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Jules VerneLes cinq cents millions de la Begum

I


OUMR. SHARP FAIT SON ENTREE


«Cesjournaux anglais sont vraiment bien faits !» se dit àlui-même le bon docteur en se renversant dans un grand fauteuilde cuir.

Le docteurSarrasin avait toute sa vie pratiqué le monologuequi est unedes formes de la distraction.

C'étaitun homme de cinquante ansaux traits finsaux yeux vifs et purssous leurs lunettes d'acierde physionomie à la fois grave etaimableun de ces individus dont on se dit à premièrevue: voilà un brave homme. A cette heure matinalebien que satenue ne trahît aucune recherchele docteur était déjàrasé de frais et cravaté de blanc.

Sur letapissur les meubles de sa chambre d'hôtelàBrightons'étalaient le Timesle Daily Telegraphle Daily News. Dix heures sonnaient à peineet ledocteur avait eu le temps de faire le tour de la villede visiter unhôpitalde rentrer à son hôtel et de lire dansles principaux journaux de Londres le compte rendu in extensod'un mémoire qu'il avait présenté l'avant-veilleau grand Congrès international d'Hygiènesur un«compte-globules du sang» dont il étaitl'inventeur.

Devantluiun plateaurecouvert d'une nappe blanchecontenait unecôtelette cuite à pointune tasse de thé fumantet quelques-unes de ces rôties au beurre que les cuisinièresanglaises font à merveillegrâce aux petits painsspéciaux que les boulangers leur fournissent.

«Ouirépétait-ilces journaux du Royaume-Uni sont vraimenttrès bien faitson ne peut pas dire le contraire !... Lespeech du vice- présidentla réponse du docteurCicognade Naplesles développements de mon mémoiretout y est saisi au volpris sur le faitphotographié.»

«Laparole est au docteur Sarrasinde Douai. L'honorable associés'exprime en français. "Mes auditeurs m'excuserontdit-il en débutantsi je prends cette liberté; maisils comprennent assurément mieux ma langue que je ne sauraisparler la leur..."»

«Cinqcolonnes en petit texte !... Je ne sais pas lequel vaut mieux ducompte rendu du Times ou de celui du Telegraph... Onn'est pas plus exact et plus précis !»

Le docteurSarrasin en était là de ses réflexionslorsquele maître des cérémonies lui-même -- onn'oserait donner un moindre titre à un personnage sicorrectement vêtu de noir -- frappa à la porte etdemanda si «monsiou» était visible...

«Monsiou»est une appellation générale que les Anglais se croientobligés d'appliquer à tous les Françaisindistinctementde même qu'ils s'imagineraient manquer àtoutes les règles de la civilité en ne désignantpas un Italien sous le titre de «Signor» et un Allemandsous celui de «Herr». Peut-êtreau surplusont-ils raison. Cette habitude routinière a incontestablementl'avantage d'indiquer d'emblée la nationalité des gens.

Le docteurSarrasin avait pris la carte qui lui était présentée.Assez étonné de recevoir une visite en un pays oùil ne connaissait personneil le fut plus encore lorsqu'il lut surle carré de papier minuscule :

«MR.SHARPsolicitor«93Southampton row «LONDON.»

Il savaitqu'un «solicitor» est le congénère anglaisd'un avouéou plutôt homme de loi hybrideintermédiaire entre le notairel'avoué et l'avocat--le procureur d'autrefois.

«Quediable puis-je avoir à démêler avec Mr. Sharp ?se demanda-t-il. Est-ce que je me serais fait sans y songer unemauvaise affaire ?...»

«Vousêtes bien sûr que c'est pour moi ? reprit-il.

-- Oh !yesmonsiou.

-- Eh bien! faites entrer.»

Le maîtredes cérémonies introduisit un homme jeune encorequele docteurà première vueclassa dans la grandefamille des «têtes de mort». Ses lèvresminces ou plutôt desséchéesses longues dentsblanchesses cavités temporales presque à nu sous unepeau parcheminéeson teint de momie et ses petits yeux grisau regard de vrille lui donnaient des titres incontestables àcette qualification. Son squelette disparaissait des talons àl'occiput sous un «ulster-coat» à grands carreauxet dans sa main il serrait la poignée d'un sac de voyage encuir verni.

Cepersonnage entrasalua rapidementposa à terre son sac etson chapeaus'assit sans en demander la permission et dit :

«WilliamHenry Sharp juniorassocié de la maison BillowsGreenSharp& Co. C'est bien au docteur Sarrasin que j'ai l'honneur ?...

-- Ouimonsieur.

--François Sarrasin ?

-- C'esten effet mon nom.

-- DeDouai ?

-- Douaiest ma résidence.

-- Votrepère s'appelait Isidore Sarrasin ?

-- C'estexact.

-- Nousdisons donc qu'il s'appelait Isidore Sarrasin.»

Mr. Sharptira un calepin de sa pochele consulta et reprit :

«IsidoreSarrasin est mort à Paris en 1857VIèmearrondissementrue Tarannenuméro 54hôtel desEcolesactuellement démoli.

-- Eneffetdit le docteurde plus en plus surpris. Mais voudriez-vousm'expliquer ?...

-- Le nomde sa mère était Julie Langévolpoursuivit Mr.Sharpimperturbable. Elle était originaire de Bar-le-Ducfille de Bénédict Langévoldemeurant impasseLoriol mort en 1812ainsi qu'il appert des registres de lamunicipalité de ladite ville... Ces registres sont uneinstitution bien précieusemonsieurbien précieuse!... Hem !... hem !... et soeur de Jean-Jacques Langévoltambour-major au 36ème léger...

-- Je vousavouedit ici le docteur Sarrasinémerveillé parcette connaissance approfondie de sa généalogiequevous paraissez sur ces divers points mieux informé que moi. Ilest vrai que le nom de famille de ma grand-mère étaitLangévolmais c'est tout ce que je sais d'elle.

-- Ellequitta vers 1807 la ville de Bar-le-Duc avec votre grand-pèreJean Sarrasinqu'elle avait épousé en 1799. Tous deuxallèrent s'établir à Melun comme ferblantiers ety restèrent jusqu'en 1811date de la mort de Julie Langévolfemme Sarrasin. De leur mariageil n'y avait qu'un enfantIsidoreSarrasinvotre père. A dater de ce momentle fil est perdusauf pour la date de la mort d'iceluiretrouvée àParis...

-- Je puisrattacher ce fildit le docteurentraîné malgrélui par cette précision toute mathématique. Mongrand-père vint s'établir à Paris pourl'éducation de son filsqui se destinait à la carrièremédicale. Il mouruten 1832à PalaiseauprèsVersaillesoù mon père exerçait sa professionet où je suis né moi-même en 1822.

-- Vousêtes mon hommereprit Mr. Sharp. Pas de frères ni desoeurs ?...

-- Non !j'étais fils uniqueet ma mère est morte deux ansaprès ma naissance... Mais enfinmonsieurme direz vous?...»

Mr. Sharpse leva.

«SirBryah Jowahir Mothooranathdit-ilen prononçant ces nomsavec le respect que tout Anglais professe pour les titresnobiliairesje suis heureux de vous avoir découvert et d'êtrele premier à vous présenter mes hommages !»

«Cethomme est aliénépensa le docteur. C'est assezfréquent chez les "têtes de mort".»

Lesolicitor lut ce diagnostic dans ses yeux.

«Jene suis pas fou le moins du monderépondit-il avec calme.Vous êtesà l'heure actuellele seul héritierconnu du titre de baronnetconcédésur laprésentation du gouverneur général de laprovince de Bengaleà Jean-Jacques Langévolnaturalisé sujet anglais en 1819veuf de la BégumGokoolusufruitier de ses bienset décédé en1841ne laissant qu'un filslequel est mort idiot et sanspostéritéincapable et intestaten 1869. Lasuccession s'élevaitil y a trente ansà environ cinqmillions de livres sterling. Elle est restée sous séquestreet tutelleet les intérêts en ont étécapitalisés presque intégralement pendant la vie dufils imbécile de Jean-Jacques Langévol. Cettesuccession a été évaluée en 1870 auchiffre rond de vingt et un millions de livres sterlingsoit cinqcent vingt-cinq millions de francs. En exécution d'un jugementdu tribunal d'Agraconfirmé par la cour de Delhihomologuépar le Conseil privéles biens immeubles et mobiliers ont étévendusles valeurs réaliséeset le total a étéplacé en dépôt à la Banque d'Angleterre.Il est actuellement de cinq cent vingt-sept millions de francsquevous pourrez retirer avec un simple chèqueaussitôtaprès avoir fait vos preuves généalogiques encour de chancellerieet sur lesquels je m'offre dèsaujourd'hui à vous faire avancer par M. TrollopSmith &Co.banquiersn'importe quel acompte à valoir...»

Le docteurSarrasin était pétrifié. Il resta un instantsans trouver un mot à dire. Puismordu par un remordsd'esprit critique et ne pouvant accepter comme fait expérimentalce rêve des Mille et une nuitsil s'écria :

«Maisau bout du comptemonsieurquelles preuves me donnerez- vous decette histoireet comment avez-vous été conduit àme découvrir ?

-- Lespreuves sont icirépondit Mr. Sharpen tapant sur le sac decuir verni. Quant à la manière dont je vous ai trouvéelle est fort naturelle. Il y a cinq ans que je vous cherche.L'invention des prochesou «next of kin»comme nousdisons en droit anglaispour les nombreuses successions endéshérence qui sont enregistrées tous les ansdans les possessions britanniquesest une spécialitéde notre maison. Orprécisémentl'héritage dela Bégum Gokool exerce notre activité depuis un lustreentier. Nous avons porté nos investigations de tous côtéspassé en revue des centaines de familles Sarrasinsanstrouver celle qui était issue d'Isidore. J'étais mêmearrivé à la conviction qu'il n'y avait pas un autreSarrasin en Francequand j'ai été frappé hiermatinen lisant dans le Daily News le compte rendu du Congrèsd'Hygièned'y voir un docteur de ce nom qui ne m'étaitpas connu. Recourant aussitôt à mes notes et auxmilliers de fiches manuscrites que nous avons rassemblées ausujet de cette successionj'ai constaté avec étonnementque la ville de Douai avait échappé à notreattention. Presque sûr désormais d'être sur lapistej'ai pris le train de Brightonje vous ai vu à lasortie du Congrèset ma conviction a été faite.Vous êtes le portrait vivant de votre grand-oncle Langévoltel qu'il est représenté dans une photographie de luique nous possédonsd'après une toile du peintre indienSaranoni.»

Mr. Sharptira de son calepin une photographie et la passa au docteur Sarrasin.Cette photographie représentait un homme de haute taille avecune barbe splendideun turban à aigrette et une robe debrocart chamarrée de vertdans cette attitude particulièreaux portraits historiques d'un général en chef quiécrit un ordre d'attaque en regardant attentivement lespectateur. Au second planon distinguait vaguement la fuméed'une bataille et une charge de cavalerie.

«Cespièces vous en diront plus long que moireprit Mr. Sharp. Jevais vous les laisser et je reviendrai dans deux heuressi vousvoulez bien me le permettreprendre vos ordres.»

Ce disantMr. Sharp tira des flancs du sac verni sept à huit volumes dedossiersles uns imprimésles autres manuscritsles déposasur la table et sortit à reculonsen murmurant :

«SirBryah Jowahir Mothooranathj'ai l'honneur de vous saluer.»

Moitiécroyantmoitié sceptiquele docteur prit les dossiers etcommença à les feuilleter.

Un examenrapide suffit pour lui démontrer que l'histoire étaitparfaitement vraie et dissipa tous ses doutes. Comment hésiterpar exempleen présence d'un document imprimé sous cetitre :

«Rapportaux Très Honorables Lords du Conseil privé de la Reinedéposé le 5 janvier 1870concernant la successionvacante de la Bégum Gokool de Ragginahraprovince de Bengale.

Points defait. -- Il s'agit en la cause des droits de propriétéde certains mehals et de quarante-trois mille beegales de terrearableensemble de divers édificespalaisbâtimentsd'exploitationvillagesobjets mobilierstrésorsarmesetc.provenant de la succession de la Bégum Gokool deRagginahra. Des exposés soumis successivement au tribunalcivil d'Agra et à la Cour supérieure de Delhiilrésulte qu'en 1819la Bégum Gokoolveuve du rajahLuckmissur et héritière de son propre chef de biensconsidérablesépousa un étrangerfrançaisd'originedu nom de Jean-Jacques Langévol. Cet étrangeraprès avoir servi jusqu'en 1815 dans l'armée françaiseoù il avait eu le grade de sous-officier (tambour-major) au36ème légers'embarqua à Nanteslors dulicenciement de l'armée de la Loirecomme subrécargued'un navire de commerce. Il arriva à Calcuttapassa dansl'intérieur et obtint bientôt les fonctions de capitaineinstructeur dans la petite armée indigène que le rajahLuckmissur était autorisé à entretenir. De cegradeil ne tarda pas à s'élever à celui decommandant en chefetpeu de temps après la mort du rajahil obtint la main de sa veuve. Diverses considérations depolitique colonialeet des services importants rendus dans unecirconstance périlleuse aux Européens d'Agra parJean-Jacques Langévolqui s'était fait naturalisersujet britanniqueconduisirent le gouverneur généralde la province de Bengale à demander et obtenir pour l'épouxde la Bégum le titre de baronnet. La terre de Bryah JowahirMothooranath fut alors érigée en fief. La Bégummourut en 1839laissant l'usufruit de ses biens à Langévolqui la suivit deux ans plus tard dans la tombe. De leur mariage iln'y avait qu'un fils en état d'imbécillitédepuis son bas âgeet qu'il fallut immédiatement placersous tutelle. Ses biens ont été fidèlementadministrés jusqu'à sa mortsurvenue en 1869. Il n'y apoint d'héritiers connus de cette immense succession. Letribunal d'Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonné lalicitationà la requête du gouvernement local agissantau nom de l'Etatnous avons l'honneur de demander aux Lords duConseil privé l'homologation de ces jugementsetc.»Suivaient les signatures.

Des copiescertifiées des jugements d'Agra et de Delhides actes deventedes ordres donnés pour le dépôt du capitalà la Banque d'Angleterreun historique des recherches faitesen France pour retrouver des héritiers Langévolettoute une masse imposante de documents du même ordrenepermirent bientôt plus la moindre hésitation au docteurSarrasin. Il était bien et dûment le «next of kin»et successeur de la Bégum. Entre lui et les cinq centvingt-sept millions déposés dans les caves de laBanqueil n'y avait plus que l'épaisseur d'un jugement deformesur simple production des actes authentiques de naissance etde décès !

Un pareilcoup de fortune avait de quoi éblouir l'esprit le plus calmeet le bon docteur ne put entièrement échapper àl'émotion qu'une certitude aussi inattendue était faitepour causer. Toutefoisson émotion fut de courte duréeet ne se traduisit que par une rapide promenade de quelques minutes àtravers la chambre. Il reprit ensuite possession de lui-mêmese reprocha comme une faiblesse cette fièvre passagèreetse jetant dans son fauteuilil resta quelque temps absorbéen de profondes réflexions.

Puistoutà coupil se remit à marcher de long en large. Maiscette foisses yeux brillaient d'une flamme pureet l'on voyaitqu'une pensée généreuse et noble se développaiten lui. Il l'accueillitla caressala choyaetfinalementl'adopta.

A cemomenton frappa à la porte. Mr. Sharp revenait.

«Jevous demande pardon de mes douteslui dit cordialement le docteur.Me voici convaincu et mille fois votre obligé pour les peinesque vous vous êtes données.

-- Pasobligé du tout... simple affaire... mon métier....répondit Mr. Sharp. Puis-je espérer que Sir Bryah meconservera sa clientèle ?

-- Cela vasans dire. Je remets toute l'affaire entre vos mains... Je vousdemanderai seulement de renoncer à me donner ce titreabsurde...»

Absurde !Un titre qui vaut vingt et un millions sterling ! disait laphysionomie de Mr. Sharp; mais il était trop bon courtisanpour ne pas céder.

«Commeil vous plairavous êtes le maîtrerépondit-il.Je vais reprendre le train de Londres et attendre vos ordres.

-- Puis-jegarder ces documents ? demanda le docteur.

--Parfaitementnous en avons copie.»

Le docteurSarrasinresté seuls'assit à son bureauprit unefeuille de papier à lettres et écrivit ce qui suit :

«Brighton28octobre 1871.

«Moncher enfantil nous arrive une fortune énormecolossaleinsensée ! Ne me crois pas atteint d'aliénation mentaleet lis les deux ou trois pièces imprimées que je joinsà ma lettre. Tu y verras clairement que je me trouvel'héritier d'un titre de baronnet anglais ou plutôtindienet d'un capital qui dépasse un demi-milliard defrancsactuellement déposé à la Banqued'Angleterre. Je ne doute pasmon cher Octavedes sentiments aveclesquels tu recevras cette nouvelle. Comme moitu comprendras lesdevoirs nouveaux qu'une telle fortune nous imposeet les dangersqu'elle peut faire courir à notre sagesse. Il y a une heure àpeine que j'ai connaissance du faitet déjà le soucid'une pareille responsabilité étouffe à demi lajoie qu'en pensant à toi la certitude acquise m'avait d'abordcausée. Peut-être ce changement sera-t-il fatal dans nosdestinées... Modestes pionniers de la sciencenous étionsheureux dans notre obscurité. Le serons-nous encore ? Nonpeut-êtreà moins... Mais je n'ose te parler d'une idéearrêtée dans ma pensée... à moins quecette fortune même ne devienne en nos mains un nouvel etpuissant appareil scientifiqueun outil prodigieux decivilisation!... Nous en recauserons. Ecris-moidis- moi bien vitequelle impression te cause cette grosse nouvelle et charge-toi del'apprendre à ta mère. Je suis assuré qu'enfemme senséeelle l'accueillera avec calme et tranquillité.Quant à ta soeurelle est trop jeune encore pour que rien depareil lui fasse perdre la tête. D'ailleurselle est déjàsolidesa petite têteet dut-elle comprendre toutes lesconséquences possibles de la nouvelle que je t'annoncejesuis sûr qu'elle sera de nous tous celle que ce changementsurvenu dans notre position troublera le moins. Une bonne poignéede main à Marcel. Il n'est absent d'aucun de mes projetsd'avenir.

«Tonpère affectionné

«Fr. Sarrasin

«D.M.P.»


Cettelettre placée sous enveloppeavec les papiers les plusimportantsà l'adresse de «Monsieur Octave Sarrasinélève à l'Ecole centrale des Arts etManufactures32rue du Roi-de-SicileParis»le docteur pritson chapeaurevêtit son pardessus et s'en alla au Congrès.Un quart d'heure plus tardl'excellent homme ne songeait mêmeplus à ses millions.


II



DEUX COPAINS


OctaveSarrasinfils du docteurn'était pas ce qu'on peut appelerproprement un paresseux. Il n'était ni sot ni d'uneintelligence supérieureni beau ni laidni grand ni petitni brun ni blond. Il était châtaineten toutmembre-né de la classe moyenne. Au collège il obtenaitgénéralement un second prix et deux ou trois accessits.Au baccalauréatil avait eu la note «passable».Repoussé une première fois au concours de l'Ecolecentraleil avait été admis à la secondeépreuve avec le numéro 127. C'était un caractèreindécisun de ces esprits qui se contentent d'une certitudeincomplètequi vivent toujours dans l'à-peu-prèset passent à travers la vie comme des clairs de lune. Cessortes de gens sont aux mains de la destinée ce qu'un bouchonde liège est sur la crête d'une vague. Selon que le ventsouffle du nord ou du midiils sont emportés vers l'équateurou vers le pôle. C'est le hasard qui décide de leurcarrière. Si le docteur Sarrasin ne se fût pas faitquelques illusions sur le caractère de son filspeut-êtreaurait-il hésité avant de lui écrire la lettrequ'on a lue; mais un peu d'aveuglement paternel est permis auxmeilleurs esprits.

Le bonheuravait voulu qu'au début de son éducationOctave tombâtsous la domination d'une nature énergique dont l'influence unpeu tyrannique mais bienfaisante s'était de vive force imposéeà lui. Au lycée Charlemagneoù son pèrel'avait envoyé terminer ses étudesOctave s'étaitlié d'une amitié étroite avec un de sescamaradesun AlsacienMarcel Bruckmannplus jeune que lui d'un anmais qui l'avait bientôt écrasé de sa vigueurphysiqueintellectuelle et morale.

MarcelBruckmannresté orphelin à douze ansavait héritéd'une petite rente qui suffisait tout juste à payer soncollège. Sans Octavequi l'emmenait en vacances chez sesparentsil n'eût jamais mis le pied hors des murs du lycée.

Il suivitde là que la famille du docteur Sarrasin fut bientôtcelle du jeune Alsacien. D'une nature sensiblesous son apparentefroideuril comprit que toute sa vie devait appartenir à cesbraves gens qui lui tenaient lieu de père et de mère.Il en arriva donc tout naturellement à adorer le docteurSarrasinsa femme et la gentille et déjà sérieusefillette qui lui avaient rouvert le coeur. Mais ce fut par des faitsnon par des parolesqu'il leur prouva sa reconnaissance. En effetil s'était donné la tâche agréable defaire de Jeannequi aimait l'étudeune jeune fille au sensdroitun esprit ferme et judicieuxeten même tempsd'Octave un fils digne de son père. Cette dernièretâcheil faut bien le direle jeune homme la rendait moinsfacile que sa soeurdéjà supérieure pour sonâge à son frère. Mais Marcel s'étaitpromis d'atteindre son double but.

C'est queMarcel Bruckmann était un de ces champions vaillants et avisésque l'Alsace a coutume d'envoyertous les anscombattre dans lagrande lutte parisienne. Enfantil se distinguait déjàpar la dureté et la souplesse de ses muscles autant que par lavivacité de son intelligence. Il était tout volontéet tout courage au-dedanscomme il était au-dehors tailléà angles droits. Dès le collègeun besoinimpérieux le tourmentait d'exceller en toutaux barres commeà la balleau gymnase comme au laboratoire de chimie. Qu'ilmanquât un prix à sa moisson annuelleil pensaitl'année perdue. C'était à vingt ans un grandcorps déhanché et robusteplein de vie et d'actionune machine organique au maximum de tension et de rendement. Sa têteintelligente était déjà de celles qui arrêtentle regard des esprits attentifs. Entré le second àl'Ecole centralela même année qu'Octaveil étaitrésolu à en sortir le premier.

C'estd'ailleurs à son énergie persistante et surabondantepour deux hommes qu'Octave avait dû son admission. Un andurantMarcel l'avait «pistonné»pousséau travailde haute lutte obligé au succès. Iléprouvait pour cette nature faible et vacillante un sentimentde pitié amicalepareil à celui qu'un lion pourraitaccorder à un jeune chien. Il lui plaisait de fortifierdusurplus de sa sèvecette plante anémique et de lafaire fructifier auprès de lui.

La guerrede 1870 était venue surprendre les deux amis au moment oùils passaient leurs examens. Dès le lendemain de la clôturedu concoursMarcelplein d'une douleur patriotique que ce quimenaçait Strasbourg et l'Alsace avait exaspéréeétait allé s'engager au 31ème bataillon dechasseurs à pied. Aussitôt Octave avait suivi cetexemple.

Côteà côtetous deux avaient fait aux avant-postes de Parisla dure campagne du siège. Marcel avait reçu àChampigny une balle au bras droit; à Buzenvalune épauletteau bras gaucheOctave n'avait eu ni galon ni blessure. A vrai direce n'était pas sa fautecar il avait toujours suivi son amisous le feu. A peine était-il en arrière de six mètres.Mais ces six mètres-là étaient tout.

Depuis lapaix et la reprise des travaux ordinairesles deux étudiantshabitaient ensemble deux chambres contiguës d'un modeste hôtelvoisin de l'école. Les malheurs de la Francela séparationde l'Alsace et de la Lorraineavaient imprimé au caractèrede Marcel une maturité toute virile.

«C'estaffaire à la jeunesse françaisedisait-ilde réparerles fautes de ses pèreset c'est par le travail seul qu'ellepeut y arriver.»

Debout àcinq heuresil obligeait Octave à l'imiter. Il l'entraînaitaux coursetà la sortiene le quittait pas d'une semelle.On rentrait pour se livrer au travailen le coupant de temps àautre d'une pipe et d'une tasse de café. On se couchait àdix heuresle coeur satisfaitsinon contentet la cervelle pleine.Une partie de billard de temps en tempsun spectacle bien choisiunconcert du Conservatoire de loin en loinune course à chevaljusqu'au bois de Verrièresune promenade en forêtdeuxfois par semaine un assaut de boxe ou d'escrimetels étaientleurs délassements. Octave manifestait bien par instants desvelléités de révolteet jetait un coup d'oeild'envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait d'allervoir Aristide Leroux qui «faisait son droit»à labrasserie Saint-Michel. Mais Marcel se moquait si rudement de cesfantaisiesqu'elles reculaient le plus souvent.

Le 29octobre 1871vers sept heures du soirles deux amis étaientselon leur coutumeassis côte à côte à lamême tablesous l'abat-jour d'une lampe commune. Marcel étaitplongé corps et âme dans un problèmepalpitantd'intérêtde géométrie descriptiveappliquée à la coupe des pierres. Octave procédaitavec un soin religieux à la fabricationmalheureusement plusimportante à son sensd'un litre de café. C'étaitun des rares articles sur lesquels il se flattait d'exceller--peut-être parce qu'il y trouvait l'occasion quotidienned'échapper pour quelques minutes à la terriblenécessité d'aligner des équationsdont il luiparaissait que Marcel abusait un peu. Il faisait donc passer goutte àgoutte son eau bouillante à travers une couche épaissede moka en poudreet ce bonheur tranquille aurait dû luisuffire. Mais l'assiduité de Marcel lui pesait comme unremordset il éprouvait l'invincible besoin de la troubler deson bavardage.

«Nousferions bien d'acheter un percolateurdit-il tout à coup. Cefiltre antique et solennel n'est plus à la hauteur de lacivilisation.

-- Achèteun percolateur ! Cela t'empêchera peut-être de perdre uneheure tous les soirs à cette cuisine»réponditMarcel.

Et il seremit à son problème.

«Unevoûte a pour intrados un ellipsoïde à trois axesinégaux. Soit A B D E l'ellipse de naissance qui renfermel'axe maximum oA = aet l'axe moyen oB = btandis que l'axe minimum(oo'c') est vertical et égal à cce qui rend la voûtesurbaissée...»

A cemomenton frappa à la porte.

«Unelettre pour M. Octave Sarrasin»dit le garçon del'hôtel.

On peutpenser si cette heureuse diversion fut bien accueillie du jeuneétudiant.

«C'estde mon pèrefit Octave. Je reconnais l'écriture...Voilà ce qui s'appelle une missiveau moins»ajouta-t-il en soupesant à petits coups le paquet de papiers.

Marcelsavait comme lui que le docteur était en Angleterre. Sonpassage à Parishuit jours auparavantavait même étésignalé par un dîner de Sardanapale offert aux deuxcamarades dans un restaurant du Palais-Royaljadis fameuxaujourd'hui démodémais que le docteur Sarrasincontinuait de considérer comme le dernier mot du raffinementparisien.

«Tume diras si ton père te parle de son Congrès d'Hygiènedit Marcel. C'est une bonne idée qu'il a eue d'aller là.Les savants français sont trop portés às'isoler.»

Et Marcelreprit son problème:

«...L'extrados sera formé par un ellipsoïde semblable aupremier ayant son centre au-dessous de o' sur la verticale o. Aprèsavoir marqué les foyers FlF2F3 des trois ellipsesprincipalesnous traçons l'ellipse et l'hyperboleauxiliairesdont les axes communs...»

Un crid'Octave lui fit relever la tête.

«Qu'ya-t-il donc ? demanda-t-ilun peu inquiet en voyant son ami toutpâle.

-- Lis !»dit l'autreabasourdi par la nouvelle qu'il venait de recevoir.

Marcelprit la lettrela lut jusqu'au boutla relut une seconde foisjetaun coup doeil sur les documents imprimés qui l'accompagnaientet dit:

«C'estcurieux !»

Puisilbourra sa pipeet l'alluma méthodiquement. Octave étaitsuspendu à ses lèvres.

«Tucrois que c'est vrai ? lui cria-t-il d'une voix étranglée.

-Vrai ?...Evidemment. Ton père a trop de bon sens et d'espritscientifique pour accepter à l'étourdie une convictionpareille. D'ailleursles preuves sont làet c'est au fondtrès simple.»

La pipeétant bien et dûment alluméeMarcel se remit autravail. Octave restait les bras ballantsincapable mêmed'achever son caféà plus forte raison d'assemblerdeux idées logiques. Pourtantil avait besoin de parler pours'assurer qu'il ne rêvait pas.

«Mais...si c'est vraic'est absolument renversant !... Sais-tu qu'undemi-milliardc'est une fortune énorme ?»

Marcelreleva la tête et approuva :

«Enormeest le mot. Il n'y en a peut-être pas une pareille en Franceet l'on n'en compte que quelques-unes aux Etats-Unisà peinecinq ou six en Angleterreen tout quinze ou vingt au monde.

- Et untitre par-dessus le marché ! reprit Octaveun titre debaronnet ! Ce n'est pas que j'aie jamais ambitionné d'en avoirunmais puisque celui-ci arriveon peut dire que c'est tout de mêmeplus élégant que de s'appeler Sarrasin tout court.»

Marcellança une bouffée de fumée et n'articula pas unmot. Cette bouffée de fumée disait clairement: «Peuh!... Peuh !»

«Certainementreprit Octaveje n'aurais jamais voulu faire comme tant de gens quicollent une particule à leur nomou s'inventent un marquisatde carton ! Mais posséder un vrai titreun titre authentiquebien et dûment inscrit au "Peerage" deGrande-Bretagne et d'Irlandesans doute ni confusion possiblecommecela se voit trop souvent...»

La pipefaisait toujours: «Peuh !... Peuh !»

«Monchertu as beau dire et beau fairereprit Octave avec conviction"le sang est quelque chose"comme disent les Anglais !»

Ils'arrêta court devant le regard railleur de Marcel et serabattit sur les millions.

«Terappelles-tureprit-ilque Binômenotre professeur demathématiquesrabâchait tous les ansdans sa premièreleçon sur la numérationqu'un demi-milliard est unnombre trop considérable pour que les forces de l'intelligencehumaine pussent seulement en avoir une idée justesi ellesn'avaient à leur disposition les ressources d'unereprésentation graphique ?... Te dis-tu bien qu'à unhomme qui verserait un franc à chaque minuteil faudrait plusde mille ans pour payer cette somme ! Ah ! c'est vraiment...singulier de se dire qu'on est l'héritier d'un demi-milliardde francs !

-- Undemi-milliard de francs ! s'écria Marcelsecoué par lemot plus qu'il ne l'avait été par la chose. Sais-tu ceque vous pourriez en faire de mieux ? Ce serait de le donner àla France pour payer sa rançon ! Il n'en faudrait que dix foisautant !...

-- Ne vapas t'aviser au moins de suggérer une pareille idée àmon père !... s'écria Octave du ton d'un homme effrayé.Il serait capable de l'adopter ! Je vois déjà qu'ilrumine quelque projet de sa façon !... Passe encore pour unplacement sur l'Etatmais gardons au moins la rente !

-- Allonstu étais faitsans t'en douter jusqu'icipour êtrecapitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me ditmon pauvre Octavequ'il eût mieux valu pour toisinon pour ton pèrequiest un esprit droit et senséque ce gros héritage fûtréduit à des proportions plus modestes. J'aimeraismieux te voir vingt-cinq mille livres de rente à partager avecta brave petite soeurque cette montagne d'or !»

Et il seremit au travail.

Quant àOctaveil lui était impossible de rien faireet il s'agitasi fort dans la chambreque son amiun peu impatientéfinitpar lui dire :

«Tuferais mieux d'aller prendre l'air ! Il est évident que tun'es bon à rien ce soir !

-- Tu asraison»répondit Octavesaisissant avec joie cettequasi- permission d'abandonner toute espèce de travail.

Etsautant sur son chapeauil dégringola l'escalier et se trouvadans la rue. A peine eut-il fait dix pasqu'il s'arrêta sousun bec de gaz pour relire la lettre de son père. Il avaitbesoin de s'assurer de nouveau qu'il était bien éveillé.

«Undemi-milliard !... Un demi-milliard !... répétait-il.Cela fait au moins vingt-cinq millions de rente !... Quand mon pèrene m'en donnerait qu'un par ancomme pensionque la moitiéd'unque le quart d'unje serais encore très heureux ! Onfait beaucoup de choses avec de l'argent ! Je suis sûr que jesaurais bien l'employer ! Je ne suis pas un imbécilen'est-cepas ? On a été reçu à l'Ecole centrale!... Et j'ai un titre encore !... Je saurai le porter !»

Il seregardaiten passantdans les glaces d'un magasin.

«J'auraiun hôteldes chevaux !... Il y en aura un pour Marcel. Dumoment où je serai richeil est clair que ce sera comme s'ill'était. Comme cela vient à point tout de même!... Un demi-milliard !... Baronnet !... C'est drôlemaintenant que c'est venuil me semble que je m'y attendais !Quelque chose me disait que je ne serais pas toujours occupé àtrimer sur des livres et des planches à dessin !... Tout demêmec'est un fameux rêve !»

Octavesuivaiten ruminant ces idéesles arcades de la rue deRivoli. Il arriva aux Champs-Elyséestourna le coin de la rueRoyaledéboucha sur le boulevard. Jadisil n'en regardaitles splendides étalages qu'avec indifférencecommechoses futiles et sans place dans sa vie. Maintenantil s'y arrêtaet songea avec un vif mouvement de joie que tous ces trésorslui appartiendraient quand il le voudrait.

«C'estpour moise dit-ilque les fileuses de la Hollande tournent leursfuseauxque les manufactures d'Elbeuf tissent leurs draps les plussouplesque les horlogers construisent leurs chronomètresque le lustre de l'Opéra verse ses cascades de lumièreque les violons grincentque les chanteuses s'égosillent !C'est pour moi qu'on dresse des pur-sang au fond des manègeset que s'allume le Café Anglais !... Paris est à moi!... Tout est à moi !... Ne voyagerai-je pas ? N'irai-je pointvisiter ma baronnie de l'Inde ?... Je pourrai bien quelque jour mepayer une pagodeavec les bonzes et les idoles d'ivoire par-dessusle marché !... J'aurai des éléphants !... Jechasserai le tigre !... Et les belles armes !... Et le beau canot !... Un canot ? que non pas ! mais un bel et bon yacht à vapeurpour me conduire où je voudraim'arrêter et repartir àma fantaisie !... A propos de vapeurje suis chargé de donnerla nouvelle à ma mère. Si je partais pour Douai !... Ily a l'école... Oh ! oh ! l'école ! on peut s'en passer!... Mais Marcel ! il faut le prévenir. Je vais lui envoyerune dépêche. Il comprendra bien que je suis presséde voir ma mère et ma soeur dans une pareille circonstance !»

Octaveentra dans un bureau télégraphiqueprévint sonami qu'il partait et reviendrait dans deux jours. Puisil hélaun fiacre et se fit transporter à la gare du Nord.

Dèsqu'il fut en wagonil se reprit à développer son rêve.

A deuxheures du matinOctave carillonnait bruyamment à la porte dela maison maternelle et paternelle -- sonnette de nuit --et mettaiten émoi le paisible quartier des Aubettes.

«Quidonc est malade ? se demandaient les commères d'une fenêtreà l'autre.

-- Ledocteur n'est pas en ville ! cria la vieille servantede sa lucarneau dernier étage.

-- C'estmoiOctave !... Descendez m'ouvrirFrancine !»

Aprèsdix minutes d'attenteOctave réussit à pénétrerdans la maison. Sa mère et sa soeur Jeanneprécipitammentdescendues en robe de chambreattendaient l'explication de cettevisite.

La lettredu docteurlue à haute voixeut bientôt donnéla clef du mystère.

MmeSarrasin fut un moment éblouie. Elle embrassa son fils et safille en pleurant de joie. Il lui semblait que l'univers allait êtreà eux maintenantet que le malheur n'oserait jamaiss'attaquer à des jeunes gens qui possédaient quelquescentaines de millions. Cependantles femmes ont plus tôt faitque les hommes de s'habituer à ces grands coups du sort. MmeSarrasin relut la lettre de son marise dit que c'était àluien sommequ'il appartenait de décider de sa destinéeet de celle de ses enfantset le calme rentra dans son coeur. Quantà Jeanneelle était heureuse à la joie de samère et de son frère; mais son imagination de treizeans ne rêvait pas de bonheur plus grand que celui de cettepetite maison modeste où sa vie s'écoulait doucemententre les leçons de ses maîtres et les caresses de sesparents. Elle ne voyait pas trop en quoi quelques liasses de billetsde banque pouvaient changer grand-chose à son existenceetcette perspective ne la troubla pas un instant.

MmeSarrasinmariée très jeune à un homme absorbétout entier par les occupations silencieuses du savant de racerespectait la passion de son mariqu'elle aimait tendrementsanstoutefois le bien comprendre. Ne pouvant partager les bonheurs quel'étude donnait au docteur Sarrasinelle s'étaitquelquefois sentie un peu seule à côté de cetravailleur acharnéet avait par suite concentré surses deux enfants toutes ses espérances. Elle avait toujoursrêvé pour eux un avenir brillants'imaginant qu'il enserait plus heureux. Octaveelle n'en doutait pasétaitappelé aux plus hautes destinées. Depuis qu'il avaitpris rang à l'Ecole centralecette modeste et utile académiede jeunes ingénieurs s'était transformée dansson esprit en une pépinière d'hommes illustres. Saseule inquiétude était que la modestie de leur fortunene fût un obstacleune difficulté tout au moins àla carrière glorieuse de son filset ne nuisît plustard à l'établissement de sa fille. Maintenantcequ'elle avait compris de la lettre de son maric'est que sescraintes n'avaient plus de raison d'être. Aussi sa satisfactionfut- elle complète.

La mèreet le fils passèrent une grande partie de la nuit àcauser et à faire des projetstandis que Jeannetrèscontente du présentsans aucun souci de l'avenirs'étaitendormie dans un fauteuil.

Cependantau moment d'aller prendre un peu de repos:

«Tune m'as pas parlé de Marceldit Mme Sarrasin à sonfils. Ne lui as-tu pas donné connaissance de la lettre de tonpère ? Qu'en a-t-il dit ?

-- Oh !répondit Octavetu connais Marcel ! C'est plus qu'un sagec'est un stoïque ! Je crois qu'il a été effrayépour nous de l'énormité de l'héritage ! Je dispour nous; mais son inquiétude ne remontait pas jusqu'àmon pèredont le bon sensdisait-ilet la raisonscientifique le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concernemèreet Jeanne aussiet moi surtoutil ne m'a pas cachéqu'il eût préféré un héritagemodestevingt-cinq mille livres de rente...

-- Marceln'avait peut-être pas tortrépondit Mme Sarrasin enregardant son fils. Cela peut devenir un grand dangerune subitefortunepour certaines natures !»

Jeannevenait de se réveiller. Elle avait entendu les dernièresparoles de sa mère:

«Tusaismèrelui dit-elleen se frottant les yeux et sedirigeant vers sa petite chambretu sais ce que tu m'as dit un jourque Marcel avait toujours raison ! Moije crois tout ce que ditnotre ami Marcel !»

Etayantembrassé sa mèreJeanne se retira.


III



UN FAIT DIVERS



Enarrivant à la quatrième séance du Congrèsd'Hygiènele docteur Sarrasin put constater que tous sescollègues I'accueillaient avec les marques d'un respectextraordinaire. Jusque-làc'était à peine si letrès noble Lord Glandoverchevalier de la Jarretièrequi avait la présidence nominale de l'assembléeavaitdaigné s'apercevoir de l'existence individuelle du médecinfrançais.

