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Jules VerneLe tour du monde en quatre-vingt jours 

I

DANSLEQUEL PHILEAS FOGG ET PASSEPARTOUT S'ACCEPTENT RÉCIPROQUEMENTL'UN COMME MAÎTREL'AUTRE COMME DOMESTIQUE


En l'année1872la maison portant le numéro 7 de Saville-rowBurlingtonGardens -- maison dans laquelle Sheridan mourut en 1814 --étaithabitée par Phileas Foggesq.l'un des membres les plussinguliers et les plus remarqués du Reform-Club de Londresbien qu'il semblât prendre à tâche de ne rienfaire qui pût attirer l'attention.

A l'un desplus grands orateurs qui honorent l'Angleterresuccédait doncce Phileas Foggpersonnage énigmatiquedont on ne savaitriensinon que c'était un fort galant homme et l'un des plusbeaux gentlemen de la haute société anglaise.

On disaitqu'il ressemblait à Byron -- par la têtecar il étaitirréprochable quant aux pieds --mais un Byron àmoustaches et à favorisun Byron impassiblequi aurait vécumille ans sans vieillir.

Anglaisàcoup sûrPhileas Fogg n'était peut-être pasLondonner. On ne l'avait jamais vu ni à la Bourseni àla Banqueni dans aucun des comptoirs de la Cité. Ni lesbassins ni les docks de Londres n'avaient jamais reçu unnavire ayant pour armateur Phileas Fogg. Ce gentleman ne figuraitdans aucun comité d'administration. Son nom n'avait jamaisretenti dans un collège d'avocatsni au Templeni àLincoln's-innni à Gray's-inn. Jamais il ne plaida ni àla Cour du chancelierni au Banc de la Reineni àl'Échiquierni en Cour ecclésiastique. Il n'étaitni industrielni négociantni marchandni agriculteur. Ilne faisait partie ni de l'Institution royale de laGrande-Bretagneni de l'Institution de Londresni del'Institution des Artisansni de l'Institution Russellni de l'Institution littéraire de l'Ouestni del'Institution du Droitni de cette Institution des Arts etdes Sciences réunisqui est placée sous lepatronage direct de Sa Gracieuse Majesté. Il n'appartenaitenfin à aucune des nombreuses sociétés quipullulent dans la capitale de l'Angleterredepuis la Sociétéde l'Armonica jusqu'à la Sociétéentomologiquefondée principalement dans le but dedétruire les insectes nuisibles.

PhileasFogg était membre du Reform-Clubet voilà tout.

A quis'étonnerait de ce qu'un gentleman aussi mystérieuxcomptât parmi les membres de cette honorable associationonrépondra qu'il passa sur la recommandation de MM. Baringfrèreschez lesquels il avait un crédit ouvert. De làune certaine «surface»due à ce que ses chèquesétaient régulièrement payés à vuepar le débit de son compte courant invariablement créditeur.

Ce PhileasFogg était-il riche ? Incontestablement. Mais comment il avaitfait fortunec'est ce que les mieux informés ne pouvaientdireet Mr. Fogg était le dernier auquel il convînt des'adresser pour l'apprendre. En tout casil n'était prodiguede rienmais non avarecar partout où il manquait un appointpour une chose nobleutile ou généreuseill'apportait silencieusement et même anonymement.

En sommerien de moins communicatif que ce gentleman. Il parlait aussi peu quepossibleet semblait d'autant plus mystérieux qu'il étaitsilencieux. Cependant sa vie était à jourmais cequ'il faisait était si mathématiquement toujours lamême choseque l'imaginationmécontentecherchaitau-delà.

Avait-ilvoyagé ? C'était probablecar personne ne possédaitmieux que lui la carte du monde. Il n'était endroit si reculédont il ne parût avoir une connaissance spéciale.Quelquefoismais en peu de motsbrefs et clairsil redressait lesmille propos qui circulaient dans le club au sujet des voyageursperdus ou égarés ; il indiquait les vraiesprobabilitéset ses paroles s'étaient trouvéessouvent comme inspirées par une seconde vuetant l'événementfinissait toujours par les justifier. C'était un homme quiavait dû voyager partout-- en esprittout au moins.

Ce quiétait certain toutefoisc'est quedepuis de longues annéesPhileas Fogg n'avait pas quitté Londres. Ceux qui avaientl'honneur de le connaître un peu plus que les autresattestaient que -- si ce n'est sur ce chemin direct qu'il parcouraitchaque jour pour venir de sa maison au club -- personne ne pouvaitprétendre l'avoir jamais vu ailleurs. Son seul passe-tempsétait de lire les journaux et de jouer au whist. A ce jeu dusilencesi bien approprié à sa natureil gagnaitsouventmais ses gains n'entraient jamais dans sa bourse etfiguraient pour une somme importante à son budget de charité.D'ailleursil faut le remarquerMr. Fogg jouait évidemmentpour jouernon pour gagner. Le jeu était pour lui un combatune lutte contre une difficultémais une lutte sansmouvementsans déplacementsans fatigueet cela allait àson caractère.

On neconnaissait à Phileas Fogg ni femme ni enfants-- ce qui peutarriver aux gens les plus honnêtes-- ni parents ni amis--ce qui est plus rare en vérité. Phileas Fogg vivaitseul dans sa maison de Saville-rowoù personne ne pénétrait.De son intérieurjamais il n'était question. Un seuldomestique suffisait à le servir. Déjeunantdînantau club à des heures chronométriquement déterminéesdans la même salleà la même tablene traitantpoint ses collèguesn'invitant aucun étrangeril nerentrait chez lui que pour se coucherà minuit précissans jamais user de ces chambres confortables que le Reform-Clubtient à la disposition des membres du cercle. Sur vingt-quatreheuresil en passait dix à son domicilesoit qu'il dormîtsoit qu'il s'occupât de sa toilette. S'il se promenaitc'étaitinvariablementd'un pas égaldans la salle d'entréeparquetée en marqueterieou sur la galerie circulaireau-dessus de laquelle s'arrondit un dôme à vitrauxbleusque supportent vingt colonnes ioniques en porphyre rouge. S'ildînait ou déjeunaitc'étaient les cuisineslegarde-mangerl'officela poissonneriela laiterie du clubquifournissaient à sa table leurs succulentes réserves ;c'étaient les domestiques du clubgraves personnages en habitnoirchaussés de souliers à semelles de molletonquile servaient dans une porcelaine spéciale et sur un admirablelinge en toile de Saxe ; c'étaient les cristaux à mouleperdu du club qui contenaient son sherryson porto ou son claretmélangé de cannellede capillaire et de cinnamome ;c'était enfin la glace du club -- glace venue à grandsfrais des lacs d'Amérique -- qui entretenait ses boissons dansun satisfaisant état de fraîcheur.

Si vivredans ces conditionsc'est être un excentriqueil fautconvenir que l'excentricité a du bon !

La maisonde Saville-rowsans être somptueusese recommandait par unextrême confort. D'ailleursavec les habitudes invariables dulocatairele service s'y réduisait à peu. ToutefoisPhileas Fogg exigeait de son unique domestique une ponctualitéune régularité extraordinaires. Ce jour-là même2 octobrePhileas Fogg avait donné son congé àJames Forster -- ce garçon s'étant rendu coupable delui avoir apporté pour sa barbe de l'eau àquatre-vingt-quatre degrés Fahrenheit au lieu dequatre-vingt-six --et il attendait son successeurqui devait seprésenter entre onze heures et onze heures et demie.

PhileasFoggcarrément assis dans son fauteuilles deux piedsrapprochés comme ceux d'un soldat à la paradelesmains appuyées sur les genouxle corps droitla têtehauteregardait marcher l'aiguille de la pendule-- appareilcompliqué qui indiquait les heuresles minutesles secondesles joursles quantièmes et l'année. A onze heures etdemie sonnantMr. Fogg devaitsuivant sa quotidienne habitudequitter la maison et se rendre au Reform-Club.

En cemomenton frappa à la porte du petit salon dans lequel setenait Phileas Fogg.

JamesForsterle congédiéapparut.

«Lenouveau domestique»dit-il

Un garçonâgé d'une trentaine d'années se montra et salua.

«Vousêtes Français et vous vous nommez John ? lui demandaPhileas Fogg.

-- Jeann'en déplaise à monsieurrépondit le nouveauvenuJean Passepartoutun surnom qui m'est restéet quejustifiait mon aptitude naturelle à me tirer d'affaire. Jecrois être un honnête garçonmonsieurmaispourêtre francj'ai fait plusieurs métiers. J'ai étéchanteur ambulantécuyer dans un cirquefaisant de lavoltige comme Léotardet dansant sur la corde comme Blondin ;puis je suis devenu professeur de gymnastiqueafin de rendre mestalents plus utileseten dernier lieuj'étais sergent depompiersà Paris. J'ai même dans mon dossier desincendies remarquables. Mais voilà cinq ans que j'ai quittéla France et quevoulant goûter de la vie de familleje suisvalet de chambre en Angleterre. Orme trouvant sans place et ayantappris que M. Phileas Fogg était l'homme le plus exact et leplus sédentaire du Royaume-Unije me suis présentéchez monsieur avec l'espérance d'y vivre tranquille etd'oublier jusqu'à ce nom de Passepartout...

--Passepartout me convientrépondit le gentleman. Vous m'êtesrecommandé. J'ai de bons renseignements sur votre compte. Vousconnaissez mes conditions ?

-- Ouimonsieur.

-- Bien.Quelle heure avez-vous ?

-- Onzeheures vingt-deuxrépondit Passepartouten tirant desprofondeurs de son gousset une énorme montre d'argent.

-- Vousretardezdit Mr. Fogg.

-- Quemonsieur me pardonnemais c'est impossible.

-- Vousretardez de quatre minutes. N'importe. Il suffit de constaterl'écart. Doncà partir de ce momentonze heuresvingt-neuf du matince mercredi 2 octobre 1872vous êtes àmon service.»

Cela ditPhileas Fogg se levaprit son chapeau de la main gauchele plaçasur sa tête avec un mouvement d'automate et disparut sansajouter une parole.

Passepartoutentendit la porte de la rue se fermer une première fois :c'était son nouveau maître qui sortait ; puis uneseconde fois : c'était son prédécesseurJamesForsterqui s'en allait à son tour.

Passepartoutdemeura seul dans la maison de Saville-row.






II
OUPASSEPARTOUT EST CONVAINCU QU'IL A ENFIN TROUVE SON IDEAL



«Surma foise dit Passepartoutun peu ahuri tout d'abordj'ai connuchez Mme Tussaud des bonshommes aussi vivants que mon nouveau maître!»

