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Yoga Roma ParioliI manometri

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Guy de Maupassant Bel Ami 

PREMIÈREPARTIE


I


Quand lacaissière lui eut rendu la monnaie de sa pièce de centsousGeorges Duroy sortit du restaurant.

Comme ilportait beau par nature et par pose d'ancien sous-officieril cambrasa taillefrisa sa moustache d'un geste militaire et familieretjeta sur les dîneurs attardés un regard rapide etcirculaireun de ces regards de joli garçonqui s'étendentcomme des coups d'épervier.

Les femmesavaient levé la tête vers luitrois petites ouvrièresune maîtresse de musique entre deux âgesmal peignéenégligéecoiffée d'un chapeau toujourspoussiéreux et vêtue toujours d'une robe de traversetdeux bourgeoises avec leurs marishabituées de cette gargoteà prix fixe.

Lorsqu'ilfut sur le trottoiril demeura un instant immobilese demandant cequ'il allait faire. On était au 28 juinet il lui restaitjuste en poche trois francs quarante pour finir le mois. Celareprésentait deux dîners sans déjeunersou deuxdéjeuners sans dînersau choix. Il réfléchitque les repas du matin étant de vingt-deux sousau lieu detrente que coûtaient ceux du soiril lui resteraiten secontentant des déjeunersun franc vingt centimes de bonicequi représentait encore deux collations au pain et ausaucissonplus deux bocks sur le boulevard. C'était làsa grande dépense et son grand plaisir des nuits ; et il semit à descendre la rue Notre-Dame-de-Lorette.

Ilmarchait ainsi qu'au temps où il portait l'uniforme deshussardsla poitrine bombéeles jambes un peu entrouvertescomme s'il venait de descendre de cheval ; et il avançaitbrutalement dans la rue pleine de mondeheurtant les épaulespoussant les gens pour ne point se déranger de sa route. Ilinclinait légèrement sur l'oreille son chapeau àhaute forme assez défraîchiet battait le pavéde son talon. Il avait l'air de toujours défier quelqu'unlespassantsles maisonsla ville entièrepar chic de beausoldat tombé dans le civil.

Quoiquehabillé d'un complet de soixante francsil gardait unecertaine élégance tapageuseun peu communeréellecependant. Grandbien faitblondd'un blond châtainvaguement roussiavec une moustache retrousséequi semblaitmousser sur sa lèvredes yeux bleusclairstrouésd'une pupille toute petitedes cheveux frisés naturellementséparés par une raie au milieu du crâneilressemblait bien au mauvais sujet des romans populaires.

C'étaitune de ces soirées d'été où l'air manquedans Paris. La villechaude comme une étuveparaissait suerdans la nuit étouffante. Les égouts soufflaient parleurs bouches de granit leurs haleines empestéeset lescuisines souterraines jetaient à la ruepar leurs fenêtresbassesles miasmes infâmes des eaux de vaisselle et desvieilles sauces.

Lesconciergesen manches de chemiseà cheval sur des chaises enpaillefumaient la pipe sous des portes cochèreset lespassants allaient d'un pas accabléle front nule chapeau àla main.

QuandGeorges Duroy parvint au boulevardil s'arrêta encoreindécissur ce qu'il allait faire. Il avait envie maintenant de gagner lesChamps-Élysées et l'avenue du bois de Boulogne pourtrouver un peu d'air frais sous les arbres ; mais un désiraussi le travaillaitcelui d'une rencontre amoureuse.

Comment seprésenterait-elle ? Il n'en savait rienmais il l'attendaitdepuis trois moistous les jourstous les soirs. Quelquefoiscependantgrâce à sa belle mine et à sa tournuregalanteil volaitpar-cipar-làun peu d'amourmais ilespérait toujours plus et mieux.

La pochevide et le sang bouillantil s'allumait au contact des rôdeusesqui murmurentà l'angle des rues : " Venez-vous chezmoijoli garçon ? " mais il n'osait les suivrene lespouvant payer ; et il attendait aussi autre chosed'autres baisersmoins vulgaires.

Il aimaitcependant les lieux où grouillent les filles publiquesleursbalsleurs cafésleurs rues ; il aimait les coudoyerleurparlerles tutoyerflairer leurs parfums violentsse sentir prèsd'elles. C'étaient des femmes enfindes femmes d'amour. Il neles méprisait point du mépris inné des hommes defamille.

Il tournavers la Madeleine et suivit le flot de foule qui coulait accablépar la chaleur. Les grands caféspleins de mondedébordaientsur le trottoirétalant leur public de buveurs sous lalumière éclatante et crue de leur devanture illuminée.Devant euxsur de petites tables carrées ou rondeslesverres contenaient des liquides rougesjaunesvertsbrunsdetoutes les nuances ; et dans l'intérieur des carafes on voyaitbriller les gros cylindres transparents de glace qui refroidissaientla belle eau claire.

Duroyavait ralenti sa marcheet l'envie de boire lui séchait lagorge.

Une soifchaudeune soif de soir d'été le tenaitet il pensaità la sensation délicieuse des boissons froides coulantdans la bouche. Mais s'il buvait seulement deux bocks dans la soiréeadieu le maigre souper du lendemainet il les connaissait troplesheures affamées de la fin du mois.

Il se dit: " Il faut que je gagne dix heures et je prendrai mon bock àl'Américain. Nom d'un chien ! que j'ai soif tout de même! " Et il regardait tous ces hommes attablés et buvanttous ces hommes qui pouvaient se désaltérer tant qu'illeur plaisait. Il allaitpassant devant les cafés d'un aircrâne et gaillardet il jugeait d'un coup d'oeilà lamineà l'habitce que chaque consommateur devait porterd'argent sur lui. Et une colère l'envahissait contre ces gensassis et tranquilles. En fouillant leurs pocheson trouverait del'orde la monnaie blanche et des sous. En moyennechacun devaitavoir au moins deux louis ; ils étaient bien une centaine aucafé ; cent fois deux louis font quatre mille francs ! Ilmurmurait : " Les cochons ! " tout en se dandinant avecgrâce. S'il avait pu en tenir un au coin d'une ruedansl'ombre bien noireil lui aurait tordu le couma foisansscrupulecomme il faisait aux volailles des paysansaux jours degrandes manoeuvres.

Et il serappelait ses deux années d'Afriquela façon dont ilrançonnait les Arabes dans les petits postes du Sud. Et unsourire cruel et gai passa sur ses lèvres au souvenir d'uneescapade qui avait coûté la vie à trois hommes dela tribu des Ouled-Alane et qui leur avait valuà sescamarades et à luivingt poulesdeux moutons et de l'oretde quoi rire pendant six mois.

On n'avaitjamais trouvé les coupablesqu'on n'avait guèrecherché d'ailleursl'Arabe étant un peu considérécomme la proie naturelle du soldat.

A Parisc'était autre chose. On ne pouvait pas marauder gentimentsabre au côté et revolver au poingloin de la justicecivileen libertéil se sentait au coeur tous les instinctsdu sous-off lâché en pays conquis. Certes il lesregrettaitses deux années de désert. Quel dommage den'être pas resté là-bas ! Mais voilàilavait espéré mieux en revenant. Et maintenant !... Ah !ouic'était du propremaintenant !

Il faisaitaller sa langue dans sa boucheavec un petit claquementcomme pourconstater la sécheresse de son palais.

La fouleglissait autour de luiexténuée et lenteet ilpensait toujours : " Tas de brutes ! tous ces imbéciles-làont des sous dans le gilet. " Il bousculait les gens del'épauleet sifflotait des airs joyeux. Des messieurs heurtésse retournaient en grognant ; des femmes prononçaient : "En voilà un animal ! "

Il passadevant le Vaudevilleet s'arrêta en face du caféAméricainse demandant s'il n'allait pas prendre son bocktant la soif le torturait. Avant de se décideril regardal'heure aux horloges lumineusesau milieu de la chaussée. Ilétait neuf heures un quart. Il se connaissait : dès quele verre plein de bière serait devant luiil l'avalerait. Queferait-il ensuite jusqu'à onze heures ?

Il passa." J'irai jusqu'à la Madeleinese dit-ilet jereviendrai tout doucement. "

Comme ilarrivait au coin de la place de l'Opérail croisa un grosjeune hommedont il se rappela vaguement avoir vu la têtequelque part.

Il se mità le suivre en cherchant dans ses souvenirset répétantà mi-voix : " Où diable ai-je connu ceparticulier-là ? "

Ilfouillait dans sa penséesans parvenir à se lerappeler ; puis tout d'un couppar un singulier phénomènede mémoirele même homme lui apparut moins grosplusjeunevêtu d'un uniforme de hussard. Il s'écria touthaut : " TiensForestier ! " etallongeant le pasilalla frapper sur l'épaule du marcheur. L'autre se retournaleregardapuis dit :

"Qu'est-ce que vous me voulezmonsieur ? " Duroy se mit àrire :

" Tune me reconnais pas ?

-- Non.

-- GeorgesDuroy du 6e hussards. "

Forestiertendit les deux mains :

" Ah! mon vieux ! comment vas-tu ?

-- Trèsbien et toi ?

-- Oh !moipas trop ; figure-toi que j'ai une poitrine de papier mâchémaintenant ; je tousse six mois sur douzeà la suite d'unebronchite que j'ai attrapée à Bougivall'annéede mon retour à Parisvoici quatre ans maintenant.

-- Tiens !tu as l'air solidepourtant. "

EtForestierprenant le bras de son ancien camaradelui parla de samaladielui raconta les consultationsles opinions et les conseilsdes médecinsla difficulté de suivre leurs avis danssa position. On lui ordonnait de passer l'hiver dans le Midi ; maisle pouvait-il ? Il était marié et journalistedans unebelle situation.

" Jedirige la politique à La Vie Française. Je faisle Sénat au Salutetde temps en tempsdeschroniques littéraires pour La Planète. Voilàj'ai fait mon chemin. "

Duroysurprisle regardait. Il était bien changébien mûri.Il avait maintenant une allureune tenueun costume d'homme posésûr de luiet un ventre d'homme qui dîne bien. Autrefoisil était maigremince et soupleétourdicasseurd'assiettestapageur et toujours en train. En trois ans Paris enavait fait quelqu'un de tout autrede gros et de sérieuxavec quelques cheveux blancs sur les tempesbien qu'il n'eûtpas plus de vingt-sept ans.

Forestierdemanda :

" Oùvas-tu ? "

Duroyrépondit :

"Nulle partje fais un tour avant de rentrer.

-- Ehbienveux-tu m'accompagner à La Vie Françaiseoù j'ai des épreuves à corriger ; puis nousirons prendre un bock ensemble.

-- Je tesuis. "

Et ils semirent à marcher en se tenant par le bras avec cettefamiliarité facile qui subsiste entre compagnons d'écoleet entre camarades de régiment.

"Qu'est-ce que tu fais à Paris ? " dit Forestier.

Duroyhaussa les épaules :

" Jecrève de faimtout simplement. Une fois mon temps finij'aivoulu venir ici pour... pour faire fortune ou plutôt pour vivreà Paris ; et voilà six mois que je suis employéaux bureaux du chemin de fer du Nordà quinze cents francspar anrien de plus. "

Forestiermurmura :

"Bigreça n'est pas gras.

-- Je tecrois. Mais comment veux-tu que je m'en tire ? Je suis seulje neconnais personneje ne peux me recommander à personne. Cen'est pas la bonne volonté qui me manquemais les moyens. "

Soncamarade le regarda des pieds à la têteen hommepratiquequi juge un sujetpuis il prononça d'un tonconvaincu :

"Vois-tumon petittout dépend de l'aplombici. Un homme unpeu malin devient plus facilement ministre que chef de bureau. Ilfaut s'imposer et non pas demander. Mais comment diable n'as-tu pastrouvé mieux qu'une place d'employé au Nord ? "

Duroyreprit :

"J'ai cherché partoutje n'ai rien découvert. Mais j'aiquelque chose en vue en ce momenton m'offre d'entrer comme écuyerau manège Pellerin. Làj'auraiau bas mottroismille francs. "

Forestiers'arrêta net !

" Nefais pas çac'est stupidequand tu devrais gagner dix millefrancs. Tu te fermes l'avenir du coup. Dans ton bureauau moinstues cachépersonne ne te connaîttu peux en sortirsitu es fortet faire ton chemin. Mais une fois écuyerc'estfini. C'est comme si tu étais maître d'hôtel dansune maison où tout Paris va dîner. Quand tu auras donnédes leçons d'équitation aux hommes du monde ou àleurs filsils ne pourront plus s'accoutumer à te considérercomme leur égal. "

Il se tutréfléchit quelques secondespuis demanda :

"Es-tu bachelier ?

-- Non.J'ai échoué deux fois.

-- Çane fait riendu moment que tu as poussé tes étudesjusqu'au bout. Si on parle de Cicéron ou de Tibèretusais à peu près ce que c'est ?

-- Ouiàpeu près.

-- Bonpersonne n'en sait davantageà l'exception d'une vingtained'imbéciles qui ne sont pas fichus de se tirer d'affaire. Çan'est pas difficile de passer pour fortva ; le tout est de ne passe faire pincer en flagrant délit d'ignorance. On manoeuvreon esquive la difficultéon tourne l'obstacleet on colleles autres au moyen d'un dictionnaire. Tous les hommes sont bêtescomme des oies et ignorants comme des carpes. "

Il parlaiten gaillard tranquille qui connaît la vieet il souriait enregardant passer la foule. Mais tout d'un coup il se mit àtousseret s'arrêta pour laisser finir la quintepuisd'unton découragé :

"N'est-ce pas assommant de ne pouvoir se débarrasser de cettebronchite ? Et nous sommes en plein été. Oh ! cethiverj'irai me guérir à Menton. Tant pisma foilasanté avant tout. "

Ilsarrivèrent au boulevard Poissonnièredevant une grandeporte vitréederrière laquelle un journal ouvert étaitcollé sur les deux faces. Trois personnes arrêtéesle lisaient.

Au-dessusde la porte s'étalaitcomme un appelen grandes lettres defeu dessinées par des flammes de gaz : La Vie Française.Et les promeneurs passant brusquement dans la clarté quejetaient ces trois mots éclatants apparaissaient tout àcoup en pleine lumièrevisiblesclairs et nets comme aumilieu du jourpuis rentraient aussitôt dans l'ombre.

Forestierpoussa cette porte : " Entre "dit-il. Duroy entramontaun escalier luxueux et sale que toute la rue voyaitparvint dans uneantichambredont les deux garçons de bureau saluèrentson camaradepuis s'arrêta dans une sorte de salon d'attentepoussiéreux et fripétendu de faux velours d'un vertpisseuxcriblé de taches et rongé par endroitscommesi des souris l'eussent grignoté.

"Assieds-toidit Forestierje reviens dans cinq minutes. "

Et ildisparut par une des trois sorties qui donnaient dans ce cabinet.

Une odeurétrangeparticulièreinexprimablel'odeur des sallesde rédactionflottait dans ce lieu. Duroy demeurait immobileun peu intimidésurpris surtout. De temps en temps des hommespassaient devant luien courantentrés par une porte etpartis par l'autre avant qu'il eût le temps de les regarder.

C'étaienttantôt des jeunes genstrès jeunesl'air affairéet tenant à la main une feuille de papier qui palpitait auvent de leur course ; tantôt des ouvriers compositeursdont lablouse de toile tachée d'encre laissait voir un col de chemisebien blanc et un pantalon de drap pareil à celui des gens dumonde ; et ils portaient avec précaution des bandes de papierimprimédes épreuves fraîchestout humides.Quelquefois un petit monsieur entraitvêtu avec une élégancetrop apparentela taille trop serrée dans la redingotelajambe trop moulée sous l'étoffele pied étreintdans un soulier trop pointuquelque reporter mondain apportant leséchos de la soirée.

D'autresencore arrivaientgravesimportantscoiffés de hautschapeaux à bords platscomme si cette forme les eûtdistingués du reste des hommes.

Forestierreparut tenant par le bras un grand garçon maigrede trente àquarante ansen habit noir et en cravate blanchetrès brunla moustache roulée en pointes aiguëset qui avait l'airinsolent et content de lui.

Forestierlui dit :

"Adieucher maître. "

L'autrelui serra la main :

" Aurevoirmon cher "et il descendit l'escalier en sifflotantlacanne sous le bras.

Duroydemanda :

" Quiest-ce ?

-- C'estJacques Rivaltu saisle fameux chroniqueurle duelliste. Il vientde corriger ses épreuves. GarinMontel et lui sont les troispremiers chroniqueurs d'esprit et d'actualité que nous ayons àParis. Il gagne ici trente mille francs par an pour deux articles parsemaine. "

Et commeils s'en allaientils rencontrèrent un petit homme àlongs cheveuxgrosd'aspect malproprequi montait les marches ensoufflant.

Forestiersalua très bas.

"Norbert de Varennedit-ille poètel'auteur des Soleilsmortsencore un homme dans les grands prix. Chaque conte qu'ilnous donne coûte trois cents francset les plus longs n'ontpas deux cents lignes. Mais entrons au Napolitainje commence àcrever de soif. "

Dèsqu'ils furent assis devant la table du caféForestier cria :" Deux bocks ! " et il avala le sien d'un seul traittandis que Duroy buvait la bière à lentes gorgéesla savourant et la dégustantcomme une chose précieuseet rare.

Soncompagnon se taisaitsemblait réfléchirpuis tout àcoup :

"Pourquoi n'essaierais-tu pas du journalisme ? "

L'autresurprisle regarda ; puis il dit :

"Mais... c'est que... je n'ai jamais rien écrit.

-- Bah !on essaieon commence. Moije pourrais t'employer à aller mechercher des renseignementsà faire des démarches etdes visites. Tu auraisau débutdeux cent cinquante francset tes voitures payées. Veux-tu que j'en parle au directeur ?

-- Maiscertainement que je veux bien

-- Alorsfais une choseviens dîner chez moi demain ; j'ai cinq ou sixpersonnes seulementle patronM. Waltersa femmeJacques Rival etNorbert de Varenneque tu viens de voirplus une amie de MmeForestier. Est-ce entendu ? "

Duroyhésitaitrougissantperplexe. Il murmura enfin :

"C'est que... je n'ai pas de tenue convenable. "

Forestierfut stupéfait :

" Tun'as pas d'habit ? Bigre ! en voilà une chose indispensablepourtant. A Parisvois-tuil vaudrait mieux n'avoir pas de lit quepas d'habit. "

Puistoutà coupfouillant dans la poche de son giletil en tira unepincée d'orprit deux louisles posa devant son anciencamaradeetd'un ton cordial et familier :

" Tume rendras ça quand tu pourras. Loue ou achète au moisen donnant un acompteles vêtements qu'il te faut ; enfinarrange-toimais viens dîner à la maisondemainseptheures et demie17rue Fontaine. "

Duroytroubléramassait l'argent en balbutiant :

" Tues trop aimableje te remercie biensois certain que je n'oublieraipas... "

L'autrel'interrompit : " Allonsc'est bon. Encore un bockn'est-cepas ? " Et il cria : " Garçondeux bocks ! "

Puisquand ils les eurent busle journaliste demanda :

"Veux-tu flâner un peupendant une heure ?

-- Maiscertainement. "

Et ils seremirent en marche vers la Madeleine.

"Qu'est-ce que nous ferions bien ? demanda Forestier. On prétendqu'à Paris un flâneur peut toujours s'occuper ; çan'est pas vrai. Moiquand je veux flânerle soirje ne saisjamais où aller. Un tour au Bois n'est amusant qu'avec unefemmeet on n'en a pas toujours une sous la main ; lescafés-concerts peuvent distraire mon pharmacien et son épousemais pas moi. Alorsquoi faire ? Rien. Il devrait y avoir ici unjardin d'étécomme le parc Monceauouvert la nuitoùon entendrait de la très bonne musique en buvant des chosesfraîches sous les arbres. Ce ne serait pas un lieu de plaisirmais un lieu de flâne ; et on paierait cher pour entrerafind'attirer les jolies dames. On pourrait marcher dans des alléesbien sabléeséclairées à la lumièreélectriqueet s'asseoir quand on voudrait pour écouterla musique de près ou de loin. Nous avons eu à peu prèsça autrefois chez Musardmais avec un goût debastringue et trop d'airs de dansepas assez d'étenduepasassez d'ombrepas assez de sombre. Il faudrait un très beaujardintrès vaste. Ce serait charmant. Où veux-tualler ? "

Duroyperplexene savait que dire ; enfinil se décida :

" Jene connais pas les Folies-Bergère. J'y ferais volontiers untour. "

Soncompagnon s'écria :

" LesFolies-Bergèrebigre ? nous y cuirons comme dans unerôtissoire. Enfinsoitc'est toujours drôle. "

Et ilspivotèrent sur leurs talons pour gagner la rue duFaubourg-Montmartre.

La façadeilluminée de l'établissement jetait une grande lueurdans les quatre rues qui se joignent devant elle. Une file de fiacresattendait la sortie.

ForestierentraitDuroy l'arrêta :

"Nous oublions de passer au guichet. "

L'autrerépondit d'un ton important :

"Avec moi on ne paie pas. "

Quand ils'approcha du contrôleles trois contrôleurs lesaluèrent. Celui du milieu lui tendit la main. Le journalistedemanda :

"Avez-vous une bonne loge ?

-- Maiscertainementmonsieur Forestier. "

Il prit lecoupon qu'on lui tendaitpoussa la porte matelasséeàbattants garnis de cuiret ils se trouvèrent dans la salle.

Une vapeurde tabac voilait un peucomme un très fin brouillardlesparties lointainesla scène et l'autre côté duthéâtre. Et s'élevant sans cesseen mincesfilets blanchâtresde tous les cigares et de toutes lescigarettes que fumaient tous ces genscette brume légèremontait toujourss'accumulait au plafondet formaitsous le largedômeautour du lustreau-dessus de la galerie du premierchargée de spectateursun ciel ennuagé de fumée.

Dans levaste corridor d'entrée qui mène à la promenadecirculaireoù rôde la tribu parée des fillesmêlée à la foule sombre des hommesun groupe defemmes attendait les arrivants devant un des trois comptoirs oùtrônaientfardées et défraîchiestroismarchandes de boissons et d'amour.

Les hautesglacesderrière ellesreflétaient leurs dos et lesvisages des passants.

Forestierouvrait les groupesavançait viteen homme qui a droit àla considération.

Ils'approcha d'une ouvreuse.

" Laloge dix-sept ? dit-il.

-- Paricimonsieur. "

Et on lesenferma dans une petite boîte en boisdécouvertetapissée de rougeet qui contenait quatre chaises de mêmecouleursi rapprochées qu'on pouvait à peine seglisser entre elles. Les deux amis s'assirent : età droitecomme à gauchesuivant une longue ligne arrondie aboutissantà la scène par les deux boutsune suite de casessemblables contenait des gens assis également et dont on nevoyait que la tête et la poitrine.

Sur lascènetrois jeunes hommes en maillot collantun grandunmoyenun petitfaisaienttour à tourdes exercices sur untrapèze.

Le grands'avançait d'abordà pas courts et rapidesensouriantet saluait avec un mouvement de la main comme pour envoyerun baiser.

On voyaitsous le maillotse dessiner les muscles des bras et des jambes ; ilgonflait sa poitrine pour dissimuler son estomac trop saillant ; etsa figure semblait celle d'un garçon coiffeurcar une raiesoignée ouvrait sa chevelure en deux parties égalesjuste au milieu du crâne. Il atteignait le trapèze d'unbond gracieuxetpendu par les mainstournait autour comme uneroue lancée ; ou bienles bras raidesle corps droitil setenait immobilecouché horizontalement dans le videattachéseulement à la barre fixe par la force des poignets.

Puis ilsautait à terresaluait de nouveau en souriant sous lesapplaudissements de l'orchestreet allait se coller contre le décoren montrant bienà chaque pasla musculature de sa jambe.

Le secondmoins hautplus trapus'avançait à son tour etrépétait le même exerciceque le dernierrecommençait encoreau milieu de la faveur plus marquéedu public.

Mais Duroyne s'occupait guère du spectacleetla tête tournéeil regardait sans cesse derrière lui le grand promenoir pleind'hommes et de prostituées.

Forestierlui dit :

"Remarque donc l'orchestre : rien que des bourgeois avec leurs femmeset leurs enfantsde bonnes têtes stupides qui viennent pourvoir. Aux logesdes boulevardiers ; quelques artistesquelquesfilles de demi-choix ; etderrière nousle plus drôlede mélange qui soit dans Paris. Quels sont ces hommes ?Observe- les. Il y a de toutde toutes les castesmais la crapuledomine. Voici des employésemployés de banquedemagasinde ministèredes reportersdes souteneursdesofficiers en bourgeoisdes gommeux en habitqui viennent de dînerau cabaret et qui sortent de l'Opéra avant d'entrer auxItalienset puis encore tout un monde d'hommes suspects qui défientl'analyse. Quant aux femmesrien qu'une marque : la soupeuse del'Américainla fille à un ou deux louis qui guettel'étranger de cinq louis et prévient ses habituésquand elle est libre. On les connaît toutes depuis six ans ; onles voit tous les soirstoute l'annéeaux mêmesendroitssauf quand elles font une station hygiénique àSaint- Lazare ou à Lourcine. "

Duroyn'écoutait plus. Une de ces femmess'étant accoudéeà leur logele regardait. C'était une grosse brune àla chair blanchie par la pâteà l'oeil noirallongésouligné par le crayonencadré sous des sourcilsénormes et factices. Sa poitrinetrop fortetendait la soiesombre de sa robe ; et ses lèvres peintesrouges comme uneplaielui donnaient quelque chose de bestiald'ardentd'outrémais qui allumait le désir cependant.

Elleappelad'un signe de têteune de ses amies qui passaituneblonde aux cheveux rougesgrasse aussiet elle lui dit d'une voixassez forte pour être entendue :

"Tiensv'là un joli garçon : s'il veut de moi pour dixlouisje ne dirai pas non. "

Forestierse retournaetsouriantil tapa sur la cuisse de Duroy :

"C'est pour toiça : tu as du succèsmon cher. Mescompliments. "

L'anciensous-off avait rougi ; et il tâtaitd'un mouvement machinal dudoigtles deux pièces d'or dans la poche de son gilet.

Le rideaus'était baissé ; l'orchestre maintenant jouait unevalse.

Duroy dit:

" Sinous faisions un tour dans la galerie ?

-- Commetu voudras. "

Ilssortirentet furent aussitôt entraînés dans lecourant des promeneurs. Presséspoussésserrésballottésils allaientayant devant les yeux un peuple dechapeaux. Et les fillesdeux par deuxpassaient dans cette fouled'hommesla traversaient avec facilitéglissaient entre lescoudesentre les poitrinesentre les doscomme si elles eussentété bien chez ellesbien à l'aiseà lafaçon des poissons dans l'eauau milieu de ce flot de mâles.

Duroyravise laissait allerbuvait avec ivresse l'air vicié parle tabacpar l'odeur humaine et les parfums des drôlesses.Mais Forestier suaitsoufflaittoussait.

"Allons au jardin "dit-il.

Ettournant à gaucheils pénétrèrent dansune espèce de jardin couvertque deux grandes fontaines demauvais goût rafraîchissaient. Sous des ifs et des thuyasen caissedes hommes et des femmes buvaient sur des tables de zinc.

"Encore un bock ? demanda Forestier.

Ouivolontiers. "

Ilss'assirent en regardant passer le public.

De tempsen tempsune rôdeuse s'arrêtaitpuis demandait avec unsourire banal : " M'offrez-vous quelque chosemonsieur ? "Et comme Forestier répondait : " Un verre d'eau àla fontaine "elle s'éloignait en murmurant : " Vadoncmufle ! "

Mais lagrosse brune qui s'était appuyée tout à l'heurederrière la loge des deux camarades reparutmarchantarrogammentle bras passé sous celui de la grosse blonde.Cela faisait vraiment une belle paire de femmesbien assorties.

Ellesourit en apercevant Duroycomme si leurs yeux se fussent dit déjàdes choses intimes et secrètes ; etprenant une chaiseelles'assit tranquillement en face de lui et fit asseoir son amiepuiselle commanda d'une voix claire : " Garçondeuxgrenadines ! " Forestiersurprisprononça : " Tune te gênes pastoi ! "

Ellerépondit :

"C'est ton ami qui me séduit. C'est vraiment un joli garçon.Je crois qu'il me ferait faire des folies ! "

Duroyintimidéne trouvait rien à dire. Il retroussait samoustache frisée en souriant d'une façon niaise. Legarçon apporta les siropsque les femmes burent d'un seultrait ; puis elles se levèrentet la bruneavec un petitsalut amical de la tête et un léger coup d'éventailsur le brasdit à Duroy : " Mercimon chat. Tu n'as pasla parole facile. "

Et ellespartirent en balançant leur croupe.

AlorsForestier se mit à rire :

" Disdoncmon vieuxsais-tu que tu as vraiment du succès auprèsdes femmes ? Il faut soigner ça. Ça peut te mener loin."

Il se tutune secondepuis repritavec ce ton rêveur des gens quipensent tout haut :

"C'est encore par elles qu'on arrive le plus vite. "

Et commeDuroy souriait toujours sans répondreil demanda :

"Est-ce que tu restes encore ? Moije vais rentrerj'en ai assez. "

L'autremurmura :

"Ouije reste encore un peu. Il n'est pas tard. "

Forestierse leva :

" Ehbienadieualors. A demain. N'oublie pas ? 17rue Fontaineseptheures et demie.

-- C'estentendu ; à demain. Merci. "

Ils seserrèrent la mainet le journaliste s'éloigna.

Dèsqu'il eut disparuDuroy se sentit libreet de nouveau il tâtajoyeusement les deux pièces d'or dans sa poche ; puisselevantil se mit à parcourir la foule qu'il fouillait del'oeil.

Il lesaperçut bientôtles deux femmesla blonde et la brunequi voyageaient toujours de leur allure fière de mendiantesàtravers la cohue des hommes.

Il alladroit sur elleset quand il fut tout prèsil n'osa plus.

La brunelui dit :

"As-tu retrouvé ta langue ? "

Ilbalbutia : " Parbleu "sans parvenir à prononcerautre chose que cette parole.

Ilsrestaient debout tous les troisarrêtésarrêtantle mouvement du promenoirformant un remous autour d'eux.

Alorstout à coupelle demanda :

"Viens-tu chez moi ? "

Et luifrémissant de convoitiserépondit brutalement .

"Ouimais je n'ai qu'un louis dans ma poche. "

Ellesourit avec indifférence :

" Çane fait rien. "

Et elleprit son bras en signe de possession.

Comme ilssortaientil songeait qu'avec les autres vingt francs il pourraitfacilement se procureren locationun costume de soirée pourle lendemain.



II




"Monsieur Forestiers'il vous plaît ?

-- Autroisièmela porte à gauche. "

Leconcierge avait répondu cela d'une voix aimable oùapparaissait une considération pour son locataire. Et GeorgesDuroy monta l'escalier.

Il étaitun peu gênéintimidémal à l'aise. Ilportait un habit pour la première fois de sa vieetl'ensemble de sa toilette l'inquiétait : Il la sentaitdéfectueuse en toutpar les bottines non vernies mais assezfines cependantcar il avait la coquetterie du piedpar la chemisede quatre francs cinquante achetée le matin même auLouvreet dont le plastron trop mince ce cassait déjà.Ses autres chemisescelles de tous les joursayant des avaries plusou moins gravesil n'avait pu utiliser même la moins abîmée.

Sonpantalonun peu' trop largedessinait mal la jambesemblaits'enrouler autour du molletavait cette apparence fripée queprennent les vêtements d'occasion sur les membres qu'ilsrecouvrent par aventure. Seull'habit n'allait pas mals'étanttrouvé à peu près juste pour la taille.

Il montaitlentement les marchesle coeur battantl'esprit anxieuxharcelésurtout par la crainte d'être ridicule ; etsoudainilaperçut en face de lui un monsieur en grande toilette qui leregardait. Ils se trouvaient si près l'un de l'autre que Duroyfit un mouvement en arrièrepuis il demeura stupéfait: c'était lui-mêmereflété par une hauteglace en pied qui formait sur le palier du premier une longueperspective de galerie. Un élan de joie le fit tressaillirtant il se jugea mieux qu'il n'aurait cru.

N'ayantchez lui que son petit miroir à barbeil n'avait pu secontempler entièrementet comme il n'y voyait que fort malles diverses parties de sa toilette improviséeil s'exagéraitles imperfectionss'affolait à l'idée d'êtregrotesque.

Mais voilàqu'en s'apercevant brusquement dans la glaceil ne s'étaitpas même reconnu ; il s'était pris pour un autrepourun homme du mondequ'il avait trouvé fort bienfort chicaupremier coup d'oeil.

Etmaintenanten se regardant avec soinil reconnaissait quevraimentl'ensemble était satisfaisant.

Alors ils'étudia comme font les acteurs pour apprendre leurs rôles.Il se souritse tendit la mainfit des gestesexprima dessentiments : l'étonnementle plaisirl'approbation ; et ilchercha les degrés du sourire et les intentions de l'oeil pourse montrer galant auprès des damesleur faire comprendrequ'on les admire et qu'on les désire.

Une portes'ouvrit dans l'escalier. Il eut peur d'être surpris et il semit à monter fort vite et avec la crainte d'avoir étévuminaudant ainsipar quelque invité de son ami.

Enarrivant au second étageil aperçut une autre glace etil ralentit sa marche pour se regarder passer. Sa tournure lui parutvraiment élégante. Il marchait bien. Et une confianceimmodérée en lui-même emplit son âme.Certesil réussirait avec cette figure-là et son désird'arriveret la résolution qu'il se connaissait etl'indépendance de son esprit. Il avait envie de courirdesauter en gravissant le dernier étage. Il s'arrêtadevant la troisième glacefrisa sa moustache d'un mouvementqui lui était familierôta son chapeau pour rajuster sachevelureet murmura à mi-voixcomme il faisait souvent : "Voilà une excellente invention. " Puistendant la mainsvers le timbreil sonna.

La portes'ouvrit presque aussitôtet il se trouva en présenced'un valet en habit noirgraverasési parfait de tenue queDuroy se troubla de nouveau sans comprendre d'où lui venaitcette vague émotion : d'une inconsciente comparaisonpeut-êtreentre la coupe de leurs vêtements. Ce laquaisqui avait des souliers vernisdemanda en prenant le pardessus queDuroy tenait sur son bras par peur de montrer les taches :

" Quidois-je annoncer ? "

Et il jetale nom derrière une porte soulevéedans un salon oùil fallait entrer.

MaisDuroytout à coup perdant son aplombse sentit perclus decraintehaletant. Il allait faire son premier pas dans l'existenceattenduerêvée. Il s'avançapourtant. Une jeunefemme blonde était debout qui l'attendaittoute seuledansune grande pièce bien éclairée et pleined'arbustescomme une serre.

Ils'arrêta nettout à fait déconcerté.Quelle était cette dame qui souriait ? Puis il se souvint queForestier était marié ; et la pensée que cettejolie blonde élégante devait être la femme de sonami acheva de l'effarer.

Ilbalbutia : " Madameje suis... " Elle lui tendit la main :" Je le saismonsieur. Charles m'a raconté votrerencontre d'hier soiret je suis très heureuse qu'il ait eula bonne inspiration de vous prier de dîner avec nousaujourd'hui. "

Il rougitjusqu'aux oreillesne sachant plus que dire ; et il se sentaitexaminéinspecté des pieds à la têtepeséjugé.

Il avaitenvie de s'excuserd'inventer une raison pour expliquer lesnégligences de sa toilette ; mais il ne trouva rienet n'osapas toucher à ce sujet difficile.

Il s'assitsur un fauteuil qu'elle lui désignaitet quand il sentitplier sous lui le velours élastique et doux du siègequand il se sentit enfoncéappuyéétreint parce meuble caressant dont le dossier et les bras capitonnés lesoutenaient délicatementil lui sembla qu'il entrait dans unevie nouvelle et charmantequ'il prenait possession de quelque chosede délicieuxqu'il devenait quelqu'unqu'il étaitsauvé ; et il regarda Mme Forestier dont les yeux ne l'avaientpoint quitté.

Elle étaitvêtue d'une robe de cachemire bleu pâle qui dessinaitbien sa taille souple et sa poitrine grasse.

La chairdes bras et de la gorge sortait d'une mousse de dentelle blanche dontétaient garnis le corsage et les courtes manches ; et lescheveux relevés au sommet de la têtefrisant un peu surla nuquefaisaient un léger nuage de duvet blond au-dessus ducou.

Duroy serassurait sous son regardqui lui rappelait sans qu'il sûtpourquoicelui de la fille rencontrée la veille auxFolies-Bergère. Elle avait les yeux grisd'un gris azuréqui en rendait étrange l'expressionle nez minceles lèvresfortesle menton un peu charnuune figure irrégulièreet séduisantepleine de gentillesse et de malice. C'étaitun de ces visages de femme dont chaque ligne révèle unegrâce particulièresemble avoir une significationdontchaque mouvement paraît dire ou cacher quelque chose.

Aprèsun court silenceelle lui demanda :

"Vous êtes depuis longtemps à Paris ? "

Ilréponditen reprenant peu à peu possession de lui :

"Depuis quelques mois seulementmadame. J'ai un emploi dans leschemins de fer ; mais Forestier m'a laissé espérer queje pourraisgrâce à luipénétrer dans lejournalisme. "

Elle eutun sourire plus visibleplus bienveillant ; et elle murmura enbaissant la voix : " Je sais. " Le timbre avait tintéde nouveau. Le valet annonça :

" Mmede Marelle. "

C'étaitune petite brunede celles qu'on appelle des brunettes.

Elle entrad'une allure alerte ; elle semblait dessinéemouléedes pieds à la tête dans une robe sombre toute simple.

Seule unerose rougepiquée dans ses cheveux noirs. attirait l'oeilviolemmentsemblait marquer sa physionomieaccentuer son caractèrespéciallui donner la note vive et brusque qu'il fallait.

Unefillette en robe courte la suivait. Mme Forestier s'élança:

"BonjourClotilde.

--BonjourMadeleine. "

Elless'embrassèrent. Puis l'enfant tendit son front avec uneassurance de grande personneen prononçant :

"Bonjourcousine. "

MmeForestier la baisa ; puis fit les présentations :

" M.Georges Duroyun bon camarade de Charles.

" Mmede Marellemon amieun peu ma parente. "

Elleajouta :

"Vous saveznous sommes ici sans cérémoniesans façonet sans pose. C'est entendun'est-ce pas ? "

Le jeunehomme s'inclina.

Mais laporte s'ouvrit de nouveauet un petit gros monsieurcourt et rondparutdonnant le bras à une grande et belle femmeplus hauteque luibeaucoup plus jeunede manières distinguéeset d'allure grave. M. Walterdéputéfinancierhommed'argent et d'affairesjuif et méridionaldirecteur de LaVie Françaiseet sa femmenée Basile-Ravalaufille du banquier de ce nom.

Puisparurentcoup sur coupJacques Rivaltrès élégantet Norbert de Varennedont le col d'habit luisaitun peu cirépar le frottement des longs cheveux qui tombaient jusqu'aux épauleset semaient dessus quelques grains de poussière blanche.

Sacravatemal nouéene semblait pas à sa premièresortie. Il s'avança avec des grâces de vieux beau etprenant la main de Mme Forestiermit un baiser sur son poignet. Dansle mouvement qu'il fit en se baissantsa longue chevelure serépandit comme de l'eau sur le bras nu de la jeune femme.

EtForestier entra à son tour en s'excusant d'être enretard. Mais il avait été retenu au journal parl'affaire Morel. M. Moreldéputé radicalvenaitd'adresser une question au ministère sur une demande de créditrelative à la colonisation de l'Algérie.

Ledomestique cria :

"Madame est servie ! "

Et onpassa dans la salle à manger.

Duroy setrouvait placé entre Mme de Marelle et sa fille. Il se sentaitde nouveau gênéayant peur de commettre quelque erreurdans le maniement conventionnel de la fourchettede la cuiller oudes verres. Il y en avait quatredont un légèrementteinté de bleu. Que pouvait-on boire dans celui-là ?

On ne ditrien pendant qu'on mangeait le potagepuis Norbert de Varennedemanda : " Avez-vous lu ce procès Gauthier ? Quelledrôle de chose ! "

Et ondiscuta sur le cas d'adultère compliqué de chantage. Onn'en parlait point comme on parleau sein des famillesdesévénements racontés dans les feuilles publiquesmais comme on parle d'une maladie entre médecins ou de légumesentre fruitiers. On ne s'indignait pason ne s'étonnait pasdes faits ; on en cherchait les causes profondessecrètesavec une curiosité professionnelle et une indifférenceabsolue pour le crime lui-même. On tâchait d'expliquernettement les origines des actionsde déterminer tous lesphénomènes cérébraux dont était néle dramerésultat scientifique d'un état d'espritparticulier. Les femmes aussi se passionnaient à cettepoursuiteà ce travail. Et d'autres événementsrécents furent examinéscommentéstournéssous toutes leurs facespesés à leur valeuravec cecoup d'oeil pratique et cette manière de voir spécialedes marchands de nouvellesdes débitants de comédiehumaine à la lignecomme on examinecomme on retourne etcomme on pèsechez les commerçantsles objets qu'onva livrer au public.

Puis ilfut question d'un duelet Jacques Rival prit la parole. Cela luiappartenait : personne autre ne pouvait traiter cette affaire

Duroyn'osait point placer un mot. Il regardait parfois sa voisinedont lagorge ronde le séduisait. Un diamant tenu par un fil d'orpendait au bas de l'oreillecomme une goutte d'eau qui aurait glissésur la chair. De temps en tempselle faisait une remarque quiéveillait toujours un sourire sur les lèvres. Elleavait un esprit drôlegentilinattenduun esprit de gamineexpérimentée qui voit les choses avec insouciance etles juge avec un scepticisme léger et bienveillant.

Duroycherchait en vain quelque compliment à lui faireetnetrouvant rienil s'occupait de sa fillelui versait à boirelui tenait ses platsla servait. L'enfantplus sévèreque sa mèreremerciait avec une voix gravefaisait de courtssaluts de la tête : " Vous êtes bien aimablemonsieur "et elle écoutait les grandes personnes d'unpetit air réfléchi.

Le dînerétait fort bonet chacun s'extasiait. M. Walter mangeaitcomme un ogrene parlait presque paset considérait d'unregard obliqueglissé sous ses lunettesles mets qu'on luiprésentait. Norbert de Varenne lui tenait tête etlaissait tomber parfois des gouttes de sauce sur son plastron dechemise.

Forestiersouriant et sérieuxsurveillaitéchangeait avec safemme des regards d'intelligenceà la façon decompères accomplissant ensemble une besogne difficile et quimarche à souhait.

Lesvisages devenaient rougesles voix s'enflaient. De moment en momentle domestique murmurait à l'oreille des convives : "Corton -- Château-Laroze ? "

Duroyavait trouvé le corton de son goût et il laissait chaquefois emplir son verre. Une gaieté délicieuse entrait enlui ; une gaieté chaudequi lui montait du ventre à latêtelui courait dans les membresle pénétraittout entier. Il se sentait envahi par un bien-être completunbien-être de vie et de penséede corps et d'âme.

Et uneenvie de parler lui venaitde se faire remarquerd'êtreécoutéapprécié comme ces hommes dont onsavourait les moindres expressions.

Mais lacauserie qui allait sans cesseaccrochant les idées les unesaux autressautant d'un sujet à l'autre sur un motun rienaprès avoir fait le tour des événements du jouret avoir effleuréen passantmille questionsrevint àla grande interpellation de M. Morel sur la colonisation del'Algérie.

M. Walterentre deux servicesfit quelques plaisanteriescar il avaitl'esprit sceptique et gras. Forestier raconta son article dulendemain. Jacques Rival réclama un gouvernement militaireavec des concessions de terre accordées à tous lesofficiers après trente années de service colonial.

" Decette façondisait-ilvous créerez une sociétéénergiqueayant appris depuis longtemps à connaîtreet à aimer le payssachant sa langue et au courant de toutesces graves questions locales auxquelles se heurtent infailliblementles nouveaux venus. "

Norbert deVarenne l'interrompit :

"Oui... ils sauront toutexcepté l'agriculture. Ils parlerontl'arabemais ils ignoreront comment on repique des betteraves etcomment on sème du blé. Ils seront même forts enescrimemais très faibles sur les engrais. Il faudrait aucontraire ouvrir largement ce pays neuf à tout le monde. Leshommes intelligents s'y feront une placeles autres succomberont.C'est la loi sociale. "

Un légersilence suivit. On souriait.

GeorgesDuroy ouvrit la bouche et prononçasurpris par le son de savoixcomme s'il ne s'était jamais entendu parler :

" Cequi manque le plus là-basc'est la bonne terre. Lespropriétés vraiment fertiles coûtent aussi cherqu'en Franceet sont achetéescomme placements de fondspardes Parisiens très riches. Les vrais colonsles pauvresceuxqui s'exilent faute de painsont rejetés dans le désertoù il ne pousse rienpar manque d'eau. "

Tout lemonde le regardait. Il se sentit rougir. M. Walter demanda :

"Vous connaissez l'Algériemonsieur ? "

Ilrépondit :

"Ouimonsieurj'y suis resté vingt-huit moiset j'aiséjourné dans les trois provinces. "

Etbrusquementoubliant la question MorelNorbert de Varennel'interrogea sur un détail de moeurs qu'il tenait d'unofficier. Il s'agissait du Mzabcette étrange petiterépublique arabe née au milieu du Saharadans lapartie la plus desséchée de cette régionbrûlante.

Duroyavait visité deux fois le Mzabet il raconta les moeurs de cesingulier paysoù les gouttes d'eau ont la valeur de l'oroùchaque habitant est tenu à tous les services publicsoùla probité commerciale est poussée plus loin que chezles peuples civilisés.

Il parlaavec une certaine verve hâbleuseexcité par le vin etpar le désir de plaire ; il raconta des anecdotes de régimentdes traits de la vie arabedes aventures de guerre. Il trouva mêmequelques mots colorés pour exprimer ces contrées jauneset nuesinterminablement désolées sous la flammedévorante du soleil.

Toutes lesfemmes avaient les yeux sur lui. Mme Walter murmura de sa voix lente: " Vous feriez avec vos souvenirs une charmante séried'articles. " Alors Walter considéra le jeune hommepar-dessus le verre de ses lunettescomme il faisait pour bien voirles visages. Il regardait les plats par-dessous.

Forestiersaisit le moment :

" Moncher patronje vous ai parlé tantôt de M. GeorgesDuroyen vous demandant de me l'adjoindre pour le service desinformations politiques. Depuis que Marambot nous a quittésje n'ai personne pour aller prendre des renseignements urgents etconfidentielset le journal en souffre. "

Le pèreWalter devint sérieux et releva tout à fait seslunettes pour regarder Duroy bien en face. Puis il dit :

" Ilest certain que M. Duroy a un esprit original. S'il veut bien venircauser avec moidemain à trois heuresnous arrangerons ça."

Puisaprès un silenceet se tournant tout à fait vers lejeune homme :

"Mais faites-nous tout de suite une petite série fantaisistesur l'Algérie. Vous raconterez vos souvenirset vous mêlerezà ça la question de la colonisationcomme tout àl'heure. C'est d'actualitétout à fait d'actualitéet je suis sûr que ça plaira beaucoup à noslecteurs. Mais dépêchez-vous ! Il me faut le premierarticle pour demain ou après-demainpendant qu'on discute àla Chambreafin d'amorcer le public. "

Mme Walterajoutaavec cette grâce sérieuse qu'elle mettait entout et qui donnait un air de faveurs à ses paroles :

" Etvous avez un titre charmant : Souvenirs d'un chasseur d'Afrique; n'est-ce pasmonsieur Norbert ? "

Le vieuxpoètearrivé tard à la renomméedétestait et redoutait les nouveaux venus. Il réponditd'un air sec :

"Ouiexcellentà condition que la suite soit dans la notecar c'est là la grande difficulté ; la note justecequ'en musique on appelle le ton. "

MmeForestier couvrait Duroy d'un regard protecteur et souriantd'unregard de connaisseur qui semblait dire : " Toitu arriveras. "Mme de Marelle s'étaità plusieurs reprisestournéevers luiet le diamant de son oreille tremblait sans cessecomme sila fine goutte d'eau allait se détacher et tomber.

La petitefille demeurait immobile et gravela tête baissée surson assiette.

Mais ledomestique faisait le tour de la tableversant dans les verres bleusdu vin de Johannisberg ; et Forestier portait un toast en saluant M.Walter : " A la longue prospérité de La VieFrançaise ! "

Tout lemonde s'inclina vers le Patronqui souriaitet Duroygris detriomphebut d'un trait. Il aurait vidé de même unebarrique entièrelui semblait-il ; il aurait mangé unboeufétranglé un lion. Il se sentait dans les membresune vigueur surhumainedans l'esprit une résolutioninvincible et une espérance infinie. Il était chez luimaintenantau milieu de ces gens ; il venait d'y prendre positiond'y conquérir sa place. Son regard se posait sur les visagesavec une assurance nouvelleet il osapour la première foisadresser la parole à sa voisine :

"Vous avezmadameles plus jolies boucles d'oreilles que j'aiejamais vues. "

Elle setourna vers lui en souriant :

"C'est une idée à moi de pendre des diamants comme çasimplement au bout du fil. On dirait vraiment de la roséen'est-ce pas ? "

Ilmurmuraconfus de son audace et tremblant de dire une sottise :

"C'est charmant... mais l'oreille aussi fait valoir la chose. "

Elle leremercia d'un regardd'un de ces clairs regards de femme quipénètrent jusqu'au coeur.

Et commeil tournait la têteil rencontra encore les yeux de MmeForestiertoujours bienveillantsmais il crut y voir une gaietéplus viveune maliceun encouragement.

Tous leshommes maintenant parlaient en même tempsavec des gestes etdes éclats de voix ; on discutait le grand projet du chemin defer métropolitain. Le sujet ne fut épuisé qu'àla fin du dessertchacun ayant une quantité de choses àdire sur la lenteur des communications dans Parisles inconvénientsdes tramwaysles ennuis des omnibus et la grossièretédes cochers de fiacre.

Puis onquitta la salle à manger pour aller prendre le café.Duroypar plaisanterieoffrit son bras à la petite fille.Elle le remercia gravementet se haussa sur la pointe des pieds pourarriver à poser la main sur le coude de son voisin.

En entrantdans le salonil eut de nouveau la sensation de pénétrerdans une serre. De grands palmiers ouvraient leurs feuilles élégantesdans les quatre coins de la piècemontaient jusqu'au plafondpuis s'élargissaient en jets d'eau.

Des deuxcôtés de la cheminéedes caoutchoucsrondscomme des colonnesétageaient l'une sur l'autre leurs longuesfeuilles d'un vert sombreet sur le piano deux arbustes inconnusronds et couverts de fleursl'un tout rose et l'autre tout blancavaient l'air de plantes facticesinvraisemblablestrop belles pourêtre vraies.

L'airétait frais et pénétré d'un parfum vaguedouxqu'on n'aurait pu définirdont on ne pouvait dire lenom.

Et lejeune hommeplus maître de luiconsidéra avecattention l'appartement. Il n'était pas grand ; rienn'attirait le regard en dehors des arbustes ; aucune couleur vive nefrappait ; mais on se sentait à son aise dedanson se sentaittranquillereposé ; il enveloppait doucementil plaisaitmettait autour du corps quelque chose comme une caresse.

Les mursétaient tendus avec une étoffe ancienne d'un violetpassécriblée de petites fleurs de soie jaunegrossescomme des mouches.

Desportières en drap bleu grisen drap de soldatou l'on avaitbrodé quelques oeillets de soie rougeretombaient sur lesportes ; et les siègesde toutes les formesde toutes lesgrandeurséparpillés au hasard dans l'appartementchaises longuesfauteuils énormes ou minusculespoufs ettabouretsétaient couverts de soie Louis XVI ou du beauvelours d'Utrechtfond crème à dessins grenat.

"Prenez-vous du cafémonsieur Duroy ? "

Et MmeForestier lui tendait une tasse pleineavec ce sourire ami qui nequittait point sa lèvre.

"Ouimadameje vous remercie. "

Il reçutla tasseet comme il se penchait plein d'angoisse pour cueillir avecla pince d'argent un morceau de sucre dans le sucrier que portait lapetite fillela jeune femme lui dit à mi-voix :

"Faites donc votre cour à Mme Walter. "

Puis elles'éloigna avant qu'il eût pu répondre un mot.

Il butd'abord son café qu'il craignait de laisser tomber sur letapis ; puisl'esprit plus libreil chercha un moyen de serapprocher de la femme de son nouveau directeur et d'entamer uneconversation.

Tout àcoup il s'aperçut qu'elle tenait à la main sa tassevide ; etcomme elle se trouvait loin d'une tableelle ne savait oùla poser. Il s'élança.

"Permettezmadame.

-- Mercimonsieur. "

Il emportala tassepuis il revint :

" Sivous saviezmadamequels bons moments m'a fait passer La VieFrançaise quand j'étais là-bas dans ledésert. C'est vraiment le seul journal qu'on puisse lire horsde Franceparce qu'il est plus littéraireplus spirituel etmoins monotone que tous les autres. On trouve de tout là-dedans."

Ellesourit avec une indifférence aimableet réponditgravement :

" M.Walter a eu bien du mal pour créer ce type de journalquirépondait à un besoin nouveau. "

Et ils semirent à causer. Il avait la parole facile et banaleducharme dans la voixbeaucoup de grâce dans le regard et uneséduction irrésistible dans la moustache. Elles'ébouriffait sur sa lèvrecrépuefriséejolied'un blond teinté de roux avec une nuance plus pâledans les poils hérissés des bouts.

Ilsparlèrent de Parisdes environsdes bords de la Seinedesvilles d'eauxdes plaisirs de l'étéde toutes leschoses courantes sur lesquelles on peut discourir indéfinimentsans se fatiguer l'esprit.

Puiscomme M. Norbert de Varenne s'approchaitun verre de liqueur àla mainDuroy s'éloigna par discrétion.

Mme deMarellequi venait de causer avec Forestierl'appela :

" Ehbienmonsieurdit-elle brusquementvous voulez donc tâter dujournalisme ? "

Alors ilparla de ses projetsen termes vaguespuis recommença avecelle la conversation qu'il venait d'avoir avec Mme Walter ; maiscomme il possédait mieux son sujetil s'y montra supérieurrépétant comme de lui des choses qu'il venaitd'entendre. Et sans cesse il regardait dans les yeux sa voisinecomme pour donner à ce qu'il disait un sens profond.

Elle luiraconta à son tour des anecdotesavec un entrain facile defemme qui se sait spirituelle et qui veut toujours être drôle; etdevenant familièreelle posait la main sur son brasbaissait la voix pour dire des riensqui prenaient ainsi uncaractère d'intimité. Il s'exaltait intérieurementà frôler cette jeune femme qui s'occupait de lui. Ilaurait voulu tout de suite se dévouer pour ellela défendremontrer ce qu'il valaitet les retards qu'il mettait à luirépondre indiquaient la préoccupation de sa pensée.

Mais toutà coupsans raisonMme de Marelle appelait : " Laurine! " et la petite fille s'en vint.

"Assieds-toi làmon enfanttu aurais froid près de lafenêtre. "

Et Duroyfut pris d'une envie folle d'embrasser la fillettecomme si quelquechose de ce baiser eût dû retourner à la mère.

Il demandad'un ton galant et paternel :

"Voulez-vous me permettre de vous embrassermademoiselle ? "

L'enfantleva les yeux sur lui d'un air surpris. Mme de Marelle dit en riant :

"Réponds : " Je veux bienmonsieurpour aujourd'hui ;mais ce ne sera pas toujours comme ça. "

Duroys'asseyant aussitôtprit sur son genou Laurinepuis effleurades lèvres les cheveux ondés et fins de l'enfant

La mères'étonna :

"Tienselle ne s'est pas sauvée ; c'est stupéfiant.Elle ne se laisse d'ordinaire embrasser que par les femmes. Vous êtesirrésistiblemonsieur Duroy. "

II rougitsans répondreet d'un mouvement léger il balançaitla petite fille sur sa jambe.

MmeForestier s'approchaetpoussant un cri d'étonnement :

"Tiensvoilà Laurine apprivoiséequel miracle ! "

JacquesRival aussi s'en venaitun cigare à la boucheet Duroy seleva pour partirayant peur de gâter par quelque mot maladroitla besogne faiteson oeuvre de conquête commencée.

Il saluaprit et serra doucement la petite main tendue des femmespuis secouaavec force la main des hommes. Il remarqua que celle de Jacques Rivalétait sèche et chaude et répondait cordialementà sa pression ; celle de Norbert de Varennehumide et froideet fuyait en glissant entre les doigts ; celle du père Walterfroide et mollesans énergiesans expression ; celle deForestiergrasse et tiède. Son ami lui dit à mi-voix :

"Demaintrois heuresn'oublie pas.

-- Oh !nonne crains rien. "

Quand ilse retrouva sur l'escalieril eut envie de descendre en couranttant sa joie était véhémenteet il s'élançaenjambant les marches deux par deux ; mais tout à coupilaperçutdans la grande glace du second étageunmonsieur pressé qui venait en gambadant à sa rencontreet il s'arrêta nethonteux comme s'il venait d'êtresurpris en faute.

Puis il seregarda longuementémerveillé d'être vraimentaussi joli garçon ; puis il se sourit avec complaisance ;puisprenant congé de son imageil se salua très basavec cérémoniecomme on salue les grands personnages.



III




QuandGeorges Duroy se retrouva dans la rueil hésita sur ce qu'ilferait. Il avait envie de courirde rêverd'aller devant luien songeant à l'avenir et en respirant l'air doux de la nuit ;mais la pensée de la série d'articles demandéspar le père Walter le poursuivaitet il se décida àrentrer tout de suite pour se mettre au travail.

Il revintà grands pasgagna le boulevard extérieuret lesuivit jusqu'à la rue Boursault qu'il habitait. Sa maisonhaute de six étagesétait peuplée par vingtpetits ménages ouvriers et bourgeoiset il éprouva enmontant l'escalierdont il éclairait avec desallumettes-bougies les marches sales où traînaient desbouts de papiersdes bouts de cigarettesdes épluchures decuisineune écoeurante sensation de dégoût etune hâte de sortir de làde loger comme les hommesrichesen des demeures propresavec des tapis. Une odeur lourde denourriturede fosse d'aisances et d'humanitéune odeurstagnante de crasse et de vieille muraillequ'aucun courant d'airn'eût pu chasser de ce logisl'emplissait du haut en bas.

La chambredu jeune hommeau cinquième étagedonnaitcomme surun abîme profondsur l'immense tranchée du chemin defer de l'Ouestjuste au-dessus de la sortie du tunnelprèsde la gare des Batignolles. Duroy ouvrit sa fenêtre ets'accouda sur l'appui de fer rouillé.

Au-dessousde luidans le fond du trou sombretrois signaux rouges immobilesavaient l'air de gros yeux de bête ; et plus loin on en voyaitd'autreset encore d'autresencore plus loin. A tout instant descoups de sifflet prolongés ou courts passaient dans la nuitles uns prochesles autres à peine perceptiblesvenus delà-basdu côté d'Asnières. Ils avaientdes modulations comme des appels de voix. Un d'eux se rapprochaitpoussant toujours son cri plaintif qui grandissait de seconde ensecondeet bientôt une grosse lumière jaune apparutcourant avec un grand bruit ; et Duroy regarda le long chapelet deswagons s'engouffrer sous le tunnel.

Puis il sedit . " Allonsau travail ! " Il posa sa lumièresur sa table ; mais au moment de se mettre à écrireils'aperçut qu'il n'avait chez lui qu'un cahier de papier àlettres.

Tant pisil l'utiliserait en ouvrant la feuille dans toute sa grandeur. Iltrempa sa plume dans l'encre et écrivit en têtede saplus belle écriture :



Souvenirsd'un chasseur d'Afrique.



Puis ilchercha le commencement de la première phrase.

Il restaitle front dans sa mainles yeux fixés sur le carréblanc déployé devant lui.

Qu'allait-ildire ? Il ne trouvait plus rien maintenant de ce qu'il avait racontétout à l'heurepas une anecdotepas un faitrien. Tout àcoup il pensa : " Il faut que je débute par mon départ." Et il écrivit : " C'était en 1874auxenvirons du 15 maialors que la France épuisée sereposait après les catastrophes de l'année terrible..."

Et ils'arrêta netne sachant comment amener ce qui suivraitsonembarquementson voyageses premières émotions.

Aprèsdix minutes de réflexions il se décida àremettre au lendemain la page préparatoire du débutetà faire tout de suite une description d'Alger.

Et iltraça sur son papier : " Alger est une ville touteblanche... " sans parvenir à énoncer autre chose.Il revoyait en souvenir la jolie cité clairedégringolantcomme une cascade de maisons platesdu haut de sa montagne dans lamermais il ne trouvait plus un mot pour exprimer ce qu'il avait vuce qu'il avait senti.

Aprèsun grand effortil ajouta : " Elle est habitée en partiepar des Arabes... " Puis il jeta sa plume sur la table et seleva.

Sur sonpetit lit de feroù la place de son corps avait fait uncreuxil aperçut ses habits de tous les jours jetéslàvidesfatiguésflasquesvilains comme des hardesde la Morgue. Etsur une chaise de pailleson chapeau de soiesonunique chapeausemblait ouvert pour recevoir l'aumône.

Ses murstendus d'un papier gris à bouquets bleusavaient autant detaches que de fleursdes taches anciennessuspectesdont onn'aurait pu dire la naturebêtes écrasées ougouttes d'huilebouts de doigts graissés de pommade ou écumede la cuvette projetée pendant les lavages. Cela sentait lamisère honteusela misère en garni de Paris. Et uneexaspération le souleva contre la pauvreté de sa vie.Il se dit qu'il fallait sortir de làtout de suitequ'ilfallait en finir dès le lendemain avec cette existencebesogneuse.

Une ardeurde travail l'ayant soudain ressaisiil se rassit devant sa tableetrecommença à chercher des phrases pour bien raconter laphysionomie étrange et charmante d'Algercette antichambre del'Afrique mystérieuse et profondel'Afrique des Arabesvagabonds et des nègres inconnusl'Afrique inexploréeet tentantedont on nous montre parfoisdans les jardins publicsles bêtes invraisemblables qui semblent crééespour des contes de féesles autruchesces poulesextravagantesles gazellesces chèvres divinesles girafessurprenantes et grotesquesles chameaux gravesles hippopotamesmonstrueuxles rhinocéros informeset les gorillescesfrères effrayants de l'homme.

Il sentaitvaguement des pensées lui venir ; il les aurait ditespeut-êtremais il ne les pouvait point formuler avec des motsécrits. Et son impuissance l'enfiévrantil se leva denouveaules mains humides de sueur et le sang battant aux tempes.

Et sesyeux étant tombés sur la note de sa blanchisseusemontéele soir mêmepar le conciergeil fut saisibrusquement par un désespoir éperdu. Toute sa joiedisparut en une seconde avec sa confiance en lui et sa foi dansl'avenir. C'était fini ; tout était finiil ne feraitrien ; il ne serait rien ; il se sentait videincapableinutilecondamné.

Et ilretourna s'accouder à la fenêtrejuste au moment oùun train sortait du tunnel avec un bruit subit et violent. Il s'enallait là-basà travers les champs et les plainesvers la mer. Et le souvenir de ses parents entra au coeur de Duroy.

Il allaitpasser près d'euxce convoià quelques lieuesseulement de leur maison. Il la revitla petite maisonau haut dela côtedominant Rouen et l'immense vallée de la Seineà l'entrée du village de Canteleu.

Son pèreet sa mère tenaient un petit cabaretune guinguette oùles bourgeois des faubourgs venaient déjeuner le dimanche : Ala Belle-Vue. Ils avaient voulu faire de leur fils un monsieur etl'avaient mis au collège. Ses études finies et sonbaccalauréat manquéil était parti pour leservice avec l'intention de devenir officiercolonelgénéral.Mais dégoûté de l'état militaire bienavant d'avoir fini ses cinq annéesil avait rêvéde faire fortune à Paris.

Il y étaitvenuson temps expirémalgré les prières dupère et de la mèrequileur songe envolévoulaient le garder maintenant. A son touril espérait unavenir ; il entrevoyait le triomphe au moyen d'événementsencore confus dans son espritqu'il saurait assurément fairenaître et seconder.

Il avaiteu au régiment des succès de garnisondes bonnesfortunes faciles et même des aventures dans un monde plusélevéayant séduit la fille d'un percepteurqui voulait tout quitter pour le suivreet la femme d'un avouéqui avait tenté de se noyer par désespoir d'êtredélaissée.

Sescamarades disaient de lui : " C'est un malinc'est un roublardc'est un débrouillard qui saura se tirer d'affaire. " Etil s'était promis en effet d'être un malinun roublardet un débrouillard.

Saconscience native de Normandfrottée par la pratiquequotidienne de l'existence de garnisondistendue par les exemples demaraudages en Afriquede bénefs illicitesde supercheriessuspectesfouettée aussi par les idées d'honneur quiont cours dans l'arméepar les bravades militaireslessentiments patriotiquesles histoires magnanimes racontéesentre sous-offs et par la gloriole du métierétaitdevenue une sorte de boîte à triple fond où l'ontrouvait de tout.

Mais ledésir d'arriver y régnait en maître.

Il s'étaitremissans s'en apercevoirà rêvassercomme ilfaisait chaque soir. Il imaginait une aventure d'amour magnifique quil'amenaitd'un seul coupà la réalisation de sonespérance. Il épousait la fille d'un banquier ou d'ungrand seigneur rencontrée dans la rue et conquise àpremière vue

Le siffletstrident d'une locomotive quisortie toute seule du tunnelcomme ungros lapin de son terrieret courant à toute vapeur sur lesrailsfilait vers le garage des machinesoù elle allait sereposerle réveilla de son songe.

Alorsressaisi par l'espoir confus et joyeux qui hantait toujours sonespritil jetaà tout hasardun baiser dans la nuitunbaiser d'amour vers l'image de la femme attendueun baiser de désirvers la fortune convoitée. puis il ferma sa fenêtre etcommença à se dévêtir en murmurant :

"Bahje serai mieux disposé demain matin. Je n'ai pas l'espritlibre ce soir. Et puisj'ai peut-être aussi un peu trop bu. Onne travaille pas bien dans ces conditions-là. "

Il se mitau litsouffla la lumièreet s'endormit presque aussitôt.

Il seréveilla de bonne heurecomme on s'éveille aux joursd'espérance vive ou de soucietsautant du litil allaouvrir sa fenêtre pour avaler une bonne tasse d'air fraiscomme il disait.

Lesmaisons de la rue de Romeen facede l'autre côté dularge fossé du chemin de feréclatantes dans lalumière du soleil levantsemblaient peintes avec de la clartéblanche. Sur la droiteau loinon apercevait les coteauxd'Argenteuilles hauteurs de Sannois et les moulins d'Orgemont dansune brume bleuâtre et légèresemblable àun petit voile flottant et transparent qui aurait étéjeté sur l'horizon.

Duroydemeura quelques minutes à regarder la campagne lointaineetil murmura : " Il ferait bougrement bonlà-basun jourcomme ça. " Puis il songea qu'il lui fallait travailleret tout de suiteet aussi envoyermoyennant dix sousle fils de saconcierge dire à son bureau qu'il était malade.

Il s'assitdevant sa tabletrempa sa plume dans l'encrierprit son front danssa main et chercha des idées. Ce fut en vain. Rien ne venait.

Il ne sedécouragea pas cependant. Il pensa : " Bahje n'en aipas l'habitude. C'est un métier à apprendre comme tousles métiers. Il faut qu'on m'aide les premières fois.Je vais trouver Forestierqui me mettra mon article sur pied en dixminutes. "

Et ils'habilla. Quand il fut dans la rueil jugea qu'il étaitencore trop tôt pour se présenter chez son ami quidevait dormir tard. Il se promena donctout doucementsous lesarbres du boulevard extérieur.

Il n'étaitpas encore neuf heureset il gagna le parc Monceau tout frais del'humidité des arrosages.

S'étantassis sur un bancil se remit à rêver. Un jeune hommeallait et venait devant luitrès élégantattendant une femme sans doute.

Elleparutvoiléele pied rapideetayant pris son brasaprèsune courte poignée de mainils s'éloignèrent.

Untumultueux besoin d'amour entra au coeur de Duroyun besoin d'amoursdistinguéesparfuméesdélicates. Il se leva etse remit en route en songeant à Forestier. Avait-il de lachancecelui-là !

Il arrivadevant sa porte au moment où son ami sortait.

" Tevoilà ! à cette heure-ci ! que me voulais-tu ? "

Duroytroublé de le rencontrer ainsi comme il s'en allaitbalbutia:

"C'est que... c'est que... je ne peux pas arriver à faire monarticletu saisl'article que M. Walter m'a demandé surl'Algérie. Ça n'est pas bien étonnantétantdonné que je n'ai jamais écrit. Il faut de la pratiquepour ça comme pour tout. Je m'y ferai bien vitej'en suissûrmaispour débuterje ne sais pas comment m'yprendre. J'ai bien les idéesje les ai touteset je neparviens pas à les exprimer"

Ils'arrêtahésitant un peu. Forestier souriait avecmalice :

" Jeconnais ça. "

Duroyreprit :

"Ouiça doit arriver à tout le monde en commençant.Eh bienje venais... je venais te demander un coup de main... En dixminutes tu me mettrais ça sur piedtoitu me montrerais latournure qu'il faut prendre. Tu me donnerais là une bonneleçon de styleet sans toije ne m'en tirerais pas. "

L'autresouriait toujours d'un air gai. Il tapa sur le bras de son anciencamarade et lui dit :

"Va-t'en trouver ma femmeelle t'arrangera ton affaire aussi bien quemoi. Je l'ai dressée à cette besogne-là. Moijen'ai pas le temps ce matinsans quoi je l'aurais fait bienvolontiers. "

Duroyintimidé soudainhésitaitn'osait point :

"Mais à cette heure-cije ne peux pas me présenterdevant elle ?...

Siparfaitement. Elle est levée. Tu la trouveras dans mon cabinetde travailen train de mettre en ordre des notes pour moi. "

L'autrerefusait de monter.

"Non... ça n'est pas possible... "

Forestierle prit par les épaulesle fit pivoter sur ses talonset lepoussant vers l'escalier :

"Maisva doncgrand serinquand je te dis d'y aller. Tu ne va pasme forcer à regrimper mes trois étages pour teprésenter et expliquer ton cas. "

AlorsDuroy se décida :

"Mercij'y vais. Je lui dirai que tu m'as forcéabsolumentforcé à venir la trouver.

-- Oui.Elle ne te mangera passois tranquille. Surtoutn'oublie pas tantôttrois heures.

-- Oh ! necrains rien. "

EtForestier s'en alla de son air pressétandis que Duroy se mità monter lentementmarche à marchecherchant ce qu'ilallait dire et inquiet de l'accueil qu'il recevrait.

Ledomestique vint lui ouvrir. Il avait un tablier bleu et tenait unbalai dans ses mains.

"Monsieur est sorti "dit-ilsans attendre la question.

Duroyinsista :

"Demandez à Mme Forestier si elle peut me recevoiretprévenez-la que je viens de la part de son marique j'airencontré dans la rue. "

Puis ilattendit. L'homme revintouvrit une porte à droiteetannonça :

"Madame attend monsieur. "

Elle étaitassise sur un fauteuil de bureaudans une petite pièce dontles murs se trouvaient entièrement cachés par deslivres bien rangés sur des planches de bois noir. Les reliuresde tons différentsrougesjaunesvertesviolettesetbleuesmettaient de la couleur et de la gaieté dans cetalignement monotone de volumes.

Elle seretournasouriant toujoursenveloppée d'un peignoir blancgarni de dentelle ; et elle tendit sa mainmontrant son bras nu dansla manche largement ouverte.

"Déjà ? " dit-elle ; puis elle reprit : " Cen'est point un reprochec'est une simple question. "

Ilbalbutia :

" Oh! madameje ne voulais pas monter ; mais votre marique j'airencontré en basm'y a forcé. Je suis tellement confusque je n'ose pas dire ce qui m'amène. "

Ellemontrait un siège :

"Asseyez-vous et parlez. "

Ellemaniait entre deux doigts une plume d'oie en la tournant agilement ;etdevant elleune grande page de papier demeurait écrite àmoitiéinterrompue à l'arrivée du jeune homme.

Elle avaitl'air chez elle devant cette table de travailà l'aise commedans son salonoccupée à sa besogne ordinaire. Unparfum léger s'envolait du peignoirle parfum frais de latoilette récente. Et Duroy cherchait à devinercroyaitvoir le corps jeune et clairgras et chauddoucement enveloppédans l'étoffe moelleuse.

Ellerepritcomme il ne parlait pas :

" Ehbienditesqu'est-ce que c'est ? "

Ilmurmuraen hésitant :

"Voilà... mais vraiment... je n'ose pas... C'est que j'aitravaillé hier soir très tard... et ce matin... trèstôt... pour faire cet article sur l'Algérie que M.Walter m'a demandé... et je n'arrive à rien de bon...j'ai déchiré tous mes essais... Je n'ai pas l'habitudede ce travail-làmoi ; et je venais demander àForestier de m'aider... pour une fois... "

Ellel'interrompiten riant de tout son coeurheureusejoyeuse etflattée :

" Etil vous a dit de venir me trouver ?... C'est gentil ça...

-- Ouimadame. Il m'a dit que vous me tireriez d'embarras mieux que lui...Maismoije n'osais pasjene voulais pas. Vous comprenez ? "

Elle seleva :

" Çava être charmant de collaborer comme ça. Je suis raviede votre idée. Tenezasseyez-vous à ma placecar onconnaît mon écriture au journal. Et nous allons voustourner un articlemais làun article à succès."

Ils'assitprit une plumeétala devant lui une feuille depapier et attendit.

MmeForestierrestée deboutle regardait faire ses préparatifs; puis elle atteignit une cigarette sur la cheminée etl'alluma :

" Jene puis pas travailler sans fumerdit-elle. Voyonsqu'allez-vousraconter ? "

Il leva latête vers elle avec étonnement.

"Mais je ne sais pasmoipuisque je suis venu vous trouver pour ça."

Ellereprit :

"Ouije vous arrangerai la chose. Je ferai la saucemais il me fautle plat. "

Ildemeurait embarrassé ; enfin il prononça avechésitation :

" Jevoudrais raconter mon voyage depuis le commencement... "

Alors elles'assiten face de luide l'autre côté de la grandetableet le regardant dans les yeux :

" Ehbienracontez-le-moi d'abordpour moi toute seulevous entendezbien doucementsans rien oublieret je choisirai ce qu'il fautprendre. "

Mais commeil ne savait par où commencerelle se mit àl'interroger comme aurait fait un prêtre au confessionnalposant des questions précises qui lui rappelaient des détailsoubliésdes personnages rencontrésdes figuresseulement aperçues.

Quand ellel'eut contraint à parler ainsi pendant un petit quart d'heureelle l'interrompit tout à coup :

"Maintenantnous allons commencer. D'abordnous supposons que vousadressez à un ami vos impressionsce qui vous permet de direun tas de bêtisesde faire des remarques de toute espèced'être naturel et drôlesi nous pouvons. Commencez :

" Moncher Henrytu veux savoir ce que c'est que l'Algérietu lesauras. Je vais t'envoyern'ayant rien à faire dans la petitecase de boue sèche qui me sert d'habitationune sorte dejournal de ma viejour par jourheure par heure. Ce sera un peu vifquelquefoistant pistu n'es pas obligé de le montrer auxdames de ta connaissance... "

Elles'interrompit pour rallumer sa cigarette éteinteetaussitôtle petit grincement criard de la plume d'oie sur lepapier s'arrêta.

"Nous continuonsdit-elle.

"L'Algérie est un grand pays français sur la frontièredes grands pays inconnus qu'on appelle le désertle Saharal'Afrique centraleetc.etc.

"Alger est la portela porte blanche et charmante de cet étrangecontinent.

"Mais d'abord il faut y allerce qui n'est pas rose pour tout lemonde. Je suistu le saisun excellent écuyerpuisque jedresse les chevaux du colonelmais on peut être bon cavalieret mauvais marin. C'est mon cas.

" Terappelles-tu le major Simbretasque nous appelions le docteur Ipéca? Quand nous nous jugions mûrs pour vingt-quatre heuresd'infirmeriepays béninous passions à la visite.

" Ilétait assis sur sa chaiseavec ses grosses cuisses ouvertesdans son pantalon rougeles mains sur ses genouxles bras formantpontle coude en l'airet il roulait ses gros yeux de loto enmordillant sa moustache blanche.

" Tute rappelles sa prescription :

" Cesoldat est atteint d'un dérangement d'estomac. Administrez-luile vomitif n°3 selon ma formulepuis douze heures de repos ; ilira bien. "

" Ilétait souveraince vomitifsouverain et irrésistible.On l'avalait doncpuisqu'il le fallait. Puisquand on avait passépar la formule du docteur Ipécaon jouissait de douze heuresde repos bien gagné.

" Ehbienmon cherpour atteindre l'Afriqueil faut subirpendantquarante heuresune autre sorte de vomitif irrésistibleselon la formule de la Compagnie Transatlantique. "

Elle sefrottait les mainstout à fait heureuse de son idée.

Elle seleva et se mit à marcheraprès avoir allumé uneautre cigaretteet elle dictaiten soufflant des filets de fuméequi sortaient d'abord tout droit d'un petit trou rond au milieu deses lèvres serréespuis s'élargissants'évaporaient en laissant par placesdans l'airdes lignesgrisesune sorte de brume transparenteune buée pareille àdes fils d'araignée. Parfoisd'un coup de sa main ouverteelle effaçait ces traces légères et pluspersistantes ; parfois aussi elle les coupait d'un mouvementtranchant de l'index et regardait ensuiteavec une attention graveles deux tronçons d'imperceptible vapeur disparaîtrelentement.

Et Duroyles yeux levéssuivait tous ses gestestoutes ses attitudestous les mouvements de son corps et de son visage occupés àce jeu vague qui ne prenait point sa pensée.

Elleimaginait maintenant les péripéties de la routeportraiturait des compagnons de voyage inventés par elleetébauchait une aventure d'amour avec la femme d'un capitained'infanterie qui allait rejoindre son mari.

Puiss'étant assiseelle interrogea Duroy sur la topographie del'Algériequ'elle ignorait absolument. En dix minuteselleen sut autant que luiet elle fit un petit chapitre de géographiepolitique et coloniale pour mettre le lecteur au courant et le bienpréparer à comprendre les questions sérieusesqui seraient soulevées dans les articles suivants.

Puis ellecontinua par une excursion dans la province d'Oranune excursionfantaisisteoù il était surtout question des femmesdes Mauresquesdes Juivesdes Espagnoles.

" Iln'y a que ça qui intéresse "disait-elle.

Elletermina par un séjour à Saïdaau pied des hautsplateauxet par une jolie petite intrigue entre le sous-officierGeorges Duroy et une ouvrière espagnole employée àla manufacture d'alfa de Aïn-el-Hadjar. Elle racontait lesrendez-vousla nuitdans la montagne pierreuse et nuealors queles chacalsles hyènes et les chiens arabes crientaboientet hurlent au milieu des rocs.

Et elleprononça d'une voix joyeuse : " La suite à demain! " Puisse relevant : " C'est comme ça qu'on écritun articlemon cher monsieur. Signezs'il vous plaît. "

Ilhésitait.

"Mais signez donc ! "

Alorsilse mit à rireet écrivit au bas de la page :

"GEORGES DUROY. "

Ellecontinuait à fumer en marchant ; et il la regardait toujoursne trouvant rien à dire pour la remercierheureux d'êtreprès d'ellepénétré de reconnaissance etdu bonheur sensuel de cette intimité naissante. Il luisemblait que tout ce qui l'entourait faisait partie d'elletoutjusqu'aux murs couverts de livres. Les siègesles meublesl'air où flottait l'odeur du tabac avaient quelque chose departiculierde bonde douxde charmantqui venait d'elle.

Brusquementelle demanda :

"Qu'est-ce que vous pensez de mon amie Mme de Marelle ? "

Il futsurpris :

"Mais... je la trouve... je la trouve très séduisante.

--N'est-ce pas ?

-- Ouicertainement. "

Il avaitenvie d'ajouter : " Mais pas autant que vous. " Il n'osapoint.

Ellereprit :

" Etsi vous saviez comme elle est drôleoriginaleintelligente !C'est une bohèmepar exempleune vraie bohème. C'estpour cela que son mari ne l'aime guère. Il ne voit que ledéfaut et n'apprécie point les qualités. "

Duroy futstupéfait d'apprendre que Mme de Marelle était mariée.C'était bien naturelpourtant.

Il demanda.

"Tiens... elle est mariée ? Et qu'est-ce que fait son mari ? "

MmeForestier haussa tout doucement les épaules et les sourcilsd'un seul mouvement plein de significations incompréhensibles.

