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Edmond Rostand



L'Aiglon





DRAMEEN SIX ACTESEN VERS

On ne peutse figurer l'impression produite... par la mort du jeune Napoléon...J'ai même vu pleurer de jeunes républicains.
HENRIHEINE.

A MON FILSMAURICE
ET A LA MEMOIRE DE SON HEROIQUE ARRIERE-GRAND-PEREMAURICE
COMTE GERARDMARECHAL DE FRANGE.

 

GrandDieu! ce n'est pas une cause
Que j'attaque ou que je défends...
Et ceci n'est pas autre chose
Que l'histoire d'un pauvreenfant.


PERSONNAGES
-----------

FRANZDUCDE REICHSTADT
SERAPHIN FLAMBEAU
LE PRINCE DE METTERNICH
L'EMPEREUR FRANZ
LE MARECHAL MARMONT
LE TAILLEUR
FREDERIC DE GENTZ
L'ATTACHE FRANÇAIS
LE CHEVALIERDE PROKESCH-OSTEN
TIBURCE DE LORGET
LE COMTE DEDIETRICHSTEINprécepteur du duc .
LE BAROND'OBENAUS
LE COMTE DE BOMBELLES
LE GENERAL HARTMANN
LEDOCTEUR
LE COMTE DE SEDLINSKYDirecteur de la Police
UNGARDE-NOBLE
LORD COWLEYambassadeur d'Angleterre
THALBERG
FURSTENBERG
MONTENEGRO
UN SERGENT DU REGIMENT DU DUC
LECAPITAINE FORESTI
UN VIEUX PAYSAN
LE VICOMTE D'OTRANTE
PIONNET
GOUBEAUX
MORCHAIN
BOROKOWSKI
LE VALET DECHAMBRE DU DUC
L'HUISSIER
UN MONTAGNARD
UN TYROLIEN
UNFERMIER
LE PRELAT
MARIE-LOUISEDuchesse de Parme
LACOMTESSE CAMERATA
THERESE DE LORGETsoeur de Tiburce
L'ARCHIDUCHESSE
FANNY ELSSLER
LA GRANDE MAITRESSE
PRINCESSE GRAZALCOWITCH
QUELQUES BELLES DAMES DE LA COUR
LADY COWLEY
LES DEMOISELLES D'HONNEUR DE MARIE-LOUISE
UNEVIEILLE PAYSANNE

Lafamille impériale
La Maison militaire du duc
Gardes del'Empereur : ArcièresGardes-noblesTrabansetc.
Masqueset Dominos PolichinellesMezzetinsBergèresetc.
Paysanset paysannes Le Régiment du Duc.

1830 1832



PREMIERACTE

LES AILES QUI POUSSENT

ABadenprès de Vienneen 1830. Le salon de la villa qu'occupeMarie-Louise. Vaste pièce au milieu de laquelle s'élèvela montgolfière de cristal d'un lustre empire. Boiseriesclairesmurs peints à fresqued'un vert pompéien.Frise de sphinx courant autour du plafond. A gauchedeux portes.Celle du premier plan est celle de la chambre de Marie-Louise. Celledu second plan ouvre sur les appartements des dames d'honneur. -- Adroiteau premier planune autre porte : au second plandans unenicheun énorme poêle de faïencelourdementhistorié. -- Au fondentre deux fenêtresune largeporte-fenêtrepar laquelle on aperçoit les balustresd'un perron formant balconqui descend dans le jardin. Vue sur leparc de Baden : tilleuls et sapinsprofondes alléeslanternes suspendues à des potences en arceaux. Magnifiquejournée des premiers jours de septembre. On a apportédans cette banale villa de location un précieux mobilier. Agaucheprès de la fenêtreune belle psyché encitronnier chargée de bronzes; au premier plan une vaste tabled'acajoucouverte de papiers; contre le murune table étagèreà dessus de laquegarnie de livres. -- A droitevers lefondun petit piano Erard de l'époqueune harpe; plus basune chaise longue Récamier auprès d'un grand guéridon.Fauteuils et tabourets en X. Beaucoup de fleurs dans des vases. Aumurgravures encadrées représentant les membres de lafamille impériale d'Autriche; portraits de l'EmpereurFrançoisdu duc de Reichstadt enfantetc. Au lever durideauau fond du salonun groupe de femmes très élégantes.Deux d'entre ellesassises au pianodos au publicjouent àquatre mains. -- Une autre est à la harpe. On déchiffre.Rires; interruptions. Un laquais introduitpar le perronune jeunefille de mine modestequ'accompagne un officier de cavalerieautrichienneun merveilleux hussard bleu et argent. Les deuxnouveaux venusvoyant qu'on ne les remarque pasrestent un momentdebout dans un coin du salon. -- A ce momentpar la porte de droiteentre le comte de Bombellesattiré par la musique. Il sedirige vers le pianoen battant la mesure. Mais il aperçoitla jeune filles'arrêtesouritva vivement à elle.


SCENEPREMIERE

THERESETIBURCEBOMBELLESMARIE-LOUISELESDAMES D'HONNEUR.


LESDAMESau clavecinparlant toutes à la foiset riantcomme des folles.
Elle manque tous les bémols. --C'est un scandale!
-- Je prends la basse. -- Undeux! -- Harpe!-- La... la!... -- Pédale!

BOMBELLESà Thérèse .
C'est vous?

THERESE
BonjourMonsieur de Bombelles.

UNE DAMEau clavecin.
Mi... sol...

THERESE
J'entre comme lectrice aujourd'hui.

UNE AUTREDAMEau clavecin.
Le bémol!

THERESE
Et grâce à vous. Merci.

BOMBELLES
C'est tout simpleThérèse
Vous êtes maparente et vous êtes Française.

THERESElui présentant l'officier.
Tiburce.

BOMBELLES
Ah! votre frère!

Il luitend la mainet montrant un fauteuil à Thérèse.

Asseyez-vousun peu.

THERESE
Oh! -- je suis très émue!

BOMBELLESsouriant.
Et de quoi doncmon Dieu?

THERESE
Mais d'approcher tout ce qui reste sur la terre
Del'Empereur!

BOMBELLESs'asseyant auprès d'elle.
Vraiment? C'est de celama chère?

TIBURCEd'un ton agacé .
Les nôtres détestaientBonaparte jadis!

THERESE
Je sais... Mais voir...

TIBURCEun peu dédaigneux.
Sa veuve!...

THERESEàBombelles.
Et peut-être... son fils?

BOMBELLES
Sûrement.

THERESE
Ce serait n'avoir pas plusje pense
D'âme... que delectureet n'être pas de France
Et n'avoir pas mon âgeenfinque de pouvoir
Ne pas tremblerMonsieurau moment de lesvoir.
Est-elle belle?

BOMBELLES
Qui?

THERESE
La duchesse de Parme!

BOMBELLESsurpris.
Mais...

THERESEvivement .
Elle est malheureuseet c'est un bien grandcharme!

BOMBELLES
Mais je ne comprends pas! Vous l'avez vue?

THERESE
Oh! non!

TIBURCE
Non! on nous introduit à peine en ce salon.

BOMBELLESsouriant.
Ouimais...

TIBURCElorgnant du côté des musiciennes.
Nous avonscraint de déranger ces dames
Dont le rire ajoutait auclavecin des gammes!

THERESE
J'attends Sa Majestélàdans mon coin.

BOMBELLESse levant.
Comment?
Mais c'est elle qui fait la basseen ce moment!

THERESEse levantsaisie.
L'Imp...

BOMBELLES
Je vais l'avertir.

Il vavers le piano et parle bas à une des dames qui jouent.

MARIE-LOUISEse retournant .
Ah! c'est cette petite?
Histoire trèstouchante... oui... vous me l'avez dite...
Un frère qui...

BOMBELLES
Fils d'émigréreste émigré.

TIBURCEs'avançantd'un ton dégagé.
L'uniformeautrichien est assez de mon gré:
Puisil y a la chasse aurenardque j'adore.

MARIE-LOUISEà Thérèse.
Le voilàcemauvais garnement qui dévore
Tout le peu qui vous reste!

THERESEvoulant excuser Tiburce.
Oh! mon frère...

MARIE-LOUISE
Un vaurien
Qui vous ruina! Mais vous l'excusezc'est trèsbien.
Thérèse de Lorgetje vous trouve charmante.

Ellelui prend les mains et la fait asseoir près d'elle sur lachaise longue. Bombelles et Tiburce se retirenten causantvers lefond.

Vous voilàdonc parmi ces dames. Je me vante
D'être assez agréable...un peu triste depuis...
-- Hélas!

Silence.

THERESEémue.
Je suis troublée au point que je nepuis
Exprimer...

MARIE-LOUISEs'essuyant les yeux.
Ouice fut une bien grande perte!
On a trop peu connu cette belle âme!

THERESEfrémissante.
Oh! certes!

MARIE-LOUISEse retournantà Bombelles.
Je viens d'écrirepour qu'on garde son cheval!

AThérèse.

Depuis lamort du général...

THERESEétonnée.
Du général?

MARIE-LOUISEs'essuyant les yeux.
Il conservait ce titre.

THERESE
Ah ! je comprends!

MARIE-LOUISE
... Je pleure!

THERESEavec sentiment.
Ce titre n'est-il pas sa gloire lameilleure?

MARIE-LOUISE
On ne peut pas savoir d'abord tout ce qu'on perd:
J'ai toutperduperdant le général Neipperg!

THERESEstupéfaite.
Neipperg?

MARIE-LOUISE
Je suis venue à Baden me distraire.
C'est bien. Toutprès de Vienne. Une heure. -- Ah! Dieu! ma chère
J'ailes nerfs!... On prétenddepuis que j'ai maigri
Que jeressemble à la duchesse de Berry.
Vitrolles m'a dit ça.Maintenant je me frise
Comme elle. -- Pourquoi Dieu ne m'a-t-ilpas reprise?

Regardantautour d'elle.

C'estpetitmais ce n'est pas malcette villa.
-- Metternich estnotre hôte en passant. -- Il est là.
Il part cesoir. -- La vie à Baden n'est pas triste.
Nous avons lesSandoret Thalbergle pianiste.
On fait chanteren espagnolMontenegro;
Puis Fontana nous hurle un air de Figaro ;
L'archiduchesse vient avec l'ambassadrice
D'Angleterre; etl'on sort en landau... Mais tout glisse
Sur mon chagrin! -- Ah!Si ce pauvre général !...
-- Est-ce que vouscomptez ce soir venir au bal?

THERESEqui la regarde avec une stupéfaction croissante.
Mais...

MARIE-LOUISEimpétueusement.
Chez les MeyendorfStrauss arrivede Vienne.
-- Bombellesn'est-ce pasil faudra qu'elle vienne?

THERESE
Pourrai-je demander à Votre Majesté
Desnouvelles du duc de Reichstadt?

MARIE-LOUISE
Sa santé
Est bonne. Il tousse un peu... Mais l'air estsi suave
A Baden!... Un jeune homme! Il touche à l'heuregrave:
Les débuts dans le monde! -- Et quand je penseôciel!
Que le voilà déjà lieutenant-colonel!
Mais croiriez-vous -- pour moi c'est un chagrin énorme! --
Que je n'ai jamais pu le voir en uniforme!

Entrentdeux Messieurs portant des boîtes vitrées. Avec un cride joie.


Ah! c'estpour luitenez!


SCENEII

LES MEMESLE DOCTEUR et son filsportant de longuesboîtes vitréespuis METTERNICH.


LEDOCTEURsaluant.
Oui. Les collections.

MARIE-LOUISE
Déposez-lesdocteur!

BOMBELLES
Qu'est-ce?

MARIE-LOUISE
Des papillons.

THERESE
Des papillons?

MARIE-LOUISE
J'étais chez ce vieillard aimable
Le médecindes eaux. Ayant sur une table
Vu ces collections que son filsachevait
J'ai soupiré tout haut «Ah! Si le mienpouvait
S'intéresser à çalui que rienn'intéresse!...«

LE DOCTEUR
Alorsj'ai dit à Sa Majesté la Duchesse
«Maison ne sait jamais. Pourquoi pas? Essayons!«
Et j'apportemes papillons

THERESEàpart.
Des papillons!

MARIE-LOUISEsoupirantau docteur.
S'il s'arrachait à sestristesses solitaires
Pour s'occuper un peu de vos...

LE DOCTEUR
Lépidoptères.

MARIE-LOUISE
Laissez-les-nouset revenez. Il est sorti.

Ledocteur et son fils sortent après avoir disposé lescollections sur la table. Marie-Louise se retournant vers Thérèse.

Vousvenezque je vous présente à Scarampi.
C'est lagrande maîtresse.

ApercevantMetternich qui entre à droite.

Ah!Metternich!... Cher prince.
Le salon est à vous.

METTERNICH
Il fallait que j'y vinsse
Ayant à recevoir cetenvoyé...

MARIE-LOUISE
Je sais.

METTERNICH
... Du général Belliardl'ambassadeur français
Et le conseiller Gentzet quelques estafettes.

A unlaquais qu'il vient de sonneret qui paraît au fond sur leperron.

Monsieurde Gentzd'abord.

AMarie-Louise.

Vous mepermettez?

MARIE-LOUISE
Faites!
Elle sort avec Thérèse. Tiburce etBombelles les suivent. -- Gentz paraît au fondintroduit parle laquais. Très élégant. Figure de vieux viveurfatigué. Les poches pleines de bonbonnières et deflaconsil est toujours en train de mâchonner un bonbon ou derespirer un parfum.


SCENEIII

METTERNICHGENTZpuis un officier françaisattaché à l'ambassade de France.


METTERNICH
BonjourGentz.

Ils'assied devant le guéridon à droite et se met àsignertout en causantles papiers que Gentz tire d'un grandportefeuille.

Vous savezque je rentre aujourd'hui.
L'empereur me rappelle àVienne.

GENTZ
Ah?

METTERNICH
Quel ennui!
Vienne en cette saison!

GENTZ
Vide comme ma poche!

METTERNICH
Oh! çace n'est pas vraicarsoit dit sans reproche
Le gouvernement russe a dû...

Il faitdu bout des doigtsle geste de glisser de l'argent.

GENTZavec une indignation comique.
Moi?

METTERNICH
Soyez franc:
Vous venez de vous vendre encore.

GENTZtrès tranquillementcroquant un bonbon.
Au plusoffrant.

METTERNICH
Mais pourquoi cet argent?

GENTZrespirant un flacon de parfum.
Pour faire la débauche.

METTERNICH
Et vous passez pour mon bras droit!

GENTZ
Votre main gauche
Doit ignorer ce que votre droite reçoit.

METTERNICHapercevant les bonbonnières et les flacons.
Desbonbons! des parfums! Oh!

GENTZ
Cela va de soi.
J'ai de l'argent : bonbonsparfums. Je lesadore.
Je suis un vieil enfant faisandé.

METTERNICHhaussant les épaules.
Pose encore
Fanfaron dumépris de soi-même!

Brusquement.

Et Fanny?

GENTZ
Elssler?... Ne m'aime pas. Oh je n'ai pas fini
D'êtregrotesque.

Montrantun portrait du duc de Reichstadt.

C'est leduc dont elle est folle.
Je suis un paravent qui souffre-- etse console
En songeant qu'après tout il vaut mieuxpourl'Etat
Que le duc soit distrait. Je fais donc le bêta
J'escorte la danseuse en villeà la campagne.
Elleveut quece soiricije l'accompagne
Pour surprendre le duc.

METTERNICHqui pendant ce temps continue à donner des signatures.
Vous me scandalisez!

GENTZ
Cesoir la mère sort. Il y a bal.

Il luitend une lettre prise dans son portefeuille.

Lisez.
C'est du fils de Fouché.

METTERNICHlisant.
Vingt aoûtmil huit cent trente...

GENTZ
Ils'offre à transformer...

METTERNICHsouriant.
Bon vicomte d'Otrante!

GENTZ
...Notre duc de Reichstadt en Napoléon Deux.

METTERNICHparcourant la lettre.
Des noms de partisans...

GENTZ
Oui.

METTERNICH
Se souvenir d'eux.

Il luirend la lettre.

Notez!

GENTZ
Nous refusons?

METTERNICH
Sans tuer l'espérance!
Ah! mais c'est qu'il me sert àdiriger la France
Mon petit colonel! Car de sa boîte --cric! --
Je le sors aussitôt qu'oubliant Metternich
Onpenche à gaucheet -- crac! -- dès qu'on revient àdroite
Je rentre mon petit colonel dans sa boîte.

GENTZamusé.
Quand peut-on voir jouer le ressort?

METTERNICH
Pas plus tard
Qu'à l'instant.

Ilsonneun laquais paraît.

L'envoyédu général Belliard!

Lelaquais introduit un officier français en grande tenue.

BonjourMonsieur. Voici les papiers.

Il luitend des documents.

Enprincipe
Nous avons reconnu le roi Louis-Philippe.
Mais nedonnez pas trop dans le quatre-vingt-neuf
Ou bien nousbriserions la coquille d'un oeuf...

L'ATTACHEimmédiatement effrayé.
Est-ce une allusionau prince François-Charle?

METTERNICH
Duc de Reichstadt?... Je n'admets pasmoi qui vous parle
Queson père ait jamais régné!

L'ATTACHEavec une générosité ironique.
Moijel'admets.

METTERNICH
Je ne ferai donc rien pour le duc. Mais... mais...

L'ATTACHE
Mais?

METTERNICHse renversant dans son fauteuil.
Mais si la libertéchez vous devient trop grande
Si vous vous permettez la moindrepropagande
Mais si vous laissez trop Monsieur Royer-Collard
Venir devant le roi déplier son foulard;
Si votreroyauté fait trop la République
Nous pourrons --n'étant pas d'une humeur angélique!
Nous souvenirque Franz est notre petit-fils

L'ATTACHEvivement.
Nous ne laisserons pas rougir nos lys.

METTERNICHgracieux.
Vos lys
S'ils savent rester blancsignoreront l'abeille.

L'ATTACHEse rapprochant et baissant la voix.
On craint que malgrévous l'espoir du duc s'éveille.

METTERNICH
Non.

L'ATTACHE
Les événements?

METTERNICH
Je les lui filtre.

L'ATTACHE
Quoi?
Ignore-t-il qu'en France on a changé de roi?

METTERNICH
Oh! non! Mais le détail qu'il ne sait pas encore
C'estqu'on a rétabli le drapeau tricolore.
Il sera toujourstemps...

L'ATTACHE
Cela pourraitc'est vrai
L'enivrer!

METTERNICH
Oh! le duc n'est jamais enivré.

L'ATTACHEun peu inquiet.
Je trouve qu'à Baden sa garde estmoins sévère.

METTERNICHtrès tranquille.
Oh! icirien à craindre ilest avec sa mère.

L'ATTACHE
Comment?

METTERNICH
Quel policier aurait plus d'intérêt
Qu'elle àle surveiller? Tout complot troublerait
Son beau calme.

L'ATTACHE
Ce calme est peut-être une embûche!
Elle ne doitpenser qu'à l'aiglon!...

Laporte des appartements de Marie-Louise s'ouvre.

MARIE-LOUISEentrant en coup de ventavec un cri de désespoir.
Maperruche!


SCENEIV

LES MEMESMARIE-LOUISEun instantet LES DAMESD'HONNEUR qui la suivent affoléespuis BOMBELLES et
TIBURCE


L'ATTACHE
Hein?

MARIE-LOUISEà Metternich.
Margharitinaprincequi s'envola!

METTERNICHdésolé .
Oh!

MARIE-LOUISE
Margharitina! Ma perruche!

Elleremonte vers le perron. Les dames d'honneur se dispersent dans leparc à la poursuite de l'oiseau.

METTERNICHfroidementà l'attaché qui le regarde avec stupeur.
Voilà.

L'ATTACHEremontant vers Marie-Louise et faisant l'empressé.
SiSon Altesse veut que je cherche?

MARIE-LOUISEs'arrêtele toiseet sèchement.
Non!

Ellerentre dans son appartement après l'avoir foudroyé duregard. La
porte claque.

L'ATTACHEde plus en plus ahurià Metternich.
Qu'est-ce?

METTERNICHréprimant un sourire.
On dit «Sa Majesté«;vous dites «Son Altesse«!

L'ATTACHE
L'empereur n'ayant pas régné«Sa Majesté«
Ne peut rester à la Duchesse!

METTERNICH
C'est resté.

L'ATTACHE
Alorsvoilà pourquoi ce regard de colère?

METTERNICH
C'est une question toute.. protocolaire

L'ATTACHEsalue pour prendre congé; puisavant de sortirdemande

Est-ce que l'ambassadeà partir d'aujourd'hui
Peut prendre la cocarde aux trois couleurs?

METTERNICHavec un soupir.
Mais oui...
Puisqu'on est d'accord...

Aussitôtl'attaché jette sans rien dire la cocarde blanche de sonchapeau et la remplace par une tricolore qu'il sort de sa poche.Metternich se lève en disant :

Oh!...sans perdre une seconde

Bruitsde grelots au dehors.

Qu'est-ce?

GENTZquiest sur le balcon.
L'archiduchesse arrive avec du monde
LesMeyendorfCowleyThalberg!...

Bombellesquiau bruit des grelotsest vivement entré par la gauche
suivi de Tiburce.

Recevons-les!

Aumoment ou il se précipite vers la portel'archiduchesseparaît sur le perronentourée d'un flot d'élégantset d'élégantes en costume de ville d'eau. -- DesGrévedon et des Deveria. -- Robes claires. Ombrelles. Grandschapeaux. - Un petit archiducde cinq à six ansen un f ormede hussardune minuscule pelisse sur l'épaule; deux petitesarchiduchesses dans ces extraordinaires robes de petites filles del'époque. --Tumulte de voix et de rires. -- Tourbillon defrivolités.


SCENEV

LES MEMESL'ARCHIDUCHESSEDES BELLES DAMESDES BEAUXMESSIEURSLORD et LADY COWLEYTHALBERGSANDORMONTENEGROetc.;puis THERESESCARAMPIUNE DAME D'HONNEUR.


L'ARCHIDUCHESSEà BombellesMetternichGentzTiburce qui
s'avancentcérémonieusement.

Non! c'estune villace n'est pas un palais!
Pas de façons!

Lesalon est envahi. A un jeune homme.

Thalberg!vitema tarentelle!

Thalbergse met au piano et joue. A Metternichgaiement.
Sa Majestéma belle-soeuroù donc est-elle?

UNE DAME
Nous venions l'enlever en passant!

UNE AUTRE
Nous allons
Courir en char à bancs à traversles vallons;
C'est Sandor qui conduit!

UNE VOIXD'HOMMEcontinuant une conversation commencée.
Ilfautdans son cratère
Lui renfoncer sa lave!

L'ARCHIDUCHESSEse tournant vers le groupe des causeurs.
Oh! voulez-vousvous taire!

AMetternichen riant.

CesMessieurs ont parlé tout le temps de volcan!

BOMBELLES
Ce volcanquel est-il?

UNE DAMEà une autreparlant chiffons.
Cet hiverl'astrakan?

Elleschuchotent.

SANDORrépondant à Bombe/les.
Mais le libéralisme!

BOMBELLES
Ah!...

LORDCOWLEY
Ou plutôt la France!

METTERNICHà l'attaché françaisd'un air sévère.
Vous l'entendez?

UNE DAMEà un jeune homme qu'elle entraîne par te bras vers le
clavecin.

Montenegrovotre romance!
Tout basrienque pour moi!...

MONTENEGROque Thalberg accompagnechantant tout bas.
...Corazon...

Ilcontinue très doucement.

UNE AUTREDAMEà Gentz.
Gentzbonjour!

Elle fouilledans son réticule.

J'ai desbonbons pour vous.

Ellelui donne une petite boite.

GENTZ
Vous êtes un amour!

UNE AUTREmême jeu.
Un parfum de Paris!

Elletire un petit flacon et le lui donne.

METTERNICHqui a vu le flaconvivement à Gentz.

Arrachezl'étiquette!
Eau du duc de Reichstadt!

GENTZrespirant le parfum.
Ça sent la violette!

Metternichlui arrachant le flacon et le grattant avec des ciseaux pris sur latable.
Si le duc survenaitil verrait qu'à Paris...

UNE VOIXdans le groupe d'hommes au fond.
Elle redresse encor latête!

LADYCOWLEY
Nos maris
Parlent de l'hydre!

LORDCOWLEY
Il faut qu'elle soit étouffée!

L'ARCHIDUCHESSEriant.
C'est un volcan... ou bien c'est une hydre!

UNE DAMED'HONNEUR DE MARIE-LOUISEsuivie par un domestique qui porte surun plateau de grands verres de café au lait glacé.
EinKaffee?

Unautre domestique a posé sur la table un plateau derafraîchissements bièrechampagneetc.

L'ARCHIDUCHESSEassiseà une jeune femme.
Dis-nous des versOlga.

GENTZ
Sivous lui demandiez
De l'Henri Heine?

TOUTES LESFEMMES
Oui! oui!

OLGAselevant pour déclamer.
Quoi? -- Les Deux Grenadiers

METTERNICHvivement.
Oh! non!

SCARAMPIsortant de l'appartement de Marie-Louise.
Sa Majestévient dans une minute.

PLUSIEURSVOIX
Scarampi!

Salutations.Rires. Conversations et froufrous

LA VOIX DESANDORau fonddans un groupe.
Nous irons jusqu'àla Krainerhütte
Et ces dames prendront sur l'herbe leursébats!

METTERNICHà Gentzqui parcourt un journal pris sur la table.
Gentzqu'est-ce que tu lisdans ton coin?

GENTZ
LesDébats.

LORDCOWLEWnonchalamment.
La politique?

GENTZ
Lesthéâtres.

L'ARCHIDUCHESSE
Bien futile

GENTZ
Savez-vous ce qu'on va jouer au Vaudeville?

METTERNICH
Non.

GENTZ
Bonaparte.

METTERNICHavec indifférence.
Ah! ah!

GENTZ
AuxNouveautés?

METTERNICH
Mais non!

GENTZ
Bonaparte . -- Aux Variétés?... -- Napoléon.
Le Luxembourg promet : Quatorze ans de sa vie.
LeGymnase reprend : Le Retour de Russie.
Qu'est-ce que laGaîté jouera cette saison?
Le Cocher de Napoléon.-- La Malmaison.
Un jeune auteur vient de terminer :Sainte-Hélene.
La Porte-Saint-Martin commence àmettre en scène
Napoléon

LORDCOWLEYvexoté.
C'est une mode!

TIBURCEhaussant les épaules.
Une fureur!

GENTZ
Al'Ambigu : Murat ; au Cirque : l'Empereur.

SANDORpincé.
Une mode!

BOMBELLESdédaigneux.
Une mode!

GENTZ
Une modeje pense
Qu'on verra revenir de temps en temps en France.

UNE DAMElisant le journal par-dessus l'épaule de Gentz avec sonface-à-main.
On veut faire rentrer les cendres!

METTERNICHsec.
Le phénix
Peut en renaître-- maispas l'aigle!

TIBURCE
Quel grand X
Que l'avenir de cette France!

METTERNICHsupérieur.
Nonjeune homme.
Moije sais.

UNE DAME
Parlez doncprophète qu'on renomme!

L'ARCHIDUCHESSEfaisant le geste de l'encenser.
Ses arrêts sontcoulés en bronze!

GENTZentre ses dents.
Ou bien en zinc!

LORDCOWLEY
Qui sera le sauveur de la France?

METTERNICH
Henri V.

Avec ungeste de pitié.

Le restemode!

THERESEdeboutdans un coindoucement.
C'est un nom qu'il estcommode
De donner quelquefoisà la gloirela mode!

METTERNICHse versant un verre de champagne.
Tant que l'on ne crierad'ailleurs qu'à l'Odéon
Je crois qu'il n'y apas...

UN GRANDCRIau dehors.
Vive Napoléon!

Tout lemonde se lève. -- Panique. -- Lord Cowley s'étrangledans son café glacé. -- Les femmesaffoléescourent dans tous les sens.

TOUT LEMONDEprêt à fuir.
Hein? -- A Baden! --Comment? -- Ici?

METTERNICH
C'est ridicule!
N'ayez pas peur!

LORDCOWLEYfurieux.
Si tout le monde se bouscule
Parcequ'on crie un nom!

GENTZcriant gravement.
Il est mort!

On serassure.

TIBURCEqui était sur le balconredescendant.
Ce n'estrien

METTERNICH
Mais quoi?

TIBURCE
C'est un soldat autrichien.

METTERNICHstupéfait.
Autrichien?

TIBURCE
Même deux. J'étais là. J'ai tout vu.

METTERNICH
Regrettable!

A cemomentla porte de gauche s'ouvre. Marie-Louise apparaîttoute pâle.


SCENEVI

LESMEMESMARIE-LOUISEpuis un soldat autrichien

MARIE-LOUISEd'une voix entrecoupée.
Avez-vous entendu? Ho!c'est épouvantable!
Ça me rappelle - un jour-- lafoule s'amassa
Autour de ma voiture -- à Parme --

Elletombe défaillante sur la chaise longue.

en criantça!
On veut troubler ma vie!

METTERNICHnerveuxà Tiburce .

Enfincecriqu'était-ce?

TIBURCE
Servant tous deux au régiment de Son Altesse
Deuxhommes en congémarchaient d'un pas distrait
Quand ilsont vu le duc de Reichstadt qui rentrait;
Vous savez qu'un fosséprofond longe la rue;
Le duc veut le franchir; son cheval pointerue
Se dérobe; le duc le ramène... ethop là!
Alorspour l'applaudirils ont crié. Voilà.

METTERNICH
Faites-m'en monter unvite!

Tiburcedu perronfait un signe au dehors.

MARIE-LOUISEà qui on fait respirer des sels.
On veut que jemeure!

Entreun sergent du régiment du duc. Il salue gauchementintimidépar tout ce beau monde.

METTERNICHavec indignation.
Un sergent! -- Pourquoi donc avez-voustout àl'heure
Poussé ce cri?

LE SERGENT
Je ne sais pas.

METTERNICH
Tu ne sais pas?

LE SERGENT
Le caporal non plusavec lequelen bas
J'ai criéne sait pas. Ça nous a pris. Le prince
Etait si jeune surson chevalet si mince!...
Et puis on est flatté d'avoirpour colonel
Le fils de...

METTERNICHvivement.
Bienc'est bien!

LE SERGENT
Ce calme avec lequel
Il a franchi l'obstacle! Et blond commeun saint George!...
Alorsça nous a pristous les deuxà la gorge
Un attendrissement... une admiration...
Etnous avons crié : «Vive...

METTERNICHprécipitamment.
C'est bon! c'est bon!
Et: «Vivele duc de Reichstadt!«triple imbécile
C'est doncplus difficile à crier?

LESERGENTnaïvement.
Moins facile.

METTERNICH
Hein?

LESERGENTessayant.
«Vive le duc de Reichstadt!«Ça fait moins bien
Que : «Vive...

METTERNICHhors de luile congédiant du geste.
Allonsc'estbonva-t'en! ne criez rien!

TIBURCEau soldat quand il passe près de lui pour sortir.
Idiot!


SCENEVII

LES MEMESmoins LE SERGENTDIETRICHSTEIN entré
depuis un moment.


MARIE-LOUISEaux dames qui l'entourent.
Je vais mieux. Merci!

THERESEla regardanttristement.
L'Impératrice!

MARIE-LOUISEà Dietrichsteinlui désignant Thérèse.
Monsieur de Dietrichstein-- ma nouvelle lectrice.

AThérèselui présentant Dietrichstein.

Leprécepteur du duc! -- Mais j'y pensepardon!
Lisez-vousbien?

TIBURCErépondant pour elle.
Très bien!

THERESEmodestement.
Je ne sais...

MARIE-LOUISE
Prenez donc
Un des livres de Franz... sur la table de laque.
Ouvrezet lisez-nousau hasard!

THERESEprenant un livre.
Andromaque

Grandsilence. Tout le monde s'installe pour écouter. Elle lit.

Et quelleest cette peur dont leur coeur est frappé
Seigneur?Quelque Troyen vous est-il échappé?
Leur haine pourHector n'est pas encore éteinte
Ils redoutent son fils.

Tout lemonde se regarde. Froid.

Digneobjet de leur Crainte!
Un enfant malheureuxqui ne sait pasencor
Que Pyrrhus est son maître et qu'il est filsd'Hector!

Murmureet embarras général

TOUT LEMONDE
Hum!... Heu...

GENTZ
Charmante voix!

MARIE-LOUISEs'éventant nerveusementà Thérèse.
Prenez une autre page.

THERESEouvrant le livre a un autre endroit.
Hélas je m'ensouviensle jour que son courage
Lui fit chercher Achilleouplutôt le trépas
Il demanda son fils

Lesvisages se rembrunissent.

et leprit dans ses bras
Chère épousedit-il en essuyantmes larmes
J'ignore quel succès le sort garde àmes armes;
Je te laisse mon fils...

Murmureet embarras général.

TOUT LEMONDE
Hum!... Oui!

MARIE-LOUISEde plus en plus gênée.
Si nous passions
Aquelque autre... Prenez...

THERESEprenant un autre livre sur la table.
Les Méditations.

MARIE-LOUISErassurée.
Ah! je connais l'auteur! -- Ce sera moinsmaussade! -
Il a dîné chez nous.

AScarampiavec ravissement.

L'attachéd'ambassade!

THERESElisant.
Jamais des séraphins les chants mélodieux
De plus divins accords n'avaient ravi les cieux
Courageenfant déchu d'une race divine ...

Aumoment ou elle dit ce versle Duc paraît dans la porte dufond. Thérèse sent que quelqu'un entrequitte le livredes yeuxvoit le duc pale et immobile sur le seuiletbouleverséese lève. Au mouvement qu'elle faittout le monde se retourneet se lève.


SCENEVIII

LES MEMESLE DUC.


LE DUC
Je demande pardonma mèreà Lamartine.

MARIE-LOUISE
Franzbonne promenade?

LE DUCdescendant. Il est en costume de chevalla cravache à lamaintrès élégantla fleur à laboutonnièreet ne sourit jamais.

Exquise.Un temps très doux.

Setournant vers Thérèse.

-- Mais àquel versMademoiselleen étiez-vous?

THERESEhésite une seconde à répéter le vers;puisregardant le Duc avec une émotion profonde :
Courageenfant déchu d'une race divine
Tu portes sur tonfront ta superbe origine
Tout homme en te voyant...

MARIE-LOUISEsèchementse levant.
C'est bien. Cela suffit!

L'ARCHIDUCHESSEaux enfantsleur montrant le duc.
Allez dire bonjour àvotre cousin.

Lesenfants se rapprochent du Duc qui s'est assisl'entourent. Unepetite fille et un petit garçon grimpent sur ses genoux.

SCARAMPIbasavec colèreà Thérèse.
Fi!

THERESE
Quoi donc?

UNE DAMEregardant le Duc.
Commeil est pâle!

UNE AUTREde même.
Il n'a pas l'air de vivre!

SCARAMPIà Thérèse.
Quels passages toujourschoisissez-vous?

THERESE
Le livre
S'ouvrait toujours tout seul... jamais je nevoulus...

Scarampis'éloigne en haussant les épaules.

GENTZ_qui a entenduhochant le tête
Le livre s'ouvre seul auxfeuillets souvent lus!

THERESEàpartregardant mélancoliquement le Duc.
Des archiducssur ses genoux!...

L'ARCHIDUCHESSEau Ducse penchant au dossier de son fauteuil.

Jesuis contente
De te voir. Je suis ton amie.

Ellelui tend la main.

LE DUClui baisant la main. _
Ouitoima tante.

GENTZàThérèsequi ne quitte pas le prince des yeux.
Commentle trouvez-vousavec son petit air
De Chérubin qui lit encachette Werther ?

Lesenfantsautour du Ducadmirent l'élégance de leurgrand cousin
jouent avec sa chaîneses breloquescontemplent sa haute cravate.

LA PETITEFILLEqui est sur ses genouxéblouie.
Tes colssont toujours beaux!

LE DUCsaluant.
Votre Altesse est bien bonne.

THERESEàpartavec un petit sourire douloureux.
Ses cols!...

UN PETITGARÇONqui a pris la cravache du prince et en fouette
l'air.

Personne n'a des sticks pareils!

LE DUCgravement.
Personne.

THERESEàpartde même.
Ses sticks

UN AUTREPETIT GARÇONtouchant les gants que le Duc vient deretirer et de jeter sur une table.
Oh! et tes gants!...

LE DUC
Superbesmon chéri.

LA PETITEFILLEle doigt sur l'étoffe de son gilet.
C'est enquoiton gilet?

LE DUC
C'est en Pondichéry.

THERESEprise d'une envie de pleurer.
Oh!

L'ARCHIDUCHESSEcaressant du bout des doigts la rose qui fleurit
la redingotedu prince.

Tu portes ta fleur à la mode dernière!

LE DUCselevantavec une frivolité amère et forcée.
Vous remarquez? Dans la troisième boutonnière!

A cemomentThérèse éclate en sanglots.

DES DAMESautour d'elle.
Hein? Qu'a-t-elle?

THERESE
Pardon !... je ne sais pas... c'est fou!
Seule ici... loindes miens... brusquement...

MARIE-LOUISEqui s'est approchéeavec un attendrissement bruyant.
Pauvre chou!

THERESE
Mon coeur s'est si longtemps contenu...

MARIE-LOUISEl'embrassant.
Qu'il s'épanche!

LE DUCqui a fait quelques passans avoir l'air de remarquer ces larmess'arrêtepoussant du pied quelque chose sur le tapis.
Tiens!qu'est-ce que j'écrase? Une cocarde blanche?

Il sepenche et la ramasse.

METTERNICHs'avançant avec embarras.
Heu!...

LE DUCcherche un instant des yeux et voyant l'attaché français.
Ce doit être à vousMonsieur! Votre chapeau?

L'attachélui montre son chapeau. Le Duc aperçoit la cocarde tricolore.


Ah!

AMetternich.

Je nesavais pas. Mais alors... le drapeau?

METTERNICH
Altesse...

LE DUC
Ill'est aussi?

METTERNICH
Oui... c'est sans importance...

LE DUCflegmatiquement.
Aucune.

METTERNICH
Question de couleur...

LE DUC
Denuance.

Il apris le chapeau de l'attachéetsur le feutre noirrapproche les deux cocardes; il les compareen artisteéloignantle chapeaula tète penchée...

Je crois-- voyez vous-mêmehein? en clignant les yeux --
Que c'estdécidément...

Ilmontre la tricolore.

celle-ciqui fait mieux.

Iljette la blancheet passe nonchalamment. Sa mère le prendsous le bras et le mène devant les boîtes de papillonsque le docteurrentré depuis un instantvient d'étalersur la grande table.

LE DUC
Des papillons?

MARIE-LOUISEcherchant à l'intéresser.
C'est ce grandnoir que tu préfères?

LE DUC
Ilest gentil.

LE DOCTEUR
Il naît sur les ombellifères!

LE DUC
Ilme regarde avec ses ailes.

LEDOCTEURsouriant.
Tous ces yeux?
Nous appelons celades lunules.

LE DUC
Tant mieux.

LE DOCTEUR
Vous regardez ce gris qui de bleu se ponctue?

LE DUC
Non.

LE DOCTEUR
Que regardez-vous?

LE DUC
L'épingle qui le tue.
Il s'éloigne.

LEDOCTEURdésespéréà Marie-Louise.
Tout l'ennuie!

MARIE-LOUISEà Scarampi.
Attendons... je compte sur l'effet...

SCARAMPImystérieusement.
Ouide notre surprise.

GENTZquis'est approché du Duclui présentant une bonbonnière.
Un bonbon?

LE DUCprenant un bonbon et le goûtant.
Oh! parfait!
Ungoût tout à la fois de poire et de verveine.
Etpuis... attendez... de...

GENTZ
Non. ce n'est pas la peine.

LE DUC
Pas la peine de quoi?

GENTZ
D'avoir l'air d'être là.
J'y vois plus clair queMetternich. -- Un chocolat?

LE DUCavec hauteur.
Que voyez-vous?

GENTZ
Quelqu'un qui souffreau lieu de prendre
Le doux parti devivre en prince jeune et tendre.
Votre âme bouge encore; onva dans cette cour
l'endormir de musique et l'engourdir d'amour.
J'avais une âme aussimoicomme tout le monde...
Maispfft!... et je vieillisdoucettement immonde
Jusqu'au jour oùvengeant sur moi la Liberté
Un de ces jeunes fous del'Université
Dans mes bonbonsdans mes parfumset dansma boue
Me tuera... comme Sand a tué Kotzebue!
Ouij'ai peur -- voulez-vous quelques raisins sucrés? --
D'êtretué par l'un d'entre eux!

LE DUCtranquillementprenant un raisin.
Vous le serez.

GENTZ
Hein? Comment?

LE DUC
Vous serez tué par un jeune homme.

GENTZ
Mais...

LE DUC
Que vous connaissez.

GENTZstupéfait.
Monseigneur...

LE DUC
Ilse nomme
Frédéric: c'est celui que vous avez été.
Puisqu'en vous maintenant il est ressuscité
Puisquecomme un remordsil vous parle à voix basse
C'est fini:celui-là ne vous fera pas grâce.

GENTZpâlissant.
C'est vrai que ma jeunesseen moilèveun poignard!
-- Ah ! je ne m'étais pas trompé surce regard :
C'est celui de quelqu'un qui s'exerce àl'Empire!

LE DUC
Monsieurje ne sais pas ce que vous voulez dire.

Ils'éloigne. Metternich rejoint Gentz .

METTERNICHà Gentzen souriant.
Tu causais avec...

GENTZ
Oui.

METTERNICH
Très gentil.

GENTZ
Eneffet.

METTERNICH
Je le tiens tout à fait dans ma main.

GENTZ
Tout à fait.

LE DUC estarrivé devant Thérèse quiassisedans un coindevant un guéridonfeuillette un livre. Il la regarde uninstant puis à mi-voix
Pourquoi donc pleuriez-vous?

THERESEqui ne l'a pas vu venirtressaillantet se levant toute
troublée.

Parce que...

LE DUC
Non.

THERESEinterdite.
Altesse!

LE DUC
Je sais pourquoi. -- Nepleurez pas.

Ils'éloigne rapidementet se trouve devant Metternich qui vientde prendre son chapeau et ses gants pour sortir.

METTERNICHsaluant le Duc.
Ducje vous laisse.

Le Ducrépond par une inclinaison de tête. Metternich sortemmenant l'attaché.

LE DUCàMarie-Louise et à Dietrichstein qui regardent des papiers surla table.
Vous lisez mon dernier travail?

DIETRICHSTEIN
Il est charmant.
Mais pourquoi faire exprès des fautesd'allemand?
C'est une espièglerie!

MARIE-LOUISEchoquée.
A votre âgeêtre espiègle
Mon fils!

LE DUC
Que voulez-vous? je ne suis pas un aigle!

DIETRICHSTEINsoulignant de l'ongle une faute.
Vous mettez encor«France« au féminin!

LE DUC
Hélas!
Moi je ne sais jamais si c'est derdie ou das!

Dietrichstein
Le neutre seuliciserait correct!

LE DUC
Mais pleutre.
Je n'aime pas beaucoup que la France soitneutre.

MARIE-LOUISEinterrompant Thalberg qui pianote.
Mon fils a la musiqueen horreur!

LE DUC
Enhorreur.

LORDCOWLEYs'avançant vers le Duc.
Altesse...

DIETRICHSTEINbas au Duc.
Un mot aimable!

LE DUC
Hein?

DIETRICHSTEINbas au Duc.
C'est l'ambassadeur
D'Angleterre.

LORDCOWLEY
Tantôt galopanthors d'haleine
D'oùreveniez-vous doncprince?

LE DUC
DeSainte-Hélene.

LORDCOWLEYinterloqué.
Plaît-il?

LE DUC
C'est un coin vertgaisain-- et beaule soir!
On y està ravir. Je voudrais vous y voir.

Ilsalueet passe.

GENTZvivement à l'ambassadeur d'Angleterretandis que le Ducs'éloigne.
Sainte-Hélene est le nom duprincipal village
D'Helenenthalce site exquis du voisinage.

L'AMBASSADEUR
Ah! oui! -- Je croissoit dît sans le lui reprocher
Quec'estdans mon jardinune pierre.

GENTZ
Unrocher!

DES VOIXau fond
On part!

L'ARCHIDUCHESSEà Marie-Louise.
Viens-tuLouise?

MARIE-LOUISE
Oh! moinon!

CRIS
Envoiture!

L'ARCHIDUCHESSEau Duc.
Et toiFranz?

MARIE-LOUISE
Non! mon fils déteste la nature!

Avecpitié.

Il galopelorsqu'il traverse Helenenthal!

LE DUCsombre.
Ouije galope.

MARIE-LOUISE
Ah! tu n'es pas sentimental!

Brouhaha.-- Saluts. -- Toute la compagnie sort dans un tumulte de voix.

MONTENEGROdéjà sur le perron.
Je connais un endroitpour goûteroù le cidre...

Sa voixse perd.

CRISaudehors.
Au revoir! au revoir!

GENTZsurle balcon criant.
Ne parlez pas de l'hydre!

