid. p. 165.)

Note XXVI.

Non estjudicium veritatis in sensibus. (S. Aug.) Fénélonqui cite ce passage(Max. des Saintsart. XXVIII) a ditailleurs en parlant de ce père: « Si un homme éclairérassemblait dans les livres de saint Augustin toutes les véritéssublimes qu'il a répandues comme par hasardcet extrait faitavec choix serait très supérieur aux méditationsde Descartesquoique ces méditations soient le plus grandeffort des réflexions de ce philosophe... pour lequel je suisprévenu d'une grande estime. » (OEuvres Spirit.in-12tom. Ip. 234-235.)

NoteXXVII.

J'adoptele peut-être de l'interlocuteur. La réputationd'un mathématicien est sans doute la plus indépendantedu rang que tient sa patrie parmi les nations; je ne l'en crois pasnéanmoins absolument indépendante. J'entends bienparexempleque Kepler et Newton sont partout ce qu'ils sont; mais quece dernier brillât des mêmes rayons s'il était nédans un coin de l'Allemagneet que le premier ne jouît pasd'une renommée plus éclatante s'il avait étéSir John Kepler et s'il reposait à côtédes rois sous les marbres de Westminsterc'est ce que je ne croiraijamais.

Ilfaudrait aussis'il s'agissait de quelqu'autre livretenir comptede la puissance du stylequi est une véritable magie. Jevoudrais bien savoir quel eût été le succèsde l'Esprit des lois écrit dans le latin de Suarezetquel serait celui du livre de SuarezDe legibus et legislatoreécrit avec la plume de Montesquieu. (Note de l'Éditeur.)

NoteXXVIII.

Lycéetom. XXIIIart. Helvétius. - On regrette qu'un hommeaussi estimable que La Harpe se fût engoué de Lockeonne sait pourquoi ni commentau point de nous déclarer excathedra que ce philosophe raisonne comme Racine versifie;que l'un et l'autre rappellent la perfection...; que Locke est leplus puissant logicien qui ait existéet que ses argumentssont des corollaires de mathématiques. (Pourquoi pasthéorèmes?) - Lycéetom. XXIIIart. Helvétiustom. XXIVart. Diderot. - Leibnitz est un peu moins chaud. Ilest fort peu content de Locke; il ne le trouve passable quepour les jeunes gens et encore jusqu'à un certain point;car il pénètre rarement jusqu'au fond de sa matière.(Opp.tom. Vin-4oEpist. ad Kortultump. 304.)

Je ne veuxpoint appuyer sur cette opposition; la mémoire de La Harpemérite des égards. Ce qu'il faut observerc'est queLocke est précisément le philosophe qui a le moinsraisonné à prendre ce dernier mot dans le sensle plus rigoureux. Sa philosophie est toute négative oudescriptiveet certainement la moins rationnelle de toutes.

Note XXIX.

«Lockele Pascal des Anglaisn'avait pu lire Pascal... »(Pourquoi donc? Est-ce que Locke ne savait pas lire en 1688?) «Cependant Lockeaidé de son grand sensdit toujours:Définissez les termes. » (Note de Voltaire sur lespensées de Pascal. ParisRenouard; in-8op. 289.)

Voyez dansla logique de Port-Royal un morceau sur les définitionsbiensupérieur à tout ce que Locke a pu écrire sur lemême sujet. (Ire partiechap. XIIXIII.) ... Mais Voltairen'avait pu lire la logique de Port-Royal; et d'ailleurs il nepouvait déroger à la règle généraleadoptée par lui et par toute sa phalangede ne louer jamaisque la science étrangère. Il payait bien vraiment lafolle idolâtrie dont sa nation l'honorait!

Note XXX.

Cetteautoritéqui semble avoir suffisamment réfléchidans ce momentsur toutes les questions qui touchent son origine etson pouvoirdoit se demander bien sérieusement àelle-même la cause de cette prodigieuse défaveur quil'environne enfin entièrementet dont l'Europe a vu de sifrappants témoignages dans le fameux procès agitéen l'année 1813 au parlement d'Angleterreau sujet del'émancipation des Catholiques. Elle verra que l'homme quiconnaît parfaitementdans le fond de sa conscienceetlui-même et ses oeuvresa droit de mépriserde haïrtout ce qui ne vient que de l'homme. Qu'elle se rattache donc plushautet tout de suite elle reprendra la place qui lui appartient. Enattendantc'est à nous de la consoler par une attente pleined'estime et d'amourdes dégoûts dont on l'abreuve chezelle. Ceci semble un paradoxeet cependant rien n'est plus vrai.Elle ne peut plus se passer de nous.

Note XXXI.

Lockes'exprime ainsi à l'endroit indiqué. Ce n'étaitpas un petit avantagepour ceux qui se donnaient pour maîtreset pour instituteursd'établir comme le principe desprincipesque les principes ne doivent point être mis enquestion; car ayant une fois établi le dogme qu'il y ades principes innés(quel renversement de toute logique!quelle horrible confusion d'idées!) tous leurs partisans setrouvent obligés de les recevoir comme telsce qui revient àles priver de l'usage de leur raison et de leur jugement (chansonprotestante dont bientôt les Protestants eux-même semoqueront)... Dans cet état d'aveugle crédulitéils étaient plus aisément gouvernés et rendusutiles à une certaine sorte d'hommes qui avaient l'habiletéet la charge de les mener... et de leur faire AVALER comme principesinnés tout ce qui pouvait remplir les vues des instituteursetc. (Liv. Ichap. IV§24.)

On a vuplus haut (pag. 393) que cette expression AVALER plaisait beaucoup àl'oreille fine de Locke.

NoteXXXII.

Il nes'agit point là de chapitre; ce sont des mots que Lockea écrits à côté de la XXIVe division deson chapitre IIIe du livre premieroù nous lisons en effet:Whence the opinion of innate principles? Il sembleen mettanttous ses verbes au passévouloir diriger plusparticulièrement ses attaques sur l'enseignement catholiqueet sur-le-champ il est abandonné à l'ordinaire par lebon sens et par la bonne foi; mais en y regardant de plus prèset en considérant l'ensemble de son raisonnementon voitqu'il en voulait en général à toute autoritéspirituelle. C'est ce qui engagea surtout l'évêque deWorcester à boxer en public avec Lockemais sansexciter aucun intérêt; car dans le fond de son coeur:

Quipourrait tolérer un Gracque

Se plaignant d'unséditieux.


(Notede l'Éditeur.)

NoteXXXIII.

On peutlire cette lettre de Wren dans l'European Magazine août1790tom. XVIIIp. 91. Elle fut rappeléeil y a peu detempsdans un journal anglais où nous lisons qu'au jugementde cet architecte célèbre: It is not practicable tomake a simple room so capacious qith pews and galleries as to hold2.000 persons and both to hear distinctly and to see the preacher.(The Times 30 nov. 1812no 8771.)

Wrendécide que la voix d'un orateur en Angleterre ne peut se faireentendre plus loin de cinquante pieds en facede trente pieds surles côtés et de vingt derrière lui et mêmedit-ilc'est à condition que le prédicateurprononcera distinctementet qu'il appuiera sur les finales.(Europ. Magaz.ibid.)

SEPTIEMEENTRETIEN.




LECHEVALIER.

Pour cettefoismonsieur le sénateurj'espère que vous dégagerezvotre paroleet que vous nous direz quelque chose sur la guerre.

LESÉNATEUR.

Je suistout prêt: car c'est un sujet que j'ai beaucoup médité.Depuis que je penseje pense à la guerrece terrible sujets'empare de toute mon attentionet jamais je ne l'ai assezapprofondi.

Le premiermal que je vous en dirai VOUS étonnera sans doute; mais pourmoi c'est une vérité incontestable: « L'hommeétant donné avec sa raisonses sentiments et sesaffectionsil n'y a pas moyen d'expliquer comment la guerre estpossible humainement. » C'est mon avis trèsréfléchi. La Bruyère décrit quelque partcette grande extravagance humaine avec l'énergie que vous luiconnaissez (I). Il y a bien des années que j'ai lu ce morceau;cependant je me le rappelle parfaitement: il insiste beaucoup sur lafolie de la guerre; maisplus elle est follemoins elle estexplicable.

LECHEVALIER.

Il mesemble cependant qu'on pourrait direavant d'aller plus loin: queles rois vous commandentet qu'il faut marcher.

LESÉNATEUR.

Oh! pas dutoutmon cher chevalierje vous en assure. Toutes les fois qu'unhommequi n'est pas absolument un sotvous présente unequestion comme très problématique après y avoirsuffisamment songédéfiez-vous de ces solutionssubites qui s'offrent à l'esprit de celui qui s'en est oulégèrementou point du tout occupé: ce sontordinairement de simples aperçus sans consistancequin'expliquent rien et ne tiennent pas devant la réflexion. Lessouverains ne commandent efficacement et d'une manière durableque dans le cercle des choses avouées par l'opinion; et cecerclece n'est pas eux qui le tracent. Il y a dans tous les paysdes choses bien moins révoltantes que la guerreet qu'unsouverain ne se permettrait jamais d'ordonner. Souvenez-vous d'uneplaisanterie que vous me dîtes un jour sur une nation qui aune académie des sciencesun observatoire astronomique et uncalendrier faux. Vous m'ajoutiezen prenant votre sérieuxce que vous aviez entendu dire à un homme d'état de cepays: Qu'il ne serait pas sûr du tout de vouloir innover surce point; et que sous le dernier gouvernementsi distinguépar ses idées libérales (comme on dit aujourd'hui)on n'avait jamais osé entreprendre ce changement. Vousme demandâtes même ce que j'en pensais. Quoi qu'il ensoitvous voyez qu'il y a des sujets bien moins essentiels que laguerresur lesquels l'autorité sent qu'elle ne doit point secompromettre; et prenez gardeje vous priequ'il ne s'agit pasd'expliquer la possibilité mais la facilitéde la guerre. Pour couper des barbespour raccourcir des habitsPierre Ier eut besoin de toute la force de son invincible caractère:pour amener d'innombrables légions sur le champ de bataillemême à l'époque où il étaitbattu pour apprendre à battre il n'eut besoincomme tousles autres souverainsque de parler. Il y a cependant dans l'hommemalgré son immense dégradationun élémentd'amour qui le porte vers ses semblables: la compassion lui est aussinaturelle que la respiration. Par quelle magie inconcevable est-iltoujours prêtau premier coup de tambourà sedépouiller de ce caractère sacré pour s'en allersans résistancesouvent même avec une certaineallégressequi a aussi son caractère particuliermettre en piècessur le champ de batailleson frèrequi ne l'a jamais offenséet qui s'avance de son côtépour lui faire subir le même sorts'il le peut? Je concevaisencore une guerre nationale: mais combien y a-t-il de guerres de cegenre? une en mille anspeut-être: pour les autressurtoutentre nations civiliséesqui raisonnent et qui savent cequ'elles fontje déclare n'y rien comprendre. On pourra dire:La gloire explique tout; maisd'abordla gloire n'est quepour les chefs; en second lieuc'est reculer la difficulté:car je demande précisément d'où vient cettegloire extraordinaire attachée à la guerre. J'aisouvent eu une vision dont je veux vous faire part. J'imagine qu'uneintelligenceétrangère à notre globey vientpour quelque raison suffisante et s't avec quelqu'un de noussur l'ordre qui règne dans ce monde. Parmi les chosescurieuses qu'on lui raconteon lui dit que la corruption et lesvices dont on l'a parfaitement instruiteexigent que l'hommedansde certaines circonstancesmeure par la main de l'homme; que cedroit de tuer sans crime n'est confiéparmi nousqu'aubourreau et au soldat. « L'unajoutera-t-ondonne la mort auxcoupablesconvaincus et condamnés; et ses exécutionssont heureusement si raresqu'un de ces ministres de la mort suffitdans une province. Quant aux soldatsil n'y en a jamais assez: carils doivent tuer sans mesureet toujours d'honnêtes gens. Deces deux tueurs de professionle soldat et l'exécuteurl'un est fort honoréet l'a toujours été parmitoutes les nations qui ont habité jusqu'à présentce globe où vous êtes arrivé; l'autreaucontraireest tout aussi généralement déclaréinfâme; devinezje vous priesur qui tombe l'anathème?»

Certainementle génie voyageur ne balancerait pas un instant; il ferait dubourreau tous les éloges que vous n'avez pu lui refuserl'autre jourmonsieur le comtemalgré tous nos préjugéslorsque vous nous parliez de ce gentilhomme comme disaitVoltaire. « C'est un être sublimenous dirait-il; c'estla pierre angulaire de la sociétépuisque le crime estvenu habiter votre terreet qu'il ne peut être arrêtéque par le châtimentôtez du monde l'exécuteuret tout ordre disparaît avec lui. Quelle grandeur d'âmed'ailleurs! quel noble désinteressement ne doit-on pasnécessairement supposer dans l'homme qui se dévoue àdes fonctions si respectables sans doutemais si pénibles etsi contraires à votre nature! car je m'aperçoisdepuisque je suis parmi vous quelorsque vous êtes de sang froidilvous en coûte pour tuer une poule. Je suis donc persuadéque l'opinion l'environne de tout l'honneur dont il a besoinet quilui est dû à si juste titre. Quant au soldatc'estàtout prendreun ministre de cruautés et d'injustices. Combieny a-t-il de guerres évidemment justes? Combien n'y en a-t-ilpas d'évidemment injustes! Combien d'injustices particulièresd'horreurs et d'atrocités inutiles! J'imagine donc quel'opinion a très justement versé parmi vous autant dehonte sur la tête du soldatqu'elle a jeté de gloiresur celle de l'exécuteur impassible des arrêts de lajustice souveraine. »

Vous savezce qui en estmessieurset combien le génie se seraittrompé! Le militaire et le bourreau occupent en effet les deuxextrémités de l'échelle sociale; mais c'est dansle sens inverse de cette belle théorie. Il n'y a rien de sinoble que le premierrien de si abject que le second: car je neferai point un jeu de mots en disant que leurs fonctions ne serapprochent qu'en s'éloignant; elles se touchent comme lepremier degré dans le cercle touche le 360eprécisémentparce qu'il n'y en a pas de plus éloigné (1). Lemilitaire est si noblequ'il ennoblit même ce qu'il y a deplus ignoble dans l'opinion généralepuisqu'il peutexercer les fonctions de l'exécuteur sans s'avilirpourvucependant qu'il n'exécute que ses pareilset quepour leurdonner la mortil ne se serve que de ses armes.

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(1) Il mesemblesans pouvoir l'assurerque cette comparaison heureuseappartient au marquis de Mirabeauqui l'emploie quelque part dansl'Ami des hommes.

LECHEVALIER.

Ah! quevous dites là une chose importantemon cher ami! Dans toutpays oùpar quelque considération que l'on puisseimagineron s'aviserait de faire exécuter par le soldat descoupables qui n'appartiendraient pas à cet étaten unclin d'oeilet sans savoir pourquoion verrait s'éteindretous ces rayons qui environnent la tête du militaire: on lecraindraitsans doute; car tout homme qui apour contenanceordinaireun bon fusil muni d'une bonne platineméritegrande attention: mais ce charme indéfinissable de l'honneuraurait disparu sans retour. L'officier ne serait plus rien commeofficier: s'il avait de la naissance et des vertusil pourrait êtreconsidérémalgré son gradeau lieu del'être par son grade; il l'ennobliraitau lieu d'enêtre ennobli; etsi ce grade donnait de grands revenusilaurait le prix de la richessejamais celui de la noblesse; mais vousavez ditmonsieur le sénateur: « Pourvu cependantque le soldat n'exécute que ses compagnonset quepour lesfaire mouriril n'emploie que les armes de son état. »Il faudrait ajouter: et pourvu qu'il s'agisse d'un crimemilitaire: dès qu'il est question d'un crime vilainc'est l'affaire du bourreau.

LE COMTE.

En effetc'est l'usage. Les tribunaux ordinaires ayant connaissance des crimescivilson leur remet les soldats coupables de ces sortes de crimes.Cependants'il plaisait au souverain d'en ordonner autrementjesuis fort éloigné de regarder comme certain que lecaractère du soldat en serait blessé; mais nous sommestous les trois bien d'accord sur les deux autres conditions; et nousne doutons pas que ce caractère ne fût irrémissiblementflétri si l'on forçait le soldat à fusiller lesimple citoyenou à faire mourir son camarade par le feu oupar la corde. Pour maintenir l'honneur et la discipline d'un corpsd'une association quelconqueles récompenses privilégiéesont moins de force que les châtiments privilégiés:les Romainsle peuple de l'antiquité à la fois le plussensé et le plus guerrieravaient conçu une singulièreidée au sujet des châtiments militaires de simplecorrection. Croyant qu'il ne pouvait y avoir de discipline sansbâtonet ne voulant cependant avilir ni celui qui frappaitnicelui qui était frappéils avaient imaginé deconsacreren quelque manièrela bastonnade militaire: pourcela ils choisirent un boisle plus inutile de tous aux usages de laviela vigne et ils le destinèrent uniquement àchâtier le soldat. La vignedans la main du centurionétaitle signe de son autorité et l'instrument des punitionscorporelles non capitales. La bastonnadeen généralétaitchez les romainsune peine avouée par la loi(1); mais nul homme non militaire ne pouvait être frappéavec la vigneet nul autre bois que celui de la vigne ne pouvaitservir pour frapper un militaire. Je ne sais comment quelque idéesemblable ne s'est présentée à l'esprit d'aucunsouverain moderne. Si j'étais consulté sur ce pointmapensée ne ramènerait pas la vigne; car les imitationsserviles ne valent rien: je proposerais le laurier.

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(1) Ellelui donnait même un nom assez douxpuisqu'elle l'appelaitsimplement l'avertissement du bâton; tandis qu'onnommait châtiment la peine du fouetqui avait quelquechose de déshonorant. Fustium admonitioflagellorumcastigatio. (Callistratusin lege VIIDigest de Poenis.)

LECHEVALIER.

Votre idéem'enchanteet d'autant plus que je la crois très susceptibled'être mise à exécution. Je présenteraisbien volontiersje vous l'assureà S.M.I.le plan d'unevaste serre qui serait établie dans la capitaleet établieexclusivement à produire le laurier nécessaire pourfournir des baguettes de discipline à tous les bas officiersde l'armée russe. Cette serre serait sous l'inspection d'unofficier-généralchevalier de Saint-Georgesau moinsde la seconde classequi porterait le titre de haut inspecteur dela serre aux lauriers: les plantes ne pourraient êtresoignéescoupées et travaillées que par devieux invalides d'une réputation sans tache. Le modèledes baguettesqui devraient être toutes rigoureusementsemblablesreposerait à l'office des guerres dans un étuide vermeil; chaque baguette serait suspendue à la boutonnièredu bas officier par un ruban de Saint-Georges; et sur le fronton dela serre on lirait: C'est mon bois qui produit mes feuilles.En véritécette niaiserie ne serait point bête.La seule chose qui m'embarrasse un peuc'est que les caporaux...

LESÉNATEUR.

Mon jeuneamiquelque génie qu'on ait et de quelque pays qu'on soitilest impossible d'improviser un Code sans respirer et sanscommettre une seule fautequand il ne s'agirait même que duCode de la baguette; aussipendant que vous y songerez un peuplus mûrementpermettez que je continue.

Quoique lemilitaire soit en lui-même dangereux pour le bien-être etles libertés de toute nationcar la devise de cet étatsera toujours plus ou moins celle d'Achille: Juranego mihi nata;néanmoins les nations les plus jalouses de leurs libertésn'ont jamais pensé autrement que le reste des hommes sur laprééminence de l'état militaire (1); etl'antiquité sur ce point n'a pas pensé autrement quenous: c'est un de ceux où les hommes ont étéconstamment d'accord et le seront toujours (II). Voici donc leproblème que je vous propose: Expliquez pourquoi ce qu'il ya de plus honorable dans le mondeau jugement de tout le genrehumain sans exceptionest le droit de verser innocemment le sanginnocent? Regardez-y de prèset vous verrez qu'il y aquelque chose de mystérieux et d'inexplicable dans le prixextraordinaire que les hommes ont toujours attaché à lagloire militaire; d'autant quesi nous n'écoutions que lathéorie et les raisonnements humainsnous serions conduits àdes idées directement opposées. Il ne s'agit donc pointd'expliquer la possibilité de la guerre par la gloire quil'environne: il s'agit avant tout d'expliquer cette gloire mêmece qui n'est pas aisé. Je veux encore vous faire part d'uneautre idée sur le même sujet. Mille et mille fois onnous a dit que les nationsétant les unes à l'égarddes autres dans l'état de natureelles ne peuvent terminerleurs différends que par la guerre. Mais puisque aujourd'huij'ai l'humeur interrogeanteje demanderai encore: Pourquoi toutesles nations sont demeurées respectivement dans l'étatde naturesans avoir fait jamais un seul essaiune seule tentativepour en sortir? Suivant les folles doctrines dont on a bercénotre jeunesseil fut un temps où les hommes ne vivaientpoint en sociétéet cet état imaginaireon l'anommé ridiculement l'état de nature. On ajouteque les hommesayant balancé doctement les avantages des deuxétatsse déterminèrent pour celui que nousvoyons...

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(1)Partout dit Xénophonoù les hommes sontreligieuxguerriers et obéissantscomment ne serait-on pas àjuste droit plein de bonnes espérances? (Hist. graec. III.4. 8.) En effetces trois points renferment tout.

LE COMTE.

Voulez-vousme permettre de vous interrompre un instant pour vous faire partd'une réflexion qui se présente à mon espritcontre cette doctrineque vous appelez si justement folle? LeSauvage tient si fort à ses habitudes les plus brutales querien ne peut l'en dégoûter. Vous avez vu sans douteàla tête du Discours sur l'inégalité desconditions l'estampe gravée d'après l'historiettevraie ou faussedu Hottentot qui retourne chez ses égaux.Rousseau se doutait peu que ce frontispice était un puissantargument contre le livre. Le Sauvage voit nos artsnos loisnossciencesnotre luxenotre délicatessenos jouissance detoute espèceet notre supériorité surtout qu'ilne peut se cacheret qui pourrait cependant exciter quelques désirsdans des coeurs qui en seraient susceptibles; mais tout cela ne letente seulement paset constamment il retourne chez ses égaux.Si donc le Sauvage de nos joursayant connaissance des deux étatset pouvant les comparer journellement en certains paysdemeureinébranlable dans le siencomment veut-on que le Sauvageprimitif en soit sortipar voie de délibérationpourpasser dans un autre état dont il n'avait nulle connaissance?Donc la société est aussi ancienne que l'hommedonc lesauvage n'est et ne peut être qu'un homme dégradéet puni. En vérité je ne vois rien d'aussi clair pourle bon sens qui ne veut pas sophistiquer (III).

LESÉNATEUR.

Vousprêchez un converti comme dit le proverbe; je vousremercie cependant de votre réflexion: on n'a jamais tropd'armes contre l'erreur. Mais pour en revenir à ce que jedisais tout à l'heuresi l'homme a passé de l'étatde nature dans le sens vulgaire de ce motà l'étatde civilisationou par délibération ou parhasard (je parle encore la langue des insensés)pourquoiles nations n'ont-elles pas eu autant d'esprit ou autant de bonheurque les individus; et comment n'ont-elles jamais convenu d'unesociété générale pour terminer lesquerelles des nationscommes elles sont convenues d'une souveraineténationale pour terminer celle des particuliers? On aura beau tourneren ridicule l'impraticable paix de l'abbé de Saint-Pierre(car je conviens qu'elle est impraticable)mais je demande pourquoi?je demande pourquoi les nations n'ont pu s'élever àl'état social comme les particuliers? comment la raisonnanteEurope surtout n'a-t-elle jamais rien tenté dans ce genre?J'adresse en particulier cette même question aux croyants avecencore plus de confiance: comment Dieuqui est l'auteur de lasociété des individusn'a-t-il pas permis que l'hommesa créature chériequi a reçu le caractèredivin de la perfectibilitén'ait pas seulement essayéde s'élever jusqu'à la société desnations? Toutes les raisons imaginablespour établir quecette société est impossiblemiliteront de mêmecontre la société des individus. L'argument qu'ontirerait principalement de l'impraticable universalité qu'ilfaudrait donner à la grande souverainetén'auraitpoint de force: car il est faux qu'elle dût embrasserl'univers. Les nations sont suffisamment classées et diviséespar les fleuvespar les merspar les montagnespar les religionset par les langues surtout qui ont plus ou moins d'affinité.Et quand un certain nombre de nations conviendraient seules de passerà l'état de civilisation ce serait déjàun grand pas de fait en faveur de l'humanité. Les autresnationsdira-t-ontomberaient sur elles: eh! qu'importe? ellesseraient toujours plus tranquilles entre elles et plus fortes àl'égard des autresce qui est suffisant. La perfection n'estpas du tout nécessaire sur ce point: ce serait déjàbeaucoup d'en approcheret je ne puis me persuader qu'on n'eûtjamais rien tenté dans ce genresans une loi occulte etterrible qui a besoin du sang humain.

LE COMTE.

Vousregardez comme un fait incontestable que jamais on n'a tentécette civilisation des nations: il est cependant vrai qu'onl'a tentée souventet même avec obstination; àla vérité sans savoir ce qu'on faisaitce qui étaitune circonstance très favorable au succèset l'on étaten effet bien près de réussirautant du moins que lepermet l'imperfection de notre nature. Mais les hommes se trompèrent:ils prirent une chose pour l'autreet tout manquaen vertusuivanttoutes les apparencesde cette loi occulte et terrible dont vousnous parlez.

LESÉNATEUR.

Je vousadresserais quelques questionssi je ne craignais de perdre le filde mes idées. Observez doncje vous prieun phénomènebien digne de votre attention: c'est que le métier de laguerrecomme on pourrait le croire ou le craindresi l'expériencene nous instruisait pasne tend nullement à dégraderà rendre féroce ou durau moins celui qui l'exerce: aucontraireil tend à le perfectionner. L'homme le plus honnêteest ordinairement le militaire honnêteetpour mon comptej'ai toujours fait un cas particuliercomme je vous le disaisdernièrementdu bon sens militaire. Je le préfèreinfiniment aux longs détours des gens d'affaires. Dans lecommerce ordinaire de la vieles militaires sont plus aimablesplusfacileset souvent mêmeà ce qu'il m'a paruplusobligeants que les autres hommes. Au milieu des orages politiquesils se montrent généralement défenseursintrépides des maximes antiques; et les sophismes les pluséblouissants échouent presque toujours devant leurdroiture: ils s'occupent volontiers des choses et des connaissancesutilesde l'économie politiquepar exemple: le seul ouvragepeut-être que l'antiquité nous ait laissé sur cesujet est d'un militaireXénophon; et le premier ouvrage dumême genre qui ait marqué la France est aussi d'unmilitairele maréchal de Vauban. La religion chez eux semarie à l'honneur d'une manière remarquable; et lorsmême qu'elle aurait à leur faire de graves reproches deconduiteils ne lui refuseront point leur épéesielle en a besoin. On parle beaucoup de la licence des camps:elle est grande sans doutemais le soldat communément netrouve pas ces vices dans les camps; il les y porte. Un peuple moralet austère fournit toujours d'excellents soldatsterriblesseulement sur le champ de bataille. La vertula piétémêmes'allient très bien avec le courage militaire;loin d'affaiblir le guerrierelles l'exaltent. Le cilice de saintLouis ne le gênait point sous la cuirasse. Voltaire mêmeest convenu de bonne foi qu'une armée prête àpérir pour obéir à Dieu serait invincible (1).Les lettres de Racine vous ont sans doute appris que lorsqu'ilsuivait l'armée de Louis XIV en 1691en qualitéd'historiographe de Francejamais il n'assistait à la messedans le camp sans y voir quelque mousquetaire communier avec la plusgrande édification (IV).

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(1) C'està propos du vaillant et pieux marquis de Fénélontué à la bataille de Rocouxque Voltaire a fait cetaveu. (Histoire de Louis XIV tom. Ierchap. XVIII.)

Cherchezdans les oeuvres spirituelles de Fénélon la lettrequ'il écrivait à un officier de ses amis. Désespéréde n'avoir pas été employé à l'arméecomme il s'en était flattécet homme avait étéconduitprobablement par Fénélon mêmedans lesvoies de la plus haute perfection: il en était àl'amour pur et à la mort des Mystiques. Orcroyez-vous peut-être que l'âme tendre et aimante duCygne de Cambrai trouvera des compensations pour son ami dansles scènes de carnage auxquelles il ne devra prendre aucunepart; qu'il lui dira: Après toutvous êtes heureux;vous ne verrez point les horreurs de la guerre et le spectacleépouvantable de tous les crimes qu'elle entraîne? Ilse garde bien de lui tenir ces propos de femmelette; il le consoleau contraireet s'afflige avec lui. Il voit dans cette privation unmalheur accablantune croix amèretoute propre à ledétacher du monde (V).

Et quedirons-nous de cet autre officierà qui madame Guyon écrivaitqu'il ne devait point s'inquiéters'il lui arrivaitquelquefois de perdre la messe les jours ouvrierssurtout àl'armée? (VI) Les écrivains de qui nous tenons cesanecdotes vivaient cependant dans un siècle passablementguerrierce me semble: mais c'est que rien ne s'accorde dans cemonde comme l'esprit religieux et l'esprit militaire.

LECHEVALIER.

Je suisfort éloigné de contredire cette vérité;cependant il faut convenir que si la vertu ne gâte point lecourage militaireil peut du moins se passer d'elle: car l'on a vuà certaines époquesdes légions d'athéesobtenir des succès prodigieux.

LESÉNATEUR.

Pourquoipasje vous priesi ces athées en combattaient d'autres?mais permettez que je continue. Non seulement l'état militaires'allie fort bien en général avec la moralité del'hommemaisce qui est tout à fait extraordinairec'estqu'il n'affaiblit nullement ces vertus douces qui semblent le plusopposées au métier des armes. Les caractères lesplus doux aiment la guerrela désirent et la font avecpassion. Au premier signalce jeune homme aimableélevédans l'horreur de la violence et du sangs'élance du foyerpaternelet courtles armes à la mainchercher sur le champde bataille ce qu'il appelle l'ennemi sans savoir encore ceque c'est qu'un ennemi. Hier il se serait trouvé mals'il avait écrasé par hasard le canari de sa soeur;demain vous le verrez monter sur un monceau de cadavrespour voirde plus loin comme disait Charron. Le sang qui ruisselle detoutes parts ne fait que l'animer à répandre le sien etcelui des autres: il s'enflamme par degréset il en viendrajusqu'à l'enthousiasme du carnage.

LECHEVALIER.

Vous nedites rien de trop: avant ma vingt-quatrième annéerévoluej'avais vu trois fois l'enthousiasme du carnage:je l'ai éprouvé moi-mêmeet je me rappellesurtout un moment terrible où j'aurais passé au fil del'épée une armée entièresi j'en avaiseu le pouvoir.

LESÉNATEUR.

Mais sidans le moment où nous parlonson vous proposait de saisir lablanche colombe avec le sang-froid d'un cuisinierpuis...

LECHEVALIER.

Fi donc!vous me faites mal au coeur!

LESÉNATEUR.

Voilàdonc précisément le phénomène dont jevous parlais tout à l'heure. Le spectacle épouvantabledu carnage n'endurcit point le véritable guerrier. Au milieudu sang qu'il fait couleril est humain comme l'épouse estchaste dans les transports de l'amour. Dès qu'il a remisl'épée dans le fourreaula sainte humanitéreprend ses droitset peut-être que les sentiments les plusexaltés et les plus généreux se trouvent chezles militaires. Rappelez-vousM. le chevalierle grand sièclede la France. Alors la religionla valeur et la science s'étantmises pour ainsi dire en équilibreil en résulta cebeau caractère que tous les peuples saluèrent par uneacclamation unanime comme le modèle du caractèreeuropéen. Séparez-en le premier élémentl'ensemblec'est-à-dire toute la beautédisparaît.On ne remarque point assez combien cet élément estnécessaire à toutet le rôle qu'il joue làmême où les observateurs légers pourraient lecroire étranger. L'esprit divin qui s'étaitparticulièrement reposé sur l'Europe adoucissaitjusqu'aux fléaux de la justice éternelleet la guerreeuropéenne marquera toujours dans les annales del'univers. On se tuaitsans douteon brûlaiton ravageaiton commettait même si vous voulez mille et mille crimesinutilesmais cependant on commençait la guerre au mois demai; on la terminait au mois de décembre; on dormait sous latoile; le soldat seul combattait le soldat. Jamais les nationsn'étaient en guerreet tout ce qui est faible étaitsacré à travers les scènes lugubres de ce fléaudévastateur.

C'étaitcependant un magnifique spectacle que celui de voir tous lessouverains d'Europeretenus par je ne sais quelle modérationimpérieusene demander jamais à leurs peuplesmêmedans le moment d'un grand périltout ce qu'il étaitpossible d'en obtenir: ils se servaient doucement de l'hommeettousconduits par une force invisibleévitaient de frappersur la souveraineté ennemie aucun de ces coups qui peuventrejaillir: gloirehonneurlouange éternelle à laloi d'amour proclamée sans cesse au centre de l'Europe! Aucunenation ne triomphait de l'autre: la guerre antique n'existait plusque dans les livres ou chez les peuples assis à l'ombre dela mort; une provinceune villesouvent même quelquesvillagesterminaienten changeant de maîtredes guerresacharnées. Les égards mutuelsla politique la plusrecherchéesavaient se montrer au milieu du fracas des armes.La bombedans les airsévitait le palais des rois; desdansesdes spectaclesservaient plus d'une fois d'intermèdesaux combats. L'officier ennemi invité à ces fêtesvenait y parler en riant de la bataille qu'on devait donner lelendemain; etdans les horreurs mêmes de la plus sanglantemêléel'oreille du mourant pouvait entendre l'accent dela pitié et les formules de la courtoisie. Au premier signaldes combatsde vastes hôpitaux s'élevaient de toutesparts: la médecinela chirurgiela pharmacieamenaientleurs nombreux adeptes; au milieu d'eux s'élevait le géniede saint Jean de Dieude saint Vincent de Paule plus grandplus fort que l'hommeconstant comme la foiactif commel'espérancehabile comme l'amour. Toutes les victimesvivantes étaient recueilliestraitéesconsolées:toute plaie était touchée par la main de la science etpar celle de la charité!... Vous parliez tout àl'heureM. le chevalierde légions d'athéesqui ont obtenu des succès prodigieux: je crois que si l'onpouvait enregimenter des tigresnous verrions encore de plus grandesmerveilles: jamais le Christianismesi vous y regardez de prèsne vous paraîtra plus sublimeplus digne de Dieuet plus faitpour l'homme qu'à la guerre. Quand vous dites au restelégions d'athées vous n'entendez pas cela àla lettre; mais supposez ces légions aussi mauvaises qu'ellespeuvent l'être: savez-vous comment on pourrait les combattreavec le plus d'avantage? ce serait en leur opposant le principediamétralement contraire à celui qui les auraitconstituées. Soyez bien sûr que des légionsd'athées ne tiendraient pas contre des légionsfulminantes.

Enfinmessieursles fonctions du soldat sont terribles; mais il fautqu'elles tiennent à une grande loi du monde spirituelet l'onne doit pas s'étonner que toutes les nations de l'univers sesoient accordées à voir dans ce fléau quelquechose encore de plus particulièrement divin que dans lesautres; croyez que ce n'est pas sans une grande et profonde raisonque le titre de DIEU DES ARMÉES brille à toutes lespages de l'Écriture sainte (VII). Coupables mortelsetmalheureuxparce que nous sommes coupables! c'est nous qui rendonsnécessaires tous les maux physiquesmais surtout la guerre;les hommes s'en prennent ordinairement aux souverainset rien n'estplus naturel: Horace disait en se jouant:

Du déliredes rois les peuples sont punis.




Mais J.B.Rousseau a dit avec plus de gravité et de véritablephilosophe:

C'est lecourroux des rois qui fait armer la terre

C'est le courrouxdu Ciel qui fait armer les rois.




Observezde plus que cette loi déjà si terrible de la guerren'est cependant qu'un chapitre de la loi générale quipèse sur l'univers.

Dans levaste domaine de la nature vivanteil règne une violencemanifesteune espèce de rage prescrite qui arme tous lesêtres in mutua funera: dès que vous sortez durègne insensiblevous trouvez le décret de la mortviolente écrit sur les frontières mêmes de lavie. Déjàdans le règne végétalon commence à sentir la loi: depuis l'immense catalpa jusqu'auplus humble graminéecombien de plantes meurent etcombien sont tuées! maisdès que vous entrezdans le règne animalla loi prend tout à coup uneépouvantable évidence. Une forceà la foiscachée et palpablese montre continuellement occupée àmettre à découvert le principe de la vie par des moyensviolents. Dans chaque grande division de l'espèce animaleelle a choisi un certain nombre d'animaux qu'elle a chargés dedévorer les autres: ainsiil y a des insectes de proiedesreptiles de proiedes oiseaux de proiedes poissons de proieetdes quadrupèdes de proie. Il n'y a pas un instant de la duréeoù l'être vivant ne soit dévoré par unautre. Au-dessus de ces nombreuses races d'animaux est placél'hommedont la main destructrice n'épargne rien de ce quivit; il tue pour se nourriril tue pour se vêtiril tue pourse pareril tue pour attaqueril tue pour se défendreiltue pour s'instruireil tue pour s'amuseril tue pour tuer: roisuperbe et terribleil a besoin de toutet rien ne lui résiste.Il sait combien la tête du requin ou du cachalot lui fournirade barriques d'huile; son épingle déliée piquesur le carton des musées l'élégant papillonqu'il a saisi au vol sur le sommet du Mont-Blanc ou du Chimboraço;il empaille le crocodileil embaume le colibri; à son ordrele serpent à sonnettes vient mourir dans la liqueurconservatrice qui doit le montrer intact aux yeux d'une longue suited'observateurs. Le cheval qui porte son maître à lachasse du tigrese pavane sous la peau de ce même animal;l'homme demande tout à la foisà l'agneau sesentrailles pour faire résonner une harpe; à la baleineses fanons pour soutenir le corset de la jeune vierge; au loupsadent le plus meurtrière pour polir les ouvrages légersde l'art; à l'éléphant ses défenses pourfaçonner le jouet d'un enfant: ses tables sont couvertes decadavres. Le philosophe peut même découvrir comment lecarnage permanent est prévu et ordonné dans le grandtout. Mais cette loi s'arrête-t-elle à l'homme? non sansdoute. Cependant quel être exterminera celui qui lesexterminera tous? Lui. C'est l'homme qui est chargé d'égorgerl'homme. Mais comment pourra-t-il accomplir la loilui qui est unêtre moral et miséricordieux: lui qui est né pouraimer; lui qui pleure sur les autres comme sur lui-même; quitrouve du plaisir à pleureret qui finit par inventer desfictions pour se faire pleurer; lui enfin à qui il a étédéclaré qu'on redemandera jusqu'à la dernièregoutte de sang qu'il aura versé injustement (1)? C'est laguerre qui accomplira le décret. N'entendez-vous pas laterre qui crie et demande du sang? Le sang des animaux ne luisuffit pasni même celui des coupables versé par leglaive des lois. Si la justice humaine les frappait tousil n'yaurait point de guerre; mais elle ne saurait en atteindre qu'un petitnombreet souvent même elle les épargnesans se douterque sa féroce humanité contribue à nécessiterla guerresidans le même temps surtoutun autreaveuglementnon moins stupide et non moins funestetravaillait àétendre l'expiation dans le monde. La terre n'a pascrié en vain: la guerre s'allume. L'hommesaisi tout àcoup d'une fureur divine étrangère à lahaine et à la colères'avance sur le champ de bataillesans savoir ce qu'il veut ni même ce qu'il fait. Qu'est-ce doncque cette terrible énigme? Rien n'est plus contraire àsa nature; et rien ne lui répugne moins: il fait avecenthousiasme ce qu'il a en horreur. N'avez-vous jamais remarquéquesur le champ de bataillel'homme ne désobéitjamais? il pourra bien massacrer Nerva ou Henri IV; mais le plusabominable tyranle plus insolent boucher de chair humainen'entendra jamais là: Nous ne voulons plus vous servir.Une révolte sur le champ de batailleun accord pours'embrasser en reniant un tyranest un phénomène quine se présente pas à ma mémoire. Rien nerésisterien ne peut résister à la force quitraîne l'homme au combat; innocent meurtrierinstrument passifd'une main redoutableil se plonge tête baissée dansl'abîme qu'il a creusé lui-même; il reçoitla mort sans ce douter que c'est lui qui a fait la mort (2).

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(1) Gen.IX5.

(2) Etinfixae sunt gentes in interitum quem fecerunt. (Ps. IX16.)

Ainsis'accomplit sans cessedepuis le ciron jusqu'à l'hommelagrande loi de la destruction violente des êtres vivants. Laterre entièrecontinuellement imbibée de sangn'estqu'un autel immense où tout ce qui vit doit être immolésans finsans mesuresans relâchejusqu'à laconsommation des chosesjusqu'à l'extinction du maljusqu'àla mort de la mort (1).

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(1) Carle dernier ennemi qui doit être détruitc'est la mort.(S. Paul aux Cor. I1526.)

Maisl'anathème doit frapper plus directement et plus visiblementsur l'homme: l'ange exterminateur tourne comme le soleil autour de cemalheureux globeet ne laisse respirer une nation que pour enfrapper d'autres. Mais lorsque les crimeset surtout les crimes d'uncertain genrese sont accumulés jusqu'à un pointmarquél'ange presse sans mesure son vol infatigable. Pareilà la torche ardente tournée rapidementl'immensevitesse de son mouvement le rend présent à la fois surtous les points de sa redoutable orbite. Il frappe au mêmeinstant tous les peuples de la terre; d'autre foisministre d'unevengeance précise et infaillibleil s'acharne sur certainesnations et les baigne dans le sang. N'attendez pas qu'elles fassentaucun effort pour échapper à leur jugement ou pourl'abréger. On croit voir ces grands coupableséclairéspar leur consciencequi demandent le supplice et l'acceptent pour ytrouver l'expiation. Tant qu'il leur restera du sangelles viendrontl'offrir; et bientôt une rare jeunesse se fera raconterces guerres désolatrices produites par les crimes de sespères.

La guerreest donc divine en elle-mêmepuisque c'est une loi du monde.

La guerreest divine par ses conséquences d'un ordre surnaturel tantgénérales que particulières; conséquencespeu connues parce qu'elles sont peu recherchéesmais qui n'ensont pas moins incontestables. Qui pourrait douter que la morttrouvée dans les combats n'ait de grands privilèges? etqui pourrait croire que les victimes de cet épouvantablejugement aient versé leur sang en vain? Mais il n'est pastemps d'insister sur ces sortes de matières; notre sièclen'est pas mûr encore pour s'en occuper: laissons-lui saphysiqueet tenons cependant toujours nos yeux fixés sur cemonde invisible qui expliquera tout.

La guerreest divine dans la gloire mystérieuse qui l'environneet dansl'attrait non moins inexplicable qui nous y porte.

La guerreest divine dans la protection accordée aux grands capitainesmême aux plus hasardeuxqui sont rarement frappés dansles combatset seulement quand leur renommée ne peut pluss'accroître et que leur mission est remplie.

La guerreest divine par la manière dont elle se déclare. Je neveux excuser personne mal à propos; mais combien ceux qu'onregarde comme les auteurs immédiats des guerres son entraînéseux-mêmes par les circonstances! Au moment précis amenépar les hommes et prescrit par la justiceDieu s'avance pour vengerl'iniquité que les habitants du monde ont commise contre lui.La terre avide de sang comme nous l'avons entendu il y aquelques jours (1)ouvre la bouche pour le recevoir et le retenirdans son sein jusqu'au moment où elle devra le rendre(VIII). Applaudissons donc autant qu'on voudra au poèteestimable qui s'écrie:

Au moindreintérêt qui divise

Ces foudroyantes majestés

Bellone porte la réponse

Et toujours lesalpêtre annonce

Leurs meurtrières volontés.


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(1)Voy.tom. I.

Mais queces considérations très inférieures ne nousempêchent point de porter nos regards plus haut.

La guerreest divine dans ses résultats qui échappent absolumentaux spéculations de la raison humaine: car ils peuvent êtretout différents entre deux nationsquoique l'action de laguerre se soit montrée égale de part et d'autre. Il y ades guerres qui avilissent les nationset les avilissent pour dessiècles; d'autres les exaltentles perfectionnent de toutesmanièreset remplacent même bientôtce qui estfort extraordinaireles pertes momentanéespar un surcroîtvisible de population. L'histoire nous montre souvent le spectacled'une population riche et croissante au milieu des combats les plusmeurtriers; mais il y a des guerres vicieusesdes guerres demalédictionsque la conscience reconnaît bien mieux quele raisonnement: les nations en sont blessées à mortet dans leur puissanceet dans leur caractère; alors vouspouvez voir le vainqueur même dégradéappauvriet gémissant au milieu de ses tristes laurierstandis que surles terres du vaincuvous ne trouverezaprès quelquesmomentspas un atelierpas une charrue qui ne demande un homme.

