Readme.it in English  home page
Readme.it in Italiano  pagina iniziale
readme.it by logo SoftwareHouse.it

Ebook in formato Kindle (mobi) - Kindle File Ebook (mobi)

Formato per Iphone, Ipad e Ebook (epub) - Ipad, Iphone and Ebook reader format (epub)

Versione ebook di Readme.it powered by Softwarehouse.it


Stendhal(Henry Beyle)Mémoires d'un touriste (Voyage en Bretagne et en Normandie)

Nantesle 25juin 1837.

Rien de plus désagréable en Franceque le moment où le bateau à vapeur arrive: chacun veutsaisir sa malle ou ses paquetset renverse sans miséricordela montagne d'effets de tous genres élevée sur le pont.Tout le monde a de l'humeuret tout le monde est grossier.

Mapauvreté m'a sauvé de cet embarras: j'ai pris mon sacde nuit sous le braset j'ai été un des premiers àpasser la planche qui m'a mis sur le pavé de Nantes. Jen'avais pas fait vingt pas à la suite de l'homme qui portaitma valiseque j'ai reconnu une grande ville. Nous côtoyionsune belle grille qui sert de clôture au jardin situé surle quaidevant la Bourse. Nous avons monté la rue qui conduità la salle de spectacle. Les boutiquesquoique ferméespour la plupartà neuf heures qu'il était alorsontla plus belle apparence; quelques boutiques de bijouterie éclairéesrappellent les beaux magasins de la rue Vivienne. Quelle différencegrand Dieu! avec les sales chandelles qui éclairent les salesboutiques de Toursde Bourgeset de la plupart des villes del'intérieur! Ce retour dans le monde civilisé me rendtoute ma philosophieun peu altéréeje l'avoueparle froid au mois de juinet par le bain forcé de deux heuresauquel j'ai été soumis ce matin. D'ailleurs le plaisirdes yeux ne m'a point distrait des maux du corps. Je m'attendais àquelque chose de comparablesinon aux bords du Rhin àCoblentzdu moins à ces collines boisées des environsde Villequier ou de la Meilleraye sur la Seine. Je n'ai trouvéque des îles verdoyantes et de vastes prairies entouréesde saules. La réputation qu'on a faite à la Loiremontre bien le manque de goût pour les beautés de lanaturequi caractérise le Français de l'ancien régimel'homme d'esprit comme Voltaire ou La Bruyère. Ce n'est guèreque dans l'émigrationà Hartwell ou à Dresdequ'on a ouvert les yeux aux beautés de ce genre. J'ai ouïM. Le duc de M... parler fort bien de la manière d'arrangerCompiègne.

Je suislogé dans un hôtel magnifiqueet j'ai une belle chambrequi donne sur la place Graslinoù se trouve aussi la salle despectacle. Cinq ou six rues arrivent à cette jolie petiteplacequi serait remarquable même à Paris.

Je coursau spectaclej'arrive au moment où Bouffé finissait lePauvre Jacques. En voyant Boufféj'ai cru êtrede retour à Paris; Boufféde bien loinà mesyeuxle premier acteur de notre théâtre. Il est l'hommede ses rôleset ses rôles ne sont pas lui. Vernet a sansdoute du naturel et de la véritémais c'est toujoursle même nigaud naïf qui nous intéresse à luipar son caractère ouvert et par sa franchise. A mesure que cesqualités deviennent plus impossibles dans le mondeon aimedavantage à les retrouver au théâtre.

Le PauvreJacques est une bien pauvre pièce; mais ce soirdans ledialogue du père avec la filleje trouvais le motif d'un duoque Pergolèse aurait pu écrire; il écraseraittous les compositeurs actuelsmême Rossini. Il faudraitquelque chose de plus profond que le quartetto de Bianca e Faliero(c'est le chef-d'oeuvre d'un homme d'esprit faisant de lasensibilité). Les acteurs des Françaisquand ilsmarchent sur les planchesme font l'effet de gens de fort bonnecompagnie et de manières très distinguéesmaisque le hasard a entièrement privés d'esprit. Chez euxl'on se sent envahi peu à peu par un secret ennui que l'on nesait d'abord à quoi attribuer. En y réfléchissanton s'aperçoit que mademoiselle Marsleur modèle àtousne saurait exprimer aucun mouvement un peu vif de l'âmeil ne lui est possible que de vous donner la vision d'une femme detrès bonne compagnie. Par momentselle veut bien faire lesgestes d'une follemais en ayant soin de vous avertirpar un petitregard finqu'elle ne veut point perdre à vos yeux toute sasupériorité personnelle sur le rôle qu'elle joue.

Quelledose de vérité faut-il admettre dans les beaux-arts?Grande question. La cour de Louis XV nous avait portés àéchanger la vérité contre l'éléganceou plutôt contre la distinction: nous sommes arrivés àl'abbé Delillele tiers des mots de la langue ne pouvaientplus être prononcés au théâtre; de lànous avons sauté à Walter Scott et à Béranger.

Si AmaliaBettini et Domeniconices grands acteurs de l'Italiepouvaientjouer en françaisParis serait bien étonné. Jepense quepour se vengeril les sifflerait. Puis quelqu'undécouvrirait que l'on reconnaît à chaque pas dansles salons les caractères qu'ils ont représentésau théâtre.

J'étaistellement captivé par la façon dont Boufféfaisait valoir cette méchante pièce du PauvreJacquesque j'ai oublié de regarder l'apparence de lasociété bretonne. La salle était comble.

Ce n'estqu'en sortant que je me suis rappelé la physionomie demademoiselle de Saint-Yves de l'Ingénu: une jeuneBretonne aux yeux noirs et à l'airnon pas résolumais courageuxqui sortait d'une loge de rez-de-chaussée et adonné le bras à son pèrea représentéà mes yeux les héroïnes de la Vendée. Jedéteste l'action de se réunir à l'étrangerpour faire triompher son parti; mais cette erreur est pardonnablechez des paysanset quand elle dure peu. J'admire de toute mon âmeplusieurs traits de dévouement et de courage qui illustrèrentla Vendée. J'admire ces pauvres paysans versant leur sang pourqu'il y eût à Paris des abbés commendatairesjouissant du revenu de trois ou quatre grosses abbayes situéesdans leur provincetandis qu'eux mangeaient des galettes desarrasin.

On pensebien que je n'ai pas écrit hier soir toutes ces pages de monjournalj'étais mort de fatigue en revenant du spectacle etdu café à minuit et demi.

Ce matindès six heuresj'ai été réveillépar tous les habits de la maison que les domestiques battaient devantma porte à grands coups de baguetteet en sifflant àtue-tête. Je m'étais cependant logé au seconddans l'espoir d'éviter le tapage. Mais les provinciaux sonttoujours les mêmes; c'est en vain qu'on espère leuréchapper. Ma chambre a des meubles magnifiquesje la payetrois francs par jour; maisdès six heures du matinonm'éveille de la façon la plus barbare. Comme en sortantje disais au premier valet de chambred'un air fort douxquepeut-être l'on pourrait avoir une pièce aurez-de-chaussée pour battre les habitsil m'a fait des yeuxatroces et n'a pas répondueten vrai Françaisilm'en voudra toute sa vie de ce qu'il n'a rien trouvé àme dire.

Heureusementnotre correspondant de cette ville est un ancien Vendéen;c'est encore un soldatet ce n'est point un marchand. Il a vu lebrave Cathelineaupour lequel j'avoue que j'ai un faible; il m'a ditque le portrait lithographié que je venais d'acheter ne luiressemble en aucune façon. C'est avec beaucoup de plaisir quej'ai accepté son invitation à dîner pour ce soir.

Plein deces idées de guerre civileà peine mes affairesexpédiéesje suis allé voir la cachette demadame la duchesse de Berry: c'est dans une maison près de lacitadelle. Il est étonnant qu'on n'ait pas trouvé plustôt l'héroïque princesse; il suffisait de mesurerla maison par-dehors et par-dedanscomme les soldats françaisle faisaient à Moscou pour trouver les cachettes. Surplusieurs parties de la forteressej'ai remarqué des croix deLorraine.

Je suismonté à la promenade qui est tout prèset quidomine la citadelle et le cours de la Loire. Le coup d'oeil est assezbien. Assis sur un banc voisin du grand escalier qui descend vers laLoireje me rappelais les incidents de la longue prison que subit ence lieu le fameux cardinal de Retzl'homme de France quiàtout prendrea eu le plus d'esprit. On ne sent pas comme chezVoltaire des idées courteset il ose dire les chosesdifficiles à exprimer.

Je merappelais son projet d'enlever sa cousinela belle Marguerite deRetz: il voulait passer avec elle en Hollandequi était alorsle lieu de refuge contre le pouvoir absolu du roi de France. «Mademoiselle de Retz avait les plus beaux yeux du mondedit lecardinal (1) [1. Page 17édition Michaud1837.]; mais ilsn'étaient jamais si beaux que quand ils mouraientet je n'enai jamais vu à qui la langueur donnât tant de grâces.Un jour que nous dînions ensemble chez une dame du paysen seregardant dans un miroir qui était dans la ruelleelle montratout ce que la morbidezza des Italiennes a de plus tendrede plusanimé et de plus touchant. Mais par malheur elle ne prit pasgarde que Palluauqui a été depuis le maréchalde Clérambaultétait au point de vue du miroir »etc.

Ce regardsi tendre observé par un homme d'esprit donna des soupçonssi décisifscar ce regard ne pouvait pas être unoriginalque le père du futur cardinal se hâta del'enlever et le ramena à Paris.

J'ai passédeux heures sur cette colline. Il y a là plusieurs rangsd'arbres et des statues au-dessous de la critique. Dans le basversla Loirej'ai remarqué deux ou trois maisons qu'une villeaussi riche et aussi belle que Nantes n'aurait pas dû laisserbâtir. Mais les échevins qui administrent nos villes nesont pas forts pour le beauvoyez ce qu'ils laissent fairesur le boulevard à Paris! En Allemagneles plus petitesvilles présentent des aspects charmants; elles sont ornéesde façon à faire envie au meilleur architecteet celasans murssans constructionssans dépenses extraordinairesuniquement avec du soleil et des arbres: c'est que les Allemands ontde l'âme. Leur peinture par M. Cornélius n'est pasbonnemais ils la sentent avec enthousiasme; pour nousnous tâchonsde comprendre la nôtre à grand renfort d'esprit.

Les arbresde 1a promenade de Nantes sont chétifs; on voit que la terrene vaut rien. Je vais écrire une idée qui ferait unebelle horreur aux échevins de Nantessi jamais elle passaitsous leurs yeux. Ouvrir de grandes tranchées de dix pieds deprofondeur dans les contre-allées de leur promenadeet lesremplir avec d'excellent terreau noir que l'on irait chercher sur lesbords de la Loire.

Le long decette promenadeau levantrègne une file de maisons quipourraient bien être tout à fait à la mode pourl'aristocratie du pays: elles réunissent les deux grandesconditionselles sont nobles et tristes. Elles ont d'ailleurs lemeilleur air dans le sens physique du mot. J'ai suivi l'alléed'arbres jusqu'à l'extrémité opposée àla Loireje suis arrivé à une petite rivièrelarge comme la mainsur laquelle il y avait un bateau àvapeur en fonctions. On m'a dit que cette rivière s'appelaitl'Erdre: j'en suis ravi; voilà une rime pour le motperdreque l'on nous disait au collège n'en pointavoir.

En suivantjusqu'à la Loire les bords de cette rivière au nom durj'ai vu sur la gauche un grand bâtiment gallo-grecd'unearchitecture nigaude comme l'école de médecine àParis: c'est la préfecture. Sur l'Erdrej'ai trouvédes écluses et des ponts. On remplace à force lesmauvaises maisons en bois du seizième siècle par defort beaux édifices en pierre et à trois étages.Il y a ici un autre ruisseau: la Sèvre-Nantaise.

Arrivésur le quai de la Loired'ailleurs fort large et fort animéj'ai trouvé pour tout ornement une seule file de vieux ormesde soixante pieds de haut plantés au bord de la rivièrevis-à-vis des maisons. Cela est du plus grand effet. La formesingulière de chaque arbre intéresse l'imaginationetplusieurs des maisons ont quelque style et surtout une bonne couleur.

J'ai vuarriver un joli bateau à vapeur; il vient de Saint-Nazairec'est-à-dire de la merà huit lieues d'ici. Je comptebien en profiter un de ces jours.

Ce beauquaisi bien orné et à si peu de fraisest parcouruen tous sens par des gens affairés; c'est toute l'activitéd'une grande ville de commerce. Il y a deux omnibus: l'un blanc etl'autre jaune; les conducteurs sont de jeunes paysannes de dix-huitans; le prix est de trois sous.

Je suismonté dans l'omnibuset ne me suis arrêté que làoù il s'arrêtait lui-même. Le caractère dela jeune fille conducteur est mis à l'épreuve àchaque instant par des plaisanteries ou des affaires. C'est plaisant.On arrête tout près d'une suite de chantiers. J'ai suivides gamins qui couraient: on était sur le point de lancer dansle fleuve un navire de soixante tonneaux; l'opération aréussi. J'ai eu du regret de ne pas avoir demandé àmonter dans le bâtimentj'aurais accroché unesensation; peut-être un peu de peur au moment où lenavire plonge le bec dans l'eau. Je l'ai vu glisser majestueusementsur ses pièces de boiset ensuite entrer dans les flots pourle reste de ses jours. J'étais environné de jeunesmères de familledont chacune avait quatre ou cinq marmotsqui tous semblaient du même âge; j'ai cherché àlier conversation avec un vieux douaniermon camaradespectateurcomme moimais il n'avait pas d'idées.

Le bonheurde Nantesc'est qu'elle est située en partie sur un coteauquiprenant naissance au bord de la Loiresur la rive droite et aunords'en éloigne de plus en plus en formant avec le fleuveun angle de trente degrés peut-être. Les chantiers oùje suis occupent la première petite plaine qui se trouve entrela Loire et le coteau. Mais cette Loire n'est point large comme leRhône à Lyon; Nantes est placée sur un bras fortétroit; ce fleuvelà comme ailleursest toujours gâtépar des îles. Vis-à-vis des chantiersce bras de laLoire est rejoint par un autre beaucoup plus large. J'ai pris unebarque pour le remontermais j'avais du malheur aujourd'hui. Pourtoute conversationmon vieux matelot m'a demandé dix souspour boire une bouteille de vince qui ne lui était pasarrivédit-ildepuis quinze jours. C'est sans doute unmensongele litre de vin coûtant cinq centimes àMarseilledoit revenir à quinze centimes tout au plus sur lescôtes de Bretagne; mais peut-être l'impôt est-ilexcessif. Nos lois de douane sont si absurdes!

J'aitrouvé le second bras de la Loire obstrué par despiquets qui sortent de l'eauet forment comme de grands Vmajusculesla pointe tournée vers la merce sont des filetspour prendre des aloses.

Enremontant ce second bras de la Loireje suis arrivé àun pont; je me suis hâté de quitter mon bateauet demonter sur ce pont qui est fort laid et peut être élevéde quarante pieds au-dessus de l'eau. Un omnibus trottaits'éloignant de Nantes; j'y suis entréet bientôtnous avons passé sur une troisième branche du fleuve.De ma vie je n'ai été si cruellement cahoté: larue qui unit les trois ponts sur la Loire est horriblement pavée.J'en conclus que Nantes n'a pas un maire comme celui de Bourges.

Je me suishâté de venir m'habiller; il fallait aller dînerchez M. R... Comme Bouffé ne jouait pasje suis restédans le salon jusqu'à neuf heures et demieet je crois quequand même mon ami Bouffé eût jouéj'aurais tenu bon chez mon hôte jusqu'à ce qu'on m'eûtchassé. J'étais affamé de parler; voici bienhuit jours que je vis en dehors de la sociétécomme unmisanthropene lui demandant que les avantages matérielsqu'elle procure: les spectaclesles bateaux à vapeur et lavue de son activité. C'est ainsi que j'ai quelque idéede vivre à Pariss'il m'arrive de vieillir en Europe. Lacomédie de tous les moments que représentent lesFrançais actuels me donne mal à la tête.

Au restequand même je n'eusse pas eu cette rage de parlerj'aurais étécharmé des cinq ou six braves Bretons avec lesquels moncorrespondant m'a fait faire connaissance.

Sa femmeet sa jeune fille de quatorze ansencore enfantont fait maconquête tout d'abord: ce sont des êtres naturels;la fillepeu joliemais charmanteest un peu volontairecomme unenfant gâté. A dînerelle voulait avoir toutesles écrevisses du pâté chaud obligésousprétexte qu'on les lui donne quand la famille est seule.Madame R... serait encore fort bien de mise si elle le voulait; maiselle commence à voir les choses du côtéphilosophiquec'est-à-dire tristecomme il convient àune femme de trente-six ansfort honnête sans doutemais quin'est plus amoureuse de son mari. Quant à moidans mes idéesperversesje lui conseillerais fort de prendre un petit amantcelane ferait de mal à personneet retarderait de dix anspeut-être l'arrivée de la méchanceté et ledépart des idées gaies de la jeunesse. C'est une maisonoù j'irais tous les jours si je devais rester à Nantes.

Je seraisun grand fousi je donnais ici au lecteur toutes les anecdotescurieuses et caractéristiques qui ont amusé la soirée:je publierai cela dans dix ans. Elles montrent la sociétésous un drôle de jour; et c'est bien pour le coupsi jesuccombais à la tentation de les hasarder devant le publicque je serais tout à la fois un légitimisteunrépublicain farouche et un jésuite.

Un de cesrécits montre sous le plus beau jour le caractère justedu brave général Aubert Dubayet de Grenoblequi vinten Vendée avec la garnison de Mayence; il fut ami intime demon père.

J'aid'ailleurs de grandes objections contre les anecdotes qui n'arriventpas bien vite à un mot plaisantet qui s'avisent de peindrele coeur humain comme les anecdotes des Italiens ou de Plutarque:racontéeselles ne semblent pas trop longues; impriméeselles occupent cinq ou six pageset j'en ai honte.

Du tempsde Machiavelministre secrétaire d'État de la pauvrerépublique de Florenceminée par l'argent du papeonvoulut envoyer un ambassadeur à Romesur quoi Machiavel leurdit.

-- S'iovo chi sta? S'io sto chi va (2)? [2. Si j'y vaisqui reste ici?Si je restequi y va.]

Notreféodalité contemporaine a-t-elle un mot comparable ? Laliberté a donné de l'esprit aux Italiens dès ledixième siècle (3) [3. N'en croyez sur l'Italie que lesAnnales de Muratori et ses lumineuses dissertations.].


Nantesle 26 juin.

----



Il m'afallu voir les cinq hôpitaux de Nantes; mais commegrâceau cielle présent voyage n'a aucune prétention àla statistique et à la sciencej'en ferai grâce aulecteurainsi que dans les autres villes. Je saute aussi des idéesque j'ai eues sur le paupérisme. La marine et l'arméedevraient absorber tous les pauvres enfants de dix ans qui meurentfaute d'un bifteck (4). [4. La France a autant d'habitants qu'ellepeut produire ou acheter de fois quatre quintaux de blé. Ilnaît toujours dans un pays plus d'enfants qu'il n'en peutnourrir. La société perd la nourriture de tous lesenfants qui meurent avant de pouvoir travailler. Le lecteur admet-ilces idéesqui à Rodez sembleraient de l'hébreu?]J'explique l'association de Fourier aux personnes qui mefaisaient voir un de ces hôpitaux -- leur étonnementnaïf. Le mérite non prôné par les prixMonthyon ou par les journaux reste inconnu à la province. Delànécessité pour l'homme de mérite devenir à Parisautrement il s'expose à réinventerce qui est déjà trouvé.

Saint-Pierrela cathédrale de Nantesfut construitepour la premièrefoisen 555et par saint Félix; rien ne prouve ces deuxassertions. Des fouilles récentes ont montré qu'unepartie de l'église s'appuie sur un mur romain; maisdansl'église mêmeje n'ai rien vu d'antérieur auonzième siècle. Le choeur a été arrangéau dix-huitièmec'est tout dire pour le ridicule. Le féroceCarrierscandalisé du sujet religieux qui était peintà la coupolela fit couvrir d'une couche de peinture àl'huile que dernièrement l'on a essayé d'enlever.

Le bedeaum'a fait voir une petite chapelle dont les parois ressemblent tout àfait à un ouvrage romaince sont des pierres cubiques bientaillées.

La nefactuelle de Saint-Pierre fut bâtie vers 1434et remplaçala nef romane qui menaçait ruine; mais les travauxs'arrêtèrent vers la fin du quinzième sièclece qui a produit l'accident le plus bizarre. La partie gothique del'église étant infiniment plus élevée quele choeur qui est resté roman et timidele clocher del'ancienne église est dans la nouvelle. Mais n'importe; riende plus noblede plus imposant que cette grande nef. Il faut la voirsurtout à la chute du jour et seul; immobile sur mon bancj'avais presque la tentation de me laisser enfermer dans l'église.La révolution a ôté au caractère desbas-côtés en détruisant les croisillons desfenêtres

Ce qui m'ale plus intéresséet de bien loinà Nantesc'est le tombeau du dernier duc de BretagneFrançois IIetde sa femme Marguerite de Foixque l'on voit dans le transeptméridional de la cathédrale. Il fut exécutéen 1507 par Michel Colombet c'est un des plus beaux monuments de laRenaissance. Il n'est peut-être pas assez élevé.On ne connaît que cet ouvrage de ce grand sculpteurnéà Saint-Pol-de-Léon.

Lesstatues du prince et de sa femme sont en marbre blancet couchéessur une table de marbre noir; effet durmais qui par-là estbien d'accord avec l'idée de la mort telle que l'a faite lareligion chrétienne. La mort n'est souvent qu'un passage àl'enfer. Quatre grandes figures allégoriques entourent lemausolée: la Force étrangle un dragon qu'elle tired'une tour; la Justice tient une épée; un mors et unelanterne annoncent la Prudence; la Sagesse a un miroir et un compaset le derrière de sa tête représente le visaged'un vieillard.

Une grâcenaïveune simplicité touchantecaractérisent cescharmantes statues; surtout elles ne sont point des copies d'unmodèle idéal toujours le même et toujours froid.C'est là le grand défaut des têtes de Canova. LeGuidele premiers'avisavers 1570de copier les têtes dela Niobé et de ses filles. La beauté produisit soneffet et enchanta tous les coeurs; on y voyait l'annonce deshabitudes de l'âme que les Grecs aimaient à rencontrer.Dans le premier moment de transporton ne s'aperçut pas quetoutes les têtes du Guide se ressemblaientet qu'elles neprésentaient pas les habitudes de l'âme qu'on eûtaimées en 1570. Depuis ce peintre aimablenous n'avons quedes copies de copieset rien de plus froid que ces grandes têtesprétendues grecques qui ont envahi la sculpture. Les draperiesdes statues de Nantes sont rendues avec une rare perfection. EnFranceje ne sais pourquoion s'est toujours bien tiré desdraperies. Le lecteur se rappelle peut-être les draperies desstatues placées à Bourges au portail méridionalde la cathédrale.

Quelledifférence pour les plaisirs que nous devons à lalittérature et aux beaux-artssi l'on n'eût découvertl'Apollonle Laocoon et les manuscrits de Virgile et de Cicéronqu'au dix-septième sièclequand le feu primitif donnéà la civilisation par l'infusion des barbarescommençait à manquer!

Les quatrefigures de Michel Colomb sont belleset toutefois on observe chezellescomme dans les madones de Raphaëlfort antérieuresà l'invention du Guideune individualité frappante.

Un de mesamis d'hierqui avait la bonté de me servir de cicéroneme donne sa parole d'honneuravec tout le feu d'un vrai Bretonquela statue de la Justice reproduit les traits de la reine Anneadoréeen Bretagne; les autres statues seraient également desportraitsje le croirais sans peine.

Ce qu'il ya de sûrc'est que l'expression de ces têtes a uneteinte de moquerie assez piquanteet surtout bien française.Voici le mécanisme à l'aide duquel Michel Colomb aobtenu cet effet. Les yeux sont relevés vers l'angle externeet la paupière inférieure est légèrementconvexe à la chinoise.

Ce n'estpas tout; ce mausolée est peuplé d'une quantitéde petites statues en marbre blanc qui représentent les douzeapôtresCharlemagnesaint Louisetc. La plupart de cesfigurines sont admirables par la naïveté des poses et lavérité; un seul mot peindra leur mérite: ellessont absolument le contraire de la plupart des statues du tempsprésent. Le guindé fait jusqu'ici le caractèredu dix-neuvième siècle.

J'airemarqué de petites pleureuses dont la tête est enpartie couverte d'un capuchon. Les mains et les têtes sont enmarbre blancles draperies en marbre grisâtre.

Tous lessoirspendant le reste de mon séjour à Nanteslorsquemes affaires me l'ont permisje n'ai pas manqué de venirpasser une demi-heure devant cet admirable monument. Outre sa beautédirecteje pensais qu'il est pour la sculpture à peu prèsce que Clément Marot et Montaigne sont pour la penséeécrite. (Il faut que je garde une avenue contre la critiqueelle ne manquerait pas de s'écrier que Montaigne cite sanscesse les auteurs anciens; je parlemoide ce qu'il y a de vraimentfrançais et d'individuel dans les idées et le style deMontaigne.)

Hier soiren rêvant devant les statues de Michel Colombje m'amusais àdeviner par la pensée ce que nous eussions étési nous n'avions jamais eu ni peintre comme Charles Lebrunni guidelittéraire comme La Harpe.

Toutes cesmédiocritésqui sont les dieux des gens médiocresnous eussent manqué si VirgileTaciteCicéron etl'Apollon du Belvédère ne nous eussent étéconnus qu'en l'année 1700. Nous n'aurions point le Louis XIVde la Porte-Saint-Martin nuorné de sa perruqueet tenant lamassue d'Hercule; nous n'aurions pas même le Louis XIV de laplace des Victoiresmontant à cheval les jambes nues et enperruque; nous n'aurions point toutes les tragédies pointuesde Voltaire et de ses imitateursfabriquéesce qui estincroyableà la prétendue imitation du théâtregrecsouvent un peu terne à force de simplicité. Notrethéâtre ressemblerait à celui de Lope de Vega etd'Alarconqui eurent l'audace de peindre des coeurs espagnols. Onappelle romantiques leurs pièces bonnes ou mauvaisesparce qu'ils cherchent directement à plaire àleurs contemporainssans songer le moins du monde à imiter cequi jadis fut trouvé bon par un peuple si différent decelui qui les entoure (5). [5. Voir Racine et Shakespearebrochure de 1824. Depuison a abandonné le mot romantisme;mais la question n'a pas fait un paset ce n'est pas la faute duromantisme si jusqu'ici il n'a rien paru qui vaille le Cidou Andromaque. Chaque civilisation n'a qu'un moment dans savie pour produire ses chefs-d'oeuvreet nous commençons àpeine une civilisation nouvelle. Je vois une exception à ceque dessus: Caligulatragédiefait connaître cefou couronnéet les fous qui le souffraient.]

Un prêtrede Nanteshomme de caractèrea eu l'idée hardied'achever la cathédrale; on va démolir le choeur actuelqui est romanet on en fera un nouveauen copiant avec uneexactitude servile l'architecture de la nef.

J'aime lahardiesse de cette entreprise; mais cependanttoujours copier ce quiplaisait jadis à une civilisation morte et enterrée!Nous sommes si pauvres de volontési timidesque nousn'osons pas nous faire cette simple question: Mais qu'est-ce qui meplairait à moi ?

On meurtde faim à la table d'hôte de mon hôtelsi fier deson grand escalier de pierre et de sa belle architecture de Louis XV.Il y a des Anglais qui se servent avec une grossièretédéplaisante. Mais j'ai découvert un restaurateur fortpassable vis-à-vis le théâtre: la maîtressede la maisonjeune femme avenanteet d'un air simple et bonvousdonne des conseils sur le menu du dîner. Elle me raconte quemon grand hôtel fut fondé avec un capital réunipar des actions qui furent mises en tontineil y a de cela unevingtaine d'annéeset les survivants ne touchent encore quele cinq pour cent.

Le grandcaféà côté des huit grandes colonnesdisgracieuses qui font la façade du théâtremeplaît beaucoup; c'est le centre de la civilisation gaie et dela société des jeunes gens du payscomme les cafésd'Italie. Je commence à y entrevoir l'excellente crèmede Bretagne. J'y déjeune longuementlisant le journalet monesprit est rallégré par les propos et les rires despetites tables voisinesdéjà bien moins dignes qu'àParis.

Mais jeserais injuste envers les jeunes gens de la haute sociétéde Nantes si je ne me hâtais d'ajouter que ces messieursportent la tête avec toute la raideur convenableet cette têteest ornée d'une raie de chair trop marquée; mais ils neviennent pas au caféce qui est correct. « Avant 1789me disait le comte de T...un jeune homme bien né pour rienau monde n'aurait voulu paraître dans un café. »Quoi de plus triste de nos jours que le déjeuner à lamaisonavec les grands-parentset la table entourée dedomestiques auxquels on donne des ordres et que l'on gronde tout enmangeant ? Pour moije ne m'ennuie jamais au café; mais aussiil a de l'imprévuil n'est point à mes ordres.

Ce matin àsix heurescomme j'allais prendre le bateau à vapeur pourPaimboeuf et Saint-Nazairece café sur lequel j'avais comptém'a présenté ses portes hermétiquement fermées.

L'embarquementa été fort gai: le bateau à vapeur étaitarrêté au pied de cette ligne de vieux ormeaux qui donnetant de physionomie au quai de Nantes. Nous avions sept ou huitprêtres en grand costumesoutane et petit collet; mais cesmessieursplus sûrs des respectssont déjà bienloin de la dignité revêche qu'ils montrent àParis. A Nantespersonne ne fait de plaisanteries à laVoltaire; lit-on Voltaire? Les abbés de ce matin parlaientavec une grande liberté des avantages et des inconvénientsde leur état pour la commodité de la vie.

Lesenvirons de la Loireau sortir de Nantessont agréables: onsuit des yeux pendant longtemps encore la colline sur laquelle unepartie de la ville a l'honneur d'être bâtie; elle s'étenden ligne droite toujours couverte d'arbres et s'éloignant dufleuve. Ces environs fourmillent de maisons de campagne; l'uned'ellesconstruite depuis peu sur un coteau au midi de la Loireparun homme riche arrivant de Parisfait contraste avec tout ce quil'entoure. Ce doit être une copie d'une des maisons des rivesde la Brenta: il y a du Palladio dans la disposition des fenêtres.

L'arsenald'Indretoù la marine fait de grandes constructionsdonne l'idée de l'utilemais n'a rien de beau. Onaperçoit en passant de grands magasins oblongsassez bas etcouverts d'ardoiseset force bateaux à vapeur dans leurschantiers; on voit s'élever en tourbillonnant d'énormesmasses de fumée noire. Il y a là un homme d'un vraimériteM. Gingembre; maiscomme M. Amoros à Parisildoit dévorer bien des contrariétés.

Au totalce trajet sur la Loire ne peut soutenir l'ombre de la comparaisonavec l'admirable voyage de Rouen au Havre. En partant de Nantesnousavions un joli petit vent point désagréable: àquelques lieues de Paimboeuf il a fraîchi considérablement;le ciel s'est voiléle froid est survenuet avec lui tousles désagréments de la navigation. La mer étaittrès houleuse et très sale vis-à-vis dePaimboeuf. Pour essayer de voir la pleine merj'ai continuéjusqu'à Saint- Nazaire.

C'est unlieu où mon courage n'a guère brillé; il faisaitfroidil pleuvait un peule vent était violent. A peineavions-nous jeté l'ancreque nous avons vu arriver ànousde derrière une jetée neuve tenant à unmauvais village garni d'un clocher pointuune foule de petitesbarques faisant des sauts périlleux sur le sommet des vagues.A tous moments la pointe écumeuse des lamesqui se brisaientcontre les bordsentrait dans ces bateaux. Je me suis représentéque puisqu'il pleuvaitje n'aurais à Saint-Nazairepourressource uniqueque quelque petit café borgnesentantl'humide et la pipe de la veille. Impossible de se promenermêmeavec un parapluie. Ce raisonnement était bonmais il avait ledéfaut de ressembler à la peur; ce dont je ne me suispas aperçu. J'ai répondu au capitainequi m'offrait lemeilleur bateauque je ne descendrais pas; ma considération abaissé rapidementd'autant plus rapidementque j'avais faitdes questions savantes à ce capitainequi m'avait pris pourun homme de quelque valeur.

Plusieursfemmesmourant de peurse décidaient successivement às'embarqueretenfin je suis resté seul avec un vieux curéet sa gouvernante. Le curé était tellement effrayéqu'il s'est fâché tout rouge contre le capitainequicherchait à lui prouver qu'il n'y avait pas de danger àdescendre dans un bateau pour débarquer. J'avoue que le rôleque je jouais pendant cette discussion n'était pas brillant.J'ai passé là une heure sur le pontà regarderla pleine mer avec ma lorgnetteayant froidet tenant avec grandpeine mon parapluie ouvertappuyé contre des cordages. Lebâtiment dansait fermeet donnait de temps à autre degrands coups sur le câble qui le retenait. La merles rivagesplats et les nuagestout était gris et triste. Je lisaisquand j'étais las de regarderun petit volume in-32lePrincede Machiavel.

Enfin lespassagers sont venus se rembarquer; le jeune vicaire du curéeffrayé avait sauté des premiers dans une barque pourdescendre à Saint-Nazairene doutant pas d'être suivipar son patron. Il fallait voir sa figure au retour: la barque qui leramenait était encore à quarante pas du bateau àvapeurque déjà il faisait des gestes d'excuse mêlésde gestes de surprise les plus plaisants du monde. Il voulaitdire qu'il avait été surpris de ne pas voir arriver soncuréet qu'il ne s'était embarqué que dans laconviction d'être suivi par lui. Au moment où le petitvicaire s'épuisait en gestesune lame s'est briséecontre sa barqueet a rempli d'eau son chapeau tricorne qu'il tenaità la main. Je me suis rapproché pour être témoinde l'entrevue. Le vieux curé était fort rougeet s'estécrié au moment où le vicaire allait parler:Certainement je n'ai pas eu peuretc. Ce mot a décidéde la couleur du dialogue: c'était le curé quis'excusait; la figure du vicaire s'est éclaircie aussitôt.

Noussommes revenus vis-à-vis de Paimboeuf. Comme le bateaus'arrêtait quelques minutesje suis descenduet j'ai couru laville; j'avais toutes les peines du monde à maintenir monparapluie contre le vent. Cette ville est composée de petitesmaisons en miniaturefort bassesfort propreset qui ont àpeine un premier étage: on se croirait dans un des bourgssitués sur la Tamisede Ramsgate à Londres.

Je suisrentré bien mouillé dans le bateau; je me suis consoléavec du café. Une heure après le temps s'est éclairciles nuages ont pris une belle teinte de rougeet nous avons eu unesoirée superbe pour notre retour à Nantes. J'ai trouvéles maisons de campagne beaucoup plus belles que le matin J'airemarqué un costume national parmi les paysannes qui étaientaux secondes places. Les paysans sont vêtus de bleuet portentde larges culottes et de grands cheveux coupés en rond àla hauteur de l'oreillece qui leur donne un air dévot.

Unmonsieur fort âgéqui s'est embarqué àPaimboeufet qui parle fort bien de la Vendéeme raconte quele 29 juin 1793 cinquante mille Vendéenssous les ordres deCathelineauqu'ils venaient d'élire général enchef pour apaiser les jalousies des véritables générauxattaquèrent Nantesoù commandaient Canclaux etBeysser. L'attaque eut lieu par la rive droite de la Loire; le combatcommença sur neuf points à la foisil y eut de part etd'autre des prodiges de valeur. Enfin l'artillerie républicaineque les canonniers vendéenssimples paysansne surent pasdémonterfit un ravage horrible dans les rangs de ces bravesgens: repoussés de toutes partsIls opérèrentleur retraite emportant avec eux leur général en chefCathelineaublessé à mort. Dans cet assautla gardenationale de Nantes se montra très ferme. La guerre civiledura encore assez longtemps dans ces environset ne finit que le 29mars 1795jour où Charrette fut fusillé àNantes; il y eut d'étranges trahisons que je ne veux pasraconteret que d'ailleurs je connais depuis trois jours.

J'écoutaisce récit avec d'autant plus d'intérêtquequoique ce monsieur voulût direil était évidentpour moipar plusieurs particularitésque j'avais affaire àun témoin oculaire. Je ne lui ai point caché qu'un desmeneurs de la Conventionqui venait souvent chez mon pèrenous avait dit plusieurs fois qu'à deux époquesdifférenteset dont il donnait la date préciselaVendée avait pu marcher sur Paris et anéantir laRépublique. Il ne manqua à ce parti qu'un princefrançaisqui se mit franchement à sa têteenimitant d'avance madame la duchesse de Berry.


Nantesle 28 juin.

---



Hiervers les quatre heurespar une soirée superbecomme lebateauremontant rapidement la Loirepassait en revue les maisonsde campagne et les longues files de saules et d'acacias monotones quipeuplent les environs du fleuveon arrête la machine pourdonner audience à un petit bateau qui amène desvoyageurs. Le premier qui paraît sur le pont est un prêtreen petit collet; ensuite viennent deux femmes plus ou moins âgéesla quatrième personne était une jeune fille de vingtans avec un chapeau vert.

Je suisresté immobile et ébahi à regarder; ce n'étaitrien moins qu'une des plus belles têtes que j'aie rencontréesde ma vie; si elle ressemble à quelque parangon debeauté déjà connuc'est à la plustouchante des vertus dont Michel Colomb a orné letombeau du duc François à la cathédrale deNantes.

