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Jules VerneLes Révoltés de la "Bounty”


L'ABANDON


Pas le moindre soufflepas une ride à lasurface de la merpas un nuage au ciel. Les splendidesconstellations de l'hémisphère austral se dessinentavec une incomparable pureté. Les voiles de la Bountypendent le long des mâtsle bâtiment est immobileet lalumière de la lunepâlissant devant l'aurore qui selèveéclaire l'espace d'une lueur indefinissable.

LaBountynavire de deux cent quinze tonneaux monté parquarante-six hommesavait quitté Spitheadle 23 décembrel787sous le commandement du capitaine Blighmarin expérimentémais un peu rudequi avait accompagné le capitaine Cook dansson dernier voyage d'exploration [Nous croyons bon de prévenirnos lecteurs que ce récit n'est point une fiction. Tous lesdétails en sont pris aux annales maritimes de laGrande-Bretagne. La réalité fournit quelquefois desfaits si romanesques que l'imagination elle-même ne pourraitrien y ajouter.].

La Bounty avait pour missionspéciale de transporter aux Antilles l'arbre à painqui pousse à profusion dans l'archipel de Taïti. Aprèsune relâche de six mois dans la baie de MatavaïWilliamBlighayant chargé un millier de ces arbresavait pris laroute des Indes occidentalesaprès un assez court séjouraux îles des Amis.

Maintes foisle caractèresoupçonneux et emporté du capitaine avait amenédes scènes désagréables entre quelques-uns deses officiers et lui. Cependantla tranquillité qui régnaità bord de la Bountyau lever du soleille 28 avril1789ne faisait rien présager des graves événementsqui allaient se produire.

Tout semblait calmeen effetlorsque tout à coup une animation insolite se propage sur lebâtiment. Quelques matelots s'accostentéchangent deuxou trois paroles à voix bassepuis disparaissent àpetits pas.

Est-ce le quart du matin qu'on relève?Quelque accident inopiné s'est-il produit à bord?

"Pas de bruit surtoutmes amisdit Fletcher Christianle second de la Bounty. Bobarmez votre pistoletmais netirez pas sans mon ordre. VousChurchillprenez votre hache etfaites sauter la serrure de la cabine du capitaine. Une dernièrerecommandation il me le faut vivant!"

Suivi d'unedizaine de matelots armés de sabresde coutelas et depistoletsChristian se glissa dans l'entrepont; puisaprèsavoir placé deux sentinelles devant la cabine de Stewart et dePeter Heywoodle maître d'équipage et le midshipman dela Bountyil s'arrêta devant la porte du capitaine.

"Allonsgarçonsdit-ilun bon coup d'épaule!"

La porte céda sous une pression vigoureuseet lesmatelots se précipitèrent dans la cabine.

Surprisd'abord par l'obscuritéet réfléchissantpeut-être à la gravité de leurs actesils eurentun moment d'hésitation.

"Holà! qu'ya-t-il? Qui donc ose se permettre ?... s'écria le capitaine ensautant à bas de son cadre.

-- SilenceBligh!répondit Churchill. Silenceet n'essaye pas de résisterou je te bâillonne!

-- Inutile de t'habillerajoutaBob. Tu feras toujours assez bonne figurelorsque tu seras pendu àla vergue d'artimon!

-- Attachez-lui les mains derrièrele dosChurchilIdit Christianet hissez-le sur le pont!

--Leplus terrible des capitaines n'est pas bien redoutablequand on saits'y prendre" fit observer John Smithle philosophe de labande.

Puis le cortègesans s'inquiéter deréveiller ou non les matelots du dernier quartencoreendormisremonta l'escalier et reparut sur le pont.

C'étaitune révolte en règle. Seul de tous les officiers dubordYoungun des midshipmenavait fait cause commune avec lesrévoltés.

Quant aux hommes de l'équipageles hésitants avaient dû céder pour l'instanttandis que les autressans armessans chefrestaient spectateursdu drame qui allait s'accomplir sous leurs yeux.

Tous étaientsur le pontrangés en silence; ils observaient la contenancede leur capitainequidemi-nus'avançait la têtehaute au milieu de ces hommes habitués à tremblerdevant lui.

" Blighdit Christiand'une voix rudevous êtes démonté de votre commandement.

--Je ne vous reconnais pas le droit...répondit le capitaine.

-- Ne perdons pas de temps en protestations inutiles. s'écriaChristianqui interrompit Bligh

Je suisen ce momentl'interprète de tout l'équipage de la Bounty.Nous n'avions pas encore quitté l'Angleterre que nous avionsdéjà à nous plaindre de vos soupçonsinjurieuxde vos procédés brutaux. Lorsque je disnousj'entends les officiers aussi bien que les matelots. Nonseulement nous n'avons jamais pu obtenir la satisfaction qui nousétait duemais vous avez toujours rejeté nos plaintesavec mépris! Sommes-nous donc des chienspour êtreinjuriés à tout moment? Canaillesbrigandsmenteursvoleurs! vous n'aviez pas d'expression assez forted'injure assezgrossière pour nous! En véritéil faudrait nepas être un homme pour supporter pareille existence! Et moimoi votre compatriotemoi qui connais votre famillemoi qui ai déjàfait deux voyages sous vos ordresm'avez-vous épargné?Ne m'avez-vous pas accuséhier encorede vous avoir voléquelques misérables fruits? Et les hommes! Pour un rienauxfers! Pour une bagatellevingt-quatre coups de corde! Eh bientoutse paye en ce monde! Vous avez été trop libéralavec nousBligh! A notre tour! Vos injuresvos injusticesvosaccusations insenséesles tortures morales et physiques dontvous avez accablé votre équipage depuis un an et demivous allez les expier durement! Capitainevous avez étéjugé par ceux que vous avez offenséset vous êtescondamné. -- Est-ce bien celacamarades?