La guerreest divine par l'indéfinissable force qui en détermineles succès. C'était sûrement sans y réfléchirmon cher chevalierque vous répétiez l'autre jour lacélèbre maximeque Dieu est toujours pour les grosbataillons. Je ne croirai jamais qu'elle appartienne réellementau grand homme à qui on l'attribue (1); il peut se faire enfinqu'il ait avancé cette maxime en se jouantou sérieusementdans un sens limité et très vrai; car Dieudans legouvernement temporel de sa providencene déroge point (lecas du miracle excepté) aux lois générales qu'ila établies pour toujours. Ainsicomme deux hommes sont plusforts qu'uncent mille hommes doivent avoir plus de force etd'action que cinquante mille. Lorsque nous demandons à Dieu lavictoirenous ne lui demandons pas de déroger aux loisgénérales de l'univers; cela serait trop extravagant;mais ces lois se combinent de mille manièreset se laissentvaincre jusqu'à un point qu'on ne peut assigner. Trois hommessont plus forts qu'un seul sans doute: la proposition généraleest incontestable; mais un homme habile peut profiter de certainescirconstanceset un seul Horace tuera les trois Curiaces. Uncorps qui a plus de masse qu'un autre a plus de mouvement: sansdoutesi les vitesses sont égales; mais il est égald'avoir trois de masse et deux de vitesseou trois de vitesse etdeux de masse. De même une armée de 40.000 hommes estinférieure physiquement à une autre armée de60.000; mais si la première a plus de couraged'expérienceet de disciplineelle pourra battre la seconde; car elle a plusd'action avec moins de masseet c'est ce que nous voyons àchaque page de l'histoire. Les guerres d'ailleurs supposent toujoursune certaine égalité; autrement il n'y a point deguerre. Jamais je n'ai lu que la république de Raguse aitdéclaré la guerre aux sultansni celle de Genèveaux rois de France. Toujours il y a un certain équilibre dansl'univers politiqueet même il ne dépend pas de l'hommede le rompre (si l'on excepte certains cas raresprécis etlimités); voilà pourquoi les coalitions sont sidifficiles: si elles ne l'étaient pasla politique étantsi peu gouvernée par la justicetous les jours ons'assemblerait pour détruire une puissance; mais ces projetsréussissent peuet le faible même leur échappeavec une facilité qui étonne dans l'histoire.Lorsqu'une puissance trop prépondérante épouvantel'universon s'irrite de ne trouver aucun moyen pour l'arrêter;on se répand en reproches amers contre l'égoïsmeet l'immoralité des cabinets qui les empêchent de seréunir pour conjurer le danger commun: c'est le cri qu'onentendit aux beaux jours de Louis XIV (IX); maisdans le fondcesplaintes ne sont pas fondées. Une coalition entre plusieurssouverainsfaite sur les principes d'une morale pure etdésinteresséeserait un miracle. Dieuqui ne le doità personneet qui n'en fait point d'inutilesemploiepourrétablir l'équilibredeux moyens plus simples: tantôtle géant s'égorge lui-mêmetantôt unepuissance bien inférieure jette sur son chemin un obstacleimperceptiblemais qui grandit ensuite on ne sait commentetdevient insurmontable; comme un faible rameauarrêtédans le courant d'un fleuveproduit enfin un attérissementqui le détourne.

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(1)Turenne.

En partantdonc de l'hypothèse de l'équilibredu moinsapproximatifqui a toujours lieuou parce que les puissancesbelligérantes sont égalesou parce que les plusfaibles ont des alliéscombien de circonstances imprévuespeuvent déranger l'équilibre et faire avorter ouréussir les plus grands projetsen dépit de tous lescalculs de la prudence humaine! Quatre siècles avant notreèredes oies sauvèrent le Capitole; neuf sièclesaprès la même époquesous l'empereur ArnoulfRome fut prise par un lièvre (X). Je doute quede part nid'autreon comptât sur de pareils alliés ou qu'onredoutât de pareils ennemis. L'histoire est pleine de cesévénements inconcevables qui déconcertent lesplus belles spéculations. Si vous jetez d'ailleurs un coupd'oeil plus général sur le rôle que joue àla guerre la puissance moralevous conviendrez que nulle part lamain divine ne se fait sentir plus vivement à l'homme: ondirait que c'est un département passez-moi le termedont la Providence s'est réservée la directionet danslequel elle ne laisse agir l'homme que d'un manière àpeu près mécaniquepuisque les succès ydépendent presque entièrement de ce qui dépendle moins de luijamais il n'est averti plus souvent et plus vivementqu'à la guerre de sa propre nullité et de l'inévitablepuissance qui règle tout. C'est l'opinion qui perd lesbatailleset c'est l'opinion qui les gagne. L'intrépideSpartiate sacrifia à la peur (Rousseau s'en étonnequelque partje m'étonne pourquoi); Alexandre sacrifia aussià la peur avant la bataille d'Arbelles. Certesces gens-làavaient grandement raisonet pour rectifier cette dévotionpleine de sensil suffit de prier Dieu qu'il daigne ne pas nousenvoyer la peur. La peur! Charles V se moqua plaisamment de cetteépitaphe qu'il lut en passant: Ci-gît qui n'eutjamais peur. Et quel homme n'a jamais eu peur dans sa vie? quin'a point eu l'occasion d'admireret dans luiet autour de luietdans l'histoirela toute-puissante faiblesse de cette passionquisemble souvent avoir plus d'empire sur nous à mesure qu'elle amoins de motifs raisonnables? Prions donc monsieur lechevaliercar c'est à vouss'il vous plaîtque cediscours s'adresse puisque c'est vous qui avez appelé cesréflexions; prions Dieu de toutes nos forcesqu'il écartede nous et de nos amis la peur qui est à ses ordreset quipeut ruiner en un instant les plus belles spéculationsmilitaires.

Et nesoyez pas effarouché de ce mot de peur; car si vous lepreniez dans son sens le plus strictvous pourriez dire que la chosequ'il exprime est rareet qu'il est honteux de la craindre. Il y aune peur de femme qui s'enfuit en criant; et celle-làil estpermisordonné même de ne pas la regarder commepossiblequoiqu'elle ne soit pas tout à fait un phénomèneinconnu. Mais il y a une autre peur bien plus terriblequi descenddans le coeur le plus mâlele glaceet lui persuade qu'il estvaincu. Voilà le fléau épouvantable toujourssuspendu sur les armées. Je faisais un jour cette question àun militaire du premier rangque vous connaissez l'un et l'autre.Dites-moiM. le Généralqu'est-ce qu'une batailleperdue? je n'ai jamais bien compris cela. Il me réponditaprès un moment de silence: Je n'en sais rien. Et aprèsun autre silence il ajouta: C'est une bataille qu'on croit avoirperdue. Rien n'est plus vrai. Un homme qui se bat avec un autreest vaincu lorsqu'il est tué ou terrasséet quel'autre est debout; il n'en est pas ainsi de deux armées:l'une ne peut être tuéetandis que l'autre reste enpied. Les forces se balancent ainsi que les mortset depuis surtoutque l'invention de la poudre a mis plus d'égalité dansles moyens de destructionune bataille ne se perd plusmatériellement; c'est-à-dire parce qu'il y a plus demorts d'un côté que de l'autre: aussi FrédéricIIqui s'y entendait un peudisait: Vaincrec'est avancer.Mais quel est celui qui avance? c'est celui dont la conscience et lacontenance font reculer l'autre. Rappelez-vousM. le comtece jeunemilitaire de votre connaissance particulièrequi vouspeignait un jour dans une de ses lettres: ce moment solennel oùsans savoir pourquoiune armée se sent portée enavantcomme si elle glissait sur un plan incliné. Je mesouviens que vous fûtes frappé de cette phrasequiexprime en effet à merveille le moment décisif; mais cemoment échappe tout à fait à la réflexionet prenez garde surtout qu'il ne s'agit nullement du nombre danscette affaire. Le soldat qui glisse en avant a-t-il comptéles morts? L'opinion est si puissante à la guerre qu'il dépendd'elle de changer la nature d'un même événementet de lui donner deux noms différentssans autre raison queson bon plaisir. Un général se jette entre deux corpsennemiset il écrit à sa cour: Je l'ai coupéil est perdu. Celui-ci écrit à la sienne: ils'est mis entre deux feuxil est perdu. Lequel des deux s'esttrompé? celui qui se laissera saisir par la froide déesse.En supposant toutes les circonstances et celle du nombre surtoutégale de part et d'autre au moins d'une manièreapproximativemontrez-moi entre les deux positions une différencequi ne soit pas purement morale. Le terme de tourner est aussiune de ces expressions que l'opinion tourne à la guerrecomme elle l'entend. Il n'y a rien de si connu que la réponsede cette femme de Sparte à son fils qui se plaignait d'avoirune épée trop courte: Avance d'un pas; mais sile jeune homme avait pu se faire entendre du champ de batailleetcrier Je suis tourné la noble Lacédémoniennen'aurait pas manqué de lui répondre: Tourne-toi.C'est l'imagination qui perd les batailles (1).

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(1) Etqui primi omnium vicunturoculi. (Tac.)

Ce n'estpas même toujours à beaucoup près le jour oùelles se donnent qu'on sait si elles sont perdues ou gagnées:c'est le lendemainc'est souvent deux ou trois jours après.On parle beaucoup de batailles dans le monde sans savoir ce quec'est; on est surtout assez sujet à les considérercomme des pointstandis qu'elles couvrent deux ou trois lieux depays; on vous dit gravement: Comment ne savez-vous pas ce qui s'estpassé dans ce combat puisque vous y étiez? tandis quec'est précisément le contraire qu'on pourrait direassez souvent. Celui qui est à la droite sait-il ce qui sepasse à la gauche? sait-il seulement ce qui se passe àdeux pas de lui? Je me représente aisément une de cesscènes épouvantables: sur un vaste terrain couvert detous les apprêts du carnageet qui semble s'ébranlersous les pas des hommes et des chevaux; au milieu du feu et destourbillons de fumée; étourditransporté par leretentissement des armes à feu et des instruments militairespar des voix qui commandentqui hurlent ou qui s'éteignent;environné de mortsde mourantsde cadavres mutilés;possédé tour à tour par la crainteparl'espérancepar la ragepar cinq ou six ivressesdifférentesque devient l'homme? que voit-il? que sait-il aubout de quelques heures? que peut-il sur lui et sur les autres? Parmicette foule de guerriers qui ont combattu tout le jouril n'y en asouvent pas un seulet pas même le généralquisache où est le vainqueur. Il ne tiendrait qu'à moi devous citer des batailles modernesdes batailles fameuses dont lamémoire ne périra jamais; des batailles qui ont changéla face des affaires en Europeet qui n'ont étéperdues que parce que tel ou tel homme a cru qu'elles l'étaient;de manière qu'en supposant toutes les circonstances égaleset pas une goutte de sang de plus versée de part et d'autreun autre général aurait fait chanter le Te Deumchez luiet forcé l'histoire de dire tout le contraire de cequ'elle dira. Maisde grâceà quelle époquea-t-on vu la puissance morale jouer à la guerre un rôleplus étonnant que de nos jours? n'est-ce pas une véritablemagie que tout ce que nous avons vu depuis vingt ans? C'est sansdoute aux hommes de cette époque qu'il appartient de s'écrier:

Et queltemps fut jamais plus fertile en miracles.




Maissanssortir du sujet qui nous occupe maintenanty a-t-ildans ce genreun seul événement contraire aux plus évidentscalculs de la probabilité que nous n'ayons vu s'accomplir endépit de tous les efforts de la providence humaine?N'avons-nous pas fini même par voir perdre des bataillesgagnées? au restemessieursje ne veux rien exagérercar vous savez que j'ai une haine particulière pourl'exagérationqui est le mensonge des honnêtes gens.Pour peu que vous en trouviez dans ce que je viens de direje passecondamnation sans disputerd'autant plus volontiers que je n'ai nulbesoin d'avoir raison dans toute la rigueur de ce terme. Je crois engénéral que les batailles ne se gagnent ni ne seperdent point physiquement. Cette proposition n'ayant rien de rigideelle se prête à toutes les restrictions que vous jugerezconvenablespourvu que vous m'accordiez à votre tour (ce quenul homme sensé ne peut me contester) que la puissance moralea une action immense à la guerrece qui me suffit. Ne parlonsdonc plus de gros bataillons M. le chevalier; car il n'y apas d'idée plus fausse et plus grossièresi on ne larestreint dans le sens que je crois avoir expliqué assezclairement.

LE COMTE.

VotrepatrieM. le sénateurne fut pas sauvée par de grosbataillons lorsqu'au commencement du XVIIe siècleleprince Pajarski et un marchand de bestiauxnommé Migninladélivrèrent d'un joug insupportable. L'honnêtenégociant promit ses biens et ceux de ses amisen montrant leciel à Pajarskiqui promit son bras et son sang: ilscommencèrent avec mille hommeset ils réussirent.

LESÉNATEUR.

Je suischarmé que ce trait se soit présenté àvotre mémoire; mais l'histoire de toutes les nations estremplie de faits semblables qui montrent comment la puissance dunombre peut être produiteexcitéeaffaiblie ou annuléepar une foule de circonstances qui ne dépendent pas de nous.Quant à nos Te Deum si multipliés et souvent sidéplacésje vous les abandonne de tout mon coeurM.le chevalier. Si Dieu nous ressemblaitils attireraient la foudre;mais il sait ce que nous sommeset nous traite selon notreignorance. Au surplusquoiqu'il y ait des abus sur ce point comme ily en a dans toutes les choses humainesla coutume généralen'en est pas moins sainte et louable.

Toujoursil faut demander à Dieu des succèset toujours il fautl'en remercier; orcomme rien dans ce monde ne dépend plusimmédiatement de Dieu que la guerre; qu'il a restreint sur cetarticle le pouvoir naturel de l'hommeet qu'il aime às'appeler le Dieu de la guerre il y a toutes sortes deraisons pour nous de redoubler nos voeux lorsque nous sommes frappésde ce fléau terrible; et c'est encore avec grande raison queles nations chrétiennes sont convenues tacitementlorsqueleurs armes ont été heureusesd'exprimer leurreconnaissance envers le Dieu des armées par un TeDeum; car je ne crois pas quepour le remercier des victoiresqu'on ne tient que de luiil soit possible d'employer une plus belleprière: elle appartient à votre églisemonsieurle comte.

LE COMTE.

Ouielleest née en Italieà ce qu'il paraît; et le titred'Hymne ambroisienne pourrait faire croire qu'elle appartientexclusivement à saint Ambroise: cependant on croit assezgénéralementà la vérité sur lafoi d'une simple traditionque le Te Deum futs'il estpermis de s'exprimer ainsiimprovisé à Milanpar les deux grands et saints docteurs saint Ambroise et saintAugustindans un transport de ferveur religieuse; opinion qui n'arien que de très probable. En effetce cantique inimitableconservétraduit par votre église et par lescommunions protestantesne présente pas la plus légèretrace du travail et de la méditationn'est point unecomposition: c'est une effusion; c'est une poésiebrûlanteaffranchie de tout mètre; c'est un dithyrambedivin où l'enthousiasmevolant de ses propres ailesméprisetoutes les ressources de l'art. Je doute que la foil'amourlareconnaissanceaient parlé jamais de langage plus vrai etplus pénétrant.

LECHEVALIER.

Vous merappelez ce que vous nous dîtes dans notre dernier entretiensur le caractère intrinsèque des différentesprières. C'est un sujet que je n'avais jamais médité;et vous me donnez envie de faire un cours de prières:ce sera un objet d'éruditioncar toutes les nations ont prié.

LE COMTE.

Ce sera uncours très intéressant et qui ne sera pas de pureérudition. Vous trouverez sur votre route une fouled'observations intéressantes; car la prière de chaquenation est une espèce d'indicateur qui nous montre avec uneprécision mathématique la position morale de cettenation. Les Hébreuxpar exempleont donné quelquefoisà Dieu le nom de père; les Païens mêmesont fait grand usage de ce titre; mais lorsqu'on en vient à laprièrec'est autre chose: vous ne trouverez pas dans toutel'antiquité profaneni même dans l'ancien Testamentunseul exemple que l'homme ait donné à Dieu le titre depère en lui parlant dans la prière. Pourquoiencore les hommes de l'antiquitéétrangers à larévélation de Moïsen'ont-ils jamais su exprimerle repentir dans leurs prières? Ils avaient des remords commenous puisqu'ils avaient une conscience: leurs grands criminelsparcouraient la terre et les mers pour trouver des expiations et desexpiateurs; ils sacrifiaient à tous les dieux irrités;ils se parfumaientils s'inondaient d'eau et de sang; mais le coeurcontrit ne se voit point: jamais ils ne savent demander pardondans leurs prières. Ovideaprès mille autresa pumettre ces mots dans la bouche de l'homme outragé qui pardonneau coupable: Non quia tu dignusset quia mitis ego; mais nulancien n'a pu transporter ces mêmes mots dans la bouche ducoupable parlant à Dieu. Nous avons l'air de traduire Ovidedans la liturgie de la messe lorsque nous disons: Non aestimatormeritised veniae largitor admitte; et cependant nous disonsalors ce que le genre humain entier n'a jamais pu dire sansrévélation; car l'homme savait bien qu'il pouvaitirriter Dieu ou un Dieu mais non qu'il pouvaitl'offenser. Les mots de crime et de criminelappartiennent à toutes les langues: ceux de péchéet de pécheur n'appartiennent qu'à la languechrétienne. Par une raison du même genretoujoursl'homme a pu appeler Dieu père ce qui n'exprime qu'unerelation de création et de puissance; mais nul hommepar sespropres forcesn'a pu dire mon père! car ceci est unerelation d'amourétrangère même au mont Sinaïet qui n'appartient qu'au Calvaire.

Encore uneobservation: la barbarie du peuple hébreu est une des thèsesfavorites du XVIIIe siècle; il n'est permis d'accorder àce peuple aucune science quelconque: il ne connaissait pas la moindrevérité physique ni astronomique: pour luila terren'était qu'une platitude et le ciel qu'un baldaquin;sa langue dérive d'une autreet aucune ne dérived'elle; il n'avait ni philosophieni artsni littérature;jamaisavant une époque très retardéelesnations étrangères n'ont eu la moindre connaissance deslivres de Moïse; et il est très faux que les véritésd'un ordre supérieur qu'on trouve disséminéeschez les anciens écrivains du Paganisme dérivent decette source. Accordons tout par complaisance: comment se fait-il quecette même nation soit constamment raisonnableintéressantepathétiquetrès souvent même sublime etravissante dans ses prières? La Bibleen généralrenferme une foule de prières dont on a fait un livre dansnotre langue; mais elle renferme de plusdans ce genrele livre deslivresle livre par excellence et qui n'a point de rivalcelui desPsaumes.

LESÉNATEUR.

Nous avonseu déjà une longue conversation avec monsieur lechevalier sur le livre des Psaumes; je l'ai plaint à ce sujetcomme je vous plains vous-mêmede ne pas entendre l'esclavon:car la traduction des Psaumes que nos possédons dans cettelangue est un chef-d'oeuvre.

LE COMTE.

Je n'endoute pas: tout le monde est d'accord à cet égardetd'ailleurs votre suffrage me suffirait; mais il faut quesur cepointvous me pardonniez des préjugés ou des systèmesinvincibles. Trois langues furent consacrées jadis sur leCalvaire: l'hébreule grec et le latin; je voudrais qu'ons'en tînt là. Deux langues religieuses dans le cabinetet une dans l'églisec'est assez. Au restej'honore tous lesefforts qui se sont faits dans ce genre chez les différentesnations: vous savez bien qu'il ne nous arrive guère dedisputer ensemble.

LECHEVALIER.

Je vousrépète aujourd'hui ce que je disais l'autre jour ànotre cher sénateur en traitant le même sujet: j'admireun peu David comme Pindareje veux dire sur parole.

LE COMTE.

Quedites-vousmon cher chevalier? Pindare n'a rien de commun avecDavid: le premier a pris soin lui même de nous apprendre qu'ilne parlait qu'aux savantset qu'il se souciait fort peu d'êtreentendu de la foule de ses contemporainsauprès desquels iln'était pas fâché d'avoir besoin d'interprètes(1). Pour entendre parfaitement ce poèteil ne vous suffiraitpas de le prononcer de le chanter même; ilfaudrait encore le danser. Je vous parlerai un jour de cesoulier dorique tout étonné des nouveauxmouvements que lui prescrivait la muse impétueuse de Pindare(2). Mais quand vous parviendriez à le comprendre aussiparfaitement qu'on le peut de nos joursvous seriez peu intéressé.Les odes de Pindare sont des espèces de cadavres dont l'esprits'est retiré pour toujours. Que vous importent les chevauxde Hiéron ou les mules d'Agésias? quelintérêt prenez-vous à la noblesse des villes etde leurs fondateursaux miracles des dieuxaux exploits des hérosaux amours des nymphes? Le charme tenait aux temps et aux lieux;aucun effet de notre imagination ne peut le faire renaître. Iln'y a plus d'Olympeplus d'Élideplus d'Alphée; celuiqui se flatterait de trouver le Pélopponèse au Pérouserait moins ridicule que celui qui le chercherait dans la Morée.Davidau contrairebrave le temps et l'espaceparce qu'il n'a rienaccordé aux lieux ni aux circonstances: il n'a chantéque Dieu et la vérité immortelle comme lui. Jérusalemn'a point disparu pour nous: elle est toute où nous sommes;et c'est David surtout qui nous la rend présente. Lisez doncet relisez sans cesse les Psaumesnonsi vous m'en croyezdans nostraductions modernes qui sont trop loin de la sourcemais dans laversion latine adoptée par notre église. Je sais quel'hébraïsmetoujours plus ou moins visible àtravers la Vulgateétonne d'abord le premier coup d'oeil; carles Psaumestels que nous les lisons aujourd'huiquoiqu'ils n'aientpas été traduits sur le textel'ont cependant étésur une version qui s'était tenue elle-même trèsprès de l'hébreu; en sorte que la difficulté estla même: mais cette difficulté cède aux premiersefforts. Faites choix d'un ami qui sans êtrehébraïsantait pu néanmoinspar des lecturesattentives et reposéesse pénétrer de l'espritd'une langue la plus antique sans comparaison de toutes celles dontil nous reste des monumentsde son laconisme logiqueplusembarrassant pour nous que le plus hardi laconisme grammaticaletqui se soit accoutumé surtout à saisir la liaison desidées presque invisible chez les Orientauxdont le géniebondissant n'entend rien aux nuances européennes: vous verrezque le mérite essentiel de cette traduction est d'avoir suprécisément passer assez près et assez loin del'hébreu; vous verrez comment une syllabeun motet je nesais quelle aide légère donnée à laphraseferont jaillir sous vos yeux des beautés du premierordre. Les Psaumes sont une véritable préparationévangélique; car nulle part l'esprit de la prièrequi est celui de Dieun'est plus visibleet de toutes parts on ylit les promesses de tout ce que nous possédons. Le premiercaractère de ces hymnesc'est qu'elles prient toujours. Lorsmême que le sujet d'un psaume paraît absolumentaccidentelet relatif seulement à quelque événementde la vie du Roi-Prophètetoujours son génie échappeà ce cercle rétréci; toujours il généralise:comme il voit tout dans l'immense unité de la puissance quil'inspiretoutes ses pensées et tous ses sentiments setournent en prières: il n'a pas une ligne qui n'appartienne àtous les temps et à tous les hommes. Jamais il n'a besoin del'indulgence qui permet l'obscurité à l'enthousiasme;et cependantlorsque l'Aigle du Cédron prend son vol vers lesnuesvotre oeil pourra mesurer au-dessous de lui plus d'airqu'Horace n'en voyait jadis sous le Cygne de Dircé (3). Tantôtil se laisse pénétrer par l'idée de la présencede Dieuet les expressions les plus magnifiques se présententen foule à son esprit: Où me cacheroù fuirtes regards pénétrants? Si j'emprunte les ailes del'aurore et que je m'envole jusqu'aux bornes de l'Océanc'estta main même qui m'y conduit et j'y rencontrerai ton pouvoir.Si je m'élance dans les cieuxt'y voilà; si jem'enfonce dans l'abîmete voilà encore (4). Tantôtil jette les yeux sur la natureet ses transports nous apprennent dequelle manière nous devons la contempler. - Seigneurdit-ilvous m'avez inondé de joie par le spectacle de vosouvrages; je serai ravi en chantant les oeuvres de vos mains. Que vosouvrages sont grandsô Seigneur! vos desseins sont des abîmes;mais l'aveugle ne voit pas ces merveilles et l'insensé ne lescomprend pas (5).

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(1) Olymp.II149.

(2)##Doorioo phoonan enarmoxai PEDILOO Olymp. III9.

(3) Multadircaeum levat aura Cycnumetc. (Hor.)

(4) Ps.CXXXVIII79108.

(5) Ps.XCI567.

S'ildescend aux phénomènes particuliersquelle abondanced'images! quelle richesse d'expressions! Voyez avec quelle vigueur etquelle grâce il exprime les noces de la terre et del'élément humide: Tu visites la terre dans ton amouret tu la combles de richesses! Fleuve du Seigneursurmonte tesrivages! prépare la nourriture de l'hommec'est l'ordre quetu as reçu (1); inonde les sillonsva chercher les germes desplanteset la terrepénétrée de gouttesgénératricestressaillira de fécondité(2). Seigneurtu ceindras l'année d'une couronne debénédictions; tes nuées distilleront l'abondance(3); des îles de verdure embelliront le désert (4); lescollines seront environnées d'allégresse; les épisse presseront dans les vallées; les troupeaux se couvriront deriches toisons; tous les êtres pousseront un cri de joie. Oui!tous diront une hymne à ta gloire (5).

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(1)Quoniam ita est praeparatio ejus. (LXIV10.)

(2) Instillicidiis ejus laetabitur germinans. Je n'ai pas l'idéed'une plus belle expression.

(3) Nubestuae stillabunt pinguedinem. (12. Hebr.)

(5)Pinguescent speciosa deserti. (13.)

(5)Clamabuntetenim hymnum dicent. (14.)

Mais c'estdans un ordre plus relevé qu'il faut l'entendre expliquer lesmerveilles de ce culte intérieur qui ne pouvait de son tempsêtre aperçu que par l'inspiration. L'amour divin quil'embrase prend chez lui un caractère prophétique; ildevance les siècleset déjà il appartient àla loi de grâce. Comme François de Sales ou Fénélonil découvre dans le coeur de l'homme ces degrésmystérieux (1) quide vertus en vertusnous mènentjusqu'au Dieu de tous les dieux (2). Il est inépuisablelorsqu'il exalte la douceur et l'excellence de la loi divine. Cetteloi est une lampe pour son pied mal assuréune lumièreun astrequi l'éclaire dans les sentiers ténébreuxde la vertu (3); elle est vraieelle est la véritémême: elle porte sa justification en elle-même; elle estplus douce que le mielplus désirable que l'or et les pierresprécieuses; et ceux qui lui sont fidèles y trouverontune récompense sans bornes (4); il la méditera jour etnuit (5); il cachera les oracles de Dieu dans son coeur afin de ne lepoint offenser (6); il s'écrie: Si tu dilates moncoeurje courrai dans la voie de tes commandements (7).

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(1)Ascensionem in corde suo disposuit. (LXXXIII6.)

(2) Ibuntde virtute in virtutemvidebitur Deus deorum in Sion. (8.)

(3)CXVIII105.

(4) XVIII1011.

(5)CXVIII97.

(6) Ibid.11.

(7) Ibid.32.

Quelquefoisle sentiment qui l'oppresse intercepte sa respiration. Un verbequis'avançait pour exprimer la parole du prophètes'arrête sur ses lèvres et retombe sur son coeur; maisla piété le comprend lorsqu'il s'écrie: TESAUTELSO DIEU DES ESPRITS (1)!

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(1)Altaria tuaDomine virtutum! (LXXXIII4.)

D'autresfois on l'entend deviner en quelques mots tout le Christianisme.Apprends-moi dit-ilà faire ta volontéparce que tu es mon Dieu (1). Quel philosophe de l'antiquitéa jamais su que la vertu n'est que l'obéissance à Dieuparce qu'il est Dieu et que le mérite dépendexclusivement de cette direction soumise de la pensée?

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(1) CXLII11.

Ilconnaissait bien la loi terrible de notre nature viciée: ilsavait que l'homme est conçu dans l'iniquitéetrévolté dès le sein de sa mère contre laloi divine (1). Aussi bien que le grand Apôtreil savaitque l'homme est un esclave vendu à l'iniquité qui letient sous son jougde manière qu'il ne peut y avoir deliberté que là où se trouve l'esprit de Dieu(2). Il s'écrie donc avec une justesse véritablementchrétienne: C'est par toi que je serai arraché àla tentation; appuyé sur son bras je franchirai le mur(3): ce mur de séparation élevé dèsl'origine entre l'homme et le Créateurce mur qu'il fautabsolument franchir puisqu'il ne peut être renversé.Et lorsqu'il dit à Dieu: Agis avec moi (4)neconfesse-t-il pasn'enseigne-t-il pas toute la vérité?D'une part rien sans nous et de l'autre rien sans toi.Que si l'homme ose témérairement ne s'appuyer que surlui-mêmela vengeance est toute prête: Il sera livréaux penchants de son coeur et aux rêves de son esprit (5).

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(1) Ininiquitatibus conceptus sumet in peccatis concepit me mater mea.(L7.) Alienati sunt peccatores a vulva: erraverunt ab utero.(LVII4.)

(2) Rom.XII14. IICor. III19.

(3) InDeo meo transgrediar murum. (Ps. XVII30.)

(4) Facmecum. (LXXXV17.)

(5) Ibuntad inventionibus suis. (LXXX13.)

Certainque l'homme est de lui-même incapable de prierDavid demande àDieu de le pénétrer de cette huile mystérieusede cette onction divine qui ouvrira ses lèvreset leurpermettra de prononcer des paroles de louange et d'allégresse(1); et comme il ne nous racontait que sa propre expérienceil nous laisse voir dans lui le travail de l'inspiration. J'aisenti dit-ilmon coeur s'échauffer au-dedans de moi;les flammes ont jailli de ma pensée intérieure; alorsma langue s'est déliéeet j'ai parlé (2). Àces flammes chastes de l'amour divinà ces élanssublimes d'un esprit ravi dans le cielcomparez la chaleur putridede Sapho ou l'enthousiasme soldé de Pindare: le goûtpour se décidern'a pas besoin de la vertu.

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(1) LXII6.

(2)XXXVIII4.

Voyezcomment le Prophète déchiffre l'incrédule d'unseul mot: il a refusé de croirede peur de bien agir(1); et comment en un seul mot encore il donne une leçonterrible aux croyants lorsqu'il leur dit: Vous qui faitesprofession d'aimer le Seigneurhaïssez donc le mal (2).

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(1) XXXV4.

(2) Quidiligitis Dominumodite malum. (XCVI10.) (Berthier adivinement parlé sur ce texte. Voy. sa traduction.)

Cet hommeextraordinaireenrichi de dons si précieuxs'étaitnéanmoins rendu énormément coupable; maisl'expiation enrichit ses hymnes de nouvelles beautés: jamaisle repentir ne parla un langage plus vraiplus pathétiqueplus pénétrant. Prêt à recevoir avecrésignation tous les fléaux du Seigneur (1)il veutlui-même publier ses iniquités (2). Son crime estconstamment devant ses yeux (3)et la douleur qui le ronge ne luilaisse aucun repos (4). Au milieu de Jérusalemau sein decette pompeuse capitaledestinée à devenir bientôtla plus superbe ville de la superbe Asie (5)sur ce trôneoù la main de Dieu l'avait conduitil est seul comme lepélican du désertcomme l'orfraie cachée dansles ruinescomme le passereau solitaire qui gémit sur lefaîte aérien des palais (6). Il consume ses nuits dansles gémissementset sa triste couche est inondée deses larmes (7). Les flèches du Seigneur l'ont percé(8). Dès lors il n'y a plus rien de sain en lui; ses os sontébranlés (9)ses chairs se détachent; il secourbe vers la terre; son coeur se trouble; toute sa forcel'abandonne; la lumière même ne brille plus pour lui(10): il n'entend plus; il a perdu la voix: il ne lui reste quel'espérance (11). Aucune idée ne saurait ledistraire de sa douleuret cette douleur se tournant toujours enprière comme tous ses autres sentimentselle a quelque chosede vivant qu'on ne rencontre point ailleurs. Il se rappelle sanscesse un oracle qu'il a prononcé lui-même: Dieu a ditau coupable: Pourquoi te mêles-tu d'annoncer mes préceptesavec ta bouche impure (12)? je ne veux être célébréque par le juste (13). La terreur chez lui se mêle doncconstamment à la confiance; et jusque dans les transports del'amourdans l'extase de l'admirationdans les plus touchanteseffusions d'une reconnaissance sans bornesla pointe acéréedu remords se fait sentir comme l'épine à travers lestouffes vermeilles du rosier.

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(1)XXXXII18.

(2) Ibid.19.

(3) L5.

(4)XXXVII1118.

(5) Longeclarissima orbium Orientis. (Plin. Hist.Lib. V14.)

(6) Ps.CI7-8.

(7) VI7.

(8) XXVII3.

(9) VI3.

(10)XXXVII467.

(11)Ibid. 16.

(12)Peccatori dixit Deus: Quare tu enarras justitias measet assumistestamentum meum per os tuum? (XLIX16.)

(13) Rectodecet laudatio. (XXXII1.)

Enfinrien ne me frappe dans ces magnifiques psaumes comme les vastes idéesdu Prophète en matière de religion; celle qu'ilprofessaitquoique resserrée sur un point du globesedistinguait néanmoins par un penchant marqué versl'universalité. Le temple de Jérusalem étaitouvert à toutes les nationset le disciple de Moïse nerefusait de prier son Dieu avec aucun hommeni pour aucun homme:plein de ces idées grandes et généreusesetpoussé d'ailleurs par l'esprit prophétique qui luimontrait d'avance la célérité de la parole etla puissance évangélique (1)David ne cesse des'adresser au genre humain et de l'appeler tout entier à lavérité. Cet appel à la lumièrece voeude son coeurrevient à chaque instant dans ses sublimescompositions. Pour l'exprimer en mille manièresil épuisela langue sans pouvoir se contenter. Nations de l'universloueztoutes le Seigneur; écoutez-moivous tous qui habitez letemps. (2). Le Seigneur est bon pour tous les hommeset samiséricorde se répand sur tous ses ouvrages (3). Sonroyaume embrasse tous les siècles et toutes les générations(4). Peuples de la terrepoussez vers Dieu des cris d'allégresse;chantez des hymnes à la gloire de son nom; célébrezsa grandeur par vos cantiques; dites à Dieu: La terre entièrevous adorera; elle célébrera par ses cantiques lasainteté de votre nom. Peuplesbénissez votre Dieu etfaites retentir partout ses louanges (5); que vos oraclesSeigneursoient connus de toute la terreet que le salut que nous tenons devous parvienne à toutes les nations (6). Pour moije suisl'amile frère de tous ceux qui vous craignentde tous ceuxqui observent vos commandements (7). Roisprincesgrands de laterrepeuples qui la couvrezlouez le nom du Seigneurcar il n'y ade grand que ce nom (8). Que tous les peuples réunis àleurs maîtres ne fassent plus qu'une famille pour adorer leSeigneur (9)! Nations de la terreapplaudissezchantezchanteznotre roi! chantezcar le Seigneur est le roi de l'univers. CHANTEZAVEC INTELLIGENCE (10). Que tout esprit loue le Seigneur (11).

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(1)Velociter currit sermo ejus. (CXLVII15.) Dominus datverbum evangelizantibus. (LXVII12.)

(2) Omnesqui habitatis tempus. (XLVIII2.) Cette belle expressionappartient à l'hébreu. La Vulgate dit: Qui habitatisorbem. Hélas! les deux expressions sont synonymes.

(3) CXLIV9.

(4) Ibid.15.

(5) LXVI148.

(6) LXVI3.

(7)Particeps ego sum omnium timentium se et custodientium mandatasua. (CXVIII65.)

(8)CXLVII1112.

(9) CI22.

(10)Psallite sapienter. (XLVI8.)

(11) Omnisspiritus laudet Dominum. (CL5.) C'est le dernier mot du dernierpsaume.

Dieun'avait pas dédaigné de contenter ce grand désir.Le regard prophétique du saint Roien se plongeant dans leprofond avenirvoyait déjà l'immense explosion ducénacle et la face de la terre renouvelée parl'effusion de l'esprit divin. Que ses expressions sont belles etsurtout justes! De tous les points de la terre les hommes seRESSOUVIENDRONT du Seigneur et se convertiront à lui; il semontreraet toutes les familles humaines s'inclineront (1).

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(1)REMINISCENTUR et convertentur ad Dominum universi fines terraeetadorabunt in conspectu ejus omnes familiae gentium. (XXI28.)

Sagesamisobservez ici en passant comment l'infinie bonté a pudissimuler quarante siècles (1): elle attendait lesouvenir de l'homme (2). Je finirai par vous rappeler un autrevoeu du Prophète-Roi: Que ces pages dit-ilsoientécrites pour les générations futureset lespeuples qui n'existent point encore béniront le Seigneur(3)

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(1) Act.XVII30.

(2) OuiPlatontu dis vrai! Toutes les vérités sont dansnous; elles sont NOUSet lorsque l'homme croit les découvriril ne fait que regarder dans lui et dire OUI!

(3)Scribantur haec in generatione alteraet populus qui creabiturlaudabit Dominum. (Ps. CI19.)

Il estexaucéparce qu'il n'a chanté que l'Éternel;ses chants participent de l'éternité: les accentsenflammésconfiés aux cordes de sa lyre divineretentissent encore après trente siècles dans toutesles parties de l'univers. La synagogue conserva les psaumes; l'Églisese hâta de les adopter; la poésie de toutes les nationschrétiennes s'en est emparée; etdepuis plus de troissièclesle soleil ne cesse d'éclairer quelques templesdont les voûtes retentissent de ces hymnes sacrés. Onles chante à Romeà Genèveà MadridàLondresà Québecà Quitoà MoscouàPékinà Botany-Bay; on les murmure au Japon.

LECHEVALIER.

Sauriez-vousme dire pourquoi je ne me ressouviens pas d'avoir lu dans les psaumesrien de ce que vous venez de me dire?

LE COMTE.

Sansdoutemon jeune amije saurai vous le dire: ce phénomènetient à la théorie des idées innées;quoiqu'il y ait des notions originelles communes à tous leshommessans lesquels ils ne seraient pas hommeset qui sont enconséquence accessiblesou plutôt naturellesàtous les espritsil s'en faut néanmoins qu'elles le soienttoutes au même point. Il en est au contraire qui sont plus oumoins assoupies et d'autres plus ou moins dominantes danschaque esprit; et celles-ci forment ce qu'on appelle le caractèreou le talent: or il arrive que lorsque nous recevons par lalecture une sorte de pâture spirituellechaque esprits'approprie ce qui convient plus particulièrement à ceque je pourrais appeler son tempérament intellectuelet laisse échapper le reste. De là vient que nous nelisons pas du tout les mêmes choses dans les mêmeslivres; ce qui arrive surtout à l'autre sexe comparé aunôtrecar les femmes ne lisent point comme nous. Cettedifférence étant générale et par làmême plus sensibleje vous invite à vous en occuper.

LESÉNATEUR.

La nuitqui nous surprend me rappelleM. le comteque vous auriez bien pupuisque vous étiez si fort en trainnous rappeler quelquechose de ce que David a dit sur la nuit: comme il s'en occupaitbeaucoupil en a beaucoup parléet toujours je m'attendaisqueparmi les textes saillants qui se sont présentés àvousil y en aurait quelques-uns sur la nuit: car c'est un grandchapitre sur lequel David est revenu souventet qui pourrait s'enétonner? Vous le savezmes bons amisla nuit est dangereusepour l'hommeet sans nous en apercevoir nous l'aimons tous un peuparce qu'elle nous met à l'aise. La nuit est une complicenaturelle constamment à l'ordre de tous les viceset cettecomplaisance séduisante fait qu'en général nousvalons tous moins la nuit que le jour. La lumière intimide levice; la nuit lui rend toutes ses forceset c'est la vertu qui apeur. Encore une foisla nuit ne vaut rien pour l'hommeetcependantou peut-être à cause de cela mêmenesommes-nous pas tous un peu idolâtres de cettte faciledivinité? Qui peut se vanter de ne l'avoir jamais invoquéepour le mal? Depuis le brigand des grands chemins jusqu'àcelui des salonsquel homme n'a jamais dit: Flecteprecorvultus ad mea furta tuos? Et quel homme encore n'a jamais dit:Nox conscia novit? La sociétéla famille lamieux régléeest celle où l'on veille le moinset toujours l'extrême corruption des moeurs s'annonce parl'extrême abus dans ce genre. La nuit étant doncde sanaturemale suada mauvaise conseillèrede làvient que les fausses religions l'avaient consacrée souvent àdes rits coupablesnota bonae secreta deae (1).

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(1)Juven.Sat. VI314.

LE COMTE.

Avec votrepermissionmon cher amije dirai plutôt que la corruptionantique avait consacré la nuit à de coupablesorgiesmais que la religion antique n'avait point de tortoun'en avait pas d'autres que celui de son impuissance; car rienjecroisne commence par le mal. Elle avait mispar exemplelesmystères que vous nommez sous la garde de la plus sévèrepudeur; elle chassait du temple jusqu'au plus petit animal mâleet jusqu'à la peinture même de l'homme; le poèteque vous avez cité rappelle lui-même cette loi avec sagaieté enragéepour faire ressortir davantage uneffroyable contraste (XI). Vous voyez que les intentions primitivesne sauraient être plus claires: j'ajoute qu'au sein mêmede l'erreurla prière nocturne de la Vestale semblait avoirété imaginée pour faire équilibreunjouraux mystères de la bonne déesse: mais le cultevrai devait se distinguer sur ce pointet il n'y a pas manqué.Si la nuit donne de mauvais conseilscomme vous le disiez tout àl'heureil faut lui rendre justiceelle en donne aussid'excellents: c'est l'époque des profondes méditationset des sublimes ravissements: pour mettre à profit ces élansdivins et pour contredire aussi l'influence funeste dont vousparliezle Christianisme s'est emparé à son tour de lanuitet l'a consacrée à de saintes cérémoniesqu'il anime par une musique austère et de puissants cantiques(XII). La religion mêmedans tout ce qui ne tient point audogmeest sujette à certains changements que notre pauvrenature rend inévitables; cependantjusque dans les choses depure disciplineil y en aura toujours d'invariables; par exempleily aura toujours des fêtes qui nous appelleront tous àl'office de la nuitet toujours il y aura des hommes choisidont les pieuses voix se feront entendre dans les ténèbrescar le cantique légitime ne doit jamais se taire sur la terre:

Le jour aujour le rappelle

La nuit l'annonce à la nuit.




LESÉNATEUR.

Hélas!qui sait si vous n'exprimez pasdans ce moment du moinsun voeuplutôt qu'une vérité! Combien le règne dela prière est affaibliet quels moyens n'a-t-on pas employéspour éteindre sa voix! Notre siècle n'a-t-il pasdemandé à quoi servent les gens qui prient?Comment la prière percera-t-elle les ténèbreslorsqu'à peine il lui est permis de se faire entendre de jour?mais je ne veux pas m'égarer dans ces tristes pressentiments.Vous avez dit tout ce qui a pu m'échapper sur la nuitsansavoir dit cependant ce que David en a dit; et c'est à quoi jevoudrais suppléer. Je vous demande à mon tour lapermission de m'en tenir à mon idée principale. Pleind'idées qu'il ne tenait d'aucun hommeDavid ne cessed'exhorter l'homme à suspendre son sommeil pour prier(1): il croyait que le silence auguste de la nuit prêtait uneforce particulière aux saints désirs. J'ai cherchéDieu dit-ilpendant la nuitet je n'ai point ététrompé (2). Ailleurs il dit: J'ai conversé avecmon coeur pendant la nuit. je m'exerçais dans cetteméditationet j'interrogeais mon esprit (3). En songeantd'autres fois à certains dangers quidans les temps antiquesdevaient être plus forts que de nos joursil disait dans saconscience victorieuse: Seigneurje me suis souvenu de ton nompendant la nuitet j'ai gardé ta loi (4). Et sansdoute il croyait bien que l'influence de la nuit étaitl'épreuve des coeurspuisqu'il ajoute: Tu as éprouvémon coeur en le visitant la nuit (5).

