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Yoga Roma ParioliI manometri

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Edmond RostandCyrano de Bergerac

PremierActe

Une représentation à l'hôtelde Bourgogne


Lasalle de l'Hôtel de Bourgogneen 1640. Sorte de hangar de jeude paume aménagé et embelli pour des représentations.

La salleest un carré long ; on la voit en biaisde sorte qu'un de sescôtés forme le fond qui part du premier planàdroiteet va au dernier planà gauchefaire angle avec lascène qu'on aperçoit en pan coupé.

Cettescène est encombréedes deux côtéslelong des coulissespar des banquettes. Le rideau est formépar deux tapisseries qui peuvent s'écarter. Au-dessus dumanteau d'Arlequinles armes royales. On descend de l'estrade dansla salle par de longues marches. De chaque côté de cesmarchesla place des violons. Rampe de chandelles...

Deux rangssuperposés de galeries latérales : le rang supérieurest divisé en loges. Pas de sièges au parterrequi estla scène même du théâtre ; au fond de ceparterrec'est-à-dire à droitepremier planquelquesbancs formant gradins etsous un escalier qui monte vers des placessupérieures et dont on ne voit que le départune sortede buffet orné de petits lustresde vases fleurisde verresde cristald'assiettes de gâteauxde flaconsetc.

Au fondau milieusous la galerie de logesl'entrée du théâtre.Grande porte qui s'entrebâille pour laisser passer lesspectateurs. Sur les battants de cette porteainsi que dansplusieurs coins et au-dessus du buffetdes affiches rouges surlesquelles on lit : La Clorise. Au lever du rideaula salle est dansune demi-obscurité
vide encore. Les lustres sont baissésau milieu du parterreattendant d'être allumés.


ScènePremière

LE PUBLICqui arrive peu à peu. CAVALIERSBOURGEOISLAQUAISPAGESTIRE-LAINELE PORTIERetc.puis LES MARQUISCUIGYBRISSAILLELADISTRIBUTRICELES VIOLONSetc.


Onentend derrière la porte un tumulte de voixpuis un cavalierentre brusquement.

LEPORTIERle poursuivant :
Holà ! Vos quinze sols !

LECAVALIER :
J'entre gratis !

LE PORTIER:
Pourquoi ?

LECAVALIER :
Je suis chevau-léger de la maison du Roi !

LEPORTIERà un autre cavalier qui vient d'entrer :
Vous ?

DEUXIEMECAVALIER :
Je ne paye pas !

LE PORTIER:
Mais...

DEUXIEMECAVALIER :
Je suis mousquetaire.

PREMIERCAVALIERau deuxième :
On ne commence qu'à deuxheures. Le parterre
Est vide. Exerçons-nous au fleuret.
Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apportés.

UNLAQUAISentrant :
Pst... Flanquin...

UN AUTREdéjà arrivé :
Champagne ?...

LEPREMIERlui montrant des jeux qu'ils sort de son
pourpoint :
Cartes. Dés.
Il s'assied par terre.

LEDEUXIEMEmême jeu :
Oui mon coquin.

PREMIERLAQUAIStirant de sa poche un bout de chandelle
qu'il allume etcolle par terre :
J'ai soustrait à mon maître un peude luminaire.

UN GARDEà une bouquetière qui s'avance :
C'est gentil devenir avant que l'on éclaire !...
Il lui prend la taille.

UN DESBRETTEURSrecevant un coup de fleuret
Touche !

UN DESJOUEURS
Trèfle !

LE GARDEpoursuivant la fille
Un baiser !

LABOUQUETIEREse dégageant
On voit !...

LE GARDEl'entraînant dans les coins sombres
Pas de danger !

UN HOMMEs'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions de bouche
Lorsqu'on vient en avanceon est bien pour manger.

UNBOURGEOISconduisant son fils
Plaçons-nous làmonfils.

UN JOUEUR
Brelan d'as !

UN HOMMEtirant une bouteille de sous son manteau et s'asseyant aussi
Univrogne
Doit boire son bourgogne...
Il boit.
... àl'hôtel de Bourgogne !

LEBOURGEOISà son fils
Ne se croirait-on pas en quelquemauvais lieu ?
Il montre l'ivrogne du bout de sa canne.Buveurs...
En rompantun des cavaliers le bouscule. Bretteurs !
Il tombe au milieu des joueurs. Joueurs !

LE GARDEderrière luilutinant toujours la femme
Un baiser !

LEBOURGEOISéloignant vivement son fils
Jour de Dieu !
-Et penser que c'est dans une salle pareille
Qu'on joua du Rotroumon fils !

LE JEUNEHOMME
Et du Corneille !

UNE BANDEDE PAGESse tenant par la mainentre en farandole et chante
Trala la la la la la la la la la lère...

LEPORTIERsévèrement aux pages
Les pagespas defarce !...

PREMIERPAGEavec une dignité blessée
Oh ! Monsieur ! cesoupçon !...
Vivement au deuxièmedès quele portier a tourné le dos.
As-tu de la ficelle ?

LEDEUXIEME
Avec un hameçon.

PREMIERPAGE
On pourra de là-haut pêcher quelque perruque.

UNTIRE-LAINEgroupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine
Or çàjeunes escrocsvenez qu'on vous éduque
Puis donc que vous volez pour la première fois...

DEUXIEMEPAGEcriant à d'autres pages déjà placésaux galeries supérieures
Hep ! Avez-vous des sarbacanes ?

TROISIEMEPAGEd'en haut
Et des pois !
Il souffle et les crible depois.

LE JEUNEHOMMEà son père
Que va-t-on nous jouer ?

LEBOURGEOIS
Clorise

LE JEUNEHOMME
De qui est-ce ?

LEBOURGEOIS
De monsieur Balthazar BARO. C'est une pièce !...
Il remonte au bras de son fils.

LETIRE-LAINEà ses acolytes
... La dentelle surtout descanonscoupez-la !

UNSPECTATEURà un autrelui montrant une encoignure élevée
Tenezà la première du Cidj'étais là!

LETIRE-LAINEfaisant avec ses doigts le geste de
subtiliser
Lesmontres...

LEBOURGEOISredescendantà son fils
Vous verrez desacteurs très illustres...

LETIRE-LAINEfaisant le geste de tirer par petites
secoussesfurtives
Les mouchoirs...

LEBOURGEOIS
Montfleury...

QUELQU'UNcriant de la galerie supérieure
Allumez donc les lustres !

LEBOURGEOIS
... Bellerosel'Epyla BeaupréJodelet !

UN PAGEau parterre
Ah ! voici la distributrice !...

LADISTRIBUTRICEparaissant derrière le buffet
Orangeslait
Eau de framboiseaigre de cèdre...
Brouhaha àla porte.

UNE VOIXDE FAUSSET
Placebrutes !

UNLAQUAISs'étonnant.
Les marquis !... au parterre ?...

UN AUTRELAQUAIS
Oh ! pour quelques minutes.
Entre une bande de petitsmarquis.

UNMARQUISvoyant la salle à moitié vide
Héquoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers
Sans dérangerles gens ? sans marcher sur les pieds
Ah ! fi ! fi ! fi !
Ilse trouve devant d'autres gentilshommes entrés peu avant.
Cuigy ! Brissaille !
Grandes embrassades.

CUIGY
Desfidèles !...
Mais ouinous arrivons devant que leschandelles...

LE MARQUIS
Ah ! ne m'en parlez pas ! Je suis dans une humeur...

UN AUTRE
Console-toimarquiscar voici l'allumeur !

LA SALLEsaluant l'entrée de l'allumeur
Ah !...

On segroupe autour des lustres qu'il allume. Quelques personnes ont prisplace aux galeries. Lignière entre au
parterredonnant lebras à Christian de Neuvillette. Lignièreun peudébrailléfigure d'ivrogne distingué.Christianvêtu élégammentmais d'une façonun peu démodéeparaît préoccupé etregarde les loges.




ScèneII

LES MEMESCHRISTIANLIGNIEREpuis RAGUENEAU et LE BRET


CUIGY
Lignière !

BRISSAILLEriant
Pas encor gris !...

LIGNIEREbas à Christian
Je vous présente ?
Signed'assentiment de Christian.
Baron de Neuvillette.
Saluts.

LA SALLEacclamant l'ascension du premier lustre allumé
Ah !

CUIGYàBrissailleen regardant Christian
La tête est charmante.

PREMIERMARQUISqui a entendu
Peuh !...

LIGNIEREprésentant à Christian
Messieurs de CuigydeBrissaille...

CHRISTIANs'inclinant
Enchanté !...

PREMIERMARQUISau deuxième
Il est assez jolimais n'est pasajusté
Au dernier goût.

LIGNIEREà Cuigy
Monsieur débarque de Touraine.

CHRISTIAN
Ouije suis à Paris depuis vingt jours à peine.
J'entre aux gardes demaindans les cadets.

PREMIERMARQUISregardant les personnes qui entrent dans les loges
Voilà
La présidente Aubry !

LADISTRIBUTRICE
Orangeslait...

LESVIOLONSs'accordant
La... la...

CUIGYàChristian lui désignant la salle qui se garnit
Du monde !

CHRISTIAN
Et ! ouibeaucoup.

PREMIERMARQUIS
Tout le bel air !

Ilsnomment les femmes à mesure qu'elle entrenttrèsparéesdans les loges. Envois de salutsréponses de
sourires.

DEUXIEMEMARQUIS
Mesdames
De Guéméné...

CUIGY :
De Bois-Dauphin...

PREMIERMARQUIS
Que nous aimâmes...

BRISSAILLE
De Chavigny...

DEUXIEMEMARQUIS
Qui de nos coeurs va se jouant !

LIGNIERE
Tiensmonsieur de Corneille est arrivé de Rouen.

LE JEUNEHOMMEà son père
L'Académie est là ?

LEBOURGEOIS
Mais... j'en vois plus d'un membre ;
Voici BouduBoissatet Cureau de la Chambre ;
PorchèresColombyBourzeysBourdonArbaud...
Tous ces noms dont pas un ne mourraque c'est beau !

PREMIERMARQUIS
Attention ! nos précieuses prennent place
BarthénoïdeUrimédonteCassandace
Félixérie...

DEUXIEMEMARQUISse pâmant
Ah ! Dieu ! leurs surnoms sont exquis !
Marquistu les sais tous ?

PREMIERMARQUIS
Je les sais tousmarquis !

LIGNIEREprenant Christian à part
Mon cherje suis entrépour vous rendre service
La dame ne vient pas. Je retourne àmon vice !

CHRISTIANsuppliant
Non !... Vous qui chansonnez et la ville et la cour
Restez : vous me direz pour qui je meurs d'amour.

LE CHEFDES VIOLONSfrappant sur son pupitreavec son archet
Messieursles violons !...
Il lève son archet.

LADISTRIBUTRICE
Macaronscitronnée...
Les violonscommencent à jouer.

CHRISTIAN
J'ai peur qu'elle ne soit coquette et raffinée
Jen'ose lui parler car je n'ai pas d'esprit...
Le langageaujourd'hui qu'on parle et qu'on écrit
Me trouble. Je nesuis qu'un bon soldat timide.
-- Elle est toujoursàdroiteau fond : la loge est vide.

LIGNIEREfaisant mine de sortir
Je pars.

CHRISTIANle retenant encore
Oh ! nonrestez !

LIGNIERE
Je ne peux. D'assoucy
M'attend au cabaret. On meurt de soifici.

LADISTRIBUTRICEpassant devant lui avec un plateau
Orangeade ?

LIGNIERE
Fi !

LADISTRIBUTRICE
Lait ?

LIGNIERE
Pouah !

LADISTRIBUTRICE
Rivesalte ?

LIGNIERE
Halte !
A Christian.
Je reste encor un peu. -- Voyons cerivesalte ?
Il s'assied près du buffet. la distributricelui verse son
rivesalte.

CRISdansle public à l'entrée d'un petit homme
grassouilletet réjoui
Ah ! Ragueneau !...

LIGNIEREà Christian
Le grand rôtisseur Ragueneau.

RAGUENEAUcostume de pâtissier endimanchés'avançantvivement vers Lignière
Monsieuravez-vous vu monsieur deCyrano ?

LIGNIEREprésentant Ragueneau à Christian
Le pâtissierdes comédiens et des poètes !

RAGUENEAUse confondant
Trop d'honneur...

LIGNIERE
Taisez-vousMécène que vous êtes !

RAGUENEAU
Ouices messieurs chez moi se servent...

LIGNIERE
A crédit.
Poète de talent lui-même...

RAGUENEAU
Ils me l'ont dit.

LIGNIERE
Fou de vers !

RAGUENEAU
Il est vrai que pour une odelette...

LIGNIERE
Vous donnez une tarte...

RAGUENEAU
Oh ! une tartelette !

LIGNIERE
Brave hommeil s'en excuse !... Et pour un triolet
Nedonnâtes-vous pas ?

RAGUENEAU
Des petits pains !

LIGNIEREsévèrement
Au lait.
-- Et le théâtre! Vous l'aimez ?

RAGUENEAU
Je l'idolâtre.

LIGNIERE
Vous payez en gâteaux vos billets de théâtre !
Votre placeaujourd'huilàvoyonsentre nous
Vousa coûté combien ?

RAGUENEAU
Quatre flans. Quinze choux.
Il regarde de tous côtés.
Monsieur de Cyrano n'est pas là ? Je m'étonne.

LIGNIERE
Pourquoi ?

RAGUENEAU
Montfleury joue !

LIGNIERE
En effetcette tonne
Va nous jouer ce soir le rôle dePhédon.
Qu'importe à Cyrano ?

RAGUENEAU
Mais vous ignorez donc ?
Il fit à Montfleurymessieursqu'il prit en haine
Défensepour un moisdereparaître en scène.

LIGNIEREqui en est à son quatrième petit verre
Eh bien ?

RAGUENEAU
Montfleury joue !

CUIGYquis'est rapproché de son groupe
Il n'y peut rien.

RAGUENEAU
Oh ! oh !
Moije suis venu voir !

PREMIERMARQUIS
Quel est ce Cyrano ?

CUIGY
C'est un garçon versé dans les colichemardes.

DEUXIEMEMARQUIS
Noble ?

CUIGY
Suffisamment. Il est cadet aux gardes.
Montrant ungentilhomme qui va et vient dans la salle comme
s'il cherchaitquelqu'un.
Mais son ami Le Bret peut vous dire...
Il appelle.
Le Bret !
Vous cherchez Bergerac ?

LE BRET
Ouije suis inquiet !...

CUIGY
N'est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires ?

LE BRETavec tendresse
Ah ! c'est le plus exquis des êtressublunaires !

RAGUENEAU
Rimeur !

CUIGY
Bretteur !

BRISSAILLE
Physicien !

LE BRET
Musicien !

LIGNIERE
Et quel aspect hétéroclite que le sien !

RAGUENEAU
Certesje ne crois pas que jamais nous le peigne
Le solennelmonsieur Philippe de Champaigne ;
Mais bizarreexcessifextravagantfalot
Il eût fournije penseà feuJacques Callot
Le plus fol spadassin à mettre entre sesmasques
Feutre à panache triple et pourpoint à sixbasques
Capeque par derrièreavec pompel'estoc
Lèvecomme une queue insolente de coq
Plus fier quetous les Artabans dont la Gascogne
Fut et sera toujours l'almeMère Gigogne
Il promèneen sa fraise à laPulcinella
Un nez !... Ah ! messeigneursquel nez que ce nez-là!....
On ne peut voir passer un pareil nasigère
Sanss'écrier : "Oh ! nonvraimentil exagère !"
Puis on souriton dit : "Il va l'enlever..." Mais
Monsieur de Bergerac ne l'enlève jamais.

LE BREThochant la tête
Il le porte-- et pourfend quiconque leremarque !

RAGUENEAUfièrement
Son glaive est la moitié des ciseaux dela Parque !

PREMIERMARQUIShaussant les épaules
Il ne viendra pas !

RAGUENEAU
Si !... Je parie un poulet
A la Ragueneau !

LEMARQUISriant
Soit !

Rumeursd'admiration dans la salle. Roxane vient de paraître dans saloge. Elle s'assied sur le devantsa duègne prend place aufond. Christianoccupé à payer la distributriceneregarde pas.

DEUXIEMEMARQUISavec des petits cris
Ah ! messieurs ! mais elle est
Epouvantablement ravissante !

PREMIERMARQUIS
Une pêche
Qui sourirait avec une fraise !

DEUXIEMEMARQUIS
Et si fraîche
Qu'on pourraitl'approchantprendre un rhume de coeur !

CHRISTIANlève la têteaperçoit Roxaneet saisit vivement
Lignière par le bras
C'est elle !

LIGNIEREregardant
Ah ! c'est elle ?...

CHRISTIAN
Oui. Dites vite. J'ai peur.

LIGNIEREdégustant son rivesalte à petits coups
MagdeleineRobindite Roxane.-- Fine.
Précieuse.

CHRISTIAN
Hélas !

LIGNIERE
Libre. Orpheline. Cousine
De Cyrano-- dont on parlait...

A cemomentun seigneur très élégantle cordon bleuen
sautoirentre dans la loge etdeboutcause un instant
avecRoxane.

CHRISTIANtressaillant
Cet homme ?...

LIGNIEREqui commence à être grisclignant de l'oeil
Hé! hé !...
-- Comte de Guiche. Epris d'elle. Mais marié
A la nièce d'Armand de Richelieu. Désire
Faireépouser Roxane à certain triste sire
Un monsieurde Valvertvicomte... et complaisant.
Elle n'y souscrit pasmais de Guiche est puissant
Il peut persécuter une simplebourgeoise.
D'ailleurs j'ai dévoilé sa manoeuvresournoise
Dans une chanson qui... Ho ! il doit m'en vouloir !
-La fin était méchante... Ecoutez...
Il se lèveen titubantle verre hautprêt à chanter.

CHRISTIAN
Non. Bonsoir.

LIGNIERE
Vous allez ?

CHRISTIAN
Chez monsieur de Valvert !

LIGNIERE
Prenez garde
C'est lui qui vous tuera !
Lui désignantdu coin de l'oeil Roxane.
Restez. On vous regarde.

CHRISTIAN
C'est vrai !

Il resteen contemplation. Le groupe de tire-laineà partir de cemomentle voyant la tête en l'air et bouche béeserapproche de lui.

LIGNIERE
C'est moi qui pars. J'ai soif ! Et l'on m'attend
- Dans destavernes !
Il sort en zigzaguant.

LE BRETqui a fait le tour de la sallerevenant vers
Ragueneaud'unevoix rassurée
Pas de Cyrano.

RAGUENEAUincrédule
Pourtant...

LE BRET
Ah ! je veux espérer qu'il n'a pas vu l'affiche !

LA SALLE
Commencez ! Commencez !




ScèneIII

LES MEMESmoins LIGNIERE ; DE GUICHEVALVERTpuis MONTFLEURY.


UNMARQUISvoyant de Guichequi descend de la loge de Roxanetraversele parterreentouré de seigneurs
obséquieuxparmilesquels le vicomte de Valvert Quelle cource de Guiche !

UN AUTRE
Fi !... Encore un Gascon !

LE PREMIER
Le Gascon souple et froid
Celui qui réussit !...Saluons-lecrois-moi.
Ils vont vers de Guiche.

DEUXIEMEMARQUIS
Les beaux rubans ! Quelle couleurcomte de Guiche ?
Baise-moi-ma-mignonne ou bien Ventre-de-biche ?

DE GUICHE
C'est couleur Espagnol malade.

PREMIERMARQUIS
La couleur
Ne ment pascar bientôtgrâceà votre valeur
L'Espagnol ira maldans les Flandres !

DE GUICHE
Je monte
Sur scène. Venez-vous ?
Il se dirigesuivi de tous les marquis et gentilshommes vers le théâtre.Il se retourne et appelle.
ViensValvert !

CHRISTIANqui les écoute et les observetressaille en entendant ce nom
Le vicomte !
Ah ! je vais lui jeter à la face mon...
Il met la main dans sa pocheet y rencontre celle d'un
tire-laine en train de le dévaliser. Il se retourne.
Hein?

LETIRE-LAINE
Ay !...

CHRISTIANsans le lâcher
Je cherchais un gant !

LETIRE-LAINEavec un sourire piteux
Vous trouvez une main.
Changeant de tonbas et vite.
Lâchez-moi. Je vouslivre un secret.

CHRISTIANle tenant toujours
Quel ?

LETIRE-LAINE
Lignière...
Qui vous quitte...

CHRISTIANde même
Eh ! bien ?

LETIRE-LAINE
... touche à son heure dernière.
Unechanson qu'il fit blessa quelqu'un de grand
Et cent hommes -j'ensuis- ce soir sont postés !...

CHRISTIAN
Cent !
Par qui ?

LETIRE-LAINE
Discrétion...

CHRISTIANhaussant les épaules
Oh !

LETIRE-LAINEavec beaucoup de dignité
Professionnelle !

CHRISTIAN
Où seront-ils postés ?

LETIRE-LAINE
A la porte de Nesle.
Sur son chemin. Prévenez-le!

CHRISTIANqui lui lâche enfin le poignet
Mais où le voir !

LETIRE-LAINE
Allez courir tous les cabarets : le Pressoir
D'Orla Pomme de Pinla Ceinture qui craque
Les Deux TorcheslesTrois Entonnoirs-et dans chaque
Laissez un petit mot d'écritl'avertissant.

CHRISTIAN
Ouije cours ! Ah ! les gueux ! Contre un seul hommecent !
Regardant Roxane avec amour.
La quitter... elle !
AvecfureurValvert.
Et lui !...- Mais il faut que je sauve
Lignière!...

Il sort encourant. - De Guichele vicomteles marquistous les gentilshommesont disparu derrière le rideau pour prendre place sur lesbanquettes de la scène. Le parterre est complètementrempli. Plus une place vide aux galeries et aux loges.


LASALLE
Commencez.

UNBOURGEOISdont la perruque s'envole au bout d'une
ficellepêchée par un page de la galerie supérieure
Maperruque !

CRIS DEJOIE
Il est chauve !...
Bravoles pages !.. Ha ! ha ! ha!...

LEBOURGEOISfurieuxmontrant le poing
Petit gredin !

RIRES ETCRISqui commencent très fort et vont décroissant
Ha! ha ! ha ! ha ! ha ! ha !
Silence complet.

LE BRETétonné
Ce silence soudain ?...
Un spectateurlui parle bas.
Ah ?...

LESPECTATEUR
La chose me vient d'être certifiée.

MURMURESqui courent
Chut ! -Il paraît ?... -Non !... - Si ! -Dansla loge grillée.
-Le Cardinal ! -Le Cardinal ? -LeCardinal !

UN PAGE
Ah ! diableon ne va pas pouvoir se tenir mal !...
On frappesur la scène. Tout le monde s'immobilise. Attente.

LA VOIXD'UN MARQUISdans le silencederrière le rideau
Mouchezcette chandelle !

UN AUTREMARQUISpassant la tête par la fente du rideau
Une chaise!
Une chaise est passéede main en mainau-dessus destêtes.
Le marquis la prend et disparaîtnon sansavoir envoyé
quelques baisers aux loges.

UNSPECTATEUR
Silence !

Onrefrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Tableau. Les marquisassis sur les côtésdans des poses insolentes. Toile defond représentant un décor bleuâtre de pastorale.
Quatre petits lustres de cristal éclairent la scène.Les violons jouent doucement.

LE BRETàRagueneaubas
Montfleury entre en scène ?

RAGUENEAUbas aussi
Ouic'est lui qui commence.

LE BRET
Cyrano n'est pas là.

RAGUENEAU
J'ai perdu mon pari.

LE BRET
Tant mieux ! tant mieux !

On entendun air de musetteet Montfleury paraît en scèneénormedans un costume de berger de pastoraleun chapeaugarni de roses penché sur l'oreilleet soufflant dans unecornemuse enrubannée.

LEPARTERREapplaudissant
BravoMontfleury ! Montfleury !

MONTFLEURYaprès avoir saluéjouant le rôle de Phédon
" Heureux qui loin des coursdans un lieu solitaire
Seprescrit à soi-même un exil volontaire
Et quilorsque Zéphire a soufflé sur les bois..."

UNE VOIXau milieu du parterre
Coquinne t'ai-je pas interdit pour unmois ?

VOIXDIVERSES
Hein ? -Quoi ? -Qu'est-ce ?...
On se lèvedans les logespour voir.

CUIGY
C'est lui !

LE BRETterrifié
Cyrano !

LA VOIX
Roi des pitres
Hors de scène à l'instant !

TOUTE LASALLEindignée
Oh !

MONTFLEURY
Mais...

LA VOIX
Tu récalcitres ?

VOIXDIVERSESdu parterredes loges
Chut ! -Assez ! -Montfleuryjouez ! -Ne craignez rien !...

MONTFLEURYd'une voix mal assurée
"Heureux qui loin des coursdans un lieu sol..."

LA VOIXplus menaçante
Eh bien ?
Faudra-t-il que je fasseôMonarque des drôles
Une plantation de bois sur vos épaules?
Une canne au bout d'un bras jaillit au-dessus des têtes.

MONTFLEURYd'une voix de plus en plus faible
"Heureux qui..."
Lacanne s'agite.

LA VOIX
Sortez !

LEPARTERRE
Oh !

MONTFLEURYs'étranglant
"Heureux qui loin des cours..."

CYRANOsurgissant du parterredebout sur une chaiseles bras croisésle feutre en bataillela moustache hérisséele nezterrible
Ah ! je vais me fâcher !...
Sensation àsa vue.




ScèneIV

LES MEMESCYRANOpuis BELLEROSEJODELET


MONTFLEURYaux marquis
Venez à mon secours
Messieurs !

UNMARQUISnonchalamment
Mais jouez donc !

CYRANO
Gros hommesi tu joues
Je vais être obligé dete fesser les joues !

LE MARQUIS
Assez !

CYRANO
Que les marquis se taisent sur leurs bancs
Ou bien je faistâter ma canne à leurs rubans !

TOUS LESMARQUISdebout
C'en est trop !... Montfleury...

CYRANO
Que Montfleury s'en aille
Ou bien je l'essorille et ledésentripaille !

UNE VOIX
Mais...

CYRANO
Qu'il sorte !

UNE AUTREVOIX
Pourtant...

CYRANO
Cen'est pas encor fait ?
Avec le geste de retrousser ses manches.
Bon ! je vais sur la scène en guise de buffet
Découpercette mortadelle d'Italie !

MONTFLEURYrassemblant toute sa dignité
En m'insultantMonsieurvous insultez Thalie !

CYRANOtrès poli
Si cette Museà quiMonsieurvousn'êtes rien
Avait l'honneur de vous connaîtrecroyez bien
Qu'en vous voyant si gros et bête comme uneurne
Elle vous flanquerait quelque part son cothurne.

LEPARTERRE
Montfleury ! Montfleury ! -La pièce de Baro !-

CYRANOàceux qui crient autour de lui
Je vous en prieayez pitiéde mon fourreau
Si vous continuezil va rendre sa lame !
Lecercle s'élargit.

LA FOULEreculant
Hé ! la !...

CYRANOàMontfleury
Sortez de scène !

LA FOULEse rapprochant et grondant
Oh ! oh !

CYRANOseretournant vivement
Quelqu'un réclame ?
Nouveau recul.

UNE VOIXchantant au fond
Monsieur de Cyrano
Vraiment nous tyrannise
Malgré ce tyranneau
On jouera la Clorise.

TOUTE LASALLEchantant
La Clorisela Clorise !...

CYRANO
Sij'entends une fois encor cette chanson
Je vous assomme tous.

UNBOURGEOIS
Vous n'êtes pas Samson !

CYRANO
Voulez-vous me prêterMonsieurvotre mâchoire ?

UNE DAMEdans les loges
C'est inouï !

UNSEIGNEUR
C'est scandaleux !

UNBOURGEOIS
C'est vexatoire !

UN PAGE
Ce qu'on s'amuse !

LEPARTERRE
Kss ! -Montfleury ! -Cyrano !

CYRANO
Silence !

LEPARTERREen délire
Hi han ! Bêê ! Ouahouah! Cocorico !

CYRANO
Jevous...

UN PAGE
Miâou !

CYRANO
Jevous ordonne de vous taire !
Et j'adresse un déficollectif au parterre !
-J'inscris les noms ! -Approchez-vousjeunes héros !
Chacun son tour ! Je vais donner desnuméros !-
Allonsquel est celui qui veut ouvrir la liste?
VousMonsieur ? Non ! Vous ? Non ! Le premier duelliste
Jel'expédie avec les honneurs qu'on lui doit !
-Que tousceux qui veulent mourir lèvent le doigt.
Silence
Lapudeur vous défend de voir ma lame nue ?
Pas un nom ? -Pasun doigt ? -C'est bien. Je continue.
Se retournant vers la scèneoù Montfleury attend avec
angoisse.
Doncje désirevoir le théâtre guéri
De cette fluxion.Sinon...
La main à son épée.
Le bistouri!

MONTFLEURY
Je...

CYRANOdescend de sa chaises'assied au milieu du rond qui s'est formés'installe comme chez lui
Mes mains vont frapper trois claquespleine lune !
Vous vous éclipserez à la troisième.

LEPARTERREamusé
Ah ?...

CYRANOfrappant dans ses mains
Une !

MONTFLEURY
Je...

UNE VOIXdes loges
Restez !

LEPARTERRE
Restera... restera pas...

MONTFLEURY
Je crois
Messieurs...

CYRANO :
Deux !

MONTFLEURY
Je suis sûr qu'il vaudrait mieux que...

CYRANO
Trois !

Montfleurydisparaît comme dans une trappe.
Tempête de riresetsifflets de huées.

LA SALLE
Hu !... hu !... Lâche !... Reviens !...

CYRANOépanouise renverse sur sa chaise et croise ses jambes
Qu'ilreviennes'il ose !

UNBOURGEOIS
L'orateur de la troupe !
Bellerose s'avance etsalue.

LES LOGES
Ah !... Voilà Bellerose !

BELLEROSEavec élégance
Nobles seigneurs...

LEPARTERRE
Non ! Non ! Jodelet !

JODELETs'avanceetnasillard
Tas de veaux !

LEPARTERRE
Ah ! Ah ! Bravo ! très bien ! bravo !

JODELET
Pas de bravos !
Le gros tragédien dont vous aimez leventre
S'est senti...

LEPARTERRE
C'est un lâche !

JODELET
Il dut sortir !

LEPARTERRE
Qu'il rentre !

LES UNS
Non !

LES AUTRES
Si !

UN JEUNEHOMMEà Cyrano
Mais à la finmonsieurquelleraison
Avez-vous de haïr Montfleury ?

CYRANOgracieuxtoujours assis
Jeune oison
J'ai deux raisonsdontchaque est suffisante seule.
Primo : c'est un acteur déplorablequi gueule
Et qui soulève avec des han ! de porteurd'eau
Le vers qu'il faut laisser s'envoler !-Secundo
Est monsecret...

