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Jules VerneRobur le ConquérantI 

OÙLE MONDE SAVANT ET LE MONDE IGNORANT SONT AUSSI EMBARRASSES L'UN OUL'AUTRE



" PAN!... PAN !... "

Les deuxcoups de pistolet partirent presque en même temps. Une vachequi paissait à cinquante pas de làreçut unedes balles dans l'échine. Elle n'était pour rien dansl'affairecependant.

Ni l'un nil'autre des deux adversaires n'avait été touché.

Quelsétaient ces deux gentlemen? On ne saitetcependantc'eûtété làsans doutel'occasion de faire parvenirleurs noms à la postérité. Tout ce qu'on peutdirec'est que le plus âgé était Anglaisleplus jeune Américain. Quant à indiquer en quel endroitl'inoffensif ruminant venait de paître sa dernièretouffe d'herberien de plus facile. C'était sur la rivedroite du Niagaranon loin de ce pont suspendu qui réunit larive américaine à la rive canadiennetrois millesau-dessous des chutes.

L'Anglaiss'avança alors vers l'Américain :

" Jen en soutiens pas moins que c'était le Rule Britannia! dit-il.

-- Non! leYankee Doodle! " répliqua l'autre.

Laquerelle allait recommencerlorsque l'un des témoins -- sansdoute dans l'intérêt du bétail -- s'interposadisant :

"Mettons que c'était le Rule Doodle et le Yankee Britanniaetallons déjeuner! "

Cecompromis entre les deux chants nationaux de l'Amérique et dela Grande-Bretagne fut adopté à la satisfactiongénérale. Américains et Anglaisremontant larive gauche du Niagaravinrent s'attabler dans l'hôtel deGoat-Island -- un terrain neutre entre les deux chutes. Comme ilssont en présence des oeufs bouillis et du jambontraditionnelsdu roastbeef froidrelevé de picklesincendiaireset de flots de thé à rendre jalouses lescélèbres cataracteson ne les dérangera plus.Il est peu probabled'ailleursqu'il soit encore question d'euxdans cette histoire.

Qui avaitraison de l'Anglais ou de l'Américain? Il eût étédifficile de se prononcer. En tout casce duel montre combien lesesprits s'étaient passionnésnon seulement dans lenouveaumais aussi dans l'ancien continentà propos d'unphénomène inexplicablequidepuis un mois environmettait toutes les cervelles à l'envers.

Ossublime dedit coelumque tueri

a ditOvide pour le plus grand honneur de la créature humaine. Envéritéjamais on n'avait tant regardé le cieldepuis l'apparition de l'homme sur le globe terrestre.

Orprécisémentpendant la nuit précédenteune trompette aérienne avait lancé ses notes cuivréesà travers l'espaceau-dessus de cette portion du Canadasituée entre le lac Ontario et le lac Erié. Les unsavaient entendu le Yankee Doodleles autres le Rule Britannia. De làcette querelle d'Anglo-saxons qui se terminait par un déjeunerà Goat-Island. Peut-êtreen sommen'était-ce nil'un ni l'autre de ces chants patriotiques. Mais ce qui n'étaitdouteux pour personne c'est que ce son étrange avait ceci departiculier qu'il semblait descendre du ciel sur la terre.

Fallait-ilcroire à quelque trompette célesteembouchéepar un ange ou un archange?... N'était-ce pas plutôt dejoyeux aéronautes qui jouaient de ce sonore instrumentdontla Renommée fait un si bruyant usage?

Non! Iln'y avait là ni ballonni aéronautes. Un phénomèneextraordinaire se produisait dans les hautes zones du ciel --phénomène dont on ne pouvait reconnaître lanature ni l'origine. Aujourd'huiil apparaissait au-dessus del'Amériquequarante-huit heures après au-dessus del'Europehuit jours plus tarden Asieau-dessus du CélesteEmpire. Décidémentsi la trompette qui signalait sonpassage n'était pas celle du Jugement dernierqu'étaitdonc cette trompette?

De làen tous pays de la terreroyaumes ou républiquesunecertaine inquiétude qu'il importait de calmer. Si vousentendiez dans votre maison quelques bruits bizarres et inexplicablesne chercheriez-vous pas au plus vite à reconnaître lacause de ces bruitset51 l'enquête n'aboutissait àrienn'abandonneriez-vous pas votre maison pour en habiter uneautre? Ouisans doute! Mais icila maisonc'était le globeterrestre. Nul moyen de le quitter pour la LuneMarsVénusJupiterou toute autre planète du système solaire. Ilfallait donc découvrir ce qui se passaitnon dans le videinfinimais dans les zones atmosphériques. En effetpasd'airpas de bruitetcomme il y avait bruit -- toujours lafameuse trompette! -- c'est que le phénomènes'accomplissait au milieu de la couche d'airdont la densitéva toujours en diminuant et qui ne s'étend pas à plusde deux lieues autour de notre sphéroïde.

Naturellementdes milliers de feuilles publiques s'emparèrent de laquestionla traitèrent sous toutes ses formesl'éclaircirentou l'obscurcirentrapportèrent des faits vrais ou fauxalarmèrent ou rassurèrent leurs lecteursdansl'intérêt du tirage-- passionnèrent enfin lesmasses quelque peu affolées. Du coupla politique fut parterreet les affaires n'en allèrent pas plus mal. Mais qu'yavait-il?

Onconsulta les observatoires du monde entier. S'ils ne répondaientpasà quoi bon des observatoires? Si les astronomesquidédoublent ou détriplent des étoiles àcent mille milliards de lieuesn'étaient pas capables dereconnaître l'origine d'un phénomène cosmiquedans le rayon de quelques kilomètres seulementà quoibon des astronomes?

Aussicequ'il y eut de télescopesde lunettesde longues-vuesdelorgnettesde binoclesde monoclesbraqués vers le cielpendant ces belles nuits de l'étéce qu'il y eutd'yeux à l'oculaire des instruments de toutes portéeset de toutes grosseurson ne saurait l'évaluer. Peut-êtredes centaines de milleà tout le moins. Dix foisvingt foisplus qu'on ne compte d'étoiles à l'oeil nu sur lasphère céleste. Non! Jamais éclipseobservéesimultanément sur tous les points du globen'avait étéà pareille fête.

Lesobservatoires répondirentmais insuffisamment. Chacun donnaune opinionmais différente. De làguerre intestinedans le monde savant pendant les dernières semaines d'avril etles premières de mai.

L'observatoirede Paris se montra très réservé. Aucune dessections ne se prononça. Dans le service d'astronomiemathématiqueon avait dédaigné de regarder;dans celui des opérations méridienneson n'avait riendécouvert; dans celui des observations physiqueson n'avaitrien aperçu; dans celui de la géodésieonn'avait rien remarqué; dans celui de la météorologieon n'avait rien entrevu; enfindans celui des calculateursonn'avait rien vu. Du moins l'aveu était franc. Mêmefranchise à l'observatoire de Montsourisà la stationmagnétique du parc Saint-Maur. Même respect de la véritéau Bureau des Longitudes. DécidémentFrançaisveut dire franc

Laprovince fut un peu plus affirmative. Peut-être dans la nuit du6 au 7 mai avait-il paru une lueur d'origine électriquedontla durée n'avait pas dépassé vingt secondes. Aupic du Midicette lueur s'était montrée entre neuf etdix heures du soir. A l'observatoire météorologique duPuy-de-Dômeon l'avait saisie entre une heure et deux heuresdu matin; au mont Ventouxen Provenceentre deux et trois heures; àNiceentre trois et quatre heures; enfinau Semnoz-AlpesentreAnnecyle Bourget et le Lémanau moment où l'aubeblanchissait le zénith.

Evidemmentil n'y avait pas à rejeter ces observations en bloc. Nul douteque la lueur eût été observée en diverspostes -- successivement -- dans le laps de quelques heures. Doncouelle était produite par plusieurs foyerscourant àtravers l'atmosphère terrestreousi elle n'était duequ'à un foyer uniquec'est que ce foyer pouvait se mouvoiravec une vitesse qui devait atteindre bien près de deux centskilomètres à l'heure.

Maispendant le jouravait-on jamais vu quelque chose d'anormal dansl'air?

Jamais.

Latrompettedu moinss'était-elle fait entendre àtravers les couches aériennes?

Pas lemoindre appel de trompette n'avait retenti entre le lever et lecoucher du soleil.

Dans leRoyaume-Union fut très perplexe. Les observatoires ne purentse mettre d'accord. Greenwich ne parvint pas à s'entendre avecOxfordbien que tous deux soutinssent qu'il n'y avait rien.

"Illusion d'optique! disait l'un.

--Illusion d'acoustique! " répondait l'autre.

Etlà-dessusils disputèrent. En tout casillusion.

Al'observatoire de Berlinà celui de Viennela discussionmenaça d'amener des complications internationales. Mais laRussieen la personne du directeur de son observatoire de Poulkowaleur prouva qu'ils avaient raison tous deux; cela dépendait dupoint de vue auquel ils se mettaient pour déterminer la naturedu phénomèneen théorie impossiblepossible enpratique.

En Suisseà l'observatoire de Saütisdans le canton d'AppenzelauRighiau Gäbrisdans les postes du Saint-GothardduSaint-Bernarddu Julierdu Simplonde Zurichdu Somblick dans lesAlpes tyrolienneson fit preuve d'une extrême réserve àpropos d'un fait que personne n'avait jamais pu constater -- ce quiest fort raisonnable.

MaisenItalieaux stations météorologiques du Vésuveau poste de l'Etnainstallé dans l'ancienne Casa IngleseauMonte Cavoles observateurs n'hésitèrent pas àadmettre la matérialité du phénomèneattendu qu'ils l'avaient pu voirun joursous l'aspect d'une petitevolute de vapeurune nuitsous l'apparence

d'uneétoile filante. Ce que c'étaitd'ailleursils n'ensavaient absolument rien.

En véritéce mystère commençait à fatiguer les gens desciencetandis qu'il continuait à passionneràeffrayer même les humbles et les ignorantsqui ont forméforment et formeront l'immense majorité en ce mondegrâceà l'une des plus sages lois de la nature. Les astronomes etles météorologistes auraient donc renoncé às'en occuperSidans la nuit du 26 au 27à l'observatoirede Kantokeinoau Finmarken Norvègeet dans la nuit du 28au 29à celui de l'Isfjordau Spitzbergles Norvégiensd'une partles Suédois de l'autrene se fussent trouvésd'accord sur ceci : au milieu d'une aurore boréale avaitapparu une sorte de gros oiseaude monstre aérien. S'iln'avait pas été possible d'en déterminer laStructuredu moins n'était-il pas douteux qu'il eûtprojeté hors de lui des corpuscules qui détonaientcomme des bombes.

En Europeon voulut bien ne pas mettre en doute cette observation des stationsdu Finmark et du Spitzberg. Maisce qui parut le plus phénoménalen tout celac'était que des Suédois et des Norvégienseussent pu se mettre d'accord sur un point quelconque.

On rit dela prétendue découverte dans tous les observatoires del'Amériqué du Sudau Brésilau Péroucomme à La Platadans ceux de l'Australieà SidneyàAdélaïde comme à Melbourne. Et le rire australienest des plus communicatifs.

Brefunseul chef de station météorologique se montraaffirmatif sur cette questionmalgré tous les sarcasmes quesa solution pouvait faire naître. Ce fut un Chinoisledirecteur de l'observatoire de Zi-Ka-Weyélevé aumilieu d'une vaste plaineà moins de dix lieues de la meravec un horizon immensebaigné d'air pur.

" Ilse pourraitdit-ilque l'objet dont il s'agit fût toutsimplement un appareil aviateurune machine volante! "

Quelleplaisanterie!

Cependantsi les controverses furent vives dans l'Ancien Mondeon imagine cequ'elles durent être en cette portion du Nouveaudont lesEtats-Unis Occupent le plus vaste territoire.

Un Yankeeon le saitn'y va pas par quatre chemins. Il n'en prend qu'unetgénéralement celui qui conduit droit au but. Aussi lesobservatoires de la Fédération américainen'hésitèrent-ils pas à se dire leur fait. S'ilsne se jetèrent pas leurs objectifs à la têtec'est qu'il aurait fallu les remplacer au moment où l'on avaitle plus besoin de s'en servir.

En cettequestion si controverséeles observatoires de Washington dansle district de Colombiaet celui de Cambridge dans l'Etat de Dunatinrent tête à celui de Darmouth-College dans leConnecticutet à celui d'Aun-Arbor dans le Michigan. Le sujetde leur dispute ne porta pas sur la nature du corps observémais sur l'instant précis de l'observation; car tousprétendirent l'avoir aperçu dans la même nuitàla même heureà la même minuteà la mêmesecondebien que la trajectoire du mystérieux mobilen'occupât qu'une médiocre hauteur au-dessus del'horizon. Ordu Connecticut au Michigandu Duna au Colombialadistance est assez grande pour que cette double observationfaite aumême momentpût être considéréecomme impossible.

DudleyàAlbanydans l'Etat de New Yorket West-Pointde l'Académiemilitairedonnèrent tort à leurs collègues parune note qui chiffrait l'ascension droite et la déclinaisondudit corps.

Mais ilfut reconnu plus tard que ces observateurs S'étaient trompésde corpsque celui-ci était un bolide qui n'avait fait quetraverser la moyenne couche de l'atmosphère. Doncce bolidene pouvait être l'objet en question. D'ailleurscomment lesusdit bolide aurait-il joué de la trompette?

Quant àcette trompetteon essaya vainement de mettre son éclatantefanfare au rang des illusions d'acoustique. Les oreillesen cetteoccurrencene se trompaient pas plus que les yeux. On avaitcertainement vuon avait certainement entendu. Dans la nuit du 12 au13 mai -- nuit très sombre -- les observateurs deYale-Collegeà l'Ecole scientifique de Sheffieldavaient putranscrire quelques mesures d'une phrase musicaleen rémajeurà quatre tempsqui donnait note pour noterythmepour rythmele refrain du Chant du Départ.

" Bon! répondirent les lousticsc'est un orchestre françaisqui joue au milieu des couches aériennes! "

Maisplaisanter n'est pas répondre. C'est ce que fit remarquerl'observatoire de Bostonfondé par l'Atlantic Iron WorksSocietydont les opinions sur les questions d'astronomie et demétéorologie commençaient à faire loidans le monde savant.

Intervintalors l'observatoire de Cincinnaticréé en 1870 sur lemont Lookoutgrâce à la générositéde M. Kilgooret si connu pour ses mesures micrométriques desétoiles doubles. Son directeur déclaraavec la plusentière bonne foiqu'il y avait certainement quelque chosequ'un mobile quelconque se montraitdans des temps assez rapprochésen divers points de l'atmosphèremais que sur la nature de cemobileses dimensionssa vitessesa trajectoireil étaitimpossible de se prononcer.

Ce futalors qu'un journal dont la publicité est immensele New YorkHeraldreçut d'un abonné la communication anonyme quisuit :

" Onn'a pas oublié la rivalité qui mit aux prisesil y aquelques annéesles deux héritiers de la Begum deRagginahrace docteur français Sarrasin dans sa citéde Francevillel'ingénieur allemand Herr Schultzedans sacité de Stahlstadtcités situées toutes deux enla partie sud de l'Oregonaux Etats-Unis.

" Onne peut avoir oublié davantage quedans le but de détruireFrancevilleHerr Schultze lança un formidable engin quidevait s'abattre sur la ville française et l'anéantird'un seul coup.

"Encore moins ne peut-on avoir oublié que cet engindont lavitesse initiale au sortir de la bouche du canon-monstre avait étémal calculéefut emporté avec une rapiditésupérieure à seize fois celle des projectilesordinaires -- Soit cent cinquante lieues à l'heure -' qu'iln'est plus retombé sur la terreet quepassé àl'état de bolideil circule et doit éternellementcirculer autour de notre globe.

"Pourquoi ne serait-ce pas le corps en question dont l'existence nepeut être niée? "



Fortingénieuxl'abonné du New York Herald. Et latrompette?... Il n'y avait pas de trompette dans le projectile deHerr Schultze!

Donctoutes ces explications n'expliquaient rientous ces observateursobservaient mal.

Restaittoujours l'hypothèse proposée par le directeur deZi-Ka-Wey. Mais l'opinion d'un Chinois!...

Il nefaudrait pas croire que la satiété finît pars'emparer du public de l'Ancien et du Nouveau Monde. Non! lesdiscussions continuèrent de plus bellesans qu'on parvîntà se mettre d'accord. Etcependantil y eut un tempsd'arrêt. Quelques jours s'écoulèrent sans quel'objetbolide ou autrefût signalésans que nulbruit de trompette se fit entendre dans les airs. Le corps était-ildonc tombé sur un point du globe où il eût étédifficile de retrouver sa trace -- en merpar exemple? Gisait-ildans les profondeurs de l'Atlantiquedu Pacifiquede l'océanIndien? Comment se prononcer à cet égard?

Maisalorsentre le 2 et le 9 juinune série de faits nouveaux seproduisirentdont l'explication eût étéimpossible par la seule existence d'un phénomènecosmique.

En huitjoursles Hambourgeoisà la pointe de la tour Saint-Michelles Turcsau plus haut minaret de Sainte-Sophieles Rouennaisaubout de la flèche métallique de leur cathédraleles Strasbourgeoisà l'extrémité du Munsterles Américainssur la tête de leur statue de laLibertéà l'entrée de l'Hudsonetau faîtedu monument de Washingtonà Bostonles Chinoisau Sommet dutemple des Cinq-Cents-Géniesà Cantonles Indousauseizième étage de la pyramide du temple de TanjourlesSan-Pietrinià la croix de Saint-Pierre de Romeles Anglaisà la croix de Saint-Paul de Londresles Egyptiensàl'angle aigu de la Grande Pyramide de Gizèhles Parisiensauparatonnerre de la Tour en fer de l'Exposition de 1889haute detrois cents mètrespurent apercevoir un pavillon qui flottaitsur chacun de ces points difficilement accessibles.

Et cepavillonc'était une étamine noireseméed'étoilesavec un soleil d'or à son centre.



II

DANSLEQUUEL LES MEMBRES DU WELDON-INSTITUTE SE DISPUTENT SANS PARVENIR ÀSE METTRE D'ACCORD



" ETle premier qui dira le contraire...

--Vraiment!... Mais on le diras'il y a lieu de le dire!

-- Et endépit de vos menaces!...

-- Prenezgarde à vos parolesBat Fyn!

-- Et auxvôtresUncle Prudent!

Jesoutiens que l'hélice ne doit pas être àl'arrière!

-- Nousaussi!... Nous aussi!... répondirent cinquante voixconfondues dans un commun accord.

-- Non!...Elle doit être à l'avant! s'écria PhilEvans.

-- Al'avant! répondirent cinquante autres voix avec une vigueurnon moins remarquable.

-- Jamaisnous ne serons du même avis!

--Jamais!... Jamais!

-- Alors àquoi bon disputer?

-- Cen'est pas de la dispute !... C'est de la discussion!

On nel'aurait pas cruà entendre les repartiesles objurgationsles vociférationsqui emplissaient la salle des séancesdepuis un bon quart d'heure.

Cettesalleil est vraiétait la plus grande du Weldon-Institut --club célèbre entre tousétabli Walnut-StreetàPhiladelphieEtat de PennsylvanieEtats-Unis d'Amérique.

Orlaveilledans la citéà propos de l'électiond'un allumeur de gazil y avait eu manifestations publiquesmeetings bruyantscoups échangés de part et d'autre.De làune effervescence qui n'était pas encore calméeet d'où provenait peut-être cette surexcitation dont lesmembres du Weldon-Institut venaient de faire preuve. Etcependantce n'était là qu'une simple réunion de "ballonistes "discutant la question encore palpitante mêmeà cette époque -- de la direction des ballons. Cela sepassait dans une ville des Etats-Unisdont le développementrapide fut Supérieur même à celui de New YorkdeChicagode Cincinnatide San Francisco-- une villequi n'estpourtant ni un portni un centre minier de houille ou de pétroleni une agglomération manufacturièreni le terminusd'un rayonnement de voies ferrées-- une ville plus grandeque BerlinManchesterEdimbourgLiverpoolViennePétersbourgDublin -une ville qui possède un parc dans lequeltiendraient ensemble les sept parcs de la capitale de l'Angleterre-- une villeenfinqui compte actuellement près de douzecent mille âmes et se dit la quatrième ville du mondeaprès LondresParis et New York.

Philadelphieest presque une cité de marbre avec ses maisons de grandcaractère et ses établissements publics qui neconnaissent point de rivaux. Le plus important de tous les collègesdu Nouveau Monde est le collège Girardet il est àPhiladelphie. Le plus large pont de fer du globe est le pont jetésur la rivière Schuylkillet il est à Philadelphie. Leplus beau temple de la Franc-Maçonnerie est le TempleMaçonniqueet il est à Philadelphie. Enfinle plusgrand club des adeptes de la navigation aérienne est àPhiladelphie. Et si l'on veut bien le visiter dans cette soiréedu 12juinpeut-être y trouvera-t-on quelque plaisir.

En cettegrande salle s'agitaientse démenaientgesticulaientparlaientdiscutaientdisputaient -- tous le chapeau sur la tête-- une centaine de ballonistessous la haute autorité d'unprésident assisté d'un secrétaire et d'untrésorier. Ce n'étaient point des ingénieurs deprofession. Nonde simples amateurs de tout ce qui se rapportait àl'aérostatiquemais amateurs enragés etparticulièrement ennemis de ceux qui veulent opposer auxaérostats les appareils " plus lourds que l'air "machines volantesnavires aériens ou autres. Que ces bravesgens dussent jamais trouver la direction des ballonsc'est possible.En tout casleur président avait quelque peine à lesdiriger eux-mêmes.

Ceprésidentbien connu à Philadelphieétait lefameux Uncle Prudent-- Prudentde son nom de famille. quant auqualificatif Unclecela ne saurait surprendre en Amériqueoùl'on peut être oncle sans avoir ni neveu ni nièce. Ondit Unclelà-bascommeailleurson dit pèredegens qui n'ont jamais fait oeuvre de paternité.

UnclePrudent était un personnage considérableeten dépitde son nomcité pour son audace. Très richece qui negâte rienmême aux Etats-Unis. Et comment ne l'eût-ilpas étépuisqu'il possédait une grande partiedes actions du Niagara Falls? A cette époqueune sociétéd'ingénieurs s'était fondée à Buffalopour l'exploitation des chutes. Affaire excellente. Les sept millecinq cents mètres cubes que le Niagara débite parsecondeproduisent sept millions de chevaux-vapeur. Cette forceénormedistribuée à toutes les usines établiesdans un rayon de cinq cents kilomètresdonnait annuellementune économie de quinze cents millions de francsdont une partrentrait dans les caisses de la Société et enparticulier dans les poches de Uncle Prudent. D'ailleursil étaitgarçonil vivait simplementn'ayant pour tout personneldomestique que son valet Frycollinqui ne méritait guèred'être au service d'un maître si audacieux. Il y a de cesanomalies.

Que UnclePrudent eût des amispuisqu'il était richecela va desoi; mais il avait aussi des ennemispuisqu'il étaitprésident du club-- entre autrestous ceux qui enviaientcette situation. Parmi les plus acharnésil convient de citerle secrétaire du Weldon-Institute.

C'étaitPhil Evanstrès riche aussipuisqu'il dirigeait la WaltonWatch Companyimportante usine à montresqui fabrique parjour cinq cents mouvements à la mécanique et livre desproduits comparables aux meilleurs de la Suisse. Phil Evans auraitdonc pu passer pour un des hommes les plus heureux du monde et mêmedes Etats-Unisn'eût été la situation de UnclePrudent. Comme luiil était âgé de quarante-cinqanscomme lui d'une santé à toute épreuvecomme lui d'une audace indiscutablecomme lui peu soucieux detroquer les avantages certains du célibat contre les avantagesdouteux du mariage. C'étaient deux hommes bien faits pour secomprendremais qui ne se comprenaient paset tous deuxil fautbien le dired'une extrême violence de caractèrel'unà chaudUncle Prudentl'autre à froidPhil Evans.

Et àquoi tenait que Phil Evans n'eût été nomméprésident du club? Les voix s'étaient exactementpartagées entre Uncle Prudent et lui. Vingt fois on avait étéau scrutinet vingt fois la majorité n'avait pu se faire nipour l'un ni pour l'autre. Situation embarrassantequi aurait pudurer plus que la vie des deux candidats.

Un desmembres du club proposa alors un moyen de départager les voix.Ce fut Jem Ciple trésorier du Weldon-Institute. Jem Cipétait un végétarien convaincuautrement ditunde ces légumistesde ces proscripteurs de toute nourritureanimalede toutes liqueurs fermentéesmoitiébrahmanesmoitié musulmansun rival des Niewmandes Pitmandes Warddes Daviequi ont illustré la secte de ces toquésinoffensifs.

En cetteoccurrenceJem Cip fut soutenu par un autre membre du clubWilliamT. Forbesdirecteur d'une grande usineoù l'on fabrique dela glucose en traitant les chiffons par l'acide sulfurique -- ce quipermet de faire du sucre avec de vieux linges. C'était unhomme bien poséce William T. Forbespère de deuxcharmantes vieilles fillesMiss Dorothéedite Dollet MissMarthadite Matqui donnaient le ton à la meilleure sociétéde Philadelphie.

Il résultadonc de la proposition de Jem Cipappuyée par William T.Forbes et quelques autresque l'on décida de nommer leprésident du club au " point milieu ".

En véritéce mode d'élection pourrait être appliqué en tousles cas où il s'agit d'élire le plus digneet nombred'Américains de grand sens songeaient déjà àl'employer pour la nomination du président de la Républiquedes Etats-Unis.

Sur deuxtableaux d'une entière blancheurune ligne noire avait ététracée. La longueur de chacune de ces ligues étaitmathématiquement la mêmecar on l'avait déterminéeavec autant d'exactitude que s'il se fût agi de la base dupremier triangle dans un travail de triangulation. Cela faitlesdeux tableaux étant exposés dans le même jour aumilieu de la salle des séancesles deux concurrentss'armèrent chacun d'une fine aiguille et marchèrentsimultanément vers le tableau qui lui était dévolu.Celui des deux rivaux qui planterait son aiguille le plus prèsdu milieu de la ligueserait proclamé président duWeldon-Institute.

Cela vasans direl'opération devait se faire d'un coupsansrepèressans tâtonnementsrien que par la sûretédu regard. Avoir le compas dans l'oeilsuivant l'expressionpopulairetout était là.

UnclePrudent planta son aiguilleen même temps que Phil Evansplantait la sienne. Puison mesura afin de décider lequel desdeux concurrents s'était le plus approché du pointmilieu.

O prodige!Telle avait été la précision des opérateursque les mesures ne donnèrent pas de différenceappréciable. Si ce n'était pas exactement le milieumathématique de la ligneil n'y avait qu'un écartinsensible entre les deux aiguilles et qui semblait être lemême pour toutes deux.

De làgrand embarras de l'assemblée.

Heureusementun des membresTruk Milnorinsista pour que les mesures fussentrefaites au moyen d'une règle graduée par les procédésde la machine micrométrique de M. Perreauxqui permet dediviser le millimètre en quinze cents parties. Cette règledonnant des quinze-centièmes de millimètre tracésavec un éclat de diamantservit à reprendre lesmesuresetaprès avoir lu les divisions au moyen d'unmicroscopeon obtint les résultats suivants :

UnclePrudent s'était approché du point milieu à moinsde six quinze-centièmes de millimètrePhil Evansàmoins de neuf quinze-centièmes.

Et voilàcomment Phil Evans ne fut que le secrétaire duWeldon-Institutetandis que Uncle Prudent était proclaméprésident du club.

Un écartde trois quinze-centièmes de millimètreil n'en fallutpas davantage pour que Phil Evans vouât à Uncle Prudentune de ces haines quipour être latentesn'en sont pas moinsféroces.

A cetteépoquedepuis les expériences entreprises dans ledernier quart de ce XIXe sièclela question des ballonsdirigeables n'était pas sans avoir fait quelques progrès.Les nacelles munies d'hélices propulsivesaccrochéesen 1852 aux aérostats de forme allongée d'HenryGiffarden 1872de Dupuy de Lômeen 1883de MM. Tissandierfrèresen 1884des capitaines Krebs et Renardavaient donnécertains résultats dont il convient de tenir compte. Mais sices machinesplongées dans un milieu plus lourd qu'ellesmanoeuvrant sous la poussée d'une hélicebiaisant avecla ligue du ventremontant même une brise contraire pourrevenir à leur point de départs'étaient ainsiréellement " dirigées " elles n'avaient pu yréussir que grâce à des circonstances extrêmementfavorables. En de vastes halls clos et couvertsparfait! Dans uneatmosphère calmetrès bien! Par un léger ventde cinq à six mètres à la secondepasse encore!Maisen sommerien de pratique. n'avait été obtenu.Contre un vent de moulin -- huit mètres à la seconde -ces machines seraient restées à peu prèsstationnaires; contre une brise fraîche -- dix mètres àla seconde -elles auraient marché en arrière; contreune tempête -- vingt-cinq à trente mètres àla seconde -elles auraient été emportées commeune plume; au milieu d'un ouragan -- quarante-cinq mètres àla seconde -elles eussent peut-être couru le risque d'êtremises en pièces; enfinavec un de ces cyclones qui dépassentcent mètres à la secondeon n'en aurait pas retrouvéun morceau.

Il étaitdonc constant quemême après les expériencesretentissantes des capitaines Krebs et Renardsi les aérostatsdirigeables avaient gagné un peu de vitessec'étaitjuste ce qu'il fallait pour se maintenir contre une simple brise.D'où l'impossibilité d'user pratiquement jusqu'alors dece mode de locomotion aérienne.

Quoi qu'ilen soità côté de ce problème de ladirection des aérostatsc'est-à-diredes moyensemployés pour leur donner une vitesse proprela question desmoteurs avait fait des progrès incomparablement plus rapides.Aux machines à vapeur d'Henri Giffardà l'emploi de laforce musculaire de Dupuy de Lômes'étaient peu àpeu substitués les moteurs électriques. Les batteriesau bichromate de potasseformant des éléments montésen tensionde MM. Tissandier frèresdonnèrent unevitesse de quatre mètres à la seconde. Les machinesdynamo-électriques des capitaines Krebs et Renarddéveloppantune force de douze chevauximprimèrent une vitesse de sixmètres cinquanteen moyenne.

Et alorsdans cette voie du moteuringénieurs et électriciensavaient cherché à s'approcher de plus en plus de cedesideratum qu'on a pu appeler " un cheval-vapeur dans unboîtier de montre ". Aussipeu à peules effetsde la piledont les capitaines Krebs et Renard avaient gardéle secretétaient-ils dépassésetaprèseuxles aéronautes avaient pu utiliser des moteursdont lalégèreté s'accroissait en même temps quela puissance.

Il y avaitdonc là de quoi encourager les adeptes qui croyaient àl'utilisation des ballons dirigeables. Et cependantcombien de bonsesprits se refusaient à admettre cette utilisation! En effetsi l'aérostat rencontre un point d'appui sur l'airilappartient à ce milieu dans lequel il plonge tout entier. Ende telles conditionscomment sa massequi donne tant de prise auxcourants de l'atmosphèrepourrait-elle tenir tête àdes vents moyenssi puissant que fût son propulseur?

C'étaittoujours la question; mais on espérait la résoudre enemployant des appareils de grande dimension.

Oril setrouvait quedans cette lutte des inventeurs à la recherched'un moteur puissant et légerles Américains s'étaientle plus rapprochés du fameux desideratum. Un appareildynamo-électriquebasé sur l'emploi d'une pilenouvelledont la composition était encore un mystèreavait été acheté à son inventeurunchimiste de Boston jusqu'alors inconnu. Des calculs faits avec leplus grand soindes diagrammes relevés avec la dernièreexactitudedémontraient qu'avec cet appareilactionnant unehélice de dimension convenableon pourrait obtenir desdéplacements de dix-huit à vingt mètres àla seconde.

En véritéc'eût été magnifique!

" Etce n'est pas cher! " avait ajouté Uncle Prudentenremettant à l'inventeurcontre son reçu en bonne etdue formele dernier paquet des cent mille dollars-papierdont onlui payait son invention.

Immédiatementle Weldon-Institute s'était mis à l'oeuvre. quand ils'agit d'une expérience qui peut avoir quelque utilitépratiquel'argent sort volontiers des poches américaines. Lesfonds affluèrentsans qu'il fût même nécessairede constituer une société par actions. Trois cent milledollars -- ce qui fait la somme de quinze cent mille francs --vinrent au premier appel s'entasser dans les caisses du club. Lestravaux commencèrent sous la direction du plus célèbreaéronaute des Etats-UnisHarry W. Tinderimmortalisépar trois de ses ascensions entre mille : l'unependant laquelle ils'était élevé à douze mille mètresplus haut que Gay-LussacCoxwellSivelCrocé-SpinelliTissandierGlaisher; l'autrependant laquelle il avait traversétoute l'Amérique de New York à San Franciscodépassantde plusieurs centaines de lieues les itinéraires des Nadardes Godard et de tant d'autressans compter ce John Wise qui avaitfait onze cent cinquante milles de Saint-Louis au comté deJefferson; la troisièmeenfinqui s'était terminéepar une chute effroyable de quinze cents piedsau prix d'une simplefoulure du poignet droittandis que Pilâtre de Roziermoinsheureuxpour n'être tombé que de sept cents piedss'était tué sur le coup.

Au momentoù commence cette histoireon pouvait déjàjuger que le Weldon-lnstitute avait mené rondement les choses.Dans les chantiers Turnerà Philadelphies'allongeait unénorme aérostatdont la solidité allait êtreéprouvée en y comprimant de l'air sous une fortepression. Celui-là entre tous méritait bien le nom deballon-monstre.

En effetque jaugeait le Géant de Nadar? Six mille mètres cubes.que jaugeait le ballon de John Wise? Vingt mille mètres cubes.que jaugeait le ballon Giffardde l'Exposition de 1878? Vingt-cinqmille mètres cubesavec dix-huit mètres de rayon.Comparez ces trois aérostats à la machine aériennedu Weldon-Institutedont le volume se chiffrait par quarante millemètres cubeset vous comprendrez que Uncle Prudent et sescollègues eussent quelque droit à se gonfler d'orgueil.

Ce ballonn'étant pas destiné à explorer les plus hautescouches de l'atmosphèrene se nommait pas Excelsiorqualificatif qui est un peu trop en honneur chez les citoyensd'Amérique. Non! Il se nommait simplement le Go a head -- quiveut dire -- " En avant " --et il ne lui restait plusqu'a justifier son nom en obéissant à toutes lesmanoeuvres de son capitaine.

A cetteépoquela machine dynamo-électrique étaitpresque entièrement terminée d'après le systèmedu brevet acquis par le Weldon-Institute. On pouvait compter qu'avantsix semainesle Go a head aurait pris son vol à traversl'espace.

On l'a vucependanttoutes les difficultés de mécaniquen'étaient pas encore tranchées. Bien des séancesavaient été consacrées à discuternon laforme de l'hélice ni ses dimensionsmais la question desavoir si elle

seraitplacée à l'arrière de l'appareilcommel'avaient fait les' frères Tissandierou à l'avantcomme l'avaient fait les capitaines Krebs et Renard. Inutiled'ajouter quedans cette discussionles partisans des deux systèmesen étaient même venus aux mains. Le groupe des "Avantistes " égala en nombre le groupe des "Arriéristes ". Uncle Prudentdont la voix aurait dûêtre prépondérante en cas de partageUnclePrudentélevé sans doute à l'école duprofesseur Buridann'était pas parvenu à se prononcer.

Doncimpossibilité de s'entendreimpossibilité de mettrel'hélice en place. Cela pouvait durer longtempsàmoins que le gouvernement n'intervînt. Maisaux Etats-Unisonle saitle gouvernement n'aime point à s'immiscer dans lesaffaires privéesni à se mêler de ce qui ne leregarde pas. En quoi il a raison.

Les chosesen étaient làet cette séance du 13 juinmenaçait de ne pas finir ou plutôt de finir au milieu duplus épouvantable tumulte -- injures échangéescoups de poing succédant aux injurescoups de canne succédantaux coups de poingcoups de revolver succédant aux coups decanne -quandà huit heures trente-septil se fit unediversion.

L'huissierdu Weldon-Institutefroidement et tranquillementcomme un policemanau milieu des orages d'un meetings'était approché dubureau du président. Il lui avait remis une carte. Ilattendait les ordres qu'il conviendrait à Uncle Prudent de luidonner.

UnclePrudent fit résonner la trompe à vapeur qui lui servaitde sonnette présidentiellecar même la cloche duKremlin ne lui aurait pas suffi!... Mais le tumulte ne cessa des'accroître. Alors le président " se découvrit"et un demi-silence fut obtenugrâce à ce moyenextrême.

" Unecommunication! dit Uncle Prudentaprès avoir puisé uneénorme prise dans la tabatière qui ne le quittaitjamais.

-- Parlez!parlez! répondirent quatre-vingt-dix-neuf voix-- par hasardd'accord sur ce point.

-- Unétrangermes chers collèguesdemande à êtreintroduit dans la salle de nos séances.

-- Jamais!répliquèrent toutes les voix.

-- Ildésire nous prouverparaît-ilreprit Uncle Prudentque de croire à la direction des ballonsc'est croire àla plus absurde des utopies. "

Ungrognement accueillit cette déclaration.

"Qu'il entre qu'il entre!

-- Commentse nomme ce singulier personnage? demanda le secrétaire PhilEvans.

-- Roburrépondit Uncle Prudent.

--Robur!... Robur!... Robur! hurla toute l'assemblée.

Etsil'accord s'était si rapidement fait sur ce nom singulierc'est que le Weldon-Institute espérait bien déchargersur celui qui le portait le trop-plein de son exaspération.

La tempêtes'était donc un instant apaisée-- en apparence dumoins. D'ailleurs comment une tempête pourrait-elle se calmerchez un peuple qui en expédie deux ou trois par mois àdestination de l'Europesous forme de bourrasques?



III

DANSLEQUUEL UN NOUVEAU PERSONNAGE N'A PAS BESOIN D ETRE PRESENTECAR ILSE PRESENTE LUI-MÊME





"CITOYENS des Etats-Unis d'Amériqueje me nomme Robur. Je suisdigne de ce nom. J'ai quarante ansbien que je paraisse n'en pasavoir trenteune constitution de ferune santé àtoute épreuveune remarquable force musculaireun estomacqui passerait pour excellent même dans le monde des autruches.Voilà pour le physique. "

Onl'écoutait. Oui! Les bruyants furent tout d'abord interloquéspar l'inattendu de ce discours pro facie suâ. Etait-ce un fouou un mystificateurce personnage? Quoi qu'il en soitil imposaitet s'imposait. Plus un souffle au milieu de cette assembléedans laquelle se déchaînait naguère l'ouragan. Lecalme après la houle.

AusurplusRobur paraissait bien être l'homme qu'il disait être.Une taille moyenneavec une carrure géométrique-- ceque serait un trapèze régulierdont le plus grand descôtés parallèles était formé par laligue des épaules. Sur cette lignerattachée par uncou robusteune énorme tête sphéroïdale. Aquelle tête d'animal eût-elle ressemblé pourdonner raison aux théories de l'Analogie passionnelle? A celled'un taureaumais un taureau à face intelligente. Des yeuxque la moindre contrariété devait porter àl'incandescenceetau-dessusune contraction permanente du musclesourciliersigne d'extrême énergie. Des cheveux courtsun peu crépusà reflet métalliquecomme eûtété un toupet en paille de fer. Large poitrine quis'élevait ou s'abaissait avec des mouvements de soufflet deforge. Des brasdes mainsdes jambesdes pieds dignes du tronc.

Pas demoustachespas de favorisune large barbiche de marinàl'américaine-- ce qui laissait voir les attaches de lamâchoiredont les muscles masséters devaient posséderune puissance formidable. On a calculé -- que ne calcule-t-onpas? -- que la pression d'une mâchoire de crocodile ordinairepeut atteindre quatre cents atmosphèresquand celle du chiende chasse de grande taille n'en développe que cent. On a mêmedéduit cette curieuse formule : si un kilogramme de chienproduit huit kilogrammes de force massétérienneunkilogramme de crocodile en produit douze. Eh bienun kilogrammedudit Robur devait en produire au moins dix. Il était doncentre le chien et le crocodile.

De quelpays venait ce remarquable type? C'eût étédifficile à dire. En tout casil s'exprimait couramment enanglaissans cet accent un peu traînard qui distingue lesYankees de la Nouvelle-Angleterre.

Ilcontinua de la sorte :

"Voici présentement pour le moralhonorables citoyens. Vousvoyez devant vous un ingénieurdont le moral n'est pointinférieur au physique. Je n'ai peur de rien ni de personne.J'ai une force de volonté qui n'a jamais cédédevant une autre. quand je me suis fixé un butl'Amériquetout entièrele monde tout entierse coaliseraient en vainpour m'empêcher de l'atteindre. quand j'ai une idéej'entends qu'on la partage et ne supporte pas la contradiction.J'insiste sur ces détailshonorables citoyensparce qu'ilfaut que vous me connaissiez à fond. Peut-êtretrouverez-vous que je parle trop de moi? Peu importe! Et maintenantréfléchissez avant de m'interromprecar je suis venupour vous dire des choses qui n'auront peut-être pas le don devous plaire. "

Un bruitde ressac commença à se propager le long des premiersbancs du hall-- signe que la mer ne tarderait pas à devenirhouleuse.

"Parlezhonorable étranger "se contenta de répondreUncle Prudentqui ne se contenait pas sans peine.

Et Roburparla comme devantsans plus de souci de ses auditeurs.

"Oui! Je sais! Après un siècle d'expériences quin'ont point aboutide tentatives qui n'ont donné aucunrésultatil y a encore des esprits mal équilibrésqui s'entêtent à croire à la direction desballons. Ils s'imaginent qu'un moteur quelconqueélectriqueou autrepeut être appliqué à leursprétentieuses baudruchesqui offrent tant de prise auxcourants atmosphériques. Ils se figurent qu'ils seront maîtresd'un aérostat comme on est maître d'un navire àla surface des mers. Parce que quelques inventeurspar des tempscalmesou à peu prèsont réussisoit àbiaiser avec le ventSoit à remonter une légèrebrisela direction des appareils aériens plus légersque l'air deviendrait pratique? Allons donc! Vous êtes ici unecentaine qui croyez à la réalisation de vos rêvesqui jeteznon dans l'eaumais dans l'espacedes milliers dedollars. Eh bienc'est vouloir lutter contre l'impossible! "

Choseassez singulièredevant cette affirmationles membres duWeldon-Institute ne bougèrent pas. Etaient-ils devenus aussisourds que patients? Se réservaient-ilsdésireux devoir jusqu'où cet audacieux contradicteur oserait aller?

Roburcontinua :

"Quoiun ballon!... quand pour obtenir un allégement d'unkilogrammeil faut un mètre cube de gaz! Un ballonqui acette prétention de résister au vent à l'aide deson mécanismequand la poussée d'une grande brise surla voile d'un vaisseau n'est pas inférieure à la forcede quatre cents chevauxquand on a vu dans l'accident du pont de laTay l'ouragan exercer une pression de quatre cent quarantekilogrammes par mètre carré! Un ballonquand jamais lanature n'a construit sur ce système aucun être volantqu'il soit muni d'ailes comme les oiseauxou de membranes commecertains poissons et certains mammifères...

-- Desmammifères?... s'écria un des membres du club.

Oui! lachauve-sourisqui volesi je ne me trompe! Est-ce quel'interrupteur ignore que ce volatile est un mammifèreeta-t-il jamais vu faire une omelette avec des oeufs de chauve-souris?"

Là-dessusl'interrupteur rengaina ses interruptions futureset Robur continuaavec le même entrain :

"Mais est-ce à dire que l'homme doive renoncer à laconquête de l'airà transformer les moeurs civiles etpolitiques du vieux mondeen utilisant cet admirable milieu delocomotion? Non pas! Etde même qu'il est devenu maîtredes mersavec le bâtimentpar l'avironpar la voilepar laroue ou par l'hélicede même il deviendra maîtrede l'espace atmosphérique par les appareils plus lourds quel'aircar il faut être plus lourd que lui pour être plusfort que lui. "

Cettefoisl'assemblée partit. quelle bordée de criss'échappa de toutes ces bouchesbraquées sur Roburcomme autant de bouts de fusils ou de gueules de canons! N'était-cepas répondre à une véritable déclarationde guerre jetée au camp des ballonistes? N'était-ce pasla lutte qui allait reprendre entre le " Plus léger "et le " Plus lourd que l'air " ?

Robur nesourcilla pas. Les bras croisés sur la poitrineil attendaitbravement que le silence se fit.

UnclePrudentd'un gesteordonna de cesser le feu.

"Ouireprit Robur. L'avenir est aux machines volantes. L'air est unpoint d'appui solide. qu'on imprime à une colonne de ce fluideun mouvement ascensionnel de quarante-cinq mètres à lasecondeet un homme pourra se maintenir à sa partiesupérieuresi les semelles de ses souliers mesurent ensuperficie un huitième de mètre carré seulement.Etsi la vitesse de la colonne est portée àquatre-vingt-dix mètresil pourra y marcher à piedsnus. Oren faisant fuirsous les branches d'une héliceunemasse d'air avec cette rapiditéon obtient le mêmerésultat. "

Ce queRobur disait làc'était ce qu'avaient dit avant luitous les partisans de l'aviationdont les travaux devaientlentement mais Sûrementconduire à la solution duproblème. A MM. de Ponton d'Amécourtde La LandelleNadarde Luzyde LouvriéLiaisBéléguicMoreauaux frères Richardà BabinetJobertduTempleSalivesPenaudde VilleneuveGauchot et TatinMichelLoupEdisonPlanavergneà tant d'autres enfinl'honneurd'avoir répandu ces idées si simples! Abandonnéeset reprises plusieurs foiselles ne pouvaient manquer de triompherun jour. Aux ennemis de l'aviationqui prétendaient quel'oiseau ne se soutient que parce qu'il échauffe l'air dont ilse gonfleleur réponse s'était-elle donc faitattendre? N'avaient-ils pas prouvé qu'un aiglepesant cinqkilogrammesaurait dû s'emplir de cinquante mètrescubes de ce fluide chaudrien que pour se soutenir dans l'espace?