" Oh! il est inspecteur de la ligne du Nord. Il passe huit jours par moisà Paris. Ce que sa femme appelle " le service obligatoire"ou encore " la corvée de semaine "ouencore " la semaine sainte ". Quand vous la connaîtrezmieuxvous verrez comme elle est fine et gentille. Allez donc lavoir un de ces jours. "

Duroy nepensait plus à partir ; il lui semblait qu'il allait restertoujoursqu'il était chez lui.

Mais laporte s'ouvrit sans bruitet un grand monsieur s'avançaqu'on n'avait point annoncé.

Ils'arrêta en voyant un homme. Mme Forestier parut gênéeune secondepuis elle ditde sa voix naturellebien qu'un peu derose lui fût monté des épaules au visage :

"Mais entrez doncmon cher. Je vous présente un bon camaradede CharlesM. Georges Duroyun futur journaliste. "

Puissuron ton différentelle annonça :

" Lemeilleur et le plus intime de nos amisle comte de Vaudrec. "

Les deuxhommes se saluèrent en se regardant au fond des yeuxet Duroytout aussitôt se retira.

On ne leretint pas. Il balbutia quelques remerciementsserra la main tenduede la jeune femmes'inclina encore devant le nouveau venuquigardait un visage froid et sérieux d'homme du mondeet ilsortit tout à fait troublécomme s'il venait decommettre une sottise.

En seretrouvant dans la rueil se sentit tristemal à l'aiseobsédé par l'obscure sensation d'un chagrin voilé.Il allait devant luise demandant pourquoi cette mélancoliesubite lui était venue ; il ne trouvait pointmais la figuresévère du comte de Vaudrecun peu vieux déjàavec des cheveux grisl'air tranquille et insolent d'un particuliertrès riche et sûr de luirevenait sans cesse dans sonsouvenir.

Et ils'aperçut que l'arrivée de cet inconnubrisant untête-à-tête charmant où son coeurs'accoutumait déjàavait fait passer en lui cetteimpression de froid et de désespérance qu'une paroleentendueune misère entrevueles moindres choses parfoissuffisent à nous donner.

Et il luisemblait aussi que cet hommesans qu'il devinât pourquoiavait été mécontent de le trouver là.

Il n'avaitplus rien à faire jusqu'à trois heures ; et il n'étaitpas encore midi. Il lui restait en poche six francs cinquante : ilalla déjeuner au bouillon Duval. Puis il rôda sur leboulevard ; et comme trois heures sonnaientil montal'escalier-réclame de La Vie Française.

Lesgarçons de bureauassis sur une banquetteles bras croisésattendaienttandis quederrière une sorte de petite chairede professeurun huissier classait la correspondance qui venaitd'arriver. La mise en scène était parfaitepour enimposer aux visiteurs. Tout le monde avait de la tenuede l'allurede la dignitédu chiccomme il convenait dans l'antichambred'un grand journal.

Duroydemanda :

" M.Walters'il vous plaît ? "

L'huissierrépondit :

" M.le directeur est en conférence. Si monsieur veut biens'asseoir un peu. "

Et ilindiqua le salon d'attentedéjà plein de monde.

On voyaitlà des hommes gravesdécorésimportantsetdes hommes négligésau linge invisibledont laredingotefermée jusqu'au colportait sur la poitrine desdessins de taches rappelant les découpures des continents etdes mers sur les cartes de géographie. Trois femmes étaientmêlées à ces gens. Une d'elles étaitjoliesourianteparéeet avait l'air d'une cocotte ; savoisineau masque tragiqueridéeparée aussi d'unefaçon sévèreportait ce quelque chose de fripéd'artificiel qu'onten généralles anciennesactricesune sorte de fausse jeunesse éventéecommeun parfum d'amour ranci.

Latroisième femmeen deuilse tenait dans un coinavec uneallure de veuve désolée. Duroy pensa qu'elle venaitdemander l'aumône.

Cependanton ne faisait entrer personneet plus de vingt minutes s'étaientécoulées.

AlorsDuroy eut une idéeetretournant trouver l'huissier :

" M.Walter m'a donné rendez-vous à trois heuresdit-il. Entout casvoyez si mon ami M. Forestier n'est pas ici. "

Alors onle fit passer par un long corridor qui l'amena dans une grande salleoù quatre messieurs écrivaient autour d'une large tableverte.

Forestierdebout devant la cheminéefumait une cigarette en jouant aubilboquet. Il était très adroit à ce jeu etpiquait à tous coups la bille énorme en buis jaune surla petite pointe de bois. Il comptait : " Vingt-deux--vingt-trois-- vingt-quatre-- vingt-cinq. "

Duroyprononça : " Vingt-six. " Et son ami leva les yeuxsans arrêter le mouvement régulier de son bras.

"Tienste voilà ! -- Hierj'ai fait cinquante-sept coups desuite. Il n'y a que Saint-Potin qui soit plus fort que moi ici. As-tuvu le patron ? Il n'y a rien de plus drôle que de regardercette vieille bedole de Norbert jouer au bilboquet. Il ouvre labouche comme pour avaler la boule. "

Un desrédacteurs tourna la tête vers lui :

" DisdoncForestierj'en connais un à vendreun superbeen boisdes Iles. Il a appartenu à la reine d'Espagneà cequ'on dit. On en réclame soixante francs. Ça n'est pascher. "

Forestierdemanda : " Où loge-t-il ? " Et comme il avaitmanqué son trente-septième coupil ouvrit une armoireoù Duroy aperçut une vingtaine de bilboquets superbesrangés et numérotés comme des bibelots dans unecollection. Puis ayant posé son instrument à sa placeordinaireil répéta :

" Oùloge-t-ilce joyau ? "

Lejournaliste répondit :

"Chez un marchand de billets du Vaudeville. Je t'apporterai la chosedemainsi tu veux.

-- Ouic'est entendu. S'il est vraiment beauje le prendson n'a jamaistrop de bilboquets. "

Puis setournant vers Duroy :

"Viens avec moije vais t'introduire chez le patronsans quoi tupourrais moisir jusqu'à sept heures du soir. "

Ilsretraversèrent le salon d'attenteoù les mêmespersonnes demeuraient dans le même ordre. Dès queForestier parutla jeune femme et la vieille actricese levantvivementvinrent à lui.

Il lesemmenal'une après l'autredans l'embrasure de la fenêtreetbien qu'ils prissent soin de causer à voix basseDuroyremarqua qu'il les tutoyait l'une et l'autre.

Puisayant poussé deux portes capitonnéesils pénétrèrentchez le directeur.

Laconférencequi durait depuis une heureétait unepartie d'écarté avec quelques-uns de ces messieurs àchapeaux plats que Duroy avait remarqués la veille.

M. Waltertenait les cartes et jouait avec une attention concentrée etdes mouvements cauteleuxtandis que son adversaire abattaitrelevaitmaniait les légers cartons coloriés avec unesouplesseune adresse et une grâce de joueur exercé.Norbert de Varenne écrivait un articleassis dans le fauteuildirectorialet Jacques Rivalétendu tout au long sur undivanfumait un cigareles yeux fermés.

On sentaitlà-dedans le renferméle cuir des meublesle vieuxtabac et l'imprimerie ; on sentait cette odeur particulièredes salles de rédaction que connaissent tous les journalistes.

Sur latable en bois noir aux incrustations de cuivreun incroyable amas depapier gisait : lettrescartesjournauxrevuesnotes defournisseursimprimés de toute espèce.

Forestierserra les mains des parieurs debout derrière les joueursetsans dire un mot regarda la partie ; puisdès que le pèreWalter eut gagnéil présenta :

"Voici mon ami Duroy. "

Ledirecteur considéra brusquement le jeune homme de son coupd'oeil glissé par-dessus le verre des lunettespuis ildemanda :

"M'apportez-vous mon article ? Ça irait très bienaujourd'huien même temps que la discussion Morel. "

Duroy tirade sa poche les feuilles de papier pliées en quatre :

"Voicimonsieur. "

Le patronparut ravietsouriant :

"Très bientrès bien. Vous êtes de parole. Ilfaudra me revoir çaForestier ? "

MaisForestier s'empressa de répondre :

" Cen'est pas la peinemonsieur Walter : j'ai fait la chronique avec luipour lui apprendre le métier. Elle est très bonne. "

Et ledirecteur qui recevait à présent les cartes donnéespar un grand monsieur maigreun député du centregaucheajouta avec indifférence : " C'est parfaitalors. " Forestier ne le laissa pas commencer sa nouvelle partie; etse baissant vers son oreille : " Vous savez que vousm'avez promis d'engager Duroy pour remplacer Marambot. Voulez-vousque je le retienne aux mêmes conditions ?

-- Ouiparfaitement. "

Et prenantle bras de son amile journaliste l'entraîna pendant que M.Walter se remettait à jouer.

Norbert deVarenne n'avait pas levé la têteil semblait n'avoirpas vu ou reconnu Duroy. Jacques Rivalau contrairelui avait serréla main avec une énergie démonstrative et voulue de boncamarade sur qui on peut compter en cas d'affaire.

Ilsretraversèrent le salon d'attenteet comme tout le mondelevait les yeuxForestier dit à la plus jeune des femmesassez haut pour être entendu des autres patients : " Ledirecteur va vous recevoir tout à l'heure. Il est enconférence en ce moment avec deux membres de la commission dubudget. "

Puis ilpassa vivementd'un air important et pressécomme s'ilallait rédiger aussitôt une dépêche de laplus extrême gravité.

Dèsqu'ils furent rentrés dans la salle de rédactionForestier retourna prendre immédiatement son bilboquetettout en se remettant à jouer et en coupant ses phrases pourcompter les coupsil dit à Duroy :

"Voilà. Tu viendras ici tous les jours à trois heures etje te dirai les courses et les visites qu'il faudra fairesoit dansle joursoit dans la soiréesoit dans la matinée. --Un-- je vais te donner d'abord une lettre d'introduction pour lechef du premier bureau de la préfecture de police-- deux--qui te mettra en rapport avec un de ses employés. Et tut'arrangeras avec lui pour toutes les nouvelles importantes -- trois-- du service de la préfectureles nouvelles officielles etquasi officiellesbien entendu. Pour tout le détailtut'adresseras à Saint-Potinqui est au courant-- quatre--tu le verras tout à l'heure ou demain. Il faudra surtoutt'accoutumer à tirer les vers du nez des gens que jet'enverrai voir-- cinq-- et à pénétrerpartout malgré les portes fermées-- six. -- Tutoucheras pour cela deux cents francs par mois de fixeplus deuxsous la ligne pour les échos intéressants de ton cru-- sept-- plus deux sous la ligne également pour lesarticles qu'on te commandera sur des sujets divers-- huit. "

Puis il nefit plus attention qu'à son jeuet il continua àcompter lentement-- neuf-- dix-- onze-- douze-- treize. --Il manqua le quatorzièmeetjurant :

" Nomde Dieu de treize ! il me porte toujours la guignece bougre-là.Je mourrai un treize certainement. "

Un desrédacteurs qui avait fini sa besogne prit à son tour unbilboquet dans l'armoire ; c'était un tout petit homme quiavait l'air d'un enfantbien qu'il fût âgé detrente-cinq ans ; et plusieurs autres journalistes étantentrésils allèrent l'un après l'autre chercherle joujou qui leur appartenait. Bientôt ils furent sixcôteà côtele dos au murqui lançaient en l'aird'un mouvement pareil et régulierles boules rougesjaunesou noiressuivant la nature du bois. Et une lutte s'étantétablieles deux rédacteurs qui travaillaient encorese levèrent pour juger les coups.

Forestiergagna de onze points. Alors le petit homme à l'air enfantinqui avait perdusonna le garçon de bureau et commanda : "Neuf bocks. " Et ils se remirent à jouer en attendant lesrafraîchissements.

Duroy butun verre de bière avec ses nouveaux confrèrespuis ildemanda à son ami :

" Quefaut-il que je fasse ? " L'autre répondit : " Jen'ai rien pour toi aujourd'hui. Tu peux t'en aller si tu veux.

-- Et...notre... notre article... est-ce ce soir qu'il passera ?

-- Ouimais ne t'en occupe pas : je corrigerai les épreuves. Fais lasuite pour demainet viens ici à trois heurescommeaujourd'hui. "

Et Duroyayant serré toutes les mains sans savoir même le nom deleurs possesseursredescendit le bel escalierle coeur joyeux etl'esprit allègre.



IV




GeorgesDuroy dormit maltant le désir de voir imprimé sonarticle. Dès que le jour parutil fut deboutet il rôdaitdans la rue bien avant l'heure où les porteurs de journauxvonten courantde kiosque en kiosque.

Alors ilgagna la gare Saint-Lazaresachant bien que La Vie Françaisey arriverait avant de parvenir dans son quartier. Comme il étaitencore trop tôtil erra sur le trottoir.

Il vitarriver la marchandequi ouvrit sa boutique de verrepuis ilaperçut un homme portant sur sa tête un tas de grandspapiers pliés. Il se précipita : c'étaient LeFigarole Gil-BlasLe GauloisL'Événementet deux ou trois autres feuilles du matin ; mais La Vie Françaisen'y était pas.

Une peurle saisit . " Si on avait remis au lendemain les Souvenirsd'un chasseur d'Afriqueou sipar hasardla chose n'avait paspluau dernier momentau père Walter ? "

Enredescendant vers le kiosqueil s'aperçut qu'on vendait lejournalsans qu'il l'eût vu apporter. Il se précipitale dépliaaprès avoir jeté les trois sousetparcourut les titres de la première page. -- Rien. -- Soncoeur se mit à battre ; il ouvrit la feuilleet il eut uneforte émotion en lisantau bas d'une colonneen grosseslettres : " Georges Duroy. " Ça y était !quelle joie !

Il se mità marchersans penserle journal à la mainlechapeau sur le côtéavec une envie d'arrêter lespassants pour leur dire : " Achetez ça -- achetez ça! Il y a un articlede moi. " -- Il aurait voulu pouvoir crierde tous ses poumonscomme font certains hommesle soirsur lesboulevards : " Lisez La Vie Françaiselisezl'article de Georges Duroy : les Souvenirs d'un chasseurd'Afrique. " Ettout à coupil éprouva ledésir de lire lui-même cet articlede le lire dans unendroit publicdans un cafébien en vue. Et il chercha unétablissement qui fût déjà fréquenté.Il lui fallut marcher longtemps. Il s'assit enfin devant une espècede marchand de vin où plusieurs consommateurs étaientdéjà installéset il demanda : " Un rhum"comme il aurait demandé : " Une absinthe "sans songer à l'heure. Puis il appela : " Garçondonnez-moi La Vie Française. "

Un homme àtablier blanc accourut :

"Nous ne l'avons pasmonsieurnous ne recevons que Le RappelLeSiècleLa Lanterneet Le Petit Parisien. "

Duroydéclarad'un ton furieux et indigné : " En voilàune boîte ! Alorsallez me l'acheter. " Le garçony courutla rapporta. Duroy se mit à lire son article ; etplusieurs fois il dittout haut : Très bientrèsbien ! pour attirer l'attention des voisins et leur inspirer ledésir de savoir ce qu'il y avait dans cette feuille. Puis illa laissa sur la table en s'en allant. Le patron s'en aperçutle rappela :

"Monsieurmonsieurvous oubliez votre journal ! "

Et Duroyrépondit :

" Jevous le laisseje l'ai lu. Il y a d'ailleurs aujourd'huidedansune chose très intéressante. "

Il nedésigna pas la chosemais il viten s'en allantun de sesvoisins prendre La Vie Française sur la table oùil l'avait laissée.

Il pensa :" Que vais-je fairemaintenant ? " Et il se décidaà aller à son bureau toucher son mois et donner sadémission. Il tressaillait d'avance de plaisir à lapensée de la tête que feraient son chef et sescollègues. L'idée de l'effarement du chefsurtoutleravissait.

Ilmarchait lentement pour ne pas arriver avant neuf heures et demielacaisse n'ouvrant qu'à dix heures.

Son bureauétait une grande pièce sombreoù il fallaittenir le gaz allumé presque tout le jour en hiver. Elledonnait sur une cour étroiteen face d'autres bureaux. Ilsétaient huit employés là-dedansplus unsous-chef dans un coincaché derrière un paravent.

Duroy allad'abord chercher ses cent dix-huit francs vingt-cinq centimesenfermés dans une enveloppe jaune et déposésdans le tiroir du commis chargé des paiementspuis il pénétrad'un air vainqueur dans la vaste salle de travail où il avaitdéjà passé tant de jours.

Dèsqu'il fut entréle sous-chefM. Potell'appela :

" Ah! c'est vousmonsieur Duroy ? Le chef vous a déjàdemandé plusieurs fois. Vous savez qu'il n'admet pas qu'onsoit malade deux jours de suite sans attestation du médecin. "

Duroyquise tenait debout au milieu du bureaupréparant son effetrépondit d'une voix forte :

" Jem'en fiche un peupar exemple ! "

Il y eutparmi les employés un mouvement de stupéfactionet latête de M. Potel apparuteffaréeau-dessus du paraventqui l'enfermait comme une boîte.

Il sebarricadait là-dedanspar crainte des courants d'aircar ilétait rhumatisant. Il avait seulement percé deux trousdans le papier pour surveiller son personnel.

Onentendait voler les mouches. Le sous-chefenfindemanda avechésitation :

"Vous avez dit ?

-- J'aidit que je m'en fichais un peu. Je ne viens aujourd'hui que pourdonner ma démission. Je suis entré comme rédacteurà La Vie Française avec cinq cents francs parmoisplus les lignes. J'y ai même débuté cematin. "

Il s'étaitpourtant promis de faire durer le plaisirmais il n'avait purésister à l'envie de tout lâcher d'un seul coup.

L'effetdu resteétait complet. Personne ne bougeait.

AlorsDuroy déclara :

" Jevais prévenir M. Perthuispuis je viendrai vous faire mesadieux. "

Et ilsortit pour aller trouver le chefqui s'écria en l'apercevant:

" Ah! vous voilà. Vous savez que je ne veux pas... "

L'employélui coupa la parole :

" Cen'est pas la peine de gueuler comme ça... "

M.Perthuisun gros homme rouge comme une crête de coqdemeurasuffoqué par la surprise.

Duroyreprit :

"J'en ai assez de votre boutique. J'ai débuté ce matindans le journalismeoù on me fait une très belleposition. J'ai bien l'honneur de vous saluer. "

Et ilsortit. Il était vengé.

Il alla eneffet serrer la main de ses anciens collèguesqui osaient àpeine lui parlerpar peur de se compromettrecar on avait entendusa conversation avec le chefla porte étant restéeouverte.

Et il seretrouva dans la rue avec son traitement dans sa poche. Il se paya undéjeuner succulent dans un bon restaurant à prixmodérés qu'il connaissait ; puisayant encore achetéet laissé La Vie Française sur la table oùil avait mangéil pénétra dans plusieursmagasins où il acheta de menus objetsrien que pour les fairelivrer chez lui et donner son nom -- Georges Duroy. -- Il ajoutait :" Je suis le rédacteur de La Vie Française."

Puis ilindiquait la rue et le numéroen ayant soin de stipuler : "Vous laisserez chez le concierge. "

Comme ilavait encore du tempsil entra chez un lithographe qui fabriquaitdes cartes de visite à la minutesous les yeux des passants ;et il s'en fit faire immédiatement une centainequiportaientimprimée sous son nomsa nouvelle qualité.

Puis il serendit au journal.

Forestierle reçut de hautcomme on reçoit un inférieur :

" Ah! te voilàtrès bien. J'ai justement plusieursaffaires pour toi. Attends-moi dix minutes. Je vais d'abord finir mabesogne. "

Et ilcontinua une lettre commencée.

A l'autrebout de la grande tableun petit homme très pâlebouffitrès graschauveavec un crâne tout blanc etluisantécrivaitle nez sur son papierpar suite d'unemyopie excessive.

Forestierlui demanda :

" DisdoncSaint-Potinà quelle heure vas-tu interviewer nos gens?

-- Aquatre heures.

-- Tuemmèneras avec toi le jeune Duroy ici présentet tului dévoileras les arcanes du métier.

-- C'estentendu. "

Puissetournant vers son amiForestier ajouta :

"As-tu apporté la suite sur l'Algérie ? Le débutde ce matin a eu beaucoup de succès. "

Duroyinterditbalbutia :

"Non-- j'avais cru avoir le temps dans l'après-midi-- j'aieu un tas de choses à faire-- je n'ai pas pu... "

L'autreleva les épaules d'un air mécontent :

" Situ n'es pas plus exact que çatu rateras ton avenirtoi. Lepère Walter comptait sur ta copie. Je vais lui dire que cesera pour demain. Si tu crois que tu seras payé pour ne rienfairetu te trompes. "

Puisaprès un silenceil ajouta :

" Ondoit battre le fer quand il est chaudque diable ! "

Saint-Potinse leva :

" Jesuis prêt "dit-il.

AlorsForestier se renversant sur sa chaiseprit une pose presquesolennelle pour donner ses instructionsetse tournant vers Duroy :

"Voilà. Nous avons à Paris depuis deux jours le généralchinois Li-Theng-Faodescendu au Continentalet le rajah TaposahibRamaderao Palidescendu à l'hôtel Bristol. Vous allezleur prendre une conversation. "

Puissetournant vers Saint-Potin :

"N'oublie point les principaux points que je t'ai indiqués.Demande au général et au rajah leur opinion sur lesmenées de l'Angleterre dans l'Extrême-Orientleursidées sur son système de colonisation et de dominationleurs espérances relatives à l'intervention del'Europeet de la France en particulierdans leurs affaires. "

Il se tutpuis il ajoutaparlant à la cantonade :

" Ilsera on ne peut plus intéressant pour nos lecteurs de savoiren même temps ce qu'on pense en Chine et dans les Indes sur cesquestionsqui passionnent si fort l'opinion publique en ce moment. "

Il ajoutapour Duroy :

"Observe comment Saint-Potin s'y prendrac'est un excellent reporteret tâche d'apprendre les ficelles pour vider un homme en cinqminutes. "

Puis ilrecommença à écrire avec gravitéavecl'intention évidente de bien établir les distancesdebien mettre à sa place son ancien camarade et nouveauconfrère.

Dèsqu'ils eurent franchi la porteSaint-Potin se mit à rire etdit à Duroy :

" Envoilà un faiseur ! Il nous la fait à nous-mêmes.On dirait vraiment qu'il nous prend pour ses lecteurs. " Puisils descendirent sur le boulevardet le reporter demanda :

"Buvez-vous quelque chose ?

-- Ouivolontiers. Il fait très chaud. "

Ilsentrèrent dans un café et se firent servir des boissonsfraîches. Et Saint-Potin se mit à parler. Il parla detout le monde et du journal avec une profusion de détailssurprenants.

" Lepatron ? Un vrai juif ! Et vous savezles juifs on ne les changerajamais. Quelle race ! " Et il cita des traits étonnantsd'avaricede cette avarice particulière aux fils d'Israëldes économies de dix centimesdes marchandages de cuisinièredes rabais honteux demandés et obtenustoute une manièred'être d'usurierde prêteur à gages.

" Etavec çapourtantun bon zig qui ne croit à rien etroule tout le monde. Son journalqui est officieuxcatholiquelibéralrépublicainorléanistetarte àla crème et boutique à treizen'a étéfondé que pour soutenir ses opérations de bourse et sesentreprises de toute sorte. Pour çail est très fortet il gagne des millions au moyen de sociétés qui n'ontpas quatre sous de capital... "

Il allaittoujoursappelant Duroy " mon cher ami ".

" Etil a des mots à la Balzacce grigou. Figurez-vous quel'autre jourje me trouvais dans son cabinet avec cette antiquebedole de Norbertet ce Don Quichotte de Rivalquand Montelinnotre administrateurarriveavec sa serviette en maroquin sous lebrascette serviette que tout Paris connaît. Walter leva lenez et demanda : " Quoi de neuf ? "

"Montelin répondit avec naïveté : " Je viensde payer les seize mille francs que nous devions au marchand depapier. "

" Lepatron fit un bondun bond étonnant.

" --Vous dites ?

" --Que je viens de payer M. Privas.

" --Mais vous êtes fou !

" --Pourquoi ?

" --Pourquoi... pourquoi... pourquoi... "

" IIôta ses lunettesles essuya. Puis il souritd'un drôlede sourire qui court autour de ses grosses joues chaque fois qu'il vadire quelque chose de malin ou de fortet avec un ton gouailleur etconvaincuil prononça : " Pourquoi ? Parce que nouspouvions obtenir là-dessus une réduction de quatre àcinq mille francs. "

"Montelinétonnéreprit : " Maismonsieur ledirecteurtous les comptes étaient réguliersvérifiéspar moi et approuvés par vous... "

"Alors le patronredevenu sérieuxdéclara : " Onn'est pas naïf comme vous. Sachezmonsieur Montelinqu'il fauttoujours accumuler ses dettes pour transiger. "

EtSaint-Potin ajouta avec un hochement de tête de connaisseur :

"Hein ? Est-il à la Balzaccelui-là ? "

Duroyn'avait pas lu Balzacmais il répondit avec conviction :

"Bigre oui. "

Puis lereporter parla de Mme Walterune grande dindede Norbert deVarenneun vieux ratéde Rivalune resucée deFervacques. Puis il en vint à Forestier :

"Quant à celui-làil a de la chance d'avoir épousésa femmevoilà tout. "

Duroydemanda :

"Qu'est-ce au juste que sa femme ? "

Saint-Potinse frotta les mains :

" Oh! une rouéeune fine mouche. C'est la maîtresse d'unvieux viveur nommé Vaudrecle comte de Vaudrecqui l'a dotéeet mariée... "

Duroysentit brusquement une sensation de froidune sorte de crispationnerveuseun besoin d'injurier et de gifler ce bavard. Mais ill'interrompit simplement pour lui demander :

"C'est votre nomSaint-Potin ? "

L'autrerépondit avec simplicité :

"Nonje m'appelle Thomas. C'est au journal qu'on m'a surnomméSaint-Potin. "

Et Duroypayant les consommationsreprit :

"Mais il me semble qu'il est tard et que nous avons deux noblesseigneurs à visiter. "

Saint-Potinse mit à rire :

"Vous êtes encore naïfvous ! Alors vous croyez comme çaque je vais aller demander à ce Chinois et à cet Indience qu'ils pensent de l'Angleterre ? Comme si je ne le savais pasmieux qu'euxce qu'ils doivent penser pour les lecteurs de La VieFrançaise. J'en ai déjà interviewécinq cents de ces ChinoisPersansHindousChiliensJaponais etautres. Ils répondent tous la même chosed'aprèsmoi. Je n'ai qu'à reprendre mon article sur le dernier venu età le copier mot pour mot. Ce qui changepar exemplec'estleur têteleur nomleurs titresleur âgeleur suite.Oh ! là-dessusil ne faut pas d'erreurparce que je seraisrelevé raide par Le Figaro ou Le Gaulois. Maissur ce sujet le concierge de l'hôtel Bristol et celui duContinental m'auront renseigné en cinq minutes. Nous irons àpied jusque-là en fumant un cigare. Total : cent sous devoiture à réclamer au journal. Voilàmon chercomment on s'y prend quand on est pratique. "

Duroydemanda :

" Çadoit rapporter bon d'être reporter dans ces conditions-là."

Lejournaliste répondit avec mystère :

"Ouimais rien ne rapporte autant que les échosàcause des réclames déguisées. "

Ilss'étaient levés et suivaient le boulevardvers laMadeleine. Et Saint-Potintout à coupdit à soncompagnon :

"Vous savezsi vous avez à faire quelque choseje n'ai pasbesoin de vousmoi. "

Duroy luiserra la mainet s'en alla.

L'idéede son article à écrire dans la soirée letracassaitet il se mit à y songer. Il emmagasina des idéesdes réflexionsdes jugementsdes anecdotestout enmarchantet il monta jusqu'au bout de l'avenue des Champs-Élyséesoù on ne voyait que de rares promeneursParis étantvide par ces jours de chaleur.

Ayant dînéchez un marchand de vin auprès de l'arc de triomphe del'Étoileil revint lentement à pied chez lui par lesboulevards extérieurset il s'assit devant sa table pourtravailler.

Mais dèsqu'il eut sous les yeux la grande feuille de papier blanctout cequ'il avait amassé de matériaux s'envola de son espritcomme si sa cervelle se fût évaporée. Il essayaitde ressaisir des bribes de souvenirs et de les fixer : ils luiéchappaient à mesure qu'il les reprenaitou bien ilsse précipitaient pêle-mêleet il ne savaitcomment les présenterles habillerni par lequel commencer.

Aprèsune heure d'efforts et cinq pages de papier noircies par des phrasesde début qui n'avaient point de suiteil se dit : " Jene suis pas encore assez rompu au métier. Il faut que jeprenne une nouvelle leçon. " Et tout de suite laperspective d'une autre matinée avec Mme Forestierl'espoirde ce long tête-à-tête intimecordial si douxlefirent tressaillir de désir. Il se coucha bien viteayantpresque peur à présent de se remettre à labesogne et de réussir tout à coup.

Il ne selevale lendemainqu'un peu tardéloignant et savourantd'avance le plaisir de cette visite.

Il étaitdix heures passées quand il sonna chez son ami.

Ledomestique répondit :

"C'est que monsieur est en train de travailler. "

Duroyn'avait point songé que le mari pouvait être là.Il insista cependant : " Dites-lui que c'est moipour uneaffaire pressante"

Aprèscinq minutes d'attenteon le fit entrer dans le cabinet où ilavait passé une si bonne matinée.

A la placeoccupée par luiForestier maintenant était assis etécrivaiten robe de chambreles pieds dans ses pantouflesla tête couverte d'une petite toque anglaisetandis que safemmeenveloppée du même peignoir blancet accoudéeà la cheminéedictaitune cigarette à labouche.

Duroys'arrêtant sur le seuilmurmura :

" Jevous demande bien pardon ; je vous dérange ? "

Et sonamiayant tourné la têteune tête furieusegrogna :

"Qu'est-ce que tu veux encore ? Dépêche-toinous sommespressés. "

L'autreinterditbalbutiait :

"Nonce n'est rienpardon. "

MaisForestierse fâchant :

"Allonssacrebleu ! ne perds pas de temps ; tu n'as pourtant pasforcé ma porte pour le plaisir de nous dire bonjour. "

AlorsDuroyfort troublése décida :

"Non... voilà... c'est que... je n'arrive pas encore àfaire mon article... et tu as été... vous avez étési... si... gentils la dernière fois que... que j'espérais...que j'ai osé venir... "

Forestierlui coupa la parole :

" Tute fiches du mondeà la fin ! Alors tu t'imagines que je vaisfaire ton métieret que tu n'auras qu'à passer àla caisse au bout du moisNon ! elle est bonnecelle- là ! "

La jeunefemme continuait à fumersans dire un motsouriant toujoursd'un vague sourire qui semblait un masque aimable sur l'ironie de sapensée.

Et Duroyrougissantbégayait : " Excusez-moi... j'avais cru...j'avais pensé... " Puis brusquementd'une voix claire :

" Jevous demande mille fois pardonmadameen vous adressant encore mesremerciements les plus vifs pour la chronique si charmante que vousm'avez faite hier. "

Puis ilsaluadit à Charles :

" Jeserai à trois heures au journal "et il sortit.

Ilretourna chez luià grands pasen grommelant : " Ehbienje m'en vais la faire celle-làet tout seulet ilsverront... "

A peinerentréla colère l'excitantil se mit àécrire.

Ilcontinua l'aventure commencée par Mme Forestieraccumulantdes détails de roman feuilletondes péripétiessurprenantes et des descriptions ampouléesavec unemaladresse de style de collégien et des formules desous-officier. En une heureil eut terminé une chronique quiressemblait à un chaos de folieset il la portaavecassuranceà La Vie Française.

Lapremière personne qu'il rencontra fut Saint-Potin quiluiserrant la main avec une énergie de complicedemanda :

"Vous avez lu ma conversation avec le Chinois et avec l'Hindou. Est-ceassez drôle ? Ça a amusé tout Paris. Et je n'aipas vu seulement le bout de leur nez. "

Duroyquin'avait rien luprit aussitôt le journalet il parcourut del'oeil un long article intitulé " Inde et Chine "pendant que le reporter lui indiquait et soulignait les passages lesplus intéressants.

Forestiersurvintsoufflantpressél'air effaré :

" Ah! bonj'ai besoin de vous deux. "

Et il leurindiqua une série d'informations politiques qu'il fallait seprocurer pour le soir même.

Duroy luitendit son article.

"Voici la suite sur l'Algérie

-- Trèsbiendonne : je vais la remettre au patron. "

Ce futtout.

Saint-Potinentraîna son nouveau confrèreetlorsqu'ils furentdans le corridoril lui dit :

"Avez-vous passé à la caisse ?

-- Non.Pourquoi ?

--Pourquoi ? Pour vous faire payer. Voyez-vousil faut toujoursprendre un mois d'avance. On ne sait pas ce qui peut arriver.

-- Mais...je ne demande pas mieux.

-- Je vaisvous présenter au caissier. Il ne fera point de difficultés.On paie bien ici. "

Et Duroyalla toucher ses deux cents francsplus vingt-huit francs pour sonarticle de la veillequijoints à ce qui lui restait de sontraitement du chemin de ferlui faisaient trois cent quarante francsen poche.

Jamais iln'avait tenu pareille sommeet il se crut riche pour des tempsindéfinis.

PuisSaint-Potin l'emmena bavarder dans les bureaux de quatre ou cinqfeuilles rivalesespérant que les nouvelles qu'on l'avaitchargé de recueillir avaient été prises déjàpar d'autreset qu'il saurait bien les leur soufflergrâce àl'abondance et à l'astuce de sa conversation.

Le soirvenuDuroyqui n'avait plus rien à fairesongea àretourner aux Folies-Bergèreetpayant d'audaceil seprésenta au contrôle :

" Jem'appelle Georges Duroyrédacteur à La VieFrançaise. Je suis venu l'autre jour avec M. Forestierqui m'avait promis de demander mes entrées. Je ne sais s'il ya songé. "

Onconsulta un registre. Son nom ne s'y trouvait pas inscrit. Cependantle contrôleurhomme très affablelui dit :

"Entrez toujoursmonsieuret adressez vous-même votre demandeà M. le directeurqui y fera droit assurément. "

Il entraet presque aussitôtil rencontra Rachella femme emmenéele premier soir.

Elle vintà lui :

"Bonjourmon chat. Tu vas bien ?

Trèsbienet toi ?

-- Moipas mal. Tu ne sais pasj'ai rêvé deux fois de toidepuis l'autre jour. "

Duroysouritflatté :

" Ah! ah ! et qu'est-ce que ça prouve ?

-- Çaprouve que tu m'as plugros serinet que nous recommencerons quandça te dira.

--Aujourd'hui si tu veux.

-- Ouijeveux bien.

-- Bonmais écoute... " Il hésitaitun peu confus de cequ'il allait faire ; " C'est quecette foisje n'ai pas le sou: je viens du cercleoù j'ai tout claqué. "

Elle leregardait au fond des yeuxflairant le mensonge avec son instinct etsa pratique de fille habituée aux roueries et aux marchandagesdes hommes. Elle dit :

"Blagueur ! Tu saisça n'est pas gentil avec moi cettemanière-là. "

Il eut unsourire embarrassé :

" Situ veux dix francsc'est tout ce qui me reste. "

Ellemurmura avec un désintéressement de courtisane qui sepaie un caprice :

" Cequi te plairamon chéri : je ne veux que toi. "

Et levantses yeux séduits vers la moustache du jeune hommeelle pritson bras et s'appuya dessus amoureusement :

"Allons boire une grenadine d'abord. Et puis nous ferons un tourensemble. Moije voudrais aller à l'Opéracomme çaavec toipour te montrer. Et puis nous rentrerons de bonne heuren'est-ce pas ? "

. . . . .. . .

Il dormittard chez cette fille. Il faisait jour quand il sortitet la penséelui vint aussitôt d'acheter La Vie Française. Ilouvrit le journal d'une main fiévreuse ; sa chronique n'yétait pas ; et il demeurait debout sur le trottoirparcourantanxieusement de l'oeil les colonnes imprimées avec l'espoird'y trouver enfin ce qu'il cherchait.

Quelquechose de pesant tout à coup accablait son coeurcaraprèsla fatigue d'une nuit d'amourcette contrariététombant sur sa lassitude avait le poids d'un désastre.

Il remontachez lui et s'endormit tout habillé sur son lit.

En entrantquelques heures plus tard dans les bureaux de la rédactionilse présenta devant M. Walter :

"J'ai été tout surpris ce matinmonsieurde ne pastrouver mon second article sur l'Algérie. "

Ledirecteur leva la têteet d'une voix sèche :

" Jel'ai donné à votre ami Forestieren le priant de lelire ; il ne l'a pas trouvé suffisant ; il faudra me lerefaire. "

Duroyfurieuxsortit sans répondre un motetpénétrantbrusquement dans le cabinet de son camarade :

"Pourquoi n'as-tu pas fait paraîtrece matinma chronique ? "

Lejournaliste fumait une cigarettele dos au fond de son fauteuil etles pieds sur sa tablesalissant de ses talons un article commencé.Il articula tranquillement avec un son de voix ennuyé etlointaincomme s'il parlait du fond d'un trou :

" Lepatron l'a trouvé mauvaiset m'a chargé de te leremettre pour le recommencer. Tiensle voilà. "

Et ilindiquait du doigt les feuilles dépliées sous unpresse-papiers.

Duroyconfondune trouva rien à direetcomme il mettait sa prosedans sa pocheForestier reprit :

"Aujourd'hui tu vas te rendre d'abord à la préfecture..."

Et ilindiqua une série de courses d'affairesde nouvelles àrecueillir. Duroy s'en allasans avoir pu découvrir le motmordant qu'il cherchait.

Ilrapporta son article le lendemain. Il lui fut rendu de nouveau.L'ayant refait une troisième foiset le voyant refuséil comprit qu'il allait trop vite et que la main de Forestier pouvaitseule l'aider dans sa route.

Il neparla donc plus des Souvenirs d'un chasseur d'Afriqueen sepromettant d'être souple et rusépuisqu'il le fallaitet de faireen attendant mieuxson métier de reporter aveczèle.

Il connutles coulisses des théâtres et celles de la politiqueles corridors et le vestibule des hommes d'État et de laChambre des députésles figures importantes desattachés de cabinet et les mines renfrognées deshuissiers endormis.

Il eut desrapports continus avec des ministresdes conciergesdes générauxdes agents de policedes princesdes souteneursdes courtisanesdes ambassadeursdes évêquesdes proxénètesdes rastaquouèresdes hommes du mondedes grecsdes cochersde fiacredes garçons de café et bien d'autresétantdevenu l'ami intéressé et indifférent de tousces gensles confondant dans son estimeles toisant à lamême mesureles jugeant avec le même oeilàforce de les voir tous les joursà toute heuresanstransition d'espritet de parler avec eux tous des mêmesaffaires concernant son métier. Il se comparait lui-mêmeà un homme qui goûterait coup sur coup les échantillonsde tous les vinset ne distinguerait bientôt plus leChâteau-Margaux de l'Argenteuil. Il devint en peu de temps unremarquable reportersûr de ses informationsrusérapidesubtilune vraie valeur pour le journalcomme disait lepère Walterqui s'y connaissait en rédacteurs.

Cependantcomme il ne touchait que dix centimes la ligneplus ses deux centsfrancs de fixeet comme la vie de boulevardla vie de caféla vie de restaurant coûte cheril n'avait jamais le sou et sedésolait de sa misère.

C'est untruc à saisirpensait-ilen voyant certains confrèresaller la poche pleine d'orsans jamais comprendre quels moyenssecrets ils pouvaient bien employer pour se procurer cette aisance.Et il soupçonnait avec envie des procédésinconnus et suspectsdes services rendustoute une contrebandeacceptée et consentie. Oril lui fallait pénétrerle mystèreentrer dans l'association tacites'imposer auxcamarades qui partageaient sans lui.

Et ilrêvait souvent le soiren regardant de sa fenêtre passerles trainsaux procédés qu'il pourrait employer.



V




Deux moiss'étaient écoulés ; on touchait àseptembreet la fortune rapide que Duroy avait espéréelui semblait bien longue à venir. Il s'inquiétaitsurtout de la médiocrité morale de sa situation et nevoyait pas par quelle voie il escaladerait les hauteurs oùl'on trouve la considération et l'argent. Il se sentaitenfermé dans ce métier médiocre de reportermuré là-dedans à n'en pouvoir sortir. Onl'appréciaitmais on l'estimait selon son rang. Forestiermêmeà qui il rendait mille servicesne l'invitaitplus à dînerle traitait en tout comme un inférieurbien qu'il le tutoyât comme un ami.

De tempsen tempsil est vraiDuroysaisissant une occasionplaçaitun bout d'articleet ayant acquis par ses échos une souplessede plume et un tact qui lui manquaient lorsqu'il avait écritsa seconde chronique sur l'Algérieil ne courait plus aucunrisque de voir refuser ses actualités. Mais de là àfaire des chroniques au gré de sa fantaisie ou àtraiteren jugeles questions politiquesil y avait autant dedifférence qu'à conduire dans les avenues du Bois étantcocherou à conduire étant maître. Ce quil'humiliait surtoutc'était de sentir fermées lesportes du mondede n'avoir pas de relations à traiter enégalde ne pas entrer dans l'intimité des femmesbienque plusieurs actrices connues l'eussent parfois accueilli avec unefamiliarité intéressée.

Il savaitd'ailleurspar expériencequ'elles éprouvaient pourluitoutesmondaines ou cabotinesun entraînement singulierune sympathie instantanéeet il ressentaitde ne pointconnaître celles dont pourrait dépendre son aveniruneimpatience de cheval entravé.

Biensouvent il avait songé à faire une visite à MmeForestier ; mais la pensée de leur dernière rencontrel'arrêtaitl'humiliaitet il attendaiten outred'y êtreengagé par le mari. Alors le souvenir lui vint de Mme deMarelle etse rappelant qu'elle l'avait prié de la venirvoiril se présenta chez elle un après-midi qu'iln'avait rien à faire.

" J'ysuis toujours jusqu'à trois heures "avait-elle dit.

Il sonnaità sa porte à deux heures et demie.

Ellehabitait rue de Verneuilau quatrième.

Au bruitdu timbreune bonne vint ouvrirune petite servante dépeignéequi nouait son bonnet en répondant :

"Ouimadame est làmais je ne sais pas si elle est levée."

Et ellepoussa la porte du salon qui n'était point fermée.

Duroyentra. La pièce était assez grandepeu meubléeet d'aspect négligé. Les fauteuilsdéfraîchiset vieuxs'alignaient le long des mursselon l'ordre établipar la domestiquecar on ne sentait en rien le soin élégantd'une femme qui aime le chez soi. Quatre pauvres tableauxreprésentant une barque sur un fleuveun navire sur la merun moulin dans une plaine et un bûcheron dans un boispendaient au milieu des quatre panneauxau bout de cordons inégauxet tous les quatre accrochés de travers. On devinait quedepuis longtemps ils restaient penchés ainsi sous l'oeilnégligent d'une indifférente.

Duroys'assit et attendit. Il attendit longtemps. Puis une porte s'ouvritet Mme de Marelle entra en courantvêtue d'un peignoirjaponais en soie rose où étaient brodés despaysages d'ordes fleurs bleues et des oiseaux blancset elles'écria :

"Figurez-vous que j'étais encore couchée. Que c'estgentil à vous de venir me voir ! J'étais persuadéeque vous m'aviez oubliée. "

Elletendit ses deux mains d'un geste raviet Duroyque l'aspectmédiocre de l'appartement mettait à son aiseles ayantprisesen baisa unecomme il avait vu faire à Norbert deVarenne.

Elle lepria de s'asseoir ; puisle regardant des pieds à la tête: " Comme vous êtes changé ! Vous avez gagnéde l'air. Paris vous fait du bien. Allonsracontez-moi lesnouvelles. "

Et ils semirent à bavarder tout de suitecomme s'ils eussent étéd'anciennes connaissancessentant naître entre eux unefamiliarité instantanéesentant s'établir un deces courants de confianced'intimité et d'affection qui fontamisen cinq minutesdeux êtres de même caractèreet de même race.

Tout àcoupla jeune femme s'interrompitet s'étonnant :

"C'est drôle comme je suis avec vous. Il me semble que je vousconnais depuis dix ans. Nous deviendronssans doutebons camarades.Voulez-vous ? "

Ilrépondit : " Maiscertainement "avec un sourirequi en disait plus.

Il latrouvait tout à fait tentantedans son peignoir éclatantet douxmoins fine que l'autre dans son peignoir blancmoinschattemoins délicatemais plus excitanteplus poivrée.

Quand ilsentait près de lui Mme Forestieravec son sourire immobileet gracieux qui attirait et arrêtait en même tempsquisemblait dire : " Vous me plaisez " et aussi : "Prenez garde "dont on ne comprenait jamais le sens véritableil éprouvait surtout le désir de se coucher àses piedsou de baiser la fine dentelle de son corsage et d'aspirerlentement l'air chaud et parfumé qui devait sortir de làglissant entre les seins. Auprès de Mme de Marelleil sentaiten lui un désir plus brutalplus précisun désirqui frémissait dans ses mains devant les contours soulevésde la soie légère.

Elleparlait toujourssemant en chaque phrase cet esprit facile dont elleavait pris l'habitudecomme un ouvrier saisit le tour de main qu'ilfaut pour accomplir une besogne réputée difficile etdont s'étonnent les autres. Il l'écoutaitpensant : "C'est bon à retenir tout ça. On écrirait deschroniques parisiennes charmantes en la faisant bavarder sur lesévénements du jour. "

Mais onfrappa doucementtout doucement à la porte par laquelle elleétait venue ; et elle cria : " Tu peux entrermignonne." La petite fille parutalla droit à Duroy et lui tenditla main.

La mèreétonnée murmura : " Mais c'est une conquête.Je ne la reconnais plus. " Le jeune hommeayant embrassél'enfantla fit asseoir à côté de luiet luiposaavec un air sérieuxdes questions gentilles sur cequ'elle avait fait depuis qu'ils ne s'étaient vus. Ellerépondait de sa petite voix de flûteavec son air gravede grande personne.

La pendulesonna trois heures. Le journaliste se leva.

"Venez souventdemanda Mme de Marellenous bavarderons commeaujourd'huivous me ferez toujours plaisir. Mais pourquoi ne vousvoit-on plus chez les Forestier ? "

Ilrépondit :

" Oh! pour rien. J'ai eu beaucoup à faire. J'espère bienque nous nous y retrouverons un de ces jours. "

Et ilsortitle coeur plein d'espoirsans savoir pourquoi.

Il neparla pas à Forestier de cette visite.

Mais il engarda le souvenirles jours suivantsplus que le souvenirunesorte de sensation de la présence irréelle etpersistante de cette femme. Il lui semblait avoir pris quelque chosed'ellel'image de son corps restée dans ses yeux et la saveurde son être moral restée en son coeur. II demeurait sousl'obsession de son imagecomme il arrive quelquefois quand on apassé des heures charmantes auprès d'un être. Ondirait qu'on subit une possession étrangeintimeconfusetroublante et exquise parce qu'elle est mystérieuse.

Il fit uneseconde visite au bout de quelques jours.

La bonnel'introduisit dans le salonet Laurine parut aussitôt. Elletenditnon plus sa mainmais son frontet dit :

"Maman m'a chargée de vous prier de l'attendre. Elle en a pourun quart d'heureparce qu'elle n'est pas habillée. Je voustiendrai compagnie. "

Duroyqu'amusaient les manières cérémonieuses de lafilletterépondit : " Parfaitementmademoisellejeserai enchanté de passer un quart d'heure avec vous : mais jevous préviens que je ne suis point sérieux du toutmoije joue toute la journée ; je vous propose donc de faireune partie de chat perché. "

La gaminedemeura saisiepuis elle souritcomme aurait fait une femmedecette idée qui la choquait un pou et l'étonnait aussi ;et elle murmura :

" Lesappartements ne sont pas faits pour jouer. "

Il reprit:

" Çam'est égal : moi je joue partout. Allonsattrapez-moi. "

Et il semit à tourner autour de la tableen l'excitant à lepoursuivretandis qu'elle s'en venait derrière luisourianttoujours avec une sorte de condescendance polieet étendantparfois la main pour le touchermais sans s'abandonner jusqu'àcourir.

Ils'arrêtaitse baissaitetlorsqu'elle approchaitde sonpetit pas hésitantil sautait en l'air comme les diablesenfermés en des boîtespuis il s'élançaitd'une enjambée à l'autre bout du salon. Elle trouvaitça drôlefinissait par rireets'animantcommençaità trottiner derrière luiavec de légers crisjoyeux et craintifsquand elle avait cru le saisir. Il déplaçaitles chaisesen faisait des obstaclesla forçait àpivoter pendant une minute autour de la mêmepuisquittantcelle-làen saisissait une autre. Laurine courait maintenants'abandonnait tout à fait au plaisir de ce jeu nouveau etlafigure roseelle se précipitait d'un grand éland'enfant ravieà chacune des fuitesà chacune desrusesà chacune des feintes de son compagnon.

Brusquementcomme elle s'imaginait l'atteindreil la saisit dans ses brasetl'élevant jusqu'au plafondil cria : " Chat perché! "

Lafillette enchantée agitait ses jambes pour s'échapperet riait de tout son coeur.

Mme deMarelle entra etstupéfaite :

" Ah! Laurine... Laurine qui joue... Vous êtes un ensorceleurmonsieur. "

Il reposapar terre la gaminebaisa la main de la mèreet ilss'assirentl'enfant entre eux. Ils voulurent causer : mais Laurinegriséesi muette d'ordinaireparlait tout le tempset ilfallut l'envoyer à sa chambre.

Elle obéitsans répondremais avec des larmes dans les yeux.

Dèsqu'ils furent seulsMme de Marelle baissa la voix :

"Vous ne savez pasj'ai un grand projetet j'ai pensé àvous. Voilà. Comme je dîne toutes les semaines chez lesForestierje leur rends çade temps en tempsdans unrestaurant. Moije n'aime pas à avoir du monde chez moijene suis pas organisée pour çaetd'ailleursjen'entends rien aux choses de la maisonrien à la cuisinerien à rien. J'aime vivre à la diable. Donc je lesreçois de temps en temps au restaurantmais ça n'estpas gai quand nous ne sommes que nous troiset mes connaissances àmoi ne vont guère avec eux. Je vous dis ça pour vousexpliquer une invitation peu régulière. Vous comprenezn'est-ce pasque je vous demande d'être des nôtressamediau café Richesept heures et demie. Vous connaissezla maison ? "

Il acceptaavec bonheur. Elle reprit :

"Nous serons tous les quatre seulementune vraie partie carrée.C'est très amusant ces petites fêtes-làpournous autres femmes qui n'y sommes pas habituées. "

Elleportait une robe marron foncéqui moulait sa tailleseshanchessa gorgeses bras d'une façon provocante et coquette; et Duroy éprouvait un étonnement confuspresque unegêne dont il ne saisissait pas bien la causedu désaccordde cette élégance soignée et raffinéeavec l'insouci visible pour le logis qu'elle habitait.

Tout cequi vêtait son corpstout ce qui touchait intimement etdirectement sa chairétait délicat et finmais ce quil'entourait ne lui importait plus.

Il laquittagardantcomme l'autre foisla sensation de sa présencecontinuée dans une sorte d'hallucination de ses sens. Et ilattendit le jour du dîner avec une impatience grandissante.

Ayant louépour la seconde fois un habit noirses moyens ne lui permettantpoint encore d'acheter un costume de soiréeil arriva lepremier au rendez-vousquelques minutes avant l'heure.

On le fitmonter au second étageet on l'introduisit dans un petitsalon de restauranttendu de rouge et ouvrant sur le boulevard sonunique fenêtre.

Une tablecarréede quatre couvertsétalait sa nappe blanchesi luisante qu'elle semblait vernie ; et les verresl'argenterieleréchaud brillaient gaiement sous la flamme de douze bougiesportées par deux hauts candélabres.

Au dehorson apercevait une grande tache d'un vert clair que faisaient lesfeuilles d'un arbreéclairées par la lumièrevive des cabinets particuliers.

Duroys'assit sur un canapé très basrouge comme lestentures des murset dont les ressorts fatiguéss'enfonçantsous luilui donnèrent la sensation de tomber dans un trou.Il entendait dans toute cette vaste maison une rumeur confusecebruissement des grands restaurants fait du bruit des vaisselles etdes argenteries heurtéesdu bruit des pas rapides des garçonsadouci par le tapis des corridorsdu bruit des portes un momentouvertes et qui laissent échapper le son des voix de tous cesétroits salons où sont enfermés des gens quidînent. Forestier entra et lui serra la main avec unefamiliarité cordiale qu'il ne lui témoignait jamaisdans les bureaux de La Vie Française.

" Cesdeux dames vont arriver ensembledit-il ; c'est très gentilces dîners-là ! "

Puis ilregarda la tablefit éteindre tout à fait un bec degaz qui brûlait en veilleuseferma un battant de la fenêtreà cause du courant d'airet choisit sa place bien àl'abri en déclarant : " Il faut que je fasse grandeattention ; j'ai été mieux pendant un moiset me voicirepris depuis quelques jours. J'aurai attrapé froid mardi ensortant du théâtre. "

On ouvritla porte et les deux jeunes femmes parurentsuivies d'un maîtred'hôtelvoiléescachéesdiscrètesaveccette allure de mystère charmant qu'elles prennent en cesendroits où les voisinages et les rencontres sont suspects.

CommeDuroy saluait Mme Forestierelle le gronda fort de n'être pasrevenu la voir ; puis elle ajoutaavec un sourirevers son amie :

"C'est çavous me préférez Mme de Marellevoustrouvez bien le temps pour elle. "

Puis ons'assitet le maître d'hôtel ayant présentéà Forestier la carte des vinsMme de Marelle s'écria :

"Donnez à ces messieurs ce qu'ils voudront ; quant ànous du champagne frappédu meilleurdu champagne doux parexemplerien autre chose. "

Et l'hommeétant sortielle annonça avec un rire excité :

" Jeveux me pocharder ce soirnous allons faire une noceune vraienoce. "

Forestierqui paraissait n'avoir pas entendudemanda :

"Cela ne vous ferait-il rien qu'on fermât la fenêtre ?J'ai la poitrine un peu prise depuis quelques jours.

-- Nonrien du tout. "

Il alladonc pousser le battant resté entrouvert et il revints'asseoir avec un visage rassérénétranquillisé.

Sa femmene disait rienparaissait absorbée ; etles yeux baissésvers la tableelle souriait aux verresde ce sourire vague quisemblait promettre toujours pour ne jamais tenir.

Leshuîtres d'Ostende furent apportéesmignonnes etgrassessemblables à de petites oreilles enfermées endes coquilleset fondant entre le palais et la langue ainsi que desbonbons salés

Puisaprès le potageon servit une truite rose comme de la chairde jeune fille ; et les convives commencèrent à causer.

On parlad'abord d'un cancan qui courait les ruesl'histoire d'une femme dumonde surprisepar un ami de son marisoupant avec un princeétranger en cabinet particulier.

Forestierriait beaucoup de l'aventure ; les deux femmes déclaraient quele bavard indiscret n'était qu'un goujat et qu'un lâche.Duroy fut de leur avis et proclama bien haut qu'un homme a le devoird'apporter en ces sortes d'affairesqu'il soit acteurconfident ousimple témoinun silence de tombeau. Il ajouta :

"Comme la vie serait pleine de choses charmantes si nous pouvionscompter sur la discrétion absolue les uns des autres. Ce quiarrête souventbien souventpresque toujours les femmesc'est la peur du secret dévoilé. "

Puis ilajoutasouriant :

"Voyonsn'est-ce pas vrai ?

"Combien y en a-t-il qui s'abandonneraient à un rapide désirau caprice brusque et violent d'une heureà une fantaisied'amoursi elles ne craignaient de payer par un scandaleirrémédiable et par des larmes douloureuses un court etléger bonheur ! "

Il parlaitavec une conviction contagieusecomme s'il avait plaidé unecausesa causecomme s'il eût dit : " Ce n'est pas avecmoi qu'on aurait à craindre de pareils dangers. Essayez pourvoir. "

Elles lecontemplaient toutes les deuxl'approuvant du regardtrouvant qu'ilparlait bien et justeconfessant par leur silence ami que leurmorale inflexible de Parisiennes n'aurait pas tenu longtemps devantla certitude du secret.

EtForestierpresque couché sur le canapéune jamberepliée sous luila serviette glissée dans son giletpour ne point maculer son habitdéclara tout à coupavec un rire convaincu de sceptique :

"Sacristi ouion s'en paierait si on était sûr dusilence. Bigre de bigre ! les pauvres maris. "

Et on semit à parler d'amour. Sans l'admettre éternelDuroy lecomprenait durablecréant un lienune amitié tendreune confiance ! L'union des sens n'était qu'un sceau àl'union des coeurs. Mais il s'indignait des jalousies harcelantesdes dramesdes scènesdes misères quipresquetoujoursaccompagnent les ruptures.

Quand ilse tutMme de Marelle soupira :

"Ouic'est la seule bonne chose de la vieet nous la gâtonssouvent par des exigences impossibles. "

MmeForestier qui jouait avec un couteauajouta :

"Oui... oui... c'est bon d'être aimée... "

Et ellesemblait pousser plus loin son rêvesonger à des chosesqu'elle n'osait point dire.

Et commela première entrée n'arrivait pasils buvaient detemps en temps une gorgée de champagne en grignotant descroûtes arrachées sur le dos des petits pains ronds. Etla pensée de l'amourlente et envahissanteentrait en euxenivrait peu à peu leur âmecomme le vin clairtombégoutte à goutte en leur gorgeéchauffait leur sang ettroublait leur esprit.

On apportades côtelettes d'agneautendreslégèrescouchées sur un lit épais et menu de pointesd'asperges.

"Bigre ! la bonne chose ! " s'écria Forestier. Et ilsmangeaient avec lenteursavourant la viande fine et le légumeonctueux comme une crème.

Duroyreprit :

"Moiquand j'aime une femmetout disparaît du monde autourd'elle. "

Il disaitcela avec convictions'exaltant à la pensée de cettejouissance de table qu'il goûtait.

MmeForestier murmuraavec son air de n'y point toucher :

" Iln'y a pas de bonheur comparable à la première pressiondes mainsquand l'un demande : " M'aimez-vous ? " et quandl'autre répond : " Ouije t'aime. "

Mme deMarellequi venait de vider d'un trait une nouvelle flûte dechampagnedit gaiement en reposant son verre :

"Moije suis moins platonique. "

Et chacunse mit à ricanerl'oeil alluméen approuvant cetteparole.

Forestiers'étendit sur le canapéouvrit les brasles appuyasur des coussins et d'un ton sérieux :

"Cette franchise vous honore et prouve que vous êtes une femmepratique. Mais peut-on vous demander quelle est l'opinion de M. deMarelle ? "

Ellehaussa les épaules lentementavec un dédain infiniprolongé ; puisd'une voix nette :

" M.de Marelle n'a pas d'opinion en cette matière. Il n'a quedes... que des abstentions. "

Et lacauseriedescendant des théories élevées sur latendresseentra dans le jardin fleuri des polissonneriesdistinguées.

Ce fut lemoment des sous-entendus adroitsdes voiles levés par desmotscomme on lève des jupesle moment des ruses de langagedes audaces habiles et déguiséesde toutes leshypocrisies impudiquesde la phrase qui montre des images dévêtuesavec des expressions couvertesqui fait passer dans l'oeil et dansl'esprit la vision rapide de tout ce qu'on ne peut pas direetpermet aux gens du monde une sorte d'amour subtil et mystérieuxune sorte de contact impur des pensées par l'évocationsimultanéetroublante et sensuelle comme une étreintede toutes les choses secrèteshonteuses et désiréesde l'enlacement. On avait apporté le rôtides perdreauxflanqués de caillespuis des petits poispuis une terrine defoie gras accompagnée d'une salade aux feuilles denteléesemplissant comme une mousse verte un grand saladier en forme decuvette. Ils avaient mangé de tout cela sans y goûtersans s'en douteruniquement préoccupés de ce qu'ilsdisaientplongés dans un bain d'amour.

Les deuxfemmesmaintenanten lançaient de roidesMme de Marelleavec une audace naturelle qui ressemblait à une provocationMme Forestier avec une réserve charmanteune pudeur dans letondans la voixdans le souriredans toute l'allurequisoulignaiten ayant l'air de les atténuerles choses hardiessorties de sa bouche.

Forestiertout à fait vautré sur les coussinsriaitbuvaitmangeait sans cesse et jetait parfois une parole tellement oséeou tellement crue que les femmesun peu choquées par la formeet pour la formeprenaient un petit air gêné qui duraitdeux ou trois secondes. Quand il avait lâché quelquepolissonnerie trop grosseil ajoutait :

"Vous allez bienmes enfants. Si vous continuez comme çavousfinirez par faire des bêtises. "

Le dessertvintpuis le café ; et les liqueurs versèrent dans lesesprits excités un trouble plus lourd et plus chaud.

Comme ellel'avait annoncé en se mettant à tableMme de Marelleétait pochardeet elle le reconnaissaitavec une grâcegaie et bavarde de femme qui accentuepour amuser ses convivesunepointe d'ivresse très réelle.

MmeForestier se taisait maintenantpar prudence peut-être ; etDuroyse sentant trop allumé pour ne pas se compromettregardait une réserve habile.

On allumades cigaretteset Forestiertout à coupse mit àtousser.

Ce fut unequinte terrible qui lui déchirait la gorge ; etla facerougele front en sueuril étouffait dans sa serviette.Lorsque la crise fut calméeil grognad'un air furieux : "Ça ne me vaut riences parties-là : c'est stupide. "Toute sa bonne humeur avait disparu dans la terreur du mal quihantait sa pensée.

"Rentrons chez nous "dit-il.

Mme deMarelle sonna le garçon et demanda l'addition. On la luiapporta presque aussitôt. Elle essaya de la lire ; mais leschiffres tournaient devant ses yeuxet elle passa le papier àDuroy : " Tenezpayez pour moije n'y vois plusje suis tropgrise. "

Et ellelui jeta en même temps sa bourse dans les mains.

Le totalmontait à cent trente francs. Duroy contrôla et vérifiala notepuis donna deux billetset reprit la monnaieen demandantà mi-voix : " Combien faut-il laisser aux garçons?

-- Ce quevous voudrezje ne sais pas. "

Il mitcinq francs sur l'assiettepuis rendit la bourse à la jeunefemmeen lui disant :

"Voulez-vous que je vous reconduise à votre porte ?

-- Maiscertainement. Je suis incapable de retrouver mon adresse. "

On serrales mains des Forestieret Duroy se trouva seul avec Mme de Marelledans un fiacre qui roulait.

Il lasentait contre luisi prèsenfermée avec lui danscette boîte noirequ'éclairaient brusquementpendantun instantles becs de gaz des trottoirs. Il sentaitàtravers sa manchela chaleur de son épauleet il ne trouvaitrien à lui direabsolument rienayant l'esprit paralysépar le désir impérieux de la saisir dans ses bras.

" Sij'osaisque ferait-elle ? " pensait-il. Et le souvenir detoutes les polissonneries chuchotées pendant le dînerl'enhardissaitmais la peur du scandale le retenait en mêmetemps.

Elle nedisait rien non plusimmobileenfoncée en son coin. Il eûtpensé qu'elle dormait s'il n'avait vu briller ses yeux chaquefois qu'un rayon de lumière pénétrait dans lavoiture.

" Quepensait-elle ? " Il sentait bien qu'il ne fallait point parlerqu'un motun seul motrompant le silenceemporterait ses chances ;mais l'audace lui manquaitl'audace de l'action brusque et brutale.

Tout àcoup il sentit remuer son pied. Elle avait fait un mouvementunmouvement secnerveuxd'impatience ou d'appel peut-être. Cegestepresque insensiblelui fit courirde la tête auxpiedsun grand frisson sur la peauetse tournant vivementil sejeta sur ellecherchant la bouche avec ses lèvres et la chairnue avec ses mains.

Elle jetaun criun petit crivoulut se dresserse débattrelerepousser ; puis elle cédacomme si la force lui eûtmanqué pour résister plus longtemps.

Mais lavoiture s'étant arrêtée bientôt devant lamaison qu'elle habitaitDuroysurprisn'eut point àchercher des paroles passionnées pour la remercierla béniret lui exprimer son amour reconnaissant. Cependant elle ne se levaitpaselle ne remuait pointétourdie par ce qui venait de sepasser. Alors il craignit que le cocher n'eût des douteset ildescendit le premier pour tendre la main à la jeune femme.

Ellesortit enfin du fiacre en trébuchant et sans prononcer uneparole. Il sonnaetcomme la porte s'ouvraitil demandaentremblant : " Quand vous reverrai-je ? "

Ellemurmura si bas qu'il entendit à peine : " Venez déjeuneravec moi demain. " Et elle disparut dans l'ombre du vestibule enrepoussant le lourd battantqui fit un bruit de coup de canon.

Il donnacent sous au cocher et se mit à marcher devant luid'un pasrapide et triomphantle coeur débordant de joie.

Il entenait uneenfinune femme mariée ! une femme du monde ! duvrai monde ! du monde parisien ! Comme ça avait étéfacile et inattendu !

Il s'étaitimaginé jusque-là que pour aborder et conquérirune de ces créatures tant désiréesil fallaitdes soins infinisdes attentes interminablesun siège habilefait de galanteriesde paroles d'amourde soupirs et de cadeaux. Etvoilà que tout d'un coupà la moindre attaquelapremière qu'il rencontrait s'abandonnait à luisi vitequ'il en demeurait stupéfait.

"Elle était grisepensait-il ; demaince sera une autrechanson. J'aurai les larmes. " Cette idée l'inquiétapuis il se dit : " Ma foitant pis. Maintenant que je la tiensje saurai bien la garder. "

Etdansle mirage confus où s'égaraient ses espérancesespérances de grandeurde succèsde renomméede fortune et d'amouril aperçut tout à couppareilleà ces guirlandes de figurantes qui se déroulent dans leciel des apothéosesune procession de femmes élégantesrichespuissantesqui passaient en souriant pour disparaîtrel'une après l'autre au fond du nuage doré de ses rêves.

Et sonsommeil fut peuplé de visions.

Il étaitun peu émule lendemainen montant l'escalier de Mme deMarelle. Comment allait-elle le recevoir ? Et si elle ne le recevaitpas ? Si elle avait défendu l'entrée de sa demeure ? Sielle racontait ?... Mais nonelle ne pouvait rien dire sans laisserdeviner la vérité tout entière. Donc il étaitmaître de la situation.

La petitebonne ouvrit la porte. Elle avait son visage ordinaire. Il serassuracomme s'il se fût attendu à ce que ladomestique lui montrât une figure bouleversée.

Il demanda:

"Madame va bien ? "

Ellerépondit :

"Ouimonsieurcomme toujours.

Et elle lefit entrer dans le salon.

Il alladroit à la cheminée pour constater l'état de sescheveux et de sa toilette ; et il rajustait sa cravate devant laglacequand il aperçut dedans la jeune femme qui le regardaitdebout sur le seuil de la chambre.

Il fitsemblant de ne l'avoir point vueet ils se considérèrentquelques secondesau fond du miroirs'observants'épiantavant de se trouver face à face.

Il seretourna. Elle n'avait point bougéet semblait attendre. Ils'élançabalbutiant : " Comme je vous aime !comme je vous aime ! " Elle ouvrit les bras et tomba sur sapoitrine ; puisayant levé la tête vers luiilss'embrassèrent longtemps.

Il pensait: " C'est plus facile que je n'aurais cru. Ça va trèsbien. " Etleurs lèvres s'étant séparéesil souriaitsans dire un moten tâchant de mettre dans sonregard une infinité d'amour.

Elle aussisouriaitde ce sourire qu'elles ont pour offrir leur désirleur consentementleur volonté de se donner. Elle murmura :

"Nous sommes seuls. J'ai envoyé Laurine déjeuner chezune camarade. "

Ilsoupiraen lui baisant les poignets :

"Mercije vous adore. "

Alors ellelui prit le brascomme s'il eût été son maripour aller jusqu'au canapé où ils s'assirent côteà côte.

Il luifallait un début de causerie habile et séduisant ; nele découvrant point à son gréil balbutia :

"Alors vous ne m'en voulez pas trop ? "

Elle luimit une main sur la bouche :

"Tais-toi ! "

Ilsdemeurèrent silencieux les regards mêléslesdoigts enlacés et brûlants.

"Comme je vous désirais ! " dit-il.

Ellerépéta : " Tais-toi. "

Onentendait la bonne remuer les assiettes dans la sallederrièrele mur.

Il se leva:

" Jene veux pas rester si près de vous. Je perdrais la tête."

La portes'ouvrit :

"Madame est servie. "

Et iloffrit son bras avec gravité.

Ilsdéjeunèrent face à facese regardant et sesouriant sans cesseoccupés uniquement d'euxtout enveloppéspar le charme si doux d'une tendresse qui commence. Ils mangeaientsans savoir quoi. Il sentit un piedun petit piedqui rôdaitsous la table. Il le prit entre les siens et l'y gardale serrant detoute sa force.

La bonneallaitvenaitapportait et enlevait les plats d'un air nonchalantsans paraître rien remarquer.

Quand ilseurent fini de mangerils rentrèrent dans le salon etreprirent leur place sur le canapécôte à côte.

Peu àpeuil se serrait contre elleessayant de l'étreindre. Maiselle le repoussait avec calme :

"Prenez gardeon pourrait entrer. "

Il murmura:

"Quand pourrai-je vous voir bien seule pour vous dire comme je vousaime ? "

Elle sepencha vers son oreille. et prononça tout bas :

"J'irai vous faire une petite visite chez vous un de ces jours. "

Il sesentit rougir :

"C'est que... chez moi... c'est... c'est bien modeste. "

Ellesourit :

" Çane fait rien. C'est vous que j'irai voir et non pas l'appartement. "

Alors illa pressa pour savoir quand elle viendrait. Elle fixa un jour éloignéde la semaine suivanteet il la supplia d'avancer la dateavec desparoles balbutiéesdes yeux luisantsen lui maniant et luibroyant les mainsle visage rougeenfiévréravagéde désirde ce désir impétueux qui suit lesrepas en tête-à-tête.

Elles'amusait de le voir l'implorer avec cette ardeuret cédaitun jourde temps en temps. Mais il répétait : "Demain... dites... demain. "

Elle yconsentit à la fin :

"Oui. Demain. Cinq heures. "

Il poussaun long soupir de joie ; et ils causèrent presquetranquillementavec des allures d'intimitécomme s'ils sefussent connus depuis vingt ans.

Un coup detimbre les fit tressaillir ; etd'une secousseils s'éloignèrentl'un de l'autre.

Ellemurmura : " Ce doit être Laurine. "

L'enfantparutpuis s'arrêta interditepuis courut vers Duroy enbattant des mainstransportée de plaisir en l'apercevantetelle cria :

" Ah! Bel-Ami ! "

Mme deMarelle se mit à rire :

"Tiens ! Bel-Ami ! Laurine vous a baptisé ! C'est un bon petitnom d'amitié pour vousça ; moi aussi je vousappellerai Bel-Ami ! "

Il avaitpris sur ses genoux la filletteet il dut jouer avec elle àtous les petits jeux qu'il lui avait appris.

Il se levaà trois heures moins vingt minutespour se rendre au journal; et sur l'escalierpar la porte entrouverteil murmura encore dubout des lèvres : " Demain. Cinq heures. "

La jeunefemme répondit : " Oui "d'un sourireet disparut.

Dèsqu'il eut fini sa besogne journalièreil songea à lafaçon dont il arrangerait sa chambre pour recevoir samaîtresse et dissimuler le mieux possible la pauvreté dulocal. Il eut l'idée d'épingler sur les murs de menusbibelots japonaiset il acheta pour cinq francs toute une collectionde créponsde petits éventails et de petits écransdont il cacha les taches trop visibles du papier. Il appliqua sur lesvitres de la fenêtre des images transparentes représentantdes bateaux sur des rivièresdes vols d'oiseaux àtravers des ciels rougesdes dames multicolores sur des balcons etdes processions de petits bonshommes noirs dans les plaines rempliesde neige.

Son logisgrand tout juste pour y dormir et s'y asseoireut bientôtl'air de l'intérieur d'une lanterne de papier peint. Il jugeal'effet satisfaisantet il passa la soirée à collersur le plafond des oiseaux découpés dans des feuillescoloriées qui lui restaient.

Puis il secouchabercé par le sifflet des trains.

Il rentrade bonne heure le lendemainportant un sac de gâteaux et unebouteille de madère achetée chez l'épicier. Ildut ressortir pour se procurer deux assiettes et deux verres ; et ildisposa cette collation sur sa table de toilettedont le bois salefut caché par une serviettela cuvette et le pot àl'eau étant dissimulés par-dessous.

Puis ilattendit.

Ellearriva vers cinq heures un quartetséduite par lepapillotement coloré des dessinselle s'écria :

"Tiensc'est gentil chez vous. Mais il y a bien du monde dansl'escalier. "

Il l'avaitprise dans ses braset il baisait ses cheveux avec emportemententre le front et le chapeauà travers le voile.

Une heureet demie plus tardil la reconduisit à la station de fiacresde la rue de Rome. Lorsqu'elle fut dans la voitureil murmura : "Mardià la même heure. "

Elle dit :" A la même heuremardi. " Etcomme la nuit étaitvenueelle attira sa tête dans la portière et le baisasur les lèvres. Puisle cocher ayant fouetté sa bêteelle cria : " AdieuBel-Ami " et le vieux coupés'en alla au trot fatigué d'un cheval blanc.

Pendanttrois semainesDuroy reçut ainsi Mme de Marelle tous les deuxou trois jourstantôt le matintantôt le soir.

Comme ill'attendaitun après-midiun grand bruitdans l'escalierl'attira sur sa porte. Un enfant hurlait. Une voix furieusecelled'un hommecria : " Qu'est-ce qu'il a encore à gueulerce bougre-là ? " La voix glapissante et exaspéréed'une femme répondit : " C'est ct'e sale cocotte quivient chez l'journaliste d'en haut qu'a renversé Nicolas surl'palier. Comme si on devrait laisser des roulures comme çaqui n'font seulement pas attention aux enfants dans les escaliers ! "

Duroyéperduse reculacar il entendait un rapide frôlementde jupes et un pas précipité gravissant l'étageau-dessous de lui.

On frappabientôt à sa portequ'il venait de refermer. Il ouvritet Mme de Marelle se jeta dans la chambreessouffléeaffoléebalbutiant :

"As-tu entendu ? "

Il fitsemblant de ne rien savoir.

"Nonquoi ?

-- Commeils m'ont insultée ?

-- Qui ça?

-- Lesmisérables qui habitent au-dessous.

-- Maisnonqu'est-ce qu'il y adis-moi ? "

Elle semit à sangloter sans pouvoir prononcer un mot.

Il dut ladécoifferla délacerl'étendre sur le litluitapoter les tempes avec un linge mouillé ; elle suffoquait ;puisquand son émotion se fut un peu calméetoute sacolère indignée éclata.

Ellevoulait qu'il descendît tout de suitequ'il se battîtqu'il les tuât.

Ilrépétait : " Mais ce sont des ouvriersdesrustres. Songe qu'il faudrait aller en justiceque tu pourrais êtrereconnuearrêtéeperdue. On ne se commet pas avec desgens comme ça. "

Elle passaà une autre idée : " Comment ferons-nousmaintenant ? Moije ne peux pas rentrer ici. " Il répondit: " C'est bien simpleje vais déménager. "

Ellemurmura : " Ouimais ce sera long. " Puistout d'un coupelle imagina une combinaisonet rassérénéebrusquement :

"Nonécoutej'ai trouvélaisse-moi fairene t'occupede rien. Je t'enverrai un petit bleu demain matin. "

Elleappelait des " petits bleus " les télégrammesfermés circulant dans Paris.

Ellesouriait maintenantravie de son inventionqu'elle ne voulait pasrévéler ; et elle fit mille folies d'amour.

Elle étaitbien émue cependanten redescendant l'escalieret elles'appuyait de toute sa force sur le bras de son amanttant ellesentait fléchir ses jambes.

Ils nerencontrèrent personne.

Comme ilse levait tardil était encore au litle lendemain vers onzeheuresquand le facteur du télégraphe lui apporta lepetit bleu promis.

Duroyl'ouvrit et lut :

"Rendez-vous tantôtcinq heuresrue de Constantinople127. Tute feras ouvrir l'appartement loué par Mme Duroy.

" CLOt'embrasse. "

A cinqheures précisesil entrait chez le concierge d'une grandemaison meublée et demandait :

"C'est ici que Mme Duroy a loué un appartement ?

-- Ouimonsieur.

--Voulez-vous m'y conduires'il vous plaît ? "

L'hommehabitué sans doute aux situations délicates oùla prudence est nécessairele regardant dans les yeuxpuischoisissant dans la longue file de clefs :

"Vous êtes bien M. Duroy ?

-- Maisouiparfaitement. "

Et ilouvrit un petit logement composé de deux pièces etsitué au rez-de-chausséeen face de la loge.

Le salontapissé de papier ramagéassez fraispossédaitun meuble d'acajou recouvert en reps verdâtre à dessinsjauneset un maigre tapis à fleurssi mince que le piedsentait le bois par-dessous.

La chambreà coucher était si exiguë que le lit l'emplissaitaux trois quarts. Il tenait le fondallant d'un mur àl'autreun grand lit de maison meubléeenveloppé derideaux bleus et lourdségalement en repset écrasésous un édredon de soie rouge maculé de tachessuspectes.

Duroyinquiet et mécontentpensait : " Ça va me coûterun argent fouce logis-là. Il va falloir que j'emprunteencore. C'est idiotce qu'elle a fait. "

La portes'ouvritet Clotilde se précipita en coup de ventavec ungrand bruit de robeles bras ouverts. Elle était enchantée.

"Est-ce gentildisest-ce gentil ? Et pas à monterc'est surla rueau rez-de-chaussée ! On peut entrer et sortir par lafenêtre sans que le concierge vous voie. Comme nous nousaimeronslà-dedans. "

Ill'embrassait froidementn'osant faire la question qui lui venait auxlèvres.

Elle avaitposé un gros paquet sur le guéridonau milieu de lapièce. Elle l'ouvrit et en tira un savonune bouteille d'eaude Lubinune épongeune boîte d'épingles àcheveuxun tire-bouchon et un petit fer à friser pourrajuster les mèches de son front qu'elle défaisaittoutes les fois.

Et ellejoua à l'installationcherchant la place de chaque choses'amusant énormément.

Elleparlait tout en ouvrant les tiroirs :

" Ilfaudra que j'apporte un peu de lingepour pouvoir en changer àl'occasion. Ce sera très commode. Si je reçois uneaversepar hasarden faisant des coursesje viendrai me sécherici. Nous aurons chacun notre clefoutre celle laissée dansla loge pour le cas où nous oublierions les nôtres. J'ailoué pour trois moisà ton nombien entendupuisqueje ne pouvais donner le mien. "

Alors ildemanda :

" Tume diras quand il faudra payer ?

Ellerépondit simplement :

"Mais c'est payémon chéri ! "

Il reprit:

"Alorsc'est à toi que je le dois ?

-- Maisnonmon chatça ne te regarde pasc'est moi qui veux fairecette petite folie. "

Il eutl'air de se fâcher :

" Ah! mais nonpar exemple. Je ne le permettrai point. "

Elle vintà lui supplianteetposant les mains sur ses épaules:

" Jet'en prieGeorgesça me fera tant de plaisirtant deplaisir que ce soit à moinotre nidrien qu'à moi !Ça ne peut pas te froisser ? En quoi ? Je voudrais apporter çadans notre amour. Dis que tu veux bienmon petit Géodis quetu veux bien ?... " Elle l'implorait du regardde la lèvrede tout son être.

Il se fitprierrefusant avec des mines irritéespuis il cédatrouvant cela justeau fond.

Et quandelle fut partieil murmuraen se frottant les mains et sanschercher dans les replis de son coeur d'où lui venaitcejour-làcette opinion : " Elle est gentilletout demême. "

Il reçutquelques jours plus tard un autre petit bleu qui lui disait :

" Monmari arrive ce soiraprès six semaines d'inspection. Nousaurons donc relâche huit jours. Quelle corvéemon chéri!

" TaCLO. "

Duroydemeura stupéfait. Il ne songeait vraiment plus qu'elle étaitmariée. En voilà un homme dont il aurait voulu voir latêterien qu'une foispour le connaître.

Ilattendit avec patience cependant le départ de l'épouxmais il passa aux Folies-Bergère deux soirées qui seterminèrent chez Rachel.

