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Jean-Jacques Rousseau



DU CONTRAT SOCIAL
ou
Principes du droit politique

 

 

 

 

AVERTISSEMENT

Ce petit traité est extrait d'un ouvrage plus étenduentrepris autrefois sans avoir consulté mes forceset abandonné depuis longtemps. Des divers morceaux qu'on pouvait tirer de ce qui était faitcelui-ci est le plus considérableet m'a paru le moins indigne d'être offert au public. Le reste n'est déjà plus.

 

LIVRE 1

Je yeux chercher sidans l'ordre civilil peut y avoir quelque règle d'administration légitime et sûreen prenant les hommes tels 'qu'ils sontet les lois telles qu'elles peuvent être. Je tâcherai d'allier toujoursdans cette recherchece que le droit permet avec ce que l'intérêt prescritafin que la justice et l'utilité ne se trouvent point divisées.

J'entre en matière sans prouver l'importance de mon sujet. On me demandera si je suis prince ou législateur pour écrire sur la politique. Je réponds que nonet que c'est pour cela que j'écris sur la politique. Si j'étais prince ou législateurje ne perdrais pas mon temps à dire ce qu'il faut faire; je le feraisou je me tairais.

Né citoyen d'un État libreet membre du souverainquelque faible influence que puisse avoir ma voix dans les affaires publiquesle droit d'y voter suffit pour m'imposer le devoir de m'en instruire: heureuxtoutes les fois que je médite sur les gouvernementsde trouver toujours dans mes recherches de nouvelles raisons d'aimer celui de mon pays!

 

Chapitre 1.1
Sujet de ce premier livre

L'homme est né libreet partout il est dans les fersTel se croit le maître des autresqui ne laisse pas d'être plus esclave qu'eux. Comment ce changement s'est-il fait? Je l'ignore. Qu'est-ce qui peut le rendre légitime? Je crois pouvoir résoudre cette question.

Si je ne considérais que la force et l'effet qui en dériveje dirais: "Tant qu'un peuple est contraint d'obéir et qu'il obéitil fait bien; sitôt qu'il peut secouer le jouget qu'il le secoueil fait encore mieux: carrecouvrant sa liberté par le même droit qui la lui a ravieou il est fondé à la reprendreou on ne l'était point à la lui ôter". Mais l'ordre social est un droit sacré qui sert de base à tous les autres. Cependantce droit ne vient point de la nature; il est donc fondé sur des conventions. Il s'agit de savoir quelles sont ces conventions. Avant d'en venir làje dois établir ce que je viens d'avancer.

 

Chapitre 1.2
Des premières sociétés

La plus ancienne de toutes les sociétéset la seule naturelleest celle de la famille: encore les enfants ne restent-ils liés au père qu'aussi longtemps qu'ils ont besoin de lui pour se conserver. Sitôt que ce besoin cessele lien naturel se dissout. Les enfantsexempts de l'obéissance qu'ils devaient au père; le pèreexempt des soins qu'il devait aux enfantsrentrent tous également dans l'indépendance. S'ils continuent de rester unisce n'est plus naturellementc'est volontairement; et la famille elle-même ne se maintient que par convention.

Cette liberté commune est une conséquence de la nature de l'homme. Sa première loi est de veiller à sa propre conservationses premiers soins sont ceux qu'il se doit à lui-même; et sitôt qu'il est en âge de raisonlui seul étant juge des moyens propres à le conserverdevient par là son propre maître.

La famille est doncsi l'on veutle premier modèle des sociétés politiques: le chef est l'image du pèrele peuple est l'image des enfants; et tousétant nés égaux et libresn'aliènent leur liberté que pour leur utilité. Toute la différence est quedans la famillel'amour du père pour ses enfants le paye des soins qu'il leur rend; et quedans l'Étatle plaisir de commander supplée à cet amour que le chef n'a pas pour ses peuples.

Grotius nie que tout pouvoir humain soit établi en faveur de ceux qui sont gouvernés: il cite l'esclavage en exemple. Sa plus constante manière de raisonner est d'établir toujours le droit par le fait (a). On pourrait employer une méthode plus conséquentemais non plus favorable aux tyrans.

Il est donc douteuxselon Grotiussi le genre humain appartient à une centaine d'hommesou si cette centaine d'hommes appartient au genre humain: et il paraîtdans tout son livrepencher pour le premier avis: c'est aussi le sentiment de Hobbes. Ainsi voilà l'espèce humaine divisée en troupeaux de bétaildont chacun a son chefqui le garde pour le dévorer.

Comme un pâtre est d'une nature supérieure à celle de son troupeaules pasteurs d'hommesqui sont leurs chefssont aussi d'une nature supérieure à celle de leurs peuples. Ainsi raisonnaitau rapport de Philonl'empereur Caligulaconcluant assez bien de cette analogie que les rois étaient des dieuxou que les peuples étaient des bêtes.

Le raisonnement de ce Caligula revient à celui de Hobbes et de Grotius. Aristoteavant eux tousavait dit aussi que les hommes ne sont point naturellement égauxmais que les uns naissent pour l'esclavage et les autres pour la domination.

Aristote avait raison; mais il prenait l'effet pour la cause. Tout homme né dans l'esclavage naît pour l'esclavagerien n'est plus certain. Les esclaves perdent tout dans leurs fersjusqu'au désir d'en sortir; ils aiment leur servitude comme les compagnons d'Ulysse aimaient leur abrutissement (b). S'il y a doncdes esclaves par naturec'est parce qu'il y a eu des esclaves contre nature. La force a fait les premiers esclavesleur lâcheté les a perpétués.

Je n'ai rien dit du roi Adamni del'empereur Noépère de trois grands monarques qui se partagèrent l'universcomme firent les enfants de Saturnequ'on a cru reconnaître en eux. J'espère qu'on me saura gré de cette modération; cardescendant directement de l'un de ces princeset peut-être de la branche aînéeque sais-je sipar la vérification des titresje ne me trouverais point le légitime roi du genre humain? Quoi qu'il en soiton ne peut disconvenir qu'Adam. n'ait été souverain du mondecomme Robinson de son îletant qu'il en fut le seul habitantet ce qu'il y avait de commode dans cet empire était que le monarqueassuré sur son trônen'avait à craindre ni rébellionni guerresni conspirateurs.

 


Chapitre 1.3
Du droit du plus fort

Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maîtres'il ne transforme sa force en droitet l'obéissance en devoir. De là le droit du plus fort; droit pris ironiquement en apparenceet réellement établi en principe. Mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot? La force est une puissance physique; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessiténon de volonté; c'est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir?

Supposons un moment ce prétendu droit. Je dis qu'il n'en résulte qu'un galimatias inexplicable; carsitôt que c'est la force qui fait le droitl'effet change avec la cause: toute force qui surmonte la première succède à son droit. Sitôt qu'on peut désobéir impunémenton le peut légitimement; etpuisque le plus fort a toujours raisonil ne s'agit que de faire en sorte qu'on soit le plus fort. Orqu'est-ce qu'un droit qui périt quand la force cesse? S'il faut obéir par forceon n'a pas besoin d'obéir par devoir; et si l'on n'est plus forcé d'obéiron n'y est plus obligé. On voit donc que ce mot de droit n'ajoute rien à la force; il ne signifie ici rien du tout.

Obéissez aux puissances. Si cela veut dire: Cédez à la forcele précepte est bonmais superflu; je réponds qu'il ne sera jamais violé. Toute puissance vient de Dieuje l'avoue; mais toute maladie en vient aussi: est-ce à dire qu'il soit défendu d'appeler le médecin? Qu'un brigand me surprenne au coin d'un boisnon seulement il faut par force donner sa bourse; maisquand je pourrais la soustrairesuis-je en conscience obligé de la donner? Carenfinle pistolet qu'il tient est une puissance.

Convenons donc que force ne fait pas droitet qu'on n'est obligé d'obéir qu'aux puissances légitimes. Ainsi ma question primitive revient toujours.

 

Chapitre 1.4
De l'esclavage

Puisque aucun homme n'a une autorité naturelle sur son semblableet puisque la force ne produit aucun droitrestent donc les conventions pour base de toute autorité légitime parmi les hommes.

Si un particulierdit Grotiuspeut aliéner sa liberté et se rendre esclave d'un maîtrepourquoi tout un peuple ne pourraît-il pas aliéner la sienne et se rendre sujet d'un roi? Il y a là bien des mots équivoques qui auraient besoin d'explication; mais tenons-nous-en à celui d'aliéner. Aliénerc'est donner ou vendre. Orun homme qui se fait esclave d'un autre ne se donne pas; il se vend tout au moins pour sa subsistance: mais un peuplepourquoi se vend-il? Bien loin qu'un roi fournisse à ses sujets leur subsistanceil ne tire la sienne que d'eux; etselon Rabelaisun roi ne vit pas de peu. Les sujets donnent donc leur personneà condition qu'on prendra aussi leur bien? Je ne vois pas ce qu'il leur reste à conserver.

On dira que le despote assure à ses sujets la tranquillité civile; soit: mais qu'y gagnent-ilssi les guerres que son ambition leur attiresi son insatiable aviditési les vexations de son ministère les désolent plus que ne feraient leurs dissensions? Qu'y gagnent-ilssi cette tranquillité même est une de leurs misères? On vit tranquille aussi dans les cachots: en est-ce assez pour s'y trouver bien? Les Grecs enfermés dans l'antre du Cyclope y vivaient tranquillesen attendant que leur tour vint d'être dévorés.

Dire qu'un homme se donne gratuitementc'est dire une chose absurde et inconcevable; un tel acte est illégitime et nulpar cela seul que celui qui le fait n'est pas dans son bon sens. Dire la même chose de tout un peuplec'est supposer un peuple de fous; la folie ne fait pas droit.

Quand chacun pourrait s'aliéner lui-mêmeil ne peut aliéner ses enfants; ils naissent hommes et libres; leur liberté leur appartientnul n'a droit d'en disposer qu'eux. Avant qu'ils soient en âge de raisonle père peuten leur nomstipuler des conditions pour leur conservationpour leur bien-êtremais non les donner irrévocablement et sans condition; car un tel don est contraire aux fins de la natureet passe les droits de la paternité. Il faudrait doncpour qu'un gouvernement arbitraire fût légitimequ'à chaque génération le peuple fût le maître de l'admettre ou de le rejeter: mais alors ce gouvernement ne serait plus arbitraire.

Renoncer à sa libertéc'est renoncer à sa qualité d'hommeaux droits de l'humanitémême à ses devoirs. Il n'y a nul dédommagement possible pour quiconque renonce à tout. Une telle renonciation est incompatible avec la nature de l'homme; et c'est ôter toute moralité à ses actions que d'ôter toute liberté à sa volonté. Enfin c'est une convention vaine et contradictoire de stipuler d'une part une autorité absolueet de l'autre une obéissance sans bornes. N'est-il pas clair qu'on n'est engagé à rien envers celui dont on a droit de tout exiger? Et cette seule conditionsans équivalentsans échangen'entraîne-t-elle pas la nullité de l'acte? Carquel droit mon esclave aurait-il contre moipuisque tout ce qu'il a m'appartient et queson droit étant le mience droit de moi contre moi-même est un mot qui n'a aucun sens?

Grotius et les autres tirent de la guerre une autre origine du prétendu droit d'esclavage. Le vainqueur ayantselon euxle droit de tuer le vaincucelui-ci peut racheter sa vie aux dépens de sa liberté; convention d'autant plus légitime qu'elle tourne au profit de tous deux.

Mais il est clair que ce prétendu droit de tuer les vaincus ne résulte en aucune manière de l'état de guerre. Par cela seulque les hommesvivant dans leur primitive indépendancen'ont point entre eux de rapport assez constant pour constituer ni l'état de paix ni l'état de guerreils ne sont point naturellement ennemis. C'est le rapport des choses et non des hommes qui constitue la guerre; et l'état de guerre ne pouvant naître des simples relations personnellesmais seulement des relations réellesla guerre privée ou d'homme à homme ne peut exister ni dans l'état de natureoù il n'y a point de propriété constanteni dans l'état socialoù tout est sous l'autorité des lois.

Les combats particuliersles duelsles rencontressont -des actes qui ne constituent point un état; et à l'égard des guerres privéesautorisées par les Établissements de Louis IXroi de Franceet suspendues par. la paix de Dieuce sont des abus du gouvernement féodalsystème absurdes'il en fut jamaiscontraire aux principes du droit naturel et à toute bonne politie.

La guerre n'est donc point une relation d'homme à hommemais une relation d'État à Étatdans laquelle les particuliers ne sont ennemis qu'accidentellementnon point comme hommesni même comme citoyens (a)mais comme soldats; non point comme membres de la patriemais comme ses défenseurs. Enfin chaque État ne peut avoir pour ennemis que d'autres Étatset non pas des hommesattendu qu'entre choses de diverses natures on ne peut fixer aucun vrai rapport.

Ce principe est même conforme aux maximes établies de tous les temps et à la pratique constante de tous les peuples policés. Les déclarations de guerre sont moins des avertissements aux puissances qu'à leurs sujets. L'étrangersoit roisoit particuliersoit peuplequi voletueou détient les sujetssans déclarer la guerre au princen'est pas un ennemic'est un brigand. Même en pleine guerreun prince juste s'empare bienen pays ennemide tout ce qui appartient au public; mais il respecte la personne et les biens des particuliers; il respecte des droits sur lesquels sont fondés les siens. La fin de la guerre étant la destruction de l'État ennemion a droit d'en tuer les défenseurs tant qu'ils ont les armes à la main; mais sitôt qu'ils les posent et se rendentcessant d'être ennemis ou instruments de. l'ennemiils redeviennent simplement hommeset l'on n'a plus de droit sur leur vie. Quelquefoison peut tuer l'État sans tuer un seul de ses membres: or la guerre ne donne aucun droit qui ne soit nécessaire à sa fin. Ces principes ne sont pas ceux de Grotius; ils ne sont pas fondés sur des autorités de poètes; mais ils dérivent de la nature des choseset sont fondés sur la raison.

A l'égard du droit de conquêteil n'a d'autre fondement que la loi du plus fort. Si la guerre ne donne point au vainqueur le droit de massacrer les peuples vaincusce droit qu'il n'a pas ne peut fonder celui de les asservir. On n'a le droit de tuer l'ennemi que quand on ne peut le faire esclave; le droit de le faire esclave ne vient donc pas du droit de le tuer: c'est donc un échange inique de lui faire acheter au prix de sa liberté sa viesur laquelle on n'a aucun droit. En établissant le droit de vie et de mort sur le droit d'esclavageet le droit d'esclavage sur le droit de vie et de mortn'est-il pas clair qu'on tombe dans le cercle vicieux ?

En supposant même ce terrible droit de tout tuerje dis qu'un esclave fait à la guerreou un peuple conquisn'est tenu à rien du tout envers son maîtrequ'à lui obéir autant qu'il y est forcé. En prenant un équivalent à sa viele vainqueur ne lui en a point fait grâce: au lieu de le tuer sans fruitil l'a tué utilement. Loin donc qu'il ait acquis sur lui nulle autorité jointe à la forcel'état de guerre subsiste entre eux comme auparavantleur relation même en est l'effet; et l'usage du droit de la guerre ne suppose aucun traité de paix. Ils ont fait une convention; soit: mais cette conventionloin de détruire l'état de guerreen suppose la continuité.

Ainside quelque sens qu'on envisage les chosesle droit d'esclavage est nulnon seulement parce qu'il est illégitimemais parce qu'il est absurde et ne signifie rien. Ces motsesclave et droitsont contradictoires; ils s'excluent mutuellement. Soit d'un homme à un hommesoit d'un homme à un peuplece discours sera toujours également insensé: "Je fais avec toi une convention toute à ta charge et toute à mon profitque j'observerai tant qu'il me plairaet que tu observeras tant qu'il me plaira."

 

Chapitre 1.5
Qu'il faut toujours remonter à
une première convention

Quand j'accorderais tout ce que j'ai réfuté jusqu'iciles fauteurs du despotisme n'en seraient pas plus avancés. Il y aura toujours une grande différence entre soumettre une multitude et régir une société. Que des hommes épars soient successivement asservis à un seulen quelque nombre qu'ils puissent êtreje ne vois là qu'un maître et des esclavesje n'y vois point un peuple et son chef: c'estsi l'on veutune agrégationmais non pas une association; il n'y a là ni bien publicni corps politique. Cet hommeeût-il asservi la moitié du monden'est toujours qu'un particulier; son intérêtséparé de celui des autresn'est toujours qu'un intérêt privé. Si ce même homme vient à périr-son empireaprès luireste épars et sans liaisoncomme un chêne se dissout et tombe en un tas de cendresaprès que le feu l'a consumé.

Un peupledit Grotiuspeut se donner à un roi. Selon Grotiusun peuple est donc un peuple avant de se donner à un roi. Ce don même est un acte civil; il suppose une délibération publique. Avant donc que d'examiner l'acte par lequel un peuple élit un roiil serait bon d'examiner l'acte par lequel un peuple est un peuple; car cet acteétant nécessairement antérieur à l'autreest le vrai fondement de la société.

En effets'il n'y avait point de convention antérieureoù seraità moins que l'élection ne fût unanimel'obligation pour le petit nombre de se soumettre au choix du grand? et d'où cent qui veulent un maître ont-ils le droit de voter pour dix qui n'en veulent point? La loi de la pluralité des suffrages est elle-même unétablissement de convention et supposeau moins une foisl'unanimité.

 


Chapitre 1.6
Du pacte social

Je suppose les hommes parvenus à ce point où les obstacles qui nuisent à leur conservation dans l'état de nature l'emportentpar leur résistancesur les forces que chaque individu peut employer pour se maintenir dans cet état. Alors cet état primitif ne peut plus subsister; et le genre humain périrait s'il ne changeait de manière d'être.

Orcomme les hommes ne peuvent engendrer de nouvelles forcesmais seulement unir et diriger celles qui existentils n'ont plus d'autre moyenpour se conserverque de former par agrégation une somme de forces qui puisse l'emporter sur la résistancede les mettre en jeu par un seul mobile et de les faire agir de concert.

Cette somme de forces ne peut naître que du concours de plusieurs; mais la force et la liberté de chaque homme étant les premiers instruments de sa conservationcomment les engagera-t-il sans se nuire et sans négliger les soins qu'il se doit? Cette difficultéramenée à mon sujetpeut s'énoncer en ces termes:

"Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associéet par laquelle chacuns'unissant à tousn'obéisse pourtant qu'à lui-mêmeet reste aussi libre qu'auparavant." Tel est le problème fondamental dont le Contrat social donne la solution.

Les clauses de ce contrat sont tellement déterminées par la nature de l'acteque la moindre modification les rendrait vaines et de nul effet; en sorte quebien qu'elles n'aient peut-être jamais été formellement énoncéeselles sont partout les mêmespartout tacitement admises et reconnuesjusqu'à ce quele pacte social étant violéchacun rentre alors dans ses premiers droitset reprenne sa liberté naturelleen perdant la liberté conventionnelle pour laquelle il y renonça.

Ces clausesbien entenduesse réduisent toutes à une seule - savoirl'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté: carpremièrementchacun se donnant tout entierla condition est égale pour tous; et la condition étant égale pour tousnul n'a intérêt de la rendre onéreuse aux autres.

De plusl'aliénation se faisant sans réservel'union est aussi parfaite qu'elle peut l'êtreet nul associé n'a plus rien à réclamer: cars'il restait quelques droits aux particulierscomme il n'y aurait aucun supérieur commun qui pût prononcer entre eux et le publicchacunétant en quelque point son propre jugeprétendrait bientôt l'être en tous; l'état de nature subsisteraitet l'association deviendrait nécessairement tyrannique ou vaine.

Enfinchacun se donnant à tous ne se donne à personne; et comme il n'y a pas un associé sur lequel on n'acquière le même droit qu'on lui cède sur soion gagne l'équivalent de tout ce qu'on perdet plus de force pour conserver ce qu'on a.

Si donc on écarte du pacte social ce qui n'est pas de son essenceon trouvera qu'il se réduit aux termes suivants: "Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale; et nous recevons encore chaque membre comme partie indivisible du tout."

A l'instantau lieu de la personne particulière de chaque contractantcet acte d'association produit un corps moral et collectifcomposé d'autant de membres que l'assemblée a de voixlequel reçoit de ce même acte son unitéson moi communsa vie et sa volonté. Cette personne publiquequi se forme ainsi par l'union de toutes les autresprenait autrefois le nom de cité (a)et prend maintenant celui de république ou de corps politiquelequel est appelé par ses membres État quand il est passifsouverain quand il est actifpuissance en le comparant à ses semblables. À l'égard des associésils prennent collectivement le nom de peupleet s'appellent en particulier citoyenscomme participant à l'autorité souveraineet sujetscomme soumis aux lois de l'État. Mais ces termes se confondent souvent et se prennent l'un pour l'autre; il suffit de les savoir distinguer quand ils sont employés dans toute leur précision.

 

Chapitre 1.7
Du souverain

On voitpar cette formuleque l'acte d'association renferme un engagement réciproque du public avec les particulierset que chaque individucontractant pour ainsi dire avec lui-mêmese trouve engagé sous un double rapport: savoircomme membre du souverain envers les particulierset comme membre de l'État envers le souverain. Mais en ne peut appliquer ici la maxime du droit civilque nul n'est tenu aux engagements pris avec lui-même; car il y a bien de la différence entre s'obliger envers soi ou envers un tout dont on fait partie.

Il faut remarquer encore que la délibération publiquequi peut obliger tous les sujets envers le souverainà cause des deux différents rapports sous lesquels chacun d'eux est envisagéne peutpar la raison contraireobliger le souverain envers lui-même et quepar conséquentil est contre la nature du corps politique que le souverain s'impose une Ici qu'il ne puisse enfreindre. Ne pouvant se considérer que sous un seul et même rapportil est alors dans le cas d'un particulier contractant avec soi-même; par où l'on voit qu'il n'y a ni ne peut y avoir nulle espèce de loi fondamentale obligatoire pour le corps du peuplepas même le contrat social. Ce qui ne signifie pas que ce corps ne puisse fort bien s'engager envers autruien ce qui ne déroge point à ce contrat; carà l'égard de l'étrangeril devient un être simpleun individu.

Mais le corps politique ou le souverainne tirant son être que de la sainteté du contratne peut jamais s'obligermême envers autruià rien qui déroge à cet acte primitifcomme d'aliéner quelque portion de lui-mêmeou de se soumettre à un autre souverain. Violer l'acte par lequel il existeserait s'anéantir; et qui n'est rien ne produit rien.

Sitôt que cette multitude est ainsi réunie en un corpson ne peut offenser un des membres sans attaquer le corpsencore moins offenser le corps sans que les membres s'en ressentent. Ainsi le devoir et l'intérêt obligent également les deux parties contractantes à s'entraider mutuellement; et les mêmes hommes doivent chercher à réunirsous ce double rapporttous les avantages qui en dépendent.

Orle souverainn'étant formé que des particuliers qui le composentn'a ni ne peut avoir d'intérêt contraire au leur; par conséquentla puissance souveraine n'a nul besoin de garant envers les sujetsparce qu'il est impossible que le corps veuille nuire à tous ses membres; et nous verrons ci-après qu'il ne peut nuire à aucun en particulier. Le souverainpar cela seul qu'il estest toujours ce qu'il doit être.

Mais il n'en est pas ainsi des sujets envers le souverainauquelmalgré l'intérêt communrien ne répondrait de leurs engagementss'il ne trouvait des moyens de s'assurer de leur. fidélité.

En effetchaque individu peutcomme hommeavoir une volonté particulière contraire ou dissemblable à la volonté générale qu'il a comme citoyen; son intérêt particulier peut lui parler tout autrement que l'intérêt commun; son existence absolueet naturellement indépendantepeut lui faire envisager ce qu'il doit à la cause commune comme une contribution gratuitedont la perte sera moins nuisible aux autres que le payement ne sera onéreux pour lui; et regardant la personne morale qui constitue l'État comme un être de raisonparce que ce n'est pas un hommeil jouirait des droits du citoyen sans vouloir remplir les devoirs du sujet; injustice dont le progrès causerait la ruine du corps politique.

Afin donc que ce pacte social ne soit pas un vain formulaireil renferme tacitement cet engagementqui seul peut donner de la force aux autresque quiconque refusera d'obéir à la volonté généraley sera contraint par tout le corps; ce qui ne signifie autre chose sinon qu'on le forcera à être librecar telle est la condition quidonnant chaque citoyen à la patriele garantit de toute dépendance personnellecondition qui fait l'artifice et le Jeu de la machine politiqueet qui seule rend légitimes les engagements civilslesquelssans celaseraient absurdestyranniqueset sujets aux plus énormes abus.

 

Chapitre 1.8
De l'état civil

Ce passage de l'état de nature à l'état civil produit dans l'homme un changement très remarquableen substituant dans sa conduite la justice à l'instinctet donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant. C'est alors seulement quela voix du devoir succédant à l'impulsion physique et le droit à l'appétitl'hommequi jusque-là n'avait regardé que lui-mêmese voit forcé d'agir sur d'autres principeset de consulter sa raison amant d'écouteses penchants. Quoiqu'il se prive dans cet état de plusieurs avantages qu'il tient de la natureil en regagne de si grandsses facultés s'exercent et se développentses. idées s'étendentses sentiments s'ennoblissentson âme tout entière s'élève à tel point quesi les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il est sortiil devrait bénir sans cesse l'instant heureux qui l'en arracha pour jamais et quid'un animal stupide et bornéfit un être intelligent et un homme.

Réduisons toute cette balance à des termes faciles à comparer; ce que l'homme perd par le contrat socialc'est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu'il peut atteindre; ce qu'il gagnec'est la liberté civile et la propriété de tout ce qu'il possède. Pour ne pas se tromper dans ces compensationsil faut bien distinguer la liberté naturellequi n'a pour bornes que les forces de l'individude la liberté civilequi est limitée par la volonté générale; et la possessionqui n'est que l'effet de la force ou le droit du premier occupantde la propriétéqui ne peut être fondée que sur un titre positif.

On pourraitsur ce qui précèdeajouter à l'acquis de l'état civil la liberté morale qui seule rend l'homme vraiment maître de lui; car l'impulsion du seul appétit est esclavageet l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté. Mais je n'en ai déjà que trop dit sur cet articleet le sens philosophique du mot liberté n'est pas ici de mon sujet.

 


Chapitre 1.9
Du domaine réel

Chaque membre de la communauté se donne à elle au moment qu'elle se formetel qu'il se trouve actuellementlui et toutes ses forcesdont les biens qu'il possède font partie. Ce n'est pas quepar cet actela possession change de nature en changeant de mainset devienne propriété dans celles du souverain; mais comme les forces de la cité sont incomparablement plus grandes que celles d'un particulierla possession publique est aussidans le faitplus forte et plus irrévocablesans être plus légitimeau moins pour les étrangers: car l'Étatà l'égard de ses membresest maître de tous leurs bienspar le contrat socialquidans l'Étatsert de base à tous les droitsmais il ne l'està l'égard des autres puissancesque par le droit de premier occupantqu'il tient des particuliers.

Le droit de premier occupantquoique plus réel que celui du plus fortne devient un vrai droit qu'après l'établissement de celui de propriété. Tout homme a naturellement droit à tout ce qui lui est nécessaire; mais l'acte positif qui le rend propriétaire de quelque bien l'exclut de tout le reste. Sa part étant faiteil doit s'y borneret n'a plus aucun droit à la communauté. Voilà pourquoi le droit de premier occupantsi faible dans l'état de natureest respectable à tout homme civil. On respecte moins dans ce droit ce qui est à autrui que ce qui n'est pas à soi.