Ilconvient de dire ici que les «bonshommes» de Mme Tussaudsont des figures de cirefort visitées à Londresetauxquelles il ne manque vraiment que la parole.

Pendantles quelques instants qu'il venait d'entrevoir Phileas FoggPassepartout avait rapidementmais soigneusement examiné sonfutur maître. C'était un homme qui pouvait avoirquarante ansde figure noble et bellehaut de tailleque nedéparait pas un léger embonpointblond de cheveux etde favorisfront uni sans apparences de rides aux tempesfigureplutôt pâle que coloréedents magnifiques. Ilparaissait posséder au plus haut degré ce que lesphysionomistes appellent «le repos dans l'action»faculté commune à tous ceux qui font plus de besogneque de bruit. Calmeflegmatiquel'oeil purla paupièreimmobilec'était le type achevé de ces Anglais àsang-froid qui se rencontrent assez fréquemment dans leRoyaume-Uniet dont Angelica Kauffmann a merveilleusement rendu sousson pinceau l'attitude un peu académique. Vu dans les diversactes de son existencece gentleman donnait l'idée d'un êtrebien équilibré dans toutes ses partiesjustementpondéréaussi parfait qu'un chronomètre deLeroy ou de Earnshaw. C'est qu'en effetPhileas Fogg étaitl'exactitude personnifiéece qui se voyait clairement à«l'expression de ses pieds et de ses mains»car chezl'hommeaussi bien que chez les animauxles membres eux-mêmessont des organes expressifs des passions.

PhileasFogg était de ces gens mathématiquement exactsquijamais pressés et toujours prêtssont économesde leurs pas et de leurs mouvements. Il ne faisait pas une enjambéede tropallant toujours par le plus court. Il ne perdait pas unregard au plafond. Il ne se permettait aucun geste superflu. On nel'avait jamais vu ému ni troublé. C'étaitl'homme le moins hâté du mondemais il arrivaittoujours à temps. Toutefoison comprendra qu'il vécûtseul et pour ainsi dire en dehors de toute relation sociale. Ilsavait que dans la vie il faut faire la part des frottementsetcomme les frottements retardentil ne se frottait à personne.

Quant àJeandit Passepartoutun vrai Parisien de Parisdepuis cinq ansqu'il habitait l'Angleterre et y faisait à Londres le métierde valet de chambreil avait cherché vainement un maîtreauquel il pût s'attacher.

Passepartoutn'était point un de ces Frontins ou Mascarilles quilesépaules hautesle nez au ventle regard assurél'oeil secne sont que d'impudents drôles. Non. Passepartoutétait un brave garçonde physionomie aimableauxlèvres un peu saillantestoujours prêtes àgoûter ou à caresserun être doux et serviableavec une de ces bonnes têtes rondes que l'on aime à voirsur les épaules d'un ami. Il avait les yeux bleusle teintaniméla figure assez grasse pour qu'il pût lui-mêmevoir les pommettes de ses jouesla poitrine largela taille forteune musculature vigoureuseet il possédait une forceherculéenne que les exercices de sa jeunesse avaientadmirablement développée. Ses cheveux bruns étaientun peu rageurs. Si les sculpteurs de l'Antiquité connaissaientdix-huit façons d'arranger la chevelure de MinervePassepartout n'en connaissait qu'une pour disposer la sienne : troiscoups de démêloiret il était coiffé.

De dire sile caractère expansif de ce garçon s'accorderait aveccelui de Phileas Foggc'est ce que la prudence la plus élémentairene permet pas. Passepartout serait-il ce domestique foncièrementexact qu'il fallait à son maître ? On ne le verrait qu'al'user. Après avoir euon le saitune jeunesse assezvagabondeil aspirait au repos. Ayant entendu vanter le méthodismeanglais et la froideur proverbiale des gentlemenil vint chercherfortune en Angleterre. Maisjusqu'alorsle sort l'avait mal servi.Il n'avait pu prendre racine nulle part. Il avait fait dix maisons.Dans touteson était fantasqueinégalcoureurd'aventures ou coureur de pays-- ce qui ne pouvait plus convenir àPassepartout. Son dernier maîtrele jeune Lord Longsferrymembre du Parlementaprès avoir passé ses nuits dansles «oysters-rooms» d'Hay-Marketrentrait trop souventau logis sur les épaules des policemen. Passepartoutvoulantavant tout pouvoir respecter son maîtrerisqua quelquesrespectueuses observations qui furent mal reçueset ilrompit. Il appritsur les entrefaitesque Phileas Foggesq.cherchait un domestique. Il prit des renseignements sur ce gentleman.Un personnage dont l'existence était si régulièrequi ne découchait pasqui ne voyageait pasqui nes'absentait jamaispas même un journe pouvait que luiconvenir. Il se présenta et fut admis dans les circonstancesque l'on sait.

Passepartout-- onze heures et demie étant sonnées -- se trouvaitdonc seul dans la maison de Saville-row. Aussitôt il encommença l'inspection. Il la parcourut de la cave au grenier.Cette maison proprerangéesévèrepuritainebien organisée pour le servicelui plut. Elle lui fit l'effetd'une belle coquille de colimaçonmais d'une coquilleéclairée et chauffée au gazcar l'hydrogènecarburé y suffisait à tous les besoins de lumièreet de chaleur. Passepartout trouva sans peineau second étagela chambre qui lui était destinée. Elle lui convint.Des timbres électriques et des tuyaux acoustiques la mettaienten communication avec les appartements de l'entresol et du premierétage. Sur la cheminéeune pendule électriquecorrespondait avec la pendule de la chambre à coucher dePhileas Fogget les deux appareils battaient au même instantla même seconde.

«Celame vacela me va !» se dit Passepartout.

Ilremarqua aussidans sa chambreune notice affichée au-dessusde la pendule. C'était le programme du service quotidien. Ilcomprenait -- depuis huit heures du matinheure réglementaireà laquelle se levait Phileas Foggjusqu'à onze heureset demieheure à laquelle il quittait sa maison pour allerdéjeuner au Reform-Club -- tous les détails du servicele thé et les rôties de huit heures vingt-troisl'eaupour la barbe de neuf heures trente-septla coiffure de dix heuresmoins vingtetc. Puis de onze heures et demie du matin àminuit -- heure à laquelle se couchait le méthodiquegentleman --tout était notéprévurégularisé. Passepartout se fit une joie de méditerce programme et d'en graver les divers articles dans son esprit.

Quant àla garde-robe de monsieurelle était fort bien montéeet merveilleusement comprise. Chaque pantalonhabit ou gilet portaitun numéro d'ordre reproduit sur un registre d'entrée etde sortieindiquant la date à laquellesuivant la saisonces vêtements devaient être tour à tour portés.Même réglementation pour les chaussures.

En sommedans cette maison de Saville-row qui devait être le temple dudésordre à l'époque de l'illustre mais dissipéSheridan --ameublement confortableannonçant une belleaisance. Pas de bibliothèquepas de livresqui eussent étésans utilité pour Mr. Foggpuisque le Reform-Club mettait àsa disposition deux bibliothèquesl'une consacrée auxlettresl'autre au droit et à la politique. Dans la chambre àcoucherun coffre-fort de moyenne grandeurque sa constructiondéfendait aussi bien de l'incendie que du vol. Point d'armesdans la maisonaucun ustensile de chasse ou de guerre. Tout ydénotait les habitudes les plus pacifiques.

Aprèsavoir examiné cette demeure en détailPassepartout sefrotta les mainssa large figure s'épanouitet il répétajoyeusement :

«Celame va ! voilà mon affaire ! Nous nous entendrons parfaitementMr. Fogg et moi ! Un homme casanier et régulier ! Unevéritable mécanique ! Eh bienje ne suis pas fâchéde servir une mécanique !»





III
OU S'ENGAGE UNE CONVERSATION QUI POURRA COUTER CHER A PHILEASFOGG



PhileasFogg avait quitté sa maison de Saville-row à onzeheures et demieetaprès avoir placé cinq centsoixante-quinze fois son pied droit devant son pied gauche et cinqcent soixante-seize fois son pied gauche devant son pied droitilarriva au Reform-Clubvaste édificeélevé dansPall-Mallqui n'a pas coûté moins de trois millions àbâtir.

PhileasFogg se rendit aussitôt à la salle à mangerdontles neuf fenêtres s'ouvraient sur un beau jardin aux arbresdéjà dorés par l'automne. Làil pritplace à la table habituelle où son couvert l'attendait.Son déjeuner se composait d'un hors-d'oeuvred'un poissonbouilli relevé d'une «reading sauce» de premierchoixd'un roastbeef écarlate agrémenté decondiments «mushroom»d'un gâteau farci de tigesde rhubarbe et de groseilles vertesd'un morceau de chester-- letout arrosé de quelques tasses de cet excellent théspécialement recueilli pour l'office du Reform-Club.

A midiquarante-septce gentleman se leva et se dirigea vers le grandsalonsomptueuse pièceornée de peintures richementencadrées. Làun domestique lui remit le Timesnon coupédont Phileas Fogg opéra le laborieuxdépliage avec une sûreté de main qui dénotaitune grande habitude de cette difficile opération. La lecturede ce journal occupa Phileas Fogg jusqu'à trois heuresquarante-cinqet celle du Standard -- qui lui succéda-- dura jusqu'au dîner. Ce repas s'accomplit dans les mêmesconditions que le déjeuneravec adjonction de «royalbritish sauce».

A sixheures moins vingtle gentleman reparut dans le grand salon ets'absorba dans la lecture du Morning Chronicle.

Unedemi-heure plus tarddivers membres du Reform-Club faisaient leurentrée et s'approchaient de la cheminéeoùbrûlait un feu de houille. C'étaient les partenaireshabituels de Mr. Phileas Foggcomme lui enragés joueurs dewhist : l'ingénieur Andrew Stuartles banquiers John Sullivanet Samuel Fallentinle brasseur Thomas FlanaganGauthier Ralphundes administrateurs de la Banque d'Angleterre-- personnages richeset considérésmême dans ce club qui compte parmises membres les sommités de l'industrie et de la finance.

«EhbienRalphdemanda Thomas Flanaganoù en est cette affairede vol ?

-- Ehbienrépondit Andrew Stuartla Banque en sera pour sonargent.

--J'espèreau contrairedit Gauthier Ralphque nous mettronsla main sur l'auteur du vol. Des inspecteurs de policegens forthabilesont été envoyés en Amérique eten Europedans tous les principaux ports d'embarquement et dedébarquementet il sera difficile à ce monsieur deleur échapper.