Eclatsde rires. -- Grelots des voitures qui s'éloignent.

THERESEàTiburcequi prend congé
Adieumon frère.

TIBURCEl'embrassant au front.
Adieu!

Ils'incline devant Marie-Louiseet sort avec Bombelles.

MARIE-LOUISEaux dames d'honneurleur confiant Thérèse.
Menez-la maintenant
Chez elle...

Thérèsesortemmenée par les dames. -- Le Duc s'est assisremuantdistraitement des livres sur une table. -- Marie-Louise fait signe ensouriant à Scarampiqui est restéepuis s'avance versle Duc.


SCENEIX

LE DUCMARIE-LOUISESCARAMPIpuis UN TAILLEUR et UNEESSAYEUSE.


MARIE-LOUISEau Duc.
Franz...

Il seretourne...

Je vaisvous égayer!

LE DUC
Vraiment?

Scarampiferme soigneusement toutes les portes.

MARIE-LOUISE
Chut! -- J'ai fait un complot!...

LE DUCdont l'oeil s'allume.
Vous! un complot?

MARIE-LOUISE
Immense;
Chut! -- On nous interdit tout ce qui vient deFrance;
Mais moij'ai fait veniren secretde Paris
Dechez deux grands faiseurs...

Ellelui donne une petite tape sur la joue.

Allonscoquetsouris!
Chut!... pour vousun tailleur...

MontrantScarampi.

Pour nous une essayeuse!
Je crois que monidée est vraiment...

LE DUCglacial.
Merveilleuse.

SCARAMPIallant ouvrir la porte de l'appartement de Marie-Louise.
Entrez!

Entrentune demoiselle -- élégance de mannequin -- qui porte degrands cartons à robes et à chapeaux; puis un jeunehomme habillé comme une gravure de mode 1830les bras chargésde vêtements pliés et de boîtes. Le tailleurdescend vers le Ductandis qu'au fond l'essayeuse déballe lesrobes sur un canapé. Après un profond salutils'agenouille vivementouvrant les boîtesdéfaisant lespaquetsfaisant bouffer des cravatesdépliant des vêtements.

LETAILLEUR
Si Monseigneur daigne jeter les yeux...
J'ai làdes nouveautés charmantes! Ces messieurs
Ont assezconfiance en mon goût. Je les guide.
Les cravates d'abord.Un violet languide.
Un marron sérieux. On porte lefoulard.

Regardantla cravate du Duc.

Je voisavec plaisir que Son Altesse a l'art
De nouer son écharpe.

Luiprésentant un autre modèle.

Un dessinen quinconce!

Regardantde nouveau la cravate du Duc.

Ouilenoeud est parfaitil est nobleil engonce.
Et commentMonseigneur trouve-t-il ce gilet
Sur lequel des bouquetss'effeuillèrent?

LE DUCimpassible.
Très laid.

LETAILLEURcontinuant à faire un étalage sur letapis.
Ceux-ci laisseront-ils Son Altesse de marbre?
Poilde chèvrepourtant! Tissu d'écorce d'arbre!
Redingotevert nuit. Les poignets très étroits.
Est-cehautain? Gilet à six boutonsdont trois
Restentdéboutonnés en haut (grande élégance!)
Est-ce spirituelcette petite ganse?
Et ce frac par nossoins artistement râpé
Bleusur un pantalon de fincoutil jaspé
C'est tout à fait coquetlégergarde-française!
Laissons cette jaunâtre et lourdepolonaise
(Hamlet peut-il porter le pourpoint de Falstaff?)
Etvenons aux manteauxprince. Grand plaid en staff
Demi-colletfigurant manches par derrière.
Trop excentrique? Soit. Cetautredit Roulière
Sobrea je ne sais quoi de large etd'espagnol
Bon pour rendre visite à quelque dona Sol!

Il lejette sur ses épauleset marche superbement.

Travailsoignéchaînette en argentcol en martre;
Faitdans nos ateliers du boulevard Montmartre.
Simplemais d'unecoupe!... Et la coupec'est tout!

MARIE-LOUISEqui est restée debout près du Ducle voyant pluspâleet les yeux fixescomme s'il n'écoutait plusautailleur.
Vous fatiguez le duc avec votre bagout!

LE DUCseréveillant.
Nonlaissezje rêvais... car jen'ai pas coutume
Quand mon tailleur viennois vient m'offrir uncostume
D'entendre tous ces mots pittoresques et vifs...
Toutcela... tout ce choix amusant d'adjectifs

Tout celaqui pour vous n'est qu'un bagout vulgaire
Cela me... cela m'a...

Sesyeux se sont remplis de larmeset brusquement:
Nonrienlaissezma mère.

MARIE-LOUISEremontant vers Scarampi et l'essayeuse.
Regardons noschiffons!... Des manches à gigot?

L'ESSAYEUSE
Toujours!

LETAILLEURau Duclui montrant des échantillons colléssur une feuille.
Drap... Casimir... Marengo...

LE DUC
Marengo?

LETAILLEURfroissant l'échantillon entre ses doigts.
C'estun bon cuir de laine et défiant l'usure.

LE DUC
Jesuis de votre avis: Marengocela dure.

LETAILLEUR
Que nous commandez-vous?

LE DUC
Jen'ai besoin de rien.

LETAILLEUR
On a toujours besoin d'un habit allant bien!

LE DUC
J'aimerais combiner...

LETAILLEUR
A votre fantaisie?
Que toujours ta penséeôclientsoit saisie!
Dites! nous saisirons; c'est l'art de cemétier!
Nous habillons Monsieur Théophile Gautier.

LE DUCayant l'air de chercher.
Voyons...

L'ESSAYEUSEau fondexhibant d'énormes chapeauxque Marie-Louiseessayedevant la psyché.
Paille de riz recouverte deblonde.
Ce n'est pas le chapeaudamede tout le monde!

LE DUCrêvant.
Pouvez-vous faire?..

LETAILLEURprécipitamment.
Tout!...

LE DUC
un...

LETAILLEUR
Tout ce que voudra
Son Altesse!

LE DUC
unhabit...

LETAILLEUR
Parfaitement!

LE DUC
d'un drap...
Ah! au faitde quel drap?... unitoutsimple!...

LETAILLEUR
Certes!

LE DUC
Etla couleurvoyonsque diriez-vous de... verte?

LETAILLEUR
L'idée est excellente!

LE DUCrêveusement.
Un petit habit vert...
Laissantpeut-être voir le gilet...

LETAILLEURprenant des notes.
Très ouvert!

LE DUC
Pour animer la basqueun peuquand elle bouge
Si la patteavait un... liséré rouge?

LETAILLEURétonné un instant.
Rouge?
--Ce sera ravissant.

LE DUC
Ehbien! et le gilet?
Comment est le gilet à votre avis?

LETAILLEURcherchant.
Il est...

LE DUC
Ilest blanc.

LE TAILLEUR
Son Altesse a du goût.

LE DUC
Puis je pense
Qu'une culotte courte...

LETAILLEUR
Ah?

LE DUC
Oui.

LETAILLEUR
Quelle nuance?

LE DUC
Jela vois assez blancheen casimir soyeux.

LETAILLEUR
Oh! le blancc'est toujours ce qu'il y a de mieux!

LE DUC
Boutons gravés...

LETAILLEUR
Gravés?... ce n'est pas dans les règles!

LE DUC
Si... quelque chose... un riendessus!... des petits aigles.

LETAILLEURcomprenant tout d'un coup quel est le petit habit vertque se commande le prince
tressailleet d'une voix étouffée

Des petits?...

LE DUCchangeant de tonbrusquement.
Eh bien! Quoi? qu'est-cequi te fait peur?
Et pourquoi donc ta main tremble-t-elletailleur?
Qu'est-ce que cet habit a d'extraordinaire?
Tu nete vantes plus de pouvoir me le faire?

L'ESSAYEUSEau fond.
Chapeau cabrioletgarniture pavots!

LE DUCselevant.
Remporte donctailleurtes modèles nouveaux
Et tes échantillons grotesques sur leur feuille
Carce petit habitc'est le seul que je veuille!

LETAILLEURse rapprochant.
Mais je...

LE DUC
c'est bon! Va-t'en! Ne sois pas indiscret!

LETAILLEUR
Mais...

LE DUCavec un geste mélancolique.
Il ne m'irait pasd'ailleurs!

LETAILLEURquittant brusquement son ton de fournisseur.
Ilvous irait.

LE DUCseretournantavec hauteur.
Tu dis?

LETAILLEURtranquillement.
Il vous irait très bien.

LE DUC
L'audace est grande.

LETAILLEUR_s'inclinant.
Et j'ai les pleins pouvoirs pourprendre la commande.

LE DUC
Ah?

Silence.Ils se regardent dans les yeux.

LETAILLEUR
Oui!

L'ESSAYEUSEau fondpassant un manteau à Marie-Louise qui se regardedans la psyché.
Manteau de gros de la Chinebouffant:
Revers brodémanche en oreille d'éléphant.

LE DUCunpeu ironique.
Ah? ah?

LETAILLEUR
OuiMonseigneur.

LE DUC
Très bien. Monsieur conspire.
Je ne m'étonneplus que vous citiez Shakespeare.

LETAILLEURbas et vitelui désignant un des vêtementsétalés.
La redingote olive a des noms sous sonshall
Ecoles... Députés... Un pair... Un maréchal.

L'ESSAYEUSEau fond.
Spencer en jaconas ; jupe en caroléide.

LETAILLEUR
On peut vous faire fuir...

LE DUCfroidement.
Pour que je me décide
Il fautqu'auparavant j'aillevoilà le hic
Consulter mon amiMonsieur de Metternich.

LETAILLEURsouriant.
Vous vous méfierez moins quandvous saurezAltesse
Que c'est une cousine à vous...

LE DUC
Hein?

LETAILLEUR
La comtesse
Cameratala fille...

LE DUC
Ah! je sais... d'Elisa!

LETAILLEUR
Ouicelle qui toujours se singularisa
Quitoujoursdans la vieAmazone sans casque
Portant avec orgueilsa race sur son masque
Brave un péril tient un fleuretdompte un pur sang!

L'ESSAYEUSEau fond.
Un petit canezou d'organdiravissant!

LETAILLEUR
Quand vous saurez que c'est cette Penthésilée...

L'ESSAYEUSE
Le col n'est qu'épingléla manche faufilée!

LETAILLEUR
Qui mène le complot dont je vous parle...

LE DUChésitant encore à se livrer.
Dieu!
-- Lapreuve de cela?

LETAILLEUR
Tournez la tête un peu.
Regardezsans enavoir l'airla demoiselle
Qui déballeà genouxdes toilettes...

LE DUC atourné la tête. Ses yeux rencontrent ceux del'essayeusequi le regarde à la dérobée.
C'estelle!
A Vienneun soir déjàbrusquesur monchemin
Elle sortit d'un grand manteaubaisa ma main
Ets'enfuit en criant : «J'ai bien le droitpeut-être
Desaluer le fils de l'Empereur mon maître ....

Il laregarde encore.

C'est uneBonaparte... et nous nous ressemblons.
-- Ouimais elle n'a paselleles cheveux blonds!

MARIE-LOUISEse dirigeant vers son appartementà l'essayeuse.
Nousallons essayer par là. Venez ma fille.

A sonfilsavec enthousiasme.

-- Ah!Franzc'est à Paris seulement qu'on habille!

LE DUC
Ouima mère.

MARIE-LOUISEavant de sortirtoute frémissante.
Aimez-vous legoût parisien?

LE DUCtrès gravement.
A Parisen effeton voushabillait bien.

Marie-LouiseScarampi et la demoiselle entrent dans l'appartement de
Marie-Louiseemportant les robes à essayer.


SCENEX

LE DUCLE JEUNE HOMMEpuisun instantLA COMTESSECAMERATA.


LEDUCdès que la porte s'est referméese tournantvers le jeune
hommeavidement.

Vousqui donc êtes-vous?

LE JEUNEHOMMEtrès romantique.
Qu'importe? un anonyme
Las de vivre en un temps qui n'a rien de sublime
Et de fumersa pipe en parlant d'idéal.
Ce que je suis? Je ne saispas. Voilà mon mal.
Suis-je ? Je voudrais être--et ce n'est pas commode
Je lis Victor Hugo. Je récite sonOde
A la Colonne . Je vous conte tout cela
Parceque tout celamon Dieuc'est toute la
Jeunesse! Je m'ennuieavec extravagance;
Et je suisMonseigneurartiste etJeune-France.
De pluscarbonaropour vous servir. L'ennui
Neme laissant jamais deux minutes sans lui
J'ai porté desgilets plus ou moins écarlates
Et je me suis distraitavec ça les cravates
J'y fus très compétent.Voilà pourquoi d'ailleurs
On me charge aujourd'hui dejouer les tailleurs.
J'ajoutepour poser en pied mon personnage
Que je suis libéral et basiléophage.
-- Ma vieet mon poignardAltessesont à vous.

LE DUCunpeu surpris.
Monsieurvous me plaisezmais vos propos sontfous.

LE JEUNEHOMMEaprès un sourireplus simple.
Ne me jugezpas trop sur ce qu'ils ont d'étrange;
Un besoin d'étonnermalgré moime démange;
Mais sincère est lemal dont je me sens ronger
Et qui me fait chercher cet oubli: ledanger!

LE DUCrêveur.
Un mal?

LE JEUNEHOMME
Un grand dégoût frémissant...

LE DUC
L'âme lourde...

LE JEUNEHOMME
Des élans retombants...

LE DUC
L'inquiétude sourde...
La mauvaise fierté de ceque nous souffrons...
L'orgueil de promener le plus pâledes fronts...

LE JEUNEHOMME
Monseigneur!

LE DUC
Ledédain de ceux qui peuvent vivre
Satisfaits...

LE JEUNEHOMME
Monseigneur!

LE DUC
Ledoute...

LE JEUNEHOMME
Dans quel livre
Vous si jeuneavez-vous appris lecoeur humain?
C'est là ce que je sens!

LE DUC
Donne-moi donc la main.
Puisque comme un jeune arbreamique l'on transplante
Emporte sa forêt dans sa sèveignorante
Etquand souffrent au loin ses frèressouffreaussi
Sans rien savoir de vousmoij'ai tout seulici
Sentimonter du fond de mon sang le malaise
Dont souffre en ce momentla jeunesse française!

LE JEUNEHOMME
Je crois que notre mal est le vôtre plutôt;
Car d'où tombe sur vous ce trop pesant manteau?
Enfantà qui d'avance on confisqua la gloire
Prince pâlesi pâle en la cravate noire
De quoi donc êtes-vouspâle?

LE DUC
D'être son fils!

LE JEUNEHOMME
Eh bien! faiblesfiévreuxtourmentés parjadis
Murmurant comme vous : «Que reste-t-il àfaire?«
Nous sommes tous un peu les fils de votre père.

LE DUClui mettant la main sur l'épaule.
Vous êtesceux de ses soldats : c'est aussi beau!
Et ce n'est pas un moinsredoutable fardeau.
Mais cela m'enhardit. Je peux parfois me dire
Ils ne sont que les fils des héros de l'Empire
Ils secontenteront du fils de l'Empereur.

A cemomentla porte de l'appartement de Marie-Louise s'ouvreet lacomtesse Camerata entrefeignant de chercher quelque chose.

LACOMTESSEà voix très haute.
Pardon!L'écharpe?...

Bas.

Chut ! Jevends avec fureur!

LE DUCàmi-voixrapidement.
Merci!

LACOMTESSEde même.
Mais j'aimerais mieux vendre desépées!
C'est vexant de parler la langue despoupées!

LE DUC
Belliqueuseje sais!

LA VOIX DEMARIE-LOUISEdehors.
Cette écharpe?

LACOMTESSEhaussant la voix.
Je la

Cherche!

LE DUClui prenant la mainbas.
Il paraît que dans cettefine main-là
La cravache...

LACOMTESSEde mêmeriant.
J'adore un cheval qui secabre!

LE DUC
Vous faites du fleuretparaît-il?

LACOMTESSE
Et du sabre!

LE DUC
Prête à tout?

LACOMTESSEcriantvers la porte restée entrouverte.
Maisvraiment je la cherche partout!

BasauDuc.

Prêtepour Ton Altesse Impérialeà tout!

LE DUC
Cousinevous avez le coeur d'une lionne!

LACOMTESSE
Et je porte un beau nom.

LE DUC
Lequel?

LACOMTESSE
Napoléone!

LA VOIX DESCARAMPIdehors.
Vous ne la trouvez pas?

LACOMTESSEhaut.
Non!

LA VOIX DEMARIE-LOUISEimpatientée.
Sur le clavecin!

LACOMTESSEvitebass'éloignant du Duc.
Je mesauve! Causez de notre grand dessein!

Poussantun cri comme si elle trouvait l'écharpequ'elle tire de soncorsage où elle l'avait cachée.

Ah! enfin!

LA VOIX DESCARAMPI
Vous l'avez?

LACOMTESSE
Elle était sur la harpe!

Elleentre dans la chambreen disant

Alorsvous comprenezon fronce cette écharpe...

Laporte se ferme.

LE JEUNEHOMMEardemmentau Duc.
Eh bien! acceptez-vous?

LE DUCcalme.
Ce que je comprends mal
C'est ce bonapartismeaigu d'un libéral.

LE JEUNEHOMMEriant.
C'est vrairépublicain...

LE DUC
Vous m'arrivezen somme
Par un détour!

LE JEUNEHOMME
Tout chemin mène au Roi de Rome!
Mon rougequej'ai cru solidement vermeil
A déteint...

LE DUCironique.
Ce fut un déjeuner de soleil.

LE JEUNEHOMME
D'Austerlitz! -- Ouil'histoire à la têtenous monte.
Les batailles qu'on ne fait pluson les raconte;
Etle sang disparaîtla gloire seule luit!
Si bien qu'avec unI majusculeIlc'est Lui!
C'est maintenant qu'il fait ses plusbelles conquêtes
Il n'a plus de soldatsmais il a lespoètes!

LE DUC
Bref?

LE JEUNEHOMME
Bref-- les temps bourgeois... ce dieu qu'on exila...
Vous... votre sort touchant... notre ennui... tout cela...
Jeme suis dit...

LE DUC
Vous vous êtes diten artiste
Que ce serait jolid'être bonapartiste.

LE JEUNEHOMMEdémonté.
Hein? -- Mais... vousacceptez?

LE DUC
Non.

LE JEUNEHOMME
Quoi?

LE DUC
J'écoutais bien
Et vous étiez charmant quandvous parliezmais rien
Ne fut dans votre voix la France toutepure
Il y avait la mode et la littérature!

LE JEUNEHOMMEse désolant.
J'ai maladroitement rempli mamission!
Si la comtesselàpouvait vous parler...

LE DUC
Non!
J'aime dans son regard cette audace qui brille
Maisce n'est pas la Franceelle-- c'est ma famille.
Quand vous merevoudrez... plus tard... une autre fois...
Que votre appel soitfait par une de ces voix
Où l'âme populaireavecrudessetremble!
Maisjeune byronien-- âme qui meressemble! --
Rien ne m'eût décidéce soir;sois sans regret
Carpour être empereurje ne me sens pasprêt!


SCENEXI

LES MEMESLA COMTESSEpuis DIETRICHSTEIN


LACOMTESSEqui sort de chez Marie-Louise et entend ces derniersmotssaisie.
Vouspas prêt?

Elle seretourne etvivementparlant par la porte entre-bâilléeà Marie-Louise et Scarampi invisibles.

C'estcompris!... non! restez!... Je me sauve...
Pour le bal de cesoirla blanchepas la mauve!
Fermant la porte et descendantvers le Duc.
Pas prêt! Que vous faut-il?

LE DUC
Unan de rêve obscur
De travail.

LACOMTESSEfarouche. Viens régner!

LE DUC
Non! mon front n'est pas mûr!

LACOMTESSE
La couronne suffit pour mûrir une tempe!

LE DUCmontrant sa table de travail.
Ouila couronne d'or quitombe d'une lampe!

LE JEUNEHOMME
C'est que l'occasion...

LE DUCseretournantavec hauteur.
Plaît-ill'occasion?
Serait-ce le tailleur qui reparaît?

LACOMTESSE
Mais...

LE DUCfinement.
Non!
J'aurai la conscience à défautde génie
Je vous demande encor trois cents nuitsd'insomnie!

LE JEUNEHOMMEdésespéré.
Mais il vaconfirmer tous les bruitsce refus!

LACOMTESSE
On prétend que jamais avec nous tu ne fus!

LE JEUNEHOMME
Vous êtes Jeune-Franceon vous croit VieilleAutriche.

LACOMTESSE
On dit qu'on affaiblit ton esprit!

LE JEUNEHOMME
Qu'on vous triche
Sur ce qu'on vous apprend!

LACOMTESSE
Et que tu ne sais pas
L'histoire de ton père!...

LE DUCsursautant.
On dit celalà-bas?

LE JEUNEHOMME
Que leur répondrons-nous?

LE DUCviolemment.
Répondez-leur...

A cemoment une porte s'ouvre. Dietrichstein paraît. Le Ducseretournant vers lui très naturellement :

Chercomte?

DIETRICHSTEIN
C'est d'Obenaus.

LE DUC
Pour mon cours d'histoire? -- Qu'il monte.

Dietrichsteinsort. Le Duc montrant au jeune homme et à la comtesse lesvêtements épars.

Mettez leplus de temps possible à tout plier
Et tâchez dansce coin de vous faire oublier!

VoyantDietrichstein rentrer avec d'Obenausà d'Obenaus :

Bonjourmon cher baron.

Négligemmentà la comtesse et au jeune hommeen leur montrant un paravent.

Achevezlà derrière
Vos paquets !...

Ad'Obenaus.

Montailleur...

D'OBENAUS
Ah!

LE DUC
Etla couturière
De la duchesse...

D'OBENAUS
Ah! ah!

LE DUC
Vous gênent-ils?

D'OBENAUSqui s'est assis derrière la table avec Dietrichstein.
Nonnon.


SCENEXII

LE DUC DIETRICHSTEIND'OBENAUSetderrièrele paraventLA COMTESSE et le JEUNE HOMMEquitout en refaisantsilencieusement leurs paquetsécoutent.


LEDUCs'asseyant en face des professeurs.
Messieursjesuis à vous. Je taille mon crayon
Pour noter quelque dateou bien quelque pensée.

D'OBENAUS
Reprenons la leçon où nous l'avons laissée.
Nous étions en mil huit cent cinq.

LE DUCtaillant son crayon.
Parfaitement.

D'OBENAUS
Doncen mil huit cent six...

LE DUC
Aucun événement
N'avait marqué l'annéealors?

D'OBENAUS
Hein? quelle année?

LE DUCsoufflant la poudre de mine de plomb tombée sur son papier.
Mil huit cent cinq.

D'OBENAUS
Pardon... J'ai cru... La Destinée
Fut cruelle au bondroit. Sur ces heures de deuil
Nous ne jetterons donc qu'unrapide coup d'oeil.

Selançant vite dans une grande phrase.

Quand lepenseur s'élève aux sommets de l'Histoire...

LE DUC
Doncen mil huit cent cinqMonsieurrien de notoire?

D'OBENAUS
Un grand faitMonseigneurque j'allais oublier
Larestauration du vieux calendrier.
-- Un peu plus tardayantprovoqué l'Angleterre
L'Espagne...

LE DUCdoucement.
Et l'EmpereurMonsieur?

D'OBENAUS
Lequel?

LE DUC
Mon père.

D'OBENAUSévasif
Il...

LE DUC
Iln'avait donc pas quitté Boulogne?

D'OBENAUS
Oh! Si!

LE DUC
Oùdonc était-il?

D'OBENAUS
Mais... justement... par ici.

LE DUCl'air étonné.
Tiens!

DIETRICHSTEINvivement.
Il s'intéressait beaucoup à laBavière...

D'OBENAUSvoulant continuer.
Au traité de Presbourgle voeude votre père
Fut en cela conforme à celui desHabsbourg...

LE DUC
Qu'est-ce que c'est que çale traité de Presbourg?

D'OBENAUSdoctoralement vague.
C'est l'accordMonseigneurparlequel se termine
Toute une période...

LE DUC
Ah!
Regardant son crayon.

J'ai casséma mine!

D'OBENAUS
En l'an mil huit cent sept...

LE DUC
Déjà?

Il aretaillé tranquillement son crayon. Làça vabien.

-- Quelledrôle d'époque!... il ne se passe rien.

D'OBENAUS
SiMonseigneur! Prenons la maison de Bragance
Le roi...

LE DUCdeplus en plus doux.
Mais l'EmpereurMonsieur?

D'OBENAUS
Lequel?

LE DUC
DeFrance.

D'OBENAUS
Rien de très important jusqu'en mil huit cent huit;
Signalons en passant le traité de Tilsitt...

LE DUCingénument.
Mais on ne faisait donc que destraités?

D'OBENAUSvoulant continuer.
L'Europe...

LE DUC
Ah! ouivous résumez!

D'OBENAUS
Oh! je ne développe
Que lorsque...

LE DUC
Ily eut donc autre chose?

D'OBENAUS
Mais...

LE DUC
Quoi?

D'OBENAUS
Je...

LE DUC
Quoi? Qu'arriva-t-il d'autre? dites-le-moi!

D'OBENAUSbalbutiant.
Mais je... je ne sais pas... Votre Altesseveut rire...

LE DUC
Vous ne le savez pas? Moije vais vous le dire.

Il selève.

Le sixoctobre mil huit cent cinq...

DIETRICHSTEINet D'OBENAUSse levant.
Hein? Comment?

LE DUC
Quand nul ne s'attendait à le voirau moment
Oùregardant planer un aigle prêt à fondre
Vienne serassurait en disant : «C'est sur Londres!...«
Ayantquitté Strasbourgfranchi le Rhin à Kehl
L'Empereur...

D'OBENAUS
L'Empereur?...

LE DUC
Etvous savez lequel!
Gagne le Wurtembergle grand-duché deBade...

DIETRICHSTEINépouvanté.
Ah! mon Dieu!

LE DUC
Fait donner à l'Autriche une aubade
De clairons parMuratetpar Soultde tambour;
Laisse ses maréchaux àWertingenAugsbourg
Remporter deux ou trois victoires-- leshors-d'oeuvre!...

D'OBENAUS
MaisMonseigneur...

LE DUC
Poursuit l'admirable manoeuvre
Arrive devant Ulm sans s'êtredébotté
Ordonne qu'Elchingen par Ney soit emporté
Rédige un bulletin joyeuxterrible et sobre
Faitpréparer l'assaut... etle dix-sept octobre
On voit sedésarmer aux pieds de ce héros
Vingt-sept milleAutrichiens et dix-huit généraux!
-- Et l'Empereurrepart!

DIETRICHSTEIN
Monseigneur!

LE DUCd'une voix de plus en plus forte.
En novembre
Il està Vienneil couche à Schoenbrünndans ma chambre

D'OBENAUS
Mais...

LE DUC
Ilsuit l'ennemisent qu'il l'a dans la main;
Un soiril dit aucamp : «Demain!« Le lendemain
Il dit en galopant surle front de bandière
«Soldatsil faut finir par uncoup de tonnerre!«
Il vatachant de gris l'état-majorvermeil;
L'armée est une mer; il attend le soleil;
Ille voit se lever du haut d'un promontoire;
Etd'un sourireilmet ce soleil dans l'Histoire!

D'OBENAUSregardant Dietrichstein avec désespoir.
Dietrichstein!

LE DUC
Etvoilà!

DIETRICHSTEINconsterné.
D'Obenaus!

LE DUCallant et venantavec une fièvre croissante.
Laterreur!
La mort! Deux empereurs battus par l'Empereur!
Vingtmille prisonniers!

D'OBENAUSle suivant.
Mais je vous en supplie!

DIETRICHSTEINde même.
Songez que si quelqu'un!...

LE DUC
Lacampagne finie!
Des cadavres flottant sur les glaçons d'unlac!
Mon grand-père venant voir mon père aubivouac!

DIETRICHSTEIN
Monseigneur!

LE DUCscandant implacablement.
Au bi-vouac!

D'OBENAUS
Voulez-vous bien vous taire!

LE DUC
Etmon père accordant la paix à mon grand-père!

DIETRICHSTEIN
Si quelqu'un entendait...

LE DUC
Etpuisles drapeaux pris
Distribués! -- Huit à laville de Paris!

Lacomtesse et le jeune homme sont peu à peu sortis de derrièrele paraventpâles et frémissants. Leurs paquetsrefaitsils essayent sur la pointe du piedde gagner la portetout en écoutant le Duc. Maisdans leur émotionlesboîtes et les cartonsleur échappant des mainss'écroulent avec fracas.

D'OBENAUSse retournant et les apercevant.
Oh!

LE DUCcontinuant.
Cinquante au Sénat!

D'OBENAUS
Cet homme et cette femme!...

DIETRICHSTEINse précipitant vers eux.
Voulez-vous vous sauver!

LE DUCd'une voix éclatante.
Cinquante àNotre-Dame!

D'OBENAUS
Ah! mon Dieu!

LE DUChors de luiavec un geste qui distribue des milliers
d'étendards.

Des drapeaux!

DIETRICHSTEINbousculant la comtesse et le jeune hommequi ramassent leurspaquets
Vos robesvos chapeaux!

Il lespousse dehors.

Plus vite!Allez-vous-en!

LE DUCtombant épuisé sur un fauteuil

Desdrapeaux! des drapeaux!

Lacomtesse et le jeune homme sont sortis.

DIETRICHSTEIN
Ils étaient encor là!

LE DUCdans une quinte de toux.
Des drapeaux!

DIETRICHSTEIN
Quelle affaire!

Monseigneur...

LE DUC
Jeme tais.

DIETRICHSTEIN
C'est bien tard pour se taire.

Que diraMetternich?... Ces gens dans ce salon!...

LE DUCessuyant son front en sueur.
D'ailleurs pour aujourd'huije n'en sais pas plus long.

Iltousse encore.

Monsieurle professeur...

DIETRICHSTEINlui versant un verre d'eau.
Vous toussez?... Viteàboire!

LE DUCaprès avoir bu une gorgée.
N'est-ce pas quej'ai fait des progrès en histoire?

DIETRICHSTEIN
Nul livre n'est entrépourtantje le sais bien!

D'OBENAUS
Quand Metternich saura...

LE DUCfroidement.
Vous ne lui direz rien.

Il s'enprendrait à vousd'ailleurs.

DIETRICHSTEINbas à d'Obenaus.
Mieux vaut nous taire.
Etfaireauprès du princeintervenir sa mère.

Ilfrappe à la porte de Marie-Louise.

Laduchesse?

SCARAMPIparaissant.
Elle est prête. Entrez.

Dietrichsteinentre chez Marie-Louise. La nuit commence à venir. Undomestique vient poser une lampe sur la table du Duc.

LE DUCàd'Obenaus.
Il est fini
J'espèrevotre cours adusum delphini?...

D'OBENAUSles bras au ciel.
Comment avez-vous su?... Je ne peux pascomprendre!


SCENEXIII

LE DUCMARIE-LOUISE


MARIE-LOUISEentranttrès agitéedans une superbe toilette deballe manteau sur les épaules. D'Obenaus et Dietrichsteins'éclipsent.
Ah! mon Dieu! Qu'est-ce encor? Quevient-on de m'apprendre?
Vous allez m'expliquer...

LE DUClui montrantpar la fenêtre ouvertele crépuscule.
Ma mèreregardez!
L'heure est belle de calme etd'oiseaux attardés.
Oh! comme avec douceur le soir perd sadorure!
Les arbres...

MARIE-LOUISEs'arrêtantétonnée.
Commenttoitucomprends la nature?

LE DUC
Peut-être.

MARIE-LOUISEvoulant revenir à sa sévérité.
Vousallez m'expliquer!...

LE DUC
Respirez
Ma mèrece parfum! Tous les bois sontentrés
Avec luidans la chambre...

MARIE-LOUISEse fâchant.
Expliquez-moivous dis-je!

LE DUCcontinuantavec douceur.
Chaque bouffée apporteune brancheetprodige
Bien plus beau que celui dont Macbeths'effarait
Ce n'est plus seulementma mèrela forêt
Qui marchela forêt qui marche comme folle
Ce parfumdans le soirc'est la forêt qui vole.

MARIE-LOUISEle regardant avec stupeur.
Commenttoimaintenantpoétique?

LE DUC
Ilparaît.
On entend la musique lointaine d'un bal.
Ecoutez!... une valse!... et banaleon dirait!
Mais elle s'ennoblit envoyageant... Peut-être
Qu'en traversant ces bois quefréquenta le Maître
Autour d'une fougère ouprès d'un cyclamen
Elle aura rencontré l'âmede Beethoven!

MARIE-LOUISEqui n'en croit pas ses oreilles.
Quoi! la musique aussi?

LE DUC
Quand je veux. Maisma mère
Je ne veux pas. Je haisles sons et leur mystère;
Et devant un beau soir je sensavec effroi
Quelque chose de blond qui s'attendrit en moi.

MARIE-LOUISE
Ce quelque chose en toimon enfantc'est moi-même!

LE DUC
Jene l'aurais pas dit.

MARIE-LOUISE
Tu le hais?

LE DUC
Jevous aime.

MARIE-LOUISEavec humeur.
Alors... songe un peu plus au tort que tu mefais!
Mon père et Metternich pour nous furent parfaits!
Ainsiquand le décret devait te faire comte
J'ai dit: «Non! Comtenon! Au moins duc! Ducça compte!«
Tu es duc de Reichstadt.

LE DUCrécitant.

Seigneurde Gross-Bohen
BuchtieradTirnovanSchwabenKron-Pornitz...chen

Ilaffecte de prononcer difficilementcomme un Français.

Si jeprononce malpardon!

MARIE-LOUISEavec humeur.
Encore était-ce
Malaisé derégler le rang de Votre Altesse
D'êtredans undécretcourtoisprudentexact.
Rappelez-vous combiences gens ont eu de tact!
Tout s'est passé de la façonla plus légère
On n'a pas prononcé le nom devotre père.

LE DUC
Pourquoi n'a-t-on pas mis : né de père inconnu?

MARIE-LOUISE
Tu peux être le prince -- avec ton revenu --
Le plusaimable de l'Autriche -- et le plus riche!

LE DUC
Leplus riche...

MARIE-LOUISE
Et le plus aimable..

LE DUC
Del'Autriche!

MARIE-LOUISE
Goûtez votre bonheur!

LE DUC
J'en exprime les sucs!

MARIE-LOUISE
Vous êtesle premier après les archiducs!
Et vous épouserezun jour quelque princesse
Ou quelque archiduchesseou bienquelque...

LE DUCd'une voix tout à coup profonde.
Sans cesse
Jerevoistel qu'enfant je l'entrevis un jour
Son petit trôneau dossier rond comme un tambour
Etd'un or qu'a rendu plusdivin Sainte-Hélene
Au milieu du dossierpetite etsimplel'N
-- La lettre qui dit : «Non!« au temps!

MARIE-LOUISEinterdite.
Mais...

LE DUCfarouchement.
Je revois
L'N dont il marquait àl'épaule les rois!

MARIE-LOUISEse redressant.
Les rois dont vous avez du sang par votremère!

LE DUC
Jen'en ai pas besoin de leur sang! Pourquoi faire?

MARIE-LOUISE
Ce fameux héritage?...

LE DUC
Ilme semble mesquin!

MARIE-LOUISEindignée.
Quoi! vous n'êtes pas fier du sangde Charles-Quint?

LE DUC
Non! car d'autres que moi le portent dans leurs veines;
Maislorsque je me dis que j'ai làdans les miennes
Celuid'un lieutenant qui de Corse venait...
Je pleure en regardant lebleu de mon poignet!

MARIE-LOUISE
Franz!

LE DUCs'exaltant de plus en plus.
A ce jeune sang le vieux nepeut que nuire.
Si j'ai du sang des roisil faut qu'on me letire!

MARIE-LOUISE
Taisez-vous!

LE DUC
Etd'ailleursque dis-je?... Si j'en eus
Je suis sûr quedepuis longtemps je n'en ai plus!
Les deux sangs ont en moi dûse battreet le vôtre
Auracomme toujoursétéchassé par l'autre!

MARIE-LOUISEhors d'elle.
Tais-toiduc de Reichstadt!

LE DUCricanant.
OuiMetternichce fat
Croit avoir sur mavie écrit «Duc de Reichstadt!«
Mais haussez ausoleil la page diaphane
Le mot «Napoléon« estdans le filigrane!

MARIE-LOUISEreculant épouvantée.
Mon fils!

LE DUCmarchant sur elle.
Duc de Reichstadtavez-vous dit? Nonnon
Et savez-vous quel est mon véritable nom?
C'estcelui qu'au Prater la foule qui s'écarte
Murmure autour demoi : «Le petit Bonaparte!«

Il l'asaisie par les poignetset il la secoue.

Je suisson fils! rien que son fils!

MARIE-LOUISE
Tu me fais mal!

LE DUClui lâchant les poignetset la serrant dans ses bras.
Ah!ma mère! pardonma mère...
Avec la plus tendre etla plus douloureuse pitié.
Allez au bal!

Onentend l'orchestreau loinjouer légèrement.

Oubliez ce que j'ai dit là! C'est du délire!
Vous n'avez pas besoin même de le redire
Ma mèreà Metternich...

MARIE-LOUISEdéjà un peu rassurée.
Nonje n'aipas besoin?...

LE DUC
Lavalse avec douceur vient de reprendre au loin...
Non! ne luidites rien. Et cela vous évite
Des ennuis. Oubliez! Vousoubliez si vite!

MARIE-LOUISE
Mais je...

LE DUClui parlant comme à une enfant
et la poussantinsensiblement vers la porte.
Pensez à Parme! au palais deSala
A votre vie heureuse! Est-ce que ce front-là
Estfait pour qu'il y passe une ombre d'aile noire?
-- Ah! je vousaime plus que vous n'osez le croire! --
Et ne vous occupez derien! pas mêmeô dieux!
D'être fidèle!Allezje le serai pour deux!
Souffrez que vers ce baltendrementje vous pousse.
Bonsoir. Ne mouillez pas vos souliersdans la mousse.

Il labaise au front.

Voicipardes baisersles soucis enlevés
-- Et vous êtescoiffée à ravir!

MARIE-LOUISEvivement.
Vous trouvez?

LE DUC
Lavoiture est en bas. Il fait beau. L'ombre est claire.
Bonsoirmaman. Amusez-vous!

Marie-Louisesort. Il descend en chancelant et tombant assis devant sa tablelatête dans ses mains.

Ma pauvremère!

Changeantde ton et attirant à lui des livres et des papierssous lalampe.

Travaillons!

Onentend le roulement d'une voiture qui s'éloigne. La porte dufond
se rouvre mystérieusement et l'on aperçoitGentz introduisant une femme emmitouflée.


SCENEXIV

LE DUCpuis FANNY ELSSLER et GENTZ un instant. _


GENTZà mi-voixaprès avoir écouté. Lavoiture est loin.
Il appelle le Duc. Prince!

LE DUCseretournant et apercevant la femme.
Fanny!

FANNYELSSLERrejetant le manteau qu'elle a jeté hâtivementsur son costume de théâtre apparaîtsplendide etroseen danseuseet dressée sur les pointesouvrant lesbras.
Franz!

GENTZàparten se retirant.
Tout rêve d'Empire est pourl'instant banni!

FANNYdans les bras du Duc.
Franz!

GENTZsortant.
C'est parfait!

FANNYamoureusement.
Mon Franz!

Laporte s'est refermée sur Gentz. Fanny s'éloignevivement du Duc etrespectueusementaprès une révérence:

Monseigneur

LE DUCs'assurant du départ de Gentz.
Parti

AFanny.

Vite!

FANNYd'un bond léger de danseusetombantaprès unepirouetteassise sur la table de travail du prince.
J'en aibeaucoup appris pour aujourd'hui.

LE DUCs'asseyant devant la tableet avec impatience.
La suite!

FANNYpose sa main sur les cheveux du Ducet lentementfronçantses jolis sourcils pour se rappeler les choses difficilesellecommencedu ton de quelqu'un qui continue un récit.
Alorspendant que Neytoute la nuitmarchait
Les générauxGazan...

LE DUCrépétant passionnémentpour se graver cesnoms dans l'âme.
Gazan!

FANNY
Suchet...

LE DUC
Suchet!

FANNY
Faisaient remplirpar leurs canonschaque intervalle
Et dèsle petit jourla garde impériale...

Lerideau tombe.



DEUXIEMEACTE

LES AILES QUI BATTENT


Unan aprèsau palais de Schoenbrünn.
Le Salon desLaques.
Tous les murs sont couverts de laques anciens dont lesluisants panneaux noirs illustrés de petits paysagesdekiosquesd'oiseaux et de menus personnages d'ors'encadrent de boissculptés et dorésd'un lourd et somptueux rococoallemand. La corniche du plafond est faite de petits morceaux delaque. Les portes sont en laque-- et les trumeaux se composent d'unmorceau de laque plus précieux. Au fondentre deux panneauxde laqueune haute fenêtre à profonde embrasure delaque. Ouverteelle laisse voir son balcon qui découpesurla clarté du parcl'aigle noir à deux têtesenfer forgé.
On voit largement le parc de Schoenbrünn: Entre les deux murailles de feuillage taillé oùs'enchâssent des statuess'étalent les dessins fleurisdu jardin à la française; et lointout au bout desparterresplus loin que le groupe de marbre de la pièced'eauau sommet d'une éminence gazonnéesilhouettantsur le bleu ses arcades blanchesla Gloriette monte dans leciel.
Deux portes à droite; deux portes àgauche. Entre les portesdeux lourdes consoles se faisant vis-à-vis.Etau- dessus des consolesdans des boiseries dorées quesurmonte la couronne impérialedeux orgueilleux portraitsd'ancêtres autrichiens. Cette pièce sert de salon àl'appartement qu'habite le Duc de Reichstadt dans une aile duchâteau. Les deux portes de gauche ouvrent sur sa chambrequiest celle-là même où Napoléon 1er couchalorsque -- deux fois -- il habita Schoenbrünn. Les deux portesde droite ouvrent sur l'enfilade des salons que l'on traverselorsqu'on vient du dehors. Le prince s'est installé làpour travailler : grande table couverte de livresde papiers et deplans; une immense carte de l'Europe à moitié déroulée.Autour de la tableplusieurs fauteuils empruntés à laGobelinzimmer voisinemédiocres bois dorésrecouverts d'admirables
tapisseries.

Au premier planà gaucheun peu en biaisune psyché dont on ne voitque le dos de laque noire.
Sur la console de gauchepieusement rangés : un bonnet de grenadier françaisdes épaulettes rougesun sabreune giberneetc.etappuyéau murcontre la consoleun vieux fusil à bandoulièreblanchela
baïonnette au canon. Sur l'autre consolerien.

Dans un coinsur un meubleune énorme boîte.Un peu partoutdes livresdes armes de luxedes cravachesdesfouets de chasseetc. Au lever du rideauune dizaine de domestiquessont rangés sur une
seule ligne devant le comte deSedlinsky. Il les interroge. Un huissier est debout près delui.


SCENEI

SEDLINSKYLES LAQUAISL'HUISSIER


SEDLINSKYassis dans un fauteuil.
C'est tout?

PREMIERLAQUAIS
C'est tout.

SEDLINSKY
Rien d'anormal?

DEUXIEMELAQUAIS
Rien d'anormal.

TROISIEMELAQUAIS
Il mange à peine.

QUATRIEMELAQUAIS
Il lit beaucoup.

CINQUIEMELAQUAIS
Il dort très mal.

SEDLINSKYà l'huissier.
Es-tu sûr des valets de chambrede service?

L'HUISSIER
Oh! ces messieursMonsieur le préfet de police
Sonttous des policiers de carrière.

SEDLINSKY
Merci.
Il se lève pour sortir.

Mais j'aipeur que le duc ne me surprenne ici.

PREMIERLAQUAIS
Non. Le duc est sorti.

DEUXIEMELAQUAIS
Comme à son ordinaire.

TROISIEMELAQUAIS
En uniforme.

QUATRIEMELAQUAIS
Avec sa maison militaire.

L'HUISSIER
On doit manoeuvrer.

SEDLINSKY
Donc... du flairdu tact. -- Enfin
Surveillez-le sans qu'ils'en doute.

L'HUISSIERsouriant.
Je suis fin.

SEDLINSKY
Pas de zèle. Quand on fait du zèleje tremble.
Surtoutn'écoutez pas aux portes tous ensemble.

L'HUISSIER
C'est un soin dont je n'ai chargé qu'un seul agent.

SEDLINSKY
Lequel?

L'HUISSIER
Le Piémontais.

SEDLINSKY
Ouitrès intelligent.

L'HUISSIER
C'est lui que chaque soir je mets dans cette pièce
Sitôtque dans sa chambre a passé Son Altesse.
Il désigneà gauchela porte de la chambre du Duc.

SEDLINSKY
Il est là?

L'HUISSIER
Non. La nuit ne pouvant fermer l'oeil
Le jourquand le ducsortil dort dans un fauteuil.
Il sera là sitôt leduc rentré.

SEDLINSKY
Qu'il veille!