Puisunmatinnouveau télégramme contenant quatre mots :

"Tantôtcinq heures. -- CLO. "

Ilsarrivèrent tous les deux en avance au rendez-vous. Elle sejeta dans ses bras avec un grand élan d'amourle baisantpassionnément à travers le visage ; puis elle lui dit :

" Situ veuxquand nous nous serons bien aiméstu m'emmènerasdîner quelque part. Je me suis faite libre. "

On étaitjustement au commencement du moiset bien que son traitement fûtescompté longtemps d'avanceet qu'il vécût aujour le jour d'argent cueilli de tous les côtésDuroyse trouvait par hasard en fonds ; et il fut content d'avoirl'occasion de dépenser quelque chose pour elle.

Ilrépondit :

"Mais ouima chérieoù tu voudras. "

Ilspartirent donc vers sept heures et gagnèrent le boulevardextérieur. Elle s'appuyait fortement sur lui et lui disaitdans l'oreille : " Si tu savais comme je suis contente de sortirà ton brascomme j'aime te sentir contre moi ! "

Il demanda:

"Veux-tu aller chez le père Lathuille ? "

Ellerépondit : " Oh ! nonc'est trop chic. Je voudraisquelque chose de drôlede communcomme un restaurantoùvont les employés et les ouvrières ; j'adore lesparties dans les guinguettes ! Oh ! si nous avions pu aller àla campagne ! "

Comme ilne connaissait rien en ce genre dans le quartierils errèrentle long du boulevardet ils finirent par entrer chez un marchand devin qui donnait à manger dans une salle à part. Elleavait vuà travers la vitredeux fillettes en cheveuxattablées en face de deux militaires.

Troiscochers de fiacre dînaient dans le fond de la pièceétroite et longueet un personnageimpossible àclasser dans aucune professionfumait sa pipeles jambes allongéesles mains dans la ceinture de sa culotteétendu sur sa chaiseet la tête renversée en arrière par-dessus labarre. Sa jaquette semblait un musée de tacheset dans lespoches gonflées comme des ventres on apercevait le goulotd'une bouteilleun morceau de painun paquet enveloppé dansun journalet un bout de ficelle qui pendait. Il avait des cheveuxépaiscrépusmêlésgris de saleté; et sa casquette était par terresous sa chaise.

L'entréede Clotilde fit sensation par l'élégance de satoilette. Les deux couples cessèrent de chuchoterles troiscochers cessèrent de discuteret le particulier qui fumaitayant ôté sa pipe de sa bouche et craché devantluiregarda en tournant un peu la tête.

Mme deMarelle murmura : " C'est très gentil ! Nous serons trèsbien ; une autre foisje m'habillerai en ouvrière. " Etelle s'assit sans embarras et sans dégoût en face de latable de bois vernie par la graisse des nourritureslavée parles boissons répandues et torchée d'un coup deserviette par le garçon. Duroyun peu gênéunpeu honteuxcherchait une patère pour y pendre son hautchapeau. N'en trouvant pointil le déposa sur une chaise.

Ilsmangèrent un ragoût de moutonune tranche de gigot etune salade. Clotilde répétait : " Moij'adore ça.J'ai des goûts canaille. Je m'amuse mieux ici qu'au caféAnglais. " Puis elle dit : " Si tu veux me faire tout àfait plaisirtu me mèneras dans un bastringue. J'en connaisun très drôle près d'ici qu'on appelle LaReine Blanche. "

Duroysurprisdemanda :

" Quiest-ce qui t'a menée là ? "

Il laregardait et il la vit rougirun peu troubléecomme si cettequestion brusque eût éveillé en elle un souvenirdélicat. Après une de ces hésitations fémininessi courtes qu'il les faut devinerelle répondit : "C'est un ami... "puisaprès un silenceelle ajouta :" qui est mort. " Et elle baissa les yeux avec unetristesse bien naturelle.

Et Duroypour la première foissongea à tout ce qu'il ne savaitpoint dans la vie passée de cette femmeet il rêva.Certes elle avait eu des amantsdéjàmais de quellesorte ? de quel monde ? Une vague jalousieune sorte d'inimitiés'éveillait en lui contre elleune inimitié pour toutce qu'il ignoraitpour tout ce qui ne lui avait point appartenu dansce coeur et dans cette existence. Il la regardaitirrité dumystère enfermé dans cette tête jolie et muetteet qui songeaiten ce moment-là même peut-êtreàl'autreaux autresavec des regrets. Comme il eût aiméregarder dans ce souveniry fouilleret tout savoirtout connaître!...

Ellerépéta :

"Veux-tu me conduire à La Reine Blanche ? Ce sera unefête complète. "

Il pensa :" Bah ! qu'importe le passé ? Je suis bien bête deme troubler de ça. " Etsouriantil répondit :

"Mais certainementma chérie. "

Lorsqu'ilsfurent dans la rueelle reprittout basavec ce ton mystérieuxdont on fait les confidences :

" Jen'osais point te demander çajusqu'ici ; mais tu ne tefigures pas comme j'aime ces escapades de garçon dans tous cesendroits où les femmes ne vont pas. Pendant le carnaval jem'habillerai en collégien. Je suis drôle comme tout encollégien. "

Quand ilspénétrèrent dans la salle de balelle se serracontre luieffrayée et contenteregardant d'un oeil ravi lesfilles et les souteneurs etde temps en tempscomme pour serassurer contre un danger possibleelle disaiten apercevant unmunicipal grave et immobile : " Voilà un agent qui al'air solide. " Au bout d'un quart d'heureelle en eut assezet il la reconduisit chez elle.

Alorscommença une série d'excursions dans tous les endroitslouches où s'amuse le peuple ; et Duroy découvrit danssa maîtresse un goût passionné pour ce vagabondaged'étudiants en goguette.

Ellearrivait au rendez-vous habituel vêtue d'une robe de toilelatête couverte d'un bonnet de soubrettede soubrette devaudeville ; etmalgré la simplicité éléganteet cherchée de la toiletteelle gardait ses baguessesbracelets et ses boucles d'oreilles en brillantsen donnant cetteraisonquand il la suppliait de les ôter : " Bah ! oncroira que ce sont des cailloux du Rhin. "

Elle sejugeait admirablement déguiséeetbien qu'elle fûten réalité cachée à la façon desautrucheselle allait dans les tavernes les plus mal famées.

Elle avaitvoulu que Duroy s'habillât en ouvrier ; mais il résistaet garda sa tenue correcte de boulevardiersans vouloir mêmechanger son haut chapeau contre un chapeau de feutre mou.

Elles'était consolée de son obstination par ce raisonnement: " On pense que je suis une femme de chambre en bonne fortuneavec un jeune homme du monde. " Et elle trouvait délicieusecette comédie.

Ilsentraient ainsi dans les caboulots populaires et allaient s'asseoirau fond du bouge enfumésur des chaises boiteusesdevant unevieille table de bois. Un nuage de fumée âcre oùrestait une odeur de poisson frit du dîner emplissait la salle; des hommes en blouse gueulaient en buvant des petits verres ; et legarçon étonné dévisageait ce coupleétrangeen posant devant lui deux cerises àl'eau-de-vie.

Elletremblanteapeurée et raviese mettait à boire le jusrouge des fruitsà petits coupsen regardant autour d'elled'un oeil inquiet et allumé. Chaque cerise avalée luidonnait la sensation d'une faute commisechaque goutte du liquidebrûlant et poivré descendant en sa gorge lui procuraitun plaisir âcrela joie d'une jouissance scélérateet défendue.

Puis elledisait à mi-voix : " Allons-nous-en. " Et ilspartaient. Elle filait vivementla tête bassed'un pas menud'un pas d'actrice qui quitte la scèneentre les buveursaccoudés aux tables qui la regardaient passer d'un airsoupçonneux et mécontent ; et quand elle avait franchila porteelle poussait un grand soupircomme si elle venaitd'échapper à quelque danger terrible.

Quelquefoiselle demandait à Duroyen frissonnant :

" Sion m'injuriait dans ces endroits-làqu'est-ce que tu ferais ?"

Ilrépondait d'un ton crâne :

" Jete défendraisparbleu ! "

Et ellelui serrait le bras avec bonheuravec le désir confuspeut-être d'être injuriée et défenduedevoir des hommes se battre pour ellemême ces hommes-làavec son bien-aimé.

Mais cesexcursionsse renouvelant deux ou trois fois par semainecommençaient à fatiguer Duroyqui avait grand mald'ailleursdepuis quelque tempsà se procurer le demi-louisqu'il lui fallait pour payer la voiture et les consommations.

Il vivaitmaintenant avec une peine infinieavec plus de peine qu'aux jours oùil était employé du Nordcarayant dépensélargementsans compterpendant ses premiers mois de journalismeavec l'espoir constant de gagner de grosses sommes le lendemainilavait épuisé toutes ses ressources et tous les moyensde se procurer de l'argent.

Un procédéfort simplecelui d'emprunter à la caisses'étaittrouvé bien vite uséet il devait déjàau journal quatre mois de son traitementplus six cents francs surses lignes. Il devaiten outrecent francs à Forestiertrois cents francs à Jacques Rivalqui avait la bourse largeet il était rongé par une multitude de petites dettesinavouables de vingt francs ou de cent sous.

Saint-Potinconsulté sur les méthodes à employer pourtrouver encore cent francsn'avait découvert aucun expédientbien qu'il fût un homme d'invention ; et Duroy s'exaspéraitde cette misèreplus sensible maintenant qu'autrefoisparcequ'il avait plus de besoins. Une colère sourde contre tout lemonde couvait en luiet une irritation incessantequi semanifestait à tout proposà tout momentpour lescauses les plus futiles.

Il sedemandait parfois comment il avait fait pour dépenser unemoyenne de mille livres par moissans aucun excès ni aucunefantaisie ; et il constatait qu'en additionnant un déjeuner dehuit francs avec un dîner de douze pris dans un grand caféquelconque du boulevardil arrivait tout de suite à un louisquijoint à une dizaine de francs d'argent de pochede cetargent qui coule sans qu'on sache commentformait un total de trentefrancs. Ortrente francs par jour donnent neuf cents francs àla fin du mois. Et il ne comptait pas là-dedans tous les fraisd'habillementde chaussurede lingede blanchissageetc.

Doncle14 décembreil se trouva sans un sou dans sa poche et sans unmoyen dans l'esprit pour obtenir quelque monnaie.

Il fitcomme il avait fait souvent jadisil ne déjeuna point et ilpassa l'après-midi au journal à travaillerrageant etpréoccupé.

Versquatre heuresil reçut un petit bleu de sa maîtressequi lui disait : " Veux-tu que nous dînions ensemble ?nous ferons ensuite une escapade. "

Ilrépondit aussitôt : " Impossible dîner. "Puis il réfléchit qu'il serait bien bête de sepriver des moments agréables qu'elle pourrait lui donneretil ajouta : " Mais je t'attendraià neuf heuresdansnotre logis. "

Et ayantenvoyé un des garçons porter ce motafin d'économiserle prix du télégrammeil réfléchit àla façon dont il s'y prendrait pour se procurer le repas dusoir.

A septheuresil n'avait encore rien inventé ; et une faim terriblelui creusait le ventre. Alors il eut recours à un stratagèmede désespéré. Il laissa partir tous sesconfrèresl'un après l'autreetquand il fut seulil sonna vivement. L'huissier du patronresté pour garder lesbureauxse présenta.

Duroydeboutnerveuxfouillait ses pocheset d'une voix brusque :

"Dites doncFoucartj'ai oublié mon portefeuille chez moietil faut que j'aille dîner au Luxembourg. Prêtez-moicinquante sous pour payer ma voiture. "

L'hommetira trois francs de son gileten demandant :

"Monsieur Duroy ne veut pas davantage ?

-- Nonnoncela me suffit. Merci bien. "

Etayantsaisi les pièces blanchesDuroy descendit en courantl'escalierpuis alla dîner dans une gargotte où iléchouait aux jours de misère.

A neufheuresil attendait sa maîtresseles pieds au feu dans lepetit salon.

Ellearrivatrès animéetrès gaiefouettéepar l'air froid de la rue :

" Situ veuxdit-ellenous ferons d'abord un tourpuis nous rentreronsici à onze heures. Le temps est admirable pour se promener. "

Ilrépondit d'un ton grognon :

"Pourquoi sortir ? On est très bien ici. "

Ellerepritsans ôter son chapeau :

" Situ savaisil fait un clair de lune merveilleux. C'est un vraibonheur de se promenerce soir.

-- C'estpossiblemais moi je ne tiens pas à me promener. "

Il avaitdit cela d'un air furieux. Elle en fut saisieblesséeetdemanda :

"Qu'est-ce que tu as ? pourquoi prends-tu ces manières-là? J'ai le désir de faire un tourje ne vois pas en quoi celapeut te fâcher. "

Il sesoulevaexaspéré.

"Cela ne me fâche pas. Cela m'embête. Voilà. "

Elle étaitde celles que la résistance irrite et que l'impolitesseexaspère.

Elleprononçaavec dédainavec une colère froide :

" Jen'ai pas l'habitude qu'on me parle ainsi. Je m'en irai seulealors ;adieu ! "

Il compritque c'était graveet s'élançant vivement verselleil lui prit les mainsles baisaen balbutiant :

"Pardonne-moima chériepardonne-moije suis trèsnerveuxce soirtrès irritable. C'est que j'ai descontrariétésdes ennuistu saisdes affaires demétier. "

Elleréponditun peu adouciemais non calmée :

"Cela ne me regarde pasmoi ; et je ne veux point supporter lecontrecoup de votre mauvaise humeur. "

Il la pritdans ses brasl'attira vers le canapé :

"Écoutema mignonneje ne voulais point te blesser ; je n'aipoint songé à ce que je disais. "

Il l'avaitforcée à s'asseoiret s'agenouillant devant elle :

"M'as-tu pardonné ? Dis-moi que tu m'as pardonné. "

Ellemurmurad'une voix froide : " Soitmais ne recommence pas. "Ets'étant relevéeelle ajouta :

"Maintenantallons faire un tour. "

Il étaitdemeuré à genouxentourant les hanches de ses deuxbras ; il balbutia :

" Jet'en prierestons ici. Je t'en supplie. Accorde-moi cela. J'aimeraistant à te garder ce soirpour moi tout seullàprèsdu feu. Dis " oui "je t'en suppliedis " oui "."

Ellerépliqua nettementdurement :

"Nonje tiens à sortiret je ne céderai pas àtes caprices. "

Il insista:

" Jet'en suppliej'ai une raisonune raison très sérieuse..."

Elle ditde nouveau :

"Non. Et si tu ne veux pas sortir avec moije m'en vais. Adieu. "

Elles'était dégagée d'une secousseet gagnait laporte. Il courut vers ellel'enveloppa dans ses bras :

"ÉcouteCloma petite Cloécouteaccorde-moi cela..." Elle faisait nonde la têtesans répondreévitant ses baisers et cherchant à sortir de sonétreinte pour s'en aller.

Ilbégayait :

"Cloma petite Cloj'ai une raison. "

Elles'arrêta en le regardant en face :

" Tumens... laquelle ? "

Il rougitne sachant que dire. Et elle repritindignée :

" Tuvois bien que tu mens... sale bête... " Et avec un gesterageurles larmes aux yeuxelle lui échappa.

Il la pritencore une fois par les épauleset désoléprêtà tout avouer pour éviter cette ruptureil déclaraavec un accent désespéré :

" Ily a que je n'ai pas le sou... Voilà. "

Elles'arrêta netet le regardant au fond des yeux pour y lire lavérité :

" Tudis ? "

Il avaitrougi jusqu'aux cheveux : " Je dis que je n'ai pas le sou.Comprends-tu ? Mais pas vingt souspas dix souspas de quoi payerun verre de cassis dans le café où nous entrerons. Tume forces à confesser des choses honteuses. Il ne m'étaitpourtant pas possible de sortir avec toiet quand nous aurions étéattablés devant deux consommationsde te racontertranquillement que je ne pouvais pas les payer... "

Elle leregarda toujours en face :

"Alors... c'est bien vrai... ça ? "

En unesecondeil retourna toutes ses pochescelles du pantaloncelles dugiletcelles de la jaquetteet il murmura :

"Tiens... es-tu contente... maintenant ? "

Brusquementouvrant ses deux bras avec un élan passionnéelle luisauta au couen bégayant :

" Oh! mon pauvre chéri... mon pauvre chéri... si j'avais su! Comment cela t'est-il arrivé ? "

Elle lefit asseoiret s'assit elle-même sur ses genouxpuis letenant par le coule baisant à tout instantbaisant samoustachesa boucheses yeuxelle le força àraconter d'où lui venait cette infortune.

Il inventaune histoire attendrissante. Il avait été obligéde venir en aide à son père qui se trouvait dansl'embarras. Il lui avait donné non seulement toutes seséconomiesmais il s'était endetté gravement.

Il ajouta:

"J'en ai pour six mois au moins à crever de faimcar j'aiépuisé toutes mes ressources. Tant pisil y a desmoments de crise dans la vie. L'argentaprès toutne vautpas qu'on s'en préoccupe. "

Elle luisouffla dans l'oreille :

" Jet'en prêteraiveux-tu ? "

Ilrépondit avec dignité :

" Tues bien gentillema mignonnemais ne parlons plus de çajete prie. Tu me blesserais. "

Elle setut ; puisle serrant dans ses braselle murmura :

" Tune sauras jamais comme je t'aime. "

Ce fut unede leurs meilleures soirées d'amour.

Comme elleallait partirelle reprit en souriant :

"Hein ! quand on est dans ta situationcomme c'est amusant deretrouver de l'argent oublié dans une pocheune piècequi avait glissé dans la doublure. "

Ilrépondit avec conviction :

" Ah! ça ouipar exemple. "

Ellevoulut rentrer à pied sous prétexte que la lune étaitadmirableet elle s'extasiait en le regardant.

C'étaitune nuit froide et sereine du commencement de l'hiver. Les passantset les chevaux allaient vitepiqués par une claire gelée.Les talons sonnaient sur les trottoirs.

En lequittantelle demanda :

"Veux-tu nous revoir après-demain ?

-- Maisouicertainement.

-- A lamême heure ?

-- A lamême heure.

-- Adieumon chéri. "

Et ilss'embrassèrent tendrement.

Puis ilrevint à grands passe demandant ce qu'il inventerait lelendemainafin de se tirer d'affaire. Mais comme il ouvrit la portede sa chambreil fouilla dans la poche de son gilet pour y trouverdes allumetteset il demeura stupéfait de rencontrer unepièce de monnaie qui roulait sous son doigt.

Dèsqu'il eut de la lumièreil saisit cette pièce pourl'examiner. C'était un louis de vingt francs !

Il sepensa devenu fou.

Il letournale retournacherchant par quel miracle cet argent setrouvait là. Il n'avait pourtant pas pu tomber du ciel dans sapoche.

Puistoutà coupil devinaet une colère indignée lesaisit. Sa maîtresse avait parléen effetde monnaieglissée dans la doublure et qu'on retrouvait aux heures depauvreté. C'était elle qui lui avait fait cette aumône.

Quellehonte !

Il jura :" Ah bien ! je vais la recevoir après-demain !

Elle enpassera un joli quart d'heure ! "

Et il semit au litle coeur agité de fureur et d'humiliation.

Ils'éveilla tard. Il avait faim. Il essaya de se rendormir pourne se lever qu'à deux heures ; puis il se dit :

"Cela ne m'avance à rienil faut toujours que je finisse pardécouvrir de l'argent. " Puis il sortitespérantqu'une idée lui viendrait dans la rue.

Il ne luien vint pasmais en passant devant chaque restauranton désirardent de manger lui mouillait la bouche de salive. A midicomme iln'avait rien imaginéil se décida brusquement : "Bah ! je vais déjeuner sur les vingt francs de Clotilde. Celane m'empêchera pas de les lui rendre demain. "

Il déjeunadonc dans une brasserie pour deux francs cinquante. En entrant aujournal il remit encore trois francs à l'huissier. "TenezFoucartvoici ce que vous m'avez prêté hier soirpour ma voiture. "

Et iltravailla jusqu'à sept heures. Puis il alla dîner etprit de nouveau trois francs sur le même argent. Les deux bocksde la soirée portèrent à neuf francs trentecentimes sa dépense du jour.

Mais commeil ne pouvait se refaire un crédit ni se recréer desressources en vingt-quatre heuresil emprunta encore six francscinquante le lendemain sur les vingt francs qu'il devait rendre lesoir mêmede sorte qu'il vint au rendez-vous convenu avecquatre francs vingt dans sa poche.

Il étaitd'une humeur de chien enragé et se promettait bien de fairenette tout de suite la situation. Il dirait à sa maîtresse: " Tu saisj'ai trouvé les vingt francs que tu as misdans ma poche l'autre jour. Je ne te les rends pas aujourd'hui parceque ma position n'a point changéet que je n'ai pas eu tetemps de m'occuper de la question d'argent. Mais je te les remettraila première fois que nous nous verrons. "

Ellearrivatendreempresséepleine de craintes. Commentallait-il la recevoir ? Et elle l'embrassa avec persistance pouréviter une explication dans les premiers moments.

Il sedisaitde son côté : " II sera bien temps tout àl'heure d'aborder la question. Je vais chercher un joint. "

Il netrouva pas de joint et ne dit rienreculant devant les premiers motsà prononcer sur ce sujet délicat.

Elle neparla point de sortir et fut charmante de toute façon.

Ils seséparèrent vers minuitaprès avoir prisrendez-vous seulement pour le mercredi de la semaine suivantecarMme de Marelle avait plusieurs dîners en ville de suite.

Lelendemainen payant son déjeunercomme Duroy cherchait lesquatre pièces de monnaie qui devaient lui resteril s'aperçutqu'elles étaient cinqdont une en or.

Au premiermoment il crut qu'on lui avait rendula veillevingt francs parmégardepuis il compritet il sentit une palpitation decoeur sous l'humiliation de cette aumône persévérante.

Comme ilregretta de n'avoir rien dit ! S'il avait parlé avec énergiecela ne serait point arrivé.

Pendantquatre jours il fit des démarches et des efforts aussinombreux qu'inutiles pour se procurer cinq louiset il mangea lesecond de Clotilde.

Elletrouva moyen -- bien qu'il lui eût ditd'un air furieux : "Tu saisne recommence pas la plaisanterie des autres soirsparceque je me fâcherais " -- de glisser encore vingt francsdans la poche de son pantalon la première fois qu'ils serencontrèrent.

Quand illes découvritil jura " Nom de Dieu ! " et il lestransporta dans son gilet pour les avoir sous la maincar il setrouvait sans un centime.

Ilapaisait sa conscience par ce raisonnement : " Je lui rendrai letout en bloc. Ce n'est en somme que de l'argent prêté. "

Enfin lecaissier du journalsur ses prières désespéréesconsentit à lui donner cent sous par jour. C'était toutjuste assez pour mangermais pas assez pour restituer soixantefrancs.

OrcommeClotilde fut reprise de sa rage pour les excursions nocturnes danstous les lieux suspects de Parisil finit par ne plus s'irriteroutre mesure de trouver un jaunet dans une de ses pochesun jourmême dans sa bottineet un autre jour dans la boîte desa montreaprès leurs promenades aventureuses. Puisqu'elleavait des envies qu'il ne pouvait satisfaire dans le momentn'était-il pas naturel qu'elle les payât plutôtque de s'en priver ?

Il tenaitcompte d'ailleurs de tout ce qu'il recevait ainsipour le luirestituer un jour.

Un soirelle lui dit : " Croiras-tu que je n'ai jamais étéaux Folies-Bergère ? Veux-tu m'y mener ? " Il hésitadans la crainte de rencontrer Rachel. Puis il pensa : " Bah ! jene suis pas mariéaprès tout. Si l'autre me voitellecomprendra la situation et ne me parlera pas. D'ailleursnousprendrons une loge. "

Une raisonaussi le décida. Il était bien aise de cette occasiond'offrir à Mme de Marelle une loge au théâtresans rien payer. C'était là une sorte de compensation.

Il laissad'abord Clotilde dans la voiture pour aller chercher le coupon afinqu'elle ne vît pas qu'on le lui offraitpuis il la vintprendre et ils entrèrentsalués par les contrôleurs.

Une fouleénorme encombrait le promenoir. Ils eurent grand-peine àpasser à travers la cohue des hommes et des rôdeuses.Ils atteignirent enfin leur case et s'installèrentenfermésentre l'orchestre immobile et le remous de la galerie.

Mais Mmede Marelle ne regardait guère la scèneuniquementpréoccupée des filles qui circulaient derrièreson dos ; et elle se retournait sans cesse pour les voiravec uneenvie de les toucherde palper leur corsageleurs jouesleurscheveuxpour savoir comment c'était faitces êtres-là.

Elle ditsoudain :

" Ily en a une grosse brune qui nous regarde tout le temps. J'ai cru toutà l'heure qu'elle allait nous parler. L'as-tu vue ? "

Ilrépondit : " Non. Tu dois te tromper. " Mais ill'avait aperçue depuis longtemps déjà. C'étaitRachel qui rôdait autour d'eux avec une colère dans lesyeux et des mots violents sur les lèvres.

Duroyl'avait frôlée tout à l'heure en traversant lafouleet elle lui avait dit : " Bonjour " tout bas avec unclignement d'oeil qui signifiait : " Je comprends. " Maisil n'avait point répondu à cette gentillesse dans lacrainte d'être vu par sa maîtresseet il avait passéfroidementle front hautla lèvre dédaigneuse. Lafillequ'une jalousie inconsciente aiguillonnait déjàrevint sur ses pasle frôla de nouveau et prononçad'une voix plus forte : " BonjourGeorges. "

Il n'avaitencore rien répondu. Alors elle s'était obstinéeà être reconnuesaluéeet elle revenait sanscesse derrière la logeattendant un moment favorable.

Dèsqu'elle s'aperçut que Mme de Marelle la regardaitelle touchadu bout du doigt l'épaule de Duroy :

"Bonjour. Tu vas bien ? "

Mais il nese retourna pas.

Ellereprit :

" Ehbien ? es-tu devenu sourd depuis jeudi ? "

Il nerépondit pointaffectant un air de mépris quil'empêchait de se compromettremême par un motaveccette drôlesse.

Elle semit à rired'un rire de rage et dit : " Te voilàdonc muet ? Madame t'a peut-être mordu la langue ? "

Il fit ungeste furieuxet d'une voix exaspérée :

" Quiest-ce qui vous permet de parler ? Filez ou je vous fais arrêter."

Alorsleregard enflamméla gorge gonfléeelle gueula :

" Ah! c'est comme ça ! Va doncmufle ! Quand on couche avec unefemmeon la salue au moins. C'est pas une raison parce que t'es avecune autre pour ne pas me reconnaître aujourd'hui. Si tu m'avaisseulementfait un signe quand j'ai passé contre toitout àl'heureje t'aurais laissé tranquille. Mais t'as voulu fairele fierattendsva ! Je vais te servirmoi ! Ah ! tu ne me disseulement pas bonjour quand je te rencontre... "

Elleaurait crié longtempsmais Mme de Marelle avait ouvert laporte de la loge et elle se sauvaità travers la foulecherchant éperdument la sortie.

Duroys'était élancé derrière elle ets'efforçait de la rejoindre.

AlorsRachel les voyant fuirhurlatriomphante :

"Arrêtez-la ! Arrêtez-la ! Elle m'a volé mon amant."

Des rirescoururent dans le public. Deux messieurspour plaisantersaisirentpar les épaules la fugitive et voulurent l'emmener encherchant à l'embrasser. Mais Duroy l'ayant rattrapéela dégagea violemment et l'entraîna dans la rue.

Elles'élança dans un fiacre vide arrêté devantl'établissement. Il y sauta derrière elleet comme lecocher demandait : " Où faut-il allerbourgeois ? "il répondit . " Où vous voudrez. "

La voiturese mit en route lentementsecouée par les pavés.Clotilde en proie à une sorte de crise nerveuseles mains sursa faceétouffaitsuffoquait ; et Duroy ne savait que faireni que dire. A la fincomme il l'entendait pleureril bégaya.: " ÉcouteCloma petite Clolaisse-moi t'expliquer !Ce n'est pas ma faute... J'ai connu cette femme-làautrefois... dans les premiers temps... "

Elledégagea brusquement son visageet saisie par une rage defemme amoureuse et trahieune rage furieuse qui lui rendit laparoleelle balbutiapar phrases rapideshachéesenhaletant : " Ah !... misérable... misérable...quel gueux tu fais !... Est-ce possible ?... quelle honte !... Oh !mon Dieu !... quelle honte !... "

Puiss'emportant de plus en plusà mesure que les idéess'éclaircissaient en elle et que les arguments lui venaient :" C'est avec mon argent que tu la payaisn'est-ce pas ? Et jelui donnais de l'argent... pour cette fille... Oh ! le misérable!... "

Ellesembla chercherpendant quelques secondesun autre mot plus fortqui ne venait pointpuis soudainelle expectoraavec le mouvementqu'on fait pour cracher : " Oh !... cochon... cochon...cochon... Tu la payais avec mon argent... cochon... cochon !... "

Elle netrouvait plus autre chose et répétait : "Cochon... cochon... "

Tout àcoupelle se pencha dehorsetsaisissant le cocher par sa manche :" Arrêtez ! " puisouvrant la portièreellesauta dans la rue.

Georgesvoulut la suivremais elle cria : " Je te défends dedescendre ! " d'une voix si forte que les passants se massèrentautour d'elle ; et Duroy ne bougea point par crainte d'un scandale.

Alors elletira sa bourse de sa poche et chercha de la monnaie à la lueurde la lanternepuis ayant pris deux francs cinquanteelle les mitdans les mains du cocheren lui disant d'un ton vibrant : "Tenez... voilà votre heure... C'est moi qui paie... Etreconduisez-moi ce salop-là rue Boursaultaux Batignolles. "

Une gaietés'éleva dans le groupe qui l'entourait. Un monsieur dit : "Bravola petite ! " et un jeune voyou arrêté entreles roues du fiacreenfonçant sa tête dans la portièreouvertecria avec un accent suraigu : " BonsoirBibi ! "

Puis lavoiture se remit en marchepoursuivie par des rires.



VI




GeorgesDuroy eut le réveil tristele lendemain.

Ils'habilla lentementpuis s'assit devant sa fenêtre et se mit àréfléchir. Il se sentaitdans tout le corpsuneespèce de courbaturecomme s'il avait reçula veilleune volée de coups de bâton.

Enfinlanécessité de trouver de l'argent l'aiguillonna et il serendit chez Forestier.

Son ami lereçutles pieds au feudans son cabinet.

"Qu'est-ce qui t'a fait lever si tôt ?

-- Uneaffaire très grave. J'ai une dette d'honneur.

-- De jeu? "

Il hésitapuis avoua :

" Dejeu.

-- Grosse?

-- Cinqcents francs ! "

Il n'endevait que deux cent quatre-vingt.

Forestiersceptiquedemanda :

" Aqui dois-tu ça ? "

Duroy neput pas répondre tout de suite.

" ...Mais à... à... à un monsieur de Carleville.

-- Ah ! Etoù demeure-t-il ?

-- Rue...rue... "

Forestierse mit à rire : " Rue du Cherche-Midi à quatorzeheuresn'est-ce pas ? Je connais ce monsieur-làmon cher. Situ veux vingt francsj'ai encore ça à ta dispositionmais pas davantage. "

Duroyaccepta la pièce d'or.

Puis ilallade porte en portechez toutes les personnes qu'il connaissaitet il finit par réunirvers cinq heuresquatre-vingtsfrancs.

Comme illui en fallait trouver encore deux centsil prit son partirésolumentetgardant ce qu'il avait recueilliil murmura :" Zutje ne vais pas me faire de bile pour cette garce-là.Je la paierai quand je pourrai. "

Pendantquinze jours il vécut d'une vie économerégléeet chastel'esprit plein de résolutions énergiques.Puis il fut pris d'un grand désir d'amour. Il lui semblait queplusieurs années s'étaient écouléesdepuis qu'il n'avait tenu une femme dans ses brasetcomme lematelot qui s'affole en revoyant la terretoutes les. jupesrencontrées le faisaient frissonner.

Alors ilretournaun soiraux Folies-Bergèreavec l'espoir d'ytrouver Rachel. Il l'aperçuten effetdès l'entréecar elle ne quittait guère cet établissement.

Il allavers elle souriantla main tendue. Mais elle le toisa de la têteaux pieds :

"Qu'est-ce que vous me voulez ? "

Il essayade rire :

"Allonsne fais pas ta poire. "

Elle luitourna les talons en déclarant :

" Jene fréquente pas les dos verts. "

Elle avaitcherché la plus grossière injure. Il sentit le sang luiempourprer la faceet il rentra seul.

Forestiermaladeaffaiblitoussant toujourslui faisaitau journaluneexistence péniblesemblait se creuser l'esprit pour luitrouver des corvées ennuyeuses. Un jour mêmedans unmoment d'irritation nerveuseet après une longue quinted'étouffementcomme Duroy ne lui apportait point unrenseignement demandéil grogna : " Cristitu es plusbête que je n'aurais cru. "

L'autrefaillit le giflermais il se contint et s'en alla en murmurant : "Toije te rattraperai. " Une pensée rapide lui traversal'espritet il ajouta : " Je vas te faire cocumon vieux. "Et il s'en alla en se frottant les mainsréjoui par ceprojet.

Il voulutdès le jour suivanten commencer l'exécution. Il fit àMme Forestier une visite en éclaireur.

Il latrouva qui lisait un livreétendue tout au long sur uncanapé.

Elle luitendit la mainsans bougertournant seulement la têteetelle dit : " BonjourBel-Ami. " Il eut la sensation d'unsoufflet reçu : " Pourquoi m'appelez-vous ainsi ? "

Ellerépondit en souriant :

"J'ai vu Mme de Marelle l'autre semaineet j'ai su comment on vousavait baptisé chez elle. "

Il serassura devant l'air aimable de la jeune femme. Comment aurait-il pucraindred'ailleurs ?

Ellereprit :

"Vous la gâtez ! Quant à moion me vient voir quand on ypenseles trente-six du moisou peu s'en faut ? "

Il s'étaitassis près d'elle et il la regardait avec une curiositénouvelleune curiosité d'amateur qui bibelote. Elle étaitcharmanteblonde d'un blond tendre et chaudfaite pour les caresses; et il pensa : " Elle est mieux que l'autrecertainement. "Il ne doutait point du succèsil n'aurait qu'àallonger la mainlui semblait-ilet à la prendrecomme oncueille un fruit.

Il ditrésolument :

" Jene venais point vous voir parce que cela valait mieux. "

Elledemandasans comprendre :

"Comment ? Pourquoi ?

--Pourquoi ? Vous ne devinez pas.

-- Nonpas du tout.

-- Parceque je suis amoureux de vous... oh ! un peurien qu'un peu... et queje ne veux pas le devenir tout à fait... "

Elle neparut ni étonnéeni choquéeni flattée; elle continuait à sourire du même sourire indifférentet elle répondit avec tranquillité :

" Oh! vous pouvez venir tout de même. On n'est jamais amoureux demoi longtemps. "

Il futsurpris du ton plus encore que des paroleset il demanda :

"Pourquoi ?

-- Parceque c'est inutile et que je le fais comprendre tout de suite. Si vousm'aviez raconté plus tôt votre crainteje vous auraisrassuré et engagé au contraire à venir le pluspossible. "

Ils'écriad'un ton pathétique :

"Avec ça qu'on peut commander aux sentiments ! "

Elle setourna vers lui :

" Moncher amipour moi un homme amoureux est rayé du nombre desvivants. Il devient idiotpas seulement idiotmais dangereux. Jecesseavec les gens qui m'aiment d'amourou qui le prétendenttoute relation intimeparce qu'ils m'ennuient d'abordet puis parcequ'ils me sont suspects comme un chien enragé qui peut avoirune crise. Je les mets donc en quarantaine morale jusqu'à ceque leur maladie soit passée. Ne l'oubliez point. Je sais bienque chez vous l'amour n'est autre chose qu'une espèced'appétittandis que chez moi ce seraitau contraireuneespèce de... de... de communion des âmes qui n'entre pasdans la religion des hommes. Vous en comprenez la lettreet moil'esprit. Mais... regardez-moi bien en face... "

Elle nesouriait plus. Elle avait un visage calme et froid et elle dit enappuyant sur chaque mot :

" Jene serai jamaisjamais votre maîtresseentendez-vous. Il estdonc absolument inutileil serait même mauvais pour vous depersister dans ce désir... Et maintenant que... l'opérationest faite... voulez-vous que nous soyons amisbons amismais làde vrais amissans arrière-pensée ? "

Il avaitcompris que toute tentative resterait stérile devant cettesentence sans appel. Il en prit son parti tout de suitefranchementetravi de pouvoir se faire cette alliée dans l'existenceillui tendit les deux mains :

" Jesuis à vousmadamecomme il vous plaira. "

Ellesentit la sincérité de la pensée dans la voixet elle donna ses mains.

Il lesbaisal'une après l'autrepuis il dit simplement en relevantla tête : " Cristisi j'avais trouvé une femmecomme vousavec quel bonheur je l'aurais épousée ! "

Elle futtouchéecette foiscaressée par cette phrase commeles femmes le sont par les compliments qui trouvent leur coeuretelle lui jeta un de ces regards rapides et reconnaissants qui nousfont leurs esclaves.

Puiscomme il ne trouvait pas de transition pour reprendre laconversationelle prononçad'une voix douceen posant undoigt sur son bras :

" Etje vais commencer tout de suite mon métier d'amie. Vous êtesmaladroitmon cher... "

Ellehésitaet demanda :

"Puis-je parler librement ?

-- Oui.

-- Tout àfait ?

-- Tout àfait.

-- Ehbienallez donc voir Mme Walterqui vous apprécie beaucoupet plaisez-lui. Vous trouverez à placer par là voscomplimentsbien qu'elle soit honnêteentendez-moi bientoutà fait honnête. Oh ! pas d'espoir de... de maraudage nonplus de ce côté. Vous y pourrez trouver mieuxen vousfaisant bien voir. Je sais que vous occupez encore dans le journalune place inférieure. Mais ne craignez rienils reçoiventtous les rédacteurs avec la même bienveillance. Allez-ycroyez-moi. "

Il ditensouriant : " Mercivous êtes un ange... un ange gardien." Puis ils parlèrent de choses et d'autres.

Il restalongtempsvoulant prouver qu'il avait plaisir à se trouverprès d'elle ; eten la quittantil demanda encore :

"C'est entendunous sommes des amis ?

-- C'estentendu. "

Comme ilavait senti l'effet de son complimenttout à l'heureill'appuyaajoutant :

" Etsi vous devenez jamais veuveje m'inscris. "

Puis il sesauva bien vite pour ne point lui laisser le loisir de se fâcher.

Une visiteà Mme Walter gênait un peu Duroycar il n'avait pointété autorisé à se présenter chezelleet il ne voulait pas commettre de maladresse. Le patron luitémoignait de la bienveillanceappréciait sesservicesl'employait de préférence aux besognesdifficiles ; pourquoi ne profiterait-il pas de cette faveur pourpénétrer dans la maison ?

Un jourdoncs'étant levé de bonne heureil se rendit auxhalles au moment des venteset il se procuramoyennant une dizainede francsune vingtaine d'admirables poires. Les ayant ficeléesavec soin dans une bourriche pour faire croire qu'elles venaient deloinil les porta chez le concierge de la patronne avec sa carte oùil avait écrit :



_GeorgesDuroy

Priehumblement Mme Walter d'accepter ces quelques fruits qu'il a reçusce matin de Normandie_.



Il trouvale lendemain dans sa boîte aux lettresau journaluneenveloppe contenanten retourla carte de Mme Walter " quiremerciait bien vivement M. Georges Duroyet restait chez elle tousles samedis ".

Le samedisuivantil se présenta.

M. Walterhabitaitboulevard Malesherbesune maison double lui appartenantet dont une partie était louéeprocédééconomique de gens pratiques. Un seul conciergegîtéentre les deux portes cochèrestirait le cordon pour lepropriétaire et pour le locataireet donnait à chacunedes entrées un grand air d'hôtel riche et comme il fautpar sa belle tenue de suisse d'égliseses gros molletsemmaillotés en des bas blancset son vêtement dereprésentation à boutons d'or et à reversécarlates.

Les salonsde réception étaient au premier étageprécédésd'une antichambre tendue de tapisseries et enfermée par desportières. Deux valets sommeillaient sur des sièges. Und'eux prit le pardessus de Duroyet l'autre s'empara de sa canneouvrit une portedevança de quelques pas le visiteurpuiss'effaçantle laissa passer en criant son nom dans unappartement vide.

Le jeunehommeembarrasséregardait de tous les côtésquand il aperçut dans une glace des gens assis et quisemblaient fort loin. Il se trompa d'abord de directionle miroirayant égaré son oeilpuis il traversa encore deuxsalons vides pour arriver dans une sorte de petit boudoir tendu desoie bleue à boutons d'or où quatre dames causaient àmi-voix autour d'une table ronde qui portait des tasses de thé.

Malgrél'assurance qu'il avait gagnée dans son existence parisienneet surtout dans son métier de reporter qui le mettaitincessamment en contact avec des personnages marquantsDuroy sesentait un peu intimidé par la mise en scène del'entrée et par la traversée des salons déserts.

Ilbalbutia : " Madameje me suis permis... " en cherchant del'oeil la maîtresse de la maison.

Elle luitendit la mainqu'il prit en s'inclinantet lui ayant dit : "Vous êtes fort aimablemonsieurde venir me voir "ellelui montra un siège oùvoulant s'asseoiril se laissatomberl'ayant cru beaucoup plus haut.

On s'étaittu. Une des femmes se remit à parler. Il s'agissait du froidqui devenait violentpas assez cependant pour arrêterl'épidémie de fièvre typhoïde ni pourpermettre de patiner. Et chacune donna son avis sur cette entréeen scène de la gelée à Paris ; puis ellesexprimèrent leurs préférences dans les saisonsavec toutes les raisons banales qui traînent dans les espritscomme la poussière dans les appartements.

Un bruitléger de porte fit retourner la tête de Duroyet ilaperçutà travers deux glaces sans tainune grossedame qui s'en venait. Dès qu'elle apparut dans le boudoirunedes visiteuses se levaserra les mainspuis partit ; et le jeunehomme suivit du regardpar les autres salonsson dos noir oùbrillaient des perles de jais.

Quandl'agitation de ce changement de personnes se fut calméeonparla spontanémentsans transitionde la question du Marocet de la guerre en Orientet aussi des embarras de l'Angleterre àl'extrémité de l'Afrique.

Ces damesdiscutaient ces choses de mémoirecomme si elles eussentrécité une comédie mondaine et convenablerépétée bien souvent.

Unenouvelle entrée eut lieucelle d'une petite blonde friséequi détermina la sortie d'une grande personne sècheentre deux âges.

Et onparla des chances qu'avait M. Linet pour entrer à l'Académie.La nouvelle venue pensait fermement qu'il serait battu par M.Cabanon-Lebasl'auteur de la belle adaptation en vers françaisde Don Quichotte pour le théâtre.

"Vous savez que ce sera joué à l'Odéon l'hiverprochain !

-- Ah !vraiment. J'irai certainement voir cette tentative trèslittéraire. "

Mme Walterrépondait gracieusementavec calme et indifférencesans hésiter jamais sur ce qu'elle devait direson opinionétant toujours prête d'avance.

Mais elles'aperçut que la nuit venait et elle sonna pour les lampestout en écoutant la causerie qui coulait comme un ruisseau deguimauveet en pensant qu'elle avait oublié de passer chez legraveur pour les cartes d'invitation du prochain dîner.

Elle étaitun peu trop grassebelle encoreà l'âge dangereux oùla débâcle est proche. Elle se maintenait à forcede soinsde précautionsd'hygiène et de pâtespour la peau. Elle semblait sage en toutmodérée etraisonnableune de ces femmes dont l'esprit est aligné commeun jardin français. On y circule sans surprisetout en ytrouvant un certain charme. Elle avait de la raisonune raison finediscrète et sûrequi lui tenait lieu de fantaisiedela bontédu dévouementet une bienveillancetranquillelarge pour tout le monde et pour tout.

Elleremarqua que Duroy n'avait rien ditqu'on ne lui avait point parléet qu'il semblait un peu contraint ; et comme ces dames n'étaientpoint sorties de l'Académiece sujet préféréles retenant toujours longtempselle demanda :

" Etvous qui devez être renseigné mieux que personnemonsieur Duroypour qui sont vos préférences ? "

Ilrépondit sans hésiter :

"Dans cette questionmadameje n'envisagerais jamais le méritetoujours contestabledes candidatsmais leur âge et leursanté. Je ne demanderais point leurs titresmais leur mal. Jene rechercherais point s'ils ont fait une traduction rimée deLope de Vegamais j'aurais soin de m'informer de l'état deleur foiede leur coeurde leurs reins et de leur moelle épinière.Pour moiune bonne hypertrophieune bonne albuminurieet surtoutun bon commencement d'ataxie locomotrice vaudraient cent fois mieuxque quarante volumes de digressions sur l'idée de patrie dansla poésie barbaresque. "

Un silenceétonné suivit cette opinion.

MmeWaltersouriantreprit : " Pourquoi donc ? " Il répondit: " Parce que je ne cherche jamais que le plaisir qu'une chosepeut causer aux femmes. Ormadamel'Académie n'a vraimentd'intérêt pour vous que lorsqu'un académicienmeurt. Plus il en meurtplus vous devez être heureuses. Maispour qu'ils meurent viteil faut les nommer vieux et malades. "

Comme ondemeurait un peu surprisil ajouta : " Je suis comme vousd'ailleurs et j'aime beaucoup lire dans les échos de Paris ledécès d'un académicien. Je me demande tout desuite : " Qui va le remplacer ? " Et je fais ma liste.C'est un jeuun petit jeu très gentil auquel on joue danstous les salons parisiens à chaque trépas d'immortel :" Le jeu de la mort et des quarante vieillards. "

Ces damesun peu déconcertées encorecommençaientcependant à souriretant était juste sa remarque.

Ilconcluten se levant : " C'est vous qui les nommezmesdameset vous ne les nommez que pour les voir mourir. Choisissez-les doncvieuxtrès vieuxle plus vieux possibleet ne vous occupezjamais du reste. "

Puis ils'en alla avec beaucoup de grâce.

Dèsqu'il fut partiune des femmes déclara : " Il est drôlece garçon. Qui est-ce ? " Mme Walter répondit : "Un de nos rédacteursqui ne fait encore que la menue besognedu journalmais je ne doute pas qu'il arrive vite. "

Duroydescendait le boulevard Malesherbes gaiementà grands pasdansantscontent de sa sortie et murmurant : " Bon départ."

Il seréconcilia avec Rachelce soir-là.

La semainesuivante lui apporta deux événements. Il fut nomméchef des Échos et invité à dîner chez MmeWalter. Il vit tout de suite un lien entre les deux nouvelles.

La VieFrançaise était avant tout un journal d'argentlepatron étant un homme d'argent à qui la presse et ladéputation avaient servi de leviers. Se faisant de la bonhomieune armeil avait toujours manoeuvré sous un masque souriantde brave hommemais il n'employait à ses besognesquellesqu'elles fussentque des gens qu'il avait tâtéséprouvésflairésqu'il sentait retorsaudacieux et souples. Duroynommé chef des Échosluisemblait un garçon précieux.

Cettefonction avait été remplie jusque-là par lesecrétaire de la rédactionM. Boisrenardun vieuxjournaliste correctponctuel et méticuleux comme un employé.Depuis trente ans il avait été secrétaire de larédaction de onze journaux différentssans modifier enrien sa manière de faire ou de voir. Il passait d'unerédaction dans une autre comme on change de restaurants'apercevant à peine que la cuisine n'avait pas tout àfait le même goût. Les opinions politiques et religieuseslui demeuraient étrangères. Il était dévouéau journal quel qu'il fûtentendu dans la besogneet précieuxpar son expérience. Il travaillait comme un aveugle qui nevoit riencomme un sourd qui n'entend rienet comme un muet qui neparle jamais de rien. Il avait cependant une grande loyautéprofessionnelleet ne se fût point prêté àune chose qu'il n'aurait pas jugée honnêteloyale etcorrecte au point de vue spécial de son métier.

M. Walterqui l'appréciait cependantavait souvent désiréun autre homme pour lui confier les Échosqui sontdisait-illa moelle du journal. C'est par eux qu'on lance lesnouvellesqu'on fait courir les bruitsqu'on agit sur le public etsur la rente. Entre deux soirées mondainesil faut savoirglissersans avoir l'air de rienla chose importanteplutôtinsinuée que dite. Il fautpar des sous-entenduslaisserdeviner ce qu'on veutdémentir de telle sorte que la rumeurs'affirmeou affirmer de telle manière que personne ne croieau fait annoncé. Il faut quedans les échoschacuntrouve chaque jour une ligne au moins qui l'intéresseafinque tout le monde les lise. Il faut penser à tout et àtousà tous les mondesà toutes les professionsàParis et à la Provinceà l'Armée et auxPeintresau Clergé et à l'UniversitéauxMagistrats et aux Courtisanes.

L'hommequi les dirige et qui commande au bataillon des reporters doit êtretoujours en éveilet toujours en gardeméfiantprévoyantruséalerte et souplearmé detoutes les astuces et doué d'un flair infaillible pourdécouvrir la nouvelle fausse du premier coup d'oeilpourjuger ce qui est bon à dire et bon à celerpourdeviner ce qui portera sur le public ; et il doit savoir le présenterde telle façon que l'effet en soit multiplié.

M.Boisrenardqui avait pour lui une longue pratiquemanquait demaîtrise et de chic ; il manquait surtout de la rouerie nativequ'il fallait pour pressentir chaque jour les idées secrètesdu patron.

Duroydevait faire l'affaire en perfectionet il complétaitadmirablement la rédaction de cette feuille " quinaviguait sur les fonds de l'État et sur les bas-fonds de lapolitique "selon l'expression de Norbert de Varenne.

Lesinspirateurs et véritables rédacteurs de La VieFrançaise étaient une demi-douzaine de députésintéressés dans toutes les spéculations quelançait ou que soutenait le directeur. On les nommait àla Chambre " la bande à Walter "et on les enviaitparce qu'ils devaient gagner de l'argent avec lui et par lui.

Forestierrédacteur politiquen'était que l'homme de paille deces hommes d'affairesl'exécuteur des intentions suggéréespar eux. Ils lui soufflaient ses articles de fondqu'il allaittoujours écrire chez lui pour être tranquilledisait-il.

Maisafinde donner au journal une allure littéraire et parisienneon yavait attaché deux écrivains célèbres endes genres différentsJacques Rivalchroniqueur d'actualitéet Norbert de Varennepoète et chroniqueur fantaisisteouplutôt conteursuivant la nouvelle école.

Puis ons'était procuréà bas prixdes critiquesd'artde peinturede musiquede théâtreun rédacteurcriminaliste et un rédacteur hippiqueparmi la grande tribumercenaire des écrivains à tout faire. Deux femmes dumonde" Domino rose " et " Patte blanche "envoyaient des variétés mondainestraitaient lesquestions de modede vie éléganted'étiquettede savoir-vivreet commettaient des indiscrétions sur lesgrandes dames.

Et LaVie Française " naviguait sur les fonds et bas-fonds"manoeuvrée par toutes ces mains différentes.

Duroyétait dans toute la joie de sa nomination aux fonctions dechef des Échos quand il reçut un petit carton gravéoù il lut : " M. et Mme Walter prient Monsieur GeorgesDuroy de leur faire le plaisir de venir dîner chez eux le jeudi20 janvier. "

Cettenouvelle faveurtombant sur l'autrel'emplit d'une telle joie qu'ilbaisa l'invitation comme il eût fait d'une lettre d'amour. Puisil alla trouver le caissier pour traiter la grosse question desfonds.

Un chefdes Échos a généralement son budget sur lequelil paie ses reporters et les nouvellesbonnes ou médiocresapportées par l'un ou l'autrecomme les jardiniers apportentleurs fruits chez un marchand de primeurs.

Douzecents francs par moisau débutétaient allouésà Duroyqui se proposait bien d'en garder une forte partie.

Lecaissiersur ses représentations pressantesavait fini parlui avancer quatre cents francs. Il eutau premier momentl'intention formelle de renvoyer à Mme de Marelle les deuxcent quatre-vingts francs qu'il lui devaitmais il réfléchitpresque aussitôt qu'il ne lui resterait plus entre les mainsque cent vingt francssomme tout à fait insuffisante pourfaire marcherd'une façon convenableson nouveau serviceetil remit cette restitution à des temps plus éloignés.

Pendantdeux joursil s'occupa de son installationcar il héritaitd'une table particulière et de casiers à lettresdansla vaste pièce commune à toute la rédaction. Iloccupait un bout de cette piècetandis que Boisrenarddontles cheveux d'un noir d'ébènemalgré son âgeétaient toujours penchés sur une feuille de papiertenait l'autre bout.

La longuetable du centre appartenait aux rédacteurs volants.Généralement elle servait de banc pour s'asseoirsoitles jambes pendantes le long des bordssoit à la turque surle milieu. Ils étaient quelquefois cinq ou six accroupis surcette tableet jouant au bilboquet avec persévérancedans une pose de magots chinois.

Duroyavait fini par prendre goût à ce divertissementet ilcommençait à devenir fortsous la direction et grâceaux conseils de Saint-Potin.

Forestierde plus en plus souffrantlui avait confié son beau bilboqueten bois des Ilesle dernier achetéqu'il trouvait un peulourdet Duroy manoeuvrait d'un bras vigoureux la grosse boule noireau bout de sa cordeen comptant tout bas : " Un -- deux --trois -- quatre -- cinq -- six "

Il arrivajustementpour la première foisà faire vingt pointsde suitele jour même où il devait dîner chez MmeWalter. " Bonne journéepensa-t-ilj'ai tous lessuccès. " Car l'adresse au bilboquet conféraitvraiment une sorte de supériorité dans les bureaux deLa Vie Française.

Il quittala rédaction de bonne heure pour avoir le temps de s'habilleret il remontait la rue de Londres quand il vit trotter devant lui unepetite femme qui avait la tournure de Mme de Marelle. Il sentit unechaleur lui monter au visageet son coeur se mit à battre. Iltraversa la rue pour la regarder de profil. Elle s'arrêta pourtraverser aussi. Il s'était trompé ; il respira.

Il s'étaitsouvent demandé comment il devrait se comporter en larencontrant face à face. La saluerait-ilou bien aurait-ill'air de ne la point voir ?

" Jene la verrais pas "pensa-t-il.

Il faisaitfroidles ruisseaux gelés gardaient des empâtements deglace. Les trottoirs étaient secs et gris sous la lueur dugaz.

Quand lejeune homme entra chez luiil songea : " Il faut que je changede logement. Cela ne me suffit plus maintenant. " Il se sentaitnerveux et gaicapable de courir sur les toitset il répétaittout hauten allant de son lit à la fenêtre : "C'est la fortune qui arrive ! c'est la fortune ! Il faudra quej'écrive à papa. "

De tempsen tempsil écrivait à son père ; et la lettreapportait toujours une joie vive dans le petit cabaret normandaubord de la routeau haut de la grande côte d'où l'ondomine Rouen et la large vallée de la Seine.

De tempsen temps aussi il recevait une enveloppe bleue dont l'adresse étaittracée d'une grosse écriture trembléeet illisait infailliblement les mêmes lignes au début de lalettre paternelle :

" Moncher filsla présente est pour te dire que nous allons bienta mère et moi. Pas grand-chose de nouveau dans le pays. Jet'apprendrai cependant... "

Et ilgardait au coeur un intérêt pour les choses du villagepour les nouvelles des voisins et pour l'état des terres etdes récoltes.

Il serépétaiten nouant sa cravate blanche devant sa petiteglace : " Il faut que j'écrive à papa dèsdemain. S'il me voyaitce soirdans la maison où je vaisserait-il épatéle vieux ! Sacristije ferai tout àl'heure un dîner comme il n'en a jamais fait. " Et ilrevit brusquement la cuisine noire de là-basderrièrela salle de café videles casseroles jetant des lueurs jaunesle long des mursle chat dans la cheminéele nez au feuavec sa pose de Chimère accroupiela table de bois graisséepar le temps et par les liquides répandusune soupièrefumant au milieuet une chandelle allumée entre deuxassiettes. Et il les aperçut aussi l'homme et la femmelepère et la mèreles deux paysans aux gestes lentsmangeant la soupe à petites gorgées. Il connaissait lesmoindres plis de leurs vieilles figuresles moindres mouvements deleurs bras et de leur tête. Il savait même ce qu'ils sedisaientchaque soiren soupant face à face.

Il pensaencore : " Il faudra pourtant que je finisse par aller les voir." Mais comme sa toilette était terminéeilsouffla sa lumière et descendit.

Le long duboulevard extérieurdes filles l'accostèrent. Il leurrépondait en dégageant son bras : " Fichez-moidonc la paix ! " avec un dédain violentcomme si ellesl'eussent insultéméconnu... Pour qui leprenaient-elles ? Ces rouleuses-là ne savaient donc pointdistinguer les hommes ? La sensation de son habit noir endossépour aller dîner chez des gens très richestrèsconnustrès importants lui donnait le sentiment d'unepersonnalité nouvellela conscience d'être devenu unautre hommeun homme du mondedu vrai monde.

Il entraavec assurance dans l'antichambre éclairée par leshautes torchères de bronze et il remitd'un geste naturelsacanne et son pardessus aux deux valets qui s'étaient approchésde lui.

Tous lessalons étaient illuminés. Mme Walter recevait dans lesecondle plus grand. Elle l'accueillit avec un sourire charmantetil serra la main des deux hommes arrivés avant luiM. Firminet M. Laroche-Mathieudéputésrédacteursanonymes de La Vie Française. M. Laroche-Mathieu avaitdans le journal une autorité spéciale provenant d'unegrande influence sur la Chambre. Personne ne doutait qu'il ne fûtministre un jour.

Puisarrivèrent les Forestierla femme en roseet ravissante.Duroy fut stupéfait de la voir intime avec les deuxreprésentants du pays. Elle causa tout basau coin de lacheminéependant plus de cinq minutesavec M.Laroche-Mathieu. Charles paraissait exténué. Il avaitbeaucoup maigri depuis un moiset il toussait sans cesse en répétant: " Je devrais me décider à aller finir l'hiverdans le Midi. "

Norbert deVarenne et Jacques Rival apparurent ensemble. Puis une porte s'étantouverte au fond de l'appartementM. Walter entra avec deux grandesjeunes filles de seize à dix-huit ansune laide et l'autrejolie.

Duroysavait pourtant que le patron était père de famillemais il fut saisi d'étonnement. Il n'avait jamais songéaux filles de son directeur que comme on songe aux pays lointainsqu'on ne verra jamais. Et puis il se les était figuréestoutes petites et il voyait des femmes. Il en ressentait le légertrouble moral que produit un changement à vue.

Elles luitendirent la mainl'une après l'autreaprès laprésentationet elles allèrent s'asseoir à unepetite table qui leur était sans doute réservéeoù elles se mirent à remuer un tas de bobines de soiedans une bannette.

Onattendait encore quelqu'unet on demeurait silencieuxdans cettesorte de gêne qui précède les dîners entregens qui ne se trouvent pas dans la même atmosphèred'espritaprès les occupations différentes de leurjournée. Duroy ayant levé par désoeuvrement lesyeux vers le murM. Walter lui ditde loinavec un désirvisible de faire valoir son bien : " Vous regardez mestableaux ? "

-- Le messonna. -- " Je vais vous les montrer. " Et il prit unelampe pour qu'on pût distinguer tous les détails.

" Iciles paysages "dit-il.

Au centredu panneau on voyait une grande toile de Guillemetune plage deNormandie sous un ciel d'orage. Au-dessousun bois de Harpigniespuis une plaine d'Algériepar Guillaumetavec un chameau àl'horizonun grand chameau sur ses hautes jambespareil à unétrange monument.

M. Walterpassa au mur voisin et annonçaavec un ton sérieuxcomme un maître de cérémonies : " La grandepeinture. " C'étaient quatre toiles : " Une Visited'hôpital "par Gervex ; " une Moissonneuse "par Bastien-Lepage ; " une Veuve "par Bouguereauet "une Exécution "par Jean-Paul Laurens. Cette dernièreoeuvre représentait un prêtre vendéen fusillécontre le mur de son église par un détachement deBleus.

Un sourirepassa sur la figure grave du patron en indiquant le panneau suivant :" Ici les fantaisistes. " On apercevait d'abord une petitetoile de Jean Béraudintitulée : " Le Haut et leBas. " C'était une jolie Parisienne montant l'escalierd'un tramway en marche. Sa tête apparaissait au niveau del'impérialeet les messieurs assis sur les bancsdécouvraientavec une satisfaction avidele jeune visage quivenait vers euxtandis que les hommes debout sur la plate-forme dubas considéraient les jambes de la jeune femme avec uneexpression différente de dépit et de convoitise.

M. Waltertenait la lampe à bout de braset répétait enriant d'un rire polisson : " Hein ? Est-ce drôle ? est-cedrôle ? "

Puis iléclaira : " Un sauvetage "par Lambert.

Au milieud'une table desservieun jeune chatassis sur son derrièreexaminait avec étonnement et perplexité une mouche senoyant dans un verre d'eau. Il avait une patte levéeprêtà cueillir l'insecte d'un coup rapide. Mais il n'étaitpoint décidé. Il hésitait. Que ferait-il ?

Puis lepatron montra un Detaille : " La Leçon "quireprésentait un soldat dans une caserneapprenant à uncaniche à jouer du tambouret il déclara : " Envoilà de l'esprit ! "

Duroyriait d'un rire approbateur et s'extasiait : " Comme c'estcharmantcomme c'est charmantchar... "

Ils'arrêta neten entendant derrière lui la voix de Mmede Marelle qui venait d'entrer.

Le patroncontinuait à éclairer les toilesen les expliquant.

Ilmontrait maintenant une aquarelle de Maurice Leloir : "L'Obstacle. " C'était une chaise à porteursarrêtéela rue se trouvant barrée par unebataille entre deux hommes du peupledeux gaillards luttant commedes hercules. Et on voyait sortir par la fenêtre de la chaiseun ravissant visage de femme qui regardait... qui regardait... sansimpatiencesans peuret avec une certaine admiration le combat deces deux brutes.

M. Walterdisait toujours : " J'en ai d'autres dans les piècessuivantesmais ils sont de gens moins connusmoins classés.Ici c'est mon Salon carré. J'achète des jeunes en cemomentdes tout jeuneset je les mets en réserve dans lesappartements intimesen attendant le moment où les auteursseront célèbres. " Puis il prononça toutbas : " C'est l'instant d'acheter des tableaux. Les peintrescrèvent de faim. Ils n'ont pas le soupas le sou... "

Mais Duroyne voyait rienentendait sans comprendre. Mme de Marelle étaitlàderrière lui. Que devait-il faire ? S'il lasaluaitn'allait-elle point lui tourner le dos ou lui jeter quelqueinsolence ? S'il ne s'approchait pas d'elleque penserait-on ?

Il se dit: " Je vais toujours gagner du temps. " Il étaittellement ému qu'il eut l'idée un moment de simuler uneindisposition subite qui lui permettrait de s'en aller.

La visitedes murs était finie. Le patron alla reposer sa lampe etsaluer la dernière venuetandis que Duroy recommençaittout seul l'examen des toiles comme s'il ne se fût pas lasséde les admirer.

Il avaitl'esprit bouleversé. Que devait-il faire ? Il entendait lesvoixil distinguait la conversation. Mme Forestier l'appela : "Dites doncmonsieur Duroy. " Il courut vers elle. C'étaitpour lui recommander une amie qui donnait une fête et quiaurait bien voulu une citation dans les Échos de La VieFrançaise.

Ilbalbutiait : " Mais certainementmadamecertainement... "

Mme deMarelle se trouvait maintenant tout près de lui. Il n'osaitpoint se retourner pour s'en aller. Tout à coupil se crutdevenu fou ; elle avait dità haute voix :

"BonjourBel-Ami. Vous ne me reconnaissez donc plus ? "

Il pivotasur ses talons avec rapidité. Elle se tenait debout devantluisouriantel'oeil plein de gaieté et d'affection. Et ellelui tendit la main.

Il la priten tremblantcraignant encore quelque ruse et quelque perfidie. Elleajouta avec sérénité :

" Quedevenez-vous ? On ne vous voit plus. "

Ilbégayaitsans parvenir à reprendre son sang-froid :

"Mais j'ai eu beaucoup à fairemadamebeaucoup àfaire. M. Walter m'a confié un nouveau service qui me donneénormément d'occupation. "

Elleréponditen le regardant toujours en facesans qu'il pûtdécouvrir dans son oeil autre chose que de la bienveillance :" Je le sais. Mais ce n'est pas une raison pour oublier vosamis. "

Ils furentséparés par une grosse dame qui entraitune grossedame décolletéeaux bras rougesaux joues rougesvêtue et coiffée avec prétentionet marchant silourdement qu'on sentaità la voir allerle poids etl'épaisseur de ses cuisses.

Comme onparaissait la traiter avec beaucoup d'égardsDuroy demanda àMme Forestier :

"Quelle est cette personne ?

-- Lavicomtesse de Percemurcelle qui signe : " Patte blanche ".

Il futstupéfait et saisi par une envie de rire :

"Patte blanche ! Patte blanche ! Moi qui voyaisen penséeunejeune femme comme vous ! C'est çaPatte blanche ? Ah ! elleest bien bonne ! bien bonne ! "

Undomestique apparut dans la porte et annonça :

"Madame est servie. "

Le dînerfut banal et gaiun de ces dîners où l'on parle de toutsans rien dire. Duroy se trouvait entre la fille aînéedu patronla laideMlle Roseet Mme de Marelle. Ce derniervoisinage le gênait un peubien qu'elle eût l'air fort àl'aise et causât avec son esprit ordinaire. Il se trouvad'abord contrainthésitantcomme un musicien qui a perdu leton. Peu à peucependantl'assurance lui revenaitet leursyeuxse rencontrant sans cesses'interrogeaientmêlaientleurs regards d'une façon intimepresque sensuellecommeautrefois.

Tout àcoupil crut sentirsous la tablequelque chose effleurer sonpied. Il avança doucement la jambe et rencontra celle de savoisine qui ne recula point à ce contact. Ils ne parlaientpasen ce momenttournés tous deux vers leurs autresvoisins.

Duroylecoeur battantpoussa un peu plus son genou. Une pression légèrelui répondit. Alors il comprit que leurs amoursrecommençaient.

Quedirent-ils ensuite ? Pas grand-chose ; mais leurs lèvresfrémissaient chaque fois qu'ils se regardaient.

Le jeunehommecependantvoulant être aimable pour la fille de sonpatronlui adressait une phrase de temps en temps. Elle y répondaitcomme l'aurait fait sa mèren'hésitant jamais sur cequ'elle devait dire.

A ladroite de M. Walterla vicomtesse de Percemur prenait des allures deprincesse ; et Duroys'égayant à la regarderdemandatout bas à Mme de Marelle :

"Est-ce que vous connaissez l'autrecelle qui signe : " Dominorose " ?

-- Ouiparfaitement ; la baronne de Livar !

--Est-elle du même cru ?

-- Non.Mais aussi drôle. Une grande sèchesoixante ansfrisons fauxdents à l'anglaiseesprit de la Restaurationtoilettes même époque.

-- Oùont-ils déniché ces phénomènes de lettres?

-- Lesépaves de la noblesse sont toujours recueillies par lesbourgeois parvenus.

-- Pasd'autre raison ?

-- Aucuneautre. "

Puis unediscussion politique commença entre le patronles deuxdéputésNorbert de Varenne et Jacques Rival ; et elledura jusqu'au dessert.

Quand onfut retourné dans le salonDuroy s'approcha de nouveau de Mmede Marelleetla regardant au fond des yeux : " Voulez-vousque je vous reconduisece soir ?

-- Non.

--Pourquoi ?

-- Parceque M. Laroche-Mathieuqui est mon voisinme laisse à maporte chaque fois que je dîne ici.

-- Quandvous verrai-je ?

-- Venezdéjeuner avec moidemain. "

Et ils seséparèrent sans rien dire de plus.

Duroy neresta pas tardtrouvant monotone la soirée. Comme ildescendait l'escalieril rattrapa Norbert de Varenne qui venaitaussi de partir. Le vieux poète lui prit le bras. N'ayant plusde rivalité à redouter dans le journalleurcollaboration étant essentiellement différenteiltémoignait maintenant au jeune homme une bienveillanced'aïeul.

" Ehbienvous allez me reconduire un bout de chemin ? " dit-il.

Duroyrépondit : " Avec joiecher maître. "

Et ils semirent en routeen descendant le boulevard Malesherbesàpetits pas.

Parisétait presque désert cette nuit-làune nuitfroideune de ces nuits qu'on dirait plus vastes que les autresoùles étoiles sont plus hautesoù l'air semble apporterdans ses souffles glacés quelque chose venu de plus loin queles astres.

Les deuxhommes ne parlèrent point dans les premiers moments. PuisDuroypour dire quelque choseprononça :

" CeM. Laroche-Mathieu a l'air fort intelligent et fort instruit. "

Le vieuxpoète murmura : " Vous trouvez ?. "

Le jeunehommesurprishésitait ; " Mais oui ; il passed'ailleurs pour un des hommes les plus capables de la Chambre.

-- C'estpossible. Dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois. Tousces gens-làvoyez-voussont des médiocresparcequ'ils ont l'esprit entre deux murs-- l'argent et la politique. --Ce sont des cuistresmon cheravec qui il est impossible de parlerde riende rien de ce que nous aimons. Leur intelligence est àfond de vaseou plutôt à fond de dépotoircommela Seine à Asnières.

" Ah! c'est qu'il est difficile de trouver un homme qui ait de l'espacedans la penséequi vous donne la sensation de ces grandeshaleines du large qu'on respire sur les côtes de la mer. J'enai connu quelques-unsils sont morts. "

Norbert deVarenne parlait d'une voix clairemais retenuequi aurait sonnédans le silence de la nuit s'il l'avait laissée s'échapper.Il semblait surexcité et tristed'une de ces tristesses quitombent parfois sur les âmes et les rendent vibrantes comme laterre sous la gelée.

Il reprit:

"Qu'imported'ailleursun peu plus ou un peu moins de géniepuisque tout doit finir ! "

Et il setut. Duroyqui se sentait le coeur gaice soir-làditensouriant :

"Vous avez du noiraujourd'huicher maître. "

Le poèterépondit .

"J'en ai toujoursmon enfantet vous en aurez autant que moi dansquelques années. La vie est une côte. Tant qu'on monteon regarde le sommetet on se sent heureux ; maislorsqu'on arriveen hauton aperçoit tout d'un coup la descenteet la fin quiest la mort. Ça va lentement quand on montemais ça vavite quand on descend. A votre âgeon est joyeux. On espèretant de chosesqui n'arrivent jamais d'ailleurs. Au mienonn'attend plus rien... que la mort. "

Duroy semit à rire :

"Bigrevous me donnez froid dans le dos. "

Norbert deVarenne reprit :

"Nonvous ne me comprenez pas aujourd'huimais vous vous rappellerezplus tard ce que je vous dis en ce moment.

" Ilarrive un jourvoyez-vouset il arrive de bonne heure pourbeaucoupoù c'est fini de rirecomme on ditparce quederrière tout ce qu'on regardec'est la mort qu'on aperçoit.

" Oh! vous ne comprenez même pas ce mot-làvousla mort. Avotre âgeça ne signifie rien. Au mienil estterrible.

"Ouion le comprend tout d'un coupon ne sait pas pourquoi ni àpropos de quoiet alors tout change d'aspectdans la vie. Moidepuis quinze ansje la sens qui me travaille comme si je portais enmoi une bête rongeuse. Je l'ai sentie peu à peumoispar moisheure par heureme dégrader ainsi qu'une maison quis'écroule. Elle m'a défiguré si complètementque je ne me reconnais pas. Je n'ai plus rien de moide moi l'hommeradieuxfrais et fort que j'étais à trente ans. Jel'ai vue teindre en blanc mes cheveux noirset avec quelle lenteursavante et méchante ! Elle m'a pris ma peau fermemesmusclesmes dentstout mon corps de jadisne me laissant qu'uneâme désespérée qu'elle enlèverabientôt aussi.

"Ouielle m'a émiettéla gueuseelle a accomplidoucement et terriblement la longue destruction de mon êtreseconde par seconde. Et maintenant je me sens mourir en tout ce queje fais. Chaque pas m'approche d'ellechaque mouvementchaquesouffle hâte son odieuse besogne. Respirerdormirboiremangertravaillerrêvertout ce que nous faisonsc'estmourir. Vivre enfinc'est mourir !

" Oh! vous saurez cela ! Si vous réfléchissiez seulement unquart d'heurevous la verriez.

"Qu'attendez-vous ? De l'amour ? Encore quelques baiserset vousserez impuissant.

" Etpuisaprès ? De l'argent ? Pour quoi faire ? Pour payer desfemmes ? Joli bonheur ? Pour manger beaucoupdevenir obèse etcrier des nuits entières sous les morsures de la goutte ?

" Etpuis encore ? De la gloire ? A quoi cela sert-il quand on ne peutplus la cueillir sous forme d'amour ?

" Etpuisaprès ? Toujours la mort pour finir.

"Moimaintenantje la vois de si près que j'ai souvent envied'étendre les bras pour la repousser. Elle couvre la terre etemplit l'espace. Je la découvre partout. Les petites bêtesécrasées sur les routesles feuilles qui tombentlepoil blanc aperçu dans la barbe d'un ami me ravagent le coeuret me crient : " La voilà ! "

"Elle me gâte tout ce que je faistout ce que je voisce queje mange et ce que je boistout ce que j'aimeles clairs de luneles levers de soleilla grande merles belles rivièresetl'air des soirs d'étési doux à respirer ! "

Il allaitdoucementun peu essoufflérêvant tout hautoubliantpresque qu'on l'écoutait.

Il reprit: " Et jamais un être ne revientjamais... On garde lesmoules des statuesles empreintes qui refont toujours des objetspareils ; mais mon corpsmon visagemes penséesmes désirsne reparaîtront jamais. Et pourtant il naîtra desmillionsdes milliards d'êtres qui auront dans quelquescentimètres carrés un nezdes yeuxun frontdesjoues et une bouche comme moiet aussi une âme comme moisansque jamais je reviennemoisans que jamais même quelque chosede moi reconnaissable reparaisse dans ces créaturesinnombrables et différentesindéfiniment différentesbien que pareilles à peu près.

" Aquoi se rattacher ? Vers qui jeter des cris de détresse ? Aquoi pouvons-nous croire ?

"Toutes les religions sont stupidesavec leur morale puérileet leurs promesses égoïstesmonstrueusement bêtes.

" Lamort seule est certaine. "

Ils'arrêtaprit Duroy par les deux extrémités ducol de son pardessusetd'une voix lente :

"Pensez à tout celajeune hommepensez-y pendant des joursdes mois et des annéeset vous verrez l'existence d'une autrefaçon. Essayez donc de vous dégager de tout ce qui vousenfermefaites cet effort surhumain de sortir vivant de votre corpsde vos intérêtsde vos pensées et de l'humanitétout entièrepour regarder ailleurset vous comprendrezcombien ont peu d'importance les querelles des romantiques et desnaturalisteset la discussion du budget. "

Il seremit à marcher d'un pas rapide.

"Mais aussi vous sentirez l'effroyable détresse des désespérés.Vous vous débattrezéperdunoyédans lesincertitudes. Vous crierez " A l'aide " de tous les côtéset personne ne vous répondra. Vous tendrez les brasvousappellerez pour être secouruaiméconsolésauvé ; et personne ne viendra.

"Pourquoi souffrons-nous ainsi ? C'est que nous étions néssans doute pour vivre davantage selon la matière et moinsselon l'esprit ; maisà force de penserune disproportions'est faite entre l'état de notre intelligence agrandie et lesconditions immuables de notre vie.

"Regardez les gens médiocres : à moins de grandsdésastres tombant sur eux ils se trouvent satisfaitssanssouffrir du malheur commun. Les bêtes non plus ne le sententpas. "

Ils'arrêta encoreréfléchit quelques secondespuis d'un air las et résigné :

"Moije suis un être perdu. Je n'ai ni pèreni mèreni frèreni soeurni femmeni enfantsni Dieu. "

Il ajoutaaprès un silence : " Je n'ai que la rime"

Puislevant la tête vers le firmamentoù luisait la facepâle de la pleine luneil déclama :



_Et jecherche le mot de cet obscur problème

Dans leciel noir et vide où flotte un astre blême_.



Ilsarrivaient au pont de la Concordeils le traversèrent ensilencepuis ils longèrent le Palais-Bourbon. Norbert deVarenne se remit à parler :

"Mariez-vousmon amivous ne savez pas ce que c'est que de vivreseulà mon âge. La solitudeaujourd'huim'emplitd'une angoisse horrible ; la solitude dans le logisauprès dufeule soir. Il me semble alors que je suis seul sur la terreaffreusement seulmais entouré de dangers vaguesde chosesinconnues et terribles ; et la cloisonqui me sépare de monvoisin que je ne connais pasm'éloigne de lui autant que desétoiles aperçues par ma fenêtre. Une sorte defièvre m'envahitune fièvre de douleur et de crainteet le silence des murs m'épouvante. Il est si profond et sitristele silence de la chambre où l'on vit seul. Ce n'estpas seulement un silence autour du corpsmais un silence autour del'âmeetquand un meuble craqueon tressaille jusqu'aucoeurcar aucun bruit n'est attendu dans ce morne logis. "

Il se tutencore une foispuis ajouta :

"Quand on est vieuxce serait bontout de mêmedes enfants !"

Ilsétaient arrivés vers le milieu de la rue de Bourgogne.Le poète s'arrêta devant une haute maisonsonnaserrala main de Duroyet lui dit :

"Oubliez tout ce rabâchage de vieuxjeune hommeet vivez selonvotre âge ; adieu ! "

Et ildisparut dans le corridor noir.

Duroy seremit en routele coeur serré. Il lui semblait qu'on venaitde lui montrer quelque trou plein d'ossementsun trou inévitableoù il lui faudrait tomber un jour. Il murmura : " Bigreça ne doit pas être gaichez lui. Je ne voudrais pas unfauteuil de balcon pour assister au défilé de sesidéesnom d'un chien ! "

Maiss'étant arrêté pour laisser passer une femmeparfumée qui descendait de voiture et rentrait chez elleilaspira d'un grand souffle avide la senteur de verveine et d'irisenvolée dans l'air. Ses poumons et son coeur palpitèrentbrusquement d'espérance et de joie ; et le souvenir de Mme deMarelle qu'il reverrait le lendemain l'envahit des pieds à latête.

Tout luisouriaitla vie l'accueillait avec tendresse. Comme c'étaitbonla réalisation des espérances.

Ils'endormit dans l'ivresse et se leva de bonne heure pour faire untour à pieddans l'avenue du Bois-de-Boulogneavant d'allerà son rendez-vous.

Le ventayant changéle temps s'était adouci pendant la nuitet il faisait une tiédeur et un soleil d'avril. Tous leshabitués du Bois étaient sortis ce matin-làcédant à l'appel du ciel clair et doux.

Duroymarchait lentementbuvant l'air légersavoureux comme unefriandise de printemps. Il passa l'arc de triomphe de l'Étoileet s'engagea dans la grande avenuedu côté opposéaux cavaliers. Il les regardaittrottant ou galopanthommes etfemmesles riches du mondeet c'est à peine s'il les enviaitmaintenant. Il les connaissait presque tous de nomsavait le chiffrede leur fortune et l'histoire secrète de leur viesesfonctions ayant fait de lui une sorte d'almanach des célébritéset des scandales parisiens.

Lesamazones passaientminces et moulées dans le drap sombre deleur tailleavec ce quelque chose de hautain et d'inabordable qu'ontbeaucoup de femmes à cheval ; et Duroy s'amusait àréciter à mi-voixcomme on récite des litaniesdans une égliseles nomstitres et qualités desamants qu'elles avaient eus ou qu'on leur prêtait ; etquelquefois mêmeau lieu de dire :



_Baron deTanquelet

Prince dela Tour-Enguerrand_.



ilmurmurait : Côté Lesbos



_LouiseMichotdu Vaudeville

RoseMarquetinde l'Opéra_.



Ce jeul'amusait beaucoupcomme s'il eût constatésous lessévères apparencesl'éternelle et profondeinfamie de l'hommeet que cela l'eût réjouiexcitéconsolé.

Puis ilprononça tout haut : " Tas d'hypocrites ! " etchercha de l'oeil les cavaliers sur qui couraient les plus grosseshistoires.

Il en vitbeaucoup soupçonnés de tricher au jeupour qui lescerclesen tout casétaient la grande ressourcela seuleressourceressource suspecte à coup sûr.

D'autresfort célèbresvivaient uniquement des rentes de leursfemmesc'était connu ; d'autresdes rentes de leursmaîtresseson l'affirmait. Beaucoup avaient payé leursdettes ( acte honorable )sans qu'on eût jamais devinéd'où leur était venu l'argent nécessaire (mystère bien louche ). Il vit des hommes de finance dontl'immense fortune avait un vol pour origineet qu'on recevaitpartoutdans les plus nobles maisonspuis des hommes si respectésque les petits bourgeois se découvraient sur leur passagemais dont les tripotages effrontésdans les grandesentreprises nationalesn'étaient un mystère pour aucunde ceux qui savaient les dessous du monde.

