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Jean-Jacques RousseauLes rêveries du promeneur solitaire

PREMIEREPROMENADE



Me voicidonc seul sur la terren'ayant plus de frèrede prochaind'amide société que moi-même Le plus sociableet le plus aimant des humains en a été proscrit. Par unaccord unanime ils ont cherché dans les raffinements de leurhaine quel tourment pouvait être le plus cruel à mon âmesensibleet ils ont brisé violemment tous les liens quim'attachaient à eux. J'aurais aimé les hommes en dépitd'eux-mêmes. Ils n'ont pu qu'en cessant de l'être sedérober à mon affection. Les voilà doncétrangersinconnusnuls enfin pour moi puisqu'ils l'ontvoulu. Mais moidétaché d'eux et de toutque suis-jemoi-même ? Voilà ce qui me reste à chercher.Malheureusement cette recherche doit être précédéed'un coup d'oeil sur ma position. C'est une idée par laquelleil faut nécessairement que je passe pour arriver d'eux àmoi.

Depuisquinze ans et plus que je suis dans cette étrange positionelle me paraît encore un rêve. Je m'imagine toujoursqu'une indigestion me tourmenteque je dors d'un mauvais sommeil etque je vais me réveiller bien soulagé de ma peine en meretrouvant avec mes amis. Ouisans douteil faut que j'aie faitsans que je m'en aperçusse un saut de la veille au sommeilouplutôt de la vie à la mort. Tiré je ne saiscomment de l'ordre des chosesje me suis vu précipitédans un chaos incompréhensible où je n'aperçoisrien du tout ; et plus je pense à ma situation présenteet moins je puis comprendre où je suis.

Eh !comment aurais-je pu prévoir le destin qui m'attendait ?comment le puis-je concevoir encore aujourd'hui que j'y suis livré? Pouvais-je dans mon bon sens supposer qu'un jourmoi le mêmehomme que j'étaisle même que je suis encorejepasseraisje serais tenu sans le moindre doute pour un monstreunempoisonneurun assassinque je deviendrais l'horreur de la racehumainele jouet de la canailleque toute la salutation que meferaient les passants serait de cracher sur moiqu'une générationtout entière s'amuserait d'un accord unanime àm'enterrer tout vivant ? Quand cette étrange révolutionse fitpris au dépourvuj'en fus d'abord bouleversé.Mes agitationsmon indignation me plongèrent dans un délirequi n'a pas eu trop de dix ans pour se calmeret dans cetintervalletombé d'erreur en erreurde faute en fautedesottise en sottisej'ai fourni par mes imprudences aux directeurs dema destinée autant d'instruments qu'ils ont habilement mis enoeuvre pour la fixer sans retour. Je me suis débattu longtempsaussi violemment que vainement. Sans adressesans artsansdissimulationsans prudencefrancouvert impatientemportéje n'ai fait en me débattant que m'enlacer davantage et leurdonner incessamment de nouvelles prises qu'ils n'ont eu garde denégliger. Sentant enfin tous mes efforts inutiles et metourmentant à pure pertej'ai pris le seul parti qui merestait à prendrecelui de me soumettre à ma destinéesans plus regimber contre la nécessité. J'ai trouvédans cette résignation le dédommagement de tous mesmaux par la tranquillité qu'elle me procure et qui ne pouvaits'allier avec le travail continuel d'une résistance aussipénible qu'infructueuse. Une autre chose a contribué àcette tranquillité. Dans tous les raffinements de leur hainemes persécuteurs en ont omis un que leur animosité leura fait oublier ; c'était d'en graduer si bien les effetsqu'ils pussent entretenir et renouveler mes douleurs sans cesse en meportant toujours quelque nouvelle atteinte. S'ils avaient eu Iadresse de me laisser quelque lueur d'espérance ils metiendraient encore par là. Ils Pourraient faire encore de moileur jouet par quelque faux leurre'et me navrera ensuite d'untourment toujours nouveau par mon attente déçue. Maisils ont d'avance épuisé toutes leurs ressources ; en neme laissant rien ils se sont tout ôté àeux-mêmes. La diffamation la dépressionsla dérisionl'opprobre dont ils mont couvert ne sont pas plus susceptiblesd'augmentation que d'adoucissement ; nous sommes égalementhors d'étateux de les aggraver et moi de m'y soustraire. Ilsse sont tellement pressés de porter à son comble lamesure de ma misère que toute la puissance humaineaidéede toutes les ruses de l'enfern'y saurait plus rien ajouter. Ladouleur physique elle-même au lieu d'augmenter mes peines yferait diversion. En m'arrachant des crispeut-êtreellem'épargnerait des gémissementset les déchirementsde mon corps suspendraient ceux de mon coeur. Qu'ai-je encore àcraindre d'eux puisque tout est fait ? Ne pouvant plus empirera monétat ils ne sauraient plus m'inspirer d'alarmes. L'inquiétudeet l'effroi sont des maux dont ils m'ont pour jamais délivré: c'est toujours un soulagement. Les maux réels ont sur moipeu de prise ; je prends aisément mon parti sur ceux quej'éprouvemais non pas sur ceux que je crains. Monimagination effarouchée les combineles retourneles étendet les augmente. Leur attente me tourmente cent fois plus que leurprésenceet la menace m'est plus terrible que le coup. Sitôtqu'ils arriventl'événementleur ôtant tout cequ'ils avaient d'imaginaireles réduit à leur justevaleur. Je les trouve alors beaucoup moindres que je ne me les étaisfiguréset même au milieu de ma souffrance je ne laissepas de me sentir soulagé. Dans cet étataffranchi detoute nouvelle crainte et délivré de l'inquiétudede l'espérancela seule habitude suffira pour me rendre dejour en jour plus supportable une situation que rien ne peut empireret à mesure que le sentiment s'en émousse par la duréeils n'ont plus de moyens pour le ranimer. Voilà le bien quem'ont fait mes persécuteurs en épuisant sans mesuretous les traits de leur animosité. Ils se sont ôtésur moi tout empireet je puis désormais me moquer d'eux.

Il n'y apas deux mois encore qu'un plein calme est rétabli dans moncoeur. Depuis longtemps je ne.craignais plus rienmais j'espéraisencoreet cet espoir tantôt bercé tantôt frustréétait une prise par laquelle mille passions diverses necessaient de m'agiter. Un événement aussi tristequ'imprévu vient enfin d'effacer de mon coeur ce faible rayond'espérance et. m'a fait voir ma destinée fixéeà jamais sans retour ici-bas. Dès lors je me suisrésigné sans réserve et j'ai retrouvé lapaix. Sitôt que j'ai commencé d'entrevoir la trame danstoute son étenduej'ai perdu Pour jamais l'idée deramener de mon vivant le public sur mon compte ; et même ceretourne pouvant plus être réciproqueme seraitdésormais bien inutile. Les hommes auraient beau revenir àmoiils ne me retrouveraient plus. Avec le dédain qu'ilsm'ont inspiré leur commerce me serait insipide et même àchargeet je suis cent fois plus heureux dans ma solitude que je nepourrais l'être en vivant avec eux. Ils ont arraché demon coeur toutes les douceurs de la société. Elles n'ypourraient plus germer derechef à mon âge ; il est troptard. Qu'ils me fassent désormais du bien ou du maltoutm'est indifférent de leur partet quoi qu'ils fassentmescontemporains ne seront jamais rien pour moi. Mais je comptais encoresur l'aveniret j'espérais qu'une générationmeilleureexaminant mieux et les jugements portés par celle-ci sur mon compte et sa conduite avec moi démêleraitaisément l'artifice de ceux qui la dirigent et me verraitencore tel que je suis. C'est cet espoir qui m'a fait écriremes Dialogueset qui m'a suggéré mille follestentatives pour les faire passer à la postérité3. Cet espoir quoique éloignétenait mon âmedans la même agitation que quand je cherchais encore dans lesiècle un coeur justeet mes espérances que j'avaisbeau jeter au loin me rendaient également le jouet des hommesd'aujourd'hui. J'ai dit dans mes Dialogues sur quoi je fondais cetteattente. Je me trompais. Je l'ai senti par bonheur assez àtemps pour trouver encore avant ma dernière heure unintervalle de pleine quiétude et de repos absolu. Cetintervalle a commencé à l'époque dont je parleet j'ai lieu de croire qu'il ne sera plus interrompu.

Il sepasse bien peu de jours que de nouvelles réflexions ne meconfirment combien j'étais dans l'erreur de compter sur leretour du publicmême dans un autre âge ; puisqu'il estconduit dans ce qui me regarde par des guides qui se renouvellentsans cesse dans les corps qui m'ont pris en aversion. Lesparticuliers meurentmais les corps collectifs ne meurent point. Lesmêmes passions s'y perpétuentet leur haine ardenteimmortelle comme le démon qui l'inspirea toujours la mêmeactivité. Quand tous mes ennemis particuliers seront mortsles médecinsles oratoriens vivront encoreet quand jen'aurais pour persécuteurs que ces deux corps-làjedois être sûr qu'ils ne laisseront pas plus de paix àma mémoire après ma mort qu'ils n'en laissent àma personne de mon vivant. Peut-être par trait de tempslesmédecinsque j'ai réellement offenséspourraient-ils s'apaiser. Mais les oratoriens que j'aimaisquej'estimaisen qui j'avais toute confiance et que je n'offensaijamaisles oratoriensgens d'Eglise et demi-moines seront àjamais implacablesleur propre iniquité fait mon crime queleur amour-propre ne me pardonnera jamais et le public dont ilsauront soin d'entretenir et ranimer l'animosité sans cessenes'apaisera pas plus qu'eux.

Tout estfini pour moi sur la terre. On ne peut plus m'y faire ni bien ni mal.Il ne me reste plus rien à espérer ni à craindreen ce monde et m'y voilà tranquille au fond de l'abîmepauvre mortel infortunémais impassible comme Dieu même.

Tout cequi m'est extérieur m'est étranger désormais. Jen'ai plus en ce monde ni prochainni semblablesni frères.Je suis sur la terre comme dans une planète étrangèreoù je serais tombé de celle que j'habitais. Si jereconnais autour de moi quelque chosece ne sont que des objetsaffligeants et déchirants pour mon coeuret je ne peux jeterles yeux sur ce qui me touche et m'entoure sans y trouver toujoursquelque sujet de dédain qui m'indigneou de douleur quim'afflige Ecartons donc de mon esprit tous les pénibles objetsdont je m'occuperais aussi douloureusement qu'inutilement. Seul pourle reste de ma viepuisque je ne trouve qu'en moi la consolationl'espérance et la paixje ne dois ni ne veux plus m'occuperque de moi. C'est dans cet état que je reprends la suite del'examen sévère et sincère que j'appelai jadismes Confessions. Je consacre mes derniers jours à m'étudiermoi-même et à préparer d'avance le compte que jene tarderai pas à rendre de moi. Livrons-nous tout entier àla douceur de converser avec mon âme puisqu'elle est la seuleque les hommes ne puissent m'ôter. Si à force deréfléchir sur mes dispositions intérieures jeparviens à les mettre en meilleur ordre et à corrigerle mal qui peut y restermes méditations ne seront pasentièrement inutileset quoique je ne sois plus bon àrien sur la terre je n'aurai pas tout à fait perdu mesderniers jours. Les loisirs de mes promenades journalières ontsouvent été remplis de contemplations charmantes dontj'ai regret d'avoir perdu le souvenir. Je fixerai par l'écriturecelles qui pourront me venir encore ; chaque fois que je les reliraim'en rendra la jouissance. J'oublierai mes malheursmespersécuteursmes opprobresen songeant au prix qu'avaitmérité mon coeur. Ces feuilles ne seront proprementqu'un informe journal de mes rêveries. Il y sera beaucoupquestion de moiparce qu'un solitaire qui réfléchits'occupe nécessairement beaucoup de lui-même. Du restetoutes les idées étrangères qui me passent parla tête en me promenant y trouveront également leurplace. Je dirai ce que j'ai pensé tout comme il m'est venu etavec aussi peu de liaison que les idées de la veille en ontd'ordinaire avec celles du lendemain. Mais il en résulteratoujours une nouvelle connaissance de mon naturel et de mon humeurpar celle des sentiments et des pensées dont mon esprit faitsa pâture journalière dans l'étrange étatoù je suis. Ces feuilles peuvent donc être regardéescomme un appendice de mes Confessionsmais je ne leur en donne plusle titrene sentant plus rien à dire qui puisse le mériter.Mon coeur s'est purifié à la coupelle de l'adversitéet j'y trouve à peine en le sondant avec soin quelque reste depenchant répréhensible. Qu'aurais-je encore àconfesser quand toutes les affections terrestres en sont arrachées? Je n'ai pas plus à me louer qu'à me blâmer : jesuis nul désormais parmi les hommeset c'est tout ce que jepuis êtren'ayant plus avec eux de relation réelledevéritable société. Ne pouvant plus faire aucunbien qui ne tourne à malne pouvant plus agir sans nuire àautrui ou à moi-même m'abstenir est devenu mon uniquedevoiret je le remplis autant qu'il est en moi Mais dans cedésoeuvrement du corps mon âme est encore activeelleproduit encore des sentimentsdes penséeset sa vie interneet morale semble encore s'être accrue par la mort de toutintérêt terrestre et temporel. Mon corps n'est plus pourmoi qu'un embarrasqu'un obstacleet je m'en dégage d'avanceautant que je puis.

Unesituation si singulière mérite assurément d'êtreexaminée et décriteet c'est à cet examen queje consacre mes derniers loisirs. Pour le faire avec succès ily faudrait procéder avec ordre et méthode : mais jesuis incapable de ce travail et même il m'écarterait demon but qui est de me rendre compte des modifications de mon âmeet de leurs successions. Je ferai sur moi-même à quelqueégard les opérations que font les physiciens sur l'airpour en connaître l'état journalier. J'appliquerai lebaromètre à mon âmeet ces opérationsbien dirigées et longtemps répétées mepourraient fournir des résultats aussi sûrs que lesleurs. Mais je n'étends pas jusque-là mon entreprise.Je me contenterai de tenir le registre des opérations sanschercher à les réduire en système. Je fais lamême entreprise que Montaignemais avec un but tout contraireau sien : car il n'écrivait ses Essais que pour les autresetje n'écris mes rêveries que pour moi. Si dans mes plusvieux joursaux approches du départje restecomme jel'espère dans la même disposition où je suisleur lecture me rappellera la douceur que je goûte à lesécrire etfaisant renaître ainsi pour moi le tempspassédoublera pour ainsi dire mon existence. En dépitdes hommesje saurai goûter encore le charme de la sociétéet je vivrai décrépit avec moi dans un autre âgecomme je vivrais avec un moins vieux ami. J'écrivais mespremières Confessions et mes Dialogues dans un souci continuelsur les moyens de les dérober aux mains rapaces de mespersécuteurs pour les transmettres'il était possibleà d'autres générations. La même inquiétudene me tourmente plus pour cet écritje sais qu'elle seraitinutileet le désir d'être mieux connu des hommess'étant éteint dans mon coeur n'y laisse qu'uneindifférence profonde sur le sort et de mes vrais écritset des monuments de mon innocencequi déjà peut-êtreont été tous pour jamais anéantis. Qu'on épiece que je faisqu'on s'inquiète de ces feuillesqu'on s enemparequ'on les supprimequ'on les falsifietout cela m'est égaldésormais. Je ne les cache ni ne les montre. Si on me lesenlève de mon vivant on ne m'enlèvera ni le plaisir deles avoir écritesni le souvenir de leur contenuni lesméditations solitaires dont elles sont le fruit et dont lasource ne peut ne s'éteindre qu'avec mon âme. Si dèsmes premières calamités j'avais su ne point regimbercontre ma destinée et prendre le parti que je prendsaujourd'huitous les efforts des hommestoutes leurs épouvantablesmachines eussent été sur moi sans effetet ilsn'auraient pas plus troublé mon repos par toutes leurs tramesqu'ils ne peuvent le troubler désormais par tous leurs succès; qu'ils jouissent à leur gré de mon opprobreils nem'empêcheront pas de jouir de mon innocence et d'achever mesjours en paix malgré eux.




DEUXIÈMEPROMENADE



Ayant doncformé le projet de décrire l'état habituel demon âme dans la plus étrange position où sepuisse jamais trouver un mortelje n ai vu nulle manière plussimple et plus sûre d'exécuter cette entreprise que detenir un registre fidèle de mes promenades solitaires et desrêveries qui les remplissent quand je laisse ma têteentièrement libreet mes idées suivre leur pente sansrésistance et sans gêne. Ces heures de solitude et deméditation sont les seules de la journée où jesois pleinement moi et à moi sans diversionsans obstacleetoù je puisse véritablement dire être ce que lanature a voulu.

J'aibientôt senti que j'avais trop tardé d'exécuterce projet. Mon imagination déjà moins vive nes'enflamme plus comme autrefois à la contemplation de l'objetqui l'animeje m'enivre moins du délire de la rêverie ;il y a plus de réminiscence que de création dans cequ'elle produit désormaisun tiède alanguissementénerve' toutes mes facultés l'esprit de vie s'éteinten moi par degrés ; mon âme ne s'élance plusqu'avec peine hors de sa caduque enveloppeet sans l'espérancede l'état auquel j'aspire parce que je m'y sens avoir droitje n'existerais plus que par des souvenirs. Ainsi pour me contemplermoi-même avant mon déclinil faut que je remonte aumoins de quelques années au temps oùperdant toutespoir ici-bas et ne trouvant plus d'aliment pour mon coeur sur laterreje. m'accoutumais peu à peu à le nourrir de sapropre substance et à chercher toute sa pâture au-dedansde moi.

Cetteressourcedont je m'avisai trop tarddevint si fécondequ'elle suffit bientôt pour me dédommager de tout.L'habitude de rentrer en moi-même me fit perdre enfin lesentiment et presque le souvenir de mes mauxj'appris ainsi par mapropre expérience que la source du vrai bonheur est en nouset qu'il ne dépend pas des hommes de rendre vraiment misérablecelui qui sait vouloir être heureux. Depuis quatre ou cinq ansje goûtais habituellement ces délices internes quetrouvent dans la contemplation les âmes aimantes et douces. Cesravissementsces extases que j'éprouvais quelquefois en mepromenant ainsi seul étaient des jouissances que je devais àmes persécuteurs : sans eux je n'aurais jamais trouvéni connu les trésors que je portais en moi-même. Aumilieu de tant de richessescomment en tenir un registre fidèle? En voulant me rappeler tant de douces rêveriesau lieu deles décrire j'y retombais. C'est un état que sonsouvenir ramèneet qu'on cesserait bientôt de connaîtreen cessant tout à fait de le sentir. J'éprouvai biencet effet dans les promenades qui suivirent le projet d'écrirela suite de mes Confessions surtout dans celle dont je vais parler etdans laquelle un accident imprévu vint rompre le fil de mesidées et leur donner pour quelque temps un autre cours. Lejeudi 24 octobre 1776je suivis après dîner lesboulevards jusqu'à la rue du Chemin-Vert par laquelle jegagnai les hauteurs de Ménilmontantet de là prenantles sentiers à travers les vignes et les prairiesjetraversai jusqu'à Charonne le riant paysage qui sépareces deux villagespuis je fis un détour pour revenir par lesmêmes prairies en prenant un autre chemin. Je m'amusais àles parcourir avec ce plaisir et cet intérêt que monttoujours donnés les sites agréableset m'arrêtantquelquefois à fixer des plantes dans la verdure. J'en aperçusdeux que je voyais assez rarement autour de Paris et que je trouvaitrès abondantes dans ce canton-là. L'une est le Picrishieracioidesde la famille des composéeset l'autre leBupleuron falcatumde celle des ombellifères. Cettedécouverte me réjouit et m'amusa très longtempset finit par celle d'une plante encore plus raresurtout dans unpays élevésavoir le Cerastium aquaticum quemalgrél'accident qui m'arriva le même jourj ai retrouvé dansun livre que j'avais sur moi et placé dans mon herbier. Enfinaprès avoir parcouru en détail plusieurs autres plantesque je voyais encore en fleurset dont l'aspect et l'énumérationqui m'était familière me donnaient néanmoinstoujours du plaisirje quittai peu à peu ces menuesobservations pour me livrer à l'impression non moins agréablemais plus touchante que faisait sur moi l'ensemble de tout cela.Depuis quelques jours on avait achevé la vendange ; lespromeneurs de la ville s'étaient déjà retirés; les paysans aussi quittaient les champs jusqu'aux travaux d'hiver.La campagneencore verte et riantemais défeuillée enpartie et déjà t presque déserteoffraitpartout l'image de la solitude et des approches de l'hiver. Ilrésultait de son aspect un mélange d'impression douceet triste trop analogue à mon âge et à mon sortpour que je ne m'en fisse pas l'application. Je me voyais au déclind'une vie innocente et infortunéel'âme encore pleinede sentiments vivaces et l'esprit encore orné de quelquesfleursmais déjà flétries par la tristesse etdesséchées par les ennuis. Seul et délaisséje sentais venir le froid des premières glaceset monimagination tarissante' ne peuplait plus ma solitude d'êtresformés selon mon coeur. Je me disais en soupirant : qu'ai-jefait ici-bas ? J'étais fait pour vivreet je meurs sans avoirvécu. Au moins ce n'a pas été ma fauteet jeporterai à l'auteur de mon êtresinon l'offrande desbonnes oeuvres qu'on ne m'a pas laissé fairedu moins untribut de bonnes intentions frustréesde sentiments sainsmais rendus sans effet et d'une patience à l'épreuvedes mépris des hommes. Je m'attendrissais sur ces réflexionsje récapitulais les mouvements de mon âme dès majeunesseet pendant mon âge mûret depuis qu'on m'aséquestré de la société des hommesetdurant la longue retraite dans laquelle je dois achever mes jours. Jerevenais avec complaisance sur toutes les affections de mon coeursur ses attachements si tendres mais si aveuglessur les idéesmoins tristes que consolantes dont mon esprit s'était nourridepuis quelques annéeset je me préparais à lesrappeler assez pour les décrire avec un plaisir presque égalà celui que J'avais pris a m'y livrer. Mon après-midise passa dans ces paisibles méditationset je m'en revenaistrès content de ma journéequand au fort de ma rêveriej'en fus tiré par l'événement qui me reste àraconter. J'étais sur les six heures à la descente deMénilmontant presque vis-à-vis du Galant Jardinierquanddes personnes qui marchaient devant moi s étant tout àcoup brusquement écartées je vis fondre sur moi un groschien danois quis'élançant à toutes jambesdevant un carrossen'eut pas même le temps de retenir sacourse ou de se détourner quand il m'aperçut. Je jugeaique le seul moyen que j'avais d'éviter d'être jetépar terre était de faire un grand saut si juste que le chienpassât sous moi tandis que je serais en l'air. Cette idéeplus prompte que l'éclair et que je n'eus le temps ni deraisonner ni d'exécuter fut la dernière avant monaccident. Je ne sentis ni le coup ni la chuteni rien de ce quis'ensuivit jusqu'au moment où je revins a moi. Il étaitpresque nuit quand je repris connaissance. Je me trouvai entre lesbras de trois ou. quatre jeunes gens qui me racontèrent ce quivenait de m'arriver. Le chien danois n'ayant pu retenir son élans'était précipité sur mes deux jambes etmechoquant de sa masse et de sa vitessem'avait fait tomber la têteen avant : la mâchoire supérieure portant tout le poidsde mon corps avait frappé sur un pavé trèsraboteuxet la chute avait été d'autant plus violentequ'étant à la descentema tête avait donnéplus bas que mes pieds.

Lecarrosse auquel appartenait le chien suivait immédiatement etm'aurait passé sur le corps si le cocher n'eût àl'instant retenu ses chevaux. Voilà ce que j'appris par lerécit de ceux qui m'avaient relevé et qui mesoutenaient encore lorsque je revins à moi. L'étatauquel je me trouvai dans cet instant est trop singulier pour n'enpas faire ici la description.

La nuits'avançait. J'aperçus le cielquelques étoileset un peu de verdure. Cette première sensation fut un momentdélicieux. Je ne me sentais encore que par 1à. Jenaissais dans cet instant à la vieet il me semblait que jeremplissais de ma légère existence tous les objets quej'apercevais. Tout entier au moment présent je ne me souvenaisde rien ; je n'avais nulle notion distincte de mon individupas lamoindre idée de ce qui venait de m'arriver ; je ne savais niqui j'étais ni où j'étais ; je ne sentais nimalni crainteni inquiétude. Je voyais couler mon sangcomme j'aurais vu couler un ruisseausans songer seulement que cesang m'appartînt en aucune sorte. Je sentais dans tout mon êtreun calme ravissant auquelchaque fois que je me le rappelleje netrouve rien de comparable dans toute l'activité des plaisirsconnus.

On medemanda où je demeurais ; il me fut impossible de le dire. Jedemandai où j'étaison me dità laHaute-Bornec'était comme si l'on m'eût dit au montAtlas. Il fallut demander successivement le paysla ville et lequartier où je me trouvais. Encore cela ne put-il suffire pourme reconnaître ; il me fallut tout le trajet de làjusqu'au boulevard pour me rappeler ma demeure et mon nom. Unmonsieur que je ne connaissais pas et qui eut la charité dem'accompagner quelque tempsapprenant que je demeurais si loinmeconseilla de prendre au Temple un fiacre pour me reconduire chez moi.Je marchais très bientrès légèrementsans sentir ni douleur ni blessurequoique je crachasse toujoursbeaucoup de sang. Mais j'avais un frisson glacial qui faisait claquerd'une façon très incommode mes dents fracassées.Arrive au Templeje pensai que puisque je marchais sans peine ilvalait mieux continuer ainsi ma route à pied que de m'exposerà périr de froid dans un fiacre. Je fis ainsi la demi-lieue qu'il y a du Temple à la rue Plâtrièremarchant sans peine évitant les embarrasles voitureschoisissant et suivant mon chemin tout aussi bien que j'aurais pufaire en pleine santé. J'arrivej'ouvre le secret qu'on afait mettre à la porte de la rueje monte l'escalier dansl'obscurité et j'entre enfin chez moi sans autre accident quema chute et ses suitesdont je ne m'apercevais pas même encorealors. Les cris de ma femme en me voyant me firent comprendre quej'étais plus maltraité que je ne pensais. Je passai lanuit sans connaître encore et sentir mon mal. Voici ce que jesentis et trouvai le lendemain. J'avais la lèvre supérieurefendue en dedans jusqu'au nezen dehors la peau l'avait mieuxgarantie et empêchait la totale séparationquatre dentsenfoncées à la mâchoire supérieuretoutela partie du visage qui la couvre extrêmement enflée etmeurtriele pouce droit foulé et très gros le poucegauche grièvement blesséle bras gauche fouléle genou gauche aussi très enflé et qu'une contusionforte et douloureuse empêchait totalement de plier. Mais avectout ce fracas rien de brisé pas même une dentbonheurqui tient du prodige dans une chute comme celle-là. Voilàtrès fidèlement l'histoire de mon accident. En peu dejours cette histoire se répandit dans Paris tellement changéeet défigurée qu'il était impossible d'y rienreconnaître. J'aurais dû compter d'avance sur cettemétamorphose ; mais il s'y joignit tant de circonstancesbizarres ; tant de propos obscurs et de réticencesl'accompagnèrenton m'en parlait d'un air si risiblementdiscret que tous ces mystères m'inquiétèrent.J'ai toujours haï les ténèbreselles m'inspirentnaturellement une horreur que celles dont on m'environne depuis tantd'années n'ont pas dû diminuer. Parmi toutes lessingularités de cette époque je n'en remarqueraiqu'unemais suffisante pour faire juger des autres. M. Lenoirlieutenant général de policeavec lequel je n'avais eujamais aucune relationenvoya son secrétaire s'informer demes nouvelleset me faire d'instantes offres de services qui ne meparurent pas dans la circonstance d'une grande utilité pourmon soulagement. Son secrétaire ne laissa pas de me pressertrès vivement de me prévaloir de ses offresjusqu'àme dire que si je ne me fiais pas à lui Je pouvais écriredirectement à M. Lenoir. Ce grand empressement et l'air deconfidence qu'il y joignit me firent comprendre qu'il y avait soustout cela quelque mystère que je cherchais vainement àpénétrer. Il n'en fallait pas tant pour m'effarouchersurtout dans l'état d'agitation où mon accident et lafièvre qui s'y était jointe avaient mis ma tête.Je me livrais à mille conjectures inquiétantes ettristeset je faisais sur tout ce qui se passait autour de moi descommentaires qui marquaient plutôt le délire de lafièvre que le sang-froid d'un homme qui ne prend plusd'intérêt à rien.

