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Hérault de Séchelles Voyage à Montbard 




J'avoisune extrême envie de connoître M. de Buffon. Instruit dece désiril voulut bien m'écrire une lettre trèshonnêteoù il alloit de lui-même au-devant de monimpatienceet m'invitoit à passer dans son château leplus de temps qu'il me seroit possible.

Il est àproposcomme on le verra dans un momentque je fasse ici mention dela lettre que je lui répondis. Elle finissoit par ces mots:

Maisquelle que soit mon aviditéMonsieur le comtede vous voiret de vous entendreje respecterai vos occupationsc'est-à-direune grande partie de votre journée. Je sais quetout couvertde gloirevous travaillez encore; que le génie de la naturemonte avec le lever du soleil au haut de la tour de Montbardetn'en descend souvent que le soir. Ce n'est qu'à cet instantque j'ose solliciter l'honneur de vous entretenir et de vousconsulter. Je regarderai cette époque comme la plus glorieusede ma viesi vous voulez bien m'honorer d'un peu d'amitiésil'interprète de la nature daigne quelquefoiscommuniquer ses pensées à celui qui devroit êtrel'interprète de la société.

Je merendis en effet à Montbard; maisà mon passage àSemurqui n'en est distant que de trois lieuesj'appris que M. deBuffon enduroit des douleurs de pierre excessivesqu'il grincoit desdents et frappoit du piedlui qui a toujours affecté d'êtreplus fort que la douleur; qu'il étoit enfermé dans sachambreet ne vouloit voir absolument personnepas même sesgens; qu'il ne souffroit auprès de lui aucun de ses parensnisa soeurni son beau-frèreet qu'il permettoit tout au plusà son fils d'entrer pendant quelques minutes. Je pris donc leparti de rester quelques jours à Semurn'osant pas mêmeenvoyer savoir des nouvelles du maladede peur d'être importunen lui annonçant mon arrivée.

Malgrémes précautionsje ne restai que trois jours à Semur.M. de Buffon appritpar une lettre de Parisque j'étoisparti pour sa terre: il eut aussitôtau milieu même deses douleursl'attention de m'envoyer un exprès; de me fairedire quequoiqu'il ne vît personneil vouloit me voirqu'ilm'attendoit chez luiet me recevroit dans l'intervalle de sessouffrances.

Je partisà l'instant.

Quellepalpitation de joie me saisit lorsque j'aperçus de loin latour de Montbardles terrasses et les jardins qui l'environnent!J'observois la position des lieuxla colline sur laquelle cette tours'élèveles montagnes et les coteaux qui la dominentles cieux qui la couvrent. Je cherchois le château de tous mesyeux. Je n'en avois pas assez pour voir la demeure de l'homme célèbreauquel j'allois parler. On ne peut découvrir le châteauque lorsqu'on y est; maisau lieu d'un châteauvous vousimagineriez entrer dans quelque maison de Paris. Celle de M. deBuffon n'est annoncée par rien; elle est située dansune rue de Montbardqui est une petite ville. Au resteelle a unetrès belle apparence.

Enarrivantje trouvai M. le comte de Buffon filsjeune officier auxgardesqui vint à ma rencontre et me conduisit chez son père.De quelle vive émotion j'étois pénétréen montant les escaliersen traversant le salonorné de tousles oiseaux enluminéstels qu'on les voit dans la grandeédition de l'Histoire naturelle! Me voici maintenantdans la chambre de Buffon. Il sortit d'une autre pièceet jene dois pas omettre une circonstance qui m'a frappéparcequ'elle marque son caractère: il ouvrit la porteetquoiqu'il sût qu'il y avoit un étranger dans sonappartementil se retourna fort tranquillement et fort longtempspour la fermer; ensuite il vint à moi. Seroit-ce un espritd'ordre qui met dans tout la même exactitude? C'est la tournurede M. de Buffon. Seroit-ce le peu d'empressement d'un homme quirassasié d'hommagesles attend plutôt qu'il ne lesrecherche? On peut aussi le supposer. Seroit-ce enfin la petiteadresse d'un homme célèbrequiflatté del'avidité qu'on témoigne de le connoîtreaugmente encore avec art cette avidité en reculantne fût-ceque d'une minutecette même minute où il satisfaitvotre désiret se prodigue d'autant moins que vous lepoursuivez davantage? Cet artifice ne seroit pas tout à faitinvraisemblable dans M. de Buffon. Il vint à moimajestueusementen ouvrant ses deux bras. Je lui balbutiai quelquesmotsavec l'attention de dire Monsieur le comte: car c'est àquoi il ne faut pas manquer. On m'avoit prévenu qu'il nehaïssoit pas cette manière de lui adresser la parole. Ilme répondit en m'embrassant: «Je dois vous regardercomme une ancienne connoissancecar vous avez marqué du désirde me voir et j'en avois aussi de vous connoître. Il y a déjàdu temps que nous nous cherchons.»

Je visune belle figurenoble et calme. Malgré son âge desoixante-dix-huit anson ne lui en donneroit que soixante; et cequ'il y a de plus singulierc'est quevenant de passer seize nuitssans fermer l'oeil et dans des souffrances inouïes qui duroientencoreil étoit frais comme un enfant et tranquille comme ensanté. On m'assura que tel étoit son caractère;toute sa vieil s'est efforcé de paroître supérieurà ses propres affections. Jamais d'humeurjamaisd'impatience. Son bustepar Houdonest celui qui me paroît leplus ressemblant; mais le sculpteur n'a pu rendre sur la pierre cessourcils noirs qui ombragent des yeux noirstrès actifs sousde beaux cheveux blancs. Il étoit frisé lorsque je levisquoiqu'il fût malade; c'est là une de ses manieset il en convient. Il se fait mettre tous les jours des papillotesqu'on lui passe au fer plutôt deux fois qu'une; du moinsautrefoisaprès s'être fait friser le matinil luiarrivoit très souvent de se faire encore friser pour souper.On le coiffe à cinq petites boucles flottantes; ses cheveuxattachés par derrièrependoient au milieu de son dos.Il avoit une robe de chambre jauneparsemée de raies blancheset de fleurs bleues. Il me fit asseoirme parla de son étatme fit des complimens sur le peu d'indulgence dont il prétenditque le public me favorisoitsur l'éloquencesur les discoursoratoires. Pour moije l'entretenois de sa gloireet ne me lassoispoint d'observer ses traits. La conversation étant tombéesur le bonheur de connoître jeune l'état auquel on sedestineil me récita sur-le-champ deux pages qu'il avoitcomposées sur ce sujet dans un de ses ouvrages. Sa manièrede réciter est infiniment simple et communele ton d'unbonhommenul apprêtlevant tantôt une maintantôtune autredisant comme les choses lui viennentmêlantseulement quelques réflexions. Sa voix est assez forte pourson âge: elle est d'une extrême familiarité; eten généralquand il parleses yeux ne fixent rien;ils errent au hasardsoit parce qu'il a la vue bassesoit plutôtparce que c'est sa manière. Ses mots favoris sont: tout çaet pardieuqui reviennent continuellement. Sa conversationparoît n'avoir rien de saillantmaisquand on y faitattentionon remarque qu'il parle bienqu'il y a même deschoses très bien expriméeset que de temps en temps ily sème des vues intéressantes.

Un despremiers traits de son caractèrec'est sa vanité: elleest complètemais francheet de bonne foi. Un voyageur (M.Target) disoit de lui: «Voilà un homme qui a beaucoup devanité au service de son orgueil.»

On seracurieux d'en connoître quelques traits. Je lui disois qu'envenant le voirj'avois beaucoup lu ses ouvrages. «Quelisiez-vous?» me dit-il. Je répondis: «Les Vuessur la nature. -- Il y a làrépliqua-t-il àl'instantdes morceaux de la plus haute éloquence!»Ensuite il parla nouvelles et politiquecontre son ordinairece quilui donna occasion de me faire lire une lettre de M. le comte deMaillebois sur les événemens de la Hollande. Il envintun moment aprèsà la mort du pauvre M. Thomaspour me faire lire une lettre que son fils avoit reçue de MmeNeckerlettre étrangeoù Mme Necker paroît déjàconsolée de la perte de son ami intimemalgrél'emphase et l'enthousiasme qu'elle met à la décrireen s'appuyant sur M. de Buffonqu'elle célèbre avecplus d'emphase encore. Il y a une phrase qu'il me fit remarquer aveccomplaisance. Mme Neckermettant un moment en parallèle sesdeux amisdit en parlant de M. Thomas: l'homme de ce siècle;eten parlant de M. de Buffon: l'homme de tous les siècles.