J'ai jetémon cigare dans la Loireapparemment avec un mouvement ridicule derespectcar les femmes âgées m'ont regardé. Leurétonnement me rappelle à la prudenceet je m'arrangede façon à pouvoir contempler la vertu de Michel Colombsans être contrarié par le regard méchant desêtres communs. Mon admiration s'est constamment accrue tout letemps qu'elle a passé dans le bateau. Le naturella nobleaisanceprovenant évidemment de la force du caractèreet non de l'habitude d'un rang élevél'assurancedécentene peuvent assez se louer.

Cettefigure est à mille lieues de la petite affection des noblesdemoiselles du faubourg Saint-Germaindont la tête changed'axe vertical à tous moments. Elle est encore plus loin de labeauté des formes grecques. Les traits de cette belle Bretonneau chapeau vert sont au contraire profondément français.Quel charme divin! n'être la copie de rien au monde! donner auxyeux une sensation absolument neuve! Aussi mon admiration ne lui apas manqué; j'étais absolument fou. Les deux heures quecette jeune fille a passées dans le bateau m'ont semblédix minutes.

A peineai-je pu former ce raisonnement: mon admiration est fondée surla nouveauté. Je n'ai pu avoir d'autre sensation quel'admiration la plus vive mêlée d'un profond étonnementjusqu'au moment où cette demoiselleaccompagnée desdeux femmes âgées et du prêtreest débarquéeà Nantes avec tout le monde.

En vain maraison me disait qu'il fallait parler de la première chosevenue à l'ecclésiastiqueet que bientôt je metrouverais en conversation réglée avec les dames; jen'en ai pas eu le courage. Il eût fallu me distraire de ladouce admiration qui échaudait mon coeurpour songer auxbalivernes polies qu'il convenait d'adresser au prêtre.

J'avouequ'au moment du débarquement j'ai eu à me faireviolence pour ne pas suivre ces dames de loinne fût-ce quepour voir quelques instants de plus les rubans verts du chapeau. Lefait est que pendant deux heures je n'ai pu trouver un défautà cette figure célesteni dans ce qu'elle disaitetque j'entendais fort bienune raison pour la moins aimer.

Elleconsolait la plupart du temps la plus âgée des deuxdamesdont le fils ou le neveu venait de manquer une élection(peut-être pour une municipalité).

«Les choses qu'il aurait dû faire par le devoir de sa placeauraient peut-être blessé la façon de penser dequelques-uns de ses amis »disait l'adorable carlistecar enBretagne la couleur du chapeau ne pouvait guère laisser dedoute. Cependant je n'ai eu cette idée que longtemps après.Un rare bon senset cependant jamais un motni une seule penséequi eût pu convenir à un homme. Voilà lafemme parfaitetelle qu'on la trouve si rarement en France. Celle-ciest assez grandeadmirablement bien faitemais peut-être avecle temps prendra-t-elle un peu trop d'embonpoint.

Il mesemblaitet je crois vraique les qualités de son âmeétaient bien différentes de celles que l'on trouveordinairement chez les femmes remarquables par la beauté. Sessentimentsquoique énergiquesne paraissaient qu'autant quela plus parfaite retenue féminine pouvait le permettreetl'on ne sentait jamais l'effort de la retenue. Le naturel le plusparfait recouvrait toutes ses paroles. Il fallait y songer pourdeviner la force de ses sentiments; un hommemême douéd'assez de tacteût fort bien pu ne pas les voir.

Le motifsouverain quià tort ou à raisonm'a détournéde l'idée de suivre un peu ces damesc'est que je voyais trèsbien que la demoiselle au chapeau vert s'était aperçude l'extrême attention que je cherchais pourtant àcacher autant qu'il était en moi: tôt ou tard il eûtfallu s'en sépareret sans son estime.

Les traitsde la Vénus de Milo expriment une certaine confiance noble etsérieuse qui annonce bien une âme élevéemais peut s'allier avec l'absence de finesse dans l'esprit. Il n'enétait pas ainsi chez ma compagne de voyage: on voyait quel'ironie était possible dans ce caractèreet c'estjecroisce qui me donna tout de suite l'idée d'une des statuesde Michel Colomb. Cette possibilité de voir le ridiculequimanque à toutes les héroïnes de romann'ajoutait-elle pas un prix infini aux mouvements d'une grande âmetels que la conversation ordinaire peut les exprimer? Cettephysionomie renvoyait bien loin le reproche de niaiserieou du moinsd'inaptitude à comprendreque fort souvent la beautégrecque ne s'occupe pas assez de chasser de l'esprit duspectateur.

C'est làselon moile grand reproche auquel la suite des siècles l'aexposée. A quoi elle pourrait répondre qu'elle a vouluplaire aux Grecs de Périclèset non pas à cesFrançais qui ont lu les romans de Crébillon. Mais moiqui naviguais sur la Loirej'ai lu ces romanset avec le plus vifplaisir.

Aprèscette rencontre d'un instantet les illusions dont malgré moimon imagination l'a embellieil n'était plus au pouvoir derienà Nantesde me sembler vulgaire ou insipide.

Voici lerésultat d'une longue soirée: tout ce qui est lieucommun à Paris fait les beaux jours de la conversation deprovinceet encore elle exagère. Un artiste célèbrede Paris a cinq enfantsle provincial lui en donne huitet semontre fier d'être aussi bien instruit. Un ministre a-t-iléconomisé cinq cent mille francs sur ses appointementsle provincial dit deux millions. C'est ce que j'ai bien vu ce soirdans les conversations amenées par le spectacle. On donnait lapremière représentation à Nantes de laCamaraderie. J'étais dans une loge avec des personnesde ma connaissance; profond étonnement de ces provinciaux.Quoi! l'on ose parler ainsi d'une chambre des députés!de cette chambre quiavant 1830distribuait tous les petits emploisde mille francset les enlevait barbarement aux vingt annéesde service qui n'ont pas un vote à donner! Après lastupéfactionqui d'abord prenait bien une grande minuteonapplaudissait avec folie aux épigrammes si naïves de M.Scribe. Sans se l'avouerces pauvres provinciaux sont bien las de cequ'ils louent avec le plus d'emphaseles pièces tailléessur l'ancien patronet qui ne se lassent pas d'imiter Destouches etle Tyran domestique. Ils admirentmais ils ne louent pasencore le seul homme de ce siècle qui ait eu l'audace depeindreen esquisses il est vrailes moeurs qu'il rencontre dans lemondeet de ne pas toujours imiter uniquement Destouches etMarivaux. On reprochait ce soir à la Camaraderie defaire faire une élection en vingt-quatre heures; c'est blâmerl'auteuren d'autres termesde ne s'être pas exposé àdix affaires désagréablesdont la première eûtété décisive; la police eût arrêtéla pièce tout court.

Certeselle n'eût pas laissé représenter exactementle mécanisme des élections avant 1830. (Songez àcelles de votre départementque vous connaissez peut-être.)

Du tempsde Molièreles bourgeois osaient affronter le ridicule. LouisXIV voulut que personne ne pensât sans sa permissionetMolière lui fut utile. Il a inoculé la timiditéaux bourgeois; mais depuis qu'ils s'exagèrent le pouvoir duridiculela comédie n'a plus de liberté. Les calicotssous Louis XVIII je croisvoulurent battre Brunetet il y eut unecharge de cavalerie dans le passage des Panoramas. Nous sommes forten arrière de ce que Louis XIV permettait. Un détail vaprouver ma thèse: n'est-il pas vrai qu'il y aurait bien moinsde gens offensés par la peinture exacteet mêmesatirique si l'on veutdes tours de passe-passe qui avant 1830escamotaient une électionque par les faits et gestes duTartufequisous Louis XIVdévoilaient et gênaientles petites affaires de toute une classe de la société?Classe nombreuse qui comptait des duchesses et des portières.Tartufe fut si dangereuxet frappa si juste le moyen defortune des gens de ce partique le célèbre Bourdalouese mit en colèreet La Bruyèrepour plaire àson protecteur Bossuetfut obligé de blâmer Molièredu moins sous le rapport littéraire.

Aujourd'huiil n'y a qu'une voix dans la société pour se moquer desfriponneries électorales antérieures à 1830;mais M. Scribe ne jouit paspour les montrer en action sur lethéâtrede la moitié de la liberté queMolière avait pour se moquer des faux dévots.

Ainsichose singulière! et qui eût bien étonnéd'Alembert et Diderotil faut un despote pour avoir la libertédans la comédiecomme il faut une cour pour avoir desridicules bien comiques et bien clairs. En d'autres termesdèsqu'il n'y a plus pour chaque état un modèle misen avant par le roi (6) [6. C'est en ce sens que Molière futun écrivain gouvernemental; aussi mourut-il avec soixantemille livres de rente.]et que tout le monde veut suivreon ne peutplus montrer au public des gens qui se trompent plaisammentencroyant suivre le ton parfait. Tout se réunit donc contre lepauvre riremême les cris des demi-paysans qui sescandalisent de l'invraisemblance. Une électionimprovisée en douze heures! et par un journal! Hé!messieursil ne faut que six mois à un journal de huit milleabonnés pour faire un grand homme!

Voicitextuellement ce que m'a dit ce soir un vieil officier républicainblessé à la bataille du Manset aujourd'hui marchandquincailler:

«Par soile vulgaire ne peut comprendre que les choses basses. Il necommence à se douter qu'un homme est grand qu'en voyant qu'aubout d'un siècle ou deux il n'a point de successeur. Ainsifait-il pour Molière. Ce que les années 1836 et 1837ont vu faire d'efforts inutiles en Espagnecommence à fairepenser au petit-bourgeois qu'après tout Carnot et Dantonvalaient peut-être quelque chosequoique non titrés. »

Je luiréponds: L'énergie semée par les exploits quivous ont coûté un bras ne dépasse guèrepour le moment la fortune de quinze cents livres de rente. Au-dessuson a encore horreur de tout ce qui est fort; mais le Code civilarrive rapidement à tous les millionnairesil divise lesfortuneset force tout le monde à valoir quelque chose et àvénérer l'énergie.

Avant-hieron m'a fait dîner avec un homme aux formes herculéennesriche cultivateur des environs de la Nouvelle-Orléans; cemonsieur est comme l'ingénuil va à la chasseaux griveset leur emporte la tête avec une ballepour nepas gâter le gibierdit-il. Je n'ai pas cru un mot de cecontemoi qui me pique de bien tirer. L'Américain s'en estaperçuet ce matin nous sommes sortis ensemble; il a tuésept moineaux ou pinsonstoujours à balle franche. Il aenlevé la tête à deux merles; maiscomme lesballes vont loinet qu'il fallait prendre de grandes précautionsnous avons regretté de n'être pas dans une forêtdu nouveau mondeet mon nouvel ami a quitté sa carabine. Lecanon est fort long et les balles de très petit calibre; oncharge assez rapidement. Avec un fusil et du petit plombl'Américaina tué toutes les bécassines qui se sont présentées;je ne lui ai pas vu manquer un seul coup.

M. Jam***avait dix-sept ans en 1814lors de la fameuse bataille de laNouvelle-Orléansoù cinq mille hommes de gardenationale mirent en déroute une armée de dix milleAnglaisles meilleurs soldats du mondeet qui venaient de se battrependant plusieurs années contre les Français deNapoléon.

Nous nousmettions en tirailleursdit M. Jam***et en moins d'une heure tousles officiers anglais étaient tués. Les Anglaistoujours pédantsdisaient que ce genre de guerre étaitimmoral. Le fait est qu'ils n'ont jamais eu la peine derelever une sentinelleon les frappait toutes pendant leur faction.Mais nos genspour arriver à portée des sentinellesétaient obligés de marcher à quatre pattes dansla boue; et les Anglaisnon contents du reproche d'immoraliténous appelaient encore chemises sales.

Le jour dela batailleun seul homme de l'armée anglaise (M. le colonelRégnierné en France) put arriver jusqu'auretranchement. Il se retournait pour appeler ses soldatslorsqu'iltomba raide mort. Le soirla bataille gagnéedeux de nosgardes nationaux se disputaient la gloire d'avoir abattu cet hommecourageux.

--Parbleus'écria Lambertil y a un moyen fort simple devérifier la chose; je tirais au coeur.

-- Et moije tirais à l'oeildit Nibelet.

On allasur le champ de bataille avec des lanternesle colonel Régnierétait frappé au coeur et à l'oeil.

Traithardi du général Jacksonqui prend sur lui de fairefusiller deux Anglais qui venaient d'être acquittés parun conseil de guerre. On dit que ces messieurssous prétextede faire le commerce des pelleteriesconduisaient les sauvages aucombat contre les Américains. Le fait est que dès lelendemain tous les Anglais quittent les sauvagesqui n'osent plus semontrer devant les troupes américaines.

Le jour dela bataille de la Nouvelle-Orléansle généralJackson ose donner le commandement de toute son artillerie au braveLafittepirate françaislequel demande à se battrelui et ses cinq cents flibustierspar rancune de ce qu'il avaitsouffert sur les pontons anglais. La tête de Lafitte avait étémise à prix par le gouvernement américain. S'il euttrahi Jacksoncelui-ci n'avait d'autre ressource que de se brûlerla cervelle. Il le dit franchement à Lafitte en lui remettantson artillerie.

Moncamarade de chasse m'a donné bien d'autres détailsquej'écoute avec le plus vif intérêt. Je vais lesécrire au brave R...mon amiqui est de Lausanne. C'est avecces longues carabines que la Suisse doit se défendresijamais elle est attaquée par quelque armée à laXerxès. Mais où trouver en Suisse un homme qui sachevouloir? Y a-t-il encore en Europe des hommes à laJackson? On trouverait sans doute des Robert-Macaire trèsbraves et beaux parleurs. Maisdans les circonstances difficilesl'homme sans conscience manque de force tout à coup:c'est un mauvais cheval qui s'abat sur la glaceet ne veut plus serelever.


Nantesle 30 juin 1837.

---



J'avaisremarqué le musée; c'est un bâtiment neuf quis'élève près de la rive droite de l'Erdre. Maisje redoutais d'entrer dans ce lieu-là; c'est une journéesacrifiéeet souvent en pure perte. Le rez-de-chausséesert pour je ne sais quel marché.

Notre beautempssi brillant hier à la chasses'est gâtécette nuit: le ciel est gris de fer; tout paraît lourd etterneet je suis un peu évêque d'Avranches;mauvaise disposition pour voir des tableaux.

Noustraversons ce boulevard que j'aime tant; place charmantepaisibleretirée; au milieu de la villeà deux pas du théâtreet cependant habitée par des centaines d'oiseaux. Joliesmaisons à façades régulières: belleplantation de jeunes ormes; ils viennent à merveille: il y aici ce qui favorise toute végétationde la chaleur etde l'humidité.

Le muséeest un joli bâtiment modernesur la petite place des halles;si je connaissais moins la provinceje supposerais que ces grandessalles (il y en a sept)d'une hauteur convenableont étéconstruites tout exprès pour leur destination actuelle. Maiscomment supposer que MM. les échevins auraient gaspilléles fonds de l'octroi pour une babiole aussi complètementimproductive qu'une collection de tableaux? Il est infiniment plusprobable que le bâtiment était destiné un grenierd'abondance.

Lesprovinciaux sont jaloux de Parisils le calomnient. « On noustraite comme des Parias! »s'écrient-ilsmais ilsimitent toujours cette ville jalousée. Ordepuis quelquesannéeson a renoncé à Paris à la vieillesagesse administrative qui consistait à entasser dans desmagasins d'énormes quantités de blépour parerdisait-onaux chances de la disette. L'administration s'estaperçuequarante ans après que les livres le luicriaientque cette belle invention produisait un effet contraire àcelui qu'on en attendait. Elle a fait cette découverte quanddes hommesqui avaient écrit sur l'économie politiqueont été appelés aux places par la Révolutionde Juillet.

On a dûrenoncer à Paris à l'accaparement des blésfait pour un bon motif; les greniers construits sousl'Empireet spirituellement placés entre les faubourgsSaint-Antoine et Saint-Marceausont restés inachevés.

Desgreniers d'abondance nous avons fait un hôpitalà l'époque du choléraet les Nantaisauront changé les leurs en musée. Si l'on avait voulubâtir un muséeau lieu de dalles de pierren'aurait-onpas mis un plancher en bois? I1 se peut-fort bien que je me trompe;mais je n'ai pas voulu faire de questionsm'attendant à unmensonge patriotique. Le genre de constructionla forme del'édificem'auront induit en erreurpeu importe!

Jeparcours les salleselles sont vastes et claires; il est facile detrouver son jour: on y verrait fort bien de bons tableauxs'il y en avait. Mais le premier coup d'oeil est peu favorable: jen'aperçois que des croûtes ou des copies.Il ne faut pas se découragerexaminons avec soin. Jeremarque:

1° Unebelle tête du Christcouronnée d'épinesattribuée à Sébastiano del Piombo. I1 sepourrait bien que ce fût un original. Il y a véritéexpressioncouleurdessin. Manière grandiose(l'opposé de Mignardou de Jouvenetou de Girodet). Mais jecrois me rappeler que j'ai vu cette même tête dans lagalerie Corsinià Florence. Il est peu probable que l'on aitici un original dont le Prince Corsini aurait la copie. Ilfaudrait employer une heure à examiner ce tableau au grandjour.

Sébastianoauquel un pape ami des arts avait donné l'office de sceller enplomb certaines bullesest d'une grande ressource pour lesmarchands de tableaux de Romede Florencede Veniseetc. Cepeintre est grand coloriste. Michel-Ange lui fournissait des dessinspour faire pièce à Raphaël et à son école.Il a de l'expressionun faire grandiose; il a l'estime desconnaisseurset frappe même les gens qui se sont plus occupésd'argent ou d'ambition que de beaux-arts. Les marchands de tableauxdont la vanité voyageante fait la fortuneaccablent lesprinces russes et les riches Anglais de Sébastiano del Piombo.Ces messieurs achètent pour cinquantepour cent louis unecopie fort passable qui devient un original àMoscou. Il faut frapper fort ces coeurs du Nord. Les gens duNord ne préfèrent-ils pas le tapage allemand aux doucescantilènes du Matrimonio segreto qui leur semblent nues?

2°Portrait d'un Vénitien à barbe rougeattribuéau Giorgion; c'est le plus beau tableau terminé de cemuséetoutefois il n'est pas du Giorgion.

3° LePortement de croixattribué à Léonard deVinci. Les figures à mi-corps sont d'une véritéd'expression remarquable. La tête du Christ a de la grandeur.La teinte générale est fort sombre; tableau nonterminé. On dirait que le peintre n'a fait usage que deglacis. Il faudrait voir de près ce tableau qui estpeut-être original; mais c'est un grand peut-être. S'ilest originalil est sans prix.

4° Lelivret dit que cette tête fade et blêmepeinte durementet cependant sans énergieest du Tintoretet de plusle portrait de Fra Paolo Sarpic'est-à-dire du plus grandphilosophe pratique qu'aient produit les temps modernes (7). [7. Voirl'admirable histoire de sa vie par le moine son compagnonqui luisuccéda dans la place de théologien de la républiquede Venise.]

5°Deux Canaletto: la place Navone à Rome; je n'avais jamais vuque des vues de Venise par le Canaletto: l'autre est l'églisede la Salute; admirable lumièregrande exactitude; maistoujours le même tableau.

6°Portrait de femme habillée en noir. Tête pleine depenséed'expressionde véritéattribuéeà Philippe de Champagne. Ce costume n'est-il pas beaucoup plusmoderne?

7°Fort jolie tête de sainteque l'on dit d'AnnibalCarrache. Tableau gracieux de l'école de Bolognepeut-êtred'Elisabeth Siranil'élève du Guide. J'ai vu quelquechose de semblable dans la galerie Rossià Bologne.

8° Unsaint meurt ayant les bras en croix. C'est hideuxvraiunpeu durau totalressemblant au Guerchinpar conséquentécole espagnole.

Comme jedonnais mon avis insolemment à haute voixparlant àmon nouvel ami le Vendéen et à sa femmenous sommesabordés familièrement par un monsieur tout grissec etpincé. Ce personnage m'amuseil ne manque ni d'espritni deconnaissances en peintureni même d'opiniâtreté.Il me prend pour un connaisseuret nous voilà en conversationréglée pendant deux grandes heures.

J'apprendsque son musée est l'un des plus recommandablesde France: tel tableau a été infinimentloué parle directeur de la galerie de Dresde; tel autre par le directeur deBerlinet par M. E...savant bien connujeune homme grave qui neparle pas tous les joursréfléchit beaucoup et nefait connaître son opinion qu'après mûreréflexion. (Ceci était sans doute une épigrammeà mon adresse. Comme le Vendéen me plaîtnousbavardions beaucoupnous nous appelions d'un bout des salles àl'autre.) Nous avons icia continué l'homme pincéprès de quarante tableaux provenant de l'ancien muséeNapoléon; puis la ville a acheté à la vente deM. CacaultNantais et ancien ambassadeur à Romeunegrande quantité de tableaux de sa magnifiquecollection.

9° «Voyez cette tête d'un chevalier croisé par lecélèbre Canova! Qu'en pensez-vous? -- Je la trouveau-dessous du médiocre; c'est moufadesans expressiondela vraie peinture de demoiselle. Les traits du visage sont beauxlacouleur rappelle que Canova est né à Veniseet non à Florence; maisà tout prendreil n'y a debon sur cette toile que le nom du grand sculpteur qui est écritau bas. » Ce tableau provient de la galerie Cacaulteton y lit: Offerto all Illustrissimo ed Ornatissimo sig. CacaultAmbasciatore di Francia in Roma dal suo umilissimo servo ed amicoCanova (autographe). Canova sur ses vieux jourslassé del'admiration que toute l'Europe (à l'exception de la France)accordait à ses statueseut le travers de vouloir êtrepeintre; etcomme à Rome le ridicule ne peut atteindre unhomme du talent de Canovace grand artiste ne cacha pas cettefaiblesse.

10° «Voici un original de Raphaël! s'écrie l'homme sec.Et je vois une Madone connuegravée vingt fois; ceci est unecopie détestablecroûte au premier chef. -- Commentlui dis-jevous croyez cela original? -- Ouisans doutereprend lemonsieur en redoublant de gravité; c'est l'avis de tous lesconnaisseurs. »

11° «Cette copie de la Vierge aux rochers de Léonard deVincidit le monsieurest parfaite; elle est plus agréable àvoir que l'original enfumé qui est au Louvre. --Sachezmonsieurqu'au Louvre il n'y a rien d'enfumé; nousgrattons les tableaux jusqu'au vif et savons les vernir àfond. »

J'avoueque je voudrais bien avoir une galerie composée d'aussicharmantes copies; elles me rappelleraient certains originaux quej'aime tendrementmais auxquels je ne puis atteindre: c'est làleur unique défautet non d'être enfumés. Atravers les injures du tempsl'oeil ami des arts voit les tableauxtels qu'ils étaient en sortant de l'atelier du maître.

12°Autre copie de Léonard: l'Incrédulité desaint Thomas. L'original est à Milanàl'Ambrosiana. Copie moins agréable que la précédentemais bien encore.

13°Sainte Famillepar Otto Venius (vivant en 1540). Ceci estoriginalet provient du musée Napoléon; un peu secmais naïfvrai. Cet Allemand a vu Raphaël ou ses élèves:je ne puis croire qu'il ait deviné ce style.

14°Éruption du Vésuvepar je ne sais quel Italien dudix-huitième siècle. Cela est peint comme unedécoration de théâtre; aussi y a-t-il de l'effetcette ressource des ignorants: effet de mélodrame.

15°Élisabethreine d'Angleterre; excellent portrait flamand.Expression de physionomie fineaigreméchante; lèvrespincéesnez pointu. Femme non mariéeet parlant de savertu. Sa façon de jouer avec sa chaîne d'or estadmirable. Je voudrais pour beaucoup que ce portrait fûtreconnu ressemblant. Il représente admirablement cette reinequi battait ses ministres lorsqu'elle était contrariéedans ses desseins. Mais qu'importent ses faiblesses? Elle sut régner.

16°Portrait de femme assez laide« extrêmement louépar M E...dit mon interlocuteur. C'est un tableau espagnolpeut-être de Murillo ». M. E... aura voulu faire la courà ce brave homme; etcomme on est accoutumé en Franceà la laideur des lignesà la fausseté de lacouleuret à l'absurdité ou à l'absence duclair-obscurce portrait de femme passera bientôt pour unchef-d'oeuvre à Nantes.

17°Vieillard jouant de la vielle. Ignoble et effroyable vérité;tableau espagnol attribué à Murillo. Il n'est pas sansmérite. Coloris sageexpression vraie. Il provient du muséeNapoléon. Peut-être est-il de Vélasquezquià son débuts'essaya dans des sujets vulgaires.

18°Belle copie en marbre du vase de Warwick.

19°L'Éducation de la Viergepar Krayer.

20°Jeune fille qui va se faire religieuse. La beauté du sujetsoutient le peintre. Elle est vêtue de bleu; elle a quatorzeans; elle est maladivelanguissanteexaltée. Figure àla sainte Thérèse. « Attribué à unpeintre italien ou à un Espagnol »dit l'homme secquiaprès ce tableaunous a délivrés de sonesprit.

Arrivéà cette question qu'il faut toujours se faire: Que prendre sion me laissait le choix dans ce musée?

D'abordet avant toutle Portement de croixqui peut être deLéonard. Un si grand peut-être est au-dessus detout. Ensuiteet à tout hasardle Sebastiano del Piombo; 3°la demi-figure attribuée au Giorgion; 4° le portraitd'Élisabeth; 5° la copie de la Vierge aux rochersde Léonard de Vinci.

Prèsde la porte d'entréeje trouve des fragments de sculpture dumoyen âgefort curieux. Y a-t-il là quelque chose degauloisou seulement du huitième sièclecomme ce quej'ai vu à la Charitéchez M. Grasset? On a placéau-dessus de la porte le grand tableau d'Athaliefaisant massacrersous ses yeux les cinquante fils de je ne sais quel roi d'Israëlpar feu Sigalon. Le musée de Nantes pourrait en accommodercelui de Nîmes.

Je sorsperdu de fatigue. J'ai des nerfscomme dit M. de S... Promenade enbateau sur l'Erdre. J'ai beau fairele reste de la journéeest perdu. Au totalj'ai été trop sévèreenvers ce musée. (Et tout cet article est à refairesijamais je repasse à Nantes. Apporter une loupeexaminer lafaçon dont les ongles et les cheveux sont traités dansle prétendu Portement de croix de Léonard.)

Unsous-préfet destituéet par conséquentphilosopheme disait hier: La méfiance et le raisonnementsévèrequi font la base du gouvernement des deuxchambresachèvent de tuer en France la chevalerie. L'hommequi ne vit que pour donner aux femmes une suprême estime pourson élégance va devenir fort rare parmi nous.

EnAngleterreau contraireMM. Brummel et d'O*** ont essayé defaire revivre la loi par un amendement: la fashion.

Durant lavie de l'esprit chevaleresquela France n'a pas eu d'artiste capablede créer le beau idéal de la sociétéqui l'entouraitd'exprimer cette société par dumarbre ou de la peinture. Rien n'est plus Bentham que le beau idéalde Raphaël. Canovadans le Perséebannit laforceeten ce sensse rapproche du sentiment qui préfèrede beaucoup l'élégance à la force et l'esprit àla justice. La chevalerie a éclipsé le bon sens de laRome antiqueet le bon sens des deux chambres bannit la chevalerie.Tout cela va donner plusieurs genres de beau aux gens de goût.

Ce soirj'ai rencontré M. Charlesle père noble de latroupe qui joue ici. Grande reconnaissance: je l'ai beaucoup connusous-officier d'artillerie à la Martinique. C'est un homme decoeur et d'un rare bon sens. Quel aide de camp pour un ministre!

M. C... acela de particulierqu'il n'est dupe d'aucune apparence; la positionplutôt inférieure qu'il occupe dans la vie n'a aucuneinfluence sur sa façon de voir les choses.

L'art dejouer la comédie ne se relèvera en Franceme dit-ilque lorsque l'on cessera d'imiter le grand seigneur de courdont la réalité n'existe plus. Rien de plusprofondément bourgeois que les manières et les figuresdes huit ou dix personnages estimables les plus haut placésdans l'almanach royal. Une ou deux exceptions tout au plus. Lesderniers grands seigneurs ont été M. de Narbonnemortà Wittemberget M. de T...

« Ehbien! reprend M. C...dès que le bourgeois de Nantesdevantqui l'on joue la comédievoit le mot Clitandre dans la listedes personnagesil veut qu'on lui donne une copie des manièresqu'il se figure qu'avait autrefois le maréchal deRichelieu. Figurez-voussi vous pouvezce qu'il se figure. »

On neverra des acteurs passablespoursuit le sous-officierque quand lesenfants de douze ans qui ont joué la comédie àParissur le théâtre de l'Odéonet au passagede l'Opéraen auront vingt-cinq. En arrivant à l'âgedes passionsil ne sera plus question pour eux ni de timiditéni de mémoireni de gestesetc. Ils pourront ne plus donnerleur attention au mécanisme de l'artet la concentrer toutentière sur la chose à imiter et à idéaliser.Si la nature leur a donné des yeux pour reconnaîtrequelle est l'apparence extérieure d'un jeune homme néavec quarante mille livres de renteils pourront en donnerl'imitation dans le rôle de Clitandre. Alorsautre malheur: onremarquera que les paroles de ce rôle jurent avec les manièresvraies du dix-neuvième siècle.

La sagessedes plus jolies actrices du Théâtre-Français estexemplaire; elles refusent à Londres des offres singulières.Ces dames pourront donc représenter la femme françaisede notre siècle qui est sage et impérieuse avanttout.

-- Rien depitoyable comme les comédiens actuelspoursuit M. C...; cespauvres gens n'ont rien à euxpas même leur nom.Plusieurs ne manquent pas de véritables dispositions: mais leprovincial ne veut pas laisser faire dans l'art de jouer la comédiela révolution qui s'est opérée dans l'art del'écrire. Il en est toujours aux copies de Fleury.

«Belle révolution! disent-ils Une emphase abominable; rien denaturel; la peur continue d'être simple; des personnages quirécitent des odes. Beaux effets du romantisme! »

-- Leromantisme ou la déroute des trois unités étaitune chose de bon sens; profiter de la chute de ce tyranabsurde pour faire de belles pièces est une chose de génieet le génie français se porte maintenant versl'Académie des sciences ou vers la tribune. Si M. Thiers neparlait pasil écrirait.

En 1837l'Allemagneet surtout l'Italieont de bien meilleurs acteurs quela France. Où est notre Domeniconi; notre Amalia Bettiniquia la bonté de se croire inférieure àmademoiselle Mars? Ce sont les villes où elle joue qui sontinférieures à Paris. Les troupes en Italie changent derésidence tous les quatre moiset le plus grand talent doitfaire de nouveaux efforts pour réussir. Bologne auraitgrand plaisir à siffler ce que Florence vient d'applaudir.Quel père noble de Paris l'emporte sur Lablache ?


Nantesle ler juillet 1837.
---



Cettejournée a été consacrée à la revuedes monuments publics. C'est une des pires corvées imposéesau pauvre voyageur arrivant pour la première fois dans unpays.

Les plusbeaux quartiers de Nantes sont contemporains des beaux quartiers deMarseille; c'est à la fin du siècle passé que M.Graslinriche financierfit construire la place qui porte son nomles rues environnantesla place Royaleetc.

Le châteaudu Bouffay est de la fin du dixième siècle. La tourpolygone fort élevée où l'on a placél'horloge principale de la ville ne remonte qu'à 1662.

Lechâteaubâti par Allain Barbe Torte en 938est flanquéde tours rondesprobablement du quatorzième siècle.C'est le duc de Mercoeur qui le fit rétablir du temps desguerres civiles: de làles croix de Lorraine que j'airemarquées au bastion près de la Loire.

Lesfenêtres du bâtimentà droite de l'entréeprincipaleont des chambranles décorés avec grâce.

Une grandesalle gothiquesituée vers la Loirecontient quelques barilsde poudre; c'est pour cette raison que nous n'avons pu quel'entrevoirencore a-t-il fallu tout le crédit de mon aimablecicérone. La voûte est ornée de nervuresélégantes.

C'est ensortant de cette salle que nous avons passé par hasard dans larue de Biesseprès du pont de la Madeleine. « Làfut pendu le maréchal de Retzm'a dit mon nouvel ami: iln'avait que quarante-quatre ans: c'est l'original du Barbe-Bleuedes enfants. Cet homme extraordinaire était maréchal deFrance et jouissait de douze cent mille francs de rente. » CeDon Juan finit par la corde le 25 octobre 1440.

Il mettaitsa gloire à braver tout ce qu'on respecteet ce n'étaitqu'après avoir satisfait à ce premier sentiment de soncoeur qu'il trouvait le bonheur auprès des femmes. C'est lecaractère du fameux François Cenci de Romequi avaitun million de renteset fut tué par deux brigands que sajeune fille Béatrixdont il abusaitfit entrer dans sachambre. Pour ce crime elle fut décapitée àseize ansle 13 septembre 1599.

L'utilitérégnait seule dans les temps héroïqueset nousrevenons à l'utilité. Puis vint la chevaleriequi eutl'idée singulière de prendre les femmes pour juges deson mérite.

Le DonJuan pousse ce système jusqu'à l'excès; il adoreles femmeset veut leur plaire en leur faisant voir jusqu'àquel point il se moque des hommes. Cette idée sur ce curieuxeffet de la chevaleriefille de la religionm'a occupé toutela soirée; j'ai lu des livres dont voici l'extrait.

Remarquezqu'il n'y a jamais de Don Juan sans un penchant invincible pour lesfemmes. Ce penchant est l'imagination elle-même; il n'ya donc rien de singulier à ce qu'un Don Juan finisse parcroire à la magieà la pierre philosophaleàtoutes les folies. Heureux quand il meurt avant la vieillessequipour ce caractèreest horrible!

Gilles deRetz était fort brave. Né en 1396il fut maréchalde France en 1429au sacre de Charles VIIà Reims. En 1427il avait emporté d'assaut le château de Ludedont iltua le commandant. En 1429il fut un des généraux quiaidèrent Jeanne d'Arccet être incomprisàfaire entrer des vivres dans Orléans. Devenu maréchal àtrente-trois ansil eut de beaux commandements dans l'arméedu roi de France. Un poème de Voltaire a fait connaîtrecette guerre entremêlée de voluptés.

Avingt-quatre ansGilles de Retz avait épousé Catherinede Thouarsriche héritière; en 1432il héritade son aïeul maternel Jean de Craon. Il eut alors trois centmille livres de rente (douze cent mille francs de 1837).

Se voir àtrente-six ans à la tête d'une aussi belle fortune avecle premier grade de l'armée et une belle réputationmilitairec'était un fardeau trop fort pour une imaginationardente.

Le jeunemaréchal ne s'occupa plus de guerre; que pouvait-elle luioffrir de neuf? Il chercha à conquérir des femmeset àse présenter à elles couvert du respect et del'admiration des hommesses contemporains.

Par sonfasteil prétendit éclipser celui des souverains; maisà ce métier il mangea bien vite cette fortune de douzecent mille francs de rente. Les historiens racontent qu'il avait unegarde de deux cents hommesdes pagesdes chapelainsdes enfants dechoeurdes musiciens. La plupart de ces gens-là étaientagents ou complices de son affreux libertinage. Bientôtlassédes voluptés ordinairesil prétendit les rendre pluspiquantes par un mélange de crimes.

J'aitrouvé d'autres détails sur sa magnificence. En saqualité d'homme à imaginationla religion jouait ungrand rôle dans sa vie. Sa chapelle était tapisséede drap d'or et de soie (de soiealors plus précieuseque l'or: on se rappelle l'histoire de la paire de bas de soie deFrançois Ierun siècle plus tard).

Les vasessacrésles ornements de cette chapelleétaient d'oret enrichis de pierreries. Il était fou de musiqueet avaitun jeu d'orgue qui lui plaisait tellementqu'il le faisait porteravec lui dans tous ses voyages.

J'étudiele caractère du maréchal de Retzparce que cet hommesingulier fut le premier de cette espèce. FrançoisCencide Romene parut qu'en 1560. Il fautpour que le caractèrede Don Juan éclatela réunion d'une grande fortuned'une bravoure extraordinairede beaucoup d'imagination et d'unamour effréné pour les femmes. Il faut de plus naîtredans un siècle qui ait eu l'idée de prendre les femmespour juges du mérite. Du temps d'Homèreles femmesn'étaient que des servantes; Achillesi brillantne songepas du tout au suffrage de Briséis; il lui préfèrecelui de Patrocle.

Leschapelains du maréchal de Retzvêtus d'écarlatedoublée de menu vair et de petits grisportaient les titresde doyende chantred'archidiacre et même d'évêque.Pour dernière folie de ce genreil députa au pape afind'obtenir la permission de se faire précéder par unporte-croix.

Un desgrands moyens que le jeune maréchal employait pour conquérirl'enthousiasme des habitants des villesoù l'amour effrénédu plaisir le conduisaitc'était de donnerà grandsfraisdes représentations de mystères. C'étaitle seul spectacle connu à cette époque; etpar sanouveautéau sortir de la barbarieil exerçait unpouvoir incroyable sur les coeurs. Les femmes surtout fondaient enlarmes et étaient comme ravies en extase.

Dès1434après deux années de cette joyeuse vielemaréchal avait tellement abrégé sa fortunequ'il fut obligé de vendre à Jean Vduc de Bretagneun grand nombre de places et de terres. La famille du prodigue voulutempêcher l'effet de ces marchés; mais le maréchalparvint à écarter les obstacleset en 1437 il touchales prix de vente.