Un autreévénement vint achever de troubler ma tranquillité.Madame d'Ormoy m'avait recherché depuis quelques annéessans que je pusse deviner pourquoi. De petits cadeaux affectésde fréquentes visites sans objet et sans plaisir me marquaientassez un but secret à tout celamais ne me le montraient pas.Elle m'avait parlé d'un roman qu'elle voulait faire pour leprésenter à la reine. Je lui avais dit ce que jepensais des femmes auteurs. Elle m'avait fait entendre que ce projetavait pour but le rétablissement de sa fortune pour lequelelle avait besoin de protection ; je n'avais rien à répondreà cela. Elle me dit depuis que n'ayant pu avoir accèsauprès de la reine elle était déterminéeà donner son livre au public. Ce n'était plus le cas delui donner des conseils qu'elle ne me demandait paset qu'ellen'aurait pas suivis. Elle m'avait parlé de me montrerauparavant le manuscrit. Je la priai de n'en rien faireet elle n'enfit rien Un beau jourdurant ma convalescenceje reçus de sapart ce livre tout imprimé et même reliéet jevis dans la préface de si grosses louanges de moisimaussadement plaquées et avec tant d'affectationque j'en fusdésagréablement affecté. La rude flagornerie quis'y faisait sentir ne s'allia jamais avec la bienveillancemon coeurne saurait se tromper là-dessus. Quelques jours aprèsmadame d'Ormoy me vint voir avec sa fille. Elle m'apprit que sonlivre faisait le plus grand bruit à cause d'une note qui lelui attirait ; j'avais à peine remarqué cette note enparcourant rapidement ce roman. Je la relus après le départde madame d'Ormoyj'en examinai la tournurej'y crus trouver lemotif de ses visitesde ses cajoleriesdes grosses louanges de sapréfaceet je jugeai que tout cela n'avait d'autre but que dedisposer le public à m'attribuer la note et par conséquentle blâme qu'elle pouvait attirer à son auteur dans lacirconstance où elle était publiée. Je n'avaisaucun moyen de détruire ce bruit et l'impression qu'il pouvaitfaireet tout ce qui dépendait de moi était de ne pasl'entretenir en souffrant la continuation des vaines et ostensiblesvisites de madame d'Ormoy et de sa fille. Voici pour cet effet lebillet que j'écrivis à la mère : «Rousseau ne recevant chez lui aucun auteur remercie madame d'Ormoy deses bontés et la prie de ne plus l'honorer de ses visites. »Elle me répondit par une lettre honnête dans la formemais tournée comme toutes celles que l'on m'écrit enpareil cas. J'avais barbarement porté le poignard dans soncoeur sensibleet je devais croire au ton de sa lettre qu'ayant pourmoi des sentiments si vifs et si vrais elle ne supporterait pointsans mourir cette rupture. C'est ainsi que la droiture et lafranchise en toute chose sont des crimes affreux dans le mondeet jeparaîtrais à mes contemporains méchant et férocequand je n'aurais à leurs yeux d'autre crime que de n'êtrepas faux et perfide comme eux.

J'étaisdéjà sorti plusieurs fois et je me promenais mêmeassez souvent aux Tuileriesquand je vis à l'étonnementde plusieurs de ceux qui me rencontraient qu'il y avait encore àmon égard quelque autre nouvelle que j'ignorais. J'apprisenfin que le bruit public était que j'étais mort de machuteet ce bruit se répandit si rapidement et opiniâtrementque plus de quinze jours après que j'en fus instruit I on enparla à la cour comme d une chose sûre. Le Courrierd'Avignon nà ce qu'on eut soin de m'écrireannonçantcette heureuse nouvellene manqua pas d'anticiper à cetteoccasion sur le tribut d'outrages et d'indignités qu'onprépare à ma mémoire après ma mortenforme d'oraison funèbre.

Cettenouvelle fut accompagnée d'une circonstance encore plussingulière que je n'appris que par hasard et dont je n'ai pusavoir aucun détail. C est qu'on avait ouvert en mêmetemps une souscription pour l'impression des manuscrits que l'ontrouverait chez moi. Je compris par là qu'on tenait prêtun recueil d'écrits fabriqués tout exprès pourme les attribuer d'abord après ma mort : car de penser qu'onimprimât fidèlement aucun de ceux qu'on pourrait trouveren effetc'était une bêtise qui ne pouvait entrer dansl'esprit d'un homme senséet dont quinze ans d'expériencene m'ont que trop garanti. Ces remarques dites coup sur coup etsuivies de beaucoup d'autres qui n'étaient guère moinsétonnantes effarouchèrent derechef mon imagination queje croyais amortieet ces noires ténèbres qu'onrenforçait sans relâche autour de moi ranimèrenttoute l'horreur qu'elles m'inspirent naturellement. Je me fatiguai àfaire sur tout cela mille commentaires et à tâcher decomprendre des mystères qu'on a rendus inexplicables pour moi.Le seul résultat constant de tant d'énigmes fut laconfirmation de toutes mes conclusions précédentessavoir quela destinée de ma personne et celle de maréputation ayant été fixées de concertpar toute la génération présentenul effort dema part ne pouvait m'y soustraire puisqu'il m'est de touteimpossibilité de transmettre aucun dépôt àd'autres âges sans le faire passer dans celui-ci par des mainsintéressées à le supprimer. Mais cette foisj'allai plus loin. L'amas de tant de circonstances fortuitesl'élévation de tous mes plus cruels ennemis affectéepour ainsi dire par la fortunetous ceux qui gouvernent l'Etattousceux qui dirigent l'opinion publiquetous les gens en placetousles hommes en crédit triés comme sur le volet parmiceux qui ont contre moi quelque animosité secrètepourconcourir au commun complotcet accord universel est tropextraordinaire pour être purement fortuit. Un seul homme quieût refusé d'en être compliceLe seul événementqui lui eût été contraireune seule circonstanceimprévue qui lui eût fait obstaclesuffisait pour lefaire échouer. Mais toutes les volontéstoutes lesfatalitésla fortune et toutes les révolutions ontaffermi l'oeuvre des hommeset un concours si frappant qui tient duprodige ne peut me laisser douter que son plein succès ne soitécrit dans les décrets éternels. Des foulesd'observations particulières soit dans le passésoitdans le présentme confirment tellement dans cette opinionque je ne puis m'empêcher de regarder désormais comme unde ces secrets du ciel impénétrables à la raisonhumaine la même oeuvre que je n'envisageais Jusqu'ici que commeun fruit de la méchanceté des hommes. Cette idéeloin de m'être cruelle et déchiranteme consolemetranquilliseet m'aide à me résiner. Je ne vais pas siloin que saint Augustin qui se fût consolé d'êtredamné si telle eût été la volontéde Dieu. Ma résignation vient d'une source moinsdésintéresséeil est vraimais non moins pureet plus digne à mon gré de l'Être parfait quej'adore. Dieu est juste ; il veut que je souffreet il sait que jesuis innocent. Voilà le motif de ma confiancemon coeur et maraison me crient qu'elle ne me trompera pas. Laissons donc faire leshommes et la destinée ; apprenons à souffrir sansmurmure ; tout doit à la fin rentrer dans l'ordreet mon tourviendra tôt ou tard.






TROISIÈMEPROMENADE


"Jedeviens vieux en apprenant toujours".

Solonrépétait souvent ce vers dans sa vieillesse Il a unsens dans lequel je pourrais le dire aussi dans la miennemais c'estune bien triste science que celle que depuis vingt ans l'expériencem'a fait acquérir : l'ignorance est encore préférable.L'adversité sans doute est un grand maîtremais cemaître fait payer cher ses leçonset souvent le profitqu'on en retire ne vaut pas le prix qu'elles ont coûté.D'ailleursavant qu'on ait obtenu tout cet acquis par des leçonssi tardivesl'à-propos d'en user se passe. La jeunesse est letemps d'étudier la sagesse la vieillesse est le temps de lapratiquer. L'expérience instruit toujoursje l'avoue ; maiselle ne profite que pour l'espace qu'on a devant soi. Est-il temps aumoment qu'il faut mourir d'apprendre comment on aurait dû vivre? Eh ! que me servent des lumières si tard et sidouloureusement acquises sur ma destinée et sur les passionsd'autrui dont elle est l'oeuvre ? Je n'ai appris à mieuxconnaître les hommes que pour mieux sentir la misère oùils m'ont plongésans que cette connaissanceen medécouvrant toujours piègesm'en ait pu faire éviteraucun. Que ne suis-je resté toujours dans cette imbécilemais douce confiance qui me rendit durant tant d'années proieet le jouet de mes bruyants amissans qu'enveloppé de toutesleurs trames j'en eusse même le moindre soupçon !J'étais leur dupe et leur victimeil est vraimais je mecroyais aimé d'euxet mon coeur jouissait de l'amitiéqu'ils m'avaient inspirée en leur en attribuant autant pourmoi. Ces douces illusions sont détruites. La triste véritéque le temps et la raison m'ont dévoilée en me faisantsentir mon malheur m'a fait voir qu'il était sans remèdeet qu'il ne me restait qu'à m'y résigner. Ainsi toutesles expériences de mon age sont pour moi dans mon étatsans utilité présente et sans profit pour l'avenir.

Nousentrons en lice à notre naissancenous en sortons à lamort. Que sert d'apprendre à mieux conduire son char quand onest au bout de la carrière ? Il ne reste plus qu'àpenser alors que comment on en sortira. L'étude d'unvieillards'il qui en reste encore à faireest uniquementl'apprendre à mouriret c'est précisément cellequ'on fait le moins à mon âgeon y pense à touthormis à cela. Tous les vieillards tiennent plus à lalie que les enfants et en sortent de plus mauvaise grâce queles jeunes gens. C'est quetous leurs.travaux ayant étépour cette même vieils voient à fin qu'ils ont perduleurs peines. Tous leurs soinstous leurs bienstous les fruits deleurs laborieuses veillesils quittent tout quand ils s'en font. Ilsn'ont songé à rien acquérir durant leur viequ'ils pussent emporter à leur mort.

Je me suisdit tout cela quand il était temps de ne le direet si jen'ai pas mieux su tirer parti de mes réflexionsce n'est pasfaute de les avoir faites le temps et de les avoir bien digérées.Jeté dès mon enfance dans le tourbillon du mondej'appris de bonne heure par l'expérience que je n'étaispas fait pour y vivreet que je n'y parviendrais jamais àl'état dont mon coeur sentait le besoin. Cessant donc dechercher parmi les hommes le bonheur que je sentais n'y pouvoirtrouvermon ardente imagination sautait déjàpar-dessus l'espace de ma vieà peine commencéecommesur un terrain qui m'était étrangerpour se reposersur une assiette tranquille ou je pusse me fixer.

Cesentimentnourri par l'éducation dès mon enfance etrenforcé durant toute ma vie par ce long tissu de misèreset d'infortunes qui l'a rempliem'a fait chercher dans tous lestemps à connaître la nature et la destination de monêtre avec plus d'intérêt et de soin que je n'en aitrouvé dans aucun autre homme. J'en ai beaucoup vu quiphilosophaient bien plus doctement que moimais leur philosophieleur était pour ainsi dire étrangère. Voulantêtre plus savants que d'autresils étudiaient l'universpour savoir comment il était arrangécomme ilsauraient étudié quelque machine qu'ils auraientaperçuepar pure curiosité. Ils étudiaient lanature humaine pour en pouvoir parler savammentmais non pas pour seconnaître ; ils travaillaient pour instruire les autresmaisnon pas pour s'éclairer en dedans. Plusieurs d'entre eux nevoulaient que faire un livren'importait quelpourvu qu'il fûtaccueilli. Quand le leur était fait et publiésoncontenu ne les intéressait plus en aucune sortesi ce n'estpour le faire adopter aux autres et pour le défendre au casqu'il fût attaquémais du reste sans en rien tirer pourleur propre usagesans s'embarrasser même que ce contenu fûtfaux ou vrai pourvu qu'il ne fût pas réfuté. Pourmoiquand j ai désiré d'apprendrec'était poursavoir moi-même et non pas pour enseigner ; j'ai toujours cruqu'avant d'instruire les autres il fallait commencer par savoir assezpour soiet de toutes les études que j'ai tâchéde faire en ma vie au milieu des hommes il n'y en a guère queje n'eusse faites également seul dans une île déserteoù j'aurais été confiné pour le reste demes jours. Ce qu'on doit faire dépend beaucoup de ce qu'ondoit croireet dans tout ce qui ne tient pas aux premiers besoins dela nature nos opinions sont la règle de nos actions. Dans ceprincipe qui fut toujours le mienj'ai cherché souvent etlongtemps pour diriger l'emploi de ma vie à connaître savéritable finet je me suis bientôt consolé demon peu d'aptitude à me conduire habilement dans ce mondeensentant qu'il n'y fallait pas chercher cette fin.

Nédans une famille où régnaient les moeurs et la piétéélevé ensuite avec douceur chez un ministre plein desagesse et de religionj'avais reçu dès ma plus tendreenfance des principesdes maximes d'autres diraient des préjugésqui ne m'ont jamais tout à fait abandonné. Enfantencore et livré à moi- mêmealléchéPar des caressesséduit par la vanitéleurrépar l'espérance forcé par la nécessitéje me fis catholiquemais je demeurai toujours chrétienetbientôt gagné par l'habitude mon coeur s'attachasincèrement à ma nouvelle religion. Les instructionsles exemples de madame de Warens m'affermirent dans cet attachement.La solitude champêtre où j'ai passé la fleur dema jeunesse l'étude des bons livres à laquelle je melivrai tout entier renforcèrent auprès d'elle mesdispositions naturelles aux sentiments affectueuxet me rendirentdévot presque à la manière de Fénelon. Laméditation dans la retraitel'étude de la naturelacontemplation de l'univers forcent un solitaire à s'élancerincessamment vers l'auteur des choses et à chercher avec unedouce inquiétude la fin de tout ce qu'il voit et la cause detout ce qu'il sent. Lorsque ma destinée me rejeta dans letorrent du monde je n'y retrouvai plus rien qui pût flatter' unmoment mon coeur. Le regret de mes doux loisirs me suivit partout etjeta l'indifférence et le dégoût sur tout ce quipouvait se trouver à ma portéepropre à mener àla fortune et aux honneurs. Incertain dans mes inquiets désirsj'espérai peuj'obtins moinset je sentis dans des lueursmême de prospérité que quand j'aurais obtenu toutce que je croyais chercher je n'y aurais point trouvé cebonheur dont mon coeur était avide sans en savoir démêlerl'objet. Ainsi tout contribuait à détacher mesaffections de ce mondemême avant les malheurs qui devaientm'y rendre tout à fait étranger. Je parvins jusqu'àl'âge de quarante ans flottant entre l'indigence et la fortuneentre la sagesse et l'égarementplein de vices d'habitudesans aucun mauvais penchant dans le coeurvivant au hasard sansprincipes bien décidés par ma raisonet distrait surmes devoirs sans les méprisermais souvent sans les bienconnaître. Dès ma jeunesse j'avais fixé cetteépoque de quarante ans comme le terme de mes efforts pourparvenir et celui de mes prétentions en tout genre. Bienrésoludès cet âge atteint et dans quelquesituation que je fussede ne plus me débattre pour en sortiret de passer le reste de mes jours à vivre au jour la journéesans plus m'occuper de l'avenir. Le moment venuj'exécutai ceprojet sans peine et quoique alors ma fortune semblât vouloirprendre une assiette plus fixe j'y renonçai non seulement sansregret mais avec un plaisir véritable. En me délivrantde tous ces leurresde toutes ces vaines espérancesje melivrai pleinement à l'incurie et au repos d'esprit qui fittoujours mon goût le plus dominant et mon penchant le plusdurable. Je quittai le monde et ses pompesje renonçai àtoutes paruresplus d'épéeplus de montreplus debas blancsde dorurede coiffureune perruque toute simpleun bongros habit de drapet mieux que tout celaje déracinai demon coeur les cupidités et les convoitises qui donnent du prixà tout ce que je quittais. Je renonçai à laplace que j'occupais alorspour laquelle je n'étais nullementpropreet je me mis à copier de la musique à tant lapageoccupation pour laquelle J'avais eu toujours un goûtdécidé. Je ne bornai pas ma réforme aux chosesextérieures. Je sentis que celle-là même enexigeait une autreplus pénible sans doute mais plusnécessaire dans les opinionset résolu de n'en pasfaire à deux foisj'entrepris de soumettre mon intérieurà un examen sévère qui le réglâtpour le reste de ma vie et que je voulais le trouver à mamort.

Une granderévolution qui venait de se faire en moiun autre monde moralqui se dévoilait à mes regardsles insensésjugements des hommes dont sans prévoir encore combien j'enserais la victimeje commençais à sentir l'absurditéle besoin toujours croissant d'un autre bien que la gloriolelittéraire dont à peine la vapeur m'avait atteint quej'en étais déjà dégoûtéledésir enfin de tracer pour le reste de ma carrière uneroute moins incertaine que celle dans laquelle j'en venais de passerla plus elle moitiétout m'obligeait à cette granderevue dont je sentais depuis longtemps le besoin. Je l'entrepris doncet je ne négligeai rien de ce qui dépendait de moi pourbien exécuter cette entreprise. C'est de cette époqueque je puis dater mon entier renoncement au monde et ce goûtvif pour la solitude qui ne m'a plus quitté depuis cetemps-là. L'ouvrage que j'entreprenais ne pouvait s'exécuterque dans une retraite absolue ; il demandait de longues et paisiblesméditations que le tumulte de la société nesouffre pas. Cela me força de prendre pour un temps une autremanière de vivre dont ensuite je me trouvai si bien quenel'ayant interrompue depuis lors que par force et pour peu d'instantsje l'ai reprise de tout mon coeur et m'y suis borné sans peineaussitôt que je l'ai puet quand ensuite les hommes m'ontréduit à vivre seulj'ai trouvé qu'en meséquestrant pour me rendre misérable ils avaient plusfait pour mon bonheur que je n'avais su faire moi-même. Je melivrai au travail que j'avais entrepris avec un zèleproportionné et à l'importance de la chose et au besoinque je sentais en avoir. Je vivais alors avec des philosophesmodernes qui ne ressemblaient guère aux anciens. Au lieu delever mes doutes et de fixer mes irrésolutionsils avaientébranlé toutes les certitudes que je croyais avoir surles points qu'il m'importait le plus de connaître : carardents missionnaires d'athéisme et très impérieuxdogmatiquesils n'enduraient point sans colère que surquelque point que ce pût être on osât penserautrement qu'eux. Je m'étais défendu souvent assezfaiblement par haine pour la dispute et par peu de talent pour lasoutenir ; mais jamais je n'adoptai leur désolante doctrineet cette résistance à des hommes aussi intolérantsqui d'ailleurs avaient leurs vuesne fut pas une des moindres causesqui attisèrent leur animosité. Ils ne m'avaient paspersuadé mais ils m'avaient inquiété. Leursarguments m'avaient ébranlé sans m'avoir jamaisconvaincu ; je n'y trouvais point de bonne réponse mais jesentais qu'il y en devait avoir. Je m'accusais moins d'erreur qued'ineptieet mon coeur leur répondait mieux que ma raison. Jeme dis enfin : Me laisserai-je éternellement ballotter par lessophismes des mieux disants dont je ne suis pas même sûrque les opinions qu'ils prêchent et qu'ils ont tant d'ardeur àfaire adopter aux autres soient bien les leurs à eux-mêmes? Leurs passionsqui gouvernent leur doctrineleurs intérêtsde faire croire ceci ou cela rendent impossible à pénétrerce qu'ils croient eux-mêmes. Peut-on chercher de la bonne foidans des chefs de parti ? Leur philosophie est pour les autres ; ilm'en faudrait une pour moi. Cherchons-la de toutes mes forces tandisqu'il est temps encore afin d'avoir une règle fixe de conduitepour le reste de mes jours. Me voilà dans la maturitéde l'âge dans toute la force de l'entendement. Déjàje touche au déclin. Si j'attends encoreje n'aurai plus dansma délibération tardive l'usage de toutes mes forces ;mes facultés intellectuelles auront déjà perdude leur activitéje ferai moins bien ce que je puis faireaujourd'hui de mon mieux possible : saisissons ce moment favorable ;il est l'époque de ma réforme externe et matériellequ'il soit aussi celle de ma réforme intellectuelle et morale.Fixons une bonne fois mes opinionsmes principeset soyons pour lereste de ma vie ce que j'aurai trouvé devoir être aprèsy avoir bien pensé. J'exécutai ce projet lentement et àdiverses reprisesmais avec tout l'effort et toute l'attention dontj'étais capable. Je sentais vivement que le repos du reste demes jours et mon sort total en dépendaient. Je m'y trouvaid'abord dans un tel labyrinthe d'embarrasde difficultésd'objectionsde tortuositésde ténèbres quevingt fois tenté de tout abandonnerje fus prèsrenonçant à de vaines recherchesde m'en tenir dansmes délibérations aux règles de la prudencecommune sans plus en chercher dans des principes que j'avais tant depeine à débrouiller. Mais cette prudence mêmem'était tellement étrangèreje me sentais sipeu propre à l'acquérir que la prendre pour mon guiden'était autre chose que vouloir à travers les mers lesorageschercher sans gouvernailsans boussoleun fanal presqueinaccessible et qui ne m'indiquait aucun port. Je persistai : pour lapremière fois de ma vie j'eus du courageet je dois àson succès d'avoir pu soutenir l'horrible destinée quidès lors commençait à m'envelopper sans que j'eneusse le moindre soupçon. Après les recherches les plusardentes et les plus sincères qui jamais peut-être aientété faites par aucun mortelje me décidai pourtoute ma vie sur tous les sentiments qu'il m'importait d'avoiret sij'ai pu me tromper dans mes résultatsje suis sûr aumoins que mon erreur ne peut m'être imputée àcrimecar j'ai fait tous mes efforts pour m'en garantir. Je ne doutepointil est vraique les préjugés de l'enfance etles voeux secrets de mon coeur n'aient fait pencher la balance ducôté le plus consolant pour moi. On se défenddifficilement de croire ce qu'on désire avec tant d'ardeur etqui peut douter que l'intérêt d'admettre ou rejeter lesjugements de l'autre vie ne détermine la foi de la plupart deshommes sur leur espérance ou leur crainte ? Tout cela pouvaitfasciner mon jugement j'en conviensmais non pas altérer mabonne foi car je craignais de me tromper sur toute chose. Si toutconsistait dans l'usage de cette vieil m'importait de le savoirpour en tirer du moins

lemeilleur parti qu'il dépendrait de moi tandis qu'il étaitencore tempset n'être pas tout à fait dupe. Mais ceque j'avais le plus à redouter au monde dans la disposition oùje me sentais était d'exposer le sort éternel de monâme pour la jouissance des biens de ce mondequi ne m'ontjamais paru d'un grand prix. J'avoue encore que je ne levai pastoujours à ma satisfaction toutes ces difficultés quim'avaient embarrasséet dont nos philosophes avaient sisouvent rebattu mes oreilles. Maisrésolu de me déciderenfin sur des matières où l'intelligence humaine a sipeu de prise et trouvant de toutes parts des mystèresimpénétrables et des objections insolublesj'adoptaidans chaque question le sentiment qui me parut le mieux établidirectementle plus croyable en lui-mêmesans m'arrêteraux objections que je ne pouvais résoudre mais qui serétorquaient par d'autres objections non moins fortes dans lesystème opposé. Le ton dogmatique sur ces matièresne convient qu'à des charlatans ; mais il importe d'avoir unsentiment pour soiet de le choisir avec toute la maturité dejugement qu'on y peut mettre. Si malgré cela nous tombons dansl'erreur nous n'en saurions porter la peine en bonne justice puisquenous n'en aurons point la coulpe. Voilà le principeinébranlable qui sert de base à ma sécurité.

Lerésultat de mes pénibles recherches fut tel àpeu près que je l'ai consigné depuis dans la Professionde foi du Vicaire savoyardouvrage indignement prostitué etprofané dans la génération présentemaisqui peut faire un jour révolution parmi les hommes si jamaisil y renaît du bon sens et de la bonne foi. Depuis lorsrestétranquille dans les principes que J'avais adoptés aprèsune méditation si longue et si réfléchiej'enai fait la règle immuable de ma conduite et de ma foisansplus m'inquiéter ni des objections que je n'avais pu résoudreni de celles que je n'avais pu prévoir et qui se présentaientnouvellement de temps à autre à mon esprit. Elles m'ontinquiété quelquefois mais elles ne m'ont jamaisébranlé. Je me suis toujours dit : Tout cela ne sontque des arguties et des subtilités métaphysiques qui nesont d'aucun poids auprès des principes fondamentaux adoptéspar ma raisonconfirmés par mon coeuret qui tous portent lesceau de l'assentiment intérieur dans le silence des passions.Dans des matières si supérieures à l'entendementhumain une objection que je ne puis résoudre renversera-t-elletout un corps de doctrine si solide si bien liée et forméeavec tant de méditation et de soinsi bien appropriéeà ma raisonà mon coeurà tout mon êtreet renforcée de l'assentiment intérieur que Je sensmanquer à toutes les autres ? Nonde vaines argumentations nedétruiront jamais la convenance que j'aperçois entre manature immortelle et la constitution de ce monde et l'ordre physiqueque j'y vois régner. J'y trouve dans l'ordre moralcorrespondant et dont le système est le résultat de mesrecherches les appuis dont j'ai besoin pour supporter les misèresde ma vie. Dans tout autre système je vivrais sans ressourceet je mourrais sans espoir. Je serais la plus malheureuse descréatures. Tenons-nous-en donc à celui qui seul suffitpour me rendre heureux en dépit de la fortune et des hommes.Cette délibération et la conclusion que j'en tirai nesemblent-elles pas avoir été dictées par le cielmême pour me préparer à la destinée quim'attendait et me mettre en état de la soutenir ? Queserais-je devenuque deviendrais-je encoredans les angoissesaffreuses qui m'attendaient et dans l'incroyable situation oùje suis réduit pour le reste de ma viesiresté sansasile où je pusse échapper à mes implacablespersécuteurssans dédommagement des opprobres qu'ilsme font essuyer en ce monde et sans espoir d'obtenir jamais lajustice qui m'était dueje m étais vu livrétout entier au plus horrible sort qu'ait éprouvé sur laterre aucun mortel ? Tandis quetranquille dans mon innocencejen'imaginais qu'estime et bienveillance pour moi parmi les hommestandis que mon coeur ouvert et confiant s'épanchait avec desamis et des frèresles traîtres m'enlaçaient ensilence de rets forgés au fond des enfers. Surpris par lesplus imprévus de tous les malheurs et les plus terribles pourune âme fièretraîné dans la fange sansjamais savoir par qui ni pourquoiplongé dans un abîmed'ignominieenveloppé d'horribles ténèbres àtravers lesquelles je n'apercevais que de sinistres objetsàla première surprise je fus terrasséet jamais je neserais revenu de l'abattement où me jeta ce genre imprévude malheurs si je ne m'étais ménagé d'avance desforces pour me relever dans mes chutes.

Ce ne futqu'après des années d'agitations quereprenant enfinmes esprits n et commençant de rentrer en moi-mêmejesentis le prix des ressources que je m'étais ménagéespour l'adversité. Décidé sur toutes les chosesdont il m'importait de jugerje visen comparant mes maximes àma situationque je donnais aux insensés jugements des hommeset aux petits événements de cette courte vie beaucoupplus d'importance qu'ils n'en avaient. Que cette vie n'étantqu'un état d épreuvesil importait peu que cesépreuves fussent de telle ou telle sorte pourvu qu'il enrésultât l'effet auquel elles étaient destinéeset que par conséquent plus les épreuves étaientgrandesfortesmultipliéesplus il était avantageuxde les savoir soutenir. Toutes les plus vives peines perdent leurforce pour quiconque en voit le dédommagement grand et sûret la certitude de ce dédommagement était le principalfruit que j'avais retiré de mes méditationsprécédentes. Il est vrai qu'au milieu des outrages sansnombre et des indignités sans mesure dont je me sentaisaccablé de toutes partsdes intervalles d'inquiétudeet de doutes venaient de temps à autre ébranler monespérance et troubler ma tranquillité. Les puissantesobjections que je n'avais pu résoudre se présentaientalors à mon esprit avec plus de force pour achever dem'abattre précisément dans les moments oùsurchargé du poids de ma destinéej'étais prêtà tomber dans le découragement. Souvent des argumentsnouveaux que j'entendais faire me revenaient dans l'esprit àl'appui de ceux qui m'avaient déjà tourmenté. Ah! me disais-je alors dans des serrements de coeur prêts àm'étoufferqui me garantira du désespoir si dansl'horreur de mon sort je ne vois plus que des chimères dansles consolations que me fournissait ma raison ? sidétruisantainsi son propre ouvrageelle renverse tout l'appui d'espéranceet de confiance qu'elle m'avait ménagé dans l'adversité? Quel appui que des illusions qui ne bercent que moi seul au monde ?Toute la génération présente ne voit qu'erreurset préjugés dans les sentiments dont je me nourris seul; elle trouve la véritél'évidencedans lesystème contraire au mienelle semble même ne pouvoircroire que je l'adopte de bonne foiet moi-même en m'y livrantde toute ma volonté j'y trouve des difficultésinsurmontables qu'il m'est impossible de résoudre et qui nem'empêchent pas d'y persister. Suis-je donc seul sageseuléclairé parmi les mortels ? Pour croire que les chosessont ainsi suffit-il qu'elles me conviennent ? Puis-je prendre uneconfiance éclairée en des apparences qui n'ont rien desolide aux yeux du reste des hommes et qui me sembleraient mêmeillusoires à moi- même si mon coeur ne soutenait pas maraison ? N'eût-il pas mieux valu combattre mes persécuteursà armes égales en adoptant leurs maximes que de restersur les chimères des miennes en proie à leurs atteintessans agir pour les repousser ? Je me crois sage et je ne suis quedupevictime et martyr d'une vaine erreur.