Tousavaient l'air hautainla lèvre fièrel'oeil insolentceux à favoris et ceux à moustaches.

Duroyriait toujoursrépétant : " C'est du propretasde crapulestas d'escarpes ! "

Mais unevoiture passadécouvertebasse et charmantetraînéeau grand trot par deux minces chevaux blancs dont la crinièreet la queue voltigeaientet conduite par une petite jeune femmeblondeune courtisane connue qui avait deux grooms assis derrièreelle. Duroy s'arrêtaavec une envie de saluer et d'applaudircette parvenue de l'amour qui étalait avec audace dans cettepromenade et à cette heure des hypocrites aristocratesleluxe crâne gagné sur ses draps. Il sentait peut-êtrevaguement qu'il y avait quelque chose de commun entre euxun lien denaturequ'ils étaient de même racede même âmeet que son succès aurait des procédés audacieuxde même ordre.

Il revintplus doucementle coeur chaud de satisfactionet il arrivaun peuavant l'heureà la porte de son ancienne maîtresse.

Elle lereçutles lèvres tenduescomme si aucune rupturen'avait eu lieuet elle oublia mêmependant quelquesinstantsla sage prudence qu'elle opposaitchez elleàleurs caresses. Puis elle lui diten baisant les bouts frisésde ses moustaches :

" Tune sais pas l'ennui qui m'arrivemon chéri ?

J'espéraisune bonne lune de mielet voilà mon mari qui me tombe sur ledos pour six semaines ; il a pris congé. Mais je ne veux pasrester six semaines sans te voirsurtout après notre petitebrouilleet voilà comment j'ai arrangé les choses. Tuviendras me demander à dîner lundije lui ai déjàparlé de toi. Je te présenterai. "

Duroyhésitaitun peu perplexene s'étant jamais trouvéencore en face d'un homme dont il possédait la femme. Ilcraignait que quelque chose le trahîtun peu de gêneunregardn'importe quoi. Il balbutiait :

"Nonj'aime mieux ne pas faire la connaissance de ton mari. "Elle insistafort étonnéedebout devant lui etouvrant des yeux naïfs : " Mais pourquoi ? quelle drôlede chose ? Ça arrive tous les joursça ! Je net'aurais pas cru si nigaudpar exemple. "

Il futblessé :

" Ehbiensoitje viendrai dîner lundi. "

Elleajouta :

"Pour que ce soit bien naturelj'aurai les Forestier. Ça nem'amuse pourtant pas de recevoir du monde chez moi. "

Jusqu'aulundiDuroy ne pensa plus guère à cette entrevue ;mais voilà qu'en montant l'escalier de Mme de Marelleil sesentit étrangement troublénon pas qu'il lui répugnâtde prendre la main de ce maride boire son vin et de manger sonpainmais il avait peur de quelque chosesans savoir de quoi.

On le fitentrer dans le salonet il attenditcomme toujours. Puis la portede la chambre s'ouvritet il aperçut un grand homme àbarbe blanchedécorégrave et correctqui vint àlui avec une politesse minutieuse :

" Mafemme m'a souvent parlé de vousmonsieuret je suis charméde faire votre connaissance. "

Duroys'avança en tâchant de donner à sa physionomie unair de cordialité expressive et il serra avec une énergieexagérée la main tendue de son hôte. Puiss'étant assisil ne trouva rien à lui dire.

M. deMarelle remit un morceau de bois au feuet demanda :

"Voici longtemps que vous vous occupez de journalisme ? "

Duroyrépondit :

"Depuis quelques mois seulement.

-- Ah !vous avez marché vite.

-- Ouiassez vite "-- et il se mit à parler au hasardsanstrop songer à ce qu'il disaitdébitant toutes lesbanalités en usage entre gens qui ne se connaissent point. Ilse rassurait maintenant et commençait à trouver lasituation fort amusante. Il regardait la figure sérieuse etrespectable de M. de Marelleavec une envie de rire sur les lèvresen pensant : " Toije te fais cocumon vieuxje te fais cocu." Et une satisfaction intimevicieusele pénétraitune joie de voleur qui a réussi et qu'on ne soupçonnepasune joie fourbedélicieuse. Il avait envietout àcoupd'être l'ami de cet hommede gagner sa confiancede luifaire raconter les choses secrètes de sa vie.

Mme deMarelle entra brusquementet les ayant couverts d'un coup d'oeilsouriant et impénétrableelle alla vers Duroy quin'osa pointdevant le marilui baiser la mainainsi qu'il lefaisait toujours.

Elle étaittranquille et gaie comme une personne habituée à toutqui trouvait cette rencontre naturelle et simpleen sa rouerienative et franche. Laurine apparutet vintplus sagement que decoutumetendre son front à Georgesla présence de sonpère l'intimidant. Sa mère lui dit : " Eh bientune l'appelles plus Bel-Amiaujourd'hui. " Et l'enfant rougitcomme si on venait de commettre une grosse indiscrétionderévéler une chose qu'on ne devait pas direde dévoilerun secret intime et un peu coupable de son coeur.

Quand lesForestier arrivèrenton fut effrayé de l'étatde Charles. Il avait maigri et pâli affreusement en une semaineet il toussait sans cesse. Il annonça d'ailleurs qu'ilspartaient pour Cannes le jeudi suivantsur l'ordre formel dumédecin.

Ils seretirèrent de bonne heureet Duroy dit en hochant la tête:

" Jecrois qu'il file un bien mauvais coton. Il ne fera pas de vieux os. "Mme de Marelle affirma avec sérénité : " Oh! il est perdu ! En voilà un qui avait eu de la chance detrouver une femme comme la sienne. "

Duroydemanda :

"Elle l'aide beaucoup ?

--C'est-à-dire qu'elle fait tout. Elle est au courant de toutelle connaît tout le monde sans avoir l'air de voir personne ;elle obtient ce qu'elle veutcomme elle veutet quand elle veut. Oh! elle est fineadroite et intrigante comme aucunecelle-là.En voilà un trésor pour un homme qui veut parvenir. "

Georgesreprit :

"Elle se remariera bien vitesans doute ? "

Mme deMarelle répondit : .

"Oui. Je ne serais même pas étonnée qu'elle eûten vue quelqu'un... un député... à moins que...qu'il ne veuille pas...car... car... il y aurait peut-être degros obstacles... moraux... Enfinvoilà. Je ne sais rien. "

M. deMarelle grommela avec une lente impatience :

" Tulaisses toujours soupçonner un tas de choses que je n'aimepas. Ne nous mêlons jamais des affaires des autres. Notreconscience nous suffit à gouverner. Ce devrait être unerègle pour tout le monde. "

Duroy seretirale coeur troublé et l'esprit plein de vaguescombinaisons.

Il alla lelendemain faire une visite aux Forestier et il les trouva terminantleurs bagages. Charlesétendu sur un canapéexagéraitla fatigue de sa respiration et répétait : " Il ya un mois que je devrais être parti "puis il fit àDuroy une série de recommandations pour le journalbien quetout fût réglé et convenu avec M. Walter.

QuandGeorges s'en allail serra énergiquement les mains de soncamarade : " Eh bienmon vieuxà bientôt ! "Maiscomme Mme Forestier le reconduisait jusqu'à la porteillui dit vivement : " Vous n'avez pas oublié notre pacte ?Nous sommes des amis et des alliésn'est-ce pas ? Doncsivous avez besoin de moien quoi que ce soitn'hésitez point.Une dépêche ou une lettreet j'obéirai. "

Ellemurmura : " Mercije n'oublierai pas. " Et son oeil luidit : " Merci "d'une façon plus profonde et plusdouce.

CommeDuroy descendait l'escalieril rencontramontant à paslentsM. de Vaudrecqu'une fois déjà il avait vu chezelle. Le comte semblait triste -- de ce départpeut-être?

Voulant semontrer homme du mondele journaliste le salua avec empressement.

L'autrerendit avec courtoisiemais d'une manière un peu fière.

Le ménageForestier partit le jeudi soir.



VII




Ladisparition de Charles donna à Duroy une importance plusgrande dans la rédaction de La Vie Française. Ilsigna quelques articles de fondtout en signant aussi ses échoscar le patron voulait que chacun gardât la responsabilitéde sa copie. Il eut quelques polémiques dont il se tira avecesprit ; et ses relations constantes avec les hommes d'État lepréparaient peu à peu à devenir à sontour un rédacteur politique adroit et perspicace.

Il nevoyait qu'une tache dans tout son horizon. Elle venait d'un petitjournal frondeur qui l'attaquait constammentou plutôt quiattaquait en lui le chef des Échos de La Vie Françaisele chef des échos à surprises de M. Walterdisait lerédacteur anonyme de cette feuille appelée : LaPlume. C'étaientchaque jourdes perfidiesdes traitsmordantsdes insinuations de toute nature.

JacquesRival dit un jour à Duroy : " Vous êtes patient. "

L'autrebalbutia : " Que voulez-vousil n'y a pas d'attaque directe. "

Orunaprès-midicomme il entrait dans la salle de rédactionBoisrenard lui tendit le numéro de La Plume :

"Tenezil y a encore une note désagréable pour vous.

-- Ah ! àpropos de quoi ?

-- Apropos de riende l'arrestation d'une dame Aubert par un agent desmoeurs. "

Georgesprit le journal qu'on lui tendaitet lutsous ce titre : Duroys'amuse.

"L'illustre reporter de La Vie Française nous apprendaujourd'hui que la dame Aubertdont nous avons annoncél'arrestation par un agent de l'odieuse brigade des moeursn'existeque dans notre imagination. Orla personne en question demeure 18rue de l'Écureuilà Montmartre. Nous comprenons tropd'ailleursquel intérêt ou quels intérêtspeuvent avoir les agents de la banque Walter à soutenir ceuxdu préfet de police qui tolère leur commerce. Quant aureporter dont il s'agitil ferait mieux de nous donner quelqu'une deces bonnes nouvelles à sensation dont il a le secret :nouvelles de morts démenties le lendemainnouvelles debatailles qui n'ont pas eu lieuannonce de paroles graves prononcéespar des souverains qui n'ont rien dittoutes les informations enfinqui constituent les " Profits Walter "ou mêmequelqu'une des petites indiscrétions sur des soirées defemmes à succèsou sur l'excellence de certainsproduits qui sont d'une grande ressource à quelques-unsde nos confrères. "

Le jeunehomme demeurait interditplus qu'irritécomprenant seulementqu'il y avait là-dedans quelque chose de fort désagréablepour lui.

Boisrenardreprit :

" Quivous a donné cet écho ? "

Duroycherchaitne se rappelant plus. Puistout à couplesouvenir lui revint :

" Ah! ouic'est Saint-Potin. " Puis il relut l'alinéa de LaPlumeet il rougit brusquementrévolté parl'accusation de vénalité.

Il s'écria: " Commenton prétend que je suis payé pour... "

Boisrenardl'interrompit :

"Dameoui. C'est embêtant pour vous. Le patron est fort surl'oeil à ce sujet. Ça pourrait arriver si souvent dansles échos... "

Saint-Potinjustemententrait. Duroy courut à lui :

"Vous avez vu la note de La Plume ?

-- Ouietje viens de chez la dame Aubert. Elle existe parfaitementmais ellen'a pas été arrêtée. Ce bruit n'a aucunfondement. "

AlorsDuroy s'élança chez le patron qu'il trouva un peufroidavec un oeil soupçonneux. Après avoir écoutéle casM. Walter répondit : " Allez vous-même chezcette dame et démentez de façon qu'on n'écriveplus de pareilles choses sur vous. Je parle de ce qui suit. C'estfort ennuyeux pour le journalpour moi et pour vous. Pas plus que lafemme de Césarun journaliste ne doit être soupçonné."

Duroymonta en fiacre avec Saint-Potin pour guideet il cria au cocher : "18rue de l'Écureuilà Montmartre. "

C'étaitdans une immense maison dont il fallut escalader les six étages.Une vieille femme en caraco de laine vint lui ouvrir : "Qu'est-ce que vous me r'voulez ? " dit-elle en apercevantSaint-Potin.

Ilrépondit :

" Jevous amène monsieurqui est inspecteur de police et quivoudrait bien savoir votre affaire. "

Alors elleles fit entreren racontant :

" Ilen est encore r'venu deux d'puis vous pour un journalje n'saispoint l'quel. " Puisse tournant vers Duroy : " Doncc'est monsieur qui désire savoir ?

-- Oui.Est-ce que vous avez été arrêtée par unagent des moeurs ? "

Elle levales bras :

"Jamais d'la viemon bon monsieurjamais d'la vie. Voilà lachose. J'ai un boucher qui sert bien mais qui pèse mal. Jem'en ai aperçu souvent sans rien diremais comme je luidemandais deux livres de côtelettesvu que j'aurais ma filleet mon gendreje m'aperçois qu'il me pèse des os dedéchetdes os de côtelettesc'est vraimais pas desmiennes. J'aurais pu en faire du ragoûtc'est encore vraimais quand je demande des côtelettesc'est pas pour avoir ledéchet des autres. Je refuse doncalors y me traite de vieuxratje lui réplique vieux fripon ; brefde fil en aiguillenous nous sommes chamaillés qu'il y avait plus de centpersonnes devant la boutique et qui riaientqui riaient ! Tantqu'enfin un agent fut attiré et nous invita à nousexpliquer chez le commissaire. Nous y fûmeset on nous renvoyados à dos. Moidepuisje m'sers ailleurset je n'passe mêmepu devant la portepour éviter des esclandres. "

Elle setut. Duroy demanda :

"C'est tout ?

-- C'esttoute la véritémon cher monsieur " etlui ayantoffert un verre de cassisqu'il refusa de boirela vieille insistapour qu'on parlât dans le rapport des fausses pesées duboucher.

De retourau journalDuroy rédigea sa réponse :

" Unécrivaillon anonyme de La Plumes'en étantarraché uneme cherche noise au sujet d'une vieille femmequ'il prétend avoir été arrêtée parun agent des moeursce que je nie. J'ai vu moi-même la dameAubertâgée de soixante ans au moinset elle m'araconté par le menu sa querelle avec un boucherau sujetd'une pesée de côtelettesce qui nécessita uneexplication devant le commissaire de police.

"Voilà toute la vérité.

"Quant aux autres insinuations du rédacteur de La Plumeje les méprise. On ne répond pasd'ailleursàde pareilles chosesquand elles sont écrites sous le masque.

"GEORGES DUROY. "



M. Walteret Jacques Rivalqui venait d'arrivertrouvèrent cette notesuffisanteet il fut décidé qu'elle passerait le jourmêmeà la suite des échos.

Duroyrentra tôt chez luiun peu agitéon peu inquiet.Qu'allait répondre l'autre ? Qui était-il ? Pourquoicette attaque brutale ? Avec les moeurs brusques des journalistescette bêtise pouvait aller lointrès loin. Il dormitmal.

Quand ilrelut sa note dans le journalle lendemainil la trouva plusagressive imprimée que manuscrite. Il aurait puluisemblait-ilatténuer certains termes.

Il futfiévreux tout le jour et il dormit mal encore la nuitsuivante. Il se leva dès l'aurore pour chercher le numérode La Plume qui devait répondre à sa réplique.

Le tempss'était remis au froid ; il gelait dur. Les ruisseauxsaisiscomme ils coulaient encoredéroulaient le long des trottoirsdeux rubans de glace.

Lesjournaux n'étaient point arrivés chez les marchandsetDuroy se rappela le jour de son premier article : Les Souvenirsd'un chasseur d'Afrique. Ses mains et ses piedss'engourdissaientdevenaient douloureuxau bout des doigts surtout; et il se mit à courir en rond autour du kiosque vitréoù la vendeuseaccroupie sur sa chaufferettene laissaitvoirpar la petite fenêtrequ'un nez et des joues rouges dansun capuchon de laine.

Enfin ledistributeur de feuilles publiques passa le paquet attendu parl'ouverture du carreauet la bonne femme tendit à Duroy LaPlume grande ouverte. Il chercha son nom d'un coup d'oeil et nevit rien d'abord. Il respirait déjàquand il aperçutla chose entre deux tirets :



" Lesieur Duroyde La Vie Françaisenous donne un démenti; eten nous démentantil ment. Il avoue cependant qu'ilexiste une femme Aubertet qu'un agent l'a conduite à lapolice. Il ne reste donc qu'à ajouter deux mots : " desmoeurs " après le mot " agent " et c'est dit.

"Mais la conscience de certains journalistes est au niveau de leurtalent.

" Etje signe : LOUIS LANGREMONT. "



Alors lecoeur de Georges se mit à battre violemmentet il rentra chezlui pour s'habillersans trop savoir ce qu'il faisait. Donconl'avait insultéet d'une telle façon qu'aucunehésitation n'était possible. Pourquoi ? Pour rien. Apropos d'une vieille femme qui s'était querellée avecson boucher.

Ils'habilla bien vite et se rendit chez M. Walterquoiqu'il fûtà peine huit heures du matin.

M. Walterdéjà levélisait La Plume.

" Ehbiendit-il avec un visage graveen apercevant Duroyvous nepouvez pas reculer ? "

Le jeunehomme ne répondit rien. Le directeur reprit :

"Allez tout de suite trouver Rival qui se chargera de vos intérêts."

Duroybalbutia quelques mots vagues et sortit pour se rendre chez lechroniqueurqui dormait encore. Il sauta du litau coup desonnettepuis ayant lu l'écho : " Bigreil faut yaller. Qui voyez-vous comme autre témoin ?

-- Maisje ne sais pasmoi.

--Boisrenard ? -- Qu'en pensez-vous ?

-- OuiBoisrenard.

--Êtes-vous fort aux armes ?

-- Pas dutout.

-- Ah !diable ! Et au pistolet ?

-- Je tireun peu.

-- Bon.Vous allez vous exercer pendant que je m'occuperai de tout.Attendez-moi une minute. "

Il passadans son cabinet de toilette et reparut bientôtlavérasécorrect.

"Venez avec moi "dit-il.

Ilhabitait au rez-de-chaussée d'un petit hôtelet il fitdescendre Duroy dans la caveune cave énormeconvertie ensalle d'armes et en tirtoutes les ouvertures sur la rue étantbouchées.

Aprèsavoir allumé une ligne de becs de gaz conduisant jusqu'au fondd'un second caveauoù se dressait un homme de fer peint enrouge et en bleuil posa sur une table deux paires de pistolets d'unsystème nouveau chargeant par la culasseet il commençales commandements d'une voix brève comme si on eût étésur le terrain.

Prêt?

Feu ! --undeuxtrois.

Duroyanéantiobéissaitlevait les brasvisaittiraitetcomme il atteignait souvent le mannequin en plein ventrecar ils'était beaucoup servi dans sa première jeunesse d'unvieux pistolet d'arçon de son père pour tuer desoiseaux dans la courJacques Rivalsatisfaitdéclarait : "Bien -- très bien " -- très bien -- vous irez --vous irez. "

Puis il lequitta :

"Tirez comme ça jusqu'à midi. Voilà desmunitionsn'ayez pas peur de les brûler. Je viendrai vousprendre pour déjeuner et vous donner des nouvelles. "

Et ilsortit.

RestéseulDuroy tira encore quelques coupspuis il s'assit et se mit àréfléchir.

Commec'était bête tout de mêmeces choses-là.Qu'est-ce que ça prouvait ? Un filou était-il moins unfilou après s'être battu ? Que gagnait un honnêtehomme insulté à risquer sa vie contre une crapule ? Etson esprit vagabondant dans le noir se rappela les choses dites parNorbert de Varenne sur la pauvreté d'esprit des hommeslamédiocrité de leurs idées et de leurspréoccupationsla niaiserie de leur morale !

Et ildéclara tout haut : " Comme il a raisonsacristi ! "

Puis ilsentit qu'il avait soifet ayant entendu un bruit de gouttes d'eauderrière luiil aperçut un appareil à doucheset il alla boire au bout de la lance. Puis il se remit àsonger. Il faisait triste dans cette cavetriste comme dans untombeau. Le roulement lointain et sourd des voitures semblait untremblement d'orage éloigné. Quelle heure pouvait-ilêtre ? Les heures passaient là-dedans comme ellesdevaient passer au fond des prisonssans que rien les indique et querien les marquesauf les retours du geôlier portant les plats.Il attenditlongtempslongtemps.

Puis toutd'un coup il entendit des pasdes voixet Jacques Rival reparutaccompagné de Boisrenard. Il cria dès qu'il aperçutDuroy : " C'est arrangé ! "

L'autrecrut l'affaire terminée par quelque lettre d'excuses ; soncoeur bonditet il balbutia :

" Ah!... merci. "

Lechroniqueur reprit :

" CeLangremont est très carréil a accepté toutesnos conditions. Vingt-cinq pasune balle au commandement en levantle pistolet. On a le bras beaucoup plus sûr ainsi qu'enl'abaissant. TenezBoisrenardvoyez ce que je vous disais. "

Et prenantdes armes il se mit à tirer en démontrant comment onconservait bien mieux la ligne en levant le bras.

Puis ildit :

"Maintenantallons déjeuneril est midi passé. "

Et ils serendirent dans un restaurant voisin. Duroy ne parlait plus guère.Il mangea pour n'avoir pas l'air d'avoir peurpuis dans le jour ilaccompagna Boisrenard au journal et il fit sa besogne d'une façondistraite et machinale. On le trouva crâne.

JacquesRival vint lui serrer la main vers le milieu de l'après-midi ;et il fut convenu que ses témoins le prendraient chez lui enlandaule lendemain à sept heures du matinpour se rendre aubois du Vésinet où la rencontre aurait lieu.

Tout celas'était fait inopinémentsans qu'il y prît partsans qu'il dît un motsans qu'il donnât son avissansqu'il acceptât ou refusâtet avec tant de rapiditéqu'il demeurait étourdieffarésans trop comprendrece qui se passait.

Il seretrouva chez lui vers neuf heures du soir après avoir dînéchez Boisrenardqui ne l'avait point quitté de tout le jourpar dévouement.

Dèsqu'il fut seulil marcha pendant quelques minutesà grandspas vifsà travers sa chambre. Il était trop troublépour réfléchir à rien. Une seule idéeemplissait son esprit : -- Un duel demain-- sans que cette idéeéveillât en lui autre chose qu'une émotionconfuse et puissante. Il avait été soldatil avaittiré sur des Arabessans grand danger pour luid'ailleursun peu comme on tire sur un sanglierà la chasse.

En sommeil avait fait ce qu'il devait faire. Il s'était montréce qu'il devait être. On en parleraiton l'approuveraiton leféliciterait. Puis il prononça à haute voixcomme on parle dans les grandes secousses de pensée :

"Quelle brute que cet homme ! "

Il s'assitet se mit à réfléchir. Il avait jeté sursa petite table une carte de son adversaire remise par Rivalafin degarder son adresse. Il la relut comme il l'avait déjàlue vingt fois dans la journée. Louis Langremont176rueMontmartre. Rien de plus.

Ilexaminait ces lettres assemblées qui lui paraissaientmystérieusespleines de sens inquiétants. " LouisLangremont "qui était cet homme ? De quel âge ?De quelle taille ? De quelle figure ? N'était-ce pas révoltantqu'un étrangerun inconnuvînt ainsi troubler notrevietout d'un coupsans raisonpar pur capriceà proposd'une vieille femme qui s'était querellée avec sonboucher ?

Il répétaencore une foisà haute voix : " Quelle brute ! "

Et ildemeura immobilesongeantle regard toujours planté sur lacarte. Une colère s'éveillait en lui contre ce morceaude papierune colère haineuse où se mêlait uneétrange sentiment de malaise. C'était stupidecettehistoire-là ! Il prit une paire de ciseaux à ongles quitraînaient et il les piqua au milieu du nom imprimécomme s'il eût poignardé quelqu'un.

Donc ilallait se battreet se battre au pistolet ? Pourquoi n'avait-il paschoisi l'épée ! Il en aurait été quittepour une piqûre au bras ou à la maintandis qu'avec lepistolet on ne savait jamais les suites possibles.

Il dit : "Allonsil faut être crâne. "

Le son desa voix le fit tressailliret il regarda autour de lui. Ilcommençait à se sentir fort nerveux. Il but un verred'eaupuis se coucha.

Dèsqu'il fut au litil souffla sa lumière et ferma les yeux.

Il avaittrès chaud dans ses drapsbien qu'il fit très froiddans sa chambremais il ne pouvait parvenir à s'assoupir. Ilse tournait et se retournaitdemeurait cinq minutes sur le dospuisse plaçait sur le côté gauchepuis se roulaitsur le côté droit.

Il avaitencore soif. Il se releva pour boirepuis une inquiétude lesaisit : " Est-ce que j'aurais peur ? "

Pourquoison coeur se mettait-il à battre follement à chaquebruit connu de sa chambre ? Quand son coucou allait sonnerle petitgrincement du ressort lui faisait faire un sursaut ; et il luifallait ouvrir la bouche pour respirer pendant quelques secondestant il demeurait oppressé.

Il se mità raisonner en philosophe sur la possibilité de cettechose : " Aurais-je peur ? "

Non certesil n'aurait pas peur puisqu'il était résolu àaller jusqu'au boutpuisqu'il avait cette volonté bienarrêtée de se battrede ne pas trembler. Mais il sesentait si profondément ému qu'il se demanda : "Peut-on avoir peur malgré soi ? " Et ce doute l'envahitcette inquiétudecette épouvante ! Si une force pluspuissante que sa volontédominatriceirrésistibleledomptaitqu'arriverait-il ? Ouique pouvait-il arriver ?

Certes ilirait sur le terrain puisqu'il voulait y aller. Mais s'il tremblait ?Mais s'il perdait connaissance ? Et il songea à sa situationà sa réputationà son avenir.

Et unsingulier besoin le prit tout à coup de se relever pour seregarder dans la glace. Il ralluma sa bougie. Quand il aperçutson visage reflété dans le verre poliil se reconnut àpeineet il lui sembla qu'il ne s'était jamais vu. Ses yeuxlui parurent énormes ; et il était pâlecertesil était pâletrès pâle.

Tout d'uncoupcette pensée entra en lui à la façon d'uneballe : " Demainà cette heure-cije serai peut-êtremort. " Et son coeur se remit à battre furieusement.

Il seretourna vers sa couche et il se vit distinctement étendu surle dos dans ces mêmes draps qu'il venait de quitter. Il avaitce visage creux qu'ont les morts et cette blancheur des mains qui neremueront plus.

Alors ileut peur de son litet afin de ne plus le voir il ouvrit la fenêtrepour regarder dehors.

Un froidglacial lui mordit la chair de la tête aux piedset il sereculahaletant.

La penséelui vint de faire du feu. Il l'attisa lentement sans se retourner.Ses mains tremblaient un peu d'un frémissement nerveux quandelles touchaient les objets. Sa tête s'égarait ; sespensées tournoyanteshachéesdevenaient fuyantesdouloureuses ; une ivresse envahissait son esprit comme s'il eûtbu.

Et sanscesse il se demandait : " Que vais-je faire ? que vais-jedevenir ? "

Il seremit à marcherrépétantd'une façoncontinuemachinale : " Il faut que je sois énergiquetrès énergique. "

Puis il sedit : " Je vais écrire à mes parentsen casd'accident. "

Il s'assitde nouveauprit un cahier de papier à lettrestraça :" Mon cher papama chère maman... "

Puis iljugea ces termes trop familiers dans une circonstance aussi tragique.Il déchira la première feuilleet recommença :" Mon cher pèrema chère mère ; je vais mebattre au point du jouret comme il peut arriver que... "

Il n'osapas écrire le reste et se releva d'une secousse.

Cettepensée l'écrasait maintenant. " Il allait sebattre en duel. Il ne pouvait plus éviter cela. Que sepassait-il donc en lui ? Il voulait se battre ; il avait cetteintention et cette résolution fermement arrêtées; et il lui semblaitmalgré tout l'effort de sa volontéqu'il ne pourrait même pas conserver la force nécessairepour aller jusqu'au lieu de la rencontre. "

De tempsen temps ses dents s'entrechoquaient dans sa bouche avec un petitbruit sec ; et il demandait :

" Monadversaire s'est-il déjà battu ? a-t-il fréquentéles tirs ? est-il connu ? est-il classé ? " Il n'avaitjamais entendu prononcer ce nom. Et cependant si cet homme n'étaitpas un tireur au pistolet remarquableil n'aurait point acceptéainsisans hésitationsans discussioncette armedangereuse.

AlorsDuroy se figurait leur rencontreson attitude à lui et latenue de son ennemi. Il se fatiguait la pensée àimaginer les moindres détails du combat ; et tout àcoup il voyait en face de lui ce petit trou noir et profond du canondont allait sortir une balle.

Et il futpris brusquement d'une crise de désespoir épouvantable.Tout son corps vibraitparcouru de tressaillements saccadés.Il serrait les dents pour ne pas crieravec un besoin fou de serouler par terrede déchirer quelque chosede mordre. Maisil aperçut un verre sur sa cheminée et il se rappelaqu'il possédait dans son armoire un litre d'eau-de-vie presqueplein ; car il avait conservé l'habitude militaire de tuerle ver chaque matin.

Il saisitla bouteille et butà même le goulotà longuesgorgéesavec avidité. Et il la reposa seulementlorsque le souffle lui manqua. Elle était vide d'un tiers.

Unechaleur pareille à une flamme lui brûla bientôtl'estomacse répandit dans ses membresraffermit son âmeen l'étourdissant.

Il se dit: " Je tiens le moyen. " Et comme il se sentait maintenantla peau brûlanteil rouvrit la fenêtre.

Le journaissaitcalme et glacial. Là-hautles étoilessemblaient mourir au fond du firmament éclairciet dans latranchée profonde du chemin de fer les signaux vertsrougeset blancs pâlissaient.

Lespremières locomotives sortaient du garage et s'en venaient ensifflant chercher les premiers trains. D'autresdans le lointainjetaient des appels aigus et répétésleurs crisde réveilcomme font les coqs dans les champs.

Duroypensait : " Je ne verrai peut-être plus tout ça. "Mais comme il sentit qu'il allait de nouveau s'attendrir surlui-mêmeil réagit violemment : " Allonsil nefaut songer à rien jusqu'au moment de la rencontrec'est leseul moyen d'être crâne. "

Et il semit à sa toilette. Il eut encoreen se rasantune seconde dedéfaillance en songeant que c'était peut-être ladernière fois qu'il regardait son visage.

Il but unenouvelle gorgée d'eau-de-vieet acheva de s'habiller.

L'heurequi suivit fut difficile à passer. Il marchait de long enlarge en s'efforçant en effet d'immobiliser son âme.Lorsqu'il entendit frapper à sa porteil faillit s'abattresur le dostant la commotion fut violente. C'étaient sestémoins.

"Déjà ! "

Ilsétaient enveloppés de fourrures. Rival déclaraaprès avoir serré la main de son client :

" Ilfait un froid de Sibérie. " Puis il demanda : " Çava bien ?

-- Ouitrès bien.

-- On estcalme ?

-- Trèscalme.

-- Allonsça ira. Avez-vous bu et mangé quelque chose ?

-- Ouijen'ai besoin de rien. "

Boisrenardpour la circonstanceportait une décoration étrangèreverte et jauneque Duroy ne lui avait jamais vue.

Ilsdescendirent. Un monsieur les attendait dans le landau. Rival nomma :" Le docteur Le Brument. " Duroy lui serra la main enbalbutiant : " Je vous remercie "puis il voulut prendreplace sur la banquette du devant et il s'assit sur quelque chose dedur qui le fit relever comme si un ressort l'eût redressé.C'était la boîte aux pistolets.

Rivalrépétait : " Non ! Au fond le combattant et lemédecinau fond ! " Duroy finit par comprendre et ils'affaissa à côté du docteur.

Les deuxtémoins montèrent à leur tour et le cocherpartit. Il savait où on devait aller.

Mais laboîte aux pistolets gênait tout le mondesurtout Duroyqui eût préféré ne pas la voir. On essayade la placer derrière le dos ; elle cassait les reins ; puison la mit debout entre Rival et Boisrenard ; elle tombait tout letemps. On finit par la glisser sous les pieds.

Laconversation languissaitbien que le médecin racontâtdes anecdotes. Rival seul répondait. Duroy eût vouluprouver de la présence d'espritmais il avait peur de perdrele fil de ses idéesde montrer le trouble de son âme ;et il était hanté par la crainte torturante de semettre à trembler.

La voiturefut bientôt en pleine campagne. Il était neuf heuresenviron. C'était une de ces rudes matinées d'hiver oùtoute la nature est luisantecassante et dure comme du cristal. Lesarbresvêtus de givresemblent avoir sué de la glace ;la terre sonne sous les pas ; l'air sec porte au loin les moindresbruits : le ciel bleu paraît brillant à la façondes miroirs et le soleil passe dans. l'espaceéclatant etfroid lui-mêmejetant sur la création gelée desrayons qui n'échauffent rien.

Rivaldisait à Duroy :

"J'ai pris les pistolets chez Gastine-Renette. Il les a chargéslui-même. La boîte est cachetée. On les tirera ausortd'ailleursavec ceux de notre adversaire. "

Duroyrépondit machinalement :

" Jevous remercie. "

AlorsRival lui fit des recommandations minutieusescar il tenait àce que son client ne commît aucune erreur. Il insistait surchaque point plusieurs fois : " Quand on demandera : "Êtes-vous prêtsmessieurs ? " vous répondrezd'une voix forte : " Oui ! " " Quand on commandera "Feu ! " vous élèverez vivement le braset voustirerez avant qu'on ait prononcé trois. "

Et Duroyse répétait mentalement : " Quand on commanderafeuj'élèverai le bras-- quand on commandera feuj'élèverai le bras-- quand on commandera feuj'élèverai le bras. "

Ilapprenait cela comme les enfants apprennent leurs leçonsenle murmurant à satiété pour se le bien graverdans la tête. " Quand on commandera feuj'élèveraile bras. "

Le landauentra sous un boistourna à droite dans une avenuepuisencore à droite. Rivalbrusquementouvrit la portièrepour crier au cocher : " Làpar ce petit chemin. "Et la voiture s'engagea dans une route à ornières entredeux taillis où tremblotaient des feuilles mortes bordéesd'un liséré de glace.

Duroymarmottait toujours :

"Quand on commandera feuj'élèverai le bras. " Etil pensa qu'un accident de voiture arrangerait tout. Oh ! si onpouvait verserquelle chance ! s'il pouvait se casser une jambe !..."

Mais ilaperçut au bout d'une clairière une autre voiturearrêtée et quatre messieurs qui piétinaient pours'échauffer les pieds ; et il fut obligé d'ouvrir labouche tant sa respiration devenait pénible.

Lestémoins descendirent d'abordpuis le médecin et lecombattant. Rival avait pris la boîte aux pistolets et il s'enalla avec Boisrenard vers deux des étrangers qui venaient àeux. Duroy les vit se saluer avec cérémonie puismarcher ensemble dans la clairière en regardant tantôtpar terre et tantôt dans les arbrescomme s'ils avaientcherché quelque chose qui aurait pu tomber ou s'envoler. Puisils comptèrent des pas et enfoncèrent avec grand-peinedeux cannes dans le sol gelé. Ils se réunirent ensuiteen groupe et ils firent les mouvements du jeu de pile ou facecommedes enfants qui s'amusent.

Le docteurLe Brument demandait à Duroy :

"Vous vous sentez bien ? Vous n'avez besoin de rien ?

-- Nonderienmerci. "

Il luisemblait qu'il était fouqu'il dormaitqu'il rêvaitque quelque chose de surnaturel était survenu quil'enveloppait.

Avait-ilpeur ? Peut-être ? Mais il ne savait pas. Tout étaitchangé autour de lui.

JacquesRival revint et lui annonça tout bas avec satisfaction :

"Tout est prêt. La chance nous a favorisés pour lespistolets. "

Voilàune chose qui était indifférente à Duroy.

On lui ôtason pardessus. Il se laissa faire. On tâta les poches de saredingote pour s'assurer qu'il ne portait point de papiers ni deportefeuille protecteur.

Ilrépétait en lui-mêmecomme une prière : "Quand on commandera feuj'élèverai le bras. "

Puis onl'amena jusqu'à une des cannes piquées en terre et onlui remit son pistolet. Alors il aperçut un homme deboutenface de luitout prèsun petit homme ventruchauvequiportait des lunettes. C'était son adversaire.

Il le vittrès bienmais il ne pensait à rien qu'à ceci :" Quand on commandera feuj'élèverai le bras etje tirerai. " Une voix résonna dans le grand silence del'espaceune voix qui semblait venir de très loinet elledemanda :

"Êtes-vous prêtsmessieurs ? "

Georgescria :

"Oui. "

Alors lamême voix ordonna :

" Feu! "

Iln'écouta rien de plusil ne s'aperçut de rienil nese rendit compte de rienil sentit seulement qu'il levait le bras enappuyant de toute sa force sur la gâchette.

Et iln'entendit rien.

Mais ilvit aussitôt un peu de fumée au bout du canon de sonpistolet ; et comme l'homme en face de lui demeurait toujours deboutdans la même posture égalementil aperçut aussiun autre petit nuage blanc qui s'envolait au-dessus de la têtede son adversaire.

Ilsavaient tiré tous les deux. C'était fini.

Sestémoins et le médecin le touchaientle palpaientdéboutonnaient ses vêtements en demandant avec anxiété:

"Vous n'êtes pas blessé ? " Il répondit auhasard .

"Nonje ne crois pas. "

Langremontd'ailleurs demeurait aussi intact que son ennemiet Jacques Rivalmurmura d'un ton mécontent :

"Avec ce sacré pistoletc'est toujours comme çaon serate ou on se tue. Quel sale instrument ! "

Duroy nebougeait pointparalysé de surprise et de joie : "C'était fini ! " Il fallut lui enlever son arme qu'iltenait toujours serrée dans sa main. Il lui semblaitmaintenant qu'il se serait battu contre l'univers entier. C'étaitfini. Quel bonheur ! il se sentait brave tout à coup àprovoquer n'importe qui.

Tous lestémoins causèrent quelques minutesprenant rendez-vousdans le jour pour la rédaction du procès-verbalpuison remonta dans la voitureet le cocherqui riait sur son siègerepartit en faisant claquer son fouet.

Ilsdéjeunèrent tous les quatre sur le boulevardencausant de l'événement. Duroy disait ses impressions.

" Çane m'a rien faitabsolument rien. Vous avez dû le voir dureste ? "

Rivalrépondit :

"Ouivous vous êtes bien tenu. "

Quand leprocès-verbal fut rédigéon le présentaà Duroy qui devait l'insérer dans les échos. Ils'étonna de voir qu'il avait échangé deux ballesavec M. Louis Langremontetun peu inquietil interrogea Rival :

"Mais nous n'avons tiré qu'une balle. "

L'autresourit :

"Ouiune balle... une balle chacun... ça fait deux balles. "

Et Duroytrouvant l'explication satisfaisanten'insista pas. Le pèreWalter l'embrassa :

"Bravobravovous avez défendu le drapeau de La VieFrançaisebravo ! "

Georges semontrale soirdans les principaux grands journaux et dans lesprincipaux grands cafés du boulevard. Il rencontra deux foisson adversaire qui se montrait également.

Ils ne sesaluèrent pas. Si l'un des deux avait étéblesséils se seraient serré les mains. Chacun juraitd'ailleurs avec conviction avoir entendu siffler la balle de l'autre.

Lelendemainvers onze heures du matinDuroy reçut un petitbleu : " Mon Dieuque j'ai eu peur ! Viens donc tantôtrue de Constantinopleque je t'embrassemon amour. Comme tu esbrave -- je t'adore. -- Clo. "

Il alla aurendez-vous et elle s'élança dans ses brasle couvrantde baisers :

" Oh! mon chérisi tu savais mon émotion quand j'ai lu lesjournaux ce matin. Oh ! raconte-moi. Dis-moi tout. Je veux savoir. "

Il dutraconter les détails avec minutie. Elle demandait :

"Comme tu as dû avoir une mauvaise nuit avant le duel !

-- Maisnon. J'ai bien dormi.

-- Moijen'aurais pas fermé l'oeil. Et sur le terraindis-moi commentça s'est passé. "

Il fit unrécit dramatique :

"Lorsque nous fûmes en face l'un de l'autreà vingt pasquatre fois seulement la longueur de cette chambreJacquesaprèsavoir demandé si nous étions prêtscommanda : "Feu. " J'ai élevé mon bras immédiatementbien en lignemais j'ai eu le tort de vouloir viser la tête.J'avais une arme fort dure et je suis accoutumé à despistolets bien douxde sorte que la résistance de la gâchettea relevé le coup. N'importeça n'a pas dû passerloin. Lui aussi il tire bienle gredin. Sa balle m'a effleuréla tempe. J'en ai senti le vent. "

Elle étaitassise sur ses genoux et le tenait dans ses bras comme pour prendrepart à son danger. Elle balbutiait : " Oh ! mon pauvrechérimon pauvre chéri... "

Puisquand il eut fini de conterelle lui dit :

" Tune sais pasje ne peux plus me passer de toi ! Il faut que je tevoieetavec mon mari à Parisça n'est pas commode.Souventj'aurais une heure le matinavant que tu sois levéet je pourrais aller t'embrassermais je ne veux pas rentrer danston affreuse maison. Comment faire ? "

Il eutbrusquement une inspiration et demanda :

"Combien paies-tu ici ?

-- Centfrancs par mois.

-- Ehbienje prends l'appartement à mon compte et je vaisl'habiter tout à fait. Le mien n'est plus suffisant dans manouvelle position. "

Elleréfléchit quelques instantspuis répondit :

"Non. Je ne veux pas. "

Ils'étonna :

"Pourquoi ça ?

-- Parceque...

-- Cen'est pas une raison. Ce logement me convient très bien. J'ysuis. J'y reste. "

Il se mità rire :

"D'ailleursil est à mon nom. "

Mais ellerefusait toujours :

"Nonnonje ne veux pas...

--Pourquoi çaenfin ? "

Alors ellechuchota tout bastendrement : " Parce que tu y amèneraisdes femmeset je ne veux pas. "

Ils'indigna :

"Jamais de la viepar exemple. Je te le promets.

-- Nontuen amènerais tout de même.

-- Je tele jure.

-- Bienvrai ?

-- Bienvrai. Parole d'honneur. C'est notre maisonçarien qu'ànous. "

Ellel'étreignit dans un élan d'amour :

"Alors je veux bienmon chéri. Mais tu saissi tu me trompesune foisrien qu'une foisce sera fini entre nousfini pourtoujours. "

Il juraencore avec des protestationset il fut convenu qu'il s'installeraitle jour mêmeafin qu'elle pût le voir quand ellepasserait devant la porte.

Puis ellelui dit :

" Entout casviens dîner dimanche. Mon mari te trouve charmant. "

Il futflatté :

" Ah! vraiment ?...

-- Ouituas fait sa conquête. Et puis écoutetu m'as dit que tuavais été élevé dans un château àla campagnen'est-ce pas ?

-- Ouipourquoi ?

-- Alorstu dois connaître un peu la culture ?

-- Oui.

-- Ehbienparle-lui de jardinage et de récoltesil aime beaucoupça.

-- Bon. Jen'oublierai pas. "

Elle lequittaaprès l'avoir indéfiniment embrasséceduel ayant exaspéré sa tendresse.

Et Duroypensaiten se rendant au journal : " Quel drôle d'êtreça fait ! Quelle tête d'oiseau ! Sait-on ce qu'elle veutet ce qu'elle aime ? Et quel drôle de ménage ! Quelfantaisiste a bien pu préparer l'accouplement de ce vieux etde cette écervelée ? Quel raisonnement a décidécet inspecteur à épouser cette étudiante ?Mystère ! Qui sait ? L'amourpeut-être ? "

Puis ilconclut : " Enfinc'est une bien gentille maîtresse. Jeserais rudement bête de la lâcher. "



VIII




Son duelavait fait passer Duroy au nombre des chroniqueurs de tête deLa Vie Française ; maiscomme il éprouvait unepeine infinie à découvrir des idéesil prit laspécialité des déclamations sur la décadencedes moeurssur l'abaissement des caractèresl'affaissementdu patriotisme et l'anémie de l'honneur français. ( Ilavait trouvé le mot " anémie " dont il étaitfier. )

Et quandMme de Marellepleine de cet esprit gouailleursceptique et gobeurqu'on appelle l'esprit de Parisse moquait de ses tirades qu'ellecrevait d'une épigrammeil répondait en souriant : "Bah ! ça me fait une bonne réputation pour plus tard. "

Ilhabitait maintenant rue de Constantinopleoù il avaittransporté sa mallesa brosseson rasoir et son savoncequi constituait son déménagement. Deux ou trois foispar semainela jeune femme arrivait avant qu'il fût levése déshabillait en une minute et se glissait dans le littoute frémissante du froid du dehors.

Duroyparcontredînait tous les jeudis dans le ménage et faisaitla cour au mari en lui parlant agriculture ; et comme il aimaitlui-même les choses de la terreils s'intéressaientparfois tellement tous les deux à la causerie qu'ilsoubliaient tout à fait leur femme sommeillant sur le canapé.

Laurineaussi s'endormaittantôt sur les genoux de son pèretantôt sur les genoux de Bel-Ami.

Et quandle journaliste était partiM. de Marelle ne manquait point dedéclarer avec ce ton doctrinaire dont il disait les moindreschoses : " Ce garçon est vraiment fort agréable.Il a l'esprit très cultivé. "

Févriertouchait à sa fin. On commençait à sentir laviolette dans les rues en passant le matin auprès des voiturestraînées par les marchandes de fleurs.

Duroyvivait sans un nuage dans son ciel.

Orunenuitcomme il rentraitil trouva une lettre glissée sous saporte. Il regarda le timbre et il vit " Cannes ". L'ayantouverteil lut :



Cannesvilla Jolie.



"Cher monsieur et amivous m'avez ditn'est-ce pasque je pouvaiscompter sur vous en tout ? Eh bienj'ai à vous demander uncruel servicec'est de venir m'assisterde ne pas me laisser seuleaux derniers moments de Charles qui va mourir. Il ne passerapeut-être pas la semainebien qu'il se lève encoremais le médecin m'a prévenue.

" Jen'ai plus la force ni le courage de voir cette agonie jour et nuit.Et je songe avec terreur aux derniers moments qui approchent. Je nepuis demander une pareille chose qu'à vouscar mon mari n'aplus de famille. Vous étiez son camarade ; il vous a ouvert laporte du journal. Venezje vous en supplie. Je n'ai personne àappeler.

"Croyez-moi votre camarade toute dévouée.



"MADELEINE FORESTIER. "



Unsingulier sentiment entra comme un souffle d'air au coeur de Georgesun sentiment de délivranced'espace qui s'ouvrait devant luiet il murmura : " Certesj'irai. Ce pauvre Charles ! Ce quec'est que de noustout de même ! "

Le patronà qui il communiqua la lettre de la jeune femmedonna engrognant son autorisation. Il répétait :

"Mais revenez vitevous nous êtes indispensable. "

GeorgesDuroy partit pour Cannes le lendemain par le rapide de sept heuresaprès avoir prévenu le ménage de Marelle par untélégramme.

Il arrivale jour suivantvers quatre heures du soir.

Uncommissionnaire le guida vers la villa Joliebâtie àmi-côtedans cette forêt de sapins peuplée demaisons blanchesqui va du Cannet au golfe Juan.

La maisonétait petitebassede style italienau bord de la route quimonte en zigzag à travers les arbresmontrant à chaquedétour d'admirables points de vue.

Ledomestique ouvrit la porte et s'écria :

" Oh! monsieurmadame vous attend avec bien de l'impatience. "

Duroydemanda :

"Comment va votre maître ?

-- Oh !pas bienmonsieur. Il n'en a pas pour longtemps. "

Le salonoù le jeune homme entra était tendu de perse rose àdessins bleus. La fenêtrelarge et hautedonnait sur la villeet sur la mer.

Duroymurmurait : " Bigrec'est chic ici comme maison de campagne. Oùdiable prennent-ils tout cet argent-là ? "

Un bruitde robe le fit se retourner.

MmeForestier lui tendait les deux mains : " Comme vous êtesgentilcomme c'est gentil d'être venu ! " Et brusquementelle l'embrassa. Puis ils se regardèrent.

Elle étaitun peu pâlieun peu maigriemais toujours fraîcheetpeut-être plus jolie encore avec son air plus délicat.Elle murmura :

" Ilest terriblevoyez-vousil se sait perdu et il me tyranniseatrocement. Je lui ai annoncé votre arrivée. Mais oùest votre malle ? "

Duroyrépondit :

" Jel'ai laissée au chemin de ferne sachant pas dans quel hôtelvous me conseilleriez de descendre pour être près devous. "

Ellehésitapuis reprit :

"Vous descendrez icidans la villa. Votre chambre est prêtedureste. Il peut mourir d'un moment à l'autreet si celaarrivait la nuitje serais seule. J'enverrai chercher votre bagage."

Ils'inclina :

"Comme vous voudrez.

--Maintenantmontons "dit-elle

Il lasuivit. Elle ouvrit une porte au premier étageet Duroyaperçut auprès d'une fenêtreassis dans unfauteuil et enroulé dans des couvertureslivide sous laclarté rouge du soleil couchantune espèce de cadavrequi le regardait. Il le reconnaissait à peine ; il devinaplutôt que c'était son ami.

On sentaitdans cette chambre la fièvrela tisanel'étherlegoudroncette odeur innommable et lourde des appartements oùrespire un poitrinaire.

Forestiersouleva sa main d'un geste pénible et lent.

" Tevoilàdit-iltu viens me voir mourir. Je te remercie. "

Duroyaffecta de rire : " Te voir mourir ! ce ne serait pas unspectacle amusantet je ne choisirais point cette occasion-làpour visiter Cannes. Je viens te dire bonjour et me reposer un peu. "

L'autremurmura : " Assieds-toi "et il baissa la tête commeenfoncé en des méditations désespérées.

Ilrespirait d'une façon rapideessouffléeet parfoispoussait une sorte de gémissementcomme s'il eût voulurappeler aux autres combien il était malade.

Voyantqu'il ne parlait pointsa femme vint s'appuyer à la fenêtreet elle dit en montrant l'horizon d'un coup de tête : "Regardez cela ! Est-ce beau ? "

En faced'euxla côte semée de villas descendait jusqu'àla ville qui était couchée le long du rivage endemi-cercleavec sa tête à droite vers la jetéeque dominait la vieille cité surmontée d'un vieuxbeffroiet ses pieds à gauche à la pointe de laCroisetteen face des îles de Lérins. Elles avaientl'airces îlesde deux taches vertesdans l'eau toute bleue.On eût dit qu'elles flottaient comme deux feuilles immensestant elles semblaient plates de là-haut.

Ettoutau loinfermant l'horizon de l'autre côté du golfeau-dessus de la jetée et du beffroiune longue suite demontagnes bleuâtres dessinait sur un ciel éclatant uneligne bizarre et charmante de sommets tantôt arrondistantôtcrochustantôt pointuset qui finissait par un grand mont enpyramide plongeant son pied dans la pleine mer.

MmeForestier l'indiqua : " C'est l'Estérel. "

L'espacederrière les cimes sombres était rouged'un rougesanglant et doré que l'oeil ne pouvait soutenir.

Duroysubissait malgré lui la majesté de cette fin du jour.

Ilmurmurane trouvant point d'autre terme assez imagé pourexprimer son admiration :

" Oh! ouic'est épatantça ! "

Forestierreleva la tête vers sa femme et demanda :

"Donne-moi un peu d'air. "

Ellerépondit :

"Prends gardeil est tardle soleil se couchetu vas encoreattraper froidet tu sais que ça ne te vaut rien dans tonétat de santé. "

Il fit dela main droite un geste fébrile et faible qui aurait vouluêtre un coup de poing et il murmura avec une grimace de colèreune grimace de mourant qui montrait la minceur des lèvreslamaigreur des joues et la saillie de tous les os :

" Jete dis que j'étouffe. Qu'est-ce que ça te fait que jemeure un jour plus tôt ou un jour plus tardpuisque je suisfoutu... "

Elleouvrit toute grande la fenêtre.

Le soufflequi entra les surprit tous les trois comme une caresse. C'étaitune brise molletièdepaisibleune brise de printempsnourrie déjà par les parfums des arbustes et des fleurscapiteuses qui poussent sur cette côte. On y distinguait ungoût puissant de résine et l'âcre saveur deseucalyptus.

Forestierla buvait d'une haleine courte et fiévreuse. Il crispa lesongles de ses mains sur les bras de son fauteuilet dit d'une voixbassesifflanterageuse :

"Ferme la fenêtre. Cela me fait mal. J'aimerais mieux creverdans une cave. "

Et safemme ferma la fenêtre lentementpuis elle regarda au loinlefront contre la vitre.

Duroymalà l'aiseaurait voulu causer avec le maladele rassurer.

Mais iln'imaginait rien de propre à le réconforter.

Ilbalbutia :

"Alors ça ne va pas mieux depuis que tu es ici ? "

L'autrehaussa les épaules avec une impatience accablée : "Tu le vois bien. " Et il baissa de nouveau la tête.

Duroyreprit :

"Sacristiil fait rudement bon icicomparativement à Paris.Là-bas on est encore en plein hiver. Il neigeil grêleil pleutet il fait sombre à allumer les lampes dèstrois heures de l'après-midi. "

Forestierdemanda :

"Rien de nouveau au journal ?

-- Rien denouveau. On a pris pour te remplacer le petit Lacrin qui sort duVoltaire ; mais il n'est pas mûr. Il est temps que tureviennes ! "

Le maladebalbutia :

" Moi? J'irai faire de la chronique à six pieds sous terremaintenant. "

L'idéefixe revenait comme un coup de cloche à propos de toutreparaissait sans cesse dans chaque penséedans chaquephrase.

Il y eutun long silence ; un silence douloureux et profond. L'ardeur ducouchant se calmait lentement ; et les montagnes devenaient noiressur le ciel rouge qui s'assombrissait. Une ombre coloréeuncommencement de nuit qui gardait des lueurs de brasier mourantentrait dans la chambresemblait teindre les meublesles murslestenturesles coins avec des tons mêlés d'encre et depourpre. La glace de la cheminéereflétant l'horizonavait l'air d'une plaque de sang.

MmeForestier ne remuait pointtoujours deboutle dos àl'appartementle visage contre le carreau.

EtForestier se mit à parler d'une voix saccadéeessouffléedéchirante à entendre :

"Combien est-ce que j'en verrai encorede couchers de soleil ?...huit... dix... quinze ou vingt... peut-être trentepas plus...Vous avez du tempsvous autres... moic'est fini... Et çacontinuera... après moicomme si j'étais là..."

Il demeuramuet quelques minutespuis reprit :

"Tout ce que je vois me rappelle que je ne le verrai plus dansquelques jours... C'est horrible... je ne verrai plus rien... rien dece qui existe... les plus petits objets qu'on manie... les verres...les assiettes... les lits où l'on se repose si bien... lesvoitures. C'est bon de se promener en voiturele soir... Commej'aimais tout çà. "

Il faisaitavec les doigts de chaque main un mouvement nerveux et légercomme s'il eût joué du piano sur les deux bras de sonsiège. Et chacun de ses silences était plus pénibleque ses parolestant on sentait qu'il devait penser àd'épouvantables choses.

Et Duroytout à coup se rappela ce que lui disait Norbert de Varennequelques semaines auparavant :

"Moimaintenantje vois la mort de si près que j'ai souventenvie d'étendre le bras pour la repousser... Je la découvrepartout. Les petites bêtes écrasées sur lesroutesles feuilles qui tombentle poil blanc aperçu dans labarbe d'un amime ravagent le coeur et me crient : La voilà !"

Il n'avaitpas comprisce jour-làmaintenant il comprenait en regardantForestier. Et une angoisse inconnueatroceentrait en luicommes'il eût senti tout prèssur ce fauteuil oùhaletait cet hommela hideuse mort à portée de samain. Il avait envie de se leverde s'en allerde se sauverderetourner à Paris tout de suite ! Oh ! s'il avait suil neserait pas venu.

La nuitmaintenant s'était répandue dans la chambre comme undeuil hâtif qui serait tombé sur ce moribond. Seule lafenêtre restait visible encoredessinantdans son carréplus clairla silhouette immobile de la jeune femme.

EtForestier demanda avec irritation :

" Ehbienon n'apporte pas la lampe aujourd'hui ? Voilà ce qu'onappelle soigner un malade. "

L'ombre ducorps qui se découpait sur les carreaux disparutet onentendit tinter un timbre électrique dans la maison sonore.

Undomestique entra bientôt qui posa une lampe sur la cheminée.Mme Forestier dit à son mari :

"Veux-tu te coucherou descendras-tu pour dîner ? "

Il murmura:

" Jedescendrai. "

Etl'attente du repas les fit demeurer encore près d'une heureimmobilestous les troisprononçant seulement parfois unmotun mot quelconqueinutilebanalcomme s'il y eût dudangerun danger mystérieuxà laisser durer troplongtemps ce silenceà laisser se figer l'air muet de cettechambrede cette chambre où rôdait la mort.

Enfin ledîner fut annoncé. Il sembla long à Duroyinterminable. Ils ne parlaient pasils mangeaient sans bruitpuisémiettaient du pain du bout des doigts. Et le domestiquefaisait le servicemarchaitallait et venait sans qu'on entenditses piedscar le bruit des semelles irritant Charlesl'homme étaitchaussé de savates. Seul le tic-tac dur d'une horloge de boistroublait le calme des murs de son mouvement mécanique etrégulier.

Dèsqu'on eut fini de mangerDuroysous prétexte de fatigueseretira dans sa chambreetaccoudé à sa fenêtreil regardait la pleine lune au milieu du cielcomme un globe delampe énormejeter sur les murs blancs des villas sa clartésèche et voiléeet semer sur la mer une sorted'écaille de lumière mouvante et douce. Et il cherchaitune raison pour s'en aller bien viteinventant des rusesdestélégrammes qu'il allait recevoirun appel de M.Walter.

Mais sesrésolutions de fuite lui parurent plus difficiles àréaliseren s'éveillant le lendemain. Mme Forestier nese laisserait point prendre à ses adresseset il perdrait parsa couardise tout le bénéfice de son dévouement.Il se dit : " Bah ! c'est embêtant ; eh bientant pisily a des passes désagréables dans la vie ; et puisçane sera peut-être pas long. "

Il faisaitun temps bleude ce bleu du Midi qui vous emplit le coeur de joie ;et Duroy descendit jusqu'à la mertrouvant qu'il serait asseztôt de voir Forestier dans la journée.

Quand ilrentra pour déjeunerle domestique lui dit :

"Monsieur a déjà demandé monsieur deux ou troisfois. Si monsieur veut monter chez monsieur. " Il monta.Forestier semblait dormir dans un fauteuil. Sa femme lisaitallongéesur le canapé.

Le maladereleva la tête. Duroy demanda :

" Ehbiencomment vas-tu ? Tu m'as l'air gaillard ce matin. "

L'autremurmura :

"Ouiça va mieuxj'ai repris des forces. Déjeune bienvite avec Madeleineparce que nous allons faire un tour en voiture."

La jeunefemmedès qu'elle fut seule avec Duroylui dit :

"Voilà ! aujourd'hui il se croit sauvé. Il fait desprojets depuis le matin. Nous allons tout à l'heure au golfeJuan acheter des faïences pour notre appartement de Paris. Ilveut sortir à toute forcemais j'ai horriblement peur d'unaccident. Il ne pourra pas supporter les secousses de la route. "

Quand lelandau fut arrivéForestier descendit l'escalier pas àpassoutenu par son domestique. Mais dès qu'il aperçutla voitureil voulut qu'on la découvrît.

Sa femmerésistait :

" Tuvas prendre froid. C'est de la folie. "

Ils'obstina :

"Nonje vais beaucoup mieux. Je le sens bien. "

On passad'abord dans ces chemins ombreux qui vont toujours entre deux jardinset qui font de Cannes une sorte de parc anglaispuis on gagna laroute d'Antibesle long de la mer.

Forestierexpliquait le pays. Il avait indiqué d'abord la villa du comtede Paris. Il en nommait d'autres. Il était gaid'une gaietévouluefactice et débile de condamné. Il levait ledoigtn'ayant point la force de tendre le bras.

"Tiensvoici l'île Sainte-Marguerite et le château dontBazaine s'est évadé. Nous en a-t-on donné àgarder avec cette affaire-là ! "

Puis ileut des souvenirs de régiment ; il nomma des officiers quileur rappelaient des histoires. Maistout à coupla routeayant tournéon découvrit le golfe Juan tout entieravec son village blanc dans le fond et la pointe d'Antibes àl'autre bout.

EtForestiersaisi soudain d'une joie enfantinebalbutia :

" Ah! l'escadretu vas voir l'escadre ! "

Au milieude la vaste baieon apercevaiten effetune demi-douzaine de grosnavires qui ressemblaient à des rochers couverts de ramures.Ils étaient bizarresdifformesénormesavec desexcroissancesdes toursdes éperons s'enfonçant dansl'eau comme pour aller prendre racine sous la mer.

On necomprenait pas que cela pût se déplacerremuertantils semblaient lourds et attachés au fond. Une batterieflottanterondehauteen forme d'observatoireressemblait àces phares qu'on bâtit sur des. écueils.

Et ungrand trois-mâts passait auprès d'eux pour gagner lelargetoutes ses voiles déployéesblanches etjoyeuses. Il était gracieux et joli auprès des monstresde guerredes monstres de ferdes vilains monstres accroupis surl'eau.

Forestiers'efforçait de les reconnaître. Il nommait : " LeColbertLe SuffrenL'Amiral-DuperréLe RedoutableLaDévastation "puis il reprenait : " Nonje metrompec'est celui-là La Dévastation. "

Ilsarrivèrent devant une sorte de grand pavillon où onlisait : " Faïences d'art du golfe Juan "et lavoiture ayant tourné autour d'un gazon s'arrêta devantla porte.

Forestiervoulait acheter deux vases pour les poser sur sa bibliothèque.Comme il ne pouvait guère descendre de voitureon luiapportait les modèles l'un après l'autre. Il futlongtemps à choisirconsultant sa femme et Duroy :

" Tusaisc'est pour le meuble au fond de mon cabinet. De mon fauteuilj'ai cela sous les yeux tout le temps. Je tiens à une formeancienneà une forme grecque. "

Ilexaminait les échantillonss'en faisait apporter d'autresreprenait les premiers. Enfinil se décida ; et ayant payéil exigea que l'expédition fût faite tout de suite.

" Jeretourne à Paris dans quelques jours "disait-il.

Ilsrevinrentmaisle long du golfeun courant d'air froid les frappasoudain glissé dans le pli d'un vallonet le malade se mit àtousser.

Ce ne futrien d'abordune petite crise ; mais elle granditdevint une quinteininterrompuepuis une sorte de hoquetun râle.

Forestiersuffoquaitet chaque fois qu'il voulait respirer la toux luidéchirait la gorgesortie du fond de sa poitrine. Rien ne lacalmaitrien ne l'apaisait. Il fallut le porter du landau dans sachambreet Duroyqui lui tenait les jambessentait les secoussesde ses piedsà chaque convulsion de ses poumons.

La chaleurdu lit n'arrêta point l'accès qui dura jusqu'àminuit ; puis les narcotiquesenfinengourdirent les spasmesmortels de la toux. Et le malade demeura jusqu'au jourassis dansson litles yeux ouverts.

Lespremières paroles qu'il prononça furent pour demanderle barbiercar il tenait à être rasé chaquematin. Il se leva pour cette opération de toilette ; mais ilfallut le recoucher aussitôtet il se mit à respirerd'une façon si courtesi duresi pénibleque MmeForestierépouvantéefit réveiller Duroyquivenait de se coucherpour le prier d'aller chercher le médecin.

Il ramenapresque immédiatement le docteur Gavaut qui prescrivit unbreuvage et donna quelques conseils ; mais comme le journaliste lereconduisait pour lui demander son avis :

"C'est l'agoniedit-il. Il sera mort demain matin. Prévenezcette pauvre jeune femme et envoyez chercher un prêtre. Moijen'ai plus rien à faire. Je me tiens cependant entièrementà votre disposition. "

Duroy fitappeler Mme Forestier :

" Ilva mourir. Le docteur conseille d'envoyer chercher un prêtre.Que voulez-vous faire ? "

Ellehésita longtempspuisd'une voix lenteayant tout calculé:

"Ouiça vaut mieux... sous bien des rapports... Je vais lepréparerlui dire que le curé désire le voir...Je ne sais quoienfin. Vous seriez bien gentilvousd'aller m'enchercher unun curéet de le choisir. Prenez-en un qui nenous fasse pas trop de simagrées. Tâchez qu'il secontente de la confessionet nous tienne quittes du reste. "

Le jeunehomme ramena un vieil ecclésiastique complaisant qui seprêtait à la situation. Dès qu'il fut entréchez l'agonisantMme Forestier sortitet s'assitavec Duroydansla pièce voisine.

" Çal'a bouleversédit-elle. Quand j'ai parlé d'un prêtresa figure a pris une expression épouvantable comme... commes'il avait senti... senti... un souffle... vous savez... Il a comprisque c'était finienfinet qu'il fallait compter lesheures... "

Elle étaitfort pâle. Elle reprit :

" Jen'oublierai jamais l'expression de son visage. Certesil a vu lamort à ce moment-là. Il l'a vue... "

Ilsentendaient le prêtrequi parlait un peu hautétant unpeu sourdet qui disait :

"Mais nonmais nonvous n'êtes pas si bas que ça. Vousêtes malademais nullement en danger. Et la preuve c'est queje viens en amien voisin. "

Ils nedistinguèrent pas ce que répondit Forestier. Levieillard reprit :

"Nonje ne vous ferai pas communier. Nous causerons de çaquand vous irez bien. Si vous voulez profiter de ma visite pour vousconfesser par exempleje ne demande pas mieux. Je suis un pasteurmoije saisis toutes les occasions pour ramener mes brebis. "

Un longsilence suivit. Forestier devait parler de sa voix haletante et sanstimbre.

Puis toutd'un couple prêtre prononçad'un ton différentd'un ton d'officiant à l'autel :

" Lamiséricorde de Dieu est infinierécitez le Confiteormon enfant. -- Vous l'avez peut-être oubliéje vaisvous aider. -- Répétez avec moi : Confiteor Deoomnipotenti... Beatae Mariae semper virgini... "

Ils'arrêtait de temps en temps pour permettre au moribond de lerattraper. Puis il dit :

"Maintenantconfessez-vous... "

La jeunefemme et Duroy ne remuaient plussaisis par un trouble singulierémus d'une attente anxieuse.

Le maladeavait murmuré quelque chose. Le prêtre répéta:

"Vous avez eu des complaisances coupables... de quelle naturemonenfant ? "

La jeunefemme se levaet dit simplement :

"Descendons un peu au jardin. Il ne faut pas écouter sessecrets. "

Et ilsallèrent s'asseoir sur un bancdevant la porteau-dessousd'un rosier fleuriet derrière une corbeille d'oeillets quirépandait dans l'air pur son parfum puissant et doux.

Duroyaprès quelques minutes de silencedemanda :

"Est-ce que vous tarderez beaucoup à rentrer à Paris ? "

Ellerépondit :

" Oh! non. Dès que tout sera fini je reviendrai.

-- Dansune dizaine de jours ?

-- Ouiauplus. "

Il reprit:

" Iln'a donc aucun parent ?

-- Aucunsauf des cousins. Son père et sa mère sont morts commeil était tout jeune. "

Ilsregardaient tous deux un papillon cueillant sa vie sur les oeilletsallant de l'un à l'autre avec une rapide palpitation des ailesqui continuaient à battre lentement quand il s'étaitposé sur la fleur. Et ils restèrent longtempssilencieux.

Ledomestique vint les prévenir que " M. le curéavait fini ". Et ils remontèrent ensemble.

Forestiersemblait avoir encore maigri depuis la veille.

Le prêtrelui tenait la main.

" Aurevoirmon enfantje reviendrai demain matin. "

Et il s'enalla.

Dèsqu'il fut sortile moribondqui haletaitessaya de soulever sesdeux mains vers sa femme et il bégaya :

"Sauve-moi... sauve-moi... ma chérie... je ne veux pasmourir... je ne veux pas mourir... Oh ! sauvez-moi... Dites ce qu'ilfaut faireallez chercher le médecin... Je prendrai ce qu'onvoudra... Je ne veux pas... Je ne veux pas... "

Ilpleurait. De grosses larmes coulaient de ses yeux sur ses jouesdécharnées ; et les coins maigres de sa bouche seplissaient comme ceux des petits enfants qui ont du chagrin.

Alors sesmains retombées sur le lit commencèrent un mouvementcontinulent et réguliercomme pour recueillir quelque chosesur les draps.

Sa femmequi se mettait à pleurer aussi balbutiait :

"Mais nonce n'est rien. C'est une crisedemain tu iras mieuxtut'es fatigué hier avec cette promenade. "

L'haleinede Forestier était plus rapide que celle d'un chien qui vientde courirsi pressée qu'on ne la pouvait point compteret sifaible qu'on l'entendait à peine.

Ilrépétait toujours :

" Jene veux pas mourir !... Oh ! mon Dieu... mon Dieu... mon Dieu...qu'est-ce qui va m'arriver ? Je ne verrai plus rien... plus rien...jamais... Oh ! mon Dieu ! "

Ilregardait devant lui quelque chose d'invisible pour les autres et dehideuxdont ses yeux fixes reflétaient l'épouvante.Ses deux mains continuaient ensemble leur geste horrible et fatigant.

Soudain iltressaillit d'un frisson brusque qu'on vit courir d'un bout àl'autre de son corps et il balbutia :

" Lecimetière... moi... mon Dieu !... "

Et il neparla plus. Il restait immobilehagard et haletant.

Le tempspassait ; midi sonna à l'horloge d'un couvent voisin. Duroysortit de la chambre pour aller manger un peu. Il revint une heureplus tard. Mme Forestier refusa de rien prendre. Le malade n'avaitpoint bougé. Il traînait toujours ses doigts maigres surle drap comme pour le ramener vers sa face.

La jeunefemme était assise dans un fauteuilau pied du lit. Duroy enprit un autre à côté d'elleet ils attendirenten silence.

Une gardeétait venueenvoyée par le médecin ; ellesommeillait près de la fenêtre.

Duroylui-même commençait à s'assoupir quand il eut lasensation que quelque chose survenait. Il ouvrit les yeux juste àtemps pour voir Forestier fermer les siens comme deux lumièresqui s'éteignent. Un petit hoquet agita la gorge du mourantetdeux filets de sang apparurent aux coins de sa bouchepuis coulèrentsur sa chemise. Ses mains cessèrent leur hideuse promenade. Ilavait fini de respirer.

Sa femmecompritetpoussant une sorte de crielle s'abattit sur les genouxen sanglotant dans le drap. Georgessurpris et effaréfitmachinalement le signe de la croix. La gardes'étantréveillées'approcha du lit : " Ça y est"dit-elle. Et Duroy qui reprenait son sang-froid murmuraavecun soupir de délivrance : " Ça a étémoins long que je n'aurais cru. "

Lorsquefut dissipé le premier étonnementaprès lespremières larmes verséeson s'occupa de tous les soinset de toutes les démarches que réclame un mort. Duroycourut jusqu'à la nuit.

Il avaitgrand-faim en rentrant. Mme Forestier mangea quelque peupuis ilss'installèrent tous deux dans la chambre funèbre pourveiller le corps.

Deuxbougies brûlaient sur la table de nuit à côtéd'une assiette où trempait une branche de mimosa dans un peud'eaucar on n'avait point trouvé le rameau de buisnécessaire.

Ilsétaient seulsle jeune homme et la jeune femmeauprèsde luiqui n'était plus. Ils demeuraient sans parlerpensantet le regardant.

MaisGeorgesque l'ombre inquiétait auprès de ce cadavrele contemplait obstinément. Son oeil et son esprit attirésfascinéspar ce visage décharné que la lumièrevacillante faisait paraître encore plus creuxrestaient fixessur lui. C'était là son amiCharles Forestierqui luiparlait hier encore ! Quelle chose étrange et épouvantableque cette fin complète d'un être ! Oh ! il se lesrappelait maintenant les paroles de Norbert de Varenne hantépar la peur de la mort. -- " Jamais un être ne revient. "Il en naîtrait des millions et des milliardsà peu prèspareilsavec des yeuxun nezune boucheun crâneet dedansune penséesans que jamais celui-ci reparûtqui étaitcouché dans ce lit.

Pendantquelques années il avait vécumangériaiméespérécomme tout le monde. Et c'était finipour luifini pour toujours. Une vie ! quelques jourset puis plusrien ! On naîton granditon est heureuxon attendpuis onmeurt. Adieu ! homme ou femmetu ne reviendras point sur la terre !Et pourtant chacun porte en soi le désir fiévreux etirréalisable de l'éternitéchacun est une sorted'univers dans l'universet chacun s'anéantit bientôtcomplètement dans le fumier des germes nouveaux. Les plantesles bêtesles hommesles étoilesles mondestouts'animepuis meurt pour se transformer. Et jamais un être nerevientinsectehomme ou planète !

Uneterreur confuseimmenseécrasantepesait sur l'âme deDuroyla terreur de ce néant illimitéinévitabledétruisant indéfiniment toutes les existences sirapides et si misérables. Il courbait déjà lefront sous sa menace. Il pensait aux mouches qui vivent quelquesheuresaux bêtes qui vivent quelques joursaux hommes quivivent quelques ansaux terres qui vivent quelques siècles.Quelle différence donc entre les uns et les autres ? Quelquesaurores de plusvoilà tout.

Ildétourna les yeux pour ne plus regarder le cadavre.

MmeForestierla tête baisséesemblait songer aussi àdes choses douloureuses. Ses cheveux blonds étaient si jolissur sa figure tristequ'une sensation douce comme le toucher d'uneespérance passa dans le coeur du jeune homme. Pourquoi sedésoler quand il avait encore tant d'années devant lui?

Et il semit à la contempler. Elle ne le voyait pointperdue dans saméditation. Il se disait : " Voilà pourtant laseule chose de la vie : l'amour ! tenir dans ses bras une femme aimée! Là est la limite du bonheur humain. "

Quellechance il avait euece mortde rencontrer cette compagneintelligente et charmante. Comment s'étaient-ils connus ?Comment avait-elle consentielleà épouser ce garçonmédiocre et pauvre ? Comment avait-elle fini par en fairequelqu'un ?

Alors ilsongea à tous les mystères cachés dans lesexistences. Il se rappela ce qu'on chuchotait du comte de Vaudrec quil'avait dotée et mariéedisait-on.

Qu'allait-ellefaire maintenant ? Qui épouserait-elle ? Un députécomme le pensait Mme de Marelleou quelque gaillard d'avenirunForestier supérieur ? Avait-elle des projetsdes plansdesidées arrêtées ? Comme il eût désirésavoir cela ! Mais pourquoi ce souci de ce qu'elle ferait ? Il se ledemandaet s'aperçut que son inquiétude venait d'unede ces arrière-pensées confusessecrètesqu'onse cache à soi-même et qu'on ne découvre qu'enallant fouiller au fond de soi.

Ouipourquoi n'essaierait-il pas lui-même cette conquête ?Comme il serait fort avec elleet redoutable ! Comme il pourraitaller vite et loinet sûrement !

Etpourquoi ne réussirait-il pas ? Il sentait bien qu'il luiplaisaitqu'elle avait pour lui plus que de la sympathieune de cesaffections qui naissent entre deux natures semblables et qui tiennentautant d'une séduction réciproque que d'une sorte decomplicité muette.

Elle lesavait intelligentrésolutenace ; elle pouvait avoirconfiance en lui.

Nel'avait-elle pas fait venir en cette circonstance si grave ? Etpourquoi l'avait-elle appelé ? Ne devait-il pas voir làune sorte de choixune sorte d'aveuune sorte de désignation? Si elle avait pensé à luijuste à ce momentoù elle allait devenir veuvec'est quepeut-êtreelleavait songé à celui qui deviendrait de nouveau soncompagnonson allié ?

Et uneenvie impatiente le saisit de savoirde l'interrogerde connaîtreses intentions. Il devait repartir le surlendemainne pouvantdemeurer seul avec cette jeune femme dans cette maison. Donc ilfallait se hâteril fallaitavant de retourner àParissurprendre avec adresseavec délicatesseses projetset ne pas la laisser revenircéder aux sollicitations d'unautre peut-êtreet s'engager sans retour.

Le silencede la chambre était profond ; on n'entendait que le balancierde la pendule qui battait sur la cheminée son tic-tacmétallique et régulier.

Il murmura:

"Vous devez être bien fatiguée ? "

Ellerépondit :

"Ouimais je suis surtout accablée. "

Le bruitde leur voix les étonnasonnant étrangement dans cetappartement sinistre. Et ils regardèrent soudain le visage dumortcomme s'ils se fussent attendus à le voir remueràl'entendre leur parlerainsi qu'il faisaitquelques heures plustôt.

Duroyreprit :

" Oh! c'est un gros coup pour vouset un changement si complet dansvotre vieun vrai bouleversement du coeur et de l'existence entière."

Ellesoupira longuement sans répondre.

Ilcontinua :

"C'est si triste pour une jeune femme de se trouver seule comme vousallez l'être. "

Puis il setut. Elle ne dit rien. Il balbutia :

"Dans tous les casvous savez le pacte conclu entre nous. Vous pouvezdisposer de moi comme vous voudrez. Je vous appartiens. "

Elle luitendit la main en jetant sur lui un de ces regards mélancoliqueset doux qui remuent en nous jusqu'aux moelles des os.

"Mercivous êtes bonexcellent. Si j'osais et si je pouvaisquelque chose pour vousje dirais aussi : Comptez sur moi. "

Il avaitpris la main offerte et il la gardaitla serrantavec une envieardente de la baiser. Il s'y décida enfinet l'approchantlentement de sa boucheil tint longtemps la peau fineun peuchaudefiévreuse et parfumée contre ses lèvres.

Puis quandil sentit que cette caresse d'ami allait devenir trop prolongéeil sut laisser retomber la petite main. Elle s'en revint mollementsur le genou de la jeune femme qui prononça gravement :

"Ouije vais être bien seulemais je m'efforcerai d'êtrecourageuse. "

Il nesavait comment lui laisser comprendre qu'il serait heureuxbienheureuxde l'avoir pour femme à son tour. Certes il nepouvait pas le lui direà cette heureen ce lieudevant cecorps ; cependant il pouvaitlui semblait-iltrouver une de cesphrases ambiguësconvenables et compliquéesqui ont dessens cachés sous les motset qui expriment tout ce qu'on veutpar leurs réticences calculées.

Mais lecadavre le gênaitle cadavre rigideétendu devant euxet qu'il sentait entre eux. Depuis quelque temps d'ailleurs ilcroyait saisir dans l'air enfermé de la pièce une odeursuspecteune haleine pourrievenue de cette poitrine décomposéele premier souffle de charogne que les pauvres morts couchésen leur lit jettent aux parents qui les veillentsouffle horribledont ils emplissent bientôt la boîte creuse de leurcercueil.

Duroydemanda :

" Nepourrait-on ouvrir un peu la fenêtre ? Il me semble que l'airest corrompu. "

Ellerépondit :

"Mais oui. Je venais aussi de m'en apercevoir. "

Il allavers la fenêtre et l'ouvrit. Toute la fraîcheur parfuméede la nuit entratroublant la flamme des deux bougies alluméesauprès du lit. La lune répandaitcomme l'autre soirsa lumière abondante et calme sur les murs blancs des villaset sur la grande nappe luisante de la mer. Duroyrespirant àpleins poumonsse sentit brusquement assailli d'espérancescomme soulevé par l'approche frémissante du bonheur.

Il seretourna.

"Venez donc prendre un peu le fraisdit-ilil fait un tempsadmirable. "

Elle s'envint tranquillement et s'accouda près de lui.

Alors ilmurmuraà voix basse :

"Écoutez-moiet comprenez bien ce que je veux vous dire. Nevous indignez passurtoutde ce que je vous parle d'une pareillechose en un semblable momentmais je vous quitterai après-demainet quand vous reviendrez à Paris il sera peut-être troptard. Voilà... Je ne suis qu'un pauvre diable sans fortune etdont la position est à fairevous le savez. Mais j'ai de lavolontéquelque intelligence à ce que je croiset jesuis en routeen bonne route. Avec un homme arrivé on sait cequ'on prend ; avec un homme qui commence on ne sait pas où ilira. Tant pisou tant mieux. Enfin je vous ai dit un jourchezvousque mon rêve le plus cher aurait étéd'épouser une femme comme vous. Je vous répèteaujourd'hui ce désir. Ne me répondez pas. Laissez-moicontinuer. Ce n'est point une demande que je vous adresse. Le lieu etl'instant la rendraient odieuse. Je tiens seulement à ne pointvous laisser ignorer que vous pouvez me rendre heureux d'un motquevous pouvez faire de moi soit un ami fraternelsoit même unmarià votre gréque mon coeur et ma personne sont àvous. Je ne veux pas que vous me répondiez maintenant ; je neveux plus que nous parlions de celaici. Quand nous nous reverronsà Parisvous me ferez comprendre ce que vous aurez résolu.Jusque-là plus un motn'est-ce pas ? "

Il avaitdébité cela sans la regardercomme s'il eût seméses paroles dans la nuit devant lui. Et elle semblait n'avoir pointentendutant elle était demeurée immobileregardantaussi devant elled'un oeil fixe et vaguele grand paysage pâleéclairé par la lune.

