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Guy de MaupassantLa maison Tellier Une partie de Campagne 

On avaitprojeté depuis cinq mois d'aller déjeuner aux environsde Parisle jour de la fête de Mme Dufourqui s'appelaitPétronille. Aussicomme on avait attendu cette partieimpatiemments'était-on levé de fort bonne heure cematin-là.

M. Dufourayant emprunté la voiture du laitierconduisait lui-même.La carrioleà deux rouesétait fort propre ; elleavait un toit supporté par quatre montants de fer oùs'attachaient des rideaux qu'on avait relevés pour voir lepaysage. Celui de derrièreseulflottait au ventcomme undrapeau. La femmeà côté de son épouxs'épanouissait dans une robe de soie cerise extraordinaire.Ensuitesur deux chaisesse tenaient une vieille grand-mèreet une jeune fille. On apercevait encore la chevelure jaune d'ungarçon quifaute de sièges'était étendutout au fondet dont la tête seule apparaissait.

Aprèsavoir suivi l'avenue des Champs-Élysées et franchi lesfortifications à la porte Mailloton s'était mis àregarder la contrée.

Enarrivant au pont de NeuillyM. Dufour avait dit : " Voici lacampagne enfin ! " et sa femmeà ce signals'étaitattendrie sur la nature.

Aurond-point de Courbevoieune admiration les avait saisis devantl'éloignement des horizons. A droitelà-basc'étaitArgenteuildont le clocher se dressait ; au-dessus apparaissaientles buttes de Sannois et le Moulin d'Orgemont. A gauchel'aqueduc deMarly se dessinait sur le ciel clair du matinet l'on apercevaitausside loinla terrasse de Saint-Germain ; tandis qu'en faceaubout d'une chaîne de collinesdes terres remuéesindiquaient le nouveau fort de Cormeilles. Tout au fonddans unreculement formidablepar-dessus des plaines et des villagesonentrevoyait une sombre verdure de forêts.

Le soleilcommençait à brûler les visages ; la poussièreemplissait les yeux continuellementetdes deux côtésde la routese développait une campagne interminablement nuesale et puante. On eût dit qu'une lèpre l'avait ravagéequi rongeait jusqu'aux maisonscar des squelettes de bâtimentsdéfoncés et abandonnésou bien des petitescabanes inachevées faute de paiement aux entrepreneurstendaient leurs quatre murs sans toit.

De loin enloinpoussaient dans le sol stérile de longues cheminéesde fabriquesseule végétation de ces champs putridesoù la brise du printemps promenait un parfum de pétroleet de schiste mêlé à une autre odeur moinsagréable encore.

Enfinonavait traversé la Seine une seconde foisetsur le pontç'avait été un ravissement. La rivièreéclatait de lumière ; une buée s'en élevaitpompée par le soleilet l'on éprouvait une quiétudedouceun rafraîchissement bienfaisant à respirer enfinun air plus pur qui n'avait point balayé la fumée noiredes usines ou les miasmes des dépotoirs.

Un hommequi passait avait nommé le pays : Bezons.

La voitures'arrêtaet M. Dufour se mit à lire l'enseigneengageante d'une gargote : Restaurant Poulinmatelotes etfriturescabinets de sociétébosquets et balançoires." Eh bienmadame Dufourcela te va-t-il ? Te décideras-tuà la fin ? "

La femmelut à son tour : Restaurant Poulinmatelotes et friturescabinets de sociétébosquets et balançoires.Puis elle regarda la maison longuement.

C'étaitune auberge de campagneblancheplantée au bord de la route.Elle montraitpar la porte ouvertele zinc brillant du comptoirdevant lequel se tenaient deux ouvriers endimanchés.

A la finMme Dufour se décida : " Ouic'est biendit-elle ; etpuis il y a de la vue. " La voiture entra dans un vaste terrainplanté de grands arbres qui s'étendait derrièrel'auberge et qui n'était séparé de la Seine quepar le chemin de halage.

Alors ondescendit. Le mari sauta le premierpuis ouvrit les bras pourrecevoir sa femme. Le marchepiedtenu par deux branches de ferétait très loinde sorte quepour l'atteindreMmeDufour dut laisser voir le bas d'une jambe dont la finesse primitivedisparaissait à présent sous un envahissement degraisse tombant des cuisses.