Bientôttoutes les ressources humaines furent épuisées. Iciparaît l'homme d'imagination: Gilles de Retzfort savant pourson tempschercha le grand oeuvre (8). [8. Il est possible que lachimie fasse bientôt du diamant.] La transmutation des métauxne s'opérant pasil eut recours à la magieet prit àson service l'Italien François Prelati. Ses ennemis prétendentqu'il promit tout au diableexcepté son âme et sa vie.Maispar une bizarrerie bien digne d'une âme passionnéetandis qu'il cherchait à établir des rapports avec cetêtre tout-puissantennemi du vrai Dieuil continuait sesexercices pieux avec ses chapelains.

Voici undes premiers crimes de Gilles de Retzautant que l'on peut devinerl'histoire à travers les phrases emphatiques si chèresaux juges de toutes les époques.

Lemaréchal voyageait vers les confins de la Bretagnesous lenom d'un de ses chantres; il était amoureux de la femme d'unfabricant de bateaux. Cette femme l'aimait trop; elle avait unebelle-soeur qui se montrait irritée de sa conduite légèreet de ses imprudences. Gilles de Retz devint éperdumentamoureux de celle-ci; on lui opposa la plus vive résistance.Quand enfin la belle-soeur craignit de céderelle disparuttout à coup; elle s'était réfugiée chezson maririche meunierétabli sur les bords de la Vilainevers Fougerai. Le maréchal parut bientôt dans le pays;mais il était connu du meunieret il lui devint fortdifficile de voir sa femme. Après une longue poursuite qui leporta à faire plusieurs voyages de Nantes à Fougeraiil fut heureux. Maisà la suite d'un des rendez-vousle mariayant eu des soupçons poignarda sa femme: le maréchalfurieux alla chez lui et le tuaainsi que ses deux domestiques.

J'ai leregret d'arriver à la partie atroce de cette vie singulière.La recherche de plaisirs affreuxoù les exigences de la magieconduisirent le maréchal à immoler des enfants. Pourdécouvrir quel fut son motifil faudrait obtenir lacommunication d'un des nombreux manuscrits de son procès. Jen'ai point assez de crédit pour cela.

Il paraîtqueindépendamment de plaisirs horriblescertains charmesdestinés à plaire au diable et à l'attirerdevant l'homme qui veut le voirexigent le sangle coeurouquelque autre partie du corps d'un enfant. Le diable exige un grandsacrifice moral de qui veut le voir. Le motif des meurtres est restédouteux; ce qui est malheureusement trop prouvéc'est que lesgens du maréchal attiraient dans ses châteauxparl'appât de quelques friandisesde jeunes fillesmais surtoutde jeunes garçons; et on ne les revoyait plus. Dans sestournées en Bretagneses agents s'attachaient aux artisanspauvres qui avaient de beaux enfantset leur persuadaient de lesconfier au maréchal qui les admettrait parmi ses pages et sechargerait de leur fortune. Des amis du maréchalun Prinçayun Gilles de Silléun Roger de Braquevillecompagnons de sesplaisirssemblent avoir partagé ce rôle infâme.Ils procuraient des victimes à leur puissant amiou étaientemployés à menacer les parents et à étoufferleurs plaintes.

Les récitsde ces crimes atroces agitèrent longtemps la Bretagne; enfinle scandale l'emporta sur le pouvoir et le crédit de Gilles deRetz. Au mois de septembre 1440il fut appréhendéenfermé dans le château de Nanteset le duc de Bretagneordonna que son procès fût commencé. On a bien vuà la sécheresse du récit qui précèdeque nous ne connaissons la vie de ce premier des Don Juan que par lesphrases emphatiques de petits juges hébétés.Quels furent les motifsquelles furent les nuances non seulement deses actions atrocesmais de toutes les actions de sa vie qui nefurent pas incriminées? nous l'ignorons. Nous sommes donc bienloin d'avoir un portrait véritable de cet êtreextraordinaire

AvecGilles de Retz on avait arrêté deux de ses agentsHenriet Étienne Corillautdit Poitoule magicien Prelatine vivait plus. Confronté avec ses deux complicesle maréchalles désavoua pour ses serviteurs: Jamaisdisait-ililn'avait eu que d'honnêtes gens à son service. Maisplustardla torture fit peur à cet être esclave de sonimaginationil avoua tous ses crimes et confirma les déclarationsde Henri et d'Étienne Corillaut.

Ici je medispenserai de répéter les détails atroces ouobscènes de ce procès. C'est toujours un libertinageardentmais qui ne peut s'assouvir qu'après avoir bravétout ce que les hommes respectent. Le Don Juan se procure tous lesplaisirs de l'orgueilet ces jouissances le disposent àd'autres. Toujours on le voit obéir à une imaginationbizarre et singulièrement puissante dans ses écarts.

Il existehuit manuscrits de ce procès à la Bibliothèqueroyale de Pariset un neuvième au château de Nantes.Gilles de Retz avait immolé un grand nombre d'enfants et dejeunes gens de tout âgedepuis huit ans jusqu'àdix-huit. Ces sacrifices humains avaient eu lieu dans les châteauxde Machecoulde Chantocéde Tiffaugesappartenant aumaréchal; dans son hôtel de La Suzeà Nantesetdans la plupart des villes où il promenait sa cour. Il avouaque ses sanglantes voluptés avaient duré huit ans; unde ses complices dit quatorze. Dans ses châteauxon brûlaitles restes des victimes afin d'anéantir toutes les traces ducrime.

Le défautde cette histoiretirée ainsi d'un procès criminelc'est de ressembler à un roman à la fois atroce etfroid. Pour trouver le courage de lire jusqu'à la finon sentle besoin de se rappeler qu'il s'agit ici de faits prouvés enjustice et contre un grand seigneurhomme d'espritriche etpuissant: la calomnie n'est donc pas probable. Malgré lesprécautions prudentes indiquées ci-dessuson trouvaquarante-six cadavres ou squelettes à Chantocéetquatre-vingts à Machecoul.

Lemaréchal avait vendu au duc de Bretagneson souverainlaplace de Saint-Étienne de Malemortet il s'en remit enpossession en menaçant le gouverneur d'égorger sonfrère qui était en son pouvoirs'il ne la lui livraitpas. Le besoin d'argentqui se fit sentir vers la fin de sa courtecarrièreforçait le maréchal à cessortes d'actionsbien plus dangereuses pour lui que les crimesprivés. Il fut condamné à mortainsi que sesdeux complicespar un tribunal dont Pierre de l'Hôpitalsénéchal de Bretagneétait président.

Poursatisfaire. avant de mourirun de ses goûts favoriscelui desprocessionsle maréchal obtint d'être conduit jusqu'aulieu du supplice par l'évêque de Nantes et son clergé.Il rendit la cérémonie complète en se montrantplein de repentir et en prêchant; il exhorta ses complices àla mortleur dit adieuet promit de les rejoindre bientôt enparadis. Il eut le malheur d'être penduau milieu des vastesprairies de Biessele 25 octobre 1440; il n'avait quequarante-quatre ans (9). [9. On peut trouver d'autres détailstome VIIIdes Mélanges tirés d'une grandebibliothèqueet dans Monstrelet.]

Il yaurait du danger à publier le procès de cet hommesingulier. Dans ce siècle ennuyé et avide dedistinctionsil trouverait peut-être des imitateurs.

Maisdurestece procès arrangé en récit rappelleraitles Mémoires de Benvenuto Celliniet ferait mieuxconnaître les moeurs du temps que tant de déclamationssavantes qui conduisent au sommeil. Remarquez que les considérationsgénérales sont toujours comprises par le lecteursuivant les habitudes de son propre siècle. Ce procèsoffre des faits énoncés clairementet qu'il n'estpoint possible de comprendre de travers (10). [10. J'y joindrai leslois et usages passés en règlement de Boileauleprévôt de Paris sous Louis IX. Cela est difficile àlirej'en conviens; mais en apprend plus que vingt volumes composésde nos jours. Les notes des histoires de M. Capefigue indiquent decurieux originaux.]

A labibliothèque de Nantes on a bien voulu me montreràmoi ignorantun manuscrit de la Cité de Dieu de saintAugustintraduite par Raoul de Praesles en 1375. Une miniature fortbien exécutée représente deux dames et unchevalier jouant aux cartes. Sur quoij'ai dit aubibliothécaire d'un petit air pédant: « Lescartes inventéesje croisen Chinene portaient pas d'abordles figures que nous leur connaissonset dont l'Europe leur fitcadeau vers la fin du quatorzième siècle. Les nomsrassemblés de toutes les époques: HectorDavidLancelotCharlemagnemontrent la confusion de souvenirs et d'idéesqui régnait à la fin du moyen âge. »

Un grandnombre de documents relatifs aux guerres de la Vendée sontdéposés aux archives de la préfecture. Si laRestauration avait eu le moindre talent gouvernementalelle eûtenvoyé à Nantes quelques officiers d'état-majornés dans le pays. Ces messieurs auraient trouvé dansles papiers de la préfecture deux volumes vrais etintéressants; et tant de héros royalistes ne seraientpas restés inconnuscarent quia vate sacro.

Audix-huitième sièclele génie individuel et lapassion n'ont éclaté nulle part avec plus depittoresque que parmi ces simples paysans qui croyaient venger Dieu.

L'alliancede tant de courage et de tant d'astuce militaireavecl'impossibilité complète de comprendre les chosesécritesne s'est jamais présentée à untel degré dans l'histoire. Mon cicérone donna des soinspendant quelques heuresdans sa maison de campagneà unVendéen blessé à mortqui lui dit queàson avistous les prêtres se ressemblaientet qu'il nes'était nullement battu pour plaire à son curé;mais qu'il ne pouvait souffrir quepar sa loi sur le divorcelaConvention nationale prétendait l'obliger à quitter safemme qu'il adoraitet que parbleu il ne voulait céder àpersonne.

Nantes estpour moi le pays des rencontres: j'ai trouvé à laBourse un capitaine de navirejadis mon compagnon de croisièredouanière à la Martinique. Il vient de passer trois ansdans la Baltique et à Saint-Pétersbourg.

--Serons-nous cosaques? lui dis-je.

--L'empereur N...me répondit-ilest homme d'espritet seraitfort distingué comme simple particulier. Ce souverainle plusbel homme de son empireen est aussi l'un des plus braves; mais ilest comme le lièvre de la Fontainela crainte le ronge. Danstout homme d'espritet il y en a beaucoup à Pétersbourgil voit un ennemi; tant il est difficile d'avoir assez de force decaractère pour résister à la possession dupouvoir absolu.

1° Leczar est furieux contre la France; la liberté de la presse luidonne des convulsionset il n'a pas vingt millions de francs auservice de sa colère. Le ministre des finances Kankrin esthomme de talentet c'est à peine s'il parvient àjoindre les deux boutset en faisant jeter les hauts cris àtout le monde.

2°L'empereur ne veut pas qu'il y ait en Russie des maris trompés.Un jeune officier voit-il trop souvent une femme aimablela policele fait appeleret l'avertit de discontinuer ses visites. S'il netient compte de l'avison l'exile; et enfin un amour extrêmementpassionné pourrait conduire jusqu'en Sibérie: rien nedépite autant la jeune noblesse. D'ordinaire les souverainsabsolus savent qu'ils ne se soutiennent qu'en partageant avec leurnoblesse le plaisir de jouir des abus. Saint-Simon vous dira queLouis XIV donnait de grosses pensions à toute sa cour; etquoique ridiculement dévotil ne prétendit jamaismettre obstacle à l'existence des maris trompés. Le ducde Villeroyson plus intime courtisanavait une liaison publiqueavec la gouvernante des enfants de Fra nce.

D'ailleursle czarfort beau de sa personneest un peu comme nos préfetsde Francequi prêchent la religion dans leurs salons et nevont pas à la messe.

3° LaRussie ne veut pas que la Serbie jouisse de la charte que veut luidonner le prince Miloschcelui de tous les souverains d'outre-Rhinqui sait le mieux son métier.

4° Ily a beaucoup de gens d'esprit en Russieet leur amour-propre souffreétrangement de ne pas avoir une chartequand la Bavièrequand le Wurtemberg mêmegrand comme la mainen ont une. Ilsveulent une chambre des pairscomposée des noblesayantactuellement cent mille roubles de rentedéduction faite desdetteset une chambre des députéscomposéepour le premier tiers d'officierspour le second de nobles; pour letroisième de négociants et manufacturiers; et que tousles ansces deux chambres votent le budget. L'on n'aime pas lalibertécomme nous l'entendonsen Russie: le noble comprendque tôt ou tard elle le priverait de ses paysans (quid'ailleurs sont fort heureux); mais l'amour-propre du noble souffrede ne pas pouvoir venir à Pariset de se voir traiter debarbare dans le moindre petit journal français.

Je nedoute pascontinue le capitaine C.... queavant vingt-cinq anscepays-là n'ait un simulacre de charteet la couronne achèterales orateurs avec des croix.

On dit àPétersbourg que le général Yermolof est un hommedu premier méritepeut-être un homme de génie;on voudrait le voir ministre de l'Intérieur. Le généralJomini forme des officiers fort instruitscomme on le verra àla première guerre. Mais ces officiers ne veulent pas passerpour plus bêtes que des Bavarois.

La Russieabsorbe les trois quarts des livres français que produit lacontrefaçon belgeet je connais vingt jeunes Russes qui sontplus au fait que vous de tout ce qu'on a imprimé a Parisdepuis dix ans. Les comédies de madame Ancelot sont jouéesà Pétersbourg en français et en russe.


De laBretagnele 3 juillet.

---



Lasoirée s'est passée à entendre porter aux nuesla féodalitéet par un être respectable qu'ileût été bien plus ennuyeux de réfuter.

Tout cequ'on peut dire de mieux de la féodalitécommedu christianisme de Grégoire de Toursc'est qu'elle vautmieux que l'affreux désordre du dixième siècle.Mais le règne d'un Néron ou d'un Ferdinand valait mieuxque la féodalité.

Lesnigaudsou plutôt les gens avisésaidés par lessimplesqui vantent aujourd'hui ces choses anciennes et veulent enrétablir les conséquencesdisent à un homme devingt ans : Mon cher enfantvous vous êtes nourri de lait àl'âge de six moiset avec le plus grand succèsconvenez-en; eh bien! revenez au lait.

Ce quifaisait en 1400 l'extrême supériorité du génieitalien sur le génie françaisc'est que les Italiensse battaient depuis le neuvième siècle pour obtenir unecertaine chose qu'ils désiraienttandis que lesFrançais suivaient leur seigneur féodal à laguerre pour ne pas être mis au cachot. Par malheurlacivilisation des républiques du moyen âge ayantfertilisé les campagnes d'Italieles féodaux del'Europe s'y donnèrent rendez- vous pour vider leursdifférends.

La soiréea fini heureusement par une amère critique de la conduite demadame de Nintreycharmante femme un peu de ma connaissance. Cen'est rien moins qu'une aventure intéressante que je vaistranscrire; c'est une conversation au sujet d'un fait fort simplemais qui semble fort mystérieuxet surtout fort scandaleuxaux beaux de la grande ville où on me l'a conté.Ces messieurs ont passé une grande partie de l'étéau château de Rabestins. Comme le village voisin n'a que demisérables huttes que vous croiriez impossibles en France sij'entreprenais de les décriremadame de Nintrey a faitarranger une maison de jardinieroù l'on peut offrir descellules à bon nombre de visiteurset l'on se dispute lesplaces; car madame de Nintrey n'a pas quarante ans. Suivant moielleest fort avenanteelle est jolieses manières sont fortnobles sans être dédaigneuses; je trouve ses façonsde parler remplies de naturel; etsi un regard le permettaitellene manquerait pas d'adorateursmais personne n'ose prendre celangage. Les beaux sont rudement tentéssa fortune estla plus ample de la province; mais elle veut qu'on n'ait d'yeux quepour sa fille. Léonor de Nintrey est une beautéimposante; elle a des traits grecsà peine vingt anset deplus elle apporte à son futur époux vingt-cinq millelivres de rente dans son tablier et des espérancesimmenses. Si le lecteur est doué d'une imagination de feuilpeut se faire une faible idée de l'effet produit par lareunion de tant de belles choses. Le fait est que mademoiselle deNintrey peut changer du tout au tout la vie future de tous les jeunesgens qui l'approchent. Elle a pour tuteur et pour second pèreun notairenommé Jugehomme intègre etsingulierparent de feu M. de Nintreyet auquel tout le monde faitla cour dans le département. Luimalin vieillardse compareà Ulysseet tourne en ridicule les prétendants.

Hier soiril m'a fallu veiller jusqu'à minuit trois quartsheureindue à cent cinquante lieues de Paris. Le maître de lamaisonun peu ganachenarraitet à chaque instant onlui interrompait ses phrases. Des indiscrets essayaient d'usurper laparole sous prétexte d'ajouter des circonstances essentiellesà ce qu'il nous disait.

Son récitn'est point extraordinaireil n'a d'autre mérite qu'une plateexactitude; cela est vrai comme une affiche de village annonçantde la luzerne à vendre. Et cette vérité est unedifficulté pour l'écrivain: comme les personnagesvivent encore et sont même fort jeunesje vais avoir recours àune foule de noms supposéset je déclare hautement queje ne prétends nullement approuver les actions ou les manièresde voir de ces noms supposés.

Le lecteursait déjà que tout le Roussillon s'occupait de labeautéde la fortune et même de l'esprit demademoiselle de Nintreyfille unique d'une femme singulièrequi n'a jamais été ce qu'on appelle une beautémais qui n'en a pas moins inspiré trois ou quatre grandespassions auxquelles elle s'est montrée fort insensible. Unegrâce charmanteet dont ces gens-ci ne peuvent se rendrecomptea valu ces grands succès à madame de Nintrey.On l'accusait hautement de coquetterie; mais les femmesqui ladétestent toutesconviennent quepar orgueilelle n'ajamais pris d'amant. Elle parlait à nos hommes comme unesoeurdisent-elleset cela nous faisait tort. Madame deNintreyà laquelle j'ai eu l'honneur d'être présentéà l'un de mes précédents voyagesn'opposequ'une simplicité parfaite et véritable à laprofonde et immense politique qui compose le savoir-vivre de laprovincesurtout parmi les gens qui ont dix mille livres de rente etun châteauet qui aspirent à doubler tout cela. Ormadame de Nintrey a trois châteauxdans l'un desquels j'aireçu l'hospitalité il y a peu de jours. Vu la pauvretédu villagele concierge m'a donné une celluleet ce qui m'asurprisj'ai trouvé encadrés dans la longue galeriequi y conduit les portraits gravés de plus de quatre centspersonnages qui se sont fait un nom depuis 1789. C'est précisémentce château qu'elle habitait avant son aventure. Autant que jepuis comprendre ce caractère singulier qui donne àparler en ce moment à huit départementsmadame deNintrey ose faire à chaque moment de la vie ce qui lui plaîtle plus dans ce moment-là. Ainsi tous les sots l'exècrenteux qui n'ont pour tout esprit que leur science sociale. Se trouvantfort riche (*) [* Correction Colombéd. 1854 : Comme elleétait fort riche] et assez noble en 1815deux de ces hommeshabilesqu'on appelle jésuites en ce paysentreprirent de lamarier dans l'intérêt d'un certain parti. Tout àcoup on apprit qu'elle venait d'épouser un M. de Nintrey quin'avait rien. C'était un pauvre officier licencié del'armée de la Loire.

Au momentde ce licenciement nigaudle bataillon que M. de Nintrey commandaitcomme le plus ancien capitainese révolte; il veut avoir sasolde arriérée avant de se laisser licencier; M. deNintrey fait rendre justice à sa troupe. Maisquelques voixl'avaient accusé d'être d'accord avec les royalistes quilicenciaient l'armée. Cette opération terminéeM. de Nintrey prie les soldats de se former en carré.

--Messieursleur dit-ilcar je suis votre égal maintenantnous sommes tous des citoyens français... Messieurspleinejustice vous a-t-elle été rendue?

-- Ouioui! Vive le capitaine!

Les crisayant cessé:

--Messieursreprend M. de Nintreyquelques voix se sont élevéespour m'accuser d'une sorte de friponnerieet je prétendsparbleuen avoir raison. Le Martroy passe pour le premier maîtred'armes du régiment: en avantLe Martroy! et habit bas.

Tout lemonde réclame. Les cris de : Vive le capitaine! éclatentde toutes parts; maisquoi qu'on pût direLe Martroy estobligé de détacher les fleurets qu'il portait sur sonsac. On fait sauter les boutonson se bat assez longtemps. D'abordM. de Nintrey est touché à la mainmais bientôtaprès il donne un bon coup d'épée à LeMartroy.

--Messieursdit-ilj'ai quarante et un louis pour toute fortune aumondeen voici vingt et un que je donne au brave Le Martroy pour sefaire panser. Le bataillon fondit en larmes. Nintrey a dit depuisqu'il eut quelque idée de former une guérillade venirs'établir dans la forêt de Compiègneet desuppléer au manque de résolution de ces maréchauxqui avaient fait la guerre en Espagneet ne savaient pas imiter cepeuple héroïque. madame de Nintreysur le récitde ce trait et presque sans le connaîtreépousa lebrave officier. Sur quoi grande colère et prédictionsfatales. Toute la haute société de la provincedestinait pour mari à la richissime mademoiselle de R... unjeune adepte qui écrivait déjà d'assez jolisarticles dans les journaux de la congrégation. Les salonsprovinciaux reçurent froidement M. de Nintrey; il vint habiterParisoù l'on n'a le temps de persécuter personne: ily mourut lorsque sa fille unique avait quinze ans.

La belleLéonor de Nintrey annonça en grandissant un caractèreferme; elle est fière de sa naissance et de sa fortuneelle ajugé le mérite de tous les grands noms à marieret jusqu'à l'âge de vingt ans qu'elle a aujourd'huin'atrouvé personne digne de sa main.

On prétendque madame de Nintrey disait à sa fille: « Je telaisserai assurément toute liberté; maissi j'étaisà ta placeje ferais semblant d'être pauvrepourtâcher de trouver un mari qui ressemble un peu à tonpauvre père. Un beau de Paris t'épousera pour tafortuneet à la messe de mariage regardera dans les tribunes.Il dissipera la moitié de cette fortune dans quelque ridiculespéculation sur les mines ou les chemins de feret finira parte négliger pour quelque actrice des Variétésqui l'amusera en disant tout ce qui lui passe par la tête. »

C'estapparemment pour éviter le dénouement qu'elle redoutaitque madame de Nintrey passait dix mois de l'année dans sesterres. On accuse la belle Léonor d'avoir le caractèredécidé d'une femme de vingt-cinq ans.

On revientlonguement sur tous ces détails que j'abrègedepuisl'événement que je vais enfin racontersi je puis. Desprovinciaux envieux font un autre reproche grave à madame deNintrey. Elle ne se cachait pas pour dire à la barbe de leuravarice qu'elle trouvait de la petitesse d'esprit à ne pasdépenser son revenu. Mais comme elle a les goûts lesplus simples c'était dans le fait la belle Léonor qui àParis ou dans les châteaux de sa mèredépensaitcinquante ou soixante mille livres de rente. On accuse madame deNintrey d'avoir un caractère trop décidé; jecroiraismoique le ciel l'a douée d'un rare bon senscarmalgré le nombre infini d'actions qu'il faut faire pourdépenser tous les ans un revenu considérablela hainene peut lui reprocher aucune fausse démarcheni mêmeaucune action ridicule. Les mères qui ont des filles àmarier n'ont pu trouver aucun prétexte pour étendre àla belle Léonor la réputation de mauvaise têteque madame de Nintrey a si richement méritée par sonscandaleux mariage.

Rienn'étant plus facile que d'être reçu chez madamede Nintreyet le grand château gothique et ruiné oùle caprice de Léonor l'avait conduite cette annéen'ayant pour voisin qu'un mauvais village sans auberge elle avaitfait arranger la maison du jardinieroùcomme je l'ai diton voit les portraits de tous nos révolutionnaires. Il y atrois mois que l'on remarqua parmi les nouveaux arrivants un M.Charles Villeraye quiquoique fort jeunea déjàdissipé sa fortune à Paris. Depuisil a fait plusieursvoyages dans les Indessoit pour cacher sa pauvretésoitpour essayer d'y remédier; c'est ce qu'on ne sait pas aujustecar Villeraye n'adresse jamais la parole à des hommesil est avec eux d'un silencieux ridicule. Il emploie le peu d'argentqui lui reste à avoir un beau cheval. Mais il est si pauvrequ'il ne peut donner un cheval à son domestique; ettandisqu'il voyage à chevalson domestique lui court aprèspar la diligence. De façon quelorsqu'il arriva au châteaude Rabestinson le vit les premiers jours panser lui-même sonchevalce qui parut d'un goût horrible aux beaux de la villede ***. Maisen revancheles femmes ne parlaient que de CharlesVilleraye. C'est un être vif alertelégeril portedans tous ses mouvements un laisser-aller simple et non étudiéqui étonne d'abord; on croirait avoir affaire à unétranger. Suivant moic'est un homme de coeur qui désespèrede plaire à la société actuelleetpar cechemin étrange mais peu réjouissantarrive àdes succès. Il faut que les beaux aient entrevu maconjecturecar ils veillent jusqu'à une heure du matin pouren dire du mal. Ce qui est piquant pour ceux de ces messieurs qui ontadopté le genre terriblec'est que Charles passe pour êtrefort adroit à toutes les armes. Les propos ont soin de setaire en sa présence; d'ailleurs il serait difficile d'entamerune conversation avec l'Indien; c'est le sobriquet inventépar les beaux. Il répond à ce qu'on lui dit avecune politesse froidemaisquoi qu'on ait pu faireon ne l'a pointvu adresser la parole à un homme ou lancer un sujet deconversation.

Charlesétait un peu parent de feu M. de Nintreyet sa veuvelesachant de retour depuis quelque temps dans la province voisine oùil est némais où il ne possède plus rienl'ainvité à venir tuer des perdreaux dans ses chassesquisont superbes. Mais les politiques ne doutent pas qu'elle n'ait eul'idée baroque d'en faire un mari pour sa fille. Une fois nelui est-il pas échappé de dire devant deux notaires etpresque comme se parlant à elle-même: « Quelavantage y a-t-il pour une fille au-dessus de toutes les exigencespar la fortune à épouser un homme riche? Ce qu'elle ade mieux à espérern'est-ce pas que son mari ne gâtepas sa position sous ce rapport? »

Lors del'arrivée de Charlesla fierté de Léonor a parufort choquée de ce quevenu au château un soir forttarddès le lendemain avant le jour il s'est joint àune partie de chasse au sanglier. Les chasseurs ne rentrèrentqu'à la nuit noire. Charles Villeraye étaithorriblement fatiguéetdès qu'il eut assistéà un souper où il mangea comme un sauvage sans diremotil alla visiter son cheval à l'écurie et nereparut pas au salon.

Ce qui estencore d'une plus rare impolitessec'est qu'il devinadès lepremier jourque la belle Léonor le regardait un peu comme unfutur mari. Madame de Nintrey est bien assez imprudente pour avoirfait une telle confidence à sa filledisaient ce soir lesrespectables mères de famillequi essayaient de ravir laparole à mon hôte qui narrait posément et aveccirconstancesainsi que le lecteur s'en aperçoit. Commeil reprenait la parole après une longue interruption àlaquelle je dois la plupart des détails précédents:

-- Elleest bien capablereprit l'une de ces damesd'avoir dit à safille: « Je préférerais un jeune homme qui a eusix chevaux dans son écurieet qui s'est déjàruiné une fois. Peut-être aura-t-il compris l'ennuiqu'il y a à panser soi-même son cheval. »

Quoi qu'ilen soitCharlesdans les premiers joursparaissait avoir pris àla lettre l'invitation de madame de Nintreyqui lui avait écritde regard er son château comme une auberge dans le voisinaged'une belle chasse. Mais bientôt sa conduite changea du tout autout; on le voyait des journées entières au château.

Ques'est-il passé alors entre lui et la fière Léonorentre lui et madame de Nintrey?

Il paraîtque Charles a vu tout d'abord que mademoiselle de Nintrey regardaitce mariage comme chose faite (*) [* au lieu de « sûr »;correction de Stendhal sur l'exemplaire Primoli]si elle daignait yconsentirpar la grande raison que luiCharlesn'avait pas troiscent louis de renteet qu'elle en aurait vingt fois plus (*) [* aulieu de « dix »; correction de Stendhal sur l'exemplairePrimoli]. Ce qu'il y a de certainc'est que le dixième jourde sa présence au château il a produit un grand silenceau milieu du déjeuneren disantcomme on parlait mariagequequant à luipauvre diable ruinéil prétendaitbien ne jamais s'engager dans un lien si redoutable.

On dit quedès ce jour-là il était amoureux fou de madamede Nintreyet que sicontre son caractèreil lui arriva deparler de lui et de ses projetsc'est qu'il voulait dans l'esprit demadame de Nintreyaller au-devant de cet horrible soupçonques'il l'aimaitc'était un peu parce qu'il trouvaitcommode de jouir avec elle d'une belle fortune.

«Madame de Nintrey est la femme la plus simplela plus unie; elle nefait nul honneur à sa fortunedisait ce soir l'une de cesdamesgrande et maigre. On peut ajouter que son petit esprit estindigne d'une aussi belle positionetquant à moijel'aurais toujours prise pour une sottesans toute l'affectationqu'elle met de temps en temps à soutenir des paradoxes

A ce beaumot de paradoxetout le monde a voulu prendre la paroleetj'ai compris que madame de Nintrey avait pu être séduitepar le suprême bonheur de ne plus revoir des gens parlant avectant d'éloquence. Il paraît qu'elle n'avait jamais étéamoureuse: « comme une follecomme il convient àune femme de ce caractère-là »disait cesoir un vieux philosophe bossu. Son premier mariagesi déraisonnable(*) [* au lieu de « étonnant »; correction deStendhal sur l'exemplaire Primoli]n'aurait été pourelle qu'un mariage de raison. Elle avait dix-huit anset voyaitbienavec sa fortunequ'il fallait finir par se marier.

Il paraîtquepar les femmes de chambreon a obtenu quelques détailsprécieux sur la conclusion de l'aventure. Elles prétendentqu'un soir M. Villerayese promenant au jardin avec madame deNintrey devant les persiennes du rez-de-chausséelui tintà peu près ce langage: Il fautmadameque je vousfasse un aveu que ma pauvreté connue rend bien humiliant pourmoi. Je ne puis plus espérer de bonheur qu'autant que jeparviendrai à vous inspirer un peu de l'attachement passionnéque j'ai pour vous. Et comment oser vous parler d'amour sans ajouterle mot mariage? et quel mot affreux et humiliant pour un homme ruiné!Je ne pourrais plus répondre de moi si j'étais votreépoux; l'horreur du mépris me ferait faire quelquefolie. Si l'argentau contrairen'entre pour rien dans notre unionje me regarderais comme ayant enfin trouvé ce bonheur parfaitque je commençais à regarder comme une prétentionridicule de ma part.

Par debons actes fort en règle et des donations acceptées parM. Jugemadame de Nintrey a donné à sa fille tous sesbiensà l'exception de deux terres. Elle a vendu l'une aureceveur général trois cent mille francs à peuprès comptantelle a signé pour l'autre un bail de dixans. Elle est partie pour l'Angleterre après avoir remis safille à M. Juge; sans doute aujourd'hui on l'appelle madameVilleraye. Son caractère si égal avait absolumentchangé dans ces derniers tempsdisent les femmes de chambre.M. Juge était dans le salon ce soiril se moque plus quejamais de tout le monde. Quant à moije suppose que madame deNintrey avait lieu de croire que sa fille avait pris de l'amour pourM. Villeraye.



L'hôtelde la Préfecturebâti en 1777a deux façadesd'ordre ioniquequi dans le pays passent pour belles; l'une d'ellesdonne sur la vallée de l'Erdre et m'avait déjàdéplu le lendemain de mon arrivée. La colonnade de laBourseconstruitece me semblesous le ministère de M.Crétet (un de ces grands travailleurs employés parNapoléon)se compose de dix colonnes ioniquesqui supportentun entablement couronné par dix mauvaises statues. La façadeopposée offre un prétendu portique d'ordre dorique etaussi quatre statues pitoyables.

La sallede spectacle a un péristyle de huit colonnes d'ordrecorinthienquicomme celles de la Bourse et de la Préfecturemanquent tout à fait de style. Ces huit colonnes sontcouronnées par huit pauvres statues représentant lesmuses; laquelle a eu le bonheur d'être oubliée? Levéritable caractère de l'architecture de Louis XVc'est de faire des colonnes qui ne soient que des poteaux.

Il m'afallu voir le Muséum d'histoire naturellel'Hôtel desMonnaiesla Halle au bléla Halle aux toilesla maison duchapitre; du moins le balcon de celle-ci est-il décoréde quatre cariatides en bas-reliefque l'on prétend copiéesdes cartons du Puget; mais les échevins de Nantes les ont faitgratter et peindre. Peu de sculptures auraient pu résister àun traitement aussi barbare; toutefois on trouve encore danscelles-ci quelques traits de force et d'énergie.

Quoi qu'onen disele Françaissurtout en provincen'a nullement lesentiment des arts; je me hâte d'ajouter qu'il a celuide la bravourede l'esprit et du comique. Sivous doutez de la partie défavorable de mon assertionallezvoir les deux cariatides sur la place de la cathédrale àNantes.

Je croyaisêtre quitte des beautés de cette ville; mais il m'afallu subir encore les hôtels de Rosmadecd'AuxDeurbroucq etBriord. Je n'ai été un peu consolé durant cettelongue corvée que par une jolie façade dans le goûtde la Renaissanceprès de la cathédrale. Ce bâtimentsert maintenant à un déplorable usage: on y déposeles cercueils en bois.

Une tourronde dans la rue de la Cathédrale indique les anciennesfortifications de la ville.

Je suisrevenu en courant chez moime consoler de tant d'admirationspar la lecture des mémoires de Retz en un volume que j'aidécouvert ce matinen passant devant un libraire. Puisunpeu remis je suis sorti tout seul. Nantes a réellement l'airgrande ville; j'aime beaucoup la place Royalevaste et régulière.Elle est formée de neuf massifs de bâtimentsconstruitssur un plan symétrique. Le bonheur de Nantes c'est que la modea bien voulu y adopter de belles maisons en pierre à troisétagesà peu près égaux; rien n'est plusjoli. Les vilains quartiersformés de maisons de bois dont lepremier étage avance sur la ruecomme à Troyesdisparaissent rapidement. On trouve en plusieurs endroits de jolisboulevards formés de quatre rangs d'arbres et entourésde belles maisons. A la véritéces boulevards sontsolitaireset les maisons ont l'air triste. Souvent je suis allélire dans celui qui est situé presque en face du théâtre;mais on ne l'aperçoit point de la place Graslin. Il est peupléd'un nombre infini d'oiseaux chanteurs (11). [11. On m'a dit quec'est le cours de Henri IV. Toujours Henri IV! En exagérant lemérite et surtout la prétendue bonté de cetadroit Gasconfort envieux de sa natureet qui défendait àses courtisans de lire Tacite de peur qu'ils n'y prissent des idéesd'indépendance peu favorables a son autoritéon finirapar forcer les gens qui saventà dire toute la véritésur ce grand général.]


Nantesle 4 juillet.

---



Lecroira-t-on ? je n'ai pu me défendre d'une seconde course pouradmirer Nantes. Les charges de l'amitiémême la plusnouvellel'emportent souvent sur ses agréments. Cetteobligation de regarder avec attention et une sorte de respectapparent tant de plates colonnes sans stylem'avait assommé.Longtemps j'ai lutté; nous avions des dameset mon aimablecicérone avait pris le landau d'un de ses amis: il estimpossible d'être plus obligeant. Mais il fallait parlerc'est-à-dire mentir; sous ce rapport je ne suis pas de monsiècle. A la fin mon courage a cédé:j'auraisrésisté à une besogne désagréablelever un planpar exempleou faire des recherches dans de vieuxmanuscrits. Maispar le mensongeme dégoûter del'architecture et des paysagesles consolations de ma solitude! J'aiparlé d'une attaque de migraineet mon ami a eu la bontéde me conduire chez un loueur de voitures qui m'a donné unexcellent cheval attelé au plus ridicule des cabriolets; c'estdans cet équipage grotesque que je suis allé parcourirseul les environs de la ville. Un écrivain du dix-huitièmesiècle s'écrierait ici: Jamais la nature n'estridicule. Le fait est que la vue des arbres et des prairies m'adélassé; j'ai trouvé d'immenses prairies bordéesde coteaux couverts de vignes; j'ai passé encore par cetteéternelle rue qui couronne tous les ponts de la Loireellepeut bien avoir trois quarts de lieue de long. Le pavé est unehorreur.

Remarquezqueoutre la vision de l'architecture du siècle de Louis XVappliquée à de petits bâtiments qui n'ont pasmême pour eux la massej'ai dû subir le détailsans doute exagéré de tous les genres d'industrie et decommerces maritimes (*) [* Le pluriel est une correction deStendhal sur l'exemplaire Primoli.] qui enrichissaient Nantes avantla fatale Révolution. Les journaux royalistes font travailleren ce sens les imaginations de l'Ouest. Le pays idéal oùtout était parfait a été détruit par laRévolution

Depuisquelques années Le Havre est devenu le port de Pariset s'estemparé des opérations qui jadis faisaient la splendeurde Nantes et de Bordeaux. Les descendants des hommes quien cesvillesfaisaient tous les ans des gains fort considérablesne font plus que des gains modéréset prétendentnéanmoins avoir un luxe que leurs pères ne connurentjamais. Ces messieurs sont en état de colèrepermanente.