-- Ouiouià mort! s'écrièrent la plupart des matelotsenmenaçant leur capitaine.

-- Capitaine BlighrepritChristianquelques uns avaient parlé de vous hisser au boutd'une corde entre le ciel et l'eau. D'autres proposaient de vousdéchirer les épaules avec le chat à neuf queuesjusqu'à ce que mort s'ensuivît. Ils manquaientd'imagination. J'ai trouvé mieux que cela. D'ailleursvousn'êtes pas seul coupable ici. Ceux qui ont toujours fidèlementexécuté vos ordressi cruels qu'ils fussentseraientau désespoir de passer sous mon commandement. Ils ont méritéde vous accompagner là où le vent vous poussera.

--Qu'on amène la chaloupe! "

Un murmuredésapprobateur accueillit ces dernières paroles deChristianqui ne parut pas s'en inquiéter. Le capitaineBlighque ces menaces ne parvenaient pas à troublerprofitad'un instant de silence pour prendre la parole.

"Officierset matelotsdit-il d'une voix fermeen ma qualité d'officierde la marine royalecommandant la Bountyje proteste contrele traitement que vous voulez me faire subir. Si vous avez àvous plaindre de la façon dont j'ai exercé moncommandementvous pouvez me faire juger par une cour martiale. Maisvous n'avez pas réfléchisans douteà lagravité de l'acte que vous allez commettre. Porter la main survotre capitainec'est vous mettre en révolte contre les loisexistantesc'est rendre pour vous tout retour impossible dans votrepatriec'est vouloir être traités comme des forbans!Tôt ou tardc'est la mort ignominieusela mort des traîtreset des rebelles! Au nom de l'honneur et de l'obéissance quevous m'avez jurésje vous somme de rentrer dans le devoir!

-- Nous savons parfaitement à quoi nous nous exposonsrépondit Churchill

-- Assez! Assez! cria l'équipageprêt à des voies de fait.

-- Eh biendit Blighs'il vous faut une victimeque ce soit moimais moi seul! Ceux demes compagnons que vous condamnez comme moin'ont fait qu'exécutermes ordres!"

La voix du capitaine fut alors couverte parun concert de vociférationset il dut renoncer àtoucher ces coeurs devenus impitoyables.

Pendant ce tempsles dispositions avaient été prises pour que les ordresde Christian fussent exécutés.

Cependantunassez vif débat s'était élevé entre lesecond et plusieurs des révoltés qui voulaientabandonner sur les flots le capitaine Bligh et ses compagnons sansleur donner une armesans leur laisser une once de pain.

Quelques-uns --et c'était l'avis de Churchill--trouvaient que le nombre de ceux qui devaient quitter le naviren'était pas assez considérable. Il fallait se défairedisait-ilde tous les hommes quin'ayant pas trempédirectement dans le complotn'étaient pas sûrs. On nepouvait compter sur ceux qui se contentaient d'accepter les faitsaccomplis. Quant à luison dos lui faisait encore mal descoups de fouet qu'il avait reçus pour avoir désertéà Taïti. Le meilleurle plus rapide moyen de le guérirce serait de lui livrer d'abord le commandant!... Il saurait bien sevengeret de sa propre main!

"Hayward! Hallett! criaChristianen s'adressant à deux des officierssans tenircompte des observations de Churchilidescendez dans la chaloupe.

-- Que vous ai-je faitChristianpour que vous me traitiezainsi? dit Hayward. C'est à la mort que vous m'envoyez!

--Les récriminations sont inutiles! Obéissezousinon!... Fryerembarquez aussi!"

Mais ces officiersau lieu de se diriger vers la chaloupese rapprochèrent ducapitaine Blighet Fryerqui semblait le plus déterminése pencha vers lui en disant:

"Commandantvoulez-vousessayer de reprendre le bâtiment? Nous n'avons pas d'armesilest vrai; mais ces mutinssurprisne pourront résister. Siquelques-uns d'entre nous sont tuésqu'importe! On peuttenter la partie! Que vous en semble?"

Déjàles officiers prenaient leurs dispositions pour se jeter sur lesrévoltésoccupés à dépasser lachaloupe de ses porte-manteauxlorsque Churchillà qui cetentretiensi rapide qu'il fûtn'avait pas échappéles entoura avec quelques hommes bien arméset les fitembarquer de force.

"MillwardMusprattBirketet vousautresdit Christian en s'adressant à quelques-uns desmatelots qui n'avalent point pris part à la révoltedescendez dans l'entrepontet choisissez ce que vous avez de plusprécieux! Vous accompagnez le capitaine Bligh. ToiMorrisonsurveille-moi ces gaillards-là! Purcellprenez votre coffrede charpentierje vous permets de l'emporter. "

Deuxmâts avec leurs voilesquelques clousune scieunedemi-pièce de toile à voilequatre petites piècescontenant cent vingt-cinq litres d'eaucent cinquante livres debiscuittrente-deux livres de porc salésix bouteilles devinsix bouteilles de rhumla cave à liqueur du capitainevoilà tout ce que les abandonnés eurent permissiond'emporter. On leur jetaen outredeux ou trois vieux sabresmaison leur refusa toute espèce d'armes à feu.