M. Dufourque la campagne émoustillait déjàlui pinçavivement le molletpuisla prenant sous les brasla déposalourdement à terrecomme un énorme paquet.

Elle tapaavec la main sa robe de soie pour en faire tomber la poussièrepuis regarda l'endroit où elle se trouvait.

C'étaitune femme de trente-six ans environforte en chairépanouieet réjouissante à voir. Elle respirait avec peineétranglée violemment par l'étreinte de soncorset trop serré ; et la pression de cette machine rejetaitjusque dans son double menton la masse fluctuante de sa poitrinesurabondante.

La jeunefille ensuiteposant la main sur l'épaule de son pèresauta légèrement toute seule. Le garçon auxcheveux jaunes était descendu en mettant un pied sur la roueet il aida M. Dufour à décharger la grand-mère.

Alors ondétela le chevalqui fut attaché à un arbre ;et la voiture tomba sur le nezles deux brancards à terre.Les hommesayant retiré leurs redingotesse lavèrentles mains dans un seau d'eaupuis rejoignirent leurs damesinstallées déjà sur les escarpolettes.

MlleDufour essayait de se balancer debouttoute seulesans parvenir àse donner un élan suffisant. C'était une belle fille dedix-huit à vingt ans ; une de ces femmes dont la rencontredans la rue vous fouette d'un désir subitet vous laissejusqu'à la nuit une inquiétude vague et un soulèvementdes sens. Grandemince de taille et large des hancheselle avait lapeau très bruneles yeux très grandsles cheveux trèsnoirs. Sa robe dessinait nettement les plénitudes fermes de sachair qu'accentuaient encore les efforts des reins qu'elle faisaitpour s'enlever.

Ses brastendus tenaient les cordes au-dessus de sa têtede sorte quesa poitrine se dressaitsans une secousseà chaque impulsionqu'elle donnait. Son chapeauemporté par un coup de ventétait tombé derrière elle ; et l'escarpolettepeu à peu se lançaitmontrant à chaque retourses jambes fines jusqu'au genouet jetant à la figure desdeux hommes qui la regardaient en riantl'air de ses jupespluscapiteux que les vapeurs du vin.

Assise surl'autre balançoireMme Dufour gémissait d'une façonmonotone et continue : " Cyprienviens me pousser ; viens doncme pousserCyprien ! " A la finil y alla etayant retrousséles manches de sa chemisecomme avant d'entreprendre un travaililmit sa femme en mouvement avec une peine infinie.

Cramponnéeaux cordeselle tenait ses jambes droitespour ne point rencontrerle solet elle jouissait d'être étourdie par leva-et-vient de la machine. Ses formessecouéestremblotaientcontinuellement comme de la gelée sur un plat. Maiscomme lesélans grandissaientelle fut prise de vertige et de peur. Achaque descenteelle poussait un cri perçant qui faisaitaccourir tous les gamins du pays ; etlà-basdevant elleau-dessus de la haie du jardinelle apercevait vaguement unegarniture de têtes polissonnes que des rires faisaient grimacerdiversement.

Uneservante étant venueon commanda le déjeuner.

" Unefriture de Seineun lapin sautéune salade et du dessert "articula Mme Dufourd'un air important. " Vous apporterez deuxlitres et une bouteille de bordeaux "dit son mari. " Nousdînerons sur l'herbe "ajouta la jeune fille.

Lagrand-mèreprise de tendresse à la vue du chat de lamaisonle poursuivait depuis dix minutes en lui prodiguantinutilement les plus douces appellations. L'animalintérieurementflatté sans doute de cette attentionse tenait toujours toutprès de la main de la bonne femmesans se laisser atteindrecependantet faisait tranquillement le tour des arbrescontrelesquels il se frottaitla queue dresséeavec un petitronron de plaisir.

"Tiens ! cria tout à coup le jeune homme aux cheveux jaunes quifuretait dans le terrainen voilà des bateaux qui sontchouette ! " On alla voir. Sous un petit hangar en bois étaientsuspendues deux superbes yoles de canotiersfines et travailléescomme des meubles de luxe. Elles reposaient côte à côtepareilles à deux grandes filles mincesen leur longueurétroite et reluisanteet donnaient envie de filer sur l'eaupar les belles soirées douces ou les claires matinéesd'étéde raser les berges fleuries où desarbres entiers trempent leurs branches dans l'eauoùtremblote l'éternel frisson des roseaux et d'oùs'envolentcomme des éclairs bleusde rapidesmartins-pêcheurs.

