Readme.it in English  home page
Readme.it in Italiano  pagina iniziale
readme.it by logo SoftwareHouse.it

Ebook in formato Kindle (mobi) - Kindle File Ebook (mobi)

Formato per Iphone, Ipad e Ebook (epub) - Ipad, Iphone and Ebook reader format (epub)

Versione ebook di Readme.it powered by Softwarehouse.it


Guy de MaupassantUne vie 

1

Jeanneayant fini ses malless'approcha de la fenêtremais la pluiene cessait pas.

L'aversetoute la nuitavait sonné contre les carreaux et les toits.Le ciel bas et chargé d'eau semblait crevése vidantsur la terrela délayant en bouilliela fondant comme dusucre. Des rafales passaient pleines d'une chaleur lourde. Leronflement des ruisseaux débordés emplissait les ruesdésertes où les maisonscomme des épongesbuvaient l'humidité qui pénétrait au-dedans etfaisait suer les murs de la cave au grenier.

Jeannesortie la veille du couventlibre enfin pour toujoursprête àsaisir tous les bonheurs de la vie dont elle rêvait depuis silongtempscraignait que son père hésitât àpartir si le temps ne s'éclaircissait paset pour la centièmefois depuis le matin elle interrogeait l'horizon.

Puis elles'aperçut qu'elle avait oublié de mettre son calendrierdans son sac de voyage. Elle cueillit sur le mur le petit cartondivisé par moiset portant au milieu d'un dessin la date del'année courante 1819 en chiffres d'or. Puis elle biffa àcoups de crayon les quatre premières colonnesrayant chaquenom de saint jusqu'au 2 maijour de sa sortie du couvent.

Une voixderrière la porteappela : " Jeannette ! "

Jeannerépondit : " Entrepapa. " Et son pèreparut.

Le baronSimon-Jacques Le Perthuis des Vauds était un gentilhomme del'autre sièclemaniaque et bon. Disciple enthousiaste deJ.-J. Rousseauil avait des tendresses d'amant pour la natureleschampsles boisles bêtes.

Aristocratede naissanceil haïssait par instinct quatre-vingt-treize ;mais philosophe par tempéramentet libéral paréducationil exécrait la tyrannie d'une haineinoffensive et déclamatoire.

Sa grandeforce et sa grande faiblessec'était la bontéunebonté qui n'avait pas assez de bras pour caresserpourdonnerpour étreindreune bonté de créateuréparsesans résistancecomme l'engourdissement d'unnerf de la volontéune lacune dans l'énergiepresqueun vice.

Homme dethéorieil méditait tout un plan d'éducationpour sa fillevoulant la faire heureusebonnedroite et tendre.

Elle étaitdemeurée jusqu'à douze ans dans la maisonpuismalgréles pleurs de la mèreelle fut mise au Sacré-Coeur.

Il l'avaittenue là sévèrement enferméecloîtréeignorée et ignorante des choses humaines. Il voulait qu'on lalui rendît chaste à dix-sept ans pour la tremperlui-même dans une sorte de bain de poésie raisonnable ;etpar les champsau milieu de la terre fécondéeouvrir son âmedégourdir son ignorance àl'aspect de l'amour naïfdes tendresses simples des animauxdes lois sereines de la vie.

Ellesortait maintenant du couventradieusepleine de sèves etd'appétits de bonheurprête à toutes les joiesà tous les hasards charmants que dans le désoeuvrementdes joursla longueur des nuitsla solitude des espérancesson esprit avait déjà parcourus.

Ellesemblait un portrait de Véronèse avec ses cheveux d'unblond luisant qu'on aurait dit avoir déteint sur sa chairunechair d'aristocrate à peine nuancée de roseombréed'un léger duvetd'une sorte de velours pâle qu'onapercevait un peu quand le soleil la caressait. Ses yeux étaientbleusde ce bleu opaque qu'ont ceux des bonshommes en faïencede Hollande.

Elleavaitsur l'aile gauche de la narineun petit grain de beautéun autre à droitesur le mentonoù frisaient quelquespoils si semblables à sa peau qu'on les distinguait àpeine. Elle était grandemûre de poitrineondoyante dela taille. Sa voix nette semblait parfois trop aiguë ; mais sonrire franc jetait de la joie autour d'elle. Souventd'un gestefamilierelle portait ses deux mains à ses tempes comme pourlisser sa chevelure.

Ellecourut à son père et l'embrassaen l'étreignant: " Eh bienpartons-nous ? " dit-elle.

Il souritsecoua ses cheveux déjà blancset qu'il portait assezlongsettendant la main vers la fenêtre :

"Comment veux-tu voyager par un temps pareil ? "

Mais ellele priaitcâline et tendre : " Oh ! papapartonsjet'en supplie. Il fera beau dans l'après-midi.

-- Mais tamère n'y consentira jamais.

-- Sijete le prometsje m'en charge.

-- Si tuparviens à décider ta mèreje veux bienmoi. "

Et elle seprécipita vers la chambre de la baronne. Car elle avaitattendu ce jour du départ avec une impatience grandissante.

Depuis sonentrée au Sacré-Coeur elle n'avait pas quittéRouenson père ne permettant aucune distraction avant l'âgequ'il avait fixé. Deux fois seulement on l'avait emmenéequinze jours à Parismais c'était une ville encoreetelle ne rêvait que la campagne.

Elleallait maintenant passer l'été dans leur propriétédes Peuplesvieux château de famille planté sur lafalaise près d'Yport ; et elle se promettait une joie infiniede cette vie libre au bord des flots. Puis il était entenduqu'on lui faisait don de ce manoirqu'elle habiterait toujourslorsqu'elle serait mariée.

Et lapluietombant sans répit depuis la veille au soirétaitle premier gros chagrin de son existence.

Maisaubout de trois minuteselle sortiten courantde la chambre de samèrecriant par toute la maison : " Papapapa ! mamanveut bien ; fais atteler. "

Le délugene s'apaisait point ; on eût dit même qu'il redoublaitquand la calèche s'avança devant la porte.

Jeanneétait prête à monter en voiture lorsque labaronne descendit l'escaliersoutenue d'un côté par sonmarietde l'autrepar une grande fille de chambre forte et biendécouplée comme un gars. C'était une Normande dupays de Cauxqui paraissait au moins vingt ansbien qu'elle en eûtau plus dix-huit. On la traitait dans la famille un peu comme uneseconde fillecar elle avait été la soeur de lait deJeanne. Elle s'appelait Rosalie.

Saprincipale fonction consistait d'ailleurs à guider les pas desa maîtresse devenue énorme depuis quelques annéespar suite d'une hypertrophie du coeur dont elle se plaignait sanscesse.

La baronneatteigniten soufflant beaucouple perron du vieil hôtelregarda la cour où l'eau ruisselait et murmura : " Cen'est vraiment pas raisonnable. "

Son maritoujours souriantrépondit : " C'est vous qui l'avezvoulumadame Adélaïde. "

Comme elleportait ce nom pompeux d'Adélaïdeil le faisait toujoursprécéder de " madame " avec un certain air derespect un peu moqueur.

Puis ellese remit en marche et monta péniblement dans la voiture donttous les ressorts plièrent. Le baron s'assit à soncôtéJeanne et Rosalie prirent place sur la banquette àreculons.

Lacuisinière Ludivine apporta des masses de manteaux qu'ondisposa sur les genouxplus deux paniers qu'on dissimula sous lesjambes ; puis elle grimpa sur le siège à côtédu père Simonet s'enveloppa d'une grande couverture qui lacoiffait entièrement. Le concierge et sa femme vinrent salueren fermant la portière ; ils reçurent les dernièresrecommandations pour les malles qui devaient suivre dans unecharrette ; et on partit.

Le pèreSimonle cocherla tête baisséele dos arrondi sousla pluiedisparaissait dans son carrick à triple collet. Labourrasque gémissante battait les vitresinondait lachaussée.

Laberlineau grand trot des deux chevauxdévala rondement surle quailongea la ligne des grands navires dont les mâtslesverguesles cordages se dressaient tristement dans le cielruisselant comme des arbres dépouillés ; puis elles'engagea sur le long boulevard du mont Riboudet.

Bientôton traversa les prairies ; et de temps en temps un saule noyéles branches tombantes avec un abandonnement de cadavrese dessinaitgravement à travers un brouillard d'eau. Les fers des chevauxclapotaient et les quatre roues faisaient des soleils de boue.

On setaisait ; les esprits eux-mêmes semblaient mouilléscomme la terre. Petite mère se renversant appuya sa têteet ferma les paupières. Le baron considérait d'un oeilmorne les campagnes monotones et trempées. Rosalieun paquetsur les genouxsongeait de cette songerie animale des gens dupeuple. Mais Jeannesous ce ruissellement tièdese sentaitrevivre ainsi qu'une plante enfermée qu'on vient de remettre àl'air ; et l'épaisseur de sa joiecomme un feuillageabritait son coeur de la tristesse. Bien qu'elle ne parlât paselle avait envie de chanterde tendre au-dehors sa main pourl'emplir d'eau qu'elle boirait ; et elle jouissait d'êtreemportée au grand trot des chevauxde voir la désolationdes paysageset de se sentir à l'abri au milieu de cetteinondation.

Et sous lapluie acharnée les croupes luisantes des deux bêtesexhalaient une buée d'eau bouillante.

Labaronnepeu à peus'endormait. Sa figure qu'encadraient sixboudins réguliers de cheveux pendillants s'affaissa peu àpeumollement soutenue par les trois grandes vagues de son cou dontles dernières ondulations se perdaient dans la pleine mer desa poitrine. Sa têtesoulevée à chaqueaspirationretombait ensuite ; les joues s'enflaienttandis queentre ses lèvres entrouvertespassait un ronflement sonore.Son mari se pencha sur elleet posa doucementdans ses mainscroisées sur l'ampleur de son ventreun petit portefeuille encuir.

Ce toucherla réveilla ; et elle considéra l'objet d'un regardnoyéavec cet hébétement des sommeilsinterrompus. Le portefeuille tombas'ouvrit. De l'or et des billetsde banque s'éparpillèrent dans la calèche. Elles'éveilla tout à fait ; et la gaieté de sa fillepartit en une fusée de rires.

Le baronramassa l'argentetle lui posant sur les genoux : " Voicimachère amietout ce qui reste de ma ferme d'Életot. Jel'ai vendue pour faire réparer les Peuples où noushabiterons souvent désormais. "

Ellecompta six mille et quatre cents francs et les mit tranquillementdans sa poche.

C'étaitla neuvième ferme vendue ainsi sur trente et une que leursparents avaient laissées. Ils possédaient cependantencore environ vingt mille livres de rentes en terres quibienadministréesauraient facilement rendu trente mille francspar an.

Comme ilsvivaient simplementce revenu aurait suffi s'il n'y avait eu dans lamaison un trou sans fond toujours ouvertla bonté. Elletarissait l'argent dans leurs mains comme le soleil tarit l'eau desmarécages. Cela coulaitfuyaitdisparaissait. Comment ?Personne n'en savait rien. À tout moment l'un d'eux disait : "Je ne sais comment cela s'est faitj'ai dépensé centfrancs aujourd'hui sans rien acheter de gros. "

Cettefacilité de donner était du reste un des grandsbonheurs de leur vie ; et ils s'entendaient sur ce point d'une façonsuperbe et touchante.

Jeannedemanda : " Est-ce beaumaintenantmon château ? "

Le baronrépondit gaiement : " Tu verrasfillette. "

Mais peu àpeula violence de l'averse diminuait ; puis ce ne fut plus qu'unesorte de brumeune très fine poussière de pluievoltigeant. La voûte des nuées semblait s'éleverblanchir ; et soudainpar un trou qu'on ne voyait pointun longrayon de soleil oblique descendit sur les prairies.

Etlesnuages s'étant fendusle fond bleu du firmament parut ; puisla déchirure s'agrandit comme un voile qui se déchire ;et un beau ciel pur d'un azur net et profond se développa surle monde.

Un soufflefrais et doux passacomme un soupir heureux de la terre ; etquandon longeait des jardins ou des boison entendait parfois le chantalerte d'un oiseau qui séchait ses plumes.

Le soirvenait. Tout le monde dormait maintenant dans la voitureexceptéJeanne. Deux fois on s'arrêta dans des auberges pour laissersouffler les chevaux et leur donner un peu d'avoine avec de l'eau.

Le soleils'était couché ; des cloches sonnaient au loin. Dans unpetit village on alluma les lanternes ; et le ciel aussi s'illuminad'un fourmillement d'étoiles. Des maisons éclairéesapparaissaient de place en placetraversant les ténèbresd'un point de feu ; et tout d'un coupderrière une côteà travers des branches de sapinsla lunerougeénormeet comme engourdie de sommeilsurgit.

Il faisaitsi doux que les vitres demeuraient baissées. Jeanneépuiséede rêverassasiée de visions heureusesse reposaitmaintenant. Parfois l'engourdissement d'une position prolongéelui faisait rouvrir les yeux ; alors elle regardait au-dehorsvoyaitdans la nuit lumineuse passer les arbres d'une fermeou bienquelques vaches çà et là couchées en unchampet qui relevaient la tête. Puis elle cherchait uneposture nouvelleessayait de ressaisir un songe ébauché; mais le roulement continu de la voiture emplissait ses oreillesfatiguait sa pensée et elle refermait les yeuxse sentantl'esprit courbaturé comme le corps.

Cependanton s'arrêta. Des hommes et des femmes se tenaient debout devantles portières avec des lanternes à la main. Onarrivait. Jeanne subitement réveillée sauta bien vite.Père et Rosalieéclairés par un fermierportèrent presque la baronne tout à fait exténuéegeignant de détresseet répétant sans cessed'une petite voix expirante : " Ah ! mon Dieu ! mes pauvresenfants ! " Elle ne voulut rien boirerien mangerse coucha ettout aussitôt dormit.

Jeanne etle baron soupèrent en tête-à-tête.

Ilssouriaient en se regardantse prenaient les mains à traversla table ; etsaisis tous deux d'une joie enfantineils se mirent àvisiter le manoir réparé.

C'étaitune de ces hautes et vastes demeures normandes tenant de la ferme etdu châteaubâties en pierres blanches devenues griseset spacieuses à loger une race.

Un immensevestibule séparait en deux la maison et la traversait de parten partouvrant ses grandes portes sur les deux faces. Un doubleescalier semblait enjamber cette entréelaissant vide lecentreet joignant au premier ses deux montées à lafaçon d'un pont.

Aurez-de-chausséeà droiteon entrait dans le salondémesurétendu de tapisseries à feuillages oùse promenaient des oiseaux. Tout le meubleen tapisserie au petitpointn'était que l'illustration des Fables de La Fontaine ;et Jeanne eut un tressaillement de plaisir en retrouvant une chaisequ'elle avait aiméeétant tout enfantet quireprésentait l'histoire du Renard et de la Cigogne.

Àcôté du salon s'ouvraient la bibliothèque pleinede livres ancienset deux autres pièces inutilisées ;à gauchela salle à manger en boiseries neuveslalingeriel'officela cuisine et un petit appartement contenant unebaignoire.

Uncorridor coupait en long tout le premier étage. Les dix portesdes dix chambres s'alignaient sur cette allée. Tout au fondàdroiteétait l'appartement de Jeanne. Ils y entrèrent.Le baron venait de le faire remettre à neufayant employésimplement des tentures et des meubles restés sans usage dansles greniers.

Destapisseries d'origine flamandeet très vieillespeuplaientce lieu de personnages singuliers.

Maisenapercevant son litla jeune fille poussa des cris de joie. Auxquatre coinsquatre grands oiseaux de chênetout noirs etluisants de cireportaient la couche et paraissaient en êtreles gardiens. Les côtés représentaient deuxlarges guirlandes de fleurs et de fruits sculptés ; et quatrecolonnes finement canneléesque terminaient des chapiteauxcorinthienssoulevaient une corniche de roses et d'Amours enroulés.

Il sedressait monumentalet tout gracieux cependantmalgré lasévérité du bois bruni par le temps.

Lecouvre-pied et la tenture du ciel de lit scintillaient comme deuxfirmaments. Ils étaient faits d'une soie antique d'un bleufoncé qu'étoilaient par places de grandes fleurs de lisbrodées d'or.

Quand ellel'eut bien admiréJeanneélevant sa lumièreexamina les tapisseries pour en comprendre le sujet.

Un jeuneseigneur et une jeune dame habillés en verten rouge et enjaunede la façon la plus étrangecausaient sous unarbre bleu où mûrissaient des fruits blancs. Un groslapin de même couleur broutait un peu d'herbe grise.

Justeau-dessus des personnagesdans un lointain de conventiononapercevait cinq petites maisons rondesaux toits aigus ; et là-hautpresque dans le cielun moulin à vent tout rouge.

De grandsramagesfigurant des fleurscirculaient dans tout cela.

Les deuxautres panneaux ressemblaient beaucoup au premiersauf qu'on voyaitsortir des maisons quatre petits bonshommes vêtus à lafaçon des Flamands et qui levaient les bras au ciel en signed'étonnement et de colère extrêmes.

Mais ladernière tenture représentait un drame. Près dulapin qui broutait toujoursle jeune homme étendu semblaitmort. La jeune damele regardantse perçait le sein d'uneépéeet les fruits de l'arbre étaient devenusnoirs.

Jeannerenonçait à comprendre quand elle découvrit dansun coin une bestiole microscopiqueque le lapins'il eûtvécuaurait pu manger comme un brin d'herbe. Et cependantc'était un lion.

Alors ellereconnut les malheurs de Pyrame et de Thysbé ; etquoiqu'ellesourît de la simplicité des dessinselle se sentitheureuse d'être enfermée dans cette aventure d'amour quiparlerait sans cesse à sa pensée des espoirs chériset ferait planerchaque nuitsur son sommeilcette tendresseantique et légendaire.

Tout lereste du mobilier unissait les styles les plus divers. C'étaientces meubles que chaque génération laisse dans lafamille et qui font des anciennes maisons des sortes de muséesoù tout se mêle. Une commode Louis XIV superbecuirassée de cuivres éclatantsétait flanquéede deux fauteuils Louis XV encore vêtus de leur soie àbouquets. Un secrétaire en bois de rose faisait face àla cheminée qui présentaitsous un globe rondunependule de l'Empire.

C'étaitune ruche de bronzesuspendue par quatre colonnes de marbreau-dessus d'un jardin de fleurs dorées. Un mince balanciersortant de la ruche par une fente allongée promenaitéternellement sur ce parterre une petite abeille aux ailesd'émail.

Le cadranétait en faïence peinte et encadré dans le flancde la ruche.

Elle semit à sonner onze heures. Le baron embrassa sa filleet seretira chez lui.

AlorsJeanneavec regretse coucha.

D'undernier regard elle parcourut sa chambreet puis éteignit sabougie. Mais le litdont la tête seule s'appuyait à lamurailleavait une fenêtre sur sa gauchepar oùentrait un flot de lune qui répandait à terre uneflaque de clarté.

Desreflets rejaillissaient aux mursdes reflets pâles caressantfaiblement les amours immobiles de Pyrame et de Thysbé.

Parl'autre fenêtreen face de ses piedsJeanne apercevait ungrand arbre tout baigné de lumière douce. Elle setourna sur le côtéferma les yeuxpuisau bout dequelque tempsles rouvrit.

Ellecroyait se sentir encore secouée par les cahots de la voituredont le roulement continuait dans sa tête. Elle resta d'abordimmobileespérant que ce repos la ferait enfin s'endormir ;mais l'impatience de son esprit envahit bientôt tout son corps.

Elle avaitdes crispations dans les jambesune fièvre qui grandissait.Alors elle se levaetnu-piedsnu-brasavec sa longue chemise quilui donnait l'aspect d'un fantômeelle traversa la mare delumière répandue sur son plancherouvrit sa fenêtreet regarda.

La nuitétait si claire qu'on y voyait comme en plein jour ; et lajeune fille reconnaissait tout ce pays aimé jadis dans sapremière enfance.

C'étaitd'aborden face d'elleun large gazon jaune comme du beurre sous lalumière nocturne. Deux arbres géants se dressaient auxpointes devant le châteauun platane au nordun tilleul ausud.

Tout aubout de la grande étendue d'herbeun petit bois en bosquetterminait ce domaine garanti des ouragans du large par cinq rangsd'ormes antiquestordusrasésrongéstaillésen pente comme un toit par le vent de mer toujours déchaîné.

Cetteespèce de parc était borné à droite et àgauche par deux longues avenues de peupliers démesurésappelés peuples en Normandiequi séparaient larésidence des maîtres des deux fermes y attenantesoccupéesl'une par la famille Couillardl'autre par lafamille Martin.

Cespeuples avaient donné leur nom au château.Au-delà de cet encloss'étendait une vaste plaineincultesemée d'ajoncsoù la brise sifflait etgalopait jour et nuit. Puis soudain la côte s'abattait en unefalaise de cent mètresdroite et blanchebaignant son pieddans les vagues.

Jeanneregardait au loin la longue surface moirée des flots quisemblaient dormir sous les étoiles.

Dans cetapaisement du soleil absenttoutes les senteurs de la terre serépandaient. Un jasmin grimpé autour des fenêtresd'en bas exhalait continuellement son haleine pénétrantequi se mêlait à l'odeur plus légère desfeuilles naissantes. De lentes rafales passaientapportant lessaveurs fortes de l'air salin et de la sueur visqueuse des varechs.

La jeunefille s'abandonna au bonheur de respirer ; et le repos de la campagnela calma comme un bain frais.

Toutes lesbêtes qui s'éveillent quand vient le soir et cachentleur existence obscure dans la tranquillité des nuitsemplissaient les demi-ténèbres d'une agitationsilencieuse. De grands oiseaux qui ne criaient point fuyaient dansl'air comme des tachescomme des ombres ; des bourdonnementsd'insectes invisibles effleuraient l'oreille ; des courses muettestraversaient l'herbe pleine de rosée ou le sable des cheminsdéserts.

Seulsquelques crapauds mélancoliques poussaient vers la lune leurnote courte et monotone.

Ilsemblait à Jeanne que son coeur s'élargissaitplein demurmures comme cette soirée clairefourmillant soudain demille désirs rôdeurspareils à ces bêtesnocturnes dont le frémissement l'entourait. Une affinitél'unissait à cette poésie vivante ; et dans la molleblancheur de la nuitelle sentait courir des frissons surhumainspalpiter des espoirs insaisissablesquelque chose comme un soufflede bonheur.

Et elle semit à rêver d'amour.

L'amour !Il l'emplissait depuis deux années de l'anxiétécroissante de son approche. Maintenant elle était libred'aimer ; elle n'avait plus qu'à le rencontrerlui !

Commentserait-il ? Elle ne le savait pas au juste et ne se le demandait mêmepas. Il serait luivoilà tout.

Ellesavait seulement qu'elle l'adorerait de toute son âme et qu'illa chérirait de toute sa force. Ils se promèneraientpar les soirs pareils à celui-cisous la cendre lumineuse quitombait des étoiles. Ils iraientles mains dans les mainsserrés l'un contre l'autreentendant battre leurs coeurssentant la chaleur de leurs épaulesmêlant leur amour àla simplicité suave des nuits d'ététellementunis qu'ils pénétreraient aisémentpar la seulepuissance de leur tendressejusqu'à leurs plus secrètespensées.

Et celacontinuerait indéfinimentdans la sérénitéd'une affection indescriptible.

Et il luisembla soudain qu'elle le sentait làcontre elle ; etbrusquement un vague frisson de sensualité lui courut despieds à la tête. Elle serra ses bras contre sa poitrined'un mouvement inconscientcomme pour étreindre son rêve; et sur sa lèvre tendue vers l'inconnu quelque chose passaqui la fit presque défaillircomme si l'haleine du printempslui eût donné un baiser d'amour.

Tout àcouplà-basderrière le châteausur la routeelle entendit marcher dans la nuit. Et dans un élan de son âmeaffoléedans un transport de foi à l'impossibleauxhasards providentielsaux pressentiments divinsaux romanesquescombinaisons du sortelle pensa : " Si c'était lui ? "Elle écoutait anxieusement le pas rythmé du marcheursûre qu'il allait s'arrêter à la grille pourdemander l'hospitalité.

Lorsqu'ilfut passéelle se sentit triste comme après unedéception. Mais elle comprit l'exaltation de son espoir etsourit à sa démence.

Alorsunpeu calméeelle laissa flotter son esprit au courant d'unerêverie plus raisonnablecherchant à pénétrerl'aveniréchafaudant son existence.

Avec luielle vivrait icidans ce calme château qui dominait la mer.Elle aurait sans doute deux enfantsun fils pour luiune fille pourelle. Et elle les voyait courant sur l'herbe entre le platane et letilleultandis que le père et la mère les suivraientd'un oeil ravien échangeant par-dessus leurs têtes desregards pleins de passion.

Et elleresta longtempslongtempsà rêvasser ainsitandis quela luneachevant son voyage à travers le cielallaitdisparaître dans la mer.

L'airdevenait plus frais. Vers l'orientl'horizon pâlissait. Un coqchanta dans la ferme de droite ; d'autres répondirent dans laferme de gauche. Leurs voix enrouées semblaient venir de trèsloin à travers la cloison des poulaillers ; et dans l'immensevoûte du cielblanchie insensiblementles étoilesdisparaissaient.

Un petitcri d'oiseau s'éveilla quelque part. Des gazouillementstimides d'abordsortirent des feuilles ; puis ils s'enhardirentdevinrent vibrantsjoyeuxgagnant de branche en branched'arbre enarbre.

Jeannesoudain se sentit dans une clarté ; etlevant la têtequ'elle avait cachée en ses mainselle ferma les yeuxéblouie par le resplendissement de l'aurore.

Unemontagne de nuages empourpréscachés en partiederrière une grande allée de peuplesjetait des lueursde sang sur la terre réveillée.

Etlentementcrevant les nuées éclatantescriblant defeu les arbresles plainesl'océantout l'horizonl'immense globe flamboyant parut.

Et Jeannese sentait devenir folle de bonheur. Une joie déliranteunattendrissement infini devant la splendeur des choses noya son coeurqui défaillait. C'était son soleil ! son aurore ! lecommencement de sa vie ! le lever de ses espérances ! Elletendit les bras vers l'espace rayonnantavec une envie d'embrasserle soleil ; elle voulait parlercrier quelque chose de divin commecette éclosion du jour ; mais elle demeurait paralyséedans un enthousiasme impuissant. Alorsposant son front dans sesmainselle sentit ses yeux pleins de larmes ; et elle pleuradélicieusement.

Lorsqu'ellereleva la têtele décor superbe du jour naissant avaitdéjà disparu. Elle se sentit elle-même apaiséeun peu lassecomme refroidie. Sans fermer sa fenêtreellealla s'étendre sur son litrêva encore quelques minuteset s'endormit si profondément qu'à huit heures ellen'entendit point les appels de son père et se réveillaseulement lorsqu'il entra dans sa chambre.

Il voulaitlui montrer l'embellissement du châteaude son château.

La façadequi donnait sur l'intérieur des terres était séparéedu chemin par une vaste cour plantée de pommiers. Ce chemindit vicinalcourant entre les enclos des paysansjoignaitunedemi-lieue plus loinla grande route du Havre à Fécamp.

Une alléedroite venait de la barrière de bois jusqu'au perron. Lescommunspetits bâtiments en caillou de mercoiffés dechaumes'alignaient des deux côtés de la courle longdes fossés des deux fermes.

Lescouvertures étaient refaites à neuf ; toute lamenuiserie avait été restauréeles mursréparésles chambres retapisséestoutl'intérieur repeint. Et le vieux manoir terni portaitcommedes tachesses contrevents fraisd'un blanc d'argentet sesreplâtrages récents sur sa grande façadegrisâtre.

L'autrefaçadecelle où s'ouvrait une des fenêtres deJeanneregardait au loin la mer par-dessus le bosquet et la murailled'ormes rongés du vent.

Jeanne etle baronbras dessusbras dessousvisitèrent toutsansomettre un coin ; puis ils se promenèrent lentement dans leslongues avenues de peupliersqui enfermaient ce qu'on appelait leparc. L'herbe avait poussé sous les arbresétalant sontapis vert. Le bosquettout au boutétait charmantmêlaitses petits chemins tortueuxséparés par des cloisonsde feuilles. Un lièvre partit brusquementqui fit peur àla jeune fillepuis il sauta le talus et détala dans lesjoncs marins vers la falaise.

Aprèsle déjeunercomme Mme Adélaïdeencore exténuéedéclarait qu'elle allait se reposerle baron proposa dedescendre jusqu'à Yport.

Ilspartirenttraversant d'abord le hameau d'Étouventoùse trouvaient les Peuples. Trois paysans les saluèrent commes'ils les eussent connus de tout temps.

Ilsentrèrent dans les bois en pente qui s'abaissent jusqu'àla mer en suivant une vallée tournante.

Bientôtapparut le village d'Yport. Des femmes qui raccommodaient des hardesassises sur le seuil de leurs demeuresles regardaient passer. Larue inclinéeavec un ruisseau dans le milieu et des tas dedébris traînant devant les portesexhalait une odeurforte de saumure. Les filets brunsoù restaient de place enplace des écailles luisantes pareilles à des piécettesd'argentséchaient entre les portes des taudis d'oùsortaient les senteurs des familles nombreuses grouillant dans uneseule pièce.

Quelquespigeons se promenaient au bord du ruisseaucherchant leur vie.

Jeanneregardait tout cela qui lui semblait curieux et nouveau comme undécor de théâtre.

Maisbrusquementen tournant un murelle aperçut la merd'unbleu opaque et lisses'étendant à perte de vue.

Ilss'arrêtèrenten face de la plageà regarder.Des voilesblanches comme des ailes d'oiseauxpassaient au large. Àdroite comme à gauchela falaise énorme se dressait.Une sorte de cap arrêtait le regard d'un côtétandis que de l'autre la ligne des côtes se prolongeaitindéfiniment jusqu'à n'être plus qu'un traitinsaisissable.

Un port etdes maisons apparaissaient dans une de ces déchiruresprochaines ; et de tous petits flots qui faisaient à la merune frange d'écume roulaient sur le galet avec un bruit léger.

Lesbarques du payshalées sur la pente de cailloux rondsreposaient sur le flanctendant au soleil leurs joues rondes verniesde goudron. Quelques pêcheurs les préparaient pour lamarée du soir.

Un matelots'approcha pour offrir du poissonet Jeanne acheta une barbuequ'elle voulait rapporter elle-même aux Peuples.

Alorsl'homme proposa ses services pour des promenades en merrépétantson nom coup sur coup afin de le faire bien entrer dans les mémoires: " LastiqueJoséphin Lastique. "

Le baronpromit de ne pas l'oublier.

Ilsreprirent le chemin du château.

Comme legros poisson fatiguait Jeanneelle lui passa dans les ouïes lacanne de son pèredont chacun d'eux prit un bout ; et ilsallaient gaiement en remontant la côtebavardant comme deuxenfantsle front au vent et les yeux brillantstandis que labarbuequi lassait peu à peu leurs brasbalayait l'herbe desa queue grasse.

2

Une viecharmante et libre commença pour Jeanne. Elle lisaitrêvaitet vagabondaittoute seuleaux environs. Elle errait à paslents le long des routesl'esprit parti dans les rêves ; oubienelle descendaiten gambadantles petites valléestortueusesdont les deux croupes portaientcomme une chape d'orune toison de fleurs d'ajoncs. Leur odeur forte et douceexaspéréepar la chaleurla grisait à la façon d'un vin parfumé; etau bruit lointain des vagues roulant sur une plageune houleberçait son esprit.

Unemollesse parfois la faisait s'étendre sur l'herbe drue d'unepente ; et parfoislorsqu'elle apercevait tout à coup audétour du valdans un entonnoir de gazonun triangle de merbleue étincelante au soleil avec une voile à l'horizonil lui venait des joies désordonnées comme àl'approche mystérieuse de bonheurs planant sur elle.

Un amourde la solitude l'envahissait dans la douceur de ce frais paysetdans le calme des horizons arrondiset elle restait si longtempsassise sur le sommet des collines que des petits lapins sauvagespassaient en bondissant à ses pieds.

Elle semettait souvent à courir sur la falaisefouettée parl'air léger des côtestoute vibrante d'une jouissanceexquise à se mouvoir sans fatigue comme les poissons dansl'eau ou les hirondelles dans l'air.

Ellesemait partout des souvenirs comme on jette des graines en terredeces souvenirs dont les racines tiennent jusqu'à la mort. Illui semblait qu'elle jetait un peu de son coeur à tous lesplis de ces vallons.

Elle semit à prendre des bains avec passion. Elle nageait àperte de vueétant forte et hardie et sans conscience dudanger. Elle se sentait bien dans cette eau froidelimpide et bleuequi la portait en la balançant. Lorsqu'elle était loindu rivageelle se mettait sur le dosles bras croisés sur sapoitrineles yeux perdus dans l'azur profond du ciel que traversaitvite un vol d'hirondelleou la silhouette blanche d'un oiseau demer. On n'entendait plus aucun bruit que le murmure éloignédu flot contre le galet et une vague rumeur de la terre glissantencore sur les ondulations des vaguesmais confusepresqueinsaisissable. Et puis Jeanne se redressait etdans un affolement dejoiepoussait des cris aigus en battant l'eau de ses deux mains.

Quelquefoisquand elle s'aventurait trop loinune barque venait la chercher.

Ellerentrait au châteaupâle de faimmais légèrealertedu sourire à la lèvre et du bonheur plein lesyeux.

Le baronde son côté méditait de grandes entreprisesagricoles ; il voulait faire des essaisorganiser le progrèsexpérimenter des instruments nouveauxacclimater des racesétrangères ; et il passait une partie de ses journéesen conversation avec les paysans qui hochaient la têteincrédules à ses tentatives.

Souventaussi il allait en mer avec les matelots d'Yport. Quand il eut visitéles grottesles fontaines et les aiguilles des environsil voulutpêcher comme un simple marin.

Dans lesjours de briselorsque la voile pleine de vent fait courir sur ledos des vagues la coque joufflue des barqueset quepar chaquebordtraîne jusqu'au fond de la mer la grande ligne fuyanteque poursuivent les hordes de maquereauxil tenait dans sa maintremblante d'anxiété la petite corde qu'on sent vibrersitôt qu'un poisson pris se débat.

Il partaitau clair de lune pour lever les filets posés la veille. Ilaimait à entendre craquer le mâtà respirer lesrafales sifflantes et fraîches de la nuit ; etaprèsavoir longtemps louvoyé pour retrouver les bouées en seguidant sur une crête de rochele toit d'un clocher et lephare de Fécampil jouissait à demeurer immobile sousles premiers feux du soleil levant qui faisait reluire sur le pont dubateau le dos gluant des larges raies en éventail et le ventregras des turbots.

Àchaque repasil racontait avec enthousiasme ses promenades ; etpetite mère à son tour lui disait combien de fois elleavait parcouru la grande allée de peuplescelle de droitecontre la ferme des Couillardl'autre n'ayant pas assez de soleil.

Comme onlui avait recommandé de " prendre du mouvement "elle s'acharnait à marcher. Dès que la fraîcheurde la nuit s'était dissipéeelle descendait appuyéesur le bras de Rosalieenveloppée d'une mante et de deuxchâleset la tête étouffée d'une capelinenoire que recouvrait encore un tricot rouge.

Alorstraînant son pied gaucheun peu plus lourd et qui avait déjàtracédans toute la longueur du cheminl'un àl'allerl'autre au retourdeux sillons poudreux où l'herbeétait morteelle recommençait sans fin un interminablevoyage en ligne droite depuis l'encoignure du château jusqu'auxpremiers arbustes du bosquet. Elle avait fait placer un banc àchaque extrémité de cette piste ; et toutes les cinqminutes elle s'arrêtaitdisant à la pauvre bonnepatiente qui la soutenait : " Asseyons-nousma filleje suisun peu lasse. "

Et àchaque arrêt elle laissait sur un des bancs tantôt letricot qui lui couvrait la têtetantôt un châleet puis l'autrepuis la capelinepuis la mante ; et tout celafaisaitaux deux bouts de l'alléedeux gros paquets devêtements que Rosalie rapportait sur son bras libre quand onrentrait pour déjeuner.

Et dansl'après-midila baronne recommençait d'une allure plusmolleavec des repos plus allongéssommeillant mêmeune heure de temps en temps sur une chaise longue qu'on lui roulaitdehors.

Elleappelait cela faire " son exercice "comme elle disait "mon hypertrophie "

Un médecinconsulté dix ans auparavantparce qu'elle éprouvaitdes étouffementsavait parlé d'hypertrophie. Depuislors ce motdont elle ne comprenait guère la significations'était établi dans sa tête. Elle faisait tâterobstinément au baronà Jeanne ou à Rosalie soncoeur que personne ne sentait plustant il était ensevelisous la bouffissure de sa poitrine ; mais elle refusait avec énergiede se laisser examiner par aucun nouveau médecinde peurqu'on lui découvrît d'autres maladies ; et elle parlaitde " son " hypertrophie à tout propos et si souventqu'il semblait que cette affection lui fût spécialeluiappartînt comme une chose unique sur laquelle les autresn'avaient aucun droit.

Le barondisait " l'hypertrophie de ma femme "et Jeanne "l'hypertrophie de maman "comme ils auraient dit " larobele chapeauou le parapluie ".

Elle avaitété fort jolie dans sa jeunesse et plus mince qu'unroseau. Après avoir valsé dans les bras de tous lesuniformes de l'Empireelle avait lu Corinne qui l'avait faitpleurer ; et elle était demeurée depuis comme marquéede ce roman.

Àmesure que sa taille s'était épaissieson âmeavait pris des élans plus poétiques ; et quandl'obésité l'eut clouée sur un fauteuilsapensée vagabonda à travers des aventures tendres dontelle se croyait l'héroïne. Elle en avait des préféréesqu'elle faisait toujours revenir dans ses rêvescomme uneboîte à musique dont on remonte la manivelle répèteinterminablement le même air. Toutes les romances langoureusesoù l'on parle de captives et d'hirondelles lui mouillaientinfailliblement les paupières ; et elle aimait mêmecertaines chansons grivoises de Béranger à cause desregrets qu'elles expriment.

Elledemeurait souvent pendant des heures immobileéloignéedans ses songeries ; et son habitation des Peuples lui plaisaitinfiniment parce qu'elle prêtait un décor aux romans deson âmelui rappelant et par les bois d'alentouret par lalande déserteet par le voisinage de la merles livres deWalter Scott qu'elle lisait depuis quelques mois.

Dans lesjours de pluieelle restait enfermée en sa chambre àvisiter ce qu'elle appelait ses " reliques ". C'étaienttoutes ses anciennes lettresles lettres de son père et de samèreles lettres du baron quand elle était sa fiancéeet d'autres encore.

Elle lesavait enfermées dans un secrétaire d'acajou portant àses angles des sphinx de cuivre ; et elle disait d'une voixparticulière : " Rosaliema filleapporte-moi le tiroiraux souvenirs. "

La petitebonne ouvrait le meubleprenait le tiroirle posait sur une chaiseà côté de sa maîtresse qui se mettait àlire lentementune à uneces lettresen laissant tomber unelarme dessus de temps en temps.

Jeanneparfois remplaçait Rosalie et promenait petite mère quilui racontait des souvenirs d'enfance. La jeune fille se retrouvaitdans ces histoires d'autrefoiss'étonnant de la similitude deleurs penséesde la parenté de leurs désirs ;car chaque coeur s'imagine ainsi avoir tressailli avant tout autresous une foule de sensations qui ont fait battre ceux des premièrescréatures et feront palpiter encore ceux des derniers hommeset des dernières femmes.

Leurmarche lente suivait la lenteur du récit que des oppressionsparfois interrompaient quelques secondes ; et la pensée deJeanne alorsbondissant par-dessus les aventures commencéess'élançait vers l'avenir peuplé de joiesseroulait dans les espérances.

Unaprès-midicomme elles se reposaient sur le banc du fondelles aperçurent tout à coupau bout de l'alléeun gros prêtre qui s'en venait vers elles.

Il saluade loinprit un air souriantsalua de nouveau quand il fut àtrois pas et s'écria : " Eh bienmadame la baronnecomment allons-nous ? " C'était le curé du pays.

Petitemèrenée dans le siècle des philosophesélevéepar un père peu croyantaux jours de la Révolutionnefréquentait guère l'églisebien qu'elle aimâtles prêtres par une sorte d'instinct religieux de femme.

Elle avaittotalement oublié l'abbé Picotson curéetrougit en le voyant. Elle s'excusa de n'avoir point prévenu sadémarche. Mais le bonhomme n'en semblait point froissé; il regarda Jeannela complimenta sur sa bonne mines'assitmitson tricorne sur ses genoux et s'épongea le front. Il étaitfort grosfort rougeet suait à flots. Il tirait de sa pocheà tout instant un énorme mouchoir à carreauximbibé de transpirationet se le passait sur le visage et lecou ; mais à peine le linge humide était-il rentrédans les profondeurs de sa robe que de nouvelles gouttes poussaientsur sa peauettombant sur la soutane rebondie au ventrefixaienten petites taches rondes la poussière volante des chemins.

Il étaitgaivrai prêtre campagnardtolérantbavard et bravehomme. Il raconta des histoiresparla des gens du paysne semblapas s'être aperçu que ses deux paroissiennes n'étaientpas encore venues aux officesla baronne accordant son indolenceavec sa foi confuse et Jeanne trop heureuse d'être délivréedu couvent où elle avait été repue de cérémoniespieuses.

Le baronparut. Sa religion panthéiste le laissait indifférentaux dogmes. Il fut aimable pour l'abbé qu'il connaissait deloinet le retint à dîner.

Le prêtresut plaire grâce à cette astuce inconsciente que lemaniement des âmes donne aux hommes les plus médiocresappelés par le hasard des événements àexercer un pouvoir sur leurs semblables.

La baronnele choyaattirée peut-être par une de ces affinitésqui rapprochent les natures semblablesla figure sanguine etl'haleine courte du gros homme plaisant à son obésitésoufflante.

Vers ledessert il eut une verve de curé en goguettece laisser-allerfamilier des fins de repas joyeuses.

Et tout àcoup il s'écria comme si une idée heureuse lui eûttraversé l'esprit : " Mais j'ai un nouveau paroissienqu'il faut que je vous présenteM. le vicomte de Lamare ! "

La baronnequi connaissait sur le bout du doigt tout l'armorial de la provincedemanda : " Est-il de la famille de Lamare de l'Eure ? "

Le prêtres'inclina : " Ouimadamec'est le fils du vicomte Jean deLamaremort l'an dernier. " AlorsMme Adélaïdequi aimait par-dessus tout la noblesseposa une foule de questionset apprit queles dettes du père payéesle jeunehommeayant vendu son château de familles'étaitorganisé un petit pied-à-terre dans une des troisfermes qu'il possédait dans la commune d'Étouvent. Cesbiens représentaient en tout cinq à six mille livres derente ; mais le vicomte était d'humeur économe et sageet comptait vivre simplement pendant deux ou trois ans dans cemodeste pavillon afin d'amasser de quoi faire bonne figure dans lemonde pour se marier avec avantage sans contracter de dettes ouhypothéquer ses fermes.

Le curéajouta : " C'est un bien charmant garçon ; et si rangési paisible. Mais il ne s'amuse guère dans le pays. "

Le barondit : " Amenez-le chez nousmonsieur l'abbécela pourrale distraire de temps en temps. " Et on parla d'autre chose.

Quand onpassa dans le salonaprès avoir pris le caféleprêtre demanda la permission de faire un tour dans le jardinayant l'habitude d'un peu d'exercice après ses repas. Le baronl'accompagna. Ils se promenaient lentement tout le long de la façadeblanche du château pour revenir ensuite sur leurs pas. Leursombresl'une maigrel'autre ronde et coiffée d'unchampignonallaient et venaient tantôt devant euxtantôtderrière euxselon qu'ils marchaient vers la lune ou qu'ilslui tournaient le dos. Le curé mâchonnait une sorte decigarette qu'il avait tirée de sa poche. Il en expliqual'utilité avec le franc-parler des hommes de campagne : "C'est pour favoriser les renvoisparce que j'ai les digestions unpeu lourdes. "

Puissoudainregardant le ciel où voyageait l'astre clairilprononça : " On ne se lasse jamais de ce spectacle-là."

Et ilrentra prendre congé des dames.

3

Ledimanche suivantla baronne et Jeanne allèrent à lamessepoussées par un délicat sentiment de déférencepour leur curé.

Ellesl'attendirent après l'office afin de l'inviter àdéjeuner pour le jeudi. Il sortit de la sacristie avec ungrand jeune homme élégant qui lui donnait le brasfamilièrement. Dès qu'il aperçut les deuxfemmesil fit un geste de joyeuse surprise et s'écria : "Comme ça tombe ! Permettez-moimadame la baronne etmademoiselle Jeannede vous présenter votre voisinM. levicomte de Lamare. "

Le vicomtes'inclinadit son désir ancien déjà de faire laconnaissance de ces dames et se mit à causer avec aisanceenhomme comme il fautayant vécu. Il possédait une deces figures heureuses dont rêvent les femmes et qui sontdésagréables à tous les hommes. Ses cheveuxnoirs et frisés ombraient son front lisse et bruni ; et deuxgrands sourcils réguliers comme s'ils eussent étéartificiels rendaient profonds et tendres ses yeux sombres dont leblanc semblait un peu teinté de bleu.

Ses cilsserrés et longs prêtaient à son regard cetteéloquence passionnée qui trouble dans les salons labelle dame hautaine et fait se retourner la fille en bonnet qui porteun panier par les rues.

Le charmelangoureux de cet oeil faisait croire à la profondeur de lapensée et donnait de l'importance aux moindres paroles.

La barbedrueluisante et finecachait une mâchoire un peu trop forte.

On sesépara après beaucoup de compliments.

M. deLamaredeux jours aprèsfit sa première visite.

Il arrivacomme on essayait un banc rustique posé le matin mêmesous le grand platane en face des fenêtres du salon. Le baronvoulait qu'on en plaçât un autrepour faire pendantsous le tilleul ; petite mèreennemie de la symétriene voulait pas. Le vicomte consulté fut de l'avis de labaronne.

Puis ilparla du paysqu'il déclarait très " pittoresque"ayant trouvédans ses promenades solitairesbeaucoupde " sites " ravissants. De temps en temps ses yeuxcommepar hasardrencontraient ceux de Jeanne ; et elle éprouvaitune sensation singulière de ce regard brusquevite détournéoù apparaissaient une admiration caressante et une sympathieéveillée.

M. deLamarele pèremort l'année précédenteavait justement connu un ami de M. des Cultaux dont petite mèreétait fille ; et la découverte de cette connaissanceenfanta une conversation d'alliancesde datesde parentésinterminable. La baronne faisait des tours de force de mémoirerétablissant les ascendances et les descendances d'autresfamillescirculantsans jamais se perdredans le labyrinthecompliqué des généalogies.

"Dites-moivicomteavez-vous entendu parler des Saunoy de Varfleur ?le fils aînéGontranavait épousé unedemoiselle de Coursilune Coursil-Courvilleet le cadetune de mescousinesMlle de la Roche-Aubert qui était alliée auxCrisange. OrM. de Crisange était l'ami intime de mon pèreet a dû connaître aussi le vôtre.

-- Ouimadame. N'est-ce pas ce M. de Crisange qui émigra et dont lefils s'est ruiné ?

--Lui-même. Il avait demandé en mariage ma tanteaprèsla mort de son marile comte d'Eretry ; mais elle ne voulut pas delui parce qu'il prisait. Savez-vousà ce proposce que sontdevenus les Viloise ? Ils ont quitté la Touraine vers 1813àla suite de revers de fortunepour se fixer en Auvergneet je n'enai plus entendu parler.

-- Jecroismadameque le vieux marquis est mort d'une chute de chevallaissant une fille mariée avec un Anglaiset l'autre avec uncertain Bassolleun commerçantrichedit-onet qui l'avaitséduite. "

Et desnoms appris et retenus dès l'enfance dans les conversationsdes vieux parents revenaient. Et les mariages de ces familles égalesprenaient dans leurs esprits l'importance des grands événementspublics. Ils parlaient de gens qu'ils n'avaient jamais vus commes'ils les connaissaient beaucoup ; et ces gens-làdansd'autres contréesparlaient d'eux de la même façon; et ils se sentaient familiers de loinpresque amispresquealliéspar le seul fait d'appartenir à la mêmecasteet d'être d'un sang équivalent.

Le barond'une nature assez sauvage et d'une éducation qui nes'accordait point avec les croyances et les préjugésdes gens de son mondene connaissait guère les familles desenvirons ; il interrogea sur elles le vicomte.

M. deLamare répondit : " Oh ! il n'y a pas beaucoup denoblesse dans l'arrondissement "du même ton dont ilaurait déclaré qu'il y avait peu de lapins sur lescôtes ; et il donna des détails. Trois famillesseulement se trouvaient dans un rayon assez rapproché : lemarquis de Coutelierune sorte de chef de l'aristocratie normande ;le vicomte et la vicomtesse de Brisevilledes gens d'excellenteracemais se tenant assez isolés ; enfin le comte deFourvillesorte de croque-mitaine qui passait pour faire mourir safemme de chagrin et qui vivait en chasseur dans son château dela Vrillettebâti sur un étang.

Quelquesparvenus qui frayaient entre eux avaient acheté des domainespar-cipar-là. Le vicomte ne les connaissait point.

Il pritcongé ; et son dernier regard fut pour Jeannecomme s'il luieût adressé un adieu particulierplus cordial et plusdoux.

La baronnele trouva charmant et surtout très comme il faut. Petit pèrerépondit : " Ouicertesc'est un garçon trèsbien élevé. "

Onl'invita à dîner la semaine suivante. Il vint alorsrégulièrement.

Ilarrivait le plus souvent vers quatre heures de l'après-midirejoignait petite mère dans " son allée " etlui offrait le bras pour faire " son exercice ". QuandJeanne n'était point sortieelle soutenait la baronne del'autre côtéet tous trois marchaient lentement d'unbout à l'autre du grand chemin tout droitallant et revenantsans cesse. Il ne parlait guère à la jeune fille. Maisson oeilqui semblait en velours noirrencontrait souvent l'oeil deJeannequ'on aurait dit en agate bleue.

Plusieursfois ils descendirent tous les deux à Yport avec le baron.

Comme ilsse trouvaient sur la plageun soirle père Lastique lesabordaetsans quitter sa pipedont l'absence aurait étonnépeut-être davantage que la disparition de son nezil prononça: " Avec ce vent-là m'sieu l'barony aurait d'quoi allerd'main jusqu'Étretatet r'venir sans s'donner d'peine. "

Jeannejoignit les mains : " Oh ! papasi tu voulais ? " Le baronse tourna vers M. de Lamare :

" Enêtes-vousvicomte ? Nous irions déjeuner là-bas."

Et lapartie fut tout de suite décidée.

Dèsl'auroreJeanne était debout. Elle attendit son pèreplus lent à s'habilleret ils se mirent à marcher dansla roséetraversant d'abord la plainepuis le bois toutvibrant de chants d'oiseaux. Le vicomte et le père Lastiqueétaient assis sur un cabestan.

Deuxautres marins aidèrent au départ. Les hommesappuyantleurs épaules aux bordagespoussaient de toute leur force. Onavançait avec peine sur la plate-forme de galet. Lastiqueglissait sous la quille des rouleaux de bois graisséspuisreprenant sa placemodulait d'une voix traînante soninterminable " Ohée hop ! " qui devait réglerl'effort commun.

Maislorsqu'on parvint à la pentele canot tout d'un coup partitdévala sur les cailloux ronds avec un grand bruit de toiledéchirée. Il s'arrêta net à l'écumedes petites vagueset tout le monde prit place sur les bancs ; puisles deux matelots restés à terre le mirent àflot.

Une briselégère et continuevenant du largeeffleurait etridait la surface de l'eau. La voile fut hissées'arrondit unpeuet la barque s'en alla paisiblementà peine bercéepar la mer.

Ons'éloigna d'abord. Vers l'horizonle ciel se baissant semêlait à l'océan. Vers la terrela haute falaisedroite faisait une grande ombre à son piedet des pentes degazon pleines de soleil l'échancraient par endroits. Là-basen arrièredes voiles brunes sortaient de la jetéeblanche de Fécampet là-basen avantune roche d'uneforme étrangearrondie et percée à jouravaità peu près la figure d'un éléphant énormeenfonçant sa trompe dans les flots. C'était la petiteporte d'Étretat.

Jeannetenant le bordage d'une mainun peu étourdie par le bercementdes vaguesregardait au loin ; et il lui semblait que trois seuleschoses étaient vraiment belles dans la création : lalumièrel'espace et l'eau.

Personnene parlait. Le père Lastiquequi tenait la barre et l'écoutebuvait un coup de temps en temps à même une bouteillecachée sous son banc ; et il fumaitsans reposson moignonde pipe qui semblait inextinguible. Il en sortait toujours un mincefilet de fumée bleuetandis qu'un autre tout pareils'échappait du coin de sa bouche. Et on ne voyait jamais lematelot rallumer le fourneau de terre plus noir que l'ébèneou le remplir de tabac. Quelquefois il le prenait d'une mainl'ôtaitde ses lèvreset du même coin d'où sortait lafumée lançait à la mer un long jet de salivebrune.

Le baronassis à l'avantsurveillait la voiletenant la place d'unhomme. Jeanne et le vicomte se trouvaient côte à côteun peu troublés tous les deux. Une force inconnue faisait serencontrer leurs yeux qu'ils levaient au même moment comme siune affinité les eût avertis ; car entre eux flottaitdéjà cette subtile et vague tendresse qui naît sivite entre deux jeunes genslorsque le garçon n'est pas laidet que la jeune fille est jolie. Ils se sentaient heureux l'un prèsde l'autrepeut-être parce qu'ils pensaient l'un àl'autre.

Le soleilmontait comme pour considérer de plus haut la vaste merétendue sous lui ; mais elle eut comme une coquetterie ets'enveloppa d'une brume légère qui la voilait àses rayons. C'était un brouillard transparenttrèsbasdoréqui ne cachait rienmais rendait les lointainsplus doux. L'astre dardait ses flammesfaisait fondre cette nuéebrillante ; et lorsqu'il fut dans toute sa forcela buées'évaporadisparut ; et la merlisse comme une glacese mità miroiter dans la lumière.

Jeannetout émuemurmura : " Comme c'est beau ! " Levicomte répondit : " Oh ! ouic'est beau ! " Laclarté sereine de cette matinée faisait s'éveillercomme un écho dans leurs coeurs.

Et soudainon découvrit les grandes arcades d'Étretatpareilles àdeux jambes de la falaise marchant dans la merhautes àservir d'arche à des navires ; tandis qu'une aiguille de rocheblanche et pointue se dressait devant la première.

On abordaet pendant que le barondescendu le premierretenait la barque aurivage en tirant sur une cordele vicomte prit dans ses bras Jeannepour la déposer à terre sans qu'elle se mouillâtles pieds ; puis ils montèrent la dure banque de galetcôteà côteémus tous deux de ce rapide enlacementet ils entendirent tout à coup le père Lastique disantau baron : " M'est avis que ça ferait un joli couple toutde même. "

Dans unepetite aubergeprès de la plagele déjeuner futcharmant. L'océanengourdissant la voix et la penséeles avait rendus silencieux ; la table les fit bavardset bavardscomme des écoliers en vacances.

Les chosesles plus simples leur donnaient d'interminables gaietés.

Le pèreLastiqueen se mettant à tablecacha soigneusement dans sonbéret sa pipe qui fumait encore ; et l'on rit. Une moucheattirée sans doute par son nez rouges'en vint àplusieurs reprises se poser dessus ; et lorsqu'il l'avait chasséed'un coup de main trop lent pour la saisirelle allait se poster surun rideau de mousselineque beaucoup de ses soeurs avaient déjàmaculéet elle semblait guetter avidement le pif enluminédu matelotcar elle reprenait aussitôt son vol pour revenirs'y installer.

Àchaque voyage de l'insecte un rire fou jaillissaitetlorsque levieuxennuyé par ce chatouillementmurmura : " Elle estbougrement obstinée "Jeanne et le vicomte se mirent àpleurer de gaietése tordantétouffantla serviettesur la bouche pour ne pas crier.