L'HUISSIER
C'est compris.

SEDLINSKYjetant un regard sur la table.
Les papiers?

L'HUISSIERsouriant.
Explorés.

SEDLINSKYse penchant pour regarder sous la table.
La corbeille?

Ils'agenouille vivement en voyant des petits bouts de papier sur letapisautour de la corbeille.

Desmorceaux?...

Ilcherche à les réunir.

C'estpeut-être une lettre... De qui?

Entraînépar la curiosité professionnelleil est tout à faitsous la tableramassantcherchant à lire. A ce moment uneporteà droites'ouvreet le Duc entresuivi de sa maisonmilitaire: général Hartmanncapitaine
Forestietc. Les laquais se rangent précipitamment. Le Duc est enuniforme : l'habit blanc boutonné à collet vertlespattes d'ours en argent sur les manchesun grand manteau blanc surles épaules. Bicorne noir au retroussis duquel est piquéeune verte feuille de chêne. Sur la poitrineles deux plaquesde Marie-Thérèse et de Saint-Etienne. Se mêlantau ceinturon du sabrela ceinture de soiejaune et noireàgros glands.
Bottes.


SCENEII

LE DUCSEDLINSKYL'ARCHIDUCHESSELE DOCTEUR
FORESTIDIETRICHSTEIN


LEDUCtrès naturellementen jetant un coup d'oeil sur lesdeux jambes quiseulessortent de sous la table.

Tiens!comment allez-vousmonsieur de Sedlinsky?

SEDLINSKYapparaissant stupéfiaità quatre pattes.
Altesse!...

LE DUC
Unaccident. Excusez-moi. Je rentre.

SEDLINSKYdebout.
Vous m'avez reconnumais j'étais..

LE DUC
Aplat ventre.
Je vous ai reconnu tout de suite.

Il voitl'archiduchesse qui entre vivement. Elle est en costume de jardin :grand chapeau de paille; sous le brasun album somptueusement reliéqu'elle pose sur la table avec son ombrelle. Elle a l'air inquiet. LeDucen la voyant entrerénervé:

Allonsbien!
On vous a dérangée...

L'ARCHIDUCHESSE
On m'a dit...

LE DUC
Cen'est rien!

L'ARCHIDUCHESSElui prenant la main.
Cependant...

LE DUCvoyant Dietrichstein qui entre aussirapidementl'air préoccupéamenant le docteur Malfatti.

Ledocteur!... je ne suis pas malade!

Al'archiduchesse.

Rien. Unétouffement. J'ai quitté la parade:
J'ai trop criévoilà!

Audocteurquipendant qu'il parlelui tâte le pouls.

Docteurvous m'ennuyez!

ASedlinskyqui profite de l'émotion généralepour gagner la porte.

C'est trèsgentil à vousde ranger mes papiers.
Vous me gâtez.Déjà vous m'aviez par tendresse
Donné tousvos amis pour laquais.

SEDLINSKYinterdit.
Votre Altesse Se figure?...

LE DUCnonchalamment.
Et vraiment j'en serais trèsheureux
Si le service était un peu mieux fait par eux.
Mais on m'habille malma cravate remonte.
Enfinje vousferai remarquermon cher comte
-- Puisque c'est vous ici queregardent ces soins--
Que depuis quelques jours mes bottesbrillent moins.

Ils'est assisse dégantantaprès avoir donné sonsabre et son chapeau à son ordonnance qui les emporte. Unlaquais a posé un plateau de rafraîchissements sur latable.

L'ARCHIDUCHESSEvoulant servir le Duc.
Franz...

LE DUCàSedlinsky qui de nouveau gagnait la porte.
Vous ne prenezrien?

SEDLINSKY
J'ai pris...

LE DOCTEUR
Une couleuvre.

LE DUCàun des officiers de sa maison.
Aux ordresForesti!

LECAPITAINE FORESTIs'avançant et saluant.
Moncolonel?

LE DUC
Manoeuvre
Après-demain. Qu'on soit aux premiers feuxdu ciel
A Grosshofen. Compris? Va!

FORESTI
Bienmon colonel.

LE DUCaux autres officiers.
Vous pouvez me laisserMessieurs.Je vous salue.

Lamaison militaire se retire. Sedlinsky va pour sortir avec lesofficiers. Le Duc le rappelle.

Mon chercomte?...

Sedlinskyrevient. Le Duc lui tend du bout des doigts une lettre qu'il tire deson frac.

Une encorque vous n'avez pas lue!

Sedlinskyremetd'un air piquéla lettre sur la tableet sort.

DIETRICHSTEINau duc.
Je vous trouveavec luid'une sévérité!

L'ARCHIDUCHESSEà Dietrichstein.
Le duc n'a-t-il donc pas toute saliberté?

DIETRICHSTEIN
Oh! le prince n'est pas prisonniermais ...

LE DUC
J'admire
Ce mais ! Sentez-vous tout ce que ce maisveut dire?
Mon Dieuje ne suis pas prisonniermais ...Voilà.
Mais ... Pas prisonniermais ...C'est le terme. C'est la
Formule. Prisonnier?... Oh! pas uneseconde!
Mais ... il y a toujours autour de moi du monde.
Prisonnier!... croyez bien que je ne le suis pas!
Mais ...s'il me plaît risquerau fond du parcun pas
Il fleurittout de suite un oeil sous chaque feuille.
Je ne suis certes pasprisonniermais ... qu'on veuille
Me parler privémentsur le bois de l'huis
Pousse ce champignon : l'oreille! -- Je nesuis
Vraiment pas prisonniermais ... qu'à chevalje sorte
Je sens le doux honneur d'une invisible escorte.
Jene suis pas le moins du monde prisonnier!
Mais ... je suisle second à lire mon courrier.
Pas prisonnier du tout!mais ... chaque nuit on place
A ma porte un laquais--

Montrantun grand gaillard grisonnant qui est venu reprendre le plateauettraverse le salon pour l'emporter.

tenezcelui qui passe!
Moile duc de Reichstadtun prisonnier?...Jamais!
Un prisonnier!... Je suis un pas-prisonnier-mais.

DIETRICHSTEINun peu pincé.
J'approuve une gaieté... bienrare.

LE DUC
Rarissime!

DIETRICHSTEINsaluant pour prendre congé.
Votre Altesse...

LE DUCgravement.
Sérénissime.

DIETRICHSTEIN
Hein?

LE DUC
Ré-nis-sime!
On m'a donné ce titreil m'estparticulier
Tâchez une autre fois de ne pas l'oublier!

DIETRICHSTEINsaluant le Duc.
Je vous laisse...

Ilsort.


SCENEIII

LE DUCL'ARCHIDUCHESSE


LEDUCà l'archiduchesseamèrement.
Sérénissime...hein? Admirable!

Il sejette dans un fauteuilet remarquant l'album qu'elle a repris sur latable :

Queportez-vous?

L'ARCHIDUCHESSE
L'herbier de l'Empereur.

LE DUC
Ah! diable!
L'herbier de mon grand-père!

Il lelui prend et l'ouvre sur ses genoux.

L'ARCHIDUCHESSE
Il me l'ace matin
PrêtéFranz!

LE DUCregardant l'herbier.
Il est beau.

L'ARCHIDUCHESSElui montrant une page.
Toi qui sais le latin
Quel estce monstre sec et noir?

LE DUC
C'est une rose.

L'ARCHIDUCHESSE
Franzdepuis quelque tempsvous avez quelque chose.

LE DUClisant.
Bengalensis.

L'ARCHIDUCHESSE
Ah! oui!... du Bengale!

LE DUClafélicitant.
Très bien.

L'ARCHIDUCHESSE
Je vous trouve nerveux... Qu'avez-vous?

LE DUC
Jen'ai rien.

L'ARCHIDUCHESSE
Si! je sais! Votre ami Prokeschl'enthousiaste
Confidentd'un espoir que l'on trouve trop vaste
Ils l'ont envoyéloin.

LE DUC
Mais en revancheils m'ont
Procuré pour ami lemaréchal Marmont
Quiméprisé là-basvoyage... pour se faire
Complimenter ici d'avoir trahi mon père.

L'ARCHIDUCHESSE
Chut!

LE DUC
Etcet homme-là cherche en l'esprit du fils
A jeter sur lepère...

Avec unmouvement violent.
Oh! je...

Seréprimant immédiatementil regarde l'herbieret diten souriant.
Volubilis.

L'ARCHIDUCHESSE
Si je t'arrache une promesseTon Altesse
Est-elle résolueà tenir sa promesse?

LE DUClui baisant la main.
Ce que tu fus pour moi de tout tempsm'y résout.

L'ARCHIDUCHESSE
Puisje t'ai fait un beau cadeau... pour le quinze août?

LE DUCselevantet désignant les objets posés sur la consoleàgauche.
Ces souvenirsrepris par vous dans un trophée
De l'archiduc.

Il lestouchel'un après l'autre.
Briquet! -- Bonnet dontfut coiffée
La Garde!... -- Vieux fusil!...

Mouvementd'effroi de l'archiduchesse.

Non! iln'est pas chargé!
Et surtout...

L'ARCHIDUCHESSEvivement.
Chut!

LE DUC
Surtoutcette chose que j'ai...

Mystérieusement.

Je l'aicachée...

L'ARCHIDUCHESSEsouriant.
Où doncbandit?

LE DUCmontrant sa chambre.
Dans mon repaire.

L'ARCHIDUCHESSE._(C'est elle quimaintenant assisefeuillette
l'herbier.)
Ehbien! doncpromets-moi... -- Tu connais ton grand-père
Sadouceur...

LE DUCramassant un papier tombé de l'herbier.
Qu'est-cedonc qui s'envole?... Un papier?

Il lit:

Si lesétudiants s'obstinent à crier
Que dans desrégimentstouson les incorpore.

Al'archiduchesse.

Vousdisiez : sa douceur?...

L'ARCHIDUCHESSEfeuilletant l'herbier.
Ouil'empereur t'adore.
Sabonté...

LE DUCramassant un autre papier qui est tombé de l'herbier.

Qu'est-ceencor?...
Il lit.

Puisqu'ons'est révolté
Ordre à nos cuirassiers decharger...

Al'archiduchesse.

Sabonté?...

L'ARCHIDUCHESSEnerveusement.
Il ne peut pas aimer l'esprit nouveauletrouble!
Mais c'est un excellent vieil homme.

LE DUC
Ouic'est vrai : double!

Refermantl'herbier.

Fleurettesd'où pourtantsentencesvous tombiez
Le bon empereurFranz ressemble à ses herbiers!
D'ailleurs on l'aime!...Il sait se rendre populaire.
Je l'aime bien.

L'ARCHIDUCHESSE
Il peutpour ta causetout faire!

LE DUC
Ah! s'il voulait!...

L'ARCHIDUCHESSE
Promets de ne t'enfuir jamais
Qu'après avoir tentéprès de lui...

LE DUClui tendant la main.
Je promets.

L'ARCHIDUCHESSEaprès avoir topérespirantcomme rassurée.
Çac'est gentil!

Etgaiement.

Il fautque je te récompense!

LE DUCsouriant.
Vousma tante?

L'ARCHIDUCHESSE
Ah! on a sa petite influence!
Cet étonnant Prokeschdont on vous a privé...
J'ai tant dit!... J'ai tantfait!... Bref-- il est arrivé!

Ellefrappe trois fois le parquet de son ombrelle. La porte s'ouvre.Prokesch paraît.

LE DUCcourant vers Prokesch.
Vous! -- Enfin!...

L'archiduchesses'esquive discrètement pendant que les deux amis
s'étreignent.


SCENEIV

LE DUCPROKESCH


PROKESCHà mi-voixregardant autour de lui avec méfiance.

Chut! onpeut écouter!

LE DUCtranquillementà voix haute.
On écoute.
Mais on ne redit rienjamais.

PROKESCH
Quoi?

LE DUC
Dans le doute
J'ai proférépour voirdesmots séditieux:
On n'a rien répétéjamais.

PROKESCH
C'est curieux!

LE DUC
Jecrois que l'écouteur que la police paye
Lui vole sonargent et qu'il est dur d'oreille.

PROKESCHvivement.
Et la Comtesse? Rien de nouveau?

LE DUC
Rien!

PROKESCH
Oh!

LE DUCavec désespoir.
Rien!
Elle m'oublie!... oubienon l'a surprise!... ou bien...
-- Oh! l'an passén'avoir pas fuiquelle folie!
Non! j'ai bien fait... je suisplus prêt! -- mais on m'oublie!

PROKESCH
Chut!...

Ilregarde autour de lui.

Voustravaillez là? C'est charmant!

LE DUC
C'est chinois.
-- Oh! ces oiseaux dorés! oh! cesmagots sournois
Tapissant tout le mur de sourires àclaques!
Ils me logent icidans le Salon des Laques
Pourque sur le fond noir de ce sombre décor
Mon uniforme blancressorte mieux encor!

PROKESCH
Prince!

LE DUCallant et venantavec agitation.
Ils ont composéde sots mon entourage!

PROKESCH
Que faites-vous icidepuis six mois?

LE DUC
Jerage.

PROKESCHremonté vers le balcon.
Je ne connaissais pasSchoenbrünn.

LE DUC
C'est un tombeau!

PROKESCHregardant.
La Glorietteau fondsur le cielc'est trèsbeau!

LE DUC
Ouipendant que mon coeur de gloire s'inquiète
J'aice diminutiflà-bas: la Gloriette!

PROKESCHredescendant.
Vous avez tout le parc pour monter àcheval.

LE DUC
Leparc est trop petit!

PROKESCH
Vous avez tout le val!

LE DUC
Leval est trop petit pour que l'on y galope!

PROKESCH
Et que vous faut-il donc pour galoper?

LE DUC
L'Europe!

PROKESCHvoulant le calmer.
Chut!

LE DUC
Etquand je relève un front éclaboussé
Degloire par mon livreet lorsque du passé
Je ressorséblouiquand je ferme Plutarque
Quand je sauteôCésaren pleurantde ta barque
Quand je quitte monpèreAlexandreAnnibal...

UNLAQUAISparaissant à une porte de gauche.
Quelhabit Monseigneur mettra-t-il pour le bal?

LE DUCàProkesch.
Voilà!

Aulaquaisviolemment.

Je ne sorspas!

Lelaquais disparaît.

PROKESCHqui feuillette des livressur la table.
On vous laissetout lire?...

LE DUC
Tout! Il est loin le temps où Fannypour m'instruire
Apprenait des récits par coeur! Plus tardj'obtins
Quequelqu'un me passât des livres clandestins.

PROKESCHsouriant.
La bonne archiduchesse?

LE DUC
Oui. Chaque jourun livre.
Dans ma chambrele soirjelisais : j'étais ivre.
Et puisquand j'avais lupourcacher le délit
Je lançais le volume en haut duciel-de-lit!
Les livres s'entassaient dans ce creux d'ombrenoire
Si bien que je dormais sous un dôme d'Histoire
Etle jourtout cela restait tranquillemais
Tout cela s'éveillaitdès que je m'endormais;
De ces pagesalorsqui lespressaient entre elles
Les batailles sortaient en s'étirantles ailes!
Des feuilles de laurier pleuvaient sur mes yeux clos;
Austerlitz descendait tout le long des rideaux;
Iénase suspendait au gland qui les relève
Pour se laissertombertout d'un coupdans mon rêve!
Orun jour que chezmoiMetternich gravement
Me racontait mon pèreàsa guise!... au moment
Oùtrès douxj'avais l'airtout à fait de le croire
Voilà mon baldaquin quicroule sous la gloire!
Cent livresdans ma chambreagitent unseul nom
En battant des feuillets!

PROKESCH
Metternich bondit?

LE DUC
Non.
Calmeil me ditavec son sourire d'évêque
«Pourquoi placer si haut votre bibliothèque?«
Et sortit... Depuis lorsje lis ce que je veux.

PROKESCHdésignant un volume.
Même Le Fils de l'homme?

LE DUC
Oui.

PROKESCH
Ce livre odieux?

LE DUC
Oui. Ce livre français car la haine est injuste!
--Prétend qu'on m'empoisonneet parle de Locuste.
MaisFrances'il se meurtton prince impérial
Pourquoidiminuer la beauté de son mal?
Ce n'est pas d'un poisongrossier de mélodrame
Que le duc de Reichstadt se meurt :c'est de son âme!

PROKESCH
Monseigneur!

LE DUC
Demon âme et de mon nom!... ce nom
Dans lequel il y a desclochesdu canon
Et qui tonne sans cesseet sonne desreproches
A ma langueuravec son canon et ses cloches!
Salveset carillonstaisez-vous! -- Du poison?
Comme si j'en avaisbesoin dans ma prison!
Il est remonté vers la fenêtre.
Oh! vouloir à l'histoire ajouter des chapitres
Etpuis n'être qu'un front qui se colle à des vitres!

Ilredescend vers Prokesch

Je tâched'oublierquelquefois. Quelquefois
Je m'élance àchevaléperdument. Je bois
Le vent; je ne suis plus qu'undésir d'aller vite
De crever mon cheval et mon rêve; j'évite
De regarder courir au loin les peupliers
Pareils à des bonnets penchés de grenadiers;
Jevais; je ne sais plus quel est mon nom; je hume
Avec enivrementla forte odeur d'écume
De poussièrede cuirdegazon écrasé;
Enfinvainqueur du rêveheureuxbriségrisé
J'arrête mon cheval aubord d'un champ de seigle
Lève les yeux au ciel-- etvois passer un aigle!

Il tombe assisreste un instantaccoudé sur la tablela tête dans ses mains. Puisd'une voix plus sourde :

Encorsije pouvais en moi-même avoir foi!

Il lèvesur Prokesch un regard d'angoisse.

Vous quime connaissezque pensez-vous de moi ?
Ah! Prokesch! Si j'étaisce qu'on dit que nous sommes
Que nous sommes souventnouslesfils de grands hommes!
Ce douteavec des motsMetternichl'entretient!
Il a raison-- et c'est son devoir d'Autrichien!--
J'ai froid quandpour y prendre un mot de sa manière
Il ouvre son esprit comme une bonbonnière!
Vousdites-moi quelle est au juste ma valeur?
Vous qui meconnaissez... puis-je être un empereur?

Avecdésespoir.

Que de cefrontmon Dieula couronne s'écarte
Si sa pâleurn'est pas celle d'un Bonaparte!

PROKESCHému.
Prince...

LE DUC
Répondez-moi! Dois-je me dédaigner?
Parlez-moifranchement que suis-je? Pour régner
Ai-je le front troplourd et les poignets trop minces?
Que pensez-vous de moi?

PROKESCHgravementlui prenant les deux mains.
Princesi tous lesprinces
Connaissaient ces tourmentsces doutesces effrois
Iln'y aurait jamais que d'admirables rois.

LE DUCavec un cri de joiel'embrassant.
MerciProkesch! Ah! ceseul mot me réconforte!
Travaillonsmon ami!


SCENEV

LE DUCPROKESCHpuis THERESE


Unlaquais entrepose sur la table un plateau avec des lettresetsort. C'est celui que le Duc a désigné tout àl'heure comme le gardant la nuitl'homme que l'huissier a appeléle Piémontais.

PROKESCH
Le courrier qu'on apporte.

Ilmontre les lettres au Duc.

Beaucoupde lettres.

LE DUC
Oui... de femmes. Celles-là
On les laisse arriver.

PROKESCH
Que de succès!

LE DUC
Voilà
Ce que c'est que d'avoir l'auréolefatale!

Ilprend une lettre que Prokesch lui passedécachetée.

«Dansvotre logehiercomme vous étiez pâle!...«
Jedéchire.

Ildéchireet en prend une autre.

«Oh!ce front qui...« Je déchire.

Ildéchireet Prokesch lui en passe une troisième.

«Hier
Je vous visà chevalpasser sur le Prater...«
Jedéchire.

Mêmejeu.

PROKESCH
Toujours?

LE DUCprenant encore une lettre.

«Princevotre jeunesse
Votre inexpérience...« Ah! c'est lachanoinesse!
Je déchire.

Laporte s'ouvre doucementet Thérèse paraît.

THERESEtimidement.
Pardon...

LE DUCseretournant a sa voix.
Petite Sourcevous?

THERESE
Mais pourquoi donc toujours ce surnom?

LE DUC
Ilest doux.
Il est pur. Il vous va.

THERESE
Je pars demain pour Parme.
Votre mère m'emmène.

LE DUCavec un sourire forcé.
Essuyons une larme!

THERESEtristement.
Parme!...

LE DUC
C'est le pays des violettes.

THERESE
Oui...

LE DUC
Sima mère ne le sait pasdites-le-lui!

THERESE
OuiMonseigneur. -- Adieu.

Elleremonte lentement pour sortir.

LE DUC
Reprenez votre course
Petite Source!

THERESEs'arrêtant.
Mais... pourquoi «Petite Source«?

LE DUC
Mais parce qu'elle m'a rafraîchi bien des fois
L'eauqui dort dans vos yeux et court dans votre voix.
-- Adieu...

THERESEremontepuissur le seuilcomme attendantespérantencore.

Vous n'avez pas autre chose à me dire?

LE DUC
Pas autre chose.

THERESE
AdieuMonseigneur.

Ellesort.

LE DUC
Jedéchire.


SCENEVI

LE DUCPROKESCH


PROKESCH
Oh! je vois!

LE DUCrêveur.
Elle m'aime... et j'aurais pu vraiment...

Changeantde ton

-- Maisfaisons de l'histoire et non pas du roman!
Travaillons...Reprenons notre cours de tactique.

PROKESCHdéroulant un papier qu'il a apporté et l'appliquantsur la table.
Je vous soumets un plan. Faites-m'en lacritique.

LE DUCdébarrassant la grande tableécartant les livres etles armes pour ménager un champ de bataille.
Attends!Prends-moi d'abord -- làdans ce cointu vois?
-- Lagrande boîte où sont tous mes soldats de bois!
Madémonstrationje vais bien mieux la faire
Avec notrepetit échiquier militaire.

PROKESCHapportant au Duc la boîte de soldats.
Prouvez-moique ce plan est des plus hasardeux.

LE DUCposant la main sur la boîtedans un retour de mélancolie.
Voilà donc les soldats de Napoléon Deux!

PROKESCHavec reproche.
Prince!...

LE DUC
Lasurveillance est tellement étroite
Que même messoldats -- tu peux ouvrir la boîte!
-- Que même messoldats de bois sont Autrichiens!
Passe-m'en un. -- Posons notreaile gauche...

Ilprend sans le regarder le soldat que lui passe Prokeschcherchant del'oeil sa place sur la tablele poseetbrusquementle voyant

Tiens!

PROKESCH
Quoi donc?

LE DUCavec stupeurreprenant le soldat et le regardant.
Ungrenadier de la garde!

Prokeschlui en passe un autre.

Un vélite!
A chaque soldat que lui passe Prokesch.

Un guide!-- Un cuirassier! -- Un gendarme d'élite!
-- Ils sont tousdevenus Français! On a repeint
Chacun de ces petitscombattants de sapin!

Il seprécipite vers la boîte-- et les sort lui-mêmeavec un émerveillement croissant.

Français!-- Français! -- Français!

PROKESCH
Quel est donc ce prodige?

LE DUC
Quelqu'un les a repeints et resculptéste dis-je!

PROKESCH
Quelqu'un?

LE DUC
Etce quelqu'un... est un soldat!

PROKESCH
Pourquoi?

LE DUClui faisant regarder de près les petits soldats.
Ily a sept boutons à l'habit bleu de roi!
Les collets sontexacts. Les revers sont fidèles.
Torsadesbrandebourgstrèflesnids d'hirondelles
Tout y est! Ce quelqu'un nepeut être indécis
Ni sur un passe-poilni sur unretroussis!
Les lisérés sont blancsles pattes onttrois pointes...
Oh! toiqui que tu soisamic'est àmains jointes
Que je te remercieô soldat inconnu
Quije ne sais commentje ne sais d'où venu
As trouvéle moyendans ce bagne où nous sommes
De repeindre pourmoi tous ces petits bonshommes!
Petite armée en boislehérosquel est-il
-- Seul un héros peut êtreà ce point puéril! --
Qui vient de t'équiperafin que tu me ries
De toutes les blancheurs de tes buffleteries?
Mais comment a-t-il fait pour échapper aux yeux?
Oh!quel est le pinceau tendre et minutieux
Qui leur a mis àtous des petites moustaches
Qui timbra de canons croisésles sabretaches
Et qui n oublia pas de se tremper dans l'or
Pour mettre aux officiers la grenade ou le cor!

S'exaltantde plus en plus.

Sortons-lestous!... La table en est toute couverte!
Voici les voltigeurs àl'épaulette verte
Voici les tirailleurset voici lesflanqueurs!
Sortons-lessortons-lestous ces petits vainqueurs!
Oh! regardeProkeschdans la boîteenfermée
Regarde! il y avait toute la Grande-Armée!
-- Voiciles Mamelucks! -- Tienslàje reconnais
Les plastronscramoisis des lanciers polonais!
Voici les éclaireursculottés d'amarante!
Enfinvoiciguêtrés decouleur différente
Les grenadiers de ligne aux longsplumets tremblants
Qui montaient à l'assaut avec desmollets blancs
Et les conscrits chasseurs aux pompons verts enpoires
Qui couraient à la mort avec des jambes noires!

Soupirant.

Pareil auprisonnier rêveur qui se ferait
Toute une frémissanteet profonde forêt
Avec l'arbre en copeaux d'un jardin depoupée
Rien qu'avec ces soldats je me fais l'Epopée!

Ils'éloigne à reculons de la table.

Mais c'estvrai! Mais déjà je ne vois plus du tout
La rondellede bois qui les maintient debout!
Cette arméeon diraitProkeschlorsqu'on recule
Que c'est l'éloignement qui larend minuscule!

Ilrevientd'un bondet disposant fiévreusement les petitestroupes.

Alignons-les!Faisons des Wagramdes Eylau!

Ilsaisit un sabre posé parmi les armes sur la console-- et leplace en travers de son champ de bataille.

Tiens! ceyatagan nu va représenter l'eau.
C'est le Danube!

Ildésigne des points imaginaires.

Essling!...Aspernlàdans la boîte!

AProkesch.

Lance unpont de papier sur l'acier qui miroite!
--Passe-moi deux ou troisgrenadiers à cheval!
-- Il faut une hauteur: prends leMémorial!
-- LàSaint-Cyr!... Molitorvainqueurde Belle-garde!
Et làpassant le pont...

Depuisun instant Metternich est entréetdebout derrière leDuc quidans le feu de l'actions'est agenouillé devant latable pour mieux arranger les soldatsil suit les manoeuvres.


SCENEVII

LES MEMESMETTERNICHpuis UN LAQUAIS


METTERNICHtranquillement.
Passant le pont?

LE DUCtressailleet se retournant.
La Garde!

METTERNICHregardant avec son lorgnon.
Alorstoute l'arméeest françaiseaujourd'hui?
D'où vient qu'on nevoit pas d'Autrichiens?

LE DUC
Ils ont fui.

METTERNICH
Tiens! tiens!

Ilprend un des petits soldatsle retourne.

Qui vousles a peinturlurés?

LE DUCsèchement.
Personne.

METTERNICH
C'est vous?... Vous abîmez les joujoux qu'on vous donne?

LE DUCpâlissant.
MaisMonsieur!...

Metternichsonne. Un laquais paraît. C'est le même que tout àl'heure.


METTERNICHau laquais.
Emportez et jetez ces soldats!
On enrapportera de neufs.

LE DUC
Jen'en veux pas!
Si j'en suis au joujoudu moins qu'il soitépique!

METTERNICH
Quelle moucheou plutôt quelle abeillevous pique?

LE DUCmarchant sur lui les poings crispés.
Sachez quel'ironie étant peu de mon gré...

LELAQUAISqui emporte les soldatsen passant derrière leDucbas et vite.
Taisez-vousMonseigneurje vous lesrepeindrai.

METTERNICHqui remontaitse retourne à la menace du Ducet
avechauteur.

Plaît-il?

LE DUCcalmé subitementavec une humilité forcée.
Rien. Un moment d'humeur involontaire.
Pardonnez-moi...

A part.

J'aiquelqu'un là. Je peux me taire!

METTERNICH
J'amenais justement votre ami.

LE DUC
Mon ami?
METTERNICH
Le maréchal Marmont.

PROKESCHavec une indignation contenue.
Marmont!

METTERNICHregardant Prokesch.
Il est parmi
Ceux qu'il me plaîtde voir ici...

PROKESCHentre ses dents.
J'aime à le croire.
METTERNICH
Il est là.

LE DUCtrès aimablement.
Mais qu'il vienne!

Metternichsort. A peine la porte ferméele Duc s'abat dans le fauteuilet se cognant avec désespoir la tête contre la table.

Ah! monpère!... la gloire!...
Les aigles!... le manteau!... letrône impérial!...

Onentend la porte se rouvrir. Il se redresseimmédiatementcalme et souriantet très naturellementà Marmont quientre avec Metternich.

Commentvous portez-vousMonsieur le Maréchal?

METTERNICHdésirant emmener Prokesch.

Prokeschvenez un peu voir la chambre qu'habite Le duc...

Il luiprend le bras et l'emmène. Le Duc et Marmont restent seuls.


SCENEVIII

LE DUCMARMONTun instant METTERNICH et PROKESCH


MARMONTs'asseyant sur un signe du Duc.
C'estMonseigneurmadernière visite
Carsur luije n'ai plus à vousapprendre rien.

LE DUC
C'est vraiment désolant; vous en parliez si bien!

MARMONT
J'en ai fait un portrait fidèle à Votre Altesse.

LE DUC
Fidèle! -- Alorsplus rien?

MARMONT
Plus rien.

LE DUC
Sur sa jeunesse
Plus aucun souvenir?

MARMONT
Aucun.

LE DUC
Résumons-nous:
Il fut très grand.

MARMONT
Très grand.

LE DUC
Mais peut-êtresans vous
Aurait-il...

MARMONT
J'ai parfois empêché...

LE DUC
Ledésastre.

MARMONTencouragé.
Dame! il avait le tort de trop croire...

LE DUC
Ason astre.

MARMONTsatisfait.
Nous nous rencontrons bien dans nosconclusions.

LE DUC
Etce futn'est-ce pas? comme nous le disions...

MARMONTs'abandonnant tout à fait.
Ce fut un généralcertesconsidérable;
Mais enfin on ne peut pas dire...

LE DUC
Misérable!
MARMONTse levant.
Hein?

LE DUC
Puisque j'ai fini de vous prendre aujourd'hui
Tout ce quivous restait de souvenirs de lui
Tout ce quimalgré vousen vousétait splendide
Je vous jette à présent-- puisque vous êtes vide !

MARMONTblême.
Mais je...

LE DUC
L'avoir trahiduc de Raguse -- toi!
Oui vous vous disieztousje sais «Pourquoi pas moi ? >>
En voyantempereur votre ancien camarade.
Mais toi! toi! qu'il aima depuisle premier grade!
-- Car il t'aimait au point de rendremécontents
Ses soldats! -- toi qu'il fit maréchal àtrente ans !

MARMONTrectifiant sèchement.
Trente-cinq!

LE DUC
Etvoilà! c'est le traître d'Essonnes!
Et pour dire:trahir! le peuple -- frissonnes! --
Le peuple a fabriquéle verbe raguser !

Selevant tout d'un coup et marchant sur lui

Ne vouslaissez donc pas en silence accuser
Répondez! Ce n'estplus le prince François-Charle
C'est Napoléon Deuxmaintenant qui vous parle!

MARMONTqui reculebouleversé
Mais on vient!... Metternich!... Je reconnais sa voix ...

LE DUClui montrant la porte qui s'ouvrefièrement.
Ehbien! trahissez-nous une seconde fois!

Lesbras croisésil le brave du regard. Silence. Metternichreparaît avec Prokesch.

METTERNICHtraversant le fond avec Prokesch.
Ne vous dérangezpas. Causez! causez!... J'emmène
Prokeschau fond duparcvoir la Ruine Romaine
Où j'organise un bal.Dernier représentant
D'un monde qui mourradit-ondansun instant
J'aime assez que ce soit sur des ruines qu'on danse!
A demain.

Ilssortent. Un temps.

MARMONTd'une voix sourde.
Monseigneurj'ai gardé lesilence

LE DUC
Iln'aurait plus manqué que vous ragusassiez!

MARMONTsaisissant une chaise.
Vous pouvez conjuguer ce verbe; jem'assieds.

LE DUC
Comment?

MARMONT
Je vous permets de conjuguer ce verbe
Car vous avez ététout à l'heuresuperbe!

LE DUC
Monsieur!...

MARMONThaussant les épaules.
J'ai dit du mal del'Empereur? J'en dis
Toujours... depuis quinze ansc'est vrai :je m'étourdis!
Ne comprenez-vous pas que le duc de Raguse
Espère se trouverà lui-mêmeune excuse?
-- La vérité... c'est que je ne l'ai pas revu.
Sije l'avais revuje serais revenu!
Bien d'autres l'ont trahicroyant servir la France!
Mais ils l'ont tous revu! Voilàla différence!
Tous ils étaient repris! -- et je lesuisce soir!

LE DUC
Pourquoi?

MARMONTavec une brusque chaleur.
Mais parce que je viens de lerevoir!

LE DUCauquel échappe presque un cri de joie.
Comment?

MARMONTtendant la main vers le Duc.
Làdans le frontdans la fureur du geste
Dans l'oeil étincelant!...insultez-moi. Je reste.

LE DUC
Ah!... tu réparerais un peusi c'était vrai!
Etc'est toipar ton criqui m'aurais délivré
De cedoute de moisi tristeet qu'on exploite.
Quoi! malgrémon front lourd et ma poitrine étroite?...

MARMONT
Je l'ai revu!

LE DUC
D'espoir je suis réenvahi!
Je voudrais pardonner! --Pourquoi l'as-tu trahi?

MARMONT
Ah! Monseigneur!...

LE DUC
Pourquoi-- vous autres?

MARMONTavec un geste découragé.
La fatigue!

Depuisun instantla porte du fondà droites'est entrouverte sansbruitet on a pu apercevoirdans l'entre-bâillementlelaquais qui a emporté les petits soldatsécoutant. Ace mot : la fatigueil entre et referme doucement la porte derrièreluipendant que Marmont continuedans un accès de franchise.

Quevoulez-vous?... Toujours l'Europe qui se ligue!
Etre vainqueurc'est beaumais vivre a bien son prix!
Toujours ViennetoujoursBerlin-- jamais Paris!
Tout à recommencertoujours!...On recommence
Deux foistrois foiset puis... C'était dela démence!
A cheval sans jamais desserrer les genoux!
Ala fin nous étions trop fatigués!

LELAQUAISd'une voix de tonnerre.
Et nous?...


SCENEIX

LE DUCMARMONTFLAMBEAU


LE DUCet MARMONTse retournant et l'apercevant deboutau fondles bras croisés.

Hein?

LELAQUAISdescendant peu à peu vers Marmont.
Etnousles petitsles obscursles sans-grades
Nous quimarchions fourbusblesséscrottésmalades
Sansespoir de duchés ni de dotations
Nous qui marchionstoujours et jamais n'avancions;
Trop simples et trop gueux pourque l'espoir nous berne
De ce fameux bâton qu'on a dans sagiberne;
Nous qui par tous les temps n'avons cesséd'aller
Suant sans avoir peurgrelottant sans trembler
Nenous soutenant plus qu'à force de trompette
De fièvreet de chansons qu'en marchant on répète;
Nous surlesquels pendant dix-sept anssongez-y
Sacsabretourne-vispierres à feufusil
-- Ne parlons pas du poids toujoursabsent des vivres! --
Ont fait le doux total de cinquante-huitlivres;
Nous quicoiffés d'oursons sous les cielstropicaux
Sous les neiges n'avions même plus de shakos;
Qui d'Espagne en Autriche exécutions des trottes;
Nousquipour arracher ainsi que des carottes
Nos jambes à laboue énorme des chemins
Devions les empoigner quelquefoisà deux mains;
Nous quipour notre toux n'ayant pas dejujube
Prenions des bains de pied d'un jour dans le Danube;
Nous qui n'avions le tempsquand un bel officier
Arrivaitau galop de chassenous crier
«L'ennemi nous attaqueilfaut qu'on le repousse!«
Que de manger un blanc de corbeausur le pouce
Ou vivementavec un peu de neigeencor
Denous faire un sorbet au sang de cheval mort;
Nous...

LE DUCles mains crispées aux bras de son fauteuilpenchéen avantles yeux ardents.
Enfin!...

LE LAQUAIS
... quila nuitn'avions pas peur des balles
Mais de nousréveillerle matincannibales
Nous...

LE DUCdeplus en plus penché; s'accoudant sur la tableet dévorantcet homme du regard.
Enfin!...

LE LAQUAIS
... qui marchant et nous battant à jeun
Ne cessions demarcher...

LE DUCtransfiguré de joie.
Enfin ! j'en vois donc un!

LE LAQUAIS
... Que pour nous battre-- et de nous battre un contre quatre
Que pour marcher-- et de marcher que pour nous battre
Marchant et nous battantmaigresnusnoirs et gais...
Nousnous ne l'étions paspeut-êtrefatigués?

MARMONTinterdit.
Mais...

LE LAQUAIS
Et sans lui devoircomme vousdes chandelles
C'est nousqui cependant lui restâmes fidèles!
Aux portièresdu roi votre cheval dansait!...

Au Duc.

De sorteMonseigneurqu'à la cantine où c'est
Avec l'âmequ'on mange et de gloire qu'on dîne...
Sa graine d'épinardne vaut pas ma sardine !

MARMONT
Quel est donc ce laquais qui s'exprime en grognard?

LELAQUAISprenant la position militaire.
Jean-Pierre-SéraphinFlambeaudit «le Flambard«.
Ex-sergent grenadiervélite de la garde.
Né de papa breton et de mamanpicarde.
S'engage à quatorze ansl'an VIdeux germinal.
Baptême à Marengo. Galons de caporal
Le quinzefructidor an XII. Bas de soie
Et canne de sergent trempésde pleurs de joie
Le quatorze juillet mil huit cent neuf-- ici
-- Car la garde habita Schoenbrünn et Sans-Souci! --
Auservice de Sa Majesté Très Française.
Totaldes ans passés : seize; campagnes : seize.
Batailles :AusterlitzEylauSomo-Sierra
EckmühlEsslingWagramSmolensk... et caetera!
Faits d'armes trente-deux. Blessures :quelques-unes.
Ne s'est battu que pour la gloireet pour desprunes.

MARMONTau Duc.
Vous n'allez pas ainsi l'écouter jusqu'aubout?

LE DUC
Ouivous avez raisonpas ainsi -- mais debout!

Il selève.

MARMONT
Monseigneur...

LE DUCàMarmont.
Dans le livre aux sublimes chapitres
Majusculesc'est vous qui composez les titres
Et c'est sur vous toujoursque s'arrêtent les yeux!
Mais les mille petites lettres...ce sont eux!
Et vous ne seriez rien sans l'armée humble etnoire
Qu'il faut pour composer une page d'histoire!

AFlambeau

Ah! monbrave Flambeaupeintre en soldats de bois
Quand je pense que jete vois depuis un mois
Et que tu m'agaçais avec tessurveillances!...

FLAMBEAUsouriant.
Oh! nous sommes de bien plus vieillesconnaissances!

LE DUC
Nous?

FLAMBEAUavançant sa bonne grosse figure.
Monseigneur ne meremet pas?

LE DUC
Pas du tout!

FLAMBEAUinsistant.
Mais un jeudi matin! dans le parc deSaint-Cloud!...
-- Le maréchal Durocla dame de service
Regardaient Votre Altesse user d'une nourrice
Si blancheilm'en souvientque j'en reçus un choc.
«Approche!«me cria le maréchal Duroc.
J'obéis. Mais j'étaistroublé par trop de choses...
L'enfant impérialles grandes manches roses
De la dame d'honneurce maréchal-- ce sein...
Brefmon plumet tremblait à mon bonnetd'oursin
Si bien qu'il intrigua les yeux de Votre Altesse.
Vousle considériez rêveusement. Qu'était-ce?
Ettout en lui faisant un rire plein de lait
Vous sembliez cherchersi ce qu'il vous fallait
Admirer davantage en sa rougeur quibouge
C'était qu'elle bougeâtou bien qu'elle fûtrouge.
Soudainm'étant penchéje sentisinquiet
Que vos petites mains tripotaient mon plumet.
Le maréchalDuroc me dit d'un ton sévère
«Laissez faireSa Majesté!« Je laissai faire.
J'entendais -- ayantmis à terre le genou --
Rire le maréchalla dameet la nounou...
Et quand je me levaitoute rouge étaitl'herbe
Et j'avais pour plumet un fil de fer imberbe.
«Jevais signer un bon pour qu'on t'en rende deux!«
Dit Duroc.-- Je revins au quartierradieux!
«Hé! psitt!là-bas! Qui donc m'a déplumé cet homme?»
Dit l'adjudant. Je répondis : «Le Roi de Rome.«
-- Voilà comment je fis connaissanceun jeudi
DeVotre Majesté. Votre Altesse a grandi.

LE DUC
Nonje n'ai pas grandi -- c'est bien là ma tristesse! --
Puisque Sa Majesté n'est plus que Son Altesse.

MARMONTbourruà Flambeau.
Et qu'as-tu fait depuis quel'Empire est tombé?

FLAMBEAUle toisant.
Je crois m'être conduit toujours commeun bon...

Il valâcher le motmais la présence du prince le retientetil dit seulement.

B

Je connaisSolignac et Fournier-Sarlovèze
Conspire avec Didierenmai mil huit cent seize;
Complot raté : je vois exécuterMiard
Un enfant de quinze anset Davidun vieillard.
Jepleure. On me condamne à mort par contumace.
Bien. Jerentre à Paris sous un faux nom. Je casse
Sous prétextequ'il mit sa botte sur mes cors
Un tabouret de bois sur un gardedu corps.
Je préside des punchs terribles. Je dépense
Soixante sous par mois. Je garde l'espérance
Quel'Autre peut encor débarquerdans le Var!
Je me promèneavec un chapeau bolivar.
Quiconque me regarde est traitéde «vampire«.
Je me bats trente fois en duel. Jeconspire
A Béziers. Le coup rate. On me condamne àmort
Par contumace. Bon. Je m'affilie encor
Au complot deLyon. On nous arrête en masse.
Je file. On me condamne àmort par contumace.
Et je rentre à Parisoùcommepar hasard
Je me trouve fourré du complot du bazar.
Desnouettes (Lefèvre) étant en Amérique
Jel'y joins : «Généralque fait-on?« -- «Onrapplique!«
Départ; naufrage; et comme un simplepassager
Voilà mon général noyé. Jesais nager
Et je nageen pleurant Lefèvre-Desnouettes.
Bontrès bien. Du soleildes flots bleusdes mouettes
Un navireon me cueille... et je débarquemûr
Pour aller prendre part au complot de Saumur.
Complot raté.Cour prévôtale. Je m'esbigne.
Le commandant Caron ducinquième de ligne
Conspirant à Toulonj'y vole.Mais en vain
Car nous bavardons trop chez un marchand de vin
Tout rate. On me condamne à mort par contumace.
Jevais me dérouiller en Grèce la carcasse
Contre cessales Turcsque l'on écrabouillait!
Enfin je rentre enFranceun matin de juillet;
Je vois faire un tas de pavésj'y collabore;
Je me bats; etle soirle drapeau tricolore
Flotte au lieu du drapeau pâle de l'émigré.
Mais commeà ce drapeauquelque choseà mon gré
Manquait encoreen haut de sa hampe infidèle
-- Voussavezquelque choseen orqui bat de l'aile! --
Je pars pourun complot en Romagne. Il rata.
Une cousine à vous...

LE DUCvivement.
Son nom?

FLAMBEAU
Camerata!
Me prend pour professeur d'escrime...

LE DUCcomprenant tout.
Ah!...

FLAMBEAU
En Toscane!
On conspireen faisant du sabre et de la canne.
Un poste dangereux était à prendre ici
On medonne de faux papierset me voici.

Il sefrotte les mainsrit silencieusementetclignant de l'oeil :

Je suislà. Mais je voischaque jourla comtesse.
J'ai trouvédans le parcce trou que votre Altesse
Creusa jadis avec sonprécepteur Colin
Pour jouer au petit Robinson; -- moimalin
Je m'y cache; c'est un couloir à deux sorties
L'une dans des fourmisl'autre dans des orties;
J'attends;votre cousineun album dans les mains
Vient en touriste; et làprès des machins romains
Elle sur un pliantet moi dansde la glaise
Elle ayant l'air de dessiner comme une Anglaise
Et moi parlant du fond d'un trou comme un souffleur
Nouscausons des moyens de vous faire empereur.

LE DUCaprès un léger silence d'émotion.

Et pour undévouement d'une suite pareille
Que me demandes-tu?

FLAMBEAU
De me tirer l'oreille.

LE DUC
De?...

FLAMBEAUgaiement.
Que peut demander un ex-grognard?

LE DUCunpeu troublé par sa familiarité soldatesque.
Unex?...

FLAMBEAU
J'attends!... Mais allez donc!... Oui... le pouce... etl'index...