Combien defois dans ces moments de doute et d'incertitude je fus prêt' àm'abandonner au désespoir! Si jamais j'avais passé danscet état un mois entier c'était fait de ma vie et demoi. Mais ces crises quoique autrefois assez fréquentesonttoujours été courteset maintenant que je n'en suispas délivré tout à fait encore elles sont sirares et si rapides qu'elles n'ont pas même la force detroubler mon repos. Ce sont de légères inquiétudesqui n'affectent pas plus mon âme qu'une plume qui tombe dans larivière ne peut altérer le cours de l'eau. J'ai sentique remettre en délibération les mêmes points surlesquels je m'étais ci-devant décidé étaitme supposer de nouvelles lumières ou le jugement plus forméou plus de zèle pour la vérité que je n'avaislors de mes recherchesqu'aucun de ces cas n'étant ni nepouvant être le mienje ne pouvais préférer paraucune raison solide des opinions qui dans l'accablement du désespoirne me tentaient que pour augmenter ma misèreà dessentiments adoptés dans la vigueur de l'âgedans toutela maturité de l'espritaprès examen le plus réfléchiet dans des temps où le calme de ma vie ne me laissait d'autreintérêt dominant que celui de connaître la vérité.Aujourd'hui que mon coeur serré de détressemon âmeaffaissée par les ennuis mon imagination effarouchéema tête troublée par tant d'affreux mystères dontje suis environné aujourd'hui que toutes mes facultésaffaiblies par la vieillesse et les angoissesont perdu tout leurressortirai-je m'ôter à plaisir toutes les ressourcesque je m'étais ménagéeset donner plus deconfiance à ma raison déclinante pour me rendreinjustement malheureux qu'à ma raison pleine et vigoureusepour me dédommager des maux que je souffre sans les avoirmérités ? Nonje ne suis ni plus sageni mieuxinstruitni de meilleure foi que quand Je me décidai sur cesgrandes questionsje n'ignorais pas alors les difficultésdont je me laisse troubler aujourd'huielles ne m'arrêtèrentpaset s'il s'en présente quelques nouvelles dont on nes'était pas encore aviséce sont les sophismes d'unesubtile métaphysique qui ne sauraient balancer les véritéséternelles admises de tous les tempspar tous les sagesreconnues par toutes les nations et gravées dans le coeurhumain en caractères ineffaçables. Je savais enméditant sur ces matières que l'entendement humaincirconscrit par les sens ne les pouvait embrasser dans toute leurétendue. Je m'en tins donc à ce qui était àma portée sans m'engager dans ce qui la passait. Ce partiétait raisonnableJe l'embrassai Jadiset m'y tins avecl'assentiment de mon coeur et de ma raison Sur quel fondement yrenoncerais-je aujourd'hui que tant de puissants motifs m'y doiventtenir attaché ? Quel danger vois-je à le suivre ? Quelprofit trouverais- je à abandonner ? En prenant la doctrine demes persécuteursprendrais-je aussi leur morale ? Cettemorale sans racine et sans fruit qu'ils étalent pompeusementdans des livres ou dans quelque action d'éclat sur le théâtresans qu'il en pénètre jamais rien dans le coeur ni dansla raison - ou bien cette autre morale secrète et cruelledoctrine intérieure de tous leurs initiésàlaquelle l'autre ne sert que de masquequ'ils suivent seule dansleur conduite et qu'ils ont si habilement pratiquée àmon égard. Cette moralepurement offensivene sert point àla défense et n'est bonne qu'à l'agression. De quoi meservirait-elle dans l'état où ils m'ont réduit ?Ma seule innocence me soutient dans les malheurset combien merendrais-je plus malheureux encoresi m'ôtant cette uniquemais puissante ressourcej'y substituais la méchanceté? Les atteindrais-je dans l'art de nuireet quand j'y réussiraisde quel mal me soulagerait celui que je leur pourrais faire ? Jeperdrais ma propre estime et je ne gagnerais rien à la place.

C'estainsi que raisonnant avec moi-même je parvins à ne plusme laisser ébranler dans mes principes par des argumentscaptieuxpar des objections insolubles et par des difficultésqui passaient ma portée et peut-être celle de l'esprithumain. Le mienrestant dans la plus solide assiette que j'avais pului donners'accoutuma si bien à s'y reposer à l'abride ma conscience qu'aucune doctrine étrangère ancienneou nouvelle ne peut plus l'émouvoirni troubler un instantmon repos. Tombé dans la langueur et l'appesantissementd'espritj'ai oublié jusqu'aux raisonnements sur lesquels jefondais ma croyance et mes maximesmais je n'oublierai jamais lesconclusions que j'en ai tirées avec l'approbation de maconscience et de ma raisonet je m'y tiens désormais. Quetous les philosophes viennent ergoter contre : ils perdront leurtemps et leurs peines. Je me tiens pour le reste de ma vie en toutechose au parti que j'ai pris quand j'étais plus en étatde bien choisir. Tranquille dans ces dispositionsj'y trouveavecle contentement de moil'espérance et les consolations dontj'ai besoin dans ma situation. Il n'est pas possible qu'une solitudeaussi complèteaussi permanenteaussi triste en elle-mêmel'animosité toujours sensible et toujours active de toute lagénération présenteles indignités dontelle m'accable sans cessene me jettent quelquefois dansl'abattement ; l'espérance ébranléeles doutesdécourageants reviennent encore de temps à autretroubler mon âme et la remplir de tristesse. C'est alorsqu'incapable des opérations de l'esprit nécessairespour me rassurer moi- mêmej'ai besoin de me rappeler mesanciennes résolutionsles soins l'attentionla sincéritéde coeur que j'ai mis à les prendre reviennent alors àmon souvenir et me rendent toute ma confiance. Je me refuse ainsi àtoutes nouvelles idées comme à des erreurs funestes quin'ont qu'une fausse apparence et ne sont bonnes qu'à troublermon repos. Ainsi retenu dans l'étroite sphère de mesanciennes connaissancesje n'ai pascomme Solonle bonheur depouvoir m'instruire chaque jour en vieillissantet je dois mêmeme garantir du dangereux orgueil de vouloir apprendre ce que je suisdésormais hors d'état de bien savoir. Mais s'il mereste peu d'acquisitions à espérer du côtédes lumières utilesil m'en reste de bien importantes àfaire du côté des vertus nécessaires à monétat. C'est là qu'il serait temps d'enrichir et d'ornermon âme d'un acquis qu'elle pût emporter avec ellelorsquedélivrée de ce corps qui l'offusque etl'aveugleet voyant la vérité sans voileelleapercevra la misère de toutes ces connaissances dont nos fauxsavants sont si vains. Elle gémira des moments perdus en cettevie à les vouloir acquérir. Mais la patienceladouceurla résignationl'intégritéla justiceimpartiale sont un bien qu'on emporte avec soiet dont on peuts'enrichir sans cessesans craindre que la mort même nous enfasse perdre le prix. C'est à cette unique et utile étudeque je consacre le reste de ma vieillesse. Heureux si par mes progrèssur moi-même j'apprends à sortir de la vienonmeilleurcar cela n'est pas possiblemais plus vertueux que je n'ysuis entré.




QUATRIÈMEPROMENADE


Dans lepetit nombre de livres que je lis quelquefois encorePlutarque estcelui qui m'attache et me profite le plus. Ce fut la premièrelecture de mon enfancece sera la dernière de ma vieillessec'est presque le seul auteur que je n'ai jamais lu sans en tirerquelque fruit. Avant-hierje lisais dans ses oeuvres morales letraité Comment on pourra tirer utilité de ses ennemisLe même jouren rangeant quelques brochures qui m'ont étéenvoyées par les auteursje tombai sur un des journaux del'abbé Rosierau titre duquel il avait mis ces paroles :Vitam vero impendentiRosier. Trop au fait des tournures de cesmessieurs pour prendre le change sur celle-làje comprisqu'il avait cru sous cet air de politesse me dire une cruellecontrevérité : mais sur quoi fondé ? Pourquoi cesarcasme ? Quel sujet y pouvais-je avoir donné ? Pour mettre àprofit les leçons du bon Plutarque je résolusd'employer à m'examiner sur le mensonge la promenade dulendemainet j'y vins bien confirmé dans l'opinion déjàprise que le Connais-toi toi-même du temple de Delphes n'étaitpas une maxime si facile à suivre que je l'avais cru dans mesConfessions Le lendemainm'étant mis en marche pour exécutercette résolutionla première idée qui me vinten commençant à me recueillir fut celle d'un mensongeaffreux fait dans ma première jeunessedont le souvenir m'atroublé toute ma vie et vientjusque dans ma vieillessecontrister encore mon coeur déjà navré de tantd'autres façons. Ce mensongequi fut un grand crime enlui-mêmeen dut être un plus grand encore par ses effetsque j'ai toujours ignorésmais que le remords m'a faitsupposer aussi cruels qu'il était possible. Cependantàne considérer que la disposition où j'étais enle faisantce mensonge ne fut qu'un fruit de la mauvaise honteetbien loin qu'il partît d'une intention de nuire à cellequi en fut la victimeje puis jurer à la face du ciel qu'àl'instant même où cette honte invincible me l'arrachaitj'aurais donné tout mon sang avec joie pour en détournerl'effet sur moi seul. C'est un délire que je ne puis expliquerqu'en disant comme je le crois sentir qu'en cet instant mon natureltimide subjugua tous les voeux de mon coeur. Le souvenir de cemalheureux acte et les inextinguibles regrets qu'il m'a laissésm'ont inspiré pour le mensonge une horreur qui a dûgarantir mon coeur de ce vice pour le reste de ma vie. Lorsque jepris ma deviseje me sentais fait pour la mériteret je nedoutais pas que je n'en fusse digne quand sur le mot de l'abbéRosier je commençai de m'examiner plus sérieusement.Alorsen m'épluchant avec plus de soinje fus bien surprisdu nombre de choses de mon invention que je me rappelais avoir ditescomme vraies dans le même temps oùfier en moi-mêmede mon amour pour la véritéje lui sacrifiais masûreté mes intérêtsma personne avec uneimpartialité dont je ne connais nul autre exemple parmi leshumains.

Ce qui mesurprit le plus était qu'en me rappelant ces chosescontrouvées'je n'en sentais aucun vrai repentir. Moi dontl'horreur pour la fausseté n'a rien dans mon coeur qui labalancemoi qui braverais les supplices s'il les fallait éviterpar un mensongepar quelle bizarre inconséquence mentais-jeainsi de gaieté de coeur sans nécessité sansprofitet par quelle inconcevable contradiction n'en sentais-je pasle moindre regret moi que le remords d'un mensonge n'a cesséd'affliger pendant cinquante ans ? Je ne me suis jamais endurci surmes fautes ; l'instinct moral m'a toujours bien conduitmaconscience a gardé sa première intégritéet quand même elle se serait altérée en se pliantà mes intérêtscomment gardant toute sa droituredans les occasions où l'homme forcé par ses passionspeut au moins s'excuser sur sa faiblessela perd-elle uniquementdans les choses indifférentes où le vice n'a pointd'excuse ? Je vis que de la solution de ce problème dépendaitla justesse du jugement que j'avais à porter en ce point surmoi-mêmeet après l'avoir bien examiné voici dequelle manière je parvins à me l'expliquer. Je mesouviens d'avoir lu dans un livre de philosophie que mentir c'estcacher une vérité que l'on doit manifester. Il suitbien de cette définition que taire une véritéqu'on n'est pas obligé de dire n'est pas mentir ; mais celuiqui non content en pareil cas de ne pas dire la véritédit le contrairement-il alorsou ne ment-il pas ? Selon ladéfinitionl'on ne saurait dire qu'il ment ; car s'il donnede la fausse monnaie à un homme auquel il ne doit rieniltrompe cet hommesans doutemais il ne le vole pas.

Il seprésente ici deux questions à examinertrèsimportantes l'une et l'autre. La premièrequand et comment ondoit à autrui la vérité puisqu'on ne la doit pastoujours. La secondes'il est des cas où l'on puisse tromperinnocemment. Cette seconde question est très décidéeje le sais bien ; négativement dans les livresoù laplus austère morale ne coûte rien à l'auteuraffirmativement dans la société où la morale deslivres passe pour un bavardage impossible à pratiquer.Laissons donc ces autorités qui se contredisentet cherchonspar mes propres principes à résoudre pour moi cesquestions.

La véritégénérale et abstraite est le plus précieux detous les biens. Sans elle l'homme est aveugle ; elle est l'oeil de laraison. C'est par elle que l'homme apprend à se conduireàêtre ce qu'il doit êtreà faire ce qu'il doitfaireà tendre à sa véritable fin. La véritéparticulière et individuelle n'est pas toujours un bienelleest quelquefois un maltrès souvent une chose indifférente.Les choses qu'il importe à un homme de savoir et dont laconnaissance est nécessaire à son bonheur ne sontpeut-être pas en grand nombre ; mais en quelque nombre qu'ellessoient elles sont un bien qui lui appartientqu'il a droit deréclamer partout où il le trouveet dont on ne peut lefrustrer sans commettre le plus inique de tous les volspuisqu'elleest de ces biens communs à tous dont la communication n'enprive point celui qui le donne. Quant aux vérités quin'ont aucune sorte d'utilité ni pour l'instruction ni dans lapratiquecomment seraient-elles un bien dûpuisqu'elles nesont pas même un bien ? et puisque la propriétén'est fondée que sur l'utilitéoù il n'y apoint d'utilité possible il ne peut y avoir de propriété.On peut réclamer un terrain quoique stérile parce qu'onpeut au moins habiter sur le sol : mais qu'un fait oiseuxindifférent à tous égards et sans conséquencepour personnesoit vrai ou fauxcela n'intéresse qui que cesoit. Dans l'ordre moral rien n'est inutile non plus que dans l'ordrephysique. Rien ne peut être dû de ce qui n'est bon àrien pour qu'une chose soit due il faut qu'elle soit ou puisse êtreutile. Ainsila vérité due est celle qui intéressela justiceet c'est profaner ce nom sacré de véritéque de l'appliquer aux choses vaines dont l'existence estindifférente à touset dont la connaissance estinutile à tout. La vérité dépouilléede toute espèce d'utilité même possible ne peutdonc pas être une chose dueet par conséquent celui quila tait ou la déguise ne ment point.

Maisest-il de ces vérités si parfaitement stérilesqu'elles soient de tout point inutiles à toutc'est un autrearticle à discuter et auquel je reviendrai tout àl'heure. Quant à présentpassons à la secondequestion.

Ne pasdire ce qui est vrai et dire ce qui est faux sont deux choses trèsdifférentesmais dont peut néanmoins résulterle même effet ; car ce résultat est assurémentbien le même toutes les fois que cet effet est nul. Partout oùla vérité est indifférente 'erreur contraire estindifférente aussid'où il suit qu'en pareil cas celuiqui trompe en disant le contraire de la vérité n estpas plus injuste que celui qui trompe en ne la déclarant pas ;car en fait de vérités inutilesl'erreur n'a rien depire que ignorance. Que je croie le sable qui est au fond de la merblanc ou rouge cela ne m importe pas plus que d'ignorer de quellecouleur il est. Comment pourrait-on être injuste en ne nuisantà personnepuisque l'injustice ne consiste que dans le tortfait à autrui ? Mais ces questions ainsi sommairement décidéesne sauraient me fournir encore aucune application sûre pour lapratiquesans beaucoup d'éclaircissements préalablesnécessaires pour faire avec justesse cette application danstous les cas qui peuvent se présenter. Car si l'obligation dedire la vérité n'est fondée que sur son utilitécomment me constituerai-je juge de cette utilité ? Trèssouvent l'avantage de l'un fait le préjudice de l'autrel'intérêt particulier est presque toujours en oppositionavec l'intérêt public. Comment se conduire en pareil cas? Faut-il sacrifier l'utilité de l'absent à celle de lapersonne à qui l'on parle ? Faut-il taire ou dire la véritéqui profitant à l'un nuit à l'autre ? Faut-il pesertout ce qu'on doit dire à l'unique balance du bien public ou àcelle de la justice distributiveet suis-je assuré deconnaître assez tous les rapports de la chose pour ne dispenserles lumières dont je dispose que sur les règles del'équité ? De plusen examinant ce qu'on doit auxautresai-je examiné suffisamment ce qu'on se doit àsoi-mêmece qu'on doit à la vérité pourelle seule ? Si je ne fais aucun tort à un autre en letrompants'ensuit-il que je ne m'en fasse point à moi-mêmeet suffit-il de n'être jamais injuste pour être toujoursinnocent ? Que d'embarrassantes discussions dont il serait aiséde se tirer en se disant : Soyons toujours vrais au risque de tout cequi en peut arriver. La justice elle-même est dans la véritédes chosesle mensonge est toujours iniquitél'erreur esttoujours imposturequand on donne ce qui n'est pas pour la règlede ce qu'on doit faire ou croire : et quelque effet qui résultede la vérité on est toujours inculpable quand on l'aditeparce qu'on n'y a rien mis du sien. Mais c'est làtrancher la question sans la résoudre. Il ne s'agissait pas deprononcer s'il serait bon de dire toujours la véritémais si l'on y était toujours également obligéet sur la définition que j'examinais supposant que nondedistinguer les cas où la vérité estrigoureusement duede ceux ou l'on peut la taire sans injustice etla déguiser sans mensonge : car j'ai trouvé que de telscas existaient réellement. Ce dont il s'agit est donc dechercher une règle sûre pour les connaître et lesbien déterminer.

Mais d'oùtirer cette règle et la preuve de son infaillibilité ?Dans toutes les questions de morale difficiles comme celle-cije mesuis toujours bien trouvé de les résoudre par ledictamen de ma conscienceplutôt que par les lumièresde ma raison. Jamais l'instinct moral ne m'a trompé : il agardé jusqu'ici sa pureté dans mon coeur assez pour queje puisse m'y confieret s'il se tait quelquefois devant mespassions dans ma conduiteil reprend bien son empire sur elles dansmes souvenirs. C'est là que je me juge moi-même avecautant de sévérité peut-être que je seraijugé par le souverain juge après cette vie.

Juger desdiscours des hommes par les effets qu'ils produisentc'est souventmal les apprécier. Outre que ces effets ne sont pas toujourssensibles et faciles à connaîtreils varient àl'infini comme les circonstances dans lesquelles ces discours sonttenus. Mais c'est uniquement l'intention de celui qui les tient quiles apprécie et détermine leur degré de maliceou de bonté. Dire faux n'est mentir que par l'intention detromperet l'intention même de tromperloin d'êtretoujours jointe avec celle de nuirea quelquefois un but toutcontraire. Mais pour rendre un mensonge innocent il ne suffit pas quel'intention de nuire ne soit pas expresseil faut de plus lacertitude que l'erreur dans laquelle on jette ceux à qui l'onparle ne peut nuire à eux ni à personne en quelquefaçon que ce soit. Il est rare et difficile qu'on puisse avoircette certitude ; aussi est-il difficile et rare qu'un mensonge soitparfaitement innocent. Mentir pour son avantage à soi-mêmeest imposturementir pour l'avantage d'autrui est fraudementirpour nuire est calomnie ; c'est la pire espèce de mensonge.Mentir sans profit ni préjudice de soi ni d'autrui n'est pasmentir : ce n'est pas mensongec'est fiction. Les fictions qui ontun objet moral s'appellent apologues ou fableset comme leur objetn'est ou ne doit être que d'envelopper des véritésutiles sous des formes sensibles et agréables en pareil cas onne s'attache guère à cacher le mensonge de fait quin'est que l'habit de la véritéet celui qui ne débiteune fable que pour une fable ne ment en aucune façon. Il estd'autres fictions purement oiseusestelles que sont la plupart descontes et dès romans quisans renfermer aucune instructionvéritablen'ont pour objet que l'amusement. Celles-làdépouillées de toute utilité moralene peuvents'apprécier que par l'intention de celui qui les inventeetlorsqu'il les débite avec affirmation comme des véritésréelles on ne peut guère disconvenir qu'elles ne soientde vrais mensonges. Cependantqui jamais s'est fait un grandscrupule de ces mensonges-làet qui jamais en a fait unreproche grave à ceux qui les font ? S'il y a par exemplequelque objet moral dans le Temple de Gnidecet objet est bienoffusqué et gâté par les détailsvoluptueux et par les images lascives. Qu'a fait l'auteur pourcouvrir cela d'un vernis de modestie ? Il a feint que son ouvrageétait la traduction d'un manuscrit grecet il a faitl'histoire de la découverte de ce manuscrit de la façonla plus propre à persuader ses lecteurs de la véritéde son récit. Si ce n'est pas là un mensonge bienpositifqu'on me dise donc ce que c'est que mentir. Cependantquiest-ce qui s'est avisé de faire à l'auteur un crime dece mensonge et de le traiter pour cela d'imposteur ?

On diravainement que ce n'est là qu'une plaisanterieque l'auteurtout en affirmant ne voulait persuader personnequ'il n'a persuadépersonne en effetet que le public n'a pas douté un momentqu'il ne fût lui-même l'auteur de l'ouvrage prétendugrec dont il se donnait pour le traducteur. Je répondraiqu'une pareille plaisanterie sans aucun objet n'eût étéqu'un bien sot enfantillagequ'un menteur ne ment pas moins quand ilaffirme quoiqu'il ne persuade pasqu'il faut détacher dupublic instruit des multitudes de lecteurs simples et crédulesà qui l'histoire du manuscrit narrée par un auteurgrave avec un air de bonne foi en a réellement imposéet qui ont bu sans crainte dans une coupe de forme antique le poisondont ils se seraient au moins défiés s'il leur eûtété présenté dans un vase moderne.

Que cesdistinctions se trouvent ou non dans les livreselles ne s'en fontpas moins dans le coeur de tout homme de bonne foi avec lui-mêmequi ne veut rien se permettre que sa conscience puisse lui reprocher.Car dire une chose fausse à son avantage n'est pas moinsmentir que si on la disait au préjudice d'autruiquoique lemensonge soit moins criminel. Donner l'avantage à qui ne doitpas l'avoirc'est troubler l'ordre de la justiceattribuerfaussement à soi-même ou à autrui un acte d'oùpeut résulter louange ou blâmeinculpation oudisculpationc'est faire une chose injusteor tout ce quicontraire à la vérité blesse la justice enquelque façon que ce soit est mensonge. Voilà la limiteexacte : mais tout ce quicontraire à la véritén'intéresse la justice en aucune sorten'est que fictionetj'avoue que quiconque se reproche une pure fiction comme un mensongea la conscience plus délicate que moi. Ce qu'on appellemensonges officieux sont de vrais mensongesparce qu'en imposer àl'avantage soit d'autrui soit de soi-même n'est pas moinsinjuste que d'en imposer à son détriment. Quiconqueloue ou blâme contre la vérité mentdèsqu'il s'agit d'une personne réelle. S'il s'agit d'un êtreimaginaire il en peut dire tout ce qu'il veut sans mentiràmoins qu'il ne juge sur la moralité des faits qu'il invente etqu'il n'en juge faussement : car alors s'il ne ment pas dans le faitil ment contre la vérité moralecent fois plusrespectable que celle des faits. J'ai vu de ces gens qu'on appellevrais dans le monde. Toute leur véracité s'épuisedans les conversations oiseuses à citer fidèlement leslieuxles tempsles personnesà ne se permettre aucunefictionà ne broder aucune circonstanceà ne rienexagérer. En tout ce qui ne touche point à leur intérêtils sont dans leurs narrations de la plus inviolable fidélité.Mais s'agit-il de traiter quelque affaire qui les regardede narrerquelque fait qui leur touche de prèstoutes les couleurs sontemployées pour présenter les choses sous le jour quileur est le plus avantageuxet si le mensonge leur est utile etqu'ils s'abstiennent de le dire eux-mêmesils le favorisentavec adresse et font en sorte qu'on l'adopte sans le leur pouvoirimputer. Ainsi le veut la prudence : adieu la véracitéL'homme que j'appelle vrai fait tout le contraire. En chosesparfaitement indifférentes la vérité qu'alorsl'autre respecte si fort le touche fort peuet il ne se fera guèrede scrupule d'amuser une compagnie par des faits controuvésdont il ne résulte aucun jugement injuste ni pour ni contrequi que ce soitvivant ou mort. Mais tout discours qui produit pourquelqu'un profit ou dommageestime ou mépris louange ou blâmecontre la Justice et la vérité est un mensonge quijamais n'approchera de son coeurni de sa boucheni de sa plume. Ilest solidement vraimême contre son intérêtquoiqu'il se pique assez peu de l'être dans les conversationsoiseuses. Il est vrai en ce qu'il ne cherche à tromperpersonnequ'il est aussi fidèle à la véritéqui l'accuse qu'à celle qui l'honoreet qu'il n'en imposejamais pour son avantage ni pour cuire à son ennemi. Ladifférence donc qu'il y a entre mon homme vrai et l'autre estque celui du monde est très rigoureusement fidèle àtoute vérité qui ne lui coûte rienmais pasau-delàet que le mien ne la sert jamais si fidèlementque quand il faut s'immoler pour elle.

Maisdirait-oncomment accorder ce relâchement avec cet ardentamour pour la vérité dont je le glorifie ? Cet amourest donc faux puisqu'il souffre tant d'alliage ? Nonil est pur etvrai : mais il n'est qu'une émanation de l'amour de la justiceet le veut jamais être faux quoiqu'il soit souvent fabuleux.Justice et vérité sont dans son esprit deux motssynonymes qu'il prend l'un pour l'autre indifféremment. Lasainte vérité que son coeur adore ne consiste point enfaits indifférents et en noms inutilesmais à rendrefidèlement à chacun ce qui lui est dû aux chosesqui sont véritablement siennesen imputations' bonnes oumauvaisesen rétributions d'honneur ou de blâmedelouange ou d'improbation. Il n'est faux ni contre autruiparce queson équité l'en empêche et qu'il ne veut nuire àpersonne injustementni pour lui-mêmeparce que sa consciencel'en empêche et qu'il ne saurait s'approprier ce qui n'est pasà lui. C'est surtout de sa propre estime qu'il est jalouxc'est le bien dont il peut le moins se passeret il sentirait uneperte réelle d'acquérir celle des autres aux dépensde ce bien-là. Il mentira donc quelquefois en chosesindifférentes sans scrupule et sans croire mentirjamais pourle dommage ou le profit d'autrui ni de lui-même. En tout ce quitient aux vérités historiquesen tout ce qui a trait àla conduite des hommesà la justiceà la sociabilitéaux lumières utilesil garantira de l'erreur et lui-mêmeet les autres autant qu'il dépendra de lui. Tout mensonge horsde là selon lui n'en est pas un. Si le Temple de Gnide est unouvrage utilel'histoire du manuscrit grec n'est qu'une fiction trèsinnocente ; elle est un mensonge très punissable si l'ouvrageest dangereux. Telles furent mes règles de conscience sur lemensonge et sur la vérité. Mon coeur suivaitmachinalement ces règles avant que ma raison les eûtadoptéeset l'instinct moral en fit seul l'application. Lecriminel mensonge dont la pauvre Marion fut la victime m'a laisséd'ineffaçables remords qui m'ont garanti tout le reste de mavie non seulement de tout mensonge de cette espècemais detous ceux quide quelque façon que ce pût êtrepouvaient toucher l'intérêt et la réputationd'autrui. En généralisant ainsi l'exclusion je me suisdispensé de peser exactement l'avantage et le préjudiceet de marquer les limites précises du mensonge nuisible et dumensonge officieux ; en regardant l'un et l'autre comme coupablesjeme les suis interdits tous les deux. En ceci comme en tout le restemon tempérament a beaucoup influé sur mes maximesouplutôt sur mes habitudes ; car je n'ai guère agi parrègle ou n'ai guère suivi d'autres règles entoute chose que les impulsions de mon naturel. Jamais mensongeprémédité n'approcha de ma penséejamaisje n ai menti pour mon intérêtmais souvent j'ai mentipar hontepour me tirer d'embarras en choses indifférentes ouqui n'intéressaient tout au plus que moi seullorsqu'ayant àsoutenir un entretien la lenteur de mes idées et l'ariditéde ma conversation me forçaient de recourir aux fictions pouravoir quelque chose à dire. Quand il faut nécessairementparler et que des vérités amusantes ne se présententpas assez tôt à mon espritje débite des fablespour ne Pas demeurer muetmais dans l'invention de ces fables' j'aisointant que je puisqu'elles ne soient pas des mensongesc'est-à-dire qu'elles ne blessent ni la justice ni la véritédue et qu'elles ne soient que des fictions indifférentes àtout le monde et à moi. Mon désir serait bien d'ysubstituer au moins à la vérité des faits unevérité morale ; c'est-à-dire d'y bienreprésenter les affections naturelles au coeur humainet d'enfaire sortir toujours quelque instruction utiled'en faire en un motdes contes moraux des apologues ; mais il faudrait plus de présenced esprit que je n'en ai et plus de facilité dans la parolepour savoir mettre à profit pour l'instruction le babil de laconversation. Sa marcheplus rapide que celle de mes idéesme forçant presque toujours de parler avant de penserm'asouvent suggéré des sottises et des Inepties que maraison désapprouvait et que mon coeur désavouait àmesure qu'elles échappaient de ma bouchemais quiprécédantmon propre jugementne pouvaient plus être réforméespar sa censure. C'est encore par cette première etirrésistible impulsion du tempérament que dans desmoments imprévus et rapides la honte et la timiditém'arrachent souvent des mensonges auxquels ma volonté n'apoint de partmais qui la précèdent en quelque sortepar la nécessite de répondre a l'instant. L'impressionprofonde du souvenir de la pauvre Marion peut bien retenir toujoursceux qui pourraient être nuisibles à d'autresmais nonpas ceux qui peuvent servir à me tirer d'embarras quand ils'agit de moi seulce qui n'est pas moins contre ma conscience etmes principes que ceux qui peuvent influer sur le sort d'autrui.J'atteste le ciel que si je pouvais l'instant d'après retirerle mensonge qui m excuse et dire la vérité qui mecharge sans me faire un nouvel affront en me rétractantje leferais de tout mon coeurmais la honte de me prendre ainsi moi-mêmeen faute me retient encoreet je me repens très sincèrementde ma fautesans néanmoins l'oser réparer. Un exempleexpliquera mieux ce que je veux dire et montrera que je ne mens nipar intérêt ni par amour-propreencore moins par envieou par malignité : mais uniquement par embarras et mauvaisehontesachant même très bien quelquefois que cemensonge est connu pour tel et ne peut me servir du tout àrien. Il y a quelque temps que M. Foulquier m'engagea contre monusage a aller avec ma femme dîner en manière depique-nique avec lui et son ami Benoit chez la dame Vacassinrestauratricelaquelle et ses deux filles dînèrentaussi avec nous. Au milieu du dînerl'aînéequiest mariée depuis peu et qui était grosses'avisa deme demander brusquement et en me fixant si j'avais eu des enfants. Jerépondis en rougissant jusqu'aux yeux que je n'avais pas eu cebonheur. Elle sourit malignement en regardant la compagnie : toutcela n'était pas bien obscurmême pour moi. Il estclair d'abord que cette réponse n'est point celle que j'auraisvoulu fairequand même j'aurais eu l'intention d'en imposer ;car dans la disposition où je voyais les convives j'étaisbien sûr que ma réponse ne changeait rien a leur opinionsur ce point. On s'attendait à cette négativeon laprovoquait même pour jouir du plaisir de m'avoir fait sentir.Je n'étais pas assez bouché pour ne pas sentir cela.Deux minutes aprèsla réponse que 'aurais dûfaire me vint d'elle-même. Voilà une question peudiscrète de la part d'une jeune femme à un homme qui avieilli garçon. En parlant ainsisans mentirsans avoir àrougir d'aucun aveuje mettais les rieurs de mon côtéet je lui faisais une petite leçon qui naturellement devait larendre un peu moins impertinente à me questionner. Je ne fisrien de tout celaje ne dis point ce qu'il fallait direje lis cequ'il ne fallait pas et qui ne pouvait me servir je rien. Il est donccertain que ni mon jugement ni la volonté ne dictèrentma réponse et qu'elle fut l'effet machinal de mon embarras.Autrefois je n'avais point cet embarras et je faisais l'aveu de mesfautes avec plus de franchise que de HONTE PARCE QUE JE NE DOUTAISPAS QU'ON NE VÎT CE QUI LES ACHETAIT ET QUE JE SENTAISAU-DEDANS DE MOI ; MAIS J'AVAIS DE LA MALIGNITE ME NAVRE ET MEDECONCERTE ; EN DEVENANT PLUS MALHEUREUX JE SUIS DEVENU PLUS ETJAMAIS JE N'AI MENTI QUE PAR TIMIDITE.