Lorsqu'oneut pris le café : " Si nous allions nous promener "dit Jeanne. Le vicomte se leva ; mais le baron préféraitfaire son lézard au soleil sur le galet : "Allez-vous-enmes enfantsvous me retrouverez ici dans une heure. "

Ilstraversèrent en ligne droite les quelques chaumières dupays ; etaprès avoir dépassé un petit châteauqui ressemblait à une grande fermeils se trouvèrentdans une vallée découverte allongée devant eux.

Lemouvement de la mer les avait alanguistroublant leur équilibreordinairele grand air salin les avait affaméspuis ledéjeuner les avait étourdis et la gaieté lesavait énervés. Ils se sentaient maintenant un peu fousavec des envies de courir éperdument dans les champs. Jeanneentendait bourdonner ses oreillestoute remuée par dessensations nouvelles et rapides.

Un soleildévorant tombait sur eux. Des deux côtés de laroute les récoltes mûres se penchaientpliéessous la chaleur. Les sauterelles s'égosillaientnombreusescomme les brins d'herbejetant partoutdans les blésdansles seiglesdans les joncs marins des côtesleur cri maigreet assourdissant.

Aucuneautre voix ne montait sous le ciel torrided'un bleu miroitant etjauni comme s'il allait tout d'un coup devenir rougeà lafaçon des métaux trop rapprochés d'un brasier.

Ayantaperçu un petit boisplus loinà droiteils yallèrent.

Encaisséeentre deux talusune allée étroite s'avançaitsous de grands arbres impénétrables au soleil. Uneespèce de fraîcheur moisie les saisit en entrantcettehumidité qui fait frissonner la peau et pénètredans les poumons. L'herbe avait disparufaute de jour et d'air libre; mais une mousse cachait le sol.

Ilsavançaient : " Tienslà-basnous pourrons nousasseoir un peu "dit-elle. Deux vieux arbres étaientmorts etprofitant du trou fait dans la verdureune averse delumière tombait làchauffait la terreavait réveillédes germes de gazonde pissenlits et de lianesfait écloredes petites fleurs blanchesfines comme un brouillardet desdigitales pareilles à des fusées. Des papillonsdesabeillesdes frelons trapusdes cousins démesurés quiressemblaient à des squelettes de mouchesmille insectesvolantsdes bêtes à bon Dieu roses et tachetéesdes bêtes d'enfer aux reflets verdâtresd'autres noiresavec des cornespeuplaient ce puits lumineux et chaudcreusédans l'ombre glacée des lourds feuillages.

Ilss'assirentla tête à l'abri et les pieds dans lachaleur. Ils regardaient toute cette vie grouillante et petite qu'unrayon fait apparaître ; et Jeanne attendrie répétait: " Comme on est bien ! que c'est bon la campagne ! Il y a desmoments où je voudrais être mouche ou papillon pour mecacher dans les fleurs. "

Ilsparlèrent d'euxde leurs habitudesde leurs goûtssurce ton plus basintimedont on fait les confidences. Il se disaitdéjà dégoûté du mondelas de savie futile ; c'était toujours la même chose ; on n'yrencontrait rien de vrairien de sincère.

Le monde !elle aurait bien voulu le connaître ; mais elle étaitconvaincue d'avance qu'il ne valait pas la campagne.

Et plusleurs coeurs se rapprochaientplus ils s'appelaient avec cérémonie" Monsieur et Mademoiselle "plus aussi leurs regards sesouriaientse mêlaient ; et il leur semblait qu'une bonténouvelle entrait en euxune affection plus épandueunintérêt à mille choses dont ils ne s'étaientjamais souciés.

Ilsrevinrent ; mais le baron était parti à pied jusqu'àla Chambre-aux-Demoisellesgrotte suspendue dans une crête defalaise ; et ils l'attendirent à l'auberge.

Il nereparut qu'à cinq heures du soiraprès une longuepromenade sur les côtes.

On remontadans la barque. Elle s'en allait mollementvent arrièresanssecousse aucunesans avoir l'air d'avancer. La brise arrivait parsouffles lents et tièdes qui tendaient la voile une secondepuis la laissaient retomberflasquele long du mât. L'ondeopaque semblait morte ; et le soleil épuisé d'ardeurssuivant sa route arrondies'approchait d'elle tout doucement.

L'engourdissementde la mer faisait de nouveau taire tout le monde.

Jeanne ditenfin : " Comme j'aimerais voyager ! "

Le vicomtereprit : " Ouimais c'est triste de voyager seulil faut êtreau moins deux pour se communiquer ses impressions... "

Elleréfléchit : " C'est vrai...j'aime à mepromener seule cependant... ; comme on est bien quand on rêvetoute seule... "

Il laregarda longuement : " On peut aussi rêver à deux."

Ellebaissa les yeux. Était-ce une allusion ? Peut-être. Elleconsidéra l'horizon comme pour découvrir encore plusloin ; puisd'une voix lente : " Je voudrais aller en Italie...; et en Grèce... ah ! ouien Grèce... et en Corse ! cedoit être si sauvage et si beau ! "

Ilpréférait la Suisse à cause des chalets et deslacs.

Elledisait : " Nonj'aimerais les pays tout neufs comme la Corseou les pays très vieux et pleins de souvenirscomme la Grèce.Ce doit être si doux de retrouver les traces de ces peuplesdont nous savons l'histoire depuis notre enfancede voir les lieuxoù se sont accomplies les grandes choses. "

Levicomtemoins exaltédéclara : " Moil'Angleterre m'attire beaucoup ; c'est une région fortinstructive. "

Alorsilsparcoururent l'universdiscutant les agréments de chaquepaysdepuis les pôles jusqu'à l'équateurs'extasiant sur des paysages imaginaires et les moeursinvraisemblables de certains peuples comme les Chinois et les Lapons; mais ils en arrivèrent à conclure que le plus beaupays du mondec'était la France avec son climat tempéréfrais l'été et doux l'hiverses riches campagnessesvertes forêtsses grands fleuves calmes et ce culte desbeaux-arts qui n'avait existé nulle part ailleursdepuis lesgrands siècles d'Athènes.

Puis ilsse turent.

Le soleilplus bassemblait saigner ; et une large traînéelumineuseune route éblouissante courait sur l'eau depuis lalimite de l'océan jusqu'au sillage de la barque.

Lesderniers souffles de vent tombèrent ; toute ride s'aplanit ;et la voile immobile était rouge. Une accalmie illimitéesemblait engourdir l'espacefaire le silence autour de cetterencontre d'éléments ; tandis quecambrant sous leciel son ventre luisant et liquidela merfiancéemonstrueuseattendait l'amant de feu qui descendait vers elle. Ilprécipitait sa chuteempourpré comme par le désirde leur embrasement. Il la joignit ; etpeu à peuelle ledévora.

Alors del'horizon une fraîcheur accourut ; un frisson plissa le seinmouvant de l'eau comme si l'astre englouti eût jeté surle monde un soupir d'apaisement.

Lecrépuscule fut court ; la nuit se déploya cribléed'astres. Le père Lastique prit les rames ; et on s'aperçutque la mer était phosphorescente. Jeanne et le vicomtecôteà côteregardaient ces lueurs mouvantes que la barquelaissait derrière elle. Ils ne songeaient presque pluscontemplant vaguementaspirant le soir dans un bien-êtredélicieux ; et comme Jeanne avait une main appuyée surle bancun doigt de son voisin se posacomme par hasardcontre sapeau ; elle ne remua pointsurpriseheureuseet confuse de cecontact si léger.

Quand ellefut rentrée le soirdans sa chambreelle se sentitétrangement remuée et tellement attendrie que tout luidonnait envie de pleurer. Elle regarda sa pendulepensa que lapetite abeille battait à la façon d'un coeurd'uncoeur ami ; qu'elle serait le témoin de toute sa viequ'elleaccompagnerait ses joies et ses chagrins de ce tic-tac vif etrégulier ; et elle arrêta la mouche dorée pourmettre un baiser sur ses ailes. Elle aurait embrassé n'importequoi. Elle se souvint d'avoir caché dans le fond d'un tiroirune vieille poupée d'autrefois ; elle la recherchala revitavec la joie qu'on a en retrouvant des amies adorées ; etlaserrant contre sa poitrineelle cribla de baisers ardents les jouespeintes et la filasse frisée du joujou.

Ettouten le gardant en ses braselle songea.

Était-cebien LUI l'époux promis par mille voix secrètesqu'uneProvidence souverainement bonne avait ainsi jeté sur sa route? Était-ce bien l'être créé pour elleàqui elle dévouerait son existence ? Étaient-ils cesdeux prédestinés dont les tendresses se joignantdevaient s'étreindrese mêler indissolublementengendrer L'AMOUR ?

Ellen'avait point encore ces élans tumultueux de tout son êtreces ravissements fousces soulèvements profonds qu'ellecroyait être la passion ; il lui semblait cependant qu'ellecommençait à l'aimer ; car elle se sentait parfoistoute défaillante en pensant à lui ; et elle y pensaitsans cesse. Sa présence lui remuait le coeur ; elle rougissaitet pâlissait en rencontrant son regardet frissonnait enentendant sa voix.

Elledormit bien peu cette nuit-là.

Alors dejour en jour le troublant désir d'aimer l'envahit davantage.Elle se consultait sans cesseconsultait aussi les margueriteslesnuagesdes pièces de monnaie jetées en l'air.

Orunsoirson père lui dit : " Fais-toi belledemain matin." Elle demanda : " Pourquoipapa ? " Il reprit : "C'est un secret. "

Et quandelle descendit le lendemain toute fraîche dans une toiletteclaireelle trouva la table du salon couverte de boîtes debonbons ; etsur une chaiseun énorme bouquet.

Unevoiture entra dans la cour. On lisait dessus : " Leratpâtissier à Fécamp. Repas de noces " ; etLudivineaidée d'un marmitontirait d'une trappe ouvrantderrière la carriole beaucoup de grands paniers plats quisentaient bon.

Le vicomtede Lamare parut. Son pantalon était tendu et retenu sous demignonnes bottes vernies qui faisaient voir la petitesse de son pied.Sa longue redingote serrée à la taille laissait sortirpar l'échancrure sur la poitrine la dentelle de son jabot ; etune cravate fineà plusieurs toursle forçait àporter haut sa belle tête brune empreinte d'une distinctiongrave. Il avait un autre air que de coutumecet aspect particulierque la toilette donne subitement aux visages les mieux connus.Jeannestupéfaitele regardait comme si elle ne l'avaitpoint encore vu ; elle le trouvait souverainement gentilhommegrandseigneur de la tête aux pieds.

Ils'inclinaen souriant : " Eh bienma commèreêtes-vousprête ? "

Ellebalbutia : " Mais quoi ? Qu'y a-t-il donc ?

-- Tu lesauras tout à l'heure "dit le baron.

La calècheattelée s'avançaMme Adélaïde descendit desa chambre en grand apparat au bras de Rosaliequi parut tellementémue par l'élégance de M. de Lamare que petitpère murmura : " Dites doncvicomteje crois que notrebonne vous trouve à son goût. " Il rougit jusqu'auxoreillesfit semblant de n'avoir pas entenduets'emparant du grosbouquetle présenta à Jeanne. Elle le prit plusétonnée encore. Tous les quatre montèrent envoiture ; et la cuisinière Ludivinequi apportait à labaronne un bouillon froid pour la soutenirdéclara : "Vraimadameon dirait une noce. "

On mitpied à terre en entrant dans Yport età mesure qu'onavançait à travers le villageles matelots dans leurshardes neuvesdont les plis se voyaientsortaient de leurs maisonssaluaientserraient la main du baron et se mettaient à suivrecomme derrière une procession.

Le vicomteavait offert son bras à Jeanne et marchait en tête avecelle.

Lorsqu'onarriva devant l'égliseon s'arrêta ; et la grande croixd'argent paruttenue droite par un enfant de choeur précédantun autre gamin rouge et blanc qui portait l'urne d'eau béniteoù trempait le goupillon.

Puispassèrent trois vieux chantres dont l'un boitaitpuis leserpentpuis le curé soulevant de son ventre pointu l'étoledoréecroisée dessus. Il dit bonjour d'un sourire etd'un signe de tête ; puisles yeux mi-closles lèvresremuées d'une prièrela barrette enfoncéejusqu'au nezil suivit son état-major en surplis en sedirigeant vers la mer.

Sur laplageune foule attendait autour d'une barque neuve enguirlandée.Son mâtsa voileses cordages étaient couverts delongs rubans qui voltigeaient dans la briseet son nom JEANNEapparaissait en lettres d'orà l'arrière.

Le pèreLastiquepatron de ce bateau construit avec l'argent du barons'avança au-devant du cortège. Tous les hommesd'unmême mouvementôtèrent ensemble leurs coiffures ;et une rangée de dévotesencapuchonnées sous devastes mantes noires à grands plis tombant des épauless'agenouillèrent en cercle à l'aspect de la croix.

Le curéentre les deux enfants de choeurs'en vint à l'un des boutsde l'embarcationtandis qu'à l'autreles trois vieuxchantrescrasseux dans leur blanche vêturele menton poileuxl'air gravel'oeil sur le livre de plain-chantdétonnaient àpleine gueule dans la claire matinée.

Chaquefois qu'ils reprenaient haleinele serpent tout seul continuait sonmugissement ; etdans l'enflure de ses joues pleines de vent sespetits yeux gris disparaissaient. La peau du front mêmeetcelle du cousemblaient décollées de la chair tant ilse gonflait en soufflant.

La merimmobile et transparente semblait assisterrecueillieau baptêmede sa nacelleroulant à peineavec un tout petit bruit derâteau grattant le galetdes vaguettes hautes comme le doigt.Et les grandes mouettes blanches aux ailes déployéespassaient en décrivant des courbes dans le ciel bleus'éloignaientrevenaient d'un vol arrondi au-dessus de lafoule agenouilléecomme pour voir aussi ce qu'on faisait là.

Mais lechant s'arrêta après un amen hurlé cinqminutes ; et le prêtred'une voix empâtéegloussa quelques mots latins dont on ne distinguait que lesterminaisons sonores.

Il fitensuite le tour de la barque en l'aspergeant d'eau bénitepuis il commença à murmurer des oremus en setenant à présent le long d'un bordage en face duparrain et de la marraine qui demeuraient immobilesla main dans lamain.

Le jeunehomme gardait sa figure grave de beau garçonmais la jeunefilleétranglée par une émotion soudainedéfaillantese mit à trembler tellementque ses dentss'entrechoquaient. Le rêve qui la hantait depuis quelque tempsvenait de prendre tout à coupdans une espèced'hallucinationl'apparence d'une réalité. On avaitparlé de noceun prêtre était làbénissantdes hommes en surplis psalmodiaient des prières; n'était-ce pas elle qu'on mariait ?

Eut-elledans les doigts une secousse nerveusel'obsession de son coeuravait-elle couru le long de ses veines jusqu'au coeur de son voisin ?Comprit-ildevina-t-ilfut-il comme elle envahi par une sorted'ivresse d'amour ? ou biensavait-il seulement par expériencequ'aucune femme ne lui résistait ? Elle s'aperçutsoudain qu'il pressait sa maindoucement d'abordpuis plus fortplus fortà la briser. Etsans que sa figure remuâtsans que personne s'en aperçûtil ditoui certesildit très distinctement : " Oh ! Jeannesi vous vouliezce seraient nos fiançailles. "

Ellebaissa la tête d'un mouvement très lent qui peut-êtrevoulait dire " oui ". Et le prêtre qui jetait encorede l'eau bénite leur en envoya quelques gouttes sur lesdoigts.

C'étaitfini. Les femmes se relevaient. Le retour fut une débandade.La croixentre les mains de l'enfant de choeuravait perdu sadignité ; elle filait viteoscillant de droite àgaucheou bien penchée en avantprête à tombersur le nez. Le curéqui ne priait plusgalopait derrière; les chantres et le serpent avaient disparu par une ruelle pour êtreplus tôt déshabilléset les matelotspargroupesse hâtaient. Une même penséequi mettaiten leur tête comme une odeur de cuisineallongeait les jambesmouillait les bouches de salivedescendait jusqu'au fond des ventresoù elle faisait chanter les boyaux.

Un bondéjeuner les attendait aux Peuples.

La grandetable était mise dans la cour sous les pommiers. Soixantepersonnes y prirent place : marins et paysans. La baronneau centreavait à ses côtés les deux curésceluid'Yport et celui des Peuples. Le baronen faceétait flanquédu maire et de sa femmemaigre campagnarde déjàvieillequi adressait de tous les côtés une multitudede petits saluts. Elle avait une figure étroite serréedans son grand bonnet normandune vraie tête de poule àhuppe blancheavec un oeil tout rond et toujours étonné; et elle mangeait par petits coups rapides comme si elle eûtpicoté son assiette avec son nez.

Jeanneàcôté du parrainvoyageait dans le bonheur. Elle nevoyait plus rienne savait plus rienet se taisaitla têtebrouillée de joie.

Elle luidemanda : " Quel est donc votre petit nom ? "

Il dit : "Julien. Vous ne saviez pas ? "

Mais ellene répondit pointpensant : " Comme je le répéteraisouventce nom-là ! "

Quand lerepas fut finion laissa la cour aux matelots et on passa de l'autrecôté du château. La baronne se mit à faireson exerciceappuyée sur le baronescortée de sesdeux prêtres. Jeanne et Julien allèrent jusqu'aubosquetentrèrent dans les petits chemins touffus ; et tout àcoup il lui saisit les mains : " Ditesvoulez-vous êtrema femme ? "

Ellebaissa encore la tête ; et comme il balbutiait : "Répondezje vous en supplie ! " elle releva ses yeuxvers luitout doucement ; et il lut la réponse dans sonregard.

4

Le baronun matinentra dans la chambre de Jeanne avant qu'elle fûtlevéeet s'asseyant sur les pieds du lit : " M. levicomte de Lamare nous a demandé ta main. "

Elle eutenvie de cacher sa figure sous les draps.

Son pèrereprit : " Nous avons remis notre réponse àtantôt. " Elle haletaitétranglée parl'émotion. Au bout d'une minute le baronqui souriaitajouta: " Nous n'avons rien voulu faire sans t'en parler. Ta mèreet moi ne sommes pas opposés à ce mariagesansprétendre cependant t'y engager. Tu es beaucoup plus riche queluimaisquand il s'agit du bonheur d'une vieon ne doit pas sepréoccuper de l'argent. Il n'a plus aucun parent ; si tul'épousais donc ce serait un fils qui entrerait dans notrefamilletandis qu'avec un autrec'est toinotre fillequi iraitchez des étrangers. Le garçon nous plaît. Teplairait-il... à toi ? "

Ellebalbutiarouge jusqu'aux cheveux : " Je veux bienpapa. "

Et petitpèreen la regardant au fond des yeuxet riant toujoursmurmura : " Je m'en doutais un peumademoiselle. "

Elle vécutjusqu'au soir comme si elle était grisesans savoir cequ'elle faisaitprenant machinalement des objets pour d'autresetles jambes toutes molles de fatigue sans qu'elle eût marché.

Vers sixheurescomme elle était assise avec petite mère sousle platanele vicomte parut.

Le coeurde Jeanne se mit à battre follement. Le jeune homme s'avançaitsans paraître ému. Lorsqu'il fut tout prèsilprit les doigts de la baronne et les baisapuis soulevant àson tour la main frémissante de la jeune filleil y déposade toutes ses lèvres un long baiser tendre et reconnaissant.

Et laradieuse saison des fiançailles commença. Ils causaientseuls dans les coins du salon ou bien assis sur le talus au fond dubosquet devant la lande sauvage. Parfoisils se promenaient dansl'allée de petite mèreluiparlant d'avenirelleles yeux baissés sur la trace poudreuse du pied de la baronne.

Une foisla chose décidéeon voulut hâter le dénouement; il fut donc convenu que la cérémonie aurait lieu danssix semainesau 15 août ; et que les jeunes mariéspartiraient immédiatement pour leur voyage de noces. Jeanneconsultée sur le pays qu'elle voulait visiter se décidapour la Corse où l'on devait être plus seuls que dansles villes d'Italie.

Ilsattendaient le moment fixé pour leur union sans impatiencetrop vivemais enveloppésroulés dans une tendressedélicieusesavourant le charme exquis des insignifiantescaressesdes doigts pressésdes regards passionnés silongs que les âmes semblent se mêler ; et vaguementtourmentés par le désir indécis des grandesétreintes.

On résolutde n'inviter personne au mariageà l'exception de tanteLisonla soeur de la baronnequi vivait comme dame pensionnairedans un couvent de Versailles.

Aprèsla mort de leur pèrela baronne avait voulu garder sa soeuravec elle ; mais la vieille fillepoursuivie par l'idéequ'elle gênait tout le mondequ'elle était inutile etimportunese retira dans une de ces maisons religieuses qui louentdes appartements aux gens tristes et isolés dans l'existence.

Ellevenaitde temps en tempspasser un mois ou deux dans sa famille.

C'étaitune petite femme qui parlait peus'effaçait toujoursapparaissait seulement aux heures des repaset remontait ensuitedans sa chambre où elle restait enfermée sans cesse.

Elle avaitun air bon et vieillotbien qu'elle fût âgéeseulement de quarante-deux ansun oeil doux et triste ; elle n'avaitjamais compté pour rien dans sa famille. Toute petitecommeelle n'était point jolie ni turbulenteon ne l'embrassaitguère ; et elle restait tranquille et douce dans les coins.Depuis elle demeura toujours sacrifiée. Jeune fillepersonnene s'occupa d'elle.

C'étaitquelque chose comme une ombre ou un objet familierun meuble vivantqu'on est accoutumé à voir chaque jourmais dont on nes'inquiète jamais.

Sa soeurpar habitude prise dans la maison paternellela considéraitcomme un être manquétout à fait insignifiant.On la traitait avec une familiarité sans gêne quicachait une sorte de bonté méprisante. Elle s'appelaitLise et semblait gênée par ce nom pimpant et jeune.Quand on avait vu qu'elle ne se mariait pasqu'elle ne se marieraitsans doute pointde Lise on avait fait Lison. Depuis la naissance deJeanneelle était devenue " tante Lison "unehumble parentepropretteaffreusement timidemême avec sasaur et son beau-frère qui l'aimaient pourtantmais d'uneaffection vague participant d'une tendresse indifférented'une compassion inconsciente et d'une bienveillance naturelle.

Quelquefoisquand la baronne parlait des choses lointaines de sa jeunesseelleprononçaitpour fixer une date : " C'était àl'époque du coup de tête de Lison. "

On n'endisait jamais plus ; et " ce coup de tête " restaitcomme enveloppé de brouillard.

Un soirLiseâgée alors de vingt anss'était jetéeà l'eau sans qu'on sût pourquoi. Rien dans sa viedansses manièresne pouvait faire pressentir cette folie. Onl'avait repêchée à moitié morte ; et sesparentslevant des bras indignésau lieu de chercher lacause mystérieuse de cette actions'étaient contentésde parler du " coup de tête "comme ils parlaient del'accident du cheval " Coco " qui s'était casséla jambe un peu auparavant dans une ornière et qu'on avait étéobligé d'abattre.

DepuislorsLisebientôt Lisonfut considérée commeun esprit très faible. Le doux mépris qu'elle avaitinspiré à ses proches s'infiltra lentement dans lecoeur de tous les gens qui l'entouraient. La petite Jeanne elle-mêmeavec cette divination naturelle des enfantsne s'occupait pointd'ellene montait jamais l'embrasser dans son litne pénétraitjamais dans sa chambre. La bonne Rosaliequi donnait à cettechambre les quelques soins nécessairessemblait seule savoiroù elle était située.

Quandtante Lison entrait dans la salle à manger pour le déjeunerla " Petite " allaitpar habitudelui tendre son front ;et voilà tout.

Siquelqu'un voulait lui parleron envoyait un domestique la quérir; etquand elle n'était pas làon ne s'occupaitjamais d'elleon ne songeait jamais à elleon n'auraitjamais eu la pensée de s'inquiéterde demander : "Tiensmais je n'ai pas vu Lisonce matin. "

Elle netenait point de place ; c'était un de ces êtres quidemeurent inconnus même à leurs prochescommeinexploréset dont la mort ne fait ni trou ni vide dans unemaisonun de ces êtres qui ne savent entrer ni dansl'existenceni dans les habitudesni dans l'amour de ceux quivivent à côté d'eux.

Quand onprononçait " tante Lison "ces deux motsn'éveillaient pour ainsi dire aucune affection en l'esprit depersonne. C'est comme si on avait dit " la cafetière oule sucrier ".

Ellemarchait toujours à petits pas pressés et muets ; nefaisait jamais de bruitne heurtait jamais riensemblaitcommuniquer aux objets la propriété de ne rendre aucunson. Ses mains paraissaient faites d'une espèce d'ouatetantelle maniait légèrement et délicatement cequ'elle touchait.

Ellearriva vers la mi-juillettoute bouleversée par l'idéede ce mariage. Elle apportait une foule de cadeaux quivenantd'elledemeurèrent presque inaperçus.

Dèsle lendemain de sa venue on ne remarqua plus qu'elle était là.

Mais enelle fermentait une émotion extraordinaireet ses yeux nequittaient point les fiancés. Elle s'occupa du trousseau avecune énergie singulièreune activité fiévreusetravaillant comme une simple couturière dans sa chambre oùpersonne ne la venait voir.

Àtout moment elle présentait à la baronne des mouchoirsqu'elle avait ourlés elle-mêmedes serviettes dont elleavait brodé les chiffresen demandant : " Est-ce biencomme çaAdélaïde ? " Et petite mèretout en examinant nonchalamment l'objetrépondait : " Nete donne donc pas tant de malma pauvre Lison. "

Un soirvers la fin du moisaprès une journée de lourdechaleurla lune se leva dans une de ces nuits claires et tièdesqui troublentattendrissentfont s'exaltersemblent éveillertoutes les poésies secrètes de l'âme. Lessouffles doux des champs entraient dans le salon tranquille. Labaronne et son mari jouaient mollement une partie de cartes dans laclarté ronde que l'abat-jour de la lampe dessinait sur latable ; tante Lisonassise entre euxtricotait ; et les jeunes gensaccoudés à la fenêtre ouverte regardaient lejardin plein de clarté.

Le tilleulet le platane semaient leur ombre sur le grand gazon qui s'étendaitensuitepâle et luisantjusqu'au bosquet tout noir.

Attiréeinvinciblement par le charme tendre de cette nuitpar cetéclairement vaporeux des arbres et des massifsJeanne setourna vers ses parents : " Petit pèrenous allons faireun tour làsur l'herbedevant le château. " Lebaron ditsans quitter son jeu : " Allezmes enfants "et se remit à sa partie.

Ilssortirent et commencèrent à marcher lentement sur lagrande pelouse blanche jusqu'au petit bois du fond.

L'heureavançait sans qu'ils songeassent à rentrer. La baronnefatiguéevoulut monter à sa chambre : " Il fautrappeler les amoureux "dit-elle.

Le barond'un coup d'oeilparcourut le vaste jardin lumineuxoù lesdeux ombres erraient doucement.

"Laisse-les doncreprit-ilil fait si bon dehors ! Lison va lesattendre ; n'est-ce pasLison ? "

La vieillefille releva ses yeux inquietset répondit de sa voix timide: " Certainementje les attendrai. "

Petit pèresouleva la baronneetlassé lui-même par la chaleur dujour : " Je vais me coucher aussi "dit-il. Et il partitavec sa femme.

Alorstante Lison à son tour se levaetlaissant sur le bras dufauteuil l'ouvrage commencésa laine et la grande aiguilleelle vint s'accouder à la fenêtre et contempla la nuitcharmante.

Les deuxfiancés allaient sans finà travers le gazondubosquet jusqu'au perrondu perron jusqu'au bosquet. Ils se serraientles doigts et ne parlaient pluscomme sortis d'eux-mêmestoutmêlés à la poésie visible qui s'exhalaitde la terre.

Jeannetout à coup aperçut dans le cadre de la fenêtrela silhouette de la vieille fille que dessinait la clarté dela lampe.

"Tiensdit-elletante Lison qui nous regarde. "

Le vicomtereleva la têteetde cette voix indifférente qui parlesans pensée :

"Ouitante Lison nous regarde. "

Et ilscontinuèrent à rêverà marcher lentementà s'aimer.

Mais larosée couvrait l'herbeils eurent un petit frisson defraîcheur.

"Rentrons maintenant "dit-elle.

Et ilsrevinrent.

Lorsqu'ilspénétrèrent dans le salontante Lison s'étaitremise à tricoter ; elle avait le front penché sur sontravail ; et ses doigts maigres tremblaient un peucomme s'ilseussent été très fatigués.

Jeannes'approcha:

"Tanteon va dormirà présent. "

La vieillefille tourna les yeux ; ils étaient rouges comme si elle eûtpleuré. Les amoureux n'y prirent point garde ; mais le jeunehomme aperçut soudain les fins souliers de la jeune fille toutcouverts d'eau. Il fut saisi d'inquiétude et demandatendrement : " N'avez-vous point froid à vos chers petitspieds ? "

Et tout àcoup les doigts de la tante furent secoués d'un tremblement sifort que son ouvrage s'en échappa ; la pelote de laine roulaau loin sur le parquet ; etcachant brusquement sa figure dans sesmainselle se mit à pleurer par grands sanglots convulsifs.

Les deuxfiancés la regardaient stupéfaitsimmobiles. Jeannebrusquement se mit à ses genouxécarta ses brasbouleverséerépétant :

"Mais qu'as-tumais qu'as-tutante Lison ? "

Alors lapauvre femmebalbutiantavec la voix toute mouillée delarmeset le corps crispé de chagrinrépondit :

"C'est quand il t'a demandé... N'avez-vous pas froid à...à... à vos chers petits pieds ?... on ne m'a jamais ditde ces choses-là... à moi... jamais... jamais... "

Jeannesurpriseapitoyéeeut cependant envie de rire à lapensée d'un amoureux débitant des tendresses àLison ; et le vicomte s'était retourné pour cacher sagaieté.

Mais latante se leva soudainlaissa sa laine à terre et son tricotsur le fauteuilet elle se sauva sans lumière dans l'escaliersombrecherchant sa chambre à tâtons.

Restésseulsles deux jeunes gens se regardèrentégayéset attendris. Jeanne murmura : " Cette pauvre tante !... "Julien reprit : " Elle doit être un peu follece soir. "

Ils setenaient les mains sans se décider à se sépareret doucementtout doucementils échangèrent leurpremier baiser devant le siège vide que venait de quittertante Lison.

Ils nepensaient plus guèrele lendemainaux larmes de la vieillefille.

Les deuxsemaines qui précédèrent le mariage laissèrentJeanne assez calme et tranquille comme si elle eût étéfatiguée d'émotions douces.

Elle n'eutpas non plus le temps de réfléchir durant la matinéedu jour décisif. Elle éprouvait seulement une grandesensation de vide en tout son corpscomme si sa chairson sangsesos se fussent fondus sous la peau ; et elle s'apercevaiten touchantles objetsque ses doigts tremblaient beaucoup.

Elle nereprit possession d'elle que dans le choeur de l'églisependant l'office.

Mariée! Ainsi elle était mariée ! La succession de chosesdemouvementsd'événements accomplis depuis l'aube luiparaissait un rêveun vrai rêve. Il est de ces momentsoù tout semble changé autour de nous ; les gestes mêmeont une signification nouvelle ; jusqu'aux heures qui ne semblentplus à leur place ordinaire.

Elle sesentait étourdieétonnée surtout. La veilleencore rien n'était modifié dans son existence ;l'espoir constant de sa vie devenait seulement plus prochepresquepalpable. Elle s'était endormie jeune fille ; elle étaitfemme maintenant.

Donc elleavait franchi cette barrière qui semble cacher l'avenir avectoutes ses joiesses bonheurs rêvés. Elle sentait commeune porte ouverte devant elle ; elle allait entrer dans l'Attendu.

Lacérémonie finissait. On passa dans la sacristie presquevide ; car on n'avait invité personne ; puis on ressortit.

Quand ilsapparurent sur la porte de l'égliseun fracas formidable fitfaire un bond à la mariée et pousser un grand cri àla baronne : c'était une salve de coups de fusil tiréepar les paysans ; et jusqu'aux Peuples les détonations necessèrent plus.

Unecollation était servie pour la famillele curé deschâtelains et celui d'Yportle marié et les témoinschoisis parmi les gros cultivateurs des environs.

Puis onfit un tour dans le jardin pour attendre le dîner. Le baronlabaronnetante Lisonle maire et l'abbé Picot se mirent àparcourir l'allée de petite mère ; tandis que dansl'allée en face l'autre prêtre lisait son bréviaireen marchant à grands pas.

Onentendaitde l'autre côté du châteaula gaietébruyante des paysans qui buvaient du cidre sous les pommiers. Tout lepays endimanché emplissait la cour. Les gars et les filles sepoursuivaient.

Jeanne etJulien traversèrent le bosquetpuis montèrent sur letalusetmuets tous deuxse mirent à regarder la mer. Ilfaisait un peu fraisbien qu'on fût au milieu d'août ;le vent du nord soufflaitet le grand soleil luisait durement dansle ciel tout bleu.

Les jeunesgenspour trouver de l'abritraversèrent la lande entournant à droitevoulant gagner la vallée ondulanteet boisée qui descend vers Yport. Dès qu'ils eurentatteint les taillisaucun souffle ne les effleura pluset ilsquittèrent le chemin pour prendre un étroit sentiers'enfonçant sous les feuilles. Ils pouvaient à peinemarcher de front ; alors elle sentit un bras qui se glissaitlentement autour de sa taille.

Elle nedisait rienhaletantele coeur précipitélarespiration coupée. Des branches basses leur caressaient lescheveux ; ils se courbaient souvent pour passer. Elle cueillit unefeuille ; deux bêtes à bon Dieupareilles à deuxfrêles coquillages rougesétaient blotties dessous.

Alors elleditinnocente et rassurée un peu : " Tiensun ménage."

Julieneffleura son oreille de sa bouche : " Ce soir vous serez mafemme. "

Quoiqu'elleeût appris bien des choses dans son séjour aux champselle ne songeait encore qu'à la poésie de l'amouretfut surprise. Sa femme ? ne l'était-elle pas déjà?

Alors ilse mit à l'embrasser à petits baisers rapides sur latempe et sur le coulà où frisaient les premierscheveux. Saisie à chaque fois par ces baisers d'homme auxquelselle n'était point habituéeelle penchaitinstinctivement la tête de l'autre côté pouréviter cette caresse qui la ravissait cependant.

Mais ilsse trouvèrent soudain sur la lisière du bois. Elles'arrêtaconfuse d'être si loin. Qu'allait-on penser ? "Retournons "dit-elle.

Il retirale bras dont il serrait sa tailleeten se tournant tous deuxilsse trouvèrent face à facesi près qu'ilssentirent leurs haleines sur leurs visages ; et ils se regardèrent.Ils se regardèrent d'un de ces regards fixesaiguspénétrantsoù deux âmes croient se mêler.Ils se cherchèrent dans leurs yeuxderrière leursyeuxdans cet inconnu impénétrable de l'êtreils se sondèrent dans une muette et obstinéeinterrogation. Que seraient-ils l'un pour l'autre ? Que serait cettevie qu'ils commençaient ensemble ? Que se réservaient-ilsl'un à l'autre de joiesde bonheurs ou de désillusionsen ce long tête-à-tête indissoluble du mariage ?Et il leur semblaà tous les deuxqu'ils ne s'étaientpas encore vus

Et tout àcoupJulienposant ses deux mains sur les épaules de safemmelui jeta à pleine bouche un baiser profond comme ellen'en avait jamais reçu. Il descenditce baiseril pénétradans ses veines et dans ses moelles ; et elle en eut une tellesecousse mystérieuse qu'elle repoussa éperdument Juliende ses deux braset faillit tomber sur le dos.

"Allons-nous-en. Allons-nous-en "balbutia-t-elle.

Il nerépondit pasmais il lui prit les mains qu'il garda dans lessiennes.

Ilsn'échangèrent plus un mot jusqu'à la maison. Lereste de l'après-midi sembla long.

On se mità table à la nuit tombante.

Le dînerfut simple et assez courtcontrairement aux usages normands. Unesorte de gêne paralysait les convives. Seuls les deux prêtresle maire et les quatre fermiers invités montrèrent unpeu de cette grosse gaieté qui doit accompagner les noces.

Le riresemblait mortun mot du maire le ranima. Il était neuf heuresenviron ; on allait prendre le café. Au-dehorssous lespommiers de la première courle bal champêtrecommençait. Par la fenêtre ouverte on apercevait toutela fête. Des lumignons pendus aux branches donnaient auxfeuilles des nuances de vert-de-gris. Rustres et rustaudes sautaienten rond en hurlant un air de danse sauvage qu'accompagnaientfaiblement deux violons et une clarinette juchés sur unegrande table de cuisine en estrade. Le chant tumultueux des paysanscouvrait entièrement parfois la chanson des instruments ; etla frêle musique déchirée par les voix déchaînéessemblait tomber du ciel en lambeauxen petits fragments de quelquesnotes éparpillées.

Deuxgrandes barriques entourées de torches flambantes versaient àboire à la foule. Deux servantes étaient occupéesà rincer incessamment les verres et les bols dans un baquetpour les tendreencore ruisselants d'eausous les robinets d'oùcoulait le filet rouge du vin ou le filet d'or du cidre pur. Et lesdanseurs assoiffésles vieux tranquillesles filles en sueurse pressaienttendaient les bras pour saisir à leur tour unvase quelconque et se verser à grands flots dans la gorgeenrenversant la têtele liquide qu'ils préféraient.

Sur unetable on trouvait du paindu beurredu fromage et des saucisses.Chacun avalait une bouchée de temps en tempsetsous leplafond de feuilles illuminéescette fête saine etviolente donnait aux convives mornes de la salle l'envie de danserausside boire au ventre de ces grosses futailles en mangeant unetranche de pain avec du beurre et un oignon cru.

Le mairequi battait la mesure avec son couteau s'écria : "Sacristi ! ça va bienc'est comme qui dirait les noces deGanache. "

Un frissonde rire étouffé courut. Mais l'abbé Picotennemi naturel de l'autorité civilerépliqua : "Vous voulez dire de Cana. " L'autre n'accepta pas la leçon." Nonmonsieur le curéje m'entends ; quand je disGanachec'est Ganache. "

On se levaet on passa dans le salon. Puis on alla se mêler un peu aupopulaire en goguette. Puis les invités se retirèrent.

Le baronet la baronne eurent à voix basse une sorte de querelle. MmeAdélaïdeplus essoufflée que jamaissemblaitrefuser ce que demandait son mari ; enfin elle ditpresque haut : "Nonmon amije ne peux pasje ne saurais comment m'y prendre. "

Petit pèrealorsla quittant brusquements'approcha de Jeanne. " Veux-tufaire un tour avec moifillette ? " Tout émueellerépondit : " Comme tu voudraspapa. " Ilssortirent.

Dèsqu'ils furent devant la portedu côté de la merunpetit vent sec les saisit. Un de ces vents froids d'étéqui sentent déjà l'automne.

Des nuagesgalopaient dans le cielvoilantpuis redécouvrant lesétoiles.

Le baronserrait contre lui le bras de sa fille en lui pressant tendrement lamain. Ils marchèrent quelques minutes. Il semblait indécistroublé. Enfin il se décida.

"Mignonneje vais remplir un rôle difficile qui devrait revenirà ta mère ; mais comme elle s'y refuseil faut bienque je prenne sa place. J'ignore ce que tu sais des choses del'existence. Il est des mystères qu'on cache soigneusement auxenfantsaux filles surtoutaux filles qui doivent rester puresd'espritirréprochablement pures jusqu'à l'heure oùnous les remettons entre les bras de l'homme qui prendra soin de leurbonheur. C'est à lui qu'il appartient de lever ce voile jetésur le doux secret de la vie. Mais ellessi aucun soupçon neles a encore effleuréesse révoltent souvent devant laréalité un peu brutale cachée derrièreles rêves. Blessées en leur âmeblesséesmême en leur corpselles refusent à l'époux ceque la loila loi humaine et la loi naturelle lui accordent comme undroit absolu. Je ne puis t'en dire davantagema chérie ; maisn'oublie point cecique tu appartiens tout entière àton mari. "

Quesavait-elle au juste ? que devinait-elle ? Elle s'était mise àtrembleroppressée d'une mélancolie accablante etdouloureuse comme un pressentiment.

Ilsrentrèrent. Une surprise les arrêta sur la porte dusalon. Mme Adélaïde sanglotait sur le coeur de Julien.Ses pleursdes pleurs bruyants poussés comme par un souffletde forgesemblaient lui sortir en même temps du nezde labouche et des yeux ; et le jeune homme interditgauchesoutenait lagrosse femme abattue en ses bras pour lui recommander sa chériesa mignonneson adorée fillette.

Le baronse précipita : " Oh ! pas de scène ; pasd'attendrissementje vous prie "etprenant sa femmeill'assit dans un fauteuil pendant qu'elle s'essuyait le visage. Il setourna ensuite vers Jeanne : " Allonspetiteembrasse ta mèrebien vite et va te coucher. "

Prêteà pleurer aussielle embrassa ses parents rapidement ets'enfuit.

TanteLison s'était déjà retirée en sa chambre.Le baron et sa femme restèrent seuls avec Julien. Et ilsdemeuraient si gênés tous les trois qu'aucune parole neleur venaitles deux hommes en tenue de soiréedeboutlesyeux perdusMme Adélaïde abattue sur son siègeavec des restes de sanglots dans la gorge. Leur embarras devenaitintolérablele baron se mit à parler du voyage que lesjeunes gens devaient entreprendre dans quelques jours.

Jeannedans sa chambrese laissait déshabiller par Rosalie quipleurait comme une source. Les mains errantes au hasardelle netrouvait plus ni les cordons ni les épingles et elle semblaitassurément plus émue encore que sa maîtresse.Mais Jeanne ne songeait guère aux larmes de sa bonne ; il luisemblait qu'elle était entrée dans un autre mondepartie sur une autre terreséparée de tout ce qu'elleavait connude tout ce qu'elle avait chéri. Tout lui semblaitbouleversé dans sa vie et dans sa pensée ; mêmecette idée étrange lui vint : " Aimait-elle sonmari ? " Voilà qu'il lui apparaissait tout à coupcomme un étranger qu'elle connaissait à peine. Troismois auparavant elle ne savait point qu'il existaitet maintenantelle était sa femme. Pourquoi cela ? Pourquoi tomber si vitedans le mariage comme dans un trou ouvert sous vos pas ?

Quand ellefut en toilette de nuitelle se glissa dans son lit ; et ses drapsun peu fraisfaisant frissonner sa peauaugmentèrent cettesensation de froidde solitudede tristesse qui lui pesait surl'âme depuis deux heures.

Rosalies'enfuittoujours sanglotant ; et Jeanne attendit. Elle attenditanxieusele coeur crispéce je ne sais quoi devinéet annoncé en termes confus par son pèrecetterévélation mystérieuse de ce qui est le grandsecret de l'amour.

Sansqu'elle eût entendu monter l'escalieron frappa trois coupslégers contre sa porte. Elle tressaillit horriblement et nerépondit point. On frappa de nouveaupuis la serrure grinça.Elle se cacha la tête sous ses couvertures comme si un voleureût pénétré chez elle. Des bottinescraquèrent doucement sur le parquet ; et soudain on toucha sonlit.

Elle eutun sursaut nerveux et poussa un petit cri ; etdégageant satêteelle vit Julien debout devant ellequi souriait en laregardant. " Oh ! que vous m'avez fait peur ! " dit-elle.

Il reprit: " Vous ne m'attendiez donc point ? " Elle ne réponditpas. Il était en grande toiletteavec sa figure grave de beaugarçon ; et elle se sentit affreusement honteuse d'êtrecouchée ainsi devant cet homme si correct.

Ils nesavaient que direque fairen'osant même pas se regarder àcette heure sérieuse et décisive d'où dépendl'intime bonheur de toute la vie.

Il sentaitvaguement peut-être quel danger offre cette batailleet quellesouple possession de soiquelle rusée tendresse il faut pourne froisser aucune des subtiles pudeursdes infinies délicatessesd'une âme virginale et nourrie de rêves.

Alorsdoucementil lui prit la main qu'il baisaets'agenouillant auprèsdu lit comme devant un autelil murmura d'une voix aussi légèrequ'un souffle : " Voudrez-vous m'aimer ? " Ellerassuréetout à coupsouleva sur l'oreiller sa tête ennuagéede dentelleset elle sourit : " Je vous aime déjàmon ami. "

Il mit ensa bouche les petits doigts fins de sa femmeet la voix changéepar ce bâillon de chair : " Voulez-vous me prouver quevous m'aimez ? "

Ellerépondittroublée de nouveausans bien comprendre cequ'elle disaitsous le souvenir des paroles de son père : "Je suis à vousmon ami. "

Il couvritson poignet de baisers mouillésetse redressant lentementil approchait de son visage qu'elle recommençait àcacher.

Soudainjetant un bras en avant par-dessus le litil enlaça sa femmeà travers les drapstandis queglissant son autre bras sousl'oreilleril le soulevait avec la tête : ettout bastoutbas il demanda : " Alorsvous voulez bien me faire une toutepetite place à côté de vous ? "

Elle eutpeurune peur d'instinctet balbutia : " Oh ! pas encorejevous prie. "

Il sembladésappointéun peu froisséet il reprit d'unton toujours suppliantmais plus brusque : " Pourquoi plus tardpuisque nous finirons toujours par là ? "

Elle luien voulut de ce mot ; mais soumise et résignéeellerépéta pour la deuxième fois : " Je suis àvousmon ami. "

Alorsildisparut bien vite dans le cabinet de toilette ; et elle entendaitdistinctement ses mouvements avec des froissements d'habits défaitsun bruit d'argent dans la pochela chute successive des bottines.

Et tout àcoupen caleçonen chaussettesil traversa vivement lachambre pour aller déposer sa montre sur la cheminée.Puis il retournaen courantdans la petite pièce voisineremua quelque temps encore et Jeanne se retourna rapidement del'autre côté en fermant les yeuxquand elle sentitqu'il arrivait.

Elle fitun soubresaut comme pour se jeter à terre lorsque glissavivement contre sa jambe une autre jambe froide et velue ; etlafigure dans ses mainséperdueprête à crier depeur et d'effarementelle se blottit tout au fond du lit.

Aussitôtil la prit en ses brasbien qu'elle lui tournât le doset ilbaisait voracement son coules dentelles flottantes de sa coiffurede nuit et le col brodé de sa chemise.

Elle neremuait pasraidie dans une horrible anxiétésentantune main forte qui cherchait sa poitrine cachée entre sescoudes. Elle haletait bouleversée sous cet attouchement brutal; et elle avait surtout envie de se sauverde courir par la maisonde s'enfermer quelque partloin de cet homme.

Il nebougeait plus. Elle recevait sa chaleur dans son dos. Alors soneffroi s'apaisa encore et elle pensa brusquement qu'elle n'auraitqu'à se retourner pour l'embrasser.

Àla finil parut s'impatienteret d'une voix attristée : "Vous ne voulez donc point être ma petite femme ? " Ellemurmura à travers ses doigts : " Est-ce que je ne la suispas ? " Il répondit avec une nuance de mauvaise humeur :" Mais nonma chèrevoyonsne vous moquez pas de moi."

Elle sesentit toute remuée par le ton mécontent de sa voix ;et elle se tourna tout à coup vers lui pour lui demanderpardon.

Il lasaisit à bras-le-corpsrageusementcomme affaméd'elle ; et il parcourait de baisers rapidesde baisers mordantsdebaisers foustoute sa face et le haut de sa gorgel'étourdissantde caresses. Elle avait ouvert les mains et restait inerte sous seseffortsne sachant plus ce qu'elle faisaitce qu'il faisaitdansun trouble de pensée qui ne lui laissait rien comprendre. Maisune souffrance aiguë la déchira soudain ; et elle se mità gémirtordue dans ses braspendant qu'il lapossédait violemment.

Que sepassa-t-il ensuite ? Elle n'en eut guère le souvenircar elleavait perdu la tête ; il lui sembla seulement qu'il lui jetaitsur les lèvres une grêle de petits baisersreconnaissants.

Puis ildut lui parler et elle dut lui répondre. Puis il fit d'autrestentatives qu'elle repoussa avec épouvante ; et comme elle sedébattaitelle rencontra sur sa poitrine ce poil épaisqu'elle avait déjà senti sur sa jambeet elle serecula de saisissement.

Las enfinde la solliciter sans succèsil demeura immobile sur le dos.

Alors ellesongea ; elle se ditdésespérée jusqu'au fondde son âmedans la désillusion d'une ivresse rêvéesi différented'une chère attente détruited'une félicité crevée : " Voilà doncce qu'il appelle être sa femme ; c'est cela ! c'est cela ! "

Et elleresta longtemps ainsidésoléel'oeil errant sur lestapisseries du mursur la vieille légende d'amour quienveloppait sa chambre.

Maiscomme Julien ne parlait plusne remuait pluselle tourna lentementson regard vers luiet elle s'aperçut qu'il dormait ! Ildormaitla bouche entrouvertele visage calme ! Il dormait !

Elle ne lepouvait croirese sentant indignéeplus outragée parce sommeil que par sa brutalitétraitée comme lapremière venue. Pouvait-il dormir une nuit pareille ? Ce quis'était passé entre eux n'avait donc pour lui rien desurprenant ? Oh ! elle eût mieux aimé êtrefrappéeviolentée encoremeurtrie de caressesodieuses jusqu'à perdre connaissance.

Elle restaimmobileappuyée sur un coudepenchée vers luiécoutant entre ses lèvres passer un légersouffle quiparfoisprenait une apparence de ronflement.

Le jourparutterne d'abordpuis clairpuis rosepuis éclatant.Julien ouvrit les yeuxbâillaétendit ses brasregarda sa femmesouritet demanda : " As-tu bien dormimachérie ? "

Elles'aperçut qu'il lui disait " tu " maintenant et elleréponditstupéfaite : " Mais oui. Et vous ? "Il dit : " Oh ! moifort bien. " Etse tournant verselleil l'embrassapuis se mit à causer tranquillement. Illui développait des projets de vieavec des idéesd'économie ; et ce mot revenu plusieurs fois étonnaitJeanne. Elle l'écoutait sans bien saisir le sens des parolesle regardaitsongeait à mille choses rapides qui passaienteffleurant à peine son esprit.

Huitheures sonnèrent. " Allonsil faut nous leverdit-ilnous serions ridicules en restant tard au lit "et il descenditle premier. Quand il eut fini sa toiletteil aida gentiment sa femmeen tous les menus détails de la siennene permettant pasqu'on appelât Rosalie.

Au momentde sortiril l'arrêta. " Tu saisentre nousnouspouvons nous tutoyer maintenantmais devant tes parents il vautmieux attendre encore. Ce sera tout naturel en revenant de notrevoyage de noces. "

Elle ne semontra qu'à l'heure du déjeuner. Et la journées'écoula ainsi qu'à l'ordinaire comme si rien denouveau n'était survenu. Il n'y avait qu'un homme de plus dansla maison.

5

Quatrejours plus tard arriva la berline qui devait les emporter àMarseille.

Aprèsl'angoisse du premier soirJeanne s'était habituéedéjà au contact de Julienà ses baisersàses caresses tendresbien que sa répugnance n'eût pasdiminué pour leurs rapports plus intimes.

Elle letrouvait beauelle l'aimait ; elle se sentait de nouveau heureuse etgaie.

Les adieuxfurent courts et sans tristesse. La baronne seule semblait émue; et elle mitau moment où la voiture allait partirunegrosse bourse lourde comme du plomb dans la main de sa fille : "C'est pour tes petites dépenses de jeune femme "dit-elle.

Jeanne lajeta dans sa poche ; et les chevaux détalèrent.

Vers lesoirJulien lui dit : " Combien ta mère t'a-t-elle donnédans cette bourse ? " Elle n'y pensait plus et elle la versa surses genoux. Un flot d'or se répandit : deux mille francs. Ellebattit des mains : " Je ferai des folies "et elleresserra l'argent.

Aprèshuit jours de routepar une chaleur terribleils arrivèrentà Marseille.

Et lelendemain le Roi-Louisun petit paquebot qui allait àNaples en passant par Ajaccioles emportait vers la Corse.

La Corse !les maquis ! les bandits ! les montagnes ! la patrie de Napoléon! Il semblait à Jeanne qu'elle sortait de la réalitépour entrertout éveilléedans un rêve.

Côteà côte sur le pont du navireils regardaient courir lesfalaises de la Provence. La mer immobiled'un azur puissantcommefigéecomme durcie dans la lumière ardente qui tombaitdu soleils'étalait sous le ciel infinid'un bleu presqueexagéré.

Elle dit :" Te rappelles-tu notre promenade dans le bateau du pèreLastique ? "

Au lieu derépondreil lui jeta rapidement un baiser dans l'oreille.

Les rouesdu vapeur battaient l'eautroublant son épais sommeil ; etpar-derrière une longue trace écumeuseune grandetraînée pâle où l'onde remuéemoussait comme du champagneallongeait jusqu'à perte de vuele sillage tout droit du bâtiment

Soudainvers l'avantà quelques brasses seulementun énormepoissonun dauphinbondit hors de l'eaupuis y replongea la têtela première et disparut. Jeanne toute saisie eut peurpoussaun criet se jeta sur la poitrine de Julien. Puis elle se mit àrire de sa frayeuret regardaanxieusesi la bête n'allaitpas reparaître. Au bout de quelques secondes elle jaillit denouveau comme un gros joujou mécanique. Puis elle retombaressortit encore ; puis elles furent deuxpuis troispuis six quisemblaient gambader autour du lourd bateaufaire escorte àleur frère monstrueuxle poisson de bois aux nageoires defer. Elles passaient à gaucherevenaient à droite dunavireet tantôt ensembletantôt l'une aprèsl'autrecomme dans un jeudans une poursuite gaieelless'élançaient en l'air par un grand saut qui décrivaitune courbepuis elles replongeaient à la queue leu leu.

Jeannebattait des mainstressaillaitravieà chaque apparitiondes énormes et souples nageurs. Son coeur bondissait comme euxdans une joie folle et enfantine.

Tout àcoupils disparurent. On les aperçut encore une foistrèsloinvers la pleine mer ; puis on ne les vit pluset Jeanneressentitpendant quelques secondesun chagrin de leur départ.

Le soirvenaitun soir calmeradieuxplein de clartéde paixheureuse. Pas un frisson dans l'air ou sur l'eau ; et ce reposillimité de la mer et du ciel s'étendait aux âmesengourdies où pas un frisson non plus ne passait.

Le grandsoleil s'enfonçait doucement là-basvers l'Afriqueinvisiblel'Afriquela terre brûlante dont on croyait déjàsentir les ardeurs ; mais une sorte de caresse fraîchequin'était cependant pas même une apparence de briseeffleura les visages lorsque l'astre eut disparu.

Ils nevoulurent pas rentrer dans leur cabine où l'on sentait toutesles horribles odeurs des paquebots ; et ils s'étendirent tousles deux sur le pontflanc contre flancroulés dans leursmanteaux. Julien s'endormit tout de suite ; mais Jeanne restait lesyeux ouvertsagitée par l'inconnu du voyage. Le bruitmonotone des roues la berçait ; et elle regardait au-dessusd'elle ces légions d'étoiles si clairesd'une lumièreaiguëscintillante et comme mouilléedans ce ciel purdu Midi.

Vers lematincependantelle s'assoupit. Des bruitsdes voix laréveillèrent. Les matelotsen chantantfaisaient latoilette du navire. Elle secoua son mariimmobile dans le sommeilet ils se levèrent.

Ellebuvait avec exaltation la saveur de la brume salée qui luipénétrait jusqu'au bout des doigts. Partout la mer.Pourtantvers l'avantquelque chose de grisde confus encore dansl'aube naissanteune sorte d'accumulation de nuages singulierspointusdéchiquetéssemblait posée sur lesflots.

