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Yoga Roma ParioliI manometri

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Jean Racine  Britannicus 

PERSONNAGES


NÉRONempereurfils d'Agrippine.
BRITANNICUSfils de l'empereurClaudius et de Messaline.
AGGRIPINEveuve de Domitius Ænobarbuspère de Néronet
en secondes nocesveuve del'empereur Claudius.
JUNIEamante de Britannicus.
BURRHUSgouverneur de Néron.
NARCISSEgouverneur de Britannicus.
ALBINEconfidente d'Agrippine.
GARDES

La scèneest à Romedans une chambre du palais de Néron.


ACTEPREMIER



SCENEPREMIERE - AGRIPPINEALBINE


ALBINE
Quoi ! tandis que Néron s'abandonne au sommeil
Faut-ilque vous veniez attendre son réveil ?
Qu'errant dans lepalaissans suite et sans escorte
La mère de Césarveille seule à sa porte ?
Madameretournez dans votreappartement.

AGRIPPINE
Albineil ne faut pas s'éloigner un moment.
Je veuxl'attendre ici : les chagrins qu'il me cause
M'occuperont asseztout le temps qu'il repose.
Tout ce que j'ai prédit n'estque trop assuré :
Contre Britannicus Néron s'estdéclaré.
L'impatient Néron cesse de secontraindre ;
Las de se faire aimeril veut se faire craindre.
Britannicus le gêneAlbineet chaque jour
Je sens queje deviens importune à mon tour.

ALBINE
Quoi ! vous à qui Néron doit le jour qu'il respire
Qui l'avez appelé de si loin à l'empire ?
Vousquidéshéritant le fils de Claudius
Avez nomméCésar l'heureux Domitius ?
Tout lui parleMadameenfaveur d'Agrippine :
Il vous doit son amour.

AGRIPPINE
Il me le doitAlbine !
Touts'il est généreuxlui prescrit cette loi ;
Mais touts'il est ingratlui parlecontre moi.

ALBINE
S'il est ingratmadame ? Ah ! toute sa conduite
Marque dansson devoir une âme trop instruite.
Depuis trois ansentiersqu'a-t-il ditqu'a-t-il fait
Qui ne promette àRome un empereur parfait ?
Romedepuis trois anspar ses soinsgouvernée
Au temps de ses consuls croit êtreretournée ;
Il la gouverne en père. EnfinNéronnaissant
A toutes les vertus d'Auguste vieillissant.

AGRIPPINE
Nonnonmon intérêt ne me rend point injuste :
Ilcommenceil est vrai par où finit Auguste ;
Mais crainsquel'avenir détruisant le passé
Il ne finisseainsi qu'Auguste a commencé.
Il se déguise en vain: je lis sur son visage
Des fiers Domitius l'humeur triste etsauvage ;
Il mêle avec l'orgueil qu'il a pris dans leursang
La fierté des Nérons qu'il puisa dans monflanc.
Toujours la tyrannie a d'heureuses prémices :
DeRomepour un tempsCaius fut les délices ;
Maissafeinte bonté se tournant en fureur
Les délices deRome en devinrent l'horreur.
Que m'importeaprès toutque Néronplus fidèle
D'une longue vertu laisseenfin le modèle ?
Ai-je mis dans sa main le timon del'Etat
Pour le conduire au gré du peuple et du sénat?
Ah ! que de la patrie il soits'il veutle père :
Mais qu'il songe un peu plus qu'Agrippine est sa mère.
Dequel nom cependant pouvons-nous appeler
L'attentat que le jourvient de nous révéler ?
Il saitcar leur amour nepeut être ignorée
Que de Britannicus Junie estadorée :
Et ce même Néronque la vertuconduit
Fait enlever Junie au milieu de la nuit !
Queveut-il ? Est-ce haineest-ce amour qui l'inspire ?
Cherche-t-ilseulement le plaisir de leur nuire ;
Ou plutôt n'est-cepoint que sa malignité
Punit sur eux l'appui que je leurai prêté ?

ALBINE
Vousleur appuimadame ?

AGRIPPINE
Arrêtechère Albine
Je sais que j'ai moi seuleavancé leur ruine ;
Que du trôneoù le sangl'a dû faire monter
Britannicus par moi s'est vuprécipiter.
Par moi seuleéloigné del'hymen d'Octavie
La frère de Junie abandonna la vie
Silanussur qui Claude avait jeté les yeux
Et quicomptait Auguste au rang de ses aïeux.
Néron jouit detout : et moipar récompense
Il faut qu'entre eux et luije tienne la balance
Afin que quelque jourpar une mêmeloi
Britannicus la tienne entre mon fils et moi.

ALBINE
Quel dessein !

AGRIPPINE
Je m'assure un port dans la tempête.
Néronm'échappera si ce frein ne l'arrête.

ALBINE
Mais prendre contre un fils tant de soins superflus ?

AGRIPPINE
Je le craindrais bientôt s'il ne me craignait plus.

ALBINE
Une juste frayeur vous alarme peut-être.
Mais si Néronpour vous n'est plus ce qu'il doit être
Du moins sonchangement ne vient pas jusqu'à nous
Et ce sont dessecrets entre César et vous.
Quelques titres nouveaux queRome lui défère
Néron n'en reçoitpoint qu'il ne donne à sa mère.
Sa prodigue amitiéne se réserve rien ;
Votre nom est dans Rome aussi saintque le sien ;
A peine parle-t-on de la triste Octavie.
Augustevotre aïeul honora moins Livie :
Néron devant sa mèrea permis le premier
Qu'on portât des faisceaux couronnésde laurier ;
Quels effets voulez-vous de sa reconnaissance ?

AGRIPPINE
Un peu moins de respect et plus de confiance.
Tous cesprésentsAlbineirritent mon dépit.
Je vois meshonneurs croître et tomber mon crédit.
Nonnonletemps n'est plus que Néronjeune encore
Me renvoyait lesvoeux d'une cour qui l'adore ;
Lorsqu'il se reposait sur moidetoutl'Etat
Que mon ordre au palais assemblait le sénat
Et que derrière un voileinvisible et présente
J'étais de ce grand corps l'âme toute-puissante.
Des volontés de Rome alors mal assuré
Néronde sa grandeur n'était point enivré.
Ce jourcetriste jourfrappe encor ma mémoire
Où Néronfut lui-même ébloui de sa gloire
Quand lesambassadeurs de tant de rois divers
Vinrent le reconnaîtreau nom de l'univers.
Sur son trône avec lui j'allaisprendre ma place :
J'ignore quel conseil prépara madisgrâce ;
Quoi qu'il en soitNérond'aussi loinqu'il me vit
Laissa sur son visage éclater son dépit.
Mon coeur même en conçut un malheureux augure.
L'ingratd'un faux respect colorant son injure
Se leva paravance ; et courant m'embrasser
Il m'écarta du trôneoù je m'allais placer.
Depuis ce coup fatal le pouvoird'Agrippine
Vers sa chute à grands pas chaque jours'achemine.
L'ombre seule m'en reste ; et l'on n'implore plus
Que le nom de Sénèque et l'appui de Burrhus.

ALBINE
Ah! si de ce soupçon votre âme est prévenue
Pourquoi nourrissez-vous le venin qui vous tue ?
Allez avecCésar vous éclaircir du moins.

AGRIPPINE
César ne me voit plusAlbinesans témoins :
Enpublicà mon heureon me donne audience.
Sa réponseest dictée et même son silence.
Je vois deuxsurveillantsses maîtres et les miens
Présiderl'un ou l'autre à tous nos entretiens.
Mais je lepoursuivrai d'autant plus qu'il m'évite :
De son désordreAlbineil faut que je profite.
J'entends du bruit ; on ouvre.Allons subitement
Lui demander raison de cet enlèvement :
Surprenonss'il se peutles secrets de son âme.
Maisquoi ! déjà Burrhus sort de chez lui !


SCENEII - AGRIPPINEBURRHUSALBINE


BURRHUS
Madame
Au nom de l'empereur j'allais vous informer
D'unordre qui d'abord a pu vous alarmer
Mais qui n'est que l'effetd'une sage conduite
Dont César a voulu que vous soyezinstruite.

AGRIPPINE
Puisqu'il le veutentrons : il m'instruira mieux.

BURRHUS
César pour quelque temps s'est souscrit à nos yeux.
Déjà par une porte au public moins connue
L'unet l'autre consul vous avait prévenue
Madame. Maissouffrez que je retourne exprès...

AGRIPPINE
Nonje ne trouble point ses augustes secrets ;
Cependantvoulez-vous qu'avec moins de contrainte
L'un et l'autre une foisnous nous parlions sans feinte ?

BURRHUS
Burrhus pour le mensonge eut toujours trop d'horreur...

AGRIPPINE
Prétendez-vous longtemps me cacher l'empereur ?
Ne leverrai-je plus qu'à titre d'importune ?
Ai-je donc élevési haut votre fortune
Pour mettre une barrière entre monfils et moi ?
Ne l'osez-vous pas laisser un moment sur sa foi ?
Entre Sénèque et vous disputez-vous la gloire
Aqui m'effacera plus tôt de sa mémoire ?
Vous l'ai jeconfié pour en faire un ingrat
pour êtresous sonnomles maîtres de l'Etat ?
Certesplus je méditeet moins je me figure
Que vous m'osiez compter pour votrecréature
Vousdont j'ai pu laisser vieillir l'ambition
Dans les honneurs obscurs de quelque légion ;
Et moiqui sur le trône ai suivi mes ancêtres
Moifillefemmesoeur et mère de vos maîtres !
Queprétendez-vous donc ? Pensez-vous que ma voix
Ait fait unempereur pour m'en imposer trois ?
Néron n'est plus enfant: n'est-il pas temps qu'il règne ?
Jusqu'à quandvoulez-vous que l'empereur vous craigne ?
Ne saurait-il rien voirqu'il n'emprunte vos yeux ?
Pour se conduireenfinn'a-t-il passes aïeux ?
Qu'il choisisses'il veutd'Auguste ou deTibère ;
Qu'il imites'il peutGermanicusmon père.
Parmi tant de héros je n'ose me placer ;
Mais il estdes vertus que je lui puis tracer :
Je puis l'instruire au moinscombien sa confidence
Entre un sujet et lui doit laisser dedistance.

BURRHUS
Je ne m'étais chargé dans cette occasion
Qued'excuser César d'une seule action ;
Maispuisquesansvouloir que je le justifie
Vous me rendez garant du reste de savie
Je répondraimadameavec la liberté
D'unsoldat qui sait mal farder la vérité.
Vous m'avezde César confié la jeunesse
Je l'avoue ; et jedois m'en souvenir sans cesse.
Mais vous avais-je fait serment dele trahir
D'en faire un empereur qui ne sut qu'obéir ?
Non. Ce n'est plus à vous qu'il faut que j'en réponde:
Ce n'est plus votre filsc'est le maître du monde.
J'endois comptemadameà l'empire romain
Qui croit voir sonsalut ou sa perte en ma main.
Ah ! si dans l'ignorance il lefallait instruire
N'avait-on que Sénèque et moipour le séduire.
Pourquoi de sa conduite éloignerles flatteurs ?
Fallait-il dans l'exil chercher des corrupteurs ?
La cour de Claudiusen esclaves fertile
Pour deux que l'oncherchait en eût présenté mille
Qui tousauraient brigué l'honneur de l'avilir :
Dans une longueenfance ils l'auraient fait vieillir.
De quoi vous plaignez-vousmadame ? On vous révère :
Ainsi que par Césaron jure par sa mère.
L'empereuril est vraine vientplus chaque jour
Mettre à vos pieds l'Empireet grossirvotre cour ;
Mais le doit-ilmadame ? et sa reconnaissance
Nepeut-elle éclater que dans sa dépendance ?
Toujourshumbletoujours le timide Néron
N'ose-t-il êtreAuguste et César que de nom ?
Vous le dirai-je enfin ?Rome le justifie.
Romeà trois affranchissi longtempsasservie
A peine respirant du joug qu'elle a porté
Durègne de Néron compte sa liberté.
Que dis-je? La vertu semble même renaître.
Tout l'empire n'estplus la dépouille d'un maître ;
Le peuple au champde Mars nomme ses magistrats ;
César nomme les chefs surla foi des soldats ;
Thraséas au sénatCorbulondans l'armée
Sont encore innocentsmalgré leurrenommée ;
Les désertsautrefois peuplés desénateurs
Ne sont plus habités que par leursdélateurs.
Qu'importe que César continue ànous croire
Pourvu que nos conseils ne tendent qu'à sagloire ;
Pourvu que dans le cours d'un règne florissant
Rome soit toujours libreet César tout-puissant ?
MaismadameNéron suffit pour se conduire.
J'obéissans prétendre à l'honneur de l'instruire.
Sur sesaïeuxsans douteil n'a qu'à se régler ;
Pourbien faire Néron n'a qu'à se ressembler.
Heureux sises vertusl'une à l'autre enchaînées
Ramènenttous les ans ses premières années !