Ce lordétait un personnage augustedont le rôle se bornait àdéclarer la séance ouverte ou levée et àdonner mécaniquement la parole aux orateurs inscrits sur uneliste qu'on plaçait devant lui. Il gardait habituellement samain droite dans l'ouverture de sa redingote boutonnée -- nonpas qu'il eût fait une chute de cheval --mais uniquementparce que cette attitude incommode a été donnéepar les sculpteurs anglais au bronze de plusieurs hommes d'Etat.

Une faceblafarde et glabreplaquée de taches rougesune perruque dechiendent prétentieusement relevée en toupet sur unfront qui sonnait le creuxcomplétaient la figure la pluscomiquement gourmée et la plus follement raide qu'on pûtvoir. Lord Glandover se mouvait tout d'une piècecomme s'ilavait été de bois ou de carton-pâte. Ses yeuxmêmes semblaient ne rouler sous leurs arcades orbitaires quepar saccades intermittentesà la façon des yeux depoupée ou de mannequin.

Lors despremières présentationsle président du Congrèsd'Hygiène avait adressé au docteur Sarrasin un salutprotecteur et condescendant qui aurait pu se traduire ainsi :

«Bonjourmonsieur l'homme de peu !... C'est vous quipour gagner votre petiteviefaites ces petits travaux sur de petites machinettes ?... Ilfaut que j'aie vraiment la vue bonne pour apercevoir une créatureaussi éloignée de moi dans l'échelle des êtres!... Mettez-vous à l'ombre de Ma Seigneurieje vous lepermets.»

Cette foisLord Glandover lui adressa le plus gracieux des sourires et poussa lacourtoisie jusqu'à lui montrer un siège vide àsa droite. D'autre parttous les membres du Congrès s'étaientlevés.

Assezsurpris de ces marques d'une attention exceptionnellement flatteuseet se disant qu'après réflexion le compte-globulesavait sans doute paru à ses confrères une découverteplus considérable qu'à première vuele docteurSarrasin s'assit à la place qui lui était offerte.

Maistoutes ses illusions d'inventeur s'envolèrentlorsque LordGlandover se pencha à son oreille avec une contorsion desvertèbres cervicales telle qu'il pouvait en résulter untorticolis violent pour Sa Seigneurie :

«J'apprendsdit-ilque vous êtes un homme de propriétéconsidérable ? On me dit que vous " valez " vingt etun millions sterling ?»

LordGlandover paraissait désolé d'avoir pu traiter aveclégèreté l'équivalent en chair et en osd'une valeur monnayée aussi ronde. Toute son attitude disait :

«Pourquoine nous avoir pas prévenus ?... Franchement ce n'est pas bien! Exposer les gens à des méprises semblables !»

Le docteurSarrasinqui ne croyait pasen conscience«valoir» unsou de plus qu'aux séances précédentessedemandait comment la nouvelle avait déjà pu se répandrelorsque le docteur Ovidiusde Berlinson voisin de droite lui ditavec un sourire faux et plat :

«Vousvoilà aussi fort que les Rothschild !... Le Daily Telegraphdonne la nouvelle !... Tous mes compliments !»

Et il luipassa un numéro du journaldaté du matin même.On y lisait le «fait divers» suivantdont la rédactionrévélait suffisamment l'auteur :

«UNHERITAGE MONSTRE.-- La fameuse succession vacante de la BégumGokool vient enfin de trouver son légitime héritier parles soins habiles de Messrs. BillowsGreen et Sharpsolicitors93Southampton rowLondon. L'heureux propriétaire des vingt etun millions sterlingactuellement déposés à laBanque d'Angleterreest un médecin françaisledocteur Sarrasindont nous avonsil y a trois joursanalyséici même le beau mémoire au Congrès de Brighton.A force de peines et à travers des péripétiesqui formeraient à elles seules un véritable romanMr.Sharp est arrivé à établirsans contestationpossibleque le docteur Sarrasin est le seul descendant vivant deJean-Jacques Langévolbaronnetépoux en secondesnoces de la Bégum Gokool. Ce soldat de fortune étaitparaît-iloriginaire de la petite ville française deBar-le-Duc. Il ne reste plus à accomplirpour l'envoi enpossessionque de simples formalités. La requête estdéjà logée en Cour de Chancellerie. C'est uncurieux enchaînement de circonstances qui a accumulé surla tête d'un savant françaisavec un titre britanniqueles trésors entassés par une longue suite de rajahsindiens. La fortune aurait pu se montrer moins intelligenteet ilfaut se féliciter qu'un capital aussi considérabletombe en des mains qui sauront en faire bon usage.»

Par unsentiment assez singulierle docteur Sarrasin fut contrariéde voir la nouvelle rendue publique. Ce n'était pas seulementà cause des importunité que son expérience deschoses humaines lui faisait déjà prévoirmaisil était humilié de l'importance qu'on paraissaitattribuer à cet événement. Il lui semblait êtrerapetissé personnellement de tout l'énorme chiffre deson capital. Ses travauxson mérite personnel -- il en avaitle sentiment profond --se trouvaient déjà noyésdans cet océan d'or et d'argentmême aux yeux de sesconfrères. Ils ne voyaient plus en lui le chercheurinfatigablel'intelligence supérieure et déliéel'inventeur ingénieuxils voyaient le demi-milliard. Eût-ilété un goitreux des Alpesun Hottentot abrutiun desspécimens les plus dégradés de l'humanitéau lieu d'en être un des représentants supérieursson poids eût été le même. Lord Glandoveravait dit le motil «valait» désormais vingt etun millions sterlingni plusni moins.

Cette idéel'écoeuraet le Congrèsqui regardaitavec unecuriosité toute scientifiquecomment était fait un«demi milliardaire»constata non sans surprise que laphysionomie du sujet se voilait d'une sorte de tristesse.

Ce ne futpourtant qu'une faiblesse passagère. La grandeur du but auquelil avait résolu de consacrer cette fortune inespéréese représenta tout à coup à la pensée dudocteur et le rasséréna. Il attendit la fin de lalecture que faisait le docteur Stevenson de Glasgow sur l'Educationdes jeunes idiotset demanda la parole pour une communication.

LordGlandover la lui accorda à l'instant et par préférencemême au docteur Ovidius. Il la lui aurait accordéequand tout le Congrès s'y serait opposéquand tous lessavants de l'Europe auraient protesté à la fois contrece tour de faveur ! Voilà ce que disait éloquemmentl'intonation toute spéciale de la voix du président.

«Messieursdit le docteur Sarrasinje comptais attendre quelques jours encoreavant de vous faire part de la fortune singulière qui m'arriveet des conséquences heureuses que ce hasard peut avoir pour lascience. Maisle fait étant devenu publicil y auraitpeut-être de l'affectation à ne pas le placer tout desuite sur son vrai terrain... Ouimessieursil est vrai qu'unesomme considérableune somme de plusieurs centaines demillionsactuellement déposée à la Banqued'Angleterrese trouve me revenir légitimement. Ai-je besoinde vous dire que je ne me considèreen ces conjoncturesquecomme le fidéicommissaire de la science?... (Sensationprofonde.) Ce n'est pas à moi que ce capital appartient dedroitc'est à l'Humanitéc'est au Progrès !...(Mouvements divers. Exclamations. Applaudissements unanimes. Toutle Congrès se lèveélectrisé par cettedéclaration.) Ne m'applaudissez pasmessieurs. Je neconnais pas un seul homme de sciencevraiment digne de ce beau nomqui ne fît à ma place ce que je veux faire. Qui sait siquelques-uns ne penseront pas quecomme dans beaucoup d'actionshumainesil n'y a pas en celle-ci plus d'amour- propre que dedévouement ?... (Non ! Non !) Peu importe au surplus !Ne voyons que les résultats. Je le déclare doncdéfinitivement et sans réserve : le demi-milliard quele hasard met dans mes mains n'est pas à moiil est àla science ! Voulez-vous être le parlement qui répartirace budget ?... Je n'ai pas en mes propres lumières uneconfiance suffisante pour prétendre en disposer en maîtreabsolu. Je vous fais jugeset vous-mêmes vous déciderezdu meilleur emploi à donner à ce trésor !...»(Hurrahs. Agitation profonde. Délire général.)

Le Congrèsest debout. Quelques membresdans leur exaltationsont montéssur la table. Le professeur Turnbullde Glasgowparaît menacéd'apoplexie. Le docteur Cicognade Naplesa perdu la respiration.Lord Glandover seul conserve le calme digne et serein qui convient àson rang. Il est parfaitement convaincud'ailleursque le docteurSarrasin plaisante agréablementet n'a pas la moindreintention de réaliser un programme si extravagant.

«S'ilm'est permistoutefoisreprit l'orateurquand il eut obtenu un peude silences'il m'est permis de suggérer un plan qu'il seraitaisé de développer et de perfectionnerje propose lesuivant.»

Ici leCongrèsrevenu enfin au sang-froidécoute avec uneattention religieuse.

«Messieursparmi les causes de maladiede misère et de mort qui nousentourentil faut en compter une à laquelle je croisrationnel d'attacher une grande importance : ce sont les conditionshygiéniques déplorables dans lesquelles la plupart deshommes sont placés. Ils s'entassent dans des villesdans desdemeures souvent privées d'air et de lumièreces deuxagents indispensables de la vie. Ces agglomérations humainesdeviennent parfois de véritables foyers d'infection. Ceux quin'y trouvent pas la mort sont au moins atteints dans leur santé;leur force productive diminueet la société perd ainside grandes sommes de travail qui pourraient être appliquéesaux plus précieux usages. Pourquoimessieursn'essaierions-nous pas du plus puissant des moyens de persuasion...de l'exemple ? Pourquoi ne réunirions-nous pas toutes lesforces de notre imagination pour tracer le plan d'une citémodèle sur des données rigoureusement scientifiques?... (Oui ! oui ! c'est vrai !) Pourquoi ne consacrerions-nous pas ensuite le capital dont nous disposons à édifiercette ville et à la présenter au monde comme unenseignement pratique...» (Oui ! oui ! -- Tonnerred'applaudissements.)

Lesmembres du Congrèspris d'un transport de folie contagieusese serrent mutuellement les mainsils se jettent sur le docteurSarrasinl'enlèventle portent en triomphe autour de lasalle.

«Messieursreprit le docteurlorsqu'il eut pu réintégrer saplacecette cité que chacun de nous voit déjàpar les yeux de l'imaginationqui peut être dans quelques moisune réalitécette ville de la santé et dubien-êtrenous inviterions tous les peuples à venir lavisiternous en répandrions dans toutes les langues le planet la descriptionnous y appellerions les familles honnêtesque la pauvreté et le manque de travail auraient chasséesdes pays encombrés. Celles aussi -- vous ne vous étonnerezpas que j'y songe --à qui la conquête étrangèrea fait une cruelle nécessité de l'exiltrouveraientchez nous l'emploi de leur activitél'application de leurintelligenceet nous apporteraient ces richesses moralesplusprécieuses mille fois que les mines d'or et de diamant. Nousaurions là de vastes collèges où la jeunesseélevée d'après des principes sagespropres àdévelopper et à équilibrer toutes les facultésmoralesphysiques et intellectuellesnous préparerait desgénérations fortes pour l'avenir !»

Il fautrenoncer à décrire le tumulte enthousiaste qui suivitcette communication. Les applaudissementsles hurrahsles «hip! hip !» se succédèrent pendant plus d'un quartd'heure.

Le docteurSarrasin était à peine parvenu à se rasseoir queLord Glandoverse penchant de nouveau vers luimurmura à sonoreille en clignant de l'oeil:

«Bonnespéculation !... Vous comptez sur le revenu de l'octroihein?... Affaire sûrepourvu qu'elle soit bien lancée etpatronnée de noms choisis !... Tous les convalescents et lesvalétudinaires voudront habiter là !... J'espèreque vous me retiendrez un bon lot de terrainn'est-ce pas ?»

Le pauvredocteurblessé de cette obstination à donner àses actions un mobile cupideallait cette fois répondre àSa Seigneurielorsqu'il entendit le vice-président réclamerun vote de remerciement par acclamation pour l'auteur de laphilanthropique proposition qui venait d'être soumise àl'assemblée.

«Ceseraitdit-ill'éternel honneur du Congrès deBrighton qu'une idée si sublime y eût pris naissanceilne fallait pas moins pour la concevoir que la plus haute intelligenceunie au plus grand coeur et à la générositéla plus inouïe... Et pourtantmaintenant que l'idéeétait suggéréeon s'étonnait presquequ'elle n'eût pas déjà été mise enpratique ! Combien de milliards dépensés en follesguerrescombien de capitaux dissipés en spéculationsridicules auraient pu être consacrés à un telessai !»

L'orateuren terminantdemandaitpour la cité nouvellecomme un justehommage à son fondateurle nom de «Sarrasina».

Sa motionétait déjà acclaméelorsqu'il fallutrevenir sur le voteà la requête du docteur Sarrasinlui-même.

«Nondit-ilmon nom n'a rien à faire en ceci. Gardons nous aussid'affubler la future ville d'aucune de ces appellations quisousprétexte de dériver du grec ou du latindonnent àla chose ou à l'être qui les porte une allure pédante.Ce sera la Cité du bien-êtremais je demande que sonnom soit celui de ma patrieet que nous l'appelions France-Ville !»

On nepouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui étaitbien due.

France-Villeétait d'ores et déjà fondée en paroles;elle allaitgrâce au procès-verbal qui devait clore laséanceexister aussi sur le papier. On passa immédiatementà la discussion des articles généraux du projet.

Mais ilconvient de laisser le Congrès à cette occupationpratiquesi différente des soins ordinairement réservésà ces assembléespour suivre pas à pasdans unde ses innombrables itinérairesla fortune du fait diverspublié par le Daily Telegraph.

Dèsle 29 octobre au soircet entrefilettextuellement reproduit parles journaux anglaiscommençait à rayonner sur tousles cantons du Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la Gazettede Hull et figurait en haut de la seconde page dans un numérode cette feuille modeste que le Mary Queentrois-mâts-barquechargé de charbonapporta le 1er novembre à Rotterdam.

Immédiatementcoupé par les ciseaux diligents du rédacteur en chef etsecrétaire unique de l'Echo néerlandais ettraduit dans la langue de Cuyp et de Potterle fait divers arrivale 2 novembresur les ailes de la vapeurau Mémorial deBrême. Làil revêtitsans changer de corpsun vêtement neufet ne tarda pas à se voir imprimer enallemand. Pourquoi faut-il constater ici que le journaliste teutonaprès avoir écrit en tête de la traduction : Eineubergrosse Erbschaftne craignit pas de recourir à unsubterfuge mesquin et d'abuser de la crédulité de seslecteurs en ajoutant entre parenthèses : Correspondancespéciale de Brighton ?

Quoi qu'ilen soitdevenue ainsi allemande par droit d'annexionl'anecdotearriva à la rédaction de l'imposante Gazette duNordqui lui donna une place dans la seconde colonne de satroisième pageen se contentant d'en supprimer le titretropcharlatanesque pour une si grave personne.

C'estaprès avoir passé par ces avatars successifs qu'ellefit enfin son entréele 3 novembre au soirentre les mainsépaisses d'un gros valet de chambre saxondans lecabinet-salon-salle à manger de M. le professeur Schultzedel'Université d'Iéna.

Si hautplacé que fût un tel personnage dans l'échelledes êtresil ne présentait à première vuerien d'extraordinaire. C'était un homme de quarante-cinq ousix ansd'assez forte taille; ses épaules carréesindiquaient une constitution robuste; son front était chauveet le peu de cheveux qu'il avait gardés à l'occiput etaux tempes rappelaient le blond filasse. Ses yeux étaientbleusde ce bleu vague qui ne trahit jamais la pensée. Aucunelueur ne s'en échappeet cependant on se sent comme gênésitôt qu'ils vous regardent. La bouche du professeur Schultzeétait grandegarnie d'une de ces doubles rangées dedents formidables qui ne lâchent jamais leur proiemaisenfermées dans des lèvres mincesdont le principalemploi devait être de numéroter les paroles quipouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble inquiétantet désobligeant pour les autresdont le professeur étaitvisiblement très satisfait pour lui-même.

Au bruitque fit son valet de chambreil leva les yeux sur la cheminéeregarda l'heure à une très jolie pendule deBarbediennesingulièrement dépaysée au milieudes meubles vulgaires qui l'entouraientet dit d'une voix raideencore plus que rude :

«Sixheures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive à six trentedernière heure. Vous le montez aujourd'hui avec vingt-cinqminutes de retard. La première fois qu'il ne sera pas sur matable à six heures trentevous quitterez mon service àhuit.

--Monsieurdemanda le domestique avant de se retirerveut-il dînermaintenant ?

-- Il estsix heures cinquante-cinq et je dîne à sept ! Vous lesavez depuis trois semaines que vous êtes chez moi ! Retenezaussi que je ne change jamais une heure et que je ne répètejamais un ordre.»

Leprofesseur déposa son journal sur le bord de sa table et seremit à écrire un mémoire qui devait paraîtrele surlendemain dans les Annalen für Physiologie. Il nesaurait y avoir aucune indiscrétion à constater que cemémoire avait pour titre:

Pourquoitous les Français sont-ils atteints à des degrésdifférents de dégénérescence héréditaire?

Tandis quele professeur poursuivait sa tâchele dînercomposéd'un grand plat de saucisses aux chouxflanqué d'ungigantesque mooss de bièreavait étédiscrètement servi sur un guéridon au coin du feu. Leprofesseur posa sa plume pour prendre ce repasqu'il savoura avecplus de complaisance qu'on n'en eût attendu d'un homme aussisérieux. Puis il sonna pour avoir son caféalluma unegrande pipe de porcelaine et se remit au travail.

Il étaitprès de minuitlorsque le professeur signa le dernierfeuilletet il passa aussitôt dans sa chambre à coucherpour y prendre un repos bien gagné. Ce fut dans son litseulement qu'il rompit la bande de son journal et en commençala lectureavant de s'endormir. Au moment où le sommeilsemblait venirl'attention du professeur fut attirée par unnom étrangercelui de «Langévol»dans lefait divers relatif à l'héritage monstre. Mais il eutbeau vouloir se rappeler quel souvenir pouvait bien évoquer enlui ce nomil n'y parvint pas. Après quelques minutes donnéesà cette recherche vaineil jeta le journalsouffla sa bougieet fit bientôt entendre un ronflement sonore.

Cependantpar un phénomène physiologique que lui-même avaitétudié et expliqué avec de grandsdéveloppementsce nom de Langévol poursuivit leprofesseur Schultze jusque dans ses rêves. Si bien quemachinalementen se réveillant le lendemain matinil sesurprit à le répéter.

Tout àcoupet au moment où il allait demander à sa montrequelle heure il étaitil fut illuminé d'un éclairsubit. Se jetant alors sur le journal qu'il retrouva au pied de sonlitil lut et relut plusieurs fois de suiteen se passant la mainsur le front comme pour y concentrer ses idéesl'alinéaqu'il avait failli la veille laisser passer inaperçu. Lalumièreévidemmentse faisait dans son cerveaucarsans prendre le temps de passer sa robe de chambre à ramagesil courut à la cheminéedétacha un petitportrait en miniature pendu près de la glaceetleretournantpassa sa manche sur le carton poussiéreux qui enformait l'envers.

Leprofesseur ne s'était pas trompé. Derrière leportraiton lisait ce nom tracé d'une encre jaunâtrepresque effacé par un demi-siècle :

«ThérèseSchultze eingeborene Langévol» (ThérèseSchultze née Langévol).

Le soirmêmele professeur avait pris le train direct pour Londres.


IV


PART A DEUX



Le 6novembreà sept heures du matinHerr Schultze arrivait àla gare de Charing-Cross. A midiil se présentait au numéro93Southampton rowdans une grande salle divisée en deuxparties par une barrière de bois -- côté de MM.les clercscôté du public --meublée de sixchaisesd'une table noired'innombrables cartons verts et d'undictionnaire des adresses. Deux jeunes gensassis devant la tableétaient en train de manger paisiblement le déjeuner depain et de fromage traditionnel en tous les pays de basoche.

«MessieursBillowsGreen et Sharp ? dit le professeur de la même voixdont il demandait son dîner.

-- Mr.Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire ?

- Leprofesseur Schultzed'Iénaaffaire Langévol.»

Le jeuneclerc murmura ces renseignements dans le pavillon d'un tuyauacoustique et reçut en réponse dans le pavillon de sapropre oreille une communication qu'il n'eut garde de rendrepublique. Elle pouvait se traduire ainsi :

«Audiable l'affaire Langévol ! Encore un fou qui croit avoir destitres !»

Réponsedu jeune clerc :

«C'estun homme d'apparence "respectable". Il n'a pas l'airagréablemais ce n'est pas la tête du premier venu.»

Nouvelleexclamation mystérieuse :

«Etil vient d'Allemagne ?...

-- Il leditdu moins.»

Un soupirpassa à travers le tuyau :

«Faitesmonter.

- Deuxétagesla porte en face»dit tout haut le clerc enindiquant un passage intérieur.

Leprofesseur s'enfonça dans le couloirmonta les deux étageset se trouva devant une porte matelasséeoù le nom deMr. Sharp se détachait en lettres noires sur un fond decuivre.

Cepersonnage était assis devant un grand bureau d'acajoudansun cabinet vulgaire à tapis de feutrechaises de cuir etlarges cartonniers béants. Il se souleva à peine surson fauteuiletselon l'habitude si courtoise des gens de bureauil se remit à feuilleter des dossiers pendant cinq minutesafin d'avoir l'air très occupé. Enfinse retournantvers le professeur Schultzequi s'était placé auprèsde lui :

«Monsieurdit-ilveuillez m'apprendre rapidement ce qui vous amène. Montemps est extraordinairement limitéet je ne puis vous donnerqu'un très petit nombre de minutes.»

Leprofesseur eut un semblant de sourirelaissant voir qu'ils'inquiétait assez peu de la nature de cet accueil.

«Peut-êtretrouverez-vous bon de m'accorder quelques minutes supplémentairesdit-ilquand vous saurez ce qui m'amène.

-- Parlezdoncmonsieur.

-- Ils'agit de la succession de Jean-Jacques LangévoldeBar-le-Ducet je suis le petit-fils de sa soeur aînéeThérèse Langévolmariée en 1792 àmon grand-père Martin Schultzechirurgien à l'arméede Brunswick et mort en 1814. J'ai en ma possession trois lettres demon grand-oncle écrites à sa soeuret de nombreusestraditions de son passage à la maisonaprès labataille d'Iénasans compter les pièces dûmentlégalisées qui établissent ma filiation.»

Inutile desuivre le professeur Schultze dans les explications qu'il donna àMr. Sharp. Il futcontre ses habitudespresque prolixe. Il est vraique c'était le seul point où il étaitinépuisable. En effetil s'agissait pour lui de démontrerà Mr. SharpAnglaisla nécessité de faireprédominer la race germanique sur toutes les autres. S'ilpoursuivait l'idée de réclamer cette successionc'était surtout pour l'arracher des mains françaisesqui ne pourraient en faire que quelque inepte usage!... Ce qu'ildétestait dans son adversairec'était surtout sanationalité !... Devant un Allemandil n'insisterait pasassurémentetc. Mais l'idée qu'un prétendusavantqu'un Français pourrait employer cet énormecapital au service des idées françaisesle mettaithors de luiet lui faisait un devoir de faire valoir ses droits àoutrance.

A premièrevuela liaison des idées pouvait ne pas être évidenteentre cette digression politique et l'opulente succession. Mais Mr.Sharp avait assez l'habitude des affaires pour apercevoir le rapportsupérieur qu'il y avait entre les aspirations nationales de larace germanique en général et les aspirationsparticulières de l'individu Schultze vers l'héritage dela Bégum. Elles étaientau fonddu même ordre.

D'ailleursil n'y avait pas de doute possible. Si humiliant qu'il pût êtrepour un professeur à l'Université d'Iéna d'avoirdes rapports de parenté avec des gens de race inférieureil était évident qu'une aïeule françaiseavait sa part de responsabilité dans la fabrication de ceproduit humain sans égal. Seulementcette parenté d'undegré secondaire à celle du docteur Sarrasin ne luicréait aussi que des droits secondaires à laditesuccession. Le solicitor vit cependant la possibilité de lessoutenir avec quelques apparences de légalité etdanscette possibilitéil en entrevit une autre tout àl'avantage de BillowsGreen et Sharp : celle de transformerl'affaire Langévoldéjà belleen une affairemagnifiquequelque nouvelle représentation du Jarndycecontre Jarndycede Dickens. Un horizon de papier timbréd'actesde pièces de toute nature s'étendit devant lesyeux de l'homme de loi. Ou encorece qui valait mieuxil songea àun compromis ménagé par luiSharpdans l'intérêtde ses deux clientset qui lui rapporteraità lui Sharppresque autant d'honneur que de profit.

Cependantil fit connaître à Herr Schultze les titres du docteurSarrasinlui donna les preuves à l'appui et lui insinua quesi BillowsGreen et Sharp se chargeaient cependant de tirer un partiavantageux pour le professeur de l'apparence de droits -- «apparencesseulementmon cher monsieuret quije le crainsne résisteraientpas à un bon procès» --que lui donnait saparenté avec le docteuril comptait que le sens siremarquable de la justice que possédaient tous les Allemandsadmettrait que BillowsGreen et Sharp acquéraient aussiencette occasiondes droits d'ordre différentmais bien plusimpérieuxà la reconnaissance du professeur.

Celui-ciétait trop bien doué pour ne pas comprendre la logiquedu raisonnement de l'homme d'affaires. Il lui mit sur ce pointl'esprit en repossans toutefois rien préciser.

Mr. Sharplui demanda poliment la permission d'examiner son affaire àloisir et le reconduisit avec des égards marqués. Iln'était plus question à cette heure de ces minutesstrictement limitéesdont il se disait si avare !

HerrSchultze se retiraconvaincu qu'il n'avait aucun titre suffisant àfaire valoir sur l'héritage de la Bégummais persuadécependant qu'une lutte entre la race saxonne et la race latineoutrequ'elle était toujours méritoirene pouvaits'ilsavait bien s'y prendreque tourner à l'avantage de lapremière.

L'importantétait de tâter l'opinion du docteur Sarrasin. Unedépêche télégraphiqueimmédiatementexpédiée à Brightonamenait vers cinq heures lesavant français dans le cabinet du solicitor.

Le docteurSarrasin apprit avec un calme dont s'étonna Mr. Sharpl'incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr. Sharpil luidéclara en toute loyauté qu'en effet il se rappelaitavoir entendu parler traditionnellementdans sa familled'unegrand-tante élevée par une femme riche et titréeémigrée avec elleet qui se serait mariée enAllemagne. Il ne savait d'ailleurs ni le nom ni le degréprécis de parenté de cette grand-tante.

Mr. Sharpavait déjà recours à ses fichessoigneusementcataloguées dans des cartons qu'il montra avec complaisance audocteur.

Il y avaitlà -- Mr. Sharp ne le dissimula pas -- matière àprocèset les procès de ce genre peuvent aisémenttraîner en longueur. A la véritéon n'étaitpas obligé de faire à la partie adverse l'aveu de cettetradition de familleque le docteur Sarrasin venait de confierdanssa sincéritéà son solicitor... Mais il y avaitces lettres de Jean-Jacques Langévol à sa soeurdontHerr Schultze avait parléet qui étaient uneprésomption en sa faveur. Présomption faible àla véritédénuée de tout caractèrelégalmais enfin présomption... D'autres preuvesseraient sans doute exhumées de la poussière desarchives municipales. Peut-être même la partie adverseàdéfaut de pièces authentiquesne craindrait pas d'eninventer d'imaginaires. Il fallait tout prévoir ! Qui sait side nouvelles investigations n'assigneraient même pas àcette Thérèse Langévolsubitement sortie deterreet à ses représentants actuelsdes droitssupérieurs à ceux du docteur Sarrasin ?... En tout caslongues chicaneslongues vérificationssolution lointaine!... Les probabilités de gain étant considérablesdes deux partson formerait aisément de chaque côtéune compagnie en commandite pour avancer les frais de la procédureet épuiser tous les moyens de juridiction. Un procèscélèbre du même genre avait étépendant quatre-vingt-trois années consécutives en Courde Chancellerie et ne s'était terminé que faute defonds: intérêts et capitaltout y avait passé!... Enquêtescommissionstransportsprocéduresprendraient un temps infini !... Dans dix ans la question pourraitêtre encore indéciseet le demi milliard toujoursendormi à la Banque...

Le docteurSarrasin écoutait ce verbiage et se demandait quand ils'arrêterait. Sans accepter pour parole d'évangile toutce qu'il entendaitune sorte de découragement se glissaitdans son âme. Comme un voyageur penché à l'avantd'un navire voit le port où il croyait entrer s'éloignerpuis devenir moins distinct et enfin disparaîtreil se disaitqu'il n'était pas impossible que cette fortunetout àl'heure si proche et d'un emploi déjà tout trouvéne finît par passer à l'état gazeux et s'évanouir!

«Enfinque faire ?» demanda-t-il au solicitor.

Que faire?... Hem !... C'était difficile à déterminer.Plus difficile encore à réaliser. Mais enfin toutpouvait encore s'arranger. LuiSharpen avait la certitude. Lajustice anglaise était une excellente justice -- un peu lentepeut-êtreil en convenait --ouidécidément unpeu lentepede claudo... hem !... hem !... mais d'autant plussûre !... Assurément le docteur Sarrasin ne pouvaitmanquer dans quelques années d'être en possession de cethéritagesi toutefois... hem !... hem !... ses titres étaientsuffisants !...

Le docteursortit du cabinet de Southampton row fortement ébranlédans sa confiance et convaincu qu'il allaitou falloir entamer unesérie d'interminables procèsou renoncer à sonrêve. Alorspensant à son beau projet philanthropiqueil ne pouvait se retenir d'en éprouver quelque regret.

CependantMr. Sharp manda le professeur Schultzequi lui avait laisséson adresse. Il lui annonça que le docteur Sarrasin n'avaitjamais entendu parler d'une Thérèse Langévolcontestait formellement l'existence d'une branche allemande de lafamille et se refusait à toute transaction.

Il enrestait donc au professeurs'il croyait ses droits bien établisqu'à «plaider». Mr. Sharpqui n'apportait encette affaire qu'un désintéressement absoluunevéritable curiosité d'amateurn'avait certe pasl'intention de l'en dissuader. Que pouvait demander un solicitorsinon un procèsdix procèstrente ans de procèscomme la cause semblait les porter en ses flancs ? LuiSharppersonnellementen était ravi. S'il n'avait pas craint defaire au professeur Schultze une offre suspecte de sa partil auraitpoussé le désintéressement jusqu'à luiindiquer un de ses confrèresqu'il pût charger de sesintérêts... Et certes le choix avait de l'importance !La carrière légale était devenue un véritablegrand chemin !... Les aventuriers et les brigands y foisonnaient !...Il le constataitla rougeur au front !...

«Sile docteur français voulait s'arrangercombien celacoûterait-il ?» demanda le professeur.

Hommesageles paroles ne pouvaient l'étourdir ! Homme pratiqueilallait droit au but sans perdre un temps précieux en chemin !Mr. Sharp fut un peu déconcerté par cette façond'agir. Il représenta à Herr Schultze que les affairesne marchaient point si vite ; qu'on n'en pouvait prévoir lafin quand on en était au commencement ; quepour amener M.Sarrasin à compositionil fallait un peu traîner leschoses afin de ne pas lui laisser connaître que luiSchultzeétait déjà prêt à une transaction.

«Jevous priemonsieurconclut-illaissez-moi faireremettez-vous- enà moi et je réponds de tout.

-- Moiaussirépliqua Schultzemais j'aimerais savoir à quoim'en tenir.»

Cependantil ne putcette foistirer de Mr. Sharp à quel chiffre lesolicitor évaluait la reconnaissance saxonneet il dut luilaisser là- dessus carte blanche.

Lorsque ledocteur Sarrasinrappelé dès le lendemain par Mr.Sharplui demanda avec tranquillité s'il avait quelquesnouvelles sérieuses à lui donnerle solicitorinquietde cette tranquillité mêmel'informa qu'un examensérieux l'avait convaincu que le mieux serait peut-êtrede couper le mal dans sa racine et de proposer une transaction àce prétendant nouveau. C'était làle docteurSarrasin en conviendraitun conseil essentiellement désintéresséet que bien peu de solicitors eussent donné à la placede Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour- propre à réglerrapidement cette affairequ'il considérait avec des yeuxpresque paternels.

Le docteurSarrasin écoutait ces conseils et les trouvait relativementassez sages. Il s'était si bien habitué depuis quelquesjours à l'idée de réaliser immédiatementson rêve scientifiquequ'il subordonnait tout à ceprojet. Attendre dix ans ou seulement un an avant de pouvoirl'exécuter aurait été maintenant pour lui unecruelle déception. Peu familier d'ailleurs avec les questionslégales et financièreset sans être dupe desbelles paroles de maître Sharpil aurait fait bon marchéde ses droits pour une bonne somme payée comptant qui luipermît de passer de la théorie à la pratique. Ildonna donc également carte blanche à Mr. Sharp etrepartit.

Lesolicitor avait obtenu ce qu'il voulait. Il était bien vraiqu'un autre aurait peut-être cédéà saplaceà la tentation d'entamer et de prolonger des procéduresdestinées à devenirpour son étudeune grosserente viagère. Mais Mr. Sharp n'était pas de ces gensqui font des spéculations à long terme. Il voyait àsa portée le moyen facile d'opérer d'un coup uneabondante moissonet il avait résolu de le saisir. Lelendemainil écrivit au docteur en lui laissant entrevoir queHerr Schultze ne serait peut-être pas opposé àtoute idée d'arrangement. Dans de nouvelles visitesfaitespar luisoit au docteur Sarrasinsoit à Herr Schultzeildisait alternativement à l'un et à l'autre que lapartie adverse ne voulait décidément rien entendreetquepar surcroîtil était question d'un troisièmecandidat alléché par l'odeur...

Ce jeudura huit jours. Tout allait bien le matinet le soir il s'élevaitsubitement une objection imprévue qui dérangeait tout.Ce n'était plus pour le bon docteur que chausse-trapeshésitationsfluctuations. Mr. Sharp ne pouvait se déciderà tirer l'hameçontant il craignait qu'au derniermoment le poisson ne se débattît et ne fît casserla corde. Mais tant de précaution étaiten ce cassuperflu. Dès le premier jourcomme il l'avait ditledocteur Sarrasinqui voulait avant tout s'épargner les ennuisd'un procèsavait été prêt pour unarrangement. Lorsque enfin Mr. Sharp crut que le momentpsychologiqueselon l'expression célèbreétaitarrivéou quedans son langage moins nobleson client était«cuit à point»il démasqua tout àcoup ses batteries et proposa une transaction immédiate.

Un hommebienfaisant se présentaitle banquier Stilbingqui offraitde partager le différend entre les partiesde leur compter àchacun deux cent cinquante millions et de ne prendre à titrede commission que l'excédent du demi-milliardsoit vingt-septmillions.

Le docteurSarrasin aurait volontiers embrassé Mr. Sharplorsqu'il vintlui soumettre cette offrequien sommelui paraissait encoresuperbe. Il était tout prêt à signeril nedemandait qu'à signeril aurait voté par-dessus lemarché des statues d'or au banquier Stilbingau solicitorSharpà toute la haute banque et à toute la chicane duRoyaume-Uni.

Les actesétaient rédigésles témoins racolésles machines à timbrer de Somerset House prêtes àfonctionner. Herr Schultze s'était rendu. Mis par ledit Sharpau pied du muril avait pu s'assurer en frémissant qu'avec unadversaire de moins bonne composition que le docteur Sarrasinil eneût été certainement pour ses frais. Ce futbientôt terminé. Contre leur mandat formel et leuracceptation d'un partage égalles deux héritiersreçurent chacun un chèque à valoir de cent millelivres sterlingpayable à vueet des promesses de règlementdéfinitifaussitôt après l'accomplissement desformalités légales.

Ainsi seconclutpour la plus grande gloire de la supérioritéanglo- saxonnecette étonnante affaire.

On assureque le soir mêmeen dînant à Cobden-Club avec sonami StilbingMr. Sharp but un verre de champagne à la santédu docteur Sarrasinun autre à la santé du professeurSchultzeet se laissa alleren achevant la bouteilleàcette exclamation indiscrète :

«Hurrah!... Rule Britannia !... Il n'y a encore que nous !...»

La véritéest que le banquier Stilbing considérait son hôte commeun pauvre hommequi avait lâché pour vingt-septmillions une affaire de cinquanteetau fondle professeur pensaitde mêmedu momenten effetoù luiHerr Schultzesesentait forcé d'accepter tout arrangement quelconque ! Et quen'aurait-on pu faire avec un homme comme le docteur SarrasinunCeltelégermobileetbien certainementvisionnaire !

Leprofesseur avait entendu parler du projet de son rival de fonder uneville française dans des conditions d'hygiène morale etphysique propres à développer toutes les qualitésde la race et à former de jeunes générationsfortes et vaillantes. Cette entreprise lui paraissait absurdeetàson sensdevait échouercomme opposée à la loide progrès qui décrétait l'effondrement de larace latineson asservissement à la race saxonneetdans lasuitesa disparition totale de la surface du globe. Cependantcesrésultats pouvaient être tenus en échec si leprogramme du docteur avait un commencement de réalisationàplus forte raison si l'on pouvait croire à son succès.Il appartenait donc à tout Saxondans l'intérêtde l'ordre général et pour obéir à uneloi inéluctablede mettre à néants'il lepouvaitune entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui seprésentaientil était clair que luiSchultzeM. D.privat docent de chimie à l'Université d'Iénaconnu par ses nombreux travaux comparatifs sur les différentesraces humaines -- travaux où il était prouvé quela race germanique devait les absorber toutes --il étaitclair enfin qu'il était particulièrement désignépar la grande force constamment créative et destructive de lanaturepour anéantir ces pygmées qui se rebellaientcontre elle. De toute éternitéil avait étéarrêté que Thérèse Langévolépouserait Martin Schultzeet qu'un jour les deuxnationalitésse trouvant en présence dans la personnedu docteur français et du professeur allemandcelui-ciécraserait celui-là. Déjà il avait enmain la moitié de la fortune du docteur. C'étaitl'instrument qu'il lui fallait.

D'ailleursce projet n'était pour Herr Schultze que trèssecondaire; il ne faisait que s'ajouter à ceuxbeaucoup plusvastesqu'il formait pour la destruction de tous les peuples quirefuseraient de se fusionner avec le peuple germain et de se réunirau Vaterland. Cependantvoulant connaître à fond -- sitant est qu'ils pussent avoir un fond --les plans du docteurSarrasindont il se constituait déjà l'implacableennemiil se fit admettre au Congrès international d'Hygièneet en suivit assidûment les séances. C'est au sortir decette assemblée que quelques membresparmi lesquels setrouvait le docteur Sarrasin lui- mêmel'entendirent un jourfaire cette déclaration: qu'il s'élèverait enmême temps que France-Ville une cité forte qui nelaisserait pas subsister cette fourmilière absurde etanormale.

«J'espèreajouta-t-ilque l'expérience que nous ferons sur elle servirad'exemple au monde !»