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(1) Innoctibus extollite manus vestras in sanctaetc. (Ps. CXXXIII2.) Passim.

(2) Deumexquisivi manibus nocteet non sum deceptus. (LXXVI3.)

(3)Meditatus sum nocte com corde meoet exercitabar et scopebamspiritum meum. (LXXVI7.)

(4) Memorfuinoctenominis tuiDomineet custodivi legem tuam.(CXVIII52.)

(5)Probasti cor meumet visitasti nocte. (XVI3.)

L'air dela nuit ne vaut rien pour l'homme matériel; les animaux nousl'apprennent en s'abritant tous pour dormir. Nos maladies nousl'apprennent en sévissant toutes pendant la nuit. Pourquoienvoyez-vous le matin chez votre ami malade demander comment il apassé la nuit plutôt que vous n'envoyez demander lesoir comment il a passé la journée? Il faut bienque la nuit ait quelque chose de mauvais. De là vient lanécessité du sommeil qui n'est point fait pour le jouret qui n'est pas moins nécessaire à l'esprit qu'aucorpscar s'ils étaient l'un et l'autre continuellementexposés à l'action de certaines puissances qui lesattaquent sans cesseni l'un ni l'autre de pourraient vivre;il faut donc que les actions nuisibles soient suspenduespériodiquementet que tous les deux soient mis pendant cesintervalles sous une influence protectrice. Et comme le corps pendantle sommeil continue ses fonctions vitalessans que le principesensible en ait la conscienceles fonctions vitales del'esprit continuent de mêmecomme vous pouvez vous enconvaincre indépendamment de toute théoriepar uneexpérience vulgairepuisque l'homme peut apprendre pendant lesommeilet savoirpar exempleà son réveildes versou l'air d'une chanson qu'il ne savait pas en s'endormant (1). Maispour que l'analogie fiut parfaiteil fallait encore que le principeintelligent n'eût de même aucune conscience de ce qui sepasse en lui pendant ce temps; ou du moins il fallait qu'il ne lui enrestât aucune mémoirece qui revient au même pourl'ordre établi. De la croyance universelle que l'homme setrouve alors sous une influence bonne et préservatrice naquitl'autre croyancepareillement universelleque le temps dusommeil est favorable aux communications divines. Cette opinionde quelque manière qu'elle doive être entendues'appuieincontestablement sur l'Écriture saintequi présenteun grand nombre d'exemples dans ce genre. Nous voyons de plus que lesfausses religions ont toujours professé la mêmecroyance: car l'erreuren tournant le dos à sa rivalenecesse néanmoins d'en répéter tous les actes ettoutes les doctrines qu'elle altère suivant ses forcesc'est-à-dire de manière que le type ne peut jamais êtreméconnuni l'image prise pour lui. Middletonet d'autresécrivains du même ordreont fait une grande dépensed'érudition pour prouver que votre Église imiteune foule de cérémonies païennesreproches qu'ilsauraient aussi pu adresser à la nôtres'ils avaientpensé à nous. Trompés par une religion négativeet par un culte décharnéils ont méconnu lesformes éternelles d'une religion positive qui se retrouverontpartout. Les voyageurs modernes ont trouvé en Amériqueles vestalesle feu nouveaula circoncisionle baptêmelaconfessionet enfin la présence réelle sous lesespèces du pain et du vin (XIII).

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(1)L'interlocuteur aurait pu ajouter que l'homme possède de plusle pouvoir de s'éveiller à peu près sûrementà l'heure qu'il s'est prescrite à lui-même avantde s'endormir; phénomène aussi constantqu'inexplicable. Le sommeil est un des grands mystères del'homme. Celui qui le comprendrait auraitsuivant les apparencespénétré tous les autres. (Note de l'éditeur.)

Dirons-nousque nous tenons ces mêmes cérémonies desMexicains ou des Péruviens? Il faut bien se garder de concluretoujours de la conformité à la dérivationsubordonnée: pour que le raisonnement soit légitimeilfaut avoir exclu précédemment la dérivationcommune. Orpour en revenir à la nuit et aux songesnousvoyons que les plus grands génies de l'antiquitéssansdistinctionne doutaient nullement de l'importance des songesetqu'ils venaient même s'endormir dans les temples pour yrecevoir des oracles (1). Job n'a-t-il pas dit que Dieu se sertdes songes pour avertir l'homme (2): AVIS QU'IL NE RÉPETEJAMAIS? et David ne disait-il pascomme je vous le rappelais tout àl'heureque Dieu visite les coeurs pendant la nuit? Platon neveut-il pas qu'on se prépare aux songes par une grandepureté d'âme et de corps (3)? Hippocrate n'a-t-ilpas composé un traité exprès sur les songesoùil s'avance jusqu'à refuser de reconnaître pour unvéritable médecin celui qui ne sait pas interpréterles songes (XIV)? Il me semble qu'un poète latinLucrècesi je ne me trompe (4)est allé plus loin peut-être endisant que les dieuxdurant le sommeilparlent à l'âmeet à l'esprit.

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(1)

. . . . .. . . . . fruiturque deorum

Colloquio.


(Virg.Aen. VII9091.)

(2) Semelloquitur Deus (et secundo id ipsum non repetit) per somnium invisione nocturna... ut avertat hominem ab his quae facit. (JobXXXIII141517.)

(3) Cicer.de Divin. I30.

(4) Non:le vers est de Juvénal. En animam et mentem ??? qua Dinocte loquantur! (Juv.531.) (Note de l'éditeur.)

EnfinMarc-Aurèle (je ne vous cite pas ici un esprit faible) nonseulement a regardé ces communications nocturnes comme un faitincontestablemais il déclare de plusen propres termesenavoir été l'objet (XV). Que dites-vous sur celamessieurs? Auriez-vous par hasard quelque envie de soutenir que toutel'antiquité sacrée et profane a radoté? quel'homme n'a jamais pu voir que ce qu'il voitéprouver que cequ'il éprouve? que les grands hommes que je vous cite étaientdes esprits faibles? que...

LECHEVALIER.

Pour moije ne crois point encore avoir acquis le droit d'êtreimpertinent.

LESÉNATEUR.

Et moijecrois de plus que personne ne peut acquérir ce droitquiDieu mercin'existe pas.

LE COMTE.

Dites-moimon cher amipourquoi vous ne rassembleriez pas une foule depenséesd'un genre très élevé et trèspeu communqui vous arrivent constamment lorsque nous parlonsmétaphysique ou religion? Vous pourriez intituler ce recueil:Élans philosophiques. Il existe bien un ouvrage écriten latin sous le même titre; mais ce sont des élans àse casser le cou: les vôtresce me semblepourraientsoulever l'homme sans danger.

LECHEVALIER.

Je vous yexhorte aussimon cher sénateur; en attendantmessieursilva m'arriverpar votre grâceune chose qui certainement nem'est arrivée de ma vie: c'est de m'endormir en pensant auProphète-Roi. À vous l'honneur!

FIN DUSEPTIEME ENTRETIEN.



NOTESDU SEPTIEME ENTRETIEN.


Note I.

« Sil'on vous disait que tous les chats d'un grand pays se sont assembléspar milliers dans une plaineet qu'après avoir miaulétout leur saoulils se sont jetés avec fureur les uns sur lesautreset ont joué ensemble de la dent et de la griffe; quede cette mêlée il est demeuré de part et d'autreneuf a dix mille chats sur la placequi ont infecté l'air àdix lieues de là par leur puanteurne diriez-vous pas: «Voilà le plus abominable sabbat dont on ait jamais entenduparler? » et si les loups en faisaient de mêmequelshurlements! quelle boucherie! et si les uns et les autres vousdisaient qu'ils aiment la gloirene ririez-vous pas de tout votrecoeur de l'ingénuité de ces pauvres bêtes? »

Note II.

Lycurgueprit des Égyptiens son idée de séparer les gensde guerre du reste des citoyenset de mettre à part lesmarchandsartisans et gens de métier; au moyen de quoi ilétablit une chose publique véritablement noblenetteet gentille. (Plut. in Lyc. chap. VI de la traductiond'Amyot.)

Et parminous encoreune famille qui n'a jamais porté les armesquelque mérite qu'elle ait acquis d'ailleurs dans toutes lesfonctions civiles les plus honorablesne sera jamais véritablementnoblenette et gentille. Toujours il lui manquera quelque chose.

Note III.

L'erreurpendant tout le dernier sièclefut une espèce dereligion que les philosophes professèrent et prêchèrenthautement comme les apôtres avaient professé et prêchéla vérité. Ce n'est pas que ces philosophes aientjamais été de bonne foi: c'est au contraire ce qui leura toujours et visiblement manqué. Cependant ils étaientconvenuscomme les anciens auguresde ne jamais rire en seregardantet ils mettaientaussi bien que la chose est possiblel'audace à la place de la persuasion. Voici un passage deMontesquieu bien propre à faire sentir la force de cet espritgénéral qui commandait à tous les écrivains.

Leslois de la nature dit-ilsont celles qui dériventuniquement de la constitution de notre être; pour les connaîtrebienil faut considérer un homme avant l'établissementdes sociétés: les lois de la nature seraient cellesqu'il recevrait dans un état pareil. (Espr. des loisliv.II.)

Ainsi leslois naturellespour l'animal politique et religieux (comme adit Aristote)dérivent d'un état antérieur àtoute association civile et religieuse! je suistoutes les foisqu'il ne s'agit pas de styleadmirateur assez tranquille deMontesquieu; cependantjamais je ne me persuaderai qu'il ait écritsérieusement ce qu'on vient de lire. Je crois tout simplementqu'il récitait son Crédo comme tant d'autresdu bout des lèvrespour être fêté par lesfrèreset peut-être aussi pour ne pas se brouiller avecles inquisiteurscar ceux de l'erreur ne badinaient pas de sontemps.

Note IV.

« Jevous ai parlé du lieutenant de la compagnie des grenadiers quifut tué. Vous ne serez peut-être pas fâchéde savoir qu'on lui trouva un cilice sur le corps. Il étaitd'une piété singulièreet avait même faitses dévotions le jour d'auparavant. On dit quedans cettecompagnieil y a des gens fort réglés. Pour moi jen'entends guère de messes dans le camp qui ne soit suivie parquelques mousquetaireset où il n'y ait quelqu'un quicommunie de la manière du monde la plus édifiante. »(Racine à Boileauau camp devant Namur 1692. OEuvresédit. de GeoffroiParis1808tom. VIIpag. 275.)

Note V.

«J'ai été affligé de ce que vous ne serviez pas;mais c'est un dessein de pure miséricorde pour vous détacherdu monde et pour vous ramener à une vie de pure foiqui estune mort sans relâche. » (OEuvres spirit. de Fénélonin-12tom. IVLettre CLXIXpag. 171172.)

Note VI.

« Ilne faut pas vous rendre singulier; ainsi vous ne faites pas uneaffaire de perdre quelquefois la messe les jours ouvrierssurtoutà l'armée. Tout ce qui est de votre état estordre de Dieu pour vous. » (OEuvres de madame Guyontom. XXXIV; tom. XI des Lettres chrétiennes et spirit.lettre XVIepag. 54Londres1768in-12.)

Note VII.

Mascaron adit dans l'oraison funèbre de Turenneau commencement de lapremière partie: « Presque tous les peuples de la terrequelque différents d'humeur et d'inclination qu'ils aient puêtresont convenus en ce point d'attacher le premier degréde la gloire à la profession des armes. Cependant si cesentiment n'était appuyé que sur l'opinion des hommeson pourrait le regarder comme une erreur qui a fasciné tousles esprits. Mais quelque chose de plus réel et de plus solideme détermine là-dessus; et si nous sommes trompésdans la noble idée que nous nous formons de la gloire desconquérantsgrand Dieu! j'ose presque dire que c'est vous quinous avez trompés. Le plus auguste des titres que Dieu sedonne à lui-mêmen'est-ce pas celui de DIEU DES ARMÉES?etc.etc. »

Mais quin'admirerait la sagesse d'Homèrequi faisait dire àson Jupiteril y a près de trois mille ans: Ah! que leshommes accusent les dieux injustement! Ils disent que les maux leursviennent de noustandis que c'est uniquement par leurs crimes qu'ilsse rendent malheureux plus qu'ils ne devraient l'être. -Disons-nous mieux? Je prie qu'on fasse attention à l'##upermoron. (Odyss. 132.)

Note VIII.

IsaïeXXVI21. Gen. IV11. Dans la tragédie grecque d'OresteApollon déclare: « Qu'il ne faut point s'en prendre àHélène de la guerre de Troiequi a coûtési cher aux Grecs; que la beauté de cette femme ne fut que lemoyen dont les dieux se servirent pour allumer la guerre entre deuxpeupleset faire couler le sang qui devait purifier la terresouillée par le débordement de tous les crimes. »(Mot à motpour POMPER les souillures.) Eurip.Orest.V1677-80.

Peud'auteurs anciens se montrent plus versés qu'Euripide danstous les dogmes de la théologie antique. Il a parlécomme Isaïeet Mahomet a parlé comme l'un et l'autre: SiDieu dit-iln'élevait pas nation contre nationlaterre serait entièrement corrompue. (Alcorancitépar le chev. Will. Jones; hist. de Thomas-Kouli-Khan. Worksin-4otom. Vpag. 8.) Fas est ab hoste doceri.

Note IX.

Voici cequ'écrivait Bolingbroke au sujet de la guerre terminéepar la paix de Nimègueen 1679: « La misérableconduite de l'Autrichela pauvreté de quelques princes del'empirela désunion etpour parler clairla politiquemercenaire de tous ces princes; en un mot les vues étroitesles fausses notionsetpour m'exprimer encore aussi franchement surma nation que sur les autresla scélératesse ducabinet anglaisn'empêchèrent pas seulement qu'on nemît des bornes à cette puissancemais l'élevèrentà une force presque insurmontable à toute coalitionfuture. » (Bolingbroke's letters on the study and use ofhistory Bâle1788in-8oLettre VIIIpag. 184.)

Enécrivant ces lignesBolingbroke se doutait peu qu'en un clind'oeil les Hollandais fouleraient aux pieds Louis XIV àGertruidenberget qu'ils seraient le noeud d'une coalitionformidable qui serait brisée à son tour par unepuissance de second ordre: Un gant et un verre d'eau.

Note X.

L'empereurArnoulf faisait le siège de Rome: un lièvre qui s'étaitjeté dans le camp de ce prince s'échappa en courant ducôté de la ville; les soldats le poursuivant avec degrands crisles assiégésqui se crurent au momentd'un assaut généralperdirent la tête et prirentla fuiteou se précipitèrent du haut des remparts.Arnoulfprofitant de cette terreur paniques'empara de la ville.(Luitpr.hist. liv. Ichap. 8.) Muratori ne croit pas tropà ce faitquoiqu'il nous ait été contépar un auteur contemporain. (Muratori Ann. d'Ital. ad ann.DCCCXCVI in-4otom. Vpag. 215.) Je le crois cependant aussicertain que celui des oies.

Note XI.

_Illuctesticuli sibi conscius unde fugit mus


. . . . .. . . ubi velari pictura jubetur

Quaecumque alterius sexusimitata figuram est._


(Juven.Sat. VI338341.)

Note XII.

Pourchanter ici tes louanges


Notrezèleseigneura devancé le jour;

Faisqu'ainsi nous chantions un jour avec les anges

Le bien qu'àtes élus réserve ton amour.


Lève-toisoleil adorable


Qui del'éternité ne fais qu'un heureux jour;

Faisbriller à nos yeux ta clarté secourable

Etrépands dans nos coeurs le feu de ton amour.


Fuyezsongestroupe menteuse


Dangereuxennemis par la nuit enfantés;

Et que fuie avec vous lamémoire honteuse

Des objets qu'à nos sens vousaviez présentés.


Que cejour se passe sans crime


Que noslanguesnos mainsnos yeux soient innocents;

Que tout soitchaste en nouset qu'un frein légitime

Au joug de laraison asservisse nos sens...


Chantonsl'auteur de la lumière


Jusqu'aujour où son ordre a marqué notre fin;

Et qu'enle bénissant notre aurore dernière

Se perde enun midi sans soir et sans matinetc.etc.


(Voyez leshymnes du Bréviaire romaintraduites par Racinedans lesoeuvres mêlées de ce grand poète.) Celui quivoudra sans vocation essayer quelque chose dans ce genreenapparence si simple et si facileapprendra deux choses en jetant laplume: ce que c'est que la prièreet ce que c'est que letalent de Racine.

Note XIII.

Rien n'estplus vrai que cette sensation. Voy. les Lettres américainesde Carli-Rubiin-8otom. Ilettres 4569.

Au Péroule sacrifice consistait dans le Cancu ou pain consacréet dans l'Aca ou liqueur sacréedont les prêtreset les Incas buvaient une portion après la cérémonie.(Ibid. l. 9.)

«Les Mexicains formaient une image de leur idole en pâte de maïsqu'ils faisaient cuire comme un pain. Après l'avoir portéeen procession et rapportée dans le templele prêtre larompait et la distribuait aux assistants. Chacun mangeait sonmorceauet se croyait sanctifié après avoir mangéson Dieu. » (RaynalHist. phil. et pol.etc.liv. VI.)Carli a tort de citer ce trait sans le moindre signe dedésapprobation. (Ibid. l. 9.) On peut observer ici enpassant que les mécréants du dernier siècleVoltaireHumeFrédéric IIRaynaletc.se sontextrêmement amusés à nous faire dire: Que nousmangeons notre Dieu après l'avoir fait; qu'une oublie devientDieu; etc. Ils ont trouvé un moyen infaillible de nousrendre ridiculesc'est de nous prêter leurs propres pensées;mais cette propositionle pain est Dieu tombe d'elle-mêmepar sa propre absurdité. (BossuetHist. de variat.II3.) Ainsi tous les bouffons possibles sont bien les maîtrede battre l'air tant qu'ils voudront.

Note XIV.

Hippocratedit dans ce traité: Que tout homme qui juge bien des signesdonnés par les songes en sentira l'extrême importance;et il décide ensuite d'une manière plus généraleque la mémoire de l'interlocuteur ne lui rappelait: Quel'intelligence des songes est une grande partie de la sagesse.##Ostis oun epistatai krinein tauta ortoos mego meron epistataisophies. (Hipp. de Somn. pp. Edit Van der Linden. Tom. Icap. 2in fin. p. 635.) Je ne connais aucun autre texte d'Hippocratequi se rapporte plus directement au sujet. (Note de l'éditeur.)

Note XV.

On lit eneffet ceci dans les tablettes de ce grand personnage: Les dieuxont la bonté de donner aux hommespar les songes et par lesoraclesles secours dont ils ont besoin. Une grande marque du soindes dieux pour moic'est quedans mes songesils m'ont enseignédes remèdes pour mes mauxparticulièrement pour mesvertiges et mon crachement de sangcomme il m'arriva à Gaëteet à Chryse. (Pensées de Marc-Aurèleliv.Iin fin.; liv. IX§27.)

HUITIEMEENTRETIEN.




LECHEVALIER.

Trouvezbonmessieursqu'avant de poursuivre nos entretiens je vousprésente le procès-verbal des séancesprécédentes.

LESÉNATEUR.

Qu'est-cedonc que vous voulez diremonsieur le chevalier?

LECHEVALIER.

Le plaisirque je prends à nos conversations m'a fait naître l'idéede les écrire. Tout ce que nous disons ici se graveprofondément dans ma mémoire. Vous savez que cettefaculté est très forte chez moi: c'est un mériteassez léger pour qu'il me soit permis de m'en parer;d'ailleurs je ne donne point aux idées le temps de s'échapper.Chaque soir avant de me coucheret dans le moment où elles mesont encore très présentesj'arrête sur lepapier les traits principauxet pour ainsi dire la trame dela conversation; le lendemain je me mets au travail de bonne heure etj'achève le tissum'appliquant surtout à suivre le fildu discours et la filiation des idées. Vous savez d'ailleursque je ne manque pas de tempscar il s'en faut que nous puissionsnous réunir exactement tous les jours; je regarde mêmecomme une chose impossible que trois personnes indépendantespuissentpendant deux ou trois semaines seulementfaire chaque jourla même choseà la même heure. Elles auront beaus'accorderse promettrese donner parole expressémentettoute affaire cessantetoujours il y aura de temps à autrequelque empêchement insurmontableet souvent ce ne sera qu'unebagatelle. Les hommes ne peuvent être réunis pour un butquelconque sans une loi ou une règle qui les prive de leurvolonté: il faut être religieux ou soldat. J'ai donc euplus de temps qu'il ne fallaitet je crois que peu d'idéesessentielles me sont échappées. Vous ne me refuserezpas d'ailleurs le plaisir d'entreprendre la lecture de mon ouvrage:et vous comprendrezà la largeur des margesque j'ai comptésur de nombreuses corrections. Je me suis promis une véritablejouissance dans ce travail commun; mais je vous avoue qu'enm'imposant cette tâche péniblej'ai pensé auxautres plus qu'à moi. Je connais beaucoup d'hommes dans lemondebeaucoup de jeunes gens surtoutextrêmement dégoûtésdes doctrines modernes. D'autres flottent et ne demandent qu'àse fixer. Je voudrais leur communiquer ces mêmes idéesqui ont occupé nos soiréespersuadé que jeserais utile à quelques-uns et agréable au moins àbeaucoup d'autres. Tout homme est une espèce de FOI pour unautreet rien ne l'enchantelorsqu'il est pénétréd'une croyance et à mesure qu'il en est pénétrécomme de la trouver chez l'homme qu'il estime. S'il vous semblaitmême que ma plumeaidée par une mémoire heureuseet par une révision sévèreeût rendufidèlement nos conversationsen vérité jepourrais fort bien faire la folie de les porter chez l'imprimeur.

LE COMTE.

Je puis metrompermais je ne crois pas qu'un tel ouvrage réussît.

LECHEVALIER.

Pourquoidoncje vous en prie? Vous me disiez cependantil y a peu de temps:qu'une conversation valait mieux qu'un livre.

LE COMTE.

Elle vautmieux sans doute pour s'instruirepuisqu'elle admet l'interruptionl'interrogation et l'explication; mais il ne s'ensuit pas qu'ellesoit faite pour être imprimée.

LECHEVALIER.

Neconfondez pas les termes: ceux de conversation de dialogueet d'entretien ne sont pas synonymes. La conversationdivague de sa nature: elle n'a jamais de but antérieur; elledépend des circonstances; elle admet un nombre illimitéd'interlocuteurs. Je conviendrai donc si vous voulezqu'elle neserait pas faite pour être impriméequand même lachose serait possibleà cause d'un certain pêle-mêlede penséesfruit des transitions les plus bizarresqui nousmènent souvent à parlerdans le même quartd'heurede l'existence de Dieu et de l'opéra-comique.

Maisl'entretien est beaucoup plus sage; il suppose un sujetet sice sujet est graveil me semble que l'entretien est subordonnéaux règles de l'art dramatiquequi n'admettent point unquatrième interlocuteur (1). Cette règle est dans lanature. Si nous avions ici un quatrièmeil nous gêneraitfort.

--

(1) Necquarta loqui persona laboret. (Hor.)

Quant audialogue ce mot ne représente qu'une fiction; car ilsuppose une conversation qui n'a jamais existé. C'est uneoeuvre purement artificielle: ainsi on peut en écrire autantqu'on voudra; c'est une composition comme une autrequi part touteforméecomme Minervedu cerveau de l'écrivain; et lesdialogues des morts qui ont illustrés plus d'uneplumesont aussi réelset même aussi probablesqueceux des vivants publiés par d'autres auteurs. Ce genre nousest donc absolument étranger.

Depuis quevous m'avez jeté l'un et l'autre dans les lectures sérieusesj'ai lu les Tusculanes de Cicérontraduites en françaispar le président Bouhier et par l'abbé d'Olivet. Voilàencore une oeuvre de pure imaginationet qui ne donne pas seulementl'idée d'un entretien réel. Cicéron introduit unauditeur qu'il désigne tout simplement par la lettre A; il sefait faire une question par cet auditeur imaginaireet lui répondtout d'une haleine par une dissertation régulière: cegenre ne peut être le nôtre. Nous ne sommes point deslettres majuscules; nous sommes des êtres très réelstrès palpables: nous parlons pour nous instruire et pour nousconsoler. Il n'y a entre nous aucune subordination; etmalgréla supériorité d'âge et de lumièresvousm'accordez une égalité que je ne demande point. Jepersiste donc à croire que si nos entretiens étaientpubliés fidèlementc'est-à-dire avec toutecette exactitude qui est possible... Vous riezM. le sénateur?

LESÉNATEUR.

Je ris eneffetparce qu'il me semble quesans vous en apercevoir vousargumentez puissamment contre votre projet. Comment pourriez-vousconvenir plus clairement des inconvénients qu'il entraîneraitqu'en nous entraînant nous-mêmes dans une conversationsur les conversations? Ne voudriez-vous pas aussi l'écrirepar hasard?

LECHEVALIER.

Je n'ymanquerais pasje vous assuresi je publiais le livre; et je suispersuadé que personne ne s'en fâcherait. Quant auxautres digressions inévitables dans tout entretien réelj'y vois plus d'avantages que d'inconvénientspourvu qu'ellesnaissent du sujet et sans aucune violence. Il me semble que toutesles vérités ne peuvent se tenir debout par leurspropres forces: il en est qui ont besoin d'êtrepour ainsidireflanquées par d'autres véritésetde là vient cette maxime très vraie que j'ai lue je nesais où: Que pour savoir bien une choseil fallait ensavoir un peu mille. Je crois donc que cette facilité quedonne la conversationd'assurer sa route en étayant uneproposition par d'autres lorsqu'elle en a besoin: que cette facilitédis-jetransportée dans un livrepourrait avoir son prix etmettre de l'art dans la négligence.

LESÉNATEUR.

ÉcoutezM. le chevalierje le mets sur votre conscienceet je crois quenotre ami en fait autant. Je crains peuau resteque laresponsabilité puisse jamais vous ôter le sommeillelivre ne pouvant faire beaucoup de malce me semble. Tout ce quenous vous demandons en communc'est de vous garder sur toute chosequand même vous ne publieriez l'ouvrage qu'après notremortde dire dans la préface: J'espère que lelecteur ne regrettera pas son argent (1)autrement vous nousverriez apparaître comme deux ombres furieuseset malheur àvous!

--

(1) Voy.tom. Ip. 369.

LECHEVALIER.

N'ayez paspeur: je ne crois pas qu'on me surprenne jamais à pillerLockeaprès la peur que vous m'en avez fait.

Quoi qu'ilen puisse arriver dans l'avenirvoyonsje vous en prieoùnous en sommes aujourd'hui. Nos entretiens ont commencé parl'examen de la grande et éternelle plainte qu'on ne cessed'élever sur le succès du crime et les malheurs de lavertu; et nous avons acquis l'entière conviction qu'il n'y arien au monde de moins fondé que cette plainteet que pourcelui même qui ne croirait pas à une autre viele partide la vertu serait toujours le plus sûr pour obtenir la plushaute chance de bonheur temporel. Ce qui a été dit surles supplicessur les maladies et sur les remords ne laisse passubsister le moindre doute sur ce point. J'ai surtout fait uneattention particulière à ces deux axiomes fondamentaux:savoiren premier lieuque nul homme n'est puni comme justemais toujours comme homme en sorte qu'il est faux que la vertusouffre dans ce monde: c'est la nature humaine qui souffreettoujours elle le mérite; et secondementque le plus grandbonheur temporel n'est nullement promiset ne saurait l'êtreà l'homme vertueuxmais à la vertu. Il suffit eneffetpour que l'ordre soit visible et irréprochablemêmedans ce mondeque la plus grande masse de bonheur soit dévolueà la plus grande masse de vertus en général; etl'homme étant donné tel qu'il estil n'est pas mêmepossible à notre raison d'imaginer un autre ordre de chosesqui ait seulement une apparence de raison et de justice. Mais commeil n'y a point d'homme justeil n'y en a point qui ait droit de serefuser à porter de bonne grâce sa part des misèreshumainespuisqu'il est nécessairement criminel ou de sangcriminel; ce qui nous a conduits à examiner à fondtoute la théorie du péché originel quiest malheureusement celle de la nature humaine. Nous avons vu dansles nations sauvages une image affaiblie du crime primitif; etl'homme n'étant qu'une parole animéela dégradationde la parole s'est présentée à nousnon commele signe de la dégradation humainemais comme cettedégradation même; ce qui nous a valu plusieursréflexions sur les langues et sur l'origine de la parole etdes idées. Ces points éclaircisla prière seprésentait naturellement à nous comme un supplémentà tout ce qui avait été ditpuisqu'elle est unremède accordé à l'homme pour restreindrel'empire du mal en se perfectionnant lui-mêmeet qu'il ne doits'en prendre qu'à ses propres vicess'il refuse d'employer ceremède. À ce mot de prière nous avons vus'élever la grande objection d'une philosophie aveugle oucoupablequine voyant dans le mal physique qu'un résultatinévitable des lois éternelles de la natures'obstineà soutenir que par là même il échappeentièrement à l'action de la prière. Ce sophismemortel a été discuté et combattu dans le plusgrand détail. Les fléaux dont nous sommes frappéset qu'on nomme très justement fléaux du cielnous ont paru les lois de la nature précisémentcomme les supplices sont des lois de la sociétéet par conséquent d'une nécessité purementsecondaire qui doit enflammer notre prièreloin de ladécourager. Nous pouvions sans doute nous contenter àcet égard des idées généralesetn'envisager toutes ces sortes de calamités qu'en masse:cependant nous avons permis à la conversation de serpenter unpeu dans ce triste champet la guerre surtout nous a beaucoupoccupés. C'estje vous l'assurecelle de toutes nosexcursions qui m'a le plus attaché; car vous m'avez faitenvisager ce fléau de la guerre sous un point de vue toutnouveau pour moiet je compte y réfléchir encore detoutes mes forces.

LESÉNATEUR.

Pardon sije vous interrompsM. le chevalier; mais avant d'abandonner tout àfait l'intéressante discussion sur les souffrances du justeje veux encore soumettre à votre examen quelques penséesque je crois fondées et qui peuventà mon avisfaireconsidérer les peines temporelles de cette vie comme l'une desplus grandes et des plus naturelles solutions de toutes lesobjections élevées sur ce point contre la justicedivine. Le justeen sa qualité d'hommeserait néanmoinssujet à tous les maux qui menacent l'humanité; et commeil n'y serait soumis précisément qu'en cette qualitéd'hommeil n'aurait nul droit de se plaindre; vous l'avez remarquéet rien n'est plus clair; mais vous avez remarqué de pluscequi malheureusement n'a pas besoin de preuvequ'il n'y a point dejuste dans la rigueur du terme: d'où il suit que touthomme a quelque chose à expier. Orsi le juste (tel qu'ilpeut exister) accepte les souffrances dues à sa qualitéd'hommeet si la justice divine à son tour accepte cetteacceptationje ne vois rien de si heureux pour luini de siévidemment juste.

Je croisde plus en mon âme et conscience que si l'homme pouvait vivredans ce monde exempt de toute espèce de malheursil finiraitpar s'abrutir au point d'oublier complètement toutes leschoses célestes et Dieu même. Comment pourrait-ildanscette suppositions'occuper d'un ordre supérieurpuisquedans celui même où nous vivonsles misères quinous accablent ne peuvent nous désenchanter des charmestrompeurs de cette malheureuse vie?

LECHEVALIER.

Je ne saissi je suis dans l'erreurmais il me semble qu'il n'y aurait rien desi infortuné qu'un homme qui n'aurait jamais éprouvél'infortune: car jamais un tel homme ne pourrait être sûrde lui-mêmeni savoir ce qu'il vaut. Les souffrances sont pourl'homme vertueux ce que les combats sont pour le militaire: elles leperfectionnent et accumulent ses mérites. Le brave s'est-iljamais plaint à l'armée d'être toujours choisipour les expéditions les plus hasardeuses? Il les recherche aucontraire et s'en fait gloire: pour luiles souffrances sont uneoccupationet la mort une aventure. Que le poltron s'amuse àvivre tant qu'il voudrac'est son métier; mais qu'il nevienne point nous étourdir de ses impertinences sur le malheurde ceux qui ne lui ressemblent pas. La comparaison me semble tout àfait juste: si le brave remercie le général quil'envoie à l'assautpourquoi ne remercierait-il pas de mêmeDieu qui le fait souffrir? Je ne sais comment cela se faitmais ilest cependant sûr que l'homme gagne à souffrirvolontairementet que l'opinion même l'en estime davantage.J'ai souvent observéà l'égard des austéritésreligieusesque le vice même qui s'en moque ne peut s'empêcherde leur rendre hommage. Quel libertin a jamais trouvél'opulente courtisanequi dort à minuit sur l'édredonplus heureuse que l'austère carmélitequi veille etqui prie pour nous à la même heure? Mais j'en revienstoujours à ce que vous avez observé avec tant deraison: qu'il n'y a point de juste. C'est donc par un traitparticulier de bonté que Dieu châtie dans ce mondeaulieu de châtier beaucoup plus sévèrement dansl'autre. Vous saurezmessieursqu'il n'y a rien que je croie plusfermement que le purgatoire. Comment les peines ne seraient-elles pastoujours proportionnées aux crimes? Je trouve surtout que lesnouveaux raisonneurs qui ont nié les peines éternellessont d'une sottise étranges'ils n'admettent pas expressémentle purgatoire: carje vous prieà qui ces gens-làferont-ils croire que l'âme de Robespierre s'élançade l'échafaud dans le sein de Dieu comme celle de Louis XVI?Cette opinion n'est cependant pas aussi rare qu'on pourraitl'imaginer: j'ai passé quelques annéesdepuis monhégire dans certaines contrées de l'Allemagneoù les docteurs de la loi ne veulent plus ni enfer nipurgatoire: il n'y a rien de si extravagant. Qui jamais a imaginéde faire fusiller un soldat pour une pipe de faïence voléedans le chambrée? cependant il ne faut pas que cette pipe soitvolée impunément; il faut que le voleur soit purgéde ce vol avant de pouvoir se placer en ligne avec les braves gens.

LESÉNATEUR.

Il fautavouerM. le chevalierque si jamais nous avons une Sommethéologique écrite de ce styleelle ne manquerapas de réussir beaucoup dans le monde.

LECHEVALIER.

Il nes'agit nullement de style; chacun a le sien: il s'agit des choses.Orje dis que le purgatoire est le dogme du bon sens; et puisquetout péché doit être expié dans ce mondeou dans l'autreil s'ensuit que les afflictions envoyées auxhommes par la justice divine sont un véritable bienfaitpuisque ces peineslorsque nous avons la sagesse de les accepternous sontpour ainsi diredécomptées surcelles de l'avenir. J'ajoute qu'elles sont un gage manifeste d'amourpuisque cette anticipation ou cette commutation de peine exclutévidemment la peine éternelle. Celui qui n'a jamaissouffert dans ce monde ne saurait être sûr de rien; etmoins il a souffert moins il est sûr; mais je ne vois pas ceque peut craindreou pour m'exprimer plus exactementce que peutlaisser craindre celui qui a souffert avec acceptation.

LE COMTE.

Vous avezparfaitement raisonnéM. le chevalieret même je doisvous féliciter de vous être rencontré avecSénèque; car vous avez dit des carmélitesprécisément ce qu'il a dit des vestales (1): j'ignoresi vous savez que ces vierges fameuses se levaient la nuitetqu'elles avaient leurs matines au pied de la lettrecommenos religieuses de la stricte observance: en tout cas comptez sur cepoint de l'histoire. La seule observation critique que je mepermettrai sur votre théologie peut être aussice mesembleadressée à ce même Sénèque:« Aimeriez-vous mieuxdisait-ilêtre Sylla que Régulusetc. (2)? » Mais prenez gardeje vous priequ'il n'y ait iciune petite confusion d'idées. Il ne s'agit point du tout de lagloire attachée à la vertu qui supporte tranquillementles dangersles privations et les souffrances; car sur ce point toutle monde est d'accord: il s'agit de savoir pourquoi il a plu àDieu de rendre ce mérite nécessaire? Vous trouverez desblasphémateurs et même des hommes simplement légersdisposés à vous dire: Que Dieu aurait bien pudispenser la vertu de cette sorte de gloire. Sénèquene pouvant répondre aussi bien que vousparce qu'il n'ensavait pas autant que vous (ce que je vous prie de bien observer)s'est jeté sur cette gloire qui prête beaucoup àla rhétorique; et c'est ce qui donne à son traitéde la Providenced'ailleurs si beau et si estimableune légèrecouleur de déclamation. Quant à vousM. le sénateuren mettant même cette considération à l'écartvous avez rappelé avec beaucoup de raison que tout hommesouffre parce qu'il est hommeparce qu'il serait Dieu s'il nesouffrait paset parce que ceux qui demandent un homme impassibledemandent un autre monde; et vous avez ajouté une chose nonmoins incontestable en remarquant que nul homme n'étant justec'est-à-dire exempt de crimes actuels (si l'on excepte lasainteté proprement ditequi est très rare)Dieu faitréellement miséricorde aux coupables en les châtiantdans ce monde. Je crois que je vous aurais parlé de ces peinestemporaires futures que nous nommons purgatoire si M. lechevalier ne m'avait interdit de chercher mes preuves dans l'autremonde (3).

--

(1) Nonest iniquum nobilissimas virgines ad sacra facienda noctibusexcitarialtissimo somno inquinatas frui? (Sen.de Prov.cap. V.)

(2) Idemibid. tom. III. Ce ne sont pas les propres motsmais le sensest rendu.

(3) Voy.tom Ip. 14.

LECHEVALIER.

Vous nem'aviez pas compris parfaitement: je n'avais exclu de nos entretiensque les peines dont l'homme pervers est menacé dans l'autremonde; mais quant aux peines temporaires imposées auprédestinéc'est autre chose...

LE COMTE.

Comme ilvous plaira. Il est certain que ces peines futures et temporairesfournissentpour tous ceux qui les croientune réponsedirecte et péremptoire à toutes les objections fondéessur les souffrances du prétendu justeet il est vrai encoreque ce dogme est si plausiblequ'il s'emparepour ainsi diredubon senset n'attend pas la révélation (I). Je nesaisau restesi vous n'êtes pas dans l'erreur en croyant quedans ce pays où vous avez dépensé sansfruitmais non pas sans méritetant de zèle et tantde valeurvous avez entendu les docteurs de la loi nier toutà la fois l'enfer et le purgatoire. Vous pourriez fort bienavoir pris la dénégation d'un mot pour celle d'unechose. C'est une énorme puissance que celle des mots! Telministreque celui de purgatoire mettait en colèrenousaccordera sans peine un lieu d'expiation ou un étatintermédiaire ou peut-être même des stations;qui sait...? sans se croire le moins du monde ridicule. - Vous nedites rienmon cher sénateur? Je continue. - Un des grandsmotifs de la brouillerie du XVIIIe siècle fut précisémentle purgatoire. Les insurgés ne voulaient rien rabattrede l'enfer pur et simple. Cependantlorsqu'ils sont devenusphilosophes ils se sont mis à nier l'éternitédes peineslaissant néanmoins subsister un enfer àtemps uniquement pour la bonne policeet de peur de fairemonter au cieltout d'un traitNéron et Messaline àcôté de saint Louis et de sainte Thérèse.Mais un enfer temporaire n'est autre chose que le purgatoire; ensorte qu'après s'être brouillés avec nous parcequ'ils ne voulaient point de purgatoireils se brouillent de nouveauparce qu'ils ne veulent que le purgatoire (II): c'est cela qui estextravagantcomme vous disiez tout à l'heure. Mais en voilàassez sur ce sujet. Je me hâte d'arriver à l'une desconsidérations les plus dignes d'exercer toute l'intelligencede l'hommequoiquedans le faitle commun des hommes s'en occupefort peu.

Lejusteen souffrant volontairementne satisfait pas seulement pourluimais pour le coupable par voie de réversibilité.

C'est unedes plus grandes et des plus importantes vérités del'ordre spirituel; mais il me faudrait pour la traiter à fondplus de temps qu'il ne m'en reste aujourd'hui. Remettons-en donc ladiscussion à demainet laissez-moi consacrer les derniersmoments de la soirée au développement de quelquesréflexions qui se sont présentées à monesprit sur le même sujet.

On nesaurait expliquer dit-onpar les seules lumières dela raisonles succès du méchant et les souffrances dujuste dans ce monde. Ce qui signifie dans doute qu'il y a dansl'ordre que nous voyons une injustice qui ne s'accorde pas avec lajustice de Dieu; autrement l'objection n'aurait point de sens.Orcette objection pouvant partir de la bouche d'un athée oude celle d'un théisteje ferai d'abord la premièresupposition pour écarter toute espèce de confusion.Voyez donc ce que tout cela veut dire de la part d'un de ces athéesde persuasion et de profession.

Je ne saisen vérité si ce malheureux Hume s'est compris lui-mêmelorsqu'il a dit si criminellementet même si sottement avectout son génie: Qu'il était impossible de justifierle caractère de la Divinité (1). Justifier lecaractère d'un être qui n'existe pas!

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(1) Il adit en effet en propres termes: « Qu'il est impossible àla raison naturelle de justifier le caractère de la Divinité.» (Essays on liberty and necessity vers. fin.) Ilajoute avec une froide et révoltante audace: « Montrerque Dieu n'est pas l'auteur du péchéc'est ce qui apassé jusqu'à présent toutes les forces de laphilosophie. »

Encore unefoisqu'est-ce qu'on veut dire? Il me semble que tout se réduità ce raisonnement: Dieu EST injustedonc il n'existe pas.Ceci est curieux! Autant vaut le Spinosa de Voltaire qui dit àDieu: Je crois bien entre nous que vous n'existez pas (1). Ilfaudra donc que le mécréant se retourne et dise: Quel'existence du mal est un argument contre celle de Dieu; parce que siDieu existaitce malqui est une injusticen'existerait pas.Ah! ces messieurs savaient donc que Dieu qui n'existe pas estjuste par essence! Ils connaissent les attributs d'un êtrechimérique; et ils sont en état de nous dire àpoint nommé comment Dieu serait fait si par hasard il y enavait un: en vérité il n'y a pas de folie mieuxconditionnée. S'il était permis de rire en un sujetaussi tristequi ne rirait d'entendre des hommes qui ont fort bienune tête sur les épaules comme nousargumenter contreDieu de cette même idée qu'il leur a donnée delui-mêmesans faire attention que cette seule idéeprouve Dieupuisqu'on ne saurait avoir l'idée de ce quin'existe pas (III)? En effetl'homme peut-il se représenter àlui-mêmeet la peinture peut-elle représenter àses yeux autre chose que ce qui existe? L'inépuisableimagination de Raphaël a pu couvrir sa fameuse galeried'assemblages fantastiques; mais chaque pièce existe dans lanature. Il en est de même du monde moral: l'homme ne peutconcevoir que ce qui est; ainsil'athéepour nier Dieulesuppose.

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(1) Voyezla pièce très connue intitulée les Systèmes.

Ausurplusmessieurstout ceci n'est qu'une espèce de préfaceà l'idée favorite que je voudrais vous communiquer.J'admets la supposition folle d'un dieu hypothétiqueetj'admets encore que les lois de l'univers puissent êtreinjustes ou cruelles à notre égard sans qu'elles aientd'auteur intelligent; ce qui est cependant le comble del'extravagance: qu'en résultera-t-il contre l'existence deDieu? Rien du tout. L'intelligence ne se prouve àl'intelligence que par le nombre. Toutes les autresconsidérations ne peuvent se rapporter qu'à certainespropriétés ou qualités du sujet intelligentcequi n'a rien de commun avec la question primitive de l'existence.

Le nombremessieursle nombre! ou l'ordre et la symétrie;car l'ordre n'est que le nombre ordonné et la symétrien'est que l'ordre aperçu et comparé.

Dites-moije vous priesilorsque Néron illuminait jadis ses jardinsavec des torches dont chacune renfermait et brûlait un hommevivantl'alignement de ces horribles flambeaux ne prouvait pas auspectateur une intelligence ordonnatrice aussi bien que la paisibleillumination faite hier pour la fête de S.M. l'impératrice-mère(1)? Si le mois de juillet ramenait chaque année la pestecejoli cycle serait tout aussi régulier que celui des moissons.Commençons donc à voir si le nombre est dansl'univers; de savoir ensuite si et pourquoi l'homme esttraité bien ou mal dans ce même monde: c'est une autrequestion qu'on peut examiner une autre foiset qui n'a rien decommun avec la première.

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(1) Cettecirconstance fixe la date du dialogue au 23 juillet. (Note del'éditeur.)