Ilsdemeurèrent longtemps côte à côtecoudecontre coudesilencieux et méditant.

Puis ellemurmura :

" Ilfait un peu froid "ets'étant retournéeellerevint vers le lit. Il la suivit.

Lorsqu'ils'approchail reconnut que vraiment Forestier commençait àsentir ; et il éloigna son fauteuilcar il n'aurait pusupporter longtemps cette odeur de pourriture. Il dit :

" Ilfaudra le mettre en bière dès le matin. "

Ellerépondit :

"Ouiouic'est entendu ; le menuisier viendra vers huit heures. "

Et Duroyayant soupiré : " Pauvre garçon ! " ellepoussa à son tour un long soupir de résignation navrée.

Ils leregardaient moins souventaccoutumés déjà àl'idée de cette mortcommençant à consentirmentalement à cette disparition quitout à l'heureencoreles révoltait et les indignaiteux qui étaientmortels aussi.

Ils neparlaient pluscontinuant à veiller d'une façonconvenablesans dormir. Maisvers minuitDuroy s'assoupit lepremier. Quand il se réveillail vit que Mme Forestiersommeillait égalementet ayant pris une posture plus commodeil ferma de nouveau les yeux en grommelant : " Sacristi ! on estmieux dans ses drapstout de même. "

Un bruitsoudain le fit tressauter. La garde entrait. Il faisait grand jour.La jeune femmesur le fauteuil en facesemblait aussi surprise quelui. Elle était un peu pâlemais toujours joliefraîchegentillemalgré cette nuit passée surun siège.

Alorsayant regardé le cadavreDuroy tressaillit et s'écria: " Oh ! sa barbe ! " Elle avait poussécettebarbeen quelques heuressur cette chair qui se décomposaitcomme elle poussait en quelques jours sur la face d'un vivant. Et ilsdemeuraient effarés par cette vie qui continuait sur ce mortcomme devant un prodige affreuxdevant une menace surnaturelle derésurrectiondevant une des choses anormaleseffrayantes quibouleversent et confondent l'intelligence.

Ilsallèrent ensuite tous les deux se reposer jusqu'à onzeheures. Puis ils mirent Charles au cercueilet ils se sentirentaussitôt allégésrassérénés.Ils s'assirent en face l'un de l'autre pour déjeuner avec uneenvie éveillée de parler de choses consolantesplusgaiesde rentrer dans la viepuisqu'ils en avaient fini avec lamort.

Par lafenêtregrande ouvertela douce chaleur du printemps entraitapportant le souffle parfumé de la corbeille d'oeilletsfleurie devant la porte.

MmeForestier proposa à Duroy de faire un tour dans le jardinetils se mirent à marcher doucement autour du petit gazon enrespirant avec délices l'air tiède plein de l'odeur dessapins et des eucalyptus.

Et tout àcoupelle lui parlasans tourner la tête vers luicomme ilavait fait pendant la nuitlà-haut. Elle prononçaitles mots lentementd'une voix basse et sérieuse :

"Écoutezmon cher amij'ai bien réfléchi...déjà... à ce que vous m'avez proposéetje ne veux pas vous laisser partir sans vous répondre un mot.Je ne vous diraid'ailleursni oui ni non. Nous attendronsnousverronsnous nous connaîtrons mieux. Réfléchissezbeaucoup de votre côté. N'obéissez pas àun entraînement trop facile. Maissi je vous parle de celaavant même que ce pauvre Charles soit descendu dans sa tombec'est qu'il importeaprès ce que vous m'avez ditque voussachiez bien qui je suisafin de ne pas nourrir plus longtemps lapensée que vous m'avez expriméesi vous n'êtespas d'un... d'un... caractère à me comprendre et àme supporter.

"Comprenez-moi bien. Le mariage pour moi n'est pas une chaînemais une association. J'entends être libretout à faitlibre de mes actesde mes démarchesde mes sortiestoujours. Je ne pourrais tolérer ni contrôlenijalousieni discussion sur ma conduite. Je m'engageraisbienentenduà ne jamais compromettre le nom de l'homme quej'aurais épouséà ne jamais le rendre odieux ouridicule. Mais il faudrait aussi que cet homme s'engageât àvoir en moi une égaleune alliéeet non pas uneinférieure ni une épouse obéissante et soumise.Mes idéesje le saisne sont pas celles de tout le mondemais je n'en changerai point. Voilà.

"J'ajoute aussi : Ne me répondez pasce serait inutile etinconvenant. Nous nous reverrons et nous reparlerons peut-êtrede tout celaplus tard.

"Maintenantallez faire un tour. Moi je retourne près de lui.A ce soir. "

Il luibaisa longuement la main et s'en alla sans prononcer un mot.

Le soirils ne se virent qu'à l'heure du dîner. Puis ilsmontèrent à leurs chambresétant tous deuxbrisés de fatigue.

CharlesForestier fut enterré le lendemainsans aucune pompedans lecimetière de Cannes. Et Georges Duroy voulut prendre le rapidede Paris qui passe à une heure et demie.

MmeForestier l'avait conduit à la gare. Ils se promenaienttranquillement sur le quaien attendant l'heure du départetparlaient de choses indifférentes.

Le trainarrivatrès courtun vrai rapiden'ayant que cinq wagons.

Lejournaliste choisit sa placepuis redescendit pour causer encorequelques instants avec ellesaisi soudain d'une tristessed'unchagrind'un regret violent de la quittercomme s'il allait laperdre pour toujours.

Un employécriait : " MarseilleLyonParisen voiture ! " Duroymontapuis s'accouda à la portière pour lui direencore quelques mots. La locomotive siffla et le convoi doucement semit en marche.

Le jeunehommepenché hors du wagonregardait la jeune femme immobilesur le quai et dont le regard le suivait. Et soudaincomme il allaitla perdre de vueil prit avec ses deux mains un baiser sur sa bouchepour le jeter vers elle.

Elle lelui renvoya d'un geste plus discrethésitantébauchéseulement.



DEUXIÈMEPARTIE


I




GeorgesDuroy avait retrouvé toutes ses habitudes anciennes.

Installémaintenant dans le petit rez-de-chaussée de la rue deConstantinopleil vivait sagementen homme qui prépare uneexistence nouvelle. Ses relations avec Mme de Marelle avaient mêmepris une allure conjugalecomme s'il se fût exercéd'avance à l'événement prochain ; et samaîtresses'étonnant souvent de la tranquillitéréglée de leur unionrépétait en riant :" Tu es encore plus popote que mon mariça n'étaitpas la peine de changer. "

MmeForestier n'était pas revenue. Elle s'attardait àCannes. Il reçut une lettre d'elleannonçant sonretour seulement pour le milieu d'avrilsans un mot d'allusion àleurs adieux. Il attendit. Il était bien résolumaintenant à prendre tous les moyens pour l'épousersielle semblait hésiter. Mais il avait confiance en sa fortuneconfiance en cette force de séduction qu'il sentait en luiforce vague et irrésistible que subissaient toutes les femmes.

Un courtbillet le prévint que l'heure décisive allait sonner.



" Jesuis à Paris. Venez me voir.

"MADELEINE FORESTIER. "



Rien deplus. Il l'avait reçu par le courrier de neuf heures. Ilentrait chez elle à trois heuresle même jour.

Elle luitendit les deux mainsen souriant de son joli sourire aimable ; etils se regardèrent pendant quelques secondesau fond desyeux.

Puis ellemurmura :

"Comme vous avez été bon de venir là-bas dans cescirconstances terribles. "

Ilrépondit :

"J'aurais fait tout ce que vous m'auriez ordonné. "

Et ilss'assirent. Elle s'informa des nouvellesdes Walterde tous lesconfrères et du journal. Elle y pensait souventau journal.

" Çame manque beaucoupdisait-ellemais beaucoup. J'étaisdevenue journaliste dans l'âme. Que voulez-vousj'aime cemétier-là. "

Puis ellese tut. Il crut comprendreil crut trouver dans son souriredans leton de sa voixdans ses paroles elles-mêmesune sorted'invitation ; et bien qu'il se fût promis de ne pas brusquerles chosesil balbutia :

" Ehbien... pourquoi... pourquoi ne le reprendriez-vous pas... cemétier... sous... sous le nom de Duroy ? "

Elleredevint brusquement sérieuse etposant la main sur son braselle murmura :

" Neparlons pas encore de ça. "

Mais ildevina qu'elle acceptaitet tombant à genoux il se mit àlui baiser passionnément les mains en répétanten bégayant :

"Mercimercicomme je vous aime ! "

Elle seleva. Il fit comme elle et il s'aperçut qu'elle étaitfort pâle. Alors il comprit qu'il lui avait pludepuislongtemps peut-être ; et comme ils se trouvaient face àfaceil l'étreignitpuis il l'embrassa sur le frontd'unlong baiser tendre et sérieux.

Quand ellese fut dégagéeen glissant sur sa poitrineellereprit d'un ton grave :

"Écoutezmon amije ne suis encore décidée àrien. Cependant il se pourrait que ce fût oui. Mais vousallez me promettre le secret absolu jusqu'à ce que je vous endélie. "

Il jura etpartitle coeur débordant de joie.

Il mitdésormais beaucoup de discrétion dans les visites qu'illui fit et il ne sollicita pas de consentement plus préciscar elle avait une manière de parler de l'avenirde dire "plus tard "de faire des projets où leurs deuxexistences se trouvaient mêléesqui répondaitsans cessemieux et plus délicatementqu'une formelleacceptation.

Duroytravaillait durdépensait peutâchait d'économiserquelque argent pour n'être point sans le sou au moment de sonmariageet il devenait aussi avare qu'il avait étéprodigue.

L'étése passapuis l'automnesans qu'aucun soupçon vînt àpersonnecar ils se voyaient peuet le plus naturellement du monde.

Un soirMadeleine lui diten le regardant au fond des yeux :

"Vous n'avez pas encore annoncé notre projet à Mme deMarelle ?

-- Nonmon amie. Vous ayant promis le secret je n'en ai ouvert la bouche àâme qui vive.

-- Ehbienil serait temps de la prévenir. Moije me charge desWalter. Ce sera fait cette semainen'est-ce pas ? "

Il avaitrougi.

"Ouidès demain. "

Elledétourna doucement les yeuxcomme pour ne point remarquer sontroubleet reprit :

" Sivous le vouleznous pourrons nous marier au commencement de mai . Ceserait très convenable.

-- J'obéisen tout avec joie.

-- Le 10maiqui est un samedime plairait beaucoupparce que c'est monjour de naissance.

-- Soitle 10 mai.

-- Vosparents habitent près de Rouenn'est-ce pas ? Vous me l'avezdit du moins.

-- Ouiprès de Rouenà Canteleu.

--Qu'est-ce qu'ils font ?

-- Ilssont... ils sont petits rentiers.

-- Ah !J'ai un grand désir de les connaître. "

Il hésitafort perplexe :

"Mais... c'est queils sont... "

Puis ilprit son parti en homme vraiment fort :

" Machère amiece sont des paysansdes cabaretiers qui se sontsaignés aux quatre membres pour me faire faire des études.Moije ne rougis pas d'euxmais leur... simplicité...leur... rusticité pourrait peut-être vous gêner. "

Ellesouriait délicieusementle visage illuminé d'une bontédouce.

"Non. Je les aimerai beaucoup. Nous irons les voir. Je le veux. Jevous reparlerai de ça. Moi aussi je suis fille de petitegens... mais je les ai perdusmoimes parents. Je n'ai pluspersonne au monde... -- elle lui tendit la main et ajouta... -- quevous. "

Et il sesentit attendriremuéconquis comme il ne l'avait pas encoreété par aucune femme.

"J'ai pensé à quelque chosedit-ellemais c'est assezdifficile à expliquer. "

Il demanda:

"Quoi donc ?

-- Ehbienvoilàmon cherje suis comme toutes les femmesj'aimes... mes faiblessesmes petitessesj'aime ce qui brillece quisonne. J'aurais adoré porter un nom noble. Est-ce que vous nepourriez pasà l'occasion de notre mariagevous... vousanoblir un peu ? "

Elle avaitrougià son tour ; comme si elle lui eût proposéune indélicatesse.

Ilrépondit simplement :

" J'yai bien souvent songémais cela ne me paraît pasfacile.

--Pourquoi donc ? "

Il se mità rire :

"Parce que j'ai peur de me rendre ridicule. "

Ellehaussa les épaules :

"Mais pas du toutpas du tout. Tout le monde le fait et personne n'enrit. Séparez votre nom en deux : " Du Roy. " Çava très bien. "

Ilrépondit aussitôten homme qui connaît laquestion :

"Nonça ne va pas. C'est un procédé trop simpletrop communtrop connu. Moi j'avais pensé à prendre lenom de mon payscomme pseudonyme littéraire d'abordpuis àl'ajouter peu à peu au mienpuis mêmeplus tardàcouper en deux mon nom comme vous me le proposiez. "

Elledemanda :

"Votre pays c'est Canteleu ?

-- Oui. "

Mais ellehésitait :

"Non. Je n'en aime pas la terminaison. Voyonsest-ce que nous nepourrions pas modifier un peu ce mot... Canteleu ? "

Elle avaitpris une plume sur la table et elle griffonnait des noms en étudiantleur physionomie. Soudain elle s'écria :

"Teneztenezvoici. "

Et ellelui tendit un papier où il lut " Madame Duroy de Cantel."

Ilréfléchit quelques secondespuis il déclaraavec gravité :

"Ouic'est très bon. "

Elle étaitenchantée et répétait :

"Duroy de CantelDuroy de CantelMadame Duroy de Cantel. C'estexcellentexcellent ! "

Elleajoutad'un air convaincu :

" Etvous verrez comme c'est facile à faire accepter par tout lemonde. Mais il faut saisir l'occasion. Car il serait trop tardensuite. Vous allezdès demainsigner vos chroniques D. deCantelet vos échos tout simplement Duroy. Ça se faittous les jours dans la presse et personne ne s'étonnera devous voir prendre un nom de guerre. Au moment de notre mariagenouspourrons encore modifier un peu cela en disant aux amis que vousaviez renoncé à votre du par modestieétantdonné votre positionou même sans rien dire du tout.Quel est le petit nom de votre père ?

--Alexandre. "

Ellemurmura deux ou trois fois de suite : " AlexandreAlexandre "en écoutant la sonorité des syllabespuis elle écrivitsur une feuille toute blanche :

"Monsieur et Madame Alexandre du Roy de Cantel ont l'honneur de vousfaire part du mariage de Monsieur Georges du Roy de Cantelleurfilsavec Madame Madeleine Forestier. "

Elleregardait son écriture d'un peu loinravie de l'effetetelle déclara :

"Avec un rien de méthodeon arrive à réussirtout ce qu'on veut. "

Quand ilse retrouva dans la ruebien déterminé às'appeler désormais du Royet même du Roy de Cantelillui sembla qu'il venait de prendre une importance nouvelle. Ilmarchait plus crânementle front plus hautla moustache plusfièrecomme doit marcher un gentilhomme. Il sentait en luiune sorte d'envie joyeuse de raconter aux passants :

" Jem'appelle du Roy de Cantel. "

Mais àpeine rentré chez luila pensée de Mme de Marellel'inquiéta et il lui écrivit aussitôtafin delui demander un rendez-vous pour le lendemain.

" Çasera durpensait-il. Je vais recevoir une bourrasque de premierordre. "

Puis il enprit son parti avec l'insouciance naturelle qui lui faisait négligerles choses désagréables de la vieet il se mit àfaire un article fantaisiste sur les impôts nouveaux àétablir afin de rassurer l'équilibre du budget.

Il y fitfigurer la particule nobiliaire pour cent francs par anet lestitresdepuis baron jusqu'à princepour cinq cents jusqu'àmille francs.

Et ilsigna : D. de Cantel.

Il reçutle lendemain un petit bleu de sa maîtresse annonçantqu'elle arriverait à une heure.

Ill'attendit avec un peu de fièvrerésolu d'ailleurs àbrusquer les chosesà tout dire dès le débutpuisaprès la première émotionàargumenter avec sagesse pour lui démontrer qu'il ne pouvaitpas rester garçon indéfinimentet que M. de Marelles'obstinant à vivreil avait dû songer à uneautre qu'elle pour en faire sa compagne légitime.

Il sesentait ému cependant. Quand il entendit le coup de sonnetteson coeur se mit à battre.

Elle sejeta dans ses bras. " BonjourBel-Ami. "

Puistrouvant froide son étreinteelle le considéra etdemanda :

"Qu'est-ce que tu as ?

--Assieds-toidit-il. Nous allons causer sérieusement. "

Elles'assit sans ôter son chapeaurelevant seulement sa voilettejusqu'au-dessus du frontet elle attendit.

Il avaitbaissé les yeux ; il préparait son début. Ilcommença d'une voix lente :

" Machère amietu me vois fort troubléfort triste etfort embarrassé de ce que j'ai à t'avouer. Je t'aimebeaucoupje t'aime vraiment du fond du coeuraussi la crainte de tefaire de la peine m'afflige-t-elle plus encore que la nouvelle mêmeque je vais t'apprendre. "

Ellepâlissaitse sentant trembleret elle balbutia :

"Qu'est-ce qu'il y a ? Dis vite ! "

Ilprononça d'un ton triste mais résoluavec cetaccablement feint dont on use pour annoncer les malheurs heureux : "Il y a que je me marie. "

Ellepoussa un soupir de femme qui va perdre connaissanceun soupirdouloureux venu du fond de la poitrineet elle se mit àsuffoquersans pouvoir parlertant elle haletait.

Voyantqu'elle ne disait rienil reprit :

" Tune te figures pas combien j'ai souffert avant d'arriver àcette résolution. Mais je n'ai ni situation ni argent. Je suisseulperdu dans Paris. Il me fallait auprès de moi quelqu'unqui fût surtout un conseilune consolation et un soutien.C'est une associéeune alliée que j'ai cherchéeet que j'ai trouvée. "

Il se tutespérant qu'elle répondraits'attendant à unecolère furieuseà des violencesà des injures.

Elle avaitappuyé une main sur son coeur comme pour le contenir et ellerespirait toujours par secousses pénibles qui lui soulevaientles seins et lui remuaient la tête.

Il prit lamain restée sur le bras du fauteuilmais elle la retirabrusquement. Puis elle murmura comme tombée dans une sorted'hébétude :

" Oh!... mon Dieu... "

Ils'agenouilla devant ellesans oser la toucher cependantet ilbalbutiaplus ému par ce silence qu'il ne l'eût étépar des emportements :

"Cloma petite Clocomprends bien ma situationcomprends bien ceque je suis. Oh ! si j'avais pu t'épousertoiquel bonheur !Mais tu es mariée. Que pouvais-je faire ? Réfléchisvoyonsréfléchis ! Il faut que je me pose dans lemondeet je ne le puis pas faire tant que je n'aurai pasd'intérieur. Si tu savais !... Il y a des jours oùj'avais envie de tuer ton mari... "

Il parlaitde sa voix doucevoiléeséduisanteune voix quientrait comme une musique dans l'oreille. Il vit deux larmes grossirlentement dans les yeux fixes de sa maîtressepuis couler surses jouestandis que deux autres se formaient déjà aubord des paupières.

Il murmura:

" Oh! ne pleure pasClone pleure pasje t'en supplie. Tu me fends lecoeur. "

Alorselle fit un effortun grand effort pour être digne et fière; et elle demanda avec ce ton chevrotant des femmes qui vontsangloter :

" Quiest-ce ? "

Il hésitaune secondepuiscomprenant qu'il le fallait :

"Madeleine Forestier. "

Mme deMarelle tressaillit de tout son corpspuis elle demeura muettesongeant avec une telle attention qu'elle paraissait avoir oubliéqu'il était à ses pieds.

Et deuxgouttes transparentes se formaient sans cesse dans ses yeuxtombaientse reformaient encore.

Elle seleva. Duroy devina qu'elle allait partir sans lui dire un motsansreproches et sans pardon : et il en fut blesséhumiliéau fond de l'âme. Voulant la reteniril saisit à pleinsbras sa robeenlaçant à travers l'étoffe sesjambes rondes qu'il sentit se roidir pour résister.

Ilsuppliait :

" Jet'en conjurene t'en va pas comme ça. " Alors elle leregardade haut en baselle le regarda avec cet oeil mouillédésespérési charmant et si triste qui montretoute la douleur d'un coeur de femmeet elle balbutia : " Jen'ai... je n'ai rien à dire... je n'ai... rien àfaire... Tu... tu as raison... tu... tu... as bien choisi ce qu'il tefallait... "

Et s'étantdégagée d'un mouvement en arrièreelle s'enallasans qu'il tentât de la retenir plus longtemps.

Demeuréseulil se relevaétourdi comme s'il avait reçu unhorion sur la tête ; puis prenant son partiil murmura : "Ma foitant pis ou tant mieux. Ça y est... sans scène.J'aime autant ça. " Etsoulagé d'un poids énormese sentant tout à coup libredélivréàl'aise pour sa vie nouvelleil se mit à boxer contre le muren lançant de grands coups de poingdans une sorte d'ivressede succès et de forcecomme s'il se fût battu contre laDestinée.

Quand MmeForestier lui demanda : " Vous avez prévenu Mme deMarelle ? "

Ilrépondit avec tranquillité : " Mais oui... "

Elle lefouillait de son oeil clair.

" Etça ne l'a pas émue ?

-- Maisnonpas du tout. Elle a trouvé ça très bienaucontraire. "

Lanouvelle fut bientôt connue. Les uns s'étonnèrentd'autres prétendirent l'avoir prévud'autres encoresourirent en laissant entendre que ça ne les surprenait point.

Le jeunehomme qui signait maintenant D. de Cantel ses chroniquesDuroy seséchoset du Roy les articles politiques qu'il commençaità donner de temps en tempspassait la moitié des jourschez sa fiancée qui le traitait avec une familiaritéfraternelle où entrait cependant une tendresse vraie maiscachéeune sorte de désir dissimulé comme unefaiblesse. Elle avait décidé que le mariage se feraiten grand secreten présence des seuls témoinsetqu'on partirait le soir même pour Rouen. On irait le lendemainembrasser les vieux parents du journalisteet on demeureraitquelques jours auprès d'eux.

Duroys'était efforcé de la faire renoncer à ceprojetmais n'ayant pu y parveniril s'était soumisàla fin.

Doncle10 mai étant venules nouveaux épouxayant jugéinutiles les cérémonies religieusespuisqu'ilsn'avaient invité personnerentrèrent pour fermer leursmallesaprès un court passage à la mairieet ilsprirent à la gare Saint-Lazare le train de six heures du soirqui les emporta vers la Normandie.

Ilsn'avaient guère échangé vingt paroles jusqu'aumoment où ils se trouvèrent seuls dans le wagon. Dèsqu'ils se sentirent en routeils se regardèrent et se mirentà rirepour cacher une certaine gênequ'ils nevoulaient point laisser voir.

Le traintraversait doucement la longue gare des Batignollespuis il franchitla plaine galeuse qui va des fortifications à la Seine.

Duroy etsa femmede temps en tempsprononçaient quelques motsinutilespuis se tournaient de nouveau vers la portière.

Quand ilspassèrent le pont d'Asnièresune gaieté lessaisit à la vue de la rivière couverte de bateauxdepêcheurs et de canotiers. Le soleilun puissant soleil de mairépandait sa lumière oblique sur les embarcations etsur le fleuve calme qui semblait immobilesans courant et sansremousfigé sous la chaleur et la clarté du jourfinissant. Une barque à voileau milieu de la rivièreayant tendu sur ses deux bords deux grands triangles de toile blanchepour cueillir les moindres souffles de briseavait l'air d'un énormeoiseau prêt à s'envoler.

Duroymurmura :

"J'adore les environs de Parisj'ai des souvenirs de fritures quisont les meilleurs de mon existence. "

Ellerépondit :

" Etles canots ! Comme c'est gentil de glisser sur l'eau au coucher dusoleil. "

Puis ilsse turent comme s'ils n'avaient point osé continuer cesépanchements sur leur vie passéeet ils demeurèrentmuetssavourant peut-être déjà la poésiedes regrets.

Duroyassis en face de sa femmeprit sa main et la baisa lentement.

"Quand nous serons revenusdit-ilnous irons quelquefois dînerà Chatou. "

Ellemurmura :

"Nous aurons tant de choses à faire ! " sur un ton quisemblait signifier : " Il faudra sacrifier l'agréable àl'utile. "

Il tenaittoujours sa mainse demandant avec inquiétude par quelletransition il arriverait aux caresses. Il n'eût point ététroublé de même devant l'ignorance d'une jeune fille ;mais l'intelligence alerte et rusée qu'il sentait en Madeleinerendait embarrassée son attitude. Il avait peur de lui semblerniaistrop timide ou trop brutaltrop lent ou trop prompt.

Il serraitcette main par petites pressionssans qu'elle répondîtà son appel. Il dit :

" Çame semble très drôle que vous soyez ma femme. "

Elle parutsurprise :

"Pourquoi ça ?

-- Je nesais pas. Ça me semble drôle. J'ai envie de vousembrasseret je m'étonne d'en avoir le droit. "

Elle luitendit tranquillement sa jouequ'il baisa comme il eût baisécelle d'une soeur.

Il reprit:

" Lapremière fois que je vous ai vue ( vous savez bienàce dîner où m'avait invité Forestier )j'aipensé : " Sacristisi je pouvais découvrir unefemme comme ça. " Eh bienc'est fait. Je l'ai. "

Ellemurmura :

"C'est gentil. " Et elle le regardait tout droitfinementdeson oeil toujours souriant.

Ilsongeait : " Je suis trop froid. Je suis stupide. Je devraisaller plus vite que ça. " Et il demanda :

"Comment aviez-vous donc fait la connaissance de Forestier ? "

Elleréponditavec une malice provocante :

"Est-ce que nous allons à Rouen pour parler de lui ? "

Il rougit: " Je suis bête. Vous m'intimidez beaucoup. "

Elle futravie : " Moi ! Pas possible ? D'où vient ça ? "

Il s'étaitassis à côté d'elletout près. Elle cria: " Oh ! un cerf ! "

Le traintraversait la forêt de Saint-Germain ; et elle avait vu unchevreuil effrayé franchir d'un bond une allée.

Duroys'étant penché pendant qu'elle regardait par laportière ouverte posa un long baiserun baiser d'amant dansles cheveux de son cou.

Elledemeura quelques moments immobile ; puisrelevant la tête :

"Vous me chatouillezfinissez. "

Mais il nes'en allait pointpromenant doucementen une caresse énervanteet prolongéesa moustache frisée sur la chair blanche.

Elle sesecoua :

"Finissez donc. "

Il avaitsaisi la tête de sa main droite glissée derrièreelleet il la tournait vers lui. Puis il se jeta sur sa bouche commeun épervier sur une proie.

Elle sedébattaitle repoussaittâchait de se dégager.Elle y parvint enfinet répéta :

"Mais finissez donc. "

Il nel'écoutaitplusl'étreignantla baisant d'une lèvreavide et frémissanteessayant de la renverser sur lescoussins du wagon.

Elle sedégagea d'un grand effortetse levant avec vivacité:

" Oh! voyonsGeorgesfinissez. Nous ne sommes pourtant plus desenfantsnous pouvons bien attendre Rouen. "

Ildemeurait assistrès rougeet glacé par ces motsraisonnables ; puisayant repris quelque sang-froid :

"Soitj'attendraidit-il avec gaietémais je ne suis plusfichu de prononcer vingt paroles jusqu'à l'arrivée. Etsongez que nous traversons Poissy.

-- C'estmoi qui parlerai "dit-elle.

Elle serassit doucement auprès de lui.

Et elleparlaavec précisionde ce qu'ils feraient à leurretour. Ils devaient conserver l'appartement qu'elle habitait avecson premier mariet Duroy héritait aussi des fonctions et dutraitement de Forestier à La Vie Française.

Avant leuruniondu resteelle avait régléavec une sûretéd'homme d'affairestous les détails financiers du ménage.

Ilss'étaient associés sous le régime de laséparation de bienset tous les cas étaient prévusqui pouvaient survenir : mortdivorcenaissance d'un ou deplusieurs enfants. Le jeune homme apportait quatre mille francsdisait-ilmaissur cette sommeil en avait emprunté quinzecents. Le reste provenait d'économies faites dans l'annéeen prévision de l'événement. La jeune femmeapportait quarante mille francs que lui avait laissésForestierdisait-elle.

Ellerevint à luicitant son exemple :

"C'était un garçon très économetrèsrangétrès travailleur. Il aurait fait fortune en peude temps. "

Duroyn'écoutait plustout occupé d'autres pensées.

Elles'arrêtait parfois pour suivre une idée intimepuisreprenait :

"D'ici à trois ou quatre ansvous pouvez fort bien gagner detrente à quarante mille francs par an. C'est ce qu'aurait euCharless'il avait vécu. "

Georgesqui commençait à trouver longue la leçonrépondit :

" Ilme semblait que nous n'allions pas à Rouen pour parler de lui."

Elle luidonna une petite tape sur la joue :

"C'est vraij'ai tort. "

Elleriait.

Ilaffectait de tenir ses mains sur ses genouxcomme les petits garçonsbien sages.

"Vous avez l'air niaiscomme ça "dit-elle.

Ilrépliqua :

"C'est mon rôleauquel vous m'avez d'ailleurs rappelétout à l'heureet je n'en sortirai plus.

--Pourquoi ?

-- Parceque c'est vous qui prenez la direction de la maisonet mêmecelle de ma personne. Cela vous regardeen effetcomme veuve ! "

Elle futétonnée :

" Quevoulez-vous dire au juste ?

-- Quevous avez une expérience qui doit dissiper mon ignoranceetune pratique du mariage qui doit dégourdir mon innocence decélibatairevoilàna ! "

Elles'écria :

"C'est trop fort ! "

Ilrépondit :

"C'est comme ça. Je ne connais pas les femmesmoi-- na--et vous connaissez les hommesvouspuisque vous êtes veuve-- na-- c'est vous qui allez faire mon éducation... ce soir-- na-- et vous pouvez même commencer tout de suitesi vousvoulez-- na. "

Elles'écriatrès égayée :

" Oh! par exemplesi vous comptez sur moi pour ça !... "

Ilprononçaavec une voix de collégien qui bredouille saleçon :

"Mais oui-- na-- j'y compte. Je compte même que vous medonnerez une instruction solide... en vingt leçons... dix pourles éléments... la lecture et la grammaire... dix pourles perfectionnements et la rhétorique... Je ne sais rienmoi-- na. "

Elles'écrias'amusant beaucoup :

"T'es bête. "

Il reprit:

"Puisque tu commences par me tutoyerj'imiterai aussitôt cetexempleet je te diraimon amourque je t'adore de plus en plusde seconde en secondeet que je trouve Rouen bien loin ! "

Il parlaitmaintenant avec des intonations d'acteuravec un jeu plaisant defigure qui divertissaient la jeune femme habituée aux manièreset aux joyeusetés de la grande bohème des hommes delettres.

Elle leregardait de côtéle trouvant vraiment charmantéprouvant l'envie qu'on a de croquer un fruit sur l'arbreetl'hésitation du raisonnement qui conseille d'attendre le dînerpour le manger à son heure.

Alors elleditdevenant un peu rouge aux pensées qui l'assaillaient :

" Monpetit élèvecroyez mon expériencema grandeexpérience. Les baisers en wagon ne valent rien. Ils tournentsur l'estomac. "

Puis ellerougit davantage encoreen murmurant :

" Ilne faut jamais couper son blé en herbe. "

Ilricanaitexcité par les sous-entendus qu'il sentait glisserdans cette jolie bouche ; et il fit le signe de la croix avec unmarmottement des lèvrescomme s'il eût murmuréune prièrepuis il déclara :

" Jeviens de me mettre sous la protection de saint Antoinepatron desTentations. Maintenantje suis de bronze. "

La nuitvenait doucementenveloppant d'ombre transparentecomme d'un crêpelégerla grande campagne qui s'étendait àdroite. Le train longeait la Seineet les jeunes gens se mirent àregarder dans le fleuvedéroulé comme un large rubande métal poli à côté de la voiedesreflets rougesdes taches tombées du ciel que le soleil ens'en allant avait frotté de pourpre et de feu. Ces lueurss'éteignaient peu à peudevenaient foncéess'assombrissant tristement. Et la campagne se noyait dans le noiravec ce frisson sinistrece frisson de mort que chaque crépusculefait passer sur la terre.

Cettemélancolie du soir entrant par la portière ouvertepénétrait les âmessi gaies tout àl'heuredes deux époux devenus silencieux.

Ilss'étaient rapprochés l'un de l'autre pour regardercette agonie du jourde ce beau jour clair de mai.

A Manteson avait allumé le petit quinquet à l'huile quirépandait sur le drap gris des capitons sa clarté jauneet tremblotante.

Duroyenlaça la taille de sa femme et la serra contre lui. Son désiraigu de tout à l'heure devenait de la tendresseune tendressealanguieune envie molle de menues caresses consolantesde cescaresses dont on berce les enfants.

Ilmurmuratout bas :

" Jet'aimerai bienma petite Made. "

La douceurde cette voix émut la jeune femmelui fit passer sur la chairun frémissement rapideet elle offrit sa boucheen sepenchant vers luicar il avait posé sa joue sur le tièdeappui des seins.

Ce fut untrès long baisermuet et profondpuis un sursautunebrusque et folle étreinteune courte lutte essouffléeun accouplement violent et maladroit. Puis ils restèrent auxbras l'un de l'autreun peu déçus tous deuxlas ettendres encorejusqu'à ce que le sifflet du train annonçâtune gare prochaine.

Elledéclaraen tapotant du bout des doigts les cheveux ébouriffésde ses tempes :

"C'est très bête. Nous sommes des gamins. "

Mais illui baisait les mainsallant de l'une à l'autre avec unerapidité fiévreuse et il répondit :

" Jet'adorema petite Made. "

Jusqu'àRouen ils demeurèrent presque immobilesla joue contre lajoueles yeux dans la nuit de la portière où l'onvoyait passer parfois les lumières des maisons ; et ilsrêvassaientcontents de se sentir si proches et dans l'attentegrandissante d'une étreinte plus intime et plus libre.

Ilsdescendirent dans un hôtel dont les fenêtres donnaientsur le quaiet ils se mirent au lit après avoir un peu soupétrès peu. La femme de chambre les réveillalelendemainlorsque huit heures venaient de sonner.

Quand ilseurent bu la tasse de thé posée sur la table de nuitDuroy regarda sa femmepuis brusquement avec l'élan joyeuxd'un homme heureux qui vient de trouver un trésoril lasaisit dans ses brasen balbutiant :

" Mapetite Madeje sens que je t'aime beaucoup... beaucoup...beaucoup... "

Ellesouriait de son sourire confiant et satisfait et elle murmuraen luirendant ses baisers :

" Etmoi aussi... peut-être. "

Mais ildemeurait inquiet de cette visite à ses parents.

Il avaitdéjà souvent prévenu sa femme ; il l'avaitpréparéesermonnée. Il crut bon de recommencer.

" Tusaisce sont des paysansdes paysans de campagneet non pasd'opéra-comique. "

Elle riait:

"Mais je le saistu me l'as assez dit. Voyonslève-toi etlaisse-moi me lever aussi. "

Il sautadu litet mettant ses chaussettes :

"Nous serons très mal à la maisontrès mal. Iln'y a qu'un vieux lit à paillasse dans ma chambre. On neconnaît pas les sommiersà Canteleu. "

Ellesemblait enchantée :

"Tant mieux. Ce sera charmant de mal dormir... auprès de...auprès de toi... et d'être réveillée parle chant des coqs. "

Elle avaitpassé son peignoirun grand peignoir de flanelle blanchequeDuroy reconnut aussitôt. Cette vue lui fut désagréable.Pourquoi ? Sa femme possédaitil le savait bienune douzaineentière de ces vêtements de matinée. Elle nepouvait pourtant point détruire son trousseau pour en acheterun neuf ? N'importeil eût voulu que son linge de chambresonlinge de nuitson linge d'amour ne fût plus le mêmequ'avec l'autre. Il lui semblait que l'étoffe moelleuse ettiède devait avoir gardé quelque chose du contact deForestier.

Et il allavers la fenêtre en allumant une cigarette. La vue du portdularge fleuve plein de navires aux mâts légersdevapeurs trapusque des machines tournantes vidaient à grandbruit sur les quaisle remuabien qu'il connût cela depuislongtemps. Et il s'écria :

"Bigreque c'est beau ! "

Madeleineaccourut et posant ses deux mains sur une épaule de son maripenchée vers lui dans un geste abandonnéelle demeuraravieémue. Elle répétait :

" Oh! que c'est joli ! que c'est joli ! Je ne savais pas qu'il y eûttant de bateaux que ça ? "

Ilspartirent une heure plus tardcar ils devaient déjeuner chezles vieuxprévenus depuis quelques jours. Un fiacre découvertet rouillé les emporta avec un bruit de chaudronnerie secouée.Ils suivirent un long boulevard assez laidpuis traversèrentdes prairies où coulait une rivièrepuis ilscommencèrent à gravir la côte.

Madeleinefatiguées'était assoupie sous la caresse pénétrantedu soleil qui la chauffait délicieusement au fond de lavieille voiturecomme si elle eût été couchéedans un bain tiède de lumière et d'air champêtre.

Son marila réveilla.

"Regarde "dit-il.

Ilsvenaient de s'arrêter aux deux tiers de la montéeàun endroit renommé pour la vueoù l'on conduit tousles voyageurs.

Ondominait l'immense valléelongue et largeque le fleuveclair parcourait d'un bout à l'autreavec de grandesondulations. On le voyait venir de là-bastaché pardes îles nombreuses et décrivant une courbe avant detraverser Rouen. Puis la ville apparaissait sur la rive droiteunpeu noyée dans la brume matinaleavec des éclats desoleil sur ses toitset ses mille clochers légerspointus outrapusfrêles et travaillés comme des bijoux géantsses tours carrées ou rondes coiffées de couronneshéraldiquesses beffroisses clochetonstout le peuplegothique des sommets d'églises que dominait la flècheaiguë de la cathédralesurprenante aiguille de bronzelaideétrange et démesuréela plus haute quisoit au monde.

Mais enfacede l'autre côté du fleuves'élevaientrondes et renflées à leur faîteles mincescheminées d'usines du vaste faubourg de Saint-Sever.

Plusnombreuses que leurs frères les clocherselles dressaientjusque dans la campagne lointaine leurs longues colonnes de briqueset soufflaient dans le ciel bleu leur haleine noire de charbon.

Et la plusélevée de toutesaussi haute que la pyramide deChéopsle second des sommets dus au travail humainpresquel'égale de sa fière commère la flèche dela cathédralela grande pompe à feu de la Foudresemblait la reine du peuple travailleur et fumant des usinescommesa voisine était la reine de la foule pointue des monumentssacrés.

Là-basderrière la ville ouvrières'étendait une forêtde sapins ; et la Seineayant passé entre les deux citéscontinuait sa routelongeait une grande côte onduleuse boiséeen haut et montrant par place ses os de pierre blanchepuis elledisparaissait à l'horizon après avoir encore décritune longue courbe arrondie. On voyait des navires montant etdescendant le fleuvetraînés par des barques àvapeur grosses comme des mouches et qui crachaient une fuméeépaisse. Des îlesétalées sur l'eaus'alignaient toujours l'une au bout de l'autreou bien laissantentre elles de grands intervallescomme les grains inégauxd'un chapelet verdoyant.

Le cocherdu fiacre attendait que les voyageurs eussent fini de s'extasier. Ilconnaissait par expérience la durée de l'admiration detoutes les races de promeneurs.

Mais quandil se remit en marcheDuroy aperçut soudainàquelques centaines de mètresdeux vieilles gens qui s'envenaientet il sauta de la voitureen criant : " Les voilà.Je les reconnais. "

C'étaientdeux paysansl'homme et la femmequi marchaient d'un pas régulieren se balançant et se heurtant parfois de l'épaule.L'homme était petittrapurouge et un peu ventruvigoureuxmalgré son âge ; la femmegrandesèchevoûtéetristela vraie femme de peine des champs qui a travaillé dèsl'enfance et qui n'a jamais ritandis que le mari blaguait en buvantavec les pratiques.

Madeleineaussi était descendue de voiture et elle regardait venir cesdeux pauvres êtres avec un serrement de coeurune tristessequ'elle n'avait point prévue. Ils ne reconnaissaient pointleur filsce beau monsieuret ils n'auraient jamais devinéleur bru dans cette belle dame en robe claire.

Ilsallaientsans parler et viteau-devant de l'enfant attendusansregarder ces personnes de la ville que suivait une voiture.

Ilspassaient. Georgesqui riaitcria :

"Bonjourpé Duroy. "

Ilss'arrêtèrent nettous les deuxstupéfaitsd'abordpuis abrutis de surprise. La vieille se remit la premièreet balbutiasans faire un pas :

"C'est-i ténot' fieu ? "

Le jeunehomme répondit :

"Mais ouic'est moila mé Duroy ! " et marchant àelleil l'embrassa sur les deux jouesd'un gros baiser de fils.Puis il frotta ses tempes contre les tempes du pèrequi avaitôté sa casquetteune casquette à la mode deRouenen soie noiretrès hautepareille à celle desmarchands de boeufs.

PuisGeorges annonça : " Voilà ma femme. " Et lesdeux campagnards regardèrent Madeleine. Ils la regardèrentcomme on regarde un phénomèneavec une crainteinquiètejointe à une sorte d'approbation satisfaitechez le pèreà une inimitié jalouse chez lamère.

L'hommequi était d'un naturel joyeuxtout imbibé par unegaieté de cidre doux et d'alcools'enhardit et demandaavecune malice au coin de l'oeil :

"J'pouvons-ti l'embrasser tout d'même ? "

Le filsrépondit : " Parbleu. " Et Madeleinemal àl'aisetendit ses deux joues aux bécots sonores du paysan quis'essuya ensuite les lèvres d'un revers de main.

Lavieilleà son tourbaisa sa belle-fille avec une réservehostile. Nonce n'était point la bru de ses rêveslagrosse et fraîche fermièrerouge comme une pomme etronde comme une jument poulinière. Elle avait l'air d'unetraînéecette dame-làavec ses falbalas et sonmusc. Car tous les parfumspour la vieilleétaient du musc.

Et on seremit en marche à la suite du fiacre qui portait la malle desnouveaux époux.

Le vieuxprit son fils par le braset le retenant en arrièreildemanda avec intérêt :

" Ehbença va-t-illes affaires ?

-- Maisouitrès bien.

-- Allonssuffittant mieux ! Dis-méta femmeest-i aisée ? "

Georgesrépondit :

"Quarante mille francs. "

Le pèrepoussa un léger sifflement d'admiration et ne put que murmurer: " Bougre ! " tant il fut ému par la somme. Puis ilajouta avec une conviction sérieuse : " Nom d'un nomc'est une belle femme. " Car il la trouvait de son goûtlui. Et il avait passé pour connaisseurdans le temps.

Madeleineet la mère marchaient côte à côtesansdire un mot. Les deux hommes les rejoignirent.

Onarrivait au villageun petit village en bordure sur la routeforméde dix maisons de chaque côtémaisons de bourg etmasures de fermesles unes en briquesles autres en argilecelles-ci coiffées de chaume et celles-là d'ardoise. Lacafé du père Duroy : " A la belle vue "unebicoque composée d'un rez-de-chaussée et d'un grenierse trouvait à l'entrée du paysà gauche. Unebranche de pinaccrochée sur la porteindiquaità lamode ancienneque les gens altérés pouvaient entrer.

Le couvertétait mis dans la salle du cabaretsur deux tablesrapprochées et cachées par deux serviettes. Unevoisinevenue pour aider au servicesalua d'une grande révérenceen voyant apparaître une aussi belle damepuis reconnaissantGeorgeselle s'écria : " Seigneur Jésusc'est-itépetiot ? "

Ilrépondit gaiement :

"Ouic'est moila mé Brulin ! "

Et ill'embrassa aussitôt comme il avait embrassé pèreet mère.

Puis il setourna vers sa femme :

"Viens dans notre chambredit-iltu te débarrasseras de tonchapeau. "

Il la fitentrer par la porte de droite dans une pièce froidecarreléetoute blancheavec ses murs peints à la chaux et son lit auxrideaux de coton. Un crucifix au-dessus d'un bénitieret deuximages coloriées représentant Paul et Virginie sous unpalmier bleu et Napoléon Ier sur un cheval jauneornaientseuls cet appartement propre et désolant.

Dèsqu'ils furent seulsil embrassa Madeleine :

"BonjourMade. Je suis content de revoir les vieux. Quand on est àParison n'y pense paset puis quand on se retrouveça faitplaisir tout de même. "

Mais lepère criait en tapant du poing la cloison :

"Allonsallonsla soupe est cuite. "

Et ilfallut se mettre à table.

Ce fut unlong déjeuner de paysans avec une suite de plats mal assortisune andouille après un gigotune omelette aprèsl'andouille. Le père Duroymis en joie par le cidre etquelques verres de vinlâchait le robinet de ses plaisanteriesde choixcelles qu'il réservait pour les grandes fêteshistoires grivoises et malpropres arrivées à ses amisaffirmait-il. Georgesqui les connaissait toutesriait cependantgrisé par l'air natalressaisi par l'amour inné dupaysdes lieux familiers dans l'enfancepar toutes les sensationstous les souvenirs retrouvéstoutes les choses d'autrefoisrevuesdes riensune marque de couteau dans une porteune chaiseboiteuse rappelant un petit faitdes odeurs de solle grand soufflede résine et d'arbres venu de la forêt voisinelessenteurs du logisdu ruisseaudu fumier.

La mèreDuroy ne parlait pointtoujours triste et sévèreépiant de l'oeil sa bru avec une haine éveilléedans le coeurune haine de vieille travailleusede vieille rustiqueaux doigts usésaux membres déformés par lesdures besognescontre cette femme de ville qui lui inspirait unerépulsion de mauditede réprouvéed'êtreimpur fait pour la fainéantise et le péché. Ellese levait à tout moment pour aller chercher les platspourverser dans les verres la boisson jaune et aigre de la carafe ou lecidre doux mousseux et sucré des bouteilles dont le bouchonsautait comme celui de la limonade gazeuse.

Madeleinene mangeait guèrene parlait guèredemeurait tristeavec son sourire ordinaire figé sur les lèvresmais unsourire mornerésigné. Elle était déçuenavrée. Pourquoi ? Elle avait voulu venir. Elle n'ignoraitpoint qu'elle allait chez des paysanschez des petits paysans.Comment les avait-elle donc rêvéselle qui ne rêvaitpas d'ordinaire ?

Lesavait-elle ? Est-ce que les femmes n'espèrent point toujoursautre chose que ce qui est ! Les avait-elle vus de loin pluspoétiques ? Nonmais plus littéraires peut-êtreplus noblesplus affectueuxplus décoratifs. Pourtant ellene les désirait point distingués comme ceux des romans.D'où venait donc qu'ils la choquaient par mille choses menuesinvisiblespar mille grossièretés insaisissablesparleur nature même de rustrespar ce qu'ils disaientpar leursgestes et leur gaieté ?

Elle serappelait sa mère à elledont elle ne parlait jamais àpersonneune institutrice séduiteélevée àSaint-Denis et morte de misère et de chagrin quand Madeleineavait douze ans. Un inconnu avait fait élever la petite fille.Son pèresans doute ? Qui était-il ? Elle ne le sutpoint au justebien qu'elle eût de vagues soupçons.

Ledéjeuner ne finissait pas. Des consommateurs entraientmaintenantserraient les mains du père Duroys'exclamaienten voyant le filsetregardant de côté la jeune femmeclignaient de l'oeil avec malice ; ce qui signifiait : " Sacrémâtin ! elle n'est pas piquée des versl'épouseà Georges Duroy. "

D'autresmoins intimess'asseyaient devant les tables de boiset criaient :" Un litre ! -- Une chope ! --

Deux fines! -- Un raspail ! " Et ils se mettaient à jouer auxdominos en tapant à grand bruit les petits carrés d'osblancs et noirs.

La mèreDuroy ne cessait plus d'aller et de venirservant les pratiques avecson air lamentablerecevant l'argentessuyant les tables du coin deson tablier bleu.

La fuméedes pipes de terre et des cigares d'un sou emplissait la salle.Madeleine se mit à tousser et demanda : " Si noussortions ? je n'en puis plus. "

On n'avaitpoint encore fini. Le vieux Duroy fut mécontent. Alors elle seleva et alla s'asseoir sur une chaisedevant la portesur la routeen attendant que son beau-père et son mari eussent achevéleur café et leurs petits verres.

Georges larejoignit bientôt.

"Veux-tu dégringoler jusqu'à la Seine ? " dit-il.

Elleaccepta avec joie :

" Oh! oui. Allons. "

Ilsdescendirent la montagnelouèrent un bateau àCroissetet ils passèrent le reste de l'après-midi lelong d'une îlesous les saulessomnolents tous deuxdans lachaleur douce du printempset bercés par les petites vaguesdu fleuve.

Puis ilsremontèrent à la nuit tombante.

Le repasdu soirà la lueur d'une chandellefut plus pénibleencore pour Madeleine que celui du matin. Le père Duroyquiavait une demi-soûleriene parlait plus. La mèregardait sa mine revêche.

La pauvrelumière jetait sur les murs gris les ombres des têtesavec des nez énormes et des gestes démesurés. Onvoyait parfois une main géante lever une fourchette pareille àune fourche vers une bouche qui s'ouvrait comme une gueule demonstrequand quelqu'unse tournant un peuprésentait sonprofil à la flamme jaune et tremblotante.

Dèsque le dîner fut achevéMadeleine entraîna sonmari dehors pour ne point demeurer dans cette salle sombre oùflottait toujours une odeur âcre de vieilles pipes et deboissons répandues.

Quand ilsfurent sortis :

" Tut'ennuies déjà "dit-il.

Ellevoulut protester. Il l'arrêta :

"Non. Je l'ai bien vu. Si tu le désiresnous partirons demain."

Ellemurmura :

"Oui. Je veux bien. "

Ilsallaient devant eux doucement. C'était une nuit tièdedont l'ombre caressante et profonde semblait pleine de bruits légersde frôlementsde souffles. Ils étaient entrésdans une allée étroitesous des arbres trèshautsentre deux taillis d'un noir impénétrable.

Elledemanda :

" Oùsommes-nous ? "

Ilrépondit :

"Dans la forêt.

-- Elleest grande ?

-- Trèsgrandeune des plus grandes de la France. "

Unesenteur de terred'arbresde moussece parfum frais et vieux desbois touffusfait de la sève des bourgeons et de l'herbemorte et moisie des fourréssemblait dormir dans cette allée.En levant la têteMadeleine apercevait des étoilesentre les sommets des arbreset bien qu'aucune brise ne remuâtles brancheselle sentait autour d'elle la vague palpitation de cetocéan de feuilles.

Un frissonsingulier lui passa dans l'âme et lui courut sur la peau ; uneangoisse confuse lui serra le coeur. Pourquoi ? Elle ne comprenaitpas. Mais il lui semblait qu'elle était perduenoyéeentourée de périlsabandonnée de tousseuleseule au mondesous cette voûte vivante qui frémissaitlà-haut.

Ellemurmura :

"J'ai un peu peur. Je voudrais retourner.

-- Ehbienrevenons.

-- Et...nous repartirons pour Paris demain ?

-- Ouidemain..

-- Demainmatin ?

-- Demainmatinsi tu veux. "

Ilsrentrèrent. Les vieux étaient couchés. Elledormit malréveillée sans cesse par tous les bruitsnouveaux pour elle de la campagneles cris des chouetteslegrognement d'un porc enfermé dans une hutte contre le muretle chant d'un coq qui claironna dès minuit.

Elle futlevée et prête à partir aux premièreslueurs de l'aurore.

QuandGeorges annonça aux parents qu'il allait s'en retournerilsdemeurèrent saisis tous deuxpuis ils comprirent d'oùvenait cette volonté.

Le pèredemanda simplement :

" J'te r'verrons-ti bientôt ?

-- Maisoui. Dans le courant de l'été.

-- Allonstant mieux. "

La vieillegrogna :

" J'te souhaite de n' point regretter c'que t'as fait. "

Il leurlaissa deux cents francs en cadeaupour calmer leur mécontentement; et le fiacrequ'un gamin était allé chercherayantparu vers dix heuresles nouveaux époux embrassèrentles vieux paysans et repartirent.

Comme ilsdescendaient la côteDuroy se mit à rire :

"Voilàdit-ilje t'avais prévenue. Je n'aurais pas dûte faire connaître M. et Mme du Roy de Cantelpère etmère. "

Elle semit à rire aussiet répliqua :

" Jesuis enchantée maintenant. Ce sont de braves gens que jecommence à aimer beaucoup. Je leur enverrai des gâteriesde Paris. "

Puis ellemurmura :

" DuRoy de Cantel... Tu verras que personne ne s'étonnera de noslettres de faire-part. Nous raconterons que nous avons passéhuit jours dans la propriété de tes parents. "

Etserapprochant de luielle effleura d'un baiser le bout de sa moustache: " BonjourGeo ! "

Ilrépondit : " BonjourMade "en passant une mainderrière sa taille.

Onapercevait au loindans le fond de la valléele grand fleuvedéroulé comme un ruban d'argent sous le soleil dumatinet toutes les cheminées des usines qui soufflaient dansle ciel leurs nuages de charbonet tous les clochers pointus dresséssur la vieille cité.



II




Les Du Royétaient rentrés à Paris depuis deux jours et lejournaliste avait repris son ancienne besogne en attendant qu'ilquittât le service des échos pour s'emparerdéfinitivement des fonctions de Forestier et se consacrer toutà fait à la politique.

Ilremontait chez luice soir-làau logis de son prédécesseurle coeur joyeuxpour dîneravec le désir éveilléd'embrasser tout à l'heure sa femme dont il subissait vivementle charme physique et l'insensible domination. En passant devant unfleuristeau bas de la rue Notre-Dame-de-Loretteil eut l'idéed'acheter un bouquet pour Madeleine et il prit une grosse botte deroses à peine ouvertesun paquet de boutons parfumés.

A chaqueétage de son nouvel escalier il se regardait complaisammentdans cette glace dont la vue lui rappelait sans cesse sa premièreentrée dans la maison.

Il sonnaayant oublié sa clefet le même domestiquequ'il avaitgardé aussi sur le conseil de sa femmevint ouvrir.

Georgesdemanda :

"Madame est rentrée ?

-- Ouimonsieur. "

Mais entraversant la salle à manger il demeura fort surprisd'apercevoir trois couverts ; etla portière du salon étantsoulevéeil vit Madeleine qui disposait dans un vase de lacheminée une botte de roses toute pareille à la sienne.Il fut contrariémécontentcomme si on lui eûtvolé son idéeson attention et tout le plaisir qu'ilen attendait.

Il demandaen entrant :

" Tuas donc invité quelqu'un ? "

Ellerépondit sans se retourneren continuant à arrangerses fleurs : " Oui et non. C'est mon vieil ami le comte deVaudrec qui a l'habitude de dîner ici tous les lundiset quivient comme autrefois. "

Georgesmurmura :

" Ah! très bien. "

Il restaitdebout derrière elleson bouquet à la mainavec uneenvie de le cacherde le jeter. Il dit cependant :

"Tiensje t'ai apporté des roses ! "

Elle seretourna brusquementtoute souriantecriant :

" Ah! que tu es gentil d'avoir pensé à ça. "

Et ellelui tendit ses bras et ses lèvres avec un élan deplaisir si vrai qu'il se sentit consolé.

Elle pritles fleursles respiraetavec une vivacité d'enfant ravieles plaça dans le vase resté vide en face du premier.Puis elle murmura en regardant l'effet :

" Queje suis contente ! Voilà ma cheminée garnie maintenant."

Elleajoutapresque aussitôtd'un air convaincu :

" Tusaisil est charmantVaudrectu seras tout de suite intime aveclui. "

Un coup detimbre annonça le comte. Il entratranquilletrès àl'aisecomme chez lui. Après avoir baisé galamment lesdoigts de la jeune femme il se tourna vers le mari et lui tendit lamain avec cordialité en demandant :

" Çava bienmon cher Du Roy ? "

Il n'avaitplus son air roideson air gourmé de jadismais un airaffablerévélant bien que la situation n'étaitplus la même. Le journalistesurpristâcha de semontrer gentil pour répondre à ces avances. On eûtcruaprès cinq minutesqu'ils se connaissaient ets'adoraient depuis dix ans.

AlorsMadeleinedont le visage était radieuxleur dit :

" Jevous laisse ensemble. J'ai besoin de jeter un coup d'oeil à macuisine. " Et elle se sauvasuivie par le regard des deuxhommes.

Quand ellerevintelle les trouva causant théâtreà proposd'une pièce nouvelleet si complètement du mêmeavis qu'une sorte d'amitié rapide s'éveillait dansleurs yeux à la découverte de cette absolue paritéd'idées.

Le dînerfut charmanttout intime et cordial ; et le comte demeura fort tarddans la soiréetant il se sentait bien dans cette maisondans ce joli nouveau ménage.

Dèsqu'il fut partiMadeleine dit à son mari :

"N'est-ce pas qu'il est parfait ? Il gagne du tout au tout àêtre connu. En voilà un bon amisûrdévouéfidèle. Ah ! sans lui... "

Ellen'acheva point sa penséeet Georges répondit :

"Ouije le trouve fort agréable. Je crois que nous nousentendrons très bien. "

Mais ellereprit aussitôt :

" Tune sais pasnous avons à travaillerce soiravant de nouscoucher. Je n'ai pas eu le temps de te parler de ça avant ledînerparce que Vaudrec est arrivé tout de suite. Onm'a apporté des nouvelles gravestantôtdes nouvellesdu Maroc. C'est Laroche-Mathieu le députéle futurministrequi me les a données. Il faut que nous fassions ungrand articleun article à sensation. J'ai des faits et deschiffres. Nous allons nous mettre à la besogne immédiatement.Tiensprends la lampe. "

Il la pritet ils passèrent dans le cabinet de travail.

Les mêmeslivres s'alignaient dans la bibliothèque qui portaitmaintenant sur son faîte les trois vases achetés augolfe Juan par Forestierla veille de son dernier jour. Sous latablela chancelière du mort attendait les pieds de Du Royqui s'emparaaprès s'être assisdu porte-plumed'ivoireun peu mâché au bout par la dent de l'autre.

Madeleines'appuya à la cheminéeet ayant allumé unecigaretteelle raconta ses nouvellespuis exposa ses idéeset le plan de l'article qu'elle rêvait.

Ill'écoutait avec attentiontout en griffonnant des notesetquand il eut fini il souleva des objectionsreprit la questionl'agranditdéveloppa à son tour non plus un pland'articlemais un plan de campagne contre le ministèreactuel. Cette attaque serait le début. Sa femme avait cesséde fumertant son intérêt s'éveillaittant ellevoyait large et loin en suivant la pensée de Georges.

Ellemurmurait de temps en temps :

"Oui... oui... C'est très bon... C'est excellent... C'est trèsfort... "

Et quandil eut achevéà son tourde parler :

"Maintenant écrivons "dit-elle.

Mais ilavait toujours le début difficile et il cherchait ses motsavec peine. Alors elle vint doucement se pencher sur son épauleet elle se mit à lui souffler ses phrases tout basdansl'oreille.

De tempsen temps elle hésitait et demandait :

"Est-ce bien ça que tu veux dire ? "

Ilrépondait :

"Ouiparfaitement. "

Elle avaitdes traits piquantsdes traits venimeux de femme pour blesser lechef du Conseilet elle mêlait des railleries sur son visage àcelles sur sa politiqued'une façon drôle qui faisaitrire et saisissait en même temps par la justesse del'observation.

Du Royparfoisajoutait quelques lignes qui rendaient plus profonde et pluspuissante la portée d'une attaque. Il savaiten outrel'artdes sous-entendus perfidesqu'il avait appris en aiguisant deséchoset quand un fait donné pour certain parMadeleine lui paraissait douteux ou compromettantil excellait àle faire deviner et à l'imposer à l'esprit avec plus deforce que s'il l'eût affirmé.

Quand leurarticle fut terminéGeorges le relut tout hauten ledéclamant. Ils le jugèrent admirable d'un commun accordet ils se souriaientenchantés et surpriscomme s'ilsvenaient de se révéler l'un à l'autre. Ils seregardaient au fond des yeuxémus d'admiration etd'attendrissementet ils s'embrassèrent avec élanavec une ardeur d'amour communiquée de leurs esprits àleurs corps.

Du Royreprit la lampe : " Et maintenantdodo "dit-il avec unregard allumé.

Ellerépondit :

"Passezmon maîtrepuisque vous éclairez la route. "

Il passaet elle le suivit dans leur chambre en lui chatouillant le cou dubout du doigtentre le col et les cheveux pour le faire aller plusvitecar il redoutait cette caresse.

L'articleparut sous la signature de Georges Du Roy de Cantelet fit grandbruit. On s'en émut à la Chambre. Le père Walteren félicita l'auteur et le chargea de la rédactionpolitique de La Vie Française. Les échosrevinrent à Boisrenard.

Alorscommençadans le journalune campagne habile et violentecontre le ministère qui dirigeait les affaires. L'attaquetoujours adroite et nourrie de faitstantôt ironiquetantôtsérieuseparfois plaisanteparfois virulentefrappait avecune sûreté et une continuité dont tout le mondes'étonnait. Les autres feuilles citaient sans cesse La VieFrançaisey coupaient des passages entierset les hommesdu pouvoir s'informèrent si on ne pouvait pas bâillonneravec une préfecture cet ennemi inconnu et acharné.

Du Roydevenait célèbre dans les groupes politiques. Ilsentait grandir son influence à la pression des poignéesde main et à l'allure des coups de chapeau. Sa femmed'ailleursl'emplissait de stupeur et d'admiration par l'ingéniositéde son espritl'habileté de ses informations et le nombre deses connaissances.

A toutmomentil trouvait dans son salonen rentrant chez luiunsénateurun députéun magistratun généralqui traitaient Madeleine en vieille amieavec une familiaritésérieuse. Où avait-elle connu tous ces gens ? Dans lemondedisait-elle. Mais comment avait-elle su capter leur confianceet leur affection ? Il ne le comprenait pas.

" Çaferait une rude diplomate "pensait-il.

Ellerentrait souvent en retard aux heures des repasessouffléerouge frémissanteetavant même d'avoir ôtéson voileelle disait :

"J'en ai du nananaujourd'hui. Figure-toi que le ministre de laJustice vient de nommer deux magistrats qui ont fait partie descommissions mixtes. Nous allons lui flanquer un abattage dont il sesouviendra. "

Et onflanquait un abattage au ministreet on lui en reflanquait un autrele lendemain et un troisième le jour suivant. Le députéLaroche-Mathieu qui dînait rue Fontaine tous les mardisaprèsle comte de Vaudrec qui commençait la semaineserraitvigoureusement les mains de la femme et du mari avec desdémonstrations de joie excessives. Il ne cessait de répéter: " Cristiquelle campagne. Si nous ne réussissons pasaprès ça ? "

Ilespérait bien réussir en effet à décrocherle portefeuille des Affaires étrangères qu'il visaitdepuis longtemps.

C'étaitun de ces hommes politiques à plusieurs facessansconvictionsans grands moyenssans audace et sans connaissancessérieusesavocat de provincejoli homme de chef-lieugardant un équilibre de finaud entre tous les partis extrêmessorte de jésuite républicain et de champignon libéralde nature douteusecomme il en pousse par centaines sur le fumierpopulaire du suffrage universel.

Sonmachiavélisme de village le faisait passer pour fort parmi sescollèguesparmi tous les déclassés et lesavortés dont on fait des députés. Il étaitassez soignéassez correctassez familierassez aimablepour réussir. Il avait des succès dans le mondedansla société mêléetrouble et peu fine deshauts fonctionnaires du moment.

On disaitpartout de lui : " Laroche sera ministre "et il pensaitaussi plus fermement que tous les autres que Laroche serait ministre.

Il étaitun des principaux actionnaires du journal du père Waltersoncollègue et son associé en beaucoup d'affaires definances.

Du Roy lesoutenait avec confiance et avec des espérances confuses pourplus tard. Il ne faisait que continuer d'ailleurs l'oeuvre commencéepar Forestierà qui Laroche-Mathieu avait promis la croixquand serait venu le jour du triomphe. La décoration irait surla poitrine du nouveau mari de Madeleine ; voilà tout. Rienn'était changéen somme.

On sentaitsi bien que rien n'était changéque les confrèresde Du Roy lui montaient une scie dont il commençait àse fâcher.

On nel'appelait plus que Forestier.

Aussitôtqu'il arrivait au journalquelqu'un criait : " Dis doncForestier. "

Ilfeignait de ne pas entendre et cherchait les lettres dans son casier.La voix reprenaitavec plus de force : " Hé ! Forestier." Quelques rires étouffés couraient.

Comme DuRoy gagnait le bureau du directeurcelui qui l'avait appelél'arrêtait :

" Oh! pardon ; c'est à toi que je veux parler. C'est stupidejete confonds toujours avec ce pauvre Charles. Cela tient à ceque tes articles ressemblent bigrement aux siens. Tout le monde s'ytrompe. "

Du Roy nerépondait rienmais il rageait ; et une colère sourdenaissait en lui contre le mort.

Le pèreWalter lui-même avait déclaréalors qu'ons'étonnait de similitudes flagrantes de tournures etd'inspiration entre les chroniques du nouveau rédacteurpolitique et celles de l'ancien : " Ouic'est du Forestiermais du Forestier plus nourriplus nerveuxplus viril. "

Une autrefoisDu Roy en ouvrant par hasard l'armoire aux bilboquets avaittrouvé ceux de son prédécesseur avec un crêpeautour du mancheet le siencelui dont il se servait quand ils'exerçait sous la direction de Saint-Potinétait ornéd'une faveur rose. Tous avaient été rangés surla même planchepar rang de taille ; et une pancartepareilleà celle des muséesportait écrit : "Ancienne collection Forestier et CieForestier-Du Roysuccesseurbreveté S.G.D.G. Articles inusables pouvant servir en toutescirconstancesmême en voyage. "

Il refermal'armoire avec calmeen prononçant assez haut pour êtreentendu :

" Ily a des imbéciles et des envieux partout. "

Mais ilétait blessé dans son orgueilblessé dans savanitécette vanité et cet orgueil ombrageuxd'écrivainqui produisent cette susceptibiliténerveuse toujours en éveilégale chez le reporter etchez le poète génial.

Ce mot : "Forestier " déchirait son oreille ; il avait peurde l'entendreet se sentait rougir en l'entendant.

Il étaitpour luice nomune raillerie mordanteplus qu'une railleriepresque une insulte. Il lui criait : " C'est ta femme qui faitta besogne comme elle faisait celle de l'autre. Tu ne serais riensans elle. "

Iladmettait parfaitement que Forestier n'eût rien étésans Madeleine ; mais quant à luiallons donc !

Puisrentré chez luil'obsession continuait. C'était lamaison tout entière maintenant qui lui rappelait le morttoutle mobiliertous les bibelotstout ce qu'il touchait. Il ne pensaitguère à cela dans les premiers temps ; mais la sciemontée par ses confrères avait fait en son esprit unesorte de plaie qu'un tas de riens inaperçus jusqu'icienvenimaient à présent.

Il nepouvait plus prendre un objet sans qu'il crût voir aussitôtla main de Charles posée dessus. Il ne regardait et ne maniaitque des choses lui ayant servi autrefoisdes choses qu'il avaitachetéesaimées et possédées. Et Georgescommençait à s'irriter même à la penséedes relations anciennes de son ami et de sa femme.

Ils'étonnait parfois de cette révolte de son coeurqu'ilne comprenait pointet se demandait : " Comment diable cela sefait-il ? Je ne suis pas jaloux des amis de Madeleine. Je nem'inquiète jamais de ce qu'elle fait. Elle rentre et sort àson gréet le souvenir de cette brute de Charles me met enrage ! "

Ilajoutaitmentalement : " Au fondce n'était qu'uncrétin ; c'est sans doute ça qui me blesse. Je me fâcheque Madeleine ait pu épouser un pareil sot. "

Et sanscesse il se répétait : " Comment se fait-il quecette femme-là ait gobé un seul instant un semblableanimal ? "

Et sarancune s'augmentait chaque jour par mille détailsinsignifiants qui le piquaient comme des coups d'aiguillepar lerappel incessant de l'autrevenu d'un mot de Madeleined'un mot dudomestique ou d'un mot de la femme de chambre.

Un soirDu Roy qui aimait les plats sucrés demanda :

"Pourquoi n'avons-nous pas d'entremets ? Tu n'en fais jamais servir. "

La jeunefemme répondit gaiement :

"C'est vraije n'y pense pas. Cela tient à ce que Charles lesavait en horreur... "

Il luicoupa la parole dans un mouvement d'impatience dont il ne fut pasmaître.

" Ah! tu saisCharles commence à m'embêter. C'est toujoursCharles par-ciCharles par-là. Charles aimait ciCharlesaimait ça. Puisque Charles est crevéqu'on le laissetranquille. "

Madeleineregardait son mari avec stupeursans rien comprendre à cettecolère subite. Puiscomme elle était fineelle devinaun peu ce qui se passait en luice travail lent de jalousie posthumegrandissant à chaque seconde par tout ce qui rappelaitl'autre.

Elle jugeacela puérilpeut-êtremais elle fut flattée etne répondit rien.

Il s'envoulutluide cette irritationqu'il n'avait pu cacher. Orcommeils faisaientce soir-làaprès dînerunarticle pour le lendemainil s'embarrassa dans la chancelière.Ne parvenant point à la retourneril la rejeta d'un coup depiedet demanda en riant :

"Charles avait donc toujours froid aux pattes ? "

Elleréponditriant aussi :

" Oh! il vivait dans la terreur des rhumes ; il n'avait pas la poitrinesolide. "

Du Royreprit avec férocité : " Il l'a bien prouvéd'ailleurs. " Puis il ajouta avec galanterie : "Heureusement pour moi. " Et il baisa la main de sa femme.

Mais en secouchanttoujours hanté par la même penséeildemanda encore :

"Est-ce que Charles portait des bonnets de coton pour éviterles courants d'air dans les oreilles ? "

Elle seprêta à la plaisanterie et répondit :

"Nonun madras noué sur le front. "

Georgeshaussa les épaules et prononça avec un méprissupérieur :

"Quel serin ! "

DèslorsCharles devint pour lui un sujet d'entretien continuel. Ilparlait de lui à tout proposne l'appelant plus que : "ce pauvre Charles "d'un air de pitié infinie.

Et quandil revenait du journaloù il s'était entendu deux outrois fois interpeller sous le nom de Forestieril se vengeait enpoursuivant le mort de railleries haineuses au fond de son tombeau.Il rappelait ses défautsses ridiculesses petitesseslesénumérait avec complaisanceles développant etles grossissant comme s'il eût voulu combattredans le coeurde sa femmel'influence d'un rival redouté.

Ilrépétait :

" DisdoncMadete rappelles-tu le jour où ce cornichon deForestier a prétendu nous prouver que les gros hommes étaientplus vigoureux que les maigres ? "

Puis ilvoulut savoir sur le défunt un tas de détails intimeset secrets que la jeune femmemal à l'aiserefusait de dire.Mais il insistaits'obstinait.

"Allonsvoyonsraconte-moi ça. Il devait être biendrôle dans ce moment-là ? "

Ellemurmurait du bout des lèvres :

"Voyonslaisse-le tranquilleà la fin. "

Ilreprenait :

"Nondis-moi ! c'est vrai qu'il devait être godiche au litcetanimal ! "

Et ilfinissait toujours par conclure :

"Quelle brute c'était ! "

Un soirvers la fin de juincomme il fumait une cigarette à safenêtrela grande chaleur de la soirée lui donnal'envie de faire une promenade.

Il demanda:

Ma petiteMadeveux-tu venir jusqu'au Bois ?

-- Maisouicertainement. "

Ilsprirent un fiacre découvertgagnèrent lesChamps-Élyséespuis l'avenue du Bois-de-Boulogne.C'était une nuit sans ventune de ces nuits d'étuve oùl'air de Paris surchauffé entre dans la poitrine comme unevapeur de four. Une armée de fiacres menait sous les arbrestout un peuple d'amoureux. Ils allaientces fiacresl'un derrièrel'autresans cesse.

Georges etMadeleine s'amusaient à regarder tous ces couples enlacéspassant dans ces voituresla femme en robe claire et l'homme sombre.C'était un immense fleuve d'amants qui coulait vers le Boissous le ciel étoilé et brûlant. On n'entendaitaucun bruit que le sourd roulement des roues sur la terre. Ilspassaientpassaientles deux êtres de chaque fiacreallongéssur les coussinsmuetsserrés l'un contre l'autreperdusdans d'hallucination du désirfrémissant dansl'attente de l'étreinte prochaine. L'ombre chaude semblaitpleine de baisers. Une sensation de tendresse flottanted'amourbestial épandu alourdissait l'airle rendait plus étouffant.Tous ces gens accouplésgrisés de la mêmepenséede la même ardeurfaisaient courir une fièvreautour d'eux. Toutes ces voitures chargées d'amoursur quisemblaient voltiger des caressesjetaient sur leur passage une sortede souffle sensuelsubtil et troublant.

Georges etMadeleine se sentirent eux-même gagnés par la contagionde la tendresse. Ils se prirent doucement la mainsans dire un motun peu oppressés par la pesanteur de l'atmosphère etpar l'émotion qui les envahissait.

Comme ilsarrivaient au tournant qui suit les fortificationsilss'embrassèrentet elle balbutia un peu confuse :

"Nous sommes aussi gamins qu'en allant à Rouen. "

Le grandcourant des voitures s'était séparé àl'entrée des taillis. Dans le chemin des Lacs que suivaientles jeunes gensles fiacres s'espaçaient un peumais la nuitépaisse des arbresl'air vivifié par les feuilles etpar l'humidité des ruisselets qu'on entendait couler sous lesbranchesune sorte de fraîcheur du large espace nocturne toutparé d'astresdonnaient aux baisers des couples roulants uncharme plus pénétrant et une ombre plus mystérieuse.

Georgesmurmura : " Oh ! ma petite Made "en la serrant contrelui.

Elle luidit :

" Terappelles-tu la forêt de chez toicomme c'étaitsinistre. Il me semblait qu'elle était pleine de bêtesaffreuses et qu'elle n'avait pas de bout. Tandis qu'icic'estcharmant. On sent des caresses dans le ventet je sais bien queSèvres est de l'autre côté du Bois. "

Ilrépondit :

" Oh! dans la forêt de chez moiil n'y avait pas autre chose quedes cerfsdes renardsdes chevreuils et des sangliersetpar-cipar-làune maison de forestier. "

Ce motcenom du mort sorti de sa bouchele surprit comme si quelqu'un le luieût crié du fond d'un fourréet il se tutbrusquementressaisi par ce malaise étrange et persistantpar cette irritation jalouserongeuseinvincible qui lui gâtaitla vie depuis quelque temps.

Au boutd'une minuteil demanda :

"Es-tu venue quelquefois ici comme çale soiravec Charles ?"

Ellerépondit :

"Mais ouisouvent. "

Ettout àcoupil eut envie de retourner chez euxune envie nerveuse qui luiserrait le coeur. Mais l'image de Forestier était rentréeen son espritle possédaitl'étreignait. Il nepouvait plus penser qu'à luiparler que de lui.

Il demandaavec un accent méchant :

" DisdoncMade ?

-- Quoimon ami ?

-- L'as-tufait cocuce pauvre Charles' ? "

Ellemurmuradédaigneuse :

" Quetu deviens bête avec ta rengaine. "

Mais il nelâchait pas son idée.

"Voyonsma petite Madesois bien francheavoue-le ? Tu l'as faitcocudis ? Avoue que tu l'as fait cocu ? "

Elle setaisaitchoquée comme toutes les femmes le sont par ce mot.

Il repritobstiné :

"Sacristisi quelqu'un en avait la têtec'est bien luiparexemple. Oh ! ouioh ! oui. C'est ça qui m'amuserait desavoir si Forestier était cocu. Hein ! quelle bonne binette dejobard ? "

Il sentitqu'elle souriait à quelque souvenir peut-êtreet ilinsista :

"Voyonsdis-le. Qu'est-ce que ça fait ? Ce serait bien drôleau contrairede m'avouer que tu l'as trompéde m'avouer çaà moi. "

Ilfrémissaiten effetde l'espoir et de l'envie que Charlesl'odieux Charlesle mort détestéle mort exécréeût porté ce ridicule honteux. Et pourtant... pourtantune autre émotionplus confuseaiguillonnait son désirde savoir.

Ilrépétait :

"Madema petite Madeje t'en priedis-le. En voilà un qui nel'aurait pas volé. Tu aurais eu joliment tort de ne pas luifaire porter ça. VoyonsMadeavoue. "

Elletrouvait plaisantemaintenantsans doutecette insistancecarelle riaitpar petits rires brefssaccadés.

Il avaitmis ses lèvres tout près de l'oreille de sa femme :

"Voyons... voyons... avoue-le. "

Elles'éloigna d'un mouvement sec et déclara brusquement :

"Mais tu es stupide. Est-ce qu'on répond à des questionspareilles ? "

Elle avaitdit cela d'un ton si singulier qu'un frisson de froid courut dans lesveines de son mari et il demeura interditeffaréun peuessoufflécomme s'il avait reçu une commotion morale.

Le fiacremaintenant longeait le lacoù le ciel semblait avoir égrenéses étoiles. Deux cygnes vagues nageaient trèslentementà peine visibles dans l'ombre.

Georgescria au cocher :

"Retournons" Et la voiture s'en revintcroisant les autresqui allaient au paset dont les grosses lanternes brillaient commedes yeux dans la nuit du Bois.

Comme elleavait dit cela d'une étrange façon ! Du Roy sedemandait : " Est-ce un aveu ? " Et cette presque certitudequ'elle avait trompé son premier mari l'affolait de colèreà présent. Il avait envie de la battrede l'étranglerde lui arracher les cheveux !

Oh ! sielle lui eût répondu : " Maismon chérisij'avais dû le tromperc'est avec toi que je l'aurais fait. "Comme il l'aurait embrasséeétreinteadorée !

Ildemeurait immobileles bras croisésles yeux au ciell'esprit trop agité pour réfléchir encore. Ilsentait seulement en lui fermenter cette rancune et grossir cettecolère qui couvent au coeur de tous les mâles devant lescaprices du désir féminin. Il sentait pour la premièrefois cette angoisse confuse de l'époux qui soupçonne !Il était jaloux enfinjaloux pour le mortjaloux pour lecompte de Forestier ! jaloux d'une étrange et poignante façonoù entrait subitement de la haine contre Madeleine.Puisqu'elle avait trompé l'autrecomment pourrait-il avoirconfiance en ellelui !

Puispeuà peuune espèce de calme se fit en son espritet seroidissant contre sa souffranceil pensa : " Toutes les femmessont des fillesil faut s'en servir et ne rien leur donner de soi. "

L'amertumede son coeur lui montait aux lèvres en paroles de mépriset de dégoût. Il ne les laissa point s'épandrecependant. Il se répétait : " Le monde est auxforts. Il faut être fort. Il faut être au-dessus de tout."

La voitureallait plus vite. Elle repassa les fortifications. Du Roy regardaitdevant lui une clarté rougeâtre dans le cielpareille àune lueur de forge démesurée ; et il entendait unerumeur confuseimmensecontinuefaite de bruits innombrables etdifférentsune rumeur sourdeprochelointaineune vague eténorme palpitation de viele souffle de Paris respirantdanscette nuit d'étécomme un colosse épuiséde fatigue.

Georgessongeait : " Je serais bien bête de me faire de la bile.Chacun pour soi. La victoire est aux audacieux. Tout n'est que del'égoïsme. L'égoïsme pour l'ambition et lafortune vaut mieux que l'égoïsme pour la femme et pourl'amour. "

L'arc detriomphe de l'Étoile apparaissait debout à l'entréede la ville sur ses deux jambes monstrueusessorte de géantinforme qui semblait prêt à se mettre en marche pourdescendre la large avenue ouverte devant lui.

Georges etMadeleine se retrouvaient là dans le défilé desvoitures ramenant au logisau lit désirél'éternelcouplesilencieux et enlacé. Il semblait que l'humanitétout entière glissait à côté d'euxgrisede joiede plaisirde bonheur.