En généralpour autoriser sur un terrain quelconque le droit de premier occupantil faut les conditions suivantes: premièrementque ce terrain ne soit encore habité par personnesecondementqu'on n'en occupe que la quantité dont on a besoin pour subsister; en troisième lieuqu'on en prenne possessionnon par une vainc cérémoniemais par le travail et la cultureseul signe de propriété quià défaut de titres juridiquesdoive être respecté d'autrui.

En effet accorder au besoin et au travail le droit de premier occupantn'est-ce pas l'étendre aussi loin qu'il peut aller? Peut-on ne pas donner des bornes à ce droit? Suffira-t-il de mettre le pied sur un terrain commun pour s'en prétendre aussitôt le maître ? Suffira-t-il d'avoir la force d'en écarter un moment les autres hommes pour leur ôter le droit d'y jamais revenir? Comment un homme ou un peuple peut-il s'emparer d'un territoire immense et en priver tout le genre humain autrement que par une usurpation punissablepuisqu'elle ôte au reste des hommes le séjour et les aliments que la nature leur donne en commun? Quand Nuñez Balbao prenaitsur le rivagepossession de la mer du Sud et de toute l'Amérique méridionale au nom de la couronne de Castille. était-ce assez pour en déposséder tous les habitants et en exclure tous les princes du monde? Sur ce pied-làces cérémonies se multipliaient assez vainement; et le roi catholique n'avait tout d'un coup qu'à prendre possession de tout l'universsauf à retrancher ensuite de son empire ce qui était auparavant possédé par les autres princes.

On conçoit comment les terres des particuliers réunies et contiguës deviennent le territoire publicet comment le droit de souverainetés'étendant des sujets au terrain qu'ils occupentdevient à la fois réel et personnel; ce qui met les possesseurs dans une plus grande dépendanceet fait de leurs forces mêmes les garants de leur fidélité; avantage qui ne paraît pas avoir été bien senti des anciens monarquesquine s'appelant que rois des Persesdes Scythesdes Macédonienssemblaient se regarder comme les chefs des hommes plutôt que comme les maîtres du pays. Ceux d'aujourd'hui s'appellent plus habilement rois de Franced'Espagned'Angleterreetc.; en tenant ainsi le terrainils sont bien sûrs d'en tenir les habitants.

Ce qu'il y a de singulier dans cette aliénationc'est queloin qu'en acceptant les biens des particuliersla communauté les en dépouilleelle ne fait que leur en assurer la légitime possessionchanger l'usurpation en un véritable droit et la jouissance en propriété. Alorsles possesseurs étant considérés comme dépositaires du bien publieleurs droits étant respectés de tous les membres de l'État et maintenus de toutes ses forces contre l'étrangerpar une cession avantageuse au public et plus encore à eux-mêmesils ontpour ainsi direacquis tout ce qu'ils ont donné: paradoxe qui s'explique aisément par la distinction des droits que le souverain et le propriétaire ont sur le même fondscomme on verra ci-après.

Il peut arriver aussi que les hommes commencent à s'unir avant que de rien posséderet ques'emparant ensuite d'un terrain suffisant pour tousils en jouissent en communou qu'ils le partagent entre euxsoit égalementsoit selon des proportions établies par le souverain. De quelque manière que se fasse cette acquisitionle droit que chaque particulier a sur son propre fonds est toujours subordonné au droit que la communauté a sur tous; sans quoi il n'y aurait ni solidité dans le lien socialni force réelle dans l'exercice de la souveraineté.

Je terminerai ce chapitre et ce livre par une remarque qui doit servir de base à tout système social; c'est qu'au lieu de détruire l'égalité naturellele pacte fondamental substitueau contraireune égalité morale et légitime à ce que la nature avait pu mettre d'inégalité physique entre les hommeset quepouvant être inégaux en force ou en génieils deviennent tous égaux par convention et de droit (a)

 

LIVRE II

 


Chapitre 2.1
Que la souveraineté est inaliénable

La première et la plus importante conséquence des principes ci-devant établisest que la volonté générale peut seule diriger les forces de l'État selon la fin de son institutionqui est le bien commun; carsi l'opposition des intérêts particuliers a rendu nécessaire l'établissement des sociétésc'est l'accord de ces mêmes intérêts qui l'a rendu possible. C'est ce qu'il y a de commun dans ces différents intérêts qui forme le lien social; et s'il n'y avait pas quelque point dans lequel tous les intérêts s'accordentnulle société ne saurait exister. Orc'est uniquement sur cet intérêt commun que la société doit être gouvernée.

Je dis donc que la souverainetén'étant que l'exercice de la volonté généralene peut jamais s'aliéneret que le souverainqui n'est qu'un être collectifne peut être représenté que par lui-même; le pouvoir peut bien se transmettremais non pas la volonté.

En effets'il n'est pas impossible qu'une volonté particulière s'accorde sur quelque point avec la volonté généraleil est impossible au moins que cet accord soit durable et constant; car la volonté particulière tendpar sa natureaux préférenceset la volonté générale à l'égalité. Il est plus impossible encore qu'on ait un garant de cet accordquand même il devrait toujours exister; ce ne serait pas un effet de l'artmais du hasard. Le souverain peut bien dire: "Je veux actuellement ce que veut un tel hommeou du moins ce qu'il dit vouloir"; mais il ne peut pas dire: "Ce que cet homme voudra demainje le voudrai encore"puisqu'il est absurde que la volonté se donne des chaînes pour l'aveniret puisqu'il ne dépend d'aucune volonté de consentir à rien de contraire au bien de l'être qui veut. Si donc le peuple promet simplement d'obéiril se dissout par cet acteil perd sa qualité de peuple; à l'instant qu'il y a un maîtreil n'y a plus de souverainet dès lors le corps politique est détruit.

Ce n'est point à dire que les ordres des chefs ne puissent passer pour des volontés généralestant que le souverainlibre de s'y opposerne le fait pas. En pareil casdu silence universel on doit présumer le consentement du peuple. Ceci s'expliquera plus au long.

 


Chapitre 2.2
Que la souveraineté est indivisible

 

Par la même raison que la souveraineté est inaliénableelle est indivisible; car la volonté est générale (a)ou elle ne l'est pas; elle est celle du corps du peupleou seulement d'une partie. Dans le premier cascette volonté déclarée est un acte de souveraineté et fait loi; dans le secondce n'est qu'une volonté particulièreou un acte de magistrature; c'est un décret tout au plus.

Mais nos politiques Il ne pouvant diviser la souveraineté dans son principela divisent dans son objet: ils la divisent en for-ce et en volontéen puissance législative et en puissanceexécutive; en droits d'impôtde justice et de guerre; en administration intérieure et en pouvoir de traiter avec l'étranger: tantôt ils confondent toutes ces partieset tantôt ils les séparent. Ils font du souverain un être fantastique et formé de pièces rapportées; c'est comme s'ils composaient l'homme de plusieurs corpsdont l'un aurait des yeuxl'autre des brasl'autre des piedset rien de plus. Les charlatans du Japon dépècentdit-onun enfant aux yeux des spectateurs; puisjetant en l'air tous ses membres l'un après l'autreils font retomber l'enfant vivant et tout rassemblé. Tels sont à peu près les tours de gobelets de nos politiques; après avoir démembré le corps social par un prestige digne de la foireils rassemblent les pièces on ne sait comment.

Cette erreur vient de ne s'être pas fait des notions exactes de l'autorité souveraineet d'avoir pris pour des parties de cette autorité ce qui n'en était que des émanations. Ainsipar exempleon a regardé l'acte de déclarer la guerre et celui de faire la paix comme des actes de souveraineté; ce qui n'est pas puisque chacun de ces actes n'est point une loimais seulement une application de la loiun acte particulier qui détermine le cas de la loicomme on le verra clairement quand l'idée attachée au mot loi sera fixée.

En suivant de même les autres divisionson trouverait quetoutes les fois qu'on croit voir la souveraineté partagéeon se trompe; que les droits qu'on prend pour des parties de cette souveraineté lui sont tous subordonnéset supposent toujours des volontés suprêmes dont ces droits ne donnent que l'exécution.

On ne saurait dire combien ce défaut d'exactitude a jeté d'obscurité sur les décisions des auteurs en matière de droit politiquequand ils ont voulu juger des droits respectifs des rois et des peuples sur les principes qu'ils avaient établis. Chacun peut voirdans les chapitres III et IV du premier livre de Grotiuscomment ce savant homme et son traducteur Barbeyrac s'enchevêtrents'embarrassent dans leurs sophismescrainte d'en dire trop ou de n'en dire pas assez selon leurs vueset de choquer les intérêts qu'ils avaient à concilier. Grotiusréfugié en Francemécontent de sa patrieet voulant faire sa cour à Louis XIIIà qui son livre est dédién'épargne rien pour dépouiller les peuples de tous leurs droits et pour en revêtir les rois avec tout l'art possible. C'eût bien été aussi le goût de Barbeyracqui dédiait sa traduction au roi d'Angleterre Georges 1er. Maismalheureusementl'expulsion de Jacques IIqu'il appelle abdicationle forçait à se tenir sur la réserveà gauchirà tergiverserpour ne pas faire de Guillaume un usurpateur. Si ces deux écrivains avaient adopté les vrais principestoutes les difficultés étaient levéeset ils eussent été toujours conséquents; mais ils auraient tristement dit la véritéet n'auraient fait leur cour qu'au peuple. Orla vérité ne mène point à la fortuneet le peuple ne donne ni ambassadesni chairesni pensions.

 


Chapitre 2.3
Si la volonté générale peut errer

Il s'ensuit de ce qui précède que la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l'utilité publique: mais il ne s'ensuit pas que les délibérations du peuple aient toujours la même rectitude. On veut toujours son bienmais on ne le voit pas toujours: jamais on ne corrompt le peuplemais souvent on le trompeet c'est alors seulement qu'il paraît vouloir ce qui est mal.

Il y a souvent bien de la différence entre la volonté de tous et la volonté générale; celle-ci ne regarde qu'à l'intérêt commun; l'autre regarde à l'intérêt privéet n'est qu'une somme de volontés particulières: mais ôtez de ces mêmes volontés les plus et les moins qui s'entre-détruisent (a)reste pour somme des différences la volonté générale.

Siquand le peuple suffisamment informé délibèreles citoyens n'avaient aucune communication entre euxdu grand nombre de petites différences résulterait toujours la volonté généraleet la délibération serait toujours bonne. Mais quand il se fait des briguesdes associations partielles aux dépens de la grandela volonté de chacune de ces associations devient générale par rapport à ses membreset particulière par rapport à l'État: on peut dire alors qu'il n'y a plus autant de votants que d'hommesmais seulement autant que d'associations. Les différences deviennent moins nombreuses et donnent un résultat moins général. Enfin quand une de ces associations est si grande qu'elle l'emporte sur toutes les autresvous n'avez plus pour résultat une somme de petites différencesmais une différence unique; alors il n'y a plus de volonté généraleet l'avis qui l'emporte n'est qu'un avis particulier.

Il importe doncpour avoir bien l'énoncé de la volonté généralequ'il n'y ait pas de société partielle dans l'Étatet que chaque citoyen n'opine que d'après lui (a); telle fut l'unique et sublime institution du grand Lycurgue. Que s'il y a des sociétés partiellesil en faut multiplier le nombre et en prévenir l'inégalitécomme firent SolonNumaServius. Ces précautions sont les seules bonnes pour que la volonté générale soit toujours éclairéeet que le peuple ne se trompe point.

 

Chapitre 2.4
Des bornes du pouvoir souverain

Si l'État ou la cité n'est qu'une personne morale dont la vie consiste dans l'union de ses membreset si le plus important de ses soins est celui de sa propre conservationil lui faut une force universelle et compulsive pour mouvoir et disposer chaque partie de la manière la plus convenable au tout. Comme la nature donne à chaque homme un pouvoir absolu sur tous ses membresle pacte social donne au corps politique un pouvoir absolu sur tous les siens; et c'est ce même pouvoir quidirigé par la volonté généraleportecomme j'ai ditle nom de souveraineté.

Maisoutre la personne publiquenous avons à considérer les personnes privées qui la composentet dont la vie et la liberté sont naturellement indépendantes d'elle. Il s'agit donc de bien distinguer les droits respectifs des citoyens et du souverain (b)et les devoirs qu'ont à remplir les premiers en qualité de sujetsdu droit naturel dont ils doivent jouir en qualité d'hommes.

On convient que tout ce que chacun aliènepar le pacte socialde sa puissancede ses biensde sa libertéc'est seulement la partie de tout cela dont l'usage importe à la communauté; mais il faut convenir aussi que le souverain seul est juge de cette importance.

Tous les services qu'un citoyen peut rendre à l'Étatil les lui doit sitôt que le souverain les demande; mais le souverainde son côténe peut charger les sujets d'aucune chaîne inutile à la communauté: il ne peut pas même le vouloir; carsous la loi de raisonrien ne se fait sans causenon plus que sous la loi de nature.

Les engagements qui nous lient au corps social ne sont obligatoires que parce qu'ils sont mutuels; et leur nature est telle qu'en les remplissant on ne peut travailler pour autrui sans travailler aussi pour soi. Pourquoi la volonté générale est-elle toujours droiteet pourquoi tous veulent-ils constamment le bonheur de chacun d'euxsi ce n'est parce qu'il n'y a personne qui ne s'approprie ce motchacunet qui ne songe à lui-même en votant pour tous? Ce qui prouve que l'égalité de droit et la notion de justice qu'elle produit dérivent de la préférence que chacun se donneet par conséquent de la nature de l'homme; que la volonté généralepour être vraiment telledoit l'être dans son objet ainsi que dans son essence; qu'elle doit partir de tous pour s'appliquer à tous; et qu'elle perd sa rectitude naturelle lorsqu'elle tend à quelque objet individuel et déterminéparce qu'alorsjugeant de ce qui nous est étrangernous n'avons aucun vrai principe d'équité qui nous guide.

En effetsitôt qu'il s'agit d'un fait ou d'un droit particulier sur un point qui n'a pas été réglé par une convention générale et antérieurel'affaire devient contentieuse: c'est un procès où les particuliers intéressés sont une des partieset le publie l'autremais où je ne vois ni la loi qu'il faut suivreni le juge qui doit prononcer. Il serait ridicule de vouloir alors s'en rapporter à une expresse décision de la volonté généralequi ne peut être que la conclusion de l'une des partieset qui par conséquent n'est pour l'autre qu'une volonté étrangèreparticulièreportée en cette occasion à l'injustice et sujette à l'erreur. Ainside même qu'une volonté particulière ne peut représenter la volonté généralela volonté générale à son tour change de natureayant un objet particulieret ne peutcomme généraleprononcer ni sur un homme ni sur un fait. Quand le peuple d'Athènespar exemplenommait ou cassait ses chefsdécernait des honneurs à l'unimposait des peines à l'autreetpar des multitudes de décrets particuliersexerçait indistinctement tous les actes du gouvernementle peuple alors n'avait plus de volonté générale proprement dite; il n'agissait plus comme souverainmais comme magistrat. Ceci paraîtra contraire aux idées communes; mais il faut me laisser le temps d'exposer les miennes.

On doit concevoir par là que ce qui généralise la volonté est moins le nombre des voix que l'intérêt commun qui les unit; cardans cette institutionchacun se soumet nécessairement aux conditions qu'il impose aux autres; accord admirable de l'intérêt et de la justicequi donne aux délibérations communes un caractère d'équité qu'on voit s'évanouir dans la discussion de toute affaire particulièrefaute d'un intérêt commun qui unisse et identifie la règle du juge avec celle de la partie.

Par quelque côté qu'on remonte au principeon arrive toujours à la même conclusion; savoirque le pacte social établit entre les citoyens une telle égalitéqu'ils s'engagent tous sous les mêmes conditions et doivent jouir tous des mêmes droits. Ainsipar la nature du pactetout acte de souverainetéc'est-à-dire tout acte authentique de la volonté généraleoblige ou favorise également tous les citoyens; en sorte que le souverain connaît seulement le corps de la nationet ne distingue aucun de ceux qui la composent. Qu'est-ce donc proprement qu'un acte de souveraineté? Ce n'est pas une convention du supérieur avec l'inférieurmais une convention du corps avec chacun de ses membres; convention légitimeparce qu'elle a pour base le contrat social; équitableparce qu'elle est commune à tous; utileparce qu'elle ne peut avoir d'autre objet que le bien général; et solideparce qu'elle a pour garant la force publique et le pouvoir suprême. Tant que les sujets ne sont soumis qu'à de telles conventionsils n'obéissent' à personnemais seulement à leur propre volonté: et demander jusqu'où s'étendent les droits respectifs du souverain et des citoyensc'est demander jusqu'à quel point ceux-ci peuvent s'engager avec eux-mêmeschacun envers touset tous envers chacun d'eux.

On voit par là que le pouvoir souveraintout absolutout sacrétout inviolable qu'il estne passe ni ne peut passer les bornes des conventions généraleset que tout homme peut disposer pleinement de ce qui lui a été laissé de ses biens et de sa liberté par ces conventions; de sorte que le souverain n'est jamais en droit de charger un sujet plus qu'un autreparce qu'alorsl'affaire devenant particulièreson pouvoir n'est plus compétent.

Ces distinctions une fois admisesil est si faux que dans le contrat social il y ait de la part des particuliers aucune renonciation véritableque leur situationpar l'effet de ce contratse trouve réellement préférable à ce qu'elle était auparavantet qu'au lieu d'une aliénation ils n'ont fait qu'un échange avantageux d'une manière d'être incertaine et précaire contre une autre meilleure et plus sûrede l'indépendance naturelle contre la libertédu pouvoir de nuire à autrui contre leur propre sûretéet de leur forceque d'autres pouvaient surmontercontre un droit que l'union sociale rend invincible. Leur vie mêmequ'ils ont dévouée à l'Étaten est continuellement protégée; et lorsqu'ils l'exposent pour sa défenseque font-ils alors que lui rendre ce qu'ils ont reçu de lui? Que font-ils qu'ils ne fissent plus fréquemment et avec plus de danger dans l'état de naturelorsquelivrant des combats inévitablesils défendraient au péril de leur vie ce qui leur sert à la conserver? Tous ont à combattreau besoinpour la patrieil est vrai; mais aussi nul n'a jamais à combattre pour. soi. Ne gagne-t-on pas encore à courirpour ce qui fait notre sûretéune partie des risques qu'il faudrait courir pour nous-mêmes sitôt qu'elle nous serait ôtée?

 

Chapitre 2.5
Du droit de vie et de mort

On demande comment les particuliersn'ayant point droit de disposer de leur propre viepeuvent transmettre au souverain ce même droit qu'ils n'ont pas. Cette question ne paraît difficile à résoudre que parce qu'elle est mal posée. Tout homme a droit de risquer sa propre vie pour la conserver. A-t-on jamais dit que celui qui se jette par une fenêtre pour échapper à un incendie soit coupable de suicide? a-t-on même jamais imputé ce crime à celui qui périt dans une tempête dont en s'embarquant il n'ignorait pas le danger?

Le traité social a pour fin la conservation des contractants. Qui veut la fin veut aussi les moyenset ces moyens sont inséparables de quelques risquesmême de quelques pertes. Qui veut conserver sa vie aux dépens des autres doit la donner aussi pour eux quand il faut. Orle citoyen n'est plus juge du péril auquel la loi veut qu'il s'expose; et quand le prince lui a dit: "Il est expédient à l'État que tu meures"il doit mourirpuisque ce n'est qu'à cette condition qu'il a vécu en sûreté jusqu'alorset que sa vie n'est plus seulement un bienfait de la naturemais un don conditionnel de l'État.

La peine de mort infligée aux criminels peut être envisagée à peu près sous le même point de vue- c'est pour n'être pas la victime d'un assassin que l'on consent à mourir si on le devient. Dans ce traitéloin de disposer de sa propre vieon ne songe qu'à la garantiret il n'est pas à présumer qu'aucun des contractants prémédite alors de se faire pendre.

D'ailleurstout malfaiteurattaquant le droit socialdevient par ses forfaits rebelle et traître à la patrie; il cesse d'en être membre en violant ses loiset même il lui fait la guerre. Alors la conservation de l'État est incompatible avec la sienne; il faut qu'un des deux périsse; et quand on fait mourir le coupablec'est moins comme citoyen que comme ennemi. Les procéduresle jugementsont les preuves et la déclaration qu'il a rompu le traité socialet par conséquent qu'il n'est plus membre de l'État. Orcomme il s'est reconnu teltout au moins par son séjouril en doit être retranché par l'exil comme infracteur du pacteou par la mort comme ennemi public; car un tel ennemi n'est pas une personne moralec'est un homme; et c'est alors que le droit de la guerre est de tuer le vaincu.

Maisdira-t-onla condamnation d'un criminel est un acte particulier. D'accord: aussi cette condamnation n'appartient-elle point au souverain; c'est un droit qu'il peut conférer sans pouvoir l'exercer lui-même. Toutes mes idées se tiennentmais je ne saurais les exposer toutes à la fois.

Au restela fréquence des supplices est toujours un signe de faiblesse ou de paresse dans le gouvernement. Il n'y a point de méchant qu'on ne pût rendre bon à quelque chose. On n'a droit de faire mourirmême pour l'exempleque celui qu'on ne peut conserver sans danger.

A l'égard du droit de faire grâce ou d'exempter un coupable de la peine portée par la loi et prononcée par le jugeil n'appartient qu'à celui qui est au-dessus du juge et de la loic'est-à-dire au souverain; encore son droit en ceci n'est-il pas bien netet les cas d'en user sont-ils très rares. Dans un État bien gouvernéil y a peu de punitionsnon parce qu'on fait beaucoup de grâcesmais parce qu'il y a peu de criminels: la multitude des crimes en assure l'impunité lorsque l'État dépérit. Sous la république romainejamais le sénat ni les consuls ne tentèrent de faire grâce; le peuple même n'en faisait pasquoiqu'il révoquât quelquefois son propre jugement. Les fréquentes grâces annoncent quebientôt les forfaits n'en auront plus besoinet chacun voit où cela mène. Mais je sens que mon coeur murmure et retient ma plume: laissons discuter ces questions à l'homme juste qui n'a point failliet qui jamais n'eut lui-même besoin de grâce.

 


Chapitre 2.6
De la loi

Par le pacte socialnous avons donné J'existence et la vie au corps politique: il s'agit maintenant de lui donner le mouvement et la volonté par la législation. Car l'acte primitif par lequel ce corps se forme et s'unit ne détermine rien encore de ce qu'il doit faire pour se conserver.

Ce qui est bien et conforme à l'ordre est tel par la nature des choses et indépendamment des conventions humaines. Toute justice vient de Dieului seul en est la source; mais si nous savions la recevoir de si hautnous n'aurions besoin ni de gouvernement ni de lois. Sans doute il est une justice universelle émanée de la raison seule; mais cette justicepour -être admise entre nousdoit être réciproque. À considérer humainement les chosesfaute de sanction naturelleles lois de la justice sont vaines parmi les hommes; elles ne font que le bien du méchant et le mal du justequand celui-ci les observe avec tout le monde sans que personne les observe avec lui. Il faut donc des conventions et des lois pour unir les droits aux devoirs et ramener la justice à son objet. Dans l'état de natureoù tour est communje ne dois rien à ceux à qui je n'ai rien promis; je ne reconnais pour être à autrui que ce qui m'est inutile. Il n'en est pas ainsi dans l'état civiloù tous les droits sont fixés par la loi.

Mais qu'est-ce donc enfin qu'une loi? tant qu'on se contentera de n'attacher à ce mot que des idées métaphysiqueson continuera de raisonner sans s'entendreet quand on aura dit ce que c'est qu'une loi de la natureon n'en saura pas mieux ce que c'est qu'une loi de l'État.

J'ai déjà dit qu'il n'y avait point de volonté générale sur un objet particulier. En effetcet objet particulier est dans l'État ou hors de l'État. S'il est hors de l'Étatune volonté qui lui est étrangère n'est point générale par rapport à lui; et si cet objet est dans l'Étatil en fait partie: alors il se forme entre le tout et sa partie une relation qui en fait deux êtres séparésdont la partie est l'unet le toutmoins cette même partieest l'autre. Mais le tout moins une partie n'est point le tout; et tant que ce rapport subsisteil n'y a plus de tout; mais deux parties inégales: d'où il suit que la volonté de l'une n'est point non plus générale par rapport à l'autre.

Mais quand tout le peuple statue sur tout le peupleil ne considère que lui-même; et s'il se forme alors un rapportc'est de l'objet entier sous un point de vue à I'objet entier sous un autre point de vuesans aucune division du tout. Alors la matière sur laquelle on statue est générale comme la volonté qui statue. C'est cet acte que j'appelle une loi.

Quand je dis que l'objet des lois est toujours généraij'entends que la loi considère les sujets en corps et les actions comme abstraitesjamais un homme comme individu ni une action particulière. Ainsi la loi peut bien statuer qu'il y aura des privilègesmais elle n'en peut donner nommément à personne; la loi peut faire plusieurs classes de citoyensassigner même les qualités qui donneront droit à ces classesmais elle ne peut nommer tels et tels pour y être admis; elle peut établir un gouvernement royal et une succession héréditairemais elle ne peut élire un roini nommer une famille royale: en un mottoute fonction qui se rapporte à un objet individuel n'appartient point à la puissance législative.

Sur cette idéeon voit à l'instant qu'il ne faut plus demander à qui il appartient de faire des loispuisqu'elles sont des actes de la volonté de faire des loispuisqu'elles sont des actes de la volonté générale; ni si le prince est au-dessus des loispuisqu'il est membre de l'État; ni si la loi peut être injustepuisque nul n'est injuste envers lui-même; ni comment on est libre et soumis aux loispuisqu'elles ne sont que des registres de nos volontés.

On voit encore quela loi réunissant l'universalité de la volonté et celle de l'objetce qu'un hommequel qu'il puisse êtreordonne de son chef n'est point une loi: ce qu'ordonne même le souverain sur un objet particulier n'est pas non plus une loimais un décret; ni un acte de souverainetémais de magistrature.

J'appelle donc république tout État régi par des loissous quelque forme d'administration que ce puisse être: car alors seulement l'intérêt public gouverneet la chose publique est quelque chose. Tout gouvernement légitime est républicain (a): j'expliquerai ci-après ce que c'est que gouvernement.

Les lois ne sont proprement que les conditions de l'association civile. Le peuplesoumis aux loisen doit être l'auteur; il n'appartient qu'à ceux qui s'associent de régler les conditions de la société. Mais comment les régleront-ils? Sera-ce d'un commun accordpar une inspiration subite? Le corps politique a-t-il un organe pour énoncer ses volontés? Qui lui donnera la prévoyance nécessaire pour en former les actes et les publier d'avance? ou comment les prononcera-t-il au moment du besoin? Comment une multitude aveuglequi souvent ne sait ce qu'elle veutparce qu'elle sait rarement ce qui lui est bonexécuterait-elle d'elle-même une entreprise aussi grandeaussi difficile qu'un système de législation? De lui-mêmele peuple veut toujours le bienmais de lui-mêmeil ne le voit pas toujours. La volonté générale est toujours droitemaisle jugement qui la guide n'est pas toujours éclairé. Il faut lui faire voir les objets tels qu'ils sontquelquefois tels qu'ils doivent lui paraîtrelui montrer le bon chemin qu'elle cherchela garantir des séductions des volontés particulièresrapprocher à ses yeux les lieux et les tempsbalancer l'attrait des avantages présents et sensibles par le danger des maux éloignés et cachés. Les particuliers voient le bien qu'ils rejettent; le public veut le bien qu'il ne voit pasTous ont également besoin de guides. Il faut obliger les uns à conformer leurs volontés à leur raison; il faut apprendre à l'autre à connaître ce qu'il veut. Alors des lumières publiques résulte l'union de l'entendement et de la volonté dans le corps social; de là l'exact concours des partiesetenfin la plus grande force du tout. Voilà d'où naît la nécessité d'un législateur.