Le Duclui tire l'oreillemaladroitementd'un gestemalgré luihautain. Flambeau fait la moue.

Ah! cen'est pas ainsiMonseigneurqu'on la pince!
Vousvous ne savezpas; vous-- vous êtes trop prince!

LE DUCtressaillant.
Ah! tu crois?

MARMONT
Maladroitde lui dire ce mot!

FLAMBEAU
Quand le prince est Françaisc'est un demi-défaut!

LE DUCanxieusement.
Mais... me sent-on Français dans cepalais d'Autriche?

FLAMBEAU
Oh! oui!

Regardantautour de lui.

Vousn'allez pas ici. C'est lourd! C'est riche!

MARMONT
Commenttu vois çatoi?

FLAMBEAU
Mon frère est tapissier
Et travailleà Parispour Fontaine et Percier
Ça veut nous imiter. Mais ilsvous onttonnerre!
Un Louis-Quinzeiciqui n'est pasordinaire!
Je ne suis pas un grand connaisseurmais j'ai l'oeil!

Ilsaisit un fauteuil que sa large main enlève comme une plumeet désignant le lourd bois doréd'un goûtallemand.

Est-ceassez sirotéle bois de ce fauteuil!

Il lereposeet montrant la tapisserie montée dans ce bois.

Mais latapisserie !... hein? ce goût!... ce mystère !...
Çachante!... Ça sourit!... ça fiche tout par terre!
Pourquoi? Vous le savez : ce sont des Gobelins!
Et comme onvoit que çac'est fait par des malins!
Ça jurelà-dedansce goûtcette élégance!
--Vous aussiMonseigneuron vous a fait en France.

MARMONTau Duc.
Il faut y retourner!

FLAMBEAU
Et sur la croix d'honneur
Venir faire remettre un petitempereur!

LE DUC
Mais qui donc ont-ils mis à sa place?

FLAMBEAU
Henri Quatre.
Dame! il fallait trouver quelqu'un qui sûtse battre.
Maisbasta! l'Empereur Napoléon sourit
D'avoirpour fausse barbeun jourle roi Henri!
--Avez-vous jamais vu la croix?

LE DUCmélancoliquement.
Dans des vitrines.

FLAMBEAU
Monseigneuril fallait voir ça sur des poitrines!
Làsur le drap bombégoutte de sang ardent
Qui descendaitet devenaiten descendant
De l'oret de l'émailavecde la verdure...
C'était comme un bijou coulant d'uneblessure.

LE DUC
Cedevait être beaumon amije le crois.
Sur ta poitrinelà.

FLAMBEAU
Moi?... Je n'ai pas la croix!

LE DUCsursautant.
Après ce que tu fismodeste etgrandiose?

FLAMBEAU
Pour l'avoiril fallait faire bien autre chose!

LE DUC
Tun'as pas réclamé?

FLAMBEAUsimplement.
Quand le petit Tondu
Ne donnait pasl'objetc'est qu'il n'était pas dû.

LE DUC
Ehbien! moisans pouvoirsans titresans royaume
Moi qui nesuis qu'un souvenir dans un fantôme!
Moice duc deReichstadt quitristene peut rien
Qu'errer sous les tilleulsde ce parc autrichien
En gravant sur leurs troncs des N dans lamousse
Passant qu'on ne regarde un peu que lorsqu'il tousse!
Moi qui n'ai même plus le plus petit morceau
De lamoire rougehélas! dans mon berceau!
Moi dont ils ont envain constellé l'infortune!

Ilmontre les deux plaques de sa poitrine.

Moi qui neporte plus que deux croix au lieu d'Une!
Moi maladeexiléprisonnier je ne peux
Galoper sur le front des régimentspompeux
En jetant aux héros des astres! Mais j'espère
J'imagine... il me semble enfin quefils d'un père
Auquel un firmament a passé par les mains
Je doismalgré tant d'ombre et tant de lendemains
Avoir au boutdes doigts un peu d'étoile encore...
Jean-Pierre-SéraphinFlambeauje te décore!

FLAMBEAU
Vous?

LE DUC
Dame! ce ruban n'est pas le vrai...

FLAMBEAU
Le vraiC'est celui qu'on reçoit en pleurant j'ai pleuré.

MARMONT
D'ailleursc'est à Paris que ça se légalise!

LE DUC
Mais que faire pour y rentrer?

FLAMBEAU
Votre valise!

LE DUC
Hélas!

FLAMBEAUrapidement.
Non! plus d'halés! C'est aujourd'hui leneuf.
Si vous voulezle trenteêtre sur le Pont-Neuf
Assistez-- etle trenteon reverra la Seine ! --
Au balque demain soir donne Népomucène.

LE DUC ETMARMONT
Qui?

FLAMBEAU
Metternich (Clément-Lothaire-Wenceslas-Népomucène).
Allez au bal-- et plus d'hélas!

MARMONT
Mais tu dis devant moi des choses bien secrètes!

FLAMBEAUgaiementl'enrôlant d'un geste.
Vous n'éventerezpas un complot -- dont vous êtes!

LE DUCavec un haut-le-corps.
Non! pas Marmont!

MARMONT
Mais si ! je m'en mets!

AFlambeau.

C'estégal.
Tu ne m'auras pas pris avec un madrigal!
Tu m'asfait tout à l'heure une sortie... outrée!

FLAMBEAU
Ouimais ça me faisait une jolie entrée.

MARMONT
C'était très imprudent!

FLAMBEAU
C'est vrai... mais mon défaut
C'est d'en fairetoujours un peu plus qu'il ne faut!
Aux consignestoujoursj'ajoute quelque chose
J'aime me battre avecà l'oreilleune rose!
Je fais du luxe!

MARMONT
Doncsi la Camerata veut m'employer...

LE DUCavec violence.
Non! pas Marmont!

FLAMBEAU
Tara ta ta!
Laissez-le donc se racheter!

LE DUC
Non!

MARMONTàFlambeau.
J'ai des listes
Très bien faites! Desmécontentsdes royalistes!
L'ambassadeur Maison est un demes amis!

FLAMBEAUvivement.
Oh! il peut nous servir!

LE DUCdouloureusement.
Déjà des compromis! Avecdésespoir.
Non! non ! je ne veux pas que Marmont seconsacre...

MARMONTsaluant.
Je vous obéiraiMonsieuraprès lesacre.
-- Je vais voir de ce pas le maréchal Maison.

Ilsort.

FLAMBEAUfermant la porteet redescendant.
Cette ancienne canaillea tout à fait raison.


SCENEX

LE DUCFLAMBEAU


LEDUCallant et venant avec agitation.

Soit !...Je partirais bien!... mais la preuve! la preuve
Que de mon pèreencor la France se sent veuve!
Elles ont dû mourirFlambeaudepuis le temps
Les tendresses pour nous de tous cesbraves gens!

FLAMBEAUlyrique.
Leurs tendresses pour vous?... Elles sontimmortelles!

Et desa poche il tire quelque chose de long et de tricolore qu'il faittournoyer glorieusement au-dessus de sa têtepuis remet dansles mains
du Duc.

LE DUC
Qu'est-ce que c'est que çaFlambeau?

FLAMBEAUtranquillement.
C'est des bretelles.

LE DUC
Es-tu fou?

FLAMBEAU
Regardez ce qu'il y a dessus.

LE DUC
Mon portrait!

FLAMBEAU
Ça se porte assez. Les gens cossus.

LE DUC
MaisFlambeau!.

FLAMBEAUlui présentant une tabatière qu'il tire de songousset.
Voulez-vous accepter une prise?

LE DUCinterdit.
Je...

FLAMBEAUlui faisant signe de regarder.
Sur la tabatièreune tête... qui frise.

LE DUC
C'est moi!

FLAMBEAUdéployant un grand mouchoir de soie comme en vendent lescolporteurs.
Que pensez-vous de ce grand mouchoir bleu?
Hein! ça fait bienle Roi de Romeau beau milieu?

Ilétale le mouchoir au dossier d'un fauteuil.

LE DUC
Mais...

FLAMBEAUdépliant une sorte d'image d'Epinal.
Image encouleurpour les murs. Ça se colle.

LE DUC
C'est encor moisur un cheval...

FLAMBEAU
Qui caracole!
-- Et comment trouvez-vous la pipe?

Il luiprésente une pipe.

LE DUCsereconnaissant dans la tête de pipe.
MaisFlambeau!...

FLAMBEAU
Ah! vous ne direz pas que vous n'êtes pas beau!

LE DUCpartagé entre l'émotion et le rire.
Je...

FLAMBEAUsortant toujours de ses poches d'autres petits objets.
Cocarde!On la met pour qu'elle soit saisie!

LE DUC
Qu'est-ce encor?

FLAMBEAU
Médaillon. Petite fantaisie!

LE DUC
C'est toujours moi!

FLAMBEAU
Toujours! Et sur ce verreen mat
Quels mots a-t-on gravés?

Il atiré un verre des basques de sa livrée.

LE DUClisant sur le verre.
«Françoisduc deReichstadt!«

FLAMBEAUsortant de sous son gilet une assiette peinte.
Vous nevoudriez pas qu'il n'y eût pas l'assiette...

LE DUCdeplus en plus stupéfait.
L'assiette?

FLAMBEAUdisposant tout sur la table à mesure que ça sort deses poches.

Lecouteau! -- Le rond de serviette!

-- Ah! surle coquetiervous avez l'air ravi!

Ilavance un fauteuil.

Le couvertest complet : Monseigneur est servi.

LE DUCtombant assis.
Flambeau!

FLAMBEAUavec un enthousiasme croissant.
Enfinde tout! -- Et descravates roses
Où l'on vous voit brodé dans desapothéoses!
-- Des cartes à jouer dont vous êtesl'atout!

LE DUCéperduau milieu des objets qui pleuvent autour de lui surla table.
Flambeau!

FLAMBEAU
Des almanachs!

LE DUC
Flambeau!

FLAMBEAU
De tout! de tout!

LE DUCéclatant en sanglots.
Flambeau!

FLAMBEAU
Hein? vous pleurez? Nom d'un petit bonhomme!

Ilsaisit le foulard qu'il a mis au dossier du fauteuil.

Essuyez-vousles yeux avec le Roi de Rome!

Agenouilléprès du Duc et lui essuyant les yeux avec le mouchoir.

Moijevous dis qu'on bat les fers lorsqu'ils sont chauds;
Que vous avezle peuple avec les maréchaux;
Que le roile roi mêmeà cette heure n'existe
Qu'à la condition d'êtrebonapartiste;
Qu'en vain ils ont un coq qui se donne du mal
Pourressemblerde loinà l'aigle impérial;
Qu'ontrouve irrespirableen Franceun air sans gloire;
Qu'unecouronne ne tient pas sur une poire;
Que la jeunesseautour devousva se ranger
En fredonnant une chanson de Béranger;
Que la rue a frémique le pavé tressaille
--Et que Schoenbrünn est bien moins joli que Versailles.

LE DUCdebout.
J'accepte... je fuirai...

Onentend une musique militairedehors. Le Duc tressaille.

FLAMBEAUqui a couru à la fenêtre.
Sur l'escalierd'honneur
C'est la musique de la garde. -- L'Empereur
Doitrentrer au château.

LE DUCdégrisé.
Mon grand-père qui rentre!
Ma promesse !...

AFlambeau.

Non! non!avant d'accepter...

FLAMBEAUinquiet.
Diantre!

LE DUC
Jedois tenter auprès de lui...! Mais si ce soir
Quand tuviendras ici me gardertu peux voir
Quelque chose... que tu n'yvois pas d'habitude
C'est que j'accepte alors de m'enfuir!

FLAMBEAUen gamin de Paris.
O Latude!
Quel sera ce signal?

LE DUC
Tule verras!

FLAMBEAU
Ouimais...

Laporte s'ouvre. Il s'éloigne vivement du Duc et a l'air deranger dans la pièce. On voit paraître sur le seuil ungarde-noble hongroisrouge et argentbotté de jaunela peaude panthère sur l'épauleet le bonnet de fourruresurmonté d'un long plumet blanc à monture d'argent.


SCENEXI

LES MEMESUN GARDE-NOBLE


LEGARDE-NOBLE
Monseigneur...

FLAMBEAUà partregardant le Hongrois.
Les mâtinsont-ils de beaux plumets!

LE DUC
Qu'est-ce donc?

LEGARDE-NOBLE
L'Empereur rentrait. On vint lui dire:
«C'estaujourd'hui le jour de la semaineSire
Où Votre Majestéreçoit tous ses sujets.
Bien des gens sont venus de trèsloin. -- J'y songeais!«
Répondit l'Empereurtoujours simple... «et j'espère
Les recevoir. Jesuis à Schoenbrünn en grand-père;
Je seraichez le ductantôtde cinq à six;
Que mes autresenfants soient chez mon petit-fils!«
Peut-on monter?

LE DUC
Ouvrez toutes les portes closes!

L'officiersort. Jusqu'à la fin de l'acte on entend jouer la musique dela garde dans le parc.


SCENEXII

LE DUCFLAMBEAU


LEDUCvivementdès qu'il voit qu'ils sont seulsmontrantles objets épars sur la table.

Maintenantfais-moi vite un paquet de ces choses;
Dans ma chambreàloisirje compte les revoir!

FLAMBEAUentassant rapidement tous les petits objets dans le foulard.
--J'en fais un baluchontenezdans le mouchoir!
-- Mais dites-moice que ce signal peut bien être?

LE DUC
Flambeautu ne peux pas ne pas le reconnaître!
-- Lesentends-tu joueren basl'air autrichien?

FLAMBEAUramenant les bouts du foulard pour terminer le paquet.

Çane vaut pas la Marseillaisenom d'un chien!

LE DUC
LaMarseillaise!... -- Eh bien! les boutstu les attaches?
Ouimonpère disait «Cet air a des moustaches!«

FLAMBEAUnouant et serrant.
Il a des favorisleur air national!

LE DUCpassant dans le paquet une badine qu'il vient de prendre sur latableet la mettant sur son épaule.
Rentrer enFranceà piedce ne serait pas mal
Avec son baluchoncomme çasur l'épaule!

Ilremonte vers sa chambred'un petit air crâne de conscritlepaquet bleu se balançant derrière lui.

FLAMBEAUle suivant des yeuxbrusquement attendri.
Que vous êtesgentil et que vous êtes drôle!
C'est la premièrefois que je vous vois ainsi.

LE DUCqui va entrer dans sa chambrese retourne.
Un peu jeune?un peu gai? C'est vraiFlambeau!

Et avecémotion.

Merci!

RIDEAU



TROISIEMEACTE

LES AILES QUI S'OUVRENT


Lemême décor
La fenêtre est toujoursouverte sur le parc. Mais la coloration du parc a changé avecl'heure. Ce sont maintenant les somptueuses teintes de la fin dujour. La Gloriette est en or.
On a repoussé latable chargée de livres vers la droite pour laisser un grandespace libre. On a apporté non pas un trônemais unevaste bergèrepour que le vieil Empereur y soit à lafois majestueux et
paternel.

Au lever du rideaulesgens que doit recevoir l'Empereur ont été introduits.Ils attendentdeboutcausant à voix basse. Chacun tient àla main un petit papier ou sa demande est écrite. Bourgeoisendimanchésveuves de militaires en deuil. Paysans etpaysannes venus de tous les coins de l'Empire: BohémiensTyroliensetc. Bariolage de costumes nationaux.
Desarcièresun peu pareils à des suisses d'église(habit rouge galonnéparements et ceinturon de velours noirculotte blanchehautes bottesbicorne à demi recouvert d'uneretombée de plumes de coq) sont immobiles aux portes dedroite. Un garde-noble hongrois va et vientfaisant des effets depelisse.
Il refoule tout le monde vers le fonddevant lafenêtreet à gauchecontre les portes ferméesde la chambre du Duc.


SCENEPREMIERE

UN GARDE-NOBLEDES ARCIERESDES PAYSANSDES
BOURGEOISDES FEMMESDES ENFANTSetc.puis
L'EMPEREURFRANZ.


LEGARDE-NOBLE
Rangez-vous! Chutle vieux! -- Toile petitsoissage!

Ilmontre la porte du second planà droite.

L'Empereurvient par là. -- Laissez-lui le passage!
Le géantmontagnardne raclez pas vos pieds!

UN HOMMEtimidement.
Il passe devant nous?

LEGARDE-NOBLE
En prenant les papiers.
Tenez bien vos petitspapiers en évidence!

Tousles petits papiers palpitent au bout des doigts.

Ne luiracontez pas d'histoires!

Tout lemonde est rangé. Il va se placer près de la tablepuisse rappelant une recommandation à faire:

Ah!...défense
De se mettre à genoux quand il entre!

UNE FEMMEà part.
Défends!
Ça n'empêcherapas...

Laporte s'ouvre. L'Empereur paraît. Tout le monde se met àgenoux.

L'EMPEREURtrès simplement.
Levez-vousmes enfants

Ildescend. Les petits papiers palpitent de plus en plus. Il a sa longuetête triste des portraits. Mais un grand air de bonté.Il est vêtuavec une bonhomie vouluedu costume bourgeoisqu'il affectionne : redingote de drap gris s'ouvrant sur un giletpaille; culotte de drap gris entrant dans des bottes. Il prend lasupplique que lui tend une femmela litet la passe au chambellanqui le suiten disant :

La pensiondoublée.

LA FEMMEse prosternant.
Ah! Sire!

L'EMPEREURaprès avoir lu la supplique que lui tend un paysan.

Hé!hé! la paire
De boeufs! diable! c'est cher!

Ilpasse le papier au chambellan en disant :

Accordé!

LE PAYSANavec effusion.
Notre père!

L'EMPEREURpassant au chambellan la supplique d'une paysannequ'il vient delire.
Accordé!

LAPAYSANNEle bénissant.
Père Franz!

L'EMPEREURs'arrêtant devant un pauvre homme qu'il reconnaît.
Encor toi?... Ça va bien
A la maison?

L'HOMMEtournant son bonnet dans ses mains.
Pas mal.

L'EMPEREURaprès avoir passé la pétition au chambellanarrive devant une vieille villageoise.
Eh bien? la vieilleeh bien?

LAVIEILLEpendant que l'Empereur lit sa supplique.
Ouitucomprendsle vent a fait mourir les poules...

L'EMPEREURpassant la supplique.
Allonssoit!

Ilprend un autre papier que lui tend un Tyrolien etaprès avoirlu.

Unchanteur?

LETYROLIEN
Je sais iouler.

L'EMPEREURsouriant.
Tu ioules?
Viens à Badendemainchanter chez nous.

LECHAMBELLAN annotant la supplique que lui passe l'Empereur.
Lenom?

LETYROLIENvivement.
Schnauser.

L'EMPEREURarrêté devant un grand gaillard aux jambes nues.
Unmontagnard?

LEMONTAGNARD
Là-basà l'horizon
J'habite lemont bleu qui jusqu'au ciel s'élève:
Etre cocher defiacreà Viennec'est mon rêve.

L'EMPEREURhaussant les épaules.
Allons! tu le seras!

Ilpasse la supplique au chambellanet prend des mains d'un fermiercossu la suivante qu'il lit à mi-voix.

Un grandcultivateur
Voudrait que Franz lui fit restituer le coeur
Desa filleque prit un verrier de Bohême.. -

Luirendant son placet.

Tumarieras ta fille au Bohémien qu'elle aime.

LEFERMIERdésappointé.
Mais...

L'EMPEREUR
Je le doterai.

Lafigure du fermier s'éclaire.

LECHAMBELLANprenant note.
Le nom?

LEFERMIERvivement.
Johannès Schmoll.

Secourbant devant l'Empereur.

Je tebaise les mains!

L'EMPEREURlisant le papier qu'il a pris des mains d'un jeune bergerprofondément incliné et enveloppé d'un grandmanteau.

Un pâtredu Tyrol
Orphelinsans appuidépouillé de saterre
Chassé par des bergers ennemis de son père
Voudrait revoir ses bois et son ciel... -- Très touchant!--
Et le champ paternel! ... On lui rendra son champ.

Ilpasse la supplique au chambellanqui l'annote.

LECHAMBELLAN
Le nom de ce berger qui demande assistance?

LE PATREse redressant.
C'est le duc de Reichstadtet le champc'est la France!

Iljette son manteauet l'uniforme blanc apparaît. Mouvement.Silence effrayé.

L'EMPEREURd'une voix brève.
Sortez tous.

Lesofficiers font rapidement sortir tout le monde. Les portes se
referment. Le grand-père et le petit-fils sont seuls.


SCENEII

L'EMPEREURLE DUC.


L'EMPEREURd'une voix qui tremble de colère.
Qu'est ceci?

LE DUCimmobile et tenant encore à la main son petit chapeau demontagnard.
Doncsi je n'étais rien
Sirevousle voyezqu'un pauvre Tyrolien
N'ayant pour attirer vos yeuxchasseur ou pâtre
Qu'une plume de coq à son feutreverdâtre
Vous vous seriez penché sur mon coeurébloui.

L'EMPEREUR
MaisFranz!...

LE DUC
Ah! je comprends que tous vos sujets-- oui
Que tous lesmalheureux-- toujourspuissent se dire
Vos fils autant quenous! Mais est-il justeSire
Est-il juste que moiquand jesuis malheureux
Je sois moins votre fils que le moindre d'entreeux?

L'EMPEREURavec humeur

Maispourquoi donc -- il fautMonsieurque je vous gronde
-- Làquand je m'occupais de tout ce pauvre monde
M'être venuparleret non pas en secret?

LE DUC
Pour vous prendre au moment où votre coeur s'ouvrait.

L'EMPEREURbourruse jetant dans le fauteuil.
Mon coeur!... Moncoeur!... Sais-tu que ton audace est grande?

LE DUC
Jesais que vous pouvez ce que je vous demande
Que je suismalheureuxque je me sens à bout
Et que vous êtesmon grand-pèrevoilà tout!

L'EMPEREURs'agitant.
Mais il y a l'Europe! Il y a l'Angleterre! Il ya Metternich!

LE DUC
Vous êtes mon grand-père.

L'EMPEREUR
Mais vous ne savez pas quelle difficulté !...

LE DUC
Jesuis le petit-fils de Votre Majesté.

L'EMPEREUR
Mais...

LE DUCserapprochant.
Sirevous avezSireen qui seul j'espère
Bien le droit d'être un peu grand-père?

L'EMPEREURplus faiblement.
Mais...

LE DUCplus près.
Grand-père
Tu peux bien unmoment ne pas être empereur?

L'EMPEREUR
Ah!... vous avez été toujours un enjôleur!

LE DUC
Jene vous aime pasd'abordlorsque vous êtes
Comme dans leportrait de la Salle des Fêtes
Avec le grand manteaulaToison d'or au cou!

Il serapproche encore.

Mais commeçatenezvous me plaisez beaucoup.
Avec le doux argentde tes cheveuxqui flotte
Tes bons yeuxton giletta longueredingote
Tu n'as l'air que d'un simple aïeulen vérité
-- Par lequel on pourrait être gâté!

L'EMPEREURbougonnant.
Gâté!

LE DUCs'agenouillant aux pieds du vieil empereur.
Ne peux-tu tepasser de voir Louis-Philippe
Sur les écus françaisfaire toujours sa lippe?

L'EMPEREURne voulant pas sourire.
Chut!... chut!

LE DUC
Adores-tu ces gros Bourbons caducs?

L'EMPEREURlui caressant les cheveuxpassivement.
Vous ne ressemblezpas aux autres archiducs!

LE DUC
Tucrois?

L'EMPEREUR
D'où tenez-vous l'art des gamineries?

LE DUC
Mais c'est d'avoir jouépetitaux Tuileries.

L'EMPEREURle menaçant du doigt.
Ah! vous y revenez?

LE DUC
J'y voudrais revenir.

L'EMPEREURfixant gravement l'enfant agenouillé.
En avez-vousgardé vraiment le souvenir?

LE DUC
Vague...

L'EMPEREURaprès une seconde d'hésitation.
Et de votrepère?

LE DUCfermant les yeux.
Il me souvient d'un homme
Qui me serraittrès fort-- sur une étoile. Et comme
Il serraitje sentaisen pleurant de frayeur
L'étoile en diamantsqui m'entrait dans le coeur.

Il selève et fièrement.

-- Sireelle y est restée.

L'EMPEREURlui tendant la main.
Est-ce que je t'en blâme?

LE DUCavec chaleur.
Ouiouilaissez parler la bonté devotre âme!
Lorsque j'étais petitvous m'aimiezn'est-ce pas?
Vous vouliez avec moi prendre tous vos repas.
Nousdînions tous les deuxtout seuls...

L'EMPEREURrêvant.
C'était un charme!

LE DUC
J'avais de longs cheveux. J'étais prince de Parme

Ils'assied sur le bras du fauteuil.

Quand onme punissaittoitu me pardonnais!

L'EMPEREURsouriant.
Et te rappelles-tu ton horreur des poneys?

LE DUC
Unjour qu'on m'en montrait un blanc comme la neige
Je trépignaisde rage au milieu du manège.

L'EMPEREURriant.
Dame! un poney pour toitu prenais ça trèsmal!

LE DUC
Furieuxje criais : «Je veux un grand cheval!«

L'EMPEREURsecouant la tête.
Et c'est un grand chevalencorque tu demandes!

LE DUC
Etlorsque je battais mes bonnes allemandes!

L'EMPEREURentraîné par ces souvenirs.
Et lorsqueavecColinvous creusiezsans façon
Des grands trous dansmon parc!...

LE DUC
Onfaisait Robinson.

L'EMPEREURgrossissant sa voix.
C'était vousRobinson!

LE DUC
J'entrais dans ces cachettes
Et j'avais un fusildeux arcset trois hachettes!

L'EMPEREURs'animant de plus en plus.
Puistu montais la garde àma porte!

LE DUC
Enhussard!

L'EMPEREUR
Et les dameschez moin'entraientplus qu'en retard
Et trouvaient cette excuseen entrantnaturelle
<

LE DUC
Tum'aimais bien.

L'EMPEREURl'entourant de ses bras.
Je t'aime encor!

LE DUCselaissant glisser sur les genoux de son grand-père.
Prouve-le-moi!

L'EMPEREURtout a fait attendri.
Mon petit-filsmon Franz!

LE DUC
Est-il vrai que le roi
Si moi je paraissaisn'aurait qu'àdisparaître?

L'EMPEREUR
Mais...

LE DUC
Dis la vérité!

L'EMPEREUR
Je...

LE DUClui mettant un doigt sur les lèvres.
Ne mens pas !

L'EMPEREUR
Peut-être!

LE DUCl'embrassant avec un cri de joie.
Ah! je t'aime!

L'EMPEREURconquis et oubliant tout.
Eh bien! ouisur le pont deStrasbourg
Sitoitu paraissaistout seulsans un tambour
C'en serait fait du roi!

LE DUCl'embrassant encore plus fort.
Je t'adoregrand-père!

L'EMPEREUR
Mais tu m'étouffes!

LE DUC
Non!

L'EMPEREURriant et se débattant.
J'aurais bien dû metaire!

LE DUCtrès sérieusement.
D'ailleurs le vent deVienne est mauvais pour ma toux
On m'ordonne Paris.

L'EMPEREUR
Vraiment?

LE DUC
L'air est plus doux.
Et s'il faut qu'à Paris pour moila saison s'ouvre
Je ne peux pourtant pas descendre ailleursqu'au Louvre.

L'EMPEREUR
Ah! bah!

LE DUC
Situ voulais!

L'EMPEREURtrès tenté.
Certeson nous proposa
Souventde vous laisser enfuir!

LE DUCvivement.
Oh! fais donc ça!

L'EMPEREUR
Mon Dieu ! je voudrais bien...

LE DUC
Tupeux!

L'EMPEREUR
Ce qui m'arrête...

LE DUC
N'ayez pas de pensers de derrière la tête.
Ayezdes sentimentslàde devant le coeur.
Ce serait si joliqu'un jour un empereur
Pour gâter son enfant bouleversâtl'histoire!
Et puis c'est quelque choseet c'est un peu degloire
De pouvoir quelquefois-- sans avoir l'airtu sais--
Dire : «Mon petit-filsl'empereur des Français!«

L'EMPEREURde plus en plus charmé.
Certes!

LE DUCimpétueusement.
Tu le diras! Dis que tu vas ledire!

L'EMPEREURaprès une dernière hésitation.
Ehbien! mais...

LE DUCsuppliant.
Sire!

L'EMPEREURne résistant plus et lui ouvrant les bras.
Ouisire!

LE DUCavec un cri de joie.
Ah! sire!

L'EMPEREUR
Sire!

LE DUC
Sire!

Ilssont dans les bras l'un de l'autrepleurant et riant à lafois. La porte s'ouvre. Metternich parait. Il est en grand costumehabit vert chamarré d'orculotte courte et bas blancs; laToison d'or jaillit de sa cravate. Il reste immobile une secondecontemplant d'un oeil de ministre ce tableau de famille.

L'EMPEREURl'aperçoitet vivementau Duc.
Metternich!

Legrand-père et le petit-fils se séparentcomme pris enfaute.


SCENEIII

L'EMPEREURLE DUCMETTERNICH

L'EMPEREURpeu rassuréau Duc.
Ne crains rien.

Il selèveet posant sa main sur la tête du prince qui estresté à genouxil dit à Metternich d'une voixqu'il essaye de rendre ferme :

Je veux...

LE DUCàpart.
Tout est perdu!

L'EMPEREURavec beaucoup de force et de majesté.
Je veux quecet enfant règne.

METTERNICHs'inclinant profondément.
C'est entendu.

Setournant vers le Duc.

Avec vospartisansPrinceje vais me mettre
En rapport.

LE DUCétonné.
Je craignais...

L'EMPEREURun peu étonné aussimais se redressant fièrement.
Quoi donc?... C'est moi le maître!

LE DUCgaiementprenant le bras de son grand-père.
Quivas-tu m'envoyerdiscomme ambassadeur?

METTERNICHdescendant.
Entendu!...

L'EMPEREURau Duclui donnant une tape sur la joue.
Tu viendras mevoir en empereur?

LE DUCavec importance.
Ouipeut-être-- quand mesChambres seront sorties!

METTERNICHimmobileprès de la tableà droite.
Nousne demanderons que quelques garanties.

LE DUCleregardant.
Tout ce que vous voudrez!

L'EMPEREURqui s'est rassis.
Es-tu content?

Le Duclui baise la main.

METTERNICHnégligemment.
D'abord
Sur des points de détailnous nous mettrons d'accord.
Je crois que vous aurez des groupesà dissoudre...
Nous craignons les voisins qui cultivent lafoudre.

LE DUCqui écoute à peineà l'Empereur.
Chergrand-père!

METTERNICH
Ah! et puis... dame! on nous ennuyait
Un peu beaucoup avecles héros de Juillet!

LE DUCdressant l'oreille.
Mais...

METTERNICHcontinuant froidement.
Le libéralisme et lebonapartisme
Se tenantil faudra couper le petit isthme;
Craindre l'esprit nouveaudangereux et brillant;
ExpulserLamennais...

LE DUCs'éloignant d'un pas de son grand-père.
Mais...

METTERNICHimpassible.
Et Chateaubriand
Ah! et puis... serésoudre à museler la presse.

LE DUC
Oh! ça ne presse pas...

L'EMPEREUR
Mais simais siça presse!

LE DUCreculant encore d'un pas.
J'en demande pardon àVotre Majesté
Mais c'est blesser la Liberté.

L'EMPEREURchoqué.
La Liberté...

METTERNICH
Ah! et puis... nous laisser opérer à Bologne.
Ah!et puis... se calmer un peu sur la Pologne.

LE DUCleregardant.
Ah!... et puis?

METTERNICH
Eh bien! maisnous solutionnons
La question des noms... voussavez bienles noms
Des batailles

S'inclinantd'un air de condoléances vers l'Empereur.

-- ... monDieuSireque vous perdîtes! --
Il faudra les ôteraux maréchaux.

LE DUCavec hauteur.
Vous dites?

L'EMPEREURconciliant.
Oh! peut-être...

METTERNICHsèchement.
Pardonmais ces gens-là sontfous
De se croire seigneurs de lieux qui sont à vous
Etvous n'approuvez pas cette façonje pense
D'emporterdans leurs nomsnos villages en France!

LE DUC
Ah! grand-père! grand-père!

Il estmaintenant tout à fait loin de l'Empereur.

L'EMPEREURbaissant la tête.
Il est bien évident...

LE DUCdouloureusement.
Nous étions dans les bras l'un del'autrepourtant!

Et setournant vers Metternich.

Avez-vousquelque chose à demander encore?

METTERNICHtranquillement.
Oui. La suppression du drapeau tricolore.

Unsilence. Le Duc fait lentement quelques pas et s'arrête devantMetternich.

LE DUC
Votre Excellence veut quelavant ce drapeau
Plein de sangdans le bas et de ciel dans le haut
-- Puisque le bas trempadans une horreur féconde
Et que le haut baigna dans lesespoirs du monde--
Votre Excellence veutn'est-ce pas?qu'effaçant
Cette tache de cielcette tache de sang
Etn'ayant plus aux mains qu'un linge sans mémoire
J'offre àla Liberté ce linceul dérisoire?

L'EMPEREURavec colère.
Encor la Liberté!

LE DUC
J'y suis apparenté
Du côté paternelsireà la Liberté!

METTERNICHricanant.
Ouile duc pour grand-père a le Dix-HuitBrumaire!

LE DUC
LaRévolution Française pour grand-mère!

L'EMPEREURdebout.
Malheureux!

METTERNICHtriomphant.
L'empereur républicain !. .. Voilà
L'utopie! Attaquer la Marseillaise en la
Sur les cuivrespendant que la flûte soupire
En mi bémol : Veillonsau salut de l'Empire!

LE DUC
Onpeut très bien jouer ces deux airs à la fois
Etcela fait un air qui fait sauver les rois!

L'EMPEREURhors de lui.
Comment làdevant moivous osezdire?... Il ose!

LE DUC
Ah! je sais maintenant ce que l'on me propose!

L'EMPEREUR
Mais qu'a-t-il aujourd'hui? d'où lui vient cet accès?

LE DUC
C'est d'être un archiduc sur le trône français.

L'EMPEREURlevant au ciel des mains tremblantes.
Qu'a-t-il lu?qu'a-t-il vu ?... Cet oubli des principes!...

LE DUC
J'ai vu des coquetiersdes mouchoirs et des pipes!

L'EMPEREUR
Il est fou! Les propos que le duc tient sont fous!

LE DUC
Fou d'avoir pu penser à revenir par vous!

METTERNICH
Mais ce retourc'est Votre Altesse qui l'empêche!

LE DUC
Certesau lieu des fourgons vous m'offrez la calèche!

L'EMPEREUR
Non! nous n'offrons plus rien!

LE DUCles bras croisés.
La cage?

L'EMPEREUR
C'est selon.

LE DUC
Vous n'empêcherez pas que je ne sois l'Aiglon!

L'EMPEREUR
Mais l'aigle des Habsbourgs a des aiglons sans nombre
Etvous en êtes unvoilà tout!

LE DUC
Aigle sombre
Triste oiseau bicéphaleau cruel oeild'ennui
Aigle de la maison d'Autricheaigle de nuit
Ungrand aigle de jour a passé dans ton aire
Et toutébouriffé de peur et de colère
Tu voisvieil aigle noirn'osant y croire encor
Sur un de tes aiglonspousser des plumes d'or!

L'EMPEREUR
Moi qui m'attendrissaisje regrette mes larmes!

Ilregarde autour de lui.

On va vousenlever ces livres et ces armes!

Appelant.

Dietrichstein?

METTERNICH
Il n'est pas au palais.

Le jourdiminue. Le parc devient violet. Derrière la Glorietteleciel est rouge.

L'EMPEREUR
Ah! je veux
Supprimer tout ce qui -- pauvre enfant tropnerveux! --
Vous rappellerait trop de quel père vous êtes.

LE DUCmontrant le parc.
Eh bien! arrachez donc toutes lesviolettes
Et chassez toutes les abeilles de ce parc!

L'EMPEREURà Metternich .
Changez tous les valets!

METTERNICH
Je renvoie OttoMark
HermannAlbrechtGottlieb!

LE DUClui montrantpar la fenêtre ouvertel'étoile dusoir qui vient de s'allumer.
Fermez la persienne:
Cetteétoile pourrait me parler de la sienne!

L'EMPEREUR
Je veuxpour Dietrichsteintout de suitesigner
Un nouveaurèglement.

AMetternich.

Ecrivez!

METTERNICHs'asseyant à la table et cherchant des yeux de quoi écrire.
L'encrier?

LE DUC
Sur la tablele mien; je permets qu'on s'en serve.

METTERNICH
Où donc?... Je ne vois pas...

LE DUC
Latête de Minerve.
En bronze et marbre vert.

METTERNICHregardant partout.
Je ne vois rien.

LE DUCdésignant la console de droitesur laquelle il n'y a rien.
Alors
Prenez l'autrelà-basdont s'allument lesors
Dans le grand nécessaire...

METTERNICHeffarépassant la main sur le marbre de la console.
Où?

L'EMPEREURregardant le duc avec inquiétude.
Quels encriers?

LE DUCimmobileles yeux fixes.
Sire
Ceux que mon pèrem'a laissés!

L'EMPEREURtressaillant.
Que veux-tu dire?

LE DUC
Oui... par son testament!

Ildésigne encore un coin de la console sur lequel il n'y a rien.

Et làles pistolets
Les quatre pistolets de Versailles-- ôtez-les!

L'EMPEREURfrappant sur la table.
Ah! çà!

LE DUC
Nefrappez pas la table avec colère
Vous avez fait tomber leglaive consulaire!

L'EMPEREURavec effroi regardant autour de lui.
Je ne vois pas tousces objets...

LE DUC
Ils sont présents
«Pour remettre à monfils lorsqu'il aura seize ans !«
On ne m'a rien remis !...Mais malgré l'ordre infâme
Qui les retient au loinje les ai j'ai leur âme...
L'âme de chaque croix etde chaque bijou!
Et tout est là j'ai les trois boîtesd'acajou
J'ai tous les éperonstoutes les tabatières
Les boucles des soulierscelles des jarretières;
J'aitoutl'épée en fer et l'épée en vermeil
Et celle dans laquelle un immortel soleil
A laissétous ses feux emprisonnésde sorte
Qu'on crainten latirantque le soleil ne sorte!
J'ai là les ceinturonsjeles ai tous les six!...

Et samain indiqueà droiteà gauche dans la pièceà des places videsles invisible objets

L'EMPEREURépouvanté.
Taisez-vous! taisez-vous!

LE DUC
«Pour remettre à mon fils
Lorsqu'il aura seizeans!« -- Pèreil faut que tu dormes
Tranquillecarj'ai tout-- même tes uniformes!
Ouij'ai l'air de porterun uniforme blanc.
Eh bien! ce n'est pas vraic'est faux : jefais semblant!

Ilfrappe sur sa poitrinesur ses épaulessur ses bras.
Tuvois bien que c'est bleuque c'est rouge-- regarde!
Colonel?...Allons donc!... lieutenant dans ta Garde!
Je bois aux troisflacons que portaient vos chasseurs!
Père qui m'as donnéles Victoires pour soeurs
Vous n'aurez pas en vain désiréque je l'eusse
Le réveille-matin de Frédéricde Prusse
Qu'à Potsdam vous avez superbement volé!
Il est là! Son tic-tacc'est ma fièvre! je l'ai!
Et c'estchaque matinc'est lui qui me réveille
Etm'envoieépuisé du travail de la veille
Travaillerà ma table étroitetravailler
Pour êtrechaque soir plus digne de régner!

L'EMPEREURsuffoquant.
De régner !... de régner!...N'ayez plus l'espérance
Qu'un fils de parvenu puisserégner en France
Après nous avoir pris dans notresang de quoi
Avoir un peu plus l'air que son père d'unroi!

LE DUCblême.
Mais à Dresdepardonvous savezbienj'espère
Que vous aviez tous l'air des laquais demon père!

L'EMPEREURindigné.
De ce soldat?

LE DUC
Pour peu qu'il la leur demandât
Les empereursdonnaient leur fille à ce soldat!

L'EMPEREURavec les gestes de quelqu'un qui chasse un cauchemar.

C'estpossible! -- Je ne sais plus! -- Ma fille est veuve!

LE DUCsedressant devant luid'une voix terrible.
Quel malheur que jesois encor làmoila preuve!

Ilssont face à facese regardant avec des yeux ennemis.

L'EMPEREURreculant tout d'un coupavec un cri de regret.
Oh! Franz!nous nous aimions pourtantte souviens-tu?

LE DUCsauvagement.
Non! non! Si je suis làc'est qu'onvous a battu!
Vous ne pouvez avoir pour moi que de la haine
Puisque je suis Wagram vivant qui se promène!

Et ilmarche à travers la piècecomme un fou.

L'EMPEREUR
Allez-vous-en! Sortez!

Le Ducse précipite sur la porte de sa chambrela poussedisparaît.


SCENEIV

L'EMPEREUR. METTERNICH


L'EMPEREURretombant assis.
Cet enfant que j'aimais!

METTERNICHfroidement.
Eh bien! montera-t-il sur le trône?

L'EMPEREUR
Jamais.

METTERNICH
Comprenez-vous ce que sans moi vous alliez faire?

L'EMPEREUR
L'avez-vous entendu répondre à son grand-père?

METTERNICH
Il faudrait le dompter!

L'EMPEREUR
Dans son propre intérêt!

METTERNICH
Votre repos... la paix du monde...

L'EMPEREUR
Il 1e faudrait!

METTERNICH
Moije viendrai ce soir lui parler.

L'EMPEREURd'une voix brisée de vieillard.
Quelle peine
Ilme cause!

METTERNICHlui offrant son bras pour l'aider à se lever.
Venez...

L'EMPEREURqui maintenant marche courbéappuyé sur sa canne.
Oui... ce soir...

METTERNICH
Cette scène
Ne peut se reproduire!

L'EMPEREUR
Elle m'a fait du mal!
--Oh! cet enfant!...

METTERNICHl'emmenant.
Venez...
Ils sortent. On entend encore lavoix de

L'EMPEREURqui répèteplaintive et machinale.

Cetenfant!...

Puisplus rien. La nuit est venue tout à fait.
Le parcest profondément bleu. Le clair de lune s est arrêtésur le
balcon.


SCENEV

LE DUCseul.



Ilentr'ouvre tout doucement la porte de sa chambre. Il regarde sil'Empereur et Metternich sont partis. Il cache quelque chose derrièreson dos. Il écoute un instant le palais est silencieux; par lafenêtre ouverteil ne monte du parc qu'une fanfare affaibliede retraite autrichiennequi s'éloigne dans les arbres. LeDuc découvre l'objet qu'il tient: c'est un des petits chapeauxde son père. Il descendle portant religieusementetsur lecoin de la table que couvre une grande carte d'Europe à demidérouléeil le pose d'un geste décidéen disant à mi-voix

Le signal!

Lesappels de trompettes achèvent de mourir au loin. Le Duc rentredans sa chambre. Derrière luile clair de lune envahit lapièceinstalle son mystèreglisse jusqu'à latable que soudainil éclaire vivement. Alorssur lablancheur éblouissante de la cartele petit chapeau devientexcessivement noir.


SCENEVI

FLAMBEAUpuis un domestique et SEDLINSKY


FLAMBEAUentrant à droite.
Voici l'heure.

Ildescend en regardant autour de lui.

Signal! y es-tu?...Hum!... Peut-être?...

Ilrépète solennellementimitant les intonations du Duc.

«Flambeautu ne peux pas ne pas le reconnaître!«

Ilcherche.

Est-ce enhaut? est-ce en bas? -- Est-ce noir? est-ce blanc?
-- Est-cegrand?... ou petit?...

Encherchantil arrive devant la tableaperçoit le chapeausursaute.

Ah! le...

Et avecun sourire de ravissementfaisant le salut militaire.

Petit etgrand!

Ilremonte vers la fenêtre.

Mais laComtesseau faitdu fond du parcme guigne
Si le signal estlàje dois lui faire signe.

Il adéjà tiré son mouchoir de sa poche pourl'agitermais il le rentre
vivement.

Oh! non!un drapeau blanc la fait se trouver mal!

UNDOMESTIQUEtraversant la pièceune petite lampe àla mainet se dirigeant vers l'appartement du Duc.
La lampede travail du Duc...

FLAMBEAUbondissant et la lui prenant des mains.
Maisanimal
Elle file! Il lui faut un peu de brise fraîche!

Il sortsur le balcon.

On lèveen l'air trois fois... On arrange la mèche...

Iltourne soigneusement la petite clef et rend la lampe au domestique.


Et çava !... Comprends-tu?

LEDOMESTIQUEs'éloignant en haussant les épaules.
Cen'est pas malin!

FLAMBEAU
Si.

Ledomestique entre chez le DucFlambeau redescend en se frottant lesmainsets'arrêtant devant le petit chapeaului dit avec unerespectueuse familiarité :

Tout seraprêt demain!

SEDLINSKYentrant par la porte du fondà droite.
Le duc?

FLAMBEAUlui montrant la chambre de gauche.
Là.