Le bondocteur Sarrasinsi plein d'amour qu'il fût pour l'humanitén'en était pas à avoir besoin d'apprendre que tous sessemblables ne méritaient pas le nom de philanthropes. Ilenregistra avec soin ces paroles de son adversairepensanten hommesenséqu'aucune menace ne devait être négligée.Quelque temps aprèsécrivant à Marcel pourl'inviter à l'aider dans son entrepriseil lui raconta cetincidentet lui fit un portrait de Herr Schultzequi donna àpenser au jeune Alsacien que le bon docteur aurait là un rudeadversaire. Et comme le docteur ajoutait :

«Nousaurons besoin d'hommes forts et énergiquesde savants actifsnon seulement pour édifiermais pour nous défendre»Marcel lui répondit :

«Sije ne puis immédiatement vous apporter mon concours pour lafondation de votre citécomptez cependant que vous metrouverez en temps utile. Je ne perdrai pas un seul jour de vue ceHerr Schultzeque vous me dépeignez si bien. Ma qualitéd'Alsacien me donne le droit de m'occuper de ses affaires. De prèsou de loinje vous suis tout dévoué. Siparimpossiblevous restiez quelques mois ou même quelques annéessans entendre parler de moine vous en inquiétez pas. De loincomme de prèsje n'aurai qu'une pensée : travaillerpour vousetpar conséquentservir la France.»


V


LA CITE DE L'ACIER



Les lieuxet les temps sont changés. Il y a cinq années quel'héritage de la Bégum est aux mains de ses deuxhéritiers et la scène est transportée maintenantaux Etats-Unisau sud de l'Oregonà dix lieues du littoraldu Pacifique. Là s'étend un district vague encoremaldélimité entre les deux puissances limitropheset quiforme comme une sorte de Suisse américaine.

Suisseeneffetsi l'on ne regarde que la superficie des chosesles picsabrupts qui se dressent vers le cielles vallées profondesqui séparent de longues chaînes de hauteursl'aspectgrandiose et sauvage de tous les sites pris à vol d'oiseau.

Mais cettefausse Suisse n'est pascomme la Suisse européennelivréeaux industries pacifiques du bergerdu guide et du maîtred'hôtel. Ce n'est qu'un décor alpestreune croûtede rocsde terre et de pins séculairesposée sur unbloc de fer et de houille.

Si letouristearrêté dans ces solitudesprêtel'oreille aux bruits de la natureil n'entend pascomme dans lessentiers de l'Oberlandle murmure harmonieux de la vie mêléau grand silence de la montagne. Mais il saisit au loin les coupssourds du marteau-pilonetsous ses piedsles détonationsétouffées de la poudre. Il semble que le sol soitmachiné comme les dessous d'un théâtreque cesroches gigantesques sonnent creux et qu'elles peuvent d'un moment àl'autre s'abîmer dans de mystérieuses profondeurs.

Lescheminsmacadamisés de cendres et de cokes'enroulent auxflancs des montagnes. Sous les touffes d'herbes jaunâtresdepetits tas de scoriesdiaprées de toutes les couleurs duprismebrillent comme des yeux de basilic. Çà et làun vieux puits de mine abandonnédéchiqueté parles pluiesdéshonoré par les roncesouvre sa gueulebéantegouffre sans fondpareil au cratère d'unvolcan éteint. L'air est chargé de fumée et pèsecomme un manteau sombre sur la terre. Pas un oiseau ne le traverseles insectes mêmes semblent le fuiret de mémoired'homme on n'y a vu un papillon.

FausseSuisse ! A sa limite nordau point où les contrefortsviennent se fondre dans la plaines'ouvreentre deux chaînesde collines maigresce qu'on appelait jusqu'en 1871 le «désertrouge»à cause de la couleur du soltout imprégnéd'oxydes de feret ce qu'on appelle maintenant Stahlfield«lechamp d'acier».

Qu'onimagine un plateau de cinq à six lieues carréesau solsablonneuxparsemé de galetsaride et désolécomme le lit de quelque ancienne mer intérieure. Pour animercette landelui donner la vie et le mouvementla nature n'avaitrien fait; mais l'homme a déployé tout à coupune énergie et une vigueur sans égales.

Sur laplaine nue et rocailleuseen cinq ansdix-huit villages d'ouvriersaux petites maisons de bois uniformes et grisesont surgiapportéstout bâtis de Chicagoet renferment une nombreuse populationde rudes travailleurs.

C'est aucentre de ces villagesau pied même des CoalsButtsinépuisables montagnes de charbon de terreque s'élèveune masse sombrecolossaleétrangeune agglomérationde bâtiments réguliers percés de fenêtressymétriquescouverts de toits rougessurmontés d'uneforêt de cheminées cylindriqueset qui vomissent parces mille bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Leciel en est voilé d'un rideau noirsur lequel passent parinstants de rapides éclairs rouges. Le vent apporte ungrondement lointainpareil à celui d'un tonnerre ou d'unegrosse houlemais plus régulier et plus grave.

Cettemasse est Stahlstadtla Cité de l'Acierla ville allemandela propriété personnelle de Herr Schultzel'ex-professeur de chimie d'Iénadevenude par les millionsde la Bégumle plus grand travailleur du fer etspécialementle plus grand fondeur de canons des deux mondes.

Il enfonden véritéde toutes formes et de tout calibreàâme lisse et à raiesà culasse mobile et àculasse fixepour la Russie et pour la Turquiepour la Roumanie etpour le Japonpour l'Italie et pour la Chinemais surtout pourl'Allemagne.

Grâceà la puissance d'un capital énormeun établissementmonstreune ville véritablequi est en même temps uneusine modèleest sortie de terre comme à un coup debaguette. Trente mille travailleurspour la plupart allemandsd'originesont venus se grouper autour d'elle et en former lesfaubourgs. En quelques moisses produits ont dû à leurécrasante supériorité une célébritéuniverselle.

Leprofesseur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de sespropres mines. Sur placeil les transforme en acier fondu. Surplaceil en fait des canons.

Cequ'aucun de ses concurrents ne peut faireil arriveluiàle réaliser. En Franceon obtient des lingots d'acier dequarante mille kilogrammes. En Angleterreon a fabriqué uncanon en fer forgé de cent tonnes. A EssenM. Krupp estarrivé à fondre des blocs d'acier de cinq cent millekilogrammes. Herr Schultze ne connaît pas de limites :demandez-lui un canon d'un poids quelconque et d'une puissance quellequ'elle soitil vous servira ce canonbrillant comme un sou neufdans les délais convenus.

Maisparexempleil vous le fera payer ! Il semble que les deux centcinquante millions de 1871 n'aient fait que le mettre en appétit.

Enindustrie canonnière comme en toutes choseson est bien fortlorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n'y a pas àdirenon seulement les canons de Herr Schultze atteignent desdimensions sans précédentmaiss'ils sontsusceptibles de se détériorer par l'usageilsn'éclatent jamais. L'acier de Stahlstadt semble avoir despropriétés spéciales. Il court à cetégard des légendes d'alliages mystérieuxdesecrets chimiques. Ce qu'il y a de sûrc'est que personne n'ensait le fin mot.

Ce qu'il ya de sûr aussic'est qu'à Stahlstadtle secret estgardé avec un soin jaloux.

Dans cecoin écarté de l'Amérique septentrionaleentouré de désertsisolé du monde par unrempart de montagnessitué à cinq cents milles despetites agglomérations humaines les plus voisinesonchercherait vainement aucun vestige de cette liberté qui afondé la puissance de la république des Etats-Unis.

Enarrivant sous les murailles mêmes de Stahlstadtn'essayez pasde franchir une des portes massives qui coupent de distance endistance la ligne des fossés et des fortifications. Laconsigne la plus impitoyable vous repousserait. Il faut descendredans l'un des faubourgs. Vous n'entrerez dans la Cité del'Acier que si vous avez la formule magiquele mot d'ordreou toutau moins une autorisation dûment timbréesignéeet paraphée.

Cetteautorisationun jeune ouvrier qui arrivait à Stahlstadtunmatin de novembrela possédait sans doutecaraprèsavoir laissé à l'auberge une petite valise de cuir toutuséeil se dirigea à pied vers la porte la plusvoisine du village.

C'étaitun grand gaillardfortement charpenténégligemmentvêtuà la mode des pionniers américainsd'unevareuse lâched'une chemise de laine sans col et d'un pantalonde velours à côtesengouffré dans de grossesbottes. Il rabattait sur son visage un large chapeau de feutrecommepour mieux dissimuler la poussière de charbon dont sa peauétait imprégnéeet marchait d'un pas élastiqueen sifflotant dans sa barbe brune.

Arrivéau guichetce jeune homme exhiba au chef de poste une feuilleimprimée et fut aussitôt admis.

«Votreordre porte l'adresse du contremaître Seligmannsection KrueIXatelier 743dit le sous-officier. Vous n'avez qu'à suivrele chemin de rondesur votre droitejusqu'à la borne Ket àvous présenter au concierge... Vous savez le règlement? Expulsési vous entrez dans un autre secteur que le vôtre»ajouta-t-il au moment où le nouveau venu s'éloignait.

Le jeuneouvrier suivit la direction qui lui était indiquée ets'engagea dans le chemin de ronde. A sa droitese creusait un fossésur la crête duquel se promenaient des sentinelles. A sagaucheentre la large route circulaire et la masse des bâtimentsse dessinait d'abord la double ligne d'un chemin de fer de ceinture;puis une seconde muraille s'élevaitpareille à lamuraille extérieurece qui indiquait la configuration de laCité de l'Acier.

C'étaitcelle d'une circonférence dont les secteurslimités enguise de rayons par une ligne fortifiéeétaientparfaitement indépendants les uns des autresquoiqueenveloppés d'un mur et d'un fossé communs.

Le jeuneouvrier arriva bientôt à la borne Kplacée àla lisière du cheminen face d'une porte monumentale quesurmontait la même lettre sculptée dans la pierreet ilse présenta au concierge.

Cettefoisau lieu d'avoir affaire à un soldatil se trouvait enprésence d'un invalideà jambe de bois et poitrinemédaillée.

L'invalideexamina la feuilley apposa un nouveau timbre et dit :

«Toutdroit. Neuvième rue à gauche.»

Le jeunehomme franchit cette seconde ligne retranchée et se trouvaenfin dans le secteur K. La route qui débouchait de la porteen était l'axe. De chaque côté s'allongeaient àangle droit des files de constructions uniformes.

Letintamarre des machines était alors assourdissant. Cesbâtiments grispercés à jour de milliers defenêtressemblaient plutôt des monstres vivants que deschoses inertes. Mais le nouveau venu était sans doute blasésur le spectaclecar il n'y prêta pas la moindre attention.

En cinqminutesil eut trouvé la rue IX l'atelier 743et il arrivadans un petit bureau plein de cartons et de registresen présencedu contremaître Seligmann.

Celui-ciprit la feuille munie de tous ses visasla vérifiaetreportant ses yeux sur le jeune ouvrier :

«Embauchécomme puddleur ?... demanda-t-il. Vous paraissez bien jeune ?

-- L'âgene fait rienrépondit l'autre. J'ai bientôt vingt-sixanset j'ai déjà puddlé pendant sept mois... Sicela vous intéresseje puis vous montrer les certificats surla présentation desquels j'ai été engagéà New York par le chef du personnel.»

Le jeunehomme parlait l'allemand non sans facilitémais avec un légeraccent qui sembla éveiller les défiances ducontremaître.

«Est-ceque vous êtes alsacien ? lui demanda celui-ci.

-Nonjesuis suisse... de Schaffouse. Tenezvoici tous mes papiers qui sonten règle.»

Il tirad'un portefeuille de cuir et montra au contremaître unpasseportun livretdes certificats.

«C'estbon. Après toutvous êtes embauché et je n'aiplus qu'à vous désigner votre place»repritSeligmannrassuré par ce déploiement de documentsofficiels.

Il écrivitsur un registre le nom de Johann Schwartzqu'il copia sur la feuilled'engagementremit au jeune homme une carte bleue à son nomportant le numéro 57938et ajouta :

«Vousdevez être à la porte K tous les matins à septheuresprésenter cette carte qui vous aura permis de franchirl'enceinte extérieureprendre au râtelier de la loge unjeton de présence à votre numéro matricule et mele montrer en arrivant. A sept heures du soiren sortantvous lejetez dans un tronc placé à la porte de l'atelier etqui n'est ouvert qu'à cet instant.

-- Jeconnais le système... Peut-on loger dans l'enceinte ? demandaSchwartz.

-- Non.Vous devez vous procurer une demeure à l'extérieurmais vous pourrez prendre vos repas à la cantine de l'atelierpour un prix très modéré. Votre salaire est d'undollar par jour en débutant. Il s'accroît d'un vingtièmepar trimestre... L'expulsion est la seule peine. Elle est prononcéepar moi en première instanceet par l'ingénieur enappelsur toute infraction au règlement... Commencez-vousaujourd'hui ?

--Pourquoi pas ?

-- Ce nesera qu'une demi-journée»fit observer le contremaîtreen guidant Schwartz vers une galerie intérieure.

Tous deuxsuivirent un large couloirtraversèrent une cour etpénétrèrent dans une vaste hallesemblableparses dimensions comme par la disposition de sa légèrecharpenteau débarcadère d'une gare de premier ordre.Schwartzen la mesurant d'un coup d'oeilne put retenir unmouvement d'admiration professionnelle.

De chaquecôté de cette longue halledeux rangéesd'énormes colonnes cylindriquesaussi grandesen diamètrecomme en hauteurque celles de Saint-Pierre de Romes'élevaientdu sol jusqu'à la voûte de verre qu'elles transperçaientde part en part. C'étaient les cheminées d'autant defours à puddlermaçonnés à leur base. Ily en avait cinquante sur chaque rangée.

A l'unedes extrémitésdes locomotives amenaient à toutinstant des trains de wagons chargés de lingots de fonte quivenaient alimenter les fours. A l'autre extrémitédestrains de wagons vides recevaient et emportaient cette fontetransformée en acier.

L'opérationdu «puddlage» a pour but d'effectuer cette métamorphose.Des équipes de cyclopes demi-nusarmés d'un longcrochet de fers'y livraient avec activité.

Leslingots de fontejetés dans un four doublé d'unrevêtement de scoriesy étaient d'abord portés àune température élevée. Pour obtenir du feronaurait commencé à brasser cette fonte aussitôtqu'elle serait devenue pâteuse. Pour obtenir de l'aciercecarbure de fersi voisin et pourtant si distinct par ses propriétésde son congénèreon attendait que la fonte fûtfluide et l'on avait soin de maintenir dans les fours une chaleurplus forte. Le puddleuralorsdu bout de son crochetpétrissaitet roulait en tous sens la masse métallique; il la tournait etretournait au milieu de la flamme; puisau moment précis oùelle atteignaitpar son mélange avec les scoriesun certaindegré de résistanceil la divisait en quatre boules ou«loupes» spongieusesqu'il livraitune à uneaux aides-marteleurs.

C'est dansl'axe même de la halle que se poursuivait l'opération.En face de chaque four et lui correspondantun marteau-pilonmis enmouvement par la vapeur d'une chaudière verticale logéedans la cheminée mêmeoccupait un ouvrier «cingleur».Armé de pied en cap de bottes et de brassards de tôleprotégé par un épais tablier de cuirmasquéde toile métalliquece cuirassier de l'industrie prenait aubout de ses longues tenailles la loupe incandescente et la soumettaitau marteau. Battue et rebattue sous le poids de cette énormemasseelle exprimait comme une éponge toutes les matièresimpures dont elle s'était chargéeau milieu d'unepluie d'étincelles et d'éclaboussures.

Lecuirassier la rendait aux aides pour la remettre au fouretunefois réchaufféela rebattre de nouveau.

Dansl'immensité de cette forge monstrec'était unmouvement incessantdes cascades de courroies sans findes coupssourds sur la basse d'un ronflement continudes feux d'artifice depaillettes rougesdes éblouissements de fours chauffésà blanc. Au milieu de ces grondements et de ces rages de lamatière asserviel'homme semblait presque un enfant.

De rudesgars pourtantces puddleurs ! Pétrir à bout de brasdans une température torrideune pâte métalliquede deux cent kilogrammesrester plusieurs heures l'oeil fixésur ce fer incandescent qui aveuglec'est un régime terribleet qui use son homme en dix ans.

Schwartzcomme pour montrer au contremaître qu'il était capablede le supporterse dépouilla de sa vareuse et de sa chemisede laineetexhibant un torse d'athlètesur lequel sesmuscles dessinaient toutes leurs attachesil prit le crochet quemaniait un des puddleurset commença à manoeuvrer.

Voyantqu'il s'acquittait fort bien de sa besognele contremaître netarda pas à le laisser pour rentrer à son bureau.

Le jeuneouvrier continuajusqu'à l'heure du dînerde puddlerdes blocs de fonte. Maissoit qu'il apportât trop d'ardeur àl'ouvragesoit qu'il eût négligé de prendre cematin-là le repas substantiel qu'exige un pareil déploiementde force physiqueil parut bientôt las et défaillant.Défaillant au point que le chef d'équipe s'en aperçut.

«Vousn'êtes pas fait pour puddlermon garçonlui ditcelui-ciet vous feriez mieux de demander tout de suite unchangement de secteurqu'on ne vous accordera pas plus tard.»

Schwartzprotesta. Ce n'était qu'une fatigue passagère ! Ilpourrait puddler tout comme un autre!...

Le chefd'équipe n'en fit pas moins son rapportet le jeune homme futimmédiatement appelé chez l'ingénieur en chef.

Cepersonnage examina ses papiershocha la têteet lui demandad'un ton inquisitorial:

«Est-ceque vous étiez puddleur à Brooklyn ?»

Schwartzbaissait les yeux tout confus.

«Jevois bien qu'il faut l'avouerdit-il. J'étais employéà la couléeet c'est dans l'espoir d'augmenter monsalaire que j'avais voulu essayer du puddlage !

-- Vousêtes tous les mêmes ! répondit l'ingénieuren haussant les épaules. A vingt-cinq ansvous voulez savoirce qu'un homme de trente-cinq ne fait qu'exceptionnellement !...Etes-vous bon fondeurau moins ?

-- J'étaisdepuis deux mois à la première classe.

-- Vousauriez mieux fait d'y resteren ce cas ! Icivous allez commencerpar entrer dans la troisième. Encore pouvez-vous vous estimerheureux que je vous facilite ce changement de secteur !»

L'ingénieurécrivit quelques mots sur un laissez-passerexpédiaune dépêche et dit:

«Rendezvotre jetonsortez de la division et allez directement au secteur Obureau de l'ingénieur en chef. Il est prévenu.»

Les mêmesformalités qui avaient arrêté Schwartz àla porte du secteur K l'accueillirent au secteur O. Làcommele matinil fut interrogéacceptéadressé àun chef d'atelierqui l'introduisit dans une salle de coulée.Mais ici le travail était plus silencieux et plus méthodique.

«Cen'est qu'une petite galerie pour la fonte des pièces de 42lui dit le contremaître. Les ouvriers de première classeseuls sont admis aux halles de coulée de gros canons.»

La«petite» galerie n'en avait pas moins cent cinquantemètres de long sur soixante-cinq de large. Elle devaitàl'estime de Schwartzchauffer au moins six cents creusetsplacéspar quatrepar huit ou par douzeselon leurs dimensionsdans lesfours latéraux.

Les moulesdestinés à recevoir l'acier en fusion étaientallongés dans l'axe de la galerieau fond d'une tranchéemédiane. De chaque côté de la tranchéeune ligne de rails portait une grue mobilequiroulant àvolontévenait opérer où il étaitnécessaire le déplacement de ces énormes poids.Comme dans les halles de puddlageà un bout débouchaitle chemin de fer qui apportait les blocs d'acier fonduàl'autre celui qui emportait les canons sortant du moule.

Prèsde chaque mouleun homme armé d'une tige en fer surveillaitla température à l'état de la fusion dans lescreusets.

Lesprocédés que Schwartz avait vu mettre en oeuvreailleurs étaient portés là à un degrésingulier de perfection.

Le momentvenu d'opérer une couléeun timbre avertisseur donnaitle signal à tous les surveillants de fusion. Aussitôtd'un pas égal et rigoureusement mesurédes ouvriers demême taillesoutenant sur les épaules une barre de ferhorizontalevenaient deux à deux se placer devant chaquefour.

Unofficier armé d'un siffletson chronomètre àfractions de seconde en mainse portait près du mouleconvenablement logé à proximité de tous lesfours en action. De chaque côtédes conduits en terreréfractairerecouverte de tôleconvergeaientendescendant sur des pentes doucesjusqu'à une cuvette enentonnoirplacée directement au-dessus du moule. Lecommandant donnait un coup de sifflet. Aussitôtun creusettiré du feu à l'aide d'une pinceétait suspenduà la barre de fer des deux ouvriers arrêtésdevant le premier four. Le sifflet commençait alors une sériede modulationset les deux hommes venaient en mesure vider lecontenu de leur creuset dans le conduit correspondant. Puis ilsjetaient dans une cuve le récipient vide et brûlant.

Sansinterruptionà intervalles exactement comptésafinque la coulée fût absolument régulière etconstanteles équipes des autres fours agissaientsuccessivement de même.

Laprécision était si extraordinairequ'au dixièmede seconde fixé par le dernier mouvementle dernier creusetétait vide et précipité dans la cuve. Cettemanoeuvre parfaite semblait plutôt le résultat d'unmécanisme aveugle que celui du concours de cent volontéshumaines. Une discipline inflexiblela force de l'habitude et lapuissance d'une mesure musicale faisaient pourtant ce miracle.

Schwartzparaissait familier avec un tel spectacle. Il fut bientôtaccouplé à un ouvrier de sa tailleéprouvédans une coulée peu importante et reconnu excellent praticien.Son chef d'équipeà la fin de la journéeluipromit même un avancement rapide.

Luicependantà peine sortià sept heures du soirdusecteur O et de l'enceinte extérieureil était alléreprendre sa valise à l'auberge. Il suivit alors un deschemins extérieursetarrivant bientôt à ungroupe d'habitations qu'il avait remarquées dans la matinéeil trouva aisément un logis de garçon chez une bravefemme qui «recevait des pensionnaires».

Mais on nele vit pasce jeune ouvrieraller après souper à larecherche d'une brasserie. Il s'enferma dans sa chambretira de sapoche un fragment d'acier ramassé sans doute dans la salle depuddlageet un fragment de terre à creuset recueilli dans lesecteur O; puisil les examina avec un soin singulierà lalueur d'une lampe fumeuse.

Il pritensuite dans sa valise un gros cahier cartonnéen feuilletales pages chargées de notesde formules et de calculsetécrivit ce qui suit en bon françaismaispour plus deprécautionsdans une langue chiffrée dont lui seulconnaissait le chiffre :

«10novembre. -- Stahlstadt. -- Il n'y a rien de particulier dansle mode de puddlagesi ce n'estbien entendule choix de deuxtempératures différentes et relativement basses pour lapremière chauffe et le réchauffageselon les règlesdéterminées par Chernoff. Quant à la couléeelle s'opère suivant le procédé Kruppmais avecune égalité de mouvements véritablementadmirable. Cette précision dans les manoeuvres est la grandeforce allemande. Elle procède du sentiment musical innédans la race germanique. Jamais les Anglais ne pourront atteindre àcette perfection : l'oreille leur manquesinon la discipline. DesFrançais peuvent y arriver aisémenteux qui sont lespremiers danseurs du monde. Jusqu'ici doncrien de mystérieuxdans les succès si remarquables de cette fabrication. Leséchantillons de minerai que j'ai recueillis dans la montagnesont sensiblement analogues à nos bons fers. Les spécimensde houille sont assurément très beaux et de qualitééminemment métallurgiquemais sans rien non plusd'anormal. Il n'est pas douteux que la fabrication Schultze ne prenneun soin spécial de dégager ces matièrespremières de tout mélange étranger et ne lesemploie qu'à l'état de pureté parfaite. Maisc'est encore là un résultat facile à réaliser.Il ne reste doncpour être en possession de tous les élémentsdu problèmequ'à déterminer la composition decette terre réfractairedont sont faits les creusets et lestuyaux de coulée. Cet objet atteint et nos équipes defondeurs convenablement disciplinéesje ne vois pas pourquoinous ne ferions pas ce qui se fait ici ! Avec tout celaje n'aiencore vu que deux secteurset il y en a au moins vingt-quatresanscompter l'organisme centralle département des plans et desmodèlesle cabinet secret ! Que peuvent-ils bien machinerdans cette caverne ? Que ne doivent pas craindre nos amis aprèsles menaces formulées par Herr Schultzelorsqu'il est entréen possession de son héritage ?»

Sur cespoints d'interrogationSchwartzassez fatigué de sa journéese déshabillase glissa dans un petit lit aussi inconfortableque peut l'être un lit allemand -- ce qui est beaucoup dire --alluma une pipe et se mit à fumer en lisant un vieux livre.Mais sa pensée semblait être ailleurs. Sur ses lèvresles petits jets de vapeur odorante se succédaient en cadenceet faisaient :

«Peuh!... Peuh !... Peuh !... Peuh !...»

Il finitpar déposer son livre et resta songeur pendant longtempscomme absorbé dans la solution d'un problème difficile.

«Ah! s'écria-t-il enfinquand le diable lui-même s'enmêleraitje découvrirai le secret de Herr Schultzeetsurtout ce qu'il peut méditer contre France-Ville !»

Schwartzs'endormit en prononçant le nom du docteur Sarrasin; maisdans son sommeilce fut le nom de Jeannepetite fillequi revintsur ses lèvres. Le souvenir de la fillette était restéentierencore bien que Jeannedepuis qu'il l'avait quittéefût devenue une jeune demoiselle. Ce phénomènes'explique aisément par les lois ordinaires de l'associationdes idées : l'idée du docteur renfermait celle de safilleassociation par contiguïté. AussilorsqueSchwartzou plutôt Marcel Bruckmanns'éveillaayantencore le nom de Jeanne à la penséeil ne s'en étonnapas et vit dans ce fait une nouvelle preuve de l'excellence desprincipes psychologiques de Stuart Mill.


VI


LE PUITS ALBRECHT



MadameBauerla bonne femme qui donnait l'hospitalité àMarcel Bruckmannsuissesse de naissanceétait la veuve d'unmineur tué quatre ans auparavant dans un de ces cataclysmesqui font de la vie du houilleur une bataille de tous les instants.L'usine lui servait une petite pension annuelle de trente dollarsàlaquelle elle ajoutait le mince produit d'une chambre meubléeet le salaire que lui apportait tous les dimanches son petit garçonCarl.

Quoique àpeine âgé de treize ansCarl était employédans la houillère pour fermer et ouvrirau passage deswagonnets de charbonune de ces portes d'air qui sont indispensablesà la ventilation des galeriesen forçant le courant àsuivre une direction déterminée. La maison tenue àbail par sa mèrese trouvant trop loin du puits Albrecht pourqu'il pût rentrer tous les soirs au logison lui avait donnépar surcroît une petite fonction nocturne au fond de la minemême. Il était chargé de garder et de panser sixchevaux dans leur écurie souterrainependant que lepalefrenier remontait au-dehors.

La vie deCarl se passait donc presque tout entière à cinq centsmètres au-dessous de la surface terrestre. Le jouril setenait en sentinelle auprès de sa porte d'air; la nuitildormait sur la paille auprès de ses chevaux. Le dimanche matinseulementil revenait à la lumière et pouvait pourquelques heures profiter de ce patrimoine commun des hommes : lesoleille ciel bleu et le sourire maternel.

Comme onpeut bien penseraprès une pareille semainelorsqu'ilsortait du puitsson aspect n'était pas précisémentcelui d'un jeune «gommeux». Il ressemblait plutôt àun gnome de féerieà un ramoneur ou à un Nègrepapou. Aussi dame Bauer consacrait-elle généralementune grande heure à le débarbouiller à grandrenfort d'eau chaude et de savon. Puiselle lui faisait revêtirun bon costume de gros drap verttaillé dans une défroquepaternelle qu'elle tirait des profondeurs de sa grande armoire desapinetde ce moment jusqu'au soirelle ne se lassait pasd'admirer son garçonle trouvant le plus beau du monde.

Dépouilléde son sédiment de charbonCarlvraimentn'était pasplus laid qu'un autre. Ses cheveux blonds et soyeuxses yeux bleuset douxallaient bien à son teint d'une blancheur excessive ;mais sa taille était trop exiguë pour son âge.Cette vie sans soleil le rendait aussi anémique qu'une laitueet il est vraisemblable que le compte-globules du docteur Sarrasinappliqué au sang du petit mineury aurait révéléune quantité tout à fait insuffisante de monnaiehématique.

Au moralc'était un enfant silencieuxflegmatiquetranquilleavecune pointe de cette fierté que le sentiment du périlcontinuell'habitude du travail régulier et la satisfactionde la difficulté vaincue donnent à tous les mineurssans exception.

Son grandbonheur était de s'asseoir auprès de sa mèreàla table carrée qui occupait le milieu de la salle basseetde piquer sur un carton une multitude d'insectes affreux qu'ilrapportait des entrailles de la terre. L'atmosphère tièdeet égale des mines a sa faune spécialepeu connue desnaturalistescomme les parois humides de la houille ont leur floreétrange de mousses verdâtresde champignons non décritset de flocons amorphes. C'est ce que l'ingénieur Maulesmulheamoureux d'entomologieavait remarquéet il avait promis unpetit écu pour chaque espèce nouvelle dont Carlpourrait lui apporter un spécimen. Perspective doréequi avait d'abord amené le garçonnet à exploreravec soin tous les recoins de la houillèreet quipetit àpetitavait fait de lui un collectionneur. Aussic'étaitpour son propre compte qu'il recherchait maintenant les insectes.

Ausurplusil ne limitait pas ses affections aux araignées etaux cloportes. Il entretenaitdans sa solitudedes relationsintimes avec deux chauves-souris et avec un gros rat mulot. Mêmes'il fallait l'en croireces trois animaux étaient les bêtesles plus intelligentes et les plus aimables du monde; plusspirituelles encore que ses chevaux aux longs poils soyeux et àla croupe luisantedont Carl ne parlait pourtant qu'avec admiration.

Il y avaitBlair-Atholsurtoutle doyen de l'écurieun vieuxphilosophedescendu depuis six ans à cinq cents mètresau-dessous du niveau de la meret qui n'avait jamais revu la lumièredu jour. Il était maintenant presque aveugle. Mais comme ilconnaissait bien son labyrinthe souterrain ! Comme il savait tournerà droite ou à gaucheen traînant son wagonsansjamais se tromper d'un pas ! Comme il s'arrêtait à pointdevant les portes d'airafin de laisser l'espace nécessaire àles ouvrir ! Comme il hennissait amicalementmatin et soiràla minute exacte où sa provende lui était due ! Et sibonsi caressantsi tendre !

«Jevous assuremèrequ'il me donne réellement un baiseren frottant sa joue contre la miennequand j'avance ma têteauprès de luidisait Carl. Et c'est très commodesavez vousque Blair-Athol ait ainsi une horloge dans la tête! Sans luinous ne saurions pasde toute la semaines'il est nuitou joursoir ou matin !»

Ainsibavardait l'enfantet dame Bauer l'écoutait avec ravissement.Elle aimait Blair-Atholelle ausside toute l'affection que luiportait son garçonet ne manquait guèreàl'occasionde lui envoyer un morceau de sucre. Que n'aurait-elle pasdonné pour aller voir ce vieux serviteurque son homme avaitconnuet en même temps visiter l'emplacement sinistre oùle cadavre du pauvre Bauernoir comme de l'encrecarbonisépar le feu grisouavait été retrouvé aprèsl'explosion ?... Mais les femmes ne sont pas admises dans la mineetil fallait se contenter des descriptions incessantes que lui enfaisait son fils.

Ah ! ellela connaissait biencette houillèrece grand trou noir d'oùson mari n'était pas revenu ! Que de fois elle avait attenduauprès de cette gueule béantede dix-huit pieds dediamètresuivi du regardle long du muraillement en pierresde taillela double cage en chêne dans laquelle glissaient lesbennes accrochées à leur câble et suspendues auxpoulies d'aciervisité la haute charpente extérieurele bâtiment de la machine à vapeurla cabine dumarqueuret le reste ! Que de fois elle s'était réchaufféeau brasier toujours ardent de cette énorme corbeille de fer oùles mineurs sèchent leurs habits en émergeant dugouffreoù les fumeurs impatients allument leur pipe ! Commeelle était familière avec le bruit et l'activitéde cette porte infernale ! Les receveurs qui détachent leswagons chargés de houilleles accrocheursles trieursleslaveursles mécaniciensles chauffeurselle les avait tousvus et revus à la tâche !

Ce qu'ellen'avait pu voir et ce qu'elle voyait bienpourtantpar les yeux ducoeurc'est ce qui se passaitlorsque la benne s'étaitengloutieemportant la grappe humaine d'ouvriersparmi eux son marijadiset maintenant son unique enfant !

Elleentendait leurs voix et leurs rires s'éloigner dans laprofondeurs'affaiblirpuis cesser. Elle suivait par la penséecette cagequi s'enfonçait dans le boyau étroit etverticalà cinqsix cents mètres-- quatre fois lahauteur de la grande pyramide !... Elle la voyait arriver enfin auterme de sa courseet les hommes s'empresser de mettre pied àterre !

Les voilàse dispersant dans la ville souterraineprenant l'un àdroitel'autre à gauche ; les rouleurs allant à leurwagon; les piqueursarmés du pic de fer qui leur donne sonnomse dirigeant vers le bloc de houille qu'il s'agit d'attaquer ;les remblayeurs s'occupant à remplacer par des matériauxsolides les trésors de charbon qui ont étéextraitsles boiseurs établissant les charpentes quisoutiennent les galeries non muraillées ; les cantonniersréparant les voiesposant les rails ; les maçonsassemblant les voûtes...

Unegalerie centrale part du puits et aboutit comme un large boulevard àun autre puits éloigné de trois ou quatre kilomètres.De là rayonnent à angles droits des galeriessecondairesetsur les lignes parallèlesles galeries detroisième ordre. Entre ces voies se dressent des muraillesdes piliers formés par la houille même ou par la roche.Tout cela réguliercarrésolidenoir !...

Et dans cedédale de rueségales de largeur et de longueurtouteune armée de mineurs demi-nus s'agitantcausanttravaillantà la lueur de leurs lampes de sûreté !...

Voilàce que dame Bauer se représentait souventquand elle étaitseulesongeuseau coin de son feu.

Dans cetentrecroisement de galerieselle en voyait une surtoutune qu'elleconnaissait mieux que les autresdont son petit Carl ouvrait etrefermait la porte.

Le soirvenula bordée de jour remontait pour être remplacéepar la bordée de nuit. Mais son garçonà ellene reprenait pas place dans la benne. Il se rendait àl'écurieil retrouvait son cher Blair-Atholil lui servaitson souper d'avoine et sa provision de foin; puis il mangeait àson tour le petit dîner froid qu'on lui descendait de là-hautjouait un instant avec son gros ratimmobile à ses piedsavec ses deux chauves- souris voletant lourdement autour de luiets'endormait sur la litière de paille.

Comme ellesavait bien tout celadame Baueret comme elle comprenait àdemi-mot tous les détails que lui donnait Carl !

«Savez-vousmèrece que m'a dit hier M. l'ingénieur Maulesmulhe ?Il a dit quesi je répondais bien sur les questionsd'arithmétique qu'il me posera un de ces joursil meprendrait pour tenir la chaîne d'arpentagequand il lèvedes plans dans la mine avec sa boussole. Il paraît qu'on vapercer une galerie pour aller rejoindre le puits Weberet il aurafort à faire pour tomber juste !

--Vraiment ! s'écriait dame Bauer enchantéeM.l'ingénieur Maulesmulhe a dit cela !»

Et elle sereprésentait déjà son garçon tenant lachaînele long des galeriestandis que l'ingénieurcarnet en mainrelevait les chiffresetl'oeil fixé sur laboussoledéterminait la direction de la percée.

«Malheureusementreprit Carlje n'ai personne pour m'expliquer ce que je ne comprendspas dans mon arithmétiqueet j'ai bien peur de mal répondre!»

IciMarcelqui fumait silencieusement au coin du feucomme sa qualitéde pensionnaire de la maison lui en donnait le droitse mêlade la conversation pour dire à l'enfant :

«Situ veux m'indiquer ce qui t'embarrasseje pourrai peut-être tel'expliquer.

-- Vous ?fit dame Bauer avec quelque incrédulité.

-- Sansdouterépondit Marcel. Croyez-vous que je n'apprenne rien auxcours du soiroù je vais régulièrement aprèssouper ? Le maître est très content de moi et dit que jepourrais servir de moniteur !»

Cesprincipes posésMarcel alla prendre dans sa chambre un cahierde papier blancs'installa auprès du petit garçonluidemanda ce qui l'arrêtait dans son problème et le luiexpliqua avec tant de clartéque Carlémerveillén'y trouva plus la moindre difficulté.

A dater dece jourdame Bauer eut plus de considération pour sonpensionnaireet Marcel se prit d'affection pour son petit camarade.

Du resteil se montrait lui-même un ouvrier exemplaire et n'avait pastardé à être promu d'abord à la secondepuis à la première classe. Tous les matinsàsept heuresil était à la porte 0. Tous les soirsaprès son souperil se rendait au cours professé parl'ingénieur Trubner. Géométriealgèbredessin de figures et de machinesil abordait tout avec une égaleardeuret ses progrès étaient si rapidesque lemaître en fut vivement frappé. Deux mois aprèsêtre entré à l'usine Schultzele jeune ouvrierétait déjà noté comme une desintelligences les plus ouvertesnon seulement du secteur 0mais detoute la Cité de l'Acier. Un rapport de son chef immédiatexpédié à la fin du trimestreportait cettemention formelle :

«Schwartz(Johann)26 ansouvrier fondeur de première classe. Je doissignaler ce sujet à l'administration centralecomme tout àfait "hors ligne" sous le triple rapport des connaissancesthéoriquesde l'habileté pratique et de l'espritd'invention le plus caractérisé.»

Il fallutnéanmoins une circonstance extraordinaire pour acheverd'appeler sur Marcel l'attention de ses chefs. Cette circonstance nemanqua pas de se produirecomme il arrive toujours tôt ou tard: malheureusementce fut dans les conditions les plus tragiques.

Undimanche matinMarcelassez étonné d'entendre sonnerdix heures sans que son petit ami Carl eût parudescenditdemander à dame Bauer si elle savait la cause de ce retard. Illa trouva très inquiète. Carl aurait dû êtreau logis depuis deux heures au moins. Voyant son anxiétéMarcel s'offrit d'aller aux nouvelleset partit dans la direction dupuits Albrecht.

En routeil rencontra plusieurs mineurset ne manqua pas de leur demanders'ils avaient vu le petit garçon; puisaprès avoirreçu une réponse négative et avoir échangéavec eux ce Glück auf ! («Bonne sortie !»)qui est le salut des houilleurs allemandsMarcel poursuivit sapromenade.

Il arrivaainsi vers onze heures au puits Albrecht. L'aspect n'en étaitpas tumultueux et animé comme il l'est dans la semaine. C'està peine si une jeune «modiste» -- c'est le nom queles mineurs donnent gaiement et par antiphrase aux trieuses decharbon --était en train de bavarder avec le marqueurqueson devoir retenaitmême en ce jour fériéàla gueule du puits.

«Avez-vousvu sortir le petit Carl Bauernuméro 41902 ?» demandaMarcel à ce fonctionnaire.

L'hommeconsulta sa liste et secoua la tête.

«Est-cequ'il y a une autre sortie de la mine ?

-- Nonc'est la seulerépondit le marqueur. La "fendue"qui doit affleurer au nordn'est pas encore achevée.

-- Alorsle garçon est en bas ?

--Nécessairementet c'est en effet extraordinairepuisqueledimancheles cinq gardiens spéciaux doivent seuls y rester.

-- Puis-jedescendre pour m'informer ?...

-- Passans permission.

-- Il peuty avoir eu un accidentdit alors la modiste.

-- Pasd'accident possible le dimanche !

-- Maisenfinreprit Marcelil faut que je sache ce qu'est devenu cetenfant !

--Adressez-vous au contremaître de la machinedans ce bureau...si toutefois il s'y trouve...»

Lecontremaîtreen grand costume du dimancheavec un col dechemise aussi raide que du fer-blancs'était heureusementattardé à ses comptes. En homme intelligent et humainil partagea tout de suite l'inquiétude de Marcel.