C'est ceque Robur démontra avec une indéniable logiqueaumilieu du brouhaha qui s'élevait de toutes parts. Etcommeconclusionvoici les phrases qu'il jeta à la face de cesballonistes :

"Avec vos aérostatsvous ne pouvez rienvous n'arriverez àrienvous n'oserez rien! Le plus intrépide de vos aéronautesJohn Wisebien qu'il ait déjà fait une traverséeaérienne de douze cents milles au-dessus du continentaméricaina dû renoncer à son projet detraverser l'Atlantique! Etdepuisvous n'avez pas avancéd'un pasd'un seuldans cette voie!

Monsieurdit alors le présidentqui s'efforçait vainementd'être calmevous oubliez ce qu'a dit notre immortel Franklinlors de l'apparition de la première montgolfièreaumoment où le ballon allait naître :

" Cen'est qu'un enfantmais il grandira! " Et il a grandi...

-- Nonprésidentnon! Il n'a pas grandi!... Il a grossi seulement...ce qui n'est pas la même chose! "

C'étaitune attaque directe aux projets du Weldon-Institutequi avaitdécrétésoutenusubventionnélaconfection d'un aérostat-monstre. Aussi des propositions de cegenreet peu rassurantesse croisèrent-elles bientôtdans la salle :

" Abas l'intrus!

--Jetez-le hors de la tribune!...

-- Pourlui prouver qu'il est plus lourd que l'air! "

Et biend'autres.

Mais onn'en était qu'aux parolesnon aux voies de fait. Roburimpassibleput donc encore s'écrier :

" Leprogrès n'est point aux aérostatscitoyensballonistesil est aux appareils volants. L'oiseau voleet ce n'estpoint un ballonc'est une mécanique!...

-- Oui! ilvoles'écria le bouillant Bat T. Fynmais il vole contretoutes les règles de la mécanique!

--Vraiment! " répondit Robur en haussant les épaules.

Puis ilreprit :

"Depuis qu'on a étudié le vol des grands et des petitsvolateurscette idée si simple a prévalu : c'est qu'iln'y a qu'à imiter la naturecar elle ne se trompe jamais.Entre l'albatros qui donne à peine dix coups d'aile parminuteentre le pélican qui en donne soixante-dix...

--Soixante et onze! dit une voix narquoise.

-- Etl'abeille qui en donne cent quatre-vingt-douze par seconde...

-- Centquatre-vingt-treize!... s'écria-t-on par moquerie.

-- Et lamouche commune qui en donne trois cent trente...

-- Troiscent trente et demi!

-- Et lemoustique qui en donne des millions...

-- Non!...des milliards! "

MaisRoburl'interrompun'interrompit pas sa démonstration.

"Entre ces divers écarts...reprit-il.

-- Il y ale grand! répliqua une voix.

-- ... ily a la possibilité de trouver une solution pratique. Le jouroù M. de Lucy a pu constater que le cerf-volantcet insectequi ne pèse que deux grammespouvait enlever un poids dequatre cents grammessoit deux cents fois ce qu'il pèseleproblème de l'aviation était résolu. En outreil était démontré que la surface de l'ailedécroît relativement à mesure qu'augmentent ladimension et le poids de l'animal. Dès lorson est arrivéà imaginer ou construire plus de Soixante appareils...

-- Quin'ont jamais pu voler! s'écria le secrétaire PhilEvans.

-- Qui ontvolé ou qui volerontrépondit Rohursans sedéconcerter. Etsoit qu'on les appelle des stréophoresdes hélicoptèresdes orthopthèresouàl'imitation du mot nef qui vient de navisqu'on les fasse venir deavis pour les nommer des " efs... " on arrive àl'appareil dont la création doit rendre l'homme maîtrede l'espace.

-- Ah!l'hélice! repartit Phil Evans. Mais l'oiseau n'a pasd'hélice... que nous sachions!

-- Sirépondit Robur. Comme l'a démontré M. Penaudenréalité l'oiseau se fait héliceet son vol esthélicoptère. Aussile moteur de l'avenir est-ill'hélice...



-- "D'un pareil maléfice

Sainte-Hélicepréservez-nous!... "



chantonnaun des assistants quipar hasardavait retenu ce motif du Zampad'Hérold.

Et tous dereprendre ce refrain en choeuravec des intonations à fairefrémir le compositeur français dans sa tombe.

Puislorsque les dernières notes se furent noyées dans unépouvantable charivariUncle Prudentprofitant d'uneaccalmie momentanéecrut devoir dire :

"Citoyen étrangerjusqu'ici on vous a laissé parlersans vous interrompre... "

Il paraîtquepour le président du Welton-Instituteces repartiescescrisces coq-à-l'ânen'étaient même pasdes interruptionsmais un simple échange d'arguments.

Toutefoiscontinua-t-ilje vous rappellerai que la théorie del'aviation est condamnée d'avance et repoussée par laplupart des ingénieurs américains ou étrangers.Un système qui a dans son passif la mort du Sarrasin VolantàConstantinoplecelle du moine Voadorà Lisbonnecelle deLetur en 1852celle de Groof en 1864sans compter les victimes quej'oubliene fût-ce que le mythologique Icare...

-- Cesystèmeriposta Roburn'est pas plus condamnable que celuidont le martyrologe contient les noms de Pilâtre de RozieràCalaisde Mme Blanchardà Parisde Donaldson et Grimwoodtombés dans le lac Michigande Sivel et de Crocé-Spinellid'Eloy et de tant d'autres que l'on se gardera bien d'oublier! "

C'étaitune riposte " du tac au tac "comme on dit en escrime.

"D'ailleursreprit Roburavec vos ballonssi perfectionnésqu'ils soientvous ne pourriez jamais obtenir une vitessevéritablement pratique. Vous mettriez dix ans à fairele tour du monde -- ce qu'une machine volante pourra faire en huitjours! "

Nouveauxcris de protestation et de dénégation qui durèrenttrois grandes minutesjusqu'au moment où Phil Evans putprendre la parole.

âMonsieur l'aviateurdit-ilvous qui venez nous vanter les bienfaitsde l'aviationavez-vous jamais " avié " ?

--Parfaitement!

-- Et faitla conquête de l'air?

--Peut-êtremonsieur!

-- Hurrahpour Robur-le-Conquérant! s'écria une voix ironique.

-- Ehbienoui! Robur-le-Conquérantet ce nomje l'accepteet jele porteraicar j'y ai droit!

-- Nousnous permettons d'en douter! s'écria Jem Cip.

--Messieursreprit Roburdont les sourcils se froncèrentquand je viens sérieusement discuter une chose sérieuseje n'admets pas qu'on me réponde par des démentisetje serais heureux de connaître le nom de l'interlocuteur...

-- Je menomme Jem Cip... et suis légumiste...

-- CitoyenJem Ciprépondit Roburje savais que les légumistesont généralement les intestins plus longs que ceux desautres hommes -- d'un bon pied au moins. C'est déjàbeaucoup... et ne m'obligez pas à vous les allonger encore encommençant par vos oreilles...

-- A laporte!

-- A larue!

-- Qu'onle démembre!

-- La loide Lynch!

-- Qu'onle torde en hélice!...

La fureurdes ballonistes était arrivée à son comble. Ilsvenaient de se lever. Ils entouraient la tribune. Robur disparaissaitau milieu d'une gerbe de bras qui s'agitaient comme au souffle de latempête. En vain la trompe à vapeur lançait-elledes volées de fanfares sur l'assemblée! Ce soir-làPhiladelphie dut croire que le feu dévorait un de sesquartiers et que toute l'eau de la Schuylkill-river ne suffirait pasà l'éteindre.

Soudainun mouvement de recul se produisit dans le tumulteRoburaprèsavoir retiré ses mains de ses pochesles tendait vers lespremiers rangs de ces acharnés.

A ces deuxmains étaient passés deux de ces coups-de-poing àl'américainequi forment en même temps revolversetque la pression des doigts suffit à faire partir. -- depetites mitrailleuses de poche.

Et alorsprofitant non seulement du recul des assaillantsmais aussi dusilence qui avait accompagné ce recul :

Décidémentdit-ilce n'est pas Améric Vespuce qui a découvert leNouveau Mondec'est Sébastien Cabot! Vous n'êtes pasdes Américainscitoyens ballonistes! Vous n'êtes quedes cabo... "

A cemomentquatre ou cinq coups de feu éclatèrenttirésdans le vide. Ils ne blessèrent personne. Au milieu de lafuméel'ingénieur disparutetquand elle se futdissipéeon ne trouva plus sa trace. Robur-le-Conquérants'était envolécomme si quelque appareil d'aviationl'eût emporté dans les airs.



IV

DANSLEOUELÀ PROPOS DU VALET FRYCOLLINL'AUTEUR ESSAIE DEREHABILITER LA LUNE



CERTESetplus d'une fois déjàà la suite de discussionsorageusesau sortir de leurs séancesles membres duWeldon-Institute avaient rempli de clameurs Walnut-Street et les ruesadjacentes. Plus d'une foisles habitants de ce quartier s'étaientjustement plaints de ces bruyantes queues de discussions qui lestroublaient jusque dans leurs domiciles. Plus d'une foisenfinlespolicemen avaient dû intervenir pour assurer la circulation despassantsla plupart très indifférents à cettequestion de la navigation aérienne. Maisavant cette soiréejamais ce tumulte n'avait pris de telles proportionsjamais lesplaintes n'eussent été plus fondéesjamaisl'intervention des policemen plus nécessaire.

Toutefoisles membres du Weldon-Institute étaient quelque peuexcusables. On n'avait pas craint de venir les attaquer jusque chezeux. A ces enragés du " Plus léger que l'air "un non moins enragé du " Plus lourd "

avait ditdes choses absolument désagréables. Puisau moment oùon allait le traiter comme il le méritaitil s'étaitéclipsé.

Orcelacriait vengeance. Pour laisser de telles injures impuniesil nefaudrait pas avoir du sang américain dans les veines! Des filsd'Améric traités de fils de Cabot! N'était-cepas une insulted'autant plus impardonnable qu'elle tombait juste-- historiquement?

Lesmembres du club se jetèrent donc par groupes divers dansWalnut-streetpuis au milieu des rues voisinespuis àtravers tout le quartier. Ils réveillèrent leshabitants. Ils les obligèrent à laisser fouiller leursmaisonsquitte à les indemniserplus tarddu tort fait àla vie privée de chacunlaquelle est particulièrementrespectée chez les peuples d'origine anglo-saxonne. Vaindéploiement de tracasseries et de recherches. Robur ne futaperçu nulle part. Aucune trace de lui. Il serait parti dansle Go a headle ballon du Weldon-Institutequ'il n'aurait pas étéplus introuvable. Après une heure de perquisitionsil falluty renonceret les collègues se séparèrentnonsans s'être juré d'étendre leurs recherches àtout le territoire de cette double Amérique qui forme leNouveau Continent.

Vers onzeheuresle calme était à peu près rétablidans le quartier. Philadelphie allait pouvoir se replonger dans cebon sommeildont les citésqui ont le bonheur de n'êtrepoint industriellesont l'enviable privilège. Les diversmembres du club ne songèrent plus qu'à regagner chacunson chez-soi. Pour n'en nommer que quelques-uns des plus marquantsWilliam T. Forbes se dirigea du côté de sa grandechiffonnière à sucreoù Miss Doll et Miss Matlui avaient préparé le thé du soirsucréavec sa propre glucose. Truk Milnor prit le chemin de sa fabriquedont la pompe à feu haletait jour et nuit dans le plus reculédes faubourgs. Le trésorier Jem Cippubliquement accuséd'avoir un pied de plus d'intestins que n'en comporte la machinehumaineregagna la salle à manger où l'attendait sonsouper végétal.

Deux desplus importants ballonistes -- deux seulement -- ne paraissaient passonger à réintégrer de sitôt leurdomicile. Ils avaient profité de l'occasion pour causer avecplus d'acrimonie encore. C'étaient les irréconciliablesUncle Prudent et Phil Evansle président et le secrétairedu Weldon-Institut.

A la portedu cluble valet Frycollin attendait Uncle Prudentson maître.

Il se mità le suivresans s'inquiéter du sujet qui mettait auxprises les deux collègues.

C'est pareuphémisme que le verbe causer a été employépour exprimer l'acte auquel se livraient de concert le présidentet le secrétaire du club. En réalitéils sedisputaient avec une énergie qui prenait son origine dans leurancienne rivalité.

"Nonmonsieurnon! répétait Phil Evans. Si j'avais eul'honneur de présider le Weldon-Institutejamaisnonjamaisil ne se serait produit un tel scandale!

-- Etqu'auriez-vous faitsi vous aviez eu cet honneur? demanda UnclePrudent.

--J'aurais coupé la parole à cet insulteur publicavantmême qu'il eût ouvert la bouche!

-- Il mesemble que pour couper la paroleil faut au moins avoir laisséparler!

-- Pas enAmériquemonsieurpas en Amérique! "

Ettouten se renvoyant des reparties plus aigres que doucesces deuxpersonnages enfilaient des rues qui les éloignaient de plus enplus de leur demeure; ils traversaient des quartiers dont lasituation les obligerait à faire un long détour.

Frycollinsuivait toujours; mais il ne se sentait pas rassuré àvoir son maître s'engager au milieu d'endroits déjàdéserts. Il n'aimait pas ces endroits-làle valet

Frycollinsurtout un peu avant minuit. En effetl'obscurité étaitprofondeet la lunedans son croissantcommençait àpeine " à faire ses vingt-huit jours "

Frycollinregardait donc à droiteà gauchesi des ombressuspectes ne les épiaient point. Et précisémentil crut voir cinq ou six grands diables qui semblaient ne pas lesperdre de vue.

InstinctivementFrycollin se rapprocha de son maître; maispour rien au mondeil n'eût osé l'interrompre au milieu d'une conversationdont il aurait reçu quelques éclaboussures.

En sommele hasard fit que le président et le secrétaire duWeldon-Institutesans s'en douterse dirigeaient versFairmont-Park. Làau plus fort de leur disputeilstraversèrent la Schuylkill-river sur le fameux pontmétallique; ils ne rencontrèrent que quelques passantsattardéset se trouvèrent enfin au milieu de vastesterrainsles uns se développant en immenses prairieslesautres ombragés de beaux arbresqui font de ce parc undomaine unique au monde.

Làles terreurs du valet Frycollin l'assaillirent de plus belleetavec d'autant plus de raison que les cinq ou six ombres s'étaientglissées à sa suite par le pont de la Schuylkill-river.Aussi avait-il la pupille de ses yeux si largement dilatéequ'elle s'agrandissait jusqu'à la circonférence del'iris. Eten même tempstout son corps s amoindrissaitseretiraitcomme s'il eût été doué de cettecontractilité spéciale aux mollusques et àcertains animaux articulés.

C'est quele valet Frycollin était un parfait poltron. Un vrai Nègrede la Caroline du Sudavec une tête bêtasse sur un corpsde gringalet. Tout juste âgé de vingt et un ansc'estdire qu'il n'avait jamais été esclavepas mêmede naissancemais il n'en valait guère mieux. Grimaciergourmandparesseux et surtout d'une poltronnerie superbe. Depuistrois ansil était au service de Uncle Prudent. Cent foisilavait failli se faire mettre à la porte; on l'avait gardéde crainte d'un pire. Etpourtantmêlé à la vied'un maître toujours prêt à se lancer dans lesplus audacieuses entreprisesFrycollin devait s'attendre àmaintes occasions dans lesquelles sa couardise aurait étémise à de rudes épreuves. Mais il y avait descompensations. On ne le chicanait pas trop sur sa gourmandiseencoremoins sur sa paresse. Ah! valet Frycollinsi tu avais pu lire dansl'avenir!

Aussipourquoi Frycollin n'était-il pas resté àBostonau service d'une certaine famille Sneffel quisur le pointde faire un voyage en Suissey avait renoncé à causedes éboulements? N'était-ce pas la maison qui convenaità Frycollinet non celle de Uncle Prudentoù latémérité était en permanence?

Enfinily étaitet son maître avait même fini pars'habituer à ses défauts. Il avait une qualitéd'ailleurs. Bien qu'il fût nègre d'origineil neparlait pas nègre-- ce qui est à considérercar rien de désagréable comme cet odieux jargon danslequel l'emploi du pronom possessif et des infinitifs est pousséjusqu'à l'abus.

Doncilest bien établi que le valet Frycollin était poltronetainsi qu'on le dit" poltron comme la lune ".

Oràce proposil n'est que juste de protester contre cette comparaisoninsultante pour la blonde Phébéla douce Hélènela chaste soeur du radieux Apollon. De quel droit accuser depoltronnerie un astre quidepuis que le monde est mondea toujoursregardé la terre en facesans jamais lui tourner le dos?

Quoi qu'ilen soità cette heure -- il était bien près deminuit -- le croissant de la " pâle calomniée "commençait à disparaître à l'ouestderrière les hautes ramures du parc. Ses rayonsglissant àtravers les branchessemaient quelques découpures sur le sol.Les dessous du bois en paraissaient moins sombres.

Celapermit à Frycollin de porter un regard plus inquisiteur.

"Brr! fit-il. Ils sont toujours làces coquins! Positivementils se rapprochent! "

Il n'ytint plusetallant vers son maître :

"Master Uncle "dit-il.

C'estainsi qu'il le nommait et que le président du Weldon-Institutevoulait être nomme.

En cemomentla dispute des deux rivaux était arrivée auplus haut degré. Etcomme ils s'envoyaient promener l'unl'autreFrycollin fut brutalement prié de prendre sa part decette promenade.

Puistandis qu'ils se parlaient les yeux dans les yeuxUncle Prudents'enfonçait plus avant à travers les prairies désertesde Fairmont-Parks'éloignant toujours de la Schuylkill-riveret du pont qu'il fallait reprendre pour rentrer dans la ville.

Tous troisse trouvèrent alors au centre d'une haute futaie d'arbresdont la cime s'imprégnait des dernières lueurslunaires. A la limite de cette futaie s'ouvrait une large clairièrevaste champ ovalemerveilleusement disposé pour les luttesd'un ring. Pas un accident de terrain n'y eût gênéle galop des chevauxpas un bouquet d'arbres n'aurait arrêtéle regard des spectateurs le long d'une piste circulaire de plusieursmilles.

EtcependantSi Uncle Prudent et Phil Evans n'eussent pas étéoccupés de leurs disputess'ils avaient regardé avecquelque attentionils n'auraient plus retrouvé à laclairière son aspect habituel. Etait-ce donc une minoterie quis'y était fondée depuis la veille? En véritéon eût dit une minoterieavec l'ensemble de ses moulins àventdont les ailesimmobiles alorsgrimaçaient dans lademi-ombre?

Mais ni leprésident ni le secrétaire du Weldon-Institute neremarquèrent cette étrange modification apportéeau paysage de Fairmont-Park. Frycollin n'en vit rien non plus. Il luisemblait que les rôdeurs s'approchaientse resserraient commeau moment d'un mauvais coup. Il en était à la peurconvulsiveparalysé dans ses membreshérissédans son système pileux-- enfin au dernier degré del'épouvante.

Toutefoispendant que ses genoux fléchissaientil eut encore la forcede crier une dernière fois :

"Master Uncle!... Master Uncle!

-- Eh!qu'y a-t-il donc à la fin! répondit Uncle Prudent. "

Peut-êtrePhil Evans et lui n'auraient-ils pas été fâchésde soulager leur colère en rossant d'importance le malheureuxvalet. Mais il n'en eurent pas le tempspas plus que celui-ci n'eutle temps de leur répondre.

Un coup desifflet venait d'être lancé sous bois. A l'instantunesorte d'étoile électrique s'alluma au milieu de laclairière.

Un signalsans douteetdans ce casc'est que le moment était venud'exécuter quelque oeuvre de violence.

En moinsde temps qu'il n'en faut pour l'imaginersix hommes bondirent àtravers la futaiedeux sur Uncle Prudentdeux sur Phil Evansdeuxsur le valet Frycollin-- ces deux derniers de tropévidemmentcar le Nègre était incapable de se défendre.

Leprésident et le secrétaire du Weldon-Institutequoiquesurpris par cette attaquevoulurent résister. Ils n'en eurentni le temps ni la force. En quelques secondesrendus aphones par unbâillonaveugles par un bandeaumaîtrisésligotésils furent emportés rapidement àtravers la clairière. Que devaient-ils pensersinon qu'ilsavaient affaire à cette race de gens peu scrupuleuxquin'hésitent point à dépouiller les gens attardésau fond des bois? Il n'en fut riencependant. On ne les fouilla mêmepasbien que Uncle Prudent eut toujours sur luisuivant sonhabitudequelques milliers de dollars-papier.

Brefuneminute après cette agressionsans qu'aucun mot eût étééchangé entre les agresseursUncle PrudentPhil Evanset Frycollin sentaient qu'on les déposait doucementnon surl'herbe de la clairièremais sur une sorte de plancher queleur poids fit gémir. Làils furent accotésl'un près de l'autre. Une porte se referma sur eux. Puislegrincement d'un pêne dans une gâche leur apprit qu'ilsétaient prisonniers.

Il se fitalors un bruissement continucomme un frémissementun frrrrdont les rrr se prolongeaient à l'infinisans qu'aucun autrebruit fût perceptible au milieu de cette nuit si calme.

.................................

Quel émoile lendemaindans Philadelphie! Dès les premièresheureson savait ce qui s'était passé la veille àla séance du Weldon-Institute : l'apparition d'un mystérieuxpersonnageun certain ingénieur nommé Robur --Robur-le-Conquérant! -- la lutte qu'il semblait vouloirengager contre les ballonistespuis sa disparition inexplicable.

Mais cefut bien une autre affairelorsque toute la ville apprit que leprésident et le secrétaire du clubeux aussiavaientdisparu pendant la nuit du 12 au 13 juin.

Ce quel'on fit de recherches dans toute la cité et aux environs!Inutilementd'ailleurs. Les feuilles publiques de Philadelphiepuisles journaux de la Pennsylvaniepuis ceux de toute l'Amériques'emparèrent du fait et l'expliquèrent de cent façonsdont aucune ne devait être la vraie. Des sommes considérablesfurent promises par annonces et affiches -- non seulement àqui retrouverait les honorables disparusmais à quiconquepourrait produire quelque indice de nature à mettre sur leurstraces. Rien n'aboutit. La terre se serait entrouverte pour lesengloutirque le président et le secrétaire duWeldon-Institute n'auraient pas été plus supprimésde la surface du globe.

A ceproposles journaux du gouvernement demandèrent que lepersonnel de la police fût augmenté dans une forteproportionpuisque de pareils attentats pouvaient se produire contreles meilleurs citoyens des Etats-Unis -- et ils avaient raison...

Il estvrailes journaux de l'opposition demandèrent que cepersonnel fût licencié comme inutilepuisque de pareilsattentats pouvaient se produiresans qu'il fût possible d'enretrouver les auteurs -- et peut-être n'avaient-ils pas tort.

En sommela police resta ce qu'elle étaitce qu'elle sera toujoursdans le meilleur des mondes qui n'est pas parfait et ne sauraitl'être.



V

DANSLEQUEL UNE SUSPENSION D'HOSTILITES EST CONSENTIE ENTRE LE PRESIDENTET LE SECRETAIRE DU WELDON-INSTITUTE



UN bandeausur les yeuxun bâillon dans la boucheune corde auxpoignetsune corde aux piedsdonc impossible de voirde parlerdese déplacer. Cela n'était pas fait pour rendre plusacceptable la situation de Uncle Prudentde Phil Evans et du valetFrycollin. En outrene point savoir quels sont les auteurs d'unpareil rapten quel endroit on a été jeté commede simples colis dans un wagon de bagagesignorer où l'onestà quel sort on est réservéil y avait làde quoi exaspérer les plus patients dé l'espèceovineet l'on sait que les membres du Weldon-Institute ne sont pasprécisément des moutons pour la patience. Etant donnésa violence de caractèreon imagine aisément dans quelétat Uncle Prudent devait être.

En toutcasPhil Evans et lui devaient penser qu'il leur serait difficile deprendre placele lendemain soirau bureau du club.

Quant àFrycollinyeux fermésbouche closeil lui étaitimpossible de songer à quoi que ce fût. Il étaitplus mort que vif.

Pendantune heurela situation des prisonniers ne se modifia pas. Personnene vint les visiter ni leur rendre la liberté de mouvement etde paroledont ils auraient eu si grand besoin. Ils étaientréduits à des soupirs étouffésàdes " heins! " poussés à travers leursbâillonsà des soubresauts de carpes qui se pâmenthors de leur bassin natal. Ce que cela indiquait de colèremuettede fureur rentrée ou plutôt ficeléeonle comprend de reste. Puisaprès ces infructueux effortsilsdemeurèrent quelque temps inertes. Et alorspuisque le sensde la vue leur manquaitils s'essayèrent à tirerparle sens de l'ouïequelque indice de ce qu'était cetinquiétant état de choses. Mais en vain cherchaient-ilsà surprendre d'autre bruit que l'interminable et inexplicablefrrrr qui semblait les envelopper d'une atmosphèrefrissonnante.

Cependantil arriva ceci : c'est que Phil Evansprocédant avec calmeparvint à relâcher la corde qui lui liait les poignets.Puispeu à peule noeud se desserrases doigts glissèrentles uns sur les autresses mains reprirent leur aisance habituelle.

Unvigoureux frottement rétablit la circulationgênéepar le ligotement. Un instant aprèsPhil Evans avait enlevéle bandeau qui lui couvrait les yeuxarraché le bâillonde sa bouchecoupé les cordes avec la fine lame de son "bowie-knife ". Un Américain qui n'aurait pas toujours sonbowie-knife en poche ne serait plus un Américain.

Du restesi Phil Evans y gagna de pouvoir remuer et parlerce fut tout. Sesyeux ne trouvèrent pas à s'exercer utilement-- en cemomentdu moins. Obscurité complète dans cettecellule. Toutefoisun peu de clarté filtrait à traversune sorte de meurtrièrepercée dans la paroi àsix ou sept pieds de hauteur.

On lepense bienquoi qu'il en eûtPhil Evans n'hésita pasun instant à délivrer son rival. Quelques coups debowie-knife suffirent à trancher les noeuds qui le serraientaux pieds et aux mains. Aussitôt Uncle Prudentà demienragéde se redresser sur les genouxd'arracher bandeau etbâillon; puisd'une voix étranglée :

"Merci! dit-il.

-- Non!...Pas de remerciementsrépondit l'autre.

-- PhilEvans?

-- UnclePrudent?...

-- Iciplus de président ni de secrétaire du WeldonInstituteplus d'adversaires!

-- Vousavez raisonrépondit Phil Evans. Il n'y a plus que deuxhommes qui ont à se venger d'un troisièmedontl'attentat exige de sévères représailles. Et cetroisième...

-- C'estRobur !...

-- C'estRobur! "

Voilàdonc un point sur lequel les deux ex-concurrents furent absolumentd'accord. A ce sujetaucune dispute à craindre.

" Etvotre valet? fit observer Phil Evansmontrant Frycollin quisoufflait comme un phoqueil faut le déficeler.

-- Pasencorerépondit Uncle Prudent. Il nous assommerait de sesjérémiadeset nous avons autre chose à fairequ'à récriminer.

-- QuoidoncUncle Prudent?

-- A noussauversi c'est possible.

-- Et mêmesi c'est impossible.

-- Vousavez raisonPhil Evansmême si c'est impossible! "

Quant àdouter un instant que cet enlèvement dût êtreattribué à cet étrange Roburcela ne pouvaitvenir à la pensée du président et de soncollègue. En effetde simples et honnêtes voleursaprès leur avoir dérobé montresbijouxportefeuillesporte-monnaieles auraient jetés au fond de laSchuylkill-riveravec un bon coup de couteau dans la gorgeau lieude les enfermer au fond de... De quoi? -- Grave questionen véritéqu'il convenait d'élucideravant de commencer les préparatifsd'une évasion avec quelques chances de succès.

"Phil Evansreprit Uncle Prudentaprès notre sortie de cetteséanceau lieu d'échanger des aménitéssur lesquelles il n'y a pas lieu de revenirnous aurions mieux faitd'être moins distraits. Si nous étions restésdans les rues de Philadelphierien de tout cela ne serait arrivé.Evidemmentce Robur s'était douté de ce qui allait sepasser au club; il prévoyait les colères que sonattitude provocante devait souleveril avait placé àla porte quelques-uns de ses bandits pour lui prêtermain-forte. quand nous avons quitté la rue Walnutces sbiresnous ont épiéssuivisetlorsqu'ils nous ont vusimprudemment engagés dans les avenues de Fairmont-Parkilsont eu la partie belle.

--D'accordrépondit Phil Evans. Oui! nous avons eu grand tortde ne pas regagner directement notre domicile.

-- On atoujours tort de ne pas avoir raison "répondit UnclePrudent.

En cemomentun long soupir s'échappa du coin le plus obscur de lacellule.

Qu'est-cecela? demanda Phil Evans.

--Rien!... Frycollin qui rêve.

Et UnclePrudent reprit :

Entre lemoment où nous avons été saisisàquelques pas de la clairièreet le moment où on nous ajetés dans ce réduitil ne s'est pas écouléplus de deux minutes. Il est donc évident que ces gens ne nousont pas entraînés au-delà de Fairmont-Park.

-- Ets'ils l'avaient faitnous aurions bien senti un mouvement detranslation.

--D'accordrépondit Uncle Prudent. Donc il n'est pas douteuxque nous soyons enfermés dans le compartiment d'un véhicule-- peut-être un de ces longs chariots des Prairiesou quelquevoiture de saltimbanques...

--Evidemment! Si c'était un bateau amarré aux rives de laSchuylkill-rivercela se reconnaîtrait à certainsbalancements que le courant lui imprimerait d'un bord àl'autre.

--D'accordtoujours d'accordrépéta Uncle Prudentetje pense quepuisque nous sommes encore dans la clairièrec'est le moment ou jamais de fuirquitte à retrouver plustard ce Robur...

-- Et àlui faire payer cher cette atteinte à la liberté dedeux citoyens des Etats-Unis d'Amérique!

-- Cher...très cher!

-- Maisquel est cet homme?... D'où vient-il?... Est-ce un AnglaisunAllemandun Français...?

-- C'estun misérablecela suffitrépondit Uncle Prudent. --Maintenantà l'oeuvre! "

Tous deuxles mains tenduesles doigts Ouvertspalpèrent alors lesparois du compartiment pour y trouver un joint ou une fissure. Rien.Riennon plusà la porte. Elle était hermétiquementferméeet il eût été impossible de fairesauter la serrure. Il fallait donc pratiquer un trou et s'échapperpar ce trou. Restait la question de savoir si les bowie-knifespourraient entamer les paroissi leurs lames ne s'émousseraientpas ou ne se briseraient pas dans ce travail.

"Mais d'où vient ce frémissement qui ne cesse pas?demanda Phil Evanstrès surpris de ce frrrr continu.

-- Leventsans douterépondit Uncle Prudent.

-- Le vent?... Jusqu'à minuitil me semble que la soirée a étéabsolument calme...

--EvidemmentPhil Evans. Si ce n'était pas le ventquevoudriez-vous que ce fût? "

PhilEvansaprès avoir dégagé la meilleure lame deson couteauessaya d'entamer les parois près de la porte.Peut-être suffirait-il de faire un trou pour l'ouvrir parl'extérieurSi elle n'était maintenue que par unverrouou si la clef avait été laissée dans laserrure.

quelquesminutes de travail n'eurent d'autre résultat que d'ébrécherles lames du bowie-knifede les épointerde les transformeren scies à mille dents.

" Çane mord pasPhil Evans?

-- Non.

-- Est-ceque nous serions dans une cellule en tôle?

-- PointUncle Prudent: Ces paroisquand on les frappene rendent aucun sonmétallique.

-- Du boisde feralors?

-- Non! nifer ni bois.

--Qu'est-ce alors?

--Impossible de le diremaisen tout casune substance sur laquellel'acier ne peut mordre. "

UnclePrudentpris d'un violent accès de colèrejurafrappa du pied le plancher sonoretandis que ses mains cherchaient àétrangler un Robur imaginaire.

" DucalmeUncle Prudentlui dit Phil Evansdu calme! Essayez àvotre tour. "

UnclePrudent essayamais le bowie-knife ne put entamer une paroi qu'il neparvenait même pas à rayer de ses meilleures lamescomme si elle eût été de cristal.

Donctoute fuite devenait impraticableen admettant qu'elle eût puêtre tentéela porte une fois ouverte.

Il fallutse résignermomentanémentce qui n'est guèredans le tempérament yankeeet tout attendre du hasardce quidoit répugner à des esprits éminemmentpratiques. Mais ce ne fut pas sans objurgationsgros motsviolentesinvectives à l'adresse de ce Robur -- lequel ne devait pointêtre homme à s'en émouvoir. pour peu qu'il semontrât dans la vie privée le personnage qu'il avait étéau milieu du Weldon-Institute.

CependantFrycollin commençait à donner quelques signes nonéquivoques de malaise. Soit qu'il éprouvât descrampes à l'estomac ou des crampes dans les membresil sedémenait d'une lamentable façon.

UnclePrudent crut devoir mettre un terme à cette gymnastiqueencoupant les cordes qui serraient le Nègre.

Peut-êtreeut-il lieu de s'en repentir. Ce fut aussitôt une interminablelitaniedans laquelle les affres de l'épouvante se mêlaientaux souffrances de la faim. Frycollin n'était pas moins prispar le cerveau que par l'estomac. Il eût étédifficile de dire auquel de ces deux viscères le Nègreétait plus particulièrement redevable de ce qu'iléprouvait.

"Frycollin! s'écria Uncle Prudent.

-- MasterUncle!... Master Uncle!... répondit le Nègre entre deuxvagissements lugubres.

Il estpossible que nous soyons condamnés à mourir de faimdans cette prison. Mais nous sommes décidés à nesuccomber que lorsque nous aurons épuisé tous lesmoyens d'alimentation susceptibles de prolonger notre vie...

-- Memanger? s'écria Frycollin.

-- Commeon fait toujours d'un Nègre en pareille occurrence!... AinsiFrycollintâche de te faire oublier...

-- Ou l'onte Fry-cas-se-ra! ajouta Phil Evans. "

EttrèssérieusementFrycollin eut peur d'être employé àla prolongation de deux existences évidemment plus précieusesque la sienne. Il se borna donc à gémir in petto.

Cependantle temps s'écoulaitet toute tentative pour forcer la porteou la paroi était demeurée infructueuse. En quoi étaitcette paroiimpossible de le reconnaître.

Ce n'étaitpas du métalce n'était pas du boisce n'étaitpas de la pierre. En outrele plancher de la cellule semblait faitde la même matière. Lorsqu'on le frappait du piedilrendait un son particulierque Uncle Prudent aurait eu quelque peineà classer dans la catégorie des bruits connus. Autreremarque : en dessousce plancher paraissait sonner le videcommes'il n'eût pas directement reposé sur le sol de laclairière. Oui! l'inexplicable frrr semblait en caresser laface inférieure. Tout cela n'était pas rassurant.

"Uncle Prudent? dit Phil Evans.

-- PhilEvans? répondit Uncle Prudent.

--Pensez-vous que notre cellule se soit déplacée? Enaucune façon.

--Pourtantau premier moment de notre incarcérationj'ai pudistinctement percevoir la fraîche odeur de l'herbe et lasenteur résineuse des arbres du parc. Maintenantj'ai beauhumer l'airil me semble que toutes ces senteurs ont disparu...

-- Eneffet.

-- Commentexpliquer cela?

Expliquons-lede n'importe quelle façonPhil Evansexcepté parl'hypothèse que notre prison ait changé de place. Je lerépètesi nous étions sur un chariot en marcheou sur un bateau en dérivenous le sentirions. "

Frycollinpoussa alors un long gémissement qui eût pu passer pourson dernier soupirs'il n'eût été suivi deplusieurs autres.

"J'aime à croire que ce Robur nous fera bientôtcomparaître devant luireprit Phil Evans.

-- Jel'espère biens'écria Uncle Prudentet je luidirai...

-- Quoi?

--Qu'après avoir débuté comme un insolentil afini comme un coquin! "

En cemomentPhil Evans observa que le jour commençait à sefaire. Une lueurvague encorefiltrait à travers l'étroitemeurtrièreévidée dans la partie supérieurede la paroià l'opposé de la porte. Il devait doncêtre quatre heures du matinenvironpuisque c'est àcette heure quedans ce mois de juin et sous cette latitudel'horizon de Philadelphie se blanchit des premiers rayons du matin.

Cependantquand Uncle Prudent eut fait sonner sa montre à répétition-- chef-d'oeuvre qui provenait de l'usine même de son collègue-le petit timbre n'indiqua que trois heures moins le quartbienque la montre ne se fût point arrêtée.

"Bizarre! dit Phil Evans. A trois heures moins le quartil devraitencore faire nuit.

-- Ilfaudrait donc que ma montre eût éprouvé unretard...répondit Uncle Prudent.

-- Unemontre de la Walton Watch Company! " s'écria Phil Evans

Quoi qu'ilen fûtc'était bien le jour qui se levait. Peu àpeula meurtrière se dessinait en blanc dans la profondeobscurité dé la cellule. Cependantsi l'aubeapparaissait plushâtivement que ne le permettait lequarantième parallèlequi est celui de Philadelphieelle ne se faisait pas avec cette rapidité spéciale auxbasses latitudes.

Nouvelleobservation de Uncle Prudent à ce sujetnouveau phénomèneinexplicable.

" Onpourrait peut-être se hisser jusqu'à la meurtrièrefit observer Phil Evanset tâcher de voir où on est?

-- On lepeut "répondit Uncle Prudent.

Ets'adressant à Frycollin :

"AllonsFryhaut sur pied! "

Le Nègrese redressa.

Appuie tondos contre cette paroireprit Uncle Prudentet vousPhil Evansveuillez monter sur l'épaule de ce garçonpendant queje contre-buterai afin qu'il ne vous manque pas.

--Volontiers "répondit Phil Evans.

Un instantaprèsles deux genoux sur les épaules de Frycollinilavait ses yeux à la hauteur de la meurtrîere.

Cettemeurtrière était ferméenon par un verrelenticulaire comme celui d'un hublot de naviremais par une simplevitre. Bien qu'elle ne fût pas très épaisseellegênait le regard de Phil Evansdont le rayon de vue étaitexcessivement borné.

" Ehbiencassez cette vitredit Uncle Prudentet peut-êtrepourrez-vous mieux voir? "

Phil Evansdonna un violent coup du manche de son bowie-knife sur la vitre quirendit un son argentin mais ne cassa pas.

Secondcoup plus violent. Même résultat.

"Bon! s'écria Phil Evansdu verre incassable! "

En effetil fallait que cette vitre fût faite d'un verre trempéd'après les procédés de l'inventeur Siemenspuisquemalgré des coups répétéselledemeura intacte.

Toutefoisl'espace était assez éclairé maintenant pour quele regard pût s'étendre au-dehors -- du moins dans lalimite du champ de vision coupé par l'encadrement de lameurtrière.

" Quevoyez-vous? demanda Uncle Prudent.

-- Rien.

--Comment? Pas un massif d'arbres?

-- Non.

-- Pasmême le haut des branches?

-- Pasmême.

-- Nous nesommes donc plus au centre de la clairière?

-- Ni dansla clairière ni dans le parc.

--Apercevez-vous au moins des toits de maisonsdes faîtes demonuments? dit Uncle Prudentdont le désappointementmêléde fureurne cessait de s'accroître.

-- Nitoits ni faîtes.

-- Quoi!pas même un mât de pavillonpas même un clocherd'églisepas même une cheminée d'usine?

-- Rienque l'espace.

Juste àce momentla porte de la cellule s'ouvrit. Un homme apparut sur leseuil.

C'étaitRobur.

"Honorables ballonistesdit-il d'une voix gravevous êtesmaintenant libres d'aller et de venir...

-- Libres!s'écria Uncle Prudent.

-- Oui...dans les limites de l'Albatros! "

UnclePrudent et Phil Evans se précipitèrent hors de lacellule.

Et quevirent-ils?

A douze outreize cents mètres au-dessous d'euxla surface d'un paysqu'ils cherchaient en vain à reconnaître.



VI

LESINGENIEURSLES MECANICIENS ET AUTRES SAVANTS FERAIENT PEUT-ETRE BIENDE PASSER



" Aquelle époque l'homme cessera-t-il de ramper dans lesbas-fonds pour vivre dans l'azur et la paix du ciel? "

A cettedemande de Camille Flammarionla réponse est facile : ce seraà l'époque où les progrès de la mécaniqueauront permis de résoudre le problème de l'aviation.Etdepuis quelques années -- on le prévoyait -- uneutilisation plus pratique de l'électricité devaitconduire à la solution du problème.

En 1783bien avant que les frères Montgolfier eussent construit lapremière montgolfièreet le physicien Charles sonpremier ballonquelques esprits aventureux avalent rêvéla conquête de l'espace au moyen d'appareils mécaniques.Les premiers inventeurs n'avaient donc pas songé aux appareilsplus légers que l'air -- ce que la physique de leur tempsn'eût point permis d'imaginer. C'était aux appareilsplus lourds que luiaux machines volantesfaites àl'imitation de l'oiseauqu'ils demandaient de réaliser lalocomotion aérienne.

C'estprécisément ce qu'avait fait ce fou d'Icarefils deDédaledont les ailesattachées avec de la ciretombèrent aux approches du soleil.

Maissansremonter jusqu'aux temps mythologiquesparler d'Archytas de Tarenteon trouve déjà dans les travaux de Dante de Pérousede Léonard de Vincide Guidottil'idée de machinesdestinées à se mouvoir au milieu de l'atmosphère.Deux siècles et demi aprèsles inventeurs commencent àse multiplier. En 1742le marquis de Bacqueville fabrique un systèmed'ailesl'essaie au-dessus de la Seine et se casse le bras entombant. En 1768Paucton conçoit la disposition d'un appareilà deux hélices suspensive et propulsive. En 1781Meerweinarchitecte du prince de Badeconstruit une machine àmouvement orthoptériqueet proteste contre la direction desaérostats qui venaient d'être inventés. En 1784Launoy et Bienvenu font manoeuvrer un hélicoptèremupar des ressorts. En 1808essais de vol par l'Autrichien JacquesDegen. En 1810brochure de Deniaude Nantesoù lesprincipes du " Plus lourd que l'air " sont posés.Puisde 1811 à 1840études et inventions deBerblingerde Vignalde Sartide Dubochetde Cagniard de Latour.En 1842on trouve l'Anglais Henson avec son système de plansinclinés et d'hélices actionnées par la vapeur;en 1845Cossus et son appareil à hélicesascensionnelles; en 1847Camille Vert et son hélicoptèreà ailes de plumes; en 1852Letur avec son système deparachute dirigeabledont l'expérience lui coûta lavie; en la même annéeMichel Loup avec son plan deglissement muni de quatre ailes tournantes; en 1853Béléguicet son aéroplane mu par des hélices de tractionVaussin-Chardannes avec son cerf-volant libre dirigeableGeorgesCauley avec ses plans de machines volantespourvues d'un moteur àgaz. De 1854 à1863apparaissent Joseph Plinebrevetépour plusieurs systèmes aériensBréantCarlingfordLe BrisDu TempleBrightdont les hélicesascensionnelles tournent en sens inverseSmythiesPanafieuCrosnieretc. Enfinen 1863grâce aux efforts de NadaruneSociété du Plus lourd que l'air est fondée àParis. Là les inventeurs font expérimenter des machinesdont quelques-unes sont déjà brevetées : dePonton d'Amécourt et son hélicoptère àvapeurde la Landelle et son système à combinaisonsd'hélices avec plans inclinés et parachutesde Louvriéet son aéroscaphed'Esterno et son oiseau mécaniquede Groof et son appareil à ailes mues par des leviers. L'élanétait donnéles inventeurs invententles calculateurscalculent tout ce qui doit rendre pratique la locomotion aérienne.BourcartLe BrisKaufmannSmythStringfellowPrigentDanjardPomès et de la PauzeMoyPénaudJobertHureau deVilleneuveAchenbachGaraponDuchesneDanduranPariselDieuaideMelkisffForlaniniBreareyTatinDandrieuxEdisonlesuns avec des ailes ou des hélicesles autres avec des plansinclinésimaginentcréentfabriquentperfectionnentleurs machines volantes qui seront prêtes à fonctionnerle jour où un moteur d'une puissance considérable etd'une légèreté excessive leur sera appliquépar quelque inventeur.

Que l'onpardonne cette nomenclature un peu longue. Ne fallait-il pas montrertous ces degrés de l'échelle de la locomotion aérienneau sommet de laquelle apparaît Robur-le-Conquérant? Sansles tâtonnementsles expériences de ses devanciersl'ingénieur eût-il pu concevoir un appareil si parfait?Noncertes! Ets'il n'avait que dédains pour ceux quis'obstinent encore à chercher la direction des ballonsiltenait en haute estime tous les partisans du " Plus lourd quel'air "AnglaisAméricainsItaliensAutrichiensFrançais-- Français surtoutdont les travauxperfectionnés par luil'avaient amené à créerpuis à construire cet engin volateurl'Albatroslancéà travers les courants de l'atmosphère.

"Pigeon vole! s'était écrié l'un des pluspersistants adeptes de l'aviation.

" Onfoulera l'air comme on foule la terre! avait répondu un de sesplus acharnés partisans.

-- Alocomotiveaéromotive! " avait jeté le plusbruyant de tousqui embouchait les trompettes de la publicitépour réveiller l'Ancien et le Nouveau Monde.