Sommes-nousdes pariasme disaient-ils ce soir? Paris doit-il tout avoir?Devons-nous nous épuiser pour servir le cinq pour centaux soixante mille rentiers de Paris?

Leshabitants de Nantes et de Bordeaux s'en prennent à la Chambredes députésquidisent-ilsen 1837n'a pas vouluvoter les chemins de ferparce qu'ils donneraient à laprovince une partie des avantages de Paris.

-- Ouileur dis-jevous viendrez jouer à la Bourse.

Cesmessieurs prétendent que la Chambre a fait preuve d'une grandeignorance; mais cette ignoranceà l'égard des cheminsde ferest générale en Francetandis qu'àLiège et à Bruxellestout le monde comprend cettequestion. Est-ce la faute de la Chambresi la France n'a pasd'hommes comme M. Méeus? En Franceles négociantsgagnent de l'argent par routinemais se moquent fort de l'économiepolitique. Quel est le négociant millionnaire qui ait lu SayMalthusRicardoMacaulay? Il résulte de là quedèsqu'il faut s'occuper d'une chose nouvelleon ne sait que dire ni quefaire. Remarquez quepour les choses d'associationil ne s'agit pasde la supériorité d'un homme: l'envie enferait bien vite justice. Il faut que quatre-vingts ou cent hommessoient à la hauteur de la science et au-delà de laroutine.

Leschemins de fer facilitent le commercemaisà l'exception dunombre des voyageurs qu'ils augmentent (à la façon desomnibus)ils ne créent aucune consommationaucuncommerce nouveau.

Comme j'aiune véritable estime et beaucoup de reconnaissance pour lespersonnes avec lesquelles j'ai parcouru Nantes aujourd'huije leurfais remarquer qu'avant la Révolutiondans les tempsprospères de Nantes et de BordeauxParis avait quatre centcinquante mille habitantset non neuf cent quatre-vingt mille; ilétait peuplé de grands propriétaireset quiàl'exemple du duc de Richelieu et de l'évêqued'Avranchescherchaient à plaire aux dames. Les débutsà l'Opéra étaient pour eux la grande affaire;penser aux leurs était une corvée insupportable: ilsn'avaient jamais mille écus dans leurs bureaux. Aujourd'hui iln'est pas d'homme richeà Parisquiau moins une fois en savien'ait été dupe d'un bavard adroit et sans argentqui l'a précipité dans quelque grande spéculationexcessivement avantageuse. Ces hommes richesne prenant plus intérêtaux débuts de l'Opéran'ontpour s'occuperque laChambrela Bourseet les spéculations plus ou moins absurdesdans lesquelles les jettent les beaux parleurs qui sont pour euxremèdes à l'ennui. Guéris une fois desRobert-Macaireil est naturel que ces gens riches confient leurargent aux habiles spéculateurs de toutes les nationsquimaintenant se donnent rendez-vous au Havre. Nantes et Bordeaux sonttrop loin.

Cettejournée pénible eût été affreusepour moiau point de me dégoûter des voyagessi ellene se fût terminée par une représentation deBouffé. Je comptais ne passer qu'une demi-heure au spectacle;mais le jeu si vrai et si peu fat de cet excellent acteur m'a retenujusqu'à la fin. D'ailleurs j'attendais M. C...le pèrenobleavec lequel j'étais bien aise de causer. Je pensais quesa raison profonde était le vrai remède à monennui: c'est ce qui est advenu. Nous étions horriblement mal àl'orchestre: tout le monde se plaignait. Dans les entractesje metrouvais bien dupe de m'être fourré là. Voilàune des causes de la décadence de l'art dramatique: on est simal au théâtreque le théâtre s'en va.

M. C...ajoutait: « On aime mieux lire une tragédie deShakespeareque la voir représenter; etpour qui sait lirele théâtre perd de son intérêt. Voyez àParis: les grands et légitimes succès sont àl'Ambigu- Comiqueà la porte Saint-Martindans les sallesoccupées par des spectateurs qui ne savent pas lire. »

Pour lesgens qui lisentles romans et les journaux remplacent à demile théâtre. Il était la vie de la sociétéil y a soixante ansdu temps de Colléde DiderotdeBachaumont (voir leurs Mémoires). Le grand changement quis'opère a plusieurs causes:

1° Lasauvagerie générale; on aime mieux avoir duplaisir au coin de son feu. Dès qu'on est hors de chez soiilfaut jouer une comédie fatiganteou perdre enconsidération.

2° Ona vu Andromaque par Talma: on ne veut pas gâter unsouvenir brillant de génie.

3° Onest horriblement mal dans les théâtres de Paris; ordepuis que la gaieté s'est envoléenous tenons aubien-être. Il s'écoulera peut-être trente ansavant que la mode s'avise d'ordonner aux entrepreneurs de spectaclede faire arranger leurs théâtres comme celui del'Opéra-Italien à Londres; l'on y a des fauteuils fortespacés.

4° Lespectacle et le dîner se font la guerre. Il faut dîner àla hâteetau sortir de tablecourir s'enfermer dans unesalle échauffée par les respirations. Pour bien desgenscette seule cause suffit pour paralyser l'esprit et le rendreincapable de goûter des plaisirs quelconques.

5°Pour peu qu'on ait d'imaginationon aime mieux lire Andromaqueet choisir un moment où l'esprit se trouve régner enmaître sur la guenille qui lui est jointe. Quand on a lemalheur de savoir par coeur les quinze ou vingt bonnes tragédieson lit des romans qui ont le charme de l'imprévu.

Il neresteraje penseà l'art dramatique que la comédiequi fait rire. C'est que le rire vient de l'imprévu etde la soudaine comparaison que je fais de moi à unautre.

C'est quema joie est quadruplée par celle du voisin. Dans une salleremplie jusqu'aux combles et bien électriséeles lazzid'un acteur aimé du public renouvellent vingt fois le rireaprès le trait véritablement comique de la pièce.Il faut donc voir jouer les comédies de Regnardet nonpas les lire; il faut voir jouer Prosper et Vincentle Pèrede la débutanteet toutes les farcesplus certainspetits drames: Michel Perrinle Pauvre DiableMonsieur Blandinetc.

A cetteseule exception prèsle théâtre s'en va.

6° Jene parle que pour mémoire des expositions trop claireset autres choses grossières auxquelles force la présencedes enrichis.

Vers 1850on ira à un théâtre parce qu'il offrira desstalles de deux pieds de large séparées par devéritables bras de fauteuiletcomme à l'Opérade Londresle spectateur ne sera point obligé de retirer lesjambes quand son voisin rentre après les entractes. A chaqueinstant il seraloisible à l'heureux spectateur d'aller prendrel'air dans un immense foyer; il sera sûr de ne pas dérangerses voisins en regagnant sa place. La moitié des loges serontde petits salons fermés par des rideauxcomme on le voit àSaint-Charlesà la Scalaet dans tous les théâtresd'un pays où la civilisation n'est pas sortie de la féodalitéet ne demande pas tous ses plaisirs à une seule passion: lavanité.

Lorsqueau moyen de précautions si simpleson aura assuré lebien-être physique du spectateuron lui offrira un actede musique qui durera une heureune pantomime mêlée dedansesdans le genre de celles de Vigano (12)une heureet enfinun dernier acte de musique de cinq quarts d'heure. [12. Milan1810 à1816: Othellola VestaleProméthéele Chêne deBénéventetc.principaux chefs-d'oeuvre de ce grandartiste inconnu à Pariset par conséquent àl'Europe. La liberté de la presse et l'imprévunon letalent de nos orateursfont qu'à VienneBerlinMunichonne peut rien imprimer d'aussi amusant que nos journaux.]

Dans lesgrandes occasionsle spectacle finira par un ballet comique qui nepourra durer plus de vingt minuteset dont tous les airs seront prisdans des opéras célèbres. Ce sera pour le publicune occasion d'entendre les délicieuses cantilènes deCimarosaPergolèsePaisielloet autres grands maîtresque notre goût pour le tapage d'orchestre nous fait trouverfroids. Du temps des grands peintres Coypel et Vanloo on accusaitRaphaël d'être froid.

Quatre oucinq fois par anà l'occasion de certains événementsmémorableson jouera la tragédie avec toute la pompeque l'on prodigue maintenant aux ballets. Et la tragédie serasuivie d'un ballet comique.

Dans cethéâtre modèleon admettra les électeursles membres de l'Institutles officiers de la garde nationaleenfintous les gens qui offrent quelques garantiesmoyennant un abonnementannuel très peu cher. Il arrivera de là que pour toutessortes d'affaires on se donnera rendez-vous au théâtrecomme on fait à Milan. Les femmes recevront des visites dansleurs loges. Le billet d'entrée sera de cinq francs.

Lessixièmes logesauxquelles on arrivera par un escalier àparts'ouvriront moyennant cinquante centimes (comme à Milanle loggione). Tous les gens bruyants iront au loggione.

Je n'aipas eu le temps d'aller à Clissondont bien me fâche;on m'assure que le site est charmant. M. Cacaultancien ministre deFrance à Romes'y était retiré; etd'aprèsses conseilsla villeplusieurs fois brûlée dans lecours des guerres civilesa été rebâtie enbriques et un peu dans le goût italien.

M. de B...nous disaitce soirqu'on ne trouverait pas maintenant cent paysansbretons pour faire la guerre civiletandis qu'au commencement de laVendéece furent les paysans qui allèrent chercher lesgentilshommes dans leurs châteaux et les forcèrent de semettre à leur tête.


Vannesle 5 juillet.

---



Cematinà sept heuresj'ai quitté Nantes par ladiligencefort satisfait de cette noble et grande ville. La collinesur laquelle elle est bâtie procure à plusieurs de sesrues une pente admirable pour la salubrité comme pour labeauté. Il y a même des aspects pittoresques vers uneéglise neuve qui domine l'Erdre. Quoique Nantes n'ait pas lesbeaux monuments gothiques qui fourmillent à Rouenelle al'air infiniment plus noble.

Au sortirde Nantespar la route de Vanneson est bientôt abandonnépar les maisons de campagneet l'on se trouve comme perdu au milieud'une vaste bruyère parfaitement stérile. C'est ainsique nous avons fait les seize lieues les plus tristes du mondejusqu'à La Roche-Bernard. Je désespérais dupaysageet ne me donnais plus la peine de le regarder; j'étaissombre et découragéet bien loin de m'attendre àce que j'allais voirlorsque le conducteur m'a demandé si jevoulais descendre pour le passage de la Vilaine.

Il étaitdéjà cinq heures du soirle ciel était chargéde nuages noirs. En descendant de voitureje n'ai rien vu que delaid. Une pauvre maison se présentaitj'y suis entrépour avoir du feu; on m'a offert un verre de cidreque j'ai acceptépour payer le dérangement que j'avais causé.

Je n'avaispas fait deux cents pasque j'ai été surpris par unedes scènes naturelles les plus belles que j'aie jamaisrencontrées. La route descend tout à coup dans unevallée sauvage et désolée; au fond de cettevallée étroiteet qui semble à cent lieues dela merla Vilaine était refoulée rapidement par lamarée montante. Le spectacle de cette force irrésistiblela mer envahissant jusqu'aux bords cette étroite valléejoint à l'apparence tragique des rochers nus qui la bornent etdu peu que je voyais encore de la plainem'a jeté dans unerêverie animée bien différente de l'étatde langueur où je me trouvais depuis Nantes. Il va sans direque j'ai senti l'effet et que j'en ai joui bien avant d'en voir lepourquoi. Ce n'est même qu'en ce momenten écrivantcecique je puis m'en rendre compte. J'ai pensé au combat desTrente et au fort petit nombre d'événements del'histoire de Bretagne que je sais encore. Bientôt les plusbelles descriptions de Walter Scott me sont revenues à lamémoire. J'en jouissais avec délices. La misèremême du pays contribuait à l'émotion qu'ildonnaitje dirais même sa laideur: si le paysage eut étéplus beauil eût été moins terribleune partiede l'âme eût été occupée àsentir sa beauté. On ne voit nullement la merce qui rendplus étrange l'apparition de la marée.

Par cettefin de journée sombre et tristele danger sérieux etlaid semblait écrit sur tous les petits rochers garnis depetits arbres rabougris qui environnent cette rivièrefangeuse. Les bateliers avaient beaucoup de peine à faireentrer notre grosse diligence dans leur petit bateau. Comme La montéedu côté de Vannes est très rapidej'ai vu que jepouvais avoir le plaisir d'être seul encore assez longtemps.Deux fort jolies femmes de la classe ouvrière riche ont prisaussi le parti de faire la montée à pied; mais jepréfère de beaucoup les sensations que me donne moncigareet je me tiens exprès à cinquante pas d'elleset du vieux parent qui leur sert de chaperon. La plus âgéeveuve de vingt-cinq ansavait cependant un oeil fort vif et bonneenvie de parleret sans doutesi j'avais eu dix ans de moinsje nelui aurais pas préféré les sensations tragiquesque me donnaient les passages des romans de Walter Scott qui merevenaient à la pensée. Je n'ai rien vu d'aussisemblable que le paysage du bac de la Vilaine et l'Écossedésoléetristepuritainefanatiquetelle que je mela figurais avant de l'avoir vue. Et j'aime mieux l'image que je m'enfaisais alors que la réalité; cette plate réalitétoute dégoûtante d'amour exclusif pour l'argent etl'avancementn'a pu chez moi détruire l'image poétique.

Il fautnoter qu'à six cents pas au-dessus de ce bacà droiteet du côté de Nanteson aperçoitcontre lapente du coteau couvert d'une sombre verdureune route tracéeet dont la terre blanche marque une ligne au milieu des broussailles.C'est à l'extrémité de cette ligne que l'on vacommencer un pont en fil de ferqui passera à cent cinquantepieds au-dessus du niveau de la Vilaine. On m'a beaucoup parléde ce pont à Vannesmais sous le rapport financier.

Aprèsla longue montée que nous avons faite à pied et un peupar la pluienous sommes arrivés à une auberge d'uneexiguïté vraiment anglaise. Le toit de la maison est àquinze pieds du sol; la salle à mangerau rez-de-chausséepeut avoir huit pieds de hauteur et dix pieds de long; mais lesfenêtres à petits carreaux de cette salle étaientgarnis de fleurs charmantes.

Làde jolies petites servantes bretonnes nous ont serviavec toute labonhomie possibleun dîner passableet il a bien fallu faireconnaissance avec les jeunes femmes. Dès lorsadieu àtoutes les sensations tragiques. On parle beaucoup du maître dela maisonqui est membre de la Légion d'honneur. Il est alléà Vannes pour le jury. C'est un ancien soldat de larépubliquehaut de six pieds. La servante nous a montréavec respect la belle croix de son oncle suspendue dans l'armoire aulinge. Ce soldat de la républiquené à l'autrebout de la France et implanté sur les bords de la Vilaineadû être là dans une sorte d'hostilitéperpétuelle. Je me figure quelorsqu'il se promènedans la campagneil a toujours son fusil sous prétexte dechasse. Au bout de dix ansquand on l'a vu sans peuril y aura euréconciliation avec les braves Bretons. Walter Scott a peintsouvent ce genre d'existenceauquel une petite pointe de dangerenlève la monotonie et toutes les petitesses bourgeoises quifont la vie d'un aubergiste des environs de Bourges.

De laVilaine à Vannesle pays devient fort joli; il y a des arbresbien vertset souventpendant ces dix lieues de chemin nous avonsaperçu l'admirable baie du Morbihan. J'ai eu le courage delire.

A Nantesj'ai fait découdre le gros volume des Mémoires ducardinal de Retzde façon à l'avoir en feuilleset jemets deux ou trois de ces feuilles dans un portefeuille fort minceque l'on cache sous les coussins de la voiture.

Je voispages 65 à 90qu'en 1648sous la minorité de LouisXIVla France se trouva vis-à-vis du gouvernement actuel: lesimpôts délibérés par une assembléede quatre cents membres suffisamment instruitset la plupart nonnobles. Cette assemblée refusait l'impôt au premierministre. Elle exigeait que personne ne pût être retenuen prison plus de trois jours sans être interrogéet lacour était obligée d'y souscrire. La liberté dela presse était suffisantevoir Marigny. La Fronde eûtfort bien pu amener l'établissement de ce régime.

Mazarin neconnaissait d'autre pouvoir que le despotisme tel qu'il l'avait vu àla cour des petits princes d'Italie. Il l'emporta; le grand Condéet le cardinal de Retz furent jetés en prisonet quelquesannées plus tard Louis XIV réalisa ce pouvoir italien.Ainsimême à compter le pouvoir absolu depuis 1653iln'a duré que cent quarante ans en Francede 1653 à1793sous Louis XIVLouis XV et Louis XVI.

En 1649le grand Condé put se faire roien établissant quel'impôt serait voté tous les ans par les quatre centsmembres du parlement. Il le désira; mais la maturité desens lui manqua pour voir bien nettement cette possibilité etpour tirer parti des circonstances. D'ailleursla grandeur de sanaissance lui donnait des moments de folie.

Quoiqueperdu de fatigue en arrivant à Vannesj'ai demandé oùétait le canal qui conduit à la mer. La descente estpittoresque; le chemin côtoie dans la ville une anciennefortification et un fossé qui est à vingt pieds encontrebas. Arrivé au canalje me suis mis à marcheravec intrépidité; j'avais besoin de voir la mermaisj'étais fatigué au point de me coucher par terre. Dansle petit port de merme disais-jeje louerai un cheval ou un ânepour remonter à la ville. A une distance énormej'aitrouvé une dame qui évidemment se promenait avec unhomme qui lui était cher. La nuit tombaitil n'y avait âmequi vive sous les arbres le long de ce canalj'ai donc étéobligé de demander au monsieurdu ton le plus doux que j'aipu trouversi j'arriverais bientôt à la mer. Il m'arépondu qu'il y avait encore une lieue et demie.

J'avoueque j'ai été atterré de mon ignorancejem'étais figuré que Vannes était presque sur lamer. Je me suis assis désespéré sur une grossepierre. Quand on est de cette ignorance-làme disais-jeilfaut au moins avoir le courage de questionner les passants. Mais jedois avouer cette maladie: j'ai une telle horreur du vulgaire que jeperds tout le fil de mes sensationssi en parcourant des paysagesnouveaux (et c'est pour cela que je voyage) je suis obligé dedemander mon chemin. Pour peu que l'homme qui me répond soitemphatique et ridiculeje ne pense plus qu'à me moquer deluiet l'intérêt du paysage s'évanouit pourtoujours. J'ai perdu bien des plaisirs à ... près deSaint-Flourparce que j'étais en société forcéeavec un savant de province qui appelait Clovis Clod-Wighet partaitde là pour dogmatiser sur l'histoire des anciens Gaulois avantles invasions des barbares. Je m'amusais à lui faire dire dessottiseset à lui voir trouver au huitième sièclele principe des usages qui nous gouvernent aujourd'hui. Au faitc'était moi qui étais le sotj'oubliais de regarder unbeau pays où je ne retournerai plus.

Sur lesbords solitaires du canal de Vannesj'aurais donné beaucoupd'argent pour voir arriver une charrettej'étais réellementhors d'état de faire cent pas. Si les bords de ce canaln'eussent pas été aussi humidesje me serais mis àdormir pour un quart d'heure. Enfin il a bien fallu remonter àla villemais en m'asseyant toutes les cinq minutes. J'ai trouvéun matelot qui arrangeait sa barque; il m'a prisje croispour unvoleurquand je l'ai prié de me vendre un verre de vin; carje voyais une bouteille dans la barque. L'excès de la fatiguene me laissait pas le temps d'être poliet il a eu l'air fortsurpris quand je l'ai payé.

Je suisarrivé à l'auberge pour le souper à tabled'hôte; tous ces messieurs étaient fort occupésdes dépenses du pont sur la Vilaineestimées neuf centmille francset qui s'élèverontdit-onà plusd'un million et demi. Ces voyageurs avaient l'air pénétréde respect en prononçant le nom de ces sommes considérables.Rien n'est plaisantselon moicomme la physionomie d'un provincialnommant des sommes d'argent; et ensuiteaprès un petitsilenceavançant la lèvre inférieure avec unhochement de tête. Ces messieursd'ailleurs gens d'espritprétendent qu'on va rappeler dans le pays M. Lenoirl'ingénieur en chef qui avait fait le devismontant àneuf cent mille francs. Je fais grâce au lecteur de toutes lescalomniesdu moins je dois le croiredont cette somme sirespectable de un million cinq cent mille francs a étéle signal.

On a passéensuite à la haute politique; il est imprudent d'envoyer dansces contrées des régiments dont les officiers sont liésnaturellement avec les gentilshommes du pays. Icila conversation aété tout à fait dans le genre de celles deWaverleyet fort intéressante pour moi.

Cetteadmirable journée de voyagesi remplie de sensationsimprévues depuis la Vilainen'a fini qu'à une heure dumatin par un vin chaud auquel nous avons fait grand honneur.J'écoutais un négociant du payshomme fort instruitdans la religion du serpent ou ophique; il me donnait desrenseignements sur les fameuses pierres de Carnacque je dois allervoir demain matin.

Suivant cemonsieurl'oppidum gaulois si longuement assiégé parl'armée de Césara été remplacépar Locmariaker. Ce chétif village occupe le site deDorioricum. J'ai vu le matinavant de partirla cathédralede Vannesoù se trouvent les tombeaux de saint VincentFerrier et de l'évêque Bertin.


Aurayle 6 juillet.

---



Cematinà cinq heuresen partant de Vannespour Aurayilfaisait un véritable temps druidique. D'ailleurs la fatigued'hier me disposait admirablement à la sensation du triste. Ungrand vent emportait de gros nuages courant fort bas dans un cielprofondément obscurci; une pluie froide venait par rafalesetarrêtait presque les chevaux. Sur quoi je me suis endormiprofondément. A Aurayj'ai trouvé un petit cabrioletqui ne me défendait nullement contre ce climat ennemi del'homme; et le conducteur du cabriolet était plus triste quele temps. Nous nous sommes mis en route. De temps à autrej'apercevais un rivage désolé; une mer grise brisait auloin sur de grands bancs de sableimage de la misère et dudanger. Il faut convenir qu'au milieu de tout celaune colonnecorinthienne eût été un contresens. En passantprès de quelque petite église désoléeileût fallu entendre moduler peu distinctementpar l'orguequelque cantilène plaintive de Mozart.

Mon guidesilencieux et morosedirigeait son mauvais cabriolet sur le clocherdu village d'Erdévenau nord-ouest de l'entrée decette fatale presqu'île de Quiberonoù des Françaismirent à mort légalement tant de Français qui sebattaient contre la patrie.

Si l'onpeut perdre de vue la catastrophe sinistre qui suivit l'affaireonvoit quemilitairement parlantelle présenta la lutte del'ancienne guerre contre la nouvelle.

L'aspectgénéral du pays est morne et triste; tout est pauvreet fait songer à l'extrême misère; c'est uneplaine dont quelques parties sont en culture : celles-là sontentourées de petits murs en pierres sèches.

A cinqcents pas du triste village d'Erdévenprès de la fermede Kerzerhoon commence à apercevoir de loin des blocs degranitdominant les haies et les murs en pierres sèches. Amesure qu'on approchel'esprit est envahi par une curiositéintense. On se trouve en présence d'un des plus singuliersproblèmes historiques que présente la France. Qui arassemblé ces vingt mille blocs de granit dans un ordresystématique ?

Je medisais : Si quelque savant découvre jamais ce secret quiprobablement est perdu pour toujoursmon âme aura la vue demoeurs barbares. Je trouverai un culte atroce et des guerriers bravesautant que stupides dominés par des prêtres hypocrites.N'est-ce pas dans ce même pays quede nos joursun paysan sebattait avec fureurparce qu'on lui avait persuadé que ledécret de la Convention sur le divorce l'obligeait à seséparer de sa femme qu'il adorait ?

Bientôtnous sommes arrivés à plusieurs lignes parallèlesde blocs de granit. J'ai comptéen recevant sur la figure unepluie froide qui s'engouffrait dans mon manteaudix avenues forméespar onze lignes de blocs (un bloc de granit isolé s'appelle unpeulven). Les blocs les plus grands ont quinze ou seize pieds;vers le milieu des avenues ils n'ont guère plus de cinq piedset le plus grand nombre ne s'élève pas au-dessus detrois pieds. Maissouventau milieu de ces pygméesontrouve tout à coup un bloc de neuf à dix pieds. Aucunn'a été travaillé; ils reposent sur le sol;quelques-uns sont enterrés de cinq à six poucesd'autres paraissent n'avoir jamais été remués :on les a laissés perçant la terrelà oùla nature les avait jetés.

Il fautobserver que cette construction n'a pas coûtégrand-peine; le territoire d'Erdévencomme celui de Carnacse compose d'un vaste banc de granità peine recouvert d'unpeu de terre végétale.

Cesavenues ont près de cinq cents toises de longueur; ellessemblent se diriger vers un monticule à peu prèscirculairehaut de vingt-cinq piedsaplati à son sommet. Lesavenues touchent à sa baseetle laissant à gaucheelles continuent en ligne droite pendant quelques centaines de pieds.Elles arrivent à un petit lac ou mare; pour l'éviterelles s'écartent légèrement vers-le nord-estpuis reprennent jusqu'à cent toises au-delà leurdirection première. Vers l'estla hauteur des blocs augmentesensiblement; les avenues finissent à un peu moins de neufcents toises de Kerzerho. Il y a là un tumu1us (13).[13. Pour peu que le lecteur trouve dignes d'attention les monumentsceltiques ou druidiquesje l'engage à apprendre ces cinq motspar coeur: MenhirPeulvenDolmenTumulusGalgal. Menhirc'est le nom que l'on donne en Bretagne à ces grandes pierresdeboutbeaucoup plus longues que larges. Peulven indique lespierres debout de médiocre grandeur. Un Dolmenlittéralement table de pierren'est quelquefois qu'unepierre verticale qui en supporte une autre dans une positionhorizontalecomme un T majuscule. Souvent plusieurs pierresverticales soutiennent une seule pierre horizontale. Tout le mondesait que par le mot latin Tumulus on désigne desmonticules de terre élevés de mains d'hommeset qu'onsuppose recouvrir une sépulture. Galgal est uneéminence artificielle composée en majeure partie depierres ou de cailloux amoncelés.]

Cetteantique procession de pierres profite de l'émotion que donnele voisinage d'une mer sombre.

Noussommes alléstoujours par la pluieau misérablevillage d'Erdévenpour faire allumer un fagot et donnerquelques poignées de grain au malheureux cheval. De làla pluie et le vent redoublantnous avons gagné Carnac. J'yai trouvé d'autres lignes de blocs de granit tellementsemblables à ceux d'Erdévenquepour les décrireil faudrait employer les mêmes paroles. Elles vont de l'ouest àl'est.

Le pays deCarnac et d'Erdéven était peut-être une terresacrée; puisqueaprès tant de sièclesil estencore couvert d'un si grand nombre de blocs de granit dérangésde leur position naturelle par la main de l'homme.

Comme lapierre de Couhard d'Autuncomme les aqueducs romains près deLyontoutes ces lignes de blocs de granit ont servi de carrièresaux paysans. On a détruit plus de deux mille pierres dans lesenvirons de Carnac depuis peu d'années; la cultureraniméepar la révolutionmême sur cette côte sauvageles emploie à faire des murs en pierres sèches. Lapopulation d'Erdéven étant plus pauvre que celle deCarnacelle a détruit moins de blocs de granit.

J'oubliaisde noter qu'aucun de ces blocs ne semble avoir été nitaillé ni même dégrossi; beaucoup ont douze piedsde haut sur sept à huit de diamètre. L'unique beautéaux yeux des constructeurs barbaresou plutôt le rite prescritpar la religionétait peut-être de les faire tenir surle plus petit boutc'est-à-dire de la façon la moinsnaturelle.

Leshabitants de ce pays paraissent tristes et renfrognés. J'aidemandé ce que l'on pensait d'un monument si étrange.L'on m'a réponducomme s'il se fut agi d'un événementd'hierque saint Cornelypoursuivi par une armée de païensse sauva devant eux jusqu'au bord de la mer. Làne trouvantpas de bateauet sur le point d'être prisil métamorphosaen pierres les soldats qui le suivaient.

-- Ilparaîtai-je réponduque ces soldats étaientbien grosou bien ils enflèrent beaucoup et perdirent leurforme avant d'être changés en pierres. Sur quoiregardde travers.

Aucune desexplications que les savants ont données n'est moins absurdeque celle des paysans:

1) Cesavenues marquent un camp de César; les pierres étaientdestinées à maintenir ses tentes contre les ventsfurieux qui règnent sur cette plage.

2) Ce sontde vastes cimetières: les plus gros blocs marquent le tombeaudes chefs; les simples soldats n'ont eu qu'une pierre de trois piedsde haut. Apparemment que les tumulus coniques répandus çàet là autour des avenues indiquent les rois. Ne voit-on pasdans Ossian que l'on n'enterre jamais un guerrier sans éleversur sa tombe une pierre grise?

Comme il yavait bien vingt mille pierres dans ces lignes orientéesil afallu vingt mille morts. Nos aïeux plantaient une pierre pourindiquer tous les lieux remarquableset non pas seulement lestombeaux; cet usage était fort raisonnable.

3) Lamodequi octroie une réputation de savant àl'inventeur de l'absurdité régnanteveut aujourd'huien Angleterreque ces avenues soient les restes d'un temple immensemonument d'une religion qui a régné sur toute la terreet dont le culte s'adressait au serpent. Le malheur de cettesuppositionc'est que personne jusqu'ici n'a ouï parler de ceculte universel.

Toutes lesreligionsexcepté la véritablecelle du lecteurétant fondées sur la peur du grand nombre et l'adressede quelques-unsil est tout simple que des prêtres rusésaient choisi le serpent comme emblème de terreur. Le serpentse trouve en effet dans les premiers mots de l'histoire de toutes lesreligions.

Il al'avantage d'étonner l'imagination bien plus que l'aigle deJupiterl'agneau du christianisme ou le lion de saint Marc. Il apour lui !'étrangeté de sa formesa beautélepoison qu'il porteson pouvoir de fascinationson apparitiontoujours imprévue et quelquefois terrible; par ces raisons leserpent est entré dans toutes les religionsmais il n'a eul'honneur d'être le Dieu principal d'aucune.

Supposonspour un instant que la religion ophique ait existécomment prouver que les longues rangées de blocs granitiquesd'Erdéven et de Carnac nous offrent un dracontiumoutemple de cette religion ? La réponse est victorieuse et toutesimple; les sinuosités des lignes de peulvens représententles ondulations d'un serpent qui rampe. Ainsi le temple est en mêmetemps la représentation du dieu.

Il estcertain que la religion ou un despote commandant à desmilliers de sujets ont seuls pu élever un monument aussigigantesque; mais le premier peuple que trouve l'histoire réellesur le sol de la Bretagnece sont les Gaulois de Césaretvous savez que les chevaliers d'aristocratie des Gaulois) étaientremplis de fierté et de susceptibilité. Celaprouveselon moique depuis des siècles il n'y avait pas euen ce pays de despote puissant. Comment les coeurs ne seraient-ilspas restés avilis pour une longue suite de sièclesaprès un despoteet par l'effet des maximes qu'il auraitlaissées dans l'esprit des peuples ?

A défautde monumentsla bassesse des âmes ne marque-t-elle pasl'existence du despotisme ? Voyez l'Asie. C'est donc à unereligion qu'il faut attribuer toutes ces pierres levéesque l'on rencontre en France et en Angleterre.

Ce qu'il ya de bien singulierc'est que Césarqui a fait la guerredans les environs de Locmariakerne parle en aucune façon deslignes de granit de Carnac et d'Erdéven. C'est dans deslettres d'évêquesqui les proscrivent comme monumentsd'une religion rivaleque l'histoire en trouve la premièremention. Plus tardon voit une ordonnance de Charlemagne quiprescrit de les détruire.

Ceslongues lignes de granit ont-elles été arrangéesdans l'intervalle de huit cent cinquante annéesqui s'estécoulé entre l'expédition de César dansles Gaules et Charlemagne ?

Mais ungrand nombre d'inscriptions semble indiquer que les Gauloisadoptaient assez rapidement les dieux romains (14). [14. Recueil depanégyriques prononcés vers le quatrièmesiècle.] Ne pourrait-on pas en conclure que la religion desdruides commençait à vieillir?

Lesmonuments d'Erdéven et de Carnac sont-ils antérieurs àCésar ? sont-ils antérieurs même aux druides ?

En lesexaminantma pensée était remplie du peu de pages queCésar consacre à ces prêtres habiles; car jen'admets aucun témoignage modernetant est violent mon méprispour la logique des savants venus après le quinzièmesiècle. Je vais transcrire quelques pages de César; leslecteurs que la physionomie morale de nos aïeux n'intéressepoint les passeront; les autres aimeront mieux trouver ici cesparagraphes de César que d'aller les chercher dans le sixièmelivre de la Guerre des Gaules.

« §13. Il n'y a que deux classes d'hommes dans la Gaule qui soientcomptées pour quelque chosecar la multitude n'a guèreque le rang des esclaveselle n'ose rien par elle-mêmeetn'est admise à aucun conseil. La plupart des Gaulois de labasse classeaccablés de dettesd'impôts énormeset de vexations de tout genre de la part des grandsse livrenteux-mêmes comme en servitude à des nobles qui exercentsur eux tous les droits des maîtres sur les esclaves. Il y adonc deux classes privilégiées: les druides et leschevaliers.

«Les druidesministres des choses divinespeuvent seuls faire lessacrifices publics et particuliersils sont les interprètesdes doctrines religieuses. Le désir de s'instruire attireauprès d'eux un grand nombre de jeunes gens qui les tiennenten grande vénération. Bien plusles druidesconnaissent de presque toutes les contestations publiques et privées.

«Si quelque crime a été commissi un meurtre a eu lieus'il s'élève un débat sur un héritage ousur des limitesce sont les druides qui statuent; ils distribuentles récompenses et les punitions (15) [15. Ainsi les druidessont maîtres des tribunauxet distribuent les croix. Cepouvoir préparait celui des évêques.] Si unparticulier ou un homme public ose ne point déférer àleur décisionils lui interdisent les sacrifices; c'est chezles Gaulois la punition la plus grave. Ceux qui encourent cetteinterdiction sont regardés comme impies et criminels; tout lemonde fuit leur abord et leur entretienon semble craindre lacontagion du mal dont ils sont frappés; tout accès enjustice leur est refuséet ils n'ont part à aucunhonneur. « Les druides n'ont qu'un seul chef dont l'autoritéest sans bornes. « A sa mortle plus éminent en dignitélui succède; ousi plusieurs ont des titres égauxily a électionet le suffrage des druides décide entreeux. Quelquefois la place est disputée par les armes. A unecertaine époque de l'annéeles druides s'assemblentdans un lieu consacré sur la frontière des pays desCarnutes. Ce pays passe pour le point central de toute laGaule. Là se rendent de toutes parts ceux qui ont desdifférendset ils obéissent aux jugements et auxdécisions des druides.

« Oncroit que cette religion a pris naissance dans la Bretagne(l'Angleterre)et qu'elle fut de là transportée dansla Gaule. De nos jours ceux qui veulent en avoir une connaissanceplus approfondie passent ordinairement dans cette île pour s'eninstruire.

« §14. Les druides ne vont point à la guerre et ne payent aucundes tributs imposés aux autres Gaulois; ils sont exempts duservice militaire et de toute espèce de charges (16) [16. Lesprêtres du dixième siècle et des plus beaux tempsdu christianisme n'avaient qu'une position fort inférieure àcelle des druides. Ce corps paraît avoir résoluparfaitement le problème de l'égoïsme]. Séduitspar de si grands privilègesbeaucoup de Gaulois viennentauprès d'eux de leur propre mouvementou y sont envoyéspar leurs proches. On enseigne aux néophytes un grand nombrede verset il en est qui passent vingt années dans cetapprentissage. Il n'est pas permis de confier ces vers àl'écriture. Dans la plupart des autres affaires publiques etprivéesles Gaulois se servent des lettres grecques. Je voisdeux raisons de cet usage des druides: l'uned'empêcher queleur science ne se répande dans le vulgaire; et l'autrequeleurs disciplesse reposant sur l'écriturene négligentleur mémoire; car il arrive presque toujours que le secoursdes livres fait que l'on s'applique moins à apprendre parcoeur. Une croyance que les druides cherchent surtout àétablirc'est que les âmes ne périssent pointet qu'après la mort elles passent d'un corps dans un autre.Cette idée leur paraît singulièrement propre àinspirer le courageen éloignant la crainte de la mort. Lemouvement des astresl'immensité de l'universla grandeur dela terrela nature des chosesla force et le pouvoir des dieuximmortelstels sonten outreles sujets de leurs discussions etdes leçons qu'ils font à la jeunesse. »

Césarpassé maître en toute tromperiea écrit sur lesGaulois ce qu'il lui convenait de faire croire aux Romains; mais jene vois pas quel intérêt il pouvait avoir àtromper la bonne compagnie de Rome sur les druides. Pourrait-onsoupçonner ici quelque sarcasme indirectcomme dansles Moeurs des Germains de Tacite?

Césarest plus connu des paysans de France que tous les souverains obscursquidix ou quinze siècles plus tardont régnésur eux. Malheur à qui doute d'un camp de César! Dansce momentles savants bretons sont animés d'une haineviolente contre cet étranger qui eut l'indignité defaire pendre une quantité de sénateurs de Darioricum(Vannes ou Locmariaker).