AGRIPPINE
Ainsi sur l'avenir n'osant vous assurer
Vous croyez que sansvous Néron va s'égarer.
Mais vous quijusqu'icicontent de votre ouvrage
Venez de ses vertus nous rendretémoignage
Expliquez-nous pourquoidevenu ravisseur
Néron de Silanus fait enlever la soeur ?
Ne tient-ilqu'à marquer de cette ignominie
Le sang de mes aïeuxqui brille dans Junie ?
De quoi l'accuse-t-il ? Et par quelattentat
Devient-elle en un jour criminelle d'Etat :
Ellequisans orgueil jusqu'alors élevée
N'auraitpoint vu Nérons'il ne l'eût enlevée ;
Etqui même aurait mis au rang de ses bienfaits
L'heureuseliberté de ne le voir jamais ?

BURRHUS
Je sais que d'aucun crime elle n'est soupçonnée ;
Mais jusqu'ici César ne l'a point condamnée
Madame. Aucun objet ne blesse ici ses yeux :
Elle est dans unpalais tout plein de ses aïeux.
Vous savez que les droitsqu'elle porte avec elle
Peuvent de son époux faire unprince rebelle ;
Que le sang de César ne se doit allier
Qu'à ceux à qui César le veut bien confier ;
Et vous-même avouerez qu'il ne serait pas juste
Qu'ondisposât sans lui de la nièce d'Auguste.

AGRIPPINE
Je vous entends : Néron m'apprend par votre voix
Qu'envain Britannicus s'assure de mon choix.
En vain pour détournerses yeux de sa misère
J'ai flatté ses yeux d'unhymen qu'il espère.
A ma confusionNéron veutfaire voir
Qu'Agrippine promet par delà son pouvoir.
Romede ma faveur est trop préoccupée :
Il veut par cetaffront qu'elle soit détrompée
Et que toutl'univers apprenne avec terreur
A ne confondre plus mon fils etl'empereur.
Il le peut. Toutefois j'ose encore lui dire
Qu'ildoit avant ce coup affermir son empire ;
Et qu'en me réduisantà la nécessité
D'éprouver contre luima faible autorité
Il expose la sienne ; et que dans labalance
Mon nom peut-être aura plus de poids qu'il nepense.

BURRHUS
Quoimadame ! toujours soupçonner son respect ?
Nepeut-il faire un pas qui ne vous soit suspect ?
L'empereur vouscroit-il du parti de Junie ?
Avec Britannicus vous croit-ilréunie ?
Quoi ! de vos ennemis devenez-vous l'appui
Pourtrouver un prétexte à vous plaindre de lui ?
Sur lemoindre discours qu'on pourra vous redire
Serez-vous toujoursprête à partager l'empire ?
Vous craindrez-vous sanscesse ; et vos embrassements
Ne se passeront-ils qu'enéclaircissements ?
Ah ! quittez d'un censeur la tristediligence ;
D'une mère facile affectez l'indulgence ;
Souffrez quelques froideurs sans les faire éclater
Etn'avertissez point la cour de vous quitter.

AGRIPPINE
Et qui s'honorerait de l'appui d'Agrippine
Lorsque Néronlui-même annonce ma ruine
Lorsque de sa présence ilsemble me bannir
Quand Burrhus à sa porte ose me retenir?

BURRHUS
Madameje vois bien qu'il est temps de me taire.
Et que maliberté commence à vous déplaire.
La douleurest injuste : et toute les raisons
Qui ne la flattent pointaigrissent ses soupçons.
Voici Britannicus. Je lui cèdema place.
Je vous laisse écouter et plaindre son disgrâce
Et peut-êtremadameen accuser le soins
De ceux quel'empereur a consulté le moins.


SCENEIII - AGRIPPINEBRITANNICUS


AGRIPPINE
Ah ! princeoù courez-vous ? Quelle ardeur inquiète
Parmi vos ennemis en aveugle vous jette ?
Que venez-vouschercher ?

BRITANNICUS
Ce que je cherche ? Ah ! dieux !
Tout ce que j'ai perdumadameest en ces lieux.
De mille affreux soldats Junieenvironnée
S'est vue en ce palais indignement traînée.
Hélas ! de quelle horreur ses timides esprits
A cenouveau spectacle auront été surpris ?
Enfin on mel'enlève. Une loi trop sévère
Va séparerdeux coeurs qu'assemblait leur misère :
sans doute on neveut pas quemêlant nos douleurs
Nous nous aidions l'unl'autre à porter nos malheurs.

AGRIPPINE
Il suffit. Comme vous je ressens vos injures ;
Mes plaintesont déjà précédé vos murmures.
Mais je ne prétends pas qu'un impuissant courroux
Dégagema parole et m'acquitte envers vous.
Je ne m'explique point. Sivous voulez m'entendre
Suivez-moi chez Pallasoù je vaisvous attendre.


SCENEIV - BRITANNICUSNARCISSE


BRITANNICUS
La croirai-jeNarcisse ? et dois-je sur sa foi
La prendrepour arbitre entre son fils et moi ?
Qu'en dis-tu ? N'est-ce pascette même Agrippine
Que mon père épousajadis pour sa ruine
Et quisi je t'en croisa de ses derniersjours
Trop lents pour ses desseins précipité lecours ?

NARCISSE
N'importe. Elle se sent comme vous outragée ;
A vousdonner Junie elle s'est engagée ;
Unissez vos chagrinsliez vos intérêts ;
Ce palais retentit en vain devos regrets :
Tandis qu'on vous verra d'une voix suppliante
Semer ici la plainte et non pas l'épouvante
Que vosressentiments se perdront en discours
Il n'en faut pas doutervous vous plaindrez toujours.

BRITANNICUS
Ah ! Narcisse ! tu sais si de la servitude
Je prétendsfaire encore une longue habitude ;
Tu sais si pour jamaisde machute étonné
Je renonce à l'empire oùj'étais destiné.
Mais je suis seul encor : les amisde mon père
Sont autant d'inconnus que glace ma misère
Et ma jeunesse même écarte loin de moi
Tous ceuxqui dans le coeur me réservent leur foi.
Pour moidepuisun anqu'un peu d'expérience
M'a donné de mon sortla triste connaissance
Que vois-je autour de moique des amisvendus
Quichoisis par Néron pour ce commerce infâme
Quoi qu'il en soitNarcisseon me vend tous les jours ;
Ilprévoit mes desseinsil entend mes discours ;
Comme toidans mon coeuril sait ce qui se passe.
Que t'en sembleNarcisse ?

NARCISSE
Ah ! quelle âme assez basse...
C'est à vous dechoisir des confidents discrets
Seigneuret de ne pas prodiguervos secrets.

BRITANNICUS
Narcissetu dis vrai. Mais cette défiance
Esttoujours d'un grand coeur la dernière science ;
On letrompe longtemps. Mais enfin je te croi
Ou plutôt je faisvoeu de ne croire que toi.
Mon pèreil m'en souvientm'assura de ton zèle :
Seul de ses affranchis tu m'estoujours fidèle ;
Tes yeuxsur ma conduite incessammentouverts
M'ont sauvé jusqu'ici de mille écueilscouverts.
Va donc voir si le bruit de ce nouvel orage
Aura denos amis excité le courage ;
Examine leurs yeuxobserveleurs discours ;
Vois si j'en puis attendre un fidèlesecours.
Surtout dans ce palais remarque avec adresse
Avecquel soin Néron fait garder la princesse :
Sache si dupéril ses beaux yeux sont remplis
Et si son entretienm'est encore permis.
Cependant de Néron je vais trouver lamère
Chez Pallascomme toi l'affranchi de mon père:
Je vais la voirl'aigrirla suivre ets'il se peut
M'engager sous son nom plus loin qu'elle ne veut.


ACTEII



SCENEPREMIERE - NÉRONBURRHUSNARCISSEGardes


NÉRON
N'en doutez pointBurrhus : malgré ses injustices
C'estma mèreet je veux ignorer ses caprices.
Mais je neprétends plus ignorer ni souffrir
Le ministre insolent quiles ose nourrir.
Pallas de ses conseils empoisonne ma mère;
Il séduitchaque jourBritannicus mon frère ;
Ils l'écoutent lui seul : et qui suivrait leurs pas
Lestrouverait peut-être assemblés chez Pallas.
C'en esttrop. De tous deux il faut que je l'écarte.
Pour ladernière foisqu'il s'éloignequ'il parte ;
Je leveuxje l'ordonneet que la fin du jour
Ne le retrouve plusdans Rome ou dans ma cour.
Allez : cet ordre importe au salut del'empire.
VousNarcisseapprochez.
(Aux gardes)
Etvousqu'on se retire.


SCENEII - NERONNARCISSE


NARCISSE
Grâces aux dieuxSeigneurJunie entre vos mains
Vousassure aujourd'hui le reste des Romains.
Vos ennemisdéchusde leur vaine espérance
Sont allés chez Pallaspleurer leur impuissance.
Mais que vois-je ? Vous-mêmeinquietétonné
Plus que Britannicus paraissezconsterné.
Que présage à mes yeux cettetristesse obscure
Et ces sombres regards errant àl'aventure ?
Tout vous rit : la fortune obéit à vosvoeux.

NÉRON
Narcissec'en est faitNéron est amoureux.

NARCISSE
Vous !

NÉRON
Depuis un moment ; mais pour toute ma vie
J'aimeque dis-jeaimerj'idolâtre Junie.

NARCISSE
Vous l'aimez !

NÉRON
Excité d'un désir curieux
Cette nuit je l'aivue arriver en ces lieux
Tristelevant au ciel ses yeuxmouillés de larmes
Qui brillaient au travers desflambeaux et des armes
Bellesans ornementdans le simpleappareil
D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.
Que veux-tu ? Je ne sais si cette négligence
Lesombresles flambeauxles cris et le silence
Et le faroucheaspect de ses fiers ravisseurs
Relevaient de ses yeux lestimides douceurs
Quoi qu'il en soitravi d'une si belle vue
J'ai voulu lui parleret ma voix s'est perdue :
Immobilesaisi d'un long étonnement
Je l'ai laissé passerdans son appartement.
J'ai passé dans le mien. C'est làquesolitaire
De son image en vain j'ai voulu me distraire.
Trop présente à mes yeux je croyais lui parler ;
J'aimais jusqu'à ses pleurs que je faisais couler.
Quelquefoismais trop tardje lui demandais grâce :
J'employais les soupirset même la menace.
Voilàcommeoccupé de mon nouvel amour
Mes yeuxsans sefermeront attendu le jour.
Mais je m'en fais peut-êtreune trop belle image :
Elle m'est apparue avec trop davantage :
Narcissequ'en dis-tu ?

NARCISSE
QuoiSeigneur ! croira-t-on
Qu'elle ait pu si longtemps secacher à Néron

NÉRON
Tu le sais bienNarcisse. Et que sa colère
M'imputâtle malheur qui lui ravit son frère ;
Soit que son coeurjaloux d'une austère fierté
Enviât ànos yeux sa naissante beauté ;
Fidèle à sadouleuret dans l'ombre enfermée
Elle se dérobaitmême à sa renommée :
Et c'est cette vertusinouvelle à la cour
Dont la persévéranceirrite mon amour.
Quoi ? Narcissetandis qu'il n'est point deRomaine
Que mon amour n'honore et ne rende plus vaine
Quidès qu'à ses regards elle ose se fier
Sur le coeurde César ne les vienne essayer
Seuledans son palaislamodeste Junie
Regarde leurs honneurs comme une ignominie
Fuitet ne daigne pas peut-être s'informer
Si César estaimable ou bien s'il sait aimer !
Dis-moi : Britannicusl'aime-t-il ?

NARCISSE
Quoi ! s'il l'aime
Seigneur ?

NÉRON
Si jeune encorse connaît-il lui-même ?
D'unregard enchanteur connaît-il le poison ?

NARCISSE
Seigneurl'amour toujours n'attend pas la raison.
N'endoutez pointil l'aime. Instruits par tant de charmes
Ses yeuxsont déjà faits à l'usage des larmes ;
A sesmoindres désirs il sait s'accommoder ;
Et peut-êtredéjà sait-il persuader.

NÉRON
Que dis-tu ? Sur son coeur il aurait quelque empire ?

NARCISSE
Je ne sais. MaisSeigneurce que je puis vous dire
Je l'aivu quelquefois s'arracher de ces lieux
Le coeur plein d'uncourroux qu'il cachait à vos yeux ;
D'une cour qui le fuitpleurant l'ingratitude
Las de votre grandeur et de sa servitude
Entre l'impatience et la crainte flottant
Il allait voirJunieet revenait content.