Puis celaapparut plus distinct ; les formes se marquèrent davantage surle ciel éclairci ; une grande ligne de montagnes cornues etbizarres surgit : la Corseenveloppée dans une sorte de voileléger.

Et lesoleil se leva derrièredessinant toutes les saillies descrêtes en ombres noires ; puis tous les sommets s'allumèrenttandis que le reste de l'île demeurait embrumé devapeur.

Lecapitaineun vieux petit homme tannéséchéraccourciracornirétréci par les vents durs etsalésapparut sur le pontetd'une voix enrouée partrente ans de commandementusée par les cris poussésdans les bourrasquesil dit à Jeanne :

" Lasentez-vouscette gueuse-là ? "

Ellesentait en effet une forte et singulière odeur de plantesd'arômes sauvages.

Lecapitaine reprit :

"C'est la Corse qui fleure comme çamadame ; c'est son odeurde jolie femmeà elle. Après vingt ans d'absencejela reconnaîtrais à cinq milles au large. J'en suis. Luilà-basà Sainte-Hélèneil en parletoujoursparaît-ilde l'odeur de son pays. Il est de mafamille. "

Et lecapitaineôtant son chapeausalua la Corsesalua là-basà travers l'océanle grand empereur prisonnier quiétait de sa famille.

Jeanne futtellement émue qu'elle faillit pleurer.

Puis lemarin tendit le bras vers l'horizon : " Les Sanguinaires ! "dit-il.

Juliendebout près de sa femmela tenait par la tailleet tous deuxregardaient au loin pour découvrir le point indiqué.

Ilsaperçurent enfin quelques rochers en forme de pyramidesquele navire contourna bientôt pour entrer dans un golfe immenseet tranquilleentouré d'un peuple de hauts sommets dont lespentes basses semblaient couvertes de mousses.

Lecapitaine indiqua cette verdure : " Le maquis. "

Àmesure qu'on avançaitle cercle des monts semblait serefermer derrière le bâtiment qui nageait avec lenteurdans un lac d'azur si transparent qu'on en voyait parfois le fond.

Et laville apparut soudaintoute blancheau fond du golfeau bord desflotsau pied des montagnes.

Quelquespetits bateaux italiens étaient à l'ancre dans le port.Quatre ou cinq barques s'en vinrent rôder autour du Roi-Louispour chercher ses passagers.

Julienqui réunissait les bagagesdemanda tout bas à sa femme: " C'est assezn'est-ce pasde donner vingt sous àl'homme de service ? "

Depuishuit jours il posait à tout moment la même questiondont elle souffrait chaque fois. Elle répondit avec un peud'impatience : " Quand on n'est pas sûr de donner assezon donne trop. "

Sanscesseil discutait avec les maîtres et les garçonsd'hôtelavec les voituriersavec les vendeurs de n'importequoiet quand il avaità force d'argutiesobtenu un rabaisquelconqueil disait à Jeanneen se frottant les mains : "Je n'aime pas être volé. "

Elletremblait en voyant venir les notessûre d'avance desobservations qu'il allait faire sur chaque articlehumiliéepar ces marchandagesrougissant jusqu'aux cheveux sous le regardméprisant des domestiques qui suivaient son mari de l'oeil engardant au fond de la main son insuffisant pourboire.

Il eutencore une discussion avec le batelier qui les mit à terre.

Le premierarbre qu'elle vit fut un palmier !

Ilsdescendirent dans un grand hôtel videà l'encoignured'une vaste placeet se firent servir à déjeuner.

Lorsqu'ilseurent fini le dessertau moment où Jeanne se levait pouraller vagabonder par la villeJulienla prenant dans ses brasluimurmura tendrement à l'oreille : " Si nous nous couchionsun peuma chatte ? "

Elle restasurprise : " Nous coucher ? Mais je ne me sens pas fatiguée."

Ill'enlaça. " J'ai envie de toi. Tu comprends ? Depuis deuxjours !... "

Elles'empourprahonteusebalbutiant : " Oh ! maintenant ! Mais quedirait-on ? Comment oserais-tu demander une chambre en plein jour ?Oh ! Julienje t'en supplie. "

Mais ill'interrompit : " Je m'en moque un peu de ce que peuvent dire etpenser des gens d'hôtel. Tu vas voir comme ça me gêne."

Et ilsonna.

Elle nedisait plus rienles yeux baissésrévoltéetoujours dans son âme et dans sa chairdevant ce désirincessant de l'épouxn'obéissant qu'avec dégoûtrésignéemais humiliéevoyant làquelque chose de bestialde dégradantune saletéenfin.

Ses sensdormaient encoreet son mari la traitait maintenant comme si elleeût partagé ses ardeurs.

Quand legarçon fut arrivéJulien lui demanda de les conduire àleur chambre. L'hommeun vrai Corse velu jusque dans les yeuxnecomprenait pasaffirmait que l'appartement serait préparépour la nuit.

Julienimpatienté s'expliqua : " Nontout de suite. Nous sommesfatigués du voyagenous voulons nous reposer. "

Alors unsourire glissa dans la barbe du valet et Jeanne eut envie de sesauver.

Quand ilsredescendirentune heure plus tardelle n'osait plus passer devantles gens qu'elle rencontraitpersuadée qu'ils allaient rireet chuchoter derrière son dos. Elle en voulait en son coeur àJulien de ne pas comprendre celade n'avoir point ces fines pudeursces délicatesses d'instinct ; et elle sentait entre elle etlui comme un voileun obstacles'apercevant pour la premièrefois que deux personnes ne se pénètrent jamais jusqu'àl'âmejusqu'au fond des penséesqu'elles marchent côteà côteenlacées parfoismais non mêléeset que l'être moral de chacun de nous reste éternellementseul par la vie.

Ilsdemeurèrent trois jours dans cette petite ville cachéeau fond de son golfe bleuchaude comme dans une fournaise derrièreson rideau de montagnes qui ne laisse jamais le vent souffler jusqu'àelle.

Puis unitinéraire fut arrêté pour leur voyageetafinde ne reculer devant aucun passage difficileils décidèrentde louer des chevaux. Ils prirent donc deux petits étalonscorses à l'oeil furieuxmaigres et infatigableset se mirenten route un matin au lever du jour. Un guide monté sur unemule les accompagnait et portait les provisionscar les aubergessont inconnues en ce pays sauvage.

La routesuivait d'abord le golfe pour s'enfoncer dans une vallée peuprofonde allant vers les grands monts. Souvent on traversait destorrents presque secs ; une apparence de ruisseau remuait encore sousles pierrescomme une bête cachéefaisait un glougloutimide. Le pays inculte semblait tout nu. Les flancs des côtesétaient couverts de hautes herbesjaunes en cette saisonbrûlante. Parfois on rencontrait un montagnard soit àpiedsoit sur son petit chevalsoit à califourchon sur sonâne gros comme un chien. Et tous avaient sur le dos le fusilchargévieilles armes rouilléesredoutables en leursmains.

Le mordantparfum des plantes aromatiques dont l'île est couverte semblaitépaissir l'air ; et la route allait s'élevant lentementau milieu des longs replis des monts.

Lessommets de granit rose ou bleu donnaient au vaste paysage des tons deféerie ; etsur les pentes plus bassesdes forêts dechâtaigniers immenses avaient l'air de buissons verts tant lesvagues de la terre soulevée sont géantes en ce pays.

Quelquefoisle guidetendant la main vers les hauteurs escarpéesdisaitun nom. Jeanne et Julien regardaientne voyaient rienpuisdécouvraient enfin quelque chose de gris pareil à unamas de pierres tombées du sommet. C'était un villageun petit hameau de granit accroché làcramponnécomme un vrai nid d'oiseaupresque invisible sur l'immense montagne.

Ce longvoyage au pas énervait Jeanne. " Courons un peu "dit-elle. Et elle lança son cheval. Puis comme ellen'entendait pas son mari galoper près d'elleelle se retournaet se mit à rire d'un rire fou en le voyant accourirpâletenant la crinière de la bête et bondissant étrangement.Sa beauté mêmesa figure de beau cavalierrendaient plus drôles sa maladresse et sa peur.

Ils semirent alors à trotter doucement. La route maintenants'étendait entre deux interminables taillis qui couvraienttoute la côtecomme un manteau.

C'étaitle maquisl'impénétrable maquisformé dechênes vertsde genévriersd'arbousiersdelentisquesd'alaternesde bruyèresde lauriers-tinsdemyrtes et de buis que reliaient entre euxles mêlant comme descheveluresdes clématites enlaçantesdes fougèresmonstrueusesdes chèvrefeuillesdes cystesdes romarinsdes lavandesdes roncesjetant sur le dos des monts uneinextricable toison.

Ilsavaient faim. Le guide les rejoignit et les conduisit auprèsd'une de ces sources charmantessi fréquentes dans les paysescarpésfil mince et rond d'eau glacée qui sort d'unpetit trou dans la roche et coule au bout d'une feuille dechâtaignier disposée par un passant pour amener lecourant menu jusqu'à la bouche.

Jeanne sesentait tellement heureuse qu'elle avait grand-peine à nepoint jeter des cris d'allégresse.

Ilsrepartirent et commencèrent à descendreen contournantle golfe de Sagone.

Vers lesoirils traversèrent Cargèsele village grec fondélà jadis par une colonie de fugitifs chassés de leurpatrie. De grandes et belles fillesaux reins élégantsaux mains longuesà la taille finesingulièrementgracieusesformaient un groupe auprès d'une fontaine. Julienleur ayant crié " Bonsoir "elles répondirentd'une voix chantante dans la langue harmonieuse du pays abandonné.

Enarrivant à Pianail fallut demander l'hospitalitécomme dans les temps anciens et dans les contrées perdues.Jeanne frissonnait de joie en attendant que s'ouvrît la porteoù Julien avait frappé. Oh ! c'était bien unvoyagecela ! avec tout l'imprévu des routes inexplorées.

Ilss'adressaient justement à un jeune ménage. On les reçutcomme les patriarches devaient recevoir l'hôte envoyé deDieuet ils dormirent sur une paillasse de maïsdans unevieille maison vermoulue dont toute la charpente piquée desversparcourue par les longs tarets mangeurs de poutresbruissaitsemblait vivre et soupirer.

Ilspartirent au soleil levant et bientôt ils s'arrêtèrenten face d'une forêtd'une vraie forêt de granit pourpré.C'étaient des picsdes colonnesdes clochetonsdes figuressurprenantes modelées par le tempsle vent rongeur et labrume de mer.

Hautsjusqu'à trois cents mètresmincesrondstortuscrochusdifformesimprévusfantastiquesces surprenantsrochers semblaient des arbresdes plantesdes bêtesdesmonumentsdes hommesdes moines en robedes diables cornusdesoiseaux démesuréstout un peuple monstrueuxuneménagerie de cauchemar pétrifiée par le vouloirde quelque Dieu extravagant.

Jeanne neparlait plusle coeur serréet elle prit la main de Julienqu'elle étreignitenvahie d'un besoin d'aimer devant cettebeauté des choses.

Etsoudainsortant de ce chaosils découvrirent un nouveaugolfe ceint tout entier d'une muraille sanglante de granit rouge. Etdans la mer bleue ces roches écarlates se reflétaient.

Jeannebalbutia : " Oh ! Julien ! " sans trouver d'autres motsattendrie d'admirationla gorge étranglée ; et deuxlarmes coulèrent de ses yeux. Il la regardaitstupéfaitdemandant : " Qu'as-tuma chatte ? "

Elleessuya ses jouessourit etd'une voix un peu tremblante : " Cen'est rien... c'est nerveux... Je ne sais pas... J'ai étésaisie. Je suis si heureuse que la moindre chose me bouleverse lecoeur. "

Il necomprenait pas ces énervements de femmeles secousses de cesêtres vibrants affolés d'un rienqu'un enthousiasmeremue comme une catastrophequ'une sensation insaisissablerévolutionneaffole de joie ou désespère.

Ces larmeslui semblaient ridiculesettout entier à la préoccupationdu mauvais chemin : " Tu ferais mieuxdit-ilde veiller àton cheval. "

Par uneroute presque impraticableils descendirent au fond de ce golfepuis tournèrent à droite pour gravir le sombre vald'Ota.

Mais lesentier s'annonçait horrible. Julien proposa : " Si nousmontions à pied ? " Elle ne demandait pas mieuxravie demarcherd'être seule avec lui après l'émotion detout à l'heure.

Le guidepartit en avant avec la mule et les chevauxet ils allèrent àpetits pas.

Lamontagnefendue du haut en bass'entrouvrait. Le sentier s'enfoncedans cette brèche. Il suit le fond entre deux prodigieusesmurailles ; et un gros torrent parcourt cette crevasse. L'air estglacéle granit paraît noir et tout là-haut cequ'on voit du ciel bleu étonne et engourdit.

Un bruitsoudain fit tressaillir Jeanne. Elle leva les yeux ; un énormeoiseau s'envolait d'un trou : c'était un aigle. Ses ailesouvertes semblaient chercher les deux parois du puits et il montajusqu'à l'azur où il disparut.

Plus loinla fêlure du mont se dédouble ; le sentier grimpe entreles deux ravinsen zigzags brusques. Jeanne légère etfolle allait la premièrefaisant rouler des cailloux sous sespiedsintrépidese penchant sur les abîmes. Il lasuivaitun peu essouffléles yeux à terre par craintedu vertige.

Tout àcoup le soleil les inonda ; ils crurent sortir de l'enfer. Ilsavaient soifune trace humide les guidaà travers un chaosde pierresjusqu'à une source toute petite canaliséedans un bâton creux pour l'usage des chevriers. Un tapis demousse couvrait le sol alentour. Jeanne s'agenouilla pour boire ; etJulien en fit autant.

Et commeelle savourait la fraîcheur de l'eauil lui prit la taille ettâcha de lui voler sa place au bout du conduit de bois. Ellerésista ; leurs lèvres se battaientse rencontraientse repoussaient. Dans les hasards de la lutteils saisissaient tourà tour la mince extrémité du tube et lamordaient pour ne point lâcher. Et le filet d'eau froiderepris et quitté sans cessese brisait et se renouaitéclaboussait les visagesles cousles habitsles mains. Desgouttelettes pareilles à des perles luisaient dans leurscheveux. Et des baisers coulaient dans le courant.

SoudainJeanne eut une inspiration d'amour. Elle emplit sa bouche du clairliquideetles joues gonflées comme des outresfitcomprendre à Julien quelèvre à lèvreelle voulait le désaltérer.

Il tenditsa gorgesouriantla tête en arrièreles bras ouverts; et il but d'un trait à cette source de chair vive qui luiversa dans les entrailles un désir enflammé.

Jeannes'appuyait sur lui avec une tendresse inusitée ; son coeurpalpitait ; ses reins se soulevaient ; ses yeux semblaient amollistrempés d'eau. Elle murmura tout bas : " Julien... jet'aime ! " etl'attirant à son tourelle se renversa etcacha dans ses mains son visage empourpré de honte.

Ils'abattit sur ellel'étreignant avec emportement. Ellehaletait dans une attente énervée ; et tout àcoup elle poussa un crifrappéecomme de la foudrepar lasensation qu'elle appelait.

Ils furentlongtemps à gagner le sommet de la montée tant elledemeurait palpitante et courbaturéeet ils n'arrivèrentà Évisa que le soirchez un parent de leur guidePaoli Palabretti.

C'étaitun homme de grande tailleun peu voûtéavec l'airmorne d'un phtisique. Il les conduisit dans leur chambreune tristechambre de pierre nuemais belle pour ce paysoù touteélégance reste ignorée ; et il exprimait en sonlangagepatois corsebouillie de français et d'italiensonplaisir à les recevoirquand une voix claire l'interrompit ;et une petite femme bruneavec de grands yeux noirsune peau chaudede soleilune taille étroitedes dents toujours dehors dansun rire continus'élançaembrassa Jeannesecoua lamain de Julien en répétant : " Bonjourmadamebonjourmonsieurça va bien ? "

Elleenleva les chapeauxles châlesrangea tout avec un seul brascar elle portait l'autre en écharpepuis elle fit sortir toutle mondeen disant à son mari : " Va les promenerjusqu'au dîner. "

M.Palabretti obéit aussitôtse plaça entre lesdeux jeunes gens et leur fit voir le village. Il traînait sespas et ses parolestoussant fréquemmentet répétantà chaque quinte : " C'est l'air du Val qui est fraîchequi m'est tombée sur la poitrine. "

Il lesguidapar un sentier perdusous des châtaigniers démesurés.Soudainil s'arrêtaetde son accent monotone : " C'estici que mon cousin Jean Rinaldi fut tué par Mathieu Lori.Tenezj'étais tout près de Jeanquand Mathieu parut àdix pas de nous. "Jeancria-t-ilne va pas à Albertacce; n'y va pas Jeanou je te tueje te le dis. "

" Jepris le bras de Jean : "N'y va pasJeanil le ferait."

"C'était pour une fille qu'ils suivaient tous deuxPaulinaSinacoupi.

"Mais Jean se mit à crier : "J'iraiMathieu ; ce n'estpas toi qui m'empêcheras. "

"Alors Mathieu abaissa son fusilavant que j'aie pu ajuster le mienet il tira.

"Jean fit un grand saut des deux pieds comme un enfant qui danse àla cordeouimonsieuret il me retomba en plein sur le corpssibien que mon fusil en échappa et roula jusqu'au groschâtaignier là-bas.

"Jean avait la bouche grande ouvertemais il ne dit plus un motilétait mort. "

Les jeunesgens regardaientstupéfaitsle tranquille témoin dece crime. Jeanne demanda : " Et l'assassin ? "

PaoliPalabretti toussa longtempspuis il reprit : " Il a gagnéla montagne. C'est mon frère qui l'a tuél'an suivant.Vous savez bienmon frèrePhilippi Palabrettile bandit. "

Jeannefrissonna : " Votre frère ? un bandit ? "

Le Corseplacide eut un éclair de fierté dans l'oeil. "Ouimadamec'était un célèbrecelui-là.Il a mis à bas six gendarmes. Il est mort avec Nicolas Moralilorsqu'ils ont été cernés dans le Nioloaprèssix jours de lutteet qu'ils allaient périr de faim. "

Puis ilajoutad'un air résigné : " C'est le pays quiveut ça "du même ton qu'il prenait pour dire : "C'est l'air du Val qui est fraîche. "

Puis ilsrentrèrent dîneret la petite Corse les traita comme sielle les eût connus depuis vingt ans.

Mais uneinquiétude poursuivait Jeanne. Retrouverait-elle encore entreles bras de Julien cette étrange et véhémentesecousse des sens qu'elle avait ressentie sur la mousse de lafontaine ?

Lorsqu'ilsfurent seuls dans la chambreelle tremblait de rester encoreinsensible sous ses baisers. Mais elle se rassura bien vite ; et cefut sa première nuit d'amour.

Etlelendemainà l'heure de partirelle ne se décidaitplus à quitter cette humble maison où il lui semblaitqu'un bonheur nouveau avait commencé pour elle.

Elleattira dans sa chambre la petite femme de son hôte ettout enétablissant bien qu'elle ne voulait point lui faire de cadeauelle insistase fâchant mêmepour lui envoyer de Parisdès son retourun souvenirun souvenir auquel elle attachaitune idée presque superstitieuse.

La jeuneCorse résista longtempsne voulant point accepter. Enfin elleconsentit : " Eh biendit-elleenvoyez-moi un petit pistoletun tout petit. "

Jeanneouvrit de grands yeux. L'autre ajouta tout basprès del'oreillecomme on confie un doux et intime secret : " C'estpour tuer mon beau-frère. " Etsouriantelle déroulavivement les bandes qui enveloppaient sa chair ronde et blanchetraversée de part en part d'un coup de stylet presquecicatrisé : " Si je n'avais pas été aussiforte que luidit-elleif m'aurait tuée. Mon mari n'est pasjalouxluiil me connaît ; et puis il est maladevous savez; et cela lui calme le sang. D'ailleursje suis une honnêtefemmemoimadame ; mais mon beau-frère croit tout ce qu'onlui dit. Il est jaloux pour mon mari ; et il recommenceracertainement. Alorsj'aurais un petit pistoletje seraistranquilleet sûre de me venger. "

Jeannepromit d'envoyer l'armeembrassa tendrement sa nouvelle amieetcontinua sa route.

Le restede son voyage ne fut plus qu'un songeun enlacement sans finunegriserie de caresses. Elle ne vit rienni les paysagesni les gensni les lieux où elle s'arrêtait. Elle ne regardait plusque Julien.

Alorscommença l'intimité enfantine et charmante desniaiseries d'amourdes petits mots bêtes et délicieuxle baptême avec des noms mignards de tous les détours etcontours et replis de leurs corps où se plaisaient leursbouches.

CommeJeanne dormait sur le côté droitson téton ducôté gauche était souvent à l'air auréveil. Julienl'ayant remarquéappelait celui-là: " monsieur de Couche-dehors " et l'autre " monsieurLamoureux "parce que la fleur rosée du sommet semblaitplus sensible aux baisers.

La routeprofonde entre les deux devint " l'allée de petite mère" parce qu'il s'y promenait sans cesse ; et une autre route plussecrète fut dénommée le " chemin de Damas "en souvenir du val d'Ota.

Enarrivant à Bastiail fallut payer le guide. Julien fouilladans ses poches. Ne trouvant point ce qu'il lui fallaitil dit àJeanne : " Puisque tu ne te sers pas des deux mille francs de tamèredonne-les-moi donc à porter. Ils seront plus ensûreté dans ma ceintureet cela m'évitera defaire de la monnaie. "

Et ellelui tendit sa bourse.

Ilsgagnèrent Livournevisitèrent FlorenceGênestoute la Corniche.

Par unmatin de mistralils se retrouvèrent à Marseille.

Deux moiss'étaient écoulés depuis leur départ desPeuples. On était au 15 octobre.

Jeannesaisie par le grand vent froid qui semblait venir de là-basde la lointaine Normandiese sentait triste. Juliendepuis quelquetempssemblait changéfatiguéindifférent ;et elle avait peur sans savoir de quoi.

Elleretarda de quatre jours encore leur voyage de rentréenepouvant se décider à quitter ce bon pays du soleil. Illui semblait qu'elle venait d'accomplir le tour du bonheur.

Ils s'enallèrent enfin.

Ilsdevaient faire à Paris tous leurs achats pour leurinstallation définitive aux Peuples ; et Jeanne se réjouissaitde rapporter des merveillesgrâce au cadeau de petite mère; mais la première chose à laquelle elle songea fut lepistolet promis à la jeune Corse d'Évisa.

Lelendemain de leur arrivéeelle dit à Julien :

" Monchériveux-tu me rendre l'argent de maman parce que je vaisfaire mes emplettes ? "

Il setourna vers elle avec un visage mécontent.

"Combien te faut-il ? "

Elle futsurprise et balbutia :

"Mais... ce que tu voudras. "

Il reprit: " Je vais te donner cent francs ; surtout ne les gaspille pas."

Elle nesavait plus que direinterditeet confuse.

Enfin elleprononça en hésitant : " Mais... je... t'avaisremis cet argent pour... "

Il ne lalaissa pas achever.

"Ouiparfaitement. Que ce soit dans ta poche ou dans la miennequ'importedu moment que nous avons la même bourse. Je ne t'enrefuse pointn'est-ce paspuisque je te donne cent francs. "

Elle pritles cinq pièces d'orsans ajouter un motmais elle n'osaplus en demander d'autres et n'acheta rien que le pistolet.

Huit joursplus tardils se mirent en route pour rentrer aux Peuples.

6

Devant labarrière blanche aux piliers de briquela famille et lesdomestiques attendaient. La chaise de poste s'arrêtaet lesembrassades furent longues. Petite mère pleurait ; Jeanneattendrie essuya deux larmes ; pèrenerveuxallait etvenait.

Puispendant qu'on déchargeait les bagagesle voyage fut racontédevant le feu du salon. Les paroles abondantes coulaient des lèvresde Jeanne ; et tout fut dittouten une demi-heuresauf peut-êtrequelques petits détails oubliés dans ce récitrapide.

Puis lajeune femme alla défaire ses paquets. Rosalietout émueaussil'aidait. Quand ce fut finiquand le lingeles robeslesobjets de toilette eurent été mis en placela petitebonne quitta sa maîtresse ; et Jeanneun peu lasses'assit.

Elle sedemanda ce qu'elle allait faire maintenantcherchant une occupationpour son espritune besogne pour ses mains. Elle n'avait point enviede redescendre au salon auprès de sa mère quisommeillait ; et elle songeait à une promenademais lacampagne semblait si triste qu'elle sentait en son coeurrien qu'àla regarder par la fenêtreune pesanteur de mélancolie.

Alors elles'aperçut qu'elle n'avait plus rien à faireplusjamais rien à faire. Toute sa jeunesse au couvent avait étépréoccupée de l'aveniraffairée de songeries.La continuelle agitation de ses espérances emplissaiten cetemps-làses heures sans qu'elle les sentît passer.Puisà peine sortie des murs austères où sesillusions étaient éclosesson attente d'amour setrouvait tout de suite accomplie. L'homme espérérencontréaiméépousé en quelquessemainescomme on épouse en ces brusques déterminationsl'emportait dans ses bras sans la laisser réfléchir àrien.

Mais voilàque la douce réalité des premiers jours allait devenirla réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirsindéfinisaux charmantes inquiétudes de l'inconnu.Ouic'était fini d'attendre.

Alors plusrien à faireaujourd'huini demain ni jamais. Elle sentaittout cela vaguement à une certaine désillusionàun affaissement de ses rêves.

Elle seleva et vint coller son front aux vitres froides. Puisaprèsavoir regardé quelque temps le ciel où roulaient desnuages sombreselle se décida à sortir.

Étaient-cela même campagnela même herbeles mêmes arbresqu'au mois de mai ? Qu'étaient donc devenues la gaietéensoleillée des feuilleset la poésie verte du gazonoù flambaient les pissenlitsoù saignaient lescoquelicotsoù rayonnaient les margueritesoùfrétillaientcomme au bout de fils invisiblesles fantasquespapillons jaunes ? Et cette griserie de l'air chargé de vied'arômesd'atomes fécondants n'existait plus.

Lesavenues détrempées par les continuelles aversesd'automne s'allongeaientcouvertes d'un épais tapis defeuilles mortessous la maigreur grelottante des peupliers presquenus. Les branches grêles tremblaient au ventagitaient encorequelque feuillage prêt à s'égrener dans l'espace.Et sans cessetout le long du jourcomme une pluie incessante ettriste à faire pleurerces dernières feuillestoutesjaunes maintenantpareilles à de larges sous d'orsedétachaienttournoyaientvoltigeaient et tombaient.

Elle allajusqu'au bosquet. Il était lamentable comme la chambre d'unmourant. La muraille vertequi séparait et faisait secrètesles gentilles allées sinueusess'était éparpillée.Les arbustes emmêléscomme une dentelle de bois finheurtaient les unes aux autres leurs maigres branches ; et le murmuredes feuilles tombées et sèches que la brise poussaitremuaitamoncelait en tas par endroitssemblait un douloureuxsoupir d'agonie.

De toutpetits oiseaux sautaient de place en place avec un léger crifrileuxcherchant un abri.

Garantiscependant par l'épais rideau des ormes jetés enavant-garde contre le vent de merle tilleul et le platane encorecouverts de leur parure d'été semblaient vêtusl'un de velours rougel'autre de soie orangeteints aussi par lespremiers froids selon la nature de leurs sèves.

Jeanneallait et venait à pas lents dans l'avenue de petite mèrele long de la ferme des Couillard. Quelque chose l'appesantissaitcomme le pressentiment des longs ennuis de la vie monotone quicommençait.

Puis elles'assit sur le talus où Julienpour la première foislui avait parlé d'amour ; et elle resta làrêvassantpresque sans songeralanguie jusqu'au coeuravec une envie de secoucherde dormir pour échapper à la tristesse de cejour.

Tout àcoupelle aperçut une mouette qui traversait le cielemportée dans une rafale ; et elle se rappela cet aiglequ'elle avait vulà-basen Corsedans le sombre val d'Ota.Elle reçut au coeur la vive secousse que donne le souvenird'une chose bonne et finie ; et elle revit brusquement l'îleradieuse avec son parfum sauvageson soleil qui mûrit lesoranges et les cédratsses montagnes aux sommets rosessesgolfes d'azuret ses ravins où roulent des torrents.

Alorsl'humide et dur paysage qui l'entouraitavec la chute lugubre desfeuilleset les nuages gris entraînés par le ventl'enveloppa d'une telle épaisseur de désolation qu'ellerentra pour ne point sangloter.

Petitemèreengourdie devant la cheminéesommeillaitaccoutumée à la mélancolie des journéesne la sentant plus. Père et Julien étaient partis sepromener en causant de leurs affaires. Et la nuit vintsemant del'ombre morne dans le vaste salonqu'éclairaient par éclatsles reflets du feu.

Au-dehorspar les fenêtresun reste de jour laissait distinguer encorecette nature sale de fin d'annéeet le ciel grisâtrecomme frotté de boue lui-même.

Le baronbientôt parutsuivi de Julien ; dès qu'il eut pénétrédans la pièce enténébréeil sonnacriant : " Vitevitede la lumière ! il fait tristeici. "

Et ils'assit devant la cheminée. Pendant que ses pieds mouillésfumaient près de la flammeet que la crotte de ses semellestombaitséchée par la chaleuril se frottait gaiementles mains : " Je crois biendit-ilqu'il va geler ; le ciels'éclaircit au nord ; c'est pleine lune ce soir ; çapiquera ferme cette nuit. "

Puissetournant vers sa fille : " Eh bienpetitees-tu contented'être revenue dans ton paysdans ta maisonauprès desvieux ? "

Cettesimple question bouleversa Jeanne. Elle se jeta dans les bras de sonpèreles yeux pleins de larmeset l'embrassa nerveusementcomme pour se faire pardonner ; carmalgré ses efforts decoeur pour être gaieelle se sentait triste àdéfaillir. Elle songeait pourtant à la joie qu'elles'était promise en retrouvant ses parents ; et elle s'étonnaitde cette froideur qui paralysait sa tendressecomme silorsqu'on abeaucoup pensé de loin aux gens qu'on aimeet perdul'habitude de les voir à toute heureon éprouvaitenles retrouvantune sorte d'arrêt d'affection jusqu'à ceque les liens de la vie commune fussent renoués.

Le dînerfut long ; on ne parla guère. Julien semblait avoir oubliésa femme.

Au salonensuiteelle se laissa engourdir par le feuen face de petite mèrequi dormait tout à fait ; etun moment réveilléepar la voix des deux hommes qui discutaientelle se demandaenessayant de secouer son espritsi elle allait aussi êtresaisie par cette léthargie morne des habitudes que rienn'interrompt.

La flammede la cheminéemolle et rougeâtre pendant le jourdevenait viveclairecrépitante. Elle jetait de grandeslueurs subites sur les tapisseries ternies des fauteuilssur lerenard et la cigognesur le héron mélancoliquesur lacigale et la fourmi.

Le baronse rapprochasouriant et tendant ses doigts ouverts aux tisons vifs: " Ah ah ! ça flambe bience soir. Il gèlemesenfantsil gèle. " Puis il posa sa main sur l'épaulede Jeanneetmontrant le feu : " Vois-tufillettevoilàce qu'il y a de meilleur au monde : le foyerle foyer avec les siensautour. Rien ne vaut ça. Mais si on allait se coucher. Vousdevez être exténuésles enfants ? "

Remontéeen sa chambrela jeune femme se demandait comment deux retours auxmêmes lieux qu'elle croyait aimer pouvaient être sidifférents. Pourquoi se sentait-elle comme meurtriepourquoicette maisonce pays chertout ce quijusque-làfaisaitfrémir son coeurlui semblaient-ils aujourd'hui si navrants ?

Mais sonoeil soudain tomba sur sa pendule. La petite abeille voltigeaittoujours de gauche à droiteet de droite à gauchedumême mouvement rapide et continuau-dessus des fleurs devermeil. AlorsbrusquementJeanne fut traversée par un éland'affectionremuée jusqu'aux larmes devant cette petitemécanique qui semblait vivantequi lui chantait l'heure etpalpitait comme une poitrine.

Certeselle n'avait pas été aussi émue en embrassantpère et mère. Le coeur a des mystères qu'aucunraisonnement ne pénètre.

Pour lapremière fois depuis son mariageelle était seule enson litJuliensous prétexte de fatigueayant pris uneautre chambre. Il était convenu d'ailleurs que chacun auraitla sienne.

Elle futlongtemps à s'endormirétonnée de ne plussentir un corps contre le siendéshabituée du sommeilsolitaireet troublée par le vent hargneux du nord quis'acharnait contre le toit.

Elle futréveillée au matin par une grande lueur qui teignaitson lit de sang ; et ses carreauxtout barbouillés de givreétaient rouges comme si l'horizon entier brûlait.

S'enveloppantd'un grand peignoirelle courut à sa fenêtre etl'ouvrit.

Une briseglacéesaine et piquantes'engouffra dans sa chambreluicinglant la peau d'un froid aigu qui fit pleurer ses yeux ; et aumilieu d'un ciel empourpréun gros soleil rutilant et boufficomme une figure d'ivrogne apparaissait derrière les arbres.La terrecouverte de gelée blanchedure et sèche àprésentsonnait sous les pieds des gens de ferme. En cetteseule nuit toutes les branches encore garnies des peupliers s'étaientdépouillées ; et derrière la lande apparaissaitla grande ligne verdâtre des flots tout parsemés detraînées blanches.

Le plataneet le tilleul se dévêtaient rapidement sous les rafales.À chaque passage de la brise glacée des tourbillons defeuilles détachées par la brusque gelées'éparpillaient dans le vent comme un envolement d'oiseaux.Jeanne s'habillasortitetpour faire quelque chosealla voir lesfermiers.

Les Martinlevèrent les braset la maîtresse l'embrassa sur lesjoues ; puis on la contraignit à boire un petit verre denoyau. Et elle se rendit à l'autre ferme. Les Couillardlevèrent les bras ; la maîtresse la bécota surles oreilleset il fallut avaler un petit verre de cassis.

Aprèsquoi elle rentra déjeuner.

Et lajournée s'écoula comme celle de la veillefroideaulieu d'être humide. Et les autres jours de la semaineressemblèrent à ces deux-là ; et toutes lessemaines du mois ressemblèrent à la première.

Peu àpeucependantson regret des contrées lointainess'affaiblit. L'habitude mettait sur sa vie une couche de résignationpareille au revêtement de calcaire que certaines eaux déposentsur les objets. Et une sorte d'intérêt pour les millechoses insignifiantes de l'existence quotidienneun souci dessimples et médiocres occupations régulièresrenaquit en son coeur. En elle se développait une espècede mélancolie méditanteun vague désenchantementde vivre. Que lui eût-il fallu ? Que désirait-elle ?Elle ne le savait pas. Aucun besoin mondain ne la possédait ;aucune soif de plaisiraucun élan même vers les joiespossibles ; lesquellesd'ailleurs ? Ainsi que les vieux fauteuils dusalon ternis par le tempstout se décolorait doucement àses yeuxtout s'effaçaitprenait une nuance pâle etmorne.

Sesrelations avec Julien avaient changé complètement. Ilsemblait tout autre depuis le retour de leur voyage de nocescommeun acteur qui a fini son rôle et reprend sa figure ordinaire.C'est à peine s'il s'occupait d'elles'il lui parlait même; toute trace d'amour avait subitement disparu ; et les nuits étaientrares où il pénétrait dans sa chambre.

Il avaitpris la direction de la fortune et de la maisonrevisait les bauxharcelait les paysansdiminuait les dépenseset ayant revêtului-même des allures de fermier gentilhommeil avait perdu sonvernis et son élégance de fiancé.

Il nequittait plusbien qu'il fût tigré de tachesun vieilhabit de chasse en veloursgarni de boutons de cuivreretrouvédans sa garde-robe de jeune hommeetenvahi par la négligencedes gens qui n'ont plus besoin de plaireil avait cessé de seraserde sorte que sa barbe longuemal coupéel'enlaidissait incroyablement. Ses mains n'étaient plussoignées ; et il buvaitaprès chaque repasquatre oucinq petits verres de cognac.

Jeanneayant essayé de lui faire quelques tendres reprochesil avaitrépondu si brusquement : " Tu vas me laisser tranquillen'est-ce pas ? " qu'elle ne se hasarda plus à lui donnerdes conseils.

Elle avaitpris son parti de ces changements d'une façon qui l'étonnaitelle-même. Il était devenu un étranger pour elleun étranger dont l'âme et le coeur lui restaient fermés.Elle y songeait souventse demandant d'où venait qu'aprèss'être rencontrés ainsiaimésépousésdans un élan de tendresseils se retrouvaient tout àcoup presque aussi inconnus l'un à l'autre que s'ils n'avaientpas dormi côte à côte.

Et commentne souffrait-elle pas davantage de son abandon ? Était-ceainsila vie ? S'étaient-ils trompés ? N'y avait-ilplus rien pour elle dans l'avenir ?

Si Julienétait demeuré beausoignéélégantséduisantpeut-être eût-elle beaucoup souffert ?

Il étaitconvenu qu'après le jour de l'an les nouveaux mariésresteraient seuls ; et que père et petite mèreretourneraient passer quelques mois dans leur maison de Rouen. Lesjeunes genscet hiver-làne devaient point quitter lesPeuplespour achever de s'installerde s'habituer et de se plaireaux lieux où allait s'écouler toute leur vie. Ilsavaient quelques voisins d'ailleursà qui Julien présenteraitsa femme. C'étaient les Brisevilleles Coutelier et lesFourville.

Mais lesjeunes gens ne pouvaient encore commencer leurs visitesparce qu'ilavait été impossible jusque-là de faire venir lepeintre pour changer les armoiries de la calèche.

La vieillevoiture de famille avait été cédée eneffet à son gendre par le baron ; et Julienpour rien aumonden'aurait consenti à se présenter dans leschâteaux voisins si l'écusson des de Lamare n'avait étéécartelé avec celui des Le Perthuis des Vauds.

Orunseul homme dans le pays conservait la spécialité desornements héraldiquesc'était un peintre de Bolbecnommé Batailleappelé tour à tour dans tous lescastels normands pour fixer les précieux ornements sur lesportières des véhicules.

Enfinunmatin de décembrevers la fin du déjeuneron vit unindividu ouvrir la barrière et s'avancer dans le chemin droit.Il portait une boîte sur son dos. C'était Bataille.

On le fitentrer dans la salle et on lui servit à manger comme s'il eûtété un monsieurcar sa spécialitésesrapports incessants avec toute l'aristocratie du départementsa connaissance des armoiriesdes termes consacrésdesemblèmesen avaient fait une sorte d'homme-blason àqui les gentilshommes serraient la main.

On fitapporter aussitôt un crayon et du papier etpendant qu'ilmangeaitle baron et Julien esquissèrent leurs écussonsécartelés. La baronnetoute secouée dèsqu'il s'agissait de ces chosesdonnait son avis ; et Jeanneelle-même prenait part à la discussion comme si quelquemystérieux intérêt se fût soudain éveilléen elle.

Batailletout en déjeunantindiquait son opinionprenait parfois lecrayontraçait un projetcitait des exemplesdécrivaittoutes les voitures seigneuriales de la contréesemblaitapporter avec luidans son espritdans sa voix mêmeunesorte d'atmosphère de noblesse.

C'étaitun petit homme à cheveux gris et rasaux mains souilléesde couleurset qui sentait l'essence. Il avait eu autrefoisdisait-onune vilaine affaire de moeurs ; mais la considérationgénérale de toutes les familles titrées avaitdepuis longtemps effacé cette tache.

Dèsqu'il eut fini son caféon le conduisit sous la remise et onenleva la toile cirée qui recouvrait la voiture. Bataillel'examinapuis il se prononça gravement sur les dimensionsqu'il croyait nécessaires de donner à son dessin ; etaprès un nouvel échange d'idéesil se mit àla besogne.

Malgréle froidla baronne fit apporter un siège afin de le regardertravailler ; puis elle demanda une chaufferette pour ses pieds qui seglaçaient : et elle se mit tranquillement à causer avecle peintrel'interrogeant sur des alliances qu'elle ignoraitsurles morts et les naissances nouvellescomplétant par sesrenseignements l'arbre des généalogies qu'elle portaiten sa mémoire.

Julienétait demeuré près de sa belle-mèreàcheval sur une chaise. Il fumait sa pipecrachait par terreécoutaitet suivait de l'oeil la mise en couleur de sanoblesse.

Bientôtle père Simonqui se rendait au potager avec sa bêchesur l'épaules'arrêta lui-même pour considérerle travail ; et l'arrivée de Bataille ayant pénétrédans les deux fermesles deux fermières ne tardèrentpoint à se présenter. Elles s'extasiaient debout auxdeux côtés de la baronnerépétant : "Faut d'l'adresse tout d'même pour fignoler ces machines-là."

Lesécussons des deux portières ne purent êtreterminés que le lendemainvers onze heures. Tout le mondeaussitôt fut présent ; et on tira la calèchedehors pour mieux juger.

C'étaitparfait. On complimenta Bataille qui repartit avec sa boîteaccrochée au dos. Et le baronsa femmeJeanne et Julientombèrent d'accord sur ce point que le peintre était ungarçon de grands moyens quisi les circonstances l'avaientpermisserait devenusans aucun douteun artiste

Maisparmesure d'économieJulien avait accompli des réformesqui nécessitaient des modifications nouvelles.

Le vieuxcocher était devenu jardinierle vicomte se chargeant deconduire lui-même et ayant vendu les carrossiers pour n'avoirplus à payer leur nourriture.

Puiscomme il fallait quelqu'un pour tenir les bêtes quand lesmaîtres seraient descendusil avait fait un petit domestiqued'un jeune vacher nommé Marius.

Enfinpour se procurer des chevauxil introduisit dans le bail desCouillard et des Martin une clause spéciale contraignant lesdeux fermiers à fournir chacun un chevalun jour chaque moisà la date fixée par luimoyennant quoi ils demeuraientdispensés des redevances de volailles.

Donc lesCouillard ayant amené une grande rosse à poil jauneetles Martin un petit animal blanc à poil longles deux bêtesfurent attelées côte à côte ; et Mariusnoyé dans une ancienne livrée du père Simonamena devant le perron du château cet équipage.

Juliennettoyéla taille cambréeavait retrouvé unpeu de son élégance passée ; mais sa barbelongue lui donnait malgré tout un aspect commun.

Ilconsidéra l'attelagela voiture et le petit domestiqueetles jugea satisfaisantsles armoiries repeintes ayant seules pourlui de l'importance.

La baronnedescendue de sa chambre au bras de son mari monta avec peineets'assitle dos soutenu par des coussins. Jeanne à son tourparut. Elle rit d'abord de l'accouplement des chevauxle blancdisait-elleétait le petit-fils du jaune ; puisquand elleaperçut Mariusla face ensevelie dans son chapeau àcocardedont son nez seul limitait la descenteet les mainsdisparues dans la profondeur des mancheset les deux jambesenjuponnées dans les basques de sa livréedont sespiedschaussés de souliers énormessortaientétrangement par le bas ; et quand elle le vit renverser latête en arrière pour regarderlever le genou pour faireun pascomme s'il allait enjamber un fleuveet s'agiter comme unaveugle pour obéir aux ordresperdu tout entierdisparu dansl'ampleur de ses vêtementselle fut saisie d'un rireinvincibled'un rire sans fin.

Le baronse retournaconsidéra le petit homme abasourdietcédantaussitôt à la contagionil éclataappelant safemmene pouvant plus parler. " Re-regarde Ma-Ma-Marius !Est-il drôle ! Mon Dieuest-il drôle. "

Alors labaronnes'étant penchée par la portière etl'ayant considéréfut secouée d'une telle crisede gaieté que toute la calèche dansait sur sesressortscomme soulevée par des cahots.

MaisJulienla face pâledemanda : " Qu'est-ce que vous avezà rire comme ça ? il faut que vous soyez fous ! "

Jeannemaladeconvulséeimpuissante à se calmers'assit surune marche du perron. Le baron en fit autant ; etdans la calèchedes éternuements convulsifsune sorte de gloussement continudisaient que la baronne étouffait. Et soudain la redingote deMarius se mit à palpiter. Il avait compris sans doutecar ilriait lui-même de toute sa force au fond de sa coiffure.

AlorsJulien exaspéré s'élança. D'une gifle ilsépara la tête du gamin et le chapeau géant quis'envola sur le gazon ; puiss'étant retourné vers sonbeau-pèreil balbutia d'une voix tremblante de colère: " Il me semble que ce n'est pas à vous de rire. Nousn'en serions pas là si vous n'aviez gaspillé votrefortune et mangé votre avoir. À qui la faute si vousêtes ruiné ? "

Tout lagaieté fut glacéecessa net. Et personne ne dit unmot. Jeanneprête à pleurer maintenantmonta sansbruit près de sa mère. Le baronsurpris et muets'assit en face des deux femmes ; et Julien s'installa sur le siègeaprès avoir hissé près de lui l'enfant larmoyantet dont la joue enflait.

La routefut triste et parut longue. Dans la voiture on se taisait. Mornes etgênés tous troisils ne voulaient point s'avouer ce quipréoccupait leurs coeurs. Ils sentaient bien qu'ils n'auraientpu parler d'autre chosetant cette pensée douloureuse lesobsédaitet ils aimaient mieux se taire tristement que detoucher à ce sujet pénible.

Au trotinégal des deux bêtesla calèche longeait lescours des fermesfaisait fuir à grands pas des poules noireseffrayées qui plongeaient et disparaissaient dans les haiesétait parfois suivie d'un chien-loup hurlantqui regagnaitensuite sa maisonle poil hérisséen se retournantencore pour aboyer vers la voiture. Un gars en sabots crottésà longues jambes nonchalantesqui allaitles mains au fonddes pochesla blouse bleue gonflée par le vent dans le dosse rangeait pour laisser passer l'équipageet retiraitgauchement sa casquettelaissant voir ses cheveux plats collésau crâne.

Etentrechaque fermeles plaines recommençaient avec d'autres fermesau loin de place en place.

Enfinonpénétra dans une grande avenue de sapins aboutissant àla route. Les ornières boueuses et profondes faisaient sepencher la calèche et pousser des cris à petite mère.Au bout de l'avenueune barrière blanche était fermée; Marius courut l'ouvrir et on contourna un immense gazon pourarriverpar un chemin arrondidevant un hautvaste et tristebâtiment dont les volets étaient clos.

La portedu milieu soudain s'ouvrit ; et un vieux domestique paralysévêtu d'un gilet rouge rayé de noir que recouvrait enpartie son tablier de servicedescendit à petits pas obliquesles marches du perron. Il prit le nom des visiteurs et lesintroduisit dans un spacieux salon dont il ouvrit péniblementles persiennes toujours fermées. Les meubles étaientvoilés de houssesla pendule et les candélabresenveloppés de linge blanc ; et un air moisiun aird'autrefoisglacéhumidesemblait imprégner lespoumonsle coeur et la peau de tristesse.

Tout lemonde s'assit et on attendit. Quelques pas entendus dans le corridorau-dessus annonçaient un empressement inaccoutumé. Leschâtelains surpris s'habillaient au plus vite. Ce fut long. Unesonnette tinta plusieurs fois. D'autres pas descendirent un escalierpuis remontèrent.

Labaronnesaisie par le froid pénétrantéternuaitcoup sur coup. Julien marchait de long en large. Jeannemornerestait assise auprès de sa mère. Et le baronadosséau marbre de la cheminéedemeurait le front bas.

Enfinunedes hautes portes tournadécouvrant le vicomte et lavicomtesse de Briseville. Ils étaient tous les deux petitsmaigreletssautillantssans âge appréciablecérémonieux et embarrassés. La femme en robe desoie ramagéecoiffée d'un petit bonnet douairièreà rubansparlait vite de sa voix aigrelette.

Le mariserré dans une redingote pompeuse saluait avec un ploiementdes genoux. Son nezses yeuxses dents déchausséesses cheveux qu'on aurait dits enduits de cire et son beau vêtementd'apparat luisaient comme luisent les choses dont on prend grandsoin.

Aprèsles premiers compliments de bienvenue et les politesses de voisinagepersonne ne trouva plus rien à dire. Alors on se félicitade part et d'autre sans raison. On continueraitespérait-ondes deux côtésces excellentes relations. C'étaitune ressource de se voir quand on habitait toute l'année lacampagne.

Etl'atmosphère glaciale du salon pénétrait les osenrouait les gorges. La baronne toussait maintenant sans avoir cessétout à fait d'éternuer. Alors le baron donna le signaldu départ. Les Briseville insistèrent. " Comment ?si vite ? Restez donc encore un peu. " Mais Jeanne s'étaitlevée malgré les signes de Julien qui trouvait tropcourte la visite.

On voulutsonner le domestique pour faire avancer la voiture. La sonnette nemarchait plus. Le maître du logis se précipitapuisvint annoncer qu'on avait mis les chevaux à l'écurie.

Il fallutattendre. Chacun cherchait une phraseun mot à dire. On parlade l'hiver pluvieux. Jeanneavec d'involontaires frissonsd'angoissedemanda ce que pouvaient faire leurs hôtestousdeux seulstoute l'année. Mais les Briseville s'étonnèrentde la questioncar ils s'occupaient sans cesseécrivantbeaucoup à leurs parents nobles semés par toute laFrancepassant leurs journées en des occupationsmicroscopiquescérémonieux l'un vis-à-vis del'autre comme en face des étrangerset causantmajestueusement des affaires les plus insignifiantes.

Et sous lehaut plafond noirci du vaste salon inhabitétout empaquetéen des lingesl'homme et la femme si petitssi propressicorrectssemblaient à Jeanne des conserves de noblesse.

Enfin lavoiture passa devant les fenêtres avec ses deux bidets inégaux.Mais Marius avait disparu. Se croyant libre jusqu'au soiril étaitsans doute parti faire un tour dans la campagne.

Julienfurieux pria qu'on le renvoyât à pied ; etaprèsbeaucoup de saluts de part et d'autreon reprit le chemin desPeuples.

Dèsqu'ils furent enfermés dans la calècheJeanne et sonpèremalgré l'obsession pesante qui leur restait de labrutalité de Juliense remirent à rire encontrefaisant les gestes et les intonations des Briseville. Le baronimitait le mariJeanne faisait la femmemais la baronne un peufroissée dans ses respects leur dit : " Vous avez tort devous moquer ainsice sont des gens très comme il fautappartenant à d'excellentes familles. " On se tut pour nepoint contrarier petite mèremais de temps en tempsmalgrétoutpère et Jeanne recommençaient en se regardant. Ilsaluait avec cérémonieetd'un ton solennel : "Votre château des Peuples doit être bien froidmadameavec ce grand vent de mer qui le visite tout le jour ? " Elleprenait un air pincéet minaudant avec un petit frétillementde la tête pareil à celui d'un canard qui se baigne : "Oh ! icimonsieurj'ai de quoi m'occuper toute l'année. Puisnous possédons tant de parents à qui écrire. EtM. de Briseville se décharge de tout sur moi. Il s'occupe derecherches savantes avec l'abbé Pelle. Ils font ensemblel'histoire religieuse de la Normandie. "

La baronnesouriait à son tourcontrariée et bienveillanteetrépétait : " Ce n'est pas bien de se moquer ainsides gens de notre classe. "

Maissoudain la voiture s'arrêtaet Julien criait appelantquelqu'un par-derrière. Alors Jeanne et le barons'étantpenchés aux portièresaperçurent un êtresingulier qui semblait rouler vers eux. Les jambes embarrasséesdans la jupe flottante de sa livréeaveuglé par sacoiffure qui chavirait sans cesseagitant ses manches comme desailes de moulinpataugeant dans les larges flaques d'eau qu'iltraversait éperdumenttrébuchant contre toutes lespierres de la routese trémoussantbondissant et couvert deboueMarius suivait la calèche de toute la vitesse de sespieds.

Dèsqu'il l'eut rattrapéeJuliense penchantl'empoigna par lecolletl'amena près de lui etlâchant les rênesse mit à cribler de coups de poing le chapeau qui s'enfonçajusqu'aux épaules du gamin en sonnant comme un tambour. Legars hurlait là-dedansessayait de fuirde sauter du siègetandis que son maîtrele maintenant d'une mainfrappaittoujours avec l'autre.

Jeanneéperduebalbutiait : " Père... Oh ! père !" et la baronne soulevée d'indignation serrait le bras deson mari. " Mais empêchez-le doncJacques. ". Alorsbrusquement le baron abaissa la vitre de devantetattrapant lamanche de son gendrelui jetad'une voix frémissante : "Avez-vous bientôt fini de frapper cet enfant ? "

Julienstupéfait se retourna : " Vous ne voyez donc pas dansquel état le bougre a mis sa livrée ? "

Mais lebaronla tête sortie entre les deux : " Ehque m'importe! on n'est pas brutal à ce point. " Julien se fâchaitde nouveau : " Laissez-moi tranquilles'il vous plaîtcela ne vous regarde pas ! " et il levait encore la main ; maisson beau-père la saisit brusquement et l'abaissa avec tant deforce qu'il la heurta contre le bois du siègeet il cria siviolemment : " Si vous ne cessez pasje descends et je sauraibien vous arrêtermoi ! " que le vicomte se calmasoudainethaussant les épaules sans répondreilfouetta les bêtes qui partirent au grand trot.

Les deuxfemmeslividesne remuaient pointet on entendait distinctementles coups pesants du coeur de la baronne.

Au dînerJulien fut plus charmant que de coutumecomme si rien ne s'étaitpassé. Jeanneson père et Mme Adélaïdequi oubliaient vite en leur sereine bienveillanceattendris de levoir aimablese laissaient aller à la gaieté avec lasensation de bien-être des convalescents ; etcomme Jeannereparlait des Brisevilleson mari lui-même plaisantamais ilajouta bien vite : " C'est égalils ont grand air. "

On ne fitpoint d'autres visiteschacun craignant de raviver la questionMarius. Il fut seulement décidé qu'on enverrait auxvoisins des cartes au jour de l'anet qu'on attendraitpour allerles voirles premiers jours tièdes du printemps prochain.

La Noëlvint. On eut à dîner le curéle maire et safemme. On les invita de nouveau pour le jour de l'an. Ce furent lesseules distractions qui rompirent le monotone enchaînement desjours.

Pèreet petite mère devaient quitter les Peuples le 9 janvier ;Jeanne les voulait retenirmais Julien ne s'y prêtait guèreet le barondevant la froideur grandissante de son gendrefit venirde Rouen une chaise de poste.

La veillede leur départles paquets étant finiscomme ilfaisait une claire geléeJeanne et son père serésolurent à descendre jusqu'à Yport oùils n'avaient point été depuis le retour de Corse.

Ilstraversèrent le bois qu'elle avait parcouru le jour de sonmariagetoute mêlée à celui dont elle devenaitpour toujours la compagnele bois où elle avait reçusa première caressetressailli du premier frissonpressenticet amour sensuel qu'elle ne devait connaître enfin que dans levallon sauvage d'Otaauprès de la source où ilsavaient bumêlant leurs baisers à l'eau.

Plus defeuillesplus d'herbes grimpantesrien que le bruit des brancheset cette rumeur sèche qu'ont en hiver les taillis dépouillés.

Ilsentrèrent dans le petit village. Les rues videssilencieusesgardaient une odeur de merde varech et de poisson. Les vastesfilets tannés séchaient toujoursaccrochésdevant les portes ou bien étendus sur le galet. La mer griseet froide avec son éternelle et grondante écumecommençait à descendredécouvrant vers Fécamples rochers verdâtres au pied des falaises. Et le long de laplage les grosses barques échouées sur le flancsemblaient de vastes poissons morts. Le soir tombait et les pêcheurss'en venaient par groupes au perretmarchant lourdementavec leursgrandes bottes marinesle cou enveloppé de laineun litred'eau-de-vie d'une mainla lanterne du bateau de l'autre. Longtempsils tournèrent autour des embarcations inclinées ; ilsmettaient à bordavec la lenteur normandeleurs filetsleurs bouéesun gros painun pot de beurreun verre et labouteille de trois-six. Puis ils poussaient vers l'eau la barqueredressée qui dévalait à grand bruit sur legaletfendait l'écumemontait sur la vaguese balançaitquelques instantsouvrait ses ailes brunes et disparaissait dans lanuit avec son petit feu au bout du mât.