Le comtede Buffon fils venoit d'élever un monument à son pèredans les jardins de Montbard. Auprès de la tourqui est d'unegrande élévationil avoit fait placer une colonne aveccette inscription:

Excelsæturrihumilis columna.

Parenti suofilius Buffon1785.

(A la haute tourl'humble colonne.

A son pèreBuffon fils1785.)


On m'adit que le père avoit été attendri jusqu'auxlarmes de cet hommage. Il disoit à son fils: «Mon filscela te fera honneur.»

Il terminanotre première entrevueparce que ses douleurs de pierre luireprirent. Il m'ajouta que son fils alloit me mener partoutet meferoit voir les jardins et la colonne. Le jeune comte de Buffon meconduisit d'abord dans toute la maisonqui est très bientenuefort bien meublée: on y compte douze appartemenscomplets; mais elle est bâtie sans régularitéetquoique ce défaut dût la rendre plutôt commodeque belleelle a encore de la beauté. De la maison nousparcourûmes les jardinsqui s'élèvent au-dessus.Ils sont composés de treize terrassesaussi irrégulièresdans leur genre que la maisonmais d'où l'on découvreune vue immensede magnifiques aspectsdes prairies coupéespar des rivièresdes vignoblesdes coteaux brillans decultureet toute la ville de Montbard; ces jardins sont mêlésde plantationsde quinconcesde pinsde platanesde sycomoresdecharmilleset toujours des fleurs parmi les arbres. Je vis degrandes volières où Buffon élevoit des oiseauxétrangers qu'il vouloit étudier et décrire. Jevis aussi la place d'une fosse qu'il avoit combléeet oùil avoit nourri des lions et des ours. Je vis enfin ce que j'avoistant désiré de connoîtrele cabinet oùtravaille ce grand homme: il est dans un pavillon que l'on nomme latour Saint Louis. On monte un escalier: on entre par une porte verteà deux battans; mais on est fort étonné de voirla simplicité du laboratoire. Sous une voûte assezhauteà peu près semblable aux voûtes deséglises et des anciennes chapellesdont les murailles sontpeintes en vertil a fait porter un mauvais secrétaire debois au milieu de la sallequi est carreléeet devant lesecrétaire est un fauteuil: voilà tout. Pas un livrepas un papier; mais ne trouvez-vous pas que cette nudité aquelque chose de frappant? On la revêt des belles pages deBuffonde la magnificence de son style et de l'admiration qu'ilinspire. Cependant ce n'est pas là le cabinet où il ale plus travaillé: il n'y va guère que dans la grandechaleur de l'étéparce que l'endroit est extrêmementfroid. Il est un autre sanctuaire où il a composépresque tous ses ouvragesle berceau de l'histoire naturellecomme disoit le prince Henriqui voulut l'aller voiret oùJ.-J. Rousseau se mit à genoux et baisa le seuil de la porte.J'en parlois à M. de Buffon. «Ouime dit-ilRousseau yfit un hommage.» Ce cabinet acomme le premierune porteouverte à deux battans. Il y a intérieurement unparavent de chaque côté de la porte. Le cabinet estcarreléboisé et tapissé des images des oiseauxet de quelques quadrupèdes de l'Histoire naturelle. Ony trouve un canapéquelques chaises antiques couvertes decuir noirune table sur laquelle sont des manuscritsune petitetable noire: voilà tous les meubles. Le secrétaire oùil travaille est dans le fond de l'appartementauprès de lacheminée. C'est une pièce grossière de bois denoyer. Il étoit ouvert; on ne voyoit que le manuscrit dontBuffon s'occupoit alors: c'étoit un Traité del'aimant. A côté étoit sa plume; au-dessus dusecrétaire étoit un bonnet de soie grise dont il secouvre. En facele fauteuil où il s'assiedantique etmauvais fauteuil sur lequel est jetée une robe de chambrerouge à raies blanches. Devant luisur la muraillelagravure de Newton. Là Buffon a passé la plus grande etla plus belle portion de sa vie. Là ont étéenfantés presque tous ses ouvrages. En effetil a beaucouphabité Montbardet il y restoit huit mois de l'année:c'est ainsi qu'il a vécu pendant plus de quarante ans. Ilalloit passer quatre mois à Parispour expédier sesaffaires et celles du Jardin du Roiet venoit se jeter dans l'étude.Il m'a dit lui-même que c'étoit son plus grand plaisirson goût dominantjoint à une passion extrêmepour la gloire.

Sonexemple et ses discours m'ont confirmé que qui veut la gloirepassionnément finit par l'obtenirou du moins en approche debien près. Mais il faut vouloiret non pas une fois; il fautvouloir tous les jours. J'ai ouï dire qu'un homme qui a étémaréchal de France et grand général se promenoittous les matins un quart d'heure dans sa chambreet qu'il employoitce temps à se dire à lui-même: «Je veuxêtre maréchal de France et grand général.»M. de Buffon me dit à ce sujet un mot bien frappantun de cesmots capables de produire un homme tout entier: «Le génien'est qu'une plus grande aptitude à la patience.» Ilsuffit en effet d'avoir reçu cette qualité de lanature: avec elle on regarde longtemps les objetset l'on parvient àles pénétrer. Cela revient au mot de Newton. On disoità ce dernier: .«Comment avez-vous fait tant dedécouvertes? -- En cherchant toujoursrépondit-iletcherchant patiemment» Remarquez que le mot patience doits'appliquer à tout: patience pour chercher son objetpatiencepour résister à tout ce qui s'en écartepatience pour souffrir tout ce qui accableroit un homme ordinaire.

Je tireraimes exemples de M. de Buffon lui même. Il rentroit quelquefoisdes soupers de Paris à deux heures après minuitlorsqu'il étoit jeune; età cinq heures du matinunsavoyard venoit le tirer par les pieds et le mettre sur le carreauavec ordre de lui faire violencedût-il se fâcher contrelui. Il m'a dit aussi qu'il travailloit jusqu'à six heures dusoir. «J'avois alorsme dit-ilune petite maîtresse quej'adorois: eh bien! je m'efforçois d'attendre que six heuresfussent sonnées pour l'aller voirsouvent même aurisque de ne plus la trouver.» A Montbardaprès sontravailil faisoit venir une petite fillecar il les a toujoursaimées; mais il se relevoit exactement à cinq heures.Il ne voyoit que des petites fillesne voulant pas avoir de femmesqui lui dépensassent son temps. (M. de Buffon a toujours étéfortement occupé de lui mêmeet préférablementà tout le reste. Comme je savois que beaucoup de femmesavoient reçu son hommageje demandois si elles ne lui avoientpas fait perdre de temps. Quelqu'un qui le connoissoit parfaitementme répondit: «M. de Buffon a vu constamment trois chosesavant toutes les autres: sa gloiresa fortune et ses aises. Il apresque toujours réduit l'amour au physique seul. Voyez un deses discours sur la nature des animauxoùaprès unportrait pompeux de l'amouril l'anéantit d'un seul trait etle dégrade en prétendant prouver qu'il n'y a que duphysiquede la vanitéde l'amour-propre dans la jouissance.C'est là qu'est son invocation à l'amour: «On l'amise à coté de celle de Lucrèce»medit-il un jour. Les femmes lui en ont voulu à la mort de ceteffort ou de cet abus de raison. Mme de Pompadour lui dit àVersailles: «Vous êtes un joli garçon!...»)

