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Prosper Mérimée Colomba 

 

CHAPITRE I

Pèfar la to vendetta

Sta sigur'vasta anche ella.


-Vocero du Niolo.


Dans lespremiers jours du mois d'octobre 181.le colonel sir Thomas NevilIrlandaisofficier distingué de l'armée anglaisedescendit avec sa fille à l'hôtel BeauveauàMarseilleau retour d'un voyage en Italie. L'admiration continue desvoyageurs enthousiastes a produit une réactionetpour sesingulariserbeaucoup de touristes aujourd'hui prennent pourdevise le nil admirari d'Horace. C'est à cette classede voyageurs mécontents qu'appartenait miss Lydiafilleunique du colonel. La Transfiguration lui avait paru médiocrele Vésuve en éruption à peine supérieuraux cheminées des usines de Birmingham. En sommesa grandeobjection contre l'Italie était que ce pays manquait decouleur localede caractère. Explique qui pourra le sens deces motsque je comprenais fort bien il y a quelques annéeset que je n'entends plus aujourd'hui. D'abordmiss Lydia s'étaitflattée de trouver au-delà des Alpes des choses quepersonne n'aurait vues avant elleet dont elle pouvait parler avecles honnêtes gens comme dit M. Jourdain. Mais bientôtpartout devancée par ses compatrioteset désespérantde rencontrer rien d'inconnuelle se jeta dans le parti del'opposition. Il est bien désagréableen effetde nepouvoir parler des merveilles de l'Italie sans que quelqu'un ne vousdise: « Vous connaissez sans doute ce Raphaël du palais***à ***? C'est ce qu'il y a de plus beau en Italie. »- Et c'est justement ce qu'on a négligé de voir. Commeil est trop long de tout voirle plus simple c'est de tout condamnerde parti pris.

Àl'hôtel Beauveaumiss Lydia eut un amer désappointement.Elle rapportait un joli croquis de la porte pélasgique oucyclopéenne de Segniqu'elle croyait oubliée par lesdessinateurs. Or lady Frances Fenwichla rencontrant àMarseillelui montra son albumoùentre un sonnet et unefleur desséchéefigurait la porte en questionenluminée à grand renfort de terre de Sienne. MissLydia donna la porte de Segni à sa femme de chambreet perdittoute estime pour les constructions pélasgiques.

Cestristes dispositions étaient partagées par le colonelNevilquidepuis la mort de sa femmene voyait les choses que parles yeux de miss Lydia. Pour luil'Italie avait le tort immensed'avoir ennuyé sa filleet par conséquentc'étaitle plus ennuyeux pays du monde. Il n'avait rien à direil estvraicontre les tableaux et les statues; mais ce qu'il pouvaitassurerc'est que la chasse était misérable dans cepays-làet qu'il fallait faire dix lieues au grand soleildans la campagne de Rome pour tuer quelques méchantes perdrixrouges.

Lelendemain de son arrivée à Marseilleil invita àdîner le capitaine Ellisson ancien adjudantqui venait depasser six semaines en Corse. Le capitaine raconta fort bien àmiss Lydia une histoire de bandits qui avait le mérite de neressembler nullement aux histoires de voleurs dont on l'avait sisouvent entretenue sur la route de Rome à Naples. Au dessertles deux hommesrestés seuls avec des bouteilles de vin deBordeauxparlèrent chasseet le colonel apprit qu'il n'y apas de pays où elle soit plus belle qu'en Corseplus variéeplus abondante. « On y voit force sangliersdisait lecapitaine Elliset il faut apprendre à les distinguer descochons domestiquesqui leur ressemblent d'une manièreétonnante; caren tuant des cochonsl'on se fait unemauvaise affaire avec leurs gardiens.

Ilssortent d'un taillis qu'ils nomment maquis armésjusqu'aux dentsse font payer leurs bêtes et se moquent devous. Vous avez encore le mouflonfort étrange animal qu'onne trouve pas ailleursfameux gibiermais difficile. Cerfsdaimsfaisansperdreauxjamais on ne pourrait nombrer toutes les espècesde gibier qui fourmillent en Corse. Si vous aimez à tirerallez en Corsecolonel; làcomme disait un de mes hôtesvous pourrez tirer sur tous les gibiers possiblesdepuis la grivejusqu'à l'homme. »

Au théle capitaine charma de nouveau miss Lydia par une histoire devendette transversale encore plus bizarre que la premièreet il acheva de l'enthousiasmer pour la Corse en lui décrivantl'aspect étrangesauvage du paysle caractèreoriginal de ses habitantsleur hospitalité et leurs moeursprimitives. Enfinil mit à ses pieds un joli petit styletmoins remarquable par sa forme et sa monture en cuivre que par sonorigine. Un fameux bandit l'avait cédé au capitaineEllisgaranti pour s'être enfoncé dans quatre corpshumains. Miss Lydia le passa dans sa ceinturele mit sur sa table denuitet le tira deux fois de son fourreau avant de s'endormir. Deson côtéle colonel rêva qu'il tuait un mouflonet que le propriétaire lui en faisait payer le prixàquoi il consentait volontierscar c'était un animal trèscurieuxqui ressemblait à un sanglieravec des cornes decerf et une queue de faisan. --

- Ellisconte qu'il y a une chasse admirable en Corsedit le coloneldéjeunant tête à tête avec sa fille; si cen'était pas si loinj'aimerais à y passer unequinzaine.

- Eh bien!répondit miss Lydiapourquoi n'irions-nous pas en Corse?Pendant que vous chasseriezje dessinerais; je serais charméed'avoir dans mon album la grotte dont parlait le capitaine EllisoùBonaparte allait étudier quand il était enfant.

C'étaitpeut-être la première fois qu'un désir manifestépar le colonel eût obtenu l'approbation de sa fille. Enchantéde cette rencontre inattendueil eut pourtant le bon sens de fairequelques objections pour irriter l'heureux caprice de miss Lydia. Envain il parla de la sauvagerie du pays et de la difficultépour une femme d'y voyager: elle ne craignait rien; elle aimaitpar-dessus tout à voyager à cheval; elle se faisait unefête de coucher au bivouac; elle menaçait d'aller enAsie Mineure. Brefelle avait réponse à toutcarjamais Anglaise n'avait été en Corse; donc elle devaity aller. Et quel bonheurde retour dans Saint-James's-Placedemontrer son album! « Pourquoi doncma chèrepassez-vous ce charmant dessin? - 0h! ce n'est rien. C'est un croquisque j'ai fait d'après un fameux bandit corse qui nous a servide guide. - Comment! vous avez été en Corse?... »

Lesbateaux à vapeur n'existant point encore entre la France et laCorseon s'enquit d'un navire en partance pour l'île que missLydia se proposait de découvrir. Dès le jour mêmele colonel écrivit à Paris pour décommanderl'appartement qui devait le recevoiret fit marché avec lepatron d'une goëlette corse qui allait faire voile pour Ajaccio.Il y avait deux chambres telles quelles. On embarqua des provisions;le patron jura qu'un vieux sien matelot était un cuisinierestimable et n'avait pas son pareil pour la bouille-abaisse; ilpromit que mademoiselle serait convenablementqu'elle aurait bonventbelle mer.

En outred'après les volontés de sa fillele colonel stipulaque le capitaine ne prendrait aucun passager et qu'il s'arrangeraitpour raser les côtes de l'île de façon qu'on pûtjouir de la vue des montagnes.

CHAPITREII

Au jourfixé pour le départtout était emballéembarqué dès le matin: la goëlette devait partiravec la brise du soir. En attendantle colonel se promenait avec safille sur la Canebièrelorsque le patron l'aborda pour luidemander la permission de prendre à son bord un de sesparentsc'est-à-dire le petit-cousin du parrain de son filsaînélequel retournant en Corseson pays natalpouraffaires pressantesne pouvait trouver de navire pour le passer.

- C'est uncharmant garçonajouta le capitaine Mateimilitaireofficier aux chasseurs à pied de la gardeet qui serait déjàcolonel si l'Autre était encore empereur.

Puisquec'est un militairedit le colonel... il allait ajouter: Je consensvolontiers à ce qu'il vienne avec nous... mais miss Lydias'écria en anglais:

- Unofficier d'infanterie!... (son père ayant servi dans lacavalerieelle avait du mépris pour toute autre arme) unhomme sans éducation peut-êtrequi aura le mal de meret qui nous gâtera tout le plaisir de la traversée!

Le patronn'entendait pas un mot d'anglaismais il parut comprendre ce quedisait miss Lydia à la petite moue de sa jolie boucheet ilcommença un éloge en trois points de son parentqu'iltermina en assurant que c'était un homme très comme ilfautd'une famille de Caporaux et qu'il ne gênerait enrien monsieur le colonelcar luipatronse chargeait de le logerdans un coin où l'on ne s'apercevrait pas de sa présence.

Le colonelet miss Nevil trouvèrent singulier qu'il y eût en Corsedes familles où l'on fût ainsi caporal de père enfils: maiscomme ils pensaient pieusement qu'il s'agissait d'uncaporal d'infanterieils conclurent que c'était quelquepauvre diable que le patron voulait emmener par charité. S'ilse fût agi d'un officieron eût été obligéde lui parlerde vivre avec lui mais avec un caporalil n'y a pas àse gêner et c'est un être sans conséquencelorsque son escouaden'est pas làbaïonnette au bout dufusilpour vous mener où vous n'avez pas envie d'aller.

- Votreparent a-t-il le mal de mer? demanda miss Nevil d'un ton sec.

- Jamaismademoiselle; le coeur ferme comme un rocsur mer comme sur terre.

- Eh bien!vous pouvez l'emmenerdit-elle.

- Vouspouvez l'emmenerrépéta le colonelet ilscontinuèrent leur promenade.

Vers cinqheures du soirle capitaine Matei vint les chercher pour monter àbord de la goëlette. Sur le portprès de la yole ducapitaineils trouvèrent un grand jeune homme vêtud'une redingote bleue boutonnée jusqu'au mentonle teintbasanéles yeux noirsvifsbien fendusl'air franc etspirituel. À la manière dont il effaçait lesépaulesà sa petite moustache friséeonreconnaissait facilement un militaire; carà cette époqueles moustaches ne couraient pas les rueset la garde nationalen'avait pas encore introduit dans toutes les familles la tenue avecles habitudes du corps de garde.

Le jeunehomme ôta sa casquette en voyant le colonelet le remerciasans embarras et en bons termes du service qu'il lui rendait.

- Charméde vous être utilemon garçondit le colonel en luifaisant un signe de tête amical.

Et ilentra dans la yole.

- Il estsans gêne votre Anglaisdit tout bas en italien le jeune hommeau patron.

Celui-ciplaça son index sous son oeil gauche et abaissa les deux coinsde la bouche. Pour qui comprend le langage des signescela voulaitdire que l'Anglais entendait l'italien et que c'était un hommebizarre. Le jeune homme sourit légèrementtoucha sonfront en réponse au signe de Mateicomme pour lui dire quetous les Anglais avaient quelque chose de travers dans la têtepuis il s'assit auprès du patronet considéra avecbeaucoup d'attentionmais sans impertinencesa jolie compagne devoyage.

- Ils ontbonne tournureces soldats françaisdit le colonel àsa fille en anglais; aussi en fait-on facilement des officiers.

Puiss'adressant en français au jeune homme:

-Dites-moimon bravedans quel régiment avez-vous servi?

Celui-cidonna un léger coup de coude au père du filleul de sonpetit-cousinetcomprimant un sourire ironiqueréponditqu'il avait été dans les chasseurs à pied de lagardeet que présentement il sortait du 7e léger.

- Est-ceque vous avez été à Waterloo? Vous êtesbien jeune.

- Pardonmon colonel; c'est ma seule campagne.

- Ellecompte doubledit le colonel.

Le jeuneCorse se mordit les lèvres.

- Papadit miss Lydia en anglaisdemandez-lui donc si les Corses aimentbeaucoup leur Bonaparte?

Avant quele colonel eût traduit la question en françaisle jeunehomme répondit en assez bon anglaisquoique avec un accentprononcé:

- Voussavezmademoiselleque nul n'est prophète en son pays. Nousautrescompatriotes de Napoléonnous l'aimons peut-êtremoins que les Français. Quant à moibien que mafamille ait été autrefois l'ennemie de la siennejel'aime et l'admire.

- Vousparlez anglais! s'écria le colonel.

- Fortmalcomme vous pouvez vous en apercevoir.

Bien qu'unpeu choquée de son ton dégagémiss Lydia ne puts'empêcher de rire en pensant à une inimitiépersonnelle entre un caporal et un empereur. Ce lui fut comme unavant-goût des singularités de la Corseet elle sepromit de noter le trait sur son journal.

-Peut-être avez-vous été prisonnier en Angleterre?demanda le colonel.

- Nonmoncolonelj'ai appris l'anglais en Francetout jeuned'un prisonnierde votre nation.

Puiss'adressant à miss Nevil:

- Mateim'a dit que vous reveniez d'Italie. Vous parlez sans doute le purtoscanmademoiselle; vous serez un peu embarrasséeje lecrainspour comprendre notre patois.

- Ma filleentend tous les patois italiensrépondit le colonel; elle ale don des languesce n'est pas comme moi.

-Mademoiselle comprendrait-ellepar exempleces vers d'une de noschansons corses? C'est un berger qui dit à une bergère:S'entrassi 'adru Paradisu santusantuE nun travassi a tiamin'esciria . --

Miss Lydiacomprit. et trouvant la citation audacieuseet plus encore le regardqui l'accompagnaitelle répondit en rougissant: «Capisco. »

- Et vousretournez dans votre pays en semestre? demanda le colonel.

- Nonmoncolonel. Il m'ont mis en demi-soldeprobablement parce que j'ai étéà Waterloo et que je suis compatriote de Napoléon. Jeretourne chez moiléger d'espoirléger d'argentcomme dit la chanson.

Et ilsoupira en regardant le ciel.

Le colonelmit la main à sa pocheetretournant entre ses doigts unepièce d'oril cherchait une phrase pour la glisser polimentdans la main de son ennemi malheureux.

- Et moiaussidit-il d'un ton de bonne humeuron m'a mis en demi-solde;mais... avec votre demi-solde vous n'avez pas de quoi vous acheter dutabac. Tenezcaporal.

Et ilessaya de faire entrer la pièce d'or dans la main ferméeque le jeune homme appuyait sur le bord de la yole.

Le jeuneCorse rougitse redressase mordit les lèvres et paraissaitdisposé à répondre avec emportementquand toutà coupchangeant d'expressionil éclata de rire. Lecolonelsa pièce à la maindemeurait tout ébahi.

- Coloneldit le jeune homme reprenant son sérieuxpermettez-moi devous donner deux avis: le premierc'est de ne jamais offrir del'argent à un Corsecar il y a de mes compatriotes assezimpolis pour vous le jeter à la tête; le secondc'estde ne pas donner aux gens des titres qu'ils ne réclamentpoint. Vous m'appelez caporal et je suis lieutenant. Sans douteladifférence n'est pas bien grandemais...

-Lieutenant! s'écria sir Thomaslieutenant! mais le patron m'adit que vous étiez caporalainsi que votre père ettous les hommes de votre famille.

Àces mots le jeune hommese laissant aller à la renversesemit à rire de plus belleet de si bonne grâceque lepatron et ses deux matelots éclatèrent en choeur.

- Pardoncoloneldit enfin le jeune homme; mais le quiproquo est admirableje ne l'ai compris qu'à l'instant. En effetma famille seglorifie de compter des caporaux parmi ses ancêtres; mais noscaporaux corses n'ont jamais eu de galons sur leurs habits. Vers l'ande grâce 1100quelques communess'étant révoltéescontre la tyrannie des grands seigneurs montagnardsse choisirontdes chefs qu'elles nommèrent caporaux. Dans notre îlenous tenons à honneur de descendre de ces espèces detribuns.

- Pardonmonsieur! s'écria le colonelmille fois pardon. Puisque vouscomprenez la cause de ma méprisej'espère que vousvoudrez bien l'excuser.

Et il luitendit la main.

- C'est lajuste punition de mon petit orgueilcoloneldit le jeune hommeriant toujours et serrant cordialement la main de l'Anglais; je nevous en veux pas le moins du monde. Puisque mon ami Matei m'a si malprésentépermettez-moi de me présentermoi-même: je m'appelle Orso della Rebbialieutenant endemi-soldeet sicomme je le présume en voyant ces deuxbeaux chiensvous venez en Corse pour chasserje serai trèsflatté de vous faire les honneurs de nos maquis et de nosmontagnes... si toutefois je ne les ai pas oubliésajouta-t-il en soupirant.

En cemoment la yole touchait la goëlette. Le lieutenant offrit lamain à miss Lydiapuis aida le colonel à se guindersur le pont. Làsir Thomastoujours fort penaud de samépriseet ne sachant comment faire oublier son impertinenceà un homme qui datait de l'an 1100sans attendrel'assentiment de sa fillele pria à souper en lui renouvelantses excuses et ses poignées de main. Miss Lydia fronçaitbien un peu le sourcilmaisaprès toutelle n'étaitpas fâchée de savoir ce que c'était qu'uncaporal; son hôte ne lui avait pas dépluellecommençait même à lui trouver un certain je nesais quoi aristocratique; seulement il avait l'air trop franc et tropgai pour un héros de roman.

-Lieutenant della Rebbiadit le colonel en le saluant à lamanière anglaiseun verre de vin de Madère à lamainj'ai vu en Espagnebeaucoup de vos compatriotes: c'étaitde la fameuse infanterie en tirailleurs.

- Ouibeaucoup sont restés en Espagnedit le jeune lieutenant d'unair sérieux.

- Jen'oublierai jamais la conduite d'un bataillon corse à labataille de Vittoriapoursuivit le colonel. Il doit m'en souvenirajouta-t-il en se frottant la poitrine. Toute la journée ilsavaient été en tirailleurs dans les jardinsderrièreles haieset nous avaient tué je ne sais combien d'hommes etde chevaux. La retraite décidéeils se rallièrentet se mirent à filer à grand train. En plainenousespérions prendre notre revanchemais mes drôles...excusezlieutenantbraves gensdis-jes'étaient formésen carréet il n'y avait pas moyen de les rompre. Au milieudu carréje crois le voir encoreil y avait un officiermonté sur un petit cheval noir; il se tenait à côtéde l'aiglefumant son cigare comme s'il eût étéau café. Parfoiscomme pour nous braverleur musique nousjouait des fanfares... Je lance sur eux mes deux premiersescadrons... Bah! au lieu de mordre sur le front du carrévoilà mes dragons qui passent à côtépuisfont demi-tour. et reviennent fort en désordre et plus d'uncheval sans maître... et toujours la diable de musique! Quandla fumée qui enveloppait le bataillon se dissipaje revisl'officier à côté de l'aiglefumant encore soncigare. Enragéje me mis moi-même à la têted'une dernière charge. Leurs fusilscrassés àforce de tirerne partaient plusmais les soldats étaientformés sur six rangsla baïonnette au nez des chevauxon eût dit un mur. Je criaisj'exhortais mes dragonsjeserrais la botte pour faire avancer mon chevalquand l'officier dontje vous parlaisôtant enfin son cigareme montra de la main àun de ses hommesJ'entendis quelque chose comme: Al capellobianco! J'avais un plumet blanc. Je n'en entendis pas davantagecar une balle me traversa la poitrine. - C'était un beaubataillonmonsieur della Rebbia. Le premier du 18e légertous Corsesà ce qu'on me dit depuis.

- OuiditOrso dont les yeux brillaient pendant ce récitils soutinrentla retraite et rapportèrent leur aigle; mais les deux tiers deces braves gens dorment aujourd'hui dans la plaine de Vittoria.

- Et parhasard! sauriez-vous le nom de l'officier qui les commandait?

- C'étaitmon père. Il était alors major au 18eet fut faitcolonel pour sa conduite dans cette triste journée.

- Votrepère! Par ma foic'était un brave! J'aurais du plaisirà le revoiret je le reconnaîtraisj'en suis sûr.Vit-il encore?

- Noncoloneldit le jeune homme pâlissant légèrement.

- Était-ilà Waterloo?

- Ouicolonelmais il n'a pas eu le bonheur de tomber sur un champ debataille... Il est mort en Corse... il y a deux ans... Mon Dieu! quecette mer est belle! il y a dix ans que je n'ai vu la Méditerranée.- Ne trouvez-vous pas la Méditerranée plus belle quel'Océanmademoiselle?

- Je latrouve trop bleue... et les vagues manquent de grandeur.

- Vousaimez la beauté sauvagemademoiselle? À ce comptejecrois que la Corse vous plaira.

- Mafilledit le colonelaime tout ce qui est extraordinaire; c'estpourquoi l'Italie ne lui a guère plu.

- Je neconnais de l'Italiedit Orsoque Piseoù j'ai passéquelque temps au collège; mais je ne puis penser sansadmiration au Campo-Santoau Dômeà la Tour penchée...au Campo-Santo surtout. Vous vous rappelez la Mortd'Orcagna... Je crois que je pourrais la dessinertant elle estrestée dans ma mémoire.

Miss Lydiacraignit que monsieur le lieutenant ne s'engageât dans unetirade d'enthousiasme.

- C'esttrès jolidit-elle en bâillant. Pardonmon pèrej'ai un peu mal à la têteje vais descendre dans machambre.

Elle baisason père sur le frontfit un signe de tête majestueux àOrso et disparut. Les deux hommes causèrent alors chasse etguerre.

Ilsapprirent qu'à Waterlooils étaient en face l'un del'autreet qu'ils avaient dû échanger bien des balles.Leur bonne intelligence en redoubla. Tour à tour ilscritiquèrent NapoléonWellington et Blücherpuisils chassèrent ensemble le daimle sanglier et le mouflon.Enfinla nuit étant déjà très avancéeet la dernière bouteille de bordeaux finiele colonel serrade nouveau la main au lieutenant et lui souhaita le bonsoirenexprimant l'espoir de cultiver une connaissance commencéed'une façon si ridicule. Ils se séparèrent etchacun fut se coucher.

CHAPITREIII

La nuitétait bellela lune se jouait sur les flotsle navirevoguait doucement au gré d'une brise légère.Miss Lydia n'avait point envie de dormiret ce n'était que laprésence d'un profane qui l'avait empêchée degoûter ces émotions qu'en mer et par un clair de lunetout être humain éprouve quand il a deux grains depoésie dans le coeur. Lorsqu'elle jugea que le jeunelieutenant dormait sur les deux oreillescomme un êtreprosaïque qu'il étaitelle se levaprit une pelisseéveilla sa femme de chambre et monta sur le pont. Il n'y avaitpersonnequ'un matelot au gouvernaillequel chantait une espècede complainte dans le dialecte corsesur un air sauvage et monotone.Dans le calme de la nuitcette musique étrange avait soncharme. Malheureusement miss Lydia ne comprenait pas parfaitement ceque chantait le matelot. Au milieu de beaucoup de lieux communsunvers énergique excitait vivement sa curiositémaisbientôtau plus beau momentarrivaient quelques mots depatois dont le sens lui échappait. Elle comprit pourtant qu'ilétait question d'un meurtre. Des imprécations contreles assassinsdes menaces de vengeancel'éloge du morttoutcela était confondu pêle-mêle. Elle retintquelques vers; je vais essayer de les traduire:

... Ni lescanonsni les baïonnettes - n'ont fait pâlir son front-serein sur un champ de bataille - comme un ciel d'été.- il était le faucon ami de l'aigle - miel des sables pour sesamis- pour ses ennemis la mer en courroux. - Plus haut que lesoleil- plus doux que la lune. - Lui que les ennemis de la France -n'attendirent jamais- des assassins de son pays - l'ont frappépax derrière- comme Vitiolo tua Sampiero Corso. - Jamaisils n'eussent osé la regarder en face. - ... Placez sur lamurailledevant mon lit- ma croix d'honneur bien gagnée. -Rouge en est le ruban. - Plus rouge ma chemise. - À mon filsmon fils en lointain pays- gardez ma croix et ma chemise sanglante.- Il y verra deux trous. Pour chaque trouun trou dans une autrechemise. Mais la vengeance sera-t-elle faite alors? - Il me faut lamain qui a tiré- l'oeil qui a visé- le coeur qui apensé... » --

Le matelots'arrêta tout à coup.

- Pourquoine continuez-vous pasmon ami? demanda miss Nevil.

Lematelotd'un mouvement de têtelui montra une figure quisortait d'un grand panneau de la goëlette: c'était Orsoqui venait jouir du clair de lune.

- Achevezdonc votre complaintedit Miss Lydiaelle me faisait grand plaisir.

Le matelotse pencha vers elle et dit fort bas - je ne donne le rimbeccoà personne.

- Comment?le... ?

Lematelotsans répondrese mit à siffler.

- Je vousprends à admirer notre Méditerranéemiss Nevildit Orso s'avançant vers elle. Convenez qu'on ne voit pointailleurs cette lune-ci.

- Je ne laregardais pas. J'étais tout occupée à étudierle corse. Ce matelotqui chantait une complainte des plus tragiquess'est arrêté au plus beau moment.

Le matelotse baissa comme pour mieux lire sur la boussoleet tira rudement lapelisse de miss Nevil. Il était évident que sacomplainte ne pouvait être chantée devant le lieutenantOrso.

- Quechantais-tu làPaolo Francè? dit Orso; est-ce uneballata? un vocero?Mademoiselle te comprend etvoudrait entendre la fin. --

Je l'aioubliéeOrs' Anton'dit le matelot.

Etsur-le-champ il se mit à entonner à tue-tête uncantique à la Vierge.

Miss Lydiaécouta le cantique avec distraction et ne pressa pas davantagele chanteurse promettant bien toutefois de savoir plus tard le motde l'énigme. Mais sa femme de chambrequiétant deFlorencene comprenait pas mieux que sa maîtresse le dialectecorseétait aussi curieuse de s'instruire; s'adressant àOrso avant que celle-ci pût l'avertir par un coup de coude:

- Monsieurle capitainedit-elleque veut dire donner le rimbecco?

- Lerimbecco! dit Orso; mais c'est faire la plus mortelle injure àun Corse: c'est lui reprocher de ne pas s'être vengé.Qui vous a parlé de rimbecco?

- C'esthier à Marseillerépondit miss Lydia avecempressementque le patron de la goëlette s'est servi de cemot.

- Et dequi parlait-il? demanda Orso avec vivacité.

- Oh! ilnous contait une vieille histoire... du temps de... ouije crois quec'était à propos de Vannina d'Ornano?

- La mortde Vanninaje le supposemademoisellene vous a pas fait beaucoupaimer notre hérosle brave Sampiero?

- Maistrouvez-vous que ce soit bien héroïque?

- Soncrime a pour excuse les moeurs sauvages du temps; et puis Sampierofaisait une guerre à mort aux Génois: quelle confianceauraient pu avoir en lui ses compatriotess'il n'avait pas punicelle qui cherchait à traiter avec Gênes?

- Vanninadit le matelotétait partie sans la permission de son mari;Sampiero a bien fait de lui tordre le cou.

- Maisdit miss Lydiac'était pour sauver son maric'étaitpar amour pour luiqu'elle allait demander sa grâce auxGénois.

- Demandersa grâcec'était l'avilir! s'écria Orso.

- Et latuer lui-même! poursuivit miss Nevil. Quel monstre ce devaitêtre!

- Voussavez qu'elle lui demanda comme une faveur de périr de samain. Othellomademoisellele regardez-vous aussi comme un monstre?

- Quelledifférence! il était jaloux; Sampiero n'avait que de lavanité.

- Et lajalousien'est-ce pas aussi de la vanité? C'est la vanitéde l'amouret vous l'excuserez peut-être en faveur du motif?

Miss Lydialui jeta un regard plein de dignitéets'adressant aumatelotlui demanda quand la goëlette arriverait au port.

-Après-demaindit-ilsi le vent continue.

- Jevoudrais déjà voir Ajacciocar ce navire m'excède.

Elle selevaprit le bras de sa femme de chambre et fit quelques pas sur letillac. Orso demeura immobile auprès du gouvernailne sachants'il devait se promener avec elle ou bien cesser une conversation quiparaissait l'importuner.

- Bellefillepar le sang de la Madone! dit le matelot; si toutes les pucesde mon lit lui ressemblaientje ne me plaindrais pas d'en êtremordu!

Miss Lydiaentendit peut-être cet éloge naïf de sa beautéet s'en effarouchacar elle descendit presque aussitôt dans sachambre. Bientôt après Orso se retira de son côté.Dès qu'il eut quitté le tillacla femme de chambreremontaetaprès avoir fait subir un interrogatoire aumatelotrapporta les renseignements suivants à sa maîtresse:la ballata interrompue par la présence d'Orso avait étécomposée à l'occasion de la mort du colonel dellaRebbiapère du susditassassiné il y avait deux ans.Le matelot ne doutait pas qu'Orso ne revînt en Corse pour fairela vengeancec'était son expressionet affirmait qu'avantpeu on verrait de la viande fraîche dans le village dePietranera. Traduction faite de ce terme nationalil résultaitque le seigneur Orso se proposait d'assassiner deux ou troispersonnes soupçonnées d'avoir assassiné sonpèrelesquellesà la véritéavaientété recherchées en justice pour ce faitmaiss'étaient trouvées blanches comme neigeattenduqu'elles avaient dans leur manche jugesavocatspréfet etgendarmes.

- Il n'y apas de justice en Corseajoutait le matelotet je fais plus de casd'un bon fusil que d'un conseiller à la cour royale. Quand ona un ennemiil faut choisir entre les trois S . --

Cesrenseignements intéressants changèrent d'une façonnotable les manières et les dispositions de miss Lydia àl'égard du lieutenant della Rebbia. Dès ce moment ilétait devenu un personnage aux yeux de la romanesque Anglaise.Maintenant cet air d'insouciancece ton de franchise et de bonnehumeurqui d'abord l'avaient prévenue défavorablementdevenaient pour elle un mérite de pluscar c'était laprofonde dissimulation d'une âme énergiquequi nelaisse percer à l'extérieur aucun des sentimentsqu'elle renferme. Orso lui parut une espèce de Fiesquecachant de vastes desseins sous une apparence de légèreté;etquoiqu'il soit moins beau de tuer quelques coquins que dedélivrer sa patriecependant une belle vengeance est belle;et d'ailleurs les femmes aiment assez qu'un héros ne soit pashomme politique. Alors seulement miss Nevil remarqua que le jeunelieutenant avait de fort grands yeuxdes dents blanchesune tailleélégantede l'éducation et quelque usage dumonde. Elle lui parla souvent dans la journée suivanteet saconversation l'intéressa. Il fut longuement questionnésur son payset il en parlait bien. La Corsequ'il avait quittéefort jeuned'abord pour aller au collègepuis àl'école militaireétait restée dans son espritparée de couleurs poétiques. Il s'animait en parlant deses montagnesde ses forêtsdes coutumes originales de seshabitants. Comme on peut le penserle mot de vengeance se présentaplus d'une fois dans ses récitscar il est impossible deparler des Corses sans attaquer ou sans justifier leur passionproverbiale. Orso surprit un peu miss Nevil en condamnant d'unemanière générale les haines interminables de sescompatriotes. Chez les paysanstoutefoisil cherchait à lesexcuseret prétendait que la vendette est le duel despauvres. « Cela est si vraidisait-ilqu'on ne s'assassinequ'après un défi en règle. « Garde-toijeme garde» telles sont les paroles sacramentelles qu'échangentdeux ennemis avant de se tendre des embuscades l'un à l'autre.Il y a plus d'assassinats chez nousajoutait-ilque partoutailleurs; mais jamais vous ne trouverez une cause ignoble àces crimes. Nous avonsil est vraibeaucoup de meurtriersmais pasun voleur. »

Lorsqu'ilprononçait les mots de vengeance et de meurtremiss Lydia leregardait attentivementmais sans découvrir sur ses traits lamoindre trace d'émotion. Comme elle avait décidéqu'il avait la force d'âme nécessaire pour se rendreimpénétrable à tous les yeuxles siensexceptésbien entenduelle continua de croire fermement queles mânes du colonel della Rebbia n'attendraient pas longtempsla satisfaction qu'elles réclamaient.

Déjàla goëlette était en vue de la Corse. Le patron nommaitles points principaux de la côteetbien qu'ils fussent tousparfaitement inconnus à miss Lydiaelle trouvait quelqueplaisir à savoir leurs noms. Rien de plus ennuyeux qu'unpaysage anonyme. Parfois la longue-vue du colonel faisait apercevoirquelque insulairevêtu de drap brunarmé d'un longfusilmonté sur un petit chevalet galopant sur des pentesrapides. Miss Lydiadans chacuncroyait voir un banditou bien unfils allant venger la mort de son pèremais Orso assurait quec'était quelque paisible habitant du bourg voisin voyageantpour ses affaires; qu'il portait un fusil moins par nécessitéque par galanterie par modede même qu'un dandy nesort qu'avec une canne élégante. Bien qu'un fusil soitune arme moins noble et moins poétique qu'un styletmissLydia trouvait quepour un hommecela était plus élégantqu'une canneet elle se rappelait que tous les héros de lordByron meurent d'une balle et non d'un classique poignard.

Aprèstrois jours de navigationon se trouva devant les Sanguinairesetle magnifique panorama du golfe d'Ajaccio se développa auxyeux de nos voyageurs. C'est avec raison qu'on le compare à labaie de Naples; et au moment où la goëlette entrait dansle portun maquis en feucouvrant de fumée la Punta diGiratorappelait le Vésuve et ajoutait à laressemblance. Pour qu'elle fût complèteil faudraitqu'une armée d'Attila vînt s'abattre sur les environs deNaples; car tout est mort et désert autour d'Ajaccio. Au lieude ces élégantes fabriques qu'on découvre detous côtés depuis Castellamare jusqu'au cap Misèneon ne voitautour du golfe d'Ajaccioque de sombres maquisetderrièredes montagnes pelées. Pas une villapas unehabitation. Seulementçà et làsur leshauteurs autour de la villequelques constructions blanches sedétachent isolées sur un fond de verdure; ce sont deschapelles funérairesdes tombeaux de famille. Toutdans cepaysageest d'une beauté grave et triste. L'aspect de lavillesurtout à cette époqueaugmentait encorel'impression causée par la solitude de ses alentours. Nulmouvement dans les ruesoù l'on ne rencontre qu'un petitnombre de figures oisiveset toujours les mêmes. Point defemmessinon quelques paysannes qui viennent vendre leurs denrées.On n'entend point parler hautrirechantercomme dans les villesitaliennes. Quelquefoisà l'ombre d'un arbre de la promenadeune douzaine de paysans armés jouent aux cartesou regardentjouer. Ils ne crient pasne se disputent jamais; si le jeu s'animeon entend alors des coups de pistoletqui toujours précèdentla menace. Le Corse est naturellement grave et silencieux. Le soirquelques figures paraissent pour jouir de la fraîcheurmaisles promeneurs du Cours sont presque tous des étrangers. Lesinsulaires restent devant leurs portes; chacun semble aux aguetscomme un faucon sur son nid.