LesGaulois comptaient le temps par les nuits. Cet usage subsiste encoredans beaucoup de patois de Franceet les Anglais disent fortnightpour quinze jours. Cet usage est un reste du culte de la lune.

Hier soiren arrivant à Aurayj'ai remarqué plusieurs cabrioletsde campagne sur lesquels était entassée toute unefamillequelquefois jusqu'à six personnes; un malheureuxcheval à longue crinière sale traînait tout cela.Derrière le cabriolet était lié un matelasetune marmite se balançait sous l'essieutandis que trois ouquatre paniers étaient attachés aux côtésdu cabriolet.

-- C'estl'époque des déménagements? ai-je dit àmon guide.

-- Eh non!monsieurc'est pour quelque grâce reçue.

-- Quevoulez-vous dire ?

-- Eh!monsieurc'est un pèlerinage à notre patronne sainteAnne.

Et alorsle guide m'a fait l'histoire d'une petite chapellesituée àdeux lieues d'Auraydédiée à sainte Anneet àlaquelle on se rend de toutes les parties de la Bretagne.

Le soiren assistant à mon souperl'hôtesse m'a expliquéque la Bretagne devait le peu de bonne récoltes qu'elle voitencore dans ces temps malheureux et impies à la protection desa bonne patronne sainte Annequi veille sur elle du haut du ciel.

-- C'est àcause d'ellea-t-elle ajoutéqu'en 1815 les Russes ne sontpas venus nous piller. Qui les empêchait d'arriver?

-- Ouiouim'a ditdès que l'hôtesse a étépartieun demi-monsieur qui soupait à trois pas de moi àune grande table de vingt-cinq couverts chargée de pilesd'assietteset qui n'avait réuni que nous deux; ouiouielle ne dit pasla bonne madame Blannecque cette petite chapellede Sainte-Anne-d'Auray a rapporté l'an passé jusqu'àtrente livres à M. l'évêque.

En un motmon interlocuteur n'était rien moins qu'un ultra-libéralqui voit dans la religion et les fraudes jésuitiques la sourcede tous nos maux politiques. Ainsi est la Bretagnedu moins celleque j'ai vue: fanatiquescroyant toutou gens ayant mille francs derenteet fort en colère contre les auteurs de la guerrecivile de 93.

La partiede la Bretagne où l'on parle bretond'Hennebont àJosselin et à la mervit de galettes de farine de sarrasinboit du cidre et se tient absolument aux ordres du curé. J'aivu la mère d'un propriétaire de ma connaissancequi acinquante mille livres de rentevivre de galettes de sarrasinetn'admettre pour vrai que ce que son curé lui donne comme tel.

A peineles soldats qui ont servi cinq ans sont-ils de retour au paysqu'ilsoublient bien vite tout ce qu'ils ont appris au régiment etles cent ou deux cents mots de français qu'on leur avait misdans la tête.

Ce peuplecurieux et d'une si grande bravoure mériterait que legouvernement établitau centre de la partie la plusopiniâtredeux colonies de sages Alsaciens. Le bravedemi-paysan dont je traduis ici la conversation m'a avoué engémissant que la langue bretonne tend à s'éteindre.

-- Danscombien de paroisseslui ai-je ditle curé prêche-t-ilen breton?

Je faisaislà une de ces questions qui sont le triomphe des préfets;mon brave hommequi ne savait que ce qu'il avait observépar lui-mêmen'a pu me répondre.

J'ai écritsous sa dictéeet en bretonles huit où dix questionsque je puis être dans le cas d'adresser à des paysansdurant mon passage en ce pays. Le breton c'est le kimri.

J'ai untalent marqué pour m'attirer la bienveillance et même laconfiance d'un inconnu. Maisau bout de huit jourscette amitiédiminue rapidement et se change en froide estime.


Lorientle 7 juillet.

---



Cematinde bonne heurej'étais sur la route de la chapelleSainte-Anne. Cette route est mauvaise et la chapelle insignifiante;mais ce que je n'oublierai jamaisc'est l'expression de piétéprofonde que j'ai trouvée sur toutes les figures. Làune mère qui donne une tape à son petit enfantde quatre ans a l'air croyant. Ce n'est pas que l'on voie deces yeux fanatiques et flamboyantscomme àNaples devant les images de saint Janvier quand le Vésuvemenace. Ce matin je trouvais chez tous mes voisins ces yeux ternes etrésolus qui annoncent une âme opiniâtre. Lecostume des paysans complète l'apparence de ces sentiments;ils portent des pantalons et des bleues d'une immense largeuretleurs cheveux blond pâle sont taillés en couronneàla hauteur du bas de l'oreille.

C'est icique devraient venir chercher des modèles ces jeunes peintresde Paris qui ont le malheur de ne croire à rienet quireçoivent d'un ministre aussi ferme qu'eux dans sa foi l'ordrede faire des tableaux de miraclesqui seront jugés au Salonpar une société qui ne croit que par politique. Lesexpressions de caractère bien plus que de passionpassagèreque j'ai remarquées à la chapellede Sainte Annene peuvent être comparées qu'àcertaines figures respirant le fanatisme résolu et cruelquej'ai vues à Toulouse.

J'ai étéextrêmement content des paysages de Landevant àHennebont et à Lorient. Souvent j'apercevais des forêtsdans le lointain. Ces paysages bretons humides et bien verts merappellent ceux d'Angleterre. En Francele contour que les forêtstracent sur le ciel est composé d'une suite de petitespointes; en Angleterre ce contour est formé par de grossesmasses arrondies. Serait-ce qu'il y a plus de vieux arbres enAngleterre?

Voici lesidées qui m'occupaient dans la diligence d'Hennebont àLorient.

Je ne saissi le lecteur sera de mon avis; le grand malheur de l'époqueactuellec'est la colère et la haine impuissante. Cestristes sentiments éclipsent la gaieté naturelle autempérament français. Je demande qu'on se guérissede la hainenon par pitié pour l'ennemi auquel on pourraitfaire du malmais bien par pitié pour soi-même.Le soin de notre bonheur nous crie: Chassez la haine et surtout lahaine impuissante (17). [17. Ce qui vieillit le plus lesfemmes de trente ansce sont les passions haineuses qui se peignentsur leurs figures. Si les femmes amoureuses de l'amour vieillissentmoinsc'est que ce sentiment dominant les préserve de lahaine impuissante.]

J'aientendu dire au célèbre Cuvierdans une de ces soiréescurieuses où il réunissait à ses amis françaisl'élite des étrangers: « Voulez-vous vous guérirde cette horreur assez générale qu'inspirent les verset les gros insectesétudiez leurs amours; comprenez lesactions auxquelles ils se livrent toute la journée sous vosyeux pour trouver leur subsistance. »

De cetteindication d'un homme raisonnable par excellence j'ai tiré cecorollaire qui m'a été fort utile dans mes voyages:Voulez-vous vous guérir de l'horreur qu'inspire le renégatvendu au pouvoirqui examine votre passeport d'un oeil loucheetcherche à vous dire des choses insultantes s'il ne peutparvenir à vous vexer plus sérieusementétudiezla vie de cet homme. Vous verrez peut-être qu'abreuvé deméprisque poursuivi par la crainte du bâton ou du coupde poignardcomme un tyransans avoir le plaisir de commander commecelui-ciil ne cesse de songer à la peur qui le ronge qu'aumoment où il peut faire souffrir autrui. Alorspour uninstantil se sent puissant et le fer acéré dela crainte cesse de lui piquer les reins.

J'avoueraique tout le monde n'est pas exposé à recevoir lesinsolences d'un homme de la police étrangère; on peutne pas voyagerou borner ses courses à l'aimable T***. Maisdepuis que la bataille de Waterloo nous a lancés en France surle chemin de la liberténous sommes fort exposés entrenous à l'affreuse et contagieuse maladie de la haineimpuissante.

Au lieu dehaïr le petit libraire du bourg voisin qui vend l'Almanachpopulairedisais-je à mon ami M. Ranvilleappliquez-luile remède indiqué par le célèbre Cuvier:traitez-le comme un insecte. Cherchez quels sont ses moyens desubsistance; essayez de deviner ses manières de faire l'amour.Vous verrez que s'il réclame à tout bout de champcontre la noblessec'est tout simplement pour vendre des almanachspopulaires; chaque exemplaire vendu lui rapporte deux sousetpourarriver à son dîner qui lui en coûte trenteilfaut qu'il ait vendu quinze almanachs dans sa journée. Vousn'y songez pasmonsieur Ranville (*) [* « Vous ne croyez pas àce détailmonsieur Ranville ». Correction de Stendhalsur l'exemplaire Primoli.]vous qui avez onze domestiques et sixchevaux.

Je diraiau petit libraire qui rougit de colèreet regarde son fusilde garde national quand la femme de chambre du château luirapporte les plaisanteries que le brillant Ernest de T***. sepermettait la veille contre ces hommes qui travaillent pour vivre:

Traitez lebrillant Ernest comme un insecte; étudiez ses manièresde faire l'amour. Il essayait de parvenir à des phrasesbrillantes d'espritparce qu'il cherche à plaire à lajeune baronne de Malivertdont le coeur lui est disputé parl'ingénieur des ponts et chausséesemployé dansl'arrondissement. La jeune baronnequi est fort noblea étéélevée dans une famille excessivement ultra; etd'ailleurs en cherchant à ridiculiser les gens qui travaillentpour vivreErnest a le plaisir de dire indirectement du mal de sonrival l'ingénieur.

Si lepetit libraire qui vend des Almanachs populaires dans ce petitbourg de quatorze cents habitants a eu la patience de suivre monraisonnement et de reconnaître la vérité de tousles faits que j'ai cités successivement il trouvera au boutd'un quart d'heure qu'il a moins de haine impuissante pour lebrillant Ernest de T***.

D'ailleursM. Ranville ne peut pas plus détruire le libraire que lelibraire détruire le riche gentilhomme. Toute leur vie ils seregarderont de travers et se joueront des tours. Lelibraire tue tous les lièvres.

Je pensetoutes ces choses depuis que je me suis appliqué à nepas me ravaler jusqu'à ressentir de la colère contreles pauvres diables qui passent leur vie à mâcher lemépriset quià l'étrangervisent monpasseport. Ensuite j'ai cherché à détruire chezmoi la haine impuissante pour les gens bien élevés queje rencontre dans le monde et qui gagnent leur vieou qui plaisentaux belles damesen essayant de donner des ridicules aux véritésqui me semblent les plus sacréesaux choses pour lesquellesil vaut la peine de vivre et de mourir.

Il n'y apas un an quepour me donner la patience de regarder la figure d'unhomme qui venait de prouver que Napoléon manquait de couragepersonnelet que d'ailleurs il s'appelait Nicolasj'examinai si cethomme est Gaël ou Kimri; le monstre étaitIbère.

Le Gaëlcomme nous l'avons vu à Lyona des formes arrondiesunegrosse tête large vers les tempes; il n'est pas grandil a unfonds de gaieté et de bonne humeur constante.

Le Kimririt peu; il a une taille élégantela têteétroite vers les tempesle crâne très développéles traits fort noblesle nez bien fait.

A peines'est-on élancé dans l'étude des races que lalumière manqueon se trouve comme dans un lieu obscur. Rienn'est pisselon moique le manque de clarté; cette facultési précieuse aux gens payés pour prêcherl'absurde. Quant à nousqui essayons d'exposer une scienceparfaitement nouvellenous devons tout sacrifier à la clartéet il faut avoir le courage de ne pas mépriser lescomparaisons les plus vulgaires.

Tout lemonde sait ce que c'est qu'un chien de berger. On connaît lechien danoisle lévrier au museau pointule magnifiqueépagneul. Les amateurs savent combien il est rare de trouverun chien de race pure. Les animaux dégradés quiremplissent les rues proviennent du mélange fortuit de toutesles races: souvent ces tristes êtres sont encore abâtardispar le manque de nourriture et par la pauvreté.

Malgréle désagrément de la comparaisonce que nous venons dedire de l'espèce canine s'applique exactement aux racesd'hommesseulement comme un chien vit quinze ans et un hommesoixantedepuis six mille ans que dure le mondeles chiens ont euquatre fois plus de temps que nous pour modifier leurs races. L'hommen'est parvenu qu'à deux variétés biendistinctesle nègre et le blanc; mais ces deux êtresont à peu près la même taille et le mêmepoids.

La racecanineau contrairea produit le petit chien haut de trois pouceset le chien des Pyrénées haut de trois pieds.

Toutes cesidées que je viens d'exposer si longuementje les avais avantd'arriver en Bretagneet elles augmentaient mon désir de voirce pays.

Je medisais que c'est surtout en cette région reculée quel'on peut espérer de trouver des êtres de race pure.Comment le paysan des autres parties de la France pourrait-il vivreet se plaire dans un village du Morbihanoù tout le mondeparle breton et vit de galettes de sarrasin ?

Cependantaprès le beau paysage de la Vilainej'ai dînévers le haut de la montéeau nord du fleuvechez unaubergistemembre de la Légion d'honneuret qui est venu làde bien loin. A Lorientj'ai trouvé que le seul desnégociants de la ville auquel j'ai eu affaire était néà Briançondans les Hautes-Alpes. Les enfants de cenégociant ont une chance pour être des hommesdistingués: le croisement; mais probablement ilsn'appartiendront pas d'une manière bien précise àune race distincte; ils ne seront ni Gaëlsni Kimrisni Espagnols ou Ibères; car les Ibères ontremonté le rivage de la mer jusqu'à Brest.

Lorsquel'on cherche à distinguer dans un homme la race GaëlKimriou Ibèreil faut considérer à la foisles traits physiques de sa tête et de son corpset la façondont il s'y prend d'ordinairepour aller à la chasse dubonheur.

Quant àmoije trouvais mon bonheur hier matin à chercher àdeviner la race à laquelle appartenaient les nombreux dévotsqui affluaient à la chapelle de Sainte-Anneprèsd'Auray. Je m'étais établi dans la cuisine del'auberge; j'y faisais moi-même mon thé. Pendant quel'eau se chauffaitje suis allé à la chapelle. J'aid'abord remarqué que làcomme dans la cuisine del'aubergeje ne trouvais nullement ce fanatisme ardent et cesregards furieux d'amour et de colère que le Napolitain jettesur l'image de son dieu qui s'appelle saint Janvier. Quand saintJanvier ne lui accorde pas la guérison de sa vache ou de safilleou un vent favorables'il est en meril l'appelle visagevert (faccia verde); ce qui est une grosse injure dans le pays.

Le Bretonest bien loin de ces excès; son oeilcomme celui de laplupart des Français du Nordest peu expressif et petit. Jen'y vois qu'une obstination à toute épreuve et une foicomplète dans sainte Anne. En généralon vientici pour demander la guérison d'un enfantetautant qu'il sepeuton amène cet enfant à sainte Anne. J'ai vu desregards de mère sublimes.

Je vaisaborder la partie la plus difficile de l'étude des trois racesd'hommes qui couvrent le sol de la France. Je répèteque c'est là le seul remède que je connaisse àcette fatale maladie de la haine impuissantequi noustravaille depuis que le meurtre du maréchal Brune nous arelancés dans la période de sang des révolutions.

Aprèsla dernière moitié du dix-huitième siècleon a parlé de trois moyens de connaître les hommes : lascience de la physionomieou Lavater; la forme et la grosseur ducerveausur lequel se modèlent les os du crâneouGall; et enfin la connaissance approfondie des races GaëlKimriet Ibère (que l'on rencontre en France).

Dieu megarde d'engager le lecteur à croire ce que je dis; je le pried'observer par lui-même si ce que je dis est vrai. L'hommesensé ne croit que ce qu'il voitet encore faut-il bienregarder.

Napoléonavait le plus grand intérêt à deviner les hommesil était obligé de donner des places importantes aprèsn'avoir vu qu'une fois les individuset il a dit qu'il n'avaitjamais trouvé qu'erreur dans ce que semblent annoncer lesapparences extérieures.

Il euthorreur de la figure de sir Hudson Lowe dès la premièreentrevue; mais ce ne fut qu'un mouvement instinctif. Par malheurilétait fort sujet à ce genre de faiblessesuite desimpressions italiennes de la première enfance. Les cloches deRueil ont coûté cher à la France.

Il mesemble que si le lecteur veut se donner la peine de se rappeler lessignalements de trois races d'hommes que l'on rencontre le plussouvent en Franceil reconnaîtrasi jamais il va en Bretagneque les Ibères ont remonté jusque vers Brest:sur cette côteils se trouvent avec les Kimris et les Gaëls.Les Kimris ressemblent souvent à des puritains; ils sontennemis du chantets'ils dansentc'est comme malgré eux etavec une gravité comique à voirainsi que je l'aiobservé à ***; les Ibèresau contrairesontfous du chant et surtout de la danse. C'est après le penchantfou à l'amourle trait le plus frappant de leur caractère.Si jamais les femmes se mêlent de politique à Madridelles dirigeront le gouvernement.

Dans leMorbihanles Gaëls sont plus nombreux que les Ibères etles Kimris; dans le Finistèrec'est la race ibère quil'emporteet enfin c'est le Kimri qui domine dans les Côtes-du-Nordde Morlaix et Lannion à Saint-Malo. C'est sur la côte dunorden face du grand Océande Lannion àSaint-Brieucque l'on parle le breton le plus pur. Là aussise trouve la race bretonne dans son plus grand état denon-mélange. La bravoure que ces hommespresque tous marinsdéploient sur leurs frêles embarcations de pêcheest vraiment surnaturelle. Pour eux il y a bataille deux fois parmois en étéet l'hiver tous les jours. La plupart deséglises ont la chapelle des noyés.

VersQuimperon trouve le breton des accents espagnols; cettecontrée s'appelle la Cornouaille dans le pays.

On peutsupposer que le Gaël était la langue parlée dansle Morbihan avant l'arrivée des Kimris. On désigneencore par le nom de Gallesdans ce départementunepartie de la population.

On peutsupposer que les Gaëls occupaient la plus grande partie de laFranceavant que les Kimris vinssent s'y établir; les Kimrisarrivaient du Danemark. Les savants croient pouvoir ajouter que lesGaëls étaient venus précédemment de l'Asie.On tire cette vue incertaine sur des temps si reculés de lanature de leurs languesque les savants appellent maintenantindo-germaines.

Lecaractère distinctif du dialecte que l'on parle dans leMorbihan et des langues tirées du Gaëlc'est deretrancher la fin des mots ou le milieucomme font les Portugaisdans leur langue tirée du latin. Chose singulière! lesGaëlsen apprenant le kimriont conservé une partie deleurs anciennes habitudes.

D'un autrecôtéla présence des Kimris et des Ibèresdans le Morbihan a singulièrement modifié le caractèredu Gaël. Vous savez que les gens de cette race sontnaturellement vifsimpétueuxpeu réfléchis. Ehbien! iciils ont acquis une gravité et une ténacitéque l'on chercherait en vain dans d'autres contrées de laFrance.

Le bretoncette langue curieusesi différente du latin et de sesdérivésl'italienle portugaisl'espagnol et lefrançaisnous fournitcomme on saitune preuve de latransmigration des peuples. Le breton est une modification de lalangue parlée par les habitants de la principauté deGalles en Angleterreet que ceux-ci appellent le Kimri.

Si lelecteur s'occupe jamais de l'ouvrage de M. Guillaume de Humboldt surles antiquités bretonnesje l'engage à se rappeler quedes conjectures non prouvées ne sont que des conjectures.

Voirtoutes les billevesées dont pendant quelques années M.Niebhur a offusqué l'histoire des commencements de Rome. Lagloire des grands hommes allemands n'ayant guère que dixannées de vieon m'assure que M. Niebhur est remplacédepuis peu par un autre génie dont j'ai oublié le nom.

Il y abeaucoup de sorciers en Bretagnedu moins c'est ce que je devraiscroire d'après le témoignage à peu prèsuniversel. Un homme riche me disait hier avec un fonds d'aigreur maldissimulée: « Pourquoi est-ce qu'il y aurait plus demagiciens en Bretagne que partout ailleurs? Qui est-ce qui croitmaintenant à ces choses-là? » J'aurais pu luirépondre: « Voustout le premier. » On peutsupposer que beaucoup de Bretonsdont le père n'avait pasmille francs de rente à l'époque de leur naissancecroient un peu à la sorcellerie. La raison en est que cesmessieurs qui vendent des terres dans un pays inconnu ne sont pasfâchés qu'on exerce à croire: la terreur rend lespeuples dociles.

Voici unprocès authentique. On écrit de Quimper le 26 janvier:

«Yves Pennecenfant de l'Armoriqueest venu s'asseoir hier sur lebanc de la Cour d'assises. Il a dix-huit ans; ses traits irréguliersses yeux noirs et pleins de vivacité annoncent del'intelligence et de la finesse. Les anneaux de son épaissechevelure couvrent ses épaulessuivant la mode bretonne.

« M.le Président: Accuséoù demeuriez-vous quandvous avez été arrêté?

«Yves Pennec : Dans la commune d'Ergué-Gobéric.

« D.Quelle était votre profession ? -- R. Valet de ferme: maisj'avais quitté ce métier; je me disposais àentrer au service militaire.

« D.N'avez-vous pas été au service de Leberre ? -- R. Oui.

« D.Eh bien! depuis que vous avez quitté sa maisonon lui a voléune forte somme d'argent. Le voleur devait nécessairement bienconnaître les habitudes des époux Leberre; leurssoupçons se portent-sur vous. -- R. Ils se sont portéssur bien d'autres; mais je n'ai rien volé chez eux.

« D.Cependantdepuis cette époquevous êtes mis comme undes plus cossus du village; vous ne travaillez pas; vousfréquentez les cabarets; vous jouez; vous perdez beaucoupd'argentet l'argent employé à toutes ces dépensesne vient sans doute pas de vos économies comme simple valet deferme? -- R. C'est vraij'aime le jeu pour le plaisir qu'il merapporte; j' y gagne quelquefois; j'y perds plus souventmais depetites sommes; et puis j'ai des ressources. Quant aux beauxvêtements dont vous parlezj'en avais une grande partie avantle volentre autres ce beau chupen que voilà.

« D.Mais quelles étaient donc vos ressources ?

«Pennecaprès s'être recueilli un instant et avec un airde profonde bonne foi : « J'ai trouvé un trésorvoilà de cela trois ans. C'était un soir; je dormais:une voix vint tout à coup frapper à mon chevet:« Pennecme dit-elleréveille-toi. » J'avaispeuret je me cachai sous ma couverture: elle m'appela de nouveau;je ne voulus pas répondre. Le lendemainje dormais encore; lavoix revintet me dit de n'avoir pas peur: « Qui êtes-vous?lui dis-je; êtes-vous le démon ou Notre-Dame deKerdévote ou Notre-Dame de Sainte-Anneou bien ne seriez-vouspas encore quelque voix de parent ou d'ami qui vient du séjourdes morts? -- Je viensme répliqua la voix avec douceurpourt'indiquer un trésor. » Mais l'avais peurje restai aulit. Le surlendemainla voix frappa encore: « PennecPennecmon amilève-toin'aie aucune peur. Va près de Lagrange de ton maître Gourmelencontre le mur de la grangesous une pierre plateet là tu trouveras ton bonheur. »Je me levaila voix me conduisit et je trouvai une somme de 350francs.

« Lesilence passionné de la plus extrême attention règnedans l'auditoire. Il est évident que l'immense majoritécroit au récit de Pennec.

« D.Avez-vous déclaré à quelqu'un que vous avieztrouvé un trésor? -- R. Quelques jours aprèsjele dis à Jean Gourmelenmon maître. A cette époqueLeberre n'avait pas encore été volé.

« D.Quel usage avez-vous fait de cet argent? -- R. Je le destinai d'abordà former ma dot; maisle mariage n'ayant pas eu lieuj'aiacheté de beaux habitsune génisse; j'ai payéle prix de ferme de mon pèreet j'ai gardé le reste.

«Plusieurs témoins sont successivement entendus.

«Leberre: Dans la soirée du 18 au 19 juin dernieril m'a étévolé une somme de deux cent soixante francs; j'ai soupçonnél'accuséparce qu'il savait où nous mettions la clefde notre armoireet qu'il a fait de grandes dépenses depuisle vol. Pennec m'a servi six mois; il ne travaillait pasil étaittoujours à regarder en l'air. Quand il m'a quittéjene l'ai pas payéparce qu'il n'était pas en âgeet quequand on paye quelqu'un lorsqu'il n'est pas en âgeonest exposé à payer deux fois. (On rit.)

«Gourmelen : Voilà bientôt trois ansl'accusé aété à mon service: quand il y avait du mondeiltravaillait bienmais il ne faisait presque rien quand on lelaissait seul. Pour du côté de la probitéjen'ai jamais eu à m'en plaindre. Pendant qu'il me servaitilm'a raconté qu'il avait trouvé un trésor. Pennecpasse pour un sorcier dans le village; mais on ne dit pas que ce soitun voleur.

«Kigourlay: L'accusé a été mon domestique; il m'aservi en honnête homme; je n'ai pas eu à m'en plaindre;il travaillait bien; il jouait beaucoup la nuitje l'ai vu perdrejusqu'à six francsc'est moi qui les lui ai gagnés.(On rit.) C'est un sorcieril a un secret pour trouver de l'argent.(Mouvement.)

«René Laurentmaire de la communed'un air décidéet avec l'attitude d'un homme qui fait un grand acte de courage:Pennec passe dans ma commune pour un devin et pour un sorcier; maisje ne crois pas celamoi; ce n'est plus le siècle dessorciers... Un jourc'était une grande fêteil y avaità placer sur la tour un drapeau tricolore...maintenant c'estun drapeau tricolore; mais autrefoisj'étais maire aussietalors c'était un drapeau blanc. Pennec eut l'audace de montersans échellejusqu'au haut du clocherpour planter ledrapeau; tour le monde était ébahi; on croyait qu'il yavait quelque puissance qui le soutenait en l'air. Je lui ordonnai dedescendre; mais il s'amusait à ébranler les pierres quiservent d'ornement aux quatre côtés de la chapelle; jele fis arrêter. Les gendarmessurpris de la richesse de sesvêtementsle conduisirent au procureur du roi: il fut mis enprison. Plus tardla justice vint visiter l'endroit où ilprétendait avoir trouvé son trésor; j'étaisprésent à la visite. Pennec arracha une pierrepuisquand il eut ainsi fait un videil nous dit avec un grand sang-froid: « C'est dans ce trou qu'était mon trésor. »(On rit). On lui fit observer que le vide était la place de lapierre; mais il persista. Je suis bien sûr qu'avant le vol deLeberre l'accusé avait de l'argentet qu'il a fait de fortesdépenses; je lui avais demandé s'il était vraiqu'il eut trouvé un trésor; mais il ne voulait pointm'en faire l'aveusans doute parce que le gouvernement s'en seraitemparé. C'est un bruit accrédité dans notrecommune que ce que l'on trouve c'est pour le gouvernement; aussi l'onne trouve pas souventou du moins on ne s'en vante pas. (Explosiond'hilarité.) Surpris que Pennec eut tant d'argentje fisbannir (publier) sur la croix; mais personne ne se plaignit d'avoirperdu ou d'avoir été volé.

« M.l'avocat du roi: Vous voyez bienPennecque vous ne pouvez pasavoir trouvé d'argent dans un trou qui n'existait pas.

«Pennec: Oh! l'argent bien ramassé ne fait pas un gros volumeet puis la voix peut avoir bouché le trou depuis. (Hilaritégénérale.) « Jean Poupon: Voilà six moisPennec est venu me demander la plus jeune et la plus jolie de mesfilles en mariage: « Ouivolontierssi tu as de l'argent. --J'ai mille écusdit Pennec. -- Oh! je ne demande pas tantjete la passerai pour moitié moins; si tu as quinze centsfrancsl'affaire est faite; frappe là. » Nous fûmesprendre un verre de liqueuret de là chez le curéquifit chercher le maire. Le maire et le curé furent d'avis qu'ilfallait que Pennec montrât les quinze cents francs; il ne putles montreret alors je lui dis: « Il n'y a rien de fait. »Pennec passe pour un devinmais pas pour un voleur; il m'a servij'ai été content de son service.

« Lemaire: C'est vrai ce que dit le témoin; une fille vaut celadans notre commune.

«Après le réquisitoire de M. l'avocat du roi et laplaidoirie de Me Cuzonqui a plus d'une fois égayé lacourle jury et l'auditoireM. le président fait le résumédes débats. Au bout de quelques minutesle juryquiprobablement ne veut pas que la commune d'Ergué-Gobéricsoit privée de son sorcierdéclare l'accusé noncoupable.

«Sur une observation de Me Cuzonla Cour ordonne que les beauxhabits seront immédiatement restitués à Pennecqui n'a en ce moment qu'une simple chemise de toile et un pantalon demême étoffe. Aussitôt tous les témoinsaccourent et viennent respectueusement aider Pennec à emporterses élégants costumes. Pennec a bientôt endosséle beau chupenl'élégant bragonbras et le largechapeau surmonté d'une belle plume de paonil s'en retournetriomphant. » (Gazette des Tribunaux)

Si lelecteur avait la patience d'un Allemandje lui aurais présentépour chaque provincele récit authentique de la dernièrecause célèbre qu'on y a jugée.

Comment nepas croire aux sorciers sur la côte terrible d'OuessantàSaint-Malo? La tempête et les dangers s'y montrent presque tousles jourset ces marins si braves passent leur vie tête àtête avec leur imagination.



--Lorientle...

Hennebontest située d'une façon pittoresque et parfaitementbretonnec'est-à-dire sur une petite rivière quireçoit de la mer le flux et le refluxet par conséquentde petits navires venant de Nantes. Mais l'on ne voit point la meret rien n'annonce son voisinage. Tout contre la rivières'élève un monticule couvert de beaux arbres quicachent la ville La noblesse des châteaux voisinsqui vientpasser l'hiver à Hennebonty étale un grand luxe. Lemaître de l'hôtel ne pouvait encore revenir de sasurprise: à l'occasion d'un bal donné l'hiver dernierun de ces messieurs a fait venir de Paris un service d'argenterieestimé deux mille écuset que les danseursen passantdans la salle à mangeront aperçu tout à coup.

Rien dejoli comme les bouquets de bois que l'on rencontre pendant les troislieues de Hennebont à Lorient. Là encore j'ai entrevuquelques Bretons dans leur costume antiquelongs cheveux et largesculottes (18). [18. Comatum et bracatum.]

A Lorientil faut aller à l'hôtel de France; c'estde bienloinle meilleur que j'aie rencontré dans ce voyage. Lemaîtrehomme intelligentnous a donné un excellentdînerà une table d'hôte dressée au milieud'une magnifique salle à manger (cinq croisées séparéespar de belles glaces arrivant de Paris: à la table d'hôteon a constamment parlé de ce qu'elles coûtaient).

L'hôtelde France donne sur une place carrée entourée d'undouble rang d'assez jolis arbres; entre les arbres et les maisons ontrouve une rue suffisamment large. On voit que Lorient a étébâtie par la main de la raison. Les rues sont en ligne droite;ce qui ôte beaucoup au pittoresque. Ce fut en 1720 que lacompagnie des Indes créa cet entrepôt àl'embouchure d'une petite rivière nommée la Scorf.Comme le flux et le reflux y pénètrent avec forceil aété facile d'en faire un grand port militaire; on yfabrique beaucoup de vaisseauxet j'ai dû subir la corvéede la visite des chantiers et magasinscomme à Toulon. Dieupréserve le voyageur d'un tel plaisir!

Ce matinen me levantj'ai couru pour voir la mer. Hélas! il n'y apoint de merla marée est basse; je n'ai trouvé qu'untrès large fossé rempli de boue et de malheureuxnavires penchés sur le flanc en attendant que le flux lesrelève. Rien de plus laid. Quelle différencegrandDieuavec la Méditerranée! Tout était gris surcette côte de Bretagne. Il faisait froidet il y avait duvent. Malgré ces désagrémentsj'ai pris unebarque et j'ai essayé de suivre l'étroit filet d'eauqui séparait encore les immenses plages de boue et de sable.

J'aiattendu ma barque sur la promenade de la ville assez bien plantéed'un grand nombre de petits arbreset bordée par un quai surlequel se promenaient gravement deux employés de la douane;ils étaient là occupés à surveiller troisou quatre petits bâtiments tristement penchés sur lecôté. L'un d'eux gourmande vertement une trouped'enfants qui violaient la consigne en essayant de noyer un oiseaudans une petite flaque d'eau restée autour du gouvernail d'unde ces malheureux navires penchés au-delà de ce port.Entre la mer et la villej'aperçois une jolie colline assezvaste et bien verte; des soldats y sont à la chasse auxhirondelles: leurs coups de fusil animent un peu la profonde solitudede cette espèce de port marchand.

On ne voitpoint d'ici le port militaireil est situé à la gauchede la promenadeet en est séparé par une longue rue dela ville.

Monmatelot m'expliquait toutes les parties du port militaire en mefaisant voguer vers la mer. A tout moment il me nommait des vaisseauxde soixante-dix canonsde quatre-vingts canonset il étaitscandalisé de la froideur avec laquelle j'accueillais cesgrands nombres de canons; de mon côtéje trouvais qu'illes prononçait avec une fatuité ridicule.

C'est làme suis-je ditcet esprit de corps si utilesi nécessairedans l'arméemais si ridicule pour le spectateur. Malheur àla Francesi cet homme me parlait de ses vaisseaux en froidphilosophe. Oserai-je hasarder un mot bas? Il faut ces blaguesà cette classe pour lui faire supporter l'ennui d'une longuenavigation. Mais la mienneau milieu de ces vastes plages de sableet par un vent glacialne pouvait que me faire prendre en grippe larivière de Lorient; je ne pouvais pas être plus ennuyéque je ne l'étaisc'est alors que je me suis déterminéà aller voir les établissements militaires.

Cettecorvée finiej'ai demandé le grand caféon m'aindiqué celui de la Comédie.

La sallede spectacle est précédée par un joli petitboulevard qui va en descendant; les arbres ont quarante pieds et lesmaisons trente. Cela est bien arrangépetittranquille etsilencieux (snug). Ce mot devait être inventé pardes Anglaisgens si faciles à choqueret dont le frêlebonheur peut être anéanti par le moindre danger courupar leur rang. Le brio des gens du Midi ne connaît pasle snug quià leurs yeuxserait le triste.

Comme jen'avais guère de brioen sortant des magasins de chanvre del'Étatj'ai été ravi de la situation du caféde la Comédie; j'y ai trouvé un brave officier demarine qui n'a plusce me sembleni jambes ni bras; il buvaitgaiement de la bière; il a hélé quelqu'un quientraitpour boire avec lui.

Pour moion m'a donné une tasse de café à la crèmesublimecomme on en trouve à Milan. J'ai vu de loin un numérodu Siècleque j'ai lu avec une extrême attentionjusqu'aux annonces. Les articles ordinairement bons de ce journalm'ont semblé admirables.

Au boutd'une heurej'étais un autre homme; j'avais entièrementoublié la corderie et les magasins de l'Étatetje me suis mis à flâner gaiement dans la ville.

J'airemarqué à l'extrémité de mon joliboulevard une jolie petite statue en bronze placée sur unecolonne de granit. La colonne est du plus beau poli et fort élégantemais il faudrait s'en servir ailleurset placer la statue sur labase de la colonne à neuf ou dix pieds de haut tout au plus;alors on la verrait fort bien; maintenant on l'aperçoit àpeine. J'ai compris que c'était l'élève Bissonfaisant sauter son bâtiment plutôt que de se rendre. Iln'y a pas d'inscription. La statue vue de près seraitpeut-être d'un goût fort sec; ce qui vaut mieuxque le genre niais ordinaire des statues de province.

Je suisallé à la grande église; on voit bien qu'elle aété bâtie au dix-huitième siècle.Rien de plus vastede plus commode et de moins religieux. Il fallaitsous le climat de Lorient une copie du charmant Saint-Maclou deRouenousi l'on trouvait ce bâtiment trop cherune copie del'église de Ploërmel. Je me suis amusé àrêver à l'effet que produirait au milieu de ces maisonspauvres avant toutmais enfin au fond d'architecture gallogrecqueune copie de la Maison carrée de Nîmes ou de laMadone de San-Celso de Milan. Il faudrait ici le singulierSaint-Laurent de Milan. Toutes ces rues de Lorientsoigneusementalignéessont formées par de jolies petites maisonsbien raisonnablesqui ont à peine un premier et un secondavec un toit fort propre en ardoises.

Lesfenêtres bourgeoises sont garnies de petites vitres d'un piedcarréla plupart tirant sur le vert.

Je suisarrivé à l'esplanadeoù manoeuvrait unbataillon d'infanterie: la musique était agréablemaisj'étais le seul spectateuravec deux petits gamins de dixans. Les bourgeois de Lorient sont trop raisonnables pour venirperdre leur temps à entendre de la musique.

Malgréma répugnance pour l'arsenalj'ai passé de nouveau uneporte de feret suis monté à la tour rondesituée sur un monticule plantéqui m'a rappeléla colline du jardin des Plantes où se trouve le cèdredu Liban. Auprès de cette tour rondej'ai trouvé unbanc demi-circulaire. Là j'ai passé plusieurs heures àregarder la mer avec ma lorgnette. Je l'apercevais dans le lointainl'ingrate! au-delà de plusieurs îles ou presqu'îlesdont plusieurs sont armées et ont des maisons. Toutes ces îlessont gâtées par de larges plages grisesque la merlaissait à sec en se retirant. J'ai bien compris que je ne laverrais pas autrement que de la tour rondeettandis que jela considérais longuement j'ai laissé passer le momentde partir avec la diligence. Je m'en doutais un peu; mais d'abord jene savais pas bien exactement l'heure du départet ensuite jen'étais pas mal sur ce bancoccupé à considérerdes nuages gris et à penser aux bizarreries du coeur humain.