SEDLINSKY
Veille ici.
Poste de confiance.

FLAMBEAU
Ouioui.

SEDLINSKY
Montre-t'en digne.

Il leregarde.

C'est toile Piémontais?

Flambeaufait signe que oui.

Tu connaisla consigne?

FLAMBEAU
Etre làchaque nuit. -- J'y suis.

SEDLINSKY
Et que fais-tu?

FLAMBEAU
Dès que dans le château de Schoenbrünn touts'est tu

Ilmontre les portes de droite.

Je donneun double tour de clef à ces deux portes.
Je retire lesclefs.

SEDLINSKY
Bon. -- Ces clefstu les portes
Toujours sur toi?

FLAMBEAU
Toujours.

SEDLINSKY
Et tu ne dors?...

FLAMBEAU
Jamais.

SEDLINSKY
Et tu montes la garde ?...

FLAMBEAUmontrant le seuil de la chambre du prince.
A cette place.

Ledomestique est ressorti de chez le Duc et s'en est allé par ladroite.

SEDLINSKY
Mais
C'est l'heure. Ferme.

FLAMBEAU_ allant fermer à clef la porte du premier plan.
On ferme!

SEDLINSKY
Ote les clefs.

FLAMBEAUretirant la clef et la mettant dans sa poche.
On ôte!

SEDLINSKYsortant par la porte du second plan pour laisser
Flambeaus'enfermer.

Nulhormis l'Empereurn'a ces clefs! -- Pas defaute!
Veille!

FLAMBEAUrefermant la porte sur luià double touravec un sourire.

Comme toujours!


SCENEVII

FLAMBEAUseul


Ilretire la clef de la seconde porte comme de la premièrel'empoche; puisvivement et silencieusementaux deux portesrabatd'un coup de pouce la petite pièce de cuivre qui couvrel'entrée de la clef en disant tout
bas :

Etbaissons pour la nuit
Les paupières des trous de serrure-- sans bruit!

Sûrde ne pas être guetté par làil prêtel'oreille une secondeet se met à déboutonner sonhabit de livrée.

LA VOIX DESEDLINSKYà travers la porte.
BonsoirlePiémontais!

FLAMBEAUtressaille et recroise d'un mouvement instinctif sa livréequi commençait à s'ouvrir. Mais un coup d'oeil vers lesportes bien closes le rassureethaussant les épaulesilrépond flegmatiquementen retirant sa livrée qu'ilplie et pose par terredans un coin :

BonsoirMonsieur le comte!

Ilapparaîtdéjà moins grosdans son gilet delivréeen panne galonnéeà manches. Et il semet en devoir de déboutonner ce gilet.

LA VOIX DESEDLINSKY
Et maintenantmonte la garde!

FLAMBEAUsuperbementen retirant d'un coup le gilet qui le grossissaitencore.
Je la monte!

Ilapparaîtmaigre et nerveuxsanglé dans son vieux fracbleu de grenadier : les basques relevées par-derrièresous le giletretombent; la silhouette se trouve complétéepar la blancheur de la culotte et des bas de livrée.

LA VOIX DESEDLINSKYs'éloignant.
Allons! C'est bien!bonsoir!

FLAMBEAUavec un petit salut ironique de la main vers la porte
fermée.

Bonsoir!

Ilgrandit d'une coudéedéfripe en deux tapes sonuniformeétire ses bras chevronnésremonte lesépaulettes aplaties; passe dans ses cheveux coiffés etpoudrés le gros peigne de ses doigts écartéspour les relever en héroïque broussaille; marche vers laconsole de gauchesaisit parmi les souvenirs qui l'encombrent lesabre-briquet qu'il passele bonnet à poil qu'il coiffelefusil qu'il fait sauter dans sa main; s'arrête une secondedevant la haute psyché pour rabattre ses moustaches àla grenadièregagne en deux enjambées la porte duprincetombe au port d'armes...

Et c'estainsi
Que soudain redressédélarbinéminci
Enfermé jusqu'à l'aubeimpossible àsurprendre
Fronçant sous son bonnet son gros sourcil decendre
Se tenant dans son vieil uniforme bien droit
L'armeau bras et la main contre le téton droit
Dans la positionfixe et réglementaire
Gardant le fils ainsi qu'il a gardéle père;
C'est ainsi que deboutchaque nuitsur tonseuil
Se donnant à lui-même un mot d'ordred'orgueil
Fier de faire une chose énorme et goguenarde
Un grenadier français monteà Schoenbrünnlagarde!

Il semet à se promener de long en largedans le clair de lunecomme un factionnaire.

C'est ladernière fois.

Avec uncoup d'oeil sur la chambre du prince.

Tu nel'auras pas su.
C'est pour moi seul. C'est du vrai luxe--inaperçu!

Ils'arrêtel'oeil jubilant.

S'offrirun pareil coup pour n'éblouir personne
Mais pour se direà soi tout seul : «Elle est bien bonne!»

Ilreprend sa promenade.

A leurbarbe! -- à Schoenbrünn !... Je me trouve insensé!
Je suis content! Je suis ravi!

Onentend un bruit de clef dans une serrureà droite.

Je suispincé!


SCENEVIII

FLAMBEAUMETTERNICH


FLAMBEAUbondissant hors du clair de lune et se réfugiant dansl'ongle sombre au fondà gauche.
Qui donc s'estprocuré la clef?

Laporte s'ouvre.

METTERNICHentre. Il a pris en traversant un des salons un lourd candélabred'argent tout allumé dont il s'éclaire. Il referme laporte en disant d'un ton résolu.
Noncette scène
Ne se reproduira jamais!

FLAMBEAUle reconnaissant avec stupeur.
Népomucène!

METTERNICHallant vers la table et basd'un air préoccupé.
Oui... ce soir... lui parler... sans témoinimportun...

Il posele candélabre sur la tableeten le posantvoit le petitchapeau.


Tiens ! jene savais pas que le duc en eût un.

Souriant.

Ah! c'estl'archiduchesse encor qui dut lui faire
Passer ce souvenir...

S'adressantau chapeau.

Te voilà-- Légendaire!
Il y avait longtemps que...

Avec unpetit salut protecteur.

Bonjour!

Ironiquementcomme si le chapeau s'était permis de réclamer.

Tu dis?...Hein?...

Il luifait signe qu'il est trop tard.

Non! Douzeans de splendeur me contemplent en vain
Du haut de ta petite etsombre pyramide
Je n'ai plus peur.

Iltouche du doigt et riant avec impertinence :

Voici lebout de cuir solide
Par lequel on pouvaitsans trop te déformer
T'enlevertout le tempspour se faire acclamer!
Toidontil s'éventait après chaque conquête
Toiquine pouvais pasde cette main distraite
Tomber sans qu'aussitôtun roi te ramassât
Tu n'es plus aujourd'hui qu'undécrochez-moi ça
Et si je te jetaisce soirparla croisée
Où donc finirais-tuvieux bicorne?

FLAMBEAUdans l'ombreà part.
Au musée.

METTERNICHtournant le chapeau dans ses mains.
Le voilàcefameux petit!... Comme il est laid!
On l'appelle petit : d'abordest-ce qu'il l'est?

Haussantles épaules et de plus en plus rancunier.

Non. Ilest grand. Très grand. Enorme. C'est en somme
Celuipourse grandirque porte un petit homme!
Car c'est d'un chapelierque la légende part
Le vrai Napoléonen somme...

Retournantle chapeau et l'approchant de la lumière pour lireau fondle nom du chapelier :

C'estPoupart!

Et toutd'un coupquittant ce ton de persiflage

-- Ah! necrois pas pour toi que ma haine s'endorme!
Je t'ai haïd'abordà cause de ta forme
Chauve-souris des champs debataille! chapeau
Qui semblais fait avec deux ailes de corbeau!
A cause des façons implacables et nettes
Dont tu tedécoupais sur nos ciels de défaites
Demi-disquesemblant sur le coteau vermeil
L'orbe à demi montéde quelque obscur soleil!
A cause de ta coiffe où lediable s'embusque
Chapeau d'escamoteur quiposé noir etbrusque
Sur un trôneune arméeun peuple entierdebout
Te relevaisayant escamoté le tout!
A causede ta morgue insupportable; à cause
De ta simplicitéqui n'était qu'une pose
De ta joieau milieu desdiadèmes d'or
A n'être insolemment qu'un morceau decastor;
A cause de la main rageuse et volontaire
Quit'arrachait parfois pour te lancer à terre;
De tous mescauchemars que dix ans tu peuplas!
Des saluts que moi-mêmeai dû te faireplats;
Etquand pour le flatter jecherchais l'épithète
Des façons dontparfois tu restas sur sa tête!

Et tousces souvenirs lui remontantil continuedans une explosion de haineclairvoyante _

Vainqueurneufacclamépuissantje t'ai haï
Et je te haisencor vaincuvieux et trahi!
Je te hais pour cette ombre altièreet péremptoire
Que tu feras toujours sur le mur del'histoire!
Et je te hais pour ta cocarde arrondissant
Songros oeil jacobin tout injecté de sang;
Pour toutes lesrumeurs qui de ta conque sortent
Grand coquillage noir que lesvagues rapportent
Et dans lequel l'oreille écouteets'approchant
Le bruit de mer que fait un grand peuple enmarchant!
Pour cet orgueil français que tu rendis sansbornes
Bicorne qui leur sert à nous faire les cornes!

Il arejeté le chapeau sur la tableet penché maintenantsur lui :

Et je tehais pour Béranger et pour Raffet
Pour les chansons qu'onchante et les dessins qu'on fait
Et pour tous les rayons qu'ont'a coususdans l'île!
Je te hais ! je te hais! et neserai tranquille
Que lorsque ton triangle inélégantde drap
Râpé de sa légende enfinredeviendra
Ce qu'en France il n'aurait jamais dû cesserd'être
Un chapeau de gendarme ou de garde champêtre!
Je te...

Ils'arrêtesaisi par le silencel'heurele lieu. Et avec unsourire un peu troublé.

Mais toutd'un coup... C'est drôle... Le présent
Imite lepasséparfoisen s'amusant...

Passantla main sur son front.

De te voirlàcomme une chose familière
Cela m'a reportéde vingt ans en arrière;
Car c'était làtoujoursqu'il te posait ainsi
Lorsqu'il y a vingt ans ilhabitait ici!

Ilregarde autour de lui avec un frisson.

C'étaitdans ce salon qu'on faisait antichambre;
C'était làqu'attendant qu'il sortît de sa chambre
Princesducsmagyarsentassés dans un coin
Fixaient sur toi des yeuxhumiliésde loin
Pareils à des lions respectantavec rage
Le chapeau du dompteur oublié dans la cage!

Ils'éloigne un peumalgré luien fixant ce petitchapeau dont le mystère noir devient dramatique.

Il teposait ainsi!... C'était comme aujourd'hui...
Des armes...des papiers... On croirait que c'est lui
Qui vient de te jeteren passantsur la carte;
Qu'il est encore ici chez luiceBonaparte!

Et qu'enme retournantje vais-- sur le seuil-- là
Revoir legrenadier montant la garde.

Ils'est retourné d'un mouvement naturelet pousse un cri envoyantdebout devant la porte du DucFlambeau quid'un pasestrentré dans le clair de lune.

Ha!

Unsilence. Flambeauimmobilemonte la garde. Ses moustaches et sesbuffleteries sont de neige. Les petits boutons à l'aigleétincellent sur sa poitrine. Metternich reculese frotte lesyeux.

Non. --Non. -- Non. -- C'est un peu de fièvre qui dessine!...
Montête-à-tête avec ce chapeau m'hallucine!...

Ilregardese rapproche. Flambeau est toujours immobiledans la poseclassique du grenadier au reposles mains croisées sur lecoude de la baïonnette qui jette un éclair bleu.

_ La luneconstruit-elle un spectre de rayons?
Qu'est-ce que c'est queça?... Voyons! voyons! voyons!

Ilmarche sur Flambeauet d'une voix brève :

Oui...quel est le mauvais plaisant?

FLAMBEAUcroisant la baïonnette.
Qui va là?

METTERNICHfaisant un pas en arrière.
Diable!

FLAMBEAUfroidement.
Passez au large!

METTERNICHavecun rire un peu forcévoulant approcher.
Oui... oui...la farce est impayable...
Mais...

FLAMBEAUcroisant la baïonnette.
Qui va là?

METTERNICHreculant.
Très drôle!

FLAMBEAU
Un pasvous êtes mort!
METTERNICH
Mais...

FLAMBEAU
Plus bas!

METTERNICH
Permettez!

FLAMBEAU
Plus bas! -- L'Empereur dort.

METTERNICH
Comment?

FLAMBEAUmystérieusement.
Chut!

METTERNICHfurieux.
Mais je suis le chancelier d'Autriche!
Maisje suis tout! Mais je peux tout!

FLAMBEAU
Mais je m'en fiche!

METTERNICHexaspéré.
Mais je veux voir le duc deReichstadtet...

FLAMBEAU
Ah! ouat!

METTERNICHn'en pouvant croire ses oreilles.
Comment : ah! ouat?

FLAMBEAU
Reichstadt? Connaissons pasReichstadt!
D'Auerstaedt!d'Elchingen! c'est des ducsc'est notoire;
Reichstadtc'est pasun duc : c'est pas une victoire!

METTERNICH
Mais on est à Schoenbrünnvoyons!

FLAMBEAU
Si l'on y est?
Grâce au nouveau succèson y ason billet!
Et l'on s'y reprépareavec des ratatouilles
A ré-administrer au monde des tatouilles!

METTERNICH
Qui? Comment? Que dit-il? Un nouveau succès?

FLAMBEAU
Boeuf!

METTERNICH
Mais nous sommes le dix juillet mil huit cent...

FLAMBEAU
Neuf!

METTERNICH
Je ne deviens pas fou!

FLAMBEAUtout d'un coup descendant vers lui.
D'oùsortez-vous?... C'est louche!

Sévère.

Pourquoin'êtes-vous pas encor dans votre couche?

METTERNICHse redressant.
Moi?

FLAMBEAUle toisant.
Qui donc a laissé passer cet Artaban?
Le Mameluck? Il a pris ça sous son turban?

METTERNICH
Le Mameluck?

FLAMBEAUscandalisé.
Alorstout se démantibule?

METTERNICH
Mais...

FLAMBEAUn'en revenant pas.
Vous entrezla nuitdans le grandvestibule?

METTERNICH
Mais je...

FLAMBEAUde plus en plus stupéfait.
Vous franchissez lesalon de Rosa
Sans voir le voltigeur que l'on y préposa?

METTERNICH
Le volt...?

FLAMBEAU
Vous traversez la petite rotonde
Sans qu'un pareil toupetunyatagan le tonde?
Le salon blanc n'est pas de sous-offs habité
Quisur le poêle en orfont du punch et du thé?
Vous ne rencontrez pas quelques vieilles barbiches
Dans lapièce aux chevauxdans la pièce aux potiches?
Etdans la galeriealorsles brigadiers
Trouvent tout naturel quevous vous baladiez?

Aucomble de l'indignation.

On peutdonc traverser le cabinet ovale
Sans que le maréchal dupalais vous avale?

METTERNICHreculant sous cette abondance inquiétante de détailsprécis.
Le maréchal?...

FLAMBEAU
Ce doguealorsc'est un carlin?

METTERNICH
Mais j'entre...

FLAMBEAU
Ce palaisalorsc'est un moulin?
Et quand vous arrivez aubout de l'enfilade
Personne?... Le portier d'appartement...malade?
Et le valet de chambre... absent?... Et le gardien
Duportefeuille?... où donc s'est-il mis?... dans le sien?

METTERNICH
Mais...

FLAMBEAU
Au lieu d'être là pour vous chercher des noises
L'aide de camp de nuitque fait-il?... des Viennoises?

METTERNICH
Mais...

FLAMBEAU
Et le moricaud de garde?... il prie Allah?
Eh bien! maisc'est encore heureux que je sois là!
Quel service!... Oh!oh! oh! s'il y met sa lorgnette
Je crois qu'il y aurad'l'oignond'l'oignond'l'oignette!

METTERNICHhors de luiet voulant passer pour atteindre la poignéedorée d'une sonnetteau mur.
Je vais...

FLAMBEAUs'interposantterrible.
Ne bougez pas! Vous leréveilleriez!

Avecattendrissement.

Il dortsur son petit traversin de lauriers!

METTERNICHtombant assis dans un fauteuilprès de la table.
Ah! je raconterai ce rêve!... Il est épique!

Ilapproche un doigt de la flamme d'une des bougieset le retirantvivement.

Mais cetteflamme...

FLAMBEAU
Brûle!

METTERNICHtâtant la pointe de la baïonnette que Flambeau ne cessede lui présenter.
Et cette pointe...

FLAMBEAU
Pique!

METTERNICHse relevant d'un bond.
Mais je suis réveillé!...Mais je...

FLAMBEAU
Chut! restez coi!

METTERNICHavecune secondel'angoisse d'un homme qui se demande s'il a rêvéquinze ans d'histoire.
Mais Sainte-Hélenealors?...Waterloo?...

FLAMBEAUtombant sincèrement des nues.
Water... quoi?

Onentend bouger dans la chambre du Duc.
L'Empereur a bougé!

METTERNICH
Lui!

FLAMBEAU
Saperlipopette!
Vous devenez plus blanc qu'un cheval detrompette!

Prêtantl'oreille au pas qui s'est rapproché de la porte.

C'est lui!Sa main tâtonne au battant verrouillé...
Il vasortir. Voilà!

Avecdésespoir.

Vousl'avez réveillé.

METTERNICH
Nonil ne se peut pas que ce soit lui qui sorte!
Il ne vapas ouvrir lentement cette porte!
C'est le duc de Reichstadtvoyons! je n'ai pas peur!
Je sais que c'est le Duc! j'en suissûr.

Laporte s'ouvre.

FLAMBEAUd'une voix sonore.
L'Empereur!

Ilprésente les armes. Metternich se rejette en arrière.Mais au lieu de la terrible petite silhouette trapue que ce grenadierde la Garde présentant les armes faisait presque attendrec'estsur le seuill'apparition chancelante d'un pauvre enfant tropsveltequi a quitté ses livres pour venir en toussant voir cequi se passeet qui s'arrêteblanc comme son habiten levantsa lampe de travail-- rendu plus féminin par son col dégraféd'où s'échappe du lingeet par ses cheveux plus blondssous l'abat jour.


SCENEIX

LESMEMESLE DUCpuis des LAQUAIS


METTERNICHse précipitant vers lui avec un rire nerveux.
Ah!ah! c'est vous! c'est vous! c'est vous! C'est Votre Altesse!
Ah!que je suis heureux!

LE DUCironiquement.
D'où vient cette tendresse?

METTERNICH
Non! vraimentje croyais -- tant c'était réussi!
Qu'un autre allait sortir!

FLAMBEAUcomme sortant du rêve auquel il s'est pris lui-même.
Je le croyais aussi!

LE DUCseretournant vers luiet apercevant avec épouvante sonuniforme.
Dieu! qu'as-tu fait?

FLAMBEAU
Du luxe!

METTERNICHqui a gagné la sonnettesonnant et appelant.
Amoi!

LE DUCàFlambeau.
Fuis!

FLAMBEAUcourant vers le fond.
La fenêtre!

LE DUCvoulant le retenir.
La sentinelle va tirer sur toi!

FLAMBEAU
Peut-être!

LE DUC
C'est longd'ici les bois!

METTERNICH
Et sipendant qu'il court
On lui tire dessus...

FLAMBEAU
Ça me semblera court!

LE DUCvivementapercevant la livrée de Flambeau à terre.
Mets ta livrée!

METTERNICHcourant et posant son pied dessus.
Ah! non!

FLAMBEAUdédaigneusement.
Gardez cette guenille!
Est-cequ'un papillon se remet en chenille?

Et lefusil en bandoulièregardantpar défitout sonattirailil s'élance sur le balcon.

Au revoir!

LE DUClesuivant.
Mais c'est fou!

FLAMBEAUvite et bas au Duc.
Chut ! Je gagne le trou
DeRobinson! -- Au bal de demain!

Ilenjambe la balustrade.

LE DUC
Mais c'est fou!

FLAMBEAUdisparaissant.
J'y serai!

LE DUClui criant à voix basse.
Pas de bruit!

METTERNICHen le voyant disparaître.
Oh! pourvu qu'il se luxe
Quelque chose!

Onentend la voix de Flambeau entonner tranquillement dans la nuit leChant du départ :

Lavictoire en chantant...

LE DUCterrifié.
Hein?

METTERNICHstupéfait.
Il chante?

LE DUCsepenchant au balcon avec angoisse.
Oh! que fais-tu?

LA VOIX DEFLAMBEAUdans le parc.
Du luxe!

Ilcontinue : nous ouvre la carrière...

Unedétonation. La chanson s'interrompt. Seconde de silence etd'attente. Puisla voix reprend gaiementplus lointaine. Laliberté...

LE DUCavec un cri de joie.
Manqué!...

Metternichse précipite derrière lui sur le balcon et suit desyeuxdans le parcla fuite de Flambeau.

METTERNICHavec dépit.
Comme il s'est biendans l'ombrereconnu!

LE DUCfièrement.
Il connaît le pays : il est déjàvenu.

METTERNICHà plusieurs laquais qui viennent d'entrer par la droiteles congédiant du geste.
Trop tard! Retirez-vous! Plusrien pour mon service!

Leslaquais sortent.


SCENEX

METTERNICHLE DUC


LEDUCà Metternichd'un ton presque menaçant.
Etdemainpas un mot au préfet de police!

METTERNICHavec un sourire.
Je ne raconte pas les tours qu'on m'ajoués.

Ettandis que le Duclui tournant le dosse dirige vers sa chambreilcontinue nonchalamment:

Quem'importent d'ailleurs vos grognards dévoués?
Vousn'êtes pas Napoléon.

LE DUCqui déjà rentrait chez luis'arrêtanthautain.

Qui ledécrète?
METTERNICHmontrant le petit chapeausur la table.
Vous avez le petit chapeaumais pas la tête.

LE DUCavec un cri de douleur.
Ah! vous avez encor trouvéle mot qu'il faut
Pour dégonfler l'enthousiasme!... Maisce mot
Ne sera pas cette fois-ci le coup d'épingle
Quicrèvece sera le coup de fouet qui cingle!
Je me cabreet m'emporte aux orgueils les plus fous!
Pas la têtem'avez-vous dit?...

Ilmarche sur Metternichet les bras croisés :

Qu'ensavez-vous?

METTERNICHcontemple un instant ce princedressé la devant luidans sa rage juvénile plein deconfiance et de forcepuisd'une voix coupante:
Ce que j'ensais?...

Ilprend sur la table le candélabre alluméva vers lagrande psychéet haussant la lumière

Regardez-vousdans cette glace!
Regardez la longueur morne de votre face!
Regardez ce fardeau si lourd d'être si blond
Cesaccablants cheveux... mais regardez-vous donc!

LE DUCnevoulant pas aller à la glaceet s'y regardantmalgréluide loin.
Non!

METTERNICH
Mais tout un brouillard fatal vous accompagne!

LE DUC
Non!

METTERNICH
Mais à votre insuc'est toute une Allemagne
Et c'esttoute une Espagne en votre âme dormant
Qui vous font sihautainsi tristeet si charmant!

LE DUCdétournant la têteet attiré pourtant vers lemiroir.
Non! non!

METTERNICH
Rappelez-vous vos doutes de vous-même!
Vousrégner?Allons donc !... Vous seriezdoux et blême
Un de ces roisqui vont s'interrogeant tout bas
Et qu'il faut enfermer pourqu'ils n'abdiquent pas!

LE DUCsaisissantpour essayer de l'écarterle candélabreque
Metternich lève devant la glace.

Non! non!

METTERNICH
Vous n'avez pas la tête d'énergie
Mais le frontde langueurle front de nostalgie!

LE DUCseregardantet passant sa main sur son front.
Le front?...

METTERNICH
Et Votre Altesseavec égarement
Sur ce frontd'archiduc passe une main d'infant!

LE DUCregardant sa mainavec effroidans la glace
Ma main ?...

METTERNICH
Regardez-lesces doigts tombants et vagues
Qu'on adans desportraitsdéjà vussous des bagues!

LE DUCcachant sa main.
Non!

METTERNICH
Regardez vos yeux par lesquels vos aïeux
Vousregardent...

LE DUCface à face avec son imageles yeux élargis
Mesyeux?...

METTERNICH
Regardez-lesces yeux
Dans lesquels d'autres yeuxdéjàvus dans des cadres
Rêvent à des bûchers oupleurent des escadres !
Et voussi scrupuleuxsi consciencieux
Osez aller régner en Franceavec ces yeux!

LE DUCbalbutiant pour se rassurer.
Maismon père...

METTERNICHd'une voix implacable.
Vous n'avez rien de votre père!

Etramenant de force vers la glace le candélabre que la maincrispée du Duc ne lâche plus
Mais cherchez!cherchez donc! approchez la lumière!
Il a voulujaloux denotre sang ancien
Venir nous le volerpour en vieillir le sien;
Mais ce qu'il a voléc'est la mélancolie
C'estla faiblessec'est...

LE DUC
Nonje vous en supplie!

METTERNICH
Regardez-vous pâlir dans le miroir!

LE DUC
Assez!

METTERNICH
Sur votre lèvrelàvous la reconnaissez
Cettemoue orgueilleuse et rouge de poupée?
C'est celle qu'euten Franceune tête coupée
Car ce qu'il a voléc'est aussi le malheur!
Mais haussez donc le candélabre!

LE DUCdéfaillant.
Non! J'ai peur!

METTERNICHpresque à son oreille.
Peux-tu te regarderlanuitdans cette glace
Sans voirderrière toimontertoute ta race?
Vois c'est Jeanne la Folleau fondcette vapeur!
Et ce quisous la vitrearrive avec lenteur
C'est lapâleur du roi dans son cercueil de verre!

LE DUCsedébattant.
Non! non! c'est la pâleur ardente demon père!

METTERNICH
Rodolphe et ses lionsdans un affreux recul!

LE DUC
Des armes! des chevaux! c'est le Premier Consul!

METTERNICHdésignant toujours dans le miroirquelque sombre aïeul
Le vois-tu fabriquer de la gloire dans une crypte?

LE DUC
Jele vois fabriquer de la gloireen Egypte!

METTERNICH
Ha! ha! et Charles Quint! le spectre aux cheveux courts
Quimeurt d'avoir voulu s'enterrer!

LE DUCperdant la tête.
Au secours
Père!

METTERNICH
L'Escurial! les fantasmagories!
Les murs noirs!

LE DUC
Ausecoursles blanches boiseries!
Compiègne! Malmaison!

METTERNICH
Tu les vois? tu les vois?

LE DUCdésespérément.
Rouletambourd'Arcoleet couvre cette voix!

METTERNICH
La glace se remplit!

LE DUCcourbése défendant du geste comme si quelque volterrible s'abattait sur lui.
Au secoursles Victoires!
Amoiles aigles d'or contre les aigles noires!

METTERNICH
Mortesles aigles!

LE DUC
Non!

METTERNICH
Et crevésles tambours!

LE DUC
Non!

METTERNICH
Et la glace glauque est pleine de Habsbourgs
Qui teressemblent tous!

LE DUChors de luicherchant à arracher le candélabre queMetternich maintient.
Je casserai la glace!

METTERNICH
D'autres! d'autres encore arrivent!

LE DUCbrandissant le lourd candélabre que Metternich vient enfinde lui abandonneret en frappantd'un geste insensélemiroir.
Je la casse!

Ilfrappe avec rage; la psyché s'effondreles bougiess'éteignent; la nuit se faitdans un grand bruit d'éclatsde verre. Le Duc se jette en arrièredélivréavec une clameur de triomphe.

Il n'enreste pas un!

METTERNICHdéjà sur le seuilse retourneet avant de sortir.

Il enreste un toujours!

LE DUCchancelle à ces motset fou de terreuril crie dans lanuit :
Non! non! ce n'est pas moi! pas moi!

Mais savoix s'étrangleil bat l'air de ses brastourne dansl'ombreet tombelamentable blancheurdevant le miroir briséen appelant :

Père!au secours!

RIDEAU



QUATRIEMEACTE

LESAILES MEURTRIES

Lerideau s'ouvreau murmure des violons et des flûtessur unefête dans les Ruines Romaines du parc de Schoenbrünn.Ces ruines sontnaturellementaussi fausses que possible; maisconstruites par un agréable archéologueadosséesle plus heureusement du monde à une colline boiséevêtue de mousses abondantescaressées d'admirablesfeuillageselles sont belles dans la nuitqui les agrandit et lespoétise.
Au fondau milieu de pittoresquesdécombresune large et très haute porte romaines'arronditet laisse voiren perspectivesous son arc ébréchéune avenue de gazon qui s'élèvecomme un chemin develoursjusqu'à un lointain carrefour bleuâtreoùsemble l'arrêter un geste blanc de statue. Devant cette portes'allonge un petit vivier d'eau dormanteet des divinités depierre se cachent dans des roseaux. Et ce sont des colonnades àdemi écroulées à travers lesquelles on voitpasser des masques; des escaliers que montent et descendent tous lespersonnages de la Comédie Italienne. Car la fête estcostuméela mode étant aux redoutesaux dominosauxcapes vénitiennesaux étranges chapeaux chargésde plumesaux grandes collerettesaux loups noirs barbus dedentellesous lesquels on aime à s'intriguer.
Deuxgros orangers taillés en boules; contre une de leurs caissesun banc rustique.
Un peu partoutdes fragments debas-reliefsdes fûts de colonne enthyrsés de lierredes têtes gisantesde marbres décapités. Leslampions sont rares et d'un vert discret de ver luisant; on n'a pasabîmé le clair de lune.
La partie du parcréservée à la fête a étéclose par du treillageet on aperçoità droitelasortieoù des valets de pied remettent aux gens qui partentleurs manteaux. A gaucheau tout premier planune porte de branchesenguirlandées est celle d'un petit théâtre. C'estde ce côtévers le fondque s'étend la fête;c'est par là qu'on danseil arrive de la coulisse une lumièreplus vive et des bouffées de musique.
L'orchestreinvisible joue des valses de Schubertde Lannerde Strauss-- etles joue à la Viennoiseavec la plus énervante grâce.



SCENEPREMIERE

DES MASQUES-- puis METTERNICH et L'ATTACHE
FRANÇAIS-- GENTZSEDLINSKYFANNY ELSSLER


UNMANTEAU VENITIENà un autrelui montrant les masques quipassent.
Quel est ce fou?

L'AUTRE
Je ne sais pas!

LE PREMIER
Ce monsignore?

LEDEUXIEME
Je ne sais pas!

LE PREMIER
Et ce mezzetin?

LEDEUXIEME
Je l'ignore!

UNMATASSINsurvenant.
Mais c'est délicieux!

UN GILLES
Le grand incognito!

UNPOLICHINELLEtraverse le fond en courantet saisit au vol uneMarquise par la taille.
Votre oreille?

LAMARQUISE
Pourquoi?

LEPOLICHINELLEmystérieusement.
Chut! mon secret!

Ill'embrasse et se sauve.

UNPIERROTassis sur un fût de colonne.
Watteau...

LEPOLICHINELLErepassant au fondet saisissant par la taille uneIsabelle.
Votre oreille?

LE PIERROT
Eût aimé ces fuites de basquines...

L'ISABELLEau Polichinelle.
Pourquoi?

LEPOLICHINELLEmystérieusement.
Chut! mon secret!

Ill'embrasse et se sauve.

LE PIERROT
Dans ce décor de ruines!

UNARLEQUINqui rêveun pied sur la margelle du bassin.
Toutest incertitude et tout est trémolo
La musiquenoscoeursle clair de luneet l'eau!

Metternichen habit de cour sous un grand domino noirentre avec l'attachémilitaire français qui est aussi en habit et domino; il luiexplique la fête avec condescendance.

METTERNICH
DoncMonsieur l'attaché d'ambassade de France
Ici dela pénombre et du demi-silence...

Ildésigne le fond à gauche.

Etdansla lumière et dans du bruitlà-bas
Le bal...

L'ATTACHEadmiratif
Oh! c'est vraiment...

METTERNICHnégligemment.
C'est jolin'est-ce pas?

Montrantla droite.

Par là...

L'ATTACHEavec un étonnement respectueux.
Quoi! vous daignezêtre mon cicerone?

METTERNICHlui prenant le brasavec une affectation de frivolité.
Mon cherje suismoins fier du Congrès de Vérone
Que d'avoir réussice bal dans ces jardins
Et d'avoir mélangé tousces parfums mondains
A cette âpre senteur nocturne etforestière!
-- Doncpar làla sortie. Au fondlevestiaire
De sorte qu'en partanttout de suiteon pourra
Reprendre sa roulièreou bien sa witchoura.

Montrantla porte de gauche.

Enfindans un salon de boulingrin bleuâtre
Làprèsde la Fontaine aux Amoursle théâtre
Un bijou depetit théâtresur lequel
Des amateurs princiersvont nous jouer Michel
Et...
je ne sais plus quoi... --piécette à l'eau de rose
D'un Français quis'appelle Eugène... quelque chose

L'ATTACHE
On soupe?...

METTERNICH
Ici.

L'ATTACHEsurprisregardant autour de lui.
Comment?

METTERNICHposant la main sur une caisse d'oranger.
Sur chaquecaisson vert
Va neiger une nappe et pleuvoir un couvert!

L'ATTACHEamusé.
Ah! bah! les orangers?...

METTERNICHenchanté de son effet.
Oui. Tout à l'heureon roule
Ici tous ceux du parc; sous chaque grosse boule
Deuxcouples prennent placeaffamés et légers...

L'ATTACHE
Enfinc'est un souper par petits orangers!
C'est admirable!

METTERNICHmodestement.
Eh! oui! -- Quant aux affaires graves...

A unlaquais.

Allez direque c'est assez de danses slaves!

Lelaquais sort en courant par la gauche. Revenant à l'attaché:

Je ne lesremets pas à demainmoi. Je pars
Avant souper. Je doisrépondre aux Hospodars
On m'attend.

A unautre laquaislui désignant l'intérieur du théâtre:

Lesfestons par là sont un peu pingres!

Revenantà l'attaché:

Organiserun balc'est mon violon d'Ingres;
Puisquand le bal est bienbondissant et riant
Je vais te retrouverQuestion d'Orient!
J'aime régler des sorts de peuples et des danses
Arbitrede l'Europe...

L'ATTACHEs'inclinant.
Et de ses élégances!

GENTZqui est entré depuis un moment avec une femme en dominomasquées'avançant vers euxun peu gai.
C'esttrès juste!... Arbiter elegantiarum!

METTERNICHse retournant.
Tiens! vous parlez latin? Qu'avez-vous bu?

GENTZtitubant très légèrement.
Du rhum.

METTERNICH
On a dûchez Fannyrester longtemps à table!
Oh!cette liaison!... Vous n'êtes plus sortable!

GENTZavec indignation.
MoiFanny?... C'est fini!

METTERNICHincrédule.
Ah?

Apercevantle préfet de police qui le cherche.

Sedlinsky!

GENTZlamain sur son coeur.
Fini!

SEDLINSKYà Metternich.
Un mot!

Il luiparle bas.

GENTZcontinuant de parler à Metternichqui s'est éloigné.
Fini!

Ledomino qui était avec lui vient le prendre sous le bras. Il seretourne et changeant de ton:

J'eus tortde t'amenerFanny!
Si l'on savait que grâce àmoi... Quelle imprudence!
Une danseuse...

FANNY
Icic'est pour moi que je danse!

Ellepirouette. L'attaché français la regarde avecadmiration.

GENTZvivement.
On te reconnaîtra! Tâche de dansermal!

METTERNICHà Sedlinsky.
Un complotdites-vous?

SEDLINSKY
Pour le Ducdans ce bal.

METTERNICHsouriant.
Je n'ai plus peur...

GENTZsuivant Fanny qui s'éloigne en dansant.
Encorfaudrait-il que j'apprisse
Pourquoi tu voulus tant venir ici?

FANNY
Caprice!

Ellesort en valsant. Gentz la suit. L'attaché françaisaussi.

METTERNICHà Sedlinsky.
Je n'ai plus peur du Duc. J'ai tuéson orgueil.
On ne le verra pas au bal. Il est en deuil.

SEDLINSKY
Mais on conspire!

METTERNICHgaiement.
Ah! bah!

SEDLINSKY
Des femmes.

METTERNICHhaussant les épaules.
Quelques pecques!

SEDLINSKY
De grandes dames!...

METTERNICHironique.
Oh!...

SEDLINSKY
Polonaises et Grecques
La princesse Grazalcowich!

METTERNICH
Grazalcowich?...
C'est terrible!

A unlaquais qui passe.

Donnez-moidonc une sandwich!

SEDLINSKY
Vous riez?... Chut!...

Il luidésigne un groupe de dominos mauves qui entrent
mystérieusement.

Fuyantl'éclat de la torchère
Les voicicherchantl'ombreet chuchotant...

Ilentraîne Metternich derrière un des orangers.


SCENEII

LES DOMINOS MAUVES-- METTERNICH et SEDLINSKYcachés.


PREMIERDOMINOà un autre.
Ma chère
Que c'est doux decourir pour lui quelque danger!

DEUXIEMEDOMINOavec délice.
Conspirons!

TROISIEMEDOMINO
Ses cheveux sont d'un or si léger!

Cesconspiratrices ont toutes un petit accent grec ou polonais.

LAPREMIERE
Ouima chèreon dirait que son fronts'environne
D'un halo... dans lequel commence une couronne!

UNE AUTRE
Oh! et son double charme inattendutroublant
De Bonaparteblondma chèreet d'Hamlet blanc!

PLUSIEURSavec volupté.
Conspirons!

LAPREMIEREgravement.
Maisd'abordà Viennejeconseille
De faire faireen orchez Stiegerune abeille!

LADEUXIEMEimpétueusement.
A Vienne?... Ce seraittout à fait idiot!
Faisons faire à Paris celachezOdiot!

UNE AUTREsolennellement.
Et je proposemoisur toutes nostoilettes
D'avoir toujours un gros bouquet de violettes!

TOUTESavec enthousiasme.
Oh! c'est celaPrincesse!

UNE QUIN'A ENCORE RIEN DITinspirée.
Et risquons unretour
Vers les modes Empire!

LAPREMIEREvivement.
Oh! le soir! pas le jour!

UNE AUTRE
Ah! ma chèreces tailles courtes sont infâmes!

TOUTES ALA FOIS
Les ruchés!... les bouillons!... Maismachère!...

METTERNICHqui surgit en riant.
Ah! Mesdames!

TOUTESavec un cri d'effroi.
Ah! Dieu!

METTERNICHriant aux éclats.
Continuez ce complot étonnant!
Conspirez!... conspirez!... ah! ah!...

Il sorten riant toujourssuivi de Sedlinsky. Son rire se perd. Aussitôtles conspiratricesdispersées comme pour une fuiteserapprochent sur la pointe du piedse mettent en bouquet autour decelle qu'on a appelée Princesse.

LAPRINCESSE
Et maintenant
Que grâce à ce petitpapotage frivole
Le soupçon éveillé parSedlinsky s'envole
Prouvons-leur qu'auprès des Machiavelsféminins
Les Metternich les plus Metternich sont desnains!

TOUTES
Oui.

LAPRINCESSE
Chacune sait bience soirquel est son rôle?

TOUTES
Oui.

LAPRINCESSE
Disséminons-nous dans le bal!

Lesdominos mauves s'éparpillent.


SCENEIII

TOUTES SORTES DE MASQUESGENTZL'ATTACHE FRANÇAISFANNY ELSSLERetc ...; puis TIBURCE et THERESE DE LORGET


UNGROUPE DE MASQUESpoursuivantà travers les colonnades
un masque à grand nez qui se sauve.

Qu'il estdrôle!
Ce doit être Sandor! -- Non! non! c'estFurstemberg!

UNCROCODILEles arrêtant pour leur montrer quelque choseau-dehors.
Et cet oursquilà-basvalse sur duSchubert!

Toutela bande se précipite vers le côté oùl'Ours est signalé.

GENTZquis'est assis sur le bancentouré de plusieurs jolies femmeset en regardant passer d'autres.
En quoila triste Elvire?

UNECOLOMBINE
En étoile.

GENTZpour lui faire plaisir.
En veilleuse.

LACOLOMBINE
Et Théclal'hypocrite?

GENTZriant.
En Fanchon la Mielleuse

L'ATTACHEFRANÇAIStraversant la scène à la poursuitede Fanny Elssler.
Pas moyen de savoir quel est ce domino!
Est-ce une Anglaise?

FANNYfuyant.
Ya.

L'ATTACHEsursautant.
Une Allemande?

FANNY
No!

Elledisparaît. L'attaché aussi.

LACOLOMBINEassise près de Gentz.
Le vicomte est enDoge?

UNECLEOPATRE
Oui... grande dalmatique

GENTZ
Mais alorsla baronne est en Adriatique?

Tiburceest entré avec Thérèse. Il est en CapitanSpezzafer. Thérèse porte une souple tunique d'un bleuglacé d'argentsur laquelle retombent des lys d'eau et delongues herbes luisantes : elle est en source.

TIBURCE
Ma soeurvous n'allez plus à Parme?

THERESE
Oh! Si! Mais pour
Voir ce balla duchesse a retardéd'un jour.

Montrantune femme masquée qui passe dans le fondaccompagnée
d'un homme en domino.

C'estelleavec Bombelles... oui... cette cape verte!

TIBURCEd'un ton agressif
Tant mieux que vous partiez! Noblesseoblige!... et certes
Je n'aurais plus longtemps souffert vosaparté
Avec votre petit Monsieur Buonaparte!

THERESEhautaine.
Plaît-il?

TIBURCE
Nous nous vantons de ce que nos aïeules
N'aient pasavec les roistoujours été bégueules
Carl'on peut ramasser un mouchoir sans déchoir
Lorsqu'un lysest brodé dans le coin du mouchoir!
Mais l'honneur nesaurait admettre une batiste
Portant la fleur ou le frelonbonapartiste.

Menaçant.

Malheur aufils de l'Ogre.

THERESE
Hein?

TIBURCEgalamment ironique.
S'il croquait nos soeurs!

THEREE
Mon frèrevous avez des mots...

TIBURCEavec un petit salut sec.
Avertisseurs.

Ils'éloigne. Thérèse le suit des yeuxpuishaussant les épaulesse joint à un groupe qui passe.

UN OURSentrant avec une Chinoise à son bras.
A quoi doncvoyez-vous que je suis diplomate?

LACHINOISE
Mais à votre façon d'arrondir votre patte!

L'OURStendrement.
Lorsque vous m'aimerez...

LACHINOISElui donnant un coup d'éventail sur la patte.
Vous vendez votre peau!

A cemoment passe une énorme personne déguisée enpetite bergère Louis XV.

TOUTES LESFEMMESqui sont autour de Gentz.
Oh!

GENTZavec effroi.
Mais cette bergère a mangé sontroupeau!

LEPOLICHINELLEtraversant la scène en courant et saisissantla grosse bergère par la taille.
Votre oreille?

LA GROSSEBERGEREse débattant.
Pourquoi?

LEPOLICHINELLEmystérieusement.
Mon secret!

Ill'embrasse et se sauve. On entend sa voixplus loindans lesarbresqui demande à une autre :
Votre oreille?

Gentzet son groupe suivent le Polichinelletrès intéressés.Depuis un instantle Duc est entré avec Prokesch. Prokeschest en habit et domino.
Le Duc s'enveloppe d'un grand manteauviolet. Quand le manteau s'ouvreon le voit en uniforme blanc. Tenuede bal : bas de soie blanche et escarpins. Il tient à la mainson masquedont il s'évente nerveusement. Il s'appuie surProkesch qui le regarde avec inquiétude. Il a la figuredéfaitele geste découragéun pli mauvais àla lèvre. On sent que l'Aiglon traîne des ailesmeurtries.


SCENEIV

LE DUCPROKESCH. DES MASQUES passent de temps entemps.


PROKESCHau Duc.
Quoi! parmi ces gaîtés une langueurpareille?
Qu'a donc fait Metternich?

Mouvementdu Duc.

Je vous trouve énervé!

LACHINOISEqui repasse avec l'Oursremarquant un bloc de pierrequ'il porte sous son bras.
Mais que portez-vous donc sous lebras?

L'OURSflegmatiquement.
Mon pavé.

Ilss'éloignent.

PROKESCHau Duc.
Le complot va très bien si j'en croisplusieurs signes.

Il tirede sa poche un billet.

Nem'a-t-on pas remisce matinces deux lignes?

Il lit.

Dites-luide venir de bonne heure et qu'il ait
Son uniforme sous un manteauviolet!
-- Princec'est pour ce soircar ce billet...

LE DUCprenant le billet et le chiffonnant entre ses doigts.
Doitêtre
D'une femme qui veut au bal me reconnaître!
J'ai suivi le conseild'ailleursn'étant ici
Venuque pour chercher aventure.

PROKESCHdésolé.
Non!

LE DUC
Si!

PROKESCH
Mais alorsle complot...