CHAPITREIV

Aprèsavoir visité la maison où Napoléon est néaprès s'être procuré par des moyens plus ou moinscatholiques un peu du papier de la tenturemiss Lydiadeux joursaprès être débarquée en Corsese sentitsaisir d'une tristesse profondecomme il doit arriver à toutétranger qui se trouve dans un pays dont les habitudesinsociables semblent le condamner à un isolement complet. Elleregretta son coup de tête; mais partir sur-le-champc'eûtété compromettre sa réputation de voyageuseintrépide; miss Lydia se résigna donc à prendrepatience et à tuer le temps de son mieux. Dans cette généreuserésolutionelle prépara crayons et couleursesquissades vues du golfeet fit le portrait d'un paysan basanéquivendait des melonscomme un maraîcher du continentmais quiavait une barbe blanche et l'air du plus féroce coquin qui sepût voir. Tout cela ne suffisant point à l'amuserellerésolut de faire tourner la tête au descendant descaporauxet la chose n'était pas difficilecarloin de sepresser pour revoir son villageOrso semblait se plaire fort àAjacciobien qu'il n'y vît personne. D'ailleurs miss Lydias'était proposé une noble tâchecelle deciviliser cet ours des montagneset de le faire renoncer auxsinistres desseins qui le ramenaient dans son île. Depuisqu'elle avait pris la peine de l'étudierelle s'étaitdit qu'il serait dommage de laisser ce jeune homme courir à saperteet que pour elle il serait glorieux de convertir un Corse.

Lesjournées pour nos voyageurs se passaient comme il suit: lematinle colonel et Orso allaient à la chasse; miss Lydiadessinait ou écrivait à ses amiesafin de pouvoirdater ses lettres d'Ajaccio; vers six heuresles hommes revenaientchargés de gibier; on dînaitmiss Lydia chantaitlecolonel s'endormaitet les jeunes gens demeuraient fort tard àcauser.

Je ne saisquelle formalité de passe-port avait obligé le colonelNevil à faire une visite au préfet; celui-ciquis'ennuyait fortainsi que là plupart de ses collèguesavait été ravi d'apprendre l'arrivée d'unAnglaisrichehomme du monde et père d'une jolie fille;aussi il l'avait parfaitement reçu et accablé d'offresde services; de plusfort peu de jours aprèsil vint luirendre sa visite. Le colonelqui venait de sortir de tableétaitconfortablement étendu sur le sofatout près des'endormir; sa fille chantait devant un piano délabré;Orso tournait les feuillets de son cahier de musiqueet regardaitles épaules et les cheveux blonds de la virtuose. On annonçaM. le préfet; le piano se tutle colonel se levaet présentale préfet à sa fille:

- Je nevous présente pas monsieur della Rebbiadit-ilcar vous leconnaissez sans doute?

- Monsieurest le fils du colonel della Rebbia? demanda le préfet d'unair légèrement embarrassé.

- Ouimonsieurrépondit Orso.

- J'ai eul'honneur de connaître monsieur votre père.

Les lieuxcommuns de conversation s'épuisèrent bientôt.Malgré luile colonel bâillait assez fréquemment;en sa qualité de libéralOrso ne voulait point parlerà un satellite du pouvoir; Miss Lydia soutenait toute laconversation. De son côtéle préfet ne lalaissait pas languiret il était évident qu'il avaitun vif plaisir à parler de Paris et du monde à unefemme qui connaissait toutes les notabilités de la sociétéeuropéenneDe temps en tempset tout en parlantilobservait Orso avec une curiosité singulière.

- C'estsur le continent que vous avez connu monsieur della Rebbia?demanda-t-il à miss Lydia.

Miss Lydiarépondit avec quelque embarras qu'elle avait fait saconnaissance sur le navire qui les avait amenés en Corse.

- C'est unjeune homme très comme il fautdit le préfet àdemi-voix. Et vous a-t-il ditcontinua-t-il encore plus basdansquelle intention il revient en Corse?

Miss Lydiaprit son air majestueux:

- Je ne lelui ai point demandédit-elle; vous pouvez l'interroger.

Le préfetgarda le silence; maisun moment aprèsentendant Orsoadresser au colonel quelques mots en anglais:

- Vousavez beaucoup voyagémonsieurdit-ilà ce qu'ilparait. Vous devez avoir oublié la Corse... et ses coutumes.

- Il estvraij'étais bien jeune quand je l'ai quittée.

- Vousappartenez toujours à l'armée?

- Je suisen demi-soldemonsieur.

- Vousavez été trop longtemps dans l'armée françaisepour ne pas devenir tout à fait Françaisje n'en doutepasmonsieur.

Ilprononça ces derniers mots avec une emphase marquée.

Ce n'estpas flatter prodigieusement les Corsesque leur rappeler qu'ilsappartiennent à la grande nation. Ils veulent être unpeuple à partet cette prétentionils la justifientassez bien pour qu'on la leur accorde. Orsoun peu piquérépliqua:

-Pensez-vousmonsieur le préfetqu'un Corsepour êtrehomme d'honneurait besoin de servir dans l'armée française?

- Noncertesdit le préfetce n'est nullement ma pensée: jeparle seulement de certaines coutumes de ce pays-cidontquelques-unes ne sont pas telles qu'un administrateur voudrait lesvoir.

Il appuyasur ce mot de coutumeset prit l'expression la plus grave que safigure comportait. Bien tôt aprèsil se leva et sortitemportant la promesse que miss Lydia irait voir sa femme à lapréfecture.

Quand ilfut parti:

- Ilfallaitdit miss Lydiaque j'allasse en Corse pour apprendre ce quec'est qu'un préfet. Celui-ci me paraît assez aimable.

- Pourmoidit Orsoje n'en saurais dire autantet je le trouve biensingulier avec son air emphatique et mystérieux.

Le colonelétait plus qu'assoupi; miss Lydia jeta un coup d'oeil de soncôtéet baissant la voix:

- Et moije trouvedit-ellequ'il n'est pas si mystérieux que vous leprétendezcar je crois l'avoir compris.

- Vousêtesassurémentbien perspicacemiss Nevil; etsivous voyez quelque esprit dans ce qu'il vient de direil fautassurément que vous l'y ayez mis.

- C'estune phrase du marquis de Mascarillemonsieur della Rebbiaje crois;mais... voulez-vous que je vous donne une preuve de ma pénétration?Je suis un peu sorcièreet je sais ce que pensent les gensque j'ai vus deux fois.

- MonDieu! vous m'effrayez. Si vous saviez lire dans ma penséejene sais si je devrais en être content ou affligé...

- Monsieurdella Rebbiacontinua miss Lydia en rougissantnous ne nousconnaissons que depuis quelques jours; mais en meret dans les paysbarbares- vous m'excuserezje l'espère... - dans les paysbarbareson devient ami plus vite que dans le monde... Ainsi ne vousétonnez pas si je vous parle en amie de choses un peu bienintimeset dont peut-être un étranger ne devrait pas semêler.

- Oh! nedites pas ce mot-làmiss Nevil; l'autre me plaisait bienmieux.

- Eh bien!monsieurje dois vous dire quesans avoir cherché àsavoir vos secretsje me trouve les avoir appris en partieet il yen a qui m'affligent. Je saismonsieurle malheur qui a frappévotre famille; on m'a beaucoup parlé du caractèrevindicatif de vos compatriotes et de leur manière de sevenger... N'est-ce pas à cela que le préfet faisaitallusion?

- MissLydia peut-elle penser!... Et Orso devint pâle comme la mort.

- Nonmonsieur della Rebbiadit-elle en l'interrompant; je sais que vousêtes un gentleman plein d'honneur. Vous m'avez dit vous-mêmequ'il n'y avait plus dans votre pays que les gens du peuple quiconnussent la vendette... qu'il vous plaît d'appeler une formedu duel...

- Mecroiriez-vous donc capable de devenir jamais un assassin?

- Puisqueje vous parle de celamonsieur Orsovous devez bien voir que je nedoute pas de vouset si je vous ai parlépoursuivit-elle enbaissant les yeuxc'est que j'ai compris que de retour dans votrepaysentouré peut-être de préjugésbarbaresvous seriez bien aise de savoir qu'il y a quelqu'un quivous estime pour votre courage à leur résister. -Allonsdit-elle en se levantne parlons plus de ces vilaineschoses-là: elles me font mal à la têteetd'ailleurs il est bien tard. Vous ne m'en voulez pas? Bonsoiràl'anglaise. Et elle lui tendit la main.

Orso lapressa d'un air grave et pénétré.

-Mademoiselledit-ilsavez-vous qu'il y a des moments oùl'instinct du pays se réveille en moi. Quelquefoislorsque jesonge à mon pauvre père... alors d'affreuses idéesm'obsèdent. Grâce à vousj'en suis àjamais délivré. Mercimerci!

Il allaitpoursuivre; mais miss Lydia fit tomber une cuiller à théet le bruit réveilla le colonel.

- DellaRebbiademain à cinq heures en chasse! Soyez exact.

- Ouimoncolonel.

CHAPITREV

Lelendemainun peu avant le retour des chasseursmiss Nevilrevenantd'une promenade au bord de la merregagnait l'auberge avec sa femmede chambrelorsqu'elle remarqua une jeune femme vêtue de noirmontée sur un cheval de petite taillemais vigoureuxquientrait dans la ville. Elle était suivie d'une espècede paysanà cheval aussien veste de drap brun trouéeaux coudesune gourde en bandoulièreun pistolet pendant àla ceinture; à la mainun fusildont la crosse reposait dansune poche de cuir attachée à l'arçon de laselle; brefen costume complet de brigand de mélodrame ou debourgeois corse en voyage. La beauté remarquable de la femmeattira d'abord l'attention de miss Nevil. Elle paraissait avoir unevingtaine d'années. Elle était grandeblanchelesyeux bleu foncéla bouche roseles dents comme de l'émail.Dans son expression on lisait à la fois l'orgueill'inquiétude et la tristesse. Sur la têteelle portaitce voile de soie noire nommé mezzaro que les Génoisont introduit en Corseet qui sied si bien aux femmes. De longuesnattes de cheveux châtains lui formaient comme un turban autourde la tête. Son costume était propremais de la plusgrande simplicité.

Miss Nevileut tout le temps de la considérercar la dame au mezzaros'était arrêtée dans la rue à questionnerquelqu'un avec beaucoup d'intérêtcomme il semblait àl'expression de ses yeux; puissur la réponse qui lui futfaiteelle donna un coup de houssine à sa montureetprenant le grand trotne s'arrêta qu'à la porte del'hôtel où logeaient sir Thomas Nevil et Orso. Làaprès avoir échangé quelques mots avec l'hôtela jeune femme sauta lestement à bas de son cheval et s'assitsur un banc de pierre à côté de la ported'entréetandis que son écuyer conduisait les chevauxà l'écurie. Miss Lydia passa avec son costume parisiendevant l'étrangère sans qu'elle levât les yeux.Un quart d'heure aprèsouvrant sa fenêtreelle vitencore la dame au mezzaro assise à la même place et dansla même attitude. Bientôt parurent le colonel et Orsorevenant de la chasse. Alors l'hôte dit quelques mots àla demoiselle en deuil et lui désigna du doigt le jeune dellaRebbia. Celle-ci rougitse leva avec vivacitéfit quelquespas en avantpuis s'arrêta immobile et comme interdite. Orsoétait tout près d'ellela considérant aveccuriosité.

- Vousêtesdit-elle d'une voix émueOrso Antonio dellaRebbia? Moije suis Colomba.

- Colomba!s'écria Orso.

Etlaprenant dans ses brasil l'embrassa tendrementce qui étonnaun peu le colonel et sa fillecar en Angleterre on ne s'embrasse pasdans la rue.

- Monfrèredit Colombavous me pardonnerez si je suis venue sansvotre ordre; mais j'ai appris par nos amis que vous étiezarrivéet c'était pour moi une si grande consolationde vous voir...

Orsol'embrassa encore: puisse tournant vers le colonel:

- C'est masoeurdit-ilque je n'aurais jamais reconnue si elle ne s'étaitnommée. - Colombale colonel sir Thomas Nevil. - Colonelvous voudrez bien m'excusermais je ne pourrai avoir l'honneur dedîner avec vous aujourd'hui... Ma soeur...

- Eh! oùdiable voulez-vous dînermon cher? s'écria le colonel;vous savez bien qu'il n'y a qu'un dîner dans cette mauditeaubergeet il est pour nous. Mademoiselle fera grand plaisir àma fille de se joindre à nous.

Colombaregarda son frèrequi ne se fit pas trop prieret tousensemble entrèrent dans la plus grande pièce del'aubergequi servait au colonel de salon et de salle àmanger. Mademoiselle della Rebbiaprésentée àmiss Nevillui fit une profonde révérencemais ne ditpas une parole. On voyait qu'elle était trèseffarouchée et quepour la première fois de sa viepeut-êtreelle se trouvait en présence d'étrangersgens du monde. Cependant dans ses manières il n'y avait rienqui sentît la province. Chez elle l'étrangetésauvait la gaucherie. Elle plut à miss Nevil par cela même;et comme il n'y avait pas de chambre disponible dans l'hôtelque le colonel et sa suite avaient envahimiss Lydia poussa lacondescendance ou la curiosité jusqu'à offrir àmademoiselle della Rebbia de lui faire dresser un lit dans sa proprechambre.

Colombabalbutia quelques mots de remerciement et s'empressa de suivre lafemme de chambre de miss Nevil pour faire à sa toilette lespetits arrangements que rend nécessaires un voyage àcheval par la poussière et le soleil.

Enrentrant dans le salonelle s'arrêta devant les fusils ducolonelque les chasseurs venaient de déposer dans un coin.

- Lesbelles armes! dit-elle; sont-elles à vous?

- Noncesont des fusils anglais au colonel. Ils sont aussi bons qu'ils sontbeaux.

- Jevoudrais biendit Colombaque vous en eussiez un semblable.

- Il y ena certainement un dans ces trois-là qui appartient àdella Rebbias'écria le colonel. Il s'en sert trop bien.Aujourd'hui quatorze coups de fusilquatorze pièces!

Aussitôts'établit un combat de générositédanslequel Orso fut vaincuà la grande satisfaction de sa soeurcomme il était facile de s'en apercevoir à l'expressionde joie enfantine qui brilla tout d'un coup sur son visagetout àl'heure si sérieux.

-Choisissezmon cherdisait le colonel.

Orsorefusait.

- Eh bien!mademoiselle votre soeur choisira pour vous.

Colomba nese le fit pas dire deux fois: elle prit le moins orné desfusilsmais c'était un excellent Manton de gros calibre.

-Celui-cidit-elledoit bien porter la balle.

Son frères'embarrassait dans ses remerciements lorsque le dîner parutfort à propos pour le tirer d'affaire. Miss Lydia fut charméede voir que Colombaqui avait fait quelque résistance pour semettre à tableet qui n'avait cédé que sur unregard de son frèrefaisait en bonne catholique le signe dela croix avant de manger.

- Bonsedit-ellevoilà qui est primitif.

Et elle sepromit de faire plus d'une observation intéressante sur cejeune représentant des vieilles moeurs de la Corse. Pour Orsoil était évidemment un peu mal à son aiseparla crainte sans doute que sa soeur ne dît ou ne fîtquelque chose qui sentît trop son village. Mais Colombal'observait sans cesse et réglait tous ses mouvements sur ceuxde son frère. Quelquefois elle le considérait fixementavec une étrange expression de tristesse; et alorssi lesyeux d'Orso rencontraient les siensil était le premier àdétourner ses regardscomme s'il eût voulu sesoustraire à une question que sa soeur lui adressaitmentalement et qu'il comprenait trop bien. On parlait françaiscar le colonel s'exprimait fort mal on italien. Colomba entendait lefrançaiset prononçait même assez bien le peu demots qu'elle était forcée d'échanger avec seshôtes.

Aprèsle dînerle colonelqui avait remarqué l'espècede contrainte qui régnait entre le frère et la soeurdemanda avec sa franchise ordinaire à Orso s'il ne désiraitpoint causer seul avec mademoiselle Colombaoffrant dans ce cas depasser avec sa fille dans la pièce voisine. Mais Orso se hâtade le remercier et de dire qu'ils auraient bien le temps de causer àPietranera. C'était le nom du village où il devaitfaire sa résidence.

Le colonelprit donc sa place accoutumée sur le sofaet miss Nevilaprès avoir essayé plusieurs sujets de conversationdésespérant de faire parler la belle Colombapria Orsode lui lire un chant du Dante: c'était son poètefavori. Orso choisit le chant de l'Enfer où se trouvel'épisode de Francesca da Riminiet se mit à lireaccentuant de son mieux ces sublimes tercetsqui expriment si bienle danger de lire à deux un livre d'amour. À mesurequ'il lisaitColomba se rapprochait de la tablerelevait la têtequ'elle avait tenue baissée; ses prunelles dilatéesbrillaient d'un feu extraordinaire: elle rougissait et pâlissaittour à tourelle s'agitait convulsivement sur sa chaise.Admirable organisation italiennequipour comprendre la poésien'a pas besoin qu'un pédant lui en démontre lesbeautés!

Quand lalecture fut terminée:

- Que celaest beau! s'écria-t-elle. Qui a fait celamon frère?

Orso futun peu déconcertéet miss Lydia répondit ensouriant que c'état un poète florentin mort depuisplusieurs siècles.

- Je teferai lire le Dantedit Orsoquand nous serons à Pietranera.

- MonDieuque cela est beau! répétait Colomba: et elle dittrois ou quatre tercets qu'elle avait retenusd'abord à voixbassepuiss'animantelle les déclama tout haut avec plusd'expression que son frère n'en avait mis à les lire.

Miss Lydiatrès étonnée:

- Voisparaissez aimer beaucoup la poésiedit-elle. Que je vousenvie le bonheur que vous aurez à lire le Dante comme un livrenouveau.

- Vousvoyezmiss Nevildisait Orsoquel pouvoir ont les vers du Dantepour émouvoir ainsi une petite sauvagesse qui ne sait que sonPater... Mais je me trompe; je me rappelle que Colomba est dumétier. Tout enfantelle s'escrimait à faire des verset mon père m'écrivait qu'elle était la plusgrande voceratrice de Pietranera et de deux lieues à laronde.

Colombajeta un coup d'oeil suppliant à son frère. Miss Nevilavait ouï parler des improvisatrices corses et mourait d'envied'en entendre une. Aussi elle s'empressa de prier Colomba de luidonner un échantillon de son talent. Orso s'interposa alorsfort contrarié de s'être si bien rappelé lesdispositions poétiques de sa soeur. Il eut beau jurer que rienn'était plus plat qu'une ballata corseprotester que réciterdes vers corses après ceux du Dantec'était trahir sonpaysil ne fit qu'irriter le caprice de miss Nevilet se vit obligéà la fin de dire à sa soeur:

- Eh bien!improvise quelque chosemais que cela soit court.

Colombapoussa un soupirregarda attentivement pendant une minute le tapisde la tablepuis les poutres du plafond; enfinmettant la main surses yeuxcomme ces oiseaux qui se rassurent et croient n'êtrepoint vus quand ils ne voient point eux-mêmeschantaouplutôt déclama d'une voix mal assurée la serenataqu'on va lire.

LA JEUNEFILLE ET LA PALOMBE

«Dans la valléebien loin derrière les montagnes- lesoleil n'y vient qu'une heure tous les jours; - il y a dans la valléeune maison sombre- et l'herbe y croit sur le seuil. - Portesfenêtres sont toujours fermées. - Nulle fumée nes'échappe du toit. - Mais à midilorsque vient lesoleil- une fenêtre s'ouvre alors- et l'orpheline s'assiedfilant à son rouet: - elle file et chante en travaillant - unchant de tristesse; - mais nul autre chant ne répond au sien.- Un jourun jour de printemps- une palombe se posa sur un arbrevoisin- et entendit le chant de la jeune fille. - Jeune filledit-elletu ne pleures pas seule - un cruel épervier m'a ravima compagne. - Palombemontre-moi l'épervier ravisseur; -fût-il aussi haut que les nuages- je l'aurai bientôtabattu en terre. - Mais moipauvre fillequi me rendra mon frère- mon frère maintenant en lointain pays? - Jeune filledis-moi où est ton frère- et mes ailes me porterontprès de lui. »

- Voilàune palombe bien élevée! s'écria Orso enembrassant sa soeur avec une émotion qui contrastait avec leton de plaisanterie qu'il affectait.

- Votrechanson est charmantedit miss Lydia. Je veux que vous me l'écriviezdans mon album. Je la traduirai en anglais et je la ferai mettre enmusique.

Le bravecolonelqui n'avait pas compris un motjoignit ses compliments àceux de sa fille. Puis il ajouta:

- Cettepalombe dont vous parlezmademoisellec'est cet oiseau que nousayons mangé aujourd'hui à la crapaudine?

Miss Nevilapporta son album et ne fut pas peu surprise de voir l'improvisatriceécrire sa chanson en ménageant le papier d'une façonsingulière. Au lieu d'être en vedetteles vers sesuivaient sur la même lignetant que la largeur de la feuillele permettaiten sorte qu'ils ne convenaient plus à ladéfinition connue des compositions poétiques: «De petites lignesd'inégale longueuravec une marge dechaque côté. » Il y avait bien encore quelquesobservations à faire sur l'orthographe un peu capricieuse demademoiselle Colombaqui plus d'une foisfit sourire miss Neviltandis que la vanité fraternelle d'Orso était ausupplice.

L'heure dedormir étant arrivéeles deux jeunes filles seretirèrent dans leur chambre. Làtandis que miss Lydiadétachait collierbouclesbraceletselle observa sacompagne qui retirait de sa robe quelque chose de long comme un buscmais de forme bien différente pourtant. Colomba mit cela avecsoin et presque furtivement sous son mezzaro déposé surune table; puis elle s'agenouilla et fit dévotement sa prière.Deux minutes aprèselle était dans son lit. Trèscurieuse de son naturel et lente comme une Anglaise à sedéshabillermiss Lydia s'approcha de la table etfeignant dechercher une épinglesouleva le mezzaro et aperçut unstylet assez longcurieusement monté en nacre et en argent;le travail en était remarquableet c'était une armeancienne et de grand prix pour un amateur.

- Est-cel'usage icidit miss Nevil en souriantque les demoiselles portentce petit instrument dans leur corset?

- Il lefaut bienrépondit Colomba en soupirant. Il y a tant deméchantes gens!

- Etauriez-vous vraiment le courage d'en donner un coup comme cela?

Et missNeville stylet à la mainfaisait le geste de frappercommeon frappe au théâtrede haut en bas.

- Ouisicela était nécessairedit Colomba de sa voix douce etmusicalepour me défendre ou défendre mes amis... Maisce n'est pas comme cela qu'il faut le tenir; vous pourriez vousblessersi la personne que vous voulez frapper se retirait. Et selevant sur son séant: Tenezc'est ainsien remontant lecoup. Comme cela il est morteldit-on. Heureux les gens qui n'ontpas besoin de telles armes!

Ellesoupiraabandonna sa tête sur l'oreiller et ferma les yeux. Onn'aurait pu voir une tête plus belleplus nobleplusvirginale. Phidiaspour sculpter sa Minerven'aurait pas désiréun autre modèle.

CHAPITREVI

C'est pourme conformer au précepte d'Horace que je me suis lancéd'abord in medias res. Maintenant que tout dortet la belleColombaet le colonel et sa filleje saisirai ce moment pourinstruire mon lecteur de certaines particularités qu'il nedoit pas ignorers'il veut pénétrer davantage danscette véridique histoire. Il sait déjà que lecolonel della Rebbiapère d'Orsoest mort assassiné;or on n'est pas assassiné en Corsecomme on l'est en Francepar le premier échappé des galères qui ne trouvepas de meilleur moyen pour vous voler votre argenterie: on estassassiné par ses ennemis; mais le motif pour lequel on a desennemisil est souvent fort difficile de le dire. Bien des famillesse haïssent par vieille habitudeet la tradition de la causeoriginelle de leur haine s'est perdue complètement.

La familleà laquelle appartenait le colonel della Rebbia haïssaitplusieurs autres famillesmais singulièrement celle desBarricini; quelques-uns disaient quedans le XVIe siècleundella Rebbia avait séduit une Barriciniet avait étépoignardé ensuite par un parent de la demoiselle outragée.À la véritéd'autres racontaient l'affairedifféremmentprétendant que c'était une dellaRebbia qui avait été séduiteet un Barricinipoignardé. Tant il y a quepour me servir d'une expressionconsacréeil y avait du sang entre les deux maisons.Toutefoiscontre l'usagece meurtre n'en avait pas produitd'autres; c'est que les della Rebbia et les Barricini avaient étéégalement persécutés par le gouvernement génoiset les jeunes gens s'étant expatriésles deux famillesfurent privéespendant plusieurs générationsde leurs représentants énergiques. À la fin dusiècle dernierun della Rebbiaofficier au service deNaplesse trouvant dans un tripoteut une querelle avec desmilitaires quientre autres injuresl'appelèrent chevriercorse; il mit l'épée à la main; maisseulcontre troisil eût mal passé son tempssi unétrangerqui jouait dans le même lieune se fûtécrié: « Je suis Corse aussi! » et n'eûtpris sa défense. Cetétranger était unBarriciniqui d'ailleurs ne connaissait pas son compatriote.Lorsqu'on s'expliquade part et d'autre ce furent de grandespolitesses et des serments d'amitié éternelle; carsurle continentles Corses se lient facilement; c'est tout le contrairedans leur île. On le vit bien dans cette circonstance: dellaRebbia et Barricini furent amis intimes tant qu'ils demeurèrenten Italie; mais de retour en Corseil ne se virent plus querarementbien qu'habitant tous les deux le même villageetquand ils moururenton disait qu'il y avait bien cinq ou six ansqu'ils ne s'étaient parlé. Leurs fils vécurentde même en étiquette comme on dit dans l'île.L'un Ghilfucciole père d'Orsofut militaire; l'autreGiudice Barricinifut avocat. Devenus l'un et l'autre chefs defamilleet séparés par leur professionils n'eurentpresque aucune occasion de se voir ou d'entendre parler l'un del'autre.

Cependantun jourvers 1809Giudice lisant à Bastia dans un journalque le capitaine Ghilfuccio venait d'être décoréditdevant témoinsqu'il n'en était pas surprisattendu que le général *** protégeait safamille. Ce mot fut rapporté à Ghilfuccio àViennelequel dit à un compatriote qu'à son retour enCorse il trouverait Giudice bien richeparce qu'il tirait plusd'argent de ses causes perdues que de celles qu'il gagnait. On n'ajamais su s'il insinuait par là que l'avocat trahissait sesclientsou s'il se bornait à émettre cette véritétrivialequ'une mauvaise affaire rapporte plus à un homme deloi qu'une bonne cause. Quoi qu'il en soitl'avocat Barricini eutconnaissance de l'épigramme et ne l'oublia pas. En 1812ildemandait à être nommé maire de sa commune etavait tout espoir de le devenirlorsque le général ***écrivit au préfet pour lui recommander un parent de lafemme de Ghilfuccio. Le préfet s'empressa de se conformer auxdésirs du généralet Barricini ne douta pointqu'il ne dût sa déconvenue aux intrigues de Ghilfuccio.Après la chute de l'empereuren 1814le protégédu général fut dénoncé commebonapartisteet remplacé par Barricini. À son tourcedernier fut destitué dans les Cent Jours; maisaprèscette tempêteil reprit en grande pompe possession du cachetde la mairie et des registres de l'état civil.

De cemoment son étoile devint plus brillante que jamais. Le coloneldella Rebbiamis en demi-solde et retiré à Pietraneraeut à soutenir contre lui une guerre sourde de chicanes sanscesse renouvelées: tantôt il était assignéen réparation de dommages commis par son cheval dans lesclôtures de M. le maire; tantôt celui-cisous prétextede restaurer le pavé de l'églisefaisait enlever unedalle brisée qui portait les armes des della Rebbiaet quicouvrait le tombeau d'un membre de cette famille. Si les chèvresmangeaient les jeunes plants du colonelles propriétaires deces animaux trouvaient protection auprès du maire;successivementl'épicier qui tenait le bureau de poste dePietraneraet le garde champêtrevieux soldat mutilétous les deux clients des della Rebbiafurent destitués etremplacés par des créatures des Barricini.

La femmedu colonel mourut exprimant le désir d'être enterréeau milieu d'un petit bois où elle aimait à se promener;aussitôt le maire déclara qu'elle serait inhuméedans le cimetière de la communeattendu qu'il n'avait pasreçu d'autorisation pour permettre une sépultureisolée. Le colonel furieux déclara qu'en attendantcette autorisationsa femme serait enterrée au lieu qu'elleavait choisiet il y fit creuser une fosse. De son côtéle maire en fit faire une dans le cimetièreet manda lagendarmerieafindisait-ilque force restât à la loi.Le jour de l'enterrementles deux partis se trouvèrent enprésenceet l'on put craindre un moment qu'un combat nes'engageât pour la possession des restes de madame dellaRebbia. Une quarantaine de paysans bien armésamenéspar les parents de la défunteobligèrent le curéen sortant de l'égliseà prendre le chemin du bois;d'autre partle maire avec ses deux filsses clients et lesgendarmesse présenta pour faire opposition. Lorsqu'il parutet somma le convoi de rétrograderil fut accueilli par deshuées et des menaces; l'avantage du nombre était pourses adversaireset ils semblaient déterminés. Àsa vue plusieurs fusils furent armés; on dit même qu'unberger le coucha en joue; mais le colonel releva le fusil en disant:« Que personne ne tire sans mon ordre! » Le maire «craignait les coups naturellement »comme Panurgeetrefusant la batailleil se retira avec son escorte: alors laprocession funèbre se mit en marcheen ayant soin de prendrele plus longafin de passer devant la mairie. En défilantunidiotqui s'était joint au cortèges'avisa de criervive l'Empereur! Deux ou trois voix lui répondirentet lesrebbianistess'animant de plus en plusproposèrent de tuerun boeuf du mairequid'aventureleur barrait le chemin.Heureusement le colonel empêcha cette violence.

On pensebien qu'un procès-verbal fut dresséet que le mairefit au préfet un rapport de son style le plus sublimedanslequel il peignait les lois divines et humaines foulées auxpieds- la majesté de luimairecelle du curéméconnues et insultées- le colonel della Rebbia semettant à la tête d'un complot buonapartiste pourchanger l'ordre de successibilité au trôneet exciterles citoyens à s'armer les uns contre les autrescrimesprévus par les articles 86 et 91 du Code pénal.

L'exagérationde cette plainte nuisit à son effet. Le colonel écrivitau préfetau procureur du roi: un parent de sa femme étaitallié à un des députés de l'îleunautre cousin du président de la cour royale. Grâce àces protectionsle complot s'évanouitmadame della Rebbiaresta dans le boiset l'idiot seul fut condamné àquinze jours de prison.

L'avocatBarricinimal satisfait du résultat de cette affairetournases batteries d'un autre côté. Il exhuma un vieux titred'après lequel il entreprit de contester au colonel lapropriété d'un certain cours d'eau qui faisait tournerun moulin. Un procès s'engagea qui dura longtemps. Au boutd'une annéela cour allait rendre son arrêtet suivanttoute apparence en faveur du colonellorsque M. Barricini déposaentre les mains du procureur du roi une lettre signée par uncertain Agostinibandit célèbrequi le menaçaitlui maired'incendie et de mort s'il ne se désistait de sesprétentions. On sait qu'en Corse la protection des bandits esttrès recherchéeet que pour obliger leurs amis ilsinterviennent fréquemment dans les querelles particulières.Le maire tirait parti de cette lettrelorsqu'un nouvel incident vintcompliquer l'affaire. Le bandit Agostini écrivit au procureurdu roi pour se plaindre qu'on eût contrefait son écritureet jeté des doutes sur son caractèreen le faisantpasser pour un homme qui trafiquait de son influence: « Si jedécouvre le faussairedisait-il en terminant sa lettreje lepunirai exemplairement. »

Il étaitclair qu'Agostini n'avait point écrit la lettre menaçanteau maire; les della Rebbia en accusaient les Barricini et viceversa. De part et d'autre on éclatait en menaceset lajustice ne savait de quel côté trouver les coupables.

Sur cesentrefaitesle colonel Ghilfuccio fut assassiné. Voici lesfaits tels qu'ils furent établis en justice: Le 2 août18..le jour tombant déjàla femme Madeleine Pietriqui portait du grain à Pietraneraentendit deux coups de feutrès rapprochéstiréscomme il lui semblaitdans un chemin creux menant au villageà environ centcinquante pas de l'endroit où elle se trouvait. Presqueaussitôt elle vit un homme qui courait en se baissantdans unsentier des vigneset se dirigeait vers le village. Cet hommes'arrêta un instant et se retourna; mais la distance empêchala femme Pietri de distinguer ses traitset d'ailleurs il avait àla bouche une feuille de vigne qui lui cachait presque tout levisage. Il fit de la main un signe à un camarade que le témoinne vit paspuis disparut dans les vignes.

La femmePietriayant laissé son fardeaumonta le sentier en courantet trouva le colonel della Rebbia baigné dans son sangpercéde deux coups de feumais respirant encore. Près de lui étaitson fusil chargé et armécomme s'il s'était misen défense contre une personne qui l'attaquait en face aumoment où une autre le frappait par derrière. Il râlaitet se débattait contre la mortmais ne pouvait prononcer uneparolece que les médecins expliquèrent par la naturede ses blessures qui avaient traversé le poumon. Le sangl'étouffait; il coulait lentement et comme une mousse rouge.En vain la femme Pietri le souleva et lui adressa quelques questions.Elle voyait bien qu'il voulait parlermais il ne pouvait se fairecomprendre. Ayant remarqué qu'il essayait de porter la main àsa pocheelle s'empressa d'on retirer un petit portefeuille qu'ellelui présenta ouvert. Le blessé prit le crayon duportefeuille et chercha à écrire. De fait le témoinle vit former avec peine plusieurs caractères; maisnesachant pas lireelle ne put en comprendre le sens. Épuisépar cet effortle colonel laissa le portefeuille dans la main de lafemme Pietriqu'il serra avec force en la regardant d'un airsinguliercomme s'il voulait lui direce sont les paroles dutémoin: « C'est importantc'est le nom de mon assassin!»

La femmePietri montait au village lorsqu'elle rencontra M. le maire Barriciniavec son fils Vincentello. Alors il était presque nuit. Elleconta ce qu'elle avait vu. M. le maire prit le portefeuilleetcourut à la mairie ceindre son écharpe et appeler sonsecrétaire et la gendarmerie. Restée seule avec lejeune VincentelloMadeleine Pietri lui proposa d'aller portersecours au coloneldans le cas où il serait encore vivant;mais Vincentello répondit ques'il approchait d'un homme quiavait été l'ennemi acharné de sa familleon nemanquerait pas de l'accuser de l'avoir tué. Peu aprèsle maire arrivatrouva le colonel mortfit enlever le cadavreetdressa procès-verbal.