-- Mais ona donc le signalement du voleur ? demanda Andrew Stuart.

--D'abordce n'est pas un voleurrépondit sérieusementGauthier Ralph.

--Commentce n'est pas un voleurcet individu qui a soustraitcinquante-cinq mille livres en bank-notes (1 million 375 000 francs)?

-- Nonrépondit Gauthier Ralph.

-- C'estdonc un industriel ? dit John Sullivan.

-- LeMorning Chronicle assure que c'est un gentleman.»

Celui quifit cette réponse n'était autre que Phileas Foggdontla tête émergeait alors du flot de papier amasséautour de lui. En même tempsPhileas Fogg salua ses collèguesqui lui rendirent son salut.

Le faitdont il était questionque les divers journaux du Royaume-Unidiscutaient avec ardeurs'était accompli trois joursauparavantle 29 septembre. Une liasse de bank-notesformantl'énorme somme de cinquante-cinq mille livresavait étéprise sur la tablette du caissier principal de la Banqued'Angleterre.

A quis'étonnait qu'un tel vol eût pu s'accomplir aussifacilementle sous-gouverneur Gauthier Ralph se bornait àrépondre qu'à ce moment mêmele caissiers'occupait d'enregistrer une recette de trois shillings six penceetqu'on ne saurait avoir l'oeil à tout.

Mais ilconvient de faire observer ici -- ce qui rend le fait plus explicable-- que cet admirable établissement de «Bank of England»paraît se soucier extrêmement de la dignité dupublic. Point de gardespoint d'invalidespoint de grillages !L'orl'argentles billets sont exposés librement et pourainsi dire à la merci du premier venu. On ne saurait mettre ensuspicion l'honorabilité d'un passant quelconque. Un desmeilleurs observateurs des usages anglais raconte même ceci :Dans une des salles de la Banque où il se trouvait un jourileut la curiosité de voir de plus pris un lingot d'or pesantsept à huit livresqui se trouvait exposé sur latablette du caissier ; il prit ce lingotl'examinale passa àson voisincelui-ci à un autresi bien que le lingotdemain en mains'en alla jusqu'au fond d'un corridor obscuret nerevint qu'une demi-heure après reprendre sa placesans que lecaissier eût seulement levé la tête.

Maisle29 septembreles choses ne se passèrent pas tout àfait ainsi. La liasse de bank-notes ne revint paset quand lamagnifique horlogeposée au-dessus du «drawing-office»sonna à cinq heures la fermeture des bureauxla Banqued'Angleterre n'avait plus qu'à passer cinquante-cinq millelivres par le compte de profits et pertes.

Le volbien et dûment reconnudes agentsdes «détectives»choisis parmi les plus habilesfurent envoyés dans lesprincipaux portsà Liverpoolà Glasgowau HavreàSuezà Brindisià New Yorketc.avec promesseencas de succèsd'une prime de deux mille livres (50 000 F) etcinq pour cent de la somme qui serait retrouvée. En attendantles renseignements que devait fournir l'enquête immédiatementcommencéeces inspecteurs avaient pour mission d'observerscrupuleusement tous les voyageurs en arrivée ou en partance.

Orprécisémentainsi que le disait le MorningChronicleon avait lieu de supposer que l'auteur du vol nefaisait partie d'aucune des sociétés de voleursd'Angleterre. Pendant cette journée du 29 septembreungentleman bien misde bonnes manièresl'air distinguéavait été remarquéqui allait et venait dans lasalle des paiementsthéâtre du vol. L'enquêteavait permis de refaire assez exactement le signalement de cegentlemansignalement qui fut aussitôt adressé àtous les détectives du Royaume-Uni et du continent. quelquesbons esprits -- et Gauthier Ralph était du nombre -- secroyaient donc fondés à espérer que le voleurn'échapperait pas.

Comme onle pensece fait était à l'ordre du jour àLondres et dans toute l'Angleterre. On discutaiton se passionnaitpour ou contre les probabilités du succès de la policemétropolitaine. On ne s'étonnera donc pas d'entendreles membres du Reform-Club traiter la même questiond'autantplus que l'un des sous-gouverneurs de la Banque se trouvait parmieux.

L'honorableGauthier Ralph ne voulait pas douter du résultat desrecherchesestimant que la prime offerte devrait singulièrementaiguiser le zèle et l'intelligence des agents. Mais soncollègueAndrew Stuartétait loin de partager cetteconfiance. La discussion continua donc entre les gentlemenquis'étaient assis à une table de whistStuart devantFlanaganFallentin devant Phileas Fogg. Pendant le jeules joueursne parlaient pasmais entre les robresla conversation interrompuereprenait de plus belle.

«Jesoutiensdit Andrew Stuartque les chances sont en faveur duvoleurqui ne peut manquer d'être un habile homme !

-- Allonsdonc ! répondit Ralphil n'y a plus un seul pays dans lequelil puisse se réfugier.

-- Parexemple !

-- Oùvoulez-vous qu'il aille ?

-- Je n'ensais rienrépondit Andrew Stuartmaisaprès toutlaterre est assez vaste.

-- Ellel'était autrefois...»dit à mi-voix PhileasFogg. Puis : «A vous de coupermonsieur»ajouta-t-il enprésentant les cartes à Thomas Flanagan.

Ladiscussion fut suspendue pendant le robre. Mais bientôt AndrewStuart la reprenaitdisant :

«Commentautrefois ! Est-ce que la terre a diminuépar hasard ?

-- Sansdouterépondit Gauthier Ralph. Je suis de l'avis de Mr. Fogg.La terre a diminuépuisqu'on la parcourt maintenant dix foisplus vite qu'il y a cent ans. Et c'est ce quidans le cas dont nousnous occuponsrendra les recherches plus rapides.

-- Etrendra plus facile aussi la fuite du voleur !

-- A vousde jouermonsieur Stuart !» dit Phileas Fogg.

Maisl'incrédule Stuart n'était pas convaincuetla partieachevée :

«Ilfaut avouermonsieur Ralphreprit-ilque vous avez trouvélà une manière plaisante de dire que la terre a diminué! Ainsi parce qu'on en fait maintenant le tour en trois mois...

-- Enquatre-vingts jours seulementdit Phileas Fogg.

-- Eneffetmessieursajouta John Sullivanquatre-vingts joursdepuisque la section entre Rothal et Allahabad a été ouvertesur le «Great-Indian peninsular railway»et voici lecalcul établi par le Morning Chronicle :

De Londresà Suez par le Mont-Cenis et Brindisirailways etpaquebots........... 7 jours

De Suez à Bombaypaquebot..............................................................................13--

De Bombay à Calcuttarailway.............................................................................3 --

De Calcutta à Hong-Kong (Chine)paquebot...................................................... 13 --

De Hong-Kong à Yokohama (Japon)paquebot.....................................................6 --

De Yokohama à San Franciscopaquebot...........................................................22 --

De San Francisco New Yorkrailroad....................................................................7 --

De New York à Londrespaquebot etrailway.........................................................9 --

. ---------

Total.......................................................................................................................80jours


-- Ouiquatre-vingts jours ! s'écriaAndrew Stuartqui parinattentioncoupa une carte maîtressemais non compris lemauvais tempsles vents contrairesles naufrageslesdéraillementsetc.

-- Toutcomprisrépondit Phileas Fogg en continuant de jouercarcette foisla discussion ne respectait plus le whist.

-- Mêmesi les Indous ou les Indiens enlèvent les rails ! s'écriaAndrew Stuarts'ils arrêtent les trainspillent les fourgonsscalpent les voyageurs !

-- Toutcompris»répondit Phileas Foggquiabattant son jeuajouta : «Deux atouts maîtres.»

AndrewStuartà qui c'était le tour de «faire»ramassa les cartes en disant :

«Théoriquementvous avez raisonmonsieur Foggmais dans la pratique...

-- Dans lapratique aussimonsieur Stuart.

-- Jevoudrais bien vous y voir.

-- Il netient qu'à vous. Partons ensemble.

-- Le Cielm'en préserve ! s'écria Stuartmais je parierais bienquatre mille livres (100 000 F) qu'un tel voyagefait dans cesconditionsest impossible.

-- Trèspossibleau contrairerépondit Mr. Fogg.

-- Ehbienfaites-le donc !

-- Le tourdu monde en quatre-vingts jours ?

-- Oui.

-- Je leveux bien.

-- Quand ?

-- Tout desuite.

-- C'estde la folie ! s'écria Andrew Stuartqui commençait àse vexer de l'insistance de son partenaire. Tenez ! jouons plutôt.

--Refaites alorsrépondit Phileas Foggcar il y a maldonne.»

AndrewStuart reprit les cartes d'une main fébrile ; puistout àcouples posant sur la table :

«Ehbienouimonsieur Foggdit-ilouije parie quatre mille livres!...

-- Moncher Stuartdit Fallentincalmez-vous. Ce n'est pas sérieux.

-- Quandje dis : je parierépondit Andrew Stuartc'est toujourssérieux.

-- Soit !»dit Mr. Fogg. Puisse tournant vers ses collègues :

«J'aivingt mille livres (500 000 F) déposées chez Baringfrères. Je les risquerai volontiers...

-- Vingtmille livres ! s'écria John Sullivan. Vingt mille livres qu'unretard imprévu peut vous faire perdre !

--L'imprévu n'existe pasrépondit simplement PhileasFogg.

-- Maismonsieur Foggce laps de quatre-vingts jours n'est calculéque comme un minimum de temps !

-- Unminimum bien employé suffit à tout.

-- Maispour ne pas le dépasseril faut sauter mathématiquementdes railways dans les paquebotset des paquebots dans les chemins defer !

-- Jesauterai mathématiquement.

-- C'estune plaisanterie !

-- Un bonAnglais ne plaisante jamaisquand il s'agit d'une chose aussisérieuse qu'un parirépondit Phileas Fogg. Je parievingt mille livres contre qui voudra que je ferai le tour de la terreen quatre-vingts jours ou moinssoit dix-neuf cent vingt heures oucent quinze mille deux cents minutes. Acceptez-vous ?

-- Nousacceptonsrépondirent MM. StuartFallentinSullivanFlanagan et Ralphaprès s'être entendus.

-- Biendit Mr. Fogg. Le train de Douvres part à huit heuresquarante-cinq. Je le prendrai.

-- Ce soirmême ? demanda Stuart.