Toute lafamilleavec respectles contemplait. " Oh ! ça ouic'est chouette "répéta gravement M. Dufour. Etil les détaillait en connaisseur. Il avait canotéluiaussidans son jeune tempsdisait-il ; voire même qu'avec çadans la main -- et il faisait le geste de tirer sur les avirons-- ilse fichait de tout le monde. Il avait rossé en course plusd'un Anglaisjadisà Joinville ; et il plaisanta sur le mot" dames "dont on désigne les deux montantsqui retiennent les avironsdisant que les canotierset pour causene sortaient jamais sans leurs dames. Il s'échauffaiten pérorant et proposait obstinément de parier qu'avecun bateau comme çail ferait six lieues à l'heure sansse presser.

"C'est prêt "dit la servante qui apparut àl'entrée. On se précipita ; mais voilà qu'àla meilleure placequ'en son esprit Mme Dufour avait choisie pours'installerdeux jeunes gens déjeunaient déjà.C'étaient les propriétaires des yolessans doutecarils portaient le costume des canotiers.

Ilsétaient étendus sur des chaisespresque couchés.Ils avaient la face noircie par le soleil et la poitrine couverteseulement d'un mince maillot de coton blanc qui laissait passer leursbras nusrobustes comme ceux des forgerons. C'étaient deuxsolides gaillardsposant beaucoup pour la vigueurmais quimontraient en tous leurs mouvements cette grâce élastiquedes membres qu'on acquiert par l'exercicesi différente de ladéformation qu'imprime à l'ouvrier l'effort pénibletoujours le même.

Ilséchangèrent rapidement un sourire en voyant la mèrepuis un regard en apercevant la fille. "Donnons notre placeditl'unça nous fera faire connaissance. " L'autre aussitôtse leva ettenant à la main sa toque mi-partie rouge etmi-partie noireil offrit chevaleresquement de céder auxdames le seul endroit du jardin où ne tombât point lesoleil. On accepta en se confondant en excuses ; et pour que ce fûtplus champêtrela famille s'installa sur l'herbe sans table nisièges.

Les deuxjeunes gens portèrent leur couvert quelques pas plus loin etse remirent à manger. Leurs bras nusqu'ils montraient sanscessegênaient un peu la jeune fille. Elle affectait mêmede tourner la tête et de ne point les remarquertandis que MmeDufourplus hardiesollicitée par une curiositéféminine qui était peut-être du désirlesregardait à tout momentles comparant sans doute avec regretaux laideurs secrètes de son mari.

Elles'était éboulée sur l'herbeles jambes pliéesà la façon des tailleurset elle se trémoussaitcontinuellementsous prétexte que des fourmis lui étaiententrées quelque part. M. Dufourrendu maussade par laprésence et l'amabilité des étrangerscherchaitune position commode qu'il ne trouva pas du resteet le jeune hommeaux cheveux jaunes mangeait silencieusement comme un ogre.

" Unbien beau tempsmonsieur "dit la grosse dame à l'undes canotiers. Elle voulait être aimable à cause de laplace qu'ils avaient cédée. " Ouimadamerépondit-il ; venez- vous souvent à la campagne ?

-- Oh !une fois ou deux par an seulementpour prendre l'air ; et vousmonsieur ?

-- J'yviens coucher tous les soirs.

-- Ah ! çadoit être bien agréable ?

-- Ouicertainementmadame. "

Et ilraconta sa vie de chaque jourpoétiquementde façon àfaire vibrer dans le coeur de ces bourgeois privés d'herbe etaffamés de promenades aux champs cet amour bête de lanature qui les hante toute l'année derrière le comptoirde leur boutique.

La jeunefilleémueleva les yeux et regarda le canotier. M. Dufourparla pour la première fois. " Çac'est une vie"dit-il. Il ajouta : " Encore un peu de lapinma bonne.-- Nonmercimon ami. "

Elle setourna de nouveau vers les jeunes genset montrant leurs bras : "Vous n'avez jamais froid comme ça ? " dit-elle.

Ils semirent à rire tous les deuxet ils épouvantèrentla famille par le récit de leurs fatigues prodigieusesdeleurs bains pris en sueurde leurs courses dans le brouillard desnuits ; et ils tapèrent violemment sur leur poitrine pourmontrer quel son ça rendait. " Oh ! vous avez l'airsolides "dit le mari qui ne parlait plus du temps où ilrossait les Anglais.