 


Chapitre 2.7
Du législateur

Pour découvrir les meilleures règles de société qui conviennent aux nationsil faudrait une intelligence supérieure qui vît toutes les passions des hommeset qui n'en éprouvât aucune; qui n'eût aucun rapport avec notre natureet qui la connût à fond; dont le bonheur fût indépendant de nouset qui pourtant voulût bien s'occuper du nôtre; enfinquidans le progrès des temps se ménageant une gloire éloignéepût travailler dans un siècle et jouir dans un autre (a). Il faudrait des dieux pour donner des lois aux hommes. Le même raisonnement que faisait Caligula quant au faitPlaton le faisait quant au droit pour définir l'homme civil ou royal qu'il cherche dans son livre du Règne. Mais s'il est vrai qu'un grand prince est un homme rareque sera-ce d'un grand législateur? Le premier n'a qu'à suivre le modèle que l'autre doit proposer. Celui-ci est le mécanicien qui invente la machinecelui-là n'est que l'ouvrier qui la monte et la fait marcher. "Dans la naissance des sociétésdit Montesquieuce sont les chefs des républiques qui font l'institution et c'est ensuite l'institution qui forme les chefs des républiques."

Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se sentir en état de changer pour ainsi dire la nature humainede transformer chaque individuqui par lui-même est un tout parfait et solitaireen partie d'un plus grand tout dont cet individu reçoive en quelque sorte sa vie et son être; d'altérer la constitution de l'homme pour la renforcer; de substituer une existence partielle et morale à l'existence physique et indépendante que nous avons reçue de la nature. Il fauten un motqu'il ôte à l'homme ses forces propres pour lui en donner qui lui soient étrangèreset dont il ne puisse faire usage sans le secours d'autrui. Plus ces forces naturelles sont mortes et anéantiesplus les acquises sont grandes et durablesplus aussi l'institution est solide et parfaite: en sorte que si chaque citoyen n'est rienne peut rien que par tous les autreset que la force acquise par le tout soit égale ou supérieure à la somme des forces naturelles de tous les individuson peut dire que la législation est au plus haut point de perfection qu'elle puisse atteindre.

Le législateur est à tous égards un homme extraordinaire dans l'État. S'il doit l'être par son génieil ne l'est pas moins par son emploi. Ce n'est point magistraturece n'est point souveraineté. Cet emploiqui constitue la républiquen'entre point dans sa constitution; c'est une fonction particulière et supérieure qui n'a rien de commun avec l'empire humain; car si celui qui commande aux hommes ne doit pas commander aux loiscelui qui commande aux lois ne doit pas non plus commander aux hommes: autrement ces loisministres de ses passionsne feraient souvent que perpétuer ses injustices; jamais il ne pourrait éviter que des vues particulières n'altérassent la sainteté de son ouvrage.

Quand Lycurgue donna des lois à sa patrieil commença par abdiquer la royauté. C'était la coutume de la plupart des villes grecques de confier à des étrangers l'établissement des leurs. Les républiques modernes de l'Italie imitèrent souvent cet usage; celle de Genève en fit autant et s'en trouva bien.(a) Romedans son plus bel âgevit renaître en son sein tous les crimes de la tyrannieet se vit prête à périrpour avoir réuni sur les mêmes têtes l'autorité législative et le pouvoir souverain.

Cependant les décemvirs eux-mêmes ne s'arrogèrent jamais le droit de faire passer aucune loi de leur seule autorité. "Rien de ce que nous vous proposonsdisaient-ils au peuplene peut passer en loi sans votre consentement. Romainssoyez vous-mêmes les auteurs des' lois qui doivent faire votre bonheur."

Celui qui rédige les lois n'a donc ou ne doit avoir aucun droit législatifet le peuple même ne peutquand il le voudraitse dépouiller de ce droit incommunicableparce queselon le pacte fondamentalil n'y a que la volonté générale qui oblige les particulierset qu'on ne peut jamais s'assurer qu'une volonté particulière est conforme à la volonté générale qu'après l'avoir soumise aux suffrages libres du peuple: j'ai déjà dit cela; mais il n'est pas inutile de le répéter.

Ainsi l'on trouve à la fois dans l'ouvrage de la législation deux choses qui semblent incompatibles; une entreprise au-dessus de la force humaineetpour l'exécuterune autorité qui n'est rien.

Autre difficulté qui mérite attention. Les sages qui veulent parler au vulgaire leur langage au lieu du sien n'en sauraient être entendus. Oril y a mille sortes d'idées qu'il est impossible de traduire dans la langue du peuple. Les vues trop générales et les objets trop éloignés sont également hors de sa portée: chaque individune goûtant d'autre plan de gouvernement que celui qui se rapporte à son intérêt particulieraperçoit difficilement les avantages qu'il doit retirer des privations continuelles qu'imposent les bonnes lois. Pour qu'un peuple naissant pût goûter les saines maximes de la politique et suivre les règles fondamentales de la raison d'Étatil faudrait que l'effet pût devenir la cause; que l'esprit socialqui doit être l'ouvrage de l'institutionprésidât à l'institution même; et que les hommes fussent avant les lois ce qu'ils doivent devenir par elles. Ainsi donc le législateur ne pouvant employer ni la force ni le raisonnementc'est une nécessité qu'il recoure à une autorité d'un autre ordrequi puisse entraîner sans violence et persuader sans convaincre.

Voilà ce qui força de tout temps les pères des nations de recourir à l'intervention du ciel et d'honorer les dieux de leur propre sagesseafin que les peuples soumis aux lois de l'État comme à celles de la natureet reconnaissant le même pouvoir dans la formation de l'homme et dans celle de la citéobéissent avec libertéet portassent docilement le joug de la félicité publique.

Cette raison sublimequi s'élève au-dessus de la portée des hommes vulgairesest celle dont le législateur met les décisions dans la bouche des immortelspour entraîner par l'autorité divine ceux que ne pourrait ébranler la prudence humaine (a). Mais il n'appartient pas à tout homme de faire parler les dieuxni d'en être cru quand il s'annonce pour être leur interprète. Le grande âme du législateur est le vrai miracle qui doit prouver sa mission. Tout homme peut graver des tables de pierreou acheter un oracleou feindre un secret commerce avec quelque divinité' ou dresser un oiseau' pour lui parler à l'oreilleou trouver d'autres moyens grossiers d'en imposer au peuple. Celui qui ne saura que cela pourra même assembler par hasard une troupe d'insensés -mais il ne fondera jamais un empireet son extravagant ouvrage périra bientôt avec lui. De vains prestiges forment un lien passager; il n'y a que la sagesse qui le rende durable. La loi judaïquetoujours subsistantecelle de l'enfant d'Ismaëlqui depuis dix siècles régit la moitié du mondeannoncent encore aujourd'hui les grands hommes qui les ont dictées; et tandis que l'orgueilleuse philosophie ou l'aveugle esprit de parti ne voit en eux que d'heureux imposteursle vrai politique admire dans leurs institutions ce grand et puissant génie qui préside aux établissements durables.

Il ne faut pasde tout ceciconclure avec Warburtonque la politique et la religion aient parmi nous un objet communmais quedans l'origine des nationsl'une sert d'instrument à l'autre.

 


Chapitre 2.8
Du peuple

Commeavant d'élever un grand édificel'architecte observe et sonde le sol pour voir s'il en peut soutenir le poidsle sage instituteur ne commence pas par rédiger de bonnes lois elles-mêmesmais il examine auparavant si le peuple auquel il les destine est propre à les supporter. C'est pour cela que Platon refusa de donner des lois aux Arcadiens et aux Cyrénienssachant que ces deux peuples étaient riches et ne pouvaient souffrir l'égalité: c'est pour cela qu'on vit en Crète de bonnes lois et de méchants hommesparce que Minos n'avait discipliné qu'un peuple chargé de vices.

Mille nations ont brillé sur la terrequi n'auraient jamais pu souffrir de bonnes lois; et celles même qui l'auraient pu n'ont eudans toute leur duréequ'un temps fort court pour cela. La plupart des peuplesainsi que des hommesne sont dociles que dans leur jeunesse; ils deviennent incorrigibles en vieillissant. Quand une fois les coutumes sont établies et les préjugés enracinésc'est une entreprise dangereuse et vaine de vouloir les réformer; le peuple ne peut pas même souffrir qu'on touche à ses maux pour les détruiresemblable à ces malades stupides et sans courage qui frémissent à l'aspect du médecin.

Ce n'est pas quecomme quelques maladies bouleversent la tête des hommes et leur ôtent le souvenir du passéil ne se trouve quelquefois dans la durée des États des époques violentes où les révolutions font Sur les peuples ce que certaines crises font sur les individusoù l'horreur du passé tient heu d'oubliet où l'Étatembrasé par les guerres civilesrenaît pour ainsi dire de sa cendreet reprend la vigueur de la jeunesse en sortant des bras de la mort. Telle fut Sparte au temps de Lycurguetelle fut Rome après les Tarquinset telles ont été parmi nous la Hollande et la Suisse après l'expulsion des tyrans.

Mais ces événements sont rares; ce sont des exceptions dont la raison se trouve toujours dans la constitution particulière de l'État excepté. Elles ne sauraient même avoir lieu deux fois pour le même peuple: car il peut se rendre libre tant qu'il n'est que barbaremais il ne le peut plus quand le ressort civil est usé.

Alors les troubles peuvent le détruire sans que les révolutions puissent le rétablir; etsitôt que ses fers sont brisésil tombe épars et n'existe plus: il lui faut désormais un maître et non pas un libérateur. Peuples libressouvenez-vous de cette maxime: "On peut acquérir la libertémais en ne la recouvre jamais."

La jeunesse n'est pas l'enfance. Il est pour les nations comme pour les hommes un temps de jeunesse ousi l'on veutde maturitéqu'il faut attendre avant de les soumettre à des lois: mais la maturité d'un peuple n'est pas toujours facile à connaître; et si on la prévientl'ouvrage est manqué. Tel peuple est disciplinable en naissanttel autre ne l'est pas au bout de dix siècles. Les Russes ne seront jamais vraiment policésparce qu'ils l'ont été trop tôt. Pierre avait le génie imitatif; il n'avait pas le vrai géniecelui qui crée et fait tout de rien. Quelques-unes des choses qu'il fit étaient bienla plupart étaient déplacées. Il a vu que son peuple était barbareil n'a point vu qu'il n'était pas mûr pour la police; il a voulu civiliser quand il ne fallait que l'aguerrir. Il a d'abord voulu faire des Allemandsdes Anglaisquand il fallait commencer par faire des Russes: il a empêché ses sujets de devenir jamais ce qu'ils pourraient êtreen leur persuadant qu'ils étaient ce qu'ils ne sont pas. C'est ainsi qu'un précepteur français forme son élève pour briller au moment de son enfanceet puis n'être jamais rien. L'empire de Russie voudra subjuguer l'Europeet sera subjugué lui-même. Les Tartaresses sujets ou ses voisinsdeviendront ses maîtres et les nôtrescette révolution me paraît infaillible. Tous les rois de l'Europe travaillent de concert à l'accélérer.

 


Chapitre 2.9
Suite

Comme la nature a donné des termes à la stature d'un homme bien conformépassé lesquels elle ne fait plus que des géants ou des nainsil y a de mêmeeu égard à la meilleure constitution d'un Étatdes bornes à l'étendue qu'il peut avoirafin qu'il ne soit ni trop grand pour pouvoir être bien gouvernéni trop petit pour pouvoir se maintenir par lui-même. Il y adans tout corps politiqueun maximum de force qu'il ne saurait passeret duquel souvent il s'éloigne à force de s'agrandir. Plus le lien social s'étendplus il se relâche; et en général un petit État est proportionnelle. ment plus fort qu'un grand.

Mille raisons démontrent cette maxime. Premièrementl'administration devient plus pénible dans les grandes distancescomme un poids devient plus lourd au bout d'un plus grand levier. Elle devient aussi plus onéreuse à mesure que les degrés se multiplient: car chaque ville a d'abord la sienneque le peuple paye; chaque district la sienneencore payée par le peuple; ensuite chaque provincepuis les grands gouvernementsles satrapiesles vice-royautésqu'il faut toujours payer plus cher à mesure qu'on monteet toujours aux dépens du malheureux peuple; enfin vient l'administration suprêmequi écrase tout. Tant de surcharges épuisent continuellement les sujets: loin d'être mieux gouvernés par tous ces différents ordresils le sont bien moins que s'il n'y en avait qu'un seul au-dessus d'eux. Cependant à peine reste-t-il des ressources pour les cas extraordinaires; et quand il y faut recourirl'État est toujours à la veille de sa ruine.

Ce n'est pas tout: non seulement le gouvernement a moins de vigueur et de célérité pour faire observer les loisempêcher les vexationscorriger les abusprévenir les entreprises séditieuses qui peuvent se faire dans des lieux éloignés; mais le peuple a moins d'affection pour ses chefsqu'il ne voit jamaispour la patriequi est à ses yeux comme le mondeet pour ses concitoyensdont la plupart lui sont étrangers. Les mêmes lois ne peuvent convenir à tant de provinces; diverses qui ont des moeurs différentesqui vivent sous des climats opposéset qui ne peuvent souffrir la même forme de gouvernement. Des lois différentes n'engendrent que trouble et confusion parmi des. peuples quivivant sous les mêmes chefs et dans une communication continuellepassent ou se marient les uns chez les autressont soumis à d'autres coutumesne savent jamais si leur patrimoine est bien à eux. Les talents sont enfouisles vertus ignoréesles vices impunisdans cette multitude d'hommes inconnus les uns aux autresque le siège de l'administration suprême rassemble dans un même lieu. Les chefsaccablés d'affairesne voient rien par eux-mêmes; des commis gouvernent l'État. Enfin les mesures qu'il faut prendre pour maintenir l'autorité généraleà laquelle tant d'officiers éloignés veulent se soustraire ou en imposerabsorbent tous les soins publics; il n'en reste plus pour le bonheur du peupleà peine en reste-t-il pour sa défenseau besoin; et c'est ainsi qu'un corps trop grand pour sa constitution s'affaisse et périt écrasé sous son propre poids.

D'un autre côtél'État doit se donner une certaine base pour avoir de la soliditépour résister aux secousses qu'il ne manquera pas d'éprouveret aux efforts qu'il sera contraint de faire pour se soutenir: car tous les peuples ont une espèce de force centrifugepar laquelle ils agissent continuellement les uns contre les autreset tendent à s'agrandir aux dépens de leurs voisinscomme les tourbillons de Descartes. Ainsi les faibles risquent d'être bientôt engloutis; et nul ne peut guère se conserver qu'en se mettant avec tous dans une espèce d'équilibre qui rende la compression partout à peu près égale.

On voit par là qu'il y a des raisons de s'étendre et des raisons de se resserrer; et ce n'est pas le moindre talent du politique de trouver entre les unes et les autres la proportion la plus avantageuse à la conservation de l'État. On peut dire en général que les premières n'étant qu'extérieures et relativesdoivent être subordonnées aux autresqui sont internes et absolues. Une saine et forte constitution est la première chose qu'il faut rechercher; et l'on doit plus compter sur la vigueur qui naît d'un bon gouvernement que sur les ressources que fournit un grand territoire.

Au resteon a vu des États tellement constituésque la nécessité des conquêtes entrait dans leur constitution mêmeet quepour se maintenirils étaient forcés de s'agrandir sans cesse. Peut-être se félicitaient-ils beaucoup de cette heureuse nécessitéqui leur montrait pourtantavec le terme de leur grandeurl'inévitable moment de leur chute.

 


Chapitre 2.10
Suite

On peut mesurer un corps politique de deux manièressavoir: par l'étendue du territoireet par le nombre du peuple; et il y a entre l'une et l'autre de ces mesures un rapport convenable pour donner à l'État sa véritable grandeur. Ce sont les hommes qui font l'Étatet c'est le terrain qui nourrit les hommes: ce rapport est donc que la terre suffise à l'entretien de ses habitantset qu'il y ait autant d'habitants que la terre en peut nourrir. C'est dans cette proportion. que se trouve le maximum d'un nombre donné de peuple; car s'il y a du terrain de tropla garde en est onéreusela culture insuffisantele produit superflu; c'est la cause prochaine des guerres défensives: s'il n'y en a pas assezl'État se trouve pour le supplément à la discrétion de ses voisins; c'est la cause prochaine des guerres offensives. Tout peuple qui n'apar sa positionque l'alternative entre le commerce ou la guerreest faible en lui-même; il dépend de ses voisinsildépend des événements; il n'a jamais qu'une existence incertaine et courte. Il subjugue et change de situationou il est subjugué et n'est rien. Il ne peut se conserver libre qu'à force de petitesse ou de grandeur.

On ne peut donner en calcul un rapport fixe entre l'étendue de terre et le nombre d'hommes qui se suffisent l'un à l'autretant à cause des différences qui se trouvent dans les qualités du terraindans ses degrés de fertilitédans la nature de ses productionsdans l'influence des climatsque de celles qu'on remarque dans les tempéraments des hommes qui les habitentdont les uns consomment peu dans un pays fertileles autres beaucoup sur un sol ingrat. Il faut encore avoir égard à la plus grande ou moindre fécondité des femmesà ce que le pays peut avoir de plus ou moins favorable à la populationà la quantité dont lie législateur peut espérer d'y concourir par ses établissementsde sorte qu'il ne doit pas fonder son jugement sur ce qu'il voitmais sur ce qu'il prévoitni s'arrêter autant à l'état actuel de la population qu'à celui où elle doit naturellement parvenir. Enfinil y a mille occasions où les accidents particuliers du lieu exigent ou permettent qu'on embrasse plus de terrain qu'il ne pariait nécessaire. Ainsi l'on s'étendra 'beaucoup dans un pays de montagnesoù les productions naturellessavoirles biaisles pâturagesdemandent moins de travailoù l'expérience apprend que les femmes sont plus fécondes que dans les Plaineset où un grand sol incliné ne donne qu'une petite base horizontalela seule qu'il faut compter pour la végétation. Au contraireon peut se resserrer au bord de la mermême dans des rochers et des sables presque stérilesparce que la pêche y peut suppléer en grande partie aux productions de la terreque les hommes doivent être plus rassemblés pour repousser les pirateset qu'on a d'ailleurs plus de facilité pour délivrer le payspar les coloniesdes habitants dont il est surchargé.

A ces conditions pour instituer un peupleil en faut ajouter une qui ne peut suppléer à nulle autremais sans laquelle elles sont toutes inutiles: c'est qu'on jouisse de l'abondance et de la paix; car le temps où s'ordonne un État estcomme celui où se forme un bataillonl'instant où le corps est le moins capable de résistance et le plus facile à détruire. On résisterait mieux dans un désordre absolu que dans un moment de fermentationoù chacun s'occupe de son rang et non du péril. Qu'une guerreune famineune sédition survienne en ce temps de crisel'État est infailliblement renversé.

Ce n'est pas qu'il n'y ait beaucoup de gouvernements établis durant ces orages; mais alors ce sont ces gouvernements mêmes qui détruisent l'État. Les usurpateurs amènent ou choisissent toujours ces temps de trouble pour faire passerà la faveur de l'effroi publiedes lois destructives que le peuple n'adopterait jamais de sang-froid. Le choix du moment de l'institution est un des caractères les plus sûrs par lesquels on peut distinguer l'oeuvre du législateur d'avec celle du tyran.

Quel peuple est donc propre à la législation? Celui quise trouvant déjà lié par quelque union d'origined'intérêt ou de conventionn'a point encore porté le vrai joug des lois; celui qui n'a ni coutumesni superstitions bien enracinées; celui qui ne craint pas d'être accablé par une invasion subite; quisans entrer dans les querelles de ses voisinspeut résister seul à chacun d'euxou s'aider de l'un pour repousser l'autre; celui dont chaque membre peut être connu de tous et où l'on n'est point forcé de charger un homme d'un plus grand fardeau qu'un homme ne peut porter; celui qui peut se passer des autres peupleset dont tout autre peuple peut se passer (a); celui qui n'est ni riche ni pauvreet peut se suffire à lui-même; enfin celui qui réunit la consistance d'un ancien peuple avec la docilité d'un peuple nouveau. Ce qui rend pénible l'ouvrage de la législation est moins ce qu'il faut établir que ce qu'il faut détruire; et ce qui rend le succès si rarec'est l'impossibilité de trouver la simplicité de la nature jointe aux besoins de la société. Toutes ces conditionsil est vraise trouvent difficilement rassemblées: aussi voit-on peu d'États bien constitués.

Il est encore en Europe un pays capable de législation; c'est l'île de Corse. La valeur et la constance avec laquelle ce brave peuple a su recouvrer et défendre sa liberté mériteraient bien que quelque homme sage lui apprit à la conserver. J'ai quelque pressentiment qu'un jour cette petite île étonnera l'Europe.

 


Chapitre 2.11
Des divers systèmes de législation

Si l'on recherche en quoi consiste précisément le plus grand bien de tousqui doit être la fin de tout système de législationon trouvera qu'il se réduit à deux objets principauxla liberté et l'égalité: la libertéparce que toute dépendance particulière est autant de force ôtée au corps de l'État; l'égalitéparce que la liberté ne peut subsister sans elle.

J'ai déjà dit ce que c'est que la liberté civile: à l'égard de l'égalitéil ne faut pas entendre par ce mot que les degrés de puissance et de richesse soient absolument les mêmes; mais quequant à la puissanceelle soit au-dessus de toute violenceet ne s'exerce jamais qu'en vertu du rang et des lois; etquant à la richesseque nul citoyen ne soit assez opulent pour en -pouvoir acheter unautreet nul assez pauvre pour -être contraint de se vendre (b): ce qui supposedu côté des grandsmodération de biens et de créditetdu côté des petitsmodération d'avarice et de -convoitise.

Cette égalitédisent-ilsest une chimère de spéculation qui ne peut exister dans la pratique. Mais si l'abus est inévitables'ensuit-il qu'il ne faille pas au moins le régler? C'est précisément parce que la force des choses tend toujours à détruire l'égalitéque la force de la législation doit toujours tendre à la maintenir.

Mais ces objets généraux de toute bonne institution doivent être modifiés en chaque pays par les rapports qui naissenttant de la situation locale que du caractère des habitantset c'est sur ces rapports qu'il faut assigner à chaque peuple un système particulier d'institutionqui soit le meilleurnon peut-être en lui-mêmemais pour l'État auquel il est destiné. Par exemplele sol est-il ingrat et stérileou le pays trop serré pour les habitants? tournez-vous du côté de l'industrie et des artsdont vous échangerez les productions contre les denrées qui vous manquent. Au contraireoccupez-vous de riches plaines et des coteaux fertiles dans un bon terrainmanquez-vous d'habitants donnez tous vos soins à l'agriculturequi multiplie les hommeset chassez les artsqui ne feraient qu'achever de dépeupler le pays en attroupant sur quelques points du territoire le peu d'habitants qu'il y a (a). Occupez-vous des rivages étendus et Commodescouvrez la mer de vaisseauxcultivez le commerce et la navigationvous aurez une existence brillante et courte. La mer ne baigne-t-elle sur vos côtes quedes rochers presque inaccessibles? restez barbares et ichthyophages; vous en vivrez plus tranquillesmeilleurs peut-êtreet sûrement plus heureux. En un motoutre les maximes communes à touschaque peuple renferme en lui quelque cause qui les ordonne d'une manière particulièreet rend sa législation propre à lui seul. C'est ainsi qu'autrefois les Hébreuxet récemment les Arabesont eu pour principal objet la religionles Athéniens les lettresCarthage et Tyr le commerceRhodes la marineSparte la guerreet Rome la vertu. L'auteur de l'Esprit des lois a montré dans des foules d'exemples par quel art le législateur dirige l'institution vers chacun de ces objets.

Ce qui rend la constitution d'un État véritablement solide et durablec'est quand les convenances sont tellement observéesque les rapports naturels et les lois tombent toujours de concert sur les mêmes pointset que celles-ci ne fontpour ainsi direqu'assureraccompagnerrectifier les autres. Mais si le législateurse trompant dans son objetprend un principe différent de celui qui naît de la nature des choses que l'un tende à la servitude et l'autre à la liberté l'un aux richessesl'autre à la population; l'un à la paixl'autre aux conquêtes: on verra les lois s'affaiblir insensiblementla constitution s'altéreret l'État ne cessera d'être agité jusqu'à ce qu'il soit détruit ou changéet que l'invincible nature ait repris son empire.

 


Chapitre 2.12
Division des lois

Pour ordonner le toutou donner la meilleure forme possible à la chose publiqueil y a diverses relations à considérer. Premièrementl'action du corps entier agissant sur lui-mêmec'est-à-dire le rapport du tout au toutou du souverain à l'État; et ce rapport est composé de celui des termes intermédiairescomme nous le verrons ci-après.

Les lois qui règlent ce rapport partent le nom de lois politiqueset s'appellent aussi lois fondamentalesnon sans quelque raison si ces lois sont sages; cars'il n'y a dans chaque État qu'une bonne manière de l'ordonnerle peuple qui l'a trouvée doit s'y tenir: mais si l'ordre établi est mauvaispourquoi prendrait-on pour fondamentales des lois qui l'empêchent d'être bon? D'ailleursen tout état de causeun peuple est toujours le maître de changer ses loismême les meilleures; cars'il lui plaît de se faire mal à lui-mêmequi est-ce qui a droit de l'en empêcher?

La seconde relation est celle des membres entre euxou avec le corps entier; et ce rapport doit être au premier égard aussi petit. et au second aussi grand qu'il est possible; en sorte que chaque citoyen soit dans une parfaite indépendance de tous les autreset dans une excessive dépendance de la cité: ce qui se fait toujours par les mêmes moyens; car il n'y a que la force de l'État qui fasse la liberté de ses membres. C'est de ce deuxième rapport que naissent les lois civiles.

On peut considérer une troisième sorte de relation entre l'homme et la loisavoircelle de la désobéissance à la peine; et celle-ci donne lieu à l'établissement des lois criminellesquidans le fondsont moins une espèce particulière de lois que la sanction de toutes les autres.

A ces trois sortes de lois il s'en joint une quatrièmela plus importante de toutesqui ne se grave ni sur le marbreni sur l'airainmais dans les coeurs des citoyens; qui fait la véritable constitution de l'État; qui prend tous les Jours de nouvelles forces; quilorsque les autres lois vieillissent ou s'éteignentles ranime ou les suppléeconserve un peuple dans l'esprit de son institutionet substitue insensiblement la force de l'habitude à celle de l'autorité. Je parle des moeursdes coutumeset surtout de l'opinion; partie inconnue à nos politiquesmais de laquelle dépend le succès de toutes les autres; partie dont le grand législateur s'occupe en secrettandis qu'il paraît se borner à des règlements particuliersqui ne sont que le cintre de la voûtedont les moeursplus lentes à naîtreforment enfin l'inébranlable clef.

Entre ces diverses classesles lois politiquesqui constituent la forme du gouvernementsont la seule relative à mon sujet.

 

LIVRE III

Avant de parler des diverses formes de gouvernementtâchons de fixer le sens précis de ce mot qui n'a pas encore été fort bien expliqué.

 


Chapitre 3.1
Du gouvernement en général

J'avertis le lecteur que ce chapitre doit être lu posémentet que je ne sais pas l'art d'être clair pour qui ne veut pas être attentif.

Toute action libre a deux causes qui concourent à la produire: l'une moralesavoir: la volonté qui détermine l'acte; l'autre physiquesavoir: la puissance qui l'exécute. Quand je marche vers un objetil faut premièrement que j'y veuille aller; en second lieuque mes pieds m'y portent. Qu'un paralytique veuille courirqu'un homme agile ne le veuille pastous deux resteront en place. Le corps politique a les mêmesmobiles: on y distingue de même la force et la volonté; celle-ci sous le nom de puissance législativel'autre sous le nom de puissance exécutive. Rien ne s'y fait ou ne doit s'y faire sans leur concours.