LE VIEUXBOURGEOISderrière lui
Mais vous nous privez sansscrupule
De la Clorise ! Je m'entête...

CYRANOtournant sa chaise vers le bourgeois
respectueusement
Vieillemule
Les vers du vieux Baro valant moins que zéro
J'interromps sans remords !

LESPRÉCIEUSESdans les loges
Ha ! -Ho ! -Notre Baro !
Machère ! -Peut-on dire ?... Ah ! Dieu !...

CYRANOtournant sa chaise vers les logesgalant
Belles personnes
Rayonnezfleurissezsoyez des échansonnes
De rêved'un sourire enchantez un trépas
Inspirez-nous desvers... mais ne les jugez pas !

BELLEROSE
Et l'argent qu'il va falloir rendre !

CYRANOtournant sa chaise vers la scène
Bellerose
Vous avezdit la seule intelligente chose !
Au manteau de Thespis je nefais pas de trous
Il se lèveet lançant un sac surla scène.
Attrapez cette bourse au volet taisez-vous !

LA SALLEéblouie
Ah !... Oh !...

JODELETramassant prestement la bourse et la soupesant
A ce prix-làmonsieurje t'autorise
A venir chaque jour empêcher laClorise !...

LA SALLE
Hu !... Hu !...

JODELET
Dussions-nous même ensemble être hués !...

BELLEROSE
Il faut évacuer la salle !...

JODELET
Evacuez !...

Oncommence à sortirpendant que Cyrano regarde d'un airsatisfait. Mais la foule s'arrête bientôt en entendant lascène suivanteet la sortie cesse. Les femmes quidans leslogesétaient déjà deboutleur manteau remiss'arrêtent pour écouteret finissent par se rasseoir.

LE BRETàCyrano
C'est fou !...

UNFACHEUXqui s'est approché de Cyrano
Le comédienMontfleury ! Quel scandale !
Mais il est protégépar le duc de Candale !
Avez-vous un patron ?

CYRANO
Non !

LE FACHEUX
Vous n'avez pas ?...

CYRANO
Non !

LE FACHEUX
Quoipas un grand seigneur pour couvrir de son nom ?...

CYRANOagacé
Nonai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse?
Non pas de protecteur...
La main à son épée.
mais une protectrice !

LE FACHEUX
Mais vous allez quitter la ville ?

CYRANO
C'est selon.

LE FACHEUX
Mais le duc de Candale a le bras long !

CYRANO
Moins long
Que n'est le mien...
Montrant son épée
quand je lui mets cette rallonge !

LE FACHEUX
Mais vous ne songez pas à prétendre...

CYRANO
J'y songe.

LE FACHEUX
Mais...

CYRANO
Tournez les talonsmaintenant.

LE FACHEUX
Mais...

CYRANO
Tournez !
-Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.

LEFACHEUXahuri
Je...

CYRANOmarchant sur lui
Qu'a-t-il d'étonnant ?

LEFACHEUXreculant
Votre Grâce se trompe...

CYRANO
Est-il mol et ballantmonsieurcomme une trompe ?...

LEFACHEUXmême jeu
Je n'ai pas...

CYRANO
Oucrochu comme un bec de hibou ?

LE FACHEUX
Je...

CYRANO
Ydistingue-t-on une verrue au bout ?

LE FACHEUX
Mais...

CYRANO
Ousi quelque moucheà pas lentss'y promène ?
Qu'a-t-il d'hétéroclite ?

LE FACHEUX
Oh !...

CYRANO
Est-ce un phénomène ?

LE FACHEUX
Mais d'y porter les yeuxj'avais su me garder !

CYRANO
Etpourquois'il vous plaîtne pas le regarder ?

LE FACHEUX
J'avais...

CYRANO
Ilvous dégoûte alors ?

LE FACHEUX
Monsieur...

CYRANO
Malsaine
Vous semble sa couleur ?

LE FACHEUX
Monsieur !

CYRANO
Saformeobscène ?

LE FACHEUX
Mais du tout !...

CYRANO
Pourquoi donc prendre un air dénigrant ?
- Peut-êtreque monsieur le trouve un peu trop grand ?

LEFACHEUXbalbutiant
Je le trouve petittout petitminuscule !

CYRANO
Hein ? comment ? m'accuser d'un pareil ridicule ?
Petitmonnez ? Hola !

LE FACHEUX
Ciel !

CYRANO
Enormemon nez !
- Vil camussot camardtête plateapprenez
Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice
Attenduqu'un grand nez est proprement l'indice
D'un homme affableboncourtoisspirituel
Libéralcourageuxtel que je suiset tel
Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire
Déplorable maraud ! car la face sans gloire
Que vachercher ma main en haut de votre col
Est aussi dénuée...
Il le soufflette.

LE FACHEUX
Aï !

CYRANO
Defiertéd'envol
De lyrismede pittoresqued'étincelle
De somptuositéde Nez enfinque celle...
Il leretourne par les épaulesjoignant le geste à la
parole.
Que va chercher ma botte au bas de votre dos !

LEFACHEUXse sauvant
Au secours ! A la garde !

CYRANO
Avis donc aux badauds
Qui trouveraient plaisant mon milieu devisage
Et si le plaisantin est noblemon usage
Est de luimettreavant de le laisser s'enfuir
Par devantet plus hautdu feret non du cuir !

DE GUICHEqui est descendu de la scèneavec les marquis
Mais àla fin il nous ennuie !

LE VICOMTEDE VALVERThaussant les épaules
Il fanfaronne !

DE GUICHE
Personne ne va donc lui répondre ?...

LE VICOMTE
Personne ?
Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits!...
Il s'avance vers Cyrano qui l'observeet se campant devant
lui d'un air fat.
Vous.... vous avez un nez... heu... unnez... très grand.

CYRANOgravement
Très.

LEVICOMTEriant
Ha !

CYRANOimperturbable
C'est tout ?...

LE VICOMTE
Mais...

CYRANO
Ah! non ! c'est un peu courtjeune homme !
On pouvait dire... Oh !Dieu !... bien des choses en somme...
En variant le ton-parexempletenez
Agressif : "Moimonsieursi j'avais un telnez
Il faudrait sur-le-champs que je me l'amputasse !"
Amical : "Mais il doit tremper dans votre tasse
Pourboirefaites-vous fabriquer un hanap !"
Descriptif : "C'estun roc !... c'est un pic !... c'est un cap !
Que dis-jec'est uncap ?... C'est une péninsule !"
Curieux : "Dequoi sert cette oblongue capsule ?
D'écritoiremonsieurou de boîtes à ciseaux ?"
Gracieux :"Aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellementvous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir àleurs petites pattes ?"
Truculent : "Camonsieurlorsque vous pétunez
La vapeur du tabac vous sort-elle dunez
Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ?"
Prévenant : "Gardez-vousvotre tête entraînée
Par ce poidsde tomber en avant sur le sol !"
Tendre :"Faites-lui faire un petit parasol
De peur que sa couleur ausoleil ne se fane !"
Pédant : "L'animal seulmonsieurqu'Aristophane
Appelle Hippocampelephantocamélos
Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os !"
Cavalier : "Quoil'amice croc est à la mode ?
Pour pendre son chapeauc'est vraiment très commode !"
Emphatique : "Aucun vent ne peutnez magistral
T'enrhumertout entierexcepté le mistral !"
Dramatique :"C'est la Mer Rouge quand il saigne !"
Admiratif :"Pour un parfumeurquelle enseigne !"
Lyrique :"Est-ce une conqueêtes-vous un triton ?"
Naïf: "Ce monumentquand le visite-t-on ?"
Respectueux :"Souffrezmonsieurqu'on vous salue
C'est là cequi s'appelle avoir pignon sur rue !"
Campagnard : "Héardé ! C'est-y un nez ? Nanain !
C'est queuqu'navet géantou ben queuqu'melon nain !"
Militaire : "Pointez contrecavalerie !"
Pratique : "Voulez-vous le mettre enloterie ?
Assurémentmonsieurce sera le gros lot !"
Enfin parodiant Pyrame en un sanglot
"Le voilàdonc ce nez qui des traits de son maître
A détruitl'harmonie ! Il en rougitle traître !"
-Voilàce qu'à peu prèsmon chervous m'auriez dit
Sivous aviez un peu de lettres et d'esprit
Mais d'espritôle plus lamentable des êtres
Vous n'en eûtes jamaisun atomeet de lettres
Vous n'avez que les trois qui forment lemot : sot !
Eussiez-vous eud'ailleursl'invention qu'il faut
Pour pouvoir làdevant ces nobles galeries
me servirtoutes ces folles plaisanteries
Que vous n'en eussiez pasarticulé le quart
De la moitié du commencementd'unecar
Je me les sers moi-mêmeavec assez de verve
Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.

DE GUICHEvoulant emmener le vicomte pétrifié
Valvertlaissez donc !

LEVICOMTEsuffoqué
Ces grands airs arrogants !
Unhobereau qui... qui... n'a même pas de gants !
Et qui sortsans rubanssans bouffettessans ganses !

CYRANO
Moic'est moralement que j'ai mes élégances.
Jene m'attife pas ainsi qu'un freluquet
Mais je suis plus soignési je suis moins coquet ;
Je ne sortirais pas avecparnégligence
Un affront pas très bien lavéla conscience
Jaune encore de sommeil dans le coin de son oeil
Un honneur chiffonnédes scrupules en deuil.
Mais jemarche sans rien sur moi qui ne reluise
Empanachéd'indépendance et de franchise ;
Ce n'est pas une tailleavantageusec'est
Mon âme que je cambre ainsi qu'en uncorset
Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache
Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache
Je faisentraversant les groupes et les ronds
Sonner les véritéscomme des éperons.

LE VICOMTE
Maismonsieur...

CYRANO
Jen'est pas de gants ?... La belle affaire !
Il m'en restait unseul d'une très vieille paire !
-Lequel m'étaitd'ailleurs encor fort importun
Je l'ai laissé dans lafigure de quelqu'un.

LE VICOMTE
Maraudfaquinbutor de pied plat ridicule.

CYRANOôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de seprésenter
Ah ?... Et moiCyrano-Savinien-Hercule
DeBergerac.
Rires.

LEVICOMTEexaspéré
Bouffon !

CYRANOpoussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe
Ay !...

LEVICOMTEqui remontaitse retournant
Qu'est-ce encor qu'il dit ?

CYRANOavec des grimaces de douleur
Il faut la remuer car elles'engourdit...
- Ce que c'est que de la laisser inoccupée!-
Ay !...

LE VICOMTE
Qu'avez-vous ?

CYRANO
J'ai des fourmis dans mon épée!

LEVICOMTEtirant la sienne
Soit !

CYRANO
Jevais vous donnez un petit coup charmant.

LEVICOMTEméprisant
Poète !...

CYRANO
Ouimonsieurpoète ! et tellement
Qu'en ferraillantje vais- hop ! - à l'improvisade
Vous composez uneballade.

LE VICOMTE
Une ballade ?

CYRANO
Vous ne vous doutez pas de ce que c'estje crois ?

LE VICOMTE
Mais...

CYRANOrécitant comme une leçon
La balladedoncsecompose de trois
Couplets de huit vers...

LEVICOMTEpiétinant
Oh !

CYRANOcontinuant
Et d'un envoi de quatre...

LE VICOMTE
Vous...

CYRANO
Jevais tout ensemble en faire une et me battre
Et vous touchezmonsieurau dernier vers.

LE VICOMTE
Non !

CYRANO
Non ?
Déclamant
"Ballade du duel qu'enl'hôtel bourguignon
Monsieur de Bergerac eut avec unbélître !"

LE VICOMTE
Qu'est-ce que ças'il vous plaît ?

CYRANO
C'est le titre.

LA SALLEsurexcitée au plus haut point
Place ! -Très amusant! -Rangez-vous ! -Pas de bruits !

Tableau.Cercle de curieux au parterreles marquis et les officiers mêlésaux bourgeois et aux gens du peuple ; les pages grimpés surdes épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans lesloges. A droiteDe Guiche et ses gentilshommes. A gaucheLe BretRagueneauCuigyetc.

CYRANOfermant une seconde les yeux
Attendez !... je choisis mesrimes... Làj'y suis.
Il fait ce qu'il ditàmesure.
Je jette avec grâce mon feutre
Je faislentement l'abandon
Du grand manteau qui me calfeutre
Et jetire mon espadon ;
Elégant comme Céladon
Agilecomme Scaramouche
Je vous prévienscher Mirmydon
Qu'àla fin de l'envoi je touche !
Premiers engagements de fer.

Vousauriez bien dû rester neutre ;
Où vais-je vouslarderdindon ?...
Dans le flancsous votre maheutre ?...
Aucoeursous votre bleu cordon ?...
-Les coquilles tintentding-don !
Ma pointe voltige : une mouche !
Décidément...c'est au bedon
Qu'à la fin de l'envoi je touche.

Il memanque une rime en eutre...
Vous rompezplus blanc qu'amidon ?
C'est pour me fournir le mot pleutre !
- Tac ! je pare lapointe dont
Vous espériez me faire dont :-
J'ouvre laligne- je la bouche...
Tiens bien ta brocheLaridon !
A lafin de l'envoije touche
Il annonce solennellement

ENVOI
Princedemande à Dieu pardon !
Je quarte du piedj'escarmouche
je coupeje feinte...
Se fendant.
Hé! là donc
Le vicomte chancelle ; Cyrano salue.
A lafin de l'envoije touche.

Acclamations.Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des mouchoirs tombent.Les officiers entourent et félicitent Cyrano. Ragueneau dansed'enthousiasme. Le Bret est heureux et navré. Les amis duvicomte le soutiennent et l'emmènent.

LA FOULEen un long cri
Ah !...

UNCHEVAU-LEGER
Superbe !

UNE FEMME
Joli !

RAGUENEAU
Pharamineux !

UN MARQUIS
Nouveau !...

LE BRET
Insensé !
Bousculade autour de Cyrano. On entend
...Compliments... Félicite... bravo...

VOIX DEFEMME
C'est un héros !...

UNMOUSQUETAIREs'avançant vivement vers Cyranola main tendue
Monsieurvoulez-vous me permettre ?...
C'est tout àfait très bienet je crois m'y connaître ;
J'ai dureste exprimé ma joie en trépignant !...
Ils'éloigne.

CYRANOàCuigy
Comment s'appelle donc ce monsieur ?

CUIGY
D'Artagnan.

LE BRETàCyranolui prenant le bras
Càcausons !...

CYRANO
Laisse un peu sortir cette cohue...
A Bellerose.
Je peuxrester ?

BELLEROSErespectueusement
Mais oui !...
On entend des cris au dehors.

JODELETqui a regardé
C'est Montfleury qu'on hue !

BELLEROSEsolennellement
Sic transit !...
Changeant de tonau portieret au moucheur de chandelles.
Balayer. Fermer. N'éteignezpas.
Nous allons revenir après notre repas.
Répéterpour demain une nouvelle farce.
Jodelet et Bellerose sortentaprès de grands saluts à
Cyrano.
LE PORTIERàCyrano
Vous ne dînez donc pas ?

CYRANO
Moi ?... Non.
Le portier se retire.

LE BRETàCyrano
Parce que ?

CYRANOfièrement
Parce...
Changeant de tonen voyant que leportier est loin.
Que je n'ai pas d'argent !...

LE BRETfaisant le geste de lancer un sac
Comment ! le sac d'écus?...

CYRANO
Pension paternelleen un jourtu vécus !

LE BRET
Pour vivre tout un moisalors ?...

CYRANO
Rien ne me reste.

LE BRET
Jeter ce sacquelle sottise !

CYRANO
Mais quel geste !...

LADISTRIBUTRICEtoussant derrière son petit comptoir
Hum!...
Cyrano et le Bret se retournent. Elle s'avance intimidée.
Monsieur... Vous savoir jeûner... le coeur me fend...
Montrant le buffet.
J'ai là tout ce qu'il faut...
Avec élan.
Prenez !

CYRANOsedécouvrant
Ma chère enfant
Encor que monorgueil de Gascon m'interdise
D'accepter de vos doigts la moindrefriandise
J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin
Et j'accepterais donc...
Il va au buffet et choisis.
Oh !peu de chose ! - Un grain de ce raisin...
Elle veut lui donner lagrappeil cueille un grain.
Un seul !... Ce verre d'eau...
Elleveut y verser du vinil l'arrête.
Limpide !
-Et lamoitié d'un macaron !
Il rend l'autre moitié.

LE BRET
Mais c'est stupide !

LADISTRIBUTRICE
Oh ! quelque chose encor !

CYRANO
Lamain à baiser.
Il baisecomme la main d'une princesselamain qu'elle lui
tend.

LADISTRIBUTRICE
Mercimonsieur.
Révérence.
Bonsoir.
Elle sort.



ScèneV

CYRANOLEBRETpuis LE PORTIER.


CYRANOà Le Bret
Je t'écoute causer.
Il s'installedevant le buffet et rangeant devant lui le
macaron.
Dîner!...
... le verre d'eau.
Boisson !...
... le grain deraisin.
Dessert !...
Il s'assied.
Làje me mets àtable !
-Ah !... j'avais une faimmon cherépouvantable!
Mangeant.
-Tu disais ?

LE BRET
Que ces fats aux grands airs belliqueux
Te fausserontl'esprit si tu n'écoutes qu'eux !...
Va consulter des gensde bon senset t'informe
De l'effet qu'a produit ton algarade.

CYRANOachevant son macaron
Enorme.

LE BRET
Le Cardinal

CYRANOs'épanouissant
Il était làle Cardinal ?

LE BRET
Adû trouver cela...

CYRANO
Mais très original.

LE BRET
Pourtant...

CYRANO
C'est un auteur.Il ne peut lui déplaire
Que l'onvienne troubler la pièce d'un confrère.

LE BRET
Tu te mets sur les brasvraimenttrop d'ennemis !

CYRANOattaquant son grain de raisin
Combien puis-jeà peu prèsce soirm'en être mis ?

LE BRET
Quarante-huit. Sans compter les femmes.

CYRANO
Voyonscompte !

LE BRET
Montfleuryle bourgeoisDe Guichele vicomte
Barol'Académie...

CYRANO
Assez ! tu me ravis !

LE BRET
Mais où te mènera la façon dont tu vis ?
Quel système est le tien ?

CYRANO
J'errais dans un méandre ;
J'avais trop de partistrop compliquésà prendre ;
J'ai pris...

LE BRET
Lequel ?

CYRANO
Mais le plus simplede beaucoup.
J'ai décidéd'être admirableen toutpour tout !

LE BREThaussant les épaules
Soit !- Mais enfinà moilemotif de ta haine
Pour Montfleuryle vraidis-le-moi !

CYRANOselevant
Ce Silène
Si ventru que son doigt n'atteintpas son nombril
Pour les femmes encor se croit un doux péril
Et leur faitcependant qu'en jouant il bredouille
Des yeuxde carpes avec ses gros yeux de grenouilles !...
Et je le haisdepuis qu'il se permitun soir
De poser son regardsurcelle... Oh ! j'ai cru voir
Glisser sur une fleur une longuelimace !

LE BRETstupéfait
Hein ? Comment ? Serait-il possible ?...

CYRANOavec un rire amer
Que j'aimasse ?...
Changement de ton etgravement.
J'aime.

LE BRET
Et peut-on savoir ? Tu ne m'a jamais dit ?...

CYRANO
Qui j'aime ?... Réfléchisvoyons. Il m'interdit
Le rêve d'être aimé même par une laide
Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me précède;
Alors moij'aime qui ?... Mais cela va de soit !
J'aime-mais c'est forcé !- la plus belle qui soit !

LE BRET
La plus belle ?...

CYRANO
Tout simplementqui soit au monde !
La plus brillantelaplus fine
Avec accablement
La plus blonde !

LE BRET
Ehmon Dieuquelle est donc cette femme ?...

CYRANO
Undanger
Mortel sans le vouloirexquis sans y songer
Un piègede natureune rose muscade
Dans laquelle l'amour se tient enembuscade !
Qui connaît son sourire a connu le parfait.
Elle fait de la grâce avec rienelle fait
Tenir toutle divin dans un geste quelconque
Et tu ne saurais pasVénusmonter en conque
Ni toiDianemarcher dans les grands boisfleuris
Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !...

LE BRET
Sapristi ! Je comprends. C'est clair !

CYRANO
C'est diaphane.

LE BRET
Magdeleine Robinta cousine !

CYRANO
Oui-Roxane.

LE BRET
Eh bien ! mais c'est au mieux ! Tu l'aimes ? Dis-le-lui !
Tut'es couvert de gloire à ses yeux aujourd'hui !

CYRANO
Regarde-moimon cheret dis quelle espérance
Pourraitbien me laisser cette protubérance !
Oh ! je ne me faispas d'illusions ! -Parbleu
Ouiquelquefoisje m'attendrisdans le soir bleu ;
J'entre en quelque jardin où l'heurese parfume ;
Avec mon pauvre grand diable de nez je hume
L'avril-je suis des yeuxsous un rayon d'argent
Au brasd'un cavalierquelque femmeen songeant
Que pour marcheràpetits pasdans de la lune
Aussi moi j'aimerais au bras enavoir une
Je m'exaltej'oublie... et j'aperçois soudain
L'ombre de mon profil sur le mur du jardin !

LE BRETému
Mon ami !...

CYRANO
Mon amij'ai de mauvaises heures !
De me sentir si laidparfoistout seul...

LE BRETvivementlui prenant la main
Tu pleures ?

CYRANO
Ah! noncelajamais ! Nonce serait trop laid
Si le long de cenez une larme coulait !
Je ne laisserai pastant que j'en seraimaître
La divine beauté des larmes se commettre
Avec tant de laideur grossière !... Vois-tu bien
Leslarmesil n'est rien de plus sublimerien
Et je ne voudraispas qu'excitant la risée
Une seulepar moifutridiculisée !...

LE BRET
Va ne t'attriste pas ! L'amour n'est que hasard !

CYRANOsecouant la tête
Non ! J'aime Cléopâtre :ai-je l'air d'un César ?
J'adore Bérénice :ai-je l'aspect d'un Tite ?

LE BRET
Mais ton courage ! ton esprit ! -Cette petite
Qui t'offraitlàtantôtce modeste repas
Ses yeuxtu l'as bienvune te détestaient pas !

CYRANOsaisi
C'est vrai !

LE BRET
Hé ! Bien ! alors ?... MaisRoxaneelle-même
Toute blême a suivi ton duel !...

CYRANO
Toute blême ?

LE BRET
Son coeur et son esprit déjà sont étonnés!
Oseet lui parleafin...

CYRANO
Qu'elle me rie au nez ?
Non ! -C'est la seule chose au mondeque je craigne !

LEPORTIERintroduisant quelqu'un à Cyrano
Monsieuron vousdemande...

CYRANOvoyant la duègne
Ah ! mon Dieu ! Sa duègne !






ScèneVI

CYRANOLEBRETLA DUEGNE


LADUEGNEavec un grand salut
De son vaillant cousin on désiresavoir
Où l'on peuten secretle voir.

CYRANObouleversé
Me voir ?

LA DUEGNEavec une révérence
Vous voir.
-- On a deschoses à vous dire.

CYRANO
Des ?...

LA DUEGNEnouvelle révérence
Des choses !

CYRANOchancelant
Ah ! mon Dieu !

LA DUEGNE
L'on irademainaux primes roses
D'aurore-ouïr lamesse à Saint-Roch.

CYRANOsesoutenant sur Le Bret
Ah ! mon Dieu !

LA DUEGNE
En sortant-- où peut-on entrercauser un peu ?

CYRANOaffolé
Où ?... Je... Ah ! mon Dieu !...

LA DUEGNE
Dites vite.

CYRANO
Jecherche !...

LA DUEGNE
Où ?...

CYRANO
Chez... chez... Ragueneau... le pâtissier...

LA DUEGNE
Il perche ?

CYRANO
Dans la rue -Ah ! mon Dieumon Dieu !- Saint-Honoré !...

LA DUEGNEremontant
On ira. Soyez-y. Sept heures.

CYRANO
J'y serai.
La duègne sort.






ScèneVII

CYRANOLEBRETpuis LES COMEDIENSLES COMEDIENNESCUIGYBRISSAILLELIGNIERE
LE PORTIERLES VIOLONS.


CYRANOtombant dans les bras de Le Bret
Moi !... D'elle !... Unrendez-vous !...

LE BRET
Eh bien ! tu n'es plus triste ?

CYRANO
Ah! pour quoi que ce soitelle sait que j'existe !

LE BRET
Maintenanttu vas être calme ?

CYRANOhors de lui
Maintenant...
Mais je vais être frénétiqueet fulminant !
Il me faut une armée entière àdéconfire !
J'ai dix coeurs ; j'ai vingts bras ; il nepeut me suffire
De pourfendre des nains...
Il crie àtue-tête.
Il me faut des géants !


Depuisun momentsur la scèneau fonddes ombres de comédienset de comédiennes s'agitentchuchotent: on commence àrépéter. Les violons ont repris leur place.

UNE VOIXde la scène
Hé ! pst ! là-bas ! Silence ! onrépète céans !

CYRANOriant
Nous partons
Il remonte ; par la grande porte du fond ;entrent Cuigy
Brissailleplusieurs officiersqui soutiennentLignière
complètement ivre.

CUIGY
Cyrano !

CYRANO
Qu'est-ce ?

CUIGY
Uneénorme grive
Qu'on t'apporte !

BRISSAILLE
Il ne peut rentrer chez lui !

CYRANO
Pourquoi ?

LIGNIEREd'une voix pâteuselui montrant un billet tout chiffonné
Ce billet m'avertit... cent hommes contre moi...
A causede... chanson... grand danger me menace...
Porte de Nesle... Ilfautpour rentrerque j'y passe...
Permets-moi donc d'allercoucher sous... sous ton toit !

CYRANO
Cent hommesm'as-tu dis ? Tu coucheras chez toi !

LIGNIEREépouvanté
Mais...

CYRANOd''une voix terriblelui montrant la lanterne allumé que leportier balance en écoutant curieusement cette scène
Prends cette lanterne !...
Lignière saisitprécipitamment la lanterne.
Et marche ! -Je te jure
Quec'est moi qui ferai ce soir ta couverture !...
Aux officiers.
Voussuivez à distanceet vous serez témoins !

CUIGY
Mais cent hommes !...

CYRANO
Cesoiril ne m'en faut pas moins !
Les comédiens et lescomédiennesdescendus de scènese
sont rapprochésdans leurs divers costumes.

LE BRET
Mais pourquoi protéger...

CYRANO
Voilà Le Bret qui grogne !

LE BRET
Cet ivrogne banal ?...

CYRANOfrappant sur l'épaule de Lignière
Parce que cetivrogne
Ce tonneau de muscatce fût de rossoli
Fitquelque chose un jour de tout à fait joli
Au sortir d'unemesse ayantselon le rite
Vu celle qu'il aimait prendre del'eau bénite
Lui que l'eau fait sauvercourut aubénitier
Se pencha sur sa conque et le but tout entier!...

UNECOMEDIENNEen costume de soubrette
Tiensc'est gentilcela !

CYRANO
N'est-ce pasla soubrette ?

LACOMEDIENNEaux autres
Mais pourquoi sont-ils cent contre unpauvre poète ?

CYRANO
Marchons.
Aux officiers.
Et vousmessieursen me voyantcharger
Ne me secondez pasquel que soit le danger !

UNE AUTRECOMEDIENNEsautant de la scène
Oh ! mais moi je vais voir!

CYRANO
Venez !...

UNE AUTREsautant aussià un vieux comédien
Viens-tuCassandre ?...

CYRANO
Venez tousle DocteurIsabelleLéandre
Tous ! Carvos allez joindreessaim charmant et fol
La farce italienne àce drame espagnol
Et sur son ronflement tintant un bruitfantasque
L'entourer de grelots comme un tambour basque !...

TOUTES LESFEMMESsautant de joie
Bravo ! -Viteune mante ! -Un capuchon !

JODELET
Allons !

CYRANOaux violons
Vous nous jouerez un airmessieurs les violons !
Les violons se joignent au cortège qui se forme. Ons'empare
des chandelles allumées de la rampe et on se lesdistribue.
Cela devient une retraite aux flambeaux.
Bravo !des officiersdes femmes en costume
Et vingt pas en avant...
Il se place comme il dit.
Moitout seulsous la plume
Quela gloire elle-même à ce feutre piqua
Fier comme unScipion triplement Nasica !...
-C'est compris ? Défendu deme prêter main-forte !
On y est ?... Undeuxtrois !Portierouvre la porte !
Le portier ouvre à deuxbattants. Un coin du vieux Paris
pittoresque lunaire paraît.
Ah !... Paris fuitnocturne et quasi nébuleux ;
Leclair de lune coule aux pentes des toits bleus ;
Un cadre seprépareexquispour cette scène ;
Là-bassous des vapeurs en écharpela Seine
Comme un mystérieuxet magique miroir
Tremble... Et vous allez voir ce que vousallez voir !

TOUS
Ala porte de Nesle !

CYRANOdebout sur le seuil
A la porte de Nesle !
Se retournant avantde sortirà la soubrette.
Ne demandiez-vous pas pourquoimademoiselle
Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ?
Iltire l'épée ettranquillement.
C'est parce qu'onsavait qu'il est de mes amis !
Il sort. Le cortège-Lignière zigzaguant en tête-puis les
comédiennesaux bras des officiers-puis les comédiens
gambadant-semet en marche dans la nuit au son des
violonset à lalueur falote des chandelles.



RIDEAU






DeuxièmeActe

Larôtisserie des poètes


Laboutique de Ragueneaurôtisseur-pâtissiervaste ouvroirau coin de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Secqu'on aperçoit largement au fondpar le vitrage de la portegrises dans les premières lueurs de l'aube.

A gauchepremier plancomptoir surmonté d'un dais en fer forgéauquel sont accrochés des oiesdes canardsdes paons blancs.Dans de grands vases de faïence de hauts bouquets de fleursnaïvesprincipalement des tournesols jaunes. Du mêmecôtésecond planimmense cheminée devantlaquelleentre de monstrueux chenetsdont chacun supporte unepetite marmiteles rôtis pleurent dans les lèchefrites.

A droitepremier plan avec porte. Deuxième planun escalier montant àune petite salle en soupentedont on
aperçoitl'intérieure par des volets ouverts ; une table y est dresséeun menu lustre flamand y luit : c'est un réduit où l'onva manger et boire. Une galerie de boisfaisant suite àl'escaliersemble mener à d'autres petites salles analogues.

Au milieude la rôtisserieun cercle en fer que l'on peut fairedescendre avec une cordeet auquel de grosses pièces sontaccrochéesfait un lustre gibier.