Voicimaintenant comme il distribuoit sa journéeet on peut mêmedire comment il la distribue encore. A cinq heures il se lèves'habillese coiffedicte ses lettresrègle ses affaires. Asix heures il monte à son cabinetqui est àl'extrémité de ses jardinsce qui fait presque undemi-quart de lieueet la distance est d'autant plus péniblequ'il faut toujours ouvrir des grilles et monter de terrasses enterrasses. Làou il écrit dans son cabinetou il sepromène dans les allées qui l'environnent. Défenseà qui que ce soit de l'approcher: il renverroit celui de sesgens qui viendroit le troubler. Sa manière est de reliresouvent ce qu'il a faitde le laisser dormir pendant quelques joursou pendant quelque temps. «Il importeme disoit ilde ne passe presser: on revoit alors les objets avec des yeux plus fraisetl'on y ajoute ou l'on y change toujours.» Il écritd'abord; quand son manuscrit est trop chargé de raturesil ledonne à copier à son secrétaire jusqu'àce qu'il en soit content. C'est ainsi qu'il a avoué authéologal de Semurhomme d'esprit et son amiqu'il avoitécrit dix-huit fois ses Epoques de la Natureouvragequ'il méditoit depuis cinquante ans. Je ne dois pas oublier dedire que M. de Buffonqui a beaucoup d'ordrea placé ainsison cabinet loin de sa maisonnon seulement pour n'être pasdistrait (A l'égard de ces complaisansde ces courtisansde ces adorateursj'ai une réflexion à faireque jen'ai trouvée nulle part: outre qu'il est bien difficile àun grand homme de vivre sans cette espèce de cercle quis'attache à lui naturellementsoit par la curiositésoit par l'admirationpar l'envie de l'imitercomme font les jeunesgenssoit par la vanité et l'idée que l'on est quelquechoselorsque l'on tient du moins à un grand hommenepouvant l'être soi mêmepour moi je ne suis pas révoltéde voir un tel homme aimer à être entouré. Je nedirai pas seulement: c'est une consolation de ses effortsunadoucissement à ses fatiguesune ressource qui lui rappellesans cesse sa gloire au milieu même de ses maux et de sessouffrancesje dirai plus: c'est un encouragement même pourses étudeset il seroit possible qu'il en reçûtune nouvelle facilité Ces admirateurs vous rappellent sanscesse la présence de votre génie et de votre grandeur.D'ailleursil est de fait que l'on a plus de supérioritéavec ses inférieurs eux-mêmes. On a remarqué quela conversation devenoit plus richeplus libreplus abondante; il ya plus d'aisance dans les manièreset la liberté yfait beaucoup. Ainsiloin de trouver une petitesse dans le cortègequi peut environner un homme célèbrej'y découvresouvent une excuse et un moyen d'être fidèle à sarenommée.)mais parce qu'il aime à séparerses travaux de ses affaires. «Je brûle toutmedisoit-il; on ne trouvera pas un papier quand je mourrai. J'ai prisce parti-là en considérant qu'autrement je ne m'entirerois jamais. On s'enseveliroit sous ses papiers.» Il neconserve que les vers à sa louangedont j'aurai occasion deparler dans un moment. Aussidans sa chambre à coucheron netrouve que son litqui estcomme la tapisseriede satin blancavec un dessin de fleurs. Auprès de la cheminée est unsecrétaireoù l'on ne voitauprès du tiroird'en hautqu'un livrequi est apparemment son livre de pensées.Auprès de son secrétairequi est toujours ouvertestle fauteuil sur lequel il est toujours assiset dans un coin de lachambre est une petite table noire pour son copiste.

Il neprend la plume que lorsqu'il a longtemps médité sonsujetetencore une foisn'a guère d'autre papier que celuisur lequel il écrit. Cet ordre de papiers est plus nécessairequ'on ne croit. M. Necker le recommande avec soin dans son livre;l'abbé Terray le pratiquoit de même. L'ordre que l'oncontemple autour de soi se répand en effet sur nosproductions. Si un écrivain aussi célèbreetsurtout si deux contrôleurs généraux aussilaborieux ont donné pareil exempleil seroit bien difficilequ'il restât des prétextes pour ne point l'imiter.

Jereprends la journée de M. de Buffon. A neuf heureson luiapporte à déjeuner dans son cabinetoùquelquefois il le prend en s'habillant. Ce déjeuner estcomposé de deux verres de vin et d'un morceau de pain; iltravaille ensuite jusqu'à une ou deux heures. Il revient alorsdans sa maison. Il dîneil aime à dînerlongtemps; c'est à dîner qu'il met son esprit et songénie de côté; là il s'abandonne àtoutes les gaietésà toutes les folies qui lui passentpar la tête. Son grand plaisir est de dire des polissonneriesd'autant plus plaisantes qu'il reste toujours dans le calme de soncaractère; que son riresa vieillesseforment un contrastepiquant avec le sérieux et la gravité qui lui sontnaturelset ces plaisanteries sont souvent si fortes que les femmessont obligées de déserter. En générallaconversation de Buffon est très négligée. (Samanière est ordinairement peu de suite: il aime mieux lesconversations coupées. Il est une raison de cette manièrede converser que l'on peut alléguer en faveur des gens delettres: premièrementils n'ont pluscomme autrefoiscettehabitude qu'avoient les philosophes de converser sous les platanesavec leurs discipleset de rendre compte de leurs idées. Ensecond lieuleurs idées sont bien plus combinées etplus réfléchies que celles des philosophes anciens. Ona besoin d'idées neuves; le lecteur et les auditeurs lesdemandent; l'homme de génieinexorable pour lui-mêmene se permet donc qu'un petit nombre de phrasesqu'il place de tempsà autre dans sa conversationà moins qu'il ne soitfrappéentraîné par l'attrait de quelque vuesoudaine qui le domine et dont il ne puisse éluderl'ascendant.). On le lui a ditet il a répondu que c'étoitle moment de son reposet qu'il importoit peu que ses parolesfussent soignées ou non. Ce n'est pas qu'il ne dised'excellentes choses quand on le met sur l'article du style ou del'histoire naturelle; il est encore très intéressantlorsqu'il parle de lui: il en parle souvent avec de grands éloges.pour moiqui ai été témoin de ses discoursjevous assure queloin d'en être choquéj'y trouve duplaisir. Ce n'est point orgueilce n'est point vanité: c'estsa conscience que l'on entend; il se sentet se rend justice.Consentons donc quelquefois d'avoir de grands hommes à ceprix. Tout homme qui n'auroit pas le sentiment de ses forces neseroit pas fort. N'exigeons pas des êtres supérieursune modestie qui ne pourroit être que fausse. Il y a peut-êtreplus d'esprit et d'adresse à cacherà voiler sonmérite; il y a plus de bonhomie et d'intérêt àle montrer. (On doit convenir d'ailleurs que son amour-propre n'ajamais offensé personne. ‹ En voici un nouveau traitmais il honore son caractère: c'est ce qui fait que nous necraignons point de l'ajouter à ceux épars déjàpeut-être en trop grand nombre dans cet ouvrage.

Buffonavoit pour principe qu'en général les enfants tenoientde leur mère leurs qualités intellectuelles et morales;etlorsqu'il l'avoit développé dans la conversationil en faisoit sur-le-champ l'application à lui-mêmeenfaisant un éloge pompeux de sa mèrequi avoit en effetbeaucoup d'espritdes connaissances étenduesune têtetrès bien organiséeet dont il aimoit à parlersouvent.)

Au resteil ne se loue pasil se juge: il se juge comme le jugera lapostéritéavec cette différencequ'un auteur aplus que qui que ce soitle secret de ses productions. Il me disoit:«J'apprends tous les jours à écrire: il y a dansmes derniers ouvragesinfiniment plus de perfection que dans lespremiers. Souvent je me fais relire mes ouvrageset je trouve alorsdes idées que je changeraiou auxquelles j'ajouterai. Il estd'autres morceaux que je ne ferais pas mieux.»

Cettebonne foi a quelque chose de précieuxd'originald'antiqueet de séduisant. On peut d'ailleurs s'en rapporter à M.de Buffonpersonne n'est plus sévère que lui sur lestylesur la précision des idéesqu'il regarde commele premier caractère du grand écrivainsur la justesseet la correspondance exacte des contrastes que les idéesdemandent entre elles pour se faire valoirou des développemensqu'elles exigent pour le manifester. Je lui ai entendu discuter despages entièresavec une raisonun sens admirablemais enmême temps avec un sens inexorable. «J'ai étéobligéme disoit-ilde prendre tous les tons dans monouvrage; il importe de savoir à quel degré de l'échelleil faut monter.» Par une suite naturelleil exige dans unauteur de la bonne foide la bienséance dans la suite de sesopinionset surtout qu'il soit conséquent. Il ne pardonne pasà Rousseau ses contradictions; ainsi l'on peut dire qu'ilcalcule sa phrase et sa penséecomme il calcule toutqualitéremarquable qui a pu naître de ses connoissances dans lesmathématiques et de l'habitude de les expliquer. Il m'a ditqu'il les avoit étudiées avec soin et de bonne heure;d'abord dans les écrits d'Euclideet ensuite dans ceux dumarquis de L'Hôpital (Dès ses plus jeunes annéeslors même qu'il étoit écolieril se passionnapour la géométrie. Cette passion fut tellequ'il nepouvoit se séparer des Elémens d'Euclidedontil portoit toujours un exemplaire avec luiet qu'en jouant àla paume avec ses camaradesil lui arrivoit souvent d'aller secacher dans un coinou de s'enfoncer dans quelque alléesolitaire pour ouvrir son livreet tâcher de résoudreun problème qui le tourmentait. Un jourentraînépar son goût extraordinaire pour le mouvementil monta sur unclocheren descendit ensuite avec une corde nouées'écorchadouloureusement les mains qui glissoient sur cette cordeet nes'aperçut pas du mal qu'il s'étoit faittant il étoitoccupé d'une proposition de géométrie qu'iln'avoit pu comprendre et qui se présenta tout à coup àson espritau moment où il descendoit.). A vingt ansilavoit découvert le binôme de Newtonsans savoir qu'ileût été découvert par Newtonet cet hommevain ne l'a imprimé nulle part. J'étais bien aise d'ensavoir la raison. «C'estme répondit-ilque personnen'est obligé de m'en croire.» Il y a donc cettedifférence entre sa vanité et celle des autresque lasienne a fait ses preuvessi l'on peut s'exprimer ainsi. Cettedifférence vient de la trempe de son âmeâmedroitequi veut partout la bonne foiet proscrit l'inconséquence.