-- De laBretagnele ... juillet.

APalazzoloà quelques lieues de Syracuse (c'était leVersailles des tyrans de cette grande ville)j'ai achetétrois francsdu baron Guidicaune tête en plâtre mouléedans un moule antique. Le baron a découvert diverses couchesde monuments et vases appartenant à des civilisationsdifférentes et successiveset dans la couche romaine il atrouvé une boutique de mouleur et des moules qui luipermettent de continuer le commerce du défunt.

J'ai faithommage de ce plâtre à M. N.l'un des savants les plusdistingués de la Bretagneet qui m'a donné de bonsrenseignements sur les races d'hommes. Il m'a fait l'honneur de meconvier à un grand dîner. Pour lui jouer un tourdèsle matin sa cuisinière l'a quittéet sa blanchisseusequi était du complota prétendu n'avoir pas eu letemps de blanchir sa nappe de vingt couverts. « Et je n'en aiqu'une de cette tailleajoutait le brave hommede façonmessieursque vous allez dîner sur des draps. » Notrehôte s'est fort bien tiré de cette conspirationféminineet nous a donné un très bon dînerqui a été vingt fois plus gai que s'il n'y avait pas eude conspiration.

Un savantd'académie eût été hors de lui dedésespoiril eût vu dans le lointain une nuéed'épigrammesle brave Breton plaisantait le premier: «N'est-ce pasmessieursque c'est là un vrai tour de femmes ?»nous disait-il. Et l'on s'est mis à médire desdames dès le potage.

(Jesupprime dix-neuf pages d'anecdotes un peu trop lesteset quieussent paru ce qu'elles sontc'est-à-dire charmantes en1737.)

On estvenu à parler des revenus des curés du pays; on a citéM. le curé de ***qui se fait quinze cents francs par an avecles poignées de crin qu'on lui donne pour chaque boeuf oucheval qu'il bénit. La bénédiction ne guéritpas des maladiesce qui serait difficile à montrer; elle enpréserve.

Je payecette anecdote par le récit suivant: Il y a trois ans qu'àUzerchesune des plus pittoresques petites villes de France et desplus singulièrement situéesje fus témoin d'unefaçon nouvelle de guérir les douleurs rhumatismales. Ilfaut jeter un gros peloton de laine filée à la statuedu saintpatron de la ville. Mais les croyants sont séparésdu saint par une grille qui en est bien à vingt pasetpourfaire effetil faut que le peloton de lainelancé par unhomme qui a un rhumatisme à la jambe gauchepar exempleatteigne précisément la jambe gauche du saint. Lemalade lance donc des pelotons fort gros jusqu'à ce qu'il aitatteint chez le saint la partie du corps dont il a à seplaindre. Et l'on veut que le clergé tolère la libertéde la presse!

Dans uneville voisine on a l'usage d'enfermer les fous dans la crypte ouéglise souterraine de la principale église. « Etdemandai-je au bedeauils sont guéris? -- Monsieurde montemps on y en a mis troismais cela n'a pas réussi; ilscriaient beaucoupet l'un d'eux est devenu perclus de rhumatismesil a fallu le retirer. »

M. C.medit M. R.voulant savoir les secrets du conseil de la communepersuade à M. G. de jouer: d'abord il le fait gagnerpuisperdreparce quequand il perdaitdit M. R. avec son accentilétait plus explicite.

Vous lesavezdans les salons les plus distinguéson voit lesdemi-sots gâter la fleur des plus jolies choses en les répétanthors de propos et y faisant sans cesse allusion. Eh biencesrabâcheurs de bons contesque l'on fuit comme la peste àParisce sont les gens d'esprit de la provinceles seuls du moinsqui aient de l'assurance. Les jeunes gens à qui j'ai vu del'esprit n'ont de verve qu'au café; je les ai trouvéstimides dans les salonset se laissant décontenancerpar unregard de femme qui veut éprouver leur courageou par unfroncement de sourcils de M. le préfets'ils parlentpolitique.


Lorientle... juillet.

---



Cematinà Lorientj'espérais voir la mer au pied duquai de la promenadeje n'y ai trouvé que de la boue commehierdes navires penchés et deux douaniers se promenant avecl'oeil bien ouvert. Ainsidans ce prétendu port de merilm'a été impossible de la voir. Je suis retournéà mon aimable café lire le journal. Lààforce de talentje suis parvenu à me faire dire que leshabitants de Lorient sont les gens les plus rangés du monde:jamais ils ne sortent de chez eux; à neuf heures et demie toutest couché dans la ville; jamais les dames ne reçoiventde visiteset l'on ignorerait jusqu'à l'existence de lasociétési le préfet maritime ne donnait dessoirées que l'on dit fort agréables: il a une joliehabitation auprès de la Tour ronde. J'ai oubliéde dire que cette tour est parfaitement calculée pour remplirson objet; mais comme dans toutes chosesà Lorientrien n'aété donné au plaisir des yeuxelle a la formeatroce d'un pain de sucre. Quelle différencegrand Dieu! avecles phares et fortifications maritimes de l'Italie! Mais l'Italiea-t-elle eu un Bissonde nos jours ?


Rennesle... juillet.

---



Atrois heuresj'ai quitté Lorient par un beau coucher dusoleilqui enfin après trois jours a daigné semontrer. J'occupais le coupé de la diligence avec un étrangerhomme de sensétabli dans le pays depuis de longues annéeset qui en connaît bien les usages. Rien de plus joli que laroute jusqu'à Hennebont: ce sont des boisdes prairiesdesmontées et des descenteset toujours un chemin superbe. J'aivu un dolmen. La route est parsemée de petites auberges hautesde vingt pieds (*) [* L'originale porte « cent vingt »piedsce qui paraît un lapsus.]; il en sortait une femme quinous demandait en breton si nous voulions un verre de cidre. Jefaisais signe que ouile postillon était fort contentetréellement ce cidre n'était point désagréable.Cette soirée a été charmante.

J'ai passéla nuit à Vannescapitale des Venetesqui sont allésdonner leur nom à Venise. La tête remplie de cesvénérables suppositionsje suis reparti rapidementpour Ploërmeldont j'ai admiré la charmante église.Ses formesquoique gothiquesécartent l'idée duminutieux; mais il faudrait deux pages pour expliquersuffisamment mon idée ou plutôt ma sensationet rien neserait plus difficile à écrire. Ce n'est pas que mesidées soient d'un ordre bien relevé; il ne s'agit pasd'expliquer comment le Jugement dernier de Michel-Ange est uneoeuvre sublime. C'est que tout simplementen parlant des églisesgothiqueson s'aperçoit que la langue n'est pas faiteetpeut-être la mode de les admirer cessera-t-elle avant que lepublic ait daigné s'informer de ce que c'est que le styleflamboyant et les ogives trilobées. En généralle gothique tend à jeter l'attention sur des lignesverticalesetpour augmenter la longueur de ses colonnesil a soinde ne jamais interrompre l'effet de leurs fûts si frêlespar aucun ornement; avec ses vitraux de couleur il répand uneobscurité sainte dans les nefs inférieures et réservetoute la lumière pour les voûtes sveltes du haut duchoeur.

La sociétégrossière qui inventa la mode du gothique était lassedu sentiment d'admiration et de satisfaction paisible et raisonnableque donne l'architecture grecque. Ces sentiments ne lui semblaientpas assez saisissants: c'est ainsi quede nos joursnous voyons lesbourgeois de campagne enluminer les plus belles gravures.

Remarquezque dans les derniers instants où les peuples eurent le loisirde penserils s'étaient mis à admirer Claudienaulieu de Virgile; Salvienau lieu de Tite-Live. Au renouvellement de1a penséeen 1200le gothique voulut inspirer l'étonnementexactement comme la mauvaise littérature se jette dansl'emphasequi plaît aux femmes de chambre. Le gothique eutraison de s'occuper de l'imagination du fidèle qui assistaitaux longues prières de l'église romaine; etdans sonespoir d'inspirer l'étonnementsi voisin de la terreurilsacrifia l'apparence extérieure de ses édifices àleur intérieur. L'aspect général del'architecture grecquesurtout à l'extérieurestrassuranttranquillemajestueux: le temple grec ne devait recevoirque le sacrificateurla victime et les prêtres. Le peupleétait sur la place voisineexécutant des dansessacrées. La religion chrétienneau lieu d'une fêtede quelques instantsdemanda plusieurs heures de suite à sesfidèles. Il fallait le temps de les arracher aux penséesdu monde et de leur inspirer la peur de l'enfersentiment inconnuaux anciens (Aristotela meilleure tête de toute l'antiquitécroyait l'âme mortelle); de làpour le prêtrechrétienla nécessité d'un grand édificeet le désir que cet édifices'il parlait àl'âmefûtavant toutétonnant.

Aprèsce sentiment si utile de l'étonnementune pauvretémisérableet surtout laideest ce qui distingue le plusl'architecture gothique du temple grec si beau et si solide àl'extérieur. Eh bien! l'église de Ploërmelcomparée aux autres édifices gothiquesn'a l'air nipauvre ni laid.

L'expressionde Jupiter était celle de la justice et de la sérénité.Qui ne connaît la célèbre tête de JupiterMansuetus? L'expression de la madone est celle de l'extrêmedouleur; et la madonecomme on saita détrônéDieu le Père dans la plus grande partie de l'Europedans lescontrées où l'on jouit encore du bonheur de sentir unepiété passionnée. En Espagne et en Italiequelle consolation de voirextrêmement malheureuse par amourcette belle madonede qui dépend notre bonheur éternel!

Toutes ceschoses et d'autres plus difficiles à sauver des objections demauvaise foiet que je n'écris pasj'ai eu le plaisir de lesdire à une femme aimable que nous avons recrutée àVannes. Voilà le plaisir de ne pas courir la poste. Cettedameson mari et moinous avons pris ensuite du café au laitadmirable (19) [19. En passant à Ploërmelle lecteurpourra faire des questions sur l'incendie de la sous-préfectureet les élections de 1837. C'est un ordre de faits que je megarderai d'effleurer icide peur d'éveiller chez le lecteurlibéral ou légitimiste des sentiments violents quiferaient bien mépriser les pauvres petites sensations modéréeset littéraires que ce voyage peut lui offrir. Voir le Journaldes Débats et le Courrier français du 10janvier 1838.].

Le savantquiquoique célibataire et âgéa su si bienrésister à une conspiration fémininem'avaitfort recommandé d'aller à Josselin visiter la statue deVénussi célèbre en Bretagne par le genre desacrifice qu'elle exige. Mais je me suis figuréje ne saispourquoique la statue est laide; et mon métier me fait undevoir d'aller ouvrir les lettres qui m'attendent à la postede Rennes.

A mesurequ'on approche de cette capitale de la Bretagnela fertilitédu pays augmente. Et toutefois souvent la route est établiesur le roc de granit noirà peine recouvert d'un pouce deterre.

Comme jesavais que Rennes avait été entièrement détruitepar l'incendie de 1720je m'attendais à n'y rien trouverd'intéressant sous le rapport de l'architecture. J'ai étéagréablement surpris. Les citoyens de Rennes viennent de sebâtir une salle de spectacleetce qui est bien plusétonnantune sorte de promenade à couvert (premièrenécessité dans toute ville qui prétend àun peu de conversation).

On acommencé depuis nombre d'années une cathédraleoù les colonnes sontce me sembleen aussi grand nombre qu'àSainte-Marie-Majeureou à Saint-Paul hors des murs (Rome).Maisgrand Dieu! quel contraste! Rien de plus sot que cetteassemblée de colonnes convoquées par le géniearchitectural du siècle de Louis XV.

L'aspectdu palaisremarquable par son immense toit d'ardoisesn'est quetriste; il n'est pas imposant; mais l'intérieur est décoréavec beaucoup de richesse. Ces vastes salles disent bien: Nousappartenons à... ont bien l'air d'appartenir à unpalais; il y a certainement abus de doruresles formes des ornementssont tourmentées; mais tout cela rappelle fort bien ce quemadame de Sévigné dit des états de Bretagne. Leroi envoyait ordinairement le duc de Chaulnes tenir ces états;on craignait toujours quelque coup de tête de la part desBretons; et enfinsous le terrible pouvoir de Louis XIVcetteprovince semble avoir moins oublié ses droits que les autrespays de cette pauvre France avilie.

Aussi tardque 1720ce me sembleelle a eu l'honneur de voir quatre de sesenfants monter sur l'échafaud en qualité de rebelleset y laisser leurs têtes. Je les blâmerais fort si LouisXIV n'avait violé le contrat social passé avec lesBretons.

La granderue qui passe devant la place du palais est assez belle; mais lesgens qui y passent marchent lentementet peu de gens y passent.

ASainte-Melainel'ancienne cathédraleon voit des colonnesengagéesprobablement du douzième siècle; leurschapiteaux ont été masqués avec du plâtrepour ménagerdit-onla pudeur des fidèles.

Saint-Yvesl'église de l'hôpitalde la fin du quinzièmesiècleprésente à l'extérieur quelquesornements gothiques. Parmi les caricatures sculptées àl'intérieur on remarque un marmouset tournant le dospour nepas dire plusau grand autel. Quel chemin les convenancesn'ont-elles pas fait depuis ce temps-là!

Une portede la ville est en ogiveet l'une des pierres que l'on a employéespour la construire présente une inscription romaine.

Il fautavouer que la couleur gris noirâtre des petits morceauxde granit carrés avec lesquels les maisons de Rennes sontbâties n'est pas d'un bel effet.

Onconstruisait un pont sur la Vilainequi là est une bienpetite rivière (il me semble qu'il est tombé depuis).J'ai été fort content des promenades du Tabor et duMail. Les pantalons rouges des conscritsauxquels on enseignait lemaniement des armesfaisaient un très bon effet au coucher dusoleil; c'était un tableau du Canaletto.

Je me suishâté de courir au Muséeavant que le jour mequittât; les tableaux sont placés dans une grande salleau rez-de-chaussée; une grosse église voisine la privetout à fait du soleilaussi est-elle fort humideet lestableaux y dépérissent-ils rapidement. J'y ai vu unGuerchin presque tout à fait dévoré parl'humidité. Dans deux ou trois petites salles voisinesoùles tableaux et les gravures sont entassésfaute d'espaceona le plaisir d'aller comme à la découverte. J'y aitrouvé une jolie collection des maîtresses de Louis XIV;elles ont des yeux singuliers et bien dignes d'être aimés;maispar l'effet de l'humiditéune joue de madame deMaintenon venait de se détacher de la toile. Je reste dans ceschambres jusqu'à ce que la nuit m'en chasse tout àfait. Le conciergehomme fort intelligenta été amenéen Bretagne par la prise de Mayence. Une foisà Bologneenremuant des tableaux entassés comme ceux-cije découvrisun joli petit portrait de Diane de Poitiers quiprésumantbienà ce qu'il paraîtde ses appas secretss'étaitfait peindre dans le costume d'Eve avant son péché.

Il fautque l'on ait en ce pays-ci bien peu de goût pour les arts: unmusée aussi pauvrement tenu fait honte à une villeaussi riche. Il y a quelques années qu'un paysan des environsdécouvrit un grand nombre de colliers et de bracelets d'or defabrique gauloise; il prétendait les vendre à Rennesmais il ne trouva pas de curieux qui voulût acheter la beautéde son trésoret il fut réduit à le porter àun orfèvre qui se hâta de le fondre. Ceci rappelle unpeu la ville de Beaune et le préfet d'Avignon. Peut-êtreà grand renfort de circulairesle gouvernementparviendra-t-il à faire un peu rougir les provinciaux de leurprofonde barbarie.

Le vieuxcuré de ***à dix lieues d'icirevenait tout pensifdu cimetière; il avait rendu les derniers devoirs à unémigréhomme de moeurs primitivesremarquable par lafermeté de sa foi comme par son courage indomptablemais dureste ne comprenant pas son pater. Ce brave homme a laisséaprès lui un fils qui lit M. de Maistre et au besoin referaitson livre. Le curé s'entretenait avec un des amis du défuntde la perte que le bon parti venait de faire.

-- Maisson filslui disait celui-cia pour tout ce qui est bon undévouement sincère.

-- Ah!monsieurrien ne remplace la foipas même le dévouementsincères'écria le curé.

J'écouteavec respect les détails sur le caractère franc etloyal des Bretonsquide plusse battent pour ce qu'ils aiment. Jesuis touché de ces calvaires qu'ils élèventpartout.

Calvaireest le nom que l'on donne en Bretagne à un crucifix entourédes instruments de la Passion : quelquefois on figure par des statuesgrossièresen bois ou en pierrela madonesaint Jean et laMadeleine. Cette mode pouvait faire naître la sculpture; cen'est pas autrement qu'elle est née en Italievers 1231.Quand en France on faisait des choses si laidesNicolas Pisanofaisait le tombeau de saint Dominique à Bologne.

Heureuxles grands hommes dont la mémoire inspire une haine passionnéeà un parti puissant! Leur renommée en durera quelquessiècles de plus. Voyez Machiavel; les fripons qu'il adémasqués prétendent que c'est lui qui est unmonstre.

Jepourrais imprimer vingt faits comme le suivantque je n'admets icique parce qu'il a été publié dans un journal quise respectele Commerce du 21 janvier 1838.

« Onvient de mettre en vente à Nevers un petit livre intituléAnnuaire de la Nièvre. Le préfet du départementdéclaredans une note signée de luiquel'ouvrage est publié sous son patronageet qu'on peut leconsulter comme un recueil à peu près officiel.Ordans l'abrégé historique joint à cetalmanach officielaprès Louis XVI on voit venir Louis XVIIet ensuite Louis XVIII. La République et l'Empire ne sont pasmême mentionnés. »

Qu'on jugede l'instruction historique donnée aux enfants! Mais ce zèlesingulier produit un effet contraire à celui qu'il se propose.Leur tête est remplie des victoires de la républiquedes conquêtes de Napoléonet ils les adorent d'autantplus qu'on cherche à les amoindrir à leurs yeux.


Saint-Malole...

---



Lesublime de l'aubergiste de provincec'est de vous faire manquer ladiligence et de vous forcer ainsi à passer vingt-quatre heuresde plus dans son taudis. On a voulu faire de moi une victime sublime.Mais je me suis rebellé et j'ai quitté Rennescetteville si aristocratiqueperché sur l'impérialediligenceau grand étonnement de l'hôte fripon. Je n'enétais que mieux pour admirer la campagne vraiment remarquablequi sépare Rennes de Dol.

Le filsd'un gentilhomme de ce pays disait à son pèreenparlant d'un négociant qui a une fille charmante et dont ilest épris:

-- Mais ilest d'une haute probité!

-- Et quediable voulez-vous qu'il soit? C'est la seule vertu laissée àces petites gens.

Il y a unendroit où le chemin de Rennes à Dol arrive droit surune jolie colline isolée au milieu de la plaineet couronnéepar l'admirable château de Combourg. Est-ce le lieu honorépar l'enfance de M. de Chateaubriand ?

Il y abien des années que je connais l'admirable cathédralede cette très petite ville de Dol; je l'ai trouvéeencore au-dessus de mes souvenirs d'enfance. C'est le plus belexemple du style gothique quand il était encore simple.Suivant moil'église de Dol ressemble tout à fait àla fameuse cathédrale de Salisbury.

Je lacomparerais encorenon pour la formemais sous le rapport del'élégance et de l'effet produit sur l'âme duspectateurà ce joli temple antique qu'à Rome onappelle Sainte-Sabine. Elle est située un peu en dehors de lavillesur un monticule qui domine la plaine fertile et la mer. Lepland'une régularité remarquableserait une croixlatinesi le croisillon ne divisait pas l'église en deuxparties égales. Dans la nefdeux rangées de pilierssoutiennent les arcadeset ces piliers se composent de quatrecolonnes accouplées. Maisdu côté de la grandenefon remarque au centre de ces piliersune colonnette qui n'apeut-être pas six pouces de diamètreet qui de la basedu pilier s'élève complètement isoléejusqu'aux retombées des voûteset ces colonnettes sifrêles sont de granit.

L'ogivedes arcades de la nef est fortement dessinée par de largesmoulures alternativement saillantes et creuses. Les voûtes sonten tuffeau; elles sont très minceset renforcées pardes nervures rondes qui se croisent diagonalement.

Le choeurest orné avec beaucoup plus de richesse que la nef:l'architecte y a pratiqué une foule d'ouvertures; il voulaitlui donner une apparence d'extraordinaire légèretéet surtout attirer l'oeil des fidèles par une grande clarté.Plus on étudie les parties de ce choeurplus on se sentcharmé de sa rare élégance. Bientôtdanscette églisede l'admiration on passe àl'enthousiasmeetsi l'on en excepte la façadelacathédrale de Dol me semble un des ouvrages les plus parfaitsque l'architecture gothique puisse offrir à notre admiration.

Jecroirais que vers le milieu du treizième siècle le mêmearchitecte dirigea la construction de tout l'édifice. Et monpatriotisme n'ira point jusqu'à cacher que la traditionrépandue en Bretagne attribue à des architectes anglaisla construction des principales églises de cette province.

La façadede celle-ci est fort mauvaise; une seule des deux tours estsuffisamment élevéecelle du Sud; et on ne l'aterminée qu'au seizième sièclepar une lanternedans le goût de la Renaissance. A l'intersection descroisillonsou au transeptse trouve une troisièmetour carrée médiocrement haute.

Unchanoinequi apparemment ne fut que richea dans cette égliseun magnifique tombeau; j'aurais dit charmantmais me passerait-ond'appliquer ce mot à un tombeau? Celui-ci appartient àla Renaissance. Par malheuril est fort mutilé. Deuxmédaillons ont pourtant échappé aux outrages dutemps; ils représentent le chanoine et son frère. Il nefaut pas trop s'étonner de l'admirable élégancede ce tombeauabsolument pur de souvenirs gothiques. Une inscriptionfort difficile à lire nous apprend qu'il fut construit en1507et que l'architecte était de Florence.

Cetteéglise me donne une idée que je répètetrop souvent. L'impiété du dix-huitième sièclenous a fait perdre la faculté de bâtir des églises.Eh bienquand une ville de province a de l'argent et demande uneéglisecopiez celle de Dol; le portail seulement àprendre ailleurs. Rien d'absurde comme les colonnes grecques de laMadeleine pour le culte catholique; les églises de Palladioallaient mieux à cette religion terrible. Doncsi vous exigezabsolument des colonnesqui sont un contresens avec nos pluies duNordet surtout avec un enfer éternel et sans pitiéprenez au moins les églises de la Lombardie ou celles deVenise.

Oùest le mur latéral extérieur d'une églisecette chose si difficile à faireque l'on puisse comparer aumur de San-Fedele de Milandu côté de la Scala?

Le savantau dînertrahi par les femmesm'avait dit qu'à Dol ilfallait voir une seconde églisecelle des Carmesqui sertaujourd'hui de halle aux blés. J'y ai passé en allantvoir le Menhiret je n'y ai trouvé de curieux que quelquespiliersdont les chapiteaux ornés de sculptures peuventremonter au douzième siècle (20) [20. MériméeVoyage dans l'Ouest.]

Lemonument vraiment social de Dolcelui que dans un pays de pluie telque la France on devrait imiter partoutc'est la suite d'arcades quibordent la grande rue marchande et donnent une promenade àcouvert.

Cesarcadestantôt en ogivestantôt en plein cintresontsoutenues par des colonnes ou des piliers de toutes les formes. Leschapiteaux baroques sont assez bien pour être exécutésavec du granitpierre rebelle s'il en fut. Cette sculpture chargéede petits détailsle triomphe des temps barbaresme rappelleles gravures d'Hogarth; l'idée est toutet l'exécutionpitoyablemais l'on est habitué à ne pas songer àla forme. On y trouvesous ces arcades de Doldes chapiteaux detoutes les époquesdepuis le roman fleuri jusqu'auxderniers caprices du gothique. Comme les maisons qui s'appuient surces colonnes ont une apparence assez moderneje suppose que lescolonnes ont été prises çà et làdans des édifices que l'on démolissait.

Une seulemaisondont les corniches sont ornées de damiers etd'étoilesannonce une origine antérieure au treizièmesiècle.

C'est àun quart de lieue de la ville qu'il faut aller chercher la fameusepierre du Champ Dolent_. Ce nom rappelle-t-il des sacrifices humains? Mon guide me dit gravement qu'elle a été placéelà par César. Etait-elle jadis au sein des forêts?Maintenant elle se trouve au beau milieu d'un champ cultivé.Ce Menhir a vingt-huit pieds de haut et se termine en pointe; àsa base il asuivant ma mesurehuit pieds de diamètre. Autotalc'est un bloc de granit grisâtre dont la formereprésente un cône légèrement aplati.

Il fautnoter que ce granit ne se retrouve qu'à plus de trois quartsde lieue de la villeau Mont-Dolcolline entourée demarécages et qui probablement fut une île autrefois. Lapierre du Champ-Dolent repose sur une roche de quartz danslaquelle elle s'enfonce de quelques pieds. Par quel mécanismeles Gauloisque nous nous figurons si peu avancés dans lesartsont-ils pu transporter une masse de granit longue de quarantepieds et épaisse de huit? Comment l'ont-ils dressée?

Césarnous a dit quelle était la puissance des druides. Ces prêtresadroits régnaient absolument sur les Gaulois; en dirigeantl'attention de leur peuple constamment sur un seul objetils leurfirent perdre à son égard la qualité desauvages.

Cesmonuments des Gaulois indiquaient des lieux de rendez-vous au milieude forêts sans bornes. Le Danemarkla SuèdelaNorvègel'Irlandele Groënland mêmeoffrent desmonuments semblables. Les druides ont-ils régné danstous ces paysou les blocs de granit étaient-ils élevéspar un pouvoir autre que celui de la religion des druides? Sioborgnous apprend qu'en Scandinavie la tradition indique des usagesdifférents pour chaque monument.

Toutefoisils étaient relatifs au cultecar les conciles chrétiensen marquent une grande jalousie; ils défendent les prièreset d'allumer des flambeaux devant des pierres (ad lapides).

Le pouvoirdes druides était établi en partie sur la croyancequ'après la mort les âmes changeaient de corps.

Aristoteau contrairecroyait l'âme mortelle; les Celtes et lesGermains étaient donc mieux préparés au cultecatholique que les Grecs et les Romains. L'habitude d'obéiraux druides avec terreur prépara nos ancêtres àobéir aux évêques. La sanction des prêtresétait la même: l'excommunication.

En faisantces beaux raisonnements et bien d'autresj'ai pris place dans unecarriole du pays pour faire les cinq lieues qui séparent Dolde Saint-Malo: j'avais pour compagnons de voyagedes bourgeoisriches ou plutôt enrichis. Jamais je ne me suis trouvéen aussi mauvaise compagnie; mon imagination était heureuseils l'ont traînée dans la boue. Que de fois j'airegretté ma calèche! Ces gens parlaient constammentd'eux et de ce qui leur appartient; leurs femmesleurs enfantsleurs mouchoirs de pochequ'ils ont achetés en trompant lemarchand de un franc sur la douzaine. Le signe caractéristiquedu provincialc'est que tout ce qui a l'honneur de lui appartenirprend un caractère d'excellence: sa femme vaut mieux quetoutes les femmes; la douzaine de mouchoirs qu'il vient d'achetervaut mieux que toutes les autres douzaines. Jamais je ne vis l'espècehumaine sous un plus vilain jour: ces gens triomphaient de leursbassesses à peu près comme un porc qui se vautre dansla fange. Pour devenir députéfaudra-t-il faire lacour à des êtres tels que ceux-ci ? Sont-ce làles rois de l'Amérique ?

Pour entirer quelques faits et diminuer mon dégoûtj'ai essayéde parler politique; ils se sont mis à louer bêtement laliberté et de façon à en dégoûterla faisant consister surtout dans le pouvoir d'empêcher leurvoisins de faire ce qui leur déplaît. Il y a eulà-dessus entre eux des discussions d'une bassesse indicible:je renouvellerais mon dégoût en en donnant le détail.Ils ont fini par me convertir à leur système. J'auraisdonné quinze jours de prison pour pouvoir faire administrer àchacun d'eux une volée de coups de canne. Ils m'ont expliquéque s'il y a des élections ils n'enverront certes pas àParis un orgueilleux. J'ai compris qu'ils donnent ce titre auxdéputés qui ne se chargent pas avec empressement deretirer leurs bottes et leurs habits de chez les ouvriers qu'ilsemploient à Paris.

Il estplaisant que pour être appelé à discuter lesgrandes questions de commerce et de douanes qui vont déciderde ce que sera l'Europe dans cent ans d'iciil faille commencer parplaire à de tels animaux.

Pourl'agrément de ma routequelle différence si j'avais euaffaire à cinq légitimistes Leurs principes n'auraientpas pu être plus absurdes et plus hostiles au bonheur communetloin d'être blessé à chaque instantmonesprit eût goûté tous les charmes d'uneconversation polie. Voilà donc ce peuple pour 1e bonheurduquel je crois qu'il faut tout faire!

Pour medistraire des coups de couteau que me donnait à chaque instantla conversation de ces manants enrichisje me suis mis àregarder hors du cabriolet. Après la première lieue quiconduit de Dol au rivage au milieu d'une plaine admirablementcultivéesurtout en colzale chemin est souvent à dixpas de la mer. Aussitôt qu'on a dépassé un grandrocher qui défend cette plaine contre les flots et quiprobablement est le Mont-Dolce que je n'ai pas voulu demander àmes ignobles compagnonson aperçoit à une immensedistance sur la droiteet par-dessus les vagues un peu agitéesle mont Saint-Michel. Il était éclairé par lesoleil couchant et paraissait d'un beau rouge; nousnous étionsun peu dans la brume.

Le montSaint-Michel sortait des flots comme une îleil présentaitla forme d'une pyramide; c'était un triangle équilatérald'un rouge de plus en plus brillant et tirant sur le rosequi sedétachait sur un fond gris.

Nous avonsquitté la merpuis de nouveau nous l'avons vue devant nous;comme elle baissait en ce momentde toutes parts nous apercevionsdes îlots déchiquetés de granit noirâtresortant des eaux.

Sur leplus grand de ces îlots de granit on a bâti Saint-Maloquicomme on saità marée hautene tient à laterre que par la grande route

Cetteroute que je viens de parcourirdepuis qu'elle arrive à lamer à une lieue de Dola souvent sur son côtégauche de fort jolies petites maisonsqui rappellent tout àfait les cottages de la côte d'Angleterre qui estvis-à-vis. A l'approche de la voitureje voyais sortir de ceshabitations quelques douaniers et une quantité prodigieused'enfants fort gais.

En entrantà Saint-Maloet nous approchant de la porte fortifiéenous avions sur la droite la grande meret à gauche de laroute un immense bassin de boue humide sur laquelle paraissaient decent pas en cent pas de pauvre navires couchés sur le flanc.Ils attendent 1e flot pour se releveret cet exercice continufatigue leurs membrures.

Au-delàde cette plaine de boue et de sable entrecoupée de flaquesd'eauon aperçoit Saint-Servanqui a l'air d'une assez joliepetits ville. Elle est du moins entourée d'arbres bien vertstandis qu'à Saint-Malo on ne voit que du granit noirâtreet quelques figuiers de quinze ou vingt pieds de hautà peuprès comme ceux de Naples sur la route de Porticimais lesfigues de Saint-Malo ne mûrissent pas. Je conclus de la vue decet arbre du Midià la vérité abrité pardes mursque les froids de Saint-Malo ne sont jamais fort rigoureux.C'est déjà un grand avantage que cette ville doit auvoisinage de la mer. Elle doit à Louis XIVet à laconsidération qu'avait inspirée aux ministres de lamarine l'audace admirable de ses habitantsune enceinte de murs quifait exactement le tour de la ville et dont l'épaisseur sertde promenade. Il y a parapet du côté de la ville commedu côté de la meret le promeneur se trouve àpeu près à la hauteur du second étage desmaisons. Il m'a semblé qu'à marée basseceparapet est souvent à soixante pieds des flots. Cettepromenade originale m'a fort intéresséet ce n'estqu'au bout d'une heure et demieaprès avoir fait exactementle tour de la villeque je suis revenu à l'escalier voisin dela porte par lequel j'y étais monté. Mais je me suisarrêté souvent pour considérer soit les îlotsnoirs et déchirés par les vagues qui défendentSaint-Malo contre les lames de la grande mersoit la collinecouverte d'arbres quià droite au-delà du golfe deSaint-Servans'avance fort dans la mer. Les grands figuiers dontj'ai parlé se trouvent dans de fort petits jardinsquiexistent quelquefois entre le mur de la ville et les maisons du côtéopposé à l'unique porte de Saint-Maloc'est-à-direau couchant.

Ce que ledestin m'avait fait voir de la société aujourd'huim'avait jeté dans un si profond dégoût del'espèce humaineque j'ai sottement refusé d'aller auspectacle à Saint-Servan. Mon hôtesse me l'a proposéet j'ai refusé sans réfléchiruniquement parhumeur de m'entendre adresser la parole.

Puisregardant d'un air bourruj'ai vu que l'hôtesse étaitassez jolie femme et polie à l'anglaise; elle me disait avecdignité qu'une sorte d'omnibus me conduirait àSaint-Servan en un quart d'heure.

J'ai errédans la ville. Tout y est d'un gris noirâtre; c'est la couleurdu granit de ce pays-ci. J'aurais bien voulu voir la rue oùsont nés MM. de Chateaubriand et de Lamennais; mais j'avaishorreur d'adresser la parole à qui que ce soit. Vis-à-visun palais de justice que l'on construit avec des colonnes à lagrecquej'ai aperçu une ridicule statue du Duguay- Trouin.Avec ses culottes flottantescet intrépide marin ne ressemblepas mal à ces statues de bergers en plombque les curésde village mettent dans leurs jardins. J'ai trouvé un caféfort joli à côté de la statue; mais j'étaisencore empoisonné par mes manants de la route; je prenais enmauvaise part tout ce que j'entendais dire aux pauvres officiers destrois compagnies qui viennent tous les mois tenir garnison dans cetteîle. Ces messieurs paraissaient se formaliser beaucoup del'absence de toute promenadeautre que celle des muraillesnonmoins que de l'extrême vertu des dames de Saint-Malo. L'und'eux disait: « Certesil n'y aurait aucun danger àlaisser les demoiselles de ce pays-ci seules avec les jeunes gens lesplus aimables; on peut être assuré qu'elles ne songerontjamais qu'à leur plus ou moins de fortune. Le plus beaucavaliers'il n'est pas assez riche pour s'établir_n'est d'aucun danger pour ces vertus calculantes. »

Il merestait la ressource de demander du vin de Champagne; mon hôtessem'avait assuré que le sien était excellent. Mais quoide plus triste que de boire seul pour oublier un chagrin ridicule?

Je suisallé chez le libraireoù j'ai trouvé laPrincesse de Clèvespetit bouquin fort joliment relié.Afin de ne pas avoir à m'impatienter contre les saleschandelles de la provinceje suis allé moi-même acheterdes bougies. Ma chambre donnait sur une rue affreuse de dix pieds delarge; il n'y en avait pas d'autre dans l'hôtel. J'ai demandéune bouteille de vin de Champagne; et aussitôt l'on s'estsouvenucomme par miraclequ'un monsieur venait de partir par lebateau à vapeur de Dinanet l'on m'a conduitpar un escalierde boisen escargotà une grande chambre au troisièmeétaged'où l'on aperçoit fort bien la merpar-dessus le rempart. Je me suis enivré de cette vuepuisj'ai lu la moitié de l'admirable volume que je venaisd'acheter; l'âme enfin rassérénée par cesdouces occupationsje me suis mis à écrire ceprocès-verbal peut-être trop fidèle de tous mesmalheurs intellectuels. Les ennuyeux m'empoisonnent; c'est cequi m'eût empêché de faire fortune de toute autrefaçon que par le commerce; et mon père eut toute raisonde me jeter violemment dans cette voie. Lorsque j'étaisdouaniermes amis m'estimaient sans doute; mais la plupart eussentété charmés quelorsque je sortais pour lapremière fois avec un bel uniforme neufun enfant jetâtsur moi un verre d'eau sale.

Une véritém'assiège à chaque heure du jourdepuis que je suis enBretagne. Le petit bourgeois d'Autunde Neversde BourgesdeToursest cent fois plus arriéréplus stupideplusenvieux mêmeque le bourgeois qui vit à quatrelieues des côteset de temps en temps a un cousin noyépar une tempête.

--Bravoure des jeunes enfants bretons de la côte de Morlaixquise cachent à bord des navires qui partent pour la pêchede la morue sur le banc de Terre-Neuve; on les appelle des trouvés(trouvés à bord du navirequand il est loin descôtes). On pourrait lever ici une garde impériale demarins.

Du tempsde l'Empireles corsaires bretons attendaientpour sortirquelquetempête qui ne permît pas aux vaisseaux du blocus anglaisde se tenir près de leurs rochers de granit noir. Quelledifférence pour Napoléonsiau lieu de faire desflottesil eût équipé mille corsaires? Quen'eût-il pas fait avec des Bretons!


Saint-Malole...

---



Je nesais comment je me suis laissé entraîner à perdredeux jours dans cette ville singulièremais peu aimable: aufondc'est une prison.

Hier j'aipris un bateau pour faire le tour des îlots noirs quisuivantmoigâtent beaucoup la vue de Saint-Malo du côtéde la mer; ensuite je suis allé errer le long de la jolie côtecouverte d'arbres qui termine l'horizon au couchant. Le vent étantagréable et la mer tranquillej'ai fait mettre la voileetsuis allé au loin vers le couchanttoujours lisant mon roman.J'avais oublié tout au monde. Si l'on m'eût demandéoù j'étaisj'aurais répondu: A la Martinique.