-- Ce soirmêmerépondit Phileas Fogg. Doncajouta-t-il enconsultant un calendrier de pochepuisque c'est aujourd'hui mercredi2 octobreje devrai être de retour à Londresdans cesalon même du Reform-Cluble samedi 21 décembreàhuit heures quarante-cinq du soirfaute de quoi les vingt millelivres déposées actuellement à mon créditchez Baring frères vous appartiendront de fait et de droitmessieurs. -- Voici un chèque de pareille somme.»

Unprocès-verbal du pari fut fait et signé sur-le-champpar les six co-intéressés. Phileas Fogg étaitdemeuré froid. Il n'avait certainement pas parié pourgagneret n'avait engagé ces vingt mille livres -- la moitiéde sa fortune -- que parce qu'il prévoyait qu'il pourraitavoir à dépenser l'autre pour mener à bien cedifficilepour ne pas dire inexécutable projet. Quant àses adversaireseuxils paraissaient émusnon pas àcause de la valeur de l'enjeumais parce qu'ils se faisaient unesorte de scrupule de lutter dans ces conditions.

Septheures sonnaient alors. On offrit à Mr. Fogg de suspendre lewhist afin qu'il pût faire ses préparatifs de départ.

«Jesuis toujours prêt !» répondit cet impassiblegentlemanet donnant les cartes :

«Jeretourne carreaudit-il. A vous de jouermonsieur Stuart.»





IV
DANS LEQUEL PHILEAS FOGG STUPEFIE PASSEPARTOUTSONDOMESTIQUE



A septheures vingt-cinqPhileas Foggaprès avoir gagné unevingtaine de guinées au whistprit congé de seshonorables collègueset quitta le Reform-Club. A sept heurescinquanteil ouvrait la porte de sa maison et rentrait chez lui.

Passepartoutqui avait consciencieusement étudié son programmefutassez surpris en voyant Mr. Foggcoupable d'inexactitudeapparaîtreà cette heure insolite. Suivant la noticele locataire deSaville-row ne devait rentrer qu'à minuit précis.

PhileasFogg était tout d'abord monté à sa chambrepuisil appela :

«Passepartout.»

Passepartoutne répondit pas. Cet appel ne pouvait s'adresser à lui.Ce n'était pas l'heure.

«Passepartout»reprit Mr. Fogg sans élever la voix davantage.

Passepartoutse montra.

«C'estla deuxième fois que je vous appelledit Mr. Fogg.

-- Mais iln'est pas minuitrépondit Passepartoutsa montre à lamain.

-- Je lesaisreprit Phileas Fogget je ne vous fais pas de reproche. Nouspartons dans dix minutes pour Douvres et Calais.»

Une sortede grimace s'ébaucha sur la ronde face du Français. Ilétait évident qu'il avait mal entendu.

«Monsieurse déplace ? demanda-t-il.

-- Ouirépondit Phileas Fogg. Nous allons faire le tour du monde.»

Passepartoutl'oeil démesurément ouvertla paupière et lesourcil surélevésles bras détendusle corpsaffaisséprésentait alors tous les symptômes del'étonnement poussé jusqu'à la stupeur.

«Letour du monde ! murmura-t-il.

-- Enquatre-vingts joursrépondit Mr. Fogg. Ainsinous n'avonspas un instant à perdre.

-- Maisles malles ?... dit Passepartoutqui balançait inconsciemmentsa tête de droite et de gauche

-- Pas demalles. Un sac de nuit seulement. Dedansdeux chemises de lainetrois paires de bas. Autant pour vous. Nous achèterons enroute. Vous descendrez mon mackintosh et ma couverture de voyage.Ayez de bonnes chaussures. D'ailleursnous marcherons peu ou pas.Allez.»

Passepartoutaurait voulu répondre. Il ne put. Il quitta la chambre de Mr.Foggmonta dans la siennetomba sur une chaiseet employant unephrase assez vulgaire de son pays :

«Ah! bien se dit-ilelle est fortecelle-là! Moi qui voulaisrester tranquille !...»

Etmachinalementil fit ses préparatifs de départ. Letour du monde en quatre-vingts jours ! Avait-il affaire à unfou ? Non... C'était une plaisanterie ? On allait àDouvresbien. A Calaissoit. Après toutcela ne pouvaitnotablement contrarier le brave garçonquidepuis cinq ansn'avait pas foulé le sol de la patrie. Peut-être mêmeirait-on jusqu'à Parisetma foiil reverrait avec plaisirla grande capitale. Maiscertainementun gentleman aussi ménagerde ses pas s'arrêterait là... Ouisans doutemais iln'en était pas moins vrai qu'il partaitqu'il se déplaçaitce gentlemansi casanier jusqu'alors !

A huitheuresPassepartout avait préparé le modeste sac quicontenait sa garde-robe et celle de son maître ; puisl'espritencore troubléil quitta sa chambredont il fermasoigneusement la porteet il rejoignit Mr. Fogg.

Mr. Foggétait prêt. Il portait sous son bras le Bradshaw'scontinental railway steam transit and general guidequi devaitlui fournir toutes les indications nécessaires à sonvoyage. Il prit le sac des mains de Passepartoutl'ouvrit et yglissa une forte liasse de ces belles bank-notes qui ont cours danstous les pays.

«Vousn'avez rien oublié ? demanda-t-il.

-- Rienmonsieur.

-- Monmackintosh et ma couverture ?

-- Lesvoici.

-- Bienprenez ce sac.»

Mr. Foggremit le sac à Passepartout.

«Etayez-en soinajouta-t-il. Il y a vingt mille livres dedans (500 000F).»

Le sacfaillit s'échapper des mains de Passepartoutcomme si lesvingt mille livres eussent été en or et peséconsidérablement.

Le maîtreet le domestique descendirent alorset la porte de la rue fut ferméeà double tour.

Unestation de voitures se trouvait à l'extrémité deSaville-row. Phileas Fogg et son domestique montèrent dans uncabqui se dirigea rapidement vers la gare de Charing-Crossàlaquelle aboutit un des embranchements du South-Eastern-railway.

A huitheures vingtle cab s'arrêta devant la grille de la gare.Passepartout sauta à terre. Son maître le suivit et payale cocher.

En cemomentune pauvre mendiantetenant un enfant à la mainpieds nus dans la bouecoiffée d'un chapeau dépenailléauquel pendait une plume lamentableun châle en loques sur seshaillonss'approcha de Mr. Fogg et lui demanda l'aumône.

Mr. Foggtira de sa poche les vingt guinées qu'il venait de gagner auwhistetles présentant à la mendiante :

«Tenezma brave femmedit-ilje suis content de vous avoir rencontrée!»

Puis ilpassa.

Passepartouteut comme une sensation d'humidité autour de la prunelle. Sonmaître avait fait un pas dans son coeur.

Mr. Fogget lui entrèrent aussitôt dans la grande salle de lagare. LàPhileas Fogg donna à Passepartout l'ordre deprendre deux billets de première classe pour Paris. Puisseretournantil aperçut ses cinq collègues duReform-Club.

«Messieursje parsdit-ilet les divers visas apposés sur un passeportque j'emporte à cet effet vous permettrontau retourdecontrôler mon itinéraire.

-- Oh !monsieur Foggrépondit poliment Gauthier Ralphc'estinutile. Nous nous en rapporterons à votre honneur degentleman !

-- Celavaut mieux ainsidit Mr. Fogg.

-- Vousn'oubliez pas que vous devez être revenu ?... fit observerAndrew Stuart.

-- Dansquatre-vingts joursrépondit Mr. Foggle samedi 21 décembre1872à huit heures quarante-cinq minutes du soir. Au revoirmessieurs.»

A huitheures quarantePhileas Fogg et son domestique prirent place dans lemême compartiment. A huit heures quarante-cinqun coup desifflet retentitet le train se mit en marche.

La nuitétait noire. Il tombait une pluie fine. Phileas Foggaccotédans son coinne parlait pas. Passepartoutencore abasourdipressait machinalement contre lui le sac aux bank-notes.

Mais letrain n'avait pas dépassé Sydenhamque Passepartoutpoussait un véritable cri de désespoir !

«Qu'avez-vous? demanda Mr. Fogg.

-- Il ya... que... dans ma précipitation... mon trouble... j'aioublié...

-- Quoi ?

--D'éteindre le bec de gaz de ma chambre !

-- Ehbienmon garçonrépondit froidement Mr. Foggilbrûle à votre compte !»



V
DANSLEQUEL UNE NOUVELLE VALEUR APPARAÎT SUR LA PLACE DE LONDRES



PhileasFoggen quittant Londresne se doutait guèresans doutedugrand retentissement qu'allait provoquer son départ. Lanouvelle du pari se répandit d'abord dans le Reform-Clubetproduisit une véritable émotion parmi les membres del'honorable cercle. Puisdu clubcette émotion passa auxjournaux par la voie des reporterset des journaux au public deLondres et de tout le Royaume-Uni.

Cette«question du tour du monde» fut commentéediscutéedisséquéeavec autant de passion etd'ardeur que s'il se fût agi d'une nouvelle affaire del'Alabama. Les uns prirent parti pour Phileas Foggles autres-- et ils formèrent bientôt une majoritéconsidérable -- se prononcèrent contre lui. Ce tour dumonde à accomplirautrement qu'en théorie et sur lepapierdans ce minimum de tempsavec les moyens de communicationactuellement en usagece n'était pas seulement impossiblec'était insensé !

Le Timesle Standardl'Evening Starle Morning Chronicleet vingt autres journaux de grande publicitése déclarèrentcontre Mr. Fogg. Seulle Daily Telegraph le soutint dans unecertaine mesure. Phileas Fogg fut généralement traitéde maniaquede fouet ses collègues du Reform-Club furentblâmés d'avoir tenu ce pariqui accusait unaffaiblissement dans les facultés mentales de son auteur.

Desarticles extrêmement passionnésmais logiquesparurentsur la question. On sait l'intérêt que l'on porte enAngleterre à tout ce qui touche à la géographie.Aussi n'était-il pas un lecteurà quelque classe qu'ilappartîntqui ne dévorât les colonnes consacréesau cas de Phileas Fogg.

Pendantles premiers joursquelques esprits audacieux -- les femmesprincipalement -- furent pour luisurtout quand l'IllustratedLondon News eut publié son portrait d'après saphotographie déposée aux archives du Reform-Club.Certains gentlemen osaient dire : «Hé ! hé !pourquoi pasaprès tout ? On a vu des choses plusextraordinaires !» C'étaient surtout les lecteurs duDaily Telegraph. Mais on sentit bientôt que ce journallui-même commençait à faiblir.