"Oùsont donc Heywood et Stewart? dit Blighquand il fut dans lachaloupe. Eux aussi m'ont-ils trahi?"

Ils ne l'avaientpas trahimais Christian avait résolu de les garder àbord.

Le capitaine eut alors un moment de découragementet de faiblesse bien pardonnablequi ne dura pas.

"Christiandit-ilje vous donne ma parole d'honneur d'oublier tout ce qui vientde se passersi vous renoncez à votre abominable projet! Jevous en suppliepensez à ma femme et à ma famille! Moimortque deviendront tous les miens!

-- Si vous aviez euquelque honneurrépondit Christianles choses n'en seraientpoint arrivées à ce point. Si vous-même aviezpensé un peu plus souvent à votre femmeà votrefamilleaux femmes et aux familles des autresvous n'auriez pas étési dursi injuste envers nous tous! "

A son tourlebossemanau moment d'embarqueressaya d'attendrir Christian. Ce futen vain.

" Il y a trop longtemps que je souffrerépondit ce dernier avec amertume. Vous ne savez pas quellesont été mes tortures! Non! cela ne pouvait durer unjour de plusetd'ailleursvous n'ignorez pas quedurant tout levoyagemoile second de ce navirej'ai été traitécomme un chien! Cependanten me séparant du capitaine Blighque je ne reverrai probablement jamaisje veux bienpar pitiéne pas lui enlever tout espoir de salut. -- Smith! descendez dans lacabine du capitaineet reportez-lui ses vêtementssacommissionson journal et son portefeuille. De plusqu'on luiremette mes Tables nautiques et mon propre sextant. Il aura ainsiquelque chance de pouvoir sauver ses compagnons et se tirer d'affairelui-même!"

Les ordres de Christian furentexécutésnon sans quelque protestation.

"EtmaintenantMorrisonlargue l'amarrecria le second devenu lepremieret à la grâce de Dieu! "

Tandisque les révoltés saluaient d'acclamations ironiques lecapitaine Bligh et ses malheureux compagnonsChristianappuyécontre le bastingagene pouvait détacher les yeux de lachaloupe qui s'éloignait. Ce brave officierdont la conduitejusqu'alors loyale et francheavait mérité les élogesde tous les commandants sous lesquels il avait servin'étaitplus aujourd'hui que le chef d'une bande de forbans. Il ne lui seraitplus permis de revoir ni sa vieille mèreni sa fiancéeni les rivages de l'île de Mansa patrie. Il se sentait déchudans sa propre estimedéshonoré aux yeux de tous! Lechâtiment suivait déjà la faute!




LESABANDONNES

Avec sesdix-huit passagersofficiers et matelotset le peu de provisionsqu'elle contenaitla chaloupe qui portait Bligh étaittellement chargéequ'elle dépassait à peine dequinze pouces le niveau de la mer. Longue de vingt et un piedslargede sixelle pouvait être parfaitement appropriée auservice de la Bounty; maispour contenir un équipageaussi nombreuxpour faire un voyage un peu longil étaitdifficile de trouver embarcation plus détestable.

Lesmatelotsconfiants dans l'énergie et l'habileté ducapitaine Bligh et des officiers confondus dans le même sortnageaient vigoureusementet la chaloupe fendait rapidement leslames.

Bligh n'avait pas hésité sur le parti àprendre. Il fallaittout d'abordregagner au plus tôt l'îleTofoala plus voisine du groupe des îles des Amisqu'ilsavaient quittée quelques jours avantil fallait y recueillirdes fruits de l'arbre à painrenouveler l'approvisionnementd'eauetde làcourir sur Tonga-Tabou. On pourrait sansdoute y prendre des vivres en assez grande quantité pour fairela traversée jusqu'aux établissements hollandais deTimorsipar crainte des indigènesl'on ne voulait pass'arrêter dans les innombrables archipels semés sur laroute.

La première journée se passa sansincidentet la nuit tombaitlorsqu'on découvrit les côtesde Tofoa. Par malheurle rivage était si rocheuxla plage siaccorequ'on ne pouvait y débarquer de nuit. Il fallut doncattendre le jour.

Blîghà moins de nécessitéabsolueentendait ne pas toucher aux provisions de la chaloupe. Ilfallait donc que l'île nourrît ses hommes et lui. Celasemblait devoir être difficilecartout d 'abordlorsqu'ilsfurent à terreils ne rencontrèrent pas traced'habitants. Quelques-unscependantne tardèrent pas àse montreretayant été bien reçusils enamenèrent d'autresqui apportèrent un peu d'eau etquelques noix de coco.

L'embarras de Bligh étaitgrand. Que dire à ces naturels qui avaient déjàtrafiqué avec la Bounty pendant sa dernièrerelâche? A tout prixil importait de leur cacher la véritéafin de ne pas détruire le prestige dont les étrangersavaient été entourès jusqu'alors dans ces îles.