Je n'aijamais mieux senti mon aversion naturelle sur le mensonge qu'enécrivant les Confessionscar c'est là que lestentations auraient été fréquentes et fortespour peu que mon penchant m'eût porté de ce côté.Mais loin d'avoir rien turien dissimulé qui fût àma chargepar un tour d'esprit que j'ai peine à m'expliqueret qui vient peut-être de l'éloignement pour touteimitationje me sentais plutôt porté à mentirdans le sens contraire en n'accusant avec trop de sévéritéqu'en m'excusant avec trop d'indulgenceet ma conscience m'assurequ'un jour je serai jugé moins sévèrement que jene me suis jugé moi-même. Ouije le dis et le sens avecune fière élévation d'âmej'ai portédans cet écrit la bonne foila véracitélafranchise aussi loinplus loin mêmeau moins je le croisquene fit jamais aucun autre homme sentant que le bien surpassait le malj'avais mon intérêt à tout direet j'ai toutdit.

Je n'aijamais dit moinsj'ai dit plus quelquefoisnon dans les faitsmaisdans les circonstanceset cette espèce de mensonge fut plutôtl'effet du délire de l'imagination qu'un acte de la volonté.J'ai tort même de l'appeler mensongecar aucune de cesadditions n'en fut un. J'écrivais mes Confessions déjàvieuxet dégoûté des vains plaisirs de la vieque j'avais tous effleurés et dont mon coeur avait bien sentile vide. Je les écrivais de mémoire ; cette mémoireme manquait souvent ou ne me fournissait que des souvenirs imparfaitset j'en remplissais les lacunes par des détails quej'imaginais en supplément de ces souvenirsmais qui ne leurétaient jamais contraires. J'aimais m'étendre sur lesmoments heureux de ma vieet je les embellissais quelquefois desornements que de tendres regrets venaient me fournir. Je disais leschoses que j'avais oubliées comme il me semblait qu'ellesavaient dû êtrecomme elles avaient étépeut-être en effetjamais au contraire de ce que je merappelais qu'elles avaient été. Je prêtaisquelquefois à la vérité des charmes étrangersmais jamais je n'ai mis le mensonge à la place pour palliermes vices ou pour m'arroger des vertus. Que si quelquefois sans ysongerpar un mouvement involontairej'ai caché le côtedifforme en me peignant de profilces réticences ont bien étécompensées par d'autres réticences plus bizarres quim'ont souvent fait taire le bien plus soigneusement que le mal. Ceciest une singularité de ma nature qu'il est fort pardonnableaux hommes de ne pas croiremais quitout incroyable qu'elle estn'en est pas moins réelle : j'ai souvent dit le mal dans toutesa turpitudej'ai rarement dit le bien dans tout ce qu'il eutd'aimableet souvent je l'ai tu tout à fait parce qu'ilm'honorait tropet qu'en faisant mes Confessions j'aurais l'aird'avoir fait mon éloge. J'ai décrit mes jeunes ans sansme vanter des heureuses qualités dont mon coeur étaitdoué et même en supprimant les faits qui les mettaienttrop en évidence. Je m'en rappelle ici deux de ma premièreenfancequi tous deux sont bien venus à mon souvenir enécrivantmais que j'ai rejetés l'un et l'autre parl'unique raison dont je viens de parler.

J'allaispresque tous les dimanches passer la journée aux Pâqueschez M. Fazyqui avait épousé une de mes tantes et quiavait là une fabrique d'indiennes. Un jour j'étais àl'étendage dans la chambre de la calandre et j'en regardaisles rouleaux de fonte : leur luisant flattait ma vueje fus tentéd'y poser mes doigts et je les promenais avec plaisir sur le lissédu cylindrequand le jeune Fazy s'étant mis dans la roue luidonna un demi-quart de tour si adroitement qu'il n'y prit que le boutde mes deux plus longs doigts ; mais c'en fut assez pour qu'ils yfussent écrasés par le bout et que les deux ongles yrestassent. Je fis un cri perçantFazy détourne àl'instant la rouemais les ongles ne restèrent pas moins aucylindre et le sang ruisselait de mes doigts. Fazy consternés'écriesort de la rouem'embrasse et me conjure d'apaisermes crisajoutant qu'il était perdu. Au fort de ma douleur lasienne me toucha je me tusnous fûmes à la carpièreoù il m'aida à laver mes doigts et à étanchermon sang avec de la mousse. Il me supplia avec larmes de ne pointl'accuserje le lui promis et le tins si bien que plus de vingt ansaprès personne ne savait par quelle aventure j'avais deux demes doigts cicatrisés ; car ils le sont demeuréstoujours. Je fus détenu dans mon lit plus de trois semaineset plus de deux mois hors d'état de me servir de ma maindisant toujours qu'une grosse pierre en tombant m'avait écrasémes doigts.

Man'anima menzôgna ! or quando è il vero

Sibello che si possa a te preporre ?

Cetaccident me fut pourtant bien sensible par la circonstancecarc'était le temps des exercices où l'on faisaitmanoeuvrer la bourgeoisieet nous avions fait un rang de troisautres enfants de mon âge avec lesquels je devais en uniformefaire l'exercice avec la compagnie de mon quartier. J'eus la douleurd'entendre le tambour de la compagnie passant sous ma fenêtreavec mes trois camaradestandis que j'étais dans mon lit. Monautre histoire est toute semblablemais d'un âge plus avancé.Je jouais au mail à Plainpalais avec un de mes camaradesappelé Pleince. Nous prîmes querelle au jeunous nousbattîmes et durant le combat il me donna sur la tête nueun coup de mail si bien appliqué que d'une main plus forte ilm'eût fait sauter la cervelle. Je tombe à l'instant. Jene vis de ma vie une agitation pareille à celle de ce pauvregarçon voyant mon sang ruisseler dans mes cheveux. Il crutm'avoir tué. Il se précipite sur moim'embrassemeserre étroitement en fondant en larmes et poussant des crisperçants. Je l'embrassais aussi de toute ma force en pleurantcomme lui dans une émotion confuse qui n'était pas sansquelque douceur. Enfin il se mit en devoir d'étancher mon sangqui continuait de couleret voyant que nos deux mouchoirs n'ypouvaient suffireil m'entraîna chez sa mère qui avaitun petit jardin près de là. Cette bonne dame faillit àse trouver mal en me voyant dans cet état. Mais elle sutconserver des forces pour me panseret après avoir bienbassiné ma plaie elle y appliqua des fleurs de lis macéréesdans l'eau-de-vievulnéraire excellent et très usitédans notre pays. Ses larmes et celles de son fils pénétrèrentmon coeur au point que longtemps je la regardai comme ma mèreet son fils comme mon frère jusqu'à ce qu'ayant perdul'un et l'autre de vueje les oubliai peu à peu.

Je gardaile même secret sur cet accident que sur l'autreet il m'en estarrivé cent autres de pareille nature en ma viedont je n'aipas même été tenté de parler dans mesConfessionstant j'y cherchais peu l'art de faire valoir le bien queje sentais dans mon caractère. Nonquand j'ai parlécontre la vérité qui m'était connue ce n'ajamais été qu'en choses indifférenteset plusou par l'embarras de parler ou pour le plaisir d'écrire quepar aucun motif d'intérêt pour moini d'avantage ou depréjudice d'autrui. Et quiconque lira mes Confessionsimpartialementsi jamais cela arrivesentira que les aveux que j'yfais sont plus humiliants plus pénibles à faire queceux d'un mal plus grand mais moins honteux à direet que jen'ai pas dit parce que je ne l'ai pas fait. Il suit de toutes cesréflexions que la profession de véracité que jeme suis faite a plus son fondement sur des sentiments de droiture etd'équité que sur la réalité des choseset que j'ai plus suivi dans la pratique les directions morales de maconscience que les notions abstraites du vrai et du faux. J'aisouvent débité bien des fablesmais j'ai trèsrarement menti. En suivant ces principes j'ai donné sur moibeaucoup de prise aux autresmais je n'ai fait tort à qui quece fûtet je ne me suis point attribué àmoi-même plus d'avantage qu'il ne m'en était dû.C'est uniquement par làce me sembleque la véritéest une vertu. A tout autre égard elle n'est pour nous qu'unêtre métaphysique dont il ne résulte ni bien nimal. Je ne sens pourtant pas mon coeur assez content de cesdistinctions pour me croire tout à fait irrépréhensible.En pesant avec tant de soin ce que je devais aux autresai-je assezexaminé ce que je me devais à moi- même ? S'ilfaut être juste pour autrui il faut être vrai pour soic'est un hommage que l honnête homme doit rendre à sapropre dignité. Quand la stérilité de maconversation me forçait d'y suppléer par d'innocentesfictions j'avais tortparce qu'il ne faut point pour amuser autruis'avilir soi-même ; et quandentraîné par leplaisir j'ajoutais à des choses réelles des ornementsinventésj'avais plus de tort encore parce que orner lavérité par des fables c'est en effet la défigurer.Mais ce qui me rend plus inexcusable est la devise que j'avaischoisie. Cette devise m'obligeait plus que tout autre homme àune profession plus étroite de la véritéet ilne suffisait pas que je lui sacrifiasse partout mon intérêtet mes penchantsil fallait lui sacrifier aussi ma faiblesse et monnaturel timide. Il fallait avoir le courage et la force d'êtrevrai toujours en toute occasion et qu'il ne sortît jamais nifictions ni fables d'une bouche et d'une Plume qui s'étaientparticulièrement consacrées à la vérité.Voilà ce que j'aurais dû me dire en prenant cette fièredeviseet me répéter sans cesse tant que j'osai laporter. Jamais la fausseté ne dicta mes mensongesils sonttous venus de faiblesse mais cela m'excuse très mal. Avec uneâme faible on peut tout au plus se garantir du vicemais c'estêtre arrogant et téméraire d'oser professer degrandes vertus. Voilà des réflexions qui probablementne me seraient jamais venues dans l'esprit si l'abbé Rosier neme les eût suggérées. Il est bien tardsansdoutepour en faire usage ; mais il n'est pas trop tard au moinspour redresser mon erreur et remettre ma volonté dans la règle: car c'est désormais tout ce qui dépend de moi. Enceci donc et en toutes choses semblables la maxime de Solon estapplicable à tous les âgeset il n'est jamais trop tardpour apprendremême de ses ennemisà être sagevraimodesteet à moins présumer de soi.




CINQUIEMEPROMENADE


De toutesles habitations où j'ai demeuré (et j'en ai eu decharmantes)aucune ne m'a rendu si véritablement heureux etne m'a laissé de si tendres regrets que l'île deSaint-Pierre au milieu du lac de Bienne. Cette petite île qu'onappelle à Neuchâtel l'île de La Motte est bien peuconnuemême en Suisse. Aucun voyageurque je sachen'en faitmention. Cependant elle est très agréable etsingulièrement située pour le bonheur d'un homme quiaime à se circonscrire ; car quoique je sois peut-êtrele seul au monde à qui sa destinée en ait fait une loije ne puis croire être le seul qui ait un goût sinaturelquoique je ne l'aie trouvé jusqu'ici chez nul autre.

Les rivesdu lac de Bienne sont plus sauvages et romantiques que celles du lacde Genèveparce que les rochers et les bois y bordent l'eaude plus prèsmais elles ne sont pas moins riantes. S'il y amoins de culture de champs et de vignesmoins de villes et demaisonsil y aussi plus de verdure naturelleplus de prairiesd'asiles ombragés de bocagesdes contrastes plus fréquentset des accidents plus rapprochés. Comme il n'y a pas sur cesheureux bords de grandes routes commodes pour les voituresle paysest peu fréquenté par les voyageursmais il estintéressant pour des contemplatifs solitaires qui aiment às'enivrer à loisir des charmes de la natureet à serecueillir dans un silence que ne trouble aucun autre bruit que lecri des aiglesle ramage entrecoupé de quelques oiseauxetle roulement des torrents qui tombent de la montagne ! Ce beau bassind'une forme presque ronde enferme dans son milieu deux petites îlesl'une habitée et cultivéed'environ une demi-lieue detourl'autre plus petitedéserte et en fricheet qui seradétruite à la fin par les transports de terre qu'on enôte sans cesse pour réparer les dégâts queles vagues et les orages font à la grande. C'est ainsi que lasubstance du faible est toujours employée au profit dupuissant.

Il n y adans l'île qu'une seule maisonmais grandeagréable etcommodequi appartient à l'hôpital de Berne ainsi quel'îleet où loge un receveur avec sa famille et sesdomestiques. Il y entretient une nombreuse basse-courune volièreet des réservoirs pour le poisson. L'île dans sapetitesse est tellement variée dans ses terrains et sesaspects qu'elle offre toutes sortes de sites et souffre toutes sortesde cultures. On y trouve des champsdes vignesdes boisdesvergersde gras pâturages ombragés de bosquets etbordés d'arbrisseaux de toute espèce dont le bord deseaux entretient la fraîcheur ; une haute terrasse plantéede deux rangs d'arbres borde l'île dans sa longueuret dans lemilieu de cette terrasse on a bâti un joli salon où leshabitants des rives voisines se rassemblent et viennent danser lesdimanches durant les vendanges. C'est dans cette île que je meréfugiai après la lapidation de Motiers. J'en trouvaile séjour si charmantj'y menais une vie si convenable àmon humeur que résolu d'y finir mes joursje n'avais d'autreinquiétude sinon qu'on ne me laissât pas exécuterce projet qui ne s accordait pas avec celui de m'entraîner enAngleterredont je sentais déjà les premiers effets.Dans les pressentiments qui m'inquiétaient j'aurais vouluqu'on m'eût fait de cet asile une prison perpétuellequ'on m'y eût confiné pour toute ma vieet qu'enm'ôtant toute puissance et tout espoir d'en sortir on m'eûtinterdit toute espèce de communication avec la terre ferme desorte qu'ignorant tout ce qui se faisait dans le monde j'en eusseoublié l'existence et qu'on y eût oublié lamienne aussi. On ne m'a laissé passer guère que deuxmois dans cette îlemais j'y aurais passé deux ansdeux siècles et toute l'éternité sans m'yennuyer un momentquoique je n'y eusseavec ma compagned'autresociété que celle du receveurde sa femme et de sesdomestiquesqui tous étaient à la véritéde très bonnes gens et rien de plusmais c'étaitprécisément ce qu'il me fallait. Je compte ces deuxmois pour le temps le plus heureux de ma vie et tellement heureuxqu'il m'eût suffi durant toute mon existence sans laissernaître un seul instant dans mon âme le désir d'unautre état. Quel était donc ce bonheur et en quoiconsistait sa jouissance ? Je le donnerais à deviner àtous les hommes de ce siècle sur la description de la vie quej'y menais. Le précieux farniente fut. la première etla principale de ces jouissances que je voulus savourer dans toute sadouceuret tout ce que je fis durant mon séjour ne fut eneffet que l'occupation délicieuse et nécessaire d'unhomme qui s'est dévoué à l'oisiveté.L'espoir qu'on ne demanderait pas mieux que de me laisser dans ceséjour isolé où je m'étais enlacéde moi-mêmedont il m'était impossible de sortir sansassistance et sans être bien aperçuet où je nepouvais avoir ni communication ni correspondance que par le concoursdes gens qui m'entouraientcet espoirdis-jeme donnait celui d'yfinir mes jours plus tranquillement que Je ne les avais passesetl'idée que j'avais le temps de m'y arranger tout àloisir fit que je commençai par n'y faire aucun arrangement.Transporté là brusquement seul et nuj'y fis venirsuccessivement ma gouvernantemes livres et mon petit équipagedont j'eus le plaisir de ne rien déballerlaissant mescaisses et mes malles comme elles étaient arrivées etvivant dans l'habitation où je comptais achever mes jourscomme dans une auberge dont j'aurais dû partir le lendemain.Toutes choses telles qu'elles étaient allaient si bien quevouloir les mieux ranger était y gâter quelque chose. Unde mes plus grands délices était surtout de laissertoujours mes livres bien encaissés et de n'avoir pointd'écritoire. Quand de malheureuses lettres me forçaientde prendre la plume pour y répondrej'empruntais en murmurantl'écritoire du receveuret je me hâtais de la rendredans la vaine espérance de n'avoir plus besoin de laremprunter. Au lieu de ces tristes paperasses et de toute cettebouquineriej'emplissais ma chambre de fleurs et de foincarj'étais alors dans ma première ferveur de botaniquepour laquelle le docteur d'Ivernois m'avait inspiré un goûtqui bientôt devint passion. Ne voulant plus d'oeuvre de travailil m'en fallait une d'amusement qui me plût et qui ne me donnâtde peine que celle qu'aime à prendre un paresseux. J'entreprisde faire la Flora petrinsularis et de décrire toutes lesplantes de l'île sans en omettre une seuleavec un détailsuffisant pour m'occuper le reste de mes jours. On dit qu'un Allemanda fait un livre sur un zeste de citronj'en aurais fait un surchaque gramen des préssur chaque mousse des boissur chaquelichen qui tapisse les rochersenfin je ne voulais pas laisser unpoil d'herbepas un atome végétal qui ne fûtamplement décrit. En conséquence de ce beau projettous les matins après le déjeunerque nous faisionstous ensemblej'allais une loupe à la main et mon Systemanaturae sous le brasvisiter un canton de l'île que j'avaispour cet effet divisée en petits carrés dansl'intention de les parcourir l'un après l'autre en chaquesaison. Rien n'est plus singulier que les ravissementsles extasesque j'éprouvais à chaque observation que je faisais surla structure et l'organisation végétale et sur le jeudes parties sexuelles dans la fructificationdont le systèmeétait alors tout à fait nouveau pour moi. Ladistinction des caractères génériquesdont jen'avais pas auparavant la moindre idéem'enchantait en lesvérifiant sur les espèces communes en attendant qu'ils'en offrît à moi de plus rares. La fourchure des deuxlongues étamines de la brunellele ressort de celles del'ortie et de la pariétairel'explosion du fruit de labalsamine et de la capsule du buismille petits jeux de lafructification que j'observais pour la première fois mecomblaient de joieet j'allais demandant si l'on avait vu les cornesde la brunelle comme La Fontaine demandait si l'on avait lu Habacucs.Au bout de deux ou trois heures je m'en revenais chargé d'uneample moisson provision d'amusement pour l'après-dînéeau logis en cas de pluie. J'employais le reste de la matinée àaller avec le receveursa femme et Thérèse visiterleurs ouvriers et leur récoltemettant le plus souvent lamain à l'oeuvre avec euxet souvent des Bernois qui mevenaient voir m'ont trouvé juché sur de grands arbresceint d'un sac que je remplissais de fruitset que je dévalaisensuite à terre avec une corde. L'exercice que j'avais faitdans la matinée et la bonne humeur nui en est inséparableme rendaient le repos du dîner très agréable ;mais quand il se prolongeait trop et que ce beau temps m'invitaitjene pouvais longtemps attendreet pendant qu'on était encore àtable je m'esquivais et j'allais me jeter seul dans un bateau que jeconduisais au milieu du lac quand l'eau était calmeet làm'étendant tout de non long dans le bateau les yeux tournésvers le cielje me laissais aller et dériver lentement au gréde l'eauquelquefois pendant plusieurs heuresplongé dansmille rêveries confuses mais délicieuseset qui sansavoir aucun objet bien déterminé ni constant nelaissaient pas d'être à mon gré cent foispréférables à tout ce que j'avais trouvéde plus doux dans ce qu'on appelle les plaisirs de la vie. Souventaverti par le baisser du soleil de l'heure de la retraite je metrouvais si loin de l'île que j'étais forcé detravailler de toute ma force pour arriver avant la nuit close.D'autres foisau lieu de m'égarer en pleine eau je meplaisais à côtoyer les verdoyantes rives de l'îledont les limpides eaux et les ombrages frais m'ont souvent engagéà m'y baigner. Mais une de mes navigations les plus fréquentesétait d'aller de la grande à la petite îled'ydébarquer et d'y passer l'après-dînéetantôt à des promenades très circonscrites aumilieu des marceauxdes bourdainesdes persicairesdes arbrisseauxde toute espèceet tantôt m'établissant ausommet d'un tertre sablonneux couvert de gazonde serpoletdefleurs même d'esparcette et de trèfles qu'on y avaitvraisemblablement semés autrefoiset très propre àloger des lapins qui louvaient là multiplier en paix sans riencraindre et sans nuire à rien. Je donnai cette idée aureceveur qui fit venir de Neuchâtel des lapins mâles etfemelleset nous allâmes en grande pompesa femmeune de sessoeursThérèse et moiles établir dans lapetite îleoù ils commençaient à peupleravant mon départ et où ils auront prospérésans doute s'ils ont pu soutenir la rigueur des hivers. La fondationde cette petite colonie fut une fête. Le pilote des Argonautesn'était pas plus fier que moi menant en triomphe la compagnieet les lapins de la grande île à la petiteet je notaisavec orgueil que la receveusequi redoutait l'eau à l'excèset s'y trouvait toujours mals'embarqua sous ma conduite avecconfiance et ne montra nulle peur durant la traversée. Quandle lac agité ne me permettait pas la navigationje passaismon après-midi à parcourir l'île en herborisant àdroite et à gauche m'asseyant tantôt dans les réduitsles plus riants et les plus solitaires pour y rêver àmon aisetantôt sur les terrasses et les tertrespourparcourir des yeux le superbe et ravissant coup d'oeil du lac et deses rivages couronnés d'un côté par des montagnesprochaines et de l'autre élargis en riches et fertilesplainesdans lesquelles la vue s'étendait jusqu'aux montagnesbleuâtres plus éloignées qui la bornaient. Quandle soir approchait je descendais des cimes de l'île et j'allaisvolontiers m'asseoir au bord du lac sur la grève dans quelqueasile caché ; là le bruit des vagues et l'agitation del'eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autreagitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse oùla nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu.Le flux et reflux de cette eauson bruit continu mais renflépar intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeuxsuppléaient aux mouvements internes que la rêverieéteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avecplaisir mon existence sans prendre la peine de penser. De temps àautre naissait quelque faible et courte réflexion surl'instabilité des choses de ce monde dont la surface des eauxm'offrait l'image : mais bientôt ces impressions légèress'effaçaient dans l'uniformité du mouvement continu quime berçaitet qui sans aucun concours actif de mon âmene laissait pas de m'attacher au point qu'appelé par l'heureet par le signal convenu je ne pouvais m'arracher de là sanseffort.

Aprèsle souperquand la soirée était bellenous allionsencore tous ensemble faire quelque tour de promenade sur la terrassepour y respirer l'air du lac et la fraîcheur. On se reposaitdans le pavillonon riaiton causait on chantait quelque vieillechanson qui valait bien le tortillage moderneet enfin l'on s'allaitcoucher content de sa journée et n'en désirant qu'unesemblable pour le lendemain.

Telle estlaissant à part les visites imprévues et importuneslamanière dont j'ai passé mon temps dans cette îledurant le séjour que j'y ai fait Qu'on me dise àprésent ce qu'il y a là d'assez attrayant pour exciterdans mon coeur des regrets si vifssi tendres et si durables qu'aubout de quinze ans il m'est impossible de songer à cettehabitation chérie sans m'y sentir à chaque foistransporté encore par les élans du désir. J'airemarqué dans les vicissitudes d'une longue vie que lesépoques des plus douces jouissances et des plaisirs les plusvifs ne sont pourtant pas celles dont le souvenir m'attire et metouche le plus. Ces courts moments de délire et de passionquelque vifs qu'ils puissent êtrene sont cependantet parleur vivacité mêmeque des points bien clairsemésdans la ligne de la vie. Ils sont trop rares et trop rapides pourconstituer un étatet le bonheur que mon coeur regrette n'estpoint composé d'instants fugitifs mais un état simpleet permanentqui n'a rien de vif en lui-mêmemais dont ladurée accroît le charme au point d'y trouver enfin lasuprême félicité. Tout est dans un flux continuelsur la terre : rien n'y garde une forme constante et arrêtéeet nos affections qui s'attachent aux choses extérieurespassent et changent nécessairement comme elles. Toujours enavant ou en arrière de nouselles rappellent le passéqui n'est plus ou préviennent l'avenir qui souvent ne doitpoint être : il n'y a rien là de solide à quoi lecoeur se puisse attacher. Aussi n'a-t-on guère ici-bas que duplaisir qui passe ; pour le bonheur qui dure je doute qu'il y soitconnu. A peine est-il dans nos plus vives jouissances un instant oùle coeur puisse véritablement nous dire : Je voudrais que cetinstant durât toujours ; et comment peut-on appeler bonheur unétat fugitif qui nous laisse encore le coeur inquiet et videqui nous fait regretter quelque chose avantou désirer encorequelque chose après ? Mais s'il est un état oùl'âme trouve une assiette assez solide pour s'y reposer toutentière et rassembler là tout son êtresansavoir besoin de rappeler le passé ni d'enjamber sur l'avenir ;où le temps ne soit rien pour elleoù le présentdure toujours sans néanmoins marquer sa durée et sansaucune trace de successionsans aucun autre sentiment de privationni de jouissancede plaisir ni de peinede désir ni decrainte que celui seul de notre existenceet que ce sentiment seulpuisse la remplir tout entière ; tant que cet état durecelui qui s'y trouve peut s'appeler heureuxnon d'un bonheurimparfaitpauvre et relatif tel que celui qu'on trouve dans lesplaisirs de la viemais d'un bonheur suffisantparfait et pleinqui ne laisse dans l'âme aucun vide qu'elle sente le besoin deremplir. Tel est l'état où je me suis trouvésouvent à l'île de Saint-Pierre dans mes rêveriessolitairessoit couché dans mon bateau que je laissaisdériver au gré de l'eausoit assis sur les rives dulac agitésoit ailleurs au bord d'une belle rivière oud'un ruisseau murmurant sur le gravier.