NÉRON
D'autant plus malheureux qu'il aura su lui plaire
Narcisseil doit plutôt souhaiter sa colère :
Néronimpunément ne sera pas jaloux.

NARCISSE
Vous ? Et de quoiSeigneurvous inquiétez-vous ?
Juniea pu le plaindre et partager ses peines :
Elle n'a vu couler delarmes que les siennes ;
Mais aujourd'huiSeigneurque ses yeuxdessillés
Regardant de plus près l'éclatdont vous brillez
Verront autour de vous les rois sans diadème
Inconnus dans la fouleet son amant lui-même
Attachéssur vos yeuxs'honorer d'un regard
Que vous aurez sur eux faittomber au hasard ;
Quand elle vous verrade ce degré degloire
Venir en soupirant avouer sa victoire ;
Maîtren'en doutez pointd'un coeur déjà charmé
Commandez qu'on vous aimeet vous serez aimé.

NÉRON
A combien de chagrins il faut que je m'apprête !
Qued'importunités !

NARCISSE
Quoi donc ! qui vous arrête
Seigneur ?

NÉRON
Tout : OctavieAgrippineBurrhus
SénèqueRome entièreet trois ans de vertus.
Non que pour Octavieun reste de tendresse
M'attache à son hymen et plaigne sajeunesse :
Mes yeuxdepuis longtempsfatigués de sessoins
Rarement de ses pleurs daignent être témoins.
Trop heureuxsi bientôt la faveur d'un divorce
Mesoulageait d'un joug qu'on m'imposa par force !
Le ciel mêmeen secret semble la condamner :
Ses voeuxdepuis quatre ansontbeau l'importuner
Les dieux ne montrent point que sa vertu lestouche :
D'aucun gageNarcisseils n'honorent sa couche ;
L'empire vainement demande un héritier.

NARCISSE
Que tardez-vousSeigneurà la répudier ?
L'empirevotre coeurtout condamne Octavie
Augustevotreaïeulsoupirait pour Livie ;
Par un double divorce ilss'unirent tous deux ;
Et vous devez l'empire à ce divorceheureux.
Tibèreque l'hymen plaça dans sa famille
Osa bien à ses yeux répudier sa fille.
Vousseuljusques icicontraire à vos désirs
N'osezpar un divorce assurer vos plaisirs.

NÉRON
Et ne connais-tu pas l'implacable Agrippine ?
Mon amourinquiet déjà se l'imagine
Qui m'amèneOctavieet d'un oeil enflammé
Atteste les saints droitsd'un noeud qu'elle a formé ;
Etportant à soncoeur des atteintes plus rudes
Me fait un long récit demes ingratitudes.
De quel front soutenir ce fâcheuxentretien ?

NARCISSE
N'êtes-vous pasSeigneurvotre maître et le sien ?
Vous verrons-nous toujours trembler sous sa tutelle ?
Vivezrégnez pour vous : c'est trop régner pour elle.
Craignez-vous... ? MaisSeigneurvous ne la craignez pas
Vousvenez de bannir le superbe Pallas
Pallasdont vous savezqu'elle soutient l'audace.

NÉRON
Eloigné de ses yeuxj'ordonneje menace
J'écoutevos conseilsj'ose les approuver ;
Je m'excite contre elleettâche à la braver :
Maisje t'expose ici mon âmetoute nue
Sitôt que mon malheur me ramène àsa vue
Soit que je n'ose encor démentir le pouvoir
Deces yeux où j'ai lu si longtemps mon devoir ;
Soit qu'àtant de bienfaits ma mémoire fidèle
Lui soumette ensecret tout ce que je tiens d'elle.
Mais enfin mes efforts ne meservent de rien :
Mon génie étonné trembledevant le sien.
Et c'est pour m'affranchir de cette dépendance
Que je la fuis partoutque même je l'offense
Et quede temps en tempsj'irrite ses ennuis
Afin qu'elle m'éviteautant que je la fuis.
Mais je t'arrête trop : retire-toiNarcisse ;
Britannicus pourrait t'accuser d'artifice.

NARCISSE
Nonnon ; Britannicus s'abandonne à ma foi :
Par sonordreSeigneuril croit que je vous voi
Que je m'informe icide tout ce qui le touche
Et veut de vos secrets êtreinstruit par ma bouche.
Impatientsurtoutde revoir ses amours
Il attend de mes soins ce fidèle secours.

NÉRON
J'y consens ; porte-lui cette douce nouvelle :
Il la verra.

NARCISSE
Seigneurbannissez-le loin d'elle.

NÉRON
J'ai mes raisonsNarcisse ; et tu peux concevoir
Que je luivendrai cher le plaisir de la voir.
Cependant vante-lui tonheureux stratagème ;
Dis-lui qu'en sa faveur on me trompemoi-même
Qu'il la voit sans mon ordre. On ouvre ; lavoici.
Va retrouver ton maîtreet l'amener ici.


SCENEIII - NERONJUNIE


NÉRON
Vous vous troublezmadameet changez de visage.
Lisez-vousdans mes yeux quelque triste présage ?

JUNIE
Seigneurje ne vous puis déguiser mon erreur ;
J'allaisvoir Octavieet non pas l'empereur.

NÉRON
Je le sais bienmadameet n'ai pu sans envie
Apprendre vosbontés pour l'heureuse Octavie.

JUNIE
VousSeigneur ?

NÉRON
Pensez-vousmadamequ'en ces lieux
Seule pour vousconnaîtreOctavie ait des yeux.

JUNIE
Etquel autreSeigneurvoulez-vous que j'implore ?
A quidemanderai-je un crime que j'ignore ?
Vous qui le punissezvousne l'ignorez pas :
De grâceapprenez-moiSeigneurmesattentats.

NÉRON
Quoi ? madameest-ce donc une légère offense
Dem'avoir si longtemps caché votre présence ?
Cestrésors dont le ciel voulut vous embellir
Les avez-vousreçus pour les ensevelir ?
L'heureux Britannicusverra-t-il sans alarmes
Croîtreloin de nos yeuxsonamour et vos charmes ?
Pourquoide cette gloireexclu jusqu'àce jour
M'avez-voussans pitiéreléguédans ma cour ?
On dit plus : vous souffrezsans en êtreoffensée
Qu'il vous osemadameexpliquer sa pensée:
Car je ne croirai point que sans me consulter
La sévèreJunie ait voulu le flatter
Ni qu'elle ait consenti d'aimer etd'être aimée
Sans que j'en sois instruit que par larenommée.

JUNIE
Jene vous nierai pointSeigneurque ses soupirs
M'ont daignéquelquefois expliquer ses désirs.
Il n'a point détournéses regards d'une fille
Seul reste du débris d'uneillustre famille :
Peut-être qu'il se souvient qu'en untemps plus heureux
Son père me nomma pour l'objet de sesvoeux.
Il m'aime ; il obéit à l'empereur son père
Et j'ose dire encoreà vousà votre mère :
Vos désirs sont toujours si conformes aux siens...

NÉRON
Ma mère a ses desseinsmadame ; et j'ai les miens.
Neparlons plus ici de Claude et d'Agrippine ;
Ce n'est point parleur choix que je me détermine.
C'est à moi seulmadameà répondre de vous ;
Et je veux de ma mainvous choisir un époux.

JUNIE
Ah! Seigneur ! songez-vous que toute autre alliance
Fera honte auxCésarsauteurs de ma naissance ?

NÉRON
Nonmadamel'époux dont je vous entretiens
Peut sanshonte assembler vos aïeux et les siens ;
Vous pouvezsansrougirconsentir à sa flamme.

JUNIE
Etquel est doncSeigneurcet époux ?

NÉRON
Moimadame.

JUNIE
Vous !

NÉRON
Je vous nommeraismadameun autre nom
Si j'en savaisquelque autre au-dessus de Néron.
Ouipour vous faire unchoix où vous puissiez souscrire
J'ai parcouru des yeuxla courRome et l'empire.
Plus j'ai cherchémadameetplus je cherche encor
En quelles mains je dois confier ce trésor;
Plus je vois que Césardigne seul de vous plaire
Endoit être lui-seul l'heureux dépositaire
Et ne peutdignement vous confier qu'aux mains
A qui Rome a commis l'empiredes humains.
Vous-mêmeconsultez vos premièresannées :
Claudius à son fils les avait destinées;
Mais c'était en un temps où de l'empire entier
Il croyait quelque jour le nommer l'héritier.
Lesdieux ont prononcé. Loin de leur contredire
C'est àvous de passer du côté de l'empire.
En vain de ceprésent ils m'auraient honoré
Si votre coeurdevait en être séparé
Si tant de soins nesont adoucis par vos charmes
Sitandis que je donne auxveillesaux alarmes
Des jours toujours à plaindre ettoujours enviés
Je ne vais quelquefois respirer àvos pieds.
Qu'Octavie à vos yeux ne fasse point d'ombrage.
Romeaussi bien que moivous donne son suffrage
RépudieOctavieet me fait dénouer
Un hymen que le ciel ne veutpoint avouer.
Songez-y doncmadameet pesez en vous-même
Ce choix digne des soins d'un prince qui vous aime
Digne devos beaux yeux trop longtemps captivés
Digne de l'universà qui vous vous devez.

JUNIE
Seigneuravec raison je demeure étonnée.
Je mevoisdans le cours d'une même journée
Comme unecriminelle amenée en ces lieux ;
Et lorsque avec frayeurje parais à vos yeux
Que sur mon innocence à peineje me fie
Vous m'offrez tout d'un coup la place d'Octavie.
J'ose dire pourtant que je n'ai mérité
Ni cetexcès d'honneurni cette indignité.
Etpouvez-vousSeigneursouhaiter qu'une fille
Qui vit presque ennaissant éteindre sa famille
Quidans l'obscuriténourrissant sa douleur
S'est fait une vertu conforme àson malheur
Passe subitement de cette nuit profonde
Dans unrang qui l'expose aux yeux de tout le monde
Dont je n'ai pu deloin soutenir la clarté
Et dont une autre enfin remplitla majesté ?

NÉRON
Je vous ai déjà dit que je la répudie :
Ayez moins de frayeurou moins de modestie.
N'accusez pointici mon choix d'aveuglement ;
Je vous réponds de vous ;consentez seulement.
Du sang dont vous sortez rappelez la mémoire;
Et ne préférez point à la solide gloire
Des honneurs dont César prétend vous revêtir
La gloire d'un refus sujet au repentir.

JUNIE
Leciel connaîtSeigneurle fond de ma pensée.
Je neme flatte point d'une gloire insensée :
Je sais de vosprésents mesurer la grandeur ;
Mais plus ce rang sur moirépandrait de splendeur
Plus il me ferait honteetmettrait en lumière
Le crime d'en avoir dépouillél'héritière.

NÉRON
C'est de ses intérêts prendre beaucoup de soin
Madame ; et l'amitié ne peut aller plus loin.
Mais nenous flattons pointet laissons le mystère :
La soeurvous touche ici beaucoup moins que le frère
Et pourBritannicus...

JUNIE
Ila su me toucher
Seigneur ; et je n'ai point prétendu m'encacher.
Cette sincéritésans douteest peudiscrète ;
Mais toujours de mon coeur ma bouche estl'interprète.
Absente de la courje n'ai pas dûpenser
Seigneurqu'en art de feindreil fallut m'exercer.
J'aime Britannicus. Je lui fus destinée
Quand l'empiredevait suivre son hyménée :
Mais ces mêmesmalheurs qui l'en ont écarté
Ses honneurs abolisson palais déserté
La fuite d'une cour que sachute a bannie
Sont autant de liens qui retiennent Junie.
Toutce que vous voyez conspire à vos désirs ;
Vos jourstoujours sereins coulent dans les plaisirs ;
L'empire en est pourvous l'inépuisable source ;
Ousi quelque chagrin eninterrompt la course
Tout l'universsoigneux de les entretenir
S'empresse à l'effacer de votre souvenir.
Britannicusest seul. Quelque ennui qui le presse
Il ne voitdans son sortque moi qui s'intéresse
Et n'a pour tout plaisirSeigneurque quelques pleurs
Qui lui font quelquefois oublierses malheurs.

NÉRON
Et ce sont ces plaisirs et ces pleurs que j'envie
Que toutautre que lui me paierait de sa vie.
Mais je garde à ceprince un traitement plus doux :
Madameil va bientôtparaître devant vous.

JUNIE
Ah! Seigneur ! vos vertus m'ont toujours rassurée.

NÉRON
Je pouvais de ces lieux lui défendre l'entrée ;
Maismadameje veux prévenir le danger
Où sonressentiment le pourrait engager.
Je ne veux point le perdre : ilvaut mieux que lui-même
Entende son arrêt de labouche qu'il aime.
Si ses jours vous sont cherséloignez-lede vous
Sans qu'il ait aucun lieu de me croire jaloux.
Deson bannissement prenez sur vous l'offense ;
Etsoit par vosdiscourssoit par votre silence
Du moins par vos froideursfaites-lui concevoir
Qu'il doit porter ailleurs ses voeux et sonespoir.