Dire qu'ils étaient envoyés aux provisions parle bâtiment resté au large? Impossiblepuisque laBounty n'était pas visiblemême du haut descollines! Dire que le navire avait fait naufrageet que lesindigènes voyaient en eux les seuls survivants des naufragés?C'était encore la fable la plus vraisemblable. Peut-êtreles toucherait-elleles amènerait-elle à compléterles provisions de la chaloupe. Bligh s'arrêta donc à cedernier partiSi dangereux qu'il fûtet il prévint seshommesafin que tout le monde fût d'accord sur cette fable.

En entendant ce récitles naturels ne firent paraîtreni marque de joie ni signes de chagrin. Leur visage n'exprima qu'unprofond étonnementet il fut impossible de connaître cequ'ils pensaient

Le 2 maile nombre des indigènesvenus des autres parties de l'île s'accrut d'une façoninquiétanteet Bligh put bientôt juger qu'ils avaientdes intentions hostiles. Quelques-uns essayèrent même dehaler l'embarcation sur le rivageet ne se retirèrent quedevant les démonstrations énergiques du capitainequidut les menacer de son coutelas. Pendant ce tempsquelques-uns deses hommesque Bligh avait envoyés à la rechercherapportaient trois gallons d'eau.

Le moment était venude quitter cette île inhospitalière. Au coucher dusoleiltout était prêtmais il n'était pasfacile de gagner la chaloupe. Le rivage était bordéd'une foule d'indigènes qui choquaient des pierres l'unecontre l'autreprêts à les lancer. Il fallait donc quela chaloupe se tînt à quelques toises du rivage etn'accostât qu'au moment même où les hommesseraient tout à fait prêts à embarquer.

LesAnglaisvéritablement très inquiets des dispositionshostiles des naturelsredescendirent la grèveau milieu dedeux cents indigènesqui n'attendaient qu'un signal pour sejeter sur eux. Cependanttous venaient d'entrer heureusement dansl'embarcationlorsque l'un des matelotsnommé Bancrofteutla funeste idée de revenir sur la plage pour chercher quelqueobjet qu'il y avait oublié. En une secondecet imprudent futentouré par les naturels et assommé à coups depierresans que ses compagnonsqui ne possédaient pas unearme à feu pussent le secourir. D'ailleurseux-mêmesàcet instantétaient attaquésdes pierres pleuvaientsur eux.

"Allonsgarçonscria Blighvite auxavironset souquez ferme! "

Les naturels entrèrentalors dans la mer et firent pleuvoir sur l'embarcation une nouvellegrêle de cailloux. Plusieurs hommes furent blessés. MaisHaywardramassant une des pierres qui étaient tombéesdans la chaloupevisa l'un des assaillants et l'atteignit entre lesdeux yeux. L'indigène tomba à la renverse en poussantun grand cri auquel répondirent les hourras des Anglais. Leurinfortuné camarade était vengé.

Cependantplusieurs pirogues se détachaient du rivage et leur donnaientla chasse. Cette poursuite ne pouvait se terminer que par un combatdont l'issue n'aurait pas été heureuselorsque lemaître d'équipage eut une lumineuse idée. Sans sedouter qu'il imitait Hippomène dans sa lutte avec Atalanteilse dépouilla de sa vareuse et la jeta à la mer. Lesnaturels lâchant la proie pour l'ombres 'attardérentafin de la ramasseret cet expédient permit à lachaloupe de doubler la pointe de la baie.

Sur cesentrefaitesla nuit était entièrement venueet lesindigènesdécouragésabandonnèrent lapoursuite de la chaloupe.

Cette première tentative dedébarquement était trop malheureuse pour êtrerenouvelée; tel fut du moins l'avis du capitaine Bligh.

"C'est maintenant qu'il faut prendre une résolutiondit-il. La scène qui vient de se passer à Tofoa serenouvelleraj'en suis certainà Tonga-Tabouet partout oùnous voudrons accoster. En petit nombresans armes à feunous serons absolument à la merci des indigènes. Privésd'objets d'échangenous ne pouvons acheter de vivreset ilnous est impossible de nous les procurer de vive force. Nous sommesdonc réduits à nos seules ressources. Orvous savezcomme moimes amiscombien elles sont misérables! Mais nevaut-il pas mieux s'en contenter que de risquerà chaqueatterrissagela vie de plusieurs d'entre nous ? Cependantje neveux en rien vous dissimuler l'horreur de notre situation. Pouratteindre Timornous avons à peu près douze centslieues à franchiret il faudra vous contenter d'une once debiscuit par jour et d'un quart de pinte d'eau! Le salut est àce prix seulementet encoreà la condition que je trouveraien vous la plus complète obéissance. Répondez-moisans arrière-pensée! Consentez-vous à tenterl'entreprise? Jurez-vous d'obéir à mes ordres quels qu'ils soient? Promettez-vous de vous soumettre sans murmure àces privations?

-- Ouiouinous le jurons! s'écrièrentd'une commune voix les compagnons de Bligh.

--Mes amisreprit le capitaineil faut aussi oublier nos torts réciproquesnos antipathies et nos hainessacrifier en un mot nos rancunespersonnelles à l'intérêt de tousqui doit seulnous guider!

-- Nous le promettons.

-- Si vous tenezvotre paroleajouta Blighetau besoinje saurai vous y forcerje réponds du salut. "

La route fut faite versl'O.-N.-O. Le ventqui était assez fortsouffla en tempêtedans la soirée du 4 mai. Les lames devinrent si grossesquel'embarcation disparaissait entre elleset semblait ne pouvoir serelever. Le danger augmentait à chaque instant. Trempéset glacésles malheureux n'eurent pour se réconforterce jour-làqu'une tasse à thé de rhum et lequart d'un fruit à pain à moitiè pourri.