Le nombreest la barrière évidente entre la brute et nous dansl'ordre immatérielcomme dans l'ordre physique l'usage du feunous distingue d'elle d'une manière tranchante et ineffaçable.Dieu nous a donné le nombreet c'est par le nombre qu'il seprouve à nouscomme c'est par le nombre que l'homme se prouveà son semblable. Otez le nombrevous ôtez les artslessciencesla parole et par conséquent l'intelligence.Ramenez-le: avec lui reparaissent ses deux filles célestesl'harmonie et la beauté; le cri devient chantle bruit reçoit le rythme le saut est danse laforce s'appelle dynamique et les traces sont des figures.Une preuve sensible de cette véritéc'est que dans leslangues (du moins dans celles que je saiset je crois qu'il en estde même de celles que j'ignore) les mêmes mots exprimentle nombre et la pensée: on ditpar exempleque la raisond'un grand homme a découvert la raison d'une telleprogression; on dit raison sage et raison inversemécomptes dans la politiqueet mécomptesdans le calcul; ce mot de calcul même qui se présenteà moi reçoit la double significationet l'on dit: Jeme suis trompé dans tous mes calculs quoiqu'il nes'agisse du tout point de calculs. Enfin nous disons également:Il compte ses écus et il compte aller vous voirce que l'habitude seule nous empêche de trouver extraordinaire.Les mots relatifs aux poidsà la mesureàl'équilibreramènent à tout momentdans lediscoursle nombre comme synonyme de la pensée ou deses procédés; et ce mot de pensée mêmene vient-il pas d'un mot latin qui a rapport au nombre?

L'intelligencecomme la beauté se plaît à se contempler: orlemiroir de l'intelligencec'est le nombre. De là vient le goûtque nous avons tous pour la symétrie; car tout êtreintelligent aime à placer et à reconnaître detout côté son signe qui est l'ordre. Pourquoi dessoldats en uniforme sont-ils plus agréables à la vueque sous l'habit commun? pourquoi aimons-nous mieux les voir marcheren ligne qu'à la débandade? pourquoi les arbres dansnos jardinsles plats sur nos tablesles meubles dans nosappartementsetc.doivent-ils être placéssymétriquement pour nous plaire? Pourquoi la rimeles piedsles ritournellesla mesurele rythmenous plaisent-ils dans lamusique et dans la poésie? Pouvez-vous seulement imaginerqu'il y aitpar exempledans nos rimes plates (siheureusement nommées)quelque beauté intrinsèque?Cette forme et tant d'autres ne peuvent nous plaire que parce quel'intelligence se plaît dans tout ce qui prouve l'intelligenceet que son signe principal est le nombre. Elle jouit donc partout oùelle se reconnaîtet le plaisir que nous cause la symétriene saurait avoir d'autre recine; mais faisons abstraction de ceplaisir et n'examinons que la chose en elle-même. Comme cesmots que je prononce dans ce moment vous prouvent l'existence decelui qui les prononceet que s'ils étaient écritsils la prouveraient de même à tous ceux qui liraient cesmots arrangés suivant les lois de la syntaxede mêmetous les êtres créés prouvent par leur syntaxel'existence d'un suprême écrivain qui nous parle par cessignes; en effettous ces êtres sont des lettres dont laréunion forme un discours qui prouve Dieuc'est-à-direl'intelligence qui le prononce: car il ne peut y avoir de discourssans âme parlante ni d'écriture sans écrivain;à moins qu'on ne veuille soutenir que la courbe que je tracegrossièrement sur le papier avec un anneau de fil et un compasprouve bien une intelligence qui l'a tracéemais que cettemême courbe décrite par une planète ne prouverien; ou qu'une lunette achromatique prouve bien l'existence deDollandde Ramsdenetc.; mais que l'oeildont le merveilleuxinstrument que je viens de nommer n'est qu'une grossièreimitationne prouve point du tout l'existence d'un artiste suprêmeni l'intention de prévenir l'aberration! Jadis un navigateurjeté par le naufrage sur une île qu'il croyait déserteaperçut en parcourant le rivage une figure de géométrietracée sur le sable: il reconnut l'homme et rendit grâcesaux dieux. Une figure de la même espèce aurait-elle doncmoins de force pour être écrite dans le cielet lenombre n'est-il pas toujours le mêmede quelque manièrequ'il nous soit présenté? regardez bien: il est écritsur toutes les parties de l'univers et surtout sur le corps humain.Deux est frappant dans l'équilibre merveilleux des deuxsexes qu'aucune science n'a pu déranger; il se montre dans nosyeuxdans nos oreillesetc. Trente-deux est écritdans notre bouche; et vingt divisé par quatre porte soninvariable quotient à l'extrémité de nosquatre membres. Le nombre se déploie dans le règnevégétalavec une richesse qui étourdit par soninvariable constance dans les variétés infinies.Souvenez-vousM. le sénateurde ce que vous me dîtesun jourd'après vos amples recueils sur le nombre troisen particulier: il est écrit dans les astressur la terre;dans l'intelligence des hommesdans son corps; dans la véritédans la fable; dans l'Évangiledans le Talmud; dans lesVédas; dans toutes les cérémonies religieusesantiques ou moderneslégitimes ou illégitimesaspersionsablutionsinvocationsexorcismescharmessortilègesmagie noire ou blanche; dans les mystères de la cabalede lathéurgiede l'alchimiede toutes les sociétéssecrètes; dans la théologiedans la géométriedans la politiquedans la grammairedans une infinité deformules oratoires ou poétiques qui échappent àl'attention inavertie; en un mot dans tout ce qui existe. Ondira peut-êtrec'est le hasard: allons donc! - Des fousdésespérés s'y prennent d'une autre manière:ils disent (je l'ai entendu) que c'est une loi de la nature.Mais qu'est-ce qu'une loi? est-ce la volonté d'un législateur?Dans ce cas ils disent ce que nous disons. Est-ce le résultatpurement mécanique de certains éléments mis enaction d'une certaine manière? Alorscomme il faut que cesélémentspour produire un ordre généralet invariablesoient arrangés et agissent eux-mêmesd'une certaine manière invariablela question recommenceetil se trouve qu'au lieu d'une preuve de l'ordre et de l'intelligencequi l'a produitil y en a deux; comme si plusieurs dés jetésun grand nombre de fois amènent toujours rafle de sixl'intelligence sera prouvée par l'invariabilité dunombre qui est l'effetet par le travail intérieur del'artiste qui est la cause.

Dans uneville tout échauffée par le ferment philosophiquej'aieu lieu de faire une singulière observation: c'est quel'aspect de l'ordrede la symétrieet par conséquentdu nombre et de l'intelligencepressant trop vivement certainshommes que je me rappelle fort bienpour échapper àcette torture de la conscienceils on inventé un subterfugeingénieux et dont ils tirent le plus grand parti. Ilsse sont mis à soutenir qu'il est impossible de reconnaîtrel'intention à moins de connaître l'objet del'intention: vous ne sauriez croire combien ils tiennent àcette idée qui les enchanteparce qu'elle les dispense dusens commun qui les tourmente. Ils ont fait de la recherche desintentions une affaire majeureune espèce d'arcane(IV) qui composesuivant euxune profonde science et d'immensestravaux. Je les ai entendus direen parlant d'un grand physicien quiavait prononcé quelque chose dans ce genre: Il ose s'éleverjusqu'aux causes finales (c'est ainsi qu'ils appellent lesintentions). Voyez le grand effort! Une autre fois ils avertissaientde se donner bien garde de prendre un effet pour une intention;ce qui serait fort dangereuxcomme vous sentez: car si l'on venait àcroire que Dieu se mêle d'une chose qui va toute seuleouqu'il a eu une telle intention tandis qu'il en avait une autrequelles suites funestes n'aurait pas une telle erreur! Pour donner àl'idée dont je vous parle toute la force qu'elle peut avoirj'ai toujours remarqué qu'ils affectent de resserrer autantqu'ils le peuvent la recherche des intentions dans le cercle dutroisième règne. Ils se retranchent pour ainsi diredans la minéralogie et dans ce qu'ils appellent la géologieoù les intentions sont moins visiblesdu moins pour euxetqui leur présentent d'ailleurs le plus vaste champ pourdisputer et pour nier (c'est le paradis de l'orgueil); mais quant aurègne de la vie dont il part une voix un peu trop clairequi se fait entendre aux yeux ils n'aiment pas trop endiscourir. Souvent je leur parlais de l'animal par pure malicetoujours ils me ramenaient aux moléculesaux atomesàla gravitéaux couches terrestresetc. Que savons-nousme disaient-ils toujours avec la plus comique modestiequesavons-nous sur les animaux? le germinaliste sait-il ce que c'estqu'un germe? entendons-nous quelque chose à l'essence del'organisation? a-t-on fait un seul pas dans la connaissance de lagénération? la production des êtres organisésest lettre close pour nous. Orle résultat de ce grandmystèrele voici: c'est que l'animal étant lettreclose on ne peut y lire aucune intention.

Vouscroirez difficilement peut-être qu'il soit possible deraisonner aussi mal; mais vous leur ferez trop d'honneur. C'est cequ'ils pensent; ou du moins c'est ce qu'ils veulent faire entendre(ce qui n'est pas à beaucoup près la même chose).Sur des points où il n'est pas possible de bien raisonnerl'esprit de secte fait ce qu'il peut; il divagueil donne le changeet surtout il s'étudie à laisser les choses dans uncertain demi-jour favorable à l'erreur. Je vous répèteque lorsque ces philosophes dissertent sur les intentionsoucommeils disentsur les causes finales (mais je n'aime pas cemot)toujours ils parlent de la nature morte quand ils sont lesmaîtres du discoursévitant avec soin d'êtreconduits dans le champ des deux premiers règnes où ilssentent fort bien que le terrain résiste à leurtactique; maisde près ou de lointout tient à leurgrande maximeque l'intention ne saurait être prouvéetant qu'on n'a pas prouvé l'objet de l'intention; or jen'imagine pas de sophisme plus grossier: comment ne voit-on pas (1)qu'il ne peut y avoir de symétrie sans finpuisque lasymétrie seule est une fin du symétriseur?Un garde-tempsperdu dans les forêts d'Amérique ettrouvé par un Sauvagelui démontre la main etl'intelligence d'un ouvrier aussi certainement qu'il les démontreà M. Schubbert (2). N'ayant donc besoin que d'une finpour tirer notre conclusionnous ne sommes point obligés derépondre au sophiste qui nous demandequelle fin? Jefais creuser un canal autour de mon château: l'un ditc'estpour conserver du poisson; l'autrec'est pour se mettre àl'abri des voleurs; un troisième enfinc'est pourdessécher et assainir le terrain. Tous peuvent se tromper;mais celui qui serait bien sûr d'avoir raisonc'est celui quise bornerait à dire: Il l'a fait creuser pour des fins àlui connues. Quant au philosophe qui viendrait nous dire: «Tant que vous n'êtes pas tous d'accord sur l'intentionj'aidroit de n'en voir aucune. Le lit du canal n'est qu'un affaissementnaturel des terres; le revêtement est une concrétion; labalustrade n'est que l'ouvrage d'un volcanpas plus extraordinairepar sa régularité que ces assemblages d'aiguillesbasaltiques qu'on voit en Irlande et ailleursetc... »

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(1) Onvoit très bien; mais l'on est fâché de voiretl'on voudrait ne pas voir. On a honte d'ailleurs de ne voir que ceque les autres voientet de recevoir une démonstration exore infantium et lactentium. L'orgueil se révolte contrela véritéqui laisse approcher les enfants.Bientôt les ténèbres du coeur s'élèventjusqu'à l'espritet la cataracte est formée. Quant àceux qui nient par pur orgueil et sans conviction (le nombre en estimmense)ils sont peut-être plus coupables que les premiers.

(2) Savantastronome de l'académie des sciences de Saint-Pétersbourgdistingué par une foule de connaissances que sa politessetient constamment aux ordres de tout amateur qui veut en profiter.

LECHEVALIER.

Croyez-vousmessieursqu'il y eût un peu trop de brutalité àlui dire: Mon bon amile canal est destiné àbaigner les fous ce qu'on lui prouverait sur-le-champ?

LESÉNATEUR.

Jem'opposerais pour mon compte à cette manière deraisonnerpar la raison toute simple qu'en sortant de l'eaulephilosophe aurait eu droit de dire: Cela ne prouve rien.

LE COMTE.

Ah! quelleerreur est la vôtremon cher sénateur! Jamais l'orgueiln'a dit: J'ai tort; et celui de ces gens-là moins quetous les autres. Quand vous lui auriez donc adressé l'argumentle plus démonstratifil vous dirait toujours: Cela neprouve rien. Ainsi la réponse devant toujours êtrela mêmepourquoi ne pas adopter l'argument qui fait justice?Mais comme ni le philosopheni le canalni surtout le châteaune sont làje continueraisi vous le permettez.

Ilsparlent de désordre dans l'universmais qu'est-ce quele désordre? c'est une dérogation àl'ordre apparemment; donc on ne peut objecter le désordresans confesser un ordre antérieuret par conséquentl'intelligence. On peut se former une idée parfaitement justede l'univers en le voyant sous l'aspect d'un vaste cabinet d'histoirenaturelle ébranlé par un tremblement de terre. La porteest ouverte et brisée; il n'y a plus de fenêtres; desarmoires entières sont tombées; d'autres pendent encoreà des fiches prêtes à se détacher. Descoquillages ont roulé dans la salle des minérauxet lenid d'un colibri repose sur la tête d'un crocodile. - Cependantquel insensé pourrait douter de l'intention primitiveoucroire que l'édifice fût construit dans cet état?Toutes les grandes masses sont ensemble: dans le moindre éclatd'une vitre on la voit toute entière; le vide d'une layette lareplace: l'ordre est aussi visible que le désordre; et l'oeilen se promenant dans ce vaste temple de la naturerétablitsans peine tout ce qu'un agent funeste a briséou fausséou souilléou déplacé. Il y a plus: regardez deprèset déjà vous reconnaîtrez une mainréparatrice. Quelques poutres sont étayées; on apratiqué des routes au milieu des décombres; etdansla confusion généraleune foule d'analogues ontdéjà repris leur place et se touchent. Il y a donc deuxintentions visibles au lieu d'unec'est-à-dire l'ordre et larestauration; mais en nous bornant à la première idéele désordre supposant nécessairement l'ordrecelui qui argumente du désordre contre l'existence de Dieu lasuppose pour la combattre.

Vous voyezà quoi se réduit ce fameux argument: Ou Dieu a puempêcher le mal que nous voyonset il a manqué debonté; ou voulant l'empêcheril ne l'a puet il amanqué de puissance. - MON DIEU! qu'est-ce que celasignifie? Il ne s'agit ni de toute-puissance ni de toute-bonté;il s'agit seulement d'existence et de puissance. Jesais bien que Dieu ne peut changer les essences des choses; mais jene connais qu'une infiniment petite partie de ces essencesdemanière que j'ignore une infiniment grande quantité dechoses que Dieu ne peut fairesans cesser pour cela d'êtretout-puissant. Je ne sais ce qui est possibleje ne sais ce qui estimpossible; de ma vie je n'ai étudié que le nombre; jene crois qu'au nombre; c'est le signec'est la voixc'est la parolede l'intelligence; et comme il est partoutje la vois partout.

Maislaissons là les athéesqui heureusement sont trèspeu nombreux dans le monde (1)et reprenons la question avec lethéiste. Je veux me montrer tout aussi complaisant àson égard que je l'ai été avec l'athée;cependant il ne trouvera pas mauvais que je commence par lui demanderce que c'est qu'une injustice? S'il ne m'accorde pas que c'est unacte qui viole une loi le mot n'aura plus de sens; et s'il nem'accorde pas que la loi est la volonté d'un législateurmanifestée à ses sujets pour être la règlede leur conduite je ne comprendrai pas mieux le mot de loique celui d'injustice. Or je comprends fort bien comment uneloi humaine peut être injuste lorsqu'elle viole une loidivine ou révéléeou innée; mais lelégislateur de l'univers est Dieu. Qu'est-ce donc qu'uneinjustice de Dieu à l'égard de l'homme? Y aurait-il parhasard quelque législateur commun au-dessus de Dieu qui luiait prescrit la manière dont il doit agir envers l'homme? Etquel sera le juge entre lui et nous? Si le théiste croit quel'idée de Dieu n'emporte point celle d'une justice semblable àla nôtrede quoi se plaint-il? il ne sait ce qu'il dit. Quesiau contraireil croit Dieu juste suivant nos idéestouten se plaignant des injustices qu'il remarque dans l'état oùnous sommesil admetsans y faire attentionune contradictionmonstrueusec'est-à-dire l'injustice d'un dieu juste. - Untel ordre de choses est injuste; donc il ne peut avoir lieu sousl'empire d'un Dieu juste: cet argument n'est qu'une erreur dansla bouche d'un athéemais dans celle d'un théistec'est une absurdité: Dieu étant une fois admiset sajustice l'étant aussi comme un attribut nécessaire dela divinitéle théiste ne peut plus revenir sur sespas sans déraisonneret il doit dire au contraire: Un telordre de choses a lieu sous l'empire d'un Dieu essentiellement juste:donc cet ordre de choses est juste par des raisons que nous ignorons;expliquant l'ordre des choses par les attributsau lieu d'accuserfollement les attributs par l'ordre des choses.

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(1) Je nesais s'il y a peu d'athées dans le mondemais je sais bienque la philosophie entière du dernier siècle esttout-à-fait athéistique. Je trouve mêmeque l'athéisme a sur elle l'avantage de la franchise. Il dit:Je ne le vois pas; l'autre dit: Je ne le vois pas là;mais jamais elle ne dit autrement: je la trouve moins honnête.

Maisj'accorde même à ce théiste supposé lacoupable et non moins folle propositionqu'il n'y a pas moyen dejustifier le caractère de la Divinité.

Quelleconclusion pratique en tirerons-nous? car c'est surtout cela dont ils'agit. Laissez-moije vous priemonter ce bel argument:Dieu est injustecruelimpitoyable; Dieu se plaît aumalheur de ses créatures; donc... c'est ici que j'attendsles murmurateurs! - Donc apparemment il ne faut pas leprier. - Au contrairemessieurs; et rien n'est plus évident:donc il faut le prier et le servir avec beaucoup plus de zèleet d'anxiété que si sa miséricorde étaitsans bornes comme nous l'imaginons. Je voudrais vous faire unequestion: si vous aviez vécu sous les lois d'un princeje nedis pas méchantprenez bien gardemais seulement sévèreet ombrageuxjamais tranquille sur son autoritéet nesachant pas fermer l'oeil sur la moindre démarche de sessujetsje serais curieux de savoir si vous auriez cru pouvoir vousdonner les même libertés que sous l'empire d'un autreprince d'un caractère tout opposéheureux de laliberté généralese rangeant toujours pourlaisser passer l'hommeet ne cessant de redouter son pouvoirafinque personne ne le redoute? Certainement non. Eh bien! la comparaisonsaute aux yeux et ne souffre pas de réplique. Plus Dieu noussemblera terribleplus nous devrons redoubler de crainte religieuseenvers luiplus nos prières devront être ardentes etinfatigables: car rien ne nous dit que sa bonté y suppléera.La preuve de l'existence de Dieu précédant celle de sesattributsnous savons qu'il est avant de savoir ce qu'ilest; même nous ne saurons jamais pleinement ce qu'ilest. Nous voici donc placés dans un empire dont lesouverain a publié une fois pour toutes les lois qui régissenttout. Ces lois sonten généralmarquées aucoin d'une sagesse et même d'une bonté frappante:quelques-unes néanmoins (je le suppose dans ce moment)paraissent duresinjustes même si l'on veut: là-dessusje le demande à tous les mécontentsque faut-il faire?sortir de l'empirepeut-être? impossible: il est partoutetrien n'est hors de lui. Se plaindrese dépiterécrirecontre le souverain? c'est pour être fustigé ou mis àmort. Il n'y a pas de meilleur parti à prendre que celui de larésignation et du respectje dirai même de l'amour;carpuisque nous partons de la supposition que le maîtreexisteet qu'il faut absolument servir ne vaut-il pas mieux(quel qu'il soit) le servir par amour que sans amour?

Je nereviendrai point sur les arguments avec lesquels nous avons réfutédans nos précédents entretiensles plaintes qu'on oseélever contre la providencemais je crois devoir ajouterqu'il y a dans ces plaintes quelque chose d'intrinsèquementfaux et même de niaisou comme disent les Anglaisun certainnon sens qui saute aux yeux. Que signifient en effet desplaintes ou stériles ou coupablesqui ne fournissent àl'homme aucune conséquence pratiqueaucune lumièrecapable de l'éclairer et de le perfectionner? des plaintes aucontraire qui ne peuvent que lui nuirequi sont inutiles mêmeà l'athéepuisqu'elles n'effleurent pas la premièredes vérités et qu'elles prouvent même contre lui?qui sont enfin à la fois ridicules et funestes dans la bouchedu théistepuisqu'elles ne sauraient aboutir qu'à luiôter l'amour en lui laissant la crainte? Pour moi je ne saisrien de si contraire aux plus simples leçons du sens commun.Mais savez-vousmessieursd'où vient ce débordementde doctrines insolentes qui jugent Dieu sans façon et luidemandent compte de ses décrets? Elles nous viennent de cettephalange nombreuse qu'on appelle les savants et que nousn'avons pas su tenir dans ce siècle à leur placequiest la seconde. Autrefois il y avait très peu de savantsetun très petit nombre de ce très petit nombre étaitimpie; aujourd'hui on ne voit que des savants: c'est unmétierc'est une foulec'est un peuple; et parmi euxl'exceptiondéjà si tristeest devenue règle.De toutes parts ils ont usurpé une influence sans bornes; etcependants'il y a une chose sûre dans le mondec'estàmon avisque ce n'est point à la science qu'il appartient deconduire les hommes. Rien de ce qui est nécessaire ne lui estconfié: il faudrait avoir perdu l'esprit pour croire que Dieuait chargé les académies de nous apprendre ce qu'il estet ce que nous lui devons. Il appartient aux prélatsauxnoblesaux grands officiers de l'état d'être lesdépositaires et les gardiens des véritésconservatrices; d'apprendre aux nations ce qui est mal et ce qui estbien; ce qui est vrai et ce qui est faux dans l'ordre moral etspirituel: les autres n'ont pas droit de raisonner sur ces sortes dematières. Ils ont les sciences naturelles pour s'amuser: dequoi pourraient-ils se plaindre? Quant à celui qui parle ouqui écrit pour ôter un dogme national au peupleil doitêtre pendu comme voleur domestique. Rousseau même en estconvenusans songer à ce qu'il demandait pour lui (1).Pourquoi a-t-on commis l'imprudence d'accorder la parole àtout le monde? C'est ce qui nous a perdus. Les philosophes (ou ceuxqu'on a nommés de la sorte) ont tous un certain orgueil féroceet rebelle qui ne s'accommode de rien: ils détestent sansexception toutes les distinctions dont ils ne jouissent pas; il n'y apoint d'autorité qui ne leur déplaise; il n'y a rienau-dessus d'eux qu'ils ne haïssent. Laissez-les faireilsattaqueront toutmême Dieuparce qu'il est maître.Voyez si ce ne sont pas les mêmes hommes qui ont écritcontre les rois et contre celui qui les a établis! Ah! silorsque enfin la terre sera raffermie...

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(1)Contrat social.

LESÉNATEUR.

Singulièrebizarrerie du climat! après une journée des pluschaudesvoilà le vent qui fraîchit au point que laplace n'est plus tenable. Je ne voudrais pas qu'un homme échauffése trouvât sur cette terrasse; je ne voudrais même pas ytenir un discours trop animé. Il y aurait de quoi gagner uneextinction de voix. À demain doncmes bons amis.

FIN DUHUITIEME ENTRETIEN.



NOTESDU HUITIEME ENTRETIEN.


Note I.

Les livresmêmes des protestants présentent plusieurs témoignagesfavorables à ce dogme. Je ne me refuserai point le plaisird'en citer un des plus frappantset que je n'irai point exhumer d'unin-fol. Dans les Mélanges extraits des papiers demadame Necker l'éditeurM. Neckerrappelle au sujet dela mort de son incomparable épouse ce mot d'une femmede compagnie: « Si celle-là n'est pas reçue enparadisnous sommes tous perdus. » Et il ajoute: Ah! sansdoute elle y est dans ce séjour céleste; ELLE Y EST OUELLE Y SERAet son crédit y recevra ses amis!(Observations de l'éditeurtom. Ip. 13.)

Onconviendra que ce texte exhale une assez forte odeur de Catholicismetant sur le purgatoire que sur le culte des saints; et l'on nesauraitje croisciter une protestation plus naturelle et plusspontanée du bon sens contre les préjugés desectes et d'éducation.

Note II.

Le docteurBeattieen parlant du VIe livre de l'Énéidedit qu'ony trouve une théorie sublime des récompenses et deschâtiments de l'autre viethéorie prise probablementdes Pythagoriciens et des Platoniciensqui la devaient eux-mêmesà une ancienne tradition. Il ajoute que ce systèmequoique imparfaits'accorde avec les espérances et lescraintes de l'hommeet avec leurs notions naturelles du vice et dela vertuASSEZ pour rendre le récit du poèteintéressant et pathétique à l'excès.(On Truth part. IIIch. IIin-8p. 221223.)

Ledocteuren sa qualité de protestantne se permet pas deparler plus clair; on voit cependant combien sa raison s'accommodaitd'un système qui renfermait surtout LUGENTES CAMPOS. LeProtestantismequi s'est trompé sur toutcomme il lereconnaîtra bientôtne s'est jamais trompé d'unemanière plus anti-logique et plus anti-divineque sur l'article du purgatoire.

Les Grecsappelaient le morts les souffrants. (##Oi kekmekotesoikamontes.) Clarkesur le 278e vers du IIIe livre de l'IliadeetErnesti dans son Lexique(in ##KAMNO) prétendent quecette expression est exactement synonyme du latin vita functus;ce qui ne peut être vraice me semblesurtout àl'égard de la seconde forme ##kamontes le versd'Homère où se trouve cette expression remarquableindiquantsans le moindre doutela vie et la souffrance actuelles.

##Kaipotamoikai gaiakai oi upenerthe KAMONTAS

Anthropoustennusthon



(Hom.Iliad. III278.)

Note III.

Mallebrancheaprès avoir exposé cette belle démonstration del'existence de Dieu par l'idée que nous en avonsavec toutela forcetoute la clartétoute l'éléganceimaginablesajoute ces mots bien dignes de lui et bien dignes de nosplus sages méditations: Mais dit-ilil est assezinutile de proposer au commun des hommes de ces démonstrationsque l'on peut appeler personnelles (Mallebr.Rech. de laVer. liv. IIchap XI.) Que toute personne donc pour qui cettedémonstration est faite s'écrie de tout son coeur: Jevous remercie de n'être pas comme un de ceux-là. Icila prière du pharisien est permise et même ordonnéepourvu qu'en la prononçantle personne ne pense pas dutout à ses talentset n'éprouve pas le plus légermouvement de haine contre ceux-là.

Note IV.

Un de cesfous désespérésremarquable par je ne sais quelorgueil aigreimmodérérepoussantqui donnerait àtout lecteur l'envie d'aller battre l'auteurs'il étaitvivants'est particulièrement distingué par le partiqu'il a tiré de ce grand sophisme. Il nous a présentéune théorie des fins qui embrasserait les ouvrages de l'artet ceux de la nature (un soulierpar exempleet une planète)et qui proposerait des règles d'analyse pour découvrirles vues d'un agent par l'inspection de son ouvrage. On vientpar exempled'inventer le métier à bas: vous êtestenu de découvrir par voie d'analyse les vues de l'artisteet tant que vous n'avez pas deviné qu'il s'agit du bas desoie il n'y a point de fin etpar conséquentpoint d'artiste. Cette théorie est destinée àremplacer les ouvrages où elle est faiblement traitée;car la plupart des ouvrages écrits jusqu'à présentsur les causes finalesrenferment des principes si hasardéssi vaguesdes observations si puériles et si décousuesdes réflexions si triviales et si déclamatoiresqu'onne doit pas être surpris qu'ils aient dégoûtétant de personnes de ces sortes de lectures. Il se garde bienaurestede nommer les auteurs de ces ouvrages si puérilssi déclamatoires etc.car il aurait fallu nommer toutce qu'on a jamais vu de plus grandde plus religieux et de plusaimable dans le mondec'est-à-diretout ce qui luiressemblait le moins.

NEUVIEMEENTRETIEN.




LESÉNATEUR.

Eh bienM. le comteêtes-vous prêt sur cette question dont vousnous parliez hier (1)?

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(1) Voy.pag. 110.

LE COMTE.

Jen'oublierai rienmessieurspour vous satisfaireselon mes forces;mais permettez-moi d'abord de vous faire observer que toutes lessciences ont des mystèreset qu'elles présententcertains points où la théorie en apparence la plusévidente se trouve en contradiction avec l'expérience.La politiquepar exempleoffre plusieurs preuves de cette vérité.Qu'y a-t-il de plus extravagant en théorie que la monarchiehéréditaire? Nous en jugeons par l'expérience;mais si l'on n'avait jamais ouï parler de gouvernementet qu'ilfallût en choisir unon prendrait pour un fou celui quidélibérerait entre la monarche héréditaireet l'élective. Cependant nous savonsdis-jeparl'expérienceque la première està toutprendrece que l'on peut imaginer de mieuxet la seconde de plusmauvais. Quel argument ne peut-on pas accumuler pour établirque la souveraineté vient du peuple! Cependant il n'en estrien. La souveraineté est toujours prise jamaisdonnée; et une seconde théorie plus profondedécouvre ensuite qu'il en doit être ainsi. Qui ne diraitque la meilleure constitution politique est celle qui a étédélibérée et écrite par des hommes d'étatparfaitement au fait du caractère de la nationet qui ontprévu tous les cas? néanmoins rien n'est plus faux. Lepeuple le mieux constitué est celui qui a le moins écritde lois constitutionnelles; et toute constitution écrite estNULLE. Vous n'avez pas oublié ce jour où le professeurP... se déchaîna si fort ici contre la vénalitédes charges établies en France. Je ne crois pas en effet qu'ily ait rien de plus révoltant au premier coup d'oeiletcependant il ne fut pas difficile de faire sentirmême auprofesseurle paralogisme qui considérait la vénalitéen elle-même au lieu de la considérer seulementcomme moyen d'hérédité; et j'eus leplaisir de vous convaincre qu'une magistrature héréditaireétait ce qu'on pouvait imaginer de mieux en France.

Ne soyonsdonc pas étonnés sidans d'autres branches de nosconnaissancesen métaphysique surtout et en histoirenaturellenous rencontrons des propositions qui scandalisent tout àfait notre raisonet qui cependant se trouvent ensuite démontréespar les raisonnements les plus solides.

Au nombrede ces propositionsil faut sans doute ranger comme une des plusimportantes celles que je me contentai d'énoncer hier: quele justesouffrant volontairementne satisfait pas seulement pourlui-mêmemais pour le coupablequide lui-mêmenepourrait s'acquitter.

Au lieu devous parler moi-mêmeou si vous voulezavant de vous parlermoi-même sur ce grand sujetpermettezmessieursque je vouscite deux écrivains qui l'ont traité chacun àleur manièreet quisans jamais s'être lus ni connusmutuellementse sont rencontrés avec un accord surprenant.

Le premierest un gentilhomme anglaisnommé Jennyngs mort en1787homme distingué sous tous les rapportset qui s'estfait beaucoup d'honneur par un ouvrage très courtmais tout àfait substantielintitulé: Examen de l'évidenceintrinsèque du Christianisme (I). Je ne connais pasd'ouvrage plus original et plus profondément pensé. Lesecond est l'auteur anonyme des Considérations sur laFrance (1)publiées pour la première fois en 1794.Il a été longtemps le contemporain de Jennyngsmaissans avoir jamais entendu parler de lui ni de son livre avant l'année1803; c'est de quoi vous pouvez être parfaitement sûrs.Je ne doute pas que vous n'entendiez avec plaisir la lecture de deuxmorceaux aussi singuliers par leur accord.

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(1) Lecomte de Maistre lui-même. (Note de l'éditeur.)

LECHEVALIER.

Avez-vousces deux ouvrages? Je les lirais avec plaisirle premier surtoutqui a tout ce qu'il faut pour me convenirpuisqu'il est trèsbon sans être long.

LE COMTE.

Je nepossède ni l'un ni l'autre de ces deux ouvragesmais vousvoyez d'ici ces volumes immenses couchés sur mon bureau. C'estlà que depuis plus de trente ans j'écris tout ce quemes lectures me présentent de plus frappant. Quelquefois je meborne à de simples indications; d'autres fois je transcris motà mot des morceaux essentiels; souvent je les accompagne dequelques noteset souvent aussi j'y place ces pensées dumomentces illuminations soudaines qui s'éteignentsans fruit si l'éclair n'est fixé par l'écriture.Porté par le tourbillon révolutionnaire en diversescontrées de l'Europejamais ces recueils ne m'ont abandonné;et maintenant vous ne sauriez croire avec quel plaisir je parcourscette immense collection. Chaque passage réveille dans moi unefoule d'idées intéressantes et de souvenirsmélancoliques mille fois plus doux que tout ce qu'on estconvenu d'appeler plaisirs. Je vois des pages datées deGenèvede Romede Venisede Lausanne. Je ne puis rencontrerles noms de ces villes sans me rappeler ceux des excellents amis quej'y ai laisséset qui jadis consolèrent mon exil.Quelques-uns n'existent plusmais leur mémoire m'est sacrée.Souvent je tombe sur des feuilles écrites sous ma dictéepar un enfant bien-aimé que la tempête a séparéde moi. Seul dans ce cabinet solitaireje lui tends les braset jecrois l'entendre qui m'appelle à son tour. Une certaine dateme rappelle ce moment oùsur les bords d'un fleuve étonnéde se voir pris par les glacesje mangeai avec un évêquefrançais un dîner que nous avions préparénous-mêmes. Ce jour-là j'étais gaij'avais laforce de rire doucement avec l'excellent homme qui m'attendaujourd'hui dans un meilleur monde; mais la nuit précédenteje l'avais passée à l'ancre sur une barque découverteau milieu d'une nuit profondesans feu ni lumièreassis surdes coffres avec toute ma famillesans pouvoir nous coucher ni mêmenous appuyer un instantn'entendant que les cris sinistres dequelques bateliers qui ne cessaient de nous menaceret ne pouvantétendre sur des têtes chéries qu'une misérablenatte pour les préserver d'une neige fondue qui tombait sansrelâche...

MaisbonDieu! qu'est-ce donc que je diset où vais-je m'égarer?M. le chevaliervous êtes plus près; voulez-vous bienprendre le volume B de mes recueilset sans me répondresurtoutlisez d'abord le passage de Jennyngscomme étant lepremier en date: vous le trouverez à la page 525. J'ai poséle signet ce matin.

- Eneffetle voici tout de suite.

Vue del'évidence de la religion chrétienne considéréeen elle-mêmepar M. Jennyngs traduite par M. Le Tourneur.Paris1769. in-12. Conclusionno 4p. 517.

«Notre raison ne peut nous assurer que quelques souffrances desindividus ne soient pas nécessaires au bonheur du tout; ellene peut nous démontrer que ce ne soit pas de nécessitéque viennent le crime et le châtiment; qu'ils ne puissent paspour cette raison être imposés sur nous et levéscomme une taxe sur le bien généralou que cette taxene puisse pas être payée par un être aussi bienque par un autreet quepar conséquentsi elle estvolontairement offerteelle ne puisse pas être justementacceptée de l'innocent à la place du coupable... Dèsque nous ne connaissons pas la source du malnous ne pouvons pasjuger ce qui est ou n'est pas le remède efficace etconvenable. Il est à remarquer quemalgré l'espèced'absurdité apparente que présente cette doctrineellea cependant été universellement adoptée danstous les âges. Aussi loin que l'histoire peut faire rétrogradernos recherchesdans les temps les plus reculésnous voyonstoutes les nationstant civilisées que barbaresmalgréla vaste différence qui les sépare dans toutes leursopinions religieusesse réunir dans ce pointet croire àl'avantage du moyen d'apaiser leurs dieux offensés par dessacrifices; c'est-à-dire par la substitution des souffrancesdes autres hommes et des autres animaux. Jamais cette notion n'a pudériver de la raisonpuisqu'elle la contredit; ni del'ignorancequi n'a jamais pu inventer un expédient aussiinexplicable; ... ni de l'artifice des rois et des prêtresdans la vue de dominer sur le peuple. Cette doctrine n'a aucunrapport avec cette fin. Nous la trouvons plantée dans l'espritdes Sauvages les plus éloignés qu'on découvre denos jourset qui n'ont ni rois ni prêtres. Elle doit doncdériver d'un instinct naturel ou d'une révélationsurnaturelle; et l'une ou l'autre sont également desopérations de la puissance divine... Le Christianisme nous adévoilé plusieurs vérités importantesdont nous n'avions précédemment aucune connaissanceetparmi ces vérités celle-ci... que Dieu veut bienaccepter les souffrances du Christ comme une expiation des péchésdu genre humain... Cette vérité n'est pas moinsintelligible que celle-ci... Un homme acquitte les dettes d'unautre homme (1). Mais... pourquoi Dieu accepte ces punitionsouà quelles fins elles peuvent servirc'est sur quoi leChristianisme garde le silence; et ce silence est sage. Milleinstructions n'auraient pu nous mettre en état de comprendreces mystèreset conséquemment il n'exige point quenous sachions ou que nous croyions rien sur la forme de ces mystères.»

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(1) Il estdifficile dans ces sortes de matières d'apercevoir quelquechose qui ait échappé à Bellarmin. Satisfactiodit-ilest compensatio poenae vel solutio debiti: potest autemunus ita pro alio poenam compensare vel debitum solvereut illesatisfacere merito dici possit. C'est-à-dire: Lacompensation d'une peine ou le paiement d'une dette est ce qu'onnomme satisfaction. Orun homme peutou compenser une peineou payer une dette pour un autre hommede manière qu'onpuisse dire avec vérité que celui-là asatisfait. (Rob. Bellarm.Controv. christ. fidei deindulgentiis lib. Icap. IIIngolst.1601in-fol.tom. 3col. 1495.)

Je vaislire maintenant l'autre passage tiré des Considérationssur la France 2e éditionLondres1797in-8ochap. 3pag. 53.

« Jesens bien quedans toutes ces considérationsnous sommescontinuellement assaillis par le tableau si fatigant des innocentsqui périssent avec les coupables; mais sans nous enfoncer danscette question qui tient à tout ce qu'il y a de plus profondon peut la considérer seulement dans son rapport avec le dogmeuniversel et aussi ancien que le mondede la réversibilitédes douleurs de l'innocence au profit des coupables.

Ce fut dece dogmece me sembleque les anciens firent dériver l'usagedes sacrifices qu'ils pratiquèrent dans tout l'universetqu'ils jugeaient utilesnon seulement aux vivantsmais encore auxmorts (1); usage typique que l'habitude nous fait envisager sansétonnementmais dont il n'est pas moins difficile d'atteindrela racine.

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(1) Ilssacrifiaientau pied de la lettrepour le repos des âmes.- Mais dit Platonon dira que nous serons punis dansl'enferou dans notre personneou dans celle de nos descendantspour les crimes que nous avons commis dans le monde. À cela onpeut répondre qu'il y a des sacrifices très puissantspour l'expiation des péchéset que les dieux selaissent fléchircomme l'assurent de très grandesvilleset les poètes enfants des dieuxet les prophètesenvoyés des dieux. (Plat.de Rep. opp.tom. VIédit. Bipont.pag. 225. Litt. P. pag 226. Litt A.)

Lesdévouements si fameux dans l'antiquitétenaient encore au même dogme. Décius avait la foique le sacrifice de sa vie serait accepté par la divinitéet qu'il pouvait faire équilibre à tous les maux quimenaçaient sa patrie (1).

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(1)Piaculum omni deorum irae... omnes minas periculaque ab diissuperis inferisque in se unum vertit. (Tit. Liv.VIII10.)

LeChristianisme est venu consacrer ce dogme qui est infiniment naturelà l'hommequoiqu'il paraisse difficile d'y arriver par leraisonnement.

Ainsiilpeut y avoir eu dans le coeur de Louis XVIdans celui de la célesteÉlisabethtel mouvementtel acceptationcapable de sauverla France.

On demandequelquefois à quoi servent ces austéritésterribles exercées par certains ordres religieuxet qui sontaussi des dévouements: autant vaudrait précisémentdemander à qui sert le Christianismepuisqu'il repose toutentier sur ce même dogme agrandide l'innocence payant pourle crime.

L'autoritéqui approuve ces ordres choisit quelques hommes et les isole du mondepour en faire des conducteurs.

Il n'y aque violence dans l'univers; mais nous sommes gâtés parla philosophie modernequi nous a dit que tout est bientandis que le mal a tout souilléet que dans un sens trèsvraitout est mal puisque rien n'est à sa place. Lanote tonique du système de notre création ayant baissétoutes les autres ont baissé proportionnellementsuivant lesrègles de l'harmonie. Tous les êtres gémissent(1) et tendent avec effort et douleur vers un autre ordre de choses.»

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(1) SaintPaul aux RomainsVIII18 et suiv. Le système de lapalingénésie de Charles Bonnet a quelques points decontact avec le texte de saint Paul; mais cette idée ne l'apas conduit à celle d'une dégradation antérieure.Elles s'accordent cependant fort bien. Le coup terrible frappésur l'homme par la main divine produisit nécessairement uncontre-coup sur toutes les parties de la nature. EARTH FELT THEWOUND. (MiltonPar. lost IX785.) Voilà pourquoitous les êtres gémissent.

Je suispersuadémessieursque vous ne verrez pas sans étonnementdeux écrivains parfaitement inconnus l'un à l'autre serencontrer à ce pointet vous serez sans doute disposésà croire que deux instruments qui ne pouvaient s'entendren'ont pu se trouver rigoureusement d'accordque parce qu'ilsl'étaientl'un et l'autre pris à partavec uninstrument supérieur qui leur donne le ton.

Les hommesn'ont jamais douté que l'innocence ne pût satisfairepour le crime; et ils ont cru de plus qu'il y avait dans le sang uneforce expiatrice; de manière que la vie qui est lesangpouvait racheter une autre vie.

Examinezbien cette croyanceet vous verrez que si Dieu lui-même nel'avait mise dans l'esprit de l'hommejamais elle n'aurait pucommencer. Les grands mots de superstition et de préjugén'expliquent rien; car jamais il n'a pu exister d'erreur universelleet constante. Si une opinion fausse règne sur un peuplevousne la trouverez pas chez son voisin; ou si quelquefois elle paraîts'étendreje ne dis pas sur tout le globemais sur un grandnombre de peuplesle temps l'efface en passant.

Mais lacroyance dont je vous parle ne souffre aucune exception de temps nide lieu. Nations antiques et modernesnations civilisées oubarbaresépoques de science ou de simplicitévraiesou fausses religionsil n'y a pas une seule dissonance dansl'univers.

Enfinl'idée du péché et celle du sacrificepour le péché s'étaient si bien amalgaméesdans l'esprit des hommes de l'antiquitéque la langue sainteexprimait l'un et l'autre par le même mot. De là cethébraïsme si connuemployé par saint Paulquele Sauveur a été fait péché pour nous(1).

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(1) IICor. V21.

Àcette théorie des sacrificesse rattache encorel'inexplicable usage de la circoncision pratiquée chez tant denations de l'antiquité; que les descendants d'Isaac etd'Ismaël perpétuent sous nos yeux avec une constance nonmoins inexplicableet que les navigateurs de ces derniers sièclesont retrouvé dans l'archipel de la mer Pacifique (nommémentà Tahiti)au Mexiqueà la Dominiqueet dansl'Amérique septentrionalejusqu'au 30e degré delatitude (1).

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(1) Voy.les Lettres américaines traduites de l'italiende M.le comte Gian-Rinaldo Carli-Rubi. Paris17882 vol. in-8o. LettreIXpag. 149152.

Quelquesnations ont pu varier dans la manière; mais toujours onretrouve une opération douloureuse et sanglante faite surles organes de la reproduction. C'est-à-dire: Anathèmesur les générations humaines et SALUT PAR LE SANG.

Le genrehumain professait ces dogmes depuis sa chutelorsque la grandevictimeélevée pour attirer tout à ellecria sur le Calvaire: TOUT EST CONSOMMÉ!

Alorsle voile du temple s'étant déchiré le grandsecret du sanctuaire fut connuautant qu'il pouvait l'êtredans cet ordre de choses dont nous faisons partie. Nous comprîmespourquoi l'homme avait toujours cru qu'une âme pouvait êtresauvée par une autreet pourquoi il avait toujours cherchésa régénération dans le sang.