Malgréson troublenaturel dans cette occasionM. Barricini s'étaitempressé de mettre sous les scellés le portefeuille ducolonelet de faire toutes les recherches en son pouvoir; maisaucune n'amena de découverte importante. Lorsque vint le juged'instructionon ouvrit le portefeuilleet sur une page souilléede sang on vit quelques lettres tracées par une maindéfaillantebien lisibles pourtant. Il y avait écrit:Agosti... et le juge ne douta pas que le colonel n'eûtvoulu désigner Agostini comme son assassin. Cependant Colombadella Rebbiaappelée par le jugedemanda à examinerle portefeuille. Après l'avoir longtemps feuilleté.elle étendit la main vers le maire et écria: «Voilà l'assassin! » Alors. avec une précision etune clarté surprenantes dans le transport de douleur oùelle était plongéeelle raconta que son pèreayant reçu peu de jours auparavant une lettre de son filsl'avait brûléemais qu'avant de le faireil avaitécrit au crayonsur son portefeuille. l'adresse d'Orsoquivenait de changer de garnison. Or cette adresse ne se trouvait plusdans le portefeuilleet Colomba concluait que le maire avait arrachéle feuillet où elle était écritequi aurait étécelui-là même sur lequel son père avait tracéle nom du meurtrier; et à ce nomle maireau dire deColombaaurait substitué celui d'Agostini. Le juge vit eneffet qu'un feuillet manquait an cahier de papier sur lequel le nométait écrit; mais bientôt il remarqua que desfeuillets manquaient également dans les autres cahiers du mêmeportefeuilleet des témoins déclarèrent que lecolonel avait l'habitude de déchirer ainsi des pages de sonportefeuille lorsqu'il voulait allumer un cigare; rien de plusprobable donc qu'il eût brûlé par mégardel'adresse qu'il avait copiée. En outreon constata que lemaireaprès avoir reçu le portefeuille de la femmePietrin'aurait pu lire à cause de l'obscurité; il futprouvé qu'il ne s'était pas arrêté uninstant avant d'entrer à la mairieque le brigadier degendarmerie l'y avait accompagnéavait vu allumer une lampemettre le portefeuille dans une enveloppe et le cacheter sous sesyeux.

Lorsque lebrigadier eut terminé sa dépositionColombahorsd'elle-mêmese jeta à ses genoux et le suppliapartout ce qu'il avait de plus sacréde déclarer s'iln'avait pas laissé le maire seul un instant. Le brigadieraprès quelque hésitationvisiblement ému parl'exaltation de la jeune filleavoua qu'il était alléchercher dans une pièce voisine une feuille de grand papiermais qu'il n'était pas resté une minuteet que lemaire lui avait toujours parlé tandis qu'il cherchait àtâtons ce papier dans un tiroir. Au resteil attestait qu'àson retour le portefeuille sanglant était à la mêmeplacesur la table où le maire l'avait jeté enentrant.

M.Barricini déposa avec le plus grand calme. Il excusaitdisait-ill'emportement de mademoiselle della Rebbiaet voulaitbien condescendre à se justifier. Il prouva qu'il étaitresté toute la soirée au village; que son filsVincentello était avec lui devant la mairie au moment ducrime; enfin que son fils Orlanducciopris de la fièvre cejour-là mêmen'avait pas bougé de son lit. Ilproduisit tous les fusils de sa maisondont aucun n'avait fait feurécemment. Il ajouta qu'à l'égard duportefeuille il en avait tout de suite compris l'importance; qu'ill'avait mis sous le scellé et l'avait déposéentre les mains de son adjointprévoyant qu'en raison de soninimitié avec le colonel il pourrait être soupçonné.Enfin il rappela qu'Agostini avait menacé de mort celui quiavait écrit une lettre en son nomet insinua que cemisérableayant probablement soupçonné lecolonell'avait assassiné. Dans les moeurs des banditsunepareille vengeance pour un motif analogue n'est pas sans exemple.

Cinq joursaprès la mort du colonel della RebbiaAgostinisurpris parun détachement de voltigeursfut tuése battant endésespéré. On trouva sur lui une lettre deColomba qui l'adjurait de déclarer s'il était ou noncoupable du meurtre qu'on lui imputait. Le bandit n'ayant point faitde réponseon en conclut assez généralementqu'il n'avait pas eu le courage de dire à une fille qu'ilavait tué son père. Toutefoisles personnes quiprétendaient connaître bien le caractèred'Agostinidisaient tout bas ques'il eût tué lecolonelil s'en serait vanté. Un autre banditconnu sous lenom de Brandolaccioremit à Colomba une déclarationdans laquelle il attestait sur l'honneur l'innocence de son camarade;mais la seule preuve qu'il alléguaitc'étaitqu'Agostini ne lui avait jamais dit qu'il soupçonnât lecolonel.

Conclusionles Barricini ne furent pas inquiétés; le juged'instruction combla le maire d'éloges et celui-ci couronna sabelle conduite en se désistant de toutes ses prétentionssur le ruisseau pour lequel il était en procès avec lecolonel della Rebbia.

Colombaimprovisasuivant l'usage du paysune ballata devant lecadavre de son pèreen présence de ses amis assemblés.Elle y exhala toute sa haine contre les Barricini et les accusaformellement de l'assassinatles menaçant aussi de lavengeance de son frère. C'était cette ballatadevenue très populaireque le matelot chantait devant missLydia. En apprenant la mort de son pèreOrsoalors dans lenord de la Francedemanda un congémais ne put l'obtenir.D'abordsur une lettre de sa soeuril avait cru les Barricinicoupablesmais bientôt il reçut copie de toutes lespièces de l'instructionet une lettre particulière dujuge lui donna à peu près la conviction que le banditAgostini était le seul coupable. Une fois tous les trois moisColomba lui écrivait pour lui répéter sessoupçonsqu'elle appelait des preuves. Malgré luicesaccusations faisaient bouillonner son sang corseet parfois iln'était pas éloigné de partager les préjugésde sa soeur. Cependanttoutes les fois qu'il lui écrivaitillui répétait que ses allégations n'avaient aucunfondement solide et ne méritaient aucune créance. Illui défendait mêmemais toujours en vainde lui enparler davantage. Deux années se passèrent de la sorteau bout desquelles il fut mis en demi-soldeet alors il pensa àrevoir son paysnon point pour se venger sur des gens qu'il croyaitinnocentsmais pour marier sa soeur et vendre ses petitespropriétéssi elles avaient assez de valeur pour luipermettre de vivre sur le continent.

CHAPITREVII

Soit quel'arrivée de sa soeur eût rappelé à Orsoavec plus de force le souvenir du toit paternelsoit qu'il souffrîtun peu devant ses amis civilisés du costume et des manièressauvages de Colombail annonça dès le lendemain leprojet de quitter Ajaccio et de retourner à Pietranera. Maiscependant il fit promettre au colonel de venir prendre un gîtedans son humble manoirlorsqu'il se rendrait à Bastiaet enrevanche il s'engagea à lui faire tirer daimsfaisanssangliers et le reste.

La veillede son départau lieu d'aller à la chasseOrsoproposa une promenade au bord du golfe. Donnant le bras à missLydiail pouvait causer en toute libertécar Colomba étaitrestée à la ville pour faire ses empletteset lecolonel les quittait à chaque instant pour tirer des goélandset des fousà la grande surprise des passants qui necomprenaient pas qu'on perdît sa poudre pour un pareil gibier.

Ilssuivaient le chemin qui mène à la chapelle des Grecsd'où l'on a la plus belle vue de la baie; mais ils n'yfaisaient aucune attention.

- MissLydia... dit Orso après un silence assez long pour êtredevenu embarrassant; franchementque pensez-vous de ma soeur?

- Elle meplaît beaucouprépondit miss Nevil. Plus que vousajouta-t-elle en souriantcar elle est vraiment Corseet vous êtesun sauvage trop civilisé.

- Tropcivilisé!... Eh bien! malgré moije me sens redevenirsauvage depuis que j'ai mis le pied dans cette île. Milleaffreuses pensées m'agitentme tourmentent... et j'avaisbesoin de causer un peu avec vous avant de m'enfoncer dans mondésert.

- Il fautavoir du couragemonsieur; voyez la résignation de votresoeurelle vous donne l'exemple.

- Ah!détrompez-vous. Ne croyez pas à sa résignation.Elle ne m'a pas dit un seul mot encoremais dans chacun de sesregards j'ai lu ce qu'elle attend de moi.

- Queveut-elle de vous enfin?

- Oh!rien... seulement que j'essaye si le fusil de monsieur votre pèreest aussi bon pour l'homme que pour la perdrix.

- Quelleidée ! Et vous pouvez supposer cela! quand vous venez d'avouerqu'elle ne vous a encore rien dit. Mais c'est affreux de votre part.

- Si ellene pensait pas à la vengeanceelle m'aurait tout d'abordparlé de notre père; elle n'en a rien fait. Elle auraitprononcé le nom de ceux qu'elle regarde... à tortjele saiscomme ses meurtriers. Eh bien! nonpas un mot. C'est quevoyez-vousnous autres Corsesnous sommes une race rusée. Masoeur comprend qu'elle ne me tient pas complètement en sapuissanceet ne veut pas m'effrayerlorsque je puis m'échapperencore. Une fois qu'elle m'aura conduit au bord du précipicelorsque la tête me tourneraelle me poussera dans l'abîme.

Alors Orsodonna à miss Nevil quelques détails sur la mort de sonpèreet rapporta les principales preuves qui se réunissaientpour lui faire regarder Agostini comme le meurtrier.

- Rienajouta-t-iln'a pu convaincre Colomba. Je l'ai vu par sa dernièrelettre. Elle a juré la mort des Barricini; et... miss Nevilvoyez quelle confiance j'ai en vous... peut-être neseraient-ils plus de ce mondesipar un de ces préjugésqu'excuse son éducation sauvageelle ne se persuadait quel'exécution de la vengeance m'appartient en ma qualitéde chef de familleet que mon honneur y est engagé.

- Envéritémonsieur della Rebbiadit miss Nevilvouscalomniez votre soeur.

- Nonvous l'avez dit vous-même... elle est Corse... elle pensece qu'ils pensent tous. Savez-vous pourquoi j'étais si tristehier?

- Nonmais depuis quelque temps vous êtes sujet à ces accèsd'humeur noire... Vous étiez plus aimable aux premiers joursde notre connaissance.

- Hieraucontrairej'étais plus gaiplus heureux qu'àl'ordinaire. Je vous avais vue si bonnesi indulgente pour ma soeur!... Nous revenionsle colonel et moien bateau. Savez-vous ce queme dit un des bateliers dans son infernal patois: « Vous aveztué bien du gibierOrs' Anton'mais vous trouverezOrlanduccio Barricini plus grand chasseur que vous. »

- Eh bien!quoi de si terrible dans ces paroles? Avez-vous donc tant deprétentions à être un adroit chasseur?

- Maisvous ne voyez pas que ce misérable disait que je n'aurais pasle courage de tuer Orlanduccio?

-Savez-vousmonsieur della Rebbiaque vous me faites peur. Il paraîtque l'air de votre île ne donne pas seulement la fièvremais qu'il rend fou. Heureusement que nous allons bientôt laquitter.

- Pasavant d'avoir été à Pietranera. Vous l'avezpromis à ma soeur.

- Et sinous manquons à cette promessenous devrions sans doute nousattendre à quelque vengeance?

- Vousrappelez-vous ce que nous contait l'autre jour monsieur votre pèrede ces Indiens qui menacent les gouverneurs de la Compagnie de selaisser mourir de faim s'ils ne font droit à leurs requêtes?

-C'est-à-dire que vous vous laisseriez mourir de faim? J'endoute. Vous resteriez un jour sans mangeret puis mademoiselleColomba vous apporterait un bruccio si appétissantque vous renonceriez à votre projet. --

- Vousêtes cruelle dans vos railleriesmiss Nevil; vous devriez meménager. Voyezje suis seul ici. je n'avais que vous pourm'empêcher de devenir foucomme vous dites; vous étiezmon ange gardienet maintenant...

-Maintenantdit miss Lydia d'un ton sérieuxvous avezpoursoutenir cette raison si facile à ébranlervotrehonneur d'homme et de militaire et...poursuit-elle en se détournantpour cueillir une fleursi cela peut quelque chose pour vouslesouvenir de votre ange gardien.

- Ah! missNevilsi je pouvais penser que vous prenez réellement quelqueintérêt...

- Écoutezmonsieur della Rebbiadit miss Nevil un peu émuepuisquevous êtes un enfantje vous traiterai en enfant. Lorsquej'étais petite fillemère me donna un beau collier queje désirais ardemment; mais elle me dit: « Chaque foisque tu mettras ce colliersouviens-toi que tu ne sais pas encore lefrançais. » Le collier perdit à mes yeux un peude son mérite. Il était devenu pour moi comme unremords; mais je le portaiet je sus le français. Voyez-vouscette bague? c'est un scarabée égyptien trouvés'il vous plaîtdans une pyramide. Cette figure bizarrequevous prenez peut-être pour une bouteillecela veut dire lavie humaine. Il y a dans mon pays des gens qui trouveraientl'hiéroglyphe très bien approprié. Celui-ciquivient aprèsc'est un bouclier avec un bras tenant une lance:cela veut dire combatbataille. Donc la réunion desdeux caractères forme cette deviseque je trouve assez belle:La vie est un combat. Ne vous avisez pas de croire que jetraduis les hiéroglyphes couramment c'est un savant en usqui m'a expliqué ceux-là. Tenezje vous donne monscarabée. Quand vous aurez quelque mauvaise penséecorseregardez mon talisman et dites-vous qu'il faut sortirvainqueur de la bataille que nous livrent les mauvaises passions. -Maisen véritéje ne prêche pas mal.

- Jepenserai à vousmiss Nevilet je me dirai...

-Dites-vous ne vous avez une amie qui serait désolée...de... vous savoir pendu. Cela ferait d'ailleurs trop de peine àmessieurs les caporaux vos ancêtres.

Àces motselle quitta en riant le bras d'Orsoetcourant vers sonpère:

- Papadit-ellelaissez là ces pauvres oiseauxet venez avec nousfaire de la poésie dans la grotte de Napoléon.

CHAPITREVIII

Il y atoujours quelque chose de solennel dans un départmêmequand on se quitte pour peu de temps. Orso devait partir avec sasoeur de très bon matinet la veille au soir il avait priscongé dé miss Lydiacar il n'espérait pas qu'ensa faveur elle fît exception à ses habitudes de paresse.Leurs adieux avaient été froids et graves. Depuis leurconversation au bord de la mermiss Lydia craignait d'avoir montréà Orso un intérêt peut-être trop vifetOrsode son côtéavait sur le coeur ses railleries etsurtout son ton de légèreté. Un moment il avaitcru démêler dans les manières de la jeuneAnglaise un sentiment d'affection naissante; maintenantdéconcertépar ses plaisanteriesil se disait qu'il n'était à sesyeux qu'une simple connaissancequi bientôt serait oubliée.Grande fut donc sa surprise lorsque le matinassis à prendredu café avec le colonelil vit entrer miss Lydia suivie de sasoeur. Elle s'était levée à cinq heuresetpour une Anglaisepour miss Nevil surtoutl'effort étaitassez grand pour qu'il en tirât quelque vanité.

- Je suisdésolé que vous vous soyez dérangée simatindit Orso. C'est ma soeur sans doute qui vous aura réveilléemalgré mes recommandationset vous devez bien nous maudire.Vous me souhaitez déjà pendu peut-être?

- Nonditmiss Lydia fort bas et en italienévidemment pour que sonpère ne l'entendit pas. Mais vous m'avez boudée hierpour mes innocentes plaisanterieset je ne voulais pas vous laisseremporter un souvenir mauvais de votre servante. Quelles terriblesgens vous êtesvous autres Corses! Adieu donc; àbientôtj'espère.

Et ellelui tendit la main.

Orso netrouva qu'un soupir pour réponse. Colomba s'approcha de luile mena dans l'embrasure d'une fenêtreeten lui montrantquelque chose qu'elle tenait sous son mezzarolui parla un moment àvoix basse.

- Masoeurdit Orso à miss Nevilveut vous faire un singuliercadeaumademoiselle; mais nous autres Corsesnous n'avons pasgrand'chose à donner...excepté notre affection...que le temps n'efface pas. Ma soeur me dit que vous avez regardéavec curiosité ce stylet. C'est une antiquité dans lafamille. Probablement il pendait autrefois à la ceinture d'unde ces caporaux à qui je dois le bonheur de votreconnaissance. Colomba le croit si précieux qu'elle m'a demandéma permission pour vous le donneret moi je ne sais trop si je doisl'accordercar j'ai peur que vous ne vous moquiez de nous.

- Cestylet est charmantdit miss Lydia; mais c'est une arme de famille;je ne puis l'accepter.

- Ce n'estpas le stylet de mon pères'écria vivement Colomba. Ila été donné à un des grands-parents de mamère par le roi Théodore. Si mademoiselle l'accepteelle nous fera bien plaisir.

- Voyezmiss Lydiadit Orsone dédaignez pas le stylet d'un roi.

Pour unamateurles reliques du roi Théodore sont infiniment plusprécieuses que celles du plus puissant monarque. La tentationétait forteet miss Lydia voyait déjà l'effetque produirait cette arme posée sur une table en laque dansson appartement de Saint-James's-Place.

- Maisdit-elle en prenant le stylet avec l'hésitation de quelqu'unqui veut accepteret adressant le plus aimable de ses sourires àColombachère mademoiselle Colomba... je ne puis... jen'oserais vous laisser partir ainsi désarmée.

- Monfrère est avec moidit Colomba d'un ton fieret nous avonsle bon fusil que votre père nous a donné. Orsovousl'avez chargé à balle?

Miss Nevilgarda le styletet Colombapour conjurer le danger qu'on court àdonner des armes coupantes ou perçantes à ses amisexigea un sou en payement.

Il fallutpartir enfin. Orso serra encore une fois la main de miss Nevil;Colomba l'embrassapuis après vint offrir ses lèvresde rose au coloneltout émerveillé de la politessecorse. De la fenêtre du salonmiss Lydia vit le frèreet la soeur monter à cheval. Les yeux de Colomba brillaientd'une joie maligne qu'elle n'y avait point encore remarquée.Cette grande et forte femmefanatique de ses idées d'honneurbarbarel'orgueil sur le frontles lèvres courbéespar un sourire sardoniqueemmenant ce jeune homme armé commepour une expédition sinistrelui rappela les craintes d'Orsoet elle crut voir son mauvais génie l'entraînant àsa perte. Orsodéjà à chevalleva la têteet l'aperçut. Soit qu'il eût deviné sa penséesoit pour lui dire un dernier adieuil prit l'anneau égyptienqu'il avait suspendu à un cordonet le porta à seslèvres. Miss Lydia quitta la fenêtre en rougissant;puiss'y remettant presque aussitôtelle vit les deux Corsess'éloigner rapidement au galop de leurs petits poneyssedirigeant vers les montagnes. Une demi-heure aprèslecolonelau moyen de sa lunetteles lui montra longeant le fond dugolfeet elle vit qu'Orso tournait fréquemment la têtevers la ville. Il disparut enfin derrière les marécagesremplacés aujourd'hui par une belle pépinière.

MissLydiaen se regardant dans sa glacese trouva pâle.

- Que doitpenser de moi ce jeune homme? dit-elleet moi que pensé-je delui? et pourquoi y pensé-je?... Une connaissance de voyage!...Que suis-je venue faire en Corse?... Oh! je ne l'aime point... Nonnon; d'ailleurs cela est impossible... Et Colomba... Moi labelle-soeur d'une vocératrice! qui porte un grand stylet! - Etelle s'aperçut qu'elle tenait à la main celui du roiThéodore. Elle le jeta sur sa toilette. - Colomba àLondresdansant à Almack's!... Quel lion grand Dieu! àmontrer!... C'est qu'elle ferait fureur peut-être... Il m'aimej'en suis sûre... C'est un héros de roman dont j'aiinterrompu la carrière aventureuse... Mais avait-il réellementenvie de venger son père à la corse?... C'étaitquelque chose entre un Conrad et un dandy... J'en ai fait un purdandyet un dandy qui a un tailleur corse!... » --

Elle sejeta sur son lit et voulut dormirmais cela lui fut impossible; etje n'entreprendrai pas de continuer son monologuedans lequel ellese dit plus de cent fois que M. della Rebbia n'avait étén'était et ne serait jamais rien pour elle.

CHAPITREIX

CependantOrso cheminait avec sa soeur. Le mouvement rapide de leurs chevauxles empêcha d'abord de se parler; maislorsque les montéestrop rudes les obligeaient d'aller au pasils échangeaientquelques mots sur les amis qu'ils venaient de quitter. Colombaparlait avec enthousiasme de la beauté de miss Nevilde sesblonds cheveuxde ses gracieuses manières. Puis elledemandait si le colonel était aussi riche qu'il le paraissaitsi mademoiselle Lydia était fille unique.

- Ce doitêtre un bon partidisait-elle. Son père acomme ilsemblebeaucoup d'amitié pour vous...

EtcommeOrso ne répondait rienelle continuait:

- Notrefamille a été riche autrefoiselle est encore des plusconsidérées de l'île. Tous ces signorisont des bâtards. Il n'y a plus de noblesse que dans lesfamilles caporaleset vous savezOrsoque vous descendez despremiers caporaux de l'île. Vous savez que notre famille estoriginaire d'au delà des montset ce sont les guerresciviles qui nous ont obligés à passer de ce côté-ci.Si j'étais à votre placeOrsoje n'hésiteraispasje demanderais miss Nevil à son père... (Orsolevait les épaules.) De sa dot j'achèterais les bois dela Falsetta et les vignes en bas de chez nous; jebâtirais unebelle maison en pierres de tailleet j'élèverais d'unétage la vieille tour où Sambucuccio a tué tantde Maures au temps du comte Henri le bel Missere . --

- Colombatu es une follerépondait Orso en galopant.

- Vousêtes hommeOrs' Anton'et vous savez sans doute mieux qu'unefemme ce que vous avez à faire. Mais je voudrais bien savoirce que cet Anglais pourrait objecter contre notre alliance. Y a-t-ildes caporaux en Angleterre?...

Aprèsune assez longue traitedevisant de la sortele frère et lasoeur arrivèrent à un petit villagenon loin deBocognanooù ils s'arrêtèrent pour dîneret passer la nuit chez un ami de leur famille. Ils y furent reçusavec cette hospitalité corse qu'on ne peut apprécierque lorsqu'on l'a connue. Le lendemainleur hôtequi avaitété compère de madame della Rebbialesaccompagna jusqu'à une lieue de sa demeure.

-Voyez-vous ces bois et ces maquisdit-il à Orso au moment dese séparer: un homme qui aurait fait un malheur y vivrait dixans en paix sans que les gendarmes ou voltigeurs vinssent lechercher. Ces bois touchent à la forêt de Vizzavona; etlorsqu'on a des amis à Bocognano ou aux environson n'ymanque de rien. Vous avez là un beau fusilil doit porterloin. Sang de la Madone! quel calibre! On peut tuer avec cela mieuxque des sangliers.

Orsorépondit froidement que son fusil était anglais etportait le plomb très loin. On s'embrassaet chacun continuasa route.

Déjànos voyageurs n'étaient plus qu'à une petite distancede Pietraneralorsqueà l'entrée d'une gorge qu'ilfallait traverserils découvrirent sept ou huit hommes armésde fusilsles uns assis sur des pierresles autres couchéssur l'herbequelques-uns debout et semblant faire le guet. Leurschevaux paissaient à peu de distance. Colomba les examina uninstant avec une lunette d'approchequ'elle tira d'une des grandespoches de cuir que tous les Corses portent en voyage.

- Ce sontnos gens! s'écria-t-elle d'un air joyeux. Pieruccio a bienfait sa commission.

- Quellesgens? demanda Orso.

- Nosbergersrépondit-elle. Avant-hier soirj'ai fait partirPieruccioafin qu'il réunît ces brèves gens pourvous accompagner à votre maison. Il ne convient pas que vousentriez à Pietranera sans escorteet vous devez savoird'ailleurs que les Barricini sont capables de tout.

- Colombadit Orso d'un ton sévèreje t'avais priée biendes fois de ne plus me parler des Barricini ni de tes soupçonssans fondement. Je ne me donnerai certainement pas le ridicule derentrer chez moi avec cette troupe de fainéantset je suistrès mécontent que tu les aies rassemblés sansm'en prévenir.

- Monfrèrevous avez oublié votre pays. C'est à moiqu'il appartient de vous garder lorsque votre imprudence vous expose.J'ai dû faire ce que j'ai fait.

En cemomentles bergersles ayant aperçuscoururent àleurs chevaux et descendirent au galop à leur rencontre.

- EvvivaOrs' Anton'! s'écria un vieillard robuste à barbeblanchecouvertmalgré la chaleurd'une casaque àcapuchonde drap corseplus épais que la toison de seschèvres. C'est le vrai portrait de son pèreseulementplus grand et plus fort. Quel beau fusil! On en parlera de ce fusilOrs' Anton'.

- EvvivaOrs' Anton'! répétèrent en choeur tous lesbergers. Nous savions bien qu'il reviendrait à la fin!

- Ah! Ors'Anton'disait un grand gaillard au teint couleur de briquequevotre père aurait de joie s'il était ici pour vousrecevoir! Le cher homme! Vous le verriezs'il avait voulu me croires'il m'avait laissé faire l'affaire de Giudice... Le bravehomme! Il ne m'a pas cru; il sait bien maintenant que j'avais raison.

- Bon!reprit le vieillardGiudice ne perdra rien pour attendre.

- EvvivaOrs' Anton'!

Et unedouzaine de coups de fusil accompagnèrent cette acclamation.

Orsodetrès mauvaise humeur au centre de ce groupe d'hommes àcheval parlant tous ensemble et se pressant pour lui donner la maindemeura quelque temps sans pouvoir se faire entendre. Enfinprenantl'air qu'il avait en tête de son peloton lorsqu'il luidistribuait les réprimandes et les jours de salle de police:

- Mesamisdit-ilje vous remercie de l'affection que vous me montrezdecelle que vous portiez à mon père; mais j'entendsjeveuxque personne ne me donne de conseils. Je sais ce que j'ai àfaire.

- Il araisonil a raison! s'écrièrent les bergers. Voussavez bien que vous pouvez compter sur nous.

- Ouij'ycompte: mais je n'ai besoin de personne maintenantet nul danger nemenace ma maison. Commencez par faire demi-touret allez-vous-en àvos chèvres. Je sais le chemin de Pietraneraet je n'ai pasbesoin de guides.

- N'ayezpeur de rienOrs' Anton'dit le vieillard; ils n'oseraient semontrer aujourd'hui. La souris rentre dans son trou lorsque revientle matou.

- Matoutoi-mêmevieille barbe blanche! dit Orso. Commentt'appelles-tu?

- Eh quoi!vous ne me connaissez pasOrs' Anton'moi qui vous ai portéen croupe si souvent sur mon mulet qui mord? Vous ne connaissez pasPolo Griffo? Brave hommevoyez-vousqui est aux della Rebbia corpset âme. Dites un motet quand votre gros fusil parleracevieux mousquetvieux comme son maîtrene se taira pas.Comptez-yOrs' Anton'.

- Bienbien; maisde par tous les diablesallez-vous-en et laissez-nouscontinuer notre route.

Lesbergers s'éloignèrent enfinse dirigeant au grand trotvers le village; mais de temps en temps ils s'arrêtaient surtous les points élevés de la routecomme pour examiners'il n'y avait point quelque embuscade cachéeet toujours ilsse tenaient assez rapprochés d'Orso et de sa soeur pour êtreen mesure de leur porter secours au besoin.

Et levieux Polo Griffo disait à ses compagnons:

- Je lecomprends! Je le comprends! Il ne dit pas ce qu'il veut fairemaisil le fait. C'est le vrai portrait de son père. Bien! dis quetu n'en veux à personne! tu as fait un voeu à sainteNega . Bravo! Moi je ne donnerais pas une figue de la peau dumaire. Avant un mois on n'en pourra pas faire une outre. --

Ainsiprécédé par cette troupe d'éclaireursledescendant des della Rebbia entra dans son village et gagna le vieuxmanoir des caporauxses aïeux. Les rebbianisteslongtempsprivés de chefs'étaient portés en masse àsa rencontreet les habitants du villagequi observaient laneutralitéétaient tous sur le pas de leurs portespour le voir passer. Les barricinistes se tenaient dans leurs maisonset regardaient par les fentes de leurs volets.

Le bourgde Pietranera est très irrégulièrement bâticomme tous les villages de la Corsecar pour voir une rueil fautaller à Cargesebâti par M. de Marboeuf. Les maisonsdispersées au hasard et sans le moindre alignementoccupentle sommet d'un petit plateauou plutôt d'un palier de lamontagne. Vers le milieu du bourg s'élève un grandchêne vertet auprès on voit une auge en granitoùun tuyau en bois apporte l'eau d'une source voisine. Ce monumentd'utilité publique fut construit à frais communs parles della Rebbia et les Barricini; mais on se tromperait fort si l'ony cherchait un indice de l'ancienne concorde des deux familles. Aucontrairec'est une oeuvre de leur jalousie. Autrefoisle coloneldella Rebbia ayant envoyé au conseil municipal de sa communeune petite somme pour contribuer à l'érection d'unefontainel'avocat Barricini se hâta d'offrir un don semblableet c'est à ce combat de générosité quePietranera doit son eau. Autour du chêne vert et de lafontaineil y a un espace vide qu'on appelle la placeet oùles oisifs se rassemblent le soir. Quelquefois on y joue aux cartesetune fois l'andans le carnavalon y danse. Aux deux extrémitésde la place s'élèvent des bâtiments plus hautsque largesconstruits en granit et en schiste. Ce sont les toursennemies des della Rebbia et des Barricini. Leur architecture estuniformeleur hauteur est la mêmeet l'on voit que larivalité des deux familles s'est toujours maintenue sans quela fortune décidât entre elles.

Il estpeut-être à propos d'expliquer ce qu'il faut entendrepar ce mot tour. C'est un bâtiment carré d'environquarante pieds de hautqu'en un autre pays on nommerait toutbonnement un colombier. La porteétroites'ouvre àhuit pieds du solet l'on y arrive par un escalier fort roide.Au-dessus de la porte est une fenêtre avec une espèce debalcon percé en dessous comme un mâchicoulisqui permetd'assommer sans risque un visiteur indiscret. Entre la fenêtreet la porteon voit deux écussons grossièrementsculptés. L'un portait autrefois la croix de Gènes;maistout martelé aujourd'huiil n'est plus intelligible quepour les antiquaires. Sur l'autre écusson sont sculptéesles armoiries de la famille qui possède la tour. Ajoutezpourcompléter la décorationquelques traces de balles surles écussons et les chambranles de la fenêtreet vouspouvez vous faire une idée d'un manoir du Moyen âge enCorse.

J'oubliaisde dire que les bâtiments d'habitation touchent à latouret souvent s'y rattachent par une communication intérieure.

La tour etla maison des della Rebbia occupent le côté nord de laplace de Pietranera; la tour et la maison des Barricinile côtésud. De la tour du nord jusqu'à la fontainec'est lapromenade des della Rebbiacelle des Barricini est du côtéopposé. Depuis l'enterrement de la femme du colonelonn'avait jamais vu un membre de l'une de ces deux familles paraîtresur un autre côté de la place que celui qui lui étaitassigné par une espèce de convention tacite. Pouréviter un détourOrso allait passer devant la maisondu mairelorsque sa soeur l'avertit et l'engagea à prendreune ruelle qui les conduirait à leur maison sans traverser laplace.

- Pourquoise déranger? dit Orso; la place n'est-elle pas à toutle monde? Et il poussa son cheval.

- Bravecoeur! dit tout bas Colomba... Mon pèretu seras vengé!

Enarrivant sur la placeColomba se plaça entre la maison desBarricini et son frèreet toujours elle eut l'oeil fixésur les fenêtres de ses ennemis. Elle remarqua qu'elles étaientbarricadées depuis peuet qu'on y avait pratiqué desarchere. On appelle archere d'étroitesouvertures en forme de meurtrièresménagéesentre de grosses bûches avec lesquelles on bouche la partieinférieure d'une fenêtre. Lorsqu'on craint quelqueattaqueon se barricade de la sorteet l'on peutà l'abrides bûchestirer à couvert sur les assaillants.

- Leslâches! dit Colomba. Voyezmon frèredéjàil commencent à se garder; ils se barricadent! mais il faudrabien sortir un jour!

Laprésence d'Orso sur le côté sud de la placeproduisit une grande sensation à Pietraneraet fut considéréecomme une preuve d'audace approchant de la témérité.Pour les neutres rassemblés le soir autour du chênevertce fut le texte de commentaires sans fin.

- Il estheureuxdisait-onque les fils Barricini ne soient pas encorerevenuscar ils sont moins endurants que l'avocatet peut-êtren'eussent-ils point laissé passer leur ennemi sur leur terrainsans lui faire payer la bravade.

-Souvenez-vous de ce que je vais vous direvoisinajouta unvieillard qui était l'oracle du bourg. J'ai observé lafigure de la Colomba aujourd'huielle a quelque chose dans la tête.Je sens de la poudre en l'air. Avant peuil y aura de la viande deboucherie à bon marché dans Pietranera.

CHAPITREX

Séparéfort jeune de son pèreOrso n'avait guère eu le tempsde le connaître. Il avait quitté Pietranera àquinze ans pour étudier à Piseet de là étaitentré à l'École militaire pendant que Ghilfucciopromenait en Europe les aigles impériales. Sur le continentOrso l'avait vu à de rares intervalleset en 1815 seulementil s'était trouvé dans le régiment que son pèrecommandait. Mais le colonelinflexible sur la disciplinetraitaitson fils comme tous les autres jeunes lieutenantsc'est-à-direavec beaucoup de sévérité. Les souvenirs qu'Orsoen avait conservés étaient de deux sortes. Il se lerappelait à Pietraneralui confiant son sabrelui laissantdécharger son fusil quand il revenait de la chasseou lefaisant asseoir pour la première foislui bambinà latable de famille. Puis il se représentait le colonel dellaRebbia l'envoyant aux arrêts pour quelque étourderieetne l'appelant jamais que lieutenant della Rebbia:

-Lieutenant della Rebbiavous n'êtes pas à votre placede batailletrois jours d'arrêts. - Vos tirailleurs sont àcinq mètres trop loin de la réservecinq joursd'arrêts. - Vous êtes en bonnet de police à midicinq minuteshuit jours d'arrêts.

Une seulefoisaux Quatre-Brasil lui avait dit:

- TrèsbienOrso; mais de la prudence.

Au resteces derniers souvenirs n'étaient point ceux que lui rappelaitPietranera. La vue des lieux familiers à son enfancelesmeubles dont se servait sa mèrequ'il avait tendrement aiméeexcitaient en son âme une foule d'émotions douces etpénibles; puisl'avenir sombre qui se préparait pourluil'inquiétude vague que sa soeur lui inspiraitetpar-dessus toutl'idée que miss Nevil allait venir dans samaisonqui lui paraissait aujourd'hui si petitesi pauvresi peuconvenable pour une personne habituée au luxele méprisqu'elle en concevrait peut-êtretoutes ces penséesformaient un chaos dans sa tête et lui inspiraient un profonddécouragement.