«Nousallons voir ce qu'il en est»dit-il.

Etdonnant l'ordre au mécanicien de service de se tenir prêtà filer du câbleil se disposa à descendre dansla mine avec le jeune ouvrier.

«N'avez-vouspas des appareils Galibert ? demanda celui-ci. Ils pourraient devenirutiles...

-- Vousavez raison. On ne sait jamais ce qui se passe au fond du trou.»

Lecontremaître prit dans une armoire deux réservoirs enzincpareils aux fontaines que les marchands de «coco»portent à Paris sur le dos. Ce sont des caisses à aircomprimémises en communication avec les lèvres pardeux tubes de caoutchouc dont l'embouchure de corne se place entreles dents. On les remplit à l'aide de soufflets spéciauxconstruits de manière à se vider complètement.Le nez serré dans une pince de boison peut ainsimuni d'uneprovision d'airpénétrer impunément dansl'atmosphère la plus irrespirable.

Lespréparatifs achevésle contremaître et Marcels'accrochèrent à la bennele câble fila sur lespoulies et la descente commença. Eclairés par deuxpetites lampes électriquestous deux causaient en s'enfonçantdans les profondeurs de la terre.

«Pourun homme qui n'est pas de la partie vous n'avez pas froid aux yeuxdisait le contremaître. J'ai vu des gens ne pas pouvoir sedécider à descendre ou rester accroupis comme deslapins au fond de la benne !

--Vraiment ? répondit Marcel. Cela ne me fait rien du tout. Ilest vrai que je suis descendu deux ou trois fois dans leshouillères.»

On futbientôt au fond du puits. Un gardienqui se trouvait au rond-point d'arrivéen'avait point vu le petit Carl.

On sedirigea vers l'écurie. Les chevaux y étaient seuls etparaissaient même s'ennuyer de tout leur coeur. Telle est dumoins la conclusion qu'il était permis de tirer duhennissement de bienvenue par lequel Blair-Athol salua ces troisfigures humaines. A un clou était pendu le sac de toile deCarlet dans un petit coinà côté d'uneétrilleson livre d'arithmétique.

Marcel fitaussitôt remarquer que sa lanterne n'était plus lànouvelle preuve que l'enfant devait être dans la mine.

«Ilpeut avoir été pris dans un éboulementdit lecontremaîtremais c'est peu probable ! Qu'aurait-il étéfaire dans les galeries d'exploitationun dimanche ?

-- Oh !peut-être a-t-il été chercher des insectes avantde sortir ! répondit le gardien. C'est une vraie passion chezlui !»

Le garçonde l'écuriequi arriva sur ces entrefaitesconfirma cettesupposition. Il avait vu Carl partir avant sept heures avec salanterne.

Il nerestait donc plus qu'à commencer des recherches régulières.On appela à coups de sifflet les autres gardienson separtagea la besogne sur un grand plan de la mineet chacunmuni desa lampecommença l'exploration des galeries de second et detroisième ordre qui lui avaient été dévolues.

En deuxheurestoutes les régions de la houillère avaient étépassées en revueet les sept hommes se retrouvaient aurond-point. Nulle partil n'y avait la moindre trace d'éboulementmais nulle part non plus la moindre trace de Carl. Le contremaîtrepeut-être influencé par un appétit grandissantinclinait vers l'opinion que l'enfant pouvait avoir passéinaperçu et se trouver tout simplement à la maison ;mais Marcelconvaincu du contraireinsista pour faire de nouvellesrecherches.

«Qu'est-ceque cela ? dit-il en montrant sur le plan une régionpointilléequi ressemblaitau milieu de la précisiondes détails avoisinantsà ces terrae ignotaeque les géographes marquent aux confins des continentsarctiques.

-- C'estla zone provisoirement abandonnéeà cause del'amincissement de la couche exploitablerépondit lecontremaître.

-- Il y aune zone abandonnée ?... Alors c'est là qu'il fautchercher !» reprit Marcel avec une autorité que lesautres hommes subirent.

Ils netardèrent pas à atteindre l'orifice de galeries quidevaienten effetà en juger par l'aspect gluant et moisi deleurs paroisavoir été délaissées depuisplusieurs années. Ils les suivaient déjà depuisquelque temps sans rien découvrir de suspectlorsque Marcelles arrêtantleur dit :

«Est-ceque vous ne vous sentez pas alourdis et pris de maux de tête ?

-- Tiens !c'est vrai ! répondirent ses compagnons.

-- Pourmoireprit Marcelil y a un instant que je me sens à demiétourdi. Il y a sûrement ici de l'acide carbonique !...Voulez-vous me permettre d'enflammer une allumette? demanda-t-il aucontremaître.

--Allumezmon garçonne vous gênez pas.»

Marceltira de sa poche une petite boîte de fumeurfrotta uneallumetteetse baissantapprocha de terre la petite flamme. Elles'éteignit aussitôt.

«J'enétais sûr... dit-il. Le gazétant plus lourd quel'airse maintient au ras du sol... Il ne faut pas rester ici -- jeparle de ceux qui n'ont pas d'appareils Galibert. Si vous voulezmaîtrenous poursuivrons seuls la recherche.»

Les chosesainsi convenuesMarcel et le contremaître prirent chacun entreleurs dents l'embouchure de leur caisse à airplacèrentla pince sur leurs narines et s'enfoncèrent dans unesuccession de vieilles galeries.

Un quartd'heure plus tardils en ressortaient pour renouveler l'air desréservoirs ; puiscette opération accomplieilsrepartaient.

A latroisième repriseleurs efforts furent enfin couronnésde succès. Une petite lueur bleuâtrecelle d'une lampeélectriquese montra au loin dans l'ombre. Ils y coururent...

Au pied dela muraille humidegisaitimmobile et déjà froidlepauvre petit Carl. Ses lèvres bleuessa face injectéeson pouls muetdisaientavec son attitudece qui s'étaitpassé.

Il avaitvoulu ramasser quelque chose à terreil s'était baisséet avait été littéralement noyé dans legaz acide carbonique.

Tous lesefforts furent inutiles pour le rappeler à la vie. La mortremontait déjà à quatre ou cinq heures. Lelendemain soiril y avait une petite tombe de plus dans le cimetièreneuf de Stahlstadtet dame Bauerla pauvre femmeétaitveuve de son enfant comme elle l'était de son mari.


VII



LE BLOC CENTRAL



Un rapportlumineux du docteur Echternachmédecin en chef de la sectiondu puits Albrechtavait établi que la mort de Carl Bauern°41902âgé de treize ans«trappeur» àla galerie 228était due à l'asphyxie résultantde l'absorption par les organes respiratoires d'une forte proportiond'acide carbonique.

Un autrerapport non moins lumineux de l'ingénieur Maulesmulhe avaitexposé la nécessité de comprendre dans unsystème d'aération la zone B du plan XIVdont lesgaleries laissaient transpirer du gaz délétèrepar une sorte de distillation lente et insensible.

Enfinunenote du même fonctionnaire signalait à l'autoritécompétente le dévouement du contremaître Rayer etdu fondeur de première classe Johann Schwartz.

Huit àdix jours plus tardle jeune ouvrieren arrivant pour prendre sonjeton de présence dans la loge du conciergetrouva au clou unordre imprimé à son adresse :

«Lenommé Schwartz se présentera aujourd'hui à dixheures au bureau du directeur général. Bloc centralporte et route A. Tenue d'extérieur.»

«Enfin!... pensa Marcel. Ils y ont mis le tempsmais ils y viennent !»

Il avaitmaintenant acquisdans ses causeries avec ses camarades et dans sespromenades du dimanche autour de Stahlstadtune connaissance del'organisation générale de la cité suffisantepour savoir que l'autorisation de pénétrer dans le Bloccentral ne courait pas les rues. De véritables légendess'étaient répandues à cet égard. Ondisait que des indiscretsayant voulu s'introduire par surprise danscette enceinte réservéen'avaient plus reparu ; queles ouvriers et employés y étaient soumisavant leuradmissionà toute une série de cérémoniesmaçonniquesobligés de s'engager sous les serments lesplus solennels à ne rien révéler de ce qui sepassaitet impitoyablement punis de mort par un tribunal secrets'ils violaient leur serment... Un chemin de fer souterrain mettaitce sanctuaire en communication avec la ligne de ceinture... Destrains de nuit y amenaient des visiteurs inconnus... Il s'y tenaitparfois des conseils suprêmes où des personnagesmystérieux venaient s'asseoir et participer auxdélibérations...

Sansajouter plus de foi qu'il ne fallait à tous ces récitsMarcel savait qu'ils étaienten sommel'expression populaired'un fait parfaitement réel : l'extrême difficultéqu'il y avait à pénétrer dans la divisioncentrale. De tous les ouvriers qu'il connaissait -- et il avait desamis parmi les mineurs de fer comme parmi les charbonniersparmi lesaffineurs comme parmi les employés des hauts fourneauxparmiles brigadiers et les charpentiers comme parmi les forgerons --pasun seul n'avait jamais franchi la porte A.

C'est doncavec un sentiment de curiosité profonde et de plaisir intimequ'il s'y présenta à l'heure indiquée. Il putbientôt s'assurer que les précautions étaient desplus sévères.

Etd'abordMarcel était attendu. Deux hommes revêtus d'ununiforme grissabre au côté et revolver à laceinturese trouvaient dans la loge du concierge. Cette logecommecelle de la soeur tourière d'un couvent cloîtréavait deux portesl'une à l'extérieurl'autreintérieurequi ne s'ouvraient jamais en même temps.

Lelaissez-passer examiné et viséMarcel se vitsansmanifester aucune surpriseprésenter un mouchoir blancaveclequel les deux acolytes en uniforme lui bandèrentsoigneusement les yeux.

Le prenantensuite sous les brasils se mirent en marche avec lui sans motdire.

Au bout dedeux à trois mille pason monta un escalierune portes'ouvrit et se refermaet Marcel fut autorisé àretirer son bandeau.

Il setrouvait alors dans une salle très simplemeublée dequelques chaisesd'un tableau noir et d'une large planche àépuresgarnie de tous les instruments nécessaires audessin linéaire. Le jour venait par de hautes fenêtres àvitres dépolies.

Presqueaussitôtdeux personnages de tournure universitaire entrèrentdans la salle.

«Vousêtes signalé comme un sujet distinguédit l'und'eux. Nous allons vous examiner et voir s'il y a lieu de vousadmettre à la division des modèles. Etes-vous disposéà répondre à nos questions ?»

Marcel sedéclara modestement prêt à l'épreuve.

Les deuxexaminateurs lui posèrent alors successivement des questionssur la chimiesur la géométrie et sur l'algèbre.Le jeune ouvrier les satisfit en tous points par la clarté etla précision de ses réponses. Les figures qu'il traçaità la craie sur le tableau étaient nettesaiséesélégantes. Ses équations s'alignaient menues etserréesen rangs égaux comme les lignes d'un régimentd'élite. Une de ses démonstrations même fut siremarquable et si nouvelle pour ses jugesqu'ils lui en exprimèrentleur étonnement en lui demandant où il l'avait apprise.

«ASchaffousemon paysà l'école primaire.

-- Vousparaissez bon dessinateur ?

-- C'étaitma meilleure partie.

--L'éducation qui se donne en Suisse est décidémentbien remarquable ! dit l'un des examinateurs à l'autre... Nousallons vous laisser deux heures pour exécuter ce dessinreprit-ilen remettant au candidat une coupe de machine àvapeurassez compliquée. Si vous vous en acquittez bienvousserez admis avec la mention: Parfaitement satisfaisant et horsligne...»

Marcelresté seulse mit à l'ouvrage avec ardeur.

Quand sesjuges rentrèrentà l'expiration du délai derigueurils furent si émerveillés de son épurequ'ils ajoutèrent à la mention promise : Nousn'avons pas un autre dessinateur de talent égal.

Le jeuneouvrier fut alors ressaisi par les acolytes grisetavec le mêmecérémonialc'est-à-dire les yeux bandésconduit au bureau du directeur général.

«Vousêtes présenté pour l'un des ateliers de dessin àla division des modèleslui dit ce personnage. Etes-vousdisposé à vous soumettre aux conditions du règlement?

-- Je neles connais pasdit Marcelmais je présume qu'elles sontacceptables.

-- Lesvoici : 1° Vous êtes astreintpour toute la duréede votre engagementà résider dans la division même.Vous ne pouvez en sortir que sur autorisation spéciale et toutà fait exceptionnelle. -- 2° Vous êtes soumis aurégime militaireet vous devez obéissance absoluesous les peines militairesà vos supérieurs. Parcontrevous êtes assimilé aux sous-officiers d'unearmée activeet vous pouvezpar un avancement réguliervous élever aux plus hauts grades. -- 3° Vous vous engagezpar serment à ne jamais révéler àpersonne ce que vous voyez dans la partie de la division oùvous avez accès. -- 4° Votre correspondance est ouvertepar vos chefs hiérarchiquesà la sortie comme àla rentréeet doit être limitée à votrefamille.»

«Brefje suis en prison»pensa Marcel.

Puisilrépondit très simplement :

«Cesconditions me paraissent justes et je suis prêt à m'ysoumettre.

-- Bien.Levez la main... Prêtez serment... Vous êtes nommédessinateur au 4e atelier... Un logement vous sera assignéetpour les repasvous avez ici une cantine de premier ordre...Vous n'avez pas vos effets avec vous ?

-- Nonmonsieur. Ignorant ce qu'on me voulaitje les ai laissés chezmon hôtesse.

-- On iravous les cherchercar vous ne devez plus sortir de la division.»

«J'aibien faitpensa Marceld'écrire mes notes en langage chiffré! On n'aurait eu qu'à les trouver !...»

Avant lafin du jourMarcel était établi dans une joliechambretteau quatrième étage d'un bâtimentouvert sur une vaste couret il avait pu prendre une premièreidée de sa vie nouvelle.

Elle neparaissait pas devoir être aussi triste qu'il l'aurait crud'abord. Ses camarades -- il fit leur connaissance au restaurant --étaient en général calmes et douxcomme tousles hommes de travail. Pour essayer de s'égayer un peucar lagaieté manquait à cette vie automatiqueplusieursd'entre eux avaient formé un orchestre et faisaient tous lessoirs d'assez bonne musique. Une bibliothèqueun salon delecture offraient à l'esprit de précieuses ressourcesau point de vue scientifiquependant les rares heures de loisir. Descours spéciauxfaits par des professeurs de premier mériteétaient obligatoires pour tous les employéssoumis enoutre à des examens et à des concours fréquents.Mais la libertél'air manquaient dans cet étroitmilieu. C'était le collège avec beaucoup de sévéritésen plus et à l'usage d'hommes faits. L'atmosphèreambiante ne laissait donc pas de peser sur ces espritssi façonnésqu'ils fussent à une discipline de fer.

L'hivers'acheva dans ces travauxauxquels Marcel s'était donnécorps et âme. Son assiduitéla perfection de sesdessinsles progrès extraordinaires de son instructionsignalés unanimement par tous les maîtres et tous lesexaminateurslui avaient fait en peu de tempsau milieu de ceshommes laborieuxune célébrité relative. Duconsentement généralil était le dessinateur leplus habilele plus ingénieuxle plus fécond enressources. Y avait-il une difficulté ? C'est à luiqu'on recourait. Les chefs eux-mêmes s'adressaient à sonexpérience avec le respect que le mérite arrachetoujours à la jalousie la plus marquée.

Mais si lejeune homme avait comptéen arrivant au coeur de la divisiondes modèlesen pénétrer les secrets intimesilétait loin de compte.

Sa vieétait enfermée dans une grille de fer de trois centsmètres de diamètrequi entourait le segment du Bloccentral auquel il était attaché. Intellectuellementson activité pouvait et devait s'étendre aux branchesles plus lointaines de l'industrie métallurgique. En pratiqueelle était limitée à des dessins de machines àvapeur. Il en construisait de toutes dimensions et de toutes forcespour toutes sortes d'industries et d'usagespour des navires deguerre et pour des presses à imprimer ; mais il ne sortait pasde cette spécialité. La division du travail pousséeà son extrême limite l'enserrait dans son étau.

Aprèsquatre mois passés dans la section AMarcel n'en savait pasplus sur l'ensemble des oeuvres de la Cité de l'Acier qu'avantd'y entrer. Tout au plus avait-il rassemblé quelquesrenseignements généraux sur l'organisation dont iln'était -- malgré ses mérites -- qu'un rouagepresque infime. Il savait que le centre de la toile d'araignéefigurée par Stahlstadt était la Tour du Taureausortede construction cyclopéennequi dominait tous les bâtimentsvoisins. Il avait appris aussitoujours par les récitslégendaires de la cantineque l'habitation personnelle deHerr Schultze se trouvait à la base de cette touret que lefameux cabinet secret en occupait le centre. On ajoutait que cettesalle voûtéegarantie contre tout danger d incendie etblindée intérieurement comme un monitor l'est àl'extérieurétait fermée par un systèmede portes d'acier à serrures mitrailleusesdignes de labanque la plus soupçonneuse. L'opinion généraleétait d'ailleurs que Herr Schultze travaillait àl'achèvement d'un engin de guerre terribled'un effet sansprécédent et destiné à assurer bientôtà l'Allemagne la domination universelle

Pourachever de percer le mystèreMarcel avait vainement roulédans sa tête les plans les plus audacieux d'escalade et dedéguisement. Il avait dû s'avouer qu'ils n'avaient riende praticable. Ces lignes de murailles sombres et massiveséclairéesla nuit par des flots de lumièregardées par dessentinelles éprouvéesopposeraient toujours àses efforts un obstacle infranchissable. Parvint-il même àles forcer sur un pointque verrait-il ? Des détailstoujours des détails ; Jamais un ensemble !

N'importe.Il s'était juré de ne pas céder ; il ne céderaitpas. S'il fallait dix ans de stageil attendrait dix ans. Maisl'heure sonnerait où ce secret deviendrait le sien! Il lefallait. France-Ville prospérait alorscité heureusedont les institutions bienfaisantes favorisaient tous et chacun enmontrant un horizon nouveau aux peuples découragésMarcel ne doutait pas qu'en face d'un pareil succès de la racelatine. Schultze ne fût plus que jamais résolu àaccomplir ses menaces. La Cité de l'Acier elle-même etles travaux qu'elle avait pour but en étaient une preuve.

Plusieursmois s'écoulèrent ainsi.

Un jouren marsMarcel venaitpour la millième foisde serenouveler à lui-même ce serment d'Anniballorsqu'undes acolytes gris l'informa que le directeur généralavait à lui parler.

«Jereçois de Herr Schultzelui dit ce haut fonctionnairel'ordre de lui envoyer notre meilleur dessinateur. C'est vous.Veuillez faire vos paquets pour passer au cercle interne. Vous êtespromu au grade de lieutenant.»

Ainsiaumoment même où il désespérait presque dusuccèsl'effet logique et naturel d'un travail héroïquelui procurait cette admission tant désirée ! Marcel enfut si pénétré de joiequ'il ne put contenirl'expression de ce sentiment sur sa physionomie.

«Jesuis heureux d'avoir à vous annoncer une si bonne nouvellereprit le directeuret je ne puis que vous engager a persister dansla voie que vous suivez si courageusement. L'avenir le plus brillantvous est offert. Allezmonsieur.»

EnfinMarcelaprès une si longue épreuveentrevoyait le butqu'il s'était juré d'atteindre !

Entasserdans sa valise tous ses vêtementssuivre les hommes grisfranchir enfin cette dernière enceinte dont l'entréeuniqueouverte sur la route Aaurait pu si longtemps encore luirester interditetout cela fut l'affaire de quelques minutes pourMarcel.

Il étaitau pied de cette inaccessible Tour du Taureau dont il n'avait encoreaperçu que la tête sourcilleuse perdue au loin dans lesnuages.

Lespectacle qui s'étendait devant lui était assurémentdes plus imprévus. Qu'on imagine un homme transportesubitementsans transitiondu milieu d'un atelier européenbruyant et banalau fond d'une forêt vierge de la zonetorride. Telle était la surprise qui attendait Marcel aucentre de Stahlstadt.

Encore uneforêt vierge gagne-t-elle beaucoup a être vu àtravers les descriptions des grands écrivainstandis que leparc de Herr Schultze était le mieux peigné des Jardinsd'agrément. Les palmiers les plus élancéslesbananiers les plus touffusles cactus les plus obèses enformaient les massifs. Des lianes s'enroulaient élégammentaux grêles eucalyptusse drapaient en festons verts ouretombaient en chevelures opulentes. Les plantes grasses les plusinvraisemblables fleurissaient en pleine terre. Les ananas et lesgoyaves mûrissaient auprès des oranges. Les colibris etles oiseaux de paradis étalaient en plein air les richesses deleur plumage. Enfinla température même étaitaussi tropicale que la végétation.

Marcelcherchait des yeux les vitrages et les calorifères quiproduisaient ce miracleetétonné de ne voir que leciel bleuil resta un instant stupéfait.

Puisilse rappela qu'il y avait non loin de là une houillèreen combustion permanenteet il comprit que Herr Schultze avaitingénieusement utilisé ces trésors de chaleursouterraine pour se faire servir par des tuyaux métalliquesune température constante de serre chaude.

Mais cetteexplicationque se donna la raison du jeune Alsacienn'empêchapas ses yeux d'être éblouis et charmés du vertdes pelouseset ses narines d'aspirer avec ravissement les arômesqui emplissaient l'atmosphère. Après six mois passéssans voir un brin d'herbeil prenait sa revanche. Une alléesablée le conduisit par une pente insensible au pied d'un beaudegré de marbredominé par une majestueuse colonnade.En arrière se dressait la masse énorme d'un grandbâtiment carré qui était comme le piédestalde la Tour du Taureau. Sous le péristyleMarcel aperçutsept à huit valets en livrée rougeun suisse àtricorne et hallebarde ; il remarqua entre les colonnes de richescandélabres de bronzeetcomme il montait le degréun léger grondement lui révéla que le chemin defer souterrain passait sous ses pieds.

Marcel senomma et fut aussitôt admis dans un vestibule qui étaitun véritable musée de sculpture. Sans avoir le temps des'y arrêteril traversa un salon rouge et orpuis un salonnoir et oret arriva à un salon jaune et or où levalet de pied le laissa seul cinq minutes. Enfinil fut introduitdans un splendide cabinet de travail vert et or.

HerrSchultze en personnefumant une longue pipe de terre à côtéd'une chope de bièrefaisait au milieu de ce luxe l'effetd'une tache de boue sur une botte vernie.

Sans seleversans même tourner la têtele Roi de l'Acier ditfroidement et simplement :

«Vousêtes le dessinateur

-- Ouimonsieur.

-- J'ai vude vos épures. Elles sont très bien. Mais vous ne savezdonc faire que des machines à vapeur ?

-- On nem'a jamais demandé autre chose.

--Connaissez-vous un peu la partie de la balistique ?

-- Je l'aiétudiée à mes moments perdus et pour monplaisir.»

Cetteréponse alla au coeur de Herr Schultze. Il daigna regarderalors son employé.

«Ainsivous vous chargez de dessiner un canon avec moi ?... Nous verrons unpeu comment vous vous en tirerez !... Ah ! vous aurez de la peine àremplacer cet imbécile de Sohnequi s'est tué ce matinen maniant un sachet de dynamite !... L'animal aurait pu nous fairesauter tous !»

Il fautbien l'avouer ; ce manque d'égards ne semblait pas troprévoltant dans la bouche de Herr Schultze !


VIII


LA CAVERNE DU DRAGON



Le lecteurqui a suivi les progrès de la fortune du jeune Alsacien nesera probablement pas surpris de le trouver parfaitement établiau bout de quelques semainesdans la familiarité de HerrSchultze. Tous deux étaient devenus inséparables.Travauxrepaspromenades dans le parclongues pipes fuméessur des mooss de bière -- ils prenaient tout en commun. Jamaisl'ex-professeur d'Iéna n'avait rencontré uncollaborateur qui fût aussi bien selon son coeurqui lecomprît pour ainsi dire à demi-motqui sûtutiliser aussi rapidement ses données théoriques.

Marceln'était pas seulement d'un mérite transcendant danstoutes les branches du métierc'était aussi le pluscharmant compagnonle travailleur le plus assidul'inventeur leplus modestement fécond.

HerrSchultze était ravi de lui. Dix fois par jouril se disait inpetto :

«Quelletrouvaille ! Quelle perle que ce garçon !» La véritéest que Marcel avait pénétré du premier coupd'oeil le caractère de son terrible patron. Il avait vu que safaculté maîtresse était un égoïsmeimmenseomnivoremanifesté au-dehors par une vanitéféroceet il s'était religieusement attaché àrégler là-dessus sa conduite de tous les instants.

En peu dejoursle jeune Alsacien avait si bien appris le doigtéspécial de ce clavierqu'il était arrivé àjouer du Schultze comme on joue du piano. Sa tactique consistaitsimplement à montrer autant que possible son propre méritemais de manière à laisser toujours à l'autre uneoccasion de rétablir sa supériorité sur lui. Parexempleachevait-il un dessinil le faisait parfait -- moins undéfaut facile à voir comme à corrigeret quel'ex-professeur signalait aussitôt avec exaltation.

Avait-ilune idée théoriqueil cherchait à la fairenaître dans la conversationde telle sorte que Herr Schultzepût croire l'avoir trouvée. Quelquefois même ilallait plus loindisant par exemple :

«J'aitracé le plan de ce navire à éperon détachableque vous m'avez demandé.

-- Moi ?répondait Herr Schultzequi n'avait jamais songé àpareille chose.

-- Maisoui ! Vous l'avez donc oublié ?... Un éperondétachablelaissant dans le flanc de l'ennemi une torpille enfuseauqui éclate après un intervalle de trois minutes!

-- Je n'enavais plus aucun souvenir. J'ai tant d'idées en tête !»

Et HerrSchultze empochait consciencieusement la paternité de lanouvelle invention.

Peut-êtreaprès toutn'était-il qu'à demi dupe de cettemanoeuvre. Au fondil est probable qu'il sentait Marcel plus fortque lui. Maispar une de ces mystérieuses fermentations quis'opèrent dans les cervelles humainesil en arrivait aisémentà se contenter de «paraître» supérieuret surtout de faire illusion à son subordonné.

«Est-ilbêteavec tout son espritce mâtin-là !»se disait il parfois en découvrant silencieusement dans unrire muet les trente-deux «dominos» de sa mâchoire.

D'ailleurssa vanité avait bientôt trouvé une échellede compensation. Lui seul au monde pouvait réaliser ces sortesde rêves industriels !... Ces rêves n'avaient de valeurque par lui et pour lui !... Marcelau bout du compten'étaitqu'un des rouages de l'organisme que luiSchultzeavait su créeretc.

Avec toutcelail ne se déboutonnait pascomme on dit. Aprèscinq mois de séjour à la Tour du TaureauMarcel n'ensavait pas beaucoup plus sur les mystères du Bloc central. Ala véritéses soupçons étaient devenusdes quasi-certitudes. Il était de plus en plus convaincu queStahlstadt recelait un secretet que Herr Schultze avait encore unbien autre but que celui du gain. La nature de ses préoccupationscelle de son industrie même rendaient infiniment vraisemblablel'hypothèse qu'il avait inventé quelque nouvel engin deguerre.

Mais lemot de l'énigme restait toujours obscur.

Marcel enétait bientôt venu à se dire qu'il nel'obtiendrait pas sans une crise. Ne la voyant pas veniril sedécida à la provoquer.

C'étaitun soirle 5 septembreà la fin du dîner. Un anauparavantjour pour jouril avait retrouvé dans le puitsAlbrecht le cadavre de son petit ami Carl. Au loinl'hiver si longet si rude de cette Suisse américaine couvrait encore toute lacampagne de son manteau blanc. Maisdans le parc de Stahlstadtlatempérature était aussi tiède qu'en juinet laneigefondue avant de toucher le solse déposait en roséeau lieu de tomber en flocons.

«Cessaucisses à la choucroute étaient délicieusesn'est-ce pas ? fit remarquer Herr Schultzeque les millions de laBégum n'avaient pas lassé de son mets favori.

--Délicieuses»répondit Marcelqui en mangeaithéroïquement tous les soirsquoiqu'il eût fini paravoir ce plat en horreur.

Lesrévoltes de son estomac achevèrent de le déciderà tenter l'épreuve qu'il méditait.

«Jeme demande mêmecomment les peuples qui n'ont ni saucissesnichoucrouteni bièrepeuvent tolérer l'existence !reprit Herr Schultze avec un soupir.

-- La viedoit être pour eux un long supplicerépondit Marcel. Cesera véritablement faire preuve d'humanité que de lesréunir au Vaterland.

-Eh ! eh!... cela viendra... cela viendra ! s'écria le Roi de l'Acier.Nous voici déjà installés au coeur del'Amérique. Laissez-nous prendre une île ou deux auxenvirons du Japonet vous verrez quelles enjambées noussaurons faire autour du globe !»

Le valetde pied avait apporté les pipes. Herr Schultze bourra lasienne et l'alluma. Marcel avait choisi avec préméditationce moment quotidien de complète béatitude.

«Jedois direajouta-t-il après un instant de silenceque je necrois pas beaucoup à cette conquête !

-- Quelleconquête ? demanda Herr Schultzequi n'était déjàplus au sujet de la conversation.

-- Laconquête du monde par les Allemands.»

L'ex-professeurpensa qu'il avait mal entendu.

«Vousne croyez pas à la conquête du monde par les Allemands ?

-- Non.

-- Ah !par exemplevoilà qui est fort !... Et je serais curieux deconnaître les motifs de ce doute !

-- Toutsimplement parce que les artilleurs français finiront parfaire mieux et par vous enfoncer. Les Suissesmes compatriotesquiles connaissent bienont pour idée fixe qu'un Françaisaverti en vaut deux. 1870 est une leçon qui se retourneracontre ceux qui l'ont donnée. Personne n'en doute dans monpetit paysmonsieurets'il faut tout vous direc'est l'opiniondes hommes les plus forts en Angleterre.»

Marcelavait proféré ces mots d'un ton froidsec ettranchantqui doublas'il est possiblel'effet qu'un telblasphèmelancé de but en blancdevait produire surle Roi de l'Acier.

HerrSchultze en resta suffoquéhagardanéanti. Le sanglui monta à la face avec une telle violenceque le jeunehomme craignit d'être allé trop loin. Voyant toutefoisque sa victimeaprès avoir failli étouffer de ragen'en mourait pas sur le coupil reprit :

«Ouic'est fâcheux à constatermais c'est ainsi. Si nosrivaux ne font plus de bruitils font de la besogne. Croyez-vousdonc qu'ils n'ont rien appris depuis la guerre ? Tandis que nous ensommes bêtement à augmenter le poids de nos canonstenez pour certain qu'ils préparent du nouveau et que nousnous en apercevrons à la première occasion !

-- Dunouveau! du nouveau! balbutia Herr Schultze. Nous en faisons aussimonsieur !

-- Ah !ouiparlons-en ! Nous refaisons en acier ce que nos prédécesseursont fait en bronzevoilà tout ! Nous doublons les proportionset la portée de nos pièces !

--Doublons !... riposta Herr Schultze d'un ton qui signifiait : Envérité ! nous faisons mieux que doubler !

-- Mais aufondreprit Marcelnous ne sommes que des plagiaires. Tenezvoulez-vous que je vous dise la vérité ? La facultéd'invention nous manque. Nous ne trouvons rienet les Françaistrouventeuxsoyez-en sûr !»

HerrSchultze avait repris un peu de calme apparent. Toutefoisletremblement de ses lèvresla pâleur qui avait succédéà la rougeur apoplectique de sa face montraient assez lessentiments qui l'agitaient.

Fallait-ilen arriver à ce degré d'humiliation ? S'appelerSchultzeêtre le maître absolu de la plus grande usineet de la première fonderie de canons du monde entiervoir àses pieds les rois et les parlementset s'entendre dire par un petitdessinateur suisse qu'on manque d'inventionqu'on est au-dessousd'un artilleur français !... Et cela quand on avait prèsde soiderrière l'épaisseur d'un mur blindédequoi confondre mille fois ce drôle impudentlui fermer laboucheanéantir ses sots arguments ? Nonil n'étaitpas possible d'endurer un pareil supplice !

HerrSchultze se leva d'un mouvement si brusquequ'il en cassa sa pipe.Puisregardant Marcel d'un oeil chargé d'ironieetserrantles dentsil lui ditou plutôt il siffla ces mots :

«Suivez-moimonsieurje vais vous montrer si moiHerr Schultzeje manqued'invention !»

Marcelavait joué gros jeumais il avait gagnégrâce àla surprise produite par un langage si audacieux et si inattendugrâce à la violence du dépit qu'il avaitprovoquéla vanité étant plus forte chezl'ex-professeur que la prudence. Schultze avait soif de dévoilerson secretetcomme malgré luipénétrant dansson cabinet de travaildont il referma la porte avec soinil marchadroit à sa bibliothèque et en toucha un des panneaux.Aussitôtune ouverturemasquée par des rangéesde livresapparut dans la muraille. C'était l'entréed'un passage étroit qui conduisaitpar un escalier de pierrejusqu'au pied même de la Tour du Taureau.

Làune porte de chêne fut ouverte à l'aide d'une petiteclef qui ne quittait jamais le patron du lieu. Une seconde porteapparutfermée par un cadenas syllabiquedu genre de ceuxqui servent pour les coffres-forts. Herr Schultze forma le mot etouvrit le lourd battant de ferqui était intérieurementarmé d'un appareil compliqué d'engins explosiblesqueMarcelsans doute par curiosité professionnelleaurait bienvoulu examiner. Mais son guide ne lui en laissa pas le temps.

Tous deuxse trouvaient alors devant une troisième portesans serrureapparentequi s'ouvrit sur une simple pousséeopéréebien entenduselon des règles déterminées.

Ce tripleretranchement franchiHerr Schultze et son compagnon eurent àgravir les deux cents marches d'un escalier de feret ils arrivèrentau sommet de la Tour du Taureauqui dominait toute la cité deStahlstadt.

Sur cettetour de granitdont la solidité était à touteépreuves'arrondissait une sorte de casematepercéede plusieurs embrasures. Au centre de la casemate s'allongeait uncanon d'acier.

«Voilà!» dit le professeurqui n'avait pas soufflé mot depuisle trajet.

C'étaitla plus grosse pièce de siège que Marcel eûtjamais vue. Elle devait peser au moins trois cent mille kilogrammeset se chargeait par la culasse. Le diamètre de sa bouchemesurait un mètre et demi. Montée sur un affûtd'acier et roulant sur des rubans de même métalelleaurait pu être manoeuvrée par un enfanttant lesmouvements en étaient rendus faciles par un système deroues dentées. Un ressort compensateurétabli enarrière de l'affûtavait pour effet d'annuler le reculou du moins de produire une réaction rigoureusement égaleet de replacer automatiquement la pièceaprès chaquecoupdans sa position première.

«Etquelle est la puissance de perforation de cette pièce ?demanda Marcelqui ne put se retenir d'admirer un pareil engin.

-- A vingtmille mètresavec un projectile pleinnous perçonsune plaque de quarante pouces aussi aisément que si c'étaitune tartine de beurre !

-- Quelleest donc sa portée ?

-- Saportée ! s'écria Schultzequi s'enthousiasmait Ah !vous disiez tout à l'heure que notre génie imitateurn'avait rien obtenu de plus que de doubler la portée descanons actuels ! Eh bienavec ce canon- làje me charged'envoyeravec une précision suffisanteun projectile àla distance de dix lieues !

-- Dixlieues ! s'écria Marcel. Dix lieues ! Quelle poudre nouvelleemployez-vous donc ?

-- Oh ! jepuis tout vous diremaintenant ! répondit Herr Schultze d'unton singulier. Il n'y a plus d'inconvénient à vousdévoiler mes secrets ! La poudre à gros grains a faitson temps. Celle dont je me sers est le fulmicotondont la puissanceexpansive est quatre fois supérieure à celle de lapoudre ordinairepuissance que je quintuple encore en y mêlantles huit dixièmes de son poids de nitrate de potasse !

-- Maisfit observer Marcelaucune piècemême faite dumeilleur acierne pourra résister à la déflagrationde ce pyroxyle ! Votre canonaprès troisquatrecinq coupssera détérioré et mis hors d'usage !

-- Netirât-il qu'un coupun seulce coup suffirait !

-- Ilcoûterait cher !

-- Unmillionpuisque c'est le prix de revient de la pièce !

-- Un coupd'un million !...

--Qu'importes'il peut détruire un milliard !

-- Unmilliard !» s'écria Marcel.

Cependantil se contint pour ne pas laisser éclater l'horreur mêléed'admiration que lui inspirait ce prodigieux agent de destruction.Puisil ajouta :

«C'estassurément une étonnante et merveilleuse pièced'artilleriemais quimalgré tous ses méritesjustifie absolument ma thèse : des perfectionnementsdel'imitationpas d'invention !

-- Pasd'invention ! répondit Herr Schultze en haussant les épaules.Je vous répète que je n'ai plus de secrets pour vous !Venez donc !»

Le Roi del'Acier et son compagnonquittant alors la casemateredescendirentà l'étage inférieurqui était mis encommunication avec la plate-forme par des monte-charge hydrauliques.Là se voyaient une certaine quantité d'objets allongésde forme cylindriquequi auraient pu être pris àdistance pour d'autres canons démontés. «Voilànos obus»dit Herr Schultze.

CettefoisMarcel fut obligé de reconnaître que ces engins neressemblaient à rien de ce qu'il connaissait. C'étaientd'énormes tubes de deux mètres de long et d'un mètredix de diamètrerevêtus extérieurement d'unechemise de plomb propre à se mouler sur les rayures de lapiècefermés à l'arrière par une plaqued'acier boulonnée et à l'avant par une pointe d'acierogivalemunie d'un bouton de percussion.

Quelleétait la nature spéciale de ces obus ? C'est ce querien dans leur aspect ne pouvait indiquer. On pressentait seulementqu'ils devaient contenir dans leurs flancs quelque explosionterribledépassant tout ce qu'on avait jamais fait ans cegenre.

«Vousne devinez pas ? demanda Herr Schultzevoyant Marcel restersilencieux.

-- Ma foinonmonsieur ! Pourquoi un obus si long et si lourd- au moins enapparence ?

--L'apparence est trompeuserépondit Herr Schultzeet le poidsne diffère pas sensiblement de ce qu'il serait pour un obusordinaire de même calibre... Allonsil faut tout vous dire ! .. Obus-fusée de verrerevêtu de bois de chênechargéà soixante-douze atmosphères de pressionintérieure acide carbonique liquide. La chute déterminel'explosion de l'enveloppe et le retour du liquide à l'étatgazeux. Conséquence : un froid d'environ cent degrésau-dessous de zéro dans toute la zone avoisinanteen mêmetemps mélange d'un énorme volume de gaz acidecarbonique à l'air ambiant. Tout être vivant qui setrouve dans un rayon de trente mètres du centre d'explosionest en même temps congelé et asphyxié. Je distrente mètres pour prendre une base de calculmais l'actions'étend vraisemblablement beaucoup plus loinpeut-êtreà cent et deux cents mètres de rayon ! Circonstanceplus avantageuse encorele gaz acide carbonique restant trèslongtemps dans les couches inférieures de l'atmosphèreen raison de son poids qui est supérieur à celui del'airla zone dangereuse conserve ses propriétésseptiques plusieurs heures après l'explosionet tout êtrequi tente d'y pénétrer périt infailliblement.C'est un coup de canon à effet à la fois instantanéet durable !... Aussiavec mon système pas de blessésrien que des morts !»

HerrSchultze éprouvait un plaisir manifeste à développerles mérites de son invention. Sa bonne humeur étaitvenueil était rouge d'orgueil et montrait toutes ses dents.