Nous avons vu que la puissance législative appartient au peupleet ne peut appartenir qu'à lui. Il est aisé de voirau contrairepar les principes ci-devant établisque la puissance exécutive ne peut appartenir à la généralité comme législatrice ou souveraineparce que cette puissance ne consiste qu'en des actes particuliers qui ne sont point du ressort de la loini par conséquent de celui du souveraindont tous les actes ne peuvent être que des lois.

Il faut donc à la force publique un agent propre qui la réunisse et la mette en oeuvre selon les directions de la volonté généralequi serve à la communication de l'État et du souverainqui fasse en quelque sorte dans la personne publique ce que fait dans l'homme l'union de l'âme et du corps. Voilà quelle estdans l'Étatla raison du gouvernementconfondu mal à propos avec le souveraindont il n'est que le ministre.

Qu'est-ce donc que le gouvernement? Un corps intermédiaire établi entre les sujets et le souverain pour leur mutuelle correspondancechargé de l'exécution des lois et du maintien de la liberté tant civile que politique.

Les membres de ce corps s'appellent magistrats ou roisc'est-à-dire gouverneurs et le corps entier porte le nom de prince (a). Ainsi ceux qui prétendent que l'acte par lequel un peuple se soumet à des chefs n'est point un contrat ont grande raison. Ce n'est absolument qu'une commissionun emploidans lequelsimples officiers du souverainils exercent en son nom le pouvoir dont il les a faits dépositaireset qu'il peut limitermodifier et reprendre quand il lui plaît. L'aliénation d'un tel droitétant incompatible avec la nature du corps socialest contraire au but de l'association.

J'appelle donc gouvernement ou suprême administrationl'exercice légitime de la puissance exécutiveet prince ou magistratl'homme ou le corps chargé de cette administration.

C'est dans le gouvernement que se trouvent les forces intermédiairesdont les rapports composent celui du tout au tout du souverain à l'État. On peut représenter ce dernier rapport par celui des extrêmes d'une proportion continuedont la moyenne proportionnelle est le gouvernement. Le gouvernement reçoit du souverain les ordres qu'il donne au peuple; etpour que l'État soit dans un bon équilibreil fauttout compenséqu'il y ait égalité entre le produit ou la puissance du gouvernement pris en lui-mêmeet le produit ou la puissance des citoyensqui sont souverain d'un côté et sujets de l'autre.

De pluson ne saurait altérer aucun des trois termes sans rompre à l'instant la proportion. Si le souverain veut gouvernerou si le magistrat veut donner des loisou si les sujets refusent d'obéirle désordre succède à la règlela force et la volonté n'agissent plus de concertet l'État dissous tombe ainsi dans le despotisme ou dans l'anarchie. Enfincomme il n'y a qu'une moyenne proportionnelle entre chaque rapportil n'y a non plus qu'un bon gouvernement possible dans un État: maiscomme mille événements peuvent changer les rapports d'un peuplenon seulement différents gouvernements peuvent être bons à divers peuplesmais au même peuple en différents temps.

Pour tâcher de donner une idée des divers rapports qui peuvent régner entre ces deux extrêmesje prendrai pour exemple le nombre du peuplecomme un rapport plus facile à exprimer.

Supposons que l'État soit composé de dix mille citoyens. Le souverain ne peut être considéré que collectivement et en corps; mais chaque particulieren qualité de sujetest considéré comme individu: ainsi le souverain est au sujet comme dix mille est à un; c'est-à-dire que chaque membre de l'État n'a pour sa part que la dix-millième partie de l'autorité souverainequoiqu'il lui soit soumis tout entier. Que le peuple soit composé de cent mille hommesl'état des sujets ne change paset chacun porte également tout l'empire des loistandis que son suffrageréduit à un cent-millièmea dix fois moins d'influence dans leur rédaction. Alorsle sujetrestant toujours unle rapport du souverain augmente en raison du nombre des citoyens.

D'où il suit queplus l'État s'agranditplus la liberté diminue.

Quand je dis que le rapport augmentej'entends qu'il s'éloigne de l'égalité. Ainsiplus le rapport est grand dans l'acception des géomètresmoins il y a de rapport dans l'acception commune: dans la premièrele rapportconsidéré selon la quantitése mesure par l'exposant; et dans l'autreconsidéré selon l'identitéil s'estime par la similitude.

Ormoins les volontés particulières se rapportent à la volonté généralec'est-à-dire les moeurs aux loisplus la force réprimante doit augmenter. Donc le gouvernementpour être bondoit être relativement plus fort à mesure que le peuple est plus nombreux.

D'un autre côtél'agrandissement de l'État donnant aux dépositaires de l'autorité publique plus de tentations et de moyens d'abuser de leur pouvoirplus le gouvernement doit avoir de force pour contenir le peupleplus le souverain doit en avoir à son tour pour contenir le gouvernement. Je ne parle pas ici d'une force absoluemais de la force relative des diverses parties de l'État.

Il suit de ce double rapport que la proportion continue entre le souverainle prince et le peuplen'est point une idée arbitrairemais une conséquence nécessaire de la nature du corps politique. Il suit encore que l'un des extrêmessavoir le peuplecomme sujetétant fixe et représenté par l'unitétoutes les fois que la raison doublée augmente ou diminuela raison simple augmente ou diminue semblablementet que par conséquent le moyen terme est changé. Ce qui fait voir qu'il n'y a pas une constitution de gouvernement unique et absoluemais qu'il peut y avoir autant de gouvernements différents en nature que d'États différents en grandeur.

Sitournant ce système en ridiculeon disait quepour trouver cette moyenne proportionnelle et former le corps du gouvernementil ne fautselon moique tirer la racine carrée du nombre du peupleje répondrais que je ne prends ici ce nombre que pour un exemple; que les rapports dont je parle ne se mesurent pas seulement par le nombre des hommesmais en général par la quantité d'actionlaquelle se combine par des multitudes de causes; qu'au restesi pour m'exprimer en moins de parolesj'emprunte un moment des termes de géométrieje n'ignore pas cependant que la précision géométrique n'a point lieu dans les quantités morales.

Le gouvernement est en petit ce que le corps politique qui le renferme est en grand. C'est une personne morale douée de certaines facultésactive comme le souverainpassive comme l'Étatet qu'on peut décomposer en d'autres rapports semblables d'où naît par conséquent une nouvelle proportion une autre encore dans celle-ciselon l'ordre des tribunauxjusqu'à ce qu'on arrive à un moyen terme indivisiblec'est-à-dire à un seul chef ou magistrat suprêmequ'on peut se représenterau milieu de cette progressioncomme l'unité entre la série des fractions et celles des nombres.

Sans nous embarrasser dans cette multiplication de termescontentons-nous de considérer le gouvernement comme un nouveau corps dans l'Étatdistinct du peuple et du souverainet intermédiaire entre l'un et l'autre.

Il y a cette différence essentielle entre ces deux corpsque l'État existe par lui-mêmeet que le gouvernement n'existe que par le souverain. Ainsi la volonté dominante du prince n'est ou ne doit être que la volonté générale ou la loi; sa force n'est que la force publique concentrée en lui: sitôt qu'il veut tirer de lui-même quelque acte absolu et indépendantla liaison du tout commence à se relâcher. S'il arrivait enfin que le prince eût une volonté particulière plus active que celle du souverainet qu'il usâtpour obéir à cette volonté particulièrede la force publique qui est dans ses mainsen sorte qu'on eûtpour ainsi diredeux souverainsl'un de droit et l'autre de faità l'instant l'union sociale s'évanouiraitet le corps politique serait dissous.

Cependantpour que le corps du gouvernement ait une existenceune vie réelle qui le distingue du corps de l'État; pour que tous ses membres puissent agir de concert et répondre à la fin pour laquelle il est instituéil lui faut un moi particulierune sensibilité commune à ses membresune forceune volonté propre qui tende à sa conservation. Cette existence particulière suppose des assembléesdes conseilsun pouvoir de délibérerde résoudredes droitsdes titresdes privilèges qui appartiennent au prince exclusivementet qui rendent la condition du magistrat plus honorable à proportion qu'elle est plus pénible. Les difficultés sont dans la manière d'ordonner dans le toutce tout subalternede sorte qu'il n'altère point la constitution générale en affermissant la sienne; qu'il distingue toujours sa force particulièredestinée à sa propre conservationde la force publiquedestinée à la conservation de l'Étatet qu'en un mot il soit toujours prêt à sacrifier le gouvernement au peupleet non le peuple au gouvernement.

D'ailleursbien que le corps artificiel du gouvernement soit l'ouvrage d'un autre corps artificielet qu'il n'aiten quelque sortequ'une vie empruntée et subordonnéecela n'empêche pas qu'il ne puisse agir avec plus ou moins de vigueur ou de céléritéjouirpour ainsi dired'une santé plus ou moins robuste. Enfinsans s'éloigner directement du but de son institutionil peut s'en écarter plus ou moinsselon la manière dont il est constitué.

C'est de toutes ces différences que naissent les rapports divers que le gouvernement doit avoir avec le corps de l'Étatselon les rapports accidentels et particuliers par lesquels ce même État est modifié. Car souvent le gouvernement le meilleur en soi deviendra le plus vicieuxsi ses rapports ne sont altérés selon les défauts du corps politique auquel il appartient.

 


Chapitre 3.2
Du principe qui constitue
les diverses formes de gouvernement

Pour exposer la cause générale de ces différencesil faut distinguer ici le principe et le gouvernementcomme j'ai distingué ci-devant l'État et le souverain.

Le corps du magistrat peut être composé d'un plus grand ou moindre nombre de membres. Nous avons dit que le rapport du souverain aux sujets était d'autant plus grand que le peuple était plus nombreux; etpar une évidente analogienous en pouvons dire autant du gouvernement à l'égard des magistrats.

Orla force totale du gouvernementétant toujours celle de l'Étatne varie point: d'où il suit que plus il use de cette force sur ses propres membresmoins il lui en reste pour agir sur tout le peuple.

Doncplus les magistrats sont nombreuxplus le gouvernement est faible. Comme cette maxime est fondamentaleappliquons-nous à la mieux éclaircir.

Nous pouvons distinguer dans la personne du magistrat trois volontés essentiellement différentes: premièrementla volonté propre de l'individuqui ne tend qu'à son avantage particulier; secondementla volonté commune des magistratsqui se rapporte uniquement à l'avantage du princeet qu'on peut appeler volonté de corpslaquelle est générale par rapport au gouvernementet particulière par rapport à l'Étatdont le gouvernement fait partie; en troisième lieula volonté du peuple ou la volonté souverainelaquelle est généraletant par rapport à l'État considéré comme le toutque par rapport au gouvernement considéré comme partie du tout.

Dans une législation parfaitela volonté particulière ou individuelle doit être nulle; la volonté de corps propre au gouvernement très subordonnée; et par conséquent la volonté générale ou souveraine toujours dominante et la règle unique de toutes les autres.

Selon l'ordre naturelau contraireces différentes volontés deviennent plus actives à mesure qu'elles se concentrent. Ainsi la volonté générale est toujours la plus faiblela volonté de corps a le second ranget là volonté particulière le premier de tous: de sorte quedans le gouvernementchaque membre est premièrement soi-mêmeet puis magistratet puis citoyen; gradation directement opposée à celle qu'exige l'ordre social.

Cela poséque tout le gouvernement soit entre les mains d'un seul hommevoilà la volonté particulière et la volonté de corps parfaitement réunieset par conséquent celle-ci au plus haut degré d'intensité qu'elle puisse avoir. Orcomme c'est du degré de la volonté que dépend l'usage de la forceet que la force absolue du gouvernement ne varie pointil s'ensuit que le plus actif des gouvernements est celui d'un seul.

Au contraireunissons le gouvernement à l'autorité législative; faisons le prince du souverainet de tous les citoyens autant de magistrats: alors la volonté de corpsconfondue avec la volonté généralen'aura pas plus d'activité qu'elleet laissera la volonté particulière dans toute sa force. Ainsi le gouvernementtoujours avec la même force absoluesera dans son minimum de force relative ou d'activité.

Ces rapports sont incontestableset d'autres considérations servent encore à les confirmer. On voitpar exempleque chaque magistrat est plus actif dans son corps que chaque citoyen dans le sienet que par conséquent la volonté particulière a beaucoup plus d'influence dans les actes du gouvernement que dans ceux du souverain; car chaque magistrat est presque toujours chargé de quelque fonction du gouvernement; au lieu que chaque citoyen pris à part n'a aucune fonction de la souveraineté. D'ailleursplus l'État s'étendplus sa force réelle augmentequoiqu'elle n'augmente pas en raison de son étendue: mais l'État restant le mêmeles magistrats ont beau se multiplierle gouvernement n'en acquiert pas une plus grande force réelleparce que cette force est celle de l'Étatdont la mesure est toujours égale. Ainsila force relative ou l'activité du gouvernement diminuesans que sa force absolue ou réelle puisse augmenter.

Il est sûr encore que l'expédition des affaires devient plus lente à mesure que plus de gens en sont chargés; qu'en donnant trop à la prudence ou ne donne pas assez à la fortune; qu'on laisse échapper l'occasionet qu'à force de délibérer on perd souvent le fruit de la délibération.

Je viens de prouver que le gouvernement se relâche à mesure que les magistrats se multiplient; et j'ai prouvé ci-devant que plus le peuple est nombreuxplus la force réprimante doit augmenter. D'où il suit que le rapport des magistrats au gouvernement doit être inverse du rapport des sujets au souverain; c'est-à-dire queplus l'État s'agranditplus le gouvernement doit se resserrer; tellement que le nombre des chefs diminue en raison de l'augmentation du peuple.

Au resteje ne parle ici que de la force relative du gouvernementet non de sa rectitude: carau contraireplus le magistrat est nombreuxplus la volonté de corps se rapproche de la volonté générale; au lieu quesous un magistrat uniquecette même volonté de corps n'estcomme je l'ai ditqu'une volonté particulière. Ainsil'on perd d'un côté ce qu'on peut gagner de l'autreet l'art du législateur est de savoir fixer le point où la force et la volonté du gouvernementtoujours en proportion réciproquese combinent dans le rapport le plus avantageux à l'État.

 


Chapitre 3.3
Division des gouvernements

On a vu dans le chapitre précédent pourquoi l'on distingue les diverses espèces ou formes de gouvernements par le nombre des membres qui les composent; il reste à voir dans celui-ci comment se fait cette division.

Le souverain peuten premier lieucommettre le dépôt du gouvernement à tout le peuple ou à la plus grande partie du peupleen sorte qu'il y ait plus de citoyens magistrats que de citoyens simples particuliers. On donne à cette forme de gouvernement le nom de démocratie.

Ou bien il peut resserrer le gouvernement entre les mains d'un petit nombreen sorte qu'il y ait plus de simples citoyens que de magistrats; et cette forme porte le nom d'aristocratie.

Enfin il peut concentrer tout le gouvernement dans les mains d'un magistrat unique dont tous les autres tiennent leur pouvoir. Cette troisième forme est la plus communeet s'appelle monarchieou gouvernement royal.

On doit remarquer que toutes ces formesou du moins les deux premièressont susceptibles de plus ou de mainset ont même une assez grande latitude; car la démocratie peut embrasser tout le peupleou se resserrer jusqu'à la moitié. L'aristocratieà son tourpeutde la moitié du peuplese resserrer jusqu'au plus petit nombre indéterminément. La royauté même est susceptible de quelque partage. Sparte eut constamment deux rois par sa constitution; et l'on a vu dans l'empire romain jusqu'à huit empereurs à la fois sans qu'on pût dire que l'empire fût divisé. Ainsi il y a un point où chaque forme de gouvernement se confond avec la suivanteet l'on voit quesous trois seules dénominationsle gouvernement est réellement susceptible d'autant de formes diverses que l'État a de citoyens.

Il y a plus: ce même gouvernement pouvantà certains égardsse subdiviser en d'autres partiesl'une administrée d'une manière et l'autre d'une autreil peut résulter de ces trois formes combinées une multitude de formes mixtesdont chacune est multipliable par toutes les formes simples.

On ade tout tempsbeaucoup disputé sur la meilleure forme de gouvernementsans considérer que chacune d'elles est la meilleure en certains caset la pire en d'autres.

Sidans les différents Étatsle nombre des magistrats suprêmes doit être en raison inverse de celui des citoyensil s'ensuit qu'en général le gouvernement démocratique convient aux petits Étatsl'aristocratique aux médiocreset le monarchique aux grands. Cette règle se tire immédiatement du principe. Mais comment compter la multitude de circonstances qui peuvent fournir des exceptions?

 


Chapitre 3.4
De la démocratie

Celui qui fait la loi sait mieux que personne comment elle doit être exécutée et interprétée. Il semble donc qu'on ne saurait avoir une meilleure constitution que celle où le pouvoir exécutif est joint au législatif: mais c'est cela même qui rend ce gouvernement insuffisant à certains égardsparce que les choses qui doivent être distinguées ne le sont paset que le prince et le souverainn'étant que la même personnene formentpour ainsi direqu'un gouvernement sans gouvernement.

Il n'est pas bon que celui qui fait les lois les exécuteni que le corps du peuple détourne son attention des vues générales pour les donner aux objets particuliers. Rien n'est plus dangereux que l'influence des intérêts privés dans les affaires publiqueset l'abus des lois par le gouvernement est un mal moindre que la corruption du législateursuite infaillible des vues particulières. Alorsl'État étant altéré dans sa substancetoute réforme devient impossible. Un peuple qui n'abuserait jamais du gouvernement n'abuserait pas non plus de l'indépendance; un peuple qui gouvernerait toujours bien n'aurait pas besoin d'être gouverné.

A prendre le terme dans la rigueur de l'acceptionil n'a jamais existé de véritable démocratieet il n'en existera jamais. Il est contre l'ordre naturel que le grand nombre gouverne et que le petit soit gouverné. On ne peut imaginer que le peuple reste incessamment assemblé pour vaquer aux affaires publiqueset l'on voit aisément qu'il ne saurait établir pour cela des commissionssans que la forme de l'administration change.

En effetje crois pouvoir poser en principe quequand les fonctions du gouvernement sont partagées entre plusieurs tribunauxles moins nombreux acquièrent tôt ou tard la plus grande autoriténe fût-ce qu'à cause de la facilité d'expédier les affairesqui les y amène naturellement.

D'ailleursque de choses difficiles à réunir ne suppose pas ce gouvernement! Premièrementun État très petitoù le peuple soit facile à rassembleret où chaque citoyen puisse aisément connaître tous les autres; secondementune grande simplicité de moeurs qui prévienne la multitude d'affaires et de discussions épineuses; ensuite beaucoup d'égalité dans les rangs et dans les fortunessans quoi l'égalité ne saurait subsister longtemps dans les droits et l'autorité; enfin peu ou point de luxecar ou le luxe est l'effet des richessesou il les rend nécessaires; il corrompt à la fois le riche et le pauvrel'un par la possessionl'autre par la convoitise; il vend la patrie à la mollesseà la vanité; il ôte à l'État tous ses citoyens pour les asservir les uns aux autreset tous à l'opinion.

Voilà pourquoi un auteur célèbre a donné la vertu pour principe à la républiquecar toutes ces conditions ne sauraient subsister sans la vertu; maisfaute d'avoir fait les distinctions nécessairesce beau génie a manqué souvent de justessequelquefois de clartéet n'a pas vu que l'autorité souveraine étant partout la mêmele même principe doit avoir lieu dans tout État bien constituéplus ou moinsil est vraiselon la forme du gouvernement.

Ajoutons qu'il n'y a pas de gouvernement si sujetaux guerres civiles et aux agitations intestines que le démocratique ou populaireparce qu'il n'y en a aucun qui tende si fortement et si continuellement à changer de formeni qui demande plus de vigilance et de courage pour être maintenu dans la sienne. C'est surtout dans cette constitution que le citoyen doit s'armer de force et de constanceet dire chaque jour de sa vie au fond de son coeur ce que disait un vertueux Palatin (a) dans la diète de Pologne: Malo periculosam libertatem quam quietum servitium.

S'il y avait un peuple de dieuxil se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes.

 


Chapitre 3.5
De l'aristocratie

Nous avons ici deux personnes morales très distinctessavoirle gouvernement et le souverain; et par conséquent deux volontés généralesl'une par rapport à tous les citoyensl'autre seulement pour les membres de l'administration. Ainsibien que le gouvernement puisse régler sa police intérieure comme il lui plaîtil ne peut jamais parler au peuple qu'au nom du souverainc'est-à-dire au nom du peuple même; ce qu'il ne faut jamais oublier.

Les premières sociétés se gouvernèrent aristocratiquement. Les chefs des familles délibéraient entre eux des affaires publiques. Les jeunes gens cédaient sans peine à l'autorité de l'expérience. De là les noms de prêtresd'anciensde sénatde gérontes. Les sauvages de l'Amérique septentrionale se gouvernent encore ainsi de nos jours et sont très bien gouvernés.

Maisà mesure que l'inégalité d'institution l'emporta sur l'inégalité naturellela richesse ou la puissance (a) fut préférée à l'âgeet l'aristocratie devint élective. Enfin la puissance transmise avec les biens du père aux enfantsrendant les familles patriciennesrendit le gouvernement héréditaireet l'on vit des sénateurs de vingt ans.

Il y a donc trois sortes d'aristocratie: naturelleélectivehéréditaire. La première ne convient qu'à des peuples simples; la troisième est le pire de tous les gouvernements. La deuxième est le meilleur: c'est l'aristocratie proprement dite.

Outre l'avantage de la distinction des deux pouvoirselle a celui du choix de ses membres; cardans le gouvernement populairetous les citoyens naissent magistrats; mais celui-ci les borne à un petit nombreet ils ne le deviennent que par élection (b): moyen par lequel la probitéles lumièresl'expérienceet toutes les autres raisons de préférence et d'estime publiquesont autant de nouveaux garants qu'on sera sagement gouverné.

De plusles assemblées se font plus commodément; les affaires se discutent mieuxs'expédient avec plus d'ordre et de diligence; le crédit de l'État est mieux soutenu chez l'étranger par de vénérables sénateurs que par une multitude inconnue ou méprisée.

En un motc'est l'ordre le meilleur et le plus naturel que les plus sages gouvernent la multitudequand on est sûr qu'ils la gouverneront pour son profitet non pour le leur. Il ne faut point multiplier en vain les ressortsni faire avec vingt mille hommes ce que cent hommes choisis peuvent encore mieux. Mais il faut remarquer que l'intérêt de corps commence à moins diriger ici la force publique sur la règle de la volonté généraleet qu'une autre pente inévitable enlève aux lois une partie de la puissance exécutive.

A l'égard des convenances particulièresil ne faut ni un État si petitni un peuple si simple et si droitque l'exécution des lois suive immédiatement de la volonté publiquecomme dans une bonne démocratie. Il ne faut pas non plus une si grande nationque les chefs épars pour la gouverner puissent trancher du souverain chacun dans son départementet commencer par se rendre indépendants pour devenir enfin les maîtres.

Mais si l'aristocratie exige quelques vertus de moins que le gouvernement populaireelle en exige aussi d'autres qui lui sont proprescomme la modération dans les richeset le contentement dans les pauvres; car il semble qu'une égalité rigoureuse y serait déplacée; elle ne fut pas même observée à Sparte.

Au restesi cette forme comporte une certaine inégalité de fortunec'est bien pour qu'en général l'administration des affaires publiques soit confiée à ceux qui peuvent le mieux y donner tout leur tempsniais non pascomme prétend Aristotepour que les riches soient toujours préférés. Au contraireil importe qu'un choix opposé apprenne quelquefois au peuple qu'il y adans le mérite des hommesdes raisons de préférence plus importantes que la richesse.

 


Chapitre 3.6
De la monarchie

Jusqu'ici nous avons considéré le prince comme une personne morale et collectiveunie par la force des loiset dépositaire dans l'État de la puissance exécutive. Nous avons maintenant à considérer cette puissance réunie entre les mains d'une personne naturelled'un homme réelqui seul ait droit d'en disposer selon les lois. C'est ce qu'on appelle un monarque ou un roi.

Tout au contraire des autres administrations où un être collectif représente un individudans celle-ci un individu représente un être collectif; en sorte que l'unité morale qui constitue le prince est en même temps une unité physiquedans laquelle toutes les facultés que la loi réunit dans l'autre avec tant d'efforts se trouvent naturellement réunies.

Ainsi la volonté du peupleet la volonté du princeet la force publique de l'Étatet la force particulière du gouvernementtout répond au même mobiletous les ressorts de la machine sont dans la même maintout marche au même but; il n'y a point de mouvements opposés qui s'entre-détruisentet l'on ne peut imaginer aucune sorte de constitution dans laquelle un moindre effort produise une action plus considérable. Archimèdeassis tranquillement sur le rivage et tirant sans peine à flot un grand vaisseaume représente un monarque habilegouvernant de son cabinet ses vastes Étatset faisant tout mouvoir en paraissant immobile.

Mais s'il n'y a point de gouvernement qui ait plus de vigueuril n'y en a point où la volonté particulière ait plus d'empire et domine plus aisément les autres: tout marche au même butil est vrai; mais ce but n'est point celui de la félicité publiqueet la force même de l'administration tourne sans cesse au préjudice de l'État.

Les rois veulent être absoluset de loin on leur crie que le meilleur moyen de l'être est de se faire aimer de leurs peuples. Cette maxime est très belleet même très vraie à certains égards: malheureusementon s'en moquera toujours dans les cours. La puissance qui vient de l'amour des peuples est sans doute la plus grande; mais elle est précaire et conditionnelle; jamais les princes ne s'en contenteront. Les meilleurs rois veulent pouvoir être méchants s'il leur plaitsans cesser d'être les maîtres. Un sermonneur politique aura beau leur dire quela force du peuple étant la leurleur plus grand intérêt est que le peuple soit florissantnombreuxredoutable; ils savent très bien que cela n'est pas vrai. Leur intérêt personnel est premièrement que le peuple soit faiblemisérableet qu'il ne puisse jamais leur résister. J'avoue quesupposant les sujets toujours parfaitement soumisl'intérêt du prince serait alors que le peuple fût puissantafin que cette puissance étant sienne le rendît redoutable à ses voisins; maiscomme cet intérêt n'est que secondaire et subordonnéet que les deux suppositions sont incompatiblesil est naturel que les princes donnent la préférence à la maxime qui leur est le plus immédiatement utile. C'est ce que Samuel représentait fortement aux Hébreux: c'est ce que Machiavel a fait voir avec évidence. En feignant de donner des leçons aux roisil en a donné de grandes aux peuples. Le Prince de Machiavel est le livre des républicains (a).

Nous avons trouvépar les rapports générauxque la monarchie n'est convenable qu'aux grands États; et nous le trouverons encore en l'examinant en elle-même. Plus l'administration publique est nombreuseplus le rapport du prince aux sujets diminue et s'approche de l'égalitéen sorte que ce rapport est un ou l'égalitémême dans la démocratie. Ce même rapport augmente à mesure que le gouvernement se resserre. et il est dans son maximum quand le gouvernement est dans les mains d'un seul. Alors il se trouve une trop grande distance entre le prince et le peupleet l'État manque de liaison. Pour la formeril faut donc des ordres intermédiairesil faut des princesdes grandsde la noblesse pour les remplir. Orrien de tout cela ne convient à un petit Étatque ruinent tous ces degrés.

Mais s'il est difficile qu'un grand État soit bien gouvernéil l'est beaucoup plus qu'il soit bien gouverné par un seul homme; chacun sait ce qu'il arrive quand le roi se donne des substituts.