La jeunefille les examinait de côté maintenant ; et le garçonaux cheveux jaunesayant bu de traverstoussa éperdumentarrosant la robe en soie cerise de la patronne qui se fâcha etfit apporter de l'eau pour laver les taches.

Cependantla température devenait terrible. Le fleuve étincelantsemblait un foyer de chaleuret les fumées du vin troublaientles têtes.

M. Dufourque secouait un hoquet violentavait déboutonné songilet et le haut de son pantalon : tandis que sa femmeprise desuffocationsdégrafait sa robe peu à peu. L'apprentibalançait d'un air gai sa tignasse de lin et se versait àboire coup sur coup. La grand-mèrese sentant grisesetenait fort raide et fort digne. Quant à la jeune filleellene laissait rien paraîtreson oeil seul s'allumait vaguementet sa peau très brune se colorait aux joues d'une teinte plusrose.

Le caféles acheva. On parla de chanter et chacun dit son coupletque lesautres applaudirent avec frénésie. Puis on se levadifficilementetpendant que les deux femmesétourdiesrespiraientles deux hommestout à fait pochardsfaisaientde la gymnastique. Lourdsflasqueset la figure écarlateils se pendaient gauchement aux anneaux sans parvenir às'élever ; et leurs chemises menaçaient continuellementd'évacuer leurs pantalons pour battre au vent comme desétendards.

Cependantles canotiers avaient mis leurs yoles à l'eauet ilsrevenaient avec politesse proposer aux dames une promenade sur larivière.

"Monsieur Dufourveux-tu ? je t'en prie ! " cria sa femme. Il laregarda d'un air d'ivrognesans comprendre. Alors un canotiers'approchadeux lignes de pêcheur à la main.L'espérance de prendre du goujoncet idéal desboutiquiersalluma les yeux mornes du bonhommequi permit tout cequ'on voulutet s'installa à l'ombresous le pontles piedsballants au-dessus du fleuveà côté du jeunehomme aux cheveux jaunes qui s'endormit auprès de lui.

Un descanotiers se dévoua : il prit la mère. " Au petitbois de l'île aux Anglais ! " cria-t- il en s'éloignant.

L'autreyole s'en alla plus doucement. Le rameur regardait tellement sacompagne qu'il ne pensait plus à autre choseet une émotionl'avait saisi qui paralysait sa vigueur.

La jeunefilleassise dans le fauteuil du barreurse laissait aller àla douceur d'être sur l'eau. Elle se sentait prise d'unrenoncement de penséesd'une quiétude de ses membresd'un abandonnement d'elle-mêmecomme envahie par une ivressemultiple. Elle était devenue fort rouge avec une respirationcourte. Les étourdissements du vindéveloppéspar la chaleur torrentielle qui ruisselait autour d'ellefaisaientsaluer sur son passage tous les arbres de la berge. Un besoin vaguede jouissanceune fermentation du sang parcouraient sa chair excitéepar les ardeurs de ce jour ; et elle était aussi troubléedans ce tête-à-tête sur l'eauau milieu de cepays dépeuplé par l'incendie du cielavec ce jeunehomme qui la trouvait belledont l'oeil lui baisait la peauet dontle désir était pénétrant comme le soleil.

Leurimpuissance à parler augmentait leur émotionet ilsregardaient les environs. Alorsfaisant un effortil lui demandason nom. " Henriettedit-elle. -- Tiens ! moi je m'appelleHenri "reprit-il.

Le son deleur voix les avait calmés ; ils s'intéressèrentà la rive. L'autre yole s'était arrêtée etparaissait les attendre. Celui qui la montait cria : " Nous vousrejoindrons dans le bois ; nous allons jusqu'à Robinsonparceque Madame a soif. " Puis il se coucha sur les avirons ets'éloigna si rapidement qu'on cessa bientôt de le voir.

Cependantun grondement continu qu'on distinguait vaguement depuis quelquetemps s'approchait très vite. La rivière elle-mêmesemblait frémir comme si le bruit sourd montait de sesprofondeurs.

"Qu'est-ce qu'on entend ? " demanda-t-elle.