Sans leChristianismel'homme ne sait ce qu'il estparce qu'il se trouveisolé dans l'univers et qu'il ne peut se comparer àrien; le premier service que lui rend la religion est de lui montrerce qu'il vauten lui montrant ce qu'il a coûté.REGARDEZ-MOI; C'EST DIEU QUI FAIT MOURIR UN DIEU (1).

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(1)##IDESTHE M'OIA PROS THEOY PASXO THEOS. Videte quanta patior a DeoDeus! (Aeschyl. in Prom.v. 92.)

Oui!regardons-le attentivementamis qui m'écoutez! et nousverrons tout dans ce sacrifice: énormité du crime qui aexigé une telle expiation; inconcevable grandeur de l'êtrequi a pu le commettre; prix infini de la victime qui a dit: Mevoici (1)!

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(1) Corpusaptasti mihi... tunc dixi: ecce venio. (Ps. XXXIX7;Hebr. X5.)

Maintenantsi l'on considère d'une part que toute cette doctrine del'antiquité n'était que le cri prophétique dugenre humainannonçant le salut par le sanget quedel'autrele Christianisme est venu justifier cette prophétieen mettant la réalité à la place du typedemanière que le dogme inné et radical n'a cesséd'annoncer le grand sacrifice qui est la base de la nouvellerévélationet que cette révélationétincelante de tous les rayons de la véritéprouve à son tour l'origine divine du dogme que nousapercevons constamment comme un point lumineux au milieu des ténèbresdu Paganismeil résulte de cet accord une des preuves lesplus entraînantes qu'il soit possible d'imaginer.

Mais cesvérités ne se prouvent point par le calcul ni par leslois du mouvement. Celui qui a passé sa vie sans avoir jamaisgoûté les choses divines; celui qui a rétrécison esprit et desséché son coeur par de stérilesspéculations qui ne peuventni le rendre meilleur dans cettevieni le préparer pour l'autre; celui-làdis-jerepoussera ces sortes de preuveset même il n'y comprendrarien. Il est de vérités que l'homme ne peut saisirqu'avec l'esprit de son coeur (1). Plus d'une fois l'homme debien est ébranléen voyant des personnes dont ilestime les lumières se refuser à des preuves qui luiparaissent claires: c'est une pure illusion. Ces personnes manquentd'un senset voilà tout. Lorsque l'homme le plus habile n'apas le sens religieuxnon seulement nous ne pouvons pas le vaincremais nous n'avons même aucun moyen de nous faire entendre deluice qui ne prouve rien que son malheur. Tout le monde saitl'histoire de cet aveugle-né qui avait découvertàforce de réflexionque le cramoisi ressemblait infinimentau son de la trompette: orque cet aveugle fut un sot ou qu'ilfût un Saundersonqu'importe à celui qui sait ceque c'est que le cramoisi?

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(1) MENTECORDIS SUI. (Luc I51.)

Ilfaudrait de plus grands détails pour approfondir le sujetintéressant des sacrifices; mais je pourrais abuser de votrepatienceet moi-même je craindrais de m'égarer. Il estdes points qui exigentpour être traité à fondtout le calme d'une discussion écrite (1). Je crois au moinsmes bons amisque nous en savons assez sur les souffrances du juste.Ce monde est une miliceun combat éternel. Tous ceux qui ontcombattu courageusement dans une bataille sont dignes de louangessans doute; mais sans doute aussi la plus grande gloire appartient àcelui qui en revient blessé. Vous n'avez pas oubliéj'en suis sûrce que nous disait l'autre jour un hommed'esprit que j'aime de tout mon coeur. Je ne suis pas du toutdisait-ilde l'avis de Sénèquequi ne s'étonnaitpoint si Dieu se donnait de temps en temps le plaisir de contemplerun grand homme aux prises avec l'adversité. (2). Pour moijevous l'avoueje ne comprends point comment Dieu peut s'amuser àtourmenter les honnêtes gens. Peut-être qu'avec cebadinage philosophique il aurait embarrassé Sénèque;mais pour nous il ne nous embarrasserait guère. Il n'y a pointde juste comme nous l'avons tant dit; mais s'il est un hommeassez juste pour mériter les complaisances de sonCréateurqui pourrait s'étonner que DieuATTENTIF SURSON PROPRE OUVRAGEprenne plaisir à le perfectionner? Le pèrede famille peut rire d'un serviteur grossier qui jure ou qui ment;mais sa main tendrement sévère punit rigoureusement cesmêmes fautes sur le fils unique dont il rachèteraitvolontiers la vie par la sienne. Si la tendresse ne pardonne rienc'est pour n'avoir plus rien à pardonner. En mettant l'hommede bien aux prises avec l'infortuneDieu le purifie de ses fautespasséesle met en garde contre les fautes futureset lemûrit pour le ciel. Sans doute il prend plaisir àle voir échapper à l'inévitable justice quil'attendait dans un autre monde. Y a-t-il une plus grande joie pourl'amour que la résignation qui le désarme? Et quand onsonge de plus que ses souffrances ne sont pas seulement utiles pourle justemais qu'elles peuventpar une sainte acceptationtournerau profit des coupableset qu'en souffrant ainsi il sacrifieréellement pour tous les hommeson conviendra qu'il est eneffet impossible d'imaginer un spectacle plus digne de la divinité.

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(1) Voyezà la fin de ce volume le morceau intitulé:Éclaircissement sur les sacrifices.

(2) Egovero non miror si quando impetum capit (Deus) spectandi magnos viroscolluctantes cum aliquo calamitate... Ecce spectaculum dignum ad quodrespiciat INTENTUS OPERI SUO DEUS! Ecce par Deo dignum! vir fortiscum mala fortuna compositus! (Sen.de Prov. cap. II.)

Encore unmot sur ces souffrances du juste. Croyez-vous par hasard quela vipère ne soit un animal venimeux qu'au moment oùelle mordet que l'homme affligé du mal caduc ne soitvéritablement épileptique que dans le moment del'accès?

LESÉNATEUR.

Oùvoulez-vous donc en venirmon digne ami?

LE COMTE.

Je neferai pas un long circuitcomme vous allez voir. L'homme qui neconnaît l'homme que par ses actions ne le déclareméchant que lorsqu'il le voit commettre un crime.Autant vaudrait cependant croire que le venin de la vipères'engendre au moment de la morsure. L'occasion ne fait point leméchantelle le manifeste (1). Mais Dieu qui voit toutDieuqui connaît nos inclinations et nos pensées les plusintimes bien mieux que les hommes ne se connaissent matériellementles uns les autresemploie le châtiment par manière deremèdeet frappe cet homme qui nous paraît sain pourextirper le mal avant le paroxysme. Il nous arrive souventdansnotre aveugle impatiencede nous plaindre des lenteurs de laprovidence dans la punition des crimes; etpar une singulièrecontradictionnous l'accusons encorelorsque sa bienfaisantecélérité réprime les inclinationsvicieuses avant qu'elles aient produit des crimes. Quelquefois Dieuépargne un coupable connuparce que la punition seraitinutiletandis qu'il châtie le coupable cachéparceque ce châtiment doit sauver un homme. C'est ainsi que le sagemédecin évite de fatiguer par des remèdes et desopérations inutiles un malade sans espérance. «Laissez-le dit-il en se retirantamusez-ledonnez-luitout ce qu'il demandera: » mais si la constitution deschoses lui permettait de voir distinctement dans le corps d'un hommeparfaitement sain en apparencele germe du mal qui doit le tuerdemain ou dans dix ansne lui conseillerait-il pas de se soumettrepour échapper à la mortaux remèdes les plusdégoûtants et aux opérations les plusdouloureuses; et si le lâche préférait la mort àla douleurle médecin dont nous supposons l'oeil et la mainégalement infailliblesne conseillerait-il pas à sesamis de le lier et de le conserver malgré lui à safamille? Ces instruments de la chirurgiedont la vue nous faitpâlirla sciele trépanle forcepsle lithotomeetc.n'ont pas sans doute été inventés par ungénie ennemi de l'espèce humaine: eh bien! cesinstruments sont dans la main de l'hommepour la guérison dumal physiquece que le mal physique estdans celle de Dieupourl'extirpation du véritable mal (2). Un membre luxé oufracturé peut-il être rétabli sans douleur? uneplaieune maladie interne peuvent-elles être guériessans abstinencesans privation de tout genresans régimeplus ou moins fatigant? Combien y a-t-il dans toute la pharmacopéede remèdes qui ne révoltent pas nos sens? Lessouffrancesmême immédiatement causées par lesmaladiessont-elles autre chose que l'effort de la vie qui sedéfend? Dans l'ordre sensible comme dans l'ordre supérieurla loi est la même et aussi ancienne que le mal: LE REMEDE DUDÉSORDRE SERA LA DOULEUR.

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(1) Touthomme instruit reconnaîtra ici quelques idées dePlutarque. (De sera. Num. vind.)

(2) Onpeut dire des souffrances précisément ce que le princedes orateurs chrétiens a dit du travail: « Nous sommespécheurset comme dit l'Écriture: Nous avons tousété conçus dans l'iniquité... Dieudonc envoie la douleur à l'homme comme une peine de sadésobéissance et de sa rébellionet cette peineesten même tempspar rapport à noussatisfactoire etpréservatrice. Satisfactoirepour expier le péchécommiset préservatricepour nous empêcher de lecommettre; satisfactoireparce que nous avons étéprévaricateurset préservatrice afin que nous cessionsde l'être. » (BourdaloueSermon sur l'oisiveté.)

LECHEVALIER.

Dèsque j'aurai rédigé cet entretienje veux le faire lireà cet ami commun dont vous me parliez il y a peu de temps; jesuis persuadé qu'il trouvera vos raisons bonnesce qui vousfera grand plaisirpuisque vous l'aimez tant. Si je ne me trompeilcroira même que vous avez ajouté aux raisons de Sénèquequi devait être cependant un très grand géniecar il est cité de tout côté. Je me rappelle quemes premières versions étaient puisées dans unpetit livre intitulé Sénèque chrétienqui ne contenait que les propres paroles de ce philosophe. Il fallaitque cet homme fût d'une belle force pour qu'on lui ait fait cethonneur. J'avais donc une assez grande vénération pourluilorsque La Harpe est venu déranger toutes mes idéesavec un volume entier de son Lycéetout rempli d'oraclestranchants rendus contre Sénèque. Je vous avouecependant que je penche toujours pour l'avis du valet de la comédie:

CeSénèquemonsieurétait un bien grand homme!




LE COMTE.

Vousfaites fort bienM. le chevalierde ne point changer d'avis. Jesais par coeur tout ce qu'on a dit contre Sénèque; maisil y a bien des choses à dire aussi en sa faveur. Prenez gardeseulement que le plus grand défaut qu'on reproche à luiou à son style tourne au profit de ses lecteurs; sans doute ilest trop recherchétrop sentencieux; sans doute il vise tropà ne rien dire comme les autres: mais avec ses tournuresoriginalesavec ses traits inattendusil pénètreprofondément les esprits

Et de toutce qu'il dit laisse un long souvenir.




Je neconnais pas d'auteur (Tacite peut-être excepté) qu'on serappelle davantage. À ne considérer que le fond deschosesil a des morceaux inestimables; ses épîtres sontun trésor de morale et de bonne philosophie. Il y a telle deces épîtres que Bourdaloue ou Massillon auraient puréciter en chaire avec quelques légers changements: sesquestions naturelles sont sans contredit le morceau le plusprécieux que l'antiquité nous ait laissé dans cegenre; il a fait un beau traité sur la Providence quin'avait point encore de nom à Rome du temps de Cicéron.Il ne tiendrait qu'à moi de le citer sur une foule dequestions qui n'avaient pas été traitées ni mêmepressenties par ses devanciers. Cependantmalgré son méritequi est très grandil me serait permis de convenir sansorgueil que j'ai pu ajouter à ses raisons. Car je n'ai en celad'autre mérite que d'avoir profité de plus grandssecours; et je crois aussià vous parler vraiqu'il n'estsupérieur à ceux qui l'ont précédéque par la même raisonet que s'il n'avait étéretenu par les préjugés de sièclede patrie etd'étatil eût pu nous dire à peu prèstout ce que je vous ai dit; car tout me porte à juger qu'ilavait une connaissance assez approfondie de nos dogmes.

LESÉNATEUR.

Croiriez-vouspeut-être au Christianisme de Sénèque ou àsa correspondance épistolaire avec saint Paul?

LE COMTE.

Je suisfort éloigné de soutenir ni l'un ni l'autre de ces deuxfaits; mais je crois qu'ils ont une racine vraieet je me tiens sûrque Sénèque a entendu saint Paulcomme je le suis quevous m'écoutez dans ce moment. Nés et vivants dans lalumièrenous ignorons ses effets sur l'homme qui ne l'auraitjamais vue. Lorsque les Portugais portèrent le Christianismeaux Indesles Japonaisqui sont le peuple le plus intelligent del'Asiefurent si frappés de cette nouvelle doctrine dont larenommée les avait cependant très imparfaitementinformésqu'ils députèrent à Goa deuxmembres de leurs deux principales académies pour s'informer decette nouvelle religion; et bientôt des ambassadeurs japonaisvinrent demander des prédicateurs chrétiens au vice-roides Indes; de manière quepour le dire en passantil n'y eutjamais rien de plus paisiblede plus légal et de plus libreque l'introduction du Christianisme au Japon (II): ce qui estprofondément ignoré par beaucoup de gens qui se mêlentd'en parler. Mais les Romains et les Grecs du siècle d'Augusteétaient bien d'autres hommes que les Japonais du XVIe (1).Nous ne réfléchissons pas assez à l'effet que leChristianisme dut opérer sur une foule de bons esprits decette époque. Le gouverneur romain de Césaréequi savait très bien ce que c'était que cettedoctrine disant tout effrayé à saint Paul: «C'est assez pour cette heureretirez-vous (2)» et lesaréopagites qui lui disaient: « Nous vous entendronsune autre fois sur ces choses (3)» faisaientsans lesavoirun bel éloge de sa prédication. LorsqueAgrippaaprès avoir entendu saint Paullui dit: Il s'enfaut de peu que vous ne me persuadiez d'être chrétien;l'Apôtre lui répondit: « Plût à Dieuqu'il ne s'en fallût rien du toutet que vous devinssiezsemblables à moiÀ LA RÉSERVE DE CES LIENS»et il montra ses chaînes (4). Après que dix-huit sièclesont passé sur ces pages saintes; après cent lectures decette belle réponseje crois la lire encore pour lapremière fois tant elle me paraît nobledouceingénieusepénétrante! Je ne puis vous exprimerenfin à quel point j'en suis touché. Le coeur ded'Alembertquoique racorni par l'orgueil et par une philosophieglacialene tenait pas contre ce discours (5): jugez de l'effetqu'il dut produire sur les auditeurs. Rappelons-nous que les hommesd'autrefois étaient faits comme nous. Ce roi Agrippacettereine Béréniceces proconsuls Serge et Gallien (dontle premier se fit chrétien)ces gouverneurs Félix etFaustusce tribun Lysias et toute leur suiteavaient des parentsdes amisdes correspondants. Ils parlaientils écrivaient.Mille bouches répétaient ce que nous lisonsaujourd'huiet ces nouvelles faisaient d'autant plus d'impressionqu'elles annonçaient comme preuve de la doctrine des miraclesincontestablesmême de nos jourspour tout homme qui jugesans passion. Saint Paul prêcha une année et demie àCorinthe et deux ans à Éphèse (6); tout ce quise passait dans ces grandes villes retentissait en un clin d'oeiljusqu'à Rome. Mais enfin le grand apôtre arriva àRome où il demeura deux ans entiersrecevant tous ceux quivenaient le voiret prêchant en toute liberté sans quepersonne le gênât (7). Pensez-vous qu'une telleprédication ait pu échapper à Sénèquequi avait alors soixante ans? Et lorsque depuistraduit au moinsdeux fois devant les tribunaux pour la doctrine qu'il enseignaitPaul se défendit publiquement et fut absous (8)pensez-vousque ces événements n'aient pas rendu sa prédicationet plus célèbre et plus puissante? Tous ceux qui ont lamoindre connaissance de l'antiquité savent que leChristianismedans son berceauétait pour les Chrétiensune initiation et pour les autres un systèmeune secte philosophique ou théurgique. Tout le mondesait combien on était alors avide d'opinions nouvelles: iln'est pas même permis d'imaginer que Sénèquen'ait point eu connaissance de l'enseignement de saint Paul; et ladémonstration est achevée par la lecture de sesouvragesoù il parle de Dieu et de l'homme d'une manièretoute nouvelle. À côté du passage de ses épîtresoù il dit que Dieu doit être honoré et AIMÉune main inconnue écrivit jadis sur la marge de l'exemplairedont je me sers: Deum amari vix alii auctores dixerunt (9).L'expression est au moins très rare et trèsremarquable.

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(1) Pourla sciencepeut-êtremais pour le caractèrele bonsens et l'esprit naturelje n'en sais rien. Saint FrançoisXavierl'Européen qui a le mieux connu les Japonaisen avaitla plus haute idée. C'est dit-ilune nationprudenteingénieusedocile à la raisonet trèsavide d'instruction. (S. Franc. Xav. Ind. Ap.Epist.Wratisl. 1734in-12p. 166.) Il en avait souvent parlé surce ton. (Note de l'éditeur.)

(2) Act.XXIV2225.

(3) Ibid.XVII32.

(4) Ibid.XXVI29.

(5) Ilpourrait bien y avoir ici une petite erreur de mémoirecar jene sache pas que d'Alembert ait parlé de ce discours. Il avanté seulementsi je ne me trompecelui que le mêmeapôtre tint à l'aréopageet qui est en effetadmirable.

(6) Act.XVII11; XIX10.

(7) Act.XXVIII3031.

(8) IITim. IV16.

(9) Onne lira guère ailleurs que Dieu est aimé. S'ilexiste quelque trait de ce genreon le trouvera dans Platon. SaintAugustin lui en fait honneur. (De Civit. Dei VIII56. Vid.Sen. epist. 47.)

Pascal afort bien observé qu'aucune autre religion que la nôtren'a demandé à Dieu de l'aimer; sur quoi je merappelle que Voltairedans le heureux commentaire qu'il a ajoutéaux pensées de cet homme fameuxobjecte que Marc-Aurèleet Épictète parlent CONTINUELLEMENT d'aimer Dieu(II). Pourquoi ce joli érudit n'a-t-il pas daigné nousciter les passages? Rien n'était plus aisépuisquesuivant luiils se touchent. Mais revenons à Sénèque.Ailleurs il a dit: Mes Dieux (1)et même notre Dieuet notre Père (2); il a dit formellement: Que lavolonté de Dieu soit faite (3). On passe sur cesexpressions; mais cherchez-en de semblables chez les philosophes quil'ont précédéet cherchez-les surtout chezCicéron qui a traité précisément lesmêmes sujets. Vous n'exigez pasj'espèrede ma mémoired'autres citations dans ce moment; mais lisez les ouvrages deSénèqueet vous sentirez la vérité de ceque j'ai l'honneur de vous dire. Je me flatte que lorsque voustomberez sur certains passages dont je n'ai plus qu'un souvenirvagueoù il parle de l'incroyable héroïsme decertains hommes qui ont bravé les tourments les plus horriblesavec une intrépidité qui paraît surpasser lesforces de l'humanitévous ne douterez guère qu'iln'ait eu les Chrétiens en vue (IV).

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(1) Deosmeos. (Epist. 93.)

(2) Deuset parens noster. (Epist. 110.)

(3)Placeat hominiquidquis Deo placuerit. (Epist. 74.)

D'ailleursla tradition sur le Christianisme de Sénèque et sur sesrapports avec saint Paulsans être décisiveestcependant quelque chose de plus que riensi on la joint surtout auxautres présomptions.

Enfin leChristianisme a peine né avait pris racine dans la capitale dumonde. Les apôtres avaient prêché à Romevingt-cinq ans avant le règne de Néron. Saint Pierres'y entretint avec Philon: de pareilles conférencesproduisirent nécessairement de grands effets. Lorsque nousentendons parler de Judaïsme à Rome sous les premiersempereurset surtout parmi les Romains mêmestrèssouvent il s'agit de Chrétiens: rien n'est si aisé quede s'y tromper. On sait que les Chrétiensdu moins un assezgrand nombre d'entre euxse crurent longtemps tenus àl'observation de certains points de la loi mosaïque; parexempleà celui de l'abstinence du sang. Fort avant dans lequatrième siècleon voit encore des Chrétiensmartyrisés en Perse pour avoir refusé de violer lesobservances légales. Il n'est donc pas étonnant qu'onles ait souvent confonduset vous verrez en effet les Chrétiensenveloppés comme Juifs dans la persécution que cesderniers attirèrent par leur révolte contre l'empereurAdrien. Il faut avoir la vue bien fine et le coup d'oeil trèsjuste; il faut de plus regarder de très prèspourdiscerner les deux religions chez les auteurs des deux premierssiècles. Plutarquepar exemplede qui veut-il parlerlorsquedans son Traité de la Superstitionil s'écrie:O Grecs! qu'est-ce donc que les Barbares on fait de vous? etque tout de suite il parle de sabbatismes de prosternationsde honteux accroupissementsetc. (V). Lisez le passage entieretvous ne saurez s'il s'agit de dimanche ou de sabbatsi vouscontemplez un deuil judaïque ou les premiers rudiments de lapénitence canonique. Longtemps je n'y ai vu que le Judaïsmepur et simple; aujourd'hui je penche pour l'opinion contraire. Jevous citerais encore à ce propos les vers de Rutiliussije m'en souvenais comme dit madame de Sévigné. Jevous renvoie à son voyage: vous y lirez les plaintes amèresqu'il fait de cette superstition judaïque qui s'emparait dumonde entier. Il en veut à Pompée et à Tituspour avoir conquis cette malheureuse Judée qui empoisonnait lemonde (VI): orqui pourrait croire qu'il s'agit ici de Judaïsme?N'est-ce pasau contrairele Christianisme qui s'emparait du mondeet qui repoussait également le Judaïsme et le Paganisme?ici les faits parlent; il n'y a pas moyen de disputer.

Au restemessieursje supposerai volontiers que vous pourriez bien êtrede l'avis de Montaigneet qu'un moyen sûr de vous faire haïrles choses vraisemblables serait de vous les planter pourdémontrée. Croyez donc ce qu'il vous plaira sur cettequestion particulière; mais dites-moije vous priepensez-vous que le Judaïsme seul ne fût pas suffisant pourinfluer sur le système moral et religieux d'un homme aussipénétrant que Sénèqueet qui connaissaitparfaitement cette religion (VII)? Laissons dire les poètesqui ne voient que la superficie des choseset qui croient avoir toutdit quand ils ont appelé les Juifs verpos et recutitoset tout ce qui vous plaira. Sans doute que le grand anathèmepesait déjà sur eux. Mais ne pouvait-on pas alorscomme à présentadmirer les écrits en méprisantles personnes? Au moyen de la version des SeptanteSénèquepouvait lire la Bible aussi commodément que nous. Quedevait-il penser lorsqu'il comparait les théogonies poétiquesau premier verset de la Genèseou qu'il rapprochait le déluged'Ovide de celui de Moïse? Quelle source immense de réflexion!Toute la philosophie antique pâlit devant le seul livre de laSagesse. Nul homme intelligent et libre de préjugésne lira les Psaumes sans être frappé d'admiration ettransporté dans un nouveau monde. À l'égard despersonnes mêmesil y avait de grandes distinctions àfaire. Philon et Josèphe étaient bien apparemment deshommes de bonne compagnieet l'on pouvait sans doute s'instruireavec eux. En généralil y avait dans cette nationmême dans les temps les plus ancienset longtemps avant sonmélange avec les Grecsbeaucoup plus d'instruction qu'on nele croit communémentpar des raisons qu'il ne serait pasdifficile d'assigner. Où avaient-ils prispar exempleleurcalendrierl'un des plus justeset peut-être le plus juste del'antiquité? Newtondans sa chronologien'a pas dédaignéde lui rendre pleine justice (VIII)et il ne tient qu'à nousde l'admirer encore de nos jourspuisque nous le voyons marcher defront avec celui des nations modernessans erreurs ni embarrasd'aucune espèce. On peut voirpar l'exemple de Danielcombien les hommes habiles de cette nation étaient considérésà Babylonequi renfermait certainement de grandsconnaissances. Le fameux rabbin Moïse Maïmonidedont j'ai parcouru quelques ouvrages traduitsnous apprend qu'àla fin de la grande captivitéun très grand nombre deJuifs ne voulurent point retourner chez eux; qu'ils se fixèrentà Babylone; qu'ils y jouirent de la plus grande libertéde la plus grande considérationet que la garde des archivesles plus secrètes à Ecbatane était confiéeà des hommes choisis dans cette nation (IX).

Enfeuilletant l'autre jour mes petits Elzévirs que vousvoyez là rangés en cercle sur ce plateau tournantjetombai par hasard sur la république hébraïque dePierre Cunaeus. Il me rappela cette anecdote si curieused'Aristotequi s'entretint en Asie avec un Juif auprès duquelle savants les plus distingués de la Grèce lui parurentdes espèces de barbares (X).

Latraduction des livres sacrés dans une langue devenue celle del'univers (XI)la dispersion des Juifs dans les différentesparties du mondeet la curiosité naturelle à l'hommepour tout ce qu'il y a de nouveau et d'extraordinaireavaient faitconnaître de tout côté la loi mosaïquequidevenait ainsi une introduction au Christianisme. Depuis longtempsles Juifs servaient dans les armées de plusieurs princes quiles employaient volontiers à cause de leur valeur reconnue etde leur fidélité sans égale. Alexandre surtouten tira grand parti et leur montra des égards recherchés.Ses successeurs au trône d'Égypte l'imitèrent surce pointet donnèrent constamment aux Juifs de trèsgrandes marques de confiance. Lagus mit sous leur garde les plusfortes places de l'Égypteetpour conserver les villes qu'ilavait conquises dans la Lybieil ne trouva rien de mieux que d'yenvoyer des colonies juives. L'un des Ptoléméessessuccesseursvoulut se procurer une traduction solennelle des livressacrés. Evergètesaprès avoir conquis la Syrievint rendre ses actions de grâces à Jérusalem: iloffrit à DIEU un grand nombre de victimes et fit de richesprésents au temple. Philométor et Cléopâtreconfièrent à deux hommes de cette nation legouvernement du royaume et le commandement de l'armée (1).Tout en un mot justifiait le discours de Tobie à ses frères:Dieu vous a dispersés parmi les nations qui ne leconnaissent pasafin que vous leur fassiez connaître sesmerveilles; afin que vous leur appreniez qu'il est le seul Dieu et leseul tout-puissant (2).

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(1)JosèpheContre Appion liv. IIchap. II.

(2) Ideodispersit vos inter gentes quae ignorant eumut vos enarretis omniamirabilia ejuset faciatis scire eos quia non est alius Deusomnipotens praeter illum. (Tob. XIII4.)

Suivantles idées anciennesqui admettaient une foule de divinitéset surtout de dieux nationauxle Dieu d'Israël n'étaitpour les Grecspour les Romains et même pour toutes les autresnationsqu'une nouvelle divinité ajoutée aux autres;ce qui n'avait rien de choquant. Mais comme il y a toujours dans lavérité une action secrète plus forte que tousles préjugésle nouveau Dieupartout où il semontraitdevait nécessairement faire une grande impressionsur une foule d'esprits. Je vous en ai cité rapidementquelques exempleset je puis encore vous en citer d'autres. La courdes empereurs romains avait un grand respect pour le temple deJérusalem. Caïus Agrippa ayant traversé la Judéesans y faire ses dévotions (voulez-vous me pardonnercette expression?) son aïeull'empereur Augusteen futextrêmement irrité; et ce qu'il y a de bien singulierc'est qu'une disette terrible qui affligea Rome à cette époquefut regardée par l'opinion publique comme un châtimentde cette faute. Par une espèce de réparationou par unmouvement spontané encore plus honorable pour luiAugustequoiqu'il fût en général grand et constant ennemides religions étrangèresordonna qu'on sacrifieraitchaque jour à ses frais sur l'autel de Jérusalem.Liviesa femmey fit présenter des dons considérables.C'était la mode à la couret la chose en étaitvenue au point que toutes les nationsmême les moins amies dela juivecraignaient de l'offenserde peur de déplaire aumaître; et que tout homme qui aurait osé toucher aulivre sacré des Juifsou à l'argent qu'ils envoyaientà Jérusalemaurait été considéréet puni comme un sacrilège. Le bon sens d'Auguste devait sansdoute être frappé de la manière dont les Juifsconcevaient la Divinité. Tacitepar un aveuglement singuliera porté cette doctrine aux nues en croyant la blâmerdans un texte célèbre (XII); mais rien ne n'a faitautant d'impression que l'étonnante sagacité de Tibèreau sujet des Juifs. Séjanqui les détestaitavaitvoulu jeter sur eux le soupçon d'une conjuration qui devaitles perdre: Tibère n'y fit nulle attentioncar disaitce prince pénétrantcette nationpar principeneportera jamais la main sur un souverain. Ces Juifsqu'on sereprésente comme un peuple farouche et intolérantétaient cependantà certains égardsle plustolérant de tousau point qu'on a peine quelquefois àcomprendre comment les professeurs exclusifs de la véritése montraient si accommodants avec les religions étrangères.On connaît la manière tout à fait libéraledont Élisée résolut le cas de conscience proposépar un capitaine de la garde syrienne (1). Si le prophèteavait été jésuitenul doute que Pascalpourcette décisionne l'eût misquoique à tortdans ses Lettres provinciales. Philonsi je ne me trompeobservequelque part que le grand-prêtre des Juifsseul dansl'universpriait pour les nations et les puissances étrangères(2). En effetje ne crois pas qu'il y en ait d'autre exemple dansl'antiquité. Le temple de Jérusalem étaitenvironné d'un portique destiné aux étrangersqui venaient y prier librement. Une foule de ces Gentilsavaient confiance en ce Dieu (quel qu'il fût) qu'onadorait sur le mont de Sion. Personne ne les gênait ni ne leurdemandait compte de leurs croyances nationaleset nous les voyonsencoredans l'Évangilevenirau jour solennel de Pâqueadorer à Jérusalemsans la moindre marque dedésapprobation ni de surprise de la part de l'historien sacré.

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(1) Reg.IV 519.

(2)Baruch liv. XI. - Ils obéissaient en cela à unprécepte divin. (Jerem. XXIV7.)

L'esprithumain ayant été suffisamment préparé ouaverti par ce noble cultele Christianisme parut; etpresque aumoment de sa naissanceil fut connu et prêché àRome. C'en est assez pour que je sois en droit d'affirmer que lasupériorité de Sénèque sur sesdevancierspar parenthèse j'en dirais autant de Plutarquedans toutes les questions qui intéressent réellementl'hommene peut être attribuée qu'à laconnaissance plus ou moins parfaite qu'il avait des dogmes mosaïqueset chrétiens. La vérité est faite pour notreintelligence comme la lumière pour notre oeil; l'une etl'autre s'insinuent sans effort de leur part et sans instruction dela nôtretoutes les fois qu'ils sont à portéed'agir. Du moment où le Christianisme parut dans le mondeilse fit un changement sensible dans les écrits des philosophesennemis mêmes ou indifférents. Tous ces écritsontsi je puis m'exprimer ainsiune couleur que n'avaientpas les ouvrages antérieurs à cette grande époque.Si donc la raison humaine veut nous montrer ses forcesqu'ellecherche ses preuves avant notre ère; qu'elle ne vienne pointbattre sa nourrice; etcomme elle l'a fait si souventnousciter ce qu'elle tient de la révélationpour nousprouver qu'elle n'en a pas besoin. Laissez-moide grâcevousrappelez un trait ineffable de ce fou du grand genre (commel'appelle Buffon)qui a tant influé sur un siècle biendigne de l'écouter. Rousseau nous dit fièrement dansson Émile: Qu'on lui soutient vainement la nécessitéd'une révélationpuisque Dieu a tout dit à nosyeuxà notre conscience et à notre jugement: que Dieuveut être adoré EN ESPRIT ET EN VÉRITÉetque tout le reste n'est qu'une affaire de police (1). Voilàmessieursce qui s'appelle raisonner! Adorer Dieu en esprit et envérité! C'est une bagatelle sans doute! il n'afallu que Dieu pour nous l'enseigner.

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(1) Émile.La Haye1762in-8otom. IIIp. 135.

Lorsqu'unebonne nous demandait jadis: Pourquoi Dieu nous a-t-il misau monde? nous répondions: Pour le connaîtrel'aimerle servir dans cette vieet mériter ainsi sesrécompenses dans l'autre. Voyez comment cette réponsequi est à la portée de la première enfanceestcependant si admirablesi étourdissantesi incontestablementau-dessus de tout ce que la science humaine réunie a jamais puimaginer; que le sceau divin est aussi visible sur cette ligne duCatéchisme élémentaire que sur le Cantique deMarieou sur les oracles les plus pénétrants du SERMONDE LA MONTAGNE.

Ne soyonsdonc nullement surpris si cette doctrine divineplus ou moins connuede Sénèquea produit dans ses écrits une foulede traits qu'on ne saurait trop remarquer. J'espère que cettepetite discussionque nous avons pour ainsi dire trouvée surnotre routene vous aura point ennuyée.

Quant àLa Harpeque j'avais tout à fait perdu de vuequevoulez-vous que je vous dise? En faveur de ses talentsde sa noblerésolutionde son repentir sincèrede son invariablepersévérancefaisons grâce à tout cequ'il a dit sur des choses qu'il n'entendait pasou qui réveillaientdans lui quelque passion mal assoupie. Qu'il repose en paix!Et nous aussimessieursallons reposer en paix; nous avonsfait un excès aujourd'huicar il est deux heures: cependantil ne faut pas nous en repentir. Toutes les soirées de cettegrande ville n'auront pas été aussi innocentesni parconséquent aussi heureuses que la nôtre. Reposonsdonc en paix! et puisse ce sommeil tranquilleprécédéet produit par des travaux utiles et d'innocents plaisirsêtrel'image et le gage de ce repos sans fin qui n'est accordé demême qu'à une suite de jours passés comme lesheures qui viennent de s'écouler pour nous!

FIN DUNEUVIEME ENTRETIEN.



NOTESDU NEUVIEME ENTRETIEN.


Note I.

Ce livrefut traduit en français sous ce titre: Vue de l'évidencede la Religion chrétienneconsidérée enelle-mêmepar M. Jennings. Paris1764in-12. LetraducteurM. Le Tourneurse permit de mutiler et d'altérerl'ouvrage sans en avertirce qu'il ne fautje croisjamais faire.On lira avec plus de fruit la traduction de l'abbé de Felleravec des notes. Liège1779in-12. Elle est inférieuredu côté du stylemais ce n'est pas de quoi il s'agit.Celle de Le Tourneur est remarquable par cette épigraphefaite pour le siècle: Vous me persuaderiez PRESQUE d'êtreChrétien. (Act. XXVI29.)

Note II.

Rien n'estsi vrai: il suffit de citer les lettres de saint FrançoisXavier. Il écrivait de Malacale 20 juin 1549: « Jepars (pour le Japon) moi troisièmeavec CosmeTuriani etJean Fernand: nous sommes accompagnés de trois Chrétiensjaponaissujets d'une rare probité... Les japonais viennentfort à propos d'envoyer des ambassadeurs au vice-roi desIndespour en obtenir des prêtres qui puissent les instruiredans la religion chrétienne. » Et le 3 novembre de lamême annéesil écrivait de Congoximo au Japonoù il était arrivé le 5 août: « Deuxbonzes et d'autres Japonaisen grand nombres'en vont à Goapour s'y instruire dans la foi. » (S. Franc. Xav. Ind. ap.Epistolae Wratisl.1754in-12pages 160 et 208.)

Note III.

Voy. lesPensées de Pascal. ParisReynouard18032 vol.in-8otom. IIpag. 328. - Il y a dans ce passage de Voltaire autantde bévues que de mots. Car sans parler du continuellementqui est tout à fait ridiculeparler d'aimer Dieu n'estpoint du tout demander à Dieu la grâce de l'aimer;et c'est ce que Pascal a dit. Ensuite Marc-Aurèle et Épictèten'étaient pas des religions. Pascal n'a point dit (cequ'il aurait pu dire cependant): Aucun homme hors de notrereligion n'a demandéetc. Il a ditce qui est fortdifférent: Aucune autre religion que la nôtreetc. Qu'importe que tel ou tel homme ait pu dire quelques mots malprononcés sur l'amour de Dieu? Il ne s'agit pas d'enparler il s'agit de l'avoir; il s'agit même del'inspirer aux autreset de l'inspirer en vertu d'une institutiongénéraleà portée de tous les esprits.Orvoilà ce qu'a fait le Christianismeet voilà ceque jamais la philosophie n'a faitne fera ni ne peut faire. On nesaurait assez le répéter: elle ne peut rien sur lecoeur de l'homme. - Circum praecordia ludit. Elle se joueautour du coeur; jamais elle n'entre.

Note IV.

«Que sontdit-ildans son épître LXXVIIIque sont lesmaladies les plus cruelles comparées aux flammesauxchevaletsaux lames rougiesà ces plaies faites par unraffinement de cruauté sur de membres déjàenflammés par des plaies précédentes? Etcependantau milieu de ces supplicesun homme a pu ne pas laisseréchapper un soupir; il a pu ne pas supplier: ce n'est pasassez; il a pu ne pas répondre: ce n'est point assez encore;il a pu rireet même de bon coeur. » Et ailleurs: «Quoi doncsi le feraprès avoir menacé la têtede l'homme intrépidecreusedécoupe l'une aprèsl'autre toutes les parties de son corps; si on lui fait contemplerses entrailles dans son propre sein; sipour aiguiser la douleuroninterrompt son supplice pour le reprendre bientôt après;si l'on déchire ses plaies cicatrisées pour en fairejaillir de nouveau sang n'éprouvera-t-il ni la crainte nila douleur? Il souffrira sans doutecar nul degré de couragene peut éteindre le sentiment; mais il n'a peur de rien: ilregarde d'en haut ses propres souffrances. » (Epît.LXXXV.)

De quidonc voulait parler Sénèque? Y a-t-il avant les martyrsdes exemples de tant d'atrocité d'une part et de tantd'intrépidité de l'autre? Sénèque avaitvu les martyrs de Néron; Lactancequi voyait seul Dioclétiena décrit leurs souffranceset l'on a les plus fortes raisonsde croire qu'en écrivantil avait en vue les passages deSénèque qu'on vient de lire. Ces deux phrases surtoutsont remarquables par leur rapprochement.

Si exintervalloquo magis tormenta sentiatrepetitur et per siccataviscera recens dimittitur sanguis. (Sen.Ep. LXXXV.)

Nihilaliud devitant quam ut ne torti moriantur... curam tortis diligenteradhibent ut ad alios cruciatus membra renoventur et reparetus novussanguis poenam. (Lact.liv. Justit. lib. Vcap. IIdeJustitia.)

Note V.

Chez lesHébreuxet sans doute aussi chez d'autres nations orientalesl'hommequi déplorait la perte d'un objet chéri ouquelque autre grand malheurse tenait assis; et voilàpourquoi siéger et pleurer sont si souventsynonymes dans l'Écriture Sainte. Ce passage des Psaumesparexemple (totalement dénaturé dans nos malheureusestraductions): Surgite postquam sederitisqui manducatis panemdoloris (Ps. CXXVI6) signifie: « Consolez-vousaprès avoir pleuréô vous qui mangez le pain dela douleur! » Une foule d'autres textes attestent la mêmecoutumequi n'était point étrangère auxRomains. Mais lorsque Ovide diten parlant de Lucrèce:

. . . .Passis SEDET illa capillis

Ut solit ad nati mater iturarogum.



(Fast.II813-814.)il n'entend sûrement pas décrirel'attitude ordinaire d'une femme assise; et lorsque les enfantsd'Israël venaient s'asseoir dans le temple pour y pleurer leurscrimes ou leurs malheurs (Jud. XX26etc.) ils n'étaientpas sûrement assis commodément sur des sièges. Ilparaît certain quedans ces circonstanceson étaitassis à terre et accroupi; et c'est à cette attituded'un homme assis sur ses jambes que Plutarque fait allusion parl'expression qu'il emploie et qui ne peut être renduefacilement dans notre langue. Assise ignoble seraitl'expression propresi le mot d'assise n'avait pas perducomme celui de session sa signification primitive.

Il fautcependant observerpour l'exactitudequ'une différence deponctuation peut altérer la phrase de Plutarquede manièreque l'épithète d'ignoble tomberait sur le mot deprosternation au lieu d'affecter celui d'accroupissement. Letraducteur latin s'est déterminé pour le sens adoptéde mémoire par l'interlocuteur. L'observation principaledemeure au reste dans toute sa force. (Note de l'éditeur.)

Note VI.

Je croisqu'on ne sera pas fâché de lire ici les vers deRutilius:

Atqueutinam nunquam Judea subacta fuisset

Pompei bellis imperioqueTiti!

Latius excisae pestis contagia serpunt

Victoresquesuos natio victa premit.





C'est-à-dire:« Plût aux dieux que la Judée n'eût jamaissuccombé sous les armes de Pompée et de Titus! Lesvenins qu'elle communique s'étendent plus au loin par laconquêteet la nation vaincue avilit ses vainqueurs. »Il semble en effet que ces parolesdites surtout dans le Ve sièclene sauraient désigner que les Chrétienset c'est ainsique les a entendues le docte Huet dans sa Démonstrationévangélique. (Prop. III§21.) Cependant untrès habile interprête de l'Écriture sainteetqui nous l'a expliquée avec un luxe d'érudition quis'approche quelquefois de l'ostentationembrasse le sentimentcontraireet croit quedans le passage de Rutiliusil s'agituniquement des Juifs. (Dissertazioni e lezioni di S. Scritturadel P. Nicolaï di della compagnia di Gesù. Firenze1756in-4otom. IDissert. prim.) Voy. pag 138. Tant il estdifficile de voir clair sur ce pointet de discerner exactement lesdeux religions dans les écrits des auteurs païens!

Note VII.

Il laconnaissait si bienqu'il en a marqué le principal caractèredans un ouvrage que nous n'avons plusmais dont saint Augustin nousa conservé ce fragment. « Il y adit Sénèqueparmi les Juifsdes hommes qui savent les raisons de leurs mystèresmais la foule ignore pourquoi elle fait ce qu'elle fait. »(Sen. apud St. Aug.Civ. Dei VIIII.) Origène estplus détaillé et plus exprès. Y a-t-il riende plus beau dit-ilque de voir les Juifs instruits dèsle berceau de l'immortalité de l'âme et des peines etdes récompenses de l'autre vie? Les choses n'étaientcependant représentées que sous une enveloppemythologique aux enfants et aux HOMMES-ENFANTS. Mais pour ceux quicherchaient la parole et qui voulaient en pénétrer lesmystèrescette mythologie étaits'il m'est permis dem'exprimer ainsi métamorphosée en vérité.(Orig.adv. Cels.lib. Vno 42pag. 610col. 2Litt. D.)Ce qu'il dit ailleurs n'est pas moins remarquable: La doctrine desChrétiens sur la résurrection des mortssur lejugement de Dieusur les peines et les récompenses de l'autrevien'est point nouvelle: ce sont les anciens dogmes du Judaïsme.(Ibid. lib. IInos 14.)

Eusèbecité par le célèbre Huettient absolument lemême langage. Il dit en propres termes: « Que lamultitude avait été assujettie chez les Hébreuxà la lettre de la loi et aux pratiques minutieusesdépourvuesde toute explication; mais que les esprits élevésaffranchis de cette servitudeavaient été dirigésvers l'étude d'une certaine philosophie divinefort au-dessusdu vulgaireet vers l'interprétation des sens allégoriques.» (HuetDémonstr. évang. tom. IIProp.IXchap. 171no 8.)

Cettetradition (ou réception) est la véritable etrespectable Cabaledont la moderne n'est qu'une fille illégitimeet contrefaite.

NoteVIII/.

Je nesache pas que Newton ait parlé du calendrier des Hébreuxdans sa chronologie; mais il en dit un mot en passant dans ce livredont on peut dire à bon droit: beaucoup en ont parlémais peu l'ont bien connu; c'est dans le Commentaire surl'Apocalypseoù il dit laconiquement (mais c'est un oracle):Judaei usi non sunt vitioso cyclo. (Isaaci Newtoni ad Dan.proph. vatic. nec nonetc. opus posthumum. Trad. lat. deSundermanAmst.1737in-4ocap. IIpag. 113.) Scaligerexcellent juge dans ce genredécide qu'il n'y a rien deplus exactrien de plus parfait que le calcul de l'annéejudaïque; il renvoie même les calculateurs modernes àl'école des Juifset leur conseille sans façon des'instruire à cette école ou de se taire.(Scaligerde Emend. temp. lib. VIII. Genève1629in-fol. pag. 656.) Ailleurs il nous dit: haec sunt ingeniosissimaetc. ... methodum hujus computi lunaris argutissimam etelegantissimam esse nemo harum rerum paulo paritus inficiabitur.(Ibid. lib. VIIpag. 640.) (Note de l'éditeur.)