De quoijouit-on dans une pareille situation ? De rien d'extérieur àsoide rien sinon de soi-même et de sa propre existencetantque cet état dure on se suffit à soi-même commeDieu. Le sentiment de l'existence dépouillé de touteautre affection est par lui-même un sentiment précieuxde contentement et de paixqui suffirait seul pour rendre cetteexistence chère et douce à qui saurait écarterde soi toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennentsans cesse nous en distraire et en troubler ici-bas la douceur. Maisla plupart des hommesagités de passions continuellesconnaissent peu cet étatet ne l'ayant goûtéqu'imparfaitement durant peu d'instants n'en conservent qu'une idéeobscure et confuse qui ne leur en fait pas sentir le charme. Il neserait pas même bondans la présente constitution deschosesqu'avides de ces douces extases ils s'y dégoûtassentde la vie active dont leurs besoins toujours renaissants leurprescrivent le devoir. Mais un infortuné qu'on a retranchéde la société humaine et qui ne peut plus rien faireici-bas d'utile et de bon pour autrui ni pour soipeut trouver danscet état à toutes les félicités humainesdes dédommagements que la fortune et les hommes ne luisauraient ôter. Il est vrai que ces dédommagements nepeuvent être sentis par toutes les âmes ni dans toutesles situations. Il faut que le coeur soit en paix et qu'aucunepassion n'en vienne troubler le calme. Il y faut des dispositions dela part de celui qui les éprouveil en faut dans le concoursdes objets environnants. Il n'y faut ni un repos absolu ni tropd'agitationmais un mouvement uniforme et modéré quin'ait ni secousses ni intervalles. Sans mouvement la vie n'est qu'uneléthargie. Si le mouvement est inégal ou trop fortilréveille ; en nous rappelant aux objets environnantsildétruit le charme de la rêverieet nous arrached'au-dedans de nous pour nous remettre à l'instant sous lejoug de la fortune et des hommes et nous rendre au sentiment de nosmalheurs. Un silence absolu porte à la tristesse. Il offre uneimage de la mort. Alors le secours d'une imagination riante estnécessaire et se présente assez naturellement àceux que le ciel en a gratifiés. Le mouvement qui ne vient pasdu dehors se fait alors au-dedans de nous. Le repos est moindreilest vraimais il est aussi plus agréable avant de légèreset douces idées sans agiter le fond de l'âmene fontpour ainsi dire qu'en effleurer la surfaceIl n'en faut qu'assezpour se souvenir de soi-même en oubliant tous ses maux. Cetteespèce de rêverie peut se goûter partout oùl'on peut être tranquilleet j'ai souvent pensé qu'àla Bastilleet même dans un cachot où nul objet n'eûtfrappé ma vuej'aurais encore pu rêver agréablement.Mais il faut avouer que cela se faisait bien mieux et plusagréablement dans une île fertile et solitairenaturellement circonscrite et séparée du reste dumondeoù rien ne m'offrait que des images riantesoùrien ne me rappelait des souvenirs attristants où la sociétédu petit nombre d'habitants était liante et douce sans êtreintéressante au point de m'occuper incessammentoù jepouvais enfin me livrer tout le jour sans obstacle et sans soins auxoccupations de mon goût ou à la plus molle oisiveté.L'occasion sans doute était belle pour un rêveur quisachant se nourrir d'agréables chimères au milieu desobjets les plus déplaisantspouvait s'en rassasier àson aise en y faisant concourir tout ce qui frappait réellementses sens. En sortant d'une longue et douce rêverieen mevoyant entouré de verdurede fleursd'oiseaux et laissanterrer mes yeux au loin sur les romanesques rivages qui bordaient unevaste étendue d'eau claire et cristallinej'assimilais àmes fictions tous ces aimables objetset me trouvant enfin ramenépar degrés à moi-même et à ce quim'entouraitje ne pouvais marquer le point de séparation desfictions aux réalitéstant tout concourait égalementà me rendre chère la vie recueillie et solitaire que jemenais dans ce beau séjour. Que ne peut-elle renaîtreencore ! Que ne puis-je aller finir mes jours dans cette îlechérie sans en ressortir jamaisni jamais y revoir aucunhabitant du continent qui me rappelât le souvenir des calamitésde toute espèce qu'ils se plaisent à rassembler sur moidepuis tant d'années ! Ils seraient bientôt oubliéspour jamais : sans doute ils ne m'oublieraient pas de mêmemais que m'importeraitpourvu qu'ils n'eussent aucun accèspour y venir troubler mon repos ? Délivré de toutes lespassions terrestres qu'engendre le tumulte de la vie socialemon âmes'élancerait fréquemment au-dessus de cette atmosphèreet commercerait d'avance avec les intelligences célestes dontelle espère aller augmenter le nombre dans peu de temps. Leshommes se garderontje le saisde me rendre un si doux asile oùils n'ont pas voulu me laisser. Mais ils ne m'empêcheront pasdu moins de m'y transporter chaque jour sur les ailes del'imaginationet d'y goûter durant quelques heures le mêmeplaisir que si je l'habitais encore. Ce que j'y ferais de plus douxserait d'y rêver à mon aise. En rêvant que j'ysuis ne fais-je pas la même chose ? Je fais même plus ; àl'attrait d'une rêverie abstraite et monotone je joins desimages charmantes qui la vivifient. Leurs objets échappaientsouvent à mes sens dans mes extases et maintenant plus marêverie est profonde plus elle me les peint vivement. Je suissouvent plus au milieu d'eux et plus agréablement encore quequand j'y étais réellement. Le malheur est qu'àmesure que l'imagination s'attiédit cela vient avec plus depeine et ne dure pas si longtemps. Hélasc'est quand oncommence à quitter sa dépouille qu'on en est le plusoffusqué !




SIXIEMEPROMENADE



Nousn'avons guère de mouvement machinal dont nous ne pussionstrouver la cause dans notre coeursi nous savions bien l'y chercher.Hierpassant sur le nouveau boulevard pour aller herboriser le longde la Bièvre du côté de Gentillyje fis lecrochet à droite en approchant de la barrière d'Enferet m'écartant dans la campagne j'allai par la route deFontainebleau gagner les hauteurs qui bordent cette petite rivière.Cette marche était fort indifférente en elle-mêmemais en me rappelant que j'avais fait plusieurs fois machinalement lemême détourj'en recherchai la cause en moi-mêmeet je ne pus m'empêcher de rire quand je vins à ladémêler.

Dans uncoin du boulevardà la sortie de la barrière d'Enfers'établit journellement en été une femme quivend du fruitde la tisane et des petits pains. Cette femme a unpetit garçon fort gentil mais boiteux quiclopinant avec sesbéquilless'en va d'assez bonne grâce demandantl'aumône aux passants. J'avais fait une espèce deconnaissance avec ce petit bonhomme ; il ne manquait pas chaque foisque je passais de venir me faire son petit complimenttoujours suivide ma petite offrande. Les premières fois je fus charméde le voirje lui donnais de très bon coeuret je continuaiquelque temps de le faire avec le même plaisiry joignant mêmele plus souvent celui d'exciter et d'écouter son petit babilque je trouvais agréable. Ce plaisir devenu par degréshabitude se trouvaje ne sais commenttransformé dans uneespèce de devoir dont je sentis bientôt la gênesurtout à cause de la harangue préliminaire qu'ilfallait écouteret dans laquelle il ne manquait jamais dem'appeler souvent M. Rousseau pour montrer qu'il me connaissait bience qui m'apprenait assez au contraire qu'il ne me connaissait pasplus que ceux qui l'avaient instruite Dès lors je passai parlà moins volontierset enfin je pris machinalement l'habitudede faire le plus souvent un détour quand j'approchais de cettetraverse. Voilà ce que je découvris en y réfléchissant: car rien de tout cela ne s'était offert jusqu'alorsdistinctement à ma pensée. Cette observation m'en arappelé successivement des multitudes d'autres qui m'ont bienconfirmé que les vrais et premiers motifs de la plupart de mesactions ne me sont pas aussi clairs à moi-même que je mel'étais longtemps figuré. Je sais et je sens que fairedu bien est le plus vrai bonheur que le coeur humain puisse goûter; mais il y a longtemps que ce bonheur a été mis horsde ma portéeet ce n'est pas dans un aussi misérablesort que le mien qu'on peut espérer de placer avec choix etavec fruit une seule action réellement bonne. Le plus grandsoin de ceux qui règlent ma destinée ayant étéque tout ne fût pour moi que fausse et trompeuse apparenceunmotif de vertu n'est jamais qu'un leurre qu'on me présentepour m'attirer dans le piège où l'on veut m'enlacer. Jesais cela ; je sais que le seul bien qui soit désormais en mapuissance est de m'abstenir d'agir de peur de mal faire sans levouloir et sans le savoir.

Mais ilfut des temps plus heureux oùsuivant les mouvements de moncoeurje pouvais quelquefois rendre un autre coeur contentet je medois l'honorable témoignage que chaque fois que j'ai pu goûterce plaisir je l'ai trouvé plus doux qu'aucun autre. Cepenchant fut vifvraipuret rien dans mon plus secret intérieurne l'a jamais démenti. Cependant j'ai senti souvent le poidsde mes propres bienfaits par la chaîne des devoirs qu'ilsentraînaient à leur suite : alors le plaisir a disparuet je n'ai plus trouvé dans la continuation des mêmessoins qui m'avaient d'abord charmé qu'une gêne presqueinsupportable. Durant mes courtes prospérités beaucoupde gens recouraient à moiet jamais dans tous les servicesque je pus leur rendre aucun d'eux ne fut éconduit. Mais deces premiers bienfaits versés avec effusion de coeurnaissaient des chaînes d'engagements successifs que je n'avaispas prévus et dont je ne pouvais plus secouer le joug. Mespremiers services n'étaient aux yeux de ceux qui lesrecevaient que les arrhes de ceux qui les devaient suivre ; et dèsque quelque infortuné avait jeté sur moi le grappind'un bienfait reçuc'en était fait désormaiset ce premier bienfait libre et volontaire devenait un droit indéfinià tous ceux dont il pouvait avoir besoin dans la suitesansque l'impuissance même suffît pour m'en affranchir. Voilàcomment des jouissances très douces se transformaient pour moidans la suite en d'onéreux assujettissements. Ces chaînescependant ne me parurent pas très pesantes tant qu'ignorédu public je vécus dans l'obscurité. Mais quand unefois ma personne fut affichée par mes écritsfautegrave sans doutemais plus qu'expiée par mes malheursdèslors je devins le bureau général d'adresse de tous lessouffreteux ou soi-disant telsde tous les aventuriers quicherchaient des dupesde tous ceux qui sous prétexte du grandcrédit qu'ils feignaient de m'attribuer voulaient s'emparer demoi de manière ou d'autre. C'est alors que j'eus lieu deconnaître que tous les penchants de la nature sans en excepterla bienfaisance elle-mêmeportés ou suivis dans lasociété sans prudence et sans choixchangent de natureet deviennent souvent aussi nuisibles qu'ils étaient utilesdans leur première direction. Tant de cruelles expérienceschangèrent peu à peu mes premières dispositionsou plutôtles renfermant enfin dans leurs véritablesborneselles m'apprirent à suivre moins aveuglémentmon penchant à bien fairelorsqu'il ne servait qu'àfavoriser la méchanceté d'autrui. Mais je n'ai pointregret à ces mêmes expériencespuisqu'ellesm'ont procuré par la réflexion de nouvelles lumièressur la connaissance de moi-même et sur les vrais motifs de maconduite en mille circonstances sur lesquelles je me suis si souventfait illusion. J'ai vu que pour bien faire avec plaisir il fallaitque j'agisse librementsans contrainteet que pour m'ôtertoute la douceur d'une bonne oeuvre il suffisait qu'elle devîntun devoir pour moi. Dès lors le poids de l'obligation me faitun fardeau des plus douces jouissances et comme je l'ai dit dansl'Emileà ce que je crois j'eusse été chez lesTurcs un mauvais mari à l'heure où le cri public lesappelle à remplir les devoirs de leur état. Voilàce qui modifie beaucoup l'opinion que j'eus longtemps e ma proprevertucar il n'y en a point à suivre ses penchants et àse donnerquand ils nous y portentle plaisir de bien faire. Maiselle consiste à les vaincre quand le devoir le commandepourfaire ce qu'il nous prescritet voilà ce que j'ai su moinsfaire qu'homme du monde. Né sensible et bonportant la pitiéjusqu'à la faiblesse et me sentant exalter l'âme partout ce qui tient à la générositéje fushumainbienfaisantsecourablepar goûtpar passion mêmetant qu'on n'intéressa que mon coeurj'eusse étéle meilleur et le plus clément des hommes si j'en avais étéle plus puissantet pour éteindre en moi tout désir devengeance il m'eût suffi de pouvoir me venger. J'aurais mêmeété juste sans peine contre mon propre intérêtmais contre celui des personnes qui m'étaient chères jen'aurais pu me résoudre à l'être. Dès quemon devoir et mon coeur étaient en contradictionle premiereut rarement la victoireà moins qu'il ne fallûtseulement que m'abstenir ; alors j'étais fort le plus souventmais agir contre mon penchant me fut toujours impossible. Que cesoient les hommesle devoir ou même la nécessitéqui commandent quand mon coeur se taitma volonté restesourdeet je ne saurais obéir. Je vois le mal qui me menaceet je le laisse arriver plutôt que de m'agiter pour leprévenir. Je commence quelquefois avec effort mais cet effortme lasse et m'épuise bien viteje ne saurais continuer. Entoute chose imaginable ce que je ne fais pas avec plaisir m'estbientôt impossible à faire. Il y a plus. La contrainteen désaccord avec mon désir suffit pour l'anéantiret le changer en répugnanceen aversion mêmepour peuqu'elle agisse trop fortementet voilà ce qui me rend péniblela bonne oeuvre qu'on exige et que je faisais de moi-mêmelorsqu'on ne l'exigeait pas. Un bienfait purement gratuit estcertainement une oeuvre que j'aime à faire. Mais quand celuiqui l'a reçu s'en fait un titre pour en exiger la continuationsous peine de sa hainequand il me fait une loi d'être àjamais son bienfaiteur pour avoir d'abord pris plaisir àl'êtredès lors la gêne commence et le plaisirs'évanouit. Ce que je fais alors quand je cède estfaiblesse et mauvaise hontemais la bonne volonté n'y estpluset loin que je m'en applaudisse en moi-mêmeje mereproche en ma conscience de bien faire à contrecoeur Je saisqu'il y a une espèce de contrat et même le plus saint detous entre le bienfaiteur et l'obligé. C'est une sorte desociété qu'ils forment l'un avec l'autreplus étroiteque celle qui unit les hommes en généralet sil'obligé s'engage tacitement à la reconnaissancelebienfaiteur s'engage de même à conserver àl'autretant qu'il ne s'en rendra pas indignela même bonnevolonté qu'il vient de lui témoigner et à lui enrenouveler les actes toutes les fois qu'il le pourra et qu'il en serarequis. Ce ne sont pas la des conditions expressesmais ce sont deseffets naturels de la relation qui vient de s'établir entreeux. Celui qui la première fois refuse un service gratuitqu'on lui demande ne donne aucun droit de se plaindre à celuiqu'il a refusé ; mais celui qui dans un cas semblable refuseau même la même grâce qu'il lui accorda ci-devantfrustre une espérance qu'il l'a autorisé àconcevoir il trompe et dément une attente qu'il a fait naître.On sent dans ce refus je ne sais quoi d'injuste et de plus dur quedans l'autre ; mais il n'en est pas moins l'effet d'une indépendanceque le coeur aime et à laquelle il ne renonce pas sans effort.Quand je paye une dettec'est un devoir que je remplis quand je faisun donc'est un plaisir que je me donne. Or le plaisir de remplirses devoirs est de ceux que la seule habitude de la vertu fait naître: ceux qui nous viennent immédiatement de la nature nes'élèvent pas si haut que cela.

Aprèstant de tristes expériences j'ai appris à prévoirde loin les conséquences de mes premiers mouvements suivisetje me suis souvent abstenu d'une bonne oeuvre que j'avais le désiret le pouvoir de faireeffrayé de l'assujettissement auqueldans la suite je m'allais soumettre si je m'y livraisinconsidérément. Je n'ai pas toujours senti cettecrainteau contraire dans ma jeunesse je m'attachais par mes propresbienfaitset j'ai souvent éprouvé de même queceux que j'obligeais s'affectionnaient à moi parreconnaissance encore plus que par intérêt. Mais leschoses ont bien changé de face à cet égard commeà tout autre aussitôt que mes malheurs ont commencé.J'ai vécu dès lors dans une générationnouvelle qui ne ressemblait point à la premièreet mespropres sentiments pour les autres ont souffert des changements quej'ai trouvés dans les leurs. Les mêmes gens que j'ai vussuccessivement dans ces deux générations si différentesse sont pour ainsi dire assimilés successivement àl'une et à l'autre. De vrais et francs qu'ils étaientd'aborddevenus ce qu'ils sontils ont fait comme tous les autreset Par cela seul que les temps sont changésles hommes ontchangé comme eux. Eh ! comment pourrais-je garder les mêmessentiments pour ceux en qui je trouve le contraire de ce qui les fitnaître ? Je ne les hais pointparce que je ne saurais haïr; mais je ne puis me défendre du mépris qu'ils méritentni m'abstenir de le leur témoigner. Peut-êtresans m'enapercevoirai-je changé moi-même plus qu'il n'auraitfallu. Quel naturel résisterait sans altérer àune situation pareille à la mienne ? Convaincu par vingt ansd'expérience que tout ce que la nature a mis d'heureusesdispositions dans mon coeur est tourné par ma destinéeet par ceux qui en disposent au préjudice de moi-même oud'autruije ne puis plus regarder une bonne oeuvre qu'on me présenteà faire que comme un piège qu'on me tend et sous lequelest caché quelque mal. Je sais quequel que soit l'effet del'oeuvreje n'en aurai pas moins le mérite de ma bonneintention. Ouice mérite y est toujours sans doutemais lecharme intérieur n'y est pluset sitôt que ce stimulantme manqueje ne sens qu'indifférence et glace au-dedans demoiet sûr qu'au lieu de faire une action vraiment utile je nefais qu'un acte de dupel'indignation de l'amour-propre jointe audésaveu de la raison ne m'inspire que répugnance etrésistance où j'eusse été plein d'ardeuret de zèle dans mon état naturel. Il est des sortesd'adversités qui élèvent et renforcent l'âmemais il en est qui l'abattent et la tuent ; telle est celle dont jesuis la proie. Pour peu qu'il y eût eu quelque mauvais levaindans la mienne elle l'eût fait fermenter à l'excèselle m'eût rendu frénétique ; mais elle ne m'arendu que nul. Hors d'état de bien faire et pour moi-mêmeet pour autruije m'abstiens d'agir ; et cet étatqui n'estinnocent que parce qu'il est forcéme fait trouver une sortede douceur à me livrer pleinement sans reproche à monpenchant naturel. Je vais trop loin sans doutepuisque j'éviteles occasions d'agirmême où je ne vois que du bien àfaire. Mais certain qu'on ne me laisse pas voir les choses commeelles sontje m'abstiens de juger sur les apparences qu'on leurdonneet de quelque leurre qu'on couvre les motifs d'agir il suffitque ces motifs soient laissés à ma portée pourque je sois sûr qu'ils sont trompeurs. Ma destinéesemble avoir tendu dès mon enfance le premier piège quim'a rendu longtemps si facile à tomber dans tous les autres.Je suis né le plus confiant des hommes et durant quarante ansentiers jamais cette confiance ne fut trompée une seule fois.Tombé tout d'un coup dans un autre genre de gens et de chosesj'ai donné dans mille embûches sans jamais en apercevoiraucuneet vingt ans d'expérience ont à peine suffipour m'éclairer sur mon sort. Une fois convaincu qu'il n'y aque mensonge et fausseté dans les démonstrationsgrimacières qu'on me prodiguej'ai passé rapidement àl'autre extrémité : car quand on est une fois sorti deson naturelil n'y a plus de bornes qui nous retiennent. Dèslors je me suis dégoûté des hommeset ma volontéconcourant avec la leur cet égard me tient encore plus éloignéd'eux que font toutes leurs machines.

Ils ontbeau faire : cette répugnance ne peut mais aller jusqu'àl'aversion. En pensant à la dépendance où ils sesont mis de moi pour me punir dans la leurils me font une pitiéréelle. Si je suis malheureux ils le sont eux-mêmesetchaque fois que je rentre en moi je les trouve toujours àcraindre. L'orgueil peut-être se mêle encore à ceségarementsje me sens trop au-dessus d'eux pour les haïr.Ils peuvent m'intéresser tout au plus jusqu'au méprismais jamais jusqu'à la haine. enfin je m'aime trop moi-mêmepour pouvoir haïr qui que soit. Ce serait resserrercomprimermon existenceet je voudrais plutôt l'étendre sur toutl'univers.

J'aimemieux les fuir que les haïr. Leur aspect frappe mes sens et pareux mon coeur d'impressions que mille regards cruels me rendentpénibles ; mais le malaise cesse aussitôt que l'objetqui cause a disparu. Je m'occupe d'euxet bien malgré moi parleur présencemais jamais par leur souvenir. Quand je ne lesvois plusils sont pour moi comme s'ils n'existaient point.

Ils ne mesont même indifférents qu'en ce qui se rapporte àmoi ; car dans leurs rapports entre eux ils peuvent encorem'intéresser et m'émouvoir comme les personnages d'undrame que je verrais représenter. Il faudrait que mon êtremoral fût anéanti pour que la justice me devîntindifférente. Le spectacle de l'injustice et de la méchancetéme fait encore bouillir le sang de colère ; les actes de vertuoù je ne vois ni forfanterie ni ostentation me font toujourstressaillir de joie et m'arrachent encore de douces larmes. Mais ilfaut que je les voie et les apprécie moi-même ; caraprès ma propre histoire il faudrait que je fusse insensépour adopter sur quoi que ce fût le jugement des hommesetpour croire aucune chose sur la foi d'autrui. Si ma figure et mestraits étaient aussi parfaitement inconnus aux hommes que lesont mon caractère et mon naturelje vivrais encore sanspeine au milieu d'eux. Leur société même pourraitme plaire tant que je leur serais parfaitement étranger. Livrésans contrainte à mes inclinations naturellesje les aimeraisencore s'ils ne s'occupaient jamais de moi. J'exercerais sur eux unebienveillance universelle et parfaitement désintéressée: mais sans former jamais d'attachement particulieret sans porterle joug d'aucun devoirje ferais envers eux librement et de moi-mêmetout ce qu'ils ont tant de peine à faire incités parleur amour-propre et contraints par toutes leurs lois. Si j'étaisresté libreobscurisolécomme j'étais faitpour l'êtreje n'aurais fait que du bien : car je n'ai dans lecoeur le germe d'aucune passion nuisible. Si j'eusse étéinvisible et tout- puissant comme Dieuj'aurais étébienfaisant et bon comme lui. C'est la force et la liberté quifont les excellents hommes. La faiblesse et l'esclavage n'ont jamaisfait que des méchants. Si j'eusse été possesseurde l'anneau de Gygèsil m'eût tiré de ladépendance des hommes et les eût mis dans la mienne. Jeme suis souvent demandédans mes châteaux en Espagnequel usage j'aurais fait de cet anneau ; car c'est bien là quela tentation d'abuser doit être près du pouvoir. Maîtrede contenter mes désirspouvant tout sans pouvoir êtretrompé par personnequ'aurais-je pu désirer avecquelque suite ? Une seule chose : c'eût été devoir tous les coeurs contents. L'aspect de la félicitépublique eût pu seul toucher mon coeur d'un sentimentpermanentet l'ardent désir d'y concourir eût étéma plus constante passion. Toujours juste sans partialité ettoujours bon sans faiblesseje me serais également garantides méfiances aveugles et des haines implacables ; parce quevoyant les hommes tels qu'ils sont et lisant aisément au fondde leurs coeursj'en aurais peu trouvé d'assez aimables pourmériter toutes mes affectionspeu d'assez odieux pour méritertoute ma haineet que leur méchanceté même m'eûtdisposé à les plaindre par la connaissance certaine dumal qu'ils se font à eux-mêmes en voulant en faire àautrui. Peut-être aurais-je eu dans des moments de gaietél'enfantillage d'opérer quelquefois des prodiges : maisparfaitement désintéressé pour moi-même etn'ayant pour loi que mes inclinations naturellessur quelques actesde justice sévère j'en aurais fait mille de clémenceet d'équité. Ministre de la Providence et dispensateurde ses lois selon mon pouvoirj'aurais fait des miracles plus sageset plus utiles que ceux de la légende dorée et dutombeau de Saint-Médard. Il n'y a qu'un seul point sur lequella faculté de pénétrer partout invisible m'eûtpu faire chercher des tentations auxquelles j'aurais mal résistéet une fois entré dans ces voies d'égarementoùn'eussé-je point été conduit par elles ? Ceserait bien mal connaître la nature et moi-même que de meflatter que ces facilités ne m'auraient point séduitou que la raison m'aurait arrêté dans cette fatalepente. Sûr de moi sur tout autre article j'étais perdupar celui-là seul. Celui que sa puissance met au-dessus del'homme doit être au-dessus des faiblesses de l'humanitésans quoi cet excès de force ne servira qu'à le mettreen effet au-dessous des autres et de ce qu'il eût étélui-même s'il fût resté leur égal. Toutbien considéréje crois que je ferai mieux de jetermon anneau magique avant qu'il m'ait fait faire quelque sottise. Siles hommes s'obstinent à me voir tout autre que je ne suis etque mon aspect irrite leur injusticepour leur ôter cette vueil faut les fuirmais non pas m'éclipser au milieu d'eux.C'est à eux de se cacher devant moide me déroberleurs manoeuvresde fuir la lumière du jourde s'enfoncer enterre comme des taupes. Pour moi qu'ils me voient s'ils peuventtantmieuxmais cela leur est impossible ; ils ne verront jamais àma place que le Jean Jacques qu'ils se sont fait et qu'ils ont faitselon leur coeurpour le haïr à leur aise. J'aurais donctort de m'affecter de la façon dont ils me voient : je n'ydois prendre aucun intérêt véritablecar cen'est pas moi qu'ils voient ainsi.

Lerésultat que je puis tirer de toutes ces réflexions estque je n'ai jamais été vraiment propre à lasociété civile où tout est gêneobligation devoiret que mon naturel indépendant me rendittoujours incapable des assujettissements nécessaires àqui veut vivre avec les hommes. Tant que j'agis librement je suis bonet je ne fais que du bien ; mais sitôt que je sens le jougsoit de la nécessité soit des hommesje deviensrebelle ou plutôt rétifalors je suis nul. Lorsqu'ilfaut faire le contraire de ma volontéje ne le fais pointquoi il arrive ; je ne fais pas non plus ma volontéparce queje suis faible. Je m'abstiens d'agir : car toute ma faiblesse estpour l'actiontoute ma force est négativeet tous mes péchéssont d'omissionrarement de commission. Je n'ai jamais cru que laliberté de l'homme consistât à faire ce qu'ilveutmais bien à ne jamais faire ce qu'il ne veut pasetvoilà celle que j'ai toujours claméesouventconservéeet par qui j'ai été le plus enscandale à mes contemporains. Car pour euxactifsremuantsambitieuxdétestant la liberté les uns des autres etn'en voulant point pour eux-mêmes pourvu qu'ils fassentquelquefois leur volontéou plutôt qu'ils dominentcelle d'autruiils gênent toute leur vie à faire ce quileur répugne n'omettent rien de servile pour commander. Leurtort n'a donc pas été de m'écarter de la citécomme un membre inutilemais de m'en proscrire comme un membrepernicieux : car j'ai peu fait de bienje l'avouemais pour du maln'en est entré dans ma volonté de ma vieet je doutequ'il y ait aucun homme au monde qui en ait réellement moinsfait que moi.




SEPTIEMEPROMENADE


Le recueilde mes longs rêves est à peine commencéet déjàje sens qu'il touche à sa fin. Un autre amusement lui succèdem'absorbeet m'ôte même le temps de rêver. Je m'ylivre avec un engouement qui tient de l'extravagance et qui me faitrire moi-même quand j'y réfléchis ; mais je nem'y livre pas moinsparce que dans la situation où me voilàje n'ai plus d'autre règle de conduite que de suivre en toutmon penchant sans contrainte. Je ne peux rien à mon sortjen'ai que des inclinations innocentes et tous les jugements des hommesétant désormais nuls pour moila sagesse mêmeveut qu'en ce qui reste à ma portée je fasse tout cequi me flattesoit en public soit à part moisans autrerègle que ma fantaisieet sans autre mesure que le peu deforce qui m'est resté. Me voilà donc à mon foinpour toute nourritureet à la botanique pour touteoccupation. Déjà vieux j'en avais pris la premièreteinture en Suisse auprès du docteur d'Ivernoiset j'avaisherborisé assez heureusement durant mes voyages pour prendreune connaissance passable du règne végétal. Maisdevenu plus que sexagénaire et sédentaire àParisles forces commençant à me manquer pour lesgrandes herborisationset d'ailleurs assez livré à macopie de musique pour n'avoir pas besoin d'autre occupation j'avaisabandonné cet amusement qui ne m'était plus nécessaire; j'avais vendu mon herbierj'avais vendu mes livrescontent derevoir quelquefois les plantes communes que je trouvais autour deParis dans mes promenades. Durant cet intervalle le peu que je savaiss'est presque entièrement effacé de ma mémoireet bien plus rapidement qu'il ne s'y était gravé.