LE DUCàlui-même.
Oh! ce serait un crime
Que de fairemonterpays clair et sublime
Sur ton splendide petit trôneimpérial
Un être de malheurd'ombre et d'Escurial!
Et silorsque plus tardje serai sur ce trône
LePassém'allongeant dans l'âme sa main jaune
Venaity déterrerde ses ongles hideux
Je ne sais quel Rodolpheou quel Philippe Deux?
J'ai peur qu'au bruit flatteur et dorédes abeilles
Monstre qui dors peut-être en moitu teréveilles!

PROKESCHriant.
Mais voyonsMonseigneurvous êtes fou!

LE DUCtressaillantet avec un regard qui fait reculer Prokesch.
Tucrois?

PROKESCHcomprenant l'angoisse du prince.
Bonté du ciel!

LE DUClentement.
Au fond de leurs châteauxde rois
Dans leur retraite castillane ou bohémienne
Ilsont tous eu la leur... Quelle sera la mienne?
Voyonsdécidons-le! Je me résoustu vois.
Mais voici le moment de choisir.

Avec unrire amer.

J'ai lechoix.
Des aïeux prévenants m'ouvrent le catalogue!
Serai-je mélomane? oiseleur? astrologue?
Marmonneurd'oremus? ou souffleur d'alambic?

PROKESCH
Je ne comprends que trop ce qu'a fait Metternich!

Baissantla voix.

Desmalheureux Habsbourgil vous dressa la liste?

LE DUC
Ah! dameils ont tous eu la démence un peu triste!
Maisdes parfums mêlés font des parfums nouveaux
Et moncerveaubouquet de ces sombres cerveaux
Va peut-être enproduire une autreplus jolie!
Voyonsquelle sera la miennedefolie?
Eh! pardieumes penchants vaincus jusqu'à ce jour
Nous le disent assez : moice sera l'amour!
Je veux aimeraimer

De sonpoing ferméil frappe rageusement sa lèvre.

Ecraseravec haine
Sous des baisers d'amour cette lèvreautrichienne!

PROKESCH
Monseigneur!

LE DUCparlant avec une volubilité fiévreuse.
Maismon cherà la réflexion
C'est logiqueDon Juanfils de Napoléon!
C'est la même âmeau fondtoujours insatisfaite
C'est le même désir incessantde conquête!
O magnifique sang qu'un autre a corrompu
Etquivoulant éclore en Césarn'a pas pu
Tonénergie en moi n'est donc pas toute morte:
Cela fait unDon Juan lorsqu'un César avorte!
Ouic'est une façond'être encore un vainqueur!
Ainsije connaîtraicette fièvre de coeur
Fataledit Byronà ceuxqu'elle dévore...
Et c'est une façon d'êtremon père encore!
Bah! qui saitaprès touts'ilest plus important
De conquérir le monde ou d'aimer uninstant?
Soit! soit! c'est bien qu'ainsi finisse la Légende
Et que ce conquérant de cet autre descende!
Soit ! jeserai le reflet blond du héros brun
Qui s'en allait lesbattant tous l'un après l'un
Et tandis que je lesvaincrai l'une après l'une
Mes soleils d'Austerlitzseront des clairs de lune!

PROKESCH
Ah! taisez-vouscar c'est trop tristement railler!

LE DUC
Ouije sais bienj'entends des spectres me crier
Spectresaux habits bleustordus par la rafale
«Eh bien! alorscette épopée impériale
«Nos travauxnos claironsla gloire ?... Eh bien! alors
«Cette neigece sangl'Histoire... et tant de morts
«Sur tant de champsoù tant de fois nous triomphâmes.
Cela te sert àquoipetit?« -- «A plaire aux femmes!«
C'estbeausur le Praterparmi les voiturins
De monter un cheval detrois mille florins
Que l'on peut appeler Iéna! C'est uneaigrette
Certainequ'Austerlitzaux yeux d'une coquette!...

PROKESCH
Vous n'aurez pas le coeurainside la porter!

LE DUC
Mais simais simon cheret je ferai monter
-- Car c'estsur un amantune chose qui flatte! --
L'aigle rapetisséeen épingle à cravate!

_L'orchestrequi s'était lu un momentreprend au loin.

De lamusique!... Et tu n'es plusfils de César
Qu'un Don Juande Mozart!

Ricanant.

Pas même de Mozart
De Strauss!

Ilsalue gravement Prokesch.

Je vaisvalser.

Elpirouettant avec une gaieté désespérée.

Il fautque je devienne
Inutile et charmantcomme un objet de Vienne!

Il vasortiril s'arrête en voyant paraître l'Archiduchesse.

Matante... Tiens?...

PROKESCHépouvanté de l'éclair trouble de ses yeux.
Oh! nonpas cela!

LE DUCducoin mauvais de la bouche.
Je veux voir.

Etrepoussant Prokesch qui s'écarte à regretil s'avanced'un pas traînant vers l'Archiduchesse. L'Archiduchesse porteun costume très simple : jupe courtecorsage àbasquesfichutablierbonnet; enfintout à fait pareilleau fameux tableau de Liotardelle tient avec conviction devant elleun petit plateau sur lequel sont posés une tasse de chocolatet un verre d'eau.


SCENEV

LE DUCd'abord avec L'ARCHIDUCHESSE puis avec THERESE


LEDUCà l'Archiduchesselanguissamment.
Oh! leprofond parfum qu'ont les tilleulsce soir!

L'ARCHIDUCHESSE
As-tu vu mon petit plateau?... J'en suis très fière!

LE DUC
Vous êtes déguisée en?...

L'ARCHIDUCHESSE
En Chocolatière
De Dresde.

LE DUC
Ra-vis-sant !. .. mais votre chocolat
Doit bien vous ennuyer.

L'ARCHIDUCHESSEs'éventant avec le plateau de cartonsur lequel le verreet la tasse restent collés.
Mais non!

LE DUCqui s'est assis sur le banclui faisant place auprès deluiavec une familiarité tendre.
Mettez-vous là!

L'ARCHIDUCHESSEs'asseyant gaiement.
Eh bienFranz! aimons-nous un petitpeu la vie?

LE DUC
J'aime être le neveu d'une tante jolie.

L'ARCHIDUCHESSE
Moi j'aime être la tanteaussid'un grand neveu.

LE DUC
Trop jolie.

L'ARCHIDUCHESSEse reculant un peu sur le banc.
Et trop grand!

LE DUC
Ouipour jouer ce jeu.

L'ARCHIDUCHESSE
Quel jeu?

LE DUC
D'intimités tendres qui sont les nôtres.

L'ARCHIDUCHESSEle regardant avec inquiétude.
Je n'aime pas vosyeuxce soir.

LE DUC
Moi siles vôtres.

L'ARCHIDUCHESSEvoulant plaisanter.
Ah ! je comprends! ce soirtout semasque à la cour
Et l'amitié doit prendre undomino d'amour!

LE DUCserapprochant de plus en plus.
Oh! d'abordl'amitiétante aux yeux de cousine
L'amitiéde l'amouresttoujours trop voisine
Entre les tantes et les neveuxlesfilleuls
Et les marraines -- oh! sentez-vous les tilleuls? --
Entre les colonels et les chocolatières
Pour qu'il n'yait jamais d'incidents de frontières.

L'ARCHIDUCHESSEse levantun peu sèchement.
Je n'aime plus votreamitié.

LE DUClaretenant par le poignetd'une voix sourde. _
Moij'aime bien
Ces sentiments auxquels on ne comprend plus rien
Danslesquels tout se mêle et s'embrouille...

L'ARCHIDUCHESSElui arrachant sa main.
Nonlaisse!

Elles'éloigne.

LE DUCboudeur.
Oh! bien! Si vous prenez vos airsd'archiduchesse!

L'ARCHIDUCHESSE
AdieuFranz!... Tu m'as fait beaucoup de peine!

Ellesort sans se retourner.

LE DUClasuivant des yeux.
Bah!
Dans la claire amitié cettegoutte tomba
Qui fait qu'en amour trouble elle se précipite!
Attendons!

Ilaperçoit Thérèse de Lorget quidepuis uninstant arrêtée au fondjoue distraitement àtremper dans l'eau du bassinles longues herbes qui pendent de sesépaules. -- Avec étonnement.
Tiens!... Comment!Vous êtes làpetite?
Vous ne roulez donc pas versle ciel Parmesan?

Ilregarde le déguisement de Thérèse

Mais qued'herbe! En quoi donc êtes-vous?

THERESEsouriante et les yeux baissées

Petite...

LE DUCsesouvenant.
Ah! oui! c'est vrai!

Mélancoliquement

Sur saroche lointaine.
Mon pèrepour amieavait une fontaine.
Elle le consolait d'un geôlier. C'est pourquoi
Ilfallait qu'à Schoenbrünnma Sainte-Hélene àmoi
Mon âme ne fût pas tout à fait sansressource
Et qu'ayant le geôlier elle eût aussi laSource!

THERESE
Vous évitiez pourtantvers moide vous pencher?

LE DUC
Parce que je songeais à m'enfuir du rocher.
Mais c'estfini!

THERESE
Comment?

LE DUC
Plus d'espoir ! J'abandonne
Tout rêve!

THERESEse rapprochant vivement de lui.
Vous souffrez?

LE DUCd'une voix de tendresse suppliante.
Il faut qu'elle medonne
Ma Source-- sa fraîcheurson murmure!...

THERESEtout près de lui.
Elle est là.

LE DUClentement.
Et même si je veux la troubler?

THERESElevant sur lui des yeux limpides.
Troublez-la.

LE DUCchangeant de tonà voix tout d'un coup basse et brutale.
Viens ce soir. Tu sais bienla maison tyrolienne
Sousboismon pavillon de chasse...

THERESEavec un recul effrayé.
Que je vienne ?...

LE DUCprécipitamment.
Ne dis pas non. Ne dis pas oui.J'attendrai.

THERESEbouleversée.
Mais...

LE DUCreprenant sa voix calme et triste d'enfant malheureux.
Songecombien je suis malheureux désormais
J'ai perdu toutespoir de jouer un grand rôle.
Je n'ai plus qu'àpleurer : j'ai besoin d'une épaule.

Il apresque laissé tomber sa tête sur l'épaule nue dela Petite Sourcelorsque le bruit d'un pas sur le gravier les faitse séparer vite. C'est Tiburcedrapé dans sa cape despadassinqui passe au fondayant au bras une femme. En les voyantil cesse de causeret arrête sur Thérèse unregard de menace. Elle lui répond d'un oeil dédaigneuxet disparaît vers le bal. Tiburcereprenant sa galanteconversations'éloigne. Le Ducqui n'a même pasreconnu Tiburceappelle d'un signe un des laquais debout à lasortie de droiteet tire de son frac un feuillet de papier qu'ilgriffonne sur son genou.


SCENEVI

LE DUCUN LAQUAISpuis FANNY ELSSLER et L'ATTACHEFRANÇAIS


LEDUCtendant au laquais le mot qu'il vient d'écrire.
Auchâteaupour mes gens. Je ne rentrerai pas.
Je vais aupavillon. Vite quelqu'un là-bas.
Voilà.Rapporte-moi que la chose est comprise.

LELAQUAISs'inclinant.
C'est tout?

LE DUC
C'est tout. -- Demain matinla jument grise.

Lelaquais sort. Fanny Elsslertoujours masquéerepasse encourantse retournant pour regarder si elle est poursuivie. Elles'arrête en apercevant le Ducdont le manteau violet laissevoir l'uniforme blanc.

FANNYELSSLERs'approchant du Ducet récitant mystérieusement.

Son uniforme sous un manteau...

LE DUCsursauteet achevant la phrase du billet reçu par Prokesch
violet.

Ironiquement.

Il étaitd'une femmeô Prokeschle billet!

FANNYmontrant au Duc l'attaché français qui vientd'apparaître.
Le temps de dépister ce masque quim'obsède
Et je reviens!

LE DUCsouriant.
J'attends.

Fannyfuit à travers les ruinesessayant de perdre l'attaché.Le Duc se promène de long en largeet avec une sorte de rage.

C'est mondestin ! Je cède!
Aimons!

Lamusique est de plus en plus énervante. Des couples passent aufondcherchant l'ombre.

Ayons aucoeur un furieux avril!
Aimons...

Ilmontre un couple très tendre qui se dirige vers le banc.

commeceux-là!... comme tous!

Maissoudainil tressaille et se jette derrière un orangerqui lecache; car le couple parlese croyant seul; et dans ce couple qu'ila désigné d'un geste méprisantil reconnaîtMarie-Louise et son chambellan Bombelles.



SCENEVII

MARIE-LOUISEBOMBELLES-- LE DUCderrière unoranger


BOMBELLEScontinuant une conversation commencée.

Etait-il

Trèsépris?

MARIE-LOUISEriant.
C'est de lui que vous parlez encore?

BOMBELLES
Oui.

LE DUCd'une voix étranglée.
Bombelles!... mamère!...

BOMBELLES
Il vous aimait?

MARIE-LOUISEs'asseyant. Bombelles reste deboutun genou sur le banc.
J'ignore.
Mais je sentais très bien que jel'intimidais.
Même sur son estrade aux lauriers d'or pourdais
Il se sentait moins haut que moi par la naissance;
Alorsil m'appelaitpour prendre un air d'aisance
«BonneLouise!«... Eh! mon Dieu! oui!... C'était d'un goût!
J'aime le sentiment!... Je suis femmeaprès tout!

BOMBELLES
Avant tout!

MARIE-LOUISE
C'est mon droit!

D'unpetit ton sec léger.

On s'estmis en colère
Pour un mot que j'ai dit quand ce bonSaint-Aulaire
M'annonça le désastreàBlois. J'étais au lit;
Mon pied nu dépassait etsur le bois poli
Posé comme ces pieds que cisèleThomire
Du meuble Médicis faisait un meuble Empire.
Soudainvoyant glisser les yeux de l'envoyé
Jesouris et je dis : «Vous regardez mon pied?«
Etmalgré les malheurs de sa patrieen somme
C'estparfaitement vrai qu'il regardaitcet homme!
Je fus coquette?...Eh bien! le grand crime! Mon Dieu
Que voulez-vous? c'est vraije restais femme un peu
Et dans l'écroulement trop prévude la France
La beauté de mon pied gardait sonimportance!

LE DUCvoulant fuirmais ne pouvant pascomme dans un cauchemaretsaisissant l'oranger pour ne pas tomber.

Oh ! jevoudrais m'enfuir! oh ! je reste!

BOMBELLESse penchant sur le bras de Marie-Louise.
Quel est
Cecaillou gris que vous portez en bracelet?

MARIE-LOUISEtout d'un coup très émue.
Ah ! je ne peux levoir qu'avec des yeux humides!
Ça... voyez-vous... c'estun morceau...

BOMBELLESvivement.
Des Pyramides?

MARIE-LOUISEsentimentale.
Mais nonvoyons! C'est un vrai morceau dutombeau
Où Juliette dort auprès de Roméo!

Ellesoupire.

Cesouvenir me vient...

BOMBELLESrespectueusement crispé.
Vous n'allez pasdegrâce
Me parler de Neipperg!

MARIE-LOUISE
OuiNeipperg vous agace!
Pourquoi parler de l'autrealors?

BOMBELLESavec la conviction d'un homme qui préfère êtrepréféré à Napoléon 1er qu'àMonsieur de Neipperg.
C'est différent!

Et avecplus de curiosité que de jalousie.
Vous--l'aimiez-vous?

MARIE-LOUISEqui n'y est déjà plus.
Qui donc?

BOMBELLES
L'Autre!

MARIE-LOUISE
Ça vous reprend?

BOMBELLES
Un si grand hommeon doit...

MARIE-LOUISE
Quant à celaje nie
Qu'on ait jamais aiméquelqu'un pour son génie!
Et puisne parlons plus de luiparlons de nous

Coquettement.

Cela vousplaira-t-ilParme?

BOMBELLES
Etait-il jaloux?

MARIE-LOUISE
Jusqu'à chasser Monsieur Leroytailleur-modiste
Parcequ'en m'essayant un péplumcet artiste
N'avait pu voirsans un cri d'admiration

Elle alaissé glisser derrière ellesur le bancla grandecape qui couvrait sa robe décolletée.

Mesépaules.

Et sesépaulescouvertes de diamantsapparaissent.

BOMBELLESflatté dans son amour-propre d'homme et dans sa haine deroyaliste.
Jaloux?... AlorsNapoléon..

MARIE-LOUISEregardant autour d'elleavec effroià ce nom tropindiscrètement prononcé.
Chut!...

BOMBELLESavec une satisfaction croissante.
n'aurait pas aiméme voir les trouver belles
Vos épaules-- ce soir? Iln'aurait pas...

MARIE-LOUISEle rappelant à l'ordre.
Bombelles!

BOMBELLESdégustant le plaisir de se venger de la Gloire.
Aimém'entendre dire à Votre Majesté...

Ils'assied sur le bancprès d'elle.

LE DUC
Oh! mon pèrepardonnez-moi d'être resté!

BOMBELLESregardant l'édifice de nattes à la mode du jour quicoiffe la tête de Marie-Louise d'une sorte de bonnetd'Arlésienne.
Qu'elle est coiffée un peu commenos filles d'Arles
Mais qu'elle est bien plus belleétantplus blonde?...

MARIE-LOUISEfaiblement.
Charles!

BOMBELLESjoignant le geste à la parole.
Il n'aurait pas aiméque me penchant ainsi...

Maisses lèvres n'ont pas atteint l'épaule de Marie-Louisequ'il a été saisi à la gorgearraché dubancjeté à terre par le Duc de Reichstadt bondissantet criant.

LE DUC
Pas ça ! Je ne veux pas ! Je vous défends!

Ilreculeétonné de ce qu'il vient de faireépouvanté;passe la main sur son frontet tout à coup

Merci!
Merci ! Je suis sauvé!

MARIE-LOUISEdéfaillante.
Franz!

LE DUC
Car ce crice geste
Ne furent pas de moi! Moitoujoursilme reste
Le respect de ma mère -- et de sa liberté!
C'est donc... c'est donc Celui dont j'étais habité
Qui vientlàhors de moide bondir avec force!
Merci! Je suis sauvé! C'était un sursaut corse!

BOMBELLESqui s'est relevéfaisant un pas vers le Duc.
Monsieur...

LE DUCreculant avec une hauteur glaciale.
Rien entre nous!

Bombelless'arrêtesentant qu'en effet rien n'est possible entre euxetle Ducse tournant vers sa mèrela salue profondément.
Madamemes respects!
Au palais de Sala retournez vivreen paix!
Ce palais n'a-t-il pas deux ailesdont une aile
Estun petit théâtre et l'autre une chapelle?
Vous allezvous sentirhabitant au milieu
Dans un juste équilibreentre le monde et Dieu!
Mes respects! mes respects!

MARIE-LOUISEd'une voix tremblante.
Mon fils!

LE DUC
Mais ouiMadame
Mais oui! c'est votre droit de n'êtrequ'une femme!
Allez être une femme au palais de Sala!
Maisdites-vousdites-vous bienet que cela
Soit la revanche amèreet triste de sa gloire
-- Veuve qui n'a pas su garder la robenoire! --
Dites-vousdésormaisqu'on ne fait les yeuxdoux
Qu'au prestige immortel qu'il a laissé sur vous
Etque vous n'êtes belleet que vous n'êtes blonde
Queparce qu'autrefois il a conquis le monde!

MARIE-LOUISEatteinte au plus sensible.
Mais... Bombellesvenez!... nerestons pas ici!

LE DUC
Retournez à Sala ! Je suis sauvé! Merci!

MARIE-LOUISEqui va pour sortirsuivie de Bombelles.
AdieuMonsieur!

LE DUCimmobilene les regardant plus.
Ô mainsmainsfroidesdans la tombe
Ô mains tristes encor de leuranneau qui tombe
Mains où posa le front de celle quijadis
Sanglotait parce que je n'étais pas son fils
Maisdont je sens les doigts sur mon âme orpheline
Je vousbaise en pleurantô mains de Joséphine!

MARIE-LOUISEà ce nom se retourneet laissant éclater une hainede femme.
La Créole!... Et crois-tu donc qu'àla Malmaison
Elle n'a pas?...

Et l'onsent que tous les racontars vont défiler...

LE DUCd'une voix terrible.
Silence!

Ellerecule intimidéese tait; et lui reprend avec force :
Ah!si c'est vrairaison
De plusraison de plus pour moi d'êtrefidèle!

Marie-Louisegagne la sortie de droitequittant la fête avec Bombelles. Etle Duc reste là transforméredresséfrémissantd'indignation et d'énergiesauvé comme il vient de ledire. Ce n'est plusainsi que tout à l'heurel'êtred'ennui et de voluptéle blondin d'une grâce perversec'estde nouveaule jeune homme ardent et douloureux. A ce momentreparaît Metternichachevant sa conversation avec Sedlinsky.


SCENEVIII

LE DUCMETTERNICH et SEDLINSKYun instant; puisFANNY ELSSLER


METTERNICHconcluant d'un ton satisfaità Sedlinsky.
Ouijai brisé l'orgueil de cet enfant rebelle!

Mais ilpousse un cri en apercevantdebout devant luile prince qu'il alaisséla nuit dernièregisant au pied d'un miroir.

Hein? --Vous ici!

Etcomme le princeen bondissant sur Bombellesa laissé glisserson manteauMetternich ajoutechoqué de le voir en colonelautrichien dans cette fête masquée :

Dans cetuniforme?... Comment?

LE DUC
Nedoit-on pas venir sous un déguisement?

SEDLINSKYbas à Metternich.
Cet orgueilqu'hier soir brisaVotre Excellence
Gardemême en morceauxtoute soninsolence!

METTERNICHmaîtrisant sa colère et essayant de badiner.
Aquoi donc vient rêver icifuyant le bal
Le petit colonel?

LE DUC
Aupetit caporal.

METTERNICHsur le point de s'emporter.
Oh! je...

Secalmantà Sedlinsky.

Mais lecourrierlà-basqui me réclame!

Et ilsort par la droiteau bras du préfet de policeen disantentre ses dents

C'est àrecommencer!

FANNYELSSLERrentrée depuis un instants'avance vivement dèsqu'ils ont disparu ettout basderrière le Duc.
Prince...


SCENEIX

LE DUCFANNY ELSSLER. PASSAGE DE MASQUES


LE DUCse retournereconnaît la femme masquée qu'il aaccepté tout à l'heure d'attendre làet avecmaintenant un recul violent
Ah! non!... Cette femme!...
Non! Je ne veux plus...

FANNYmalicieusementse démasquant une seconde.
Fuir?

Le DUCavec un cri de surprise.
Fanny -- Toi? -- Fuir?

Changeantde ton et se rapprochant.

Comment?
Quand?

FANNYluidésignant du coin de l'oeil des couples qui passent.
Feignezavec moi de causer galamment.
C'est grave. Ecoutez bien. Maissouriez sans cesse.

Et ellelui dît en minaudant :

Votrecousine est làdans ce bal.

LE DUCtrès émumais d'un air penché.
LaComtesse?

FANNY
Oui.

Elleprend la main du Duc et la met sur son coeur.

-- Tiensj'aicomme un soir de premièrele trac!
-- Elle a sousson manteau ton habit blancce frac
Avec lequel l'Aiglon a l'aird'une mouette!
Elle te ressemblait déjà desilhouette
Mais depuis qu'elle a teint en blond ses cheveuxnoirs
Princeelle te ressemble à tromper les miroirs!
Doncpendant qu'on jouera

Ellemontreà gauchela porte du petit théâtre.

Michel et Christine
Tu changes de manteauviteavec tacousine...

LE DUCcomprenant.
Je me masque...

FANNY
Tudisparais comme en un truc...

LE DUC
Cependant qu'apparaît un faux duc!

FANNY
Lefaux duc
Sort ostensiblement...

Ellemontre la sortie de gauche.

LE DUC
Ensortantme délivre
Des agents quidehorsm'attendentpour me suivre...

FANNY
Rentre à Schoenbrünn...

LE DUC
S'enferme en ma chambre avec soin...

FANNY
Ets'éveille si tard demain...

LE DUC
... que je suis loin!
Seulement...

FANNY
Vous voyez un seulement?

LE DUC
Enorme!
Sivoyant le faux duc sortir en uniforme
Quelquemasquecroyant me parlerlui parlait?

FANNY
Impossible. Tout est réglé comme un ballet.
Pourqu'il sorte sans crainte et puis que tu te sauves
Douze femmessont làdouze dominos mauves;
Elles vontcoquetantriantjouant de l'oeil
L'accaparerl'une après l'autrejusqu'au seuil
Etcomme un volant blanc de raquette enraquette
Le faux duc sortira de coquette en coquette

UNE BANDEpassant au fond à la poursuite d'un masque à têtede loup.
Quel est ce loup?

LE LOUPpoursuivise retournant vers eux.
Hou! hou!

Ildisparaît dans le bois.

LA BANDEse précipitant alors à la poursuite d'un Tribouletqui passe en gambadant.
Quel est ce fou?

LE FOUsesauvant et agitant sa marotte.
Tzing! tzing!

Toutdisparaît dans des éclats de rire.

FANNYreprenantau Duc.
Puistoitu sors du parc...

LE DUC
Par la porte d'Hietzing?

FANNY
Non!

LE DUC
Par où?

FANNY
Prenez garde. On passe. -- Je m'évente...
Regardezl'éventail de votre humble servante...

LE DUC
Eh! bien?

FANNYtout en s'éventant coquettement.
J'ai dessinédessus le plan du parc.
Voyez-vous le chemin? En rouge. Il faitun arc.
Suivez-vous? Les petits carrés blancs sont desmarbres
Et les petits pâtés vert pomme sont desarbres.
On évitepar làles gardes malfaisants.
On tourne à gauche. On prend du côté desfaisans...

LE DUCles yeux sur l'éventail.
Les hachuresqu'est-ceque c'est?

FANNY
C'est quand ça monte
On redescend. On tourne au grostriton de fonte.
Et l'on sort Empereur par ce petit portail!
Tout est-il bien compris ? Je ferme l'éventail.

LE DUCavec une fièvre joyeuse.
Empereur!

FANNYplaisantant.
C'est celale carrosse du Sacre
Tout desuite!

LE DUC
Etl'on trouve à ce portail?

FANNY
Unfiacre.

LE DUC
Hein?

FANNY
Très bien attelé! Ne sois pas inquiet!

LE DUC
Etqui me mène?

FANNY
Aulieu de rendez-vous!

LE DUC
Qui est?

FANNY
Adeux heures d'ici -- c'est vraiça vous écarte
--Mais la comtesse y tient Wagram!

LE DUCsouriant.
La Bonaparte!
--Et Prokesch?

FANNY
Prévenu par moi. Sera là-bas.

LE DUC
EtFlambeau? Vais-je le revoir?

FANNY
Jene sais pas.

Tout encausantelle l'a conduit vers la gauche. Il y ade ce côtéau pied d'une grande urne antique d'ou retombent de longues branchesde lierreun tas de décombres parmi des touffes d'herbe. Unfût de colonneau coussin de mousseoffre une sorte de siègeet près d'un fragment de bas-relief posé sur le solàplatcomme une large dallela tête énorme et barbued'une statue cassée ouvre ses yeux blancs et sa bouched'ombre.


Il fautattendre... Asseyons-nousau clair de lune
Voussur ce bloc...

Et elledésigne le fût de colonne.

Moisurla tête de Neptune.

S'adressantà la tête de pierreavec une révérencecomique.

Neptunec'est permis de s'asseoir?

LA TETE DENEPTUNEd'une voix caverneuse.
C'est permis!

Fannyfait un bond en arrièreet la tête ajoute d'une voixcordiale.

Seulementvous savezil y a des fourmis!

FANNYseréfugiant dans les bras du Duc.
Dieu!... la têtequi parle!...

LE DUCqui comprend et se souvient tout à coup.
Ah! c'estlàsous le lierre
C'est vraiqu'on sort du trou...

LA VOIXtranquillement.
Par une fourmilière!

LE DUCsepenchant vers les décombres dont il essaie d'écarterles branches.
Flambeau!


SCENEX

LE DUCFANNYFLAMBEAUd'abord invisible. DES
MASQUESde temps en temps.


LAVOIX DE FLAMBEAUjovialement.
Dans la cachette àRobinson...

UNE BANDEDE MASQUESqui passe au fond à la poursuite d'unPaillasse.
Ohé!

FANNYsepenchant vivement et mettant sa main sur la bouche de
Neptune.

Chut! des masques!

LESMASQUESdisparaissant.
Bravo! Très drôle!

Leursvoix se perdent.

LA VOIX DEFLAMBEAUachevant avec le plus grand calme.
Crusoé.

LE DUC
Quoi! depuis hier soir?...

FLAMBEAUtoujours invisible.
Ouije fume ma pipe...

LE DUC
Dans ce trou?...

FLAMBEAU
Que tu fis à l'instar de ce type
Inventeur du bonnetà poilà ce qu'on dit
Et dont le Mamelucks'appelait Vendredi!

LE DUCexaminant les pierres et les mousses.
Je ne retrouve plusla place exacte!

FLAMBEAU
A droite!
Juste où je souffleavec ma pipeun peud'ouate!

Et parune fente de la grosse pierre posée à platon voits'élever une fumée qui se met à floconner dansl'air calme.

FANNYlamontrant au Duc.
Là-- le petit Vésuve!

LE DUCsepenchant vers la pierred'un ton désolé.
Oh!tu dois être...

FLAMBEAUqui lance les mots entre des bouffées de fumée.
Mal!
Mais

Unebouffée

je vousavais dit

Unebouffée.

que je viendrais au bal!

FANNYregardant autour d'euxavec inquiétude.
Si l'onnous voit causer avec une fumée!

FLAMBEAU
Aï!

LE DUC
Quoi donc?

FLAMBEAU
Un retour offensif de l'armée
Fourmi! Depuis hiertout le temps on se bat!
- Ai! -- Elles ont le nombre et moi j'aile tabac!

Onl'entend souffler très fort.

Ensoufflant la fumée à flots...

FANNYriant.
Tu les canonnes!

FLAMBEAUdont la voix se rapproche.
Puis-je lever ma pierre uneseconde?

LE DUCaprès avoir regardé si personne ne passe.
Oui!

Alorsun des côtés de la pierre se soulève lentemententraînant ses remblantes attaches de lierrelaissant pendredes cheveux d'herbeetde l'ombre humide du trou de Robinsononvoit sortir à demi un Flambeau mystérieux et cocassel'uniforme verdiles moustaches pleines de brindillesle nezterreuxl'oeil gai.

FLAMBEAUtout en soulevant la pierreentonnant d'une voix
sépulcralele grand air du dernier succès de l'Opéra.

Nonnes!...

LE DUC etFANNYprécipitamment.
Chut!

FLAMBEAUs'accoudant au bord moussu du petit souterrain.
J'ai l'airde me mettre au balcon du tombeau!

LE DUC
Fanny m'a tout conté. C'est pour ce soirFlambeau.

FLAMBEAU
Bon! -- Craignez Metternichseulement! L'oeil du maître!

LE DUC
Ila quitté le bal.

FLAMBEAUvivement.
Mais pour me reconnaître
Il n'y a pluspersonnealors!

FANNY
Tout ira bien.

FLAMBEAU
Metternich est parti?... Vous ne me dites rien?

LE DUC
Mais...

FLAMBEAU
Et vous me laissezà l'ombre de cette urne
Prendreun torticolis dans ma petite turne?

FANNYvivement.
Des masques!

Flambeaurentre dans son trou. La scène est envahie par des masques quidansent une ronde autour d'un magicien à grande barbe.

LESMASQUEScherchant à reconnaître qui se cache souscette barbe.
C'est Blacas! -- C'est Sandor! -- C'est Zichy!
-- C'est Thalberg! -- NonThalberg est en mammamouchi!
--C'est Josika! -- Non! c'est...

Mais lemagicien se baissant brusquement et passant sous les mains nouéesde deux danseurss'échappe. Cris de tous les masques.

Il fuit!qu'on le rattrape!

FLAMBEAUsoulevant sa pierre comme un diable le couvercle de sa
boîte.

Partis?

LE DUC etFANNY
Partis.

FLAMBEAU
Alors...

Il sorttranquillement du troudont il extrait son fusil et son bonnet àpoil.

LE DUC etFANNY
Hein? Quoi?

FLAMBEAUremettant la pierre en place.
Baissons la trappe!

LE DUCépouvanté.
Que va-t-on dire en te voyant?

FANNY
C'est effrayant!
Rentrez vite!

FLAMBEAU
Ce qu'on va dire en me voyant?

Lesmasques reparaissent au fond.

L'UND'EUXapercevant Flambeauavec enthousiasme.
Etcelui-là! Ho! ho! -- en grognard de l'Empire!

FLAMBEAUau Duc et à Fanny.
Eh bien! mais le voilàtenezce qu'on va dire!

LES AUTRESMASQUESs'arrêtant en voyant Flambeau.
Bravo! --Très bien!

FLAMBEAU
Je suis tranquille maintenant!

Ilremet son bonnet et fume sa pipe. A ce momentla scène estenvahie. Tout le monde revient du balcar la cloche du théâtresonne et un laquais vient de suspendre aux branches de la porte uneaffiche sur laquelle on lit :

MICHEL ETCHRISTINE

Vaudeville en un acte.
De MM. EUGENE SCRIBE et HENRI DUPIN

Laplupart des masquesavant d'entrer au théâtres'arrêtent pour contempler Flambeau.


SCENEXI

LES MEMESpuis peu à peu TOUS LES MASQUESDESLAQUAISTHERESETIBURCEetc.


UNTRIVELINappelant un Léandre.
As-tu vu legrognard?

LELEANDREfrappé d'admiration.
Oh! il est étonnant!

Le Ducs'est un peu écartélaissant Fanny avec Flambeau quien un clin d'oeilest entouré.

L'ARLEQUINle regardant de près.
Excellentsles petitsanneaux d'or aux oreilles!

UNE PETITEDIABLESSEmême jeu.
Et les gros sourcils grispostiches! Des merveilles!

Elle sehausse sur la pointe des pieds et essaie de les toucher.
Flambeaurecule.

FLAMBEAUbas à Fanny.
Mais sans manteaucomment sortirai-jebientôt?

FANNYtirant de son gant un numéro de vestiaire qu'elle luipasse.
Le numéro de Gentztiens : un très beaumanteau!

UN PETITMARQUISà Flambeau.
Bonjourgrognard!

FLAMBEAUpoliment.
Honneurplaisir.

UNSCARAMOUCHEl'observant.
Je me demande
Qui c'est?

Ils'avanceet bouffonnant.

Pour lorsSergentvous serviez?...

FLAMBEAU
dans la Grande!

On rit.

FLAMBEAU àlui-même.
Ils riaient moins du tempschez euxqu'ellehivernait!

Il sepromènede long en large.

EXCLAMATIONSen le voyant marcher.

C'est unRaffet! -- C'est un Charlet! -- C'est un Vernet!

LELANSQUENETs'avançant et tâtant l'uniforme.
Commeil est bien usé!... La poudre!... Les poussières!...
Le nom du costumier?

FLAMBEAU
Ce sont des costumières.
Une vieille maison : Guerreet VictoireSoeurs.

UNLANSQUENET
Ah! oui?

FLAMBEAUremontant.
Nous n'avons pas les mêmes fournisseurs!

LESCARAMOUCHEle suivant.
Parbleu! mais c'est Zichy!...

AFlambeauen lui tendant la main.
Cher comte...

Ilrecule en recevant une bouffée de fumée dans la figure.

FLAMBEAUs'excusant et montrant sa pipe.
Ma bouffarde.

On rit.

LESCARAMOUCHEaux autres.
Ouison langageainsi que sonmuseause farde!

FLAMBEAUchantonnant.
En allant à Krasnoé
Onavait soif; on avait froué!...

UNSEIGNEUR FLORENTINriant.
C'est qu'il est excellent!...

S'avançantet lui prenant le bras.
En Russiehein! mon vieux
Nousavons eu très froid au nez?

On rit.

FLAMBEAU
Oui... Pas aux yeux.

Ilchantonne

Maiscristiça vous ravigote
Rien que de voir sa redingote!...

L'ARLEQUINvient lui prendre le bras de l'autre côtéetfinement.
Dis doncsa redingote a besoin de reprises?

On rit.

FLAMBEAU
Maisdis doncelle vous en a fait voir de grises!

Lesrires jaunissent légèrement.

PLUSIEURSsans enthousiasme.
Ha! ha! très drôle!...

LELANSQUENETtiède.
Oui... très nature...

LESCARAMOUCHEfroid.
Très exact!

L'ARLEQUINbasaux autres.
Mais vous ne trouvez pas qu'il manque unpeu de tact?

Il lesemmène vers le théâtre ou du restetout le mondeentre peu à peu; la scène se vide. Fanny Elsslerqui arejoint le Ducsuit avidement des yeux les derniers masques qui sedirigent vers la petite porte.

FANNYauDuc.
Sitôt qu'ils seront tous entrés pour voirla pièce...

FLAMBEAUd'une voix de forainrabattant les retardataires.
Entrez!

FANNY
j'irai chercher votre cousine.

A cemomentle laquais que le Duc avait envoyé porter une lettreau château reparaît et s'approche vivement de lui.

LE DUC
Qu'est-ce?

FLAMBEAUau fond.
Entrez!

LELAQUAISau Duc.
J'ai prévenu que Monseigneur irait
Passer la nuit au pavillon de la forêt.

Ils'éloigne.

FANNYquia entendu.
Hein.

LE DUCvite et bas à Fanny.
J'oubliais. J'ai dit qu'aupavillon de chasse
Je passerai la nuit. C'est donc là qu'àma place
La comtesse devra se rendre. Préviens-la.

FANNY
Jela préviens et vous l'amène. Restez là.

Ellesort par le fond à gauche. Parmi les derniers masques qui sontrevenus du balil y a Tiburce et Thérèse.

FLAMBEAUsur le seuil du théâtre.
Entrez!

TIBURCEàsa soeurlui désignant le théâtre.
Vousn'entrez pas ?

THERESE
Non. Je pars.

TIBURCEla saluant.
A votreaise!

Ilentre au théâtre. Elle se dirige vers la sortieàdroite.

LE DUCl'apercevant.
Mais elle va peut-être au rendez-vous!

Avec unmouvement vers elle pour l'avertir.

Thérèse!

Elles'arrête sur le seuille regardant. Mais il se raviseet àlui-même

Non!qu'elle y aille !... Il me sera doux de savoir
Qu'elle fut faibleau point d'y aller!

Et àThérèsetendrement.

A ce soir!

Ellesort sans répondre.


SCENEXII

LE DUC FLAMBEAUFANNYLA COMTESSE


FANNYreparaissantà Flambeau.
Surveille où l'onen est de la pièce de Scribe!
C'est l'heure!

Flambeauentre au théâtre. Elle fait un signe au fond et l'onvoit venir un jeune homme masqué enveloppé d'un grandmanteau brun.

FLAMBEAUsortant du théâtre.
En ce momentplus d'unmouchoir s'imbibe
Parce que Stanislas est triste et Polonais!

Ilrentre dans le théâtre.

FANNYauDuc.
Ducvoici la comtesse

Lejeune homme se démasque : c'est la comtesse. Ses cheveuxteints en blondsont coupés et courts comme ceux du princeavec la raie et la grande mèche sur le front. En descendantvers son cousinelle ouvre son manteau et apparaît svelte etblanchedans le même uniforme que lui.

LE DUC
Oh! je me reconnais!
C'est moi qui viens vers moi dans l'ombre quis'étonne!

Fannyfait le guet.

LACOMTESSE
BonsoirNapoléon.

LE DUC
BonsoirNapoléone.

LACOMTESSE
Je suis très calme. Et toi?

LE DUC
Jesonge aux dangers fous
Que vous allez courir pour moi!

LACOMTESSEvivement.
Oh! pas pour vous.

LE DUC
Ah?

LACOMTESSE
Pour le nomla gloireet mon sang sur le trône!

LE DUCsouriant.
Comme tu fais sonner ta cuirasseAmazone!

LACOMTESSEavec fierté.
Ouice serait moins beau sic'était par amour!

LE DUCserapprochant.
Maisà propos d'amourlorsque tu seraspour
Me remplacerce soirlà-bas... si d'aventure
Unefemme venait...

LACOMTESSEtressaillant.
Ah ! j'en étais bien sûre!

LE DUC
Raconte-lui ma fuite; et tu vas me jurer...

FLAMBEAUreparaissant sur le seuil du théâtre.
Levieux soldat se tait...

FANNY
Bien! bien!

FLAMBEAUrentrant dans le théâtre.
...sans murmurer

LE DUC
Sice soirelle vientplus tard de me le dire!

LACOMTESSE
Quoi! s'occuper d'un coeur quanddemainc'estl'Empire!

LE DUC
C'est parce que demain je vais être Empereur
Quej'attachece soirtant de prix à ce coeur!

LACOMTESSEbrutalement.
D'autres vous aimeront!

LE DUC
Mais pourrai-je les croire
Comme la triste enfant prêteà tomber sans gloire
Quiparce qu'elle veut tomber enconsolant
Viendra ce soirpeut-êtreà cerendez-vous blanc?

LACOMTESSEhaussant les épaules.
Vous aimerez encor!

LE DUC
Mais jamais pluspeut-être
A quelque rendez-vousqueplus tardje puisse être
Je n'attendrai dans l'ombre etn'ouvrirai les bras
Comme à ce rendez-vous où je neserai pas!

LACOMTESSEavec dépit.
Je trouve Votre Altesseextrêmement émue!

LE DUC
Moins que si tu me dis plus tard : «Elle est venue!«

FLAMBEAUreparaissant.
Il faut se dépêchercar lesyeux vers le ciel
Il chante quelque chose à son vieuxcolonel!

Le Ducet la comtesse se masquent rapidement.

LACOMTESSEdégrafant son manteau noir pendant que le Ducdétache son domino violet.
Changeons vite!

FLAMBEAUregardant si personne ne sort du théâtre.
Ausignal!... Ne craignez rien. Je guette.
Attention!

Il tirela baguette de son fusil qu'il lève solennellement.

Par lavertu de ma baguette!...

LACOMTESSEà Flambeau.
Tu vaspeut-êtrefaire un Césarsonges-y!

FLAMBEAU
C'est pourquoi ma baguette est celle d'un fusil!

Le Ducde Reichstadt est à droite. La comtesse est à gauche.Ils enlèvent simultanément leurs manteaux. Une secondeil y adans un éclair blancdeux Ducs de Reichstadt. MaisL'échange se fait : le Duc s'enveloppe du manteau noirrabatle capuchon sur sa tête; la comtesse jette négligemmentsur une épaule le domino violet de manière à nepas cacher l'uniforme et les croixreste tête nue pour bienlaisser voir les cheveux blonds... Et il n'y a plus qu'un Duc deReichstadtà gauche.


SCENEXIII

LES MEMESTOUT LE MONDE


FLAMBEAUl'oreille tendue vers le théâtre d'où viennentdes applaudissements et des rumeurs.
On sort!

Le Ducse sépare de la comtesse. Une musique bruyante éclate.La scène s'éclaire vivement. Car de tous côtésdes laquais entrentroulant devant eux des orangers dont lefeuillage est criblé de verres lumineux. Sur chaque caisseverte on a posé deux planches que recouvre un napperon dedentelle laissant passer par un trou le tronc de l'orangeret surchacune de ces petites tables d'où jaillit un arbre illuminé;un somptueux petit couvert est mis. Vaisselle de vermeil. Cristauxirisés. Luxe de fleurs. Nuée de laquais poudrésquien un clin d'oeilflanquent chaque caisse de quatre chaiseslégèreset habillent les deux orangers qui étaientdéjà en scène comme les nouveaux venus.Cependanttous les masques sortent du théâtreenfarandolese tenant par la mainsur l'air de galop qu'attaquel'orchestre. En voyant la surprise que leur réservaitMetternichils poussent des cris d'enthousiasme. La longue chaînedansanteconduite par l'Archiduchesse et l'Attaché françaisse met à serpenter autour des orangers et ce sont des éclatsde riredes appelsdes interjectionsparmi lesquels on entend àpeu près:

Lesorangers! -- C'est ici que l'on soupe!
Vous marchez sur ma robe!-- Hop! Hop! -- Je perds ma houppe !
-- Bravoles orangers! --Dansons en rond! -- Baron!
-- Marquise! -- Hop! hop! -- Plusvite! -- Encor! -- Toujours! -- En rond
- Attention! Undeux...â troison se sépare! Trois!

Et lafarandole se disloque.

TOUT LEMONDE se précipitant vers les tables pour se placer.
Hourrah!

FANNYauDuclui montrant la Comtesse quirestée debout au premierplanà gauchea été immédiatemententourée par tous les dominos mauves.
Notre essaim defemmes l'accapare!

LESDOMINOS MAUVESautour du faux Ducfeignant de coqueter pour quepersonne ne l'approche.
Prince! -- Duc! -- Monseigneur ! --Altesse!

GENTZquiles regarde en passantavec une jalousie de vieux galantin.
Iln'y en a
Que pour le Duc ce soir!

DESMASQUESs'apprêtant pour souper ensemble.
Sandor!-- Zichy! -- Mina!