Lelendemain et les jours suivantsla situation ne changea pas.L'embarcation passa au milieu d'îles innombrablesd'oùquelques pirogues se détachèrent.

Était-cepour lui donner la chasseétait-ce pour faire quelqueséchanges? Dans le douteil aurait été imprudentde s'arrêter. Aussila chaloupeles voiles gonfléespar un bon ventles eut bientôt laissées loin derrièreelle.

Le 9 maiun orage épouvantable éclata.Le tonnerreles éclairs se succédaient sansinterruption. La pluie tombait avec une force dont les plus violentsorages de nos climats ne peuvent donner une idée. Il étaitimpossible de faire sécher les vêtements. Blighalorseut l'idée de les tremper dans l'eau de mer et de lesimprégner de selafin de ramener à la peau un peu dela chaleur enlevée par la pluie. Toutefoisces pluiestorrentiellesqui causèrent tant de souffrances au capitaineet à ses compagnonsleur épargnèrent d'autrestortures encore plus horriblesles tortures de la soifqu'uneinsoutenable chaleur eût bientôt provoquées.

Le17 maiau matinà la suite d'un orage terribleles plaintesdevinrent unanimes:

"Jamais nous n'aurons la forced'atteindre la Nouvelle-Hollandes'écrièrent lesmalheureux. Transpercés par la pluieépuisés defatiguen'aurons-nous jamais
un moment de repos! A demi morts defaimn'augmenterez-vous pas nos rationscapitaine? Peu importe quenos vivres s'épuisent! Nous trouverons facilement à lesremplacer en arrivant à la Nouvelle-Hollande!

-- Jerefuserépondit Bligh. Ce serait agir comme des fous.Comment! nous n'avons franchi que la moitié de la distance quinous sépare de l'Australieet vous êtes déjàdécouragés! Croyez-vousd'ailleurspouvoir trouverfacilement des vivres sur la côte de la Nouvelle-Hollande! Vousne connaissez donc pas le pays et ses habitants! "

EtBligh se mit à peindre à grands traits la nature dusolles moeurs des indigènesle peu de fonds qu'il fallaitfaire sur leur accueiltoutes choses que son voyage avec lecapitaine Cook lui avait appris à connaître. Pour cettefois encoreses infortunés compagnons l'écoutèrentet se turent.

Les quinze jours suivants furent égayéspar un clair soleilqui permit de sécher les vêtements.Le 27furent franchis les brisants qui bordent la côteorientale de la Nouvelle Hollande. La mer était calme derrièrecette ceinture madréporiqueet quelques groupes d'îlesà la végétation exotiqueréjouissaientles regards.

On débarqua en ne s'avançantqu'avec précaution. On ne trouva d'autres traces du sèjourdes naturels que d'anciennes places à feu. Il étaitdonc possible de passer une bonne nuit à terre.

Maisil fallait manger. Par bonheurun des matelots découvrit unbanc d'huîtres. Ce fut un véritable régal.

LelendemainBligh trouva dans la chaloupe un verre grossissantunbriquet et du soufre. Il fut donc à même de se procurerdu feu pour faire cuire le gibier ou le poisson.

Bligh eutalors la pensée de diviser son équipage en troisescouades :l'une devait tout mettre en ordre dans l'embarcation; lesdeux autresaller à la recherche des vivres. Mais plusieurshommes se plaignirent avec amertumedéclarant qu'ils aimaientmieux se passer de dîner que de s'aventurer dans le pays.

L'un d'euxplus violent ou plus énervé que sescamaradesalla même jusqu'à dire au capitaine:

"Un homme en vaut un autreet je ne vois pas pourquoi vous resterieztoujours à vous reposer! Si vous avez faimallez chercher dequoi manger! Pour ce que vous faites icije vous remplacerai bien! "

Blighcomprenant que cet esprit de mutinerie devait êtreenrayé sur-le-champsaisit un coutelaseten jetant unautre aux pieds du rebelleil lui cria

" Défends-toiou je te tue comme un chien! "

Cette attitude énergiquefit aussitôt rentrer le mutin en lui-mêmeet lemécontentement général se calma.

Pendantcette relâchel'équipage de la chaloupe récoltaabondamment des huîtresdes peignes et de l'eau douce.

Unpeu plus loindans le détroit de l'Endeavourde deuxdétachements envoyés à la chasse des tortues etdes noddisle premier revint les mains vides; le second rapporta sixnoddismais il en aurait pris davantage sans l'obstination de l'undes chasseursquis'étant écarté de sescamaradeseffraya ces oiseaux. Cet homme avouaplus tardqu'ils'était emparé de neuf de ces volatiles et qu'il lesavait mangés crus sur place.

Sans les vivres et l'eaudouce qu'il venait de trouver sur la côte de laNouvelle-Hollandeil est bien certain que Bligh et ses compagnonsauraient péri. D'ailleurstous étaient dans un étatlamentablehâvesdéfaitsépuisés-- devéritables cadavres.