Tout d'uncoupâgé de soixante-cinq ans passésprivédu peu de mémoire que j'avais et des forces qui me restaientpour courir la campagnesans guidesans livressans jardinsansl'herbierme voilà repris de cette foliemais avec plusd'ardeur encore que je n'en eus en m'y livrant la premièrefoisme voilà sérieusement occupé du sageprojet d'apprendre par coeur tout le Regnum vegetabile de Murray etde connaître toutes les plantes connues sur la terre. Horsd'état de racheter des livres de botaniqueje me suis mis endevoir de transcrire ceux qu'on m'a prêtés et résolude refaire un herbier plus riche que le premieren attendant que j'ymette toutes les plantes de la mer et des Alpes et de tous les arbresdes Indesje commence toujours à bon compte par le mouronlecerfeuil la bourrache et le séneçon ; j'herborisesavamment sur la cage de mes oiseaux et à chaque nouveau brind'herbe que je rencontre je me dis avec satisfaction : voilàtoujours une plante de plus. Je ne cherche pas à justifier leparti que je prends de suivre cette fantaisieje la trouve trèsraisonnablepersuadé que dans la position où je suisme livrer aux amusements qui me flattent est une grande sagesseetmême une grande vertu : c'est le moyen de ne laisser germerdans mon coeur aucun levain de vengeance ou de haineet pour trouverencore dans ma destinée du goût à quelqueamusementil faut assurément avoir un naturel bien épuréde toutes passions irascibles. C'est me venger de mes persécuteursà ma manièreje ne saurais les punir plus cruellementque d'être heureux malgré eux. Ouisans doute la raisonme permetme prescrit même de me livrer à tout penchantqui m'attire et que rien ne m'empêche de suivremais elle nem'apprend pas pourquoi ce penchant m'attireet quel attrait je puistrouver à une vaine étude faite sans profitsansprogrèset quivieux radoteur déjà caduc etpesantsans facilitésans mémoire me ramèneaux exercices de la jeunesse et aux leçons d'un écolier.Or c'est une bizarrerie que je voudrais m'expliquer ; il me semblequebien éclaircieelle pourrait jeter quelque nouveau joursur cette connaissance de moi-même à l'acquisition delaquelle j'ai consacré mes derniers loisirs. J'ai penséquelquefois assez profondémentmais rarement avec plaisirpresque toujours contre mon gré et comme par force : larêverie me délasse et m'amusela réflexion mefatigue et m'attriste penser fut toujours pour moi une occupationpénible et sans charme. Quelquefois mes rêveriesfinissent par la méditationmais plus souvent mes méditationsfinissent par la rêverieet durant ces égarements monâme erre et plane dans l'univers sur les ailes de l'imaginationdans des extases qui passent toute autre jouissance. Tant que jegoûtai celle-là dans toute sa pureté toute autreoccupation me fut toujours insipide. Mais quandune fois jetédans la carrière littéraire par des impulsionsétrangèresje sentis la fatigue du travail d'esprit etl'importunité d'une célébritémalheureuseje sentis en même temps languir et s'attiédirmes douces rêverieset bientôt forcé de m'occupermalgré moi de ma triste situationje ne pus plus retrouverque bien rarement ces chères extases qui durant cinquante ansm'avaient tenu lieu de fortune et de gloireet sans autre dépenseque celle du temps m'avaient rendu dans l'oisiveté le plusheureux des mortels.

J'avaismême à craindre dans mes rêveries que monimagination effarouchée par mes malheurs ne tournâtenfin de ce côté son activitéet que lecontinuel sentiment de mes peinesme resserrant le coeur par degrésne m'accablât enfin de leur poids. Dans cet étatuninstinct qui m'est naturelme faisant fuir toute idéeattristanteimposa silence à mon imagination etfixant monattention sur les objets qui m'environnaient me fit pour la premièrefois détailler le spectacle de la natureque je n'avais guèrecontemplé jusqu'alors qu'en masse et dans son ensemble.

Lesarbresles arbrisseauxles plantes sont la parure et le vêtementde la terre. Rien n'est si triste que l'aspect d'une campagne nue etpelée qui n'étale aux yeux que des pierresdu limon etdes sables. Mais vivifiée par la nature et revêtue de sarobe de noces au milieu du cours des eaux et du chant des oiseauxlaterre offre à l'homme dans l'harmonie des trois règnesun spectacle plein de vied'intérêt et de charmesleseul spectacle au monde dont ses yeux et son coeur ne se lassentjamais. Plus un contemplateur a l'âme sensibleplus il selivre aux extases qu'excite en lui cet accord. Une rêveriedouce et profonde s'empare alors de ses senset il se perd avec unedélicieuse ivresse dans l'immensité de ce beau systèmeavec lequel il se sent identifié. Alors tous les objetsparticuliers lui échappentil ne voit et ne sent rien quedans le tout. Il faut que quelque circonstance particulièreresserre ses idées et circonscrive son imagination pour qu'ilpuisse observer par partie cet univers qu'il s'efforçaitd'embrasser. C'est ce qui m'arriva naturellement quand mon coeurresserré par la détresse rapprochait et concentraittous ses mouvements autour de lui pour conserver ce reste de chaleurprêt à s'évaporer et s'éteindre dansl'abattement où je tombais par degré. J'erraisnonchalamment dans les bois et dans les montagnesn'osant penser depeur d'attiser mes douleurs. Mon imagination qui se refuse aux objetsde peine laissait mes sens se livrer aux impressions légèresmais douces des objets environnants. Mes yeux se promenaient sanscesse de l'un à l'autreet il n'était pas possible quedans une variété si grande il ne s'en trouvât quiles fixaient davantage et les arrêtaient plus longtemps. Jepris goût à cette récréation des yeuxquidans l'infortune reposeamusedistrait l'esprit et suspend lesentiment des peines. La nature des objets aide beaucoup àcette diversion et la rend plus séduisante. Les odeurs suavesles vives couleursles plus élégantes formes semblentse disputer à l'envi le droit de fixer notre attention. Il nefaut qu'aimer le plaisir pour se livrer à des sensations sidouceset si cet effet n'a pas lieu sur tous ceux qui en sontfrappésc'est dans les uns faute de sensibiliténaturelle et dans la plupart que leur esprit trop occupéd'autres idées ne se livre qu'à la dérobéeaux objets qui frappent leurs sens. Une autre chose contribue encoreà éloigner du règne végétall'attention des gens de goût ; c'est l'habitude de ne chercherdans les plantes que des drogues et des remèdes. Théophrastes'y était pris autrementet l'on peut regarder ce philosophecomme le seul botaniste de l'antiquité aussi n'est-il presquepoint connu parmi nous ; mais grâce à un certainDioscoridegrand compilateur de recetteset à sescommentateurs la médecine s'est tellement emparée desplantes transformées en exemples qu'on n'y voit que ce qu'onn'y voit pointavoir les prétendues vertus qu'il plaîtau tiers et au quart de leur attribuer. On ne conçoit pas queorganisation végétale puisse par elle-mêmemériter quelque attention ; des gens qui passent leur viearranger savamment des coquilles se moquent de la botanique commed'une étude inutile quand on n'y joint pascomme ils disentcelle des propriétésc'est-à-dire quand onn'abandonne pas l'observation de la nature qui ne ment point et quine nous dit rien de tout celapour se livrer uniquement àl'autorité des hommes qui sont menteurs et qui affirmentbeaucoup de choses qu'il faut croire sur une parolefondéeelle-même le plus souvent sur l'autorité d'autrui.Arrêtez-vous dans une prairie. MAILLEE à examinersuccessivement les fleurs dont elle brilleceux qui vous verrontfairevous prenant pour un fratervous demanderont des herbes pourguérir la rogne des enfantsla gale des hommes ou la morvedes chevaux. Ce dégoûtant préjugé estdétruit en partie dans les autres pays et surtout enAngleterre grâce à Linnæus qui a un peu tiréla botanique des écoles de la pharmacie pour la rendre àl'histoire naturelle et aux usages économiquesmais en Franceoù cette étude a moins pénétréchez les gens du mondeon est resté sur ce point tellementbarbare qu'un bel esprit de Paris voyant à Londres tel jardinde curieux plein d'arbres et de plantes rares s'écria pourtout éloge : Voilà un fort beau jardin d'apothicaire !A ce compte le premier apothicaire fut Adam. Car il n'est pas aiséd'imaginer un jardin mieux assorti de plantes que celui d'Eden. Cesidées médicinales ne sont assurément guèrepropres à rendre agréable l'étude de labotaniqueelles flétrissent l'émail des présl'éclat des fleursdessèchent la fraîcheur desbocagesrendent la verdure et les ombrages insipides et dégoûtants; toutes ces structures charmantes et gracieuses intéressentfort peu quiconque ne veut que piler tout cela dans un mortieretl'on n'ira pas chercher des guirlandes pour les bergères parmides herbes pour les lavements. Toute cette pharmacie ne souillaitpoint mes images champêtres ; rien n'en était pluséloigné que des tisanes et des emplâtres. J'aisouvent pensé en regardant de près les champslesvergersles bois et leurs nombreux habitants que le règnevégétal était un magasin d'aliments donnéspar la nature à l'homme et aux animaux. Mais jamais il nem'est venu à l'esprit d'y chercher des drogues et des remèdes.

Je ne voisrien dans ses diverses productions qui m'indique un pareil usageetelle nous aurait montré le choix si elle nous l'avaitprescritcomme elle a fait pour les comestibles. Je sens mêmeque le plaisir que je prends à parcourir les bocages seraitempoisonné par le sentiment des infirmités humainess'il me laissait penser à la fièvreà lapierreà la goutte et au mal caduc. Du reste je ne disputeraipoint aux végétaux les grandes vertus qu'on leurattribue ; je dirai seulement qu'en supposant ces vertus réellesc'est malice pure aux malades de continuer à l'être ;car de tant de maladies que les hommes se donnent il n'y en a pas uneseule dont vingt sortes d'herbes ne guérissent radicalement.Ces tournures d'esprit qui rapportent toujours tout à notreintérêt matérielqui font chercher partout duprofit ou des remèdeset qui feraient regarder avecindifférence toute la nature si l'on se portait toujours bienn'ont jamais été les miennes. Je me sens là-dessustout à rebours des autres hommes : tout ce qui tient ausentiment de mes besoins attriste et gâte mes penséeset jamais je n'ai trouvé de vrai charme aux plaisirs del'esprit qu'en perdant tout à fait de vue l'intérêtde mon corps. Ainsi quand même je croirais à lamédecinequand même ses remèdes seraientagréablesje trouverais jamais à m'en occuper cesdélices que donne une contemplation pure et désintéresséeet mon âme ne saurait s'exalter et planer sur la naturetantque je la sens tenir aux liens de mon corps. D'ailleurs sans avoir eujamais grande constance à la médecinej'en ai eubeaucoup à des médecins que j'estimaisque j'aimaiset à qui je laissais gouverner ma carcasse avec pleineautorité. Quinze ans d'expérience m'ont instruit àmes dépens ; rentré maintenant sous les seules lois dela naturej'ai repris par elle ma première santé.Quand les médecins n'auraient point contre moi d'autresgriefsqui pourrait s'étonner de leur haine ? Je suis lapreuve vivante de la vanité de tout art et de l'inutilitéde leurs soins. Nonrien de personnelrien qui tienne àl'intérêt de mon corps ne peut occuper vraiment mon âme.Je méditeje ne rêve jamais plus délicieusementque quand je m'oublie moi-même. Je sens des extasesdesravissements inexprimables à me fondre pour ainsi dire dans lesystème des êtresà m'identifier avec la natureentière. Tant que les hommes furent mes frèresje mefaisais des projets de félicité terrestre ; ces projetsétant toujours relatifs au tout je ne pouvais êtreheureux que de la félicité publiqueet jamais l'idéed'un bonheur particulier n'a touché mon coeur que quand j'aivu mes frères ne chercher le leur que dans ma misère.Alors pour ne les pas haïr il a bien fallu les fuir ; alorsmeréfugiant chez la mère communej'ai cherchédans ses bras à me soustraire aux atteintes de ses enfantsjesuis devenu solitaireou comme ils disentinsociable etmisanthropeparce que la plus sauvage solitude me paraîtpréférable à la société desméchantsqui ne se nourrit que de trahisons et de haine.Forcé de m'abstenir de penserde peur de penser à mesmalheurs malgré moiforcé de contenir les restes d'uneimagination riante mais languissanteque tant d'angoisses pourraienteffaroucher à la fin ; forcé de tâcher d'oublierles hommesqui m'accablent d'ignominie et d'outrages de peur quel'indignation ne m'aigrît enfin contre euxje ne puiscependant me concentrer tout entier en moi-mêmeparce que monâme expansive cherche malgré que j'en aie àétendre ses sentiments et son existence sur d'autres êtreset je ne puis plus comme autrefois me jeter tête baisséedans ce vaste océan de la natureparce que mes facultésaffaiblies et relâchées ne trouvent plus d'objets assezdéterminésassez fixesassez à ma portéepour s'y attacher fortement et que je ne me sens plus assez devigueur pour nager dans le chaos de mes anciennes extases. Mes idéesne sont presque plus que des sensationset la sphère de monentendement ne passe pas les objets dont je suis immédiatemententouré.

Fuyant leshommescherchant la solituden'imaginant pluspensant encoremoinset cependant doué d'un tempérament vif quim'éloigne de l'apathie languissante et mélancoliquejecommençai de m'occuperde tout ce qui m'entouraitet par uninstinct fort naturel je donnai la préférence auxobjets les plus agréables. Le règne minéral n'arien en soi d'aimable et d'attrayant ; ses richesses enferméesdans le sein de la terre semblent avoir été éloignéesdes regards des hommes pour ne pas tenter leur cupidité. Ellessont là comme en réserve pour servir un jour desupplément aux véritables richesses qui sont plus àsa portée et dont il perd le goût à mesure qu'ilse corrompt. Alors il faut qu'il appelle l'industriela peine et letravail au secours de ses misères ; il fouille les entraillesde la terreil va chercher dans son centre aux risques de sa vie etaux dépens de sa santé des biens imaginaires àla place des biens réels qu'elle lui offrait d'elle-mêmequand il savait en jouir. Il fuit le soleil et le jour qu'il n'estplus digne de voir ; il s'enterre tout vivant et fait bienneméritant plus de vivre à la lumière du jour. Làdes carrières des gouffresdes forgesdes fourneauxunappareil d'enclumesde marteaux de fumée et de feu succèdentaux douces images des travaux champêtres. Les visages hâvesdes malheureux qui languissent dans les infectes vapeurs des minesde noirs forgeronsde hideux cyclopes sont le spectacle quel'appareil des mines substitue au sein de la terreà celui dela verdure et des fleursdu ciel azurédes bergers amoureuxet des laboureurs robustes sur sa surface. Il est aiséjel'avoued'aller ramassant du sable et des pierresd'en remplir sespoches et son cabinet et de se donner avec cela les airs d'unnaturaliste : mais ceux qui s'attachent et se bornent à cessortes de collections sont pour l'ordinaire de riches ignorants quine cherchent à cela que le plaisir de l'étalage. Pourprofiter dans l'étude des minérauxil faut êtrechimiste et physicien ; il faut faire des expériences pénibleset coûteusestravailler dans des laboratoiresdépenserbeaucoup d'argent et de temps parmi le charbonles creusetslesfourneauxles cornuesdans la fumée et les vapeursétouffantestoujours au risque de sa vie et souvent auxdépens de sa santé. De tout ce triste et fatiganttravail résulte pour l'ordinaire beaucoup moins de savoir qued'orgueilet où est le plus médiocre chimiste qui necroie pas avoir pénétré toutes les grandesopérations de la nature pour avoir trouvépar hasardpeut-êtrequelques petites combinaisons de l'art ? Le règneanimal est plus à notre portée et certainement mériteencore mieux d'être étudié. Mais enfin cetteétude n'a-t-elle pas aussi ses difficultés sesembarrasses dégoûts et ses peines ? Surtout pour unsolitaire qui n'a ni dans ses jeux ni dans ses travaux d'assistance àespérer de personne. Comment observerdisséquerétudierconnaître les oiseaux dans les airslespoissons dans les eaux les quadrupèdes plus légers quele ventplus forts que l'homme et qui ne sont pas plus disposésà venir s'offrir à mes recherches que moi de couriraprès eux pour les y soumettre de force ? J'aurais donc pourressource des escargotsdes versdes moucheset je passerais mavie à me mettre hors d'haleine pour courir après despapillonsà empaler de pauvres insectesà disséquerdes souris quand j'en pourrais prendre ou les charognes des bêtesque par hasard je trouverais mortes. L'étude des animaux n'estrien sans l'anatomiec'est par elle qu'on apprend à lesclasserà distinguer les genresles espèces. Pour lesétudier par leurs moeurspar leurs caractèresilfaudrait avoir des volièresdes viviersdes ménageriesil faudrait les contraindre en quelque manière que ce pûtêtre à rester rassemblés autour de moi. Je n'aini le goût ni les moyens de les tenir en captiviténil'agilité nécessaire pour les suivre dans leurs alluresquand ils sont en liberté. Il faudra donc les étudiermortsles déchirerles désosserfouiller àloisir dans leurs entrailles palpitantes ! Quel appareil affreuxqu'un amphithéâtre anatomiquedes cadavres puantsdebaveuses et livides chairsdu sang des intestins dégoûtantsdes squelettes affreuxdes vapeurs pestilentielles ! Ce n'est paslàsur ma paroleque Jean-Jacques ira chercher sesamusements.

Brillantesfleursémail des présombrages fraisruisseauxbosquetsverdure venez purifier mon imagination salie par tous ceshideux objets. Mon âme morte à tous les grandsmouvements ne peut plus s'affecter que par des objets sensibles ; jen'ai plus que des sensationset ce n'est plus que par elles que lapeine ou le plaisir peuvent m'atteindre ici-bas. Attiré parles riants objets qui m'entourentje les considèreje lescontempleje les comparej'apprends enfin à les classer etme voilà tout d'un coup aussi botaniste qu'a besoin de l'êtrecelui qui ne veut étudier la nature que pour trouver sanscesse de nouvelles raisons de l'aimer.

Je necherche point à m'instruire : il est trop tard. D'ailleurs jen'ai jamais vu que tant de science contribuât au bonheur de lavie. Mais je cherche à me donner des amusements doux etsimples que je puisse ajouter sans peine et qui me distraient de mesmalheurs. Je n'ai ni dépense à faire ni peine àprendre pour errer nonchalamment d'herbe en herbede plante enplantepour les examinerpour comparer leurs divers caractèrespour marquer leurs rapports et leurs différencesenfin pourobserver l'organisation végétale de manière àsuivre la marche et le jeu des machines vivantesà chercherquelquefois avec succès leurs lois généraleslaraison et la fin de leurs structures diverseset à me livrerau charme de l'admiration reconnaissante pour la main qui me faitjouir de tout cela.

Lesplantes semblent avoir été semées avec profusionsur la terre comme les étoiles dans le cielpour inviterl'homme par l'attrait du plaisir et de la curiosité àl'étude de la naturemais les astres sont placés loinde nousil faut des connaissances préliminairesdesinstrumentsdes machinesde bien longues échelles pour lesatteindre et les rapprocher à notre portée. Les plantesy sont naturellement. Elles naissent sous nos pieds et dans nos mainspour ainsi direet si la petitesse de leurs parties essentielles lesdérobe quelquefois à la simple vueles instruments quiles y rendent sont d'un beaucoup plus facile usage que ceux del'astronomie. La botanique est l'étude d'un oisif et paresseuxsolitaire : une pointe et une loupe sont tout l'appareil dont il abesoin pour les observer. Il se promèneil erre librementd'un objet à l'autreil fait la revue de chaque fleur avecintérêt et curiositéet sitôt qu'ilcommence à saisir les lois de leur structure il goûte àles observer un plaisir sans peine aussi vif que s'il lui en coûtaitbeaucoup. Il y a dans cette oiseuse occupation un charme qu'on nesent que dans le plein calme des passions mais qui suffit seul alorspour rendre la vie heureuse et douce ; mais sitôt qu'on y mêleun motif d'intérêt ou de vanitésoit pourremplir des places ou pour faire des livressitôt qu'on neveut apprendre que pour instruirequ'on n'herborise que pour devenirauteur ou professeurtout ce doux charme s'évanouiton nevoit plus dans les plantes que des instruments de nos passionson netrouve plus aucun vrai plaisir dans leur étudeon ne veutplus savoir mais montrer qu'on saitet dans les bois on n'est quesur le théâtre du mondeoccupé du soin de s'yfaire admirer ou bien se bornant à la botanique de cabinet etde jardin tout au plusau lieu d'observer les végétauxdans la natureon ne s'occupe que de systèmes et de méthodes; matière éternelle de dispute qui ne fait pasconnaître une plante de plus et ne jette aucune véritablelumière sur l'histoire naturelle et le règne végétal.De là les hainesles jalousiesque la concurrence decélébrité excite chez les botanistes auteursautant et plus que chez les autres savants. En dénaturantcette aimable étude ils la transplantent au milieu des villeset des académies où elle ne dégénèrepas moins que les plantes exotiques dans les jardins des curieux.

Desdispositions bien différentes ont fait pour moi de cette étudeune espèce de passion qui remplit le vide de toutes celles queje n'ai plus. Je gravis les rochersles montagnesje m'enfonce dansles vallonsdans les boispour me dérober autant qu'il estpossible au souvenir des hommes et aux atteintes des méchants.Il me semble que sous les ombrages d'une forêt je suis oubliélibre et paisible comme si je n'avais plus d'ennemis ou que lefeuillage des bois dût me garantir de leurs atteintes comme illes éloigne de mon souveniret je m'imagine dans ma bêtisequ'en ne pensant point à eux ils ne penseront point àmoi. Je trouve une si grande douceur dans cette illusion que je m'ylivrerais tout entier si ma situationma faiblesse et mes besoins mele permettaient. Plus la solitude où je vis alors estprofondeplus il faut que quelque objet en remplisse le videetceux que mon imagination me refuse ou que ma mémoire repoussesont suppléés par les productions spontanées quela terrenon forcée par les hommesoffre à mes yeuxde toutes parts. Le plaisir d'aller dans un désert chercher denouvelles plantes couvre celui d'échapper à mespersécuteurs etparvenu dans des lieux où je ne voisnulles traces d'hommesje respire plus à mon aise comme dansun asile où leur haine ne me poursuit plus. Je me rappelleraitoute ma vie une herborisation que je fis un jour du côtéde la Robailanmontagne du justicier Clerc. J'étais seuljem'enfonçai dans les anfractuosités de la montagneetde bois en boisde roche en rocheje parvins à un réduitsi caché que je n'ai vu de ma vie un aspect plus sauvage. Denoirs sapins entremêlés de hêtres prodigieux dontplusieurs tombés de vieillesse et entrelacés les unsdans les autres fermaient ce réduit de barrièresimpénétrablesquelques intervalles que laissait cettesombre enceinte n'offraient au-delà que des roches coupéesà pic et d'horribles précipices que je n'osais regarderqu'en me couchant sur le ventre. Le duc la chevêche etl'orfraie faisaient entendre leurs cris dans les fentes de lamontagnequelques petits oiseaux rares mais familiers tempéraientcependant l'horreur de cette solitude. Là je trouvai laDentaire héptaphyllosle Cyclamenle Nidus avisle grandLaserpitium et quelques autres plantes qui me charmèrent etm'amusèrent longtemps. Mais insensiblement dominé parla forte impression des objetsj'oubliai la botanique et lesplantesje m'assis sur des oreillers de Lycopodium et de moussesetje me mis à rêver plus à mon aise en pensant quej'étais là dans un refuge ignoré de toutl'univers où les persécuteurs ne me déterreraientpas. Un mouvement d'orgueil se mêla bientôt àcette rêverie. Je me comparais à ces grands voyageursqui découvrent une île déserteet je me disaisavec complaisance : Sans doute je suis le premier mortel qui aitpénétré jusqu'ici ; je me regardais presquecomme un autre Colomb. Tandis que je me pavanais dans cette idéej'entendis peu loin de moi un certain cliquetis que je crusreconnaître ; j'écoute : le même bruit se répèteet se multiplie. Surpris et furieux je me lèveje perce àtravers un fourré de broussailles du côté d'oùvenait le bruitet dans une combe à vingt pas du lieu mêmeoù je croyais être parvenu le premier j'aperçoisune manufacture base. Je ne saurais exprimer l'agitation confuse etcontradictoire que je sentis dans mon coeur à cettedécouverte. Mon premier mouvement fut un sentirent de joie deme retrouver parmi des humains où je m'étais crutotalement seul. Mais ce mouvement plus rapide que l'éclairfit bientôt place à un sentiment douloureux plusdurablecomme ne pouvant dans les antres mêmes des Alpeséchapper aux cruelles mains des hommesacharnés àme tourmenter. Car j'étais bien sûr qu'il n'y avaitpeut- être pas deux hommes dans cette fabrique qui se fussentinitiés dans le complot dont le prédicant Montmollins'était fait le chefet qui tirait de plus loin ses premiersmobiles. Je me hâtai d'écarter cette triste idéeet je finis par rire en moi-même et de ma vanité puérileet de la manière comique dont j'en avais étépuni.

Mais eneffet qui jamais eût dû s'attendre à trouver unemanufacture dans un précipice ! Il n'y que la Suisse au mondequi présente ce mélange que la nature sauvage et del'industrie humaine. La Suisse entière n'est pour ainsi direqu'une grande ville dont les rueslarges et longues plus que cellede Saint-Antoinesont semées de forêtscoupéesde montagneset dont les maisons éparses et isolées necommuniquent entre elles que par des jardins anglais. Je me rappelaià ce sujet une autre herborisation que du Peyroud'Eschernyle colonel Puryle justicier Clerc et moi avions faite il y avaitquelque temps sur la montagne de Chasserondu sommet de laquelle ondécouvre sept lacs. On nous dit qu'il n'y avait qu'une seulemaison sur cette montagneet nous n'eussions sûrement pasdeviné la profession de celui qui l'habitait si l'on n'eûtajouté que c'était un libraireet qui mêmefaisait fort bien ses affaires dans le pays. Il me semble qu'un seulfait de cette espèce fait mieux connaître la Suisse quetoutes les descriptions des voyageurs.

En voiciun autre de même nature ou à peu près qui ne faitpas moins connaître un peuple fort différent. Durant monséjour à Grenoble je faisais souvent de petitesherborisations hors de la ville avec le sieur Bovier avocat de cepays-lànon pas qu'il aimât ni sût la botaniquemais parce que s'étant fait mon garde de la mancheil sefaisaitautant que la chose était possibleune loi de ne pasme quitter d'un pas. Un jour nous nous promenions le long de l'Isèredans un lieu tout plein de saules épineux. Je vis sur cesarbrisseaux des fruits mûrs j'eus la curiosité d'engoûter etleur trouvant une petite acidité trèsagréableje me mis à manger de ces grains pour merafraîchir ; le sieur Bovier se tenait à côtéde moi sans m'imiter et sans rien dire. Un de ses amis survintquime voyant picorer ces grains me dit : "Eh ! monsieurquefaites-vous là ? Ignorez-vous que ce fruit empoisonne ? -- Cefruit empoisonne ? m'écriai-je tout surpris. -- Sans doutereprit-ilet tout le monde sait si bien cela que personne dans lepays ne s'avise d'en goûter." Je regardai le sieur Bovieret je lui dis : "Pourquoi donc ne m'avertissiez-vous pas ? -- Ah! monsieur me répondit-il d'un ton respectueuxje n'osais pasprendre cette liberté." Je me mis à rire de cettehumilité dauphinoiseen discontinuant néanmoins mapetite collation. J'étais persuadécomme je le suisencoreque toute production naturelle agréable au goûtne peut être nuisible au corps ou ne l'est du moins que par sonexcès. Cependant j'avoue que je m'écoutai un peu toutle reste de la journée : mais j'en fus quitte pour un peud'inquiétudeje soupai très biendormis mieuxet melevai le matin en parfaite santéaprès avoir avaléla veille quinze ou vingt grains de ce terrible Hippophagequiempoisonne à très petite doseà ce que tout lemonde me dit à Grenoble le lendemain. Cette aventure me parutsi plaisante que je ne me la rappelle jamais sans rire de lasingulière discrétion de M. l'avocat Bovier.