Et lesgrandes femmes des matelots dont les dures carcasses saillaient sousles robes mincesrestées jusqu'au départ du dernierpêcheurrentraient dans le village assoupitroublant de leursvoix criardes le lourd sommeil des rues noires.

Le baronet Jeanneimmobilescontemplaient l'éloignement dans l'ombrede ces hommes qui s'en allaient ainsi chaque nuit risquer la mortpour ne point crever de faimet si misérables cependantqu'ils ne mangeaient jamais de viande.

Le barons'exaltant devant l'océanmurmura : " C'est terrible etbeau. Comme cette mer sur qui tombent les ténèbressurqui tant d'existences sont en périlc'est superbe ! n'est-cepasJeannette ? "

Ellerépondit avec un sourire gelé : " Ça nevaut point la Méditerranée. " Mais son pères'indignant : " La Méditerranée ! de l'huiledel'eau sucréel'eau bleue d'un baquet de lessive. Regarde donccelle-ci comme elle est effrayante avec ses crêtes d'écume! Et songe à tous ces hommespartis là-dessusetqu'on ne voit déjà plus. "

Jeanneavec un soupirconsentit : " Ouisi tu veux. " Mais cemot qui lui était venu aux lèvres" laMéditerranée "l'avait de nouveau pincéeau coeurrejetant toute sa pensée vers ces contréeslointaines où gisaient ses rêves.

Le pèreet la fille alorsau lieu de revenir par les boisgagnèrentla route et montèrent la côte à pas ralentis. Ilsne parlaient guèretristes de la séparation prochaine.

Parfois enlongeant les fossés des fermesune odeur de pommes piléescette senteur de cidre frais qui semble flotter en cette saison surtoute la campagne normandeles frappait au visageou bien un grasparfum d'établecette bonne et chaude puanteur qui s'exhaledu fumier de vaches. Une petite fenêtre éclairéeindiquait au fond de la cour la maison d'habitation.

Et ilsemblait à Jeanne que son âme s'élargissaitcomprenait des choses invisibles ; et ces petites lueurs éparsesdans les champs lui donnèrent soudain la sensation vive del'isolement de tous les êtres que tout désunitque toutsépareque tout entraîne loin de ce qu'ils aimeraient.

Alorsd'une voix résignéeelle dit : " Ça n'estpas toujours gaila vie. "

Le baronsoupira : " Que veux-tufillettenous n'y pouvons rien. "

Et lelendemainpère et petite mère étant partisJeanne et Julien restèrent seuls.

7

Les cartesentrèrent alors dans la vie des jeunes gens. Chaque jouraprès le déjeunerJulientout en fumant sa pipe et segargarisant avec du cognac dont il buvait peu à peu six àhuit verresfaisait plusieurs parties de bésigue avec safemme. Elle montait ensuite en sa chambres'asseyait près dela fenêtre etpendant que la pluie battait les vitres ou quele vent les secouaitelle brodait obstinément une garniturede jupon. Parfoisfatiguéeelle levait les yeux etcontemplait au loin la mer sombre qui moutonnait. Puisaprèsquelques minutes de ce regard vagueelle reprenait son ouvrage.

Ellen'avait d'ailleurs rien autre chose à faireJulien ayantrepris toute la direction de la maisonpour satisfaire pleinementses besoins d'autorité et ses démangeaisons d'économie.Il se montrait d'une parcimonie férocene donnait jamais depourboiresréduisait la nourriture au strict nécessaire; et comme Jeannedepuis qu'elle était venue aux Peuplessefaisait faire chaque matin par le boulanger une petite galettenormandeil supprima cette dépense et la condamna au paingrillé.

Elle nedisait rienafin d'éviter les explicationsles discussionset les querellesmais elle souffrait comme de coups d'aiguille àchaque nouvelle manifestation d'avarice de son mari. Cela luisemblait bas et odieux à elleélevée dans unefamille où l'argent comptait pour rien. Combien souvent elleavait entendu dire à petite mère : " Mais c'estfait pour être dépensél'argent. " Julienmaintenant répétait : " Tu ne pourras donc jamaist'habituer à ne pas jeter l'argent par les fenêtres ? "Et chaque fois qu'il avait rogné quelques sous sur un salaireou sur une noteil prononçaitavec un sourireen glissantla monnaie dans sa poche : " Les petits ruisseaux font lesgrandes rivières. "

Encertains jours cependantJeanne se reprenait à rêver.Elle s'arrêtait doucement de travailleretles mains mollesle regard éteintelle refaisait un de ses romans de petitefillepartie en des aventures charmantes. Mais soudainla voix deJulien qui donnait un ordre au père Simon l'arrachait àce bercement de songerie ; et elle reprenait son patient ouvrage ense disant : " C'est finitout ça " ; et une larmetombait sur ses doigts qui poussaient l'aiguille.

Rosalieaussiautrefois si gaie et toujours chantantétait changée.Ses joues rebondies avaient perdu leur vernis rougeetpresquecreuses maintenantsemblaient parfois frottées de terre.

SouventJeanne lui demandait : " Es-tu maladema fille ? " Lapetite bonne répondait toujours : " Nonmadame. "Un peu de sang lui montait aux pommettes et elle se sauvait bienvite.

Au lieu decourir comme autrefoiselle traînait ses pieds avec peine etne paraissait même plus coquetten'achetait plus rien auxmarchands voyageurs qui lui montraient en vain leurs rubans de soieet leurs corsets et leurs parfumeries variées.

Et lagrande maison avait l'air de sonner le creuxtoute morneavec saface que les pluies maculaient de longues traînéesgrises.

Àla fin de janvier les neiges arrivèrent. On voyait de loin lesgros nuages du nord au-dessus de la mer sombre ; et la blanchedescente des flocons commença. En une nuit toute la plaine futensevelieet les arbres apparurent au matin drapés dans cetteécume de glace.

Julienchaussé de hautes bottesl'air hirsutepassait son temps aufond du bosquetembusqué derrière le fossédonnant sur la landeà guetter les oiseaux émigrants.De temps en temps un coup de fusil crevait le silence gelé deschamps ; et des bandes de corbeaux noirs effrayés s'envolaientdes grands arbres en tournoyant.

Jeannesuccombant à l'ennuidescendait parfois sur le perron. Desbruits de vie venaient de fort loin répercutés sur latranquillité dormante de cette nappe livide et morne.

Puis ellen'entendait plus rien qu'une sorte de ronflement des flots éloignéset le glissement vague et continu de cette poussière d'eaugelée tombant toujours.

Et lacouche de neige s'élevait sans cesse sous la chute infinie decette mousse épaisse et légère.

Par une deces pâles matinéesJeanne immobile chauffait ses piedsau feu de sa chambrependant que Rosalieplus changée dejour en jourfaisait lentement le lit. Soudain elle entenditderrière elle un douloureux soupir. Sans tourner la têteelle demanda : " Qu'est-ce que tu as donc ? "

La bonnecomme toujoursrépondit : " Rienmadame "mais savoix semblait briséeexpirante.

Jeannedéjà songeait à autre chose quand elle remarquaqu'elle n'entendait plus remuer la jeune fille. Elle appela : "Rosalie ! " Rien ne bougea. Alorsla croyant sortie sans bruitelle cria plus fort : " Rosalie ! " et elle allait allongerle bras pour sonner quand un profond gémissementpoussétout près d'ellela fit se dresser avec un frissond'angoisse

La petiteservantelivideles yeux hagardsétait assise par terreles jambes allongéesle dos appuyé contre le bois dulit.

Jeannes'élança : " Qu'est-ce que tu asqu'est-ce que tuas ? "

L'autre nedit pas un motne fit pas un geste ; elle fixait sur sa maîtresseun regard fou et haletaitcomme déchirée par uneeffroyable douleur. Puissoudaintendant tout son corpselleglissa sur le dosétouffant entre ses dents serrées uncri de détresse.

Alors soussa robe collée à ses cuisses ouvertes quelque choseremua. Et de là partit aussitôt un bruit singulierunclapotementun souffle de gorge étranglée qui suffoque; puis soudain ce fut un long miaulement de chatune plainte frêleet déjà douloureusele premier appel de souffrance del'enfant entrant dans la vie.

Jeannebrusquement compritetla tête égaréecourut àl'escalier criant : " JulienJulien ! "

Ilrépondit d'en bas : " Qu'est-ce que tu veux ? "

Elle eutgrand-peine à prononcer : " C'est... c'est Rosalie qui..."

Juliens'élançagravit les marches deux par deuxetentrantbrusquement dans la chambreil releva d'un seul coup les vêtementsde la fillette et découvrit un affreux petit morceau de chairplisségeignantcrispé et tout gluantqui s'agitaitentre deux jambes nues.

Il seredressala face méchanteet poussant dehors sa femmeéperdue : " Ça ne te regarde pas. Va-t'en.Envoie-moi Ludivine et le père Simon. "

Jeannetoute tremblantedescendit à la cuisinepuisn'osant plusremonterelle entra dans le salon qui restait sans feu depuis ledépart de ses parentset elle attendit anxieusement desnouvelles.

Elle vitbientôt le domestique qui sortait en courant. Cinq minutesaprès il rentrait avec la veuve Dentula sage-femme du pays.

Alors cefut dans l'escalier un grand remuement comme si on portait un blessé; et Julien vint dire à Jeanne qu'elle pouvait remonter chezelle.

Elletremblait comme si elle venait d'assister à quelque sinistreaccident. Elle s'assit de nouveau devant son feupuis demanda : "Comment va-t-elle ? "

Julienpréoccupénerveuxmarchait à traversl'appartement ; et une colère semblait le soulever. Il nerépondit point d'abord ; puisau bout de quelques secondess'arrêtant : " Qu'est-ce que tu comptes faire de cettefille ? "

Elle necomprenait pas et regardait son mari : " Comment ? Que veux-tudire ? Je ne sais pasmoi. "

Et soudainil cria comme s'il s'emportait : " Nous ne pouvons pourtant pasgarder un bâtard dans la maison ! "

AlorsJeanne demeura très perplexe ; puisau bout d'un long silence: " Maismon amipeut-être pourrait-on le mettre ennourrice ? "

Il ne lalaissa pas achever : " Et qui est-ce qui paiera ? Toi sans doute? "

Elleréfléchit encore longtempscherchant une solution ;enfin elle dit : " Mais le père s'en chargera de cetenfant ; ets'il épouse Rosalieil n'y a plus dedifficultés. " Juliencomme à bout de patienceet furieuxreprit : " Le père !... le père !...le connais-tu... le père ?... -- Nonn'est-ce pas ? Eh bienalors ?... "

Jeanneémues'animait : " Mais il ne laissera pas certainementcette fille ainsi. Ce serait un lâche ! nous demanderons sonnomet nous irons le trouverluiet il faudra bien qu'ils'explique. "

Juliens'était calmé et remis à marcher : " Machèreelle ne veut pas le direle nom de l'homme ; elle nete l'avouera pas plus qu'à moi... ets'il ne veut pas d'ellelui ?... Nous ne pouvons pourtant pas garder sous notre toit unefille mère avec son bâtardcomprends-tu ? "

Jeanneobstinéerépétait : " Alors c'est unmisérablecet homme ; mais il faudra bien que nous leconnaissions : et alorsil aura affaire à nous. "

Juliendevenu fort rouges'irritait encore : " Mais... en attendant ?"

Elle nesavait que décider et lui demanda : " Qu'est-ce que tuproposestoi ? "

Aussitôtil dit son avis : " Oh ! moic'est bien simple. Je luidonnerais quelque argent et je l'enverrais au diable avec son mioche."

Mais lajeune femmeindignéese révolta. " Quant àcelajamais. C'est ma soeur de laitcette fille ; nous avons grandiensemble. Elle a fait une fautetant pis ; mais je ne la jetteraipas dehors pour cela ; ets'il le fautje l'élèveraicet enfant. "

AlorsJulien éclata : " Et nous aurons une propre réputationnous autresavec notre nom et nos relations ! Et on dira partout quenous protégeons le viceque nous abritons des gueuses ; etles gens honorables ne voudront plus mettre les pieds chez nous. Maisà quoi penses-tuvraiment ? Tu es folle ! "

Elle étaitdemeurée calme. " Je ne laisserai jamais jeter dehorsRosalie ; et si tu ne veux pas la garderma mère la reprendraet il faudra bien que nous finissions par connaître le nom dupère de son enfant. "

Alors ilsortit exaspérétapant la porteet criant : "Les femmes sont stupides avec leurs idées ! "

Jeannedans l'après-midimonta chez l'accouchée. La petitebonneveillée par la veuve Denturestait immobile dans sonlitles yeux ouvertstandis que la garde berçait en ses brasl'enfant nouveau-né.

Dèsqu'elle aperçut sa maîtresseRosalie se mit àsanglotercachant sa figure dans ses drapstoute secouée dedésespoir. Jeanne la voulut embrassermais elle résistaitse voilant. Alors la garde intervintlui découvrit le visage; et elle se laissa fairepleurant encoremais doucement.

Un maigrefeu brûlait dans la cheminée ; il faisait froid ;l'enfant pleurait. Jeanne n'osait point parler du petit de crainted'amener une autre crise ; et avait pris la main de sa bonneenrépétant d'un ton machinal : " Ça ne serariença ne sera rien. " La pauvre fille regardait àla dérobée vers la gardetressaillait aux cris dumarmot ; et un reste de chagrin l'étranglant jaillissaitencore par moments en un sanglot convulsiftandis que des larmesrentrées faisaient un bruit d'eau dans sa gorge.

Jeanneencore une foisl'embrassaettout baslui murmura dans l'oreille: " Nous en aurons bien soinvama fille. " Puis comme unnouvel accès de pleurs commençaitelle se sauva bienvite.

Tous lesjours elle y retournaet tous les jours Rosalie éclatait ensanglots en apercevant sa maîtresse.

L'enfantfut mis en nourrice chez une voisine.

Juliencependant parlait à peine à sa femmecomme s'il eûtgardé contre elle une grosse colère depuis qu'elleavait refusé de renvoyer la bonne. Un jouril revint sur cesujetmais Jeanne tira de sa poche une lettre de la baronnedemandant qu'on lui envoyât immédiatement cette fille sion ne la gardait pas aux Peuples. Julienfurieuxcria : " Tamère est aussi folle que toi. " Mais il n'insista plus.

Quinzejours aprèsl'accouchée pouvait déjà selever et reprendre son service.

AlorsJeanneun matinla fit asseoirlui tint les mains etlatraversant de son regard :

"Voyonsma filledis-moi tout"

Rosalie semit à trembleret balbutia :

"Quoimadame ?

-- Àqui est-ilcet enfant ? "

Alors lapetite bonne fut reprise d'un désespoir épouvantable ;et elle cherchait éperdument à dégager ses mainspour s'en cacher la figure.

MaisJeanne l'embrassait malgré ellela consolait : " C'estun malheurque veux-tuma fille ? Tu as été faible ;mais ça arrive à bien d'autres. Si le pèret'épouseon n'y pensera plus ; et nous pourrons le prendre ànotre service avec toi. "

Rosaliegémissait comme si on l'eût martyriséeet detemps en temps donnait une secousse pour se dégager ets'enfuir. Jeanne reprit : " Je comprends bien que tu aies hontemais tu vois que je ne me fâche pasque je te parle doucement.Si je te demande le nom de l'hommec'est pour ton bienparce que jesens à ton chagrin qu'il t'abandonneet que je veux empêchercela. Julien ira le trouvervois-tuet nous le forcerons àt'épouser ; et comme nous vous garderons tous les deuxnousle forcerons bien aussi à te rendre heureuse. "

Cette foisRosalie fit un effort si brusque qu'elle arracha ses mains de cellesde sa maîtresseet se sauva comme une folle.

Le soiren dînantJeanne dit à Julien : " J'ai vouludécider Rosalie à me révéler le nom deson séducteur. Je n'ai pu y réussir. Essaie donc de toncôté pour que nous contraignions ce misérable àl'épouser. "

MaisJulien tout de suite se fâcha : " Ah ! tu saisje ne veuxpas entendre parler de cette histoire-làmoi. Tu as voulugarder cette fillegarde-lamais ne m'embête plus àson sujet. "

Ilsemblaitdepuis l'accouchementd'une humeur plus irritable encore ;et il avait pris cette habitude de ne plus parler à sa femmesans crier comme s'il eût été toujours furieuxtandis qu'au contraire elle baissait la voixse faisait douceconciliantepour éviter toute discussion ; et souvent ellepleuraitla nuitdans son lit.

Malgrésa constante irritationson mari avait repris des habitudes d'amouroubliées depuis leur retouret il était rare qu'ilpassât trois soirs de suite sans franchir la porte conjugale.

Rosaliefut bientôt guérie entièrement et devint moinstristequoiqu'elle restât comme effaréepoursuivie parune crainte inconnue.

Et elle sesauva deux fois encorealors que Jeanne essayait de l'interroger denouveau.

Julientout à coup parut aussi plus aimable ; et la jeune femme serattachait à de vagues espoirsretrouvait des gaietésbien qu'elle se sentît parfois souffrante de malaisessinguliers dont elle ne parlait point. Le dégel n'étaitpas venu et depuis bientôt cinq semaines un ciel clair comme uncristal bleu le jouretla nuittout semé d'étoilesqu'on aurait crues de givretant le vaste espace étaitrigoureuxs'étendait sur la nappe uniedure et luisante desneiges.

Les fermesisolées dans leurs cours carréesderrière leursrideaux de grands arbres poudrés de frimassemblaientendormies en leur chemise blanche. Ni hommes ni bêtes nesortaient plus ; seules les cheminées des chaumièresrévélaient la vie cachéepar les minces filetsde fumée qui montaient droit dans l'air glacial.

La plaineles haiesles ormes des clôturestout semblait morttuépar le froid. De temps en tempson entendait craquer les arbrescomme si leurs membres de bois se fussent brisés sous leurécorce ; et parfois une grosse branche se détachait ettombaitl'invincible gelée pétrifiant la sèveet rompant les fibres.

Jeanneattendait anxieusement le retour des souffles tièdesattribuant à la rigueur terrible du temps toutes lessouffrances vagues qui la traversaient.

Tantôtelle ne pouvait plus rien mangerprise de dégoût devanttoute nourriture ; tantôt son pouls battait follement ; tantôtses faibles repas lui donnaient des écoeurements d'indigestion; et ses nerfs tendusvibrant sans cessela faisaient vivre en uneagitation constante et intolérable.

Un soir lethermomètre descendit encore et Julientout frissonnant ausortir de table (car jamais la salle n'était chauffée àpointtant il économisait sur le bois)se frotta les mainsen murmurant : " Il fera bon coucher deux cette nuitn'est-cepasma chatte ? "

Il riaitde son rire bon enfant d'autrefoiset Jeanne lui sauta au cou ; maiselle se sentait justement si mal à l'aisece soir-làsi endoloriesi étrangement nerveuse qu'elle le priatoutbasen lui baisant les lèvresde la laisser dormir seule.Elle lui diten quelques motsson mal : " Je t'en priemonchéri ; je t'assure que je ne suis pas bien. Ça iramieux demainsans doute. "

Iln'insista pas : " Comme il te plairama chère ; si tu esmaladeil faut te soigner. "

Et onparla d'autre chose.

Elle secoucha de bonne heure. Julienpar extraordinairefit allumer du feudans sa chambre particulière.

Quand onlui annonça que " ça flambait bien "ilbaisa sa femme au front et s'en alla.

La maisonentière semblait travaillée par le froid ; les murspénétrés avaient des bruits légers commedes frissons ; et Jeanne en son lit grelottait.

Deux foiselle se releva pour mettre des bûches au foyeret chercher desrobesdes jupesdes vieux vêtements qu'elle amoncelait sur sacouche. Rien ne la pouvait réchaufferses piedss'engourdissaienttandis qu'en ses mollets et jusqu'en ses cuissesdes vibrations couraient qui la faisaient se retourner sans cesses'agiters'énerver à l'excès.

Bientôtses dents claquèrent ; ses mains tremblèrent ; sapoitrine se serrait ; son coeur lent battait de grands coups sourdset semblait parfois s'arrêter ; et sa gorge haletait comme sil'air n'y pouvait plus entrer.

Uneeffroyable angoisse saisit son âme en même temps quel'invincible froid l'envahissait jusqu'aux moelles. Jamais ellen'avait éprouvé celaelle ne s'était sentieabandonnée ainsi par la vieprête à exhaler sondernier souffle.

Elle pensa: " Je vais mourir... Je meurs... "

Etfrappée d'épouvanteelle sauta hors du litsonnaRosalieattenditsonna de nouveauattendit encorefrémissanteet glacée.

La petitebonne ne venait point. Elle dormait sans doute de ce dur premiersommeil que rien ne brise ; et Jeanneperdant l'esprits'élançapieds nus dans l'escalier.

Elle montasans bruità tâtonstrouva la portel'ouvritappela. " Rosalie ! " avança toujoursheurta le litpromena ses mains dessus et reconnut qu'il était vide. Ilétait vide et tout froid comme si personne n'y eûtcouché.

Surpriseelle se dit : " Comment ! elle est encore partie courir par unpareil temps ! "

Mais commeson coeurdevenu tout à coup tumultueuxbondissaitl'étouffaitelle redescenditles jambes fléchissantesafin de réveiller Julien.

Ellepénétra chez lui violemmentfouettée par cetteconviction qu'elle allait mourir et par le désir de le voiravant de perdre connaissance.

Àla lueur du feu agonisantelle aperçutà côtéde la tête de son marila tête de Rosalie surl'oreiller.

Au criqu'elle poussails se dressèrent tous les deux. Elle demeuraune seconde immobile dans l'effarement de cette découverte.Puis elle s'enfuitrentra dans sa chambre ; et comme Julien éperduavait appelé " Jeanne ! "une peur atroce la saisitde le voird'entendre sa voixde l'écouter s'expliquermentirde rencontrer son regard face à face ; et elle seprécipita de nouveau dans l'escalier qu'elle descendit.

Ellecourait maintenant dans l'obscurité au risque de rouler lelong des marchesde se casser les membres sur la pierre. Elle allaitdevant ellepoussée par un impérieux besoin de fuirde ne plus apprendre riende ne plus voir personne.

Quand ellefut en baselle s'assit sur une marchetoujours en chemise etnu-pieds ; et elle demeurait làl'esprit perdu.

Julienavait sauté du lits'habillait à la hâte. Ellese redressa pour se sauver de lui. Déjà il descendaitaussi l'escalieret il criait : " ÉcouteJeanne ! "

Nonellene voulait pas écouter ni se laisser toucher du bout desdoigts ; et elle se jeta dans la salle à manger courant commedevant un assassin. Elle cherchait une issueune cachetteun coinnoirun moyen de l'éviter. Elle se blottit sous la table.Mais déjà il ouvrait la portesa lumière àla mainrépétant toujours : " Jeanne ! " etelle repartit comme un lièvres'élança dans lacuisineen fit deux fois le tour à la façon d'une bêteacculée ; etcomme il la rejoignait encoreelle ouvritbrusquement la porte du jardin et s'élança dans lacampagne.

Le contactglacé de la neige où ses jambes nues entraient parfoisjusqu'aux genoux lui donna soudain une énergie désespérée.Elle n'avait pas froidbien que toute découverte ; elle nesentait plus rien tant la convulsion de son âme avait engourdison corpset elle couraitblanche comme la terre.

Ellesuivit la grande alléetraversa le bosquetfranchit le fosséet partit à travers la lande.

Pas delune ; les étoiles luisaient comme une semaille de feu dans lenoir du ciel ; mais la plaine était claire cependantd'uneblancheur terned'une immobilité figéed'un silenceinfini.

Jeanneallait vitesans soufflersans savoirsans réfléchirà rien. Et soudain elle se trouva au bord de la falaise. Elles'arrêta netpar instinctet s'accroupitvidée detoute pensée et de toute volonté.

Dans letrou sombre devant elle la mer invisible et muette exhalait l'odeursalée de ses varechs à marée basse.

Elledemeura là longtempsinerte d'esprit comme de corps ; puistout à coupelle se mit à tremblermais àtrembler follement comme une voile qu'agite le vent. Ses brassesmainsses pieds secoués par une force invincible palpitaientvibraient de sursauts précipités ; et la connaissancelui revint brusquementclaire et poignante.

Puis desvisions anciennes passèrent devant ses yeux ; cette promenadeavec lui dans le bateau du père Lastiqueleur causeriesonamour naissantle baptême de la barque ; puis elle remontaplus loin jusqu'à cette nuit bercée de rêves àson arrivée aux Peuples. Et maintenant ! maintenant ! Oh ! savie était casséetoute joie finietoute attenteimpossible ; et l'épouvantable avenir plein de torturesdetrahisons et de désespoirs lui apparut. Autant mourirceserait fini tout de suite.

Mais unevoix criait au loin : " C'est icivoilà ses pas ; vitevitepar ici ! " C'était Julien qui la cherchait.

Oh ! ellene voulait pas le revoir. Dans l'abîmelàdevant elleelle entendait maintenant un petit bruitle vague glissement de lamer sur les roches.

Elle sedressatoute soulevée déjà pour s'élanceret jetant à la vie l'adieu des désespéréselle gémit le dernier mot des mourantsle dernier mot desjeunes soldats éventrés dans les batailles : "Maman ! "

Soudain lapensée de petite mère la traversa ; elle la vitsanglotant ; elle vit son père à genoux devant soncadavre noyéelle eut en une seconde toute la souffrance deleur désespoir.

Alors elleretomba mollement dans la neige ; et elle ne se sauva plus quandJulien et le père Simonsuivis de Marius qui tenait unelanternela saisirent par les bras pour la rejeter en arrièretant elle était près du bord.

Ils firentd'elle ce qu'ils voulurentcar elle ne pouvait plus remuer. Ellesentit qu'on l'emportaitpuis qu'on la mettait dans un litpuisqu'on la frictionnait avec des linges brûlants ; puis touts'effaçatoute connaissance disparut.

Puis uncauchemar -- était-ce un cauchemar ? -- l'obséda. Elleétait couchée dans sa chambre. Il faisait jourmaiselle ne pouvait pas se lever. Pourquoi ? Elle n'en savait rien. Alorselle entendit un petit bruit sur le plancherune sorte degrattementde frôlementet soudain une sourisune petitesouris grise passait vivement sur son drap. Une autre aussitôtla suivaitpuis une troisième qui s'avançait vers lapoitrinede son trot vif et menu. Jeanne n'avait pas peur ; maiselle voulut prendre la bête et lança sa mainsans yparvenir.

Alorsd'autres sourisdixvingtdes centainesdes milliers surgirent detous les côtés. Elles grimpaient aux colonnesfilaientsur les tapisseriescouvraient la couche tout entière. Etbientôt elles pénétrèrent sous lescouvertures ; Jeanne les sentait glisser sur sa peauchatouiller sesjambesdescendre et monter le long de son corps. Elle les voyaitvenir du pied du lit pour pénétrer dedans contre sagorge ; et elle se débattaitjetait ses mains en avant pouren saisir une et les refermait toujours vides.

Elles'exaspéraitvoulait fuircriaitet il lui semblait qu'onla tenait immobileque des bras vigoureux l'enlaçaient et laparalysaient ; mais elle ne voyait personne.

Ellen'avait point la notion du temps. Cela dut être longtrèslong.

Puis elleeut un réveil lasmeurtridoux cependant. Elle se sentaitfaible. Elle ouvrit les yeuxet ne s'étonna pas de voirpetite mère assise dans sa chambre avec un gros homme qu'ellene connaissait point.

Quel âgeavait-elle ? elle n'en savait rien et se croyait toute petite fille.Elle n'avaitnon plusaucun souvenir.

Le groshomme dit : " Tenezla connaissance revient. " Et petitemère se mit à pleurer. Alors le gros homme reprit : "Voyonssoyez calmemadame la baronneje vous dis que j'en répondsmaintenant. Mais ne lui parlez de riende rien. Qu'elle dorme. "

Et ilsembla à Jeanne qu'elle vivait encore très longtempsassoupiereprise par un pesant sommeil dès qu'elle essayaitde penser ; et elle n'essayait pas non plus de se rappeler quoi quece soitcomme sivaguementelle avait eu peur de la réalitéreparue en sa tête.

Orunefoiscomme elle s'éveillaitelle aperçut Julienseulprès d'elle ; et brusquement. tout lui revintcomme si unrideau se fût levé qui cachait sa vie passée.

Elle eutau coeur une douleur horrible et voulut fuir encore. Elle rejeta sesdrapssauta par terre et tombases jambes ne la pouvant plusporter.

Juliens'élança vers elle ; et elle se mit à hurlerpour qu'il ne la touchât point. Elle se tordaitse roulait. Laporte s'ouvrit. Tante Lison accourait avec la veuve Dentupuis lebaronpuis enfin petite mère arriva soufflantéperdue.

On larecoucha ; et aussitôt elle ferma les yeux sournoisement pourne point parler et pour réfléchir à son aise.

Sa mèreet sa tante la soignaients'empressaientl'interrogeaient : "Nous entends-tu maintenantJeannema petite Jeanne ? "

Ellefaisait la sourdene répondait pas ; et elle s'aperçuttrès bien de la journée finie. La nuit vint. La gardes'installa près d'elleet la faisait boire de temps en temps.

Ellebuvait sans rien diremais elle ne dormait plus ; elle raisonnaitpéniblementcherchant des choses qui lui échappaientcomme si elle avait eu des trous dans sa mémoirede grandesplaces blanches et vides où les événements nes'étaient point marqués.

Peu àpeuaprès de longs effortselle retrouva tous les faits.

Et elle yréfléchit avec une obstination fixe.

Petitemèretante Lison et le baron étaient venusdonc elleavait été très malade. Mais Julien ? Qu'avait-ildit ? Ses parents savaient-ils ? Et Rosalie ? où était-elle? Et puis que faire ? Une idée l'illumina -- retourner avecpère et petite mèreà Rouencomme autrefois.Elle serait veuve ; voilà tout.

Alors elleattenditécoutant ce qu'on disait autour d'ellecomprenantfort bien sans le laisser voirjouissant de ce retour de raisonpatiente et rusée.

Le soirenfinelle se trouva seule avec fa baronne et elle appelatout bas: " Petite mère ! " Sa propre voix l'étonnalui parut changée. La baronne lui saisit les mains : " Mafillema Jeanne chérie ! ma filletu me reconnais ?

-- Ouipetite mèremais il ne faut point pleurer ; nous avons àcauser longtemps. Julien t'a-t-il dit pourquoi je me suis sauvéedans la neige ?

-- Ouimamignonnetu as eu une fièvre très dangereuse.

-- Cen'est pas çamaman. J'ai eu la fièvre après ;mais t'a-t-il dit qui me l'a donnéecette fièvreetpourquoi je me suis sauvée ?

-- Nonmachérie.

-- C'estparce que j'ai trouvé Rosalie dans son lit. "

La baronnecrut qu'elle délirait encorela caressa. " Dorsmamignonnecalme-toiessaie de dormir. "

MaisJeanneobstinéereprit : " J'ai toute ma raisonmaintenantpetite mamanje ne dis pas de folies comme j'ai dûen dire les jours derniers. Je me sentais malade une nuitalors j'aiété chercher Julien. Rosalie était couchéeavec lui. J'ai perdu la tête de chagrin et je me suis sauvéedans la neige pour me jeter à la falaise. "

Mais labaronne répétait : " Ouima mignonnetu as étébien malade.

-- Cen'est pas çamamanj'ai trouvé Rosalie dans le lit deJulienet je ne veux plus rester avec lui. Tu m'emmèneras àRouencomme autrefois. "

Labaronneà qui le médecin avait recommandé de necontrarier Jeanne en rienrépondit : " Ouima mignonne."

Mais lamalade s'impatienta : " Je vois bien que tu ne me crois pas. Vachercher petit pèreluiil finira bien par me comprendre. "

Et petitemère se leva difficilementprit ses deux cannessortit entraînant ses piedspuis revint après quelques minutesavec le baron qui la soutenait.

Ilss'assirent devant le lit et Jeanne aussitôt commença.Elle dit toutdoucementd'une voix faibleavec clarté : lecaractère bizarre de Julienses duretésson avariceet enfin son infidélité.

Quand elleeut finile baron vit bien qu'elle ne divaguait pasmais il nesavait que penserque résoudre et que répondre.

Il luiprit la maind'une façon tendrecomme autrefois quand ill'endormait avec des histoires. " Écoutema chérieil faut agir avec prudence. Ne brusquons rien ; tâche desupporter ton mari jusqu'au moment où nous aurons pris unerésolution... Tu me le promets ? " Elle murmura : "Je veux bienmais je ne resterai pas ici quand je serai guérie."

Puistoutbaselle ajouta : " Où est Rosalie maintenant ? "

Le baronreprit : " Tu ne la verras plus. " Mais elle s'obstinait. "Où est-elle ? je veux savoir. " Alors il avoua qu'ellen'avait point quitté la maison ; mais il affirma qu'elleallait partir.

En sortantde chez la maladele baron tout chauffé par la colèreblessé dans son coeur de pèrealla trouver Julienetbrusquement : " Monsieurje viens vous demander compte de votreconduite vis-à-vis de ma fille. Vous l'avez trompéeavec votre servante ; cela est doublement indigne. "

MaisJulien joua l'innocentnia avec passionjuraprit Dieu àtémoin. Quelle preuve avait-on d'ailleurs ? Est-ce que Jeannen'était pas folle ? ne venait-elle pas d'avoir une fièvrecérébrale ? ne s'était-elle pas sauvéepar la neigeune nuitdans un accès de délireaudébut de sa maladie ? Et c'est justement au milieu de cetaccèsalors qu'elle courait presque nue par la maisonqu'elle prétendait avoir vu sa bonne dans le lit de son mari.

Et ils'emportait ; il menaça d'un procès ; il s'indignaitavec véhémence. Et le baronconfusfit des excusesdemanda pardonet tendit sa main loyale que Julien refusa deprendre.

QuandJeanne connut la réponse de son marielle ne se fâchapoint et répondit : " Il mentpapamais nous finironspar le convaincre. "

Et pendantdeux jours elle fut taciturnerecueillieméditant.

Puisletroisième matinelle voulut voir Rosalie. Le baron refusa defaire monter la bonnedéclara qu'elle était partie.Jeanne ne céda pointrépétant : " Alorsqu'on aille la chercher chez elle. "

Et déjàelle s'irritait quand le docteur entra. On lui dit tout pour qu'iljugeât. Mais Jeanne soudain se mit à pleurerénervéeoutre mesurecriant presque : " Je veux voir Rosalie : je veuxla voir ! "

Alors lemédecin lui prit la mainetà voix basse : "Calmez-vousmadame ; toute émotion pourrait devenir grave ;car vous êtes enceinte. "

Elledemeura saisiecomme frappée d'un coupet il lui sembla toutde suite que quelque chose remuait en elle. Puis elle restasilencieusen'écoutant pas même ce qu'on disaits'enfonçant en sa pensée. Elle ne put dormir de lanuittenue en éveil par cette idée nouvelle etsingulière qu'un enfant vivait làdans son ventre ; ettristepeinée qu'il fût le fils de Julien ; inquiètecraignant qu'il ne ressemblât à son père. Au jourvenuelle fit appeler le baron. " Petit pèremarésolution est bien prise ; je veux tout savoirsurtoutmaintenant ; tu entendsje veux ; et tu sais qu'il ne faut pas mecontrarier dans la situation où je suis. Écoute bien.Tu vas aller chercher M. le curé. J'ai besoin de lui pourempêcher Rosalie de mentir ; puisdès qu'il sera venutu la feras monter et tu resteras là avec petite mère.Surtout veille à ce que Julien n'ait pas de soupçons. "

Une heureplus tardle prêtre entraitengraissé encoresoufflant autant que petite mère. Il s'assit prèsd'elle dans un fauteuille ventre tombant entre ses jambes ouvertes; et il commença par plaisanteren passant par habitude sonmouchoir à carreaux sur son front : " Eh bienmadame labaronneje crois que nous ne maigrissons pas ; m'est avis que nousfaisons la paire. " Puisse tournant vers le lit de la malade :" Hé ! hé ! qu'est-ce qu'on m'a ditma jeunedameque nous aurions bientôt un nouveau baptême ? Ah !ah ! ah ! pas d'une barque cette fois. " Et il ajouta d'un tongrave :

" Cesera un défenseur pour la patrie "puisaprèsune courte réflexion : " A moins que ce ne soit une bonnemère de famille " ; etsaluant la baronne" commevousmadame ".

Mais laporte du fond s'ouvrit. Rosalieéperduelarmoyantrefusaitd'entrercramponnée à l'encadrementet pousséepar le baron. Impatientéil la jeta d'une secousse dans lachambre. Alors elle se couvrit la face de ses mains et resta deboutsanglotant.

Jeannedès qu'elle l'aperçutse dressa brusquements'assitplus pâle que ses draps ; et son coeur affolé soulevaitde ses battements la mince chemise collée à sa peau.Elle ne pouvait parlerrespirant à peinesuffoquée.Enfinelle prononça d'une voix coupée par l'émotion: " Je... je... n'aurais pas... pas besoin... de t'interroger.Il... il me suffit de te voir ainsi... de... de voir ta... ta hontedevant moi. "

Aprèsune pausecar le souffle lui manquaitelle reprit : " Mais jeveux tout savoirtout... tout. J'ai fait venir M. le curépour que ce soit comme une confessiontu entends. "

ImmobileRosalie poussait presque des cris entre ses mains crispées.

Le baronque la colère gagnaitlui saisit les brasles écartaviolemmentetla jetant à genoux près du lit : "Parle donc... Réponds. "

Elle restapar terredans la posture qu'on prête aux Madeleineslebonnet de traversle tablier sur le parquetle visage voiléde nouveau de ses mains redevenues libres.

Alors lecuré lui parla : " Allonsma filleécoute cequ'on te ditet réponds. Nous ne voulons pas te faire de mal; mais on veut savoir ce qui s'est passé. "

Jeannepenchée au bord de sa couchela regardait. Elle dit : "C'est bien vrai que tu étais dans le lit de Julien quand jevous ai surpris. "

Rosalieàtravers ses mainsgémit : " Ouimadame. "

Alorsbrusquementla baronne se mit à pleurer aussi avec un grosbruit de suffocation ; et ses sanglots convulsifs accompagnaient ceuxde Rosalie.

Jeanneles yeux droit sur la bonnedemanda :

"Depuis quand cela durait-il ? "

Rosaliebalbutia : " Depuis qu'il est v'nu. "

Jeanne necomprenait pas. " Depuis qu'il est venu... Alors... depuis...depuis le printemps ?

-- Ouimadame.

-- Depuisqu'il est entré dans cette maison ?

-- Ouimadame. "

Et Jeannecomme oppressée de questionsinterrogea d'une voix précipitée:

"Mais comment cela s'est-il fait ? Comment te l'a-t-il demandé? Comment t'a-t-il prise ? Qu'est-ce qu'il t'a dit ? À quelmomentcomment as-tu cédé ? comment as-tu pu te donnerà lui ? "

EtRosalieécartant ses mains cette foissaisie aussi d'unefièvre de parlerd'un besoin de répondre :

"J'sais ti mé ? C'est le jour qu'il a dîné ici lapremière foisqu'il est v'nu m'trouver dans ma chambre. Ils'était caché dans l'grenier. J'ai pas osé crierpour pas faire d'histoire. Il s'est couché avec mé ;j'savais pu c'que j'faisais à çu moment-là ; ila fait c'qu'il a voulu. J'ai rien dit parce que je le trouvais gentil!... "

AlorsJeanne poussant un cri :

"Mais... ton... ton enfant... c'est à lui ?... "

Rosaliesanglota.

"Ouimadame. "

Puistoutes deux se turent.

Onn'entendait plus que le bruit des larmes de Rosalie et de la baronne.

Jeanneaccabléesentit à son tour ses yeux ruisselants ; etles gouttes sans bruit coulèrent sur ses joues.

L'enfantde sa bonne avait le même père que le sien ! Sa colèreétait tombée. Elle se sentait maintenant toute pénétréed'un désespoir mornelentprofondinfini.

Ellereprit enfin d'une voix changéemouilléed'une voixde femme qui pleure :

"Quand nous sommes revenus de... là-bas... du voyage... quandest-ce qu'il a recommencé ? "

La petitebonnetout à fait écroulée par terrebalbutia; " Le... le premier soiril est v'nu. "

Chaqueparole tordait le coeur de Jeanne. Ainsile premier soirle soir duretour aux Peuplesil l'avait quittée pour cette fille. Voilàpourquoi il la laissait dormir seule !

Elle ensavait assezmaintenantelle ne voulait plus rien apprendre ; ellecria : " Va-t'enva-t'en ! " Et comme Rosalie ne bougeaitpointanéantieJeanne appela son père : "Emmène-laemporte-la. " Mais le curéqui n'avaitencore rien ditjugea le moment venu de placer un petit sermon.

"C'est très malce que tu as fait làma filletrèsmal ; et le bon Dieu ne te pardonnera pas de sitôt. Pense àl'enfer qui t'attend si tu ne gardes pas désormais une bonneconduite. Maintenant que tu as un enfantil faut que tu te ranges.Mme la baronne fera sans doute quelque chose pour toiet nous tetrouverons un mari... "

Il auraitlongtemps parlémais le baron ayant de nouveau saisi Rosaliepar les épaulesla soulevala traîna jusqu'à laporteet la jetacomme un paquetdans le couloir.

Dèsqu'il fut revenuplus pâle que sa fillele curé repritla parole : " Que voulez-vous ? elles sont toutes comme çadans le pays. C'est une désolationmais on n'y peut rienetil faut bien un peu d'indulgence pour les faiblesses de la nature.Elles ne se marient jamais sans être enceintesjamaismadame." Et il ajouta souriant : " On dirait une coutume locale. "Puis d'un ton indigné : " Jusqu'aux enfants qui s'enmêlent ! N'ai-je pas trouvé l'an dernierdans lecimetièredeux petits du catéchismele garçonet la fille ! J'ai prévenu les parents ! Savez-vous ce qu'ilsm'ont répondu ? " Qu'voulez-vousmonsieur l'curéc'est pas nous qui leur avons appris ces saletés-làj'y pouvons rien. "

"Voilàmonsieurvotre bonne a fait comme les autres. "

Mais lebaronqui tremblait d'énervementl'interrompit : " Elle? que m'importe ! mais c'est Julien qui m'indigne. C'est infâmece qu'il a fait làet je vais emmener ma fille. "

Et ilmarchaits'animant toujoursexaspéré : " C'estinfâme d'avoir ainsi trahi ma filleinfâme ! C'est ungueuxcet hommeune canailleun misérable ; et je le luidiraije le souffletteraije le tuerai sous ma canne ! "

Mais leprêtrequi absorbait lentement une prise de tabac àcôté de la baronne en larmeset qui cherchait àaccomplir son ministère d'apaisementreprit : " Voyonsmonsieur le baronentre nousil a fait comme tout le monde. Enconnaissez-vous beaucoupdes maris qui soient fidèles ? "Et il ajouta avec une bonhomie malicieuse : " Tenezje parieque vous-mêmevous avez fait vos farces. Voyonsla main surla conscienceest-ce vrai ? " Le baron s'était arrêtésaisien face du prêtre qui continua : " Eh ! ouivousavez fait comme les autres. Qui sait même si vous n'avez jamaistâté d'une petite bobonne comme celle-là. Je vousdis que tout le monde en fait autant. Votre femme n'en a pas étémoins heureuse ni moins aiméen'est-ce pas ? "

Le baronne remuait plusbouleversé.

C'étaitvraiparbleuqu'il en avait fait autantet souvent encoretoutesles fois qu'il avait pu ; et il n'avait pas respecté non plusle toit conjugal ; etquand elles étaient joliesil n'avaitjamais hésité devant les servantes de sa femme !Était-il pour cela un misérable ? Pourquoi jugeait-ilsi sévèrement la conduite de Julien alors qu'il n'avaitjamais même songé que la sienne pût êtrecoupable ?

Et labaronnetout essoufflée encore de sanglotseut sur leslèvres une ombre de sourire au souvenir des fredaines de sonmaricar elle était de cette race sentimentaleviteattendrieet bienveillantepour qui les aventures d'amour fontpartie de l'existence.

Jeanneaffaisséeles yeux ouverts devant elleallongée surle dos et les bras inertessongeait douloureusement. Une parole deRosalie lui était revenue qui lui blessait l'âmeetpénétrait comme une vrille en son coeur : " Moij'ai rien dit parce que je le trouvais gentil. "

Elle aussil'avait trouvé gentil ; et c'est uniquement pour cela qu'elles'était donnéeliée pour la viequ'elle avaitrenoncé à toute autre espéranceà tousles projets entrevusà tout l'inconnu de demain. Elle étaittombée dans ce mariagedans ce trou sans bords pour remonterdans cette misèredans cette tristessedans ce désespoirparce quecomme Rosalieelle l'avait trouvé gentil !

La portes'ouvrit d'une poussée furieuse. Julien parutl'air féroce.Il avait aperçudans l'escalierRosalie gémissant etil venait savoircomprenant qu'on tramait quelque choseque labonne avait parlé sans doute. La vue du prêtre le clouasur place.

Il demandad'une voix tremblantemais calme :

"Quoi ? qu'y a-t-il ? " Le baronsi violent tout àl'heuren'osait rien direcraignant l'argument du curé etson propre exemple invoqué par son gendre. Petite mèrelarmoyait plus fort ; mais Jeanne s'était soulevée surses mainset elle regardaithaletantecelui qui la faisait sicruellement souffrir. Elle balbutia : " Il y a que nousn'ignorons plus rienque nous savons toutes vos infamies depuis...depuis le jour où vous êtes entré dans cettemaison... il y a que l'enfant de cette bonne est à vouscomme... comme... le mien... ils seront frères... " Etune surabondance de douleur lui étant venue à cettepenséeelle s'affaissa dans ses draps et pleurafrénétiquement.

Il restaitbéantne sachant que dire ni que faire. Le curéintervint encore.

"Voyonsvoyonsne nous chagrinons pas tant que çama jeunedamesoyez raisonnable. "

Il selevas'approcha du litet posa sa main tiède sur le front decette désespérée. Ce simple contact l'amollitétrangement ; elle se sentit aussitôt alanguiecomme sicette forte main de rustre habituée aux gestes qui absolventaux caresses réconfortanteslui eût apporté dansson toucher un apaisement mystérieux.

Lebonhommedemeuré deboutreprit : " Madameil fauttoujours pardonner. Voilà un grand malheur qui vous arrive ;mais Dieudans sa miséricordel'a compensé par ungrand bonheurpuisque vous allez être mère. Cet enfantsera votre consolation. C'est en son nom que je vous imploreque jevous adjure de pardonner l'erreur de M. Julien. Ce sera un liennouveau entre vousun gage de sa fidélité future.Pouvez-vous rester séparée de coeur de celui dont vousportez l'oeuvre dans votre flanc ? "

Elle nerépondait pointbroyéeendolorieépuiséemaintenantsans force même pour la colère et larancune. Ses nerfs lui semblaient lâchéscoupésdoucementelle ne vivait plus qu'à peine.

Labaronnepour qui tout ressentiment semblait impossibleet dontl'âme était incapable d'un effort prolongémurmura : " VoyonsJeanne. "

Alors leprêtre prit la main du jeune hommeetl'attirant prèsdu litla posa dans la main de sa femme. Il appliqua dessus unepetite tape comme pour les unir d'une façon définitive; etquittant son ton prêcheur et professionnelil ditd'unair content : " Allonsc'est fait : croyez-moiça vautmieux. "

Puis lesdeux mainsrapprochées un momentse séparèrentaussitôt. Julienn'osant embrasser Jeannebaisa sa belle-mèreau frontpivota sur ses talonsprit le bras du baron qui se laissafaireheureux au fond que la chose se fût arrangéeainsi ; et ils sortirent ensemble pour fumer un cigare.

Alors lamalade anéantie s'assoupit pendant que le prêtre etpetite mère causaient doucement à voix basse.

L'abbéparlaitexpliquantdéveloppant ses idées ; et labaronne consentait toujours d'un signe de tête. Il dit enfinpour conclure : " Doncc'est entenduvous donnez àcette fille la ferme de Barvilleet je me charge de lui trouver unmariun brave garçon rangé. Oh ! avec un bien de vingtmille francsnous ne manquerons pas d'amateurs. Nous n'aurons quel'embarras du choix. "

Et labaronne souriait maintenantheureuseavec deux larmes restéesen route sur ses jouesmais dont la traînée humideétait déjà séchée

Elleinsistait : " C'est entenduBarville vautau bas motvingtmille francs ; mais on placera le bien sur la tête de l'enfant; les parents en auront la jouissance pendant leur vie. "

Et le curése levaserra la main de petite mère : " Ne vousdérangez pointmadame la baronnene vous dérangezpoint ; je sais ce que vaut un pas. "

Comme ilsortaitil rencontra tante Lison qui venait voir sa malade. Elle nes'aperçut de rien ; on ne lui dit rien et elle ne sut riencomme toujours.

8

Rosalieavait quitté la maison et Jeanne accomplissait la périodede sa grossesse douloureuse. Elle ne se sentait au coeur aucunplaisir à se savoir mèretrop de chagrins l'avaientaccablée. Elle attendait son enfant sans curiositécourbée encore sous des appréhensions de malheursindéfinis.

Leprintemps était venu tout doucement. Les arbres nusfrémissaient sous la brise encore fraîchemais dansl'herbe humide des fossésoù pourrissaient lesfeuilles de l'automneles primevères jaunes commençaientà se montrer. De toute la plainedes cours de fermedeschamps détrempéss'élevait une senteurd'humiditécomme un goût de fermentation. Et une foulede petites pointes vertes sortaient de la terre brune et luisaientaux rayons du soleil.

Une grossefemmebâtie en forteresseremplaçait Rosalie etsoutenait la baronne dans ses promenades monotones tout le long deson alléeoù la trace de son pied plus lourd restaitsans cesse humide et boueuse.

Petit pèredonnait le bras à Jeanne alourdie maintenant et toujourssouffrante ; et tante Lison inquièteaffairée del'événement prochainlui tenait la main de l'autrecôtétoute troublée de ce mystère qu'ellene devait jamais connaître.

Ilsallaient tous ainsi sans guère parlerpendant des heurestandis que Julien parcourait le pays à chevalce goûtnouveau l'ayant envahi subitement.

Rien nevint plus troubler leur vie morne. Le baronsa femme et le vicomtefirent une visite aux Fourville que Julien semblait déjàconnaître beaucoupsans qu'on s'expliquât au justecomment. Une autre visite de cérémonie fut échangéeavec les Brisevilletoujours cachés en leur manoir dormant.

Unaprès-midivers quatre heurescomme deux cavaliersl'hommeet la femmeentraient au trot dans la cour précédantle châteauJulientrès animépénétradans la chambre de Jeanne. " Vitevitedescends. Voici lesFourville. Ils viennent en voisinstout simplementsachant tonétat. Dis que je suis sortimais que je vais rentrer. Je faisun bout de toilette. "

Jeanneétonnéedescendit. Une jeune femme pâlejolieavec une figure douloureusedes yeux exaltéset des cheveuxd'un blond mat comme s'ils n'avaient jamais étécaressés d'un rayon de soleilprésenta tranquillementson mariune sorte de géantde croque-mitaine àgrandes moustaches rousses. Puis elle ajouta : " Nous avons euplusieurs fois l'occasion de rencontrer M. de Lamare. Nous savons parlui combien vous êtes souffrante ; et nous n'avons pas voulutarder davantage à venir vous voir en voisinssans cérémoniedu tout. Vous le voyezd'ailleursnous sommes à cheval. J'aieuen outrel'autre jourle plaisir de recevoir la visite de Mmevotre mère et du baron. "

Elleparlait avec une aisance infiniefamilière et distinguée.Jeanne fut séduite et l'adora tout de suite. " Voici uneamie "pensa-t-elle.

Le comtede Fourvilleau contrairesemblait un ours entré dans unsalon. Quand il fut assisil posa son chapeau sur la chaise voisinehésita quelque temps sur ce qu'il ferait de ses mainslesappuya sur ses genouxsur les bras de son fauteuilpuis enfincroisa les doigts comme pour une prière.

Tout àcoupJulien entra. Jeanne stupéfaite ne le reconnaissaitplus. Il s'était rasé. Il était beauélégantet séduisant comme aux jours de leurs fiançailles. Ilserra la patte velue du comte qui sembla réveillé parsa venueet baisa la main de la comtesse dont la joue d'ivoire rositun peuet dont les paupières eurent un tressaillement.

Il parla.Il fut aimable comme autrefois. Ses larges yeuxmiroirs d'amourétaient redevenus caressants ; et ses cheveuxtout àl'heure ternes et dursavaient repris soudain sous la brosse etl'huile parfumée leurs molles et luisantes ondulations.

Au momentoù les Fourville repartaientla comtesse se tourna vers lui :" Voulez-vousmon cher vicomtefaire jeudi une promenade àcheval ? "

Puispendant qu'il s'inclinait en murmurant : " Mais certainementmadame "elle prit la main de Jeanneet d'une voix tendre etpénétranteavec un sourire affectueux : " Oh !quand vous serez guérienous galoperons tous les trois par lepays. Ce sera délicieux ; voulez-vous ? "

D'un gesteaisé elle releva la queue de son amazone ; puis elle fut enselle avec une légèreté d'oiseautandis que sonmariaprès avoir gauchement saluéenfourchait sagrande bête normanded'aplomb là-dessus comme uncentaure.

Quand ilseurent disparu au tournant de la barrièreJulienquisemblait enchantés'écria : " Quelles charmantesgens ! Voilà une connaissance qui nous sera utile. "

Jeannecontente aussi sans savoir pourquoirépondit : " Lapetite comtesse est ravissanteje sens que je l'aimerai ; mais lemari a l'air d'une brute. Où les as-tu donc connus ? "

Il sefrottait gaiement les mains : " Je les ai rencontrés parhasard chez les Briseville. Le mari semble un peu rude. C'est unchasseur enragémais un vrai noblecelui-là. "

Et ledîner fut presque joyeuxcomme si un bonheur cachéétait entré dans la maison.

Et rien denouveau n'arriva plus jusqu'aux derniers jours de juillet.

Un mardisoircomme ils étaient assis sous le plataneautour d'unetable de bois qui portait deux petits verres et un carafond'eau-de-vieJeanne soudain poussa une sorte de crietdevenanttrès pâleporta les deux mains à son flanc. Unedouleur rapideaiguël'avait brusquement parcouruepuiss'était éteinte aussitôt.

Maisaubout de dix minutesune autre douleur la traversa qui fut pluslonguebien que moins vive. Elle eut grand-peine à rentrerpresque portée par son père et son mari. Le courttrajet du platane à sa chambre lui parut interminable ; etelle geignait involontairementdemandant à s'asseoiràs'arrêteraccablée par une sensation intolérablede pesanteur dans le ventre.

Ellen'était pas à termel'enfantement n'étant prévuque pour septembre ; maiscomme on craignait un accidentunecarriole fut atteléeet le père Simon partit au galoppour chercher le médecin.

Il arrivavers minuitetdu premier coup d'oeilreconnut les symptômesd'un accouchement prématuré.

Dans lelit les souffrances s'étaient un peu apaiséesmais uneangoisse affreuse étreignait Jeanneune défaillancedésespérée de tout son êtrequelque chosecomme le pressentimentle toucher mystérieux de la mort. Ilest de ces moments où elle nous effleure de si près queson souffle nous glace le coeur.

La chambreétait pleine de monde. Petite mère suffoquaitaffaissée dans un fauteuil. Le barondont les mainstremblaientcourait de tous côtésapportait desobjetsconsultait le médecinperdait la tête. Julienmarchait de long en largela mine affairéemais l'espritcalme ; et la veuve Dentu se tenait debout aux pieds du lit avec unvisage de circonstanceun visage de femme d'expérience querien n'étonne. Garde-maladesage-femme et veilleuse desmortsrecevant ceux qui viennentrecueillant leur premier crilavant de la première eau leur chair nouvellela roulant dansle premier lingepuis écoutant avec la même quiétudela dernière parolele dernier râlele dernier frissonde ceux qui partentfaisant aussi leur dernière toiletteépongeant avec du vinaigre leur corps usél'enveloppant du dernier drapelle s'était fait uneindifférence inébranlable à tous les accidentsde la naissance ou de la mort.