Le voyage en pleine merpourgagner Timorne fut que la douloureuse répétition dessouffrances déjà endurées par ces malheureuxavant d 'atteindre les côtes de la Nouvelle-Hollande.Seulementla force de résistance avait diminué cheztoussans exception. Au bout de quelques joursleurs jambes étaientenflées. Dans cet état de faiblesse extrêmeilsétaient accablés par une envie de dormir presquecontinuelle. C'étaient les signes avant-coureurs d'une fin quine pouvait tarder beaucoup. Aussi Blighqui s'en aperçutdistribua une double ration aux plus affaiblis et s'efforça deleur rendre un peu d'espoir.

Enfinle 12 juin au matinlacôte de Timor apparutaprès trois mille six centdix-huit lieues d'une traversée accomplie dans des conditionsépouvantables.

L'accueil que les Anglais reçurentà Coupang fut des plus sympathiques. ils y restèrentdeux mois pour se refaire. PuisBlighayant acheté un petitschoonergagna Bataviaoù il s'embarqua pour l'Angleterre.

Ce fut le 14 mars 1790 que les abandonnés débarquèrentà Portsmouth. Le récit des tortures qu'ils avaientendurées excita la sympathie universelle et l'indignation detous les gens de coeur. Presque aussitôtl'Amirautéprocédait à l'armement de la frégate Pandorede vingt-quatre canons et de cent soixante hommes d'équipageet l'envoyait à la poursuite des révoltés de laBounty.
On va voir ce qu'ils étaient devenus.




LESREVOLTES:


Après que le capitaine Bligh eut étéabandonné en pleine merla Bounty avait
fait voilepour Taïti. Le jour mêmeelle atteignait Toubouïa.Le riant aspect de cette petite îleentourée d'uneceinture de roches madréporiquesinvitait Christian ày descendre; mais les démonstrations des habitants parurenttrop menaçanteset le débarquement ne fut paseffectué.

Ce fut le 6 juin 1789 que l'ancre tomba dansla rade de Matavaï. La surprise des Taïtiens fut extrêmeen reconnaissant la Bounty. Les révoltésretrouvèrent là les indigènes avec lesquels ilsavaient été en rapport dans une précédenterelâcheet ils leurs racontèrent une fableàlaquelle ils eurent soin de mêler le nom du capitaine Cookdont les Taïtiens avaient conservé le meilleur souvenir.

Le 29 juinles révoltés repartirent pourToubouïa et se mirent en quête de quelque île quifût située en dehors de la route ordinaire desbâtimentsdont le sol fût assez fertile pour lesnourriret sur laquelle ils pussent vivre en toute sécurité.Ils errèrent ainsi d'archipel en archipelcommettant toutessortes de déprédations et d'excèsquel'autorité de Christian ne parvenait que bien rarement àprévenir.

Puisattirés encore une fois par lafertilité de Taïtipar les moeurs douces et faciles deses habitantsils regagnèrent la baie de Matavaï. Làles deux tiers de l'équipage descendirent aussitôt àterre. Maisle soir mêmela Bounty avait levél'ancre et disparuavant que les matelots débarquéseussent pu soupçonner l'intention de Christian de partir sanseux.

Livrés à eux-mêmesces hommess'établirent sans trop de regrets dans différentsdistricts de l'îleLe maître d'équipage Stewartet le midshipman Peter Heywoodles deux officiers que Christianavait exceptés de la condamnation prononcée contreBlighet avait emmenés malgré euxrestèrent àMatavaï auprès du roi Tippaodont Stewart épousabientôt la soeur. Morrison et Millward se rendirent auprèsdu chef Pénoqui leur fit bon accueil. Quant aux autresmatelotsils s'enfoncèrent dans l'intérieur de l'îleet ne tardèrent pas à épouser des Taïtiennes.

Churchill et un fou furieux nommé Thompsonaprèsavoir commis toute sorte de crimesen vinrent tous deux aux mains.Churchill fut tué dans cette lutteet Thompson lapidépar les naturels. Ainsi périrent deux des révoltésqui avaient pris la plus grand\plaine part à la rébellion.Les autres surentau contrairepar leur bonne conduitese fairechérir des Taïtiens.

CependantMorrison etMillward voyaient toujours le châtiment suspendu sur leurstêtes et ne pouvaient vivre tranquilles dans cette île oùils auraient été facilement découverts. ilsconçurent donc le dessein de construire un shoonersur lequelils essayeraient de gagner Bataviaafin de se perdre au milieu dumonde civilisé. Avec huit de leurs compagnonssans autresoutils que ceux du charpentierils parvinrentnon sans peineàconstruire un petit bâtiment qu'ils appelèrentRésolutionet ils amarrèrent dans une baiederrière une des pointes de Taïtinommée lapointe Vénus. Mais l'impossibilité absolue oùils se trouvaient de se procurer des voiles les empêcha deprendre la mer.

Pendant ce tempsforts de leur innocenceStewart cultivait un jardinet Peter Heywood réunissait lesmatériaux d'un vocabulairequi fut plus tardd'un grandsecours aux missionnaires anglais.

Cependantdix-huit moiss'étaient écoulés lorsquele 23 mars 1791unvaisseau doubla la pointe Vénus et s'arrêta dans la baieMatavaï. C'était la Pandoreenvoyée àla poursuite des révoltés par l'Amirautéanglaise.