Les foursdans l'ombresous l'escalierrougeoient. Des cuivres étincellent.Des broches tournent. Des pièces
montéespyramident. Des jambons pendent. C'est le coup de feu matinal.Bousculade de marmitons effarésd'énormes cuisinierset de minuscules gâte-sauces. Foisonnement de bonnets àplume de poulet ou à aile de pintade. On apportesur desplaques de tôle et des clayons d'osierdes quinconces debriochesdes villages de petits-fours.

Des tablessont couvertes de gâteaux et de plats. D'autres entouréesde chaisesattendent les mangeurs et les buveurs. Une plus petitedans un coindisparaît sous les papiers. Ragueneau y est assisau lever du rideauil écrit.




ScènePremière

RAGUENEAUPATISSIERpuis LISE.


Ragueneauà la petite tableécrivant d'un air inspiréetcomptant sur ses doigts.

PREMIERPATISSIERapportant une pièce montée
Fruits ennougat !

DEUXIEMEPATISSIERapportant un plat
Flan !

TROISIEMEPATISSIERapportant un rôti paré de plumes
Paon !

QUATRIEMEPATISSIERapportant une plaque de gâteaux
Roinsoles !

CINQUIEMEPATISSIERapportant une sorte de terrine
Boeuf en daube !

RAGUENEAUcessant d'écrire et levant la tête
Sur les cuivresdéjàglisse l'argent de l'aube !
Etouffe en toi ledieu qui chanteRagueneau !
L'heure du luth viendra-c'estl'heure du fourneau !
Il se lève. -A un cuisinier.
Vousveuillez m'allonger cette sauceelle est courte !

LECUISINIER
De combien ?

RAGUENEAU
De trois pieds.
Il passe.

LECUISINIER
Hein !

PREMIERPATISSIER
La tarte !

DEUXIEMEPATISSIER
La tourte !

RAGUENEAUdevant la cheminée
Ma Museéloigne-toipour quetes yeux charmants
N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments!
A un pâtissierlui montrant des pains.
Vous avez malplacé la fente de ces miches
Au milieu la césure-entre les hémistiches !
A un autrelui montrant un pâtéinachevé.
A ce palais de croûteil fautvousmettre un toit...

A un jeuneapprentiquiassis par terreembroche des volailles.

Et toisur cette broche interminabletoi
Le modeste poulet et la dindesuperbe
Alterne-lesmon filscomme le vieux Malherbe
Alternait les grands vers avec les plus petits
Et faistourner au feu des strophes de rôtis !

UN AUTREAPPRENTIs'avançant avec un plateau recouvert d'une assiette
Maîtreen pensant à vousdans le fourj'ai faitcuire
Ceciqui vous plairaje l'espère.
Il découvreun plateauon voit une grande lyre de
pâtisserie.

RAGUENEAUébloui
Une lyre !

L'APPRENTI
En pâte de brioche.

RAGUENEAUému
Avec des fruits confits !

L'APPRENTI
Et les cordesvoyezen sucre je les fis.

RAGUENEAUlui donnant de l'argent
Va boire à ma santé !
Apercevant Lise qui entre.
Chut ! ma femme ! Circule
Etcache cet argent !
A Liselui montrant la lyre d'un air gêné.
C'est beau ?

LISE
C'est ridicule !
Elle pose sur le comptoir une pile de sacsen papier.

RAGUENEAU
Des sacs ?... Bon. Merci.
Il les regarde.
Ciel ! Meslivres vénérés !
Les vers de mes amis !déchirés ! démembrés !
Pour en fairedes sacs à mettre des croquantes...
Ah ! vous renouvelezOrphée et les bacchantes !

LISEsèchement
Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment
Ceque laissent icipour unique paiement
Vos méchantsécriveurs de lignes inégales !

RAGUENEAU
Fourmi !... n'insulte pas ces divines cigales !

LISE
Avant de fréquenter ces gens-làmon ami
Vousne m'appeliez pas bacchante-ni fourmi !

RAGUENEAU
Avec des versfaire cela !

LISE
Pasautre chose.

RAGUENEAU
Que faites-vousalorsmadameavec la prose ?






ScèneII

LES MEMESDEUX ENFANTS qui viennent d'entrer dans la pâtisserie.


RAGUENEAU
Vous désirezpetits ?

PREMIERENFANT
Trois pâtés.

RAGUENEAUles servant
Làbien roux...
Et bien chauds.

DEUXIEMEENFANT
S'il vous plaîtenveloppez-les-nous ?

RAGUENEAUsaisià part
Hélas ! un de mes sacs !
Auxenfants.
Que je les enveloppe ?...
Il prend un sac et aumoment d'y mettre les pâtésil lit.
"TelUlyssele jour qu'il quitta Pénélope..."
Pascelui-ci !...
Il le met de côté et en prend unautre. Au moment d'y mettre
les pâtésil lit.
"Leblond Phoebus..." Pas celui-là !
Même jeu.

LISEimpatientée
Eh bien ! qu'attendez-vous ?

RAGUENEAU
Voilàvoilàvoilà !
Il en prend untroisième et se résigne.
Le sonnet à Philis!... mais c'est dur tout de même !

LISE
C'est heureux qu'il se soit décidé !
Haussantles épaules.
Nicodème !
Elle monte sur unechaise et se met à ranger des plats sur
une crédence.

RAGUENEAUprofitant de ce qu'elle tourne le dosrappelle les enfants déjàà la porte
Pst !... Petits !... Rendez-moi le sonnet àPhilis
Au lieu de trois pâtés je vous en donne six.
Les enfants lui rendent le sacprennent vivement les
gâteauxet sortent. Ragueneaudéfripant le papierse met à
lire en déclamant.
"Philis !..." Sur ce douxnomune tache de beurre !...
"Philis !... !
Cyranoentre brusquement.




ScèneIII

RAGUENEAULISECYRANOpuis LE MOUSQUETAIRE.


CYRANO
Quelle heure est-il ?

RAGUENEAUle saluant avec empressement
Six heures.

CYRANOavec émotion
Dans une heure !
Il va et vient dans laboutique.

RAGUENEAUle suivant
Bravo ? J'ai vu...

CYRANO
Quoi donc !

RAGUENEAU
Votre combat !...

CYRANO
Lequel ?

RAGUENEAU
Celui de l'Hôtel de Bourgogne !

CYRANOavec dédain
Ah !... Le duel !...

RAGUENEAUadmiratif
Ouile duel en vers !...

LISE
Ilen a plein la bouche !

CYRANO
Allons ! tant mieux !

RAGUENEAUse fendant avec une broche qu'il a saisi
"A la fin del'envoije touche !...
A la fin de l'envoije touche !..."Que c'est beau !
Avec un enthousiasme croissant.
"A lafin de l'envoi..."

CYRANO
Quelle heureRagueneau ?

RAGUENEAUrestant fendu pour regarder l'horloge.
Six heures cinq !..."...Je touche !"
Il se relève.
... Oh !faire une ballade

LISEàCyranoqui en passant devant son comptoir lui a serrédistraitement la main
Qu'avez-vous à la main ?

CYRANO
Rien. Une estafilade.

RAGUENEAU
Courûtes-vous quelque péril ?

CYRANO
Aucun péril.

LISElemenaçant du doigt
Je crois que vous mentez !

CYRANO
Mon nez remuerait-il ?
Il faudrait que ce fût pour unmensonge énorme !
Changeant de ton.
J'attends iciquelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme
Vous nous laisserezseuls.

RAGUENEAU
C'est que je ne peux pas ;
Mes rimeurs vont venir...

LISEironique
Pour leur premier repas.

CYRANO
Tules éloigneras quand je te ferai signe...
L'heure ?

RAGUENEAU
Six heures dix.

CYRANOs'asseyant nerveusement à la table de Ragueneau et prenant dupapier
Une plume ?...

RAGUENEAUlui offrant celle qu'il a à son oreille
De cygne.

UNMOUSQUETAIREsuperbement moustachuentre et d'une voix de stentor
Salut !
Lise remonte vivement vers lui.

CYRANOseretournant
Qu'est-ce ?

RAGUENEAU
Un ami de ma femme. Un guerrier
Terrible-à ce qu'ildit !...

CYRANOreprenant la plume et éloignant du geste Ragueneau
Chut!...
Ecrire-plier-
A lui-même.
Lui donner-mesauver...
Jetant la plume.
Lâche !... Mais que jemeure
Si j'ose lui parlerlui dire un seul mot...
ARagueneau
L'heure ?

RAGUENEAU
Six et quart !...

CYRANOsefrappant sa poitrine
...un seul mot de tous ceux que j'ai là!
Tandis qu'en écrivant...
Il reprend la plume.
Ehbien ! écrivons-là
Cette lettre d'amour qu'enmoi-même j'ai faite
Et refaite cent foisde sorte qu'elleest prête
Et que mettant mon âme à côtédu papier
Je n'ai tout simplement qu'à la recopier.
Ilécrit. Derrière le vitrage de la porte on voit s'agiter
des silhouettes maigres et hésitantes.




ScèneIV

RAGUENEAULISELE MOUSQUETAIRECYRANOà la petite table écrivantLES POETESvêtus de noirles bas tombantscouverts de boue


LISEentrantà Ragueneau
Les voici vos crottés !

PREMIERPOETEentrantà Ragueneau
Confrère !...

DEUXIEMEPOETEde mêmelui secouant les mains
Cher confrère!

TROISIEMEPOETE
Aigle des pâtissiers !
Il renifle.
Ca sentbon dans votre aire.

QUATRIEMEPOETE
O Phoebus-Rôtisseur !

CINQUIEMEPOETE
Apollon maître-queux !...

RAGUENEAUentouréembrassésecoué
Comme on est toutde suite à son aise avec eux !...

PREMIERPOETE
Nous fûmes retardés par la foule attroupée
A la porte de Nesle !...

DEUXIEMEPOETE
Ouverts à coups d'épée
Huitmalandrins sanglants illustraient les pavés !

CYRANOlevant une seconde la tête
Huit ?... Tiensje croyaissept.
Il reprend sa lettre.

RAGUENEAUà Cyrano
Est-ce que vous savez
Le héros ducombat ?

CYRANOnégligemment
Moi ?... Non !

LISEaumousquetaire
Et vous ?

LEMOUSQUETAIREse frisant la moustache
Peut-être !

CYRANOécrivantà parton l'entend murmurer de temps entemps
Je vous aime...

PREMIERPOETE
Un seul hommeassurait-onsut mettre
Toute une bandeen fuite !...

DEUXIEMEPOETE
Oh ! c'était curieux !
Des piquesdes bâtonsjonchait le sol !...

CYRANOécrivant
...vos yeux...

TROISIEMEPOETE
On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orfèvres!

PREMIERPOETE
Sapristi ! ce dut être féroce...

CYRANOmême jeu
...vos lèvres...

PREMIERPOETE
Un terrible géantl'auteur de ces exploits !

CYRANOmême jeu
...Et je m'évanouis de peur quand je vousvois.

DEUXIEMEPOETEhappant un gâteau
Qu'as-tu rimé de neufRagueneau ?

CYRANOmême jeu
... qui vous aime...
Il s'arrête aumoment de signeret se lèvemettant sa lettre dans sonpourpoint.
Pas besoin de signer. Je la donne moi-même.

RAGUENEAUau deuxième poète
J'ai mis une recette en vers.

TROISIEMEPOETEs'installant près d'un plateau de choux à lacrème
Oyons ces vers !

QUATRIEMEPOETEregardant une brioche qu'il a prise
Cette brioche a misson bonnet de travers.
Il la décoiffe d'un coup de dent.

PREMIERPOETE
Ce pain d'épice suit le rimeur famélique
Deses yeux en amande aux sourcils d'angélique !
Il happe lemorceau de pain d'épice.

DEUXIEMEPOETE
Nous écoutons.

TROISIEMEPOETEserrant légèrement un chou entre ses doigts
Cechou bave sa crème. Il rit.

DEUXIEMEPOETEmordant à même la grande lyre de pâtisserie
Pour la première fois la Lyre me nourrit !

RAGUENEAUqui s'est préparé à réciterqui atousséassuré son bonnetpris une pose
Unerecette en vers...

DEUXIEMEPOETEau premierlui donnant un coup de coude
Tu déjeunes?

PREMIERPOETEau deuxième
Tu dînes !

RAGUENEAU
Comment on fait les tartelettes amandines.
Battezpourqu'ils soient mousseux
Quelques oeufs ;
Incorporez àleur mousse
Un jus de cédrat choisi ;
Versez-y
Unbon lait d'amande douce ;

Mettez dela pâte à flan
Dans le flanc
De moules àtartelette ;
D'un doigt presteabricotez
Les côtés;
Versez goutte à gouttelette

Votremousse en ces puitspuis
Que ces puits
Passent au fouretblondines
Sortant en gais troupelets
Ce sont les
Tartelettes amandines !

LESPOETESla bouche pleine
Exquis ! Délicieux !

UN POETEs'étouffant
Homph !

Ilsremontent vers le fonden mangeant. Cyrano qui a observés'avance vers Ragueneau.

CYRANO
Bercés par ta voix
Ne vois-tu pas comme ilss'empiffrent ?

RAGUENEAUplus basavec un sourire
Je le vois...
Sans regarderdepeur que cela ne les trouble ;
Et dire ainsi mes vers me donne unplaisir double
Puisque je satisfais un doux faible que j'ai
Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mangé !

CYRANOlui frappant sur l'épaule
Toi tu me plais !...
Ragueneauva rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux
puisun peubrusquement.
Hé làLise ?
Liseenconversation tendre avec le mousquetaire
tressaille et descendvers Cyrano.
Ce capitaine...
Vous assiège ?

LISEoffensée
Oh ! mes yeuxd'une oeillade hautaine
Saventvaincre quiconque attaque mes vertus.

CYRANO
Euh ! pour des yeux vainqueursje les trouve battus.

LISEsuffoquée
Mais...

CYRANOnettement
Ragueneau me plaît. C'est pourquoidame Lise
Je défends que quelqu'un le ridicoculise.

LISE
Mais...

CYRANOqui a élevé la voix assez pour être entendu dugalant
A bon entendeur...
Il salue le mousquetaireet va semettre en observationà
la porte du fondaprèsavoir regardé l'horloge

LISEaumousquetaire qui a simplement rendu son salut à
Cyrano
Vraimentvous m'étonnez !...
Répondez... surson nez...

LEMOUSQUETAIRE
Sur son nez... sur son nez...
Il s'éloignevivementLise le suit.

CYRANOdela porte du fondfaisant signe à Ragueneau
d'emmener lespoètes
Pst !...

RAGUENEAUmontrant aux poètes la porte de droite
Nous serons bienmieux par là...

CYRANOs'impatientant
Pst ! pst !...

RAGUENEAUles entraînant
Pour lire
Des vers...

PREMIERPOETEdésespéréla bouche pleine
Mais lesgâteaux !...

DEUXIEMEPOETE
Emportons-les !
Il sortent tous derrièreRagueneauprocessionnellementet
après avoir fait unerafle de plateaux.


ScèneV - CYRANOROXANELA DUEGNE


CYRANO
Je tire
Ma lettre si je sens seulement qu'il y a
Lemoindre espoir !...
Roxanemasquéesuivie de la duègneparaît derrière le
vitrage. Il ouvre vivement laporte.
Entrez !...
Marchant sur la duègne.
Vousdeux mots duègna !

LA DUEGNE
Quatre.

CYRANO
Etes-vous gourmande ?

LA DUEGNE
A m'en rendre malade.

CYRANOprenant vivement des sacs de papier sur le comptoir
Bon. Voicideux sonnets de monsieur Benserade...

LA DUEGNEpiteuse
Heu !...

CYRANO
...que je vous remplis de darioles.

LA DUEGNEchangeant de figure
Hou !

CYRANO
Aimez-vous le gâteaux qu'on nomme petit chou ?

LA DUEGNEavec dignité
Monsieurj'en fais étatlorsqu'ilest à la crème.

CYRANO
J'en plonge six pour vous dans le sein d'un poème
DeSaint-Amand ! Et dans ces vers de Chapelain
Je dépose unfragmentmoins lourdde poupelin.
-Ah ! Vous aimez les gâteauxfrais ?

LA DUEGNE
J'en suis férue !

CYRANOlui chargeant les bras de sacs remplis
Veuillez aller manger tousceux-ci dans la rue.

LA DUEGNE
Mais...

CYRANOlapoussant dehors
Et ne revenez qu'après avoir fini !
Ilreferme la porteredescend vers Roxaneet s'arrête
découvertà une distance respectueuse.


ScèneVI - CYRANOROXANELA DUEGNEun instant.


CYRANO
Que l'instant entre tous les instants soit béni
Oùcessant d'oublier qu'humblement je respire
Vous venez jusqu'icipour me dire... me dire ?...

ROXANEqui s'est démasquée
Mais tout d'abord mercicar cedrôlece fat
Qu'au brave jeu d'épéehiervous avez fait mat
C'est lui qu'un grand seigneur... éprisde moi...

CYRANO
DeGuiche ?

ROXANEbaissant les yeux
Cherchait à m'imposer... comme mari...

CYRANO
Postiche ?
Saluant.
Je me suis donc battumadameetc'est tant mieux
Non pour mon vilain nezmais bien pour vosbeaux yeux.

ROXANE
Puis... je voulais... Mais pour l'aveu que je viens faire
Ilfaut que je revoie en vous le... presque frère
Avec quije jouaisdans le parc-près du lac !...

CYRANO
Oui... Vous veniez tous les étés à Bergerac!...

ROXANE
Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées...

CYRANO
Etles maïsles cheveux blonds pour vos poupées !

ROXANE
C'était le temps des jeux...

CYRANO
Des mûrons aigrelets...

ROXANE
Letemps où vous faisiez tout ce que je voulais !...

CYRANO
Roxaneen jupons courtss'appelait Madeleine...

ROXANE
J'étais joliealors ?

CYRANO
Vous n'étiez pas vilaine.

ROXANE
Parfoisla main en sang de quelque grimpement
Vousaccourriez ! - Alorsjouant à la maman
Je disais d'unevoix qui tâchait d'être dure
Elle lui prend la main.
"Qu'est-ce que c'est encore que cette égratignure ?"
Elle s'arrête stupéfaite.
Oh ! C'est trop fort !Et celle-ci !
Cyrano veut retirer sa main.
Non ! montrez-la !
Hein ? à votre âgeencor ! -Où t'es-tu faitcela ?

CYRANO
Enjouantdu côté de la porte de Nesle.

ROXANEs'asseyant à une tableet trempant son mouchoir
dans unverre d'eau
Donnez !

CYRANOs'asseyant aussi
Si gentiment ! Si gaiement maternelle !

ROXANE
Etdites-moi-pendant que j'ôte un peu le sang-
Ilsétaient contre vous ?

CYRANO
Oh! pas tout à fait cent.

ROXANE
Racontez !

CYRANO
Non. Laissez. Mais vousdites la chose
Que vous n'osieztantôt me dire...

ROXANEsans quitter sa main
A présent j'ose
Car le passém'encouragea de son parfum !
Ouij'ose maintenant. Voilà.J'aime quelqu'un.

CYRANO
Ah!...

ROXANE
Qui ne le sait pas d'ailleurs.

CYRANO ;
Ah !...

ROXANE
Pas encore.

CYRANO
Ah!...

ROXANE
Mais qui va bientôt le savoirs'il l'ignore.

CYRANO
Ah!...

ROXANE
Unpauvre garçon qui jusqu'ici m'aima
Timidementde loinsans oser le dire...

CYRANO
Ah!...

ROXANE
Laissez-moi votre mainvoyonselle a la fièvre.-
Maismoi j'ai vu trembler les aveux sur sa lèvre.

CYRANO
Ah!...

ROXANEachevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir
Etfigurez-voustenezquejustement
Ouimon cousinil sert dansvotre régiment !

CYRANO
Ah!...

ROXANEriant
Puisqu'il est cadet dans votre compagnie !

CYRANO
Ah!...

ROXANE
Ila sur son front de l'espritdu génie
Il est fiernoblejeuneintrépidebeau...

CYRANOselevant tout pâle
Beau !

ROXANE
Quoi ? Qu'avez-vous ?

CYRANO
Moirien... c'est... c'est...
Il montre sa mainavec unsourire.
C'est ce bobo.

ROXANE
Enfinje l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous dise
Que jene l'ai jamais vu qu'à la Comédie...

CYRANO
Vous ne vous êtes donc pas parlé ?

ROXANE
Nos yeux seuls.

CYRANO
Mais comment savez-vousalors ?

ROXANE
Sous les tilleuls
De la place Royaleon cause... Desbavardes
M'ont renseignée...

CYRANO
Ilest cadet ?

ROXANE
Cadet aux gardes.

CYRANO
Son nom ?

ROXANE
Baron Christian de Neuvillette.

CYRANO
Hein ?...
Il n'est pas aux cadets.

ROXANE
Sidepuis ce matin
Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.

CYRANO
Vite
Viteon lance son coeur !... Mais ma pauvre petite...

LA DUEGNEouvrant la porte du fond
J'ai fini les gâteauxmonsieurde Bergerac !

CYRANO
Ehbien ! lisez les vers imprimés sur le sac !
La duègnedisparaît.
...Ma pauvre enfantvous qui n'aimez que beaulangage
Bel esprit-si c'était un profaneun sauvage.

ROXANE
Nonil a les cheveux d'un héros de d'Urfé !

CYRANO
S'il était aussi maldisant que bien coiffé !

ROXANE
Nontous les mots qu'il dit sont finsje le devine !

CYRANO
Ouitous les mots sont fins quand la moustache est fine.
-Maissi c'était un sot !...

ROXANEfrappant du pied
Eh bien ! j'en mourraislà !

CYRANOaprès un temps
Vous m'avez fait venir pour me dire cela ?
Je n'en sens pas très bien l'utilitémadame.

ROXANE
Ahc'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'âme
Et me disant que tousvous êtes tous Gascons
Dansvotre compagnie...

CYRANO
Etque nous provoquons
Tous les blancs-becs quipar faveurse fontadmettre
Parmi les purs Gascons que nous sommessans l'être?
C'est ce qu'on vous a dit ?

ROXANE
Etvous pensez si j'ai
Tremblé pour lui !

CYRANOentre ses dents
Non sans raison !

ROXANE
Mais j'ai songé
Lorsque invincible et grandhiervous nous apparûtes
Châtiant ce coquintenant têteà ces brutes-
J'ai songé : s'il voulaitlui quetous ils craindront...

CYRANO
C'est bienje défendrai votre petit baron.

ROXANE
Ohn'est-ce pas que vous allez me le défendre ?
J'aitoujours eu pour vous une amitié si tendre.

CYRANO
Ouioui.

ROXANE
Vous serez son ami ?

CYRANO
Jele serai.

ROXANE
Etjamais il n'aura de duel ?

CYRANO
C'est juré.

ROXANE
Oh! je vous aime bien. Il faut que je m'en aille.
Elle remetvivement son masqueune dentelle sur son front
etdistraitement.
Mais vous ne m'avez pas raconté la bataille
De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï !...
-Dites-lui qu'il m'écrive.
Elle lui envoie un petitbaiser de la main.
Oh ! je vous aime !

CYRANO
Ouioui.

ROXANE
Cent hommes contre vous ? Allons adieu.-Nous sommes
De grandsamis !

CYRANO
Ouioui.

ROXANE
Qu'il m'écrive ! -Cent hommes !-
Vous me direz plustard. Maintenant je ne puis.
Cent hommes ! Quel courage !

CYRANOlasaluant
Oh ! j'ai fait mieux depuis.
Elle sort. Cyrano resteimmobileles yeux à terre. Un
silence. La porte de droites'ouvre. Ragueneau passe la
tête.


ScèneVII - CYRANORAGUENEAULES POETES
CARBON DE CASTEL-JALOUXLESCADETS
LA FOULEetc.puis DE GUICHE.


RAGUENEAU
Peut-on rentrer ?

CYRANOsans bouger
Oui...
Ragueneau fait signe et ses amis rentrent.En même tempsà
la porte du fond paraîtCarbon de Castel-Jalouxcostume de
capitaine aux gardesquifait de grands gestes en
apercevant Cyrano.

CARBON DECASTEL-JALOUX
Le voilà !

CYRANOlevant la tête
Mon capitaine...

CARBONexultant
Notre héros ! Nous savons tout ! Une trentaine
De mes cadets sont là !...

CYRANOreculant
Mais...

CARBONvoulant l'entraîner
Viens ! on veut te voir !

CYRANO
Non !

CARBON
Ils boivent en faceà la Croix du Trahoir.

CYRANO
Je...

CARBONremontant à la porteet criant à la cantonade
d'unevoix de tonnerre
Le héros refuse. Il est d'humeur bourru !

UNE VOIXau dehors
Ah ! Sandious !
Tumulte au dehorsbruits d'épéeset de bottes qui se
rapprochent.

CARBONsefrottant les mains
Les voici qui traversent la rue !...

LESCADETSentrant dans la rôtisserie
Mille dious !-Capdedious ! -Mordious ! -Pocapdedious !

RAGUENEAUreculant épouvanté
Messieursvous êtes donctous de la Gascogne !

LES CADETS
Tous !

UN CADETà Cyrano
Bravo !

CYRANO
Baron !

UN AUTRElui secouant les mains
Vivat !

CYRANO
Baron !

TROSIEMECADET
Que je t'embrasse !

CYRANO
Baron !...

PLUSIEURSGASCONS
Embrassons-le !

CYRANOnesachant auquel répondre
Baron... baron... de grâce...

RAGUENEAU
Vous êtes tous baronsmessieurs ?

LES CADETS
Tous ?

RAGUENEAU
Le sont-ils ?...

PREMIERCADET
On ferait une tour rien qu'avec nos tortils !

LE BRETentrantet courant à Cyrano
On te cherche ! Une foule endélire conduite
Par ceux qui cette nuit marchèrentà te suite...

CYRANOépouvanté
Tu ne leur as pas dit où je metrouve ?...

LE BRETse frottant les mains
Si !

UNBOURGEOISentrant suivi d'un groupe
Monsieurtout le Marais sefait porter ici !
Au dehors la rue s'est remplie de monde. Deschaises à
porteursdes carrosses s'arrêtent.

LE BRETbassouriantà Cyrano
Et Roxane ?

CYRANOvivement
Tais-toi !

LA FOULEcriant dehors
Cyrano !...
Une cohue se précipite dansla pâtisserie. Bousculade.
Acclamations.

RAGUENEAUdebout sur une table
Ma boutique
Est envahie ! On casse tout! C'est magnifique !

DES GENSautour de Cyrano
Mon ami... mon ami...

CYRANO
Jen'avais pas hier
Tant d'amis !...

LE BRETravi
Le succès !

UN PETITMARQUISaccourantles mains tendues
Si tu savaismon cher...

CYRANO
Situ ?... Tu ?... Qu'est-ce donc qu'ensemble nous gardâmes ?

UN AUTRE
Je veux vous présenterMonsieurà quelques dames
Qui làdans mon carrosse...

CYRANOfroidement
Et vous d'abordà moi
Qui vous présentera?

LE BRETstupéfait
Mais qu'as-tu donc ?

CYRANO
Tais-toi !

UN HOMMEDE LETTREavec une écritoire
Puis-je avoir des détailssur ?...

CYRANO
Non.

LE BRETlui poussant le coude
C'est Théophraste
Renaudot !l'inventeur de la gazette.

CYRANO
Baste !

LE BRET
Cette feuille où l'on fait tant de choses tenir !
Ondit que cette idée a beaucoup d'avenir !

LE POETEs'avançant
Monsieur...

CYRANO
Encor !

LE POETE
Je veux faire une pentacrostiche
Sur votre nom...

QUELQU'UNs'avançant encore
Monsieur...

CYRANO
Assez !
Mouvement. On se range. De Guiche paraîtescorté
d'officiers. CuigyBrissailleles officiers quisont
partis avec Cyrano à la fin du premier acte. Cuigyvient
vivement à Cyrano.

CUIGYàCyrano
Monsieur de Guiche !
Murmure. Tout le monde se range.
Vient de la part du maréchal de Gassion !

DE GUICHEsaluant Cyrano
...Qui tient à vous mander son admiration
Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre.

LA FOULE
Bravo !...

CYRANOs'inclinant
Le maréchal s'y connaît en bravoure.

DE GUICHE
Il n'aurait jamais cru le fait si ces messieurs
N'avaient pului jurer l'avoir vu.

CUIGY
Denos yeux.

LE BRETbas à Cyranoqui a l'air absent
Mais...

CYRANO
Tais-toi !

LE BRET
Tu parais souffrir !

CYRANOtressaillant et se redressant vivement
Devant ce monde ?...
Samoustache se hérisse ; il poitrine.
Moi souffrir ?... Tuvas voir !

DE GUICHEauquel Cuigy a parlé à l'oreille
Votre carrièreabonde
De beaux exploitsdéjà. -Vous servez chezces fous
De gasconsn'est-ce pas ?

CYRANO
Aux cadetsoui.

UN CADETd'une voix terrible
Chez nous !

DE GUICHEregardant les Gasconsrangés derrière Cyrano
Ah !ah !... Tous ces messieurs à la mine hautaine
Ce sontdonc les fameux ?...

CARBON DECASTEL-JALOUX
Cyrano !

CYRANO
Capitaine ?

CARBON
Puisque ma compagnie estje croisau complet
Veuillez laprésenter au comtes'il vous plaît.

CYRANOfaisant deux pas vers De Guicheet montrant les cadets
Ce sontles cadets de Gascogne
De Carbon de Castel-Jaloux ;
Bretteurset menteurs sans vergogne
Ce sont les cadets de Gascogne !
Parlant blasonlambelbastogne
Tous plus nobles que desfilous
Ce sont les cadets de Gascogne
De Carbon deCastel-Jaloux

Oeild'aiglejambe de cigogne
Moustache de chatdents de loups
Fendant la canaille qui grogne
Oeil d'aiglejambe decigogne
Ils vont-coiffés d'un vieux vigogne
Dont laplume cache les trous !-
Oeil d'aiglejambe de cigogne
Moustache de chatdents de loups !

Perce-Bedaineet Casse-Trogne
Sont leurs sobriquets les plus doux ;
Degloireleur âme est ivrogne !
Perce-Bedaine etCasse-Trogne
Dans tous les endroits où l'on cogne
Ilsse donnent des rendez-vous...
Perce-Bedaine et Casse-Trogne
Sontleurs sobriquets les plus doux !

Voici lescadets de Gascogne
Qui font cocus tous les jaloux !
O femmeadorable carogne
Voici les cadets de Gascogne !
Que le vieilépoux se renfrogne
Sonnezclairons ! chantezcoucous !
Voici les cadets de Gascogne
Qui font cocus tous les jaloux !

DE GUICHEnonchalamment assis dans un fauteuil que Ragueneau a vite apporté
Un poète est un luxeaujourd'huiqu'on se donne.
--Voulez-vous être à moi ?