Un défaut essentiel et inévitablequi mettra toujours le gouvernement monarchique au-dessous du républicainest que dans celui-ci la voix publique n'élève presque jamais aux premières places que des hommes éclairés et capablesqui les remplissent avec honneur; au lieu que ceux qui parviennent dans les monarchies ne sont le plus souvent que de petits brouillonsde petits friponsde petits intrigantsà qui les petits talentsqui font dans les cours parvenir aux grands placesne servent qu'à montrer au public leur ineptie aussitôt qu'ils y sont parvenus. Le peuple se trompe bien moins sur ce choix que le prince; et un homme d'un vrai mérite est presque aussi rare dans le ministère qu'un sot à la tête d'un gouvernement républicain. Aussiquandpar quelque heureux hasardun de ces hommes nés pour gouverner prend le timon des affaires dans une monarchie presque abîmée par ces tas de jolis régisseurson est tout surpris des ressources qu'il trouveet cela fait époque dans un pays.

Pour qu'un État monarchique pût être bien gouvernéil faudrait que sa grandeur ou son étendue fût mesurée aux facultés de celui qui gouverne. Il est plus aisé de conquérir que de régir. Avec un levier suffisantd'un doigt l'on peut ébranler le monde; mais pour le soutenir il faut les épaules d'Hercule. Pour peu qu'un État soit grandle prince est presque toujours trop petit. Quandau contraireil arrive que l'État est trop petit pour son chefce qui est très rareil est encore mal gouvernéparce que le chefsuivant toujours la grandeur de ses vuesoublie les intérêts des peupleset ne les rend pas moins malheureux par l'abus des talents qu'il a de trop qu'un chef borné par le défaut de ceux qui lui manquent. Il faudraitpour ainsi direqu'un royaume s'étendît ou se resserrât à chaque règneselon la portée du prince; au lieu queles talents d'un sénat ayant des mesures plus fixesl'État peut avoir des bornes constanteset l'administration n'aller pas moins bien.

Le plus sensible inconvénient du gouvernement d'un seul est le défaut de cette succession continuelle qui forme dans les deux autres une liaison non interrompue. Un roi mortil en faut un autre; les élections laissent des intervalles dangereux; elles sont orageuses; et à moins que les citoyens ne soient d'un désintéressementd'une intégrité que ce gouvernement ne compte guèrela brigue et la corruption s'en mêlent. Il est difficile que celui à qui l'État s'est vendu ne le vende pas à son touret ne se dédommage pas sur les faibles de l'argent que les puissants lui ont extorqué. Tôt ou tard tout devient vénal sous une pareille administrationet la paixdont on jouit alors sous les roisest pire que le désordre des interrègnes.

Qu'a-t-on fait pour prévenir ces maux? On a rendu les couronnes héréditaires dans certaines familles; et l'on a établi un ordre de succession qui prévient toute dispute à la mort des rois; c'est-à-dire quesubstituant l'inconvénient des régences à celui des électionson a préféré une apparente tranquillité à une administration sageet qu'on a mieux aimé risquer d'avoir pour chefs des enfantsdes monstresdes imbécilesque d'avoir à disputer sur le choix des bons rois. On n'a pas considéré qu'en s'exposant ainsi aux risques de l'alternativeon met presque toutes les chances contre soi. C'était un mot très sensé que celui du jeune Denys à qui son pèreen lui reprochant une action honteusedisait: "T'en ai-je donné l'exemple? Ah! répondit le filsvotre père n'était pas roi."

Tout concourt à priver de justice et de raison un homme élevé pour commander aux autres. On prend beaucoup de peineà ce qu'on ditpour enseigner aux jeunes princes l'art de régner: il ne paraît pas que cette éducation leur profite. On ferait mieux de commencer par leur enseigner l'art d'obéir. Les plus grands rois qu'ait célébrés l'histoire n'ont point été élevés pour régner; c'est une science qu'on ne possède jamais moins qu'après l'avoir trop appriseet qu'on acquiert mieux en obéissant qu'en commandant. "Nam utilissimus idem ac brevissimus bonarum malarumque rerum delectuscogitare quid aut nolueris sub alio principeaut volueris."

Une suite de ce défaut de cohérence est l'inconstance du gouvernement royalquise réglant tantôt sur un plan et tantôt sur un autreselon le caractère du prince qui règne ou des gens qui règnent pour luine peut avoir longtemps un objet fixe ni une conduite conséquente; variation qui rend toujours l'État flottant de maxime en maximede projet en projetet qui n'a pas lieu dans les autres gouvernementsoù le prince est toujours le même. Aussi voit-on qu'en générals'il y a plus de ruse dans une couril y a plus de sagesse dans un sénatet que les républiques vont à leurs fins par des vues plus constantes et mieux suivies; au heu que chaque révolution dans le ministère en produit une dans l'Étatla maxime commune à tous les ministreset presque à tous les roisétant de prendre en toute chose le contre-pied de leurs prédécesseurs.

De cette même incohérence se tire encore la solution d'un sophisme très familier aux politiques royaux; c'est non seulement de comparer le gouvernement civil au gouvernement domestiqueet le prince au père de familleerreur déjà réfutéemais encore de donner libéralement à ce magistrat toutes les vertus dont il aurait besoinet de supposer toujours que le prince est ce qu'il devrait être: supposition à l'aide de laquelle le gouvernement royal est évidemment préférable à tout autreparce qu'il est incontestablement le plus fort et quepour être aussi le meilleuril ne lui manque qu'une volonté du corps plus conforme à la volonté générale.

Mais siselon Platon (a)le roi par nature est un personnage si rarecombien de fois la nature et la fortune concourront-elles à le couronner? Et si l'éducation royale corrompt nécessairement ceux qui la reçoiventque doit-on espérer d'une suite d'hommes élevés pour régner? C'est donc bien vouloir s'abuser que de confondre le gouvernement royal avec celui d'un bon roi. Pour voir ce qu'est ce gouvernement en lui-mêmeil faut le considérer sous des princes bornés ou méchants; car ils arriveront tels au trôneou le trône les rendra tels.

Ces difficultés n'ont pas échappé à nos auteurs; mais ils n'en sont point embarrassés. Le remède estdisent-ilsd'obéir sans murmure; Dieu donne les mauvais rois dans sa colèreet il faut les supporter comme des châtiments du ciel. Ce discours est édifiantsans doute; mais je ne sais s'il ne conviendrait pas mieux en chaire que dans un livre de politique. Que dire d'un médecin qui promet des miracleset dont tout l'art est d'exhorter son malade à la patience? On sait bien qu'il faut souffrir un mauvais gouvernement quand on l'a; la question serait d'en trouver un bon.

 


Chapitre 3.7
Des gouvernements mixtes

A proprement parleril n'y a point de gouvernement simple. Il faut qu'un chef unique ait des magistrats subalternes; il faut qu'un gouvernement populaire ait un chef. Ainsidans le partage de la puissance exécutiveil y a toujours gradation du. grand nombre au moindreavec cette différence que tantôt le grand nombre dépend du petitet tantôt le petit du grand.

Quelquefois il y a partage égalsoit quand les parties constitutives sont dans une dépendance mutuellecomme dans le gouvernement d'Angleterre; soit quand l'autorité de chaque partie est indépendantemais imparfaitecomme en Pologne. Cette dernière forme est mauvaiseparce qu'il n'y a point d'unité dans le gouvernementet que l'État manque de liaison.

Lequel vaut le mieux d'un gouvernement simple ou d'un gouvernement mixte? Question fort agitée chez les politiqueset à laquelle il faut faire la même réponse que j'ai faite ci-devant sur toute forme de gouvernement.

Le gouvernement simple est lemeilleur en soipar cela seul qu'il est simple. Mais quand la puissance exécutive ne dépend pas assez de la législativec'est-à-dire quand il y a plus de rapport du prince au souverain que du peuple au princeil faut remédier à ce défaut de proportion en divisant le gouvernement; car alors toutes ses parties n'ont pas moins d'autorité sur les sujetset leur division les rend toutes ensemble moins fortes contre le souverain.

On prévient encore le même inconvénient en établissant des magistrats intermédiaires quilaissant le gouvernement en son entierservent seulement à balancer les deux puissances et à maintenir leurs droits respectifs. Alors le gouvernement n'est pas mixteil est tempéré.

On peut remédier par des moyens semblables à l'inconvénient opposé etquand le gouvernement est trop lâcheériger des tribunaux pour le concentrer; cela se pratique dans toutes les démocraties. Dans le premier cason divise le gouvernement pour l'affaibliret dans le secondpour le renforcer; car les maximum de force et de faiblesse se trouvent également dans les gouvernements simplesau lieu que les formes mixtes donnent une force moyenne.

 


Chapitre 3.8
Que toute forme de gouvernement
n'est pas propre à tout pays

La libertén'étant pas un fruit de tous les climatsn'est pas à la portée de tous les peuples. Plus on médite ce principe établi par Montesquieu plus On en sent la vérité; plus on le contesteplus on donne occasion de l'établir par de nouvelles preuves.

Dans tous les gouvernements du mondela personne publique consomme et ne produit rien. D'où lui vient donc la substance consommée? Du travail de ses membres. C'est le superflu des particuliers qui produit le nécessaire du public. D'où il suit que l'État civil ne peut subsister qu'autant que le travail des hommes rend au-delà de leurs besoins.

Orcet excédent n'est pas le même dans tous les pays du monde. Dans plusieurs il est considérabledans d'autres médiocredans d'autres nuldans d'autres négatif. Ce rapport dépend de la fertilité du climatde la sorte de travail que la terre exigede la nature de ses productionsde la force de ses habitantsde la plus ou moins grande consommation qui leur est nécessaireet de plusieurs autres rapports semblables desquels il est composé.

D'autre parttous les gouvernements ne sont pas de même nature; il y en a de plus ou moins dévorants; et les différences sont fondées sur cet autre principe queplus les contributions publiques s'éloignent de leur sourceet plus elles sont onéreuses. Ce n'est pas sur la quantité des impositions qu'il faut mesurer cette chargemais sur le chemin qu'elles ont à faire pour retourner dans les mains dont elles sont sorties. Quand cette circulation est prompte et bien établiequ'on paye peu ou beaucoupil n'importele peuple est toujours richeet les finances vont toujours bien. Au contrairequelque peu que le peuple donnequand ce peu ne lui revient pointen donnant toujoursbientôt il s'épuise: l'État n'est jamais riche et le peuple est toujours gueux.

Il suit de là que plus la distance du peuple au gouvernement augmenteet plus les tributs deviennent onéreux: ainsidans la démocratie' le peuple est le moins chargé; dans l'aristocratieil l'est davantage; dans la monarchieil porte le plus grand poids. La monarchie ne convient donc qu'aux nations opulentes; J'aristocratieaux États médiocres en richesse ainsi qu'en grandeur; la démocratieaux États petits et pauvres.

En effetplus on y réfléchitplus on trouve en ceci de différence entre les États libres rit les monarchiques. Dans les premierstout s'emploie à l'utilité commune; dans les autresles forces publiques et particulières sont réciproques; et l'une s'augmente par l'affaiblissement de l'autre: enfinau lieu de gouverner les sujets pour les rendre heureuxle despotisme les rend misérables pour les gouverner.

Voilà doncdans chaque climatdes causes naturelles sur lesquelles on peut assigner la forme de gouvernement à laquelle la force du climat l'entraîneet dire même quelle espèce d'habitants il doit avoir.

Les lieux ingrats et stérilesoù le produit ne vaut pas le travaildoivent rester incultes et désertsou seulement peuplés de sauvages: les lieux où le travail des hommes ne rend exactement que le nécessaire doivent être habités par des peuples barbares; toute politie y serait impossible; les lieux où l'excès du produit sur le travail est médiocre conviennent aux peuples libres; ceux où le terroir abondant et fertile donne beaucoup de produit pour peu de travail veulent être gouvernés monarchiquementpour consumer par le luxe du prince l'excès du superflu des sujets; car il vaut mieux que cet excès soit absorbé par le gouvernement que dissipé par les particuliers. Il y a des exceptionsje le sais; mais ces exceptions mêmes confirment la règleen ce qu'elles produisent tôt ou tard des révolutions qui ramènent les choses dans l'ordre de la nature.

Distinguons toujours les lois générales des causes particulières qui peuvent en modifier l'effet. Quand tout le Midi serait couvert de républiqueset tout le Nord d'États despotiquesil n'en serait pas moins vrai quepar l'effet du climatle despotisme convient aux pays chaudsla barbarie aux pays froidset la bonne politie aux régions intermédiaires. Je vois encore qu'en accordant le principeon pourra disputer sur l'application: on pourra dire qu'il y a des pays froids très fertileset des méridionaux très ingrats. Mais cette difficulté n'en est une que pour ceux qui n'examinent pas la chose dans tous ses rapports. Il fautcomme je l'ai déjà ditcompter sur des travauxdes forcesde la consommationetc.

Supposons que de deux terrains égaux l'un rapporte cinq et l'autre dix. Si les habitants du premier consomment quatre et ceux du dernier neufl'excès du premier produit sera un cinquièmeet celui du second un dixième. Le rapport de ces deux excès étant donc inverse de celui des produitsle terrain qui ne produira que cinq donnera un superflu double de celui du terrain qui produira dix.

Mais il n'est pas question d'un produit doubleet je ne crois pas que personne ose mettre en général la fertilité des pays froids en égalité même avec celle des pays chauds. Toutefois supposons cette égalité; laissonssi l'on veuten balance l'Angleterre avec la Sicileet la Pologne avec l'Égypte: plus au midinous aurons l'Afrique et les Indes; plus au nordnous n'aurons plus rien. Pour cette égalité de produitquelle différence dans la culturel En Sicileil ne faut que gratter la terre; en Angleterreque de soins pour la labourer! Orlà où il faut plus de bras pour donner le même produitle superflu doit être nécessairement moindre.

Considérezoutre celaque la même quantité d'hommes consomme beaucoup moins dans les pays chauds. Le climat demande qu'on y soit sobre pour se porter bien: les Européens qui veulent y vivre comme chez eux périssent tous de dysenterie et d'indigestion. "Nous sommesdit Chardindes bêtes carnassièresdes loupsen comparaison des Asiatiques. Quelques-uns attribuent la sobriété des Persans à ce que leur pays est moins cultivé et moije crois au contraire que leur pays abonde moins en denrées parce qu'il en faut moins aux habitants. Si leur frugalitécontinue-t-ilétait un effet de la disette du paysil n'y aurait que les pauvres qui mangeraient peuau lieu que c'est généralement tout le monde; et on mangerait plus ou moins en chaque provinceselon la fertilité du paysau lieu que la même sobriété se trouve par tout le royaume. Ils se louent fort de leur manière de vivredisant qu'il ne faut que regarder leur teint pour reconnaître combien elle est plus excellente que celle des chrétiens. En effetle teint des Persans est uniils ont la peau bellefine et polie; au lieu que le teint des Arméniensleurs sujetsqui vivent à l'européenneest rudecouperoséet que leurs corps sont gros et pesants."

Plus on approche de la ligneplus les peuples vivent de peu. Ils ne mangent presque pas de viande; le rizle maïsle cuzcuzle milla cassavesont leurs aliments ordinaires. Il y a aux Indes des millions d'hommes dont la nourriture ne coûte pas un sou par jour. Nous voyons en Europe même des différences sensibles pour l'appétit entre les peuples du Nord et ceux du Midi. Un Espagnol vivra huit jours du dîner d'un Allemand. Dans les pays où les hommes sont plus voracesle luxe se tourne aussi vers les choses de consommation: en Angleterre il se montre sur une table chargée de viandes; en Italie on vous régale de sucre et de fleurs.

Le luxe des vêtements offre encore de semblables différences. Dans les climats où les changements de saisons sont prompts et violentson a des habits meilleurs et plus simples; dans ceux où l'on ne s'habille que pour la parureon y cherche plus d'éclat que d'utilité; les habits eux-mêmes y sont un luxe. À Naplesvous verrez tous les jours se promenerau Pausilippe des hommes en veste doréeet point de bas. C'est la même chose pour les bâtiments: on donne tout à la magnificence quand on n'a rien à craindre des injures de l'air. À Parisà Londreson veut être logé chaudement et commodément; à Madriden a des salons superbesmais point de fenêtres qui fermentet l'on couche dans des nids à rats.

Les aliments sont beaucoup plus substantiels et succulents dans les pays chauds; c'est une troisième différence qui ne peut manquer d'influer sur la seconde. Pourquoi mange-t-on tant de légumes en Italie? Parce qu'ils y sont bonsnourrissantsd'excellent goût. En Franceoù ils ne sont nourris que d'eauils ne nourrissent pointet sont presque comptés pour rien sur les tables; ils n'occupent pourtant pas moins de terrain et coûtent du moins autant de peine à cultiver. C'est une expérience faite que les blés de Barbaried'ailleurs inférieurs à ceux de Francerendent beaucoup plus en farine et que ceux de Franceà leur tourrendent plus que les blés du Nord. D'où l'on peut inférer qu'une gradation semblable s'observe généralement dans la même direction de la ligne au pôle. Orn'est-ce pas un désavantage visible d'avoir dans un produit égal une moindre quantité d'aliments?

A toutes ces différentes considérationsj'en puis ajouter une qui en découle et qui les fortifie; c'est que les pays chauds ont moins besoin d'habitants que les pays froidset pourraient en nourrir davantage; ce qui produit un double superflu toujours à l'avantage du despotisme. Plus le même nombre d'habitants occupe une grande surfaceplus les révoltes deviennent difficilesparce qu'on ne peut se concerter ni promptement ni secrètementet qu'il est toujours facile au gouvernement d'éventer les projets et de couper les communications. Mais plus un peuple nombreux se rapprochemoins le gouvernement peut usurper sur le souverain; les chefs délibèrent aussisûrement dans leurs chambres que le prince dans son conseilet la foule s'assemble aussitôt dans les places que les troupes dans leurs quartiers. L'avantage d'un gouvernement tyrannique est donc en ceci d'agir à grandes distances. À l'aide des points d'appui qu'il se donnesa force augmente au loin comme celle des leviers (a). Celle du peupleau contrairen'agit que concentrée; elle s'évapore et se perd en s'étendantcomme l'effet de la poudre éparse à terreet qui ne prend feu que grain à grain. Les pays les moins peuplés sont ainsi les plus propres à la tyrannie; les bêtes féroces ne règnent que dans les déserts.

 


Chapitre 3.9
Des signes d'un bon gouvernement

Quand donc on demande absolument quel est le meilleur gouvernementon fait une question insoluble comme indéterminée; ousi l'on veutelle a autant de bonnes solutions qu'il y a de combinaisons possibles dans les positions absolues et relatives des peuples.

Mais si l'on demandait à quel signe on peut connaître qu'un peuple donné est bien ou mal gouvernéce serait autre choseet la question de fait pourrait se résoudre.

Cependant on ne la résout pointparce que chacun veut la résoudre à sa manière. Les sujets vantent la tranquillité publiqueles citoyens la liberté des particuliers; l'un préfère la sûreté des possessionset l'autre celle des personnes; l'un veut que le meilleur gouvernement soit le plus sévèrel'autre soutient que c'est le plus doux; celui-ci veut qu'on punisse les crimeset celui-là qu'on les prévienne; l'un trouve beau qu'on soit craint des voisinsl'autre aime mieux qu'on en soit ignoré; l'un est content quand l'argent circulel'autre exige que le peuple ait du pain. Quand même on conviendrait sur ces points et d'autres semblablesen serait-on plus avancé? Les qualités morales manquant de mesure précisefût-on d'accord sur le signecomment l'être sur l'estimation?

Pour moije m'étonne toujours qu'on méconnaisse un signe aussi simpleou qu'on ait la mauvaise foi de n'en pas convenir. Quelle est la fin de l'association politique? C'est la conservation et la prospérité de ses membres. Et quel est le signe le plus sûr qu'ils se conservent et prospèrent? C'est leur nombre et leur population. N'allez donc pas chercher ailleurs ce signe si disputé. Toute chose d'ailleurs égalele gouvernement sous lequelsans moyens étrangerssans naturalisationsans coloniesles citoyens peuplent et multiplient davantageest infailliblement le meilleur. Celui sous lequel un peuple diminue et dépérit est le pire. Calculateursc'est maintenant votre affaire; comptezmesurezcomparez (a).

Chapitre 3.10
De l'abus du gouvernement et
de sa pente à dégénérer

Comme la volonté particulière agit sans cesse contre la volonté généraleainsi le gouvernement fait un effort continuel contre la souveraineté. Plus cet effort augmenteplus la constitution s'altère; et comme il n'y a point ici d'autre volonté de corps quirésistant à celle du princefasse équilibre avec elleil doit arriver tôt ou tard que le prince opprime enfin le souverain et rompe le traité social. C'est là le vice inhérentet inévitable quidès la naissance du corps politiquetend sans relâche à le détruirede même que la vieillesse et la mort détruisent enfin le corps de l'homme.

Il y a deux voies générales par lesquelles un gouvernement dégénère: savoirquand il se resserreou quand l'État se dissout.

Le gouvernement se resserre quand il passe du grand nombre au petitc'est-à-dire de la démocratie à l'aristocratieet de l'aristocratie à la royauté. C'est là son inclinaison naturelle (a). S'il rétrogradait du petit nombre au grandon pourrait dire qu'il se relâche mais ce progrès inverse est impossible.

En effetjamais le gouvernement ne change de forme que quand son ressort usé le laisse trop affaibli pour pouvoir conserver la sienne. Ors'il se relâchait encore en s'étendantsa force deviendrait tout à fait nulleet il subsisterait encore moins. Il faut donc remonter et serrer le ressort à mesure qu'il cède; autrement l'État qu'il soutient tomberait en ruine.

Le cas de la dissolution de l'État peut arriver de deux manières.

Premièrementquand le prince n'administre plus l'État selon les loiset qu'il usurpe le pouvoir souverain. Alors il se fait un changement remarquable; c'est quenon pas le gouvernementmais l'État se resserre; je veux dire que le grand État se dissoutet qu'il s'en forme un autre dans celui-làcomposé seulement des membres du gouvernementet qui n'est plus rien au reste du peuple que son maître et son tyran. De sorte qu'à l'instant que le gouvernement usurpe la souverainetéle pacte social est rompu; et tous les simples citoyensrentrés de droit dans leur liberté naturellesont forcésmais non pas obligés d'obéir.

Le même cas arrive aussi quand les membres du gouvernement usurpent séparément le pouvoir qu'ils ne doivent exercer qu'en corps; ce qui n'est pas une moindre infraction des loiset produit encore un plus grand désordre. Alors on apour ainsi direautant de princes que de magistrats; et l'Étatnon moins divisé que le gouvernementpérit ou change de forme.

Quand l'État se dissoutl'abus du gouvernementquel qu'il soitprend le nom commun d'anarchie. En distinguantla démocratie dégénère en ochlocratie 1l'aristocratie en oligarchie: j'ajouterais que la royauté dégénère en tyranniemais ce dernier mot est équivoque et demande explication.

Dans le sens vulgaireun tyran est un roi qui gouverne avec violence et sans égard à la justice et aux lois. Dans le sens précisun tyran est un particulier qui s'arroge l'autorité royale sans y avoir droit. C'est ainsi que les Grecs entendaient ce mot de tyran; ils le donnaient indifféremment aux bons et aux mauvais princes dont l'autorité n'était pas légitime (a). Ainsi tyran et usurpateur sont deux mots parfaitement synonymes.

Pour donner différents noms à différentes chosesj'appelle tyran l'usurpateur de l'autorité royaleet despote l'usurpateur du pouvoir souverain. Le tyran est celui qui s'ingère contre les lois à gouverner selon les lois; le despote est celui qui se met au-dessus des lois mêmes. Ainsi le tyran peut n'être -pas despotemais le despote est toujours tyran.

 


Chapitre 3.11
De la mort du corps politique

Telle est la pente naturelle et inévitable des gouvernements les mieux constitués. Si Sparte et Rome ont périquel État peut espérer de durer toujours? Si nous voulons former un établissement durablene songeons donc point à le rendre éternel. Pour réussir il ne faut pas tenter l'impossibleni se flatter de donner à l'ouvrage des hommes une solidité que les choses humaines ne comportent pas.

Le corps politiqueaussi bien que le corps de l'hommecommence à mourir dès sa naissance et porte en lui-même les causes de sa destruction. Mais l'un et l'autre peut avoir une constitution plus ou moins robuste et propre à le conserver plus ou moins longtemps. La constitution de l'homme est l'ouvrage de la nature; celle de l'État est l'ouvrage de l'art. Il ne dépend pas des hommes de prolonger leur vieil dépend d'eux de prolonger celle de l'État aussi loin qu'il est possibleen lui donnant la meilleure constitution qu'il puisse avoir. Le mieux constitué finiramais plus tard qu'un autresi nul accident imprévu n'amène sa perte avant le temps.

Le principe de la vie politique est dans l'autorité souveraine. La puissance législative est le coeur de l'Étatla puissance exécutive en est le cerveauqui donne le mouvement à toutes les parties. Le cerveau peut tomber en paralysie et l'individu vivre encore. Un homme reste imbécile et vit; mais sitôt que le coeur a cessé ses fonctionsl'animal est mort.

Ce n'est point par les lois que l'État subsistec'est par le pouvoir législatif. La loi d'hier n'oblige pas aujourd'hui: mais le consentement tacite est présumé du silenceet le souverain est censé confirmer incessamment les lois qu'il n'abroge paspouvant le faire. Tout ce qu'il a déclaré vouloir une foisil le veut toujoursà moins qu'il ne le révoque.

Pourquoi donc porte-t-on tant de respect aux anciennes lois? C'est pour cela même. On doit croire qu'il n'y a que l'excellence des volontés antiques qui les ait pu conserver si longtemps; si le souverain ne les eût reconnues constamment salutairesil les eût mille fois révoquées. Voilà pourquoiloin de s'affaiblirles lois acquièrent sans cesse une force nouvelle dans tout État bien constitué; le préjugé de l'antiquité les rend chaque jour plus vénérables: au heu que partout où les lois s'affaiblissent en vieillissantcela prouve qu'il n'y a plus de pouvoir législatifet que l'État ne vit plus.

 


Chapitre 3.12
Comment se maintient
l'autorité souveraine

Le souverainn'ayant d'autre force que la puissance législativen'agit que par des lois; et les lois n'étant que des actes authentiques de la volonté généralele souverain ne saurait agir que quand le peuple est assemblé. Le peuple assemblédira-t-onquelle chimère! C'est une chimère aujourd'hui; mais ce n'en était pas une il y a deux mille ans. Les hommes ont-ils changé de nature?

Les bornes du possibledans les choses moralessont moins étroites que nous ne pensons; ce sont nos faiblessesnos vicesnos préjugésqui les rétrécissent. Les âmes basses ne croient point aux grands hommes: de vils esclaves sourient d'un air moqueur à ce mot de liberté.

Par ce qui s'est faitconsidérons ce qui peut se faire. Je ne parlerai pas des anciennes républiques de la Grèce; mais la république romaine étaitce me sembleun grand État et la ville de Rome une grande ville. Le dernier cens donna dans Rome quatre cent mille citoyens portant armeset le dernier dénombrement de l'empire plus de quatre millions de citoyenssans compter les sujetsles étrangersles femmesles enfantsles esclaves.

Quelle difficulté n'imaginerait-on pas d'assembler fréquemment le peuple immense de cette capitale et de ces environs! Cependantil se passait peu de semaines que le peuple romain ne fût assembléet même plusieurs fois. Non seulement il exerçait les droits de la souverainetémais une partie de ceux du gouvernement. Il traitait certaines affairesil jugeait certaines causeset tout ce peuple était sur la place publique presque aussi souvent magistrat que citoyen.

En remontant aux premiers temps des nationson trouverait que la plupart des anciens gouvernementsmême monarchiquestels que ceux des Macédoniens et des Francsavaient de semblables conseils. Quoi qu'il en soitce seul fait incontestable répond à toutes les difficultés: de l'existant au possible la conséquence me paraît bonne.