JUNIE
Moi! que je lui prononce un arrêt si sévère !
Mabouche mille fois lui jura le contraire.
Quand mêmejusque-là je pourrais me trahir
Mes yeux lui défendrontSeigneurde m'obéir.

NÉRON
Caché près de ces lieuxje vous verraimadame.
Renfermez votre amour dans le fond de votre âme :
Vousn'aurez point pour moi de langages secrets ;
J'entendrai desregards que vous croirez muets ;
Et sa perte sera l'infailliblesalaire
D'un geste ou d'un soupir échappé pour luiplaire.

JUNIE
Hélas ! si j'ose encor former quelques souhaits
Seigneurpermettez-moi de ne le voir jamais !


SCENEIV - NERONJUNIENARCISSE


NARCISSE
BritannicusSeigneurdemande la princesse ;
Il approche.

NÉRON
Qu'il vienne.

JUNIE
Ah! Seigneur !

NÉRON
Je vous laisse.
Sa fortune dépend de vous plus que demoi :
Madameen le voyantsongez que je vous voi.


SCENEV - JUNIENARCISSE


JUNIE
Ah ! cher Narcissecours au-devant de ton maître ;
Dis-lui... Je suis perdue ! et je le vois paraître.


SCENEVI - JUNIEBRITANNICUSNARCISSE


BRITANNICUS
Madamequel bonheur me rapproche de vous ?
Quoi ! je puisdonc jouir d'un entretien si doux ?
Maisparmi ce plaisirquelchagrin me dévore !
Hélas ! puis-je espérerde vous revoir encore ?
Faut-il que je dérobe avec milledétours
Un bonheur que vos yeux m'accordaient tous lesjours.
Quelle nuit ! quel réveil ! Vos pleursvotreprésence
N'ont point de ces cruels désarmél'insolence !
Que faisait votre amant ? Quel démon envieux
M'a refusé l'honneur de mourir à vos yeux ?
Hélas! dans la frayeur dont vous étiez atteinte
M'avez-vous ensecret adressé quelque plainte ?
Ma princesseavez-vousdaigné me souhaiter ?
Songiez-vous aux douleurs que vousm'alliez coûter ?
Vous ne me dites rien ! Quel accueil !Quelle glace !
Est-ce ainsi que vos yeux consolent ma disgrâce?
Parlez : nous sommes seuls. Notre ennemitrompé
Tandis que je vous parleest ailleurs occupé.
Ménageonsles moments de cette heureuse absence.

JUNIE
Vous êtes en des lieux tout pleins de sa puissance :
Cesmurs mêmesSeigneurpeuvent avoir des yeux ;
Et jamaisl'empereur n'est absent de ces lieux.

BRITANNICUS
Et depuis quandmadameêtes-vous si craintive ?
Quoi! déjà votre amour souffre qu'on le captive ?
Qu'estdevenu ce coeur qui me jurait toujours
De faire à Néronmême envier nos amours ?
Mais bannissezmadameuneinutile crainte :
La foi dans tous les coeurs n'est pas encoreéteinte ;
Chacun semble des yeux approuver mon courroux ;
La mère de Néron se déclare pour nous.
Romede sa conduite elle-même offensée...

JUNIE
Ah! Seigneur ! vous parlez contre votre pensée.
Vous-mêmevous m'avez avoué mille fois
Que Rome le louait d'unecommune voix ;
Toujours à sa vertu vous rendiez quelquehommage.
Sans doute la douleur vous dicte ce langage.

BRITANNICUS
Ce discours me surprendil le faut avouer :
Je ne vouscherchais pas pour l'entendre louer.
Quoi ! pour vous confier ladouleur qui m'accable
A peine je dérobe un momentfavorable ;
Et ce moment si chèremadameest consumé
A louer l'ennemi dont je suis opprimé !
Qui vous rendà vous-mêmeen un joursi contraire ?
Quoi ! mêmevos regards ont appris à se taire ?
Que vois-je ? Vouscraignez de rencontrer mes yeux !
Néron vous plairait-il ?Vous serais-je odieux ?
Ah ! si je le croyais !... Au nom desdieuxmadame
Eclaircissez le trouble où vous jetez monâme.
Parlez. Ne suis-je plus dans votre souvenir ?

JUNIE
Retirez-vousSeigneur ; l'empereur va venir.

BRITANNICUS
Après ce coupNarcisseà qui dois-je m'attendre ?


SCENEVII - NERONJUNIENARCISSE


NÉRON
Madame...

JUNIE
NonSeigneurje ne puis rien entendre.
Vous êtesobéi. Laissez couler du moins
Des armes dont ses yeux neseront pas témoins.


SCENEVIII - NERONNARCISSE


NÉRON
Eh bien ! de leur amour tu vois la violence
Narcisse : ellea paru jusque dans son silence !
Elle aime mon rivalje ne puisl'ignorer ;
Mais je mettrai ma joie à le désespérer.
Je me fais de sa peine une image charmante ;
Et je l'ai vudouter du coeur de son amante.
Je la suis. Mon rival t'attendpour éclater :
Par de nouveaux soupçonsvacoursle tourmenter.
Et tandis qu'à mes yeux on le pleureonl'adore
Fais-lui payer bien cher un bonheur qu'il ignore.

NARCISSE
La fortune t'appelle une seconde fois
Narcisse : voudrais-turésister à sa voix ?
Suivons jusques au bout sesordres favorables ;
Etpour nous rendre heureuxperdons lesmisérables.


ACTEIII



SCENEPREMIERE - NERONBURRHUS


BURRHUS
Pallas obéiraSeigneur.

NÉRON
Et de quel oeil
Ma mère a-t-elle vu confondre sonorgueil ?

BURRHUS
Ne doutez pointSeigneurque ce coup ne la frappe
Qu'enreproches bientôt sa douleur ne s'échappe.
Sestransports dès longtemps commencent d'éclater ;
Ad'inutiles cris puissent-ils s'arrêter !

NÉRON
Quoi ! de quelque dessein la croyez-vous capable ?

BURRHUS
AgrippineSeigneurest toujours redoutable :
Rome et tousvos soldats révèrent ses aïeux ;
Germanicusson père est présent à leurs yeux.
Elle saitson pouvoirvous savez son courage ;
Et ce qui me la faitredouter davantage
C'est que vous appuyez vous-même soncourroux
Et que vous lui donnez des armes contre vous.

NÉRON
MoiBurrhus ?

BURRHUS
Cet amourSeigneurqui vous possède.

NÉRON
Je vous entendsBurrhus. Le mal est sans remède :
Moncoeur s'en est plus dit que vous ne m'en direz ;
Il faut quej'aime enfin.

BURRHUS
Vous vous le figurez
Seigneur ; etsatisfait de quelquerésistance
Vous redoutez un mal faible dans sa naissance.
Mais si dans son devoir votre coeur affermi
Voulait ne points'entendre avec son ennemi ;
Si de vos premiers ans vousconsultiez la gloire ;
Si vous daigniezSeigneurrappeler lamémoire
Des vertus d'Octavie indignes de ce prix
Etde son chaste amour vainqueur de vos mépris
Surtout side Junie évitant la présence
Vous condamniez vosyeux à quelques jours d'absence ;
Croyez-moiquelqueamour qui semble vous charmer
On n'aime pointSeigneursi l'onne veut aimer.

NÉRON
Je vous croiraiBurrhuslorsque dans les alarmes
Il faudrasoutenir la gloire de nos armes
Ou lorsqueplus tranquilleassis dans le sénat
Il faudra décider du destin del'état ;
Je m'en reposerai sur votre expérience.
Maiscroyez-moil'amour est une autre science
Burrhus ; etje ferais quelque difficulté
D'abaisser jusque-làvotre sévérité.
Adieu. Je souffre tropéloigné de Junie.


SCENEII - BURRHUS seul


BURRHUS
EnfinBurrhusNéron découvre son génie :
Cette férocité que tu croyais fléchir
Detes faibles liens est prête à s'affranchir.
En quelsexcès peut-être elle va se répandre !
O dieux! en ce malheur quel conseil dois-je prendre ?
Sénèquedont les soins me devraient soulager
Occupé loin de Romeignore ce danger.
Mais quoi ! si d'Agrippine excitant latendresse
Je pouvais... La voici : mon bonheur me l'adresse.


SCENEIII - AGRIPPINEBURRHUSALBINE


AGRIPPINE
Eh bien ! je me trompaisBurrhusdans mes soupçons !
Etvous vous signalez par d'illustres leçons !
On exilePallasdont le crimepeut-être
Est d'avoir àl'empire élevé votre maître.
Vous le saveztrop bien ; jamaissans ses avis
Claude qu'il gouvernait n'eûtadopté mon fils.
Que dis-je ? A son épouse on donneune rivale ;
On affranchit Néron de la foi conjugale :
Digne emploi d'un ministre ennemi des flatteurs
Choisi pourmettre un frein à ses jeunes ardeurs
De les flatterlui-mêmeet nourrir dans son âme
Le mépris desa mère et l'oubli de sa femme !

BURRHUS
Madamejusqu'ici c'est trop tôt m'accuser ;
L'empereurn'a rien fait qu'on ne puisse excuser.
N'imputez qu'àPallas un exil nécessaire :
Son orgueil dèslongtemps exigeait ce salaire ;
Et l'empereur ne faitqu'accomplir à regret
Ce que toute la cour demandait ensecret.
Le reste est un malheur qui n'est point sans ressource :
Des larmes d'Octavie on peut tarir la source.
Mais calmez vostransports ; par un chemin plus doux
Vous lui pourrez plus tôtramener son époux :
Les menacesles crisle rendrontplus farouche.

AGRIPPINE
Ah ! l'on s'efforce en vain de me fermer la bouche.
Je voisque mon silence irrite vos dédains ;
Et c'est troprespecter l'ouvrage de mes mains.
Pallas n'emporte pas toutl'appui d'Agrippine :
Le ciel m'en laisse assez pour me venger maruine.
Le fils de Claudius commence à ressentir
Descrimes dont je n'ai que le seul repentir.
J'irain'en doutezpointle montrer à l'armée
Plaindre aux yeux dessoldats son enfance opprimée
Leur faireà monexempleexpier leur erreur.
On verra d'un côté lefils d'un empereur
Redemandant la foi jurée à safamille
Et de Germanicus on entendra la fille ;
De l'autreon verra le fils d'Enobarbus
Appuyé de Sénèqueet du tribun Burrhus
Quitous deux de l'exil rappeléspar moi-même
Partagent à mes yeux l'autoritésuprême.
De nos crimes communs je veux qu'on soit instruit;
On saura les chemins par où je l'ai conduit.
Pourrendre sa puissance et la vôtre odieuses
J'avouerai lesrumeurs les plus injurieuses ;
Je confesserai toutexilsassassinats
Poison même...

BURRHUS
Madameils ne vous croiront pas :
Ils sauront récuserl'injuste stratagème
D'un témoin irrité quis'accuse lui-même.
Pour moiqui le premier secondai vosdesseins
Qui fis même jurer l'armée entre sesmains
Je ne me repens point de ce zèle sincère.
Madamec'est un fils qui succède à son père.
En adoptant NéronClaudius par son choix
De son filset du vôtre a confondu les droits.
Rome l'a pu choisir.Ainsisans être injuste
Elle choisit Tibère adoptépar Auguste ;
Et le jeune Agrippade son sang descendu
Sevit exclu du rang vainement prétendu.
Sur tant defondements sa puissance établie
Par vous-mêmeaujourd'hui ne peut être affaiblie :
Ets'il m'écouteencormadamesa bonté
Vous en fera bientôt perdrela volonté.
J'ai commencéje vais poursuivre monouvrage.


SCENEIV - AGRIPPINEALBINE


ALBINE
Dans quel emportement la douleur vous engage
MadameL'empereur puisse-t-il l'ignorer !

AGRIPPINE
Ah ! lui-même à mes yeux puisse-t-il se montrer.

ALBINE
Madameau nom des dieuxcachez votre colère.
Quoi !pour les intérêts de la soeur ou du frère
Faut-il sacrifier le repos de vos jours ?
Contraindrez-vousCésar jusque dans ses amours ?

AGRIPPINE
Quoi ! tu ne vois donc pas jusqu'où l'on me ravale
Albine ? C'est à moi qu'on donne une rivale.
Bientôtsi je ne romps ce funeste lien
Ma place est occupéeetje ne suis plus rien.
Jusqu'ici d'un vain titre Octavie honorée
Inutile à la couren était ignorée :
Lesgrâcesles honneurs par moi seule versés
M'attiraientdes mortels les voeux intéressés.
Une autre deCésar a surpris la tendresse :
Elle aura le pouvoird'épouse et de maîtresse ;
Le fruit de tant desoinsla pompe des Césars
Tout deviendra le prix d'unseul de ses regards.
Que dis-je ? l'on m'éviteet déjàdélaissée...
Ah ! Je ne puisAlbineen souffrirla pensée.
Quand je devrais du ciel hâter l'arrêtfatal
Néronl'ingrat Néron.... Mais voici sonrival.