Il medisoiten parlant de Rousseau: «Je l'aimois assez; maislorsque j'ai vu ses Confessionsj'ai cessé del'estimer. Son âme m'a révoltéet il m'estarrivé pour Jean-Jacques le contraire de ce qui arriveordinairement: après sa mortj'ai commencé à lemésestimer.» Jugement sévèreje diraimême injuste; car j'avoue que les Confessions deJean-Jacques n'ont pas produit sur moi cet effet. Mais il se pourroitque M. de Buffon n'eût pas dans son coeur l'élémentpar lequel on doit juger Rousseau. Je serais tenté de croireque la nature ne lui a pas donné le genre de sensibiliténécessaire pour connaître le charme ou plutôt lepiquant de cette vie errantede cette existence abandonnée auhasard et aux passions. Cette sévéritéouplutôt ce défautqui se trouve peut-être dansl'âme de M. de Buffon en annonce sous un autre rapport labeautéet même la simplicité. Aussipar unesuite naturelleil est facile à tromperquel que soitl'ordre extrême qu'il mette dans ses affaireset on vient d'enavoir la preuve.

Il y a unan que le directeur de ses forges lui a fait perdre cent vingt millelivres. M. de Buffondepuis trois ansavoit consenti à n'enêtre pas payéet s'étoit abandonné àtous les prétextes et tous les subterfuges dont la fraude secoloroit. Heureusement cet événement n'a point altérésa sérénité ni influé en rien sur ladépense et sur l'état qu'il en tient. Il a dit àson fils: «Je n'en suis fâché que pour vous; jevoulais vous acheter une terreet il faudra que je diffèreencore quelque temps.» Il a toujours une année de sonrevenu devant lui. On croit qu'il a cinquante mille écus derentes. Ses forges ont dû beaucoup l'enrichir. Il en sortoittous les ans huit cents milliers de fer; mais il y a fait d'un autrecôté des dépenses énormes. Cetétablissement considérable lui a coûtécent mille écus à créer. Elles languissentaujourd'hui à cause du procès qu'il a avec cedirecteur; mais lorsqu'elles sont en activitéon y comptequatre cents ouvriers.

Il n'estpas étonnant que M. de Buffonavec une âme aussisimplecroie tout ce qu'on lui dit. Il y a plusil aime àécouter les rapports et les propos. Ce grand homme estquelquefois un peu commèredu moins une heure par jouril enfaut convenir. Pendant le temps de sa toiletteil se fait raconterpar son perruquier et par ses gens tout ce qui se passe dansMontbardtoutes les histoires de sa maison. Quoiqu'il paroisse livréà ses hautes penséespersonne ne sait mieux que luiles petits événements qui l'entourent. Cela tient aussipeut-être au goût qu'il a toujours eu pour les femmesouplutôt pour les petites filles. Il aime la chroniquescandaleuse; et se faire instruire de cette chronique dans un petitpaysc'est en apprendre presque toute l'histoire.

Cettehabitude de petites fillesou bien aussi la crainte d'êtregouvernéa fait aussi qu'il a mis toute sa confiance dans unepaysanne de Montbardqu'il a érigée en gouvernanteetqui a fini par le gouverner. Elle se nomme Mlle Blesseau: c'est unefille de quarante ansbien faiteet qui a dû être assezjolie. Elle est depuis près de vingt ans auprès de M.de Buffon. Elle le soigne avec beaucoup de zèle. Elleparticipe à l'administration de la maison; et comme il arriveen pareil caselle est détestée des gens. Mme deBuffonmorte depuis beaucoup d'annéesn'aimoit pas non pluscette fille: elle adoroit son mariet l'on prétend qu'elle enétoit d'une jalousie extrême. Mlle Blesseau n'est pas laseule qui commande à ce grand homme.

Il est unautre original qui partage l'empirec'est un capucin: il se nomme lepère Ignace. Je veux m'arrêter un instant sur l'histoired'Ignace Bougotné à Dijon. Ce moine possèdeéminemment l'art précieux dans son ordre de se fairedonner; si bien que celui qui donne semble devoir lui en êtrebien obligé. «Ne me donne pas qui veut»ditsouvent le père Ignace. Avec ce talentil est parvenu àfaire rebâtir la capucinière de Semur. Ce mériteest assez ordinairement celui des gens d'Eglise. J'ai vu un curérival d'Ignace dans ce genre de gueuserie: il ensorceloit de vieillesfemmesau point qu'elles se croyoient trop heureuses de lui donnerce qu'elles avaientet souvent plus qu'elles n'avoient. Les gensd'un caractère semblable ont aussi de l'intelligence. Ilsaiment à se mêlerils ont de l'exactitude pour lesaffaires et pour les commissions; l'activité ne leur est pasétrangère; ils sont aussi attentifs à ne pasdéplaire aux laquaisparce qu'ils ont besoin de se fairepardonner les profits qu'ils leur dérobentqu'à plaireaux maîtres dont ils s'occupent à capter les faveurs:tel est Ignace.

Si vousvoulez vous faire une idée de sa personnevous vousreprésenterez un gros homme à tête rondeàpeu près semblable à un masque d'Arlequin de la ComédieItalienneet cette comparaison me paraît d'autant plus justequ'il parle précisément comme parloit Carlin: mêmeaccentmême patelinage. C'est à ce révérendpèrecuré de Buffonvillage à deux lieues deMontbardque M. de Buffon abandonne une grande partie de saconfianceet même sa consciences'il suffisoit de s'enrapporter à l'extérieur. En effetIgnace est leconfesseur de M. de Buffon. Il est tout chez lui: il s'intitulecapucin de M. de Buffon. Il vous dira quand vous voudrezqu'un jourM. de Buffon le mena à l'Académie françoise;qu'il y attira tous les regards; qu'on le plaça dans unfauteuil des quarante; que M. de Buffonaprès avoir prononcéle discoursle ramena dans sa voiture aux yeux de tout le publicqui n'avoit des yeux que pour lui. M. de Buffon l'a cité commeson ami dans l'article du Serin. Il est aussi son laquais: jel'ai vu le suivre en promenadetout en clopinant derrièreluiparce qu'il est boiteuxce qui faisoit un tableau àpeindretandis que l'auteur de l'Histoire naturelle marchoitfièrement la tête hautle chapeau en l'airtoujoursseuldaignant à peine regarder la terreabsorbé dansses penséessemblable à l'homme qu'il a dépeintdans son Histoire de l'hommesans doute d'aprèslui-mêmetenant une canne dans sa main droiteet appuyantavec majesté l'autre main sur sa hanche gauche. Je l'ai vulorsque les valets étoient absensôter la serviette àson maîtreet la petite table sur laquelle il venoit de dîner.Buffon lui répondoit: «Je te remerciemon cher enfant.»Et Ignaceprenant une humble attitudeavec l'air plus domestiqueque les domestiques eux-mêmes.

Ce mêmeIgnacecapucin-laquaisest encore le laquais confesseur de M. deBuffon. Il m'a conté qu'il y a trente ansl'auteur desEpoques de la naturesachant qu'il prêcheroit un carêmeà Montbardle fit venir au temps de Pâqueset se fitconfesser par lui dans son laboratoire; dans ce même lieu oùil développoit le matérialisme; dans ce même lieuoù Jean-Jacques devoit venir quelques années aprèsbaiser respectueusement le seuil de la porte. Ignace me contoit queM. de Buffonen se soumettant à cette cérémonieavoit reculé d'un moment«effet de la faiblessehumaine»ajoutait-ilet qu'il avoit voulu faire confesser sonvalet de chambre avant lui. Tout ce que je viens de dire vous étonnepeut-être. Oui! Buffonlorsqu'il est à Montbardcommunie à Pâquestous les ansdans la chapelleseigneuriale. Tous les dimanchesil va à la grand'messependant laquelle il sort quelquefois pour se promener dans lesjardins qui sont auprèset revient se montrer aux endroitsintéressants. Tous les dimanchesil donne la valeur d'unlouis aux différentes quêteuses.