Rien demieux établien effetpar expérience et par calculque l'air est un point d'appui très résistant. Unecirconférence d'un mètre de diamètreformantparachutepeut non seulement modérer une descente dans l'airmais aussi la rendre isochrone. Voilà ce qu'on savait.

On savaitégalement quequand la vitesse de translation est grandeletravail de pesanteur varie à peu près en raison inversedu carré de cette vitesse et devient presque insignifiant.

On savaitencore que plus le poids d'un animal volant augmentemoins augmenteproportionnellement la surface ailée nécessaire pour lesoutenirbien que les mouvements qu'il doit faire soient plus lents.

Unappareil d'aviation doit donc être construit de manièreà utiliser ces lois naturellesà imiter l'oiseaucetype admirable de la locomotion aérienne "a dit ledocteur Mareyde l'Institut de France.

En sommeles appareils qui peuvent résoudre ce problème serésument en trois sortes :

10 Leshélicoptères ou spiralifèresqui ne sont quedes hélices à axes verticaux;

20 Lesorthoptèresengins qui tendent à reproduire le volnaturel des oiseaux;

30 Lesaéroplanesqui ne sontà vrai direque des plansinclinéscomme le cerf-volantmais remorqués oupoussés par des hélices horizontales.

Chacun deces systèmes avait eu et a même encore des partisansdécidés à ne rien céder sur ce point.

CependantRoburpar bien des considérationsavait rejeté lesdeux premiers.

Quel'orthoptèrel'oiseau mécaniqueprésentecertains avantagesnul doute. Les travauxles expériences deM. Renauden 1884l'ont prouvé. Maisainsi qu'on le luiavait ditil ne faut pas servilement imiter la nature. Leslocomotives n'ont pas été copiées sur leslièvresni les navires à vapeur sur les poissons. Auxpremières on a mis des roues qui ne sont pas des jambesauxseconds des hélices qui ne sont point des nageoires. Et ilsn'en marchent pas plus mal. Au contraire. D'ailleurssait-on ce quise fait mécaniquement dans le vol des oiseaux dont lesmouvements sont très complexes? Le docteur Marey n'a-t-il passoupçonné que les pennes s'entrouvrent pendant lerelèvement de l'aile pour laisser passer l'airmouvement aumoins bien difficile à produire avec une machine artificielle?

D'autrepartque les aéroplanes eussent donné quelques bonsrésultatsce n'était pas douteux. Les hélicesopposant un plan oblique à la couche d airc'était lemoyen de produire un travail d'ascensionet les petits appareilsexpérimentés prouvaient que le poids disponiblec'est-à-direcelui dont on peut disposer en dehors de celuide l'appareilaugmente avec le carré de la vitesse. Il yavait là de grands avantages -- supérieurs même àceux des aérostats soumis à un mouvement detranslation.

NéanmoinsRobur avait pensé que ce qu'il y avait de meilleurc'étaitencore ce qu'il y aurait de plus simple. Aussiles hélices --ces " saintes hélices " -- qu'on lui avait jetéesà la tête au Weldon-lnstitute -- avaient-elles suffi àtous les besoins de sa machine volante. Les unes tenaient l'appareilsuspendu dans l'airles autres le remorquaient dans des conditionsmerveilleuses de vitesse et de sécurité.

En effetthéoriquementau moyen d'une hélice d'un passuffisamment court mais d'une surface considérableainsi quel'avait dit M. Victor Tatinon pourrait" en poussant leschoses à l'extrêmesoulever un poids indéfiniavec la force la plus minime ".

Sil'orthoptère -- battement d'ailes des oiseaux -- s'élèveen s'appuyant normalement sur l'airl'hélicoptères'élève en le frappant obliquement avec les branches deson hélicecomme s'il montait sur un plan incliné. Enréalitéce sont des ailes en hélice au lieud'être des ailes en aube. L'hélice marche nécessairementdans la direction de son axe. Cet axe est-il vertical? elle sedéplace verticalement. Est-il horizontal? elle se déplacehorizontalement.

Toutl'appareil volant de l'ingénieur Robur était dans cesdeux fonctionnements.

En voicila description exactequi peut se scinder en trois partiesessentielles : la plate-formeles engins de suspension et depropulsionla machinerie.

Plate-forme.-- C'est un bâtilong de trente mètreslarge dequatrevéritable pont de navire avec proue en forme d'éperon.Au-dessouss'arrondit une coquesolidement membréequirenferme les appareils destinés à produire la puissancemécaniquela soute aux munitionsles apparauxles outilsle magasin général pour approvisionnements de toutessortesy compris les caisses à eau du bord. Autour du bâtiquelques légers montantsreliés par un treillis de filde fersupportent une rambarde qui sert de main-courante. A sasurface s'élèvent trois rouflesdont les compartimentssont affectésles uns au logement du personnelles autres àla machinerie. Dans le roufle central fonctionne la machine quiactionne tous les engins de suspension; dans celui de l'avant lamachine du propulseur de l'avant; dans celui de l'arrièrelamachine du propulseur de l'arrière-- ces trois machinesayant chacune leur mise en train spéciale. Du côtéde la prouedans le premier rouflese trouvent l'officela cuisineet le poste de l'équipage. Du côté de la poupedans le dernier rouflesont disposées plusieurs cabinesentre autrescelle de l'ingénieurune salle à mangerpuisau-dessusune cage vitrée dans laquelle se tient letimonier qui dirige l'appareil au moyen d'un puissant gouvernail.Tous ces roufles sont éclairés par des hublotsfermésde verres trempés qui ont dix fois la résistance duverre ordinaire. Au-dessous de la coque est établi un systèmede ressorts flexiblesdestinés à adoucir les heurtsbien que l'atterrissage puisse se faire avec une douceur extrêmetant l'ingénieur est maître des mouvements del'appareil.

Engins desuspension et de propulsion. -- Au-dessus de la plate-formetrente-sept axes se dressent verticalementdont quinze en aborddechaque côtéet sept plus élevés aumilieu. On dirait un navire à trente-sept mâts.Seulement ces mâtsau lieu de voilesportent chacun deuxhélices horizontalesd'un pas et d'un diamètre assezcourtsmais auxquelles on peut imprimer une rotation prodigieuse.Chacun de ces axes a son mouvement indépendant du mouvementdes autreseten outrede deux en deuxchaque axe tourne en sensinverse -- disposition nécessaire pour que l'appareil ne soitpas pris d'un mouvement de giration. De la sorteles hélicestout en continuant à s'elever sur la colonne d'air verticalese font équilibre contre la résistance horizontale.Conséquemmentl'appareil est muni de soixante-quatorzehélices suspensivesdont les trois branches sont maintenuesextérieurement par un cercle métalliquequifaisantfonction de volantéconomise la force motrice. A l'avant et àl'arrièremontées sur axes horizontauxdeux hélicespropulsivesà quatre branchesd'un pas inverse trèsallongé tournent en sens différent et communiquent lemouvement de propulsion. Ces hélicesd'un diamètreplus grand que celui des hélices de suspensionpeuventégalement tourner avec une excessive vitesse.

En sommecet appareil tient à la fois des systèmes qui ont étépréconisés par MM. Cossusde la Landelle et de Pontond'Amécourtsystèmes perfectionnés parl'ingénieur Robur. Mais c'est surtout dans le choix etl'application de la force motrice qu'il a le droit d'êtreconsidéré comme inventeur.

Machinerie.-- Ce n'est ni à la vapeur d'eau ou autres liquidesni àl'air comprimé ou autres gaz élastiquesni auxmélanges explosifs susceptibles de produire une actionmécaniqueque Robur a demandé la puissance nécessaireà soutenir et à mouvoir son appareil. C'est àl'électricitéà cet agent qui seraun jourl'âme du monde industriel. D'ailleursnulle machineélectromotrice pour le produire. Rien que des piles et desaccumulateurs. Seulementquels sont les éléments quientrent dans la composition de ces pilesquels acides les mettent enactivité? c'est le secret de Robur. De même pour lesaccumulateurs. De quelle nature sont leurs lames positives etnégatives? on ne sait. L'ingénieur s'était biengardé -- et pour cause -- de prendre un brevet d'invention. Ensommerésultat non contestable : des piles d'un rendementextraordinairedes acides d'une résistance presque absolue àl'évaporation ou à la congélationdesaccumulateurs qui laissent très loin lesFaure-Sellon-Volckmarenfin des courants dont les ampères sechiffrent en nombres inconnus jusqu'alors. De làunepuissance en chevaux électriques pour ainsi dire infinieactionnant les hélices qui communiquent à l'appareilune force de suspension et de propulsion supérieure àtous ses besoinsen n'importe quelle circonstance.

Maisilfaut le répétercela appartient en propre àl'ingénieur Robur. Là-dessus il a gardé unsecret absolu. Si le président et le secrétaire duWeldon-Institute ne parviennent pas à le découvrirtrès probablement ce secret sera perdu pour l'humanité.

Il va sansdire que cet appareil possède une stabilité suffisantepar suite de la position du centre de gravité. Nul dangerqu'il prenne des angles inquiétants avec l'horizontalenulrenversement à craindre.

Reste àsavoir quelle matière l'ingénieur Robur avait employéepour la construction de son aéronef-- nom qui peut trèsexactement s'appliquer à l'Albatros. Qu'était cettematière si dure que le bowie-knife de Phil Evans n'avait pul'entamer et dont Uncle Prudent n'avait pu s'expliquer la nature?Tout bonnement du papier.

Depuisbien des annéesdéjàcette fabrication avaitpris un développement considérable. Du papier sanscolledont les feuilles sont imprégnées de dextrine etd'amidonpuis serrées à la presse hydrauliqueformeune matière dure comme l'acier. On en fait des pouliesdesrailsdes roues de wagonplus solides que les roues de métalet en même temps plus légères. Orc'étaitcette soliditécette légèretéque Roburavait voulu utiliser pour la construction de sa locomotive aérienne.Toutcoquebâtirouflescabinesétait en papier depailledevenu métal sous la pressionet mêmece quin'était point à dédaigner pour un appareilcourant à de grandes hauteurs-- incombustible. quant auxdivers organes des engins de suspension et de propulsionaxes oupalettes des hélicesla fibre gélatinée enavait fourni la substance résistante et flexible à lafois. Cette matièrepouvant s'approprier à toutesformesinsoluble dans la plupart des gaz et des liquidesacides ouessences-- sans parler de ses propriétés isolantes-- avait été d'un emploi très précieuxdans la machinerie électrique de l'Albatros.

L'ingénieurRoburson contremaître Tom Turnerun mécanicien et sesdeux aidesdeux timoniers et un maître coq -- en tout huithommes -- tel était le personnel de l'aéronef quisuffisait amplement aux manoeuvres exigées par la locomotionaérienne. Des armes de chasse et de guerredes engins depêchedes fanaux électriquesdes instrumentsd'observationboussoles et sextants pour relever la routethermomètre pour l'étude de la températuredivers baromètresles uns pour évaluer la cote deshauteurs atteintesles autres pour indiquer les variations de lapression atmosphériqueun storm-glass pour la prévisiondes tempêtesune petite bibliothèqueune petiteimprimerie portativeune pièce d'artillerie montée surpivot au centre de la plate-formese chargeant par la culasse etlançant un projectile de six centimètresunapprovisionnement de poudreballescartouches de dynamiteunecuisine chauffée par les courants des accumulateursun stockde conservesviandes et légumesrangées dans unecambuse ad hoc avec quelques fûts de brandyde whisky et deginenfin de quoi aller bien des mois sans être obligéd'atterrir-- tels étaient le matériel et lesprovisions de l'aéronefsans compter la fameuse trompette.

En outreil y avait à bord une légère embarcation encaoutchoucinsubmersiblequi pouvait porter huit hommes à lasurface d'un fleuved'un lac ou d'une mer calme.

Mais Roburavait-il au moins installé des parachutes en cas d'accident?Non Il ne croyait pas aux accidents de ce genre. Les axes des hélicesétaient indépendants. L'arrêt des uns n'enrayaitpas la marche des autres. Le fonctionnement de la moitié dujeu suffisait à maintenir l'Albatros dans son élémentnaturel.

" Etavec luiainsi que Robur-le-Conquérant eut bientôtl'occasion de le dire à ses nouveaux hôtes -hôtesmalgré eux -- avec luije suis maître de cette septièmepartie du mondeplus grande que l'Australiel'Océaniel'Asiel'Amérique et l'Europecette Icarie aérienneque des milliers d'Icariens peupleront un jour! "



VII



DANSLEQUUEL UNCLE PRUDENT ET PHIL EVANS REFUSENT ENCORE DE SE LAISSERCONVAINCRE



LEprésident du Weldon-Institute était stupéfaitson compagnon abasourdi. Mais ni l'un ni l'autre ne voulurent rienlaisser paraître de cet ahurissement si naturel.

Le valetFrycollinluine dissimulait pas son épouvante à sesentir emporté dans l'espace à bord d'une pareillemachineet il ne cherchait point à s'en cacher.

Pendant cetempsles hélices suspensives tournaient rapidement au-dessusde leurs têtes. Si considérable que fût alorscette vitesse de rotationelle eût pu être tripléepour le cas où l'Albatros aurait voulu atteindre de plushautes zones.

Quant auxdeux propulseurslancés à une allure assez modéréeils n'imprimaient à l'appareil qu'un déplacement devingt kilomètres à l'heure.

En sepenchant en dehors de la plate-formeles passagers de l'Albatrospurent apercevoir un long et sinueux ruban liquide qui serpentaitcomme un simple ruisseauà travers un pays accidentéau milieu de l'étincellement de quelques lagons obliquementfrappés des rayons du soleil. Ce ruisseauc'était unfleuveet l'un des plus importants de ce territoire. Sur la rivegauche se dessinait une chaîne montagneuse dont la prolongationallait à perte de vue.

" Etnous direz-vous où nous sommes? demanda Uncle Prudent d'unevoix que la colère faisait trembler.

-- Je n'aipoint à vous l'apprendrerépondit Robur.

-- Et nousdirez-vous où nous allons? ajouta Phil Evans.

-- Atravers l'espace.

-- Et celava durer?...

-- Letemps qu'il faudra.

--S'agit-il donc de faire le tour du monde? demanda ironiquement PhilEvans.

-- Plusque celarépondit Robur.

-- Et sice voyage ne nous convient pas?... répliqua Uncle Prudent.

Il faudraqu'il vous convienne!

Voilàun avant-goût de la nature des relations qui aillaients'établir entre le maître de l'Albatros et ses hôtespour ne pas dire ses prisonniers. Maismanifestementil voulut toutd'abord leur donner le -- temps de se remettred'admirer lemerveilleux appareil qui les emportait dans les airsetsans douted'en complimenter l'inventeur. Aussi affecta-t-il de se promener d'unbout à l'autre de la plate-forme. Libre à euxd'examiner le dispositif des machines et l'aménagement del'aéronefou d'accorder toute attention au paysage dont lerelief se déployait au-dessous d'eux.

"Uncle Prudentdit alors Phil Evanssi je ne me trompenous devonsplaner sur la partie centrale du territoire canadien. Ce fleuve quicoule dans le nord-ouestc'est le Saint-Laurent. Cette ville quenous laissons en arrièrec'est Québec. "

C'étaiten effetla vieille cité de Champlaindont les toits defer-blanc éclataient au soleil comme des réflecteurs.L'Albatros s'était donc élevé jusqu'auquarante-sixième degré de latitude nord -- ce quiexpliquait l'avance prématurée du jour et laprolongation anormale de l'aube.

Ouireprit Phil Evansvoilà bien la ville en amphithéâtre.la colline qui porte sa citadellece Gibraltar de l'Amériquedu Nord! Voici les cathédrales an glaise et française!Voici la douane avec son dôme surmonté du pavillonbritannique!

Phil Evansn'avait pas achevé que déjà la capitale duCanada commençait à se réduire dans le lointain.L'aéronef entrait dans une zone de petits nuagesquidérobèrent peu à peu la vue du sol.

Roburvoyant alors que le président et le secrétaire duWeldon-Institute reportaient leur attention sur l'aménagementextérieur de l'Albatros s'approcha et dit:

" Ehbienmessieurscroyez-vous à la possibilité de lalocomotion aérienne au moyen des appareils plus lourds quel'air? "

Il eûtété difficile de ne pas se rendre à l'évidence.Cependant Uncle Prudent et Phil Evans ne répondirent pas.

"Vous vous taisez? reprit l'ingénieur. Sans doutec'est lafaim qui vous empêche de parler!... Maissi je me suis chargéde vous transporter dans l'aircroyez que je ne vous nourrirai pasde ce fluide peu nutritif. Votre premier déjeuner vous attend."

CommeUncle Prudent et Phil Evans sentaient la faim les aiguillonnervivementce n'était pas le cas de faire des cérémonies.Un repas n'engage à rienet lorsque Robur les aurait remis àterreils comptaient bien reprendre vis-à-vis de lui leurentière liberté d'action.

Tous deuxfurent alors conduits vers le roufle de l'arrièredans unpetit " dining-room ". Là se trouvait une tableproprement servieà laquelle ils devaient manger àpart pendant le voyage. Pour platsdifférentes conservesetentre autresune sorte de paincomposé en parties égalesde farine et de viande réduite en poudrerelevée d'unpeu de lardlequelbouilli dans l'eaudonne un potage excellent;puisdes tranches de jambon fritet du thé pour boisson.

De soncôtéFrycollin n'avait pas été oublié.A l'avantil avait trouvé une forte soupe de ce pain. Envéritéil fallait qu'il eût belle faim pourmangercar ses mâchoires tremblaient de peur et auraient pului refuser tout service.

" Siça cassait! Si ça cassait! " répétaitle malheureux Nègre.

De làdes transes continuelles. qu'on y songe! Une chute de quinze centsmètres qui l'aurait réduit à l'état depâtée!

Une heureaprèsUncle Prudent et Phil Evans reparurent sur laplate-forme. Robur n'y était plus. A l'arrièrel'hommede barredans sa cage vitréel'oeil fixé sur laboussolesuivait imperturbablementsans une hésitationlaroute donnée par l'ingénieur.

Quant aureste du personnelle déjeuner le retenait probablement dansson poste. Seulun aide-mécanicienpréposé àla surveillance des machinesse promenait d'un roufle àl'autre.

CependantSi la vitesse de l'appareil était grandeles deux collèguesn'en pouvaient juger qu'imparfaitementbien que l'Albatrosfût alors sorti de la zone des nuages et que le sol se montrâtà quinze cents mètres au-dessous.

C'est àn'y pas croire! dit Phil Evans.

-- N'ycroyons pas! " répondit Uncle Prudent.

Ilsallèrent alors se placer à l'avant et portèrentleurs regards vers l'horizon de l'ouest.

Ah! uneautre ville! dit Phil Evans.

--Pouvez-vous la reconnaître?

-- Oui! Ilme semble bien que c'est Montréal.

--Montréal ?... Mais nous n'avons quitté Québecque depuis deux heures tout au plus!

-- Celaprouve que cette machine se déplace avec une rapiditéd'au moins vingt-cinq lieues à l'heure.

En effetc'était la vitesse de l'aéronefetSi les passagersne se sentaient pas incommodésc'est qu'ils marchaient alorsdans le sens du vent. Par un temps calmecette vitesse les eûtconsidérablement gênéspuisque c'est àpeu près celle d'un express. Par vent contraireil aurait étéimpossible de la supporter.

Phil Evansne se trompait pas. Au-dessous de l'Albatros apparaissaitMontréaltrès reconnaissable au Victoria-Bridgeponttubulaire jeté sur le Saint-Laurent comme le viaduc du railwaysur la lagune de Venise. Puison distinguait ses larges ruessesimmenses magasinsles palais de ses banquessa cathédralebasilique récemment construite sur le modèle deSaint-Pierre de Romeenfin le Mont-Royalqui domine l'ensemble dela ville et dont on a fait un parc magnifique.

Il étaitheureux que Phil Evans eût déjà visité lesprincipales villes du Canada. Il put ainsi en reconnaîtrequelques-unes sans questionner Robur. Après Montréalvers une heure et demie du soirils passèrent sur Ottawa dontles chutesvues de hautressemblaient à une vaste chaudièreen ébullition qui débordait en bouillonnements del'effet le plus grandiose.

"Voilà le palais du Parlement "dit Phil Evans.

Et ilmontrait une sorte de joujou de Nurembergplanté sur unecolline. Ce joujouavec son architecture polychromeressemblait auParliament-House de Londrescomme la cathédrale de Montréalressemblait à Saint-Pierre de Rome. Mais peu importaitiln'était pas contestable que ce fût Ottawa.

Bientôtcette cité ne tarda pas à se rapetisser àl'horizon et ne forma plus qu'une tache lumineuse sur le sol.

Il étaitdeux heures à peu prèslorsque Robur reparut. SoncontremaîtreTom Turnerl'accompagnait. Il ne lui dit quetrois mots. Celui-ci les transmit aux deux aidespostés dansles ronfles de l'avant et de l'arrière. Sur un signeletimonier modifia la direction de l'Albatrosde manièreà porter de deux degrés au sud-ouest. En mêmetempsUncle Prudent et Phil Evans purent constater qu'une vitesseplus grande venait d'être imprimée aux propulseurs del'aéronef.

Enréalitécette vitesse aurait pu être doubléeencore et dépasser tout ce qu'on a obtenu jusqu'ici des plusrapides engins de locomotion terrestre.

Qu'on enjuge! Les torpilleurs peuvent faire vingt-deux noeuds ou quarantekilomètres à l'heure; les trains sur les railwaysanglais et françaiscent; les bateaux à patins sur lesrivières glacées des Etats-Uniscent quinze; unemachineconstruite dans les ateliers de Pattersonà roued'engrenageen a fait cent trente sur la ligne du lac Eriéet une autre locomotiveentre Trenton et Jerseycent trente-sept.

Orl'Albatrosavec le maximum de puissance de ses propulseurspouvait se lancer à raison de deux cents kilomètres àl'heuresoit près de cinquante mètres par seconde.

Eh biencette vitesse est celle de l'ouragan qui déracine les arbrescelle d'un certain coup de vent quipendant l'orage du 21 septembre1881à Cahorsse déplaça à raison decent quatre-vingt-quatorze kilomètres. C'est la vitessemoyenne du pigeon voyageurlaquelle n'est dépassée quepar le vol de l'hirondelle ordinaire (67 mètres à laseconde)et par celui du martinet (89 mètres).

En un motainsi que l'avait dît Roburl'Albatrosen développanttoute la force de ses héliceseût pu faire le tour dumonde en deux cents heuresc'est-à-dire en moins de huitjours!

Que leglobe possédât à cette époque quatre centcinquante mille kilomètres de voies ferrées - soit onzefois le tour de la terre à l'Equateur - peu lui importaitàcette machine volante. N'avait-elle pas pour point d'appui tout l'airde l'espace?

Est-ilbesoin de l'ajoutermaintenant? Ce phénomène dontl'apparition avait tant intrigué le public des deux mondesc'était l'aéronef de l'ingénieur. Cettetrompette qui jetait ses éclatantes fanfares au milieu desairsc'était celle du contremaître Tom Turner. Cepavillonplanté sur les principaux monuments de l'Europedel'Asie et de l'Amériquec'était le pavillon deRobur-le-Conquérant et de son Albatros.

Et sijusqu'alorsl'ingénieur avait pris quelques précautionspour qu'on ne le reconnût pasSide préférenceil voyageait la nuit en s'éclairant parfois de ses fanauxélectriquesSipendant le jouril disparaissait au-dessusde la couche des nuagesil semblait maintenant ne plus vouloircacher le secret de sa conquête. Ets'il était venu àPhiladelphies'il s'était présenté dans lasalle des séances du Weldon-Instituten'était-ce paspour faire part de sa prodigieuse découvertepour convaincreipso facto les plus incrédules?

On saitcomment il avait été reçuet l'on verra quellesreprésailles il prétendait exercer sur le présidentet le secrétaire dudit club.

CependantRobur s'était approché des deux collègues.Ceux-ci affectaient absolument de ne marquer aucune surprise de ce9u'ils voyaientde ce qu'ils expérimentaient malgréeux. Evidemmentsous le crâne de ces deux têtesanglo-saxonnes s'incrustait un entêtement qui serait dur àdéraciner.

De soncôtéRobur ne voulut pas même avoir l'air de s'enapercevoiretcomme s'il eût continué uneconversationqui pourtant était interrompue depuis plus dedeux heures :

"Messieursdit-ilvous vous demandezsans douteSi cet appareilmerveilleusement approprié pour la locomotion aérienneest susceptible de recevoir une plus grande vitesse? Il ne serait pasdigne de conquérir l'espace s'il était incapable de ledévorer. J'ai voulu que l'air fût pour moi un pointd'appui solideet il l'est. J'ai compris quepour lutter contre leventil n'y avait tout simplement qu'à être plus fortque luiet je suis plus fort. Nul besoin de voiles pour m'entraînerni de rames ni de roues pour me pousserni de rails pour me faire unchemin plus rapide. De l'airet c'est tout. De l'air qui m'entoureainsi que l'eau entoure le bateau sous-marinet dans lequel mespropulseurs se vissent comme les hélices d'un steamer. Voilàcomment j'ai résolu le problème de l'aviation. Voilàce que ne fera jamais le ballon ni tout autre appareil plus légerque l'air.

Mutismeabsolu des deux collègues - ce qui ne déconcerta pas uninstant l'ingénieur. Il se contenta de sourire à demiet reprit sous forme interrogative

Peut-êtrevous demandez-vous encore Sià ce pouvoir qu'il a de sedéplacer horizontalementl'Albatros joint une égalepuissance de déplacement verticalen un motSimêmequand il s'agit de visiter les hautes zones de l'atmosphèreil peut lutter avec un aérostat? eh bienje ne vous engagepas à faire entrer le Go a head en lutte avec lui.

Les deuxcollègues avaient tout bonnement haussé les épaules.C'est làpeut-êtrequ'ils attendaient l'ingénieur.

Robur fitun signe. Les hélices propulsives s'arrêtèrentaussitôt. Puisaprès avoir couru sur son erre pendantun mille encorel'Albatros demeura immobile.

Sur unsecond geste de Roburles hélices suspensives se murent alorsavec une rapidité telle qu'on aurait pu la comparer àcelle des sirènes dans les expériences d'acoustique.Leur frrr monta de près d'une octave dans l'échelle dess9nsen diminuant d'intensité toutefois àcause de lararéfaction de l'airet l'appareil s'enleva verticalementcomme une alouette qui jette son cri aigu à travers l'espace.

Monmaître? Mon maître!... répétait Frycollin.Pourvu que ça ne casse pas!

Un sourirede dédain fut toute la réponse de Robur. En quelquesminutesl'Albatros eut atteint deux mille - sept centsmètresce qui étendait le rayon de vue àsoixante-dix milles- puis quatre mille mètresce qu'indiquale baromètre en tombant à 480 millimètres.Alorsexpérience faitel'Albatros redescendit Ladiminution de la pression des hautes couches amène del'oxygène dans l'air etpar suitedans le sang. C'est lacause des graves accidents qui sont arrivés à certainsaéronautes. Robur jugeait inutile de s'y exposer.

L'Albatrosrevint donc à la hauteur qu'il semblait tenir de préférenceet ses propulseursremis en marchel'entraînèrent avecune rapidité plus grande vers le sud-ouest

"MaintenantmessieursSi c'est cela que vous vous demandiezditl'ingénieurvous pourrez vous répondre.

Puissepenchant au-dessus de la rambardeil resta absorbé dans sacontemplation.

Lorsqu'ilreleva la têtele président et le secrétaire duWeldon-Institute étaient devant lui.

IngénieurRoburdit Uncle Prudentqui essayait en vain de se maîtrisernous ne nous sommes rien demandé de ce que vous paraissezcroire. Mais nous vous ferons une question à laquelle nouscomptons que vous voudrez bien répondre.

-- Parlez.

-- De queldroit nous avez-vous attaqués à Philadelphiedans leparc de Fairmont? De quel droit nous avez-vous enfermés danscette cellule? De quel droit nous emportez-vouscontre notre gréà bord de cette machine volante?

-- Et dequel droitmessieurs les ballonistesrepartit Roburde quel droitm'avez-vous insultéhuémenacédans votreclubau point que je m'étonne d'en être sorti vivant?

--Interroger n'est pas répondrereprit Phil Evanset je vousrépète : de quel droit?..

-- Vousvoulez le savoir?.

-- S'ilvous plaît.

-- Ehbiendu droit du plus fort!

-- C'estcynique!

-- Maiscela est!

-- Etpendant combien de tempscitoyen ingénieurdemanda UnclePrudentqui éclata à la finpendant combien de tempsavez-vous la prétention d'exercer ce droit?

--Commentmessieursrépondit ironiquement Roburcommentpouvez-vous me faire une question pareillequand vous n'avez qu'àbaisser vos regards pour jouir d'un spectacle sans pareil au monde!

L'Albatrosse mirait alors dans l'immense glace du lac Ontario. Il venait detraverser le pays si poétiquement chanté par Cooper.Puisil suivit la côte méridionale de ce vaste bassinet se dirigea vers la célèbre rivière qui luiverse les eaux du lac Eriéen les brisant sur ses cataractes.

Pendant uninstantun bruit majestueuxun grondement de tempête montajusqu'à lui. Etcomme Si quelque brume humide eût étéprojetée dans les airsl'atmosphère se rafraîchittrès sensiblement.

Au-dessousen fer à chevalse précipitaient des masses liquides.On eût dit une énorme coulée de cristalaumilieu des mille arcs-en-ciel que produisait la réfractionendécomposant les rayons solaires. C'était d'un aspectsublime.

Devant ceschutesune passerelletendue comme un filreliait une rive àl'autre. Un peu au-dessousà trois millesétait jetéun pont suspendusur lequel rampait alors un train qui allait de larive canadienne à la rive américaine.

" Lescataractes du Niagara! " s'écria Phil Evans.

Et ce crilui échappatandis que Uncle Prudent faisait tous ses effortspour ne rien admirer de ces merveilles.

Une minuteaprèsl'Albatros avait franchi la rivière quisépare les Etats-Unis de la colonie canadienneet il selançait au-dessus des vastes territoires du Nord-Amérique.



VIII



OUL'ON VERRA QUE ROBUR SE DECIDE A REPONDRE A L'IMPORTANTE QUE5TION QUILUI EST POSEE



C'ETAITdans une 4es cabines du roufle de l'arrière que Uncle Prudentet Phil Evans avaient trouvé deux excellentes couchettesdulinge et des habits de rechange en suffisante quantitédesmanteaux et des couvertures de voyage. Un transatlantique ne leur eûtpoint offert plus de confort. S'ils ne dormirent pas tout d'un sommec'est qu'ils le voulurent bienou du moins que de trèsréelles inquiétudes les en empêchèrent. Enquelle aventure étaient-ils embarqués? A quelle séried'expériences avaient-ils été invites invitisi l'on permet ce rapprochement de mots français et latin?Comment l'affaire se terminerait-elleetau fondque voulaitl'ingénieur Robur? Il y avait là de quoi donner àréfléchir.

Quant auvalet Frycollinil était logéà l'avantdansune cabine contiguë à celle du maître coq del'Albatros. Ce voisinage ne pouvait lui déplaire. Ilaimait à frayer avec les grands de ce inonde. Maiss'il finitpar s'endormirce fut pour rêver de chutes successivesdeprojections à travers le videqui firent de son sommeil unabominable cauchemar.

Etcependantrien ne fut plus calme que cette pérégrinationau milieu d'une atmosphère dont les courants s'étaientapaisés avec le soir. En dehors du bruissement des ailesd'hélicespas un bruit dans cette zone. Parfoisun coup desifflet que lançait quelque locomotive terrestre en courantles rails-roadsou des hurlements d'animaux domestiques. Singulierinstinct! ces êtres terrestres sentaient la machine volantepasser au-dessus d'eux et jetaient des cris d'épouvante àson passage.

Lelendemain14juinà cinq heuresUncle Prudent et Phil Evansse promenaient sur la plate-formeon pourrait dire sur le pont del'aéronef. Rien de changé depuis la veille l'homme degarde à l'avantle timonier à l'arrière.

Pourquoiun homme de garde? Y avait-il donc quelque choc à redouteravec un appareil de même sorte? Nonévidemment. Roburn'avait pas encore trouvé d'imitateurs quant àrencontrer quelque aérostat planant dans les airscettechance était tellement minime qu'il était permis den'en point tenir compte. En tout casc'eût ététant pis pour l'aérostat - le pot de fer et le pot de terre.L'Albatros n'aurait rien eu à craindre d'une semblablecollision.

Maisenfinpouvait-elle se produire? Oui! Il n'était pasimpossible que l'aéronef se mît à la côtecomme un naviresi quelque montagnequ'il n'eût pu tourner oudépassereût barré sa route. C'étaient làles écueils de l'airet il devait les éviter comme unbâtiment évite des écueils de la mer.

L'ingénieuril est vraiavait donné la direction ainsi que fait uncapitaineen tenant compte de l'altitude nécessaire pourdominer les hauts sommets du territoire. Orcomme l'aéronefne devait pas tarder à planer sur un pays de montagnesiln'était que prudent de veillerpour le cas où ilaurait quelque peu dévié de sa route.

Enobservant la contrée placée au-dessous d'euxUnclePrudent et Phil Evans aperçurent un vaste lac dont l'Albatrosallait atteindre la pointe inférieure vers le sud. Ils enconclurent quependant la nuitl'Erié avait étédépassé sur toute sa longueur. Doncpuisqu'il marchaitplus directement à l'ouestl'aéronef devait alorsremonter l'extrémité du lac Michigan.

" Pasde doute possible! dit Phil Evans. Cet ensemble de toits àl'horizonc'est Chicago! "

Il ne setrompait pas. C'était bien la cité vers laquellerayonnent dix-sept railwaysla reine de l'Ouestle vaste réservoirdans lequel affluent les produits de l'Indianade l'OhioduWisconsindu Missouride toutes ces provinces qui forment la partieoccidentale de l'Union.

UnclePrudentarmé d'une excellente lorgnette marine qu'il avaittrouvée dans son rouflereconnut aisément lesprincipaux édifices de la ville. Son collègue put luiindiquer les églisesles édifices publicslesnombreux " élévators " ou greniersmécaniquesl'immense hôtel Shermansemblable àun gros dé à jouerdont les fenêtres figuraientdes centaines de points sur chacune de ses faces.

Puisquec'est Chicagodit Uncle Prudentcela prouve que nous sommesemportés un peu plus à l'ouest qu'il ne conviendraitpour revenir à notre point de départ.

En effetl'Albatros s'éloignait en droite ligne de la capitalede la Pennsylvanie.

MaisSiUncle Prudent eût voulu mettre Robur en demeure de les ramenervers l'estil ne l'aurait pneu ce moment. Ce matin-làl'ingénieur ne semblait pas pressé de quitter sacabinesoit qu'il y fût occupé de quelques travauxsoit qu'il y dormit encore. Les deux collègues durent doncdéjeuner sans l'avoir aperçu.

La vitessene s'était pas modifiée depuis la veille. Etant donnéla direction du vent qui soufflait de l'estcette vitesse n'étaitpas gênanteetcomme le thermomètre ne baisse que d'undegré par cent soixante-dix mètres d'élévationla température était très supportable. Aussitout en réfléchissanten causanten attendantl'ingénieurUncle Prudent et Phil Evans se promenaient-ilssous ce qu'on pourrait appeler la ramure des hélicesentraînées alors dans un mouvement giratoire tel que lerayonnement de leurs branches se fondait en un disque semi-diaphane.

L'Etatd'Illinois fut ainsi franchi sur sa frontière septentrionaleen moins de deux heures et demie. On passa au-dessus du Pèredes Eauxle Mississippidont les steam-boats à deux étagesne paraissaient pas plus grands que des canots. Puisl'Albatrosse lança sur l'Iowaaprès avoir entrevu Iowa-City versonze heures du matin.

Quelqueschaînes de collinesdes " bluffs "serpentaient àtravers ce territoireen obliquant du sud au nord-ouest. Leurmédiocre altitude n'exigea aucun relèvement del'aéronef. D'ailleursces bluffs ne devaient pais tarder às'abaisser pour faire place aux larges plaines de l'Iowaétenduessur toute sa partie occidentale et sur le Nebraska- prairiesimmenses qui se développent jusqu'au pied des montagnesRocheuses. Çà et lànombreux riosaffluents ousous-affluents du Missouri. Sur leurs rivesvilles et villagesd'autant plus rares que l'Albatros s'avançait plusrapidement au-dessus du Far-West.

Rien departiculier ne se produisit pendant cette journée. UnclePrudent et Phil Evans furent absolument livrés àeux-mêmes. C'est à peine s'ils aperçurentFrycollinétendu à l'avantfermant les yeux pour nerien voir. Et cependantil n'était pas en proie au vertigecomme on pourrait le penser. Faute de repèresce vertigen'aurait pu se manifester ainsi qu'il arrive au sommet d'un édificeélevé. L'abîme n'attire pas quand on le domine dela nacelle d'un ballon ou de la plate-forme d'un aéronefouplutôtce n'est pas un abîme qui se creuse au-dessous del'aéronautec'est l'horizon qui monte et l'entoure de toutesparts.

A deuxheuresl'Albatros passait au-dessus d'Omahasur la frontièredu Nebraska- Omaha-Cityvéritable tête de ligne de cechemin de fer du Pacifiquelongue traînée de rails dequinze cents lieuestracée entre New York et San Francisco.Un momenton put voir les eaux jaunâtres du Missouripuis lavilleaux maisons de bois et de briquesposée au centre dece riche bassincomme une boucle à la ceinture de fer quiserre l'Amérique du Nord à sa taille. Sans doute aussipendant que les passagers de l'aéronef observaient tous cesdétailsles habitants d'Omaha devaient apercevoir l'étrangeappareil. Mais leur étonnement à le voir planer dansles airs ne pouvait être plus grand que celui du présidentet du secrétaire du Weldon-Institute de se trouver àson bord.

En toutcasc'était là un fait que les journaux de l'Unionallaient commenter. Ce serait l'explication de l'étonnantphénomène dont le monde entier S'occupait et sepréoccupait depuis quelque temps.

Une heureaprèsl'Albatros avait dépassé Omaha. Ilfut alors constant qu'il se relevait vers l'esten s'écartantde la Platte-River dont la vallée est suivie par lePacifiquerailway à travers la Prairie. Cela n'était paspour satisfaire Uncle Prudent et Phil Evans.

"C'est donc sérieuxcet absurde projet de nous emmener auxantipodes? dit l'un.

-- Etmalgré nous? répondit l'autre. Ah! que ce Robur yprenne garde! Je ne suis pas homme à le laisser faire!...

-- Ni moi!répliqua Phil Evans. Maiscroyez-moiUncle Prudenttâchezde vous modérer...

-- Memodérer!...

-- Etgardez votre colère pour le moment où il sera opportunqu'elle éclate. "

Vers cinqheuresaprès avoir franchi les montagnes Noirescouvertes deSapins et de cèdresl'Albatros volait au-dessus de ceterritoire qu'on a justement appelé les Mauvaises-Terres duNebraska- un chaos de collines laissées tomber sur le sol etqui se seraient brisées dans leur chute. De loinces blocsprenaient les formes les plus fantaisistes. Çà et làau milieu de cet énorme jeu d'osseletson entrevoyait desruines de cités du Moyen Age avec fortsdonjonschâteauxà mâchicoulis et à poivrières. Maisenréalitéces Mauvaises-Terres ne sont qu'un ossuaireimmense où blanchissentpar myriadesles débris depachydermesde chélonienset mêmedit-ond'hommesfossilesentraînés par quelque cataclysme inconnu despremiers âges.

Lorsque lesoir vinttout ce bassin de la Platte-River était dépassé.Maintenant la plaine se développait jusqu'aux extrêmeslimites d'un horizon très relevé par l'altitude del'Albatros.

Pendant lanuitce ne furent plus des sifflets aigus de locomotivesni dessifflets graves de steam-boats qui troublèrent le calme dufirmament étoilé. De longs mugissements montaientparfois jusqu'à l'aéronefalors plus rapprochédu sol. C'étaient des troupeaux de bisons qui traversaient laprairieen quête de ruisseaux et de pâturages. Etquandils se taisaientle froissement des herbessous leurs piedsproduisait un sourd bruissementsemblable au roulement d'uneinondation et très différent du frémissementcontinu des hélices.

Puisdetemps à autreun hurlement de loupde renard ou de chatSauvageun hurlement de coyotece canis latransdont le nomest bien justifié par ses aboiements sonores.

Etaussides odeurs pénétrantesla menthela sauge etl'absinthemêlées aux senteurs puissantes des conifèresqui se propageaient à travers l'air pur de la nuit.

Enfinpour noter tous les bruits venus du solun sinistre aboiement quicette foisn'était pas celui des coyotes; c'était lecri du Peau-Rouge qu'un pionnier n 'eut pu confondre avec le cri desfauves.

Phil Evansquitta sa cabine. Peut-êtrece jour-làsetrouverait-il en face de l'ingénieur Robur?

En toutcasdésireux de savoir pourquoi il n'avait pas paru laveilleil s'adressa au contremaître Tom Turner.

TomTurnerd'origine anglaiseâgé de quarante-cinq ansenvironlarge de bustetrapu de membrescharpenté en feravait une de ces têtes énormes et caractéristiquesà la Hogarthtelles que ce peintre de toutes les laideurssaxonnes en a tracé du bout de son pinceau. Si l'on veut bienexaminer la planche quatre du Harlots Progresson y trouverala tête de Tom Turner sur les épaules du gardien de laprisonet on reconnaîtra que sa physionomie n a riend'encourageant.

"Aujourd'hui verrons-nous l'ingénieur Robur? dit Phil Evans.

-- Je nesaisrépondit Tom Turner.

-- Je nevous demande pas s'il est sorti.

--Peut-être.

-- Niquand il rentrera.

--Apparemmentquand il aura fini ses courses! "

Etlà-dessus: Tom Turner rentra dans son roufle.

Il fallutse contenter de cette réponsed'autant moins rassurante quevérification faite de la boussoleil fut constant quel'Albatros continuait à remonter dans le nord-ouest.

Quelcontrastealorsentre cet aride territoire des Mauvaises-Terresabandonné avec la nuitet le paysage qui se déroulaitactuellement à la surface du sol.

L'aéronefaprès avoir franchi mille kilomètres depuis Omahasetrouvait au-dessus d'une contrée que Phil Evans ne pouvaitreconnaître par cette raison qu'il ne l'avait jamais visitée.quelques fortsdestinés à contenir les Indienscouronnaient les bluffs de leurs lignes géométriquesplutôt formées par des palissades que par des murs. Peude villagespeu d'habitants en ce pays si différent desterritoires aurifères du Coloradositués àplusieurs degrés au sud.

Au loincommençait à se profilertrès confusémentencoreune suite de crêtes que le soleil levant bordait d'untrait de feu.

C'étaientles montagnes Rocheuses.

Toutd'abordce matin-làUncle Prudent et Phil Evans furentsaisis par un froid vif. Cet abaissement de la températuren'était point dû à une modification du tempsetle soleil brillait d'un éclat superbe.

"Cela doit tenir à l'élévation de l'Albatrosdans l'atmosphère "dit Phil Evans.

En effetle baromètreplacé extérieurement à laporte du roufle centralétait tombé à cinq centquarante millimètres - ce qui indiquait une élévationde trois mille mètres environ. L'aéronef se tenait doncalors à une assez grande altitudenécessitéepar les accidents du sol.

D'ailleursune heure avantil avait dû dépasser la hauteur dequatre mille mètrescarderrière luise dressaientdes montagnes que couvrait une neige éternelle.

Dans leurmémoirerien ne pouvait rappeler à Uncle Prudent ni àson compagnon quel était ce pays. Pendant la nuitl'Albatrosavait pu faire des écartsnord et sudavec une vitesseexcessiveet cela suffisait pour les dérouter.

Toutefoisaprès avoir discuté diverses hypothèses plus oumoins plausiblesils s'arrêtèrent à celle-ci :ce territoireencadré dans un cirque de montagnesdevaitêtre celui qu'un acte du Congrèsen mars 1872avaitdéclaré Parc national des Etats-Unis.

C'étaiten effet cette région si curieuse. Elle méritait bienle nom de parc - un parc avec des montagnes pour collinesdes lacspour étangsdes rivières pour ruisseauxdes cirquespour labyrinthesetpour jets d'eaudes geysers d'une merveilleusepuissance.

Enquelques minutesl'Albatros se glissa au-dessus de laYellowstone-riverlaissant le mont Stevenson sur la droiteet ilaborda le grand lac qui porte le nom de ce cours d'eau. quellevariété dans le tracé des rives de ce bassindont les plagessemées d'obsidienne et de petits cristauxréfléchissent le soleil par leurs milliers de facettes!quel caprice dans La disposition des îles qui apparaissent àsa surface! quel reflet d'azur projeté par ce gigantesquemiroir! Et autour de ce lacl'un des plus élevés duglobe terrestrequelles nuées de volatilespélicanscygnesmouettesoiesbarnaches et plongeons! Certaines portions derivestrès escarpéessont revêtues d'une toisond'arbres vertspins et mélèzesetdu pied de cesescarpementsjaillissent d'innombrables fumerolles blanches. C'estla vapeur qui s'échappe de ce solcomme d'un énormerécipientdans lequel l'eau est entretenue par les feuxintérieurs à l'état d'ébullitionpermanente.

Pour lemaître coqc'eût été ou jamais le cas defaire une ample provision de truitesle seul poisson que les eaux dulac Yellowstone nourrissent par myriades. Mais l'Albatros setint toujours à une telle hauteur que l'occasion ne seprésenta pas d'entreprendre une pêchequitrèscertainementaurait été miraculeuse.