En effetun long article parut le 7 octobre dans le Bulletin de la Sociétéroyale de géographie. Il traita la question à tous lespoints de vueet démontra clairement la folie del'entreprise. D'après cet articletout était contre levoyageurobstacles de l'hommeobstacles de la nature. Pour réussirdans ce projetil fallait admettre une concordance miraculeuse desheures de départ et d'arrivéeconcordance quin'existait pasqui ne pouvait pas exister. A la rigueuret enEuropeoù il s'agit de parcours d'une longueur relativementmédiocreon peut compter sur l'arrivée des trains àheure fixe ; mais quand ils emploient trois jours à traverserl'Indesept jours à traverser les États-Unispouvait-on fonder sur leur exactitude les éléments d'untel problème ? Et les accidents de machineles déraillementsles rencontresla mauvaise saisonl'accumulation des neigesest-ceque tout n'était pas contre Phileas Fogg ? Sur les paquebotsne se trouverait-il paspendant l'hiverà la merci des coupsde vent ou des brouillards ? Est-il donc si rare que les meilleursmarcheurs des lignes transocéaniennes éprouvent desretards de deux ou trois jours ? Oril suffisait d'un retardunseulpour que la chaîne de communications fûtirréparablement brisée. Si Phileas Fogg manquaitnefût-ce que de quelques heuresle départ d'un paquebotil serait forcé d'attendre le paquebot suivantet par celamême son voyage était compromis irrévocablement.

L'articlefit grand bruit. Presque tous les journaux le reproduisirentet lesactions de Phileas Fogg baissèrent singulièrement.

Pendantles premiers jours qui suivirent le départ du gentlemand'importantes affaires s'étaient engagées sur «l'aléa»de son entreprise. On sait ce qu'est le monde des parieurs enAngleterremonde plus intelligentplus relevé que celui desjoueurs. Parier est dans le tempérament anglais. Aussinonseulement les divers membres du Reform-Club établirent-ils desparis considérables pour ou contre Phileas Foggmais la massedu public entra dans le mouvement. Phileas Fogg fut inscrit comme uncheval de courseà une sorte de studbook. On en fit aussi unevaleur de boursequi fut immédiatement cotée sur laplace de Londres. On demandaiton offrait du «Phileas Fogg»ferme ou à primeet il se fit des affaires énormes.Mais cinq jours après son départaprèsl'article du Bulletin de la Société de géographieles offres commencèrent à affluer. Le Phileas Foggbaissa. On l'offrit par paquets. Pris d'abord à cinqpuis àdixon ne le prit plus qu'à vingtà cinquanteàcent !

Un seulpartisan lui resta. Ce fut le vieux paralytiqueLord Albermale.L'honorable gentlemancloué sur son fauteuileût donnésa fortune pour pouvoir faire le tour du mondemême en dix ans! et il paria cinq mille livres (100 000 F) en faveur de PhileasFogg. Et quanden même temps que la sottise du projeton luien démontrait l'inutilitéil se contentait de répondre: «Si la chose est faisableil est bon que ce soit un Anglaisqui le premier l'ait faite !»

Oron enétait làles partisans de Phileas Fogg se raréfiaientde plus en plus ; tout le mondeet non sans raisonse mettaitcontre lui ; on ne le prenait plus qu'à cent cinquanteàdeux cents contre unquandsept jours après son départun incidentcomplètement inattendufit qu'on ne le prit plusdu tout.

En effetpendant cette journéeà neuf heures du soirledirecteur de la police métropolitaine avait reçu unedépêche télégraphique ainsi conçue:

Suez àLondres.


Rowandirecteur policeadministration centraleScotland place.

Je filevoleur de BanquePhileas Fogg. Envoyez sans retard mandatd'arrestation à Bombay (Inde anglaise).

Fixdétective.


L'effet decette dépêche fut immédiat. L'honorable gentlemandisparut pour faire place au voleur de bank-notes. Sa photographiedéposée au Reform-Club avec celles de tous sescollèguesfut examinée. Elle reproduisait trait pourtrait l'homme dont le signalement avait été fourni parl'enquête. On rappela ce que l'existence de Phileas Fogg avaitde mystérieuxson isolementson départ subitet ilparut évident que ce personnageprétextant un voyageautour du monde et l'appuyant sur un pari insensén'avait eud'autre but que de dépister les agents de la police anglaise.





VI
DANS LEQUEL L'AGENT FIX MONTRE UNE IMPATIENCE BIEN LEGITIME



Voici dansquelles circonstances avait été lancée cettedépêche concernant le sieur Phileas Fogg.

Lemercredi 9 octobreon attendait pour onze heures du matinàSuezle paquebot Mongoliade la Compagnie péninsulaireet orientalesteamer en fer à hélice et àspardeckjaugeant deux mille huit cents tonnes et possédantune force nominale de cinq cents chevaux. Le Mongolia faisaitrégulièrement les voyages de Brindisi à Bombaypar le canal de Suez. C'était un des plus rapides marcheurs dela Compagnieet les vitesses réglementairessoit dix millesà l'heure entre Brindisi et Suezet neuf millescinquante-trois centièmes entre Suez et Bombayil les avaittoujours dépassées.

Enattendant l'arrivée du Mongoliadeux hommes sepromenaient sur le quai au milieu de la foule d'indigènes etd'étrangers qui affluent dans cette villenaguère unebourgadeà laquelle la grande oeuvre de M. de Lesseps assureun avenir considérable.

De cesdeux hommesl'un était l'agent consulaire du Royaume-Uniétabli à Suezqui -- en dépit des fâcheuxpronostics du gouvernement britannique et des sinistres prédictionsde l'ingénieur Stephenson -- voyait chaque jour des naviresanglais traverser ce canalabrégeant ainsi de moitiél'ancienne route de l'Angleterre aux Indes par le cap deBonne-Espérance.

L'autreétait un petit homme maigrede figure assez intelligentenerveuxqui contractait avec une persistance remarquable ses musclessourciliers. A travers ses longs cils brillait un oeil trèsvifmais dont il savait à volonté éteindrel'ardeur. En ce momentil donnait certaines marques d'impatienceallantvenantne pouvant tenir en place.

Cet hommese nommait Fixet c'était un de ces «détectives»ou agents de police anglaisqui avaient été envoyésdans les divers portsaprès le vol commis à la Banqued'Angleterre. Ce Fix devait surveiller avec le plus grand soin tousles voyageurs prenant la route de Suezet si l'un d'eux lui semblaitsuspectle «filer» en attendant un mandat d'arrestation.

Précisémentdepuis deux joursFix avait reçu du directeur de la policemétropolitaine le signalement de l'auteur présumédu vol. C'était celui de ce personnage distingué etbien mis que l'on avait observé dans la salle des paiements dela Banque.

Ledétectivetrès alléché évidemmentpar la forte prime promise en cas de succèsattendait doncavec une impatience facile à comprendre l'arrivée duMongolia.

«Etvous ditesmonsieur le consuldemanda-t-il pour la dixièmefoisque ce bateau ne peut tarder ?

-- Nonmonsieur Fixrépondit le consul. Il a étésignalé hier au large de Port-Saïdet les cent soixantekilomètres du canal ne comptent pas pour un tel marcheur. Jevous répète que le Mongolia a toujours gagnéla prime de vingt-cinq livres que le gouvernement accorde pour chaqueavance de vingt-quatre heures sur les temps réglementaires.

-- Cepaquebot vient directement de Brindisi ? demanda Fix.

-- DeBrindisi mêmeoù il a pris la malle des IndesdeBrindisi qu'il a quitté samedi à cinq heures du soir.Ainsi ayez patienceil ne peut tarder à arriver. Mais je nesais vraiment pas commentavec le signalement que vous avez reçuvous pourrez reconnaître votre hommes'il est à bord duMongolia.

--Monsieur le consulrépondit Fixces gens-làon lessent plutôt qu'on ne les reconnaît. C'est du flair qu'ilfaut avoiret le flair est comme un sens spécial auquelconcourent l'ouïela vue et l'odorat. J'ai arrêtédans ma vie plus d'un de ces gentlemenet pourvu que mon voleur soità bordje vous réponds qu'il ne me glissera pas entreles mains.

-- Je lesouhaitemonsieur Fixcar il s'agit d'un vol important.

-- Un volmagnifiquerépondit l'agent enthousiasmé.Cinquante-cinq mille livres ! Nous n'avons pas souvent de pareillesaubaines ! Les voleurs deviennent mesquins ! La race des Sheppards'étiole ! On se fait pendre maintenant pour quelquesshillings !

--Monsieur Fixrépondit le consulvous parlez d'une tellefaçon que je vous souhaite vivement de réussir ; maisje vous le répètedans les conditions où vousêtesje crains que ce ne soit difficile. Savez-vous bien qued'après le signalement que vous avez reçuce voleurressemble absolument à un honnête homme.

--Monsieur le consulrépondit dogmatiquement l'inspecteur depoliceles grands voleurs ressemblent toujours à d'honnêtesgens. Vous comprenez bien que ceux qui ont des figures de coquinsn'ont qu'un parti à prendrec'est de rester probessans celails se feraient arrêter. Les physionomies honnêtescesont celles-là qu'il faut dévisager surtout. Travaildifficilej'en convienset qui n'est plus du métiermais del'art.»

On voitque ledit Fix ne manquait pas d'une certaine dose d'amour-propre.

Cependantle quai s'animait peu à peu. Marins de diverses nationalitéscommerçantscourtiersportefaixfellahsy affluaient.L'arrivée du paquebot était évidemmentprochaine.

Le tempsétait assez beaumais l'air froidpar ce vent d'est.Quelques minarets se dessinaient au-dessus de la ville sous les pâlesrayons du soleil. Vers le sudune jetée longue de deux millemètres s'allongeait comme un bras sur la rade de Suez. A lasurface de la mer Rouge roulaient plusieurs bateaux de pêche oude cabotagedont quelques-uns ont conservé dans leurs façonsl'élégant gabarit de la galère antique.

Tout encirculant au milieu de ce populaireFixpar une habitude de saprofessiondévisageait les passants d'un rapide coup d'oeil.

Il étaitalors dix heures et demie.

«Maisil n'arrivera pasce paquebot ! s'écria-t-il en entendantsonner l'horloge du port.

-- Il nepeut être éloignérépondit le consul.

-- Combiende temps stationnera-t-il à Suez ? demanda Fix.

-- Quatreheures. Le temps d'embarquer son charbon. De Suez à Adenàl'extrémité de la mer Rougeon compte treize cent dixmilleset il faut faire provision de combustible.