«Voyez-vousd'iciajouta-t-ilun nombre suffisant de mes bouches à feubraquées sur une ville assiégée ! Supposons unepièce pour un hectare de surfacesoitpour une ville demille hectarescent batteries de dix pièces convenablementétablies. Supposons ensuite toutes nos pièces enpositionchacune avec son tir régléune atmosphèrecalme et favorableenfin le signal général donnépar un fil électrique... En une minuteil ne restera pas unêtre vivant sur une superficie de mille hectares ! Un véritableocéan d'acide carbonique aura submergé la ville ! C'estpourtant une idée qui m'est venue l'an dernier en lisant lerapport médical sur la mort accidentelle d'un petit mineur dupuits Albrecht ! J'en avais bien eu la première inspiration àNapleslorsque je visitai la grotte du Chien [La grotte du Chienaux environs de Naplesemprunte son nom à la propriétécurieuse que possède son atmosphère d'asphyxier unchien ou un quadrupède quelconque bas sur jambessans fairede mal à un homme debout-- propriété due àune couche de gaz acide carbonique de soixante centimètresenviron que son poids spécifique maintient au ras de terre.].Mais il a fallu ce dernier fait pour donner à ma penséel'essor définitif. Vous saisissez bien le principen'est-cepas ? Un océan artificiel d'acide carbonique pur ! Oruneproportion d'un cinquième de ce gaz suffit à rendrel'air irrespirable.»

Marcel nedisait pas un mot. Il était véritablement réduitau silence. Herr Schultze sentit si vivement son triomphequ'il nevoulut pas en abuser.

«Iln'y a qu'un détail qui m'ennuiedit-il.

-- Lequeldonc ? demanda Marcel.

-- C'estque je n'ai pas réussi à supprimer le bruit del'explosion. Cela donne trop d'analogie à mon coup de canonavec le coup du canon vulgaire. Pensez un peu à ce que ceseraitsi j'arrivais à obtenir un tir silencieux ! Cette mortsubitearrivant sans bruit à cent mille hommes à lafoispar une nuit calme et sereine !»

L'idéalenchanteur qu'il évoquait rendit Herr Schultze tout rêveuret peut-être sa rêveriequi n'était qu'uneimmersion profonde dans un bain d'amour-proprese fut-elle longtempsprolongéesi Marcel ne l'eût interrompue par cetteobservation :

«Trèsbienmonsieurtrès bien ! mais mille canons de ce genrec'est du temps et de l'argent.

--L'argent ? Nous en regorgeons ! Le temps ?... Le temps est ànous !»

Etenvéritéce Germainle dernier de son écolecroyait ce qu'il disait !

«Soitrépondit Marcel. Votre obuschargé d'acide carboniquen'est pas absolument nouveaupuisqu'il dérive des projectilesasphyxiantsconnus depuis bien des années ; mais il peut êtreéminemment destructeurje n'en disconviens pas. Seulement...

--Seulement ?...

-- Il estrelativement léger pour son volumeet si celui-là vajamais à dix lieues !...

-- Iln'est fait que pour aller à deux lieuesrépondit HerrSchultze en souriant. Maisajouta-t-il en montrant un autre obusvoici un projectile en fonte. Il est pleincelui-là etcontient cent petits canons symétriquement disposésencastrés les uns dans les autres comme les tubes d'unelunetteet quiaprès avoir été lancéscomme projectiles redeviennent canonspour vomir à leur tourde petits obus chargés de matières incendiaires. C'estcomme une batterie que je lance dans l'espace et qui peut porterl'incendie et la mort sur toute une ville en la couvrant d'une aversede feux inextinguibles ! Il a le poids voulu pour franchir les dixlieues dont j'ai parlé ! Etavant peul'expérience ensera faite de telle manièreque les incrédulespourront toucher du doigt cent mille cadavres qu'il aura couchésà terre !»

Lesdominos brillaient à ce moment d'un si insupportable éclatdans la bouche de Herr Schultzeque Marcel eut la plus violenteenvie d'en briser une douzaine. Il eut pourtant la force de secontenir encore. Il n'était pas au bout de ce qu'il devaitentendre.

En effetHerr Schultze reprit :

«Jevous ai dit qu'avant peuune expérience décisiveserait tentée !

-- Comment? Où ?... s'écria Marcel.

-- Comment? Avec un de ces obusqui franchira la chaîne desCascade-Mountslancé par mon canon de la plate-forme !... Où? Sur une cité dont dix lieues au plus nous séparentqui ne peut s'attendre à ce coup de tonnerreet qui s'yattendît-ellen'en pourrait parer les foudroyants résultats! Nous sommes au 5 septembre !... Eh bienle 13 à onze heuresquarante-cinq minutes du soirFrance-Ville disparaîtra du solaméricain ! L'incendie de Sodome aura eu son pendant ! Leprofesseur Schultze aura déchaîné tous les feuxdu ciel à son tour !»

Cettefoisà cette déclaration inattenduetout le sang deMarcel lui reflua au coeur ! HeureusementHerr Schultze ne vit riende ce qui se passait en lui.

«Voilà! reprit-il du ton le plus dégagé. Nous faisons ici lecontraire de ce que font les inventeurs de France-Ville ! Nouscherchons le secret d'abréger la vie des hommes tandis qu'ilscherchenteuxle moyen de l'augmenter. Mais leur oeuvre estcondamnéeet c'est de la mortsemée par nousquedoit naître la vie. Cependanttout a son but dans la natureet le docteur Sarrasinen fondant une ville isoléea missans s'en douter à ma portée le plus magnifique champd'expériences.»

Marcel nepouvait croire à ce qu'il venait d'entendre.

«Maisdit-ild'une voix dont le tremblement involontaire parut attirer uninstant l'attention du Roi de l'Acierles habitants de France- Villene vous ont rien faitmonsieur ! Vous n'avezque je sacheaucuneraison de leur chercher querelle ?

-- Moncherrépondit Herr Schultzeil y a dans votre cerveaubienorganisé sous d'autres rapportsun fonds d'idéesceltiques qui vous nuiraient beaucoupsi vous deviez vivre longtemps! Le droitle bienle malsont choses purement relatives et toutesde convention. Il n'y a d'absolu que les grandes lois naturelles. Laloi de concurrence vitale l'est au même titre que celle de lagravitation. Vouloir s'y soustrairec'est chose insensée ;s'y ranger et agir dans le sens qu'elle nous indiquec'est choseraisonnable et sageet voilà pourquoi je détruirai lacité du docteur Sarrasin. Grâce à mon canonmescinquante mille Allemands viendront facilement à bout des centmille rêveurs qui constituent là-bas un groupe condamnéà périr.»

Marcelcomprenant l'inutilité de vouloir raisonner avec HerrSchultzene chercha plus à le ramener.

Tous deuxquittèrent alors la chambre des obusdont les portes àsecret furent referméeset ils redescendirent à lasalle à manger.

De l'airle plus naturel du mondeHerr Schultze reporta son mooss de bièreà sa bouchetoucha un timbrese fit donner une autre pipepour remplacer celle qu'il avait casséeet s'adressant auvalet de pied:

«Arminiuset Sigimer sont-ils là ? demanda-t-il.

-- Ouimonsieur.

--Dites-leur de se tenir à portée de ma voix.»

Lorsque ledomestique eut quitté la salle à mangerle Roi del'Acierse tournant vers Marcelle regarda bien en face.

Celui-cine baissa pas les yeux devant ce regard qui avait pris une duretémétallique.

«Réellementdit-ilvous exécuterez ce projet ?

--Réellement. Je connaisà un dixième de secondeprès en longitude et en latitudela situation deFrance-Villeet le 13 septembreà onze heures quarante-cinqdu soirelle aura vécu.

--Peut-être auriez-vous dû tenir ce plan absolument secret!

-- Moncherrépondit Herr Schultzedécidément vous neserez jamais logique. Ceci me fait moins regretter que vous deviezmourir jeune.»

Marcelsur ces derniers motss'était levé.

«Commentn'avez-vous pas comprisajouta froidement Herr Schultzeque je neparle jamais de mes projets que devant ceux qui ne pourront plus lesredire ?»

Le timbrerésonna. Arminius et Sigimerdeux géantsapparurent àla porte de la salle.

«Vousavez voulu connaître mon secretdit Herr Schultzevous leconnaissez !... Il ne vous reste plus qu'à mourir.»

Marcel nerépondit pas.

«Vousêtes trop intelligentreprit Herr Schultzepour supposer queje puisse vous laisser vivremaintenant que vous savez à quoivous en tenir sur mes projets. Ce serait une légèretéimpardonnablece serait illogique. La grandeur de mon but me défendd'en compromettre le succès pour une considérationd'une valeur relative aussi minime que la vie d'un homme-- mêmed'un homme tel que vousmon cherdont j'estime toutparticulièrement la bonne organisation cérébrale.Aussije regrette véritablement qu'un petit mouvementd'amour-propre m'ait entraîné trop loin et me mette àprésent dans la nécessité de vous supprimer.Maisvous devez le comprendreen face des intérêtsauxquels je me suis consacréil n'y a plus de question desentiment. Je puis bien vous le direc'est d'avoir pénétrémon secret que votre prédécesseur Sohne est mortetnon pas par l'explosion d'un sachet de dynamite !... La règleest absolueil faut qu'elle soit inflexible ! Je n'y puis rienchanger.»

Marcelregardait Herr Schultze. Il compritau son de sa voixàl'entêtement bestial de cette tête chauvequ'il étaitperdu. Aussi ne se donna-t-il même pas la peine de protester.

«Quandmourrai-je et de quelle mort ? demanda-t-il.

-- Ne vousinquiétez pas de ce détailrépondittranquillement Herr Schultze. Vous mourrezmais la souffrance voussera épargnée. Un matinvous ne vous réveillerezpas. Voilà tout.»

Sur unsigne du Roi de l'AcierMarcel se vit emmené et consignédans sa chambredont la porte fut gardée par les deux géants.

Maislorsqu'il se retrouva seulil songeaen frémissantd'angoisse et de colèreau docteurà tous les siensà tous ses compatriotesà tous ceux qu'il aimait !

«Lamort qui m'attend n'est riense dit-il. Mais le danger qui lesmenacecomment le conjurer!»


IX



«P.P.C.»



Lasituationen effetétait excessivement grave. Que pouvaitfaire Marceldont les heures d'existence étaient maintenantcomptéeset qui voyait peut-être arriver sa dernièrenuit avec le coucher du soleil ?

Il nedormit pas un instant -- non par crainte de ne plus se réveillerainsi que l'avait dit Herr Schultze --mais parce que sa penséene parvenait pas à quitter France-Villesous le coup de cetteimminente catastrophe !

«Quetenter ? se répétait-il. Détruire ce canon ?Faire sauter la tour qui le porte ? Et comment le pourrais-je ? Fuir! fuirlorsque ma chambre est gardée par ces deux colosses !Et puisquand je parviendraisavant cette date du 13 septembreàquitter Stahlstadtcomment empêcherais-je ?... Mais si ! Adéfaut de notre chère citéje pourrais au moinssauver ses habitantsarriver jusqu'à euxleur crier : "Fuyezsans retard ! Vous êtes menacés de périr par lefeupar le fer ! Fuyez tous !"»

Puislesidées de Marcel se jetaient dans un autre courant.

«Cemisérable Schultze ! pensait-il. En admettant même qu'ilait exagéré les effets destructeurs de son obusetqu'il ne puisse couvrir de ce feu inextinguible la ville tout entièreil est certain qu'il peut d'un seul coup en incendier une partieconsidérable ! C'est un engin effroyable qu'il a imaginélàetmalgré la distance qui sépare les deuxvillesce formidable canon saura bien y envoyer son projectile ! Unevitesse initiale vingt fois supérieure à la vitesseobtenue jusqu' ici ! Quelque chose comme dix mille mètresdeux lieues et demie à la seconde ! Mais c'est presque letiers de la vitesse de translation de la terre sur son orbite !Est-ce donc possible ?... Ouioui !... si son canon n'éclatepas au premier coup !... Et il n'éclatera pascar il est faitd'un métal dont la résistance à l'éclatementest presque infinie ! Le coquin connaît très exactementla situation de France-Ville Sans sortir de son antreil pointerason canon avec une précision mathématiqueetcomme ill'a ditl'obus ira tomber sur le centre même de la cité! Comment en prévenir les infortunés habitants !»

Marceln'avait pas fermé l'oeilquand le jour reparut. Il quittaalors le lit sur lequel il s'était vainement étendupendant toute cette insomnie fiévreuse.

«Allonsse dit-ilce sera pour la nuit prochaine ! Ce bourreauqui veutbien m'épargner la souffranceattendra sans doute que lesommeill'emportant sur l'inquiétudese soit emparéde moi ! Et alors !... Mais quelle mort me réserve-t-il donc ?Songe-t-il à me tuer avec quelque inhalation d'acide prussiquependant que je dormirai ? Introduira-t-il dans ma chambre de ce gazacide carbonique qu'il a à discrétion ?N'emploiera-t-il pas plutôt ce gaz à l'étatliquide tel qu'il le met dans ses obus de verreet dont le subitretour à l'état gazeux déterminera un froid decent degrés ! Et le lendemainà la place de "moi"de ce corps vigoureux bien constituéplein de vieon neretrouverait plus qu'une momie desséchéeglacéeracornie !... Ah ! le misérable ! Eh bienque mon coeur sesèches'il le fautque ma vie se refroidisse dans cetteinsoutenable températuremais que mes amisque le docteurSarrasinsa familleJeannema petite Jeannesoient sauvés! Orpour celail faut que je fuie... Doncje fuirai !»

Enprononçant ce dernier motMarcelpar un mouvementinstinctifbien qu'il dût se croire renfermé dans sachambreavait mis la main sur la serrure de la porte.

A sonextrême surprisela porte s'ouvritet il put descendrecommed'habitudedans le jardin où il avait coutume de se promener.

«Ah! fit-ilje suis prisonnier dans le Bloc centralmais je ne le suispas dans ma chambre ! C'est déjà quelque chose !»

Seulementà peine Marcel fut-il dehorsqu'il vit bien quequoiquelibre en apparenceil ne pourrait plus faire un pas sans êtreescorté des deux personnages qui répondaient aux nomshistoriquesou plutôt préhistoriquesd'Arminius et deSigimer.

Il s'étaitdéjà demandé plus d'une foisen les rencontrantsur son passagequelle pouvait bien être la fonction de cesdeux colosses en casaque griseau cou de taureauaux bicepsherculéensaux faces rouges embroussaillées demoustaches épaisses et de favoris buissonnants !

Leurfonctionil la connaissait maintenant. C'étaient lesexécuteurs des hautes oeuvres de Herr Schultzeetprovisoirement ses gardes du corps personnels.

Ces deuxgéants le tenaient à vuecouchaient à la portede sa chambreemboîtaient le pas derrière lui s'ilsortait dans le parc. Un formidable armement de revolvers et depoignardsajouté à leur uniformeaccentuait encorecette surveillance.

Avec celamuets comme des poissons. Marcel ayant vouludans un butdiplomatiquelier conversation avec euxn'avait obtenu en réponseque des regards féroces. Même l'offre d'un verre debièrequ'il avait quelque raison de croire irrésistibleétait restée infructueuse. Après quinze heuresd'observationil ne leur connaissait qu'un vice -- un seul --lapipequ'ils prenaient la liberté de fumer sur ses talons. Cetunique viceMarcel pourrait-il l'exploiter au profit de son propresalut ? Il ne le savait pasil ne pouvait encore l'imaginermais ils'était juré à lui-même de fuiret rienne devait être négligé de ce qui pouvait amenerson évasion. Orcela pressait. Seulementcomment s'y prendre?

Au moindresigne de révolte ou de fuiteMarcel était sûr derecevoir deux balles dans la tête. En admettant qu'il fûtmanquéil se trouvait au centre même d'une triple lignefortifiéebordée d'un triple rang de sentinelles.

Selon sonhabitudel'ancien élève de l'Ecole centrale s'étaitcorrectement posé le problème en mathématicien.

«Soitun homme gardé à vue par des gaillards sans scrupulesindividuellement plus forts que luiet de plus armés jusqueaux dents. Il s'agit d'abordpour cet hommed'échapper àla vigilance de ses argousins. Ce premier point acquis il lui reste àsortir d'une place forte dont tous les abords sont rigoureusementsurveillés...»

Cent foisMarcel rumina cette double question et cent fois il se buta àune impossibilité.

Enfinl'extrême gravité de la situation donna-t-elle àses facultés d invention le coup de fouet suprême ? Lehasard décida-t-il seul de la trouvaille ? Ce serait difficileà dire.

Toujoursest-il quele lendemainpendant que Marcel se promenait dans leparcses yeux s'arrêtèrentau bord d'un parterresurun arbuste dont l'aspect le frappa.

C'étaitune plante de triste mineherbacéeà feuillesalternesovalesaiguës et géminéesavec degrandes fleurs rouges en forme de clochettes monopétales etsoutenues par un pédoncule axillaire.

Marcelqui n'avait jamais fait de botanique qu'en amateurcrut pourtantreconnaître dans cet arbuste la physionomie caractéristiquede la famille des solanacées. A tout hasardil en cueillitune petite feuille et la mâcha légèrement enpoursuivant sa promenade.

Il nes'était pas trompé. Un alourdissement de tous sesmembresaccompagné d'un commencement de nausées1'avertit bientôt qu'il avait sous la main un laboratoirenaturel de belladonec'est-à-dire du plus actif desnarcotiques.

Toujoursflânantil arriva jusqu'au petit lac artificiel qui s'étendaitvers le sud du parc pour aller alimenterà l'une de sesextrémitésune cascade assez servilement copiéesur celle du bois de Boulogne.

«Oùdonc se dégage l'eau de cette cascade ?» se demandaMarcel.

C'étaitd'abord dans le lit d'une petite rivièrequiaprèsavoir décrit une douzaine de courbesdisparaissait sur lalimite du parc.

Il devaitdonc se trouver là un déversoiretselon touteapparencela rivière s'échappait en l'emplissant àtravers un des canaux souterrains qui allaient arroser la plaine endehors de Stahlstadt.

Marcelentrevit là une porte de sortie. Ce n'était pas uneporte cochère évidemmentmais c'était uneporte.

«Etsi le canal était barré par des grilles de fer !objecta tout d'abord la voix de la prudence.

-- Qui nerisque rien n'a rien ! Les limes n'ont pas étéinventées pour roder les bouchonset il y en a d'excellentesdans le laboratoire !» répliqua une autre voix ironiquecelle qui dicte les résolutions hardies.

En deuxminutesla décision de Marcel fut prise. Une idée --ce qu'on appelle une idée ! -- lui était venueidéeirréalisablepeut-êtremais qu'il tenterait deréalisersi la mort ne le surprenait pas auparavant.

Il revintalors sans affectation vers l'arbuste à fleurs rougesil endétacha deux ou trois feuillesde telle sorte que sesgardiens ne pussent manquer de le voir.

Puisunefois rentré dans sa chambreil fittoujours ostensiblementsécher ces feuilles devant le feules roula dans ses mainspour les écraseret les mêla à son tabac.

Pendantles six jours qui suivirentMarcelà son extrêmesurprisese réveilla chaque matin. Herr Schultzequ'il nevoyait plusqu'il ne rencontrait jamais pendant ses promenadesavait-il donc renoncé à ce projet de se défairede lui ? Nonsans doutepas plus qu'au projet de détruire laville du docteur Sarrasin.

Marcelprofita donc de la permission qui lui était laissée devivreetchaque jouril renouvela sa manoeuvre. Il prenait soinbien entendude ne pas fumer de belladoneetà cet effetil avait deux paquets de tabacl'un pour son usage personnell'autre pour sa manipulation quotidienne. Son but étaitsimplement d'éveiller la curiosité d'Arminius et deSigimer. En fumeurs endurcis qu'ils étaientces deux brutesdevaient bientôt en venir à remarquer l'arbuste dont ilcueillait les feuillesà imiter son opération et àessayer du goût que ce mélange communiquait au tabac.

Le calculétait justeet le résultat prévu se produisitpour ainsi dire mécaniquement.

Dèsle sixième jour -- c'était la veille du fatal 13septembre --Marcelen regardant derrière lui du coin del'oeilsans avoir l'air d'y songereut la satisfaction de voir sesgardiens faire leur petite provision de feuilles vertes.

Une heureplus tardil s'assura qu'ils les faisaient sécher à lachaleur du feules roulaient dans leurs grosses mains calleuseslesmêlaient à leur tabac. Ils semblaient même sepourlécher les lèvres à l'avance !

Marcel seproposait-il donc seulement d'endormir Arminius et Sigimer ? Non. Cen'était pas assez d'échapper à leursurveillance. Il fallait encore trouver la possibilité depasser par le canalà travers la masse d'eau qui s'ydéversaitmême si ce canal mesurait plusieurskilomètres de long. Orce moyenMarcel l'avait imaginé.Il avaitil est vraineuf chances sur dix de périrmais lesacrifice de sa viedéjà condamnéeétaitfait depuis longtemps.

Le soirarrivaetavec le soirl'heure du souperpuis l'heure de ladernière promenade. L'inséparable trio prit le chemindu parc.

Sanshésitersans perdre une minuteMarcel se dirigeadélibérément vers un bâtiment élevédans un massifet qui n'était autre que l'atelier desmodèles. Il choisit un banc écartébourra sapipe et se mit à la fumer.

AussitôtArminius et Sigimerqui tenaient leurs pipes toutes prêtess'installèrent sur le banc voisin et commencèrent àaspirer des bouffées énormes.

L'effet dunarcotique ne se fit pas attendre.

Cinqminutes ne s'étaient pas écouléesque les deuxlourds Teutons bâillaient et s'étiraient à l'envicomme des ours en cage. Un nuage voila leurs yeux ; leurs oreillesbourdonnèrent ; leurs faces passèrent du rouge clair aurouge cerise ; leurs bras tombèrent inertes ; leurs têtesse renversèrent sur le dossier du banc.

Les pipesroulèrent à terre.

Finalementdeux ronflements sonores vinrent se mêler en cadence augazouillement des oiseauxqu'un été perpétuelretenait au parc de Stahlstadt.

Marceln'attendait que ce moment. Avec quelle impatienceon le comprendrapuisquele lendemain soirà onze heures quarante-cinqFrance-Villecondamnée par Herr Schultzeaurait cesséd'exister.

Marcels'était précipité dans l'atelier des modèles.Cette vaste salle renfermait tout un musée. Réductionsde machines hydrauliqueslocomotivesmachines à vapeurlocomobilespompes d'épuisementturbinesperforatricesmachines marinescoques de navireil y avait là pourplusieurs millions de chefs-d'oeuvre. C'étaient les modèlesen bois de tout ce qu'avait fabriqué l'usine Schultze depuissa fondationet l'on peut croire que les gabarits de canonsdetorpilles ou d'obusn'y manquaient pas.

La nuitétait noireconséquemment propice au projet hardi quele jeune Alsacien comptait mettre à exécution. En mêmetemps qu'il allait préparer son suprême plan d'évasionil voulait anéantir le musée des modèles deStahlstadt. Ah ! s'il avait aussi pu détruireavec lacasemate et le canon qu'elle abritaitl'énorme etindestructible Tour du Taureau ! Mais il n'y fallait pas songer.

Le premiersoin de Marcel fut de prendre une petite scie d'acierpropre àscier le ferqui était pendue à un des râteliersd'outilset de la glisser dans sa poche. Puisfrottant uneallumette qu'il tira de sa boîtesans que sa main hésitâtun instantil porta la flamme dans un coin de la salle oùétaient entassés des cartons d'épures et delégers modèles en bois de sapin.

Puisilsortit.

Un instantaprèsl'incendiealimenté par toutes ces matièrescombustiblesprojetait d'intenses flammes à travers lesfenêtres de la salle. Aussitôtla cloche d'alarmesonnaitun courant mettait en mouvement les carillons électriquesdes divers quartiers de Stahlstadtet les pompierstraînantleurs engins à vapeuraccouraient de toutes parts.

Au mêmemomentapparaissait Herr Schultzedont la présence étaitbien faite pour encourager tous ces travailleurs.

Enquelques minutesles chaudières à vapeur avaient étémises en pressionet les puissantes pompes fonctionnaient avecrapidité. C'était un déluge d'eau qu'ellesdéversaient sur les murs et jusque sur les toits du muséedes modèles. Mais le feuplus fort que cette eauquipourainsi direse vaporisait à son contact au lieu de l'éteindreeut bientôt attaqué toutes les parties de l'édificeà la fois. En cinq minutesil avait acquis une intensitételleque l'on devait renoncer à tout espoir de s'en rendremaître. Le spectacle de cet incendie était grandiose etterrible.

Marcelblotti dans un coinne perdait pas de vue Herr Schultzequipoussait ses hommes comme à l'assaut d'une ville. Il n'y avaitpasd'ailleursà faire la part du feu. Le musée desmodèles était isolé dans le parcet il étaitmaintenant certain qu'il serait consumé tout entier.

A cemomentHerr Schultzevoyant qu'on ne pourrait rien préserverdu bâtiment lui-mêmefit entendre ces mots jetésd'une voix éclatante :

«Dixmille dollars à qui sauvera le modèle n° 3175enfermé sous la vitrine du centre !»

Ce modèleétait précisément le gabarit du fameux canonperfectionné par Schultzeet plus précieux pour luiqu'aucun des autres objets enfermés dans le musée.

Maispoursauver ce modèleil s'agissait de se jeter sous une pluie defeuà travers une atmosphère de fumée noire quidevait être irrespirable. Sur dix chancesil y en avait neufd'y rester ! Aussimalgré l'appât des dix milledollarspersonne ne répondait à l'appel de HerrSchultze.

Un hommese présenta alors.

C'étaitMarcel.

«J'iraidit-il.

-- Vous !s'écria Herr Schultze.

-- Moi !

-- Cela nevous sauvera passachez-lede la sentence de mort prononcéecontre vous !

-- Je n'aipas la prétention de m'y soustrairemais d'arracher àla destruction ce précieux modèle!

-- Vadoncrépondit Herr Schultzeet je te jure quesi turéussisles dix mille dollars seront fidèlement remisà tes héritiers.

-- J'ycompte bien»répondit Marcel.

On avaitapporté plusieurs de ces appareils Galiberttoujours préparésen cas d'incendieet qui permettent de pénétrer dansles milieux irrespirables. Marcel en avait déjà faitusagelorsqu'il avait tenté d'arracher à la mort lepetit Carll'enfant de dame Bauer.

Un de cesappareilschargé d'air sous une pression de plusieursatmosphèresfut aussitôt placé sur son dos. Lapince fixée à son nezl'embouchure des tuyaux àsa boucheil s'élança dans la fumée.

«Enfin! se dit-il. J'ai pour un quart d'heure d'air dans le réservoir!... Dieu veuille que cela me suffise !»

Onl'imagine aisémentMarcel ne songeait en aucune façonà sauver le gabarit du canon Schultze. Il ne fit quetraverserau péril de sa viela salle emplie de fuméesous une averse de brandons ignescentsde poutres calcinéesquipar miraclene l'atteignirent pasetau moment où letoit s'effondrait au milieu d'un feu d'artifice d'étincellesque le vent emportait jusqu'aux nuagesil s'échappait par uneporte opposée qui s'ouvrait sur le parc.

Courirvers la petite rivièreen descendre la berge jusqu'audéversoir inconnu qui l'entraînait au-dehors deStahlstadts'y plonger sans hésitationce fut pour Marcell'affaire de quelques secondes.

Un rapidecourant le poussa alors dans une masse d'eau qui mesurait sept àhuit pieds de profondeur. Il n'avait pas besoin de s'orientercar lecourant le conduisait comme s'il eût tenu un fil d'Ariane. Ils'aperçut presque aussitôt qu'il était entrédans un étroit canalsorte de boyauque le trop-plein de larivière emplissait tout entier.

«Quelleest la longueur de ce boyau ? se demanda Marcel. Tout est là !Si je ne l'ai pas franchi en un quart d'heurel'air me manqueraetje suis perdu !»

Marcelavait conservé tout son sang-froid. Depuis dix minuteslecourant le poussait ainsiquand il se heurta à un obstacle.

C'étaitune grille de fermontée sur gondsqui fermait le canal.

«Jedevais le craindre !» se dit simplement Marcel.

Etsansperdre une secondeil tira la scie de sa pocheet commença àscier le pêne à l'affleurement de la gâche.

Cinqminutes de travail n'avaient pas encore détaché cepêne. La grille restait obstinément fermée. DéjàMarcel ne respirait plus qu'avec une difficulté extrême.L'airtrès raréfié dans le réservoirnelui arrivait qu'en une insuffisante quantité. Desbourdonnements aux oreillesle sang aux yeuxla congestion leprenant à la têtetout indiquait qu'une imminenteasphyxie allait le foudroyer ! Il résistaitcependantilretenait sa respiration afin de consommer le moins possible de cetoxygène que ses poumons étaient impropres àdégager de ce milieu !... mais le pêne ne cédaitpasquoique largement entamé !

A cemomentla scie lui échappa.

«Dieune peut être contre moi !» pensa-t-il.

Etsecouant la grille à deux mainsil le fit avec cette vigueurque donne le suprême instinct de la conservation.

La grilles'ouvrit. Le pêne était briséet le courantemporta l'infortuné Marcelpresque entièrementsuffoquéet qui s'épuisait à aspirer lesdernières molécules d'air du réservoir !

....

Lelendemainlorsque les gens de Herr Schultze pénétrèrentdans l'édifice entièrement dévoré parl'incendieils ne trouvèrent ni parmi les débrisnidans les cendres chaudesrien qui restât d'un êtrehumain. Il était donc certain que le courageux ouvrier avaitété victime de son dévouement. Cela n'étonnaitpas ceux qui l'avaient connu dans les ateliers de l'usine.

Le modèlesi précieux n'avait donc pas pu être sauvémaisl'homme qui possédait les secrets du Roi de l'Acier étaitmort.

«LeCiel m'est témoin que je voulais lui épargner lasouffrancese dit tout bonnement Herr Schultze ! En tout cas c'estune économie de dix mille dollars !»

Et ce futtoute l'oraison funèbre du jeune Alsacien !


X



UN ARTICLE DE L' UNSERE CENTURIEREVUE ALLEMANDE



Un moisavant l'époque à laquelle se passaient les événementsqui ont été racontés ci-dessusune revue àcouverture saumonintitulée Unsere Centurie (NotreSiècle)publiait l'article suivant au sujet de France-Villearticle qui fut particulièrement goûté par lesdélicats de l'Empire germaniquepeut-être parce qu'ilne prétendait étudier cette cité qu'à unpoint de vue exclusivement matériel.

«Nousavons déjà entretenu nos lecteurs du phénomèneextraordinaire qui s'est produit sur la côte occidentale desEtats-Unis. La grande république américainegrâceà la proportion considérable d'émigrants querenferme sa populationa de longue date habitué le monde àune succession de surprises. Mais la dernière et la plussingulière est véritablement celle d'une citéappelée France-Villedont l'idée même n'existaitpas il y a cinq ansaujourd'hui florissante et subitement arrivéeau plus haut degré de prospérité.

«Cettemerveilleuse cité s'est élevée comme parenchantement sur la rive embaumée du Pacifique. Nousn'examinerons pas sicomme on l'assurele plan primitif et l'idéepremière de cette entreprise appartiennent à unFrançaisle docteur Sarrasin. La chose est possibleétantdonné que ce médecin peut se targuer d'une parentééloignée avec notre illustre Roi de l'Acier. Mêmesoit dit en passanton ajoute que la captation d'un héritageconsidérablequi revenait légitimement à HerrSchultzen'a pas été étrangère àla fondation de France-Ville. Partout où il se fait quelquebien dans le mondeon peut être certain de trouver une semencegermanique ; c'est une vérité que nous sommes fiers deconstater à l'occasion. Maisquoi qu'il en soitnous devonsà nos lecteurs des détails précis etauthentiques sur cette végétation spontanéed'une cité modèle.

«Qu'onn'en cherche pas le nom sur la carte. Même le grand atlas entrois cent soixante-dix-huit volumes in-folio de notre éminentTuchtigmannoù sont indiqués avec une exactituderigoureuse tous les buissons et bouquets d'arbres de l'Ancien et duNouveau Mondemême ce monument généreux de lascience géographique appliquée à l'art dutirailleurne porte pas encore la moindre trace de France- Ville. Ala place où s'élève maintenant la citénouvelle s'étendait encoreil y a cinq ansune landedéserte. C'est le point exact indiqué sur la carte parle 43e degré 11' 3'' de latitude nordet le 124e degré41' 17" de longitude à l'ouest de Greenwich. Il setrouvecomme on voitau bord de l'océan Pacifique et au piedde la chaîne secondaire des montagnes Rocheuses qui a reçule nom de Monts-des-Cascadesà vingt lieues au nord du capBlancEtat d'OregonAmérique septentrionale.

«L'emplacementle plus avantageux avait été recherché avec soinet choisi entre un grand nombre d'autres sites favorables. Parmi lesraisons qui en ont déterminé l'adoptionon fait valoirspécialement sa latitude tempérée dansl'hémisphère Nordqui a toujours été àla tête de la civilisation terrestre - sa position au milieud'une république fédérative et dans un Etatencore nouveauqui lui a permis de se faire garantir provisoirementson indépendance et des droits analogues à ceux quepossède en Europe la principauté de Monacosous lacondition de rentrer après un certain nombre d'annéesdans l'Union ; -- sa situation sur l'Océanqui devient deplus en plus la grande route du globe ; -- la nature accidentéefertile et éminemment salubre du sol ; -- la proximitéd'une chaîne de montagnes qui arrête à la fois lesvents du norddu midi et de l'esten laissant à la brise duPacifique le soin de renouveler l'atmosphère de la cité-- la possession d'une petite rivière dont l'eau fraîchedouce légèreoxygénée par des chutesrépétées et par la rapidité de son coursarrive parfaitement pure à la mer ; -- enfinun port natureltrès aisé à développer par des jetéeset formé par un long promontoire recourbé en crochet.

«Onindique seulement quelques avantages secondaires : proximitéde belles carrières de marbre et de pierregisements dekaolinvoire même des traces de pépites aurifères.En faitce détail a manqué faire abandonner leterritoire ; les fondateurs de la ville craignaient que la fièvrede 1'or vînt se mettre à la traverse de leurs projets.Maispar bonheurles pépites étaient petites etrares.

«Lechoix du territoirequoique déterminé seulement pardes études sérieuses et approfondiesn'avaitd'ailleurs pris que peu de jours et n'avait pas nécessitéd'expédition spéciale. La science du globe estmaintenant assez avancée pour qu'on puissesans sortir de soncabinetobtenir sur les régions les plus lointaines desrenseignements exacts et précis.

«Cepoint décidédeux commissaires du comitéd'organisation ont pris à Liverpool le premier paquebot enpartancesont arrivés en onze jours à New Yorketsept jours plus tard à San Franciscooù ils ont noliséun steamerqui les déposait en dix heures au site désigné.

«S'entendreavec la législature d'Oregonobtenir une concession de terreallongée du bord de la mer à la crête desCascade-Mountssur une largeur de quatre lieuesdésintéresseravec quelques milliers de dollarsune demi-douzaine de planteurs quiavaient sur ces terres des droits réels ou supposéstout cela n'a pas pris plus d'un mois.

«Enjanvier 1872le territoire était déjà reconnumesuréjalonnésondéet une armée devingt mille coolies chinoissous la direction de cinq centscontremaîtres et ingénieurs européensétaità l'oeuvre. Des affiches placardées dans tout l'Etat deCalifornieun wagon-annonce ajouté en permanence au trainrapide qui part tous les matins de San Francisco pour traverser lecontinent américainet une réclame quotidienne dansles vingt-trois journaux de cette villeavaient suffi pour assurerle recrutement des travailleurs. Il avait même étéinutile d'adopter le procédé de publicité engrandpar voie de lettres gigantesques sculptées sur les picsdes montagnes Rocheusesqu'une compagnie était venue offrir àprix réduits. Il faut dire aussi que l'affluence des coolieschinois dans l'Amérique occidentale jetait à ce momentune perturbation grave sur le marché des salaires. PlusieursEtats avaient dû recourirpour protéger les moyensd'existence de leurs propres habitants et pour empêcher desviolences sanglantesà une expulsion en masse de cesmalheureux. La fondation de France- Ville vint à point pourles empêcher de périr. Leur rémunérationuniforme fut fixée à un dollar par jourqui ne devaitleur être payé qu'après l'achèvement destravauxet à des vivres en nature distribués parl'administration municipale. On évita ainsi le désordreet les spéculations éhontées qui déshonorenttrop souvent ces grands déplacements de population. Le produitdes travaux était déposé toutes les semainesenprésence des déléguésà la grandeBanque de San Franciscoet chaque coolie devait s'engageren letouchantà ne plus revenir. Précaution indispensablepour se débarrasser d'une population jaunequi n'aurait pasmanqué de modifier d'une manière assez fâcheusele type et le génie de la Cité nouvelle. Les fondateurss'étant d'ailleurs réservé le droit d'accorderou de refuser le permis de séjourl'application de la mesurea été relativement aisée.

«Lapremière grande entreprise a été l'établissementd'un embranchement ferréreliant le territoire de la villenouvelle au tronc du Pacific-Railroad et tombant à la ville deSacramento. On eut soin d'éviter tous les bouleversements deterres ou tranchées profondes qui auraient pu exercer sur lasalubrité une influence fâcheuse. Ces travaux et ceux duport furent poussés avec une activité extraordinaire.Dès le mois d'avrille premier train direct de New Yorkamenait en gare de France-Ville les membres du comitéjusqu'àce jour restés en Europe.

«Danscet intervalleles plans généraux de la villeledétail des habitations et des monuments publics avaient étéarrêtés.

«Cen'étaient pas les matériaux qui manquaient : dèsles premières nouvelles du projetl'industrie américaines'était empressée d'inonder les quais de France-Villede tous les éléments imaginables de construction. Lesfondateurs n'avaient que l'embarras du choix. Ils décidèrentque la pierre de taille serait réservée pour lesédifices nationaux et pour l'ornementation généraletandis que les maisons seraient faites de briques. Non pasbienentendude ces briques grossièrement moulées avec ungâteau de terre plus ou moins bien cuitmais de briqueslégèresparfaitement régulières deformede poids et de densitétranspercées dans lesens de leur longueur d'une série de trous cylindriques etparallèles. Ces trousassemblés bout à boutdevaient former dans l'épaisseur de tous les murs des conduitsouverts à leurs deux extrémitéset permettreainsi à l'air de circuler librement dans l'enveloppeextérieure des maisonscomme dans les cloisons internes.[Cesprescriptionsaussi bien que l'idée générale duBien-Etresont empruntées au savant docteur Benjamin WardRichardsonmembre de la Société royale de Londres.]Cette disposition avait en même temps le précieuxavantage d'amortir les sons et de procurer à chaqueappartement une indépendance complète.

«Lecomité ne prétendait pas d'ailleurs imposer auxconstructeurs un type de maison. Il était plutôtl'adversaire de cette uniformité fatigante et insipide ; ils'était contenté de poser un certain nombre de règlesfixesauxquelles les architectes étaient tenus de se plier :

«1°Chaque maison sera isolée dans un lot de terrain plantéd'arbresde gazon et de fleurs. Elle sera affectée àune seule famille.

«2°Aucune maison n'aura plus de deux étages; l'air et la lumièrene doivent pas être accaparés par les uns au détrimentdes autres.

«3°Toutes les maisons seront en façade à dix mètresen arrière de la ruedont elles seront séparéespar une grille à hauteur d'appui. L'intervalle entre la grilleet la façade sera aménagé en parterre.

«4°Les murs seront faits de briques tubulaires brevetéesconformes au modèle. Toute liberté est laisséeaux architectes pour l'ornementation.

«5°Les toits seront en terrasseslégèrement inclinésdans les quatre senscouverts de bitumebordés d'une galerieassez haute pour rendre les accidents impossibleset soigneusementcanalisés pour l'écoulement immédiat des eaux depluie.