CYRANO
NonMonsieurà personne.

DE GUICHE
Votre verve amusa mon oncle Richelieu
Hier. Je veux vousservir auprès de lui.

LE BRETébloui
Grand Dieu !

DE GUICHE
Vous avez bien rimé cinq actesj'imagine ?

LE BRETàl'oreille de Cyrano
Tu vas faire jouermon cherton Agrippine !

DE GUICHE
Portez-les-lui.

CYRANOtenté et un peu charmé
Vraiment...

DE GUICHE
Il est des plus experts.
Il vous corrigera seulement quelquesvers...

CYRANOdont le visage s'est immédiatement rembruni
ImpossibleMonsieur ; mon sang se coagule
En pensant qu'on y peut changerune virgule.

DE GUICHE
Mais quand un vers lui plaîten revanchemon cher
Ille paye très cher.

CYRANO
Ille paye moins cher
Que moilorsque j'ai fait un verset que jel'aime
Je me le payeen me le chantant à moi-même!

DE GUICHE
Vous êtes fier.

CYRANO
Vraimentvous l'avez remarqué ?

UN CADETentrant avecenfilés à son épéedeschapeaux aux plumets miteuxaux coiffes trouéesdéfoncées
RegardeCyrano ! ce matinsur le quai
Le bizarre gibier àplumes que nous prîmes !
Les feutres des fuyards !...

CARBON
Des dépouilles opimes !

TOUT LEMONDEriant
Ah ! Ah ! Ah !

CUIGY
Celui qui posta ces gueuxma foi
Doit rager aujourd'hui.

BRISSAILLE
Sait-on qui c'est ?

DE GUICHE
C'est moi.
Les rires s'arrêtent.
Je les avaischargés de châtier-- besogne
Qu'on ne fait passoi-même-- un rimailleur ivrogne.
Silence gêné.

LE CADETà mi-voixà Cyranolui montrant les feutres
Quefaut-il qu'on en fasse ? Ils sont gras... Un salmis ?

CYRANOprenant l'épée où ils sont enfilésetles faisant
dans un saluttous glisser aux pieds de De Guiche
Monsieursi vous voulez les rendre à vos amis ?

DE GUICHEse levant et d'une voix brève
Ma chaise et mes porteurstout de suite : je monte.
A Cyranoviolemment.
VousMonsieur !...

UNE VOIXdans la ruecriant
Les porteurs de monseigneur le comte
DeGuiche !

DE GUICHEqui s'est dominéavec un sourire
... Avez-vous lu DonQuichot ?

CYRANO
Jel'ai lu.
Et me découvre au nom de cet hurluberlu.

DE GUICHE
Veuillez donc méditer alors...

UNPORTEURparaissant au fond
Voici la chaise.

DE GUICHE
Sur le chapitre des moulins !

CYRANOsaluant
Chapitre treize.

DE GUICHE
Car lorsqu'on les attaqueil arrive souvent...

CYRANO
J'attaque donc des gens qui tournent à tout vent ?

DE GUICHE
Qu'un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles
Vous lance dans la boue !...

CYRANO
Oubien dans les étoiles !
De Guiche sort. On le voitremonter en chaise. Les seigneurs
s'éloignent enchuchotant. Le Bret les réaccompagne. La
foule sort.





ScèneVII

CYRANOLEBRETLES CADETSqui se sont attablés à droite et àgauche et auxquels on sert à boire et
à manger.


CYRANOsaluant d'un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer
Messieurs... Messieurs... Messieurs...

LE BRETdésoléredescendantles bras au ciel
Ah ! dansquels jolis draps...

CYRANO
Oh! toi ! tu vas grogner !

LE BRET
Enfintu conviendras
Qu'assassiner toujours la chancepassagère
Devient exagéré.

CYRANO
Hébien ouij'exagère !

LE BRETtriomphant
Ah !

CYRANO
Mais pour le principeet pour l'exemple aussi
Je trouvequ'il est bon d'exagérer ainsi.

LE BRET
Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire
La fortuneet la gloire...

CYRANO
Etque faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissantprendreun patron
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Ets'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce
Grimperpar ruse au lieu de s'élever par force ?
Nonmerci.Dédiercomme tous ils le font
Des vers aux financiers ?se changer en bouffon
Dans l'espoir vil de voiraux lèvresd'un ministre
Naître un sourireenfinqui ne soit passinistre ?
Nonmerci. Déjeunerchaque jourd'un crapaud?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Quiplus viteà l'endroit des genouxdevient sale ?
Exécuterdes tours de souplesse dorsale ?...
Nonmerci. D'une mainflatter la chèvre au cou
Cependant quede l'autreonarrose le chou
Et donneur de séné par désirde rhubarbe
Avoir un encensoirtoujoursdans quelque barbe ?
Nonmerci ! Se pousser de giron en giron
Devenir un petitgrand homme dans un rond
Et navigueravec des madrigaux pourrames
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
Nonmerci ! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditerses vers en payant ? Nonmerci !
S'aller faire nommer pape parles conciles
Que dans les cabarets tiennent des imbéciles?
Nonmerci ! Travailler à se construire un nom
Surun sonnetau lieu d'en faire d'autres ? Non
Merci ! Nedécouvrir du talent qu'aux mazettes ?
Etre terrorisépar de vagues gazettes
Et se dire sans cesse : "Ohpourvuque je sois
Dans les petits papiers du Mercure François?"...
Nonmerci ! Calculeravoir peurêtre blême
Préférer faire une visite qu'un poème
Rédiger des placetsse faire présenter ?
Nonmerci ! nonmerci ! nonmerci ! Mais... chanter
Rêverrirepasserêtre seulêtre libre
Avoir l'oeil quiregarde bienla voix qui vibre
Mettrequand il vous plaîtson feutre de travers
Pour un ouipour un nonse battre-oufaire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune
Atel voyageauquel on pensedans la lune !
N'écrirejamais rien qui de soi ne sortît
Et modeste d'ailleurssedire : mon petit
Sois satisfait des fleursdes fruitsmêmedes feuilles
Si c'est dans ton jardin à toi que tu lescueilles !
Puiss'il advient d'un peu triompherpar hasard
Nepas être obligé d'en rien rendre à César
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite
Brefdédaignant d'être le lierre parasite
Lorsmême qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul
Ne pasmonter bien hautpeut-êtremais tout seul !

LE BRET
Tout seulsoit ! mais non pas contre tous ! Comment diable
As-tu donc contracté la manie effroyable
De te fairetoujourspartoutdes ennemis ?

CYRANO
Aforce de vous voir vous faire des amis
Et rire à ces amisdont vous avez des foules
D'une bouche empruntée auderrière des poules !
J'aime raréfier sur mes pasles saluts
Et m'écrie avec joie : un ennemi de plus !

LE BRET
Quelle aberration !

CYRANO
Ehbien ! ouic'est mon vice.
Déplaire est mon plaisir.J'aime qu'on me haïsse.
Mon chersi tu savais comme l'onmarche mieux
Sous la pistolétade excitante des yeux !
Commesur les pourpointsfont d'amusantes taches
Le fieldes envieux et la bave des lâches !
-Vousla molle amitiédont vous vous entourez
Ressemble à ces grands colsd'Italieajourés
Et flottantsdans lesquels votre cous'effémine
On y est plus à l'aise... et de moinshaute mine
Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi
S'abandonne à pencher dans tous les sens. Mais moi
LaHainechaque jourme tuyaute et m'apprête
La fraise dontl'empois force à lever la tête ;
Chaque ennemi deplus est un nouveau godron
Qui m'ajoute une gêneetm'ajoute un rayon
Carpareille en tous points à la fraiseespagnole
La Haine est un carcanmais c'est une auréole!

LE BRETaprès un silencepassant son bras sous le sien
Fais touthaut l'orgueilleux et l'amermais tout bas
Dis-moi toutsimplement qu'elle ne t'aime pas !

CYRANOvivement
Tais-toi !
Depuis un momentChristian est entrés'est mêlé aux
cadets ; ceux-ci ne lui adressent pasla parole ; il a fini
par s'asseoir seul à une petitetable où Lise le sert.




ScèneIX

CYRANOLEBRETLES CADETSCHRISTIAN DE NEUVILLETTE.


UNCADETassis à une table du fondle verre en main
Hé! Cyrano !
Cyrano se retourne.
Le récit ?

CYRANO
Tout à l'heure !
Il remonte au bras de Le Bret. Ilscausent bas.

LE CADETse levantet descendant
Le récit du combat ! Ce sera lameilleure
Leçon
Il s'arrête devant la table oùest Christian.
pour ce timide apprentif !

CHRISTIANlevant la tête
Apprentif ?

UN AUTRECADET
Ouiseptentrional maladif !

CHRISTIAN
Maladif ?

PREMIERCADETgoguenard
Monsieur de Neuvilletteapprenez quelque chose
C'est qu'il est un objetchez nousdont on ne cause
Pasplus que de cordon dans l'hôtel d'un pendu !

CHRISTIAN
Qu'est-ce ?

UN AUTRECADETd'une voix terrible
Regardez-moi !
Il pose trois foismystérieusementson doigt sur son nez.
M'avez-vousentendu ?

CHRISTIAN
Ah ! c'est le...

UN AUTRE
Chut !... jamais ce mot ne se profère !
Il montreCyrano qui cause au fond avec Le Bret.
Ou c'est à luilà-basque l'on aurait affaire !

UN AUTREquipendant qu'il était tourné vers les premiers
estvenu sans bruit s'asseoir sur la tabledans son dos
Deuxnasillard par lui furent exterminés
Parce qu'il lui déplutqu'ils parlassent du nez !

UN AUTREd'une voix caverneusesurgissant de sous la table
où ils'est glissé à quatre pattes
On ne peut fairesansdéfuncter avant l'âge
La moindre allusion au fatalcartilage !

UN AUTRElui posant la main sur l'épaule
Un mot suffit ! Quedis-jeun mot ? Un gesteun seul !
Et tirer son mouchoirc'esttirer son linceul !
Silence. Tous autour de luiles brascroisésle regardent.
Il se lève et va àCarbon de Castel-Jaloux quicausant avec
un officiera l'air dene rien voir.

CHRISTIAN
Capitaine !

CARBONseretournant et le toisant
Monsieur ?

CHRISTIAN
Que fait-on quand on trouve
Des méridionaux tropvantard ?...

CARBON
Onleur prouve
Qu'on peut être du Nord et courageux.
Illui tourne le dos.

CHRISTIAN
Merci.

PREMIERCADETà Cyrano
Maintenantton récit !

TOUS
Sonrécit !

CYRANOredescendant vers eux
Mon récit ?...
Tous rapprochentleurs escabeauxse groupent autour de lui
tendent le col.Christian s'est mis à cheval sur une chaise.
Eh bien !donc je marchais tout seulà leur rencontre.
La lunedans le cielluisait comme une montre
Quand soudainje ne saisquel soigneux horloger
S'étant mis à passer uncoton nuager
Sur le boîtier d'argent de cette montre ronde
Il se fit une nuit la plus noire du monde
Et les quaisn'étant pas du tout illuminés
Mordious ! on n'yvoyait pas plus loin...

CHRISTIAN
Que son nez.
Silence. Tout le monde se lève lentement.On regarde Cyrano
avec terreur. Celui-ci s'est interrompustupéfait. Attente.

CYRANO
Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ?

UN CADETà mi-voix
C'est un homme
Arrivé ce matin.

CYRANOfaisant un pas vers Christian
Ce matin ?

CARBONàmi-voix
Il se nomme
Le baron de Neuvil...

CYRANOvivements'arrêtant
Ah ! c'est bien...
Il pâlitrougita encore un mouvement pour se jeter sur
Christian.
Je...
Puisil se domineet dit d'une voix sourde.
Trèsbien...
Il reprend.
Je disais donc...
Avec un éclatde rage dans la voix.
Mordious !...
Il continue d'un tonnaturel.
que l'on n'y voyait rien.
Stupeur. On se rassied ense regardant.
Et je marchaissongeant que pour un gueux fortmince
J'allais mécontenté quelque grandquelqueprince
Qui m'aurait sûrement...

CHRISTIAN
Dans le nez...

Tout lemonde se lève. Christian se balance sur sa chaise.

CYRANOd'une voix étranglée
Une dent-
Qui m'auraitune dent... et qu'en sommeimprudent
J'allais fourrer...

CHRISTIAN
Le nez...

CYRANO
Ledoigt... entre l'écorce
Et l'arbrecar ce grand pouvaitêtre de force
A me faire donner...

CHRISTIAN
Sur le nez...

CYRANOessuyant la sueur à son front
Sur les doigts.
- Maisj'ajoutai : MarcheGasconfais ce que dois !
VaCyrano ! Et cedisantje me hasarde
Quanddans l'ombrequelqu'un me porte...

CHRISTIAN
Une nasarde.

CYRANO
Jela pare et soudain me trouve...

CHRISTIAN
Nez à nez...

CYRANObondissant vers lui
Ventre-Saint-Gris !
Tous les Gascons seprécipitent pour voir ; arrivé sur
Christianil semaîtrise et continue.
avec cent braillards avinés
Qui puaient...

CHRISTIAN
A plein nez...

CYRANOblême et souriant
L'oignon et la litharge !
Je bondisfront baissé...

CHRISTIAN
Nez au vent !

CYRANO
Etje charge !
J'en estomaque deux ! J'en empale un tout vif !
Quelqu'un m'ajuste : Paf ! et je riposte...

CHRISTIAN
Pif !

CYRANOéclatant
Tonnerre ! Sortez tous !
Tous les cadets seprécipitent vers les portes.

PREMIERCADET
C'est le réveil du tigre !

CYRANO
Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme !

DEUXIEMECADET
Bigre !
On va le retrouver en hachis !

RAGUENEAU
En hachis ?

UN AUTRECADET
Dans un de vos pâtés !

RAGUENEAU
Je sens que je blanchis
Et que je m'amollis comme uneserviette !

CARBON
Sortons !

UN AUTRE
Il n'en va pas laissez une miette !

UN AUTRE
Ce qui va se passer icij'en meurs d'effroi !

UN AUTRErefermant la porte de droite
Quelque chose d'épouvantable!
Ils sont tous sortis-soit par le fondsoit par les
côtés-quelques-uns ont disparu par l'escalier. Cyrano et
Christianrestent face à faceet se regardent un moment.




ScèneX

CYRANOCHRISTIAN


CYRANO
Embrasse-moi !

CHRISTIAN
Monsieur...

CYRANO
Brave.

CHRISTIAN
Ah çà ! mais !...

CYRANO
Très brave. Je préfère.

CHRISTIAN
Me direz-vous ?...

CYRANO
Embrasse-moi. Je suis son frère.

CHRISTIAN
De qui ?

CYRANO
Mais d'elle !

CHRISTIAN
Hein ?...

CYRANO
Mais de Roxane !

CHRISTIANcourant à lui
Ciel !
Vousson frère ?

CYRANO
Outout comme : un cousin fraternel.

CHRISTIAN
Elle vous a ?...

CYRANO
Tout dit !

CHRISTIAN
M'aime-t-elle ?

CYRANO
Peut-être !

CHRISTIANlui prenant les mains
Comme je suis heureuxMonsieurde vousconnaître !

CYRANO
Voilà ce qui s'appelle un sentiment soudain.

CHRISTIAN
Pardonnez-moi...

CYRANOleregardantet lui mettant la main sur l'épaule
C'est vraiqu'il est beaule gredin !

CHRISTIAN
Si vous saviezMonsieurcomme je vous admire !

CYRANO
Mais tous ces nez que vous m'avez...

CHRISTIAN
Je les retire !

CYRANO
Roxane attend ce soir une lettre...

CHRISTIAN
Hélas !

CYRANO
Quoi !

CHRISTIAN
C'est de me perdre que de cesser de rester coi !

CYRANO
Comment ?

CHRISTIAN
Las ! je suis sot à m'en tuer de honte !

CYRANO
Mais nontu ne l'es pas puisque tu t'en rends compte.
D'ailleurstu ne m'as pas attaqué comme un sot.

CHRISTIAN
Bah ! on trouve des mots quand on monte à l'assaut !
Ouij'ai certain esprit facile et militaire
Mais je ne saisdevantles femmesque me taire.
Oh ! leurs yeuxquand je passeontpour moi des bontés...

CYRANO
Leurs coeurs n'en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ?

CHRISTIAN
Non ! car je suis de ceux-je le sais... et je tremble !-
Quine savent parler d'amour.

CYRANO
Tiens !... Il me semble
Que si l'on eût pris soin de memieux modeler
J'aurais été de ceux qui savent enparler.

CHRISTIAN
Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce !

CYRANO
Etre un joli petit mousquetaire qui passe !

CHRISTIAN
Roxane est précieuse et sûrement je vais
Désillusionner Roxane !

CYRANOregardant Christian
Si j'avais
Pour exprimer mon âme unpareil interprète !

CHRISTIANavec désespoir
Il me faudrait de l'éloquence !

CYRANObrusquement
Je t'en prête !
Toi du charme physique etvainqueurprête-m'en
Et faisons à nous deux unhéros de roman !

CHRISTIAN
Quoi ?

CYRANO
Tesentirais-tu de répéter les choses
Que chaque jourje t'apprendrais ?...

CHRISTIAN
Tu me proposes ?...

CYRANO
Roxane n'aura pas de désillusion !
Disveux-tu qu'ànous deux nous la séduisions ?
Veux-tu sentir passerdemon pourpoint de buffle
Dans ton pourpoint brodél'âmeque je t'insuffle !...

CHRISTIAN
MaisCyrano !...

CYRANO
Christianveux-tu ?

CHRISTIAN
Tu me fais peur !

CYRANO
Puisque tu crainstout seulde refroidir son coeur
Veux-tuque nous fassions -et bientôt tu l'embrases !-
Collaborerun peu tes lèvres et mes phrases ?...

CHRISTIAN
Tes yeux brillent !...

CYRANO
Veux-tu ?...

CHRISTIAN
Quoi ! cela te ferait
Tant de plaisir ?...

CYRANOavec enivrement
Cela...
Se reprenantet en artiste.
Celam'amuserait !
C'est une expérience à tenter unpoète.
Veux-tu me compléter et que je te complète?
Tu marcherasj'irai dans l'ombre à ton côté
Je serai ton esprittu seras ma beauté.

CHRISTIAN
Mais la lettre qu'il fautau plus tôtlui remettre !
Jene pourrai jamais...

CYRANOsortant de son pourpoint la lettre qu'il a écrite
Tiensla voilàta lettre !

CHRISTIAN
Comment ?

CYRANO
Hormis l'adresseil n'y manque plus rien.

CHRISTIAN
Je...

CYRANO
Tupeux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.

CHRISTIAN
Vous aviez ?...

CYRANO
Nous avons toujoursnousdans nos poches
Des épîtresà des Chloris... de nos caboches
Car nous sommes ceux-làqui ont pour amantes n'ont
Que du rêve soufflé dansla bulle d'un nom !...
Prendset tu changeras en véritésces feintes ;
Je lançais au hasard ces aveux et cesplaintes
Tu verras se poser tous ces oiseaux errants.
Tuverras que je fus dans cette lettre -prends !-
D'autant pluséloquent que j'étais moins sincère !
-Prendsdoncet finissons !

CHRISTIAN
N'est-il pas nécessaire
De changer quelques mots ?Ecrite en divaguant
Ira-t-elle à Roxane ?

CYRANO
Elle ira comme un gant !

CHRISTIAN
Mais...

CYRANO
Lacrédulité de l'amour-propre est telle
Que Roxanecroira que c'est écrit pour elle !

CHRISTIAN
Ah ! mon ami !
Il se jette dans les bras de Cyrano. Ilsrestent embrassés.




ScèneXI

CYRANOCHRISTIANLES GASCONSLE MOUSQUETAIRELISE


UNCADETentr'ouvrant la porte
Plus rien... Un silence de mort...
Je n'ose regarder...
Il passe la tête.
Hein ?

TOUS LESCADETSentrant et voyant Cyrano et Christian qui s'embrassent
Ah!... Oh !...

UN CADET
C'est trop fort !
Consternation.

LEMOUSQUETAIREgoguenard
Ouais ?...

CARBON
Notre démon est doux comme un apôtre !
Quand surune narine on le frappe-il tend l'autre ?

LEMOUSQUETAIRE
On peut donc lui parler de son nezmaintenant ?...
Appelant Lised'un air triomphant.
- Eh ! Lise ! Tu vas voir!
Humant l'air avec affectation.
Oh !... oh !... c'estsurprenant !
Quelle odeur !...
Allant à Cyranodontil regarde le nez avec impertinence.
Mais monsieur doit l'avoirreniflée ?
Qu'est-ce que cela sent ici ?...

CYRANOlesouffletant
La giroflée !
Joie. Les cadets ontretrouvé Cyrano : ils font des culbutes.



RIDEAU






TROISIEMEACTE

Le baiser de Roxane


Unepetite place dans l'ancien Marais. Vieilles maisons. Perspectives deruelles. A droitela maison de Roxane et le mur de son jardin quedébordent de larges feuillages. Au-dessus de la portefenêtreet balcon. Un banc devant le seuil.

Du lierregrimpe au murdu jasmin enguirlande le balcon
frissonne etretombe.

Par lebanc et les pierres en saillie du muron peut facilement grimper aubalcon.

En faceune ancienne maison de même stylebrique et pierreavec uneporte d'entrée. Le heurtoir de cette porte est emmaillotéde linge comme un pouce malade.

Au leverdu rideaula duègne est assise sur le banc. La fenêtreest grande ouverte sur le balcon de Roxane.

Présde la duègne se tient debout Ragueneauvêtu d'une sortede livrée : il termine un récit en s'essuyant les yeux.




ScènePremière

RAGUENEAULA DUEGNEpuis ROXANECYRANO et DEUX PAGES


RAGUENEAU
... Et puiselle est partie avec un mousquetaire !
Seulruinéje me pends. J'avais quitté la terre.
Monsieurde Bergerac entreetme dépendant
Me vient à sacousine offrir comme intendant.

LA DUEGNE
Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ?

RAGUENEAU
Lise aimait les guerrierset j'aimais les poètes !
Marsmangeait les gâteaux que laissaient Apollon
- Alorsvouscomprenezcela ne fut pas long !

LA DUEGNEse levant et appelant vers la fenêtre ouverte
Roxaneêtes-vous prête ?... On nous attend !

LA VOIX DEROXANEpar la fenêtre
Je passe
Une mante !

LA DUEGNEà Ragueneaului montrant la porte d'en face
C'est làqu'on nous attenden face.
Chez Clomire. Elle tient bureaudansson réduit.
On y lit un discours sur le Tendreaujourd'hui.

RAGUENEAU
Sur le Tendre ?

LA DUEGNEminaudant
Mais oui !...
Criant vers la fenêtre.
Roxaneil faut descendre
Ou nous allons manquer le discourssur le Tendre !

LA VOIX DEROXANE
Je viens !
On entend un bruit d'instruments àcordes qui se rapproche.

LA VOIX DECYRANOchantant dans la coulisse
La ! la ! la ! la !

LA DUEGNEsurprise
On nous joue un morceau ?

CYRANOsuivi de deux pages porteurs de théorbes
Je vous dis quela croche est tripletriple sot !

PREMIERPAGEironique
Vous savez doncMonsieursi les croches sonttriples ?

CYRANO
Jesuis musiciencomme tous les disciples
De Gassendi !

LE PAGEjouant et chantant
La ! la !

CYRANOlui arrachant le théorbe et continuant la phrase musicale
Jepeux continuer !...
La ! la ! la ! la !

ROXANEparaissant sur le balcon
C'est vous ?

CYRANOchantant sur l'air qu'il continue
Moi qui viens saluer
Voslyset présenter mes respects à vos ro...ses !

ROXANE
Jedescends !
Elle quitte le balcon.

LA DUEGNEmontrant les pages
Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses ?

CYRANO
C'est un pari que j'ai gagné sur d'Assoucy.
Nousdiscutions un point de grammaire. -Non !-Si !-
Quand soudain memontrant ces deux escogriffes
Habiles à gratter les cordesde leurs griffes
Et dont il fait toujours son escorteil me dit
"Je te parie un jour de musique !" Il perdit.
Jusqu'àce que Phoebus recommence son orbe
J'ai donc sur mes talons cesjoueurs de théorbe
De tout ce que je fais harmonieuxtémoins !...
Ce fut d'abord charmantet ce l'est déjàmoins.
Aux musiciens.
Hep !... Allez de ma part jouer unpavane
A Montfleury !...
Les pages remontent pour sortir. -Ala duègne.
Je viens demander à Roxane
Ainsi quechaque soir...
Aux pages qui sortent.
Jouez longtemps-etfaux !
A la duègne.
...Si l'ami de son coeur esttoujours sans défauts ?

ROXANEsortant de la maison
Ah ! qu'il est beauqu'il a d'esprit et queje l'aime !

CYRANOsouriant
Christian a tant d'esprit ?...

ROXANE
Mon cherplus que vous-même !

CYRANO
J'y consens.

ROXANE
Ilne peut exister à mon goût
Plus fin diseur de cesjolis rien qui sont tout.
Parfois il est distraitses Muses sontabsentes ;
Puistout à coupil dit des chosesravissantes !

CYRANOincrédule
Non ?

ROXANE
C'est trop fort ! Voilà comme les hommes sont
Iln'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garçon !

CYRANO
Ilsait parler du coeur d'une façon experte ?

ROXANE
Mais il n'en parle pasMonsieuril en disserte !

CYRANO
Ilécrit ?

ROXANE
Mieux encor ! Ecoutez donc un peu
Déclamant.
"Plustu me prends de coeurplus j'en ai !..."
Triomphante.
Ehbien !

CYRANO
Peuh !...

ROXANE
Etceci : "Pour souffrirpuisqu'il m'en faut un autre
Si vousgardez mon coeurenvoyez-moi le vôtre !"

CYRANO
Tantôt il en a trop et tantôt pas assez.
Qu'est-ceau juste qu'il veutde coeur ?...

ROXANEfrappant du pied
Vous m'agacez !
C'est la jalousie...

CYRANOtressaillant
Hein !...

ROXANE
...d'auteur qui vous dévore !
- Et cecin'est-il pasdu dernier tendre encore ?
"Croyez que devers vous mon coeurne fait qu'un cri
Et que si les baisers s'envoyaient par écrit
Madamevous liriez ma lettre avec les lèvres !..."

CYRANOsouriant malgré lui de satisfaction
Ha ! ha ! ceslignes-là sont... hé ! hé !
Se reprenant etavec dédain.
mais bien mièvres !

ROXANE
Etceci...

CYRANOravi
Vous savez donc ses lettres par coeur ?

ROXANE
Toutes !

CYRANOfrisant sa moustache
Il n'y a pas à dire : c'est flatteur!

ROXANE
C'est un maître !

CYRANOmodeste
Oh !... un maître !...

ROXANEpéremptoire
Un maître !...

CYRANOsaluant
Soit !... un maître !...

LA DUEGNEqui était remontéeredescend vivement
Monsieur deGuiche !
A Cyranole poussant vers la maison.
Entrez !...car il vaut mieuxpeut-être
Qu'il ne vous trouve pas ici; Cela pourrait
Le mettre sur la piste...

ROXANEàCyrano
Ouide mon cher secret !
Il m'aimeil est puissantil ne faut pas qu'il sache !
Il peut dans mes amours donner uncoup de hache !

CYRANOentrant dans la maison
Bien ! bien ! bien !
De Guiche paraît.




ScèneII

ROXANEDEGUICHELA DUEGNE à l'écart.


ROXANEà de Guichelui faisant une révérence
Jesortais.

DE GUICHE
Je viens prendre congé.

ROXANE
Vous partez ?

DE GUICHE
Pour la guerre.

ROXANE
Ah!

DE GUICHE
Ce soir même.

ROXANE
Ah!

DE GUICHE
J'ai
Des ordres. On assiège Arras.

ROXANE
Ah!... on assiège ?...

DE GUICHE
Oui... Mon départ a l'air de vous laisser de neige.

ROXANEpoliment
Oh !...

DE GUICHE
Moije suis navré. Vous reverrai-je ?... Quand ?
-Voussavez que je suis nommé mestre de camp ?

ROXANEindifférente
Bravo.

DE GUICHE
Du régiment des gardes.

ROXANEsaisie
Ah ! des gardes ?

DE GUICHE
Où sert votre cousinl'homme aux phrases vantardes.
Jesaurai me venger de luilà-bas.

ROXANEsuffoquée
Comment !
Les gardes vont là-bas ?

DE GUICHEriant
Tiens ! c'est mon régiment !

ROXANEtombant assise sur le banc-à part
Christian !

DE GUICHE
Qu'avez-vous ?

ROXANEtoute émue
Ce... départ... me désespère!
Quand on tient à quelqu'unle savoir à la guerre!

DE GUICHEsurpris et charmé
Pour la première fois me dire unmot si doux
Le jour de mon départ !

ROXANEchangeant de ton et s'éventant
Alors-vous allez vous
Venger de mon cousin ?...

DE GUICHEsouriant
On est pour lui ?

ROXANE
Non-contre !

DE GUICHE
Vous le voyez ?

ROXANE
Très peu.

DE GUICHE
Partout on le rencontre
Avec un des cadets...
Il cherchele nom.
ce Neu... villen... viller...

ROXANE
Ungrand ?

DE GUICHE
Blond.

ROXANE
Roux.

DE GUICHE
Beau !

ROXANE
Peuh !

DE GUICHE
Mais bête.

ROXANE
Ilen a l'air !
Changeant de ton.
...Votre vengeance enversCyrano-c'est peut-être
De l'exposer au feuqu'il adore?... Elle est piètre !
Je sais bienmoice qui luiserait sanglant !

DE GUICHE
C'est ?...

ROXANE
Mais si le régimenten partantle laissait
Avec seschers cadetspendant toute la guerre
A Parisbras croisés!... C'est la seule manière
Un homme comme luide lefaire enrager
Vous voulez le punir ? privez-le de danger.

DE GUICHE
Une femme ! une femme ! il n'y a qu'une femme
Pour inventerce tour !

ROXANE
Ilse rongera l'âme
Et ses amis les poingsde n'êtrepas au feu
Et vous serez vengé !

DE GUICHEse rapprochant
Vous m'aimez donc un peu !
Elle sourit.
Jeveux voir dans ce fait d'épouser ma rancune
Une preuved'amourRoxane !...

ROXANE
C'en est une.

DE GUICHEmontrant plusieurs plis cachetés
J'ai les ordres sur moiqui vont être transmis
A chaque compagnieàl'instant mêmehormis...
Il en détache un.
Celui-ci ! C'est celui des cadets.
Il le met dans sa poche.
Je le garde.
Riant.
Ah ! ah ! ah ! Cyrano !... Son humeurbataillarde !...
-Vous jouez donc des tours aux gensvous ?...