Note IX.

Quelqueestime qu'on doive à ce rabbin justement célèbre(Moïse Maïmonide)je voudrais cependantsur lefait particulier des archives d'Ecbatanerechercher les autoritéssur lesquelles il s'est appuyé; ce que je ne suis point àmême de faire dans ce moment. Quant à l'immenseétablissement des Juifs au-delà de l'Euphrateoùils formaient réellement une puissanceil n'y a pas lemoindre doute sur ce fait. (Voy. l'Ambassade de Philoninter opera graec. et lat.Genève1613in-fol.pag. 792litt. B.)

Note X.

Cunaeus adit en effet (Lib. Ic. IVpag. 26. Elz. 1632): « tantaeruditione ac scientia hominemuti prae illo omnes Graeci quiaderant trunci et stipites esse viderentur. » Mais cetauteurquoique d'ailleurs savant et exacts'est permis ici unelégère hyperboles'il n'a pas été trompépar sa mémoire. Aristote vante ce Juif comme un homme aimablehospitaliervertueuxchaste surtout savant et éloquent.Il ajoutequ'il y avait beaucoup à apprendre en saconversation; mais il ne fait aucune comparaison humiliante pourles Grecs. Je ne sais donc où Cunaeus a pris ses trunciet ses stipites. L'interlocuteur au reste paraît ignorerque ce n'est point Aristote qui parle icimais bien Cléarqueson disciplequi fait parler Aristote dans un dialogue de lacomposition du premier. (Voy. le fragment de Cléarquedans le livre de Josèphe contre AppionLiv. Ichap. VIIItrad. d'Arnaud d'Andilly.)

Note XI.

Il y avaitlongtemps avant les Septante une traduction grecque d'une partie dela Bible. (Voyez la préface qui est à la têtede la Bible de Beyerling. Anvers3 vol. in-fol. - FréretDéfense de la Chronologie pag. 264; Leçonsde l'histoire tom. Ipag. 616. BaltusDéfenses desPèresetc. Chap. XXParisin-4o1711pag. 614 etsuiv.

Onpourrait même à cet égard se dispenser depreuves; car la traduction officielle ordonnée parPtolémée suppose nécessairement que le livreétaitje ne dis pas connu mais célèbre.En effeton ne peut désirer ce qu'on ne connaît pas.Quel prince a jamais pu ordonner la traduction d'un livreet d'untel livresans y être déterminé par un désiruniverselfondé à son tour sur un grand intérêtexcité par ce livre?

Note XII.

«Judaei mente sola unumque numen intelliguntsummum illud etaeternumneque mutabileneque interiturum. » C'est cemême homme qui nous dira du même culte et dans lemême chapitre: mos absurdus sordidusque. (Ann.V3.) Rendre justice à ce qu'on hait est un tour de forcepresque toujours au-dessus des plus grands esprits.

On serabien aise peut-être de lired'après Philonle détailde certaines circonstances extrêmement intéressantestouchées rapidement dans un dialogue dont la mémoirefait tous les frais. Philonparlant à un prince tel queCaligulaet lui citant les actes et les opinions de le familleimpérialen'était sûrement pas tenté dementir ni même d'exagérer.

«Agrippadit-ilvotre aïeul maternelétant alléà Jérusalemsous le règne d'Hérodefutenchanté de la religion des Juifset ne pouvait plus s'entaire... L'empereur Auguste ordonna quede ses propres revenus etselon les formes légitimeson offrirait chaque jourAU DIEUTRES-HAUTsur l'autel de Jérusalemun taureau et deuxagneaux en holocaustequoiqu'il sût très bien que letemple ne refermait aucun simulacreni public ni caché; maisce grand princeque personne ne surpassait en esprit philosophiquesentait bien la nécessité qu'il existât dans cemonde un autel dédié à Dieu invisibleet qu'àce Dieu tous les hommes pussent adresser leurs voeux pour en obtenirla communication d'un heureux espoir et la jouissance des biensparfaits...

Julievotre bisaïeulefit de magnifiques présents au temple envases et en coupes d'oret quoique l'esprit de la femme se détachedifficilement des imageset ne puisse concevoir des chosesabsolument étrangères aux sensJulie cependantaussisupérieure à son sexe par l'instruction que par lesautres avantages de la naturearriva au point de contempler leschoses intelligibles préférablement aux sensiblesetde savoir que celles-ci ne sont que les ombres des premières.» N.B. Par ce nom de Julie il faut entendre Liviefemme d'Augustequi avait passépar l'adoptiondans lafamille des Juleset qui était en effet bisaïeule deCaligula.

Ailleurset dans le même discours à ce terrible CaligulaPhilonlui dit expressément: Que l'empereur Auguste n'admiraitpas seulementmais qu'il ADORAIT cette coutume de n'employeraucune image pour représenter matériellement une natureinvisible. ##Ethaumaze kai prosekuneik. t. l. (Philonis leg. adCaium inter Opp. colon. Allobrog.1613in-fol.pag. 799 et 803.)

DIXIEMEENTRETIEN.




LESÉNATEUR.

Dites-nousM. le chevaliersi vous n'avez point rêvé auxsacrifices la nuit dernière?

LECHEVALIER.

Ouisansdoutej'y ai rêvé; et comme c'est un pays absolumentnouveau pour moije ne vois encore les objets que d'une manièreconfuse. Il me semble cependant que le sujet serait très digned'être approfondiet si j'en crois ce sentiment intérieurdont nous parlions un journotre ami commun aurait réellementouvert dans le dernier entretien une riche mine qu'il ne s'agit plusque d'exploiter.

LESÉNATEUR.

C'estprécisément sur quoi je voulais vous entreteniraujourd'hui. Il me paraîtM. le comteque vous avez mis leprincipe des sacrifices au-dessus de toute attaqueet que vous enavez tiré une foule de conséquences utiles. Je crois deplus que la théorie de la réversibilitéest si naturelle à l'hommequ'on peut la regarder comme unevérité innée dans toute la force dutermepuisqu'il est absolument impossible que nous l'ayons apprise.Mais croyez-vous qu'il le fût également de découvrirou d'entrevoir au moins la raison de ce dogme universel?

Plus onexamine l'universet plus on se sent porté à croireque le mal vient d'une certaine division qu'on ne saurait expliqueret que le retour au bien dépend d'une force contraire qui nouspousse sans cesse vers une certaine unité tout aussiinconcevable (1). Cette communauté de méritescetteréversibilité que vous avez si bien prouvéesnepeuvent venir que de cette unité que nous ne comprenons pas.En réfléchissant sur la croyance généraleet sur l'instinct naturel des hommeson est frappé de cettetendance qu'ils ont à unir des choses que la nature sembleavoir totalement séparées: ils sont trèsdisposéspar exempleà regarder un peupleune villeune corporationmais surtout une famillecomme un être moralet uniquecapable de mériter ou démériteretsusceptible par conséquent de peine et de récompenses.De là vient le préjugé ou pour parlerplus exactementle dogme de la noblessesi universel et sienraciné parmi les hommes. Si vous le soumettez àl'examen de la raisonil ne soutient pas l'épreuve; car iln'y a passi nous ne consultons que le raisonnementde distinctionqui nous soit plus étrangère que celle que nous tenonsde nos aïeux: cependant il n'en est pas de plus estiméeni de plus volontiers reconnuehors le temps des factionset alorsmême les attaques qu'on lui porte sont encore un hommageindirect et une reconnaissance formelle de cette grandeur qu'onvoudrait anéantir.

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(1) Legenre humain en corps pourraitdans cette suppositionadresser àDieu ces mêmes paroles employées par saint Augustinparlant de lui-même: « Je fus coupé en piècesau moment où je me séparai de ton unité pour meperdre dans une foule d'objets: tu daignas rassembler les morceaux demoi-même. » Colligens me a dispersione in quafrustratum discissis sumdum ab uno te aversus in multa evanui.(August.Confess. II12.)

Si lagloire est héréditaire dans l'opinion de tous leshommesle blâme l'est de mêmeet par la mêmeraison. On demande quelquefoissans trop y songerpourquoi la honted'un crime ou d'un supplice doit retomber sur la postéritédu coupable; et ceux qui font cette question se vantent ensuite dumérite de leurs aïeux: c'est une contradiction manifeste.

LECHEVALIER.

Je n'avaisjamais remarqué cette analogie.

LESÉNATEUR.

Elle estcependant frappante. Un de vos aïeuxM. le chevalier (j'éprouveun très grand plaisir à vous le rappeler)fut tuéen Égypte à la suite de saint Louis; un autre pérità la bataille de Marignan en disputant un drapeau ennemi;enfin votre dernier aïeul perdit un bras à Fontenoi. Vousn'entendez pas sans doute que cette illustration vous soit étrangèreet vous ne me désavouerez passi j'affirme que vousrenonceriez plutôt à la vie qu'à la gloire quivous revient de ces belles actions. Mais songez donc que si votreancêtre du XIIIe siècle avait livré saint Louisaux Sarrasins au lieu de mourir à ses côtéscette infamie vous serait commune par la même raison et avec lamême justice qui vous a transmis une illustration tout aussipersonnelle que le crimesi l'on n'en croyait que notre petiteraison. Il n'y a pas de milieuM. le chevalier; il faut ou recevoirla honte de bonne grâcesi elle vous échoitourenoncer à la gloire. Aussi l'opinion sur ce point n'est pasdouteuse. Il n'y a sur le déshonneur héréditaired'autre incrédule que celui qui en souffre: or ce jugement estévidemment nul. À ceux quipour le seul plaisir demontrer de l'esprit et de contredire les idées reçuesparlentou même font des livres contre ce qu'ils appellent lehasard ou le préjugé de la naissanceproposezs'ils ont un nom ou seulement de l'honneurde s'associerpar le mariage une famille flétrie dans les temps anciensetvous verrez ce qu'ils vous répondront.

Quant àceux qui n'auraient ni l'un ni l'autrecomme ils parleraient aussipour euxil faudrait les laisser dire.

Cette mêmethéorie ne pourrait-elle point jeter quelque jour sur cetinconcevable mystère de la punition des fils pour les crimesde leur pères? Rien ne choque au premier coup d'oeil comme unemalédiction héréditaire: cependantpourquoipaspuisque la bénédiction l'est de même? Etprenez garde que ces idées n'appartiennent pas seulement àla Biblecomme on l'imagine souvent. Cette héréditéheureuse ou malheureuse est aussi de tous les temps et de tous lespays: elle appartient au Paganisme comme au Judaïsme ou auChristianisme; à l'enfance du mondecomme aux vieillesnations; on la trouve chez les théologienschez lesphilosopheschez les poètesau théâtre et àl'Église.

Lesarguments que la raison fournit contre cette théorieressemblent à celui de Zénon contre la possibilitédu mouvement. On ne sait que répondremais on marche. Lafamille est dans doute composée d'individus qui n'ont rien decommun suivant la raison; maissuivant l'instinct et la persuasionuniverselletoute famille est une.

C'estsurtout dans les familles souveraines que brille cette unité:le souverain change de nom et de visage; mais il est toujourscommedit l'EspagneMOI LE ROI. Vos FrançaisM. le chevalierontdeux belles maximes plus vraies peut-être qu'ils ne pensent:l'une de droit civille mort saisit le vif; et l'autre dedroit publicle roi ne meurt pas. Il ne faut donc jamais lediviser par la pensée lorsqu'il s'agit de le juger.

Ons'étonne quelquefois de voir un monarque innocent périrmisérablement dans l'une de ces catastrophes politiques sifréquentes dans le monde. Vous ne croyez pas sans doute que jeveuille étouffer la compassion dans les coeurs; et vous savezce que les crimes récents ont fait souffrir au mien:néanmoinsà s'en tenir à la rigoureuse raisonque veut-on dire? tout coupable peut être innocent etmême saint le jour de son supplice. Il est des crimesqui ne sont consommés et caractérisés qu'au boutd'un assez long espace de temps; il en est d'autres qui se composentd'une foule d'actes plus ou moins excusablespris à partmais dont la répétition devient à la fin trèscriminelle. Dans ces sortes de casil est évident que lapeine ne saurait précéder le complément ducrime.

Et mêmedans les crimes instantanésles supplices sont toujourssuspendus et doivent l'être. C'est encore une de ces occasionssi fréquentes où la justice humaine sert d'interprèteà celle dont la nôtre n'est qu'une image et unedérivation.

Uneétourderieune légèretéunecontravention à quelque règlement de policepeuventêtre réprimées sur-le-champ; mais dèsqu'il s'agit d'un crime proprement ditjamais le coupable n'est puniau moment où il le devient. Sous l'empire de la loimahométanel'autorité punit et même de mortl'homme qu'elle en juge digne au moment et sur le lieu même oùelle le saisit; et ces exécutions brusquesqui n'ont pasmanqués d'aveugles admirateurssont néanmoins une desnombreuses preuves de l'abrutissement et de la réprobation deces peuples. Parmi nousl'ordre est tout différent: il fautque le coupable soit arrêté; il faut qu'il soit accusé;il faut qu'il se défende; il faut surtout qu'il pense àsa conscience et à ses affaires; il faut des préparatifsmatériels pour son supplice; il faut enfinpour tenir comptede toutun certain temps pour le conduire au lieu du châtimentqui est fixe. L'échafaud est un autel: il ne peut doncêtre placé ni déplacé que par l'autorité;et ces retardsrespectables jusque dans leurs excèset quide même ne manquent pas d'aveugles détracteursne sontpas moins une preuve de notre supériorité.

Si donc ilarrive quependant la suspension indispensable qui doit avoir lieuentre le crime et le châtimentla souveraineté vienne àchanger de nomqu'importe à la justice? il faut qu'elle aitson cours ordinaire. En faisant même abstraction de cette unitéque je contemple dans ce momentrien n'est plus juste humainement;car nulle part l'héritier naturel ne peut se dispenser depayer les dettes de la successionà moins qu'il nes'abstienne. La souveraineté répond de tous lesactes de la souveraineté. Toutes les dettestous les traitéstous les crimes l'obligent. Sipar quelque acte désordonnéelle organise aujourd'hui un germe mauvais dont le développementnaturel doit opérer une catastrophe dans cent ansce coupfrappera justement la couronne dans cent ans. Pour s'ysoustraireil fallait la refuser. Ce n'est jamais CE roic'est LEroi qui est innocent ou coupable. Platonje ne sais plus oùdans le Gorgias peut-êtrenous a dit une choseépouvantable à laquelle j'ose à peine penser(1); mais si l'on entend sa proposition dans le sens que je vousprésente maintenantil pourrait bien avoir raison. Dessiècles peuvent s'écouler justement entre l'acteméritoire et la récompensecomme entre le crime et lechâtiment. Le roi ne peut naîtreil ne peut mourirqu'une fois: il dure autant que la royauté. S'il devientcoupableil est traité avec poids et mesure: il estsuivantles circonstancesavertimenacéet humiliésuspenduemprisonnéjugé ou sacrifié.

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(1)##Prostatespoleos oud' an eis pote adikos apoloito up'autes tes poleos esprostatei. (Plat.Gorgias Opp.t. VIédit.Bipont.pag. 156.)

Aprèsavoir examiné l'hommeexaminons ce qu'il y a de plusmerveilleux en luila parole; nous trouverons encore le mêmemystèrec'est-à-diredivision inexplicable ettendance vers une certaine unité tout aussi inexplicable. Lesdeux plus grandes époques du monde spirituel sont sans doutecelle de Babel où les langues se divisèrentetcelle de la Pentecôte où elles firent unmerveilleux effort pour se réunir: on peut même observerlà-dessusen passantque les deux prodiges les plusextraordinaires dont il soit fait mention dans l'histoire de l'hommesonten même tempsles faits [les] plus certains dont nousayons connaissance. Pour les contester il faut manquer à lafois de raison et de probité.

Voilàcomment tout ayant été divisétout désirela réunion. Les hommesconduits par ce sentimentne cessentde l'attester de mille manières. Ils on voulupar exempleque le mot union signifiât la tendresse et cemot de tendresse même ne signifie que la disposition àl'union. Tous leurs signes d'attachement (autre mot créépar le même sentiment) sont des unions matérielles. Ilsse touchent la mainils s'embrassent. La bouche étantl'organe de la parolequi est elle-même l'organe etl'expression de l'intelligencetous les hommes ont cru qu'il y avaitdans le rapprochement de deux bouches humaines quelque chose de sacréqui annonçait le mélange de deux âmes. Le vices'empare de tout et se sert de toutmais je n'examine que leprincipe.

Lareligion a porté à l'autel le baiser de paixavec grande connaissance de cause: je me rappelle même avoirrencontréen feuilletant les saints pèresdespassages où ils se plaignaient que le crime ose faire servir àses excès un signe saint et mystérieux (I). Mais soitqu'il assouvisse l'effronteriesoit qu'il effraie la pudeurouqu'il rie sur les lèvres pures de l'épouse et de lamèred'où vient sa généralité etsa puissance?

Notreunité mutuelle résulte de notre unité en Dieutant célébrée par la philosophie même. Lesystème de Mallebranche de la vision en Dieu n'estqu'un superbe commentaire de ces mots si connus de saint Paul: C'esten lui que nous avons la viele mouvement et l'être. Lepanthéisme des stoïciens et celui de Spinosa sont unecorruption de cette grande idéemais c'est toujours le mêmeprincipec'est toujours cette tendance vers l'unité. Lapremière fois que je lus dans le grand ouvrage de cetadmirable Mallebranchesi négligé par son injuste etaveugle patrie: Que Dieu est le lieu des esprits comme l'espaceest le lieu des corps (II)je fus ébloui par cet éclairde génie et prêt à me prosterner. Les hommes ontpeu dit de choses aussi belles.

J'eus lafantaisie jadis de feuilleter les oeuvres de madame Guyonuniquementparce qu'elle m'avait été recommandée par lemeilleur de mes amisFrançois de Cambrai. Je tombaisur un passage du commentaire sur le Cantique des Cantiquesoù cette femme célèbre compare les intelligenceshumaines aux eaux courantes qui sont toutes parties de l'Océanet qui ne s'agitent sans cesse que pour y retourner. La comparaisonest suivie avec beaucoup de justesse; mais vous savez que lesmorceaux de prose ne séjournent pas dans la mémoire.Heureusement je puis y suppléer en vous récitant desvers inexprimablement beaux de Métastase (1)qui a traduitmadame Guyonà moins qu'il ne l'ait rencontrée commepar miracle.

L'onda dalmar divisa

Bagna la ville e il monte:

Va pressagierain fiume;

Va prigioniera in fonte:

Mormora sempre egeme

Finche non torni al mar;


Al mardova ella nacque


Doveacquisitò gli umori

Dove d'a lunghi errori

Speradi reposar (2).


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(1)

. . .Musarum comitiscui carmina semper

Et citharae cordinumerosque intendere nervis.


(Virg.Aen. IX775-776.)

(2)Metast.Arias. III1. - Voici le passage de Mad. Guyonindiqué dans le dialogue: - « Dieu étant notredernière finl'âme peut sans cesse s'écoulerdans lui comme dans son terme et son centreet y être mêléeet transformée sans en ressortir jamais. Ainsi qu'un fleuvequi est une eau sortie de la mer et très distincte de la merse trouvant loin de son originetâche par diverses agitationsde se rapprocher de la merjusqu'à ce qu'y étant enfinretombéil se perde et se mélange avec elleainsiqu'il y était perdu et mêlé avant que d'ensortir; et il ne peut plus en être distingué. »(Comment. sur le Cantique des Cantiques; in-121687chap. Iv. I.) L'illustre ami de madame Guyon exprime encore la mêmeidée dans son Télémaque. La raisondit-ilest comme un grand océan de lumières: nosesprits sont comme de petits ruisseaux qui en sortent et qui yretournent pour s'y perdre. (Liv. IV.) On sent dans ces deuxmorceaux deux âmes mêlées.

Maistoutes ces eaux ne peuvent se mêler à l'Océansans se mêler ensembledu moins d'une certaine manièreque je ne comprends pas du tout. Quelquefois je voudrais m'élancerhors des limites étroites de ce monde; je voudrais anticipersur le jour des révélations et me plonger dansl'infini. Lorsque la double loi de l'homme sera effacéeetque ses deux centres seront confondusil sera UN: car n'y ayant plusde combat dans luioù prendrait-il l'idée de la duité?Maissi nous considérons les hommes les uns à l'égarddes autresqu'en sera-t-il d'eux lorsque le mal étantanéantiil n'y aura plus de passion ni d'intérêtpersonnel? Que deviendra le MOIlorsque toutes les penséesseront communes comme les désirslorsque tous les esprits severront comme ils sont vus? Qui peut comprendrequi peut sereprésenter cette Jérusalem céleste oùtous les habitantspénétrés par le mêmeespritse pénétreront mutuellement et se réfléchirontle bonheur (1)? Une infinité de spectres lumineux de mêmedimensions'ils viennent à coïncider exactement dans lemême lieune sont plus une infinité de spectreslumineux; c'est un seul spectre infiniment lumineux. Je me garde biencependant de vouloir toucher à la personnalitésans laquelle l'immortalité n'est rien; mais je ne puism'empêcher d'être frappé en voyant comment toutl'univers nous ramène à cette mystérieuse unité.

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(1)Jerusalem quae aedificatur ut civitas cujus participatio ejus inidipsum.

Saint Paula inventé un mot qui a passé dans toutes les langueschrétiennes; c'est celui d'édifier qui est fortétonnant au premier coup d'oeil: car qu'y a-t-il donc decommun entre la construction d'un édifice et le bon exemplequ'on donne à son prochain?

Mais ondécouvre bientôt la racine de cette expression. Le viceécarte les hommescomme la vertu les unit. Il n'y a pas unacte contre l'ordre qui n'enfante un intérêt particuliercontraire à l'ordre général; il n'y a pas unacte pur qui ne sacrifie un intérêt particulier àl'intérêt généralc'est-à-dire quine tende à créer une volonté une et régulièreà la place de ces myriades de volontés divergentes etcoupables. Saint Paul partait donc de cette idée fondamentaleque nous sommes tous l'édifice de Dieu; et que cet édificeque nous devons élever est le corps du Sauveur (1). Iltourne cette idée de plusieurs manières. Il veut qu'ons'édifie les uns les autres; c'est-à-dire quechaque homme prenne place volontairement comme une pierre de cetédifice spirituelet qu'il tâche de toutes ses forcesd'y appeler les autresafin que tout homme édifie et soitédifié. Il prononce surtout ce mot célèbre:La science enflemais la charité édifie (2):mot admirableet d'une vérité frappante: car lascience réduite à elle-même divise au lieud'uniret toutes ses constructions ne sont que des apparences: aulieu que la vertu édifie réellementet ne peutmême agir sans édifier. Saint Paul avait lu dansle sublime testament de son maître que les hommes sont un etplusieurs comme Dieu (3); de manière que tous sont terminéset consommés dans l'unité (4)car jusque-làl'oeuvre n'est pas finie. Et comment n'y aurait-il point entre nousune certaine unité (elle sera ce qu'on voudra: on l'appelleracomme on voudra)puisqu'un seul homme nous a perdus par un seulacte? (III) Je ne fais point ici ce qu'on appelle un cercleen prouvant l'unité par l'origine du malet l'origine du malpar l'unité: point du tout; le mal n'est que trop prouvépar lui-même; il est partout et surtout dans nous. Or de toutesles suppositions qu'on peut imaginer pour en expliquer l'origineaucune ne satisfait le bon sens ennemi de l'ergotage autant que cettecroyancequi le présente comme le résultat héréditaired'une prévarication fondamentaleet qui a pour elle letorrent de toutes les traditions humaines.

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(1) ICor. III9.

(2) ICor. VIII10.

(3) «Qu'ils soient UN comme nous (Jean XVII11) afin qu'ilssoient un tous ensemblecomme vous êtes en moi et moi en vousqu'ils soient de même UN en vous. (Ibid. XXI.) Je leurai donné la gloire que vous m'avez donnéeafin qu'ilssoient UN comme nous sommes UN. (Ibid. XXII.) »

(4) «Je suis en eux et vous en moiafin qu'ils soient consommés enUN. (Ibid. XXIII.) »

Ladégradation de l'homme peut donc être mise au nombre despreuves de l'unité humaineet nous aider à comprendrecomment par la loi d'analogiequi régit toutes les chosesdivinesle salut de même est venu par un seul (1).

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(1) Rom.V17sep.

Vousdisiez l'autre jourM. le comtequ'il n'y avait pas de dogmechrétien qui ne fût appuyé sur quelque traditionuniverselle et aussi ancienne que l'hommeou sur quelque sentimentinné qui nous appartient comme notre propre existence. Rienn'est plus vrai. N'avez-vous jamais réfléchi àl'importance que les hommes ont toujours attachée aux repaspris en commun? La table dit un ancien proverbe grecestl'entremetteuse de l'amitié. Point de traitéspoint d'accordspoint de fêtespoint de cérémoniesd'aucune espècemême lugubressans repas. Pourquoil'invitation adressée à un homme qui dînera toutaussi bien chez luiest-elle une politesse? pourquoi est-il plushonorable d'être assis à la table d'un prince que d'êtreassis ailleurs à ses côtés? Descendez depuis lepalais du monarque européen jusqu'à la hutte ducacique; passez de la plus haute civilisation aux rudiments de lasociété; examinez tous les rangstoutes lesconditionstous les caractèrespartout vous trouverez lesrepas placés comme une espèce de religioncomme unethéorie d'égardsde bienveillanced'étiquettesouvent de politique; théorie qui a ses loisses observancesses délicatesses très remarquables. Les hommes n'ontpas trouvé de signe d'union plus expressif que celui de serassembler pour prendreainsi rapprochésune nourriturecommune. Ce signe a paru exalter l'union jusqu'à l'unité.Ce sentiment étant donc universella religion l'a choisi pouren faire la base de son principal mystère; et comme toutrepassuivant l'instinct universelétait une communionà la même coupe (1)elle a voulu à son tour quesa communion fût un repas. Pour la viespirituelle comme pour la vie corporelleune nourriture estnécessaire. Le même organe matériel sert àl'une et à l'autre. À ce banquettous les hommesdeviennent UN en se rassasiant d'une nourriture qui est uneet quiest toute dans tous. Les anciens pèrespour rendre sensiblejusqu'à un certain point cette transformation dans l'unitétirent volontiers leurs comparaisons de l'épi et de lagrappe qui sont les matériaux du mystère. Cartout ainsi que plusieurs grains de blé ou de raisin ne fontqu'un pain et une boissonde même ce pain et ce vin mystiquesqui nous sont présentés à la table saintebrisent le MOI et nous absorbent dans leur inconcevable unité(IV).

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(1) Insegno delle comunione e participazione a' sagrifiz essendo lamensa in se stessa sacrae non essendo altro i conviti chesagrifiz. (Antichita di Ercolano Napoli1779in-fol.tom. VIIiav. IXpag. 42.)

Il y a unefoule d'exemples de ce sentiment naturellégitime et consacrépar la religionet qu'on pourrait regarder comme des traces presqueeffacées d'un état primitif. En suivant cette routecroyez-vousM. le comtequ'il fût absolument impossible de seformer une certaine idée de cette solidarité qui existeentre les hommes (vous me permettrez bien ce terme de jurisprudence)d'où résulte la réversibilité des méritesqui explique tout?

LE COMTE.

Il meserait impossiblemon respectable amide vous exprimermêmed'une manière bien imparfaitele plaisir que m'a causévotre discours; maisje vous l'avoue avec une franchise dont vousêtes bien dignece plaisir est mêlé d'un certaineffroi. Le vol que vous prenez peut trop aisément vous égarerd'autant plus que vous n'avez pascomme moiun fanal que vouspuissiez regarder par tous les temps et de toutes les distances. N'ya-t-il pas de la témérité à vouloircomprendre des choses si fort au-dessus de nous? Les hommes onttoujours été tentés par les idéessingulières qui flattent l'orgueil: il est si doux de marcherpar des routes extraordinaires que nul pied humain n'a foulées!Mais qu'y gagne-t-on? l'homme en devient-il meilleur? car c'est làle grand point. Je dis de plus: en devient-il plus savant? Pourquoiaccorderions-nous notre confiance à ces belles théoriessi elles ne peuvent nous mener ni loin ni droit? Je ne refuse pointde voir de fort beaux aperçus dans tout ce que vous venez denous dire; maisencore une foisne courons-nous pas deux grandsdangerscelui de nous égarer d'une manière funesteetcelui de perdre à de vaines spéculations un tempsprécieux que nous pourrions employer en étudesetpeut-être même en découvertes utiles?

LESÉNATEUR.

C'estprécisément le contrairemon cher comte: il n'y a riende si utile que ces études qui ont pour objet le mondeintellectuelet c'est précisément la grande route desdécouvertes. Tout ce qu'on peut savoir dans la philosophierationnelle se trouve dans un passage de saint Paulet ce passagele voici: CE MONDE EST UN SYSTEME DE CHOSES INVISIBLES MANIFESTÉESVISIBLEMENT (V).

L'universa dit quelque part Charles Bonnetne serait donc qu'un assemblaged'apparences (1)!

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(1) Toutela nature ne serait donc pour nous qu'un grand et magnifiquespectacle d'apparences. (BonnetPaling. part. XIIIchap.II.)

Sansdoutedu moins dans un certain sens; car il y a un genre d'idéalismequi est très raisonnable. Difficilement peut-êtretrouvera-t-on un système de quelque célébritéqui ne renferme rien de vrai.

Si vousconsidérez que tout a été fait par etpour l'intelligence; que tout mouvement est un effetdemanière que la cause proprement dite d'un mouvement nepeut être un mouvement (1); que ces mots de cause et dematière s'excluent mutuellement comme ceux de cercleet de triangle et que tout se rapporte dans ce monde que nousvoyons à un autre monde que nous ne voyons pas (2)voussentirez aisément que nous vivons en effet au milieu d'unsystème de choses invisibles manifestées visiblement.

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(1) SaintThomas a dit: Omne mobile a principio immobili. (Adv.gent. IXLIVno 2et XLVIIno 6.) Mallebranche l'a répété.Dieu seul dit-ilest tout à la fois moteur etimmobile. (Rech. de la véritéin-4oAppend. pag.520.) Mais l'axiome appartient à la philosophie antique.

(2) Toutce monde visible n'est fait que pour le siècle à venir:tout ce qui se passe a ses rapports secrets avec ce siècleéternel où rien ne passera plus: tout ce que nousvoyons n'est que la figure et l'attente des choses invisibles... Dieun'agit dans le temps que pour l'éternité. (MassillonSerm. sur les afflictions IIIe partie.)

Parcourezle cercle des sciencesvous verrez qu'elles commencent toutes par unmystère. Le mathématicien tâtonne sur les basesdu calcul des quantités imaginairesquoique ses opérationssoient très justes. Il comprend encore moins le principe ducalcul infinitésimall'un des instruments les plus puissantsque Dieu ait confiés à l'homme. Il s'étonne detirer des conséquences infaillibles d'un principe qui choquele bon senset nous avons vu des académies demander au mondesavant l'explication de ces contradictions apparentes. L'astronomeattractionnaire dit qu'il ne s'embarrasse nullement de savoir ceque c'est que l'attractionpourvu qu'il soit démontréque cette force existe; maisdans sa conscienceil s'enembarrasse beaucoup. Le germinaliste qui vient de pulvériserles romans de l'épigénégiste s'arrêtetout pensif devant l'oreille du mulet: tout sa science branle et savue se trouble. Le physicienqui a fait l'expérience de Hales(VI)se demande à lui-même ce que c'est qu'une plantece que c'est que le boisenfin ce que c'est que la matièreet n'ose plus se moquer des alchimistes. Mais rien n'est plusintéressant que ce qui se passe de nos jours dans l'empire dela chimie. Soyez bien attentifs à la marche des expérienceset vous verrez où les adeptes se trouveront conduits. J'honoresincèrement leurs travaux; mais je crains beaucoup que lapostérité n'en profite sans reconnaissanceet ne lesregarde eux-mêmes comme des aveugles qui sont arrivéssans le savoir dans un pays dont ils niaient l'existence.

Il n'y adonc aucune loi sensible qui n'ait derrière elle(passez-moi cette expression ridicule) une loi spirituelle dont lapremière n'est que l'expression visible; et voilàpourquoi toute explication de cause par la matière necontentera jamais un bon esprit. Dès qu'on sort du domaine del'expérience matérielle et palpable pour entrer danscelui de la philosophie rationnelleil faut sortir de la matièreet tout expliquer par la métaphysique. J'entends la vraiemétaphysiqueet non celle qui n'a été cultivéeavec tant d'ardeur durant le dernier siècle par des hommesqu'on appelait sérieusement métaphysiciens.plaisants métaphysiciens! qui ont passé leur vie àprouver qu'il n'y a point de métaphysique; brutes illustres enqui le génie était animalisé!

Il estdonc très certainmon digne amiqu'on ne peut arriver quepar ces routes extraordinaires que vous craignez tant. Que sije n'arrive pasou parce que je manque de forcesou parce quel'autorité aura élevé des barrières surmon cheminn'est-ce déjà un point capital de savoirque je suis dans la bonne route? Tous les inventeurstous les hommesoriginaux on été des hommes religieux et mêmeexaltés. L'esprit humaindénaturé par lescepticisme irreligieuxressemble à une friche qui ne produitrienou qui se couvre de plantes spontanéesinutiles àl'homme. Alors même sa fécondité naturelle est unmal: car ces plantesen mêlant et entrelaçant leursracinesendurcissent le solet forment une barrière de plusentre le ciel et la terre. Brisezbrisez cette croûte maudite;détruisez toutes les forces de l'homme; enfoncez le soc;cherchez profondément les puissances de la terre pour lesmettre en contact avec les puissances du ciel!

Voilàmessieursl'image naturelle de l'intelligence humaine ouverte oufermée aux connaissances divines.

Lessciences naturelles mêmes sont soumises à la loigénérale. Le génie ne se traîne guèreappuyé sur des syllogismes. Son allure est libre; sa manièretient de l'inspiration: on le voit arriveret personne ne l'a vumarcher (1). Y a-t-ilpar exempleun homme qu'on puisse comparer àKepler dans l'astronomie? Newton lui-même est-il autre choseque le sublime commentateur de ce grand hommequi seul a pu écrireson nom dans les cieux? car les lois du monde sont les lois deKepler (VII). Il y a surtout dans la troisième quelquechose de si extraordinairede si indépendant de toute autreconnaissance préliminairequ'on ne peut se dispenser d'yreconnaître une véritable inspiration: oril ne parvintà cette immortelle découverte qu'en suivant je ne saisquelles idées mystiques de nombres et d'harmonie célestequi s'accordaient fort bien avec son caractère profondémentreligieuxmais qui ne sontpour la froide raisonque de pursrêves. Si l'on avait soumis ces idées à l'examende certains philosophes en garde contre toute espèce desuperstitionà celui de Baconpar exemplequi aimaitl'astronomie et le physique comme les premiers hommes d'Italieaiment les femmesil n'aurait pas manqué d'y voir des idolesde cavernes ou des idoles de tribus etc. (2).

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(1) Divinacognitio non est inquisitio... non per ratiocinationem causatasedimmaterialis cognitio rerum absque discursu. (S. Thomasadvers.gent. I92.) En effetla science en Dieu étant uneintuitionplus elle a ce caractère dans l'hommeet plus elles'approche de son modèle.

(2) Ceuxqui connaissent la philosophie de Bacon entendent cet argot: ilserait trop long de l'expliquer aux autres.

Mais ceBaconqui avait substitué la méthode d'induction àcelle du syllogisme comme on l'a dit dans un siècle oùl'on a épuisé tous les genres de délirenonseulement était demeuré étranger à ladécouverte de son immortel contemporainmais il tenaitobstinément au système de Ptoléméemalgré les travaux de Copernicet il appelait cetteobstination une noble constance (1).

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(1) Itaquetenebimusquemadmodum coelestia sonentNOBILEM CONSTANTIAM.(The works of R. Bacon London1803in-8o. Thema coelitom.IXp. 252.)

Et dans lapatrie de Roger Bacon on croyaitmême apres les découvertesde Galiléeque les verres caustiques devaient êtreconcaveset que le mouvement de tâtonnementqu'on fait enhaussant et baissant une lentille pour trouver le vrai point dufoyeraugmentait la chaleur des rayons solaires (VIII).

Il estimpossible que vous ne vous soyez pas quelquefois divertis desexplications mécaniques du magnétismeet surtout desatomes de Descartes formés en tire-bouchons (1); maisvous n'avez sûrement pas lu ce qu'en a dit Gilbert: car cesvieux livres ne se lisent plus. Je ne prétends point direqu'il ait raison; mais j'engagerais sans balancer ma vieet mêmemon honneurque jamais on ne découvrira rien dans ce profondmystère de la nature qu'en suivant les idées deGilbertou d'autres du même genre (IX)comme le mouvementgénéral des eaux dans le monde ne s'expliquera jamaisd'une manière satisfaisante (supposé qu'il s'explique)qu'à la manière de Sénèque (2)c'est-à-dire par des méthodes totalement étrangèresà nos expériences matérielles et aux lois de lamécanique.

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(1)Cartesii principia philosophica Pars IVno 133p. 186Amst.Blaen1685in-4o.

(2) Sen.Quaest. nat. III101215. Elzevir16394 vol. in-12tom. IIpag. 578seqq.

Plus lessciences se rapportent à l'hommecomme la médecinepar exemplemoins elles peuvent se passer de religion: lisezsivous voulezles médecins irréligieuxcomme savants oucomme écrivainss'ils ont le mérite du style; mais neles appelez jamais auprès de votre lit (X). Laissons de côtési vous le voulezla raison métaphysiquequi est cependantbien importante; mais n'oublions jamais le précepte de Celsequi nous recommande quelque part de chercher autant que nous lepouvons le médecin ami (1); cherchons donc avant toutcelui qui a juré d'aimer tous les hommeset fuyons par-dessustout celui quipar systèmene doit l'amour àpersonne.

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(1) Quumper scientia situtiliorem tamen medicus esse (scias) amicum quamextraneum. (Aur. Corn. Celside Remed. Praef. lib. I.)

Lesmathématiques mêmes sont soumises à cette loiquoiqu'elles soient un instrument plutôt qu'une sciencepuisqu'elles n'ont de valeur qu'en nous conduisant à desconnaissances d'un autre ordre: comparez les mathématiciens dugrand siècle et ceux du suivant. Les nôtres furent depuissants chiffreurs: ils manièrent avec une dextéritémerveilleuse et qu'on ne saurait trop admirer les instruments remisentre leurs mains; mais ces instruments furent inventés dansle siècle de la foi et même des factions religieusesqui ont une vertu admirable pour créer les grands caractèreset les grands talents. Ce n'est point la même chose d'avancerdans une route ou de la découvrir (XI).

Le plusoriginal des mathématiciens du XVIIIe siècleautantqu'il m'est permis d'en jugerle plus fécondet celuisurtout dont les travaux tournèrent le plus au profit del'homme (ce point ne doit jamais être oublié) parl'application qu'il en fit à l'optique et à l'artnautiquefut Léonard Eulerdont la tendre piétéfut connue de tout le mondede moi surtoutqui ai pu si longtempsl'admirer de près.

Qu'on nevienne donc point crier à l'illuminisme à lamysticité. Des mots ne sont rien; et cependant c'estavec ce rien qu'on intimide le génie et qu'on barre la routedes découvertes. Certains philosophes se sont avisésdans ce siècle de parler de causes: mais quandvoudra-t-on donc comprendre qu'il ne peut y avoir de causesdans l'ordre matérielet qu'elles doivent toutes êtrecherchées dans un autre cercle?

Orsicette règle a lieumême dans les sciences naturellespourquoidans les sciences d'un ordre surnaturelne nouslivrerions-nous passans le moindre scrupuleà desrecherches que nous pourrions aussi nommer surnaturelles? Jesuis étonnéM. le comtede trouver en vous lespréjugés auxquels l'indépendance de votre espritaurait pu échapper aisément.

LE COMTE.

Je vousassuremon cher amiqu'il pourrait bien y avoir du mal entenduentre nouscomme il arrive dans la plupart des discussions. Jamaisje n'ai prétendu nierDieu m'en préserveque lareligion ne soit la mère de la science: la théorie etl'expérience se réunissent pour proclamer cette vérité.Le sceptre de la science n'appartient à l'Europe que parcequ'elle est chrétienne. Elle n'est parvenue à ce hautpoint de civilisation et de connaissances que parce qu'elle acommencé par la théologie; parce que les universitésne furent d'abord que des écoles de théologieet parceque toutes les sciencesgreffées sur ce sujet divinont manifesté la sève divine par une immensevégétation. L'indispensable nécessité decette longue préparation du génie européen estune vérité capitale qui a totalement échappéaux discoureurs modernes. Bacon mêmeque vous avez justementpincés'y est trompé comme des gens bien au-dessous delui. Il est tout à fait amusant lorsqu'il traite ce sujetetsurtout lorsqu'il se fâche contre la scolastique et lathéologie. Il faut en convenircet homme célèbrea paru méconnaître entièrement les préparationsindispensables pour que la science ne soit pas un grand mal. Apprenezaux jeunes gens la physique et la chimie avant des les avoirimprégnés de religion et de morale; envoyez àune nation neuve des académiciens avant de lui avoir envoyédes missionnaireset vous verrez le résultat.

On peutmêmeje croisprouver jusqu'à la démonstrationqu'il y a dans la sciencesi elle n'est pas entièrementsubordonnée aux dogmes nationauxquelque chose de cachéqui tend à ravaler l'hommeet à le rendre surtoutinutile ou mauvais citoyen: ce principe bien développéfournirait une solution claire et péremptoire du grandproblème de l'utilité des sciencesproblème querousseau a fort embrouillé dans le milieu du dernier siècleavec son esprit faux et ses demi-connaissances (1).

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(1)L'étude des sciences naturelles a son excès comme toutle resteet nous y sommes arrivés. Elles ne sont pointellesne doivent point être le but principal de l'intelligenceet laplus haute folie qu'on puisse commettre serait celle de s'exposer àmanquer d'hommes pour avoir plus de physiciens.Philosophe disait très-bien Sénèquecommence par t'étudier toi-même avant d'étudierle monde. (Ep. LXV.) Mais les paroles de Bossuet frappent bienplus fortementparce qu'elles tombent de plus haut. « L'hommeest vain de plus d'une sorte: ceux-là pensent être lesplus raisonnables qui sont vains des dons de l'intelligence...: àla véritéils sont dignes d'être distinguésdes autreset ils font un des plus beaux ornements du monde; maisqui les pourrait supporterlorsque aussitôt qu'il se sententun peu de talent... ils fatiguent toutes les oreilles... et pensentavoir droit de se faire écouter sans finet de déciderde tout souverainement? O justesse dans la vie! ô égalitédans les moeurs! ô mesure dans les passions! riches etvéritables ornements de la nature raisonnablequand est-ceque nous apprendrons à vous estimer? » (Sermon surl'honneur.)

Pourquoiles savants sont-ils presque toujours de mauvais hommes d'étatet en général inhabiles aux affaires?

D'oùvient au contraire que les prêtres (je dis les PRETRES) sontnaturellement hommes d'état? c'est-à-direpourquoil'ordre sacerdotal en produit-il davantageproportion gardéeque tous les autres ordres de la société? surtout deces hommes d'état naturels si je puis m'exprimerainsiqui s'élancent dans les affaires et réussissentsans préparationtel par exemple que Charles V et son fils enemployèrent beaucoupet qui nous étonnent dansl'histoire?

Pourquoila plus noblela plus fortela plus puissante des monarchiesa-t-elle été faite au pied de la lettrepardes ÉVEQUES (c'est un aveu de Gibbon) comme une ruche estfaite par des abeilles?