Lacuisinière Ludivine et tante Lison restaient discrètementcachées contre la porte du vestibule.

Et lamaladede temps en tempspoussait une faible plainte.

Pendantdeux heureson put croire que l'événement se feraitlongtemps attendre ; mais vers le point du jourles douleursreprirent tout à coup avec violenceet devinrent bientôtépouvantables.

Et Jeannedont les cris involontaires jaillissaient entre ses dents serréespensait sans cesse à Rosalie qui n'avait point souffertquin'avait presque pas gémidont l'enfantl'enfant bâtardétait sorti sans peine et sans tortures.

Dans sonâme misérable et troubléeelle faisait entreelles une comparaison incessante ; et elle maudissait Dieuqu'elleavait cru juste autrefois ; elle s'indignait des préférencescoupables du destinet des criminels mensonges de ceux qui prêchentla droiture et le bien.

Parfois lacrise devenait tellement violente que toute idée s'éteignaiten elle. Elle n'avait plus de forcede viede connaissance que poursouffrir.

Dans lesminutes d'apaisementelle ne pouvait détacher son oeil deJulien ; et une autre douleurune douleur de l'âmel'étreignait en se rappelant ce jour où sa bonne étaittombée aux pieds de ce même lit avec son enfant entreles jambesle frère du petit être qui lui déchiraitsi cruellement les entrailles. Elle retrouvait avec une mémoiresans ombres les gestesles regardsles paroles de son maridevantcette fille étendue ; et maintenant elle lisait en luicommesi ses pensées eussent été écrites dansses mouvementselle lisait le même ennuila mêmeindifférence que pour l'autrele même insouci d'hommeégoïsteque la paternité irrite.

Mais uneconvulsion effroyable la saisitun spasme si cruel qu'elle se dit :" Je vais mourirje meurs ! " Alors une révoltefurieuseun besoin de maudire emplit son âmeet une haineexaspérée contre cet homme qui l'avait perdueetcontre l'enfant inconnu qui la tuait.

Elle setendit dans un effort suprême pour rejeter d'elle ce fardeau.Il lui sembla soudain que tout son ventre se vidait brusquement ; etsa souffrance s'apaisa.

La gardeet le médecin étaient penchés sur ellelamaniaient. Ils enlevèrent quelque chose ; et bientôt cebruit étouffé qu'elle avait entendu déjàla fit tressaillir ; puis ce petit cri douloureuxce miaulementfrêle d'enfant nouveau-né lui entra dans l'âmedans le coeurdans tout son pauvre corps épuisé ; etelle voulutd'un geste inconscienttendre les bras.

Ce fut enelle une traversée de joieun élan vers un bonheurnouveauqui venait d'éclore. Elle se trouvaiten unesecondedélivréeapaiséeheureuseheureusecomme elle ne l'avait jamais été. Son coeur et sa chairse ranimaientelle se sentait mère !

Ellevoulut connaître son enfant ! Il n'avait pas de cheveuxpasd'onglesétant venu trop tôtmais lorsqu'elle vitremuer cette larvequ'elle la vit ouvrir la bouchepousser desvagissementsqu'elle toucha cet avortonfripégrimaçantvivantelle fut inondée d'une joie irrésistibleellecomprit qu'elle était sauvéegarantie contre toutdésespoirqu'elle tenait là de quoi aimer à nesavoir plus faire autre chose.

Dèslors elle n'eut plus qu'une pensée : son enfant. Elle devintsubitement une mère fanatiqued'autant plus exaltéequ'elle avait été plus déçue dans sonamourplus trompée dans ses espérances. Il lui fallaittoujours le berceau près de son litpuisquand elle put seleverelle resta des journées entières assise contrela fenêtreauprès de la couche légèrequ'elle balançait.

Elle futjalouse de la nourriceet quand le petit être assoiffétendait les bras vers le gros sein aux veines bleuâtresetprenait entre ses lèvres goulues le bouton de chair brune etplisséeelle regardaitpâlietremblantela forte etcalme paysanneavec un désir de lui arracher son filset defrapperde déchirer de l'ongle cette poitrine qu'il buvaitavidement.

Puis ellevoulut broder elle-mêmepour le parerdes toilettes finesd'une élégance compliquée. Il fut enveloppédans une brume de dentelleset coiffé de bonnets magnifiques.Elle ne parlait plus que de celacoupait les conversationspourfaire admirer un langeune bavette ou quelque ruban supérieurementouvragéetn'écoutant rien de ce qui se disait autourd'elleelle s'extasiait sur des bouts de linge qu'elle tournaitlongtemps et retournait dans sa main levée pour mieux voir ;puis soudain elle demandait : " Croyez-vous qu'il sera beau avecça ? "

Le baronet petite mère souriaient de cette tendresse frénétiquemais Julientroublé dans ses habitudesdiminué dansson importance dominatrice par la venue de ce tyran braillard ettout-puissantjaloux inconsciemment de ce morceau d'homme qui luivolait sa place dans la maisonrépétait sans cesseimpatient et colère : " Est-elle assommante avec sonmioche ! "

Elle futbientôt tellement obsédée par cet amour qu'ellepassait les nuits assise auprès du berceau à regarderdormir le petit. Comme elle s'épuisait dans cettecontemplation passionnée et maladivequ'elle ne prenait plusaucun reposqu'elle s'affaiblissaitmaigrissait et toussaitlemédecin ordonna de la séparer de son fils.

Elle sefâchapleuraimplora ; mais on resta sourd à sesprières. Il fut placé chaque soir auprès de sanourrice ; et chaque nuit la mère se levaitnu-piedsetallait coller son oreille au trou de la serrure pour écouters'il dormait paisiblements'il ne se réveillait pass'iln'avait besoin de rien.

Elle futtrouvée làune foispar Julien qui rentrait tardayant dîné chez les Fourville ; et on l'enfermadésormais à clef dans sa chambre pour la contraindre àse mettre au lit.

Le baptêmeeut lieu vers la fin d'août. Le baron fut parrainet tanteLison marraine. L'enfant reçut les noms de Pierre-Simon-Paul ;Paul pour les appellations courantes.

Dans lespremiers jours de septembretante Lison repartit sans bruit ; et sonabsence demeura aussi inaperçue que sa présence.

Un soiraprès le dînerle curé parut. Il semblaitembarrassécomme s'il eût porté un mystèreen luietaprès une suite de propos inutilesil pria labaronne et son mari de lui accorder quelques instants d'entretienparticulier.

Ilspartirent tous troisd'un pas lentjusqu'au bout de la grandealléecausant avec vivacitétandis que Julienrestéseul avec Jeannes'étonnaits'inquiétaits'irritaitde ce secret.

Il voulutaccompagner le prêtre qui prenait congé et ilsdisparurent ensembleallant vers l'église qui sonnaitl'angélus.

Il faisaitfraispresque froidon rentra bientôt dans le salon. Tout lemonde sommeillait un peu quand Julien revint brusquementrougeavecun air indigné.

De laportesans songer que Jeanne était làil cria versses beaux-parents : " Vous êtes donc fousnom de Dieu !d'aller flanquer vingt mille francs à cette fille ! "

Personnene répondit tant la surprise fut grande. Il repritbeuglantde colère : " On n'est pas bête à cepoint-là ; vous voulez donc ne pas nous laisser un sou ! "

Alors lebaronqui reprenait contenancetenta de l'arrêter : "Taisez-vous ! Songez que vous parlez devant votre femme. "

Mais iltrépignait d'exaspération : " Je m'en fiche unpeupar exemple ; elle sait bien ce qu'il en est d'ailleurs. C'estun vol à son préjudice. "

Jeannesaisieregardait sans comprendre. Elle balbutia : " Qu'est-cequ'il y a donc ? "

AlorsJulien se tourna vers ellela prit à témoincomme uneassociée frustrée aussi dans un bénéficeespéré. Il lui raconta brusquement le complot pourmarier Rosaliele don de la terre de Barville qui valait au moinsvingt mille francs. Il répétait : " Mais tesparents sont fousma chèrefous à lier ! vingt millefrancs ! vingt mille francs ! mais ils ont perdu ta tête !vingt mille francs pour un bâtard ! "

Jeanneécoutaitsans émotion et sans colères'étonnant elle-même de son calmeindifférentemaintenant à tout ce qui n'était pas son enfant.

Le baronsuffoquaitne trouvait rien à répondre. Il finit paréclatertapant du piedcriant : " Songez à ceque vous ditesc'est révoltant à la fin. À quila faute s'il a fallu doter cette fille mère ? À quicet enfant ? vous auriez voulu l'abandonner maintenant ! "

Julienétonné de la violence du baronle considéraitfixement. Il reprit d'un ton plus posé : " Mais quinzecents francs suffisaient bien. Elles en ont toutesdes enfantsavant de se marier. Que ce soit à l'un ou à l'autreçan'y change rienpar exemple. Au lieu qu'en donnant une de vos fermesd'une valeur de vingt mille francsoutre le préjudice quevous nous portezc'est dire à tout le monde ce qui est arrivé; vous auriez dûau moinssonger à notre nom et ànotre situation. "

Et ilparlait d'une voix sévèreen homme fort de son droitet de la logique de son raisonnement. Le barontroublé parcette argumentation inattenduerestait béant devant lui.Alors Juliensentant son avantageposa ses conclusions : "Heureusement que rien n'est fait encore ; je connais le garçonqui la prend en mariagec'est un brave hommeet avec lui toutpourra s'arranger. Je m'en charge. "

Et ilsortit sur-le-champcraignant sans doute de continuer la discussionheureux du silence de tousqu'il prenait pour un acquiescement.

Dèsqu'il eut disparule baron s'écriaoutré de surpriseet frémissant : " Oh ! c'est trop fortc'est trop fort !"

MaisJeannelevant les yeux sur la figure effarée de son pèrese mit brusquement à rirede son rire clair d'autrefoisquand elle assistait à quelque drôlerie.

Ellerépétait : " Pèrepèreas-tuentendu comme il prononçait : vingt mille francs ? "

Et petitemèrechez qui la gaieté était aussi prompte queles larmesau souvenir de la tête furieuse de son gendreetde ses exclamations indignéeset de son refus véhémentde laisser donner à la filleséduite par luidel'argent qui n'était pas à luiheureuse aussi de labonne humeur de Jeannefut secouée par son rire poussifquilui emplissait les yeux de pleurs. Alorsle baron partit àson tourgagné par la contagion ; et tous troiscomme auxbons jours passéss'amusaient à s'en rendre malades.

Quand ilsfurent un peu calmésJeanne s'étonna : " C'estcurieuxça ne me fait plus rien. Je le regarde comme unétranger maintenant. Je ne puis pas croire que je sois safemme. Vous voyezje m'amuse de ses... de ses... de sesindélicatesses. "

Etsansbien savoir pourquoiils s'embrassèrentencore souriants etattendris.

Mais deuxjours plus tardaprès le déjeuneralors que Julienpartait à chevalun grand gars de vingt-deux àvingt-cinq ansvêtu d'une blouse bleue toute neuveaux plisraidesaux manches ballonnéesboutonnées auxpoignetsfranchit sournoisement la barrièrecomme s'il eûtété embusqué là depuis le matinseglissa le long du fossé des Couillardcontourna le châteauet s'approchaà pas suspectsdu baron et des deux femmesassis toujours sous le platane.

Il avaitôté sa casquette en les apercevantet il s'avançaiten saluantavec des mines embarrassées.

Dèsqu'il fut assez près pour se faire entendreil bredouilla : "Votre serviteurmonsieur le baronmadame et la compagnie. "Puiscomme on ne lui parlait pasil annonça : " C'estmoi que je suis Désiré Lecoq. "

Ce nom nerévélant rienle baron demanda : " Quevoulez-vous ? "

Alors legars se troubla tout à fait devant la nécessitéd'expliquer son cas. Il balbutia en baissant et en relevant les yeuxcoup sur coupde sa casquette qu'il tenait aux mains au sommet dutoit du château : " C'est m'sieu l'curé qui m'atouché deux mots au sujet de c't'affaire... " puis il setut par crainte d'en trop lâcheret de compromettre sesintérêts.

Le baronsans comprendrereprit : " Quelle affaire ? Je ne sais pasmoi. "

L'autrealorsbaissant la voixse décida : " C't'affaire devot'bonne... la Rosalie... "

Jeanneayant devinése leva et s'éloigna avec son enfant dansles bras. Et le baron prononça : " Approchez-vous "puis il montra la chaise que sa fille venait de quitter.

Le paysans'assit aussitôt en murmurant : " Vous êtes bienhonnête. " Puis il attendit comme s'il n'avait plus rien àdire. Au bout d'un assez long silence il se décida enfinetlevant son regard vers le ciel bleu : " En v'là du biautemps pour la saison. C'est la terrequi n'en profite pour c' qu'y'adéjà d'semé. " Et il se tut de nouveau.

Le barons'impatientait ; il attaqua brusquement la questiond'un ton sec : "Alorsc'est vous qui épousez Rosalie ? "

L'hommeaussitôt devint inquiettroublé dans ses habitudes decautèle normande. Il répliqua d'une voix plus vivemisen défiance : " C'est selonp't'être que ouip't'être que nonc'est selon. "

Mais lebaron s'irritait de ces tergiversations : " Sacrebleu ! répondezfranchement : est-ce pour ça que vous venezoui ou non ? Laprenez-vousoui ou non ? "

L'hommeperplexene regardait plus que ses pieds : " Si c'est c'que ditm'sieu l'curéj'la prends ; mais si c'est c'que dit m'sieuJulienj'la prends point.

--Qu'est-ce que vous a dit M. Julien ?

-- M'sieuJulieni m'a dit qu'j'aurais quinze cents francs ; et m'sieu l'curéi m'a dit que j'n'aurais vingt mille ; j'veux ben pour vingt millemais j'veux point pour quinze cents. "

Alors labaronnequi restait enfoncée en son fauteuildevantl'attitude anxieuse du rustrese mit à rire par petitessecousses. Le paysan la regarda de coind'un oeil mécontentne comprenant pas cette gaietéet il attendit.

Le baronque ce marchandage gênaity coupa court. " J'ai dit àM. le curé que vous auriez la ferme de Barvillevotre viedurantpour revenir ensuite à l'enfant. Elle vaut vingt millefrancs. Je n'ai qu'une parole. Est-ce faitoui ou non ? "

L'hommesourit d'un air humble et satisfaitet devenu soudain loquace : "Oh ! pour lorsje n'dis pas nonN'y avait qu'ça quim'opposait. Quand m'sieu l'curé m'na parléj'voulaisben tout d'suitepardiet pi j'étais ben aise d'satisfairem'sieu l'baronqui me r'vaudra çaje m'le disais. C'est-ipas vraiquand on s'obligeentre genson se r'trouve toujours plustard ; et on se r'vaut ça. Mais m'sieu Julien m'a v'nu trouver; et c'n'était pu qu'quinze cents. J'mai dit : "Fautsavoir "et j'suis v'nu. C'est pas pour direj'avaisconfiancemais j'voulais savoir. I n'est qu'les bons comptes quifont les bons amispas vraim'sieu l'baron... "

Il fallutl'arrêter ; le baron demanda :

"Quand voulez-vous conclure le mariage ? "

Alorsl'homme redevint brusquement timideplein d'embarras. Il finit pardireen hésitant : " J'frons-ti point d'abord un p'titpapier ? "

Le baroncette foisse fâcha : " Mais nom d'un chien ! puisquevous aurez le contrat de mariage. C'est là le meilleur despapiers. "

Le paysans'obstinait : " En attendantj'pourrions ben en faire un bouttout d'mêmeça nuit toujours pas. "

Le baronse leva pour en finir : " Répondez oui ou nonet tout desuite. Si vous ne voulez plusdites-lej'ai un autre prétendant."

Alors lapeur du concurrent affola le Normand rusé. Il se décidatendit la main comme après l'achat d'une vache : "Topez-làm'sieu l'baronc'est fait. Couillon qui s'en dédit."

Le barontopapuis cria : " Ludivine ! " La cuisinièremontra la tête à la fenêtre : " Apportez unebouteille de vin. " On trinqua pour arroser l'affaire conclue.-- Et le gars partit d'un pied plus allègre.

On ne ditrien de cette visite à Julien. Le contrat fut préparéen grand secretpuisune fois les bans publiésla noce eutlieu un lundi matin.

Unevoisine portait le mioche à l'églisederrièreles nouveaux épouxcomme une sûre promesse de fortune.Et personnedans le paysne s'étonna ; on enviait DésiréLecoq. Il était né coiffédisait-on avec unsourire malin où n'entrait point d'indignation.

Julien fitune scène terriblequi abrégea le séjour de sesbeaux-parents aux Peuples. Jeanne les vit repartir sans une tristessetrop profondePaul étant devenu pour elle une sourceinépuisable de bonheur.

9

Jeanneétant tout à fait remise de ses coucheson se résolutà aller rendre visite aux Fourville et à se présenteraussi chez le marquis de Coutelier.

Julienvenait d'acheter dans une vente publique une nouvelle voitureunphaéton ne demandant qu'un chevalafin de pouvoir sortir deuxfois par mois.

Elle futattelée par un jour clair de décembre et aprèsdeux heures de route à travers les plaines normandesoncommença à descendre en un petit vallon dont les flancsétaient boiséset le fond mis en culture.

Puis lesterres ensemencées furent bientôt remplacées pardes prairieset les prairies par un marécage plein de grandsroseaux secs en cette saisonet dont les longues feuillesbruissaientpareilles à des rubans jaunes.

Tout àcoupaprès un brusque détour du valle châteaude la Vrillette se montraadossé d'un côté àla pente boisée etde l'autretrempant toute sa murailledans un grand étang que terminaiten faceun bois de hautssapins escaladant l'autre versant de la vallée.

Il fallutpasser sur un antique pont-levis et franchir un vaste portail LouisXIII pour pénétrer dans la cour d'honneurdevant unélégant manoir de la même époque àencadrements de briquesflanqué de tourelles coifféesd'ardoises.

Julienexpliquait à Jeanne toutes les parties du bâtimentenhabitué qui le connaît à fond. Il en faisait leshonneurss'extasiant sur sa beauté : " Regarde-moi ceportail ! Est-ce grandiose une habitation comme çahein !Toute l'autre façade est dans l'étangavec un perronroyal qui descend jusqu'à l'eauet quatre barques sontamarrées au bas des marchesdeux pour le comte et deux pourla comtesse. Là-bas à droitelà où tuvois le rideau de peupliersc'est la fin de l'étang ; c'estlà que commence la rivière qui va jusqu'àFécamp. C'est plein de sauvagine ce pays. Le comte adorechasser là-dedans. Voilà une vraie résidenceseigneuriale. "

La ported'entrée s'était ouverteet la pâle comtesseapparutvenant au-devant des visiteurssouriantvêtue d'unerobe traînante comme une châtelaine d'autrefois. Ellesemblait bien la belle dame du Lacnée pour ce manoir deconte.

Le salonà huit fenêtresen avait quatre ouvrant sur la pièced'eau et sur le sombre bois de pins qui remontait le coteau juste enface.

La verdureà tons noirs rendait profondaustère et lugubrel'étang ; etquand le vent soufflaitles gémissementsdes arbres semblaient la voix du marais.

Lacomtesse prit les deux mains de Jeanne comme si elle eût étéune amie d'enfancepuis elle la fit asseoir et se mit prèsd'ellesur une chaise bassetandis que Julienen qui toutes lesélégances oubliées renaissaient depuis cinqmoiscausaitsouriaitdoux et familier.

Lacomtesse et lui parlèrent de leurs promenades à cheval.Elle riait un peu de sa manière de monterl'appelant "le chevalier Trébuche "et il riait aussil'ayantbaptisée " la reine Amazone ". Un coup de fusilparti sous les fenêtres fit pousser à Jeanne un petitcri. C'était le comte qui tuait une sarcelle.

Sa femmeaussitôt l'appela. On entendit un bruit d'avironsle choc d'unbateau contre la pierreet il paruténorme et bottésuivi de deux chiens trempésrougeâtres comme luietqui se couchèrent sur le tapis devant la porte.

Ilsemblait plus à son aiseen sa demeureet ravi de voir lesvisiteurs. Il fit remettre du bois au feuapporter du vin de Madèreet des biscuits ; et soudain il s'écria : " Mais vousallez dîner avec nousc'est entendu. " Jeannequi nequittait jamais la pensée de son enfantrefusait ; ilinsistaetcomme elle s'obstinait à ne pas vouloirJulienfit un geste brusque d'impatience. Alors elle eut peur de réveillerson humeur méchante et querelleuse ; etbien que torturéeà l'idée de ne plus revoir Paul avant le lendemainelle accepta.

L'après-midifut charmant. On alla visiter les sources d'abord. Ellesjaillissaient au pied d'une roche moussue dans un clair bassintoujours remué comme de l'eau bouillante ; puis on fit un touren barque à travers de vrais chemins taillés dans uneforêt de roseaux secs. Le comteassis entre ses deux chiensqui flairaientle nez au ventramait ; et chaque secousse de sesavirons soulevait la grande barque et la lançait en avant.Jeanneparfoislaissait tremper sa main dans l'eau froideet ellejouissait de la fraîcheur glacée qui lui courait desdoigts au coeur. Tout à l'arrière du bateauJulien etla comtesse enveloppée de châles souriaient de cetéternel sourire continuel des gens heureux à qui lebonheur ne laisse rien à désirer.

Le soirvenait avec de longs frissons gelésdes souffles du nord quipassaient dans les joncs flétris. Le soleil avait plongéderrière les sapins ; et le ciel rougecriblé depetits nuages écarlates et bizarresdonnait froid rien qu'àle regarder.

On rentradans le vaste salon où flambait un feu gigantesque. Unesensation de chaleur et de plaisir rendait joyeux dès laporte. Alors le comtemis en gaietésaisit sa femme dans sesbras d'athlèteetl'élevant comme un enfant jusqu'àsa boucheil lui colla sur les joues deux gros baisers de bravehomme satisfait.

Et Jeannesourianteregardait ce bon géant qu'on disait un ogre au seulaspect de ses moustaches ; et elle pensait : " Comme on setrompechaque joursur tout le monde. " Ayant alorspresqueinvolontairementreporté les yeux sur Julienelle le vitdebout dans l'embrasure de la portehorriblement pâleetl'oeil fixé sur le comte. Inquièteelle s'approcha deson marietà voix basse : " Es-tu malade ? Qu'as-tudonc ? " Il répondit d'un ton courroucé : "Rienlaisse-moi tranquille. J'ai eu froid. "

Quand onpassa dans la salle à mangerle comte demanda la permissionde laisser entrer ses chiens ; et ils vinrent aussitôt seplanter sur leur derrièreà droite et à gauchede leur maître. Il leur donnait à tout moment quelquemorceau et caressait leurs longues oreilles soyeuses. Les bêtestendaient la têteremuaient la queuefrémissaient decontentement.

Aprèsle dînercomme Jeanne et Julien se disposaient àpartirM. de Fourville les retint encore pour leur montrer une pêcheau flambeau.

Il lespostaainsi que la comtessesur le perron qui descendait àl'étang ; et il monta dans sa barque avec un valet portant unépervier et une torche allumée. La nuit étaitclaire et piquante sous un ciel semé d'or.

La torchefaisait ramper sur l'eau des traînées de feu étrangeset mouvantesjetait des lueurs dansantes sur les roseauxilluminaitle rideau de sapins. Et soudainla barque ayant tournéuneombre colossalefantastiqueune ombre d'homme se dressa sur cettelisière éclairée du bois. La têtedépassait les arbresse perdait dans le cielet les piedsplongeaient dans l'étang. Puis l'être démesurééleva les bras comme pour prendre les étoiles. Ils sedressèrent brusquementces bras immensespuis retombèrent; et on entendit aussitôt un petit cri d'eau fouettée.

La barquealors ayant encore viré doucementle prodigieux fantômesembla courir le long du boisqu'éclairaiten tournantlalumière ; puis il s'enfonça dans l'invisible horizonpuis soudain il reparutmoins grand mais plus netavec sesmouvements singulierssur la façade du château.

Et lagrosse voix du comte cria : " Gilbertej'en ai huit ! "

Lesavirons battirent l'onde. L'ombre énorme restait maintenantdebout immobile sur la muraillemais diminuant peu à peu detaille et d'ampleur ; sa tête paraissait descendreson corpsmaigrir ; et quand M. de Fourville remonta les marches du perrontoujours suivi de son valet portant le feuelle était réduiteaux proportions de sa personneet répétait tous sesgestes.

Il avaitdans un filet huit gros poissons qui frétillaient.

LorsqueJeanne et Julien furent en route tout enveloppés en desmanteaux et des couvertures qu'on leur avait prêtésJeanne dit presque involontairement : " Quel brave homme que cegéant ! " Et Julienqui conduisaitrépliqua : "Ouimais il ne se tient pas toujours assez devant le monde. "

Huit joursaprèsils se rendirent chez les Coutelierqui passaient pourla première famille noble de la province. Leur domaine deReminil touchait au gros bourg de Cany. Le château neuf bâtisous Louis XIV était caché dans un parc magnifiqueentouré de murs. On voyaitsur une hauteurles ruines del'ancien château. Des valets en tenue firent entrer lesvisiteurs dans une pièce imposante. Tout au milieuune espècede colonne supportant une coupe immense de la manufacture de Sèvreset dans le socle une lettre autographe du roidéfendue parune plaque de cristalinvitait le marquisLéopold-Hervé-Joseph-Germer de Varnevillede Rolleboscde Coutelierà recevoir ce don du souverain.

Jeanne etJulien considéraient ce présent royal quand entrèrentle marquis et la marquise. La femme était poudréeaimable par fonction et maniérée par désir desembler condescendante. L'hommegros personnage à cheveuxblancs relevés droit sur la têtemettait en ses gestesen sa voixen toute son attitudeune hauteur qui disait sonimportance.

C'étaientde ces gens à étiquette dont l'espritles sentimentset les paroles semblent toujours sur des échasses.

Ilsparlaient seulssans attendre les réponsessouriant d'un airindifférentsemblaient toujours accomplir la fonction imposéepar leur naissance de recevoir avec politesse les petits nobles desenvirons.

Jeanne etJulienpercluss'efforçaient de plairegênésde rester davantageinhabiles à se retirer ; mais la marquisetermina elle-même la visitenaturellementsimplementenarrêtant à point la conversation comme une reine poliequi donne congé.

EnrevenantJulien dit : " Si tu veuxnous bornerons lànos visites ; moiles Fourville me suffisent. " Et Jeanne futde son avis.

Décembres'écoulait lentementce mois noirtrou sombre au fond del'année. La vie enfermée recommençait comme l'anpassé. Jeanne ne s'ennuyait point cependanttoujourspréoccupée de Paul que Julien regardait de côtéd'un oeil inquiet et mécontent.

Souventquand la mère le tenait en ses brasle caressait avec cesfrénésies de tendresse qu'ont les femmes pour leursenfantselle le présentait au pèreen lui disant : "Mais embrasse-le donc ; on dirait que tu ne l'aimes pas. " Ileffleurait du bout des lèvresd'un air dégoûtéle front glabre du marmot en décrivant un cercle de tout soncorpscomme pour ne point rencontrer les petites mains remuantes etcrispées. Puis il s'en allait brusquement ; on eût ditqu'une répugnance le chassait.

Le mairele docteur et le curé venaient dîner de temps en temps ;de temps en temps c'étaient les Fourville avec qui on se liaitde plus en plus.

Le comteparaissait adorer Paul. Il le tenait sur ses genoux pendant toute ladurée des visitesou même pendant des après-miditout entiers. Il le maniait d'une façon délicate dansses grosses mains de colosselui chatouillait le bout du nez avec lapointe de ses longues moustachespuis l'embrassait par élanspassionnésà la façon des mères. Ilsouffrait continuellement de ce que son mariage demeurâtstérile.

Mars futclairsec et presque doux. La comtesse Gilberte reparla depromenades à cheval que tous les quatre feraient ensemble.Jeannelasse un peu des longs soirsdes longues nuitsdes longsjours pareils et monotonesconsentittout heureuse de ces projets ;et pendant une semaine elle s'amusa à confectionner sonamazone.

Puis ilscommencèrent les excursions. Ils allaient toujours deux pardeux ; la comtesse et Julien devantle comte et Jeanne cent pasderrière. Ceux-ci causaient tranquillementcomme deux amiscar ils étaient devenus amis par le contact de leurs âmesdroitesde leurs coeurs simples ; ceux-là parlaient bassouventriaient parfois par éclats violentsse regardaientsoudain comme si leurs yeux avaient à se dire des choses quene prononçaient pas leurs bouches ; et ils partaientbrusquement au galoppoussés par un désir de fuird'aller plus lointrès loin.

PuisGilberte parut devenir irritable. Sa voix viveapportée pardes souffles de brisearrivait parfois aux oreilles des deuxcavaliers attardés. Le comte alors souriaitdisait àJeanne : " Elle n'est pas tous les jours bien levéemafemme. "

Un soiren rentrantcomme la comtesse excitait sa jumentla piquantpuisla retenant par secousses brusqueson entendit plusieurs fois Julienlui répéter : " Prenez gardeprenez donc gardevous allez être emportée. " Elle répliqua :" Tant pis ; ce n'est pas votre affaire "d'un ton siclair et si dur que les paroles nettes sonnèrent par lacampagne comme si elles étaient suspendues dans l'air.

L'animalse cabraitruaitbavait. Soudain le comte inquiet cria de ses fortspoumons : " Fais donc attentionGilberte ! " Alorscommepar défidans un de ces énervements de femme que rienn'arrêteelle frappa brutalement de sa cravache entre les deuxoreilles de la bête qui se dressafurieusebattit l'air deses jambes de devantetretombants'élança d'un bondformidableet détala par la plaine de toute la vigueur de sesjarrets.

Ellefranchit d'abord une prairie puisse précipitant àtravers les champs labouréselle soulevait en poussièrela terre humide et grasseet filait si vite qu'on distinguait àpeine la monture et l'amazone.

Julienstupéfaitrestait en placeappelant désespérément: " MadameMadame ! "

Mais lecomte eut une sorte de grognementetse courbant sur l'encolure deson pesant chevalil le jeta en avant d'une poussée de toutson corps ; et il le lança d'une telle allurel'excitantl'entraînantl'affolant avec la voixle geste et l'éperonque l'énorme cavalier semblait porter la lourde bêteentre ses cuisses et l'enlever comme pour s'envoler. Ils allaientd'une inconcevable vitessese ruant droit devant eux ; Jeanne voyaitlà-bas les deux silhouettes de la femme et du marifuirfuirdiminuers'effacerdisparaîtrecomme on voit deuxoiseaux se poursuivant se perdre et s'évanouir àl'horizon.

AlorsJulien se rapprochatoujours au pasen murmurant d'un air furieux :" Je crois qu'elle est folleaujourd'hui. "

Et tousdeux partirent derrière leurs amis enfoncés maintenantdans une ondulation de plaine.

Au boutd'un quart d'heureils les aperçurent qui revenaient ; etbientôt ils les joignirent.

Le comterougeen sueurriantcontenttriomphanttenait de sa poigneirrésistible le cheval frémissant de sa femme. Elleétait pâleavec un visage douloureux et crispé ;et elle se soutenait d'une main sur l'épaule de son mari commesi elle allait défaillir.

Jeannecejour-làcomprit que le comte aimait éperdument.

Puis lacomtessependant le mois qui suivitse montra joyeuse comme elle nel'avait jamais été. Elle venait plus souvent auxPeuplesriait sans cesseembrassait Jeanne avec des élans detendresse. On eût dit qu'un mystérieux ravissement étaitdescendu sur sa vie. Son maritout heureux lui-mêmene laquittait point des yeuxet tâchait à tout instant detoucher sa mainsa robedans un redoublement de passion.

Il disaitun soirà Jeanne : " Nous sommes dans le bonheuren cemoment. Jamais Gilberte n'avait été gentille comme ça.Elle n'a plus de mauvaise humeurplus de colère. Je sensqu'elle m'aime. Jusqu'à présent je n'en étaispas sûr. "

Julienaussi semblait changéplus gaisans impatiencescomme sil'amitié des deux familles avait apporté la paix et lajoie dans chacune d'elles.

Leprintemps fut singulièrement précoce et chaud.

Depuis lesdouces matinées jusqu'aux calmes et tièdes soiréesle soleil faisait germer toute la surface de la terre. C'étaitune brusque et puissante éclosion de tous les germes en mêmetempsune de ces irrésistibles poussées de sèveune de ces ardeurs à renaître que la nature montrequelquefois en des années privilégiées quiferaient croire à des rajeunissements du monde.

Jeanne sesentait vaguement troublée par cette fermentation de vie. Elleavait des alanguissements subits en face d'une petite fleur dansl'herbedes mélancolies délicieusesdes heures demollesse rêvassante.

Puis ellese sentit envahie par des souvenirs attendris des premiers temps deson amour ; non qu'il lui revînt au coeur un renouveaud'affection pour Julienc'était finicelabien fini pourtoujours ; mais toute sa chaircaressée des brisespénétréedes odeurs du printempsse troublaitcomme sollicitée parquelque invisible et tendre appel.

Elle seplaisait à être seuleà s'abandonner sous lachaleur du soleiltoute parcourue de sensationsde jouissancesvagues et sereines qui n'éveillaient point d'idées.

Un matincomme elle somnolait ainsiune vision la traversaune vision rapidede ce trou ensoleillé au milieu des sombres feuillagesdansle petit bois près d'Étretat. C'est là quepourla première foiselle avait senti frémir son corpsauprès de ce jeune homme qui l'aimait alors ; c'est làqu'il avait balbutiépour la première foisle timidedésir de son coeur ; c'est aussi là qu'elle avait crutoucher tout à coup l'avenir radieux de ses espérances.

Et ellevoulait revoir ce boisy faire une sorte de pèlerinagesentimental et superstitieuxcomme si un retour à ce lieudevait changer quelque chose à la marche de sa vie.

Julienétait parti dès l'aubeelle ne savait où. Ellefit donc seller le petit cheval blanc des Martinqu'elle montaitquelquefois maintenant ; et elle partit.

C'étaitpar une de ces journées si tranquilles que rien ne remue nullepartpas une herbepas une feuille ; tout semble immobile pourjusqu'à la fin des tempscomme si le vent était mort.On dirait disparus les insectes eux-mêmes.

Un calmebrûlant et souverain descendait du soleilinsensiblementenbuée d'or ; et Jeanne allait au pas de son bidetbercéeheureuse. De temps en temps elle levait les yeux pour regarder untout petit nuage blancgros comme une pincée de cotonunflocon de vapeur suspenduoubliéresté là-hauttout seulau milieu du ciel bleu.

Elledescendit dans la vallée qui va se jeter à la mer entreces grandes arches de la falaise qu'on nomme les portes d'Étretatet tout doucement elle gagna le bois. Il pleuvait de la lumièreà travers la verdure encore grêle. Elle cherchaitl'endroit sans le retrouvererrant par les petits chemins.

Tout àcoupen traversant une longue alléeelle aperçut toutau bout deux chevaux de selle attachés contre un arbreet lesreconnut aussitôt ; c'étaient ceux de Gilberte et deJulien. La solitude commençait à lui peser ; elle futheureuse de cette rencontre imprévue ; et elle mit au trot samonture.

Quand elleeut atteint les deux bêtes patientescomme accoutuméesà ces longues stationselle appela. On ne lui réponditpas.

Un gant defemme et les deux cravaches gisaient sur le gazon foulé. Doncils s'étaient assis làpuis éloignéslaissant leurs chevaux.

Elleattendit un quart d'heurevingt minutessurprisesans comprendrece qu'ils pouvaient faire. Comme elle avait mis pied à terreet ne remuait plusappuyée contre un tronc d'arbredeuxpetits oiseauxsans la voirs'abattirent dans l'herbe tout prèsd'ellel'un d'eux s'agitaitsautillait autour de l'autreles ailessoulevées et vibrantessaluant de la tête et pépiant; et tout à coup ils s'accouplèrent.

Jeanne futsurprise comme si elle eût ignoré cette chose ; puiselle se dit : " C'est vraic'est le printemps "puis uneautre pensée lui vintun soupçon. Elle regarda denouveau le gantles cravachesles deux chevaux abandonnés ;et elle se remit brusquement en selle avec une irrésistibleenvie de fuir.

Ellegalopait maintenant en retournant aux Peuples. Sa têtetravaillaitraisonnaitunissait les faitsrapprochait lescirconstances. Comment n'avait-elle pas deviné plus tôt? Comment n'avait-elle rien vu ? Comment n'avait-elle pas compris lesabsences de Julienle recommencement de ses élégancespasséespuis l'apaisement de son humeur ? Elle se rappelaitaussi les brusqueries nerveuses de Gilberteses câlineriesexagéréesetdepuis quelque tempscette espècede béatitude où elle vivaitet dont le comte étaitheureux.

Elle remitau pas son chevalcar il lui fallait gravement réfléchiret l'allure vive troublait ses idées.

Aprèsla première émotion passéeson coeur étaitredevenu presque calmesans jalousie et sans hainemais soulevéde mépris. Elle ne songeait guère à Julien ;rien ne l'étonnait plus de lui ; mais la double trahison de lacomtessede son amiela révoltait. Tout le monde étaitdonc perfidementeur et faux. Et des larmes lui vinrent aux yeux. Onpleure parfois les illusions avec autant de tristesse que les morts.

Elle serésolut pourtant à feindre de ne rien savoiràfermer son âme aux affections courantesà n'aimer plusque Paul et ses parents ; et à supporter les autres avec unvisage tranquille.

Sitôtrentréeelle se jeta sur son filsl'emporta dans sa chambreet l'embrassa éperdumentpendant une heure sans s'arrêter.

Julienrevint pour dînercharmant et souriantplein d'attentionsaimables. Il demanda : " Père et petite mère neviennent donc pas cette année ? "

Elle luisut tant de gré de cette gentillesse qu'elle lui pardonnapresque la découverte du bois ; et un violent désirl'envahissant tout à coup de revoir bien vite les deux êtresqu'elle aimait le plus après Paulelle passa toute sa soiréeà leur écrirepour hâter leur arrivée.

Ilsannoncèrent leur retour pour le 20 mai. On était alorsau 7 de ce mois.

Elle lesattendit avec une impatience grandissantecomme si elle eûtéprouvéen dehors même de son affection filialeun besoin nouveau de frotter son coeur à des coeurs honnêtes; de causerl'âme ouverteavec des gens purssains de touteinfamiedont la vieet toutes les actionset toutes les penséeset tous les désirs avaient toujours été droits.

Ce qu'ellesentait maintenantc'était une sorte d'isolement de saconscience juste au milieu de toutes ces consciences défaillantes; et bien qu'elle eût appris soudain à dissimulerbienqu'elle accueillît la comtessela main tendue et la lèvresouriantecette sensation de videde mépris pour les hommeselle la sentait grandirl'envelopper ; et chaque jour les petitesnouvelles du pays lui jetaient à l'âme un dégoûtplus grandune plus haute mésestime des êtres.

La filledes Couillard venait d'avoir un enfant et le mariage allait avoirlieu. La servante des Martinune orphelineétait grosse ;une petite voisineâgée de quinze ansétaitgrosse ; une veuveune pauvre femme boiteuse et sordidequ'onappelait la Crotte tant sa saleté paraissait horribleétaitgrosse.

Àtout moment on apprenait une grossesse nouvelleou bien quelquefredaine d'une filled'une paysanne mariée et mère defamille ou de quelque riche fermier respecté.

Ceprintemps ardent semblait remuer les sèves chez les hommescomme chez les plantes.

Et Jeannedont les sens éteints ne s'agitaient plusdont le coeurmeurtril'âme sentimentale semblaient seuls remués parles souffles tièdes et fécondsqui rêvaitexaltée sans désirspassionnée pour des songeset morte aux besoins charnelss'étonnaitpleine d'unerépugnance qui devenait haineusede cette sale bestialité.

L'accouplementdes êtres l'indignait à présent comme une chosecontre nature ; etsi elle en voulait à Gilbertece n'étaitpoint de lui avoir pris son marimais du fait même d'êtretombée aussi dans cette fange universelle.

Ellen'était pointcelle-làde la race des rustres chezqui les bas instincts dominent. Comment avait-elle pu s'abandonner dela même façon que ces brutes ?

Le jourmême où devaient arriver ses parentsJulien raviva sesrépulsions en lui racontant gaiementcomme une chose toutenaturelle et drôleque le boulanger ayant entendu quelquebruit dans son fourla veillequi n'était pas jour decuissonavait cru y surprendre un chat rôdeur et avait trouvésa femme " qui n'enfournait pas du pain ".

Et ilajoutait : " Le boulanger a bouché l'ouverture ; ils ontfailli étouffer là-dedans ; c'est le petit garçonde la boulangère qui a prévenu les voisins ; car ilavait vu entrer sa mère avec le forgeron. "

Et Julienriaitrépétant : " Ils nous font manger du paind'amour ces farceurs-là. C'est un vrai conte de La Fontaine. "

Jeannen'osait plus toucher au pain.

Lorsque lachaise de poste s'arrêta devant le perron et que la figureheureuse du baron parut à la vitrece fut dans l'âme etdans la poitrine de la jeune femme une émotion profondeuntumultueux élan d'affection comme elle n'en avait jamaisressenti.

Mais elledemeura saisieet presque défaillantequand elle aperçutpetite mère. La baronneen ces six mois d'hiveravaitvieilli de dix ans. Ses joues énormesflasquestombantess'étaient empourpréescomme gonflées de sang ;son oeil semblait éteint ; et elle ne remuait plus quesoulevée sous les deux bras ; sa respiration pénibleétait devenue sifflanteet si difficilequ'on éprouvaitprès d'elle une sensation de gêne douloureuse.

Le baronl'ayant vue chaque journ'avait point remarqué cettedécadence ; etquand elle se plaignait de ses étouffementscontinusde son alourdissement grandissantil répondait : "Mais nonma chèreje vous ai toujours connue comme ça."

Jeanneaprès les avoir accompagnés en leur chambrese retiradans la sienne pour pleurerbouleverséeéperdue.Puiselle alla retrouver son pèreetse jetant sur soncoeurles yeux encore pleins de larmes : " Oh ! comme mèreest changée ! Qu'est-ce qu'elle adis-moiqu'est-ce qu'ellea ? " Il fut très surpriset répondit : " Tucrois ? quelle idée ? mais non. Moiqui ne l'ai pointquittéeje t'assure que je ne la trouve pas malelle estcomme toujours. "

Le soirJulien dit à sa femme : " Ta mère file un mauvaiscoton. Je la crois touchée. " Etcomme Jeanne éclataiten sanglotsil s'impatienta. " Allonsbonje ne te dis pasqu'elle soit perdue. Tu es toujours follement exagérée.Elle est changéevoilà toutc'est de son âge. "

Au bout dehuit jours elle n'y songeait plusaccoutumée à laphysionomie nouvelle de sa mèreet refoulant peut-êtreses craintescomme on refoulecomme on rejette toujourspar unesorte d'instinct égoïstede besoin naturel detranquillité d'âmeles appréhensionsles soucismenaçants.

Labaronneimpuissante à marcherne sortait plus qu'unedemi-heure chaque jour. Quand elle avait accompli une seule fois leparcours de " son " alléeelle ne pouvait semouvoir davantage et demandait à s'asseoir sur " son "banc. Etquand elle se sentait incapable même de menerjusqu'au bout sa promenadeelle disait : " Arrêtons-nous; mon hypertrophie me casse les jambes aujourd'hui. "

Elle neriait plus guèresouriait seulement aux choses qui l'auraientsecouée tout entière l'année précédente.Mais comme ses yeux étaient demeurés excellentsellepassait des jours à relire Corinne ou les Méditationsde Lamartine ; puis elle demandait qu'on lui apportât le tiroir" aux souvenirs ". Alorsayant vidé sur ses genouxles vieilles lettres douces à son coeurelle posait le tiroirsur une chaise à côté d'elle et remettait dedansune à uneses " reliques "après avoirlentement revu chacune. Et quand elle était seulebien seuleelle en baisait certainescomme on baise secrètement lescheveux des morts qu'on aima.

QuelquefoisJeanneentrant brusquementla trouvait pleurantpleurant deslarmes tristes. Elle s'écriait : " Qu'as-tupetite mère? " Et la baronneaprès un long soupirrépondait: " Ce sont mes reliques qui m'ont fait ça. On remue deschoses qui ont été si bonnes et qui sont finies ! Etpuisil y a des personnes auxquelles on ne pensait plus guèreet qu'on retrouve tout d'un coup. On croit les voiret les entendreet ça vous produit un effet épouvantable. Tu connaîtrasçaplus tard. "

Quand lebaron survenait en ces instants de mélancolieil murmurait :" Jeannema chériesi tu m'en croisbrûle teslettrestoutes tes lettrescelles de ta mèreles miennestoutes. Il n'y a rien de plus terriblequand on est vieuxque deremettre le nez dans sa jeunesse. " Mais Jeanne aussi gardait sacorrespondancepréparait sa " boîte aux reliques"obéissantbien qu'elle différât en toutde sa mèreà une sorte d'instinct héréditairede sentimentalité rêveuse.

Le baronaprès quelques jourseut à s'absenter pour uneaffaireet il partit.

La saisonétait magnifique. Les nuits doucesfourmillantes d'astressuccédaient aux calmes soiréesles soirs sereins auxjours radieuxet les jours radieux aux aurores éclatantes.Petite mère se trouva bientôt mieux portante ; etJeanneoubliant bientôt les amours de Julien et la perfidie deGilbertese sentait presque complètement heureuse. Toute lacampagne était fleurie et parfumée ; et la grande mertoujours pacifique resplendissait du matin au soirsous le soleil.

Jeanneunaprès-midiprit Paul en ses braset s'en alla par leschamps. Elle regardait tantôt son filstantôt l'herbecriblée de fleurs le long de la routes'attendrissant dansune félicité sans bornes. De minute en minute ellebaisait l'enfantle serrait passionnément contre elle ; puisfrôlée par quelque savoureuse odeur de campagneelle sesentait défaillanteanéantie dans un bien-êtreinfini. Puis elle rêva d'avenir pour lui. Que serait-il ?Tantôt elle le voulait grand hommerenommépuissant.Tantôt elle le préférait humble et restant prèsd'elledévouétendreles bras toujours ouverts pourmaman. Quand elle l'aimait avec son coeur égoïste demèreelle désirait qu'il restât son filsrienque son fils ; maisquand elle l'aimait avec sa raison passionnéeelle ambitionnait qu'il devînt quelqu'un par le monde.

Elles'assit au bord d'un fosséet se mit à le regarder. Illui semblait qu'elle ne l'avait jamais vu. Et elle s'étonnabrusquement à la pensée que ce petit être seraitgrandqu'il marcherait d'un pas fermequ'il aurait de la barbe auxjoues et parlerait d'une voix sonore.

Au loinquelqu'un l'appelait. Elle leva la tête. C'était Mariusaccourant. Elle pensa qu'une visite l'attendaitet elle se dressamécontente d'être troublée. Mais le gaminarrivait à toutes jambesetquand il fut assez prèsil cria : " Madamec'est Mme la baronne qu'est bien mal. "

Ellesentit comme une goutte d'eau froide qui lui descendait le long dudos ; et elle repartit à grands pasla tête égarée.

Elleaperçutde loindes gens en tas sous le platane. Elles'élança etle groupe s'étant ouvertelle vitsa mère étendue par terrela tête soutenue pardeux oreillers. La figure était toute noireles yeux ferméset sa poitrinequi depuis vingt ans haletaitne bougeait plus. Lanourrice saisit l'enfant dans les bras de la jeune femmeetl'emporta.

Jeannehagardedemandait : " Qu'est-il arrivé ? Commentest-elle tombée ? Qu'on aille chercher le médecin"Et comme elle se retournaitelle aperçut le curéprévenu on ne sait comment. Il offrit ses soinss'empressa enrelevant les manches de sa soutane. Mais le vinaigrel'eau deCologneles frictions demeurèrent inefficaces. " Ilfaudrait la dévêtir et la coucher "dit le prêtre.

Le fermierJoseph Couillard se trouvait là ainsi que le père Simonet Ludivine. Aidés de l'abbé Picotils voulurentemporter la baronne ; maisquand ils la soulevèrentla têtes'abattit en arrièreet la robe qu'ils avaient saisie sedéchiraittant sa grosse personne était pesante etdifficile à remuer. Alors Jeanne se mit à crierd'horreur. On reposa par terre le corps énorme et mou.

Il fallutprendre un fauteuil du salon ; etquand on l'eut assise dedansonput enfin l'enlever. Pas à pas ils gravirent le perronpuisl'escalier ; etparvenus dans la chambrela déposèrentsur le lit.

Comme lacuisinière n'en finissait pas d'enlever ses vêtementsla veuve Dentu se trouva là juste à pointvenuesoudainainsi que le prêtrecomme s'ils avaient " sentila mort "selon le mot des domestiques.

JosephCouillard partit à franc étrier pour prévenir ledocteur ; et comme le prêtre se disposait à allerchercher les saintes huilesla garde lui souffla dans l'oreille : "Ne vous dérangez pointmonsieur le curéje m'yconnaiselle a passé. "

Jeanneaffoléeimploraitne savait que faireque tenterquelremède employer. Le curéà tout hasardprononça l'absolution.

Pendantdeux heures on attendit auprès de ce corps violet et sans vie.Tombée maintenant à genouxJeanne sanglotaitdévoréed'angoisse et de douleur.

Lorsque laporte s'ouvrit et que le médecin parut il lui sembla voirentrer le salutla consolationl'espérance ; et elles'élança vers luibalbutiant tout ce qu'elle savait del'accident : " Elle se promenait comme tous les jours... elleallait bien... très bien même... elle avait mangéun bouillon et deux oeufs au déjeuner... elle est tombéetout d'un coup... elle est devenue noire comme vous la voyez... etelle n'a plus remué... nous avons essayé de tout pourla ranimer... de tout... " Elle se tutsaisie par un gestediscret de la garde au médecin pour signifier que c'étaitfinibien fini. Alorsse refusant à comprendreelleinterrogea anxieusementrépétant : " Est-ce grave? croyez-vous que ce soit grave ? "

Il ditenfin : " J'ai bien peur que ce soit... que ce soit... fini.Ayez du courageun grand courage. "

Et Jeanneouvrant les brasse jeta sur sa mère.

Julienrentrait. Il demeura stupéfaitvisiblement contrariésans cri de douleur ni désespoir apparentpris àl'improviste trop brusquement pour se faire d'un seul coup le visageet la contenance qu'il fallait. Il murmura : " Je m'y attendaisje sentais que c'était la fin. " Puis il tira sonmouchoirs'essuya les yeuxs'agenouillase signamarmotta quelquechoseetse relevantvoulut aussi relever sa femme. Mais elletenait à pleins bras le cadavre et le baisaitpresque couchéesur lui. Il fallut qu'on l'emportât. Elle semblait folle.

Au boutd'une heure on la laissa revenir. Aucun espoir ne subsistait.L'appartement était arrangé maintenant en chambremortuaire. Julien et le prêtre parlaient bas près d'unefenêtre. La veuve Dentuassise dans un fauteuild'une façonconfortableen femme habituée aux veilles et qui se sent chezelle dans une maison dès que la mort vient d'y entrerparaissait assoupie déjà.

La nuittombait. Le curé s'avança vers Jeannelui prit lesmainsl'encourageadéversantsur ce coeur inconsolablel'onde onctueuse des consolations ecclésiastiques. Il parla dela trépasséela célébra en termessacerdotauxettriste de cette fausse tristesse de prêtrepour qui les cadavres sont bienfaisantsil s'offrit à passerla nuit en prières auprès du corps.

MaisJeanneà travers ses larmes convulsivesrefusa. Elle voulaitêtre seuletoute seule en cette nuit d'adieux. Julien s'avança: " Mais ce n'est pas possiblenous resterons tous les deux. "Elle faisait " non " de la têteincapable de parlerdavantage. Elle put dire enfin : " C'est ma mèremamère. Je veux être seule à la veiller. " Lemédecin murmura : " Laissez-la faire à sa guisela garde pourra rester dans la chambre à côté. "

Le prêtreet Julien consentirentsongeant à leur lit. Puis l'abbéPicot s'agenouilla à son tourpriase releva et sortit enprononçant : " C'était une sainte "sur leton dont il disait : " Dominus vobiscum. "

Alors levicomtede sa voix ordinairedemanda : " Vas-tu prendrequelque chose ? " Jeanne ne répondit pointignorantqu'il s'adressait à elle. Il reprit : " Tu feraispeut-être bien de manger un peu pour te soutenir. " Ellerépliqua d'un air égaré : " Envoie tout desuite chercher papa. " Et il sortit pour expédier uncavalier à Rouen.

Elledemeura abîmée dans une sorte de douleur immobilecommesi elle eût attendupour s'abandonner au flot montant desregrets désespérésl'heure du derniertête-à-tête.

Les ombresavaient envahi la chambrevoilant la morte de ténèbres.La veuve Dentu se mit à rôderde son pas légercherchant et disposant des objets invisibles avec des mouvementssilencieux de garde-malade. Puis elle alluma deux bougies qu'elleposa doucement sur la table de nuit couverte d'une serviette blancheà la tête du lit.

Jeanne nesemblait rien voirrien sentirrien comprendre. Elle attendaitd'être seule. Julien rentra ; il avait dîné ; etde nouveauil demanda : " Tu ne veux rien prendre ? " Safemme fit " non " de la tête.

Ils'assitd'un air résigné plutôt que tristeetdemeura sans parler.

Ilsrestaient tous troiséloignés l'un de l'autresans unmouvementsur leurs sièges.

Parmoments la garde s'endormant ronflait un peupuis se réveillaitbrusquement.

Julien àla fin se levaets'approchant de Jeanne : " Veux-tu resterseule maintenant ? " Elle lui prit la maindans un élaninvolontaire : " Oh ! ouilaissez-moi. "

Ill'embrassa sur le fronten murmurant : " Je viendrai te voir detemps en temps. " Et il sortit avec la veuve Dentu qui roula sonfauteuil dans la chambre voisine.

Jeanneferma la portepuis alla ouvrir toutes grandes les deux fenêtres.Elle reçut en pleine figure la tiède caresse d'un soirde fenaison. Les foins de la pelousefauchés la veilleétaient couchés sous le clair de lune.

Cettedouce sensation lui fit malla navra comme une ironie.

Ellerevint auprès du litprit une des mains inertes et froides etse mit à considérer sa mère.

Ellen'était plus enflée comme au moment de l'attaque ; ellesemblait dormir à présent plus paisiblement qu'ellen'avait jamais fait ; et la flamme pâle des bougiesqu'agitaient des souffles déplaçait à toutmoment les ombres de son visagela faisait vivante comme si elle eûtremué.

Jeanne laregardait avidement ; et du fond des lointains de sa petite jeunesseune foule de souvenirs accourait.

Elle serappelait les visites de petite mère au parloir du couventlafaçon dont elle lui tendait le sac de papier plein de gâteauxune multitude de petits détailsde petits faitsde petitestendressesdes parolesdes intonationsdes gestes familierslesplis de ses yeux quand elle riaitson grand soupir essouffléquand elle venait de s'asseoir.

Et ellerestait làcontemplantse répétant dans unesorte d'hébétement : " Elle est morte "ettoute l'horreur de ce mot lui apparut.

Cellecouchée là -- maman -- petite mère --MmeAdélaïdeétait morte ? Elle ne remuerait plusneparlerait plusne rirait plusne dînerait plus jamais en facede petit père ; elle ne dirait plus : " BonjourJeannette. " Elle était morte !

On allaitla clouer dans une caisse et l'enfouiret ce serait fini. On ne laverrait plus. Était-ce possible ? Comment ? Elle n'aurait plussa mère ? Cette chère figure si familièrevuedès qu'on a ouvert les yeuxaimée dès qu'on aouvert les brasce grand déversoir d'affectioncet êtreuniquela mèreplus important pour le coeur que tout lereste des êtresétait disparu. Elle n'avait plus quequelques heures à regarder son visagece visage immobile etsans pensée ; et puis rienplus rienun souvenir.