Ausurplusen trois quarts d'heurele lac fut franchietun peu plusloinla région de ces geysers qui rivalisent avec les plusbeaux de l'Islande. Penchés au-dessus de la plate-formeUnclePrudent et Phil Evans observaient les colonnes liquides quis'élançaient comme pour fournir à l'aéronefun élément nouveau. C'étaient " l'Eventail" dont les jets se disposent en lamelles rayonnantesle "Château fort "qui semble se défendre àcoups de trombesle " Vieux fidèle " avec saprojection couronnée d'arcs-en-cielle " Géant "dont la poussée interne vomit un torrent vertical d'unecirconférence de vingt piedsà plus de deux centspieds d'altitude.

Cespectacle incomparableon peut dire unique au mondeRobur enconnaissait sans doute toutes les merveillescar il ne parut pas surla plate-forme. Etait-ce donc pour le seul plaisir de ses hôtesqu'il avait lancé l'aéronef au-dessus de ce domainenational? Quoi qu'il en soitil s'abstint de venir chercher leursremerciements. Il ne se dérangea même pas pendantl'audacieuse traversée des montagnes Rocheusesque l'Albatrosaborda vers sept heures du matin.

On saitque cette disposition orographique s'étendcomme une énormeépine dorsaledepuis les reins jusqu'au cou de l'Amériqueseptentrionaleen prolongeant les Andes mexicaines. C'est undéveloppement de trois mille cinq cents kilomètres quedomine le pic Jamesdont la cime atteint presque douze mille pieds.

Certainementen multipliant ses coups d'ailescomme un oiseau de haut voll'Albatros aurait pu franchir les cimes les plus élevéesde cette chaîne pour aller retomber d'un bond dans l'Oregon oudans l'Utah. Mais la manoeuvre ne fut pas même nécessaire.Des passes existent qui permettent de traverser cette barrièresans en gravir la crête. Il y a plusieurs de ces " cañons"sortes de colsplus ou moins étroitsàtravers lesquels on peut se glisser- les uns tels que la passeBridger que prend le railway du Pacifique pour pénétrersur le territoire des Mormonsles autres qui s'ouvrent plus au nordou plus au sud.

Ce fut àtravers un de ces canons que l'Albatros s'engageaaprèsavoir modéré sa vitesseafin de ne point se heurtercontre les parois du col. Le timonieravec une sûretéde main que rendait plus efficace encore l'extrême sensibilitédu gouvernaille manoeuvra comme il eût fait d'une embarcationde premier ordre dans un match du Royal Thames Club. Ce fut vraimentextraordinaire. Etquelque dépit qu'en ressentissent les deuxennemis du " Plus lourd que l'air "ils ne purent qu'êtreémerveillés de la perfection d'un tel engin delocomotion aérienne.

En moinsde deux heures et demiela grande chaîne fut traverséeet l'Albatros reprit sa première vitesse àraison de cent kilomètres. Il repiquait alors vers lesud-ouestde manière à couper obliquement leterritoire de l'Utah en se rapprochant du sol. Il était mêmedescendu à quelques centaines de mètreslorsque descoups de sifflet attirèrent l'attention d'Uncle Prudent et dePhil Evans.

C'étaitun train du Pacific-Railway qui se dirigeait vers la ville duGrand-Lac-Salé.

En cemomentobéissant à un ordre secrètement donnél'Albatros s'abaissa encorede manière à suivrele convoi lancé à toute vapeur. Il fut aussitôtaperçu. quelques têtes se montrèrent auxportières des wagons. Puisde nombreux voyageurs encombrèrentces passerelles qui raccordent les " cars américains.quelques-uns même n'hésitèrent. pas àgrimper sur les impérialesafin de mieux voir cette machinevolante. Rips et hurrahs coururent. à travers l'espace; maisils n'eurent pas pour résultat de faire apparaîtreRobur.

L'Albatrosdescendit encoreen modérant le jeu de ses hélicessuspensiveset ralentit sa marche pour ne pas laisser en arrièrele convoi qu'il eût pu si facilement distancer. Il voletaitau-dessus comme un énorme scarabéelui qui aurait puêtre un gigantesque oiseau de proie. Il faisait des embardéesà droite et à gaucheil s'élançait enavantil revenait sur lui-mêmeetfièrementil avaitarboré son pavillon noir à soleil d'orauquel le chefdu train répondit en agitant l'étamine aux trente-septétoiles de l'Union américaine.

En vainles deux prisonniers voulurent-ils profiter de l'occasion qui leurétait offerte de faire connaître ce qu'ils étaientdevenus. En vain le président du Weldon-Institute cria-t-ild'une voix forte:

" Jesuis Uncle Prudent de Philadelphie! "

Et lesecrétaire:

" Jesuis Phil Evansson collègue! "

Leurs crisse perdirent dans les milliers de hurrahs dont les voyageurssaluaient leur passage.

Cependanttrois ou quatre des gens de l'aéronef avaient paru sur laplate-forme. Puis l'un d'euxcomme font les marins qui dépassentun navire moins rapide que le leurtendit au train un bout de corde- façon ironique de lui offrir une remorque.

L'Albatrosreprit aussitôt sa marche habituelleeten une demi-heureileut laissé en arrière cet expressdont la dernièrevapeur ne tarda pas à disparaître.

Vers uneheure après midiapparut un vaste disque qui renvoyait lesrayons solairesainsi que l'eût fait un immense réflecteur.

Ce doitêtre la capitale des MormonsSalt-Lake-City! dit UnclePrudent.

C'étaiten effetla cité du Grand-Lac-Saléetce disquec'était le toit rond du Tabernacleoù dix mille saintspeuvent tenir à l'aise. Comme un miroir convexeil dispersaitles rayons du soleil en toutes les directions.

Làs'étendait la grande citéau pied des monts Wasatshrevêtus de cèdres et de Sapins jusqu'à mi-flancsur la rive de ce Jourdain qui déverse les eaux de l'Utah dansle Great-Salt-Lake. Sous l'aéronef se développait ledamier que figurent la plupart des villes américaines-damier dont on peut dire qu'il a " plus de dames que de cases "puisque la polygamie est si en faveur chez les Mormons. Tout autourun pays bien aménagébien cultivériche entextilesdans lequel les troupeaux de moutons se comptent parmilliers.

Mais cetensemble s'évanouit comme une ombreet l'Albatros pritvers le sud-ouest une vitesse plus accélérée quine laissa pas d'être très sensiblepuisqu'elledépassait celle du vent.

Bientôtl'aéronef s'envola au-dessus des régions du Nevada etde son territoire argentifèreque la Sierra seule séparedes placers aurifères de la Californie. " Décidémentdit Phil Evansnous devons nous attendre à voir San Franciscoavant la nuit!

-- Etaprès?... " répondit Uncle Prudent.

Il étaitsix heures du soirlorsque la Sierra Nevada fut franchie précisémentpar le col de Truckie qui sert de passe au railway. Il ne restaitplus que trois cents kilomètres à parcourir pouratteindresinon San Franciscodu moins Sacramentola capitale del'Etat californien.

Telle futalors la rapidité imprimée à l'Albatrosqueavant huit heuresle dôme du Capitole pointait àl'horizon de l'ouest pour disparaître bientôt àl'horizon opposé.

En cetinstantRobur se montra sur la plate-forme. Les deux collèguesallèrent à lui.

"Ingénieur Roburdit Uncle Prudentnous voilà auxconfins de l'Amérique! Nous pensons que cette plaisanterie vacesser...

-- Je neplaisante jamais" répondit Robur.

Il fit unsigne. L'Albatros s'abaissa rapidement vers le sol; maisenmême tempsil prit une telle vitesse qu'il fallut se réfugierdans les roufles.

A peine laporte de leur cabine s'était-elle refermée sur les deuxcollègues :

" Unpeu plusje l'étranglais! dit Uncle Prudent.

Il faudratenter de fuir! répondit Phil Evans.

-- Oui!...coûte que coûte! "

Un longmurmure arriva alors jusqu'à eux.

C'étaitle grondement de la mer qui se brisait sur les roches du littoral.C'était l'océan Pacifique.



IX

DANSLEQUEL L'"ALBATROS" FRANCHIT PRES DE DIX MILLE KILOMETRESQUI SE TERMINENT PAR UN BOND PRODIGIEUX.



UNCLEPRUDENT et Phil Evans étaient bien résolus àfuir. S'ils n'avaient eu affaire aux huit hommes particulièrementvigoureux qui composaient le personnel de l'aéronefpeut-êtreeussent-ils tenté la lutte. Un coup d'audace aurait pu lesrendre maîtres à bord et leur permettre de redescendresur quelque point des Etats-Unis. Mais à deux -- Frycollin nedevant être considéré que comme une quantiténégligeable --il n'y fallait pas songer. Doncpuisque laforce ne pouvait être employéeil conviendrait derecourir à la rusedès que l'Albatros prendraitterre. C'est ce que Phil Evans essaya de faire comprendre àson irascible collèguedont il craignait toujours quelqueviolence prématurée qui eût aggravé lasituation.

En toutcasce n'était pas le moment. L'aéronef filait àtoute vitesse au-dessus du Pacifique-Nord. Le lendemain matin16juinon ne voyait plus rien de la côte. Orcomme le littorals'arrondit depuis l'île de Vancouver jusqu'au groupe desAléoutiennes-- portion de l'Amérique russe cédéeaux Etats-Unis en 1867-- très vraisemblablement l'Albatrosle croiserait à son extrême courbure. si sa direction nese modifiait pas.

Combienles nuits paraissaient longues aux deux collègues! Aussiavaient-ils toujours hâte de quitter leur cabine. Ce matin-làlorsqu'ils vinrent sur le pontdepuis plusieurs heures déjàl'aube avait blanchi l'horizon de l'est. On approchait du solstice dejuinle plus long jour de l'année dans l'hémisphèreboréaletsous le soixantième parallèlec'està peine s'il faisait nuit.

Quant àl'ingénieur Roburpar habitude ou avec intentionil ne sepressait pas de sortir de son roufle. Ce jour-làlorsqu'il lequittail se contenta de saluer ses deux hôtesau moment oùil se croisait avec eux à l'arrière de l'aéronef.

Cependantles. yeux rougis pas l'insomniele regard hébétéles jambes flageolantesFrycollin s'était hasardé horsde sa cabine. Il marchait comme un homme dont le pied sent que leterrain n'est pas solide. Son premier regard fut pour l'appareilsuspenseur qui fonctionnait avec une régularitérassurante sans trop se hâter.

Cela faitle Nègretoujours titubantse dirigea vers la rambarde et lasaisit à deux mainsafin de mieux assurer son équilibre.Visiblementil désirait prendre un aperçu du pays quel'Albatros dominait de deux cents mètres au plus.

Frycollinavait dû se monter beaucoup pour risquer une pareilletentative. Il lui fallait de l'audaceà coup sûrpuisqu'il soumettait sa personne à une telle épreuve.

D'abordFrycollin se tint le corps renversé en arrière devantla rambarde; puis il la secoua pour en reconnaître la solidité;puis il se redressa; puis il se courba en avant; puis il porta latête en dehors. Inutile de dire quependant qu'il exécutaitces mouvements diversil avait les yeux fermés. Il les ouvritenfin.

Quel cri!Et comme il se retira vite! Et de combien la tête lui rentradans les épaules!

Au fond del'abîmeil avait vu l'immense Océan. Ses cheveux seseraient dressés sur son fronts'ils n'eussent étécrépus.

" Lamer!... la mer!... " s'écria-t-il.

EtFrycollin fût tombé sur la plate-formesi le maîtrecoq n'eût ouvert les bras pour le recevoir.

Ce maîtrecoq était un Françaiset peut-être un Gasconbien qu'il se nommât François Tapage. S'il n'étaitpas Gasconil avait dû humer les brises de la Garonne pendantson enfance. Comment ce François Tapage se trouvait-il auservice de l'ingénieur? Par quelle suite de hasards faisait-ilpartie du personnel de l'Albatros? on ne sait guère. Entout casce narquois parlait l'anglais comme un Yankee.

" Eh!droit doncdroit! s'écria-t-il en redressant le Nègred'un vigoureux coup dans les reins.

-- MasterTapage!... répondit le pauvre diableen jetant des regardsdésespérés vers les hélices.

-- S'il teplaîtFrycollin!

-- Est-ceque ça casse quelquefois?

-- Non!mais ça finira pas casser.

--Pourquoi?... pourquoi?...

-- Parceque tout lassetout passetout cassecomme on dit dans mon pays.

-- Et lamer qui est dessous

-- En casde chutemieux vaut la mer.

-- Mais onse noie!...

-- On senoiemais on ne s'é-cra-bou-ille pas! " réponditFrançois Tapageen scandant chaque syllabe de sa phrase:

Un instantaprèspar un mouvement de reptationFrycollin s'étaitglissé au fond de sa cabine.

Pendantcette journée du î6 juinl'aéronef ne pritqu'une vitesse modérée. Il semblait raser la surface decette mer si calmetout imprégnée de soleilqu'ildominait seulement d'une centaine de pieds.

A leurtourUncle Prudent et son compagnon étaient restésdans leur roufleafin de ne point rencontrer Robur qui se promenaiten fumanttantôt seultantôt avec le contremaîtreTom Turner. Il n'y avait qu'un demi-jeu d'hélices en fonctionet cela suffisait à maintenir l'appareil dans les basses zonesde l'atmosphère.

En cesconditionsles gens de l'Albatros auraient pu se donneravecle plaisir de la pêchela satisfaction de varier leurordinairesi ces eaux du Pacifique eussent étépoissonneuses. Maisà sa surfaceapparaissaient seulementquelques baleinesde cette espèce à ventre jaune quimesure jusqu'à vingt-cinq mètres de longueur. Ce sontles plus redoutables cétacés des mers boréales.Les pêcheurs de profession se gardent bien de les attaquertant leur force est prodigieuse.

Cependanten harponnant une de ces baleinessoit avec le harpon ordinairesoit avec la fusée Flechter ou la javeline-bombe. dont il yavait un assortiment à bordcette pêche aurait pu sefaire sans danger.

Mais àquoi bon cet inutile massacre? Toutefoisetsans douteafin demontrer aux deux membres du Weldon-Institute ce qu'il pouvait obtenirde son aéronefRobur voulut donner la chasse à l'un deces monstrueux cétacés.

Au cri de" baleine! baleine! " Uncle Prudent et Phil Evans sortirentde leur cabine. Peut-être y avait-il quelque navire baleinieren vue... Dans ce caspour échapper à leur prisonvolantetous deux eussent été capables de seprécipiter à la meren comptant sur la chance d'êtrerecueillis par une embarcation.

Déjàtout le personnel de l'Albatros était rangé surla plate-forme. Il attendait.

"Ainsinous allons en tâtermaster Robur? demanda lecontremaître Turner.

-- OuiTom "répondit l'ingénieur.

Dans lesroufles de la machineriele mécanicien et ses deux aidesétaient à leur posteprêts à exécuterles manoeuvres qui seraient commandées par gestes. L'Albatrosne tarda pas à s'abaisser vers la meret il s'arrêta àune cinquantaine de pieds au-dessus.

Il n'yavait aucun navire au large -- ce que purent constater les deuxcollègues -- ni aucune terre en vue qu'ils auraient pu gagnerà la nageen admettant que Robur n'eût rien fait pourles ressaisir.

Plusieursjets de vapeur et d'eaulancés par leurs éventsannoncèrent bientôt la présence des baleines quivenaient respirer à la surface de la mer.

TomTurneraidé d'un de ses camaradess'était placéà l'avant. A sa portée était une de cesjavelines-bombesde fabrication californiennequi se lancent avecune arquebuse. C'est une espèce de cylindre de métalque termine une bombe cylindriquearmée d'une tige àpointe barbelée.

Du banc dequart de l'avantsur lequel il venait de monterRobur indiquaitdela main droite aux mécaniciensde la main gauche au timonierles manoeuvres à faire. Il était ainsi maître del'aéronef dans toutes les directionshorizontale etverticale. On ne saurait croire avec quelle rapiditéavecquelle précisionl'appareil obéissait à tousses commandements. On eût dit d'un être organisédont l'ingénieur Robur était l'âme.

"Baleine!... Baleine! " s'écria de nouveau Tom Turner.

En effetle dos d'un cétacé émergeait à quatreencablures en avant de l'Albatros.

L'Albatroscourut dessusetquand il n'en fut plus qu'à une soixantainede piedsil s'arrêta.

Tom Turneravait épaulé son arquebuse qui reposait sur une fourchefichée dans la rambarde. Le coup partitet le projectileentraînant une longue corde dont l'extrémité serattachait à la plate-formealla frapper le corps de labaleine. La bomberemplie d'une matière fulminantefit alorsexplosioneten éclatantlança une sorte de petitharpon à deux branchesqui s'incrusta dans les chairs del'animal.

"Attention! " cria Turner.

UnclePrudent et Phil Evanssi mal disposés qu'ils fussentsesentaient intéressés par ce spectacle.

Labaleineblessée grièvementavait frappé la merd'un tel coup de queue que l'eau rejaillit jusque sur l'avant del'aéronef. Puis l'animal plongea à une grandeprofondeurpendant qu'on lui filait de la corde préalablementlovée dans une baille pleine d'eauafin qu'elle ne prit pasfeu au frottement. Lorsque la baleine revint à la surfaceelle se mit à fuir à toute vitesse dans la direction dunord.

Que l'onimagine avec quelle rapidité l'Albatros fut remorquéà sa suite! D'ailleursles propulseurs avaient étéarrêtés. On laissait faire l'animalen se maintenant enligue avec lui. Tom Turner était prêt à couper lacordepour le cas où un nouveau plongeon aurait rendu cetteremorque trop dangereuse.

Pendantune demi-heureet peut-être sur une distance de six millesl'Albatros fut ainsi entraîné; mais on sentaitque le cétacé commençait à faiblir.

Alorssurun geste de Roburles aides-mécaniciens firent machine enarrièreet les propulseurs commencèrent àopposer une certaine résistance à la baleinequipeuà peuse rapprocha du bord.

Bientôtl'aéronef plana à vingt-cinq pieds au-dessus d'elle. Saqueue battait encore les eaux avec une incroyable violence. En seretournant du dos sur le ventreelle produisait d'énormesremous.

Tout àcoupelle se redressapour ainsi direpiqua une têteetplongea avec une telle rapiditéque Tom Turner eut àpeine le temps de lui filer de la corde.

D'un coupl'aéronef fut entraîné jusqu'à la surfacedes eaux. Un tourbillon s'était formé à la placeoù avait disparu l'animal. Un paquet de mer embarquapar-dessus la rambardecomme il en tombe sur les pavois d'un navirequi court contre le vent et la lame.

Heureusementd'un coup de hacheTom Turner trancha la cordeet l'Albatrossa remorque détachéeremonta à deux centsmètres sous la puissance de ses hélicesascensionnelles.

Quant àRoburil avait manoeuvré l'appareil sans que son sang-froidl'eût abandonné un instant.

Quelquesminutes aprèsla baleine revenait à la surface --morte cette fois. De toutes parts les oiseaux de mer accouraient pourse jeter sur son cadavreen poussant des cris à rendre sourdtoutun Congrès.

L'Albatrosn'ayant que faire de cette dépouillereprit sa marche versl'ouest.

Lelendemain17 juinà six heures du matinune terre seprofila à l'horizon. C'étaient la presqu'îled'Alaska et le long semis de brisants des Aléoutiennes.

L'Albatrossauta par-dessus cette barrière où pullulent cesphoques à fourrureque chassent les Aléoutiens pour lecompte de la Compagnie Russo-Américaine. Excellente affairela capture de ces amphibies longs de six à sept piedscouleurde rouillequi pèsent de trois cents à cinq centslivres! Il y en avait des files interminablesrangées enfront de batailleet on eût pu les compter par milliers.

S'ils nebronchèrent pas au passage de l'Albatrosil n'en futpas de même des plongeonslumnes et imbriensdont les crisrauques emplirent l'espaceet qui disparurent sous les eauxcommes'ils eussent été menacés par quelque formidablebête de l'air.

Les deuxmille kilomètres de la mer de Behringdepuis les premièresAléoutiennes jusqu'à la pointe extrême duKamtchatkafurent enlevés pendant les vingt-quatre heures decette journée et de la nuit suivante. Pour mettre àexécution leur projet de fuiteUncle Prudent et Phil Evans nese trouvaient plus dans des conditions favorables. Ce n'étaitni sur ces rivages déserts de l'extrême Asieni dansles parages de la mer d'Okhotsk qu'une évasion pouvaits'effectuer avec quelque chance. Visiblementl'Albatros sedirigeait vers les terres du Japon ou de la Chine. Làbienqu'il ne fût peut-être pas prudent de s'en remettre àla discrétion des Chinois ou des Japonaisles deux collèguesétaient résolus à s'enfuirsi l'aéroneffaisait halte en un point quelconque de ces territoires.

Maisferait-il halte? Il n'en était pas de lui comme d'un oiseauqui finit par se fatiguer d'un trop long volou d'un ballon quifaute de gazest obligé de redescendre. Il avait desapprovisionnements pour bien des semaines encoreet ses organesd'une solidité merveilleusedéfiaient toute faiblessecomme toute lassitude.

Un bondpar-dessus la presqu'île du Kamtchatkadont on aperçutà peine l'établissement de Petropavlovsk et le volcande Kloutschew pendant la journée du 18 juinpuis un autrebond au-dessus de la mer d'Okhotskà peu près àla hauteur des îles Kourilesqui lui font un barrage rompu pardes centaines de petits canaux. Le 19au matinl'Albatrosatteignit le détroit de La Pérouseresserréentre la pointe septentrionale du Japon et l'île Saghaliendans cette petite Mancheoù se déverse ce grand fleuvesibérienl'Amour.

Alors seleva un brouillard très denseque l'aéronef dutlaisser au-dessous de lui. Ce n'est pas qu'il eût besoin dedominer ces vapeurs pour se diriger. A l'altitude qu'il occupaitaucun obstacle à craindreni monuments élevésqu'il eût pu heurter à son passageni montagnes contrelesquelles il aurait couru le risque de se briser dans son vol. Lepays n'était que peu accidenté. Mais ces vapeurs nelaissaient pas d'être fort désagréableset touteût été mouillé à bord.

Il n'yavait donc qu'à s'élever au-dessus de cette couche debrumes dont l'épaisseur mesurait trois à quatre centsmètres. Aussi les hélices furent-elles plus rapidementactionnéeset au-delà du brouillardl'Albatrosretrouva les régions ensoleillées du ciel.

Dans cesconditions. Uncle Prudent et Phil Evans auraient eu quelque peine àdonner suite à leurs projets d'évasionen admettantqu'ils eussent pu quitter l'aéronef.

Cejour-làau moment où Robur passait près d'eux

ils'arrêta un instantetsans avoir l'air d'y attacher aucuneimportance

"Messieursdit-ilun navire à voile ou à vapeurperdudans des brumes dont il ne peut sortirest toujours fort gêné.Il ne navigue plus qu'au sifflet ou à la corne. Il lui fautralentir sa marcheetmalgré tant de précautionsàchaque instant une collision est à craindre. L'Albatrosn'éprouve aucun de ces soucis. Que lui font les brumespuisqu'il peut s'en dégager? L'espace est à luitoutl'espace! "

Cela ditRobur continua tranquillement sa promenadesans attendre une réponsequ'il ne demandait paset les bouffées de sa pipe seperdirent dans l'azur.

"Uncle Prudentdit Phil Evans; il parait que cet étonnantAlbatros n'a jamais rien à craindre!

-- C'estce que nous verrons! " répondit le président duWeldon-Institute.

Lebrouillard dura trois joursles 192021 juinavec unepersistance regrettable. Il avait fallu s'élever pour éviterles montagnes japonaises de Fousi-Zama. Maisce rideau de brumess'étant déchiréon aperçut une immensecité avec palaisvillaschaletsjardinsparcs. Mêmesans la voirRobur l'eût reconnue rien qu'à l'aboiementde ses myriades de chiensaux cris de ses oiseaux de proieetsurtout à l'odeur cadavérique que les corps de sessuppliciés jettent dans l'espace.

Les deuxcollègues étaient sur la plate-formeau moment oùl'ingénieur prenait ce repèrepour le cas où ildevrait continuer sa route au milieu du brouillard.

"Messieursdit-ilje n'ai aucune raison de vous cacher que cettevillec'est Yédola capitale du Japon. "

UnclePrudent ne répondit pas. En présence de l'ingénieuril suffoquait comme si l'air eût manqué à sespoumons.

"Cette vue de Yédoreprit Roburc'est vraiment trèscurieux.

-- Quelquecurieux que ce soit...répliqua Phil Evans.

-- Cela nevaut pas Pékin? riposta l'ingénieur. C'est bien monaviset vous en pourrez juger avant peu. "

Impossibled'être plus aimable.

L'Albatrosqui pointait vers le sud-estchangea alors sa direction de quatrequartsafin d'aller chercher dans l'est une route nouvelle.

Pendant lanuitle brouillard se dissipa. Il y avait des symptômes d'untyphon peu éloignébaisse rapide du baromètredisparition des vapeursgrands nuages de forme ellipsoïdalecollés sur le fond cuivré du ciel; à l'horizonopposéde longs traits de carminnettement tracés surune nappe d'ardoiseet un large secteurtout clairdans le nord;puisla mer unie et calmemais dont les eauxau coucher du soleilprirent une sombre couleur écarlate.

Fortheureusementce typhon se déchaîna plus au sud et n'eutd'autres résultats que de dissiper les brumes amonceléesdepuis près de trois jours.

En uneheureon avait franchi les deux cents kilomètres du détroitde Coréepuisla pointe extrême de cette presqu'île.Tandis que le typhon allait battre les côtes sud-est de laChinel'Albatros se balançait sur la mer Jauneetpendant les journées du 22 et du 23au-dessus du golfe dePetchéli; le 24il remontait la vallée du Pei-Hoetil planait enfin sur la capitale du Céleste Empire.

Penchésen dehors de la plate-formeles deux collèguesainsi quel'avait annoncé l'ingénieurpurent voir trèsdistinctement cette cité immensele mur qui la sépareen deux parties -- ville mandchoue et ville chinoise --les douzefaubourgs qui l'environnentles larges boulevards qui rayonnent versle centreles temples dont les toits jaunes et verts se baignaientdans le soleil levantles parcs qui entourent les hôtels desmandarins; puisau milieu de la ville mandchoueles six centsoixante-huit hectares [Près de quatorze fois la surface duChamp-de-Mars] de la ville Jauneavec ses pagodesses jardinsimpériauxses lacs artificielssa montagne de charbon quidomine toute la capitale; enfinau centre de la ville Jaunecommeun carré de casse-tête chinois encastré dans unautrela ville Rougec'est-à-dire le Palais Impérialavec toutes les fantaisies de son invraisemblable architecture.

En cemomentau-dessous de l'Albatrosl'air était emplid'une harmonie singulière. On eût dit d'un concert deharpes éoliennes. Dans l'air planaient une centaine decerfs-volants de différentes formes en feuilles de palmier oude pandanusmunis à leur partie supérieure d'une sorted'arc en bois légersous-tendu d'une mince lame de bambou.Sous l'haleine du venttoutes ces lamesaux notes variéescomme celles d'un harmonicaexhalaient un murmure de l'effet le plusmélancolique. Il semblait quedans ce milieuon respirâtde l'oxygène musical.

Robur eutalors la fantaisie de se rapprocher de cet orchestre aérienet l'Albatros vint lentement se baigner dans les ondes sonoresque les cerfs-volants émettaient à traversl'atmosphère.

Maisaussitôtil se produisit un extraordinaire effet au milieu decette innombrable population. Coups de tam-tams et autres instrumentsformidables des orchestres chinoiscoups de fusils par millierscoups de mortiers par centainestout fut mis en oeuvre pour éloignerl'aéronef. Si les astronomes de la Chine reconnurentcejour-làque cette machine aériennec'était lemobile dont l'apparition avait soulevé tant de disputeslesmillions de Célestesdepuis l'humble tankadèrejusqu'aux mandarins les plus boutonnésle prirent pour unmonstre apocalyptique qui venait d'apparaître sur le ciel deBouddha.

On nes'inquiéta guère de ces démonstrations dansl'inabordable Albatros. Mais les cordesqui retenaient lescerfs-volants aux pieux fichés dans les jardins impériauxfurent ou coupées ou halées vivement. De ces légersappareilsles uns revinrent rapidement à terre en accentuantleurs accordsles autres tombèrent comme des oiseaux qu'unplomb a frappés aux ailes et dont le chant finit avec ledernier souffle.

Uneformidable fanfareéchappée de la trompette de TomTurnerse lança alors sur la capitale et couvrit lesdernières notes du concert aérien. Cela n'interrompitpas la fusillade terrestre. Toutefoisune bombeayant éclatéà quelques vingtaines de pieds de sa plate-formel'Albatrosremonta dans les zones inaccessibles du ciel.

Que sepassa-t-il pendant les quelques jours qui suivirent? Aucun incidentdont les prisonniers eussent pu profiter. Quelle direction pritl'aéronef? Invariablement celle du sud-ouest -- ce quidénotait le projet de se rapprocher de l'Indoustan. Il étaitvisibled'ailleursque le solmontant sans cesseobligeaitl'Albatros à se diriger selon son profil. Une dizained'heures après avoir quitté PékinUncle Prudentet Phil Evans avaient pu entrevoir une partie de la Grande Muraillesur la limite du Chen-Si. Puisévitant les monts Loungsilspassèrent au-dessus de la vallée de Wang-Ho etfranchirent la frontière de l'Empire chinois sur la limite duTibet.

Le Tibet-- hauts plateaux sans végétationde-cide-làpics neigeuxravins desséchéstorrents alimentéspar les glaciersbas-fonds avec d'éclatantes couches de sellacs encadrés dans des forêts verdoyantes. Sur le toutun vent souvent glacial.

Lebaromètretombé à 450 millimètresindiquait alors une altitude de plus de quatre mille mètresau-dessus du niveau de la mer. A cette hauteurla températurebien que l'on fût dans les mois les plus chauds de l'hémisphèreboréalne dépassait guère le zéro.

Cerefroidissementcombiné avec la vitesse de l'Albatrosrendait la situation peu supportable. Aussibien que les deuxcollègues eussent à leur disposition de chaudescouvertures de voyageils préférèrent rentrerdans le roufle.

Il va sansdire qu'il avait fallu donner aux hélices suspensivesune extrême rapiditéafin de maintenir l'aéronefdans un air déjà raréfié. Mais ellesfonctionnaient avec un ensemble parfaitet il semblait que l'on fûtbercé par le frémissement de leurs ailes.

Cejour-làGarlokville du Tibet occidentalchef-lieu de laprovince de Guari-Khorsoumput voir passer l'Albatrosgroscomme un pigeon voyageur.

Le 27juinUncle Prudent et Phil Evans aperçurent une énormebarrièredominée par quelques hauts picsperdus dansles neigeset qui leur coupait l'horizon. Tous deuxarc-boutésalors contre le roufle de l'avant pour résister à lavitesse du déplacementregardaient ses masses colossales.Elles semblaient courir au-devant de l'aéronef.

"L'Himalayasans doutedit Phil Evanset il est probable que ceRobur va en contourner la base sans essayer de passer dans l'Inde.

-- Tantpis! répondit Uncle Prudent. Sur cet immense territoirepeut-être aurions-nous pu...

-- A moinsqu'il ne tourne la chaîne par le Birman à l'estou parle Népaul à l'ouest.

-- En toutcasje le mets au défi de la franchir!

--Vraiment! " dit une voix.

Lelendemain28 juinl'Albatros se trouvait en face dugigantesque massifau-dessus de la province de Zzang. De l'autrecôté de l'Himalayac'était la région duNépaul.

Enréalitétrois chaînes coupent successivement laroute de l'Indequand on vient du nord. Les deux septentrionalesentre lesquelles s'était glissé l'Albatroscomme un navire entre d'énormes écueilssont lespremiers degrés de cette barrière de l'Asie centrale.Ce furent d'abord le Kouen-Lounpuis le Karakoroumqui dessinentcette vallée longitudinale et parallèle àl'Himalayapresque à la ligne de faite où se partagentles bassins de l'Indusà l'ouestet du Brahmapoutreàl'est.

Quelsuperbe système orographique! Plus de deux cents sommets déjàmesurésdont dix-sept dépassent vingt-cinq millepieds! Devant l'Albatrosà huit mille huit centquarante mètress'élevait le mont Everest. Sur ladroitele Dwalaghirihaut de huit mille deux cents. Sur la gauchele Kinchanjungahaut de huit mille cinq cent quatre-vingt-douzerelégué au deuxième rang depuis les dernièresmesures de l'Everest.

EvidemmentRobur n'avait pas la prétention d'effleurer la cime de cespics maissans douteil connaissait les diverses passes del'Himalayaentre autresla passe d'Ibi-Gaminque les frèresSchlagintweiten 1856ont franchie à une hauteur de sixmille huit cents mètreset il s'y lança résolument.

Il y eutlà quelques heures palpitantestrès péniblesmême. Cependantsi la raréfaction de l'air ne devintpas telle qu'il fallut recourir à des appareils spéciauxpour renouveler l'oxygène dans les cabinesle froid futexcessif.

Roburposté à l'avantsa mâle figure sous soncapuchoncommandait les manoeuvres. Tom Turner avait en main labarre du gouvernail. Le mécanicien surveillait attentivementses piles dont les substances acides n'avaient rien à craindrede la congélation -- heureusement. Les héliceslancéesau maximum de courantrendaient des sons de plus en plus aigusdontl'intensité fut extrêmemalgré la moindredensité de l'air. Le baromètre tomba à 290millimètresce qui indiquait sept mille mètresd'altitude.

Magnifiquedisposition de ce chaos de montagnes!

Partoutdes sommets blancs. Pas de lacsmais des glaciers qui descendentjusqu'à dix mille pieds de la base. Plus d'herberien que derares phanérogames sur la limite de la vie végétale.Plus de ces admirables pins et cèdresqui se groupent enforêts splendides aux flancs inférieurs de la chaîne.Plus de ces gigantesques fougères ni de ces interminablesparasitestendus d'un tronc à l'autrecomme dans lessous-bois de la jungle. Aucun animalni chevaux sauvagesni yaksni boeufs tibétains. Parfois une gazelle égaréejusque dans ces hauteurs. Pas d'oiseauxsi ce n'est quelques couplesde ces corneilles qui s'élèvent jusqu'aux dernièrescouches de l'air respirable.

Cettepasse enfin franchiel'Albatros commença àredescendre. Au sortir du colhors de la région des forêtsil n'y avait plus qu'une campagne infinie qui s'étendait surun immense secteur.

AlorsRobur s'avança vers ses hôteset d'une voix aimable :

"L'Indemessieurs "dit-il.



X

DANSLEQUEL ON VERRA COMMENT ET POURQUOI LE VALET FRYCOLLIN FUT MIS ÀLA REMORQUE



L'ingénieurn avait point l'intention de promener son appareil au-dessus de cesmerveilleuses contrées de l'Indoustan. Franchir l'Himalayapour montrer de quel admirable engin de locomotion il disposaitconvaincre même ceux qui ne voulaient pas êtreconvaincusil ne voulait sans doute pas autre chose. Est-ce donc àdire que l'Albatros fût parfaitquoique la perfectionne soit pas de ce monde? On le verra bien.

En toutcassidans leur for intérieurUncle Prudent et soncollègue ne pouvaient qu'admirer la puissance d'un pareilengin de locomotion aérienneils n'en laissaient rienparaître. Ils ne cherchaient que l'occasion de s'enfuir. Ilsn'admirèrent même pas le superbe spectacle offert àleur vuependant que l'Albatros suivait les pittoresqueslisières du Pendjab.

Il y abienà la base de l'Himalayaune bande marécageuse deterrains d'où transpirent des vapeurs malsainesce Teraïdans lequel la fièvre est à l'état endémique.Mais ce n'était pas pour gêner l'Albatros nicompromettre la santé de son personnel. Il montasans trop sepresservers l'angle que l'Indoustan fait au point de jonction duTurkestan et de la Chine. Le 29juindès les premièresheures du matins'ouvrait devant lui l'incomparable vallée deCachemir.

Ouiincomparablecette gorge que laissent entre eux le grand et le petitHimalaya! Sillonnée des centaines de contreforts que l'énormechaîne envoie mourir jusqu'au bassin de l'Hydaspeelle estarrosée par les capricieux méandres du fleuvequi vitse heurter les armées de Porus et d'Alexandrec'est-à-direl'Inde et la Grèce aux prises dans l'Asie centrale. Il esttoujours làcet Hydaspesi les deux villesfondéespar le Macédonien en souvenir de sa victoireont si biendisparu qu'on ne peut même plus en retrouver la place.

Pendantcette matinéel'Albatros plana au-dessus de Srinagarplus connue sous le nom de Cachemir. Uncle Prudent et son compagnonvirent une cité superbeallongée sur les deux rives dufleuveses ponts de bois tendus comme des filsses chaletsagrémentés de balcons en découpagesses bergesombragées de hauts peupliersses toits gazonnés quiprenaient l'aspect de grosses taupinièresses canauxmultiplesavec des barques comme des noix et des bateliers comme desfourmisses palaisses templesses kiosquesses mosquéesses bungalows à l'entrée des faubourgs-- tout cetensemble doublé par la réverbération des eaux;puis sa vieille citadelle de Hari-Parvatacampée au frontd'une collinecomme le plus important des forts de Paris au front dumont Valérien.

" Ceserait Venisedit Phil Evanssi nous étions en Europe.

-- Et sitous étions en Europerépondit Uncle Prudentnoussaurions bien retrouver le chemin de l'Amérique! "

L'Albatrosne s'attarda pas au-dessus du lac que le fleuve traverse et repritson vol à travers la vallée de l'Hydaspe.

Pendantune demi-heure seulementdescendu à dix mètres dufleuveil resta stationnaire. Alorsau moyen d'un tuyau decaoutchouc envoyé en dehorsTom Turner et ses genss'occupèrent de refaire leur provision d'eauqui fut aspiréepar une pompe que les courants des accumulateurs mirent en mouvement.

Durantcette opérationUncle Prudent et Phil Evans s'étaientregardés. Une même pensée avait traverséleur cerveau. Ils n'étaient qu'à quelques mètresde la surface de l'Hydaspeà portée des rives. Tousdeux étaient bons nageurs. Un plongeon pouvait leur rendre lalibertéetlorsqu'ils auraient disparu entre deux eauxcomment Robur eût-il pu les reprendre? Afin de laisser àses propulseurs la possibilité d'agirne fallait-il pas quel'appareil se tint au moins à deux mètres au-dessus dulac?

En uninstanttoutes les chances pour ou contre s'étaientprésentées à leur esprit. En un instant ils lesavaient pesées. Enfin ils allaient s'élancer par-dessusla plate-formelorsque plusieurs paires de mains s'abattirent surleurs épaules.

On lesobservait. Ils furent mis dans l'impossibilité de fuir.

Cettefoisils ne se rendirent pas sans résistance. Ils voulurentrepousser ceux qui les tenaient. Mais c'étaient de solidesgaillardsces gens de l'Albatros!

"Messieursse contenta de dire l'ingénieurquand on a leplaisir de voyager en compagnie de Robur-le-Conquérantcommevous l'avez si bien nomméet à bord de son admirableAlbatroson ne le quitte pas ainsi... à l'anglaise!J'ajouterai même qu'on ne le quitte plus! "

Phil Evansentraîna son collègue qui allait se livrer àquelque acte de violence. Tous deux rentrèrent dans le roufledécidés à s'enfuirdût-il leur en coûterla vieet n importe où.

L'Albatrosavait repris sa direction vers l'ouest. Pendant cette journéeavec une vitesse moyenneil franchit le territoire du Caboulistandont on entrevit un instant la capitalepuis la frontière duroyaume de l'Hératà onze cents kilomètres deCachemir.

Dans cescontréestoujours si disputées encoresur cette routeouverte aux Russes vers les possessions anglaises de l'Indeapparurent des rassemblements d'hommesdes colonnesdes convoisenun mot tout ce qui constitue le personnel et le matériel d'unearmée en marche. On entendit aussi des coups de canon et lepétillement de la mousqueterie. Mais l'ingénieur ne semêlait jamais des affaires des autresquand ce n'étaitpas pour lui question d'honneur ou d'humanité. Il passa outre.Si Hératcomme on le ditest la clef de l'Asie centralequecette clef allât dans une poche anglaise ou dans une pochemoscovitepeu lui importait. Les intérêts terrestres neregardaient plus l'audacieux qui avait fait de l'air son uniquedomaine.

D'ailleursle pays ne tarda pas à disparaître sous un véritableouragan de sablecomme il ne s'en produit que trop fréquemmentdans ces régions. Ce ventqui s'appelle " tebbad "transporte des éléments fiévreux avecl'impondérable poussière soulevée à sonpassage. Et combien de caravanes périssent dans cestourbillons!

Quant àl'Albatrosafin d'échapper à cette poussièrequi aurait pu altérer la finesse de ses engrenagesil allachercher à deux mille mètres une zone plus saine.

Ainsidisparut la frontière de la Perse et ses longues plaines quirestèrent invisibles. L'allure était trèsmodéréebien qu'aucun écueil ne fût àcraindre. En effetsi la carte indique quelques montagneselles nesont cotées qu'à de moyennes altitudes. Maisauxapproches de la capitaleil convenait d'éviter le Damavenddont le pic neigeux pointe à près de six mille sixcents mètrespuis la chaîne d'Elbrouzau pied delaquelle est bâti Téhéran.

Dèsles premières lueurs du 2 juillet surgit ce Damavendémergeant du simoun de sables.

L'Albatrosse dirigea donc de manière à passer au-dessus de lavilleque le vent enveloppait d'un nuage de fine poussière.

Cependantvers les dix heures du matinon put apercevoir les larges fossésqui entourent l'enceinteetau milieule palais du Shahsesmurailles revêtues de plaques de faïenceses bassins quisemblaient taillés dans d'énormes turquoises d'un bleuéclatant.

Ce ne futqu'une rapide vision. A partir de ce pointl'Albatrosmodifiant sa routeporta presque directement vers le nord. Quelquesheures aprèsil se trouvait au-dessus d'une petite villebâtie à un angle septentrional de la frontièrepersanesur les bords d'une vaste étendue d'eaudont on nepouvait apercevoir la fin ni au nord ni à l'est.

Cettevillec'était le port d'Ashouradala station russe la plusavancée dans le sud. Cette étendue d'eauc'étaitune mer. C'était la Caspienne.

Plus detourbillons de poussière alors. Vue d'un ensemble de maisons àl'européennedisposées le long d'un promontoireavecun clocher qui les domine.

L'Albatross'abaissa sur cette mer dont les eaux sont à trois cents piedsau-dessous du niveau. océanien. Vers le soiril longeait lacôte -- turkestane autrefoisrusse alors -- qui monte vers legolfe de Balkanet le lendemain3 juilletil planait à centmètres au-dessus de la Caspienne.

Aucuneterre en vueni du côté de l'Asieni du côtéde l'Europe. A la surface de la merquelques voiles blanchesgonflées par la brise. C'étaient des navires indigènesreconnaissables à leurs formesdes kesebeys à deuxmâtsdes kayuksanciens bateaux pirates à un mâtdes teimilssimples canots de service 'ou de pêche. Çàet làs'élevaient jusqu'à l'Albatrosquelques queues de fuméevomies par la cheminée de cessteamers d'Ashourada que la Russie entretient pour la police des eauxturkomanes.

Cematin-làle contremaître Tom Turner causait avec lemaître coqFrançois Tapageetà une demande decelui-ciil avait fait cette réponse

"Ouinous resterons quarante-huit heures environ au-dessus de la merCaspienne.

-- Bien!répondit le maître coq. Cela nous permettra sans doutede pêcher ?...

-- Commevous le dites! "

Puisqu'ondevait mettre quarante heures à faire les six cent vingt-cinqmilles que mesure cette mer sur deux cents de largec'est que lavitesse de l'Albatros serait très modéréeet même nulle pendant les opérations de pêche.

Orcetteréponse de Tom Turner fut entendue par Phil Evans qui setrouvait alors à l'avant.

En cemomentFrycollin s'obstinait à l'assommer de ses incessantesrécriminationsle priant d'intervenir près de sonmaître pour qu'il le fit " déposer à terre".

Sansrépondre à cette demande saugrenuePhil Evans revint àl'arrière retrouver Uncle Prudent. Làtoutesprécautions prises pour ne point être entendusilrapporta les quelques phrases échangées entre TomTurner et le maître coq.

"Phil Evansrépondit Uncle Prudentje pense que nous ne nousfaisons aucune illusion sur les intentions de ce misérable ànotre égard?

-- Aucunerépondit Phil Evans. Il ne nous rendra la liberté quelorsque cela lui conviendra-- s'il nous la rend jamais!

-- Dans cecasnous devons tout tenter pour quitter l'Albatros!

-- Unfameux appareilil faut bien l'avouer!

-- C'estpossible! s'écria Uncle Prudentmais c'est l'appareil d'uncoquin qui nous retient au mépris de tout droit. Orcetappareil constitue pour nous et les nôtres un danger permanent.Si donc nous ne parvenons pas à le détruire...

--Commençons par nous sauver!..répondit Phil Evans.Nous verrons après!

-- Soit!reprit Uncle Prudentet profitons des occasions qui vont s'offrir.Evidemment l'Albatros va traverser la Caspiennepuis selancer sur l'Europesoit dans le nordau-dessus de la Russiesoitdans l'ouestau-dessus des contrées méridionales. Ehbien! en quelque lieu que nous mettions le piednotre salut seraassuré jusqu'à l'Atlantique. Il convient donc de setenir prêts à toute heure.

-- Maisdemanda Phil Evanscomment fuir?...

--Ecoutez-moirépondit Uncle Prudent. Il arrive parfoispendant la nuitque l'Albatros plane à quelquescentaines de pieds seulement du sol. Oril y a à bordplusieurs câbles de cette longueuretavec un peu d'audaceon pourrait peut-être se laisser glisser...

-- Ouirépondit Phil Evansle cas échéantjen'hésiterais pas...

Ni moidit Uncle Prudent. J'ajoute quela nuitexcepté le timonierposté à l'arrièrepersonne ne veille.