Ils'assitpour souperdans un grand fauteuil de chêne noircioù son père présidait les repas de familleetsourit en voyant Colomba hésiter à se mettre àtable avec lui. Il lui sut bon gré d'ailleurs du silencequ'elle observa pendant le souper et de la prompte retraite qu'ellefit ensuitecar il se sentait trop ému pour résisteraux attaques qu'elle lui préparait sans doute; mais Colomba leménageait et voulait lui laisser le temps de se reconnaître.La tête appuyée sur sa mainil demeura longtempsimmobilerepassant dans son esprit les scènes des quinzederniers jours qu'il avait vécu. Il voyait avec effroi cetteattente où chacun semblait être de sa conduite àl'égard des Barricini. Déjà il s'apercevait quel'opinion de Pietranera commençait à être pourlui celle du monde. Il devait se venger sous peine de passer pour unlâche. Mais sur qui se venger? Il ne pouvait croire lesBarricini coupables de meurtre. À la vérité ilsétaient les ennemis de sa famillemais il fallait lespréjugés grossiers de ses compatriotes pour leurattribuer un assassinat. Quelquefois il considérait letalisman de miss Nevilet en répétait tout bas ladevise: « La vie est un combat! » Enfin il se dit d'unton ferme: « J'en sortirai vainqueur! » Sur cette bonnepensée il se levaetprenant la lampeil allait monter danssa chambrelorsqu'on frappa à la porte de la maison. L'heureétait indue pour recevoir une visite. Colomba parut aussitôtsuivie de la femme qui les servait.

- Ce n'estriendit-elle en courant à la porte. Cependantavantd'ouvrirelle demanda qui frappait. Une voix douce répondit:

- C'estmoi.

Aussitôtla barre de bois placée en travers de la porte fut enlevéeet Colomba reparut dans la salle à manger suivie d'une petitefille de dix ans à peu prèspieds nusen haillonslatête couverte d'un mauvais mouchoirde dessous lequels'échappaient de longues mèches de cheveux noirs commel'aile d'un corbeau. L'enfant était maigrepâlelapeau brûlée par le soleil; mais dans ses yeux brillaitle feu de l'intelligence. En voyant Orsoelle s'arrêtatimidement et lui fit une révérence à lapaysanne; puis elle parla bas à Colombaet lui mit entre lesmains un faisan nouvellement tué.

- MerciChilidit Colomba. Remercie ton oncle. Il se porte bien?

- Fortbienmademoiselleà vous servir. Je n'ai pu venir plus tôtparce qu'il a bien tardé. Je suis restée trois heuresdans le maquis à l'attendre.

- Et tun'as pas soupé?

- Dame!nonmademoiselleje n'ai pas eu le temps.

- On va tedonner à souper. Ton oncle a-t-il du pain encore?

- Peumademoiselle; mais c'est de la poudre surtout qui lui manque. Voilàles châtaignes venueset maintenant il n'a plus besoin que depoudre.

- Je vaiste donner un pain pour lui et de la poudre. Dis-lui qu'il la ménageelle est chère.

- Colombadit Orso en françaisà qui donc fais-tu ainsi lacharité?

- Àun pauvre bandit de ce villagerépondit Colomba dans la mêmelangue. Cette petite est sa nièce.

- Il mesemble que tu pourrais mieux placer tes dons. Pourquoi envoyer de lapoudre à un coquin qui s'en servira pour commettre des crimes?Sans cette déplorable faiblesse que tout le monde paraîtavoir ici pour les banditsil y a longtemps qu'ils auraient disparude la Corse.

- Les plusméchants de notre pays ne sont pas ceux qui sont à lacampagne . --

-Donne-leur du pain si tu veuxon n'en doit refuser àpersonne; mais je n'entends pas qu'on leur fournisse des munitions.

- Monfrèredit Colomba d'un ton gravevous êtes le maîtreiciet tout vous appartient dans cette maison; maisje vous enpréviensje donnerai mon mezzaro à cette petite fillepour qu'elle le vendeplutôt que de refuser de la poudre àun bandit. Lui refuser de la poudre! mais autant vaut le livrer auxgendarmes. Quelle protection a-t-il contre euxsinon ses cartouches?

La petitefille cependant dévorait avec avidité un morceau depainet regardait attentivement tour à tour Colomba et sonfrèrecherchant à comprendre dans leurs yeux le sensde ce qu'ils disaient.

- Etqu'a-t-il fait enfin ton bandit? Pour quel crime s'est-il jetédans le maquis?

-Brandolaccio n'a point commis de crimes'écria Colomba. Il atué Giovan' Opizzoqui avait assassiné son pèrependant que lui était à l'armée.

Orsodétourna la têteprit la lampeetsans répondremonta dans sa chambre. Alors Colomba donna poudre et provisions àl'enfantet la reconduisit jusqu'à la porte en lui répétant:

- Surtoutque ton oncle veille bien sur Orso!

CHAPITREXI

Orso futlongtemps à s'endormiret par conséquent s'éveillatarddu moins pour un Corse. À peine levéle premierobjet qui frappa ses yeuxce fut la maison de ses ennemis et lesarchere qu'ils venaient d'y établir. Il descendit etdemanda sa soeur.

- Elle està la cuisine qui fond des balleslui répondit laservante Saveria.

Ainsiilne pouvait faire un pas sans être poursuivi par l'image de laguerre.

Il trouvaColomba assise sur un escabeauentourée de ballesnouvellement fonduescoupant les jets de plomb.

- Quediable fais-tu là? lui demanda son frère.

- Vousn'aviez point de balles pour le fusil du colonelrépondit-ellede sa voix douce; j'ai trouvé un moule de calibreet vousaurez aujourd'hui vingt-quatre cartouchesmon frère.

- Je n'enai pas besoinDieu merci!

- Il nefaut pas être pris au dépourvuOrs' Anton'. Vous avezoublié votre pays et les gens qui vous entourent.

- Jel'aurais oublié que tu me le rappellerais bien vite. Dis-moin'est-il pas arrive une grosse malle il y a quelques jours?

- Ouimonfrère. Voulez-vous que je la monte dans votre chambre?

- Toi lamonter! mais tu n'aurais jamais la force de la soulever... N'y a-t-ilpas ici quelque homme pour le faire?

- Je nesuis pas si faible que vous le pensezdit Colombaen retroussantses manches et découvrant un bras blanc et rondparfaitementformémais qui annonçait une force peu commune.AllonsSaveriadit-elle à la servanteaide-moi.

Déjàelle enlevait seule la lourde mallequand Orso s'empressa del'aider.

- Il y adans cette mallema chère Colombadit-ilquelque chose pourtoi. Tu m'excuseras si je te fais de si pauvres cadeauxmais labourse d'un lieutenant en demi-solde n'est pas trop bien garnie.

Enparlantil ouvrait la malle et en retirait quelques robesun châleet d'autres objets à l'usage d'une jeune personne.

- Que debelles choses! s'écria Colomba. Je vais bien vite les serrerde peur qu'elles ne se gâtent. Je les garderai pour ma noceajouta-t-elle avec un sourire tristecar maintenant je suis endeuil.

Et ellebaisa la main de son frère.

- Il y ade l'affectationma soeurà garder le deuil si longtemps.

- Je l'aijurédit Colomba d'un ton ferme. Je ne quitterai le deuil...

Et elleregardait par la fenêtre la maison des Barricini.

- Que lejour où tu te marieras? dit Orso cherchant à éviterla fin de la phrase.

- Je ne memarieraidit Colombaqu'à un homme qui aura fait troischoses...

Et ellecontemplait toujours d'un air sinistre la maison ennemie.

- Joliecomme tu esColombaje m'étonne que tu ne sois pas déjàmariée. Allonstu me diras qui te fait la cour. D'ailleursj'entendrai bien les sérénades. Il faut qu'elles soientbelles pour plaire à une grande voceratrice comme toi.

- Quivoudrait d'une pauvre orpheline?... Et puis l'homme qui me feraquitter mes habits de deuil fera prendre le deuil aux femmes delà-bas.

«Cela devient de la folie »se dit Orso.

Mais il nerépondit rien pour éviter toute discussion.

- Monfrèredit Colomba d'un ton de câlineriej'ai aussiquelque chose à vous offrir. Les habits que vous avez làsont trop beaux pour ce pays-ci. Votre jolie redingote serait enpièces au bout de deux jours si vous la portiez dans lemaquis. Il faut la garder pour quand viendra miss Nevil.

Puisouvrant une armoireelle en tira un costume complet de chasseur.

- Je vousai fait une veste de velourset voici un bonnet comme en portent nosélégants; je l'ai brodé pour vous il y a bienlongtemps. Voulez-vous essayer cela?

Et ellelui faisait endosser une large veste de velours vert ayant dans ledos une énorme poche. Elle lui mettait sur la tête unbonnet pointu de velours noir brodé en jais et en soiede lamême couleuret terminé par une espèce dehouppe.

- Voici lacartouchière de notre pèredit-elleson styletest dans la poche de votre veste. Je vais vous chercher le pistolet.

- J'ail'air d'un vrai brigand de l'Ambigu-Comiquedisait Orso en seregardant dans un petit miroir que lui présentait Saveria.

- C'estque vous avez tout à fait bonne façon comme celaOrs'Anton'disait la vieille servanteet le plus beau pointude Bocognano ou de Bastolica n'est pas plus brave! --

Orsodéjeuna dans son nouveau costumeet pendant le repas il dit àsa soeur que sa malle contenait un certain nombre de livresque sonintention était d'en faire venir de France et d'Italieet dela faire travailler beaucoup.

- Car ilest honteuxColombaajouta-t-ilqu'une grande fille comme toi nesache pas encore des choses quesur le continentles enfantsapprennent en sortant de nourrice.

- Vousavez raisonmon frèredisait Colomba; je sais bien ce qui memanqueet je ne demande pas mieux que d'étudiersurtout sivous voulez bien me donner des leçons.

Quelquesjours se passèrent sans que Colomba prononçât lenom des Barricini. Elle était toujours aux petits soins pourson frèreet lui parlait souvent de miss Nevil. Orso luifaisait lire des ouvrages français et italienset il étaitsurpris tantôt de la justesse et du bon sens de sesobservationstantôt de son ignorance profonde des choses lesplus vulgaires.

Un matinaprès déjeunerColomba sortit un instantetau lieude revenir avec un livre et du papierparut avec son mezzaro sur latête. Son air était plus sérieux encore que decoutume.

- Monfrèredit-elleje vous prierai de sortir avec moi.

- Oùveux-tu que je t'accompagne? dit Orso en lui offrant son bras.

- Je n'aipas besoin de votre brasmon frèremais prenez votre fusilet votre boîte à cartouches. Un homme ne doit jamaissortir sans ses armes.

- Àla bonne heure! Il faut se conformer à la mode. Oùallons-nous?

Colombasans répondreserra le mezzaro autour de sa têteappela le chien de gardeet sortit suivie de son frère.S'éloignant à grands pas du villageelle prit unchemin creux qui serpentait dans les vignesaprès avoirenvoyé devant elle le chienà qui elle fit un signequ'il semblait bien connaître; car aussitôt il se mit àcourir en zigzagpassant dans les vignestantôt d'un côtétantôt de l'autretoujours à cinquante pas de samaîtresseet quelquefois s'arrêtant au milieu du cheminpour la regarder en remuant la queue. Il paraissait s'acquitterparfaitement de ses fonctions d'éclaireur.

- SiMuschetto aboiedit Colombaarmez votre fusilmon frèreettenez-vous immobile.

Àun demi-mille du villageaprès bien des détoursColomba s'arrêta tout à coup dans un endroit oùle chemin faisait un coude. Là s'élevait une petitepyramide de branchagesles uns vertsles autres desséchésamoncelés à la hauteur de trois pieds environ. Dusommet on voyait percer l'extrémité d'une croix de boispeinte en noir. Dans plusieurs cantons de la Corsesurtout dans lesmontagnesun usage extrêmement ancienet qui se rattachepeut-être à des superstitions du paganismeoblige lespassants à jeter une pierre ou un rameau d'arbre sur le lieuoù un homme a péri de mort violente. Pendant de longuesannéesaussi longtemps que le souvenir de sa fin tragiquedemeure dans la mémoire des hommescette offrande singulières'accumule ainsi de jour en jour. On appelle cela l'amas lemucchio d'un tel.

Colombas'arrêta devant ce tas de feuillageetarrachant une branched'arbousierl'ajouta à la pyramide.

- Orsodit-ellec'est ici - que notre père est mort. Prions pour sonâmemon frère!

Et elle semit à genoux. Orso l'imita aussitôt. En ce moment lacloche du village tinta lentementcar un homme était mortdans la nuit. Orso fondit en larmes.

Au bout dequelques minutesColomba se leval'oeil secmais la figure animée.Elle fit du pouce à la hâte le signe de croix familier àses compatriotes et qui accompagne d'ordinaire leurs sermentssolennelspuisentraînant son frèreelle reprit lechemin du village. Ils rentrèrent dans leur maison. Orso montadans sa chambre. Un instant aprèsColomba l'y suivitportantune petite cassette qu'elle posa sur la table. Elle l'ouvrit et entira une chemise couverte de larges taches de sang.

- Voici lachemise de votre pèreOrso.

Et elle lajeta sur ses genoux.

- Voici leplomb qui l'a frappé.

Et elleposa sur la chemisedeux balles oxydées.

- Orsomon frère! cria-t-elle en se précipitant dans ses braset l'étreignant avec forceOrso! tu le vengeras!

Ellel'embrassa avec une espèce de fureurbaisa les balles et lachemiseet sortit de la chambrelaissant son frère commepétrifié sur sa chaise.

Orso restaquelque temps immobilen'osant éloigner de lui cesépouvantables reliques. Enfinfaisant un effortil les remitdans la cassette et courut à l'autre bout de la chambre sejeter sur son litla tête tournée vers la murailleenfoncée dans l'oreillercomme s'il eût voulu sedérober à la vue d'un spectre. Les dernièresparoles de a soeur retentissaient sans cesse dans ses oreilleset illui semblait entendre un oracle fatalinévitablequi luidemandait du sanget du sang innocent. Je n'essayerai pas de rendreles sensations du malheureux jeune hommeaussi confuses que cellesqui bouleversent la tête d'un fou. Longtemps il demeura dans lamême position sans oser détourner la tête. Enfinil se levaferma la cassetteet sortit précipitamment de samaisoncourant la campagne et marchant devant lui sans savoir oùil allait.

Peu àpeule grand air le soulagea; il devint plus calme et examina avecquelque sang-froid sa position et lés moyens d'en sortir. Ilne soupçonnait point les Barricini de meurtreon le saitdéjàmais il les accusait d'avoir supposé lalettre du bandit Agostini; et cette lettreil le croyait du moinsavait causé la mort de son père. Les poursuivre commefaussairesil sentait que cela était impossible. Parfoissiles préjugés ou les instincts de son pays revenaientl'assaillir et lui montraient une vengeance facile au détourd'un sentieril les écartait avec horreur en pensant àses camarades de régimentaux salons de Parissurtout àmiss Nevil. Puis il songeait aux reproches de sa soeuret ce quirestait de corse dans son caractère justifiait ces reprocheset les rendait plus poignants. Un seul espoir lui restait dans cecombat entre sa conscience et ses préjugésc'étaitd'entamersous un prétexte quelconqueune querelle avec undes fils de l'avocat et de se battre en duel avec lui. Le tuer d'uneballe ou d'un coup d'épée conciliait ses idéescorses et ses idées françaises. L'expédientacceptéet méditant les moyens d'exécutionilse sentait déjà soulagé d'un grand poidslorsque d'autres pensées plus douces contribuèrentencore à calmer son agitation fébrile. Cicérondésespéré de la mort de sa fille Tulliaoubliasa douleur en repassant dans son esprit toutes les belles chosesqu'il pourrait dire à ce sujet. En discourant de la sorteM.Shandy se consola de la perte de son fils. Orso se rafraîchitle sang en pensant qu'il pourrait faire à miss Nevil untableau de l'état de son âmetableau qui ne pourraitmanquer d'intéresser puissamment cette belle personne.

Il serapprochait du villagedont il s'était fort éloignésans s'en apercevoirlorsqu'il entendit la voix d'une petite fillequi chantaitse croyant seule sans doutedans un sentier au bord dumaquis. C'était cet air lent et monotone consacré auxlamentations funèbreset l'enfant chantait: « Àmon filsmon filsen lointain pays - gardez ma croix et ma chemisesanglante... »

- Quechantes-tu làpetite? dit Orso d'un toi de colèreenparaissant tout à coup.

- C'estvousOrs' Anton'! s'écria l'enfant un peu effrayée...C'est une chanson de mademoiselle Colomba...

- Je tedéfends de la chanterdit Orso d'une voix terrible.

L'enfanttournant la tête à droite et à gauchesemblaitchercher de quel côté elle pourrait se sauveret sansdoute elle se serait enfuie si elle n'eût étéretenue par le soin de conserver un gros paquet qu'on voyait surl'herbe à ses pieds.

Orso euthonte de sa violence.

- Queportes-tu làma petite? lui demanda-t-il le plus doucementqu'il put.

Et commeChilina hésitait à répondreil souleva le lingequi enveloppait le paquetet vit qu'il contenait un pain et d'autresprovisions.

- Àqui portes-tu ce painma mignonne? lui demanda-t-il.

- Vous lesavez bienmonsieur; à mon oncle.

- Et tononcle n'est-il pas bandit?

- Pourvous servirmonsieur Ors' Anton'.

- Si lesgendarmes te rencontraientils te demanderaient où tu vas...

- Je leurdiraisrépondit l'enfant sans hésiterque je porte àmanger aux Lucquois qui coupent le maquis.

- Et si tutrouvais quelque chasseur affamé qui voulût dînerà tes dépens et te prendre tes provisions?

- Onn'oserait. Je dirais que c'est pour mon oncle.

- Eneffetil n'est point homme à se laisser prendre son dîner...Il t'aime bienton oncle?

- Oh! ouiOrs' Anton'. Depuis que mon papa est mortil a soin de la famillede ma mèrede moi et de ma petite soeur. Avant que maman fûtmaladeil la recommandait aux riches pour qu'on lui donnât del'ouvrage. Le maire me donne une robe tous les anset le curéme montre le catéchisme et à lire depuis que mon oncleleur a parlé. Mais c'est votre soeur surtout qui est bonnepour nous.

En cemoment un chien partit dans le sentiers. La petiteportant deuxdoigts à sa bouchefit entendre un sifflement aigu: aussitôtle chien vint à elle et la caressapuis s'enfonçabrusquement dans le maquis. Bientôt deux hommes mal vêtusmais bien armésse levèrent derrière une cépéeà quelques pas d'Orso. On eût dit qu'ils s'étaientavancés en rampant comme des couleuvres au milieu du fourréde cystes et de myrtes qui couvrait le terrain.

- Oh! Ors'Anton'soyez le bienvenudit le plus âgé de ces deuxhommes. Eh quoi! vous ne me reconnaissez pas?

- NonditOrso le regardant fixement.

- C'estdrôle comme une barbe et un bonnet pointu vous changent unhomme! Allonsmon lieutenantregardez bien. Avez-vous donc oubliéles anciens de Waterloo? Vous ne vous souvenez plus de BrandoSayelliqui a déchiré plus d'une cartouche àcôté de vous dans ce jour de malheur?

- Quoi!c'est toi? dit Orso. Et tu as déserté en 1816!

- Commevous ditesmon lieutenant. Damele service ennuieet puis j'avaisun compte à régler dans ce pays-ci. Ha! ha! Chilitues une brave fille. Sers-nous vitecar nous avons faim. Vous n'avezpas d'idéemon lieutenantcomme on a d'appétit dansle maquis. Qu'est-ce qui nous envoie celamademoiselle Colombaoule maire?

- Nonmononclec'est la meunière qui m'a donné cela pour vouset une couverture pour maman.

-Qu'est-ce qu'elle me veut?

- Elle ditque ses Lucquoisqu'elle a pris pour défricherlui demandentmaintenant trente-cinq sous et les châtaignesà causede la fièvre qui est dans le bas de Pietranera.

- Lesfainéants!... Je verrai. - Sans façonmon lieutenantvoulez-vous partager notre dîner? Nous avons fait de plusmauvais repas ensemble du temps de notre pauvre compatriote qu'on aréformé.

- Grandmerci. - On m'a réformé aussimoi.

- Ouijel'ai entendu dire; mais vous n'en avez pas été bienfâchéje gage. Histoire de régler votre compte àvous. - Allonscurédit le bandit à son camaradeàtable! Monsieur Orsoje vous présente monsieur le curéc'est-à-direje ne sais pas trop s'il est curémaisil en a la science.

- Unpauvre étudiant en théologiemonsieurdit le secondbanditqu'on a empêché de suivre sa vocation. Qui sait?J'aurais pu être papeBrandolaccio.

- Quellecause a donc privé l'Église de vos lumières?demanda Orso.

- Un rienun compte à réglercomme dit mon ami Brandolacciounesoeur à moi qui avait fait des folies pendant que je dévoraisles bouquins à l'université de Pise. Il me fallutretourner au pays pour la marier. Mais le futurtrop pressémeurt de la fièvre trois jours avant mon arrivée. Jem'adresse alorscomme vous eussiez fait à ma placeau frèredu défunt. On me dit qu'il était marié. Quefaire?

- Eneffetcela était embarrassant. Que fîtes-vous?

- Ce sontde ces cas où il faut en venir à la pierre àfusil . --

-C'est-à-dire que...

- Je luimis une balle dans la têtedit froidement le bandit.

Orso fitun mouvement d'horreurCependant la curiosité. et peut-êtreaussi le désir de retarder le moment où il faudraitrentrer chez luile firent rester à sa place et continuer laconversation avec ces deux hommesdont chacun avait au moins unassassinat sur la conscience.

Pendantque son camarade parlaitBrandolaccio mettait devant lui du pain etde la viande; il se servit lui-mêmepuis il fit la part de sonchienqu'il présenta à Orso sous le nom de Bruscocomme doué du merveilleux instinct de reconnaître unvoltigeur sous quelque déguisement que ce fût. Enfin ilcoupa un morceau de pain et une tranche de jambon cru qu'il donna àsa nièce.

- La bellevie que celle de bandit! s'écria l'étudiant enthéologie après avoir mangé quelques bouchées.Vous en tâterez peut-être un jourmonsieur della Rebbiaet vous verrez combien il est doux de ne connaître d'autremaître que son caprice.

Jusque làle bandit s'était exprimé en italien; il poursuivit enfrançais:

- La Corsen'est pas un pays bien amusant pour un jeune homme; mais pour unbanditquelle différence! Les femmes sont folles de nous. Telque vous me voyezj'ai trois maîtresses dans trois cantonsdifférents. Je suis partout chez moi. Et il y en a une qui estla femme d'un gendarme.

- Voussavez bien des languesmonsieurdit Orso d'un ton grave.

- Si jeparle françaisc'est quevoyez-vousmaxima debeturpueris reverentia. Nous entendonsBrandolaccio et moique lapetite tourne bien et marche droit.

- Quandviendront ses quinze ansdit l'oncle de Chilinaje la marieraibien. J'ai déjà un parti en vue.

- C'esttoi qui feras la demande? dit Orso.

- Sansdoute. Croyez-vous que si je dis à un richard du pays: «MoiBrando Savellije verrais avec plaisir que votre fils épousâtMichelina Savelli» croyez-vous qu'il se fera tirer lesoreilles?

- Je ne lelui conseillerais pasdit l'autre bandit. Le camarade a la main unpeu lourde.

- Sij'étais un coquinpoursuivit Brandolaccioune canailleunsupposéje n'aurais qu'à ouvrir ma besaceles piècesde cent sous y pleuvraient.

- Il y adonc dans ta besacedit Orsoquelque chose qui les attire?

- Rien;mais si j'écrivaiscomme il y en a qui l'ont faitàun riche: « J'ai besoin de cent francs »il sedépêcherait de me les envoyer. Mais je suis un hommed'honneurmon lieutenant.

-Savez-vousmonsieur della Rebbiadit le bandit que son camaradeappelait le curésavez-vous quedans ce pays de moeurssimplesil y a pourtant quelques misérables qui profitent del'estime que nous inspirons au moyen de nos passe-ports (il montraitson fusil)pour tirer des lettres de change en contrefaisant notreécriture?

- Je lesaisdit Orso d'un ton brusque. Mais quelles lettres de change?

- Il y asix moiscontinua le banditque je me promenais du côtéd'Orezzaquand vint à moi un manant qui de loin m'ôteson bonnet et me dit « Ahl monsieur le curé (ilsm'appellent toujours ainsi)excusez-moidonnez-moi du temps; jen'ai pu trouver que cinquante-cinq francs; maisvraic'est tout ceque j'ai pu amasser. Moitout surpris:

-Qu'est-ce à diremaroufle! cinquante-cinq francs? lui dis-je.- Je veux dire soixante-cinqme répondit-il: mais pour centque vous me demandezc'est impossible. - Commentdrôle! je tedemande cent francs! Je ne te connais pas. »

- Alors ilme remit une lettreou plutôt un chiffon tout salepar lequelon l'invitait à déposer cent francs dans un lieu qu'onindiquaitsous peine de voir sa maison brûlée et sesvaches tuées par Giocanto Castriconic'est mon nom. Et l'onavait eu l'infamie de contrefaire ma signature! Ce qui me piqua leplusc'est que la lettre était écrite en patoispleine de fautes d'orthographe... Moi faire des fautes d'orthographe!moi qui avais tous les prix à l'université! Je commencepar donner à mon vilain un soufflet qui le fait tourner deuxfois sur lui-même. - « Ah! tu me prends pour un voleurcoquin que tu es! » lui dis-jeet je lui donne un bon coup depied où vous savez. Un peu soulagéje lui dis: «- Quand dois-tu porter cet argent au lieu désigné? -Aujourd'hui même. - Bien! va le porter. » - C'étaitau pied d'un pinet le lieu était parfaitement indiqué.Il porte l'argentl'enterre au pied de l'arbre et revient metrouver. Je m'étais embusqué aux environs. Je demeurailà avec mon homme six mortelles heures. Monsieur della Rebbiaje serais resté trois jours s'il eût fallu. Au bout desix heures paraît un Bastaccioun infâmeusurier. Il se baisse pour prendre l'argentje fais feuet jel'avais si bien ajusté que sa tête porta en tombant surles écus qu'il déterrait. « Maintenantdrôle!dis-je au paysanreprends ton argentet ne t'avise plus desoupçonner d'une bassesse Giocanto Castriconi. » Lepauvre diabletout tremblantramassa ses soixante-cinq francs sansprendre la peine de les essuyer. Il me dit mercije lui allonge unbon coup de pied d'adieuet il court encore. --

- Ah!curédit Brandolaccioje t'envie ce coup de fusil-là.Tu as dû bien rire?

- J'avaisattrapé le Bastiaccio à la tempecontinua lebanditet cela me rappela ces vers de Virgile: ... Liquefactotempora plumbo Diffiditac multâ porrectum extendit arenâ.

Liquefacto!Croyez-vousmonsieur Orsoqu'une balle de plomb se fonde par larapidité de son trajet dans l'air? Vous qui avez étudiéla balistiquevous devriez bien me dire si c'est une erreur ou unevérité?

Orsoaimait mieux discuter cette question de physique que d'argumenteravec le licencié sur la moralité de son action.Brandolaccioque cette dissertation scientifique n'amusait guèrel'interrompit pour remarquer que le soleil allait se coucher:

- Puisquevous n'avez pas voulu dîner avec nousOrs' Anton'lui dit-ilje vous conseille de ne pas faire attendre plus longtempsmademoiselle Colomba. Et puis il ne fait pas toujours bon àcourir les chemins quand le soleil est couché. Pourquoi doncsortez-vous sans fusil? Il y a de mauvaises gens dans ces environs;prenez-y garde. Aujourd'hui vous n'avez rien à craindre; lesBarricini amènent le préfet chez eux; ils l'ontrencontré sur la routeet il s'arrête un jour àPietranera avant d'aller poser à Corte une premièrepierrecomme on dit...une bêtise! Il couche ce soir chez lesBarricini; mais demain ils seront libres. Il y a Vincentelloqui estun mauvais garnementet Orlanduccioqui ne vaut guèremieux... Tâchez de les trouver séparésaujourd'hui l'undemain l'autre; mais méfiez-vousje ne vousdis que cela.

- Merci duconseildit Orso; mais nous n'avons rien à démêlerensemble; jusqu'à ce qu'ils viennent me chercherje n'ai rienà leur dire.

Le bandittira la langue de côté et la fit claquer contre sa joued'un air ironiquemais il ne répondit rien. Orso se levaitpour partir:

- Àproposdit Brandolaccioje ne vous ai pas remercié de votrepoudre; elle m'est venue bien à propos. Maintenant rien ne memanque...c'est-à-dire il me manque encore des souliers...mais je m'en ferai de la peau d'un mouflon un de ces jours.

Orsoglissa deux pièces de cinq francs dans la main du bandit.

- C'estColomba qui t'envoyait la poudre; voici pour t'acheter des souliers.

- Pas debêtisesmon lieutenants'écria Brandolaccio en luirendant les deux pièces. Est-ce que vous me prenez pour unmendiant? J'accepte le pain et la poudremais je ne veux rien autrechose.

- Entrevieux soldatsj'ai cru qu'on pouvait s'aider. Allonsadieu!

Maisavant de partiril avait mis l'argent dans la besace du bandit sansqu'il s'en fût aperçu.

- AdieuOrs' Anton'! dit le théologien. Nous nous retrouveronspeut-être au maquis un de ces jourset nous continuerons nosétudes sur Virgile.

Orso avaitquitté ses honnêtes compagnons depuis un quart d'heurelorsqu'il entendit un homme qui courait derrière lui de toutesses forces. C'était Brandolaccio.

- C'est unpeu fortmon lieutenants'écria-t-il hors d'haleineun peutrop fort! voilà vos dix francs. De la part d'un autreje nepasserais pas l'espièglerie. Bien des choses de ma part àmademoiselle Colomba. Vous m'avez tout essoufflé! Bonsoir.

CHAPITREXII

Orsotrouva Colomba un peu alarmée de sa longue absence; maisenle voyantelle reprit cet air de sérénitétriste qui était son expression habituelle. Pendant le repasdu soirils ne parlèrent que de choses indifférenteset Orsoenhardi par l'air calme de sa soeurlui raconta sarencontre avec les banditset hasarda même quelquesplaisanteries sur l'éducation morale et religieuse querecevait la petite Chilina par les soins de son oncle et de sonhonorable collèguele sieur Castriconi.

-Brandolaccio est un honnête hommedit Colomba; maispourCastriconij'ai entendu dire que c'était un homme sansprincipes.

- Jecroisdit Orsoqu'il vaut tout autant que BrandolaccioetBrandolaccio autant que lui. L'un et l'autre sont en guerre ouverteavec la société. Un premier crime les entraînechaque jour à d'autres crimes; et pourtant ils ne sontpeut-être pas aussi coupables que bien des gens qui n'habitentpas le maquis.

Un éclairde joie brilla sur le front de sa soeur.

- Ouipoursuivit Orso; ces misérables ont de l'honneur à leurmanière. C'est un préjugé cruel et non une bassecupidité qui les a jetés dans la vie qu'ils mènent.

Il y eutun moment de silence.

- Monfrèredit Colomba en lui versant du cafévous savezpeut-être que Charles-Baptiste Pietri est mort la nuit passée?Ouiil est mort de la fièvre des marais.

- Quiest-ce Pietri?

- C'est unhomme de ce bourgmari de Madeleinequi a reçu leportefeuille de notre père mourant. Sa veuve est venue meprier de paraître à sa veillée et d'y chanterquelque chose. Il convient que vous veniez aussi. Ce sont nosvoisinset c'est une politesse dont on ne peut se dispenser dans unpetit endroit comme le nôtre.

- Audiable ta veilléeColomba! Je n'aime point à voir masoeur se donner ainsi en spectacle au public.

- Orsorépondit Colombachacun honore ses morts à sa manière.La ballata nous vient de nos aïeuxet nous devons larespecter comme un usage antique. Madeleine n'a pas le donet laFiordispinaqui est la meilleure voceratrice du paysest malade. Ilfaut bien quelqu'un pour la ballata.

- Crois-tuque Charles-Baptiste ne trouvera pas son chemin dans l'autre monde sil'on ne chante de mauvais vers sur sa bière? Va à làveillée si tu veuxColomba; j'irai avec toisi tu crois queje le doivemais n'improvise pas; cela est inconvenant à tonâgeet... je t'en priema soeur.

- Monfrèrej'ai promis. C'est la coutume icivous le savezetje vous le répèteil n'y a que moi pour improviser.

- Sottecoutume!

- Jesouffre beaucoup de chanter ainsi. Cela me rappelle tous nosmalheurs. Demain j'en serai malade; mais il le faut.Permettez-le-moimon frère. Souvenez-vous qu'à Ajacciovous m'avez dit d'improviser pour amuser cette demoiselle anglaisequi se moque de nos vieux usages. Ne pourrai-je donc improviseraujourd'hui pour de pauvres gens qui m'en sauront gréet quecela aidera à supporter leur chagrin?

- Allonsfais comme tu voudrasJe gage que tu as déjà composéta ballataet tu ne veux pas la perdre.

- Nonjene pourrais pas composer cela d'avancemon frère. Je me metsdevant le mortet je pense à ceux qui restent. Les larmes meviennent aux yeuxet alors je chante ce qui me vient àl'esprit.

Tout celaétait dit avec une simplicité telle qu'il étaitimpossible de supposer le moindre amour-propre poétique chezla signora Colomba. Orso se laissa fléchir et se rendit avecsa soeur à la maison de Pietri. Le mort était couchésur une tablela figure découvertedans la plus grande piècede la maison. Portes et fenêtres étaient ouvertesetplusieurs cierges brûlaient autour de la table. À latête du mort se tenait sa veuveet derrière elle ungrand nombre de femmes occupaient tout un côté de lachambre; de l'autre étaient rangés les hommesdebouttête nuel'oeil fixé sur le cadavreobservant unprofond silence. Chaque nouveau visiteur s'approchait de la tableembrassait le mort faisait un signe de tête à saveuve et à son filspuis prenait place dans le cercle sansproférer une parole. De temps en tempsnéanmoinsundes assistants rompait le silence solennel pour adresser quelquesmots au défunt. « Pourquoi as-tu quitté ta bonnefemme? disait une commère. N'avait-elle pas bien soin de toi?Que te manquait-il? Pourquoi ne pas attendre un mois encoreta brut'aurait donné un fils? » Cet usage subsiste encore à Bocognano (1840).