-- Et deSuezce bateau va directement à Bombay ? demanda Fix.

--Directementsans rompre charge.

-- Ehbiendit Fixsi le voleur a pris cette route et ce bateauil doitentrer dans son plan de débarquer à Suezafin degagner par une autre voie les possessions hollandaises ou françaisesde l'Asie. Il doit bien savoir qu'il ne serait pas en sûretédans l'Indequi est une terre anglaise.

-- A moinsque ce ne soit un homme très fortrépondit le consul.Vous le savezun criminel anglais est toujours mieux caché àLondres qu'il ne le serait à l'étranger.»

Sur cetteréflexionqui donna fort à réfléchir àl'agentle consul regagna ses bureauxsitués à peu dedistance. L'inspecteur de police demeura seulpris d'une impatiencenerveuseavec ce pressentiment assez bizarre que son voleur devaitse trouver à bord du Mongolia-- et en véritési ce coquin avait quitté l'Angleterre avec l'intention degagner le Nouveau Mondela route des Indesmoins surveilléeou plus difficile à surveiller que celle de l'Atlantiquedevait avoir obtenu sa préférence.

Fix ne futpas longtemps livré à ses réflexions. De vifscoups de sifflet annoncèrent l'arrivée du paquebot.Toute la horde des portefaix et des fellahs se précipita versle quai dans un tumulte un peu inquiétant pour les membres etles vêtements des passagers. Une dizaine de canots sedétachèrent de la rive et allèrent au-devant duMongolia.

Bientôton aperçut la gigantesque coque du Mongoliapassantentre les rives du canalet onze heures sonnaient quand le steamervint mouiller en radependant que sa vapeur fusait à grandbruit par les tuyaux d'échappement.

Lespassagers étaient assez nombreux à bord. Quelques-unsrestèrent sur le spardeck à contempler le panoramapittoresque de la ville ; mais la plupart débarquèrentdans les canots qui étaient venus accoster le Mongolia.

Fixexaminait scrupuleusement tous ceux qui mettaient pied àterre.

En cemomentl'un d'eux s'approcha de luiaprès avoirvigoureusement repoussé les fellahs qui l'assaillaient deleurs offres de serviceet il lui demanda fort poliment s'il pouvaitlui indiquer les bureaux de l'agent consulaire anglais. Et en mêmetemps ce passager présentait un passeport sur lequel ildésirait sans doute faire apposer le visa britannique.

Fixinstinctivementprit le passeportetd'un rapide coup d'oeililen lut le signalement.

Unmouvement involontaire faillit lui échapper. La feuilletrembla dans sa main. Le signalement libellé sur le passeportétait identique à celui qu'il avait reçu dudirecteur de la police métropolitaine.

«Cepasseport n'est pas le vôtre ? dit-il au passager.

-- Nonrépondit celui-cic'est le passeport de mon maître.

-- Etvotre maître ?

-- Il estresté à bord.

-- Maisreprit l'agentil faut qu'il se présente en personne auxbureaux du consulat afin d'établir son identité.

-- Quoi !cela est nécessaire ?

--Indispensable.

-- Et oùsont ces bureaux ?

-- Làau coin de la placerépondit l'inspecteur en indiquant unemaison éloignée de deux cents pas.

-- Alorsje vais aller chercher mon maîtreà qui pourtant celane plaira guère de se déranger !»

Là-dessusle passager salua Fix et retourna à bord du steamer.



VII
QUI TÉMOIGNE UNE FOIS DE PLUS DE L'INUTILITÉ DESPASSEPORTS EN MATIÈRE DE POLICE



L'inspecteurredescendit sur le quai et se dirigea rapidement vers les bureaux duconsul. Aussitôtet sur sa demande pressanteil fut introduitprès de ce fonctionnaire.

«Monsieurle consullui dit-il sans autre préambulej'ai de fortesprésomptions de croire que notre homme a pris passage àbord du Mongolia

Et Fixraconta ce qui s'était passé entre ce domestique et luià propos du passeport.

«Bienmonsieur Fixrépondit le consulje ne serais pas fâchéde voir la figure de ce coquin. Mais peut-être ne seprésentera-t-il pas à mon bureaus'il est ce que voussupposez. Un voleur n'aime pas à laisser derrière luides traces de son passageet d'ailleurs la formalité despasseports n'est plus obligatoire.

--Monsieur le consulrépondit l'agentsi c'est un homme fortcomme on doit le penseril viendra !

-- Faireviser son passeport ?

-- Oui.Les passeports ne servent jamais qu'à gêner les honnêtesgens et à favoriser la fuite des coquins. Je vous affirme quecelui-ci sera en règlemais j'espère bien que vous nele viserez pas...

-- Etpourquoi pas ? Si ce passeport est régulierréponditle consulje n'ai pas le droit de refuser mon visa.

--Cependantmonsieur le consulil faut bien que je retienne ici cethomme jusqu'à ce que j'aie reçu de Londres un mandatd'arrestation.

-- Ah !celamonsieur Fixc'est votre affairerépondit le consulmais moije ne puis...»

Le consuln'acheva pas sa phrase. En ce momenton frappait à la portede son cabinetet le garçon de bureau introduisit deuxétrangersdont l'un était précisément cedomestique qui s'était entretenu avec le détective.

C'étaienten effetle maître et le serviteur. Le maître présentason passeporten priant laconiquement le consul de vouloir bien yapposer son visa.

Celui-ciprit le passeport et le lut attentivementtandis que Fixdans uncoin du cabinetobservait ou plutôt dévorait l'étrangerdes yeux.

Quand leconsul eut achevé sa lecture :

«Vousêtes Phileas Foggesquire ? demanda-t-il.

-- Ouimonsieurrépondit le gentleman.

-- Et cethomme est votre domestique ?

-- Oui. UnFrançais nommé Passepartout.

-- Vousvenez de Londres ?

-- Oui.

-- Et vousallez ?

-- ABombay.

-- Bienmonsieur. Vous savez que cette formalité du visa est inutileet que nous n'exigeons plus la présentation du passeport ?

-- Je lesaismonsieurrépondit Phileas Foggmais je désireconstater par votre visa mon passage à Suez.

-- Soitmonsieur.»

Et leconsulayant signé et daté le passeporty apposa soncachet. Mr. Fogg acquitta les droits de visaetaprès avoirfroidement saluéil sortitsuivi de son domestique.

«Ehbien ? demanda l'inspecteur.

-- Ehbienrépondit le consulil a l'air d'un parfait honnêtehomme !

--Possiblerépondit Fixmais ce n'est point ce dont il s'agit.Trouvez-vousmonsieur le consulque ce flegmatique gentlemanressemble trait pour trait au voleur dont j'ai reçu lesignalement ?

-- J'enconviensmais vous le saveztous les signalements...

-- J'enaurai le coeur netrépondit Fix. Le domestique me paraîtêtre moins indéchiffrable que le maître. De plusc'est un Françaisqui ne pourra se retenir de parler. Abientôtmonsieur le consul.»

Cela ditl'agent sortit et se mit à la recherche de Passepartout.

CependantMr. Foggen quittant la maison consulaires'était dirigévers le quai. Làil donna quelques ordres à sondomestique ; puis il s'embarqua dans un canotrevint à borddu Mongolia et rentra dans sa cabine. Il prit alors soncarnetqui portait les notes suivantes :

«QuittéLondresmercredi 2 octobre8 heures 45 soir.

«Arrivéà Parisjeudi 3 octobre7 heures 20 matin.

«QuittéParisjeudi8 heures 40 matin.

«Arrivépar le Mont-Cenis à Turinvendredi 4 octobre6 heures 35matin.

«QuittéTurinvendredi7 heures 20 matin.

«Arrivéà Brindisisamedi 5 octobre4 heures soir.

«Embarquésur le Mongoliasamedi5 heures soir.

«Arrivéà Suezmercredi 9 octobre11 heures matin.

«Totaldes heures dépensées : 158 1/2soit en jours : 6 jours1/2.»

Mr. Fogginscrivit ces dates sur un itinéraire disposé parcolonnesqui indiquait -- depuis le 2 octobre jusqu'au 21 décembre-- le moisle quantièmele jourles arrivéesréglementaires et les arrivées effectives en chaquepoint principalParisBrindisiSuezBombayCalcuttaSingaporeHong-KongYokohamaSan FranciscoNew YorkLiverpoolLondresetqui permettait de chiffrer le gain obtenu où la perte éprouvéeà chaque endroit du parcours.

Ceméthodique itinéraire tenait ainsi compte de toutetMr. Fogg savait toujours s'il était en avance ou en retard.

Ilinscrivit doncce jour-làmercredi 9 octobreson arrivéeà Suezquiconcordant avec l'arrivée réglementairene le constituait ni en gain ni en perte.

Puis il sefit servir à déjeuner dans sa cabine. Quant àvoir la villeil n'y pensait même pasétant de cetterace d'Anglais qui font visiter par leur domestique les pays qu'ilstraversent.



VIII
DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PARLE UN PEU PLUS PEUT-ÊTRE QU'ILNE CONVIENDRAIT



Fix avaiten peu d'instants rejoint sur le quai Passepartoutqui flânaitet regardaitne se croyant pasluiobligé à ne pointvoir.

«Ehbienmon amilui dit Fix en l'abordantvotre passeport est-il visé?

-- Ah !c'est vousmonsieurrépondit le Français. Bienobligé. Nous sommes parfaitement en règle.

-- Et vousregardez le pays ?

-- Ouimais nous allons si vite qu'il me semble que je voyage en rêve.Et comme celanous sommes à Suez ?

-- A Suez.

-- EnÉgypte ?

-- EnÉgypteparfaitement.

-- Et enAfrique ?

-- EnAfrique.

-- EnAfrique ! répéta Passepartout. Je ne peux y croire.Figurez-vousmonsieurque je m'imaginais ne pas aller plus loin quePariset cette fameuse capitaleje l'ai revue tout juste de septheures vingt du matin à huit heures quaranteentre la gare duNord et la gare de Lyonà travers les vitres d'un fiacre etpar une pluie battante ! Je le regrette ! J'aurais aimé àrevoir le Père-Lachaise et le Cirque des Champs-Élysées!

-- Vousêtes donc bien pressé ? demanda l'inspecteur de police.

-- Moinonmais c'est mon maître. A proposil faut que j'achètedes chaussettes et des chemises ! Nous sommes partis sans mallesavec un sac de nuit seulement.

-- Je vaisvous conduire à un bazar où vous trouverez tout cequ'il faut.