L'ARLEQUINEmasquée qu'on a appelée Minas'asseyant.
Onme reconnaît donc?

LEPOLICHINELLE
A ce collier de jade!

LESCARAMOUCHEs'attablant et regardant les petites oranges del'oranger.
Au dessert on pourra se faire une orangeade!

UN DOMINOMAUVEminaudantau faux Duc.
Duc!...

L'OURSqui a ôté sa tête pour souperlisant le menu.
Sterlets du Danube! -- Et caviar du Volga!

L'ARCHIDUCHESSEqui va et vientplaçant les soupeurs.
Mimi deMeyendorf à la table d'Olga!

Tout lemonde est assisexcepté la comtesse quitoujours debout àgauchecontinue à marivauder avec un domino mauve. Le Ducsans la quitter des yeuxs'est attabléavec Flambeau etFannyà l'un des orangers. Rires. Murmures. Le soupercommence.

GENTZselevantun verre de champagne à la main.
Mesdames etMessieurs.

QUELQUESSOUPEURSréclamant le silence.
Chut! Chut!

LE DUCvoyant la Comtesse faire un pas vers la droite.
C'est laminute
Terrible!...

GENTZ
Je brandis cette première flûte
En l'honneur...

LE DUC
Elle va pour sortir...

GENTZ
de l'absent
Qui régla nos plaisirs et s'en fut nouslaissant
Ces musiquesces fleurs et ces sorbets aux pêches
-- Travailler jusqu'à l'aube et dicter des dépêches

Applaudissements.La Comtesse profite de ce que l'attention est attirée parGentz et se dirigeparmi les tablesvers la sortie. A mesurequ'elle avance -- en imitant l'allure distraite du Duc et sans avoirl'air de se presser -- il se lèvede chaque tablesur sonpassageun domino mauve qui l'accompagne un instant en lui faisantdes agacerieset ne la quitte que lorsqu'un autre domino mauve vientà son tour l'accaparer coquettement.

FANNYquila suit des yeuxbas au Duc.
Elle a bien attrapévotre pas nonchalant!

GENTZcontinuant d'une voix éclatante.
Au PrinceChancelierConseillerChambellan!
Dédions ton premiergrésillementchampagne
A Metternichprince d'Autricheet grand d'Espagne
Seigneur de Daruvar et duc de Portella...

FANNYregardant toujours la Comtesse qui se rapproche de plus en plus dela sortie.
Elle avance! Voyez l'air tranquille qu'elle a.

GENTZ
Chevalier de Sainte-Anne...

LE DUCbas à Flambeau dont il serre convulsivement la main.
Enparlantil nous aide
Ce Gentzsans le savoir!

GENTZ
Des Séraphins de Suède
De l'Eléphant Danoiset de la Toison d'or!...

FLAMBEAUbas.
Pourvu que Metternich ait des titres encor!

GENTZ
Curateur des Beaux-ArtsMagnat héréditaire...

LE DUCfébrilementles yeux fixés sur la Comtesse quiavance toujours.
Oh! mon pas n'est pas si traînant...elle exagère!

GENTZavec un enthousiasme croissant.
Bailli de Malte...

LE DUCdeplus en plus énervévoyant la Comtesse s'arrêtertout près de la sortie avec un domino mauve.
Eh bien!qu'attend-elle?

GENTZ
Grand-Croix
Du Faucondu Lionde l'Oursde Charles III!...

Ils'arrêtes'épongeant le front.

Ouf!...

LA VOISINEDE DROITE de Gentzà sa voisine de gauche.
Il vasuccomber! Il faut que tu l'éventes!

Lesdeux éventails s'agitent avec une violence comique des deuxcôtés de Gentz.

GENTZraniméconcluant avec emphase.
Et Membre deplusieurs Sociétés savantes!

ENTHOUSIASMEGENERAL
Hourrah!...

Tout lemonde est debout. Les verres se choquent. La Comtesse est arrivéeà la sortie avec le dernier domino mauve; le pied sur leseuilelle cause et rit nerveusements'attarde une seconde de peurde se trahir par un départ brusquebaise la main du dominomauve pour prendre congé.


FLAMBEAUbas au Duc qui n'ose plus regarder.
Et pendant qu'ilstrinquent de toutes parts
Princeelle va sortir... ellesort!...

L'ARCHIDUCHESSEqui depuis un instant suit des yeux le faux Ducà voixhautede sa place.
Franztu pars !

LaComtesse chancelleelle est obligée de s'adosser au treillagepour ne pas tomber.

LE DUCbas.
Tout est perdu!

FLAMBEAU
Tonnerre!

L'ARCHIDUCHESSEqui se lève et se dirige vers la Comtesse.
Attends!

FANNYatterrée.
L'Archiduchesse
N'est pas du complot!

L'ARCHIDUCHESSEqui est arrivée près de la Comtesse.
Franz!

Ellelui prend le braset d'un doux ton de reproche
Tu blessas matendresse
Tout à l'heuremais...

Elletressailleen recevant à travers le masque un regard qu'ellene reconnaît pas. Elle s'arrêteexaminant de prèsle bas du visageet presque sans voix :

Ah!...

LE DUCqui suit cette scène.
Perdu!

L'ARCHIDUCHESSEreculant hésitante.
Mais...

Puisaprès le siècle d'une secondeelle reprend sa voixnaturelleet très hauttendant la main à la Comtesse

A demain!

LACOMTESSEà qui l'émotionla peur qu'elle a euelagratitude font perdre un instant la tête.
Ah! Madamecomment?...

L'ARCHIDUCHESSEvite et bas.
Baisez-moi donc la main!

LaComtesse se ressaisîtbaise tout â fait en duc deReichstadt la main de l'Archiduchessese redresseet sort.


SCENEXIV

LES MEMESmoins LA COMTESSE


UNSOUPEURqui a vu sortir la Comtesse.
Il part déjàle Duc?

TIBURCEhaussant les épaules.
Oh! il est si fantasque!

L'Archiduchesseen regagnant son orangerpasse devant celui où sont assis leDucFlambeau et Fanny.

LE DUCl'arrêtant au passaged'une voix basse et émue.
Votre main... comme au duc de Reichstadt?..

L'ARCHIDUCHESSEregarde un instant ce jeune homme encapuchonné et masquéet lui tend la main.
Tiensbeau masque!

Elleregagne sa place. Tout le monde souperitcause.

GENTZselevantun verre de champagne a la main.
Et maintenant...

Rireset protestations.

PLUSIEURS
Encore!

GENTZ
Unmot...

L'ARLEQUIN
Gentzallez-y!

GENTZ
Jevoulais compléter mon petit brindisi.
J'ai commis tout àl'heure un oubli... volontaire.
Car le duc de Reichstadt étantlàj'ai dû taire
Le plus beau titre de Metternich.J'ai l'honneur
-- Le Duc étant sorti -- de boire: Audestructeur
De Bonaparte!

TOUT LEMONDEse levant dans une subite explosion de haine joyeuse.
Audestructeur de Bonaparte!

Mouvementdu Duc. Tous les verres sont levés. Flambeau videtranquillement le sien dans le canon de son fusil.

LE DUC
Que fais-tu?

FLAMBEAU
Je le mouille un peude peur qu'il parte!

Tout lemonde se rassied. La conversation devient générale. Onse parle d'un oranger à l'autre.

LESCARAMOUCHEriant.
Ce Bonaparte!...

LE PETITMARQUIS
En sommeun faux marbre!

TIBURCE
Du stuc!

LE DUCindigné.
Hein?

FLAMBEAUcraignant qu'il ne se trahisse.
Songez qu'il y va del'Empiremon Duc!

LEPOLICHINELLEdédaigneux.
Très surfait.

FLAMBEAUtoujours bas au Duclui saisissant la main.
Prenez garde!

TIBURCE
Officier secondaire
Mais qu'en Egypte on a vu sur undromadaire...
Alors!...

L'OURS
Ondit que Gentz le fait très bien!

FLAMBEAUentre ses dents.
Cristi!

L'ARLEQUINà Gentz.
Fais-le!

Gentzse lève. Mouvement du Duc.

FLAMBEAUau Duc.
N'oubliez pas que vous êtes sorti!

GENTZfaisant rapidement descendre une mèche en pointe sur sonfront.
La mèche!

Fronçantle sourcil.

L'oeil!

Mettantla main dans son gilet.

La main!

Etsatisfait.

Voilà.

Acclamationset rires.

LE DUCdont les doigts nerveux arrachent la dentelle de la nappe.
Oh!

FLAMBEAUs'est retourné avec un mouvement furieux vers Gentzmaisla caricature même de ce qu'il aimait tant l'émeutetcalméil dit d'une voix sourde :
Il se moque!
Etmême en se moquant c'est beau! car il l'évoque!

LECROCODILE
Vous savez qu'il tombait de chevalpatatras!

Rires.

FLAMBEAUbas au Duc.
Voilà ce quesur luitrouvèrentles ultras!

LE PIERROT
Un causeur très médiocre!

FLAMBEAUironique.
Allez donc!

LE DUC
C'est la règle!
S'ils ne pouvaient entre eux dire dumal de l'aigle
Que diraient le cloporte et le caméléon?

TIBURCE
Il ne s'appelait pasd'ailleursNapoléon!

FLAMBEAUsursautant.
Hein?

C'estle Duc maintenant qui le retient.

TIBURCE
Il s'est fabriqué ce nom : c'est très facile!
Onveut se faire un nom magnifique...

FLAMBEAUà part.
Imbécile!

TIBURCE
Qui dans l'histoireun jourpuisse être interpolé...
On prend trois petits sons clairs et secs : Na-po-lé...
Et puis un bruit sourd : on !

L'OURS
C'est extraordinaire!

TIBURCE
Oui : Na-po-lé: l'éclair!... et puis on le tonnerre!

UNTRIVELIN
Quel était son vrai nom?

TIBURCE
Ah! vous ne savez pas?

LETRIVELIN
Mais non!

TIBURCE
Il s'appelait Nicolas.

FLAMBEAUse levant furieux.
Nicolas?
TOUT LE MONDEl'applaudissant de si bien jouer son rôle.
Ah!bravo! le grognard!

GENTZriantà Flambeau.
Nicolas!

Il luipasse un plat.

Quelquescailles?

FLAMBEAUprenant le plat.
Eh bien! mais... Nicolas gagnait bien lesbatailles!

UNPAILLASSEavec le plus aristocratique dégout.
Etcette cour qu'en un clin d'oeil il fagota!

TIBURCE
Quand on y parlait titreétiquetteGotha
Mon cherpour vous répondreil n'y avait personne!

FLAMBEAUdoucement.
Il n'y avait donc pas le généralCambronne?

UNE VOIXDE FEMME
Mais... la guerre!...

TIBURCE
Qu'y faisait-il? Les bulletins!

LEPOLICHINELLE
Il se tenait sur des petits tertres lointains!

Rires.

FLAMBEAUprêt à s'élancer.
Nom de...

LE DUCleretenant.
Chut!

TIBURCE
Une balleun jourfut assez bonne
Pour venir le blesser aupiedà Ratisbonne
Juste de quoi fournir un sujet detableau!

Rires.

FLAMBEAUretenant à son tour le Duclui dit avec rage.
Ducalme!

LE DUC
Mais toi-même...

FLAMBEAUdont la main depuis un instant tourmente son couteau.

Otez-moice couteau!

TIBURCErenversé sur sa chaise et dégustant à petitesgorgées son Johannisberg.
Bref...

LE DUCdont les ongles s'enfoncent dans le poignet de Flambeau.
Qu'iln'ajoute pas quelque chose de pire!

FLAMBEAUsuppliant.
Vous le supporterez!

LE DUC
Oh! pas pour un Empire!

TIBURCElaissant tomber un mot entre chaque gorgée.
Bref --ce fameux héros -- c'était...

FLAMBEAUsentant que le Duc va s'élanceravec désespoir.
Nonmon petit!

TIBURCE
C'était un lâche!

LE DUCselevant.
Oh! je...

UNE VOIXpartie du fond.
Vous en avez menti!

Brouhaha.

TOUT LEMONDEdeboutparlant a la fois.
Hein? Qu'est-ce? Quoi?Comment? Plaît-il? Qui ça?

GENTZquiest resté assis.
Tumulte.

FLAMBEAUbas au Duc.
Tout est sauvé! quelqu'un a relevél'insulte!

TIBURCEblême.
Qui s'est permis?

L'ATTACHEFRANÇAISquiécartant les groupesdescend verslui.

C'est moi.

LESCARAMOUCHEbas à Tiburce.
L'un des aides de camp
Du maréchal Maison!

TIBURCE
Quoi? vousme provoquant?
Vous qui représentez leRoi?

GENTZassisterminant sa grappe de raisin.
C'est toujoursdrôle.

L'ATTACHE
Il s'agit de la Franceet je suis dans mon rôle.
C'estcontre elle tenir des propos insultants
Que d'insulter celuiqu'elle aima si longtemps.

TIBURCE
Buonaparte?

L'ATTACHE
Veuillez prononcer Bonaparte.

TIBURCEironique.
Soit! Bonaparte!

L'ATTACHE
Non. L'Empereur.

TIBURCE
Votre carte?

Echangede cartes.

L'ATTACHEsaluant.
Je pars demain. Doncle dueldemain matin.

Ils'éloigne et rejoint deux amis avec qui il se met àcauser à voix basse. Les violons ont repris au loin et lesgroupesen chuchotantcommencent à regagner le bal.

FLAMBEAUqui a disparu une secondeà droitevers le vestiairerevient vêtu d'un superbe manteau et dit vivement au Duc :
Filons ! J'ai le manteau.

Ill'ouvre et le referme.

Dedansc'est en satin.

TIBURCEqui s'est rassis seul à sa tabletendant nerveusement sonverre à un laquais.
De l'eau?

LELAQUAISqui est celui que le Duc a envoyé au châteautout en remplissant le verre de Tiburce.
Monsieur est durpour le Corse!

TIBURCElevant les yeux sur luiavec un étonnement hautain.
Hein?

LELAQUAISbaissant la voix.
Plus tendre
Votre soeurpour son fils!...

Mouvementde Tiburce.

Voulez-vousles surprendre?

TIBURCE
Quand?

LE LAQUAIS
Ce soir.

TIBURCE
Où?

LE LAQUAIS
Je sais.

TIBURCElui faisant signe d'aller l'attendre dehors.
Attends-moiprès d'ici!

Lelaquais s'éloigne. Tiburce se lève etla main sur sagrande rapière de capitan.

Je vaisdébarrasser l'Autriche!

Cependantle Ducavant de partir avec Flambeau qui l'attend sur le seuilestallé vers l'attaché qui a fini de causer avec ses amiset lui mettant la main sur l'épaule.

Vousmerci!

L'ATTACHEse retournant.
De quoi donc?

Le Ducsoulève son masque une seconde. L'attaché va pousser uncri.


LE DUCmettant un doigt sur ses lèvres.
Chut!

L'ATTACHEbas.
Le Duc?

LE DUC
Uncomplot.

L'ATTACHEsurpris de cette confiance.
Je m'étonne...

LE DUCavec une grâce fière.
Je n'ai que mon secretMonsieur : je vous le donne.

Vite etbas.

Rendez-vousà Wagramce soir. Soyez-y!

L'ATTACHE
Moi?

LE DUC
N'êtes-vous pas à nous?

L'ATTACHE
Je suis fidèle au roi.

LE DUC
C'est bien! Mais tu te bats pour mon pèreà maplace.
Et c'est en toice soirun peu de moi qui passe!

Ilremonteen le saluant.

A bientôt!

L'ATTACHEle suivant.
Vous croyez me gagner....

LE DUC
J'en suis sur.
Mon père a bien conquis Philippe deSégur!

L'ATTACHEavec fermeté.
Demain je rentre en Franceet jetiens à vous dire...

LE DUCsouriant.
Vous êtes un futur maréchal del'Empire!

L'ATTACHE
Que si l'on faitsur vousmarcher mon régiment
Jesaurai commander le feu.

LE DUC
Parfaitement.

Il luitend la main.

Serrons-nousdonc la mainavant de nous combattre.

Lesdeux jeunes gens se prennent la main.

L'ATTACHEavec une extrême courtoisie.
Avez-vous pour Paris --car j'y serai le quatre --
Quelques commissions? L'honneur meserait doux...

LE DUCsouriant.
Je compte être rendu dans... l'Empireavant vous!

L'ATTACHE
Si pourtant avant vous j'étais dans le... Royaume?

LE DUC
Saluez de ma part la colonne Vendôme.

Ilsort. Le rideau tombe.



CINQUIEMEACTE

LES AILES BRISEES


Uneplaine. Quelques buissons bas; un tertre dont l'herbe frissonne d'unvent éternel; une petite cabane construite de débrisd'affûts et de caissons et qu'entourent de maigres géraniums;la route qui passe; le
poteau de la routerayé descouleurs autrichiennes; et c'est tout. Des champs et du cieldesépis et des étoiles. Une plaine. Une plaine immense. Laplaine de Wagram.


SCENEPREMIERE

LE DUCFLAMBEAUPROKESCH


Tousles troisimmobiles dans leurs manteauxattendent. Silencependantlequel on entend le vent souffler.

LE DUCouvrant son manteau pour que le vent s'y engouffreet lerefermant brusquement.
Tiens! je prends de ton ventWagramdans mon manteau!

AFlambeau qui regardesur la routevers la gauche.

Leschevaux?

FLAMBEAU
Pas encor. Nous arrivons trop tôt.

LE DUC
Aupremier rendez-vous que me donne la France
Je doiscomme unamantarriver en avance!

Il semet à se promener de long en large et arrive devant le poteau.Il s'arrête.

Leurpoteau!... jaune et noir!... Ah! je vais donc pouvoir
Marchersans rencontrer un poteau jaune et noir!
Sur de doux poteauxblancs des noms charmants vont luire.
Oh! lire Chemin deSaint-Cloud! au lieu de lire

Ilmonte sur une pierre pour lire l'écriteau.

Route deGrosshofen!

Toutd'un coup se souvenant.

Tiens! mais... mon régiment
Se rend à Grosshofenà l'aurore!

FLAMBEAU
Comment?

LE DUC
J'ai donné l'ordre hierquand j'ignorais encore...

FLAMBEAU
Nous serons loin lorsqu'ils passerontà l'aurore.

Unhomme sort de la petite cabaneun vieux paysanà barbeblancheet manchot.

LE DUC
Cet homme?

FLAMBEAU
Il est à nous. Sa cabane nous sert
De rendez-vous. --Ancien soldat. Dans ce désert
Explique la bataille auxétrangers.

LE PAYSANapercevant un groupeétend machinalement sa main versl'horizonet commenced'une voix de guide.
A gauche...

FLAMBEAUs'avançant.
Non; moije la connais!

Lepaysanle reconnaissantsourit et salue. Flambeau allume son petitbrule-gueule français à la longue pipe allemande duvieux.

PROKESCHà Flambeau.
Qu'est-ce qui le débauche
Duservice autrichien?

LE PAYSANqui a entendu.
Monsieurj'étais mourant
Je metraînais par là. Napoléonle Grand
Vint àpasser...

FLAMBEAU
Toujours il parcourait la plaine
Le lendemain.

LE PAYSAN
Le grand Empereur prit la peine
D'arrêter son chevalet devant lui-- devant!
Il me fit amputer par son docteur...

FLAMBEAU
Yvan.

LE PAYSAN
Doncsi son fils s'ennuie à Viennequ'il émigre!
Moije l'aide!...

AFlambeaufièrementen tapant sur sa manche vide.

Le bras --coupé -- devant lui!

FLAMBEAU
Bigre!
On n'a pas tous les jours la satisfaction
D'avoirle bras coupé devant Napoléon!

LE PAYSANavec un geste résigné.
La guerre!...

Lesdeux vétérans se sont assis sur le petit banc qui tientà la cabaneet côte à côteils fumentlaissant de temps en temps échapper
rêveusement unmot.

On sebattait!...

FLAMBEAU
On mourait.

LE PAYSAN
Nous mourûmes.

FLAMBEAU
On allait!...

LE PAYSAN
Nous aussi.

FLAMBEAU
On tiraitdans des brumes !...

LE PAYSAN
Nous aussi.

FLAMBEAU
Puisaprèsquelque officier noirci
Venait nous dire: On est vainqueur!

LE PAYSAN
A nous aussi.

FLAMBEAUse levantindigné.
Hein?

Ilhausse les épaules et souriant.

Aufait!...

Etserrant la main au vieux.

Siquelqu'un nous entendait!

LE DUCimmobileau fond.
J'écoute.

LE PAYSANphilosophiquementregardant ses fleurs.
Bah! mesgéraniums poussent bien!

FLAMBEAUhochant la tête.
Je m'en doute!

Ilmontre le coin ou fleurissent les géraniums.

Tiens! àcet endroit même onze petits tambours!

LE DUCserapprochant.
Onze petits tambours?

FLAMBEAU
Je les revois toujours!
C'étaientsous leurs shakosonze boucles pareilles
Entre l'écartement naïf deleurs oreilles;
Onzequi sans savoir ni le but ni le plan
Marchaientheureux de vivreen faisant ran plan plan!
Onles blaguait un peucarayant su lui plaire
Ils étaientles chouchous de notre cantinière;
Mais lorsqu'ilstricotaient la chargeces tapins
Lorsqu'ils tapaientpareils àdes petits lapins
Sur leurs onze tambours de leurs vingt-deuxbaguettes
Ce tonnerre faisait frémir nos baïonnettes
Dont les zigzags d'acier semblaient diredans l'air
«Nousn'avons pas pour rien la forme d'un éclair!«
C'estlà que le crachat d'un gros tousseur de bronze
Prit cesonze tambours en fileet...

Avec ungeste qui fauche.

Tous lesonze!

Il setait une secondepieusementet reprend plus bas.

Il fallaitvoir la cantinière!... ah! sacrebleu!
Elle avait relevéson grand tablier bleu
Comme ces vieilles font qui glanent dansla plaine
Etfolleelle glanait des baguettes d'ébène.

Secouantson émotion.

Mais deparler de çaça vous enroue!...

Toussantpour s'éclaircir la voix.

Hum! Hum!

Ilcueille un géraniumet avec une brusque gaieté:

Recettepour changer un vil géranium
En Légion d'honneur :on ôte trois pétales!

Ilarrache trois pétales; les deux qui restent forment unminuscule papillon rougeet le place à la boutonnièrede son pardessus en lui disant
:

Hein? Surmon beau revers de velourstu t'étales?...

Au Duclui désignant du menton cette décoration improvisée.

C'est biencelle que tu me donnasMonseigneur?

LE DUCmélancoliquement.
Je l'ai donnée en rêve!

FLAMBEAU
Et je la porte en fleur.

Depuisun instantau fonddes hommes à grands manteaux arrivent
se serrent la mainse groupent.


SCENEII

LES MEMESMARMONTLES CONSPIRATEURS


UNEOMBREse détachant du groupe et descendant vers le Duc etFlambeau.
Sainte-Hélene.

FLAMBEAUrépondant.
Schoenbrünn

LE DUCreconnaissant celui qui s'est avancé.
Marmont!

MARMONTs'inclinant.
Ducbonne chance!

LE DUCdésignant ceux qui restent au fond.
Ces ombres?

MARMONT
Nos amis.

LE DUC
Ils restent à distance?

MARMONT
C'est que de déranger Votre Altesse ils ont peur
EtSireque déjà vous êtes l'Empereur.

LE DUCfrissonneet après un silence.
Empereur?...Moi?... Demain?... Je te pardonnetraître !
J'ai vingt anset je vais régner!
Ah! mon Dieu! que c'est beau d'avoirvingt ans et d'être
Fils de Napoléon premier!

Ce n'estpas vrai que je suis faible et que je tousse!
Je suis jeunejen'ai plus peur!
Empereur?... Moi?... Demain?... -- Comme la nuitest douce!...

LA VOIXD'UN CONSPIRATEURarrivant.
Schoenbrünn.

UNE AUTREVOIXrépondant.
Sainte-Hélene.

LE DUC
Empereur!...
Ah! je la sens ce soir assez vastemon âme
Pour qu'un peuple y vienne prier!
Il me semble que j'ai pourâme Notre-Dame!...

UNE VOIX
Sainte-Hélene.

UNE AUTRE
Schoenbrünn.

LE DUC
Régner!...

Régner!-- C'est dans ton ventdont le parfum de gloire
Commence àme rapatrier
Qu'au moment de partir je devais venir boire
Wagramle coup de l'étrier!

Régner!Qu'on va pouvoir servir de grandes causes
Et se dévouer àprésent!
Reconstruireapaiserfaire de belles choses!
Ah! Prokeschque c'est amusant!

Prokeschtous ces vieux rois dont les âmes sont sourdes
Oh! commeils doivent s'ennuyer!
J'ai les larmes aux yeux. Je me sens lesmains lourdes
Des grâces que je vais signer!

Peuple quide ton sang écrivis la Légende
Voici le fils del'Empereur!
Oh! toute cette gloireil faut qu'il te la rende.
Et qu'il te la rende en bonheur!

Peupleonm'a trop menti pour que je sache feindre!
J'ai trop souffert pourt'oublier!
LibertéLibertétu n'auras rien àcraindre
D'un prince qui fut prisonnier!

La guerredésormaisce n'est plus la conquête
Mais c'est ledroit que l'on défend!
(Ah ! Jevois une mèreau-dessus de sa tête
Elever vers moi son enfant!)

D'autresnomsdésormaisje veux qu'on s'émerveille
QueWagram et que Rovigo
Mon père aurait voulu faire princeCorneille
Je ferai duc Victor Hugo!

Jeferai... je ferai... je veux faire... je rêve...

Il vaet vients'enivrants'enfiévrant; on s écarte avecrespect.

Ah ! jevais régner! J'ai vingt ans!
Une aile de jeunesse etd'amour me soulève!
Ma Capitaletu m'attends!

Soleil surles drapeaux! multitudes grisées!
O retourretourtriomphal!
Parfum des marronniers de ces Champs-Elysées
Que je vais descendre à cheval!

Ilm'acclamera doncce grand Paris farouche!
Tous les fusils serontfleuris!
On doit croire embrasser la France sur la bouche
Lorsqu'on est aimé de Paris!

Paris !j'entends déjà tes cloches!

UNE VOIX
Sainte-Hélene.

UNE AUTRE
Schoenbrünn.

LE DUC
Paris! Paris ! je vois.
Je vois déjàdansl'eau troublante de la Seine
Le Louvre renverser ses toits!

Et vousqui présentiez à mon père les armes
Dans laneige et dans le simoun
Vieux soldatssur mes mains je sensdéjà vos larmes Paris!

UNE VOIXDANS L'OMBRE
Sainte-Hélene.

UNE AUTRE
Schoenbrünn.

FLAMBEAUau Duc quiépuiséchancelle.
Qu'avez-vous?

LE DUCseraidissant.
Moi?... Rien! rien!

PROKESCHlui prenant la main.
Vous brûlez!

LE DUCbas.
Jusqu'aux moelles!

Haut.

Mais ças'en va quand je galope! Et les étoiles
Scintillent commedes molettes d'éperons!
Et voici des chevaux! et nousgaloperons!

Onvient d'amener des chevaux. Flambeau prend par la bride celui qui estdestiné au Duc et le lui amène.

PROKESCHà Marmontlui montrant les conspirateurs.
Pourquoices gens sont-ils venus?

MARMONT
Mais pour qu'on sache
Qu'ils ont trempé dans lecomplot!

LE DUC
Une cravache!

UNCONSPIRATEURlui en tendant une et se présentant dans unsalut.
Le vicomte d'Otrante!

LE DUCavec un léger recul.
Hein? le fils de Fouché?

FLAMBEAU
Ce n'est pas le moment d'en être effarouché!

Ilarrange le cheval.

L'étrierlong?

LE DUC
Noncourt.

UN AUTRECONSPIRATEURsaluant.
Cet homme qui s'incline
C'estGoubeauxle meilleur agent de la cousine
De Votre Majesté...

Ilsalue encore.

Goubeaux.

LE DUC
Bien.

GOUBEAUXresaluant.
L'agent chef.

UN AUTRECONSPIRATEURqui s'est vite avancé.
Pionnet!... Jereprésente ici le roi Joseph;
C'est moi qui de sa partapportai les subsides...

LE DUCàFlambeau qui dispose les brides.
Le filet seulement!

UN AUTRECONSPIRATEURs'avançant et saluant.
J'ai disposéles guides
Les relais. Vous pourrezau village prochain
Vousdéguiser.

Ilsalue en se nommant.

Morchain.

FLAMBEAU
OuiouiMachin!

LECONSPIRATEURcriant.
Morchain!

UN AUTRE
On m'a chargé des passeports : besogne ingrate! Voilà!

Ilremet les passeports à Flambeau et ajoute avec satisfaction :

C'estmerveilleuxaujourd'huicomme on gratte!

Ilsalue.

Guibert!

TOUSparlant à la fois autour du cheval.

Goubeaux!...Pionnet!... Morchain!...

FLAMBEAUles repoussant.
Nous comprenons!
UN D'EUXsaisissantl'étrier pour le tenir au Duc.
Feu votre pèreavait la mémoire des noms!

UN AUTREse précipitantet se nommant.
Borokowski! C'estmoi -- que Monseigneur s'informe! --
Qui fis faire pour lacomtesse l'uniforme!

LE DUCnerveux.
C'est bon! c'est bon! de tous je me souviendraibien!
Et mieux encor de celui-là -- qui ne dit rien!

Ildésignede la cravacheun homme qui est restédédaigneusement à l'écart enveloppé dansson manteau.

Ton nom?

L'hommese découvres'avanceet le Duc reconnaît l'attachéfrançais.


Quoi! vousici?

L'ATTACHEvivement.
Pas en partisanPrince;
En ami seulement!... Certes pour que je vinsse
Il fallut...

FLAMBEAU
A cheval! Le ciel blanchit vers l'Est!

LE DUC
J'empoigne la crinière! Alea jacta est!

Il metle pied à l'étrier.

L'ATTACHE
Ducà ce rendez-voussi j'ai voulu me rendre
C'étaitpour vous défendreau besoin!

LE DUCqui allait sauter en selles'arrêtant.
Me défendre?

L'ATTACHE
J'ai cru que vous couriez un danger.

LE DUCtourné vers luile pied toujours à l'étrier.
Un danger?

L'ATTACHE
Ce drôle -- que demain je compte endommager --
Quittaitle bal tantôt sans m'envoyer le moindre
Témoin. Jelui cours donc après. Je vais le joindre
Quand dansl'ombre il accoste un autre individu...
Et je reste clouépar un mot entendu!
Il était question de tuer VotreAltesse
Surprise au rendez-vousce soir.

LE DUCavec un cri d'effroi.
Dieu! la comtesse!

L'ATTACHE
Le rendez-vous... c'était ici. Je le savais
Par vous.J'y suis venu. Tout va bien. Je m'en vais!

LE DUC
Lerendez-vous? Mais c'est le pavillon de chasse!
Ils vontassassiner la comtesse à ma place!
Rentrons!

CRIGENERAL
Oh! non!

UNCONSPIRATEUR
Pourquoi?

LE DUCavec désespoir.
La comtesse!...

PROKESCHvoulant le retenir.
Elle peut
Se faire reconnaître...

LE DUC
Ah! tu la connais peu!
Mais cette femme-là se ferapar ces brutes
Tuer dix fois pour que je gagne dix minutes!
Rentrons!

PLUSIEURS
Non!

LE DUC
Jene peux pourtant -- rentrons là-bas --
Souffrir qu'onm'assassine et que je n'y sois pas!

D'OTRANTE
Tous nos efforts perdus!

UNCONSPIRATEURfurieux
S'il faut qu'on reconspire

MARMONT
Vous ne pourrez plus fuir!

UN AUTRE
Et la France?

UN AUTRE
Et l'Empire
Ils sont tous autour de lui

LE DUC
Arrière!

MARMONT
Il faut partir!

LE DUCavec force.
Il faut rentrer!

PROKESCH
Rentrerc'est abdiquer peut-être à tout
Lacouronne

LE DUC
Partirc'est abdiquer mon âme!

MARMONT
On peut sacrifier quelquefois...

LE DUC
Une femme?

MARMONT
Risquerpour une femmeau moment du succès...

FLAMBEAU
Allons décidémentc'est un prince français!

LE VICOMTED'OTRANTErésolument au Duc.
Voulez-vous partir?

LE DUC
Non! -- Otez-vousque je passe!

LE VICOMTED'OTRANTEaux autres.
S'il ne veut pas partirqu'onl'enlève!

TOUSseprécipitant vers le Duc.
Oui! Oui!

LE DUClevant sa cravache.
Place!
Place! ou levant ce joncqui vous cravachera
Je charge à la façon de mononcle Murat!
A moiProkesch! Flambeau!

UNCONSPIRATEUR
De forceil faut le prendre!

LE DUCàl'attaché français.
Et vous! vous qui veniezici pour me défendre
C'est en voulant m'ôter lescrupule et la foi
Qu'on veut m'assassiner vraiment!défendez-moi!

L'ATTACHE
NonMonseigneurpartez !

LE DUC
Moi? Comment? Que je laisse?...

L'ATTACHE
Partezje vais aller défendre la comtesse!

LE DUC
Etvous qui n'êtes pasMonsieurmon partisan
Vousassureriez donc ma fuite?

L'ATTACHE
Allez-vous-en!
Ce que j'en faisc'est pour cette femme

LE DUC
Sans doute
Mais...

L'ATTACHEà Prokesch.
Courons tous les deux! -- Prokeschconnaît la route!

LE DUChésitant encore.
Je ne peux...

PLUSIEURSVOIX
Si! si! si!

MARMONT
C'est le meilleur parti!

Onentend le galop d'un cheval.

TOUS
Partez donc!

LACOMTESSEapparaissant dans l'uniforme du Duccouverte de bouepaleécheveléehors d'haleine.
Malheureuxvous n'êtes pas parti!


SCENEIII

LES MEMESLA COMTESSE


LEDUCéperdu.
Vous!... Mais on m'avait dit!...Pouvais-je fuir?

LACOMTESSErageusement.
Ouicertes!

LE DUC
Une femme...

LACOMTESSEavec mépris.
Une femme! eh bienlagrande perte!

LE DUCbalbutiant.
Mais je...

LACOMTESSE
Mais vous deviez m'abandonner!

LE DUC
Songez...

LACOMTESSEfurieuse.
Je songe au temps perdu!

LE DUC
Vos dangers...

LACOMTESSE
Quels dangers?

LE DUC
Nos alarmes pour vous étaient...

LACOMTESSEfièrement.
Quelles alarmes?
Flambeaun'a-t-il donc pas été mon maître d'armes?

LE DUC
Mais cet homme ?...

LACOMTESSE
Partez!

LE DUC
Qu'avez-vous fait?

LACOMTESSE
Oh rien!
Il a tiré son sabre -- et j'ai tiréle mien!

LE DUC
Pour moi!... tu t'es battue?

LACOMTESSE
«Oh! oh! le fils du Corse!»
Grondait-il«j'ignorais qu'il fût de cette force!«
«Ilne s'en doutait pas lui-même!«. . Mais ma voix...

LE DUCvoyant du sang à la main de la Comtesse.
Ah! vousêtes blessée!

LACOMTESSEsecouant dédaigneusement le sang.
Oh! cen'est rienles doigts!
... Mais ma voix me trahit «Unefemme?» Il recule.
- «Défends-toi donc!«-- «Je ne peux pasc'est ridicule!
Cette femme n'est pasle chevalier d'Eon!«
- «Défends-toi! cettefemme est un Napoléon!«
Sentant sa lamealorsparla mienne rejointe
Il fonce!... et je lui fais...

FLAMBEAU
Le coup de contre-pointe!

LACOMTESSEmimant le coup.
Un! deux!

FLAMBEAU
Vous avez dû l'étonner rudement!

LACOMTESSE
Il ne reviendra pas de son étonnement!

LE DUCserapprochantà voix basse.
Dieu! -- mais la jeunefillealors?

LACOMTESSEhaussant les épaulesa voix haute.
Quevous importe?

LE DUC
Chut! -- Est-elle venue?

LACOMTESSEaprès une seconde d'hésitation.
Ehbien... non! Quand la porte
S'écroula tout à coupsous un poing furieux
J'étais seule!

LE DUC
Elle n'est pas venue! Ah ?...

Et avecun léger dépit mélancolique.

Tantmieux!

LACOMTESSE
Mais des gens arrivaient au bruit. Si l'on m'arrête
Le plan est découvert trop tôt! Je perds la tête.
Je sors en tâtonnant. J'entends je ne sais qui
Crierd'aller chercher Monsieur de Sedlinsky...
Et je fuis en prenantvotre cheval de selle!
-- Je l'ai crevé! -- je n'en peuxplus!...

LE DUC
Elle chancelle!

Prokeschet Marmont la soutiennent.

LACOMTESSEdéfaillante.
Après ce que j'aifaitah ! j'espérais au moins
Apprendre son départicipar les témoins!

UN DESCONSPIRATEURSqui faisait le guet sur la routeaccourantàla Comtesse.
Vous êtes poursuivie! et dans uneminute...

Mouvementde tous pour fuir.

LE DUCcriant.
Soignez-la! cachez-la! làdans cettecahute!

Ilmontre la cabane que le paysan leur ouvre vivement.

LACOMTESSEqu'on emporte à moitié évanouievers la cabane.

Partez!

LE DUCinterrogeant anxieusement ceux qui l'emportent.
Elle n'arien?

LACOMTESSE
Mais partez donc! ah! si
Votre pèreMonsieurpouvait vous voir ici
Faibleattendrinerveuxflottant comme vous l'êtes...
Mais cela lui ferait hausserles épaulettes!

LE DUCs'élançant pour fuir.
Adieu!


SCENEIV

LES MEMESSEDLINSKYDES POLICIERS


FLAMBEAUse retournant et apercevant des policiers qui sont arrivésen courant.
Nous sommes pris!

En unclin d'oeilla petite bande est cernée.

LACOMTESSEavec désespoir. Trop tard!

SEDLINSKYs'avançant vers elle.
OuiMonseigneur!

LACOMTESSEau Ducavec rage.
Ah! songe-creux! idéologue!barguigneur!

SEDLINSKYqui s'est retourné vers celui qu'apostrophe la Comtesseaperçoit le Duc. Il recule en s'écriant
VotreAltesse...

Seretournant vers la Comtesse.

Votre Alt...

Seretournant vers le Duc.

Votre Al...

FLAMBEAU
Çaça le trouble!

SEDLINSKYsouriant et commençant à comprendre.
Tiens!...

FLAMBEAU
Vous avez soupéMonsieur : vous voyez double!

SEDLINSKY
Tiens! tiens!

Aprèsavoird'un coup d'oeil rapidenoté tous ceux qui sont là.

Retirez-vousd'abordMonsieur Prokesch.

Prokeschs'éloigne après un regard d'adieu au Duc.

FLAMBEAUavec un soupir.
Ah! nous ne serons pas sacré parl'oncle Fesch!

SEDLINSKYà deux policiersleur désignant l'attachéfrançais.
Reconduisez Monsieur.

Al'attaché.

Vousdanscette aventure?
Votre gouvernement le saura.

LE DUCs'avançant vivement.
Je vous jure
Que Monsieurn'est pas du complotet je ne puis...

L'ATTACHE
Oh! pardon! maintenant qu'on arrêtej'en suis!

LE DUClui serrant la main avant qu'an ne l'emmène.
Aurevoir donc!

ASedlinskyavec mépris.

Allonspolicierfais du zèle!

SEDLINSKYà deux autres agentsen leur montrant la Comtesse.
Vousvous ramènerez le faux prince... chez elle.

Deuxhommes s'avancent et vont empoigner brutalement la Comtesse.


LE DUCd'une voix qui les fait reculer.
Avec tous les égardsqu'on me doit!

LACOMTESSEtressaillant à cette voix impérieuse.
Ceton bref!...

Elle sejette dans ses bras en pleurant.

Ah!malheureux enfanttu pouvais être un chef!

Ellesortsuivie de deux policiers.

SEDLINSKYaffectant de ne pas regarder le reste des conspirateurs.
Pourles autres... fermons les yeux!... qu'on en profite!

Lesconspirateurs chuchotent entre eux.

L'UN D'EUX
Je crois...

UN AUTREhochant la tête avec gravité.
... Dansl'intérêt du parti...

UNTROISIEME
Filons vite!

Leurnombre diminue immédiatement. Le reste sort avec une lenteurplus décente. D'Otrante a pris le bras de Marmont. Ils causentavec de grands gestes nobles. On entend :

... Seréserver... Plus tard... Le moment opportun...

Et iln'y a plus personne.

FLAMBEAUà Sedlinsky.
Et maintenantrouvrez les yeux!... Ilen reste un!

LE DUC
Oh! fuis! pour moi!

FLAMBEAU
Pour vous?

Aprèsune seconde d'hésitationil va suivre les autres. MaisSedlinskyà qui un des policiers vient de parler bascrie :

Halte!

Onbarre le chemin à Flambeau. Dix pistolets se braquent sur lui.Sedlinsky au policier qui lui a parlé:

C'est lui!

LEPOLICIER
Peut-être.

Il tirede sa poche un papier qu'il passe à Sedlinsky en disant :

Réclamépar Paris...

SEDLINSKYparcourant des yeux le signalementà la lueur d'unelanterne sourde que tient le policier.
Comment lereconnaître?

Il lit.

Nezmoyen... front moyen... oeil moyen...

FLAMBEAUgoguenard.
Pas moyen!

SEDLINSKYfeignant de lire à la suite.
Deux balles... dans ledos.

FLAMBEAUbondissant.
Çac'est faux.

SEDLINSKYsouriant.
Je sais bien.

FLAMBEAUvoyant qu'il s'est trahi.
Je suis perdu. -- C'est bon. --Du luxe! Une débauche!
Fleurissons l'arme avant de lapasser à gauche.

LE DUCàSedlinsky.
Le livrer à la France!

SEDLINSKY
Oui.

LE DUC
Comme un criminel?
Vous n'avez pas le droit!

SEDLINSKY
Mais nous le prendrons.

LE DUC
Ciel!

FLAMBEAU
Il était immoral que tu t'accoutumasses
A ne jamaispurgerFlambeautes contumaces

SEDLINSKYqui vient de consulter de nouveau le signalement.
Il n'estpas décoréd'ailleurs. Port illégal!

A unpolicierlui désignant la boutonnière de Flambeau.

Otez-luidonc ce rouge!

FLAMBEAU
Otez. Ça m'est égal.

D'ungéranium prestement cueilliil refleurit le revers de son
pardessus.

Çarepousse tant que je veux sur ma pelure!

SEDLINSKY
Otez-lui son manteau!

Onarrache à Flambeau le manteau qu'il avait emporté dubalet il apparaît dans son uniforme de grenadier. Sedlinskysursaute.

Hein?Quoi?

FLAMBEAUsouriant.
J'ai plus d'allure.

LE DUCavec angoisse.
Mais que va-t-on te faire?

FLAMBEAUfroidement.
A Neyque lui fit-on?

LE DUC
Non! ce n'est pas possible!

FLAMBEAU
Un feu de peloton!

Rrrran!

LE DUCpoussant un cri.
Ah!

FLAMBEAU
J'ai toujours fait aux balles la risette;
Mais cesfrançaises-là... nonpas de çaLisette!

Et samaindoucementgagne sa poche.

LE DUCcourant à Sedlinskysuppliant.
Vous n'allez paslivrer cet homme?

SEDLINSKY
Sans surseoir.

FLAMBEAU
Séraphinc'est la fin! FlambéFlambeau! Bonsoir!

Sansqu'on s'en aperçoiveil a tiré et ouvert son couteau.Il a l'air de se croiser tranquillement les bras; sa main droiteoùbrille la lamedisparaît sous son coude gaucheon voit lesbras se resserrer sur la poitrinepour appuyer. Et il reste debouttrès pâleles bras croisés.

SEDLINSKY
Marchons!

Onpousse Flambeau pour qu'il marche.

LE DUC
Mais qu'a-t-il donc? Il chancelle?

UNPOLICIERgrossièrement.
Il titube!

FLAMBEAUenvoyant d'un revers de main le chapeau du policier à vingtpas.
Le Duc vous parle! Otez cette espèce de tube!

Dans legeste qu'il faitil découvre sa poitrine : elle est tachéede rougeà gauche.

LE DUC
Flambeau! tu t'es tué!

FLAMBEAU
Pas du toutMonseigneur!
Mais je me suis refait la Légiond'honneur!

Iltombe.

LE DUCs'élançant devant lui et arrêtant Sedlinsky etles policiers qui vont pour le relever.
Je ne veux pas qu'unseul de vos hommes le touche!
Ce clair soldat touché parun policier louche!...
Je ne veux pas. -- Laissez-nous seuls. --Allez-vous en!

FLAMBEAUd'une voix étouffée.
Monseigneur...

SEDLINSKYdésignant à ses hommes le vieux paysan qui s'estapproché de Flambeau avec émotion.
Emmenez cegueux de paysan!

Onsépare les deux vieux soldats et on entraînel'Autrichien.