Un grandjeune hommefils de Pietriserrant la main froide de son pères'écria: « Oh! pourquoi n'es-tu pas mort de la malemort?Nous t'aurions vengé! » --

Ce furentles premières paroles qu'Orso entendit en entrant. À savue le cercle s'ouvritet un faible murmure de curiositéannonça l'attente de l'assemblée excitée par laprésence de la voceratrice. Colomba embrassa la veuvepritune de ses mains et demeura quelques minutes recueillie et les yeuxbaissés. Puis elle rejeta son mezzaro en arrièreregarda fixement le mortetpenchée sur ce cadavrepresqueaussi pâle que luielle commença de la sorte:

«Charles-Baptiste! le Christ reçoive ton âme! - Vivrec'est souffrir. Tu vas dans un lieu - où il n'y a ni soleil nifroidure. - Tu n'as plus besoin de ta serpe - ni de ta lourde pioche.- Plus de travail pour toi. - Désormais tous tes jours sontdes dimanches. - Charles-Baptistele Christ ait ton âme! - Tonfils gouverne ta maison. - J'ai vu tomber le chêne - desséchépar le Libeccio. - J'ai cru qu'il était mort. - Je suisrepasséeet sa racine - avait poussé un rejeton. - Lerejeton est devenu un chêne- au vaste ombrage. - Sous sesfortes branchesMaddelèrepose-toi- et pense au chênequi n'est plus. »

IciMadeleine commença à sangloter tout hautet deux outrois hommes quidans l'occasionauraient tiré sur deschrétiens avec autant de sang-froid que sur des perdrixsemirent à essuyer de grosses larmes sur leurs joues basanées.

Colombacontinua de la sorte pendant quelque tempss'adressant tantôtau défunttantôt à sa famillequelquefoisparune prosopopée fréquente dans les ballatafaisantparler le mort lui-même pour consoler ses amis ou leur donnerdes conseils. À mesure qu'elle improvisaitsa figure prenaitune expression sublime; son teint se colorait d'un rose transparentqui faisait ressortir davantage l'éclat de ses dents et le feude ses prunelles dilatées. C'était la pythonisse surson trépied. Sauf quelques soupirsquelques sanglotsétoufféson n'eût pas entendu le plus légermurmure dans la foule qui se pressait autour d'elle. Bien que moinsaccessible qu'un autre à cette poésie sauvageOrso sesentit bientôt atteint par l'émotion générale.Retiré dans un coin obscur de la salleil pleura commepleurait le fils de Pietri.

Tout àcoup un léger mouvement se fit dans l'auditoire: le cercles'ouvritet plusieurs étrangers entrèrent. Au respectqu'on leur montraà l'empressement qu'on mit à leurfaire placeil était évident que c'étaient desgens dont la visite honorait singulièrement la maison.Cependantpar respect pour la ballatapersonne ne leur adressa laparole. Celui qui était entré le premier paraissaitavoir une quarantaine d'années. Son habit noirson rubanrouge à rosettel'air d'autorité et de confiance qu'ilportait sur sa figurefaisaient d'abord deviner le préfet.Derrière lui venait un vieillard voûtéau teintbilieuxcachant mal sous des lunettes vertes un regard timide etinquiet. Il avait un habit noir trop large pour luiet quibien quetout neuf encoreavait été évidemment faitplusieurs années auparavant. Toujours à côtédu préfeton eût dit qu'il voulait se cacher dans sonombre. Enfinaprès luientrèrent deux jeunes gens dehaute taillele teint brûlé par le soleilles jouesenterrées sous d'épais favorisl'oeil fierarrogantmontrant une impertinente curiosité. Orso avait en le tempsd'oublier les physionomies des gens de son village; mais la vue duvieillard en lunettes vertes réveilla sur-le-champ en sonesprit de vieux souvenirs. Sa présence à la suite dupréfet suffisait pour le faire reconnaître. C'étaitl'avocat Barricinile maire de Pietraneraqui venait avec ses deuxfils donner au préfet la représentation d'une ballata.Il serait difficile de définir ce qui se passa en ce momentdans l'âme d'Orso; mais la présence de l'ennemi de sonpère lui causa une espèce d'horreuretplus quejamais. il se sentit accessible aux soupçons qu'il avaitlongtemps combattus.

PourColombaà la vue de l'homme à qui elle avait voiléune haine mortellesa physionomie mobile prit aussitôt uneexpression sinistre. Elle pâlit; sa voix devint rauquele verscommencé expira sur ses lèvres... Mais bientôtreprenant sa ballataelle poursuivit avec une nouvelle véhémence:

«Quand l'épervier se lamente - devant son nid vide- lesétourneaux voltigent alentour- insultant à sadouleur. »

Ici onentendit un rire étouffé; c'étaient les deuxjeunes gens nouvellement arrivés qui trouvaient sans doute lamétaphore trop hardie.

«L'épervier se réveillerail déploiera sesaileslavera son bec dans le sang! - Et toiCharles-Baptistequetes amis - t'adressent leur dernier adieu. - Leurs larmes ont assezcoulé. - La pauvre orpheline seule ne te pleurera pas. -Pourquoi te pleurerait-elle? - Tu t'es endormi plein de jours - aumilieu de ta famille - préparé à comparaître- devant le Tout-Puissant. - L'orpheline pleure son père-surpris par de lâches assassins- frappé par derrière;- son père dont le sang est rouge - sous l'amas de feuillesvertes. - Mais elle a recueilli son sang- ce sang noble etinnocent; - elle l'a répandu sur Pietranera- pour qu'ildevînt un poison mortel. Et Pietranera restera marquée- jusqu'à ce qu'un sang coupable - ait effacé la tracedu sang innocent. »

Enachevant ces motsColomba se laissa tomber sur une chaiseellerabattit son mezzaro sur sa figureet on I'entendit sangloter. Lesfemmes en pleurs s'empressèrent autour de l'improvisatrice;plusieurs hommes jetaient des regards farouches sur le maire et sesfils; quelques vieillards murmuraient contre le scandale qu'ilsavaient occasionné par leur présence. Le fils du défuntfendit la presse et se disposait à prier le maire de vider laplace au plus vite; mais celui-ci n'avait pas attendu cetteinvitation. Il gagnait la porteet déjà ses deux filsétaient dans la rue. Le préfet adressa quelquescompliments de condoléance au jeune Pietriet les suivitpresque aussitôt. Pour Orsoil s'approcha de sa soeurluiprit le bras et l'entraîna hors de la salle.

-Accompagnez-lesdit le jeune Pietri à quelques-uns de sesamis. Ayez soin que rien ne leur arrive!

Deux outrois jeunes gens mirent précipitamment leur stylet dans lamanche gauche de leur vesteet escortèrent Orso et sa soeurjusqu'à la porte de leur maison.

CHAPITREXIII

Colombahaletanteépuiséeétait hors d'état deprononcer une parole. Sa tête était appuyée surl'épaule de son frèreet elle tenait une de ses mainsserrée entre les siennes. Bien qu'il lui sûtintérieurement assez mauvais gré de sa péroraisonOrso était trop alarmé pour lui adresser le moindrereproche. Il attendait en silence la fin de la crise nerveuse àlaquelle elle semblait en proielorsqu'on frappa à la porteet Saveria entra tout affairée annonçant: «Monsieur le Préfet! » À ce nomColomba se relevacomme honteuse de sa faiblesseet se tint debouts'appuyant sur unechaise qui tremblait visiblement sous sa main.

Le préfetdébuta par quelques excuses banales sur l'heure indue de savisiteplaignit mademoiselle Colombaparla du danger des émotionsfortesblâma la coutume des lamentations funèbres quele talent même de la voceratrice rendait encore plus péniblespour les assistants; il glissa avec adresse un léger reprochesur la tendance de la dernière improvisation. Puischangeantde ton:

- Monsieurdella Rebbiadit-ilje suis chargé de bien des complimentspour vous par vos amis anglais: miss Nevil fait mille amitiésà mademoiselle votre soeur. J'ai pour vous une lettre d'elle àvous remettre.

- Unelettre de miss Nevil? s'écria Orso.

-Malheureusement je ne l'ai pas sur moimais vous l'aurez dans cinqminutes. Son père a été souffrant. Nous avonscraint un moment qu'il n'eût gagné nos terriblesfièvres. Heureusementle voilà hors d'affaireet vousen jugerez par vous-mêmecar vous le verrez bientôtj'imagine.

- MissNevil a dû être bien inquiète?

- Parbonheur elle n'a connu le danger que lorsqu'il était déjàloin. Monsieur della Rebbiamiss Nevil m'a beaucoup parlé devous et de mademoiselle votre soeur.

Orsos'inclina.

- Elle abeaucoup d'amitié pour vous deux. Sous un extérieurplein de grâcesous une apparence de légèretéelle cache une raison parfaite.

- C'estune charmante personnedit Orso.

- C'estpresque à sa prière que je viens icimonsieur.Personne ne connaît mieux que moi une fatale histoire que jevoudrais bien n'être pas obligé de vous rappeler.Puisque monsieur Barricini est encore maire de Pietraneraet moipréfet ce départementje n'ai pas besoin de vous direle cas que je fais de certains soupçonsdontsi jesuisbien informéquelques personnes imprudentes vous ont faitpartet que vous avez repoussés je le saisavecl'indignation qu'on devait attendre de votre position et de votrecaractère.

- Colombadit Orso s'agitant sur sa chaisetu es bien fatiguée. Tudevrais aller te coucher.

Colombafit un signe de tête négatif. Elle avait repris soncalme habituel et fixait des yeux ardents sur le préfet.

- MonsieurBarricinicontinua le préfetdésirerait vivement voircesser cette espèce d'inimitié... c'est-à-direcet état d'incertitude où vous vous trouvez l'unvis-à-vis de l'autre... Pour ma partje serais enchantéde vous voir établir avec lui les rapports que doivent avoirensemble des gens faits pour s'estimer...

-Monsieurinterrompit Orso d'une voix émueje n'ai jamaisaccusé l'avocat Barricini d'avoir fait assassiner mon pèremais il a fait une action qui m'empêchera toujours d'avoiraucune relation avec lui. Il a supposé une lettre menaçanteau nom d'un certain bandit... du moins il l'a sourdement attribuéeà mon père. Cette lettre enfinmonsieuraprobablement été la cause indirecte de sa mort. »

Le préfetse recueillit un instant.

- Quemonsieur votre père l'ait crulorsqueemporté par lala vivacité de son caractèreil plaidait contremonsieur Barricinila chose est excusable; maisde votre partunsemblable aveuglement n'est plus permis. Réfléchissezdonc que Barricini n'avait point intérêt àsupposer cette lettre... Je ne vous parle pas de son caractère... vous ne le connaissez pointvous êtes prévenucontre lui... mais vous ne supposez pas qu'un homme connaissant leslois...

- Maismonsieurdit Orso en se levantveuillez songer que me dire quecette lettre n'est pas l'ouvrage de monsieur Barricinic'estl'attribuer à mon père. Son honneurmonsieurest lemien.

- Personneplus que moimonsieurpoursuivit le préfetn'est convaincude l'honneur du colonel della Rebbia... mais... l'auteur de cettelettre est connu maintenant.

- Qui?s'écria Colomba s'avançant vers le préfet.

- Unmisérablecoupable de plusieurs crimes... de ces crimes quevous ne pardonnez pasvous autres Corsesun voleurun certainTomaso Bianchià présent détenu dans lesprisons de Bastiaa révélé qu'il étaitl'auteur de cette fatale lettre.

- Je neconnais pas cet hommedit Orso. Quel aurait pu être son but?

- C'est unhomme de ce paysdit Colombafrère d'un ancien meunier ànous. C'est un méchant et un menteurindigne qu'on le croie.

- Vousallez voircontinua le préfetl'intérêt qu'ilavait dans l'affaire. Le meunier dont parle mademoiselle votre soeur- il se nommaitje croisThéodore- tenait à loyerdu colonel un moulin sur le cours d'eau dont monsieur Barricinicontestait la possession à monsieur votre père. Lecolonelgénéreux à son habitudene tiraitpresque aucun profit de son moulin. OrTomaso a cru que si monsieurBarricini obtenait le cours d'eauil aurait un loyer considérableà lui payercar on sait que monsieur Barricini aime assezl'argent. Brefpour obliger son frèreTomaso a contrefait lalettre du banditet voilà toute l'histoire. Vous savez queles liens de famille sont si puissants en Corsequ'ils entraînentquelquefois au crime... Veuillez prendre connaissance de cette lettreque m'écrit le procureur généralelle vousconfirmera ce que je viens de vous dire.

Orsoparcourut la lettre qui relatait en détail les aveux deTomasoet Colomba lisait en même temps par-dessus l'épaulede son frère.

Lorsqu'elleeut finielle s'écria:

-Orlanduccio Barricini est allé à Bastia il y a un moislorsqu'on a su que mon frère allait revenir. Il aura vu Tomasoet lui aura acheté ce mensonge.

-Mademoiselledit le préfet avec impatiencevous expliqueztout par des suppositions odieuses; est-ce le moyen de découvrirla vérité? Vousmonsieurvous êtes desang-froid; dites-moique pensez-vous maintenant? Croyez-vouscommemademoisellequ'un homme qui n'a à redouter qu'unecondamnation assez légère se charge de gaieté decoeur d'un crime de faux pour obliger quelqu'un qu'il ne connaîtpas?

Orso relutla lettre du procureur généralpesant chaque mot avecune attention extraordinaire; cardepuis qu'il avait vu l'avocatBarriciniil se sentait plus difficile à convaincre qu'il nel'eût été quelques jours auparavant. Enfin il sevit contraint d'avouer que l'explication lui paraissaitsatisfaisante. - Mais Colomba s'écria avec force:

- TomasoBianchi est un fourbe. Il ne sera pas condamnéou ils'échappera de prisonj'en suis sûre.

Le préfethaussa les épaules.

- Je vousai fait partmonsieurdit-ildes renseignements que j'ai reçus.Je me retireet je vous abandonne à vos réflexions.J'attendrai que votre raison vous ait éclairéetj'espère qu'elle sera plus puissante que les... suppositionsde votre soeur.

Orsoaprès quelques paroles pour excuser Colombarépétaqu'il croyait maintenant que Tomaso était le seul coupable.

Le préfets'était levé pour sortir.

- S'iln'était pas si tard. dit-ilje vous proposerais de venir avecmoi prendre la lettre de miss Nevil... Par la même occasionvous pourriez dire à monsieur Barricini ce que vous venez deme direet tout serait fini.

- JamaisOrso della Rebbia n'entrera chez un Barricini! s'écria Colombaavec impétuosité.

-Mademoiselle est le tintinajo de la familleà cequ'il paraîtdit le préfet d'un air de raillerie.

-Monsieurdit Colomba d'une voix fermeon vous trompe. Vous neconnaissez pas l'avocat. C'est le plus ruséle plus fourbedes hommes. Je vous en conjurene faites pas faire à Orso uneaction qui le couvrirait de honte.

- Colomba!s'écria Orsola passion te fait déraisonner.

- Orso!Orso! par la cassette que je vous ai remiseje vous en supplieécoutez-moi. Entre vous et les Barricini il y a du sang; vousn'irez pas chez eux!

- Masoeur!

- Nonmonfrèrevous n'irez pointou je quitterai cette maisonetvous ne me reverrez plus... Orsoayez pitié de moi.

Et elletomba à genoux.

- Je suisdésolédit le préfetde voir mademoiselledella Rebbia si peu raisonnable. Vous la convaincrezj'en suis sûr.

Ilentrouvrit la porte et s'arrêtaparaissant attendre qu'Orso lesuivît.

- Je nepuis la quitter maintenantdit Orso... Demainsi...

- Je parsde bonne heuredit le préfet.

- Aumoinsmon frères'écria Colomba les mains jointesattendez jusqu'à demain matin. Laissez-moi revoir les papiersde mon père... Vous ne pouvez me refuser cela.

- Eh bien!tu les verras ce soirmais au moins tu ne me tourmenteras plusensuite avec cette haine extravagante... Mille pardonsmonsieur lepréfet... Je me sens moi-même si mal à mon aise.Il vaut mieux que ce soit demain.

- La nuitporte conseildit le préfeten se retirantj'espèreque demain toutes vos irrésolutions auront cessé.

- Savérias'écria Colombaprends la lanterne et accompagne monsieur lepréfet. Il te remettra une lettre pour mon frère.

Elleajouta quelques mots que Saveria seule entendit.

- Colombadit Orso lorsque le préfet fut partitu m'as fait beaucoup depeine. Te refuseras-tu donc toujours à l'évidence?

- Vousm'avez donné jusqu'à demainrépondit-elle. J'aibien peu de tempsmais j'espère encore.

Puis elleprit un trousseau de clefs et courut dans une chambre de I'étagesupérieur. Làon l'entendit ouvrir précipitammentdes tiroirs et fouiller dans un secrétaire où lecolonel della Rebbia enfermait autrefois des papiers importants.

CHAPITREXIV

Saveriafut longtemps absenteet l'impatience d'Orso était àson comble lorsqu'elle reparut enfintenant une lettreet suivie dela petite Chilinaqui se frottait les yeuxcar elle avait étéréveillée de son premier somme.

- Enfantdit Orsoque viens-tu faire ici à cette heure?

-Mademoiselle me demanderépondit Chilina.

- Quediable lui veut-elle? pensa Orso; mais il se hâta de décacheterla lettre de miss Lydiaetpendant qu'il lisaitChilina montaitauprès de sa soeur.

«Mon père a été un peu malademonsieurdisaitmiss Nevilet il est d'ailleurs si paresseux pour écrirequeje suis obligée de lui servir de secrétaire. L'autrejourvous savez qu'il s'est mouillé les pieds sur le bord dela merau lieu d'admirer le paysage avec nouset il n'en faut pasdavantage pour donner la fièvre dans votre charmante île.Je vois d'ici la mine que vous faitesvous cherchez sans doute votrestyletmais j'espère que vous n'en avez plus. Doncmon pèrea eu un peu de fièvreet moi beaucoup de frayeur; le préfetque je persiste à trouver très aimablenous a donnéun médecin fort aimable aussiquien deux joursnous atirés de peine: l'accès n'a pas reparuet mon pèreveut retourner à la chasse; mais je la lui défendsencore. - Comment avez-vous trouvé votre château desmontagnes? Votre tour du nord est-elle toujours à la mêmeplace? Y a-t-il des fantômes? Je vous demande tout celaparceque mon père se souvient que vous lui avez promis daimssangliersmouflons... Est-ce bien là le nom de cette bêteétrange? En allant nous embarquer à Bastianouscomptons vous demander l'hospitalitéet j'espère quele château della Rebbiaque vous dites si vieux et si délabréne s'écroulera pas sur nos têtes. Quoique le préfetsoit si aimable qu'avec lui on ne manque jamais de sujet deconversationby the bye je me flatte de lui avoir faittourner la tête. - Nous avons parlé de votre seigneurie.Les gens de loi de Bastia lui ont envoyé certaines révélationsd'un coquin qu'ils tiennent sous les verrouset qui sont de nature àdétruire vos derniers soupçons; votre inimitiéqui parfois m'inquiétaitdoit cesser dès lors. Vousn'avez pas d'idée comme cela m'a fait plaisir. Quand vous êtesparti avec la belle voceratricele fusil à la mainle regardsombrevous m'ayez paru plus Corse qu'à l'ordinaire... tropCorse même. Basta! je vous en écris si longparce que je m'ennuie. Le préfet va partirhélas! Nousvous enverrons un message lorsque nous nous mettrons en route pourvos montagneset je prendrai la liberté d'écrire àmademoiselle Colomba pour lui demander un bruccioma solenne.En attendantdites-lui mille tendresses. Je fais grand usage de sonstyletj'en coupe les feuillets d'un roman que j'ai apporté;mais ce fer terrible s'indigne de cet usage et me déchire monlivre d'une façon pitoyable. Adieumonsieur; mon pèrevous envoie his best love. Écoutez le préfetilest homme de bon conseilet se détourne de sa routejecroisà cause de vous; il va poser une première pierreà Corte; je m'imagine que ce doit être une cérémoniebien imposanteet je regrette fort de n'y pas assister. Un monsieuren habit brodébas de soieécharpe blanchetenantune truelle!... et un discours; la cérémonie seterminera par les cris mille fois répétés devive le roi! - Vous allez être bien fat de m'avoir faitremplir les quatre pages; mais je m'ennuiemonsieurje vous lerépèteetpar cette raisonje vous permets dem'écrire très longuement. À proposje trouveextraordinaire que vous ne m'ayez pas encore mandé votreheureuse arrivée dans Pietranera-Castle.

LYDIA.

P.-S. Jevous demande d'écouter le préfetet de faire ce qu'ilvous dira. Nous avons arrêté ensemble que vous deviez enagir ainsiet cela me fera plaisir. »

Orso luttrois ou quatre fois cette lettreaccompagnant mentalement chaquelecture de commentaires sans nombre; puis il fit une longue réponsequ'il chargea Saveria de porter à un homme du village quipartait la nuit même pour Ajaccio. Déjà il nepensait guère à discuter avec sa soeur les griefs vraisou faux des Barricinila lettre de miss Lydia lui faisait tout voiren couleur de rose; il n'avait plus ni soupçons ni haine.Après avoir attendu quelque temps que sa soeur redescendîtet ne la voyant pas reparaîtreil alla se coucherle coeurplus léger qu'il ne se l'était senti depuis longtemps.Chilina ayant été congédiée avec desinstructions secrètesColomba passa la plus grande partie dela nuit à lire de vieilles paperasses. Un peu avant le jourquelques petits cailloux furent lancés contre sa fenêtre;à ce signalelle descendit au jardinouvrit une portedérobéeet introduisit dans sa maison deux hommes defort mauvaise mine; son premier soin fut de les mener à lacuisine et de leur donner à manger. Ce qu'étaient ceshommeson le saura tout à l'heure.

CHAPITREXV

Le matinvers six heuresun domestique du préfet frappait à lamaison d'Orso. Reçu par Colombail lui dit que le préfetallait partiret qu'il attendait son frère. Colomba réponditsans hésiter que son frère venait de tomber dansl'escalier et de se fouler le pied; qu'étant hors d'étatde faire un pasil suppliait monsieur le préfet de l'excuseret serait très reconnaissants'il daignait prendre la peinede passer chez lui. Peu après ce messageOrso descendit etdemanda à sa soeur si le préfet ne l'avait pas envoyéchercher.

- Il vousprie de l'attendre icidit-elle avec la plus grande assurance.

Unedemi-heure s'écoula sans qu'on aperçût le moindremouvement du côté de la maison des Barricini; cependantOrso demandait à Colomba si elle avait fait quelquedécouverte; elle répondit qu'elle s'expliquerait devantle préfet. Elle affectait un grand calmemais son teint etses yeux annonçaient une agitation fébrile.

Enfinonvit s'ouvrir la porte de la maison Barricini; le préfetenhabit de voyagesortit le premiersuivi du maire et de ses deuxfils. Quelle fut la stupéfaction des habitants de Pietraneraaux aguets depuis le lever du soleil pour assister au départdu premier magistrat du départementlorsqu'ils le virentaccompagné des trois Barricinitraverser la place en droiteligne et entrer dans la maison della Rebbia. « Ils font lapaix! » s'écrièrent les politiques du village.

- Je vousle disais bienajouta un vieillardOrso Antonio a trop vécusur le continent pour faire les choses comme un homme de coeur. -Pourtantrépondit un rebbianisteremarquez que ce sont lesBarricini qui viennent le trouver. Ils demandent grâce.

- C'est lepréfet qui les a tous embobelinésle vieillard; on n'aplus de courage aujourd'huiet les jeunes gens se soucient du sangde leur père comme s'ils étaient tous des bâtards.

Le préfetne fut pas médiocrement surpris de trouver Orso debout etmarchant sans peine. En deux motsColomba s'accusa de son mensongeet lui en demanda pardon:

- Si vousaviez demeuré ailleursmonsieur le préfetdit-ellemon frère serait allé dès hier vous présenterses respects.

Orso seconfondait en excusesprotestant qu'il n'était pour rien danscette ruse ridiculedont il était profondémentmortifié. Le préfet et le vieux Barricini parurentcroire à la sincérité de ses regretsjustifiésd'ailleurs par sa confusion et les reproches qu'il adressait àsa soeur; mais les fils du maire ne parurent pas satisfaits:

- On semoque de nousdit Orlanduccioassez haut pour être entendu.

- Si masoeur me jouait de ces toursdit Vincentelloje lui ôteraisbien vite l'envie de recommencer.

Cesparoleset le ton dont elles furent prononcéesdéplurentà Orso et lui firent perdre un peu de sa bonne volonté.Il échangea avec les jeunes Barricini des regards où nese peignait nulle bienveillance.

Cependanttout le monde étant assisà l'exception de Colombaqui se tenait debout près de la porte de la cuisinele préfetprit la paroleetaprès quelques lieux communs sur lespréjugés du paysrappela que la plupart des inimitiésles plus invétérées n'avaient pour cause que desmalentendus. Puiss'adressant au maireil lui dit que M. dellaRebbia n'avait jamais cru que la famille Barricini eût pris unepart directe ou indirecte dans l'événement déplorablequi l'avait privé de son père; qu'à la véritéil avait conservé quelques doutes relatifs à uneparticularité du procès qui avait existé entreles deux familles; que ce doute s'excusait par la longue absence deM. Orso et la nature des renseignements qu'il avait reçus;qu'éclairé maintenant par des révélationsrécentesil se tenait pour complètement satisfaitetdésirait établir avec M. Barricini et ses fils desrelations d'amitié et de bon voisinage.

Orsos'inclina d'un air contraint; M. Barricini balbutia quelques mots quepersonne n'entendit; ses fils regardèrent les poutres duplafond. Le préfetcontinuant sa harangueallait adresser àOrso la contrepartie de ce qu'il venait de débiter à M.Barricinilorsque Colombatirant de dessous son fichu quelquespapierss'avança gravement entre les parties contractantes:

- Ceserait avec un bien vif plaisirdit-elleque je verrais finir laguerre entre nos deux familles; mais pour que la réconciliationsoit sincèreil faut s'expliquer et ne rien laisser dans ledoute.

- Monsieurle préfetla déclaration de Tomaso Bianchi m'étaità bon droit suspectevenant d'un homme aussi mal famé.- J'ai dit que vos fils peut-être avaient vu cet homme dans laprison de Bastia...

- Cela estfauxinterrompit Orlanduccioje ne l'ai point vu.

Colombalui jeta un regard de mépriset poursuivit avec beaucoup decalme en apparence:

- Vousavez expliqué l'intérêt que pouvait avoir Tomasoà menacer monsieur Barricini au nom d'un bandit redoutablepar le désir qu'il avait de conserver à son frèreThéodore le moulin que mon père lui louait à basprix?...

- Cela estévidentdit le préfet.

- De lapart d'un misérable comme paraît être ce Bianchitout s'expliquedit Orsotrompé par l'air de modérationde sa soeur.

- Lalettre contrefaitecontinua Colombadont les yeux commençaientà briller d'un éclat plus vifest datée du 11juillet. Tomaso était alors chez son frèreau moulin.

- Ouiditle maire un peu inquiet.

- Quelintérêt avait donc Tomaso Bianchi? s'écriaColomba d'un air de triomphe. Le bail de son frère étaitexpiré; mon père lui avait donné congé le1er juillet. Voici le registre de mon pèrela minute ducongéla lettre d'un homme d'affaires d'Ajaccio qui nousproposait un nouveau meunier.

En parlantainsielle remit au préfet les papiers qu'elle tenait àla main.

Il y eutun moment d'étonnement général. Le maire pâlitvisiblement; Orsofronçant le sourcils'avança pourprendre connaissance des papiers que le préfet lisait avecbeaucoup d'attention.

- On semoque de nous! s'écria de nouveau Orlanduccio en se levantavec colère. Allons-nous-enmon pèrenous n'aurionsjamais dû venir ici!

Un instantsuffit à M. Barricini pour reprendre son sang-froid. Ildemanda à examiner les papiers; le préfet les lui remitsans direun mot. Alorsrelevant ses lunettes vertes sur son frontil les parcourut d'un air assez indifférentpendant queColomba l'observait avec les veux d'une tigresse qui voit un daims'approcher de la tanière de ses petits.

- Maisdit M. Barricini rabaissant ses lunettes et rendant les papiers aupréfet- connaissant la bonté de feu monsieur lecolonel... Tomaso a pensé... il a dû penser... quemonsieur le colonel reviendrait sur sa résolution de luidonner congé... De faitil est resté en possession dumoulindonc...

- C'estmoidit Colomba d'un ton de méprisqui le lui ai conservé.Mon père était mortet dans ma position je devaisménager les clients de ma famille.

-Pourtantdit le préfetce Tomaso reconnaît qu'il aécrit la lettre...cela est clair.

- Ce quiest clair pour moiinterrompit Orsoc'est qu'il y a de grandesinfamies cachées dans toute cette affaire.

- J'aiencore à contredire une assertion de ces messieursditColomba.

Elleouvrit la porte de la cuisineet aussitôt entrèrentdans la salleBrandolacciole licencié en théologieet le chien Brusco. Les deux bandits étaient sans armesaumoins apparentes; ils avaient la cartouchière à laceinturemais point le pistolet qui en est le complémentobligé. En entrant dans la salleils ôtèrentrespectueusement leurs bonnets.

On peutconcevoir l'effet que produisit leur subite apparition. Le mairepensa tomber à la renverse; ses fils se jetèrentbravement devant luila main dans la poche de leur habitcherchantleurs stylets. Le préfet fit un mouvement vers la portetandis qu'Orsosaisissant Brandolaccio au colletlui cria:

- Queviens-tu faire icimisérable?

- C'est unguet-apens! s'écria le maire essayant d'ouvrir la porte; maisSaveria l'avait fermée en dehors à double tourd'aprèsl'ordre des banditscomme on le sut ensuite.

- Bonnesgens! dit Brandolaccion'ayez pas peur de moi; je ne suis pas sidiable que je suis noir. Nous n'avons nulle mauvaise intention.Monsieur le préfetje suis bien votre serviteur. - Monlieutenantde la douceurvous m'étranglez. - Nous venons icicomme témoins. AllonsparletoiCurétu as lalangue bien pendue.

- Monsieurle préfetdit le licenciéje n'ai pas l'honneurd'être connu de vous. Je m'appelle Giocanto Castriconiplusconnu sous le nom du Curé... Ah! vous me remettez!Mademoiselleque je n'avais pas l'avantage de connaître nonplusm'a fait prier de lui donner des renseignements sur un nomméTomaso Bianchiavec lequel j'étais détenuil y atrois semainesdans les prisons de Bastia. Voici ce que j'ai àvous dire...

- Neprenez pas cette peinedit le préfet; je n'ai rien àentendre d'un homme comme vous... Monsieur della Rebbiaj'aime àcroire que vous n'êtes pour rien dans cet odieux complot. Maisêtes-vous maître chez vous? Faites ouvrir cette porte.Votre soeur aura peut-être à rendre compte des étrangesrelations qu'elle entretient avec des bandits.

- Monsieurle préfets'écria Colombadaignez entendre ce que vadire cet homme. Vous êtes ici pour rendre justice àtouset votre devoir est de rechercher la vérité.ParlezGiocanto Castriconi.

- Nel'écoutez pas! s'écrièrent en choeur les troisBarricini.

- Si toutle monde parle à la foisdit le bandit en souriantce n'estpas le moyen de s'entendre. Dans la prison doncj'avais pourcompagnonnon pour amice Tomaso en question. Il recevait defréquentes visites de monsieur Orlanduccio...

- C'estfauxs'écrièrent à la fois les deux frères.

- Deuxnégations valent une affirmationobserva froidementCastriconi. Tomaso avait de l'argent; il mangeait et buvait dumeilleur. J'ai toujours aimé la bonne chère (c'est làmon moindre défaut)etmalgré ma répugnance àfrayer avec ce drôleje me laissai aller à dînerplusieurs fois avec lui. Par reconnaissanceje lui proposai des'évader avec moi... Une petite... pour qui j'avais eu desbontésm'en avait fourni les moyens... Je ne veuxcompromettre personne. Tomaso refusame dit qu'il était sûrde son affaireque l'avocat Barricini l'avait recommandé àtous les jugesqu'il sortirait de là blanc comme neige etavec de l'argent dans la poche. Quant à moije crus devoirprendre l'air. Dixi.

- Tout ceque dit cet homme est un tas de mensongesrépétarésolument Orlanduccio. Si nous étions en rasecampagnechacun avec notre fusilil ne parlerait pas de la sorte.

- En voilàune de bêtise! s'écria Brandolaccio. Ne vous brouillezpas avec le CuréOrlanduccio.

- Melaisserez-vous sortir enfinmonsieur della Rebbia? dit le préfetfrappant du pied d'impatience.

- Saveria!Saveria! criait Orsoouvrez la portede par le diable!

- Uninstantdit Brandolaccio. Nous avons d'abord à filernousde notre côté. Monsieur le préfetil estd'usagequand on se rencontre chez des amis communsde se donnerune demi-heure de trêve en se quittant.

Le préfetlui lança un regard de mépris.

-Serviteur à toute la compagniedit Brandolaccio. Puisétendant le bras horizontalement: AllonsBruscodit-il àson chiensaute pour monsieur le préfet!

Le chiensautales bandits reprirent à la hâte leurs armes dansla cuisines'enfuirent par le jardinet à un coup de siffletaigu la porte de la salle s'ouvrit comme par enchantement.

- MonsieurBarricinidit Orso avec une fureur concentréeje vous tienspour un faussaire. Dès aujourd'hui j'enverrai ma plaintecontre vous au procureur du roipour faux et pour complicitéavec Bianchi. Peut-être aurai-je encore une plainte plusterrible à porter contre vous.

- Et moimonsieur della Rebbiadit le maireje porterai ma plainte contrevous pour guet-apens et pour complicité avec des bandits. Enattendantmonsieur le préfet vous recommandera à lagendarmerie.

- Lepréfet fera son devoirdit celui-ci d'un ton sévère.Il veillera à ce que l'ordre ne soit pas troublé àPietranerail prendra soin que justice soit faite. Je parle àvous tousmessieurs!

Le maireet Vincentello étaient déjà hors de la salle. etOrlanduccio les suivait à reculons lorsque Orso lui dit àvoix basse:

- Votrepère est un vieillard que j'écraserais d'un soufflet:c'est à vous que j'en destineà vous et à votrefrère.

PourréponseOrlanduccio tira son stylet et se jeta sur Orso commeun furieux; maisavant qu'il pût faire usage de son armeColomba lui saisit le bras qu'elle tordit avec force pendant qu'Orsole frappant du poing au visagele fit reculer quelques pas etheurter rudement contre le chambranle de la porte. Le stylet échappade la main d'Orlanducciomais Vincentello avait le sien et rentraitdans la chambrelorsque Colombasautant sur un fusillui prouvaque la partie n'était pas égale. En même temps lepréfet se jeta entre les combattants.

- ÀbientôtOrs' Anton'! cria Orlanduccio; ettirant violemmentla porte de la salleil la ferma à clef pour se donner letemps de faire retraite.