--Monsieurrépondit Passepartoutvous êtes vraimentd'une complaisance !...»

Et tousdeux se mirent en route. Passepartout causait toujours.

«Surtoutdit-ilque je prenne bien garde de ne pas manquer le bateau !

-- Vousavez le tempsrépondit Fixil n'est encore que midi !»

Passepartouttira sa grosse montre.

«Mididit-il. Allons donc ! il est neuf heures cinquante-deux minutes !

-- Votremontre retarderépondit Fix.

-- Mamontre ! Une montre de famillequi vient de mon arrière-grand-père! Elle ne varie pas de cinq minutes par an. C'est un vrai chronomètre!

-- Je voisce que c'estrépondit Fix. Vous avez gardé l'heure deLondresqui retarde de deux heures environ sur Suez. Il faut avoirsoin de remettre votre montre au midi de chaque pays.

-- Moi !toucher à ma montre ! s'écria Passepartoutjamais !

-- Ehbienelle ne sera plus d'accord avec le soleil.

-- Tantpis pour le soleilmonsieur ! C'est lui qui aura tort !»

Et lebrave garçon remit sa montre dans sou gousset avec un gestesuperbe.

Quelquesinstants aprèsFix lui disait :

«Vousavez donc quitté Londres précipitamment ?

-- Je lecrois bien ! Mercredi dernierà huit heures du soircontretoutes ses habitudesMr. Fogg revint de son cercleet trois quartsd'heure après nous étions partis.

-- Mais oùva-t-il doncvotre maître ?

--Toujours devant lui ! Il fait le tour du monde !

-- Le tourdu monde ? s'écria Fix.

-- Ouienquatre-vingts jours ! Un paridit-ilmaisentre nousje n'encrois rien. Cela n'aurait pas le sens commun. Il y a autre chose.

-- Ah !c'est un originalce Mr. Fogg ?

-- Je lecrois.

-- Il estdonc riche ?

--Évidemmentet il emporte une jolie somme avec luienbank-notes toutes neuves ! Et il n'épargne pas l'argent enroute ! Tenez ! il a promis une prime magnifique au mécaniciendu Mongoliasi nous arrivons à Bombay avec une belleavance !

-- Et vousle connaissez depuis longtempsvotre maître ?

-- Moi !répondit Passepartoutje suis entré à sonservice le jour même de notre départ.»

Ons'imagine aisément l'effet que ces réponses devaientproduire sur l'esprit déjà surexcité del'inspecteur de police.

Ce départprécipité de Londrespeu de temps après le volcette grosse somme emportéecette hâte d'arriver en despays lointainsce prétexte d'un pari excentriquetoutconfirmait et devait confirmer Fix dans ses idées. Il fitencore parler le Français et acquit la certitude que ce garçonne connaissait aucunement son maîtreque celui-ci vivait isoléà Londresqu'on le disait riche sans savoir l'origine de safortuneque c'était un homme impénétrableetc.Maisen même tempsFix put tenir pour certain que PhileasFogg ne débarquait point à Suezet qu'il allaitréellement à Bombay.

«Est-celoin Bombay ? demanda Passepartout.

-- Assezloinrépondit l'agent. Il vous faut encore une dizaine dejours de mer.

-- Et oùprenez-vous Bombay ?

-- Dansl'Inde.

-- En Asie?

--Naturellement.

-- Diable! C'est que je vais vous dire... il y a une chose qui me tracasse...c'est mon bec !

-- Quelbec ?

-- Mon becde gaz que j'ai oublié d'éteindre et qui brûle àmon compte. Orj'ai calculé que j'en avais pour deuxshillings par vingt-quatre heuresjuste six pence de plus que je negagneet vous comprenez que pour peu que le voyage se prolonge...»

Fixcomprit-il l'affaire du gaz ? C'est peu probable. Il n'écoutaitplus et prenait un parti. Le Français et lui étaientarrivés au bazar. Fix laissa son compagnon y faire sesemplettesil lui recommanda de ne pas manquer le départ duMongoliaet il revint en toute hâte aux bureaux del'agent consulaire.

Fixmaintenant que sa conviction était faiteavait repris toutson sang-froid.

«Monsieurdit-il au consulje n'ai plus aucun doute. Je tiens mon homme. Il sefait passer pour un excentrique qui veut faire le tour du monde enquatre-vingts jours.

-- Alorsc'est un malinrépondit le consulet il compte revenir àLondresaprès avoir dépisté toutes les policesdes deux continents !

-- Nousverrons bienrépondit Fix.

-- Mais nevous trompez-vous pas ? demanda encore une fois le consul.

-- Je neme trompe pas.

-- Alorspourquoi ce voleur a-t-il tenu à faire constater par un visason passage à Suez ?

--Pourquoi ?... je n'en sais rienmonsieur le consulréponditle détectivemais écoutez-moi.»

Etenquelques motsil rapporta les points saillants de sa conversationavec le domestique dudit Fogg.

«Eneffetdit le consultoutes les présomptions sont contre cethomme. Et qu'allez-vous faire ?

-- Lancerune dépêche à Londres avec demande instante dem'adresser un mandat d'arrestation à Bombaym'embarquer surle Mongoliafiler mon voleur jusqu'aux Indeset làsur cette terre anglaisel'accoster polimentmon mandat à lamain et la main sur l'épaule.»

Cesparoles prononcées froidementl'agent prit congé duconsul et se rendit au bureau télégraphique. De làil lança au directeur de la police métropolitaine cettedépêche que l'on connaît.

Un quartd'heure plus tardFixson léger bagage à la mainbien muni d'argentd'ailleurss'embarquait à bord duMongoliaet bientôt le rapide steamer filait àtoute vapeur sur les eaux de la mer Rouge.



IX

OÙLA MER ROUGE ET LA MER DES INDES SE MONTRENT PROPICES AUX DESSEINS DEPHILEAS FOGG


Ladistance entre Suez et Aden est exactement de treize cent dix milleset le cahier des charges de la Compagnie alloue à sespaquebots un laps de temps de cent trente-huit heures pour lafranchir. Le Mongoliadont les feux étaient activementpoussésmarchait de manière à devancerl'arrivée réglementaire.

La plupartdes passagers embarqués à Brindisi avaient presque tousl'Inde pour destination. Les uns se rendaient à Bombaylesautres à Calcuttamais via Bombaycar depuis qu'un chemin defer traverse dans toute sa largeur la péninsule indienneiln'est plus nécessaire de doubler la pointe de Ceylan.

Parmi cespassagers du Mongoliaon comptait divers fonctionnairescivils et des officiers de tout grade. De ceux-ciles unsappartenaient à l'armée britannique proprement diteles autres commandaient les troupes indigènes de cipayestouschèrement appointésmême à présentque le gouvernement s'est substitué aux droits et aux chargesde l'ancienne Compagnie des Indes : sous-lieutenants à 7 000Fbrigadiers à 60 000généraux à 100000. [Le traitement des fonctionnaires civils est encore plus élevé.Les simples assistantsau premier degré de la hiérarchieont 12 000 francs ; les juges60 000 F; les présidents decour250 000 F; les gouverneurs300 000 Fet le gouverneurgénéralplus de 600 000 F. (Note de l'auteur).]

On vivaitdonc bien à bord du Mongoliadans cette sociétéde fonctionnairesauxquels se mêlaient quelques jeunesAnglaisquile million en pocheallaient fonder au loin descomptoirs de commerce. Le «purser»l'homme de confiancede la Compagniel'égal du capitaine à bordfaisaitsomptueusement les choses. Au déjeuner du matinau lunch dedeux heuresau dîner de cinq heures et demieau souper dehuit heuresles tables pliaient sous les plats de viande fraîcheet les entremets fournis par la boucherie et les offices du paquebot.Les passagères -- il y en avait quelques-unes -- changeaientde toilette deux fois par jour. On faisait de la musiqueon dansaitmêmequand la mer le permettait.

Mais lamer Rouge est fort capricieuse et trop souvent mauvaisecomme tousces golfes étroits et longs. Quand le vent soufflait soit dela côte d'Asiesoit de la côte d'Afriquele Mongolialong fuseau à hélicepris par le traversroulaitépouvantablement. Les dames disparaissaient alors ; les pianosse taisaient ; chants et danses cessaient à la fois. Etpourtantmalgré la rafalemalgré la houlelepaquebotpoussé par sa puissante machinecourait sans retardvers le détroit de Bab-el-Mandeb.

Quefaisait Phileas Fogg pendant ce temps ? On pourrait croire quetoujours inquiet et anxieuxil se préoccupait des changementsde vent nuisibles à la marche du naviredes mouvementsdésordonnés de la houle qui risquaient d'occasionner unaccident à la machineenfin de toutes les avaries possiblesquien obligeant le Mongolia à relâcher dansquelque portauraient compromis son voyage ?

Aucunementou tout au moinssi ce gentleman songeait à ces éventualitésil n'en laissait rien paraître. C'était toujours l'hommeimpassiblele membre imperturbable du Reform-Clubqu'aucun incidentou accident ne pouvait surprendre. Il ne paraissait pas plus émuque les chronomètres du bord. On le voyait rarement sur lepont. Il s'inquiétait peu d'observer cette mer Rougesiféconde en souvenirsce théâtre des premièresscènes historiques de l'humanité. Il ne venait pasreconnaître les curieuses villes semées sur ses bordset dont la pittoresque silhouette se découpait quelquefois àl'horizon. Il ne rêvait même pas aux dangers de ce golfeArabiquedont les anciens historiensStrabonArrienArthémidoreEdrisiont toujours parlé avec épouvanteet surlequel les navigateurs ne se hasardaient jamais autrefois sans avoirconsacré leur voyage par des sacrifices propitiatoires.

Quefaisait donc cet originalemprisonné dans le Mongolia? D'abord il faisait ses quatre repas par joursans que jamais niroulis ni tangage pussent détraquer une machine simerveilleusement organisée. Puis il jouait au whist.

Oui ! ilavait rencontré des partenairesaussi enragés que lui: un collecteur de taxes qui se rendait à son poste àGoaun ministrele révérend Décimus Smithretournant à Bombayet un brigadier général del'armée anglaisequi rejoignait son corps à Bénarès.Ces trois passagers avaient pour le whist la même passion queMr. Fogget ils jouaient pendant des heures entièresnonmoins silencieusement que lui.

Quant àPassepartoutle mal de mer n'avait aucune prise sur lui. Il occupaitune cabine à l'avant et mangeaitlui aussiconsciencieusement. Il faut dire quedécidémentcevoyagefait dans ces conditionsne lui déplaisait plus. Ilen prenait son parti. Bien nourribien logéil voyait dupays et d'ailleurs il s'affirmait à lui-même que toutecette fantaisie finirait à Bombay.