 


Chapitre 3.13
Suite

Il ne suffit pas que le peuple assemblé ait une fois fixé la constitution de l'État en donnant la sanction à un corps de lois'. il ne suffit pas qu'il ait établi un gouvernement perpétuelou qu'il ait pourvu une fois pour toutes à l'élection des magistrats; outre les assemblées extraordinaires que des cas imprévus peuvent exigeril faut qu'il y en ait de fixes et de périodiques que rien ne puisse abolir ni prorogertellement qu'au jour marqué le peuple soit légitimement convoqué par la loisans qu'il soit besoin pour cela d'aucune autre convocation formelle.

Maishors de ces assemblées juridiques par leur seule datetoute assemblée du peuple qui n'aura pas été convoquée par les magistrats préposés à cet effetet selon les formes prescritesdoit être tenue pour illégitimeet tout ce qui s'y fait pour nulparce que l'ordre même de s'assembler doit émaner de la loi.

Quant aux retours plus ou moins fréquents des assemblées légitimesils dépendent de tant de considérations qu'on ne saurait donner là-dessus de règles précises. Seulementon peut dire en général que plus le gouvernement a de forceplus le souverain doit se montrer fréquemment.

Cecime dira-t-onpeut-être bon pour une seule ville; mais que faire quand l'État en comprend plusieurs? Partagera-t-on l'autorité souveraine? au bien doit-on la concentrer dans une seule ville et assujettir tout le reste?

Je réponds qu'on ne doit faire ni l'un ni l'autre. Premièrementl'autorité souveraine est simple et uneet l'on ne peut la diviser sans la détruireEn second lieuune villenon plus qu'une nation.ne peut être légitimement sujette d'une autreparce que l'essence du corps politique est dans l'accord de l'obéissance et de la libertéet que ces mots de sujet et de souverain sont des corrélations identiques dont l'idée se réunit sous le seul mot de citoyen.

Je réponds encore que c'est toujours un mal d'unir plusieurs villes en une seule cité et quevoulant faire cette unionl'on ne doit pas se flatter d'en éviter les inconvénients naturels. Il ne faut point objecter l'abus des grands États à celui qui n'en veut que de petits. Mais comment donner aux petits États assez de force pour résister aux grands? comme jadis les villes grecques résistèrent au grand roiet comme plus récemment la Hollande et la Suisse ont résisté à la maison d'Autriche.

Toutefoissi l'on ne peut réduire l'État à de justes bornesil reste encore une ressource; c'est de n'y point souffrir de capitalede faire siéger le gouvernement alternativement dans chaque villeet d'y rassembler aussi tour à tour les états du pays.

Peuplez également le territoireétendez-y partout les mêmes droitsportez-y partout l'abondance et la vie; c'est ainsi que l'État deviendra tout à la fois le plus fort et le mieux gouverné qu'il soit possible. Souvenez-vous que les murs des villes ne se forment que du débris des maisons des champs. À chaque palais que je vois élever dans la capitaleje crois voir mettre en masures tout un pays.

 


Chapitre 3.14
Suite

A l'instant que le peuple est légitimement assemblé en corps souveraintoute juridiction du gouvernement cessela puissance exécutive est suspendueet la personne du dernier citoyen est aussi sacrée et inviolable que celle du premier magistratparce qu'où se trouve le représenté il n'y a plus de représentants. La plupart des tumultes qui s'élevèrent à Rome dans les comices vinrent d'avoir ignoré ou négligé cette règle. Les consuls alors n'étaient que les présidents du peuple; les tribuns de simples orateurs (a): le sénat n'était rien du tout.

Ces intervalles de suspension où le prince reconnaît ou doit reconnaître un supérieur actuellui ont toujours été redoutables; et ces assemblées du peuplequi sont l'égide du corps politique et le frein du gouvernementont été de tout temps l'horreur des chefs: aussi n'épargnent-ils jamais ni soinsni objectionsmi difficultésni promessespour en rebuter les citoyens. Quand ceux-ci sont avarestâchespusillanimesplus amoureux du repos que de la libertéils ne tiennent pas longtemps contre les efforts redoublés du gouvernement: c'est ainsi quela force résistante augmentant sans cessel'autorité souveraine s'évanouit à la finet que la plupart des cités tombent et périssent avant le temps.

Mais entre l'autorité souveraine et le gouvernement arbitraireil s'introduit quelquefois un pouvoir moyen dont il faut parler.

 


Chapitre 3.15
Des députés ou représentants

Sitôt que le service public cesse d'être la principale affaire des citoyenset qu'ils aiment mieux servir de leur bourse que de leur personnel'État est déjà près de sa ruine. Faut-il marcher au combat? ils payent des troupes et restent chez eux; faut-il aller au conseil? ils nomment des députés et restent chez eux. À force de paresse et d'argentils ont enfin des soldats pour asservir la patrieet des représentants pour la vendre.

C'est le tracas du commerce et des artsc'est l'avide intérêt du gainc'est la mollesse et l'amour des commoditésqui changent les services personnels en argent. On cède une partie de son profit pour l'augmenter à son aise. Donnez de l'argentet bientôt vous aurez des fers. Ce mot de finance est un mot d'esclaveil est inconnu dans la cité. Dans un pays vraiment libreles citoyens font tout avec leurs braset rien avec de l'argent; loin de payer pour s'exempter de leurs devoirsils payeraient pour les remplir eux-mêmes. Je suis bien loin des idées communes; je crois les corvées moins contraires à la liberté que les taxes.

Mieux l'État est constituéplus les affaires publiques l'emportent sur les privéesdans l'esprit des citoyens. Il y a même beaucoup moins d'affaires privéesparce que la somme du bonheur commun fournissant une portion plus considérable à celui de chaque individuil lui en reste moins à chercher dans les soins particuliers. Dans une cité bien conduitechacun vole aux assemblées; sous un mauvais gouvernementnul n'aime à faire un pas pour s'y rendreparce que nul ne prend intérêt à ce qui s'y faitqu'on prévoit que la volonté générale n'y dominera paset qu'enfin les soins domestiques absorbent tout. Les bonnes lois en font faire de meilleuresles mauvaises en amènent de pires. Sitôt que quelqu'un dit des affaires de l'État: Que m'importe? on doit compter que l'État est perdu.

L'attiédissement de l'amour de la patriel'activité de l'intérêt privél'immensité des Étatsles conquêtesl'abus du gouvernementont fait imaginer la voie des députés ou représentants du peuple dans les assemblées de la nation. C'est ce qu'en certain pays on ose appeler le tiers état. Ainsi l'intérêt particulier de deux ordres est mis au premier et second rang; l'intérêt public n'est qu'au troisième.

La souveraineté ne peut être représentéepar la même raison qu'elle peut être aliénée; elle consiste essentiellement dans la volonté généraleet la volonté ne se représente point: elle est la mêmeou elle est autre; il n'y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentantsils ne sont que ses commissaires; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le peuple en personne n'a pas ratifiée est nulle; ce n'est point une loi. Le peuple Anglais pense être libreil se trompe fort; il ne l'est que durant l'élection des membres du parlement: sitôt qu'ils sont élusil est esclaveil n'est rien. Dans les courts moments de sa libertél'usage qu'il en fait mérite bien qu'il la perde.

L'idée des représentants est moderne: elle nous vient du gouvernement féodalde cet inique et absurde gouvernement dans lequel l'espèce humaine est dégradéeet où le nom d'homme est en déshonneur. Dans les anciennes républiqueset même dans les monarchiesjamais le peuple n'eut des représentants; en ne connaissait pas ce mot-là. Il est très singulier qu'à Romeoù les tribuns étaient si sacréson n'ait pas même imaginé qu'ils pussent usurper les fonctions du peupleet qu'au milieu d'une si grande multitude ils n'aient jamais tenté de passer de leur chef un seul plébiscite. Qu'on juge cependant de l'embarras que causait quelquefois la foule par ce qui arriva du temps des Gracquesoù une partie des citoyens donnait son suffrage de dessus les toits.

Où le droit et la liberté sont toutes chosesles inconvénients ne sont rien. Chez ce sage peuple tout était mis à sa juste mesure: il laissait faire à ses licteurs ce que ses tribuns n'eussent osé faire; il ne craignait pas que ses licteurs voulussent le représenter.

Pour expliquer cependant comment les tribuns le représentaient quelquefoisil suffit de concevoir comment le gouvernement représente le souverain. La loi n'étant que la déclaration de la volonté généraleil est clair quedans la puissance législativele peuple ne peut être représenté; mais il peut et doit l'être dans la puissance exécutivequi n'est que la force appliquée à la loi. Ceci fait voir qu'en examinant bien les choses on trouverait que très peu de nations ont des lois. Quoi qu'il en soitil est sûr que les tribunsn'ayant aucune partie du pouvoir exécutifne purent jamais représenter le peuple romain par les droits de leurs chargesmais seulement en usurpant sur ceux du sénat.

Chez les Grecstout ce que le peuple avait à faireil le faisait par lui-même: il était sans cesse assemblé sur la place. Il habitait un climat doux; il n'était point avide; des esclaves faisaient ses travaux; sa grande affaire était sa liberté. N'ayant plus les mêmes avantagescomment conserver les mêmes droits? Vos climats plus durs vous donnent plus de besoins (a): six mois de l'année la place publique n'est pas tenable; vos langues sourdes ne peuvent se faire entendre en plein air; vous donnez plus à votre gain qu'à votre libertéet vous craignez bien moins l'esclavage que la misère. -

Quoi! la liberté ne se maintient qu'à l'appui de la servitude? Peut-être. Les deux excès se touchent. Tout ce qui n'est point dans la nature a ses inconvénientset la société civile plus que tout le reste. Il y a telles positions malheureuses où l'on ne peut conserver sa liberté qu'aux dépens de celle d'autruiet où le citoyen ne peut être parfaitement libre que l'esclave ne soit extrêmement esclave. Telle était la position de Sparte. Pour vouspeuples modernesvous n'avez point d'esclavesmais vous l'êtes; vous payez leur liberté de la vôtre. Vous avez beau vanter cette préférencej'y trouve plus de lâcheté que d'humanité.

Je n'entends point par tout cela qu'il faille avoir des esclavesni que le droit d'esclavage soit légitimepuisque j'ai prouvé le contraire: je dis seulement les raisons pourquoi les peuples modernes qui se croient libres ont des représentantset pourquoi les peuples anciens n'en avaient pas. Quoi qu'il en soità l'instant qu'un peuple se donne des représentantsil n'est plus libre; il n'est plus.

Tout bien examinéje ne vois pas qu'il soit désormais possible au souverain de conserver parmi nous l'exercice de ses droitssi la cité n'est très petite. Mais si elle est très petiteelle sera subjuguée? Non. Je ferai voir ci-après (a) comment on peut réunir la puissance extérieure d'un grand peuple avec la police aisée et le bon ordre d'un petit État.

 


Chapitre 3.16
Que l'institution du gouvernement
n'est point un contrat

Le pouvoir législatif une fois bien établi il s'agit d'établir de même le pouvoir exécutif; car ce dernierqui n'opère que par des actes particuliersn'étant pas de l'essence de l'autreen est naturellement séparé. S'il était possible que le souverainconsidéré comme teleût la puissance exécutivele droit et le fait seraient tellement confondusqu'on ne saurait plus ce qui est loi et ce qui ne l'est pas; et le corps politiqueainsi dénaturéserait bientôt en proie à la violence contre laquelle il fut institué.

Les citoyens étant tous égaux par le contrat socialce que tous doivent fairetous peuvent le prescrireau lieu que nul n'a droit d'exiger qu'un autre fasse ce qu'il ne fait pas lui-même. Orc'est proprement ce droitindispensable pour faire vivre et mouvoir le corps politiqueque le souverain donne au prince en instituant le gouvernement.

Plusieurs ont prétendu que l'acte de cet établissement était un contrat entre le peuple et les chefs qu'il se donnecontrat par lequel on stipulait entre les deux parties des conditions sous lesquelles l'une s'obligeait à commander et l'autre à obéir. On conviendraje m'assureque voilà une étrange manière de contracter. Mais voyons si cette opinion est soutenable.

Premièrementl'autorité suprême ne peut pas plus se modifier que s'aliéner; la limiterc'est la détruire. Il est absurde et contradictoire que le souverain se donne un supérieur; s'obliger d'obéir à un maîtrec'est se remettre en pleine liberté.

De plusil est évident que ce contrat du peuple avec telles ou telles personnes serait un acte particulier; d'où il suit que ce contrat ne saurait être une loi ni un acte de souverainetéet que par conséquent il serait illégitime.

On voit encore que les parties contractantes seraient entre elles sous la seule loi de nature et sans aucun garant de leurs engagements réciproquesce qui répugne de toutes manières à l'état civil: celui qui a la force en main étant toujours le maître de l'exécutionautant vaudrait donner le nom de contrat à l'acte d'un homme qui dirait à un autre: "Je vous donne tout mon bienà condition que vous m'en rendrez ce qu'il vous plaira."

Il n'y a qu'un contrat dans l'Étatc'est celui de l'association: celui-là seul en exclut tout autre. On ne saurait imaginer aucun contrat public qui ne fût une violation du premier.

 


Chapitre 3.17
De l'institution du gouvernement

Sous quelle idée faut-il donc concevoir l'acte par lequel le gouvernement est institué? Je remarquerai d'abord que cet acte est complexeou composé de deux autressavoir: l'établissement de la loi et l'exécution de la loi.

Par le premierle souverain statue qu'il y aura un corps de gouvernement établi sous telle ou telle forme; et il est clair que cet acte est une loi.

Par le secondle peuple nomme les chefs qui seront chargés du gouvernement établi. Or cette nominationétant un acte particuliern'est pas une seconde loimais seulement une suite de la première et une fonction du gouvernement.

La difficulté est d'entendre comment on peut avoir un acte de gouvernement avant que le gouvernement existeet comment le peuplequi n'est que souverain ou sujetpeut devenir prince ou magistrat dans certaines circonstances.

C'est encore ici que se découvre une de ces étonnantes propriétés du corps politiquepar lesquelles il concilie des opérations contradictoires en apparence; car celle-ci se fait par une conversion subite de la souveraineté en démocratieen sorte quesans aucun changement sensibleet seulement par une nouvelle relation de tous à tousles citoyensdevenus magistratspassent des actes généraux aux actes particulierset de la loi à l'exécution.

Ce changement de relation n'est point une subtilité de spéculation sans exemple dans la pratique: il a lieu tous les jours dans le parlement d'Angleterreoù la chambre basseen certaines occasionsse tourne en grand comitépour mieux discuter les affaireset devient ainsi simple commissionde cour souveraine qu'elle était l'instant précédent; en telle sorte qu'elle se fait ensuite rapport à elle-mêmecomme chambre des communesde ce qu'elle vient de régler en grand comitéet délibère de nouveau sous un titre de ce qu'elle a déjà résolu sous un autre.

Tel est l'avantage propre au gouvernement démocratiquede pouvoir être établi dans le fait par un simple acte de la volonté générale. Après quoi ce gouvernement provisionnel reste en possessionsi telle est la forme adoptéeou établit au nom du souverain le gouvernement prescrit par la loi; et tout se trouve ainsi dans la règle. Il n'est pas possible d'instituer le gouvernement d'aucune autre manière légitime et sans renoncer aux principes ci-devant établis.

 

Chapitre 3.18
Moyens de prévenir les
usurpations du gouvernement

De ces éclaircissements il résulteen confirmation du chapitre XVIque l'acte qui institue le gouvernement n'est point un contratmais une loi; que les dépositaires de la puissance exécutive ne sont point les maîtres du peuplemais ses officiers; qu'il peut les établir et les destituer quand il lui plaît; qu'il n'est point question pour eux de contractermais d'obéir; et qu'en se chargeant des fonctions que l'État leur imposeils ne font que remplir leur devoir de citoyens sans avoir en aucune sorte le droit de disputer sur les conditions.

Quand donc il arrive que le peuple institue un gouvernement héréditairesoit monarchique dans une famillesoit aristocratique dans un ordre de citoyensce n'est point un engagement qu'il prend: c'est une forme provisionnelle qu'il donne à l'administrationjusqu'à ce qu'il lui plaise d'en ordonner autrement.

Il est vrai que ces changements sont toujours dangereuxet qu'il ne faut jamais toucher au gouvernement établi que lorsqu'il devient incompatible avec le bien public: mais cette circonspection est une maxime de politiqueet non pas une règle de droit; et l'État n'est pas plus tenu de laisser l'autorité civile à ses chefsque l'autorité militaire à ses généraux.

Il est vrai encore qu'on ne sauraiten pareil casobserver avec trop de soin toutes les formalités requises pour distinguer un acte régulier et légitime d'un tumulte séditieuxet la volonté de tout un peuple des clameurs d'une faction. C'est ici surtout qu'il ne faut donner au cas odieux que ce qu'on ne peut lui refuser dans toute la rigueur du droit; et c'est aussi de cette obligation que le prince tire un grand avantage pour conserver sa puissance malgré le peuplesans qu'on puisse dire qu'il l'ait usurpée; caren paraissant n'user que de us droitsil lui est fort aisé de les étendreet d'empêchersous le prétexte du repos publieles assemblées destinées à rétablir le bon ordre; de sorte qu'il se prévaut d'un silence qu'il empêche de rompreou des irrégularités qu'il fait commettrepour supposer en sa faveur l'aveu de ceux que la crainte fait taire et pour punir ceux qui osent parler. C'est ainsi que les décemvirsayant d'abord été élus pour un anpuis continués pour une autre annéetentèrent de retenir à perpétuité leur pouvoiren ne permettant plus aux comices de s'assembler; et c'est par ce facile moyen que tous les gouvernements du mondeune fois revêtus de la force publiqueusurpent tôt ou tard l'autorité souveraine.

Les assemblées périodiquesdont j'ai parlé ci-devantsont propres à prévenir ou différer ce malheursurtout quand elles n'ont pas besoin de convocation formelle; car alors le prince ne saurait les empêcher sans se déclarer ouvertement infracteur des lois et ennemi de l'État.

L'ouverture de ces assembléesqui n'ont pour objet que le maintien du traité socialdoit toujours se faire par deux propositions qu'on ne puisse jamais supprimeret qui passent séparément par les suffrages.

La première: "S'il plaît au souverain de conserver la présente forme de gouvernement."

La seconde: "S'il plaît au peuple d'en laisser l'administration à ceux qui en sont actuellement chargés."

Je suppose ici ce que je crois avoir démontrésavoirqu'il n'y a dans l'État aucune loi fondamentale qui ne se puisse révoquernon pas même le pacte social; car si tous les citoyens s'assemblaient pour rompre ce pacte d'un commun accordon ne peut douter qu'il ne fût très légitimement rompu. Grotius pense même que chacun peut renoncer à l'État dont il est membreet reprendre sa liberté naturelle et ses biens en sortant du pays (a). Or il serait absurde que tous les citoyens réunis ne pussent pas ce que peut séparément chacun d'eux.

 

LIVRE IV

 


Chapitre 4.1
Que la volonté générale est
indestructible

Tant que plusieurs hommes réunis se considèrent comme un seul corpsils n'ont qu'une seule volonté qui se rapporte à la commune conservation et au bien-être général. Alors tous les ressorts de l'État sont vigoureux et simplesses maximes sont claires et lumineuses il n'a point d'intérêts embrouilléscontradictoires le bien commun se montre partout avec évidenceet ne demande que du bon sens pour être aperçu. La paixl'unionl'égalitésont ennemies des subtilités politiques. Les hommes droits et simples sont difficiles à tromper à cause de leur simplicité: les leurresles prétextes raffinés ne leur en imposent pointils ne sont pas même assez fins pour être dupes. Quand on voit chez le plus heureux peuple du monde des troupes de paysans régler les affaires de l'État sous un chêne et se conduire toujours sagementpeut-on s'empêcher de mépriser les raffinements des autres nationsqui se rendent illustres et misérables avec tant d'art et de mystère?

Un État ainsi gouverné a besoin de très peu de lois età mesure qu'il devient nécessaire d'en promulguer de nouvellescette nécessité se voit universellement. Le premier qui les propose ne fait que dire ce que tous ont déjà sentiet il n'est question ni de brigues ni d'éloquence pour faire passer en loi ce que chacun a déjà résolu de fairesitôt qu'il sera sûr que les autres le feront comme lui.

Ce qui trompe les raisonneursc'est quene voyant que des États mal constitués dès leur origineils sont frappés de l'impossibilité d'y maintenir une semblable police; ils rient d'imaginer toutes les sottises qu'un fourbe adroitun parleur insinuant pourrait persuader au peuple de Paris ou de Londres. Ils ne savent pas que Cromwell eût été nus aux son. nettes par le peuple de Berneet le duc de Beaufort à la discipline par les Genevois.

Mais quand le noeud social commence à se relâcher et l'État à s'affaiblirquand les intérêts particuliers commencent à se faire sentir et les petites sociétés à influer sur la grandel'intérêt commun s'altère et trouve des opposants: l'unanimité ne règne plus dans les voix; la volonté générale n'est plus la volonté de tous; il s'élève des contradictionsdes débats; et le meilleur avis ne passe point sans disputes.

Enfinquand l'Étatprès de sa ruinene subsiste plus que par une forme illusoire et vaineque le lien social est rompu dans tous les coeursque le plus vil intérêt se pare effrontément du nom sacré du bien publicalors la volonté générale devient muette; tousguidés par des motifs secretsn'opinent pas plus comme citoyens que si l'État n'eût jamais existé; et l'on fait passer faussement sous le nom de lois des décrets iniques qui n'ont pour but que l'intérêt particulier.

S'ensuit-il de là que la volonté générale soit anéantie ou corrompue? Non: elle est toujours constanteinaltérable et pure; mais elle est subordonnée à d'autres qui l'emportent sur elle. Chacundétachant son intérêt de l'intérêt communvoit bien qu'il ne peut l'en séparer tout à fait; mais sa part du mal public ne lui paraît rien auprès du bien exclusif qu'il prétend s'approprier. Ce bien particulier exceptéil veut le bien général pour son propre intérêttout aussi fortement qu'aucun autre. Même en vendant son suffrage à prix d'argentil n'éteint pas en lui la volonté généraleil l'élude. La faute qu'il commet est de changer l'état de la question et de répondre autre chose que ce qu'on lui demande; en sorte qu'au lieu de direpar un suffrage: "Il est avantageux à l'État"il dit: "Il est avantageux à tel homme ou a tel parti que tel ou tel avis passe." Ainsi la loi de l'ordre public dans les assemblées n'est pas tant d'y maintenir la volonté générale que de faire qu'elle soit toujours interrogée et qu'elle réponde toujours.

J'aurais ici bien des réflexions à faire sur le simple droit de voter dans tout acte de souverainetédroit que rien ne peut ôter aux citoyens; et sur celui d'opinerde proposerde diviserde discuter. que le gouvernement a toujours grand soin de ne laisser qu'à su membres; mais cette importante matière demanderait un traité à partet je ne puis tout dire dans celui-ci.

 


Chapitre 4.2
Des suffrages

On voitpar le chapitre précédentque la manière dont se traitent les affaires générales peut donner un indice assez sûr de l'état actuel des moeurs et de la santé du corps politique. Plus le concert règne dans les assembléesc'est-à-dire plus les avis approchent de l'unanimitéplus aussi la volonté générale est dominante; mais les longs débatslès dissensionsle tumulteannoncent l'ascendant des intérêts particuliers et le déclin de l'État.

Ceci paraît moins évident quand deux ou plusieurs ordres entrent dans sa constitutioncomme à Rome les patriciens et les plébéiensdont les querelles troublèrent souvent les comicesmême dans les plus beaux temps de la république; mais cette exception est plus apparente que réelle; car alorspar le vice inhérent au corps politiqueon a pour ainsi dire deux États en un; ce qui n'est pas vrai des deux ensemble est vrai de chacun séparément. Et en effetdans les temps même les plus orageuxles plébiscites du peuplequand le sénat ne s'en mêlait paspassaient toujours tranquillement et à la grande pluralité des suffrages: les citoyens n'ayant qu'un intérêtle peuple n'avait qu'une volonté.

A J'autre extrémité du cerclel'unanimité revient c'est quand les citoyenstombés dans la servituden'ont plus ni liberté ni volonté. Alors la crainte et la flatterie changent en acclamations les suffrageson ne délibère pluson adore ou l'on maudit. Telle était la vile manière d'opiner du sénat sous les empereurs. Quelquefois cela se faisait avec des précautions ridicules. Tacite observe que sous Othon les sénateurs accablant Vitellius d'exécrationsaffectaient de faire en même temps un bruit épouvantable afin quesi par hasard il devenait le maîtreil ne pût savoir ce que chacun d'eux avait dit.

De ces diverses considérations naissent les maximes sur lesquelles on doit régler la manière de compter les voix et de comparer les avisselon que la volonté générale est plus ou moins facile à connaître et l'État plus ou moins déclinant.

Il n'y a qu'une seule loi quipar sa natureexige un consentement unanime; c'est le pacte social: car l'association civile est l'acte du monde le plus volontaire; tout homme étant né libre et maître de lui-mêmenul ne peutsous quelque prétexte que ce puisse êtrel'assujettir sans son aveu. Décider que le fils d'une esclave naît esclavec'est décider qu'il ne naît pas homme.

Si donclors du pacte socialil s'y trouve des opposantsleur opposition n'invalide pas le contratelle empêche seulement qu'ils n'y soient compris: ce sont des étrangers parmi les citoyens. Quand l'État est instituéle consentement est dans la résidence; habiter le territoirec'est se soumettre à la souveraineté (a).

Hors ce contrat primitifla voix du plus grand nombre oblige toujours tous les autres; c'est une suite du contrat même. Mais on demande comment un homme peut être libre et forcé de se conformer à des volontés qui ne sont pas les siennes. Comment les opposants sont-ils libres et soumis à des lois auxquelles ils n'ont pas consenti?

Je réponds que la question est mal posée. Le citoyen consent à toutes les loismême à celles qu'on passe malgré luiet même à celles qui le punissent quand il ose en violer quelqu'une. La volonté constante de tous les membres de l'État est la volonté générale: c'est par elle qu'ils sont citoyens et libres (a). Quand on propose une loi dans rassemblée du peuplece qu'on leur demande n'est pas précisément s'ils approuvent la proposition ou s'ils la rejettentmais si elle est conforme ou non à la volonté généralequi est la leur: chacun en donnant son suffrage dit son avis là-dessus; et du calcul des voix se tire la déclaration de la volonté générale. Quand donc l'avis contraire au mien l'emportecela ne prouve autre chose sinon que je m'étais trompéet que ce que j'estimais être la volonté générale ne l'était pas. Si mon avis particulier l'eût emportéJ'aurais fait autre chose que ce que j'avais voulu; c'est alors que je n'aurais pas été libre.

Ceci supposeil est vraique tous les caractères de la volonté générale sont encore dans la pluralité; quand ils cessent d'y êtrequelque parti qu'on prenneil n'y a plus de liberté.

En montrant ci-devant comme on substituait des volontés particulières à la volonté générale dans les délibérations publiquesj'ai suffisamment indiqué les moyens praticables de prévenir cet abus; j'en parlerai encore ci-après. À l'égard du nombre proportionnel des suffrages pour déclarer cette volontéj'ai aussi donné les principes sur lesquels on peut le déterminer. La différence d'une seule voix rompt l'égalité; un seul opposant rompt l'unanimité: mais entre l'unanimité et l'égalité il y a plusieurs partages inégauxà chacun desquels on peut fixer ce nombre selon l'état et les besoins du corps politique.

Deux maximes générales peuvent servir à régler ces rapports "l'une. queplus les délibérations sont importantes et gravesplus l'avis qui l'emporte doit approcher de l'unanimité; l'autrequeplus l'affaire agitée exige de céléritéplus on doit resserrer la différence prescrite dans le partage des avis: dans les délibérations qu'il faut terminer sur-le-champl'excédant d'une seule voix doit suffire. La première de ces maximes paraît plus convenable aux loiset la seconde aux affaires. Quoi qu'il en soitc'est sur leur combinaison que s'établissent les meilleurs rapports qu'on peut donner à la pluralité pour prononcer.