C'étaitla chute du barrage qui coupait le fleuve en deux à la pointede l'île. Lui se perdait dans une explicationlorsqueàtravers le fracas de la cascadeun chant d'oiseau qui semblait trèslointain les frappa. " Tiensdit-illes rossignols chantentdans le jour : c'est donc que les femelles couvent. "

Unrossignol ! Elle n'en avait jamais entenduet l'idée d'enécouter un fit se lever dans son coeur la vision des poétiquestendresses. Un rossignol ! c'est-à-dire l'invisible témoindes rendez-vous d'amour qu'invoquait Juliette sur son balcon : cettemusique du ciel accordée aux baisers des hommes ; cet éternelinspirateur de toutes les romances langoureuses qui ouvrent un idéalbleu aux pauvres petits coeurs des fillettes attendries !

Elleallait donc entendre un rossignol.

" Nefaisons pas de bruitdit son compagnonnous pourrons descendre dansle bois et nous asseoir tout près de lui. "

La yolesemblait glisser. Des arbres se montrèrent sur l'îledont la berge était si basse que les yeux plongeaient dansl'épaisseur des fourrés. On s'arrêta ; le bateaufut attaché ; etHenriette s'appuyant sur le bras de Henriils s'avancèrent entre les branches. " Courbez-vous "dit-il. Elle se courbaet ils pénétrèrent dansun inextricable fouillis de lianesde feuilles et de roseauxdansun asile introuvable qu'il fallait connaître et que le jeunehomme appelait en riant " son cabinet particulier ".

Justeau-dessus de leur têteperché dans un des arbres quiles abritaientl'oiseau s'égosillait toujours. Il lançaitdes trilles et des rouladespuis filait de grands sons vibrants quiemplissaient l'air et semblaient se perdre à l'horizonsedéroulant le long du fleuve et s'envolant au-dessus desplainesà travers le silence de feu qui appesantissait lacampagne.

Ils neparlaient pas de peur de le faire fuir. Ils étaient assis l'unprès de l'autreetlentementle bras de Henri fit le tourde la taille de Henriette et l'enserra d'une pression douce. Ellepritsans colèrecette main audacieuseet elle l'éloignaitsans cesse à mesure qu'il la rapprochait n'éprouvant dureste aucun embarras de cette caressecomme si c'eût étéune chose toute naturelle qu'elle repoussait aussi naturellement.

Elleécoutait l'oiseauperdue dans une extase. Elle avait desdésirs infinis de bonheurdes tendresses brusques qui latraversaientdes révélations de poésiessurhumaineset un tel amollissement des nerfs et du coeurqu'ellepleurait sans savoir pourquoi. Le jeune homme la serrait contre luimaintenant ; elle ne le repoussait plusn'y pensant plus.

Lerossignol se tut soudain. Une voix éloignée cria : "Henriette !

-- Nerépondez pointdit-il tout basvous feriez envoler l'oiseau."

Elle nesongeait guère non plus à répondre.

Ilsrestèrent quelque temps ainsi. Mme Dufour était assisequelque partcar on entendait vaguementde temps en tempslespetits cris de la grosse dame que lutinait sans doute l'autrecanotier.

La jeunefille pleurait toujourspénétrée de sensationstrès doucesla peau chaude et piquée partout dechatouillements inconnus. La tête de Henri était sur sonépaule ; etbrusquementil la baisa sur les lèvres.Elle eut une révolte furieuse etpour l'éviterserejeta sur le dos. Mais il s'abattit sur ellela couvrant de toutson corps. Il poursuivit longtemps cette bouche qui le fuyaitpuisla joignanty attacha la sienne. Alorsaffolée par un désirformidableelle lui rendit son baiser en l'étreignant sur sapoitrineet toute sa résistance tomba comme écraséepar un poids trop lourd.

Tout étaitcalme aux environs. L'oiseau se mit à chanter. Il jeta d'abordtrois notes pénétrantes qui semblaient un appeld'amourpuisaprès un silence d'un momentil commençad'une voix affaiblie des modulations très lentes.

Une brisemolle glissasoulevant un murmure de feuilleset dans la profondeurdes branches passaient deux soupirs ardents qui se mêlaient auchant du rossignol et au souffle léger du bois.

Uneivresse envahissait l'oiseauet sa voix s'accélérantpeu à peu comme un incendie qui s'allume ou une passion quigranditsemblait accompagner sous l'arbre un crépitement debaisers. Puis le délire de son gosier se déchaînaitéperdument. Il avait des pâmoisons prolongées surun traitde grands spasmes mélodieux.