C'est danscette chapelle qu'est enterrée sa femmefemme charmante qu'ila épousée à quarante-cinq anspar inclinationet dont il a toujours été adorémalgréles nombreuses infidélités qu'il lui faisoit. Elleétoit reléguée dans un couvent de Montbarddebonne naissancemais sans fortune. Il lui fit la cour pendant deuxans; et au bout de ce tempsil l'épousa malgré sonpèrequi vivoit encoreet quiétant ruinés'opposoit au mariage de son fils par des vues d'intérêt.Elle se nommoit Mlle de Saint-Belin.

Je tiensde M. de Buffon qu'il a pour principe de respecter la religion; qu'ilen faut une au peuple; que dans les petites villes on est observéde tout le mondeet qu'il ne faut choquer personne. «Je suispersuadéme disoit-ilquedans vos discoursvous avez soinde ne rien avancer qui puisse être remarqué à cetégard. J'ai toujours eu la même attention dans meslivres; je ne les ai fait paroître que les uns après lesautresafin que les hommes ordinaires ne puissent pas saisir lachaîne de mes idées. J'ai toujours nommé leCréateur; mais il n'y a qu'à ôter ce motetmettre naturellement à la place la puissance de la naturequirésulte des deux grandes loisl'attraction et l'impulsion.Quand la Sorbonne m'a fait des chicanesje n'ai fait aucunedifficulté de lui donner toutes les satisfactions qu'elle a pudésirer: ce n'est qu'un persiflage; mais les hommes sont assezsots pour s'en contenter. Par la même raisonquand je tomberaidangereusement malade et que je sentirai ma fin s'approcherje nebalancerai point à envoyer chercher les sacremens. On le doitau culte public. Ceux qui en agissent autrement sont des fous. Il nefaut jamais heurter de frontcomme faisoient VoltaireDiderotHelvétius. Ce dernier étoit mon ami: il a passéplus de quatre ans à Montbarden différentes fois; jelui recommandois cette modérationets'il m'avoit cruileût été plus heureux.»

On peutjuger en effet si cette méthode a réussi à M. deBuffon. Il est clair que ses ouvrages démontrent lematérialismeet cependant c'est à l'imprimerie royalequ'ils se publient.

«Mespremiers volumes parurentajoutoit-ilen même temps quel'Esprit des lois: nous fûmes tourmentés par laSorbonneM. de Montesquieu et moi; de plusnous nous vîmes enbutte au déchaînement de la critique. Le présidentétoit furieux. «Qu'allez-vous répondre? medisoit-il. -- Rien du toutprésident»; et il nepouvoit concevoir mon sang-froid.»

Je lisoisun soirà M. de Buffondes vers de M. Thomas surl'immortalité de l'âme. Il rioit: «Pardieu!la religion nous feroit un beau présentsi tout çaétoit vrai!» Il critiquoit ces vers sévèrementmais avec justicecar il est inexorable pour le styleet surtoutpour la poésiequ'il n'aime pas. Il prétend qu'il estimpossible dans notre langue d'écrire quatre vers de suitesans y faire une fautesans blesser ou la propriétédes termesou la justesse des idées. Il me recommandoit de nejamais faire de vers. «J'en aurois fait tout comme un autremedisoit-il; mais j'ai bien vite abandonné ce genreoùla raison ne porte que des fers. Elle en a bien assez d'autressanslui en imposer encore de nouveaux.»

Ces versme rappellent un petit mouvement de vanité plaisantqui lessuivit. Le matin du jour dont je parleM. de Buffonsous leprétexte de sa santé qui ne lui permettoit pas de sefatiguer à parcourir des papiersm'avoit prié de luifaire la lecture d'une multitude de vers qu'on lui avoit adressés;il les conservoit presque tousquoique presque tous fussentmédiocres. Quand on l'appeloit génie créateuresprit sublime: «Eh! eh! disoit-il avec complaisanceil y a del'idéeil y a quelque chose là.» Le soirenécoutant les vers de M. Thomasil me ditavec une naïvetécharmante: «Tout ça ne vaut pas les vers de cematin.» Je veux joindre ici un autre trait du même genre:«Un jourme disoit-ilque j'avais travaillé longtempset que j'avois découvert un système trèsingénieux sur la générationj'ouvre Aristoteet ne voilà-t-il pas que je trouve toutes mes idéesdans ce malheureux Aristote? Aussipardieu! c'est cequ'Aristote a fait de mieux.»

Le premierdimanche que je me trouvai à Montbardl'auteur de l'Histoirenaturelle demanda son filsla veille au soir: il eut avec luiune longue conférenceet je sus que c'étoit pourobtenir de moi que j'allasse le lendemain à la messe. Lorsqueson fils m'en parlaje lui répondis que je m'emmesserois trèsvolontierset que ce n'étoit pas la peine de tant comploterpour me déterminer à une action de la vie civile. Cetteréponse charma M. de Buffon. Lorsque je revins de lagrand'messeoù ses douleurs de pierre l'avoient empêchéd'alleril me fit un million de remerciements de ce que j'avois pusupporter trois quarts d'heure d'ennui; il me répétaquedans une petite ville comme Montbardla messe étoitd'obligation.

QuandBuffon sort de l'officeil aime à se promener sur la placeescorté de son filset entouré de ses paysans. Il seplaît surtout à paroître au milieu d'eux en habitgalonné. Il fait le plus grand cas de la parurede lafrisuredes beaux habits: lui-mêmeil est toujours mis commeun vieux seigneuret gronde son fils lorsqu'il ne porte qu'un frac àla mode. Je savois cette manieet je m'étois muni pourm'introduire chez luid'un habit galonnéavec une vestechargée d'or. J'ai appris que ma précaution avoitréussi à merveille: il me cita pour exemple àson fils. «Voilà un homme!» s'écrioit-il;et son fils avoit beau dire que la mode en étoit passéeil n'écoutoit rien. En effetc'est lui qui a impriméau commencement de son Traité sur l'Hommeque noshabits font partie de nous-mêmes. Notre machine est tellementconstruiteque nous commençons par nous prévenir enfaveur de celui qui brille à nos yeux; on ne le séparepas d'abord de son habit; l'esprit saisit l'ensemblele vêtementet la personneet juge par le premier du mérite de laseconde. Cela est si vrai que M. de Buffon a fini par s'y prendrelui-mêmeet j'ai opéré sur luiavec mon habitl'illusion qu'il vouloit communiquer aux autres. Que sera-ce surtoutsi nous connoissons déjà le personnage dont nousapprochonssi nous sommes instruits de sa gloirede ses talens?Alors le génie et l'or conspirent ensemble à nouséblouiret l'or semble l'éclat du génie même.

Buffons'est tellement accoutumé à cette magnificencequ'ildisoit un jour qu'il ne pouvoit travailler que lorsqu'il se sentoitbien propre et bien arrangé. Un grand écrivain s'assiedà sa table d'étudecomme pour paroître dans nosactions solennelles nous produisons nos plus belles parures. Il estseul; mais il a devant lui l'univers et la postérité;ainsiles Gorgias et les sophistes de la Grècequiétonnoient des peuples frivoles par l'éloquence deleurs discoursne se montroient jamais en public que parésd'une robe de pourpre.