Toutes mescourses de botaniqueles diverses impressions du localdes objetsqui m'ont frappéles idées qu'il m'a fait naîtreles incidents qui s'y sont mêléstout cela m'a laissédes impressions qui se renouvellent par l'aspect des plantesherborisées dans ces mêmes lieux. Je ne reverrai plusces beaux paysagesces forêtsces lacsces bosquetscesrochersces montagnesdont l'aspect a toujours touché moncoeur : mais maintenant que je ne peux plus courir ces heureusescontrées je n'ai qu'à ouvrir mon herbier et bientôtil m'y transporte. Les fragments des plantes que j'y ai cueilliessuffisent pour me rappeler tout ce magnifique spectacle. Cet herbierest pour moi un journal d'herborisations qui me les fait recommenceravec un nouveau charme et produit l'effet d'un optique qui lespeindrait derechef à mes yeux. C'est la chaîne des idéesaccessoires qui m'attache à la botanique. Elle rassemble etrappelle à mon imagination toutes les idées qui laflattent davantage. Les présles eauxles boisla solitudela paix surtout et le repos qu'on trouve au milieu de tout cela sontretracés par elle incessamment à ma mémoire.Elle me fait oublier les persécutions des hommesleur haineleur méprisleurs outrageset tous les maux dont ils ontpayé mon tendre et sincère attachement pour eux. Elleme transporte dans des habitations paisibles au milieu de genssimples et bons tels que ceux avec qui j'ai vécu jadis. Elleme rappelle et mon jeune âge et mes innocents plaisirsellem'en fait jouir derechefet me rend heureux bien souvent encore aumilieu du plus triste sort qu'ait subi jamais un mortel.




HUITIÈMEPROMENADE


Enméditant sur les dispositions de mon âme dans toutes lessituations de ma vieje suis extrêmement frappé de voirsi peu de proportion entre les diverses combinaisons de ma destinéeet les sentiments habituels de bien ou mal être dont ellesm'ont affecté. Les divers intervalles de mes courtesprospérités ne m'ont laissé presque aucunsouvenir agréable de la manière intime et permanentedont elles m'ont affectéet au contraire dans toutes lesmisères de ma vie je me sentais constamment rempli desentiments tendrestouchantsdélicieuxqui versant un baumesalutaire sur les blessures de mon coeur navré semblaient enconvertir la douleur en voluptéet dont l'aimable souvenir merevient seuldégagé de celui des maux que j'éprouvaisen même temps. Il me semble que j'ai plus goûté ladouceur de l'existenceque j'ai réellement plus vécuquand mes sentiments resserréspour ainsi direautour de moncoeur par ma destinéen'allaient point s'évaporantau-dehors sur tous les objets de l'estime des hommesqui en méritentsi peu par eux-mêmes et qui font l'unique occupation des gensque l'on croit heureux.

Quand toutétait dans l'ordre autour de moi quand j'étais contentde tout ce qui m'entourait et de la sphère dans laquellej'avais à vivreje la remplissais de mes affections. Mon âmeexpansive s'étendait sur d'autres objetset toujours attiréloin de moi par des goûts de mille espècespar desattachements aimables qui sans cesse occupaient mon coeurjem'oubliais en quelque façon moi- mêmej'étaistout entier à ce qui m'était étranger etj'éprouvais dans la continuelle agitation de mon coeur toutela vicissitude des choses humaines. Cette vie orageuse ne me laissaitni paix au-dedans ni repos au-dehors. Heureux en apparencejen'avais pas un sentiment qui pût soutenir l'épreuve dela réflexion et dans lequel je pusse vraiment me complaire.Jamais je n'étais parfaitement content ni d'autrui ni demoi-même. Le tumulte du monde m'étourdissait la solitudem'ennuyaitj'avais sans cesse besoin de changer de place et jen'étais bien nulle part. J'étais fêtépourtantbien voulubien reçucaressé partout. Jen'avais pas un ennemipas un malveillantpas un envieux. Comme onne cherchait qu'à m'obliger j'avais souvent le plaisird'obliger moi-même beaucoup de mondeet sans biensansemploisans fauteurs ni sans grands talents bien développésni bien connus je jouissais des avantages attachés àtout celaet je ne voyais personne dans aucun état dont lesort me parût préférable au mien. Que memanquait-il donc pour être heureuxje l'ignore ; mais je saisque je ne l'étais pas. Que me manque-t-il aujourd'hui pourêtre le plus infortuné des mortels ? Rien de tout ce queles hommes ont pu mettre du leur pour cela. Eh biendans cet étatdéplorable je ne changerais pas encore d'être et dedestinée contre le plus fortuné d'entre euxet j'aimeencore mieux être moi dans toute ma misère que d'êtreaucun de ces gens-là dans toute leur prospérité.Réduit à moi seulje me nourrisil est vraide mapropre substancemais elle ne s'épuise pas et je me suffis àmoi-mêmequoique je rumine pour ainsi dire à vide etque mon imagination tarie et mes idées éteintes nefournissent plus d'aliments à mon coeur. Mon âmeoffusquéeobstruée par mes organess'affaisse de jouren jour et sous le poids de ces lourdes masses n'a plus assez devigueur pour s'élancer comme autrefois hors de sa vieilleenveloppe.

C'est àce retour sur nous-mêmes que nous force l'adversitéetc'est peut-être là ce qui la rend le plus insupportableà la plupart des hommes. Pour moi qui ne trouve à mereprocher que des fautesj'en accuse ma faiblesse et je me console ;car jamais mal prémédité n'approcha de moncoeur.

Cependantà moins d'être stupidecomment contempler un moment masituation sans la voir aussi horrible qu'ils l'ont rendueet sanspérir de douleur et de désespoir ? Loin de celamoi leplus sensible des êtresje la contemple et ne m'en émeuspaset sans combatssans efforts sur moi- mêmeje me voispresque avec indifférence dans un état dont nul autrehomme peut-être ne supporterait l'aspect sans effroi. Commenten suis-je venu là ? Car j'étais bien loin de cettedisposition paisible au premier soupçon du complot dontj'étais enlacé depuis longtemps sans m'en êtreaucunement aperçu. Cette découverte nouvelle mebouleversa. L'infamie et la trahison me surprirent au dépourvu.Quelle âme honnête est préparée à detels genres de peines ? Il faudrait les mériter pour lesprévoir. Je tombai dans tous les pièges qu'on creusasous mes pasl'indignationla fureurle délire s'emparèrentde moije perdis la tramontanema tête se bouleversaet dansles ténèbres horribles où l'on n'a cesséde me tenir plongé je n'aperçus plus ni lueur pour meconduireni appui ni prise où je pusse me tenir ferme etrésister au désespoir qui m'entraînait. Commentvivre heureux et tranquille dans cet état affreux ? J'y suispourtant encore et plus enfoncé que jamaiset j'y ai retrouvéle calme et la paix et j'y vis heureux et tranquille et j'y ris desincroyables tourments que mes persécuteurs se donnent sanscesse tandis que je reste en paix occupé de fleursd'étamineset d'enfantillageset que je ne songe pas même à eux.Comment s'est fait ce passage ? Naturellement insensiblement et sanspeine. La première surprise fut épouvantable. Moi quime sentais digne d'amour et d'estimemoi qui me croyais honoréchéri comme je méritais de l'êtreje me vistravesti tout d'un coup en un monstre affreux tel qu'il n'en existajamais. Je vois toute une génération se précipitertout entière dans cette étrange opinionsansexplicationsans doutesans honteet sans que je puisse parvenir àsavoir jamais la cause de cette étrange révolution. Jeme débattis avec violence et ne fis que mieux m'enlacer. Jevoulus forcer mes persécuteurs à s'expliquer avec moiils n'avaient garde. Après m'être longtemps tourmentésans succèsil fallut bien prendre haleine. Cependantj'espérais toujoursje me disais : Un aveuglement si stupideune si absurde prévention ne saurait gagner tout le genrehumain. Il y a des hommes de sens qui ne partagent pas le délireil y a des âmes justes qui détestent la fourberie et lestraîtres. Cherchonsje trouverai peut-être enfin unhomme si je le trouveils sont confondus. J'ai cherchévainementje ne l'ai point trouvé. La ligue est universellesans exceptionsans retouret je suis sûr d'achever mes joursdans cette affreuse proscriptionsans jamais en pénétrerle mystère.

C'est danscet état déplorable qu'après de longuesangoissesau lieu du désespoir qui semblait devoir êtreenfin monpartagej'ai retrouvé la sérénitéla tranquillitéla paixle bonheur mêmepuisquechaque jour de ma vie me rappelle avec plaisir celui de la veilleetque je n'en désire point d'autre pour le lendemain.

D'oùvient cette différence ? D'une seule chose.

C'est quej'ai appris à porter le joug de la nécessitésans murmure. C'est que je m'efforçais de tenir encore àmille choses et que toutes ces prises m'ayant successivement échappéréduit à moi seul j'ai repris enfin mon assiette.Pressé de tous côtés je demeure en équilibreparce que je ne m'attache plus à rienje ne m'appuie que surmoi.

Quand jem'élevais avec tant d'ardeur contre l'opinionje portaisencore son joug sans que je m'en aperçusse. On veut êtreestimé des gens qu'on estimeet tant que je pus jugeravantageusement des hommes ou du moins de quelques hommeslesjugements qu'ils portaient sur moi ne pouvaient m'êtreindifférents. Je voyais que souvent les jugements du publicsont équitablesmais je ne voyais pas que cette équitémême était l'effet du hasardque les règles surlesquelles les hommes fondent leurs opinions ne sont tiréesque de leurs passions ou de leurs préjugés qui en sontl'ouvrage et quelors même qu'ils jugent biensouvent encoreces bons jugements naissent d'un mauvais principecomme lorsqu'ilsfeignent d'honorer en quelque succès le mérite d'unhommenon par esprit de justice mais pour se donner un air impartialen calomniant tout à leur aise le même homme surd'autres points. Mais quandaprès de longues et vainesrecherchesje les vis tous rester sans exception dans le plus iniqueet absurde système que l'esprit infernal pût inventer ;quand je vis qu'à mon égard la raison étaitbannie de toutes les têtes et l'équité de tousles coeurs ; quand je vis une génération frénétiquese livrer tout entière à l'aveugle fureur de ses guidescontre un infortuné qui jamais ne fitne voulutne rendit demal à personnequand après avoir vainement cherchéun homme il fallut éteindre enfin ma lanterne et m'écrier: Il n'y en a plus ; alors je commençai à me voir seulsur la terreet je compris que mes contemporains n'étaientpar rapport à moi que des êtres mécaniques quin'agissaient que par impulsion et dont je ne pouvais calculerl'action que par les lois du mouvement. Quelque intentionquelquepassion que j'eusse pu supposer dans leurs âmesellesn'auraient jamais expliqué leur conduite à mon égardd'une façon que je pusse entendre. C'est ainsi que leursdispositions intérieures cessèrent d'être quelquechose pour moi. Je ne vis plus en eux que des masses différemmentmuesdépourvues à mon égard de toute moralité.Dans tous les maux qui nous arriventnous regardons plus àl'intention qu'à l'effet. Une tuile qui tombe d'un toit peutnous blesser davantage mais ne nous navre pas tant qu'une pierrelancée à dessein par une main malveillante. Le coupporte à faux quelquefoismais l'intention ne manque jamaisson atteinte. La douleur matérielle est ce qu'on sent le moinsdans les atteintes de la fortuneet quand les infortunés nesavent à qui s'en prendre de leurs malheurs ils s'en prennentà la destinée qu'ils personnifient et à laquelleils prêtent des yeux et une intelligence pour les tourmenter àdessein. C'est ainsi qu'un joueur dépité par ses pertesse met en fureur sans savoir contre qui. Il imagine un sort quis'acharne à dessein sur lui pour le tourmenter ettrouvant unaliment à sa colère il s'anime et s'enflamme contrel'ennemi qu'il s'est créé. L'homme sage qui ne voitdans tous les malheurs qui lui arrivent que les coups de l'aveuglenécessité n'a point ces agitations insensées ilcrie dans sa douleur mais sans emportementsans colère ; ilne sent du mal dont il est la proie que l'atteinte matérielleet les coups qu'il reçoit ont beau blesser sa personnepas unn'arrive jusqu'à son coeur.

C'estbeaucoup que d'en être venu làmais ce n'est pas toutsi l'on s'arrête. C'est bien avoir coupé le mal maisc'est avoirlaissé la racine. Car cette racine n'est pas dansles êtres qui nous sont étrangerselle est ennous-mêmes et c'est là qu'il faut travailler pourl'arracher tout à fait. Voilà ce que je sentisparfaitement dès que je commençai de revenir àmoi. Ma raison ne me montrant qu'absurdités dans toutes lesexplications que je cherchais à donner à ce quim'arriveje compris que les causesles instrumentsles moyens detout cela m'étant inconnus et inexplicablesdevaient êtrenuls pour moi. Que je devais regarder tous les détails de madestinée comme autant d'actes d'une pure fatalité oùje ne devais supposer ni directionni intentionni cause moralequ'il fallait m'y soumettre sans raisonner et sans regimberparceque cela était inutileque tout ce que j'avais à faireencore sur la terre étant de m'y regarder comme un êtrepurement passifje ne devais point user à résisterinutilement à ma destinée la force qui me restait pourla supporter. Voilà ce que je me disais. Ma raisonmon coeury acquiesçaient et néanmoins je sentais ce coeurmurmurer encore. D'où venait ce murmure ? Je le cherchaijele trouvai ; il venait de l'amour-propre qui après s'êtreindigné contre les hommes se soulevait encore contre laraison. Cette découverte n'était pas si facile àfaire qu'on pourrait croirecar un innocent persécutéprend longtemps pour un pur amour de la justice l'orgueil de sonpetit individu. Mais aussi la véritable sourceune fois bienconnueest facile à tarir ou du moins à détourner.L'estime de soi-même est le plus grand mobile des âmesfièresl'amour-proprefertile en illusionsse déguiseet se fait prendre pour cette estimemais quand la fraude enfin sedécouvre et que l'amour-propre ne peut plus se cacherdèslors il n'est plus à craindre et quoiqu'on l'étouffeavec peine on le subjugue au moins aisément. Je n'eus jamaisbeaucoup de pente à l'amour- propremais cette passionfactice s'était exaltée en moi dans le monde et surtoutquand je fus auteurj'en avais peut-être encore moins qu'unautre mais j'en avais prodigieusement. Les terribles leçonsque j'ai reçues l'ont bientôt renfermé dans sespremières bornes ; il commença par se révoltercontre l'injustice mais il a fini par la dédaigner. En serepliant sur mon âmeen coupant les relations extérieuret qui le rendent exigeanten renonçant aux comparaisonsauxpréférencesil s'est contenté que je fusse bonpour moi ; alorsredevenant amour de moi-même il est rentrédans l'ordre de la nature et m'a délivré du joug del'opinion. Des lors j'ai retrouvé la paix de l'âme etpresque la félicité ; cardans quelque situation qu'onse trouve ce n'est que par lui qu'on est constamment malheureux.Quand il se tait et que la raison parle elle nous console enfin detous les maux qu'il n'a pas dépendu de nous d'éviter.Elle les anéantit même autant qu'ils n'agissent pasimmédiatement sur nouscar on est sûr alors d'éviterleurs plus poignantes atteintes en cessant de s'en occuper. Ils nesont rien pour celui qui n'y pense pas. Les offensesles vengeancesles passe-droitsles outragesles injustices ne sont rien pourcelui qui ne voit dans les maux qu'il endure que le mal même etnon pas l'intentionpour celui dont la place ne dépend pasdans sa propre estime de celle qu'il plaît aux autres de luiaccorder. De quelque façon que les hommes veuillent me voirils ne sauraient changer mon êtreet malgré leurpuissance et malgré toutes leurs sourdes intriguesjecontinueraiquoi qu'ils fassentd'être en dépit d'euxce que je suis. Il est vrai que leurs dispositions à mon égardinfluent sur ma situation réellela barrière qu'ilsont mise entre eux et moi m'ôte toute ressource de subsistanceet d'assistance dans ma vieillesse et mes besoins. Elle me rendl'argent même inutilepuisqu'il ne peut me procurer lesservices qui me sont nécessairesil n'y a plus ni commerce nisecours réciproque ni correspondance entre eux et moi. Seul aumilieu d'euxje n'ai que moi seul pour ressource et cette ressourceest bien faible à mon âge et dans l'état oùje suis. Ces maux sont grandsmais ils ont perdu sur moi toute leurforce depuis que j'ai su les supporter sans m'en irriter. Les pointsoù le vrai besoin se fait sentir sont toujours rares. Laprévoyance et l'imagination les multiplientet c'est parcette continuité de sentiments qu'on s'inquiète etqu'on se rend malheureux. Pour moi j'ai beau savoir que je souffriraidemainil me suffit de ne pas souffrir aujourd'hui pour êtretranquille. Je ne m'affecte point du mal que je prévois maisseulement de celui que je senset cela le réduit àtrès peu de chose. Seulmalade et délaissé dansmon litj'y peux mourir d'indigencede froid et de faim sans quepersonne s'en mette en peine. Mais qu'importesi je ne m'en mets pasen peine moi-même et si je m'affecte aussi peu que les autresde mon destin quel qu'il soit ? N'est-ce riensurtout à monâgeque d'avoir appris à voir la vie et la mortlamaladie et la santéla richesse et la misèrelagloire et la diffamation avec la même indifférence ?Tous les autres vieillards s'inquiètent de toutmoi je nem'inquiète de rienquoi qu'il puisse arriver tout m'estindifférentet cette indifférence n'est pas l'ouvragede ma sagesseelle est celui de mes ennemis et devient unecompensation des maux qu'ils me font. En me rendant insensible àl'adversité ils m'ont fait plus de bien que s'ils m'eussentépargné ses atteintes. En ne l'éprouvant pas jepourrais toujours la craindreau lieu qu'en la subjuguant je ne lacrains plus. Cette disposition me livreau milieu des traverses dema vieà l'incurie de mon naturel presque aussi pleinementque si je vivais dans la plus complète prospérité.Hors les courts moments où je suis rappelé par laprésence des objets aux plus douloureuses inquiétudestout le reste du temps livré par mes penchants aux affectionsqui m'attirentmon coeur se nourrit encore des sentiments pourlesquels il était néet j'en jouis avec des êtresimaginaires qui les produisent et qui les partagent comme si cesêtres existaient réellement. Ils existent pour moi quiles ai créés et je ne crains ni qu'ils me trahissent niqu'ils m'abandonnent. Ils dureront autant que mes malheurs mêmeset suffiront pour me les faire oublier. Tout me ramène àla vie heureuse et douce pour laquelle j'étais né. Jepasse les trois quarts de ma vie ou occupé d'objetsinstructifs et même agréables auxquels je livre avecdélices mon esprit et mes sensou avec les enfants de mesfantaisies que j'ai créés selon mon coeur et dont lecommerce en nourrit les sentimentsou avec moi seulcontent demoi-même et déjà plein du bonheur que je sensm'être dû. En tout ceci l'amour de moi-même faittoute l'oeuvrel'amour-propre n'y entre pour rien. Il n'en est pasainsi des tristes moments que je passe encore au milieu des hommesjouet de leurs caresses traîtresses de leurs complimentsampoulés et dérisoiresde leur mielleuse malignité.De quelque façon que je m'y sois pu prendrel'amour-proprealors fait son jeu. La haine et l'animosité que je vois dansleurs coeurs à travers cette grossière enveloppedéchirent le mien de douleur et l'idée d'êtreainsi sottement pris pour dupe ajoute encore à cette douleurun dépit très puérilfruit d'un sotamour-propre dont je sens toute la bêtise mais que je ne puissubjuguer. Les efforts que j'ai faits pour m'aguerrir à cesregards insultants et moqueurs sont incroyables. Cent fois j'ai passépar les promenades publiques et par les lieux les plus fréquentéesdans l'unique dessein de m'exercer à ces cruelles bourdes ;non seulement je n'y ai pu parvenir mais je n'ai même rienavancéet tous mes pénibles mais vains efforts m'ontlaissé tout aussi facile à troublerà navreràindigner qu'auparavant.

Dominépar mes sens quoi que je puisse faireje n'ai jamais su résisterà leurs impressionset tant que l'objet agit sur eux moncoeur ne cesse d'en être affectémais ces affectionspassagères ne durent qu'autant que la sensation qui les cause.La présence de l'homme haineux m'affecte violemmentmaissitôt qu'il disparaît l'impression cesse ; àl'instant que je ne le vois plus je n'y pense plus. J'ai beau savoirqu'il va s'occuper de moije ne saurais m'occuper de lui. Le mal queje ne sens point actuellement ne m'affecte en aucune sortelepersécuteur que je ne vois point est nul pour moi. Je sensl'avantage que cette position donne à ceux qui disposent de madestinée. Qu'ils en disposent donc tout à leur aise.J'aime encore mieux qu'ils me tourmentent sans résistance qued'être forcé de penser à eux pour me garantir deleurs coups. Cette action de mes sens sur mon coeur fait le seultourment de ma vie. Les jours où je ne vois personneje nepense plus à ma destinéeje ne la sens plusje nesouffre plusje suis heureux et content sans diversion sansobstacle. Mais s'échappe rarement à quelque atteintesensible et lorsque j'y pense le moinsun gesteun regard sinistreque j'aperçoisun mot envenimé que j'entendsunmalveillant que je rencontre suffit pour me bouleverser. Tout ce queje puis faire en pareil cas est d'oublier bien vite et de fuir. Letrouble de mon coeur disparaît avec l'objet qui l'a causéet je rentre dans le calme aussitôt que je suis seul. Ou siquelque chose m'inquiètec'est la crainte de rencontrer surmon passage quelque nouveau sujet de douleur. C'est là maseule peinemais elle suffit pour altérer mon bonheur. Jeloge au milieu de Paris. En sortant de chez moi je soupire aprèsla campagne et la solitudemais il faut l'aller chercher si loinqu'avant de pouvoir respirer à mon aise je trouve en monchemin mille objets qui me serrent le coeuret la moitié dela journée se passe en angoisses avant que j'aie atteintl'asile que je vais chercher. Heureux du moins quand on me laisseachever ma route. Le moment où j'échappe au cortègedes méchants est délicieuxet sitôt que je mevois sous les arbresau milieu de la verdureje crois me voir dansle paradis terrestre et je goûte un plaisir interne aussi vifque si j'étais le plus heureux des mortels. Je me souviensparfaitement que durant mes courtes prospérités cesmêmes promenades solitaires qui me sont aujourd'hui sidélicieuses m'étaient insipides et ennuyeuses. Quandj'étais chez quelqu'un à la campagnele besoin defaire de l'exercice et de respirer le grand air me faisait souventsortir seulet m'échappant comme un voleur je m'allaispromener dans le parc ou dans la campagnemais loin d'y trouver lecalme heureux que j'y goûte aujourd'huij'y portaisl'agitation des vaines idées qui m'avaient occupé dansle salon ; le souvenir de la compagnie que j'y avais laisséem'y suivait. Dans la solitudeles vapeurs de l'amour-propre et letumulte du monde ternissaient à mes yeux la fraîcheurdes bosquets et troublaient la paix de la retraite. J'avais beau fuirau fond des boisune foule importune m'y suivait partout et voilaitpour moi toute la nature. Ce n'est qu'après m'êtredétaché des passions sociales et de leur triste cortègeque je l'ai retrouvée avec tous ses charmes.

Convaincude l'impossibilité de contenir ces premiers mouvementsinvolontairesj'ai cessé tous mes efforts pour cela. Jelaisse à chaque atteinte mon sang s'allumerla colèreet l'indignation s'emparer de mes sensje cède à lanature cette première explosion que toutes mes forces nepourraient arrêter ni suspendre. Je tâche seulement d'enarrêter les suites avant qu'elle ait produit aucun effet. Lesyeux étincelantsle feu du visagele tremblement desmembresles suffocantes palpitationstout cela tient au seulphysique et le raisonnement n'y peut rienmais après avoirlaissé faire au naturel sa première explosion l'on peutredevenir son propre maître en reprenant peu à peu sessens ; c'est ce que j'ai tâché de faire longtemps sanssuccèsmais enfin plus heureusement. Et cessant d'employer maforce en vaine résistancej'attends le moment de vaincre enlaissant agir ma raisoncar elle ne me parle que quand elle peut sefaire écouter. Eh ! que dis-jehélas ! ma raison ?J'aurais grand tort encore de lui faire l'honneur du triomphecarelle n'y a guère de part. Tout vient également d'untempérament versatile qu'un vent impétueux agitemaisqui rentre dans le calme à l'instant que le vent ne souffleplus. C'est mon naturel ardent qui m'alitec'est mon naturelindolent qui m'apaise. Je cède à toutes les impulsionsprésentestout choc me donne un mouvement vif et court ;sitôt qu'il n'y a plus de chocle mouvement cesse rien decommuniqué ne peut se prolonger en moi. Tous les événementsde la fortunetoutes les machines des hommes ont peu de prise sur unhomme ainsi constitué. Pour m'affecter de peines durablesilfaudrait que l'impression se renouvelât à chaqueinstant. Car les intervalles quelques courts qu'ils soientsuffisentpour me rendre à moi-même. Je suis ce qu'il plaîtaux hommes tant qu'ils peuvent agir sur mes sens ; mais au premierinstant de relâcheje redeviens ce que la nature a vouluc'est làquoi qu'on puisse faire mon état le plusconstant et celui par lequel en dépit de la destinée jegoûte un bonheur pour lequel je me sens constitué. J'aidécrit cet état dans une de mes rêveries. Il meconvient si bien que je ne désire autre chose que sa duréeet ne crains que de le voir troublé. Le mal que m'ont fait leshommes ne me touche en aucune sortela crainte seule de celui qu'ilspeuvent me faire encore est capable de m'agiter ; mais certain qu'ilsn'ont plus de nouvelle prise par laquelle ils puissent m'affecterd'un sentiment permanentje me ris de toutes leurs trames et jejouis de moi-même en dépit d'eux.




NEUVIÈMEPROMENADE


Le bonheurest un état permanent qui ne semble pas fait ici-bas pourl'homme. Tout est sur la terre dans un flux continuel qui ne permet àrien d'y prendre une forme constante. Tout change autour de nous.Nous changeons nous-mêmes et nul ne peut s'assurer qu'il aimerademain ce qu'il aime aujourd'hui. Ainsi tous nos projets de félicitépour cette vie sont des chimères. Profitons du contentementd'esprit quand il vient gardons-nous de l'éloigner par notrefaute mais ne faisons pas des projets pour l'enchaînercar cesprojets-là sont de pures folies. J'ai peu vu d'hommes heureuxpeut-être pointmais j'ai souvent vu des coeurs contentsetde tous les objets qui m'ont frappé c'est celui qui m'a leplus contenté moi-même. Je crois que c'est une suitenaturelle du pouvoir des sensations sur mes sentiments internes. Lebonheur n'a point d'enseigne extérieure ; pour le connaîtreil faudrait lire dans le coeur de l'homme heureux ; mais lecontentement se lit dans les yeuxdans le maintiendans l'accentdans la démarcheet semble se communiquer à celui quil'aperçoit. Est-il une jouissance plus douce que de voir unpeuple entier se livrer à la joie un jour de fête ettous les coeurs s'épanouir aux rayons expansifs du plaisir quipasse rapidementmais vivementà travers les nuages de lavie ? Il y a trois jours que M. P. vint avec un empressementextraordinaire me montrer l'éloge de madame Geoffrin par M.d'Alembert. La lecture fut précédée de longs etgrands éclats de rire sur le ridicule néologisme decette pièce et sur les badins jeux de mots dont il la disaitremplie. Il commença de lire en riant toujoursje l'écoutaid'un sérieux qui le calmaet voyant que je ne l'imitais pointil cessa enfin de rire. L'article le plus long et le plus recherchéde cette pièce roulait sur le plaisir que prenait madameGeoffrin à voir les enfants et à les faire causer.L'auteur tirait avec raison de cette disposition une preuve de bonnaturel. Mais il ne s'arrêtait pas là et il accusaitdécidément de mauvais naturel et de méchancetétous ceux qui n'avaient pas le même goûtau point dedire que si l'on interrogeait là-dessus ceux qu'on mèneau gibet ou à la roue tous conviendraient qu'ils n'avaient pasaimé les enfants. Ces assertions faisaient un effet singulierdans la place où elles étaient. Supposant tout celavrai était-ce là l'occasion de le dire et fallait-ilsouiller l'éloge d'une femme estimable des images de suppliceet de malfaiteur ? Je compris aisément le motif de cetteaffectation vilaine et quand M. P. eut fini de lireen relevant cequi m'avait paru bien dans l'éloge j'ajoutai que l'auteur enl'écrivant avait dans le coeur moins d'amitié que dehaine. Le lendemainle temps étant assez beau quoique froidj'allai faire une course jusqu'à l'école militairecomptant d'y trouver des mousses en pleine fleur. En allantjerêvais sur la visite de la veille et sur l'écrit de M.d'Alembert où je pensais bien que le placage épisodiquen'avait pas été mis sans desseinet la seuleaffectation de m'apporter cette brochure à moi à quil'on cache toutm'apprenait assez quel en était l'objet.J'avais mis mes enfants aux Enfants-Trouvésc'en étaitassez pour m'avoir travesti en père dénaturéetde làen étendant et caressant cette idéeonen avait peu à peu tiré la conséquence évidenteque je haïssais les enfants ; en suivant par la pensée lachaîne de ces gradations j'admirais avec quel art l'industriehumaine sait changer les choses du blanc au noir. Car je ne crois pasque jamais homme ait plus aimé que moi à voir de petitsbambins folâtrer et jouer ensembleet souvent dans la rue etaux promenades je m'arrête à regarder leur espièglerieet leurs petits jeux avec un intérêt que je ne voispartager à personne. Le jour même où vint M. P.une heure avant sa visite j'avais eu celle des deux petits du Soussoiles plus jeunes enfants de mon hôtedont l'aînépeut avoir sept ans : ils étaient venus m'embrasser de si boncoeur et je leur avais rendu si tendrement leurs caresses que malgréla disparité des âges ils avaient paru se plaire avecmoi sincèrementet pour moi j'étais transportéd'aise de voir que ma vieille figure ne les avait pas rebutés.Le cadet même paraissait revenir à moi si volontiersqueplus enfant qu'euxje me sentais attacher à lui déjàpar préférence et je le vis partir avec autant deregret que s'il m'eût appartenu. Je comprends que le reproched'avoir mis mes enfants aux Enfants-Trouvés a facilementdégénéréavec un peu de tournureencelui d'être un père dénaturé et de haïrles enfants. Cependant il est sûr que c'est la crainte d'unedestinée pour eux mille fois pire et presque inévitablepar toute autre voie qui m'a le plus déterminé danscette démarche.