Je nefinirais pas sur ce grand sujet; maismon cher sénateurpourl'intérêt même de cette religion et pour l'honneurqui lui est dûsouvenons-nous qu'elle ne nous recommande rientant que la simplicité et l'obéissance. De qui notreargile est-elle mieux connue que de Dieu? J'ose dire que ce que nousdevons ignorer est plus important pour nous que ce que nous devonssavoir. S'il a placé certains objets au-delà des bornesde notre visionc'est sans doute parce qu'il serait dangereux pournous de les apercevoir distinctement. J'adopte de tout mon coeur etj'admire votre comparaison tirée de la terre ouverte ou ferméeaux influences du ciel: prenez garde cependant de ne pas tirer uneconséquence fausse d'un principe évident. Que lareligionet même la piétésoit la meilleurepréparation pour l'esprit humain; qu'elle le disposeautantque la capacité individuelle le permetà toute espècede connaissanceset qu'elle le place sur la route des découvertesc'est une vérité incontestable pour tout homme qui aseulement mouillé ses lèvres à la coupe de lavraie philosophie. Mais quelle conclusion tirerons-nous de cettevérité? qu'il faut donc faire tous nos efforts pourpénétrer les mystères de cette religion?Nullement: permettez-moi de vous le direc'est un sophisme évident.La conclusion légitime est qu'il faut subordonner toutes nosconnaissances à la religioncroire fermement qu'on étudieen priant; et surtoutlorsque nous nous occupons de philosophierationnellene jamais oublier que toute proposition de métaphysiquequi ne sort pas comme d'elle-même d'un dogme chrétienn'est et ne peut être qu'une coupable extravagance. Voilàqui nous suffit pour la pratique: qu'importe tout le reste? Je vousai suivi avec un extrême intérêt dans tout ce quevous nous avez dit sur cette incompréhensible unitébase nécessaire de la réversibilité quiexpliquerait toutsi on pouvait expliquer. J'applaudis à vosconnaissances et à la manière dont vous savez les faireconverger: cependant quel avantage vous donnent-elles sur moi? Cetteréversibilitéje la crois tout comme vouscomme jecrois à l'existence de la ville de Pékin aussi bien quece missionnaire qui en revientavec qui nous dinâmes l'autrejour. Quand vous pénétreriez la raison de ce dogmevous perdriez le mérite de la foinon seulement sans aucunprofitmais de plus avec un très grand danger pour vous; carvous ne pourriezdans ce casrépondre de votre tête.Vous rappelez-vous ce que nous lisions ensembleil y a quelquetempsdans un livre de Saint-Martin? Que le chimiste imprudentcourt risque d'adorer son ouvrage. Ce mot n'est point écriten l'air: Mallebranche n'a-t-il pas dit qu'une fausse croyance surl'efficacité des causes secondes pouvait mener àl'idolâtrie? c'est la même idée. Nous avonsperduil n'y a pas bien longtempsun ami commun éminent enscience et en sainteté: vous savez bien que lorsqu'il faisaittoujours pour lui seulcertaines expériences de chimieilcroyait devoir s'environner de saintes précautions. On dit quela chimie pneumatique date de nos jours: mais il y a euil y aetsans doute il y aura toujours une chimie trop pneumatique. Lesignorants rient de ces sortes de chosesparce qu'ils n'y comprennentrienet c'est tant mieux pour eux. Plus l'intelligence connaîtet plus elle peut être coupable. Nous parlons souvent avec unétonnement niais de l'absurdité de l'idolâtrie;mais je puis bien vous assurer que si nous avions les connaissancesqui égarèrent les premiers idolâtresnous leserions tousou que du moins Dieu pourrait à peine marquerpour lui douze mille hommes dans chaque tribu. Nous partonstoujours de l'hypothèse banale que l'homme s'est élevégraduellement de la barbarie à la science et à lacivilisation. C'est le rêve favoric'est l'erreur-mêreetcomme dit l'écolele protopseudès de notresiècle. Mais si les philosophes de ce malheureux siècleavec l'horrible perversité que nous leur avons connueet quis'obstinent encore malgré les avertissements qu'ils ont reçusavaient possédé de plus quelques-unes de cesconnaissances qui ont dû nécessairement appartenir auxpremiers hommesmalheur à l'univers! ils auraient amenésur le genre humain quelque calamité d'un ordre surnaturel.Voyez ce qu'ils ont fait et ce qu'ils nous ont attirémalgréleur profonde stupidité dans les sciences spirituelles.

Jem'oppose doncautant qu'il est en moià toute recherchecurieuse qui sort de la sphère temporelle de l'homme. Lareligion est l'aromate qui empêche la science de se corromprec'est un excellent mot de Baconetpour cette foisje n'ai pasenvie de le critiquer. Je serais seulement un peu tenté decroire qu'il n'a pas lui-même assez réfléchi sursa propre maximepuisqu'il a travaillé formellement àséparer l'aromate de la science.

Observezencore que la religion est le plus grand véhicule de lascience. Elle ne peutsans doutecréer le talent quin'existe pas: mais elle l'exalte sans mesure partout où ellele trouvesurtout le talent des découvertestandis quel'irréligion le comprime toujours et l'étouffe souvent.Que voulons-nous de plus? Il n'est pas permis de pénétrerl'instrument qui nous a été donné pour pénétrer.Il est trop aisé de le briserouce qui est pire peut-êtrede le fausser. Je remercie Dieu de mon ignorance encore plus que dema science; car ma science est moidu moins en partieet parconséquent je ne puis être sûr qu'elle est bonne:mon ignorance au contrairedu moins celle dont je parleest de lui;partantj'ai toute la confiance possible en elle. Je n'irai pointtenter follement d'escalader l'enceinte salutaire dont la sagessedivine nous a environnés; je suis sûr d'être de cecôté sur les terres de la vérité: quim'assure qu'au-delà (pour ne point faire de supposition plustriste) je ne me trouverai pas sur les domaines de la superstition?

LECHEVALIER.

Entre deuxpuissances supérieures qui se battentune troisièmequoique très faiblepeut bien se proposer pour médiatricepourvu qu'elle leur soit agréable et qu'elle ait de la bonnefoi.

Il mesemble d'abordM. le sénateurque vous avez donné unpeu trop de latitude à vos idées religieuses. Vousdites que l'explication des causes doit toujours être cherchéehors du monde matérielet vous citez Keplerqui arriva àses fameuses découvertes par je ne sais quel systèmed'harmonie céleste à laquelle ne ne comprend rien; maisdans tout cela je ne vois par l'ombre de religion. On peut bien êtremusicien et calculer des accords sans avoir de la piété.Il me semble que Kepler aurait fort bien pu découvrir ses loissans croire en Dieu.

LESÉNATEUR.

Vous vousêtes répondu à vous-mêmeM. le chevalieren prononçant ces mots hors du monde matériel.Je n'ai point dit que chaque découverte doive sortirimmédiatement d'un dogme comme le poulet sort de l'oeuf: j'aidit qu'il n'y a point de causes dans la matièreet que parconséquent elles ne doivent point être cherchéesdans la matière. Ormon cher amiil n'y a que les hommesreligieux qui puissent et qui veuillent en sortir. Les autres necroient qu'à la matièreet se courroucent mêmelorsqu'on leur parle d'un autre ordre de chose. Il faut ànotre siècle une astronomie mécaniqueune chimiemécaniqueune pesanteur mécaniqueune moralemécaniqueune parole mécaniquedes remèdesmécaniques pour guérir des maladies mécaniques:que sais-je enfin? tout n'est-il pas mécanique? Oril n'y aque l'esprit religieux qui puisse guérir cette maladie. Nousparlions de Kepler; mais jamais Kepler n'aurait pris la route qui leconduisait si biens'il n'avait pas été éminemmentreligieux. Je ne voudrais pas d'autre preuve de son caractèreque le titre qu'il donna à son ouvrage sur la véritableépoque de la naissance de J.C. (1). Je doute que de nos joursun astronome de Londres ou de Paris en choisît un de pareil.

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(1) Onconnaît un ouvrage de ce fameux astronome intitulé: Devero anno quo Dei Filius humanam naturam assumpsit Joh. Kepplericommentatiuncula in-4o. Peut-être qu'en effet un éruditprotestant ne s'exprimerait point ainsi de nos jours.

Ainsi vousvoyezmon cher chevalierque je n'ai pas confondu les objetscommevous l'avez cru d'abord.

LECHEVALIER.

Soit: jene suis point assez fort pour disputer avec vous; mais voici un pointsur lequel j'aurais encore envie de vous quereller: notre ami avaitdit que votre goût pour les explications d'un genreextraordinaire pouvait vous conduire et en conduire d'autrespeut-être à de très grands dangerset qu'ellesavaient de plus l'extrême inconvénient de nuire auxétudes utiles. À cela vous avez répondu quec'était précisément le contraireet que rien nefavorisait l'avancement des sciences et des découvertes entout genrecomme cette tournure d'esprit qui nous porte toujourshors du monde matériel. C'est encore un point sur lequel je neme crois pas assez fort pour disputer avec vous; mais ce qui meparaît évidentc'est que vous avez passé l'autreobjection sous silenceet cependant elle est grave. J'accorde queles idées mystiques et extraordinaires puissent quelquefoismener à d'importantes découvertes: il faut aussi mettredans l'autre bassin de la balance les inconvénients quipeuvent en résulter. Accordonspar exemplequ'elles puissentilluminer un Kepler: si elles doivent encore produire dix mille fousqui troublent le monde et le corrompent mêmeje me sens trèsdisposé à sacrifier le grand homme.

Je croisdoncsi vous voulez bien excuser mon impertinenceque vous êtesallé un peu trop loinet que vous ne feriez pas mal de vousdéfier un peu de vos élans spirituels: du moinsje ne l'aurais jamais assez ditautant que j'en puis juger. Maiscomme le devoir d'un médiateur est d'ôter et d'accorderquelque chose aux deux partiesil faut aussi vous direM. le comteque vous me paraissez pousser la timidité à l'excès.Je vous fais mon compliment sur votre soumission religieuse. J'aibeaucoup couru le monde: en véritéje n'ai rien trouvéde meilleur; mais je ne sais pas trop comprendre comment la foi vousmène à craindre la superstition. C'est tout lecontrairece me semblequi devrait arriver; je suis de plus surprisque vous en vouliez autant à cette superstitionqui n'estpasce me sembleune si mauvaise chose. Au fondqu'est-ce que lasuperstition? L'abbé Gérarddans un excellent livredont le titre est cependant en opposition directe avec l'ouvragem'enseigne qu'il n'y a point de synonymes dans les langues. Lasuperstition n'est donc ni l'erreur ni le fanatismeni aucun autre monstre de ce genre portant un autre nom. Je lerépètequ'est-ce donc que la superstition? Superne veut il pas dire par delà? Ce sera donc quelquechose qui est par delà la croyance légitime. Envéritéil n'y a pas de quoi crier haro. J'aisouvent observé dans ce monde que ce qui suffit ne suffitpas; n'allez pas prendre ceci pour un jeu de mots: celui qui veutfaire précisément tout ce qui est permis fera bientôtce qui ne l'est pas. Jamais nous ne sommes sûrs de nos qualitésmorales que lorsque nous avons su leur donner un peu d'exaltation.Dans le monde politiqueles pouvoirs constitutionnels établisparmi les nations libres ne subsistent guère qu'en seheurtant. Si quelqu'un vient à vous pour vous renverseril nesuffit pas de vous roidir à votre place: il faut le frapperlui-mêmeet le faire reculer si vous pouvez. Pour franchir unfosséil faut toujours fixer son point de vue fort au-delàdu bordsous peine de tomber dedans. Enfin c'est une règlegénérale; il serait bien singulier que la religion enfût une exception. Je ne crois pas qu'un hommeet moins encoreune nationpuisse croire précisément ce qu'il faut.Toujours il y aura du plus ou du moins. J'imaginemes bons amisquel'honneur ne vous déplaît pas? cependant qu'est-ce quel'honneur? C'est la superstition de la vertu ou ce n'estrien. En amouren amitiéen fidélitéen bonnefoietc.la superstition est aimableprécieuse mêmeet souvent nécessaire; pourquoi n'en serait-il de mêmede la piété? Je suis porté à croire queles clameurs contre les excès de la chose partent desennemis de la chose. La raison est bonne sans doutemais ils'en faut que tout doive se régler par la raison. - Écoutezce petit conte je vous en prie: peut-être c'est une histoire.

Deuxsoeurs ont leur père à la guerre: elles couchent dansla même chambre; il fait froidet le temps est mauvais: elless'entretiennent des peines et des dangers qui environnent leur père.Peut-être dit l'uneil bivouaque dans ce moment:peut-être il est couché sur la terresans feu nicouverture: qui sait si ce n'est pas le moment que l'ennemi achoisi... ah!...

Elles'élance hors de son litcourt en chemise à sonbureauen tire le portrait de son pèrevient le placer surson chevetet jette sa tête sur le bijou chéri. - Bonpapa! je te garderai. - Maisma pauvre soeur dit l'autrejecrois que la tête vous tourne. Croyez-vous donc qu'en vousenrhumant vous sauverez notre pèreet qu'il soit beaucoupplus en sûreté parce que votre tête appuie sur sonportrait? prenez garde de le casseretcroyez-moidormez.

Certainementcelle-ci a raisonet tout ce qu'elle dit est vrai; mais si vousdeviez épouser l'une ou l'autre de ces deux soeursdites-moigraves philosopheschoisiriez-vous la logicienne ou lasuperstitieuse?

Pourrevenirje crois que la superstition est un ouvrage avancéde la religion qu'il ne faut pas détruirecar il n'est pasbon qu'on puisse venir sans obstacle jusqu'au pied du muren mesurerla hauteur et planter les échelles. Vous m'opposerez les abus;mais d'abordcroyez-vous que les abus d'une chose divine n'aient pasdans la chose même certaines limites naturelleset que lesinconvénients de ces abus puissent jamais égaler ledanger d'ébranler la croyance? Je vous dirai d'ailleursensuivant ma comparaison: si un ouvrage avancé est trop avancéce sera aussi un grand abus; car il ne sera utile qu'àl'ennemi qui s'en servira pour se mettre à couvert et battrela place: faut-il donc ne point faire d'ouvrages avancés? Aveccette belle crainte des abus on finirait par ne plus oserremuer.

Mais il ya des abus ridicules et des abus criminels; voilà ce quim'intrigue. C'est un point que je n'ai pas su débrouiller dansma tête. J'ai vu des hommes livrés à ces idéessingulières dont vous parliez tout à l'heurequiétaient bienje vous l'assureles plus honnêtes et lesplus aimables qu'il fût possible de connaître. Je veuxvous dire à ce propos une petite histoire qui ne manquera pasde vous amuser. Vous savez dans quelle retraite et avec quellespersonnes j'ai passé l'hiver de 1806. Parmi les personnes quise trouvaient làun de vos anciens amisM. le comtefaisaitles délices de notre société; c'était levieux commandeur de M...que vous avez beaucoup vu jadis àLyonet qui vient de terminer sa longue et vertueuse carrière.Il avait soixante et dix ans révolus lorsque nous le vîmesse mettre en colère pour la première fois de sa vie.Parmi les livres qu'on nous envoyait de la ville voisine pour occupernos longues soiréesnous trouvâmes un jour l'ouvrageposthume de je ne sais quel échappé des petites-maisonsde Genèvequi avait passé une grande partie de sa vieà chercher la cause mécanique de la pesanteuret quise flattant de l'avoir trouvéechantait modestement EURÉKAtout en s'étonnant néanmoins de l'accueil glacéqu'on faisait à son système (1). En mourantilavait chargé ses exécuteurs testamentaires de publierpour le bien de l'universcette rare découverte accompagnéede plusieurs morceaux d'une métaphysique pestilentielle. Voussentez bien qu'il fut obéi ponctuellement; et ce livre quiétait échu au bon commandeur le mit dans une colèretout à fait divertissante.

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(1) Voy.la page 307 du livre en question. Genève1805in-8o.

« Lesage auteur de ce livrenous disait-ila découvertque la cause de la pesanteur doit se trouver hors du mondevu qu'iln'y a dans l'univers aucune machine capable d'exécuter ce quenous voyons. Vous me demanderez peut-être ce que c'est qu'unerégion hors du monde? L'auteur ne le dit pasmais cedoit être bien loin. Quoi qu'il en soitdans ce pays horsdu mondeil y avait une fois (on ne sait ni comment ni pourquoicar lui ni ses amis ne se forment l'idée d'aucuncommencement)il y avait dis-jeune quantitésuffisante d'atomes en réserve. Ces atomes étaientfaits comme des cagesdont les barreaux sont plusieurs millions defois plus longs qu'ils ne sont épais. Il appelle ces atomesultra-mondainsà cause de leur pays natalougravifiquesà cause de leurs fonctions (XII). »

«Oril advint qu'un jour Dieu prit de ces atomes autant qu'il enput tenir dans ses deux mainset les lança de toutes sesforces dans notre sphèreet voilà pourquoi le mondetourne.

Mais ilfaut bien observer que cette projection d'atomes eut lieu unefois pour toutes (1)car dès lors il n'y a pas d'exempleque Dieu se soit mêlé de la gravité. »

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(1) C'estl'expression de l'auteur.

«Voilà où nous en sommes! voilà ce qu'on a punous dire; car on ose tout dire à ceux qui peuvent toutentendre. Nous ressemblons aujourd'hui dans nos lectures à cesinsectes impurs qui ne sauraient vivre que dans la fange; nousdédaignons tout ce qui instruisaittout ce qui charmait nosancêtres; etpour nousun livre est toujours assez bonpourvu qu'il soit mauvais. »

Jusque-làtout le monde pouvait être de l'avis de l'excellent vieillard;mais nous tombâmes des nues lorsqu'il ajouta:

«N'avez-vous jamais remarqué queparmi les innombrables chosesqu'on a ditessurtout à l'époque des ballonssur levol des oiseaux et sur les efforts que notre pesante espèce afaits à diverses époques pour imiter ce mécanismemerveilleuxil est venu dans l'idée d'aucun philosophe de sedemander si les oiseaux ne pourraient point donner lieu àquelques réflexions particulières sur la pesanteur?Cependantsi les hommes s'étaient rappelé que toutel'antiquité s'est accordée à reconnaîtredans les oiseaux quelque chose de divin (XIII); que toujours elle lesa interrogés sur l'avenir; quesuivant une tradition bizarreelle les avait déclarés antérieurs aux dieux;qu'elle avait consacré certains oiseaux à ses divinitésprincipales; que les prêtres égyptiensau rapport deClément d'Alexandriene mangeaientpendant le temps de leurspurifications légalesque des chairs de volatileparceque les oiseaux étaient les plus légers de tous lesanimaux (1)et quesuivant Platon dans son livre des Loisl'offrande la plus agréable qu'il soit possible de faireaux dieuxc'est un oiseau (2); s'ils avaient considéréde plus près cette foule de faits surnaturels où lesoiseaux sont intervenuset surtout l'honneur insigne fait àla colombeje ne doute pas qu'ils n'eussent étéconduits à mettre en question si la loi commune de lapesanteur affecte les oiseaux vivants au même degré quele reste de la matière brute ou organisée. »

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(1) Si lacitation est exactece que je ne peux vérifier en ce momentil est superflu d'observer que cette expression doit être prisedans le sens vulgaire de viande légère. (Notede l'éditeur.)

(2) Lescitations de mémoire sont rarement parfaitement exactes.Platondans cet endroit de ses oeuvresne dit point que l'oiseau(seul) est l'offrande la plus agréable il dit que «les offrandes les plus divines (##theiotata dora) sont lesoiseaux et les figures qu'un peintre peut exécuter en unjour. » (Opp.tom. IXde Leg. lib. XIIpag. 206.) Ilfaut mettre le second article au nombre de ceu où le bonplaisir du grand philosophe de l'antiquité fut d'êtreénigmatique ou même bizarresans qu'on sache pourquoi.(Note de l'éditeur.)

«Mais pour nous élever plus hautsi l'orgueilleux aveugle queje vous citais tout à l'heureau lieu de lire Lucrècequ'il reçut à treize ans des mains d'un pèreassassin (XIV)avait lu les vies des saintsil aurait pu concevoirquelques idées justes sur la route qu'il faudrait tenir pourdécouvrir la cause de la pesanteur; il aurait vu que parmi lesmiracles incontestables opérés par ces élusouqui s'opéraient sur leurs personneset dont le plus hardiscepticisme ne peut ébranler la certitudeil n'en est pas deplus incontestable ni de plus fréquent que celui duravissement matériel. Lisezpar exempleles vies et lesprocès de canonisation de saint François Xavierdesaint Philippe de Néride sainte Thérèseetc.etc. (XV)et vous verrez s'il est possible de douter.Contesteriez-vous les faits racontés par cette sainteelle-mêmedont le génie et la candeur égalaientla sainteté! On croit entendre saint Paul racontant les donsde la primitive égliseet prescrivant des règles pourles manifester utilementavec un naturelun calmeun sang-froidmille fois plus persuasifs que les serments les plus solennels. »

«Les jeunes genssurtout les jeunes gens studieuxet surtout encoreceux qui ont eu le bonheur d'échapper à certainsdangerssont fort sujets à songer durant le sommeil qu'ilss'élèvent dans les airs et qu'ils s'y meuvent àvolonté; un homme de beaucoup d'esprit et d'un excellentcaractèreque j'ai beaucoup vu jadismais que je ne doisplus revoirme disait un jour qu'il avait été sisouvent visité dans sa jeunesse par ces sortes de rêvesqu'il s'était mis à soupçonner que la pesanteurn'était pas naturelle à l'homme. Pour mon comptejepuis vous assurer que l'illusion chez moi était quelquefois siforteque j'étais éveillé depuis quelquessecondes avant d'être bien détrompé. »

«Mais il y a quelque chose de plus grand que tout cela. Lorsque ledivin auteur de notre religion eut accompli tout ce qu'il devaitencore faire sur la terre après sa mortlorsqu'il eut donnéà ses disciples les trois dons qu'il ne leur retirera jamaisl'intelligence (1)la mission (2)et l'indéfectibilité(3); alorstout étant consommé dans un nouveausensen présence de ses disciples qui venaient de le toucheret de manger avec luil'Homme-Dieu cessa de peser et seperdit dans les nues. »

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(1) LucXXIV45.

(2) MarcXVI1516.

(3)Matth.XXVIII20.

« Ily a loin de là aux atomes gravifiques; cependant il n'ya pas d'autre moyen de savoir ou de se douter au moins de ce quec'est que la pesanteur. »

Àces motsun éclat de rireparti d'un coin du salonnousdéconcerta tous. Vous croirez peut-être que lecommandeur se fâcha: pas du toutil se tut; mais nous vîmessur son visage une profonde expression de tristesse mêléede terreur. Je ne saurais vous dire combien je le trouvaiintéressant. Le rieurdont vous croirez sans doute deviner lenomse crut obligé de lui adresser des excuses qui furentfaites et reçues de fort bonne grâce. La soiréese termina très paisiblement.

La nuitlorsque mes quatre rideaux m'eurent séparépar undouble contour des hommesde la lumière et desaffairestout ce discours me revint dans l'esprit. Quel mal ya-t-il donc me disais-jeque ce digne homme croie que l'étatde sainteté et les élans d'une piétéardente aient la puissance de suspendreà l'égard del'hommeles lois de la pesanteuret qu'on peut en tirer desconclusions légitimes sur la nature de cette loi? Certainementil n'y a rien de plus innocent.

Maisensuite je me rappelais certains personnages de ma connaissance quime paraissaient être arrivés par le même chemin àun résultat bien différent. C'est pour eux qu'àété fait le mot d'illuminé qui esttoujours pris en mauvaise part. Il y a bien quelque chose de vraidans ce mouvement de la conscience universelle qui condamne ceshommes et leurs doctrines; eten effetj'en ai connu plusieurs d'uncaractère très équivoqued'une probitéassez problématique; et remarquables surtout par une haineplus ou moins visible pour l'ordre et la hiérarchiesacerdotale. Que faut-il donc penser? Je m'endormis avec ce douteetje le retrouve aujourd'hui auprès de vous. Je balance entreles deux systèmes que vous m'avez exposés. L'un meparaît priver l'homme des plus grands avantagesmais au moinson peut dormir tranquille; l'autre échauffe le coeur etdispose l'esprit aux plus nobles et aux plus heureux efforts; maisaussi il y a de quoi trembler pour le bon sens et pour quelque chosede mieux encore. Ne pourrait-on pas trouver une règle qui pûtme tranquilliseret me permettre d'avoir un avis?

LE COMTE.

Mon trèscher chevaliervous ressemblez à un homme plongé dansl'eau qui demanderait à boire. Cette règle que vousdemandez existe: elle vous toucheelle vous environneelle estuniverselle. Je vais vous prouver en peu de mots quesans elleilest impossible à l'homme de marcher fermeà égaledistance de l'illuminisme et du scepticisme; et pour cela...

LESÉNATEUR.

Nousvous entendrons un autre jour.

LE COMTE.

Ah! ah!vous êtes de l'aréopage. Eh bien! n'en parlons plus pouraujourd'hui; mais je vous dois des remerciements et desfélicitationsM. le chevalierpour votre charmante apologiede la superstition. À mesure que vous parliezje voyaisdisparaître ces traits hideux et ces longues oreilles dont lapeinture ne manque jamais de la décorer; et quand vous avezfinielle me semblait presque une jolie femme. Lorsque vous aureznotre âgehélas! nous ne vous entendrons plus; maisd'autres vous entendrontet vous leur rendrez la culture que voustenez de nous. Car c'est bien nouss'il vous plaîtqui avonsdonné le premier coup de bêche à cette bonneterre. Au surplusmessieursnous ne sommes pas réunis pourdisputermais pour discuter. Cette tablequoiqu'elle ne porte quedu thé et quelques livresest aussi une entremetteuse del'amitié comme dit le proverbe que notre ami citait toutà l'heure: ainsi nous ne contesterons plus. Je voudraisseulement vous proposer une idée qui pourrait bience mesemblepasser pour un traité de paix entre nous. Il m'atoujours paru quedans la haute métaphysiqueil y a desrègles de fausse position comme il y en avait jadisdans l'arithmétique. C'est ainsi que j'envisage toutes lesopinions qui s'éloignent de la révélationexpresseet qu'on emploie pour expliquer d'une manière plusou moins plausible tel ou tel point de cette même révélation.Prenonssi vous voulezpour exemplel'opinion de la préexistencedes âmesdont on s'est servi pour expliquer le péchéoriginel. Vous voyez d'un coup d'oeil tout ce qu'on peut dire contrela création successive des âmeset le parti qu'on peuttirer de la préexistence pour une foule d'explicationsintéressantes: je vous déclare néanmoinsexpressément que je ne prétends point adopter cesystème comme une vérité; mais je diset voicima règle de fausse position: Si j'ai pumoi chétifmorteltrouver une solution nullement absurde qui rend assez bienraison d'un problème embarrassantcomment puis-je douter quesi ce système n'est pas vraiil y a une autre solution quej'ignoreet que Dieu a jugé à propos de refuser ànotre curiosité? J'en dis autant de l'hypothèseingénieuse de l'illustre Leibnitzqu'il a établie surle crime de Sextus Tarquinet qu'il a développé avectant de sagacité dans sa Théodicée; j'en disautant de cent autres systèmeset des vôtres enparticuliermon digne ami. Pourvu qu'on ne les regarde point commedes démonstrationsqu'on les propose modestementet qu'on neles propose que pour se tranquilliser l'espritcomme je viens devous le direet qu'ils ne mènent surtout ni àl'orgueil ni au mépris de l'autoritéil me semble quela critique doit se taire devant ces précautions. On tâtonnedans toutes les sciences: pourquoi la métaphysiquela plusobscure de toutesserait-elle exceptée? J'en revienscependant toujours à dire quepour peu qu'on se livre trop àces sortes de recherches transcendanteson fait preuve au moinsd'une certaine inquiétude qui expose fort le mérite dela foi et de la docilité. Ne trouvez-vous pas qu'il y a déjàbien longtemps que nous sommes dans les nues? En sommes-nous devenusmeilleurs? J'en doute un peu. Il serait temps de redescendre surterre. J'aime beaucoupje vous l'avoueles idées pratiqueset surtout ces analogies frappantes qui se trouvent entre les dogmesdu Christianisme et ces doctrines universelles que le genre humain atoujours professéessans qu'il soit possible de leur assigneraucune racine humaine. Après le voyage que nous venonsd'exécuter à tire-d'aile dans les plus hautes régionsde la métaphysiqueje voudrais vous proposer quelque chose demoins sublime: parlons par exemple des indulgences.

LESÉNATEUR.

Latransition est un peu brusque.

LE COMTE.

Qu'appelez-vousbrusque mon cher ami? Elle n'est ni brusque ni insensiblecar il n'y en a point. Jamais nous ne nous sommes égarésun instantet maintenant encore nous ne changeons point de discours.N'avons-nous pas examiné en général la grandequestion des souffrances du juste dans ce mondeet n'avons-nous pasreconnu clairement que toutes les objections fondées sur cetteprétendue injustice étaient des sophismes évidents?Cette première considération nous a conduits àcelle de la réversibilité qui est le grandmystère de l'univers. Je n'ai point refuséM. lesénateurde m'arrêter un instant avec vous sur le bordde cet abîme où vous avez jeté un regard bienperçant. Si vous n'avez pas vu on ne vous accusera pasau moins de n'avoir pas bien regardé. Mais en nous essayantsur ce grand sujetnous nous sommes bien gardés de croire quece mystère qui explique tout eût besoin lui-mêmed'être expliqué. C'est un faitc'est une croyance aussinaturelle à l'homme que la vue ou la respiration; et cettecroyance jette le plus grand jour sur les voies de la providence dansle gouvernement du monde moral. Maintenantje vous fais apercevoirce dogme universel dans la doctrine de l'Église sur un pointqui excita tant de rumeur dans le XVIe siècleet qui fut lepremier prétexte de l'un des plus grands crimes que les hommesaient commis contre Dieu. Il n'y a cependant pas de père defamille protestant qui n'ait accordé des indulgences chez luiqui n'ait pardonné à un enfant punissable parl'intercession et par les mérites d'un autre enfantdont il a lieu d'être content. Il n'y a pas de souverainprotestant qui n'ait signé cinquante indulgencespendant son règneen accordant un emploien remettant oucommuant une peineetc.par les mérites des pèresdes frèresdes filsde parentsou des ancêtres. Ceprincipe est si général et si naturel qu'il se montre àtout moment dans les moindres actes de la justice humaine. Vous avezri mille fois de la sotte balance qu'Homère a mise dans lesmains de son Jupiterapparemment pour le rendre ridicule. LeChristianisme nous montre bien une autre balance. D'un côtétous les crimesde l'autre toutes les satisfactions; de ce côtéles bonnes oeuvres de tous les hommesle sang des martyrslessacrifices et les larmes de l'innocence s'accumulant sans relâchepour faire équilibre au mal quidepuis l'origine des chosesverse dans l'autre bassin ses flots empoisonnés. Il faut qu'àla fin le salut l'emporteet pour accélérer cetteoeuvre universelledont l'attente fait gémir tous lesêtres (1)il suffit que l'homme veuille. Non seulement iljouit de ses propres méritesmais les satisfactionsétrangères lui sont imputées par la justiceéternellepourvu qu'il l'ait voulu et qu'il se soit rendudigne de cette réversibilité. Nos frèresséparés nous ont contesté ce principecomme sila rédemption qu'ils adorent avec nous étaitautre chose qu'une grande indulgenceaccordée au genrehumain par les mérites infinis de l'innocence par excellencevolontairement immolée pour lui! Faites sur ce point uneobservation bien importante: l'homme qui est fils de la véritéest si bien fait pour la véritéqu'il ne peut êtretrompé que par la vérité corrompue ou malinterprétée. Ils ont dit: L'Homme-Dieu a payépour nous; donc nous n'avons pas besoin d'autres mérites;il fallait dire: Donc les mérites de l'innocent peuventservir au coupable. Comme la rédemption n'est qu'unegrande indulgence l'indulgenceà son tourn'estqu'une rédemption diminuée. la disproportion estimmense sans doute; mais le principe est le mêmeet l'analogieincontestable. L'indulgence générale n'est-ellepas vaine pour celui qui ne veut pas en profiter et qui l'annullequant à luipar le mauvais usage qu'il fait de sa liberté?Il en est de même de la rédemption particulière.Et l'on dirait que l'erreur s'était mise en garde d'avancecontre cette analogie évidenteen contestant le méritedes bonnes oeuvres personnelles; mais l'épouvantable grandeurde l'homme est tellequ'il a le pouvoir de résister àDieu et de repousser sa grâce: elle est telleque ledominateur souverainet le roi des vertus ne le traitequ'AVEC RESPECT (2). Il n'agit pour luiqu'avec lui; il ne forcepoint sa volonté (cette expression n'a même point desens); il faut qu'elle acquiesce; il faut quepar une humble etcourageuse coopérationl'homme s'approprie cettesatisfactionautrement elle lui demeurera étrangère.Il doit prier sans doute comme s'il ne pouvait rien; mais il doitagir aussi comme s'il pouvait tout (3). Rien n'est accordéqu'à ses effortssoit qu'il mérite par lui-mêmesoit qu'il s'approprie les oeuvres d'un autre.

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(1) Rom.VIII22.

(2) Cummagna reverentia. (Sap. XII18.)

(3) LouisRacinepréface du poème de la Grâce.

Vous voyezcomment chaque dogme du Christianisme se rattache aux loisfondamentales du monde spirituel: il est tout aussi importantd'observer qu'il n'en est pas un qui ne tende à purifierl'homme et à l'exalter.

Quelsuperbe tableau que celui de cette immense cité des espritsavec ses trois ordres toujours en rapport! le monde qui combatprésente une main au monde qui souffre et saisit del'autre celle du monde qui triomphe. L'action de grâcela prièreles satisfactionsles secoursles inspirationsla foil'espérance et l'amourcirculent de l'un àl'autre comme des fleuves bienfaisants. Rien n'est isoléetles espritscomme les lames d'un faisceau aimantéjouissentde leurs propres forces et de celles de tous les autres.

Et quellebelle loi encore que celle qui a mis deux conditions indispensables àtoute indulgence ou rédemption secondaire:mérite surabondant d'un côtébonnes oeuvresprescrites et pureté de conscience de l'autre! Sans l'oeuvreméritoiresans l'état de grâce point derémission par les mérites de l'innocence. Quelle nobleémulation pour la vertu! quel avertissement et quelencouragement pour le coupable!

«Vous pensezdisait jadis l'apôtre des Indes à sesnéophytesvous pensez à vos frères quisouffrent dans un autre monde: vous avez la religieuse ambition deles soulager; mais pensez d'abord à vous-mêmes: Dieun'écoute point celui qui se présente à lui avecune conscience souillée; avant d'entreprendre de soustrairedes âmes aux peines du purgatoirecommencez par délivrerles vôtres de l'enfer. (1) »

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(1) Etsane quum est ut alienum a purgatorio animam liberaturusprius abinferno liberet suam. Lettre de saint François Xavier àsaint Ignace. Goa21 octobre 1542. (Inter epist. sancti FrancisciXaverii à Tursellino et Possevino latine versas. Writislaviae1735in-12p. 16.

Il n'y apas de croyance plus noble et plus utileet tout législateurdevrait tâcher de l'établir chez luisans mêmes'informer si elle est fondée; mais je ne crois pas qu'il soitpossible de montrer une seule opinion universellement utile qui nesoit pas vraie.

Lesaveugles ou les rebelles peuvent donc contester tant qu'ils voudrontle principe des indulgences: nous les laisserons direc'estcelui de la réversibilité: c'est la foi del'univers.

J'espèremessieursque nous avons beaucoup ajoutédans ces deuxderniers entretiensà la masse des idées que nousavions rassemblées dans les premiers sur la grande questionqui nous occupe. La pure raison nous a fourni des solutions capablesseules de faire triompher la providencesi l'on ose la juger(1). Mais le Christianisme est venu nous en présenter unenouvelle d'autant plus puissantequ'elle repose sur une idéeuniverselle aussi ancienne que le mondeet qui n'avait besoin qued'être rectifiée et sanctionnée par larévélation. Lors donc que le coupable nous demanderapourquoi l'innocence souffre dans ce monde nous ne manquonspas de réponsescomme vous l'avez vumais nous pouvons enchoisir une plus directe et plus touchante peut-être que toutesles autres. - Nous pouvons répondre: Elle souffre pourvoussi vous le voulez.

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(1) Utvincas cum judicaris. (Ps. L6.)

FIN DUDIXIEME ENTRETIEN.



NOTESDU DIXIEME ENTRETIEN.


Note I.

Il estimpossible de savoir quels textes l'interlocuteur avait en vuenimême s'il s'en rappelait quelques-uns bien distinctement. Je nepuis citer sur ce point que deux passages; l'un de Clémentd'Alexandriel'autre de saint Jean Chrysostome. Le premier dit(Pedag. lib. IIIch. XI): Qu'il n'y a rien de pluscriminel que de faire servir au vice un signe mystique de sa nature.

Le secondest moins laconique. « Il a été donnédit-ilpour allumer dans nous le feu de la charitéafin quede cette manière nous nous aimions comme des frèrescomme des pères et des enfants s'aiment entre eux... Ainsi lesâmes s'avancent l'une vers l'autre pour s'unir... Mais je nepuis ajouter d'autres choses sur ce sujet... Vous m'entendezvousqui êtes admis aux mystères... Et vousqui osezprononcer des paroles outrageantes ou obscènessongez quellebouche vous profanezet tremblez... Quand l'apôtre disait auxfidèles: Saluez-vous par le saint baiser... c'étaitpour unir et confondre leurs âmes. » Per oscula interse copulavit. (D. Joan. Chrysost. in IIad Cor. epist. comm.hom. XXXinter opp. cura Bern. de Montfaucon. Paris1732tom. Xpag. 650-651.)

On peutencore citer Pline le naturaliste. « Il y adit-ilje ne saisquelle religion attachée à certaines parties du corps.Le revers de la mainpar exemplese présente au baiser...mais si nous appliquons le baiser aux yeuxnous semblons pénétrerjusqu'à l'âme et la toucher. »

Inestet aliis partibus quaedam religio: sicut dextra osculis aversaappetitur... hos (oculos) cum osculamuranimum ipsum videmurattingere. (C. Plin. Sec. Hist. nat. curia Harduini. Paris1685;in-4otom. II§§54103pages 547595. (Note del'éditeur.)

Note II.

Recherchede la vérité in-4o.

Au restece système de la vision en Dieu est clairement exprimépar saint Thomasqui aurait étéquatre sièclesplus tardMallebranche ou Bossuetet peut-être l'un etl'autre. « Videntes Deumomnia simul vident in ipso:Ceux qui voient Dieu voient en même temps tout en lui. »(S. Thom.adv. gent. Lib. IIIcap. LIX.) Puisqu'ils viventdans le sein de celui qui remplit toutqui contient tout et quientend tout. (Eccli. I7.) Saint Augustin s'en approche encoreinfiniment lorsqu'il appelle Dieu avec tant d'éléganceet non moins de justesseSINUM COGITATIONES MEAE; le centregénérateur de mes pensées. (Confess.liv. XIII11.) Le P. Berthier a diten suivant les mêmesidées: « Toutes les créaturesl'ouvrage de vosmainsquoique très distinguées de vouspuisqu'ellessont finiessont toujours en vouset vous êtes toujours enelles. Le ciel et la terre ne vous contiennent paspuisque vous êtesinfini; mais vous les contenez dans votre immensité. Vousêtes le lieu de tout ce qui existeet vous n'êtes quedans vous-même. » (Réflex. spirit.tom. IIIpag. 28.) Ce système est nécessairement vraide quelque manière; quant aux conclusions qu'on en voudratirerce n'est point ici le lieu de s'en occuper.

Note III.

«Tous les hommes doivent donc croître ensemble pour ne fairequ'un seul corps par le Christqui en est la tête. Car nous nesommes tous que les membres de ce corps unique qui se forme ets'édifie par la charitéet ces membresreçoivent de leur chef l'espritla vie et l'accroissementpar le moyen des jointures et des communications qui les unissentetsuivant la mesure qui est propre à chacun d'eux. »(Eph. IV1516.)

Et cettegrande unité est si fort le but de toute l'action divine parrapport à nous« que celui qui accomplit tout entous ne se trouvera lui-même accompli que lorsqu'elle seraaccomplie. » (Ibid. I23.)

Et alorsc'est-à-dire à la fin des chosesDieu sera tout entous. (I Cor. XV28.)

C'estainsi que saint Paul commentait son maître; et Origènecommentant saint Paul à son tourse demande ce que signifientces paroles: Dieu sera tout en tous; et il répond: «Je crois qu'elles signifient que Dieu sera aussi tout dans chacunc'est-à-dire que chaque substance intelligenteétantparfaitement purifiéetoutes ses pensées serontDieu; elle ne pourra voir et comprendre que Dieu; elle posséderaDieuet Dieu sera le principe et la mesure de tous les mouvements decette intelligence: aussi Dieu sera tout en tous; car ladistinction du mal et du bien disparaîtrapuisque Dieuen quile mal ne peut résidersera tout en tous; ainsi la findes choses nous ramènera au point dont nous étionspartis...lorsque la mort et le mal seront détruits; alorsDieu sera véritablement TOUT EN TOUS. » (Origèneau livre des Principes liv. IIIch. VI.)

Note IV.

Onpourrait citer plusieurs passages dans ce sens; un seul de saintAugustin peut suffire: « Mes frèresdisait-il dans l'unde ses sermonssi vous êtes le corps et les membres duSauveurc'est votre propre mystère que vous recevez.Lorsqu'on prononce: Voilà le corps de J.-C. vousrépondez: Amen: vous répondez ainsi à ceque vous êtes (ad id quod estis respondetis)et cetteréponse est une confession de foi... Écoutons l'Apôtrequi nous dit: Étant plusieursnous ne sommes cependantqu'un seul pain et qu'un seul corps. (I Cor. X17.)Rappelez-vous que le pain ne se fait pas d'un seul grainmais deplusieurs. L'exorcismequi précède le baptêmevous broya sous la meule: l'eau du baptême vous fitfermenteret lorsque vous reçûtes le feu dusaint-Espritvous fûtes pour ainsi dire cuits par cefeu... Il en est de même du vin. Rappelez-vousmes frèrescomment on le fait. Plusieurs grains pendent à la grappe; maisla liqueur exprimée de ces grains est une confusion dansl'unité. Ainsi le Seigneur J.C. a consacré dans satable le mystère de paix et de notre unité. »(Saint AugustinSerm. inter opp. ult. edit. Ben. Paris1683; 14vol. in-fol.tom. Vpart I1105col. p. 2litt. DEF.)

Note V.

##EISTO ME OUK PHAINOMENON TA BLEPOMENA GEENGOMAI. (Heb. XI5.) LaVulgate a traduit: Ut ex invisibilibus visibilia fierent. -Érasme dans sa traduction dédiée à LéonX: Ut ex his quae non apparebant ea quae videntur fierent. -Le Gros: Tout ce qui est visible est formé d'une manièreténébreuse. - La version de Mons: Tout ce quiest visible a été formén'y ayant rienauparavant que d'invisible. - Sacy comme la traduction de Mons.(Il y travailla avec Arnaudetc.) - La traduction protestanted'Osterwald: De sorte que les choses qui se voient n'ont pas étéfaites des choses qui apparaissent. - Celle de David Martinin-fol. Genève1707 (Bible Synodale): En sorte que leschoses qui se voient n'ont point été faites dechoses qui parussent. - La traduction anglaisereçue parl'église anglicane: So that things which are seen were notmade of things which do appear. - La traduction esclavonnedonton ignore l'auteurmais qui est fort anciennepuisqu'on l'aattribuéequoique faussementà saint Jérôme:Vo ege ot neyavliaemich vidimym byti (ce qui revientabsolument de la Vulgate). La traduction allemande de Luther: Dassalles was man siehet aus nichts worden ist.

Saint JeanChrysostome a entendu ce texte comme la Vulgatedont le sens estseulement un peu développé dans le dialogue. ##Ek mephainomenon ta blepomena gegone. (Chrys. Hom. XXIIin epist. adHebr. cap. XI.)

Note VI.

Je croisdevoir observer en passantcroyant la chose assez connueque cettefameuse expérience de Hales sur les plantesqui n'enlèventpas le moindre poids à la terre qui les nourritse trouve motà mot dans un livre appelé: Actus PetriseuRecognitiones. Le fameux Whistonqui faisait grand cas de celivreet qui l'a traduit du greca inséré le passagetout entier dans son livre intitulé: Astronomicalprinciples of religion. London1725; in-8opag. 187. Sur celivre des Recognitiones attribué à saintClémentdisciple de saint Pierreécrit dans le IIesiècleet interpolé dans le IIIevoy. Joh. MilliiProlegomena in N.T. graecum; in-fol.pag. 277no 1etl'ouvrage de RufinDe adulteratione lib. Origenis inter opp.Orig. BâleEpiscopius1771 tom. Ipag. 778; 2 vol. in-fol.

Note VII.

Il estplus que probable que Kepler n'aurait jamais pensé à lafameuse règle qui l'immortalisesi elle n'était sortiecomme d'elle-même de son système harmonique des cieuxfondé... sur je ne sais quelles perfections pythagoriques desnombresdes figures et consonances; système mystérieuxdont il s'occupa dès sa première jeunesse jusqu'àla fin de ses joursauquel il rapporta tous ces travauxqui en futl'âmeet qui nous a valu la plus grande partie de sesobservations et de ses écrits. (MairanDissert. sur laglace Paris1749; in-12préf.pag. 11.)