La jeunefemmequi avait bien pressenti quelque chose de ce qui se passait enson maridemanda de sa voix douce :

" Aquoi songes-tumon ami ? Depuis une demi-heure tu n'as pointprononcé une parole. "

Ilrépondit en ricanant :

" Jesonge à tous ces imbéciles qui s'embrassentet je medis quevraimenton a autre chose à faire dans l'existence."

Ellemurmura :

"Oui... mais c'est bon quelquefois.

-- C'estbon... c'est bon... quand on n'a rien de mieux ! "

La penséede Georges allait toujoursdévêtant la vie de sa robede poésiedans une sorte de rage méchante : " Jeserais bien bête de me gênerde me priver de quoi que cesoitde me troublerde me tracasserde me ronger l'âme commeje le fais depuis quelque temps. " L'image de Forestier luitraversa l'esprit sans y faire naître aucune irritation. Il luisembla qu'ils venaient de se réconcilierqu'ils redevenaientamis. Il avait envie de lui crier : " Bonsoirvieux. "

Madeleineque ce silence gênaitdemanda :

" Sinous allions prendre une glace chez Tortoniavant de rentrer. "

Il laregarda de coin. Son fin profil blond lui apparut sous l'éclatvif d'une guirlande de gaz qui annonçait un café-chantant.

Il pensa :" Elle est jolie ! Eh ! tant mieux. A bon chat bon ratmacamarade. Mais si on me reprend à me tourmenter pour toiilfera chaud au pôle Nord. " Puis il répondit : "Mais certainementma chérie. " Etpour qu'elle nedevinât rienil l'embrassa.

Il semblaà la jeune femme que les lèvres de son mari étaientglacées.

Ilsouriait cependant de son sourire ordinaire en lui donnant la mainpour descendre devant les marches du café.



III




En entrantau journalle lendemainDu Roy alla trouver Boisrenard.

" Moncher amidit-ilj'ai un service à te demander. On trouvedrôle depuis quelque temps de m'appeler Forestier. Moijecommence à trouver ça bête. Veux-tu avoir lacomplaisance de prévenir doucement les camarades que jegiflerai le premier qui se permettra de nouveau cette plaisanterie.

" Cesera à eux de réfléchir si cette blague-làvaut un coup d'épée. Je m'adresse à toi parceque tu es un homme calme qui peut empêcher des extrémitésfâcheuseset aussi parce que tu m'as servi de témoindans notre affaire. "

Boisrenardse chargea de la commission.

Du Roysortit pour faire des coursespuis revint une heure plus tard.Personne ne l'appela Forestier.

Comme ilrentrait chez luiil entendit des voix de femmes dans le salon. Ildemanda : " Qui est là ? "

Ledomestique répondit : " Mme Walter et Mme de Marelle. "

Un petitbattement lui secoua le coeurpuis il se dit :

"Tiensvoyons "et il ouvrit la porte.

Clotildeétait au coin de la cheminéedans un rayon de jourvenu de la fenêtre. Il sembla à Georges qu'ellepâlissait un peu en l'apercevant. Ayant d'abord saluéMme Walter et ses deux filles assisescomme deux sentinelles auxcôtés de leur mèreil se tourna vers sonancienne maîtresse. Elle lui tendait la main ; il la prit et laserra avec intention comme pour dire : " Je vous aime toujours." Elle répondit à cette pression.

Il demanda:

"Vous vous êtes bien portée pendant le siècleécoulé depuis notre dernière rencontre ? "

Ellerépondit avec aisance :

"Maisouiet vousBel-Ami ? "

Puissetournant vers Madeleineelle ajouta :

" Tupermets que je l'appelle toujours Bel-Ami ?

--Certainementma chèreje permets tout ce que tu voudras. "

Une nuanced'ironie semblait cachée dans cette parole.

Mme Walterparlait d'une fête qu'allait donner Jacques Rival dans sonlogis de garçonun grand assaut d'armes oùassisteraient des femmes du monde ; elle disait :

" Cesera très intéressant. Mais je suis désoléenous n'avons personne pour nous y conduiremon mari devants'absenter à ce moment-là. "

Du Roys'offrit aussitôt. Elle accepta. " Nous vous en seronstrès reconnaissantesmes filles et moi. "

Ilregardait la plus jeune des demoiselles Walteret pensait : "Elle n'est pas mal du toutcette petite Suzannemais pas du tout. "Elle avait l'air d'une frêle poupée blondetrop petitemais fineavec la taille mincedes hanches et de la poitrineunefigure de miniaturedes yeux d'émail d'un bleu gris dessinésau pinceauqui semblaient nuancés par un peintre minutieux etfantaisistede la chair trop blanchetrop lissepolieuniesansgrainsans teinteet des cheveux ébouriffésfrisésune broussaille savantelégèreun nuage charmanttout pareil en effet à la chevelure des jolies poupéesde luxe qu'on voit passer dans les bras de gamines beaucoup moinshautes que leur joujou.

La soeuraînéeRoseétait laideplateinsignifianteune de ces filles qu'on ne voit pasà qui on ne parle pas etdont on ne dit rien.

La mèrese levaet se tournant vers Georges :

"Ainsi je compte sur vous jeudi prochainà deux heures. "

Ilrépondit :

"Comptez sur moimadame. "

Dèsqu'elle fut partieMme de Marelle se leva à son tour.

" AurevoirBel-Ami. "

Ce futelle alors qui lui serra la main très forttrèslongtemps ; et il se sentit remué par cet aveu silencieuxrepris d'un brusque béguin pour cette petite bourgeoise bohèmeet bon enfantqui l'aimait vraimentpeut-être.

"J'irai la voir demain "pensa-t-il.

Dèsqu'il fut seul en face de sa femmeMadeleine se mit à rired'un rire franc et gaiet le regardant bien en face :

" Tusais que tu as inspiré une passion à Mme Walter ? "

Ilrépondit incrédule :

"Allons donc !

-- Maisouije te l'affirmeelle m'a parlé de toi avec unenthousiasme fou. C'est si singulier de sa part ! Elle voudraittrouver deux maris comme toi pour ses filles !... Heureusementqu'avec elle ces choses-là sont sans importance. "

Il necomprenait pas ce qu'elle voulait dire :

"Commentsans importance ? "

Elleréponditavec une conviction de femme sûre de sonjugement :

" Oh! Mme Walter est une de celles dont on n'a jamais rien murmurémais tu saislàjamaisjamais. Elle est inattaquable soustous les rapports. Son maritu le connais comme moi. Mais ellec'est autre chose. Elle a d'ailleurs assez souffert d'avoir épouséun juifmais elle lui est restée fidèle. C'est unehonnête femme. "

Du Roy futsurpris :

" Jela croyais juive aussi.

-- Elle ?pas du tout. Elle est dame patronnesse de toutes les bonnes oeuvresde la Madeleine. Elle est même mariée religieusement. Jene sais plus s'il y a eu un simulacre de baptême du patronoubien si l'Église a fermé les yeux. "

Georgesmurmura :

Ah !...alors... elle... me gobe ?

--Positivementet complètement. Si tu n'étais pasengagéje te conseillerais de demander la main de... deSuzannen'est-ce pasplutôt que celle de Rose ? "

Ilréponditen frisant sa moustache :

" Eh! la mère n'est pas encore piquée des vers. "

MaisMadeleine s'impatienta :

" Tusaismon petitla mèreje te la souhaite. Mais je n'ai paspeur. Ce n'est point à son âge qu'on commet sa premièrefaute. Il faut s'y prendre plus tôt. "

Georgessongeait : " Si c'était vraipourtantque j'eusse puépouser Suzanne ?.... "

Puis ilhaussa les épaules : " Bah !... c'est fou !... Est-ce quele père m'aurait jamais accepté ? "

Il sepromit toutefois d'observer désormais avec plus de soin lesmanières de Mme Walter à son égardsans sedemander d'ailleurs s'il en pourrait jamais tirer quelque avantage.

Tout lesoiril fut hanté par des souvenirs de son amour avecClotildedes souvenirs tendres et sensuels en même temps. Ilse rappelait ses drôleriesses gentillessesleurs escapades.Il se répétait à lui-même : " Elleest vraiment bien gentille. Ouij'irai la voir demain. "

Dèsqu'il eut déjeunéle lendemainil se rendit en effetrue de Verneuil. La même bonne lui ouvrit la porteetfamilièrement à la façon des domestiques depetits bourgeoiselle demanda :

" Çava bienmonsieur ? "

Ilrépondit :

"Mais ouimon enfant. "

Et ilentra dans le salonoù une main maladroite faisait des gammessur le piano. C'était Laurine. Il crut qu'elle allait luisauter au cou. Elle se leva gravementsalua avec cérémonieainsi qu'aurait fait une grande personneet se retira d'une façondigne.

Elle avaitune telle allure de femme outragéequ'il demeura surpris. Samère entra. Il lui prit et lui baisa les mains.

"Combien j'ai pensé à vousdit-il.

-- Et moi"dit-elle.

Ilss'assirent. Ils se souriaientles yeux dans les yeux avec une enviede s'embrasser sur les lèvres.

" Machère petite Cloje vous aime.

-- Et moiaussi.

--Alors... alors... tu ne m'en as pas trop voulu ?

-- Oui etnon... Ça m'a fait de la peineet puis j'ai compris taraisonet je me suis dit : " Bah ! il me reviendra un jour oul'autre. "

-- Jen'osais pas revenir ; je me demandais comment je serais reçu.Je n'osais pasmais j'en avais rudement envie. A proposdis-moidonc ce qu'a Laurine. Elle m'a à peine dit bonjour et elle estpartie d'un air furieux.

-- Je nesais pas. Mais on ne peut plus lui parler de toi depuis ton mariage.Je crois vraiment qu'elle est jalouse.

-- Allonsdonc !

-- Maisouimon cher. Elle ne t'appelle plus Bel-Amielle te nomme M.Forestier. "

Du Royrougitpuiss'approchant de la jeune femme :

"Donne ta bouche. "

Elle ladonna.

" Oùpourrons-nous nous revoir ? dit-il.

-- Mais...rue de Constantinople.

-- Ah !...L'appartement n'est donc pas loué ?

-- Nonjel'ai gardé !

-- Tu l'asgardé ?

-- Ouij'ai pensé que tu y reviendrais. "

Unebouffée de joie orgueilleuse lui gonfla la poitrine. Ellel'aimait donccelle-làd'un amour vraiconstantprofond.

Il murmura: " Je t'adore. " Puis il demanda : " Ton mari va bien?

-- Ouitrès bien. Il vient de passer un mois ici ; il est partid'avant-hier. "

Du Roy neput s'empêcher de rire :

"Comme ça tombe ! "

Ellerépondit naïvement :

" Oh! ouiça tombe bien.

"Mais il n'est pas gênant quand il est icitout de même.Tu le sais !

-- Çac'est vrai. C'est d'ailleurs un charmant homme.

-- Et toidit-ellecomment prends-tu ta nouvelle vie ?

-- Ni bienni mal. Ma femme est une camaradeune associée.

-- Rien deplus ?

-- Rien deplus... Quant au coeur...

-- Jecomprends bien. Elle est gentillepourtant.

-- Ouimais elle ne me trouble pas. "

Il serapprocha de Clotildeet murmura :

"Quand nous reverrons-nous ?

-- Mais...demain... si tu veux ?

-- Oui.Demaindeux heures ?

-- Deuxheures. "

Il se levapour partirpuis il balbutiaun peu gêné :

" Tusaisj'entends reprendreseull'appartement de la rue deConstantinople. Je le veux. Il ne manquerait plus qu'il fûtpayé par toi. "

Ce futelle qui baisa ses mains avec un mouvement d'adorationen murmurant:

" Tuferas comme tu voudras. Il me suffit de l'avoir gardé pournous y revoir. "

Et Du Roys'en allal'âme pleine de satisfaction.

Comme ilpassait devant la vitrine d'un photographele portrait d'une grandefemme aux larges yeux lui rappela Mme Walter : " C'est égalse dit-ilelle ne doit pas être mal encore. Comment se fait-ilque je ne l'aie jamais remarquée. J'ai envie de voir quelletête elle me fera jeudi. "

Il sefrottait les mainstout en marchant avec une joie intimela joie dusuccès sous toutes ses formesla joie égoïste del'homme adroit qui réussitla joie subtilefaite de vanitéflattée et de sensualité contenteque donne latendresse des femmes.

Le jeudivenuil dit à Madeleine :

Tu neviens pas à cet assaut chez Rival ?

-- Oh !non. Cela ne m'amuse guèremoi ; j'irai à la Chambredes députés. "

Et il allachercher Mme Walteren landau découvertcar il faisait unadmirable temps.

Il eut unesurprise en la voyanttant il la trouva belle et jeune.

Elle étaiten toilette claire dont le corsage un peu fendu laissait devinersous une dentelle blondele soulèvement gras des seins.Jamais elle ne lui avait paru si fraîche. Il la jugea vraimentdésirable. Elle avait son air calme et comme il fautunecertaine allure de maman tranquille qui la faisait passer presqueinaperçue aux yeux galants des hommes. Elle ne parlait guèred'ailleurs que pour dire des choses connuesconvenues et modéréesses idées étant sagesméthodiquesbienordonnéesà l'abri de tous les excès.

Sa filleSuzannetout en rosesemblait un Watteau frais verni ; et sa soeuraînée paraissait être l'institutrice chargéede tenir compagnie à ce joli bibelot de fillette.

Devant laporte de Rivalune file de voitures était rangée. DuRoy offrit son bras à Mme Walteret ils entrèrent.

L'assautétait donné au profit des orphelins du sixièmearrondissement de Parissous le patronage de toutes les femmes dessénateurs et députés qui avaient des relationsavec La Vie Française.

Mme Walteravait promis de venir avec ses fillesen refusant le titre de damepatronnesseparce qu'elle n'aidait de son nom que les oeuvresentreprises par le clergénon pas qu'elle fût trèsdévotemais son mariage avec un Israélite la forçaitcroyait-elleà une certaine tenue religieuse ; et la fêteorganisée par le journaliste prenait une sorte designification républicaine qui pouvait sembler anticléricale.

On avaitlu dans les journaux de toutes les nuancesdepuis trois semaines :

"Notre éminent confrère Jacques Rival vient d'avoirl'idée aussi ingénieuse que généreused'organiserau profit des orphelins du sixième arrondissementde Parisun grand assaut dans sa jolie salle d'armes attenant àson appartement de garçon.

" Lesinvitations sont faites par Mmes LaloigneRemontelRissolinfemmesdes sénateurs de ce nomet par Mmes Laroche-MathieuPercerolFirminfemmes des députés bien connus. Unesimple quête aura lieu pendant l'entracte de l'assautet lemontant sera versé immédiatement entre les mains dumaire du sixième arrondissement ou de son représentant."

C'étaitune réclame monstre que le journaliste adroit avait imaginéà son profit.

JacquesRival recevait les arrivants à l'entrée de son logis oùun buffet avait été installéles frais devantêtre prélevés sur la recette.

Puis ilindiquaitd'un geste aimablele petit escalier par où ondescendait dans la caveoù il avait installé la salled'armes et le tir ; et il disait : " Au-dessousmesdamesau-dessous. L'assaut a lieu en des appartements souterrains. "

Il seprécipita au-devant de la femme de son directeur ; puisserrant la main de Du Roy :

"BonjourBel-Ami. "

L'autrefut surpris :

" Quivous a dit que... "

Rival luicoupa la parole :

" MmeWalterici présentequi trouve ce surnom très gentil."

Mme Walterrougit :

"Ouij'avoue quesi je vous connaissais davantageje ferais commela petite Laurineje vous appellerais aussi Bel-Ami. Ça vousva très bien. "

Du Royriait :

Maisjevous en priemadamefaites-le. "

Elle avaitbaissé les yeux :

Non. Nousne sommes pas assez liés. "

Il murmura:

"Voulez-vous me laisser espérer que nous le deviendronsdavantage ?

-- Ehbiennous verronsalors "dit-elle.

Ils'effaça à l'entrée de la descente étroitequ'éclairait un bec de gaz ; et la brusque transition de lalumière du jour à cette clarté jaune avaitquelque chose de lugubre. Une odeur de souterrain montait par cetteéchelle tournanteune senteur d'humidité chaufféede murs moisis essuyés pour la circonstanceet aussi dessouffles de benjoin qui rappelaient les offices sacréset desémanations féminines de Lubinde verveined'irisdeviolette.

Onentendait dans ce trou un grand bruit de voixun frémissementde foule agitée.

Toute lacave était illuminée avec des guirlandes de gaz et deslanternes vénitiennes cachées en des feuillages quivoilaient les murs de pierre salpêtrés. On ne voyaitrien que des branchages. Le plafond était garni de fougèresle sol couvert de feuilles et de fleurs.

Ontrouvait cela charmantd'une imagination délicieuse. Dans lepetit caveau du fond s'élevait une estrade pour les tireursentre deux rangs de chaises pour les juges.

Et danstoute la caveles banquettesalignées par dixautant àdroite qu'à gauchepouvaient porter près de deux centspersonnes. On en avait invité quatre cents.

Devantl'estradedes jeunes gens en costumes d'assautmincesavec desmembres longsla taille cambréela moustache en crocposaient déjà devant les spectateurs. On se lesnommaiton désignait les maîtres et les amateurstoutes les notabilités de l'escrime. Autour d'eux causaientdes messieurs en redingotejeunes et vieuxqui avaient un air defamille avec les tireurs en tenue de combat. Ils cherchaient aussi àêtre vusreconnus et nommésc'étaient desprinces de l'épée en civilles experts en coups debouton.

Presquetoutes les banquettes étaient couvertes de femmesquifaisaient un grand froissement d'étoffes remuées et ungrand murmure de voix. Elles s'éventaient comme au théâtrecar il faisait déjà une chaleur d'étuve danscette grotte feuillue. Un farceur criait de temps en temps : "Orgeat ! limonade ! bière ! "

Mme Walteret ses filles gagnèrent leurs places réservéesau premier rang. Du Roy les ayant installées allait partirilmurmura :

" Jesuis obligé de vous quitterles hommes ne peuvent accaparerles banquettes. "

Mais MmeWalter répondit en hésitant :

"J'ai bien envie de vous garder tout de même. Vous me nommerezles tireurs. Tenezsi vous restiez debout au coin de ce bancvousne gêneriez personne. "

Elle leregardait de ses grands yeux doux. Elle insista : " Voyonsrestez avec nous... monsieur... monsieur Bel-Ami. Nous avons besoinde vous.

Ilrépondit :

"J'obéirai... avec plaisirmadame. "

Onentendait répéter de tous les côtés : "C'est très drôlecette cavec'est très gentil."

Georges laconnaissait bien. cette salle voûtée ! Il se rappelaitle matin qu'il y avait passéla veille de son dueltoutseulen face d'un petit carton blanc qui le regardait du fond dusecond caveau comme un oeil énorme et redoutable.

La voix deJacques Rival résonnavenue de l'escalier : " On vacommencermesdames. "

Et sixmessieurstrès serrés en leurs vêtements pourfaire saillir davantage le thoraxmontèrent sur l'estrade ets'assirent sur les chaises destinées au jury.

Leurs nomscoururent : Le général de Raynaldiprésidentun petit homme à grandes moustaches ; le peintre JoséphinRougetun grand homme chauve à longue barbe ; Matthéode UjarSimon RamoncelPierre de Carvintrois jeunes hommesélégantset Gaspard Merleronun maître.

Deuxpancartes furent accrochées aux deux côtés ducaveau. Celle de droite portait : M. Crèvecoeuret celle degauche : M. Plumeau.

C'étaientdeux maîtresdeux bons maîtres de second ordre. Ilsapparurentsecs tous deuxavec un air militaire. des gestes un peuraides. Ayant fait le salut d'armes avec des mouvements d'automatesils commencèrent à s'attaquerpareilsdans leurcostume de toile et de peau blancheà deux pierrots-soldatsqui se seraient battus pour rire.

De tempsen tempson entendait ce mot : " Touché ! " Et lessix messieurs du jury inclinaient la tête en avant d'un airconnaisseur. Le public ne voyait rien que deux marionnettes vivantesqui s'agitaient en tendant le bras ; il ne comprenait rienmais ilétait content. Ces deux bonshommes lui semblaient cependantpeu gracieux et vaguement ridicules. On songeait aux lutteurs de boisqu'on vendau jour de l'ansur les boulevards.

Les deuxpremiers tireurs furent remplacés par MM. Planton et Carapinun maître civil et un maître militaire. M. Planton étaittout petit et M. Carapin très gros. On eût dit que lepremier coup de fleuret dégonflerait ce ballon comme unéléphant de baudruche. On riait. M. Planton sautaitcomme un singe. M. Carapin ne remuait que son brasle reste de soncorps se trouvant immobilisé par l'embonpointet il sefendait toutes les cinq minutes avec une telle pesanteur et un teleffort en avant qu'il semblait prendre la résolution la plusénergique de sa vie. Il avait ensuite beaucoup de mal àse relever.

Lesconnaisseurs déclarèrent son jeu très ferme ettrès serré. Et le publicconfiantl'apprécia.

Puisvinrent MM. Porion et Lapalmeun maître et un amateur qui selivrèrent à une gymnastique effrénéecourant l'un sur l'autre avec furieforçant les juges àfuir en emportant leurs chaisestraversant et retraversant l'estraded'un bout à l'autrel'un avançant et l'autre reculantpar bonds vigoureux et comiques. Ils avaient de petits sauts enarrière qui faisaient rire les dameset de grands élansen avant qui émotionnaient un peu cependant. Cet assaut au pasgymnastique fut caractérisé par un titi inconnu quicria : " Vous éreintez pasc'est à l'heure ! "L'assistancefroissée par ce manque de goûtfit : "Chut ! " Le jugement des experts circula. Les tireurs avaientmontré beaucoup de vigueur et manqué parfoisd'à-propos.

Lapremière partie fut clôturée par une fort bellepasse d'armes entre Jacques Rival et le fameux professeur belgeLebègue. Rival fut fort goûté des femmes. Ilétait vraiment beau garçonbien faitsoupleagileet plus gracieux que tous ceux qui l'avaient précédé.Il apportait dans sa façon de se tenir en garde et de sefendre une certaine élégance mondaine qui plaisait etfaisait contraste avec la manière énergique. maiscommune de son adversaire. " On sent l'homme bien élevé"disait-on.

Il eut labelle. On l'applaudit.

Maisdepuis quelques minutesun bruit singulierà l'étageau-dessusinquiétait les spectateurs. C'était un grandpiétinement accompagné de rires bruyants. Les deuxcents invités qui n'avaient pu descendre dans la caves'amusaient sans douteà leur façon. Dans le petitescalier tournant une cinquantaine d'hommes étaient tassés.La chaleur devenait terrible en bas. On criait : " De l'air ! "" A boire ! " Le même farceur glapissait sur un tonaigu qui dominait le murmure des conversations :

"Orgeat ! limonade ! bière ! "

Rivalapparut très rougeayant gardé son costume d'assaut. "Je vais faire apporter des rafraîchissements "dit-il --et il courut dans l'escalier. Mais toute communication étaitcoupée avec le rez-de-chaussée. Il eût étéaussi facile de percer le plafond que de traverser la muraillehumaine entassée sur les marches.

Rivalcriait : Faites passer des glaces pour les dames ! "

Cinquantevoix répétaient : " Des glaces ! " Un plateauapparut enfin. Mais il ne portait que des verres videslesrafraîchissements ayant été cueillis en route.

Une fortevoix hurla :

" Onétouffe là-dedansfinissons vite et allons-nous-en. "

Une autrevoix lança : " La quête ! " Et tout le publichaletantmais gai tout de mêmerépéta : "La quête... la quête... "

Alors sixdames se mirent à circuler entre les banquettes et on entenditun petit bruit d'argent tombant dans les bourses.

Du Roynommait les hommes célèbres à Mme Walter.C'étaient des mondainsdes journalistesceux des grandsjournauxdes vieux journauxqui regardaient de haut La VieFrançaiseavec une certaine réserve née deleur expérience. Ils en avaient tant vu mourir de ces feuillespolitico-financièresfilles d'une combinaison loucheetécrasées par la chute d'un ministère. Onapercevait aussi là des peintres et des sculpteursqui sonten généralhommes de sportun poèteacadémicien qu'on montraitdeux musiciens et beaucoup denobles étrangers dont Du Roy faisait suivre le nom de lasyllabe Rast ( ce qui signifiait Rastaquouère )pour imiterdisait-illes Anglais qui mettent Esq. sur leurs cartes.

Quelqu'unlui cria : " Bonjourcher ami. " C'était le comtede Vaudrec. S'étant excusé auprès des damesDuRoy alla lui serrer la main.

Ildéclaraen revenant : " Il est charmantVaudrec. Commeon sent la racechez lui. "

Mme Walterne répondit rien. Elle était un peu fatiguée etsa poitrine se soulevait avec effort à chaque souffle de sespoumonsce qui attirait l'oeil de Du Roy. Et de temps en tempsilrencontrait le regard de " la Patronne " -- un regardtroublehésitantqui se posait sur lui et fuyait tout desuite. Et il se disait : " Tiens... tiens... tiens... Est-ce queje l'aurais levée aussicelle-là ? "

Lesquêteuses passèrent. Leurs bourses étaientpleines d'argent et d'or. Et une nouvelle pancarte fut accrochéesur l'estrade annonçant : " Grrrrande surprise. "Les membres du jury remontèrent à leurs places. Onattendit.

Deuxfemmes parurentun fleuret à la mainen costume de sallevêtues d'un maillot sombred'un très court jupontombant à la moitié des cuisseset d'un plastron sigonflé sur la poitrine qu'il les forçait àporter haut la tête. Elle étaient jolies et jeunes.Elles souriaient en saluant l'assistance. On les acclama longtemps.

Et ellesse mirent en garde au milieu d'une rumeur galante et de plaisanterieschuchotées.

Un sourireaimable s'était fixé sur les lèvres des jugesqui approuvaient les coups par un petit bravo.

Le publicappréciait beaucoup cet assaut et le témoignait auxdeux combattantes qui allumaient des désirs chez les hommes etréveillaient chez les femmes le goût naturel du publicparisien pour les gentillesses un peu polissonnespour les élégancesdu genre canaillepour le faux-joli et le faux-gracieuxleschanteuses de café-concert et les couplets d'opérette.

Chaquefois qu'une des tireuses se fendaitun frisson de joie courait dansle public. Celle qui tournait le dos à la salleun dos bienrepletfaisait s'ouvrir les bouches et s'arrondir les yeux ; et cen'était pas le jeu de son poignet qu'on regardait le plus.

On lesapplaudit avec frénésie.

Un assautde sabre suivitmais personne ne le regardacar toute l'attentionfut captivée par ce qui se passait au-dessus. Pendant quelquesminutes on avait écouté un grand bruit de meublesremuéstraînés sur le parquet comme si ondéménageait l'appartement. Puis tout à coupleson du piano traversa le plafond ; et on entendit distinctement unbruit rythmé de pieds sautant en cadence. Les gens d'en hauts'offraient un balpour se dédommager de ne rien voir.

Un grandrire s'éleva d'abord dans le public de la salle d'armespuisle désir de danser s'éveillant chez les femmesellescessèrent de s'occuper de ce qui se passait sur l'estrade etse mirent à parler tout haut.

Ontrouvait drôle cette idée de bal organisé par lesretardataires. Ils ne devaient pas s'embêter ceux-là. Onaurait bien voulu être au-dessus.

Mais deuxnouveaux combattants s'étaient salués ; et ilstombèrent en garde avec tant d'autorité que tous lesregards suivaient leurs mouvements.

Ils sefendaient et se relevaient avec une grâce élastiqueavec une vigueur mesuréeavec une telle sûretéde forceune telle sobriété de gestesune tellecorrection d'allureune telle mesure dans le jeu que la fouleignorante fut surprise et charmée.

Leurpromptitude calmeleur sage souplesseleurs mouvements rapidessicalculés qu'ils semblaient lentsattiraient et captivaientl'oeil par la seule puissance de la perfection. Le public sentitqu'il voyait là une chose belle et rareque deux grandsartistes dans leur métier lui montraient ce qu'on pouvait voirde mieuxtout ce qu'il était possible à deux maîtresde déployer d'habiletéde rusede science raisonnéeet d'adresse physique.

Personnene parlait plustant on les regardait. Puisquand ils se furentserré la mainaprès le dernier coup de boutondescris éclatèrentdes hourras. On trépignaitonhurlait. Tout le monde connaissait leurs noms : c'étaientSergent et Ravignac.

Lesesprits exaltés devenaient querelleurs. Les hommes regardaientleurs voisins avec des envies de dispute. On se serait provoquépour un sourire. Ceux qui n'avaient jamais tenu un fleuret en leurmain esquissaient avec leur canne des attaques et des parades.

Mais peu àpeu la foule remontait par le petit escalier. On allait boireenfin.Ce fut une indignation quand on constata que les gens du bal avaientdévalisé le buffetpuis s'en étaient allésen déclarant qu'il était malhonnête de dérangerdeux cents personnes pour ne leur rien montrer.

Il nerestait pas un gâteaupas une goutte de champagnede sirop oude bièrepas un bonbonpas un fruitrienrien de rien. Ilsavaient saccagéravagénettoyé tout.

On sefaisait raconter les détails par les servants qui prenaientdes visages tristes en cachant leur envie de rire. " Les damesétaient plus enragées que les hommesaffirmaient-ilset avaient mangé et bu à s'en rendre malades. " Onaurait cru entendre le récit des survivants après lepillage et le sac d'une ville pendant l'invasion.

Il fallutdonc s'en aller. Des messieurs regrettaient les vingt francs donnésà la quête ; ils s'indignaient que ceux d'en hauteussent ripaillé sans rien payer.

Les damespatronnesses avaient recueilli plus de trois mille francs. Il restatous frais payésdeux cent vingt francs pour les orphelins dusixième arrondissement.

Du Royescortant la famille Walterattendait son landau. En reconduisant laPatronnecomme il se trouvait assis en face d'elleil rencontraencore une fois son oeil caressant et fuyantqui semblait troublé.Il pensait : " Bigreje crois qu'elle mord "et ilsouriait en reconnaissant qu'il avait vraiment de la chance auprèsdes femmescar Mme de Marelledepuis le recommencement de leurtendresseparaissait l'aimer avec frénésie.

Il rentrachez lui d'un pied joyeux.

Madeleinel'attendait dans le salon.

"J'ai des nouvellesdit-elle. L'affaire du Maroc se complique. LaFrance pourrait bien y envoyer une expédition d'ici quelquesmois. Dans tous les cas on va se servir de ça pour renverserle ministèreet Laroche profitera de l'occasion pour attraperles Affaires étrangères. "

Du Roypour taquiner sa femmefeignit de n'en rien croire. On ne serait pasassez fou pour recommencer la bêtise de Tunis.

Mais ellehaussait les épaules avec impatience. " Je te dis que si! Je te dis que si ! Tu ne comprends donc pas que c'est une grossequestion d'argent pour eux. Aujourd'huimon cherdans lescombinaisons politiquesil ne faut pas dire : " Cherchez lafemme "mais : " Cherchez l'affaire. "

Il murmura: " Bah ! " avec 'un air de méprispour l'exciter.

Elles'irritait :

"Tienstu es aussi naïf que Forestier. "

Ellevoulait le blesser et s'attendait à une colère. Mais ilsourit et répondit :

" Quece cocu de Forestier ? "

Elledemeura saisieet murmura :

" Oh! Georges ! "

Il avaitl'air insolent et railleuret il reprit :

" Ehbienquoi ? Me l'as-tu pas avouél'autre soirque Forestierétait cocu ? "

Et ilajouta : " Pauvre diable ! " sur un ton de pitiéprofonde.

Madeleinelui tourna le dosdédaignant de répondre ; puis aprèsune minute de silenceelle reprit :

"Nous aurons du monde mardi : Mme Laroche-Mathieu viendra dîneravec la comtesse de Percemur. Veux-tu inviter Rival et Norbert deVarenne ? J'irai demain chez Mmes Walter et de Marelle. Peut-êtreaussi aurons-nous Mme Rissolin. "

Depuisquelque tempselle se faisait des relationsusant de l'influencepolitique de son maripour attirer chez ellede gré ou deforceles femmes des sénateurs et des députésqui avaient besoin de l'appui de La Vie Française.

Du Royrépondit :

"Très bien. Je me charge de Rival et de Norbert. "

Il étaitcontent et il se frottait les mainscar il avait trouvé unebonne scie pour embêter sa femme et satisfaire l'obscurerancunela confuse et mordante jalousie née en lui depuisleur promenade au Bois. Il ne parlerait plus de Forestier sans lequalifier de cocu. Il sentait bien que cela finirait par rendreMadeleine enragée. Et dix fois pendant la soirée iltrouva moyen de prononcer avec une bonhomie ironique le nom de ce "cocu de Forestier ".

Il n'envoulait plus au mort ; il le vengeait.

Sa femmefeignait de ne pas entendre et demeuraiten face de luisourianteet indifférente.

Lelendemaincomme elle devait aller adresser son invitation àMme Walteril voulut la devancerpour trouver seule la Patronne etvoir si vraiment elle en tenait pour lui. Cela l'amusait et leflattait. Et puis... pourquoi pas... si c'était possible.

Il seprésenta boulevard Malesherbes dès deux heures. On lefit entrer dans le salon. Il attendit.

Mme Walterparutla main tendue avec un empressement heureux.

"Quel bon vent vous amène ?

-- Aucunbon ventmais un désir de vous voir. Une force m'a pousséchez vousje ne sais pourquoije n'ai rien à vous dire. Jesuis venume voilà ! me pardonnez-vous cette visite matinaleet la franchise de l'explication ? "

Il disaitcela d'un ton galant et badinavec un sourire sur les lèvreset un accent sérieux dans la voix.

Ellerestait étonnéeun peu rougebalbutiant :

"Mais... vraiment... je ne comprends pas... vous me surprenez... "

Il ajouta:

"C'est une déclaration sur un air gaipour ne pas vouseffrayer. "

Ilss'étaient assis l'un près de l'autre. Elle prit lachose de façon plaisante.

"Alorsc'est une déclaration... sérieuse ?

-- Maisoui ! Voici longtemps que je voulais vous la fairetrèslongtemps même. Et puisje n'osais pas. On vous dit si sévèresi rigide... "

Elle avaitretrouvé son assurance. Elle répondit :

"Pourquoi avez-vous choisi aujourd'hui ?

-- Je nesais pas. " Puis il baissa la voix : " Ou plutôtc'est parce que je ne pense qu'à vousdepuis hier. "

Ellebalbutiapâlie tout à coup :

"Voyonsassez d'enfantillageset parlons d'autre chose. "

Mais ilétait tombé à ses genoux si brusquement qu'elleeut peur. Elle voulut se lever ; il la tenait assise de force et sesdeux bras enlacés à la taille et il répétaitd'une voix passionnée :

"Ouic'est vrai que je vous aimefollementdepuis longtemps. Ne merépondez pas. Que voulez-vous. je suis fou ! Je vous aime...Oh ! si vous saviezcomme je vous aime ! "

Ellesuffoquaithaletaitessayait de parler et ne pouvait prononcer unmot. Elle le repoussait de ses deux mainsl'ayant saisi aux cheveuxpour empêcher l'approche de cette bouche qu'elle sentait venirvers la sienne. Et elle tournait la tête de droite àgauche et de gauche à droited'un mouvement rapideenfermant les yeux pour ne plus le voir.

Il latouchait à travers sa robela maniaitla palpait ; et elledéfaillait sous cette caresse brutale et forte. Il se relevabrusquement et voulut l'étreindremaislibre une secondeelle s'était échappée en se rejetant en arrièreet elle fuyait maintenant de fauteuil en fauteuil.

Il jugearidicule cette poursuiteet il se laissa tomber sur une chaiselafigure dans ses mainsen feignant des sanglots convulsifs.

Puis il seredressacria : " Adieu ! adieu ! " et il s'enfuit.

Il reprittranquillement sa canne dans le vestibule et gagna la rue en sedisant : " Cristije crois que ça y est. " Et ilpassa au télégraphe pour envoyer un petit bleu àClotildelui donnant rendez-vous le lendemain.

Enrentrant chez luià l'heure ordinaireil dit à safemme :

" Ehbienas-tu tout ton monde pour ton dîner ? "

Ellerépondit :

" Oui; il n'y a que Mme Walter qui n'est pas sûre d'êtrelibre. Elle hésite ; elle m'a parlé de je ne sais quoid'engagementde conscience. Enfin elle m'a eu l'air trèsdrôle. N'importej'espère qu'elle viendra tout de même."

Il haussales épaules :

" Ehparbleu ouielle viendra. "

Il n'enétait pas certaincependantet il demeura inquiet jusqu'aujour du dîner.

Le matinmêmeMadeleine reçut un petit mot de la Patronne : "Je me suis rendue libre à grand-peine et je serai des vôtres.Mais mon mari ne pourra pas m'accompagner. "

Du Roypensa : " J'ai rudement bien fait de n'y pas retourner. La voilàcalmée. Attention. "

Ilattendit cependant son entrée avec un peu d'inquiétude.Elle paruttrès calmeun peu froideun peu hautaine. Il sefit très humbletrès discret et soumis.

MmesLaroche-Mathieu et Rissolin accompagnaient leurs maris. La vicomtessede Percemur parla du grand monde. Mme de Marelle étaitravissante dans une toilette d'une fantaisie singulièrejauneet noireun costume espagnol qui moulait bien sa jolie taillesapoitrine et ses bras poteléset rendait énergique sapetite tête d'oiseau.

Du Royavait pris à sa droite Mme Walteret il ne lui parladurantle dînerque de choses sérieusesavec un respectexagéré. De temps en temps il regardait Clotilde. "Elle est vraiment plus jolie et plus fraîche "pensait-il. Puis ses yeux revenaient vers sa femme qu'il ne trouvaitpas mal non plusbien qu'il eût gardé contre elle unecolère rentréetenace et méchante.

Mais laPatronne l'excitait par la difficulté de la conquêteetpar cette nouveauté toujours désirée des hommes.

Ellevoulut rentrer de bonne heure.

" Jevous accompagnerai "dit-il.

Ellerefusa. Il insistait :

"Pourquoi ne voulez-vous pas ? Vous allez me blesser vivement. Ne melaissez pas croire que vous ne m'avez point pardonné. Vousvoyez comme je suis calme. "

Ellerépondit :

"Vous ne pouvez pas abandonner ainsi vos invités. "

Il sourit:

" Bah! je serai vingt minutes absent. On ne s'en apercevra même pas.Si vous me refusezvous me froisserez jusqu'au coeur. "

Ellemurmura :

" Ehbienj'accepte. "

Mais dèsqu'ils furent dans la voitureil lui saisit la mainet la baisantavec passion :

" Jevous aimeje vous aime. Laissez-moi vous le dire. Je ne voustoucherai pas. Je veux seulement vous répéter que jevous aime. "

Ellebalbutiait :

" Oh!. après ce que vous m'avez promis... C'est mal... c'estmal... "

Il parutfaire un grand effortpuis il repritd'une voix contenue :

"Tenezvous voyez comme je me maîtrise. Et pourtant... Maislaissez-moi vous dire seulement ceci. Je vous aime... et vous lerépéter tous les jours... ouilaissez-moi aller chezvous m'agenouiller cinq minutes à vos pieds pour prononcer cestrois motsen regardant votre visage adoré. "

Elle luiavait abandonné sa mainet elle répondit en haletant :

"Nonje ne peux pasje ne veux pas. Songez à ce qu'on diraità mes domestiquesà mes filles. Nonnonc'estimpossible... "

Il reprit:

" Jene peux plus vivre sans vous voir. Que ce soit chez vous ou ailleursil faut que je vous voiene fût-ce qu'une minute tous lesjoursque je touche votre mainque je respire l'air soulevépar votre robeque je contemple la ligne de votre corpset vosbeaux grands yeux qui m'affolent. "

Elleécoutaitfrémissantecette banale musique d'amour etelle bégayait :

"Non... non... c'est impossible. Taisez-vous ! "

Il luiparlait tout basdans l'oreillecomprenant qu'il fallait la prendrepeu à peucelle-làcette femme simplequ'il fallaitla décider à lui donner des rendez-vousoù ellevoudrait d'abordoù il voudrait ensuite :

"Écoutez... Il le faut... je vous verrai... je vous attendraidevant votre porte... comme un pauvre... Si vous ne descendez pasjemonterai chez vous... mais je vous verrai... je vous verrai...demain. "

Ellerépétait : " Nonnonne venez pas. Je ne vousrecevrai point. Songez à mes filles.

-- Alorsdites-moi où je vous rencontrerai... dans la rue... n'importeoù... à l'heure que vous voudrez... pourvu que je vousvoie... Je vous saluerai... Je vous dirai : " Je vous aime "et je m'en irai. "

Ellehésitaitéperdue. Et comme le coupé passait laporte de son hôtelelle murmura très vite :

" Ehbienj'entrerai à la Trinitédemainà troisheures et demie. "

Puisétant descendueelle cria à son cocher :

"Reconduisez M. Du Roy chez lui. "

Comme ilrentraitsa femme lui demanda :

" Oùétais-tu donc passé ? "

Ilrépondità voix basse :

"J'ai été jusqu'au télégraphe pour unedépêche pressée. "

Mme deMarelle s'approchait :

"Vous me reconduisezBel-Amivous savez que je ne viens dînersi loin qu'à cette condition ? "

Puis setournant vers Madeleine :

" Tun'es pas jalouse ? "

Mme Du Royrépondit lentement :

"Nonpas trop. "

Lesconvives s'en allaient. Mme Laroche Mathieu avait l'air d'une petitebonne de province. C'était la fille d'un notaireépouséepar Laroche qui n'était alors que médiocre avocat. MmeRissolinvieille et prétentieusedonnait l'idée d'uneancienne sage-femme dont l'éducation se serait faite dans lescabinets de lecture. La vicomtesse de Percemur les regardait du haut.Sa " patte blanche " touchait avec répugnance cesmains communes.

Clotildeenveloppée de dentellesdit à Madeleine enfranchissant la porte de l'escalier :

"C'était parfaitton dîner. Tu auras dans quelque tempsle premier salon politique de Paris. "

Dèsqu'elle fut seule avec Georgeselle le serra dans ses bras :

" Oh! mon chéri Bel-Amije t'aime tous les jours davantage. "

Le fiacrequi les portait roulait comme un navire.

" Çane vaut point notre chambre "dit-elle.

Ilrépondit : Oh ! non. " Mais il pensait à MmeWalter.



IV




La placede la Trinité était presque désertesous unéclatant soleil de juillet. Une chaleur pesante écrasaitPariscomme si l'air de là-hautalourdibrûléétait retombé sur la villede l'air épais etcuisant qui faisait mal dans la poitrine.

Les chutesd'eaudevant l'églisetombaient mollement. Elles semblaientfatiguées de coulerlasses et molles aussiet le liquide dubassin où flottaient des feuilles et des bouts de papier avaitl'air un peu verdâtreépais et glauque.

Un chienayant sauté par-dessus le rebord de pierrese baignait danscette onde douteuse. Quelques personnesassises sur les bancs dupetit jardin rond qui contourne le portailregardaient cette bêteavec envie.

Du Roytira sa montre. Il n'était encore que trois heures. Il avaittrente minutes d'avance.

Il riaiten pensant à ce rendez-vous. " Les églises luisont bonnes à tous les usagesse disait-il. Elles laconsolent d'avoir épousé un juiflui donnent uneattitude de protestation dans le monde politiqueune allure comme ilfaut dans le monde distinguéet un abri pour ses rencontresgalantes. Ce que c'est que l'habitude de se servir de la religioncomme on se sert d'un en-tout-cas. S'il fait beauc'est une canne ;s'il fait du soleilc'est une ombrelle ; s'il pleutc'est unparapluieetsi on ne sort pason le laisse dans l'antichambre. Etelles sont des centaines comme çaqui se fichent du bon Dieucomme d'une guignemais qui ne veulent pas qu'on en dise du mal etqui le prennent à l'occasion pour entremetteur. Si on leurproposait d'entrer dans un hôtel meubléellestrouveraient ça une infamieet il leur semble tout simple defiler l'amour au pied des autels. "

Ilmarchait lentement le long du bassin ; puis il regarda l'heure denouveau à l'horloge du clocherqui avançait de deuxminutes sur sa montre. Elle indiquait trois heures cinq.

Il jugeaqu'il serait encore mieux dedans ; et il entra.

Unefraîcheur de cave le saisit ; il l'aspira avec bonheurpuis ilfit le tour de la nef pour bien connaître l'endroit.

Une autremarche régulièreinterrompue parfoispuisrecommençantrépondaitau fond du vaste monumentaubruit de ses pieds qui montait sonore sous la haute voûte. Lacuriosité lui vint de connaître ce promeneur. Il lechercha. C'était un gros homme chauvequi allait le nez enl'airle chapeau derrière le dos.

De placeen placeune vieille femme agenouillée priaitla figure dansses mains.

Unesensation de solitudede désertde repossaisissaitl'esprit. La lumièrenuancée par les vitrauxétaitdouce aux yeux.

Du Roytrouva qu'il faisait " rudement bon " là-dedans.

Il revintprès de la porteet regarda de nouveau sa montre. Il n'étaitencore que trois heures quinze. Il s'assit à l'entréede l'allée principaleen regrettant qu'on ne pût pasfumer une cigarette. On entendait toujoursau bout de l'égliseprès du choeurla promenade lente du gros monsieur.

Quelqu'unentra. Georges se retourna brusquement. C'était une femme dupeupleen jupe de laineune pauvre femmequi tomba a genoux prèsde la première chaiseet resta immobileles doigts croisésle regard au ciell'âme envolée dans la prière.

Du Roy laregardait avec intérêtse demandant quel chagrinquelle douleurquel désespoir pouvaient broyer ce coeurinfime. Elle crevait de misère ; c'était visible. Elleavait peut-être encore un mari qui la tuait de coups ou bien unenfant mourant.

Ilmurmurait mentalement : " Les pauvres êtres. Y en a-t-ilqui souffrent pourtant. " Et une colère lui vint contrel'impitoyable nature. Puis il réfléchit que ces gueuxcroyaient au moins qu'on s'occupait d'eux là-haut et que leurétat civil se trouvait inscrit sur les registres du ciel avecla balance de la dette et de l'avoir.

"Là-haut. " Où donc ?

Et Du Royque le silence de l'église poussait aux vastes rêvesjugeant d'une pensée la créationprononçadubout des lèvres : " Comme c'est bête tout ça."

Un bruitde robe le fit tressaillir. C'était elle.

Il selevas'avança vivement. Elle ne lui tendit pas la mainetmurmuraà voix basse :

" Jen'ai que peu d'instants. Il faut que je rentremettez-vous àgenouxprès de moipour qu'on ne nous remarque pas. "

Et elles'avança dans la grande nefcherchant un endroit convenableet sûren femme qui connaît bien la maison. Sa figureétait cachée par un voile épaiset ellemarchait à pas sourds qu'on entendait à peine.

Quand ellefut arrivée près du choeurelle se retourna etmarmottade ce ton toujours mystérieux qu'on garde dans leséglises :

" Lesbas-côtés vaudront mieux. On est trop en vue par ici. "

Elle saluale tabernacle du maître-autel d'une grande inclinaison de têterenforcée d'une légère révérenceet elle tourna à droiterevint un peu vers l'entréepuisprenant une résolutionelle s'empara d'un prie-Dieu ets'agenouilla.

Georgesprit possession du prie-Dieu voisinetdès qu'ils furentimmobilesdans l'attitude de l'oraison :

"Mercimercidit-il. Je vous adore. Je voudrais vous le diretoujoursvous raconter comment j'ai commencé à vousaimercomment j'ai été séduit la premièrefois que je vous ai vue... Me permettrez-vousun jourde vider moncoeurde vous exprimer tout cela ? "

Ellel'écoutait dans une attitude de méditation profondecomme si elle n'eût rien entendu. Elle répondit entreses doigts :

" Jesuis folle de vous laisser me parler ainsifolle d'être venuefolle de faire ce que je faisde vous laisser croire que cette...cette... cette aventure peut avoir une suite. Oubliez celail lefautet ne m'en reparlez jamais. "

Elleattendit. Il cherchait une réponsedes mots décisifspassionnésmais ne pouvant joindre le gestes aux parolessonaction se trouvait paralysée.

Il reprit:

" Jen'attends rien... je n'espère rien. Je vous aime. Quoi quevous fassiezje vous le répéterai si souventavectant de force et d'ardeurque vous finirez bien par le comprendre.Je veux faire pénétrer en vous ma tendressevous laverser dans l'âmemot par motheure par heurejour par jourde sorte qu'enfin elle vous imprègne comme une liqueur tombéegoutte à gouttequ'elle vous adoucissevous amollisse etvous forceplus tardà me répondre : " Moi aussije vous aime. "

Il sentaittrembler son épaule contre lui et sa gorge palpiter ; et ellebalbutiatrès vite :

" Moiaussije vous aime. "

Il eut unsursautcomme si un grand coup lui fût tombé sur latêteet il soupira :

" Oh! mon Dieu !... "

Ellerepritd'une voix haletante :

"Est-ce que je devrais vous dire cela ? Je me sens coupable etméprisable... moi... qui ai deux filles... mais je ne peuxpas... je ne peux pas... Je n'aurais pas cru... je n'aurais jamaispensé... c'est plus fort... plus fort que moi. Écoutez...écoutez... je n'ai jamais aimé... que vous... je vousle jure. Et je vous aime depuis un anen secretdans le secret demon coeur. Oh ! j'ai souffertallezet luttéje ne peuxplusje vous aime... "

Ellepleurait dans ses doigts croisés sur son visageet tout soncorps frémissaitsecoué par la violence de sonémotion.

Georgemurmura :

"Donnez-moi votre mainque je la toucheque je la presse... "

Elle ôtalentement sa main de sa figure. Il vit sa joue toute mouilléeet une goutte d'eau prête à tomber encore au bord descils.

Il avaitpris cette mainil la serrait :

" Oh! comme je voudrais boire vos larmes. "

Elle ditd'une voix basse et briséequi ressemblait à ungémissement :

"N'abusez pas de moi... je me suis perdue ! "

Il eutenvie de sourire. Comment aurait-il abusé d'elle en ce lieu ?Il posa sur son coeur la main qu'il tenaiten demandant : " Lesentez-vous battre ? " Car il était à bout dephrases passionnées.

Maisdepuis quelques instantsle pas régulier du promeneur serapprochait. Il avait fait le tour des autelset il redescendaitpour la seconde fois au moinspar la petite nef de droite. Quand MmeWalter l'entendit tout près du pilier qui la cachaitellearracha ses doigts de l'étreinte de Georgesetde nouveause couvrit la figure.

Et ilsrestèrent tous deux immobilesagenouillés comme s'ilseussent adressé ensemble au ciel des supplications ardentes.Le gros monsieur passa près d'euxleur jeta un regardindifférentet s'éloigna vers le bas de l'égliseen tenant toujours son chapeau dans son dos.

Mais DuRoyqui songeait à obtenir un rendez-vous ailleurs qu'àla Trinitémurmura :

" Oùvous verrai-je demain ? "

Elle nerépondit pas. Elle semblait inaniméechangée enstatue de la Prière.

Il reprit:

"Demainvoulez-vous que je vous retrouve au parc Monceau ? "

Elletourna vers lui sa face redécouverteune face lividecrispéepar une souffrance affreuse :etd'une voix saccadée :

"Laissez-moi... laissez-moimaintenant... allez-vous-en...allez-vous-en... seulement cinq minutes ; je souffre tropprèsde vous... je veux prier... je ne peux pas... allez-vous-en...laissez-moi prier... seule... cinq minutes... je ne peux pas...laissez-moi implorer Dieu qu'il me pardonne... qu'il me sauve...laissez-moi... cinq minutes... "

Elle avaitun visage tellement bouleverséune figure si douloureusequ'il se leva sans dire un motpuis après un peud'hésitationil demanda :

" Jereviendrai tout à l'heure ? "

Elle fitun signe de têtequi voulait dire : " Ouitout àl'heure. " Et il remonta vers le choeur.

Alorselle tenta de prier. Elle fit un effort d'invocation surhumaine pourappeler Dieuetle corps vibrantl'âme éperdueellecria : " Pitié ! " vers le ciel.

Ellefermait ses yeux avec rage pour ne plus voir celui qui venait de s'enaller ! Elle le chassait de sa penséeelle se débattaitcontre luimais au lieu de l'apparition céleste attendue dansla détresse de son coeurelle apercevait toujours lamoustache frisée du jeune homme.

Depuis unanelle luttait ainsi tous les jourstous les soirscontre cetteobsession grandissantecontre cette image qui hantait ses rêvesqui hantait sa chair et troublait ses nuits. Elle se sentait prisecomme une bête dans un filetliéejetée entreles bras de ce mâle qui l'avait vaincueconquiserien que parle poil de sa lèvre et par la couleur de ses yeux.

Etmaintenantdans cette églisetout près de Dieuellese sentait plus faibleplus abandonnéeplus perdue encoreque chez elle. Elle ne pouvait plus prierelle ne pouvait penserqu'à lui. Elle souffrait déjà qu'il se fûtéloigné. Elle luttait cependant en désespéréeelle se défendaitappelait du secours de toute la force deson âme. Elle eût voulu mourirplutôt que detomber ainsielle qui n'avait point failli. Elle murmurait desparoles éperdues de supplication ; mais elle écoutaitle pas de Georges s'affaiblir dans le lointain des voûtes.

Ellecomprit que c'était finique la lutte était inutile !Elle ne voulait pas céder pourtant ; et elle fut saisie parune de ces crises d'énervement qui jettent les femmespalpitanteshurlantes et tordues sur le sol. Elle tremblait de tousses membressentant bien qu'elle allait tomberse rouler entre leschaises en poussant des cris aigus.

Quelqu'uns'approchait d'une marche rapide. Elle tourna la tête. C'étaitun prêtre. Alors elle se levacourut à lui en tendantses mains jointeset elle balbutia : " Oh ! sauvez-moi !sauvez-moi ! "

Ils'arrêta surpris :

"Qu'est-ce que vous désirezmadame ?

-- Je veuxque nous me sauviez. Ayez pitié de moi. Si vous ne venez pas àmon aideje suis perdue. "

Il laregardaitse demandant si elle n'était pas folle. Il reprit :

" Quepuis-je faire pour vous ? "

C'étaitun jeune hommegrandun peu grasaux joues pleines et tombantesteintées de noir par la barbe rasée avec soinun beauvicaire de villede quartier opulenthabitué aux richespénitentes.

"Recevez ma confessiondit-elleet conseillez-moisoutenez-moidites-moi ce qu'il faut faire ! "

Ilrépondit :

" Jeconfesse tous les samedisde trois heures à six heures. "

Ayantsaisi son braselle le serrait en répétant :

" Non! non ! non ! tout de suite ! tout de suite ! Il le faut ! Il est là! Dans cette église ! Il m'attend. "

Le prêtredemanda :

Qui est-cequi vous attend ?

-- Unhomme... qui va me perdre... qui va me prendresi vous ne me sauvezpas... Je ne peux plus le fuir...

Je suistrop faible... trop faible... si faible... si faible !... "

Elles'abattit à ses genouxet sanglotant :

" Oh! ayez pitié de moimon père ! Sauvez-moiau nom deDieusauvez-moi ! "

Elle letenait par sa robe noire pour qu'il ne pût s'échapper ;et luiinquietregardait de tous les côtés si quelqueoeil malveillant ou dévot ne voyait point cette femme tombéeà ses pieds.

Comprenantenfinqu'il ne lui échapperait pas :

"Relevez-vousdit-ilj'ai justement sur moi la clef duconfessionnal. " Et fouillant dans sa pocheil en tira unanneau garni de clefspuis il en choisit uneet il se dirigead'unpas rapidevers les petites cabanes de boissorte de boîtesaux ordures de l'âmeoù les croyants vident leurspéchés.

Il entrapar la porte du milieu qu'il referma sur luiet Mme Walters'étantjetée dans l'étroite case d'à côtébalbutia avec ferveuravec un élan passionnéd'espérance :

"Bénissez-moimon pèreparce que j'ai péché."

. . . . .. . .

Du Royayant fait le tour du choeurdescendit la nef de gauche. Il arrivaitau milieu quand il rencontra le gros monsieur chauveallant toujoursde son pas tranquilleet il se demanda :

"Qu'est-ce que ce particulier-là peut bien faire ici ? "

Lepromeneur aussi avait ralenti sa marche et regardait Georges avec undésir visible de lui parler. Quand il fut tout prèsilsaluaet très poliment :

" Jevous demande pardonmonsieurde vous dérangermaispourriez-vous me dire à quelle époque a étéconstruit ce monument ? "

Du Royrépondit :

" Mafoije n'en sais trop rienje pense qu'il y a vingt ansouvingt-cinq ans. C'estd'ailleursla première fois que j'yentre.

-- Moiaussi. Je ne l'avais jamais vu. "

Alorslejournalistequ'un intérêt gagnaitreprit :

" Ilme semble que vous le visitez avec grand soin. Vous l'étudiezdans ses détails. "

L'autreavec résignation :

" Jene le visite pasmonsieurj'attends ma femme qui m'a donnérendez-vous iciet qui est fort en retard. "

Puis il setutet après quelques secondes :

" Ilfait rudement chauddehors. "

Du Roy leconsidéraitlui trouvant une bonne têteettout àcoupil s'imagina qu'il ressemblait à Forestier.

"Vous êtes de la province ? dit-il.

-- Oui. Jesuis de Rennes. Et vousmonsieurc'est par curiosité quevous êtes entré dans cette église ?

-- Non.J'attends une femmemoi. "

Et l'ayantsaluéle journaliste s'éloignale sourire aux lèvres.

Enapprochant de la grande porteil revit la pauvressetoujours àgenoux et priant toujours. Il pensa :

"Cristi ! elle a l'invocation tenace. " Il n'était plusémuil ne la plaignait plus.

Il passaetdoucementse mit à remonter la nef de droite pourretrouver Mme Walter.

Ilguettait de loin la place où il l'avait laissées'étonnant de ne pas l'apercevoir. Il crut s'être trompéde pilieralla jusqu'au dernieret revint ensuite. Elle étaitdonc partie ! Il demeurait surpris et furieux. Puis il s'imaginaqu'elle le cherchaitet il refit le tour de l'église. Nel'ayant point trouvéeil retourna s'asseoir sur la chaisequ'elle avait occupéeespérant qu'elle l'yrejoindrait. Et il attendit.

Bientôtun léger murmure de voix éveilla son attention. Iln'avait vu personne dans ce coin de l'église. D'oùvenait donc ce chuchotement ? Il se leva pour chercheret ilaperçutdans la chapelle voisineles portes duconfessionnal. Un bout de robe sortait de l'une et traînait surle pavé. Il s'approcha pour examiner la femme. Il la reconnut.Elle se confessait !...

Il sentitun désir violent de la prendre par les épaules et del'arracher de cette boîte. Puis il pensa : " Bah ! c'estle tour du curéce sera le mien demain. " Et il s'assittranquillement en face des guichets de la pénitenceattendantson heureet ricanantà présentde l'aventure.

Ilattendit longtemps. EnfinMme Walter se relevase retournale vitet vint à lui. Elle avait un visage froid et sévère.

"Monsieurdit-elleje vous prie de ne pas m'accompagnerde ne pasme suivreet de ne plus venirseulchez moi. Vous ne seriez pointreçu. Adieu ! "

Et elles'en allad'une démarche digne.

Il lalaissa s'éloignercar il avait pour principe de ne jamaisforcer les événements. Puis comme le prêtreunpeu troublésortait à son tour de son réduitil marcha droit à luiet le regardant au fond des yeuxillui grogna dans le nez :

" Sivous ne portiez point une jupevousquelle paire de soufflets survotre vilain museau. "

Puis ilpivota sur ses talons et sortit de l'église en sifflotant.

Deboutsous le portaille gros monsieurle chapeau sur la tête etles mains derrière le doslas d'attendreparcourait duregard la vaste place et toutes les rues qui s'y rejoignent.

Quand DuRoy passa près de luiils se saluèrent.

Lejournalistese trouvant libredescendit à La VieFrançaise. Dès l'entréeil vit à lamine affairée des garçons qu'il se passait des chosesanormaleset il entra brusquement dans le cabinet du directeur.

Le pèreWalterdeboutnerveuxdictait un article par phrases hachéesdonnaitentre deux alinéasdes missions à sesreporters qui l'entouraientfaisait des recommandations àBoisrenardet décachetait des lettres.

Quand DuRoy entrale patron poussa un cri de joie :

" Ah! quelle chancevoilà Bel-Ami ! "

Ils'arrêta netun peu confuset s'excusa :

" Jevous demande pardon de vous avoir appelé ainsije suis trèstroublé par les circonstances. Et puisj'entends ma femme etmes filles vous nommer " Bel-Ami " du matin au soiret jefinis par en prendre moi-même l'habitude. Vous ne m'en voulezpas ? "

Georgesriait :

" Pasdu tout. Ce surnom n'a rien qui me déplaise. "

Le pèreWalter reprit :

"Très bienalors je vous baptise Bel-Ami comme tout le monde.Eh bien ! voilànous avons de gros événements.Le ministère est tombé sur un vote de trois cent dixvoix contre cent deux. Nos vacances sont encore remisesremises auxcalendes grecqueset nous voici au 28 juillet. L'Espagne se fâchepour le Marocc'est ce qui a jeté bas Durand de l'Aine et sesacolytes. Nous sommes dans le pétrin jusqu'au cou. Marrot estchargé de former un nouveau cabinet. Il prend le généralBoutin d'Acre à la Guerre et notre ami Laroche-Mathieu auxAffaires étrangères. Il garde lui-même leportefeuille de l'Intérieuravec la présidence duConseil. Nous allons devenir une feuille officieuse. Je faisl'article de têteune simple déclaration de principesen traçant leur voie aux ministres. "

Lebonhomme sourit et reprit :

" Lavoie qu'ils comptent suivrebien entendu. Mais il me faudraitquelque chose d'intéressant sur la question du Marocuneactualitéune chronique à effetà sensationje ne sais quoi ? Trouvez-moi çavous. "

Du Royréfléchit une seconde puis répondit :

"J'ai votre affaire. Je vous donne une étude sur la situationpolitique de toute notre colonie africaineavec la Tunisie àgauchel'Algérie au milieuet le Maroc à droitel'histoire des races qui peuplent ce grand territoireet le récitd'une excursion sur la frontière marocaine jusqu'à lagrande oasis de Figuig où aucun Européen n'a pénétréet qui est la cause du conflit actuel. Ça vous va-t-il ? "

Le pèreWalter s'écria :

"Admirable ! Et quel titre ?

-- DeTunis à Tanger !

--Superbe. "

Et Du Roys'en alla fouiller dans la collection de La Vie Françaisepour retrouver son premier article : " Les Mémoires d'unchasseur d'Afrique "quidébaptiséretapéet modifiéferait admirablement l'affaired'un bout àl'autrepuisqu'il y était question de politique colonialedela population algérienne et d'une excursion dans la provinced'Oran.

En troisquarts d'heurela chose fut refaiterafistoléemise aupointavec une saveur d'actualité et des louanges pour lenouveau cabinet.

Ledirecteurayant lu l'articledéclara :

"C'est parfait... parfait... parfait. Vous êtes un hommeprécieux. Tous mes compliments. "

Et Du Royrentra dînerenchanté de sa journéemalgrél'échec de la Trinitécar il sentait bien la partiegagnée.

Sa femmefiévreusel'attendait. Elle s'écria en le voyant :

" Tusais que Laroche est ministre des Affaires étrangères.

-- Ouijeviens même de faire un article sur l'Algérie à cesujet.

-- Quoidonc ?

-- Tu leconnaisle premier que nous ayons écrit ensemble : " LesMémoires d'un chasseur d'Afrique "revu et corrigépour la circonstance. "

Ellesourit.

" Ah! ouimais ça va très bien. "

Puis aprèsavoir songé quelques instants :

" J'ypensecette suite que tu devais faire alorset que tu as... laisséeen route. Nous pouvons nous y mettre à présent. Çanous donnera une jolie série bien en situation. "

Ilrépondit en s'asseyant devant son potage :

"Parfaitement. Rien ne s'y oppose plusmaintenant que ce cocu deForestier est trépassé. "

Ellerépliqua vivement d'un ton secblessé :

"Cette plaisanterie est plus que déplacéeet je te pried'y mettre un terme. Voilà trop longtemps qu'elle dure. "

Il allaitriposter avec ironie ; on lui apporta une dépêchecontenant cette seule phrasesans signature :

"J'avais perdu la tête. Pardonnez-moi et venez demainquatreheuresau parc Monceau. "

Ilcompritetle coeur tout à coup plein de joieil dit àsa femmeen glissant le papier bleu dans sa poche :

" Jene le ferai plusma chérie. C'est bête. Je lereconnais. "

Et ilrecommença à dîner.

Tout enmangeantil se répétait ces quelques mots :

"J'avais perdu la têtepardonnez-moiet venez demainquatreheuresau parc Monceau. " Donc elle cédait. Cela voulaitdire : " Je me rendsje suis à vousoù vousvoudrezquand vous voudrez. "

Il se mità rire. Madeleine demanda :

"Qu'est-ce que tu as ?

-- Pasgrand-chose. Je pense à un curé que j'ai rencontrétantôtet qui avait une bonne binette. "

Du Royarriva juste à l'heure au rendez-vous du lendemain. Sur tousles bancs du parc étaient assis des bourgeois accabléspar la chaleuret des bonnes nonchalantes qui semblaient rêverpendant que les enfants se roulaient dans le sable des chemins.

Il trouvaMme Walter dans la petite ruine antique où coule une source.Elle faisait le tour du cirque étroit de colonnettesd'un airinquiet et malheureux.

Aussitôtqu'il l'eut saluée :

"Comme il y a du monde dans ce jardin ! " dit-elle.

Il saisitl'occasion :

Ouic'estvrai ; voulez-vous venir autre part ?

-- Mais où?

--N'importe oùdans une voiturepar exemple. Vous baisserez lestore de votre côtéet vous serez bien à l'abri.

-- Ouij'aime mieux ça ; ici je meurs de peur.

-- Ehbienvous allez me retrouver dans cinq minutes à la porte quidonne sur le boulevard extérieur. J'y arriverai avec unfiacre. "

Et ilpartit en courant. Dès qu'elle l'eut rejoint et qu'elle eutbien voilé la vitre de son côtéelle demanda :

" Oùavez-vous dit au cocher de nous conduire ? "

Georgesrépondit :

" Nevous occupez de rienil est au courant. "

Il avaitdonné à l'homme l'adresse de son appartement de la ruede Constantinople.

Ellereprit :

"Vous ne vous figurez pas comme je souffre à cause de vouscomme je suis tourmentée et torturée. Hierj'ai étéduredans l'églisemais je voulais vous fuir à toutprix. J'ai tellement peur de me trouver seule avec vous. M'avez-vouspardonné ? "

Il luiserrait les mains :

"Ouioui. Qu'est-ce que je ne vous pardonnerais pasvous aimantcomme je vous aime ? "

Elle leregardait d'un air suppliant.

"Écoutezil faut me promettre de me respecter... de ne pas...de ne pas... autrement je ne pourrais plus vous revoir. "

Il nerépondit point d'abord ; il avait sous la moustache ce sourirefin qui troublait les femmes. Il finit par murmurer :

" Jesuis votre esclave. "

Alors ellese mit à lui raconter comment elle s'était aperçuequ'elle l'aimait en apprenant qu'il allait épouser MadeleineForestier. Elle donnait des détailsde petits détailsde dates et de choses intimes.

Soudainelle se tut. La voiture venait de s'arrêter. Du Roy ouvrit laportière.

" Oùsommes-nous ? " dit-elle.

Ilrépondit :

"Descendez et entrez dans cette maison. Nous y serons plustranquilles.

-- Mais oùsommes-nous ?

-- Chezmoi. C'est mon appartement de garçon que j'ai repris... pourquelques jours... pour avoir un coin où nous puissions nousvoir. "

Elles'était cramponnée au capiton du fiacreépouvantéeà l'idée de ce tête-à-têteet ellebalbutiait :

"Nonnonje ne veux pas ! Je ne veux pas ! "

Ilprononça d'une voix énergique :

" Jevous jure de vous respecter. Venez. Vous voyez bien qu'on nousregardequ'on va se rassembler autour de nous. Dépêchez-vous...dépêchez-vous... descendez. "

Et ilrépéta :

" Jevous jure de vous respecter. "

Unmarchand de vin sur sa porte les regardait d'un air curieux. Elle futsaisie de terreur et s'élança dans la maison.

Elleallait monter l'escalier. Il la retint par le bras :

"C'est iciau rez-de-chaussée. "

Et il lapoussa dans son logis.

Dèsqu'il eut refermé la porteil la saisit comme une proie. Ellese débattaitluttaitbégayait :

" Oh! mon Dieu !... oh ! mon Dieu !... "

Il luibaisait le coules yeuxles lèvres avec emportementsansqu'elle pût éviter ses caresses furieuses ; et tout enle repoussanttout en fuyant sa boucheelle lui rendaitmalgréelleses baisers.

Tout d'uncoup elle cessa de se débattreet vaincuerésignéese laissa dévêtir par lui. Il enlevait une à uneadroitement et vitetoutes les parties de son costumeavec desdoigts légers de femme de chambre.

Elle luiavait arraché des mains son corsage pour se cacher la figurededanset elle demeurait debouttoute blancheau milieu de sesrobes abattues à ses pieds.

Il luilaissa ses bottines et l'emporta dans ses bras vers le lit. Alorselle lui murmura à l'oreilled'une voix brisée : "Je vous jure... je vous jure... que je n'ai jamais eu d'amant. "Comme une jeune fille aurait dit : " Je vous jure que je suisvierge. "

Et ilpensait : " Voilà ce qui m'est bien égalparexemple. "



V




L'automneétait venu. Les Du Roy avaient passé à Paristout l'étémenant une campagne énergique dansLa Vie Française en faveur du nouveau cabinet pendantles courtes vacances des députés.

Quoiqu'onfût seulement dans les premiers jours d'octobreles Chambresallaient reprendre leurs séancescar les affaires du Marocdevenaient menaçantes.

Personneau fondne croyait à une expédition vers Tangerbienquele jour de la séparation du Parlementun députéde la droitele comte de Lambert-Sarrazindans un discours pleind'espritapplaudi même par les centreseût offert deparier et de donner en gage sa moustachecomme avait fait jadis uncélèbre vice-roi des Indescontre les favoris du chefdu Conseilque le nouveau cabinet ne se pourrait tenir d'imiterl'ancien et d'envoyer une armée à Tangeren pendant àcelle de Tunispar amour de la symétriecomme on met deuxvases sur une cheminée. Il avait ajouté : " Laterre d'Afrique est en effet une cheminée pour la Francemessieursune cheminée qui brûle notre meilleur boisune cheminée à grand tirage qu'on allume avec le papierde la Banque.

"Vous vous êtes offert la fantaisie artiste d'orner l'angle degauche d'un bibelot tunisien qui vous coûte chervous verrezque M. Marrot va vouloir imiter son prédécesseur etorner l'angle de droite avec un bibelot marocain. "

Cediscoursdemeuré célèbreavait servi de thèmeà Du Roy pour dix articles sur la colonie algériennepour toute sa série interrompue lors de ses débuts aujournalet il avait soutenu énergiquement l'idée d'uneexpédition militairebien qu'il fût convaincu qu'ellen'aurait pas lieu. Il avait fait vibrer la corde patriotique etbombardé l'Espagne avec tout l'arsenal d'arguments méprisantsqu'on emploie contre les peuples dont les intérêts sontcontraires aux vôtres.

La VieFrançaise avait gagné une importance considérableà ses attaches connues avec le pouvoir. Elle donnaitavantles feuilles les plus sérieusesles nouvelles politiquesindiquait par des nuances les intentions des ministresses amis ; ettous les journaux de Paris et de la province cherchaient chez elleleurs informations. On la citaiton la redoutaiton commençaità la respecter. Ce n'était plus l'organe suspect d'ungroupe de tripoteurs politiquesmais l'organe avoué ducabinet. Laroche-Mathieu était l'âme du journal et DuRoy son porte-voix. Le père Walterdéputé muetet directeur cauteleuxsachant s'effacers'occupait dans l'ombredisait-ond'une grosse affaire de mines de cuivreau Maroc.

Le salonde Madeleine était devenu un centre influentoù seréunissaient chaque semaine plusieurs membres du cabinet. Leprésident du Conseil avait même dîné deuxfois chez elle ; et les femmes des hommes d'Étatquihésitaient autrefois à franchir sa portese vantaientà présent d'être ses amieslui faisant plus devisites qu'elles n'en recevaient d'elle.

Leministre des Affaires étrangères régnait presqueen maître dans la maison. Il y venait à toute heureapportant des dépêchesdes renseignementsdesinformations qu'il dictait soit au marisoit à la femmecomme s'ils eussent été ses secrétaires.

Quand DuRoyaprès le départ du ministredemeurait seul enface de Madeleineil s'emportaitavec des menaces dans la voixetdes insinuations perfides dans les parolescontre les allures de cemédiocre parvenu.

Mais ellehaussait les épaules avec méprisrépétant:

"Fais-en autant que luitoi. Deviens ministre ; et tu pourras faireta tête. Jusque-làtais-toi. "

Il frisaitsa moustache en la regardant de côté.

" Onne sait pas de quoi je suis capabledisait-ilon l'apprendrapeut-êtreun jour. "

Ellerépondait avec philosophie :

" Quivivraverra. "

Le matinde la rentrée des Chambresla jeune femmeencore au litfaisait mille recommandations à son mariqui s'habillait afind'aller déjeuner chez M. Laroche-Mathieu et de recevoir sesinstructions avant la séancepour l'article politique dulendemain dans La Vie Françaisecet article devantêtre une sorte de déclaration officieuse des projetsréels du cabinet.

Madeleinedisait :

"Surtout n'oublie pas de lui demander si le généralBelloncle est envoyé à Orancomme il en est question.Cela aurait une grande signification. "

Georgesnerveuxrépondit :

"Mais je sais aussi bien que toi ce que j'ai à faire. Fiche-moila paix avec tes rabâchages. "

Ellereprit tranquillement :

" Monchertu oublies toujours la moitié des commissions dont je techarge pour le ministre. "

Il grogna:

" Ilm'embêteton ministreà la fin ! C'est un serin. "

Elle ditavec calme :

" Cen'est pas plus mon ministre que le tien. Il t'est plus utile qu'àmoi. "

Il s'étaittourné un peu vers elle en ricanant :

"Pardonil ne me fait pas la courà moi. "

Elledéclaralentement :

" Amoi non plusd'ailleurs ; mais il fait notre fortune. "

Il se tutpuis après quelques instants :

" Sij'avais à choisir parmi tes adorateursj'aimerais encoremieux cette vieille ganache de Vaudrec. Qu'est-ce qu'il devientcelui-là ? je ne l'ai pas vu depuis huit jours. "

Ellerépliquasans s'émouvoir :

" Ilest souffrantil m'a écrit qu'il gardait même le litavec une attaque de goutte. Tu devrais passer prendre de sesnouvelles. Tu sais qu'il t'aime beaucoupet cela lui ferait plaisir."

Georgesrépondit :

"Ouicertainementj'irai tantôt. "

Il avaitachevé sa toiletteetson chapeau sur la têteilcherchait s'il n'avait rien négligé. N'ayant rientrouvéil s'approcha du litembrassa sa femme sur le front :

" Atantôtma chérieje ne serai pas rentré avantsept heures au plus tôt. "

Et ilsortit. M. Laroche-Mathieu l'attendaitcar il déjeunait àdix heures ce jour-làle conseil devant se réunir àmidiavant la réouverture du Parlement.

Dèsqu'ils furent à tableseuls avec le secrétaireparticulier du ministreMme Laroche-Mathieu n'ayant pas vouluchanger l'heure de son repasDu Roy parla de son articleil enindiqua la ligneconsultant ses notes griffonnées sur descartes de visite ; puis quand il eut fini :

"Voyez-vous quelque chose à modifiermon cher ministre ?

-- Fortpeumon cher ami. Vous êtes peut-être un peu tropaffirmatif dans l'affaire du Maroc. Parlez de l'expéditioncomme si elle devait avoir lieumais en laissant bien entendrequ'elle n'aura pas lieu et que vous n'y croyez pas le moins du monde.Faites que le public lise bien entre les lignes que nous n'irons pasnous fourrer dans cette aventure.

--Parfaitement. J'ai compriset je me ferai bien comprendre. Ma femmem'a chargé de vous demander à ce sujet si le généralBelloncle serait envoyé à Oran. Après ce quevous venez de direje conclus que non. "

L'hommed'État répondit :

"Non. "

Puis oncausa de la session qui s'ouvrait. Laroche-Mathieu se mit àpérorerpréparant l'effet des phrases qu'il allaitrépandre sur ses collègues quelques heures plus tard.Il agitait sa main droitelevant en l'air tantôt safourchettetantôt son couteautantôt une bouchéede painet sans regarder personnes'adressant à l'Assembléeinvisibleil expectorait son éloquence liquoreuse de beaugarçon bien coiffé. Une très petite moustacheroulée redressait sur sa lèvre deux pointes pareilles àdes queues de scorpionet ses cheveux huilés de brillantineséparés au milieu du frontarrondissaient sur sestempes deux bandeaux de bellâtre provincial. Il était unpeu trop grasun peu bouffibien que jeune ; le ventre tendait songilet. Le secrétaire particulier mangeait et buvaittranquillementaccoutumé sans doute à ses douches defaconde ; mais Du Royque la jalousie du succès obtenumordait au coeursongeait : " Va doncganache ! Quels crétinsque ces hommes politiques ! "

Etcomparant sa valeur à luià l'importance bavarde de ceministreil se disait : " Cristisi j'avais seulement centmille francs nets pour me présenter à la députationdans mon beau pays de Rouenpour rouler dans la pâte de leurgrosse malice mes braves Normands finauds et lourdaudsquel hommed'État je feraisà côté de ces polissonsimprévoyants. "

Jusqu'aucaféM. Laroche-Mathieu parlapuisayant vu qu'il étaittardil sonna pour qu'on fit avancer son coupéettendantla main au journaliste :

"C'est bien comprismon cher ami ?

--Parfaitementmon cher ministrecomptez sur moi. "

Et Du Roys'en alla tout doucement vers le journalpour commencer son articlecar il n'avait rien à faire jusqu'à quatre heures. Aquatre heuresil devait retrouverrue de ConstantinopleMme deMarelle qu'il y voyait toujours régulièrement deux foispar semainele lundi et le vendredi.

Mais enrentrant de la rédactionon lui remit une dépêchefermée ; elle était de Mme Walteret disait :



" Ilfaut absolument que je te parle aujourd'hui. C'est très gravetrès grave. Attends-moi à deux heuresrue deConstantinople. Je peux te rendre un grand service.

" Tonamie jusqu'à la mort

"VIRGINIE. "



Il jura :" Nom de Dieu ! quel crampon. " Etsaisi par un excèsde mauvaise humeuril ressortit aussitôttrop irritépour travailler.

Depuis sixsemaines il essayait de rompre avec elle sans parvenir àlasser son attachement acharné.

Elle avaiteuaprès sa chuteun accès de remords épouvantableetdans trois rendez-vous successifsavait accablé son amantde reproches et de malédictions. Ennuyé de ces scèneset déjà rassasié de cette femme mûre etdramatiqueil s'était simplement éloignéespérant que l'aventure serait finie de cette façon.Mais alors elle s'était accrochée à luiéperdumentse jetant dans cet amour comme on se jette dansune rivière avec une pierre au cou. Il s'était laisséreprendrepar faiblessepar complaisancepar égards ; etelle l'avait emprisonné dans une passion effrénéeet fatiganteelle l'avait persécuté de sa tendresse.

Ellevoulait le voir tous les joursl'appelait à tout moment pardes télégrammespour des rencontres rapides au coindes ruesdans un magasindans un jardin public.

Elle luirépétait alorsen quelques phrasestoujours lesmêmesqu'elle l'adorait et l'idolâtraitpuis elle lequittait en lui jurant " qu'elle était bien heureuse del'avoir vu ".

Elle semontrait tout autre qu'il ne l'avait rêvéeessayant dele séduire avec des grâces puérilesdesenfantillages d'amour ridicules à son âge. Etantdemeurée jusque-là strictement honnêtevierge decoeurfermée à tout sentimentignorante de toutesensualitéça avait été tout d'un coupchez cette femme sage dont la quarantaine tranquille semblait unautomne pâle après un été froidçaavait été une sorte de printemps fanéplein depetites fleurs mal sorties et de bourgeons avortésuneétrange éclosion d'amour de filletted'amour tardifardent et naïffait d'élans imprévusde petitscris de seize ansde cajoleries embarrassantesde grâcesvieillies sans avoir été jeunes. Elle lui écrivaitdix lettres en un jourdes lettres niaisement follesd'un stylebizarrepoétique et risibleorné comme celui desIndiensplein de noms de bêtes et d'oiseaux.