J'aimanqué ainsià mon grand regretl'heure du bateau àvapeur qui conduit à Dinan. On dit que les bords de la rivièresont charmants et hérissés de rochers singuliers; etd'ailleurs on trouveprès de cette ville toute du moyen âgeun menhir de vingt-cinq pieds de haut: ces monuments informes fontréfléchiret je commence à m'y attacheràmesure que je vois augmenter mon estime pour les Bretons. On m'abeaucoup vanté les quatre Évangélistesainsique le lion et le boeuf ailésattributs de saint Marc et desaint Lucqui ornent la façade de l'ancienne cathédralede Dinan. A peu de distance existait une abbaye dont les ruines sontcélèbres; à la véritéje n'yaurais peut-être rien compris. Ma longue promenade sur mer m'aprivé de tout cela: mais jamais peut-être je ne fus plussensible à cette admirable peinturela plus ancienne quiexiste dans la langued'une passion qui devient tous les jours plusrare dans la bonne compagnie. Plusieurs parties de cette peinturen'ont point été surpassées; je les compare àcertains ciels ornés d'anges par le Péruginque lesécoles de Rome et de Bolognesi savantes et si supérieuresdans tout le resten'ont jamais pu faire oublier.

Aujourd'huij'ai passé ma vie sur les remparts de Saint-Malo àconsidérer la marée montantequi quelquefoisàce qu'on dits'élève ici jusqu'à quarantepieds. Je devais partir à midi pour Dol et Avranches; maisavant de monter en diligencej'ai regardé la figure de mescompagnons de voyage; elle m'a effarouché. Je suis remontésur le muret j'ai perdu le prix de la place.

Le coucherdu soleil m'a dédommagé du retardil a étémagnifique: le ciel était en feuce qui donnait une couleurplus noire encore aux îlots de Saint-Malo. J'ai passémon temps sur la plage du couchantau milieu d'une troupe d'enfantsqui avaient ôté leurs soulierset jouaient avec le flotpuissant de la mer; ils se retiraient à mesure que la lamemontante venait les mouiller.

Quelleidée noble et exagérée je me faisais deSaint-Malod'après ses hardis corsaires! Sera-ce donctoujours là mon erreur? Que d'enfantillage il y a encore danscette tête! Je n'ai vu que des figures à argent. Danstout l'art de la peinturey a-t-il rien d'aussi laid que lescontours de la bouche d'un banquier qui craint de perdre ?

Au milieude cette sécheresse d'âmeje n'ai trouvé qu'uneintonation touchante; c'était un postillon qui medisait: « Ah! monsieurquand on vient de ce côté-ciil faut toujours reprendre le même chemin: on ne peut pas allerplus loin. » Dans ce dernier mot si communil y avait parhasard toute la tristesse profondément sentie d'un insulaireou d'un prisonnier. J'ai songé à ce pauvre Pellico.

On va metrouver exagéré; mais enfin je tiens à labizarrerie de dire la vérité (j'en exceptebienentendules vérités dangereuses). Voici ce que jetrouve dans mon journalà la date de Saint-Malo:

« Onne sait rien faire bien en provincepas même mourir. Huitjours avant sa finun malheureux provincial est averti du danger parles larmes de sa femme et de ses enfantspar les propos gauches deses amiset enfin par l'arrivée terrible du prêtre. Ala vue du ministre des autelsle malade se tient pour mort; tout estfini pour lui. A ce moment commencent les scènes déchirantesrenouvelées dix fois le jour. Le pauvre homme rend enfin ledernier soupir au milieu des cris et des sanglots de sa famille etdes domestiques. Sa femme se jette sur son corps inanimé; onentend de la rue ses cris épouvantablesce qui lui faithonneur; et elle donne aux enfants un souvenir éterneld'horreur et de misère: c'est une scène affreuse. »

Un hommetombe gravement malade à Paris; il ferme sa porte; un petitnombre d'amis pénètrent jusqu'à lui. On se gardebien de parler tristement de la maladie; après les premiersmots sur sa santéon lui raconte ce qui se passe dans lemonde. Au dernier momentle malade prie sa garde de le laisser seulun instant; il a besoin de reposer. Les choses tristes se passentcomme elles se passeraient toujourssans nos sottes institutionsdans le silence et la solitude.

Voyezl'animal maladeil se cacheetpour mourirva chercher dans lebois le fourré le plus épais. Fourier est mort en secachant de sa portière.

Depuis quel'idée d'un enfer éternel s'en vala mortredevient une chose simplece qu'elle était avant le règnede Constantin. Cette idée aura valu des milliards à quide droitdes chefs-d'oeuvre aux beaux-artsde la profondeur àl'esprit humain.


Granvillele ...

---



Riende plus obligeant que les habitants de Granville. Dans les pays oùil y a un cercle de négociantsles cafés ne font pasvenir les journaux de Parisce serait une dépense tropconsidérable pour leurs faibles recettes. J'étais doncfort contrarié ce soir à Granville. Comme en venant deSaint-Malo je m'étais rapproché de Parisj'étaispiqué d'une curiosité assez ridicule; j'auraisvolontiers arrêté les passants pour leur dire: «Qu'y a-t-il de nouveau? » Au café je n'ai trouvéque la Gazette du département dont j'avais lu lesnouvelles à Saint-Malo. Je suis rentré tristement chezmoi. J'ai essayé de la lecturemais lire par force nem'a jamais réussi. Comme je sortais pour flâner dans lesruesj'ai eu le courage de parler de mon embarras. Le garçonde l'hôtel m'a conduit tout simplement au cercle établidepuis peu à l'extrémité de la promenadenouvelleformée d'assez jolis arbres bien touffus. Il y atrois ansce n'était qu'une triste grève couverte decailloux. Vivent les pays en progrèson y est heureuxet parconséquent on y a de la bonté. Arrivé dans lasalle du cercleun monsieur fort obligeant a mis à madispositionsans mot diretrois ou quatre journaux arrivésde Paris depuis une heure. Lorsque je suis sorti après lesavoir dévorésle concierge m'a ditde la part de cesmessieursque le cercle ouvre tous les matins à sept heures;il me semble qu'il est impossible de mieux en agir à Paris.Granville a doublé depuis dix ans; oren toute espècede biensce n'est pas posséder qui fait le bonheurc'estacquérirdit Figaro. Les négociants de Granvilleprospèrent; d'où il suit qu'ils sont heureux et poliset sans doute moins tracassiers et méchants que les bourgeoisde tant de petites villes de Francequi ne savent que faire de leurtemps et se plaignent de leurs dix-huit cents livres de rente.

Ce matinà mon passage à Dolj'ai pris sur le temps du dînercelui de revoir l'intérieur de la charmante cathédrale.Notre dînercependantétait bon et amusant; il étaitpréparé dans une salle d'une exiguïté plusqu'anglaiseelle pouvait avoir sept pieds et demi de haut; la tableétait fort étroite et nos chaises touchaient lesmurailles de tous les côtés. Deux jeunes filles assezjoliesmais coiffées d'une énorme quantité decheveux d'une couleur singulièrecelle de l'étoupepresque blancheont servi dans cette petite salle à mangerd'excellentes soles et une profusion de poissons et de fruits de mer

De Dol àPontorsonj'ai trouvé un pays d'une admirable fertilité.Tout à coup on arrive sur le bord d'une immense valléeau fond de laquelle il faut aller chercher le bourg et la rivièrede Pontorson. La vue est magnifique et très étendueelle fait d'autant plus de plaisir qu'il y a surprise complète.Au fleuve de Pontorson finit la Bretagne.

Je nesaurais assez louer la suite de collines charmantes couvertesd'arbres élancés et bien verts par lesquelles laNormandie s'annonce. La route serpente entre ces collines. On voit detemps à autre la mer et le Mont Saint-Michel. Je ne connaisrien de comparable en France. Aux yeux des personnes de quarante ansfatiguées des émotions trop fortesce pays-ci doitêtre plus beau que l'Italie et que la Suisse. Ce sont lespaysages de l'Albane comparés à ceux du Guaspre. Je neconnais de comparable que les collines des environs de Desenzanosurla route de Brescia à Vérone. Elles ont plus degrandiose et sont moins jolies.

En faisantà pied la longue montée qui précède lespremières maisons d'Avranchesj'ai eu une vue complètedu Mont Saint-Michelqui se montrait à gauche dans la merfort au-dessous du lieu où j'étais. Il m'a paru sipetitsi mesquinque j'ai renoncé à l'idée d'yaller. Ce rocher isolé paraît sans doute un picgrandiose aux Normandsqui n'ont vu ni les Alpes ni Gavarnie. Cen'est pas eux que je plains; c'est un grand malheur d'avoir vu detrop bonne heure la beauté sublime. Un voyageur me disait hierque la plus jolie personne de Normandie habite l'auberge du MontSaint-Michel. Depuis Dolje voyageais seuldans le coupé dela diligenceavec une paysanne de quarante ans extrêmementbelle. Cette dame a des traits romainsdes manières fortdistinguéeset ce qui me surprend au possibleje trouve dansses façons une aisance et un naturel auxquels beaucoup de nosgrandes dames pourraient porter envie. Elle n'a pas du tout l'aird'une actrice imitant bien mademoiselle Mars. De temps en tempscette noble paysanne tirait de son petit panier une Imitation deJésus-Christ fort bien reliée en noiret lisaitpendant quelques minutes.

J'aisupposé témérairement qu'à cause de sonextrême beautéelle avait eu dans sa jeunessel'occasion de voir très bonne compagnie en Angleterre (sesfaçons sont un peu sérieuseselle ressemble àune héroïne de l'abbé Prévost); qu'arrivéeà un certain âge on l'avait mariéeet qu'elleétait revenue à la condition d'une riche paysanne.Malgré le peu d'envie que j'ai de parlerla conversations'est engagée entre nouset si bien et avec tant de respectde ma partque j'ai pu lui laisser entrevoir le roman que je venaisd'imaginer. Elle en a ri de bon coeuret m'a raconté avec unnaturel parfait qu'elle est femme d'un pécheur habitant àJerseyet quependant que son mari est à la merelle tientun petit magasin de quincaillerie et de toutes les choses qui peuventconvenir à de pauvres matelots. Elle me contait tout celacomme eût pu le faire madame de Sévigné.

-- Votrerécit est adorablelui disais-je; mais permettez-moi de vousdire qu'il m'enchantemais ne me persuade point.

Cette-paysannede quarante ans est sans contredit la femme la plus distinguéeque j'aie rencontrée dans mon voyageetpour la beautéelle vientce me sembleimmédiatement aprèsl'adorable carliste qui s'embarqua sur le bateau à vapeur dela Loire avec un chapeau vert.

Cettenoble paysanne s'est tirée avec toute la grâceimaginable du récit d'une petite insolence à laquelleelle a été en butte de la part d'une femme vêtuede noir. La veilleen venant de Rennes par la même diligenceune religieuse a voulu lui enlever sa place de haute lutte.

-- Allonsôtez-vous de làma chère dameil fautque je m'y metteetc. Rien de plus joli et de plus plaisant que cedialogue; la prepotenza sotte d'un côtéet del'autre l'esprit vifmais fort mesuréd'une femme de bonnecompagnie qui a toujours peur d'en trop direet qui comprend àmerveille qu'elle doit l'avanie qu'elle éprouve à sonhabit de paysanne.

J'ai eucette aimable compagne de voyage jusqu'à Granville. Comme ladiligence s'arrêtait une heure à Avranchesje l'aiengagée à monter avec moi sur le petit promontoire oùexistait autrefois la cathédrale du savant Huetcet évêquehomme d'espritqui a écrit sur les romans. De là nousaurions une vue magnifique de tout le pays. Je lui offrais mon brassans songer à mal.

-- Ypensez-vousmonsieurune paysanne?

Ce mot aété dit avez une intonation si puresi peu affectéeet qui m'a touché si vivementque j'ai bien répondu.C'est avec cette noble paysanne que j'ai admiré une des plusbelles vues de France. Elle a trouvé qu'elle ressemblaitbeaucoup à celle dont nous venions de jouir avant d'arriver àPontorson. On se trouve aussi sur le bord d'une vallée largeprofondeadmirablement plantée d'arbres bien vertsavec unlointain qui se perd sur la droite au milieu de forêtset lamer sur la gauche.

Endéjeunant à l'aubergej'ai appris que le pays esthanté par une foule d'Anglais; mais ils vont s'en allerilsont le malheur de trop bien pêcher à la ligne. Ilsemploient des mouches artificielles qui trompent trop bien desnigauds de poissonsje ne sais si c'est les saumons ou les truites.Le bonheur anglais a excité au plus haut point la jalousie desNormande. Ils ont interrompu toutes relations de sociétéavec ces fins pêcheurset songent mêmeautant que j'aipu le comprendreà leur faire un procès

Si j'étaismaître de mon tempsje m'arrêterais pour jouir de ceprocèset j'assignerais quelqu'un.

Malgrécette politesse normandecomme je ne pêche pas àla lignec'est à Avranches ou à Granville que jefixerais mon séjoursi jamais j'étais condamnéà vivre en province dans les environs de Paris. A la premièrevue de la questionl'on serait tenté d'aller s'établirau midivers Tours ou Angerspour éviter la rigueur deshivers; mais la différence du degré de civilisation estde plus de conséquence que la différence de deux degrésde latitude. Il y a cent fois plus de petitesse provinciale et decuriosité tracassière sur ce que fait le voisin àTours ou à Angersqu'à Granville ou àAvranches. Il faut toujours en revenir à cet axiome: levoisinage de la mer détruit la petitesse. Tout hommequi a navigué en est plus ou moins exempt; seulements'il estsotil raconte des tempêteset s'il est homme d'esprit deParis un peu affectéil nie qu'il en existe.

Je mesouviens qu'à Angers les bourgeois qui habitent les maisonsd'un des côtés d'une belle rue toute nouvelleprétendent que les maisons de leurs voisins de l'autre côtéde la rue vont descendre de huit à dix pieds au premier jour.Je n'ai jamais rien vu de si petit que la joie maligne mêléede fausse commisération qui éclate dans leurs yeuxenparlant deux heures de suite de cet abaissement futur. S'il fallaitabsolument habiter une petite ville en Franceje choisirais Grasseou la Ciotat.

D'Avranchesà Granvillenous avons vu une foule de ces charmantes maisonsde paysansisolées au milieu d'un verger planté debeaux pommiers et ombragé par quelques grands ormeaux. L'herbequi vient là-dessous est d'une fraîcheur et d'un vertdignes du Titien. « Voyez-vousm'a dit ma compagne de voyageces belles fleurs de couleur amarante en forme de cloches? c'est ladigitalecette plante qu'on donne pour empêcher le coeur debattre trop vite. »

Cesvergers sont séparés des champs voisins par une digueen terre haute de quatre piedslarge de sixet toute couverte dejeunes ormeaux de vingt-cinq pieds de hautplacés àtrois pieds à peine les uns des autres. C'est à cettemodeque je vois régner depuis Rennesqu'est due l'admirablebeauté du pays. L'oeil du voyageur n'aurait rien àdésirer s'il apercevait de temps à autre quelques vieuxarbres de soixante pieds de hauteur; mais l'avarice normande ne leslaisse point arriver à cet âge. Qu'est-ce que çarapportevoir un bel arbre?

A moitiéchemin d'Avranches à Granvilleun gros jeune paysan richeprécisément le type de cette cupidité astucieusequi a civilisé la Normandieest venu prendre la troisièmeplace du coupé. Il m'a expliqué très clairementl'industrie fort compliquée de l'éleveur de boeufs; ils'agit de ces boeufs que nous voyons à Paris sous la forme derosbif. Ces boeufs changent de mains tous les ans; la division dutravail est extrême et trop longue à rapporter ici.Notre homme passe sa vie sur la route qui de Poissy conduit auxenvirons de Caen. Ce commerce est fort chanceux; il a perdu trentemille francs il y a trois ans; les boeufs ne voulaient points'engraisser. Ce monsieur nous dit des choses curieuses de l'instinctde ces animaux.

La noblepaysannevoyant l'intérêt avec lequel j'écouteles détails donnés par l'éleveur de boeufsmeraconte à son tour tous les détails de l'état desabotier; ces gens-là passent leur vie dans les forêts.Ce que j'apprends à ce sujet m'a engagé à faireune excursion dont je rendrai compte plus tard.

Enarrivant au long faubourg de Granvilleun tonneau de bièrequi était sur le devant de la diligence est tombéetma compagne de voyage s'est en quelque sorte éclipsée;j'ai respecté son incognitosi c'en est un. J'avais en facede moiau delà d'une vallée profondeun promontoireélevé de deux ou trois cents piedset terminédu côté de la merpar un précipice; c'est surcette falaise qu'est juchée la ville fortifiée deGranville. Mais peu de gens se donnent la corvée d'habitercette montagneou résident au bas dans un second faubourgdifférent de celui dont j'ai déjà parlé.Je monte à la ville. Les maisonsnoirestristes et fortrégulièresn'ont que deux petits étages; ellesressemblent fort aux maisons des petites villes d'Angleterre. Malgréleur position élevée et la vue de la mer dont jouissenttoutes celles du côté droit de la rue en allant àl'églisela tristesse sombre est le trait marquant de cetteantique cité. Je vais jusqu'au bout du cap qui se termine parun grand pré entouré par la mer de trois côtés.Un enfant du pays disait: « On parle si souvent du bout dumondeeh bien! le voilà. » Cette idée ne manquepas de justesse.

La mercesoirétait sombre et triste; elle bat le rocher de tous lescôtés à deux cents pieds au-dessous du promeneur.Ce pré est séparé de la ville par une vastecaserne qu'on aurait dû entourer d'un mur crénelédans le goût gothique et élevé de dix piedsau-dessus du toit. Après cette dépense si peuconsidérablece gros édifice aurait eu quelquephysionomie.

Sur ce préparaissaient quelques malheureux moutons tourmentés par levent. J'ai trouvé là une pièce de douze en ferabandonnée dans l'herbeet quelques vestiges d'une batterie.En rentrant en villeje suis entré dans l'églisetriste à merveille. Une vingtaine de jeunes filles yapportaient la dépouille mortelle d'une de leurs compagnes. Iln'y avait là d'autres hommes que l'antique bedeau àl'air ivrognele vieux prêtre frileux et dépêchantson affaireet moi pour spectateur.

Pendantqu'on chantait un psaumeje croisje lisais tristement dans les bascôtés de l'église une quantité d'épitaphesremplies de fautes d'orthographe. Les lettres sont taillées enrelief dans le granit noirâtre. Rien de plus pauvre et de plustriste. Ces épitaphes sont de 1620 et des annéesvoisines. Le choeur de cette église n'est pas sur le mêmeaxe que la nef.

Je ne saispourquoi j'étais accablé de tristesse; si j'avais cruaux pressentimentsj'aurais pensé que quelque grand malheurm'arrivait au loin. Je voyais toujours cette bière couverted'un mauvais drap blancque quatre jeunes filles laides soutenaientà un pied de terre avec des serviettes qu'elles avaientpassées. Combien on est plus sage à Florence! toutesces choses-là se passent de nuit.

Comme jen'avais âme qui vive avec qui faire la conversationj'aiattaqué la tristesse par les moyens physiques. J'ai trouvépar hasard une assez bonne tasse de café au café placécontre la porte fortifiée de la ville. La descente vers lejoli faubourg est agréable et pittoresque: le génie aexigé que les maisons de la rue la plus élevéeet la plus marchande de ce faubourgcelle qui arrive à laporte fortifiée de la villen'eussent pas plus de quinzepieds de haut; il fallait laisser leur effet aux pièces decanon du rempart.

Tout lemonde parle encore ici du fameux siège de 1794que lesVendéens furent obligés de lever après s'y êtrelongtemps et bravement obstinés. Là commencèrentleurs malheurs. S'ils avaient pu s'emparer de la ville et du port quiassèche à toutes les maréesmais qui estcommodeils auraient eu un moyen sûr de communiquer avec lesAnglais. L'on peut dire que le courage plutôt civil quemilitaire des hommes de sens qui eurent l'idée de défendrecette bicoque a peut-être sauvé la république etempêché le retour des Bourbons dès 1794. Pensez àce que l'Europe aurait fait de nous qui n'avions pas encore la gloirede l'empire! VienneBerlinMoscouMadridn'avaient pas encore vules grenadiers français. Qu'on juge par 1815 de ce qu'auraitfait le parti émigréplus jeune de vingt ans en 1795.

J'aivivement regretté de n'avoir pas avec moi le volume del'histoire de la Vendée par Bauchampoù il raconte lalevée du siège de Granville et l'incendie du faubourg.C'est en vain que j'ai demandé à voir un tableaureprésentant cet incendiequi estdit-onà l'Hôtelde Ville; l'homme chargé de le garder est absent: c'estpresque toujours ce qui arrive en province; tout monument qui n'estpas sur la voie publique est perdu pour le voyageur; et si j'étaisun hérosje voudrais que ma statue fût au coin de laruesauf à voir les enfants m'assiéger à coupsde pierres.

Depuis larévolution de 1830on bâtit une fort jolie ville aupied du rocher de Granvilleet tout contre le port. J'ai comptélà je ne sais combien de grandes maisons en construction. Onimite l'architecture de Pariset toutes ces maisons ont une jolievue sur la meret sont garanties du vent du nord par la vieilleville. Quelques maisons antiques et fort pittoresques sont placéesà l'endroit où la jetéequi forme le porttouche au rocher couronné par le pré dont j'ai parléet qui figure le bout du monde. J'ai trouvé là desnuées d'enfantsjouant dans l'eau de la mer qui se retirait.Comment ne seraient-ils pas de bons marins? Bientôt tous lesnavires se sont tristement penchés sur le côtéet sont restés pris dans la boue. Des charpentiersoccupésà construire deux ou trois bâtiments au fond de ce portm'ont appris que Granville expédie ses bâtiments enAmérique et au bout du monde; et comme malgré moij'avais l'air sans doute un peu incréduleon m'a nommétoutes les maisons qui depuis dix ans ont fait fortune. Je ne connaispersonne en ce paysje n'ai pu pénétrer quel est aufond le véritable genre de commerce qui met les gens deGranville en état d'élever tant de belles et grandesbâtisses; la pêche apparemment.

Il y a dejolis jardins et de jolis petits pontsappartenant à desparticulierssur un ruisseau qui coulaitil y a six ansau milieudes galetset qui va se trouver au milieu de la ville neuve. Sur sesbordson a planté la promenade publiquequi déjàgrâce au bon choix des arbresoffre beaucoup d'ombreet c'estau fond de cette promenade qu'est placé le cercle denégociants qui me permet si obligeamment de lire ses journaux.Quand des chevaux viennent boire et prendre un bain dans ce fleuve dedix pieds de largequi sépare la promenade des jardinsparticuliersl'eau s'élève et inonde toutes lesblanchisseuses qui savonnent sur ses bords. Alors grands éclatsde rire et assauts de bons mots entre les servantes qui savonnent etles grooms en sabots.

Vis-à-visl'auberge où j'ai une très bonne chambredans lefaubourg de Granvilleon a taillé un passage dans le rocherapparemment pour la sûreté de la ville. C'est par làque j'allais voir cette mer du Nordsi sérieuse en cetendroit. Une nouvelle routeen partie taillée dans le rocconduit sur la collineà l'extrémité delaquelle l'ancienne ville est bâtie. Les habitants voudraientfaire avouer au génie militaire que Granville ne vaut riencomme ville forte. Mais Granville est dans le cas du Havre; je faisdes voeux pour le génie; s'il perd ses droitsla cupiditéentassera les maisons laides et sales. Arrivé au sommet decette falaisele voyageur trouve la vue de l'Océan quis'étend au nord à l'infini. Le pays battu par les ventssemble d'abord lieu fertile. Mais à un quart de lieue de laroutesur la droitedu côté opposé à lamerla plaine étant un peu abritée par la falaise surlaquelle la route est établiele voyageur voit recommencerces champs entourés d'une digue de terre couverte de jeunesormes de trente pieds de haut.

Peu àpeu le pays devient admirable de fertilité et de verdure; onarrive ainsi au pied de la colline sur laquelle Coutances estperchée. Je comptais passer la soirée à voir àmon aise la cathédralesur laquelle on a tant discutéet dont j'aperçois depuis longtemps les deux clochers pointus.Un mauvais génie m'a conduit à la postej'y trouve unelettre qui m'y attend depuis trois jours. Elle est écrite parun homme impatientqui a des millionset qui met quelque argentdans les affaires de notre maison; ce dont. lui et nousnous noustrouvons bien. Mais cet homme riche et timide n'a aucun usage desaffaireset de la moindre vétille se fait un monstre. Parcequ'il a des millions et de la probitéil se croit négociant.Il est à sa magnifique terre de B.et désire me voirpour une affaire qu'il se garde bien d'expliqueret quiselon luiest de la plus haute importance. Je gagerais que ce n'est rien; maisaussi l'affaire peut être réellement essentielle.

M. R. memarque qu'il écrit la même lettreposte restantedanstoutes les villes de Bretagnepays où il sait que je voyagepour mon plaisir. Je puis fort bien dire que j'ai reçula lettremais qu'une affaire m'a retenu dans les environs deCoutances; je puis mentir plus en grandet prétendre que jen'ai reçu que deux jours plus tard cette maudite lettre quim'appelle sans doute pour une misèrepour quelque faillite dedix mille francs.

Mais cetteaffairecachée derrière un voiles'empare déjàde mon imagination. Au lieu d'être sensible aux beautésde la fameuse cathédrale de Coutanceset de suivre les idéesqu'elle peut suggérerla folle de la maison va se mettreplatementet en dépit de tous mes effortsà parcourirtous les possibles en fait de banqueroutes et de malheurs d'argent.Tant il est vrai quepour être libre de toute préoccupationde ce côté-làil faut se retirer tout àfait des affaires.

Je vaisemployer trois heures à voir la ville; puis je prendrai laposteet demain à l'heure du déjeuner je serai àB.

Larelation de mon séjour à B. n'offrirait que peud'intérêt au lecteur. En quittant cette propriétéje pris la route du Havre.

Unediligence menée par d'excellents chevaux m'a conduit fortrapidement à Honfleur. Mais je n'ai plus trouvé sur laroute la belle et verte Normandie d'Avranches; c'est une plainecultivée comme les environs de Paris. Il y avait foire àPont-l'Évêque; il fallait voir les physionomies de tousces Normands concluant des marchés: c'étaitvraiment amusant. Il y a place là pour un nouveau Téniers;on s'arracherait ses ouvrages dans les centaines de châteauxélégants qui peuplent la Normandie.

Enarrivant à Honfleur je trouve que le bateau pour le Havre estparti depuis deux heures; l'hôtesse m'annonce d'un aircompatissant qu'il reviendra peut-être dans la soirée.Bonne finesse normande que j'ai le plaisir de deviner. En me donnantce fol espoirl'hôtesse veut m'empêcher de prendre unpetit bateau qui en deux heures me conduirait facilement àHarfleurdont je vois d'ici fumer les manufactures. Je trouverais làvingt voitures pour le Havre. Mais j'aime les charmants coteauxcouverts d'arbres qui bordent l'Océan au couchant de Honfleur:je vais y passer la journée. C'est là ou dans la forêtqui borde la Seine au midien remontant vers Rouenquedans dixans d'icilorsque les chemins de fer seront organiséslesgens riches de Paris auront leurs maisons de campagne. Tôt outard ces messieurs entendront dire que la rive gauche de la Seine estbordée de vastes et nobles forêts. Quoi de plus simpleque d'acheter deux arpentsou vingt arpents ou deux cents arpents debois sur le coteau qui borne la Seine au midiet d'y bâtir unermitage ou un château! On jouit de six lieues de forêten tous sens et de l'air de la mer. Làles hommes occupéstrouveront une solitude et une campagne véritables àdix heures de Pariscar le bateau à vapeur de Rouen au Havrene met que cinq heures et demie à faire le trajet

Enrentrant ce soir à Honfleur j'ai trouvé grandeillumination: on se réjouit de la loi qui vient d'accorder desfonds pour l'agrandissement du port. Il en a bon besoin le pauvremalheureux; et malgré tout il restera bien laid. Je ne puism'accoutumer à cette plage de boue d'une demi-lieue delargeurau delà de laquelle la mer n'a l'air que d'unebordure de six pouces de haut. C'est pourtant là le spectacledont je jouissais ce soir de ma fenêtrela mieux situéede Honfleur. Malgré moije pensais Sestri-di-Le vante et àPausilippece qui est un gros péché quand on voyage enFrance. J'avais choisi la seule chambre de l'auberge qui donnedirectement sur la mer; appuyé sur ma fenêtrejepouvais penser à son absenceau lieu d'avoir l'esprit avilipar la conversation normande qui se fait à haute voix sur lequaiet qui assourdit les autres chambres toutes placées aupremier étage

Cesportefaixmatelotsaubergistes normandsse plaignent toujours d'unvoyageur qui a eu l'infamie de ne vouloir donner que trois francspour le transport de ses effetsce qu'un homme du pays aurait payéquinze sous. Leurs lamentationsapplaudies de tous les assistantssont plaisantes un instanten ce que l'on voit tous ces gensregarder la friponnerie à l'égard de l'étrangercomme un droit acquis Je n'avais pas vu une telle naïvetéfriponne depuis la Suisse; j'étais jeune alorset je mesouviens que ces propos me gâtaient les beaux paysages.

Les Gaëlset les Kymris peuplaient le beau pays que je parcours quand lesNormands arrivèrent. Mais ce qui compliqua beaucoup laquestionc'est que ces Normands si audacieux n'étaient paseux-mêmes une race pure; ils provenaient d'un pays oùdes Germains étaient venus se mêler à unepopulation primitive finoise.

Le typefinoisc'est une tête rondele nez assez large et épatéle menton fuyantles pommettes saillantesles cheveux filasse.Les Germains ont la tête carrée: ce caractèregermainmoins prononcé que les autrestend àdisparaître.

Les deuxfigures les plus prononcéesle Kymri et le Finoisse sontmêlées et ont produit en Normandie une race où leKymri domine. Ainsi nez kymricrochu vers le basmais plus gros;pommettes saillantestrait qui n'appartient pas au Kymriet lementon _fuyanttrait encore plus contraire au Kymri. Cette figureque je viens d'esquisser est la plus caractérisée decelles que l'on trouve en Normandie. Je l'ai observée àCaenà Bayeuxà Isignymais surtout àFalaise.


LeHavre.

---



Cematinà onze heuresj'ai pris passage sur un magnifiquebateau à vapeur; après cinq quarts d'heure il nous adébarqués au Havre. J'aurais voulu qu'une si aimabletraversée durât toute la journée.

Ce n'estpas une petite affaire que de se loger au Havre. Il y a de fort bonshôtels; mais tous exigent qu'on mange à table d'hôteou qu'on se fasse servir dans sa chambre. Ce dernier parti me sembletristeetquant au dîner à table d'hôteoutrequ'il dure une heure et demieon se trouve là vis-à-visde trente ou quarante figures américaines ou anglaisesdontles yeux mornes et les lèvres primes (*) [* minces;patois dauphinois] me jettent dans le découragement. Une heurede la vue forcée d'un ennuyeux m'empoisonne toute une soirée

J'ai prisà l'hôtel de l'Amirauté une belle chambre ausecond étage avec vue sur le portqui par bonheur se trouvaitvacante. Je ne suis séparé de la merc'est-à-diredu portque par un petit quai fort étroit; je vois partir etarriver tous les bateaux à vapeur. Je viens de voir arriverRotterdam et partir Londres; un immense bâtimentnommé le Courrierentre et sort à tout momentpendant le peu d'heures qu'il y a de l'eau dans le portil remorqueles nombreux bâtiments à voile qui arrivent et quipartent. Comme vous savezl'entrée du Havre est assezdifficileil faut passer contre la Tour Ronde bâtie parFrançois Ier. Quand j'ai pris possession de ma chambreleport sous ma fenêtreet l'atmosphère jusque par-dessusles toitsétaient entièrement remplis par la fuméebistre des bateaux à vapeur. Les gros tourbillons de cettefumée se mêlent avec les jets de vapeur blanche quis'élancent en sifflant de la soupape des machines. Cetteprofonde obscurité causée par la fumée ducharbon m'a rappelé Londreset en vérité avecplaisirdans ce moment où je suis saturé despetitesses bourgeoises et mesquines de l'intérieur de laFrance. Tout ce qui est activité me plaîtetdans cegenrele Havre est la plus exacte copie de l'Angleterre que laFrance puisse montrer. Toutefoisla douane de Liverpool expédiecent cinquante bâtiments en un jouret la douane du Havre nesait où donner de la tête sidans la mêmejournéeelle doit opérer sur douze ou quinze navires;c'est un effet de l'urbanité française. En Angleterrepas une parole inutile. Tous les commis sont nichés dans desloges qui donnent sur une grande salle; on va de l'une àl'autre sans ôter son chapeau et même sans parler. Ledirecteur a son bureau au premier étagemais il faut que lecas soit bien grave pour qu'un commis vous dise: Up stairssir(Montezmonsieur).

Mapremière sortie a été pour la plate-forme de latour de François Ier; le public peut y arriver librementsansavoir à subir de colloque avec aucun portierj'en éprouveun vif sentiment de reconnaissance pour l'administration.

En faisantle tour de l'horizon avec ma lorgnettej'ai découvert lecharmant coteau d'Ingouville que j'avais parfaitement oublié;il y a plus de sept ans que je ne suis venu en ce pays.

J'aidescendu deux à deux les marches de l'escalier de la touretc'est avec un plaisir d'enfant que j'ai parcouru la belle rue deParis qui conduit droit à Ingouville. Tout respire l'activitéet l'amour exclusif de l'argent dans cette belle rue; on trouve làdes figures comme celles de Genève: elle conduit à uneplace qui estce me semblel'une des plus belles de France et desplus raisonnables par sa beauté naturelle comme laplace de Montecavallo (Rome). D'abordde trois côtéselle est dessinée par de belles maisons en pierres de tailleabsolument comme celles que nous voyons construire tous les jours àParis. Le quatrième côtéà droiteestcomposé de mâts et de navires. Là se trouve unimmense bassin rempli de bâtimentstellement serrésentre euxqu'en cas de besoin on pourrait traverser le bassin ensautant de l'un à l'autre.

Vis-à-vissur la gauche du promeneurce sont deux jolis massifs de jeunesarbreset au delà une belle salle de spectaclestyle de laRenaissanceet une promenade à couvert à droite et àgauchemalheureusement trop peu étendue. Au nordcar la ruede Paris est nord et sudet large au moins comme la rue de la Paixà Parison aperçoit fort bien cette admirable collined'Ingouville chargée de grands arbres et de belles maisons decampagne. C'est l'architecture anglaise.

Toutes lesrues de ce quartier neuf sont vastes et bien aérées.Derrière la salle de spectacleon finit de bâtir unebelle place plantée d'arbres; mais on a eu la singulièreidée de placer au milieu un obélisque composé deplusieurs morceaux de pierreet qui ressemble en laid à unecheminée de machine à vapeur. C'est adroitdans unpays où l'on voit de toutes parts l'air obscurci par de tellescheminées. Mais il ne faut pas en demander davantage àdes négociants venus au Havrede toutes les parties du mondepour bâcler une fortune. C'est déjà beaucoupqu'ils aient renoncé à vendre le terrain surlequel on a dessiné la place. Tôt ou tard ce tuyau decheminée sera venduet l'on mettra à sa place lastatue de Guillaumeduc de Normandie.

C'est unfort joli chemin que celui qui suit la crête du coteaud'Ingouville. A gauche on plonge sur l'Océan dans toute sonimmense étendue; à droite ce sont de jolies maisonsd'une propreté anglaiseavec quelques arbres de cinquantepieds suffisamment vieux. A l'extrémité du coteauversles pharesj'ai admiré un verger normand que je tremble devoir envahir par les maisons; déjà un grand écriteauannonce qu'il est à vendre par lots. C'est donc pour ladernière fois probablement que j'y suis entré; il estplanté de vieux pommierset entouré de sa digue deterre couverte d'ormeauxdont la verdure l'enclôt de touscôtéset lui cache la vue admirable. Un homme de goûtqui l'achèterait n'y changerait rienetau milieuimplanterait une jolie maison comme celles de la Brenta.

A gauchedonc on a la mer; derrière soi c'est l'embouchure de la Seinelarge de quatre lieueset au delà la côte de Normandieau couchant d'Honfleuroù je me promenais hier; cette côtechargée de verdure occupe à peu près le tiers del'horizon. Pour le restec'est le redoutable Océan couvert denavires arrivant d'Amériqueet qui attendent la maréehaute pour entrer au port.

Le moinsjoli de cette vueselon moic'est ce que les nigauds en admirentc'est le Havre que l'on a devant soiet dans les rues duquel onplonge. Il est à cinquante toises en contre-bas. Il semble quel'on pourrait jeter une pierre dans ces ruesdont on n'est séparéque par sa belle ceinture de fortifications à la Vauban. Cehasard d'être fortifiée va forcer cette ville marchandeà être une des plus jolies de France. Elle s'agranditavec une rapidité merveilleuse; mais le Génie nepermet de bâtir qu'au delà des fortificationsde façonque dans vingt ans le Havre sera divisé en deux par unemagnifique prairie de cent cinquante toises de large. Il y a pluslapartie du Havre que l'on bâtit en ce moment a le bonheur d'êtreviolentée par une grande route royalequi n'a pas permis àla cupidité de construire des rues comme la rueGodot-de-Mauroy à Paris. Cette seconde moitié du Havres'appelle Gravilleet a l'avantage de former une commune séparée.De façon quelorsque la mauvaise humeur de M. le maire duHavre ou l'intrigue d'une coterie proscrivent une invention utileelle se réfugie à Graville. C'est ce qui arrivejournellement à Londresqui jouit aussi du bonheur de formerdeux ou trois communes séparées.