Orso et lepréfet demeurèrent un quart d'heure sans parlerchacunà un bout de la salle. Colombal'orgueil du triomphe sur lefrontles considérait tour à tourappuyée surle fusil qui avait décidé de la victoire.

- Quelpays! quel pays! s'écria enfin le préfet en se levantimpétueusement. Monsieur della Rebbiavous avez eu tort. Jevous demande votre parole d'honneur de vous abstenir de touteviolence et d'attendre que la justice décide dans cettemaudite affaire.

- Ouimonsieur le préfetj'ai eu tort de frapper ce misérable;mais enfin je l'ai frappéet je ne puis lui refuser lasatisfaction qu'il m'a demandée.

- Eh! nonil ne veut pas se battre avec vous!... Mais s'il vous assassine - ...Vous avez bien fait tout ce qu'il fallait pour cela.

- Nousnous garderonsdit Colomba.

-Orlanducciodit Orsome paraît un garçon de courage etj'augure mieux de luimonsieur le préfet. Il a étéprompt à tirer son styletmais à sa place j'en auraispeut-être agi de même; et je suis heureux que ma soeurn'ait pas un poignet de petite maîtresse.

- Vous nevous battrez pas! s'écria le préfet; je vous ledéfends!

-Permettez-moi de vous diremonsieurqu'en matière d'honneurje ne reconnais d'autre autorité que celle de ma conscience.

- Je vousdis que vous ne vous battrez pas!

- Vouspouvez me faire arrêtermonsieur... c'est-à-dire si jeme laisse prendre. Maissi cela arrivaitvous ne feriez quedifférer une affaire maintenant inévitable. Vous êteshomme d'honneurmonsieur le préfetet vous savez bien qu'iln'en peut rien autrement.

- Si vousfaisiez arrêter mon frèreajouta Colombala moitiédu village prendrait son partiet nous verrions une belle fusillade.

- Je vouspréviensmonsieurdit Orsoet je vous supplie de ne pascroire que je fais une bravade; je vous préviens quesimonsieur Barricini abuse de son autorité de maire pour mefaire arrêterje me défendrai.

- Dèsaujourd'huidit le préfetmonsieur Barricini est suspendu deses fonctions... Il se justifieraje l'espère... Tenezmonsieurvous m'intéressez. Ce que je vous demande est bienpeu de chose: restez chez vous tranquille jusqu'à mon retourde Corte. Je ne serai que trois jours absent. Je reviendrai avec leprocureur du roiet nous débrouillerons alors complètementcette triste affaire. Me promettez-vous de vous abstenir jusque-làde toute hostilité?

- Je nepuis le promettremonsieursicomme je le penseOrlanduccio medemande une rencontre.

- Comment!monsieur della Rebbiavousmilitaire françaisvous voulezvous battre avec un homme que vous soupçonnez d'un faux?

- Je l'aifrappémonsieur.

- Maissivous aviez frappé un galérien et qu'il vous en demandâtraisonvous vous battriez donc avec lui? Allonsmonsieur Orso! Ehbien! je vous demande encore moins: ne cherchez pas Orlanduccio... Jevous permets de vous battre s'il vous demande un rendez-vous.

- Il m'endemanderaje n'en doute pointmais je vous promets de ne pas luidonner d'autres soufflets pour l'engager à se battre.

- Quelpays! répétait le préfet en se promenant àgrands pas. Quand donc reviendrai-je en France?

- Monsieurle préfetdit Colomba de sa voix la plus douceil se faittardnous feriez-vous l'honneur de déjeuner ici?

Le préfetne put s'empêcher de rire.

- Je suisdemeuré déjà trop longtemps ici... celaressemble à de la partialité... Et cette mauditepierre!... Il faut que je parte... Mademoiselle della Rebbia... quede malheurs vous avez préparés peut-êtreaujourd'hui!

- Aumoinsmonsieur le préfetvous rendrez à ma soeur lajustice de croire que ses convictions sont profondes; etj'en suissûr maintenantvous les croyez vous-même bien établies.

- Adieumonsieurdit le préfet en lui faisant un signe de la main. Jevous préviens que je vais donner l'ordre au brigadier degendarmerie de suivre toutes vos démarches.

Lorsque lepréfet fut sorti:

- Orsodit Colombavous n'êtes point ici sur le continent.Orlanduccio n'entend rien à vos duelset d'ailleurs ce n'estpas de la mort d'un brave que ce misérable doit mourir.

- Colombama bonnetu es la femme forte. Je t'ai de grandes obligations pourm'avoir sauvé un bon coup de couteau. Donne-moi ta petite mainque je la baise. Maisvois-tulaisse-moi faire. Il y a certaineschoses que tu n'entends pas. Donne-moi à déjeuner; etaussitôt que le préfet se sera mis en routefais-moivenir la petite Chilinaqui paraît s'acquitter àmerveille des commissions qu'on lui donne. J'aurai besoin d'elle pourporter une lettre.

Pendantque Colomba surveillait les apprêts du déjeunerOrsomonta dans sa chambre et écrivit le billet suivant:

«Vous devez être pressé de me rencontrer; je ne le suispas moins. Demain matin nous pourrons nous trouver à sixheures dans la vallée d'Acquaviva. Je suis très adroitau pistoletet je ne vous propose pas cette arme. On dit que voustirez bien le fusil: prenons chacun un fusil à deux coups. Jeviendrai accompagné d'un homme de ce village. Si votre frèreveut vous accompagnerprenez un second témoin etprévenez-moi. Dans ce cas seulement j'aurai deux témoins.

ORSOANTONIO DELLA REBBIA. »

Le préfetaprès être resté une heure chez l'adjoint dumaireaprès être entré pour quelques minuteschez les Barricinipartit pour Corteescorté d'un seulgendarme. Un quart d'heure aprèsChilina porta la lettrequ'on vient de lire et la remit à Orlanduccio en propresmains.

La réponsese fit attendre et ne vint que dans la soirée. Elle étaitsignée de M. Barricini pèreet il annonçait àOrso qu'il déférait au procureur du roi la lettre demenace adressée à son fils. « Fort de maconscienceajoutait-il en terminantj'attends que la justice aitprononcé sur vos calomnies. »

Cependantcinq ou six bergers mandés par Colomba arrivèrent pourgarnisonner la tour des della Rebbia. Malgré les protestationsd'Orsoon pratiqua des archere aux fenêtres donnant surla placeet toute la soirée il reçut des offres deservice de différentes personnes du bourg. Une lettre arrivamême du théologien banditqui promettaiten son nom eten celui de Brandolacciod'intervenir si le maire se faisaitassister de la gendarmerie. Il finissait par ce post-scriptum: «Oserai-je vous demander ce que pense monsieur le préfet del'excellente éducation que mon ami donne au chien Brusco?Après Chilinaje ne connais pas d'élève plusdocile et qui montre de plus heureuses dispositions. »

CHAPITREXVI

Lelendemain se passa sans hostilités. De part et d'autre on setenait sur la défensive. Orso ne sortit pas de sa maisonetla porte des Barricini resta constamment fermée. On voyait lescinq gendarmes laissés en garnison à Pietranera sepromener sur la place ou aux environs du villageassistés dugarde champêtreseul représentant de la milice urbaine.L'adjoint ne quittait pas son écharpe; maissauf les archereaux fenêtres des deux maisons ennemiesrien n'indiquait laguerre. Un Corse seul aurait remarqué que sur la placeautourdu chêne verton ne voyait que des femmes.

Àl'heure du souperColomba montra d'un air joyeux à son frèrela lettre suivante qu'elle venait de recevoir de miss Nevil:

« Machère mademoiselle Colombaj'apprends avec bien du plaisirpar une lettre de votre frèreque vos inimitiés sontfinies. Recevez-en mes compliments. Mon père ne peut plussouffrir Ajaccio depuis que votre frère n'est plus làpour parler guerre et chasser avec lui. Nous partons aujourd'huietnous irons coucher chez votre parentepour laquelle nous avons unelettre. Après-demainvers onze heuresje viendrai vousdemander à goûter de ce bruccio des montagnessisupérieurdites-vousà celui de la ville.

Adieuchère mademoiselle Colomba. - Votre amie

LYDIANEVIL. »

- Elle n'adonc pas reçu ma seconde lettre? s'écria Orso.

- Vousvoyezpar la date de la sienneque mademoiselle Lydia devait êtreen route quand votre lettre est arrivée à Ajaccio. Vouslui disiez donc de ne pas venir?

- Je luidisais que nous étions en état de siège. Cen'est pasce me sembleune situation à recevoir du monde.

- Bah! cesAnglais sont des gens singuliers. Elle me disaitla dernièrenuit que j'ai passée dans sa chambrequ'elle serait fâchéesde quitter la Corse sans avoir vu une belle vendette. Si vous levouliezOrsoon pourrait lui donner le spectacle d'un assaut contrela maison de nos ennemis?

- Sais-tudit Orsoque la nature a eu tort de faire de toi une femmeColomba?Tu aurais été un excellent militaire.

-Peut-être. En tout cas je vais faire mon bruccio.

- C'estinutile. Il faut envoyer quelqu'un pour les prévenir et lesarrêter avant qu'ils se mettent en route.

- Qui?vous voulez envoyer un messager par le temps qu'il fait pour qu'untorrent l'emporte avec votre lettre... Que je plains les pauvresbandits par cet orage! Heureusementils ont de bons piloni. Savez-vous ce qu'il faut faireOrso? Si l'orage cessepartezdemain de très bonne heureet arrivez chez notre parenteavant que vos amis se soient mis en route. Cela vous sera facilemiss Lydia se lève toujours tard. Vous leur conterez ce quis'est passé chez nous; et s'ils persistent à venirnous aurons grand plaisir à les recevoir. --

Orso sehâta de donner son assentiment à ce projetet Colombaaprès quelques moments de silence:

- Vouscroyez peut-êtreOrsoreprit-elleque je plaisantais lorsqueje vous parlais d'un assaut contre la maison Barricini? Savez-vousque nous sommes en forcedeux contre un au moins? Depuis que lepréfet a suspendu le mairetous les hommes d'ici sont pournous. Nous pourrions les hacher! Il serait facile d'entamerl'affaire. Si vous le vouliezj'irais à la fontaineje memoquerais de leurs femmes; ils sortiraient... Peut-être... carils sont si lâches! peut-être tireraient-ils sur moi parleurs archere; ils me manqueraient. Tout est dit alors: cesont eux qui attaquent. Tant pis pour les vaincus: dans une bagarreoù trouver ceux qui ont fait un bon coup? Croyez-en votresoeurOrso; les robes noires qui vont venir saliront du papierdiront bien des mots inutiles. Il n'en résultera rien. Levieux renard trouverait moyen de leur faire voir des étoilesen plein Midi. Ah! si le préfet ne s'était pas misdevant Vincentelloil y en avait un de moins.

Tout celaétait dit avec le même sang-froid qu'elle mettaitl'instant d'auparavant à parler des préparatifs dubruccio.

Orsostupéfaitregardait sa soeur avec une admiration mêléede crainte.

- Ma douceColombadit-il en se levant de tabletu esje le crainsle diableen personne; mais sois tranquille. Si je ne parviens à fairependre les Barricinije trouverai moyen d'en venir à boutd'une autre manière. Balle chaude ou fer froid ! Tu voisque je n'ai pas oublié le corse. --

- Le plustôt serait le mieuxdit Colomba en soupirant. Quel chevalmonterez-vous demainOrs' Anton'?

- Le noir.Pourquoi me demandes-tu cela?

- Pour luifaire donner de l'orge.

Orsos'étant retiré dans sa chambreColomba envoya coucherSaveria et les bergerset demeura seule dans la cuisine où sepréparait le bruccio. De temps en tempselle prêtaitl'oreille et paraissait attendre impatiemment que son frère sefût couché. Lorsqu'elle le crut enfin endormielle pritun couteaus'assura qu'il était tranchantmit ses petitspieds dans de gros souliersetsans faire le moindre bruitelleentra dans le jardin.

Le jardinfermé de murstouchait à un terrain assez vasteenclos de haiesoù l'on mettait les chevauxcar les chevauxcorses ne connaissent guère l'écurie. En généralon les lâche dans un champ et l'on s'en rapporte à leurintelligence pour trouver à se nourrir et à s'abritercontre le froid et la pluie.

Colombaouvrit la porte du jardin avec la même précautionentradans l'encloset en sifflant doucement elle attira prèsd'elle les chevauxà qui elle portait souvent du pain et dusel. Dès que le cheval noir fut à sa portéeelle le saisit fortement par la crinière et lui fendîtl'oreille avec son couteau. Le cheval fit un bond terrible ets'enfuit en faisant entendre ce cri aigu qu'une vive douleur arrachequelquefois aux animaux de son espèce. Satisfaite alorsColomba rentrait dans le jardinlorsque Orso ouvrit sa fenêtreet cria « Qui va là? » En même temps elleentendit qu'il armait son fusil. Heureusement pour ellela porte dujardin était dans une obscurité complèteet ungrand figuier la couvrait en partie. Bientôtaux lueursintermittentes qu'elle vit briller dans la chambre de son frèreelle conclut qu'il cherchait à rallumer sa lampe. Elles'empressa alors de fermer la porte du jardinet se glissant le longdes mursde façon que son costume noir se confondit avec lefeuillage sombre des espalierselle parvint à rentrer dans lacuisine quelques moments avant qu'Orso ne parût.

- Qu'ya-t-il? lui demanda-t-elle.

- Il m'asemblédit Orsoqu'on ouvrait la porte du jardin.

-Impossible. Le chien aurait aboyé. Au resteallons voir.

Orso fitle tour du jardinet après avoir constaté que la porteextérieure était bien ferméeun peu honteux decette fausse alerteil se disposa à regagner sa chambre.

- J'aime àvoirmon frèredit Colombaque vous devenez prudentcommeon doit l'être dans votre position.

- Tu meformesrépondit Orso. Bonsoir.

Le matinavec l'aube Orso était levéprêt àpartir. Son costume annonçait à la fois la prétentiona l'élégance d'un homme qui va se présenterdevant une femme à qui il veut plaireet la prudence d'unCorse en vendette. Par-dessus une redingote bleue bien serréeà la tailleil portait en bandoulière une petite boîtede fer-blanc contenant des cartouchessuspendue à un cordonde soie verte; son stylet était placé dans une poche decôtéet il tenait à la main le beau fusil deManton chargé à balles. Pendant qu'il prenait àla hâte une tasse de café versée par Colombaunberger était sorti pour seller et brider le cheval. Orso et sasoeur le suivirent de près et entrèrent dans l'enclos.Le berger s'était emparé du chevalmais il avaitlaissé tomber selle et brideet paraissait saisi d'horreurpendant que le chevalqui se souvenait de la blessure de la nuitprécédente et qui craignait pour son autre oreillesecabraitruaithennissaitfaisait le diable à quatre.

- Allonsdépêche-toi lui cria Orso.

- Ha! Ors'Anton'! ha! Ors' Anton'! s'écriait le bergersang de laMadone! etc.

C'étaientdes imprécations sans nombre et sans findont la plupart nepourraient se traduire.

-Qu'est-il donc arrivé? demanda Colomba. Tout le mondes'approcha du chevaletle voyant sanglant et l'oreille fenduecefut une exclamation générale de surprise etd'indignation. Il faut savoir que mutiler le cheval de son ennemiestpour les Corsesà la fois une vengeanceun défiet une menace de mort. « Rien qu'un coup de fusil n'est capabled'expier ce forfait. » Bien qu'Orsoqui avait longtemps vécusur le continentsentît moins qu'un autre l'énormitéde l'outragecependantsi dans ce moment quelque barriciniste sefût présenté à luiil est probable qu'illui eût fait immédiatement expier une insulte qu'ilattribuait à ses ennemis.

- Leslâches coquins! s'écria-t-ilse venger sur une pauvrebêtelorsqu'ils n'osent me rencontrer en face!

-Qu'attendons-nous? s'écria Colomba impétueusement. Ilsviennent nous provoquermutiler nos chevauxet nous ne leurrépondrions pas! Etes-vous hommes?

-Vengeance! répondirent les bergers. Promenons le cheval dansle village et donnons l'assaut à leur maison.

- Il y aune grange couverte de paille qui touche à leur tourdit levieux Polo Griffoen un tour de main je la ferai flamber.

Un autreproposait d'aller chercher les échelles du clocher del'église; un troisièmed'enfoncer les portes de lamaison Barricini au moyen d'une poutre déposée sur laplace et destinée à quelque bâtiment enconstruction. Au milieu de toutes ces voix furieuseson entendaitcelle de Colomba annonçant à ses satellites qu'avant dese mettre à l'oeuvre chacun allait recevoir d'elle un grandverre d'anisette. Malheureusementou plutôt heureusementl'effet qu'elle s'était promis de sa cruauté envers lepauvre cheval était perdu en grande partie pour Orso. Il nedoutait pas que cette mutilation sauvage ne fût l'oeuvre d'unde ses ennemiset c'était Orlanduccio qu'il soupçonnaitparticulièrement; mais il ne croyait pas que ce jeune hommeprovoqué et frappé par luieût effacé sahonte en fendant l'oreille à un cheval. Au contrairecettebasse et ridicule vengeance augmentait son mépris pour sesadversaireset il pensait maintenant avec le préfet que depareilles gens ne méritaient pas de se mesurer avec lui.Aussitôt qu'il put se faire entendreil déclara àses partisans confondus qu'ils eussent à renoncer àleurs intentions belliqueuseset que la justicequi allait venirvengerait fort bien l'oreille de son cheval.

- Je suisle maître iciajouta-t-il d'un ton sévèreetj'entends qu'on m'obéisse. Le premier qui s'avisera de parlerencore de tuer ou de brûlerje pourrai bien le brûler àson tour. Allons! qu'on me selle le cheval gris.

- CommentOrsodit Colomba en le tirant à l'écartvous souffrezqu'on nous insulte! Du vivant de notre pèrejamais lesBarricini n'eussent osé mutiler une bête à nous.

- Je tepromets qu'ils auront lieu de s'en repentir; mais c'est aux gendarmeset aux geôliers à punir des misérables qui n'ontde courage que contre des animaux. Je te l'ai ditla justice mevengera d'eux... ou sinon... tu n'auras besoin de me rappeler de quije suis fils...

-Patience! dit Colomba en soupirant.

-Souviens-toi bienma soeurpoursuivit Orsoque si à monretour je trouve qu'on a fait quelque démonstration contre lesBarricinijamais je ne te le pardonnerai. Puisd'un ton plus doux:Il est fort possiblefort probable mêmeajouta-t-ilque jereviendrai ici avec le colonel et sa fille; fais en sorte que leurschambres soient en ordreque le déjeuner soit bonenfin quenos hôtes soient le moins mal possible. C'est très bienColombad'avoir du couragemais il faut encore qu'une femme sachetenir une maison. Allonsembrasse-moisois sage; voilà lecheval gris sellé.

- Orsodit Colombavous ne partirez point seul.

- Je n'aibesoin de personnedit Orsoet je te réponds que je ne melaisserai pas couper l'oreille.

- Oh!jamais je ne vous laisserai partir seul en temps de guerre. Ho! PoloGriffo! Gian' Francè! Memmo! prenez vos fusils; vous allezaccompagner mon frère.

Aprèsune discussion assez viveOrso dut se résigner à sefaire suivre d'une escorte. Il prit parmi ses bergers les plus animésceux qui avaient conseillé le plus haut de commencer laguerre; puisaprès avoir renouvelé ses injonctions àsa soeur et aux bergers restantsil se mit en routeprenant cettefois un détour pour éviter la maison Barricini.

Déjàils étaient loin de Pietraneraet marchaient de grande hâtelorsque au passage d'un petit ruisseau qui se perdait dans unmarécage le vieux Polo Griffo aperçut plusieurs cochonsconfortablement couchés dans la bouejouissant à lafois du soleil et de la fraîcheur de l'eau. Aussitôtajustant le plus grosil lui tira un coup de fusil dans la têteet le tua sur la place. Les camarades du mort se levèrent ets'enfuirent avec une légèreté surprenante; etbien que l'autre berger fît feu à son tourilsgagnèrent sains et saufs un fourré où ilsdisparurent.

-Imbéciles! s'écria Orso; vous prenez des cochons pourdes sangliers.

- Non pasOrs' Anton'répondit Polo Griffo; mais ce troupeau appartientà l'avocatet c'est pour lui apprendre à mutiler noschevaux.

- Commentcoquins! s'écria Orso transporté de fureurvous imitezles infamies de nos ennemis! Quittez-moimisérables. Je n'aipas besoin de vous. Vous n'êtes bons qu'à vous battrecontre des cochons. Je jure Dieu que si vous osez me suivre je vouscasse la tête!

Les deuxbergers s'entre-regardèrent interdits. Orso donna des éperonsà son cheval et disparut au galop.

- Eh bien!dit Polo Griffoen voilà d'une bonne! Aimez donc les genspour qu'ils vous traitent comme cela! Le colonelson pèret'en a voulu parce que tu as une fois couché en jouel'avocat... Grande bêtede ne pas tirer!... Et le fils... tuvois ce que j'ai fait pour lui... Il parle de me casser la têtecomme on fait d'une gourde qui ne tient plus le vin. Voilà cequ'on apprend sur le continentMemmo! Ouiet si l'on sait que tu astué ce cochonon te fera un procèset Ors' Anton' nevoudra pas parler aux juges ni payer l'avocat. Heureusement personnene t'a vuet sainte Nega est là pour te tirer d'affaire.

Aprèsune courte délibérationles deux bergers conclurentque le plus prudent était de jeter le porc dans une fondrièreprojet qu'ils mirent à exécutionbien entendu aprèsavoir pris chacun quelques grillades sur l'innocente victime de lahaine des della Rebbia et des Barricini.

CHAPITREXVII

Débarrasséde son escorte indisciplinéeOrso continuait sa routepluspréoccupé du plaisir de revoir miss Nevil que de lacrainte de rencontrer ses ennemis. « Le procès que jevais avoir avec ces misérables Barricinise disait-ilvam'obliger d'aller à Bastia. Pourquoi n'accompagnerais-je pasmiss Nevil? Pourquoide Bastian'irions-nous pas ensemble aux eauxd'Orezza? » Tout à coup des souvenirs d'enfance luirappelèrent nettement ce site pittoresque. Il se cruttransporté sur une verte pelouse au pied des châtaigniersséculaires. Sur un gazon d'une herbe lustréeparseméde fleurs bleues ressemblant à des yeux qui lui souriaientilvoyait miss Lydia assise auprès de lui. Elle avait ôtéson chapeauet ses cheveux blondsplus fins et plus doux que làsoiebrillaient comme de l'or au soleilqui pénétraitau travers du feuillage. Ses yeuxd'un bleu si purlui paraissaientplus bleus que le firmament. La joue appuyée sur une mainelle écoutait toute pensive les paroles d'amour qu'il luiadressait en tremblant. Elle avait cette robe de mousseline qu'elleportait le dernier jour qu'il l'avait vue à Ajaccio. Sous lesplis de cette robe s'échappait un petit pied dans un soulierde satin noir. Orso se disait qu'il serait bien heureux de baiser cepied; mais une des mains de miss Lydia n'était pas gantéeet elle tenait une pâquerette. Orso lui prenait cettepâqueretteet la main de Lydia serrait la sienne; et ilbaisait la pâqueretteet puis la mainet on ne se fâchaitpas... Et toutes ces pensées l'empêchaient de faireattention à la route qu'il suivaitet cependant il trottaittoujours. Il allait pour la seconde fois baiser en imagination lablanche main de miss Nevilquand il pensa baiser en réalitéla tête de son cheval qui s'arrêta tout à coup.C'est que la petite Chilina lui barrait le chemin et lui saisissaitla bride.

- Oùallez-vous ainsiOrs' Anton'? disait-elle. Ne savez-vous pas quevotre ennemi est près d'ici?

- Monennemi! s'écria Orso furieux de se voir interrompu dans unmoment aussi intéressant. Où est-il?

-Orlanduccio est près d'ici. Il vous attend. Retournezretournez.

- Ah! ilm'attend! Tu l'as vu?

- OuiOrs' Anton'j'étais couchée dans la fougèrequand il a passé. Il regardait de tous les côtésavec sa lunette.

- De quelcôté allait-il?

- Ildescendait par làdu côté où vous allez.

- Merci.

- Ors'Anton'ne feriez-vous pas bien d'attendre mon oncle? Il ne peuttarderet avec lui vous seriez en sûreté.

- N'aiepas peurChilije n'ai pas besoin de ton oncle.

- Si vousvouliezj'irais devant vous.

- Mercimerci.

Et Orsopoussant son chevalse dirigea rapidement du côté quela petite fille lui avait indiqué.

Sonpremier mouvement avait été un aveugle transport defureuret il s'était dit que la fortune lui offrait uneexcellente occasion de corriger ce lâche qui mutilait un chevalpour se venger d'un soufflet. Puistout en avançantl'espècede promesse qu'il avait faite au préfetet surtout la craintede manquer la visite de miss Nevilchangeaient ses dispositions etlui faisaient presque désirer de ne pas rencontrerOrlanduccio. Bientôt le souvenir de son pèrel'insultefaite à son chevalles menaces des Barricini rallumaient sacolèreet l'excitaient à chercher son ennemi pour leprovoquer et l'obliger à se battre. Ainsi agité par desrésolutions contrairesil continuait de marcher en avantmaismaintenantavec précautionexaminant les buissons etles haieset quelquefois même s'arrêtant pour écouterles bruits vagues qu'on entend dans la campagne. Dix minutes aprèsavoir quitté la petite Chilina (il était alors environneuf heures du matin)il se trouva au bord d'un coteau extrêmementrapide. Le cheminou plutôt le sentier à peine tracéqu'il suivaittraversait un maquis récemment brûlé.En ce lieu la terre était chargée de cendresblanchâtreset çà et là des arbrisseauxet quelques gros arbres noircis par le feu et entièrementdépouillés de leurs feuilles se tenaient deboutbienqu'ils eussent cessé de vivre. En voyant un maquis brûléon se croit transporté dans un site du Nord au milieu del'hiveret le contraste de l'aridité des lieux que la flammea parcourus avec la végétation luxuriante d'alentourles fait paraître encore plus tristes et désolés.Mais dans ce paysage Orso ne voyait en ce moment qu'une choseimportanteil est vraidans sa position: la terre étant nuene pouvait cacher une embuscadeet celui qui peut craindre àchaque instant de voir sortir d'un fourré un canon de fusildirigé contre sa poitrineregarde comme une espèced'oasis un terrain uni où rien n'arrête la vue. Aumaquis brûlé succédaient plusieurs champs encultureenclosselon l'usage du paysde murs en pierres sèchesà hauteur d'appui. Le sentier passait entre ces enclosoùd'énormes châtaigniersplantés confusémentprésentaient de loin l'apparence d'un bois touffu.

Obligépar la roideur de la pente à mettre pied à terreOrsoqui avait laissé la bride sur le cou de son chevaldescendaitrapidement en glissant sur la cendre; et il n'était guèrequ'à vingt-cinq pas d'un de ces enclos en pierre àdroite du cheminlorsqu'il aperçutprécisémenten face de luid'abord un canon de fusilpuis une têtedépassant la crête du mur. Le fusil s'abaissaet ilreconnut Orlanduccio prêt à faire feu. Orso fut prompt àse mettre en défenseet tous les deuxse couchant en jouese regardèrent quelques secondes avec cette émotionpoignante que le plus brave éprouve au moment de donner ou derecevoir la mort.

-Misérable lâche! s'écria Orso...

Il parlaitencore quand il vit la flamme du fusil d'Orlanduccioet presque enmême temps un second coup partit à sa gauchede l'autrecôté du sentiertiré par un homme qu'il n'avaitpoint aperçuet qui l'ajustait posté derrièreun autre mur. Les deux balles l'atteignirent: l'unecelled'Orlanducciolui traversa le bras gauchequ'il lui présentaiten le couchant en joue; l'autre le frappa à la poitrinedéchira son habitmaisrencontrant heureusement la lame deson stylets'aplatit dessus et ne lui fit qu'une contusion légère.Le bras gauche d'Orso tomba immobile le long de sa cuisseet lecanon de son fusil s'abaissa un instant; mais il le releva aussitôtetdirigeant son arme de sa seule main droiteil fit feu surOrlanduccio. La tête de son ennemiqu'il ne découvraitque jusqu'aux yeuxdisparut derrière le mur. Orsosetournant à sa gauchelâcha son second coup sur un hommeentouré de fumée qu'il apercevait à peine. Àson tourcette figure disparut. Les quatre coups de fusil s'étaientsuccédé avec une rapidité incroyableet jamaissoldats exercés ne mirent moins d'intervalle dans un feu defile. Après le dernier coup d'Orsotout rentra dans lesilence. La fumée sortie de son arme montait lentement vers leciel; aucun mouvement derrière le murpas le plus légerbruit. Sans la douleur qu'il ressentait au brasil aurait pu croireque ces hommes sur qui il venait de tirer étaient des fantômesde son imagination.

S'attendantà une seconde déchargeOrso fit quelques pas pour seplacer derrière un des arbres brûlés restésdebout dans le maquis. Derrière cet abriil plaça sonfusil entre ses genoux et le rechargea à là hâte.Cependant son bras gauche le faisait cruellement souffriret il luisemblait qu'il soutenait un poids énorme. Qu'étaientdevenus ses adversaires? Il ne pouvait le comprendre. S'ils s'étaientenfuiss'ils avaient été blessésil auraitassurément entendu quelque bruitquelque mouvement dans lefeuillage. Étaient-ils donc mortsou bien plutôtn'attendaient-ils pasà l'abri de leur murl'occasion detirer de nouveau sur lui? Dans cette incertitudeet sentant sesforces diminueril mit en terre le genou droitappuya sur l'autreson bras blessé et se servit d'une branche qui partait dutronc de l'arbre brûlé pour soutenir son fusil. Le doigtsur la détentel'oeil fixé sur le murl'oreilleattentive au moindre bruitil demeura immobile pendant quelquesminutesqui lui parurent un siècle. Enfinbien loin derrièreluiun cri éloigné se fit entendreet bientôtun chiendescendant le coteau avec la rapidité d'une flèches'arrêta auprès de lui en remuant la queue. C'étaitBruscole disciple et le compagnon des banditsannonçantsans doute l'arrivée de son maître; et jamais honnêtehomme ne fut plus impatiemment attendu. Le chienle museau en l'airtourné du côté de l'enclos le plus procheflairait avec inquiétude. Tout à coup il fit entendreun grognement sourdfranchit le mur d'un bondet presque aussitôtremonta sur la crêted'où il regarda fixement Orsoexprimant dans ses yeux la surprise aussi clairement que chien lepeut faire; puis il se remit le nez au ventcette fois dans ladirection de l'autre enclosdont il sauta encore le mur. Au boutd'une secondeil reparaissait sur la crêtemontrant le mêmeair d'étonnement et d'inquiétude; puis il sauta dans lemaquisla queue entre les jambesregardant toujours Orso ets'éloignant de lui à pas lentspar une marche de côtéjusqu'à ce qu'il s'en trouvât à quelque distance.Alorsreprenant sa courseil remonta le coteau presque aussi vitequ'il l'avait descenduà la rencontre d'un homme quis'avançait rapidement malgré la roideur de la pente.

- ÀmoiBrando! s'écria Orso dès qu'il le crut àportée de la voix.

- Ho! Ors'Anton'! vous êtes blessé! lui demanda Brandolaccioaccourant tout essoufflé. Dans le corps ou dans lesmembres?...

- Au bras.

- Au bras!ce n'est rien. Et l'autre?

- Je croisl'avoir touché.

Brandolacciosuivant son chiencourut à l'enclos le plus proche et sepencha pour regarder de l'autre coté du mur. Làôtantson bonnet:

- Salut auseigneur Orlanducciodit-il. Puisse tournant du côtéd'Orsoil le salua à son tour d'un air grave:

- Voilàdit-ilce que j'appelle un homme proprement accommodé.

- Vit-ilencore? demanda Orso respirant avec peine.

- Oh! ils'en garderait; il a trop de chagrin de la balle que vous lui avezmise dans l'oeil. Sang de la Madonequel trou! Bon fusilma foi!Quel calibre! Ça vous écarbouille une cervelle! DitesdoncOrs' Anton'quand j'ai entendu d'abord pif! pif! je me suisdit Sacrebleu! ils escofient mon lieutenant. Puis j'entends boum!boum! Ah! je disvoilà le fusil anglais qui parle: ilriposte... MaisBruscoqu'est-ce que tu me veux donc?

Le chienle mena à l'autre enclos.

- Excusez!s'écria Brandolaccio stupéfait. Coup double! rien quecela! Peste! on voit bien que la poudre est chèrecar vousl'économisez.

- Qu'ya-t-ilau nom de Dieu! demanda Orso.

- Allons!ne faites donc pas le farceurmon lieutenant! vous jetez le gibierpar terreet vous voulez qu'on vous le ramasse... En voilà unqui va en avoir un drôle de dessert aujourd'hui! c'est l'avocatBarricini. De la viande de boucherieen veux-tuen voilà!Maintenant qui diable héritera?

- Quoi!Vincentello mort aussi?

- Trèsmort. Bonne santé à nous autres ! Ce qu'il y a debon avec vousc'est que vous ne les faites pas souffrir. Venez doncvoir Vincentelloil est encore à genouxla têteappuyée contre le mur. Il a l'air de dormir. C'est làle cas de dire: Sommeil de plomb. Pauvre diable! --

Orsodétourna la tête avec horreur.

- Es-tusûr qu'il soit mort?

- Vousêtes comme Sampiero Corsoqui ne donnait jamais qu'un coup.Voyez-vouslà... dans la poitrineà gauche? tenezcomme Vincileone fut attrapé à Waterloo. Je parieraisbien que la balle n'est pas loin du coeur. Coup double! Ah! je ne memêle plus de tirer. Deux en deux coups!... À balle!...Les deux frères!... S'il avait eu un troisième coupilaurait tué le papa... On fera mieux une autre fois... QuelcoupOrs' Anton'!... Et dire que cela n'arrivera jamais à unbrave garçon comme moi de faire coup double sur des gendarmes!

Tout enparlantle bandit examinait le bras d'Orso et fendait sa manche avecson stylet.

- Ce n'estriendit-il. Voilà une redingote qui donnera de l'ouvrage àmademoiselle Colomba... Hein! qu'est-ce que je vois? cet accroc surla poitrine?... Rien n'est entré par là? Nonvous neseriez pas si gaillard. Voyonsessayez de remuer les doigts...Sentez-vous mes dents quand je vous mords le petit doigt?... Pastrop?... C'est égalce ne sera rien. Laissez-moi prendrevotre mouchoir et votre cravate... Voilà votre redingoteperdue... Pourquoi diable vous faire si beau? Alliez-vous à lanoce?... Làbuvez une goutte de vin... Pourquoi donc neportez-vous pas de gourde? Est-ce qu'un Corse sort jamais sansgourde?