Dèsqu'ils étaient seulselle l'embrassait avec des gentillesseslourdes de grosse gaminedes moues de lèvres un peugrotesquesdes sauteries qui secouaient sa poitrine trop pesantesous l'étoffe du corsage. Il était surtout écoeuréde l'entendre dire " Mon rat "" Mon chien ""Mon chat "" Mon bijou "" Mon oiseau bleu "" Mon trésor "et de la voir s'offrir à luichaque fois avec une petite comédie de pudeur enfantinedepetits mouvements de crainte qu'elle jugeait gentilset de petitsjeux de pensionnaire dépravée.

Elledemandait : " A qui cette bouche-là ? " Et quand ilne répondait pas tout de suite : " C'est à moi "-- elle insistait jusqu'à le faire pâlir d'énervement.

Elleaurait dû sentirlui semblait-ilqu'il fauten amouruntactune adresseune prudence et une justesse extrêmesques'étant donnée à luielle mûremèrede famillefemme du mondeelle devait se livrer gravementavec unesorte d'emportement contenusévèreavec des larmespeut-êtremais avec les larmes de Didonnon plus avec cellesde Juliette.

Elle luirépétait sans cesse :

"Comme je t'aimemon petit ! M'aimes-tu autantdismon bébé? "

Il nepouvait plus l'entendre prononcer " mon petit " ni "mon bébé " sans avoir envie de l'appeler " mavieille ".

Elle luidisait :

"Quelle folie j'ai faite de te céder. Mais je ne le regrettepas. C'est si bon d'aimer. "

Tout celasemblait à Georges irritant dans cette bouche. Elle murmurait: " C'est si bon d'aimer " comme l'aurait fait une ingénueau théâtre.

Et puiselle l'exaspérait par la maladresse de sa caresse. Devenuesoudain sensuelle sous le baiser de ce beau garçon qui avaitsi fort allumé son sangelle apportait dans son étreinteune ardeur inhabile et une application sérieuse qui donnaientà rire à Du Roy et le faisaient songer aux vieillardsqui essaient d'apprendre à lire.

Et quandelle aurait dû le meurtrir dans ses brasen le regardantardemment de cet oeil profond et terrible qu'ont certaines femmesdéfraîchiessuperbes en leur dernier amourquand elleaurait dû le mordre de sa bouche muette et frissonnante enl'écrasant sous sa chair épaisse et chaudefatiguéemais insatiableelle se trémoussait comme une gamine etzézayait pour être gracieuse :

T'aimetantmon petit. T'aime tant. Fais un beau m'amour à ta petitefemme ! "

Il avaitalors une envie folle de jurerde prendre son chapeau et de partiren tapant la porte.

Ilss'étaient vus souventdans les premiers tempsrue deConstantinoplemais Du Royqui redoutait une rencontre avec Mme deMarelletrouvait mille prétextes maintenant pour se refuser àces rendez-vous.

Il avaitdû alors venir presque tous les jours chez elletantôtdéjeunertantôt dîner. Elle lui serrait la mainsous la tablelui tendait sa bouche derrière les portes. Maislui s'amusait surtout à jouer avec Suzanne qui l'égayaitpar ses drôleries. Dans son corps de poupée s'agitait unesprit agile et malinimprévu et sournoisqui faisaittoujours la parade comme une marionnette de foire. Elle se moquait detout et de tout le mondeavec un à-propos mordant. Georgesexcitait sa vervela poussait à l'ironieet ilss'entendaient à merveille.

Ellel'appelait à tout instant :

"ÉcoutezBel-Ami. Venez iciBel-Ami. "

Ilquittait aussitôt la maman pour courir à la fillette quilui murmurait quelque méchanceté dans l'oreilleet ilsriaient de tout leur coeur.

Cependantdégoûté de l'amour de la mèreil enarrivait à une insurmontable répugnance ; il ne pouvaitplus la voirni l'entendreni penser à elle sans colère.Il cessa donc d'aller chez ellede répondre à seslettreset de céder à ses appels.

Ellecomprit enfin qu'il ne l'aimait pluset souffrit horriblement. Maiselle s'acharnaelle l'épiale suivitl'attendit dans unfiacre aux stores baissésà la porte du journalàla porte de sa maisondans les rues où elle espéraitqu'il passerait.

Il avaitenvie de la maltraiterde l'injurierde la frapperde lui direnettement : " Zutj'en ai assezvous m'embêtez. "Mais il gardait toujours quelques ménagementsà causede La Vie Française ; et il tâchaitàforce de froideurde duretés enveloppées d'égardset même de paroles rudes par momentsde lui faire comprendrequ'il fallait bien que cela finît.

Elles'entêtait surtout à chercher des ruses pour l'attirerrue de Constantinopleet il tremblait sans cesse que les deux femmesne se trouvassentun journez à nezà la porte.

Sonaffection pour Mme de Marelleau contraireavait grandi pendantl'été. Il l'appelait son " gamin "etdécidément elle lui plaisait. Leurs deux naturesavaient des crochets pareils ; ils étaient bienl'un etl'autrede la race aventureuse des vagabonds de la viede cesvagabonds mondains qui ressemblent fortsans s'en douterauxbohèmes des grandes routes.

Ilsavaient eu un été d'amour charmantun étéd'étudiants qui font la noces'échappant pour allerdéjeuner ou dîner à ArgenteuilàBougivalà Maisonsà Poissypassant des heures dansun bateau à cueillir des fleurs le long des berges. Elleadorait les fritures de Seineles gibelottes et les mateloteslestonnelles des cabarets et les cris des canotiers. Il aimait partiravec ellepar un jour clairsur l'impériale d'un train debanlieue et traverseren disant des bêtises gaiesla vilainecampagne de Paris où bourgeonnent d'affreux chalets bourgeois.

Et quandil lui fallait rentrer pour dîner chez Mme Walteril haïssaitla vieille maîtresse acharnéeen souvenir de la jeunequ'il venait de quitteret qui avait défloré sesdésirs et moissonné son ardeur dans les herbes du bordde l'eau.

Il secroyait enfin à peu près délivré de laPatronneà qui il avait exprimé d'une façonclairepresque brutalesa résolution de romprequand ilreçut au journal le télégramme l'appelantàdeux heuresrue de Constantinople.

Il lerelisait en marchant : " Il faut absolument que je te parleaujourd'hui. C'est très gravetrès grave. Attends-moià deux heures rue de Constantinople. Je peux te rendre ungrand service. Ton amie jusqu'à la mort. -- VIRGINIE. "

Il pensait: " Qu'est-ce qu'elle me veut encorecette vieille chouette ?Je parie qu'elle n'a rien à me dire. Elle va me répéterqu'elle m'adore. Pourtant il faut voir. Elle parle d'une chose trèsgrave et d'un grand servicec'est peut-être vrai. Et Clotildequi vient à quatre heures. Il faut que j'expédie lapremière à trois heures au plus tard. Sacristi ! pourvuqu'elles ne se rencontrent pas. Quelles rosses de femmes ! "

Et ilsongea qu'en effet la sienne était la seule qui ne letourmentait jamais. Elle vivait de son côtéet elleavait l'air de l'aimer beaucoupaux heures destinées àl'amourcar elle n'admettait pas qu'on dérangeâtl'ordre immuable des occupations ordinaires de la vie.

Il allaità pas lentsvers son logis de rendez-vouss'excitantmentalement contre la Patronne :

" Ah! je vais la recevoir d'une jolie façon si elle n'a rien àme dire. Le français de Cambronne sera académiqueauprès du mien. Je lui déclare que je ne fiche plus lespieds chez elled'abord. "

Et ilentra pour entendre Mme Walter.

Ellearriva presque aussitôtet dès qu'elle l'eut aperçu:

" Ah! tu as reçu ma dépêche ! Quelle chance ! "

Il avaitpris un visage méchant :

"Parbleuje l'ai trouvée au journalau moment où jepartais pour la Chambre. Qu'est-ce que tu me veux encore ? "

Elle avaitrelevé sa voilette pour l'embrasseret elle s'approchait avecun air craintif et soumis de chienne souvent battue.

"Comme tu es cruel pour moi... Comme tu me parles durement...Qu'est-ce que je t'ai fait ? Tu ne te figures pas comme je souffrepar toi ! "

Il grogna:

" Tune vas pas recommencer ? "

Elle étaitdebout tout près de luiattendant un sourireun geste pourse jeter dans ses bras.

Ellemurmura :

" Ilne fallait pas me prendre pour me traiter ainsiil fallait melaisser sage et heureusecomme j'étais. Te rappelles-tu ceque tu me disais dans l'égliseet comme tu m'as fait entrerde force dans cette maison ? Et voilà maintenant comment tu meparles ! comment tu me reçois ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! que tume fais mal ! "

Il frappadu piedetviolemment :

" Ah! maiszut ! En voilà assez. Je ne peux pas te voir uneminute sans entendre cette chanson-là. On dirait vraiment queje t'ai prise à douze ans et que tu étais ignorantecomme un ange. Nonma chèrerétablissons les faitsil n'y a pas eu détournement de mineure. Tu t'es donnéeà moien plein âge de raison. Je t'en remercieje t'ensuis absolument reconnaissantmais je ne suis pas tenu d'êtreattaché à ta jupe jusqu'à la mort. Tu as un mariet j'ai une femme. Nous ne sommes libres ni l'un ni l'autre. Nousnous sommes offert un capriceni vu ni connuc'est fini. "

Elle dit :

" Oh! que tu es brutal ! que tu es grossierque tu es infâme ! Non! je n'étais plus une jeune fillemais je n'avais jamaisaiméjamais failli... "

Il luicoupa la parole :

" Tume l'as déjà répété vingt foisjele sais. Mais tu avais eu deux enfants... je ne t'ai donc pasdéflorée... "

Ellerecula :

" Oh! Georgesc'est indigne !... "

Et portantses deux mains à sa poitrineelle commença àsuffoqueravec des sanglots qui lui montaient à la gorge.

Quand ilvit les larmes arriveril prit son chapeau sur le coin de lacheminée :

" Ah! tu vas pleurer ! Alorsbonsoir. C'est pour cette représentation-làque tu m'avais fait venir ? "

Elle fitun pas afin de lui barrer la route ettirant vivement un mouchoir desa poches'essuya les yeux d'un geste brusque. Sa voix s'affermitsous l'effort de sa volonté et elle dit interrompue par unchevrotement de douleur :

"Non... je suis venue pour... pour te donner une nouvelle... unenouvelle politique... pour te donner le moyen de gagner cinquantemille francs... ou même plus... si tu veux. "

Ildemandaadouci tout à coup :

Comment ça! Qu'est-ce que tu veux dire ?

-- J'aisurpris par hasardhier soirquelques mots de mon mari et deLaroche. Ils ne se cachaient pas beaucoup devant moid'ailleurs.Mais Walter recommandait au ministre de ne pas te mettre dans lesecret parce que tu dévoilerais tout. "

Du Royavait reposé son chapeau sur une chaise. Il attendaittrèsattentif.

"Alorsqu'est-ce qu'il y a ?

-- Ilsvont s'emparer du Maroc !

-- Allonsdonc. J'ai déjeuné avec Laroche qui m'a presque dictéles intentions du cabinet.

Nonmonchériils t'ont joué parce qu'ils ont peur qu'onconnaisse leur combinaison.

--Assieds-toi "dit Georges.

Et ils'assit lui-même sur un fauteuil. Alors elle attira par terreun petit tabouretet s'accroupit dessusentre les jambes du jeunehomme. Elle repritd'une voix câline :

"Comme je pense toujours à toije fais attention maintenant àtout ce qu'on chuchote autour de moi. "

Et elle semitdoucementà lui expliquer comment elle avait devinédepuis quelque temps qu'on préparait quelque chose àson insuqu'on se servait de lui en redoutant son concours.

Elledisait :

" Tusaisquand on aimeon devient rusée. "

Enfinlaveilleelle avait compris. C'était une grosse affaireunetrès grosse affaire préparée dans l'ombre. Ellesouriait maintenantheureuse de son adresse ; elle s'exaltaitparlant en femme de financierhabituée à voir machinerles coups de bourseles évolutions des valeursles accèsde hausse et de baisse ruinant en deux heures de spéculationdes milliers de petits bourgeoisde petits rentiersqui ont placéleurs économies sur des fonds garantis par des noms d'hommeshonorésrespectéshommes politiques ou hommes debanque.

Ellerépétait :

" Oh! c'est très fort ce qu'ils ont fait. Très fort. C'estWalter qui a tout mené d'ailleurset il s'y entend. Vraimentc'est de premier ordre. "

Ils'impatientait de ces préparations.

"Voyonsdis vite.

-- Ehbienvoilà. L'expédition de Tanger étaitdécidée entre eux dès le jour où Larochea pris les Affaires étrangères ; etpeu à peuils ont racheté tout l'emprunt du Maroc qui était tombéà soixante-quatre ou cinq francs. Ils l'ont rachetétrès habilementpar le moyen d'agents suspectsvéreuxqui n'éveillaient aucune méfiance. Ils ont roulémême les Rothschildqui s'étonnaient de voir toujoursdemander du marocain. On leur a répondu en nommant lesintermédiairestous taréstous à la côte.Ça a tranquillisé la grande banque. Et puis maintenanton va faire l'expéditionet dès que nous seronslà-basl'État français garantira la dette. Nosamis auront gagné cinquante ou soixante millions. Tu comprendsl'affaire ? Tu comprends aussi comme on a peur de tout le mondepeurde la moindre indiscrétion. "

Elle avaitappuyé sa tête sur le gilet du jeune hommeet les brasposés sur ses jambeselle se serraitse collait contre luisentant bien qu'elle l'intéressait à présentprête à tout faireà tout commettrepour unecaressepour un sourire.

Il demanda:

" Tues bien sûre ? "

Ellerépondit avec confiance :

" Oh! je crois bien ! "

Il déclara:

"C'est très forten effet. Quant à ce salop de Larocheen voilà un que je repincerai. Oh ! le gredin ! qu'il prennegarde à lui !... qu'il prenne garde à lui... Sacarcasse de ministre me restera entre les doigts ! "

Puis il semit à réfléchiret il murmura :

" Ilfaudrait pourtant profiter de ça.

-- Tu peuxencore acheter de l'empruntdit-elle. Il n'est qu'àsoixante-douze francs. "

Il reprit:

"Ouimais je n'ai pas d'argent disponible. "

Elle levales yeux vers luides yeux pleins de supplication.

" J'yai pensémon chatet si tu étais bien gentilbiengentilsi tu m'aimais un peutu me laisserais t'en prêter. "

Ilrépondit brusquementpresque durement :

"Quant à çanonpar exemple. "

Ellemurmurad'une voix implorante :

"Écouteil y a une chose que tu peux faire sans emprunter del'argent. Je voulais en acheter pour dix mille francs de cet empruntmoipour me créer une petite cassette. Eh bienj'en prendraipour vingt mille ! Tu te mets de moitié. Tu comprends bien queje ne vais pas rembourser ça à Walter. Il n'y a doncrien à payer pour le moment. Si ça réussittugagnes soixante-dix mille francs. Si ça ne réussit pastu me devras dix mille francs que tu me paieras à ton gré."

Il ditencore :

"Nonje n'aime guère ces combinaisons-là. "

Alorselle raisonna pour le déciderelle lui prouva qu'il engageaiten réalité dix mille francs sur parolequ'il couraitdes risquespar conséquentqu'elle ne lui avançaitrien puisque les déboursés étaient faits par laBanque Walter.

Elle luidémontra en outre que c'était lui qui avait menédans La Vie Françaisetoute la campagne politique quirendait possible cette affairequ'il serait bien naïf en n'enprofitant pas.

Ilhésitait encore. Elle ajouta :

"Mais songe donc qu'en vérité c'est Walter qui te lesavanceces dix mille francset que tu lui as rendu des services quivalent plus que ça.

-- Ehbiensoitdit-il. Je me mets de moitié avec toi. Si nousperdonsje te rembourserai dix mille francs. "

Elle futsi contente qu'elle se relevasaisit à deux mains sa têteet se mit à l'embrasser avidement.

Il ne sedéfendit point d'abordpuis comme elle s'enhardissaitl'étreignant et le dévorant de caressesil songea quel'autre allait venir tout à l'heure et que s'il faiblissait ilperdrait du tempset laisserait aux bras de la vieille une ardeurqu'il valait mieux garder pour la jeune.

Alors illa repoussa doucement.

"Voyonssois sage "dit-il.

Elle leregarda avec des yeux désolés :

" Oh! Georgesje ne peux même plus t'embrasser. "

Ilrépondit :

"Nonpas aujourd'hui. J'ai un peu de migraine et cela me fait mal. "

Alors ellese rassitdocileentre ses jambes. Elle demanda :

"Veux-tu venir dîner demain à la maison ? Quel plaisir tume ferais ! "

Il hésitapuis n'osa point refuser.

"Mais ouicertainement.

-- Mercimon chéri. "

Ellefrottait lentement sa joue sur la poitrine du jeune hommed'unmouvement câlin et régulieret un de ses longs cheveuxnoirs se prit dans le gilet.

Elle s'enaperçutet une idée folle lui traversa l'espritunede ces idées superstitieuses qui sont souvent toute la raisondes femmes. Elle se mit à enrouler tout doucement ce cheveuautour d'un bouton. Puis elle en attacha un autre au bouton suivantun autre encore à celui du dessus. A chaque bouton elle ennouait un.

Il allaitles arracher tout à l'heureen se levant. Il lui ferait malquel bonheur ! Et il emporterait quelque chose d'ellesans lesavoiril emporterait une petite mèche de sa cheveluredontil n'avait jamais demandé. C'était un lien par lequelelle l'attachaitun lien secretinvisible ! un talisman qu'ellelaissait sur lui. Sans le vouloiril penserait à elleilrêverait d'elleil l'aimerait un peu plus le lendemain.

Il dittout à coup :

" Ilva falloir que je te quitte parce qu'on m'attend à la Chambrepour la fin de la séance. Je ne puis manquer aujourd'hui. "

Ellesoupira :

" Oh! déjà. " Puisrésignée :

" Vamon chérimais tu viendras dîner demain. "

Etbrusquementelle s'écarta. Ce fut sur sa tête unedouleur courte et vive comme si on lui eût piqué la peauavec des aiguilles. Son coeur battait ; elle était contented'avoir souffert un peu par lui.

"Adieu ! " dit-elle.

Il la pritdans ses bras avec un sourire compatissant et lui baisa les yeuxfroidement.

Mais elleaffolée par ce contactmurmura encore une fois : " Déjà! " Et son regard suppliant montrait la chambre dont la porteétait ouverte.

Ill'éloigna de luiet d'un ton pressé :

" Ilfaut que je me sauveje vais arriver en retard. "

Alors ellelui tendit ses lèvres qu'il effleura à peineet luiayant donné son ombrelle qu'elle oubliaitil reprit :

"Allonsallonsdépêchons-nousil est plus de troisheures. "

Ellesortit devant lui ; elle répétait :

"Demainsept heures. "

Ilrépondit :

"Demainsept heures. "

Ils seséparèrent. Elle tourna à droiteet lui àgauche.

Du Royremonta jusqu'au boulevard extérieur. Puisil redescendit leboulevard Malesherbesqu'il se mit à suivreà paslents. En passant devant un pâtissieril aperçut desmarrons glacés dans une coupe de cristalet il pensa : "Je vais en rapporter une livre pour Clotilde. " Il acheta un sacde ces fruits sucrés qu'elle aimait à la folie. Aquatre heuresil était rentré pour attendre sa jeunemaîtresse.

Elle vintun peu en retard parce que son mari était arrivé pourhuit jours. Elle demanda :

"Peux-tu venir dîner demain ? Il serait enchanté de tevoir.

-- Nonjedîne chez le Patron. Nous avons un tas de combinaisonspolitiques et financières qui nous occupent. "

Elle avaitenlevé son chapeau. Elle ôtait maintenant son corsagequi la serrait trop.

Il luimontra le sac sur la cheminée :

" Jet'ai apporté des marrons glacés. "

Ellebattit des mains :

"Quelle chance ! comme tu es mignon. "

Elle lespriten goûta unet déclara :

" Ilssont délicieux. Je sens que je n'en laisserai pas un seul. "

Puis elleajouta en regardant Georges avec une gaieté sensuelle :

" Tucaresses donc tous mes vices ? "

Ellemangeait lentement les marrons et jetait sans cesse un coup d'oeil aufond du sac pour voir s'il en restait toujours.

Elle dit :

"Tiensassieds-toi dans le fauteuilje vais m'accroupir entre tesjambes pour grignoter mes bonbons.

Je seraitrès bien. "

Il sourits'assitet la prit entre ses cuisses ouvertes comme il tenait tout àl'heure Mme Walter.

Ellelevait la tête vers lui pour lui parleret disaitla bouchepleine :

" Tune sais pasmon chérij'ai rêvé de toij'airêvé que nous faisions un grand voyagetous les deuxsur un chameau. Il avait deux bossesnous étions àcheval chacun sur une bosseet nous traversions le désert.Nous avions emporté des sandwiches dans un papier et du vindans une bouteille et nous faisions la dînette sur nos bosses.Mais ça m'ennuyait parce que nous ne pouvions pas faire autrechosenous étions trop loin l'un de l'autreet moi jevoulais descendre. "

Ilrépondit :

" Moiaussi je veux descendre. "

Il riaits'amusant de l'histoireil la poussait à dire des bêtisesà bavarderà raconter tous ces enfantillagestoutesces niaiseries tendres que débitent les amoureux. Cesgamineriesqu'il trouvait gentilles dans la bouche de Mme deMarellel'auraient exaspéré dans celle de Mme Walter.

Clotildel'appelait aussi : " Mon chérimon petitmon chat. "Ces mots lui semblaient doux et caressants. Dits par l'autre tout àl'heureils l'irritaient et l'écoeuraient. Car les parolesd'amourqui sont toujours les mêmesprennent le goûtdes lèvres dont elles sortent.

Mais ilpensaittout en s'égayant de ces foliesaux soixante-dixmille francs qu'il allait gagneretbrusquementil arrêtaavec deux petits coups de doigt sur la têtele verbiage de sonamie :

"Écoutema chatte. Je vais te charger d'une commission pourton mari. Dis-lui de ma part d'acheterdemainpour dix mille francsd'emprunt du Maroc qui est à soixante-douze ; et je luipromets qu'il aura gagné de soixante à quatre-vingtmille francs avant trois mois. Recommande-lui le silence absolu.Dis-luide ma partque l'expédition de Tanger est décidéeet que l'État Français va garantir la dette marocaine.Mais ne te coupe pas avec d'autres. C'est un secret d'État queje confie là. "

Ellel'écoutaitsérieuse. Elle murmura :

" Jete remercie. Je préviendrai mon mari dès ce soir. Tupeux compter sur lui ; il ne parlera pas. C'est un homme trèssûr. Il n'y a aucun danger. "

Mais elleavait mangé tous les marrons. Elle écrasa le sac entreses mains et le jeta dans la cheminée. Puis elle dit : "Allons nous coucher. " Et sans se lever elle commença àdéboutonner le gilet de Georges.

Tout àcoup elle s'arrêtaet tirant entre deux doigts un long cheveupris dans une boutonnièreelle se mit à rire :

"Tiens. Tu as emporté un cheveu de Madeleine. En voilàun mari fidèle ! "

Puisredevenue sérieuseelle examina longuement sur sa mainl'imperceptible fil qu'elle avait trouvé et elle murmura :

" Cen'est pas de Madeleineil est brun. "

Il sourit:

" Ilvient probablement de la femme de chambre. "

Mais elleinspectait le gilet avec une attention de policieret elle cueillitun second cheveu enroulé autour d'un bouton ; puis elle enaperçut un troisième ; etpâlietremblante unpeuelle s'écria :

" Oh! tu as couché avec une femme qui t'a mis des cheveux àtous tes boutons. "

Ils'étonnaitil balbutiait :

"Mais non. Tu es folle... "

Soudain ilse rappelacompritse troubla d'abordpuis nia en ricanantpasfâché au fond qu'elle le soupçonnât d'avoirdes bonnes fortunes.

Ellecherchait toujours et toujours trouvait des cheveux qu'elle déroulaitd'un mouvement rapide et jetait ensuite sur le tapis.

Elle avaitdevinéavec son instinct rusé de femmeet ellebalbutiaitfurieuserageant et prête à pleurer :

"Elle t'aimecelle-là... et elle a voulu te faire emporterquelque chose d'elle... Oh ! que tu es traître... "

Mais ellepoussa un criun cri strident de joie nerveuse : " Oh !... oh!... c'est une vieille... voilà un cheveu blanc... Ah ! tuprends des vieilles femmes maintenant... Est-ce qu'elles te paient...dis... est-ce qu'elles te paient ?... Ah ! tu en es aux vieillesfemmes... Alors tu n'as plus besoin de moi... garde l'autre... "

Elle selevacourut à son corsage jeté sur une chaise et ellele remit rapidement.

Il voulaitla retenirhonteux et balbutiant :

"Mais non... Clo... tu es stupide... je ne sais pas ce que c'est...écoute... reste... voyons... reste... "

Ellerépétait :

"Garde ta vieille femme... garde-la... fais-toi faire une bague avecses cheveux... avec ses cheveux blancs... Tu en as assez pour ça..."

Avec desgestes brusques et prompts elle s'était habilléerecoiffée et voilée ; et comme il voulait la saisirelle lui lançaà toute voléeun soufflet parla figure. Pendant qu'il demeurait étourdielle ouvrit laporte et s'enfuit.

Dèsqu'il fut seulune rage furieuse le saisit contre cette vieillerosse de mère Walter. Ah ! il allait l'envoyer couchercelle-làet durement.

Il bassinaavec de l'eau sa joue rouge. Puis il sortit à son tourenméditant sa vengeance. Cette fois il ne pardonnerait point. Ah! mais non !

Ildescendit jusqu'au boulevardetflânants'arrêtadevant la boutique d'un bijoutier pour regarder un chronomètredont il avait envie depuis longtempset qui valait dix-huit centsfrancs.

Il pensatout à coupavec une secousse de joie au coeur : " Si jegagne mes soixante-dix mille francsje pourrai me le payer. "Et il se mit à rêver à toutes les choses qu'ilferait avec ces soixante-dix mille francs.

D'abord ilserait nommé député. Et puis il achèteraitson chronomètreet puis il jouerait à la Bourseetpuis encore... et puis encore...

Il nevoulait pas entrer au journalpréférant causer avecMadeleine avant de revoir Walter et d'écrire son article ; etil se mit en route pour revenir chez lui.

Ilatteignait la rue Drouot quand il s'arrêta net ; il avaitoublié de prendre des nouvelles du comte de Vaudrecquidemeurait Chaussée-d'Antin. Il revint doncflânanttoujourspensant à mille chosesdans une songerie heureuseà des choses doucesà des choses bonnesà lafortune prochaine et aussi à cette crapule de Laroche et àcette vieille teigne de Patronne. Il ne s'inquiétait pointd'ailleursde la colère de Clotildesachant bien qu'ellepardonnait vite.

Quand ildemanda au concierge de la maison où demeurait le comte deVaudrec :

"Comment va M. de Vaudrec ? On m'a appris qu'il étaitsouffrantces jours derniers. "

L'hommerépondit :

" M.le comte est très malmonsieur. On croit qu'il ne passera pasla nuitla goutte est remontée au coeur. "

Du Roydemeura tellement effaré qu'il ne savait plus ce qu'il devaitfaire ! Vaudrec mourant ! Des idées confuses passaient en luinombreusestroublantesqu'il n'osait point s'avouer àlui-même.

Ilbalbutia : " Merci... je reviendrai... "sans comprendrece qu'il disait.

Puis ilsauta dans un fiacre et se fit conduire chez lui.

Sa femmeétait rentrée. Il pénétra dans sa chambreessoufflé et lui annonça tout de suite :

" Tune sais pas ? Vaudrec est mourant ! "

Elle étaitassise et lisait une lettre. Elle leva les yeux et trois fois desuite répéta :

"Hein ? Tu dis ?... tu dis ?... tu dis ?...

-- Je tedis que Vaudrec est mourant d'une attaque de goutte remontéeau coeur. " Puis il ajouta :

"Qu'est-ce que tu comptes faire ? "

Elles'était dresséelivideles joues secouées d'untremblement nerveuxpuis elle se mit à pleurer affreusementen cachant sa figure dans ses mains. Elle demeurait deboutsecouéepar des sanglotsdéchirée par le chagrin.

Maissoudain elle dompta sa douleurets'essuyant les yeux :

"J'y... j'y vais... ne t'occupe pas de moi... je ne sais pas àquelle heure je reviendrai... ne m'attends point... "

Ilrépondit :

"Très bien. Va. "

Ils seserrèrent la mainet elle partit si vite qu'elle oublia deprendre ses gants.

Georgesayant dîné seulse mit à écrire sonarticle. Il le fit exactement selon les intentions du ministrelaissant entendre aux lecteurs que l'expédition du Marocn'aurait pas lieu. Puis il le porta au journalcausa quelquesinstants avec le Patron et repartit en fumantle coeur légersans qu'il comprît pourquoi.

Sa femmen'était pas rentrée. Il se coucha et s'endormit.

Madeleinerevint vers minuit. Georgesréveillé brusquements'était assis dans son lit.

Il demanda:

" Ehbien ? "

Il nel'avait jamais vue si pâle et si émue. Elle murmura :

" IIest mort.

-- Ah !Et... il ne t'a rien dit ?

-- Rien.Il avait perdu connaissance quand je suis arrivée. "

Georgessongeait. Des questions lui venaient aux lèvres qu'il n'osaitpoint faire.

"Couche-toi "dit-il.

Elle sedéshabilla rapidementpuis se glissa auprès de lui.

Il reprit:

"Avait-il des parents à son lit de mort ?

-- Rienqu'un neveu.

-- Ah ! Levoyait-il souventce neveu ?

-- Jamais.Ils ne s'étaient point rencontrés depuis dix ans.

--Avait-il d'autres parents ?

-- Non...Je ne crois pas.

--Alors... c'est ce neveu qui doit hériter ?

-- Je nesais pas.

-- IIétait très richeVaudrec ?

-- Ouitrès riche.

-- Sais-tuce qu'il avait à peu près ?

-- Nonpas au juste. Un ou deux millionspeut-être ? "

Il ne ditplus rien. Elle souffla la bougie. Et ils demeurèrent étenduscôte à côte dans la nuitsilencieuxéveilléset songeant.

Il n'avaitplus envie de dormir. Il trouvait maigres maintenant les soixante-dixmille francs promis par Mme Walter. Soudain il crut que Madeleinepleurait. Il demanda pour s'en assurer :

"Dors-tu ?

-- Non. "

Elle avaitla voix mouillée et tremblante. Il reprit :

"J'ai oublié de te dire tantôt que ton ministre nous afichus dedans.

-- Commentça ? "

Et il luicontatout au longavec tous les détailsla combinaisonpréparée entre Laroche et Walter.

Quand ileut finielle demanda :

"Comment sais-tu ça ? "

Ilrépondit :

" Tume permettras de ne point te le dire. Tu as tes procédésd'information que je ne pénètre point. J'ai les miensque je désire garder. Je réponds en tout cas del'exactitude de mes renseignements. "

Alors ellemurmura :

"Ouic'est possible... Je me doutais qu'ils faisaient quelque chosesans nous. "

MaisGeorges que le sommeil ne gagnait pass'était rapprochéde sa femmeetdoucementil lui baisa l'oreille. Elle le repoussaavec vivacité :

" Jet'en prielaisse-moi tranquillen'est-ce pas ? Je ne suis pointd'humeur à batifoler. "

Il seretournarésignévers le muretayant ferméles yeuxil finit par s'endormir.



VI




L'égliseétait tendue de noiretsur le portailun grand écussoncoiffé d'une couronne annonçait aux passants qu'onenterrait un gentilhomme.

Lacérémonie venait de finirles assistants s'en allaientlentementdéfilant devant le cercueil et devant le neveu ducomte de Vaudrecqui serrait les mains et rendait les saluts.

QuandGeorges Du Roy et sa femme furent sortisils se mirent àmarcher côte à côtepour rentrer chez eux. Ils setaisaientpréoccupés.

EnfinGeorges prononçacomme parlant à lui-même :

"Vraimentc'est bien étonnant ! "

Madeleinedemanda :

"Quoi doncmon ami ?

-- QueVaudrec ne nous ait rien laissé ! "

Ellerougit brusquementcomme si un voile rose se fût étendutout à coup sur sa peau blancheen montant de la gorge auvisageet elle dit :

"Pourquoi nous aurait-il laissé quelque chose ? Il n'y avaitaucune raison pour ça ! "

Puisaprès quelques instants de silenceelle reprit :

" Ilexiste peut-être un testament chez un notaire. Nous ne saurionsrien encore. "

Ilréfléchitpuis murmura :

"Ouic'est probablecarenfinc'était notre meilleur amiàtous les deux. Il dînait deux fois par semaine à lamaisonil venait à tout moment. Il était chez lui cheznoustout à fait chez lui. Il t'aimait comme un pèreet il n'avait pas de famillepas d'enfantspas de frères nide soeursrien qu'un neveuun neveu éloigné. Ouiildoit y avoir un testament. Je ne tiendrais pas à grand-choseun souvenirpour prouver qu'il a pensé à nousqu'ilnous aimaitqu'il reconnaissait l'affection que nous avions pourlui. Il nous devait bien une marque d'amitié. "

Elle ditd'un air pensif et indifférent :

"C'est possibleen effetqu'il y ait un testament. "

Comme ilsrentraient chez euxle domestique présenta une lettre àMadeleine. Elle l'ouvritpuis la tendit à son mari.



Étudede Maître Lamaneur

Notaire

17ruedes Vosges



_Madame



J'ail'honneur de vous prier de vouloir bien passer à mon étudede deux heures à quatre heuresmardimercredi ou jeudipouraffaire qui vous concerne.

Recevezetc_.

LAMANEUR.



Georgesavait rougià son tour :

" Çadoit être ça. C'est drôle que ce soit toi qu'ilappelleet non moi qui suis légalement le chef de famille. "

Elle nerépondit point d'abordpuis après une courte réflexion:

"Veux-tu que nous y allions tout à l'heure ?

-- Ouijeveux bien. "

Ils semirent en route dès qu'ils eurent déjeuné.

Lorsqu'ilsentrèrent dans l'étude de maître Lamaneurlepremier clerc se leva avec un empressement marqué et les fitpénétrer chez son patron.

Le notaireétait un petit homme tout rondrond de partout. Sa têteavait l'air d'une boule clouée sur une autre boule queportaient deux jambes si petitessi courtes qu'elles ressemblaientaussi presque à des boules.

Il saluaindiqua des siègeset dit en se tournant vers Madeleine :

"Madameje vous ai appelée afin de vous donner connaissance dutestament du comte de Vaudrec qui vous concerne. "

Georges neput se tenir de murmurer :

" Jem'en étais douté. "

Le notaireajouta :

" Jevais vous communiquer cette piècetrès courted'ailleurs. "

Ilatteignit un papier dans un carton devant luiet lut :

" JesoussignéPaul-Émile-Cyprien-Gontrancomte deVaudrecsain de corps et d'espritexprime ici mes dernièresvolontés.

" Lamort pouvant nous emporter à tout momentje veux prendreenprévision de son atteintela précaution d'écriremon testament qui sera déposé chez maîtreLamaneur.

"N'ayant pas d'héritiers directsje lègue toute mafortunecomposée de valeurs de bourse pour six cent millefrancs et de biens-fonds pour cinq cent mille francs environàMme Claire-Madeleine Du Roysans aucune charge ou condition. Je laprie d'accepter ce don d'un ami mortcomme preuve d'une affectiondévouéeprofonde et respectueuse. "

Le notaireajouta :

"C'est tout. Cette pièce est datée du mois d'aoûtdernier et a remplacé un document de même naturefaitil y a deux ansau nom de Mme Claire-Madeleine Forestier. J'ai cepremier testament qui pourrait prouveren cas de contestation de lapart de la familleque la volonté de M. le comte de Vaudrecn'a point varié. "

Madeleinetrès pâleregardait ses pieds. Georgesnerveuxroulait entre ses doigts le bout de sa moustache. Le notaire repritaprès un moment de silence :

" Ilest bien entendumonsieurque madame ne peut accepter ce legs sansvotre consentement. "

Du Roy selevaetd'un ton sec :

" Jedemande le temps de réfléchir. "

Lenotairequi souriaits'inclinaet d'une voix aimable :

" Jecomprends le scrupule qui vous fait hésitermonsieur. Je doisajouter que le neveu de M. de Vaudrecqui a pris connaissancecematin mêmedes dernières intentions de son onclesedéclare prêt à les respecter si on lui abandonneune somme de cent mille francs. A mon avisle testament estinattaquablemais un procès ferait du bruit qu'il vousconviendra peut-être d'éviter. Le monde a souvent desjugements malveillants. Dans tous les caspourrez-vous me faireconnaître votre réponse sur tous les points avant samedi? "

Georgess'inclina : " Ouimonsieur. " Puis il salua aveccérémoniefit passer sa femme demeurée muetteet il sortit d'un air tellement roide que le notaire ne souriaitplus.

Dèsqu'ils furent rentrés chez euxDu Roy ferma brusquement laporteetjetant son chapeau sur le lit :

" Tuas été la maîtresse de Vaudrec ? "

Madeleinequi enlevait son voilese retourna d'une secousse :

" Moi? Oh !

-- Ouitoi. On ne laisse pas toute sa fortune à une femmesansque... "

Elle étaitdevenue tremblante et ne parvenait point à ôter lesépingles qui retenaient le tissu transparent.

Aprèsun moment de réflexionelle balbutiad'une voix agitée:

"Voyons... voyons... tu es fou... tu es... tu es... Est-ce quetoi-même... tout à l'heure... tu n'espéraispas... qu'il te laisserait quelque chose ? "

Georgesrestait deboutprès d'ellesuivant toutes ses émotionscomme un magistrat qui cherche à surprendre les moindresdéfaillances d'un prévenu. Il prononçaeninsistant sur chaque mot :

"Oui... il pouvait me laisser quelque choseà moi... àmoiton mari... à moison ami... entends-tu... mais pas àtoi... à toison amie... à toima femme. Ladistinction est capitaleessentielleau point de vue desconvenances... et de l'opinion publique. "

Madeleineà son tourle regardait fixementdans la transparence desyeuxd'une façon profonde et singulièrecomme pour ylire quelque chosecomme pour y découvrir cet inconnu del'être qu'on ne pénètre jamais et qu'on peut àpeine entrevoir en des secondes rapidesen ces moments de non-gardeou d'abandonou d'inattentionqui sont comme des portes laisséesentrouvertes sur les mystérieux dedans de l'esprit. Et ellearticula lentement :

" Ilme semble pourtant que si... qu'on eût trouvé au moinsaussi étrange un legs de cette importancede lui... àtoi. "

Il demandabrusquement :

"Pourquoi ça ? "

Elle dit :

"Parce que... "

Ellehésitapuis reprit :

"Parce que tu es mon mari... que tu ne le connais en somme que depuispeu... parce que je suis son amie depuis très longtemps...moi... parce que son premier testamentfait du vivant de Forestierétait déjà en ma faveur. "

Georgess'était mis à marcher à grands pas. Il déclara:

" Tune peux pas accepter ça. "

Ellerépondit avec indifférence :

"Parfaitement ; alorsce n'est pas la peine d'attendre àsamedi ; nous pouvons faire prévenir tout de suite maîtreLamaneur. "

Ils'arrêta en face d'elle ; et ils demeurèrent de nouveauquelques instants les yeux dans les yeuxs'efforçant d'allerjusqu'à l'impénétrable secret de leurs coeursde se sonder jusqu'au vif de la pensée. Ils tâchaient dese voir à nu la conscience en une interrogation ardente etmuette : lutte intime de deux êtres quivivant côte àcôtes'ignorent toujoursse soupçonnentse flairentse guettentmais ne se connaissent pas jusqu'au fond vaseux del'âme.

Etbrusquementil lui murmura dans le visageà voix basse :

"Allonsavoue que tu étais la maîtresse de Vaudrec. "

Ellehaussa les épaules :

" Tues stupide... Vaudrec avait beaucoup d'affection pour moibeaucoup... mais rien de plus... jamais. "

Il frappadu pied :

" Tumens. Ce n'est pas possible. "

Ellerépondit tranquillement :

"C'est comme çapourtant. "

Il se mità marcherpuiss'arrêtant encore :

"Explique-moialorspourquoi il te laisse toute sa fortuneàtoi... "

Elle lefit avec un air nonchalant et désintéressé :

"C'est tout simple. Comme tu le disais tantôtil n'avait quenous d'amisou plutôt que moicar il m'a connue enfant. Mamère était dame de compagnie chez des parents àlui. Il venait sans cesse icietcomme il n'avait pas d'héritiersnaturelsil a pensé à moi. Qu'il ait eu un peu d'amourpour moic'est possible. Mais quelle est la femme qui n'a jamais étéaimée ainsi ? Que cette tendresse cachéesecrèteait mis mon nom sous sa plume quand il a pensé àprendre des dispositions dernièrespourquoi pas ? Ilm'apportait des fleurschaque lundi. Tu ne t'en étonnaisnullement et il ne t'en donnait pointà toin'est-ce pas ?Aujourd'huiil me donne sa fortune par la même raison et parcequ'il n'a personne à qui l'offrir. Il seraitau contraireextrêmement surprenant qu'il te l'eût laissée ?Pourquoi ? Que lui es-tu ? "

Elleparlait avec tant de naturel et de tranquillité que Georgeshésitait.

Il reprit:

"C'est égalnous ne pouvons accepter cet héritage dansces conditions. Ce serait d'un effet déplorable. Tout le mondecroirait la chosetout le monde en jaserait et rirait de moi. Lesconfrères sont déjà trop disposés àme jalouser et à m'attaquer. Je dois avoir plus que personnele souci de mon honneur et le soin de ma réputation. Il m'estimpossible d'admettre et de permettre que ma femme accepte un legs decette nature d'un homme que la rumeur publique lui a déjàprêté pour amant. Forestier aurait peut-êtretoléré celaluimais moinon. "

Ellemurmura avec douceur :

" Ehbienmon amin'acceptons pasce sera un million de moins dansnotre pochevoilà tout. "

Ilmarchait toujourset il se mit à penser tout hautparlantpour sa femme sans s'adresser à elle.

" Ehbienoui... un million... tant pis... Il n'a pas compris en testantquelle faute de tactquel oubli des convenances il commettait. Iln'a pas vu dans quelle position fausseridiculeil allait memettre... Tout est affaire de nuances dans la vie... Il fallait qu'ilm'en laissât la moitiéça arrangeait tout. "

Ils'assitcroisa ses jambes et se mit à rouler le bout de sesmoustachescomme il faisait aux heures d'ennuid'inquiétudeet de réflexion difficile.

Madeleineprit une tapisserie à laquelle elle travaillait de temps entempset elle dit en choisissant ses laines :

"Moije n'ai qu'à me taire. C'est à toi de réfléchir."

Il futlongtemps sans répondrepuis il prononçaen hésitant:

" Lemonde ne comprendra jamais et que Vaudrec ait fait de toi son uniquehéritière et que j'aie admis celamoi. Recevoir cettefortune de cette façonce serait avouer... avouer de ta partune liaison coupableet de la mienne une complaisance infâme...Comprends-tu comment on interpréterait notre acceptation ? Ilfaudrait trouver un biaisun moyen adroit de pallier la chose. Ilfaudrait laisser entendrepar exemplequ'il a partagé entrenous cette fortuneen donnant la moitié au marila moitiéà la femme. "

Elledemanda :

" Jene vois pas comment cela pourrait se fairepuisque le testament estformel. "

Ilrépondit :

" Oh! c'est bien simple. Tu pourrais me laisser la moitié del'héritage par donation entre vifs. Nous n'avons pasd'enfantsc'est donc possible. De cette façonon fermeraitla bouche à la malignité publique. "

Ellerépliquaun peu impatiente :

" Jene vois pas non plus comment on fermerait la bouche à lamalignité publiquepuisque l'acte est làsignépar Vaudrec. "

Il repritavec colère :

"Avons-nous besoin de le montrer et de l'afficher sur les murs ? Tu esstupideà la fin. Nous dirons que le comte de Vaudrec nous alaissé sa fortune par moitié... Voilà... Ortune peux accepter ce legs sans mon autorisation. Je te la donneàla seule condition d'un partage qui m'empêchera de devenir larisée du monde. "

Elle leregarda encore d'un regard perçant.

"Comme tu voudras. Je suis prête. "

Alors ilse leva et se remit à marcher. Il paraissait hésiter denouveau et il évitait maintenant l'oeil pénétrantde sa femme. Il disait :

"Non... décidément non... peut-être vaut-il mieuxy renoncer tout à fait... c'est plus digne.. plus correct...plus honorable... Pourtantde cette façon on n'aurait rien àsupposerabsolument rien. Les gens les plus scrupuleux ne pourraientque s'incliner. "

Ils'arrêta devant Madeleine :

" Ehbiensi tu veuxma chérieje vais retourner tout seul chezmaître Lamaneur pour le consulter et lui expliquer la chose. Jelui dirai mon scrupuleet j'ajouterai que nous nous sommes arrêtésà l'idée d'un partagepar convenancepour qu'on nepuisse pas jaboter. Du moment que j'accepte la moitié de cethéritageil est bien évident que personne n'a plus ledroit de sourire. C'est dire hautement : " Ma femme accepteparce que j'acceptemoison mariqui suis juge de ce qu'elle peutfaire sans se compromettre. " Autrementça aurait faitscandale. "

Madeleinemurmura simplement :

"Comme tu voudras. "

Ilcommença à parler avec abondance : " Ouic'estclair comme le jour avec cet arrangement de la séparation parmoitié. Nous héritons d'un ami qui n'a pas vouluétablir de différence entre nousqui n'a pas voulufaire de distinctionqui n'a pas voulu avoir l'air de dire : "Je préfère l'un ou l'autre après ma mort commeje l'ai préféré dans ma vie. " Il aimaitmieux la femmebien entendumais en laissant sa fortune àl'un comme à l'autre il a voulu exprimer nettement que sapréférence était toute platonique. Et soiscertaine ques'il y avait songéc'est ce qu'il aurait fait.Il n'a pas réfléchiil n'a pas prévu lesconséquences. Comme tu le disais fort bien tout àl'heurec'est à toi qu'il offrait des fleurs chaque semainec'est à toi qu'il a voulu laisser son dernier souvenir sans serendre compte... "

Ellel'arrêta avec une nuance d'irritation :

"C'est entendu. J'ai compris. Tu n'as pas besoin de tantd'explications. Va tout de suite chez le notaire. "

Ilbalbutiarougissant :

" Tuas raisonj'y vais. "

Il pritson chapeaupuisau moment de sortir :

" Jevais tâcher d'arranger la difficulté du neveu pourcinquante mille francsn'est-ce pas ? "

Ellerépondit avec hauteur :

"Non. Donne-lui les cent mille francs qu'il demande. Et prends-les surma partsi tu veux. "

Ilmurmurahonteux soudain :

" Ah! mais nonnous partagerons. En laissant cinquante mille francschacunil nous reste encore un million net. "

Puis ilajouta :

" Atout à l'heurema petite Made. "

Et il allaexpliquer au notaire la combinaison qu'il prétendit imaginéepar sa femme.

Ilssignèrent le lendemain une donation entre vifs de cinq centmille francs que Madeleine Du Roy abandonnait à son mari.

Puisensortant de l'étudecomme il faisait beauGeorges proposa dedescendre à pied jusqu'aux boulevards. Il se montrait gentilplein de soinsd'égardsde tendresse. Il riaitheureux detouttandis qu'elle demeurait songeuse et un peu sévère.

C'étaitun jour d'automne assez froid. La foule semblait pressée etmarchait à pas rapides. Du Roy conduisit sa femme devant laboutique où il avait regardé si souvent le chronomètredésiré.

"Veux-tu que je t'offre un bijou ? " dit-il.

Ellemurmuraavec indifférence :

"Comme il te plaira. "

Ilsentrèrent. Il demanda :

" Quepréfères-tuun collierun braceletou des bouclesd'oreilles ? "

La vue desbibelots d'or et des pierres fines emportait sa froideur voulueetelle parcourait d'un oeil allumé et curieux les vitrinespleines de joyaux.

Etsoudainémue par un désir :

"Voilà un bien joli bracelet. "

C'étaitune chaîne d'une forme bizarredont chaque anneau portait unepierre différente.

Georgesdemanda :

"Combien ce bracelet ? "

Lejoaillier répondit :

"Trois mille francsmonsieur.

-- Si vousme le laissez à deux mille cinqc'est une affaire entendue. "

L'hommehésitapuis répondit :

"Nonmonsieurc'est impossible. "

Du Royreprit :

"Tenezvous ajouterez ce chronomètre pour quinze cents francscela fait quatre milleque je paierai comptant. Est-ce dit ? Si vousne voulez pasje vais ailleurs. "

Lebijoutierperplexefinit par accepter.

" Ehbiensoitmonsieur. "

Et lejournalisteaprès avoir donné son adresseajouta :

"Vous ferez graver sur le chronomètre mes initiales G.R.C.enlettres enlacées au-dessous d'une couronne de baron. "

Madeleinesurprisese mit à sourire. Et quand ils sortirentelle pritson bras avec une certaine tendresse. Elle le trouvait vraimentadroit et fort. Maintenant qu'il avait des rentesil lui fallait untitrec'était juste.

Lemarchand le saluait :

"Vous pouvez compter sur moice sera prêt pour jeudimonsieurle baron. "

Ilspassèrent devant le Vaudeville. On y jouait une piècenouvelle.

" Situ veuxdit-ilnous irons ce soir au théâtretâchonsde trouver une loge. "

Ilstrouvèrent une loge et la prirent. Il ajouta :

" Sinous dînions au cabaret ?

-- Oh !ouije veux bien. "

Il étaitheureux comme un souverainet cherchait ce qu'ils pourraient bienfaire encore.

" Sinous allions chercher Mme de Marelle pour passer la soiréeavec nous ? Son mari est icim'a-t-on dit. Je serai enchantéde lui serrer la main. "

Ils yallèrent. Georgesqui redoutait un peu la premièrerencontre avec sa maîtressen'était point fâchéque sa femme fût présente pour éviter touteexplication.

MaisClotilde parut ne se souvenir de rien et força même sonmari à accepter l'invitation.

Le dînerfut gai et la soirée charmante.

Georges etMadeleine rentrèrent fort tard. Le gaz était éteint.Pour éclairer les marchesle journaliste enflammait de tempsen temps une allumette-bougie.

Enarrivant sur le palier du premier étagela flamme subiteéclatant sous le frottement fit surgir dans la glace leursdeux figures illuminées au milieu des ténèbresde l'escalier.

Ilsavaient l'air de fantômes apparus et prêts às'évanouir dans la nuit.

Du Royleva la main pour bien éclairer leurs imageset il ditavecun rire de triomphe :

"Voilà des millionnaires qui passent. "



VII




Depuisdeux mois la conquête du Maroc était accomplie. LaFrancemaîtresse de Tangerpossédait toute la côteafricaine de la Méditerranée jusqu'à la régencede Tripoliet elle avait garanti la dette du nouveau pays annexé.

On disaitque deux ministres gagnaient là une vingtaine de millionseton citaitpresque tout hautLaroche-Mathieu.

Quand àWalterpersonne dans Paris n'ignorait qu'il avait fait coup doubleet encaissé de trente à quarante millions surl'empruntet de huit à dix millions sur des mines de cuivreet de ferainsi que sur d'immenses terrains achetés pour rienavant la conquête et revendus le lendemain de l'occupationfrançaise à des compagnies de colonisation.

Il étaitdevenuen quelques joursun des maîtres du mondeun de cesfinanciers omnipotentsplus forts que des roisqui font courber lestêtesbalbutier les bouches et sortir tout ce qu'il y a debassessede lâcheté et d'envie au fond du coeur humain.

Il n'étaitplus le juif Walterpatron d'une banque louchedirecteur d'unjournal suspectdéputé soupçonné detripotages véreux. Il était Monsieur Walterle richeIsraélite.

Il levoulut montrer.

Sachant lagêne du prince de Carlsbourg qui possédait un des plusbeaux hôtels de la rue du Faubourg-Saint-Honoréavecjardin sur les Champs-Élyséesil lui proposad'acheteren vingt-quatre heurescet immeubleavec ses meublessans changer de place un fauteuil. Il en offrait trois millions. Leprincetenté par la sommeaccepta.

LelendemainWalter s'installait dans son nouveau domicile.

Alors ileut une autre idéeune véritable idée deconquérant qui veut prendre Parisune idée à laBonaparte.

Toute laville allait voir en ce moment un grand tableau du peintre hongroisKarl Marcowitchexposé chez l'expert Jacques Lenobleetreprésentant le Christ marchant sur les flots.

Lescritiques d'artenthousiasmésdéclaraient cette toilele plus magnifique chef-d'oeuvre du siècle.

Walterl'acheta cinq cent mille francs et l'enlevacoupant ainsi du jour aulendemain le courant établi de la curiosité publique etforçant Paris entier à parler de lui pour l'envierleblâmer ou l'approuver.

Puisilfit annoncer par les journaux qu'il inviterait tous les gens connusdans la société parisienne à contemplerchezluiun soirl'oeuvre magistrale du maître étrangerafin qu'on ne pût pas dire qu'il avait séquestréune oeuvre d'art.

Sa maisonserait ouverte. Y viendrait qui voudrait. Il suffirait de montrer àla porte la lettre de convocation.

Elle étaitrédigée ainsi : " Monsieur et Madame Walter vousprient de leur faire l'honneur de venir voir chez euxle 30décembrede neuf heures à minuitla toile de KarlMarcowitch : Jésus marchant sur les flotséclairéeà " la lumière électrique ".

Puisenpost-scriptumen toutes petites lettreson pouvait lire : " Ondansera après minuit. "

Doncceuxqui voudraient rester resteraientet parmi ceux-là les Walterrecruteraient leurs connaissances du lendemain.

Les autresregarderaient la toilel'hôtel et les propriétairesavec une curiosité mondaineinsolente ou indifférentepuis s'en iraient comme ils étaient venus. Et le pèreWalter savait bien qu'ils reviendraientplus tardcomme ils étaientallés chez ses frères israélites devenus richescomme lui.

Il fallaitd'abord qu'ils entrassent dans sa maisontous les pannéstitrés qu'on cite dans les feuilles ; et ils y entreraientpour voir la figure d'un homme qui a gagné cinquante millionsen six semaines ; ils y entreraient aussi pour voir et compter ceuxqui viendraient là ; ils y entreraient encore parce qu'ilavait eu le bon goût et l'adresse de les appeler àadmirer un tableau chrétien chez luifils d'Israël.

Ilsemblait leur dire : " Voyezj'ai payé cinq cent millefrancs le chef-d'oeuvre religieux de MarcowitchJésusmarchant sur les flots. Et ce chef-d'oeuvre demeurera chez moisous mes yeuxtoujoursdans la maison du juif Walter. "

Dans lemondedans le monde des duchesses et du Jockeyon avait beaucoupdiscuté cette invitation qui n'engageait à rienensomme. On irait là comme on allait voir des aquarelles chez M.Petit. Les Walter possédaient un chef-d'oeuvre ; ils ouvraientleurs portes un soir pour que tout le monde pût l'admirer. Riende mieux.

La VieFrançaisedepuis quinze joursfaisait chaque matin unécho sur cette soirée du 30 décembre ets'efforçait d'allumer la curiosité publique.

Du Royrageait du triomphe du Patron.

Il s'étaitcru riche avec les cinq cent mille francs extorqués àsa femmeet maintenant il se jugeait pauvreaffreusement pauvreencomparant sa piètre fortune à la pluie de millionstombée autour de luisans qu'il eût su en rienramasser.

Sa colèreenvieuse augmentait chaque jour. Il en voulait à tout lemondeaux Walter qu'il n'avait plus été voir chez euxà sa femme quitrompée par Larochelui avaitdéconseillé de prendre des fonds marocainset il envoulait surtout au ministre qui l'avait jouéqui s'étaitservi de lui et qui dînait à sa table deux fois parsemaine ; Georges lui servait de secrétaired'agentdeporte-plumeet quand il écrivait sous sa dictéeil sesentait des envies folles d'étrangler ce bellâtretriomphant. Comme ministreLaroche avait le succès modesteet pour garder son portefeuilleil ne laissait point deviner qu'ilétait gonflé d'or. Mais Du Roy le sentaitcet ordansla parole plus hautaine de l'avocat parvenudans son geste plusinsolentdans ses affirmations plus hardiesdans sa confiance enlui complète.

Larocherégnaitmaintenantdans la maison Du Royayant pris laplace et les jours du comte de Vaudrecet parlant aux domestiquesainsi qu'aurait fait un second maître.

Georges letolérait en frémissantcomme un chien qui veut mordreet n'ose pas. Mais il était souvent dur et brutal pourMadeleinequi haussait les épaules et le traitait en enfantmaladroit. Elle s'étonnait d'ailleurs de sa constante mauvaisehumeur et répétait :

" Jene te comprends pas. Tu es toujours à te plaindre. Ta positionest pourtant superbe. "

Iltournait le dos et ne répondait rien.

Il avaitdéclaré d'abord qu'il n'irait point à la fêtedu Patronet qu'il ne voulait plus mettre les pieds chez ce salejuif.

Depuisdeux moisMme Walter lui écrivait chaque jour pour lesupplier de venirde lui donner un rendez-vous où il luiplairaitafin qu'elle lui remîtdisait-elleles soixante-dixmille francs qu'elle avait gagnés pour lui.

Il nerépondait pas et jetait au feu ces lettres désespérées.Non pas qu'il eût renoncé à recevoir sa part deleur bénéficemais il voulait l'affolerla traiterpar le méprisla fouler aux pieds. Elle était tropriche ! Il voulait se montrer fier.

Le jourmême de l'exposition du tableaucomme Madeleine luireprésentait qu'il avait grand tort de n'y vouloir pas alleril répondit :

Fiche-moila paix. Je reste chez moi. "

Puisaprès le dîneril déclara tout à coup :

" Ilvaut tout de même mieux subir cette corvée. Prépare-toivite. "

Elle s'yattendait.

" Jeserai prête dans un quart d'heure "dit-elle.

Ils'habilla en grognantet même dans le fiacre il continua àexpectorer sa bile.

La courd'honneur de l'hôtel de Carlsbourg était illuminéepar quatre globes électriques qui avaient l'air de quatrepetites lunes bleuâtresaux quatre coins. Un magnifique tapisdescendait les degrés du haut perron etsur chacunun hommeen livrée restait roide comme une statue.

Du Roymurmura :

" Envoilà de l'épate. "

Il levaitles épaulesle coeur crispé de jalousie.

Sa femmelui dit :

"Tais-toi donc et fais-en autant. "

Ilsentrèrent et remirent leurs lourds vêtements de sortieaux valets de pied qui s'avancèrent.

Plusieursfemmes étaient là avec leurs marisse débarrassaientaussi de leurs fourrures. On entendait murmurer : " C'est fortbeau ! fort beau ! "

Levestibule énorme était tendu de tapisseries quireprésentaient l'aventure de Mars et de Vénus. A droiteet à gauche partaient les deux bras d'un escalier monumentalqui se rejoignaient au premier étage. La rampe étaitune merveille de fer forgédont la vieille dorure éteintefaisait courir une lueur discrète le long des marches demarbre rouge.

A l'entréedes salonsdeux petites filleshabillées l'une en folieroseet l'autre en folie bleueoffraient des bouquets aux dames. Ontrouvait cela charmant.

Il y avaitdéjà foule dans les salons.

La plupartdes femmes étaient en toilette de ville pour bien indiquerqu'elles venaient là comme elles allaient à toutes lesexpositions particulières. Celles qui comptaient rester au balavaient les bras et la gorge nus.

MmeWalterentourée d'amiesse tenait dans la seconde pièceet répondait aux saluts des visiteurs.

Beaucoupne la connaissaient point et se promenaient comme dans un muséesans s'occuper des maîtres du logis.

Quand elleaperçut Du Royelle devint livide et fit un mouvement pouraller à lui. Puis elle demeura immobilel'attendant. Il lasalua avec cérémonietandis que Madeleine l'accablaitde tendresses et de compliments. Alors Georges laissa sa femme auprèsde la Patronne ; et il se perdit au milieu du public pour écouterles choses malveillantes qu'on devait direassurément.

Cinqsalons se suivaienttendus d'étoffes précieusesdebroderies italiennes ou de tapis d'Orient de nuances et de stylesdifférentset portant sur leurs murailles des tableaux demaîtres anciens. On s'arrêtait surtout pour admirer unepetite pièce Louis XVIune sorte de boudoir tout capitonnéen soie à bouquets roses sur un fond bleu pâle. Lesmeubles basen bois dorécouverts d'étoffe pareille àcelle des mursétaient d'une admirable finesse.

Georgesreconnaissait des gens célèbresla duchesse deTerracinele comte et la comtesse de Ravenelle généralprince d'Andremontla toute belle marquise des Dunespuis tous ceuxet toutes celles qu'on voit aux premières représentations.

On lesaisit par le bras et une voix jeuneune voix heureuse lui murmuradans l'oreille :

" Ah! vous voilà enfinméchant Bel-Ami. Pourquoi ne vousvoit-on plus ? "

C'étaitSuzanne Walter le regardant avec ses yeux d'émail finsous lenuage frisé de ses cheveux blonds.

Il futenchanté de la revoir et lui serra franchement la main. Puiss'excusant :

" Jen'ai pas pu. J'ai eu tant à fairedepuis deux moisque je nesuis pas sorti. "

Ellereprit d'un air sérieux :

"C'est maltrès maltrès mal. Vous nous faitesbeaucoup de peinecar nous vous adoronsmaman et moi. Quant àmoije ne puis me passer de vous. Si vous n'êtes pas làje m'ennuie à mourir. Vous voyez que je vous le dis carrémentpour que vous n'ayez plus le droit de disparaître comme ça.Donnez-moi le brasje vais vous montrer moi-même Jésusmarchant sur les flotsc'est tout au fondderrière laserre. Papa l'a mis là-bas afin qu'on soit obligé depasser partout. C'est étonnantcomme il fait le paonpapaavec cet hôtel. "

Ilsallaient doucement à travers la foule. On se retournait pourregarder ce beau garçon et cette ravissante poupée.

Un peintreconnu prononça :

"Tiens ! Voilà un joli couple. Il est amusant comme tout. "

Georgespensait : " Si j'avais été vraiment fortc'estcelle-là que j'aurais épousée. C'étaitpossiblepourtant. Comment n'y ai-je pas songé ? Comment mesuis-je laissé aller à prendre l'autre ? Quelle folie !On agit toujours trop viteon ne réfléchit jamaisassez. "

Etl'enviel'envie amèrelui tombait dans l'âme goutte àgouttecomme un fiel qui corrompait toutes ses joiesrendaitodieuse son existence.

Suzannedisait :

" Oh! venez souventBel-Aminous ferons des folies maintenant que papaest si riche. Nous nous amuserons comme des toqués. "

Ilréponditsuivant toujours son idée :

" Oh! vous allez vous marier maintenant. Vous épouserez quelquebeau princeun peu ruinéet nous ne nous verrons plus guère."

Elles'écria avec franchise :

" Oh! nonpas encoreje veux quelqu'un qui me plaisequi me plaisebeaucoupqui me plaise tout à fait. Je suis assez riche pourdeux. "

Ilsouriait d'un sourire ironique et hautainet il se mit à luinommer les gens qui passaientdes gens très noblesquiavaient vendu leurs titres rouillés à des filles definanciers comme elleet qui vivaient maintenant près ou loinde leurs femmesmais libresimpudentsconnus et respectés.

Il conclut:

" Jene vous donne pas six mois pour vous laisser prendre à cetappât-là. Vous serez madame la Marquisemadame laDuchesse ou madame la Princesseet vous me regarderez de trèshautmamz'elle. "

Elles'indignaitlui tapait sur le bras avec son éventailjuraitqu'elle ne se marierait que selon son coeur.

Ilricanait :

Nousverrons bienvous êtes trop riche. "

Elle luidit :

Mais vousaussivous avez eu un héritage. "

Il fit un" Oh ! " de pitié :

"Parlons-en. A peine vingt mille livres de rentes. Ce n'est pas lourdpar le temps présent.

-- Maisvotre femme a hérité également.

-- Oui. Unmillion à nous deux. Quarante mille de revenu. Nous ne pouvonsmême pas avoir une voiture à nous avec ça. "

Ilsarrivaient au dernier salonet en face d'eux s'ouvrait la serreunlarge jardin d'hiver plein de grands arbres des pays chauds abritantdes massifs de fleurs rares. En entrant sous cette verdure sombre oùla lumière glissait comme une ondée d'argentonrespirait la fraîcheur tiède de la terre humide et unsouffle lourd de parfums. C'était une étrange sensationdoucemalsaine et charmantede nature facticeénervante etmolle. On marchait sur des tapis tout pareils à de la mousseentre deux épais massifs d'arbustes. Soudain Du Roy aperçutà sa gauchesous un large dôme de palmiersun vastebassin de marbre blanc où l'on aurait pu se baigner et sur lesbords duquel quatre grands cygnes en faïence de Delft laissaienttomber l'eau de leurs becs entrouverts.

Le fond dubassin était sablé de poudre d'or et l'on voyait nagerdedans quelques énormes poissons rougesbizarres monstreschinois aux yeux saillantsaux écailles bordées debleusortes de mandarins des ondes qui rappelaienterrants etsuspendus ainsi sur ce fond d'orles étranges broderies delà-bas.

Lejournaliste s'arrêta le coeur battant. Il se disait :

"Voilàvoilà du luxe. Voilà les maisons oùil faut vivre. D'autres y sont parvenus. Pourquoi n'y arriverais-jepoint ? " Il songeait aux moyensn'en trouvait passur-le-champet s'irritait de son impuissance.

Sacompagne ne parlait plusun peu songeuse. Il la regarda de côtéet il pensa encore une fois : " Il suffisait pourtant d'épousercette marionnette de chair. "

MaisSuzanne tout d'un coup parut se réveiller :

"Attention "dit-elle.

Ellepoussa Georges à travers un groupe qui barrait leur cheminetle fit brusquement tourner à droite.

Au milieud'un bosquet de plantes singulières qui tendaient en l'airleurs feuilles tremblantesouvertes comme des mains aux doigtsminceson apercevait un homme immobiledebout sur la mer.

L'effetétait surprenant. Le tableaudont les côtés setrouvaient cachés dans les verdures mobilessemblait un trounoir sur un lointain fantastique et saisissant.

Il fallaitbien regarder pour comprendre. Le cadre coupait le milieu de labarque où se trouvaient les apôtres à peineéclairés par les rayons obliques d'une lanternedontl'un d'euxassis sur le bordageprojetait toute la lumièresur Jésus qui s'en venait.

Le Christavançait le pied sur une vague qu'on voyait se creusersoumiseaplaniecaressante sous le pas divin qui la foulait. Toutétait sombre autour de l'Homme-Dieu. Seules les étoilesbrillaient au ciel.

Lesfigures des apôtresdans la lueur vague du fanal portépar celui qui montrait le Seigneurparaissaient convulséespar la surprise.

C'étaitbien là l'oeuvre puissante et inattendue d'un maîtreune de ces oeuvres qui bouleversent la pensée et vous laissentdu rêve pour des années.

Les gensqui regardaient cela demeuraient d'abord silencieuxpuis s'enallaientsongeurset ne parlaient qu'ensuite de la valeur de lapeinture.

Du Royl'ayant contemplée quelque tempsdéclara :

"C'est chic de pouvoir se payer ces bibelots-là. "

Mais commeon le heurtaiten le poussant pour voiril repartitgardanttoujours sous son bras la petite main de Suzanne qu'il serrait unpeu.

Elle luidemanda :

"Voulez-vous boire un verre de champagne ? Allons au buffet. Nous ytrouverons papa. "

Et ilsretraversèrent lentement tous les salons où la foulegrossissaithouleusechez elleune foule élégante defête publique.

Georgessoudain crut entendre une voix prononcer :

"C'est Laroche et Mme Du Roy. " Ces paroles lui effleurèrentl'oreille comme ces bruits lointains qui courent dans le vent. D'oùvenaient-elles ?

Il cherchade tous les côtéset il aperçut en effet safemme qui passaitau bras du ministre. Ils causaient tout bas d'unefaçon intime en souriantet les yeux dans les yeux.

Ils'imagina remarquer qu'on chuchotait en les regardantet il sentiten lui une envie brutale et stupide de sauter sur ces deux êtreset de les assommer à coups de poing.

Elle lerendait ridicule. Il pensa à Forestier. On disait peut-être: " Ce cocu de Du Roy. " Qui était-elle ? une petiteparvenue assez adroitemais sans grands moyensen vérité.On venait chez lui parce qu'on le redoutaitparce qu'on le sentaitfortmais on devait parler sans gêne de ce petit ménagede journalistes. Jamais il n'irait loin avec cette femme qui faisaitsa maison toujours suspectequi se compromettrait toujoursdontl'allure dénonçait l'intrigante. Elle serait maintenantun boulet à son pied. Ah ! s'il avait devinés'ilavait su ! Comme il aurait joué un peu plus largeplus fort !Quelle belle partie il aurait pu gagner avec la petite Suzanne pourenjeu ! Comment avait-il été assez aveugle pour ne pascomprendre ça ?

Ilsarrivaient à la salle à mangerune immense pièceà colonnes de marbreaux murs tendus de vieux Gobelins.

Walteraperçut son chroniqueur et s'élança pour luiprendre les mains. Il était ivre de joie :

"Avez-vous tout vu ? DisSuzannelui as-tu tout montré ? Quede monden'est-ce pasBel-Ami ? Avez-vous vu le prince de Guerche ?Il est venu boire un verre de punchtout à l'heure. "

Puis ils'élança vers le sénateur Rissolin qui traînaitsa femme étourdie et ornée comme une boutique foraine.

Unmonsieur saluait Suzanneun grand garçon minceàfavoris blondsun peu chauveavec cet air mondain qu'on reconnaîtpartout. Georges l'entendit nommer : le marquis de Cazolleset ilfut brusquement jaloux de cet homme. Depuis quand le connaissait-elle? Depuis sa fortune sans doute ? Il devinait un prétendant.

On le pritpar le bras. C'était Norbert de Varenne. Le vieux poètepromenait ses cheveux gras et son habit fatigué d'un airindifférent et las.

"Voilà ce qu'on appelle s'amuserdit-il. Tout à l'heureon dansera ; et puis on se couchera ; et les petites filles serontcontentes. Prenez du champagneil est excellent. "

Il se fitemplir un verre etsaluant Du Roy qui en avait pris un autre :

" Jebois à la revanche de l'esprit sur les millions. "

Puis ilajoutad'une voix douce :

" Nonpas qu'ils me gênent chez les autres ou que je leur en veuille.Mais je proteste par principe. "

Georges nel'écoutait plus. Il cherchait Suzanne qui venait dedisparaître avec le marquis de Cazolleset quittantbrusquement Norbert de Varenneil se mit à la poursuite de lajeune fille.

Une cohueépaisse qui voulait boire l'arrêta. Comme il l'avaitenfin franchieil se trouva nez à nez avec le ménagede Marelle.

Il voyaittoujours la femme ; mais il n'avait pas rencontré depuislongtemps le mariqui lui saisit les deux mains :

" Queje vous remerciemon cherdu conseil que vous m'avez fait donnerpar Clotilde. J'ai gagné près de cent mille francs avecl'emprunt marocain. C'est à vous que je les dois. On peut direque vous êtes un ami précieux. "

Des hommesse retournaient pour regarder cette brunette éléganteet jolie. Du Roy répondit :

" Enéchange de ce servicemon cherje prends votre femme ouplutôt je lui offre mon bras. Il faut toujours séparerles époux. "

M. deMarelle s'inclina :

"C'est juste. Si je vous perdsnous nous retrouverons ici dans uneheure.

--Parfaitement. "

Et lesdeux jeunes gens s'enfoncèrent dans la foulesuivis par lemari. Clotilde répétait :

"Quels veinards que ces Walter. Ce que c'est tout de même qued'avoir l'intelligence des affaires. "

Georgesrépondit :

" Bah! Les hommes forts arrivent toujourssoit par un moyensoit par unautre. "

Ellereprit :

"Voilà deux filles qui auront de vingt à trente millionschacune. Sans compter que Suzanne est jolie. "

Il ne ditrien. Sa propre pensée sortie d'une autre bouche l'irritait.

Ellen'avait pas encore vu Jésus marchant sur les flots. Ilproposa de l'y conduire. Ils s'amusaient à dire du mal desgensà se moquer des figures inconnues. Saint-Potin passaprès d'euxportant sur le revers de son habit des décorationsnombreusesce qui les amusa beaucoup. Un ancien ambassadeurvenantderrièremontrait une brochette moins garnie.

Du Roydéclara :

"Quelle salade de société. "

Boisrenardqui lui serra la mainavait aussi orné sa boutonnièrede ruban vert et jaune sorti le jour du duel.

Lavicomtesse de Percemurénorme et paréecausait avecun duc dans le petit boudoir Louis XVI.

Georgesmurmura :

" Untête-à-tête galant. "

Mais entraversant la serreil revit sa femme assise près deLaroche-Mathieupresque cachés tous deux derrière unbouquet de plantes. Ils semblaient dire :

"Nous nous sommes donnés un rendez-vous iciun rendez-vouspublic. Car nous nous fichons de l'opinion. "

Mme deMarelle reconnut que ce Jésus de Karl Marcowitch étaittrès étonnant ; et ils revinrent. Ils avaient perdu lemari.

Il demanda:

" EtLaurineest-ce qu'elle m'en veut toujours ?

-- Ouitoujours autant. Elle refuse de te voir et s'en va quand on parle detoi. "

Il nerépondit rien. L'inimitié de cette fillette lechagrinait et lui pesait.

Suzanneles saisit au détour d'une portecriant :

- Ah !vous voilà ! Eh bienBel-Amivous allez rester seul.J'enlève la belle Clotilde pour lui montrer ma chambre. "

Et lesdeux femmes s'en allèrentd'un pas prességlissant àtravers le mondede ce mouvement onduleuxde ce mouvement decouleuvre qu'elles savent prendre dans les foules.

Presqueaussitôt une voix murmura : " Georges ! "

C'étaitMme Walter. Elle reprit très bas : " Oh ! que vous êtesférocement cruel ! Que vous me faites souffrir inutilement.J'ai chargé Suzette d'emmener celle qui vous accompagnait afinde pouvoir vous dire un mot. Écoutezil faut... que je vousparle ce soir... ou bien... ou bien... vous ne savez pas ce que jeferai. Allez dans la serre. Vous y trouverez une porte àgauche et vous sortirez dans le jardin. Suivez l'allée qui esten face. Tout au bout vous verrez une tonnelle. Attendez-moi làdans dix minutes. Si vous ne voulez pasje vous jure que je fais unscandaleicitout de suite ! "

Ilrépondit avec hauteur :

"Soit. J'y serai dans dix minutes à l'endroit que vousm'indiquez. "

Et ils seséparèrent. Mais Jacques Rival faillit le mettre enretard. Il l'avait pris par le bras et lui racontait un tas de chosesavec l'air très exalté. Il venait sans doute du buffet.Enfin Du Roy le laissa aux mains de M. de Marelle retrouvéentre deux porteset il s'enfuit. Il lui fallut encore prendre gardede n'être pas vu par sa femme et par Laroche. Il y parvintcarils semblaient fort animéset il se trouva dans le jardin.

L'airfroid le saisit comme un bain de glace. Il pensa :

"Cristije vais attraper un rhume "et il mit son mouchoir àson cou en manière de cravate. Puis il suivit à paslents l'alléey voyant mal au sortir de la grande lumièredes salons.

Ildistinguait à sa droite et à sa gauche des arbustessans feuilles dont les branches menues frémissaient. Deslueurs grises passaient dans ces ramuresdes lueurs venues desfenêtres de l'hôtel. Il aperçut quelque chose deblancau milieu du chemindevant luiet Mme Walterles bras nusla gorge nuebalbutia d'une voix frémissante :

" Ah! te voilà ? tu veux donc me tuer ? "

Ilrépondit tranquillement :

" Jet'en priepas de dramen'est-ce pasou je fiche le camp tout desuite. "

Ellel'avait saisi par le couetles lèvres tout près deslèvreselle disait :

"Mais qu'est-ce que je t'ai fait ? Tu te conduis avec moi comme unmisérable ! Qu'est-ce que je t'ai fait ? "

Ilessayait de la repousser :

" Tuas entortillé tes cheveux à tous mes boutons ladernière fois que je t'ai vueet ça a failli amenerune rupture entre ma femme et moi. "

Elledemeura surprisepuisfaisant " non " de la tête :

" Oh! ta femme s'en moque bien. C'est quelqu'une de tes maîtressesqui t'aura fait une scène.

-- Je n'aipas de maîtresses.

--Tais-toi donc ! Mais pourquoi ne viens-tu plus même me voir ?Pourquoi refuses-tu de dînerrien qu'un jour par semaineavecmoi ? C'est atroce ce que je souffre ; je t'aime à n'avoirplus une pensée qui ne soit pour toià ne pouvoir rienregarder sans te voir devant mes yeuxà ne plus oserprononcer un mot sans avoir peur de dire ton nom ! Tu ne comprendspas çatoi ! Il me semble que je suis prise dans des griffesnouée dans un sacje ne sais pas. Ton souvenirtoujoursprésentme serre la gorgeme déchire quelque choselàdans la poitrinesous le seinme casse les jambes àne plus me laisser la force de marcher. Et je reste comme une bêtetoute la journéesur une chaiseen pensant à toi. "

Il laregardait avec étonnement. Ce n'était plus la grossegamine folâtre qu'il avait connuemais une femme éperduedésespéréecapable de tout.

Un projetvaguecependantnaissant dans son esprit.

Ilrépondit :

" Machèrel'amour n'est pas éternel. On se prend et on sequitte. Mais quand ça dure comme entre nous ça devientun boulet horrible. Je n'en veux plus. Voilà la vérité.Cependantsi tu sais devenir raisonnableme recevoir et me traiterainsi qu'un amije reviendrai comme autrefois. Te sens-tu capable deça ? "

Elle posases deux bras nus sur l'habit noir de Georges et murmura :

" Jesuis capable de tout pour te voir.

-- Alorsc'est convenudit-ilnous sommes amisrien de plus. "

Ellebalbutia :

"C'est convenu. " Puis tendant ses lèvres vers lui :

"Encore un baiser... le dernier. "

Il refusadoucement.

Non. Ilfaut tenir nos conventions. "

Elle sedétourna en essuyant deux larmespuis tirant de son corsageun paquet de papiers noués avec un ruban de soie roseellel'offrit à Du Roy : " Tiens. C'est ta part de bénéficedans l'affaire du Maroc. J'étais si contente d'avoir gagnécela pour toi. Tiensprends-le donc... "

Il voulaitrefuser :

"Nonje ne recevrai point cet argent ! "

Alors ellese révolta.

" Ah! tu ne me feras pas çamaintenant. Il est à toirienqu'à toi. Si tu ne le prends pointje le jetterai dans unégout. Tu ne me feras pas celaGeorges ? "

Il reçutle petit paquet et le glissa dans sa poche.

" Ilfaut rentrerdit-iltu vas attraper une fluxion de poitrine. "

Ellemurmura :

"Tant mieux ! si je pouvais mourir. "

Elle luiprit une mainla baisa avec passionavec rageavec désespoiret elle se sauva vers l'hôtel.

Il revintdoucementen réfléchissant. Puis il rentra dans laserrele front hautainla lèvre souriante.

Sa femmeet Laroche n'étaient plus là. La foule diminuait. Ildevenait évident qu'on ne resterait pas au bal. Il aperçutSuzanne qui tenait le bras de sa soeur. Elles vinrent vers lui toutesles deux pour lui demander de danser le premier quadrille avec lecomte de Latour-Yvelin.

Ils'étonna.

"Qu'est-ce encore que celui-là ? "

Suzannerépondit avec malice :

"C'est un nouvel ami de ma soeur. "

Roserougit et murmura :

" Tues méchanteSuzettece monsieur n'est pas plus mon ami quele tien. "

L'autresouriait :

" Jem'entends. "

Rosefâchéeleur tourna le dos et s'éloigna.

Du Royprit familièrement le coude de la jeune fille restéeprès de lui et de sa voix caressante :

"Écoutezma chère petiteme croyez-vous bien votre ami?

-- MaisouiBel-Ami.

-- Vousavez confiance en moi ?

-- Tout àfait.

-- Vousvous rappelez ce que je vous disais tantôt ?

-- Apropos de quoi ?

-- Apropos de votre mariageou plutôt de l'homme que vousépouserez.

-- Oui.

-- Ehbienvoulez-vous me promettre une chose ?

-- Ouimais quoi ?