Et elles'abattit sur les genoux dans une crise horrible de désespoir; et les mains crispées sur la toile qu'elle tordaitlabouche collée sur le litelle cria d'une voix déchiranteétouffée dans les draps et les couvertures : " Oh! mamanma pauvre mamanmaman ! "

Puiscomme elle se sentait devenir follefolle ainsi qu'elle avait étédans cette nuit de fuite à travers la neigeelle se releva etcourut à la fenêtre pour se rafraîchirboire del'air nouveau qui n'était point l'air de cette couchel'airde cette morte.

Les gazonscoupésles arbresla landela mer là-bas sereposaient dans une paix silencieuseendormis sous le charme tendrede la lune. Un peu de cette douceur calmante pénétraJeanne et elle se mit à pleurer lentement.

Puis ellerevint auprès du lit et s'assit en reprenant dans sa main lamain de petite mèrecomme si elle l'eût veilléemalade.

Un grosinsecte était entréattiré par les bougies. Ilbattait les murs comme une balleallait d'un bout à l'autrede la chambre. Jeannedistraite par son vol ronflantlevait lesyeux pour le voir ; mais elle n'apercevait jamais que son ombreerrante sur le blanc du plafond.

Puis ellene l'entendit plus. Alors elle remarqua le tic-tac léger de lapendule et un autre petit bruitou plutôt un bruissementpresque imperceptible. C'était la montre de petite mèrequi continuait à marcheroubliée dans la robe jetéesur une chaise au pied du lit. Et soudain un vague rapprochemententre cette morte et cette mécanique qui ne s'étaitpoint arrêtée raviva la douleur aiguë au coeur deJeanne.

Elleregarda l'heure. Il était à peine dix heures et demie ;et elle fut prise d'une peur horrible de cette nuit entière àpasser là.

D'autressouvenirs lui revenaient : ceux de sa propre vie -- RosalieGilberte-- les amères désillusions de son coeur. Tout n'étaitdonc que misèrechagrinmalheur et mort. Tout trompaittoutmentaittout faisait souffrir et pleurer. Où trouver un peude repos et de joie ? Dans une autre existence sans doute. Quandl'âme était délivrée de l'épreuvede la terre. L'âme ! Elle se mit à rêver sur cetinsondable mystèrese jetant brusquement en des convictionspoétiques que d'autres hypothèses non moins vaguesrenversaient immédiatement. Où donc étaitmaintenantl'âme de sa mère ? l'âme de ce corpsimmobile et glacé ? Très loin peut-être. Quelquepart dans l'espace ? Mais où ? Évaporée comme uninvisible oiseau échappé de sa cage ?

Rappeléeà Dieu ? ou éparpillée au hasard des créationsnouvellesmêlée aux germes près d'éclore?

Trèsproche peut-être ? Dans cette chambreautour de cette chairinanimée qu'elle avait quittée ! Et brusquement Jeannecrut sentir un souffle l'effleurercomme le contact d'un esprit.Elle eut peurune peur atrocesi violente qu'elle n'osait plusremuerni respirerni se retourner pour regarder derrièreelle. Son coeur battait comme dans les épouvantes.

Et soudainl'invisible insecte reprit son vol et se remit à heurter lesmurs en tournoyant. Elle frissonna des pieds à la têtepuisrassurée tout à coup quand elle eut reconnu leronflement de la bête ailéeelle se levaet seretourna. Ses yeux tombèrent sur le secrétaire auxtêtes de sphinxle meuble aux reliques.

Et uneidée tendre et singulière l'envahit ; c'était delireen cette dernière veilléecomme elle aurait faitd'un livre pieuxles vieilles lettres chères à lamorte. Il lui sembla qu'elle allait remplir un devoir délicatet sacréquelque chose de vraiment filialqui feraitplaisirdans l'autre mondeà petite mère.

C'étaitl'ancienne correspondance de son grand-père et de sagrand-mèrequ'elle n'avait point connus. Elle voulait leurtendre les bras par-dessus le corps de leur fillealler vers eux encette nuit funèbre comme s'ils eussent souffert aussiformerune sorte de chaîne mystérieuse de tendresse entreceux-là morts autrefoiscelle qui venait de disparaîtreà son touret elle-même restée encore sur laterre.

Elle selevaabattit la tablette du secrétaire et prit dans le tiroirdu bas une dizaine de petits paquets de papiers jaunesficelésavec ordre et rangés côte à côte.

Elle lesdéposa tous sur le litentre les bras de la baronnepar unesorte de raffinement sentimentalet elle se mit à lire.

C'étaientces vieilles épîtres qu'on retrouve dans les antiquessecrétaires de familleces épîtres qui sententun autre siècle.

Lapremière commençait par " Ma chérie ".Une autre par " Ma belle petite-fille "puis c'étaient" Ma chère petite "-- " Ma mignonne "-- " Ma fille adorée "puis " Ma chèreenfant "-- " Ma chère Adélaïde "-- " Ma chère fille "selon qu'elles s'adressaientà la filletteà la jeune filleetplus tardàla jeune femme.

Et toutcela était plein de tendresses passionnées et puérilesde mille petites choses intimesde ces grands et simples événementsdu foyersi mesquins pour les indifférents : " Pèrea la grippe ; la bonne Hortense s'est brûlée au doigt ;le chat " Croquerat " est mort ; on a abattu le sapin àdroite de la barrière ; mère a perdu son livre de messeen revenant de l'égliseelle pense qu'on le lui a volé."

On yparlait aussi de gens inconnus à Jeannemais dont elle serappelait vaguement avoir entendu prononcer le nomautrefoisdansson enfance.

Elles'attendrissait à ces détails qui lui semblaient desrévélations ; comme si elle fût entréetout à coup dans toute la vie passéesecrètela vie du coeur de petite mère. Elle regardait le corps gisant; etbrusquementelle se mit à lire tout hautà lirepour la mortecomme pour la distrairela consoler.

Et lecadavre immobile semblait heureux.

Une àune elle rejetait les lettres sur les pieds du lit ; et elle pensaqu'il faudrait les mettre dans le cercueilcomme on y déposedes fleurs.

Elle déliaun autre paquet. C'était une écriture nouvelle. Ellecommença : " Je ne peux plus me passer de tes caresses.Je t'aime à devenir fou. "

Rien deplus ; pas de nom.

Elleretourna le papier sans comprendre. L'adresse portait bien "Madame la baronne Le Perthuis des Vauds. "

Alors elleouvrit la suivante : " Viens ce soirdès qu'il serasorti. Nous aurons une heure. Je t'adore. "

Dans uneautre : " J'ai passé une nuit de délire àte désirer vainement. J'avais ton corps dans mes brastabouche sous mes lèvrestes yeux sous mes yeux. Et puis je mesentais des rages à me jeter par la fenêtre en songeantqu'à cette heure-là même tu dormais à soncôtéqu'il te possédait à son gré..."

Jeanneinterditene comprenait pas.

Qu'était-ceque cela ? À quipour quide qui ces paroles d'amour ?

Ellecontinuaretrouvant toujours des déclarations éperduesdes rendez-vous avec des recommandations de prudencepuis toujoursà la finces quatre mots : " Surtout brûle cettelettre. "

Enfin elleouvrit un billet banalune simple acceptation à dînermais de la même écritureet signée " Pauld'Ennemare "celui que le baron appelaitquand il parlait delui : " Mon pauvre vieux Paul "et dont la femme avait étéla meilleure amie de la baronne.

AlorsJeannebrusquementfut effleurée d'un doute qui devint toutde suite une certitude. Sa mère l'avait eu pour amant.

Etsoudainla tête éperdueelle rejeta d'une secousse cespapiers infâmescomme elle eût rejeté quelquebête venimeuse montée sur elleet elle courut àla fenêtreet elle se mit à pleurer affreusement avecdes cris involontaires qui lui déchiraient la gorge ; puistout son être se brisantelle s'affaissa au pied de lamurailleetcachant son visage pour qu'on n'entendît pointses gémissementselle sanglota abîmée dans undésespoir insondable.

Elleserait restée peut-être ainsi toute la nuit ; mais unbruit de pas dans la pièce voisine la fit se redresser d'unbond. C'était son pèrepeut-être ? Et toutes leslettres gisaient sur le lit et sur le plancher ! Il lui suffiraitd'en ouvrir une ! Et il saurait cela ? lui !

Elles'élançaetsaisissant à poignées tousles vieux papiers jaunesceux des grands-parents et ceux de l'amantet ceux qu'elle n'avait point dépliéset ceux qui setrouvaient encore ficelés dans les tiroirs du secrétaireelle les jetait en tas dans la cheminée. Puis elle prit unedes bougies qui brûlaient sur la table de nuit et mit le feu àce monceau de lettres. Une grande flamme jaillit qui éclairala chambrela couche et le cadavre d'une lueur vive et dansantedessinant en noir sur le rideau blanc du fond du lit le profiltremblotant du visage rigide et les lignes du corps énormesous le drap.

Quand iln'y eut plus qu'un amas de cendres au fond du foyerelle retournas'asseoir auprès de la fenêtre ouverte comme si ellen'eût plus osé rester auprès de la morteet ellese remit à pleurerla figure dans ses mainset gémissantd'un ton navréd'un ton de plainte désolée : "Oh ! ma pauvre mamanoh ! ma pauvre maman ! "

Et uneatroce réflexion lui vint : -- si petite mère n'étaitpas mortepar hasardsi elle n'était qu'endormie d'unsommeil léthargiquesi elle allait soudain se leverparler ?-- La connaissance de l'affreux secret n'amoindrirait-elle pas sonamour filial ? L'embrasserait-elle des mêmes lèvrespieuses ? La chérirait-elle de la même affection sacrée? Non. Ce n'était pas possible ! Et cette pensée luidéchira le coeur.

La nuits'effaçait ; les étoiles pâlissaient ; c'étaitl'heure fraîche qui précède le jour. La lunedescendue allait s'enfoncer dans la mer qu'elle nacrait sur toute sasurface.

Et lesouvenir saisit Jeanne de cette nuit passée à lafenêtre lors de son arrivée aux Peuples. Comme c'étaitloincomme tout était changécomme l'avenir luisemblait différent !

Et voilàque le ciel devint rosed'un rose joyeuxamoureuxcharmant. Elleregardasurprise maintenant comme devant un phénomènecette radieuse éclosion du jourse demandant s'il étaitpossible que sur cette terre où se levaient de pareillesauroresil n'y eût ni joie ni bonheur.

Un bruitde porte la fit tressaillir. C'était Julien. Il demanda : "Eh bien ? tu n'es pas trop fatiguée ? "

Ellebalbutia : " Non "heureuse de n'être plus seule. "À présentva te reposer "dit-il. Elle embrassalentement sa mèred'un baiser lentdouloureux et navré; puis elle rentra dans sa chambre.

La journées'écoula dans ces tristes occupations que réclame unmort. Le baron arriva le soir. Il pleura beaucoup.

L'enterrementeut lieu le lendemain.

Aprèsqu'elle eutpour la dernière foisappuyé ses lèvressur le front glacéqu'elle eut fait la dernièretoiletteet vu clouer le corps dans le cercueilJeanne se retira.Les invités allaient arriver.

Gilbertearriva la premièreet se jeta en sanglotant sur le coeur deson amie.

On voyaitpar la fenêtre les voitures tourner à la grilles'envenant au trot. Et des voix résonnaient dans le grandvestibule. Des femmes en noir entraient peu à peu dans lachambredes femmes que Jeanne ne connaissait point. La marquise deCoutelier et la vicomtesse de Briseville l'embrassèrent.

Elles'aperçut tout à coup que tante Lison se glissaitderrière elle. Et elle l'étreignit avec tendressecequi fit presque défaillir la vieille fille.

Julienentraen grand noirélégantaffairésatisfait de cette affluence. Il parla bas à sa femme pour unconseil qu'il demandait. Il ajouta d'un ton confidentiel : "Toute la noblesse est venuece sera très bien. " Et ilrepartit en saluant gravement les dames.

TanteLison et la comtesse Gilberte restèrent seules auprèsde Jeanne pendant que s'accomplissait la cérémoniefunèbre. La comtesse l'embrassait sans cesse en répétant: " Ma pauvre chériema pauvre chérie ! "

Quand lecomte de Fourville revint chercher sa femmeil pleurait lui-mêmecomme s'il avait perdu sa propre mère.

10

Les joursfurent bien tristes qui suivirentces jours mornes dans une maisonqui semble vide par l'absence de l'être familier disparu pourtoujoursces jours criblés de souffrance à chaquerencontre de tout objet que maniait incessamment la morte. D'instanten instantun souvenir vous tombe sur le coeur et le meurtrit. Voicison fauteuilson ombrelle restée dans le vestibuleson verreque la bonne n'a point serré ! Et dans toutes les chambres onretrouve des choses traînant : ses ciseauxun gantle volumedont les feuillets sont usés par ses doigts alourdiset milleriens qui prennent une signification douloureuse parce qu'ilsrappellent mille petits faits.

Et sa voixvous poursuit ; on croit l'entendre ; on voudrait fuir n'importe oùéchapper à la hantise de cette maison. Il faut resterparce que d'autres sont là qui restent et souffrent aussi.

Et puisJeanne demeurait écrasée sous le souvenir de ce qu'elleavait découvert. Cette pensée pesait sur elle ; soncoeur broyé ne se guérissait pas. Sa solitude d'àprésent s'augmentait de ce secret horrible ; sa dernièreconfiance était tombée avec sa dernièrecroyance.

Pèreau bout de quelque tempss'en allaayant besoin de remuerdechanger d'airde sortir du noir chagrin où il s'enfonçaitde plus en plus.

Et lagrande maisonqui voyait ainsi de temps en temps disparaîtreun de ses maîtresreprit sa vie calme et régulière.

Et puisPaul tomba malade. Jeanne en perdit la raisonresta douze jours sansdormirpresque sans manger.

Il guérit; mais elle demeura épouvantée par cette idéequ'il pouvait mourir. Alors que ferait-elle ? que deviendrait-elle ?Et tout doucement se glissa dans son coeur le vague besoin d'avoir unautre enfant. Bientôt elle en rêvareprise tout entièrepar son ancien désir de voir autour d'elle deux petits êtresun garçon et une fille. Et ce fut une obsession.

Maisdepuis l'affaire de Rosalie elle vivait séparée deJulien. Un rapprochement semblait même impossible dans lessituations où ils se trouvaient. Julien aimait ailleurs ; ellele savait ; et la seule pensée de subir de nouveau sescaresses la faisait frémir de répugnance.

Elle s'yserait pourtant résignéetant l'envie d'êtreencore mère la harcelait ; mais elle se demandait commentpourraient recommencer leurs baisers ? Elle serait morted'humiliation plutôt que de laisser deviner ses intentions ; etil ne paraissait plus songer à elle.

Elle y eûtrenoncé peut-être ; mais voilà quechaque nuitelle se mit à rêver d'une fille ; et elle la voyaitjouant avec Paul sous le platane ; et parfois elle sentait une sortede démangeaison de se leveret d'allersans prononcer unmottrouver son mari dans sa chambre. Deux fois même elle seglissa jusqu'à sa porte ; puis elle revint vivementle coeurbattant de honte.

Le baronétait parti ; petite mère était morte ; Jeannemaintenant n'avait plus personne qu'elle pût consulteràqui elle pût confier ses intimes secrets.

Alors ellese résolut à aller trouver l'abbé Picotet àlui diresous le sceau de la confessionles difficiles projetsqu'elle avait

Ellearriva comme il lisait son bréviaire dans son petit jardinplanté d'arbres fruitiers.

Aprèsavoir causé quelques minutes de choses et d'autresellebalbutiaen rougissant : " Je voudrais me confessermonsieurl'abbé. "

Il demeurastupéfaitet releva ses lunettes pour la bien considérer; puis il se mit à rire. " Vous ne devez pourtant pasavoir de gros péchés sur la conscience. " Elle setroubla tout à faitet reprit : " Nonmais j'ai unconseil à vous demanderun conseil si... si... si pénibleque je n'ose pas vous en parler comme ça. "

Il quittainstantanément son aspect bonhomme et prit son air sacerdotal: " Eh bienmon enfantje vous écouterai dans leconfessionnalallons. "

Mais ellele retinthésitantearrêtée tout à couppar une sorte de scrupule de parler de ces choses un peu honteusesdans le recueillement d'une église vide.

" Oubiennon...monsieur le curé... je puis... je puis... sivous le voulez... vous dire ici ce qui m'amène. Teneznousallons nous asseoir là-bas sous votre petite tonnelle. "

Ils yallèrent à pas lents. Elle cherchait comments'exprimercomment débuter. Ils s'assirent.

Alorscomme si elle se fût confesséeelle commença : "Mon père... " puis elle hésitarépétade nouveau : " Mon père... " et se tuttout àfait troublée.

Ilattendaitles mains croisées sur son ventre. Voyant sonembarrasil l'encouragea : " Eh bienma filleon dirait quevous n'osez pas ; voyonsprenez courage. "

Elle sedécidacomme un poltron qui se jette au danger : " Monpèreje voudrais un autre enfant. " Il ne réponditrienne comprenant pas. Alors elle s'expliquaperdant les motseffarée.

" Jesuis seule dans la vie maintenant ; mon père et mon mari nes'entendent guère ; ma mère est morte ; et... et... "Elle prononça tout bas en frissonnant... : " L'autre jourj'ai failli perdre mon fils ! Que serais-je devenue alors ?... "

Elle setut. Le prêtre dérouté la regardait.

"Voyonsarrivez au fait. "

Ellerépéta : " Je voudrais un autre enfant. "

Alors ilsourithabitué aux grosses plaisanteries des paysans qui nese gênaient guère devant luiet il répondit avecun hochement de tête malin : " Eh bienil me semble qu'ilne tient qu'à vous. "

Elle levavers lui ses yeux candidespuisbégayant de confusion : "Mais... mais... vous comprenez que depuis ce... ce que... ce que voussavez de... de cette bonne... mon mari et moi nous vivons... nousvivons tout à fait séparés. "

Accoutuméaux promiscuités et aux moeurs sans dignité descampagnesil fut étonné de cette révélation; puis tout à coup il crut deviner le désir véritablede la jeune femme. Il la regarda de coinplein de bienveillance etde sympathie pour sa détresse : " Ouije saisisparfaitement. Je comprends que votre... votre veuvage vous pèse.Vous êtes jeunebien portante. Enfinc'est natureltropnaturel. "

Il seremettait à sourireemporté par sa nature grivoise deprêtre campagnard ; et il tapotait doucement la main de Jeanne: " Ça vous est permisbien permis même par lescommandements. -- L'oeuvre de chair ne désireras qu'en mariageseulement. -- Vous êtes mariéen'est-ce pas ? Ce n'estpoint pour piquer des raves. "

A son tourelle n'avait pas compris d'abord ses sous-entendus ; maissitôtqu'elle les pénétraelle s'empourpratoute saisieavec des larmes aux yeux.

" Oh! monsieur le curéque dites-vous ? que pensez-vous ? Je vousjure... Je vous jure... " Et les sanglots l'étouffèrent.

Il futsurpris ; et il la consolait : " Allonsje n'ai pas voulu vousfaire de peine. Je plaisantais un peu ; ça n'est pas défenduquand on est honnête. Mais comptez sur moi ; vous pouvezcompter sur moi. Je verrai M. Julien. "

Elle nesavait plus que dire. Elle voulait maintenant refuser cetteintervention qu'elle craignait maladroite et dangereusemais ellen'osait point ; et elle se sauva après avoir balbutié :" Je vous remerciemonsieur le curé. "

Huit joursse passèrent. Elle vivait dans une angoisse d'inquiétude.

Un soirau dînerJulien la regarda d'une façon singulièreavec un certain pli souriant des lèvres qu'elle luiconnaissait en ses heures de gouaillerie. Il eut même àson égard une sorte de galanterie imperceptiblement ironique ;et comme ils se promenaient ensuite dans la grande avenue de petitemèreil lui dit tout bas dans l'oreille : " Il paraîtque nous sommes raccommodés. "

Elle nerépondit rien. Elle regardait par terre une sorte de lignedroite presque invisible à présentl'herbe ayantrepoussé. C'était la trace du pied de la baronne quis'effaçaitcomme s'efface un souvenir. Et Jeanne se sentaitle coeur crispénoyé de tristesse ; elle se sentaitperdue dans la viesi loin de tout le monde.

Julienreprit : " Moije ne demande pas mieux. Je craignais de tedéplaire. "

Le soleilse couchaitl'air était doux. Une envie de pleurer oppressaitJeanneun de ces besoins d'expansion vers un coeur amiun besoind'étreindreen murmurant ses peines. Un sanglot lui montait àla gorge. Elle ouvrit les bras et tomba sur le coeur de Julien.

Et ellepleura. Surprisil la regardait dans les cheveuxne pouvant voir levisage caché sur sa poitrine. Il pensa qu'elle l'aimait encoreet déposa sur son chignon un baiser condescendant.

Puis ilsrentrèrent sans dire un mot. Il la suivit en sa chambreetpassa la nuit avec elle.

Et leursrapports anciens recommencèrent. Il les accomplissait comme undevoir qui cependant ne lui déplaisait pas ; elle lessubissait comme une nécessité écoeurante etpénibleavec la résolution de les arrêter pourtoujours dès qu'elle se sentirait enceinte de nouveau.

Mais elleremarqua bientôt que les caresses de son mari semblaientdifférentes de jadis. Elles étaient plus raffinéespeut-êtremais moins complètes. Il la traitait comme unamant discretet non plus comme un époux tranquille.

Elles'étonnaobservaet s'aperçut bientôt quetoutes ses étreintes s'arrêtaient avant qu'elle pûtêtre fécondée.

Alors unenuitla bouche sur la boucheelle murmura : " Pourquoi ne tedonnes-tu plus à moi tout entier comme autrefois ? "

Il se mità ricaner : " Parbleupour ne pas t'engrosser. "

Elletressaillit : " Pourquoi donc ne veux-tu plus d'enfants ? "

Il demeuraperclus de surprise : " Hein ? tu dis ? mais tu es folle ? Unautre enfant ? Ah ! mais nonpar exemple ! C'est déjàtrop d'un pour piailleroccuper tout le monde et coûter del'argent. Un autre enfant : merci ! "

Elle lesaisit dans ses brasle baisal'enveloppa d'amourettout bas : "Oh ! je t'en supplierends-moi mère encore une fois. "

Mais il sefâcha comme si elle l'eût blessé : " Çavraimenttu perds la tête. Fais-moi grâce de tesbêtisesje te prie. "

Elle setut et se promit de le forcer par ruse à lui donner le bonheurqu'elle rêvait.

Alors elleessaya de prolonger ses baisersjouant la comédie d'uneardeur délirantele liant à elle de ses deux brascrispés en des transports qu'elle simulait. Elle usa de tousles subterfuges ; mais il resta maître de lui ; et pas une foisil ne s'oublia.

Alorstravaillée de plus en plus par son désir acharnépoussée à boutprête à tout braveràtout oserelle retourna chez l'abbé Picot.

Ilachevait son déjeuner ; il était fort rougeayanttoujours des palpitations après ses repas. Dès qu'il lavit entreril s'écria : " Eh bien ? " désireuxde savoir le résultat de ses négociations.

Résoluemaintenant et sans timidité pudiqueelle réponditimmédiatement : " Mon mari ne veut plus d'enfants. "L'abbé se retourna vers elleintéressé tout àfaitprêt à fouiller avec une curiosité deprêtre dans ces mystères du lit qui lui rendaientplaisant le confessionnal. Il demanda : " Comment ça ? "Alorsmalgré sa déterminationelle se troubla pourexpliquer : " Mais il... il... il refuse de me rendre mère."

L'abbécompritil connaissait ces choses ; et il se mit à interrogeravec des détails précis et minutieuxune gourmandised'homme qui jeûne.

Puis ilréfléchit quelques instantsetd'une voix tranquillecomme s'il lui eût parlé de la récolte qui venaitbienil lui traça un plan de conduite habileréglanttous les points : " Vous n'avez qu'un moyenma chèreenfantc'est de lui faire accroire que vous êtes grosse. Il nes'observera plus ; et vous le deviendrez pour de vrai. "

Ellerougit jusqu'aux yeux ; maisdéterminée à toutelle insista. " Et... et s'il ne me croit pas ? "

Le curésavait bien les ressources pour conduire et tenir les hommes : "Annoncez votre grossesse à tout le mondedites-la partout ;il finira par y croire lui-même. "

Puis ilajouta comme pour s'absoudre de ce stratagème : " C'estvotre droitl'Église ne tolère les rapports entrehomme et femme que dans le but de la procréation. "

Ellesuivit le conseil rusé etquinze jours plus tardelleannonçait à Julien qu'elle se croyait grosse. Il eut unsursaut. " Pas possible ! ce n'est pas vrai. "

Elleindiqua aussitôt la raison de ses soupçons. Mais il serassura. " Bah ! attends un peu. Tu verras. "

Alorschaque matinil demanda : " Eh bien ? " Et toujours ellerépondait : " Nonpas encore. Je serais bien trompéesi je n'étais pas enceinte. "

Ils'inquiétait à son tourfurieux et désoléautant que surpris. Il répétait : " Je n'ycomprends rienmais rien. Si je sais comment cela s'est fait ! jeveux bien être pendu. "

Au boutd'un mois elle annonçait de tous les côtés lanouvelle sauf à la comtesse Gilbertepar une sorte de pudeurcompliquée et délicate.

Depuis sapremière inquiétudeJulien ne l'approchait plus ; puisil priten rageantson partiet déclara : " En voilàun qui n'était pas demandé. " Et il recommençaà pénétrer dans la chambre de sa femme.

Cequ'avait prévu le prêtre se réalisa complètement.Elle était grosse.

Alorsinondée d'une joie déliranteelle ferma sa portechaque soirse vouantdans un élan de reconnaissance vers lavague divinité qu'elle adoraità une chastetééternelle.

Elle sesentait de nouveau presque heureuses'étonnant de lapromptitude avec laquelle s'était adoucie sa douleur aprèsla mort de sa mère. Elle s'était crue inconsolable ; etvoilà qu'en deux mois à peine cette plaie vive sefermait. Il ne lui restait plus qu'une mélancolie attendriecomme un voile de chagrin jeté sur sa vie. Aucun événementne lui paraissait plus possible. Ses enfants grandiraientl'aimeraient ; elle vieillirait tranquillecontentesans s'occuperde son mari.

Vers lafin du mois de septembrel'abbé Picot vint faire une visitede cérémonie avec une soutane neuve qui ne portaitencore que huit jours de taches ; et il présenta sonsuccesseurl'abbé Tolbiac. C'était un tout jeuneprêtre maigrefort petità la parole emphatiqueetdont les yeuxcerclés de noir et cavesindiquaient une âmeviolente. Le vieux curé était nommé doyen deGoderville.

Jeanneressentit une vraie tristesse de ce départ. La figure dubonhomme était liée à tous ses souvenirs dejeune femme. Il l'avait mariéeil avait baptisé Paulet enterré la baronne. Elle ne se figurait pas Étouventsans la bedaine de l'abbé Picot passant le long des cours desfermes ; et elle l'aimait parce qu'il était joyeux et naturel.

Malgréson avancement il ne semblait pas gai. Il disait : " Çame coûteça me coûtemadame la comtesse. Voilàdix-huit ans que je suis ici. Oh ! la commune rapporte peu et ne vautpoint grand-chose. Les hommes n'ont pas plus de religion qu'il nefautet les femmesles femmesvoyez-vousn'ont guère deconduite. Les filles ne passent à l'église pour lemariage qu'après avoir fait un pèlerinage àNotre- Dame du Gros-Ventreet la fleur d'oranger ne vaut pas cherdans le pays. Tant pisje l'aimaismoi. "

Le nouveaucuré faisait des gestes d'impatienceet devenait rouge. Ildit brusquement : " Avec moiil faudra que tout cela change. "Il avait l'air d'un enfant rageurtout frêle et tout maigredans sa soutane usée déjàmais propre.

L'abbéPicot le regarda de biaiscomme il faisait en ses moments de gaietéet il reprit : " Voyez-vousl'abbépour empêcherces choses-làil faudrait enchaîner vos paroissiensetencore ça ne servirait à rien. "

Le petitprêtre répondit d'un ton cassant : " Nous verronsbien. " Et le vieux curé sourit en humant sa prise : "L'âge vous calmeral'abbéet l'expérience aussi; vous éloignerez de l'église vos derniers fidèles; et voilà tout. Dans ce pays-cion est croyantmais têtede chien : prenez garde. Ma foiquand je vois entrer au prôneune fille qui me paraît un peu grasseje me dis : "C'estun paroissien de plus qu'elle m'amène " ; -- et je tâchede la marier. Vous ne les empêcherez pas de fautervoyez-vous; mais vous pouvez aller trouver le garçon et l'empêcherd'abandonner la mère. Mariez-lesl'abbémariez-lesne vous occupez pas d'autre chose. "

Le nouveaucuré répondit avec rudesse : " Nous pensonsdifféremment ; il est inutile d'insister. " Et l'abbéPicot se remit à regretter son villagela mer qu'il voyaitdes fenêtres du presbytèreles petites valléesen entonnoir où il allait réciter son bréviaireen regardant au loin passer les bateaux.

Et lesdeux prêtres prirent congé. Le vieux embrassa Jeannequi faillit pleurer.

Huit joursplus tardl'abbé Tolbiac revint. Il parla des réformesqu'il accomplissait comme aurait pu le faire un prince prenantpossession de son royaume. Puis il pria la comtesse de ne pointmanquer l'office du dimancheet de communier à toutes lesfêtes. " Vous et moidisait-ilnous sommes la têtedu pays ; nous devons le gouverner et nous montrer toujours comme unexemple à suivre. Il faut que nous soyons unis pour êtrepuissants et respectés. L'église et le château sedonnant la mainla chaumière nous craindra et nous obéira."

Lareligion de Jeanne était toute de sentiment ; elle avait cettefoi rêveuse que garde toujours une femme ; etsi elleaccomplissait à peu près ses devoirsc'étaitsurtout par habitude gardée du couventla philosophiefrondeuse du baron ayant depuis longtemps jeté bas sesconvictions.

L'abbéPicot se contentait du peu qu'elle pouvait lui donner et ne lagourmandait jamais. Mais son successeurne l'ayant point vue àl'office du précédent dimancheétait accouruinquiet et sévère.

Elle nevoulut point rompre avec le presbytère et promitse réservantde ne se montrer assidue que par complaisance dans les premièressemaines.

Mais peu àpeu elle prit l'habitude de l'église et subit l'influence dece frêle abbé intègre et dominateur. Mystiqueillui plaisait par ses exaltations et ses ardeurs. Il faisait vibrer enelle la corde de poésie religieuse que toutes les femmes ontdans l'âme. Son austérité intraitableson méprisdu monde et des sensualitésson dégoût despréoccupations humainesson amour de Dieuson inexpériencejuvénile et sauvagesa parole duresa volontéinflexible donnaient à Jeanne l'impression de ce que devaientêtre les martyrs ; et elle se laissait séduireellecette souffrante déjà désabuséepar lefanatisme rigide de cet enfantministre du Ciel.

Il lamenait au Christ consolateurlui montrant comment les joies pieusesde la religion apaiseraient toutes ses souffrances ; et elles'agenouillait au confessionnals'humiliantse sentant petite etfaible devant ce prêtre qui semblait avoir quinze ans.

Mais ilfut bientôt détesté par toute la campagne.

D'uneinflexible sévérité pour lui-mêmeil semontrait pour les autres d'une implacable intolérance. Unechose surtout le soulevait de colère et d'indignationl'amour. Il en parlait dans ses prêches avec emportemententermes crusselon l'usage ecclésiastiquejetant sur cetauditoire de rustres des périodes tonnantes contre laconcupiscence ; et il tremblait de fureurtrépignaitl'esprit hanté des images qu'il évoquait dans sesfureurs.

Les grandsgars et les filles se coulaient des regards sournois à traversl'église ; et les vieux paysansqui aiment toujours àplaisanter sur ces choses-làdésapprouvaientl'intolérance du petit curé en retournant à laferme après l'officeà côté du fils enblouse bleue et de la fermière en mante noire. Et toute lacontrée était en émoi.

On seracontait tout bas ses sévérités auconfessionnalles pénitences sévères qu'ilinfligeait ; etcomme il s'obstinait à refuser l'absolutionaux filles dont la chasteté avait subi des atteinteslamoquerie s'en mêla. On riait aux grand-messes des fêtesquand on voyait des jeunesses rester à leurs bancs au lieud'aller communier avec les autres.

Bientôtil épia les amoureux pour empêcher leurs rencontrescomme fait un garde poursuivant les braconniers. Il les chassait lelong des fossésderrière les grangespar les soirs deluneet dans les touffes de joncs marins sur le versant des petitescôtes.

Une foisil en découvrit deux qui ne se désunirent pas devantlui ; ils se tenaient par la tailleet marchaient en s'embrassantdans un ravin rempli de pierres.

L'abbécria : " Voulez-vous bien finirmanants que vous êtes! "

Et legarss'étant retournélui répondit : "Mêlez-vous d'vos affairesm'sieu l'curécelles-làn'vous r'gardent pas. "

Alorsl'abbé ramassa des cailloux et les leur jeta comme on fait auxchiens.

Ilss'enfuirent en riant tous deux ; et le dimanche suivantil lesdénonça par leurs noms en pleine église.

Tous lesgarçons du pays cessèrent d'aller aux offices.

Le curédînait au château tous les jeudiset venait souvent ensemaine causer avec sa pénitente. Elle s'exaltait comme luidiscutait sur les choses immatériellesmaniait tout l'arsenalantique et compliqué des controverses religieuses.

Ils sepromenaient tous deux le long de la grande allée de la baronneen parlant du Christ et des Apôtreset de la Vierge et desPères de l'Églisecomme s'ils les eussent connus. Ilss'arrêtaient parfois pour se poser des questions profondes quiles faisaient divaguer mystiquementellese perdant en desraisonnements poétiques qui montaient au ciel comme desfuséeslui plus précisarguant comme un avouémonomane qui démontrerait mathématiquement laquadrature du cercle.

Julientraitait le nouveau curé avec un grand respectrépétantsans cesse : " Il me vace prêtre-làil nepactise pas. " Et il se confessait et communiait àvolontédonnant l'exemple prodigalement.

Il allaitmaintenant presque chaque jour chez les Fourvillechassant avec lemari qui ne pouvait plus se passer de luiet montant à chevalavec la comtessemalgré les pluies et les gros temps. Lecomte disait : " Ils sont enragés avec leur chevalmaiscela fait du bien à ma femme. "

Le baronrevint vers la mi-novembre. Il était changévieilliéteintbaigné dans une tristesse noire qui avaitpénétré son esprit. Et tout de suite l'amour quile liait à sa fille sembla accru comme si ces quelques mois demorne solitude eussent exaspéré son besoin d'affectionde confiance et de tendresse.

Jeanne nelui confia point ses idées nouvellesson intimité avecl'abbé Tolbiacet son ardeur religieuse ; maisla premièrefois qu'il vit le prêtreil sentit s'éveiller contrelui une inimitié véhémente.

Et quandla jeune femme lui demandale soir : " Comment le trouves-tu ?" il répondit : " Cet homme-làc'est uninquisiteur ! Il doit être très dangereux. "

Puis quandil eut appris par les paysans dont il était l'ami lessévérités du jeune prêtreses violencescette espèce de persécution qu'il exerçaitcontre les lois et les instincts innésce fut une haine quiéclata dans son coeur.

Il étaitluide la race des vieux philosophes adorateurs de la natureattendri dès qu'il voyait deux animaux s'unirà genouxdevant une espèce de Dieu panthéiste et hérissédevant la conception catholique d'un Dieu à intentionsbourgeoisesà colères jésuitiques et àvengeances de tyranun Dieu qui lui rapetissait la créationentrevuefatalesans limitestoute-puissantela créationvielumièreterrepenséeplanterochehommeairbêteétoileDieuinsecte en même tempscréantparce qu'elle est créationplus forte qu'une volontéplus vaste qu'un raisonnementproduisant sans butsans raison etsans fin dans tous les sens et dans toutes les formes àtravers l'espace infinisuivant les nécessités duhasard et le voisinage des soleils chauffant les mondes.

Lacréation contenait tous les germesla pensée et la viese développant en elle comme des fleurs et des fruits sur lesarbres.

Pour luidoncla reproduction était la grande loi généralel'acte sacrérespectabledivinqui accomplit l'obscure etconstante volonté de l'Être Universel. Et il commençade ferme en ferme une campagne ardente contre le prêtreintolérantpersécuteur de la vie.

Jeannedésoléepriait le Seigneurimplorait son père; mais il répondait toujours : " Il faut combattre ceshommes-làc'est notre droit et notre devoir. Ils ne sont pashumains. " Il répétaiten secouant ses longscheveux blancs : " Ils ne sont pas humains ; ils ne comprennentrienrienrien. Ils agissent dans un rêve fatal ; ils sontanti-physiques. " Et il criait " Anti-physiques ! "comme s'il eût jeté une malédiction.

Le prêtresentait bien l'ennemimaiscomme il tenait à rester maîtredu château et de la jeune femmeil temporisaitsûr dela victoire finale.

Puis uneidée fixe le hantait ; il avait découvert par hasardles amours de Julien et de Gilberteet il les voulait interrompre àtout prix.

Il s'envint un jour trouver Jeanne etaprès un long entretienmystiqueil lui demanda de s'unir à lui pour combattrepourtuer le mal dans sa propre famillepour sauver deux âmes endanger.

Elle necomprit pas et voulut savoir. Il répondit : " L'heuren'est pas venueje vous reverrai bientôt. " Et il partitbrusquement.

L'hiveralors touchait à sa finun hiver pourricomme on dit auxchampshumide et tiède.

L'abbérevint quelques jours plus tard et parla en termes obscurs d'une deces liaisons indignes entre gens qui devraient êtreirréprochables. Il appartenaitdisait-ilà ceux quiavaient connaissance de ces faitsde les arrêter par tous lesmoyens. Puis il entra en des considérations élevéespuisprenant la main de Jeanneil l'adjura d'ouvrir les yeuxdecomprendre et de l'aider.

Elle avaitcompriscette foismais elle se taisait épouvantée àla pensée de tout ce qui pouvait survenir de pénibledans sa maison tranquille à présent et elle feignit dene pas savoir ce que l'abbé voulait dire. Alors il n'hésitaplus et parla clairement.

"C'est un devoir pénible que je vais accomplirmadame lacomtessemais je ne puis faire autrement. Le ministère que jeremplis m'ordonne de ne pas vous laisser ignorer ce que vous pouvezempêcher. Sachez donc que votre mari entretient une amitiécriminelle avec Mme de Fourville. "

Ellebaissa la têterésignée et sans force.

Le prêtrereprit : " Que comptez-vous fairemaintenant ? "

Alors ellebalbutia : " Que voulez-vous que je fassemonsieur l'abbé? "

Ilrépondit violemment : " Vous jeter en travers de cettepassion coupable. "

Elle semit à pleurer ; et d'une voix navrée : " Mais ilm'a déjà trompée avec une bonne ; mais il nem'écoute pas ; il ne m'aime plus ; il me maltraite sitôtque je manifeste un désir qui ne lui convient pas. Que puis-je? "

Le curésans répondre directements'écria : " Alorsvousvous inclinez ! Vous vous résignez ! Vous consentez !L'adultère est sous votre toit ; et vous le tolérez !Le crime s'accomplit sous vos yeuxet vous détournez leregard ? Êtes-vous une épouse ? une chrétienne ?une mère ? "

Ellesanglotait : " Que voulez-vous que je fasse ? "

Ilrépliqua : " Tout plutôt que de permettre cetteinfamie. Toutvous dis-je. Quittez-le. Fuyez cette maison souillée."

Elle dit :" Mais je n'ai pas d'argentmonsieur l'abbé ; et puis jesuis sans couragemaintenant ; et puis comment partir sans preuves ?Je n'en ai même pas le droit. "

Le prêtrese levafrémissant : " C'est la lâcheté quivous conseillemadameje vous croyais autre. Vous êtesindigne de la miséricorde de Dieu ! "

Elle tombaà ses genoux : " Oh ! je vous en priene m'abandonnezpasconseillez-moi ! "

Ilprononça d'une voix brève : " Ouvrez les yeux deM. de Fourville. C'est à lui qu'il appartient de rompre cetteliaison. "

Àcette pensée une épouvante la saisit : " Mais illes tueraitmonsieur l'abbé ! Et je commettrais unedénonciation ! Oh ! pas celajamais ! "

Alorsilleva la main comme pour la maudiretout soulevé de colère: " Restez dans votre honte et dans votre crime ; car vous êtesplus coupable qu'eux. Vous êtes l'épouse complaisante !Je n'ai plus rien à faire ici. "

Et il s'enallasi furieux que tout son corps tremblait.

Elle lesuivit éperdueprête à cédercommençantà promettre. Mais il demeurait vibrant d'indignationmarchantà pas rapides en secouant de rage son grand parapluie bleupresque aussi haut que lui.

Il aperçutJulien debout près de la barrièredirigeant destravaux d'ébranchage ; alors il tourna à gauche pourtraverser la ferme des Couillard ; et il répétait : "Laissez-moimadameje n'ai plus rien à vous dire. "

Juste surson cheminau milieu de la courun tas d'enfantsceux de la maisonet ceux des voisins attroupés autour de la loge de la chienneMirzacontemplaient curieusement quelque choseavec une attentionconcentrée et muette. Au milieu d'eux le baronles mainsderrière le dosregardait aussi avec curiosité. On eûtdit un maître d'école. Maisquand il vit de loin leprêtreil s'en alla pour éviter de le rencontrerde lesaluerde lui parler.

Jeannedisaitsuppliante : " Laissez-moi quelques joursmonsieurl'abbéet revenez au château. Je vous raconterai ce quej'aurai pu faireet ce que j'aurai préparé ; et nousaviserons. "

Ilsarrivaient alors auprès du groupe des enfants ; et le curés'approcha pour voir ce qui les intéressait ainsi. C'étaitla chienne qui mettait bas. Devant sa niche cinq petits grouillaientdéjà autour de la mère qui les léchaitavec tendresseétendue sur le flanctout endolorie. Aumoment où le prêtre se penchaitla bête crispées'allongea et un sixième petit toutou parut. Tous les galopinsalorssaisis de joiese mirent à crier en battant des mains: " En v'là encore unen v'là encore un ! "C'était un jeu pour euxun jeu naturel où rien d'impurn'entrait. Ils contemplaient cette naissance comme ils auraientregardé tomber des pommes.

L'abbéTolbiac demeura d'abord stupéfaitpuissaisi d'une fureurirrésistibleil leva son grand parapluie et se mit àfrapper dans le tas des enfants sur les têtesde toute saforce. Les galopins effarés s'enfuirent à toutes jambes; et il se trouva subitement en face de la chienne en gésinequi s'efforçait de se lever. Mais il ne la laissa pas mêmese dresser sur ses pattesetla tête perdueil commençaà l'assommer à tour de bras. Enchaînéeelle ne pouvait s'enfuiret gémissait affreusement en sedébattant sous les coups. Il cassa son parapluie. Alorslesmains videsil monta dessusla piétinant avec frénésiela pilantl'écrasant. Il lui fit mettre au monde un dernierpetit qui jaillit sous la pression ; et il achevad'un talonforcenéle corps saignant qui remuait encore au milieu desnouveau-nés piaulantsaveugles et lourdscherchant déjàles mamelles.

Jeannes'était sauvée ; mais le prêtre soudain se sentitpris au couun soufflet fit sauter son tricorne ; et le baronexaspérél'emporta jusqu'à la barrièreet le jeta sur la route.

Quand M.Le Perthuis se retournail aperçut sa fille à genouxsanglotant au milieu des petits chiens et les recueillant dans sajupe. Il revint vers elle à grands pasen gesticulantet ilcriait : " Le voilàle voilàl'homme en soutane! L'as-tu vumaintenant ? "

Lesfermiers étaient accourustout le monde regardait la bêteéventrée ; et la mère Couillard déclara :" C'est-il possible d'être sauvage comme ça ! "

MaisJeanne avait ramassé les sept petits et prétendait lesélever.

On essayade leur donner du lait : trois moururent le lendemain. Alors le pèreSimon courut le pays pour découvrir une chienne allaitant. Iln'en trouva pasmais il rapporta une chatte en affirmant qu'elleferait l'affaire. On tua donc trois autres petits et on confia ledernier à cette nourrice d'une autre race. Elle l'adoptaimmédiatementet lui tendit sa mamelle en se couchant sur lecôté.

Pour qu'iln'épuisât point sa mère adoptiveon sevra lechien quinze jours aprèset Jeanne se chargea de le nourrirelle-même au biberon. Elle l'avait nommé Toto. Le baronchangea son nom d'autoritéet le baptisa " Massacre ".

Le prêtrene revint pasmaisle dimanche suivantil lança du haut dela chaire des imprécationsdes malédictions et desmenaces contre le châteaudisant qu'il faut porter le ferrouge dans les plaiesanathématisant le baron qui s'en amusaet marquant d'une allusion voiléeencore timidelesnouvelles amours de Julien. Le vicomte fut exaspérémais la crainte d'un scandale affreux éteignit sa colère.

Alorsdeprône en prônele prêtre continua l'annonce de savengeanceprédisant que l'heure de Dieu approchaitque tousses ennemis seraient frappés.

Julienécrivit à l'archevêque une lettre respectueusemais énergique. L'abbé Tolbiac fut menacé d'unedisgrâce. Il se tut.

On lerencontrait maintenant faisant de longues courses solitairesàpas allongésavec un air exalté. Gilberte et Juliendans leurs promenades à cheval l'apercevaient à toutmomentparfois au loin comme un point noir au bout d'une plaine ousur le bord de la falaiseparfois lisant son bréviaire dansquelque étroit vallon où ils allaient entrer. Ilstournaient bride alors pour ne point passer près de lui.

Leprintemps était venuravivant leur amourles jetant chaquejour aux bras l'un de l'autretantôt icitantôt làsous tout abri où les portaient leurs courses.

Comme lesfeuilles des arbres étaient encore claireset l'herbe humideet qu'ils ne pouvaientainsi qu'au coeur de l'étés'enfoncer dans les taillis des boisils avaient adopté leplus souventpour cacher leurs étreintesla cabane ambulanted'un bergerabandonnée depuis l'automne au sommet de la côtede Vaucotte.

Ellerestait là toute seulehaute sur ses rouesà cinqcents mètres de la falaisejuste au point oùcommençait la descente rapide du vallon. Ils ne pouvaient êtresurpris dedanscar ils dominaient la plaine ; et les chevauxattachés aux brancards attendaient qu'ils fussent las debaisers.

Mais voilàqu'un jourau moment où ils quittaient ce refugeilsaperçurent l'abbé Tolbiac assis presque cachédans les joncs marins de la côte. " Il faudra laisser noschevaux dans le ravindit Julienils pourraient nous dénoncerde loin. " Et ils prirent l'habitude d'attacher les bêtesdans un repli du val plein de broussailles.

Puis unsoircomme ils rentraient tous deux à la Vrillette oùils devaient dîner avec le comteils rencontrèrent lecuré d'Étouvent qui sortait du château. Il serangea pour les laisser passer ; et salua sans qu'ils rencontrassentses yeux.

Uneinquiétude les saisit qui se dissipa bientôt.

Or Jeanneun après-midilisait auprès du feu par un grand coupde vent (c'était au commencement de mai)quand elle aperçutsoudain le comte de Fourville qui s'en venait à pied et sivite qu'elle crut un malheur arrivé.

Elledescendit vivement pour le recevoir etquand elle fut en face deluielle le pensa devenu fou. Il était coiffé d'unegrosse casquette fourrée qu'il ne portait que chez luivêtude sa blouse de chasseet si pâle que sa moustache roussequine tranchait point d'ordinaire sur son teint colorésemblaitune flamme. Et ses yeux étaient hagardsroulaientcommevides de pensée.

Ilbalbutia : " Ma femme est icin'est-ce pas ? " Jeanneperdant la têterépondit : " Mais nonje ne l'aipoint vue aujourd'hui. "

Alors ils'assitcomme si ses jambes se fussent briséesil ôtasa coiffure et s'essuya le front avec son mouchoirplusieurs foispar un geste machinal ; puis se relevant d'une secousseil s'avançavers la jeune femmeles deux mains tenduesla bouche ouverteprêtà parlerà lui confier quelque affreuse douleur ; puisil s'arrêtala regarda fixementprononça dans unesorte de délire : " Mais c'est votre mari... vousaussi... " Et il s'enfuit du côté de la mer.

Jeannecourut pour l'arrêterl'appelantl'implorantle coeur crispéde terreurpensant : " Il sait tout ! que va-t-il faire ? Oh !pourvu qu'il ne les trouve point ! "

Mais ellene le pouvait atteindreet il ne l'écoutait pas. Il allaitdevant lui sans hésitersûr de son but. Il franchit lefossépuis enjambant les joncs marins à pas de géantil gagna la falaise.

Jeannedebout sur le talus planté d'arbresle suivit longtemps desyeux ; puisle perdant de vueelle rentratorturéed'angoisse.

Il avaittourné vers la droiteet s'était mis à courir.La mer houleuse roulait ses vagues ; les gros nuages tout noirsarrivaient d'une vitesse follepassaientsuivis par d'autres ; etchacun d'eux criblait la côte d'une averse furieuse. Le ventsifflaitgeignaitrasait l'herbecouchait les jeunes récoltesemportaitpareils à des flocons d'écumede grandsoiseaux blancs qu'il entraînait au loin dans les terres.

Lesgrainsqui se succédaientfouettaient le visage du comtetrempaient ses joues et ses moustaches où l'eau glissaitemplissaient de bruit ses oreilles et son coeur de tumulte.

Là-basdevant luile val de Vaucotte ouvrait sa gorge profonde. Rienjusque-là qu'une hutte de berger auprès d'un parc àmoutons vide. Deux chevaux étaient attachés auxbrancards de la maison roulante. -- Que pouvait-on craindre par cettetempête ?

Dèsqu'il les eut aperçusle comte se coucha contre terrepuisil se traîna sur les mains et sur les genouxsemblable àune sorte de monstre avec son grand corps souillé de boue etsa coiffure en poil de bête. Il rampa jusqu'à la cabanesolitaire et se cacha dessous pour n'être point découvertpar les fentes des planches.

Leschevauxl'ayant vus'agitaient. Il coupa lentement leurs bridesavec son couteau qu'il tenait ouvert à la main et unebourrasque étant survenueles animaux s'enfuirent harceléspar la grêle qui cinglait le toit penché de la maison deboisla faisant trembler sur ses roues.

Le comtealorsredressé sur les genouxcolla son oeil au bas de laporteen regardant dedans.

Il nebougeait plus ; il semblait attendre. Un temps assez long s'écoula; et tout à coup il se relevafangeux de la tête auxpieds. Avec un geste forcené il poussa le verrou qui fermaitl'auvent au-dehorsetsaisissant les brancardsil se mit àsecouer cette niche comme s'il eût voulu la briser en pièces.Puis soudainil s'attelapliant sa haute taille dans un effortdésespérétirant comme un boeufet haletant ;et il entraînavers la pente rapidela maison voyageuse etceux qu'elle enfermait.

Ilscriaient là-dedansheurtant la cloison du poingnecomprenant pas ce qui leur arrivait.

Lorsqu'ilfut en haut de la descenteil lâcha la légèredemeure qui se mit à rouler sur la côte inclinée.

Elleprécipitait sa courseemportée follementallanttoujours plus vitesautanttrébuchant comme une bêtebattant la terre de ses brancards.

Un vieuxmendiantblotti dans un fosséla vit passer d'un élansur sa tête ; et il entendit des cris affreux poussésdans le coffre de bois.

Tout àcoup elle perdit une roue arrachée d'un heurts'abattit surle flanc et se remit à dévaler comme une boulecommeune maison déracinée dégringolerait du sommetd'un mont. Puisarrivant au rebord du dernier ravinelle bondit endécrivant une courbeettombant au fonds'y creva comme unoeuf.

Dèsqu'elle se fut brisée sur le sol de pierrele vieux mendiantqui l'avait vue passerdescendit à petits pas àtravers les ronces ; etmû par une prudence de paysann'osantapprocher du coffre éventréil alla jusqu'à laferme voisine annoncer l'accident.

Onaccourut ; on souleva les débris ; on aperçut deuxcorps. Ils étaient meurtrisbroyéssaignants. L'hommeavait le front ouvert et toute la face écrasée. Lamâchoire de la femme pendaitdétachée dans unchoc ; et leurs membres cassés étaient mous comme s'iln'y avait plus d'os sous la chair.

On lesreconnut cependant ; et on se mit à raisonner longuement surles causes de ce malheur.

" Quéqui faisaient dans c'té cahute ? " dit une femme. Alorsle vieux pauvre raconta qu'ils s'étaient apparemment réfugiéslà-dedans pour se mettre à l'abri d'une bourrasqueetque le vent furieux avait dû chavirer et précipiter lacabane. Et il expliquait que lui-même allait s'y cacher quandil avait vu les chevaux attachés aux brancardset compris parlà que la place était occupée.

Il ajoutad'un air satisfait : " Sans çac'est moi qu'j'y passais." Une voix dit : " Ça aurait-il pas mieux valu ? "Alorsle bonhomme se mit dans une colère terrible : "Pourquoi qu'ça aurait mieux valu ? Parce qu'je sieus pauvre etqu'i sont riches ! Guettez-lesà c't'heure... " Ettremblantdéguenilléruisselant d'eausordide avecsa barbe mêlée et ses longs cheveux coulant du chapeaudéfoncéil montrait les deux cadavres du bout de sonbâton crochu ; et il déclara : " J'sommes touségauxlà-devant. "

Maisd'autres paysans étaient venuset regardaient de coind'unoeil inquietsournoiseffrayéégoïste et lâche.Puis on délibéra sur ce qu'on ferait ; et il futdécidédans l'espoir d'une récompenseque lescorps seraient reportés aux châteaux. On attela doncdeux carrioles. Mais une nouvelle difficulté surgit. Les unsvoulaient simplement garnir de paille le fond des voitures ; lesautres étaient d'avis d'y placer des matelas par convenance.

La femmequi avait déjà parlé cria : " Mais y s'rontpleins d'sangces matelasqu'y faudra les r'laver à l'ieaude javelle. "

Alorsungros fermier à face réjouie répondit : " Yles paieront donc. Plus qu'ça vaudraplus qu'ça seracher. " L'argument fut décisif.

Et lesdeux carrioleshaut perchées sur des roues sans ressortspartirent au trotl'une à droitel'autre à gauchesecouant et ballottant à chaque cahot des grandes ornièresces restes d'êtres qui s'étaient étreints et quine se rencontreraient plus.

Le comtedès qu'il avait vu rouler la cabane sur la dure descentes'était enfui de toute la vitesse de ses jambes àtravers la pluie et les bourrasques. Il courut ainsi pendantplusieurs heurescoupant les routessautant les taluscrevant leshaies ; et il était rentré chez lui à la tombéedu joursans savoir comment.

Lesdomestiques effarés l'attendaient et lui annoncèrentque les deux chevaux venaient de revenir sans cavalierscelui deJulien ayant suivi l'autre.

Alors M.de Fourville chancela ; et d'une voix entrecoupée : " Illeur sera arrivé quelque accident par ce temps affreux. Quetout le monde se mette à leur recherche. "

Ilrepartit lui-même ; maisdès qu'il fut hors de vueilse cacha sous une ronceguettant la route par où allaitrevenir morteou mouranteou peut-être estropiéedéfigurée à jamaiscelle qu'il aimait encored'une passion sauvage.

Etbientôtune carriole passa devant luiqui portait quelquechose d'étrange.

Elles'arrêta devant le châteaupuis entra. C'étaitcelaouic'était Elle ; mais une angoisse effroyable lecloua sur placeune peur horrible de savoirune épouvante dela vérité ; et il ne remuait plusblotti comme unlièvretressaillant au moindre bruit.