Précisémentun de ces câbles est placé à l'avantetsansêtre vusans être entenduil ne serait pas impossiblede le dérouler...

-- Biendit Phil Evans. Je vois avec plaisirUncle Prudentque vous 'êtesplus calme. Cela vaut mieux pour agir. Maisen ce momentnous voicisur la Caspienne. De nombreux bâtiments sont en vue. L'Albatrosva descendre et s'arrêter pendant la pèche... Est-ce quenous ne pourrions pas profiter?...

-- Eh! onnous surveillemême quand nous ne croyons pas êtresurveillésrépondit Uncle Prudent. Vous l'avez bienvuquand nous avons tenté de nous précipiter dansl'Hydaspe.

-- Et quidit que nous ne sommes pas surveillés aussi pendant la nuit?répliqua Phil Evans.

-- Il fautpourtant en finir! s'écria Uncle Prudentoui! en finir aveccet Albatros et son maître! "

On levoitsous l'excitation de la colèreles deux collègues-- Uncle Prudent surtout -- pouvaient être conduits àcommettre les actes les plus téméraires et peut-êtreles plus contraires à leur propre sûreté.

Lesentiment de leur impuissancele dédain ironique avec lequelles traitait Roburles réponses brutales qu'il leur faisaittout contribuait à tendre une situation dont l'aggravationétait chaque jour plus manifeste.

Ce jourmêmeune nouvelle scène faillit amener une altercationdes plus regrettables entre Robur et les deux collègues.Frycollin ne se doutait guère qu'il allait en être leprovocateur.

En sevoyant au-dessus de cette mer sans limitesle poltron fut reprisd'une belle épouvante. Comme un enfantcomme un Nègrequ'il étaitil se laissa aller à geindreàprotesterà crierà se démener en millecontorsions et grimaces.

" Jeveux m'en aller!... Je veux m'en aller! criait-il. Je ne suis pas unoiseau !... Je ne suis pas fait pour voler!... Je veux qu'on meremette à terre... tout de suite!... "

Il va sansdire que Uncle Prudent ne cherchait aucunement à le calmer--au contraire. Aussi ces hurlements finirent-ils par impatientersingulièrement Robur.

OrcommeTom Turner et ses compagnons allaient procéder aux manoeuvresde la pêchel'ingénieurpour se débarrasser deFrycollinordonna de l'enfermer dans son roufle. Mais le Nègrecontinua à se débattreà frapper aux cloisonsà hurler de plus belle.

Il étaitmidi. En ce momentl'Albatros se tenait à cinq ou sixmètres seulement du niveau de la mer. Quelques embarcationsépouvantées à sa vueavaient pris la fuite.Cette portion de la Caspienne ne devait pas tarder à êtredéserte.

Comme onle pense biendans ces conditions où ils n'auraient eu qu'àpiquer une tête pour fuirles deux collègues devaientêtre et étaient l'objet d'une surveillance spéciale.En admettant même qu'ils se fussent jetés par-dessus lebordon aurait bien su les reprendre avec le canot de caoutchouc del'Albatros. Doncrien à faire pendant la pêcheà laquelle Phil Evans crut devoir assistertandis que UnclePrudenten perpétuel état de ragese retirait dans sacabine.

On saitque la mer Caspienne est une dépression volcanique du sol. Ence bassin tombent les eaux de ces grands fleuvesle Volgal'Ouralle Kourla Koumala Jemba et autres. Sans l'évaporation quilui enlève son trop-pleince troud'une superficie dedix-sept mille lieues carréesd'une profondeur moyennecomprise entre soixante et quatre cents piedsaurait inondéles côtes du nord et de l'estbasses et marécageuses.Bien que cette cuvette ne soit en communication ni avec la mer Noireni avec la mer d'Araldont les niveaux sont très supérieursau sienelle n'en nourrit pas moins un très grand nombre depoissons -- de ceuxbien entendu

auxquelsne peuvent déplaire ses eaux d'une amertume prononcéedue au naphte qu'y déversent les sources de son extrémitéméridionale.

Orensongeant à la variété que la pêche pouvaitapporter à son ordinairele personnel de l'Albatros nedissimulait pas le plaisir qu'il allait y prendre.

Attention!cria Tom Turnerqui venait de harponner un poisson de belle taillepresque semblable à un requin.

C'étaitun magnifique esturgeonlong de sept piedsde cette espèceBelonga des Russesdont les oeufsmélangés de seldevinaigre et de vin blancforment le caviar. Peut-être lesesturgeons pêchés dans les fleuves sont-ils meilleursque les esturgeons de mer; mais ceux-ci furent bien accueillis àbord de l'Albatros.

Toutefoisce qui rendit cette pêche plus fructueuse encorece fut latraîne des chaluts qui ramassèrentpêle-mêlecarpesbrèmessaumonsbrochets d'eaux saléesetsurtout quantité de ces sterlets de moyenne taille que lesriches gourmets font venir vivants d'Astrakan à Moscou et àPétersbourg. Ceux-ci allaient immédiatement passer deleur élément naturel dans les chaudières del'équipagesans frais de transport.

Les gensde Robur halaient joyeusement les filetsaprès que l'Albatrosles avait promenés pendant plusieurs milles. Le GasconFrançois Tapagehurlant de plaisirjustifiait bien son nom.Une heure de pêche suffit à remplir les viviers del'aéronefqui remonta vers le nord.

Pendantcette halteFrycollin n'avait cessé de crierde frapper auxparois de sa cabinede faire en un mot un insupportable vacarme.

" Cemaudit Nègre ne se taira donc pas! dit Roburvéritablementà bout de patience.

-- Il mesemblemonsieurqu'il a bien le droit de se plaindre! réponditPhil Evans.

-- Ouicomme moi j'ai le droit d'épargner ce supplice à mesoreilles! répliqua Robur.

--Ingénieur Robur!... dit Uncle Prudentqui venait d'apparaîtresur la plate-forme.

--Président du Weldon-Institute ? "

Tous deuxs'étaient avancés l'un vers l'autre. Il se regardaientdans le blanc des yeux.

PuisRoburhaussant les épaules :

" About de corde! " dit-il.

Tom Turneravait compris. Frycollin fut tiré de sa cabine.

Quels crisil poussalorsque le contremaître et un de ses camarades lesaisirent et l'attachèrent dans une sorte de bailleàlaquelle ils fixèrent solidement l'extrémitéd'un câble!

C'étaitprécisément un de ces câbles dont Uncle Prudentvoulait faire l'usage que l'on sait.

Le Nègreavait cru d'abord qu'il allait être pendu... Non! Il ne devaitêtre que suspendu.

En effetce câble fut déroulé au-dehors sur une longueurde cent piedset Frycollin se trouva balancé dans le vide.

Il pouvaitcrier à son aise maintenant. Maisl'épouvantel'étreignant au larynxil resta muet.

UnclePrudent et Phil Evans avaient voulu s'opposer à cetteexécution ils furent repoussés.

"C'est une infamie!... C'est une lâcheté! s'écriaUncle Prudentqui était hors de lui.

--Vraiment! répondit Robur.

-- C'estun abus de la force contre lequel je protesterai autrement que pardes paroles!

--Protestez!

-- Je mevengeraiingénieur Robur!

--Vengez-vousprésident du Weldon-Institute!

-- Et devous et des vôtres! "

Les gensde l'Albatros s'étaient rapprochés dans desdispositions peu bienveillantes. Robur leur fit signe de s'éloigner.

"Oui!... De vous et des vôtres!..reprit Uncle Prudentque soncollègue essayait en vain de calmer.

-- Quandil vous plaira! répondit l'ingénieur.

-- Et partous les moyens possibles!

-- Assez!dit alors Robur d'un ton menaçantassez! Il y a d'autrescâbles à bord! Taisez-vousousinontout comme levaletle maître! "

UnclePrudent se tutnon par craintemais parce qu'il fut pris d'unetelle suffocation que Phil Evans dut l'emmener dans sa cabine.

Cependantdepuis une heurele temps s'était singulièrementmodifié. Il y avait des symptômes auxquels on ne pouvaitse méprendre. Un orage menaçait. La saturationélectrique de l'atmosphère était portée àun tel point quevers deux heures et demieRobur fut témoind'un phénomène qu'il n'avait jamais observé.

Dans lenordd'où venait l'oragemontaient des volutes de vapeursquasi lumineuses-- ce qui était certainement dû àla variation de la charge électrique des diverses couches denuages.

Le refletde ces bandes faisait courirà la surface de la merdesmyriades de lueursdont l'intensité devenait d'autant plusvive que le ciel commençait à s'assombrir.

L'Albatroset le météore ne devaient pas tarder à serencontrerpuisqu'ils allaient l'un au-devant de l'autre.

EtFrycollin? Eh bienFrycollin était toujours à laremorque-- et remorque est le mot justecar le câble faisaitun angle assez ouvert avec l'appareil lancé à unevitesse de cent kilomètresce qui laissait la baille quelquepeu en arrière.

Que l'onjuge de son épouvantelorsque les éclairs commencèrentà sillonner l'espace autour de luitandis que le tonnerreroulait ses éclats dans les profondeurs du ciel.

Tout lepersonnel du bord s'occupait à manoeuvrer en vue de l'oragesoit pour s'élever plus haut que luisoit pour le distanceren se lançant à travers les couches inférieures.

L'Albatrosse trouvait alors à sa hauteur moyenne --mille mètresenviron-- quand éclata un coup de foudre d'une violenceextrême. La rafale s'éleva soudain. En quelquessecondesles nuages en feu se précipitèrent surl'aéronef.

Phil Evansvint alors intercéder en faveur de Frycollin et demander qu'onle ramenât à bord.

Mais Roburn'avait point attendu cette démarche. Ses ordres étaientdonnés. Déjà on s'occupait de haler la corde surla plate-formequandtout à coupil se fit unralentissement inexplicable dans la rotation des hélicessuspensives.

Roburbondit vers le roufle central

"Force ! ... Force ! ... cria-t-il au mécanicien. Il fautmonter rapidement et plus haut que l'orage!

--Impossiblemaître!

-- Qu'ya-t-il?

-- Lescourants sont troublés!... Il se fait des intermittences!..."

Et defaitl'Albatros s'abaissait sensiblement.

Ainsiqu'il arrive pour les courants des fils télégraphiquespendant les oragesle fonctionnement électrique n'opéraitplus qu'incomplètement dans les accumulateurs de l'aéronef.Maisce qui n'est qu'un inconvénient quand il s'agit dedépêchesicic'était un effroyable dangerc'était l'appareil précipité dans la mersansqu'on pût s'en rendre maître.

"Laisse descendrecria Roburet sortons de la zone électrique!Allonsenfantsdu sang-froid! "

L'ingénieurétait monté sur son banc de quart. Les hommesàleur postese tenaient prêts à exécuter lesordres du maître.

L'Albatrosbien qu'il se fût abaissé de quelques centaines depiedsétait encore plongé dans le nuageau milieu deséclairs qui se croisaient comme les pièces d'un feud'artifice. C'était à croire qu'il allait êtrefoudroyé. Les hélices se ralentissaient encoreet cequi n'avait été jusque-là qu'une descente un peurapide menaçait de devenir une chute.

Enfinenmoins d'une minuteil était manifeste qu'il serait arrivéau niveau de la mer. Une fois immergéaucune puissancen'aurait pu l'arracher de cet abîme.

Soudain lanuée électrique apparut au-dessus de lui. L'Albatrosn'était plus alors qu'à soixante pieds de la crêtedes lames. En deux ou trois secondeselles auraient noyé laplate-forme.

MaisRobursaisissant l'instant propicese précipita vers leroufle centralil saisit les leviers de mise en trainil lançale courant des piles que ne neutralisait plus la tension électriquede l'atmosphère ambiante... En un instantil eut rendu àses hélices leur vitesse normalearrêté lachutemaintenu l'Albatros à petite hauteurpendantque ses propulseurs l'entraînaient loin de l'oragequ'il netarda pas à dépasser.

Inutile dedire que Frycollin avait pris un bain forcé

-- pendantquelques secondes seulement. Lorsqu'il fut ramené àbordil était mouillé comme s'il eût plongéjusqu'au fond des mers. On le croira sans peineil ne criait plus.

Lelendemain4 juilletl'Albatros avait franchi la limiteseptentrionale de la Caspienne.



XI

DANSLEQUEL LA COLERE DE UNCLE PRUDENT CROIT COMME LE CARRE DE LA VITESSE



Si jamaisUncle Prudent et Phil Evans durent renoncer à tout espoir des'échapperce fut bien pendant les cinquante heures quisuivirent. Robur redoutait-il que la garde de ses prisonniers fûtmoins facile durant cette traversée de l'Europe? C'estpossible. Il savaitd'ailleursqu'ils étaient décidésà tout pour s'enfuir.

Quoi qu'ilen soittoute tentative eût alors été unsuicide. Que l'on saute d'un expressmarchant avec une vitesse decent kilomètres à l'heurece n'est peut-être querisquer sa viemaisd'un rapidelancé à raison dedeux cents kilomètresce serait vouloir la mort.

Orc'estprécisément cette vitesse -- le maximum dont il pûtdisposer -- qui fut imprimée à l'Albatros. Elledépassait le vol de l'hirondellesoit cent quatre-vingtskilomètres à l'heure.

Depuisquelque tempson a dû le remarquerles vents du nord-estdominaient avec une persistance très favorable à ladirection de l'Albatrospuisqu'il marchait dans le mêmesensc'est-à-dire d'une façon généralevers l'ouest. Maisces vents commençant à se calmeril devint bientôt impossible de se tenir sur la plate-formesans avoir la respiration coupée par la rapidité dudéplacement. Les deux collèguesà un certainmomenteussent même été jetés par-dessusle bords'ils n'avaient été acculés contre leurroufle par la pression de l'air.

Heureusementà travers les hublots de sa cagele timonier les aperçutet une sonnerie électrique prévint les hommesrenfermés dans le poste de l'avant.

Quatred'entre eux se glissèrent aussitôt vers l'arrièreen rampant sur la plate-forme.

Que ceuxqui se sont trouvés en mer sur un navire debout au ventpendant quelque tempêterappellent leur souveniret ilscomprendront ce que devait être la violence d'une pareillepression. Seulementicic'était l'Albatros qui lacréait par son incomparable vitesse.

En sommeil fallut ralentir la marche -- ce qui permit à Uncle Prudentet à Phil Evans de regagner leur cabine. A l'intérieurde ses rouflesainsi que l'avait dit l'ingénieurl'Albatrosemportait avec lui une atmosphère parfaitement respirable.

Maisquelle solidité avait donc cet appareilpour qu'il pûtrésister à un pareil déplacement! C'étaitprodigieux. Quant aux propulseurs de l'avant et de l'arrièreon ne les voyait même plus tourner. C'était avec uneinfinie puissance de pénétration qu'ils se vissaientdans la couche d'air.

Ladernière villeobservée du bordavait étéAstrakansituée presque à l'extrémiténord de la Caspienne.

L'Etoiledu Désert -- sans doute quelque poète russe l'a appeléeainsi -- est maintenant descendue de la première à lacinquième ou sixième grandeur. Ce simple chef-lieu degouvernement avait un instant montré ses vieilles muraillescouronnées de créneaux inutilesses antiques tours aucentre de la citéses mosquées contiguës àdes églises de style modernesa cathédrale dont lescinq dômesdorés et semés d'étoilesbleuessemblaient découpés dans un morceau defirmament-- le tout presque au niveau de cette embouchure du Volgaqui mesure deux kilomètres.

Puisàpartir de ce pointle vol de l'Albatros ne fut plus qu'unesorte de chevauchée à travers les hauteurs du cielcomme s'il eût été attelé de ces fabuleuxhippogriffes qui franchissent une lieue d'un seul coup d'aile.

Il étaitdix heures du matinle 4 juilletlorsque l'aéronef pointadans le nord-ouest en suivant à peu près la valléedu Volga. Les steppes du Don et de l'Oural filaient de chaque côtédu fleuve. S'il eût été possible

de plongerun regard sur ces vastes territoiresà peine aurait-on eu letemps d'en compter les villes et villages. Enfinle soir venul'aéronef dépassait Moscousans même saluer ledrapeau du Kremlin. En dix heuresil avait enlevé les deuxmille kilomètres qui séparent Astrakan de l'anciennecapitale de toutes les Russies.

De Moscouà Pétersbourgla ligue du chemin de fer ne compte pasplus de douze cents kilomètres. C'était donc l'affaired'une demi-journée. Aussil'Albatrosexact comme unexpressatteignit-il Pétersbourg et les bords de la Neva versdeux heures du matin. La clarté de la nuitsous cette hautelatitude qu'abandonne si peu le soleil de juinpermit d'embrasser uninstant l'ensemble de cette vaste capitale.

Puiscefurent le golfe de Finlandel'archipel d'Abola Baltiquela Suèdeà la latitude de Stockholmla Norvège à lalatitude de Christiania. Dix heures seulement pour ces deux millekilomètres! En véritéon aurait pu le croireaucune puissance humaine n'eût été capabledésormais d'enrayer la vitesse de l'Albatroscomme sila résultante de sa force de projection et de l'attractionterrestre l'eût maintenu dans une trajectoire immuable autourdu globe.

Ils'arrêtacependantet précisément au-dessus dela fameuse chute de Rjukanfosen Norvège. Le Goustadont lacime domine cette admirable région du Telemarkfut comme uneborne gigantesque qu'il ne devait pas dépasser dans l'ouest.

Aussiàpartir de ce pointl'Albatros revint-il franchement vers lesudsans modérer sa vitesse.

Etpendant ce vol invraisemblableque faisait Frycollin? Frycollindemeurait muet au fond de sa cabinedormant du mieux qu'il pouvaitsauf aux heures des repas.

FrançoisTapage lui tenait alors compagnie et se jouait volontiers de sesterreurs.

" Eh!eh! mon garçondisait-iltu ne cries donc plus!... Faut paste gêner pourtant!... Tu en serais quitte pour deux heures desuspension!... Hein !... avec la vitesse que nous avons maintenantquel excellent bain d'air pour les rhumatismes!

-- Il mesemble que tout se disloque! répétait Frycollin.

--Peut-être bienmon brave Fry! Mais nous allons si rapidementque nous ne pourrions même plus tomber!... Voilà qui estrassurant!

-- Vouscroyez?

-- Foi deGascon! "

Pour direle vraiet sans rien exagérer comme François Tapageil était certain quegrâce à cette rapiditéle travail des hélices suspensives était quelque peuamoindri. L'Albatros glissait sur la couche d'air à lamanière d'une fusée à la Congrève.

" Etça durera longtemps comme cela? demandait Frycollin.

--Longtemps ?... Oh non! répondait le maître coq.Simplement toute la vie!

-- Ah!faisait le Nègre en recommençant ses lamentations.

-- PrendsgardeFryprends garde! s'écriait alors FrançoisTapagecarcomme on dit dans mon paysle maître pourraitbien t'envoyer à la balançoire! "

EtFrycollinen même temps que les morceaux qu'il mettait endouble dans sa boucheravalait ses soupirs.

Pendant cetempsUncle Prudent et Phil Evansqui n'étaient point gens àrécriminer inutilementvenaient de prendre un parti. Il étaitévident que la fuite ne pouvait plus s'effectuer. Toutefoiss'il n'était pas possible de remettre le pied sur le globeterrestrene pouvait-on faire savoir à ses habitants cequ'étaient devenusdepuis leur disparitionle présidentet le secrétaire du Weldon-Institutepar qui ils avaient

étéenlevésà bord de quelle machine volante ils étaientdétenuset provoquer peut-être -- de quelle façongrand Dieu! -- une audacieuse tentative de leurs amis pour lesarracher aux mains de ce Robur?

Correspondre?... Et comment? Suffirait-il donc d'imiter les marins en détressequi enferment dans une bouteille un document indiquant le lieu dunaufrage et le jettent à la mer?

Mais icila merc'était l'atmosphère. La bouteille n'ysurnagerait pas. A moins de tomber juste sur un passantdont ellepourrait bien fracasser le crâneelle risquerait de n'êtrejamais retrouvée.

En sommeles deux collègues n'avaient que ce moyen à leurdispositionet ils allaient sacrifier une des bouteilles du bordquand Uncle Prudent eut une autre idée. Il prisaiton lesaitet on peut pardonner ce léger défaut à unAméricainqui pourrait faire pis. Oren sa qualité depriseuril possédait une tabatière-- videmaintenant. Cette tabatière était en aluminium. Unefois lancée au-dehorssi quelque honnête citoyen latrouvaitil la ramasserait; s'il la ramassaitil la porterait àun bureau de policeetlàon prendrait connaissance dudocument destiné à faire connaître la situationdes deux victimes de Robur-le-Conquérant.

C'est cequi fut fait. La note était courtemais elle disait tout etdonnait l'adresse du Weldon-Instituteavec prière de faireparvenir.

PuisUncle Prudentaprès y avoir glissé la noteentoura latabatière d'une épaisse bande de laine solidementficeléeautant pour l'empêcher de s'ouvrir pendant lachute que de se briser sur le sol. Il n'y avait plus qu'àattendre une occasion favorable.

Enréalitéla manoeuvre la plus difficilependant cetteprodigieuse traversée de l'Europec'était de sortir durouflede ramper sur la plate-formeau risque d'être emportéet cela secrètement. D'autre part

il nefallait pas que la tabatière tombât en quelque mergolfelac ou tout autre cours d'eau. Elle eût étéperdue.

Toutefoisil n'était pas impossible que les deux collèguesréussissent par ce moyen à rentrer en communicationavec le monde habité.

Mais ilfaisait jour en ce moment. Ormieux valait attendre la nuit etprofitersoit d'une diminution de la vitessesoit d'une haltepoursortir du roufle. Peut-être pourrait-on alors gagner le bord dela plate-forme et ne laisser tomber la précieuse tabatièreque sur une ville.

D'ailleursquand bien même toutes ces conditions se fussent alorsrencontréesle projet n'aurait pas pu être mis àexécution-- ce jour là du moins.

L'Albatrosen effetaprès avoir quitté la terre norvégienneà la hauteur du Goustaavait appuyé vers le sud. Ilsuivait précisément le zéro de longitude quin'est autreen Europeque le méridien de Paris. Il passadonc au-dessus de la mer du Nordnon sans provoquer une stupéfactionbien naturelle à bord de ces milliers de bâtiments quifont le cabotage entre l'Angleterrela Hollandela France et laBelgique. Si la tabatière ne tombait pas sur le pont mêmede l'un de ces naviresil y avait bien des chances pour qu'elle s'enallât par le fond.

UnclePrudent et Phil Evans furent donc obligés d'attendre un momentplus favorable. Du resteainsi qu'on va le voirune excellenteoccasion devait bientôt s'offrir à eux.

A dixheures du soirl'Albatros venait d'atteindre les côtesde Franceà peu près à la hauteur de Dunkerque.La nuit était assez sombre. Un instanton put voir le pharede Gris-Nez croiser ses feux électriques avec ceux de Douvresd'une rive à l'autre du détroit du Pas-de-Calais. Puisl'Albatros s'avança au-dessus

duterritoire françaisen se maintenant à une moyennealtitude de mille mètres.

Sa vitessen'avait point été modérée. Il passaitcomme une bombe au-dessus des villesdes bourgsdes villagessinombreux en ces riches provinces de la France septentrionale.C'étaientsur ce méridien de ParisaprèsDunkerqueDoullensAmiensCreilSaint-Denis. Rien ne le fitdévier de la ligne droite. C'est ainsi quevers minuitilarriva au-dessus de la " Ville Lumière "qui méritece nom même quand ses habitants sont couchés -- oudevraient l'être.

Par quelleétrange fantaisie l'ingénieur fut-il porté àfaire halte au-dessus de la cité parisienne? on ne sait. Cequi est certainc'est que l'Albatros s'abaissa de manièreà ne la dominer que de quelques centaines de pieds seulement.Robur sortit alors de sa cabineet tout son personnel vint respirerun peu de l'air ambiant sur la plate-forme.

UnclePrudent et Phil Evans n'eurent garde de manquer l'excellente occasionqui leur était offerte. Tous deuxaprès avoir quittéleur rouflecherchèrent à s'isolerafin de pouvoirchoisir l'instant le plus propice. Il fallait surtout éviterd'être vu.

L'Albatrossemblable à un gigantesque scarabéeallait doucementau-dessus de la grande ville. Il parcourut la ligne des boulevardssi brillamment éclairés alors par les appareils Edison.Jusqu'à lui montait le bruit des voitures circulant encoredans les rueset le roulement des trains sur les railways multiplesqui rayonnent vers Paris. Puisil vint planer à la hauteurdes plus hauts monumentscomme s'il eût voulu heurter la bouledu Panthéon ou la croix des Invalides. Il voleta depuis lesdeux minarets du Trocadéro jusqu'à la tour métalliquedu Champ-de-Marsdont l'énorme réflecteur inondaittoute la capitale de lueurs électriques.

Cettepromenade aériennecette flânerie de noctambuleduraune heure environ. C'était comme une halte dans les airsavant la reprise de l'interminable voyage.

Et mêmel'ingénieur Robur voulutsans doutedonner aux Parisiens lespectacle d'un météore que n'avaient point prévuses astronomes. Les fanaux de l'Albatros furent mis enactivité. Deux gerbes brillantes se promenèrent sur lesplacesles squaresles jardinsles palaissur les soixante millemaisons de la villeen jetant d'immenses houppes de lumièred'un horizon à l'autre.

Certesl'Albatros avait été vucette fois-- nonseulement bien vumais entendu aussicar Tom Turnerembouchant satrompetteenvoya sur la cité une éclatante fanfare. Ace momentUncle Prudentse penchant au-dessus de la rambardeouvrit la main et laissa tomber la tabatière...

Presqueaussitôt l'Albatros s'éleva rapidement.

Alorsàtravers les hauteurs du ciel parisienmonta un immense hurrah de lafoulegrande encore sur les boulevards-- hurrah de stupéfactionqui s'adressait au fantaisiste météore.

Soudainles fanaux de l'aéronef s'éteignirentl'ombre se refitautour de lui en même temps que le silenceet la route futreprise avec une vitesse de deux cents kilomètres àl'heure.

C'étaittout ce qu'on devait voir de la capitale de la France.

A quatreheures du matinl'Albatros avait traversé obliquementtout le territoire. Puisafin de ne pas perdre de temps àfranchir les Pyrénées ou les Alpesil se glissa àla surface de la Provence jusqu'à la pointe du cap d'Antibes.A neuf heuresles San-Pietriniassemblés sur la terrasse deSaint-Pierre de Romerestaient ébahis en le voyant passerau-dessus de la Ville éternelle. Deux heures aprèsdominant la baie de Naplesil se balançait un instant aumilieu des volutes fuligineuses du Vésuve. Enfinaprèsavoir coupé la Méditerranée d'un vol obliquedès la première heure de l'après-midiil étaitsignalé par les vigies de la Goulettesur la côtetunisienne.

Aprèsl'Amériquel'Asie! Après l'Asiel'Europe! C'étaientplus de trente mille kilomètres que le prodigieux appareilvenait de faire en moins de vingt-trois jours!

Etmaintenantle voilà qui s'engage au-dessus des régionsconnues ou inconnues de la terre d'Afrique!



Peut-êtreveut-on savoir ce qu'était devenue la fameuse tabatièreaprès sa chute?

Latabatière était tombée rue de Rivolien face dunuméro 210au moment où cette rue se trouvait déserte.Le lendemainelle fut ramassée par une honnêtebalayeuse qui s'empressa de la porter à la Préfecturede Police.

Làprise tout d'abord pour un engin explosifelle fut déficeléedéveloppéeouverte avec une extrême prudence.

Soudainune sorte d'explosion se fit... Un éternuement formidable quen'avait pu retenir le chef de la Sûreté.

Ledocument fut alors tiré de la tabatièreetàla surprise généraleon y lut ce qui suit





"Uncle Prudent et Phil Evansprésident et secrétaire duWeldon-Institute de Philadelphieenlevés dans l'aéronefAlbatros de l'ingénieur Robur.

"Faire part aux amis et connaissances.

" U.P. et P. E. "





C'étaitl'inexplicable phénomène enfin expliqué auxhabitants des Deux Mondes. C'était le calme rendu aux savantsdes nombreux observatoires qui fonctionnent à la surface duglobe terrestre.



XII



DANSLEQUEL L'INGENIEUR ROBUR AGIT COMME S'IL VOULAIT CONCOURIR POUR UNDES PRIX MONTHYON





A cetteétape du voyage de circumnavigation de l'Albatrosilest certainement permis de se poser les questions suivantes :

Qu'est-cedoncce Roburdont on ne connaît que le nom jusqu'ici?Passe-t-il sa vie dans les airs? Son aéronef ne se repose-t-iljamais? N'a-t-il pas une retraite en quelque endroit inaccessibledans laquelles'il n'a pas besoin de se reposeril va du moins seravitailler? Il serait étonnant qu'il n'en fût pasainsi. Les plus puissants volateurs ont toujours une aire ou un nidquelque part.

Accessoirementqu'est-ce que l'ingénieur compte faire de ses deuxembarrassants prisonniers? Prétend-il les garder en sonpouvoirles condamner à l'aviation à perpétuité?Ou bienaprès les avoir encore promenés au-dessus del'Afriquede l'Amérique du Sudde l'Australasiede l'océanIndiende l'Atlantiquedu Pacifiquepour les convaincre malgréeuxa-t-il l'intention de leur rendre la liberté en disant:

"Maintenantmessieursj'espère que vous vous montrerez moins incrédulesà l'endroit du "Plus lourd que l'air!"

A cesquestionsil est encore impossible de répondre. C'est lesecret de l'avenir. Peut-être sera-t-il dévoiléun jour!

En toutcasce nidl'oiseau Robur ne se mît pas en quête de lechercher sur la frontière septentrionale de l'Afrique. Il seplut à passer la fin de cette journée au-dessus de larégence de Tunisdepuis le cap Bon jusqu'au cap Carthagetantôt voletanttantôt planant au gré de sescaprices. Un peu aprèsil gagna vers l'intérieur etenfila l'admirable vallée de la Medjerdaen suivant son coursjaunâtreperdu entre les buissons de cactus et delauriers-roses. Combienalorsil fit envoler de ces centaines deperruches quiperchées sur les fils télégraphiquessemblent attendre les dépêches au passage pour lesemporter sous leurs ailes!

Puislanuit venuel'Albatros se balança au-dessus desfrontières de la Kroumirieets'il restait encore unKroumircelui-là ne manqua pas de tomber la face contre terreet d'invoquer Allah à l'apparition de cet aigle gigantesque.

Lelendemain matince fut Bône et les gracieuses collines de sesenvirons; ce fut Philippevillemaintenant un petit Algeravec sesnouveaux quais en arcadesses admirables vignoblesdont les cepsverdoyants hérissent toute cette campagnequi semble avoirété découpée dans le Bordelais ou lesterroirs de la Bourgogne.

Cettepromenade de cinq cents kilomètresau-dessus de la grande etde la petite Kabyliese termina vers midi à la hauteur de laKasbah d'Alger. Quel spectacle pour les passagers de l'aéronef!la rade ouverte entre le cap Matifou et la pointe Pescadecelittoral meublé de palaisde maraboutsde villascesvallées capricieusesrevêtues de leurs manteaux devignoblescette Méditerranéesi bleuesillonnéede transatlantiques qui ressemblaient à des canots àvapeur! Et ce fut ainsi jusqu'à Oran la pittoresquedont leshabitantsattardés au milieu des jardins de la citadellepurent voir l'Albatros se confondre avec les premièresétoiles du soir.

Si UnclePrudent et Phil Evans se demandèrent à quelle fantaisieobéissait l'ingénieur Robur en promenant leur prisonvolante au-dessus de la terre algérienne -- cette continuationde la France de l'autre côté d'une mer qui a méritéle nom de lac français --ils durent penser que sa fantaisieétait satisfaitedeux heures après le coucher dusoleil. Un coup de barre du timonier venait d'envoyer l'Albatrosvers le sud-estetle lendemainaprès s'être dégagéde la partie montagneuse du Tellil vit l'astre du jour se lever surles sables du Sahara.

Voici quelfut l'itinéraire de la journée du 8 juillet. Vue de lapetite bourgade de Géryvillecréée commeLaghouatsur la limite du désertpour faciliter la conquêteultérieure du Sahara. -- Passage du col de Stillennon sansquelque difficultécontre une brise assez violente. Traverséedu déserttantôt avec lenteurau-dessus desverdoyantes oasis ou des ksourstantôt avec une rapiditéfougueuse qui distançait le vol des gypaètes. Plusieursfois mêmeil fallut faire feu contre ces redoutables oiseauxquipar bandes de douze ou quinzene craignaient pas de seprécipiter sur l'aéronefà l'extrêmeépouvante de Frycollin.

Maissiles gypaètes ne pouvaient répondre que par des criseffroyablespar des coups de bec et de patteles indigènesnon moins sauvagesne lui épargnèrent pas les coups defusilsurtout quand il eut dépassé la montagne de Seldont la charpenteverte et violetteperçait sous son manteaublanc. On dominait alors le grand Sahara. Là gisaient encoreles restes des bivacs d'Abd el-Kader. Làle pays est toujoursdangereux au voyageur européenprincipalement dans laconfédération du Beni-Mzal.

L'Albatrosdut alors regagner de plus hautes zonesafin d'échapper àune saute de simoun qui promenait une lame de sable rougeâtre àla surface du solcomme eût fait un raz de marée àla surface de l'Océan. Ensuite les plateaux désolésde la Chebka étalèrent leur ballast de laves noirâtresjusqu'à la fraîche et verte vallée d'Ain-Massin.On se figurerait difficilement la variété de cesterritoires que le regard pouvait embrasser dans leur ensemble. Auxcollines couvertes 'd'arbres et d'arbustes succédaient delongues ondulations grisâtresdrapées comme les plisd'un burnous arabe dont les cassures superbes accidentaient le sol.Au loin apparaissaient des " oueds " aux eauxtorrentueusesdes forêts de palmiersdes pâtésde petites huttes groupées sur un mamelonautour d'unemosquéeentre autres Metlitioù végèteun chef religieuxle grand Marabout Sidi Chick.

Avant lanuitquelques centaines de kilomètres furent enlevéesau-dessus d'un territoire assez platsillonné de grandesdunes. Si l'Albatros eût voulu faire halteil auraitalors atterri dans les bas-fonds de l'oasis de Ouarglablottie sousune immense forêt de palmiers. La ville se montra trèsvisiblement avec ses trois quartiers distinctsl'ancien palais dusultansorte de Kasbah fortifiéeses maisons construites enbriques que le soleil s'est chargé de cuireet ses puitsartésiensforés dans la valléeoùl'aéronef eût pu refaire sa provision liquide. Maisgrâce à son extraordinaire vitesseles eaux del'Hydaspepuisées dans la vallée de Cachemirremplissaient encore ses charniers au milieu des déserts del'Afrique.

L'Albatrosfut-il vu des Arabesdes Mozabites et des Nègres qui separtagent l'oasis de Ouargla? A coup sûrpuisqu'il fut saluéde quelques centaines de coups de fusildont les balles retombèrentsans avoir pu l'atteindre.

Puis lanuit vintcette nuit silencieuse du désertdont FélicienDavid a si poétiquement noté tous les secrets.

Pendantles heures suivanteson redescendit dans le sud-ouesten coupantles routes d'El Goléadont l'une a étéreconnueen 1859par l'intrépide Français Duveyrier.

L'obscuritéétait profonde. On ne put rien voir du railway transsaharienen construction d'après le projet Duponchel-- long ruban defer qui doit relier Alger à Tombouctou par LaghouatGardaiaet atteindre plus tard le golfe de Guinée.

L'Albatrosentra alors dans la région équatorialeau-delàdu tropique du Cancer. A mille kilomètres de la frontièreseptentrionale du Saharail franchissait la route où le majorLaing trouva la mort en 1846; il coupait le chemin des caravanes duMaroc au Soudanetsur cette portion du désert qu'écumentles Touaregsil entendait ce qu'on appelle le " chant dessables "murmure doux et plaintif qui semble s'échapperdu sol.

Un seulincident : une nuée de sauterelles s'éleva dansl'espaceet il en tomba une telle cargaison à bord que lenavire aérien menaça de " sombrer ". Mais onse hâta de rejeter cette surchargesauf quelques centainesdont François Tapage fit provision. Et il les accommoda d'unefaçon si succulenteque Frycollin en oublia un instant sestranses perpétuelles.

" Çavaut les crevettes! " disait-il.

On étaitalors à dix-huit cents kilomètres de l'oasis d'Ouarglapresque sur la limite nord de cet immense royaume du Soudan.

Aussivers deux heures après midiune cité apparut dans lecoude d'un grand fleuve: Le fleuvec'était le Niger. La citéc'était Tombouctou.

Sijusqu'alorsil n'y avait eu à visiter cette Meckke africaineque des voyageurs de l'Ancien Mondeles Batoutales KhazanlesImbertles Mungo-Parkles Adamsles Laingles CaillélesBarthles Lenzce jour-làpar les hasards de la plussingulière aventuredeux Américains allaient pouvoiren parler de visude auditu et même de olfactuà leur retour en Amérique-- s'ils devaient jamais yrevenir.

Devisuparce que leur regard put se porter sur tous les points dece triangle de cinq à six kilomètresque forme laville; -- de audituparce que ce jour était un jour degrand marché et qu'il s'y faisait un bruit effroyable; -- deolfactuparce que le nerf olfactif ne pouvait être quetrès désagréablement affecté par lesodeurs de la place de Youbou-Kamooù s'élève lahalle aux viandesprès du palais des anciens rois So-maïs.

En toutcasl'ingénieur ne crut pas devoir laisser ignorer auprésident et au secrétaire du Weldon-Institute qu'ilsavaient l'heur extrême de contempler la Reine du Soudanmaintenant au pouvoir des Touaregs de Taganet.

"MessieursTombouctou! " leur dit-il du même ton qu'illeur avait déjà ditdouze jours avant : " L'Indemessieurs! "

Puisilcontinua :

"Tombouctoupar 180 de latitude nord et 5056' de longitude àl'ouest du méridien de Parisavec une cote de deux centquarante-cinq mètres au-dessus du niveau moyen de la mer.Importante cité de douze à treize mille habitantsjadis illustrée par l'art et la science! -- Peut-êtreauriez-vous le désir d'y faire halte pendant quelques jours? "

Unepareille proposition ne pouvait être qu'ironiquement faite parl'ingénieur.

"Maisreprit-ilce serait dangereux pour des étrangersaumilieu des Nègresdes Berbèresdes Foullanes et desArabes qui l'occupent -- surtout si j'ajoute que notre arrivéeen aéronef pourrait bien leur déplaire.

--Monsieurrépondit Phil Evans sur le même tonpouravoir le plaisir de vous quitternous risquerions volontiers d'êtremal reçus de ces indigènes. Prison pour prisonmieuxvaut Tombouctou que l'Albatros!

-- Celadépend des goûtsrépliqua l'ingénieur. Entout casje ne tenterai pas l'aventurecar je réponds de lasécurité des hôtes qui me font l'honneur devoyager avec moi...

-- Ainsidoncingénieur Roburdit Uncle Prudentdont l'indignationéclataitvous ne vous contentez pas d'être notregeôlier? A l'attentat vous joignez l'insulte?

-- Oh!l'ironie tout au plus!

-- N'ya-t-il donc pas d'armes à bord?

-- Sitout un arsenal!

-- Deuxrevolvers suffiraient si j'en tenais unmonsieuret si vous teniezl'autre!

-- Unduel! s'écria Roburun duelqui pourrait amener la mort del'un de nous!

-- Quil'amènerait certainement!

-- Ehbiennonprésident du Weldon-Institute! Je préfèrede beaucoup vous garder vivant!

-- Pourêtre plus sûr de vivre vous-même! Cela est sage!

-- Sage ounonc'est ce qui me convient. Libre à vous de penserautrement et de vous plaindre à qui de droitsi vous lepouvez.

-- C'estfaitingénieur Robur!

--Vraiment?

--Etait-il donc si difficilelorsque nous traversions les partieshabitées de l'Europede laisser tomber un document...

-- Vousauriez fait cela? dit Roburemporté par un irrésistiblemouvement de colère.

-- Et sinous l'avions fait?

-- Si vousl'aviez fait... vous mériteriez...

-- Quoidoncmonsieur l'ingénieur?

-- D'allerrejoindre votre document par-dessus le bord!

--Jetez-nous donc! s'écria Uncle Prudent. Nous l'avons fait! "

Roburs'avança sur les deux collègues. A un geste de luiTomTurner et quelques-uns de ses camarades étaient accourus. Oui!l'ingénieur eut une furieuse envie de mettre sa menace àexécutionetsans doutede peur d'y succomberil rentraprécipitamment dans sa cabine.

"Bien! dit Phil Evans.

-- Et cequ'il n'a pas osé fairerépondit Uncle Prudentjel'oseraimoi! Oui! je le ferai! "

En cemomentla population de Tombouctou s'amassait au milieu des placesà travers les ruessur les terrasses des maisons bâtiesen amphithéâtre. Dans les riches quartiers de Sankore etde Sarahamacomme dans les misérables huttes coniques duRaguidiles prêtres lançaient du haut des minaretsleurs plus violentes malédictions contre le monstre aérien.C'était plus inoffensif que des balles de fusils.

Il n'étaitpas jusqu'au port de Kabarasitué dans le coude du Nigeroùle personnel des flottilles ne fût en mouvement. Certessil'Albatros eût pris terreil aurait étémis en pièces.

Pendantquelques kilomètresdes bandes criardes de cigognesdefrancolins et d'ibis l'escortèrent en luttant de vitesse aveclui; mais son vol rapide les eut bientôt distancés.

Le soirvenul'air fut troublé par le mugissement de nombreuxtroupeaux d'éléphants et de bufflesqui parcouraientce territoiredont la fécondité est vraimentmerveilleuse.

Durantvingt-quatre heurestoute la régionrenfermée entrele méridien zéro et le deuxième degrédans le crochet du Nigerse déroula sous l'Albatros.

En véritési quelque géographe avait eu à sa disposition unsemblable appareilavec quelle facilité il aurait pu faire lelevé topographique de ce paysobtenir des cotes d'altitudefixer le cours des fleuves et de leurs affluentsdéterminerla position des villes et des villages! Alorsplus de ces grandsvides sur les cartes de l'Afrique centraleplus de blancs àteintes pâlesà lignes de pointilléplus de cesdésignations vaguesqui font le désespoir descartographes!

Le iidans la matinéel'Albatros dépassa lesmontagnes de la Guinée septentrionaleresserrée entrele Soudan et le golfe qui porte son nom. A l'horizon se profilaientconfusément les monts Kong du royaume de Dahomey.

Depuis ledépart de TombouctouUncle Prudent et Phil Evans avaient puconstater que la direction avait toujours été du nordau sud. De làcette conclusion quesi elle ne se modifiaitpasils rencontreraientsix degrés au-delàla ligneéquinoxiale. L'Albatros allait-il donc encoreabandonner les continents et se lancernon plus sur une mer deBehringune mer Caspienneune mer du Nord ou une Méditerranéemais au-dessus de l'océan Atlantique?

Cetteperspective n'était pas pour apaiser les deux collèguesdont les chances de fuite deviendraient nulles alors.

Cependantl'Albatros faisait petite routecomme s'il hésitait aumoment de quitter la terre africaine. Est-ce que l'ingénieursongeait à revenir en arrière? Non! Mais son attentionétait particulièrement attirée sur ce pays qu'iltraversait alors.

On sait --et il le savait aussi --ce qu'est le royaume du Dahomeyl'un desplus puissants du littoral ouest de l'Afrique. Assez fort pour avoirpu lutter avec son voisinle royaume des Aschantisses limites sontrestreintes cependantpuisqu'il ne compte que cent vingt lieues dusud au nord et soixante de l'est à l'ouest; mais sa populationcomprend de sept à huit cent mille habitantsdepuis qu'ils'est adjoint les territoires indépendants d'Ardrah et deWydah.

S'il n'estpas grandce royaume de Dahomeyil a souvent fait parler de lui. Ilest célèbre par les cruautés effroyables quimarquent ses fêtes annuellespar ses sacrifices humainsépouvantables hécatombesdestinées àhonorer le souverain qui s'en va et le souverain qui le remplace. Ilest même de bonne politesselorsque le roi de Dahomey reçoitla visite de quelque haut personnage ou d'un ambassadeur étrangerqu'il lui fasse la surprise d'une douzaine de têtes coupéesen son honneur-- et coupées par le ministre de la Justicele " minghan "qui s'acquitte à merveille de cesfonctions de bourreau.

Oràl'époque où l'Albatros passait la frontièredu Dahomeyle souverain Bâhadou venait de mouriret toute lapopulation allait procéder à l'intronisation de sonsuccesseur. De làun grand mouvement dans tout le paysmouvement qui n'avait pas échappé à Robur.

En effetde longues files de Dahomiens des campagnes se dirigeaient alors versAbomeyla capitale du royaume. Routes bien entretenuesquirayonnent entre de vastes plaines couvertes d'herbes géantesimmenses champs de maniocforêts magnifiques de palmiersdecocotiersde mimosasd'orangersde manguierstel était lepaysdont les parfums montaient jusqu'à l'Albatrostandis quepar milliersperruches et cardinaux s'envolaient detoute cette verdure.

L'ingénieurpenché au-dessus de la rambardeabsorbé dans sesréflexionsn'échangeait que peu de mots avec TomTurner.

Il nesemblait pasd'ailleursque l'Albatros eût leprivilège d'attirer l'attention de ces masses mouvantesleplus souvent invisibles sous le dôme impénétrabledes arbres. Cela venaitsans doutede ce qu'il se tenait àune assez grande altitude au milieu de légers nuages.

Vers onzeheures du matinla capitale apparut dans sa ceinture de muraillesdéfendue par un fossé mesurant douze milles de tourrues larges et régulièrement tracées sur un solplatgrande place dont le côté nord est occupépar le palais du roi. Ce vaste ensemble de constructions est dominépar une terrassenon loin de la case des sacrifices. Pendant lesjours de fêtec'est du haut de cette terrasse qu'on jette aupeuple des prisonniers attachés dans des corbeilles d'osieret on s'imaginerait malaisément avec quelle furie cesmalheureux sont mis en pièces.