Quelquefoisil se reposait un peufilant seulement deux ou trois sons légersqu'il terminait soudain par une note suraiguë. Ou bien ilpartait d'une course affoléeavec des jaillissements degammesdes frémissementsdes saccadescomme un chantd'amour furieuxsuivi par des cris de triomphe.

Mais il setutécoutant sous lui un gémissement tellement profondqu'on l'eût pris pour l'adieu d'une âme. Le bruit s'enprolongea quelque temps et s'acheva dans un sanglot.

Ilsétaient bien pâlestous les deuxen quittant leur litde verdure. Le ciel bleu leur paraissait obscurci ; l'ardent soleilétait éteint pour leurs yeux ; ils s'apercevaient de lasolitude et du silence. Ils marchaient rapidement l'un près del'autresans se parlersans se touchercar ils semblaient devenusennemis irréconciliablescomme si un dégoût sefût élevé entre leurs corpsune haine entreleurs esprits.

De temps àautreHenriette criait : " Maman ! "

Un tumultese fit sous un buisson. Henri crut voir une jupe blanche qu'onrabattait vite sur un gros mollet ; et l'énorme dame apparutun peu confuse et plus rouge encorel'oeil très brillant etla poitrine orageusetrop près peut-être de son voisin.Celui-ci devait avoir vu des choses bien drôlescar sa figureétait sillonnée de rires subits qui la traversaientmalgré lui.

Mme Dufourprit son bras d'un air tendreet l'on regagna les bateaux. Henriqui marchait devanttoujours muet à côté de lajeune fillecrut distinguer tout à coup comme un gros baiserqu'on étouffait.

Enfin onrevint à Bezons.

M. Dufourdégrisés'impatientait. Le jeune homme aux cheveuxjaunes mangeait un morceau avant de quitter l'auberge. La voitureétait attelée dans la couret la grand- mèredéjà montéese désolait parce qu'elleavait peur d'être prise par la nuit dans la plainelesenvirons de Paris n'étant pas sûrs.

On sedonna des poignées de mainet la famille Dufour s'en alla. "Au revoir ! " criaient les canotiers. Un soupir et une larmeleur répondirent.

Deux moisaprèscomme il passait rue des MartyrsHenri lut sur uneporte : Dufourquincaillier. Il entra.

La grossedame s'arrondissait au comptoir. On se reconnut aussitôtetaprès mille politessesil demanda des nouvelles. " EtMlle Henriettecomment va-t-elle ?

-- Trèsbienmercielle est mariée.

-- Ah !..."

Uneémotion l'étreignit ; il ajouta :

" Et... avec qui ?

-- Maisavec le jeune homme qui nous accompagnaitvous savez bien ; c'estlui qui prend la suite.

-- Oh !parfaitement. "

Il s'enallait fort tristesans trop savoir pourquoiMme Dufour le rappela.

" Etvotre ami ? dit-elle timidement.

-- Mais ilva bien.

--Faites-lui nos complimentsn'est-ce pas ; et quand il passeradites-lui donc de venir nous voir... "

Ellerougit fortpuis ajouta : " Ça me fera bien plaisir ;dites-lui.

-- Je n'ymanquerai pas. Adieu !

-- Non...à bientôt ! "

L'annéesuivanteun dimanche qu'il faisait très chaudtous lesdétails de cette aventureque Henri n'avait jamais oubliéelui revinrent subitementsi nets et si désirablesqu'ilretourna tout seul à leur chambre dans le bois.

Il futstupéfait en entrant. Elle était làassise surl'herbel'air tristetandis qu'à son côtétoujours en manches de chemiseson marile jeune homme aux cheveuxjaunesdormait consciencieusement comme une brute.

Elledevint si pâle en voyant Henri qu'il crut qu'elle allaitdéfaillir. Puis ils se mirent à causer naturellementde même que si rien ne se fût passé entre eux.

Mais commeil lui racontait qu'il aimait beaucoup cet endroit et qu'il y venaitsouvent se reposerle dimancheen songeant à bien dessouvenirselle le regarda longuement dans les yeux.

"Moij'y pense tous les soirsdit-elle.

-- Allonsma bonnereprit en bâillant son marije crois qu'il est tempsde nous en aller. "