ROXANEleregardant
Quelquefois.

DE GUICHEtout près d'elle
Vous m'affolez ! Ce soir-écoutez-ouije dois
Etre parti. Mais fuir quand je vous sens émue!...
Ecoutez. Il y après d'ici dans la rue
D'Orléansun couvent fondé par le syndic
Des capucinsle PèreAthanase. Un laïc
N'y peut entrer. Mais les bons Pèresje m'en charge !...
Ils peuvent me cacher dans leur manche : elleest large.
-Ce sont les capucins qui servent Richelieu
Chezlui ; redoutant l'oncleils craignent le neveu.-
On me croiraparti. Je viendrai sous le masque.
Laisse-moi retarder d'un jourchère fantasque !

ROXANEvivement
Mais si cela s'apprendvotre gloire...

DE GUICHE
Bah !

ROXANE
Mais
Le siègeArras...

DE GUICHE
Tant pis ! Permettez !

ROXANE
Non !

DE GUICHE
Permets !

ROXANEtendrement
Je dois vous le défendre !

DE GUICHE
Ah !

ROXANE
Partez !
A part.
Christian reste.
Haut.
Je vousveux héroïque-Antoine !

DE GUICHE
Mot céleste !
Vous aimez donc celui ?...

ROXANE
Pour lequel j'ai frémi.

DE GUICHEtransporté de joie
Je pars !
Il lui baise la main.
Etes-vous contente ?

ROXANE
Ouimon ami !
Il sort.

LA DUEGNElui faisant dans le dos une révérence comique
Ouimon ami !

ROXANEàla duègne
Taisons ce que je viens de faire
Cyrano m'envoudrait de lui voler sa guerre !
Elle appelle vers la maison.
Cousin !






ScèneIII

ROXANELADUEGNECYRANO.


ROXANE
Nous allons chez Clomire.
Elle désigne la porte d'enface.
Alcandre y doit
Parleret Lysimon !

LA DUEGNEmettant son petit doigt dans son oreille
Oui ! mais mon petitdoigt
Dit qu'on va les manquer !

CYRANOàRoxane
Ne manquer pas ces singes.
Ils sont arrivédevant la porte de Clomire.

LA DUEGNEavec ravissement
Oh ! voyez ! le heurtoir est entouré delinges !...
Au heurtoir.
On vous a bâillonnépour que votre métal
Ne troublât pas les beauxdiscours-petit brutal !
Elle le soulève avec des soinsinfinis et frappe doucement.

ROXANEvoyant qu'on ouvre
Entrons !...
Du seuilà Cyrano.
Si Christian vientcomme je présume
Qu'il m'attende!

CYRANOvivement comme elle va disparaître
Ah !...
Elle seretourne.
Sur quoiselon votre coutume
Comptez-vousaujourd'hui l'interroger ?

ROXANE
Sur...

CYRANOvivement
Sur ?

ROXANE
Mais vous serez muetlà-dessus !

CYRANO
Comme un mur.

ROXANE
Sur rien !... Je vais lui dire : Allez ! Partez sans bride !
Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide !

CYRANOsouriant
Bon.

ROXANE
Chut !...

CYRANO
Chut !...

ROXANE
Pas un mot !...
Elle rentre et referme la porte.

CYRANOlasaluantla porte une fois fermée
En vous remerciant.
Laporte se rouvre et Roxane passe la tête.

ROXANE
Ilse préparerait !...

CYRANO
Diablenon !...

TOUS LESDEUXensemble
Chut !...
La porte se ferme.

CYRANOappelant
Christian !






ScèneIV

CYRANOCHRISTIAN.


CYRANO
Je sais tout ce qu'il faut. Prépare ta mémoire.
Voici l'occasion de se couvrir de gloire.
Ne perdons pas detemps. Ne prends pas l'air grognon.
Viterentrons chez toijevais t'apprendre...

CHRISTIAN
Non !

CYRANO
Hein ?

CHRISTIAN
Non ! J'attends Roxane ici.

CYRANO
Dequel vertige
Es-tu frappé ? Viens vite apprendre...

CHRISTIAN
Nonte dis-je !
Je suis las d'emprunter mes lettresmesdiscours
Et de jouer ce rôleet de trembler toujours !...
C'était bon au début ! Mais je sens qu'elle m'aime!
Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-même.

CYRANO
Ouais !

CHRISTIAN
Et qui te dit que je ne saurai pas ?...
Je ne suis pas sibête à la fin ! Tu verras !
Maismon chertesleçons m'ont été profitables.
Je sauraiparler seul ! Etde par tous les diables
Je saurai bientoujours la prendre dans mes bras !...
Apercevant Roxanequiressort de chez Clomire.
-C'est elle ! Cyranononne me quittepas !

CYRANOlesaluant
Parlez tout seulMonsieur.
Il disparaîtderrière le mur du jardin.




ScèneV

CHRISTIANROXANEquelques Précieux et Précieuseset la duègneun instant.


ROXANEsortant de la maison de Clomire avec une compagnie
qu'elle quitte: révérences et saluts
Barthénoïde ! --Alcandre ! --
Grémione !...

LA DUEGNEdésespérée
On a manqué le discourssur le Tendre !
Elle rentre chez Roxane.

ROXANEsaluant encore
Urimédonte... Adieu !...
Tous saluentRoxanese resaluent entre euxse séparent et
s'éloignentpar différentes rues. Roxane voit Christian.
C'est vous!...
Elle va à lui.
Le soir descend.
Attendez. Ilssont loin. L'air est doux. Nul passant.
Asseyons-nous. Parlez.J'écoute.

CHRISTIANs'assied près d'ellesur le banc. Un silence.
Je vousaime.

ROXANEfermant les yeux
Ouiparlez-moi d'amour.

CHRISTIAN
Je t'aime.

ROXANE
C'est le thème.
Brodezbrodez.

CHRISTIAN
Je vous...

ROXANE
Brodez !

CHRISTIAN
Je t'aime tant.

ROXANE
Sans doute. Et puis ?

CHRISTIAN
Et puis... je serai si content
Si vous m'aimiez ! -Dis-moiRoxaneque tu m'aimes !

ROXANEavec une moue
Vous m'offrez du brouet quand j'espérais descrèmes !
Dites un peu comment vous m'aimez ?...

CHRISTIAN
Mais... beaucoup.

ROXANE
Oh!... Délabyrinthez vos sentiments !

CHRISTIANqui s'est rapproché et dévore des yeux la nuque blonde
Ton cou !
Je voudrais l'embrasser !...

ROXANE
Christian !

CHRISTIAN
Je t'aime !

ROXANEvoulantse lever
Encore !

CHRISTIANvivementla retenant
Nonje ne t'aime pas !

ROXANEserasseyant
C'est heureux.

CHRISTIAN
Je t'adore !

ROXANEselevant et s'éloignant
Oh !

CHRISTIAN
Oui... je deviens sot !

ROXANE
Etcela me déplaît !
Comme il me déplairait quevous devinssiez laid.

CHRISTIAN
Mais...

ROXANE
Allez rassembler votre éloquence en fuite !

CHRISTIAN
Je...

ROXANE
Vous m'aimezje sais. Adieu.
Elle va vers la maison.

CHRISTIAN
Pas tout de suite !
Je vous dirai...

ROXANEpoussantla porte pour rentrer
Que vous m'adorez... ouije sais.
Non! non ! Allez-vous-en !

CHRISTIAN
Mais je...
Elle lui ferme la porte au nez.

CYRANOqui depuis un moment est rentré sans être vu
C'estun succès.






ScèneVI

CHRISTIANCYRANOles Pagesun instant.


CHRISTIAN
Au secours !

CYRANO
Nonmonsieur.

CHRISTIAN
Je meurs si je ne rentre
En grâceà l'instantmême...

CYRANO
Etcomment puis-jediantre !
Vous faire à l'instant mêmeapprendre ?...

CHRISTIANlui saisissant le bras
Oh ! làtiensvois !
Lafenêtre du balcon s'est éclairée.

CYRANOému
Sa fenêtre !

CHRISTANcriant
Je vais mourir !

CYRANO
Baissez la voix !

CHRISTIANtout bas
Mourir !...

CYRANO
Lanuit est noire...

CHRISTIAN
Eh bien ?

CYRANO
C'est réparable !
Vous ne méritez pas...Mets-toi làmisérable !
Làdevant lebalcon ! Je me mettrai dessous...
Et je te soufflerai tes mots.

CHRISTIAN
Mais...

CYRANO
Taisez-vous !

LES PAGESreparaissant au fondà Cyrano
Hep

CYRANO
Chut !...
Il leur fait signe de parler bas.

PREMIERPAGEa mi-voix
Nous venons de donner la sérénade
A Montfleury !...

CYRANObasvite
Allez vous mettre en embuscade
L'un à cecoin de rueet l'autre à celui-ci ;
Et si quelque passantgênant vient par ici
Jouez un air !

DEUXIEMEPAGE
Quel airmonsieur le gassendiste ?

CYRANO
Joyeux pour une femmeet pour un hommetriste !
Les pagesdisparaissentun à chaque coin de rue. -A
Christian.
Appelle-la !

CHRISTIAN
Roxane !

CYRANOramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres
Attends !Quelques cailloux.






ScèneVII

ROXANECHRISTIANCYRANOd'abord caché sous le balcon.


ROXANEentrouvrant sa fenêtre
Qui donc m'appelle ?

CHRISTIAN
Moi.

ROXANE
Quimoi ?

CHRISTIAN
Christian.

ROXANEavec dédain
C'est vous ?

CHRISTIAN
Je voudrais vous parler.

CYRANOsous le balconà Christian
Bien. Bien. Presque àvoix basse.

ROXANE
Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en !

CHRISTIAN
De grâce !...

ROXANE
Non ! Vous ne m'aimez plus !

CHRISTIANà qui Cyrano souffle ses mots
M'accuser-justes dieux !
De n'aimez plus... quand... j'aime plus !

ROXANEqui allait refermer sa fenêtres'arrêtant
Tiensmais c'est mieux !

CHRISTIANmême jeu
L'amour grandit bercé dans mon âmeinquiète...
Que ce... cruel marmot prit pour...barcelonnette !

ROXANEs'avançant sur le balcon
C'est mieux ! -Maispuisqu'ilest cruelvous fûtes sot
De ne pascet amourl'ettoufferau berceau !

CHRISTIANmême jeu
Aussi l'ai-je tentémais tentative nulle
Ce... nouveau-néMadameest un petit... Hercule.

ROXANE
C'est mieux !

CHRISTIANmême jeu
De sorte qu'il... strangula comme rien...
Lesdeux serpents... Orgueil et... Doute.

ROXANEs'accoudant au balcon
Ah ! c'est très bien.
-Maispourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ?
Auriez-vousdonc la goutte à l'imaginative ?

CYRANOtirant Christian sous le balcon et se glissant à sa place
Chut ! Cela devient trop difficile !...

ROXANE
Aujourd'hui...
Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?

CYRANOparlant à mi-voixcomme Christian
C'est qu'il fait nuit
Dans cette ombreà tatonsils cherchent votre oreille.

ROXANE
Les miens n'éprouvent pas difficulté pareille.

CYRANO
Ils trouvent tout de suite ? oh ! cela va de soi
Puisquec'est dans mon coeureuxque je les reçois ;
Ormoij'ai le coeur grandvousl'oreille petite.
D'ailleurs vos motsà vous descendent : ils vont plus vite
Les miens montentMadame : il leur faut plus de temps !

ROXANE
Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.

CYRANO
Decette gymnastiqueils ont pris l'habitude !

ROXANE
Jevous parle en effet d'une vraie altitude !

CYRANO
Certeset vous me tueriez si de cette hauteur
Vous melaissiez tomber un mot dur sur le coeur !

ROXANEavec un mouvement
Je descends !

CYRANOvivement
Non !

ROXANElui montrant le banc qui est sous le balcon
Grimpez sur le bancalorsvite !

CYRANOreculant avec effroi dans la nuit
Non !

ROXANE
Comment... non ?

CYRANOque l'émotion gagne de plus en plus
Laissez un peu quel'on profite...
De cette occasion qui s'offre... de pouvoir
Separler doucementsans se voir.

ROXANE
Sans se voir ?

CYRANO
Mais ouic'est adorable. On se devine à peine.
Vousvoyez la noirceur d'un long manteau qui traîne
J'aperçoisla blancheur d'une robe d'été
Moi je ne suis qu'uneombreet vous qu'une clarté !
Vous ignorez pour moi ceque sont ces minutes !
Si quelquefois je fus éloquent...

ROXANE
Vous le fûtes !

CYRANO
Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti
De mon vrai coeur...

ROXANE
Pourquoi ?

CYRANO
Parce que... jusqu'ici
Je parlais à travers...

ROXANE
Quoi ?

CYRANO
...le vertige où tremble
Quiconque est sous vos yeux!... Mais ce soiril me
semble...
Que je vais vous parlerpour la première fois !

ROXANE
C'est vrai que vous avez une toute autre voix.

CYRANOserapprochant avec fièvre
Ouitout autrecar dans la nuitqui me protège
J'ose être enfin moi-mêmeetj'ose...
Il s'arrête etavec égarement.
Oùen étais-je ?
Je ne sais... tout ceci-pardonnez monémoi-
C'est si délicieux... c'est si nouveau pourmoi !

ROXANE
Sinouveau ?

CYRANObouleverséet essayant toujours de ratraper ses mots
Sinouveau... mais oui... d'être sincère
La peur d'êtreraillétoujours au coeur me serre...

ROXANE
Raillé de quoi ?

CYRANO
Mais de... d'un élan !... Ouimon coeur
Toujoursdemon esprit s'habillepar pudeur
Je pars pour décrocherl'étoileet je m'arrête
Par peur du ridiculeàcueillir la fleurette !

ROXANE
Lafleurette a du bon.

CYRANO
Cesoirdédaignons-la !

ROXANE
Vous ne m'aviez jamais parler comme cela !

CYRANO
Ah! siloin des carquoisdes torches et des flèches
On sesauvait un peu vers des choses... plus fraîches !
Au lieude boire goutte à goutteen un mignon
Dé àcoudre d'or finl'eau fade du Lignon
Si l'on tentait de voircomment l'âme s'abreuve
En buvant largement à mêmele grand fleuve !

ROXANE
Mais l'esprit ?...

CYRANO
J'en ai fait pour vous faire rester
D'abordmais maintenantce serait insulter
Cette nuitces parfumscette heurelaNature
Que de parler comme un billet doux de Voiture !
-Laissonsd'un seul regard de ses astresle ciel
Nousdésarmer de tout notre artificiel
Je crains tant que parminotre alchimie exquise
Le vrai du sentiment ne se volatilise
Que l'âme ne se vide à ces passe-temps vains
Etque le fin du fin ne soit la fin des fins !

ROXANE
Mais l'esprit ?...

CYRANO
Jele haisdans l'amour ! C'est un crime
Lorsqu'on aime de tropprolonger cette escrime !
Le moment vient d'ailleursinévitablement
-Et je plains ceux pour qui ne vient pasce moment !
Où nous sentons qu'en nous une amour nobleexiste
Que chaque joli mot que nous disons rend triste !

ROXANE
Ehbien ! si ce moment est venu pour nous deux
Quels mots medirez-vous ?

CYRANO
Tous ceuxtous ceuxtous ceux
Qui me viendrontje vaisvous les jeteren touffe
Sans les mettre en bouquets : je vousaimej'étouffe
Je t'aimeje suis fouje n'en peuxplusc'est trop ;
Ton nom est dans mon coeur comme dans ungrelot
Et comme tout le tempsRoxaneje frissonne
Tout letempsle grelot s'agiteet le nom sonne !
De toije mesouviens de toutj'ai tout aimé
Je sais que l'an dernierun jourle douze mai
Pour sortir le matin tu changeas decoiffure !
J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure
Quecomme lorsqu'on a trop fixé le soleil
On voitsur toute chose ensuite un rond vermeil
Sur toutquand j'aiquitté les feux dont tu m'inondes
Mon regard éblouipose des taches blondes !

ROXANEd'une voix troublée
Ouic'est bien de l'amour...

CYRANO
Certesce sentiment
Qui m'envahitterrible et jalouxc'estvraiment
De l'amouril en a toute la fureur triste !
Del'amour-et pourtant il n'est pas égoïste !
Ah ! quepour ton bonheur je donnerais le mien
Quand même tudevrais n'en savoir jamais rien
S'il ne pouvaitparfoisque deloinj'entendisse
Rire un peu le bonheur né de monsacrifice !
-Chaque regard de toi suscite une vertu
Nouvelleune vaillance en moi ! Commences-tu
A comprendreàprésent ? voyonste rends-tu compte ?
Sens-tu mon âmeun peudans cette ombrequi monte ?...
Oh ! mais vraimentcesoirc'est trop beauc'est trop doux !
Je vous dis tout celavous m'écoutezmoivous !
C'est trop ! Dans mon espoirmême le moins modeste
Je n'ai jamais espérétant ! Il ne me reste
Qu'à mourir maintenant ! C'est àcause des mots
Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux!
Car vous tremblez ! car j'ai sentique tu le veuilles
Ounonle tremblement adoré de ta main
Descendre tout lelong des branches du jasmin !`

Il baiseéperdument l'extrémité d'une branche pendante.

ROXANE
Ouije trembleet je pleureet je t'aimeet suis tienne !
Ettu m'as enivrée !

CYRANO
Alorsque la mort vienne !
Cette ivressec'es moimoiquil'ai su causer !
Je ne demande plus qu'une chose...

CHRISTIANsous le balcon
Un baiser !

ROXANEserejetant en arrière
Hein ?

CYRANO
Oh!

ROXANE
Vous demandez ?

CYRANO
Oui... je...
A Christian bas.
Tu vas trop vite.

CHRISTIAN
Puisqu'elle est si troubléeil faut que j'en profite !

CYRANOàRoxane
Ouije... j'ai demandéc'est vrai... mais justescieux !
Je comprends que je fus bien trop audacieux.

ROXANEunpeu déçue
Vous n'insistez pas plus que cela ?

CYRANO
Si! j'insiste...
Sans insister !... Ouioui ! votre pudeurs'attriste !
Eh bien ! maisce baiser... ne me l'accordez pas !

CHRISTIANà Cyranole tirant par son manteau
Pourquoi ?

CYRANO
Tais-toiChristian !

ROXANEsepenchant
Que dites-vous tout bas ?

CYRANO
Mais d'être allé trop loinmoi-même je megronde ;
Je me disais : tais-toiChristian !...
Les théorbesse mettent à jouer.
Une seconde !...
On vient !
Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute lesthéorbesdont un joue un air folâtre et l'autre un airlugubre.
Air triste ? Air gai ?... Quel est donc leur dessein ?
Est-ce un homme ? une femme ?-Ah ! c'est un capucin !
Entreun capucin qui va de maison en maisonune lanterne à
lamainregardant les portes.






ScèneVIII

CYRANOCHRISTIANUN CAPUCIN.


CYRANOau capucin
Quel est ce jeu renouvelé de Diogène ?

LE CAPUCIN
Je cherche la maison de madame...

CHRISTIAN
Il nous gêne !

LE CAPUCIN
Magdeleine Robin...

CHRISTIAN
Que veut-il ?

CYRANOlui montrant une rue montante
Par ici !
Tout droittoujourstout droit...

LE CAPUCIN
Je vais pour vous
Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule.
Il sort.

CYRANO
Bonne chance ! mes voeux suivent votre cuculle !
Il redescendvers Christian.






ScèneIX

CYRANOCHRISTIAN


CHRISTIAN
Obtiens-moi ce baiser !...

CYRANO
Non !

CHRISTIAN
Tôt ou tard...

CYRANO
C'est vrai !
Il viendrace moment de vertige enivré
Où vos bouches iront l'une vers l'autreà cause
De ta moustache blonde et de sa lèvre rose !
Alui-même.
J'aime mieux que ce soit à cause de...
Bruit de volet qui se rouvrentChristian se cache sous le
balcon.




ScèneX

CYRANOCHRISTIANROXANE.


ROXANEs'avançant sur le balcon
C'est vous ?
Nous parlionsde... de... d'un...

CYRANO
Baiser. Le mot est doux !
Je ne vois pas pourquoi votre lèvrene l'ose ;
S'il la brûle déjàque sera-ce lachose ?
Ne vous en faites pas un épouvantement
N'avez-vous pas tantôtpresque insensiblement
Quittéle badinage et glissé sans alarmes
De sourire au soupiret du soupir aux larmes !
Glisser encore un peu d'insensiblefaçon
Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson !

ROXANE
Taisez-vous !

CYRANO
Unbaisermais à tout prendrequ'est-ce ?
Un serment faitd'un peu plus prèsune promesse
Plus préciseunaveu qui veut se confirmer
Un point rose qu'on met sur l'i duverbe aimer ;
C'est un secret qui prend la bouche pour oreille
Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille
Unecommunication ayant un goût de fleur
Une façon d'unpeu se respirer le coeur
Et d'un peu se goûterau borddes lèvresl'âme !

ROXANE
Taisez-vous !

CYRANO
Unbaiserc'est si nobleMadame
Que la reine de Franceau plusheureux des lords
En a laissé prendre unla reine même!

ROXANE
Alors !

CYRANOs'exaltant
J'eus comme Buckingham des souffrances muettes
J'adore comme lui la reine que vous êtes
Comme lui jesuis triste et fidèle...

ROXANE
Ettu es
Beau comme lui !

CYRANOàpartdégrisé
C'est vraije suis beauj'oubliais!

ROXANE
Ehbien ! montez cueillir cette fleur sans pareille...

CYRANOpoussant Christian vers le balcon
Monte !

ROXANE
Cegoût de coeur...

CYRANO
Monte !

ROXANE
Cebruit d'abeille...

CYRANO
Monte !

CHRISTIANhésitant
Mais il me semble à présent quec'est mal !

ROXANE
Cet instant d'infini !...

CYRANOlepoussant
Monte doncanimal !
Christian s'élanceetpar le bancle feuillageles
piliersatteint les balustresqu'il enjambe.

CHRISTIAN
Ah ! Roxane !
Il l'enlace et se penche sur ses lèvres.

CYRANO
Aïe ! au coeurquel pincement bizarre !
-Baiserfestind'amour dont je suis le Lazare !
Il me vient de cette ombre unemiette de toi-
Mais ouije sens un peu mon coeur qui te reçoit
Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre
Ellebaise les mots que j'ai dits tout à l'heure !
On entendles théorbes.
Un air tristeun air gai : le capucin !
Ilfeint de courir comme s'il arrivait de loinet d'une
voixclaire.
Holà !

ROXANE
Qu'est-ce ?

CYRANO
Moi. Je passai... Christian est encor là ?

CHRISTIANtrès étonné
Cyrano !

ROXANE
Bonjourcousin !

CYRANO
Bonjourcousine !

ROXANE
Jedescends !
Elle disparaît dans la maison. Au fond rentre lecapucin.

CHRISTIANl'apercevant
Oh ! encor !
Il suit Roxane.




ScèneXI

CYRANOCHRISTIANLE CAPUCINRAGUENEAU.


LECAPUCIN
C'est ici-- je m'obstine--
Magdeleine Robin !

CYRANO
Vous aviez dit : Ro-lin.

LE CAPUCIN
Non : bin. Binbin !

ROXANEparaissant sur le seuil de la maisonsuivie de Ragueneauqui porteune lanterneet de Christian
Qu'est-ce ?

LE CAPUCIN
Une lettre.

CHRISTIAN
Hein ?

LECAPUCINà Roxane
Oh ! il ne peut s'agir que d'une saintechose !
C'est un digne seigneur qui...

ROXANEàChristian
C'est De Guiche !

CHRISTIAN
Il ose ?

ROXANE
Oh! mais il ne va pas m'importunez toujours !
Décachetant lalettre.
Je t'aimeet si...
A la lueur de la lanterne deRagueneauelle lità l'écart
à voixbasse.
"Mademoiselle
Les tambours
Battent ; monrégiment boucle sa soubreveste ;
Il part ; moil'on mecroit déjà parti : je reste.
Je vous désobéis.Je suis dans ce couvent.
Je vais veniret vous le mandeauparavant
Par un religieux simple comme une chèvre
Quine peut rien comprendre à ceci. Votre lèvre
M'atrop souri tantôt : j'ai voulu la revoir.
L'audacieux déjàpardonnéje l'espère
Qui signe votre très...et caetera..."
Au capucin.
Mon père
Voici ceque me dit cette lettre. Ecoutez.
Tous se rapprochentelle lit àhaute voix.
"Mademoiselle
Il faut souscrire auxvolontés
Du cardinalsi dur que cela vous puisse être.
C'est la raison pourquoi j'ai fait choixpour remettre
Ceslignes en vos mains charmantesd'un très saint
D'un trèsintelligent et discret capucin ;
Nous voulons qu'il vous donneet dans votre demeure
La bénédiction
Elletourne la page.
Nuptiale sur l'heure.
Christian doit ensecret devenir votre époux ;
Je vous l'envoie. Il vousdéplaît. Résignez-vous.
Songez bien que leciel bénira votre zèle
Et tenez pour tout assuréMademoiselle
Le respect de celui qui fut et qui sera
Toujoursvotre très humble et très... et caetera."

LECAPUCINrayonnant
Digne seigneur !... Je l'avais dit. J'étaissans crainte !
Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte !

ROXANEbas à Christian
N'est-ce pas que je lis très bienles lettres ?

CHRISTIAN
Hum !

ROXANEhautavec désespoir
Ah !... c'est affreux !

LECAPUCINqui a dirigé sur Cyrano la clarté de salumière
C'est vous ?

CHRISTIAN
C'est moi !

LECAPUCINtournant la lumière vers luietcomme si un
doutelui venaiten voyant sa beauté
Mais...

ROXANEvivement
Post-scriptum
"Donnez pour le couvent centvingt pistoles."

LE CAPUCIN
Digne
Digne seigneur !

A Roxane.

Résignez-vous!

ROXANEenmartyre
Je me résigne !
Pendant que Ragueneau ouvre laporte au capucin que
Christian invite à entrerelle ditbas à Cyrano
Vous retenez ici De Guiche ! Il va venir !
Qu'il n'entre pas tant que...

CYRANO
Compris !
Au capucin.
Pour les bénir
Il vousfaut ?...

LE CAPUCIN
Un quart d'heure.

CYRANOlespoussant tous vers la maison
Allez ! moije demeure !

ROXANEàChristian
Viens !...
Ils entrent.


ScèneXII - CYRANOseul.


CYRANO
Comment faire perdre à De Guiche un quart d'heure ?
Ilse précipite sur le bancgrimpe au murvers le balcon.
Là!... grimpons !... J'ai mon plan !...
Les théorbes semettent à jouer une phrase lugubre.
Ho ! c'est un homme !
Le trémolo devient sinistre.
Ho ! ho !
Cette foisc'en est un !...

Il est surle balconil rabaisse son feutre sur ses yeuxôte son épéese drape dans sa capepuis se penche et
regarde au-dehors.

Noncen'est pas trop haut...

Il enjambeles balustres et attirant à lui la longue branche d'un desarbres qui débordent le mur du jardinil s'y
accroche desdeux mainsprêt à se laisser tomber. Je vais légèrementtroubler cette atmosphère !...






ScèneXIII

CYRANODEGUICHE.


DEGUICHEqui entremasquétâtonnant dans la nuit
Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ?

CYRANO
Diable ! et ma voix ?... S'il la reconnaissait ?
Lâchantd'une mainil a l'air de tourner une invisible
clef.
Cric !Crac !
Solennellement.
Cyranoreprenez l'accent de Bergerac!...

DE GUICHEregardant la maison
Ouic'est là. J'y vois mal. Ce masquem'importune !
Il va pour entrer. Cyrano saute du balcon en setenant à la
branchequi plieet le dépose entrela porte et De Guiche ;
il feint de tomber lourdementcomme sic'était de très
hautet s'aplatit par terreoùil reste immobilecomme
étourdi. De Guiche fait un bon enarrière.
Hein ? quoi ?
Quand il lève les yeuxla branche s'est redressée ; il ne
voit que le ciel ; ilne comprend pas.
D'où tombe cet homme ?

CYRANOsemettant sur son séantet avec l'accent de Gascogne
De lalune !

DE GUICHE
De la ?...

CYRANOd'une voix de rêve
Quelle heure est-il ?

DE GUICHE
N'a-t-il plus sa raison ?

CYRANO
Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle saison ?

DE GUICHE
Mais...

CYRANO
Jesuis étourdi !

DE GUICHE
Monsieur...

CYRANO
Comme une bombe
Je tombe de la lune !

DE GUICHEimpatienté
Ah çà ! Monsieur !

CYRANOserelevantd'une voix terrible
J'en tombe !

DE GUICHEreculant
Soit ! soit ! vous en tombez !... c'est peut-êtreun dément !

CYRANOmarchant sur lui
Et je n'en tombe pas métaphoriquement!...

DE GUICHE
Mais...

CYRANO
Ily a cent ansou bien une minute
-- J'ignore tout à faitce que dura ma chute !--
J'étais dans cette boule àcouleur de safran !

DE GUICHEhaussant les épaules
Oui. Laissez- moi passer !

CYRANOs'interposant
Où suis-je ? Soyez franc !
Ne medéguisez rien ! En quel lieudans quel site
Viens-je dechoirMonsieurcomme un aérolithe ?

DE GUICHE
Morbleu !...

CYRANO
Tout en cheyant je n'ai pu faire choix
De mon pointd'arrivée-et j'ignore où je chois !
Est-ce dansune lune ou bien dans une terre
Que vient de m'entraînerle poids de mon postère ?

DE GUICHE
Mais je vous disMonsieur...

CYRANOavec un cri de terreur qui fait reculer De Guiche
Ha ! grand Dieu!... je crois voir
Qu'on a dans ce pays le visage tout noir !

DE GUICHEportant la main à son visage
Comment ?

CYRANOavec une peur emphatique
Suis-je en Alger ? Etes-vous indigène?...

DE GUICHEqui a senti son masque
Ce masque !...

CYRANOfeignant de se rassurer un peu
Je suis donc à Veniseoudans Gêne ?

DE GUICHEvoulant passer
Une dame m'attend !...

CYRANOcomplètement rassuré
Je suis donc à Paris.

DE GUICHEsouriant malgré lui
Le drôle est assez drôle !

CYRANO
Ah! vous riez ?

DE GUICHE
Je ris
Mais veux passer !

CYRANOrayonnant
C'est à Paris que je retombe !
Tout àfait à son aiseriants'époussetantsaluant.
J'arrive -excusez-moi- ! Par la dernière trombe.
Jesuis un peu couvert d'éther. J'ai voyagé !
J'ai lesyeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai
Aux éperonsencorquelques poils de planète !
Cueillant quelque chosesur sa manche.
Tenezsur mon pourpointun cheveu de comète!...
Il souffle comme pour le faire envoler.