Heywood et Stewart s'empressèrent de serendre à borddéclarèrent leurs noms etqualitésracontèrent qu'ils n'avaient pris aucune partà la révolte;mais on ne les crut paset ils furentaussitôt mis aux fersainsi que tous leurs compagnonssansque la moindre enquête eût été faite.Traités avec l'inhumanité la plus révoltantechargés de chaînesmenacés d'être fusilléss'ils se servaient de la langue taïtienne pour converser entreeuxils furent enfermés dans une cage de onze pieds de longplacée à l'extrémité du gaillardd'arrièreet qu'un amateur de mythologie décora du nomde " boîte de Pandore".

Le 19 mailaRésolutionqui avait été pourvue devoileset la Pandore reprirent la mer. Pendant trois moisces deux bâtiments croisèrent à traversl'archipel des Amisoù l'on supposait que Christian et lereste des révoltés avaient pu se réfugier. LaRésolution d'un faible tirant d'eau rendit mêmede grands services pendant cette croisière; mais elle disparutdans les parages de l'île Chatametbien que la Pandorefût restée plusieurs jours en vuejamais on n'enentendit parlerni des cinq marins qui la montaient.

LaPandore avait repris la route d'Europe avec ses prisonnierslorsquedans le détroit de Torrèselle donna contreun écueil de corail et sombra presque aussitôt avectrente et un de ses matelots et quatre des révoltés.

L'équipage et les prlsonniers qui avaient échappéau naufrage gagnèrent alors un îlot sablonneux. Làles officiers et les matelots purent s'abriter sous des tentes; maisles rebellesexposés aux ardeurs d'un soleil verticalfurentréduitspour trouver un peu de soulagementàs'enfoncer dans le sable jusqu'au cou.

Les naufragésrestèrent sur cet îlot pendant quelques jours; puistous gagnèrent Timor dans les chaloupes de la Pandoreet la surveillance si rigoureuse dont les mutins étaientl'objet ne fut pas un moment négligéemalgré lagravité des circonstances.

Arrivés enAngleterre au mois de juin 1792les révoltés passèrentdevant un conseil de guerre présidé par l'amiral Hood.Les débats durèrent six jours et se terminèrentpar l'acquittement de quatre des accusés et la condamnation àmort des six autrespour crime de désertion et enlèvementdu bâtiment confié à leur garde. Quatre descondamnés furent pendus à bord d'un vaisseau de guerre;les deux autresStewart et Peter Heywooddont l'innocence avaitenfin été reconnuefurent graciés.

Maisqu'était devenue la Bounty? Avait-elle fait naufrageavec les derniers des révoltés? Voilà ce qu'ilétait impossible de savoir.

En 1814vingt-cinq ansaprès la scène par laquelle ce récit commencedeux navires de guerre anglais croisaient en Océanie sous lecommandement du capitaine Staines. Ils se trouvaientau sud del'archipel Dangereuxen vue d'une île montagneuse etvolcanique que Carteret avait découverte dans son voyageautour du mondeet à laquelle il avait donné le nom dePitcairn. Ce n'était qu'un cônepresque sans rivagequi s'élevait à pic au-dessus de la meret quetapissaient jusqu'à sa cime des forêts de palmiers etd'arbres à pain. Jamais cette île n'avait étévisitée; elle se trouvait à douze cents milles deTaïtipar 25° 4' de latitude sud et 180° 8' delongitude ouest; elle ne mesurait que quatre milles et demi àsa circonférenceet un mille et demi seulement à songrand axeet l'on n'en savait que ce qu'en avait rapportéCarteret.

Le capitaine Staines résolut de lareconnaître et d'y chercher un endroit convenable pourdébarquer.

En s'approchant de la côteil futsurpris d'apercevoir des casesdes plantationsetsur la plagedeux naturels quiaprès avoir lancé une embarcation àla mer et traversé habilement le ressacse dirigèrentvers son bâtiment. Mais son étonnement n'eut plus deborneslorsqu'il s'entendit interpelleren excellent anglaisparcette phrase:

"Hé! vous autresallez-vous nousjeter une cordeque nous montions à bord!"

Apeine arrivés sur le pontles deux robustes rameurs furententourés par les matelots stupéfaitsqui lesaccablaient de questions auxquelles ils ne savaient que répondre.Conduits devant le commandantils furent interrogésréguIièrement.

" Qui êtes-vous?

-Je m'appelle Fletcher Christianet mon camaradeYoung."

Cesnoms ne disaient rien au capitaine Stainesqui était bienloin de penser aux survivants de la Bounty.

"Depuisquand êtes-vous ici?

- Nous y sommes nés.

-Quel âge avez-vous?

- J'ai vingt-cinq ansréponditChristianet Young dix-huit.

- Vos parents ont-ils étéjetés sur cette île par quelque naufrage? "

Christian fit alors au capitaine Staines I'émouvanteconfession qui va suivre et dont voici les principaux faits:

Enquittant Taîti; où il abandonnait vingt et un de sescamaradesChristianqui avait à bord de la Bounty lerécit de voyage du capitaine Carterets'était dirigédirectement vers l'île Pitcairndont la position lui avaitsemblé convenir au but qu'il se proposait. Vingt-huit hommescomposaient encore I'équipage de la Bounty. C'étaientChristianl'aspirant Young et sept matelotssix Taïtiens prisà Taïti dont trois avec leurs femmes et un enfant de dixmoisplus trois hommes et six femmesindigènes de Roubouai.

Le premier soin de Christian et de ses compagnons dèsqu' ils eurent atteint l'île Pitcairnavait étéde détruire la Bountyafin de n'être pasdécouverts. Sans douteils s'étaient enlevé parlà toute possibilité de quitter l'îlemais lesoin de leur sécurité l'exigeait.