«6°Toutes les maisons seront bâties sur une voûte defondationsouverte de tous côtéset formant sous lepremier plan d'habitation un sous-sol d'aération en mêmetemps qu'une halle. Les conduits à eau et les déchargesy seront à découvertappliqués au piliercentral de la voûtede telle sorte qu'il soit toujours aiséd'en vérifier l'étateten cas d'incendied'avoirimmédiatement l'eau nécessaire. L'aire de cette halleélevée de cinq à six centimètresau-dessus du niveau de la ruesera proprement sablée. Uneporte et un escalier spécial la mettront en communicationdirecte avec les cuisines ou officeset toutes les transactionsménagères pourront s'opérer là sansblesser la vue ou l'odorat.

«7°Les cuisinesoffices ou dépendances serontcontrairement àl'usage ordinaireplacés à l'étage supérieuret en communication avec la terrassequi en deviendra ainsi la largeannexe en plein air. Un élévateurmû par uneforce mécaniquequi seracomme la lumièreartificielle et l'eaumise à prix réduit à ladisposition des habitantspermettra aisément le transport detous les fardeaux à cet étage.

«8°Le plan des appartements est laissé à la fantaisieindividuelle. Mais deux dangereux éléments de maladievéritables nids à miasmes et laboratoires de poisonsen sont impitoyablement proscrits : les tapis et les papiers peints.Les parquetsartistement construits de bois précieuxassemblés en mosaïques par d'habiles ébénistesauraient tout à perdre à se cacher sous des lainagesd'une propreté douteuse. Quant aux mursrevêtus debriques verniesils présentent aux yeux l'éclat et lavariété des appartements intérieurs de Pompéiavec un luxe de couleurs et de durée que le papier peintchargé de ses mille poisons subtilsn'a jamais pu atteindre.On les lave comme on lave les glaces et les vitrescomme on frotteles parquets et les plafonds. Pas un germe morbide ne peut s'y mettreen embuscade.

«9°Chaque chambre à coucher est distincte du cabinet de toilette.On ne saurait trop recommander de faire de cette pièceoùse passe un tiers de la viela plus vastela plus aéréeet en même temps la plus simple. Elle ne doit servir qu'ausommeil : quatre chaisesun lit en fermuni d'un sommier àjours et d'un matelas de laine fréquemment battusont lesseuls meubles nécessaires. Les édredonscouvre-piedspiqués et autresalliés puissants des maladiesépidemiquesen sont naturellement exclus. De bonnescouvertures de lainelégères et chaudesfaciles àblanchirsuffisent amplement à les remplacer. Sans proscrireformellement les rideaux et les draperieson doit conseiller dumoins de les choisir parmi les étoffes susceptibles defréquents lavages.

«10°Chaque pièce a sa cheminée chaufféeselon lesgoûtsau feu de bois ou de houillemais à toutecheminée correspond une bouche d'appel d'air extérieur.Quant à la fuméeau lieu d'être expulséepar les toitselle s'engage à travers des conduitssouterrains qui l'appellent dans des fourneaux spéciauxétablisaux frais de la villeen arrière des maisonsà raison d'un fourneau pour deux cents habitants. Làelle est dépouillée des particules de carbone qu'elleemporteet déchargée à l'état incoloreà une hauteur de trente-cinq mètresdans l'atmosphère.

«Tellessont les dix règles fixesimposées pour laconstruction de chaque habitation particulière.

«Lesdispositions générales ne sont pas moins soigneusementétudiées.

«Etd'abord le plan de la ville est essentiellement simple et régulierde manière à pouvoir se prêter à tous lesdéveloppements. Les ruescroisées à anglesdroitssont tracées à distances égalesdelargeur uniformeplantées d'arbres et désignéespar des numéros d'ordre.

«Dedemi-kilomètre en demi-kilomètrela rueplus larged'un tiersprend le nom de boulevard ou avenueet présentesur un de ses côtés une tranchée àdécouvert pour les tramways et chemins de fer métropolitains.A tous les carrefoursun jardin public est réservé etorné de belles copies des chefs-d'oeuvre de la sculptureenattendant que les artistes de France-Ville aient produit des morceauxoriginaux dignes de les remplacer.

«Toutesles industries et tous les commerces sont libres.

«Pourobtenir le droit de résidence à France-Villeilsuffitmais il est nécessaire de donner de bonnes référencesd'être apte à exercer une profession utile ou libéraledans l'industrieles sciences ou les artsde s'engager àobserver les lois de la ville. Les existences oisives n'y seraientpas tolérées.

«Lesédifices publics sont déjà en grand nombre. Lesplus importants sont la cathédraleun certain nombre dechapellesles muséesles bibliothèquesles écoleset les gymnasesaménagés avec un luxe et une ententedes convenances hygiéniques véritablement dignes d'unegrande cité.

«Inutilede dire que les enfants sont astreints dès l'âge dequatre ans à suivre les exercices intellectuels et physiquesqui peuvent seuls développer leurs forces cérébraleset musculaires. On les habitue tous à une propreté sirigoureusequ'ils considèrent une tache sur leurs simpleshabits comme un déshonneur véritable.

«Cettequestion de la propreté individuelle et collective est dureste la préoccupation capitale des fondateurs deFrance-Ville. Nettoyernettoyer sans cessedétruire etannuler aussitôt qu'ils sont formés les miasmes quiémanent constamment d'une agglomération humainetelleest l'oeuvre principale du gouvernement central. A cet effetlesproduits des égouts sont centralisés hors de la villetraités par des procédés qui en permettent lacondensation et le transport quotidien dans les campagnes.

«L'eaucoule partout à flots. Les ruespavées de bois bituméet les trottoirs de pierre sont aussi brillants que le carreau d'unecour hollandaise. Les marchés alimentaires sont l'objet d'unesurveillance incessanteet des peines sévères sontappliquées aux négociants qui osent spéculer surla santé publique. Un marchand qui vend un oeuf gâtéune viande avariéeun litre de lait sophistiquéesttout simplement traité comme un empoisonneur qu'il est. Cettepolice sanitairesi nécessaire et si délicateestconfiée à des hommes expérimentésàde véritables spécialistesélevés àcet effet dans les écoles normales.

«Leurjuridiction s'étend jusqu'aux blanchisseries mêmestoutes établies sur un grand piedpourvues de machines àvapeurde séchoirs artificiels et surtout de chambresdésinfectantes. Aucun linge de corps ne revient à sonpropriétaire sans avoir été véritablementblanchi à fondet un soin spécial est pris de nejamais réunir les envois de deux familles distinctes. Cettesimple précaution est d'un effet incalculable.

«Leshôpitaux sont peu nombreuxcar le système del'assistance à domicile est généralet ils sontréservés aux étrangers sans asile et àquelques cas exceptionnels. Il est à peine besoin d'ajouterque l'idée de faire d'un hôpital un édifice plusgrand que tous les autres et d'entasser dans un même foyerd'infection sept à huit cents maladesn'a pu entrer dans latête d'un fondateur de la cité modèle. Loin dechercherpar une étrange aberrationà réunirsystématiquement plusieurs patientson ne pense au contrairequ'à les isoler. C'est leur intérêt particulieraussi bien que celui du public. Dans chaque maisonmêmeonrecommande de tenir autant que possible le malade en un appartementdistinct. Les hôpitaux ne sont que des constructionsexceptionnelles et restreintespour l'accommodation temporaire dequelques cas pressants.

«Vingttrente malades au pluspeuvent se trouver -- chacun ayant sa chambreparticulière --centralisés dans ces baraques légèresfaites de bois de sapinet qu'on brûle régulièrementtous les ans pour les renouveler. Ces ambulancesfabriquéesde toutes pièces sur un modèle spécialontd'ailleurs l'avantage de pouvoir être transportées àvolonté sur tel ou tel point de la villeselon les besoinset multipliées autant qu'il est nécessaire.

«Uneinnovation ingénieuserattachée à ce serviceest celle d'un corps de gardes-malades éprouvéesdressées spécialement à ce métier toutspécialet tenues par l'administration centrale à ladisposition du public. Ces femmeschoisies avec discernementsontpour les médecins les auxiliaires les plus précieux etles plus dévoués. Elles apportent au sein des famillesles connaissances pratiques si nécessaires et si souventabsentes au moment du dangeret elles ont pour mission d'empêcherla propagation de la maladie en même temps qu'elles soignent lemalade.

«Onne finirait pas si l'on voulait énumérer tous lesperfectionnements hygiéniques que les fondateurs de la villenouvelle ont inaugurés. Chaque citoyen reçoit àson arrivée une petite brochureoù les principes lesplus importants d'une vie réglée selon la science sontexposés dans un langage simple et clair.

«Ily voit que l'équilibre parfait de toutes ses fonctions est unedes nécessités de la santé ; que le travail etle repos sont également indispensables à ses organes ;que la fatigue est nécessaire à son cerveau comme àses muscles ; que les neuf dixièmes des maladies sont dues àla contagion transmise par l'air ou les aliments. Il ne saurait doncentourer sa demeure et sa personne de trop de "quarantaines"sanitaires. Eviter l'usage des poisons excitantspratiquer lesexercices du corpsaccomplir consciencieusement tous les jours unetâche fonctionnelleboire de la bonne eau puremanger desviandes et des légumes sains et simplement préparésdormir régulièrement sept à huit heures parnuittel est l'ABC de la santé.

«Partisdes premiers principes posés par les fondateursnous ensommes venus insensiblement à parler de cette citésingulière comme d'une ville achevée. C'est qu'eneffetles premières maisons une fois bâtiesles autressont sorties de terre comme par enchantement. Il faut avoir visitéle Far West pour se rendre compte de ces efflorescences urbaines.Encore désert au mois de janvier 1872l'emplacement choisicomptait déjà six mille maisons en 1873. Il enpossédait neuf mille et tous ses édifices au complet en1874.

«Ilfaut dire que la spéculation a eu sa part dans ce succèsinouï. Construites en grand sur des terrains immenses et sansvaleur au débutles maisons étaient livrées àdes prix très modérés et louées àdes conditions très modestes. L'absence de tout octroil'indépendance politique de ce petit territoire isolél'attrait de la nouveautéla douceur du climat ont contribuéà appeler l'émigration. A l'heure qu'il estFrance-Ville compte près de cent mille habitants.

«Cequi vaut mieux et ce qui peut seul nous intéresserc'est quel'expérience sanitaire est des plus concluantes. Tandis que lamortalité annuelledans les villes les plus favoriséesde la vieille Europe ou du Nouveau Monden'est jamais sensiblementdescendue au-dessous de trois pour centà France-Ville lamoyenne de ces cinq dernières années n'est que de un etdemi. Encore ce chiffre est-il grossi par une petite épidémiede fièvre paludéenne qui a signalé la premièrecampagne. Celui de l'an dernierpris séparémentn'estque de un et quart. Circonstance plus importante encore : àquelques exceptions prèstoutes les morts actuellementenregistrées ont été dues à desaffections spécifiques et la plupart héréditaires.Les maladies accidentelles ont été à la foisinfiniment plus raresplus limitées et moins dangereuses quedans aucun autre milieu. Quant aux épidémies proprementditeson n'en a point vu.

«Lesdéveloppements de cette tentative seront intéressants àsuivre. Il sera curieuxnotammentde rechercher si l'influence d'unrégime aussi scientifique sur toute la durée d'unegénérationà plus forte raison de plusieursgénérationsne pourrait pas amortir lesprédispositions morbides héréditaires.

«"Iln'est assurément pas outrecuidant de l'espérera écritun des fondateurs de cette étonnante agglomérationetdans ce casquelle ne serait pas la grandeur du résultat !Les hommes vivant jusqu'à quatre- vingt-dix ou cent ansnemourant plus que de vieillessecomme la plupart des animauxcommeles plantes ! "

«Untel rêve a de quoi séduire !

«S'ilnous est permistoutefoisd'exprimer notre opinion sincèrenous n'avons qu'une foi médiocre dans le succèsdéfinitif de l'expérience. Nous y apercevons un viceoriginel et vraisemblablement fatalqui est de se trouver aux mainsd'un comité où l'élément latin domine etdont l'élément germanique a étésystématiquement exclu. C'est là un fâcheuxsymptôme. Depuis que le monde existeil ne s'est rien fait dedurable que par l'Allemagneet il ne se fera rien sans elle dedéfinitif. Les fondateurs de France-Ville auront bien pudéblayer le terrainélucider quelques points spéciaux; mais ce n'est pas encore sur ce point de l'Amériquec'estaux bords de la Syrie que nous verrons s'élever un jour lavraie cité modèle.»


XI


UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN



Le 13septembre -- quelques heures seulement avant l'instant fixépar Herr Schultze pour la destruction de France-Ville --ni legouverneur ni aucun des habitants ne se doutaient encore del'effroyable danger qui les menaçait.

Il étaitsept heures du soir.

Cachéedans d'épais massifs de lauriers-roses et de tamarinsla cités'allongeait gracieusement au pied des Cascade-Mounts et présentaitses quais de marbre aux vagues courtes du Pacifiquequi venaient lescaresser sans bruit. Les ruesarrosées avec soinrafraîchiespar la briseoffraient aux yeux le spectacle le plus riant et leplus animé. Les arbres qui les ombrageaient bruissaientdoucement. Les pelouses verdissaient. Les fleurs des parterresrouvrant leurs corollesexhalaient toutes à la fois leursparfums. Les maisons souriaientcalmes et coquettes dans leurblancheur. L'air était tièdele ciel bleu comme lamerqu'on voyait miroiter au bout des longues avenues.

Unvoyageurarrivant dans la villeaurait été frappéde l'air de santé des habitantsde l'activité quirégnait dans les rues. On fermait justement les académiesde peinturede musiquede sculpturela bibliothèquequiétaient réunies dans le même quartier et oùd'excellents cours publics étaient organisés parsections peu nombreuses-- ce qui permettait à chaque élèvede s'approprier à lui seul tout le fruit de la leçon.La foulesortant de ces établissementsoccasionna pendantquelques instants un certain encombrement ; mais aucune exclamationd'impatienceaucun cri ne se fit entendre. L'aspect généralétait tout de calme et de satisfaction.

C'étaitnon au centre de la villemais sur le bord du Pacifique que lafamille Sarrasin avait bâti sa demeure. Làtout d'abord-- car cette maison fut construite une des premières --ledocteur était venu s'établir définitivement avecsa femme et sa fille Jeanne.

Octavelemillionnaire improviséavait voulu rester à Parismais il n'avait plus Marcel pour lui servir de mentor.

Les deuxamis s'étaient presque perdus de vue depuis l'époque oùils habitaient ensemble la rue du Roi-de-Sicile. Lorsque le docteuravait émigré avec sa femme et sa fille à la côtede l'OregonOctave était resté maître delui-même. Il avait bientôt été entraînéfort loin de l'écoleoù son père avait voulului faire continuer ses étudeset il avait échouéau dernier examend'où son ami était sorti avec lenuméro un.

Jusque-làMarcel avait été la boussole du pauvre Octaveincapable de se conduire lui-même. Lorsque le jeune Alsacienfut partison camarade d'enfance finit peu à peu par mener àParis ce qu'on appelle la vie à grandes guides. Le mot étaitdans le cas présentd'autant plus juste que la sienne sepassait en grande partie sur le siège élevé d'unénorme coach à quatre chevauxperpétuellementen voyage entre l'avenue Marignyoù il avait pris unappartementet les divers champs de courses de la banlieue. OctaveSarrasinquitrois mois plus tôtsavait à peinerester en selle sur les chevaux de manège qu'il louait àl'heureétait devenu subitement un des hommes de France lesplus profondément versés dans les mystères del'hippologie. Son érudition était empruntée àun groom anglais qu'il avait attaché à son service etqui le dominait entièrement par l'étendue de sesconnaissances spéciales.

Lestailleursles selliers et les bottiers se partageaient ses matinées.Ses soirées appartenaient aux petits théâtres etaux salons d'un cercletout flambant neufqui venait de s'ouvrir aucoin de la rue Tronchetet qu'Octave avait choisi parce que le mondequ'il y trouvait rendait à son argent un hommage que ses seulsmérites n'avaient pas rencontré ailleurs. Ce monde luiparaissait l'idéal de la distinction. Chose particulièrela listesomptueusement encadréequi figurait dans le salond'attentene portait guère que des noms étrangers. Lestitres foisonnaientet l'on aurait pu se croiredu moins en lesénumérantdans l'antichambre d'un collègehéraldique. Maissi l'on pénétrait plus avanton pensait plutôt se trouver dans une exposition vivanted'ethnologie. Tous les gros nez et tous les teints bilieux des deuxmondes semblaient s'être donné rendez-vous là.Supérieurement habillésdu resteces personnagescosmopolitesquoiqu'un goût marqué pour les étoffesblanchâtres révélât l'éternelleaspiration des races jaune ou noire vers la couleur des «facespâles».

OctaveSarrasin paraissait un jeune dieu au milieu de ces bimanes. On citaitses motson copiait ses cravateson acceptait ses jugements commearticles de foi. Et luienivré de cet encensne s'apercevaitpas qu'il perdait régulièrement tout son argent aubaccara et aux courses. Peut-être certains membres du clubenleur qualité d'Orientauxpensaient-ils avoir des droits àl'héritage de la Bégum. En tout casils savaientl'attirer dans leurs poches par un mouvement lentmais continu.

Dans cetteexistence nouvelleles liens qui attachaient Octave à MarcelBruckmann s'étaient vite relâchés. A peinedeloin en loinles deux camarades échangeaient-ils une lettre.Que pouvait-il y avoir de commun entre l'âpre travailleuruniquement occupé d'amener son intelligence à un degrésupérieur de culture et de forceet le joli garçontout gonflé de son opulencel'esprit rempli de ses histoiresde club et d'écurie ?

On saitcomment Marcel quitta Parisd'abord pour observer les agissements deHerr Schultzequi venait de fonder Stahlstadtune rivale deFrance-Villesur le même terrain indépendant des Etats-Unispuis pour entrer au service du Roi de l'Acier.

Pendantdeux ansOctave mena cette vie d'inutile et de dissipé.Enfinl'ennui de ces choses creuses le pritetun beau jouraprèsquelques millions dévorésil rejoignit son père-- ce qui le sauva d'une ruine menaçanteencore plus moraleque physique. A cette époqueil demeurait donc àFrance-Ville dans la maison du docteur.

Sa soeurJeanneà en juger du moins par l'apparenceétaitalors une exquise jeune fille de dix-neuf ansà laquelle sonséjour de quatre années dans sa nouvelle patrie avaitdonné toutes les qualités américainesajoutéesà toutes les grâces françaises. Sa mèredisait parfois qu'elle n'avait jamais soupçonnéavantde l'avoir pour compagne de tous les instantsle charme del'intimité absolue.

Quant àMme Sarrasindepuis le retour de l'enfant prodigueson dauphinlefils aîné de ses espéranceselle étaitaussi complètement heureuse qu'on peut l'être ici-bascar elle s'associait à tout le bien que son mari pouvait faireet faisaitgrâce à son immense fortune.

Cesoir-làle docteur Sarrasin avait reçuà satabledeux de ses plus intimes amisle colonel Hendonun vieuxdébris de la guerre de Sécessionqui avait laisséun bras à Pittsburgh et une oreille à Seven- Oaksmaisqui n'en tenait pas moins sa partie tout comme un autre à latable d'échecs ; puis M. Lentzdirecteur généralde l'enseignement dans la nouvelle cité.

Laconversation roulait sur les projets de l'administration de la villesur les résultats déjà obtenus dans lesétablissements publics de toute natureinstitutionshôpitauxcaisses de secours mutuel.

M. Lentzselon le programme du docteurdans lequel l'enseignement religieuxn'était pas oubliéavait fondé plusieurs écolesprimaires où les soins du maître tendaient àdévelopper l'esprit de l'enfant en le soumettant à unegymnastique intellectuellecalculée de manière àsuivre l'évolution naturelle de ses facultés. On luiapprenait à aimer une science avant de s'en bourrerévitantce savoir quidit Montaigne«nage en la superficie de lacervelle»ne pénètre pas l'entendementne rendni plus sage ni meilleur. Plus tardune intelligence bien préparéesauraitelle-mêmechoisir sa route et la suivre avec fruit.

Les soinsd'hygiène étaient au premier rang dans une éducationsi bien ordonnée. C'est que l'hommecorps et espritdoitêtre également assuré de ces deux serviteurs ; sil'un fait défautil en souffreet l'esprit à lui seulsuccomberait bientôt.

A cetteépoqueFrance-Ville avait atteint le plus haut degréde prospériténon seulement matériellemaisintellectuelle. Làdans des congrèsse réunissaientles plus illustres savants des deux mondes. Des artistespeintressculpteursmusiciensattirés par la réputation decette citéy affluaient. Sous ces maîtres étudiaientde jeunes Francevillaisqui promettaient d'illustrer un jour ce coinde la terre américaine. Il était donc permis de prévoirque cette nouvelle Athènesfrançaise d'originedeviendrait avant peu la première des cités.

Il fautdire aussi que l'éducation militaire des élèvesse faisait dans les Lycées concurremment avec l'éducationcivile. En en sortantles jeunes gens connaissaientavec lemaniement des armesles premiers éléments de stratégieet de tactique.

Aussilecolonel Hendonlorsqu'on fut sur ce chapitredéclara-t-ilqu'il était enchanté de toutes ses recrues.

«Ellessontdit-ildéjà accoutumées aux marchesforcéesà la fatigueà tous les exercices ducorps. Notre armée se compose de tous les citoyenset tousle jour où il le faudrase trouveront soldats aguerris etdisciplinés.»

France-Villeavait bien les meilleures relations avec tous les Etats voisinscarelle avait saisi toutes les occasions de les obliger ; maisl'ingratitude parle si hautdans les questions d'intérêtque le docteur et ses amis n'avaient pas perdu de vue la maxime :Aide-toile Ciel t'aidera ! et ils ne voulaient compter que sureux-mêmes.

On étaità la fin du dîner; le dessert venait d'êtreenlevéetselon l'habitude anglo-saxonne qui avait prévalules dames venaient de quitter la table.

Le docteurSarrasinOctavele colonel Hendon et M. Lentz continuaient laconversation commencéeet entamaient les plus hautesquestions d'économie politiquelorsqu'un domestique entra etremit au docteur son journal.

C'étaitle New York Herald. Cette honorable feuille s'étaittoujours montrée extrêmement favorable à lafondation puis au développement de France-Villeet lesnotables de la cité avaient l'habitude de chercher dans sescolonnes les variations possibles de l'opinion publique auxEtats-Unis à leur égard. Cette agglomération degens heureuxlibresindépendantssur ce petit territoireneutreavait fait bien des envieuxet si les Francevillais avaienten Amérique des partisans pour les défendreil setrouvait des ennemis pour les attaquer. En tout casle New YorkHerald était pour euxet il ne cessait de leur donner desmarques d'admiration et d'estime.

Le docteurSarrasintout en causantavait déchiré la bande dujournal et jeté machinalement les yeux sur le premier article.

Quelle futdonc sa stupéfaction à la lecture des quelques lignessuivantesqu'il lut à voix basse d'abordà voix hauteensuitepour la plus grande surprise et la plus profonde indignationde ses amis :

«NewYork8 septembre. -- Un violent attentat contre le droit desgens va prochainement s'accomplir. Nous apprenons de source certaineque de formidables armements se font à Stahlstadt dans le butd'attaquer et de détruire France-Villela citéd'origine française. Nous ne savons si les Etats-Unis pourrontet devront intervenir dans cette lutte qui mettra encore aux prisesles races latine et saxonne ; mais nous dénonçons auxhonnêtes gens cet odieux abus de la force. Que France-Ville neperde pas une heure pour se mettre en état de défense...etc.»


XII


LE CONSEIL



Ce n'étaitpas un secretcette haine du Roi de l'Acier pour l'oeuvre du docteurSarrasin. On savait qu'il était venu élever citécontre cité. Mais de là à se ruer sur une villepaisibleà la détruire par un coup de forceon devaitcroire qu'il y avait loin. Cependantl'article du New York Heraldétait positif. Les correspondants de ce puissant journalavaient pénétré les desseins de Herr Schultzeet -- ils le disaient --il n'y avait pas une heure à perdre!

Le dignedocteur resta d'abord confondu. Comme toutes les âmes honnêtesil se refusait aussi longtemps qu'il le pouvait à croire lemal. Il lui semblait impossible qu'on pût pousser la perversitéjusqu'à vouloir détruiresans motif ou par purefanfaronnadeune cité qui était en quelque sorte lapropriété commune de l'humanité.

«Pensezdonc que notre moyenne de mortalité ne sera pas cette annéede un et quart pour cent ! s'écria-t-il naïvementquenous n'avons pas un garçon de dix ans qui ne sache lirequ'ilne s'est pas commis un meurtre ni un vol depuis la fondation deFrance-Ville ! Et des barbares viendraient anéantir àson début une expérience si heureuse ! Non ! Je ne peuxpas admettre qu'un chimistequ'un savantfût-il cent foisgermainen soit capable !»

Il fallutbiencependantse rendre aux témoignages d'un journal toutdévoué à l'oeuvre du docteur et aviser sansretard. Ce premier moment d'abattement passéle docteurSarrasinredevenu maître de lui-mêmes'adressa àses amis :

«Messieursleur dit-ilvous êtes membres du Conseil civiqueet il vousappartient comme à moi de prendre toutes les mesuresnécessaires pour le salut de la ville. Qu'avons nous àfaire tout d'abord ?

-- Ya-t-il possibilité d'arrangement ? dit M. Lentz. Peut-onhonorablement éviter la guerre ?

-- C'estimpossiblerépliqua Octave. Il est évident que HerrSchultze la veut à tout prix. Sa haine ne transigera pas !

-- Soit !s'écria le docteur. On s'arrangera pour être en mesurede lui répondre. Pensez-vouscolonelqu'il y ait un moyen derésister aux canons de Stahlstadt ?

-- Touteforce humaine peut être efficacement combattue par une autreforce humainerépondit le colonel Hendonmais il ne faut passonger à nous défendre par les mêmes moyens etles mêmes armes dont Herr Schultze se servira pour nousattaquer. La construction d'engins de guerre capables de lutter avecles siens exigerait un temps très longet je ne saisd'ailleurssi nous réussirions à les fabriquerpuisque les ateliers spéciaux nous manquent. Nous n'avons doncqu'une chance de salut : empêcher l'ennemi d'arriver jusqu'ànouset rendre l'investissement impossible.

-- Je vaisimmédiatement convoquer le Conseil»dit le docteurSarrasin.

Le docteurprécéda ses hôtes dans son cabinet de travail.

C'étaitune pièce simplement meubléedont trois côtésétaient couverts par des rayons chargés de livrestandis que le quatrième présentaitau-dessous dequelques tableaux et d'objets d'artune rangée de pavillonsnumérotéspareils à des cornets acoustiques.

«Grâceau téléphonedit-ilnous pouvons tenir conseil àFrance-Ville en restant chacun chez soi.»

Le docteurtoucha un timbre avertisseurqui communiqua instantanémentson appel au logis de tous les membres du Conseil. En moins de troisminutesle mot «présent !» apportésuccessivement par chaque fil de communicationannonça que leConseil était en séance.

Le docteurse plaça alors devant le pavillon de son appareil expéditeuragita une sonnette et dit :

«Laséance est ouverte... La parole est à mon honorable amile colonel Hendonpour faire au Conseil civique une communication dela plus haute gravité.»

Le colonelse plaça à son tour devant le téléphoneetaprès avoir lu l'article du New York Heraldil demandaque les premières mesures fussent immédiatement prises.

A peineavait-il conclu que le numéro 6 lui posa une question:

«Lecolonel croyait-il la défense possibleau cas où lesmoyens sur lesquels il comptait pour empêcher l'ennemid'arriver n'y auraient pas réussi ?»

Le colonelHendon répondit affirmativement. La question et la réponseétaient parvenues instantanément à chaque membreinvisible du Conseil comme les explications qui les avaientprécédées.

Le numéro7 demanda combien de tempsà son estimeles Francevillaisavaient pour se préparer.

«Lecolonel ne le savait pasmais il fallait agir comme s'ils devaientêtre attaqués avant quinze jours.

Le numéro2 : «Faut-il attendre l'attaque ou croyez-vous préférablede la prévenir ?

-- Il fauttout faire pour la prévenirrépondit le coloneletsi nous sommes menacés d'un débarquementfaire sauterles navires de Herr Schultze avec nos torpilles.»

Sur cettepropositionle docteur Sarrasin offrit d'appeler en conseil leschimistes les plus distinguésainsi que les officiersd'artillerie les plus expérimentéset de leur confierle soin d'examiner les projets que le colonel Hendon avait àleur soumettre.

Questiondu numéro 1 :

«Quelleest la somme nécessaire pour commencer immédiatementles travaux de défense ?

-- Ilfaudrait pouvoir disposer de quinze à vingt millions dedollars.»

Le numéro4: «Je propose de convoquer immédiatement l'assembléeplénière des citoyens.»

Leprésident Sarrasin: «Je mets aux voix la proposition.»

Deux coupsde timbrefrappés dans chaque téléphoneannoncèrent qu'elle était adoptée àl'unanimité.

Il étaithuit heures et demie. Le Conseil civique n'avait pas duré dix-huit minutes et n'avait dérangé personne.

L'assembléepopulaire fut convoquée par un moyen aussi simple et presqueaussi expéditif. A peine le docteur Sarrasin eut-il communiquéle vote du Conseil à l'hôtel de villetoujours parl'intermédiaire de son téléphonequ'un carillonélectrique se mit en mouvement au sommet de chacune descolonnes placées dans les deux cent quatre-vingts carrefoursde la ville. Ces colonnes étaient surmontées de cadranslumineux dont les aiguillesmues par l'électricités'étaient aussitôt arrêtées sur huit heureset demie-- heure de la convocation.

Tous leshabitantsavertis à la fois par cet appel bruyant qui seprolongea pendant plus d'un quart d'heures'empressèrent desortir ou de lever la tête vers le cadran le plus voisinetconstatant qu'un devoir national les appelait à la hallemunicipaleils s'empressèrent de s'y rendre.

A l'heureditec'est-à-dire en moins de quarante-cinq minutesl'assemblée était au complet. Le docteur Sarrasin setrouvait déjà à la place d'honneurentouréde tout le Conseil. Le colonel Hendon attendaitau pied de latribuneque la parole lui fût donnée.

La plupartdes citoyens savaient déjà la nouvelle qui motivait lemeeting. En effetla discussion du Conseil civiqueautomatiquementsténographiée par le téléphone de l'hôtelde villeavait été immédiatement envoyéeaux journauxqui en avaient fait l'objet d'une éditionspécialeplacardée sous forme d'affiches.

La hallemunicipale était une immense nef à toit de verreoùl'air circulait librementet dans laquelle la lumière tombaità flots d'un cordon de gaz qui dessinait les arêtes dela voûte.

La fouleétait deboutcalmepeu bruyante. Les visages étaientgais. La plénitude de la santél'habitude d'une viepleine et régulièrela conscience de sa propre forcemettaient chacun au-dessus de toute émotion désordonnéed'alarme ou de colère.

A peine leprésident eut-il touché la sonnetteà huitheures et demie précisesqu'un silence profond s'établit.

Le colonelmonta à la tribune.

Làdans une langue sobre et fortesans ornements inutiles etprétentions oratoires -- la langue des gens quisachant cequ'ils disenténoncent clairement les choses parce qu'ils lescomprennent bien --le colonel Hendon raconta la haine invétéréede Herr Schultze contre la Francecontre Sarrasin et son oeuvrelespréparatifs formidables qu'annonçait le New YorkHeralddestinés à détruire France-Ville et seshabitants.

«C'étaità eux de choisir le parti qu'ils croyaient le meilleur àprendrepoursuivit-il. Bien des gens sans courage et sanspatriotisme aimeraient peut-être mieux céder le terrainet laisser les agresseurs s'emparer de la patrie nouvelle. Mais lecolonel était sûr d'avance que des propositions sipusillanimes ne trouveraient pas d'écho parmi ses concitoyens.Les hommes qui avaient su comprendre la grandeur du but poursuivi parles fondateurs de la cité modèleles hommes quiavaient su en accepter les loisétaient nécessairementdes gens de coeur et d'intelligence. Représentants sincèreset militants du progrèsils voudraient tout faire pour sauvercette ville incomparablemonument glorieux élevé àl'art d'améliorer le sort de l'homme ! Leur devoir étaitdonc de donner leur vie pour la cause qu'ils représentaient.»

Uneimmense salve d'applaudissements accueillit cette péroraison.

Plusieursorateurs vinrent appuyer la motion du colonel Hendon.

Le docteurSarrasinayant fait valoir alors la nécessité deconstituer sans délai un Conseil de défensechargéde prendre toutes les mesures urgentesen s'entourant du secretindispensable aux opérations militairesla proposition futadoptée.

Séancetenanteun membre du Conseil civique suggéra la convenance devoter un crédit provisoire de cinq millions de dollarsdestinés aux premiers travaux. Toutes les mains se levèrentpour ratifier la mesure.

A dixheures vingt-cinq minutesle meeting était terminéetles habitants de France-Villes'étant donné des chefsallaient se retirerlorsqu'un incident inattendu se produisit.

Latribunelibre depuis un instantvenait d'être occupéepar un inconnu de l'aspect le plus étrange.

Cet hommeavait surgi là comme par magie. Sa figure énergiqueportait les marques d'une surexcitation effroyablemais son attitudeétait calme et résolue. Ses vêtements àdemi collés à son corps et encore souillés devaseson front ensanglantédisaient qu'il venait de passerpar de terribles épreuves.

A sa vuetous s'étaient arrêtés. D'un geste impérieuxl'inconnu avait commandé à tous l'immobilité etle silence.

Quiétait-il ? D'où venait-il ? Personnepas même ledocteur Sarrasinne songea à le lui demander.

D'ailleurson fut bientôt fixé sur sa personnalité.

«Jeviens de m'échapper de Stahlstadtdit-il. Herr Schultzem'avait condamné à mort. Dieu a permis que j'arrivassejusqu'à vous assez à temps pour tenter de vous sauver.Je ne suis pas un inconnu pour tout le monde ici. Mon vénérémaîtrele docteur Sarrasinpourra vous direje l'espèrequ'en dépit de l'apparence qui me rend méconnaissablemême pour luion peut avoir quelque confiance dans MarcelBruckmann !

- Marcel!» s'étaient écriés à la fois ledocteur et Octave.

Tous deuxallaient se précipiter vers lui...

Un nouveaugeste les arrêta.

C'étaitMarcelen effetmiraculeusement sauvé. Après qu'ileut forcé la grille du canalau moment où il tombaitpresque asphyxiéle courant l'avait entraînécomme un corps sans vie. Maispar bonheurcette grille fermaitl'enceinte même de Stahlstadtetdeux minutes aprèsMarcel était jeté au-dehorssur la berge de larivièrelibre enfins'il revenait à la vie !

Pendant delongues heuresle courageux jeune homme était restéétendu sans mouvementau milieu de cette sombre nuitdanscette campagne déserteloin de tout secours.

Lorsqu'ilavait repris ses sensil faisait jour. Il s'était alorssouvenu !... Grâce à Dieuil était donc enfinhors de la maudite Stahlstadt ! Il n'était plus prisonnier.Toute sa pensée se concentra sur le docteur Sarrasinsesamisses concitoyens !

«Eux! eux !» s'écria-t-il alors.

Par unsuprême effortMarcel parvint à se remettre sur pied.

Dix lieuesle séparaient de France-Villedix lieues à fairesansrailwaysans voituresans chevalà travers cette campagnequi était comme abandonnée autour de la farouche Citéde l'Acier. Ces dix lieuesil les franchit sans prendre un instantde reposetà dix heures et quartil arrivait aux premièresmaisons de la cité du docteur Sarrasin.

Lesaffiches qui couvraient les murs lui apprirent tout. Il comprit queles habitants étaient prévenus du danger qui lesmenaçait; mais il comprit aussi qu'ils ne savaient ni combience danger était immédiatni surtout de quelle étrangenature il pouvait être.

Lacatastrophe préméditée par Herr Schultze devaitse produire ce soir-làà onze heures quarante-cinq...Il était dix heures un quart.

Un derniereffort restait à faire. Marcel traversa la ville tout d'unélanetà dix heures vingt-cinq minutesau moment oùl'assemblée allait se retireril escaladait la tribune.

«Cen'est pas dans un moismes amiss'écria-t-ilni mêmedans huit joursque le premier danger peut vous atteindre ! Avantune heureune catastrophe sans précédentune pluie defer et de feu va tomber sur votre ville. Un engin digne de l'enferet qui porte à dix lieuesestà l'heure où jeparlebraqué contre elle. Je l'ai vu. Que les femmes et lesenfants cherchent donc un abri au fond des caves qui présententquelques garanties de soliditéou qu'ils sortent de la villeà l'instant pour chercher un refuge dans la montagne ! Que leshommes valides se préparent pour combattre le feu par tous lesmoyens possibles ! Le feuvoilà pour le moment votre seulennemi ! Ni armées ni soldats ne marchent encore contre vous.L'adversaire qui vous menace a dédaigné les moyensd'attaque ordinaires. Si les planssi les calculs d'un homme dont lapuissance pour le mal vous est connue se réalisentsi HerrSchultze ne s'est pas pour la première fois trompéc'est sur cent points à la fois que l'incendie va se déclarersubitement dans France-Ville ! C'est sur cent points différentsqu'il s'agira de faire tout à l'heure face aux flammes ! Quoiqu'il en doive advenirc'est tout d'abord la population qu'il fautsauvercar enfincelles de vos maisonsceux de vos monuments qu'onne pourra préserverdût même la ville entièreêtre détruitel'or et le temps pourront les rebâtir!»

En Europeon eût pris Marcel pour un fou. Mais ce n'est pas en Amériquequ'on s'aviserait de nier les miracles de la sciencemême lesplus inattendus. On écouta le jeune ingénieuretsurl'avis du docteur Sarrasinon le crut.

La foulesubjuguée plus encore par l'accent de l'orateur que par sesparoleslui obéit sans même songer à lesdiscuter. Le docteur répondait de Marcel Bruckmann. Celasuffisait.

Des ordresfurent immédiatement donnéset des messagers partirentdans toutes les directions pour les répandre.

Quant auxhabitants de la villeles unsrentrant dans leur demeuredescendirent dans les cavesrésignés à subirles horreurs d'un bombardement ; les autresà piedàchevalen voituregagnèrent la campagne et tournèrentles premières rampes des Cascade-Mounts. Pendant ce temps eten toute hâteles hommes valides réunissaient sur lagrande place et sur quelques points indiqués par le docteurtout ce qui pouvait servir à combattre le feuc'est-à-direde l'eaude la terredu sable.

Cependantà la salle des séancesla délibérationcontinuait à l'état de dialogue.

Mais ilsemblait alors que Marcel fût obsédé par une idéequi ne laissait place à aucune autre dans son cerveau. Il neparlait pluset ses lèvres murmuraient ces seuls mots :

«Aonze heures quarante-cinq ! Est-ce bien possible que ce Schultzemaudit ait raison de nous par son exécrable invention ?...»

Tout àcoupMarcel tira un carnet de sa poche. Il fit le geste d'un hommequi demande le silenceetle crayon à la mainil traçad'une main fébrile quelques chiffres sur une des pages de soncarnet. Et alorson vit peu à peu son front s'éclairersa figure devenir rayonnante:

«Ah! mes amis ! s'écria-t-ilmes amis ! Ou les chiffres quevoici sont menteursou tout ce que nous redoutons va s'évanouircomme un cauchemar devant l'évidence d'un problème debalistique dont je cherchais en vain la solution ! Herr Schultzes'est trompé ! Le danger dont il nous menace n'est qu'un rêve! Pour une foissa science est en défaut ! Rien de ce qu'il aannoncé n'arriverane peut arriver ! Son formidable obuspassera au-dessus de France-Ville sans y toucherets'il reste àcraindre quelque chosece n'est que pour l'avenir !»