Note VIII.

« Laréunion des rayons du soleil augmente la chaleurcomme leprouvent les verres brûlantsqui sont plus minces dans lemilieu que vers les bords à la différence desverres de lunettescomme je le crois. Pour s'en servironplace d'abord le verre brûlantautant que je me rappelleentre le soleil et le corps qu'on veut enflammer; ensuite on l'élèvevers le soleilce qui rend l'angle du cône plus aigu;mais je suis persuadé ques'il avait d'abord étéplacé à la distance où on le portait ensuiteaprès l'avoir élevéil n'aurait plus eu la mêmeforceet cependant l'angle n'aurait pas été moinsaigu. » (Ibid.Inquisitio legitima de calore et frigoretom. IIpag. 181.) Ailleurs il y revientet il nous dit: «Que si l'on place d'abord un miroir ardent à la distanceparexempled'une palmeil ne brûle point autant que siaprèsl'avoir placé à une distance moindre de moitiéon le retirait lentement et graduellement à la premièredistance. Le cône cependant et la convergence sont lesmêmes; mais c'est le mouvement qui augmente la chaleur. »(Ibid. tom. VIII; Nov. org. lib. IIno 28pag.101.) Il n'y a rien au-delà. C'est dans ce genre le pointculminant de l'ignorance.

Note IX.

Nonseulement je n'ai pas lumais je n'ai pu me procurer le livre deGuillaume Gilbertdont Bacon parle si souvent (Commentarii demagnete). Je puis cependant y suppléer de manièresuffisante pour mon objeten citant le passage suivant de laphysique de Gassendiabrégée par Bernierin-12tom.Ich. XVIpag. 170-171: « Je suis persuadé que laterre... n'est autre chose qu'un grand aimantet que l'aimant...n'est autre chose qu'une petite terre qui provient de la véritableet légitime substance de la terre. Siaprès avoirobservé qu'un rejeton qu'on a planté pousse desracinesqu'il germequ'il jette des branchesetc. ...on ne faitaucune difficulté d'assurer que ce rejeton a étéretranché de l'olivier (par exemple) ou de la véritablesubstance de l'olivier; de même aussiaprès avoir misun aimant en équilibre et ayant observé que nonseulement il a des pôlesun axeun équateurdesparallèlesdes méridiens et toutes les autres chosesqu'a le corps même de la terre; mais aussi qu'il apporte uneconformation avec la terre mêmeen tournant ses pôlesvers les pôles de la terre et ses autres parties vers lesparties semblables de la terrepourquoi ne peut-on pas assurer quel'aimant a été retranché de la terre ou de lavéritable substance de la terre? »

Note X.

Je trouvedans mes papiers l'observation suivante qui vient fort àl'appui de cette thèse. Je la tirai jadis d'un précisanonyme sur le docteur Cheynemédecin anglaisinsérédans le 10e vol. du Magasin européen pour l'année1791novembrepag. 356.

« Ilfaut le dire à la gloire des professeurs en médecineles plus grands inventeurs dans cette science et les praticiens lesplus célèbres ne furent pas moins renommés parleur piété que par l'étendue de leursconnaissances; et véritablement on ne doit point s'étonnerque des hommes appelés par leur profession à scruterles secrets les plus cachés de la naturesoient les hommesles plus pénétrés de la sagesse et de la bontéde son auteur... Cette science a peut-être produit enAngleterre une plus grande constellation d'hommes fameux parle géniel'esprit et la sciencequ'aucune autre branche denos connaissances. »

Citonsencore l'illustre Morgagni. Il répétait souvent queses connaissances en médecine et en anatomie savaient mis safoi à l'abri même de la tentation. Il s'écriaitun jour: Oh! si je pouvais aimer ce grand Dieu comme je leconnais! (Voy. Elogio del dottore Giambattista MorgagniEfemeridi di Roma13 giugno 1772 no 24.)

Note XI.

Le mot desiècle ne doit point être pris ici au pied de lalettre; car l'ère moderne de l'inventiondans les sciencesmathématiquess'étend depuis le triumvirat deCavalieridu P. Grégoire de saint Vincent et de Vietteàla fin du XVIe sièclejusqu'à Jacques et JeanBernoulliau commencement du XVIIIe; et il est très vrai quecette époque fut celle de la foi et des factionsreligieuses. Un homme de ce dernier sièclequi paraîtn'avoir eu aucun égal pour la variété etl'étendue des connaissances et des talents dégagésde tout alliage nuisiblele P. Boscowichcroyait en 1755nonseulement qu'on ne pouvait rien opposer alors aux géantsde l'époque qui venait de finirmais que toutes les sciencesétaient sur le point de rétrograderet il le prouvaitpar une jolie courbe. (Voy. Rog. Jos. BoscowichS.J. Vaticiniumquoddum geometricumin Supplem. ad Bened. Stayphilos.recent. versibus traditam. RomaePalearini1755; in-8o tom. Ipag. 408.) Il ne m'appartient point de prononcer sur ces Récréationsmathématiques; mais je crois qu'en généralet en tenant compte de quelques exceptions qui peuvent aisémentêtre ramenées à la règlel'étroitealliance du génie religieux et du génie inventeurdemeurera toujours démontrée pour tout bon esprit.

Note XII.

«Cet excès de la longueur des barreaux sur la largeur doit êtreexpriméau moins par le nombre 10 élevéà la 27e puissance. Quant à la largeurelle estconstamment la mêmeet sans exception quelconqueet pluspetite qu'un pouce d'une quantité qui est 10 élevéà la 13e puissance. » Ici il n'y a ni plusni moinsnià peu près; le compte est rond.

Note XIII.

Aristophanedans sa comédie des Oiseaux fait allusion àcette tradition antique:

##Outosde (eros) khaei pteroenti migeis nukhio kata tartaron eurun

Eneotteuse henos emeteronkai proton anegagen es phos.

Proteron d'ouk en genos athanaton...


Illeveroalatus mistus chao et caliginosoin tartaro ingente

Ediditnostrum genuset primum eduxit in lucem:

Neque enim deoromgenus ante erat...


(Aristoph.Aves V699702.)

Note XIV.

Ibid.pag. 23. Il appelle quelque part Lucrèce son maîtredans la physique. Il ne doute pas d'avoir trouvé lasolution du plus grand problème que les physiciens sesoient jamais proposéet que la plupart d'entre eux avaienttoujours regardéou comme absolument insoluble en soioucomme inaccessible à l'esprit humain pag. 244. Cependantil se garde bien de se livrer à l'orgueil: Il n'a eu deplus que les autres hommes que le bonheur d'avoir étémenéencore écolier à la bonne sourceetd'y avoir puisé. (Page 150.) Et pour faire honneur àson maîtreil dit en annonçant la mort d'un Écossaisde ses amis: Que le pauvre homme s'en est allé QUO NON NATAJACENT. (Page 290.) Personne au moins ne saurait lui disputer lemérite de la clarté.

Note XV.

Je crusdevoir chercher et placer ici la narration où sainte Thérèsedécrit de cet état extraordinaire:

«Dans le ravissementdit-elleon ne peut presque jamais yrésister... Il arrive souvent sans que nous y pensions... avecune impétuosité si prompte et si forteque nous voyonset sentons tout d'un coup élever la nuée dans laquellele divin aigle nous cache sous l'ombre de ses ailes... Je résistaisquelquefois un peumais je me trouvais après si lasse et sifatiguéequ'il me semblait que j'avais le corps tout brisé...C'est un combat qu'on entreprendrait contre un très puissantgéant... En d'autres tempsil m'était impossible derésister à un mouvement si violent: Je me sentaisenlever l'âme et la tête et ensuite tout le corpsensorte qu'il ne touchait plus à la terre. Une chose aussiextraordinaire m'étant arrivée un jour que j'étaisà genoux au choeurau milieu de toutes les religieusesprêteà communierj'usai du droit que me donnait ma qualitéde supérieure pour leur défendre d'en parler. Une autrefoisetc. »

(OEuvreset vie de sainte Thérèseécrite par elle-mêmeet par l'ordre de ses supérieurs. Traduction d'Arnaudd'AndillyParis1680; in-fol.cap. XXpag. 104.) Voy.encore les Vies des Saints trad. de l'anglais de Butler; 12vol. in-8o. - Vie de saint Thomas tom. IIpag. 572. - Desaint Philippe de Néritom. IVnote Dpag. 541seqq. - Viede saint François Xavier par le P. Bouhours. - Predichedi Francesco Masottidella compagnia di Gesù. Venezia1769pag. 330etc.etc.

ONZIEMEENTRETIEN.




LECHEVALIER.

Quoiquevous n'aimiez pas trop les voyages dans les nuesmon cher comtej'aurais envie cependant de vous y transporter de nouveau. Vous mecoupâtes la parole l'autre jour en me comparant à unhomme plongé dans l'eau qui demande à boire. C'estfort bien ditje vous assure; mais votre épigramme laissesubsister tous mes doutes. L'homme semble de nos jours ne pouvoirplus respirer dans le cercle antique des facultés humaines. Ilveut les franchir; il s'agite comme un aigle indigné contreles barreaux de sa cage. Voyez ce qu'il tente dans les sciencesnaturelles! Voyez encore cette nouvelle alliance qu'il a opéréeet qu'il avance avec tant de succès entre les théoriesphysiques et les artsqu'il force d'enfanter des prodiges pourservir les sciences! comment voudriez-vous que cet esprit généraldu siècle ne s'étendît pas jusqu'aux questions del'ordre spirituel? et pourquoi ne lui serait-il pas permis des'exercer sur l'objet le plus important pour l'hommepourvu qu'ilsache se tenir dans les bornes d'une sage et respectueuse modération?

LE COMTE.

PremièrementM. le chevalierje ne croirais point être trop exigeant si jedemandais que l'esprit humainlibre sur tous les autres sujetsunseul exceptése défendît sur celui-làtoute recherche téméraire. En second lieucettemodération dont vous me parlezet qui est une si belle choseen spéculationest réellement impossible dans lapratique: du moins elle est si rarequ'elle doit passer pourimpossible. Orvous m'avouerez quelorsqu'une certaine recherchen'est pas nécessaireet qu'elle est capable de produire desmaux infinisc'est un devoir de s'en abstenir. C'est ce qui m'arendu toujours suspects et même odieuxje l'avouetous lesélans spirituels des illuminéset j'aimerais mieuxmille fois...

LESÉNATEUR.

Vous avezdonc décidément peur des illuminés moncher ami! Mais je ne crois pasà mon tourêtre tropexigeant si je demande humblement que les mots soient définiset qu'on ait enfin l'extrême bonté de nous dire cequ'est un illuminé afin qu'on sache de qui et de quoil'on parlece qui ne laisse pas que d'être utile dans unediscussion. On donne ce nom d'illuminés à ceshommes coupablesqui osèrent de nos jours concevoir et mêmeorganiser en Allemagnepar la plus criminelle associationl'affreuxprojet d'éteindre en Europe le Christianisme et lasouveraineté. On donne ce même nom au disciple vertueuxde Saint-Martinqui ne professe pas seulement le Christianismemaisqui ne travaille qu'à s'élever aux plus sublimeshauteurs de cette loi divine. Vous m'avouerezmessieursqu'il n'estjamais arrivé aux hommes de tomber dans une plus grandeconfusion d'idées. Je vous confesse même que je ne puisentendre de sang-froiddans le mondedes étourdis de l'un etde l'autre sexe crier à l'illuminisme au moindre motqui passe leur intelligenceavec une légèretéet une ignorance qui pousseraient à bout la patience la plusexercée. Mais vousmon cher ami le Romain voussigrand défenseur de l'autoritéparlez-moi franchement.Pouvez-vous lire l'Écriture sainte sans être obligéd'y reconnaître une foule de passages qui oppriment votreintelligenceet qui l'invitent à se livrer aux tentativesd'une sage exégèse? N'est-ce pas à vouscomme aux autres qu'il a été dit: scrutez lesécritures? Dites-moije vous prieen consciencecomprenez-vous le premier chapitre de la Genèse?Comprenez-vous l'Apocalypse et le Cantique des Cantiques?L'Ecclésiaste ne vous cause-t-il aucune peine? Quand vouslisez dans la Genèse qu'au moment où nos premiersparents s'aperçurent de leur nuditéDieu leur fitdes habits de peau entendez-vous cela au pied de la lettre?Croyez-vous donc que la Toute-Puissance se soit employée àtuer des animauxà les écorcherà tanner leurspeauxà créer enfin du fil et des aiguilles pourterminer ces nouvelles tuniques? Croyez-vous que les coupablesrévoltés de Babel aient réellement entreprispour se mettre l'esprit en reposd'élever une tour dont lagirouette atteignît la lune seulement (je dis peucomme vousvoyez!); et lorsque les étoiles tomberont sur la terrene serez-vous point empêché pour les placer? maispuisqu'il et question du ciel et des étoilesque dites-vousde la manière dont ce mot de ciel est souvent employépar les écrivains sacrés! Lorsque vous lisez que Dieua créé le ciel et la terre; que le ciel est pourlui mais qu'il a donné la terre aux enfants deshommes; que le sauveur est monté au ciel et qu'il estdescendu aux enfers etc.comment entendez-vous ces expressions?Et quand vous lisez que le Fils est assis à la droite duPère et que saint Étienne en mourant le vitdans cette situation votre esprit n'éprouve-t-il pas uncertain malaiseet je ne sais quel désir que d'autres parolesse fussent présentées à l'écrivain sacré?Mille expressions de ce genre vous prouveront qu'il a plu àDieutantôt de laisser parler l'homme comme il voulaitsuivant les idées régnantes à telle ou telleépoqueet tantôt de cachersous des formes enapparence simples et quelquefois grossièresde hauts mystèresqui ne sont pas faits pour tous les yeux; ordans les deuxsuppositionsquel mal y a-t-il donc à creuser ces abîmesde la grâce et de la bonté divinecomme on creuse laterre pour en tirer de l'or ou des diamants? Plus que jamaismessieursnous devons nous occuper de ces hautes spéculationscar il faut nous tenir prêts pour un événementimmense dans l'ordre divinvers lequel nous marchons avec unevitesse accélérée qui doit frapper tous lesobservateurs. Il n'y a plus de religion sur terre: le genre humain nepeut demeurer dans cet état. Des oracles redoutables annoncentd'ailleurs que les temps sont arrivés. Plusieursthéologiensmême catholiquesont cru que des faits dupremier ordre et peu éloignés étaient annoncésdans la révélation de saint Jean; et quoique lesthéologiens protestants n'aient débité engénéral que de tristes rêves sur ce mêmelivreoù ils n'ont jamais su voir que ce qu'ils désiraientcependantaprès avoir payé ce malheureux tribut aufanatisme de secteje vois que certains écrivains de ce partiadoptent déjà le principe: Que plusieurs prophétiescontenues dans l'Apocalypse se rapportaient à nos tempsmodernes. Un de ces écrivains même est alléjusqu'à dire que l'événement avait déjàcommencéet que la nation française devait êtrele grand instrument de la plus grande des révolutions (I). Iln'y a peut-être pas un homme véritablement religieux enEurope (je parle de la classe instruite) qui n'attende dans ce momentquelque chose d'extraordinaire: Ordites-moimessieurscroyez-vousque cet accord de tous les hommes puisse être méprisé?N'est-ce rien que ce cri général qui annonce de grandeschoses? Remontez aux siècles passéstransportez-vous àla naissance du Sauveur: à cette époqueune voix hauteet mystérieusepartie des régions orientalesnes'écriait-elle pas: L'orient est sur le point de triompher;le vainqueur partira de la Judée; un enfant divin nous estdonnéil va paraîtreil descend du plus haut descieuxil ramènera l'âge d'or sur la terre...? Voussavez le reste. Ces idées étaient universellementrépandues; et comme elles prêtaient infiniment àla poésiele plus grand poète latin s'en empara et lesrevêtit des couleurs les plus brillantes dans son Pollionquifut depuis traduit en assez beaux vers grecset lu dans cette langueau concile de Nicée par l'ordre de l'empereur Constantin (II).Certesil était bien digne de la providence d'ordonner que cecri du genre humain retentît à jamais dans les versimmortels de Virgile. Mais l'incurable incrédulité denotre siècleau lieu de voir dans cette pièce cequ'elle renferme réellementc'est-à-dire un monumentineffable de l'esprit prophétique qui s'agitait alors dansl'universs'amuse à nous prouver doctement que Virgilen'était pas prophètec'est-à-dire qu'une flûtene sait pas la musiqueet qu'il n'y a rien d'extraordinaire dans laonzième églogue de ce poète; et vous netrouverez pas de nouvelle édition ou traduction de Virgile quine contienne quelque noble effort de raisonnement et d'éruditionpour embrouiller la chose du monde la plus claire. Le matérialismequi souille la philosophie de notre sièclel'empêche devoir que la doctrine des espritset en particulier celle de l'espritprophétiqueest tout à fait plausible en elle-mêmeet de plus la mieux soutenue par la tradition la plus universelle etla plus imposante qui fut jamais. Pensez-vous que les anciens sesoient tous accordés à croire que la puissancedivinatrice ou prophétique était un apanage innéde l'homme (1)? Cela n'est pas possible. Jamais un être etàplus forte raisonjamais une classe entière d'êtres nesaurait manifester généralement et invariablement uneinclination contraire à sa nature. Orcomme l'éternellemaladie de l'homme est de pénétrer l'avenirc'est unepreuve certaine qu'il a des droits sur cet avenir et qu'il a desmoyens de l'atteindreau moins dans de certaines circonstances.

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(1)Veteres... vim ##mantiken (divinatricem) in naturaquandoque homini inesse contendunt... nec desunt inter recentioresnostri seculi scriptores qui veteribus hac in re assensum praebeantetc. Voy. Sam. BochartEpist. ad dom. de Segrais.BlondelReinesiusFabricius et d'autres encore cités dans ladissertation de Mar. Barth. Christ. RichardDe Roma ante Romulumcondita (in Thess. dissert. M. Joh. Christoph. Martinitom. IIpart I; in-8opag. 241).

Lesoracles antiques tenaient à ce mouvement intérieur del'homme qui l'avertit de sa nature et de ses droits. La pesanteérudition de Van Dale et les jolies phrases de Fontenellefurent employées vainement dans le siècle passépour établir la nullité générale de cesoracles. Maisquoi qu'il en soitjamais l'homme n'aurait recouruaux oraclesjamais il n'aurait pu les imaginers'il n'étaitparti d'une idée primitive en vertu de laquelle ils lesregardait comme possibleset même comme existants (III).L'homme est assujetti au temps; et néanmoins il est par natureétranger au temps; il l'est au point que l'idée mêmedu bonheur éterneljointe à celle du tempsle fatigueet l'effraie. Que chacun se consulteil se sentira écrasépar l'idée d'une félicité successive et sansterme: je dirais qu'il a peur de s'ennuyer si cetteexpression n'était pas déplacée dans un sujetaussi grave; mais ceci me conduit à une observation qui vousparaîtra peut-être de quelque valeur.

Leprophète jouissant du privilège de sortir du tempssesidéesn'étant plus distribuées dans la duréese touchent en vertu de la simple analogie et se confondentce quirépand nécessairement une grande confusion dans sesdiscours. Le Sauveur lui-même se soumit à cet étatlorsquelivré volontairement à l'esprit prophétiqueles idées analogues de grands désastresséparéesdu tempsle conduisirent à mêler le destruction deJérusalem à celle du monde. C'est encore ainsi queDavidconduit par ses propres souffrances à méditersur le juste persécuté sort tout à coupdu temps et s'écrieprésent à l'avenirIlsont percé mes mains et mes pieds; ils ont compté mesos; ils se sont partagé mes habits; ils ont jeté lesort sur mon vêtement. (Ps. XXI17.) Un autre exemple nonmoins remarquable de cette marche prophétique se trouve dansle magnifique Ps. LXXI (1); Daviden prenant sa plumene pensaitqu'à Salomon; mais bientôt l'idée du type seconfondant dans son esprit avec celle du modèleàpeine est-il arrivé au cinquième verset que déjàil s'écrie: il durera autant que les astres; etl'enthousiasme croissant d'un instant à l'autreil enfante unmorceau superbeunique en chaleuren rapiditéet enmouvement poétique. On pourrait ajouter d'autres réflexionstirées de l'astrologie judiciairedes oraclesdesdivinations de tous les genresdont l'abus a sans doute déshonorél'esprit humainmais qui avait cependant une racine vraie commetoutes les croyances générales. L'esprit prophétiqueest naturel à l'homme et ne cessera de s'agiter dans le monde.L'hommeen essayantà toutes les époques et dans tousles lieuxde pénétrer dans l'avenirdéclarequ'il n'est pas fait pour le tempscar le temps est quelque chosede forcé qui ne demande qu'à finir. De làvient quedans nos songesjamais nous n'avons l'idée dutempset que l'état de sommeil fut toujours jugéfavorable aux communications divines. En attendant que cette grandeénigme nous soit expliquéecélébronsdans le temps celui qui dit à la nature:

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(1) Ledernier verset de ce psaume porte dans la Vulgate: Defeceruntlaudes David filii Jesse. Le Gros a traduit: ici finissent leslouanges de David. La traduction protestante françaisedit: Ici se terminent les requêtes de David; et latraduction anglaise: Les prières de David sont finies.M. Ganoude se tire de ces platitudes avec une aisance merveilleuse endisant: Ici finit le premier recueil que David avait fait de sesPsaumes. Pour moije serais tenté d'écrireintrépidement: Ici Davidoppresséparl'inspirationjeta la plume et ce verset ne serait plus qu'unenote qui appartiendrait aux éditeurs de Davidou peut-êtreà lui-même.

Letemps sera pour vous; l'éternité sera pour moi (1);célébrons sa mystérieuse grandeuretmaintenant et toujourset dans tous les siècles des siècleset dans toute la suite des éternités (2) et par delàl'éternité (3) (V)et lorsqu'enfin tout étantconsomméun ange criera au milieu de l'espace évanouissant:IL N'Y A PLUS DE TEMPS (4)!

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(1)ThomasOde sur le Temps.

(2)Perpetuas aeternitates. Dan. XII3.

(3) Inaeternum et ultra. Exod. XV18.

(4) Alorsl'ange jura par celui qui vit dans les siècles des siècles...QU'IL N'Y AURAIT PLUS DE TEMPS. Apoc. X6.

Si vous medemandez ensuite ce que c'est que cet esprit prophétiqueque je nommais tout à l'heureje vous répondraiquejamais il n'y eut dans le monde de grands événementsqui n'aient été prédits de quelque manière.Machiavel est le premier homme de ma connaissance qui ait avancécette proposition (IV); mais si vous y réfléchissezvous-mêmesvous trouverez que l'assertion de ce pieuxécrivain est justifiée par toute l'histoire. Vous enavez un dernier exemple dans la révolution françaiseprédite de tous côtés et de la manière laplus incontestable. Maispour en revenir au point d'où jesuis particroyez-vous que le siècle de Virgile manquâtde beaux esprits qui se moquaientet de la grande annéeet du siècle d'oret de la chaste Lucineet de l'augustemèreet du mystérieux enfant? Cependant tout celaétait vrai:

L'enfantdu haut des cieux était prêt à descendre.




Et vouspouvez voir dans plusieurs écritsnommément dans lesnotes que Pope a jointes à sa traduction en vers du Pollionque cette pièce pourrait passer pour une version d'Isaïe.Pourquoi voulez-vous qu'il n'en soit pas de même aujourd'hui?l'univers est dans l'attente. Comment mépriserions-nous cettegrande persuasion? et de quel droit condamnerions-nous les hommesquiavertis par ces signes divinsse livrent à de saintesrecherches?

Voulez-vousune nouvelle preuve de ce qui se prépare? cherchez-la dans lessciences: considérez bien la marche de la chimiedel'astronomie mêmeet vous verrez où elles nousconduisent. Croiriez-vouspar exemplesi vous n'en étiez pasavertisque Newton nous ramène à Pythagoreetqu'incessamment il sera démontré que les corps sont musprécisément comme le corps humainpar desintelligences qui leur sont uniessans qu'on sache comment? C'estcependant ce qui est sur le point de se vérifiersans qu'il yait bientôt aucun moyen de disputer. Cette doctrine pourrasembler paradoxale sans douteet même ridiculeparce quel'opinion environnante en impose; mais attendez que l'affiniténaturelle de la religion et de la science les réunisse dans latête d'un seul homme de génie: l'apparition de cet hommene saurait être éloignéeet peut-être mêmeexiste-t-il déjà. Celui-là sera fameuxetmettra fin au XVIIIe siècle qui dure toujours; car les sièclesintellectuels ne se règlent pas sur le calendrier comme lessiècles proprement dits. Alors des opinionsqui nousparaissent aujourd'hui ou bizarres ou insenséesseront desaxiomes dont il ne sera pas permis de douter; et l'on parlera denotre stupidité actuelle comme nous parlons de lasuperstition du moyen âge. Déjà mêmelaforce des choses a contraint quelques savants de l'écolematérielle à faire des concessions qui les rapprochentde l'esprit et d'autresne pouvant s'empêcher depressentir cette tendance source d'une opinion puissanteprennentcontre elle des précautions qui font peut-êtresur lesvéritables observateursplus d'impression qu'une résistancedirecte. De là leur attention scrupuleuse à n'employerque des expressions matérielles. Il ne s'agit jamais dansleurs écrits que de lois mécaniques deprincipes mécaniques d'astronomie physiqueetc. Ce n'est pas qu'ils ne sentent à merveille que lesthéories matérielles ne contentent nullementl'intelligence: cars'il y a quelque chose d'évident pourl'esprit humain non préoccupéc'est que les mouvementsde l'univers ne peuvent s'expliquer par des lois mécaniques(VI); mais c'est précisément parce qu'ils le sententqu'ils mettentpour ainsi diredes mots en garde contre desvérités. On ne veut pas l'avouermais on n'est plusretenu que par l'engagement et par le respect humain. Les savantseuropéens sont dans ce moment des espèces de conjurésou d'initiésou comme il vous plaira de les appelerqui ontfait de la science une sorte de monopoleet qui ne veulent pasabsolument qu'on sache plus ou autrement qu'eux. Maiscette science sera incessamment honnie par une postéritéilluminée qui accusera justement les adeptesd'aujourd'hui de n'avoir pas su tirer des vérités queDieu leur avait livrées les conséquences les plusprécieuses pour l'homme. Alorstoute la science changera deface: l'espritlongtemps détrôné et oubliéreprendra sa place. Il sera démontré que les traditionsantiques sont toutes vraies; que le Paganisme entier n'est qu'unsystème de vérités corrompues et déplacées;qu'il suffit de les nettoyer pour ainsi dire et de lesremettre à leur place pour les voir briller de tous leursrayons. En un mot toutes les idées changeront: et puisque detous côtés une foule d'élus s'écrient deconcert: VENEZSEIGNEURVENEZ! pourquoi blâmeriez-vous leshommes qui s'élancent dans cet avenir majestueux et seglorifient de le deviner? Comme les poètes quijusque dansnos temps de faiblesse et de décrépitudeprésententencore quelques lueurs pâles de l'esprit prophétique quise manifeste chez eux par la faculté de deviner les langues etde les parler purement avant qu'elles soient forméesde mêmeles hommes spirituels éprouvent quelquefois des momentsd'enthousiasme et d'inspiration qui les transportent dans l'aveniret leur permettent de pressentir les événements que letemps mûrit dans le lointain.

Rappelez-vousencoreM. le comtele compliment que vous m'avez adressé surmon érudition au sujet du nombre trois. Ce nombre eneffet se montre de tous côtésdans le monde physiquecomme dans le moralet dans les choses divines. Dieu parla unepremière fois aux hommes sur le mont Sinaïet cetterévélation fut resserréepar des raisons quenous ignoronsdans les limites étroites d'un seul peuple etd'un seul pays. Après quinze sièclesune seconderévélation s'adressa à tous les hommes sansdistinctionet c'est celle dont nous jouissons; mais l'universalitéde son action devait être encore infiniment restreinte par lescirconstances de temps et de lieu. Quinze siècles de plusdevaient s'écouler avant que l'Amérique vît lalumière; et ses vastes contrées recèlent encoreune foule de hordes sauvages si étrangères au grandbienfaitqu'on serait porté à croire qu'elles en sontexclues par nature en vertu de quelque anathème primitif etinexplicable. Le grand Lama seul a plus de sujets spirituels que lepape; le Bengale a soixante millions d'habitantsla Chine en a deuxcentsle Japon vingt-cinq ou trente. Contemplez encore ces archipelsimmenses du grand Océanqui forment aujourd'hui une cinquièmepartie du monde. Vos missionnaires ont fait sans doute des effortsmerveilleux pour annoncer l'Évangile dans quelques-unes de cescontrées lointaines; mais vous voyez avec quels succès.Combien de myriades d'hommes que la bonne nouvelle n'atteindrajamais! Le cimeterre du fils d'Ismaël n'a-t-il pas chassépresque entièrement le Christianisme de l'Afrique et del'Asie? Etdans notre Europe enfinquel spectacle s'offre àl'oeil religieux? le Christianisme est radicalement détruitdans tous les pays soumis à la réforme insenséedu XVIe siècle; etdans vos pays catholiques mêmesilsemble n'exister plus que de nom. Je ne prétends point placermon église au-dessus de la vôtre; nous ne sommes pas icipour disputer. Hélas! je sais bien aussi ce qui nous manque;mais je vous priemes bons amisde vous examiner avec la mêmesincérité: quelle haine d'un côtéet del'autre quelle prodigieuse indifférence parmi vous pour lareligion et pour tout ce qui s'y rapporte! quel déchaînementde tous les pouvoirs catholiques contre le chef de votre religion! àquelle extrémité l'invasion générale devos princes n'a-t-elle pas réduit chez vous l'ordresacerdotal! L'esprit public qui les inspire ou les imite s'est tournéentièrement contre cet ordre. C'est une conjurationc'est uneespèce de rage; et pour moi je ne doute pas que le papen'aimât mieux traiter une affaire ecclésiastique avecl'Angleterre qu'avec tel ou tel cabinet catholique que je pourraisvous nommer. Quel sera le résultat du tonnerre qui recommenceà gronder en ce moment? Des millions de Catholiques passerontpeut-être sous des sceptres hétérodoxes pour vouset même pour nous. S'il en était ainsij'espèrebien que vous êtes trop éclairés pour compter surce qu'on appelle tolérance; car vous savez de reste quele Catholicisme n'est jamais toléré dans laforce du terme. Quand on vous permet d'entendre la messe et qu'on nefusille pas vos prêtreson appelle cela tolérance;cependant ce n'est pas tout à fait votre compte. Examinez-vousd'ailleurs vous-mêmes dans le silence des préjugéset vous sentirez que votre pouvoir vous échappe; vous n'avezplus cette conscience de la force qui reparaît souventsous la plume d'Homèrelorsqu'il veut nous rendre sensiblesles hauteurs du courage. Vous n'avez plus de héros. Vousn'osez plus rienet l'on ose tout contre vous. Contemplez ce lugubretableau; joignez-y l'attente des hommes choisiset vous verrez siles illuminés ont tort d'envisager comme plus ou moinsprochaine une troisième explosion de la toute-puissante bontéen faveur du genre humain. Je ne finirais pas si je voulaisrassembler toutes les preuves qui se réunissent pour justifiercette grande attente. Encore une foisne blâmez pas les gensqui s'en occupent et qui voientdans la révélationmêmedes raisons de prévoir une révélationde la révélation. Appelezsi vous voulezces hommesilluminés; je serai tout à fait d'accord avecvouspourvu que vous prononciez le nom sérieusement.

Vousmoncher comtevousapôtre si sévère de l'unitéet de l'autoritévous n'avez pas oublié sans doutetout ce que vous nous avez dit au commencement de ces entretienssurtout ce qui se passe d'extraordinaire dans ce moment. Tout annonceet vos propres observations même le démontrentje nesais quelle grande unité vers laquelle nous marchons àgrands pas. Vous ne pouvez donc passans vous mettre encontradiction avec vous-mêmecondamner ceux qui saluent deloin cette unité comme vous le disiezet qui essaientsuivant leurs forcesde pénétrer des mystèressi redoutables sans doutemais tout à la fois si consolantspour vous.

Et nedites point que tout est ditque tout est révéléet qu'il ne nous est permis d'attendre rien de nouveau. Sans douteque rien ne nous manque pour le salut; mais du côté desconnaissances divinesil nous manque beaucoupet quant auxmanifestations futuresj'aicomme vous voyezmille raisons pourm'y attendretandis que vous n'en avez pas une pour me prouver lecontraire. L'Hébreu qui accomplissait la loi n'était-ilpas en sûreté de conscience? Je vous citeraiss'il lefallaitje ne sais combien de passages de la Biblequi promettentau sacrifice judaïque et au trône de David une duréeégale à celle du soleil. Le Juif qui s'en tenait àl'écorce avait toute raisonjusqu'à l'événementde croire au règne temporel du Messie; il se trompaitnéanmoinscomme on le vit depuis: mais savons-nous ce quinous attend nous-mêmes? Dieu sera avec nous jusqu'àla fin des siècles; les portes de l'enfer ne prévaudrontpas contre l'Égliseetc. Fort bien! en résulte-t-ilje vous prieque Dieu s'est interdit toute manifestation nouvelleet qu'il ne nous est plus permis de nous apprendre rien au-delàde ce que nous savons? ce seraitil faut l'avouerun étrangeraisonnement.

Je veuxavant de finirarrêter vos regards sur deux circonstancesremarquables de notre époque. Je veux parler d'abord de l'étatactuel du Protestantisme quide toutes partsse déclaresocinien: c'est ce qu'on pourrait appeler son ultimatumtantprédit à leurs pères. C'est le mahométismeeuropéeninévitable conséquence de la réforme.Ce mot de mahométisme pourra sans doute vous surprendreau premier aspect; cependant rien n'est plus simple. Abbadiel'undes premiers docteurs de l'église protestantea consacrécomme vous le savezun volume entier de son admirable ouvrage surla vérité de la religion chrétienne àla preuve de la divinité du Sauveur. Ordans ce volumeilavance avec grande connaissance de causeque si Jésus-Christn'est pas DieuMahomet doit être incontestablement considérécomme l'apôtre et le bienfaiteur du genre humainpuisqu'ill'aurait arraché à la plus coupable idolâtrie. Lechevalier Jones a remarque quelque part que le mahométismeest une secte chrétienne ce qui est incontestable et pasassez connu. La même idée avait été saisiepar Leibnitzetavant ce dernierpar le ministre Jurieu (1).L'islamisme admettant l'unité de Dieu et la mission divine deJésus-Christdans lequel cependant il ne voit qu'uneexcellente créaturepourquoi n'appartiendrait-il pas auChristianisme autant que l'Arianismequi professe la mêmedoctrine? Il y a plus: on pourraitje croistirer de l'Alcoran uneprofession de foi qui embarrasserait fort le conscience délicatedes ministres protestantss'ils devaient la signer. LeProtestantisme ayant doncpartout où il régnaitétabli presque généralement le Socinianismeilest censé avoir anéanti le Christianisme dans la mêmeproportion.

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(1) «Les Mahométansquoi qu'on puisse dire au contrairesontcertainement une secte de Chrétiens si cependant deshommes qui suivent l'hérésie impie d'Arius méritentle nom de Chrétiens. » (W. Jones's descriptionof Asia Worksin-4otom. Vp. 588.) Il faut avouer que lesSociniens approchent fort des Mahométans. (Leibnitzdansses oeuvres in-4otom. Vpag. 481. Esprit et penséesdu mêmein-8otom. IIpag. 84.) Les mahométanssontcomme le dit M. Jurieuune secte du Christianisme.(Nicoledans le traité de l'unité de l'Églisein-12; liv. IIIch. 2pag. 341.) On peut donc ajouter le témoignagede Nicole aux trois autres déjà cités.

Voussemble-t-il qu'un tel état de choses puisse dureret quecette vaste apostasie ne soit pas à la fois et la cause et leprésage d'un mémorable jugement?

L'autrecirconstance que je veux vous faire remarqueret qui est bien plusimportante qu'elle ne paraît l'être au premier coupd'oeilc'est la société biblique. Sur ce pointM. lecomteje pourrais vous dire en style de Cicéron: novi tuossonitus (1). Vous en voulez beaucoup à cette sociétébibliqueet je vous avouerai franchement que vous dites d'assezbonnes raisons contre cette inconcevable institution; si vous levoulez mêmej'ajouterai quemalgré ma qualitéde Russeje défère beaucoup à votre églisesur cette matière: carpuisquede l'aveu de tout le mondevous êtesen fait de prosélytismede si puissantsouvriersqu'en plus d'un lieu vous avez pu effrayer la politiquejene vois pas pourquoi on ne se fierait pas à vous sur lapropagation du Christianisme que vous entendez si bien. Je ne disputedonc point sur tout celapourvu que vous me permettiez de révérerautant que je le doiscertains membres et surtout certainsprotecteurs de la sociétédont il n'est même paspermis de soupçonner les nobles et saintes intentions.

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(1) Nostimeos sonitus. (Vic. ad Att.)

Cependantje crois avoir trouvé à cette institution une face quin'a pas été observée et dont je vous fais lesjuges. Écoutez-moije vous prie.

Lorsqu'unroi d'Égypte (on ne sait lequel ni en quel temps) fit traduirela Bible en grecil croyait satisfaire ou sa curiositéou sabienfaisanceou sa politique; etsans contreditles véritablesIsraëlites ne virent pas sans une extrême déplaisircette loi vénérable jetée pour ainsi dire auxnationset cessant de parler exclusivement l'idiome sacré quil'avait transmise dans toute son intégrité de Moïseà Éléazar.

Mais leChristianisme s'avançaitet les traducteurs de la Bibletravaillaient pour lui en faisant passer les saintes écrituresdans la langue universelle; en sorte que les apôtres et leurspremiers successeurs trouvèrent l'ouvrage fait. La version desSeptante monta subitement dans toutes les chaires et fut traduitedans toutes les langues alors vivantesqui la prirent pour texte.

Il sepasse dans ce moment quelque chose de semblable sous une formedifférente. Je sais que Rome ne peut souffrir la sociétébibliquequ'elle regarde comme une des machines les plus puissantesqu'on ait jamais fait jouer contre le Christianisme. Cependantqu'elle ne s'alarme pas trop: quand même la sociétébiblique ne saurait ce qu'elle faitelle n'en serait pas moins pourl'époque future précisément ce que furent jadisles Septantequi certes se doutaient fort peu du Christianisme et dela fortune que devait faire leur traduction. Une nouvelle effusion del'Esprit saint étant désormais au rang des choses lesplus raisonnablement attenduesil faut que les prédicateursde ce don nouveau puissent citer l'Écriture sainte àtous les peuples. Les apôtres ne sont pas des traducteurs; ilsont bien d'autres occupations; mais la sociétébibliqueinstrument aveugle de la providenceprépare cesdifférentes versions que les véritables envoyésexpliqueront un jour en vertu d'une mission légitime (nouvelleou primitivequ'importe) qui chassera le doute de la citéde Dieu (1); et c'est ainsi que les terribles ennemis de l'unitétravaillent à l'établir.

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(1) Fidesdubitationem eliminat e civitate Dei. (Huetde imbecill.mentis humanae lib. IIIno 15.)

LE COMTE.

Je suisravimon excellent amique vos brillantes explications meconduisent moi-même à m'expliquer à mon toutd'une manière à vous convaincre que je n'ai pas aumoins le très grand malheur de parler de ce que je ne saispas.

Vousvoudriez donc qu'on eût d'abord l'extrême bontéde vous expliquer ce que c'est qu'un illuminé. Je nenie point qu'on n'abuse souvent de ce nom et qu'on ne lui fasse direce qu'on veut: mais sid'un côtéon doit méprisercertaines décisions légères trop communes dansle mondeil ne faut pas non plusd'autre partcompter pour rien jene sais quelle désapprobation vaguemais généraleattachée à certains noms. Si celui d'illuminéne tenait à rien de condamnableon ne conçoit pasaisément comment l'opinionconstamment trompéenepourrait l'entendre prononcer sans y joindre l'idée d'uneexaltation ridicule ou de quelque chose de pire. Mais puisque vousm'interpellez formellement de vous dire ce que c'est qu'un illuminépeu d'hommes peut-être sont plus que moi en état de voussatisfaire.

En premierlieuje ne dis pas que tout illuminé soit franc-maçon:je dis seulement que tous ceux que j'ai connusen France surtoutl'étaient; leur dogme fondamental est que le Christianismetel que nous le connaissons aujourd'huin'est qu'une véritableloge bleue faite pour le vulgaire; mais qu'il dépend del'homme de désir de s'élever de grade en gradejusqu'aux connaissances sublimestelles que les possédaientles premiers Chrétiens qui étaient de véritablesinitiés. C'est ce que certains Allemands ont appelé leChristianisme transcendantal. Cette doctrine est un mélangede platonismed'origénianisme et de philosophie hermétiquesur une base chrétienne.

Lesconnaissance surnaturelles sont le grand but de leurs travaux et deleurs espérances; ils ne doutent point qu'il ne soit possibleà l'homme de se mettre en communication avec le mondespiritueld'avoir un commerce avec les esprits et de découvrirainsi les plus rares mystères.

Leurcoutume invariable est de donner des noms extraordinaires aux chosesles plus connues sous des noms consacrés: ainsi un hommepour eux est un mineur et sa naissanceémancipation.Le péché originel s'appelle le crime primitif;les actes de la puissance divine ou de ses agents dans l'universs'appellent des bénédictions et les peinesinfligées aux coupablesdes pâtiments. Souventje les ai tenu moi-même en pâtiment lorsqu'ilm'arrivait de leur soutenir que tout ce qu'ils disaient de vrain'était que le catéchisme couvert de mots étrangers.

J'ai eul'occasion de me convaincreil y a plus de trente ansdans unegrande ville de Francequ'une certaine classe de ces illuminésavait des grades supérieurs inconnus aux initiés admisà leurs assemblées ordinaires; qu'ils avaient mêmeun culte et des prêtres qu'ils nommaient du nom hébreucohen.

Ce n'estpas au reste qu'il ne puisse y avoir et qu'il n'y ait réellementdans leurs ouvrages des choses vraiesraisonnables et touchantesmais qui sont trop rachetées par ce qu'ils y on mêléde faux et de dangereuxsurtout à cause de leur aversion pourtoute autorité et hiérarchie sacerdotales. Ce caractèreest général parmi eux: jamais je n'y ai rencontréd'exception parfaite parmi les nombreux adeptes que j'ai connus.

Le plusinstruitle plus sage et le plus élégant desthéosophes modernesSaint-Martindont les ouvrages furent lecode des hommes dont je parleparticipait cependant à cecaractère général. Il est mort sans avoir voulurecevoir un prêtre; et ses ouvrages présentent la preuvela plus claire qu'il ne croyait point à la légitimitédu sacerdoce chrétien (1).

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(1)Saint-Martin mourut en effet le 13 octobre 1804sans avoir voulurecevoir un prêtre. (Mercure de France18 mars 1809. No 408page 499 et suiv.)

Enprotestant qu'il n'avait jamais douté de la sincéritéde La Harpe dans sa conversion (et quel honnête homme pourraiten douter!)il ajoutait cependant que ce littérateurcélèbre ne lui paraissait pas s'être dirigépar les véritables principes (1).

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(1) Lejournal que l'interlocuteur vient de citer ne s'explique pas tout àfait dans les mêmes termes. Il est moins laconique et rendmieux les idées de Saint-Martin. « En protestantdit lejournalistede la sincérité de la conversion de LaHarpeil ajoutait cependant qu'il ne la croyait point dirigéepar les véritables voies lumineuses. » Ibid.(Note de l'éditeur.)

Mais ilfaut lire surtout la préface qu'il a placée à latête de sa traduction du livre des Trois Principesécrit en allemand par Jacob Bohme: c'est làqu'après avoir justifié jusqu'à un certain pointles injures vomies par ce fanatique contre les prêtrescatholiquesil accuse notre sacerdoce en corps d'avoir trompésa destination (1)c'est-à-direen d'autres termesque Dieun'a pas su établir dans sa religion un sacerdoce tel qu'ilaurait dû être pour remplir ses vues divines. Certesc'est grand dommagecar cet essai ayant manquéil reste bienpeu d'espérance. J'irai cependant mon trainmessieurscommesi le Tout-Puissant avait réussiet tandis que les pieuxdisciples de Saint-Martindirigés suivant ladoctrine de leur maîtrepar les véritablesprincipes entreprennent de traverser les flots à la nageje dormirai en paix dans cette barque