Il mereste à terminer la journée de M. de Buffon. Aprèsson dîneril ne s'embarrasse guère de ceux qui habitentson châteauou des étrangers qui sont venus le voir. Ils'en va dormir une demi-heure dans sa chambrepuis il fait un tourde promenadetoujours seulet à cinq heures il retourne àson cabinet se remettre à l'étude jusqu'à septheures; alors il revient au salonfait lire ses ouvrageslesexpliqueles admirese plaît à corriger lesproductions qu'on lui présenteet sur lesquelles on leconsultetelle a été sa vie pendant cinquante ans (Indépendamment de ceux qui le consultoient sur leurs ouvragesil étoit peu d'écrivains qui ne tinssent àhonneur de lui faire hommage de leurs productions; mais il luirestoit peu de temps pour lire les livres qu'on lui envoyoitil sebornoit ordinairement à la table des chapitrespour voir ceuxqui paraissoient les plus intéressants; dans les quinzedernières années de sa vieil y a peu d'ouvrages qu'ilait lus autrement. Parmi les auteurs qui n'existent plusoutre ceuxdont ci-après on verra qu'il conseille l'étudeilfaisoit un cas particulier de Fénelon et de Richardson.). Ildisoit à quelqu'un qui s'étonnoit de sa renommée:«J'ai passé cinquante ans à mon bureau.» Aneuf heures du soir il va se coucheret ne soupe jamais; cetinfatigable écrivain menoit encore cette vie laborieusejusqu'au moment où je suis arrivé à Montbardc'est-à-dire à soixante-dix-huit ans; maisde vivesdouleurs de pierre lui étant survenuesil a étéobligé de suspendre ses travaux. Alorspendant quelquesjoursil s'est enfermé dans sa chambreseulse promenant detemps en tempsne recevant qui que ce soit de sa famillepas mêmesa soeuret n'accordant à son fils qu'une minute dans lajournée. J'étois le seul qu'il voulût bienadmettre auprès de lui; je le trouvois toujours beau et calmedans les souffrancesfriséparé même: il seplaignoit doucement de sa santéil prétendoit prouverpar les plus forts raisonnemensque la douleur affaiblissoit sesidées. Comme les maux étoient continusainsi quel'irritation des besoinsil me prioit souvent de me retirer au boutd'un quart d'heurepuis il me faisoit rappeler quelques momentsaprès. Peu à peu les quarts d'heures devinrent desheures entières. Ce bon vieillard m'ouvroit son coeur avectendresse; tantôt il me faisoit lire le dernier ouvrage qu'ilcomposaitc'est un Traité de l'Aimant; etenm'écoutantil retravailloit intérieurement toutes sesidéesauxquelles il donnoit de nouveaux développemensou changeoit leur ordreou retranchoit quelques détailssuperflus; tantôt il envoyoit chercher un volume de sesouvrageset me faisoit lire les beaux morceaux de styletels que lediscours du premier hommelorsqu'il décrit l'histoire de sessensou la peinture du désert de l'Arabiedans l'article duChameauou une autre peinture plus belle encore selon luidans l'article du Kamichi; tantôt il m'expliquoit sonsystème sur la formation du mondesur la générationdes êtressur les mondes intérieursetc.; tantôtil me récitoit des lambeaux entiers de ses ouvragescar ilsait par coeur tout ce qu'il a fait; et c'est une preuve de lapuissance de sa mémoireou plutôt du soin extrêmeavec lequel il travaille ses compositions. Il écoute toutesles objections qu'on peut lui faireles apprécie et s'y rendquand il les approuve. Il a encore une manière assez bonne dejuger si les écrits doivent réussirc'est de les fairelire de temps en temps sur son manuscrit même; alors simalgréles raturesle lecteur n'est point arrêtéil enconclut que l'ouvrage se suit bien. (Il avoit aussi une autremanière de juger ses ouvrages. Lorsqu'on les lui lisoitilprioit son lecteur de traduire en d'autres mots certains morceauxdont la composition lui avoit beaucoup coûté: alors sila traduction rendoit fidèlement le sens qu'il s'étoitproposéil laissoit le morceau tel qu'il étoit; pourpeuau contraireque l'on s'écartât du sensilrevoyoit le passagecherchoit ce qui pouvoit y nuire à laclartéet le corrigeoit.) Sa principale attention pour lestylec'est la précision des idéeset leurcorrespondance; ensuite il s'appliquecomme il le recommande dansson excellent discours de réception à l'Académiefrançaiseà nommer les choses par les termes les plusgénéraux; ensuite vient l'harmoniequ'il est bienessentiel de ne pas négliger; mais elle doit être ladernière attention du style.

C'est del'histoire naturelle et du style qu'il aime le mieux às'entretenir. Je ne sais même si le style n'auroit pas lapréférence. Nul homme n'en a mieux senti lamétaphysiquesi ce n'est peut-être Beccaria; maisBeccariaen donnant le précepten'a pas égalementdonné l'exemple comme M. de Buffon. «Le style estl'homme mêmeme répétoit-il souventles poètesn'ont pas de styleparce qu'ils sont gênés par lamesure du versqui fait d'eux des esclaves; aussi quand on vantedevant moi un hommeje dis toujours: Voyons ses papiers.» --Comment trouvez-vous le style de M. Thomaslui demandois-je. --«Assez bonme répondit-ilmais trop tendutropenflé». -- Et le style de Rousseau? -- Beaucoupmeilleur; mais Rousseau a tous les défauts de la mauvaiseéducation: il a l'interjectionl'exclamation en avantl'apostrophe continuelle. -- Donnez-moi donc vos principales idéessur le style.

-- Ellessont dans mon discours à l'Académie; au resteen deuxmotsil y a deux choses qui forment le stylel'invention etl'expression. L'invention dépend de la patience; il faut voirregarder longtemps son sujet: alors il se déroule et sedéveloppe peu à peuvous sentez comme un petit coupd'électricité qui vous frappe la têteet en mêmetemps vous saisit le coeur; voilà le moment du géniec'est alors qu'on éprouve le plaisir de travaillerplaisir sigrand que je passais douze heuresquatorze heures à l'étude:c'étoit tout mon plaisir; en vérité je m'ylivrois bien plus que je ne m'occupois de la gloire: la gloire vientaprèssi elle peut; et elle vient presque toujours. Maisvoulez-vous augmenter le plaisiret en même temps êtreoriginal? Quand vous aurez un sujet à traitern'ouvrez aucunlivretirez tout de votre têtene consultez les auteurs quelorsque vous sentirez que vous ne pouvez plus rien produire devous-même: c'est ainsi que j'en ai toujours usé. Onjouit véritablement par ce moyen quand on lit les auteursonse trouve à leur niveauou au-dessus d'euxon les jugeonles devineon les lit plus vite. A l'égard de l'expressionil faut toujours joindre l'image à l'idée; il fautmême que l'image précède l'idée pour ypréparer l'esprit; on ne doit pas toujours employer le motpropreparce qu'il est souvent trivialmais on doit se servir dumot auprès. En général une comparaison estordinairement nécessaire pour faire sentir l'idéeetpour me servir moi-même d'une comparaisonje me représenteraile style sous l'image d'une découpure qu'il faut rognernettoyer dans tous les sensafin de lui donner la forme qu'on luidésire. Lorsque vous écrivezécoutez le premiermouvementc'est en général le meilleurpuis laissezreposer quelques joursou même quelque temps ce que vous avezfait. La nature ne produit pas de suitece n'est que peu àpeu qu'elle opèreaprès le repos et avec des forcesrafraîchies; il faut seulement s'occuper de suite du mêmeobjetle suivrene pas se livrer à plusieurs genres. Quandje faisois un ouvrageje ne songeois pas à autre chose.J'excepte cependant votre étatme dit M. de Buffon: vous avezsouvent plusieurs plaidoyers à composer à la foisetdans des matières peu intéressantes; le temps vousmanquevous ne pouvez parler que sur des notes; dans ces casaulieu de correctionil faut donner davantage à l'éloquencedes parolec'en est assez pour des auditeurs. Pardieupardieula lettre que vous m'avez écrite (j'en ai citéla fin au commencement de cet articlepour avoir occasion d'enparler maintenant) fourniroit un beau parallèle entrel'interprète de la nature et l'interprète de lasociété. Faites cela dans quelques discoursle morceauproduiroit un effet superbe. Il seroit curieux de considérerles bases des opinionset de montrer combien elles sont flottantesdans la société.»

Jedemandai ensuite à M. de Buffon quelle seroit la meilleuremanière de se former? Il me répondit qu'il ne falloitlire que les ouvrages principaux; mais les lire dans tous les genreset dans toutes les sciencesparce qu'elles sont parentescomme ditCicéronparce que les vues de l'une peuvent s'appliquer àl'autrequoiqu'on ne soit pas destiné à les exercertoutes. Ainsimême pour un jurisconsultela connoissance del'art militaireet de ses principales opérationsne seroitpas inutile. «C'est ce que j'ai fait»me disoit l'auteurde l'Histoire naturelle. Au fondl'abbé de Condillac afort bien dità la tête de son quatrième volumedu Cours d'éducationsi je ne me trompequ'il n'y aqu'une seule sciencela science de la nature. M. de Buffon étoitdu même avissans citer l'abbé de Condillacqu'iln'aime pasayant eu jadis des discussions polémiques aveclui; mais il pense que toutes nos divisions et classifications sontarbitrairesque les mathématiques elles-mêmes ne sontque des arts qui tendent au même butcelui de s'appliquer àla natureet de la faire connoître. «Que cela ne nouseffraye point au surplus. Les livres capitaux dans chaque genre sontrareset au total ils pourroient peut-être se réduire àune cinquantaine d'ouvrages qu'il suffiroit de bien méditer.»