Dans unepartie des cours qui divisent le palais du souverainsont logéesquatre mille guerrièresun des contingents de l'arméeroyale--non le moins courageux.

S'il estcontestable qu'il y ait des Amazones sur le fleuve de ce nomcen'est plus douteux au Dahomey. Les unes portent la chemise bleuel'écharpe bleue ou rougele caleçon blanc rayéde bleula calotte blanchela cartouchière attachée àla ceinture; les autreschasseresses d'éléphantssontarmées de la lourde carabinedu poignard à lamecourteet de deux cornes d'antilope fixées à leur têtepar un cercle de fer; celles-ciles artilleusesont la tuniquemi-partie bleue et rougeet pour arme le tromblonavec de vieuxcanons de fonte; celles-làenfinbataillon de jeunes fillesà tuniques bleuesà culottes blanchessont devéritables vestalespures comme Dianeetcomme ellearméesd'arcs et de flèches.

Qu'onajoute à ces Amazones cinq à six mille hommes encaleçonsen chemises de cotonnadeavec une étoffenouée à la tailleet on aura passé en revuel'armée dahomienne.

Abomeyétaitce jour-làabsolument déserte. Lesouverainle personnel royall'armée masculine et fémininela populationavaient quitté la capitale pour envahiràquelques milles de làune vaste plaine entourée debois magnifiques.

C'est surcette plaine que devait s'accomplir la reconnaissance du nouveau roi.C'est là que des milliers de prisonniersfaits dans lesdernières razziasallaient être immolés en sonhonneur.

Il étaitdeux heures environlorsque l'Albatrosarrivéau-dessus de la plaine commença à descendre au milieude quelques vapeurs qui le dérobaient encore aux yeux desDahomiens.

Ilsétaient là soixante milleau moinsvenus de tous lespoints du royaumede Widahde Kerapayd'Ardrahde Tomborydesvillages les plus éloignés.

Le nouveauroi -- un vigoureux gaillardnommé Bou-Nadi --âgéde vingt-cinq ansoccupait un tertre ombragé d'un grouped'arbres à large ramure. Devant lui se pressait sa nouvellecourson armée mâleses amazonestout son peuple.

Au pied dutertreune cinquantaine de musiciens jouaient de leurs instrumentsbarbaresdéfenses d'éléphants qui rendent unson rauquetambours tendus d'une peau de bichecalebassesguitaresclochettes frappées d'une languette de ferflûtesde bambou dont l'aigre sifflet dominait tout l'ensemble. Puisàchaque instantdécharges de fusils et de tromblonsdéchargesdes canons dont les affûts tressautaient au risque d'écraserles artilleusesenfin brouhaha général et clameurs siintenses qu'elles auraient dominé les éclats de lafoudre.

Dans uncoin de la plainesous la garde des soldatsétaient entassésles captifs chargés d'accompagner dans l'autre monde le roidéfuntauquel la mort ne doit rien faire perdre desprivilèges de la souveraineté. Aux obsèques deGhozopère de Bâhadouson fils lui en avait envoyétrois mille. Bou-Nadi rie pouvait faire moins pour son prédécesseur.Ne faut-il pas de nombreux messagers pour rassembler non seulementles Espritsmais tous les hôtes du cielconviés àfaire cortège au monarque divinisé?

Pendantune heureil n'y eut que discoursharanguespalabrescoupésde danses exécutéesnon seulement par les bayadèresattitréesmais aussi par les amazones qui y déployèrentune grâce toute belliqueuse.

Mais lemoment de l'hécatombe approchait. Roburqui connaissait lessanglantes coutumes du Dahomeyne perdait pas de vue les captifshommesfemmesenfantsréservés à cetteboucherie.

Le minghanse tenait au pied du tertre. Il brandissait son sabre d'exécuteurà lame courbesurmonté d'un oiseau de métaldont le poids rend la volte plus assurée.

Cettefoisil n'était pas seul. Il n'aurait pu suffire à labesogne. Auprès de lui étaient groupés unecentaine de bourreauxhabiles à trancher les têtes d'unseul coup. Cependant l'Albatros se rapprochait peu àpeuobliquementen modérant ses hélices suspensiveset propulsives. Bientôt il sortit de la couche des nuages quile cachaient à moins de cent mètres de terreetpourla première foisil apparut.

Contrairementà ce qui se passait d'habitudeces féroces indigènesne virent en lui qu'un être céleste descendu tout exprèspour rendre hommage au roi Bâhadou.

Alorsenthousiasme indescriptibleappels interminablessupplicationsbruyantesprières généralesadressées àce surnaturel hippogriffe qui venait sans doute prendre le corps duroi défunt afin de le transporter dans les hauteurs du cieldahomien.

En cemomentla première tête vola sous le sabre du mînghan.Puisd'autres prisonniers furent amenés par centaines devantleurs horribles bourreaux.

Soudainun coup de fusil partit de l'Albatros. Le ministre de laJustice tombala face contre terre.

"Bien viséTom! dit Robur.

-- Bah!...Dans le tas! " répondit le contremaître.

Sescamaradesarmés comme luiétaient prêts àtirer au premier signal de l'ingénieur.

Mais unrevirement s'était fait dans la foule. Elle avait compris. Cemonstre ailéce n'était point un Esprit favorablec'était un Esprit hostile à ce bon peuple du Dahomey.Aussiaprès la chute du minghandes cris de représailless'élevèrent-ils de toutes parts. Presque aussitôtune fusillade éclata au-dessus de la plaine.

Cesmenaces n'empêchèrent pas l'Albatros de descendreaudacieusement à moins de cent cinquante pieds du sol. UnclePrudent et Phil Evansquels que fussent leurs sentiments enversRoburne pouvaient que s'associer à une pareille oeuvred'humanité.

"Oui! délivrons les prisonniers! s'écrièrent-ils.

-- C'estmon intention! " répondit l'ingénieur. Et lesfusils à répétition de l'Albatrosentreles mains des deux collègues comme entre les mains del'équipagecommencèrent un feu de mousqueteriedontpas une balle n'était perdue au milieu de cette masse humaine.Et même la petite pièce d'artillerie du bordbraquéesous son angle le plus ferméenvoya à propos quelquesboîtes à mitraille qui firent merveille.

Aussitôtles prisonnierssans rien comprendre à ce secours venu d'enhautrompirent leurs lienspendant que les soldats ripostaient auxfeux de l'aéronef. L'hélice antérieure futtraversée d'une balletandis que quelques autresprojectilesl'atteignaient en pleine coque. Frycollincaché au fond de sacabinefaillit même être touché à traversla paroi du roufle.

" Ah!ils veulent en goûter! " s'écria Tom Turner.

Ets'affalant dans la soute aux munitionsil revint avec une douzainede cartouches de dynamite qu'il distribua à ses camarades. Aun signe de Roburces cartouches furent lancées au-dessus dutertreeten heurtant le solelles éclatèrent commede petits obus.

Quelledéroute du roide la courde l'arméedu peupleenproie à une épouvante que ne justifiait que trop unepareille intervention! Tous avaient cherché refuge sous lesarbrespendant que les prisonniers s'enfuyaientsans que personnesongeât à les poursuivre.

Ainsifurent troublées les fêtes en l'honneur du nouveau roide Dahomey. Ainsi Uncle Prudent et Phil Evans durent reconnaîtrede quelle puissance disposait un tel appareilet quels services ilpouvait rendre à l'humanité.

Ensuitel'Albatros remonta tranquillement dans la zone moyenne; ilpassa au-dessus de Wydahet il eut bientôt perdu de vue cettecôte sauvage que les vents de sud-ouest entourent d'uninabordable ressac.

Il planaitsur l'Atlantique.



XIII



DANSLEQUEL UNCLE PRUDENT ET PHIL EVANS TRAVERSENT TOUT UN OCEANSANSAVOIR LE MAL DE MER.



OUIl'Atlantique! Les craintes des deux collègues s'étaientréalisées. Il ne semblait pasd'ailleursque Roburéprouvât la moindre inquiétude às'aventurer au-dessus de ce vaste Océan. Cela n'étaitpas pour le préoccuperni ses hommesqui devaient avoirl'habitude de pareilles traversées. Déjà ilsétaient tranquillement rentrés dans le poste. Aucuncauchemar ne dut troubler leur sommeil.

Oùallait l'Albatros? Ainsi que l'avait dit l'ingénieurdevait-il donc faire plus que le tour du monde? En tout casilfaudrait bien que ce voyage se terminât quelque part. Que Roburpassât sa vie dans les airsà bord de l'aéronefet n'atterrît jamaiscela n'était pas admissible.Comment eût-il pu renouveler ses approvisionnements en vivreset munitionssans parler des substances nécessaires aufonctionnement des machines? Il fallaitde toute nécessitéqu'il eût une retraiteun port de relâchesi l'on veuten quelque endroit ignoré et inaccessible du globeoùl'Albatros pouvait se réapprovisionner. Qu'il eûtrompu toute relation avec les habitants de la terresoit! mais avectout point de la surface terrestrenon!

S'il enétait ainsioù gisait ce point? Comment l'ingénieuravait-il été amené à le choisir? Yétait-il attendu par une petite colonie dont il étaitle chef? Pouvait-il y recruter un nouveau personnel? Et d'abordpourquoi ces gensd'origines diversess'étaient-ils attachésà sa fortune? Puisde quelles ressources disposait-il pouravoir pu fabriquer un aussi coûteux appareildont laconstruction avait été tenue si secrète? Il estvraison entretien ne semblait pas être dispendieux. A bordon vivait d'une existence communed'une vie de familleen gensheureux qui ne se cachaient pas de l'être. Mais enfinquelétait ce Robur? D'où venait-il? Quel avait étéson passé? Autant d'énigmes impossibles àrésoudreet celui qui en était l'objet ne consentiraitjamaissans douteà en donner le mot.

Qu'on nes'étonne donc pas si cette situationtoute faite de problèmesinsolublesdevait surexciter les deux collègues. Se sentirainsi emportés dans l'inconnune pas entrevoir l'issue d'unepareille aventuredouter même si jamais elle aurait une finêtre condamnés à l'aviation perpétuellen'y avait-il pas de quoi pousser à quelque extrémitéterrible le président et le secrétaire duWeldon-Institute?

Enattendantdepuis cette soirée du ii juilletl'Albatrosfilait au-dessus de l'Atlantique. Le lendemainlorsque le soleilapparutil se leva sur cette ligne circulaire où viennent seconfondre le ciel et l'eau. Pas une seule terre en vuesi vaste quefût le champ de vision. L'Afrique avait' disparu sous l'horizondu nord.

LorsqueFrycollin se fut hasardé hors de sa cabinelorsqu'il vittoute cette mer au-dessous de luila peur le reprit au galop.Au-dessous n'est pas le mot justemieux vaudrait dire autour de luicarpour un observateur placé dans ces zones élevéesl'abîme semble l'entourer de toutes partset l'horizonrelevéà son niveausemble reculersans qu'on puisse jamais enatteindre les bords.

SansdouteFrycollin ne s'expliquait pas physiquement cet effetmais ille sentait moralement. Cela suffisait pour provoquer en lui "cette horreur de l'abîme "dont certaines naturesbravescependantne peuvent se dégager. En tout caspar prudencele Nègre ne se répandit pas en récriminations.Les yeux fermésles bras tâtonnantsil rentra dans sacabine avec la perspective d'y rester longtemps.

En effetsur les trois cent soixante-quatorze millions cinquante-sept milleneuf cent douze kilomètres carrés [La surface desterres est de 136051 371 kilomètres carrés] quireprésentent la superficie des mersl'Atlantique en occupeplus du quart. Oril ne semblait pas que l'ingénieur fûtpressé dorénavant. Aussi n'avait-il pas donnéordre de pousser l'appareil à toute vitesse. D'ailleursl'Albatros n'aurait pu retrouver la rapidité quil'avait emporté au-dessus de l'Europe à raison de deuxcents kilomètres à l'heure. En cette région oùdominent les courants du sud-ouestil avait le vent deboutetbienque ce vent fût faible encoreil ne laissait pas de lui donnerprise.

Dans cettezone intertropicaleles plus récents travaux desmétéorologistesappuyés sur un grand nombred'observationsont permis de reconnaître qu'il y a uneconvergence des alizéssoit vers le Saharasoit vers legolfe du Mexique. En dehors de la région. des calmesou ilsviennent de l'ouest et portent vers l'Afriqueou ils viennent del'est et portent vers le Nouveau Monde--au moins durant la saisonchaude.

L'Albatrosne chercha donc point à lutter contre les brises contraires detoute la puissance de ses propulseurs. Il se contenta d'une alluremodéréequi dépassaitd'ailleurscelle desplus rapides transatlantiques.

Le13juilletl'aéronef traversa la ligne équinoxiale--ce qui fut annoncé à tout le personnel.

C'estainsi que Uncle Prudent et Phil Evans apprirent qu'ils venaient dequitter l'hémisphère boréal pour l'hémisphèreaustral. Ce passage de la ligne n'entraîna aucune des épreuveset cérémonies dont il est accompagné àbord de certains navires de guerre ou de commerce.

SeulFrançois Tapage se contenta de verser une pinte d'eau dans lecou de Frycollin; maiscomme ce baptême fut suivi de quelquesverres de ginle Nègre se déclara prêt àpasser la ligne autant de fois qu'on le voudraitpourvu que ce nefût pas sur le dos d'un oiseau mécanique qui ne luiinspirait aucune confiance.

Dans lamatinée du 15l'Albatros fila entre les îles del'Ascension et de Sainte-Hélène-- toutefois plus prèsde cette dernièredont les hautes terres se montrèrentà l'horizon pendant quelques heures.

Certesàl'époque où Napoléon était au pouvoir desAnglaiss'il eût existé un appareil analogue àcelui de l'ingénieur RoburHudson Loween dépit deses insultantes précautionsaurait bien pu voir son illustreprisonnier lui échapper par la voie des airs!

Pendantles soirées des i6 et 17 juilletun curieux phénomènede lueurs crépusculaires se produisit à la tombéedu jour. Sous une latitude plus élevéeon aurait pucroire à l'apparition d'une aurore boréale. Le soleilà son coucherprojeta des rayons multicoloresdontquelques-uns s'imprégnaient d'une ardente couleur verte.

Etait-ceun nuage de poussières cosmiques que la terre traversait alorset qui réfléchissaient les dernières clartésdu jour? Quelques observateurs ont donné cette explication auxlueurs crépusculaires. Mais cette explication n'aurait pas étémaintenuesi ces savants se fussent trouvés à bord del'aéronef.

Examenfaitil fut constaté qu'il y avait en suspension dans l'airde petits cristaux de pyroxènedes globules vitreuxde finesparticules de fer magnétiqueanalogues aux matièresque rejettent certaines montagnes ignivomes. Dès lorsnuldoute qu'un volcan en éruption n'eût projeté dansl'espace ce nuagedont les corpuscules cristallins produisaient lephénomène observé --nuage que les courantsaériens tenaient alors en suspension au-dessus del'Atlantique.

Ausurpluspendant cette partie du voyage plusieurs autres phénomènesfurent encore observés. A diverses reprisescertaines nuéesdonnaient au ciel une teinte grise d'un singulier aspect; puissil'on dépassait ce rideau de vapeurssa surfaceapparaissait toute mamelonnée de volutes éblouissantesd'un blanc crusemées de petites paillettes solidifiées-- ce quisous cette latitudene peut s'expliquer que par uneformation identique à celle de la grêle.

Dans lanuit du 17 au î8apparition d'un arc-en-ciel lunaire d'unjaune verdâtrepar suite de la position de l'aéronefentre la pleine lune et un réseau de pluie fine qui sevolatilisait avant d'avoir atteint la mer.

De cesdivers phénomènespouvait-on conclure à unprochain changement de temps? Peut-être. Quoi qu'il en soitleventqui soufflait du sud-ouest depuis le départ de la côted'Afriqueavait commencé à calmir dans les régionsde l'Equateur. En cette zone tropicaleil faisait extrêmementchaud. Robur alla donc chercher la fraîcheur dans des couchesplus élevées. Encore fallait-il s'abriter contre lesrayons du soleil dont la projection directe n'eût pas étésupportable.

Cettemodification dans les courants aériens faisait certainementpressentir que d'autres conditions climatériques seprésenteraient au-delà des régions équinoxiales.Il fautd'ailleursobserver que le mois de juillet de l'hémisphèreaustralc'est le mois de janvier de l'hémisphèreboréalc'est-à-dire le coeur de l'hiver. L'Albatross'il descendait plus au sudallait bientôt en éprouverles effets.

Du restela mer " sentait cela "comme disent les marins. Le 18juilletau-delà du tropique du Capricorneun autre phénomènese manifestadont un navire eût pu prendre quelque effroi.

Uneétrange succession de lames lumineuses se propageait àla surface de l'Océan avec une rapidité telle qu'on nepouvait l'estimer à moins de soixante milles à l'heure.Ces lames chevauchaient à une distance de

quatre-vingtspieds l'une de l'autreen traçant de longs sillons delumière. Avec la nuit qui commençait à venirunintense reflet montait jusqu'à l'Albatros. Cette foisil aurait pu être pris pour quelque bolide enflammé.Jamais Robur n'avait eu l'occasion de planer sur une mer de feu--feu sans chaleur qu'il n'eut pas besoin de fuir en s élevantdans les hauteurs du ciel.

L'électricitédevait être la cause de ce phénomènecar on nepouvait l'attribuer à la présence1d'un banc de frai depoissons ou d'une nappe de ces animalcules dont l'accumulationproduit la phosphorescence.

Celadonnait à supposer que la tension électrique del'atmosphère devait être alors très considérable.

Eteneffetle lendemain19 juilletun bâtiment se fûtpeut-être trouvé en perdition sur cette mer. Maisl'Albatros se jouait des vents et des lamessemblable aupuissant oiseau dont il portait le nom. S'il ne lui plaisait pas dese promener à leur surface comme les pétrelsilpouvaitconnue les aiglestrouver dans les hautes couches le calmeet le soleil.

A cemomentle quarante-septième parallèle sud avait étédépassé. Le jour ne durait pas plus de sept àhuit heures. Il devait diminuer à mesure qu'on approcheraitdes régions antarctiques.

Vers uneheure de l'après-midil'Albatros s'étaitsensiblement abaissé pour chercher un courant plus favorable.Il volait au-dessus de la mer à moins de cent pieds de sasurface.

Le tempsétait calme. En de certains endroits du cielde gros nuagesnoirsmamelonnés à leur partie supérieureseterminaient par une ligne rigideabsolument horizontale. De cesnuages s'échappaient des protubérances allongéesdont la pointe semblait attirer l'eau qui bouillonnait au-dessous enforme de buisson liquide.

Tout àcoupcette eau s'élançaaffectant la forme d'uneénorme ampoulette.

En uninstantl'Albatros fut enveloppé dans le tourbillond'une gigantesque trombeà laquelle une vingtaine d'autresd'un noir d'encrevinrent faire cortège. Par bonheurlemouvement giratoire de cette trombe était inverse de celui deshélices suspensivessans quoi celles-ci n'auraient plus eud'actionet l'aéronef eût été précipitédans la mer; mais il se mit à tourner surlui-même avecune effroyable rapidité.

Cependantle danger était immense et peut-être impossible àconjurerpuisque l'ingénieur ne pouvait se dégager dela trombe dont l'aspiration le retenait en dépit despropulseurs. Les hommesprojetés par la force centrifuge auxdeux bouts de la plate-formedurent se retenir. aux montants pour nepoint être emportés.

" Dusang-froid! cria Robur.

Il enfallait-- de la patience aussi.

UnclePrudent et Phil Evansqui venaient de quitter leur cabinefurentrepoussés à l'arrièreau risque d'êtrelancés par-dessus le bord.

En mêmetemps qu'il tournaitl'Albatros suivait le déplacementde ces trombes qui pivotaient avec une vitesse dont ses hélicesauraient pu être jalouses. Puiss'il échappait àl'uneil était repris par une autreavec menace d'êtredisloqué ou mis en pièces.

Un coup decanon! ... cria l'ingénieur.

Cet ordres'adressait à Tom Turner. Le contremaître s'étaitaccroché à. la petite pièce d'artilleriemontéeau milieu de la plate-formeoù les effets de la forcecentrifuge étaient peu sensibles. Il comprit la penséede Robur. En un instantil eut ouvert la culasse du canon danslaquelle il glissa une gargousse qu'il tira du caisson fixé àl'affût. Le coup partitet soudain se fit l'effondrement destrombesavec le plafond de nuages qu'elles semblaient porter surleur faîte. -

L'ébranlementde l'air avait suffi à rompre le météoreetl'énorme nuéese résolvant en pluierayal'horizon de stries verticalesimmense filet liquide tendu de la merau ciel.

L'Albatroslibre enfinse hâta de remonter de quelques centaines demètres.

"Rien de brisé à bord? demanda l'ingénieur.

-- Nonrépondit Tom Turner; mais voilà un jeu de toupiehollandaise et de raquette qu'il ne faudrait pas recommencer! "

En effetpendant une dizaine de minutesl'Albatros avait étéen perdition. N'eût été sa soliditéextraordinaireil aurait péri dans ce tourbillon des trombes.

Pendantcette traversée de l'Atlantiquecombien les heures étaientlonguesquand aucun phénomène n'en venait rompre lamonotonie! D'ailleursles jours diminuaient sans cesseet le froiddevenait vif. Uncle Prudent et Phil Evans voyaient peu Robur. Enfermédans sa cabinel'ingénieur s'occupait à relever sarouteà pointer sur ses cartes la direction suivieàreconnaître sa position toutes les fois qu'il le pouvaitànoter les indications des baromètresdes thermomètresdes chronomètresenfin à porter sur le livre de bordtous les incidents du voyage.

Quant auxdeux collèguesbien encapuchonnésils cherchaientsans cesse à apercevoir quelque terre dans le sud.

De soncôtésur la recommandation expresse de Uncle PrudentFrycollin essayait de tâter le maître coq àl'endroit de l'ingénieur. Mais comment faire fonds sur ce quedisait ce Gascon de François Tapage? Tantôt Robur étaitun ancien ministre de la République Argentineun chef del'Amirautéun président des Etats-Unis mis à laretraiteun général espagnol en disponibilitéun vice-roi des Indes qui avait recherché une plus hauteposition dans les airs. Tantôt il possédait desmillionsgrâce aux razzias opérées avec samachineet

il étaitsignalé à la vindicte publique. Tantôt il s'étaitruiné à confectionner cet appareil et serait forcéde faire des ascensions publiques pour rattraper son argent. Quant àla question de savoir s'il s'arrêtait jamais quelque partnon!Mais il avait l'intention d'aller dans la luneetlàs'iltrouvait quelque localité à sa convenanceil s'yfixerait.

Hein! Fry! ... mon camarade!... Cela te fera-t-il plaisir d'aller voir ce quise passe là-haut?

-- Jen'irai pas!... Je refuse!..répondait l'imbécilequiprenait au sérieux toutes ces bourdes.

-- EtpourquoiFrypourquoi? Nous te marierions avec quelque belle etjeune lunarienne ! ... Tu ferais souche de Nègres!

EtquandFrycollin rapportait ces propos à son maîtrecelui-civoyait bien qu'il ne pourrait obtenir aucun renseignement sur Robur.Il ne songeait donc plus qu'à se venger.

Phildit-il un jour à son collègueil est bien prouvémaintenant que toute fuite est impossible?

--ImpossibleUncle Prudent.

-- Soit!mais un homme s'appartient toujoursets'il le fauten sacrifiantsa vie...

-- Si cesacrifice est à fairequ'il soit fait au plus tôt!répondit Phil Evansdont le tempéramentsi froidqu'il fûtn'en pouvait supporter davantage. Oui! il est tempsd'en finir!... Où va l'Albatros?... Le voici quitraverse obliquement l'Atlantiqueets'il se maintient dans cettedirectionil atteindra le littoral de la Patagoniepuis les rivagesde la Terre de Feu... Et après ?... Se lancera-t-il au-dessusde l'océan Pacifiqueou ira-t-il s'aventurer vers lescontinents du pôle austral ?... Tout est possible avec ce Robur!... Nous serions perdus alors!... C'est donc un cas de légitimedéfenseetsi nous devons périr...

-- Que cene soit pasrépondit Uncle Prudentsans

nous êtrevengéssans avoir anéanti cet appareil avec tous ceuxqu'il porte!

Les deuxcollègues en étaient arrivés là àforce de fureur impuissantede rage concentrée en eux. Oui!puisqu'il le fallaitils se sacrifieraient pour détruirel'inventeur et son secret! Quelques moisce serait donc tout cequ'aurait vécu ce prodigieux aéronefdont ils étaientbien contraints de reconnaître l'incontestable supérioritéen locomotion aérienne!

Orcetteidée s'était si bien incrustée dans leur espritqu'ils ne pensaient plus qu'à la mettre à exécution.Et comment? En s'emparant de l'un des engins explosifsemmagasinésà bordavec lequel ils feraient sauter l'appareil? Maisencore fallait-il pouvoir pénétrer dans la soute auxmunitions.

HeureusementFrycollin ne soupçonnait rien de ces projets. A la penséede l'Albatros faisant explosion dans les airsil eûtété capable de dénoncer son maître!

Ce fut le23 juillet que la terre réapparut dans le sud-ouestàpeu près vers le cap des Viergesà l'entrée dudétroit de Magellan. Au-delà du cinquante-quatrièmeparallèleà cette époque de l'annéelanuit durait déjà près de dix-huit heureset latempérature s'abaissait en moyenne à six degrésau-dessous de zéro.

Toutd'abordl'Albatrosau lieu de s'enfoncer plus avant dans lesudsuivit les méandres du détroit comme s'il eûtvoulu gagner le Pacifique. Après avoir passé au-dessusde la baie de Lomaslaissé le mont Gregory dans le nord etles monts Brecknocks dans l'ouestil reconnut Punta Arenapetitvillage chilienau moment où l'église sonnait àtoute voléepuisquelques heures plus tardl'ancienétablissement de Port-Famine.

Si lesPatagonsdont les feux se voyaient çà et làont réellement une taille au-dessus de la moyennelespassagers de l'aéronef n'en purent jugerpuisque l'altitudeen faisait des nains.

Maispendant les si courtes heures de ce jour australquel spectacle!Montagnes abruptespics éternellement neigeux avec d'épaissesforêts étagées sur leurs flancsmersintérieuresbaies formées entre les presqu'îleset les îles de cet archipelensemble des terres de ClarenceDawsonDésolationcanaux et passesinnombrables caps etpromontoirestout ce fouillis inextricable dont la glace faisaitdéjà une masse solidedepuis le cap Forward quitermine le continent américainjusqu'au cap Horn oùfinit le Nouveau Monde!

Cependantune fois arrivé à Port-Famineil fut constant quel'Albatros allaitreprendre sa route vers le sud. Passantentre le mont Tam de la presqu'île de Brunswik et le montGravesil se dirigea droit vers le mont Sarmientopic énormeencapuchonné de glacesqui domine le détroit deMagellanà deux mille mètres au-dessus du niveau de lamer.

C'étaitle pays des Pécherais ou Fuégiensces indigènesqui habitent la Terre de Feu.

Six moisplus tôten plein étélors des longs jours dequinze à seize heurescombien cette terre se fûtmontrée belle et fertilesurtout dans sa partie méridionale!Partout alorsdes vallées et des pâturages quipourraient nourrir des milliers d'animauxdes forêts viergesaux arbres gigantesquesbouleauxhêtresfrênescyprèsfougères arborescentesdes plaines queparcourent les bandes de guanaquesde vigognes et d'autruches; puisdes armées de pingouinsdes myriades de volatiles. Aussilorsque l'Albatros mit en activité ses fanauxélectriquesrotchesguillemotscanardsoiesvinrent-ilsse jeter à bord-- cent fois de quoi remplir l'office deFrançois Tapage.

De làun surcroît de besogne pour le maître coq qui savaitapprêter ce gibier de manière à lui enlever songoût huileux. Surcroît de besogne également pourFrycollin qui ne put se refuser à plumer douzaines surdouzaines de ces intéressants volatiles.

Cejour-làau moment où le soleil allait se coucherverstrois heures de l'après-midiapparut un vaste lacencadrédans une bordure de forêts superbes. Ce lac était alorsentièrement glacéet quelques indigènesleurslongues raquettes aux piedsglissaient rapidement à lasurface.

Enréalitéà la vue de l'appareilces Fuégiensau comble de l'épouvantefuyaient en toutes directionsetquand ils ne pouvaient fuirils se cachaientils se terraient commedes animaux.

L'Albatrosne cessa de marcher vers le sudau-delà du canal de Beagleplus loin que l'île de Navarindont le nom grec détonnequelque peu entre les noms rudes de ces terres lointainesplus loinque l'île de Wollastonbaignée par les dernièreseaux du Pacifique. Enfinaprès avoir franchi sept mille cinqcents kilomètres depuis la côte du Dahomeyil dépassales extrêmes îlots de l'archipel de Magellanpuisleplus avancé de tous vers le suddont la pointe est rongéed'un éternel ressacle terrible cap Horn.





XIV

DANSLEQUEL L'" ALBATROS " FAIT CE QU ON NE POURRA PEUT-ETREJAMAIS FAIRE





ON étaitle lendemainau 24 juillet. Orle 24juillet de l'hémisphèreaustralc'est le 24janvier de l'hémisphère boréal.De plusle cinquante-sixième degré de latitude venaitd'être laissé en arrièreet ce degrécorrespond au parallèle quidans le nord de l'Europetraverse l'Ecosse à la hauteur d'Edimbourg.

Aussi lethermomètre se tenait-il constamment dans une moyenneinférieure à zéro. Il avait donc fallu demanderun peu de chaleur artificielle aux appareils destinés àchauffer les roufles de l'aéronef.

Il va sansdire également quesi la durée des jours tendait às'accroître depuis le solstice du 21 juin de l'hiver australcette durée diminuait dans une proportion bien plusconsidérablepar ce fait que l'Albatros descendaitvers les régions polaires.

Enconséquencepeu de clartéau-dessus de cette partiedu Pacifique méridional qui confine au cercle antarctique.Doncpeu de vueetavec la nuitun froid parfois très vif.Pour y résisteril fallait se vêtir à la modedes Esquimaux ou des Fuégiens. Aussicomme ces accoutrementsne manquaient point à bordles deux collèguesbienempaquetéspurent-ils rester sur la plate-formene songeantqu'à leur projetne cherchant que l'occasion de l'exécuter.Du resteils voyaient peu Roburetdepuis les menaces échangéesde part et d'autre dans le pays de Tombouctoul'ingénieur eteux ne se parlaient plus.

Quant àFrycollinil ne sortait guère de la cuisine oùFrançois Tapage lui accordait une très généreusehospitalité-- à la condition qu'il fit l'officed'aide-coq. Cela n'allant pas sans quelques avantagesle Nègreavait très volontiers acceptéavec la permission deson maître. D'ailleursainsi enferméil ne voyait riende ce qui se passait au-dehors et pouvait se croire à l'abridu danger. Ne tenait-il pas de l'autruchenon seulement au physiquepar son prodigieux estomacmais au moral par sa rare sottise?

Maintenantvers quel point du globe allait se diriger l'Albatros?Etait-il admissible qu'en plein hiver il osât s'aventurerau-dessus des mers australes ou des continents du pôle? Danscette glaciale atmosphèreen admettant que les agentschimiques des piles pussent résister à une pareillecongélationn'était-ce pas la mort

pour toutson personnell'horrible mort par le froid? Que Robur tentâtde franchir le pôle pendant la saison chaudepasse encore!Mais au milieu de cette nuit permanente de l'hiver antarctiquec'eûtété l'acte d'un fou!

Ainsiraisonnaient le président et le secrétaire duWeldon-Institutemaintenant entraînés àl'extrémité de ce continent du Nouveau Mondequi esttoujours l'Amériquemais non celle des Etats-Unis!

Oui!qu'allait faire cet intraitable Robur? Et n'était-ce pas lemoment de terminer le voyage en détruisant l'appareilvoyageur?

Ce qui estcertainc'est quependant cette journée du 24 juilletl'ingénieur eut de fréquents entretiens avec soncontremaître. A plusieurs reprisesTom Turner et luiconsultèrent le baromètre-- non pluscette foispour évaluer la hauteur atteintemais pour relever lesindications relatives au temps. Sans doutequelques symptômesse produisaient dont il convenait de tenir compte.

UnclePrudent crut aussi remarquer que Robur cherchait à inventorierce qui lui restait d'approvisionnements en tous genresaussi bienpour l'entretien des machines propulsives et suspensives de l'aéronefque pour celui des machines humainesdont le fonctionnement nedevait pas être moins assuré à bord.

Tout celasemblait annoncer des projets de retour.

" Deretour!... disait Phil Evans. En quel endroit?

-- Làoù ce Robur peut se ravitaillerrépondait UnclePrudent.

-- Ce doitêtre quelque île perdue de l'océan Pacifiqueavecune colonie de scélératsdignes de leur chef.

-- C'estmon avisPhil Evans. Je croisen effetqu'il songe àlaisser porter dans l'ouestetavec la vitesse dont il disposeilaura rapidement atteint son but.

-- Maisnous ne pourrons plus mettre nos projets à exécution..s'il y arrive...

Il n'yarrivera pasPhil Evans! "

Evidemmentles deux collègues avaient en partie deviné les plansde l'ingénieur. Pendant cette journéeil ne fut plusdouteux que l'Albatrosaprès s'être avancévers les limites de la mer Antarctiqueallait définitivementrétrograder. Lorsque les glaces auraient envahi ces paragesjusqu'au cap Horntoutes les basses régions du Pacifiqueseraient couvertes d'icefields et d'icebergs. La banquise formeraitalors une barrière impénétrable aux plus solidesnavires comme aux plus intrépides jsavigateurs.

Certesenbattant plus rapidement de l'ailel'Albatros pouvait franchirles montagnes de glaceaccumulées sur l'Océanpuisles montagnes de terredressées sur le continent du pôle-- si c'est un continent qui forme la calotte australe. Maisaffronterau milieu de la nuit polaireune atmosphère quipeut se refroidir jusqu'à soixante degrés au-dessous dezérol'eût-il donc osé? Nonsans doute!

Aussiaprès s'être avancé une centaine de kilomètresdans le sudl'Albatros obliqua-t-il vers l'ouestde manièreà prendre direction sur quelque île inconnue des groupesdu Pacifique.

Au-dessousde lui s'étendait la plaine liquidejetée entre laterre américaine et la terre asiatique. En ce momentles eauxavaient pris cette couleur singulière qui leur fait donner lenom de mer de lait ". Dans la demi-ombre que ne parvenaient plusà dissiper les rayons affaiblis du soleiltoute la surface duPacifique était d'un blanc laiteux. On eût dit d'unvaste champ de neige dont les ondulations n'étaient passensiblesvues de cette hauteur. Cette portion de mer eût étésolidifiée par le froidconvertie en un immense icefieldqueson aspect n'eût pas été différent.

On le saitmaintenantce sont des myriades de particulés lumineusesdecorpuscules phosphorescents

quiproduisent ce phénomène. Ce qui pouvait surprendrec'était de rencontrer cet amas opalescent ailleurs que dansles eaux de l'océan Indien.

Soudainle baromètreaprès s'être tenu assez hautpendant les premières heures de la journéetombabrusquement. Il y avait évidemment des symptômes dont unnavire aurait dû se préoccupermais que pouvaitdédaigner l'aéronef. Toutefoison devait le supposerquelque formidable tempête avait récemment troubléles eaux du Pacifique.

Il étaitune heure après midilorsque Tom Turners'approchant del'ingénieurlui dit

"MasterRoburregardez donc ce point noir àl'horizon!... Là...tout à fait dans le nord de nous!... Ce ne peut être unrocher?

-- NonTomil n'y a pas de terres de ce côté.

-- Alorsce doit être un navire ou tout au moins une embarcation.

UnclePrudent et Phil Evansqui s'étaient portés àl'avantregardaient le point indiqué par Tom Turner.

Roburdemanda sa lunette marine et se mit à observer attentivementl'objet signalé.

C'est uneembarcationdit-ilet j'affirmerais qu'il y a des hommes àbord.

-- Desnaufragés? s'écria Tom.

-- Oui!des naufragésqui auront été forcésd'abandonner leur navirereprit Roburdes malheureuxne sachantplus où est la terrepeut-être mourant de faim et desoif! Eh bien! il ne sera pas dit que l'Albatros n'aura pasessayé de venir à leur secours!

Un ordrefut envoyé au mécanicien et à ses deux aides.L'aéronef commença à s'abaisser lentement. Acent mètres il s'arrêtaet ses propulseurs lepoussèrent rapidement vers le nord.

C'étaitbien une embarcation. Sa voile battait sur le mât. Faute deventelle ne pouvait plus se diriger.

A bordsans doutepersonne n'avait la force de manier un aviron.

Au fondétaient cinq hommesendormis ou immobilisés par lafatigueà moins qu'ils ne fussent morts.

L'Albatrosarrivé au-dessus d'euxdescendit lentement. A l'arrièrede cette embarcationon put lire alors le nom du navire auquel elleappartenaitc'était la Jeannettede Nantesun navirefrançais que son équipage avait dû abandonner.

"Aoh! " cria Tom Turner.

Et ondevait l'entendrecar l'embarcation n'était pas àquatre-vingts pieds au-dessous de lui.

Pas deréponse.

" Uncoup de fusil! " dit Rohur.

L'ordrefut exécutéet la détonation se propagealonguement à la surface des eaux.

On vitalors un des naufragés se relever péniblementles yeuxhagardsune vraie face de squelette.

Enapercevant l'Albatrosil eut tout d'abord le geste d'un hommeépouvanté. -

" Necraignez rien! cria Robur en français. Nous venons voussecourir!... Qui êtes-vous?

-- Desmatelots de la Jeannetteun trois-mâts-barque dontj'étais le secondrépondit cet homme. Il y a quinzejours... nous l'avons quitté... au moment où il allaitsombrer!... Nous n'avons plus ni eau ni vivres!... "

Les quatreautres naufragés s'étaient peu à peu redressés.Hâvesépuisésdans un effrayant état demaigreurils levaient les mains vers l'aéronef.

"Attention! " cria Robur.

Une cordese déroula de la plate-formeet un seaucontenant de l'eaudoucefut affalé jusqu'à l'embarcation.

Lesmalheureux se jetèrent dessus et burent à mêmeavec une avidité qui faisait mal à voir.

" Dupain!... du pain!... " crièrent-ils.

Aussitôtun panier contenant quelques vivresdes conservesun flacon debrandyplusieurs pintes de cafédescendit jusqu'àeux. Le second eut bien de la peine à les modérer dansl'assouvissement de leur faim.

Puis :

" Oùsommes-nous?

-- Acinquante milles de la côte du Chili et de l'archipel desChonasrépondit Robur.

-- Mercimais le vent nous manqueet...

-- Nousallons vous donner la remorque!

-- Quiêtes-vous ?...

-- Desgens qui sont heureux d'avoir pu vous venir en aide "réponditsimplement Robur.

Le secondcomprit qu'il y avait un incognito à respecter. Quant àcette machine volanteétait-il donc possible qu'elle eûtassez de force pour les remorquer?

Oui! etl'embarcationattachée à un câble d'une centainede piedsfut entraînée vers l'est par le puissantappareil.

A dixheures du soirla terre était en vueou plutôt onvoyait briller les feux qui en indiquaient la situation. Il étaitvenu à tempsce secours du cielpour les naufragés dela Jeannetteet ils avaient bien le droit de croire que leursauvetage tenait du miracle!

Puisquand il les eut conduits à l'entrée des passes desîles ChonasRobur leur cria de larguer la remorque

-- cequ'ils firent en bénissant leurs sauveteurs-- et l'Albatrosreprit aussitôt le large.

Décidémentil avait du boncet aéronefqui pouvait ainsi secourir desmarins perdus en mer! Quel ballonsi perfectionné qu'il fûtaurait été apte à rendre un pareil service! Etentre euxUncle Prudent et Phil Evans durent en convenirbienqu'ils fussent dans une disposition d'esprit à nier mêmel'évidence.

Mermauvaise toujours. Symptômes alarmants. Le baromètretomba encore de quelques millimètres.

Il y avaitdes poussées terribles de la brise qui sifflait violemmentdans les engins hélicoptériques de l'Albatroset refusait ensuite momentanément. En ces circonstancesunnavire à voiles aurait eu déjà deux ris dans seshuniers et un ris dans sa misaine. Tout indiquait que le vent allaitsauter dans le nord-ouest. Le tube du stormglass commençait àse troubler d'une inquiétante façon.

A uneheure du matinle vent s'établit avec une extrêmeviolence. Cependantbien qu'il l'eût alors deboutl'aéronefmû par ses propulseursput gagner encore contre lui etremonter à raison de quatre à cinq lieues par heure.Mais il n'aurait pas fallu lui demander davantage.

Trèsévidemment il se préparait un coup de cyclone

-- ce quiest rare sous ces latitudes. Qu'on le nomme hurracan surl'Atlantiquetyphon dans les mers de Chinesimoun au Saharatornade sur la côte occidentalec'est toujours une tempêtetournante -- et redoutable. Oui! redoutable pour tout bâtimentsaisi par ce mouvement giratoire qui s'accroît de lacirconférence au centre et ne laisse qu'un seul endroit calmele milieu de ce maelstrom des airs.

Robur lesavait. Il savait aussi qu'il était prudent de fuir uncycloneen sortant de sa zone d'attraction par une ascension versles couches supérieures. Jusqu'alors il y àvaittoujours réussi. Mais il n'avait pas une heure àperdrepas une minute peut-être!

En effetla violence du vent s'accroissait sensiblement. Les lamesdécouronnées à leurs crêtesfaisaientcourir une poussière blanche à la surface de la mer. Ilétait manifesteaussique le cycloneen se déplaçantallait tomber vers les régions du pôle avec une vitesseeffroyable.

"Enhaut! dit Robur.

-- Enhaut!" répondit Tom Turner.

Uneextrême puissance ascensionnelle fut commu

niquéeà l'aéronefet il s'éleva obliquementcommes'il eût suivi un plan qui se fût incliné dans lesud-ouest.

En cemomentle baromètre baissa encore--une chute rapide de lacolonne de mercure de huitpuis de douze millimètres. Soudainl'Albatros s'arrêta dans son mouvement ascensionnel.

A quellecause était dû cet arrêt? Evidemment à unepesée de l'airà un formidable courantquisepropageant de haut en basdiminuait la résistance du pointd'appui.

Lorsqu'unsteamer remonte un fleuveson hélice produit un travaild'autant moins utile que le courant tend à fuir sous sesbranches. Le recul est alors considérableet il peut mêmedevenirégal à la dérive. Ainsi de l'Albatrosen ce moment.

CependantRobur n'abandonna pas la partie. Ses soixante-quatorze hélicesagissant dans une simultanéité parfaitefurent portéesà leur maximum de rotation. Maisirrésistiblementattiré par le cyclonel'appareil ne pouvait lui échapper.Durant de courtes accalmiesil reprenait son mouvement ascensionnel.Puis la lourde pesée l'emportait bientôtet ilretombait comme un bâtiment qui sombre. Et n'était-cepas sombrer dans cette mer-aérienneau milieu d'une nuit dontles fanaux de l'aéronef ne rompaient la profondeur que sur unrayon restreint?

Evidemmentsi la violence du cyclone s'accroissait encorel'Albatros neserait plus qu'un fétu de paille indirigeableemportédans un de ces tourbillons qui déracinent les arbresenlèventles toituresrenversent des pans de murailles.

Robur etTom ne pouvaient se parler que par signes. Uncle Prudent et PhilEvansaccrochés à la rambardese demandaient si lemétéore n'allait pas faire leur jeu en détruisantl'aéronefet avec lui l'inventeuret avec l'inventeurtoutle secret de son invention!

Maispuisque l'Albatros ne parvenait pas à se dégagerverticalement de ce cyclonene semblait-il pas qu'il n'avait euqu'une chose à faire gaguer le centrerelativement calmeoùil serait plus maître de ses manoeuvres? Oui! maispourl'atteindreil aurait fallu rompre ces courants circulaires quil'entraînaient à leur périphérie.Possédait-il assez de puissance mécanique pour s'enarracher?

Soudain lapartie supérieure du nuage creva. Les vapeurs se condensèrenten torrents de pluie.

Il étaitdeux heures du matin. Le baromètreoscillant avec des écartsde douze millimètresétait alors tombé à709-- ce quien réalitédevait être diminuéde la baisse due à la hauteur atteinte par l'aéronefau-dessus du niveau de la mer.

Phénomèneassez rarece cyclone s'était formé hors des zonesqu'il parcourt le plus habituellementc'est-à-dire entre letrentième parallèle nord et le vingt-sixièmeparallèle sud. Peut-être cela explique-t-il commentcette tempête tournante se changea subitement en une tempêterectiligne. Mais quel ouragan! Le coup de vent du Connecticut du 22mars 1882 eût pu lui être comparélui dont lavitesse fut de cent seize mètres à la secondesoitplus de cent lieues à l'heure.

Ils'agissait donc de fuir vent arrièrecomme un navire devantla tempêteou plutôt de se laisser emporter par lecourantque l'Albatros ne pouvait remonter et dont il nepouvait sortir. Maisà suivre cette imperturbabletrajectoireil fuyait vers le sudil se jetait au-dessus de cesrégions polaires dont Robur avait voulu éviter lesapprochesil n'était plus maître de sa directionilirait où le porterait l'ouragan!

Tom Turners'était mis au gouvernail. Il fallait toute son adresse pourne pas embarder sur un bord ou sur l'autre.

Auxpremières heures du matin. -- si on peut appeler

ainsicette vague teinte qui nuança l'horizon --' l'Albatrosavait franchi quinze degrés depuis le cap Hornsoit plus dequatre cents lieueset il dépassait la limite du cerclepolaire.