L'établissementde la petite colonie ne devait pas se faire sans difficultésavec des gens qu'unissait seule la solidarité d'un crime. Desanglantes querelles avaient éclaté bientôt entreles Taïtiens et les Anglais. Aussien 1794quatre des mutinssurvivaient-ils seulement. Christian était tombé sousle couteau de l'un des indigènes qu'ils avaient amenés.Tous les Taïtiens avaient été massacrés.

Un des Anglaisqui avait trouvé le moyen de fabriquerdes spiritueux avec la racine d'une plante indigèneavaitfini par s'abrutir dans l'ivresseetpris d'un accès dedélirium tremens s'était précipitédu haut d'une falaise dans la mer.

Un autreen proie àun accès de folie furieuse s'était jeté surYoung et sur un des matelotsnommé John Adamsqui s'étaitvus forcé de le tuer. En 1800Young était mort pendantune violente crise d'asthme.

J ohn Adams fut alors le derniersurvivant de l'équipage des révoltés.

Restéseul avec plusieurs femmes et vingt enfantsnés du mariage deses camarades avec les Taïtiennesle caractère de JohnAdams s'était modifié profondément. Il n'avaitque trente-six ans alors; maisdepuis bien des annéesilavait assisté à tant de scènes de violence et decarnageil avait vu la nature humaine sous de si tristes aspectsqu'après avoir fait un retour sur lui-mêmeil s'étaittout à fait amendé.

Dans la bibliothèquede la Bountyconservée sur l'îlese trouvaientune Bible et plusieurs livres de prières. John Adamsqui leslisait fréquemmentse convertitéleva dansd'excellents principes la jeune population qui le considéraitcomme un pèreet devintpar la force des choseslelégislateurle grand-prêtre etpour ainsi direle roide Pitcairn.

Cependantjusqu'en 1814ses alarmes avaientété continuelles. En 1795un bâtiment s 'étantapproché de Pitcairnles quatre survivants de la Bountys'étaient cachés dans des bois inaccessibles etn'avaient osé redescendre dans la baie qu'après ledépart du navire. Même acte de prudencelorsqu'en 1808un capitaine américain débarqua sur l'îleoùil s'empara du chronométre et d'une boussolequ 'il fitparvenir à l'Amirauté anglaise; mais l'Amirauténe s'émut pas à la vue de ces reliques de la Bounty.Il est vrai qu'elIe avait en Europe des préoccupations d'unebien autre gravitéà cette époque.

Telfut le récit fait au commandant Staines par les deux naturelsanglais par leurs pèresl'un fil de Christianl'autre filsde Young; maislorsque Staines demanda à voir John Adamscelui-ci refusa de se rendre à bordavant de savoir ce qu'iladviendrait de lui

Le commandantaprès avoir assuréaux deux jeunes gens que John Adams était couvert par laprescriptionpuisque vingt-cinq ans s'étaient écoulésdepuis la révolte de la Bountydescendit àterre et il fut reçu à son débarquement par unepopulatiion composée de quarante-six adultes et d'un grandnombre d'enfants. Tous étaient vigoureuxavec le type anglaisnettement accusé; les jeunes filles surtout étaientadmirablement belleset leur modestie leur imprimait un caractèretout à fait séduisant.

Les lois mises envigueur dans l'île étaient des plus simples. Sur unregistre était noté ce que chacun avait gagnépar son travail. La monnaie était inconnue; toutes lestransactions se faisaient au moyen de l'échangemais il n'yavait pas d'industriecar les matières premièresmanquaient. Les habitants portaient pour tout habillement des vasteschapeaux et des ceintures d'herbe. La pêche et l'agriculturetelles étaient leurs principales occupations Les mariages nese faisaient qu'avec la permission d'Adamset lorsque l'homme avaitdéfriché et planté un terrain assez vaste poursubvenir à l'entretien de sa future famille.

Lecommandant Stainesaprès avoir recueilli les documents lesplus curieux sur cette îleperdue dans les parages les moinsfréquentés du Pacifiquereprit la mer et revint enEurope.

Depuis cette époquele vénérableJohn Adams a terminé sa carrière si accidentée.Il est mort en 1829et a été remplacé par lerévérend George Nobbsqui remplit encore dans l'îleles fonctions de pasteurde médecin et de maîtred'école.

En 1853les descendants des révoltésde la Bounty étaient au nombre de cent soixante-dixindividus. Depuis lorsla population ne fit que s'accroîtreet devint si nombreusequetrois ans plus tardelle dut s'établiren grande partie sur l'île Norfolkqui avait jusqu'alors servide station pour les convicts.

Mais une partie des émigrésregrettaient Pitcairnbien que Norfolk fût quatre fois plusgrandeque son sol fût remarquable par sa richesseet que lesconditions de l'existence y fussent bien plus faciles. Au bout dedeux ans de séjourplusieurs familles retournèrent àPitcairnoù elles continuent à prospérer.

Telfut donc le dénouement d'une aventure qui avait commencéd'une façon si tragique. Au débutdes révoltésdes assassinsdes fouset maintenantsous l'influence desprincipes de la morale chrétienne et de l'instruction donnéepar un matelot convertil'île Pitcairn est devenue la patried'une population doucehospitalièreheureusechez laquellese retrouvent les moeurs patriarcales des premiersâges.






















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