SCENEV - BRITANNICUSAGRIPPINENARCISSEALBINE


BRITANNICUS
Nos ennemis communs ne sont pas invincibles
Madame ; nosmalheurs trouvent des coeurs sensibles :
Vos amis et les miensjusqu'alors si secrets
Tandis que nous perdions le temps envains regrets
Animés du courroux qu'allume l'injustice
Viennent de confier leur douleur à Narcisse.
Néronn'est pas encor tranquille possesseur
De l'ingrate qu'il aime aumépris de ma soeur.
Si vous êtes toujours sensible àson injure
On peut dans son devoir ramener le parjure.
Lamoitié du sénat s'intéresse pour nous :
SyllaPisonPlautus...

AGRIPPINE
Princeque dites-vous ?
SyllaPisonPlautusles chefs dela noblesse !

BRITANNICUS
Madameje vois bien que ce discours vous blesse ;
Et quevotre courrouxtremblantirrésolu
Craint déjàd'obtenir tout ce qu'il a voulu.
Nonvous avez trop bien établima disgrâce ;
D'aucun ami pour moi ne redoutez l'audace :
Il ne m'en reste plus ; et vos soins trop prudents
Les onttous écartés ou séduits dès longtemps.

AGRIPPINE
Seigneur à vos soupçons donnez moins de créance:
Notre salut dépend de notre intelligence.
J'aipromisil suffit. Malgré vos ennemis
Je ne révoquerien de ce que j'ai promis.
Le coupable Néron fuit en vainma colère :
Tôt ou tard il faudra qu'il entende samère.
J'essaierai tout à tour la force et ladouceur ;
Ou moi-mêmeavec moi conduisant votre soeur
J'irai semer partout ma crainte et ses alarmes
Et rangertous les coeurs du parti des larmes.
Adieu. J'assiégeraiNéron de toutes parts.
Voussi vous m'en croyezévitezses regards.


SCENEVI - BRITANNICUSNARCISSE


BRITANNICUS
Ne m'as-tu point flatté d'une fausse espérance ?
Puis-je sur ton récit fonder quelque assurance
Narcisse?

NARCISSE
Oui. MaisSeigneurce n'est pas en ces lieux
Qu'il fautdévelopper ce mystère à vos yeux.
Sortons.Qu'attendez-vous ?

BRITANNICUS
Ce que j'attendsNarcisse ?
Hélas.

NARCISSE
Expliquez-vous.

BRITANNICUS
Si par ton artifice
Je pouvais revoir....

NARCISSE
Qui ?

BRITANNICUS
J'en rougis. Mais enfin
D'un coeur moins agitéj'attendrais mon destin.

NARCISSE
Après tous mes discours vous la croyez fidèle ?

BRITANNICUS
Nonje la croisNarcisseingratecriminelle
Digne de moncourroux ; mais je sensmalgré moi
Que je ne le croispas autant que je le doi.
Dans ses égarementsmon coeuropiniâtre
Lui prête des raisonsl'excusel'idolâtre.
Je voudrais vaincre enfin mon incrédulité;
Je la voudrais haïr avec tranquillité.
Et quicroira qu'un coeur si grand en apparence
D'une infidèlecour ennemi dès l'enfance
Renonce à tant degloireetdès le premier jour
Trame une perfidie inouïeà la cour ?

NARCISSE
Et qui sait si l'ingrateen sa longue retraite
N'a point del'empereur médité la défaite ?
Trop sûreque ses yeux ne pouvaient se cacher
Peut-être elle fuyaitpour se faire chercher
Pour exciter Néron par la gloirepénible
De vaincre une fierté jusqu'alorsinvincible.

BRITANNICUS
Je ne la puis donc voir ?

NARCISSE
Seigneuren ce moment
Elle reçoit les voeux de sonnouvel amant.

BRITANNICUS
Eh bien ! Narcisseallons. Mais que vois-je ? C'est elle.

NARCISSE
Ah ! dieux ! A l'empereur portons cette nouvelle.


SCENEVII - BRITANNICUSJUNIE


JUNIE
Retirez-vousSeigneuret fuyez un courroux
Que mapersévérance allume contre vous.
Néron estirrité. Je me suis échappée
Tandis qu'àl'arrêter sa mère est occupée.
Adieu ;réservez-voussans blesser mon amour
Au plaisir de mevoir justifier un jour.
Votre image sans cesse est présenteà mon âme :
Rien ne l'en peut bannir.

BRITANNICUS
Je vous entendsmadame
Vous voulez que ma fuite assure vosdésirs
Que je laisse un champ libre à vos nouveauxsoupirs.
Sans douteen me voyantune pudeur secrète
Nevous laisse goûter qu'une joie inquiète.
Eh bien !Il faut partir !

JUNIE
Seigneursans m'imputer...

BRITANNICUS
Ah ! vous deviez au moins longtemps disputer.
Je ne murmurepoint qu'une amitié commune
Se range du parti que flattela fortune ;
Que l'éclat d'un empire ait pu vous éblouir;
Qu'aux dépens de ma soeur vous en vouliez jouir ;
Maisquede ces grandeurs comme une autre occupée
Vous m'enayez paru si longtemps détrompée ;
Nonje l'avoueencormon coeur désespéré
Contre ce seulmalheur n'était point préparé.
J'ai vu surma ruine élever l'injustice ;
De mes persécuteursj'ai vu le ciel complice ;
Tant d'horreurs n'avaient point épuiséson courroux
Madame ; il me restait d'être oubliéde vous.

JUNIE
Dans un temps plus heureuxma juste impatience
Vous feraitrepentir de votre défiance ;
Mais Néron vous menace: en ce pressant danger
Seigneurj'ai d'autres soins que devous affliger.
Allezrassurez-vous et cessez de vous plaindre :
Néron nous écoutaitet m'ordonnait de feindre.

BRITANNICUS
Quoile cruel...

JUNIE
Témoin de tout notre entretien
D'un visage sévèreexaminait le mien
Prêt à faire sur vous éclaterla vengeance
D'un geste confident de notre intelligence.

BRITANNICUS
Néron nous écoutaitmadame ! maishélas !
Vos yeux auraient pu feindreet ne m'abuser pas
Ilspouvaient me nommer l'auteur de cet outrage ?
L'amour est-ilmuetou n'a-t-il qu'un langage ?
De quel trouble un regardpouvait me préserver !
Il fallait...

JUNIE
Ilfallait me taire et vous sauver.
Combien de foishélas !puisqu'il fallait vous le dire
Mon coeur de son désordreallait-il vous instruire !
De combien de soupirs interrompant lecours
Ai-je évité vos yeux que je cherchaistoujours !
Quel tourment de se taire en voyant ce qu'on aime
Del'entendre gémirde l'affliger soi-même
Lorsquepar un regard on peut le consoler !
Mais quels pleurs ce regardaurait-il fait couler !
Ah ! dans ce souvenirinquiètetroublée
Je ne me sentais pas assez dissimulée :
De mon front effrayé je craignais la pâleur ;
Jetrouvais mes regards trop pleins de ma douleur ;
Sans cesse il mesemblait que Néron en colère
Me venait reprochertrop de soin de vous plaire ;
Je craignais mon amour vainementrenfermé ;
Enfinj'aurais voulu n'avoir jamais aimé.
Hélas ! pour son bonheurSeigneuret pour le nôtre
Il n'est que trop instruit de mon coeur et du vôtre !
Allezencore un coupcachez-vous à ses yeux :
Moncoeur plus à loisir vous éclaircira mieux.
De milleautres secrets j'aurais a compte à vous rendre.

BRITANNICUS
Ah ! n'en voilà que trop : c'est trop me faire entendre.
Madamemon bonheurmon crimevos bontés.
Etsavez-vous pour moi tout ce que vous quittez ?
Quand pourrai-je àvos pieds expier ce reproche ?

JUNIE
Quefaites-vous ? Hélas ! votre rival approche.


SCENEVIII - NERONBRITANNICUSJUNIE


NÉRON
Princecontinuez des transports si charmants
Je conçoisvos bontés par ses remerciements
Madame : à vosgenoux je viens de le surprendre.
Mais il aurait aussi quelquegrâce à me rendre :
Ce lieu le favoriseet je vousy retiens
Pour lui faciliter de si doux entretiens.

BRITANNICUS
Je puis mettre à ses pieds ma douleur ou ma joie
Partoutoù sa bonté consent que je la voie ;
Et l'aspect deces lieux où vous la retenez
N'a rien dont mes regardsdoivent être étonnés.

NÉRON
Et que vous montrent-ils qui ne vous avertisse
Qu'il fautqu'on me respecte et que l'on m'obéisse ?

BRITANNICUS
Ils ne nous ont pas vus l'un et l'autre élever
Moipour vous obéiret vous pour me braver ;
Et nes'attendaient paslorsqu'ils nous virent naître
Qu'unjour Domitius me dût parler en maître.

NÉRON
Ainsi par le destin nos voeux sont traversés ;
J'obéissais alorset vous obéissez.
Si vousn'avez pas appris à vous laisser conduire
Vous êtesjeune encoreet l'on peut vous instruire.

BRITANNICUS
Et qui m'en instruira ?

NÉRON
Tout l'empire à la fois
Rome.

BRITANNICUS
Rome met-elle au nombre de vos droits
Tout ce qu'a de cruell'injustice et la force
Les empoisonnementsle rapt et ledivorce ?

NÉRON
Rome ne porte point ses regards curieux
Jusque dans dessecrets que je cache à ses yeux.
Imitez son respect.

BRITANNICUS
On ne sait ce qu'elle en pense.

NÉRON
Elle se tait du moins : imitez son silence.

BRITANNICUS
Ainsi Néron commence à ne plus se forcer.

NÉRON
Néron de vos discours commence à se lasser.

BRITANNICUS
Chacun devait bénir le bonheur de son règne.

NÉRON
Heureux ou malheureuxil suffit qu'on me craigne.

BRITANNICUS
Je connais mal Junie ou de tels sentiments
Ne mériterontpas ses applaudissements.

NÉRON
Du moinssi je ne sais le secret de lui plaire
Je saisl'art de punir un rival téméraire.

BRITANNICUS
Pour moiquelque péril qui me puisse accabler
Saseule inimitié peut me faire trembler.

NÉRON
Souhaitez-la ; c'est tout ce que je vous puis dire

BRITANNICUS
Le bonheur de lui plaire est le seul où j'aspire.

NÉRON
Elle vous a promisvous lui plairez toujours.

BRITANNICUS
Je ne sais pas du moins épier ses discours.
Je lalaisse expliquer sur tout ce qui me touche
Et ne me cache pointpour lui fermer la bouche.

NÉRON
Je vous entends. Eh biengardes !

JUNIE
Quefaites-vous ?
C'est votre frère. Hélas ! c'est unamant jaloux.
Seigneurmille malheurs persécutent sa vie:
Ah ! son bonheur peut-il exciter votre envie !
Souffrezquede vos coeurs rapprochant les liens
Je me cache àvos yeux et me dérobe aux siens
Ma fuite arrêteravos discordes fatales ;
Seigneurj'irai remplir le nombre desvestales.
Ne lui disputez plus mes voeux infortunés ;
Souffrez que les dieux seuls en soient importunés.

NÉRON
L'entreprisemadameest étrange et soudaine.
Dansson appartementgardesqu'on la ramène.
GardezBritannicus dans celui de sa soeur.

BRITANNICUS
C'est ainsi que Néron sait disputer un coeur.

JUNIE
Princesans l'irritercédons à cet orage.

NÉRON
Gardesobéissez sans tarder davantage.


SCENEIX - NÉRONBURRHUS


BURRHUS
Que vois-je ? O ciel !

NÉRONsans voir Burrhus
Ainsi leurs feux sont redoublés ;
Jereconnais la main qui les a rassemblés.
Agrippine ne s'estpas présentée à ma vue
Ne s'est dans sesdiscours si longtemps étendue
Que pour faire jouer ceressort odieux.
(Apercevant Burrhus.)
Qu'on sache si ma mèreest encore en ces lieux.
Burrhusdans ce palais je veux qu'on laretienne
Et qu'au lieu de sa garde on lui donne la mienne.

BURRHUS
QuoiSeigneursans l'ouïr ? Une mère !

NÉRON
Arrêtez :
J'ignore quel projetBurrhusvous méditez;
Mais depuis quelques jourstout ce que je désire
Trouve en vous un censeur prêt à me contredire.
Répondez-m'envous dis-je ; ou sur votre refus
D'autresme répondront et d'elle et de Burrhus.