Cettebelle prairie qui divisera le Havre en deux parties est coupéeen ce momentpar un fossé rempli d'eau extrêmementfétidece qui n'empêche pas de gagner de l'argentetsans douteest fort indifférent aux négociants de laville. Mais la mauvaise odeur est tellement fortequ'il est àespérer qu'elle fera naître bientôt quelque bonnepetite contagionqui fera doubler le prix des journées parmiles ouvriers du port. Alors on découvrira qu'avec un moulin àvent faisant tourner une roueou une petite machine à vapeuron peut établir un courant dans cet abominable fossémême à marée basse.

Mapromenade a été interrompue par la fatale nécessitéde rentrer à cinq heures pour le dîner à tabled'hôte. J'ai pris place à une table en fer àchevalj'ai choisi la partie située près de la porteet où l'on pouvait espérer un peu d'air. Il y avait àcette table trente-deux Américains mâchant avec unerapidité extraordinaireet trois fats français àraie de chair irréprochable. J'avaisvis-à-vis de moitrois jeunes femmes assez jolies et à l'air empruntéarrivées la veille d'outre-meret parlant timidement desévénements de la traversée. Leurs marisplacésà côté d'ellesne disaient motet avaient descheveux beaucoup trop longs; de temps à autre leurs femmes lesregardaient avec crainte.

J'ai voulum'attirer la considération généralej'aidemandé une bouteille de vin de Champagne frappée deglaceet j'ai grondé avec humeur parce que la glace n'étaitpas divisée en assez petits morceaux. Tous les yeux se sonttournés vers moiet après un petit momentd'admirationtous les riches de la bandeque j'ai reconnus àleur air importantont demandé aussi des vins de France.

Ce n'estqu'après une heure et un quart de patience que j'ai laissécet ennuyeux dîner; on n'était pas encore au dessert. Lasalle à manger est fort basseet j'étouffais.

Pour finirla soiréeje suis entré à la jolie salle despectacle. Le sort m'a placé auprès de deux Espagnolespâles et assez bellesarrivées aussi par le paquebot dela veille; elles étaient là avec leur pèreetce me sembleleurs deux prétendus. Ce n'était point lamajesté d'une femme de Romec'était toute lapétulanceetsi j'ose le diretoute la coquetterieapparente de la race Ibère. Bientôt le père s'estfâché tout rouge: on jouait Antony; il voulaitabsolument emmener ses filles. Les jeunes Espagnolesdont les yeuxétincelaient du plaisir de voir une salle françaisefaisaient signe aux jeunes gens de tâcher d'obtenir que l'onrestât. Maisau troisième ou quatrième actearrive quelque chose d'un peu vif; le père a mis brusquementson chapeau et s'est levé en s'écriant: Immoral!vraiment honteux! Et les pauvres filles ont étéobligées de le suivre.

Je les aitrouvéescinq minutes aprèsprenant des glaces aucafé de la promenade couverte: il n'y avait là que dejeunes Allemands; ce sont les commis des maisons du Havredontbeaucoup ne sont pas françaises. J'ai aperçu de loindes négociants de ma connaissanceetcomme mon incognitodure encorej'ai pris la fuite.

A laseconde piècec'était Théophile ou Mavocationjouée par Arnalles jeunes Espagnolesplussémillantes que jamaissont revenues prendre leurs places. Jepense qu'elles ne comprenaient pas ce que disait Arnal; jamais jen'ai tant ri. Je ne conçois pas comment ce vaudeville n'a pasété outrageusement repoussé à Paris parla morale publique: c'est une plaisanterie cruelleet d'autant pluscruelle qu'elle est scintillante de véritécontre leretour à la dévotion tellement prescrit par la mode. Lehérosjoué avec tout l'esprit possible par Arnalestun jeune élève de séminaire qui tientconstamment le langage du Tartufeet dont la vertu finit parsuccomber scandaleusement. Je regardais les jeunes Espagnoleslepère dormaitleurs amants ne faisaient pas attention àelleset elles regardaient leurs voisins français qui touspleuraient à force de rire.

Si levieux Espagnol est un voyageur philosophe comme Babouctirant desconséquences des choses qu'il rencontreil va nous prendrepour un peuple de moeurs fort dissolues et plus impie encore qu'autemps de Voltaire.

Les damesdu Havre sortent rarementmais par fierté: elles trouventpeuple de venir au spectacle. Elles regardent le Havre commeune coloniecomme un lieu d'exil où l'on fait sa fortuneetqu'il faut ensuite quitter bien vite pour revenir prendre unappartement dans la rue du Faubourg-Poissonnière.

Voilàtout ce que j'ai pu tirer de la conversation d'un négociant demes amisavec lequel je me suis rencontré face à faceau sortir du spectacle. Je l'ai prié de ne pas parler de moiet je n'ai pas même voulu être mené au cercledefaçon que je suis réduit aux deux seuls journaux quereçoit le café. Pendant qu'un commis allemand apprendpar coeur les Débatsje prends le Journal du Havreque je trouve parfaitement bien fait: on voit qu'un homme de sensrelit même les petites nouvellesdonnées d'une façonsi burlesque dans les journaux de Paris

Je demandela permission de présentercomme échantillon deschoses tristes que je ne publie pascette véritédouloureuse: j'ai vu un hôpital célèbreoùl'on reçoitpour le reste de leurs jours des personnes âgéeset malades. On commence par leur ôter le gilet de flanelleauquel elles sont accoutumées depuis longtempsparce queditl'économela flanelle est trop longue à laver et àfaire sécher. En 1837sur dix-neuf maladies de poitrinecet hôpital a eu dix-neuf décès. Voilà untrait impossible en Allemagne.

On meraconte qu'au Havre le pouvoir est aux mains d'une coterietoute-puissante et bien unie.

J'éprouveau Havre un trait de demi-friponnerie charmant dont je parlerai plustard. Il s'agit de quinze cents francs.

Voici uneabsurdité de nos lois de douanepar bonheur trèsfacile à comprendre. Une société de capitalistesde Londresqui veut exploiter la navigation d'Angleterre en Franceavec un bâtiment à vapeur de la force de cent cinquantechevauxn'a pas à supporter d'autres frais de premierétablissement que ceux-ci: pour le bâtimentcentcinquante mille francs; pour la machinecent quatre-vingt millefrancsà raison de douze cents francs par force de cheval; entouttrois cent trente mille francs. Une entreprise françaisequi entreprend de concourir sur la même ligne avec des moyenségauxdoit ajouter à ces {qui sont les mêmespour ellesoixante mille francs de droits d'entrée pour lamachine qu'elle est obligée de demander aux fabriquesanglaiseset quinze mille francs de fretd'assurances et de fauxfrais inévitables pour faire venir cette machine jusque dansun de nos ports. Mais le bâtiment anglais s'y présenteluiavec la machine anglaise dont il est armésans quejamais la douane française songe à le frapper d'aucundroit d'entrée; elle réserve toutes ses rigueurs pourles navires français qui sont dans les mêmes conditionsd'armement. Aussidepuis vingt ansles Anglais font presque seulsle service de toute la navigation à vapeur entre la France etl'étranger. Ils ont les plus grandes facilités pourvenir sur nos côtes déposer et prendre toutes lesmarchandises et tous les passagers qui ont à se déplacer;une part dans ce continuel mouvement qui s'opère ne peut leurêtre disputée par nos naviresgrâce à lasingulière partialité de nos douanes.

Si lelecteur veut prendre quelque idée de l'accès de colèreridicule dans lequel M Pitt jeta la nation anglaise quand la Francevoulut essayer d'être libreil peut jeter les yeux sur leschiffres suivants.

Détailde ce qu'ont coûté en hommes et en argent les guerressoutenues par l'Angleterre contre la France de 1697 à 1815.

-- Frais.-- Hommes tués.

1° Guerre terminée en 1697-- L. S. 21.500.000 -- 100.000 Morts par la famine80.000

2°Guerre commencée en 1702 -- 43.000.000 -- 250.000

3°Guerre commencée en 1739 -- 48.000.000 -- 240.000

4°Guerre commencée en 1756 -- 111.000.000 -- 250.000

5°La guerre d'Amérique en 1775 -- 139.000.000 -- 200.000

6°La guerre avec la France en 1793 -- 1.100.000.000 -- 200.000


La dettede l'Angleterreà la fin de cette dernière guerresemontait à 1 milliard 50 millions sterling (plus de 25milliards de francs).

Fauted'une banqueroute qui aurait réparé les suites de lacriante duperie dans laquelle M. Pitt fit tomber les Anglaisladécadence de l'Angleterre commence sous nos yeux. Elle ne peutrien faire contre la Russie qui menace ouvertement ses établissementsdes Indes. Ces établissements rendent fort peu d'argent augouvernement anglaismais lui donnent la vie.

La perted'hommes est réparée au bout de vingt ansmais ladette empêche de vivre beaucoup d'enfants anglaiset forceceux qui survivent à travailler quinze heures par jour; toutcela parce que il y a trente ans il y eut une bataille d'Austerlitz!Le talent financier de M. Pitt a tourné contre sa nation.


Rouen.

---



Jetrouverais ridicule de parler des délicieux coteaux deVillequierou des grands arbres taillés en mur du magnifiqueparc de la Meilleraie situé presque vis-à-vis. Qui neconnaît l'aspect des ruines de Jumièges et lesmagnifiques détours que la Seine fait une lieue plus loinetqui en un instant font voir le même coteau sous des aspectsopposés? Ces choses sont admirables; mais où trouverqui les ignore?

Je suisarrivé à Rouen à neuf heures du soir par legrand bateau à vapeur la Normandie. Le capitaine remplitadmirablement son officeetce qui est singulier à quarantelieues de Parissans chercher à se faire valoiret sansnulle comédie: malgré un vent de nord-est qui nousincommodait fortle capitaine Bambine s'est constamment promenésur une planche placée en travers du bateauà unedouzaine de pieds d'élévationet qui par les deuxbouts s'appuie sur les tambours des roues. Il est impossible d'êtreplus raisonnableplus simpleplus zélé que cecapitainequi a eu la croix pour avoir sauvé la vie àdes voyageurs qui se noyaient.

Enarrivant à Rouenun petit homme alerte et simple s'est emparéde mes caisses J'ai découvert en lui parlant que j'avaisaffaire au célèbre Louis Brunequi a eu la croix et jene sais combien de médailles de tous les souverains pour avoirsauvé la vie à trente-cinq personnes qui se noyaient.Ce qui est bien singulier chez un FrançaisLouis Brune nes'en fait point accroire; c'est tout à fait un portefaixordinaireexcepté qu'il ne dit que des choses de bon sens.Comme toutes les auberges étaient pleinesil m'a aidéà chercher une chambreet nous avons eu ensemble une longueconversation.

-- Quandje vois un pauvre imbécile qui tombe dans l'eauc'est plusfort que moime disait-il; je ne puis m'empêcher de me jeter.Ma mère a beau dire qu'un de ces jours j'y resteraic'estplus fort que moi. Quoi! me dis-jevoilà un homme vivant quidans dix minutes ne sera plus qu'un cadavreet il dépend detoi de l'empêcher! Ce n'est pas l'embarrasl'avant-derniercelui d'il y a trois moiss'attachait à mes jambeset troisfois de suite il m'a fait toucher le fondque je ne pouvais plusremuer.

Ce qui estadmirable à Rouenc'est que les murs de toutes les maisonssont formés par de grands morceaux de bois placésverticalement à un pied les uns des autres; l'intervalle estrempli par de la maçonnerie. Mais les morceaux de bois ne sontpoint recouverts par le crépide façon que de touscôtés l'oeil aperçoit des angles aigus et deslignes verticales. Ces angles aigus sont formés par certainestraverses qui fortifient les pieds droits et les unissentetprésentent de toutes parts la forme du jambage du milieu d'unN majuscule.

Voilàselon moila cause de l'effet admirable que produisent lesconstructions gothiques de Rouen; elles sont les capitaines dessoldats qui les entourent.

A l'époqueoù régnait la mode du gothiqueRouen était lacapitale de souverains fort richesgens d'espritet encore touttransportés de joie de l'immense bonheur de la conquêtede l'Angleterre qu'ils venaient d'opérer comme par miracle.Rouen est l'Athènes du genre gothique; j'en ai fait unedescription en quarante pages que je n'ai garde de placer ici (*). [*Pages reproduites ici dans l'Appendiceà la fin du voyage enNormandie.]

Qui neconnaît:

1.Saint-Ouen?

2. Lacathédrale?

3. Lacharmante petite église de Saint-Maclou?

4. Lagrande maison gothique située sur la place en face de lacathédrale?

5. L'hôtelBourgderoulde et ses magnifiques bas-reliefs? Là seulement onprend une idée nette de l'aspect de la société àla fin du moyen âge.

Qui neconnaît l'incroyable niaiserie d'élever une coupole enferne pouvant la faire en pierre? C'est une femme qui se pare avecde la dentelle de soie.

Qui neconnaît cette statue si plate de Jeanne d'Arc élevéeà la place même où la cruauté anglaise lafit brûler? Qui ne comprend l'absurdité de l'art grecemployé à peindre ce caractère si éminemmentchrétien? Les plus spirituels des Grecs auraient cherchéen vain à comprendre ce caractèreproduit singulier dumoyen âgeexpression de ses folies comme de ses passions lesplus héroïques. Schiller seul et une jeune princesse ontcompris cet être presque surnaturel.

Pourquoine pas remplacer l'ignoble statue du dix-huitième sièclequi gâte le souvenir de Jeanne d'Arcpar le chef-d'oeuvre dela princesse Marie?

Enarrivantje suis allé tout seul rue de la Pievoir la maisonoù naquit en 1606 Pierre Corneille; elle est en boiset lepremier étage avance de deux pieds sur le rez-de-chaussée;c'est ainsi que sont toutes les maisons du moyen âge àRouenet ces maisons qui ont vu brûler la Pucelle sont encoreen majorité. La maison de Corneille a un petit secondunmoindre troisièmeet un quatrième de la dernièreexiguïté.

J'ai vouluvoir de son écritureon m'a renvoyé à labibliothèque publique: làdans un coffret recouvertd'une vitreet sur le revers de l'Imitation traduite en versfrançaisj'ai étudié trois ou quatre lignespar lesquelles ce grand hommevieux et pauvreet négligépar son siècleadresse cet exemplaire à un chartreuxson ancien amy. Le savant bibliothécaire a placéà côté du livre un avis ainsi conçu: «Ecriture de la main de Pierre Corneille. »

J'aicompté neuf lecteurs dans cette bibliothèque; mais j'yai entendu un dialogue à la fois bien plaisant et bien peupoli entre deux prétendus savants en archéologiegothique. Ces messieurs étaient l'un envers l'autre de ladernière grossièretéet d'ailleurs ils nerépondaient à une assertion que par l'assertiondirectement contraire; ils n'appuyaient leur dire d'aucunraisonnement. Cette pauvre science ne serait-elle qu'une science demémoire?

J'aiadmiré la salle des pas perdus (Palais de Justice)sallemagnifique que l'on pourrait restaurer avec mille francs; làse démène une statue furibonde de Pierre Corneille: ilest représenté ici en matamore de l'Ambigu-Comique.

LeGouvernement devrait faire exécuter une copie parfaitementexacte de cette statuevraiment françaiseet la placer àl'entrée du Musée. Cet avis pourrait être utile;mais qui osera le donner? J'y joindrais la Jeanne d'Arc qui orne laplace de ce nom.

A côtéde la salle immense et sombre où se démène lastatue de Pierre Corneillel'on m'a introduit dans une sallemagnifiquement lambrisséeoù le parlement de Rouentenait ses séances. Cette magnificence m'a rappelé lefameux procès que le duc de Saint-Simon vint plaider àRouenet dont le récit est si plaisant sans que l'auteur s'endoute. Cet homme honnête au fondet si fier de son honnêtetéet qui eût pu se faire donner vingt millions par le régentauquel il ne demanda pas même le cordon du Saint-Espritraconte gravement comment il gagna son procès à Rouenen ayant soin de donner à souper aux magistrats. Il se moquefort du duc son adversairequi n'eut pas l'esprit d'ouvrir unemaison.

Quant àluile procès gagnéil se mit à protégerle frère d'un de ses juges qu'il fit colonelmaréchalde camplieutenant-généralet qui fut tué àla tête des troupes dans l'une des dernières campagnesde Louis XIVen Italie.

Leplaisant de la chosec'est que le duc de Saint-Simon et ses juges secroyaient de fort honnêtes gens. Le Français ne sait pasraisonner contre la mode. La liberté de la presse contrarie cedéfautet va changer le caractère nationalsi elledure.


Parisle 18 juillet 1837.

---



Ce quej'aime du voyagec'est l'étonnement du retour. Jeparcours avec admiration et le coeur épanoui de joie la rue dela Paix et le boulevardquile jour de mon départne mesemblaient que commodes.

Je payemaintenant les journées d'entraînement que j'ai passéesà Auray à observer les moeurs bretonneset àSaint-Malo à battre la mer dans une barquecomme dans lesbeaux jours désoeuvrés de ma jeunesse. A Parisje nedors pas deux heures par nuit.

Je croyaisterminer mon voyage à ma rentrée dans cette villelehasard en décide autrement. L'excellent et habile jeune hommequi devait aller tenir pour nous la foire de Beaucaire est souffrantet je repars ce soir pour les rives du Rhône que je compterevoir dans cinquante heures.


FIN DUVOYAGE EN BRETAGNE ET EN NORMANDIE



APPENDICE

---



LeHavre (*).

---

[* Passage inséré dansl'édition Colombmais qui ne figure pas dans l'originale.]


Voiciun fait qui vous surprendramais qui n'en est pas moins de toutevérité. La réforme parlementaire en Angleterreest due entièrement aux mensonges de Blackstone.

Il n'y eutjamais trois pouvoirs en Angleterre: lorsque le célèbreBlackstone publia l'ouvrage où il avance qu'il y a troispouvoirs: le roila chambre basse et la chambre hauteil futregardé comme un novateur téméraire. Il n'y ajamais eu en Angleterrejusqu'au moment de la réformeparlementaire opérée de nos joursqu'un seul pouvoirl'aristocratie ou la chambre des pairslaquelle nommait la chambredes communes. Le roi ou ses ministres marchaient forcémentdans le sens des deux chambres.

L'erreurde Blackstonequi prétendait que le peuple étaitreprésenté par la chambre des communesfut répétéeà l'étranger par Montesquieu et Delolme. Bientôtce mensonge fut admis généralement comme une véritéetpeu à peuen Angleterrela parole de Blackstone devintcomme une constitution.

Le peupleanglais se croyant représentéil fut possible de luifaire payer les impôts énormes mis par W. Pitt et sessuccesseurs pour repousser les dangers de l'aristocratiedangers siréels que l'aristocratie a fini par être abaisséedangers provenant de l'exemple donné par la nation française.

Blackstonedit que les bourgs pourris sont des restes de grandes villes peu àpeu ruinées par le temps. Rien n'est plus faux; les bourgspourris sont comme les nombreux évêchés desenvirons de Romeétablis par les papes pour avoir un plusgrand nombre de voix dans les conciles.

La reineElisabethvoyant que les communes levaient la têteérigeades bourgs nommant un ou deux députéset fit cadeau deces chartes à ceux de ses courtisans dont la maison decampagne était environnée de cinq ousix maisons depaysans dépendant d'eux. L'exemple de cette reine habile futsuivi par ses successeurs. Sur deux cents bourgs pourrisil n'y en apeut-être pas trente qui soient des restes de villes tombéesen décadence.

Le peupleanglais croyait fermement que la chambre des communes lereprésentaitlorsque l'exemple donné par la France en1790 vint lui faire voir ce que c'était qu'une représentationvéritable. Il s'émut alorsmais ce n'est qu'après1830 qu'il a voulu sérieusement et enfin obtenu unereprésentation à demi véritablecar les torysqui veulent le contraire de ce que souhaite le peuplenommentencoreen 1838un grand tiers de la chambre des communesce quidonne à lord Melbournequi administre dans le sens du voeu dela nationune majorité de quinze ou vingt voixmais il nes'en effraie nullementtandis que sir Robert Peel n'oseraitadministrer avec une majorité pareille.

Un hommequi ne rirait jamaiset qui joindrait à ce mérite lesmanières d'un pédantferait un beau volume in-8°avec l'histoire du mensonge de Blackstonedevenu une grosse véritéfondamentalegrâce au besoin qu'en eut Pitt. Pour peu que lepédant dont nous parlons eût soin de donner en passantquelques louanges historiques à l'aristocratie françaiseet à Bossuetil serait bientôt un grand hommeetquiplus estmembre de toutes les académies.


Rouenle 27 juin 1837 (*).

---

[* Passage insérédans l'édition Colombmais qui ne figure pas dansl'originale.].


Ilfait un soleil superbe; je jouis avec délice de la vue quej'ai de mes quatre magnifiques fenêtres. Au resteje rentreaccablé de fatigue; je viens de me donner le plaisir de revoirRouencomme si j'y arrivais pour la première fois. Par desraisons que je diraiRouen est la plus belle ville de France pourles choses du moyen âge et l'architecture gothique.

J'aicommencé par déjeuner au beau café moyen âgevis-à-vis la salle de spectacle. Les garçons entendentfort bien la voix plaintive des consommateursmais ne répondentpas et s'en font gloire; je reconnais le voisinage de Paris.Quel contraste avec les garçons du caféà côtéde la comédieà Lorient! et surtout quel lait j'avaisà Lorient et quelle eau blanchie à Rouen! J'ai unmalheur quien y réfléchissantme disqualifieentièrement pour le métier de voyageurécrivantun journal. Comment trouver les choses curieuses sans avoir un guide?Et dès que j'ai pris un guidepour peu qu'il soit emphatiqueje me fais des plaisanteries intérieurement sur ses ridiculesque je m'amuse à examiner. Dans cette situation d'âmeje crois que je ne sentirais pas même un tableau du Titien.

Je connaisun des deux antiquaires que j'ai surpris disputant à laBibliothèque de Rouen; c'est un homme très polimaisdans la discussion archéologique il était féroce.Ce ton outrageant ne semblait étonner ni les disputantsniquatre ou cinq amis qui les entouraient: il paraît que c'estune des grâces du métier.

Cettegrâce a tout à fait manqué son effet sur moi.Pour tâcher d'oublier une aussi triste conversationje suisallé à la cathédrale. La base de la tour quifait partie de la façadeà gauche du spectateurestpeut-être l'ouvrage des Romains.

La nef dumilieu n'est pas étroite; les deux autres moitiés ducroisillon sont d'une délicatesse qui me plaît comme dela belle dentelle.

On ne saiten quels termes parler de l'architecture gothique. M. de Caumon etles autres écrivains ont adapté chacun une nomenclaturedifférente. La Société de l'Histoire de Franceaurait pu nous donner un petit catéchisme de cent pagesavecdes figures en bois insérées dans le texte. Bien ou malchoisisces noms eussent été adoptésprobablement et les amateurs du gothique pourraient se communiquerleurs idées. Mais donner une nomenclature. n'est-ce pass'exposer à quelque plaisanterie? D'ailleursquand nousaurons un livre clair sur les trois architectures romanegothique et de la Renaissanceon ne sera plus réputésavant par la seule action de parler de ces choses: il faudrainventer quelque autre recette.

Voilàce que je disais hier dans le bateau à un petit vieillard secet lestenais d'une façon singulièreet que j'avaispris d'abord pour un gentilhomme gascon. C'estau contraireunhomme fort instruit. En passant vis-à-vis les ruines deJumiègesil m'a proposé de descendre à terre:Je vous expliquerai tout celadisait-il; mais à ce momentjele prenais encore pour un Gasconet j'ai eu horreur del'explication; je m'en suis bien repenti une heure après.Quand je commençai à croire un peu ce que disait M. deB...il m'a appris que la Normandie possède un savanthommede sensqui rêve cinq ou six heures par jour àl'archéologieet qui n'est point charlatan.

-- Quoi!Monsieurpoint charlatan à trente lieues de Pariset Normandencore!

-- Ouimonsieuret ce savant n'appelle point les gens de l'oppositionl'opprobre de l'espèce humaineà cette find'ajouter une rosette à sa croix.

Ceci étaitune allusion à un ridicule que nous venions de remarquer chezun personnage important qui voyageait avec nousdans le bateaudepuis Villequier.

M. N...serait parfaitement en état d'être le Lavoisier des deuxvieilles architectures. Il est fâcheux que M. le ministre del'Intérieur ne lui demande pas ce travail par une bellelettre.

Dèsl'entrée dans la cathédrale de Rouenon se sent saiside respect. C'est une croix latinele portail du milieu estsuffisamment largemais la tour de droite présente dans seslignes verticales cette surface raboteuse que j'ai blâméedans la tour de Bourges.

Je seraisencore dans cette église sipour m'en arracherje ne m'étaisdit à chaque instant que j'avais bien d'autres choses àvoir à Rouen. C'est une ville unique pour le beau gothique.Parmi les croûtes de toute nature quisous le nom de tableauxgâtent les murs de cette belle église et empêchentde donner audience à ce que son architecture sublime dit aucoeurj'ai remarqué un petit tableau de deux pieds de hautc'est Jésus-Christ et saint Thomas. J'y distinguais quelquechoselorsqu'un second regard m'a fait reconnaître une copiedu tableau du Guerchin à la galerie du Vatican. Le copiste aexagéré les mains grossières de saint Thomas;maisen revancheil a oublié l'air de céleste bontéde Jésus.

Je me suisarraché avec peine à la cathédrale: il fallaitbien aller à Saint-Jean bâti par le roi Richard IId'Angleterre C'est un des chefs-d'oeuvre de l'art gothiqueetparbonheurla moitié orientale de l'église se trouveplacée au milieu d'un jardin anglaisaccompagnement simple etsublime à la fois qui double la valeur du gothique. Parhorreur pour l'animal nommé ciceroneje refusai lesoffres d'un petit homme qui venait m'ouvrir l'égliselaquelleest fermée après onze heures du matin; mais on l'ouvrede nouveau à la chute du jour pour les litaniespsalmodiéesà haute voix par des femmes du peuple. Je recommande bien àl'amateur de ne pas manquer ce monument-là: c'est le triomphedu style gothique. Heureusement Saint-Ouen n'est gâtépar aucun ignoble ornement moderne.

Touteréflexion faitej'ai accepté: le cicerone ; parbonheurcet homme n'était point emphatique.

Le faitest que cette nuance gris-noir va admirablement à ces piliersformés de la réunion de tant de petites colonnes. Sijamais la barbarie cesse de régner à Notre-Dame deParison couvrira l'infâme badigeon café au lait quisalit cet antique monumentet on le remplacera par la couleur sombreque le temps a donnée à la tour de Saint-Jacques de laBoucherie.

Mon guidea voulu me faire admirer quelques-uns de ces ouvrages étrangesquisous le nom de tableaux d'égliseoffensent notre vuechaque annéeaux expositions de Paris. Il convient àla politique du gouvernement d'acheter ces beaux miragesmaisensuite il en est bien embarrassé; il en fait don aux églisesde provinceet la provincefort jalouse de Parisprend la libertéde se moquer de ces sortes de cadeaux. Ces ouvrages viendraientempoisonner le goût du public et des jeunes gens sisous cerapportil restait encore quelque chose à faire.

Saint-Ouenest plus long et moins large que la cathédraleet bienautrement beau. Mon guide m'a fait remarquer les rosaces. Commej'admirais la belle couleur gris-noir de l'intérieur del'églisele cicerone m'a dit: -- Hélas!monsieurc'est un des outrages de la Révolution; les jacobinsavaient établi un atelier d'armes dans notre église;mais dès que la fabrique aura de l'argent on la ferabadigeonner. -- En ce caslui ai-je ditles Anglais ne donnerontplus d'étrennes au portier. Je vous avertis queparmi cesgens tristesles couleurs sombres sont à la mode; et déjàje vous en préviensles amateurs de Paris commencent àpartager ce goût.

Commel'emphase est de toutes les sottises la plus difficile àéviterles petits livresles journaux et les tableaux deprovince ne laissent rien à désirer sous ce rapport. Lestyle noble de ces messieurs est tellement bouffonque bientôtpar l'impossibilité de se surpasser eux-mêmesilsseront obligés de changer de manière. Le style d'unpetit livre destiné aux voyageurs et que j'ai achetéhierne serait point supportéà Parisdans l'annonced'un spécifique pour les dents. Tel est cependantàtrente lieues de Parisle style convenable que doit employer unhomme qui se respecte.

Les piresacteurs qui dissimulentà l'Ambigu-Comiquedansl'ancien mélodrame à crimesseraient des modèlesde grâce et de naturelcomparés à ce Corneillecolossal; luicet homme si simplesi modestesi grandce coeur sibien fait pour la véritable gloirequimenacé de jene sais quelle protection et mourant de faimosa imprimer ce vers:

Je ne doisqu'à moi seul toute ma renommée.

Son sièclechangea sous ses yeux; le Françaisde citoyen qu'il avaitessayé d'être au temps de la Liguedevint le plat sujetde la monarchie absolue. Alors le prince Xipharés et le princeHippolyte remplacèrent les Horaces de Corneillequi parutgrossier. Il fut convenu quesous le rapport politique et sous lesyeux d'un souverain absoluRacine valait bien mieux que Corneille.Ce grand homme eut-il assez d'esprit pour expliquer de cette façontoute simple l'abandon ettranchons le motle mépris dupublic qui accompagna ses dernières années?

Boileaupartisan de Racineet quisous son grand talentpour exprimer enbeaux vers une pensée donnéecachait toute lapetitesse d'âme d'un canut de Lyonimprimaitdans lavieillesse de Corneille:

Aprèsl'Agésilas Hélas! Mais après l'AttilaHolà!

Ce futainsi que s'éteignit le grand Corneille.

Enfinparut Napoléonqui dit un jour: « Si Corneille eûtvécu de mon tempsje l'aurais fait prince. » Iloubliait quedès la première pièce deCorneillele ministre de la police l'eût envoyédebrigade en brigadeà Brestcomme il fit pour un hommed'esprit qui faisait des opéras-comiques et qui vit encore.Aussi Napoléon eut des Luce de Lancival et des Mortd'Hector. Si ce héros fût mort sur le trône àsoixante ansla France eût perdu la supérioritélittérairela seule qui lui reste. Et elle lui restemalgréle ministre et l'Institutqui récompensent toujours lesmédiocrités. C'est Courier que l'on a mis en prisonetdont personne en Europe ne peut approcherque l'on veut lire mêmeà Saint- Pétersbourg.


Rouen(*).

---

[* Manuscrit de la Bibliothèque deGrenoble; ne figure pas dans l'originale.].


Voulez-vousquelques idées exactes sur les élections (21)? [21. Enjuin 1837les électeurs à 80 francs ont nomméles autorités municipales; le 5 novembreles électeursà 200 francs ont nommé les députés. Lesgens de mérite et d'expérience: avocatsmédecinsetc.sont trop pauvres pour aller à Paris.] Voilà ceque j'ai remarqué en allant exercer mes droits électorauxle 4 novembre dernier à quatre-vingts lieues de Paris.

Chosesingulière et à peine croyableles préfets detous ces départements que je traversesoit manque d'espritsoit fierté déplacéevivent isolés et neconnaissent nullement le pays qu'ils administrent. Aussi Dieu saitcomment ils l'administrent! Quoique je me sois promis de ne pasparler politiquece trait de caractère est si plaisant et sigénéral que jene puis me refuser à l'obligationde le noter: cela aussi peint la France. La plupart des préfetssont moins riches que leurs principaux administrés; ilsévitent d'avoir leur femme avec eux et cherchent àéconomiser par tous les moyens possiblesce qui les fait unpeu mépriser. Ceux de MM. les préfets qui ont leurfemme avec eux économisent pour faire des dots à leursfilles. Quoi qu'il en soit de tout ce que j'ai dit jusqu'icicesmessieurs ne daignent pas faire la conversation avec les gens quisavent.

Je neparlerai pas du talent de diriger les volontés et de fairedésirer aux citoyens ce qu'ils doivent vouloir. Cesmessieurs croiraient que je fais un cours de philosophie ets'écrieraient: Ah! vous n'êtes pas un homme pratique!

Jem'arrêterai à des choses plus matérielles.

Deux foispar anils appellent leurs sous-préfets; on lit la liste desélecteurs et à côté de chaque nom on écritles mots: bondouteuxmauvais ; aprèsquoichaque sous-préfet se hâte de retourner dans sonchef-lieu et le préfet adresse fièrement son travailgénéral au ministre.

Jamais unpréfet n'a l'idée extraordinaire de faire appelerl'homme influent de chaque petite ville ou bourg et de lui demandersi les quinze ou vingt électeurs qu'il connaît sont bondouteuxou mauvais. Dans beaucoup de villesàl'approche des électionsil se forme des comitéscomposés de gens qui veulent conserver les choses sur le piedoù elles sontet qui ne se soucient point d'êtreobligés de faire leur cour aux gens de la dernièreclasse du peuplecomme il arrive en Amérique. Ces comitésquisur l'opinion de chaque électeurinterrogent trois ouquatre personnes de toutes les classesse donnent infiniment depeine et arrivent à des statistiques électorales quiapprochent beaucoup de la vérité. Eh bien! par fiertéadministrativeles préfets ajoutent plus de foi au travailqu'ils ont fait à la hâte avec leurs sous-préfetsqu'à la liste beaucoup plus exacte des gens du pays.

Le momentdes élections arrivéles préfets perdent latête; la peur la plus excessive s'empare de leur esprit. Ehbien! se disent-ils je serai destitué! et ils attendentimmobiles et muetsl'arrêt qui sortira de l'urne électorale.

Quant auxrapports de policeles préfets y portent à peu prèsautant de perspicacité et d'adresse que dans les luttesélectorales Ces rapports peignent toujours tout en beau; aucundes agents subalternes ne veut effrayer M. le préfet; etd'ailleursdisent ces agentss'il arrive quelque catastropheM. lepréfet ne pourra m'en vouloir; j'aurai étéaveugle comme luipar mon amour pour le gouvernement actuel. M. lePréfetne voulant point compromettre sa dignitéenadmettant les huit ou dix personnes les plus agissantes de sa ville àfaire la conversation avec lui sur le pied d'égalitéest dupe des illusions les plus singulières. Vouloir êtreinstruit de tout et même des choses que leurs auteurs ont leplus grand intérêt à cacher et en mêmetemps ne se donner aucune peine pour arriver au succès est uneprétention bien plaisante. Souventsous la Restaurationles préfets étaient prévenus de ce qui sepassait par la noblesse et le clergé; maintenant que cesecours leur manque absolumentils sont réduits à cequ'ils peuvent découvrir par eux-mêmes; mais leurdignité leur défend de faire des questions.

On m'acité un préfet quipar des gaucheries inouïesafailli compromettre dans une élection l'oeuvre des amis dugouvernement dont il ne comprenait pas les démarches. Lecandidat demandé par le ministère a pourtant étééluet ce préfetaccablé de récompenses.Le gouvernement connaît ses préfets comme eux-mêmesconnaissent leurs administrés.

Sous laRestaurationon commettait dans les élections toutessortes de fraudes; maintenantc'est le parti qui n'a pas et qui veutarriver qui se donnedit-oncet avantage.

De touttemps et dans toute espèce d'avantageon met plus de passionà obtenir ce qu'on n'a pas qu'à conserver ce qu'on a.Il suit de làquemême avec des listes d'électeursgarnies avec le plus de vérité possibledes trois motssacramentaux: bonmauvaisdouteuxle jour del'électionla moitié des électeurs qui veulentconserver les choses telles qu'elles sontne se présententpas dans la salle où on nommetandis que tous les électeursqui veulent jeter dans la chambre une minorité libéralede deux cents membresarrivent dans la salle dès huit heuresdu matin. Les jeunes gens de ce parti montent à cheval et vontfort bien chercher un électeur paresseux à six lieues.

Un préfethonnête homme et qui se met à son bureau dès septheures du matinadministre fort bien un département pendantsix anssans se douter le moins du monde de ce qui s'y passe. Il nesort pas de chez lui trois fois par mois et il n'a jamais deconversation réelle et sans déguisements avecpersonne. Le hasard lui a donné un directeur des contributionset un ingénieur honnête homme etgrâce àleur travailil passe à Paris pour un homme distinguéet cependant trois chefs de bureau sur quatre...


Rouenle ... juillet .

---



Unjeune commis travaille depuis l'âge de dix ans dans une maisonde ma connaissance. Son pèrequi le laissait manquer de toutlui a donné en mourant un beau nom et 1.200 louis de rente. Lecommis est venu me demander conseil.

-- Jevoudrais devenir un homme comme il fautmaisdepuis six moisonm'accable de tant de conseils compliqués et mêmecontradictoires que je ne sais à quoi m'arrêter.

-- Copiezde votre main les huit volumes de Montesquieueten copiantapprouvez ou blâmez (moquez-vous de sa loi agraire). Ne vousendormez jamais sans avoir lu quatre lettres de la correspondance deVoltaire.

-- Encorem'a-t-il dit.

-- Encore!Allez chez M. Amoros et chez Grisier. Cherchez à faire lemoins de gestes possible. Abonnez-vous à la Quotidienneet que votre conversation n'énonce jamais d'autres principespolitiques que les siens. Au fond du coeur ne croyez qu'enMontesquieu et son commentateur le comte de Tracy. Ne lisez jamaisd'ouvrage français imprimé après 1701; jen'excepte que Saint-Simon...