Plusindifférent sur ce qu'ils deviendraient et hors d'étatde les élever moi-mêmeil aurait fallu dans masituation les laisser élever par leur mère qui lesaurait gâtés et par sa famille qui en aurait fait desmonstres. Je frémis encore d'y penser. Ce que Mahomet fit deSéide n'est rien auprès de ce qu'on aurait fait d'eux àmon égardet les pièges qu'on m'a tendus là-dessusdans la suite me confirment assez que le projet en avait étéformé. A la vérité j'étais bien éloignéde prévoir alors ces trames atroces : mais je savais quel'éducation pour eux la moins périlleuse étaitcelle des Enfant-Trouvés et je les y mis. Je le ferais encoreavec bien moins de doute aussi si la chose était àfaire et je sais bien que nul père n'est plus tendre que jel'aurais été pour euxpour peu que l'habitude eûtaidé la nature. Si j'ai fait quelque progrès dans laconnaissance du coeur humainc'est le plaisir que j'avais àvoir et observer les enfants qui m'a valu cette connaissance. Ce mêmeplaisir dans ma jeunesse y a mis une espèce d'obstaclecar jejouais avec les enfants si gaiement et de si bon coeur que je nesongeais guère à les étudier. Mais quand envieillissant j'ai vu que ma figure caduque les inquiétaitjeme suis abstenu de les importuneret j'ai mieux aimé mepriver d'un plaisir que de troubler leur joie et content alors de mesatisfaire en regardant leurs jeux et tous leurs petits manègesj'ai trouvé le dédommagement de mon sacrifice dans leslumières que ces observations m'ont fait acquérir surles premiers et vrais mouvements de la nature auxquels tous nossavants ne connaissent rien. J'ai consigné dans mes écritsla preuve que je m'étais occupé de cette recherche tropsoigneusement pour ne l'avoir pas faite avec plaisiret ce seraitassurément la chose du monde la plus incroyable que l'Héloïseet l'Emile fussent l'ouvrage d'un homme qui n'aimait pas les enfants.Je n'eus jamais ni présence d'esprit ni facilité deparler ; mais depuis mes malheurs ma langue et ma tête se sontde plus en plus embarrassées. L'idée et le mot proprem'échappent égalementet rien n'exige un meilleurdiscernement et un choix d'expression plus justes que les proposqu'on tient aux enfants. Se qui augmente encore en moi cet embarrasest l'attention des écoutantsles interprétations etle poids qu'ils donnent à tout ce qui part d'un homme quiayant écrit expressément pour les enfantsest supposéne devoir leur parler que par oracles. Cette gêne extrêmeet l'inaptitude que je me sens me troubleme déconcerte et jeserais bien plus à mon aise devant un monarque d'Asie quedevant un bambin qu'il faut faire babiller.

Un autreinconvénient me tient maintenant plus éloignéd'euxet depuis mes malheurs je les vois toujours avec le mêmeplaisirmais je n'ai plus avec eux la même familiarité.Les enfants n'aiment pas la vieillessel'aspect de la naturedéfaillante est hideux à leurs yeuxleur répugnanceque j'aperçois me navre et j'aime mieux m'abstenir de lescaresser que de leur donner de la gêne ou du dégoût.Ce motif qui n'agit que sur des âmes vraiment aimantes est nulpour tous nos docteurs et doctoresses. Madame Geoffrin s'embarrassaitfort peu que les enfants eussent du plaisir avec elle pourvu qu'elleen eût avec eux. Mais pour moi ce plaisir est pis que nulilest négatif quand il n'est pas partagéet je ne suisplus dans la situation ni dans l'âge où je voyais lepetit coeur d'un enfant s'épanouir avec le mien. Si celapouvait m'arriver encorece plaisir devenu plus rare n'en seraitpour moi que plus vif : je l'éprouvais bien l'autre matin parcelui que je prenais à caresser les petits du Soussoinonseulement parce que la bonne qui les conduisait ne m'en imposait pasbeaucoup et que je sentais moins le besoin de m'écouter devantellemais encore parce que l'air jovial avec lequel ils m'abordèrentne les quitta pointet qu'ils ne parurent ni se déplaire nis'ennuyer avec moi. Oh ! si j'avais encore quelques moments de purescaresses qui vinssent du coeur ne fût-ce que d'un enfant encoreen jaquettesi je pouvais voir encore dans quelques yeux la joie etle contentement d'être avec moide combien de maux et depeines ne me dédommageraient pas ces courts mais douxépanchements de mon coeur ? Ah ! je ne serais pas obligéde chercher parmi les animaux le regard de la bienveillance qui m'estdésormais refusé parmi les humains. J'en puis juger surbien peu d'exemplesmais toujours chers à mon souvenir. Envoici un qu'en tout autre état j'aurais oublié presqueet dont l'impression qu'il a faite sur moi peint bien toute mamisère. Il y a deux ans quem'étant allépromener du côté de la Nouvelle-Franceje poussai plusloinpuistirant à gauche et voulant tourner autour deMontmartreje traversai le village de Clignancourt. Je marchaisdistrait et rêvant sans regarder autour de moi quand tout àcoup je me sentis saisir les genoux. Je regarde et je vois un petitenfant de cinq à six ans qui serrait mes genoux de toute saforce en me regardant d'un air si familier et si caressant que mesentrailles s'émurent ; je me disais : C'est ainsi que j'auraisété traité des miens. Je pris l'enfant dans mesbrasje le baisai plusieurs fois dans une espèce de transportet puis je continuai mon chemin. Je sentais en marchant qu'il memanquait quelque choseUn fort besoin naissant me ramenait sur mespas. Je me reprochais d'avoir quitté si brusquement cetenfantje croyais voir dans son action sans cause apparente unesorte d'inspiration qu'il ne fallait pas dédaigner. Enfincédant à la tentationje reviens sur mes pasje coursà l'enfantje l'embrasse de nouveau et je lui donne de quoiacheter des petits pains de Nanterre dont le marchand passait làpar hasardet je commençai à le faire jaser. Je luidemandai qui était son père ; il me le montra quireliait des tonneaux. J'étais prêt à quitterl'enfant pour aller lui parler quand je vis que j'avais étéprévenu par un homme de mauvaise mine qui me parut êtreune de ces mouches qu'on tient sans cesse à mes trousses.Tandis que cet homme lui parlait à l'oreilleje vis lesregards du tonnelier se fixer attentivement sur moi d'un air quin'avait rien d'amical. Cet objet me resserra le coeur àl'instant et je quittai le père et l'enfant avec plus depromptitude encore que je n'en avais mis à revenir sur mespasmais dans un trouble moins agréable qui changea toutesmes dispositions.

Je les aipourtant senties renaître souvent depuis lorsje suis repasséplusieurs fois par Clignancourt dans l'espérance d'y revoircet enfantmais je n'ai plus revu ni lui ni le pèreet il nem'est plus resté de cette rencontre qu'un souvenir assez vifmêlé toujours de douceur et de tristessecomme toutesles émotions qui pénètrent encore quelquefoisjusqu'à mon coeur. Il y a compensation à tout. Si mesplaisirs sont rares et courtsje les goûte aussi plus vivementquand ils viennent que s'ils m'étaient plus familiers ; je lesrumine pour ainsi dire par de fréquents souvenirset quelquerares qu'ils soients'ils étaient purs et sans mélangeje serais plus heureux peut-être que dans ma prospérité.Dans l'extrême misère on se trouve riche de peu. Ungueux qui trouve un écu en est plus affecté que ne leserait un riche en trouvant une bourse d'or. On rirait si l'on voyaitdans mon âme l'impression qu'y font les moindres plaisirs decette espèce que je puis dérober à la vigilancede mes persécuteurs. Un des plus doux s'offrit il y a quatreou cinq ansque je ne me rappelle jamais sans me sentir ravi d'aised'en avoir si bien profité. Un dimanche nous étionsallésma femme et moi dîner à la porte Maillot.Après le dîner nous traversâmes le bois deBoulogne jusqu'à la Muettelà nous nous assîmessur l'herbe à l'ombre en attendant que le soleil fûtbaissé pour nous en retourner ensuite tout doucement parPassy. Une vingtaine de petites filles conduites par une manièrede religieuse vinrent les unes s'asseoirles autres folâtrerassez près de nous. Durant leurs jeux vint à passer unoublieur avec son tambour et son tourniquetqui cherchait pratique.Je vis que les petites filles convoitaient fort les oublieset deuxou trois d'entre ellesqui apparemment possédaient quelquesliardsdemandèrent la permission de jouer. Tandis que lagouvernante hésitait et disputaitj'appelai l'oublieur et jelui dis : Faites tirer toutes ces demoiselles chacune à sontour et je vous paierai le tout. Ce mot répandit dans toute latroupe une joie qui seule eût plus que payé ma boursequand je l'aurais toute employée à cela. Comme je visqu'elles s'empressaient avec un peu de confusionavec l'agrémentde la gouvernante je les fis ranger toutes d'un côtéetpuis passer de l'autre côté l'une après l'autre àmesure qu'elles avaient tiré. Quoiqu'il n'y eût point debillet blanc et qu'il revînt au moins une oublie àchacune de celles qui n'auraient rienqu'aucune d'elles ne pouvaitêtre absolument mécontenteafin de rendre la fêteencore plus gaieje dis en secret à l'oublieur d'user de sonadresse ordinaire en sens contraire en faisant tomber autant de bonslots qu'il pourraitet que je lui en tiendrais compte. Au moyen decette prévoyanceil y eut tout près d'une centained'oublies distribuésquoique les jeunes filles ne tirassentchacune qu'une seule foiscar là-dessus je fus inexorablenevoulant ni favoriser des abus ni marquer des préférencesqui produiraient des mécontentements. Ma femme insinua àcelles qui avaient de bons lots d'en faire part à leurscamaradesau moyen de quoi le partage devint presque égal etla joie plus générale.

Je priaila religieuse de vouloir bien tirer à son tourcraignant fortqu'elle ne rejetât dédaigneusement mon offre ; ellel'accepta de bonne grâcetira comme les pensionnaires et pritsans façon ce qui lui revint. Je lui en sus un gréinfiniet je trouvai à cela une sorte de politesse qui meplut fort et qui vaut bienje croiscelle des simagrées.Pendant toute cette opération il y eut des disputes qu'onporta devant mon tribunalet ces petites filles venant plaider tourà tour leur cause me donnèrent occasion de remarquerquequoiqu'il n'y en eût aucune de joliela gentillesse dequelques-unes faisait oublier leur laideur.

Nous nousquittâmes enfin très contents les uns des autreset cetaprès-midi fut un de ceux de ma vie dont je me rappelle lesouvenir avec le plus de satisfaction. La fête au reste ne futpas ruineusepour trente sous qu'il m'en coûta tout au plusil y eut pour plus de cent écus de contentement. Tant il estvrai que le vrai plaisir ne se mesure pas sur la dépense etque la joie est plus amie des liards que des louis. Je suis revenuplusieurs fois à la même place à la mêmeheureespérant d'y rencontrer encore la petite troupemaiscela n'est plus arrivé.

Ceci merappelle un autre amusement à peu près de mêmeespèce dont le souvenir m'est resté de beaucoup plusloin. C'était dans le malheureux temps oùfaufiléparmi les riches et les gens de lettresj'étais quelquefoisréduit à partager leurs tristes plaisirs. J'étaisà la Chevrette au temps de la fête du maître de lamaison ; toute sa famille s'était réunie pour lacélébreret tout l'éclat des plaisirs bruyantsfut mis en oeuvre pour cet effet. Spectaclesfestinsfeuxd'artificerien ne fut épargné. L'on n'avait pas letemps de prendre haleine et l'on s'étourdissait au lieu des'amuser. Après le dîner on alla prendre l'air dansl'avenue où se tenait une espèce de foire. On dansaitles messieurs daignèrent danser avec les paysannesmais lesdames gardèrent leur dignité. On vendait là despains d'épice. Un jeune homme de la compagnie s'avisa d'enacheter pour les lancer l'un après l'autre au milieu de lafouleet l'on prit tant de plaisir à voir tous ces manants seprécipiterse battrese renverser pour en avoirque tout lemonde voulut se donner le même plaisir. Et pains d'épicede voler à droite et à gaucheet filles et garçonsde courirde s'entasser et s'estropiercela paraissait charmant àtout le monde. Je fis comme les autres par mauvaise hontequoique endedans je ne m'amusasse pas autant qu'eux. Mais bientôt ennuyéde vider ma bourse pour faire écraser les gensje laissai làla bonne compagnie et je fus me promener seul dans la foire. Lavariété des objets m'amusa longtemps. J'aperçusentre autres cinq ou six Savoyards autour d'une petite fille quiavait encore sur son éventaire une douzaine de chétivespommes dont elle aurait bien voulu se débarrasser. LesSavoyards de leur côté auraient bien voulu l'endébarrassermais ils n'avaient que deux ou trois liards àeux tous et ce n'était pas de quoi faire une grande brècheaux pommes. Cet éventaire était pour eux le jardin desHespérideset la petite fille était le dragon qui lesgardait. Cette comédie m'amusa longtemps ; j'en fis enfin ledénouement en payant les pommes à la petite fille etles lui faisant distribuer aux petits garçons. J'eus alors undes plus doux spectacles qui puissent flatter un coeur d'hommeceluide voir la joie unie avec l'innocence de l'âge se répandretout autour de moi. Car les spectateurs même en la voyant lapartagèrentet moi qui partageais à si bon marchécette joiej'avais de plus celle de sentir qu'elle était monouvrage.

Encomparant cet amusement avec ceux que je venais de quitterjesentais avec satisfaction la différence qu'il y a des goûtssains et des plaisirs naturels à ceux que fait naîtrel'opulenceet qui ne sont guère que des plaisirs de moquerieet des goûts exclusifs engendrés par le mépris.Car quelle sorte de plaisir pouvait-on prendre à voir destroupeaux d'hommes avilis par la misère s'entassers'estropier brutalement pour s'arracher avidement quelques morceauxde pains d'épice foulés aux pieds et couverts de boue ?

De moncôtéquand j'ai bien réfléchi surl'espèce de volupté que je goûtais dans cessortes d'occasionsj'ai trouvé qu'elle consistait moins dansun sentiment de bienfaisance que dans le plaisir de voir des visagescontents. Cet aspect a pour moi un charme quibien qu'il pénètrejusqu'à mon coeursemble être uniquement de sensation.Si je ne vois la satisfaction que je causequand même j'enserais sûr je n'en jouirais qu'à demi. C'est mêmepour moi un plaisir désintéressé qui ne dépendpas de la part que j'y puis avoir. Car dans les fêtes du peuplecelui de voir des visages gais m'a toujours vivement attiré.Cette attente a pourtant été souvent frustrée enFrance où cette nation qui se prétend si gaie montrepeu cette gaieté dans ses jeux. Souvent j'allais jadis auxguinguettes pour y voir danser le menu peuple : mais ses dansesétaient si maussadesson maintien si dolentsi gauchequej'en sortais plutôt contristé que réjoui. Mais àGenève et en Suisseoù le rire ne s'évapore passans cesse en folles malignitéstout respire le contentementet la gaieté dans les fêtesla misère n'y portepoint son hideux aspectle faste n'y montre pas non plus soninsolence ; le bien-êtrela fraternitéla concorde ydisposent les coeurs à s'épanouiret souvent dans lestransports d'une innocente joie les inconnus s'accostents'embrassent et s'invitent à jouir de concert des plaisirs dujour. Pour jouir moi-même de ces aimables fêtesje n'aipas besoin d'en êtreil me suffit de les voir ; en les voyantje les partage ; et parmi tant de visages gaisje suis bien sûrqu'il n'y a pas un coeur plus gai que le mien. Quoique ce ne soit làqu'un plaisir de sensation il a certainement une cause moraleet lapreuve en est que ce même aspectau lieu de me flatterde meplairepeut me déchirer de douleur et d'indignation quand jesais que ces signes de plaisir et de joie sur les visages desméchants ne sont que des marques que leur malignité estsatisfaite. La joie innocente est la seule dont les signes flattentmon coeur. Ceux de la cruelle et moqueuse joie le navrent etl'affligent quoiqu'elle n'ait nul rapport à moi. Ces signessans doute ne sauraient être exactement les mêmespartant de principes si différents : mais enfin ce sontégalement des signes de joieet leurs différencessensibles ne sont assurément pas proportionnelles àcelles des mouvements qu'ils excitent en moi. Ceux de douleur et depeine me sont encore plus sensiblesau point qu'il m'est impossiblede les soutenir sans être agité moi-mêmed'émotions peut-être encore plus vives que celles qu'ilsreprésentent. L'imagination renforçant la sensationm'identifie avec l'être souffrant et me donne souvent plusd'angoisse qu'il n'en sent lui-même. Un visage mécontentest encore un spectacle qu'il m'est impossible de soutenirsurtoutsi j'ai lieu de penser que ce mécontentement me regarde. Je nesaurais dire combien l'air grognard et maussade des valets quiservent en rechignant m'a arraché d'écus dans lesmaisons où j'avais autrefois la sottise de me laisserentraîneret où les domestiques m'ont toujours faitpayer bien chèrement l'hospitalité des maîtres.Toujours trop affecté des objets sensibles et surtout de ceuxqui portent signe de plaisir ou de peinede bienveillance oud'aversionje me laisse entraîner par ces impressionsextérieures sans pouvoir jamais m'y dérober autrementque par la fuite. Un signeun gesteun coup d'oeil d'un inconnusuffit pour troubler mes plaisirs ou calmer mes peines je ne suis àmoi que quand je suis seulhors de là je suis le jouet detous ceux qui m'entourent.

Je vivaisjadis avec plaisir dans le monde quand je n'y voyais dans tous lesyeux que bienveillanceou tout au pis indifférence dans ceuxà qui j'étais inconnu. Mais aujourd'hui qu'on ne prendpas moins de peine à montrer mon visage au peuple qu'àlui masquer mon naturelje ne puis mettre le pied dans la rue sansm'y voir entouré d'objets déchirants ; je me hâtede gagner à grands pas la campagne ; sitôt que je voisla verdureje commence à respirer. Faut-il s'étonnersi j'aime la solitude ? Je ne vois qu'animosité sur lesvisages des hommeset la nature me rit toujours.

Je senspourtant encoreil faut l'avouerdu plaisir à vivre aumilieu des hommes tant que mon visage leur est inconnu. Mais c'est unplaisir qu'on ne me laisse guère. J'aimais encore il y aquelques années à traverser les villages et àvoir au matin les laboureurs raccommoder leurs fléaux ou lesfemmes sur leur porte avec leurs enfants. Cette vue avait je ne saisquoi qui touchait mon coeur. Je m'arrêtais quelquefoissans yprendre gardeà regarder les petits manèges de cesbonnes genset je me sentais soupirer sans savoir pourquoi. J'ignoresi l'on m'a vu sensible à ce petit plaisir et si l'on a voulume l'ôter encoremais au changement que j'aperçois surles physionomies à mon passageet à l'air dont je suisregardéje suis bien forcé de comprendre qu'on a prisgrand soin de m'ôter cet incognito. La même chose m'estarrivée et d'une façon plus marquée encore auxInvalides. Ce bel établissement m'a toujours intéressé.Je ne vois jamais sans attendrissement et vénérationces groupes de bons vieillards qui peuvent dire comme ceux deLacédémone :

Nous avonsété jadis jeunesvaillants et hardis.

Une de mespromenades favorites était autour de l'Ecole militaire et jerencontrais avec plaisir çà et là quelquesinvalides quiayant conservé l'ancienne honnêtetémilitaireme saluaient en passant. Ce salut que mon coeur leurrendait au centuple me flattait et augmentait le plaisir que j'avaisà les voir. Comme je ne sais rien cacher de ce qui me toucheje parlais souvent des invalides et de la façon dont leuraspect m'affectait. Il n'en fallut pas davantage. Au bout de quelquetemps je m'aperçus que je n'étais plus un inconnu poureuxou plutôt que je le leur étais bien davantagepuisqu'ils me voyaient du même oeil que fait le public. Plusd'honnêtetéplus de salutations. Un air repoussantunregard farouche avaient succédé à leur premièreurbanité. L'ancienne franchise de leur métier ne leurlaissant pas comme aux autres couvrir leur animosité d'unmasque ricaneur et traître ils me montrent tout ouvertement laplus violente haine et tel est l'excès de ma misère queje suis forcé de distinguer dans mon estime ceux qui medéguisent le moins leur fureur.

Depuislors je me promène avec moins de plaisir du côtédes Invalidescependantcomme mes sentiments pour eux ne dépendentpas des leurs pour moije ne vois jamais sans respect et sansintérêt ces anciens défenseurs de leur patrie :mais il m'est bien dur de me voir si mal payé de leur part dela justice que je leur rends. Quand par hasard j'en rencontrequelqu'un qui a échappé aux instructions communesouqui ne connaissant pas ma figure ne me montre aucune aversionl'honnête salutation de ce seul-là me dédommagedu maintien rébarbatif des autres. Je les oublie pour nem'occuper que de luiet je m'imagine qu'il a une de ces âmescomme la mienne où la haine ne saurait pénétrer.J'eus encore ce plaisir l'année dernière en passantl'eau pour m'aller promener à l'île aux Cygnes. Unpauvre vieux invalide dans un bateau attendait compagnie pourtraverser. Je me présentai ; je dis au batelier de partir.L'eau était forte et la traversée fut longue. Jen'osais presque pas adresser la parole à l'invalide de peurd'être rudoyé et rebuté comme àl'ordinairemais son air honnête me rassura. Nous causâmes.Il me parut homme de sens et de moeurs. Je fus surpris et charméde son ton ouvert et affableje n'étais pas accoutuméà tant de faveur ; ma surprise cessa quand j'appris qu'ilarrivait tout nouvellement de province. Je compris qu'on ne lui avaitpas encore montré ma figure et donné ses instructions.Je profitai de cet incognito pour converser quelques moments avec unhomme et je sentis à la douceur que j'y trouvais combien larareté des plaisirs les plus communs est capable d'enaugmenter le prix. En sortant du bateau il préparait ses deuxpauvres liards. Je payai le passage et le priai de les resserrer entremblant de le cabrer. Cela n'arriva point au contraire il parutsensible à mon attention et surtout à celle que j'eusencorecomme il était plus vieux que moide lui aider àsortir du bateau. Qui croirait que je fus assez enfant pour enpleurer d'aise ? Je mourais d'envie de lui mettre une pièce devingt-quatre sous dans la main pour avoir du tabac ; je n'osaijamais. La même honte qui me retint m'a souvent empêchéde faire de bonnes actions qui m'auraient comblé de joie etdont je ne me suis abstenu qu'en déplorant mon imbécillité.Cette foisaprès avoir quitté mon vieux invalidejeme consolai bientôt en pensant que j'aurais pour ainsi dire agicontre mes propres principes en mêlant aux choses honnêtesun prix d'argent qui dégrade leur noblesse et souille leurdésintéressement. Il faut s'empresser de secourir ceuxqui en ont besoinmais dans le commerce ordinaire de la vie laissonsla bienveillance naturelle et l'urbanité faire chacune leuroeuvre sans que jamais rien de vénal et de mercantile oseapprocher d'une si pure source pour la corrompre ou pour l'altérer.On dit qu'en Hollande le peuple se fait payer pour vous dire l'heureet pour vous montrer le chemin. Ce doit être un bien méprisablepeuple que celui qui trafique ainsi des plus simples devoirs del'humanité. J'ai remarqué qu'il n'y a que l'Europeseule où l'on vende l'hospitalité. Dans toute l'Asie onvous loge gratuitement ; je comprends qu'on n'y trouve pas si bientoutes ses aises. Mais n'est-ce rien que de se dire : Je suis hommeet reçu chez des humains ? C'est l'humanité pure qui medonne le couvert. Les petites privations s'endurent sans peine quandle coeur est mieux traité que le corps.




DIXIÈMEPROMENADE


Aujourd'huijour de Pâques fleuriesil y a précisémentcinquante ans de ma première connaissance avec madame deWarens. Elle avait vingt-huit ans alorsétant née avecle siècle. Je n'en avais pas encore dix-sept et montempérament naissantmais que j'ignorais encoredonnait unenouvelle chaleur à un coeur naturellement plein de vie. S'iln'était pas étonnant qu'elle conçût de labienveillance pour un jeune homme vifmais doux et modeste d'unefigure assez agréableil l'était encore moins qu'unefemme charmante pleine d'esprit et de grâcesm'inspirâtavec la reconnaissance des sentiments plus tendres que je n'endistinguais pas. Mais ce qui est moins ordinaire est que ce premiermoment décida de moi pour toute ma vieet produisit par unenchaînement inévitable le destin du reste de mes jours.Mon âme dont mes organes n'avaient point développéles plus précieuses facultés n'avait encore aucuneforme déterminée. Elle attendait dans une sorted'impatience le moment qui devait la lui donneret ce momentaccéléré par cette rencontre ne vint pourtantpas sitôtet dans la simplicité de moeurs quel'éducation m'avait donnée je vis longtemps prolongerpour moi cet état délicieux mais rapide oùl'amour et l'innocence habitent le même coeur. Elle m'avaitéloigné. Tout me rappelait à elleil y fallutrevenir. Ce retour fixa ma destinéeet longtemps encore avantde la posséder je ne vivais plus qu'en elle et pour elle. Ah !si j'avais suffi à son coeur comme elle suffisait au mien !Quels paisibles et délicieux jours nous eussions coulésensemble ! Nous en avons passé de telsmais qu'ils ont étécourts et rapideset quel destin les a suivis ! Il n'y a pas de jouroù je ne me rappelle avec joie et attendrissement cet uniqueet court temps de ma vie où je fus moi pleinementsansmélange et sans obstacleet où je puis véritablementdire avoir vécu. Je puis dire à peu près commece préfet du prétoire qui disgracié sousVespasien s'en alla finir paisiblement ses jours à la campagne: "J'ai passé soixante et dix ans sur la terreet j'enai vécu sept." Sans ce court mais précieux espaceje serais resté peut-être incertain sur moicar tout lereste de ma viefaible et sans résistancej'ai ététellement agitéballottétiraillé par lespassions d'autruique presque passif dans une vie aussi orageusej'aurais peine à démêler ce qu'il y a du miendans ma propre conduitetant la dure nécessité n'acessé de s'appesantir sur moi. Mais durant ce petit nombred'annéesaimé d'une femme pleine de complaisance et dedouceurje fis ce que je voulais faireje fus ce que je voulaisêtreet par l'emploi que je fis de mes loisirsaidé deses leçons et de son exempleje sus donner à mon âmeencore simple et neuve la forme qui lui convenait davantage etqu'elle a gardée toujours. Le goût de la solitude et dela contemplation naquit dans mon coeur avec les sentiments expansifset tendres faits pour être son aliment. Le tumulte et le bruitles resserrent et les étouffentle calme et la paix lesraniment et les exaltent. J'ai besoin de me recueillir pour aimer.J'engageai maman à vivre à la campagne. Une maisonisolée au penchant d'un vallon fut notre asileet c'est làque dans l'espace de quatre ou cinq ans j'ai joui d'un sièclede vie et d'un bonheur pur et plein qui couvre de son charme tout ceque mon sort présent a d'affreux. J'avais besoin d'une amieselon mon coeurje la possédais. J'avais désiréla campagneje l'avais obtenueje ne pouvais souffrirl'assujettissementj'étais parfaitement libreet mieux quelibrecar assujetti par mes seuls attachementsje ne faisais que ceque je voulais faire. Tout mon temps était rempli par dessoins affectueux ou par des occupations champêtres. Je nedésirais rien que la continuation d'un état si doux. Maseule peine était la crainte qu'il ne durât paslongtempset cette crainte née de la gêne de notresituation n'était pas sans fondement. Dès lors jesongeai à me donner en même temps des diversions surcette inquiétude et des ressources pour en prévenirl'effet. Je pensai qu'une provision de talents était la plussûre ressource contre la misèreet je résolusd'employer mes loisirs à me mettre en états'il étaitpossiblede rendre un jour à la meilleure des femmesl'assistance que j'en avais reçue.