Puisaumilieu du pansementil s'interrompait pour s'écrier:

- Coupdouble! tous les deux roides morts!... C'est le curé qui varire... Coup double! Ah! voici enfin cette petite tortue de Chilina.

Orso nerépondait pas. Il était pâle comme un mort ettremblait de tous ses membres.

- Chilicria Brandolacciova regarder derrière ce mur. Hein?

L'enfants'aidant des pieds et des mainsgrimpa sur le muret aussitôtqu'elle eut aperçu le cadavre d'Orlanduccioelle fit le signede la croix.

Ce n'estriencontinua le bandit: va voir plus loinlà-bas.

L'enfantfit un nouveau signe de croix.

- Est-cevousmon oncle? demanda-t-elle timidement.

- Moiest-ce que je ne suis pas devenu un vieux bon à rien? Chilic'est de l'ouvrage de monsieur. Fais-lui ton compliment.

-Mademoiselle en aura bien de la joiedit Chilinaet elle sera bienfâchée de vous savoir blesséOrs' Anton'.

- AllonsOrs' Anton'dit le bandit après avoir achevé lepansementvoilà Chilina qui a rattrapé votre cheval.Montez et venez avec moi au maquis de la Stazzona. Bien aviséqui vous y trouverait. Nous vous y traiterons de notre mieux. Quandnous serons à la croix de Sainte-Christineil faudra mettrepied à terreVous donnerez votre cheval à Chilinaquis'en ira prévenir mademoiselleetchemin faisantvous lachargerez de vos commissions. Vous pouvez tout dire à lapetiteOrs' Anton': elle se ferait plutôt hacher que de trahirses amis. Et d'un ton de tendresse: Vacoquinedisait-ilsoisexcommuniéesoit mauditefriponne! Brandolacciosuperstitieux comme beaucoup de banditscraignait de fasciner lesenfants en leur adressant des bénédictions ou desélogescar on sait que les puissances mystérieuses quiprésident à l'Annocchiatura ont la mauvaisehabitude d'exécuter le contraire de nos souhaits. --

- Oùveux-tu que j'ailleBrando? dit Orso d'une voix éteinte.

- Parbleu!vous avez à choisir: en prison ou bien au maquis. Mais undella Rebbia ne connaît pas le chemin de la prison. Au maquisOrs' Anton'.

- Adieudonc toutes mes espérances! s'écria douloureusement leblessé.

- Vosespérances? Diantre! espériez-vous faire mieux avec unfusil à deux coups?... Ah çà! comment diablevous ont-ils touché? Il faut que ces gaillards-là aientla vie plus dure que les chats.

- Ils onttiré les premiersdit Orso.

- C'estvraij'oubliais... Pif! pif! boum! boum!... coup double d'une main !... Quand on fera mieuxje m'irai pendre! Allonsvous voilàmonté... avant de partirregardez donc un peu votre ouvrage.Il n'est pas poli de quitter ainsi la compagnie sans lui dire adieu.--

Orso donnades éperons à son cheval; pour rien au monde il n'eûtvoulu voir les malheureux à qui il venait de donner la mort.

- TenezOrs' Anton'dit le bandit s'emparant de la bride du chevalvoulez-vous que je vous parle franchement? Eh bien! sans vousoffenserces deux pauvres jeunes gens me font de la peine. Je vousprie de m'excuser... Si beaux... si forts... si jeunes!...Orlanduccio avec qui j'ai chassé tant de fois... Il m'a donnéil y a quatre joursun paquet de cigares... Vincentelloqui étaittoujours de si belle humeur... C'est vrai que vous avez fait ce quevous deviez faire... et d'ailleurs le coup est trop beau pour qu'onle regrette... Mais moije n'étais pas dans votrevengeance... Je sais que vous avez raison; quand on a un ennemiilfaut s'en défaire. Mais les Barricinic'était unevieille famille... En voilà encore une qui faussecompagnie!... et par un coup double! c'est piquant.

Faisantainsi l'oraison funèbre des BarriciniBrandolaccio conduisaiten hâte OrsoChilina et le chien Brusco vers le maquis de laStazzona.

CHAPITREXVIII

CependantColombapeu après le départ d'Orsoavait appris parses espions que les Barricini tenaient la campagneetdès cemomentelle fut en proie à une vive inquiétude. On lavoyait parcourir la maison en tous sensallant de la cuisine auxchambres préparées pour ses hôtesne faisantrien et toujours occupées'arrêtant sans cesse pourregarder si elle n'apercevait pas dans le village un mouvementinusité. Vers onze heures une cavalcade assez nombreuse entradans Pietranera; c'étaient le colonelsa filleleursdomestiques et leur guide. En les recevantle premier mot de Colombafut: « Avez-vous vu mon frère? » Puis elle demandaau guide quel chemin ils avaient prisà quelle heure ilsétaient partis etsur ses réponseselle ne pouvaitcomprendre qu'ils ne se fussent pas rencontrés.

-Peut-être que votre frère aura pris par le hautdit leguidenousnous sommes venus par le bas.

MaisColomba secoua la tête et renouvela ses questions. Malgrésa fermeté naturelleaugmentée encore par l'orgueil decacher toute faiblesse à des étrangersil lui étaitimpossible de dissimuler ses inquiétudeset bientôtelle les fit partager au colonel et surtout à miss Lydialorsqu'elle les eut mis au fait de la tentative de réconciliationqui avait eu une si malheureuse issue. Miss Nevil s'agitaitvoulaitqu'on envoyât des messagers dans toutes les directionset sonpère offrait de remonter à cheval et d'aller avec leguide à la recherche d'Orso. Les craintes de ses hôtesrappelèrent à Colomba ses devoirs de maîtresse demaison. Elle s'efforça de sourirepressa le colonel de semettre à tableet trouva pour expliquer le retard de sonfrère vingt motifs plausibles qu'au bout d'un instant elledétruisait elle-même. Croyant qu'il était de sondevoir d'homme de chercher à rassurer des femmesle colonelproposa son explication aussi.

- Je gagedit-ilque della Rebbia aura rencontré du gibier; il n'a purésister à la tentationet nous allons le voir revenirla carnassière toute pleine. Parbleu! ajouta-t-ilnous avonsentendu sur la route quatre coups de fusil. Il y en avait deux plusforts que les autreset j'ai dit à ma fille: je parie quec'est della Rebbia qui chasse. Ce ne peut être que mon fusilqui fait tant de bruit.

Colombapâlitet Lydiaqui l'observait avec attentiondevina sanspeine quels soupçons la conjecture du colonel venait de luisuggérer. Après un silence de quelques minutesColombademanda vivement si les deux fortes détonations avaientprécédé ou suivi les autres. Mais ni le colonelni sa filleni le guiden'avaient fait grande attention à cepoint capital.

Vers uneheureaucun des messagers envoyés par Colomba n'étantencore revenuelle rassembla tout son courage et força seshôtes à se mettre à table; maissauf le colonelpersonne ne put manger. Au moindre bruit sur la placeColombacourait à la fenêtrepuis revenait s'asseoirtristementetplus tristement encores'efforçait decontinuer avec ses amis une conversation insignifiante àlaquelle personne ne prêtait la moindre attention etqu'interrompaient de longs intervalles de silence.

Tout d'uncoupon entendit le galop d'un cheval.

- Ah!cette foisc'est mon frèredit Colomba en se levant.

Mais àla vue de Chilina montée à califourchon sur le chevald'Orso:

- Monfrère est mort! s'écria-t-elle d'une voix déchirante.

Le colonellaissa tomber son verremiss Nevil poussa un critous coururent àla porte de la maison. Avant que Chilina pût sauter àbas de sa montureelle était enlevée comme une plumepar Colomba qui la serrait à l'étouffer. L'enfantcomprit son terrible regardet sa première parole fut celledu choeur d'Othello « Il vit! » Colomba cessa del'étreindreet Chilina tomba à terre aussi lestementqu'une jeune chatte.

- Lesautres? demanda Colomba d'une voix rauque.

Chilinafit le signe de la croix avec l'index et le doigt du milieu. Aussitôtune vive rougeur succédasur la figure de Colombaàsa pâleur mortelle. Elle jeta un regard ardent sur la maisondes Barriciniet dit en souriant à ses hôtes:

- Rentronsprendre le café.

L'Iris desbandits en avait long à raconter. Son patoistraduit parColomba en italien tel quelpuis en anglais par miss Nevilarrachaplus d'une imprécation au colonelplus d'un soupir àmiss Lydia; mais Colomba écoutait d'un air impassible;seulement elle tordait sa serviette damassée de façon àla mettre en pièces. Elle interrompit l'enfant cinq ou sixfois pour se faire répéter que Brandolaccio disait quela blessure n'était pas dangereuse et qu'il en avait vu biend'autres. En terminantChilina rapporta qu'Orso demandait avecinstance du papier pour écrireet qu'il chargeait sa soeur desupplier une dame qui peut-être se trouverait dans sa maisonde n'en point partir avant d'avoir reçu une lettre de lui.

- C'estajouta l'enfantce qui le tourmentait le plus; et j'étaisdéjà en route quand il m'a rappelée pour merecommander cette commission. C'était pour la troisièmefois qu'il me la répétait. À cette injonction deson frèreColomba sourit légèrement et serrafortement la main de l'Anglaisequi fondit en larmes et ne jugea pasà propos de traduire à son père cette partie dela narration.

- Ouivous resterez avec moima chère amies'écria Colombaen embrassant miss Nevilet vous nous aiderez.

Puistirant d'une armoire quantité de vieux lingeelle se mit àle couper pour faire des bandes et de la charpie. En voyant ses yeuxétincelantsson teint animécette alternative depréoccupation et de sang-froidil eût étédifficile de dire si elle était plus touchée de lablessure de son frère qu'enchantée de la mort de sesennemis. Tantôt elle versait du café au colonel et luivantait son talent à le préparer; tantôtdistribuant de l'ouvrage à miss Nevil et à Chilinaelle les exhortait à coudre les bandes et à les rouler;elle demandait pour la vingtième fois si la blessure d'Orso lefaisait beaucoup souffrir. Continuellement elle s'interrompait aumilieu de son travail pour dire au colonel:

- Deuxhommes si adroits! si terribles!... Lui seulblessén'ayantqu'un bras... il les a abattus tous les deux. Quel couragecolonel!N'est-ce pas un héros? Ah! miss Nevilqu'on est heureux devivre dans un pays tranquille comme le vôtre!... Je suis sûreque vous ne connaissiez pas encore mon frère!... Je l'avaisdit: l'épervier déploiera ses ailes!... Vous voustrompiez à son air si doux... C'est qu'auprès de vousmiss Nevil... Ah! s'il vous voyait travailler pour lui... PauvreOrso!

Miss Lydiane travaillait guère et ne trouvait pas une parole. Son pèredemandait pourquoi l'on ne se hâtait pas de porter plaintedevant un magistrat. Il parlait de l'enquête du coroneret de bien d'autres choses également inconnues en Corse. Enfinil voulait savoir si la maison de campagne de ce bon M. Brandolaccioqui avait donné des secours au blesséétaitfort éloignée de Pietraneraet s'il ne pourrait pasaller lui-même voir son ami.

Et Colombarépondait avec son calme accoutumé qu'Orso étaitdans le maquis; qu'il avait un bandit pour le soigner; qu'il couraitgrand risque s'il se montrait avant qu'on se fût assurédes dispositions du préfet et des juges; enfin qu'elle feraiten sorte qu'un chirurgien habile se rendît en secret auprèsde lui.

- Surtoutmonsieur le colonelsouvenez-vous biendisait-elleque vous avezentendu les quatre coups de fusilet que vous m'avez dit qu'Orsoavait tiré le second.

Le colonelne comprenait rien à l'affaireet sa fille ne faisait quesoupirer et s'essuyer les yeux.

Le jourétait déjà fort avancé lorsqu'une tristeprocession entra dans le village. On rapportait à l'avocatBarricini les cadavres de ses enfantschacun couché entravers d'une mule que conduisait un paysan. Une foule de clients etd'oisifs suivait le lugubre cortège. Avec eux on voyait lesgendarmes qui arrivent toujours trop tardet l'adjointqui levaitles bras au cielrépétant sans cesse: « Que diramonsieur le préfet! » Quelques femmesentre autres unenourrice d'Orlanduccios'arrachaient les cheveux et poussaient deshurlements sauvages. Mais leur douleur bruyante produisait moinsd'impression que le désespoir muet d'un personnage quiattirait tous les regards. C'était le malheureux pèrequiallant d'un cadavre à l'autresoulevait leurs têtessouillées de terrebaisait leurs lèvres violettessoutenait leurs membres déjà roidiscomme pour leuréviter les cahots de la route. Parfois on le voyait ouvrir labouche pour parlermais il n'en sortait pas un cripas une parole.Toujours les yeux fixés sur les cadavresil se heurtaitcontre les pierrescontre les arbrescontre tous les obstaclesqu'il rencontrait.

Leslamentations des femmesles imprécations des hommesredoublèrent lorsqu'on se trouva en vue de la maison d'Orso.Quelques bergers rebbianistes ayant osé faire entendre uneacclamation de triomphel'indignation de leurs adversaires ne put secontenir. « Vengeance! vengeance! » crièrentquelques voix. On lança des pierreset deux coups de fusildirigés contre les fenêtres de la salle où setrouvaient Colomba et ses hôtes percèrent lescontrevents et firent voler des éclats de bois jusque sur latable près de laquelle les deux femmes étaient assises.Miss Lydia poussa des cris affreuxle colonel saisit un fusiletColombaavant qu'il pût la retenirs'élançavers la porte de la maison et l'ouvrit avec impétuosité.Làdebout sur le seuil élevéles deux mainsétendues pour maudire ses ennemis:

- Lâches!s'écria-t-ellevous tirez sur des femmessur des étrangers!Etes-vous Corses? êtes-vous hommes? Misérables qui nesavez qu'assassiner par derrièreavancez! je vous défie.Je suis seule; mon frère est loin. Tuez-moituez mes hôtes;cela est digne de vous... Vous n'osezlâches que vous êtes!vous savez que nous nous vengeons. Allezallez pleurer comme desfemmeset remerciez-nous de ne pas vous demander plus de sang!

Il y avaitdans la voix et dans l'attitude de Colomba quelque chose d'imposantet de terrible; à sa vuela foule recula épouvantéecomme à l'apparition de ces fées malfaisantes dont onraconte en Corse plus d'une histoire effrayante dans les hivers.L'adjointles gendarmes et un certain nombre de femmes profitèrentde ce mouvement pour se jeter entre les deux partis; car les bergersrebbianistes préparaient déjà leurs armesetl'on put craindre un moment qu'une lutte générale nes'engageât sur la place. Mais les deux factions étaientprivées de leurs chefset les Corsesdisciplinés dansleurs fureursen viennent rarement aux mains dans l'absence desprincipaux auteurs de leurs guerres intestines. D'ailleursColombarendue prudente par le succèscontint sa petite garnison.

- Laissezpleurer ces pauvres gensdisait-elle; laissez ce vieillard emportersa chair. À quoi bon tuer ce vieux renard qui n'a plus dedents pour mordre? - Giudice Barricini! souviens-toi du deux août!Souviens-toi du portefeuille sanglant où tu as écrit deta main de faussaire! Mon père y avait inscrit ta dette; tesfils l'ont payée. Je te donne quittancevieux Barricini!

Colombales bras croisésle sourire du mépris sur les lèvresvit porter les cadavres dans la maison de ses ennemispuis la foulese dissiper lentement. Elle referma sa porteet rentrant dans lasalle à mangerdit au colonel:

- Je vousdemande bien pardon pour mes compatriotesmonsieur. Je n'auraisjamais cru que des Corses tirassent sur une maison où il y ades étrangerset je suis honteuse pour mon pays.

Le soirmiss Lydia s'étant retirée dans sa chambrele colonell'y suivit et lui demanda s'ils ne feraient pas bien de quitter dèsle lendemain un village où l'on était exposé àchaque instant à recevoir une balle dans la têteet leplus tôt possible un pays où l'on ne voyait que meurtreset trahisons.

Miss Nevilfut quelque temps sans répondreet il était évidentque la proposition de son père ne lui causait pas un médiocreembarras. Enfin elle dit:

- Commentpourrions-nous quitter cette malheureuse jeune personne dans unmoment où elle a tant besoin de consolation? Ne trouvez-vouspasmon pèreque cela serait cruel à nous?

- C'estpour vous que je parlema filledit le colonel; et si je voussavais en sûreté dans l'hôtel d'Ajaccioje vousassure que je serais fâché de quitter cette îlemaudite sans avoir serré la main à ce brave dellaRebbia.

- Eh bien!mon pèreattendons encore etavant de partirassurons-nousbien que nous ne pouvons leur rendre aucun service.

- Boncoeur! dit le colonel en baisant sa fille au front. J'aime àte voir ainsi te sacrifier pour adoucir le malheur des autres.Restons; on ne se repent jamais d'avoir fait une bonne action.

Miss Lydias'agitait dans son lit sans pouvoir dormir. Tantôt les bruitsvagues qu'elle entendait lui paraissaient les préparatifsd'une attaque contre la maisontantôtrassurée pourelle-mêmeelle pensait au pauvre blesséétenduprobablement à cette heure sur la terre froidesans autressecours que ceux qu'il pouvait attendre de la charité d'unbandit. Elle se le représentait couvert de sangse débattantdans des souffrances horribles; et ce qu'il y a de singulierc'estquetoutes les fois que l'image d'Orso se présentait àson espritil lui apparaissait toujours tel qu'elle l'avait vu aumoment de son départpressant sur ses lèvres letalisman qu'elle lui avait donné... Puis elle songeait àsa bravoure. Elle se disait que le danger terrible auquel il venaitd'échapperc'était à cause d'ellepour la voirun peu plus tôtqu'il s'y était exposé. Peu s'enfallait qu'elle ne se persuadât que c'était pour ladéfendre qu'Orso s'était fait casser le bras. Elle sereprochait sa blessuremais elle l'en admirait davantage; et si lefameux coup double n'avait pasà ses yeuxautant de méritequ'à ceux de Brandolaccio et de Colombaelle trouvaitcependant que peu de héros de roman auraient montréautant d'intrépiditéautant de sang-froid dans unaussi grand péril.

La chambrequ'elle occupait était celle de Colomba. Au-dessus d'uneespèce de prie-Dieu en chêneà côtéd'une palme béniteétait suspendu à la murailleun portrait en miniature d'Orso en uniforme de sous-lieutenant. MissNevil détacha ce portraitle considéra longtemps et leposa enfin auprès de son litau lieu de le remettre àsa place. Elle ne s'endormit qu'à la pointe du jouret lesoleil était déjà fort élevéau-dessus de l'horizon lorsqu'elle s'éveilla. Devant son litelle aperçut Colombaqui attendait immobile le moment oùelle ouvrirait les yeux.

- Eh bien!mademoisellen'êtes-vous pas bien mal dans notre pauvremaison? lui dit Colomba. Je crains que vous n'ayez guèredormi.

-Avez-vous de ses nouvellesma chère amie? dit miss Nevil ense levant sur son séant.

Elleaperçut le portrait d'Orsoet se hâta de jeter unmouchoir pour le cacher.

- Ouij'ai de ses nouvellesdit Colomba en souriant.

Etprenant le portrait:

- Letrouvez-vous ressemblant? Il est mieux que cela.

- MonDieu!... dit miss Nevil toute honteusej'ai détaché...par distraction... ce portrait... J'ai le défaut de toucher àtout... et de ne ranger rien... Comment est votre frère?

- Assezbien. Giocanto est venu ici ce matin avant quatre heures. Ilm'apportait une lettre pour vousmiss Lydia; Orso ne m'a pas écrità moi. Il y a bien sur l'adresse: À Colomba; mais plusbas: Pour miss N... Les soeurs ne sont point jalouses. Giocanto ditqu'il a bien souffert pour écrire. Giocantoqui a une mainsuperbelui avait offert d'écrire sous sa dictée. Iln'a pas voulu. Il écrivait avec un crayoncouché surle dos. Brandolaccio tenait le papier. À chaque instant monfrère voulait se leveret alorsau moindre mouvementc'étaient dans son bras des douleurs atroces. C'étaitpitiédisait Giocanto. Voici sa lettre.

Miss Nevillut la lettrequi était écrite en anglaissans doutepar surcroît de précaution. Voici ce qu'elle contenait:

«Mademoiselle

Unemalheureuse fatalité m'a poussé; j'ignore ce que dirontmes ennemisquelles calomnies ils inventeront. Peu m'importesivousmademoisellevous n'y donnez pas créance. Depuis que jevous ai vueje m'étais bercé de rêves insensés.Il a fallu cette catastrophe pour me montrer ma folie; je suisraisonnable maintenant. Je sais quel est l'avenir qui m'attendet ilme trouvera résigné. Cette bague que vous m'avez donnéeet que je croyais un talisman de bonheurje n'ose la garder. Jecrainsmiss Nevilque vous n'ayez du regret d'avoir si mal placévos donsou plutôtje crains qu'elle me rappelle le temps oùj'étais fou. Colomba vous la remettra... Adieumademoisellevous allez quitter la Corseet je ne vous verrai plus; mais dites àma soeur que j'ai encore votre estimeetje le dis avec assuranceje la mérite toujours.

O. D. R. »

Miss Lydias'était détournée pour lire cette lettreetColombaqui l'observait attentivementlui remit la bague égyptienneen lui demandant du regard ce que cela signifiait. Mais miss Lydian'osait lever la têteet elle considérait tristement labaguequ'elle mettait à son doigt et qu'elle retiraitalternativement.

- Chèremiss Nevildit Colombane puis-je savoir ce que vous dit mon frère?Vous parle-t-il de son état?

- Mais...dit miss Lydia en rougissantil n'en parle pas... Sa lettre est enanglais... Il me charge de dire à mon père... Il espèreque le préfet pourra arranger...

Colombasouriant avec malices'assit sur le litprit les deux mains de missNevilet la regardant avec ses yeux pénétrants:

-Serez-vous bonne? lui dit-elle. N'est-ce pas que vous répondrezà mon frère? Vous lui ferez tant de bien! Un momentl'idée m'est venue de vous réveiller lorsque sa lettreest arrivéeet puis je n'ai pas osé.

- Vousavez eu bien tortdit miss Nevilsi un mot de moi pouvait le...

-Maintenant je ne puis lui envoyer de lettres. Le préfet estarrivéet Pietranera est pleine de ses estafiers. Plus tardnous verrons. Ah! si vous connaissiez mon frèremiss Nevilvous l'aimeriez comme je l'aime... Il est si bon! si brave! songezdonc à ce qu'il a fait! Seul contre deux et blessé!

Le préfetétait de retour. Instruit par un exprès de l'adjointil était venu accompagné de gendarmes et de voltigeursamenant de plus procureur du roigreffier et le reste pour instruiresur la nouvelle et terrible catastrophe qui compliquaitou si l'onveut qui terminait les inimitiés des familles de Pietranera.Peu après son arrivéeil vit le colonel Nevil et safilleet ne leur cacha pas qu'il craignait que l'affaire ne prîtune mauvaise tournure.

- Voussavezdit-ilque le combat n'a pas eu de témoins; et laréputation d'adresse et de courage de ces deux malheureuxjeunes gens était si bien établieque tout le monde serefuse à croire que monsieur della Rebbia ait pu les tuer sansl'assistance des bandits auprès desquels on le dit réfugié.

- C'estimpossibles'écria le colonel; Orso della Rebbia est ungarçon plein d'honneur; je réponds de lui.

- Je lecroisdit le préfetmais le procureur du roi (ces messieurssoupçonnent toujours) ne me paraît pas trèsfavorablement disposé. Il a entre les mains une piècefâcheuse pour votre ami. C'est une lettre menaçanteadressée à Orlanducciodans laquelle il lui donne unrendez-vous... et ce rendez-vous lui paraît une embuscade.

- CetOrlanducciodit le colonela refusé de se battre comme ungalant homme.

- Ce n'estpas l'usage ici. On s'embusqueon se tue par derrièrec'estla façon du pays. Il y a bien une déposition favorable;c'est celle d'une enfant qui affirme avoir entendu quatredétonationsdont les deux dernièresplus fortes queles autresprovenaient d'une arme de gros calibre comme le fusil demonsieur della Rebbia. Malheureusement cette enfant est la niècede l'un des bandits que l'on soupçonne de complicitéet elle a sa leçon faite.

-Monsieurinterrompit miss Lydiarougissant jusqu'au blanc des yeuxnous étions sur la route quand les coups de fusil ont ététiréset nous avons entendu la même chose.

- Envérité? Voilà qui est important. Et vouscolonelvous avez sans doute fait la même remarque?

- Ouireprit vivement miss Nevil; c'est mon pèrequi a l'habitudedes armesqui a dit: Voilà monsieur della Rebbia qui tireavec mon fusil.

- Et cescoups de fusil que vous avez reconnusc'étaient bien lesderniers?

- Les deuxderniersn'est-ce pasmon père?

Le coloneln'avait pas très bonne mémoire; mais en toute occasionil n'avait garde de contredire sa fille.

- Il fautsur-le-champ parler de cela au procureur du roicolonel. Au restenous attendons ce soir un chirurgien qui examinera les cadavres etvérifiera si les blessures ont été faites avecl'arme en question.

- C'estmoi qui l'ai donnée à Orsodit le colonelet jevoudrais la savoir au fond de la mer... C'est-à-dire... lebrave garçon! je suis bien aise qu'il l'ait eue entre lesmains; carsans mon Mantonje ne sais trop comment il s'en seraittiré.

CHAPITREXIX

Lechirurgien arriva un peu tard. Il avait eu son aventure sur la route.Rencontré par Giocanto Castriconiil avait étésommé avec la plus grande politesse de venir donner ses soinsà un homme blessé. On l'avait conduit auprèsd'Orsoet il avait mis le premier appareil à sa blessure.Ensuite le bandit l'avait reconduit assez loinet l'avait fortédifié en lui parlant des plus fameux professeurs dePisequidisait-ilétaient ses intimes amis.

- Docteurdit le théologien en le quittantvous m'avez inspirétrop d'estime pour que je croie nécessaire de vous rappelerqu'un médecin doit être aussi discret qu'un confesseur.Et il faisait jouer la batterie de son fusil. Vous avez oubliéle lien où nous avons eu l'honneur de nous voir. Adieuenchanté d'avoir fait votre connaissance.

Colombasupplia le colonel d'assister à l'autopsie des cadavres.

- Vousconnaissez mieux que personne le fusil de mon frèredit-elleet votre présence sera fort utile. D'ailleurs il y a tant deméchantes gens ici que nous courrions de grands risques sinous n'avions personne pour défendre nos intérêts.

Restéeseule avec miss Lydiaelle se plaignit d'un grand mal de têteet lui proposa une promenade à quelques pas du village.

- Le grandair me fera du biendisait-elle. Il y a si longtemps que je ne l'airespiré ! Tout en marchant elle lui parlait de son frère;et miss Lydiaque ce sujet intéressait assez vivementnes'apercevait pas qu'elle s'éloignait beaucoup de Pietranera.Le soleil se couchait quand elle en fit l'observation et engageaColomba à rentrer. Colomba connaissait une traverse quidisait-elleabrégeait beaucoup le retour: etquittant lesentier qu'elle suivaitelle en prit un autre en apparence beaucoupmoins fréquenté. Bientôt elle se mit àgravir un coteau tellement escarpé qu'elle étaitobligée continuellement pour se soutenir de s'accrocher d'unemain à des branches d'arbrespendant que de l'autre elletirait sa compagne après elle. Au bout d'un grand quartd'heure de cette pénible ascensionelles se trouvèrentsur un petit plateau couvert de myrtes et d'arbousiersau milieu degrandes masses de granit qui perçaient le sol de tous côtés.Miss Lydia était très fatiguéele village neparaissait paset il faisait presque nuit.

-Savez-vousma chère Colomba. dit-elleque je crains que nousne soyons égarées?

- N'ayezpas peurrépondit Colomba. Marchons toujourssuivez-moi.

- Mais jevous assure que vous vous trompez; le village ne peut pas êtrede ce côté-là. Je parierais que nous lui tournonsle dos. Tenezces lumières que nous voyons si loincertainement c'est là qu'est Pietranera.

- Ma chèreamiedit Colomba d'un air agitévous avez raison; mais àdeux cents pas d'ici... dans ce maquis...

- Eh bien?

- Monfrère y est; je pourrais le voir et l'embrasser si vousvouliez.

Miss Nevilfit un mouvement de surprise.

- Je suissortie de Pietranerapoursuivit Colombasans être remarquéeparce que j'étais avec vous... autrement on m'aurait suivie...Etre si près de lui et ne pas le voir!... Pourquoi neviendriez-vous pas avec moi voir mon pauvre frère? Vous luiferiez tant de plaisir!

- MaisColombace ne serait pas convenable de ma part.

- Jecomprends. Vous autres femmes des villesvous vous inquiéteztoujours de ce qui est convenable; nous autres femmes de villagenous ne pensons qu'à ce qui est bien.

- Mais ilest si tard!... Et votre frère que pensera-t-il de moi?

- Ilpensera qu'il n'est point abandonné par ses amiset cela luidonnera du courage pour souffrir.

- Et monpèreil sera si inquiet...

- Il voussait avec moi... Eh bien! décidez-vous... Vous regardiez sonportrait ce matinajouta-t-elle avec un sourire de malice.

- Non...vraimentColombaje n'ose... ces bandits qui sont là...

- Eh bien! ces bandits ne vous connaissent pasqu'importe? Vous désiriezen voir!...

- MonDieu!

- Voyonsmademoiselleprenez un parti. Vous laisser seule icije ne le puispas; on ne sait pas ce qui pourrait arriver. Allons voir Orsooubien retournons ensemble au village... Je verrai mon frère...Dieu sait quand... peut-être jamais...

- Quedites-vousColomba?... Eh bien! allons! mais pour une minuteseulementet nous reviendrons aussitôt.

Colombalui serra la mainetsans répondreelle se mit àmarcher avec une telle rapiditéque miss Lydia avait peine àla suivre. Heureusement Colomba s'arrêta bientôt endisant à sa compagne:

-N'avançons pas davantage avant de les avoir prévenus;nous pourrions peut-être attraper un coup de fusil.

Elle semit alors à siffler entre ses doigts; bientôt aprèson entendit un chien aboyeret la sentinelle avancée desbandits ne tarda pas à paraître. C'était notrevieille connaissancele chien Bruscoqui reconnut aussitôtColombaet se chargea de lui servir de guide. Après maintsdétours dans les sentiers étroits du maquisdeuxhommes armés jusqu'aux dents se présentèrent àleur rencontre.

- Est-cevousBrandolaccio? demanda Colomba. Où est mon frère?

- Là-bas!répondit le bandit. Mais avancez doucement: il dortet c'estla première fois que cela lui arrive depuis son accident. ViveDieu! on voit bien que par où passe le diable une femme passebien aussi.

Les deuxfemmes s'approchèrent avec précautionet auprèsd'un feu dont on avait prudemment masqué l'éclat enconstruisant autour un petit mur en pierres sèchesellesaperçurent Orso couché sur un tas de fougère etcouvert d'un pilone. Il était fort pâleet l'onentendait sa respiration oppressée. Colomba s'assit auprèsde luiet le contempla en silence les mains jointescomme si ellepriait mentalement. Miss Lydiase couvrant le visage de sonmouchoirse serra contre elle; mais de temps en temps elle levait latête pour voir le blessé par-dessus l'épaule deColomba. Un quart d'heure se passa sans que personne ouvrit labouche. Sur un signe du théologienBrandolaccio s'étaitenfoncé avec lui dans le maquisau grand contentement de missLydiaquipour la première foistrouvait que les grandesbarbes et l'équipement des bandits avaient trop de couleurlocale.

Enfin Orsofit un mouvement. Aussitôt Colomba se pencha sur lui etl'embrassa à plusieurs reprisesl'accablant de questions sursa blessureses souffrancesses besoins. Après avoir réponduqu'il était aussi bien que possibleOrso lui demanda àson tour si miss Nevil était encore à Pietraneraet sielle lui avait écrit. Colombacourbée sur son frèrelui cachait complètement sa compagneque l'obscuritéd'ailleurslui aurait difficilement permis de reconnaître.Elle tenait une main de miss Nevilet de l'autre elle soulevaitlégèrement la tête du blessé.

- Nonmonfrèreelle ne m'a pas donné de lettre pour vous...;mais vous pensez toujours à miss Nevilvous l'aimez doncbien?

- Si jel'aimeColomba!... Mais elle... elle me méprise peut-êtreà présent!

En cemomentmiss Nevil fit un effort pour retirer sa main; mais iln'était pas facile de faire lâcher prise àColomba; etquoique petite et bien forméesa main possédaitune force dont on a quelques preuves.

- Vousmépriser! s'écria Colombaaprès ce que vousavez fait... Au contraireelle dit du bien de vous... Ah! Orsoj'aurais bien des choses d'elle à vous conter.

La mainvoulait toujours s'échappermais Colomba l'attirait toujoursplus près d'Orso.

- Maisenfindit le blessépourquoi ne pas me répondre?...Une seule ligneet j'aurais été content.

Àforce de tirer la main de miss NevilColomba finit par la mettredans celle de son frère. Alorss'écartant tout àcoup en éclatant de rire:

- Orsos'écria-t-elleprenez garde de dire du mal de miss Lydiacarelle entend très bien le corse.

Miss Lydiaretira aussitôt sa main et balbutia quelques motsinintelligibles. Orso croyait rêver.

- Vousicimiss Nevil! Mon Dieu! comment avez-vous osé? Ah! que vousme rendez heureux! Etse soulevant avec peineil essaya de serapprocher d'elle.

- J'aiaccompagné votre soeurdit miss Lydia... pour qu'on ne pûtsoupçonner où elle allait... et puisje voulaisaussi... m'assurer... Hélas! que vous êtes mal ici!

Colombas'était assise derrière Orso. Elle le souleva avecprécaution et de manière à lui soutenir la têtesur ses genoux. Elle lui passa les bras autour du couet fit signe àmiss Lydia de s'approcher.

- Plusprès! plus près! dit-elle: il ne faut pas qu'un maladeélève trop la voix. Et comme miss Lydia hésitaitelle lui prit la main et la força de s'asseoir tellement prèsque sa robe touchait Orsoet que sa mainqu'elle tenait toujoursreposait sur l'épaule du blessé.

- Il esttrès bien comme celadit Colomba d'un air gai. N'est-ce pasOrsoqu'on est bien dans le maquisau bivouacpar une belle nuitcomme celle-ci?

- Oh oui!la belle nuit! dit Orso. Je ne l'oublierai jamais!

- Que vousdevez souffrir! dit miss Nevil.

- Je nesouffre plusdit Orsoet je voudrais mourir ici.

Et sa maindroite se rapprochait de celle de miss Lydiaque Colomba tenaittoujours emprisonnée.

- Il fautabsolument qu'on vous transporte quelque part où l'on pourravous donner des soinsmonsieur della Rebbiadit miss Nevil. Je nepourrai plus dormirmaintenant que je vous ai vu si mal couché...en plein air...