ACTEIV



SCENEPREMIERE - AGRIPPINEBURRHUS


BURRHUS
Ouimadame à loisir vous pourrez vous défendre :
César lui-même ici consent de vous entendre.
Sison ordre au palais vous a fait retenir
C'est peut-être àdessein de vous entretenir.
Quoi qu'il en soitsi j'oseexpliquer ma pensée
Ne vous souvenez plus qu'il vous aitoffensée ;
Préparez-vous plutôt à luitendre le bras ;
Défendez-vousmadameet ne l'accusezpas.
Vous voyezc'est lui seul que la cour envisage.
Quoiqu'ilsoit votre filset même votre ouvrage
Il est votreempereur. Vous êtescomme nous
Sujette à cepouvoir qu'il a reçu de vous.
Selon qu'il vous menaceoubien qu'il vous caresse
La cour autour de vous ou s'écarteou s'empresse.
C'est son appui qu'on cherche en cherchant votreappui.
Mais voici l'empereur.

AGRIPPINE
Qu'on me laisse avec lui.


SCENEII - AGRIPPINENÉRON


AGRIPPINE
Approchez-vousNéronet prenez votre place.
On veutsur vos soupçons que je vous satisfasse.
J'ignore de quelcrime on a pu me noircir :
De tous ceux que j'ai faits je vaisvous éclaircir.
Vous régnez : vous savez combienvotre naissance
Entre l'empire et vous avait mis de distance.
Les droits de mes aïeuxque Rome a consacrés
Etaient même sans moi d'inutiles degrés.
Quandde Britannicus la mère condamnée
Laissa de Claudiusdisputer l'hyménée
Parmi tant de beautésqui briguèrent son choix
Qui de ses affranchis mendièrentles voix
Je souhaitai son litdans la seule pensée
Devous laisser au trône où je serais placée.
Jefléchis mon orgueil ; j'allai prier Pallas.
Son maîtrechaque jour caressé dans mes bras
Prit insensiblementdans les yeux de sa nièce
L'amour où je voulaisamener sa tendresse.
Mais ce lien de sang qui nous joignait tousdeux
Ecartait Claudius d'un lit incestueux :
Il n'osaitépouser la fille de son frère.
Le sénat futséduit : une loi moins sévère
Mit Claudedans mon litet Rome à mes genoux.
C'étaitbeaucoup pour moice n'était rien pour vous.
Je vous fissur mes pas entrer dans sa famille ;
Je vous nommai son gendreet vous donnai sa fille :
Silanusqui l'aimaits'en vitabandonné
Et marqua de son sang ce jour infortuné.
Ce n'était rien encore. Eussiez-vous pu prétendre
Qu'un jour Claude à son fils pût préférerson gendre ?
De ce même Pallas j'implorai le secours :
Claude vous adoptavaincu par ses discours
Vous appelaNéron ; et du pouvoir suprême
Voulutavant letempsvous faire part lui-même.
C'est alors que chacunrappelant le passé
Découvrit mon dessein déjàtrop avancé :
Que de Britannicus la disgrâce future
Des amis de son père excita le murmure.
Mes promessesaux uns éblouirent les yeux ;
L'exil me délivra desplus séditieux ;
Claude mêmelassé de maplainte éternelle
Eloigna de son fils tous ceux de qui lezèle
Engagé dès longtemps à suivreson destin
Pouvait du trône encor lui rouvrir le chemin.
Je fis plus : je choisis moi-même dans ma suite
Ceux àqui je voulais qu'on livrât sa conduite ;
J'eus soin devous nommerpar un contraire choix
Des gouverneurs que Romehonorait de sa voix ;
Je fus sourde à la brigueet crusla renommée ;
J'appelai de l'exilje tirai de l'armée
Et ce même Sénèqueet ce même Burrhus
Qui depuis... Rome alors estimait leurs vertus.
De Claude enmême temps épuisant les richesses
Ma mainsousvotre nomrépandait ses largesses.
Les spectacleslesdonsinvincibles appas
Vous attiraient les coeurs des peupleset des soldats
Qui d'ailleursréveillant leur tendressepremière
Favorisaient en vous Germanicus mon père.
Cependant Claudius penchait vers son déclin.
Ses yeuxlongtemps ferméss'ouvrirent à la fin :
Il connutson erreur. Occupé de sa crainte
Il laissa pour son filséchapper quelque plainte
Et voulutmais trop tardassembler ses amis.
Ses gardesson palaisson lit m'étaientsoumis.
Je lui laissai sans fruit consumer sa tendresse ;
Deses derniers soupirs je me rendis maîtresse :
Mes soinsenapparenceépargnant ses douleurs
De son filsenmourantlui cachèrent les pleurs.
Il mourut. Mille bruitsen courent à ma honte.
J'arrêtai de sa mort lanouvelle trop prompte ;
Et tandis que Burrhus allait secrètement
De l'armée en vos mains exiger le serment
Que vousmarchiez au campconduit sous mes auspices ;
Dans Rome lesautels fumaient de sacrifices ;
Par mes ordres trompeurs tout lepeuple excité
Du prince déjà mort demandaitla santé.
Enfindes légions l'entièreobéissance
Ayant de votre empire affermi la puissance
Onvit Claude ; et le peupleétonné de son sort
Appriten même temps votre règne et sa mort.
C'est lesincère aveu que je voulais vous faire :
Voilà tousmes forfaits : en voici le salaire :
Du fruit de tant de soins àpeine jouissant
En avez-vous six mois paru reconnaissant
Quelassé d'un respect qui vous gênait peut-être
Vous avez affecté de ne plus me connaître.
J'aivu BurrhusSénèqueaigrissant vos soupçons
De l'infidélité vous tracer des leçons
Ravis d'être vaincus dans leur propre science.
J'ai vufavorisés de votre confiance
OthonSénécionjeunes voluptueux
Et de tous vos plaisirs flatteurs respectueux;
Et lorsquevos mépris excitant mes murmures
Jevous ai demandé raison de tant d'injures
(Seul recoursd'un ingrat qui se voit confondu)
Par de nouveaux affronts vousm'avez répondu.
Aujourd'hui je promets Junie àvotre frère ;
Ils se flattent tous deux du choix de votremère :
Que faites-vous ? Junieenlevée à lacour
Devient en une nuit l'objet de votre amour ;
Je vois devotre coeur Octavie effacée
Prête à sortirdu lit où je l'avais placée ;
Je vois Pallas bannivotre frère arrêté ;
Vous attentez enfinjusqu'à ma liberté :
Burrhus ose sur moi porter sesmains hardies.
Et lorsqueconvaincu de tant de perfidies
Vousdeviez ne me voir que pour les expier
C'est vous qui m'ordonnezde me justifier.

NÉRON
Je me souviens toujours que je vous doit l'Empire ;
Etsansvous fatiguer du soin de le redire
Votre bontémadameavec tranquillité
Pouvait se reposer sur ma fidélité.
Aussi bien ces soupçonsces plaintes assidues
Ontfait croire à tous ceux qui les ont entendues
Que jadisj'oses ici vous le dire entre nous
Vous n'aviezsous mon nomtravaillé que pour vous.
"Tant d'honneursdisaient-ilset tant de déférences
"Sont-cede ses bienfaits de faibles récompenses ?
"Quel crimea donc commis ce fils tant condamné ?
"Est-ce pourobéir qu'on l'a couronné ?
"N'est-il de sonpouvoir que le dépositaire ?"
Non quesi jusque-làj'avais pu vous complaire
Je n'eusse pris plaisirmadameàvous céder
Ce pouvoir que vos cris semblaient redemander ;
Mais Rome veut un maîtreet non une maîtresse.
Vousentendiez les bruits qu'excitait ma faiblesse :
Le sénatchaque jour et le peupleirrités
De s'ouïr par mavoix dicter vos volontés
Publiaient qu'en mourant Claudeavec sa puissance
M'avaient encor laissé sa simpleobéissance.
Vous avez vu cent fois nos soldats en courroux
Porter en murmurant leurs aigles devant vous
Honteux derabaisser par cet indigne usage
Les héros dont encoreelles portent l'image.
Toute autre se serait rendue àleurs discours ;
Mais si vous ne régnezvous vousplaignez toujours.
Avec Britannicus contre moi réunie
Vous le fortifiez du parti de Junie ;
Et la main de Pallastrame tous ces complots.
Etlorsque malgré moi j'assuremon repos
On vous voit de colère et de haine animée
Vous voulez présenter mon rival à l'armée :
Déjà jusques au camp le bruit en a couru.

AGRIPPINE
Moile faire empereur ? Ingrat ! l'avez-vous cru ?
Quelserait mon dessein ? qu'aurais-je pu prétendre ?
Quelshonneurs dans sa courquel rang pourrais-je attendre
?
Ah !si sous votre empire on ne m'épargne pas
Si mesaccusateurs observent tous mes pas
Si de leur empereur ilspoursuivent la mère
Que ferais-je au milieu d'une courétrangère ?
Ils me reprocheraientnon des crisimpuissants
Des desseins étouffés aussitôtque naissants
Mais des crimes pour vous commis à votrevue
Et dont je ne serais que trop tôt convaincue.
Vousne me trompez pointje vois tous vos détours ;
Vous êtesun ingratvous le fûtes toujours ;
Dès vos plusjeunes ansmes soins et mes tendresses
N'ont arraché devous que de feintes caresses.
Rien ne vous a pu vaincre ; etvotre dureté
Aurait dû dans son cours arrêterma bonté.
Que je suis malheureuse ! Et par quelleinfortune
Faut-il que tous mes soins me rendent importune !
Jen'ai qu'un fils. O ciel ! qui m'entends aujourd'hui
T'ai-je faitquelques voeux qui ne fussent pour lui ?
Remordscraintepérilsrien ne m'a retenue ;
J'ai vaincu ses méprisj'ai détourné ma vue
Des malheurs qui dèslors me furent annoncés ;
J'ai fait ce que j'ai pu : vousrégnezc'est assez.
Avec ma libertéque vousm'avez ravie
Si vous la souhaitezprenez encor ma vie
Pourvuque par ma mort tout le peuple irrité
Ne vous ravisse pasce qui m'a tant coûté.

NÉRON
Eh bien ! doncprononcez. Que voulez-vous qu'on fasse ?

AGRIPPINE
De mes accusateurs qu'on punisse l'audace ;
Que deBritannicus on calme le courroux ;
Que Junie à son choixpuisse prendre un époux ;
Qu'ils soient libres tous deuxet que Pallas demeure ;
Que vous me permettiez de vous voir àtoute heure ;
A votre porte enfin n'ose plus m'arrêter.

NÉRON
Ouimadameje veux que ma reconnaissance
Désormaisdans les coeurs grave votre puissance ;
Et je bénis déjàcette heureuse froideur
Qui de notre amitié va rallumerl'ardeur.
Quoi que Pallas ait faitil suffitje l'oublie ;
Avec Britannicus je me réconcilie ;
Etquant àcet amour qui nous a séparés
Je vous fais notrearbitreet vous nous jugerez.
Allez doncet portez cette joie àmon frère.
Gardesqu'on obéisse aux ordres de mamère.


SCENEIII - NERONBURRHUS


BURRHUS
Que cette paixSeigneuret ces embrassements
Vont offrir àmes yeux des spectacles charmants !
Vous savez si jamais ma voixlui fut contraire
Si de son amitié j'ai voulu vousdistraire
Et si j'ai mérité cet injuste courroux.

NÉRON
Je ne vous flatte pointje me plaignais de vous
Burrhus :je vous ai crus tous deux d'intelligence ;
Mais son inimitiévous rend ma confiance.
Elle se hâte tropBurrhusdetriompher :
J'embrasse mon rivalmais c'est pour l'étouffer.

BURRHUS
QuoiSeigneur !

NÉRON
C'en est trop : il faut que sa ruine
Me délivre àjamais des fureurs d'Agrippine.
Tant qu'il respirera je ne visqu'à demi.
Elle m'a fatigué de ce nom ennemi ;
Etje ne prétends pas que sa coupable audace
Une seconde foislui promette ma place.

BURRHUS
Elle va donc bientôt pleurer Britannicus ?

NÉRON
Avant la fin du jour je ne le craindrai plus.

BURRHUS
Et qui de ce dessein vous inspire l'envie ?

NÉRON
Ma gloiremon amourma sûretéma vie.

BURRHUS
Nonquoi que vous disiezcet horrible dessein
Ne futjamaisSeigneurconçu dans votre sein.

NÉRON
Burrhus !

BURRHUS
De votre boucheô ciel ! puis-je l'apprendre ?
Vous-mêmesans frémiravez-vous pu l'entendre ?
Songez-vous dansquel sang vous allez vous baigner ?
Néron dans tous lescoeurs est-il las de régner !
Que dira-t-on de vous ?Quelle est votre pensée ?