Quevoulait dire Marcel ? On ne pouvait le comprendre !

Maisalorsle jeune Alsacien exposa le résultat du calcul qu'ilvenait enfin de résoudre. Sa voix nette et vibrante déduisitsa démonstration de façon à la rendre lumineusepour les ignorants eux-mêmes. C'était la clartésuccédant aux ténèbresle calme àl'angoisse. Non seulement le projectile ne toucherait pas à lacité du docteurmais il ne toucherait à «rien dutout». Il était destiné à se perdre dansl'espace !

Le docteurSarrasin approuvait du geste l'exposé des calculs de Marcellorsquetout d'un coupdirigeant son doigt vers le cadran lumineuxde la salle:

«Danstrois minutesdit-ilnous saurons qui de Schultze ou de MarcelBruckmann a raison ! Quoi qu'il en soitmes amisne regrettonsaucune des précautions prises et ne négligeons rien dece qui peut déjouer les inventions de notre ennemi. Son coups'il doit manquercomme Marcel vient de nous en donner l'espoirnesera pas le dernier ! La haine de Schultze ne saurait se tenir pourbattue et s'arrêter devant un échec !

- Venez !»s'écria Marcel.

Et tous lesuivirent sur la grande place.

Les troisminutes s'écoulèrent. Onze heures quarante-cinqsonnèrent à l'horloge !...

Quatresecondes aprèsune masse sombre passait dans les hauteurs ducieletrapide comme la penséese perdait bien au-delàde la ville avec un sifflement sinistre.

«Bonvoyage ! s'écria Marcelen éclatant de rire. Aveccette vitesse initialel'obus de Herr Schultze qui a dépassémaintenantles limites de l'atmosphèrene peut plus retombersur le sol terrestre !»

Deuxminutes plus tardune détonation se faisait entendrecommeun bruit sourdqu'on eût cru sorti des entrailles de la terre!

C'étaitle bruit du canon de la Tour du Taureauet ce bruit arrivait enretard de cent treize secondes sur le projectile qui se déplaçaitavec une vitesse de cent cinquante lieues à la minute.


XIII

MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZESTAHLSTADT



«France-Ville14 septembre.

«Ilme paraît convenable d'informer le Roi de l'Acier que j'aipassé fort heureusementavant-hier soirla frontièrede ses possessionspréférant mon salut à celuidu modèle du canon Schultze.

«Envous présentant mes adieuxje manquerais à tous mesdevoirssi je ne vous faisais pas connaîtreà montourmes secrets ; maissoyez tranquillevous n'en paierez pas laconnaissance de votre vie.

«Jene m'appelle pas Schwartzet je ne suis pas suisse. Je suisalsacien. Mon nom est Marcel Bruckmann. Je suis un ingénieurpassables'il faut vous en croiremaisavant toutje suisfrançais. Vous vous êtes fait l'ennemi implacable de monpaysde mes amisde ma famille. Vous nourrissiez d'odieux projetscontre tout ce que j'aime. J'ai tout oséj'ai tout fait pourles connaître ! Je ferai tout pour les déjouer.

«Jem'empresse de vous faire savoir que votre premier coup n'a pas portéque votre butgrâce à Dieun'a pas étéatteintet qu'il ne pouvait pas l'être ! Votre canon n'en estpas moins un canon archi- merveilleuxmais les projectiles qu'illance sous une telle charge de poudreet ceux qu'il pourrait lancerne feront de mal à personne ! Ils ne tomberont jamais nullepart. Je l'avais pressentiet c'est aujourd'huià votre plusgrande gloireun fait acquisque Herr Schultze a inventé uncanon terrible... entièrement inoffensif.

«C'estdonc avec plaisir que vous apprendrez que nous avons vu votre obustrop perfectionné passer hier soirà onze heuresquarante-cinq minutes et quatre secondesau-dessus de notre ville.Il se dirigeait vers l'ouestcirculant dans le videet ilcontinuera à graviter ainsi jusqu'à la fin des siècles.Un projectileanimé d'une vitesse initiale vingt foissupérieure à la vitesse actuellesoit dix mille mètresà la secondene peut plus "tomber" ! Son mouvementde translationcombiné avec l'attraction terrestreen faitun mobile destiné à toujours circuler autour de notreglobe.

«Vousauriez dû ne pas l'ignorer.

«J'espèreen outreque le canon de la Tour du Taureau est absolument détériorépar ce premier essai; mais ce n'est pas payer trop cherdeux centmille dollarsl'agrément d'avoir doté le mondeplanétaire d'un nouvel astreet la Terre d'un secondsatellite.

«MarcelBRUCKMANN.»

Un exprèspartit immédiatement de France-Ville pour Stahlstadt. Onpardonnera à Marcel de n'avoir pu se refuser la satisfactiongouailleuse de faire parvenir sans délai cette lettre àHerr Schultze.

Marcelavait en effet raison lorsqu'il disait que le fameux obusaniméde cette vitesse et circulant au-delà de la coucheatmosphériquene tomberait plus sur la surface de la terre-- raison aussi quant il espérait quesous cette énormecharge de pyroxylele canon de la Tour du Taureau devait êtrehors d'usage.

Ce fut unerude déconvenue pour Herr Schultzeun échec terrible àson indomptable amour-propreque la réception de cettelettre. En la lisantil devint livideetaprès l'avoir luesa tête tomba sur sa poitrine comme s'il avait reçu uncoup de massue. Il ne sortit de cet état de prostration qu'aubout d'un quart d'heuremais par quelle colère !

Arminiuset Sigimer seuls auraient pu dire ce qu'en furent les éclats !

CependantHerr Schultze n'était pas homme à s'avouer vaincu.C'est une lutte sans merci qui allait s'engager entre lui et Marcel.Ne lui restait-il pas ses obus chargés d'acide carboniqueliquideque des canons moins puissantsmais plus pratiquespourraient lancer à courte distance ?

Apaisépar un effort soudainle Roi de l'Acier était rentrédans son cabinet et avait repris son travail.

Il étaitclair que France-Villeplus menacée que jamaisne devaitrien négliger pour se mettre en état de défense.


XIV


BRANLE-BAS DE COMBAT



Si ledanger n'était plus imminentil était toujours grave.Marcel fit connaître au docteur Sarrasin et à ses amistout ce qu'il savait des préparatifs de Herr Schultze et deses engins de destruction. Dès le lendemainle Conseil dedéfenseauquel il prit parts'occupa de discuter un plan derésistance et d'en préparer l'exécution.

En toutceciMarcel fut bien secondé par Octavequ'il trouvamoralement changé et bien à son avantage.

Quellesfurent les résolutions prises ? Personne n'en sut le détail.Les principes généraux furent seuls systématiquementcommuniqués à la presse et répandus dans lepublic. Il n'était pas malaisé d'y reconnaître lamain pratique de Marcel.

«Danstoute défensese disait-on par la villela grande affaireest de bien connaître les forces de l'ennemi et d'adapter lesystème de résistance à ces forces mêmes.Sans douteles canons de Herr Schultze sont formidables. Mieux vautpourtant avoir en face de soi ces canonsdont on sait le nombrelecalibrela portée et les effetsque d'avoir à luttercontre des engins mal connus.»

Le toutétait d'empêcher l'investissement de la villesoit parterresoit par mer.

C'estcette question qu'étudiait avec activité le Conseil dedéfenseetle jour où une affiche annonça quele problème était résolupersonne n'en douta.Les citoyens accoururent se proposer en masse pour exécuterles travaux nécessaires. Aucun emploi n'était dédaignéqui devait contribuer à l'oeuvre de défense. Des hommesde tout âgede toute positionse faisaient simples ouvriersen cette circonstance. Le travail était conduit rapidement etgaiement. Des approvisionnements de vivres suffisants pour deux ansfurent emmagasinés dans la ville. La houille et le ferarrivèrent aussi en quantités considérables: lefermatière première de l'armement; la houilleréservoir de chaleur et de mouvementindispensables àla lutte.

Maisenmême temps que la houille et le fers'entassaient sur lesplacesdes piles gigantesques de sacs de farine et de quartiers deviande fuméedes meules de fromagesdes montagnes deconserves alimentaires et de légumes desséchéss'amoncelaient dans les halles transformées en magasins. Destroupeaux nombreux étaient parqués dans les jardins quifaisaient de France-Ville une vaste pelouse.

Enfinlorsque parut le décret de mobilisation de tous les hommes enétat de porter les armesl'enthousiasme qui l'accueillittémoigna une fois de plus des excellentes dispositions de cessoldats citoyens. Equipés simplement de vareuses de lainepantalons de toile et demi- bottescoiffés d'un bon chapeaude cuir bouilliarmés de fusils Werderils manoeuvraientdans les avenues.

Desessaims de coolies remuaient la terrecreusaient des fossésélevaient des retranchements et des redoutes sur tous lespoints favorables. La fonte des pièces d'artillerie avaitcommencé et fut poussée avec activité. Unecirconstance très favorable à ces travaux étaitqu'on put utiliser le grand nombre de fourneaux fumivores quepossédait la ville et qu'il fut aisé de transformer enfours de fonte.

Au milieude ce mouvement incessantMarcel se montrait infatigable. Il étaitpartoutet partout à la hauteur de sa tâche. Qu'unedifficulté théorique ou pratique se présentâtil savait immédiatement la résoudre. Au besoinilretroussait ses manches et montrait un procédéexpéditifun tour de main rapide. Aussi son autoritéétait-elle acceptée sans murmure et ses ordres toujoursponctuellement exécutés.

Auprèsde luiOctave faisait de son mieux. Sitout d'abordil s'étaitpromis de bien garnir son uniforme de galons d'oril y renonçacomprenant qu'il ne devait rien êtrepour commencerqu'unsimple soldat.

Aussiprit-il rang dans le bataillon qu'on lui assigna et sut-il s'yconduire en soldat modèle. A ceux qui firent d'abord mine dele plaindre :

«Achacun selon ses méritesrépondit-il. Je n'auraispeut-être pas su commander !... C'est le moins que j'apprenne àobéir !»

Unenouvelle -- fausse il est vrai -- vint tout à coup imprimeraux travaux de défense une impulsion plus vive encore. HerrSchultzedisait-oncherchait à négocier avec descompagnies maritimes pour le transport de ses canons. A partir de cemomentles «canards» se succédèrent tousles jours. C'était tantôt la flotte schultzienne quiavait mis le cap sur France-Villetantôt le chemin de fer deSacramento qui avait été coupé par des «uhlans»tombés du ciel apparemment.

Mais cesrumeursaussitôt contreditesétaient inventéesà plaisir par des chroniqueurs aux abois dans le butd'entretenir la curiosité de leurs lecteurs. La véritéc'est que Stahlstadt ne donnait pas signe de vie.

Ce silenceabsolutout en laissant à Marcel le temps de compléterses travaux de défensen'était pas sans l'inquiéterquelque peu dans ses rares instants de loisir.

«Est-ceque ce brigand aurait changé ses batteries et me prépareraitquelque nouveau tour de sa façon ?» se demandait-ilparfois.

Mais leplansoit d'arrêter les navires ennemissoit d'empêcherl'investissementpromettait de répondre à toutetMarcelen ses moments d'inquiétuderedoublait encored'activité.

Son uniqueplaisir et son unique reposaprès une laborieuse journéeétait l'heure rapide qu'il passait tous les soirs dans lesalon de Mme Sarrasin.

Le docteuravait exigédès les premiers joursqu'il vînthabituellement dîner chez luisauf dans le cas où il enserait empêché par un autre engagement ; maispar unphénomène singulierle cas d'un engagement assezséduisant pour que Marcel renonçât à ceprivilège ne s'était pas encore présenté.L'éternelle partie d'échecs du docteur avec le colonelHendon n'offrait cependant pas un intérêt assezpalpitant pour expliquer cette assiduité. Force est donc depenser qu'un autre charme agissait sur Marcelet peut-êtrepourra-t- on en soupçonner la naturequoiqueassurémentil ne la soupçonnât pas encore lui-mêmeenobservant l'intérêt que semblaient avoir pour lui sescauseries du soir avec Mme Sarrasin et Mlle Jeannelorsqu'ilsétaient tous trois assis près de la grande table surlaquelle les deux vaillantes femmes préparaient ce qui pouvaitêtre nécessaire au service futur des ambulances.

«Est-ceque ces nouveaux boulons d'acier vaudront mieux que ceux dont vousnous aviez montré le dessin ? demandait Jeannequis'intéressait à tous les travaux de la défense.

-- Sansnul doutemademoisellerépondait Marcel.

-- Ah !j'en suis bien heureuse ! Mais que le moindre détailindustriel représente de recherche et de peine !... Vous medisiez que le génie a creusé hier cinq cents nouveauxmètres de fossés ? C'est beaucoupn'est-ce pas ?

-- Maisnonce n'est même pas assez ! De ce train-là nousn'aurons pas terminé l'enceinte à la fin du mois.

-- Jevoudrais bien la voir finieet que ces affreux Schultziensarrivassent ! Les hommes sont bien heureux de pouvoir agir et serendre utiles. L'attente est ainsi moins longue pour eux que pournousqui ne sommes bonnes à rien.

-- Bonnesà rien ! s'écriait Marceld'ordinaire plus calmebonnes à rien. Et pour qui doncselon vousces braves gensqui ont tout quitté pour devenir soldatspour qui donctravaillent-ilssinon pour assurer le repos et le bonheur de leursmèresde leurs femmesde leurs fiancées ? Leurardeurà tousd'où leur vient-ellesinon de vousetà qui ferez vous remonter cet amour du sacrificesinon...»

Sur cemotMarcelun peu confuss'arrêta. Mlle Jeanne n'insistapaset ce fut la bonne Mme Sarrasin qui fut obligée de fermerla discussionen disant au jeune homme que l'amour du devoirsuffisait sans doute à expliquer le zèle du plus grandnombre.

Et lorsqueMarcelrappelé par la tâche impitoyablepresséd'aller achever un projet ou un deviss'arrachait à regret àcette douce causerieil emportait avec lui l'inébranlablerésolution de sauver France-Ville et le moindre de seshabitants.

Il nes'attendait guère à ce qui allait arriveretcependantc'était la conséquence naturelleinéluctablede cet état de choses contre naturedecette concentration de tous en un seulqui était la loifondamentale de la Cité de l'Acier.


XV


LA BOURSE DE SAN FRANCISCO



La Boursede San Franciscoexpression condensée et en quelque sortealgébrique d'un immense mouvement industriel et commercialest l'une des plus animées et des plus étranges dumonde. Par une conséquence naturelle de la positiongéographique de la capitale de la Californieelle participedu caractère cosmopolitequi est un de ses traits les plusmarqués. Sous ses portiques de beau granit rougele Saxon auxcheveux blondsà la taille élevéecoudoie leCelte au teint mataux cheveux plus foncésaux membres plussouples et plus fins. Le Nègre y rencontre le Finnois etl'Indu. Le Polynésien y voit avec surprise le Groenlandais. LeChinois aux yeux obliquesà la natte soigneusement tresséey lutte de finesse avec le Japonaisson ennemi historique. Toutesles languestous les dialectestous les jargons s'y heurtent commedans une Babel moderne.

L'ouverturedu marché du 12 octobreà cette Bourse unique aumondene présenta rien d'extraordinaire. Comme onze heuresapprochaienton vit les principaux courtiers et agents d'affairess'aborder gaiement ou gravementselon leurs tempéramentsparticulierséchanger des poignées de mainse dirigervers la buvette et préluderpar des libations propitiatoiresaux opérations de la journée. Ils allèrentun àunouvrir la petite porte de cuivre des casiers numérotésqui reçoiventdans le vestibulela correspondance desabonnésen tirer d'énormes paquets de lettres et lesparcourir d'un oeil distrait.

Bientôtles premiers cours du jour se formèrenten même tempsque la foule affairée grossissait insensiblement. Un légerbrouhaha s'éleva des groupesde plus en plus nombreux.

Lesdépêches télégraphiques commencèrentalors à pleuvoir de tous les points du globe. Il ne se passaitguère de minute sans qu'une bande de papier bleulue àtue-tête au milieu de la tempête des voixvînts'ajouter sur la muraille du nord à la collection destélégrammes placardés par les gardes de laBourse.

L'intensitédu mouvement croissait de minute en minute. Des commis entraient encourantrepartaientse précipitaient vers le bureautélégraphiqueapportaient des réponses. Tousles carnets étaient ouvertsannotésraturésdéchirés. Une sorte de folie contagieuse semblait avoirpris possession de la foulelorsquevers une heurequelque chosede mystérieux sembla passer comme un frisson à traversces groupes agités.

Unenouvelle étonnanteinattendueincroyablevenait d'êtreapportée par l'un des associés de la Banque du Far Westet circulait avec la rapidité de l'éclair.

Les unsdisaient :

«Quelleplaisanterie !... C'est une manoeuvre ! Comment admettre une bourdepareille ?

-- Eh ! eh! faisaient les autresil n'y a pas de fumée sans feu !

-- Est-cequ'on sombre dans une situation comme celle-là ?

-- Onsombre dans toutes les situations !

-- Maismonsieurles immeubles seuls et l'outillage représentent plusde quatre-vingts millions de dollars ! s'écriait celui-ci.

-- Sanscompter les fontes et aciersapprovisionnements et produitsfabriqués ! répliquait celui-là.

-- Parbleu! c'est ce que je disais ! Schultze est bon pour quatre-vingt- dixmillions de dollarset je me charge de les réaliser quand onvoudra sur son actif !

-- Enfincomment expliquez-vous cette suspension de paiements ?

-- Je neme l'explique pas du tout !... Je n'y crois pas !

-- Commesi ces choses-là n'arrivaient pas tous les jours et auxmaisons réputées les plus solides !

--Stahlstadt n'est pas une maisonc'est une ville !

-- Aprèstoutil est impossible que ce soit fini ! Une compagnie ne peutmanquer de se former pour reprendre ses affaires !

-- Maispourquoi diable Schultze ne l'a-t-il pas forméeavant de selaisser protester ?

--Justementmonsieurc'est tellement absurde que cela ne supporte pasl'examen ! C'est purement et simplement une fausse nouvelleprobablement lancée par Nashqui a terriblement besoin d'unehausse sur les aciers !

-- Pas dutout une fausse nouvelle! Non seulement Schultze est en faillitemais il est en fuite !

-- Allonsdonc !

-- Enfuitemonsieur. Le télégramme qui le dit vient d'êtreplacardé à l'instant !»

Uneformidable vague humaine roula vers le cadre des dépêches.La dernière bande de papier bleu était libelléeen ces termes :

«NewYork12 heures 10 minutes. -- Central-Bank. Usine Stahlstadt.Paiements suspendus. Passif connu : quarante-sept millions dedollars. Schultze disparu.»

Cettefoisil n'y avait plus à douterquelque surprenante que fûtla nouvelleet les hypothèses commencèrent à sedonner carrière.

A deuxheuresles listes de faillites secondaires entraînéespar celle de Herr Schultzecommencèrent à inonder laplace. C'était la Mining-Bank de New York qui perdait le plus; la maison Westerley et filsde Chicagoqui se trouvait impliquéepour sept millions de dollars ; la maison Milwaukeede Buffalopourcinq millions ; la Banque industriellede San Franciscopour unmillion et demi ; puis le menu fretin des maisons de troisièmeordre.

D'autrepartet sans attendre ces nouvellesles contrecoups naturels del'événement se déchaînaient avec fureur.

Le marchéde San Franciscosi lourd le matinà dire d'expertsnel'était certes pas à deux heures ! Quels soubresauts !quelles hausses ! quel déchaînement effrénéde la spéculation !

Hausse surles aciersqui montent de minute en minute ! Hausse sur les houilles! Hausse sur les actions de toutes les fonderies de l'Unionaméricaine ! Hausse sur les produits fabriqués de toutgenre de l'industrie du fer ! Hausse aussi sur les terrains deFrance-Ville. Tombés à zérodisparus de lacotedepuis la déclaration de guerreils se trouvèrentsubitement portés à cent quatre-vingts dollars l'âcredemandé !

Dèsle soir mêmeles boutiques à nouvelles furent prisesd'assaut. Mais le Herald comme la Tribunel'Altocomme le Guardianl'Echo comme le Globeeurentbeau inscrire en caractères gigantesques les maigresinformations qu'ils avaient pu recueillirces informations seréduisaienten sommepresque à néant.

Tout cequ'on savaitc'est quele 25 septembreune traite de huit millionsde dollarsacceptée par Herr Schultzetirée parJacksonElder & Code Buffaloayant étéprésentée à SchringStrauss & Cobanquiersdu Roi de l'Acierà New Yorkces messieurs avaient constatéque la balance portée au crédit de leur client étaitinsuffisante pour parer à cet énorme paiementet luiavaient immédiatement donné avis télégraphiquedu faitsans recevoir de réponse ; qu'ils avaient alorsrecouru à leurs livres et constaté avec stupéfactionquedepuis treize joursaucune lettre et aucune valeur ne leurétaient parvenues de Stahlstadt ; qu'à dater de cemoment les traites et les chèques tirés par HerrSchultze sur leur caisse s'étaient accumulésquotidiennement pour subir le sort commun et retourner à leurlieu d'origine avec la mention «No effects» (pas defonds).

Pendantquatre joursles demandes de renseignements les télégrammesinquietsles questions furieusess'étaient abattus d'unepart sur la maison de banquede l'autre sur Stahlstadt.

Enfinuneréponse décisive était arrivée.

«HerrSchultze disparu depuis le 17 septembredisait le télégramme.Personne ne peut donner la moindre lueur sur ce mystère. Iln'a pas laissé d'ordreset les caisses de secteur sontvides.»

Dèslorsil n'avait plus été possible de dissimuler lavérité. Des créanciers principaux avaient prispeur et déposé leurs effets au tribunal de commerce. Ladéconfiture s'était dessinée en quelques heuresavec la rapidité de la foudreentraînant avec elle soncortège de ruines secondaires. A midile 13 octobrele totaldes créances connues était de quarante-sept millions dedollars. Tout faisait prévoir queavec les créancescomplémentairesle passif approcherait de soixante millions.

Voilàce qu'on savait et ce que tous les journaux racontaientàquelques amplifications près. Il va sans dire qu'ilsannonçaient tous pour le lendemain les renseignements les plusinédits et les plus spéciaux.

Etdefaitil n'en était pas un qui n'eût dès lapremière heure expédié ses correspondants surles routes de Stahlstadt.

Dèsle 14 octobre au soirla Cité de l'Acier s'était vueinvestie par une véritable armée de reporterslecarnet ouvert et le crayon au vent. Mais cette armée vint sebriser comme une vague contre l'enceinte extérieure deStahlstadt. La consigne était toujours maintenueet lesreporters eurent beau mettre en oeuvre tous les moyens possibles deséductionil leur fut impossible de la faire plier.

Ilspurenttoutefoisconstater que les ouvriers ne savaient rien et querien n'était changé dans la routine de leur section.Les contremaîtres avaient seulement annoncé la veillepar ordre supérieurqu'il n'y avait plus de fonds aux caissesparticulièresni d'instructions venues du Bloc centraletqu'en conséquence les travaux seraient suspendus le samedisuivantsauf avis contraire.

Tout celaau lieu d'éclairer la situationne faisait que la compliquer.Que Herr Schultze eût disparu depuis près d'un moiscela ne faisait doute pour personne. Mais quelle était lacause et la portée de cette disparitionc'est ce que personnene savait. Une vague impression que le mystérieux personnageallait reparaître d'une minute à l'autre dominait encoreobscurément les inquiétudes.

A l'usinependant les premiers joursles travaux avaient continué commeà l'ordinaireen vertu de la vitesse acquise. Chacun avaitpoursuivi sa tâche partielle dans l'horizon limité de sasection. Les caisses particulières avaient payé lessalaires tous les samedis. La caisse principale avait fait facejusqu'à ce jour aux nécessités locales. Mais lacentralisation était poussée à Stahlstadt àun trop haut degré de perfectionle maître s'étaitréservé une trop absolue surintendance de toutes lesaffairespour que son absence n'entraînât pasdans untemps très courtun arrêt forcé de la machine.C'est ainsi quedu 17 septembrejour où pour la dernièrefoisle Roi de l'Acier avait signé des ordresjusqu'au 13octobreoù la nouvelle de la suspension des paiements avaitéclaté comme un coup de foudredes milliers de lettres-- un grand nombre contenaient certainement des valeurs considérables--passées par la poste de Stahlstadtavaient étédéposées à la boîte du Bloc centraletsans nul douteétaient arrivées au cabinet de HerrSchultze. Mais lui seul se réservait le droit de les ouvrirde les annoter d'un coup de crayon rouge et d'en transmettre lecontenu au caissier principal.

Lesfonctionnaires les plus élevés de l'usine n'auraientjamais songé seulement à sortir de leurs attributionsrégulières. Investis en face de leurs subordonnésd'un pouvoir presque absoluils étaient chacunvis-à-visde Herr Schultze -- et même vis-à-vis de son souvenir--comme autant d'instruments sans autoritésans initiativesans voix au chapitre. Chacun s'était donc cantonnédans la responsabilité étroite de son mandatavaitattendutemporisé«vu venir» les événements.

A la finles événements étaient venus. Cette situationsingulière s'était prolongée jusqu'au moment oùles principales maisons intéresséessubitement saisiesd'alarmeavaient télégraphiésollicitéune réponseréclaméprotestéenfinpris leurs précautions légales. Il avait fallu du tempspour en arriver là. On ne se décida pas aisémentà soupçonner une prospérité si notoire den'avoir que des pieds d'argile. Mais le fait était maintenantpatent : Herr Schultze s'était dérobé àses créanciers.

C'est toutce que les reporters purent arriver à savoir. Le célèbreMeiklejohn lui-mêmeillustre pour avoir réussi àsoutirer des aveux politiques au président Grant l'homme leplus taciturne de son sièclel'infatigable Blunderbussfameux pour avoir le premierlui simple correspondant du Worldannoncé au tsar la grosse nouvelle de la capitulation dePlewnaces grands hommes du reportage n'avaient pas étécette fois plus heureux que leurs confrères. Ils étaientobligés de s'avouer à eux-mêmes que la Tribuneet le World ne pourraient encore donner le dernier mot de lafaillite Schultze.

Ce quifaisait de ce sinistre industriel un événement presqueuniquec'était cette situation bizarre de Stahlstadtcetétat de ville indépendante et isolée qui nepermettait aucune enquête régulière et légale.La signature de Herr Schultze étaitil est vraiprotestéeà New Yorket ses créanciers avaient toute raison depenser que l'actif représenté par l'usine pouvaitsuffire dans une certaine mesure à les indemniser. Mais àquel tribunal s'adresser pour en obtenir la saisie ou la mise sousséquestre ? Stahlstadt était restée unterritoire spécialnon classé encoreoù toutappartenait à Herr Schultze. Si seulement il avait laisséun représentantun conseil d'administrationun substitut !Mais rienpas même un tribunalpas même un conseiljudiciaire ! Il était à lui seul le roile grand jugele général en chefle notairel'avouéletribunal de commerce de sa ville. Il avait réalisé ensa personne l'idéal de la centralisation. Aussilui absenton se trouvait en face du néant pur et simpleet tout cetédifice formidable s'écroulait comme un châteaude cartes.

En touteautre situationles créanciers auraient pu former unsyndicatse substituer à Herr Schultzeétendre lamain sur son actifs'emparer de la direction des affaires. Selontoute apparenceils auraient reconnu qu'il ne manquaitpour fairefonctionner la machinequ'un peu d'argent peut-être et unpouvoir régulateur.

Mais riende tout cela n'était possible. L'instrument légalfaisait défaut pour opérer cette substitution. On setrouvait arrêté par une barrière moraleplusinfranchissables'il est possibleque les circonvallations élevéesautour de la Cité de l'Acier. Les infortunés créanciersvoyaient le gage de leur créanceet ils se trouvaient dansl'impossibilité de le saisir.

Tout cequ'ils purent faire fut de se réunir en assembléegénéralede se concerter et d'adresser une requêteau Congrès pour lui demander de prendre leur cause en maind'épouser les intérêts de ses nationauxdeprononcer l'annexion de Stahlstadt au territoire américain etde faire rentrer ainsi cette création monstrueuse dans ledroit commun de la civilisation. Plusieurs membres du Congrèsétaient personnellement intéressés dansl'affaire ; la requêtepar plus d'un côtéséduisait le caractère américainet il y avaitlieu de penser qu'elle serait couronnée d'un plein succès.Malheureusementle Congrès n'était pas en sessionetde longs délais étaient à redouter avant quel'affaire pût lui être soumise.

Enattendant ce momentrien n'allait plus à Stahlstadt et lesfourneaux s'éteignaient un à un.

Aussi laconsternation était-elle profonde dans cette population de dixmille familles qui vivaient de l'usine. Mais que faire ? Continuer letravail sur la foi d'un salaire qui mettrait peut-être six moisà venirou qui ne viendrait pas du tout ? Personne n'en étaitd'avis. Quel travaild'ailleurs ? La source des commandes s'étaittarie en même temps que les autres. Tous les clients de HerrSchultze attendaient pour reprendre leurs relationsla solutionlégale. Les chefs de sectioningénieurs etcontremaîtresprivés d'ordresne pouvaient agir.

Il y eutdes réunionsdes meetingsdes discoursdes projets. Il n'yeut pas de plan arrêtéparce qu'il n'y en avait pas depossible. Le chômage entraîna bientôt avec lui soncortège de misèresde désespoirs et de vices.L'atelier videle cabaret se remplissait. Pour chaque cheminéequi avait cessé de fumer à l'usineon vit naîtreun cabaret dans les villages d'alentour.

Les plussages des ouvriersles plus avisésceux qui avaient suprévoir les jours difficilesépargner une réservese hâtèrent de fuir avec armes et bagages-- lesoutilsla literiechère au coeur de la ménagèreet les enfants joufflusravis par le spectacle du monde qui serévélait à eux par la portière du wagon.Ils partirentceux-làs'éparpillèrent auxquatre coins de l'horizoneurent bientôt retrouvél'unà l'estcelui-ci au sudcelui-là au nordune autreusineune autre enclumeun autre foyer...

Mais pourunpour dix qui pouvaient réaliser ce rêvecombien enétait-il que la misère clouait à la glèbe! Ceux-là restèrentl'oeil cave et le coeur navré!

Ilsrestèrentvendant leurs pauvres hardes à cette nuéed'oiseaux de proie à face humaine qui s'abat d'instinct surtous les grands désastresacculés en quelques joursaux expédients suprêmesbientôt privés decrédit comme de salaired'espoir comme de travailet voyants'allonger devant euxnoir comme l'hiver qui allait s'ouvrirunavenir de misère !


XVI


DEUX FRANÇAIS CONTRE UNE VILLE



Lorsque lanouvelle de la disparition de Schultze arriva à France-Villele premier mot de Marcel avait été :

«Sice n'était qu'une ruse de guerre ?»

Sansdouteà la réflexionil s'était bien dit queles résultats d'une telle ruse eussent été sigraves pour Stahlstadtqu'en bonne logique l'hypothèse étaitinadmissible. Mais il s'était dit encore que la haine neraisonne paset que la haine exaspérée d'un homme telque Herr Schultze devaità un moment donnéle rendrecapable de tout sacrifier à sa passion. Quoi qu'il en pûtêtrecependantil fallait rester sur le qui-vive.

A sarequêtele Conseil de défense rédigeaimmédiatement une proclamation pour exhorter les habitants àse tenir en garde contre les fausses nouvelles semées parl'ennemi dans le but d'endormir sa vigilance.

Lestravaux et les exercices poussés avec plus d'ardeur quejamaisaccentuèrent la réplique que France-Ville jugeaconvenable d'adresser à ce qui pouvait à toute forcen'être qu'une manoeuvre de Herr Schultze. Mais les détailsvrais ou fauxapportés par les journaux de San FranciscodeChicago et de New Yorkles conséquences financières etcommerciales de la catastrophe de Stahlstadttout cet ensemble depreuves insaisissablesséparément sans forcesipuissantes par leur accumulationne permit plus de doute...

Un beaumatinla cité du docteur se réveilla définitivementsauvéecomme un dormeur qui échappe à unmauvais rêve par le simple fait de son réveil. Oui !France-Ville était évidemment hors de dangersansavoir eu à coup fériret ce fut Marcelarrivéà une conviction absoluequi lui en donna la nouvelle partous les moyens de publicité dont il disposait.

Ce futalors un mouvement universel de détente et de soulagement. Onse serrait les mainson se félicitaiton s'invitait àdîner. Les femmes exhibaient de fraîches toilettesleshommes se donnaient momentanément congé d'exercicesdemanoeuvres et de travaux. Tout le monde était rassurésatisfaitrayonnant. On aurait dit une ville de convalescents.

Maisleplus content de tousc'était sans contredit le docteurSarrasin. Le digne homme se sentait responsable du sort de tous ceuxqui étaient venus avec confiance se fixer sur son territoireet se mettre sous sa protection. Depuis un moisla crainte de lesavoir entraînés à leur pertelui qui n'avait envue que leur bonheurne lui avait pas laissé un moment derepos. Enfinil était déchargé d'une siterrible inquiétude et respirait à l'aise.

Cependantle danger commun avait uni plus intimement tous les citoyens. Danstoutes les classeson s'était rapproché davantageons'était reconnus frèresanimés de sentimentssemblablestouchés par les mêmes intérêts.Chacun avait senti s'agiter dans son coeur un être nouveau.Désormaispour les habitants de France-Villela «patrie»était née. On avait crainton avait souffert pour elle; on avait mieux senti combien on l'aimait.

Lesrésultats matériels de la mise en état dedéfense furent aussi tout à l'avantage de la cité.On avait appris à connaître ses forces. On n'aurait plusà les improviser. On était plus sûr de soi. Al'avenirà tout événementon serait prêt.

Enfinjamais le sort de l'oeuvre du docteur Sarrasin ne s'étaitannoncé si brillant. Etchose rareon ne se montra pasingrat envers Marcel. Encore bien que le salut de tous n'eûtpas été son ouvragedes remerciements publics furentvotés au jeune ingénieur comme à l'organisateurde la défenseà celui au dévouement duquel laville aurait dû de ne pas périrsi les projets de HerrSchultze avaient été mis à exécution.

Marcelcependantne trouvait pas que son rôle fût terminé.Le mystère qui environnait Stahlstadt pouvait encore recelerun dangerpensait-il. Il ne se tiendrait pour satisfait qu'aprèsavoir porté une lumière complète au milieu mêmedes ténèbres qui enveloppaient encore la Cité del'Acier.

Il résolutdonc de retourner à Stahlstadtet de ne reculer devant rienpour avoir le dernier mot de ses derniers secrets.

Le docteurSarrasin essaya bien de lui représenter que l'entrepriseserait difficilehérissée de dangerspeut-être;qu'il allait faire là une sorte de descente aux enfers ; qu'ilpouvait trouver on ne sait quels abîmes cachés souschacun de ses pas... Herr Schultzetel qu'il le lui avait dépeintn'était pas homme à disparaître impunémentpour les autresà s'ensevelir seul sous les ruines de toutesses espérances... On était en droit de tout redouter dela dernière pensée d'un tel personnage... Elle nepouvait rappeler que l'agonie terrible du requin !...

«C'estprécisément parce que je pensecher docteurque toutce que vous imaginez est possiblelui répondit Marcelque jecrois de mon devoir d'aller à Stahlstadt. C'est une bombe dontil m'appartient d'arracher la mèche avant qu'elle n'éclateet je vous demanderai même la permission d'emmener Octave avecmoi.

-- Octave! s'écria le docteur.

-- Oui !C'est maintenant un brave garçonsur lequel on peut compteret je vous assure que cette promenade lui fera du bien !

-- QueDieu vous protège donc tous les deux !» réponditle vieillard ému en l'embrassant.

Lelendemain matinune voitureaprès avoir traversé lesvillages abandonnésdéposait Marcel et Octave àla porte de Stahlstadt. Tous deux étaient bien équipésbien arméset très décidés à nepas revenir sans avoir éclairci ce sombre mystère.

Ilsmarchaient côte à côte sur le chemin de ceintureextérieur qui faisait le tour des fortificationset lavéritédont Marcel s'était obstiné àdouter jusqu'à ce momentse dessinait maintenant devant lui.

L'usineétait complètement arrêtéec'étaitévident. De cette route qu'il longeait avec Octavesous leciel noirsans une étoile au cielil aurait aperçujadisla lumière du gazl'éclair parti de labaïonnette d'une sentinellemille signes de vie désormaisabsents. Les fenêtres illuminées des secteurs seseraient montrées comme autant de verrièresétincelantes. Maintenanttout était sombre et muet. Lamort seule semblait planer sur la citédont les hautescheminées se dressaient à l'horizon comme dessquelettes. Les pas de Marcel et de son compagnon sur la chausséerésonnaient dans le vide. L'expression de solitude et dedésolation était si fortequ'Octave ne put s'empêcherde dire :

«C'estsingulierje n'ai jamais entendu un silence pareil à celui-ci! On se croirait dans un cimetière !»

Il étaitsept heureslorsque Marcel et Octave arrivèrent au bord dufosséen face de la principale porte de Stahlstadt. Aucunêtre vivant ne se montrait sur la crête de la murailleetdes sentinelles qui autrefois s'y dressaient de distance endistancecomme autant de poteaux humainsil n'y avait plus lamoindre trace. Le pont-levis était relevélaissantdevant la porte un gouffre large de cinq à six mètres.

Il fallutplus d'une heure pour réussir à amarrer un bout decâbleen le lançant à tour de bras àl'une des poutrelles. Après bien des peines pourtantMarcel yparvintet Octavese suspendant à la cordeput se hisser àla force des poignets jusqu'au toit de la porte. Marcel lui fit alorspasser une à une les armes et munitions ; puisil prit àson tour le même chemin.

Il neresta plus alors qu'à ramener le câble de l'autre côtéde la murailleà faire descendre tous les impedimentacomme on les avait hissésetenfinà se laisserglisser en bas.

Les deuxjeunes gens se trouvèrent alors sur le chemin de ronde queMarcel se rappelait avoir suivi le premier jour de son entréeà Stahlstadt. Partout la solitude et le silence le pluscomplet. Devant eux s'élevaitnoire et muettela masseimposante des bâtimentsquide leurs mille fenêtresvitréessemblaient regarder ces intrus comme pour leur dire:

«Allez-vous-en!... Vous n'avez que faire de vouloir pénétrer nossecrets !»

Marcel etOctave tinrent conseil.

«Lemieux est d'attaquer la porte Oque je connais»dit Marcel.

Ils sedirigèrent vers l'ouest et arrivèrent bientôtdevant l'arche monumentale qui portait à son front la lettreO. Les deux battants massifs de chêneà gros clousd'acierétaient fermés. Marcel s'en approchaheurta àplusieurs reprises avec un pavé qu'il ramassa sur la chaussée.

L'échoseul lui répondit.

«Allons! à l'ouvrage !» cria-t-il à Octave.

Il fallutrecommencer le pénible travail du lancement de l'amarre par-dessus la porteafin de rencontrer un obstacle où elle pûts'accrocher solidement. Ce fut difficile. MaisenfinMarcel etOctave réussirent à franchir la murailleet setrouvèrent dans l'axe du secteur O.

«Bon! s'écria Octaveà quoi bon tant de peines ? Nousvoilà bien avancés ! Quand nous avons franchi un murnous en trouvons un autre devant nous !

-- Silencedans les rangs ! répondit Marcel... Voilà justement monancien atelier. Je ne serai pas fâché de le revoir etd'y prendre certains outils dont nous aurons certainement besoinsans oublier quelques sachets de dynamite.»

C'étaitla grande halle de coulée où le jeune Alsacien avaitété admis lors de son arrivée à l'usine.Qu'elle était lugubremaintenantavec ses fourneaux éteintsses rails rouillésses grues poussiéreuses quilevaient en l'air leurs grands bras éplorés commeautant de potences ! Tout cela donnait froid au coeuret Marcelsentait la nécessité d'une diversion.