Ilattendit une heuredeux heures peut-être. La carriole nesortait pas. Il se dit que sa femme expirait ; et la pensée dela voirde rencontrer son regardl'emplit d'une telle horreurqu'il craignit soudain d'être découvert dans sa cachetteet forcé de rentrer pour assister à cette agonieetqu'il s'enfuit encore jusqu'au milieu des bois. Alorstout àcoupil réfléchit qu'elle avait peut-être besoinde secoursque personne sans doute ne pouvait la soigner ; et ilrevint en courant éperdument.

Ilrencontraen rentrantson jardinier et lui cria : " Eh bien ?" L'homme n'osait pas répondre. AlorsM. de Fourvillehurlant presque : " Est-elle morte ? " Et le serviteurbalbutia : " Ouimonsieur le comte. "

Ilressentit un soulagement immense. Un calme brusque entra dans sonsang et dans ses muscles vibrants ; et il monta d'un pas ferme lesmarches de son grand perron.

L'autrecarriole avait gagné les Peuples. Jeanne de loin l'aperçutvit le matelasdevina qu'un corps gisait dessuset comprit tout.Son émotion fut si vive qu'elle s'affaissa sans connaissance.

Quand ellereprit ses sensson père lui tenait la tête et luimouillait les tempes de vinaigre. Il demanda en hésitant : "Tu sais ?... " Elle murmura : " Ouipère. "Maisquand elle voulut se leverelle ne le put tant elle souffrait.

Le soirmême elle accoucha d'un enfant mort : d'une fille.

Elle nevit rien de l'enterrement de Julien ; elle n'en sut rien. Elles'aperçut seulement au bout d'un jour ou deux que tante Lisonétait revenue ; etdans les cauchemars fiévreux qui lahantaientelle cherchait obstinément à se rappelerdepuis quand la vieille fille était repartie des Peuplesàquelle époquedans quelles circonstances. Elle n'y pouvaitparvenirmême en ses heures de luciditésûreseulement qu'elle l'avait vue après la mort de petite mère.

11

Elledemeura trois mois dans sa chambredevenue si faible et si pâlequ'on la croyait et qu'on la disait perdue. Puis peu à peuelle se ranima. Petit père et tante Lison ne la quittaientpasinstallés tous deux aux Peuples. Elle avait gardéde cette secousse une maladie nerveuse ; le moindre bruit la faisaitdéfailliret elle tombait en de longues syncopes provoquéespar les causes les plus insignifiantes.

Jamaiselle n'avait demandé de détails sur la mort de Julien.Que lui importait ? N'en savait-elle pas assez ? Tout le mondecroyait à un accidentmais elle ne s'y trompait pas ; et ellegardait en son coeur ce secret qui la torturait : la connaissance del'adultèreet la vision de cette brusque et terrible visitedu comtele jour de la catastrophe.

Voilàque maintenant son âme était pénétréepar des souvenirs attendrisdoux et mélancoliquesdescourtes joies d'amour que lui avait autrefois données sonmari. Elle tressaillait à tout moment à des réveilsinattendus de sa mémoire ; et elle le revoyait tel qu'il avaitété en ces jours de fiançailleset tel aussiqu'elle l'avait chéri en ses seules heures de passion éclosessous le grand soleil de la Corse. Tous les défautsdiminuaienttoutes les duretés disparaissaientlesinfidélités elles-mêmes s'atténuaientmaintenant dans l'éloignement grandissant du tombeau fermé.Et Jeanneenvahie par une sorte de vague gratitude posthume pour cethomme qui l'avait tenue en ses braspardonnait les souffrancespassées pour ne songer qu'aux moments heureux. Puis le tempsmarchant toujours et les mois tombant sur les mois poudrèrentd'oublicomme d'une poussière accumuléetoutes sesréminiscences et ses douleurs ; et elle se donna tout entièreà son fils.

Il devintl'idolel'unique pensée des trois êtres réunisautour de lui ; et il régnait en despote. Une sorte dejalousie se déclara même entre ces trois esclaves qu'ilavaitJeanne regardant nerveusement les grands baisers donnésau baron après les séances de cheval sur un genou. Ettante Lison négligée par lui comme elle l'avaittoujours été par tout le mondetraitée parfoisen bonne par ce maître qui ne parlait guère encores'enallait pleurer dans sa chambre en comparant les insignifiantescaresses mendiées par elle et obtenues à peine auxétreintes qu'il gardait pour sa mère et pour songrand-père.

Deuxannées tranquillessans aucun événementpassèrent dans la préoccupation incessante de l'enfant.Au commencement du troisième hiveron décida qu'onirait habiter Rouen jusqu'au printemps ; et toute la famille émigra.Maisen arrivant dans l'ancienne maison abandonnée et humidePaul eut une bronchite si grave qu'on craignit une pleurésie ;et les trois parents éperdus déclarèrent qu'ilne pouvait se passer de l'air des Peuples. On l'y ramena dèsqu'il fut guéri.

Alorscommença une série d'années monotones et douces.

Toujoursensemble autour du petittantôt dans sa chambretantôtdans le grand salontantôt dans le jardinils s'extasiaientsur ses bégaiementssur ses expressions drôlessur sesgestes.

Sa mèrel'appelait Paulet par câlinerieil ne pouvait articuler ce motet le prononçait Pouletce qui éveillait des riresinterminables. Le surnom de Poulet lui resta. On ne le désignaitplus autrement.

Comme ilgrandissait viteune des passionnantes occupations des trois parentsque le baron appelait " ses trois mères " étaitde mesurer sa taille.

On avaittracé sur le lambris contre la porte du salon une sériede petits traits au canif indiquant de mois en mois sa croissance.Cette échellebaptisée " échelle de Poulet"tenait une place considérable dans l'existence de toutle monde.

Puis unnouvel individu vint jouer un rôle important dans la famillele chien " Massacre "négligé par Jeannepréoccupée uniquement de son fils. Nourri par Ludivineet logé dans un vieux baril devant l'écurieil vivaitsolitairetoujours à la chaîne.

Paul unmatin le remarquaet se mit à crier pour aller l'embrasser.On l'y conduisit avec des craintes infinies. Le chien fit fêteà l'enfant qui beugla quand on voulut les séparer.Alors Massacre fut lâché et installé dans lamaison. Il devint l'inséparable de Paull'ami de tous lesinstants. Ils se roulaient ensembledormaient côte àcôte sur le tapis. Puis bientôt Massacre coucha dans lelit de son camarade qui ne consentait plus à le quitter.Jeanne se désolait parfois à cause des puces ; et tanteLison en voulait au chien de prendre une si grosse part del'affection du petitde l'affection volée par cette bêtelui semblait-ilde l'affection qu'elle aurait tant désirée.

De raresvisites étaient échangées avec les Briseville etles Coutelier. Le maire et le médecin troublaient seuls lasolitude du vieux château. Jeannedepuis le meurtre de lachienne et les soupçons que lui avait inspirés leprêtre lors de la mort horrible de la comtesse et de Julienn'entrait plus à l'égliseirritée contre leDieu qui pouvait avoir de pareils ministres.

L'abbéTolbiacde temps à autreanathématisait en desallusions directes le château hanté par l'Esprit du Mall'Esprit d'Éternelle Révoltel'Esprit d'Erreur et deMensongel'Esprit d'Iniquitél'Esprit de Corruption etd'Impureté. Il désignait ainsi le baron.

Son églised'ailleurs était désertée ; etquand il allaitle long des champs où les laboureurs poussaient leur charrueles paysans ne s'arrêtaient pas pour lui parlerne sedétournaient point pour le saluer. Il passait en outre poursorcierparce qu'il avait chassé le démon d'une femmepossédée. Il connaissaitdisait-ondes parolesmystérieuses pour écarter les sortsqui n'étaientselon luique des espèces de farces de Satan. Il imposait lesmains aux vaches qui donnaient du lait bleu ou qui portaient la queueen cercleet par quelques mots inconnus il faisait retrouver lesobjets perdus.

Son espritétroit et fanatique s'adonnait avec passion à l'étudedes livres religieux contenant l'histoire des apparitions du Diablesur la terreles diverses manifestations de son pouvoirsesinfluences occultes et variéestoutes les ressources qu'ilavaitet les tours ordinaires de ses ruses. Et comme il se croyaitappelé particulièrement à combattre cettePuissance mystérieuse et fataleil avait appris toutes lesformules d'exorcisme indiquées dans les manuelsecclésiastiques.

Il croyaitsans cesse sentir errer dans l'ombre le Malin Esprit ; et la phraselatine revenait à tout moment sur ses lèvres : Sicutleo rugiens circuit quaerens quem devoret.

Alors unecrainte se répanditune terreur de sa force cachée.Ses confrères eux-mêmesprêtres ignorants descampagnespour qui Belzébuth est article de foiquitroublés par les prescriptions minutieuses des rites en cas demanifestation de cette puissance du malen arrivent àconfondre la religion avec la magieconsidéraient l'abbéTolbiac comme un peu sorcier ; et ils le respectaient autant pour lepouvoir obscur qu'ils lui supposaient que pour l'inattaquableaustérité de sa vie.

Quand ilrencontrait Jeanneil ne la saluait pas.

Cettesituation inquiétait et désolait tante Lisonqui necomprenait pointen son âme craintive de vieille fillequ'onn'allât pas à l'église. Elle était pieusesans doutesans doute elle se confessait et communiait ; maispersonne ne le savaitne cherchait à le savoir.

Quand ellese trouvait seuletoute seule avec Paulelle lui parlaittout basdu bon Dieu. Il l'écoutait à peu près quand ellelui racontait les histoires miraculeuses des premiers temps du monde; maisquand elle lui disait qu'il faut aimerbeaucoupbeaucoup lebon Dieuil répondait parfois : " Où qu'il esttante ? " Alors elle montrait le ciel avec son doigt : "Là-hautPouletmais il ne faut pas le dire. " Elleavait peur du baron.

Mais unjour Poulet lui déclara : " Le bon Dieuil est partoutmais il est pas dans l'église. " Il avait parlé àson grand-père des révélations mystérieusesde tante.

L'enfantprenait dix ans ; sa mère semblait en avoir quarante. Il étaitfortturbulenthardi pour grimper dans les arbresmais il nesavait pas grand-chose. Les leçons l'ennuyantil lesinterrompait tout de suite. Ettoutes les fois que le baron leretenait un peu longtemps devant un livreJeanne aussitôtarrivaitdisant : " Laisse-le donc jouer maintenant. Il ne fautpas le fatigueril est si jeune. " Pour elleil avait toujourssix mois ou un an. C'est à peine si elle se rendait comptequ'il marchaitcouraitparlait comme un petit homme ; et ellevivait dans une peur constante qu'il ne tombâtqu'il n'eûtfroidqu'il n'eût chaud en s'agitantqu'il ne mangeâttrop pour son estomacou trop peu pour sa croissance.

Quand ileut douze ansune grosse difficulté surgit ; celle de lapremière communion.

Lise unmatin vint trouver Jeanne et lui représenta qu'on ne pouvaitlaisser plus longtemps le petit sans instruction religieuse et sansremplir ses premiers devoirs. Elle argumenta de toutes les façonsinvoquant mille raisonsetavant toutl'opinion des gens qu'ilsvoyaient. La mèretroubléeindécisehésitaitaffirmant qu'on pouvait attendre encore.

Mais unmois plus tardcomme elle rendait une visite à la vicomtessede Brisevillecette dame lui demanda par hasard : " C'est cetteannée sans doute que votre Paul va faire sa premièrecommunion. " Et Jeanneprise au dépourvurépondit: " Ouimadame. " Ce simple mot la décidaetsansen rien confier à son pèreelle pria Lise de conduirel'enfant au catéchisme.

Pendant unmois tout alla bien ; mais Poulet revint un soir avec la gorgeenrouée. Et le lendemain il toussait. Sa mère affoléel'interrogeaet elle apprit que le curé l'avait envoyéattendre la fin de la leçon à la porte de l'églisedans le courant d'air du porcheparce qu'il s'était mal tenu.

Elle legarda donc chez elle et lui fit apprendre elle-même cetalphabet de la religion. Mais l'abbé Tolbiacmalgréles supplications de Lisonrefusa de l'admettre parmi lescommuniantscomme étant insuffisamment instruit.

Il en futde même l'an suivant. Alors le baron exaspéréjura que l'enfant n'avait pas besoin de croire à cetteniaiserieà ce symbole puéril de latranssubstantiationpour être un honnête homme ; et ilfut décidé qu'il serait élevé enchrétienmais non pas en catholique pratiquantet qu'àsa majorité il demeurerait libre de devenir ce qu'il luiplairait.

Et Jeannequelque temps aprèsayant fait une visite aux Brisevillen'en reçut point en retour. Elle s'étonnaconnaissantla méticuleuse politesse de ses voisins ; mais la marquise deCoutelier lui révéla avec hauteur la raison de cetteabstention.

Seregardantpar la situation de son mariet par son titre bienauthentiqueet par sa fortune considérablecomme une sortede reine de la noblesse normandela marquise gouvernait en vraiereineparlait en libertése montrait gracieuse ou cassanteselon les occasionsadmonestaitredressaitfélicitait àtout propos. Jeanne donc s'étant présentée chezellecette dameaprès quelques paroles glacialesprononçad'un ton sec : " La société se divise en deuxclasses : les gens qui croient en Dieu et ceux qui n'y croient pas.Les unsmême les plus humblessont nos amisnos égaux; les autres ne sont rien pour nous. "

Jeannesentant l'attaquerépliqua : " Mais ne peut-on croire enDieu sans fréquenter les églises ? "

Lamarquise répondit : " Nonmadame ; les fidèlesvont prier Dieu dans son église comme on va trouver les hommesen leurs demeures. "

Jeanneblessée reprit : " Dieu est partoutmadame. Quant àmoi qui croisdu fond du coeurà sa bontéje ne lesens plus présent quand certains prêtres se trouvententre lui et moi. "

Lamarquise se leva : " Le prêtre porte le drapeau del'Églisemadame ; quiconque ne suit pas le drapeau estcontreluiet contre nous. "

Jeannes'était levée à son tourfrémissante : "Vous croyezmadameau Dieu d'un parti. Moije crois au Dieu deshonnêtes gens. "

Elle saluaet sortit.

Lespaysans aussi la blâmaient entre eux de n'avoir point faitfaire à Poulet sa première communion. Ils n'allaientpoint aux officesn'approchaient point des sacrementsou bien neles recevaient qu'à Pâques selon les prescriptionsformelles de l'Église ; mais pour les miochesc'étaitautre chose ; et tous auraient reculé devant l'audace d'éleverun enfant hors de cette loi communeparce que la Religionc'est laReligion.

Elle vitbien cette réprobationet s'indigna en son âme detoutes ces pactisationsde ces arrangements de consciencede cetteuniverselle peur de toutde la grande lâcheté gîtéeau fond de tous les coeurset paréequand elle se montredetant de masques respectables.

Le baronprit la direction des études de Paulet le mit au latin. Lamère n'avait plus qu'une recommandation : " Surtout ne lefatigue pas "et elle rôdaitinquièteprèsde la chambre aux leçonspetit père lui en ayantinterdit l'entrée parce qu'elle interrompait à toutinstant l'enseignement pour demander : " Tu n'as pas froid auxpiedsPoulet ? " Ou bien : " Tu n'as pas mal à latêtePoulet ? " Ou bien pour arrêter le maître: " Ne le fais pas tant parlertu vas lui fatiguer la gorge. "

Dèsque le petit était libreil descendait jardiner avec mèreet tante. Ils avaient maintenant un grand amour pour la culture de laterre ; et tous trois plantaient des jeunes arbres au printempssemaient des graines dont l'éclosion et la poussée lespassionnaienttaillaient des branchescoupaient des fleurs pourfaire des bouquets.

Le plusgrand souci du jeune homme était la production des salades. Ildirigeait quatre grands carrés du potager où il élevaitavec un soin extrême LaituesRomainesChicoréesBarbes-de-capucinRoyalestoutes les espèces connues de cesfeuilles comestibles. Il bêchaitarrosaitsarclaitrepiquaitaidé de ses deux mères qu'il faisaittravailler comme des femmes de journée. On les voyait pendantdes heures entières à genoux dans les plates-bandesmaculant leurs robes et leurs mains occupées àintroduire la racine des jeunes plantes en des trous qu'ellescreusaient d'un seul doigt piqué d'aplomb dans la terre.

Pouletdevenait grandil atteignait quinze ans ; et l'échelle dusalon marquait un mètre cinquante-huit. Mais il restait enfantd'espritignorantniaisétouffé par ces deux jupeset ce vieil homme aimable qui n'était plus du siècle.

Un soirenfin le baron parla du collège ; et Jeanne aussitôt semit à sangloter. Tante Lison effarée se tenait dans uncoin sombre.

La mèrerépondait : " Qu'a-t-il besoin de tant savoir. Nous enferons un homme des champsun gentilhomme campagnard. Il cultiverades terres comme font beaucoup de nobles. Il vivra et vieilliraheureux dans cette maison où nous aurons vécu avantluioù nous mourrons. Que peut-on demander de plus ? "

Mais lebaron hochait la tête. " Que répondras-tu s'ilvient te direlorsqu'il aura vingt-cinq ans : Je ne suis rienje nesais rien par ta fautepar la faute de ton égoïsmematernel. Je me sens incapable de travaillerde devenir quelqu'unet pourtant je n'étais pas fait pour la vie obscurehumbleet triste à mourirà laquelle ta tendresseimprévoyante m'a condamné. "

Ellepleurait toujoursimplorant son fils. " DisPoulettu ne mereprocheras jamais de t'avoir trop aimén'est-ce pas ? "

Et legrand enfant surpris promettait : " Nonmaman.

-- Tu mele jures ?

-- Ouimaman.

-- Tu veuxrester icin'est-ce pas ?

-- Ouimaman. "

Alors lebaron parla ferme et haut : " Jeannetu n'as pas le droit dedisposer de cette vie. Ce que tu fais là est lâche etpresque criminel ; tu sacrifies ton enfant à ton bonheurparticulier. "

Elle cachasa figure dans ses mainspoussant des sanglots précipitéset elle balbutiait dans ses larmes : " J'ai été simalheureuse... si malheureuse ! Maintenant que je suis tranquilleavec luion me l'enlève... Qu'est- ce que je deviendrai...toute seule... à présent ?... "

Son pèrese levavint s'asseoir auprès d'ellela prit dans ses bras." Et moiJeanne ? " Elle le saisit brusquement par le coul'embrassa avec violencepuistoute suffoquée encoreellearticula au milieu d'étranglements : " Oui. Tu asraison... peut-être... petit père. J'étais follemais j'ai tant souffert. Je veux bien qu'il aille au collège."

Etsanstrop comprendre ce qu'on allait faire de luiPouletà sontourse mit à larmoyer.

Alors sestrois mères l'embrassantle câlinantl'encouragèrent.Et lorsqu'on monta se couchertous avaient le coeur serré ettous pleurèrent dans leurs litsmême le baron quis'était contenu.

Il futdécidé qu'à la rentrée on mettrait lejeune homme au collège du Havre ; et il eutpendant toutl'étéplus de gâteries que jamais.

Sa mèregémissait souvent à la pensée de la séparation.Elle prépara son trousseau comme s'il allait entreprendre unvoyage de dix ans ; puisun matin d'octobreaprès une nuitsans sommeilles deux femmes et le baron montèrent avec luidans la calèche qui partit au trot des deux chevaux.

On avaitdéjà choisidans un autre voyagesa place au dortoiret sa place en classe. Jeanneaidée de tante Lisonpassatout le jour à ranger les hardes dans la petite commode. Commele meuble ne contenait pas le quart de ce qu'on avait apportéelle alla trouver le proviseur pour en obtenir un second. L'économefut appelé ; il représenta que tant de linges etd'effets ne feraient que gêner sans servir jamais ; et ilrefusaau nom du règlementde céder une autrecommode. La mère désolée se résolut alorsà louer une chambre dans un petit hôtel voisin enrecommandant à l'hôtelier d'aller lui-même porterà Poulet tout ce dont il aurait besoinau premier appel del'enfant.

Puis onfit un tour sur la jetée pour regarder sortir et entrer lesnavires.

Le tristesoir tomba sur la ville qui s'illuminait peu à peu. On entrapour dîner dans un restaurant. Aucun d'eux n'avait faim ; etils se regardaient d'un oeil humide pendant que les plats défilaientdevant eux et s'en retournaient presque pleins.

Puis on semit en marche lentement vers le collège. Des enfants de toutesles tailles arrivaient de tous les côtésconduits parleurs familles ou par des domestiques. Beaucoup pleuraient. Onentendait un bruit de larmes dans la grande cour à peineéclairée.

Jeanne etPoulet s'étreignirent longtemps. Tante Lison restait derrièreoubliée tout à fait et la figure dans son mouchoir.Mais le baronqui s'attendrissaitabrégea les adieux enentraînant sa fille. La calèche attendait devant laporte ; ils montèrent dedans tous trois et s'en retournèrentdans la nuit vers les Peuples.

Parfois ungros sanglot passait dans l'ombre.

Lelendemain Jeanne pleura jusqu'au soir. Le jour suivant elle fitatteler le phaéton et partit pour Le Havre. Poulet semblaitavoir déjà pris son parti de la séparation. Pourla première fois de sa vie il avait des camarades ; et ledésir de jouer le faisait frémir sur sa chaise auparloir.

Jeannerevint ainsi tous les deux jourset le dimanche pour les sorties. Nesachant que faire pendant les classesentre les récréationselle demeurait assise au parloirn'ayant ni la force ni le couragede s'éloigner du collège. Le proviseur la fit prier demonter chez luiet il lui demanda de venir moins souvent. Elle netint pas compte de cette recommandation.

Il laprévint alors quesi elle continuait à empêcherson fils de jouer pendant les heures d'ébatset de travailleren le troublant sans cesseon se verrait forcé de le luirendre ; et le baron fut prévenu par un mot. Elle demeura doncgardée à vue aux Peuplescomme une prisonnière.

Elleattendait chaque vacance avec plus d'anxiété que sonenfant.

Et uneinquiétude incessante agitait son âme. Elle se mit àrôder par le paysse promenant seule avec le chien Massacrependant des jours entiersen rêvassant dans le vide. Parfoiselle restait assise durant tout un après-midi àregarder la mer du haut de la falaise ; parfoiselle descendaitjusqu'à Yport à travers le boisrefaisant despromenades anciennes dont le souvenir la poursuivait. Comme c'étaitloincomme c'était loinle temps où elle parcouraitce même paysjeune filleet grise de rêves.

Chaquefois qu'elle revoyait son filsil lui semblait qu'ils avaient étéséparés pendant dix ans. Il devenait homme de mois enmois ; de mois en mois elle devenait une vieille femme. Son pèreparaissait son frèreet tante Lisonqui ne vieillissaitpointrestée fanée dès son âge devingt-cinq ansavait l'air d'une soeur aînée.

Poulet netravaillait guère ; il doubla sa quatrième. Latroisième alla tant bien que mal ; mais il fallut recommencerla seconde ; et il se trouva en rhétorique alors qu'ilatteignait vingt ans.

Il étaitdevenu un grand garçon blondavec des favoris déjàtouffus et une apparence de moustaches. C'était lui maintenantqui venait aux Peuples chaque dimanche. Comme il prenait depuislongtemps des leçons d'équitationil louait simplementun cheval et faisait la route en deux heures.

Dèsle matin Jeanne partait au-devant de lui avec la tante et le baronqui se courbait peu à peu et marchait ainsi qu'un petit vieuxles mains rejointes derrière son dos comme pour s'empêcherde tomber sur le nez.

Ilsallaient tout doucement le long de la routes'asseyant parfois surle fosséet regardant au loin si on n'apercevait pas encorele cavalier. Dès qu'il apparaissait comme un point noir sur laligne blancheles trois parents agitaient leurs mouchoirs ; et ilmettait son cheval au galop pour arriver comme un ouragance quifaisait palpiter de peur Jeanne et Lison et s'exalter le grand-pèrequi criait " Bravo " dans un enthousiasme d'impotent.

Bien quePaul eût la tête de plus que sa mèreelle letraitait toujours comme un marmotlui demandant encore : " Tun'as pas froid aux piedsPoulet ? " etquand il se promenaitdevant le perronaprès déjeuneren fumant unecigaretteelle ouvrait la fenêtre pour lui crier : " Nesors pas nu-têteje t'en prietu vas attraper un rhume decerveau. "

Et ellefrémissait d'inquiétude quand il repartait àcheval dans la nuit : " Surtout ne va pas trop vitemon petitPouletsois prudentpense à ta pauvre mère qui seraitdésespérée s'il t'arrivait quelque chose. "

Mais voilàqu'un samedi matin elle reçut une lettre de Paul annonçantqu'il ne viendrait pas le lendemain parce que des amis avaientorganisé une partie de plaisir à laquelle il étaitinvité.

Elle futtorturée d'angoisse pendant toute la journée dudimanche comme sous la menace d'un malheur puisle jeudin'y tenantpluselle partit pour Le Havre.

Il luiparut changé sans qu'elle se rendît compte en quoi. Ilsemblait animéparlait d'une voix plus mâle. Et soudainil lui ditcomme une chose toute naturelle : " Sais-tumamanpuisque tu es venue aujourd'huije n'irai pas aux Peuples dimancheprochainparce que nous recommençons notre fête. "

Elle restatoute saisiesuffoquée comme s'il eût annoncéqu'il partait pour le Nouveau Monde ; puisquand elle put enfinparler : " Oh ! Pouletqu'as-tu ? dis-moique se passe-t-il ?" Il se mit à rire et l'embrassa : " Mais rien derienmaman. Je vais m'amuseravec des amisc'est de mon âge."

Elle netrouva pas un mot à répondreetquand elle fut touteseule dans la voituredes idées singulièresl'assaillirent. Elle ne l'avait plus reconnu son Pouletson petitPoulet de jadis. Pour la première fois elle s'apercevait qu'ilétait grandqu'il n'était plus à ellequ'ilallait vivre de son côté sans s'occuper des vieux. Illui semblait qu'en un jour il s'était transformé. Quoi! c'était son filsson pauvre petit enfant qui lui faisaitautrefois repiquer des saladesce fort garçon barbu dont lavolonté s'affirmait !

Et pendanttrois mois Paul ne vint voir ses parents que de temps en tempstoujours hanté d'un désir évident de repartir auplus vitecherchant chaque soir à gagner une heure. Jeannes'effrayaitet le baron sans cesse la consolait répétant: " Laisse-le faire ; il a vingt ansce garçon. "

Maisunmatinun vieil homme assez mal vêtu demanda en françaisd'Allemagne : " Matame la vicomtesse. " Etaprèsbeaucoup de saluts cérémonieuxil tira de sa poche unportefeuille sordide en déclarant : " Ché un bétitbapier bour fous "et il tenditen le dépliantunmorceau de papier graisseux. Elle lutrelutregarda le Juifrelutencore et demanda : " Qu'est-ce que cela veut dire ? "

L'hommeobséquieuxexpliqua : " Ché fé fous tire.Votre fils il afé pesoin d'un peu d'archentet comme chésafais que fous êtes une ponne mèreche lui prêtéquelque betite chose bour son pesoin. "

Elletremblait. " Mais pourquoi ne m'en a-t-il pas demandé àmoi ? " Le Juif expliqua longuement qu'il s'agissait d'une dettede jeu devant être payée le lendemain avant midiquePaul n'étant pas encore majeurpersonne ne lui aurait rienprêté et que son " honneur étégombromise " sans le " bétit service obligeant "qu'il avait rendu à ce jeune homme.

Jeannevoulait appeler le baronmais elle ne pouvait se lever tantl'émotion la paralysait. Enfin elle dit à l'usurier : "Voulez-vous avoir la complaisance de sonner ? "

Ilhésitaitcraignant une ruse. Il balbutia : " Si che fouschêneche refiendrai. " Elle remua la tête pourdire non. Elle sonna ; et ils attendirentmuetsl'un en face del'autre.

Quand lebaron fut arrivéil comprit tout de suite la situation. Lebillet était de quinze cents francs. Il en paya mille endisant à l'homme entre les yeux : " Surtout ne revenezpas. " L'autre remerciasaluaet disparut.

Legrand-père et la mère partirent aussitôt pour LeHavre ; mais en arrivant au collègeils apprirent que depuisun mois Paul n'y était point venu. Le principal avait reçuquatre lettres signées de Jeanne pour annoncer un malaise deson élèveet ensuite pour donner des nouvelles. Chaquelettre était accompagnée d'un certificat de médecin; le tout fauxnaturellement. Ils furent atterréset ilsrestaient làse regardant.

Leprincipaldésoléles conduisit chez le commissaire depolice. Les deux parents couchèrent à l'hôtel.

Lelendemain on retrouva le jeune homme chez une fille entretenue de laville. Son grand-père et sa mère l'emmenèrentaux Peuples sans qu'un mot fût échangé entre euxtout le long de la route. Jeanne pleuraitla figure dans sonmouchoir. Paul regardait la campagne d'un air indifférent.

En huitjours on découvrit que pendant les trois derniers mois ilavait fait quinze mille francs de dettes. Les créanciers nes'étaient point montrés d'abordsachant qu'il seraitbientôt majeur.

Aucuneexplication n'eut lieu. On voulait le reconquérir par ladouceur. On lui faisait manger des mets délicatson lechoyaiton le gâtait. C'était au printemps ; on luiloua un bateau à Yportmalgré les terreurs de Jeannepour qu'il pût faire des promenades en mer.

On ne luilaissait point de cheval de crainte qu'il n'allât au Havre.

Ildemeurait désoeuvréirritableparfois brutal. Lebaron s'inquiétait de ses études incomplètes.Jeanneaffolée à la pensée d'une séparationse demandait cependant ce qu'on allait faire de lui.

Un soir ilne rentra pas. On apprit qu'il était sorti en barque avec deuxmatelots. Sa mère éperdue descendit nu-têtejusqu'à Yportdans la nuit.

Quelqueshommes attendaient sur la plage la rentrée de l'embarcation.

Un petitfeu apparut au large ; il approchait en se balançant. Paul nese trouvait plus à bord. Il s'était fait conduire auHavre.

La policeeut beau le rechercherelle ne le retrouva pas. La fille qui l'avaitcaché une première fois avait aussi disparusanslaisser de tracesson mobilier venduet son terme payé. Dansla chambre de Paulaux Peupleson découvrit deux lettres decette créature qui paraissait folle d'amour pour lui. Elleparlait d'un voyage en Angleterreayant trouvé les fondsnécessairesdisait-elle.

Et lestrois habitants du château vécurent silencieux etsombres dans l'enfer morne des tortures morales. Les cheveux deJeannegris déjàétaient devenus blancs. Ellese demandait naïvement pourquoi la destinée la frappaitainsi.

Elle reçutune lettre de l'abbé Tolbiac : " Madamela main de Dieus'est appesantie sur vous. Vous Lui avez refusé votre enfant ;Il vous l'a pris à son tour pour le jeter à uneprostituée. N'ouvrirez-vous pas les yeux à cetenseignement du Ciel ? La miséricorde du Seigneur est infinie.Peut-être vous pardonnera-t-il si vous revenez vous agenouillerdevant Lui. Je suis son humble serviteurje vous ouvrirai la portede sa demeure quand vous y viendrez frapper. "

Elledemeura longtemps avec cette lettre sur les genoux. C'étaitvraipeut-êtrece que disait ce prêtre. Et toutes lesincertitudes religieuses se mirent à déchirer saconscience. Dieu pouvait-il être vindicatif et jaloux comme leshommes ? mais s'il ne se montrait pas jalouxpersonne ne lecraindraitpersonne ne l'adorerait plus. Pour se faire mieuxconnaître à noussans douteil se manifestait auxhumains avec leurs propres sentiments. Et le doute lâchequipousse aux églises les hésitantsles troublésentrant en elleelle courut furtivementun soirà la nuittombantejusqu'au presbytèreets'agenouillant aux pieds dumaigre abbésollicita l'absolution.

Il luipromit un demi-pardonDieu ne pouvant déverser toutes sesgrâces sur un toit qui recouvrait un homme comme le baron : "Vous sentirez bientôtaffirma-t-illes effets de la DivineMansuétude. "

Ellereçuten effetdeux jours plus tardune lettre de son filset elle la considéradans l'affolement de sa peinecomme ledébut des soulagements promis par l'abbé.



" Machère mamann'aie pas d'inquiétude. Je suis àLondresen bonne santémais j'ai grand besoin d'argent. Nousn'avons plus un sou et nous ne mangeons pas tous les jours. Celle quim'accompagne et que j'aime de toute mon âme a dépensétout ce qu'elle avait pour ne pas me quitter : cinq mille francs ; ettu comprends que je suis engagé d'honneur à lui rendrecette somme d'abord. Tu serais donc bien aimable de m'avancer unequinzaine de mille francs sur l'héritage de papapuisque jevais être bientôt majeur ; tu me tireras d'un grandembarras.

"Adieuma chère mamanje t'embrasse de tout mon coeurainsique grand-père et tante Lison. J'espère te revoirbientôt.

" Tonfils" Vicomte Paul de LAMARE. "



Il luiavait écrit ! Donc il ne l'oubliait pas. Elle ne songea pointqu'il demandait de l'argent. On lui en enverrait puisqu'il n'en avaitplus. Qu'importait l'argent ! Il lui avait écrit !

Et ellecouruten pleurantporter cette lettre au baron. Tante Lison futappelée ; et on relutmot à motce papier qui parlaitde lui. On en discuta chaque terme.

Jeannesautant de la complète désespérance à unesorte d'enivrement d'espoirdéfendait Paul :

" Ilreviendrail va revenir puisqu'il écrit. "

Le baronplus calmeprononça : " C'est égalil nous aquittés pour cette créature. Il l'aime donc mieux quenouspuisqu'il n'a pas hésité. "

Unedouleur subite et épouvantable traversa le coeur de Jeanne ;et tout de suite une haine s'alluma en elle contre cette maîtressequi lui volait son filsune haine inapaisablesauvageune haine demère jalouse. Jusqu'alors toute sa pensée avait étépour Paul. À peine songeait-elle qu'une drôlesse étaitla cause de ses égarements. Mais soudain cette réflexiondu baron avait évoqué cette rivalelui avait révélésa puissance fatale ; et elle sentit qu'entre cette femme et elle unelutte commençaitacharnéeet elle sentait aussiqu'elle aimerait mieux perdre son fils que de le partager avecl'autre.

Ilsenvoyèrent les quinze mille francs et ne reçurent plusde nouvelles pendant cinq mois. Puis un homme d'affaires se présentapour régler les détails de la succession de Julien.Jeanne et le baron rendirent les comptes sans discuterabandonnantmême l'usufruit qui revenait à la mère. Etrentré à ParisPaul toucha cent vingt mille francs. Ilécrivit alors quatre lettres en six moisdonnant de sesnouvelles en style concis et terminant par de froides protestationsde tendresse : " Je travailleaffirmait-il ; j'ai trouvéune position à la Bourse. J'espère aller vous embrasserquelque jour aux Peuplesmes chers parents. "

Il nedisait pas un mot de sa maîtresse ; et ce silence signifiaitplus que s'il eût parlé d'elle durant quatre pages.Jeannedans ces lettres glacéessentait cette femmeembusquéeimplacablel'ennemie éternelle des mèresla fille.

Les troissolitaires discutaient sur ce qu'on pouvait faire pour sauver Paul ;et ils ne trouvaient rien. Un voyage à Paris ? À quoibon ?

Le barondisait : " Il faut laisser s'user sa passion. Il nous reviendratout seul. "

Et leurvie était lamentable.

Jeanne etLison allaient ensemble à l'église en se cachant dubaron.

Un tempsassez long s'écoula sans nouvellespuisun matinune lettredésespérée les terrifia.



" Mapauvre mamanje suis perduje n'ai plus qu'à me brûlerla cervelle si tu ne viens pas à mon secours. Une spéculationqui présentait pour moi toutes les chances de succèsvient d'échouer ; et je dois quatre-vingt-cinq mille francs.C'est le déshonneur si je ne paie pasla ruinel'impossibilité de rien faire désormais. Je suis perdu.Je te le répèteje me brûlerai la cervelleplutôt que de survivre à cette honte. Je l'auraispeut-être fait déjà sans les encouragements d'unefemme dont je ne parle jamais et qui est ma Providence.

" Jet'embrasse du fond du coeurma chère maman ; c'est peut-êtrepour toujours. Adieu.

"Paul. "

Desliasses de papiers d'affaires joints à cette lettre donnaientdes explications détaillées sur le désastre.

Le baronrépondit poste pour poste qu'on allait aviser. Puis il partitpour Le Havre afin de se renseigner ; et il hypothéqua desterres pour se procurer de l'argent qui fut envoyé àPaul.

Le jeunehomme répondit trois lettres de remerciements enthousiastes etde tendresses passionnéesannonçant sa venue immédiatepour embrasser ses chers parents.

Il ne vintpas.

Une annéeentière s'écoula.

Jeanne etle baron allaient partir pour Paris afin de le trouver et de tenterun dernier effort quand on apprit par un mot qu'il était àLondres de nouveaumontant une entreprise de paquebots àvapeursous la raison sociale " PAUL DELAMARE ET Cie ". Ilécrivait : " C'est la fortune assurée pour moipeut-être la richesse. Et je ne risque rien. Vous voyez d'icitous les avantages. Quand je vous reverraij'aurai une belleposition dans le monde. Il n'y a que les affaires pour se tirerd'embarras aujourd'hui. "

Trois moisplus tardla compagnie de paquebots était mise en faillite etle directeur poursuivi pour irrégularités dans lesécritures commerciales. Jeanne eut une crise de nerfs qui duraplusieurs heures ; puis elle prit le lit.

Le baronrepartit au Havres'informavit des avocatsdes hommes d'affairesdes avouésdes huissiersconstata que le déficit dela société Delamare était de deux centtrente-cinq mille francset il hypothéqua de nouveau sesbiens. Le château des Peuples et les deux fermes furent grevéspour une grosse somme.

Un soircomme il réglait les dernières formalités dansle cabinet d'un homme d'affairesil roula sur le parquetfrappéd'une attaque d'apoplexie.

Jeanne futprévenue par un cavalier. Quand elle arrivail étaitmort.

Elle leramena aux Peuplestellement anéantie que sa douleur étaitplutôt de l'engourdissement que du désespoir.

L'abbéTolbiac refusa au corps l'entrée de l'églisemalgréles supplications éperdues des deux femmes. Le baron futenterré à la nuit tombantesans cérémonieaucune.

Paulconnut l'événement par un des agents liquidateurs de safaillite. Il était encore caché en Angleterre. Ilécrivit pour s'excuser de n'être point venuayantappris trop tard le malheur. " D'ailleursmaintenant que tum'as tiré d'affairema chère mamanje rentre enFranceet je t'embrasserai bientôt. "

Jeannevivait dans un tel affaissement d'esprit qu'elle semblait ne plusrien comprendre.

Et vers lafin de l'hiver tante Lisonâgée alors de soixante-huitanseut une bronchite qui dégénéra en fluxionde poitrine ; et elle expira doucement en balbutiant : " Mapauvre petite Jeanneje vais demander au bon Dieu qu'il ait pitiéde toi. "

Jeanne lasuivit au cimetièrevit tomber la terre sur le cercueiletcomme elle s'affaissait avec l'envie au coeur de mourir ausside neplus souffrirde ne plus penserune forte paysanne la saisit dansses bras et l'emporta comme elle eût fait d'un petit enfant.

Enrentrant au châteauJeannequi venait de passer cinq nuits auchevet de la vieille fillese laissa mettre au lit sans résistancepar cette campagnarde inconnue qui la maniait avec douceur etautorité ; et elle tomba dans un sommeil d'épuisementaccablée de fatigue et de souffrance.

Elles'éveilla vers le milieu de la nuit. Une veilleuse brûlaitsur la cheminée. Une femme dormait dans un fauteuil. Qui étaitcette femme ? Elle ne la reconnaissait paset elle cherchaits'étant penchée au bord de sa couchepour biendistinguer ses traits sous la lueur tremblotante de la mècheflottant sur l'huile dans un verre de cuisine.

Il luisemblait pourtant qu'elle avait vu cette figure. Mais quand ? Mais où? La femme dormait paisiblementla tête inclinée surl'épaulele bonnet tombé par terre. Elle pouvait avoirquarante ou quarante-cinq ans. Elle était fortecoloréecarréepuissante. Ses larges mains pendaient des deux côtésdu siège. Ses cheveux grisonnaient. Jeanne la regardaitobstinément dans ce trouble d'esprit du réveil aprèsle sommeil fiévreux qui suit les grands malheurs.

Certeselle avait vu ce visage ! Était-ce autrefois ? Était-cerécemment ? Elle n'en savait rienet cette obsessionl'agitaitl'énervait. Elle se leva doucement pour regarder deplus près la dormeuseet elle s'approcha sur la pointe despieds. C'était la femme qui l'avait relevée aucimetièrepuis couchée. Elle se rappelait celaconfusément

Maisl'avait-elle rencontrée ailleursà une autre époquede sa vie ? Ou bien la croyait-elle reconnaître seulement dansle souvenir obscur de la dernière journée ? Et puiscomment était-elle làdans sa chambre ? Pourquoi ?

La femmesouleva sa paupièreaperçut Jeanne et se dressabrusquement. Elles se trouvaient face à facesi prèsque leurs poitrines se frôlaient. L'inconnue grommela : "Comment ! vous v'là d'bout ! Vous allez attraper du mal àc't'heure. Voulez-vous bien vous r'coucher ! "

Jeannedemanda : " Qui êtes-vous ? "

Mais lafemmeouvrant les brasla saisitl'enleva de nouveauet lareporta sur son lit avec la force d'un homme. Et comme elle lareposait doucement sur ses drapspenchéepresque couchéesur Jeanneelle se mit à pleurer en l'embrassant éperdumentsur les jouesdans les cheveuxsur les yeuxlui trempant la figurede ses larmeset balbutiant : " Ma pauvre maîtressemam'zelle Jeannema pauvre maîtressevous ne me reconnaissezdonc point ? "

Et Jeannes'écria : " Rosaliema fille. " Etlui jetant lesdeux bras au couelle l'étreignit en la baisant ; et ellessanglotaient toutes les deuxenlacées étroitementmêlant leurs pleursne pouvant plus desserrer leurs bras.

Rosalie secalma la première : " Allonsfaut être sagedit-elleet ne pas attraper froid. " Et elle ramassa lescouverturesreborda le litreplaça l'oreiller sous la têtede son ancienne maîtresse qui continuait à suffoquertoute vibrante de vieux souvenirs surgis en son âme.

Elle finitpar demander : " Comment es-tu revenuema pauvre fille ? "

Rosalierépondit : " Pardiest-ce que j'allais vous laissercomme çatoute seulemaintenant ! "

Jeannereprit : " Allume donc une bougie que je te voie. " Etquand la lumière fut apportée sur la table de nuitelles se considérèrent longtemps sans dire un mot. PuisJeanne tendant la main à sa vieille bonne murmura : " Jene t'aurais jamais reconnuema filletu es bien changéesais-tumais pas tant que moiencore. "

EtRosaliecontemplant cette femme à cheveux blancsmaigre etfanéequ'elle avait quittée jeunebelle et fraîcherépondit : " Ça c'est vrai que vous êteschangéemadame Jeanneet plus que de raison. Mais songezaussi que v'là vingt-quatre ans que nous nous sommes pas vues."

Elles seturentréfléchissant de nouveau. Jeanneenfinbalbutia : " As-tu été heureuse au moins ? "

EtRosaliehésitant dans la crainte de réveiller quelquesouvenir trop douloureuxbégayait : " Mais... oui...oui...madame. J'ai pas trop à me plaindrej'ai étéplus heureuse que vous... pour sûr. Il n'y a qu'une chose quim'a toujours gâté le coeurc'est de ne pas êtrerestée ici... " Puis elle se tut brusquementsaisied'avoir touché à cela sans y songer. Mais Jeanne repritavec douceur : " Que veux-tuma filleon ne fait pas toujoursce qu'on veut. Tu es veuve aussin'est-ce pas ? " Puis uneangoisse fit trembler sa voixet elle continua : " As-tud'autres... d'autres enfants ?

-- Nonmadame.

-- Etluiton... ton filsqu'est-ce qu'il est devenu ? En es-tusatisfaite ?

-- Ouimadamec'est un bon gars qui travaille d'attaque. Il s'est mariév'là six moiset il prend ma fermedoncpuisque me v'làrevenue avec vous. "

Jeannetremblant d'émotionmurmura : " Alorstu ne mequitteras plusma fille ? "

EtRosalied'un ton brusque : " Pour sûrmadameque j'aipris mes dispositions pour ça. "

Puis ellesne parlèrent pas de quelque temps.

Jeannemalgré ellese remettait à comparer leurs existencesmais sans amertume au coeurrésignée maintenant auxcruautés injustes du sort. Elle dit :

" Tonmaricomment a-t-il été pour toi ?

-- Oh !c'était un brave hommemadameet pas feignantqui a suamasser du bien. Il est mort du mal de poitrine. "

AlorsJeannes'asseyant sur son litenvahie d'un besoin de savoir : "Voyonsraconte-moi toutma filletoute ta vie. Cela me fera dubienaujourd'hui. "

EtRosalieapprochant une chaises'assit et se mit à parlerd'ellede sa maisonde son mondeentrant dans les menus détailschers aux gens de campagnedécrivant sa courriant parfoisde choses anciennes déjà qui lui rappelaient de bonsmoments passéshaussant le ton peu à peu en fermièrehabituée à commander. Elle finit par déclarer :" Oh ! j'ai du bien au soleilaujourd'hui. Je ne crains rien. "Puis elle se troubla encore et reprit plus bas : " C'est àvous que je dois ça tout de même : aussi vous savez queje n'veux pas de gages. Ah ! mais non. Ah ! mais non ! Et puissivous n' voulez pointje m'en vas. "

Jeannereprit : " Tu ne prétends pourtant pas me servir pourrien ?

-- Ah !mais que ouimadame. De l'argent ! Vous me donneriez de l'argent !Mais j'en ai quasiment autant que vous. Savez-vous seulement c'quivous reste avec tous vos gribouillis d'hypothèques etd'empruntageset d'intérêts qui n'sont pas payéset qui s'augmentent à chaque terme ? Savez-vous ? nonn'est-ce pas ? Eh bienje vous promets que vous n'avez seulementplus dix mille livres de revenu. Pas dix milleentendez-vous. Maisje vas vous régler tout çaet vite encore. "

Elles'était remise à parler hauts'emportants'indignantde ces intérêts négligésde cette ruinemenaçante. Et comme un vague sourire attendri passait sur lafigure de sa maîtresseelle s'écriarévoltée:

" Ilne faut pas rire de çamadameparce que sans argentil n'ya plus que des manants. "

Jeanne luireprit les mains et les garda dans les siennes ; puis elle prononçalentementtoujours poursuivie par la pensée qui l'obsédait: " Oh ! moije n'ai pas eu de chance. Tout a mal tournépour moi. La fatalité s'est acharnée sur ma vie. "

MaisRosalie hocha la tête : " Faut pas dire çamadamefaut pas dire ça. Vous avez mal été mariéev'là tout. On n'se marie pas comme ça aussisansseulement connaître son prétendu. "

Et ellescontinuèrent à parler d'elles ainsi qu'auraient faitdeux vieilles amies.

Le soleilse leva comme elles causaient encore.

12

Rosalieen huit jourseut pris le gouvernement absolu des choses et des gensdu château. Jeannerésignéeobéissaitpassivement. Faible et traînant les jambes comme jadis petitemèreelle sortait au bras de sa servante qui la promenait àpas lentsla sermonnaitla réconfortait avec des parolesbrusques et tendresla traitant comme une enfant malade.

Ellescausaient toujours d'autrefoisJeanne avec des larmes dans la gorgeRosalie avec le ton tranquille des paysans impassibles. La vieillebonne revint plusieurs fois sur les questions d'intérêtsen souffrancepuis elle exigea qu'on lui livrât les papiersque Jeanneignorante de toute affairelui cachait par honte pourson fils.

Alorspendant une semaineRosalie fit chaque jour un voyage àFécamp pour se faire expliquer les choses par un notairequ'elle connaissait.

Puis unsoiraprès avoir mis au lit sa maîtresseelle s'assità son chevetet brusquement : " Maintenant que vous v'làcouchéemadamenous allons causer. "

Et elleexposa la situation.

Lorsquetout serait régléil resterait environ sept àhuit mille francs de rentes. Rien de plus.

Jeannerépondit : " Que veux-tuma fille ? Je sens bien que jene ferai pas de vieux os ; j'en aurai toujours assez. "

MaisRosalie se fâcha : " Vousmadamec'est possible ; maisM. Paulvous ne lui laisserez rien alors ? "

Jeannefrissonna. " Je t'en priene me parle jamais de lui. Je souffretrop quand j'y pense.

-- Je veuxvous en parler au contraireparce que vous n'êtes pas bravevoyez-vousmadame Jeanne. Il fait des bêtises ; eh bieniln'en fera pas toujours : et puis il se marierail aura des enfants.Il faudra de l'argent pour les élever. Écoutez-moi bien: Vous allez vendre les Peuples !... "

Jeanned'un sursauts'assit dans son lit : " Vendre les Peuples ! Ypenses-tu ? Oh ! jamaispar exemple ! "

MaisRosalie ne se troubla pas. " Je vous dis que vous les vendrezmoimadameparce qu'il le faut. "

Et elleexpliqua ses calculsses projetsses raisonnements.

Une foisles Peuples et les deux fermes attenantes vendues à un amateurqu'elle avait trouvéon garderait quatre fermes situéesà Saint-Léonardet quidégrevées detoute hypothèqueconstitueraient un revenu de huit milletrois cents francs. On mettrait de côté treize centsfrancs par an pour les réparations et l'entretien des biens ;il resterait donc sept mille francs sur lesquels on prendrait cinqmille pour les dépenses de l'année ; et on enréserverait deux mille pour former une caisse de prévoyance.

Elleajouta : " Tout le reste est mangéc'est fini. Et puisc'est moi qui garderai la clefvous entendez ; et quant à M.Paulil n'aura plus rienmais rien ; il vous prendrait jusqu'audernier sou. "

Jeannequi pleurait en silencemurmura :

"Mais s'il n'a pas de quoi manger ?

-- Ilviendra manger chez nousdoncs'il a faim. Il y aura toujours unlit et du fricot pour lui. Croyez-vous qu'il aurait fait toutes cesbêtises-là si vous ne lui aviez pas donné un soudu commencement ?

-- Mais ilavait des dettesil aurait été déshonoré.

-- Quandvous n'aurez plus riença l'empêchera-t-il d'en faire ?Vous avez payéc'est bien ; mais vous ne paierez plusc'estmoi qui vous le dis. Maintenantbonsoirmadame. "

Et elles'en alla.

Jeanne nedormit pointbouleversée à la pensée de vendreles Peuplesde s'en allerde quitter cette maison où toutesa vie était attachée.

Quand ellevit entrer Rosalie dans sa chambrele lendemainelle lui dit : "Ma pauvre filleje ne pourrai jamais me décider àm'éloigner d'ici. "

Mais labonne se fâcha : " Faut que ça soit comme çapourtantmadame. Le notaire va venir tantôt avec celui qui aenvie du château. Sans çadans quatre ansvousn'auriez plus un radis. "

Jeannerestait anéantierépétant : " Je nepourrai pas ; je ne pourrai jamais. "

Une heureplus tardle facteur lui remit une lettre de Paul qui demandaitencore dix mille francs. Que faire ? Éperdueelle consultaRosalie qui leva les bras : " Qu'est-ce que je vous disaismadame ? Ah ! vous auriez été propres tous les deux sije n'étais pas revenue ! " Et Jeannepliant sous lavolonté de sa bonnerépondit au jeune homme :



" Moncher filsje ne puis plus rien pour toi. Tu m'as ruinée ; jeme vois même forcée de vendre les Peuples. Mais n'oubliepoint que j'aurai toujours un abri quand tu voudras te réfugierauprès de ta vieille mère que tu as bien fait souffrir.

"JEANNE. "



Et lorsquele notaire arriva avec M. Jeoffrinancien raffineur de sucreelleles reçut elle-même et les invita à tout visiteren détail.

Un moisplus tardelle signait le contrat de venteet achetait en mêmetemps une petite maison bourgeoise sise auprès de Godervillesur la grand-route de Montivilliersdans le hameau de Batteville.

Puisjusqu'au soir elle se promena toute seule dans l'allée depetite mèrele coeur déchiré et l'esprit endétresseadressant à l'horizonaux arbresau bancvermoulu sous le plataneà toutes ces choses si connuesqu'elles semblaient entrées dans ses yeux et dans son âmeau bosquetau talus devant la lande où elle s'était sisouvent assised'où elle avait vu courir vers la mer le comtede Fourville en ce jour terrible de la mort de Julienà unvieil orme sans tête contre lequel elle s'appuyait souventàtout ce jardin familierdes adieux désespéréset sanglotants.

Rosalievint la prendre par le bras pour la forcer à rentrer.

Un grandpaysan de vingt-cinq ans attendait devant la porte. Il la salua d'unton amical comme s'il la connaissait de longtemps. " Bonjourmadame Jeanneça va bien ? La mère m'a dit de venirpour le déménagement. Je voudrais savoir c'que vousemporterezvu que je ferai ça de temps en temps pour ne pasnuire aux travaux de la terre. "

C'étaitle fils de sa bonnele fils de Julienle frère de Paul.

Il luisembla que son coeur s'arrêtait ; et pourtant elle aurait vouluembrasser ce garçon.

Elle leregardaitcherchant s'il ressemblait à son maris'ilressemblait à son fils. Il était rougevigoureuxavecles cheveux blonds et les yeux bleus de sa mère. Et pourtantil ressemblait à Julien. En quoi ? Par quoi ? Elle ne lesavait pas trop ; mais il avait quelque chose de lui dans l'ensemblede la physionomie.

Le garsreprit : " Si vous pouviez me montrer ça tout de suiteça m'obligerait. "

Mais ellene savait pas encore ce qu'elle se déciderait àenleversa nouvelle maison étant fort petiteet elle le priade revenir au bout de la semaine.

Alors sondéménagement la préoccupaapportant unedistraction triste dans sa vie morne et sans attentes.

Elleallait de pièce en piècecherchant les meubles qui luirappelaient des événementsces meubles amis qui fontpartie de notre viepresque de notre êtreconnus depuis lajeunesse et auxquels sont attachés des souvenirs de joies oude tristessesdes dates de notre histoirequi ont étéles compagnons muets de nos heures douces ou sombresqui ontvieilliqui se sont usés à côté de nousdont l'étoffe est crevée par places et la doubluredéchiréedont les articulations branlentdont lacouleur s'est effacée.

Elle leschoisissait un à unhésitant souventtroubléecomme avant de prendre des déterminations capitalesrevenantà tout instant sur sa décisionbalançant lesmérites de deux fauteuils ou de quelque vieux secrétairecomparé à une ancienne table à ouvrage.

Elleouvrait les tiroirscherchait à se rappeler des faits ; puisquand elle s'était bien dit : " Ouije prendrai ceci "on descendait l'objet dans la salle à manger.

Ellevoulut garder tout le mobilier de sa chambreson litsestapisseriessa penduletout.

Elle pritquelques sièges du salonceux dont elle avait aimé lesdessins dès sa petite enfance : le renard et la cigognelerenard et le corbeaula cigale et la fourmiet le héronmélancolique.

Puisenrôdant par tous les coins de cette demeure qu'elle allaitabandonnerelle montaun jourdans le grenier.

Elledemeura saisie d'étonnement ; c'était un fouillisd'objets de toute natureles uns brisésles autres salisseulementles autres montés là on ne sait pourquoiparce qu'ils ne plaisaient plusparce qu'ils avaient étéremplacés. Elle apercevait mille bibelots connus jadisetdisparus tout à coup sans qu'elle y eût songédes riens qu'elle avait maniésces vieux petits objetsinsignifiants qui avaient traîné quinze ans àcôté d'ellequ'elle avait vus chaque jour sans lesremarqueret quitout à coupretrouvés làdans ce grenierà côté d'autres plus anciensdont elle se rappelait parfaitement les places aux premiers temps deson arrivéeprenaient une importance soudaine de témoinsoubliésd'amis retrouvés. Ils lui faisaient l'effet deces gens qu'on a fréquentés longtemps sans qu'ils sesoient jamais révélés et qui soudainun soiràpropos de riense mettent à bavarder sans finàraconter toute leur âme qu'on ne soupçonnait pas.