Làdans ce mois de juilletla nuit dure encore dix-neuf heures etdemie. Le disque du soleilsans chaleursans lumièren'apparaît sur l'horizon que pour disparaître presqueaussitôt. Au pôlecette nuit se prolonge pendantsoixante-dix-neuf jours. Tout indiquait que. l'Albatros allaits'y plonger comme dans un abîme.

Cejour-làune observationsi elle eût étépossibleaurait donné 660 40' de latitude australe. L'aéronefn'était donc plus qu'à quatorze cents milles du pôleantarctique.

Irrésistiblementemporté vers cet inaccessible point du globesa vitesse "mangeait "pour ainsi diresa pesanteurbien que celle-ci fûtun peu plus forte alorspar suite de l'aplatissement de la terre aupôle. Ses hélices suspensivesil semblait qu'il eûtpu s'en passer. Etbientôtla violence de l'ouragan devinttelle que Robur crut devoir réduire les propulseurs au minimumde toursafin d'éviter quelques graves avarieset de manièreà pouvoir gouvernertout en conservant le moins possible devitesse propre.

Au milieude ces dangersl'ingénieur commandait avec sang-froid.et lepersonnel obéissait comme si l'âme de son chef eûtété en lui.

UnclePrudent et Phil Evans n'avaient pas un instant quitté laplate-forme. On y pouvait rester sans inconvénientd'ailleurs. L'air ne faisait pas résistance ou faiblement.L'aéronef était là comme un aérostat quimarche avec la masse fluide dans laquelle il est plongé.

Le domainedu pôle austral comprenddit-onquatre millions cinq centmille mètres carrés en superficie. Est-ce un continent?est-ce un archipel? est-ce une mer paléocrystiquedont lesglaces ne fondent même pas

pendant lalongue période de l'été? on l'ignore. Mais cequi est connuc'est que ce pôle austral est plus froid que lepôle boréal-- phénomène dû àla position de la terre sur son orbite durant l'hiver des régionsantarctiques.

Pendantcette journéerien n'indiqua que la tempête allaits'amoindrir. C'était par le soixante-quinzièmeméridienà l'ouestque l'Albatros allaitaborder la région circumpolaire. Par quel méridien ensortirait-il-- s'il en sortait?

En toutcasà mesure qu'il descendait plus au sudla durée dujour diminuait. Avant peuil serait plongé dans cette nuitpermanente qui ne s'illumine qu'à la clarté de la luneou aux pâles lueurs des aurores australes. Mais la lune étaitnouvelle alorset les compagnons de Robur risquaient de ne rien voirde ces régions dont le secret échappe encore àla curiosité humaine.

Trèsprobablementl'Albatros passa au-dessus de quelques pointsdéjà reconnusun peu en avant du cercle polairedansl'ouest de la terre de Grahamdécouverte par Biscoe en 1832et de la terre Louis-Philippedécouverte en 1838 par Durnontd'Urvilledernières limites atteintes sur ce continentinconnu.

Cependantà bordon ne souffrait pas trop de la températurebeaucoup moins basse alors qu'on ne devait le craindre. Il semblaitque cet ouragan fût une sorte de gulf-stream aérien quiemportait une certaine chaleur avec lui.

Combien ily eut lieu de regretter que toute cette région fûtplongée dans une obscurité profonde! Il faut remarquertoutefoisquemême si la lune eût éclairél'espacela part des observations aurait été trèsréduite. A cette époque de l'annéeun immenserideau de neigeune carapace glacéerecouvre toute lasurface polaire. On n'aperçoit même pas ce blink desglacesteinte blanchâtre dont la réverbérationmanque aux horizons obscurs. Dans ces conditionscomment distinguerla forme des terresl'étendue des mersla disposition desîles? Le réseau hydrographique du payscomment lereconnaître? Sa configuration orographique elle-mêmecomment la releverpuisque les collines ou les montagnes s'yconfondent avec les icebergsavec les banquises?

Un peuavant minuitune aurore australe illumina ces ténèbres.Avec ses franges argentéesses lamelles qui rayonnaient àtravers l'espacece météore présentait la formed'un immense éventailouvert sur une moitié du ciel.Ses extrêmes effluences électriques venaient se perdredans la Croix du Suddont les quatre étoiles brillaient auzénith. Le phénomène fut d'une magnificenceincomparableet sa clarté suffit à montrer l'aspect decette région confondue dans une immense blancheur.

Il va sansdire quesur ces contrées si rapprochées du pôlemagnétique australl'aiguille de la boussoleincessammentaffoléene pouvait plus donner aucune indication préciserelativement à la direction suivie. Mais son inclinaison futtelleà un certain momentque Robur put tenir pour certainqu'il passait au-dessus de ce pôle magnétiquesituéà peu près sur le soixante-dix-huitièmeparallèle.

Et plustardvers une heure du matinen calculant l'angle que cetteaiguille faisait avec la verticaleil s'écria:

" Lepôle austral est sous nos pieds! "

Unecalotte blanche apparutmais sans rien laisser voir de ce qui secachait sous ses glaces.

L'auroreaustrale s'éteignit peu aprèset ce point idéaloù viennent se croiser tous les méridiens du globeestencore à connaître.

CertessiUncle Prudent et Phil Evans voulaient ensevelir dans la plusmystérieuse des solitudes l'aéronef et ceux qu'ilemportait à travers l'espacel'occasion était propice.S'ils ne le firent passans doutec'est que l'engin dont ilsavaient besoin leur manquait encore.

Cependantl'ouragan continuait à se déchaîner avec unevitesse telle quesi l'Albatros eût rencontréquelque montagne sur sa routeil s'y fût brisé comme unnavire qui se met à la côte.

En effetnon seulement il ne pouvait plus se diriger horizontalementmais iln'était même plus maître de son déplacementen hauteur.

Etpourtantquelques sommets se dressent sur les terres antarctiques. Achaque instant un choc eût été possible et auraitamené la destruction de l'appareil.

Cettecatastrophe fut d'autant plus à craindre que le vent inclinavers l'esten dépassant le méridien zéro. Deuxpoints lumineux se montrèrent alors à une centaine dekilomètres en avant de l'Albatros.

C'étaientles deux volcans qui font partie du vaste système des montsRossl'Erebus et le Terror.

L'Albatrosallait-il donc se brûler à leurs flammes comme unpapillon gigantesque?

Il y eutlà une heure palpitante. L'un des volcansl'Erebussemblaitse précipiter sur l'aéronef qui ne pouvait dévierdu lit de l'ouragan. Les panaches de flamme grandissaient àvue d'oeil. Un réseau de feu barrait la route. D'intensesclartés emplissaient maintenant l'espace. Les figuresvivement éclairées à bordprenaient un aspectinfernal. Tousimmobilessans un crisans un gesteattendaientl'effroyable minutependant laquelle cette fournaise lesenvelopperait de ses feux.

Maisl'ouragan qui entraînait l'Albatrosle sauva de cetteépouvantable catastrophe. Les flammes de l'Erebuscouchéespar la tempêtelui livrèrent passage. Ce fut au milieud'une grêle de substances laviquesrepousséesheureusement par l'action centrifuge des hélices suspensivesqu'il franchit ce cratère en pleine éruption.

Une heureaprèsl'horizon dérobait aux regards les deux torchescolossales qui éclairent les confins du monde pendant lalongue nuit du pôle.

A deuxheures du matinl'île Ballery fut dépassée àl'extrémité de la côte de la Découvertesans qu'on pût la reconnaîtrepuisqu'elle étaitsoudée aux terres arctiques par un ciment de glace.

Et alorsà partir du cercle polaire que l'Albatros recoupa surle cent soixante-quinzième méridienl'ouraganl'emporta au-dessus des banquisesau-dessus des icebergscontrelesquels il risqua cent fois d'être brise. Il n'étaitplus dans la main de son timoniermais dans la main de Dieu... Dieuest un bon pilote.

L'aéronefremontait alors le méridien de Parisqui fait un angle decent cinq degrés avec celui qu'il avait suivi pour franchir lecercle du monde antarctique.

Enfinau-delà du soixantième parallèlel'ouraganindiqua une tendance à se casser. Sa violence diminua trèssensiblement. L'Albatros commença à redevenirmaître de lui-même. Puis ce qui fut un soulagementvéritable -- il rentra dans les régions éclairéesdu globeet le jour reparut vers les huit heures du matin.

Robur etles siensaprès avoir échappé au cyclone du CapHornétaient délivrés de l'ouragan. Ils avaientété ramenés vers le Pacifique par-dessus toutela région polaireaprès avoir franchi sept millekilomètres en dix-neuf heures -- soit plus d'une lieue àla minute --vitesse presque double de celle que pouvait obtenirl'Albatros sous l'action de ses propulseurs dans lescirconstances ordinaires.

Mais Roburne savait plus où il se trouvait alorspar suite de cetaffolement de l'aiguille aimantée dans le voisinage du pôlemagnétique. Il fallait attendre que le soleil se montrâtdans des conditions convenables pour faire une observation.Malheureusement de gros nuages chargeaient le cielce jour-làet le soleil ne parut pas.

Ce fut undésappointement d'autant plus sensible que les deux hélicespropulsives avaient subi certaines avaries pendant la tourmente.

Roburtrès contrarié de cet accidentne put marcherpendanttoute cette journéequ'à une vitesse relativementmodérée. Lorsqu'il passa au-dessus des antipodes deParisil ne le fit qu'à raison de six lieues àl'heure. Il fallait d'ailleurs prendre garde d'aggraver les avaries.Si ses deux propulseurs eussent été mis hors d'étatde fonctionnerla situation de l'aéronef au-dessus de cesvastes mers du Pacifique aurait été trèscompromise. Aussi l'ingénieur se demandait-il s'il ne devraitpas procéder aux réparations sur placede manièreà assurer la continuation du voyage.

Lelendemain27juilletvers sept heures du matinune terre futsignalée dans le nord. On reconnut bientôt que c'étaitune île. Mais laquelle de ces milliers dont est semé lePacifique? Cependant Robur résolut de s'y arrêtersansatterrir. Selon luila journée suffirait à réparerles avarieset il pourrait repartir le soir même.

Le ventavait tout à fait calmi-- circonstance favorable pour lamanoeuvre qu'il s'agissait d'exécuter. Au moinspuisqu'ilresterait stationnairel'Albatros ne serait pas emportéon ne savait où.

Un longcâble de cent cinquante piedsavec une ancre au boutfutenvoyé par-dessus le bord. Lorsque l'aéronef arriva àla lisière de l'îlel'ancre racla les premiers écueilspuis s'engagea solidement entre deux roches. Le câble se tenditalors sous l'effet des hélices suspensiveset l'Albatrosresta immobilecomme un navire dont on a porté l'ancre aurivage.

C'étaitla première fois qu'il se rattachait à la terre depuisson départ de Philadelphie.



XV

DANSLEQUEL IL SE PASSE DES CHOSES QUI MERITENT VRAIMENT LA PEINE DETRERACONES





LORSQUEl'Albatros occupait encore une zone élevéeonavait pu reconnaître que cette île était demédiocre grandeur. Mais quel était le parallèlequi la coupait? Sur quel méridien l'avait-on accostée?Etait-ce une île du Pacifiquede l'Australasiede l'océanIndien? On ne le saurait que lorsque Robur aurait fait son point.Cependantbien qu'il n'eût pu tenir compte des indications ducompasil avait lieu de penser qu'il était plutôt surle Pacifique. Dès que le soleil se montreraitlescirconstances seraient excellentes pour obtenir une bonneobservation.

De cettehauteur -- cent cinquante pieds --' l'îlequi mesurait environquinze milles de circonférencese dessinait comme une étoilede mer à trois pointes.

A lapointe du sud-est émergeait un îlotprécédéd'un semis de roches. Sur la lisièreaucun relais de maréesce qui tendait à confirmer l'opinion de Robur relativement àsa situationpuisque le flux et le reflux sont presque nuls dansl'océan Pacifique.

A lapointe nord-ouest se dressait une montagne coniquedont l'altitudepouvait être estimée à douze cents pieds.

On nevoyait aucun indigènemais peut-être occupaient-ils lelittoral opposé. En tout cass'ils avaient aperçul'aéronefl'épouvante les eût plutôtportés à se cacher ou à s'enfuir.

C'étaitpar la pointe sud-est que l'Albatros avait attaquél'île. Non loindans une petite anseun rio se jetait entreles roches. Au-delàquelques vallées sinueusesdesarbres d'essences variéesdu gibierperdrix et

outardesen grand nombre. Si l'île n'était pas habitéedumoins paraissait-elle habitable. CertesRobur aurait pu y atterriretsans doutes'il ne l'avait pas faitc'est que le soltrèsaccidenténe lui semblait pas offrir une place convenablepour y reposer l'aéronef.

Enattendant de prendre hauteurl'ingénieur fit commencer lesréparationsqu'il comptait achever dans la journée.Les hélices suspensivesen parfait étatavaientadmirablement fonctionné au milieu des violences de l'ouraganlequelon l'a fait observeravait plutôt soulagé leurtravail. En ce momentla moitié du jeu était enfonction -- ce qui suffisait à assurer la tension du câblefixé perpendiculairement au littoral.

Mais lesdeux propulseurs avaient souffertet plus encore que ne le croyaitRobur. Il fallait redresser leurs branches et retoucher l'engrenagequi leur transmettait le mouvement de rotation.

Ce futl'hélice antérieuredont le personnel s'occupa d'abordsous la direction de Robur et de Tom Turner. Mieux valait commencerpar ellepour le cas où un motif quelconque eût obligél'Albatros à partir avant que le travail fûtachevé. Rien qu'avec ce propulseuron pouvait se maintenirplus aisément en bonne route.

Entre-tempsUncle Prudent et son collègueaprès s'êtrepromenés sur la plate-formeétaient alléss'asseoir à l'arrière.

Quant àFrycollinil était singulièrement rassure. Quelledifférence! N'être plus suspendu qu'à centcinquante pieds du sol!

Lestravaux ne furent interrompus qu'au moment ou l'élévationdu soleil au-dessus de l'horizon permit de prendre d'abord un anglehorairepuislors de sa culminationde calculer le midi du lieu.

Lerésultat de l'observationfaite avec la plus grandeexactitudefut celui-ci :

Longitude176°17' à l'est du méridien zéro.

Latitude43°37' australe.

Le pointsur la cartese rapportait à la position de l'îleChatam et de l'îlot Viffdont le groupe est aussi désignésous l'appellation commune d'îles Brougthon. Ce groupe setrouve à quinze degrés dans l'est de Tawaï-Pomanoul'île méridionale de la Nouvelle-Zélandesituéedans la partie sud de l'océan Pacifique.

"C'est à peu près ce que je supposaisdit Robur àTom Turner.

-- Etalorsnous sommes?...

-- Aquarante-six degrés dans le sud de l'île Xsoit àune distance de deux mille huit cents milles.

-- Raisonde plus pour réparer nos propulseursrépondit lecontremaître. Dans ce trajetnous pourrions rencontrer desvents contrairesetavec le peu qui nous rested'approvisionnementsil importe de rallier l'île X le plusvite possible.

-- OuiTomet j'espère bien me mettre en route dans la nuitquandje devrais ne partir qu'avec une seule hélicequitte àréparer l'autre en route.

-- MasterRoburdemanda Tom Turneret ces deux gentlemenet leur domestique?...

-- TomTurnerrépondit l'ingénieurseraient-ils àplaindre pour devenir colons de l'île X? "

Maisqu'était donc cette île X? Une île perdue dansl'immensité de l'océan Pacifiqueentre l'équateuret le tropique du Cancerune île qui justifiait bien ce signealgébrique dont Robur avait fait son nom. Elle émergeaitde cette vaste mer des Marquisesen dehors de toutes les routes decommunication interocéaniennes. C'était là queRobur avait fondé sa petite colonielà que venait sereposer l'Albatroslorsqu'il était fatigué deson vollà qu'il se réapprovisionnait de tout ce qu'illui fallait pour ses perpétuels voyages. En cette île XRoburdisposant de grandes ressourcesavait pu établir unchantier et construire son aéronef. Il pouvait l'y réparermême le refaire. Ses magasins renfermaient les matièressubsistancesapprovisionnements de toutes sortesaccumuléspour l'entretien d'une cinquantaine d'habitantsl'unique populationde l'île.

LorsqueRobur avait doublé le cap Hornquelques jours avantsonintention était bien de regagner l'île Xen traversantobliquement le Pacifique. Mais le cyclone avait saisi l'Albatrosdans son tourbillon. Après luil'ouragan l'avait emportéau-dessus des régions australes. En sommeil avait étéà peu près remis dans sa direction premièreetsans les avaries des propulseursle retard n'aurait eu que peud'importance.

On allaitdonc regagner l'île X. Maisainsi que l'avait dit lecontremaître Tom Turnerla route était longue encore.Il y aurait probablement à lutter contre des ventsdéfavorables. Ce ne serait pas trop de toute sa puissancemécanique pour que l'Albatros arrivât àdestination dans les délais voulus. Avec un temps moyensousune allure ordinairecette traversée devait s'accomplir entrois ou quatre jours.

De làce parti qu'avait pris Robur de se fixer sur l'île Chatam. Ils'y trouvait dans des conditions meilleures pour réparer aumoins l'hélice de l'avant. Il ne craignait plusau cas oùla brise contraire se fût levéed'être entraînévers le sudquand il voulait aller vers le nord. La nuit venuecette réparation serait achevée. Il manoeuvrerait alorspour faire déraper son ancre. Si elle était tropsolidement engagée dans les rochesil en serait quitte pourcouper le câble et reprendrait son vol vers l'Equateur.

On levoitcette manière de procéder était la plussimplela meilleure aussiet elle s'était exécutéeà point.

Lepersonnel de l'Albatrossachant qu'il n'y avait pas de tempsà perdrese mit résolument à la besogne.

Tandis quel'on travaillait à l'avant de l'aéronefUncle Prudentet Phil Evans avaient entre eux une conversation dont lesconséquences allaient être d'une gravitéexceptionnelle.

"Phil Evansdit Uncle Prudentvous êtes bien décidécomme moià faire le sacrifice de votre vie?

-- Ouicomme vous!

-- Unedernière foisil est bien évident que nous n'avonsplus rien à attendre de ce Robur?

-- Rien.

-- EhbienPhil Evansmon parti est pris. Puisque l'Albatros doitrepartir ce soir mêmela nuit ne se passera pas sans que nousayons accompli notre oeuvre! Nous casserons les ailes àl'oiseau de l'ingénieur Robur! Cette nuitil sautera aumilieu des airs!

-- Qu'ilsaute donc! répondit Phil Evans. "

On levoitles deux collègues étaient d'accord sur tous lespointsmême quand il s'agissait d'accepter avec cetteindifférence l'effroyable mort qui les attendait.

"Avez-vous tout ce qu'il faut?... demanda Phil Evans.

-- Oui!...La nuit dernièrependant que Robur et ses gens nes'occupaient que du salut de l'aéronefj'ai pu me glisserdans la soute et prendre une cartouche de dynamite!

-- UnclePrudentmettons-nous à la besogne...

-- Noncesoir seulement! Quand la nuit sera venuenous rentrerons dans notreroufleet vous veillerez à ce qu'on ne puisse me surprendre!"

Vers sixheuresles deux collègues dînèrent suivant leurhabitude. Deux heures aprèsils s'étaient retirésdans leur cabinecomme des gens qui vont dormir pour se refaired'une nuit sans sommeil.

Ni Roburni aucun de ses compagnons ne pouvait soupçonner quellecatastrophe menaçait l'Albatros.

Voicicomment Uncle Prudent comptait agir :

Ainsiqu'il l'avait ditil avait pu pénétrer dans la souteaux munitionsménagée en un des compartiments de lacoque de l'aéronef. Làil s'était emparéd'une certaine quantité de poudre et d'une cartouche semblableà celles dont l'ingénieur avait fait usage au Dahomey.Rentré dans sa cabineil avait caché soigneusementcette cartoucheavec laquelle il était résolu àfaire sauter l'Albatros pendant la nuitlorsqu'il auraitrepris son vol au milieu des airs.

En cemomentPhil Evans examinait l'engin explosif. dérobépar son compagnon.

C'étaitune gaine dont l'armature métallique contenait environ unkilogramme de la substance explosiblece qui devait suffire àdisloquer l'aéronef et briser son jeu d'hélices. Sil'explosion ne le détruisait pas d'un coupil s'achèveraitdans sa chute. Orcette cartoucherien n'était plus aiséque de la déposer en un coin de la cabinede manièrequ'elle crevât la plate-forme et atteignit la coque jusque danssa membrure.

Maispourprovoquer l'explosionil fallait faire éclater la capsule defulminate dont la cartouche était munie. C'était lapartie la plus délicate de l'opérationcarl'inflammation de cette capsule ne devait se produire que dans untemps calculé avec une extrême précision.

En effetUncle Prudent avait réfléchi à ceci dèsque le propulseur de l'avant serait réparél'aéronefdevait reprendre sa marche vers le nord; maiscela faitil étaitprobable que Robur et ses gens viendraient à l'arrièrepour remettre en état l'hélice postérieure. Orla présence de tout le personnel auprès de la cabinepourrait gêner Uncle Prudent dans son opération. C'estpourquoi il s'était décidé à se servird'une mèchede manière à ne provoquerl'explosion que dans un temps donné.

Voici doncce qu'il dit à Phil Evans :

" Enmême temps que cette cartouchej'ai pris de la poudre. Aveccette poudre je vais fabriquer une mèche dont la longueur seraen raison du temps qu'elle mettra à brûleret quiplongera dans la capsule de fulminate. Mon intention est de l'allumerà minuitde manière que l'explosion se produise entretrois et quatre heures du matin.

-- Biencombiné! " répondit Phil Evans.

Les deuxcollègueson le voiten étaient arrivés àexaminer avec le plus grand sang-froid l'effroyable destruction danslaquelle ils devaient périril y avait en eux une telle sommede haine contre Robur et les siens que le sacrifice de leur proprevie paraissait tout indiqué pour détruireavecl'Albatrosceux qu'il emportait dans les airs. Que l'acte fûtinsenséodieux mêmesoit! Mais voilà oùils en étaient arrivésaprès cinq semaines decette existence de colère qui n'avait pu éclaterderage qui n'avait pu s'assouvir!

" EtFrycollindit Phil Evansavons-nous donc le droit de disposer de savie?

-- Noussacrifions bien la nôtre! . répondit Uncle Prudent. "

Il estdouteux que Frycollin eût trouvé la raison suffisante.

ImmédiatementUncle Prudent se mit à l'oeuvrependant que Phil Evanssurveillait les abords du roufle.

Lepersonnel était toujours occupé à l'avant. Iln'y avait pas à craindre d'être surpris.

UnclePrudent commença par écraser une petite quantitéde poudre de manière à la réduire àl'état de pulvérin. Après l'avoir mouilléelégèrementil la renferma dans une gaine de toile enforme de mèche. L'ayant alluméeil s'assura qu'ellebrûlait à raison de cinq centimètres par dixminutessoit un mètre en trois heures et demie. La mèchefut alors éteintepuis fortement serrée dans unespirale de corde et ajustée à la capsule de lacartouche.

Ce travailétait terminé vers dix heures du soirsans avoirexcité le moindre soupçon.

A cemomentPhil Evans vint rejoindre son collègue dans la cabine.

Pendantcette journéeles réparations de l'héliceantérieure avaient été très activementconduites; mais il avait fallu la rentrer en dedans pour pouvoirdémonter ses branchesqui étaient faussées.

Quant auxpilesaux accumulateursrien de tout ce qui produisait la forcemécanique de l'Albatros n'avait souffert des violencesdu cyclone. Il y avait encore de quoi les alimenter pendant quatre oucinq jours.

La nuitétait venuelorsque Robur et ses hommes interrompirent leurbesogne. Le propulseur de l'avant n'était pas encore remis enplace. Il fallait encore trois heures de réparations pourqu'il fût prêt à fonctionner. Aussiaprèsen avoir causé avec Tom Turnerl'ingénieur décida-t-ilde donner quelque repos à son personnel brisé defatigueet de remettre au lendemain ce qui restait à faire.Ce n'était pas tropd'ailleursde la clarté du jourpour ce travail d'ajustage extrêmement délicatetauquel les fanaux n'eussent donné qu'une insuffisante lumière.

Voilàce qu'ignoraient Uncle Prudent et Phil Evans. S'en tenant à cequ'ils avaient entendu dire à Roburils devaient penser quele propulseur de l'avant serait réparé avant la nuit etque l'Albatros aurait immédiatement repris sa marchevers le nord. Ils le croyaient donc détaché de l'îlequand il y était encore retenu par son ancre. Cettecirconstance allait faire tourner les choses tout autrement qu'ilsl'imaginaient.

Nuitsombre et sans lune. De gros nuages rendaient l'obscurité plusprofonde. On sentait déjà qu'une légèrebrise tendait à s'établir. Quelques souffles venaientdu sud-ouest; mais ils ne déplaçaient pas l'Albatrosqui demeurait immobile sur son ancredont le câbletenduverticalementle retenait au sol.

UnclePrudent et son collègueenfermés dans leur cabinen'échangeaient que peu de motsécoutant lefrémissement des hélices suspensives qui couvraienttous les autres bruits du bord. Ils attendaient que le moment fûtvenu d'agir.

Un peuavant minuit :

" Ilest temps! " dit Uncle Prudent.

Sous lescouchettes de la cabineil y avait un coffre qui formait tiroir. Cefut dans ce coffre que Uncle Prudent déposa la cartouche dedynamitemunie de sa mèche. De cette façonla mèchepourrait brûler sans se trahir par son odeur ou soncrépitement. Uncle Prudent l'alluma à son extrémité.Puisrepoussant le coffre sous la couchette

Maintenantà l'arrièredit-ilet attendons!

Tous deuxsortirent et furent d'abord étonnés de ne pas voir letimonier à son poste habituel.

Phil Evansse pencha alors en dehors de la plate-forme.

"L'A1batros est toujours à la même place! dit-il àvoix basse. Les travaux n'ont pas été terminés!... Il n'aura pu partir! "

UnclePrudent eut un geste de désappointement.

" Ilfaut éteindre la mèchedit-il.

Non !...Il faut nous sauver! répondit Phil Evans. Nous sauver?

-- Oui!...Par le câble de l'ancrepuisqu'il fait nuit!... Cent cinquantepieds à descendrece n'est rien!

-- Rienen effetPhil Evanset nous serions fous de ne pas profiter decette chance inattendue! "

Maisauparavantils rentrèrent dans leur cabine et prirent sur euxtout ce qu'ils pouvaient emporter en prévision d'un séjourplus ou moins prolongé sur l'île Chatam. Puisla portereferméeils s'avancèrent sans bruit vers l'avant.

Leurintention était de réveiller Frycollin et de l'obligerà prendre la fuite avec eux.

L'obscuritéétait profonde. Les nuages commençaient àchasser du sud-ouest. Déjà l'aéronef tanguaitquelque peu sur son ancreen s'écartant légèrementde la verticale par rapport au câble de retenue. La descentedevait donc offrir un peu plus de difficultés. Mais ce n'étaitpas pour arrêter des hommes quitout d'abordn'avaient pashésité à jouer leur vie.

Tous deuxse glissèrent sur la plate-formes'arrêtant parfois àl'abri des roufles pour écouter si quelque bruit seproduisait. Silence absolu partout. Aucune lumière àtravers les hublots. Ce n'était pas seulement le silencec'était le sommeil dans lequel était plongél'aéronef.

CependantUncle Prudent et son compagnon s'approchaient de la cabine deFrycollinlorsque Phil Evans s'arrêta :

"L'homme de garde! " dit-il.

Un hommeen effetétait couché près du roufle. S'ildormaitc'était à peine. Toute fuite devenaitimpossible au cas où il eût donné l'alarme.

En cetendroitil y avait quelques cordesdes morceaux de toile etd'étoupedont on s'était servi p9ur la réparationde l'hélice.

Un instantaprèsl'homme fut bâillonnéencapuchonnéattaché à un des montants de la rambardedansl'impossibilité de pousser un cri ou de faire un mouvement.

Tout celas'était passé presque sans bruit.

UnclePrudent et Phil Evans écoutèrent... Le silence ne futaucunement troublé à l'intérieur des roufles.Tous dormaient à bord.

Les deuxfugitifs -- ne peut-on déjà leur donner ce nom? --arrivèrent devant la cabine occupée par Frycollin.François Tapage faisait entendre un ronflement digne de sonnomce qui était rassurant.

A sagrande surpriseUncle Prudent n'eut point à pousser la portede Frycollin. Elle était ouverte. Il s'introduisit àdemi dans la cabine; puisse retirant :

"Personne! dit-il.

--Personne ! ... Où peut-il être? " murmura PhilEvans.

Tous deuxrampèrent jusqu'à l'avantpensant que Frycollindormait peut-être dans quelque coin...

Personneencore.

"Est-ce que le coquin nous aurait devancés ?... dit UnclePrudent.

-- Qu'ill'ait fait ou nonrépondit Phil Evansnous ne pouvonsattendre plus longtemps! Partons ! "

Sanshésiterl'un après l'autreles fugitifs saisirent lecâble des deux mainss'y assujettirent des deux pieds; puisse laissant glisserils arrivèrent à terre sains etsaufs.

Quellejouissance ce fut pour eux de fouler ce sol qui leur manquait depuissi longtempsde marcher sur un terrain solidede ne plus êtreles jouets de l'atmosphère!

Ils sepréparaient à gagner l'intérieur de l'îleen remontant le rioquandsoudainune ombre se dressa devant eux.

C'étaitFrycollin.

Oui! LeNègre avait eu cette idéequi était venue àson maîtreet cette audace de le devancersans le prévenir.

Maisl'heure n'était pas aux récriminationset UnclePrudent se disposait à chercher un refuge en quelque partieéloignée de l'îlelorsque Phil Evans l'arrêta.

"Uncle Prudentécoutez-moidit-il. Nous voilà hors desmains de ce Robur. Il est voué ainsi que ses compagnons àune mort épouvantable. Il la méritesoit! Maiss'iljurait sur son honneur de ne pas chercher à nous reprendre...

--L'honneur d'un pareil homme... "

UnclePrudent ne put achever. Un mouvement se produisait à bord del'Albatros. Evidemmentl'alarme était donnéel'évasion allait être découverte.

" Amoi!... A moi!... " criait-on.

C'étaitl'homme de garde qui avait pu repousser son bâillon. Des pasprécipités retentirent sur la plate-forme. Presqueaussitôt les fanaux lancèrent leurs projectionsélectriques sur un large secteur.

" Lesvoilà!... Les voilà! " cria Tom Turner.

Lesfugitifs avaient été vus.

Au mêmeinstantpar suite d'un ordre que donna Robur à voix hauteles hélices suspensives furent ralenties etpar le câblehalé à bordl'Albatros commença àse rapprocher du sol.

En cemomentla voix de Phil Evans se fit distinctement entendre :

"Ingénieur Roburdit-ilvous engagez-vous sur l'honneur ànous laisser libres sur cette île ?...

-- Jamais!" s'écria Robur.

Et cetteréponse fut suivie d'un coup de fusildont la balle effleural'épaule de Phil Evans.

" Ah!les gueux! " s'écria Uncle Prudent.

Etsoncouteau à la mainil se précipita vers les rochesentre lesquelles était incrustée l'ancre. L'aéronefn'était plus qu'à cinquante pieds du sol...

Enquelques secondesle câble fut coupéet la brisequiavait sensiblement fraîchiprenant de biais l'Albatrosl'entraîna dans le nord-estau-dessus de la mer.



XVI

QUILAISSERA LE LECTEUE DANS UNE INDECISION PEUT-ETRE REGRETTABLE



IL étaitalors minuit. Cinq ou six coups de fusil avaient encore ététirés de l'aéronef. Uncle Prudent et Frycollinsoutenant Phil Evanss'étaient jetés à l'abrides roches.

Ilsn'avaient pas été atteints. Pour l'instantilsn'avaient plus rien à craindre.

Toutd'abordl'Albatrosen même temps qu'il s'écartaitde l'île Chatamfut porté à une altitude de neufcents mètres. Il avait fallu forcer de vitesse ascensionnelleafin de ne pas tomber en mer.

Au momentoù l'homme de gardedélivré de son bâillonvenait de jeter un premier criRobur et Tom Turnerse précipitantvers luil'avaient débarrassé du morceau de toile quil'encapuchonnait et dégagé de ses liens. Puislecontremaître s'était élancé vers la cabined'Uncle Prudent et de Phil Evans; elle était vide!

FrançoisTapagede son côtéavait fouillé la cabine deFrycollin; il n'y avait personne!

Enconstatant que ses prisonniers lui avaient échappéRobur s'abandonna à un violent mouvement de colère.L'évasion d'Uncle Prudent et de Phil Evansc'était sonsecretc'était sa personnalitérévélésà tous. S'il ne s'était pas inquiétéautrement du document lancé pendant la traversée del'Europec'est qu'il y avait bien des chances pour qu'il se fûtperdu dans sa chute!... Mais maintenant!...

Puissecalmant :

" Ilsse sont enfuissoit! dit-il. Comme ils ne pourront s'échapperde l'île Chatam avant quelques joursj'y reviendrai!... Je leschercherai!... Je les reprendrai!... Et alors..."

En effetle salut des trois fugitifs était loin d'être assuré.L'Albatrosredevenu maître de sa directionnetarderait pas à regagner l'île Chatamdont les fugitifsne pourraient s'enfuir de sitôt. Avant douze heuresilsseraient retombés au pouvoir de l'ingénieur.

Avantdouze heures! Maisavant deux heures l'Albatros seraitanéanti! Cette cartouche de dynamiten'était-ce pascomme une torpille attachée à son flancquiaccomplirait l'oeuvre de destruction au milieu des airs?

Cependantla brise devenant plus fraîchel'aéronef étaitemporté vers le nord-est. Bien que sa vitesse fûtmodéréeil devait avoir perdu de vue l'îleChatam au lever du soleil.

Pourrevenir contre le ventil aurait fallu que les propulseursou toutau moins celui de l'avanteussent été en étatde fonctionner.

"Tomdit l'ingénieurpousse les fanaux à pleinelumière.

-- Ouimaster Robur.

-- Et tousà l'ouvrage! -

-- Tous! "répondit le contremaître.

Il nepouvait plus être question de remettre le travail au lendemain.Il ne s'agissait plus de fatiguesmaintenant! Pas un des hommes del'Albatros qui ne partageât les passions de son chef!Pas un qui ne fût prêt à tout faire pour reprendreles fugitifs! Dès que l'hélice de l'avant serait remiseen placeon reviendrait sur Chatamon s'y amarrerait de nouveauondonnerait la chasse aux prisonniers. Alorsseulementseraientcommencées les réparations de l'hélice del'arrièreet l'aéronef pourrait continuer en toutesécurité à travers le Pacifique son voyage deretour à l'île X.

Toutefoisil était important que l'Albatros ne. fût pasemporté trop loin dans le nord-est. Orcirconstance fâcheusela brise s'accentuaitet il ne pouvait plus ni la remonter ni mêmerester stationnaire. Privé de ses propulseursil étaitdevenu un ballon indirigeable. Les fugitifspostés sur lelittoralavaient pu constater qu'il aurait disparu avant quel'explosion l'eût mis en pièces.

Cet étatde choses ne pouvait qu'inquiéter beaucoup Robur relativementà ses projets ultérieurs. N'éprouverait-il pasquelques retards pour rallier l'île Chatam? Aussipendant queles réparations étaient activement pousséesprit-il la résolution de redescendre dans les basses couchesavec l'espérance d'y rencontrer des courants plus faibles.Peut-être l'Albatros parviendrait-il à semaintenir dans ces parages jusqu'au moment où il seraitredevenu assez puissant pour refouler la brise?

Lamanoeuvre fut aussitôt faite. Si quelque navire eûtassisté aux évolutions de cet appareilalors baignédans ses lueurs électriquesde quelle épouvante sonéquipage aurait été pris!

Lorsquel'Albatros ne fut plus qu'à quelques centaines de piedsde la surface de la meril s'arrêta.

MalheureusementRobur dut le constaterla brise soufflait avec plus de force danscette zone inférieureet l'aéronef s'éloignaitavec une vitesse plus grande. Il risquait donc d'être entraînéfort loin dans le nord-est-- ce qui retarderait son retour àl'île Chatam.

En sommeaprès tentatives faitesil fut prouvé qu'il y avaitavantage à se maintenir dans les hautes couches oùl'atmosphère était mieux équilibrée.Aussi l'Albatros remonta-t-il à une moyenne de troismille mètres. Làs'il ne resta pas stationnairedumoins sa dérive fut-elle plus lente. L'ingénieur putdonc espérer qu'au lever du jouret de cette altitudeilaurait encore en vue les parages de l'îledont il avaitd'ailleurs relevé la position avec une exactitude absolue.

Quant àla question de savoir si les fugitifs auraient reçu bonaccueil des indigènesau cas où l'île seraithabitéeRobur ne s'en préoccupait même pas. Queces indigènes leur vinssent en aidepeu lui importait. Avecles moyens offensifs dont disposait l'Albatrosils seraientpromptement épouvantésdispersés. La capturedes prisonniers ne pouvait donc faire questionetune foisrepris...

" Onne s'enfuit pas de l'île X! " dit Robur.

Vers uneheure après minuitle propulseur de l'avant étaitréparé. Il ne s'agissait plus que de le remettre enplacece qui exigeait encore une heure de travail. Cela faitl'Albatros repartiraitcap au sud-ouestet l'on démonteraitalors le propulseur de l'arrière.

Et cettemèche qui brûlait dans la cabine abandonnée!Cette mèchedont plus d'un tiers était consumédéjà! Et cette étincelle qui s'approchait de lacartouche de dynamite!

Assurémentsi les hommes de l'aéronef n'eussent pas étéaussi occupéspeut-être l'un d'eux eût-il entendule faible crépitement qui commençait à seproduire dans le ronfle? Peut-être eût-il perçuune odeur de poudre brûlée? Il se fût inquiété.Il aurait prévenu l'ingénieur ou Tom Turner. On eûtcherchéon eût découvert ce coffre dans lequelétait déposé l'engin explosif... Il eûtété temps encore de sauver ce merveilleux Albatroset tous ceux qu'il emportait avec lui!

Mais leshommes travaillaient à l'avantc'est-à-dire àvingt mètres du roufle des fugitifs. Rien ne les appelaitencore dans cette partie de la plate-formecomme rien ne pouvait lesdistraire d'une besogne qui exigeait toute leur attention.

Roburluiaussiétait làtravaillant de ses mainsen habilemécanicien qu'il était. Il pressait l'ouvragemaissans rien négliger pour que tout fût fait avec le plusgrand soin! Ne fallait-il pas qu'il redevint absolument maîtrede son appareil? S'il ne parvenait pas à reprendre lesfugitifsceux-ci finiraient par se rapatrier. On ferait desinvestigations. L'île X n'échapperait peut-êtrepas aux recherches. Et ce serait la fin de cette existence que leshommes de l'Albatros s'étaient créée--existence surhumainesublime!

En cemoment; Tom Turner s'approcha de l'ingénieur. Il étaitune heure un quart.

"Master Roburdit-ilil me semble que la brise a quelque tendance àmolliren gagnant dans l'ouestil est vrai.

-- Etqu'indique le baromètre? demanda Roburaprès avoirobservé l'aspect du ciel.

-- Il està peu près stationnairerépondit lecontremaître. Pourtantil me semble que les nuages s'abaissentau-dessous de l'Albatros.

-- EneffetTom Turneretdans ce casil ne serait pas impossible qu'ilplût à la surface de la mer. Maispourvu que nousdemeurions au-dessus de la zone des pluiespeu importe! Nous neserons pas gênés dans l'achèvement de notretravail.

-- Si lapluie tombereprit Tom Turnerce doit être une pluie fine --du moins la forme des nuages le fait supposer -- et il est probablequeplus basla brise va calmir tout à fait.

-- SansdouteTomrépondit Robur. Néanmoinsil me semblepréférable de ne pas redescendre encore. Achevons deréparer nos avaries et alors nous pourrons manoeuvrer ànotre convenance. Tout est là. "

A deuxheures et quelques minutesla première partie du travailétait finie. L'hélice antérieure réinstalléeles piles qui l'actionnaient furent mises en activité. Lemouvement s accéléra peu à peuet l'Albatrosévoluant cap au sud-ouestrevint avec une vitesse moyennedans la direction de l'île Chatam.

"Tomdit Roburil y a deux heures et demie environ que nous avonsporté au nord-est. La brise n'a pas changéainsi quej'ai pu m'en assurer en observant le compas. Doncj'estime qu'en uneheureau plusnous pouvons retrouver les parages de l'île.

-- Je lecrois aussimaster Roburrépondit le contremaîtrecarnous avançons a raison d'une douzaine de mètres parseconde. Entre trois et quatre heures du matinl'Albatrosaura regagné son point de départ.

-- Et cesera tant mieuxTom! répondit l'ingénieur. Nous avonsintérêt à arriver de nuit et même àatterrirsans avoir été vus. Les fugitifsnouscroyant loin dans le nordne se tiendront pas sur leurs gardes.Lorsque l'Albatros sera presque à ras de terrenousessaierons de le cacher derrière quelques hautes roches del'île. Puisdussions-nous passer quelques jours àChatam...

-- Nousles passeronsmaster Roburetquand nous devrions lutter contreune armée d'indigènes...

-- NouslutteronsTomnous lutterons pour notre Albatros ! "

L'ingénieurse retourna alors vers ses hommes qui attendaient de nouveaux ordres.

" Mesamisleur dit-ill'heure n'est pas venue de se reposer. Il fauttravailler jusqu'au jour. "

Tousétaient prêts.

Ils'agissait maintenant de recommencer pour le propulseur de l'arrièreles réparations qui avaient été faites pourcelui de l'avant. C'étaient les mêmes avariesproduitespar la même causec'est-à-dire par la violence del'ouragan pendant la traversée du continent antarctique.

Maisafind'aider à rentrer cette hélice en dedansil parut bond'arrêterpendant quelques minutesla marche de l'aéronefet même de lui imprimer un mouvement rétrograde. Surl'ordre de Roburl'aide-mécanicien fit machine en arrièreen renversant la rotation de l'hélice antérieure.L'aéronef commença donc à " culer "doucementpour employer une expression maritime.

Tous sedisposaient alors à se rendre à l'arrièrelorsque Tom Turner fut surpris par une singulière odeur.

C'étaientles gaz de la mècheaccumulés maintenant dans lecoffrequi s'échappaient de la cabine des fugitifs.

"Hein? fit le contremaître.

-- Qu'ya-t-il? demanda Robur.

-- Nesentez-vous pas?... On dirait de la poudre qui brûle?

-- EneffetTom!

-- Etcette odeur vient du dernier roufle!

-- Oui...de la cabine même...

-- Est-ceque ces misérables auraient mis le feu?...

-- Eh! sine n'était que le feu ?... s'écria Robur. Enfonce laporteTomenfonce la porte! "

Mais lecontremaître avait à peine fait un pas vers l'arrièrequ'une explosion formidable ébranla l'Albatros. Lesroufles volèrent en éclats. Les fanaux s'éteignirentcar le courant électrique leur manqua subitementetl'obscurité redevint complète. Cependantsi la plupartdes hélices suspensivestordues ou fracasséesétaienthors d'usagequelques-unesà la prouen'avaient pas cesséde tourner.

Soudainla coque de l'aéronef s'ouvrit un peu en arrière dupremier roufledont les accumulateurs actionnaient toujours lepropulseur de l'avantet la partie postérieure de laplate-forme culbuta dans l'espace.

Presqueaussitôt s'arrêtèrent les dernières hélicessuspensiveset l'Albatros fut précipité versl'abîme.

C'étaitune chute de trois mille mètres pour les huit hommesaccrochéscomme des naufragésà cette épave!

En outrecette chute allait être d'autant plus rapide que le propulseurde l'avantaprès s'être redressé verticalementfonctionnait encore!

Ce futalors que Roburavec un à-propos qui dénotait unextraordinaire sang-froidse laissant glisser jusqu'au roufle àdemi disloquésaisit le levier de mise en trainet changeale sens de la rotation de l'hélice quide propulsive qu'elleétaitdevint suspensive.

Chuteassurémentbien qu'elle fût quelque peu retardée;maisdu moinsl'épave ne tomba pas avec cette vitessecroissante des corps abandonnés aux effets de la pesanteur.Etsi c'était toujours la mort pour les survivants del'Albatrospuisqu'ils étaient précipitésdans la merce n'était plus la mort par asphyxieau milieud'un air que la rapidité de la descente eût renduirrespirable.

Quatre-vingtssecondes au plus après l'explosionce qui restait del'Albatros s'était abîmé dans les flots.



XVII

DANSLEQUEL ON REVIENT A DEUX MOIS EN ARRIERE ET OU L'ON SAUTE A NEUF MOISEN AVANT.





QUELQUESsemaines auparavantle i3 juinau lendemain de cette séancependant laquelle le WeldonInstitute s'était abandonné àde si orageuses discussionsil y avait eu dans toutes les classes dela population philadelphiennenoire ou blancheune émotionplus facile à constater qu'à décrire.

Déjàaux premières heures de la matinéeles conversationsportaient uniquement sur l'inattendu et scandaleux incident de laveille. Un intrusqui se disait ingénieurun ingénieurqui prétendait s'appeler de cet invraisemblable nom de Robur-- Robur-le-Conquérant! -- un personnage d'origine inconnuede nationalité anonymes'était présentéinopinément dans la salle des séancesavait insultéles ballonisteshonni les dirigeurs d'aérostatsvantéles merveilles des appareils plus lourds que l'airsoulevédes huées au milieu d'un tumulte épouvantableprovoquédes menaces qu'il avait retournées contre ses adversaires.Enfinaprès avoir abandonné la tribune dans le tapagedes revolversil avait disparuetmalgré toutes lesrechercheson n'avait plus entendu parler de lui.