«Voiciun atelier qui t'intéressera davantage»dit-il àOctave en le précédant sur le chemin de la cantine.

Octave fitun signe d'acquiescementqui devint un signe de satisfactionlorsqu'il aperçutrangés en bataille sur une tablettede boisun régiment de flacons rougesjaunes et verts.Quelques boîtes de conserve montraient aussi leurs étuisde fer-blancpoinçonnés aux meilleures marques. Il yavait là de quoi faire un déjeuner dont le besoind'ailleursse faisait sentir. Le couvert fut donc mis sur lecomptoir d'étainet les deux jeunes gens reprirent des forcespour continuer leur expédition.

Marceltout en mangeantsongeait à ce qu'il avait à faire.Escalader la muraille du Bloc centralil n'y avait pas à ysonger. Cette muraille était prodigieusement hauteisoléede tous les autres bâtimentssans une saillie àlaquelle on pût accrocher une corde. Pour en trouver la porte-- porte probablement unique --il aurait fallu parcourir tous lessecteurset ce n'était pas une opération facile.Restait l'emploi de la dynamitetoujours bien chanceuxcar ilparaissait impossible que Herr Schultze eût disparu sans semerd'embûches le terrain qu'il abandonnaitsans opposer descontre-mines aux mines que ceux qui voudraient s'emparer deStahlstadt ne manqueraient pas d'établir. Mais rien de toutcela n'était pour faire reculer Marcel.

VoyantOctave refait et reposéMarcel se dirigea avec lui vers lebout de la rue qui formait l'axe du secteurjusqu'au pied de lagrande muraille en pierre de taille.

«Quedirais-tu d'un boyau de mine là-dedans ? demandat-il.

-- Ce seradurmais nous ne sommes pas des fainéants !» réponditOctaveprêt à tout tenter.

Le travailcommença. Il fallut déchausser la base de la murailleintroduire un levier dans l'interstice de deux pierresen détacheruneet enfinà l'aide d'un foretopérer la percéede plusieurs petits boyaux parallèles. A dix heurestoutétait terminéles saucissons de dynamite étaienten placeet la mèche fut allumée.

Marcelsavait qu'elle durerait cinq minuteset comme il avait remarquéque la cantinesituée dans un sous-solformait une véritablecave voûtéeil vint s'y réfugier avec Octave.

Tout àcoupl'édifice et la cave même furent secouéscomme par l'effet d'un tremblement de terre. Une détonationformidablepareille à celle de trois ou quatre batteries decanons tonnant à la foisdéchira les airssuivant deprès la secousse. Puisaprès deux à troissecondesune avalanche de débris projetés de tous lescôtés retomba sur le sol.

Ce futpendant quelques instantsun roulement continu de toitss'effondrantde poutres craquantde murs s'écroulantaumilieu des cascades claires des vitres cassées.

Enfincethorrible vacarme prit fin. Octave et Marcel quittèrent alorsleur retraite.

Si habituéqu'il fût aux prodigieux effets des substances explosivesMarcel fut émerveillé des résultats qu'ilconstata. La moitié du secteur avait sautéet les mursdémantelés de tous les ateliers voisins du Bloc centralressemblaient à ceux d'une ville bombardée. De toutesparts les décombres amoncelésles éclats deverre et les plâtres couvraient le soltandis que des nuagesde poussièreretombant lentement du ciel oùl'explosion les avait projetéss'étalaient comme uneneige sur toutes ces ruines.

Marcel etOctave coururent à la muraille intérieure. Elle étaitdétruite aussi sur une largeur de quinze à vingtmètresetde l'autre côté de la brèchel'ex-dessinateur du Bloc central aperçut la courà luibien connueoù il avait passé tant d'heures monotones.

Du momentoù cette cour n'était plus gardéela grille defer qui l'entourait n'était pas infranchissable... Elle futbientôt franchie.

Partout lemême silence.

Marcelpassa en revue les ateliers où jadis ses camarades admiraientses épures. Dans un coinil retrouvaà demi ébauchésur sa planchele dessin de machine à vapeur qu'il avaitcommencélorsqu'un ordre de Herr Schultze l'avait appeléau parc. Au salon de lectureil revit les journaux et les livresfamiliers.

Touteschoses avaient gardé la physionomie d'un mouvement suspendud'une vie interrompue brusquement.

Les deuxjeunes gens arrivèrent à la limite intérieure duBloc central et se trouvèrent bientôt au pied de lamuraille qui devaitdans la pensée de Marcelles séparerdu parc.

«Est-cequ'il va falloir encore faire danser ces moellons-là ? luidemanda Octave.

--Peut-être... maispour entrernous pourrions d'abord chercherune porte qu'une simple fusée enverrait en l'air.»

Tous deuxse mirent à tourner autour du parc en longeant la muraille. Detemps à autreils étaient obligés de faire undétourde doubler un corps de bâtiment qui s'endétachait comme un éperonou d'escalader une grille.Mais ils ne la perdaient jamais de vueet ils furent bientôtrécompensés de leurs peines. Une petite portebasse etlouchequi interrompait le muraillementleur apparut.

En deuxminutesOctave eut percé un trou de vrille à traversles planches de chêne. Marcelappliquant aussitôt sonoeil à cette ouverturereconnutà sa vivesatisfactionquede l'autre côtés'étendait leparc tropical avec sa verdure éternelle et sa températurede printemps.

«Encoreune porte à faire sauteret nous voilà dans la place !dit-il à son compagnon.

-- Unefusée pour ce carré de boisrépondit Octaveceserait trop d'honneur !»

Et ilcommença d'attaquer la poterne à grands coups de pic.

Il l'avaità peine ébranléequ'on entendit une serrureintérieure grincer sous l'effort d'une clefet deux verrousglisser dans leurs gardes.

La portes'entrouvritretenue en dedans par une grosse chaîne.

«Werda ?» (Qui va là ?) dit une voix rauque.


XVII


EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL



Les deuxjeunes gens ne s'attendaient à rien moins qu'à unepareille question. Ils en furent plus surpris véritablementqu'ils ne l'auraient été d'un coup de fusil.

De toutesles hypothèses que Marcel avait imaginées au sujet decette ville en léthargiela seule qui ne se fût pasprésentée à son espritétait celle-ci :un être vivant lui demandant tranquillement compte de savisite. Son entreprisepresque légitimesi l'on admettaitque Stahlstadt fût complètement déserterevêtaitune tout autre physionomiedu moment où la citépossédait encore des habitants. Ce qui n'étaitdans lepremier casqu'une sorte d'enquête archéologiquedevenaitdans le secondune attaque à main armée aveceffraction.

Toutes cesidées se présentèrent à l'esprit deMarcel avec tant de forcequ'il resta d'abord comme frappé demutisme.

«Werda ?» répéta la voixavec un peud'impatience.

L'impatiencen'était évidemment pas tout à fait déplacée.Franchir pour arriver à cette porte des obstacles si variésescalader des murailles et faire sauter des quartiers de villetoutcela pour n'avoir rien à répondre lorsqu'on vousdemande simplement:

«Quiva là ?» cela ne laissait pas d'être surprenant.

Unedemi-minute suffit à Marcel pour se rendre compte de lafausseté de sa positionet aussitôts'exprimant enallemand:

«Amiou ennemi à votre gré ! répondit-il. Je demandeà parler à Herr Schultze.»

Il n'avaitpas articulé ces mots qu'une exclamation de surprise se fitentendre à travers la porte entrebâillée:

«Ach!»

Etparl'ouvertureMarcel put apercevoir un coin de favoris rougesunemoustache hérisséeun oeil hébétéqu'il reconnut aussitôt. Le tout appartenait à Sigimerson ancien garde du corps.

«JohannSchwartz ! s'écria le géant avec une stupéfactionmêlée de joie. Johann Schwartz !»

Le retourinopiné de son prisonnier paraissait l'étonner presqueautant qu'il avait dû l'être de sa disparitionmystérieuse.

«Puis-jeparler à Herr Schultze ?» répéta Marcelvoyant qu'il ne recevait d'autre réponse que cetteexclamation.

Sigimersecoua la tête.

«Pasd'ordre ! dit-il. Pas entrer ici sans ordre !

--Pouvez-vous du moins faire savoir à Herr Schultze que je suislà et que je désire l'entretenir ?

-- HerrSchultze pas ici ! Herr Schultze parti ! répondit le géantavec une nuance de tristesse.

-- Mais oùest-il ? Quand reviendra-t-il ?

-- Ne sais! Consigne pas changée ! Personne entrer sans ordre !»

Cesphrases entrecoupées furent tout ce que Marcel put tirer deSigimerquià toutes les questionsopposa un entêtementbestial.

Octavefinit par s'impatienter.

«Aquoi bon demander la permission d'entrer? dit-il. Il est bien plussimple de la prendre !»

Et il serua contre la porte pour essayer de la forcer. Mais la chaînerésistaet une pousséesupérieure à lasienneeut bientôt refermé le battantdont les deuxverrous furent successivement tirés.

«Ilfaut qu'ils soient plusieurs derrière cette planche !»s'écria Octaveassez humilié de ce résultat.

Ilappliqua son oeil au trou de vrilleetpresque aussitôtilpoussa un cri de surprise :

«Ily a un second géant !

--Arminius ?» répondit Marcel.

Et ilregarda à son tour par le trou de vrille.

«Oui! c'est Arminiusle collègue de Sigimer !»

Tout àcoupune autre voixqui semblait venir du cielfit lever la têteà Marcel.

«Werda ?» disait la voix.

C'étaitcelle d'Arminiuscette fois.

La têtedu gardien dépassait la crête de la muraillequ'ildevait avoir atteinte à l'aide d'une échelle.

«Allonsvous le savez bienArminius ! répondit Marcel. Voulez-vousouvriroui ou non ?»

Il n'avaitpas achevé ces mots que le canon d'un fusil se montra sur lacrête du mur. Une détonation retentitet une balle vintraser le bord du chapeau d'Octave.

«Ehbienvoilà pour te répondre !» s'écriaMarcelquiintroduisant un saucisson de dynamite sous la portelafit voler en éclats.

A peine labrèche était-elle faiteque Marcel et Octavelacarabine au poing et le couteau aux dentss'élancèrentdans le parc.

Contre lepan du murlézardé par l'explosionqu'ils venaient defranchirune échelle était encore dresséeetau pied de cette échelleon voyait des traces de sang. Maisni Sigimer ni Arminius n'étaient là pour défendrele passage.

Lesjardins s'ouvraient devant les deux assiégeants dans toute lasplendeur de leur végétation. Octave étaitémerveillé.

«C'étaitmagnifique !... dit-il. Mais attention !... Déployons nous entirailleurs !... Ces mangeurs de choucroute pourraient bien s'êtretapis derrière les buissons !»

Octave etMarcel se séparèrentetprenant chacun l'un des côtésde l'allée qui s'ouvrait devant eux ils avancèrent avecprudenced'arbre en arbred'obstacle en obstacleselon lesprincipes de la stratégie individuelle la plus élémentaire.

Laprécaution était sage. Ils n'avaient pas fait cent pasqu'un second coup de fusil éclata. Une balle fit sauterl'écorce d'un arbre que Marcel venait à peine dequitter.

«Pasde bêtises !... Ventre à terre !» dit Octave àdemi voix.

Etjoignant l'exemple au précepteil rampa sur les genoux et surles coudes jusqu'à un buisson épineux qui bordait lerond-point au centre duquel s'élevait la Tour du Taureau.Marcelqui n'avait pas suivi assez promptement cet avisessuya untroisième coup de feu et n'eut que le temps de se jeterderrière le tronc d'un palmier pour en éviter unquatrième.

«Heureusementque ces animaux-là tirent comme des conscrits ! cria Octave àson compagnonséparé de lui par une trentaine de pas.

-- Chut !répondit Marcel des yeux autant que des lèvres. Vois-tula fumée qui sort de cette fenêtreau rez-de-chaussée?... C'est là qu'ils sont embusquésles bandits !...Mais je veux leur jouer un tour de ma façon !»

En un clind'oeilMarcel eut coupé derrière le buisson un échalasde longueur raisonnable; puisse débarrassant de sa vareuseil la jeta sur ce bâtonqu'il surmonta de son chapeauet ilfabriqua ainsi un mannequin présentable. Il le planta alors àla place qu'il occupaitde manière à laisser visiblesle chapeau et les deux manchesetse glissant vers Octaveil luisiffla dans l'oreille:

«Amuse-lespar ici en tirant sur la fenêtretantôt de ta placetantôt de la mienne ! Moije vais les prendre à revers!»

Et Marcellaissant Octave tiraillerse coula discrètement dans lesmassifs qui faisaient le tour du rond-point.

Un quartd'heure se passapendant lequel une vingtaine de balles furentéchangées sans résultat.

La vestede Marcel et son chapeau étaient littéralement criblés;maispersonnellementil ne s'en trouvait pas plus mal. Quant auxpersiennes du rez-de-chausséela carabine d'Octave les avaitmises en miettes.

Tout àcouple feu cessaet Octave entendit distinctement ce cri étouffé:

«Amoi !... Je le tiens !...»

Quitterson abris'élancer à découvert dans lerond-pointmonter à l'assaut de la fenêtrece fut pourOctave l'affaire d'une demi-minute. Un instant aprèsiltombait dans le salon.

Sur letapisenlacés comme deux serpentsMarcel et Sigimerluttaient désespérément. Surpris par l'attaquesoudaine de son adversairequi avait ouvert à l'improvisteune porte intérieurele géant n'avait pu faire usagede ses armes. Mais sa force herculéenne en faisait unredoutable adversaireetquoique jeté à terreiln'avait pas perdu l'espoir de reprendre le dessus. Marcelde soncôtédéployait une vigueur et une souplesseremarquables.

La lutteeût nécessairement fini par la mort de l'un descombattantssi l'intervention d'Octave ne fat arrivée àpoint pour amener un résultat moins tragique. Sigimerprispar les deux bras et désarmése vit attaché demanière à ne pouvoir plus faire un mouvement.

«Etl'autre ?» demanda Octave.

Marcelmontra au bout de l'appartement un sofa sur lequel Arminius étaitétendu tout sanglant.

«Est-cequ'il a reçu une balle ? demanda Octave.

-- Oui»répondit Marcel.

Puis ils'approcha d'Arminius.

«Mort! dit-il.

-- Ma foile coquin ne l'a pas volé ! s'écria Octave.

-- Nousvoilà maîtres de la place ! répondit Marcel. Nousallons procéder à une visite sérieuse. D'abordle cabinet de Herr Schultze !»

Du salond'attente où venait de se passer le dernier acte du siègeles deux jeunes gens suivirent l'enfilade d'appartements quiconduisait au sanctuaire du Roi de l'Acier.

Octaveétait en admiration devant toutes ces splendeurs.

Marcelsouriait en le regardant et ouvrait une à une les portes qu'ilrencontrait devant lui jusqu'au salon vert et or.

Ils'attendait bien à y trouver du nouveaumais rien d'aussisingulier que le spectacle qui s'offrit à ses yeux. On eut ditque le bureau central des postes de New York ou de Parissubitementdévaliséavait été jeté pêle-mêledans ce salon. Ce n'étaient de tous côtés quelettres et paquets cachetéssur le bureausur les meublessur le tapis. On enfonçait jusqu'à mi-jambe dans cetteinondation. Toute la correspondance financièreindustrielleet personnelle de Herr Schultzeaccumulée de jour en jourdans la boîte extérieure du parcet fidèlementrelevée par Arminius et Sigimerétait là dansle cabinet du maître.

Que dequestionsde souffrancesd'attentes anxieusesde misèresde larmes enfermées dans ces plis muets à l'adresse deHerr Schultze ! Que de millions aussisans douteen papierenchèquesen mandatsen ordres de tout genre !... Tout celadormait làimmobilisé par l'absence de la seule mainqui eut le droit de faire sauter ces enveloppes fragiles maisinviolables.

«Ils'agit maintenantdit Marcelde retrouver la porte secrètedu laboratoire !»

Ilcommença donc à enlever tous les livres de labibliothèque. Ce fut en vain. Il ne parvint pas àdécouvrir le passage masqué qu'il avait un jour franchien compagnie de Herr Schultze. En vain il ébranla un àun tous les panneauxets'armant d'une tige de fer qu'il prit dansla cheminéeil les fit sauter l'un après l'autre ! Envain il sonda la muraille avec l'espoir de l'entendre sonner le creux! Il fut bientôt évident que Herr Schultzeinquiet den'être plus seul à posséder le secret de la portede son laboratoirel'avait supprimée.

Mais ilavait nécessairement dû en faire ouvrir une autre.

«Où?...se demandait Marcel. Ce ne peut être qu'icipuisque c'est iciqu'Arminius et Sigimer ont apporté les lettres ! C'est doncdans cette salle que Herr Schultze a continué de se teniraprès mon départ ! Je connais assez ses habitudes poursavoir qu'en faisant murer l'ancien passageil aura voulu en avoirun autre à sa portéeà l'abri des regardsindiscrets !... Serait-ce une trappe sous le tapis ?»

Le tapisne montrait aucune trace de coupure. Il n'en fut pas moins déclouéet relevé. Le parquetexaminé feuille àfeuillene présentait rien de suspect.

«Quite dit que l'ouverture est dans cette pièce ? demanda Octave.

-- J'ensuis moralement sûr ! répondit Marcel.

-- Alorsil ne me reste plus qu'à explorer le plafond»ditOctave en montant sur une chaise.

Sondessein était de grimper jusque sur le lustre et de sonder letour de la rosace centrale à coups de crosse de fusil.

MaisOctave ne fut pas plus tôt suspendu au candélabre doréqu'à son extrême surpriseil le vit s'abaisser sous samain. Le plafond bascula et laissa à découvert un troubéantd'où une légère échelled'acier descendit automatiquement jusqu'au ras du parquet.

C'étaitcomme une invitation à monter.

«Allonsdonc ! Nous y voilà !» dit tranquillement Marcel; et ils'élança aussitôt sur l'échellesuivi deprès par son compagnon.


XVIII


L'AMANDE DU NOYAU



L'échelled'acier s'accrochait par son dernier échelon au parquet mêmed'une vaste salle circulairesans communication avec l'extérieur.Cette salle eût été plongée dansl'obscurité la plus complètesi une éblouissantelumière blanchâtre n'eût filtré àtravers l'épaisse vitre d'un oeil-de-boeufencastré aucentre de son plancher de chêne. On eût dit le disquelunaireau moment où dans son opposition avec le soleililapparaît dans toute sa pureté.

Le silenceétait absolu entre ces murs sourds et aveuglesqui nepouvaient ni voir ni entendre. Les deux jeunes gens se crurent dansl'antichambre d'un monument funéraire.

Marcelavant d'aller se pencher sur la vitre étincelanteeut unmoment d'hésitation. Il touchait à son but ! De làil n'en pouvait douterallait sortir l'impénétrablesecret qu'il était venu chercher à Stahlstadt !

Mais sonhésitation ne dura qu'un instant. Octave et lui allèrents'agenouiller près du disque et inclinèrent la têtede manière à pouvoir explorer dans toutes ses partiesla chambre placée au-dessous d'eux.

Unspectacle aussi horrible qu'inattendu s'offrit alors à leursregards.

Ce disquede verreconvexe sur ses deux facesen forme de lentillegrossissait démesurément les objets que l'on regardaità travers.

Làétait le laboratoire secret de Herr Schultze. L'intenselumière qui sortait à travers le disquecomme si c'eûtété l'appareil dioptrique d'un pharevenait d'unedouble lampe électrique brûlant encore dans sa clochevide d'airque le courant voltaïque d'une pile puissanten'avait pas cessé d'alimenter. Au milieu de la chambredanscette atmosphère éblouissanteune forme humaineénormément agrandie par la réfraction de lalentille -- quelque chose comme un des sphinx du désertlibyque --était assise dans une immobilité de marbre.

Autour dece spectredes éclats d'obus jonchaient le sol.

Plus dedoute !... C'était Herr Schultzereconnaissable au rictuseffrayant de sa mâchoireà ses dents éclatantesmais un Herr Schultze gigantesqueque l'explosion de l'un de sesterribles engins avait à la fois asphyxié et congelésous l'action d'un froid terrible !

Le Roi del'Acier était devant sa tabletenant une plume de géantgrande comme une lanceet il semblait écrire encore ! N'eûtété le regard atone de ses pupilles dilatéesl'immobilité de sa boucheon l'aurait cru vivant. Comme cesmammouths que l'on retrouve enfouis dans les glaçons desrégions polairesce cadavre était làdepuis unmoiscaché à tous les yeux. Autour de lui tout étaitencore geléles réactifs dans leurs bocauxl'eau dansses récipientsle mercure dans sa cuvette !

Marcelendépit de l'horreur de ce spectacleeut un mouvement desatisfaction en se disant combien il était heureux qu'il eûtpu observer du dehors l'intérieur de ce laboratoirecar trèscertainement Octave et lui auraient été frappésde mort en y pénétrant.

Commentdonc s'était produit cet effroyable accident ?

Marcel ledevina sans peinelorsqu'il eut remarqué que les fragmentsd'obusépars sur le planchern'étaient autres que depetits morceaux de verre. Orl'enveloppe intérieurequicontenait l'acide carbonique liquide dans les projectiles asphyxiantsde Herr Schultzevu la pression formidable qu'elle avait àsupporterétait faite de ce verre trempéqui a dix oudouze fois la résistance du verre ordinaire; mais un desdéfauts de ce produitqui était encore tout nouveauc'est quepar l'effet d'une action moléculaire mystérieuseil éclate subitementquelquefoissans raison apparente.C'est ce qui avait dû arriver. Peut- être même lapression intérieure avait-elle provoqué plusinévitablement encore l'éclatement de l'obus qui avaitété déposé dans le laboratoire. L'acidecarboniquesubitement décompriméavait alorsdéterminéen retournant à l'état gazeuxun effroyable abaissement de la température ambiante.

Toujoursest-il que l'effet avait dû être foudroyant. HerrSchultzesurpris par la mort dans l'attitude qu'il avait au momentde l'explosions'était instantanément momifiéau milieu d'un froid de cent degrés au-dessous de zéro.

Unecirconstance frappa surtout Marcelc'est que le Roi de l'Acier avaitété frappé pendant qu'il écrivait.

Orqu'écrivait-il sur cette feuille de papier avec cette plumeque sa main tenait encore ? Il pouvait être intéressantde recueillir la dernière penséede connaître ledernier mot d'un tel homme.

Maiscomment se procurer ce papier ? Il ne fallait pas songer un instant àbriser le disque lumineux pour descendre dans le laboratoire. Le gazacide carboniqueemmagasiné sous une effroyable pressionaurait fait irruption au-dehorset asphyxié tout êtrevivant qu'il eût enveloppé de ses vapeurs irrespirables.C'eût été courir à une mort certaineetévidemmentles risques étaient hors de proportion avecles avantages que l'on pouvait recueillir de la possession de cepapier.

Cependants'il n'était pas possible de reprendre au cadavre de HerrSchultze les dernières lignes tracées par sa mainilétait probable qu'on pourrait les déchiffreragrandiesqu'elles devaient être par la réfraction de la lentille.Le disque n'était-il pas làavec les puissants rayonsqu'il faisait converger sur tous les objets renfermés dans celaboratoiresi puissamment éclairé par la double lampeélectrique ?

Marcelconnaissait l'écriture de Herr Schultzeetaprèsquelques tâtonnementsil parvint à lire les dix lignessuivantes.

Ainsi quetout ce qu'écrivait Herr Schultzec'était plutôtun ordre qu'une instruction.

«Ordreà B. K. R. Z. d'avancer de quinze jours l'expéditionprojetée contre France-Ville. -- Sitôt cet ordre reçuexécuter les mesures par moi prises. -- Il faut quel'expériencecette foissoit foudroyante et complète.-- Ne changez pas un iota à ce que j'ai décidé.-- Je veux que dans quinze jours France-Ville soit une citémorte et que pas un de ses habitants ne survive. -- Il me faut unePompéi moderneet que ce soit en même temps l'effroi etl'étonnement du monde entier. -- Mes ordres bien exécutésrendent ce résultat inévitable.

«Vousm'expédierez les cadavres du docteur Sarrasin et de MarcelBruckmann. - Je veux les voir et les avoir.

«SCHULTZ...»

Cettesignature était inachevée; 1'E final et le paraphehabituel y manquaient.

Marcel etOctave demeurèrent d'abord muets et immobiles devant cetétrange spectacledevant cette sorte d'évocation d'ungénie malfaisantqui touchait au fantastique.

Mais ilfallut enfin s'arracher à cette lugubre scène. Les deuxamistrès émusquittèrent donc la sallesituée au-dessus du laboratoire.

Làdans ce tombeau où régnerait l'obscuritécomplète lorsque la lampe s'éteindraitfaute decourant électriquele cadavre du Roi de l'Acier allait resterseuldesséché comme une de ces momies des Pharaons quevingt siècles n'ont pu réduire en poussière !...

Une heureplus tardaprès avoir délié Sigimerfortembarrassé de la liberté qu'on lui rendaitOctave etMarcel quittaient Stahlstadt et reprenaient la route de France-Villeoù ils rentraient le soir même.

Le docteurSarrasin travaillait dans son cabinetlorsqu'on lui annonçale retour des deux jeunes gens.

«Qu'ilsentrent ! s'écria-t-ilqu'ils entrent vite !»

Sonpremier mot en les voyant tous deux fut:

«Ehbien ?

--Docteurrépondit Marcelles nouvelles que nous vousapportons de Stahlstadt vous mettront l'esprit en repos et pourlongtemps. Herr Schultze n'est plus ! Herr Schultze est mort !

-- Mort !»s'écria le docteur Sarrasin.

Le bondocteur demeura pensif quelque temps devant Marcelsans ajouter unmot.

«Monpauvre enfantlui dit-il après s'être remiscomprends-tu que cette nouvelle qui devrait me réjouirpuisqu'elle éloigne de nous ce que j'exècre le pluslaguerreet la guerre la plus injustela moins motivée!comprends-tu qu'elle m'aitcontre toute raisonserré lecoeur ! Ah ! pourquoi cet homme aux facultés puissantess'était-il constitué notre ennemi ? Pourquoi surtoutn'a-t-il pas mis ses rares qualités intellectuelles au servicedu bien ? Que de forces perdues dont l'emploi eût étéutilesi l'on avait pu les associer avec les nôtres et leurdonner un but commun ! Voilà ce qui tout d'abord m'a frappéquand tu m'as dit: "Herr Schultze est mort." Maismaintenantraconte- moiamice que tu sais de cette fininattendue.

-- HerrSchultzereprit Marcela trouvé la mort dans le mystérieuxlaboratoire qu'avec une habileté diabolique il s'étaitappliqué à rendre inaccessible de son vivant. Nul autreque lui n'en connaissait l'existenceet nulpar conséquentn'eût pu y pénétrer même pour lui portersecours. Il a donc été victime de cette incroyableconcentration de toutes les forces rassemblées dans ses mainssur laquelle il avait compté bien à tort pour êtreà lui seul la clef de toute son oeuvreet cetteconcentrationà l'heure marquée de Dieus'est soudaintournée contre lui et contre son but !

-- Il n'enpouvait être autrement ! répondit le docteur Sarrasin.Herr Schultze était parti d'une donnée absolumenterronée. En effetle meilleur gouvernement n'est-il pas celuidont le chefaprès sa mortpeut être le plusfacilement remplacéet qui continue de fonctionnerprécisément parce que ses rouages n'ont rien de secret?

-- Vousallez voirdocteurrépondit Marcelque ce qui s'est passéà Stahlstadt est la démonstrationipso factode ce que vous venez de dire. J'ai trouvé Herr Schultze assisdevant son bureaupoint central d'où partaient tous lesordres auxquels obéissait la Cité de l'Aciersans quejamais un seul eût été discuté La mort luiavait à ce point laissé l'attitude et toutes lesapparences de la vie que j'ai cru un instant que ce spectre allait meparler !... Mais l'inventeur a été le martyr de sapropre invention ! Il a été foudroyé par l'un deces obus qui devaient anéantir notre ville ! Son arme s'estbrisée dans sa mainau moment même où il allaittracer la dernière lettre d'un ordre d'extermination ! Ecoutez!»

Et Marcellut à haute voix les terribles lignestracées par lamain de Herr Schultzedont il avait pris copie.

Puisilajouta :

«Cequi d'ailleurs m'eût prouvé mieux encore que HerrSchultze était mortsi j'avais pu en douter plus longtempsc'est que tout avait cessé de vivre autour de lui ! C'est quetout avait cessé de respirer dans Stahlstadt ! Comme au palaisde la Belle au bois dormantle sommeil avait suspendu toutes lesviesarrêté tous les mouvements ! La paralysie dumaître avait du même coup paralysé les serviteurset s'était étendue jusqu'aux instruments !

-- Ouirépondit le docteur Sarrasinil y a eulàjustice deDieu ! C'est en voulant précipiter hors de toute mesure sonattaque contre nousc'est en forçant les ressorts de sonaction que Herr Schultze a succombé !

-- Eneffetrépondit Marcel; mais maintenantdocteurne pensonsplus au passé et soyons tout au présent. Herr Schultzemortsi c'est la paix pour nousc'est aussi la ruine pourl'admirable établissement qu'il avait crééetprovisoirementc'est la faillite. Des imprudencescolossales commetout ce que le Roi de l'Acier imaginaitont creusé dixabîmes. Aveugléd'une partpar ses succèsdel'autre par sa passion contre la France et contre vousil a fournid'immenses armementssans prendre de garanties suffisantes àtout ce qui pouvait nous être ennemi. Malgré celaetbien que le paiement de la plupart de ses créances puisse sefaire attendre longtempsje crois qu'une main ferme pourraitremettre Stahlstadt sur pied et faire tourner au bien les forcesqu'elle avait accumulées pour le mal. Herr Schultze n'a qu'unhéritier possibledocteuret cet héritierc'estvous. Il ne faut pas laisser périr son oeuvre. On croit tropen ce monde qu'il n'y a que profit à tirer de l'anéantissementd'une force rivale. C'est une grande erreuret vous tomberezd'accord avec moije l'espèrequ'il faut au contraire sauverde cet immense naufrage tout ce qui peut servir au bien del'humanité. Orà cette tâcheje suis prêtà me dévouer tout entier.

-- Marcela raisonrépondit Octaveen serrant la main de son amietme voilà prêt à travailler sous ses ordressimon père y consent.

-- Je vousapprouvemes chers enfantsdit le docteur Sarrasin. OuiMarcelles capitaux ne nous manqueront pasetgrâce à toinous auronsdans Stahlstadt ressuscitéeun arsenald'instruments tel que personne au monde ne pensera plus désormaisà nous attaquer ! Etcommeen même temps que nousserons les plus fortsnous tâcherons d'être aussi lesplus justesnous ferons aimer les bienfaits de la paix et de lajustice à tout ce qui nous entoure. Ah ! Marcelque de beauxrêves ! Et quand je sens que par toi et avec toije pourrai envoir accomplir une partieje me demande pourquoi... oui ! pourquoije n'ai pas deux fils !... pourquoi tu n'es pas le frèred'Octave !... A nous troisrien ne m'eût paru impossible !...»


XIX


UNE AFFAIRE DE FAMILLE



Peut-êtredans le courant de ce récitn'a-t-il pas étésuffisamment question des affaires personnelles de ceux qui en sontles héros. C'est une raison de plus pour qu'il soit permis d'yrevenir et de penser enfin à eux pour eux-mêmes.

Le bondocteuril faut le diren'appartenait pas tellement à l'êtrecollectifà l'humanitéque l'individu tout entierdisparût pour luialors même qu'il venait de s'élanceren plein idéal. Il fut donc frappé de la pâleursubite qui venait de couvrir le visage de Marcel à sesdernières paroles. Ses yeux cherchèrent à liredans ceux du jeune homme le sens caché de cette soudaineémotion. Le silence du vieux praticien interrogeait le silencedu jeune ingénieur et attendait peut- être que celui-cile rompît ; mais Marcelredevenu maître de lui par unrude effort de volontén'avait pas tardé àretrouver tout son sang- froid. Son teint avait repris ses couleursnaturelleset son attitude n'était plus que celle d'un hommequi attend la suite d'un entretien commencé.

Le docteurSarrasinun peu impatienté peut-être de cette promptereprise de Marcel par lui-mêmese rapprocha de son jeune ami ;puispar un geste familier de sa profession de médecinils'empara de son bras et le tint comme il eût fait de celui d'unmalade dont il aurait voulu discrètement ou distraitementtâter le pouls.

Marcels'était laissé faire sans trop se rendre compte del'intention du docteuret comme il ne desserrait pas les lèvres:

«Mongrand Marcellui dit son vieil aminous reprendrons plus tard notreentretien sur les futures destinées de Stahlstadt. Mais iln'est pas défendualors même qu'on se voue àl'amélioration du sort de tousde s'occuper aussi du sort deceux qu'on aimede ceux qui vous touchent de plus près. Ehbienje crois le moment venu de te raconter ce qu'une jeune filledont je te dirai le nom tout à l'heurerépondaitiln'y a pas longtemps encoreà son père et à samèreà quipour la vingtième fois depuis unanon venait de la demander en mariage. Les demandes étaientpour la plupart de celles que les plus difficiles auraient eu ledroit d'accueilliret cependant la jeune fille répondait nonet toujours non !»

A cemomentMarceld'un mouvement un peu brusquedégagea sonpoignet resté jusque-là dans la main du docteur. Maissoit que celui-ci se sentît suffisamment édifiésur la santé de son patientsoit qu'il ne se fût pasaperçu que le jeune homme lui eût retiré tout àla fois son bras et sa confianceil continua son récit sansparaître tenir compte de ce petit incident.

«"Maisenfindisait à sa fille la mère de la jeune personnedont je te parledis-nous au moins les raisons de ces refusmultipliés. Educationfortunesituation honorableavantagesphysiquestout est là ! Pourquoi ces non si fermessirésolussi promptsà des demandes que tu ne te donnespas même la peine d'examiner ? Tu es moins péremptoired'ordinaire !"

«Devantcette objurgations de sa mèrela jeune fille se décidaenfin à parleret alorscomme c'est un esprit net et uncoeur droitune fois résolue à rompre le silencevoici ce qu'elle dit :

«"Jevous réponds non avec autant de sincérité quej'en mettrais à vous répondre ouichère mamansi oui était en effet prêt à sortir de mon coeur.Je tombe d'accord avec vous que bon nombre des partis que vousm'offrez sont à des degrés divers acceptables ; maisoutre que j'imagine que toutes ces demandes s'adressent beaucoup plusà ce qu'on appelle le plus beauc'est-à-dire le plusriche parti de la villequ'à ma personneet que cetteidée-là ne serait pas pour me donner l'envie derépondre ouij'oserai vous direpuisque vous le voulezqu'aucune de ces demandes n'est celle que j'attendaiscelle quej'attends encoreet j'ajouterai quemalheureusementcelle quej'attends pourra se faire attendre longtempssi jamais elle arrive !

«-Eh quoi ! mademoiselledit la mère stupéfaitevous...

«Ellen'acheva pas sa phrasefaute de savoir comment la termineret danssa détresseelle tourna vers son mari des regards quiimploraient visiblement aide et secours.

«Maissoit qu'il ne tînt pas à entrer dans cette bagarresoitqu'il trouvât nécessaire qu'un peu plus de lumièrese fît entre la mère et la fille avant d'intervenirlemari n'eut pas l'air de comprendresi bien que la pauvre enfantrouge d'embarras et peut-être aussi d'un peu de colèreprit soudain le parti d'aller jusqu'au bout.

«"Jevous ai ditchère mèrereprit-elleque la demandeque j'espérais pourrait bien se faire attendre longtempsetqu'il n'était même pas impossible qu'elle ne se fîtjamais. J'ajoute que ce retardfût-il indéfininesaurait ni m'étonner ni me blesser. J'ai le malheur d'êtredit-ontrès riche ; celui qui devrait faire cette demande esttrès pauvre; alors il ne la fait pas et il a raison. C'est àlui d'attendre...

«-Pourquoi pas à nous d'arriver ? " dit la mèrevoulant peut-être arrêter sur les lèvres de safille les paroles qu'elle craignait d'entendre.

«Cefut alors que le mari intervint.

«"Machère amiedit-il en prenant affectueusement les deux mainsde sa femmece n'est pas impunément qu'une mère aussijustement écoutée de sa fille que vouscélèbredevant elle depuis qu'elle est au monde ou peu s'en fautleslouanges d'un beau et brave garçon qui est presque de notrefamillequ'elle fait remarquer à tous la solidité deson caractèreet qu'elle applaudit à ce que dit sonmari lorsque celui- ci a l'occasion de vanter à son tour sonintelligence hors lignequand il parle avec attendrissement desmille preuves de dévouement qu'il en a reçues ! Sicelle qui voyait ce jeune hommedistingué entre tous par sonpère et par sa mèrene l'avait pas remarqué àson tourelle aurait manqué à tous ses devoirs !

«--Ah ! père ! s'écria alors la jeune fille en se jetantdans les bras de sa mère pour y cacher son troublesi vousm'aviez devinéepourquoi m'avoir forcée de parler ?

«--Pourquoi ? reprit le pèremais pour avoir la joie det'entendrema mignonnepour être plus assuré encoreque je ne me trompais paspour pouvoir enfin te dire et te fairedire par ta mère que nous approuvons le chemin qu'a pris toncoeurque ton choix comble tous nos voeuxet quepour épargnerà l'homme pauvre et fier dont il s'agit de faire une demande àlaquelle sa délicatesse répugnecette demandec'estmoi qui la ferai-- oui ! je la feraiparce que j'ai lu dans soncoeur comme dans le tien ! Sois donc tranquille ! A la premièrebonne occasion qui se présenteraje me permettrai de demanderà Marcelsipar impossibleil ne lui plairait pas d'êtremon gendre !..."»

Pris àl'improviste par cette brusque péroraisonMarcel s'étaitdressé sur ses pieds comme s'il eût été mûpar un ressort. Octave lui avait silencieusement serré la mainpendant que le docteur Sarrasin lui tendait les bras. Le jeuneAlsacien était pâle comme un mort. Mais n'est-ce pasl'un des aspects que prend le bonheurdans les âmes fortesquand il y entre sans avoir crié : gare !...


XX


CONCLUSION



France-Villedébarrassée de toute inquiétudeen paix avectous ses voisinsbien administréeheureusegrâce àla sagesse de ses habitantsest en pleine prospérité.Son bonheursi justement mériténe lui fait pasd'envieuxet sa force impose le respect aux plus batailleurs.

La Citéde l'Acier n'était qu'une usine formidablequ'un engin dedestruction redouté sous la main de fer de Herr Schultze ;maisgrâce à Marcel Bruckmannsa liquidation s'estopérée sans encombre pour personneet Stahlstadt estdevenue un centre de production incomparable pour toutes lesindustries utiles.

Marcelestdepuis un anle très heureux époux de Jeanneetla naissance d'un enfant vient d'ajouter à leur félicité.

Quant àOctaveil s'est mis bravement sous les ordres de son beau- frèreet le seconde de tous ses efforts. Sa soeur est maintenant en trainde le marier à l'une de ses amiescharmante d'ailleursdontles qualités de bon sens et de raison garantiront son maricontre toutes rechutes.

Les voeuxdu docteur et de sa femme sont donc remplis etpour tout direilsseraient au comble du bonheur et même de la gloire-- si lagloire avait jamais figuré pour quoi que ce soit dans leprogramme de leurs honnêtes ambitions.

On peutdonc assurer dès maintenant que l'avenir appartient auxefforts du docteur Sarrasin et de Marcel Bruckmannet que l'exemplede France-Ville et de Stahlstadtusine et cité modèlesne sera pas perdu pour les générations futures.