DE GUICHEhors de lui
Monsieur !...

CYRANOaumoment où il va passertend sa jambe comme pour y montrerquelque chose et l'arrête
Dans mon mollet je rapporte unedent
De la Grande Ourse-et commeen frôlant le Trident
Je voulais éviter une de ses trois lance
Je suisaller tomber assis dans les Balances-
Dont l'aiguilleàprésentlà-hautmarque mon poids !
Empêchantvivement De Guiche de passer et le prenant à un bouton dupourpoint.
Si vous serriez mon nezMonsieurentre vos doigts
Il jaillirait du lait !

DE GUICHE
Hein ? du lait ?...

CYRANO
Dela Voie
Lactée !...

DE GUICHE
Oh ! par l'enfer !

CYRANO
C'est le ciel qui m'envoie !
Se croisant les bras.
Non !croiriez-vousje viens de le voir en tombant
Que Siriuslanuits'affuble d'un turban ?
Confidentiel.
L'autre Ourse esttrop petite encor pour qu'elle morde !
Riant.
J'ai traverséla Lyre en cassant une corde !
Superbe.
Mais je compte en unlivre écrire tout ceci
Et les étoiles d'or qu'enmon manteau roussi
Je viens de rapporter à mes périlset risques
Quand on l'imprimeraserviront d'astérisques!

DE GUICHE
A la parfinje veux...

CYRANO
Vousje vous vois venir !

DE GUICHE
Monsieur !

CYRANO
Vous voudriez de ma bouche tenir
Comment la lune est faiteet si quelqu'un habite
Dans la rotondité de cettecucurbite ?

DE GUICHEcriant
Mais non ! Je veux...

CYRANO
Savoir comment j'y suis monté.
Ce fut par un moyen quej'avais inventé.

DE GUICHEdécouragé
C'est un fou !

CYRANOdédaigneux
Je n'ai pas refait l'aigle stupide
DeRegiomontanusni le pigeon timide
D'Archytas !...

DE GUICHE
C'est un fou-mais un fou savant.

CYRANO
Nonje n'imitai rien de ce qu'on fit avant !
De Guiche aréussi à passer et il marche vers la porte de
Roxane.Cyrano le suitprêt à l'empoigner.
J'inventai sixmoyens de violer l'azur vierge !

DE GUICHEse retournant
Six ?

CYRANOavec volubilité
Je pouvaismettant mon corps nu comme uncierge
Le caparaçonner de fioles de cristal
Toutespleines des pleurs d'un ciel maturinal
Et ma personnealorsausoleil exposée
L'astre l'aurait humée en humant larosée !

DEGUICHEsurpris et faisant un pas vers Cyrano
Tiens ! Ouicelafait un !

CYRANOreculant pour l'entraîner de l'autre côté
Etje pouvais encor
Faire engouffrer du ventpour prendre monessor
En raréfiant l'air dans un coffre de cèdre
Par des miroirs ardentsmis en icosaèdre !

DE GUICHEfait encor un pas
Deux !

CYRANOreculant toujours
Ou bienmachiniste autant qu'artificier
Surune sauterelle aux détentes d'acier
Me fairepar desfeux sucessifs de salpêtre
Lancer dans les présbleus où les astres vont paître !

DE GUICHEle suivantsans s'en douteret comptant sur ses
doigts
Trois!

CYRANO
Puisque la fumée a tendance à monter
Ensouffler dans un globe assez pour m'emporter !

DE GUICHEmême jeude plus en plus étonné
Quatre !

CYRANO
Puisque Phoebéquand son acte est le moindre
Aimesucerô boeufsvotre moelle... m'en oindre !

DE GUICHEstupéfait
Cinq !

CYRANOqui en parlant l'a amené jusqu'à l'autre côtéde la placeprès d'un banc
Enfinme plaçant surun plateau de fer
Prendre un morceau d'aimant et le lancer enl'air !
Cac'est un bon moyen : le fer se précipite
Aussitôt que l'aimant bien viteet cadédis !
Onpeut monter ainsi indéfiniment.

DE GUICHE
Six !
-Mais voilà six moyens excellents !... Quelsystème
Choisîtes-vous des sixMonsieur ?

CYRANO
Unseptième !

DE GUICHE
Par exemple ! Et lequel ?

CYRANO
Jevous le donne en cent !

DE GUICHE
C'est que ce mâtin-là devient intéressant !

CYRANOfaisantle bruit des vagues avec de grands gestes mystérieux
Houüh! houüh !

DE GUICHE
Eh bien !

CYRANO
Vous devinez ?

DE GUICHE
Non !

CYRANO
Lamarée !...
A l'heure où l'onde par la lune estattirée
Je me mis sur le sable -après un bain demer-
Et la tête partan la premièremon cher
-Carles cheveuxsurtoutgardent l'eau dans leur franges !-
Jem'enlevai dans l'airdroittout droitcomme un ange.
Jemontaisje montaisdoucementsans efforts
Quand je sentis unchoc !... Alors...

DE GUICHEentraîné par la curiosité et s'asseyant sur lebanc
Alors ?

CYRANO
Alors...
Reprenant sa voix naturelle.
Le quart d'heureest passéMonsieurje vous délivre
Le mariage estfait.

DE GUICHEse relevant d'un bond
Cavoyonsje suis ivre !...
Cettevoix ?
La porte de la maison s'ouvredes laquais paraissent
portant des candélabres allumés. Lumière.Cyrano ôte son
chapeau au bord abaissé.
Et cenez !... Cyrano ?

CYRANOsaluant
Cyrano.
-Ils viennent à l'instant d'échangerleur anneau.

DE GUICHE
Qui cela ?
Il se retourne.

-Tableau.Derrière les laquaisRoxane et Christian se tiennent par lamain. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau élèveaussi un flambeau. La duègne ferme la marcheahurieen petitsaut-de-lit.

Ciel !






ScèneXIV

LES MEMESROXANECHRISTIANLe CapucinRAGUENEAULaquaisLa Duègne.


DEGUICHEà Roxane
Vous !
Reconnaissant Christian avecstupeur.
Lui ?
Saluant Roxane avec admiration.
Vous êtesdes plus fines !
A Cyrano.
Mes complimentsMonsieurl'inventeur des machines
Votre récit eût faits'arrêter au portail
Du paradisun saint ! Notez-en ledétail
Car cela vraiment cela peut resservir dans unlivre !

CYRANOs'inclinant
Monsieurc'est un conseil que je m'engage àsuivre.

LECAPUCINmontrant les amants à De Guiche et hochant avecsatisfaction sa grande barbe blanche
Un beau couplemon filsréuni là par vous !

DE GUICHEle regardant d'un oeil glacé
Oui.
A Roxane.
Veuillezdire adieuMadameà votre époux.

ROXANE
Comment ?

DE GUICHEà Christian
Le régiment déja se met enroute.
Joignez-le !

ROXANE
Pour aller à la guerre ?

DE GUICHE
Sans doute !

ROXANE
MaisMonsieurles cadets n'y vont pas !

DE GUICHE
Ils iront.
Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche.
Voici l'ordre.
A Christian.
Courez le portezvousbaron.

ROXANEsejetant dans les bras de Christian
Christian !

DE GUICHEricanantà Cyrano
La nuit de noce est encore lointaine !

CYRANOàpart
Dire qu'il croit me faire énormément de peine!

CHRISTIANà Roxane
Oh ! tes lèvres encor !

CYRANO
Allonsvoyonsassez !

CHRISTIANcontinuant à embrasser Roxane
C'est dur de la quitter...Tu ne sais pas...

CYRANOcherchant à l'entraîner
Je sais.
On entend auloin des tambours qui battent une marche.

DE GUICHEqui est remonté au fond
Le régiment qui part !

ROXANEàCyranoen retenant Christian qu'il essaye toujours d'entraîner
Oh !... je vous le confie !
Promettez-moi que rien ne vamettre sa vie
En danger !

CYRANO
J'essaierai... mais ne peux cependant
Promettre...

ROXANEmême jeu
Promettez qu'il sera très prudent !

CYRANO
Ouije tâcheraimais...

ROXANEmême jeu
Qu'à ce siège terrible
Il n'aurajamais froid !

CYRANO
Jeferai mon possible.
Mais...

ROXANEmême jeu
Qu'il sera fidèle !

CYRANO
Ehoui ! sans doutemais...

ROXANEmême jeu
Qu'il m'écrira souvent !

CYRANOs'arrêtant
Çaje vous le promets !



RIDEAU






QuatrièmeActe

Les cadets de gascogne


Leposte qu'occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au sièged'Arras.

Au fondtalus traversant toute la scène. Au-delà s'aperçoitun horizon de plaine : le pays couvert de travaux de siège.Les murs d'Arras et la silhouette de ses toits sur le cieltrèsloin.

Tentes ;armes éparses ; tamboursetc. -- Le jour va se lever. JauneOrient.-- Sentinelles espacées. Feux.
Roulés dansleurs manteauxles Cadets de Gascogne dorment. Carbon deCastel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont très pâleset très maigris. Christian dortparmi les autresdans sacapeau premier planle visage éclairé par un feu.Silence.




ScènePremière

CHRISTIANCARBON DE CASTEL-JALOUXLE BRETLes cadetspuis CYRANO.


LEBRET
C'est affreux !

CARBON
Ouiplus rien.

LE BRET
Mordious !

CARBONlui faisant signe de parler plus bas
Jure en sourdine !
Tuvas les réveiller.
Aux cadets.
Chut ! Dormez !
Ale Bret.
Qui dort dîne !

LE BRET
Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu !
Quelle famine!
On entend au loin quelques coups de feu.

CARBON
Ah! maugrébis des coups de feu !...
Ils vont me réveillermes enfants !
Aux cadets qui lèvent la tête.
Dormez!
On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochés.

UN CADETs'agitant
Diantre !
Encore ?

CARBON
Cen'est rien ! C'est Cyrano qui rentre !
Les têtes quis'étaient relevées se recouchent.

UNESENTINELLEau dehors
Ventrebieu ! qui va là ?

LA VOIX DECYRANO
Bergerac !

LASENTINELLEqui est sur le talus
Ventrebieu !
Qui va là?

CYRANOparaissant sur la crête
Bergeracimbécile !
Ildescend. Le Bret va au-devant de luiinquiet.

LE BRET
Ah ! grand Dieu !

CYRANOlui faisant signe de ne réveiller personne
Chut !

LE BRET
Blessé ?

CYRANO
Tusais bien qu'ils ont pris l'habitude
De me manquer tous lesmatins !

LE BRET
C'est un peu rude
Pour portez une lettreà chaquejour levant
De risquer !

CYRANOs'arrêtant devant Christian
J'ai promis qu'il écriraitsouvent !
Il le regarde.
Il dort. Il est pâli. Si lapauvre petite
Savait qu'il meurt de faim... Mais toujours beau !

LE BRET
Va vite
Dormir !

CYRANO
Negrogne pas Le Bret !... Sache ceci
Pour traverser les rangsespagnolsj'ai choisi
Un endroit où je saischaque nuitqu'ils sont ivres.

LE BRET
Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres.

CYRANO
Ilfaut être léger pour passer ! -Mais je sais
Qu'il yaura ce soir du nouveau. Les Français
Mangeront oumourrons- si j'ai bien vu...

LE BRET
Raconte !

CYRANO
Non. Je ne suis pas sûr... vous verrez !...

CARBON
Quelle honte
Lorsqu'on est assiégeantd'êtreaffamé !

LE BRET
Hélas !
Rien de plus compliqué que ce sièged'Arras
Nous assiégeons Arras-nous-mêmespris aupiège
Le cardinal infant d'Espagne nous assiège...

CYRANO
Quelqu'un devrait venir l'assiéger à son tour.

LE BRET
Je ne ris pas.

CYRANO
Oh! oh !

LE BRET
Penser que chaque jour
Vous risquez une vieingratcomme lavôtre
Pour porter...
Le voyant qui se dirige vers unetente.
Où vas-tu ?

CYRANO
J'en vais écrire une autre.
Il soulève la toileet disparaît.





ScèneII

LES MEMESMOINS CYRANO.


CARBONavec un soupir
La diane !... Hélas !
Les cadetss'agitent dans leurs manteauxs'étirent.
Sommeilsucculenttu prends fin !...
Je sais trop quel sera leur premiercri !

UN CADETse mettant sur son séant
J'ai faim !

UN AUTRE
Je meurs !

TOUS
Oh!

CARBON
Levez-vous !

TROISIEMECADET
Plus un pas !

QUATRIEMECADET
Plus un geste !

LEPREMIERse regardant dans un morceau de cuirasse
Ma langue estjaune : l'air du temps est indigeste !

UN AUTRE
Mon tortil de baron pour un peu de Chester !

UN AUTRE
Moisi l'on ne veut pas fournir à mon gaster
De quoim'élaborer une pinte de chyle
Je me retire sous ma tente-comme Achille !

UN AUTRE
Ouidu pain !

CARBONallant à la tente où est entré Cyranoàmi-voix
Cyrano !

D'AUTRES
Nous mourrons !

CARBONtoujours à mi-voixà la porte de la tente
Ausecours !
Toi qui sais si gaiement leur répliquertoujours
Viens les ragaillardir !

DEUXIEMECADETse précipitant vers le premier qui mâchonnequelque chose
Qu'est-ce que tu grignotes ?

LE PREMIER
De l'étoupe à canon que dans les bourguignotes
Onfait frire en la graisse à graisser les moyeux.
Lesenvirons d'Arras sont très peu giboyeux !

UN AUTREentrant
Moi je viens de chasser !

UN AUTREmême jeu
J'ai pêché dans la Scarpe !

TOUSdeboutse ruant sur les deux nouveaux venus
Quoi ? -- Querapportez-vous ? -- Un faisan ? --Une carpe ?
-- Vitevitemontrez !

LE PECHEUR
Un goujon !

LECHASSEUR
Un moineau !

TOUSexaspérés
Assez ! -- Révoltons-nous !

CARBON
AusecoursCyrano !
Il fait maintenant tout à fait jour.


ScèneIII - LES MEMESCYRANO.


CYRANOsortant de sa tentetranquilleune plume à l'oreilleunlivre à la main
Hein ?
Silence. Au premier cadet.
Pourquoi t'en vas-tutoide ce pas qui traîne !

LE CADET
J'ai quelque chose dans les talons qui me gêne !...

CYRANO
Etquoi donc ?

LE CADET
L'estomac !

CYRANO
Moi de mêmepardi !

LE CADET
Cela doit te gêner ?

CYRANO
Noncela me grandit.

DEUXIEMECADET
J'ai les dents longues !

CYRANO
Tun'en mordras que plus large.

UNTROISIEME
Mon ventre sonne creux !

CYRANO
Nous y battrons la charge.

UN AUTRE
Dans les oreillesmoij'ai des bourdonnements.

CYRANO
Nonnon ; ventre affamépas d'oreilles : tu mens !

UN AUTRE
Oh ! manger quelque chose-à l'huile !

CYRANOledécoiffant et lui mettant son casque dans la main
Tasalade.

UN AUTRE
Qu'est-ce qu'on pourrait bien dévorer ?

CYRANOlui jetant le livre qu'il tient à la main
L'Iliade.

UN AUTRE
Le ministreà Parisfait ses quatres repas !

CYRANO
Ildevrait t'envoyer du perdreau ?

LE MEME
Pourquoi pas ?
Et du vin !

CYRANO
Richelieudu bourgogneif you please ?

LE MEME
Par quelque capucin !

CYRANO
L'éminence qui grise ?

UN AUTRE
J'ai des faims d'ogre !

CYRANO
Eh! bien !... tu croques le marmot !

LE PREMIERCADEThaussant les épaules
Toujours le motla pointe !

CYRANO
Ouila pointele mot !
Et je voudrais mourirun soirsousun ciel rose
En faisant un bon motpour une belle cause !
-Oh! frappé par la seule arme noble qui soit
Et par unennemi qu'on sait digne de soi
Sur un gazon de gloire et loind'un lit de fièvres
Tomber la pointe au coeur en mêmetemps qu'aux lèvres !

CRIS DETOUS
J'ai faim !

CYRANOsecroisant les bras
Ah çà ! mais ne pensez qu'àmanger ?...
-ApprocheBertrandou le fifreancien berger ;
Dudouble étui de cuir tire l'un de tes fifres
Souffle etjoue à ce tas de goinfres et de piffres
Ces vieux airs dupaysau doux rythme obsesseur
Dont chaque note est comme unepetite soeur
Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées
Ces airs dont la lenteur est celle des fumées
Que lehameau natal exhale de ses toits
Ces airs dont la musique al'air d'être un patois !...
Le vieux s'assied et prépareson fifre.
Que la flûteaujourd'huiguerrière quis'afflige
Se souvienne un momentpendant que sur sa tige
Tesdoigts semblent danser un menuet d'oiseau
Qu'avant d'êtred'ébèneelle fut de roseau ;
Que sa chansonl'étonneet qu'elle y reconnaisse
L'âme de sarustique et paisible jeunesse !...
Le vieux commence àjouer des airs languedociens.
Ecoutezles Gascons... Ce n'estplussous ses doigts
Le fifre aigu des campsc'est la flûtedes bois !
Ce n'est plus le sifflet du combatsous ses lèvres
C'est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !...
Ecoutez... C'est le valla landela forêt
Le petitpâtre brun sous son rouge béret
C'est la vertedouceur des soirs sur la Dordogne
Ecoutezles Gascons : c'estla Gascogne !
Toutes les têtes se sont inclinés ;-tous les yeux rêvent ;-
et des larmes sont furtivementessuyéesavec un revers de
mancheun coin de manteau.

CARBONàCyranobas
Mais tu les fais pleurer !

CYRANO
Denostalgie !... Un mal
Plus noble que la faim !... pas physique :moral !
J'aime que leur souffrance ait changé de viscère
Et que ce soit leur coeurmaintenantqui se serre !

CARBON
Tuvas les affaiblir en les attendrissant !

CYRANOqui a fait signe au tambour d'approcher
Laisse donc ! Les hérosqu'ils portent dans leurs sang
Sont vite réveillés! Il suffit...
Il fait un geste. Le tambour roule.

TOUSselevant et se précipitant sur leurs armes
Hein ?... Quoi?... Qu'est-ce ?

CYRANOsouriant
Tu voisil a suffit d'un roulement de caisse !
Adieurêvesregretsvieille provinceamour...
Ce qui du fifrevient s'en va par le tambour !

UN CADETqui regarde au fond
Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche !

TOUS LESCADETSmurmurant
Hou...

CYRANOsouriant
Murmure
Flatteur !

UN CADET
Il nous ennuie !

UN AUTRE
Avecsur son armure
Son grand col de dentelleil vientfaire le fier !

UN AUTRE
Comme si l'on portait du linge sur du fer !

LE PREMIER
C'est bon lorsque à son cou l'on a quelque furoncle !

LEDEUXIEME
Encore un courtisan !

UN AUTRE
Le neveu de son oncle !

CARBON
C'est un Gascon pourtant !

LE PREMIER
Un faux !... Méfiez-vous !
Parce queles Gascons...ils doivent être fous
Rien de plus dangereux qu'un Gasconraisonnable.

LE BRET
Il est pâle !

UN AUTRE
Il a faim... autant qu'un pauvre diable !
Mais comme sacuirasse a des clous de vermeil
Sa crampe d'estomac étincelleau soleil !

CYRANOvivement
N'ayons pas l'air non plus de souffrir ! Vousvos cartes
Vospipes et vos dés...
Tous rapidement se mettent àjouer sur des tambourssur des
escabeaux et par terresur leursmanteauxet ils allument
de longues pipes de pétun.
Etmoije lis Descartes.
Il se promène de long en large etlit dans un petit livre
qu'il a tiré de sa poche.-Tableau.- De Guiche entre. Tout
le monde a l'air absorbéet content. Il est très pâle. Il va
vers Carbon.




ScèneIV

LES MEMESDE GUICHE.


DEGUICHEà Carbon
Ah ! -- Bonjour !
Ils s'observenttous les deux. A partavec satisfaction.
Il est vert.

CARBONdemême
Il n'a plus que les yeux.

DE GUICHEregardant les cadets
Voici donc les mauvaises têtes ?...Ouimessieurs
Il me revient de tous côtés qu'on mebrocarde
Chez vousque les cadetsnoblesse montagnarde
Hobereaux béarnaisbarons périgourdins
N'ontpour leur colonel pas assez de dédain
M'appellentintrigantcourtisan-Qu'il les gêne
De voir sur macuirasse un col au point de Gêne-
Et qu'ils ne cessent pasde s'indigner entre eux
Qu'on puisse être Gascon et ne pasêtre gueux !
Silence. On joue. On fume.
Vous ferai-jepunir par votre capitaine ?
Non.

CARBON
D'ailleursje suis libre et n'inflige de peine...

DE GUICHE
Ah ?

CARBON
J'ai payé ma compagnieelle est à moi.
Jen'obéis qu'aux ordres de guerre.

DE GUICHE
Ah ?... Ma foi !
Cela suffit.
S'adressant aux cadets.
Jepeux mépriser vos bravades.
On connaît ma façond'aller aux mousquetades ;
Hierà Bapaumeon vit lafurie avec quoi
J'ai fait lâcher le pied au comte deBucquoi ;
Ramenant sur ses gens les miens en avalanche
J'aichargé par trois fois !

CYRANOsans lever le nez de son livre
Et votre écharpe blanche ?

DE GUICHEsurpris et satisfait
Vous savez ce détail ?... En effetil advint
Durant que je faisais ma caracole afin
Derassembler mes gens pour la troisième charge
Qu'un remousde fuyards m'entraîna sur la marge
Des ennemis ; j'étaisen danger qu'on me prît
Et qu'on m'arquebusâtquandj'eus le bon esprit
De dénouer et de laisser couler àterre
L'écharpe qui disait mon grade militaire ;
Ensorte que je pussans attirer les yeux
Quitter les Espagnolset revenant sur eux
Suivi de tous les miens réconfortésles battre !
-Eh bien ! que dites-vous de ce trait ?
Lescadets n'ont pas l'air d'écouter ; mais ici les cartes et
lescornets à dés restent en l'airla fumée despipes
demeure dans les joues : attente.

CYRANO
Qu'Henri quatre
N'eût jamais consentile nombrel'accablant
A se diminuer de son panache blanc.
Joiesilencieuse. Les cartes s'abattent. Les dés tombent. La
fumées'échappe.

DE GUICHE
L'adresse a réussicependant !
Même attentesuspendant les jeux et les pipes.

CYRANO
C'est possible.
Mais on n'abdique pas l'honneur d'êtreune cible.
Cartesdésfuméess'abattenttombents'envolent avec
une satisfaction croissante.
Sij'eusse été présent quand l'écharpe coula
-Nos couragesmonsieurdiffèrent en cela-
Jel'aurais ramassée et me l'a serais mise.

DE GUICHE
Ouivantardiseencorde gascon !

CYRANO
Vantardise ?...
Prêtez-là moi. Je m'offre àmonterdès ce soir
A l'assautle premieravec elle ensautoir.

DE GUICHE
Offre encor de gascon ! Vous savez que l'écharpe
Restachez l'ennemisur les bords de la Scarpe
En un lieu que depuisla mitraille cribla-
Où nul ne peut aller la chercher !

CYRANOtirant de sa poche l'écharpe blanche et la lui tendant
Lavoilà.


Silence.les cadets étouffent leurs rires dans les cartes et dans lescornets à dés. De Guiche se retournele regarde ;immédiatement ils reprennent leur gravitéleurs jeux ;l'un d'eux sifflote avec indifférence l'air montagnard jouépar le fifre.

DE GUICHEprenant l'écharpe
Merci. Je vaisavec ce bout d'étoffeclaire
Pouvoir faire un signal-que j'hésitais àfaire.
Il va au talusy grimpeet agite plusieurs foisl'écharpe en l'air.

TOUS
Hein!

LASENTINELLEen haut du talus
Cet hommelà-bas qui sesauve en courant !...

DE GUICHEredescendant
C'est un faux espion espagnol. Il nous rend
Degrands services. Les renseignements qu'il porte
Aux ennemis sontceux que je lui donneen sorte
Que l'on peut influer sur leursdécisions.

CYRANO
C'est un gredin !

DE GUICHEse nouant nonchalamment son écharpe
C'est trèscommode. Nous disions ?...
-Ah ! J'allais vous apprendre un fait.Cette nuit même
Pour nous ravitailler tentant un coupsuprême
Le maréchal s'en fut vers Dourlenssanstambours ;
Les vivandiers du Roi sont là ; par les labours
Il les joindra ; mais pour revenir sans encombre
Il a prisavec lui des troupes en tel nombre
Que l'on aurait beau jeucertesen nous attaquant
La moitié de l'armée estabsente du camp !

CARBON
Ouisi les Espagnols savaientce serait grave.
Mais ils nesavent pas ce départ ?

DE GUICHE
Ils le savent.
Ils vont nous attaquer.

CARBON
Ah!

DE GUICHE
Mon faux espion
M'est venu prévenir de leur agression.
Il ajouta : "J'en peux déterminer la place ;
Surquel point voulez-vous que l'attaque se fasse ?
Je dirai que detous c'est le moins défendu
Et l'effort portera sur lui."-J'ai répondu
"C'est bon. Sortez du camp. Suivez desyeux la ligne
Ce sera sur le point d'où je vous feraisigne."

CARBONaux cadets
Messieurs préparez-vous !
Tous se lèvent.Bruit d'épées et de ceinturons qu'on boucle.

DE GUICHE
C'est dans une heure.

PREMIERCADET
Ah !... bien !...
Ils se rasseyent tous. On reprend lapartie interrompue.

DE GUICHEà Carbon
Il faut gagner du temps. Le maréchalrevient.

CARBON
Etpour gagner du temps ?

DE GUICHE
Vous aurez l'obligeance
De vous faire tuer.

CYRANO
Ah! voilà la vengeance ?

DE GUICHE
Je ne prétendrai pas que si je vous aimais
Je vouseusse choisis vous et les vôtresmais
Comme àvotre bravoure on n'en compare aucune
C'est mon Roi que je sersen servant ma rancune.

CYRANOsaluant
Souffrez que je vous soismonsieurreconnaissant.

DE GUICHEsaluant
Je sais que vous aimez vous battre un contre cent.
Vousne vous plaindrez pas de manquer de besogne.
Il remonteavecCarbon.

CYRANOaux cadets
Eh bien donc ! nous allons au blason de Gascogne
Quiporte six chevronsmessieursd'azur et d'or
Joindre un chevronde sang qui lui manquait encor !
De Guiche cause bas avec Carbonde Castel-Jalouxau fond.
On donne des ordres. La réticencese prépare. Cyrano va vers
Christian qui est restéimmobileles bras croisés.

CYRANOlui mettant la main sur l'épaule
Christian ?

CHRISTIANsecouant le tête
Roxane !

CYRANO
Hélas !

CHRISTIAN
Au moinsje voudrais mettre
Tout l'adieu de mon coeur dansune belle lettre !...

CYRANO
Jeme doutais que ce serait pour aujourd'hui.
Il tire un billet deson pourpoint.
Et j'ai fait tes adieux.

CHRISTIAN
Montre !...

CYRANO
Tuveux ?...

CHRISTIANlui prenant la lettre
Mais oui !
Il l'ouvrelit et s'arrête.
Tiens !...

CYRANO
Quoi ?

CHRISTIAN
Ce petit rond ?...

CYRANOreprenant la lettre vivementet regardant d'un air
naïf
Unrond ?...

CHRISTIAN
C'est une larme !

CYRANO
Oui... Poèteon se prend à son jeuc'est lecharme !...
Tu comprends... ce billet-c'était trèsémouvant
Je me suis fait pleurer moi-même enl'écrivant.

CHRISTIAN
Pleurer ?...

CYRANO
Oui... parce que... mourir n'est pas terrible.
Mais... neplus la revoir jamais... Voilà l'horrible !
Car enfin jene la...
Christian le regarde.
nous ne la...
Vivement.
Tu ne la...

CHRISTIANlui arrachant la lettre
Donne-moi ce billet !
On entend unerumeurau loindans le camp.

LA VOIXD'UNE SENTINELLE
Ventrebieuqui va là ?
Coups de feu.Bruits de voix. Grelots.

CARBON
Qu'est-ce ?...

LASENTINELLEqui est sur le talus
Un carrosse !
On seprécipite pour voir.

CRIS
Quoi? Dans le camp ? -- Il y entre !
-- Il a l'air de venir de chezl'ennemi ! -- Diantre !
Tirez ! -- Non ! le cocher a crié! -- Crié quoi ?
-- Il a crié : Service du Roi !
Tout le monde est sur le talus et regarde au-dehors. Les
grelotsse rapprochent.

DE GUICHE
Hein ? Du Roi !...
On redescendon s'aligne.

CARBON
Chapeau bastous !

DE GUICHEà la cantonnade
Du Roi ! -Rangez-vousvile tourbe
Pourqu'il puisse décrire avec pompe sa courbe !
Le carrosseentre au grand trot. Il est couvert de boue et
de poussière.Les rideaux sont tirés. Deux laquais derrière.
Ils'arrête net.

CARBONcriant
Battez aux champs !
Roulement de tambours. Tous lescadets se découvrent.

DE GUICHE
Baissez le marchepied !
Deux hommes se précipitent. Laportière s'ouvre.

ROXANEsautant du carrosse
Bonjour !
Le son d'une voix de femmerelève d'un seul coup tout ce
monde profondémentincliné. -Stupeur.


ScèneV - LES MEMESROXANE.


DEGUICHE
Service du Roi ! Vous ?

ROXANE
Mais du seul roil'Amour !

CYRANO
Ah! grand Dieu !

CHRISTIAN
Vous ! Pourquoi ?

ROXANE
C'était trop longce siège !

CHRISTIAN
Pourquoi ?...

ROXANE
Jete dirai !

CYRANOquiau son de sa voixest resté cloué immobilesansoser tourner les yeux vers elle
Dieu ! La regarderai-je ?

DE GUICHE
Vous ne pouvez rester ici !

ROXANEgaiement
Mais si ! mais si !
Voulez-vous m'avancer un tambour?...
Elle s'assied sur un tambour qu'on avance.
Làmerci !
Elle rit.
On a tiré sur mon carrosse !
Fièrement.
Une patrouille !
-Il a l'air d'êtrefait avec une citrouille
N'est-ce pas ? comme dans le conteetles laquais
Avec des rats.
Envoyant des lèvres unbaiser à Christian.
Bonjour !
Les regardant tous.
Vous n'avez pas l'air gais !
-Savez-vous que c'est loinArras ?
Apercevant Cyrano.
Cousincharmée !

CYRANOs'avançant
Ah çà ! comment ?...