 


Chapitre 4.3
Des élections

A l'égard des élections du prince et des magistratsqui sontcomme je l'ai ditdes actes complexesil y a deux voies pour y procédersavoirle choix et le sort. L'uneet l'autre ont été employées en diverses républiqueset l'on voit encore actuellement un mélange très compliqué des deux dans l'élection du doge de Venise.

"Le suffrage par le sortdit Montesquieuest de la nature de la démocratie." J'en conviensmais comment cela? "Le sortcontinue-t-ilest une façon d'élire qui n'afflige personne: il laisse à chaque citoyen une espérance raisonnable de servir la patrie." Ce ne sont pas là des raisons.

Si l'on fait attention que l'élection des chefs est une fonction du gouvernementet non de la souverainetéon verra pourquoi la voie du sort est plus dans la nature de la démocratieoù l'administration est d'autant meilleure que les actes en sont moins multipliés.

Dans toute véritable démocratiela magistrature n'est pas un avantagemais une charge onéreuse qu'on ne peut justement imposer à un particulier plutôt qu'à un autre. La loi seule peut imposer cette charge à celui sur qui le sort tombera. Car alorsla condition étant égale pour touset le choix ne dépendant d'aucune volonté humaineil n'y a point d'application particulière qui altère l'universalité de la loi.

Dans l'aristocratie le prince choisit le princele gouvernement se conserve par lui-mêmeet c'est là que les suffrages sont bien placés.

L'exemple de l'élection du doge de Venise confirme cette distinctionloin de la détruire: cette forme mêlée convient dans un gouvernement mixte. Car c'est une erreur de prendre le gouvernement de Venise pour une véritable aristocratie. Si le peuple n'y a nulle part au gouvernementla noblesse y est peuple elle-même. Une multitude de pauvres Barnabotes n'approcha jamais d'aucune magistratureet n'a de sa noblesse que le vain titre d'excellence et le droit d'assister au grand conseil. Ce grand conseil étant aussi nombreux que notre conseil général à Genèveses illustres membres n'ont pas plus de privilèges que nos simples citoyens. Il est certain qu'ôtant l'extrême disparité des deux républiquesla bourgeoisie de Genève représente exactement le patriciat vénitien; nos natifs et habitants représentent les citadins et le peuple de Venise; nos paysans représentent les sujets de terre ferme: enfinde quelque manière que l'on considère cette républiqueabstraction faite de sa grandeurson gouvernement n'est pas plus aristocratique que le nôtre. Toute la différence est quen'ayant aucun chef à vienous n'avons pas le même besoin du sort.

Les élections par le sort auraient peu d'inconvénients dans une véritable démocratie oùtout étant égal aussi bien par les moeurs et par les talents que par les maximes et par la fortunele choix deviendrait presque indifférent. Mais j'ai déjà dit qu'il n'y avait point de véritable démocratie.

Quand le choix et le sort se trouvent mêlésle premier doit remplir les places qui demandent des talents proprestelles que les emplois militaires: l'autre con vient à celles où suffisent le bon sensla justicel'intégritételles que les charges de judicatureparce quedans un État bien constituéces qualités sont communes à tous les citoyens.

Le sort ni les suffrages n'ont aucun lieu dans le gouvernement monarchique. Le monarque étant de droit seul prince et magistrat uniquele choix de ses lieutenants n'appartient qu'à lui. Quand l'abbé de Saint-Pierre proposait de multiplier les conseils du roi de Franceet d'en élire les membres par scrutinil ne voyait pas qu'il proposait de changer la forme du gouvernement lu.

Il me resterait à parler de la manière de donner et de recueillir les voix dans l'assemblée du peuple; mais peut-être l'historique de la police romaine à cet égard expliquera-t-il plus sensiblement toutes les maximes que je pourrais établir. Il n'est pas indigne d'un lecteur judicieux de voir un peu en détail comment se traitaient les affaires publiques et particulières dans un conseil de deux cent mille hommes.

 


Chapitre 4.4
Des comices romains

Nous n'avons nuls monuments bien assurés des premiers temps de Rome; il y a même grande apparence que la plupart des choses qu'on en débite sont des fables (a) eten généralla partie la plus instructive des annales des peuplesqui est l'histoire de leur établissementest celle qui nous manque le plus. L'expérience nous apprend tous les jours de quelles causes naissent les révolutions des empires: maiscomme il ne se forme plus de peuplenous n'avons guère que des conjecturespour expliquer comment ils se sont formés.

Les usages qu'on trouve établis attestent au moins qu'il y eut une origine à ces usages. Des traditions qui remontent à ces Originescelles qu'appuient les plus grandes autoritéset que de plus fortes raisons confirmentdoivent passer pour les plus certaines. Voilà les maximes que j'ai tâché de suivre en recherchant comment le plus libre et le plus puissant peuple de la terre exerçait son pouvoir suprême.

Après la fondation de Romela république naissantec'est-à-dire l'armée du fondateurcomposée d'Albainsde Sabins et d'étrangersfut divisée en trois classes quide cette divisionprirent le nom de tribus. Chacune de ces tribus fut subdivisée en dix curieset chaque curie en décuriesà la tête desquelles on mit des chefs appelés curions et décurions.

outre celaon tira de chaque tribu un corps de cent cavaliers ou chevaliersappelé centuriepar où l'on voit que ces divisionspeu nécessaires dans un bourgn'étaient d'abord que militaires. Mais il semble qu'un instinct de grandeur portait la petite ville de Rome à se donner d'avance une police convenable à la capitale du monde.

De ce premier partagerésulta bientôt un inconvénient; 'c'est que la tribu des Albains (a) et celle des Sabins (b) restant toujours au même étattandis que celle des étrangers (c) croissait sans cesse par le concours perpétuel de ceux-cicette dernière ne tarda pas à surpasser les deux autres. Le remède que Servius trouva à ce dangereux abus fut de changer la divisionet à celle des racesqu'il abolitd'en substituer une autre tirée des lieux de la ville occupés par chaque tribu. Au lieu de trois tribus il en fit quatrechacune desquelles occupait une des collines de Rome et en portait le nom Ainsiremédiant à l'inégalité présenteil la prévint encore pour l'avenir; et afin que cette division ne fût pas seulement de houxmais d'hommesil défendit aux habitants d'un quartier de passer dans un autre; ce qui empêcha les races de se confondre.

Il doubla aussi les trois anciennes centuries de cavalerieet y en ajouta douze autresmais toujours tous les anciens noms; moyen simple et judicieuxpar lequel à acheva de distinguer le corps des chevaliers de celui du peuplesans faire murmurer ce dernier.

A ces quatre tribus urbainesServius en ajouta quinze autres appelées tribus rustiquesparce qu'elles étaient formées des habitants de la campagnepartagés en autant de cantons. Dans la suite on en fit autant de nouvelles; et le peuple romain se trouva enfin divisé en trente-cinq tribusnombre auquel elles restèrent fixées jusqu'à la fin de la république.

De cette distinction des tribus de la ville et des tribus de la campagne résulta un effet digne d'être observéparce qu'à n'y en a point d'autre exempleet que Rome lui dut à la fois la conservation de ses moeurs et l'accroissement de son empire. On croirait que les tribus urbaines s'arrogèrent bientôt la puissance et les honneurset ne tardèrent pas d'avilir les tribus rustiques: ce fut tout le contraire. On connaît le goût des premiers Romains pour la vie champêtre. Ce goût leur venait du sage instituteur qui unit à la liberté les travaux rustiques et militaireset relégua pour ainsi dire à la ville les artsles métiersl'intriguela fortune et l'esclavage.

Ainsitout ce que Rome avait d'illustre vivant aux champs et cultivant les terreson s'accoutuma à ne chercher que là les soutiens de la république. Cet étatétant celui des plus dignes patriciensfut honoré de tout le monde; la vie simple et laborieuse des villageois fut préférée à la vie oisive et lâche des bourgeois de Rome; et tel n'eût été qu'un malheureux prolétaire à la villequilaboureur aux champsdevint un citoyen respecté. Ce n'est pas sans raisondisait Varronque nos magnanimes ancêtres établirent au village la pépinière de ces robustes et vaillants hommes qui les défendaient en temps de guerre et les nourrissaient en temps de paix. Pline dit positivement que les tribus des champs étaient honorées à cause des hommes qui les composaient; au lieu qu'on transférait par ignominie dans celles de la ville les lâches qu'on voulait avilir. Le Sabin Appius Claudiusétant venu s'établir à Romey fut comblé d'honneurs et inscrit dans une tribu rustiquequi prit dans la suite le nom de sa famille. Enfinles affranchis entraient tous dans les tribus urbainesjamais dans les rurales; et il n'y a pasdurant toute la républiqueun seul exemple d'aucun de ces affranchis parvenu à aucune magistraturequoique devenu citoyen.

Cette maxime était excellente; mais elle fut poussée si loinqu'il en résulta enfin un changementet certainement un abus dans la police.

Premièrementles censeursaprès s'être arrogé longtemps le droit de transférer arbitrairement les citoyens d'une tribu à l'autrepermirent à la plupart de se faire inscrire dans celle qui leur plaisait; permission qui sûrement n'était bonne à rienet ôtait un des grands ressorts de la censure. De plusles grands et les puissants se faisant tous inscrire dans les tribus de la campagneet les affranchis devenus citoyens restant avec la populace dans celles de la villeles tribusen généraln'eurent plus de lieu ni de territoiremais toutes se trouvèrent tellement mêléesqu'on ne pouvait plus discerner les membres de chacune que par les registres; en sorte que l'idée du mot tribu passa ainsi du réel au personnelou plutôt devint presque une chimère.

Il arriva encore que les tribus de la villeétant plus à portéese trouvèrent souvent les plus fortes dans les comiceset vendirent l'État à ceux qui daignaient acheter les suffrages de la canaille qui les composait.

A l'égard des curiesl'instituteuren ayant fait dix en chaque tributout le peuple romainalors renfermé dans les murs de la villese trouva composé de trente curiesdont chacune avait ses templesses dieuxses officiersses prêtres et ses fêtesappelées compitaliasemblables aux paganaliaqu'eurent dans la suite les tribus rustiques.

Au nouveau partage de Serviusce nombre de trente ne pouvant se répartir égalementdans ses quatre tribusil n'y voulut point toucher; et les curiesindépendantes des tribusdevinrent une autre division des habitants de Rome; mais il ne fut point question de curiesni dans les tribus rustiques ni dans le peuple qui les composaitparce que les tribus étant devenues un établissement purement civilet une autre police ayant été introduite pour la levée des troupesles divisions militaires de Romulus se trouvèrent superflues. Ainsiquoique tout citoyen fût inscrit dans une tribuil -s'en fallait de beaucoup que chacun ne le fût dans une curie. Servius fit encore une troisième divisionqui n'avait

aucun rapport aux deux précédenteset devintpar ses effetsla plus importante de toutes. Il distribua tout le peuple romain en six classesqu'il ne distingua ni par le lieu ni par les hommesmais par biens; en sorte que les premières classes étaient remplies par les richesles dernières par les pauvreset les moyennes par ceux qui jouissaient d'une fortune médiocre. Ces six classes étaient subdivisées en cent quatre-vingt-treize autres corpsappelés centuries; et ces corps étaient tellement distribuésque la première classe en comprenaitseuleplus de la moitiéet la dernière n'en formait qu'un seul. Il se trouva ainsi que la classe la moins nombreuse en hommes l'était le plus en centurieset que la dernière classe entière n'était comptée que pour une subdivisionbien qu'elle contînt seule plus de là moitié des habitants de Rome.

Afin que le peuple pénétrât moins les conséquences de cette dernière formeServius affecta de lui donner un air militaire: il inséra dans la seconde classe deux centuries d'armurierset deux d'instruments de guerre dans la quatrième: dans chaque classeexcepté la dernièreil distingua les jeunes et les vieuxc'est-à-dire ceux qui étaient obligés de porter les armeset ceux que leur âge en exemptait par les lois; distinction quiplus que celle des biensproduisit la nécessité de recommencer souvent le cens ou dénombrement; enfinil voulut que l'assemblée se tînt au champ de Marset que tous ceux qui étaient en âge de servir y vinssent avec leurs armes.

La raison pour laquelle il ne suivit pas dans la dernière classe cette même division des jeunes et des vieuxc'est qu'on n'accordait point à la populacedont elle était composéel'honneur de porter les armes pour la patrie; il fallait avoir des foyers pour obtenir le droit de les défendre: etde ces innombrables troupes de gueux dont brillent aujourd'hui les armées des roisil n'y en a pas un peut-être qui n'eût été chassé avec dédain d'une cohorte romainequand les soldats étaient les défenseurs de la liberté.

On distingua pourtant encoredans la dernière classeles prolétaires de ceux qu'on appelait capite cens!. Les premiersnon tout à fait réduits à riendonnaient au moins des citoyens à l'Étatquelquefois même des soldats dans les besoins pressants. Pour ceux qui n'avaient rien du tout et qu'on ne pouvait dénombrer que par leurs têtesils étaient tout à fait regardés comme nulset Marius fut le premier qui daigna les enrôler.

Sans décider ici si ce troisième dénombrement était bon ou mauvais en lui-mêmeje crois pouvoir affirmer qu'il n'y avait que les moeurs simples des premiers Romainsleur désintéressementleur goût pour l'agricultureleur. mépris pour le commerce et pour l'ardeur du gainqui pussent le rendre praticable. Où est le peuple moderne chez lequel la dévorante aviditél'esprit inquietl'intrigueles déplacements continuelsles perpétuels révolutions des fortunespussent laisser durer vingt ans un pareil établissement sans bouleverser tout l'État? Il faut même bien remarquer que les moeurs et la censureplus fortes que cette institutionen corrigèrent le vice à Romeet que tel riche se vit relégué dans la classe des pauvres pour avoir trop étalé sa richesse.

De tout ceci l'on peut comprendre aisément pourquoi il n'est presque jamais fait mention que de cinq classesquoiqu'il y en eût réellement six. La sixièmene fournissant ni soldats à l'arméeni votants au champ de Mars (a) et n'étant presque d'aucun usage dans la républiqueétait rarement comptée pour quelque chose.

Telles furent les différentes divisions du peuple romain. Voyons à présent l'effet qu'elles produisaient dans les assemblées. Ces assemblées légitimement convoquées s'appelaient comices: elles se tenaient ordinairement dans la place de Rome ou au champ de Marset se distinguaient en comices par curiescomices par centurieset comices par tribusselon celle de ces trois formes sur laquelle elles étaient ordonnées. Les comices par curies étaient de l'institution de Romulus; ceux par centuriesde Servius; ceux par tribusdes tribuns du peuple. Aucune loi ne recevait la sanctionaucun magistrat n'était éluque dans les comices; et comme il n'y avait aucun citoyen qui ne fût inscrit dans une curiedans une centurieou dans une tribuil s'ensuit qu'aucun citoyen n'était exclu du droit de suffrageet que le peuple romain était véritablement souverain de droit et de fait.

Pour que les comices fussent légitimement assembléset que ce qui s'y faisait eût force de loiil fallait trois conditions: la premièreque le corps ou la magistrat qui les convoquait fût revêtu pour cela de l'autorité nécessaire; la secondeque l'assemblée se fît un des jours permis par la loi; la troisièmeque les augures fussent favorables.

La raison du premier règlement n'a pas besoin d'être expliquée; le second est une affaire de police: ainsi il n'était pas permis de tenir les comices les jours de férie et de marchéoù les gens de la campagnevenant à Rome pour leurs affairesn'avaient pas le temps de passer la journée dans la place publique. Par le troisièmele sénat tenait en bride un peuple fier et remuantet tempérait à propos l'ardeur des tribuns séditieux; mais ceux-ci trouvèrent plus d'un moyen de se délivrer de cette gêne.

Les lois et l'élection des chefs n'étaient pas les seuls points soumis au jugement des comices - le peuple romain ayant usurpé les plus importantes fonctions du gouvernementon peut dire que le sort de l'Europe était réglé dans ses assemblées. Cette variété d'objets donnait lieu aux diverses formes que prenaient ces assembléesselon les matières sur lesquelles il avait à prononcer.

Pour juger de ces diverses formesil suffit de les comparer. Romulusen instituant les curiesavait en vue de contenir le sénat par le peuple et le peuple par le sénaten dominant également sur tous. Il donna donc au peuplepar cette formetoute l'autorité du nombre pour balancer celle de la puissance et des richesses qu'il laissait aux patriciens. Maisselon l'esprit de la monarchieil laissa cependant plus d'avantage aux patriciens par l'influence de leurs clients sur la pluralité des suffrages. Cette admirable institution des patrons et des clients fut un chef-d'oeuvre de politique et d'humanité sans lequel le patriciatsi contraire à l'esprit de la républiquen'eût pu subsister. Rome seule a eu l'honneur de donner au monde ce bel exempleduquel il ne résulta jamais d'abuset qui pourtant n'a jamais été suivi.

Cette même forme des curies ayant subsisté sous les rois jusqu'à Serviuset le règne du dernier Tarquin n'étant point compté pour légitimecela fit distinguer généralement les lois royales par le nom de leges curiatae.

Sous la républiqueles curiestoujours bornées aux quatre tribus urbaineset ne contenant plus que la populace de Romene pouvaient convenir ni au sénatqui était à la tête des patriciensni aux tribuns quiquoique plébéiensétaient à la tête des citoyens aisés. Elles tombèrent donc dans le discrédit; leur avilissement fut telque leurs trente licteurs assemblés faisaient ce que les comices par curies auraient dû faire.

La division par centuries était si favorable à l'aristocratiequ'on ne voit pas d'abord comment le sénat ne l'emportait pas toujours dans les comices qui portaient ce nomet par lesquels étaient élus les consulsles censeurs et les autres magistrats curules. En effetde cent quatre-vingt-treize centuries qui formaient les six classes de tout le peuple romainla première classe en comprenant quatre-vingt-dix-huitet les voix ne se comptant que par centuriescette seule première classe l'emportait en nombre de voix sur toutes les autres. Quand toutes ces centuries étaient d'accordon ne continuait pas même à recueillir les suffrages; ce qu'avait décidé le plus petit nombre passait pour une décision de la multitude; et l'on peut dire quedans les comices par centuriesles affaires se réglaient à la pluralité des écus bien plus qu'à celle des voix.

Mais cette extrême autorité se tempérait par deux moyens: premièrementles tribus pour l'ordinaireet toujours un grand nombre de plébéiensétant dans la classe des richesbalançaient le crédit des patriciens dans cette première classe.

Le second moyen consistait en ceciqu'au lieu de faire d'abord voter les centuries selon leur ordrece qui aurait toujours fait commencer par la premièreon en tirait une au sortet celle-là (a) procédait seule à l'élection; après quoi toutes les centuriesappelées un autre jour selon leur rangrépétaient la même électionet la confirmaient ordinairement. On ôtait ainsi l'autorité de l'exemple au rang pour la donner au sortselon le principe de la démocratie.

Il résultait de cet usage un autre avantage encore c'est que les citoyens de la campagne avaient le tempsentre les deux électionsde s'informer du mérite du candidat provisionnellement nomméafin de ne donner leur voix qu'avec connaissance de cause. Maissous prétexte de céléritél'on vint à bout d'abolir cet usageet les deux élections se firent le même jour.

Les comices par tribus étaient proprement le conseil du peuple romain. Ils ne se convoquaient que par les tribuns; les tribuns y étaient élus et y passaient leurs plébiscites. Non seulement le sénat n'y avait point de rangil n'avait pas même le droit d'y assister; etforcés d'obéir à des lois sur lesquelles ils n'avaient pu voterles sénateurs à cet égardétaient moins libres que les derniers citoyens. Cette injustice était tout à fait mal entendueet suffisait seule pour invalider les décrets d'un corps où tous ses membres n'étaient pas admis. Quand tous les patriciens eussent assisté à ces comices selon le droit qu'ils en avaient comme citoyensdevenus alors simples particuliersils n'eussent guère influé sur une forme de suffrages qui se recueillaient par têteet où le moindre prolétaire pouvait autant que le prince du sénat.

On voit donc qu'outre l'ordre qui résultait de ces diverses distributions pour le recueillement des suffrages d'un si grand peupleces distributions ne se réduisaient pas à des formes indifférentes en elles-mêmesmais que chacune avait des effets relatifs aux vues qui la faisaient préférer.

Sans entrer là-dessus en de plus longs détailsil résulte des éclaircissements précédents que les comices par tribus étaient plus favorables au gouvernement populaireet les comices par centuries à l'aristocratie. À l'égard des comices par curiesoù la seule populace de Rome formait la pluralitécomme ils n'étaient bons qu'à favoriser la tyrannie et les mauvais desseinsils durent tomber dans le décriles séditieux eux-mêmes s'abstenant d'un moyen qui mettait trop à découvert leurs projets. Il est certain que toute la majesté du peuple romain ne se trouvait que dans les comices par centuriesqui seuls étaient complets; attendu que dans les comices par curies manquaient les tribus rustiqueset dans les comices par tribus le sénat et les patriciens.

Quant à la manière de recueillir les suffrageselle était chez les premiers Romains aussi simple que leurs moeursquoique moins simple encore qu'à Sparte. Chacun donnait son suffrage à haute voixun greffier les écrivait à mesure: pluralité de voix dans chaque tribu déterminait le suffrage de la tribu; pluralité des voix entre les tribus déterminait le suffrage du peuple; et ainsi des curies et des centuries. Cet usage était bon tant que l'honnêteté régnait entre les citoyenset que chacun avait honte de donner publiquement son suffrage à un avis injuste ou à un sujet indigne; maisquand le peuple se corrompit et qu'on acheta les voixil convint qu'elles se donnassent en secret pour contenir les acheteurs par la défianceet fournir aux fripons le moyen de n'être pas des traîtres.

Je sais que Cicéron blâme ce changementet lui attribue en partie la ruine de la république. Maisquoique je sente le poids que doit avoir ici l'autorité de Cicéronje ne puis être de son avis: je pense au contraire quepour n'avoir pas fait assez de changements semblableson accéléra la perte de l'État. Comme le régime des gens sains n'est pas propre aux maladesil ne faut pas vouloir gouverner un peuple corrompu par les mêmes lois qui conviennent à un bon peuple. Rien ne prouve mieux cette maxime que la durée de la république de Venisedont le simulacre existe encoreuniquement parce que ses lois ne conviennent qu'à de méchants hommes.

On distribua donc aux citoyens des tablettes par lesquelles chacun pouvait voter sans qu'on sût quel était son avis: on établit aussi de nouvelles formalités pour le recueillement des tablettesle compte des voixla comparaison des nombresetc.; ce qui n'empêcha pas que la fidélité des officiers chargés de ces fonctions (a) ne fût souvent suspectée. On fit enfinpour empêcher la brigue et le trafic des suffragesdes édits dont la multitude montre l'inutilité.

Vers les derniers temps on était souvent contraint de recourir à des expédients extraordinaires pour suppléer à l'insuffisance des lois: tantôt on supposait des prodiges; mais ce moyenqui pouvait en imposer au peuplen'en imposait pas à ceux qui le gouvernaient: tantôt on convoquait brusquement une assemblée avant que les candidats eussent eu le temps de faire leurs brigues: tantôt on consumait toute une séance à parler quand on voyait le peuple gagné prêt à prendre un mauvais parti. Mais enfin l'ambition éluda tout; et ce qu'il y a d'incroyablec'est qu'au milieu de tant d'abusce peuple immenseà la faveur de ses anciens règlementsne laissait pas d'élire les magistratsde passer les loisde juger les causesd'expédier les affaires particulières et publiquespresque avec autant de facilité qu'eût pu faire le sénat lui-même.

Chapitre 4.5
DU tribunat

Quand on ne peut établir une exacte proportion entre les parties constitutives de l'Étatou que des causes indestructibles en altèrent sans cesse les rapportsalors on institue une magistrature particulière qui ne fait point corps avec les autresqui replace chaque terme dans son vrai rapportet qui fait une liaison ou un moyen terme soit entre le prince et le peuplesoit entre le prince et le souverainsoit à la fois des deux côtés s'il est nécessaire.

Ce corpsque j'appellerai tribunatest le conservateur des lois et du pouvoir législatif. Il sert quelquefois à protéger le souverain contre le gouvernementcomme faisaient à Rome les tribuns du peuple; quelquefois à soutenir le gouvernement contre le peuplecomme fait maintenant à Venise le conseil des Dix; et quelquefois à maintenir l'équilibre de part et d'autrecomme faisaient les éphores à Sparte.

Le tribunat n'est point une partie constitutive de la citéet ne doit avoir aucune portion de la puissance législative ni de l'exécutive: mais c'est en cela même que la sienne est plus grande: carne pouvant rien faireil peut tout empêcher. Il est plus sacré et plus révérécomme défenseur des loisque le prince qui les exécuteet que le souverain qui les donne. C'est ce qu'on vit bien clairement à Romequand ces fiers patriciensqui méprisèrent toujours le peuple entierfurent forcés de fléchir devant un simple officier du peuplequi n'avait ni auspices ni juridiction.

Le tribunatsagement tempéréest le plus ferme appui d'une bonne constitution; mais pour peu de force qu'il ait de tropil renverse tout: à l'égard de la faiblesseelle n'est pas dans sa nature; et pourvu qu'il soit quelque choseil n'est jamais moins qu'il ne faut.

Il dégénère en tyrannie quand il usurpe la puissance exécutivedont il n'est que le modérateuret qu'il veut dispenser des loisqu'il ne doit que protéger. L'énorme pouvoir des éphoresqui fut sans danger tant que Sparte conserva ses moeursen accéléra la corruption commencée. Le sang d'Agiségorgé par ces tyransfut vengé par son successeur: le crime et le châtiment des éphores hâtèrent également la perte de la république; et après CléomèneSparte ne fut plus rien. Rome périt encore par la même voie; et le pouvoir excessif des tribunsusurpé par décretservit enfinà l'aide des lois faites pour la libertéde sauvegarde aux empereurs qui la détruisirent. Quant au conseil des Dixà Venisec'est un tribunal de sanghorrible également aux patriciens et au peupleet quiloin de protéger hautement les loisne sert plusaprès leur avilissementqu'à porter dans les ténèbres des coups qu'on n'ose apercevoir.

Le tribunat s'affaiblitcommele gouvernementpar la multiplication de ses membres. Quand les tribuns du peuple romaind'abord au nombre de deuxpuis de cinqvoulurent doubler ce nombrele sénat les laissa fairebien sûr de contenir les uns par les autresce qui ne manqua pas d'arriver.

Le meilleur moyen de prévenir les usurpations d'un si redoutable corpsmoyen dont nul gouvernement ne s'est avisé jusqu'iciserait de ne pas rendre ce corps permanentmais de régler les intervalles durant lesquels il resterait supprimé. Ces intervallesqui ne doivent pas être assez grands pour laisser aux abus le temps de s'affermirpeuvent être fixés par la loide manière qu'il soit aisé de les abréger au besoin par des commissions extraordinaires.

Ce moyen me paraît sans inconvénientparce quecomme je l'ai ditle tribunatne faisant point partie de la constitutionpeut être ôté sans qu'elle en souffre; et il me paraît efficaceparce qu'un magistrat nouvellement rétabli ne part point du pouvoir qu'avait son prédécesseur. mais de celui que la loi lui donne.

 


Chapitre 4.6
De la dictature

L'inflexibilité des loisqui les empêche de se plier aux événements peuten certains casles rendre pernicieuses et causer par elles la perte de l'État dans sa crise. L'ordre et la lenteur des formes demandent un espace de temps que les circonstances refusent quelquefois. Il peut se présenter mille cas auxquels le législateur n'a point pourvu et c'est une prévoyance très nécessaire de sentir qu'on ne peut tout prévoir.