C'estsurtout la lecture assidue des plus grands génies que merecommandoit M. de Buffon; il en trouvoit bien peu dans le monde. «Iln'y en a guère que cinqme disait-ilNewtonBaconLeibnitzMontesquieu et moi. A l'égard de Newtonil adécouvert un grand principe; mais il a passé toute savie à faire des calculs pour le démontreretparrapport au styleil ne peut pas être d'une grande utilité.»Il faisoit plus de cas de Leibnitz que de Bacon lui-même; ilprétendoit que Leibnitz emportoit les choses à lapointe de son génieau lieu que chez Bacon les découvertesne naissent qu'après de profondes réflexions; mais ildisoit en même temps que ce qui montroit mieux le géniede Leibnitz n'étoit peut-être pas dans la collection deses ouvrages; qu'il falloit le chercher dans les mémoires del'Académie de Berlin. En citant Montesquieuil parloit de songénieet non pas de son stylequi n'est pas toujoursparfaitqui est trop écourtéqui manque dedéveloppement. «Je l'ai beaucoup connume disoit-iletce défaut tenoit à son physique. Le présidentétoit presque aveugleet il étoit si vif que laplupart du temps il oublioit ce qu'il vouloit dicteren sorte qu'ilétoit obligé de se resserrer dans le moindre espacepossible.»

Enfinj'étais bien aise de savoir ce que M. de Buffon me diroit delui-mêmecomment il s'apprécioit; et voici le tour dontje m'avisai.

Il m'avoitdemandé à voir de mon style. Je craignois ce moment;cependant l'extrême envie d'entendre ses observations et de meformer par ses critiques me fit oublier les intérêts demon amour propre. Je lui récitai donc la seule chose dont jeme souvinsse pour lors; je vis avec plaisir qu'il ne corrigea qu'unseul motqu'il critiqua avec rigueurmais avec raisonet il me ditavec sa franchise accoutumée: «Voilà une page queje n'écrirais pas mieux.» Enhardi par cette premièreréussiteil me parut plaisant d'écrire une autre pagesur lui-mêmeet de la lui présenter. Il étoittéméraire d'oser ainsi juger le génie enprésence du génie même. Je pris le parti decomparer l'invention de M. de Buffon avec celle de Rousseaumedoutant pour quisans injusticepencheroit la balance. Voilàdonc que je m'enferme le soir dans ma chambreje prends l'Emileet le volume des Vues sur la Nature; je me mets à lirealternativement une page de l'unune page de l'autre; j'écoutoisensuite les impressions que je ressentais intérieurement. J'encomptois les différentes espèces; au bout d'une heureje parvins à les réaliseret à les écrire(C'est le PARALLELE suivant entre J. J. Rousseau et M. de Buffonconsidérés sous le rapport de la pensée:

«Enlisantdans le dessein de comparerles morceaux philosophiques ducélèbre Rousseauet de l'illustre auteur de l'Histoirenaturelle; voici le parallèle que j'ai cru pouvoir établirentre ces deux grands écrivains.

«Rousseaua l'éloquence des passions: Buffon la parole du génie.

«Rousseauanalyse chaque idée; Buffon généralise lasienneet ne daigne particulariser que l'expression.

«Rousseaudémêle et réunit les sensations qu'un objet faitnaître; Buffon ne choisit que les plus grandeset combine pouren comparer de nouvelles.

«Rousseaun'a rien écrit que pour des auditeursBuffon que pour deslecteurs.

«Dansles belles amplifications auxquelles s'est livré Rousseauonvoit qu'il s'enivre de sa pensée; il s'y complaîtettourne autour d'elle jusqu'à ce qu'il l'ait épuiséedans les plus petites nuances: c'est un cercle quidans l'onde laplus pures'élargit souvent au point de disparoître.Buffonlorsqu'il présente une vue généraledonne à ses conceptions le mouvement qui naît del'ordreet ce mouvementplus il est mesuréplus il estrapide. Semblable à une pyramide immensedont la base couvrela terreet dont le sommet va se perdre dans le cielsa penséaudacieuse et assurée recueille les faitssaisit leur chaîneinvisibleles suspend à leurs originesélèvetoutes ces origines les unes sur les autresetse resserrant aulieu de croîtres'accélère en montantet nes'arrête qu'au point d'où elle embrasse et domine tout.

«Rousseaupar une suite de son caractèrese fait presque toujours lecentre de ses idées: elles lui sont plus personnelles qu'ellesne sont propres au sujetet l'ouvrage ne produit ou plutôt neprésente que l'ouvrier; Buffonpar une connoissance de plusdu sujet et de l'art d'écrirerassemble toutes les opérationsde l'espritpour révéler les mystères etdévelopper les oeuvres de la nature. Son styleforméd'une combinaison de rapportsdevient alors un style nécessaire;il grave tout ce qu'il peintet il féconde en décrivant.

«EnfinRousseau a mis en activité tous les sens que donne la nature;et Buffonpar une plus grande activitésemble s'êtrecréé un sens de plus.) Le lendemain je portai cettepage à M. de Buffon; je puis dire qu'il en fut prodigieusementsatisfait. A mesure que je la lui lisoisil se récrioitoubien il corrigeoit quelques mots; enfin il passa cinq jours àrelireà retoucher lui-même ce morceau. Continuellementil me faisoit appeller pour me demander si j'adhérois àtel changement; je le combattois quelquefoisje me rendois presquetoujours. M. de Buffondepuis ce tempsne mit plus de bornes àson affection pour moi. Tantôt il s'écrioit: «Voilàune haute conceptionpardieupardieuon ne peut pasfaire mieux une comparaisonc'est une page à mettre entreRousseau et moi.» Tantôt il me conjuroit de la mettre aunet de ma mainet de la signeret de permettre qu'il l'envoyâtà M. et Mme Necker. Tantôt il m'engageoit à lafaire insérersans me nommerdans le Journal de Parisou dans le Mercure. Voulant me divertir un peu de la bonne etfranche vanité du personnageje lui demandai si je ne feroispas bien d'envoyer en même temps aux journaux l'inscriptionque son fils venoit de lui dédier au pied de la colonne qu'illui avoit élevée. «Pour une autre foismerépondit-il; il ne faut pas diviser l'attention. Ce sera lesujet de deux lettres.»

Enfinnesachant quelle fête me faireni comment me témoigner sajoievoici ce qu'il me dit un jour. Je ne devrois pas le dire; carje vais tomber dans un amour-propre bien plus ridiculeet bien moinsfondé que le sien; mais la fidélité de manarration exige que je dise tout: je parlerois même contre moisi cette même narration l'exigeoit. J'entendis donc un matin sasonnettedont il sonne toujours trois coupsetl'instant d'aprèsson valet de chambre vint me dire: «M. de Buffon vous demande.»Je monte; il vient à moim'embrasseet dit: «Permettez-moide vous donner un conseil.» Je ne savois où il envouloit venir: je lui promis que tout ce qu'il voudroit bien me direseroit reçu avec une entière reconnoissance. «Vousavez deux nomsme dit-il; on vous donne dans le monde tantôtl'untantôt l'autreet quelquefois tous les deux ensemble;croyez-moitenez-vous-en à un seul: il ne faut pas quel'étranger puisse s'y méprendre.»

Il meparla ensuite avec passion de l'étudedu bonheur qu'elleassure; il me dit qu'il s'étoit toujours placé hors dela société; que souvent il avoit recherché dessavanscroyant gagner beaucoup dans leur entretien; qu'il avoit vuquepour une phrase quelquefois utile qu'il en recueilloitcen'étoit pas la peine de perdre une soirée entière;que le travail etoit devenu pour lui un besoinqu'il espéroits'y livrer encore pendant trois ou quatre ans qui lui restoient àvivre; qu'il n'avoit aucune crainte de la mort; que l'idéed'une renommée immortelle le consoloit; ques'il avoit puchercher des dédommagemens de tout ce qu'on appelle dessacrifices au travailil en auroit trouvé d'abondans dansl'estime de l'Europe et les lettres flatteuses des principales têtescouronnées. Ce vieillard ouvrit alors un tiroiret me montraune lettre magnifique du prince Henriqui étoit venu passerun jour à Montbard; qui l'avoit traité avec une sortede respect; quisachant qu'après son dîner il avoitcoutume de dormirs'étoit assujetti à ses heures; quivenoit de lui envoyer un service de porcelaine dont lui-mêmeavoit donné les dessinset où des cygnes sontreprésentés dans toutes leurs attitudesen mémoirede l'histoire du Cygneque M. de Buffon lui avoit lue à sonpassage; enfinqui lui écrivoit ces paroles remarquables: «Sij'avois besoin d'un amice seroit lui; d'un pèreencore lui;d'une intelligence pour m'éclairereh! quel autre que lui?»