ROXANE
Comment j'ai retrouvé l'armée ?
Oh ! mon Dieumon amimais c'est tout simple : j'ai
Marché tant quej'ai vu le pays ravagé.
Ah ! ces horreursil a fallu queje les visse
Pour y croire ! Messieurssi c'est là leservice
De votre Roile mien vaut mieux !

CYRANO
Voyonsc'est fou !
Par où diable avez-vous bien pupasser ?

ROXANE
Par où ?
Par chez les Espagnols.

PREMIERCADET
Ah ! Qu'elles sont malignes !

DE GUICHE
Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ?

LE BRET
Cela dut être très difficile !...

ROXANE
Pas trop.
J'ai simplement passé dans mon carrosseautrot.
Si quelque hidalgo montrait sa mine altière
Jemettais mon plus beau sourire à la portière
Et cesmessieurs étantn'en déplaise aux Français
Les plus galantes gens du monde-je passais !

CARBON
Ouic'est un passeportcertes que ce sourire !
Mais on afréquemment dû vous sommer de dire
Où vousalliez ainsimadame ?

ROXANE
Fréquemment.
Alors je répondais : "Je vaisvoir mon amant."
-Aussitôt l'Espagnol à l'airle plus féroce
Refermait gravement la porte du carrosse
D'un geste de la main à faire envie au Roi
Relevaitles mousquets déjà pointés sur moi
Etsuperbe de grâceà la foiset de morgue
L'ergottendu sous la dentelle en tuyau d'orgue
Le feutre au vent pourque la plume palpitât
S'inclinait en disant : "Passezsenorita !"

CHRISTIAN
MaisRoxane...

ROXANE
J'ai dit : mon amantoui... pardonne !
Tu comprendssij'avais dit : mon maripersonne
Ne m'eût laissépasser !

CHRISTIAN
Mais...

ROXANE
Qu'avez-vous ?

DE GUICHE
Il faut
Vous en allez d'ici !

ROXANE
Moi ?

CYRANO
Bien vite !

LE BRET
Au plus tôt !

CHRISTIAN
Oui !

ROXANE
Mais comment ?

CHRISTIANembarrassé
C'est que...

CYRANOdemême
Dans trois quarts d'heure...

DE GUICHEde même
ou... quatre...

CARBONdemême
Il vaut mieux...

LE BRETde même
Vous pourriez...

ROXANE
Jereste. On va se battre.

TOUS
Oh! non !

ROXANE
C'est mon mari !
Elle se jette dans les bras de Christian.
Qu'on me tue avec toi !

CHRISTIAN
Mais quels yeux vous avez !

ROXANE
Jete dirai pourquoi !

DE GUICHEdésespéré
C'est un poste terrible !

ROXANEseretournant
Hein ! terrible ?

CYRANO
Etla preuve
C'est qu'il nous l'a donné !

ROXANEàde Guiche
Ah ! vous me vouliez veuve ?

DE GUICHE
Oh ! je vous jure !...

ROXANE
Non ! Je suis folle à présent !
Et je ne m'envais plus ! D'ailleursc'est amusant.

CYRANO
Ehquoi ! la précieuse était une héroïne ?

ROXANE
Monsieur de Bergeracje suis votre cousine.

UN CADET
Nous vous défendrons bien !

ROXANEenfiévrée de plus en plus
Je le croismes amis !

UN AUTREavec enivrement
Tout le camp sent l'iris !

ROXANE
Etj'ai justement mis
Un chapeau qui fera très bien dans labataille !...
Regardant de Guiche.
Mais peut-êtreest-il temps que le comte s'en aille
On pourrait commencer.

DE GUICHE
Ah ! c'en est trop ! Je vais
Inspecter mes canonsetreviens... Vous avez
Le temps encor : changez d'avis !

ROXANE
Jamais !
De Guiche sort.


ScèneVI - LES MEMESmoins DE GUICHE.


CHRISTIANsuppliant
Roxane !...

ROXANE
Non !

PREMIERCADETaux autres
Elle reste !

TOUSseprécipitantse bousculants'astiquant
Un peigne ! -Unsavon ! -Ma basane
Est troué : une aiguille ! -Un ruban !-Ton miroir ! -
Mes manchettes ! -Ton fer à moustaches !-Un rasoir !

ROXANEàCyrano qui la supplie encore
Non ! rien ne me fera bouger decette place !

CARBONaprès s'êtrecomme les autressangléépoussetéavoir brossé son chapeauredressésa plume et tiré ses manchettess'avance vers Roxaneetcérémonieusement
Peut-être siérait-ilque je vous présentasse
Puisqu'il en est ainsiquelquesde ces messieurs
Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vosyeux.
Roxane s'incline et elle attenddebout au bras de
Christian. Carbon présente.
Baron de Peyrescous deColignac !

LE CADETsaluant
Madame...

CARBONcontinuant
Baron de Casterac de Cahuzac. -Vidame
De MalgoyreEstressac Lésbas d'Escarabiot.-
Chevalierd'Antignac-Juzet. -Baron Hillot
De Blagnac-Saléchan deCastel-Crabioules...

ROXANE
Mais combien avez-vous de noms chacun ?

LE BARONHILLOT
Des foules !

CARBONàRoxane
Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.

ROXANEouvre la main et le mouchoir tombe
Pourquoi ?
Toute lacompagnie fait le mouvement de s'élancer pour le
ramasser.

CARBONleramassant vivement
Ma compagnie était sans drapeau ! Maisma foi
C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle !

ROXANEsouriant
Il est un peu petit.

CARBONattachant le mouchoir à la hampe de sa lance de
capitaine
Mais il est en dentelle !

UN CADETaux autres
Je mourrais sans regrets ayant vu ce minois
Sij'avais dans le ventre une noix !...

CARBONqui l'a entenduindigné
Fi ! parler de manger lorsqu'uneexquise femme !...

ROXANE
Mais l'air du camp est vif etmoi-mêmem'affame
Pâtéschauds-froidsvins fins : -mon menule voilà !
-Voulez-vousm'apportez tout cela !
Consternation.

UN CADET
Tout cela !

UN AUTRE
Où le prendrions-nousgrand Dieu ?

ROXANEtranquillement
Dans mon carrosse.

TOUS
Hein?...

ROXANE
Mais il faut qu'on serve et découpeet désosse !
Regardez mon cocher d'un peu plus près messieurs
Etvous reconnaîtrez un homme précieux
Chaque sauceserasi l'on veutréchauffée !

LESCADETSse ruant vers le carrosse
C'est Ragueneau !
Acclamation.
Oh ! Oh !

ROXANEles suivants des yeux
Pauvres gens !

CYRANOlui baisant la main
Bonne fée !

RAGUENEAUdebout sur le siège comme un charlatan en place publique
Messieurs !...
Enthousiasme.

LES CADETS
Bravo ! Bravo !

RAGUENEAU
Les Espagnols n'ont pas
Quand passaient tant d'appasvupasser le repas !
Applaudissements.

CYRANObas à Christian
Hum ! hum ! Christian !

RAGUENEAU
Distraits par la galanterie
Ils n'ont pas vu...
Il tirede son siège un plat qu'il élève.
Lagalantine !


Applaudissements.La galantine passe de mains en mains.



CYRANObas à Christian
Je t'en prie
Un seul mot !...

RAGUENEAU
Et Vénus sut occuper leur oeil
Pour que Dianeensecretpût passer...
Il brandit un gigot.
sonchevreuil !
Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingts mainstendues.

CYRANObas à Christian
Je voudrais te parler !

ROXANEaux cadets qui redescendentles bras chargés de victuailles
Posez cela par terre !
Elle met le couvert sur l'herbeaidéedes deux laquais
imperturbables qui étaient derrièrele carrosse.

ROXANEàChristianau moment où Cyrano allait l'entraîner àpart
Vousrendez-vous utile !
Christian vient l'aider.Mouvement d'inquiétude de Cyrano.

RAGUENEAU
Un paon truffé !

PREMIERCADETépanouiqui descend en coupant une large tranche dejambon
Tonnerre !
Nous n'aurons pas couru notre dernierhasard
Sans faire un geuleton...
Se reprenant vivement envoyant Roxane.
pardon ! un balthazar !

RAGUENEAUlançant les coussins du carrosse
Les coussins sont remplisd'ortolans !
Tumulte. On éventre les coussins. Rire. Joie.

TROISIEMECADET
Ah ! Viédaze !

RAGUENEAUlançant des flacons de vin rouge
Des flacons de rubis !...
De vin blanc.
Des flacons de topaze !

ROXANEjetant une nappe pliée à la figure de Cyrano
Défaitescette nappe !... Eh ! hop ! Soyez léger !

RAGUENEAUbrandissant une lanterne arrachée
Chaque lanterne est unpetit garde-manger !

CYRANObas à Christianpendant qu'ils arrangent la nappe ensemble
Il faut que je te parle avant que tu lui parles !

RAGUENEAUde plus en plus lyrique
Le manche de mon fouet est un saucissond'Arles !

ROXANEversant du vinservant
Puisqu'on nous fait tuermorbleu ! nousnous moquons
Du reste de l'armée ! -Oui ! tout pour lesGascons !
Et si de Guiche vientpersonne ne l'invite !
Allantde l'un à l'autre.
Làvous avez le temps. -Nemangez pas si vite ! -
Buvez un peu. -Pourquoi pleurez-vous ?

PREMIERCADET
C'est trop bon !

ROXANE
Chut ! -Rouge ou blanc ? -Du pain pour monsieur de Carbon !
-Uncouteau ! -Votre assiette ! -Un peu de croute ? Encore ?
-Je voussers ! -Du bourgogne ? -Une aile ?

CYRANOqui la suitles bras chargés de platsl'aidant àservir
Je l'adore !

ROXANEallant à Christian
Vous ?

CHRISTIAN
Rien.

ROXANE
Si! ce biscuitdans du muscat... deux doigts !

CHRISTIANessayant de la retenir
Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes?

ROXANE
Jeme dois
A ces malheureux... Chut ! Tout à l'heure !...

LE BRETqui était remonté au fondpour passerau bout
d'unelanceun pain à la sentinelle du talus
De Guiche !

CYRANO
Vitecachez flaconplatterrinebourriche !
Hop !-N'ayons l'air de rien !...
A Ragueneau.
Toiremonte d'unbond
Sur ton siège ! -Tout est caché ?...

En un clind'oeil tout a été repoussé dans les tentesoucaché sous les vêtementsous les manteauxdans les
feutres. -- De Guiche entre vivement -- et s'arrêtetoutd'un coupreniflant. -- Silence.






ScèneVII

LES MEMESDE GUICHE.


DEGUICHE
Cela sent bon.

UN CADETchantonnant d'un air détaché
To lo lo !...

DE GUICHEs'arrêtant et le regardant
Qu'avez-vousvous ?... Vousêtes tout rouge !

LE CADET
Moi ?... Mais rien. C'est le sang. On va se battre : il bouge !

UN AUTRE
Poum... poum... poum...

DE GUICHEse retournant
Qu'est cela ?

LE CADETlégèrement gris
Rien ! C'est une chanson !
Unepetite...

DE GUICHE
Vous êtes gaimon garçon !

LE CADET
L'approche du danger !

DE GUICHEappelant Carbon de Castel-Jalouxpour donner un
ordre
Capitaine! je...
Il s'arrête en le voyant.
Peste !
Vous avezbonne mine aussi !

CARBONcramoisiet cachant une bouteille derrière son dos
avecun geste évasif
Oh !...

DE GUICHE
Il me reste
Un canon que j'ai fait porter...
Il montre unendroit dans la coulisse.
làdans ce coin
Et voshommes pourront s'en servir au besoin.

UN CADETse dandinant
Charmante attention !

UN AUTRElui souriant gracieusement
Douce sollicitude !

DE GUICHE
Ah çà ! mais ils sont fous !-
Sèchement.
N'ayant pas l'habitude
Du canonprenez garde au recul.

LE PREMIERCADET
Ah ! pfftt !

DE GUICHEallant à luifurieux
Mais !...

LE CADET
Le canon des Gascons ne recule jamais !

DE GUICHEle prenant par le bras et le secouant
Vous êtes gris !...De quoi ?

LE CADETsuperbe
De l'odeur de la poudre !

DE GUICHEhaussant les épaulesles repousse et va vivement àRoxane
Viteà quoi daignez-vousmadamevous résoudre?

ROXANE
Jereste !

DE GUICHE
Fuyez !

ROXANE
Non !

DE GUICHE
Puisqu'il en est ainsi
Qu'on me donne un mousquet !

CARBON
Comment ?

DE GUICHE
Je reste aussi.

CYRANO
EnfinMonsieur ! voilà de la bravoure pure !

PREMIERCADET
Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ?

ROXANE
Quoi... !

DE GUICHE
Je ne quitte pas une femme en danger.

DEUXIEMECADETau premier
Dis donc ! Je crois qu'on peut lui donner àmanger !
Toutes les victuailles reparaissent comme parenchantement.

DE GUICHEdont les yeux s'allument
Des vivres !

UNTROISIEME CADET
Il en sort de toutes les vestes !

DE GUICHEse maîtrisantavec hauteur
Est-ce que vous croyez que jemange vos restes !

CYRANOsaluant
Vous faites des progrès !

DE GUICHEfièrementet à qui échappe sur le dernier motune légère pointe d'accent
Je vais me battre àjeun !

PREMIERCADETexultant de joie
A jeung ! Il vient d'avoir l'accent !

DE GUICHEriant
Moi !

LE CADET
C'en est un !
Ils se mettent tous à danser.

CARBONqui a disparu depuis un moment derrière le talusreparaissantsur la crête
J'ai rangé mes piquiersleur troupeest résolue !
Il montre une ligne de piques qui dépassela crête.

DE GUICHEà Roxaneen s'inclinant
Acceptez-vous ma main pour passerleur revue ?...
Elle l'a prendils remontent vers le talus. Toutle monde
se découvre et les suit.

CHRISTIANallant à Cyranovivement
Parle vite !
Au moment oùRoxane paraît sur la crêteles lances
disparaissentabaissées pour le salutun cri s'élève : elle
s'incline.

LESPIQUIERSau-dehors
Vivat !

CHRISTIAN
Quel était ce secret !

CYRANO
Dans le cas où Roxane...

CHRISTIAN
Eh bien ?

CYRANO
Teparlerait
Des lettres ?

CHRISTIAN
Ouije sais !...

CYRANO
Nefais pas la sottise
De t'étonner...

CHRISTIAN
De quoi ?

CYRANO
Ilfaut que je te dise !...
Oh !mon Dieuc'est tout simpleet j'ypense aujourd'hui
En la voyant. Tu lui...

CHRISTIAN
Parle vite !

CYRANO
Tului...
As écrit plus souvent que tu ne crois.

CHRISTIAN
Hein ?

CYRANO
Dame !
Je m'en étais chargé : J'interprétaista flamme !
J'écrivais quelquefois sans te dire : j'écris!

CHRISTIAN
Ah ?

CYRANO
C'est tout simple !

CHRISTIAN
Mais comment t'y es-tu pris
De puis qu'on est bloquépour ?...

CYRANO
Oh!... avant l'aurore
Je pouvais traverser...

CHRISTIANse croisant les bras
Ah ! c'est tout simple encore ?
Etqu'ai-je écrit de fois par semaine ?... Deux ? -Trois ?...
Quatre ?-

CYRANO
Plus.

CHRISTIAN
Tous les jours ?

CYRANO
Ouitous les jours. -Deux fois.

CHRISTIANviolemment
Et cela t'enivraitet l'ivresse était telle
Que tu bravais la mort...

CYRANOvoyant Roxane qui revient
Tais-toi ! Pas devant elle !
Ilrentre vivement dans sa tente.




ScèneVIII

ROXANECHRISTIAN ; au fondallées et venues de cadets. CARBON et DEGUICHE donnent des ordres.


ROXANEcourant à Christian
Et maintenantChristian !...

CHRISTIANlui prenant les mains
Et maintenantdis-moi
Pourquoiparces chemins effroyablespourquoi
A travers tous ces rangs desoudards et de reîtres
Tu m'as rejoint ici ?

ROXANE
C'est à cause des lettres !

CHRISTIAN
Tu dis ?

ROXANE
Tant pis pour vous si je cours ces dangers !
Ce sont voslettres qui m'ont grisée ! Ah ! songez
Combien depuis unmois vous m'en avez écrites
Et plus belles toujours !

CHRISTIAN
Quoi ! pour quelques petites lettres d'amour...

ROXANE
Tais-toi !... Tu ne peux pas savoir !
Mon Dieuje t'adoraisc'est vraidepuis qu'un soir
D'une voix que je t'ignoraissousma fenêtre
Ton âme commença de se faireconnaître...
Eh bien ! tes lettresc'estvois-tudepuisun mois
Comme si tout le tempsje l'entendaista voix
Dece soir-làsi tendreet qui vous enveloppe !
Tant pispour toij'accours. La sage Pénélope
Ne fûtpas demeurée à broder sous son toit
Si le SeigneurUlysse eût écrit comme toi
Mais pour le joindreelle eûtaussi folle qu'Hélène
Envoyépromener ses pelotons de laine !...

CHRISTIAN
Mais...

ROXANE
Jelisaisje relisaisje défaillais
J'étais àtoi. Chacun de ces petits feuillets
Etait comme un pétaleenvolé de ton âme.
On sent à chaque mot deces lettres de flamme
L'amour puissantsincère...

CHRISTIAN
Ah ! sincère et puissant ?
Cela se sentRoxane ?...

ROXANE
Oh! si cela se sent !

CHRISTIAN
Et vous venez ?

ROXANE
Jeviens (ô mon Christianmon maître !
Vous merelèveriez si je voulais me mettre
A vos genouxc'estdonc mon âme que j'y mets
Et vous ne pourrez plus larelever jamais !)
Je viens te demander pardon (et c'est bienl'heure
De demander pardonpuisqu'il se peut qu'on meure !)
Det'avoir fait d'aborddans ma frivolité
L'insulte det'aimer pour ta seule beauté !

CHRISTIANavec épouvante
Ah ! Roxane !

ROXANE
Etplus tardmon amimoins frivole
-Oiseau qui saute avant tout àfait qu'il s'envole-
Ta beauté m'arrêtantton âmem'entraînant
Je t'aimais pour les deux ensemble !...

CHRISTIAN
Et maintenant ?

ROXANE
Ehbien ! toi-même enfin l'emporte sur toi-même
Et cen'est plus que pour ton âme que je t'aime !

CHRISTIANreculant
Ah ! Roxane !

ROXANE
Sois donc heureux. Car n'être aimé
Que pour cedont on est un instant costumé
Doit mettre un coeur avideet noble à la torture ;
Mais ta chère penséeefface ta figure
Et la beauté par quoi tout d'abord tu meplus
Maintenant j'y vois mieux... et je ne la vois plus !

CHRISTIAN
Oh !...

ROXANE
Tudoutes encor d'une telle victoire ?...

CHRISTIANdouloureusement
Roxane !

ROXANE
Jecomprendstu ne peux pas y croire
A cet amour ?...

CHRISTIAN
Je ne veux pas de cet amour !
Moije veux être aiméplus simplement pour...

ROXANE
Pour
Ce qu'en vous elles ont aimé jusqu'à cetteheure ?
Laissez-vous donc aimer d'une façon meilleure !

CHRISTIAN
Non ! c'était mieux avant !

ROXANE
Ah! tu n'y entends rien !
C'est maintenant que j'aime mieuxquej'aime bien !
C'est ce qui te fait toitu m'entendsquej'adore
Et moins brillant...

CHRISTIAN
Tais-toi !

ROXANE
Jet'aimerais encore !
Si toute ta beauté tout d'un coups'envolait...

CHRISTIAN
Oh ! ne dis pas cela !

ROXANE
Si! je le dis !

CHRISTIAN
Quoi ? laid ?

ROXANE
Laid ! je le jure !

CHRISTIAN
Dieu !

ROXANE
Etta joie est profonde ?

CHRISTIANd'une voix étouffée
Oui...

ROXANE
Qu'as-tu ?...

CHRISTIANla repoussant doucement
Rien. Deux mots à dire : uneseconde...

ROXANE
Mais ?...

CHRISTIANlui montrant un groupe de cadetsau fond A ces pauvres gens monamour t'enleva
Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir...va !

ROXANEattendrie
Cher Christian !
Elle remonte vers les Gascons quis'empressent
respectueusement autour d'elle.




ScèneIX

CHRISTIANCYRANO ; au fond ROXANEcausant avec CARBON et quelques cadets.


CHRISTIANappelant vers la tente de Cyrano
Cyrano ?

CYRANOreparaissantarmé pour la bataille
Qu'est-ce ? Te voilàblême !

CHRISTIAN
Elle ne m'aime plus !

CYRANO
Comment ?

CHRISTIAN
C'est toi qu'elle aime !

CYRANO
Non !

CHRISTIAN
Elle n'aime plus que mon âme !

CYRANO
Non !

CHRISTIAN
Si !
C'est donc bien toi qu'elle aime-et tu l'aimes aussi !

CYRANO
Moi ?

CHRISTIAN
Je le sais.

CYRANO
C'est vrai.

CHRISTIAN
Comme un fou.

CYRANO
Davantage.

CHRISTIAN
Dis-le-lui !

CYRANO
Non !

CHRISTIAN
Pourquoi ?

CYRANO
Regarde mon visage !

CHRISTIAN
Elle m'aimerait laid !

CYRANO
Elle te l'a dit !

CHRISTIAN
Là !

CYRANO
Ah! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela !
Mais vavanecrois pas cette chose insensée !
-Mon Dieuje suiscontent qu'elle ait eu la pensée
De la dire- mais vanela prends pas au mot
Vane deviens pas laid : elle m'envoudrait trop !

CHRISTIAN
C'est ce que je veux voir !

CYRANO
Nonnon !

CHRISTIAN
Qu'elle choisisse !
Tu vas lui dire tout

CYRANO
Nonnon ! Pas ce supplice.

CHRISTIAN
Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ?
C'est tropinjuste !

CYRANO
Etmoije mettrais au tombeau
Le tien parce quegrâce auhasard qui fait naître
J'ai le don d'exprimer... ce que tusens peut-être ?

CHRISTIAN
Dis-lui tout !

CYRANO
Ils'obstine à me tenterc'est mal !

CHRISTIAN
Je suis las de porter en moi un rival !

CYRANO
Christian !

CHRISTIAN
Notre union -sans témoins- clandestine
-Peut serompre- si nous survivons !

CYRANO
Ils'obstine !...

CHRISTIAN
Ouije veux être aimé moi-mêmeou pas dutout !
-Je vais voir ce qu'on faittiens ! Je vais jusqu'au bout
Du poste ; Je reviens : parleet qu'elle préfère
L'un de nous deux !

CYRANO
Cesera toi !

CHRISTIAN
Mais... je l'espère !
Il appelle.
Roxane !

CYRANO
Non ! Non !

ROXANEaccourant
Quoi ?

CHRISTIAN
Cyrano vous dira
Une chose importante
Elle va vivement àCyrano. Christian sort.




ScèneX

ROXANECYRANOpuis LE BRETCARBONles cadetsRAGUENEAUDE GUICHEetc...


ROXANE
Importante ?

CYRANOéperdu
Il s'en va !...
A Roxane.
Rien... Il attache-- oh !Dieu ! vous devez le connaître ! --
De l'importance àrien !

ROXANEvivement
Il a douté peut-être
De ce que j'ai ditlà ?... J'ai vu qu'il a douté !...

CYRANOlui prenant la main
Mais vous avez bien ditd'ailleurslavérité ?

ROXANE
Ouiouije l'aimerais même...
Elle hésite uneseconde.

CYRANOsouriant tristement
Le mot vous gêne
Devant moi ?

ROXANE
Mais...

CYRANO
Ilne me fera pas de peine !
-Même laid ?

ROXANE
Même laid !
Mousqueterie au-dehors.
Ah ! tiensona tiré !

CYRANOardemment
Affreux ?

ROXANE
Affreux !

CYRANO
Défiguré ?

ROXANE
Défiguré !

CYRANO
Grotesque ?

ROXANE
Rien ne peut me le rendre grotesque !

CYRANO
Vous l'aimeriez encore ?

ROXANE
Etdavantage presque !

CYRANOperdant la têteà part
Mon Dieuc'est vraipeut-êtreet le bonheur est là.
A Roxane.
Je...Roxane... écoutez !...

LE BRETentrant rapidementappelle à mi-voix
Cyrano !

CYRANOseretournant
Hein ?

LE BRET
Chut !
Il lui dit un mot tout bas.

CYRANOlaissant échapper la main de Roxaneavec un cri
Ah !...

ROXANE
Qu'avez-vous ?

CYRANOàlui-mêmeavec stupeur
C'est fini.
Détonationsnouvelles.

ROXANE
Quoi ? Qu'est-ce encore ? On tire ?
Elle remonte pourregarder au-dehors.

CYRANO
C'est finijamais plus je ne pourrai le dire !

ROXANEvoulant s'élancer
Que se passe-t-il ?

CYRANOvivementl'arrêtant
Rien !


Descadets sont entréscachant quelque chose qu'ils portentetils forment un groupe empêchant Roxane d'approcher.

ROXANE
Ces hommes ?

CYRANOl'éloignant
Laissez-les !...

ROXANE
Mais qu'alliez-vous me dire avant ?...

CYRANO
Ceque j'allais
Vous dire ?... rienoh ! rienje le juremadame !
Solennellement.
Je jure que l'esprit de Christianque sonâme
Etaient...
Se reprenant avec terreur.
sont lesplus grands...

ROXANE
Etaient ?
Avec un grand cri.
Ah !...
Elle seprécipite et écarte tout le monde.

CYRANO
C'est fini.

ROXANEvoyantChristian couché dans son manteau
Christian !

LE BRETàCyrano
Le premier coup de feu de l'ennemi !
Roxane se jettesur le corps de Christian. Nouveaux coups de
feu. Cliquetis.Tambours.

CARBONl'épée au poing
C'est l'attaque ! Aux mousquets !
Suivi des cadetsil passe de l'autre côté du talus.

ROXANE
Christian !

LA VOIX DECARBONderrière le talus
Qu'on se dépêche !

ROXANE
Christian !

CARBON
Alignez-vous !

ROXANE
Christian !

CARBON
Mesurez... mèche !
Ragueneau est accouruapportant del'eau dans un casque.

CHRISTIANd'une voix mourante
Roxane !...

CYRANOvite et bas à l'oreille de Christianpendant que
Roxaneaffolée trempe dans l'eaupour le panserun morceau
delinge arraché à sa poitrine
J'ai tout dit. C'esttoi qu'elle aime encor !
Christian ferme les yeux.

ROXANE
Quoimon amour ?

CARBON
Baguette haute !

ROXANEàCyrano
Il n'est pas mort ?...

CARBON
Ouvrez la charge avec les dents !

ROXANE
Jesens sa joue
Devenir froidelàcontre la mienne !

CARBON
Enjoue !

ROXANE
Une lettre sur lui !
Elle l'ouvre.
Pour moi !

CYRANOàpart
Ma lettre !

CARBON
Feu !
Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.

CYRANOvoulant dégager sa main que tient Roxane agenouillée
Mais Roxane on se bat !

ROXANEleretenant
Restez encore un peu.
Il est mort. Vous étiezle seul à le connaître.
Elle pleure doucement.
-N'est-ce pas que c'était un être exquisun être
Merveilleux ?

CYRANOdebouttête nue
OuiRoxane.

ROXANE
Unpoète inouï
Adorable ?

CYRANO
OuiRoxane.

ROXANE
Unesprit sublime ?

CYRANO
Oui
Roxane !

ROXANE
Uncoeur profondinconnu du profane
Une âme magnifique etcharmante ?

CYRANOfermement
OuiRoxane !

ROXANEsejetant sur le corps de Christian
Il est mort !

CYRANOàparttirant l'épée
Et je n'ai qu'à mouriraujourd'hui
Puisquesans le savoirelle me pleure en lui !
Trompettes au loin.

DE GUICHEqui reparaît sur le talusdécoifféblesséau frontd'une voix tonnante
C'est le signal promis ! Desfanfares de cuivres !
Les Français vont rentrer au campavec des vivres !
Tenez encore un peu !

ROXANE
Sur la lettredu sang
Des pleurs !

UNE VOIXau-dehors criant
Rendez-vous !

VOIX DESCADETS
Non !

RAGUENEAUqui grimpé sur son carrosse regarde la bataille par-dessus letalus
Le péril va croissant !

CYRANOàde Guiche lui montrant Roxane
Emportez-la ! Je vais charger !

ROXANEbaisant la lettred'une voix mourante
Son sang ! ses larmes !...

RAGUENEAUsautant à bas du carrosse pour courir vers elle
Elles'évanouit !

DE GUICHEsur le talusaux cadetsavec rage
Tenez bon !

UNE VOIXau-dehors
Bas les armes !

VOIX DESCADETS
Non !

CYRANOàde Guiche
Vous avez prouvéMonsieurvotre valeur
Luimontrant Roxane.
Fuyez en la sauvant !

DE GUICHEqui court à Roxane et l'enlève dans ses bras
Soit !Mais on est vainqueur
Si vous gagner du temps !

CYRANO
C'est bon !

Criantvers Roxane que de Guicheaidé de Ragueneauemporteévanouie.

AdieuRoxane !

Tumulte.Cris. Des cadets reparaissent blessés et viennent tomber enscène. Cyrano se précipitant au combat est arrêtésur la crête par Carboncouvert de sang.

CARBON
Nous plions ! J'ai reçu deux coups de pertuisane !

CYRANOcriant aux Gascons
Hardi ! Reculès pasdrollos !
ACarbonqu'il soutient.
N'ayez pas peur !
J'ai deux morts àvenger : Christian et mon bonheur !
Ils redescendent. Cyranobrandit la lance où est attaché le
mouchoir deRoxane.
Flottepetit drapeau de dentelle à son chiffre !
Il la plante en terre ; il crie aux cadets.
Toumbédèssus ! Escrasas lous !
Au fifre.
Un air de fifre !


Lefifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadetsdégringolant le talus viennent se grouper autour de Cyrano
etdu petit drapeau. Le carrosse se couvre et se remplit d'hommessehérisse d'arquebusesse transforme en redoute.

UN CADETparaissant à reculonssur la crêtese battanttoujourscrie
Ils montent le talus !
et tombe mort.

CYRANO
Onva les saluer !

Le talusse couronne en un instant d'une rangée terrible d'ennemis. Lesgrands étendards des Impériaux se lèvent.

CYRANO
Feu !
Décharge générale.

CRIdansles rangs ennemis
Feu !
Riposte meurtrière. Les cadetstombent de tous côtés.

UNOFFICIER ESPAGNOLse découvrant
Quels sont ces gens quise font tous tuer ?

CYRANOrécitant debout au milieu des balles
Ce sont les cadets deGascogne
De Carbon de Castel-Jaloux ;
Bretteurs et menteurssans vergogne...
Il s'élancesuivi des quelquessurvivants.
Ce sont les cadets...
Le reste se perd dans labataille.