LE DUC
J'attendrai là mon régiment. L'aube est prochaine.
L'étendard saluera de son bouquet de chêne
Surl'air triste et guerrier que mes Hongrois joueront...

Ilregarde Flambeau.

Et ce sontdes soldats qui le ramasseront!

SEDLINSKYbas à un policier.
Les chevaux?

LEPOLICIERbas.
Supprimés.

SEDLINSKY
Bien. Alors qu'on le laisse!
Il ne peut fuir.

Hautavec une affectation de douceur.
On peut céder àSon Altesse...

LE DUCviolemment.
Allez-vous-en!

SEDLINSKYreculantet d'un ton de condoléances.
Oui...oui... je comprends votre émoi!

LE DUClebalayant du geste.
Je vous chasse!

SEDLINSKY_ voulant se redresser.
Pardon...

LE DUCmontrant la plaine de Wagram.
Je suis ici chez moi!

Sedlinskyet ses hommes s'éloignent.


SCENEV

LE DUCFLAMBEAU


FLAMBEAUse soulevant sur les poignets.
C'est drôle tout demême-- ici -- sur cette terre
Où je me suis déjàfait tuer pour le père
De venir retomber pour le filsaujourd'hui!

LE DUCagenouillé près de luiavec désespoir.
Non!ce n'est pas pour moi que tu meursc'est pour lui!
Pas pour moi!pas pour moi! je n'en vaux pas la peine!

FLAMBEAU_ avec égarement.
Pour lui?

LE DUCvivement.
Mais ouipour lui!

Et dansune brusque inspiration.

C'estWagramcette plaine!

Il luicrie tout bas.

Wagram!

FLAMBEAUrouvrant des yeux vagues.
Wagram!...

LE DUCd'une voix pressanteessayant de ramener dans le passécette âme qui vacille.
Vois-tu Wagram?... Reconnais-tu
La plainela colline et le clocher pointu?

FLAMBEAU
Oui...

LE DUC
Sens-tusous ton corpsla terre qui tressaille?
C'est lechamp de bataille!... Entends-tu la bataille?

FLAMBEAU_ dont les yeux se réveillent.
La bataille!...

LE DUC
Entends-tu ces confuses rumeurs?

FLAMBEAUse cramponnant à cette belle illusion.
Oui...Oui... c'est à Wagramn'est-ce pasque je meurs?

LE DUC
Vois-tu passertraînant son cavalier par terre
Cecheval schabraqué d'une peau de panthère?

Il serelèveet il raconte à Flambeau couché dansl'herbe :

Noussommes à Wagram. L'instant est solennel.
Davoust s'estélancé pour tourner Neusiedel.
L'Empereur a levésa petite lunette.
On vient de te blesser d'un coup debaïonnette.
Je t'ai transporté là sur cetaluset j'ai...

FLAMBEAU
Est-ce que les chasseurs à cheval ont chargé?

LE DUCmontrant du doigt de lointains brouillards.
Tout ce bleuqui du blanc des baudriers se raye
Ce sont des tirailleurslà-bas!

FLAMBEAUavec un faible sourire.
Général Reille.

LE DUCayant l'air de suivre la bataille.
Mais l'Empereur devraitenvoyer Oudinot!
Mais il laisse enfoncer sa gauche!

FLAMBEAUclignant de l'oeil.
Ah! le finaud!

LE DUC
Onse bat! on se bat! Macdonald se dépêche
Et Massénablessé passe dans sa calèche!

FLAMBEAU
Si l'Archiduc s'étend sur sa droiteil se perd!

LE DUCcriant.
Tout va bien!

FLAMBEAUvivement.
On se bat?

LE DUCavec une fièvre croissante.
Le prince d'Auersperg
Est pris par les lanciers polonais de la Garde!

FLAMBEAUessayant de se soulever.
Et l'Empereur? que faitl'Empereur?

LE DUC
Ilregarde!

FLAMBEAUsoulevé sur les poignets.
L'Archiduc se prend-il aupiège du Petit?

LE DUC
Tuvoiscette poussièreau loinc'est Nansouty!

FLAMBEAUavidement.
L'Archiduc étend-il l'aile de son armée?

LE DUC
Tuvoisc'est Lauristonlà-bascette fumée!

FLAMBEAUhaletant.
Et l'Archiduc?... que fait l'Archiduc ?... levois-tu?

LE DUC
L'Archiduc élargit son aile!

FLAMBEAU
Il est foutu!

Ilretombe.

LE DUCavec ivresse.
Cent canons au galop!

FLAMBEAUse débattant sur le sol.
Je meurs !...J'étouffe!... A boire!
-- Et... que fait... l'Empereur?

LE DUC
Ungeste.

FLAMBEAUfermant doucement les yeux.
La victoire!

Silence.

LE DUC
Flambeau!...

Silence.Puisle râle de Flambeau s'élève. Le Duc regardeautour de lui avec effroi. Il se voit seul dans cette immense plaineavec ce mourant. Il frissonneil recule un peu.

Mais cesoldat couché làmaintenant
Me fait peur! -- Ehbien! quoi! ça n'a rien d'étonnant
Qu'un grenadierfrançais dans cette herbe s'endorme
Et cette herbeconnaît déjà cet uniforme!

Il sepenche sur Flambeau en lui criant :

Ouilavictoire!... Au bout des fusilsles shakos!

FLAMBEAUdans son râle.
A boire!

DES VOIXdans le vent.
A boire!... A boire!

LE DUCtressaillant.
Oh! -- Quels sont ces échos?

UNE VOIXtrès loin.
A boire!

LE DUCessuyant une sueur à son front.
Dieu!

FLAMBEAUd'une voix rauque.
Je meurs...

DES VOIXde tous côtésdans la plaine.
Je meurs...Je meurs...

LE DUCavec épouvante.
Son râle
Se multiplie auloin...

UNE VOIXse perdant.
Je meurs...

LE DUC
sous le ciel pâle!
-- Ah! je comprends!... Le cri decet homme qui meurt
Futpour ce val qui sait tous les râlespar coeur
Comme le premier vers d'une chanson connue;
Etquand l'homme se taitla plaine continue!

LA PLAINEau loin.
Ah!... ah!...

LE DUC
Ah! je comprends!... plainterâlesanglot
C'est Wagrammaintenantqui se souvient tout haut!

LA PLAINElonguement.
Ah!...

LE DUCregardant Flambeau qui s'est raidi dans l'herbe.
Il nebouge plus!

Avecterreur.
Il faut que je m'en aille!
Il a vraiment tropl'air tué dans la bataille!

Sans lequitter des yeuxil s'éloigneà reculonsenmurmurant.

Ce devaitêtre tout à fait comme cela!
Cet habit bleu... cesang...

Et toutd'un coup il prend la fuite. Mais il s arrêtecomme si lesoldat mort était encore devant lui.

Unautre...

Il veuts'enfuir d'un autre côtémais il recule encore encriant

Un autrelà!...

Unetroisième fois il est arrêté.

Là...

Ilregarde autour de lui.

Partouts'allongeantles mêmes formes bleues...
Il en meurt!...

Reculanttoujours comme devant un flot qui monteil s'est réfugiéau sommet du tertre d'où il découvre toute la plaine.

Il enmeurt ainsi pendant des lieues!.

TOUTE LAPLAINE
Je meurs... Je meurs... Je meurs...

LE DUC
Ah! nous nous figurions
Que la vague immobile et lourde dessillons
Ne laissait rien flotter! Mais les plaines racontent
Etla terrece soira des morts qui remontent!

LA TERREsourdement.
Ah!

Unmurmure de voix indistinctes grossitse rapproche dans les herbesmystérieusement agitées.

LE DUCgrelottant la fièvre.
Et que disent-ilsdans cetteombreen rampant?

UNE VOIXdans les hautes herbes.
Mon front saigne!

UNE AUTRE
Ma jambe est morte!

UNE AUTRE
Mon bras pend!

UNE AUTREplus oppressée.
J'étouffe sous le tas!

LE DUCavec horreur.
C'est le champ de bataille!
Je l'aivouluc'est lui!

Lesvoix montent et se précisent. On entend un grouillementsinistre : des plaintesdes râlesdes imprécations.

UNE VOIX
De l'eau sur mon entaille!

UNE AUTRE
Regardeet dis-moi donc ce que j'ai de cassé!

UNE AUTRE
Ne me laissez donc pas crever dans le fossé!

LE DUC
Ah! des buissons de bras se crispent sur la plaine!

Il veutmarcher.

Et jefoule un gazon d'épaulettes de laine!

UN CRIàdroite.
A moi!

LE DUCchancelant.
J'ai glissé sur un baudrier de cuir!

Il vavers la gauchefaisant à chaque instant le mouvementd'enjamber.


UNE VOIXà gauche.
Dragon! tends-moi les mains!

UNE AUTRErépondant froidement.
Je n'en ai plus.

LE DUCéperdu.
Où fuir?

UNE VOIXMOURANTEtout près.
A boire!

CRI AULOIN
Les corbeaux!

LE DUC
Oh! c'est épouvantable!
Oh! les soldats de boisalignés sur ma table!

L'OMBRELE VENTLES BROUSSAILLES
Oh!...

LE DUCavec désespoir.
Spectres chamarrés deblessuresvos yeux
M'épouvantent! Du moinsvous êtesglorieux!
Vous portez de ces noms dont la patrie est fière!

A l'unde ceux qu'il croit voir.

Commentt'appelles-tu?

UNE VOIX
Jean.

LE DUCàun autre.
Toi?

UNE VOIX
Paul.

LE DUC
Ettoi?

UNE VOIX
Pierre.

LE DUCfiévreusementà d'autres.
Et toi?

UNE VOIX
Jean.

LE DUC
Ettoi?

UNE VOIX
Paul.

LE DUC
Ettoidont les pieds nus
Saignent sans cesse?

UNE VOIX
Pierre.

LE DUCpleurant.
Ô nomsnoms inconnus!
Ô pauvresnoms obscurs des ouvriers de gloire!

UNEPLAINTEderrière lui.
Soulève-moi la têteavec mon sac!

UNE VOIXMOURANTE
A boire!

LE CHAMPDE BATAILLE dans un râle fait de milliers de râles.
Ah!...

TUMULTE DEVOIX
Les chevaux m'ont piétiné sous leurs sabots!
Je meurs! -- Je vais mourir! -- Au secours!

CRI AULOIN
Les corbeaux !

UNE VOIXrâlante et gouailleuse.
Ah! bon Dieu de bon Dieu!mon comptetu le règles!

CRIS AULOIN
Les corbeaux !.. Les corbeaux!...

LE DUC
Hélas! où sont les aigles?

DIALOGUEDANS LE VENT
De l'eau! -- Mais c'est du sangle ruisseau! --Donne-m'en!
J'ai soif!

CRIS DETOUS LES COTES
J'ai mal! -- Je meurs! -- Aï!

UNEVIEILLE VOIX ENROUEE
Sacré nom!

UNE JEUNEVOIX
Maman!

LE DUCimmobileglacédeux filets de sang lui coulant deslèvres.
Ah!...

UNGEMISSEMENT SUR LA ROUTE
Par pitié! le coup de grâcedans l'oreille!

LE DUC
Ah! je comprends pourquoi la nuit je me réveille!...

UN RALEDANS L'HERBE
Mais ces chevau-légers sont d'ignoblestueurs!

LE DUC
Pourquoi d'horribles toux me mettent en sueurs!...

UN CRIDANS UN BUISSON
Oh! ma jambe est trop lourde! il faut qu'on mel'arrache!

LE DUC
Etje sais ce que c'est que le sang que je crache!

TOUTE LAPLAINEhurlant de douleur.
Ah!... ah!...

Dansles ombres blêmissantes qui précèdent l'aubeaugrondement d'un orage lointainsous des nuages bas et noirs quicourenttout prend une forme effrayante; des panaches ondulent dansles blésles talus se hérissent de colbacksfantastiquesun grand coup de vent fait faire aux buissons desgestes inquiétants.

LE DUC
Ettous ces bras! tous ces bras que je vois!
Tous ces poignets sansmainstoutes ces mains sans doigts!
Monstrueuse moisson qu'unlarge vent qui passe
Semble coucher vers moi pour me maudire !...

Etdéfaillantjetant en avant des mains suppliantes.

Grâce!
Grâcevieux cuirassier qui tends en gémissant
D'atroces gants crispins aux manchettes de sang!
Grâcepauvre petit voltigeur de la Garde
Qui lèves lentementcette face hagarde!
-- Ne me regardez pas avec ces yeux! --Pourquoi
Rampez-voustout d'un coupen silencevers moi?
Dieu! vous voulez crier quelque choseil me semble !...
Pourquoi reprenez-vous haleine tous ensemble?
Pourquoi vousouvrez-vousbouches pleines d'horreur?
Et courbé parl'épouvantevoulant fuirne pas entendre :
Quoi?Qu'allez-vous crier? Quoi?

TOUTES LESVOIX
Vive l'Empereur!

LE DUCtombant à genoux.
Ah! oui! c'est le pardon àcause de la gloire!

Il ditdoucement et tristement à la Plaine :

Merci.

Et serelevant :

Mais j'ai compris. Je suis expiatoire.
Toutn'était pas payé. Je complète le prix.
Ouije devais venir dans ce champ. J'ai compris.
Il fallaitqu'au-dessus de ces morts je devinsse
Cette longue blancheurtoujourstoujours plus mince
Quirenonçantpriantdemandant à souffrir
S'allonge pour se tendreet mincitpour s'offrir!
Et lorsque entre le ciel et le champ de bataille
Làde toute mon âme et de toute ma taille
Jeme dresse-- je sens que je monteje sens
Qu'exhalant sesbrouillards comme un énorme encens
Toute la plaine monteafin de mieux me tendre
Au grand ciel apaisé qui commenceà descendre
Et je sens qu'il est juste et providentiel
Que le champ de bataille ainsi me tende au ciel
Et m'offrepour pouvoiraprès cet Offertoire
Porter plus purementson titre de victoire!

Il sedresse en haut du tertretout petit dans l'immense plaineet sedétachant les bras en croixsur le ciel.

Prends-moi!prends-moiWagram! etrançon de jadis
Fils qui s'offreen échangehélasde tant de fils
Au-dessus de labrume effrayante où tu bouges
Elève-moitoutblancWagramdans tes mains
Il le fautje le saisje le sensje le veuxrouges!
Puisqu'un souffle a passé ce soir dansmes cheveux
Puisque par des frissons mon âme est avertie
Et puisque mon costume est blanc comme une hostie!

Ilmurmure comme si quelqu'un seulement devait l'entendre.

Père!à tant de malheur que peut-on reprocher?
Chut!... J'ajoutetout bas Schoenbrünn à ton rocher!

Ilreste un moment les yeux ferméset dit :

C'est fait!...
L'aube commence à poindre... Il reprend d'une voixforte :
Mais à l'instant où l'aiglon se résigne
A la mort innocente et ployante d'un cygne
Comme clouédans l'ombre à quelque haut portail
Il devient le sublimeet doux épouvantail
Qui chasse les corbeaux et ramèneles aigles!
Vous n'avez plus le droit de crierchamps deseigles!
Plus d'affreux rampements sous ces bas arbrisseaux:
J'ai nettoyé le vent et lavé les ruisseaux!
Ilne doit plus resterplainedans tes rafales
Que les bruits dela Gloire et les voix triomphales!

Tout sedore. Le vent chante.

Oui ! j'aibien mérité d'entendre maintenant
Ce qui futgémissant devenir claironnant !...

Devagues trompettes sonnent. Une rumeur fière s'élève.Les Voixqui gémissaient tout à l'heurelancentmaintenant des appelsdes ordres
ardents.

De voir cequi traînait de triste au ras des chaumes
S'enlever toutd'un coup en galops de fantômes!

Desbrumes qui s'envolent semblent galoper. On entend un bruit dechevauchée.

LES VOIXau loin.
En avant!

LE DUC
Maintenantle côté glorieux!
La poudre que lachargeen passantjette aux yeux!...

LES VOIX
Chargez!

D'invisiblestambours battent des charges.

LE DUC
Les rires fous des grands hussards farouches!

LES VOIXpoussant des rires épiques.
Ha! ha!

LE DUC
Etmaintenantô Déesse aux cent bouches
Victoire àqui je viens d'arracher tes bâillons
Chante dans lelointain !...

LES VOIXau loindans une Marseillaise de rêve.
Formez vosbataillons!...

LE DUC
LaGloire!...

Lesoleil va paraître. Les nuages sont pleins de pourpres etd'éclairs. Le ciel a l'air d'une Grande Armée.

Oh Dieu!me battre en ce flot qui miroite!...

LES VOIX
Feu! -- Colonne en demi-distance sur la droite!

LE DUC
Mebattre en ce tumulte auquel tu commandas
Ô mon père!...

Dans cebruit de bataille qui s'éloigneon entendtrès loinentre deux batteries de tamboursune voix métallique ethautaine.

LA VOIX
Officiers... Sous-officiers... Soldats...

LE DUCendéliretirant son sabre.
Oui! je me bats!... --Fifretu ris! -- Drapeautu claques!
-- Baïonnette aucanon. -- Sus aux blanches casaques!

Ettandis que les fanfares de rêve s'éloignent et seperdent vers la gauchedans le vent qui les balayetout d'un coupà droiteune fanfare réelle éclateet c'estbrusque comme un réveille contrasteavec les
furieuxairs français qui s'envolent parmi les dernièresombresd'une molle marche de Schubertautrichienne et dansantequiarrive dans le rose du matin.

LE DUCqui s'est retourné en tressaillant.
Qu'est-ce quivient de blanclàdans le jour levant?
Mais c'estl'infanterie autrichienne!

Hors deluientraînant d'imaginaires grenadiers.

En avant!
Les ennemis ! -- Qu'on les enfonce! -- Qu'on y entre!
Suivez-moi! -- Nous allons leur passer sur le ventre!

Lesabre hautil se rue sur les premiers rangs d'un régimentautrichien qui paraît sur la route.

UNOFFICIERse jetant sur lui et l'arrêtant.
Prince!Que faites-vous? C'est votre régiment!

LE DUCréveilléavec un cri terrible.
Ah! c'estmon?...

Ilregarde autour de lui. Le soleil s'est levé. Tout a repris unair naturel. De tant de morts il ne reste que Flambeau. Le Duc est aumilieu d'une grande plaine calme et souriante. Des soldats blancsdéfilent devant lui. Il voit son destinl'accepte; le braslevé pour charger s'abaisse lentementle poing rejoint lahanchele sabre prend la position réglementaireetraidecomme un automatele Ducd'une voix machinaled'une voix qui n'estplus que celle d'un colonel autrichien:

Halte! --Front! -- A droite... alignement...

Lecommandement s'éloignerépété par lesofficiers. -- Et le rideau tombe pendant que l'exercice commence.


SIXIEMEACTE

LES AILES FERMEES


Quelquetemps après. A Schoenbrünn. La chambre du duc deReichstadtsombre et somptueuse.
Au fondla haute portenoire et dorée qui donne sur le petit Salon de Porcelaine. Adroitela fenêtre. A gaucheune tapisserie dans laquelle sedissimule une petite porte.
Le mobilier tel qu'il estencore aujourd'hui: fauteuils aux bois noirs et dorésparaventprie-Dieutables et consoles.
Désordrefiévreux d'une chambre de malade. Des fourruresdes livresdes fiolesdes tassesdes orangeset partoutsur tous lesmeublesd'énormes bouquets de violettes. Au premier planvers la gaucheun étroit lit de camp. A son chevetau milieud'une table basse encombrée aussi de médicaments et defleursun petit bronze de Napoléon Ier.
Au leverdu rideaule Duchorriblement défaitson visage amincipenché sur les trois tours d'une cravate de batistechiffonnéeses cheveux blondsqu'on ne coupe plusretombanten mèches trop longuesest assistout frissonnantsur lebord du lit. Il s'enveloppe tristement d'un grand manteau qui luisert de robe de chambre et sous lequel il est en culotte blanchesans vesteson corps fluet flottant dans le linge bouffant de lachemise et ses mains amaigries perdues dans les manchettes plissées.Il regarde fixement devant lui.
Deboutdans un coin de lachambrele docteur et le général Hartmannvieuxsoldat chamarréde service auprès du princecausent àvoix basse.
La porte du fond s'entre-baille avec mystèrelaissant filtrer une lueur jaune et tremblante. L'Archiduchesse seglisse par l'entre-bâillementjette un regard derrièreelle comme pour s'assurer que quelque chose est prêtetreferme vite sans bruit. Elle est toute pâle dans sesdentelles. Après avoir échangétout basquelques mots avec les deux hommes qui hochent la tête enregardant le Ducelle s'approche de lui sans qu'il s'en aperçoiveet lui prend doucement la main. Il tressaillela reconnaîtavec surprise.


SCENEI

LE DUCL'ARCHIDUCHESSELE DOCTEURLE GENERAL HARTMANN


LEDUCà l'Archiduchesse.
Vous!... Mais je vouscroyais malade ?...

L'ARCHIDUCHESSEavec une gaieté forcée.
Eh! ouima foi!
Jeviens d'être malade en même temps que toi.
Je vaismieux. Je me lève. Et toi? ton état?

LE DUC
Pire
Puisque vous vous levez pour me voir.

L'ARCHIDUCHESSE
Tu veux rire!

Audocteur.

Votremalade est-il raisonnableDocteur?

LE DOCTEUR
Ouimaintenant il prend bien son lait.

L'ARCHIDUCHESSE
Quel bonheur!
Ah! c'est gentil! ah! c'est...

LE DUC
Ah! c'est dur tout de même
D'être -- lorsqu'onrêva la louange suprême
De l'Histoireet qu'on futune âme qui brûlait! --
Loué pour la façondont on prend bien son lait!

Ilsaisit un des bouquets de violettes posés sur la table auprèsde lui et le passe avec délice sur sa figure en soupirant :

Ôboule de fraîcheur sur ma fièvre posée
Commeune houppe à se mettre de la rosée!...

L'ARCHIDUCHESSEregardant les fleurs qui remplissent la chambre.

Toutle monde à présent t'en apporte?

LE DUC
Oui.

Et avecun sourire triste.

Déjà.

L'ARCHIDUCHESSE
Chut!...

Elleéchange un regard avec le docteur qui semble l'encourageretaprès une hésitationse rapprochant du princeellecommenced'une voix embarrassée.

Pourremercier Dieu qui nous protégea
-- Car nous entrons tousdeuxFranzen convalescence--
Je comptece matincommunier...

Le Ducla regarde. Elle continueplus troublée.

Je pense
Qu'il serait très joli que tous les deux...

Etbrusquement.

Pourquoi
Ne pas communier tout àl'heure avec moi?

LE DUCaprès l'avoir regardée dans les yeux.
Voilàpourquoi tu vienspieusement coquette.

A voixbasse.

C'est lafin.

L'ARCHIDUCHESSE
Là ! j'en étais sûre!... Et l'étiquette?

LE DUC
L'étiquette?

L'ARCHIDUCHESSE
Mais oui! Lorsqu'un prince autrichien
Est très malonne peut le tromper. Tu sais bien
Qu'il faut que la FamilleImpériale assiste
Lorsqu'il doit recevoir le...

Elles'arrête.

LE DUC
Le...?

L'ARCHIDUCHESSE
Pas de mot triste!

LE DUCregardant autour de lui.
Au faitnous sommes seuls!

L'ARCHIDUCHESSEmontrant la porte du fond.
J'ai faitdans le Boudoir
DePorcelainelàdresser un reposoir
Pas le moindrearchiducla moindre archiduchesse;
Le prélat de la courpour nous seuls dit la messe.
Tu vois qu'il ne s'agit que decommunier
Et que ce sacrement n'est pas le...

LE DUC
Ledernier?
C'est vrai.

L'ARCHIDUCHESSE
Tu vois!...

Ellelui offre gentiment son bras.

Viens-tu?...

Il selève en chancelant. On entend sonner une clochette àdroite.

Tiens! lamesse commence!

Le Ducappuyé sur l'Archiduchessese dirige vers la porte du petitsalon que le docteur et le général Hartmann ouvrentaussitôt.

LE DUC
Oui... c'est vrai qu'il faudrait cette illustre assistance!

L'ARCHIDUCHESSE
Nous n'aurons que l'enfant de choeur et le prélat!

LE DUCobservant en passant le docteur et le général quisourient.
Ce n'est donc pas pour aujourd'hui...

Laporte se referme sur l'archiduchesse et sur le prince. Le sourire desdeux hommes s'efface. Le général Hartmann va rapidementouvrir la petite porte dans la tapisserieet l'on voit entrersilencieusement toute la
Famille Impériale.

LE GENERALHARTMANNbasaux archiducs et archiduchesses.
Mettez-vouslà.

Undoigt sur les lèvresil leur fait signe de se placer.


SCENEII

LE GENERAL HARTMANNLE DOCTEURMARIE-LOUISELAFAMILLE IMPERIALEMETTERNICHpuis PROKESCHLA COMTESSE CAMERATATHERESE DE LORGET


Lesprinces et les princessesavec mille précautions pour n'êtrepas entendusse placent sur plusieurs rangstournés verscette porte fermée derrière laquelle on entenddetemps en tempsune sonnette. Marie- Louise est au premier rang. Il ya des archiducs très âgés et des archiducsenfants; et des adolescents qui sont blonds du même blond quele Duc.
Dans l'ombre de la porte ouverteon voit briller desuniformes. Metternichen grand costumese met au dernier rang de laFamille impériale.

LE GENERALHARTMANNvoyant que tout le monde s'est immobiliséreprend d'une voix basse et solennelle :
Lorsqueles yeuxfermés et l'âme anéantie
Le Duc se pencherapour recevoir l'hostie...

UNEPRINCESSEaux enfants qu'on a fait mettre devant.
Chut!...Silence!...

LE GENERALHARTMANN
Pendant cette minute où rien
Ne peut fairetourner la tête d'un chrétien
J'ouvrirai doucementla porte. Une seconde
Vos Altesses verrontde loinla têteblonde.
Puis je refermerai sans bruitd'un geste prompt.
Etle duc de Reichstadt relèvera le front
Sans se douterqu'il aselon l'usage antique
Devant toute la Cour reçule viatique

A cemoment Prokesch entre à gaucheintroduisant deux femmes laComtesse Camerata et Thérèse.

METTERNICHaux nouveaux arrivants.
Silence...

PROKESCHtout basà la Comtesse et à Thérèse.
On m'a permis de vous placer ici
Derrière laFamille Impériale. Ainsi
Vous pourrezpar-dessus cestêtes inclinées
De princes sur lesquels soufflentles Destinées
D'enfants pâles auxquels on faitjoindre les doigts
Apercevoir le Duc une dernière fois!

THERESE
MercimerciMonsieur.

MARIE-LOUISE
Oh! surtout que personne
Ne bouge quand la porte...

UNEPRINCESSE
Ah! la clochette sonne!...

UNE AUTRE
C'est l'Elévation!...

Toutesles femmes s'agenouillent.

LE GENERALHARTMANN
Tout doucement!

LACOMTESSEqui est restée deboutapercevant Metternichincliné à côté d'ellelui touche le bras.
Eh bien!
Monsieur de Metternichvous ne regrettez rien?

METTERNICHse retournela regardeet fièrement :
Non. J'aifait mon devoir. J'en ai souffertpeut-être...
C'est àl'amour de mon payset de mon maître
Et du vieux mondeque j'aiMadameobéi!

LACOMTESSE
Vous ne regrettez rien?

METTERNICHaprès une seconde de silence.
Non. Rien.

Etcomme la clochette sonneil dit

L'AgnusDei.

MARIE-LOUISEau général qui entrouvre la porte et regarde par lafente.
Prenez gardeen ouvrantque la porte ne grince!

METTERNICHreprenant d'une voix sourde.
Je ne regrette rien... maisc'était un grand prince!
Et quand je m'agenouilleàcette heureen ce lieu

Il pliele genou.

Ce n'estpas seulement devant l'Agneau de Dieu!

LE GENERALHARTMANNregardant toujours par la porte entre- bâillée.
Le prélat sort le grand ciboire... il le découvre...

TOUSsentant le moment approcher.
Oh!...

LE GENERALHARTMANNles mains sur la porte.
Silence absolu : je vaisouvrir!...

TOUS
Oh!...

LE GENERAL
J'ouvre!

Ilpousse sans bruit les battants. Et l'on aperçoit ce petitsalon si gai où tout est en porcelaineles murs blancs etbleusle lustre de faïence allumédes bouquets deviolettesdes enfants de choeurune brume d'encensl'or tendre desciergesle doux luxe de l'autelettournant le dosagenouilléstous les deux -- elle le soutenant d'un bras passé autour desépaules -- l'archiduchesse et le Duc qui attendent et leprélat qui descend vers euxl'hostie déjàtremblante au dessus du ciboire. Seconde de profonde émotionet de silence. Tout le monde est prosternéretenant sonsouffle et ses larmes.

THERESElentementse soulèvese soulève pour regarderpar-dessus les têtesregardevoitet dans un sanglot qui luiéchappe :
Le revoir ainsi! Lui!... Lui!...

Mouvementd'effroi. Le général Hartmann referme vivement laporte.
Tout le monde se lève.

LEGENERALprécipitammentaux archiducs.
Sortez!...Le Duc vient
D'entendre ce sanglot!... Sortez vite!

Tousont reflué vers la porte de gauchemais la porte du Salon dePorcelaine s'ouvre brusquementle Duc paraît sur le seuillesvoit tous là debout devant lui et après un long regardqui comprend:

LE DUC
Ah?... Très bien.


SCENEIII

LES MEMESLE DUCL'ARCHIDUCHESSE


LaFamille Impériale se retire peu à peu.

LE DUCcalme et avec une majesté soudaine.
J'assureraid'abord de ma reconnaissance
Le coeur quise brisanta rompu lesilence...
Que celle qui pleura n'en ait aucun remord
Onn'avait pas le droit de me voler ma mort.

Auxarchiducs et aux archiduchesses qui s'éloignent avec respect.

Laissez-moimaintenantma famille autrichienne!
«Mon fils est néprince français! Qu'il s'en souvienne
Jusqu'à samort» Voici l'instant : il s'en souvient!

Auxprinces qui sortent.

Adieu!

Etcherchant du regard autour de lui.

Quel estle coeur qui s'est brisé?

THERESEqui est restée agenouillée humbledans un coin.
Lemien.

LE DUCfaisant un pas vers elleavec douceur.
Vous n'êtespas très raisonnable. Sur un livre
Vous avez autrefoispleuré de me voir vivre
En Autrichienavec à monhabit des fleurs...
Maintenantvous pleurez en voyant que j'enmeurs.

L'Archiduchesseet la Comtesse le mènent jusqu'à un fauteuil danslequel il tombe.

THERESEqui s'est relevéese rapprocheet d'une voix timide.
Lerendez-vous...

LE DUC
Ehbien?

THERESE
J'y étais.

LE DUC
Vous ?... pauvre âme!

THERESE
Oui...

LE DUCmélancoliquement.
Pourquoi?

THERESE
Parce que je vous aime.

LE DUCàla Comtesse.
Madame
Vous me l'aviez caché qu'elley était... Pourquoi?

LACOMTESSE
Parce que je vous aime.

LE DUC
Etqui doncprès de moi
Vous atoutes les deuxfaitvenir?

LaComtesse et Thérèse lèvent les yeux versl'Archiduchesse.

Vous?

L'ARCHIDUCHESSE
Moi-même.

LE DUC
Pourquoi cette bonté?

L'ARCHIDUCHESSE
Parce que je vous aime.

LE DUCavec un sourire.
Les femmes m'ont aimé comme onaime un enfant.

Ellesfont un geste de protestation.

Si! Si!

AThérèse.

l'enfantqu'on plaint

A l'Archiduchesse.

qu'ongâte

A laComtesse.

et qu'on défend!
Et leurs doigtsmaternelstoujoursau front du prince
Cherchaient les bouclesd'or du portrait de Lawrence!

LACOMTESSE
Non! nous avons connu ton âme et ses combats!

LE DUCsecouant tristement la tête.
Et l'Histoired'ailleursne se souviendra pas
Du prince que brûlaienttoutes les grandes fièvres;
Mais elle reverradans savoiture aux chèvres
L'enfant au col brodé quirosegraveet blond
Tient le globe du monde ainsi qu'un grosballon!

MARIE-LOUISE
Parlez-moi! -- Je suis là!... -- Qu'une parole m'ôte
Le poids de mes remords! J'étais -- est-ce ma faute? --
Trop petite à côté de vos rêves tropgrands!
Je n'ai qu'un pauvre coeur d'oiseauje le comprends!
C'est la première foisaujourd'huiqu'il s'arrête
Cet éternel grelot qui tourne dans ma tête!
--Vous pourriez biende moivous occuper un peu...
Pardonnez-moimon fils!

LE DUC
Inspirez-moimon Dieu
La parole profondeet cependantlégère
Avec laquelle on peut pardonner à samère!

A cemoment un laquaisqui est entré sans bruits'avance versMarie- Louise. Elle l'aperçoit et comprend.

MARIE-LOUISEessuyant ses larmesau Duc.
Ce berceau... qu'hier soirvous avez fait prier
D'apporter...

LE LAQUAIS
Il est là.

Le Ducfait signe qu'il veut le voir. Tandis qu'on va le chercherilaperçoit Metternich pâle et immobile. Il se lève.

LE DUC
Monsieur le Chancelier
Je meurs trop tôt pour vous:versez donc une larme!

METTERNICH
Mais...

LE DUCfièrement.
J'étais votre forceet ma mortvous désarme!
L'Europe qui jamais n'osait vous dire non
Quand vous étiez celui qui peut lâcher l'Aiglon
Demaintendant l'oreille et reprenant courage
Dira : «Jen'entends plus remuer dans la cage!»

METTERNICH
Monseigneur...

Onapporte le grand berceau de vermeil du Roi de Rome.

LE DUC
Leberceau dont Paris m'a fait don!
Mon splendide berceaudessinépar Prudhon!
J'ai dormi dans sa barque aux balustres de nacre
Bébé dont le baptême eut la pompe d'un sacre!
-- Approchez ce berceau du petit lit de camp
Où monpère a dormi dans cette chambrequand
La Victoireéventait son sommeil de ses ailes!
Le berceau estmaintenant contre le petit lit.
Plus près-- faitesfrôler le drap par les dentelles!
Oh! comme mon berceautouche mon lit de mort!

Il metla main entre le berceau et le lit en murmurant.

Ma vie estlàdans la ruelle...

THERESEéclatant en sanglots sur l'épaule de la Comtesse.
Oh!...

LE DUC
Etle sort
Dans la ruelle mince -- oh! trop mince et trop noire! --
N'a pu laisser tomber une épingle de gloire!
--Couchez-moi sur ce lit de camp!...

Ledocteur et Prokeschaidés par la Comtessele conduisent aulit de camp.

PROKESCHau docteur.
Comme il pâlit!...

LaComtesse a tiré de sa poitrine un grand cordon de la Légiond'honneuret tout en installant le prince dans ses coussinselle lelui passe légèrement sans qu'il s'en aperçoive.

LE DUCvoit soudain la moire rouge sur son lingesouritcherche desmains la croixet la porte à ses lèvres. Puis il diten regardant le berceau.

J'étais plus grand dansce berceau que dans ce lit!
Des femmes me berçaient...Ouij'avais trois berceuses
Qui chantaient des chansons vieilleset merveilleuses!
Oh! les bonnes chansons de Madame Marchand!
Qui doncpour m'endormirme bercera d'un chant?

MARIE-LOUISEagenouillée près de lui.
Mais ta mèremon filspeut te bercerje pense!

LE DUC
Est-ce que vous savez une chanson de France?

MARIE-LOUISE
Moi?... Non...

LE DUCàThérèse.
Et vous?

THERESE
Peut-être...

LE DUC
Oh! chantez à mi-voix
Il pleutbergère...

Ellefredonne l'air.

ou bien :Nous n'irons plus au bois...

Ellefredonne encore.

Et chantez: Sur le pont d'Avignon ... pour me faire
Endormir doucementdans l'âme populaire...

Ellemurmure maintenant la ronde qu'il demande.

Il en estune encore... oui... que j'aimais beaucoup:
Ah! ah! c'estcelle-là qu'il faut chanter surtout!

Il sesoulèvel'oeil hagardet chante

Il étaitun p'tit homme
Tout habillé de gris!...

Sa mainva vers la statuette de l'Empereuret il retombe.

THERESE
Tombemil huit cent trente après mil huit cent onze!

LACOMTESSE
Comme un cristal brisé par un écho debronze!...

L'ARCHIDUCHESSE
Comme un accord de harpe après des airs guerriers!...

THERESE
Comme un lys qui sans bruit tombe sur des lauriers!

LEDOCTEURaprès s'être penché sur le prince.
Monseigneur est très mal. Il faut que l'on s'écarte!

Lestrois femmes s'éloignent du lit.

THERESE
AdieuFrançois!

L'ARCHIDUCHESSE
AdieuFranz!

LACOMTESSE
AdieuBonaparte!

MARIE-LOUISEquiprès du lita reçu la tête du Duc surson épaule.

Sur mon épaulelàsonfront s'appesantit!

LACOMTESSEs'agenouillant au bout de la chambre.
Roi deRome!

L'ARCHIDUCHESSEde même.
Duc de Reichstadt!

THERESEde même.
Pauvre petit!

LE DUCdélirant.
Les chevaux! Les chevaux!

LE PRELATqui est entré depuis un moment avec des enfants de choeurportant des cierges allumés.
Mettez-vous en prière!

LE DUC
Les chevaux pour aller au-devant de mon père!

Degrosses larmes coulent sur ses joues.

MARIE-LOUISEau Duc qui la repousse.
Mais je suis làmon filspour essuyer vos pleurs!

LE DUC
Non! laissez approcher les Victoiresmes soeurs!
Je lessensje les sensces glorieuses folles
Qui viennent dans mespleurs laver leurs auréoles!

MARIE-LOUISE
Que dis-tu?

LE DUCtressaillant.
Qu'ai-je dit ? Je n'ai rien dit!... Hein!Quoi?

Ilregarde autour de lui comme s'il craignait qu'en n'eût compris.

Non!...Rien!...

Etmettant un doigt sur ses lèvres.

C'est unsecret entre mon père et moi.

Ildésigne le voile de dentelles du berceau.

Donnezque de ce voile exquis je m'enveloppe
Pour pousser le soupir quidélivre l'Europe!
Trop de gens ont besoin de ma mort... etje meurs
D'avoir été tuétout basdanstrop de coeurs!

Ilferme un instant les yeux.

Ah! monenterrement sera laid... Des arcières...
Quelques laquaisportant des torches aux portiers...
Les capucins diront leurschapelets de buis...
Et puis ils me mettront dans leurchapelle... et puis...

Ilpâlit affreusementse mord les lèvres.

MARIE-LOUISE
Explique ce que sont tes douleurs?

LE DUC
Surhumaines...
Et puis la Cour prendra le deuil pour sixsemaines!

LACOMTESSE
Voyez! au lieu du drapil ramène sur lui
Levoile du berceau!

LE DUChaletant.
Ce sera très laid... oui...
Mais ilfaut en mourant... oui... que je me souvienne...
Qu'on baptise àParis mieux qu'on n'enterre à Vienne!

Appelant.

GénéralHartmann !...

LE GENERALHARTMANNs'avançant.
Prince...

LE DUCbalançant d'une main le berceau.
Oui... j'attendraila mort
En berçant le passé dans ce grand berceaud'or!

Del'autre main il tire un livre qui est sous son oreilleret le tendau général.

Général...

Legénéral prend le livre. Le Duc se remet àbalancer le berceau.

Lepassé... je le berce... et c'est comme
Si le Duc deReichstadt berçait le Roi de Rome!
-- Généralvoyez-vous l'endroit marqué?

LE GENERALHARTMANNqui a ouvert le livre.
Je vois.

LE DUC
Bien. Pendant que je meurslisez à haute voix.

MARIE-LOUISEcriant.
Non! non je ne veux pasmon enfantque tumeures!

LE DUCsolennellementaprès s'être remonté sur sescoussins. Vous pouvez commencer à lire.

LE GENERALHARTMANNlisant debout au pied du lit.
Vers sept heures
Les chasseurs de la Garde apparaissentformant
La têtedu cortège

MARIE-LOUISEcomprenant ce qu'il se fait liretombe à genoux en
pleurant.

Oh! Franz!

LE GENERALHARTMANN
A ce moment
La fouleoù l'on peut voirsangloter plus d'un homme
Pousse un immense cri : «Vive leRoi de Rome!»

MARIE-LOUISE
Franz!

LE GENERALHARTMANN
Les coups de canon s'étant précipités
Le Cardinal vient recevoir Leurs Majestés;
Le cortègeentre; il est réglé par les usages
Les huissiersles hérauts d'armesleur chefles pages
Les diversofficiers d'ordonnanceles...

Voyantque le Duc a fermé les yeuxil s'arrête.

LE DUCrouvrant les yeux.
Les?...

LE GENERALHARTMANN
Les chambellans avec les préfets du palais;
Lesministres; le grand écuyer...

LE DUCd'une voix défaillante.
Veuillez lire!

LE GENERALHARTMANN
Les grands aigles; les grands officiers de l'Empire;
La princesse Aldobrandini tient le chrémeau;
Lescomtesses Vilain XIV et de Beauveau
Ont l'honneur de porterl'aiguière et la salière...

LE DUCdeplus en plus pâle et se raidissant.
Lisez toujoursMonsieur. Soulevez-moima mère.

Marie-Louiseaidée de Prokesch le soulève sur ses oreillers.

LE GENERALHARTMANN
Puis le grand-ducauprès du petit souverain
Remplaçant l'Empereur d'Autricheson parrain;
Puisvient la reine Hortense; au côté de la reine
VientSon Altesse Impériale la Marraine.
Enfin le roi de Romeest apparuporté
Par Madame de Montesquiou. Sa Majesté
Dont la foule put admirer la bonne mine
Avait un grandmanteau d'argent doublé d'hermine
Que le duc de Valmysoulevait de deux doigts
Puis les princes..:

LE DUC
Passez les princes!

LE GENERALHARTMANNpassant une page.
Puis les rois...

LE DUC
Passez les Rois. La fin de la cérémonie!

LE GENERALHARTMANNaprès avoir passé plusieurs pages.
Alors...

LE DUC
J'entends moins bien. Plus haut.

LEDOCTEURà Prokesch.
C'est l'agonie.

LE GENERALHARTMANNd'une voix éclatante.
Alorsquand lehéraut eut trois foisdans le choeur
Crié «Vivele roi de Rome!« l'Empereur
Avant qu'on ne rendîtl'enfant à sa nourrice
Le prit entre les bras de..

Ilhésite en regardant Marie-Louise.

LE DUCvivementet posant avec une noblesse infinie la main sur lescheveux de Marie-Louise agenouillée.
De l'Impératrice!

A cemot qui pardonne et qui la recouronnela mère éclateen sanglots.


LE GENERALHARTMANN
L'éleva pour l'offrir à l'acclamation; LeTe Deum...

LE DUCdont la tête se renverse.
Maman!

MARIE-LOUISEse jetant sur son corps.
François!

LE DUCrouvrant les yeux.
Napoléon!

LE GENERALHARTMANN
Le Te Deum emplit le vaste sanctuaire
Et le soirmêmedans la France tout entière
Avec la mêmepompeavec le même élan...

LEDOCTEURtouchant le bras du général Hartmann.
Mort.

Silence.Le général referme le livre.

METTERNICH
Vous lui remettrez son uniforme blanc!

FIN.



Dans laCrypte des Capucinsà Vienne.

_ Etmaintenant il faut que Ton Altesse dorme
-- Ame pour qui la Mortest une guérison--
Dormeau fond du caveaudans ladouble prison
De son cercueil de bronze et de cet uniforme.

Qu'un vainpaperassier cherchegratteet s'informe;
Même quand il atortle poète a raison.
Mes vers peuvent périrmaissur son horizon
Wagram verra toujours monter ta blancheforme!

Dors. Cen'est pas toujours la Légende qui ment.
Un rêve estmoins trompeurparfoisqu'un document.
Dors; tu fus ce Jeunehomme et ce Filsquoi qu'on dise.

Lescercueils sont nombreuxles caveaux sont étroits
Etcette cave a l'air d'un débarras de rois...
Dors dans lecoinà droiteoù la lumière est grise.

*

Dors danscet endroit pauvre où les archiducs blonds
Sont vêtusd'un airain que le Temps vert-de-grise.
On dirait qu'un départdont l'instant s'éternise
Encombre les couloirs de bagagesoblongs.

Destouristes anglais traînent là leurs talons
Puis ilsvont voirplus lointon coeurdans une église.
Dorstufus ce Jeune homme et ce Filsquoi qu'on dise.
Dorstu fus cemartyr; du moinsnous le voulons.

... Uncapucin pressé d'expédier son monde
Frappe avec uneclef sur ton cercueil qui gronde
Dit un nomune date -- etpasseen abrégeant...

Dors! maisrêve en dormant que l'on t'a fait revivre
Et quelaissantton corps dans son cercueil de cuivre
J'ai pu voler ton coeurdans son urne d'argent.