-- C'estde me consulter toutes les fois qu'on demandera votre mainet den'accepter personne sans avoir pris mon avis.

-- Ouijeveux bien.

-- Etc'est un secret entre nous deux. Pas un mot de ça àvotre père ni à votre mère.

-- Pas unmot.

-- C'estjuré ?

-- C'estjuré. "

Rivalarrivaitl'air affairé :

"Mademoisellevotre papa vous demande pour le bal. "

Elle dit :

"AllonsBel-Ami. "

Mais ilrefusadécidé à partir tout de suitevoulantêtre seul pour penser. Trop de choses nouvelles venaient depénétrer dans son esprit et il se mit à cherchersa femme. Au bout de quelque temps il l'aperçut qui buvait duchocolatau buffetavec deux messieurs inconnus. Elle leur présentason marisans les nommer à lui.

Aprèsquelques instants il demanda :

"Partons-nous ?

-- Quandtu voudras. "

Elle pritson bras et ils retraversèrent les salons où le publicdevenait rare.

Elledemanda :

" Oùest la Patronne ? je voudrais lui dire adieu.

-- C'estinutile. Elle essaierait de nous garder au bal et j'en ai assez.

-- C'estvraitu as raison. "

Tout lelong de la route ils furent silencieux. Maisaussitôt rentrésen leur chambreMadeleine souriante lui ditsans même ôterson voile :

" Tune sais pasj'ai une surprise pour toi."

Il grognaavec mauvaise humeur :

"Quoi donc ?

-- Devine.

-- Je neferai pas cet effort.

-- Ehbienc'est après-demain le premier janvier.

-- Oui.

-- C'estle moment des étrennes.

Oui.

-- Voiciles tiennesque Laroche m'a remises tout à l'heure. "

Elle luiprésenta une petite boîte noire qui semblait un écrinà bijoux.

Ill'ouvrit avec indifférence et aperçut la croix de laLégion d'honneur.

Il devintun peu pâlepuis il sourit et déclara :

"J'aurais préféré dix millions. Cela ne lui coûtepas cher. "

Elles'attendait à un transport de joieet elle fut irritéede cette froideur.

" Tues vraiment incroyable. Rien ne te satisfait maintenant. "

Ilrépondit tranquillement :

" Cethomme ne fait que payer sa dette. Et il me doit encore beaucoup. "

Elle futétonnée de son accentet reprit :

"C'est pourtant beauà ton âge. "

Il déclara:

"Tout est relatif. Je pourrais avoir davantageaujourd'hui. "

Il avaitpris l'écrinil le posa tout ouvert sur la cheminéeconsidéra quelques instants l'étoile brillante couchéededans. Puis il le refermaet se mit au lit en haussant les épaules.

L'Officieldu ler janvier annonçaen effetla nomination de M.Prosper-Georges Du Roypublicisteau grade de chevalier de laLégion d'honneurpour services exceptionnels. Le nom étaitécrit en deux motsce qui fit à Georges plus deplaisir que la décoration même.

Une heureaprès avoir lu cette nouvelle devenue publiqueil reçutun mot de la Patronne qui le suppliait de venir dîner chezellele soir mêmeavec sa femmepour fêter cettedistinction. Il hésita quelques minutespuis jetant au feu cebillet écrit en termes ambigusil dit à Madeleine :Nous dînerons ce soir chez les Walter. "

Elle futétonnée.

Tiens !mais je croyais que tu ne voulais plus y mettre les pieds ? "

Il murmuraseulement :

"J'ai changé d'avis. "

Quand ilsarrivèrentla Patronne était seule dans le petitboudoir Louis XVI adopté pour ses réceptions intimes.Vêtue de noirelle avait poudré ses cheveuxce qui larendait charmante. Elle avait l'airde loind'une vieillede prèsd'une jeuneetquand on la regardait biend'un joli piègepour les yeux.

"Vous êtes en deuil ? " demanda Madeleine.

Ellerépondit tristement :

" Ouiet non. Je n'ai perdu personne des miens. Mais je suis arrivéeà l'âge où on fait le deuil de sa vie. Je leporte aujourd'hui pour l'inaugurer. Désormais je le porteraidans mon coeur. "

Du Roypensa : " Ça tiendra-t-ilcette résolution là? "

Le dînerfut un peu morne. Seule Suzanne bavardait sans cesse. Rose semblaitpréoccupée. On félicita beaucoup le journaliste.

Le soir ons'en allaerrant et causantpar les salons et par la serre. CommeDu Roy marchait derrièreavec la Patronneelle le retint parle bras.

"Écoutezdit-elle à voix basse... Je ne vous parleraiplus de rienjamais... Mais venez me voirGeorges. Vous voyez queje ne vous tutoie plus. Il m'est impossible de vivre sans vousimpossible. C'est une torture inimaginable. Je vous sensje vousgarde dans mes yeuxdans mon coeur et dans ma chair tout le jour ettoute la nuit. C'est comme si vous m'aviez fait boire un poison quime rongerait en dedans. Je ne puis pas. Non. Je ne puis pas. Je veuxbien n'être pour vous qu'une vieille femme. Je me suis mise encheveux blancs pour vous le montrer ; mais venez icivenez de tempsen tempsen ami. "

Elle luiavait pris la main et elle la serraitla broyaitenfonçantses ongles dans sa chair.

Ilrépondit avec calme :

C'estentendu. Il est inutile de reparler de ça. Vous voyez bien queje suis venu aujourd'huitout de suitesur votre lettre. "

Walterqui allait devant avec ses deux filles et Madeleineattendit Du Royauprès du Jésus marchant sur les flots.

"Figurez-vousdit-il en riantque j'ai trouvé ma femme hier àgenoux devant ce tableau comme dans une chapelle. Elle faisait làses dévotions. Ce que j'ai ri ! "

Mme Walterrépliqua d'une voix fermed'une voix où vibrait uneexaltation secrète :

"C'est ce Christ-là qui sauvera mon âme. Il me donne ducourage et de la force toutes les fois que je le regarde. "

Ets'arrêtant en face du Dieu debout sur la merelle murmura :

"Comme il est beau ! Comme ils en ont peur et comme ils l'aimentceshommes ! Regardez donc sa têteses yeuxcomme il est simpleet surnaturel en même temps ! "

Suzannes'écria :

"Mais il vous ressembleBel-Ami. Je suis sûre qu'il vousressemble. Si vous aviez des favorisou bien s'il était rasévous seriez tout pareils tous les deux. Oh ! mais c'est frappant ! "

Ellevoulut qu'il se mît debout à côté dutableau ; et tout le monde reconnuten effetque les deux figuresse ressemblaient !

Chacuns'étonna. Walter trouva la chose bien singulière.Madeleineen souriantdéclara que Jésus avait l'airplus viril.

Mme Walterdemeurait immobilecontemplant d'un oeil fixe le visage de son amantà côté du visage du Christet elle étaitdevenue aussi blanche que ses cheveux blancs.



VIII



Pendant lereste de l'hiverles Du Roy allèrent souvent chez les Walter.Georges même y dînait seul à tout instantMadeleine se disant fatiguée et préférant resterchez elle.

Il avaitadopté le vendredi comme jour fixeet la Patronne n'invitaitjamais personne ce soir-là ; il appartenait à Bel-Amirien qu'à lui. Après dîneron jouait aux carteson donnait à manger aux poissons chinoison vivait et ons'amusait en famille. Plusieurs foisderrière une portederrière un massif de la serredans un coin sombreMmeWalter avait saisi brusquement dans ses bras le jeune hommeetleserrant de toute sa force sur sa poitrinelui avait jeté dansl'oreille : " Je t'aime !... je t'aime !... je t'aime àen mourir ! " Mais toujours il l'avait repousséefroidementen répondant d'un ton sec : " Si vousrecommencezje ne viendrai plus ici. "

Vers lafin de marson parla tout à coup du mariage des deux soeurs.Rose devait épouser disait-onle comte de Latour-YvelinetSuzannele marquis de Cazolles. Ces deux hommes étaientdevenus des familiers de la maisonde ces familiers à qui onaccorde des faveurs spécialesdes prérogativessensibles.

Georges etSuzanne vivaient dans une sorte d'intimité fraternelle etlibrebavardaient pendant des heuresse moquaient de tout le mondeet semblaient se plaire beaucoup ensemble.

Jamais ilsn'avaient reparlé du mariage possible de la jeune fillenides prétendants qui se présentaient.

Comme lePatron avait emmené Du Roy pour déjeunerun matinMmeWalteraprès le repasfut appelée pour répondreà un fournisseur. Et Georges dit à Suzanne : "Allons donner du pain aux poissons rouges. "

Ilsprirent chacun sur la table un gros morceau de mie et s'en allèrentdans la serre.

Tout lelong de la vasque de marbre on laissait par terre des coussins afinqu'on pût se mettre à genoux autour du bassinpour êtreplus près des bêtes nageantes. Les jeunes gens enprirent chacun uncôte à côteetpenchésvers l'eaucommencèrent à jeter dedans des boulettesqu'ils roulaient entre leurs doigts. Les poissonsdès qu'ilsles aperçurents'en vinrenten remuant la queuebattant desnageoiresroulant leurs gros yeux saillantstournant sur eux-mêmesplongeant pour attraper la proie ronde qui s'enfonçaitetremontant aussitôt pour en demander une autre.

Ilsavaient des mouvements drôles de la bouchedes élansbrusques et rapidesune allure étrange de petits monstres ;et sur le sable d'or du fond ils se détachaient en rougeardentpassant comme des flammes dans l'onde transparenteoumontrantaussitôt qu'ils s'arrêtaientle filet bleu quibordait leurs écailles.

Georges etSuzanne voyaient leurs propres figures renversées dans l'eauet ils souriaient à leurs images.

Tout àcoupil dit à voix basse :

" Cen'est pas bien de me faire des cachotteriesSuzanne. "

Elledemanda :

"Quoi doncBel-Ami ?

-- Vous nevous rappelez pas ce que vous m'avez promisici mêmele soirde la fête ?

-- Maisnon !

-- De meconsulter toutes les fois qu'on demanderait votre main.

-- Eh bien?

-- Ehbienon l'a demandée.

-- Qui ça?

-- Vous lesavez bien.

-- Non. Jevous jure.

-- Sivous le savez ! Ce grand fat de marquis de Cazolles.

-- Iln'est pas fatd'abord.

-- C'estpossible ! mais il est stupide ; ruiné par le jeu et usépar la noce. C'est vraiment un joli parti pour voussi joliesifraîcheet si intelligente. "

Elledemanda en souriant :

"Qu'est-ce que vous avez contre lui ?

-- Moi ?Rien.

-- Maissi. Il n'est pas tout ce que vous dites.

-- Allonsdonc. C'est un sot et un intrigant. "

Elle setourna un peucessant de regarder dans l'eau :

"Voyonsqu'est-ce que vous avez ? "

Ilprononçacomme si on lui eût arraché un secretdu fond du coeur.

"J'ai... j'ai... j'ai que je suis jaloux de lui. "

Elles'étonna modérément :

"Vous ?

-- Ouimoi !

-- Tiens.Pourquoi ça ?

-- Parceque je suis amoureux de vouset vous le savez bienméchante! "

Alors elledit d'un ton sévère :

"Vous êtes fouBel-Ami ! "

Il reprit:

" Jele sais bien que je suis fou. Est-ce que je devrais vous avouer celamoiun homme mariéà vousune jeune fille ? Je suisplus que fouje suis coupablepresque misérable. Je n'ai pasd'espoir possibleet je perds la raison à cette pensée.Et quand j'entends dire que vous allez vous marierj'ai des accèsde fureur à tuer quelqu'un. Il faut me pardonner çaSuzanne ! "

Il se tut.Les poissons à qui on ne jetait plus de pain demeuraientimmobilesrangés presque en lignespareils à dessoldats anglaiset regardant les figures penchées de ces deuxpersonnes qui ne s'occupaient plus d'eux.

La jeunefille murmuramoitié tristementmoitié gaiement :

"C'est dommage que vous soyez marié. Que voulez-vous ? On n'ypeut rien. C'est fini ! "

Il seretourna brusquement vers elleet il lui dittout prèsdansla figure :

" Sij'étais libremoim'épouseriez-vous ? "

Elleréponditavec un accent sincère :

"OuiBel-Amije vous épouseraiscar vous me plaisez beaucoupplus que tous les autres. "

Il selevaet balbutiant :

"Merci...merci...je vous en suppliene dites " oui " àpersonne ? Attendez encore un peu. Je vous en supplie ! Me lepromettez-vous ? "

Ellemurmuraun peu troublée et sans comprendre ce qu'il voulait :

" Jevous le promets. "

Du Royjeta dans l'eau le gros morceau de pain qu'il tenait encore auxmainset il s'enfuitcomme s'il eût perdu la têtesansdire adieu.

Tous lespoissons se jetèrent avidement sur ce paquet de mie quiflottait n'ayant point été pétri par les doigtset ils le dépecèrent de leurs bouches voraces. Ilsl'entraînaient à l'autre bout du bassins'agitaientau-dessousformant maintenant une grappe mouvanteune espècede fleur animée et tournoyanteune fleur vivantetombéeà l'eau la tête en bas.

Suzannesurpriseinquiètese redressaet s'en revint toutdoucement. Le journaliste était parti.

Il rentrachez luifort calmeet comme Madeleine écrivait des lettresil lui demanda :

"Dînes-tu vendredi chez les Walter ? Moij'irai. "

Ellehésita :

"Non. Je suis un peu souffrante. J'aime mieux rester ici. "

Ilrépondit :

"Comme il te plaira. Personne ne te force. "

Puis ilreprit son chapeau et ressortit aussitôt.

Depuislongtemps il l'épiaitla surveillait et la suivaitsachanttoutes ses démarches. L'heure qu'il attendait étaitenfin venue. Il ne s'était point trompé au ton dontelle avait répondu : " J'aime mieux rester ici. "

Il futaimable pour elle pendant les jours qui suivirent. Il parut mêmegaice qui ne lui était plus ordinaire. Elle disait : "Voilà que tu redeviens gentil. "

Ils'habilla de bonne heure le vendredi pour faire quelques coursesavant d'aller chez le Patronaffirmait-il.

Puis ilpartit vers six heuresaprès avoir embrassé sa femmeet il alla chercher un fiacre place Notre-Dame-de-Lorette.

Il dit aucocher :

"Vous vous arrêterez en face du numéro 17rue Fontaineet vous resterez là jusqu'à ce que je vous donnel'ordre de vous en aller. Vous me conduirez ensuite au restaurant duCoq-Faisanrue Lafayette. "

La voiturese mit en route au trot lent du chevalet Du Roy baissa les stores.Dès qu'il fut en face de sa porteil ne la quitta plus desyeux. Après dix minutes d'attenteil vit sortir Madeleine quiremonta vers les boulevards extérieurs.

Aussitôtqu'elle fut loinil passa la tête " la portièreet il cria :

"Allez. "

Le fiacrese remit en marcheet le déposa devant le Coq-Faisanrestaurant bourgeois connu dans le quartier. Georges entra dans lasalle communeet mangea doucementen regardant l'heure à samontre de temps en temps. A sept heures et demiecomme il avait buson cafépris deux verres de fine champagne et fuméavec lenteurun bon cigareil sortithéla une autre voiturequi passait à videet se fit conduire rue La Rochefoucauld.

Il montasans rien demander au conciergeau troisième étage dela maison qu'il avait indiquéeet quand une bonne lui eutouvert :

" M.Guibert de Lorme est chez luin'est-ce pas ?

-- Ouimonsieur. "

On le fitpénétrer dans le salonoù il attendit quelquesinstants. Puis un homme entragranddécoréavecl'air militaireet portant des cheveux grisbien qu'il fûtjeune encore.

Du Roy lesaluapuis lui dit :

"Comme je le prévoyaismonsieur le commissaire de policemafemme dîne avec son amant dans le logement garni qu'ils ontloué rue des Martyrs. "

Lemagistrat s'inclina :

" Jesuis à votre dispositionmonsieur. "

Georgesreprit :

"Vous avez jusqu'à neuf heuresn'est-ce pas ? Cette limitepasséevous ne pouvez plus pénétrer dans undomicile particulier pour y constater un adultère.

-- Nonmonsieursept heures en hiverneuf heures à partir du 31mars. Nous sommes au 5 avrilnous avons donc jusqu'à neufheures.

-- Ehbienmonsieur le commissairej'ai une voiture en basnous pouvonsprendre les agents qui vous accompagnerontpuis nous attendrons unpeu devant la porte. Plus nous arriverons tardplus nous avons dechance de bien les surprendre en flagrant délit.

-- Commeil vous plairamonsieur. "

Lecommissaire sortitpuis revintvêtu d'un pardessus quicachait sa ceinture tricolore. Il s'effaça pour laisser passerDu Roy. Mais le journalistedont l'esprit était préoccupérefusait de sortir le premieret répétait : "Après vous... après vous. "

Lemagistrat prononça :

"Passez doncmonsieurje suis chez moi. "

L'autreaussitôtfranchit la porte en saluant.

Ilsallèrent d'abord au commissariat chercher trois agents enbourgeois qui attendaientcar Georges avait prévenu dans lajournée que la surprise aurait lieu ce soir-là. Un deshommes monta sur le siègeà côté ducocher. Les deux autres entrèrent dans le fiacrequi gagna larue des Martyrs.

Du Roydisait :

"J'ai le plan de l'appartement. C'est au second. Nous trouveronsd'abord un petit vestibulepuis la chambre à coucher. Lestrois pièces se commandent. Aucune sortie ne peut faciliter lafuite. Il y a un serrurier un peu plus loin. Il se tiendra prêtà être réquisitionné par vous. "

Quand ilsfurent devant la maison indiquéeil n'était encore quehuit heures un quartet ils attendirent en silence pendant plus devingt minutes. Mais lorsqu'il vit que les trois quarts allaientsonnerGeorges dit : " Allons maintenant. " Et ilsmontèrent l'escalier sans s'occuper du portierqui ne lesremarqua pointd'ailleurs. Un des agents demeura dans la rue poursurveiller la sortie.

Les quatrehommes s'arrêtèrent au second étageet Du Roycolla d'abord son oreille contre la portepuis son oeil au trou dela serrure. Il n'entendit rien et ne vit rien. Il sonna.

Lecommissaire dit à ses agents :

"Vous resterez iciprêts à tout appel. "

Et ilsattendirent. Au bout de deux ou trois minutes Georges tira de nouveaule bouton du timbre plusieurs fois de suite. Ils perçurent unbruit au fond de l'appartement ; puis un pas léger s'approcha.Quelqu'un venait épier. Le journaliste alors frappa vivementavec son doigt plié contre le bois des panneaux.

Une voixune voix de femmequ'on cherchait à déguiserdemanda:

" Quiest là ? "

L'officiermunicipal répondit :

"Ouvrezau nom de la loi. "

La voixrépéta :

" Quiêtes-vous ?

-- Je suisle commissaire de police. Ouvrezou je fais forcer la porte. "

La voixreprit :

" Quevoulez-vous ?

Et Du Roydit :

C'est moi.Il est inutile de chercher à nous échapper. "

Le paslégerun pas de pieds nuss'éloignapuis revint aubout de quelques secondes.

Georgesdit :

Si vous nevoulez pas ouvrirnous enfonçons la porte. "

Il serraitla poignée de cuivreet d'une épaule il poussaitlentement. Comme on ne répondait plusil donna tout àcoup une secousse si violente et si vigoureuse que la vieille serrurede cette maison meublée céda. Les vis arrachéessortirent du bois et le jeune homme faillit tomber sur Madeleine quise tenait debout dans l'antichambrevêtue d'une chemise etd'un juponles cheveux défaitsles jambes dévêtuesune bougie à la main.

Il s'écria: C'est ellenous les tenons. " Et il se jeta dansl'appartement. Le commissaire ayant ôté son chapeaulesuivit. Et la jeune femme effarée s'en vint derrièreeux en les éclairant.

Ilstraversèrent une salle à manger dont la table nondesservie montrait les restes du repas : des bouteilles àchampagne videsune terrine de foies gras ouverteune carcasse depoulet et des morceaux de pain à moitié mangés.Deux assiettes posées sur le dressoir portaient des pilesd'écailles d'huîtres.

La chambresemblait ravagée par une lutte. Une robe coiffait une chaiseune culotte d'homme restait à cheval sur le bras d'unfauteuil. Quatre bottinesdeux grandes et deux petitestraînaientau pied du littombées sur le flanc.

C'étaitune chambre de maison garnieaux meubles communsoù flottaitcette odeur odieuse et fade des appartements d'hôtelodeurémanée des rideauxdes matelasdes mursdes siègesodeur de toutes les personnes qui avaient couché ou vécuun jour ou six moisdans ce logis publicet laissé làun peu de leur senteurde cette senteur humaine quis'ajoutant àcelle des devanciersformait à la longue une puanteurconfusedouce et intolérablela même dans tous ceslieux.

Uneassiette à gâteauxune bouteille de chartreuse et deuxpetits verres encore à moitié pleins encombraient lacheminée. Le sujet de la pendule de bronze était cachépar un grand chapeau d'homme.

Lecommissaire se retourna vivementet regardant Madeleine dans lesyeux :

"Vous êtes bien Mme Claire-Madeleine Du Royépouselégitime de M. Prosper-Georges Du Roypublicisteici présent? "

Ellearticulad'une voix étranglée :

"Ouimonsieur.

-- Quefaites-vous ici ? "

Elle nerépondit pas.

Lemagistrat reprit : " Que faites-vous ici ? Je vous trouve horsde chez vouspresque dévêtue dans un appartementmeublé. Qu'êtes-vous venue y faire ? "

Ilattendit quelques instants. Puiscomme elle gardait toujours lesilence :

-- Dumoment que vous ne voulez pas l'avouermadameje vais êtrecontraint de le constater. "

On voyaitdans le lit la forme d'un corps caché sous le drap.

Lecommissaire s'approcha et appela :

"Monsieur ? "

L'hommecaché ne remua pas. Il paraissait tourner le dosla têteenfoncée sous un oreiller.

L'officiertoucha ce qui semblait être l'épauleet répéta: " Monsieurne me forcez pasje vous prieà desactes. "

Mais lecorps voilé demeurait aussi immobile que s'il eût étémort.

Du Royqui s'était avancé vivementsaisit la couverturelatira etarrachant l'oreillerdécouvrit la figure livide deM. Laroche-Mathieu. Il se pencha vers lui etfrémissant del'envie de le saisir au cou pour l'étrangleril lui ditlesdents serrées :

"Ayez donc au moins le courage de votre infamie. "

Lemagistrat demanda encore :

" Quiêtes-vous ? " L'amantéperdune répondantpasil reprit :

" Jesuis commissaire de police et je vous somme de me dire votre nom ! "

Georgesqu'une colère bestiale faisait tremblercria :

"Mais répondez donclâcheou je vais vous nommermoi."

Alorsl'homme couché balbutia :

"Monsieur le commissairevous ne devez pas me laisser insulter parcet individu. Est-ce à vous ou à lui que j'ai affaire ?Est-ce à vous ou à lui que je dois répondre ? "

Ilparaissait n'avoir plus de salive dans la bouche.

L'officierrépondit :

"C'est à moimonsieurà moi seul. Je vous demande quivous êtes ? "

L'autre setut. Il tenait le drap serré contre son cou et roulait desyeux effarés. Ses petites moustaches retrousséessemblaient toutes noires sur sa figure blême.

Lecommissaire reprit :

"Vous ne voulez pas répondre ? Alors je serai forcé devous arrêter. Dans tous les caslevez-vous. Je vousinterrogerai lorsque vous serez vêtu. "

Le corpss'agita dans le litet la tête murmura :

"Mais je ne peux pas devant vous. "

Lemagistrat demanda :

"Pourquoi ça ? "

L'autrebalbutia :

C'est queje suis... je suis... je suis tout nu. "

Du Roy semit à ricaneret ramassant une chemise tombée àterreil la jeta sur la couche en criant :

"Allons donc... levez-vous... Puisque vous vous êtes déshabillédevant ma femmevous pouvez bien vous habiller devant moi. "

Puis iltourna le dos et revint vers la cheminée.

Madeleineavait retrouvé son sang-froidet voyant tout perduelleétait prête à tout oser. Une audace de bravadefaisait briller son oeil ; etroulant un morceau de papierelleallumacomme pour une réceptionles dix bougies des vilainscandélabres posés au coin de la cheminée. Puiselle s'adossa au marbre et tendant au feu mourant un de ses piedsnusqui soulevait par derrière son jupon à peinearrêté sur les hancheselle prit une cigarette dans unétui de papier rosel'enflamma et se mit à fumer.

Lecommissaire était revenu vers elleattendant que son complicefût debout.

Elledemanda avec insolence :

"Vous faites souvent ce métier-làmonsieur ? "

Ilrépondit gravement :

" Lemoins possiblemadame. "

Elle luisouriait sous le nez :

" Jevous en féliciteça n'est pas propre. "

Elleaffectait de ne pas regarderde ne pas voir son mari.

Mais lemonsieur du lit s'habillait. Il avait passé son pantalonchaussé ses bottines et il se rapprochaen endossant songilet.

L'officierde police se tourna vers lui :

"Maintenantmonsieurvoulez-vous me dire qui vous êtes ? "

L'autre nerépondit pas.

Lecommissaire prononça :

" Jeme vois forcé de vous arrêter. "

Alorsl'homme s'écria brusquement :

" Neme touchez pas. Je suis inviolable ! "

Du Roys'élança vers luicomme pour le terrasseret il luigrogna dans la figure :

" IIy a flagrant délit... flagrant délit. Je peux vousfaire arrêtersi je veux... ouije le peux. "

Puisd'unton vibrant :

" Cethomme s'appelle Laroche-Mathieuministre des Affaires étrangères."

Lecommissaire de police recula stupéfaitet balbutiant :

" Envéritémonsieurvoulez-vous me dire qui vous êtesà la fin ? "

L'homme sedécidaet avec force :

"Pour une foisce misérable-là n'a point menti. Je menommeen effetLaroche-Mathieuministre. "

Puistendant le bras vers la poitrine de Georgesoù apparaissaitcomme une lueurun petit point rougeil ajouta :

" Etle gredin que voici porte sur son habit la croix d'honneur que je luiai donnée. "

Du Royétait devenu livide. D'un geste rapideil arracha de saboutonnière la courte flamme de rubanetla jetant dans lacheminée :

"Voilà ce que vaut une décoration qui vient de salops devotre espèce. "

Ilsétaient face à faceles dents près des dentsexaspérésles poings serrésl'un maigre et lamoustache au ventl'autre gras et la moustache en croc.

Lecommissaire passa vivement entre les deux etles écartantavec ses mains :

"Messieursvous vous oubliezvous manquez de dignité ! "

Ils seturent et se tournèrent les talons. Madeleineimmobilefumait toujoursen souriant.

L'officierde police reprit :

-- "Monsieur le ministreje vous ai surprisseul avec Mme Du Royquevoicivous couchéelle presque nue. Vos vêtementsétant jetés pêle-mêle à traversl'appartementcela constitue un flagrant délit d'adultère.Vous ne pouvez nier l'évidence. Qu'avez-vous à répondre? "

Laroche-Mathieumurmura :

" Jen'ai rien à direfaites votre devoir. "

Lecommissaire s'adressa à Madeleine :

"Avouez-vousmadameque monsieur soit votre amant ? "

Elleprononça crânement :

" Jene le nie pasil est mon amant !

-- Celasuffit"

Puis lemagistrat prit quelques notes sur l'état et la disposition dulogis. Comme il finissait d'écrirele ministre qui avaitachevé de s'habiller et qui attendaitle paletot sur le brasle chapeau à la maindemanda :

"Avez-vous encore besoin de moimonsieur ? Que dois-je faire ?Puis-je me retirer ? "

Du Roy seretourna vers lui et souriant avec insolence :

"Pourquoi donc ? Nous avons fini. Vous pouvez vous recouchermonsieur; nous allons vous laisser seuls. "

Et posantle doigt sur le bras de l'officier de police :

"Retirons-nousmonsieur le commissairenous n'avons plus rien àfaire en ce lieu. "

Un peusurprisle magistrat le suivit ; maissur le seuil de la chambreGeorges s'arrêta pour le laisser passer. L'autre s'y refusaitpar cérémonie.

Du Royinsistait : " Passez doncmonsieur. " Le commissaire dit :" Après vous. " Alors le journaliste saluaet surle ton d'une politesse ironique : " C'est votre tourmonsieurle commissaire de police. Je suis presque chez moiici. "

Puis ilreferma la porte doucementavec un air de discrétion.

Une heureplus tardGeorges Du Roy entrait dans les bureaux de La VieFrançaise.

M. Walterétait déjà làcar il continuait àdiriger et à surveiller avec sollicitude son journal qui avaitpris une extension énorme et qui favorisait beaucoup lesopérations grandissantes de sa banque.

Ledirecteur leva la tête et demanda :

"Tiensvous voici ? Vous semblez tout drôle ! Pourquoin'êtes-vous pas venu dîner à la maison ? D'oùsortez-vous donc ? "

Le jeunehommequi était sûr de son effetdéclaraenpesant sur chaque mot :

" Jeviens de jeter bas le ministre des Affaires étrangères."

L'autrecrut qu'il plaisantait.

" Dejeter bas... Comment ?

-- Je vaischanger le cabinet. Voilà tout ! Il n'est pas trop tôtde chasser cette charogne. "

Le vieuxstupéfaitcrut que son chroniqueur était gris. Ilmurmura :

"Voyonsvous déraisonnez.

-- Pas dutout. Je viens de surprendre M. Laroche-Mathieu en flagrant délitd'adultère avec ma femme. Le commissaire de police a constatéla chose. Le ministre est foutu. "

Walterinterditreleva tout à fait ses lunettes sur son front etdemanda :

"Vous ne vous moquez pas de moi ?

-- Pas dutout. Je vais même faire un écho là-dessus.

-- Maisalors que voulez-vous ?

-- Jeterbas ce friponce misérablece malfaiteur public ! "

Georgesposa son chapeau sur un fauteuilpuis ajouta :

"Gare à ceux que je trouve sur mon chemin. Je ne pardonnejamais. "

Ledirecteur hésitait encore à comprendre. Il murmura :

"Mais... votre femme ?

-- Mademande en divorce sera faite dès demain matin. Je la renvoieà feu Forestier.

-- Vousvoulez divorcer ?

--Parbleu. J'étais ridicule. Mais il me fallait faire la bêtepour les surprendre. Ça y est. Je suis maître de lasituation. "

M. Waltern'en revenait pas ; et il regardait Du Roy avec des yeux effaréspensant : " Bigre. Ç'est un gaillard bon àménager. "

Georgesreprit :

" Mevoici libre... J'ai une certaine fortune. Je me présenteraiaux élections au renouvellement d'octobredans mon pays oùje suis fort connu. Je ne pouvais pas me poser ni me faire respecteravec cette femme qui était suspecte à tout le monde.Elle m'avait pris comme un niaiselle m'avait enjôlé etcapturé. Mais depuis que je savais son jeuje la surveillaisla gredine. "

Il se mità rire et ajouta :

"C'est ce pauvre Forestier qui était cocu... cocu sans s'endouterconfiant et tranquille. Me voici débarrassé dela teigne qu'il m'avait laissée. J'ai les mains déliées.Maintenantj'irai loin. "

Il s'étaitmis à califourchon sur une chaise. Il répétacomme s'il eût songé : " J'irai loin. "

Et le pèreWalter le regardait toujours de ses yeux découvertsseslunettes restant relevées sur le frontet il se disait : "Ouiil ira loinle gredin. "

Georges sereleva :

" Jevais rédiger l'écho. Il faut le faire avec discrétion.Mais vous savezil sera terrible pour le ministre. C'est un homme àla mer. On ne peut pas le repêcher. La Vie Françaisen'a plus d'intérêt à le ménager. "

Le vieuxhésita quelques instantspuis il en prit son parti :

"Faitesdit-iltant pis pour ceux qui se fichent dans cespétrins-là. "



IX




Trois moiss'étaient écoulés. Le divorce de Du Roy venaitd'être prononcé. Sa femme avait repris son nom deForestieret comme les Walter devaient partirle 15 juilletpourTrouvilleon décida de passer une journée à lacampagneavant de se séparer.

On choisitun jeudiet on se mit en route dès neuf heures du matindansun grand landau de voyage à six placesattelé en posteà quatre chevaux.

On allaitdéjeuner à Saint-Germainau pavillon Henri-IV. Bel-Amiavait demandé à être le seul homme de la partiecar il ne pouvait supporter la présence et la figure dumarquis de Cazolles. Maisau dernier momentil fut décidéque le comte de Latour-Yvelin serait enlevéau saut du lit.On l'avait prévenu la veille.

La voitureremonta au grand trot l'avenue des Champs-Élyséespuistraversa le bois de Boulogne.

Il faisaitun admirable temps d'étépas trop chaud. Leshirondelles traçaient sur le bleu du ciel de grandes lignescourbes qu'on croyait voir encore quand elles étaient passées.

Les troisfemmes se tenaient au fond du landaula mère entre ses deuxfilles ; et les trois hommesà reculonsWalter entre lesdeux invités.

Ontraversa la Seineon contourna le Mont-Valérienpuis ongagna Bougivalpour longer ensuite la rivière jusqu'au Pecq.

Le comtede Latour-Yvelinun homme un peu mûr à longs favorislégersdont le moindre souffle d'air agitaient les pointesce qui faisait dire à Du Roy : " Il obtient de joliseffets de vent dans sa barbe "contemplait Rose tendrement. Ilsétaient fiancés depuis un mois.

Georgesfort pâleregardait souvent Suzannequi était pâleaussi. Leurs yeux se rencontraientsemblaient se concertersecomprendreéchanger secrètement une penséepuis se fuyaient. Mme Walter était tranquilleheureuse.

Ledéjeuner fut long. Avant de repartir pour ParisGeorgesproposa de faire un tour sur la terrasse.

Ons'arrêta d'abord pour examiner la vue. Tout le monde se mit enligne le long du mur et on s'extasia sur l'étendue del'horizon. La Seineau pied d'une longue collinecoulait versMaisons-Laffittecomme un immense serpent couché dans laverdure. A droitesur le sommet de la côtel'aqueduc de Marlyprojetait sur le ciel son profil énorme de chenille àgrandes patteset Marly disparaissaitau-dessousdans un épaisbouquet d'arbres.

Par laplaine immense qui s'étendait en faceon voyait des villagesde place en place. Les pièces d'eau du Vésinetfaisaient des taches nettes et propres dans la maigre verdure de lapetite forêt. A gauchetout au loinon apercevait en l'air leclocher pointu de Sartrouville.

Walterdéclara :

" Onne peut trouver nulle part au monde un semblable panorama. Il n'y ena pas un pareil en Suisse. "

Puis on semit en marche doucement pour faire une promenade et jouir un peu decette perspective.

Georges etSuzanne restèrent en arrière. Dès qu'ils furentécartés de quelques pasil lui dit d'une voix basse etcontenue :

"Suzanneje vous adore. Je vous aime à en perdre la tête."

Ellemurmura :

" MoiaussiBel-Ami. "

Il reprit:

" Sije ne vous ai pas pour femmeje quitterai Paris et ce pays. "

Ellerépondit :

"Essayez donc de me demander à papa. Peut-être qu'ilvoudra bien. "

Il eut unpetit geste d'impatience :

"Nonje vous le répète pour la dixième foisc'est inutile. On me fermera la porte de votre maison ; onm'expulsera du journal ; et nous ne pourrons plus même nousvoir. Voilà le joli résultat auquel je suis certaind'arriver par une demande en règle. On vous a promise aumarquis de Cazolles. On espère que vous finirez par dire : "Oui. " Et on attend. "

Elledemanda :

"Qu'est-ce qu'il faut faire alors ? "

Ilhésitaitla regardant de côté :

"M'aimez-vous assez pour commettre une folie ? "

Ellerépondit résolument :

"Oui.

-- Unegrande folie ?

-- Oui.

-- La plusgrande des folies ?

-- Oui.

--Aurez-vous aussi assez de courage pour braver votre père etvotre mère ?

-- Oui.

-- Bienvrai ?

-- Oui.

-- Ehbienil y a un moyenun seul ! Il faut que la chose vienne de vouset pas de moi. Vous êtes une enfant gâtéeon vouslaisse tout direon ne s'étonnera pas trop d'une audace deplus de votre part. Écoutez donc. Ce soiren rentrantvousirez trouver votre mamand'abordvotre maman toute seule. Et vouslui avouerez que vous voulez m'épouser. Elle aura une grosseémotion et une grosse colère... "

Suzannel'interrompit :

" Oh! maman voudra bien. "

Il repritvivement :

"Non. Vous ne la connaissez pas. Elle sera plus fâchée etplus furieuse que votre père. Vous verrez comme elle refusera.Mais vous tiendrez bonvous ne céderez pas ; vous répéterezque vous voulez m'épousermoiseulrien que moi. Leferez-vous ?

-- Je leferai.

-- Et ensortant de chez votre mèrevous direz la même chose àvotre pèred'un air très sérieux et trèsdécidé.

-- Ouioui. Et puis ?

-- Etpuisc'est là que ça devient grave. Si vous êtesrésoluebien résoluebienbienbien résolueà être ma femmema chèrechère petiteSuzanne... Je vous... je vous enlèverai ! "

Elle eutune grande secousse de joie et faillit battre des mains.

" Oh! quel bonheur ! vous m'enlèverez ? Quand çam'enlèverez-vous ? "

Toute lavieille poésie des enlèvements nocturnesdes chaisesde postedes aubergestoutes les charmantes aventures des livreslui passèrent d'un coup dans l'esprit comme un songeenchanteur prêt à se réaliser.

Ellerépéta :

"Quand ça m'enlèverez-vous ? "

Ilrépondit très bas :

"Mais... ce soir... cette nuit. "

Elledemandafrémissante :

" Etoù irons-nous ?

-- Çac'est mon secret. Réfléchissez à ce que vousfaites. Songez bien qu'après cette fuite vous ne pourrez plusêtre que ma femme ! C'est le seul moyenmais il est... il esttrès dangereux... pour vous. "

Elledéclara :

" Jesuis décidée... où vous retrouverai-je ?

-- Vouspourrez sortir de l'hôteltoute seule ?

-- Oui. Jesais ouvrir la petite porte.

-- Ehbienquand le concierge sera couchévers minuitvenez merejoindre place de la Concorde. Vous me trouverez dans un fiacrearrêté en face du ministère de la Marine.

-- J'irai.

-- Bienvrai ?

-- Bienvrai. "

Il luiprit la main et la serra :

" Oh! que je vous aime ! Comme vous êtes bonne et brave ! Alorsvous ne voulez pas épouser M. de Cazolles ?

-- Oh !non.

-- Votrepère s'est beaucoup fâché quand vous avez dit non?

-- Jecrois bienil voulait me remettre au couvent.

-- Vousvoyez qu'il est nécessaire d'être énergique.

-- Je leserai. "

Elleregardait le vaste horizonla tête pleine de cette idéed'enlèvement. Elle irait plus loin que là-bas... aveclui !... Elle serait enlevée !... Elle était fièrede ça ! Elle ne songeait guère à sa réputationà ce qui pouvait lui arriver d'infâme. Le savait-ellemême ? Le soupçonnait-elle ?

MmeWalterse retournantcria :

"Mais viens doncpetite. Qu'est-ce que tu fais avec Bel-Ami ? "

Ilsrejoignirent les autres. On parlait des bains de mer où onserait bientôt.

Puis onrevint par Chatou pour ne pas refaire la même route.

George nedisait plus rien. Il songeait : Doncsi cette petite avait un peud'audaceil allait réussirenfin ! Depuis trois moisill'enveloppait dans l'irrésistible filet de sa tendresse. Il laséduisaitla captivaitla conquérait. Il s'étaitfait aimer par ellecomme il savait se faire aimer. Il avait cueillisans peine son âme légère de poupée.

Il avaitobtenu d'abord qu'elle refusât M. de Cazolles. Il venaitd'obtenir qu'elle s'enfuît avec lui. Car il n'y avait pasd'autre moyen.

MmeWalteril le comprenait bienne consentirait jamais à luidonner sa fille. Elle l'aimait encoreelle l'aimerait toujoursavecune violence intraitable. Il la contenait par sa froideur calculéemais il la sentait rongée par une passion impuissante etvorace. Jamais il ne pourrait la fléchir. Jamais ellen'admettrait qu'il prît Suzanne.

Mais unefois qu'il tiendrait la petite au loinil traiterait de puissance àpuissanceavec le père.

Pensant àtout celail répondait par phrases hachées aux chosesqu'on lui disait et qu'il n'écoutait guère. Il parutrevenir à lui lorsqu'il rentra dans Paris.

Suzanneaussi songeait ; et le grelot des quatre chevaux sonnait dans satêtelui faisait voir des grandes routes infinies sous desclairs de lune éternelsdes forêts sombres traverséesdes auberges au bord du cheminet la hâte des hommes d'écurieà changer l'attelagecar tout le monde devine qu'ils sontpoursuivis.

Quand lelandau fut arrivé dans la cour de l'hôtelon voulutretenir Georges à dîner. Il refusa et revint chez lui.

Aprèsavoir un peu mangéil mit de l'ordre dans ses papiers commes'il allait faire un grand voyage. Il brûla des lettrescompromettantesen cacha d'autresécrivit à quelquesamis.

De tempsen temps il regardait la penduleen pensant : " Ça doitchauffer là-bas. " Et une inquiétude le mordait aucoeur. S'il allait échouer ? Mais que pouvait-il craindre ? Ilse tirerait toujours d'affaire ! Pourtant c'était une grossepartie qu'il jouaitce soir-là !

Ilressortit vers onze heureserra quelque tempsprit un fiacre et sefit arrêter place de la Concordele long des arcades duministère de la Marine.

De tempsen temps il enflammait une allumette pour regarder l'heure àsa montre. Quand il vit approcher minuitson impatience devintfiévreuse. A tout moment il passait la tête à laportière pour regarder.

Unehorloge lointaine sonna douze coupspuis une autre plus prèspuis deux ensemblepuis une dernière très loin. Quandcelle-là eut cessé de tinteril pensa : " C'estfini. C'est raté. Elle ne viendra pas. "

Il étaitcependant résolu à demeurer jusqu'au jour.

Dans cescas-là il faut être patient.

Ilentendit encore sonner le quartpuis la demiepuis les trois quarts; et toutes les horloges répétèrent une heurecomme elles avaient annoncé minuit. Il n'attendait plusilrestaitcreusant sa pensée pour deviner ce qui avait puarriver. Tout à coup une tête de femme passa par laportière et demanda :

"Êtes-vous làBel-Ami ? "

Il eut unsursaut et une suffocation.

"C'est vousSuzanne ?

-- Ouic'est moi. "

Il neparvenait point à tourner la poignée assez viteetrépétait :

" Ah!... c'est vous... c'est vous... entrez. "

Elle entraet se laissa tomber contre lui. Il cria au cocher : " Allez ! "Et le fiacre se mit en route.

Ellehaletaitsans parler.

Il demanda:

" Ehbiencomment ça s'est-il passé ? "

Alors ellemurmurapresque défaillante :

" Oh! ç'a a été terriblechez maman surtout. "

Il étaitinquiet et frémissant.

"Votre maman ? Qu'est-ce qu'elle a dit ? Contez-moi ça.

-- Oh ! çaa été affreux. Je suis entrée chez elle et jelui ai récité ma petite affaire que j'avais bienpréparée. Alors elle a pâlipuis elle a crié: " Jamais ! jamais ! " Moij'ai pleuréje me suisfâchéej'ai juré que je n'épouserais quevous. J'ai cru qu'elle allait me battre. Elle est devenue comme folle; elle a déclaré qu'on me renverrait au couventdèsle lendemain. Je ne l'avais jamais vue comme çajamais !Alors papa est arrivé en l'entendant débiter toutes sessottises. Il ne s'est pas fâché tant qu'ellemais il adéclaré que vous n'étiez pas un assez beauparti.

"Comme ils m'avaient mise en colère aussij'ai criéplus fort qu'eux. Et papa m'a dit de sortir avec un air dramatiquequi ne lui allait pas du tout. C'est ce qui m'a décidéeà me sauver avec vous. Me voilàoù allons-nous? "

Il avaitenlacé sa taille doucement ; et il écoutait de toutesses oreillesle coeur battantune rancune haineuse s'éveillanten lui contre ces gens. Mais il la tenaitleur fille. Ils verraientà présent.

Ilrépondit :

" Ilest trop tard pour prendre le train ; cette voiture-là va doncnous conduire à Sèvres où nous passerons lanuit. Et demain nous partirons pour La Roche-Guyon. C'est un jolivillageau bord de la Seineentre Mantes et Bonnières. "

Ellemurmura :

"C'est que je n'ai pas d'effets. Je n'ai rien. "

Il souritavec insouciance :

" Bah! nous nous arrangerons là-bas. "

Le fiacreroulait le long des rues. Georges prit une main de la jeune fille etse mit à la baiserlentementavec respect. Il ne savait quelui racontern'étant guère accoutumé auxtendresses platoniques. Mais soudain il crut s'apercevoir qu'ellepleurait.

Ildemandaavec terreur :

"Qu'est-ce que vous avezma chère petite ? "

Elleréponditd'une voix toute mouillée :

"C'est ma pauvre maman qui ne doit pas dormir à cette heuresielle s'est aperçue de mon départ. "

Sa mèreen effetne dormait pas.

AussitôtSuzanne sortie de sa chambreMme Walter était restéeen face de son mari.

Elledemandaéperdueatterrée :

" MonDieu ! Qu'est-ce que cela veut dire ? "

Waltercriafurieux :

" Çaveut dire que cet intrigant l'a enjôlée. C'est lui qui afait refuser Cazolles. Il trouve la dot bonneparbleu ! "

Il se mità marcher avec rage à travers l'appartement et reprit :

" Tul'attirais sans cesseaussitoitu le flattaistu le cajolaistun'avais pas assez de chatteries pour lui.

C'étaitBel-Ami par-ciBel-Ami par-làdu matin au soir. Te voilàpayée. "

Ellemurmuralivide :

" Moi?... je l'attirais ! "

Il luivociféra dans le nez :

"Ouitoi ! Vous êtes toutes folles de luila MarelleSuzanneet les autres. Crois-tu que je ne voyais pas que tu ne pouvais pointrester deux jours sans le faire venir ici ? "

Elle sedressatragique :

" Jene vous permettrai pas de me parler ainsi. Vous oubliez que je n'aipas été élevéecomme vousdans uneboutique. "

Il demeurad'abord immobile et stupéfaitpuis il lâcha un "Nom de Dieu " furibondet il sortit en tapant la porte.

Dèsqu'elle fut seuleelle allapar instinctvers la glace pour seregardercomme pour voir si rien n'était changé enelletant ce qui arrivait lui paraissait impossiblemonstrueux.Suzanne était amoureuse de Bel-Ami ! et Bel-Ami voulaitépouser Suzanne ! Non ! elle s'était trompéecen'était pas vrai. La fillette avait eu une toquade biennaturelle pour ce beau garçonelle avait espéréqu'on le lui donnerait pour mari ; elle avait fait son petit coup detête ! Mais lui ? lui ne pouvait pas être complice de ça! Elle réfléchissaittroublée comme on l'estdevant les grandes catastrophes. NonBel-Ami ne devait rien savoirde l'escapade de Suzanne.

Et ellesongea longtemps à la perfidie et à l'innocencepossibles de cet homme. Quel misérables'il avait préparéle coup ! Et qu'arriverait-il ? Que de dangers et de tourments elleprévoyait !

S'il nesavait rientout pouvait s'arranger encore. On ferait un voyage avecSuzanne pendant six moiset ce serait fini. Mais commentpourrait-elle le revoirelleensuite ? Car elle l'aimait toujours.Cette passion était entrée en elle à la façonde ces pointes de flèche qu'on ne peut plus arracher.

Vivre sanslui était impossible. Autant mourir. Sa pensées'égarait dans ces angoisses et dans ces incertitudes. Unedouleur commençait à poindre dans sa tête ; sesidées devenaient péniblestroubleslui faisaient mal.Elle s'énervait à cherchers'exaspérait de nepas savoir. Elle regarda sa penduleil était une heurepassée. Elle se dit : " Je ne veux pas rester ainsijedeviens folle. Il faut que je sache. Je vais réveiller Suzannepour l'interroger. "

Et elles'en alladéchausséepour ne pas faire de bruitunebougie à la mainvers la chambre de sa fille. Elle l'ouvritbien doucemententraregarda le lit. Il n'était pas défait.Elle ne comprit point d'abordet pensa que la fillette discutaitencore avec son père. Mais aussitôt un soupçonhorrible l'effleura et elle courut chez son mari. Elle y arriva d'unélan ; blême et haletante. Il était couchéet lisait encore.

Il demandaeffaré :

" Ehbien ! quoi ? Qu'est-ce que tu as ? "

Ellebalbutiait :

"As-tu vu Suzanne ?

-- Moi ?Non. Pourquoi ?

-- Elleest... elle est... partie. Elle n'est pas dans sa chambre. "

Il sautad'un bond sur le tapischaussa ses pantoufles etsans caleçonla chemise au ventil se précipita à son tour versl'appartement de sa fille.

Dèsqu'il l'eut vuil ne conserva point de doute. Elle s'étaitenfuie.

Il tombasur un fauteuil et posa sa lampe par terre devant lui.

Sa femmel'avait rejoint. Elle bégaya :

" Ehbien ? "

Il n'avaitplus la force de répondre ; il n'avait plus de colèreil gémit :

"C'est faitil la tient. Nous sommes perdus. "

Elle necomprenait pas :

"Comment perdus ?

-- Eh !ouiparbleu. Il faut bien qu'il l'épouse maintenant. "

Ellepoussa une sorte de cri de bête :

" Lui! jamais ! Tu es donc fou ? "

Ilrépondit tristement :

" Çane sert à rien de hurler. Il l'a enlevéeil l'adéshonorée. Le mieux est encore de la lui donner. Ens'y prenant bienpersonne ne saura cette aventure. "

Ellerépétasecouée d'une émotion terrible :

"Jamais ! jamais il n'aura Suzanne ! Jamais je ne consentirai ! "

Waltermurmura avec accablement :

"Mais il l'a. C'est fait. Et il la gardera et la cachera tant que nousn'aurons point cédé. Doncpour éviter lescandaleil faut céder tout de suite. "

Sa femmedéchirée par une inavouable douleurrépéta:

" Non! non. Jamais je ne consentirai ! "

Il reprits'impatientant :

"Mais il n'y a pas à discuter. Il le faut. Ah ! le gredincomme il nous a joués... Il est fort tout de même. Nousaurions pu trouver beaucoup mieux comme positionmais pas commeintelligence et comme avenir. C'est un homme d'avenir. Il sera députéet ministre. "

Mme Walterdéclaraavec une énergie farouche :

"Jamais je ne lui laisserai épouser Suzanne... Tu entends...jamais ! "

Il finitpar se fâcher et par prendreen homme pratiquela défensede Bel-Ami.

"Maistais-toi donc... Je te répète qu'il le faut...qu'il le faut absolument. Et qui sait ? Peut-être ne leregretterons-nous pas. Avec les êtres de cette trempe làon ne sait jamais ce qui peut arriver. Tu as vu comme il a jetébasen trois articlesce niais de Laroche-Mathieuet comme il l'afait avec dignitéce qui était rudement difficile danssa situation de mari. Enfin nous verrons. Toujours est-il que noussommes pris. Nous ne pouvons plus nous tirer de là. "

Elle avaitenvie de crierde se rouler par terrede s'arracher les cheveux.Elle prononça encored'une voix exaspérée :

" IIne l'aura pas... Je... ne... veux... pas ! "

Walter selevaramassa sa lampereprit :

"Tienstu es stupide comme toutes les femmes. Vous n'agissez jamaisque par passion. Vous ne savez pas vous plier aux circonstances...vous êtes stupides ! Moije te dis qu'il l'épousera...Il le faut. "

Et ilsortit en traînant ses pantoufles. Il traversafantômecomique en chemise de nuitle large corridor du vaste hôtelendormiet rentrasans bruitdans sa chambre.

Mme Walterrestait deboutdéchirée par une intolérabledouleur. Elle ne comprenait pas encore biend'ailleurs. Ellesouffrait seulement. Puis il lui sembla qu'elle ne pourrait pasdemeurer làimmobilejusqu'au jour. Elle sentait en elle unbesoin violent de se sauverde courir devant ellede s'en allerdechercher de l'aided'être secourue.

Ellecherchait qui elle pourrait bien appeler à elle. Quel homme !Elle n'en trouvait pas ! Un prêtre ! ouiun prêtre !Elle se jetterait à ses piedslui avouerait toutluiconfesserait sa faute et son désespoir. Il comprendraitluique ce misérable ne pouvait pas épouser Suzanne et ilempêcherait cela.

Il luifallait un prêtre tout de suite ! Mais où le trouver ?Où aller ? Pourtant elle ne pouvait rester ainsi.

Alorspassa devant ses yeuxainsi qu'une visionl'image sereine de Jésusmarchant sur les flots. Elle le vit comme elle le voyait en regardantle tableau. Donc il l'appelait. Il lui disait : " Venez àmoi. Venez vous agenouiller à mes pieds. Je vous consolerai etje vous inspirerai ce qu'il faut faire. "

Elle pritsa bougiesortitet descendit pour gagner la serre. Le Jésusétait tout au boutdans un petit salon qu'on fermait par uneporte vitrée afin que l'humidité des terres nedétériorât point la toile.

Celafaisait une sorte de chapelle dans une forêt d'arbressinguliers.

Quand MmeWalter entra dans le jardin d'hiverne l'ayant jamais vu que pleinde lumièreelle demeura saisie devant sa profondeur obscure.Les lourdes plantes des pays chauds épaississaientl'atmosphère de leur haleine pesante. Et les portes n'étantplus ouvertesl'air de ce bois étrangeenfermé sousun dôme de verreentrait dans la poitrine avec peineétourdissaitgrisaitfaisait plaisir et maldonnait àla chair une sensation confuse de volupté énervante etde mort.

La pauvrefemme marchait doucementémue par les ténèbresoù apparaissaientà la lueur errante de sa bougiedesplantes extravagantesavec des aspects de monstresdes apparencesd'êtresdes difformités bizarres.

Tout d'uncoupelle aperçut le Christ. Elle ouvrit la porte qui leséparait d'elleet tomba sur les genoux.

Elle lepria d'abord éperdumentbalbutiant des mots d'amourdesinvocations passionnées et désespérées.Puisl'ardeur de son appel se calmantelle leva les yeux vers luiet demeura saisie d'angoisse. Il ressemblait tellement àBel-Amià la clarté tremblante de cette seule lumièrel'éclairant à peine et d'en basque ce n'étaitplus Dieuc'était son amant qui la regardait. C'étaientses yeuxson frontl'expression de son visageson air froid ethautain !

Ellebalbutiait : " Jésus ! -- Jésus ! -- Jésus! " Et le mot " Georges " lui venait aux lèvres.Tout à coupelle pensa qu'à cette heure mêmeGeorgespeut-êtrepossédait sa fille. Il étaitseul avec ellequelque partdans une chambre. Lui ! lui ! avecSuzanne !

Ellerépétait : " Jésus !... Jésus ! "Mais elle pensait à eux... à sa fille et à sonamant ! Ils étaient seulsdans une chambre... et c'étaitla nuit. Elle les voyait. Elle les voyait si nettement qu'ils sedressaient devant elleà la place du tableau. Ils sesouriaient. Ils s'embrassaient. La chambre était sombrelelit entrouvert. Elle se souleva pour aller vers euxpour prendre safille par les cheveux et l'arracher à cette étreinte.Elle allait la saisir à la gorgel'étranglersa fillequ'elle haïssaitsa fille qui se donnait à cet homme.Elle la touchait... ses mains rencontrèrent la toile. Elleheurtait les pieds du Christ.

Ellepoussa un grand cri et tomba sur le dos. Sa bougierenversées'éteignit.

Que sepassa-t-il ensuite ? Elle rêva longtemps des choses étrangeseffrayantes. Toujours Georges et Suzanne passaient devant ses yeuxenlacésavec Jésus-Christ qui bénissait leurhorrible amour.

Ellesentait vaguement qu'elle n'était point chez elle. Ellevoulait se leverfuirelle ne le pouvait pas. Une torpeur l'avaitenvahiequi liait ses membres et ne lui laissait que sa penséeen éveiltrouble cependanttorturée par des imagesaffreusesirréellesfantastiquesperdue dans un songemalsainle songe étrange et parfois mortel que font entrerdans les cerveaux humains les plantes endormeuses des pays chaudsaux formes bizarres et aux parfums épais.

Le jourvenuon ramassa Mme Walterétendue sans connaissancepresque asphyxiéedevant Jésus marchant sur lesflots. Elle fut si malade qu'on craignit pour sa vie. Elle nereprit que le lendemain l'usage complet de sa raison. Alorselle semit à pleurer.

Ladisparition de Suzanne fut expliquée aux domestiques par unenvoi brusque au couvent. Et M. Walter répondit à unelongue lettre de Du Royen lui accordant la main de sa fille.

Bel-Amiavait jeté cette épître à la poste aumoment de quitter Pariscar il l'avait préparéed'avance le soir de son départ. Il y disaiten termesrespectueuxqu'il aimait depuis longtemps la jeune filleque jamaisaucun accord n'avait eu lieu entre euxmais que la voyant venir àluien toute libertépour lui dire : " Je serai votrefemme "il se jugeait autorisé à la garderàla cacher mêmejusqu'à ce qu'il eût obtenu uneréponse des parents dont la volonté légale avaitpour lui une valeur moindre que la volonté de sa fiancée.

Ildemandait que M. Walter répondît poste restanteun amidevant lui faire parvenir la lettre.

Quand ileut obtenu ce qu'il voulaitil ramena Suzanne à Paris et larenvoya chez ses parentss'abstenant lui-même de paraîtreavant quelque temps.

Ilsavaient passé six jours au bord de la Seineà LaRoche-Guyon.

Jamais lajeune fille ne s'était tant amusée. Elle avait jouéà la bergère. Comme il la faisait passer pour sa soeurils vivaient dans une intimité libre et chasteune sorte decamaraderie amoureuse. Il jugeait habile de la respecter. Dèsle lendemain de leur arrivéeelle acheta du linge et desvêtements de paysanneet elle se mit à pêcher àla lignela tête couverte d'un immense chapeau de paille ornéde fleurs des champs. Elle trouvait le pays délicieux. Il yavait là une vieille tour et un vieux château oùl'on montrait d'admirables tapisseries.

Georgesvêtu d'une vareuse achetée toute faite chez uncommerçant du payspromenait Suzannesoit à piedlelong des bergessoit en bateau. Ils s'embrassaient à toutmomentfrémissantselle innocente et lui prêt àsuccomber. Mais il savait être fort : et quand il lui dit : "Nous retournerons à Paris demainvotre père m'accordevotre main "elle murmura naïvement : " Déjàça m'amusait tant d'être votre femme ! "



X




Il faisaitsombre dans le petit appartement de la rue de ConstantinoplecarGeorges Du Roy et Clotilde de Marelle s'étant rencontréssous la porte étaient entrés brusquementet elle luiavait ditsans lui laisser le temps d'ouvrir les persiennes :

"Ainsitu épouses Suzanne Walter ? "

Il avouaavec douceur et ajouta :

" Tune le savais pas ? "

Ellerepritdebout devant luifurieuseindignée :

" Tuépouses Suzanne Walter ! C'est trop fort ! c'est trop fort !Voilà trois mois que tu me cajoles pour me cacher ça.Tout le monde le saitexcepté moi. C'est mon mari qui me l'aappris ! "

Du Roy semit à ricanerun peu confus tout de mêmeetayantposé son chapeau sur un coin de la cheminéeil s'assitdans un fauteuil.

Elle leregardait bien en faceet elle dit d'une voix irritée etbasse :

"Depuis que tu as quitté ta femmetu préparais cecoup-làet tu me gardais gentiment comme maîtressepour faire l'intérim ? Quel gredin tu es ! "

Il demanda:

"Pourquoi ça ? J'avais une femme qui me trompait. Je l'aisurprise ; j'ai obtenu le divorceet j'en épouse une autre.Quoi de plus simple ? "

Ellemurmurafrémissante :

" Oh! comme tu es roué et dangereuxtoi ! "

Il seremit à sourire :

"Parbleu ! Les imbéciles et les niais sont toujours des dupes !"

Mais ellesuivait son idée :

"Comme j'aurais dû te deviner dès le commencement. Maisnonje ne pouvais pas croire que tu serais crapule comme ça."

Il prit unair digne :

" Jete prie de faire attention aux mots que tu emploies. "

Elle serévolta contre cette indignation :

"Quoi ! tu veux que je prenne des gants pour te parler maintenant ! Tute conduis avec moi comme un gueux depuis que je te connaiset tuprétends que je ne te le dise pas ? Tu trompes tout le mondetu exploites tout le mondetu prends du plaisir et de l'argentpartoutet tu veux que je te traite comme un honnête homme ? "

Il selevaet la lèvre tremblante :

"Tais-toiou je te fais sortir d'ici. "

Ellebalbutia :

"Sortir d'ici... Sortir d'ici... Tu me ferais sortir d'ici... toi...toi ?... "

Elle nepouvait plus parlertant elle suffoquait de colèreetbrusquementcomme si la porte de sa fureur se fût briséeelle éclata :

"Sortir d'ici ? Tu oublies donc que c'est moi qui l'ai payédepuis le premier jource logement-là ! Ah ! ouitu l'asbien pris à ton compte de temps en temps. Mais qui est-ce quil'a loué ?... C'est moi... Qui est-ce qui l'a gardé?... C'est moi... Et tu veux me faire sortir d'ici. Tais-toi doncvaurien ! Crois-tu que je ne sais pas comment tu as volé àMadeleine la moitié de l'héritage de Vaudrec ? Crois-tuque je ne sais pas comment tu as couché avec Suzanne pour laforcer à t'épouser... "

Il lasaisit par les épaules et la secouant entre ses mains :

" Neparle pas de celle-là ! Je te le défends ! "

Elle cria:

" Tuas couché avecje le sais. "

Il eûtaccepté n'importe quoimais ce mensonge l'exaspérait.Les vérités qu'elle lui avait criées par levisage lui faisaient passer tout à l'heure des frissons derage dans le coeurmais cette fausseté sur cette petite fillequi allait devenir sa femme éveillait dans le creux de sa mainun besoin furieux de frapper.

Il répéta:

"Tais-toi... prends garde... tais-toi... " Et il l'agitait commeon agite une branche pour en faire tomber les fruits.

Ellehurladécoifféela bouche grande ouverteles yeuxfous :

" Tuas couché avec ! "

Il lalâcha et lui lança par la figure un tel soufflet qu'ellealla tomber contre le mur. Mais elle se retourna vers luietsoulevée sur ses poignetsvociféra encore une fois :

" Tuas couché avec ! "

Il se ruasur elleetla tenant sous luila frappa comme s'il tapait sur unhomme.

Elle setut soudain et se mit à gémir sous les coups. Elle neremuait plus. Elle avait caché sa figure dans l'angle duparquet de la murailleet elle poussait des cris plaintifs.

Il cessade la battre et se redressa. Puis il fit quelques pas par la piècepour reprendre son sang-froid ; etune idée lui étantvenueil passa dans la chambreemplit la cuvette d'eau froideetse trempa la tête dedans. Ensuite il se lava les mainset ilrevint voir ce qu'elle faisait en s'essuyant les doigts avec soin.

Ellen'avait point bougé. Elle restait étendue par terrepleurant doucement.

Il demanda:

"Auras-tu bientôt fini de larmoyer ? "

Elle nerépondit pas. Alors il demeura debout au milieu del'appartementun peu gênéun peu honteux en face de cecorps allongé devant lui.

Puistoutà coupil prit une résolutionet saisit son chapeausur la cheminée :

"Bonsoir. Tu remettras la clef au concierge quand tu seras prête.Je n'attendrai pas ton bon plaisir. "

Il sortitferma la portepénétra chez le portieret lui dit :

"Madame est restée. Elle s'en ira tout à l'heure. Vousdirez au propriétaire que je donne congé pour le leroctobre. Nous sommes au 16 aoûtje me trouve donc dans leslimites. "

Et il s'enalla à grands pascar il avait des courses pressées àfaire pour les derniers achats de la corbeille.

Le mariageétait fixé au 20 octobreaprès la rentréedes Chambres. Il aurait lieu à l'église de laMadeleine. On en avait beaucoup jasé sans savoir au juste lavérité. Différentes histoires circulaient. Onchuchotait qu'un enlèvement avait eu lieumais on n'étaitsûr de rien.

D'aprèsles domestiquesMme Walterqui ne parlait plus à son futurgendres'était empoisonnée de colère le soir oùcette union avait été décidéeaprèsavoir fait conduire sa fille au couventà minuit.

On l'avaitramenée presque morte. Assurémentelle ne seremettrait jamais. Elle avait l'air maintenant d'une vieille femme ;ses cheveux devenaient tout gris : et elle tombait dans la dévotioncommuniant tous les dimanches.

Dans lespremiers jours de septembreLa Vie Française annonçaque le baron Du Roy de Cantel devenait son rédacteur en chefM. Walter conservant le titre de directeur.

Alors ons'adjoignit un bataillon de chroniqueurs connusd'échotiersde rédacteurs politiquesde critiques d'art et de théâtreenlevés à force d'argent aux grands journauxaux vieuxjournaux puissants et posés.

Lesanciens journalistesles journalistes graves et respectables nehaussaient plus les épaules en parlant de La Vie Française.Le succès rapide et complet avait effacé la mésestimedes écrivains sérieux pour les débuts de cettefeuille.

Le mariagede son rédacteur en chef fut ce qu'on appelle un faitparisienGeorges Du Roy et les Walter ayant soulevé beaucoupde curiosité depuis quelque temps. Tous les gens qu'on citedans les échos se promirent d'y aller.

Cetévénement eut lieu par un jour clair d'automne.

Dèshuit heures du matintout le personnel de la Madeleineétendantsur les marches du haut perron de cette église qui domine larue Royale un large tapis rougefaisait arrêter les passantsannonçait au peuple de Paris qu'une grande cérémonieallait avoir lieu.

Lesemployés se rendant à leur bureaules petitesouvrièresles garçons de magasins'arrêtaientregardaient et songeaient vaguement aux gens riches qui dépensaienttant d'argent pour s'accoupler.

Vers dixheuresles curieux commencèrent à stationner. Ilsdemeuraient là quelques minutesespérant que peut-êtreça commencerait tout de suitepuis ils s'en allaient.

A onzeheuresdes détachements de sergents de ville arrivèrentet se mirent presque aussitôt à faire circuler la foulecar des attroupements se formaient à chaque instant.

Lespremiers invités apparurent bientôtceux qui voulaientêtre bien placés pour tout voir. Ils prirent les chaisesen bordurele long de la nef centrale.

Peu àpeuil en venait d'autresdes femmes qui faisaient un bruitd'étoffesun bruit de soiedes hommes sévèrespresque tous chauvesmarchant avec une correction mondaineplusgraves encore en ce lieu.

L'églises'emplissait lentement. Un flot de soleil entrait par l'immense porteouverte éclairant les premiers rangs d'amis. Dans le choeurqui semblait un peu sombrel'autel couvert de cierges faisait uneclarté jaunehumble et pâle en face du trou de lumièrede la grande porte.

On sereconnaissaiton s'appelait d'un signeon se réunissait pargroupes. Les hommes de lettresmoins respectueux que les hommes dumondecausaient à mi-voix. On regardait les femmes.

Norbert deVarennequi cherchait un amiaperçut Jacques Rival vers lemilieu des lignes de chaiseset il le rejoignit.

" Ehbiendit-ill'avenir est aux malins ! " L'autrequi n'étaitpoint envieuxrépondit : " Tant mieux pour lui. Sa vieest faite. " Et ils se mirent à nommer les figuresaperçues.

Rivaldemanda :

"Savez-vous ce qu'est devenue sa femme ? "

Le poètesourit :

" Ouiet non. Elle vit très retiréem'a-t-on ditdans lequartier Montmartre. Mais... il y a un mais... je lis depuis quelquetemps dans La Plume des articles politiques qui ressemblentterriblement à ceux de Forestier et de Du Roy. Ils sont d'unnommé Jean Le Dolun jeune hommebeau garçonintelligentde la même race que notre ami Georgeset qui afait la connaissance de son ancienne femme. D'où j'ai concluqu'elle aimait les débutants et les aimerait éternellement.Elle est riche d'ailleurs. Vaudrec et Laroche-Mathieu n'ont pas étépour rien les assidus de la maison. "

Rivaldéclara :

"Elle n'est pas malcette petite Madeleine. Très fine et trèsrouée ! Elle doit être charmante au découvert.Maisdites-moicomment se fait-il que Du Roy se marie àl'église après un divorce prononcé ? "

Norbert deVarenne répondit :

" Ilse marie à l'église parce quepour l'Égliseiln'était pas mariéla première fois.

-- Commentça ?

-- NotreBel-Amipar indifférence ou par économieavait jugéla mairie suffisante en épousant Madeleine Forestier. Ils'était donc passé de bénédictionecclésiastiquece qui constituaitpour notre Sainte Mèrel'Egliseun simple état de concubinage. Par conséquentil arrive devant elle aujourd'hui en garçonet elle lui prêtetoutes ses pompesqui coûteront cher au père Walter. "

La rumeurde la foule accrue grandissait sous la voûte. On entendait desvoix qui parlaient presque haut. On se montrait des hommes célèbresqui posaientcontents d'être vuset gardant avec soin leurmaintien adopté devant le publichabitués à semontrer ainsi dans toutes les fêtes dont ils étaientleur semblait-illes indispensables ornementsles bibelots d'art.

Rivalreprit :

"Dites doncmon chervous qui allez souvent chez le Patronest-cevrai que Mme Walter et Du Roy ne se parlent jamais plus ?

-- Jamais.Elle ne voulait pas lui donner la petite. Mais il tenait le pèrepar des cadavres découvertsparaît-ildes cadavresenterrés au Maroc. Il a donc menacé le vieux derévélations épouvantables. Walter s'est rappelél'exemple de Laroche-Mathieu et il a cédé tout desuite. Mais la mèreentêtée comme toutes lesfemmesa juré qu'elle n'adresserait plus la parole àson gendre. Ils sont rudement drôlesen face l'un de l'autre.Elle a l'air d'une statuede la statue de la Vengeanceet il estfort gênéluibien qu'il fasse bonne contenancecaril sait se gouvernercelui-là ! "

Desconfrères venaient leur serrer la main. On entendait des boutsde conversations politiques. Et vague comme le bruit d'une merlointainele grouillement du peuple amassé devant l'égliseentrait par la porte avec le soleilmontait sous la voûteau-dessus de l'agitation plus discrète du public d'élitemassé dans le temple.

Tout àcoup le suisse frappa trois fois le pavé du bois de sahallebarde. Toute l'assistance se retourna avec un long frou-frou dejupes et un remuement de chaises. Et la jeune femme apparutau brasde son pèredans la vive lumière du portail.

Elle avaittoujours l'air d'un joujoud'un délicieux joujou blanc coifféde fleurs d'oranger.

Elledemeura quelques instants sur le seuilpuisquand elle fit sonpremier pas dans la nefles orgues poussèrent un cripuissantannoncèrent l'entrée de la mariée avecleur grande voix de métal.

Elle s'envenaitla tête baisséemais point timidevaguementémuegentillecharmanteune miniature d'épousée.Les femmes souriaient et murmuraient en la regardant passer. Leshommes chuchotaient : " Exquiseadorable. " M. Waltermarchait avec une dignité exagéréeun peu pâleles lunettes d'aplomb sur le nez.

Derrièreeuxquatre demoiselles d'honneurtoutes les quatre vêtues derose et jolies toutes les quatreformaient une cour à cebijou de reine. Les garçons d'honneurbien choisisconformesau typeallaient d'un pas qui semblait réglé par unmaître de ballet.

Mme Walterles suivaitdonnant le bras au père de son autre gendreaumarquis de Latour-Yvelinâgé de soixante-douze ans.Elle ne marchait paselle se traînaitprête às'évanouir à chacun de ses mouvements en avant. Onsentait que ses pieds se collaient aux dallesque ses jambesrefusaient d'avancerque son coeur battait dans sa poitrine commeune bête qui bondit pour s'échapper.

Elle étaitdevenue maigre. Ses cheveux blancs faisaient paraître plusblême encore et plus creux son visage.

Elleregardait devant elle pour ne voir personnepour ne songerpeut-êtrequ'à ce qui la torturait.

PuisGeorges Du Roy parut avec une vieille dame inconnue. Il levait latête sans détourner non plus ses yeux fixesdurssousses sourcils un peu crispés. Sa moustache semblait irritéesur sa lèvre. On le trouvait fort beau garçon. Il avaitl'allure fièrela taille finela jambe droite. Il portaitbien son habit que tachaitcomme une goutte de sangle petit rubanrouge de la Légion d'honneur.

Puisvenaient les parentsRose avec le sénateur Rissolin. Elleétait mariée depuis six semaines. Le comte deLatour-Yvelin accompagnait la vicomtesse de Percemur.

Enfin cefut une procession bizarre des alliés ou amis de Du Roy qu'ilavait présentés dans sa nouvelle famillegens connusdans l'entremonde parisien qui sont tout de suite les intimesetàl'occasionles cousins éloignés des riches parvenusgentilshommes déclassésruinéstachésmariés parfoisce qui est pis. C'étaient M. deBelvignele marquis de Banjolinle comte et la comtesse de Ravenelle duc de Ramoranole prince de Kravalowle chevalier Valréalipuis des invités de Walterle prince de Guerchele duc et laduchesse de Ferracinela belle marquise des Dunes. Quelques parentsde Mme Walter gardaient un air comme il faut de provinceau milieude ce défilé.

Ettoujours les orgues chantaientpoussaient par l'énormemonument les accents ronflants et rythmés de leurs gorgespuissantesqui crient au ciel la joie ou la douleur des hommes. Onreferma les grands battants de l'entréeettout àcoupil fit sombre comme si on venait de mettre à la porte lesoleil.

MaintenantGeorges était agenouillé à côté desa femme dans le choeuren face de l'autel illuminé. Lenouvel évêque de Tangercrosse en mainmitre en têteapparutsortant de la sacristiepour les unir au nom de l'Éternel.

Il posales questions d'usageéchangea les anneauxprononçales paroles qui lient comme des chaîneset il adressa auxnouveaux époux une allocution chrétienne. Il parla defidélitélonguementen termes pompeux. C'étaitun gros homme de grande tailleun de ces beaux prélats chezqui le ventre est une majesté.

Un bruitde sanglots fit retourner quelques têtes. Mme Walter pleuraitla figure dans ses mains.

Elle avaitdû céder. Qu'aurait-elle fait ? Mais depuis le jour oùelle avait chassé de sa chambre sa fille revenueen refusantde l'embrasserdepuis le jour où elle avait dit à voixtrès basse à Du Royqui la saluait avec cérémonieen reparaissant devant elle : " Vous êtes l'être leplus vil que je connaissene me parlez jamais pluscar je ne vousrépondrai point ! " elle souffrait une intolérableet inapaisable torture. Elle haïssait Suzanne d'une haine aiguëfaite de passion exaspérée et de jalousie déchiranteétrange jalousie de mère et de maîtresseinavouableférocebrûlante comme une plaie vive.

Et voilàqu'un évêque les mariaitsa fille et son amantdansune égliseen face de deux mille personneset devant elle !Et elle ne pouvait rien dire ? Elle ne pouvait pas empêchercela ? Elle ne pouvait pas crier : " Mais il est à moicet hommec'est mon amant. Cette union que vous bénissez estinfâme. "

Plusieursfemmesattendriesmurmurèrent : " Comme la pauvre mèreest émue. "

L'évêquedéclamait : " Vous êtes parmi les heureux de laterreparmi les plus riches et les plus respectés. Vousmonsieurque votre talent élève au-dessus des autresvous qui écrivezqui enseignezqui conseillezqui dirigezle peuplevous avez une belle mission à remplirun belexemple à donner... "

Du Royl'écoutaitivre d'orgueil. Un prélat de l'Égliseromaine lui parlait ainsià lui. Et il sentaitderrièreson dosune fouleune foule illustre venue pour lui. Il luisemblait qu'une force le poussaitle soulevait. Il devenait un desmaîtres de la terreluiluile fils des deux pauvres paysansde Canteleu.

Il les vittout à coup dans leur humble cabaretau sommet de la côteau-dessus de la grande vallée de Rouenson père et samèredonnant à boire aux campagnards du pays. Il leuravait envoyé cinq mille francs en héritant du comte deVaudrec. Il allait maintenant leur en envoyer cinquante mille ; etils achèteraient un petit bien. Ils seraient contentsheureux.

L'évêqueavait terminé sa harangue. Un prêtre vêtu d'uneétole dorée montait à l'autel. Et les orguesrecommencèrent à célébrer la gloire desnouveaux époux.

Tantôtelles jetaient des clameurs prolongéesénormesenflées comme des vaguessi sonores et si puissantesqu'ilsemblait qu'elles dussent soulever et faire sauter le toit pour serépandre dans le ciel bleu. Leur bruit vibrant emplissaittoute l'églisefaisait frissonner la chair et les âmes.Puis tout à coup elles se calmaient ; et des notes finesalertescouraient dans l'aireffleuraient l'oreille comme dessouffles légers ; c'étaient de petits chants gracieuxmenussautillantsqui voletaient ainsi que des oiseaux ; etsoudaincette coquette musique s'élargissait de nouveauredevenant effrayante de force et d'ampleurcomme si un grain desable se métamorphosait en un monde.

Puis desvoix humaines s'élevèrentpassèrent au-dessusdes têtes inclinées. Vauri et Landeckde l'Opérachantaient. L'encens répandait une odeur fine de benjoinetsur l'autel le sacrifice divin s'accomplissait ; l'Homme-Dieuàl'appel de son prêtredescendait sur la terre pour consacrerle triomphe du baron Georges Du Roy.

Bel-Amiàgenoux à côté de Suzanneavait baissé lefront. Il se sentait en ce moment presque croyantpresque religieuxplein de reconnaissance pour la divinité qui l'avait ainsifavoriséqui le traitait avec ces égards. Et sanssavoir au juste à qui il s'adressaitil la remerciait de sonsuccès.

Lorsquel'office fut terminéil se redressaet donnant le bras àsa femmeil passa dans la sacristie. Alors commençal'interminable défilé des assistants. Georgesaffoléde joiese croyait un roi qu'un peuple venait acclamer. Il serraitdes mainsbalbutiait des mots qui ne signifiaient riensaluaitrépondait aux compliments : " Vous êtes bienaimable. "

Soudain ilaperçut Mme de Marelle ; et le souvenir de tous les baisersqu'il lui avait donnésqu'elle lui avait rendusle souvenirde toutes leurs caressesde ses gentillessesdu son de sa voixdugoût de ses lèvreslui fit passer dans le sang le désirbrusque de la reprendre. Elle était jolieéléganteavec son air gamin et ses yeux vifs. Georges pensait : " Quellecharmante maîtressetout de même. "

Elles'approcha un peu timideun peu inquièteet lui tendit lamain. Il la reçut dans la sienne et la garda. Alors il sentitl'appel discret de ses doigts de femmela douce pression quipardonne et reprend. Et lui-même il la serraitcette petitemaincomme pour dire : " Je t'aime toujoursje suis àtoi ! "

Leurs yeuxse rencontrèrentsouriantsbrillantspleins d'amour. Ellemurmura de sa voix gracieuse : " A bientôtmonsieur. "

Ilrépondit gaiement : " A bientôtmadame. "

Et elles'éloigna.

D'autrespersonnes se poussaient. La foule coulait devant lui comme un fleuve.Enfin elle s'éclaircit. Les derniers assistants partirent.Georges reprit le bras de Suzanne pour retraverser l'église.

Elle étaitpleine de mondecar chacun avait regagné sa placeafin deles voir passer ensemble. Il allait lentementd'un pas calmelatête hauteles yeux fixés sur la grande baieensoleillée de la porte. Il sentait sur sa peau courir delongs frissonsces frissons froids que donnent les immensesbonheurs. Il ne voyait personne. Il ne pensait qu'à lui.

Lorsqu'ilparvint sur le seuilil aperçut la foule amasséeunefoule noirebruissantevenue là pour luipour lui GeorgesDu Roy. Le peuple de Paris le contemplait et l'enviait.

Puisrelevant les yeuxil découvrit là-basderrièrela place de la Concordela Chambre des députés. Et illui sembla qu'il allait faire un bond du portique de la Madeleine auportique du Palais-Bourbon.

Ildescendit avec lenteur les marches du haut perron entre deux haies despectateurs. Mais il ne les voyait point ; sa penséemaintenant revenait en arrièreet devant ses yeux éblouispar l'éclatant soleil flottait l'image de Mme de Marellerajustant en face de la glace les petits cheveux frisés de sestempestoujours défaits au sortir du lit.