RIDEAU






CinquièmeActe

La gazette de Cyrano


Quinzeans aprèsen 1655. Le parc du couvent que les Dames de lacroix occupaient à Paris.

Superbesombrages. A gauchela maison ; vaste perron sur lequel ouvrentplusieurs portes. Un arbre énorme au milieu de la scèneisolé au milieu d'une petite place ovale. A droitepremierplanparmi de grands buisun banc de pierre demi-circulaire.

Tout lefond du théâtre est traversé par une alléede marronniers qui aboutit à droitequatrième planàla porte
d'une chapelle entrevue parmi les branches. A travers ledouble rideau d'arbres de cette alléeon aperçoit des
fuites de pelousesd'autres alléesdes bosquetslesprofondeurs du parcle ciel.

Lachapelle ouvre une porte latérale sur une colonnadeenguirlandée de vigne rougiequi vient se perdre àdroiteau premier planderrière les buis.

C'estl'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelousesfraîches. Taches sombres des buis et des ifs restésverts. Une plaque de feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuillesjonchent toute la scènecraquent sous les pas dans lesalléescouvrent à demi le perron et les bancs.

Entre lebanc de droite et l'arbreun grand métier à broderdevant lequel une petite chaise a été apportée.Paniers pleins d'écheveaux et de pelotons. Tapisseriecommencée.

Au leverdu rideaudes soeurs vont et viennent dans le parc ; quelques-unessont assises sur le banc autour d'une religieuse plus âgée.Des feuilles tombent.




ScènePremière

MèreMARGUERITEsoeur MARTHEsoeur CLAIRELes Soeurs.


SOEURMARTHEà Mère Marguerite
Soeur Claire a regardédeux fois comment allait
Sa cornettedevant la glace.

MEREMARGUERITEà soeur Claire
C'est très laid.

SOEURCLAIRE
Mais soeur Marthe a repris un pruneau de la tarte
Cematin : je l'ai vu.

MEREMARGUERITEà soeur Marthe
C'est très vilainsoeurMarthe.

SOEURCLAIRE
Un tout petit regard !

SOEURMARTHE
Un tout petit pruneau !

MEREMARGUERITEsévèrement
Je le diraice soiràmonsieur Cyrano.

SOEURCLAIREépouvantée
Non ! il va se moquer !

SOEURMARTHE
Il dira que les nonnes
Sont très coquettes !

SOEURCLAIRE
Très gourmandes !

MEREMARGUERITEsouriant
Et très bonnes.

SOEURCLAIRE
N'est-ce pasMère Marguerite de Jésus
Qu'il vientle samedidepuis dix ans !

MEREMARGUERITE
Et plus !
Depuis que sa cousine à nosbéguins de toile
Mêla le deuil mondain de sa coiffede voile
Qui chez nous vint s'abattreil y a quatorze ans
Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs !

SOEURMARTHE
Lui seuldepuis qu'elle a pris chambre dans ce cloître
Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître.

TOUTES LESSOEURS
Il est si drôle ! -- C'est amusant quand il vient !
-- Il nous taquine ! -- Il est gentil ! -- Nous l'aimons bien !
-- Nous fabriquons pour lui des pâtes d'angélique !

SOEURMARTHE
Mais enfince n'est pas un très bon catholique !

SOEURCLAIRE
Nous le convertirons.

LES SOEURS
Oui ! Oui !

MEREMARGUERITE
Je vous défend
De l'entreprendre encor surce pointmes enfants.
Ne le tourmentez pas : il viendrait moinspeut-être !

SOEURMARTHE
Mais... Dieu !...

MEREMARGUERITE
Rassurez-vous : Dieu doit bien le connaître.

SOEURMARTHE
Mais chaque samediquand il vient d'un air fier
Ilme dit en entrant : "Ma soeur j'ai fait grashier !"

MEREMARGURITE
Ah ! il vous dit cela ?... Eh bien ! la fois dernière
Il n'avait pas mangé depuis deux jours.

SOEURMARTHE
Ma Mère !

MEREMARGUERITE
Il est pauvre.

SOEURMARTHE
Qui vous l'a dit ?

MEREMARGURITE
Monsieur Le Bret.

SOEURMARTHE
On ne le secours pas ?

MEREMARGUERITE
Nonil se fâcherait.
Dans une alléedu fondon voit apparaître Roxanevêtue de
noiravec la coiffe des veuves et de longs voiles ; de
Guichemagnifique et vieillissantmarche auprès d'elle.
Ils vontà pas lents. Mère Marguerite se lève.
--Allons il faut rentrer... Madame Magdeleine
Avec un visiteurdans le parc se promène.

SOEURMARTHEbas à soeur Claire
C'est le duc-maréchal deGrammont ?

SOEURCLAIREregardant
Ouije crois.

SOEURMARTHE
Il n'était plus venu la voir depuis des mois !

LES SOEURS
Il est très pris ! -- La cour ! -- Les camps !

SOEURCLAIRE
Les soins du monde !
Elles sortent. De Guiche etRoxane descendent en silence et
s'arrêtent près dumétier. Un temps.




ScèneII

ROXANELEDUC DE GRAMMONTpuis LE BRET et RAGUENEAU.


LE DUC
Et vous demeurez icivainement blonde
Toujours en deuil ?

ROXANE
Toujours.

LE DUC
Aussi fidèle ?

ROXANE
Aussi.

LE DUCaprès un temps
Vous m'avez pardonné ?

ROXANEsimplementregardant la croix du couvent
Puisque je suis ici.
Nouveau silence.

LE DUC
Vraiment c'était un être ?...

ROXANE
Ilfallait le connaître !

LE DUC
Ah! Il fallait ?... Je l'ai trop peu connupeut-être !
...Etson dernier billetsur votre coeurtoujours ?

ROXANE
Comme un doux scapulaireil pend à ce velours.

LE DUC
Même mortvous l'aimez ?

ROXANE
Quelquefois il me semble
Qu'il n'est mort qu'à demique nos coeurs sont ensemble
Et que son amour flotteautour demoivivant !

LE DUCaprès un silence encore
Est-ce que Cyrano vient vous voir?

ROXANE
Ouisouvent.
Ce vieil amipour moiremplace les gazettes.
Il vient ; c'est régulier ; sous cet arbre où vousêtes
On place son fauteuils'il fait beau ; je l'attends
En brodant ; l'heure sonne ; au dernier coupj'entends
--Car je ne tourne plus même le front ! -- sa canne
Descendrele perron ; il s'assied ; il ricane
De ma tapisserie éternelle; il me fait
La chronique de la semaineet...
Le Bret paraîtsur le perron.
TiensLe Bret !
Le Bret descend.
Commentva notre ami ?

LE BRET
Mal.

LE DUC
Oh!

ROXANEauduc
Il exagère !

LE BRET
Tout ce que j'ai prédit : l'abandonla misère !...
Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux !
Ilattaque les faux noblesles faux dévots
Les faux bravesles plagiaires-tout le monde.

ROXANE
Mais son épée inspire une terreur profonde.
Onne viendra jamais à bout de lui.

LE DUChochant la tête
Qui sait ?

LE BRET
Ce que je crainsce n'est pas les attaquesc'est
Lasolitudela faminec'est Décembre
Entrant à pasde loups dans son obscure chambre
Voilà les spadassins quiplutôt le tueront !
-- Il serre chaque jourd'un cransonceinturon.
Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire.
Iln'a plus qu'un petit habit de serge noire.

LE DUC
Ah! celui-là n'est pas parvenu ! -- C'est égal
Ne leplaignez pas trop.

LE BRETavec un sourire amer
Monsieur le maréchal !...

LE DUC
Nele plaignez pas trop : il a vécu sans pactes
Libre danssa pensée autant que dans ses actes.

LE BRETde même
Monsieur le duc !...

LE DUChautainement
Je saisoui : j'ai tout ; il n'a rien...
Maisje lui serrerais bien volontiers la main.
Saluant Roxane.
Adieu.

ROXANE
Jevous conduis.
Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane versle
perron.

LE DUCs'arrêtanttandis qu'elle monte
Ouiparfoisje l'envie.
-- Voyez-vouslorsqu'on a trop réussi sa vie
Onsent-- n'ayant rienmon Dieude vraiment mal !
Mille petitsdégoûts de soidont le total
Ne fait pas unremordsmais une gêne obscure ;
Et les manteaux de ductraînent dans leur fourrure
Pendant que des grandeurs onmonte les degrés
Un bruit d'illusions sèches et deregrets
Commequand vous montez lentement vers ces portes
Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes.

ROXANEironique
Vous voilà bien rêveur ?...

LE DUC
Eh! oui !
Au moment de sortirbrusquement.
Monsieur Le Bret !
A Roxane.
Vous permettez ? Un mot.
Il va à LeBretet à mi-voix.
C'est vrai : nul n'oserait
Attaquervotre ami ; mais beaucoup l'ont en haine ;
Et quelqu'un medisaithierau jeuchez la Reine
"Ce Cyrano pourraitmourir d'un accident."

LE BRET
Ah ?

LE DUC
Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent.

LE BRETlevant les bras au ciel
Prudent !
Il va venir. Je vaisl'avertir. Ouimais !...

ROXANEqui est restée sur le perronà une soeur qui
s'avancevers elle
Qu'est-ce ?

LA SOEUR
Ragueneau veut vous voirMadame.

ROXANE
Qu'on le laisse
Entrer.
Au duc et à Le Bret.
Ilvient crier misère. Etant un jour
Parti pour êtreauteuril devint tour à tour
Chantre...

LE BRET
Etuviste...

ROXANE
Acteur...

LE BRET
Bedeau...

ROXANE
Perruquier...

LE BRET
Maître
De théorbe...

ROXANE
Aujourd'huique pourrait-il bien être ?

RAGUENEAUentrant précipitamment
Ah ! Madame !
Il aperçoitLe Bret.
Monsieur !

ROXANEsouriant
Racontez vos malheurs
A Le Bret. Je reviens.

RAGUENEAU
MaisMadame...
Roxane sort sans l'écouteravec leduc. Il redescend vers
Le Bret.




ScèneIII

LE BRETRAGUENEAU.


RAGUENEAU
D'ailleurs
Puisque vous êtes làj'aime mieuxqu'elle ignore !
-- J'allais voir votre ami tantôt. J'étaisencore
A vingt pas de chez lui... quand je le vois de loin
Quisort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin
De la rue... etje cours... lorsque d'une fenêtre
Sous laquelle il passait-- est-ce un hasard ?... peut-être !
--
Un laquaislaisse choir une pièce de bois.

LE BRET
Les lâches !... Cyrano !

RAGUENEAU
J'arrive et je le vois...

LE BRET
C'est affreux !

RAGUENEAU
Notre amiMonsieurnotre poète
Je le voislàpar terreun grand trou dans la tête !

LE BRET
Il est mort ?

RAGUENEAU
Non ! mais... Dieu ! je l'ai porté chez lui.
Dans sachambre... Ah ! sa chambre ! il faut voir ce réduit !

LE BRET
Il souffre ?

RAGUENEAU
NonMonsieuril est sans connaissance.

LE BRET
Un médecin ?

RAGUENEAU
Il en vint un par complaisance.

LE BRET
Mon pauvre Cyrano ! -- Ne disons pas cela
Tout d'un coup àRoxane ! -- Et ce docteur ?

RAGUENEAU
Il a parlé-- Je ne sais plus-- de fièvrede
méninges !...
Ah ! si vous le voyiez -- la têtedans des linges !...
Courons vite ! -- Il n'y a personne àson chevet ! --
C'est qu'il pourrait mourirMonsieurs'il selevait !

LE BRETl'entraînant vers la droite
Passons par là ! Viensc'est plus court ! Par la chapelle !

ROXANEparaissant sur le perron et voyant Le Bret s'éloigner par lacolonnade qui mène à la petite porte de la chapelle
Monsieur Le Bret !
Le Bret et Ragueneau se sauvent sansrépondre.
Le Bret s'en va quand on l'appelle ?
C'estquelque histoire encor de ce bon Ragueneau !
Elle descend leperron.


ScèneIV - ROXANE seulepuis deux Soeursun instant.


ROXANE
Ah ! que ce dernier jour de septembre est donc beau !
Matristesse sourit. Elle qu'Avril offusque
Se laisse déciderpar l'automnemoins brusque.
Elle s'assied à son métier.Deux soeurs sortent de la maison
et apportent un grand fauteuilsous l'arbre.
Ah ! voici le fauteuil classique où vients'asseoir
Mon vieil ami !

SOEURMARTHE
Mais c'est le meilleur du parloir !

ROXANE
Mercima soeur.
Les soeurs s'éloignent.
Il vavenir.
Elle s'installe. On entend sonner l'heure.
Là...l'heure sonne.
-- Mes écheveaux ! -- L'heure a sonné? Ceci m'étonne !
Serait-il en retard pour la premièrefois ?
La soeur tourière doit -- mon dé ?... làje le vois ! --
L'exhorter à la pénitence.
Untemps.
Elle l'exhorte !
-- Il ne peut plus tarder. -- Tiens !une feuille morte ! --
Elle pousse du doigt la feuille tombéesur son métier.
D'ailleursrien ne pourrait -- mesciseaux... dans mon sac !
-- L'empêcher de venir !

UNE SOEURparaissant sur le perron
Monsieur de Bergerac.




ScèneV

ROXANECYRANO etun moment Soeur MARTHE.


ROXANEsans se retourner
Qu'est-ce que je disais ?...
Et elle brode.Cyranotrès pâlele feutre enfoncé sur les
yeuxparaît. La soeur qui l'a introduit rentre. Il se metà
descendre le perron lentementavec un effort visiblepour
se tenir deboutet en s'appuyant sur sa canne. Roxane
travaille à sa tapisserie.
Ah ! ces teintes fanées...
Comment les ressortir ?
A Cyranosur un ton d'amicalegronderie.
De puis quatorze années
Pour la premièrefoisen retard !

CYRANOqui est parvenu au fauteuil et s'est assisd'une voie gaiecontrastant avec son visage
Ouic'est fou !
J'enrage. Je fusmis en retardvertuchou !...

ROXANE
Par ?

CYRANO
Par une visite assez inopportune.

ROXANEdistraitetravaillant
Ah ! oui ! quelque fâcheux ?

CYRANO
Cousinec'était une Fâcheuse.

ROXANE
Vous l'avez renvoyée ?

CYRANO
Ouij'ai dit
Excusez-moimais c'est aujourd'hui samedi
Jour où je dois me rendre en certaine demeure ;
Rienne m'y fait fait manquer : repassez dans une heure !

ROXANElégèrement
Eh bien ! cette personne attendra pourvous voir
Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.

CYRANOavec douceur
Peut-être un peu plus tôt faudra-t-ilque je parte.
Il ferme les yeux et se tait un instant. SoeurMarthe
traverse le parc de la chapelle au perron. Roxane
l'aperçoitlui fait un petit signe de tête.

ROXANEàCyrano
Vous ne taquinez pas soeur Marthe ?

CYRANOvivementouvrant les yeux
Si !
Avec une grosse voix comique.
Soeur Marthe !
Approchez !
La soeur glisse vers lui.
Ha! ha ! ha ! Beaux yeux toujours baissés !

SOEURMARTHElevant les yeux en souriant
Mais...
Elle voit safigure et fait un geste d'étonnement.
Oh !

CYRANObaslui montrant Roxane
Chut ! Ce n'est rien !
D'une voixfanfaronne. Haut.
Hierj'ai fait gras.

SOEURMARTHE
Je sais.
A part.
C'est pour cela qu'il est si pâle!
Vite et bas.
Au réfectoire
Vous viendrez tout àl'heureet je vous ferai boire
Un grand bol de bouillon... Vousviendrez ?

CYRANO
Ouiouioui.

SOEURMARTHE
Ah ! vous êtes un peu raisonnableaujourd'hui !

ROXANEqui les entend chuchoter
Elle essaie de vous convertir !

SOEURMARTHE
Je m'en garde !

CYRANO
Tiensc'est vrai ! Vous toujours si saintement bavarde
Vousne me prêcher pas ? c'est étonnantceci !...
Avecune fureur bouffonne.
Sabre de bois ! Je veux vous étonneraussi !
Tenezje vous permets...
Il a l'air de chercher unebonne taquinerieet de la
trouver.
Ah ! la chose estnouvelle ?...
De... de prier pour moice soirà lachapelle.

ROXANE
Oh! oh !

CYRANOriant
Soeur Marthe est dans la stupéfaction !

SOEURMARTHEdoucement
Je n'ai pas attendu votre permission.
Ellerentre.

CYRANOrevenant à Roxanepenchée sur son métier
Dudiable si je peux jamaistapisserie
Voir ta fin !

ROXANE
J'attendais cette plaisanterie.
A ce momentun peu de brisefait tomber les feuilles.

CYRANO
Les feuilles !

ROXANElevant la têteet regardant au loindans les
allées
Elles sont d'un blond vénitien.
Regardez-les tomber.

CYRANO
Comme elles tombent bien !
Dans ce trajet si court de labranche à la terre
Comme elles savent mettre une beautédernière
Et malgré leur terreur de pourrir sur lesol
Veulent que cette chute ait la grâce d'un vol !

ROXANE
Mélancoliquevous ?

CYRANOsereprenant
Mais pas du toutRoxane !

ROXANE
Allonslaissez tomber les feuilles de platane...
Et racontezun peu ce qu'il y a de neuf.
Ma gazette ?

CYRANO
Voici !

ROXANE
Ah!

CYRANOdeplus en plus pâleet luttant contre la douleur
Samedidix-neuf
Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette
Le Roi fut pris de fièvre ; à deux coups delancette
Son mal fut condamné pour lèse-majesté
Et cet auguste pouls n'a plus fébricité !
Augrand balchez la reineon a brûlédimanche
Septcent soixante-trois flambeaux de cire blanche ;
Nos troupes ontbattudit-onJean l'Autrichien ;
On a pendu quatre sorciers ;le petit chien
De madame d'Athis a dû prendre unclystère...

ROXANE
Monsieur de Bergeracvoulez-vous bien vous taire !

CYRANO
Lundi... rien. Lygdamire a changé d'amant.

ROXANE
Oh!

CYRANOdont le visage s'altère de plus en plus
Marditoute lacour est à Fontainebleau.
Mercredila Montglat dit aucomte de Fiesque
Non ! Jeudi : Mancinireine de France-- oupresque !
Le vingt-cinqla Montglat à de Fiesque dit :Oui ;
Et samedivingt-six...
Il ferme les yeux. Sa têtetombe. Silence.

ROXANEsurprise de ne plus rien entendrese retournele
regardeet selevant effrayée
Il est évanoui ?
Elle courtvers lui en criant.
Cyrano !

CYRANOrouvrant les yeuxd'une voix vague
Qu'est-ce ?... Quoi ?...
Ilvoit Roxane penchée sur lui etvivementassurant son
chapeau sur sa tête et reculant avec effroi dans son
fauteuil.
Non ! non ! je vous assure
Ce n'est rien.Laissez-moi !

ROXANE
Pourtant...

CYRANO
C'est ma blessure
D'Arras... qui... quelquefois... voussavez...

ROXANE
Pauvre ami !

CYRANO
Mais ce n'est rien. Cela va finir.
Il sourit avec effort.
C'est fini.

ROXANEdebout près de lui
Chacun de nous a sa blessure : j'ai lamienne.
Toujours viveelle est làcette blessureancienne
Elle met la main sur sa poitrine.
Elle est làsous la lettre au papier jaunissant
Où l'on peut voirencor des larmes et du sang !
Le crépuscule commence àvenir.

CYRANO
Salettre !... N'aviez-vous pas dit qu'un jourpeut-être
Vousme la feriez lire ?

ROXANE
Ah! vous voulez ?... Sa lettre ?

CYRANO
Oui... Je veux... Aujourd'hui...

ROXANElui donnant le sachet pendu à son cou.
Tenez !

CYRANOleprenant
Je peux ouvrir ?

ROXANE
Ouvrez... lisez !...
Elle revient à son métierle replierange ses laines.

CYRANOlisant
"Roxaneadieuje vais mourir !..."

ROXANEs'arrêtantétonnée
Tout haut ?

CYRANOlisant
"C'est pour ce soirje croisma bien-aimée !
"J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée
"Et je meurs ! jamais plusjamais mes yeux grisés
"Mes regards dont c'était..."

ROXANE
Comme vous la lisez
Sa lettre !

CYRANOcontinuant
"...dont c'était les frémissantesfêtes
"Ne baiseront au vol les gestes que vous faites
"J'en revois un petit qui vous est familier
"Pourtoucher votre frontet je voudrais crier..."

ROXANEtroublée
Comme vous la lisez-- cette lettre !
Lanuit vient insensiblement.

CYRANO
"Et je crie
"Adieu !..."

ROXANE
Vous la lisez...

CYRANO
"Ma chèrema chérie
"Mon trésor..."

ROXANErêveuse
D'une voix...

CYRANO
"Mon amour..."

ROXANE
D'une voix...
Elle tressaille.
Mais... que je n'entendspas pour la première fois !
Elle s'approche toutdoucementsans qu'il s'en aperçoive
passe derrièrele fauteuil se penche sans bruitregarde la
lettre. -- L'ombreaugmente.

CYRANO
"Mon coeur ne vous quitta jamais une seconde
"Etje suis et serai jusque dans l'autre monde
"Celui qui vousaima sans mesurecelui..."

ROXANElui posant la main sur l'épaule
Comment pouvez-vous lire àprésent ? Il fait nuit.
Il tressaillese retournelavoit là tout prèsfait un
geste d'effroibaissela tête. Un long silence. Puisdans
l'ombre complètementvenueelle dit avec lenteurjoignant
les mains
Et pendantquatorze ansil a joué ce rôle
D'être levieil ami qui vient pour être drôle !

CYRANO
Roxane !

ROXANE
C'était vous.

CYRANO
NonnonRoxanenon !

ROXANE
J'aurais dû deviner quand il disait mon nom !

CYRANO
Non ! ce n'était pas moi !

ROXANE
C'était vous !

CYRANO
Jevous jure...

ROXANE
J'aperçois toute la généreuse imposture
Leslettresc'était vous...

CYRANO
Non !

ROXANE
Les mots chers et fous
C'était vous...

CYRANO
Non !

ROXANE
Lavoix dans la nuitc'était vous.

CYRANO
Jevous jure que non !

ROXANE
L'âmec'était la vôtre !

CYRANO
Jene vous aimais pas.

ROXANE
Vous m'aimiez !

CYRANOsedébattant
C'était l'autre !

ROXANE
Vous m'aimiez !

CYRANOd'une voix qui faiblit
Non !

ROXANE
Déjà vous le dites plus bas !

CYRANO
Nonnonmon cher amourje ne vous aimais pas !

ROXANE
Ah! que de choses qui sont mortes... qui sont nées !
--Pourquoi vous être tu pendant quatorze années
Puisquesur cette lettre oùluin'était pour rien
Cespleurs étaient de vous ?

CYRANOlui tendant la lettre
Ce sang était le sien.

ROXANE
Alors pourquoi laisser ce sublime silence
Se briseraujourd'hui ?

CYRANO
Pourquoi ?...
Le Bret et Ragueneau entrent en courant.




ScèneVI

Les MêmesLE BRET et RAGUENEAU.


LEBRET
Quelle imprudence !
Ah ! j'en étais bien sûr! il est là !

CYRANOsouriant et se redressant
Tiensparbleu !

LE BRET
Il s'est tuéMadameen se levant !

ROXANE
Grand Dieu !
Mais tout à l'heure alors... cettefaiblesse ?... cette ?...

CYRANO
C'est vrai ! je n'avais pas terminé ma gazette
... Etsamedivingt-sixune heure avant dîné
Monsieur deBergerac est mort assassiné.
Il se découvre ; onvoit sa tête entourée de linges.

ROXANE
Que dit-il ? -- Cyrano ! -- Sa tête enveloppée !...
Ah ! que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?

CYRANO
"D'un coup d'épée
Frappé par unhérostomber la pointe au coeur !"...
-- Ouijedisais cela !... Le destin est railleur !...
Et voilà queje suis tué dans une embûche
Par-derrièrepar un laquaisd'un coup de bûche !
C'est trèsbien. J'aurai tout manquémême ma mort.

RAGUENEAU
Ah ! Monsieur !...

CYRANO
Ragueneaune pleure pas si fort !...
Il lui tend la main.
Qu'est-ce que tu deviensmaintenantmon confrère ?

RAGUENEAUàtravers ses larmes
Je suis moucheur de... de... chandelleschezMolière.

CYRANO
Molière !

RAGUENEAU
Mais je veux le quitterdès demain ;
Ouije suisindigné !... Hieron jouait Scapin
Et j'ai vu qu'il vousa pris une scène !

LE BRET
Entière !

RAGUENEAU
OuiMonsieurle fameux : "Que diable allait-il faire ?..."

LE BRETfurieux
Molière te l'a pris !

CYRANO
Chut ! chut ! Il a bien fait !...
A Ragueneau.
La scènen'est-ce pasproduit beaucoup d'effet ?

RAGUENEAUsanglotant
Ah ! Monsieuron riait ! on riait !

CYRANO
Ouima vie
Ce fut d'être celui qui souffle -- et qu'onoublie !
A Roxane.
Vous souvient-il du soir oùChristian vous parla
Sous le balcon ? Eh bien toute ma vie est là
Pendant que je restais en basdans l'ombre noire
D'autresmontaient cueillir le baiser de la gloire !
C'est justiceetj'approuve au seuil de mon tombeau
Molière a du génieet Christian était beau !
A ce momentla cloche de lachapelle ayant tintéon voit
tout au fonddans l'alléeles religieuses se rendant à
l'office.
Qu'ellesaillent prier puisque leur cloche sonne !

ROXANEserelevant pour appeler
Ma soeur ! ma soeur !

CYRANOlaretenant
Non ! non ! n'allez chercher personne !
Quand vousreviendriezje ne serais plus là.
Les religieuses sontentrées dans la chapelleon entend
l'orgue.
Il memanquait un peu d'harmonie... en voilà.

ROXANE
Jevous aimevivez !

CYRANO
Non ! car c'est dans le conte
Que lorsqu'on dit : Je t'aime !au prince plein de honte
Il sent sa laideur fondre à cesmots de soleil...
Mais tu t'apercevrais que je reste pareil.

ROXANE
J'ai fait votre malheur ! moi ! moi !

CYRANO
Vous ?... au contraire !
J'ignorais la douceur féminine.Ma mère
Ne m'a pas trouvé beau. Je n'ai pas eu desoeur.
Plus tardj'ai redouté l'amante à l'oeilmoqueur.
Je vous dois d'avoir eutout au moinsune amie.
Grâceà vous une robe a passé dans ma vie.

LE BRETlui montrant le clair de lune qui descend à travers
lesbranches
Ton autre amie est làqui vient te voir !

CYRANOsouriant à la lune
Je vois.

ROXANE
Jen'aimais qu'un seul être et je le perds deux fois !

CYRANO
LeBretje vais monter dans la lune opaline
Sans qu'il failleinventeraujourd'huide machine...

ROXANE
Que dites-vous ?

CYRANO
Mais ouic'est làje vous le dis
Que l'on vam'envoyer faire mon paradis.
Plus d'une âme que j'aime ydoit être exilée
Et je retrouverai Socrate etGalilée !

LE BRETse révoltant
Non ! non ! C'est trop stupide à lafinet c'est trop
Injuste ! Un tel poète ! Un coeur sigrandsi haut !
Mourir ainsi !... Mourir !...

CYRANO
Voilà Le Bret qui grogne !

LE BRETfondant en larmes
Mon cher ami...

CYRANOsesoulevantl'oeil égaré
Ce sont les cadets deGascogne...
-La masse élémentaire... Eh oui ?...voilà le hic...

LE BRET
Sa science... dans son délire !

CYRANO
Copernic
A dit...

ROXANE
Oh!

CYRANO
Mais que diable allait-il faire
Mais que diable allait-ilfaire en cette galère ?...
Philosophephysicien
Rimeurbretteurmusicien
Et voyageur aérien
Grandrisposteur du tac au tac
Amant aussi -- pas pour son bien ! --
Ci-gît Hercule-Savinien
De Cyrano de Bergerac
Quifut toutet qui ne fut rien.
... Mais je m'en vaispardonjene peux faire attendre
Vous voyezle rayon de lune vient meprendre !
Il est retombé assisles pleurs de Roxane lerappellent à
la réalitéil la regardeetcaressant ses voiles
Je ne veux pas que vous pleuriez moins cecharmant
Ce bonce beau Christian ; mais je veux seulement
Quelorsque le grand froid aura pris mes vertèbres
Vousdonniez un sens double à ces voiles funèbres
Etque son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.

ROXANE
Jevous jure !...

CYRANOest secoué d'un grand frisson et se lève brusquement
Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil !
On veuts'élancer vers lui.
-- Ne me soutenez pas ! -- Personne !
Il va s'adosser à l'arbre.
Rien que l'arbre !
Silence.
Elle vient. Je me sens déjà bottéde marbre
-- Ganté de plomb !
Il se raidit.
Oh !mais !... puisqu'elle est en chemin
Je l'attendrai debout
Iltire l'épée.
et l'épée à lamain !

LE BRET
Cyrano !

ROXANEdéfaillante
Cyrano !
Tous reculent épouvantés.

CYRANO
Jecrois qu'elle regarde...
Qu'elle ose regarder mon nezcetteCamarde !
Il lève son épée.
Quedites-vous ?... C'est inutile ?... Je le sais !
Mais on ne se batpas dans l'espoir du succès !
Non ! nonc'est bien plusbeau lorsque c'est inutile !
-Qu'est-ce que c'est que tousceux-là !- Vous êtes mille ?
Ah ! je vous reconnaistous mes vieux ennemis !
Le Mensonge ?
Il frappe de son épéele vide.
Tienstiens ! -Ha ! ha ! les Compromis
LesPréjugésles Lâchetés !...
Il frappe.
Que je pactise ?
Jamaisjamais ! -Ah ! te voilàtoila Sottise !
-Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez àbas ;
N'importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !
Ilfait des moulinets immenses et s'arrête haletant.
Ouivousm'arrachez toutle laurier et la rose !
Arrachez ! Il y a malgrévous quelque chose
Que j'emporteet ce soirquand j'entreraichez Dieu
Mon salut balaiera largement le seuil bleu
Quelquechose que sans un plisans une tache
J'emporte malgrévous
Il s'élance l'épée haute.
etc'est...
L'épée s'échappe de ses mainsilchancelletombe dans les
bras de Le Bret et de Ragueneau.

ROXANEsepenchant sur lui et lui baisant le front
C'est ?...

CYRANOrouvre les yeuxla reconnaît et dit en souriant
Monpanache.



RIDEAU