NÉRON
Quoi ! toujours enchaîné de ma gloire passée
J'aurai devant les yeux je ne sais quel amour
Que le hasardnous donne et nous ôte en un jour ?
Soumis à tousleurs voeuxà mes désirs contraire
Suis-je leurempereur seulement pour leur plaire ?

BURRHUS
Et ne suffit-il pasSeigneur à vos souhaits
Que lebonheur public soit un de vos bienfaits ?
C'est à vous àchoisirvous êtes encore maître.
Vertueux jusqu'icivous pouvez toujours l'être :
Le chemin est tracérien ne vous retient plus ;
Vous n'avez qu'à marcher devertus en vertus.
Maissi de vos flatteursvous suivez lamaxime
Il vous faudraSeigneurcourir de crime en crime
Soutenir vos rigueurs par d'autres cruautés
Et laverdans le sang vos bras ensanglantés.
Britannicus mourantexcitera le zèle
De ses amistout prêts àprendre sa querelle.
Ces vengeurs trouveront de nouveauxdéfenseurs
Quimême après leur mortaurontdes successeurs :
Vous allumez un feu qui ne pourra s'éteindre.
Craint de tout l'universil vous faudra tout craindre
Toujourspunirtoujours trembler dans vos projets
Et pour vos ennemiscompter tous vos sujets.
Ah ! de vos premiers ans l'heureuseexpérience
Vous fait-elleSeigneurhaïr votreinnocence ?
Songez-vous au bonheur qui les a signalés ?
Dans quel reposô cielles avez-vous coulés ?
Quel plaisir de penser et de dire en vous-même :
"Partouten ce momenton me béniton m'aime ;
"On ne voitpoint le peuple à mon nom s'alarmer ;
"Le ciel danstous leurs pleurs ne m'entend point nommer ;
"Leur sombreinimitié ne fuit point mon visage ;
"Je vois volerpartout les coeurs à mon passage !"
Tels étaientvos plaisirs. Quel changementô dieux !
Le sang le plusabject vous était précieux ;
Un jouril m'ensouvientle sénat équitable
Vous pressait desouscrire à la mort d'un coupable ;
Vous résistiezSeigneurà leur sévérité ;
Votrecoeur s'accusait de trop de cruauté ;
Etplaignant lesmalheurs attachés à l'empire
"Je voudraisdisiez-vousne savoir pas écrire".
Nonou vous mecroirezou bien de ce malheur
Ma mort m'épargnera la vueet la douleur :
On ne me verra point survivre à votregloire
Si vous allez commettre une action si noire.
Me voilàprêtSeigneur : avant que de partir
Faites percer cecoeur qui n'y peut consentir ;
Appelez les cruels qui vous l'ontinspirée ;
Qu'ils viennent essayer leur main malassurée...
Mais je vois que mes pleurs touchent monempereur.
Je vois que sa vertu frémit de leur fureur.
Neperdez point de tempsnommez-moi les perfides
Qui vous osentdonner ces conseils parricides ;
Appelez votre frèreoubliez dans ses bras...

NÉRON
Ah ! que demandez-vous ?

BURRHUS
Nonil ne vous hait pas
Seigneur ; on le trahit : je saisson innocence ;
Je vous réponds pour lui de sonobéissance.
J'y cours. Je vais presser un entretien sidoux.

NÉRON
Dans mon appartement qu'il m'attende avec vous.


SCENEIV - NERONNARCISSE


NARCISSE
Seigneurj'ai tout prévu pour une mort si juste :
Lepoison est tout prêt. La fameuse Locuste
A redoublépour moi ses soins officieux :
Elle a fait expirer un esclave àmes yeux ;
Et le fer est moins promptpour trancher une vie
Que le nouveau poison que sa main me confie.

NÉRON
Narcissec'est assez ; je reconnais ce soin
Et ne souhaitepas que vous alliez plus loin.

NARCISSE
Quoi ! pour Britannicus votre haine affaiblie
Me défend...

NÉRON
OuiNarcisse : on nous réconcilie.

NARCISSE
Je me garderai bien de vous en détourner
Seigneur.Mais il s'est vu tantôt emprisonner :
Cette offense en soncoeur sera longtemps nouvelle.
Il n'est point de secrets que letemps ne révèle :
Il saura que ma main lui devaitprésenter
Un poison que votre ordre avait fait apprêter.
Les dieux de ce dessein puissent-ils le distraire !
Maispeut-être il fera ce que vous n'osez faire.

NÉRON
On répond de son coeur ; et je vaincrai le mien.

NARCISSE
Et l'hymen de Junie en est-il le lien ?
Seigneurluifaites-vous encor ce sacrifice ?

NÉRON
C'est prendre trop de soin. Quoi qu'il en soitNarcisse
Jene le compte plus parmi mes ennemis.

NARCISSE
AgrippineSeigneurse l'était bien promis :
Elle arepris sur vous son souverain empire.

NÉRON
Quoi donc ? Qu'a-t-elle dit ? Et que voulez-vous dire ?

NARCISSE
Elle s'en est vantée assez publiquement.

NÉRON
De quoi ?

NARCISSE
Qu'elle n'avait qu'à vous voir un moment ;
Qu'àtout ce grand éclatà ce courroux funeste
Onverrait succéder un silence modeste ;
Que vous-mêmeà la paix souscririez le premier :
Heureux que sa bontédaignât tout oublier !

NÉRON
MaisNarcissedis-moique veux-tu que je fasse ?
Je n'aique trop de pente à punir son audace ;
Etsi je m'encroyaisce triomphe indiscret
Serait bientôt suivi d'unéternel regret.
Mais de tout l'univers quel sera lelangage ?
Sur les pas des tyrans veux-tu que je m'engage
Etque Romeeffaçant tant de titres d'honneur
Me laissepour tous noms celui d'empoisonneur ?
Ils mettront ma vengeanceau rang des parricides.

NARCISSE
Et prenez-vousSeigneurleurs caprices pour guides ?
Avez-vousprétendu qu'ils se tairont toujours ?
Est-ce à vousde prêter l'oreille à leurs discours ?
De vospropres désirs perdez-vous la mémoire ?
Etserez-vous le seul que vous n'oserez croire ?
MaisSeigneurlesRomains ne vous sont pas connus.
Nonnondans leurs discoursils sont plus retenus.
Tant de précaution affaiblit votrerègne :
Ils croironten effetmériter qu'on lescraigne.
Au jougdepuis longtempsils se sont façonnés;
Ils adorent la main qui les tient enchaînés.
Vousles verrez toujours ardents à vous complaire :
Leurprompte servitude a fatigué Tibère.
Moi-mêmerevêtu d'un pouvoir emprunté
Que je reçus deClaude avec la liberté
J'ai cent foisdans le cours dema gloire passée
Tenté leur patienceet je nel'ai point lassée.
D'un empoisonnement vous craignez lanoirceur ?
Faites périr le frèreabandonner lasoeur ;
Romesur les autelsprodiguant les victimes
Fussent-ils innocents. leur trouvera des crimes :
Vous verrezmettre au rang des jours infortunés
Ceux où jadisla soeur et le frère sont nés.

NÉRON
Narcisseencore un coupje ne puis l'entreprendre.
J'aipromis à Burrhusil a fallu me rendre.
Je ne veux pointencoreen lui manquant de foi
Donner à sa vertu desarmes contre moi.
J'oppose à ses raisons un courageinutile :
Je ne l'écoute point avec un coeur tranquille.

NARCISSE
Burrhus ne pense pasSeigneurtout ce qu'il dit :
Sonadroite vertu ménage son crédit ;
Ou plutôtils n'ont tous qu'une même pensée :
Ils verraientpar ce coup leur puissance abaissée ;
Vous seriez librealorsSeigneur ; etdevant vous
Ces maîtres orgueilleuxfléchiraient comme nous.
Quoi donc ! ignorez-vous tout cequ'ils osent dire ?
"Nérons'ils en sont crusn'estpoint né pour l'empire ;
"Il ne ditil ne fait quece qu'on lui prescrit :
"Burrhus conduit son coeurSénèqueson esprit.
"Pour toute ambitionpour vertu singulière
"Il excelle à conduire un char dans la carrière
"A disputer des prix indignes de ses mains
"A sedonner lui-même en spectacle aux Romains
"A venirprodiguer sa voix sur un théâtre
"A réciterdes chants qu'il veut qu'on idolâtre ;
"Tandis que dessoldatsde moments en moments
"Vont arracher pour lui lesapplaudissements."
Ah ! ne voulez-vous pas les forcer àse taire ?

NÉRON
ViensNarcisse : allons voir ce que nous devons faire.


ACTEV


SCENEPREMIERE - BRITANNICUSJUNIE


BRITANNICUS
OuimadameNéronqui l'aurait pu penser ?
Dans sonappartement m'attend pour m'embrasser.
Il y fait de sa courinviter la jeunesse ;
Il veut que d'un festin la pompe et'allégresse
Confirment à leurs yeux la foi de nosserments
Et réchauffent l'ardeur de nos embrassements ;
Il éteint cet amoursource de tant de haine ;
Il vousfait de mon sort arbitre souveraine.
Pour moiquoique banni durang de mes aïeux
Quoique de leur dépouille il separe à mes yeux ;
Depuis qu'à mon amour cessantd'être contraire
Il semble me céder la gloire devous plaire
Mon coeurje l'avouerailui pardonne en secret
Et lui laisse le reste avec moins de regret.
Quoi ! je neserai plus séparé de vos charmes !
Quoi ! mêmeen ce momentje puis voir sans alarmes
Ces yeux que n'ont émusni soupirs ni terreur
Qui m'ont sacrifié l'Empire etl'Empereur !
AhMadame !... Mais quoi ! Quelle nouvelle crainte
Tient parmi mes transports votre joie en contrainte ?
D'oùvient qu'en m'écoutantvos yeuxvos tristes yeux
Avecde longs regards se tournent vers les cieux ?
Qu'est-ce que vouscraignez ?

JUNIE
Jel'ignore moi-même ;
Mais je crains.

BRITANNICUS
Vous m'aimez ?

JUNIE
Hélas ! si je vous aime !

BRITANNICUS
Néron ne trouble plus notre félicité.

JUNIE
Mais ne me répondez-vous de sa sincérité ?

BRITANNICUS
Quoi ? vous le soupçonnez d'une haine couverte ?

JUNIE
Néron m'aimait tantôtil jurait votre perte ;
Ilme fuitil vous cherche : un si grand changement
Peut-il êtreSeigneurl'ouvrage d'un moment ?

BRITANNICUS
Cet ouvragemadameest un coup d'Agrippine :
Elle a cru quema perte entraînait sa ruine.
Grâce aux préventionsde son esprit jaloux
Nos plus grands ennemis ont combattu pournous.
Je m'en fie aux transports qu'elle m'a fait paraître;
Je m'en fie à Burrhus ; j'en crois même son maître:
Je crois qu'à mon exempleimpuissant à trahir
Il hait à coeur ouvertou cesse de haïr.

JUNIE
Seigneurne jugez pas de son coeur par le vôtre :
Surdes pas différents vous marchez l'un et l'autre.
Je neconnais Néron et la cour que d'un jour ;
Maissi j'ose ledirehélas dans cette cour
Combien tout ce qu'on dit estloin de ce qu'on pense !
Que la bouche et le coeur sont peud'intelligence !
Avec combien de joie on y trahit sa foi !
Quelséjour étranger et pour vous et pour moi !

BRITANNICUS
Mais que son amitié soit véritable ou feinte
Sivous craignez Néronlui-même est-il sans crainte ?
Nonnonil n'ira point par un lâche attentat
Soulevercontre lui le peuple et le sénat.
Que dis-je ? Ilreconnaît sa dernière injustice
Ses remords ontparumême aux yeux de Narcisse.
Ah ! s'il vous avait ditma princesse à quel point....

JUNIE
MaisNarcisseSeigneurne vous trahit-il point ?

BRITANNICUS
Et pourquoi voulez-vous que mon coeur s'en défie ?

JUNIE
Etque sais-je ? Il y vaSeigneurde votre vie :
Tout m'estsuspect : je crains que je ne sois séduit.
Je crains Néron; je crains le malheur qui me suit
D'un noir pressentimentmalgré moi prévenue
Je vous laisse à regretéloigner de ma vue.
Hélas ! si cette paix dont vousvous repaissez
Couvrait contre vos jours quelques piègesdressés ;
Si Néronirrité de notreintelligence
Avait choisi la nuit pour cacher sa vengeance ;
S'il préparait ses coups tandis que je vous vois ;
Etsi je vous parlais pour la dernière fois !
Ah ! prince !