M. deBuffon me montra ensuite plusieurs lettres de l'impératricede Russieécrites de sa propre mainpleines de génieoù cette grande femme le loue de la manière qui lui aété le plus sensiblepuisqu'il est clair qu'elle a luses ouvrageset qu'elle les a compris en savant. Elle lui mandoit«Newton avoit fait un pasvous avez fait le second.» EneffetNewton a découvert la loi de l'attractionBuffon adémontré celle de l'impulsionquià l'aide dela précédentesemble expliquer toute la nature. Elleajoutoit: «Vous n'avez pas encore vidé votre sac ausujet de l'homme»faisant allusion par là au systèmede la générationet Buffon s'applaudissoit d'avoir étéplus entendu par une souveraine que par une Académie. Il memontra aussi des questions très épineuses que luiproposoit l'impératrice sur les Époques de la Nature;il me confia les réponses qu'il y faisoit. Dans cette hautecorrespondance de la puissance et du géniemais où legénie exerçoit la véritable puissancejesentois mon âme attendrieélevée; la gloireparoissoit se personnifier à mes yeux; je m'imaginois latoucherla saisiret cette admiration des souverainsforcésde s'humilier ainsi eux-mêmes devant une grandeur réelletouchoit mon coeurcomme un hommage bien au-dessus de tous leshonneurs qu'ils eussent pu décerner dans leur empire.

Je quittaipeu de jours après ce bon et grand hommeemportant dans moncoeur un souvenir profond et immortel de tout ce que j'avois vudetout ce que j'avois entendu. Je me récitoisen m'éloignantces deux beaux vers de l'OEdipe de Voltaire:

L'amitiéd'un grand homme est un bienfait des dieux

Je lisois mondevoir et mon sort dans ses yeux.


Il étoitdit que j'aurois encore une fois le bonheur de le voir. En quittantSemur pour retourner à Parisla poste me ramena par Montbardcontre mon attente. Je ne pus m'empêcherquoiqu'il fûtsept heures du matind'envoyer mon valet de chambre savoir desnouvelles de M. de Buffon. Il me fit dire qu'il vouloit absolument mevoir. Lorsque je le revisje me jetai dans ses braset ce bonvieillard me serra longtemps contre son seinavec une tendressepaternelle. Il voulut déjeuner avec moiremplit ma voiture deprovisionset me parla pendant trois heures avec plus de chaleur etd'activité que jamais. Il sembloit m'ouvrir son âme etm'y laisser pénétrer à loisir; l'amour del'étude ne fut point oublié dans cet entretien.

Jeconsultai M. de Buffon sur un projet d'ouvrage que j'ai formésur la législationqui occuperoitil est vraiune grandepartie de la vieet peut-être la vie tout entière. Maisquel plus beau monument pourroit laisser un magistrat? Nous enraisonnâmes longtemps. Il s'agiroit de faire une revue généralede tous les droits des hommes et de toutes leurs lois; de lescomparerde les jugeret d'élever ensuite un nouvel édifice.Il approuva mes vuesm'encouragea; il augmenta mon plan et en fixala mesure. Il me persuadacomme c'étoit mon projetde neprendre que les sommités des chosescapita rerummaisde les bien développerquoique sans longueurde resserrerl'ouvrage en un volume in-4°ou deux tout au plus; de letravailler sur quatre parties: 1° morale universellece qu'elledoit être dans tous les temps et dans tous les lieux; 2°législation universelleprendre l'esprit de toutes les loisqui existent dans l'univers. (comme je lui disais qu'il y auroit unbel ouvrage à faire sur la manière de rédigerune loien suivant toutes les circonstances possiblesoù laraison humaine pourroit avoir à s'exercer; il me dit que ceseroit la troisième partie de mon ouvrage); 3° d'uneréforme qu'il voudroit introduire dans les différenteslois du globe; 4° enfinil m'ajouta qu'il y aurait unemagnifique conclusionqui seroit déterminée par ungrand chapitre sur la nécessité et sur l'abus desformes. Par ce moyen on embrasseroit tous les objets possibles quipeuvent concerner la législation. Ce planquoique immensedans le détailm'a paru très satisfaisantet je mesuis proposé de l'exécuter. Je sais tout ce qu'il m'encoûtera; mais un grand plan et un grand but laissent du bonheurdans l'âmechaque jour qu'on se met à l'oeuvre. M. deBuffon ne me cacha pointet je le sentois bienque j'aurais plus àtravailler qu'un autreayant en outre à remplir les devoirsde ma chargequi suffisoient pour absorber un homme; mais quellesupériorité une pareille étude constammentsuiviene me donnoit-elle pasmême pour remplir ces mêmesdevoirs? Il me conseilla donc de ne les points négliger; maisil m'avertit qu'avec de la patience et de la méthode jem'apercevrois chaque jour du progrès et de la vigueur de monintelligence. Il m'exhorta à faire comme luià prendreun secrétaire uniquement pour ce travail. En effetM. deBuffon s'est toujours beaucoup fait aider; on lui fournissoit desobservationsdes expériencesdes mémoireset ilcombinoit tout cela avec la puissance de son génie. J'en aitrouvé une fois la preuve dans le peu de papiers qu'il avoitlaissés dans un carton: je vis un mémoire sur l'aimantauquel il travailleenvoyé par le comte de Lacépèdejeune homme plein d'ardeur et de connaissances.

Buffon araison: il y a mille choses qu'il faut laisser à desmanoeuvresautrement on seroit écraséet onn'arriveroit jamais à son but. Il me dit que dans le temps deses plus grands travaux il avoit une chambre remplie de cartonsqu'il a depuis brûlés. Il me fortifia dans larésolution de ne point consulter les livresde tirer tout demoi-mêmede ne les ouvrir que quand je ne pourrais plus allerplus loin que le point où je me trouvois. Encore parmi leslivres il me conseilla de ne lire que l'histoire naturellel'histoire et les voyages: il avoit bien raison. La plupart deshommes manquent de génieparce qu'ils n'ont pas la force nila patience de prendre les choses de haut: ils partent de trop baset cependant tout doit se trouver dans les origines. Quand on connoîtl'histoire naturelle d'un peupleon doit trouver sans peine quellessont ses moeursquelles sont ses lois. On trouveroit presque sonhistoire civile tout entière; maisquand on connoît deplus son histoire civileon doit encore plus aisémentdécouvrir et juger ses loisen les combinant soit avec saconstitutionsoit avec les événemens.

«Jene suis pas en peine de vousme disoit M. de Buffonpour lapremière partiesavoir pour la morale universelle: vous vousen tirerez bienil suffit d'avoir une âme droite et un espritpénétrant et juste; mais c'est lorsqu'il s'agira dedécouvrir et classer cette multitude innombrabled'institutions et de lois: voilà un grand effortet digne detout le courage humain.» Je ne pus m'empêcher de luifaire une observation délicate: «Et la religionMonsieurcomment nous en tirerons-nous?» Il me répondit:«Il y a moyen de tout dire; vous remarquerez que c'est un objetà part; vous vous envelopperez dans tout le respect qu'on luidoit à cause du peuple: il vaut mieux être compris d'unpetit nombre d'intelligenset leur suffrage seul vous dédommagede n'être point compris par la multitude. Quant à moije traiterais avec un égal respect le christianisme et lemahométisme.»

Ainsis'écouloient les heures dans ces entretiens de gloire etd'espérance. Je ne pouvois m'arracher du sein de ce nouveaupère que la science et le génie m'avoient donnés.Il fallut enfin le quitter: ce ne fut pas sans être restélongtemps dans les plus étroits embrassementset sans unepromesse réitérée de me nourrir beaucoup de sesouvragesqui contiennent toute la philosophie naturelleet de lecultiver en même temps avec une assiduité filiale lereste de sa vie.

Voilàtout ce que je sais sur M. de Buffon. Comme ces détails nesont que pour moije m'y suis étendu avec complaisanceetavec une sorte de vénération.