Il ne faut donc pas vouloir affermir les institutions politiques jusqu'à s'ôter le pouvoir d'en suspendre l'effet. Sparte elle-même a laissé dormir ses lois.

Mais il n'y a que les plus grands dangers qui puissent balancer celui d'altérer l'ordre publieet l'on ne doit jamais arrêter le pouvoir sacré des lois que quand il s'agit du salut de la patrie. Dans ces cas rares et manifesteson pourvoit à la sûreté publique par un acte particulier qui en remet la charge au plus digne. Cette commission peut se donner de deux manièresselon l'espèce du danger.

Sipour y remédieril suffit d'augmenter l'activité du gouvernementon le concentre dans un ou deux de ses membres: ainsi ce n'est pas l'autorité des lois qu'on altèremais seulement la forme de leur administration. Que si le péril est tel que l'appareil des lois soit un obstacle à s'en garantiralors on nomme un chef suprêmequi fasse taire toutes les lois et suspendre un moment l'autorité souveraine. En pareil casla volonté générale n'est pas douteuseet il est évident que la première intention du peuple est que l'État ne périsse pas. De cette manièrela suspension de l'autorité législative ne l'abolit point: le magistrat qui la fait taire ne peut la faire parler; il la domine sans pouvoir la représenter. Il peut tout faireexcepté des lois.

Le premier moyen s'employait par le sénat romain quand il chargeait les consuls par une formule consacrée de pourvoir au salut de la république. Le second avait lieu quand un des deux consuls nommait un dictateur (a); usage dont Albe avait donné l'exemple à Rome.

Dans les commencements de la républiqueon eut très souvent recours à la dictatureparce que l'État n'avait pas encore une assiette assez fixe pour pouvoir se soutenir par la seule force de sa constitution.

Les moeurs rendant alors superflues bien des précautions qui eussent été nécessaires dans un autre tempson ne craignait ni qu'un dictateur abusât de son autoriténi qu'il tentât de la garder au delà du terme. Il semblaitau contrairequ'un si grand pouvoir fût à charge à celui qui en était revêtutant il se hâtait de s'en défairecomme si c'eût été un poste trop pénible et périlleux de tenir la place des lois.

Aussi n'est-ce pas le danger de l'abusmais celui de l'avilissementqui me fait blâmer l'usage indiscret de cette suprême magistrature dans les premiers temps; car tandis qu'on la prodiguait à des électionsà des dédicacesà des choses de pure formalitéil était à craindre qu'elle ne devînt moins redoutable au besoinet qu'on ne s'accoutumât à regarder comme un vain titre celui qu'on n'employait qu'à de vaines cérémonies.

Vers la fin de la républiqueles Romainsdevenus plus circonspectsménagèrent la dictature avec aussi peu de raison qu'ils l'avaient prodiguée autrefois. Il était aisé de voir que leur crainte était mal fondéeque la faiblesse de la capitale faisait alors sa sûreté contre les magistrats qu'elle avait dans son sein; qu'un dictateur pouvaiten certain casdéfendre la liberté publique sans jamais y pouvoir attenter; et que les fers de Rome ne seraient point forgés dans Rome mêmemais dans ses armées. Le peu de résistance que firent Marius à Syllaet Pompée à Césarmontra bien ce qu'on pouvait attendre de l'autorité du dedans contre la force du dehors.

Cette erreur leur fit faire de grandes fautes; tellepar exemplefût celle de n'avoir pas nommé un dictateur dans l'affaire de Catilina: carcomme il n'était question que du dedans de la ville ettout au plusde quelque province d'Italieavec l'autorité sans bornes que les lois donnaient au dictateuril eût facilement dissipé la conjurationqui ne fut étouffée que par un concours d'heureux hasards que jamais la prudence humaine ne devait attendre.

Au lieu de celale sénat se contenta de remettre tout son pouvoir aux consulsd'où il arriva que Cicéronpour agir efficacementfut contraint de passer ce pouvoir dans un point capital et quesi les premiers transports de joie firent approuver sa conduitece fut avec justice quedans la suiteon lui demanda compte du sang des citoyens versé contre les loisreproche qu'on n'eût pu faire à un dictateur. Mais l'éloquence du consul entraîna tout; et lui-mêmequoique Romainaimant mieux sa gloire que sa patriene cherchait pas tant le moyen le plus légitime et le plus sûr de sauver l'Étatque celui d'avoir tout l'honneur de cette affaire (a). Aussi fut-il honoré justement comme libérateur de Romeet justement puni comme infracteur des lois. Quelque brillant qu'ait été son rappelil est certain que ce fut une grâce.

Au restede quelque manière que cette importante commission soit conféréeil importe d'en fixer la durée à un terme très courtqui jamais ne puisse être prolongé. Dans les crises qui la font établirl'État est bientôt détruit ou sauvé; etpassé le besoin pressant la dictature devient tyrannique ou vaine. À Romeles dictateurs ne l'étant que pour six moisla plupart abdiquèrent avant ce terme. Si le terme eût été plus longpeut-être eussent-ils été tentés de le prolonger encorecomme tirent les décemvirs de celui d'une année. Le dictateur n'avait que le temps de pourvoir au besoin qui l'avait fait élire: il n'avait pas celui de songer à d'autres projets.

 


Chapitre 4.7
De la came

De même que la déclaration de la volonté générale se fait par la loila déclaration du jugement public se fait par la censure. L'opinion publique est l'espèce de loi dont le censeur est le ministreet qu'il ne fait qu'appliquer aux eu particulier% à l'exemple du prince.

Loin donc que le tribunal censorial soit l'arbitre de l'opinion du peupleil n'en est que le déclarateur etsitôt qu'il s'en écarteses décisions sont vaines et sans effet.

Il est inutile de distinguer les moeurs d'une nation des objets de son estime; car tout cela tient au même principe et se confond nécessairement. Chez tous les peuples du mondece n'est point la naturemais l'opinionqui décide du choix de leurs plaisirs. Redressez les opinions des hommeset leurs moeurs s'épureront d'elles-mêmes. On aime toujours ce qui est beau ou ce qu'on trouve tel; mais c'est sur ce jugement qu'on se trompe; c'est donc ce jugement qu'il s'agit derégler.

Qui juge des moeurs juge de l'honneur; et qui juge de l'honneur prend sa loi de l'opinion.

Les opinions d'un peuple naissent de sa constitution. Quoique la loi ne règle pas les moeursc'est la législation qui les fait naître: quand la législation s'affaiblitles moeurs dégénèrent: mais alors le jugement des censeurs ne fera pas ce que la force des lois n'aura pas fait.

Il suit de là que la censure peut être utile pour conserver les moeursjamais pour les rétablir. Établissez des censeurs durant la vigueur des lois; sitôt qu'elles l'ont perduetout est désespéré; rien de légitime n'a plus de force lorsque les rois n'en ont plus.

La censure maintient les moeurs en empêchant les opinions de se corrompreen conservant leur droiture par de sages applicationsquelquefois même en les fixant lorsqu'elles sont encore incertaines. L'usage des seconds dans les duelsporté jusqu'à la fureur dans le royaume de Francey fut aboli par ces seuls mots d'un édit du roi: "Quant à ceux qui ont la lâcheté d'appeler des seconds." Ce jugementprévenant celui du publiele détermina tout d'un coup. Mais quand les mêmes édits voulurent prononcer que C'était aussi une lâcheté de se battre en duelce qui est très vraimais contraire à l'opinion communele publie se moqua de cette décisionsur laquelle son jugement était déjà porté.

J'ai dit ailleurs (a) que l'opinion publique n'étant point soumise à la contrainteil n'en fallait aucun vestige dans le tribunal établi pour la représenter. On ne peut trop admirer avec quel art ce ressortentièrement perdu chez les modernesétait mis en ouvre chez les Romainset mieux chez les Lacédémoniens.

Un homme de mauvaises moeurs ayant ouvert un bon avis dans le conseil de Sparteles éphoressans en tenir comptefirent proposer le même avis par un citoyen vertueux. Quel honneur pour l'un quelle note pour l'autresans avoir 'donné ni louange ni blâme à aucun des deux! Certains ivrognes de Samos (a) souillèrent le tribunal des éphores: le lendemainpar édit publieil fut permis aux Samiens d'être des vilains. Un vrai châtiment eût été moins sévère qu'une pareille impunité. Quand Sparte a prononcé sur ce qui est ou n'est pas honnêtela Grèce n'appelle pas de ses jugements.

 


Chapitre 4.8
De la religion civile

Les hommes n'eurent point d'abord d'autres. rois que les dieuxni d'autre gouvernement que le théocratique. Ils firent le raisonnement de Caligula; et alors ils raisonnaient juste. Il faut une longue altération de sentiments et d'idées pour qu'on puisse se résoudre à prendre son semblable pour maîtreet se flatter qu'on s'en trouvera bien.'

De cela seul qu'on mettrait Dieu à la tête de chaque société politiqueil s'ensuivit qu'il y eut autant de dieux que de peuples. Deux peuples étrangers l'un à l'autreet presque toujours ennemisne purent longtemps reconnaître un même maître: deux armées se livrant bataille ne sauraient obéir au même chef. Ainsi des divisions nationales résulta le polythéismeet de là l'intolérance théologique et civilequi naturellement est la mêmecomme il sera dit ci-après.

La fantaisie qu'eurent: les Grecs de retrouver leurs dieux chez les peuples barbaresvint de celle qu'ils avaient aussi de se regarder comme les souverains naturels de ces peuples. Mais c'est de nos jours une érudition bien ridicule que celle qui roule sur l'identité des dieux de diverses nations: comme si MolochSaturne et Chronos pouvaient être le même dieu! comme si le Baal des Phéniciensle Zeus des Grecs et le Jupiter des Latins pouvaient être le même! comme s'il pouvait rester quelque chose commune à des êtres chimériques portant des noms différents!

Que si l'on demande comment dans le paganismeoù chaque État avait son culte et ses dieuxil n'y avait point de guerres de religion; je réponds que C'était par cela même que chaque Étatayant son culte propre aussi bien que son gouvernementne distinguait point ses dieux de ses lois. La guerre politique était aussi théologique; les départements des dieux étaient pour ainsi dire fixés par les bornes des nations. Le dieu d'un peuple n'avait aucun droit sur les autres peuples. Les dieux des païens n'étaient point des dieux Jaloux; ils partageaient entre eux l'empire du monde: Moïse même et le peuple hébreu se prêtaient quelquefois à cette idée en parlant du Dieu d'Israël. Ils regardaientil est vraicomme nuls les dieux des Cananéen§peuples proscritsvoués à la destructionet dont ils devaient occuper la place; mais voyez comment ils parlaient des divinités des peuples voisins qu'il leur était défendu d'attaquer: "La possession de ce qui appartient à Chamosvotre dieudisait Jephté aux Ammonitesne vous est-elle pas légitimement due? Nous possédons au même titre les terres que notre Dieu vainqueur s'est acquises (a)." C'était làce me sembleune parité bien reconnue entre les droits de Chamos et ceux du Dieu d'Israël.

Mais quand les Juifs soumis aux rois de Babyloneet dans la suite aux rois de Syrievoulurent s'obstiner à ne reconnaître aucun autre Dieu que le leurce refusregardé comme une rébellion contre le vainqueurleur attira les persécutions qu'on lit dans leur histoireet dont on ne voit aucun autre exemple avant le christianisme (a).

Chaque religion étant donc uniquement attachée aux lois de l'État qui la prescrivaitil n'y avait point d'autre manière de convertir un peuple que de l'asservirni d'autres missionnaires que les conquérants; et l'obligation de changer de culte étant la loi des vaincusil fallait commencer par vaincre avant d'en parler. Loin que les hommes combattissent pour les dieuxc'étaientcomme dans Homèreles dieux qui combattaient pour les hommes; chacun demandait au sien la victoireet la payait par de nouveaux autels. Les Romainsavant de prendre une placesommaient ses dieux de l'abandonner; et quand ils laissaient aux Tarentins leurs dieux irritésc'est qu'ils regardaient alors ces dieux comme soumis aux leurs et forcés de leur faire hommage. Es laissaient aux vaincus leurs dieux comme ils leur laissaient leurs lois. Une couronne -au Jupiter du Capitole était souvent le seul tribut qu'ils imposaient.

Enfin les Romains ayant étendu avec leur empire leur culte et leurs dieuxet ayant souvent eux-mêmes adopté ceux des vaincusen accordant aux uns et aux autres le droit de citédes peuples de ce vaste empire se trouvèrent insensiblement avoir des multitudes de dieux et de cultesà peu près les mêmes partout: et voilà comment le paganisme ne fut enfin dans le monde connu qu'une seule et même religion.

Ce fut dans ces circonstances que Jésus vint établir sur la terre un royaume spirituelce quiséparant le système théologique du système politiquefit que l'État cessa d'être unet causa les divisions intestines qui n'ont jamais cessé d'agiter les peuples chrétiens. orcette idée nouvelle d'un royaume de l'autre monde n'ayant pu jamais entrer dans la tête des païensils regardèrent toujours les chrétiens comme de vrais rebelles quisous une hypocrite soumissionne cherchaient que le moment de se rendre indépendants et maîtreset d'usurper adroitement l'autorité qu'ils feignaient de respecter dans leur faiblesse. Telle fut la cause des persécutions.

Ce que les païens avaient craint est arrivé. Alors tout a changé de face; les humbles chrétiens ont changé de langageet bientôt on a vu ce prétendu royaume de l'autre monde devenirsous un chef visiblele plus violent despotisme dans celui-ci.

Cependantcomme il. y a toujours eu un prince et des lois civilesil a résulté de cette double puissance un perpétuel conflit de juridiction qui a rendu toute bonne politie impossible dans les États chrétiens; et l'on n'a jamais pu venir à bout de savoir auquel du maître ou du prêtre on était obligé d'obéir.

Plusieurs peuples cependantmême dans l'Europe ou à son voisinageont voulu conserver ou rétablir l'ancien systèmemais sans succès; l'esprit du christianisme a tout gagné. Le culte sacré est toujours resté ou redevenu indépendant du souverainet sans liaison nécessaire avec le corps de l'État. Mahomet eut des vues très sainesil. lia bien son système politique; ettant que la forme de son gouvernement subsista sous les califes ses successeursce gouvernement fut exactement unet bon en cela. Mais les Arabesdevenus florissantslettréspolismous et lâchesfurent subjugués par des barbares: alors la division entre les deux puissances recommença. Quoiqu'elle soit moins apparente chez les mahométans que chez les chrétienselle y est pourtantsurtout dans la secte d'Ali; et il y a des Étatstels que la Perseoù elle ne cesse de se faire sentir.

Parmi nousles rois d'Angleterre se sont établis chefs de l'Église; autant en ont fait les czars -maispar ce titreils s'en sont moins rendus les maîtres que les ministres; ils ont moins acquis le droit de la changer que le pouvoir de la maintenirils n'y sont pas législateursils ne sont que princes. Partout où le clergé fait un corps (a)il est maître et législateur dans sa patrie. Il y a donc deux puissancesdeux souverainsen Angleterre et en Russietout comme ailleurs.

De tous les auteurs chrétiensle philosophe Hobbes est le seul qui ait bien vu le mal et le remèdequi ait osé proposer de réunir les deux têtes de l'aigleet de tout ramener à l'unité politiquesans laquelle jamais État ni gouvernement ne sera bien constitué. Mais il a dû voir que l'esprit dominateur du christianisme était incompatible avec son systèmeet que l'intérêt du prêtre serait toujours plus fort que celui de l'État. Ce n'est pas tant ce qu'il y a d'horrible et de faux dans sa politiqueque ce qu'il y a de juste et de vraiqui l'a rendue odieuse (b).

Je crois qu'en développant sous ce point de vue les faits historiqueson réfuterait aisément les sentiments opposés de Bayleet de Warburtondont l'un prétend que nulle religion n'est utile au corps politiqueet dont l'autre soutientau contraireque le christianisme en est le plus ferme appui. On prouverait au premier que jamais État ne fut fondé que la religion ne lui servît de base; et au secondque la loi chrétienne est au fond plus nuisible qu'utile à la forte constitution de l'État. Pour achever de me faire entendreil ne faut que donner un peu plus de précision aux idées trop vagues de religion relatives à mon sujet.

La religionconsidérée par rapport à la sociétéqui est ou générale ou particulièrepeut aussi se diviser en deux espèces: savoirla religion de l'hommeet celle du citoyen. La premièresans templessans autelssans ritesbornée au culte purement intérieur du Dieu suprême et aux devoirs éternels de la moraleest la pure et simple religion de l'Évangilele vrai théismeet ce qu'on peut appeler le droit divin naturel. L'autreinscrite dans un seul payslui donne ses dieuxses patrons propres et tutélaires. Elle a ses dogmesses ritesson culte extérieur prescrit par des lois: hors la seule nation qui la suittout est pour elle infidèleétrangerbarbare; elle n'étend les devoirs et les droits de l'homme qu'aussi loin que ses autels. Telles furent toutes les religions des premiers peuplesauxquelles on peut donner le nom de droit divin civil ou positif.

Il y a une troisième sorte de religion plus bizarrequidonnant aux hommes deux législationsdeux chefsdeux patriesles soumet à des devoirs contradictoireset les empêche de pouvoir être à la fois dévots et citoyens. Telle est la religion des Lamastelle est celle des Japonaistel est le christianisme romain. On peut appeler celui-là religion du prêtre. Il en résulte une sorte de droit mixte et insociable qui n'a point de nom.

A considérer politiquement ces trois sortes de religionselles ont toutes leurs défauts. La première est si évidemment mauvaiseque c'est perdre le temps de s'amuser à le démontrer. Tout ce qui rompt l'unité sociale ne vaut rien; toutes les institutions qui mettent l'homme en contradiction avec lui-même ne valent rien.

La seconde est bonne en ce qu'elle réunit le culte divin et l'amour des loiset quefaisant de la patrie l'objet de l'adoration des citoyenselle leur apprend que servir l'Étatc'est en servir le dieu tutélaire. C'est une espèce de théocratie. dans laquelle on ne doit point avoir d'autre pontife que le princeni d'autres prêtres que les magistrats. Alors mourir pour son paysc'est aller au martyre; violer les loisc'est être impie; et soumettre un coupable à l'exécration publiquec'est le dévouer au courroux des dieux : Sacer esto.

Mais elle est mauvaise en ce qu'étant fondée sur l'erreur et sur le mensongeelle trompe les hommesles rend crédulessuperstitieuxet noie le vrai culte de la Divinité dans un vain cérémonial. Eue est mauvaise encorequanddevenant exclusive et tyranniqueelle rend un peuple sanguinaire et intoléranten sorte qu'il ne respire que meurtre et massacreet croit faire une action sainte en tuant quiconque n'admet pas ses dieux. Cela met un tel peuple dans un état naturel de guerre avec tous les autrestrès nuisible à sa propre sûreté.

Reste donc la religion de l'homme ou le christianismenon pas celui d'aujourd'huimais celui de l'Évangilequi en est tout à fait différent. Par cette religion saintesublimevéritableles hommesenfants du même Dieuse reconnaissaient tous pour frèreset la société qui les unit ne se dissout pas même à la mort.

Mais cette religionn'ayant nulle relation particulière avec le corps politiquelaisse aux lois la seule force qu'elles tirent d'elles-mêmes sans leur en ajouter aucune autre; et par làun des grands liens de la société particulière reste sans effet. Bien plusloin d'attacher les coeurs des citoyens à l'Étatelle les en détache comme de toutes les choses de la terre. Je ne connais rien de plus contraire à l'esprit social.

On nous dit qu'un peuple de vrais chrétiens formerait la plus parfaite société que l'on puisse imaginer. Je ne vois à cette supposition qu'une grande difficulté: c'est qu'une société de vrais chrétiens ne serait plus une société d'hommes.

Je dis même que cette société supposée ne seraitavec toute sa perfectionni la plus forte ni la plus durable; à force d'être parfaiteelle manquerait de liaison; son vice destructeur serait dans sa perfection même.

Chacun remplirait son devoir; le peuple serait soumis aux loisles chefs seraient justes et modérésles magistrats intègresincorruptibles; les soldats mépriseraient la mort; il n'y aurait ni vanité ni luxe; tout cela est fort bien; mais voyons plus loin.

Le christianisme est une religion toute spirituelleoccupée uniquement des choses du ciel; la patrie du chrétien n'est pas de ce monde. Il fait son devoiril est vraimais il le fait avec une profonde indifférence sur le bon ou mauvais succès de ses soins. Pourvu qu'il n'ait rien à se reprocherpeu lui importe que tout aille bien ou mal ici-bas. Si l'État est florissantà peine ose-t-il jouir de la félicité publique; il craint de s'enorgueillir de la gloire de son pays: si l'État dépéritil bénit la main de Dieu qui s'appesantit sur son peuple.

Pour que la société fût paisible et que l'harmonie se maintîntil faudrait que tous les citoyens sans exception fussent également bons chrétiens: mais si malheureusement il s'y trouve un seul ambitieuxun seul hypocriteun Catilinapar exempleun Cromwellcelui-là très certainement aura bon marché de ses pieux compatriotes. La charité chrétienne ne permet pas aisément de penser mal de son prochain. Dès qu'il aura trouvé par quelque ruse l'art de leur en imposer et de s'emparer d'une partie de l'autorité publiquevoilà un homme constitué en dignité; Dieu veut qu'on le respecte: bientôt voilà une puissance; Dieu veut qu'on lui obéisse. Le dépositaire de cette puissance en abuse-t-ilc'est la verge dont Dieu punit ses enfants. On se ferait conscience de chasser l'usurpateur: il faudraittroubler le repos publicuserde violenceverser du sang: tout cela s'accorde mal avec la douceur du chrétienet après toutqu'importe qu'on soit libre ou serf dans cette vallée de misères? L'essentiel est d'aller en paradiset la résignation n'est qu'un moyen de plus pour cela.

 

Survient-il quelque guerre étrangèreles citoyens marchent sans peine au combat; nul d'entre eux ne songe à fuir; ils font leur devoirmais sans passion pour la victoire; ils savent plutôt mourir que vaincre. Qu'ils soient vainqueurs ou vaincusqu'importe? La Providence ne sait-elle pas mieux qu'eux ce qu'il leur faut? Qu'on imagine quel parti un ennemi fierimpétueuxpassionnépeut tirer de leur stoïcisme ! Mettez vis-à-vis d'eux ces peuples généreux que dévorait l'ardent amour de la gloire et de la patriesupposez votre république chrétienne vis-à-vis de Sparte ou de Rome: les pieux chrétiens seront battusécrasésdétruitsavant d'avoir eu le temps de se reconnaîtreou ne devront leur salut qu'au mépris que leur ennemi concevra pour eux. C'était un beau serment à mon gré que celui des soldats de Fabius; ils ne jurèrent pas de mourir ou de vaincreils jurèrent de revenir vainqueurset tinrent leur serment. Jamais des chrétiens n'en eussent fait un pareil; ils auraient cru tenter Dieu.

Mais je me trompe en disant une république chrétienne; chacun de ces deux mots exclut l'autre. Le christianisme ne prêche que servitude et dépendance. Son esprit est trop favorable à la tyrannie pour qu'elle n'en profite pas toujours. Les vrais chrétiens sont faits pour être esclavesils le savent et ne s'en émeuvent guère; cette courte vie a trop peu de prix à leurs yeux.

Les troupes chrétiennes sont excellentesnous dit on. Je le niequ'on m'en montre de telles. Quant à moije ne connais point de troupes chrétiennes. On me citera les croisades. Sans disputer sur la valeur des croisésje remarquerai quebien loin d'être des chrétiensc'étaient des soldats du prêtrec'étaient des citoyens de l'Église: ils se battaient pour son pays spirituelqu'elle avait rendu temporel on ne sait comment. À le bien prendrececi rentre sous le paganisme: comme l'Évangile n'établit point une religion nationaletoute guerre sacrée est impossible parmi les chrétiens.

Sous les empereurs païensles soldats chrétiens étaient braves; tous les auteurs chrétiens l'assurentet je le crois: C'était une émulation d'honneur contre les troupes païennes. Dès que les empereurs furent chrétienscette émulation ne subsista plus; etquand la croix eut chassé l'aigletoute la valeur romaine disparut.

Maislaissant à part les considérations politiquesrevenons au droitet fixons les principes sur ce point important. Le droit que le pacte social donne au souverain sur les sujets ne passe pointcomme je l'ai ditles bornes de l'utilité publique (a). Les sujets ne doivent donc compte au souverain de leurs opinions qu'autant que ces opinions importent à la communauté. Or il importe bien à l'État que chaque citoyen ait une religion qui lui fasse aimer ses devoirs; mais les dogmes de cette religion n'intéressent ni l'État ni ses membres qu'autant que ces dogmes se rapportent à la morale et aux devoirs que celui qui la professe est tenu de remplir envers autrui. Chacun peut avoirau surplus' telles opinions qu'il lui plaitsans qu'il appartienne au souverain d'en connaître: carcomme il n'a point de compétence dans l'autre mondequel que soit le sort des sujets dans la vie à venirce n'est pas son affairepourvu qu'ils soient bons citoyens dans celle-ci.

Il y a donc une profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articlesnon pas précisément comme dogmes de religionmais comme sentiments de sociabilité sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle (a). Sans pouvoir obliger personne à les croireil peut bannir de l'État quiconque ne les croit pas; il peut le bannirnon comme impiemais comme insociablecomme incapable d'aimer sincèrement les lois. la justiceet d'immoler au besoin sa vie à son devoir. Que si quelqu'unaprès avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmesse conduit comme ne les croyant pasqu'il soit puni de mort; il a commis le plus grand des crimesil a menti devant les lois.

Les dogmes de la religion civile doivent être simplesen petit nombreénoncés avec précisionsans explications ni commentaires. L'existence de là Divinité puissanteintelligentebienfaisanteprévoyante et pourvoyantela vie à venirle bonheur des justesle châtiment des méchantsla sainteté du contrat social et des lois: voilà les dogmes positifs. Quant aux dogmes négatifsje les borne à un seulc'est l'intolérance: elle rentre dans les cultes que nous avons exclus.

Ceux qui distinguent l'intolérance civile et l'intolérance théologique se trompentà mon avis. Ces deux intolérances sont inséparables. Il est impossible de vivre en paix avec des gens qu'on croit damnés; les aimer serait haïr Dieu qui les punit: il faut absolument qu'on les ramène ou qu'on les tourmente. Partout où l'intolérance théologique est admiseil est impossible qu'elle n'ait pas quelque effet civil (b); et sitôt qu'elle en ale souverain n'est plus souverainmême au temporel: dès lors les prêtres sont les vrais maîtresles rois ne sont que leurs officiers.

Maintenant qu'il n'y a plus et qu'il ne peut plus y avoir de religion nationale exclusiveon doit tolérer toutes celles qui tolèrent les autresautant que leurs dogmes n'ont rien de contraire aux devoirs du citoyen. Mais quiconque ose dire: Hors de l'Église point de salutdoit être chassé de l'Étatà moins que l'État ne soit l'Égliseet que le prince ne soit le pontife. Un tel dogme n'est bon que dans un gouvernement théocratique; dans tout autre il est pernicieux. La raison sur laquelle on dit qu'Henri IV embrassa la religion romaine la devrait faire quitter à tout honnête hommeet surtout à tout prince qui saurait raisonner.

 


Chapitre 4.9
Conclusion

Après avoir posé les vrais principes du droit politique et tâché de fonder l'État sur sa baseil resterait à l'appuyer par ses relations externes; ce qui comprendrait le droit des gensle commercele droit de la guerre et les conquêtesle droit publicles liguesles négociationsles traitésetc. Mais tout cela forme un nouvel objet trop vaste pour ma courte vue: j'aurais dû la fixer toujours plus près de moi.

 

 

1 ochlocratie: gouvernement de la populace.