BRITANNICUS
Vous pleurez ! Ah ! ma chère princesse !
Et pour moijusque-là votre coeur s'intéresse !
Quoimadame !en un jour où plein de sa grandeur
Néron croitéblouir vos yeux de sa splendeur
Dans des lieux oùchacun me fuit et le révère
Aux pompes de sa courpréférer ma misère !
Quoi ! dans ce mêmejour et dans ces mêmes lieux
Refuser un empireet pleurerà mes yeux !
Maismadamearrêtez ces précieuseslarmes :
Mon retour va bientôt dissiper vos alarmes.
Jeme rendrais suspect par un plus long séjour :
Adieu. Jevaisle coeur tout plein de mon amour
Au milieu des transportsd'une aveugle jeunesse
Ne voirn'entretenir que ma belleprincesse.
Adieu.

JUNIE
Prince...

BRITANNICUS
On m'attendmadameil faut partir.

JUNIE
Mais du moins attendez qu'on vous vienne avertir.


SCENEII - AGRIPPINEBRITANNICUSJUNIE


AGRIPPINE
Princeque tardez-vous ? Partez en diligence.
Néronimpatient se plaint de votre absence.
La joie et le plaisir detous les conviés
Attendpour éclaterque vousvous embrassiez.
Ne faites point languir une si juste envie ;
Allez. Et nousmadameallons chez Octavie.

BRITANNICUS
Allezbelle Junie ; etd'un esprit content
Hâtez-vousd'embrasser ma soeur qui vous attend.
(S'adressant àAgrippine)
Dès que je le pourraije reviens sur vostraces
Madame ; et de vos soins j'irai vous rendre grâces.


SCENEIII - AGRIPPINEJUNIE


AGRIPPINE
Madameou je me trompeou durant vos adieux
Quelquespleurs répandus ont obscurci vos yeux.
Puis-je savoir queltrouble a formé ce nuage ?
Doutez-vous d'une paix dont jefais mon ouvrage ?

JUNIE
Après tous les ennuis que ce jour m'a coûtés
Ai-je pu rassurer mes esprits agités ?
Hélas !à peine encor je conçois ce miracle.
Quand mêmeà vos bontésje craindrais quelque obstacle
Lechangementmadameest commun à la cour ;
Et toujoursquelque crainte accompagne l'amour.

AGRIPPINE
Il suffit ; j'ai parlétout a changé de face :
Mes soins à vos soupçons ne laissent point deplace.
Je réponds d'une paix jurée entre mes mains;
Néron m'en a donné des gages trop certains.
Ah! si vous aviez su par combien de caresses
Il m'a renouveléla foi de ses promesses ;
Par quels embrassements il vient dem'arrêter !
Ses brasdans nos adieuxne pouvaient mequitter.
Sa facile bontésur son front répandue
Jusques aux moindres secrets est d'abord descendue :
Ils'épanchait en fils qui vient en liberté
Dans lesein de sa mère oublier sa fierté
Mais bientôtreprenant un visage sévère
Tel que d'un empereurqui consulte sa mère
Sa confidence auguste a mis entremes mains
Des secrets d'où dépend le destin deshumains.
Nonil le faut ici confesser à sa gloire
Soncoeur n'enferme point une malice noire ;
Et nos seuls ennemisaltérant sa bonté
Abusaient contre nous de safacilité
Mais enfinà son tourleur puissancedécline ;
Rome encore une fois va connaîtreAgrippine ;
Déjà de mon faveur on adore le bruit.
Cependant en ces lieux n'attendons pas la nuit :
Passons chezOctavieet donnons-lui le reste
D'un jour autant heureux que jel'ai cru funeste.
Mais qu'est-ce que j'entends ! Quel tumulteconfus :
Que peut-on faire ?

JUNIE
Ociel ! sauvez Britannicus !


SCENEIV - AGRIPPINEJUNIEBURRHUS


AGRIPPINE
Burrhusoù courrez-vous ? Arrêtez. Que veut dire...

BURRHUS
Madamec'en est faitBritannicus expire.

JUNIE
Ah! mon prince !

AGRIPPINE
Il expire ?

BURRHUS
Ou plutôt il est mort
Madame.

JUNIE
Pardonnezmadameà ce transport.
Je vais lesecourirsi je puisou le suivre.


SCENEV - AGRIPPINEBURRHUS


AGRIPPINE
Quel attentatBurrhus !

BURRHUS
Je n'y pourrai survivre
Madameil faut quitter la cour etl'empereur.

AGRIPPINE
Quoi ! du sang de son frère il n'a point eu d'horreur ?

BURRHUS
Ce dessein s'est conduit avec plus de mystère :
Apeine l'empereur a vu venir son frère
Il se lèveil l'embrasseon se taitet soudain
César prend lepremier une coupe à la main :
"Pour achever ce joursous de meilleurs auspices
"Ma main de cette coupe épancheles prémices
"Dit-il ; dieuxque j'appelle àcette effusion
"Venez favoriser notre réunion".
Par les mêmes serments Britannicus se lie.
La coupedans ses mains par Narcisse est remplie ;
Mais ses lèvresà peine en ont touché les bords
Le fer ne produitpoint de si puissants efforts
Madame : la lumière àses yeux est ravie ;
Il tombe sur son lit sans chaleur et sansvie.
Jugez combien ce coup frappe tous les esprits :
Lamoitié s'épouvante et sort avec des cris ;
Maisceux qui de la cour ont un plus long usage
Sur les yeux de Césarcomposent leur visage.
Cependant sur son lit il demeure penché
D'aucun étonnement il ne paraît touché :
"Cemal dont vous craignezdit-illa violence
"A souventsanspérilattaqué son enfance."
Narcisse veut envain affecter quelque ennui
Et sa perfide joie éclatemalgré lui.
Pour moidût l'empereurpunir mahardiesse
D'une odieuse cour j'ai traversé la presse ;
Et j'allaisaccablé de cet assassinat
PleurerBritannicusCésar et tout l'Etat.

AGRIPPINE
Le voici. Vous verrez si c'est moi qui l'inspire.


SCENEVI - AGRIPPINENÉRONBURRHUSNARCISSE


NÉRON
Dieux !

AGRIPPINE
ArrêtezNéron : j'ai deux mots à vous dire.
Britannicus est mort : je reconnais les coups ;
Je connaisl'assassin.

NÉRON
Et quimadame ?

AGRIPPINE
Vous.

NÉRON
Moi ! Voilà les soupçons dont vous êtescapable.
Il n'est point de malheur dont je ne sois coupable.
Etsi l'on veutMadameécouter vos discours
Ma main deClaude même aura tranché les jours.
Son fils vousétait chersa mort peut vous confondre ;
Mais des coupsdu destin je ne puis pas répondre.

AGRIPPINE
NonnonBritannicus est mort empoisonné ;
Narcisse afait le coupvous l'avez ordonné.

NÉRON
Madame !... Mais qui peut vous tenir ce langage ?

NARCISSE
Eh ! Seigneurce soupçon vous fait-il tant d'outrage ?
BritannicusMadameeut des desseins secrets
Qui vous auraitcoûté de plus justes regrets :
Il aspirait plus loinqu'à l'hymen de Junie :
De vos propres bontés ilvous aurait punie.
Il vous trompait vous-même ; et soncoeur offensé
Prétendait tôt ou tard rappelerle passé.
Soit donc que malgré vous le sort vousait servie
Soit qu'instruit des complots qui menaçaientsa vie
Sur ma fidélité César s'en soitremis
Laissez les pleursmadameà vos seuls ennemis ;
Qu'ils mettent ce malheur au rang des plus sinistres ;
Maisvous...

AGRIPPINE
PoursuisNéronavec de tels ministres
Par des faitsglorieux tu vas te signaler ;
Poursuis. Tu n'as pas fait ce paspour reculer :
Ta main a commencé par le sang de ton frère;
Je prévois que tes coups viendront jusqu'à tamère.
Dans le fond de ton coeurje sais que tu me hais ;
Tu voudras t'affranchir du joug de mes bienfaits.
Mais jeveux que ma mort te soit même inutile :
Ne crois pas qu'enmourant je te laisse tranquille.
Romece cielce jour que tureçus de moi
Partoutà tout moment m'offrirontdevant toi.
Tes remords te suivront comme autant de furies ;
Tucroiras les calmer par d'autres barbaries ;
Ta fureurs'irritantsoi-même dans son cours
D'un sang toujours nouveaumarquera tous les jours.
Mais j'espère qu'enfin le ciellas de tes crimes
Ajoutera ta perte à tant d'autresvictimes ;
Qu'après t'être couvert de leur sang etdu mien
Tu te verras forcé de répandre le tien ;
Et ton nom paraîtra dans la race future
Aux pluscruels tyrans une cruelle injure.
Voilà ce que mon coeurprésage de toi.
Adieu : tu peux sortir.

NÉRON
Narcissesuivez-moi.


SCENEVII - AGRIPPINEBURRHUS


AGRIPPINE
Ah ! ciel ! de mes soupçons quelle étaitl'injustice !
Je condamnais Burrhus pour écouter Narcisse!
Burrhusavez-vous vu quels regards furieux
Néron enme quittant m'a laissés pour adieux !
C'en est faitlecruel n'a plus rien qui l'arrête ;
Le coup qu'on m'a préditva tomber sur ma tête.
Il vous accablera vous-même àvotre tour.
Ah ! Madame ! pour moi j'ai vécu trop d'unjour.
Plût au ciel que sa mainheureusement cruelle
Eûtfait sur moi l'essai de sa fureur nouvelle !
Qu'il ne m'eûtpas donnépar ce triste attentat
Un gage trop certaindes malheurs de l'Etat !
Son crime seul n'est pas ce qui medésespère ;
Sa jalousie a pu l'armer contre sonfrère ;
Mais s'il vous fautmadameexpliquer ma douleur
Néron l'a vu mourir sans changer de couleur.
Ses yeuxindifférents ont déjà la constance
D'untyran dans le crime endurci depuis l'enfance.
Qu'il achèvemadameet qu'il fasse périr
Un ministre importun qui nele peut souffrir.
Hélas ! loin de vouloir éviter sacolère
La plus soudain mort me sera la plus chère.


SCENEVIII - AGRIPPINEBURRHUSALBINE


ALBINE
Ah ! Madame ! ah ! Seigneur ! courez vers l'Empereur
Venezsauver César de sa propre fureur ;
Il se voit pour jamaisséparé de Junie.

AGRIPPINE
Quoi ! Junie elle-même a terminé sa vie ?

ALBINE
Pour accabler César d'un éternel ennui
Madamesans mourir elle est morte pour lui.
Vous savez de ces lieuxcomme elle s'est ravie :
Elle a feint de passer chez la tristeOctavie ;
Mais bientôt elle a pris des chemins écartés
Où mes yeux ont suivi ses pas précipités.
Des portes du palais elle sort éperdue.
D'abord elle ad'Auguste aperçu la statue ;
Etmouillant de ses pleursle marbre de ses pieds
Que de ses bras pressants elle tenaitliés :
"Princepar ces genouxdit-ellequej'embrasse
"Protège en ce moment le reste de ta race:
"Romedans ton palaisvient de voir immoler
"Leseul de ses neveux qui te pût ressembler.
"On veutaprès sa mort que je lui soit parjure ;
"Mais pourlui conserver une foi toujours pure
"Princeje me dévoueà ces dieux immortels
"Dont ta vertu t'a faitpartager les autels."
Le peuple cependantque ce spectacleétonne
Vole de toutes partsse pressel'environne
S'attendrit à ses pleurs ; etplaignant son ennui
D'unecommune voix la prend sous son appui ;
Ils la mènent autempleoù depuis tant d'années
Au culte des autelsnos vierges destinées
Gardent fidèlement le dépôtprécieux
Du feu toujours ardent qui brûle pour nosdieux.
César les voit partir sans oser les distraire.
Narcisseplus hardis'empresse pour lui plaire
Il volevers Junie ; etsans s'épouvanter
D'une profane maincommence à l'arrêter.
De mille coups mortels sonaudace est punie ;
Son infidèle sang rejaillit sur Junie.
Césarde tant d'objets en même temps frappé
Le laisse entre les mains qui l'ont enveloppé.
Ilrentre. Chacun fuit son silence farouche ;
Le seul nom de Junieéchappe de sa bouche.
Il marche sans dessein ; ses yeuxmal assurés
N'osent lever au ciel leurs regards égarés;
Et l'on craint si la nuit jointe à la solitude
Vientde son désespoir aigrir l'inquiétude
Si vousl'abandonnez plus longtemps sans secours
Que sa douleur bientôtn'attente sur ses jours.
Le temps presse : courez. Il ne fautqu'un caprice ;
Il se perdraitMadame.

AGRIPPINE
Il se ferait justice.
MaisBurrhusallons voir jusqu'oùvont ses transports.
Voyons quel changement produiront sesremords
S'il voudra désormaissuivre d'autres maximes.

BURRHUS
Plût aux dieux que ce fût le dernier de ses crimes !