- Si jen'eusse craint de vous rencontrermiss Nevilj'aurais essayéde retourner à Pietraneraet je me serais constituéprisonnier.

- Etpourquoi craigniez-vous de la rencontrerOrso? demanda Colomba.

- Je vousavais désobéimiss Nevil... et je n'aurais pas osévous voir en ce moment.

-Savez-vousmiss Lydiaque vous faites faire à mon frèretout ce que vous voulez? dit Colomba en riant. Je vous empêcheraide le voir.

-J'espèredit miss Nevilque cette malheureuse affaire vas'éclairciret que bientôt vous n'aurez plus rien àcraindre... Je serai bien contente silorsque nous partironsjesais qu'on vous a rendu justice et qu'on a reconnu votre loyautécomme votre bravoure.

- Vouspartezmiss Nevil! Ne dites pas encore ce mot-là.

- Quevoulez-vous... mon père ne peut pas chasser toujours... Ilveut partir.

Orsolaissa retomber sa main qui touchait celle de miss Lydiaet il y eutun moment de silence.

- Bah!reprit Colombanous ne vous laisserons pas partir si vite. Nousavons encore bien des choses à vous montrer àPietranera... D'ailleursvous m'avez promis de faire mon portrait.et vous n'avez pas encore commencé... Et puis je vous aipromis de vous faire une serenata en soixante et quinzecouplets... Et puis... Mais qu'a donc Brusco à grogner?...Voilà Brandolaccio qui court après lui... Voyons ce quec'est.

Aussitôtelle se levaet posant sans cérémonie la têted'Orso sur les genoux de miss Nevilelle courut auprès desbandits.

Un peuétonnée de se trouver ainsi soutenant un beau jeunehommeen tête à tête avec lui au milieu d'unmaquismiss Nevil ne savait trop que fairecaren se retirantbrusquementelle craignait de faire mal au blessé. Mais Orsoquitta lui-même le doux appui que sa soeur venait de luidonneretse soulevant sur son bras droit:

- Ainsivous partez bientôtmiss Lydia? je n'avais jamais penséque vous dussiez prolonger votre séjour dans ce malheureuxpays... et pourtant...depuis que vous êtes venue icijesouffre cent fois plus en songeant qu'il faut vous dire adieu... Jesuis un pauvre lieutenant... sans avenir... proscritmaintenant... Quel momentmiss Lydiapour vous dire que je vousaime... mais c'est sans doute la seule fois que je pourrai vous ledireet il me semble que je suis moins malheureuxmaintenant quej'ai soulagé mon coeur.

Miss Lydiadétourna la têtecomme si l'obscurité nesuffisait pas pour cacher sa rougeur:

- Monsieurdella Rebbiadit-elle d'une voix tremblanteserais-je venue en celieu si... Ettout en parlantelle mettait dans la main d'Orso letalisman égyptien. Puisfaisant un effort violent pourreprendre le ton de plaisanterie qui lui était habituel:

- C'estbien mal à vousmonsieur Orsode parler ainsi... Au milieudu maquisentourée de vos banditsvous savez bien que jen'oserais jamais me fâcher contre vous.

Orso fitun mouvement pour baiser la main qui lui rendait le talisman; etcomme miss Lydia la retirait un peu viteil perdit l'équilibreet tomba sur son bras blessé. Il ne put retenir un gémissementdouloureux.

- Vousvous êtes fait malmon ami? s'écria-t-elle en lesoulevant; c'est ma faute! pardonnez-moi...

Ils separlèrent encore quelque temps à voix basseet fortrapprochés l'un de l'autre. Colombaqui accouraitprécipitammentles trouva précisément dans laposition où elle les avait laissés.

- Lesvoltigeurs! s'écria-t-elle. Orsoessayez de vous lever et demarcherje vous aiderai.

-Laissez-moidit Orso. Dis aux bandits de se sauver... qu'on meprennepeu m'importe; mais emmène miss Lydia: au nom de Dieuqu'on ne la voie pas ici!

- Je nevous laisserai pasdit Brandolaccio qui suivait Colomba. Le sergentdes voltigeurs est un filleul de l'avocat; au lieu de vous arrêteril vous tueraet puis il dira qu'il ne l'a pas fait exprès.

Orsoessaya de se leveril fit même quelques pas; maiss'arrêtantbientôt:

- Je nepuis marcherdit-il. Fuyezvous autres. Adieumiss Nevil;donnez-moi la mainet adieu!

- Nous nevous quitterons pas! s'écrièrent les deux femmes.

- Si vousne pouvez marcherdit Brandolaccioil faudra que je vous porte.Allonsmon lieutenantun peu de courage; nous aurons le temps dedécamper par le ravinlà derrière. Monsieur lecuré va leur donner de l'occupation.

- Nonlaissez-moidit Orso en se couchant à terre. Au nom de DieuColombaemmène miss Nevil!

- Vousêtes fortemademoiselle Colombadit Brandolaccio;empoignez-le par les épaulesmoi je tiens les pieds; bon! enavantmarche!

Ilscommencèrent à le porter rapidementmalgré sesprotestations; miss Lydia les suivaithorriblement effrayéelorsqu'un coup de fusil se fit entendreauquel cinq ou six autresrépondirent aussitôt. Miss Lydia poussa un criBrandolaccio une imprécationmais il redoubla de vitesseetColombaà son exemplecourait au travers du maquissansfaire attention aux branches qui lui fouettaient la figure ou quidéchiraient sa robe.

-Baissez-vousbaissez-vousma chèredisait-elle à sacompagneune balle peut vous attraper.

On marchaou plutôt on courut environ cinq cents pas de la sortelorsqueBrandolaccio déclara qu'il n'en pouvait pluset se laissatomber à terremalgré les exhortations et lesreproches de Colomba.

- Oùest miss Nevil? demandait Orso.

MissNevileffrayée par les coups de fusilarrêtée àchaque instant par l'épaisseur du maquisavait bientôtperdu la trace des fugitifset était demeurée seule enproie aux plus vives angoisses.

- Elle estrestée en arrièredit Brandolacciomais elle n'estpas perdueles femmes se retrouvent toujours. Écoutez doncOrs' Anton'comme le curé fait du tapage avec votre fusil.Malheureusement on n'y voit goutteet l'on ne se fait pas grand maià se tirailler de nuit.

- Chut!s'écria Colomba; j'entends un chevalnous sommes sauvés.

En effetun cheval qui passait dans le maquiseffrayé par le bruit dela fusillades'approchait de leur côté.

- Noussommes sauvés! répéta Brandolaccio.

Courir auchevalle saisir par les crinslui passer dans la bouche un noeudde corde en guise de bridefut pour le banditaidé deColombal'affaire d'un moment.

-Prévenons maintenant le curédit-il.

Il siffladeux fois; un sifflet éloigné répondit àce signalet le fusil de Manton cessa de faire entendre sa grossevoix. Alors Brandolaccio sauta sur le cheval. Colomba plaçason frère devant le banditqui d'une main le serra fortementtandis que de l'autre il dirigeait sa monture. Malgré sadouble chargele chevalexcité par deux bons coups de pieddans le ventrepartit lestement et descendit au galop un coteauescarpé où tout autre qu'un cheval corse se serait tuécent fois.

Colombarevint alors sur ses pasappelant miss Nevil de toutes ses forcesmais aucune voix ne répondait à la sienne... Aprèsavoir marché quelque temps à l'aventurecherchant àretrouver le chemin qu'elle avait suivielle rencontra dans unsentier deux voltigeurs qui lui crièrent: « Qui vive? »

- Eh bien!messieursdit Colomba d'un ton railleurvoilà bien dutapage. Combien de morts?

- Vousétiez avec les banditsdit un des soldatsvous allez veniravec nous.

- Trèsvolontiersrépondit-elle; mais j'ai une amie iciet il fautque nous la trouvions d'abord.

- Votreamie est déjà priseet vous irez avec elle coucher enprison.

- Enprison? c'est ce qu'il faudra voir; maisen attendantmenez-moiauprès d'elle.

Lesvoltigeurs la conduisirent alors dans le campement des banditsoùils rassemblaient les trophées de leur expéditionc'est-à-dire le pilone qui couvrait Orsoune vieille marmiteet une cruche pleine d'eau. Dans le même lieu se trouvait missNevilquirencontrée par les soldatsà demi morte depeurrépondait par des larmes à toutes leurs questionssur le nombre des bandits et la direction qu'ils avaient prise.

Colomba sejeta dans ses bras et lui dit à l'oreille: « Ils sontsauvés. »

Puiss'adressant au sergent des voltigeurs:

-Monsieurlui dit-ellevous voyez bien que mademoiselle ne sait riende ce que vous lui demandez. Laissez-nous revenir au villageoùl'on nous attend avec impatience.

- On vousy mèneraet plus tôt que vous ne le désirezmamignonnedit le sergentet vous aurez à expliquer ce quevous faisiez dans le maquis à cette heure avec les brigandsqui viennent de s'enfuir. Je ne sais quel sortilège emploientces coquinsmais ils fascinent sûrement les fillescarpartout où il y a des bandits on est sûr d'en trouver dejolies.

- Vousêtes galantmonsieur le sergentdit Colombamais vous neferez pas mal de faire attention à vos paroles. Cettedemoiselle est une parente du préfetet il ne faut pasbadiner avec elle.

- Parentedu préfet! murmura un voltigeur à son chef; en effetelle a un chapeau.

- Lechapeau n'y fait riendit le sergent. Elles étaient toutesles deux avec le curéqui est le plus grand enjôleur dupayset mon devoir est de les emmener. Aussi bienn'avons-nous plusrien à faire ici. Sans ce maudit caporal Taupin... l'ivrognede Français s'est montré avant que je n'eusse cernéle maquis... sans luinous les prenions comme dans un filet.

- Vousêtes sept? demanda Colomba. Savez-vousmessieursque si parhasard les trois frères GambiniSarocchi et ThéodorePoli se trouvaient à la croix de Sainte-Christine avecBrandolaccio et le curéils pourraient vous donner bien desaffaires. Si vous devez avoir une conversation avec le Commandantde la campagne je ne me soucierais pas de m'y trouver. Lesballes ne connaissent personne la nuit. --

Lapossibilité d'une rencontre avec les redoutables bandits queColomba venait de nommer parut faire impression sur les voltigeurs.Toujours pestant contre le caporal Taupinle chien de Françaisle sergent donna l'ordre de la retraiteet sa petite troupe prit lechemin de Pietraneraemportant le pilone et la marmite. Quant àla crucheun coup de pied en fit justice. Un voltigeur voulutprendre le bras de miss Lydiamais Colomba le repoussant aussitôt:

- Quepersonne ne la touche! dit-elle. Croyez-vous que nous ayons envie denous enfuir? AllonsLydiama chèreappuyez-vous sur moietne pleurez pas comme un enfant. Voilà une aventuremais ellene finira pas mal; dans une demi-heure nous serons à souper.Pour ma partj'en meurs d'envie.

- Quepensera-t-on de moi? disait tout bas miss Nevil.

- Onpensera que vous vous êtes égarée dans le maquisvoilà tout.

- Que dirale préfet ?... que dira mon père surtout ?

- Lepréfet? vous lui répondrez qu'il se mêle de sapréfecture. Votre père?... à la manièredont vous causiez avec Orsoj'aurais cru que vous aviez quelquechose à dire à votre père.

Miss Nevillui serra le bras sans répondre.

- N'est-cepasmurmura Colomba dans son oreilleque mon frère méritequ'on l'aime? Ne l'aimez-vous pas un peu?

- Ah!Colombarépondit miss Nevil souriant malgré saconfusionvous m'avez trahiemoi qui avais tant de confiance envous!

Colombalui passa un bras autour de la tailleet l'embrassant sur le front:

- Mapetite soeurdit-elle bien basme pardonnez-vous?

- Il lefaut bienma terrible soeurrépondit Lydia en lui rendantson baiser.

Le préfetet le procureur du roi logeaient chez l'adjoint de Pietraneraet lecolonelfort inquiet de sa fillevenait pour la vingtièmefois leur en demander des nouvelleslorsqu'un voltigeurdétachéen courrier par le sergentleur fit le récit du terriblecombat livré contre les brigandscombat dans lequel il n'yavait euil est vraini morts ni blessésmais oùl'on avait pris une marmiteun pilone et deux filles qui étaientdisait-illes maîtresses ou les espionnes des bandits. Ainsiannoncées comparurent les deux prisonnières au milieude leur escorte armée. On devine la contenance radieuse deColombala honte de sa compagnela surprise du préfetlajoie et l'étonnement du colonel. Le procureur du roi se donnale malin plaisir de faire subir à la pauvre Lydia une espèced'interrogatoire qui ne se termina que lorsqu'il lui eut fait perdretoute contenance.

- Il mesembledit le préfetque nous pouvons bien mettre tout lemonde en liberté. Ces demoiselles ont été sepromenerrien de plus naturel par un beau temps; elles ont rencontrépar hasard un aimable jeune homme blessérien de plus naturelencore.

Puisprenant à part Colomba:

-Mademoiselledit-ilvous pouvez mander à votre frèreque son affaire tourne mieux que je ne l'espérais. L'examendes cadavresla déposition du coloneldémontrentqu'il n'a fait que riposteret qu'il était seul au moment ducombat. Tout s'arrangeramais il faut qu'il quitte le maquis au plusvite et qu'il se constitue prisonnier.

Il étaitprès de onze heures lorsque le colonelsa fille et Colomba semirent à table devant un souper refroidi. Colomba mangeait debon appétitse moquant du préfetdu procureur du roiet des voltigeurs. Le colonel mangeaitmais ne disait motregardanttoujours sa fille qui ne levait pas les yeux de dessus son assiette.Enfind'une voix doucemais grave:

- Lydialui dit-il en anglaisvous êtes donc engagée avec dellaRebbia?

- Ouimonpèredepuis aujourd'huirépondit-elle en rougissantmais d'une voix ferme.

Puis elleleva les yeuxetn'apercevant sur la physionomie de son pèreaucun signe de courrouxelle se jeta dans ses bras et l'embrassacomme les demoiselles bien élevées font en pareilleoccasion.

- Àla bonne heuredit le colonelc'est un brave garçon; maispar Dieu! nous ne demeurerons pas dans son diable de pays! ou jerefuse mon consentement.

- Je nesais pas l'anglaisdit Colombaqui les regardait avec une extrêmecuriosité; mais je parie que j'ai deviné ce que vousdites.

- Nousdisonsrépondit le colonelque nous vous mèneronsfaire un voyage en Irlande.

- Ouivolontierset je serai la sorella Colomba. Est-ce faitcolonel? Nous frappons-nous dans la main?

- Ons'embrasse dans ce cas-làdit le colonel.

CHAPITREXX

Quelquesmois après le coup double qui plongea la commune de Pietraneradans la consternation (comme dirent les journaux)un jeune hommelebras gauche en écharpesortit à cheval de Bastia dansl'après-midiet se dirigea vers le village de Cardocélèbrepar sa fontainequien étéfournit aux gens délicatsde la ville une eau délicieuse. Une jeune femmed'une tailleélevée et d'une beauté remarquablel'accompagnait montée sur un petit cheval noir dont unconnaisseur eût admiré la force et l'élégancemais qui malheureusement avait une oreille déchiquetéepar un accident bizarre. Dans le villagela jeune femme sautalestement à terreetaprès avoir aidé soncompagnon à descendre de sa monturedétacha d'assezlourdes sacoches attachées à l'arçon de saselle. Les chevaux furent remis à la garde d'un paysanet lafemme chargée des sacoches qu'elle cachait sous son mezzarole jeune homme portant un fusil doubleprirent le chemin de lamontagne en suivant un sentier fort raide et qui ne semblait conduireà aucune habitation. Arrivés à un des gradinsélevés du mont Quercioils s'arrêtèrentet tous les deux s'assirent sur l'herbe. Ils paraissaient attendrequelqu'uncar ils tournaient sans cesse les yeux vers la montagneet la jeune femme consultait souvent une jolie montre d'orpeut-êtreautant pour contempler un bijou qu'elle semblait posséderdepuis peu de temps que pour savoir si l'heure d'un rendez-vous étaitarrivée. Leur attente ne fut pas longue. Un chien sortit dumaquisetau nom de Brusco prononcé par la jeune femmeils'empressa de venir les caresser. Peu après parurent deuxhommes barbusle fusil sous le brasla cartouchière àla ceinturele pistolet au côté. Leurs habits déchiréset couverts de pièces contrastaient avec leurs armesbrillantes et d'une fabrique renommée du continent. Malgrél'inégalité apparente de leur positionles quatrepersonnages de cette scène s'abordèrent familièrementet comme de vieux amis.

- Eh bien!Ors' Anton'dit le plus âgé des bandits au jeune hommevoilà votre affaire finie. Ordonnance de non-lieu. Mescompliments. Je suis fâché que l'avocat ne soit plusdans l'île pour le voir enrager. Et votre bras ?

- Dansquinze joursrépondu le jeune hommeon me dit que je pourraiquitter mon écharpe. - Brandomon braveje vais partirdemain pour l'Italieet j'ai voulu te dire adieuainsi qu'àmonsieur le curé. C'est pourquoi je vous ai priés devenir.

- Vousêtes bien pressédit Brandolaccio; vous êtesacquitté d'hier et vous partez demain?

- On a desaffairesdit gaiement la jeune femme. Messieursje vous ai apportéà souper: mangezet n'oubliez pas mon ami Brusco.

- Vousgâtez Bruscomademoiselle Colombamais il est reconnaissant.Vous allez voir. AllonsBruscodit-ilétendant son fusilhorizontalementsaute pour les Barricini.

Le chiendemeura immobilese léchant le museau et regardant sonmaître.

- Sautepour les della Rebbia!

Et ilsauta deux pieds plus haut qu'il n'était nécessaire.

- Écoutezmes amisdit Orsovous faites un vilain métier; et s'il nevous arrive pas de terminer votre carrière sur cette place quenous voyons là-basle mieux qui vous puisse advenirc'est de tomber dans un maquis sous la balle d'un gendarme. --

- Eh bien!dit Castriconic'est une mort comme une autreet qui vaut mieux quela fièvre qui vous tue dans un litau milieu des larmoiementsplus ou moins sincères de vos héritiers. Quand on acomme nousl'habitude du grand airil n'y a rien de tel que demourir dans ses soulierscomme disent nos gens de village.

- Jevoudraispoursuivit Orsovous voir quitter ce pays... et mener unevie plus tranquille. Par exemplepourquoi n'iriez-vous pas vousétablir en Sardaigneainsi qu'ont fait plusieurs de voscamarades? Je pourrais vous en faciliter les moyens.

- EnSardaigne! s'écria Brandolaccio. Islos Sardos! que lediable les emporte avec leur patois. C'est trop mauvaise compagniepour nous.

- Il n'y apas de ressource en Sardaigneajouta le théologien. Pour moije méprise les Sardes. Pour donner la chasse aux banditsilsont une milice à cheval; cela fait la critique à lafois des bandits et du pays. Fi de la Sardaigne! C'est une chosequi m'étonnemonsieur della Rebbiaque vousqui êtesun homme de goût et de savoirvous n'ayez pas adopténotre vie du maquisen ayant goûté comme vous avezfait. --

- Maisdit Orso en souriantlorsque j'avais l'avantage d'être votrecommensalje n'étais pas trop en état d'apprécierles charmes de votre positionet les côtes me font mal encorequand je me rappelle la course que je fis une belle nuitmis entravers comme un paquet sur un cheval sans selle que conduisait monami Brandolaccio.

- Et leplaisir d'échapper à la poursuitereprit Castriconile comptez-vous pour rien? Comment pouvez-vous être insensibleau charme d'une liberté absolue sous un beau climat comme lenôtre? Avec ce porte-respect (il montrait son fusil)on estroi partoutaussi loin qu'il peut porter la balle. On commandeonredresse les torts... C'est un divertissement très moralmonsieuret très agréableque nous ne nous refusonspoint. Quelle plus belle vie que celle de chevalier errantquand onest mieux armé et plus sensé que don Quichotte? Tenezl'autre jourj'ai su que l'oncle de la petite Lilla Luigile vieuxladre qu'il estne voulait pas lui donner une dot; je lui ai écritsans menacesce n'est pas ma manière; eh bien! voilàun homme à l'instant convaincu; il l'a mariée. J'aifait le bonheur de deux personnes. Croyez-moimonsieur Orsorienn'est comparable à la vie de bandit. Bah! vous deviendriezpeut-être des nôtres sans une certaine Anglaise que jen'ai fait qu'entrevoirmais dont ils parlent tousà Bastiaavec admiration.

- Mabelle-soeur future n'aime pas le maquisdit Colomba en riantelle ya eu trop peur.

- Enfindit Orsovoulez-vous rester ici? Soit. Dites-moi si je puis fairequelque chose pour vous?

- Riendit Brandolaccioque de nous conserver un petit souvenir. Vous nousavez comblés. Voilà Chilina qui a une dotet quipourbien s'établirn'aura pas besoin que mon ami le curéécrive des lettres sans menaces. Nous savons que votre fermiernous donnera du pain et de la poudre en nos nécessités:ainsiadieu. J'espère vous revoir en Corse un de ces jours.

- Dans unmoment pressantdit Orsoquelques pièces d'or font grandbien. Maintenant que nous sommes de vieilles connaissancesvous neme refuserez pas cette petite cartouche qui peut vous servir àvous en procurer d'autres.

- Pasd'argent entre nouslieutenantdit Brandolaccio d'un ton résolu.

- L'argentfait tout dans le mondedit Castriconi; mais dans le maquis on nefait cas que d'un coeur brave et d'un fusil qui ne rate pas.

- Je nevoudrais pas vous quitterreprit Orsosans vous laisser quelquesouvenir. Voyonsque puis-je te laisserBrando?

Le banditse gratta la têteetjetant sur le fusil d'Orso un regardoblique:

- Damemon lieutenant... si j'osais... mais nonvous y tenez trop.

-Qu'est-ce que tu veux?

- Rien...la chose n'est rien... il faut encore la manière de s'enservir. Je pense toujours à ce diable de coup double et d'uneseule main... Oh! cela ne se fait pas deux fois.

- C'est cefusil que tu veux?... je te l'apportais; mais sers-t'en le moins quetu pourras.

- Oh! jene vous promets pas de m'en servir comme vous; maissoyeztranquillequand un autre l'auravous pourrez bien dire que BrandoSavelli a passé l'arme à gauche.

- Et vousCastriconique vous donnerai-je?

- Puisquevous voulez absolument me laisser un souvenir matériel devousje vous demanderai sans façon de m'envoyer un Horace duplus petit format possible. Cela me distraira et m'empêcherad'oublier mon latin. Il y a une petite qui vend des cigaresàBastiasur le port; donnez-le-luiet elle me le remettra.

- Vousaurez un Elzevirmonsieur le savant; il y en a précisémentun parmi les livres que je voulais emporter. - Eh bien! mes amisilfaut nous séparer. Une poignée de main. Si vous pensezun jour à la Sardaigneécrivez-moi; l'avocat N. vousdonnera mon adresse sur le continent.

- Monlieutenantdit Brandodemainquand vous serez hors du portregardez sur la montagneà cette place; nous y seronsetnous vous ferons signe avec nos mouchoirs.

Ils seséparèrent alors; Orso et sa soeur prirent le chemin deCardoet les banditscelui de la montagne.

CHAPITREXXI

Par unebelle matinée d'avrille colonel sir Thomas Nevilsa fillemariée depuis peu de joursOrso et Colombasortirent de Piseen calèche pour aller visiter un hypogée étrusquenouvellement découvertque tous les étrangers allaientvoir. Descendus dans l'intérieur du monumentOrso et sa femmetirèrent des crayons et se mirent en devoir d'en dessiner lespeintures; mais le colonel et Colombal'un et l'autre assezindifférents pour l'archéologieles laissèrentseuls et se promenèrent aux environs.

- Ma chèreColombadit le colonelnous ne reviendrons jamais à Pise àtemps pour notre luncheon. Est-ce que vous n'avez pas faim?Voilà Orso et sa femme dans les antiquités; quand ilsse mettent à dessiner ensembleils n'en finissent pas.

- OuiditColombaet pourtant ils ne rapportent pas un bout de dessin.

- Mon avisseraitcontinua le colonelque nous allassions à cettepetite ferme là-bas. Nous y trouverons du painet peut-êtrede l'alealico qui sait? même de la crème et desfraiseset nous attendrons patiemment nos dessinateurs.

- Vousavez raisoncolonel. Vous et moiqui sommes les gens raisonnablesde la maisonnous aurions bien tort de nous faire les martyrs de cesamoureuxqui ne vivent que de poésie. Donnez-moi le bras.N'est-ce pas que je me forme? Je prends le brasje mets deschapeauxdes robes à la mode; j'ai des bijoux; j'apprends jene sais combien de belles choses; je ne suis plus du tout unesauvagesse. Voyez un peu la grâce que j'ai à porter cechâle... Ce blondincet officier de votre régimentquiétait au mariage... monDieu! je ne puis pas retenir son nom;un grand friséque je jetterais par terre d'un coup depoing...

-Chatworth? dit le colonel.

- Àla bonne heure! mais je ne le prononcerai jamais. Eh bien! il estamoureux fou de moi.

- Ah!Colombavous devenez bien coquette. Nous aurons dans peu un autremariage.

- Moi! memarier? Et qui donc élèverait mon neveu... quand Orsom'en aura donné un? qui donc lui apprendrait à parlercorse?... Ouiil parlera corseet je lui ferai un bonnet pointupour vous faire enrager.

-Attendons d'abord que vous ayez un neveu; et puis vous lui apprendrezà jouer du styletsi bon vous semble.

- Adieules styletsdit gaiement Colomba; maintenant j'ai un éventailpour vous en donner sur les doigts quand vous direz du mal de monpays.

Causantainsiils entrèrent dans la fermeoù ils trouvèrentvinfraises et crème. Colomba aida la fermière àcueillir des fraises pendant que le colonel buvait de l'alealico.Au détour d'une alléeColomba aperçut unvieillard assis au soleil sur une chaise de paillemaladecomme ilsemblait; car il avait les joues creusesles yeux enfoncés;il était d'une maigreur extrêmeet son immobilitésa pâleurson regard fixele faisaient ressembler à uncadavre plutôt qu'à un être vivant. Pendantplusieurs minutesColomba le contempla avec tant de curiositéqu'elle attira l'attention de la fermière.

- Cepauvre vieillarddit-ellec'est un de vos compatriotescar jeconnais bien à votre parler que vous êtes de la Corse.mademoiselle. Il a eu des malheurs dans son pays; ses enfants sontmorts d'une façon terrible. On ditje vous demande pardonmademoiselleque vos compatriotes ne sont pas tendres dans leursinimitiés. Pour lorsce pauvre monsieurresté seuls'en est venu à Pisechez une parente éloignéequi est la propriétaire de cette ferme. Le brave homme est unpeu timbré; c'est le malheur et le chagrin... C'est gênantpour madamequi reçoit beaucoup de monde; elle l'a doncenvoyé ici. Il est bien douxpas gênant; il ne dit pastrois paroles par jour. Par exemplela tête a déménagé.Le médecin vient toutes les semaineset il dit qu'il n'en apas pour longtemps.

- Ah! ilest condamné? dit Colomba. Dans sa positionc'est un bonheurd'en finir.

- Vousdevriezmademoisellelui parler un peu corse; cela leragaillardirait peut-être d'entendre le langage de son pays.

- Il fautvoirdit Colomba avec un sourire ironique.

Et elles'approcha du vieillard jusqu'à ce que son ombre vîntlui ôter le soleil. Alors le pauvre idiot leva la tête etregarda fixement Colombaqui le regardait de mêmesourianttoujours. Au bout d'un instantle vieillard passa la main sur sonfrontet ferma les yeux comme pour échapper au regard deColomba. Puis il les rouvritmais démesurément; seslèvres tremblaient; il voulait étendre les mains; maisfasciné par Colombail demeurait cloué sur sa chaisehors d'état de parler ou de se mouvoir. Enfin de grosseslarmes coulèrent de ses yeuxet quelques sanglotss'échappèrent de sa poitrine.

- Voilàla premièrefois que je le vois ainsidit la jardinière.Mademoiselle est une demoiselle de votre pays; elle est venue pourvous voirdit-elle au vieillard.

- Grâce!s'écria celui-ci d'une voix rauque; grâce! n'es-tu passatisfaite? Cette feuille... que j'avais brûlée...comment as-tu fait pour la lire? Mais pourquoi tous les deux?...Orlanducciotu n'a rien pu lire contre lui... Il fallait m'enlaisser un... un seul... Orlanduccio... tu n'as pas lu son nom...

- Il meles fallait tous les deuxlui dit Colomba à voix basse etdans le dialecte corse. Les rameaux sont coupés; etsi lasouche n'était pas pourrieje l'eusse arrachée. Vanete plains pas; tu n'as pas longtemps à souffrir. Moij'aisouffert deux ans!

Levieillard poussa un criet sa tête tomba sur sa poitrine.Colomba lui tourna le doset revint à pas lents vers lamaison en chantant quelques mots incompréhensibles d'uneballata: « Il me faut la main qui a tirél'oeil qui aviséle coeur qui a pensé... » Pendant que lajardinière s'empressait à secourir le vieillardColombale teint animé l'oeil en feuse mettait àtable devant le colonel.

-Qu'avez-vous donc? dit-ilje vous trouve l'air que vous aviez àPietranerace jour oùpendant notre dîneron nousenvoya des balles.

- Ce sontdes souvenirs de la Corse qui me sont revenus en tête. Maisvoilà qui est fini. Je serai marrainen'est-ce pas? Oh! quelsbeaux noms je lui donnerai: Ghilfuccio-Tomaso-Orso-Leone!

Lajardinière rentrait en ce moment.

- Eh bien!demanda Colomba du plus grand sang-froidest-il mortou évanouiseulement?

- Cen'était rienmademoiselle; mais c'est singulier comme votrevue lui a fait de l'effet.

- Et lemédecin dit qu'il n'en a pas pour longtemps ?

- Pas pourdeux moispeut-être.

- Ce nesera pas une grande perteobserva Colomba.

- De quidiable parlez-vous? demanda le colonel.

- D'unidiot de mon paysdit Colomba d'un air d'indifférencequiest en pension ici. J'enverrai savoir de temps en temps de sesnouvelles. Maiscolonel Nevillaissez donc des fraises pour monfrère et pour Lydia.

LorsqueColomba sortit de la ferme pour remonter dans la calèchelafermière la suivit des yeux quelque temps.

- Tu voisbien cette demoiselle si joliedit-elle à sa filleeh bienje suis sûre qu'elle a le mauvais oeil.

1840.

FIN DECOLOMBA.

 

*C'est la vengeance que l'on faittomber sur un parent plus ou moins éloigné de l'auteurde l'offense.

 

*« Si j'entrais dans le paradis saintsaintet si je ne t'y trouvais pasj'en sortirais. »(Serenata di Zicavo.)

*Voyez Filippiniliv. XI- Le nom deVittolo est encore en exécration parmi les Corses. C'estaujourd'hui un synonyme de traître.

*Lorsqu'un homme est mortparticulièrement lorsqu'il a été assassinéon place son corps sur une tableet les femmes de sa familleàleur défautdes amiesou même des femmes étrangèresconnues pour leur talent poétiqueimprovisent devant unauditoire nombreux des complaintes en vers dans le dialecte du pays.On nomme ces femmes voceratrici ousuivant la prononciationcorsebuceratrici et la complainte s'appelle vocerobucerubuceratu sur ta côte orientale; ballatasur la côte opposée. Le mot vocero ainsi que sesdérivés vocerarvoceratrice vient du latinvociferare. Quelquefoisplusieurs femmes improvisent tour àtouret souvent la femme ou la fille du mort chante elle-mêmela complainte funèbre.

*Rimbeccare en italiensignifie renvoyerriposterrejeter. Dans le dialecte corsecela veut dire: adresser un reprocheoffensant et public. - On donne le rimbecco au fils d'un hommeassassiné en lui disant que son père n'est pas vengé.Le rimbecco est une espèce de mise en demeure pour l'homme quin'a pas encore lavé une injure dans le sang. - La loi génoisepunissait très sévèrement l'auteur d'unrimbecco...

* Expressionnationalec'est-à-dire schioppettostilettostradafusilstyletfuite.

* Espèce defromage à la crème cuit. C'est un mets national enCorse.

* Àcette époqueon donnait ce nom en Angleterre aux personnes àla mode qui se faisaient remarquer par quelque chosed'extraordinaire.

*On appelle signori les descendants des seigneurs féodauxde la Corse. Entre les familles des signori et celles descaporali il y a rivalité pour la noblesse.

* C'est-à-dire de la côte orientale. Cette expression trèsusitéedi là dei monti change de sens suivantla position de celui qui l'emploie. - La Corse est divisée dunord au sud par une chaîne de montagnes.

* V. Filippinilib.Il. - Le comte Arrigo bel Missere mourut vers l'an 1OOO; ondit qu'à sa mort une voix s'entendit dans l'airqui chantaitces paroles prophétiques: E morto il conte Arrigo bel Missere.E Corsica sarà di male in peggio.

* Cettesainte ne se trouve pas dans le calendrier. Se vouer à sainteNegac'est nier tout de parti pris.

* Etre alla campagna c'est-à-direêtre bandit. Bandit n'est point un terme odieux; il se prenddans le sens de banni; c'est l'outlaw des ballades anglaises.

*Carchera ceinture où l'on met des cartouches.On y attache un pistolet à gauche.

* Pinsuto.On appelle ainsi ceux qui portent le bonnet pointubarretapinsuta.

* La scaglia expression très usitée.

* Les Corsesmontagnards détestent les habitants de Bastiaqu'ils neregardent pas comme des compatriotes. Jamais ils ne disent Bastiesemais Bastiaccio: on sait que la terminaison en accio seprend d'ordinaire dans un sens de mépris.

*La mala mortemort violente.

*On appelle ainsi le bélier porteur d'une sonnette qui conduit le troupeauetpar métaphoreon donne le même nom au membre d'une famille qui la dirige dans toute les affaires importantes.

*Manteau de drap très épais garni d'un capuchon.

* Palla calda u farru freddu locution très usitée.

* Salute ànoi! Exclamation qui accompagne ordinairement le mot de mortetqui lui sert comme de correctif.

*Fascination involontaire qui s'exercesoit par les yeuxsoit par laparole.

* Si quelque chasseur incrédule me contestait le coup double de M. della Rebbiaje l'engagerais à aller àSartèneet à se faire raconter comment un deshabitants les plus distingués et les plus aimables de cetteville se tira seulet le bras gauche casséd'une position aumoins aussi dangereuse.

*C'était letitre que prenait Théodore Poli.

*La place où se font les exécutions à Bastia.

*Je dois cette observation critique sur la Sardaigne àun ex-bandit de mes amiset c'est à lui seul qu'en appartientla responsabilité. Il veut dire que des bandits qui selaissent prendre par des cavaliers sont des imbécilesetqu'une milice qui poursuit à cheval les bandits n'a guèrede chances de les rencontrer.