Assurémentcela était bien fait pour exercer toutes les languesenflammer toutes les imaginations. On ne s'en fit pas faute àPhiladelphieni dans les trente-six autres Etats de l'Unionetpour dire le vraiaussi bien dans l'Ancien que dans le NouveauMonde.

Maisdecombien cet émoi fut dépassélorsquele soirdu 13juinil fut constant que ni le président ni lesecrétaire du Weldon-Institute n'avaient reparu à leurdomicile. Gens rangés pourtanthonorables et sages. Laveilleils avaient quitté la salle des séances encitoyens qui ne songent qu'à rentrer tranquillement chez euxen célibataires dont aucun visage renfrognén'accueillera le retour au logis. Ne se seraient-ils point absentéspar hasard? Nonou du moins ils n'avaient rien dit qui pût lefaire croire. Et même il avait été convenu quele lendemainils reprendraient leur place au bureau du clubl'uncomme présidentl'autre comme secrétaireen prévisiond'une séance où seraient discutés les événementsde la soirée précédente.

Et nonseulementdisparition complète de ces deux personnagesconsidérables de l'Etat de Pennsylvaniemais aucune nouvelledu valet Frycollin. Introuvable comme son maître. Non! jamaisNègredepuis Toussaint LouvertureSoulouque et Dessalinen'avait fait autant parler de lui. Il allait prendre une placeimportanteaussi bien parmi ses collègues de la domesticitéphiladelphienne que parmi tous ces originaux qu'une excentricitéquelconque suffit à mettre en lumière dans ce beau paysd'Amérique.

Lelendemainrien de nouveau. Les deux collègues ni Frycollinn'ont point reparu. Sérieuse inquiétude. Commencementd'agitation. Foule nombreuse aux abords des Post and Telegraphofficespour savoir s'il arriverait quelques nouvelles.

Rienencore.

Etcependanton les avait bien vustous les deuxsortir duWeldon-Institutecauser à voix hauteprendre Frycollin quiles attendaitpuis descendre Walnut-Street et gagner du côtéde Fairmont-Park.

Jem Ciple légumisteavait même serré la main droite duprésident en lui disant :

" Ademain! "

Et WilliamT. Forbesle fabricant de sucre de chiffonsavait reçu unecordiale poignée de Phil Evansqui lui avait dit par deuxfois :

" Aurevoir ! ... Au revoir !... "

Miss Dollet Miss Mat Forbessi attachées à Uncle Prudent parles liens de la plus pure amitiéne pouvaient revenir decette disparitionetafin d'obtenir des nouvelles de l'absentparlaient encore plus que d'habitude.

Enfintroisquatrecinqsix jours se passèrentpuis une semainedeux semaines... Personneet nul indice qui pût mettre sur latrace des trois disparus.

On avaitpourtant fait de minutieuses recherches dans tout le quartier...Rien! -- Dans les rues qui aboutissent au port... Rien! -- dans leparc mêmesous les. grands bouquets d'arbresau plus épaisdes taillis... Rien! Toujours rien!

Toutefoison reconnut quesur la grande clairièrel'herbe avait étérécemment fouléeet d'une façon qui semblasuspectepuisqu'elle était inexplicable. A la lisièredu bois qui l'entouredes traces d'une lutte furent égalementrelevées. Une bande de malfaiteurs avait-elle donc rencontrépuis attaqué les deux collèguesà cette heureavancée de la nuitau milieu de ce parc désert?

C'étaitpossible. Aussila police procéda-t-elle à une enquêtedans les formes et avec toute la lenteur légale. On fouilla laSchuylkill-riveron en racla le fondon ébarba les rives deleur amas d'herbes. Etsi ce fut inutilece ne fut pas en purepertecar la Schuylkill avait besoin d'un bon travail defaucardement. On le fit à cette occasion. Gens pratiqueslesédiles de Philadelphie.

Alors onen appela à la publicité des journaux. Des annoncesdes réclamationssinon des réclamesfurent envoyéesà toutes les feuilles démocratiques ou républicainesde l'Unionsans distinction de couleur. Le Daily Negrojournal spécial de la race noirepublia un portrait deFrycollind'après sa dernière photographie.Récompenses furent offertesprimes promisesàquiconque donnerait quelque nouvelle des trois absentset mêmeà tous ceux qui retrouveraient un indice quelconque de natureà mettre sur leurs traces.

"Cinq mille dollars! Cinq mille dollars ! ... A tout citoyen qui... "

Rien n'yfit. Les cinq mille dollars restèrent dans la caisse duWeldon-Institute.

"Introuvables! Introuvables!! Introuvables!!! Uncle Prudent et PhilEvans de Philadelphie! "

Il va sansdire que le club fut mis dans un singulier désarroi par cetteinexplicable disparition de son président et de sonsecrétaire. Ettout d'abordl'assemblée pritd'urgence une mesure qui suspendait les travaux relatifs à laconstruction du ballon le Go a headsi avancéspourtant. Mais commenten l'absence des principaux promoteurs del'affairede ceux qui avaient voué à cette entrepriseune partie de leur fortune en temps et monnaiecomment aurait-on puvouloir achever l'oeuvrequand ils n'étaient plus làpour la finir? Il convenait donc d'attendre.

Orprécisément à cette époqueil fut denouveau question de l'étrange phénomènequiavait tant surexcité les esprits quelques semaines auparavant.

En effetl'objet mystérieux avait été revu ou plutôtentrevu à diverses reprises dans les hautes couches del'atmosphère. Certespersonne ne songeait à établirune connexité entre cette réapparition si singulièreet la disparition non moins inexplicable des deux membres duWeldon-Institute. En effetil eût fallu une extraordinairedose d'imagination pour rapprocher ces deux faits l'un de l'autre.

Quoi qu'ilen soitl'astéroïdele bolidele monstre aériencomme on voudra l'appeleravait été réaperçudans des conditions qui permettaient de mieux apprécier sesdimensions et sa forme. Au Canadad'abordau-dessus de cesterritoires qui s'étendent d'Ottawa à Québecetcela le lendemain même de la disparition des deux collègues;puisplus tardau-dessus des plaines du Far Westalors qu'illuttait de vitesse avec un train du grand chemin de fer du Pacifique.

A partirde ce jourles incertitudes du monde savant furent fixées. Cecorps n'était point un produit de la nature; c'était unappareil volantavec application pratique de la théorie du "Plus lourd que l'air ". EtSi le créateurle maîtrede cet aéronef voulait encore garder l'incognito pour sapersonneévidemment il n'y tenait plus pour sa machinepuisqu'il venait de la montrer de si près sur les territoiresdu Far West. Quant à la force mécanique dont ildisposaitquant à la nature des engins qui lui communiquaientle mouvementc'était l'inconnu. En tout casce qui nelaissait aucun doutec'est que cet aéronef devait êtredoué d'une extraordinaire faculté de locomotion. Eneffetquelques jours aprèsil avait étésignalé dans le Céleste Empirepuis sur la partieseptentrionale de 1'Indoustanpuis au-dessus des immenses steppes dela Russie.

Quel étaitdonc ce hardi mécanicien qui possédait une tellepuissance de locomotionpour lequel les Etats n'avaient plus defrontières ni les océans de limitesqui disposait del'atmosphère terrestre comme d'un domaine? Devait-on penserque ce fût ce Roburdont les théories avaient étési brutalement lancées à la face du Weldon-Institutele jour où il vint battre en brèche cette utopie desballons dirigeables?

Peut-êtrequelques esprits perspicaces en eurent-ils la pensée. Mais --chose singulière assurément -- personne ne songea àcette hypothèse que ledit Robur pût se rattacher en quoique ce fût à la disparition du président et dusecrétaire du Weldon-Institute.

En sommecela fût resté à l'état de mystèresans une dépêche qui arriva de France en Amériquepar le fil de New Yorkà onze heures trente-septdans lajournée du 6 juillet.

Etqu'apportait cette dépêche? C'était le texte dudocument trouvé à Paris dans une tabatière --document qui révélait ce qu'étaient devenus lesdeux personnages dont l'Union allait prendre le deuil.

Ainsidoncl'auteur de l'enlèvement c'était Roburl'ingénieur venu tout exprès à Philadelphie pourécraser la théorie des ballonistes dans son oeuf!C'était lui qui montait l'aéronef Albatros!C'était lui quipar représaillesavait enlevéUncle PrudentPhil Evanset Frycollin par-dessus le marché!Et ces personnageson devait les considérer comme àjamais perdusà moins quepar un moyen quelconqueenconstruisant un engin capable de lutter avec le puissant appareilleurs amis terrestres ne parvinssent à les ramener sur laterre!

Quelleémotion! Quelle stupeur! Le télégramme parisienavait été adressé au bureau du Weldon-Institute.Les membres du club en eurent aussitôt connaissance. Dixminutes aprèstout Philadelphie recevait la nouvelle par sestéléphonespuisen moins d'une heuretoutel'Amériquecar elle s'était électriquementpropagée sur les innombrables fils du nouveau continent. Onn'y voulait pas croireet rien n'était plus certain. Cedevait être une mystification de mauvais plaisantdisaient lesunsune " fumisterie " du plus mauvais goûtdisaient les autres! Comment ce rapt eût-il pu s'accomplir àPhiladelphieet si secrètement? Comment cet Albatrosavait-il atterri dans Fairmont-Parksans que son apparition eûtété signalée sur les horizons de l'Etat dePennsylvanie?

Trèsbien. C'étaient des arguments. Les incrédules avaientencore le droit de douter. Maisce droitils ne l'eurent plusseptjours après l'arrivée du télégramme. Le13juilletle paquebot français Normandie_ avait mouillédans les eaux de 1'Hudsonet il apportait la fameuse tabatière.Le railway de New York l'expédia en toute hâte àPhiladelphie.

C'étaitbien la tabatière du président du Weldon-Institute. JemCip n'aurait pas mal faitce jour-làde prendre unenourriture plus substantiellecar il faillit tomber en pâmoisonquand il la reconnut. Que de fois il y avait puisé la prise del'amitié! Et Miss Doll et Miss Mat la reconnurent aussicettetabatièrequ'elles avaient Si souvent regardée avecl'espoir d'y plongerun jourleurs maigres doigts de vieillesfilles! Puis ce furent leur pèreWilliam T. ForbesTrukMilnorBat T. Fyn et bien d'autres du Weldon-Institute! Cent foisils l'avaient vue s'ouvrir et se refermer entre les mains de leurvénéré président. Enfin elle eut pourelle le témoignage de tous les amis que comptait Uncle Prudentdans cette bonne cité de Philadelphiedont le nom indique --on ne saurait trop le répéter -- que ses habitants saiment comme des frères.

Ainsi iln'était pas permis de conserver l'ombre d'un doute àcet égard. Non seulement la tabatière du présidentmais l'écrituretracée sur le documentnepermettaient plus aux incrédules de hocher la tête.Alors les lamentations commencèrentles mains désespéréesse levèrent vers le ciel. Uncle Prudent et son collègueemportés dans un appareil volantsans qu'on pût mêmeentrevoir un moyen de les délivrer!

LaCompagnie du Niagara-Fallsdont Uncle Prudent était le plusgros actionnairefaillit suspendre ses affaires et arrêter seschutes. La Walton-Watch Company songea à liquider sonusine à montresmaintenant qu'elle avait perdu son directeurPhil Evans.

Oui! cefut un deuil généralet le mot deuil n'est pasexagérécar à part quelques cerveaux brûléscomme il s'en rencontre même aux Etats-Unison n'espéraitplus jamais revoir ces deux honorables citoyens.

Cependantaprès son passage au-dessus de Parison n'entendit plusparler de l'Albatros. Quelques heures plus tardil avait étéaperçu au-dessus de Romeet c'était tout. Il ne fautpas s'en étonnerétant donné la vitesse aveclaquelle l'aéronef avait traversé l'Europe du nord ausudet la Méditerranée de l'ouest à l'est.Grâce à cette vitesseaucune lunette n'avait pu lesaisir sur un point quelconque de sa trajectoire. Tous lesobservatoires eurent beau mettre leur personnel à l'affûtnuit et jourla machine volante de Robur-le-Conquérant s'enétait allée ou si loin ou si haut -- en Icariecommeil le disait -- qu'on désespéra d'en jamais retrouverla trace.

Ilconvient d'ajouter quesi sa rapidité fut plus modéréeau-dessus du littoral de l'Afriquecomme le document n'étaitpas encore connuon ne s'avisa pas de chercher l'aéronef dansles hauteurs du ciel algérien. Assurémentil futaperçu au-dessus de Tombouctou; mais l'observatoire de cetteville célèbre -- s'il y en a un -- n'avait pas encoreeu le temps d'envoyer en Europe le résultat de sesobservations. Quant au roi du Dahomeyil aurait plutôt faitcouper la tête à vingt mille de ses sujetsy comprisses ministresque d'avouer qu'il avait eu le dessous dans sa lutteavec un appareil aérien. Question d'amour-propre.

Au-delàce fut l'Atlantique que traversa l'ingénieur Robur. Ce fut laTerre de Feu qu'il atteignitpuis le cap Horn. Ce furent les terresaustrales et l'immense domaine du pôlequ'il dépassaun peu malgré lui. Orde ces régions antarctiquesiln'y avait aucune nouvelle à attendre.

Juillets'écoulaet nul oeil humain ne pouvait se vanter d'avoir mêmeentrevu l'aéronef.

Aoûts'achevaet l'incertitude au sujet des prisonniers de Robur demeuracomplète. C'était à se demander si l'ingénieurà l'exemple d'Icarele plus vieux mécanicien dontl'histoire fasse mentionn'avait pas péri victime de satémérité.

Enfin lesvingt-sept premiers jours de septembre s'écoulèrentsans résultat.

Certainementon se fait à tout en ce monde. Il est dans la nature humainede se blaser sur les douleurs qui s'éloignent. On oublieparce qu'il est nécessaire d'oublier. Maiscette foisilfaut le dire à son honneurle public terrestre se retint surcette pente. Non! il ne devint point indifférent au sort dedeux Blancs et d'un Noirenlevés comme le prophèteEliemais dont la Bible n'avait pas promis le retour sur la terre.

Et cecifut plus sensible à Philadelphie qu'en tout autre lieu. Il s'yjoignaitd'ailleursde certaines craintes personnelles. ParreprésaillesRobur avait arraché Uncle Prudent et PhilEvans à leur sol natal. Certesil s'était bien vengéquoique en dehors de tout droit. Mais cela suffirait-il à savengeance? Ne voudrait-il pas l'exercer encore sur quelques-uns descollègues du président et du secrétaire duWeldon-Institute? Et qui pouvait se dire à l'abri desatteintes de ce tout-puissant maître des régionsaériennes?

Orvoilàquele 28 septembreune nouvelle courut la ville. Uncle Prudent etPhil Evans auraient reparudans l'après-midiau domicileparticulier du président du Weldon-Institute.

Et le plusextraordinairec'est que la nouvelle était vraiequoique lesesprits sensés ne voulussent point y croire.

Cependantil fallut se rendre à l'évidence. C'étaient bienles deux disparusen personnenon leur ombre... Frycollin lui-mêmeétait de retour.

Lesmembres du clubpuis leurs amispuis la foulese portèrentdevant la maison de Uncle Prudent. On acclama les deux collègueson les fit passer de main en main au milieu des hurrahs et des hips!

Jem Cipétait làayant abandonné son déjeuner--un rôti de laitues cuites -- puisWilliam T. Forbes et sesdeux fillesMiss Doit et Miss Mat. Eten ce jourUncle Prudentaurait pu les épouser toutes deux s'il eût étéMormon; mais il ne l'était pas et n'avait aucune propension àle devenir. Il y avait aussi Truk MilnorBat T. Fynenfin tous lesmembres du club. On se demande encore aujourd'hui comment UnclePrudent et Phil Evans purent sortir vivants des milliers de bras parlesquels ils durent passer en traversant toute la ville.

Le soirmêmele Weldon-Institute devait tenir sa séancehebdomadaire. On comptait que les deux collègues prendraientplace au bureau. Orcomme ils n'avaient encore rien dit de leursaventures -- peut-être ne leur avait-on pas laissé letemps de parler? -- on espérait aussi qu'ils raconteraient parle menu leurs impressions de voyage.

En effetpour une raison ou pour une autretous deux étaient restésmuets. Muet aussi le valet Frycollinque ses congénèresavaient failli écarteler dans leur délire.

Mais ceque les deux collègues n'avaient pas dit ou n'avaient pasvoulu direle voici

Il n'y apoint à revenir sur ce que l'on sait de la nuit du 27 au 28juilletl'audacieuse évasion du président et dusecrétaire du Weldon-Institute-leur impression Si vive quandils foulèrent les roches de l'île Chatamle coup de feutiré sur Phil Evansle câble tranchéet1'Alba-trosalors privé de ses propulseursentraînéau large par la brise du sud-ouesttandis qu'il s'élevait àune grande hauteur. Ses fanaux allumés avaient permis de lesuivre pendant quelque temps. Puisil n'avait pas tardé àdisparaître.

Lesfugitifs n'avaient plus rien à craindre. Comment Roburaurait-il pu revenir sur l'îlepuisque ses hélicesdevaient encore être hors d'état de fonctionner pendanttrois ou quatre heures?

D'ici làl'Albatrosdétruit par l'explosionne serait plusqu'une épave flottant sur la meret ceux qu'il portaitdescadavres déchirés que l'Océan ne pourrait pasmême rendre.

L'acte devengeance aurait été accompli dans toute son horreur.

UnclePrudent et Phîl Evansse considérant comme en étatde légitime défensen'avaient pas eu un remords.

Phil Evansn'était que légèrement blessé par laballe lancée de l'Albatros. Aussi tous troiss'occupèrent de remonter le littoral avec l'espoir derencontrer quelques indigènes.

Cet espoirne fut pas trompé. Une cinquantaine de naturelsvivant de lapêchehabitaient la côte occidentale de Chatam. Ilsavaient vu l'aéronef descendre sur l'île. Ils firent auxfugitifs l'accueil que méritaient des êtres surnaturels.On les adoraou peu s'en faut. On les logea dans la plus confortabledes cases. Jamais Frycollin ne retrouverait une pareille occasion depasser

-- pour ledieu des Noirs.

Ainsiqu'ils l'avaient prévuUncle Prudent et Phil Evans ne virentpas revenir l'aéronef. Ils devaient en conclure que lacatastrophe avait dû se produire dans quelque haute zone del'atmosphère. On n'entendrait plus jamais parler del'ingénieur Robur ni de la prodigieuse machine que sescompagnons montaient avec lui.

Maintenantil fallait attendre une occasion de regagner l'Amérique. Orl'île Chatam est peu fréquentée des navigateurs.Tout le mois d'août se passa ainsiet les fugitifs pouvaientse demander s'ils n'avaient pas changé une prison pour uneautredont Frycollintoutefoiss'arrangeait mieux que de sa prisonaérienne.

Enfinle3 septembreun navire vint faire de l'eau à l'aiguade del'île Chatam. On ne l'a pas oubliéau moment del'enlèvement à PhiladelphieUncle Prudent avait surlui quelques milliers de dollars-papier -- plus qu'il ne fallait pourregagner l'Amérique. Après avoir remercié leursadorateurs qui ne leur épargnèrent pas les plusrespectueuses démonstrationsUncle PrudentPhil Evans etFrycollin s'embarquèrent pour Aukland. Ils ne racontèrentrien de leur histoireeten deux joursils arrivèrent dansla capitale de la NouvelleZélande.

Làun paquebot du Pacifique les prit comme passagersetle 20septembreaprès une traversée des plus heureuseslessurvivants de l'Albatros débarquaient à SanFrancisco. Ils n'avaient point dit qui ils étaient ni d'oùils venaient; maiscomme ils avaient payé d'un bon prix leurtransportce n est pas un capitaine américain qui leur en eûtdemandé davantage.

A SanFranciscoUncle Prudentson collègue et le valet Frycollinprirent le premier train du grand chemin de fer du Pacifique. Le 27ils arrivaient à Philadelphie.

Voilàle récit compendieux de ce qui s'était passédepuis l'évasion des fugitifs et leur départ de l'îleChatam. Voilà commentle soir mêmele présidentet le secrétaire purent prendre place au bureau duWeldon-Instituteau milieu d'une affluence extraordinaire.

Cependantjamais ni l'un ni l'autre n'avaient été aussi calmes.Il ne semblait pasà les voirque rien d'anormal fûtarrivé depuis la mémorable séance du 12 juin.Trois mois et demi qui ne paraissaient pas compter dans leurexistence!

Aprèsles premières salves de hurrahs que tous deux reçurentsans que leur visage reflétât la moindre émotionUncle Prudent se couvrit et prit la parole. -

Honorablescitoyensdit-illa séance est ouverte.

Applaudissementsfrénétiques et bien légitimes! Car

s'iln'était pas extraordinaire que cette séance fûtouverteil l'était du moins qu'elle le fût par UnclePrudentassisté de Phil Evans.

Leprésident laissa l'enthousiasme s'épuiser en clameurset en battements de mains. Puis il reprit :

" Anotre dernière séancemessieursla discussion avaitété fort vive (Ecoutezécoutez) entreles partisans de l'hélice avant et de l'hélice arrièrepour notre ballon Go a headl (Marques de surprise). Ornousavons trouvé moyen de ramener l'accord entre les avantistes etles arriéristeset ce moyenle voici c'est de mettre deuxhélicesune à chaque bout de la nacelle! "(Silence de complète stupefaction.)

Et ce futtout.

Ouitout!De l'enlèvement du président et du secrétaire duWeldon-Institutepas un mot! Pas un mot de l'Albatros ni del'ingénieur Robur! Pas un mot du voyage! Pas un mot de lafaçon dont les prisonniers avaient pu s'échapper! Pasun mot enfin de ce qu'était devenu l'aéronefs'ilcourait encore à travers l'espacesi l'on pouvait craindre denouvelles représailles contre les membres du club!

Certesl'envie ne manquait pas à tous ces ballonistes d'interrogerUncle Prudent et Phil Evans; mais on les vit si sérieuxsiboutonnésqu'il parut convenable de respecter leur attitude.Quand ils jugeraient à propos de parlerils parleraientetl'on serait trop honoré de les entendre.

Aprèstoutil y avait peut-être dans ce mystère quelquesecret qui ne pouvait encore être divulgué.

Et alorsUncle Prudentreprenant la parole au milieu d'un silence jusqu'alorsinconnu dans les séances du Weldon-Institute

"Messieursdit-ilil ne reste plus maintenant qu'à terminerl'aérostat le Go a head auquel il appartient de fairela conquête de l'air. -- La séance est levée. "

XVIII



QUITERMINE CETTE VERIDIQUE HISTOIRE DE L'ALBATROS SANS LA TERMINER





LE 29avril de l'année suivantesept mois après le retour siimprévu de Uncle Prudent et de Phil EvansPhiladelphie étaittout en mouvement. Rien de politique pour cette fois. Il nes'agissait ni d'élections ni de meetings. L'aérostat leGo a headachevé par les soins du Weldon-Instituteallait enfin prendre possession de son élément naturel.

Pouraéronautele célèbre Harry W. Tinderdont lenom a été prononcé au commencement de ce récit-- plus un aide-aérostier.

Pourpassagersle président et le secrétaire duWeldon-Institute. Ne méritaient-ils pas un tel honneur? Neleur appartenait-il pas de venir en personne protester contre toutappareil qui reposerait sur le principe du " Plus lourd quel'air " ?

Cependantaprès sept moisils en étaient encore à parlerde leurs aventures. Frycollin lui-mêmequelque envie qu'il eneûtn'avait rien dit de l'ingénieur Robur ni de Saprodigieuse machine. Sans douteen ballonistes intransigeants qu'ilsétaientUncle Prudent et Phil Evans ne voulaient pas qu'ilfût question d'aéronef ou de tout autre appareil volant.Tant que le ballon le Go a head ne tiendrait pas la premièreplace parmi les engins de locomotion aérienneils nevoulaient rien admettre des inventions dues aux aviateurs. Ilscroyaient encoreils voulaient croire toujours que le véritablevéhicule atmosphériquec'était l'aérostatet qu à lui seul appartenait l'avenir.

D'ailleurscelui dont ils avaient tiré une vengeance si terrible -- sijuste à leur sens --celui-là n'existait plus. Aucunde ceux qui l'accompagnaient n'avait pu lui survivre. Le secret del'Albatros était maintenant enseveli dans lesprofondeurs du Pacifique.

Quant àadmettre que l'ingénieur Robur eût une retraiteune îlede relâcheau milieu de ce vaste océance n'étaitqu'une hypothèse. En tout casles deux collègues seréservaient de décider plus tard s'il ne conviendraitpas de faire quelques recherches à ce sujet.

On allaitdonc enfin procéder à cette grande expérienceque le Weldon-Institute préparait de si longue date et avectant de soins. Le Go a head était le type le plusparfait de ce qui avait été inventé jusqu'àcette époque dans l'art aérostatique-- ce que sont unInflexible ou un Formidable dans l'art naval.

Le Go ahead possédait toutes les qualités que doit avoirun aérostat. Son volume lui permettait de s'élever auxdernières hauteurs qu'un ballon puisse atteindre; -- sonimperméabilitéde pouvoir se maintenir indéfinimentdans l'atmosphère; -- sa soliditéde braver toutedilatation de gaz aussi bien que les violences de la pluie et duvent; -- sa capacitéde disposer d'une force ascensionnelleassez considérable pour enleveravec tous ses accessoiresune machinerie électrique qui devait communiquer à sespropulseurs une puissance de locomotion supérieure àtout ce qui avait été obtenu jusqu'alors. Le Go ahead avait une forme allongée qui faciliterait sondéplacement suivant l'horizontale. Sa nacelleplate-forme àpeu près semblable à celle du ballon des capitainesKrebs et Renardemportait tout l'outillage nécessaire auxaérostiersinstruments de physiquecâblesancresguides-ropesetc.de plusles appareilspiles et accumulateursqui constituaient sa puissance mécanique. Cette nacelle étaitmunieà l'avantd'une héliceetà l'arrièred'une hélice et d'un gouvernail. Maisprobablementlerendement des machines du Go a head devait être trèsinférieur au rendement des appareils de l'Albatros.

Le Go ahead avait été transportéaprès songonflementdans la clairière de Fairmont-Parkà laplace même où s'était reposé l'aéronefpendant quelques heures.

Inutile dedire que sa puissance ascensionnelle lui était fournie par leplus léger de tous les corps gazeux. Le gaz d'éclairagene possède qu'une force de sept cents grammes environ parmètre cube-- ce qui ne donne qu'une insuffisante ruptured'équilibre avec l'air ambiant. Mais l'hydrogènepossède une force d'ascension qui peut être estiméeà onze cents grammes. Cet hydrogène purpréparéd'après les procédés et dans les appareilsspéciaux du célèbre Henry Giffardemplissaitl'énorme ballon. Doncpuisque la capacité du Go ahead mesurait quarante mille mètres cubesla puissanceascensionnelle de son gaz était quarante mille multipliéspar onze centssoit de quarante-quatre mille kilogrammes.

Dans cettematinée du 29 avriltout était prêt. Dèsonze heuresl'énorme aérostat se balançait àquelques pieds du solprêt à s'élever au milieudes airs.

Tempsadmirable et fait exprès pour cette importante expérience.En sommepeut-être aurait-il mieux valu que la brise eûtété plus fortece qui aurait rendu l'épreuveplus concluante. En effeton n'a jamais mis en doute qu'un ballonpût être dirigé dans un air calme; maisau milieud'une atmosphère en mouvementc'est autre choseet c'estdans ces conditions que les expériences doivent êtretentées.

Enfiniln'y avait pas de vent ni apparence qu'il dût se lever. Cejour-làpar extraordinairel'Amérique du Nord ne sedisposait point à envoyer à l'Europe occidentale unedes bonnes tempêtes de son inépuisable réserveet jamais jour n'eût été mieux choisi pour lesuccès d'une expérience aéronautique.

Faut-ilparler de la foule immense réunie dans Fairmont-Parkdesnombreux trains qui avaient versé sur la capitale de laPennsylvanie les curieux de tous les Etats environnantsde lasuspension de la vie industrielle et commerciale qui permettait àtous de venir assister à ce spectaclepatronsemployésouvriershommesfemmesvieillardsenfantsmembres du Congrèsreprésentants de l'arméemagistratsreportersindigènes blancs et noirsentassés dans la vasteclairière? Faut-il décrire les émotionsbruyantes de ce populaireces mouvements inexplicablesces pousséessoudaines qui rendaient la masse palpitante et houleuse? Faut-ilchiffrer les hips! hips! hips! qui éclatèrent de toutesparts comme des détonations de boîtes d'artificelorsque Uncle Prudent et Phil Evans parurent sur la plate-formeau-dessous de l'aérostat pavoisé aux couleursaméricaines? Faut-il avouer enfin que le plus grand nombre descurieux n'était peut-être pas venu pour voir le Go aheadmais pour contempler ces deux hommes extraordinaires quel'Ancien Monde enviait au Nouveau?

Pourquoideux et non trois? Pourquoi pas Frycollin? C'est que Frycollintrouvait que la campagne de l'Albatros suffisait à sacélébrité. Il avait déclinél'honneur d'accompagner son maître. Il n'eut donc point sa partdes acclamations frénétiques qui accueillirent leprésident et le secrétaire du Weldon-Institute.

Il va sansdire quede tous les membres de l'illustre assembléepas unne manquait aux places réservées en dedans des cordeset piquets qui formaient enceinte au milieu de la clairière.Là étaient Truk MilnorBat T. FynWilliam T. Forbesayant au bras ses deux fillesMiss Doll et Miss Mat. Tous étaientvenus affirmer par leur présence que rien ne pourrait jamaisséparer les partisans du " Plus léger que l'air "!

Vers onzeheures vingtun coup de canon annonça la fin des dernierspréparatifs.

Le Go ahead n'attendait plus qu'un signal pour partir. Un second coup decanon retentit à onze heures vingt-cinq.

Le Go aheadmaintenu par ses cordes de filets'éleva d'unequinzaine de mètres au-dessus de la clairière. De cettefaçon la plate-forme dominait cette foule si profondémentémue. Uncle Prudent et Phil Evansdebout à l'avantmirent alors la main gauche sur leur poitrine-- ce qui signifiaitqu'ils étaient de coeur avec toute l'assistance. Puisilstendirent la main droite vers le zénith-- ce qui signifiaitque le plus grand des ballons connus jusqu'à ce jour allaitenfin prendre possession du domaine supra-terrestre.

Cent millemains se portèrent alors sur cent mille poitrineset centmille autres se dressèrent vers le ciel.

Untroisième coup de canon éclata à onze heurestrente.

"Lâchez tout! " cria Uncle Prudentqui lança laformule sacramentelle.

Et le Goa head s'éleva " majestueusement "--adverbeconsacré par l'usage dans les descriptions aérostatiques.

En véritéc'était un spectacle superbe! On eût dit d'un vaisseauqui vient de quitter son chantier de construction. Et n'était-cepas un vaisseaulancé sur la mer aérienne?

Le Go ahead monta suivant une rigoureuse verticale -- preuve du calmeabsolu de l'atmosphère --et il s'arrêta à unealtitude de deux cent cinquante mètres.

Làcommencèrent les manoeuvres en déplacement horizontal.Le Go a headpoussé par ses deux hélicesallaau-devant du soleil avec une vitesse d'une dizaine de mètres àla seconde. C'est la vitesse de la baleine franche au milieu descouches liquides. Et il ne messied pas de le comparer à cettegéante des mers boréalespuisqu'il avait aussi laforme de cet énorme cétacé.

Unenouvelle salve de hurrahs monta vers les habiles aéronautes.

Puissousl'action de son gouvernaille Go a head se livra àtoutes les évolutions circulairesobliquesrectilignesquelui imprimait la main du timonier. Il tourna dans un cerclerestreintil marcha en avanten arrièrede façon àconvaincre les plus réfractaires à la direction desballons-- s'il y en avait eu!... S'il yen avait euon les auraitécharpés.

Maispourquoi le vent manquait-il à cette magnifique expérience?Ce fut regrettable. On aurait vusans doutele Go a headexécutersans une hésitationtous les mouvementssoit en déviant par l'oblique comme un navire à voilesqui marche au plus prèssoit en remontant les courants del'air comme un navire à vapeur.

En cemomentl'aérostat se releva dans l'espace de quelquescentaines de mètres.

On compritla manoeuvre. Uncle Prudent et ses compagnons allaient tenter detrouver un courant quelconque dans de plus hautes zonesafin decompléter l'épreuve. Du resteun système deballonneaux intérieurs analogues à la vessie natatoiredes poissons et dans lesquels on pouvait introduire une certainequantité d'airau moyen de pompeslui permettait de sedéplacer verticalement. Sans jamais jeter de lest pour monterni perdre de gaz pour descendreil était en mesure des'élever ou de s'abaisser dans l'atmosphèreau gréde l'aéronaute. Toutefoisil avait été munid'une soupape à son hémisphère supérieurpour le cas où il eût été obligé àquelque rapide descente. C'étaiten sommel'application desystèmes déjà connusmais poussés àun extrême degré de perfection.

Le Go ahead s'élevait donc en suivant une ligne verticale. Sesénormes dimensions diminuaient graduellement aux regardscomme par un effet d'optique. Ce n'est pas ce qu'il y a de moinscurieux pour les spectateursdont les vertèbres du cou sebrisent à regarder en l'air. L'énorme baleine devenaitpeu à peu un marsouinen attendant qu'elle fût réduiteà l'état de simple goujon.

Lemouvement ascensionnel ne cessant pasle Go a head atteignitune altitude de quatre mille mètres. Maisdans ce ciel sipursans une traînée de brumeil resta constammentvisible.

Cependantil se maintenait toujours au-dessus de la clairièrecommes'il eût été attaché par des filsdivergents. Une immense cloche eût emprisonnél'atmosphère qu'elle n'aurait pas été plusimmobilisée. Pas un souffle de vent ni à cette hauteurni à aucune autre. L'aérostat évoluait sansrencontrer aucune résistancetrès rapetissé parl'éloignementcomme si on l'eût regardé par lepetit bout d'une lorgnette.

Tout àcoupun cri s'éleva de la fouleun cri suivi de cent milleautres. Tous les bras se tendirent vers un point de l'horizon. Cepointc'était le nord-ouest.

Làdans le profond azurest apparu un corps mobile qui s'approche etgrandit. Est-ce un oiseau battant des ailes les hautes couches del'espace? Est-ce un bolide dont la trajectoire coupe obliquementl'atmosphère? En tout casil est doué d'une vitesseexcessiveet il ne peut tarder à passer au-dessus de lafoule.

Unsoupçonqui se communique électriquement à tousles cerveauxcourt sur toute la clairière.

Mais ilsemble que le Go a head a vu cet étrange objet.Assurémentil a senti qu'un danger le menacecar sa vitesseest augmentéeet il a pris chasse vers l'est.

Oui! lafoule a compris! Un nomjeté par un des membres duWeldon-Institutea été répété parcent mille bouches :

"L'Albatros I... L'Albatros !... "

C'estl'Albatrosen effet! C'est Robur qui reparaît dans leshauteurs du ciel! C'est lui quisemblable à un gigantesqueoiseau de proieva fondre sur le Go a head! Et pourtantneufmois avantl'aéronefbrisé par l'explosionseshélices rompuessa plate-forme coupée en deuxa étéanéanti. Sans le sang-froid prodigieux de l'ingénieurqui modifia le sens giratoire du propulseur de l'avant et le changeaen une hélice suspensivetout le personnel de l'Albatroseût été asphyxié par la rapiditémême de la chute. Maiss'ils avaient pu échapper àl'asphyxiecomment lui et les siens ne s'étaient-ils pasnoyés dans les eaux du Pacifique?

C'est queles débris de sa plate-formeles ailes des propulseurslescloisons des rouflestout ce qui restait de l'Albatrosconstituait une épave. Si l'oiseau blessé étaittombé dans les flotsses ailes le soutinrent encore sur leslames. Pendant quelques heuresRobur et ses hommes restèrentd'abord sur cette épavepuisdans le canot de caoutchoucqu'ils avaient retrouvé à la surface de l'Océan.

LaProvidencepour ceux qui croient à l'intervention divine dansles choses humaines -- le hasardpour ceux qui ont la faiblesse dene pas croire à la Providence --'vint au secours desnaufragés.

Un navireles aperçutquelques heures après le lever du soleil.Ce navire mit une embarcation à la mer. Il recueillit nonseulement Robur et ses compagnonsmais aussi les débrisflottants de l'aéronef. L'ingénieur se contenta de direque son bâtiment avait péri dans une collisionet sonincognito fut respecté.

Ce navireétait un trois-mâts anglaisle Two FriendsdeLiverpool. Il se dirigeait vers Melbourneoù il arrivaquelques jours après.

On étaiten Australiemais encore loin de l'île Xà laquelle ilfallait revenir au plus tôt.

Dans lesdébris du roufle de l'arrièrel'ingénieur avaitpu retrouver une somme assez considérablequi lui permit desubvenir à tous les besoins de ses compagnonssans riendemander à personne. Peu de temps après son arrivéeà Melbourneil fit l'acquisition d'une petite goéletted'une centaine de tonneauxet ce fut ainsi que Roburqui seconnaissait en marineregagna l'île X.

Et alorsil n'eut plus qu'une idée fixeune obsession se venger. Maispour se vengeril fallait refaire un second Albatros. Besognefacileaprès toutpour celui qui avait construit le premier.On utilisa ce qui pouvait servir de l'ancien aéronefsespropulseursentre autres enginsqui avaient étéembarqués avec tous les débris sur la goélette.On refit le mécanisme avec de nouvelles piles et de nouveauxaccumulateurs. Brefen moins de huit moistout le travail étaitterminéet un nouvel Albatrosidentique àcelui que l'explosion avait détruitaussi puissantaussirapidefut prêt à prendre l'air.

Dire qu'ilavait le même équipageque cet équipage étaitenragé contre Uncle Prudent et Phil Evans en particulieretcontre tout le Weldon-Institute en généralcela secomprendsans qu'il convienne d'y insister.

L'Albatrosquitta l'île X dès les premiers jours d'avril. Pendantcette traversée aérienneil ne voulut pas que sonpassage pût être signalé en aucun point de laterre. Aussi voyagea-t-il presque toujours entre les nuages. Arrivéau-dessus de l'Amérique du Norden une portion désertedu Far Westil atterrit. Làl'ingénieurgardant leplus profond incognitoapprit ce qui devait lui faire le plus deplaisir d'apprendre c'est que le Weldon-Institute était prêtà commencer ses expériencesc'est que le Go a headmonté par Uncle Prudent et Phil Evansallait partir dePhiladelphie à la date du 29 avril.

Quelleoccasion pour satisfaire cette vengeance qui tenait au coeur de Roburet de tous les siens! Vengeance terribleà laquelle nepourrait échapper le Go a head! Vengeance publiquequiprouverait en même temps la supériorité del'aéronef sur tous les aérostats et autres appareils dece genre!

Et voilàpourquoice jour-làcomme un vautour qui se précipitedu haut des airsl'aéronef apparaissait au-dessus deFairmont-Park.

Oui!c'était l'Albatrosfacile à reconnaîtremême de tous ceux qui ne l'avaient jamais vu!

Le Go ahead fuyait toujours. Mais il comprit bientôt qu'il nepourrait jamais échapper par une fuite horizontale. Aussisonsalutle chercha-t-il par une fuite verticalenon en se rapprochantdu solcar l'aéronef aurait pu lui barrer la routemais ens'élevant dans l'airen allant dans une zone où il nepourrait peut-être pas être atteint. C'était trèsaudacieuxen même temps très logique.

Cependantl'Albatros commençait à s'élever aveclui. Bien plus petit que le Go a headc'étaitl'espadon à la poursuite de la baleine qu'il perce de sondardc'était le torpilleur courant sur le cuirasséqu'il va faire sauter d'un seul coup.

On le vitbienet avec quelle angoisse! En quelques instants l'aérostateut atteint cinq mille mètres de hauteur.

L'Albatrosl'avait suivi dans son mouvement ascensionnel. Il évoluait surses flancs. Il l'enserrait dans un cercle dont le rayon diminuait àchaque tour. Il pouvait l'anéantir d'un bonden crevant safragile enveloppe. Alors Uncle Prudent et ses compagnons eussent étébroyés dans une effroyable chute!

Le publicmuet d'horreurhaletantétait saisi de cette sorted'épouvante qui oppresse la poitrinequi prend aux jambesquand on voit tomber quelqu'un d'une grande hauteur. Un combat aériense préparaitcombat où ne s'offraient même pasles chances de salut d'un combat naval-- le premier de ce genremais qui ne sera pas le derniersans doutepuisque le progrèsest une des lois de ce monde. Et si le Go a head portait àson cercle équatorial les couleurs américainesl'Albatros avait arboré son pavillonl'étamineétoilée avec le soleil d'or de Robur-le-Conquérant.

Le Go ahead voulut alors essayer de distancer son ennemi en s'élevantplus haut encore. Il se débarrassa du lest qu'il avait enréserve. Il fit un nouveau bond de mille mètres. Cen'était plus alors qu'un point dans l'espace. L'Albatrosqui le suivait toujours en imprimant à ses hélices leurmaximum de rotationétait devenu invisible.

Soudainun cri de terreur s'éleva du sol.

Le Go ahead grossissait à vue d'oeiltandis que l'aéronefreparaissait en s'abaissant avec lui. Cette foisc'était unechute. Le gaztrop dilaté dans les hautes zonesavait crevél'enveloppeetà demi dégonfléle ballontombait assez rapidement.

Maisl'aéronefmodérant ses hélices suspensivess'abaissait d'une vitesse égale. Il rejoignit le Go a headlorsqu'il n'était plus qu'à douze cents mètresdu solet s'en approcha bord à bord.

Roburvoulait-il donc l'achever ?... Non!... Il voulait secouririlvoulait sauver son équipage!

Et tellefut l'habileté de sa manoeuvre que l'aéronaute et sonaide purent s'élancer sur la plate-forme de l'aéronef.

UnclePrudent et Phil Evans allaient-ils donc refuser les secours de Roburrefuser d'être sauvés par lui? Ils en étaientbien capables! Mais les gens de l'ingénieur se jetèrentsur euxetpar forceles firent passer du Go a head surl'Albatros.

Puisl'aéronef se dégagea et demeura stationnairependantque le ballonentièrement vide de gaztombait sur les arbresde la clairièreoù il resta suspendu comme unegigantesque loque.

Uneffroyable silence régnait à terre. Il semblait que lavie eût été suspendue dans toutes les poitrines.Bien des yeux s'étaient fermés pour ne rien voir de lasuprême catastrophe.

UnclePrudent et Phil Evans étaient donc redevenus les prisonniersde l'ingénieur Robur. Puisqu'il les avait reprisallait-illes entraîner de nouveau dans l'espacelà ou il étaitimpossible de le suivre?

On pouvaitle croire.

Cependantau lieu de remonter dans les airsl'Albatros continuait des'abaisser vers le sol. Voulait-il atterrir? On le pensaet la foules'écarta pour lui faire place au milieu de la clairière.

L'émotionétait portée à son maximum d'intensité.

L'Albatross'arrêta à deux mètres de terre. Alorsau milieudu profond silencela voix de l'ingénieur se fit entendre.

"Citoyens des Etats-Unisdit-ille président et le secrétairedu Weldon-Institute sont de nouveau en mon pouvoir. En les gardantje ne ferais qu'user de mon droit de représailles. Maisàla passion allumée dans leur âme par le succès del'Albatrosj'ai compris que l'état des esprits n'étaitpas prêt pour l'importante révolution que la conquêtede l'air doit amener un jour. Uncle Prudent et Phil Evansvous êteslibres ! "

Leprésidentle secrétaire du Weldon-Institutel'aéronaute et son aiden'eurent qu'à sauter pourprendre terre.

L'Albatrosremonta aussitôt à une dizaine de mètresau-dessus de la foule.

PuisRoburcontinuant :

"Citoyens des Etats-Unisdit-ilmon expérience est faite;mais mon avis est dès à présent qu'il ne fautrien prématurerpas même le progrès. La sciencene doit pas devancer les moeurs. Ce sont des évolutionsnondes révolutions qu'il convient de faire. En un motil fautn'arriver qu'à son heure. J'arriverais trop tôtaujourd'hui pour avoir raison des intérêtscontradictoires et divisés. Les nations ne sont pas encoremûres pour l'union.

" Jepars doncet j'emporte mon secret avec moi. Mais il ne sera pasperdu pour l'humanité. Il lui appartiendra le jour oùelle sera assez instruite pour en tirer profit et assez sage pourn'en jamais abuser. Salutcitoyens des Etats-Unissalut! "

Etl'Albatrosbattant l'air de ses soixante-quatorze hélicesemporté par ses deux propulseurs poussés àoutrancedisparut vers l'est au milieu d'une tempête dehurrahsquicette foisétaient admiratifs.

Les deuxcollèguesprofondément humiliésainsi que toutle Weldon-Institute en leur personnefirent la seule chose qu'il yeût à faire ils s'en retournèrent chez euxtandis que la foulepar un revirement subitétait prêteà les saluer de ses plus vifs sarcasmesjustes à cetteheure!

Etmaintenanttoujours cette question Qu'est-ce que ce Robur? Lesaura-t-on jamais?

On le saitaujourd'hui. Roburc'est la science futurecelle de demainpeut-être. C'est la réserve certaine de l'avenir.



Quant àl'Albatrosvoyage-t-il encore à travers cetteatmosphère terrestreau milieu de ce domaine que nul ne peutlui ravir? Il n'est pas permis d'en douter. Robur-le-Conquérantreparaîtra-t-il un jourainsi qu'il l'a annoncé? Oui!il viendra livrer le secret d'une invention qui peut modifier lesconditions sociales et politiques du monde.

Quant àl'avenir de la locomotion aérienneil appartient àl'aéronefnon à l'aérostat.

C'est auxAlbatros qu'est définitivement réservéela conquête de l'air!