Elleallait de l'un à l'autre avec des secousses au coeursedisant : " Tiensc'est moi qui ai fêlé cette tassede Chineun soirquelques jours avant mon mariage. -- Ah ! voici lapetite lanterne de mère et la canne que petit père acassée en voulant ouvrir la barrière dont le bois étaitgonflé par la pluie. "

Il y avaitaussi là-dedans beaucoup de choses qu'elle ne connaissait pasqui ne lui rappelaient rienvenues de ses grands-parentsou de sesarrière-grands-parentsde ces choses poudreuses qui ont l'airexilées dans un temps qui n'est plus le leuret qui semblenttristes de leur abandondont personne ne sait l'histoirelesaventurespersonne n'ayant vu ceux qui les ont choisiesachetéespossédéesaiméespersonne n'ayant connu lesmains qui les maniaient familièrement et les yeux qui lesregardaient avec plaisir.

Jeanne lestouchaitles retournaitmarquant ses doigts dans la poussièreaccumulée ; et elle demeurait là au milieu de cesvieilleriessous le jour terne qui tombait par quelques petitscarreaux de verre encastrés dans la toiture.

Elleexaminait minutieusement des chaises à trois piedscherchantsi elles ne lui rappelaient rienune bassinoire en cuivreunechaufferette défoncée qu'elle croyait reconnaîtreet un tas d'ustensiles de ménage hors de service.

Puis ellefit un lot de ce qu'elle voulait emporteretredescendantelleenvoya Rosalie le chercher. La bonne indignée refusait dedescendre " ces saletés ". Mais Jeannequi n'avaitcependant plus aucune volontétint bon cette fois ; et ilfallut obéir.

Un matinle jeune fermierfils de JulienDenis Lecoqs'en vint avec sacharrette pour faire un premier voyage. Rosalie l'accompagna afin deveiller au déchargement et de déposer les meubles auxplaces qu'ils devaient occuper.

RestéeseuleJeanne se mit à errer par les chambres du châteausaisie d'une crise affreuse de désespoirembrassanten desélans d'amour exaltétout ce qu'elle ne pouvaitprendre avec elleles grands oiseaux blancs des tapisseries dusalondes vieux flambeauxtout ce qu'elle rencontrait. Elle allaitd'une pièce à l'autreaffoléeles yeuxruisselants de larmes ; puis elle sortit pour " dire adieu "à la mer.

C'étaitvers la fin de septembreun ciel bas et gris semblait peser sur lemonde ; les flots tristes et jaunâtres s'étendaient àperte de vue. Elle resta longtemps debout sur la falaiseroulant ensa tête des pensées torturantes. Puiscomme la nuittombaitelle rentraayant souffert en ce jour autant qu'en ses plusgrands chagrins.

Rosalieétait revenue et l'attendaitenchantée de la nouvellemaisonla déclarant bien plus gaie que ce grand coffre debâtiment qui n'était seulement pas au bord d'une route.

Jeannepleura toute la soirée.

Depuisqu'ils savaient le château vendules fermiers n'avaient pourelle que bien juste les égards qu'ils lui devaientl'appelantentre eux " la Folle "sans trop savoir pourquoisansdoute parce qu'ils devinaientavec leur instinct de brutessasentimentalité maladive et grandissanteses rêvasseriesexaltéestout le désordre de sa pauvre âmesecouée par le malheur.

La veillede son départelle entrapar hasarddans l'écurie.Un grognement la fit tressaillir. C'était Massacre auquel ellen'avait plus songé depuis des mois. Aveugle et paralytiqueparvenu à un âge que ces animaux n'atteignent guèreil vivait encore sur un lit de paillesoigné par Lucienne quine l'oubliait pas. Elle le prit dans ses brasl'embrassaetl'emporta dans la maison. Gros comme une tonneil se traînaità peine sur ses pattes écartées et raideset ilaboyait à la façon des chiens de bois qu'on donne auxenfants.

Le dernierjour enfin se leva. Jeanne avait couché dans l'anciennechambre de Julienla sienne étant démeublée.

Ellesortit de son litexténuée et haletantecomme si elleeût fait une grande course. La voiture contenant les malles etle reste du mobilier était déjà chargéedans la cour. Une autre carriole à deux roues étaitattelée derrièrequi devait emporter la maîtresseet la bonne.

Le pèreSimon et Ludivine resteraient seuls jusqu'à l'arrivéedu nouveau propriétaire ; puis ils se retireraient chez desparentsJeanne leur ayant constitué une petite rente. Ilsavaient des économies d'ailleurs. C'étaient maintenantde très vieux serviteursinutiles et bavards. Mariusayantpris femmeavait depuis longtemps quitté la maison.

Vers huitheuresla pluie se mit à tomberune pluie fine et glacéeque chassait une légère brise de mer. Il fallut tendredes couvertures sur la charrette. Les feuilles s'envolaient déjàdes arbres.

Sur latable de la cuisinedes tasses de café au lait fumaient.Jeanne s'assit devant la sienne et la but à petites gorgéespuisse levant : " Allons ! " dit-elle.

Elle mitson chapeauson châleetpendant que Rosalie la chaussait decaoutchoucselle prononçala gorge serrée : " Terappelles-tuma fillecomme il pleuvait quand nous sommes partiesde Rouen pour venir ici... "

Elle eutune sorte de spasmeporta ses deux mains sur sa poitrine ets'abattit sur le dossans connaissance.

Pendantplus d'une heureelle demeura comme morte ; puis elle rouvrit lesyeuxet des convulsions la saisirent accompagnées d'undébordement de larmes.

Quand ellese fut un peu calméeelle se sentit si faible qu'elle nepouvait plus se lever. Mais Rosaliequi redoutait d'autres crises sion retardait le départalla chercher son fils. Ils laprirentl'enlevèrentl'emportèrentla déposèrentdans la carriolesur le banc de bois garni de cuir ciré ; etla vieille bonnemontée à côté de Jeanneenveloppa ses jambeslui couvrit les épaules d'un grosmanteaupuistenant ouvert un parapluie au-dessus de sa têteelle s'écria : " ViteDenisallons-nous-en. "

Le jeunehomme grimpa près de sa mèreet s'asseyant sur uneseule cuissefaute de placeil lança au grand trot soncheval dont l'allure saccadée faisait sauter les deux femmes.

Quand ontourna au coin du villageon aperçut quelqu'un marchant delong en large sur la routec'était l'abbé Tolbiac quisemblait guetter ce départ.

Ils'arrêta pour laisser passer la voiture. Il tenait d'une mainsa soutane relevée par crainte de l'eau du cheminet sesjambes maigresvêtues de bas noirsfinissaient en d'énormessouliers fangeux.

Jeannebaissa les yeux pour ne pas rencontrer son regard ; et Rosaliequin'ignorait riendevint furieuse. Elle murmurait : " Manantmanant ! " puissaisissant la main de son fils : "Fiches-y donc un coup de fouet. "

Mais lejeune hommeau moment où il passait contre le prêtrefit tomber brusquement dans l'ornière la roue de sa guimbardelancée à toute vitesseet un flot de bouejaillissantcouvrit l'ecclésiastique des pieds à latête.

Et Rosalieradieuse se retourna pour lui montrer le poingpendant que le prêtres'essuyait avec son grand mouchoir.

Ilsallaient depuis cinq minutes quand Jeanne soudain s'écria : "Massacre que nous avons oublié ! "

Il falluts'arrêteret Denisdescendantcourut chercher le chientandis que Rosalie tenait les guides.

Le jeunehomme enfin reparut portant en ses bras la grosse bête informeet pelée qu'il déposa entre les jupes des deux femmes.



l3



La voitures'arrêta deux heures plus tard devant une petite maison debriques bâtie au milieu d'un verger planté de poiriersen quenouillessur le bord de la grand-route.

Quatretonnelles en treillage habillées de chèvrefeuilles etde clématites formaient les quatre coins de ce jardin disposépar petits carrés à légumes que séparaientd'étroits chemins bordés d'arbres fruitiers.

Une haievive très élevée entourait de partout cettepropriétéqu'un champ séparait de la fermevoisine. Une forge la précédait de cent pas sur laroute. Les autres habitations les plus proches se trouvaientdistantes d'un kilomètre.

La vuealentour s'étendait sur la plaine du pays de Cauxtouteparsemée de fermes qu'enveloppaient les quatre doubles lignesde grands arbres enfermant la cour à pommiers.

Jeanneaussitôt arrivéevoulait se reposermais Rosalie ne lelui permit pascraignant qu'elle ne se remît àrêvasser.

Lemenuisier de Goderville était làvenu pourl'installation ; et on commença tout de suite l'emménagementdes meubles apportés déjàen attendant ladernière voiture.

Ce fut untravail considérableexigeant de longues réflexions etde grands raisonnements.

Puis lacharrette au bout d'une heure apparut à la barrière etil fallut la décharger sous la pluie.

La maisonquand le soir tombaétait dans un complet désordrepleine d'objets empilés au hasard ; et Jeanne harassées'endormit aussitôt qu'elle fut au lit.

Les jourssuivants elle n'eut pas le temps de s'attendrir tant elle se trouvaaccablée de besogne. Elle prit même un certain plaisir àfaire jolie sa nouvelle demeurela pensée que son fils yreviendrait la poursuivant sans cesse. Les tapisseries de sonancienne chambre furent tendues dans la salle à mangerquiservait en même temps de salon ; et elle organisa avec un soinparticulier une des deux pièces du premier qui prit en sapensée le nom " d'appartement de Poulet ".

Elle seréserva la secondeRosalie habitant au-dessusà côtédu grenier.

La petitemaison arrangée avec soin était gentille et Jeanne s'yplut dans les premiers tempsbien que quelque chose lui manquâtdont elle ne se rendait pas bien compte.

Un matinle clerc de notaire de Fécamp lui apporta trois mille sixcents francsprix des meubles laissés aux Peuples et estiméspar un tapissier. Elle ressentiten recevant cet argentunfrémissement de plaisir ; etdès que l'homme futpartielle s'empressa de mettre son chapeauvoulant gagnerGoderville au plus vite pour faire tenir à Paul cette sommeinespérée.

Maiscomme elle se hâtait sur la grand-routeelle rencontra Rosaliequi revenait du marché. La bonne eut un soupçon sansdeviner tout de suite la véritépuisquand elle l'eutdécouvertecar Jeanne ne lui savait plus rien cacherelleposa son panier par terre pour se fâcher tout à sonaise.

Et ellecriales poings sur les hanches ; puis elle prit sa maîtressedu bras droitson panier du bras gaucheettoujours furieuseellese remit en marche vers la maison.

Dèsqu'elles furent rentréesla bonne exigea la remise del'argent. Jeanne le donna en gardant les six cents francs ; mais saruse fut vite percée par la servante mise en défiance ;et elle dut livrer le tout.

Rosalieconsentit cependant à ce que ce reliquat fût envoyéau jeune homme.

Ilremercia au bout de quelques jours. " Tu m'as rendu un grandservicema chère mamancar nous étions dans uneprofonde misère. "

Jeannecependant ne s'accoutumait guère à Batteville ; il luisemblait sans cesse qu'elle ne respirait plus comme autrefoisqu'elle était plus seule encoreplus abandonnéeplusperdue. Elle sortait pour faire un tourgagnait le hameau deVerneuilrevenait par les Trois-Marespuis une fois rentréese relevaitprise d'une envie de ressortir comme si elle eûtoublié d'aller là justement où elle devait serendreoù elle avait envie de se promener.

Et celatous les joursrecommençait sans qu'elle comprît laraison de cet étrange besoin. Maisun soirune phrase luivint inconsciemment qui lui révéla le secret de sesinquiétudes. Elle diten s'asseyantpour dîner : "Oh ! comme j'ai envie de voir la mer ! "

Ce qui luimanquait si fortc'était la mersa grande voisine depuisvingt-cinq ansla mer avec son air saléses colèressa voix grondeuseses souffles puissantsla mer que chaque matinelle voyait de sa fenêtre des Peuplesqu'elle respirait jouret nuitqu'elle sentait près d'ellequ'elle s'étaitmise à aimer comme une personne sans s'en douter.

Massacrevivait également dans une extrême agitation. Il s'étaitinstallédès le soir de son arrivéedans lebas du buffet de la cuisinesans qu'il fût possible de l'endéloger. Il restait là tout le jourpresque immobilese retournant seulement de temps en temps avec un grognement sourd.

Maisaussitôt que venait la nuitil se levait et se traînaitvers la porte du jardinen heurtant les murs. Puisquand il avaitpassé dehors les quelques minutes qu'il lui fallaitilrentraits'asseyait sur son derrière devant le fourneauencore chaudetdès que ses deux maîtresses étaientparties se coucheril se mettait à hurler.

Il hurlaitainsi toute la nuitd'une voix plaintive et lamentables'arrêtantparfois une heure pour reprendre sur un ton plus déchirantencore. On l'attacha devant la maison dans un baril. Il hurla sousles fenêtres. Puiscomme il était infirme et bien prèsde mouriron le remit à la cuisine.

Le sommeildevenait impossible pour Jeanne qui entendait le vieil animal gémiret gratter sans cessecherchant à se reconnaître danscette maison nouvellecomprenant bien qu'il n'était plus chezlui.

Rien ne lepouvait calmer. Assoupi le long du jourcomme si ses yeux éteintsla conscience de son infirmitél'eussent empêchéde se mouvoiralors que tous les êtres vivent et s'agitentilse mettait à rôder sans repos dès que tombait lesoircomme s'il n'eût plus osé vivre et remuer que dansles ténèbresqui font tous les êtres aveugles.

On letrouva mort un matin. Ce fut un grand soulagement.

L'hivers'avançait ; et Jeanne se sentait envahie par une invincibledésespérance. Ce n'était pas une de ces douleursaiguës qui semblent tordre l'âmemais une morne etlugubre tristesse.

Aucunedistraction ne la réveillait. Personne ne s'occupait d'elle.La grand-route devant sa porte se déroulait à droite età gauche presque toujours vide. De temps en temps un tilburypassait au trotconduit par un homme à figure rouge dont lablousegonflée au vent de la coursefaisait une sorte deballon bleu ; parfois c'était une charrette lenteou bien onvoyait venir de loin deux paysansl'homme et la femmetout petits àl'horizonpuis grandissantpuisquand ils avaient dépasséla maisonrediminuantdevenant gros comme deux insecteslà-bastout au bout de la ligne blanche qui s'allongeait à perte devuemontant et descendant selon les molles ondulations du sol.

Quandl'herbe se remit à pousserune fillette en jupe courtepassait tous les matins devant la barrièreconduisant deuxvaches maigres qui broutaient le long des fossés de la route.Elle revenait le soirde la même allure endormiefaisant unpas toutes les dix minutes derrière ses bêtes.

Jeannechaque nuitrêvait qu'elle habitait encore les Peuples.

Elle s'yretrouvait comme autrefois avec père et petite mèreetparfois même avec tante Lison. Elle refaisait des chosesoubliées et finiess'imaginait soutenir Mme Adélaïdevoyageant dans son allée. Et chaque réveil étaitsuivi de larmes.

Ellepensait toujours à Paulse demandant : " Que fait-il ?Comment est-il maintenant ? Songe-t-il à moi quelquefois ? "En se promenant lentement dans les chemins creux entre les fermeselle roulait dans sa tête toutes ces idées qui lamartyrisaient ; mais elle souffrait surtout d'une jalousieinapaisable contre cette femme inconnue qui lui avait ravi son fils.Cette haine seule la retenaitl'empêchait d'agird'aller lechercherde pénétrer chez lui. Il lui semblait voir lamaîtresse debout sur la porte et demandant : " Quevoulez-vous icimadame ? " Sa fierté de mère serévoltait de la possibilité de cette rencontre ; et sonorgueil hautain de femme toujours puresans défaillances etsans tachel'exaspérait de plus en plus contre toutes ceslâchetés de l'homme asservi par les sales pratiques del'amour charnel qui rend lâches les coeurs eux-mêmes.L'humanité lui semblait immonde quand elle songeait àtous les secrets malpropres des sensaux caresses qui avilissentàtous les mystères devinés des accouplementsindissolubles.

Leprintemps et l'été passèrent encore.

Mais quandl'automne revint avec les longues pluiesle ciel grisâtrelesnuages sombresune telle lassitude de vivre ainsi la saisitqu'ellese résolut à tenter un grand effort pour reprendre sonPoulet.

La passiondu jeune homme devait être usée à présent.

Elle luiécrivit une lettre éplorée.



" Moncher enfantje viens te supplier de revenir auprès de moi.Songe donc que je suis vieille et maladetoute seuletoute l'annéeavec une bonne. J'habite maintenant une petite maison auprèsde la route. C'est bien triste. Mais si tu étais làtout changerait pour moi. Je n'ai que toi au monde et je ne t'ai pasvu depuis sept ans ! Tu ne sauras jamais comme j'ai étémalheureuse et combien j'avais reposé mon coeur sur toi. Tuétais ma viemon rêvemon seul espoirmon seul amouret tu me manqueset tu m'as abandonnée.

" Oh! reviensmon petit Pouletreviens m'embrasserreviens auprèsde ta vieille mère qui te tend des bras désespérés.

"JEANNE. "



Ilrépondit quelques jours plus tard.



" Machère mamanje ne demanderais pas mieux que d'aller te voirmais je n'ai pas le sou. Envoie-moi quelque argent et je viendrai.J'avais du reste l'intention d'aller te trouver pour te parler d'unprojet qui me permettrait de faire ce que tu me demandes.

" Ledésintéressement et l'affection de celle qui a étéma compagne dans les vilains jours que je traversedemeurent sanslimites à mon égard. Il n'est pas possible que je resteplus longtemps sans reconnaître publiquement son amour et sondévouement si fidèles. Elle a du reste de trèsbonnes manières que tu pourras apprécier. Et elle esttrès instruiteelle lit beaucoup. Enfintu ne te fais pasl'idée de ce qu'elle a toujours été pour moi. Jeserais une brutesi je ne lui témoignais pas mareconnaissance. Je viens donc te demander l'autorisation del'épouser. Tu me pardonnerais mes escapades et noushabiterions tous ensemble dans ta nouvelle maison.

" Situ la connaissaistu m'accorderais tout de suite ton consentement.Je t'assure qu'elle est parfaiteet très distinguée.Tu l'aimeraisj'en suis certain. Quant à moije ne pourraispas vivre sans elle.

"J'attends ta réponse avec impatiencema chère mamanet nous t'embrassons de tout coeur.

" Tonfils.

"Vicomte PAUL DE LAMARE. "



Jeanne futatterrée. Elle demeurait immobilela lettre sur les genouxdevinant la ruse de cette fille qui avait sans cesse retenu son filsqui ne l'avait pas laissé venir une seule foisattendant sonheurel'heure où la vieille mère désespéréene pouvant plus résister au désir d'étreindreson enfantfaibliraitaccorderait tout.

Et lagrosse douleur de cette préférence obstinée dePaul pour cette créature déchirait son coeur. Ellerépétait : " Il ne m'aime pas. Il ne m'aime pas. "

Rosalieentra. Jeanne balbutia : " Il veut l'épouser maintenant."

La bonneeut un sursaut : " Oh ! madamevous ne permettrez pas ça.M. Paul ne va pas ramasser cette traînée. "

Et Jeanneaccabléemais révoltéerépondit : "Çajamaisma fille. Etpuisqu'il ne veut pas venirje vaisaller le trouvermoiet nous verrons laquelle de nous deuxl'emportera. "

Et elleécrivit tout de suite à Paul pour annoncer son arrivéeet pour le voir autre part que dans le logis habité par cettegueuse.

Puisenattendant une réponseelle fit ses préparatifs.Rosalie commença à empiler dans une vieille malle lelinge et les effets de sa maîtresse. Mais comme elle pliait unerobeune ancienne robe de campagneelle s'écria : "Vous n'avez seulement rien à vous mettre sur le dos. Je nevous permettrai pas d'aller comme ça. Vous feriez honte àtout le monde ; et les dames de Paris vous regarderaient comme uneservante. "

Jeanne lalaissa faire. Et les deux femmes se rendirent ensemble àGoderville pour choisir une étoffe à carreaux verts quifut confiée à la couturière du bourg. Puis ellesentrèrent chez le notaire maître Rousselqui faisaitchaque année un voyage d'une quinzaine dans la capitaleafind'obtenir de lui des renseignements. Car Jeanne depuis vingt-huit ansn'avait pas revu Paris.

Il fit desrecommandations nombreuses sur la manière d'éviter lesvoituressur les procédés pour n'être pas voléconseillant de coudre l'argent dans la doublure des vêtementset de ne garder dans la poche que l'indispensable ; il parlalonguement des restaurants à prix moyens dont il désignadeux ou trois fréquentés par des femmes ; et il indiqual'hôtel de Normandie où il descendait lui-mêmeauprès de la gare du chemin de fer. On pouvait s'y présenterde sa part.

Depuis sixansces chemins de fer dont on parlait partout fonctionnaient entreParis et Le Havre. Mais Jeanneobsédée de chagrinn'avait pas encore vu ces voitures à vapeur quirévolutionnaient tout le pays.

CependantPaul ne répondait pas.

Elleattendit huit jourspuis quinze joursallant chaque matin sur laroute au-devant du facteur qu'elle abordait en frémissant : "Vous n'avez rien pour moipère Malandain ? " Et l'hommerépondait toujours de sa voix enrouée par lesintempéries des saisons : " Encore rien c'te foismabonne dame. "

C'étaitcette femme assurément qui empêchait Paul de répondre!

Jeannealors résolut de partir tout de suite. Elle voulait prendreRosalie avec ellemais la bonne refusa de la suivre pour ne pasaugmenter les frais de voyage.

Elle nepermit pas d'ailleurs à sa maîtresse d'emporter plus detrois cents francs : " S'il vous en faut d'autresvousm'écrirez doncet j'irai chez le notaire pour qu'il vousfasse parvenir ça. Si je vous en donne plusc'est M. Paul quil'empochera. "

Etunmatin de décembreelles montèrent dans la carriole deDenis Lecoq qui vint les chercher pour les conduire à la gareRosalie faisant jusque-là la conduite à sa maîtresse.

Ellesprirent d'abord des renseignements sur le prix des billetspuisquand tout fut réglé et la malle enregistréeelles attendirent devant ces lignes de fercherchant àcomprendre comment manoeuvrait cette chosesi préoccupéesde ce mystère qu'elles ne pensaient plus aux tristes raisonsdu voyage.

Enfinunsifflement lointain leur fit tourner la têteet ellesaperçurent une machine noire qui grandissait. Cela arriva avecun bruit terriblepassa devant elles en traînant une longuechaîne de petites maisons roulantes ; et un employéayant ouvert une porteJeanne embrassa Rosalie en pleurant et montadans une de ces cases.

Rosalieémuecriait :

" Aurevoirmadame ; bon voyageà bientôt !

-- Aurevoirma fille. "

Un coup desifflet partit encoreet tout le chapelet de voitures se remit àrouler doucement d'abordpuis plus vitepuis avec une rapiditéeffrayante.

Dans lecompartiment où se trouvait Jeannedeux messieurs dormaientadossés à deux coins.

Elleregardait passer les campagnesles arbresles fermesles villageseffarée de cette vitessese sentant prise dans une vienouvelleemportée dans un monde nouveau qui n'étaitplus le siencelui de sa tranquille jeunesse et de sa vie monotone.

Le soirvenaitlorsque le train entra dans Paris.

Uncommissionnaire prit la malle de Jeanne ; et elle le suivit effaréebousculéeinhabile à passer dans la foule remuantecourant presque derrière l'homme dans la crainte de le perdrede vue.

Quand ellefut dans le bureau de l'hôtelelle s'empressa d'annoncer :

" Jevous suis recommandée par M. Roussel. "

Lapatronneune énorme femme sérieuseassise àson bureaudemanda :

" QuiçaM. Roussel ? "

Jeanneinterdite reprit : " Mais le notaire de Godervillequi descendchez vous tous les ans. "

La grossedame déclara :

"C'est possible. Je ne le connais pas. Vous voulez une chambre ?

-- Ouimadame. "

Et ungarçonprenant son bagagemonta l'escalier devant elle.

Elle sesentait le coeur serré. Elle s'assit devant une petite tableet demanda qu'on lui montât un bouillon avec une aile depoulet. Elle n'avait rien pris depuis l'aurore.

Ellemangea tristement à la lueur d'une bougiesongeant àmille chosesse rappelant son passage en cette même ville auretour de son voyage de nocesles premiers signes du caractèrede Julienapparus lors de ce séjour à Paris. Mais elleétait jeune alorset confiante et vaillante. Maintenantellese sentait vieilleembarrasséecraintive mêmefaibleet troublée pour un rien. Quand elle eut fini son repasellese mit à la fenêtre et regarda la rue pleine de monde.Elle avait envie de sortiret n'osait point. Elle allaitinfailliblement se perdrepensait-elle. Elle se coucha ; et soufflasa lumière.

Mais lebruitcette sensation d'une ville inconnueet le trouble du voyagela tenaient éveillée. Les heures s'écoulaient.Les rumeurs du dehors s'apaisaient peu à peu sans qu'elle pûtdormirénervée par ce demi-repos des grandes villes.Elle était habituée à ce calme et profondsommeil des champsqui engourdit toutles hommesles bêteset les plantes ; et elle sentait maintenantautour d'elletoute uneagitation mystérieuse. Des voix presque insaisissables luiparvenaient comme si elles eussent glissé dans les murs del'hôtel. Parfois un plancher craquaitune porte se fermaitune sonnette tintait.

Tout àcoupvers deux heures du matinalors qu'elle commençait às'assoupirune femme poussa des cris dans une chambre voisine ;Jeanne s'assit brusquement dans son lit ; puis elle crut entendre unrire d'homme.

Alorsàmesure qu'approchait le jourla pensée de Paul l'envahit ; etelle s'habilla dès que le crépuscule parut.

Ilhabitait rue du Sauvagedans la Cité. Elle voulut s'y rendreà pied pour obéir aux recommandations d'économiede Rosalie. Il faisait beau ; l'air froid piquait la chair ; des genspressés couraient sur les trottoirs. Elle allait le plus vitepossiblesuivant une rue indiquée au bout de laquelle elledevait tourner à droitepuis à gauche ; puis arrivéesur une placeil lui faudrait s'informer à nouveau. Elle netrouva pas la place et se renseigna auprès d'un boulanger quilui donna des indications différentes. Elle repartits'égaraerrasuivit d'autres conseilsse perdit tout à fait.

Affoléeelle marchait maintenant presque au hasard. Elle allait se déciderà appeler un cocher quand elle aperçut la Seine. Alorselle longea les quais.

Au boutd'une heure environelle entrait dans la rue du Sauvageune sortede ruelle toute noire. Elle s'arrêta devant la portetellementémue qu'elle ne pouvait plus faire un pas.

Il étaitlàdans cette maisonPoulet.

Ellesentait trembler ses genoux et ses mains ; enfinelle entrasuivitun couloirvit la case du portieret demanda en tendant une pièced'argent : " Pourriez-vous monter dire à M. Paul deLamare qu'une vieille dameune amie de sa mèrel'attend enbas ? "

Le portierrépondit :

" Iln'habite plus icimadame. "

Un grandfrisson la parcourut. Elle balbutia :

" Ah! où... où demeure-t-il maintenant ?

-- Je nesais pas. "

Elle sesentit étourdie comme si elle allait tomber et elle demeuraquelque temps sans pouvoir parler.

Enfinparun effort violentelle reprit sa raisonet murmura :

"Depuis quand est-il parti ? "

L'homme larenseigna abondamment. " Voilà quinze jours. Ils sontpartis comme çaun soiret pas revenus. Ils devaient partoutdans le quartier ; aussi vous comprenez bien qu'ils n'ont pas laisséleur adresse. "

Jeannevoyait des lueursdes grands jets de flammecomme si on lui eûttiré des coups de fusil devant les yeux. Mais une idéefixe la soutenaitla faisait demeurer deboutcalme en apparenceetréfléchie. Elle voulait savoir et retrouver Poulet.

"Alors il n'a rien diten s'en allant ?

-- Oh !rien du toutils se sont sauvés pour ne pas payervoilà.

-- Maisil doit envoyer chercher ses lettres par quelqu'un.

-- Plussouvent que je les donnerais. Et puis ils n'en recevaient pas dix paran. Je leur en ai monté une pourtant deux jours avant qu'ilss'en aillent. "

C'étaitsa lettre sans doute. Elle dit précipitamment : "Écoutezje suis sa mèreà luiet je suisvenue pour le chercher. Voilà dix francs pour vous. Si voussavez quelque nouvelle ou quelque renseignement sur luiapportez-les-moi à l'hôtel de Normandierue du Havreet je vous paierai bien. "

Et elle sesauva.

Elle seremit à marcher sans s'inquiéter où elle allait.Elle se hâtait comme pressée par une course importante ;elle filait le long des mursheurtée par des gens àpaquets ; elle traversait les rues sans regarder les voitures venirinjuriée par les cochers ; elle trébuchait aux marchesdes trottoirs auxquelles elle ne prenait point garde ; elle couraitdevant ellel'âme perdue.

Tout àcoup elle se trouva dans un jardin et elle se sentit si fatiguéequ'elle s'assit sur un banc. Elle y demeura fort longtempsapparemmentpleurant sans s'en apercevoircar des passantss'arrêtaient pour la regarder. Puis elle sentit qu'elle avaittrès froid ; et elle se leva pour repartir ; ses jambes laportaient à peine tant elle était accablée etfaible.

Ellevoulait entrer prendre un bouillon dans un restaurantmais ellen'osait pas pénétrer dans ces établissementsprise d'une espèce de honted'une peurd'une sorte de pudeurde son chagrin qu'elle sentait visible. Elle s'arrêtait uneseconde devant la porteregardait au-dedansvoyait tous ces gensattablés et mangeantet s'enfuyait intimidéesedisant : " J'entrerai dans le prochain. " Et elle nepénétrait pas davantage dans le suivant.

Àla fin elle acheta chez un boulanger un petit pain en forme de luneet elle se mit à le croquer tout en marchant. Elle avaitgrand-soifmais elle ne savait où aller boire et elle s'enpassa.

Ellefranchit une voûte et se trouva dans un autre jardin entouréd'arcades. Elle reconnut alors le Palais-Royal.

Comme lesoleil et la marche l'avaient un peu réchaufféeelles'assit encore une heure ou deux.

Une fouleentraitune foule élégante qui causaitsouriaitsaluaitcette foule heureuse dont les femmes sont belles et leshommes richesqui ne vit que pour la parure et les joies.

Jeanneeffarée d'être au milieu de cette cohue brillanteseleva pour s'enfuir ; mais soudain la pensée lui vintqu'ellepourrait rencontrer Paul en ce lieu ; et elle se mit à erreren épiant les visagesallant et venant sans cessed'un boutà l'autre du Jardinde son pas humble et rapide.

Des gensse retournaient pour la regarderd'autres riaient et se lamontraient. Elle s'en aperçut et se sauvapensant quesansdouteon s'amusait de sa tournure et de sa robe à carreauxverts choisie par Rosalie et exécutée sur sesindications par la couturière de Goderville.

Ellen'osait même plus demander sa route aux passants. Elle s'yhasarda pourtant et finit par retrouver son hôtel.

Elle passale reste du jour sur une chaiseaux pieds de son litsans remuer.Puis elle dînacomme la veilled'un potage et d'un peu deviande. Puis elle se couchaaccomplissant chaque acte machinalementpar habitude.

Lelendemain elle se rendit à la préfecture de police pourqu'on lui retrouvât son enfant. On ne put rien lui promettre ;on s'en occuperait cependant.

Alors ellevagabonda par les ruesespérant toujours le rencontrer. Etelle se sentait plus seule dans cette foule agitéeplusperdueplus misérable qu'au milieu des champs déserts.

Quand ellerentrale soirà l'hôtelon lui dit qu'un hommel'avait demandée de la part de M. Paul et qu'il reviendrait lelendemain. Un flot de sang lui jaillit au coeur et elle ne ferma pasl'oeil de la nuit. Si c'était lui ? Ouic'était luiassurémentbien qu'elle ne l'eût pas reconnu auxdétails qu'on lui avait donnés.

Vers neufheures du matin on heurta sa porteelle cria : " Entrez ! "prête à s'élancerles bras ouverts. Un inconnuse présenta. Etpendant qu'il s'excusait de l'avoir dérangéeet qu'il expliquait son affaireune dette de Paul qu'il venaitréclamerelle se sentait pleurer sans vouloir le laisserparaîtreenlevant les larmes du bout du doigtà mesurequ'elles glissaient au coin des yeux.

Il avaitappris sa venue par le concierge de la rue du Sauvageetcomme ilne pouvait retrouver le jeune hommeil s'adressait à la mère.Et il tendait un papier qu'elle prit sans songer à rien. Ellelut un chiffre : 90 francstira son argent et paya.

Elle nesortit pas ce jour-là.

Lelendemain d'autres créanciers se présentèrent.Elle donna tout ce qui lui restaitne réservant qu'unevingtaine de francs ; et elle écrivit à Rosalie pourlui dire sa situation.

Ellepassait ses jours à errerattendant la réponse de sabonnene sachant que faireoù tuer les heures lugubreslesheures interminablesn'ayant personne à qui dire un mottendrepersonne qui connût sa misère. Elle allait auhasardharcelée à présent par un besoin departirde retourner là-basdans sa petite maison sur le bordde la route solitaire.

Elle n'ypouvait plus vivre quelques jours auparavant tant la tristessel'accablaitet maintenant elle sentait bien qu'elle ne saurait plusau contrairevivre que làoù ses mornes habitudess'étaient enracinées.

Enfinunsoirelle trouva une lettre et deux cents francs. Rosalie disait :



"Madame Jeannerevenez bien vitecar je ne vous enverrai plus rien.Quant à M. Paulc'est moi qu'irai le chercher quand nousaurons de ses nouvelles.

" Jevous salue. Votre servante.

"ROSALIE. >>



Et Jeannerepartit pour Battevilleun matin qu'il neigeaitet qu'il faisaitgrand froid.



14



Alors ellene sortit pluselle ne remua plus. Elle se levait chaque matin àla même heureregardait le temps par sa fenêtrepuisdescendait s'asseoir devant le feu dans la salle.

Ellerestait là des jours entiersimmobileles yeux plantéssur la flammelaissant aller à l'aventure ses lamentablespensées et suivant le triste défilé de sesmisères. Les ténèbres peu à peuenvahissaient la petite pièce sans qu'elle eût faitd'autre mouvement que pour remettre du bois au feu. Rosalie alorsapportait la lampe et s'écriait : " AllonsmadameJeanneil faut vous secouer ou bien vous n'aurez pas encore faim cesoir. "

Elle étaitsouvent poursuivie d'idées fixes qui l'obsédaient ettorturée par des préoccupations insignifianteslesmoindres chosesdans sa tête maladeprenant une importanceextrême.

Ellerevivait surtout dans le passédans le vieux passéhantée par les premiers temps de sa vie et par son voyage denoceslà-bas en Corse. Des paysages de cette îleoubliés depuis longtempssurgissaient soudain devant elledans les tisons de sa cheminée ; et elle se rappelait tous lesdétailstous les petits faitstoutes les figures rencontréeslà-bas ; la tête du guide Jean Ravoli la poursuivait ;et elle croyait parfois entendre sa voix.

Puis ellesongeait aux douces années de l'enfance de Paulalors qu'illui faisait repiquer des saladeset qu'elle s'agenouillait dans laterre grasse à côté de tante Lisonrivalisant desoins toutes les deux pour plaire à l'enfantluttant àcelle qui ferait reprendre les jeunes plantes avec le plus d'adresseet obtiendrait le plus d'élèves.

Ettoutbasses lèvres murmuraient : " Pouletmon petit Poulet"comme si elle lui eût parlé ; etsa rêveries'arrêtant sur ce motelle essayait parfois pendant des heuresd'écrire dans le videde son doigt tendules lettres qui lecomposaient. Elle les traçait lentementdevant le feus'imaginant les voirpuiscroyant s'être trompéeellerecommençait le P d'un bras tremblant de fatigues'efforçantde dessiner le nom jusqu'au bout ; puisquand elle avait finiellerecommençait.

Àla fin elle ne pouvait plusmêlait toutmodelait d'autresmotss'énervant jusqu'à la folie.

Toutes lesmanies des solitaires la possédaient. La moindre chose changéede place l'irritait.

Rosaliesouvent la forçait à marcherl'emmenait sur la route ;mais Jeanne au bout de vingt minutes déclarait : " Jen'en puis plusma fille "et elle s'asseyait au bord du fossé.

Bientôttout mouvement lui fut odieuxet elle restait au lit le plus tardpossible.

Depuis sonenfanceune seule habitude lui était demeuréeinvariablement tenacecelle de se lever tout d'un coup aussitôtaprès avoir bu son café au lait. Elle tenait d'ailleursà ce mélange d'une façon exagérée; et la privation lui en aurait été plus sensible quecelle de n'importe quoi. Elle attendaitchaque matinl'arrivéede Rosalie avec une impatience un peu sensuelle ; etdès quela tasse pleine était posée sur la table de nuitellese mettait sur son séant et la vidait vivement d'une manièreun peu goulue. Puisrejetant ses drapselle commençait àse vêtir.

Mais peu àpeu elle s'habitua à rêvasser quelques secondes aprèsavoir reposé le bol dans son assiettepuis elle s'étenditde nouveau dans le lit ; puis elle prolongea de jour en jour cetteparesse jusqu'au moment où Rosalie revenait furieuse etl'habillait presque de force.

Ellen'avait plusd'ailleursune apparence de volonté etchaquefois que sa servante lui demandait un conseillui posait unequestions'informait de son aviselle répondait : "Fais comme tu voudrasma fille. "

Elle secroyait si directement poursuivie par une malchance obstinéecontre elle qu'elle devenait fataliste comme un Oriental ; etl'habitude de voir s'évanouir ses rêves et s'écroulerses espoirs faisait qu'elle n'osait plus rien entreprendreetqu'elle hésitait des journées entières avantd'accomplir la chose la plus simplepersuadée qu'elles'engageait toujours dans la mauvaise voie et que cela tourneraitmal.

Ellerépétait à tout moment : " C'est moi quin'ai pas eu de chance dans la vie. " Alors Rosalie s'écriait: " Qu'est-ce que vous diriez donc s'il vous fallait travaillerpour avoir du painsi vous étiez obligée de vous levertous les jours à six heures du matin pour aller en journée! Il y en a bien qui sont obligées de faire çapourtantetquand elles deviennent trop vieilleselles meurent demisère. "

Jeannerépondait : " Songe donc que je suis toute seuleque monfils m'a abandonnée. " Et Rosalie alors se fâchaitfurieusement : " En voilà une affaire ! Eh bien ! et lesenfants qui sont au service militaire ! et ceux qui vont s'établiren Amérique. "

L'Amériquereprésentait pour elle un pays vague où l'on va fairefortune et dont on ne revient jamais.

Ellecontinuait : " Il y a toujours un moment où il faut seséparerparce que les vieux et les jeunes ne sont pas faitspour rester ensemble. " Et elle concluait d'un ton féroce: " Eh bienqu'est-ce que vous diriez s'il était mort ?"

Et Jeannealorsne répondait plus rien.

Un peu deforce lui revint quand l'air s'amollit aux premiers jours duprintempsmais elle n'employait ce retour d'activité qu'àse jeter de plus en plus dans ses pensées sombres.

Comme elleétait montée au grenierun matinpour chercherquelque objetelle ouvrit par hasard une caisse pleine de vieuxcalendriers ; on les avait conservés selon la coutume decertaines gens de campagne.

Il luisembla qu'elle retrouvait les années elles-mêmes de sonpasséet elle demeura saisie d'une étrange et confuseémotion devant ce tas de cartons carrés.

Elle lesprit et les emporta dans la salle en bas. Il y en avait de toutes lestaillesdes grands et des petits. Et elle se mit à les rangerpar années sur la table. Soudain elle retrouva le premiercelui qu'elle avait apporté aux Peuples.

Elle lecontempla longtempsavec les jours biffés par elle le matinde son départ de Rouenle lendemain de sa sortie du couvent.Et elle pleura. Elle pleura des larmes mornes et lentesde pauvreslarmes de vieille en face de sa vie misérable étaléedevant elle sur cette table.

Et uneidée la saisit qui fut bientôt une obsession terribleincessanteacharnée. Elle voulait retrouver presque jour parjour ce qu'elle avait fait.

Elle piquacontre les murssur la tapisseriel'un après l'autrecescartons jauniset elle passait des heuresen face de l'un ou del'autrese demandant : " Que m'est-il arrivéce mois-là? "

Elle avaitmarqué de traits les dates mémorables de son histoireet elle parvenait parfois à retrouver un mois entierreconstituant un à ungroupantrattachant l'un àl'autre tous les petits faits qui avaient précédéou suivi un événement important.

Elleréussità force d'attention obstinéed'effortsde mémoirede volonté concentréeàrétablir presque entièrement ses deux premièresannées aux Peuplesles souvenirs lointains de sa vie luirevenant avec une facilité singulière et une sorte derelief.

Mais lesannées suivantes lui semblaient se perdre dans un brouillardse mêlerenjamberl'une sur l'autre ; et elle demeuraitparfois un temps infinila tête penchée vers uncalendrierl'esprit tendu sur l'Autrefoissans parvenir mêmeà se rappeler si c'était dans ce carton-là quetel souvenir pouvait être retrouvé.

Elleallait de l'un à l'autre autour de la salle qu'entouraientcomme les gravures d'un chemin de la croixces tableaux des joursfinis. Brusquement elle arrêtait sa chaise devant l'un d'euxet restait jusqu'à la nuit immobile à le regarderenfoncée en ses recherches.

Puis toutà coupquand toutes les sèves se réveillèrentsous la chaleur du soleilquand les récoltes se mirent àpousser par les champsles arbres à verdirquand lespommiers dans les cours s'épanouirent comme des boules roseset parfumèrent la plaineune grande agitation la saisit.

Elle netenait plus en place ; elle allait et venaitsortait et rentraitvingt fois par jouret vagabondait parfois au loin le long desfermess'exaltant dans une sorte de fièvre de regret.

La vued'une marguerite blottie dans une touffe d'herbed'un rayon desoleil glissant entre les feuillesd'une flaque d'eau dans uneornière où se mirait le bleu du ciella remuaitl'attendrissaitla bouleversait en lui redonnant des sensationslointainescomme l'écho de ses émotions de jeunefillequand elle rêvait par la campagne.

Elle avaitfrémi des mêmes secoussessavouré cette douceuret cette griserie troublante des jours tièdesquand elleattendait l'avenir. Elle retrouvait tout cela maintenant que l'avenirétait clos. Elle en jouissait encore dans son coeur ; maiselle en souffrait en même tempscomme si la joie éternelledu monde réveillé en pénétrant sa peauséchéeson sang refroidison âme accabléen'y pouvait plus jeter qu'un charme affaibli et douloureux.

Il luisemblait aussi que quelque chose était un peu changépartout autour d'elle. Le soleil devait être un peu moins chaudque dans sa jeunessele ciel un peu moins bleul'herbe un peu moinsverte ; et les fleursplus pâles et moins odorantesn'enivraient plus tout à fait autant.

Danscertains jourscependantun tel bien-être de vie lapénétraitqu'elle se reprenait à rêvasserà espérerà attendre ; car peut-onmalgréla rigueur acharnée du sortne pas espérer toujoursquand il fait beau ?

Elleallaitelle allait devant ellependant des heures et des heurescomme fouettée par l'excitation de son âme. Et parfoiselle s'arrêtait tout à coupet s'asseyait au bord de laroute pour réfléchir à des choses tristes.Pourquoi n'avait-elle pas été aimée commed'autres ? Pourquoi n'avait-elle pas même connu les simplesbonheurs d'une existence calme ?

Et parfoisencore elle oubliait un moment qu'elle était vieillequ'iln'y avait plus rien devant ellehors quelques ans lugubres etsolitairesque toute sa route était parcourue ; et ellebâtissaitcomme jadisà seize ansdes projets doux àson coeur ; elle combinait des bouts d'avenir charmants. Puis la duresensation du réel tombait sur elle ; elle se relevaitcourbaturée comme sous la chute d'un poids qui lui auraitcassé les reins ; et elle reprenait plus lentement le cheminde sa demeure en murmurant : " Oh ! vieille folle ! vieillefolle ! "

Rosaliemaintenant lui répétait à tout moment : "Mais restez donc tranquillemadamequ'est-ce que vous avez àvous émouver comme ça ? "

Et Jeannerépondait tristement : " Que veux-tuje suis comme "Massacre " aux derniers jours. "

La bonneun matinentra plus tôt dans sa chambreet déposantsur sa table de nuit le bol de café au lait : " Allonsbuvez viteDenis est devant la porte qui nous attend. Nous allonsaux Peuples parce que j'ai affaire là-bas. "

Jeannecrut qu'elle allait s'évanouir tant elle se sentit émue; et elle s'habilla en tremblant d'émotioneffarée etdéfaillante à la pensée de revoir sa chèremaison.

Un cielradieux s'étalait sur le monde ; et le bidetpris de gaietésfaisait parfois un temps de galop. Quand on entra dans la communed'ÉtouventJeanne sentit qu'elle respirait avec peine tant sapoitrine palpitait ; et quand elle aperçut les piliers debrique de la barrièreelle dit à voix basse deux outrois foiset malgré elle : " Oh ! oh ! oh ! "comme devant les choses qui révolutionnent le coeur.

On dételala carriole chez les Couillard ; puispendant que Rosalie et sonfils allaient à leurs affairesles fermiers offrirent àJeanne de faire un tour au châteaules maîtres étantabsentset on lui donna les clefs.

Ellepartit seuleetlorsqu'elle fut devant le vieux manoir du côtéde la merelle s'arrêta pour le regarder. Rien n'étaitchangé au-dehors. Le vaste bâtiment grisâtre avaitce jour-là sur ses murs ternis des sourires de soleil. Tousles contrevents étaient clos.

Un petitmorceau d'une branche morte tomba sur sa robeelle leva les yeux ;il venait du platane. Elle s'approcha du gros arbre à la peaulisse et pâleet le caressa de la main comme une bête.Son pied heurtadans l'herbeun morceau de bois pourri ; c'étaitle dernier fragment du banc où elle s'était assise sisouvent avec tous les siensdu banc qu'on avait posé le jourmême de la première visite de Julien.

Alors ellegagna la double porte du vestibule et eut grand-peine àl'ouvrirla lourde clef rouillée refusant de tourner. Laserrure enfin céda avec un dur grincement des ressorts ; et lebattantun peu résistant lui-mêmes'enfonçasous une poussée.

Jeannetout de suiteet presque courantmonta jusqu'à sa chambre.Elle ne la reconnut pastapissée d'un papier clair ; maisayant ouvert une fenêtreelle demeura remuée jusqu'aufond de sa chair devant tout cet horizon tant aimélebosquetles ormesla landeet la mer semée de voiles brunesqui semblaient immobiles au loin.

Alors ellese mit à rôder par la grande demeure vide. Elleregardaitsur les muraillesdes taches familières àses yeux. Elle s'arrêta devant un petit trou creusé dansle plâtre par le baron qui s'amusait souventen souvenir deson jeune tempsà faire des armes avec sa canne contre lacloison quand il passait devant cet endroit.

Dans lachambre de petite mère elle retrouva piquée derrièreune portedans un coin sombreauprès du litune fineépingle à tête d'or qu'elle avait enfoncéelà autrefois (elle se le rappelait maintenant)et qu'elleavaitdepuischerchée pendant des années. Personne nel'avait trouvée. Elle la prit comme une inappréciablerelique et la baisa.

Elleallait partoutcherchaitreconnaissait des traces presqueinvisibles dans les tentures des chambres qu'on n'avait pointchangéesrevoyait ces figures bizarres que l'imaginationprête souvent aux dessins des étoffesdes marbresauxombres des plafonds salis par le temps.

Ellemarchait à pas muetstoute seule dans l'immense châteausilencieuxcomme à travers un cimetière. Toute sa viegisait là-dedans.

Elledescendit au salon. Il était sombre derrière ses voletsfermés et elle fut quelque temps avant d'y rien distinguer ;puisson regard s'habituant à l'obscuritéellereconnut peu à peu les hautes tapisseries où sepromenaient des oiseaux. Deux fauteuils étaient restésdevant la cheminée comme si on venait de les quitter ; etl'odeur même de la pièceune odeur qu'elle avaittoujours gardéecomme les êtres ont la leurune odeurvaguebien reconnaissable cependantdouce senteur indécisedes vieux appartementspénétrait Jeannel'enveloppaitde souvenirsgrisait sa mémoire. Elle restait haletanteaspirant cette haleine du passéet les yeux fixés surles deux sièges. Et soudaindans une brusque hallucinationqu'enfanta son idée fixeelle crut voirelle vitcomme elleles avait vus si souventson père et sa mère chauffantleurs pieds au feu.

Ellerecula épouvantéeheurta du dos le bord de la portes'y soutint pour ne pas tomberles yeux toujours tendus sur lesfauteuils.

La visionavait disparu.

Elledemeura éperdue pendant quelques minutes ; puis elle repritlentement la possession d'elle-même et voulut s'enfuirayantpeur d'être folle. Son regard tomba par hasard sur le lambrisauquel elle s'appuyait ; et elle aperçut l'échelle dePoulet.

Toutes leslégères marques grimpaient sur la peinture à desintervalles inégaux ; et des chiffres tracés au canifindiquaient les âgesles moiset la croissance de son fils.Tantôt c'était l'écriture du baronplus grandetantôt la sienneplus petitetantôt celle de tanteLisonun peu tremblée. Et il lui sembla que l'enfantd'autrefois était làdevant elleavec ses cheveuxblondscollant son petit front contre le mur pour qu'on mesurâtsa taille.

Le baroncriait : " Jeanneil a grandi d'un centimètre depuis sixsemaines. "

Elle semit à baiser le lambrisavec une frénésied'amour.

Mais onl'appelait au-dehors. C'était la voix de Rosalie : "Madame Jeannemadame Jeanneon vous attend pour déjeuner. "Elle sortitperdant la tête. Et elle ne comprenait plus riende ce qu'on lui disait. Elle mangea des choses qu'on lui servitécouta parler sans savoir de quoicausa sans doute avec lesfermiers qui s'informaient de sa santése laissa embrasserembrassa elle-même des joues qu'on lui tendaitet elle remontadans la voiture.

Quand elleperdit de vueà travers les arbresla haute toiture duchâteauelle eut dans la poitrine un déchirementhorrible. Elle sentait en son coeur qu'elle venait de dire adieu pourtoujours à sa maison.

On s'enrevint à Batteville.

Au momentoù elle allait rentrer dans sa nouvelle demeureelle aperçutquelque chose de blanc sous la porte ; c'était une lettre quele facteur avait glissée là en son absence. Ellereconnut aussitôt qu'elle venait de Paulet l'ouvrittremblant d'angoisse. Il disait :



" Machère mamanje ne t'ai pas écrit plus tôt parceque je ne voulais pas te faire faire à Paris un voyageinutiledevant moi-même aller te voir incessamment. Je suis àl'heure présente sous le coup d'un grand malheur et dans unegrande difficulté. Ma femme est mourante après avoiraccouché d'une petite fillevoici trois jours ; et je n'aipas le sou. Je ne sais que faire de l'enfant que ma concierge élèveau biberon comme elle peutmais j'ai peur de la perdre. Nepourrais-tu t'en charger ? Je ne sais absolument que faire et je n'aipas d'argent pour la mettre en nourrice. Réponds poste pourposte.

" Tonfils qui t'aime

"PAUL. "



Jeannes'affaissa sur une chaiseayant à peine la force d'appelerRosalie. Quand la bonne fut làelles relurent la lettreensemblepuis demeurèrent silencieusesl'une en face del'autrelongtemps.

Rosalieenfinparla : " J'vas aller chercher la petite moimadame. Onne peut pas la laisser comme ça. "

Jeannerépondit : " Vama fille. "

Elles seturent encorepuis la bonne reprit : " Mettez votre chapeaumadameet puis allons à Goderville chez le notaire. Sil'autre va mourirfaut que M. Paul l'épousepour la petiteplus tard. "

Et Jeannesans répondre un motmit son chapeau. Une joie profonde etinavouable inondait son coeurune joie perfide qu'elle voulaitcacher à tout prixune de ces joies abominables dont onrougitmais dont on jouit ardemment dans le secret mystérieuxde l'âme : la maîtresse de son fils allait mourir.

Le notairedonna à la bonne des indications détailléesqu'elle se fit répéter plusieurs fois ; puissûrede ne pas commettre d'erreurelle déclara : " Necraignez rienje m'en charge maintenant. "

Ellepartit pour Paris la nuit même.

Jeannepassa deux jours dans un trouble de pensée qui la rendaitincapable de réfléchir à rien. Le troisièmematin elle reçut un seul mot de Rosalie annonçant sonretour par le train du soir. Rien de plus.

Vers troisheures elle fit atteler la carriole d'un voisin qui la conduisit àla gare de Beuzeville pour attendre sa servante.

Ellerestait debout sur le quail'oeil tendu sur la ligne droite desrails qui fuyaient en se rapprochant là-basau bout del'horizon. De temps en temps elle regardait l'horloge. -- Encore dixminutes. -- Encore cinq minutes. -- Encore deux minutes. -- Voicil'heure. -- Rien n'apparaissait sur la voie lointaine. Puis tout àcoupelle aperçut une tache blancheune fuméepuisau-dessous un point noir qui granditaccourant à toutevitesse. La grosse machine enfinralentissant sa marchepassaenronflantdevant Jeanne qui guettait avidement les portières.Plusieurs s'ouvrirent ; des gens descendaientdes paysans en blousedes fermières avec des paniersdes petits-bourgeois enchapeau mou. Enfin elle aperçut Rosalie qui portait en sesbras une sorte de paquet de linge.

Ellevoulut aller vers ellemais elle craignait de tomber tant ses jambesétaient devenues molles. Sa bonnel'ayant vuela rejoignitavec son air calme ordinaire ; et elle dit : " Bonjourmadame ;me v'là revenuec'est pas sans peine. "

Jeannebalbutia : " Eh bien ? "

Rosalierépondit : " Eh bienelle est mortec'te nuit. Ils sontmariésv'là la petite. " Et elle tendit l'enfantqu'on ne voyait point dans ses linges.

Jeanne lareçut machinalement et elles sortirent de la garepuismontèrent dans la voiture.

Rosaliereprit : " M. Paul viendra dès l'enterrement fini. Demainà la même heurefaut croire. "

Jeannemurmura " Paul... " et n'ajouta rien.

Le soleilbaissait vers l'horizoninondant de clarté les plainesverdoyantestachées de place en place par l'or des colzas enfleuret par le sang des coquelicots. Une quiétude infinieplanait sur la terre tranquille où germaient les sèves.La carriole allait grand trainle paysan claquant de la langue pourexciter son cheval.

Et Jeanneregardait droit devant elle en l'airdans le ciel que coupaitcommedes fuséesle vol cintré des hirondelles. Et soudainune tiédeur douceune chaleur de vie traversant ses robesgagna ses jambespénétra sa chair ; c'était lachaleur du petit être qui dormait sur ses genoux.

Alors uneémotion infinie l'envahit. Elle découvrit brusquementla figure de l'enfant qu'elle n'avait pas encore vue : la fille deson fils. Et comme la frêle créaturefrappée parla lumière viveouvrait ses yeux bleus en remuant la boucheJeanne se mit à l'embrasser furieusementla soulevant dansses brasla criblant de baisers.

MaisRosaliecontente et bourruel'arrêta. " Voyonsvoyonsmadame Jeannefinissez ; vous allez la faire crier. "

Puis elleajoutarépondant sans doute à sa propre pensée: " La vievoyez-vousça n'est jamais si bon ni simauvais qu'on croit. "