Lelendemain du départ de Suezle 10 octobrece ne fut pas sansun certain plaisir qu'il rencontra sur le pont l'obligeant personnageauquel il s'était adressé en débarquant enÉgypte.

«Jene me trompe pasdit-il en l'abordant avec son plus aimable sourirec'est bien vousmonsieurqui m'avez si complaisamment servi deguide à Suez ?

-- Eneffetrépondit le détectiveje vous reconnais ! Vousêtes le domestique de cet Anglais original...

--Précisémentmonsieur... ?

-- Fix.

--Monsieur Fixrépondit Passepartout. Enchanté de vousretrouver à bord. Et où allez-vous donc ?

-- Maisainsi que vousà Bombay.

-- C'estau mieux ! Est-ce que vous avez déjà fait ce voyage ?

--Plusieurs foisrépondit Fix. Je suis un agent de la Compagniepéninsulaire.

-- Alorsvous connaissez l'Inde ?

-- Mais...oui...répondit Fixqui ne voulait pas trop s'avancer.

-- Etc'est curieuxcette Inde-là ?

-- Trèscurieux ! Des mosquéesdes minaretsdes templesdes fakirsdes pagodesdes tigresdes serpentsdes bayadères ! Mais ilfaut espérer que vous aurez le temps de visiter le pays ?

-- Jel'espèremonsieur Fix. Vous comprenez bien qu'il n'est paspermis à un homme sain d'esprit de passer sa vie àsauter d'un paquebot dans un chemin de fer et d'un chemin de fer dansun paquebotsous prétexte de faire le tour du monde enquatre-vingts jours ! Non. Toute cette gymnastique cessera àBombayn'en doutez pas.

-- Et ilse porte bienMr. Fogg ? demanda Fix du ton le plus naturel.

-- Trèsbienmonsieur Fix. Moi aussid'ailleurs. Je mange comme un ogre quiserait à jeun. C'est l'air de la mer.

-- Etvotre maîtreje ne le vois jamais sur le pont.

-- Jamais.Il n'est pas curieux.

--Savez-vousmonsieur Passepartoutque ce prétendu voyage enquatre-vingts jours pourrait bien cacher quelque mission secrète...une mission diplomatiquepar exemple !

-- Ma foimonsieur Fixje n'en sais rienje vous l'avoueetau fondje nedonnerais pas une demi-couronne pour le savoir.»

Depuiscette rencontrePassepartout et Fix causèrent souventensemble. L'inspecteur de police tenait à se lier avec ledomestique du sieur Fogg. Cela pouvait le servir à l'occasion.Il lui offrait donc souventau bar-room du Mongoliaquelquesverres de whisky ou de pale-aleque le brave garçon acceptaitsans cérémonie et rendait même pour ne pas êtreen reste-- trouvantd'ailleursce Fix un gentleman bien honnête.

Cependantle paquebot s'avançait rapidement. Le 13on eut connaissancede Mokaqui apparut dans sa ceinture de murailles ruinéesau-dessus desquelles se détachaient quelques dattiersverdoyants. Au loindans les montagnesse développaient devastes champs de caféiers. Passepartout fut ravi de contemplercette ville célèbreet il trouva même qu'avecces murs circulaires et un fort démantelé qui sedessinait comme une anseelle ressemblait à une énormedemi-tasse.

Pendant lanuit suivantele Mongolia franchit le détroit deBab-el-Mandebdont le nom arabe signifie la Porte des Larmeset le lendemain14il faisait escale à Steamer-Pointaunord-ouest de la rade d'Aden. C'est là qu'il devait seréapprovisionner de combustible.

Grave etimportante affaire que cette alimentation du foyer des paquebots àde telles distances des centres de production. Rien que pour laCompagnie péninsulairec'est une dépense annuelle quise chiffre par huit cent mille livres (20 millions de francs). Il afalluen effetétablir des dépôts en plusieursportsetdans ces mers éloignéesle charbon revientà quatre-vingts francs la tonne.

LeMongolia avait encore seize cent cinquante milles àfaire avant d'atteindre Bombayet il devait rester quatre heures àSteamer-Pointafin de remplir ses soutes.

Mais ceretard ne pouvait nuire en aucune façon au programme dePhileas Fogg. Il était prévu. D'ailleurs le Mongoliaau lieu d'arriver à Aden le 15 octobre seulement au matinyentrait le 14 au soir. C'était un gain de quinze heures.

Mr. Fogget son domestique descendirent à terre. Le gentleman voulaitfaire viser son passeport. Fix le suivit sans être remarqué.La formalité du visa accompliePhileas Fogg revint àbord reprendre sa partie interrompue.

Passepartoutluiflânasuivant sa coutumeau milieu de cette populationde Somanlisde Baniansde Parsisde Juifsd'Arabesd'Européenscomposant les vingt-cinq mille habitants d'Aden. Il admira lesfortifications qui font de cette ville le Gibraltar de la mer desIndeset de magnifiques citernes auxquelles travaillaient encore lesingénieurs anglaisdeux mille ans après les ingénieursdu roi Salomon.

«Trèscurieuxtrès curieux ! se disait Passepartout en revenant àbord. Je m'aperçois qu'il n'est pas inutile de voyagersil'on veut voir du nouveau.»

A sixheures du soirle Mongolia battait des branches de son héliceles eaux de la rade d'Aden et courait bientôt sur la mer desIndes. Il lui était accordé cent soixante-huit heurespour accomplir la traversée entre Aden et Bombay. Du restecette mer indienne lui fut favorable. Le vent tenait dans lenord-ouest. Les voiles vinrent en aide à la vapeur.

Le naviremieux appuyéroula moins. Les passagèresen fraîchestoilettesreparurent sur le pont. Les chants et les dansesrecommencèrent.

Le voyages'accomplit donc dans les meilleures conditions. Passepartout étaitenchanté de l'aimable compagnon que le hasard lui avaitprocuré en la personne de Fix.

Ledimanche 20 octobrevers midion eut connaissance de la côteindienne. Deux heures plus tardle pilote montait à bord duMongolia. A l'horizonun arrière-plan de collines seprofilait harmonieusement sur le fond du ciel. Bientôtlesrangs de palmiers qui couvrent la ville se détachèrentvivement. Le paquebot pénétra dans cette rade forméepar les îles SalcetteColabaÉléphantaButcheret à quatre heures et demie il accostait les quais deBombay.

PhileasFogg achevait alors le trente-troisième robre de la journéeet son partenaire et luigrâce à une manoeuvreaudacieuseayant fait les treize levéesterminèrentcette belle traversée par un chelem admirable.

LeMongolia ne devait arriver que le 22 octobre à Bombay.Oril y arrivait le 20. C'était doncdepuis son départde Londresun gain de deux joursque Phileas Fogg inscrivitméthodiquement sur son itinéraire à la colonnedes bénéfices.





X

OÙPASSEPARTOUT EST TROP HEUREUX D'EN ÊTRE QUITTE EN PERDANT SACHAUSSURE


Personnen'ignore que l'Inde -- ce grand triangle renversé dont la baseest au nord et la pointe au sud -- comprend une superficie dequatorze cent mille milles carréssur laquelle estinégalement répandue une population de centquatre-vingts millions d'habitants. Le gouvernement britanniqueexerce une domination réelle sur une certaine partie de cetimmense pays. Il entretient un gouverneur général àCalcuttades gouverneurs à Madrasà BombayauBengaleet un lieutenant-gouverneur à Agra.

Maisl'Inde anglaise proprement dite ne compte qu'une superficie de septcent mille milles carrés et une population de cent àcent dix millions d'habitants. C'est assez dire qu'une notable partiedu territoire échappe encore à l'autorité de lareine ; eten effetchez certains rajahs de l'intérieurfarouches et terriblesl'indépendance indoue est encoreabsolue.

Depuis1756 -- époque à laquelle fut fondé le premierétablissement anglais sur l'emplacement aujourd'hui occupépar la ville de Madras -- jusqu'à cette année danslaquelle éclata la grande insurrection des cipayesla célèbreCompagnie des Indes fut toute-puissante. Elle s'annexait peu àpeu les diverses provincesachetées aux rajahs au prix derentes qu'elle payait peu ou point ; elle nommait son gouverneurgénéral et tous ses employés civils oumilitaires ; mais maintenant elle n'existe pluset les possessionsanglaises de l'Inde relèvent directement de la couronne.

Aussil'aspectles moeursles divisions ethnographiques de la péninsuletendent à se modifier chaque jour. Autrefoison y voyageaitpar tous les antiques moyens de transportà piedàchevalen charretteen brouetteen palanquinà dosd'hommeen coachetc. Maintenantdes steamboats parcourent àgrande vitesse l'Indusle Gangeet un chemin de ferqui traversel'Inde dans toute sa largeur en se ramifiant sur son parcoursmetBombay à trois jours seulement de Calcutta.

Le tracéde ce chemin de fer ne suit pas la ligne droite à traversl'Inde. La distance à vol d'oiseau n'est que de mille àonze cents milleset des trainsanimés d'une vitesse moyenneseulementn'emploieraient pas trois jours à la franchir ;mais cette distance est accrue d'un tiersau moinspar la corde quedécrit le railway en s'élevant jusqu'à Allahabaddans le nord de la péninsule.

Voiciensommele tracé à grands points du «Great Indianpeninsular railway». En quittant l'île de Bombayiltraverse Salcettesaute sur le continent en face de Tannahfranchitla chaîne des Ghâtes-Occidentalescourt au nord-estjusqu'à Burhampoursillonne le territoire à peu prèsindépendant du Bundelkunds'élève jusqu'àAllahabads'infléchit vers l'estrencontre le Gange àBénarèss'en écarte légèrementetredescendant au sud-est par Burdivan et la ville françaisede Chandernagoril fait tête de ligne à Calcutta.

C'étaità quatre heures et demie du soir que les passagers du Mongoliaavaient débarqué à Bombayet le train deCalcutta partait à huit heures précises.

Mr. Foggprit donc congé de ses partenairesquitta le paquebotdonnaà son domestique le détail de quelques emplettes àfairelui recommanda expressément de se trouver avant huitheures à la gareetde son pas régulier qui battaitla seconde comme le pendule d'une horloge astronomiqueil se dirigeavers le bureau des passeports.

Ainsidoncdes merveilles de Bombayil ne songeait à rien voirnil'hôtel de villeni la magnifique bibliothèqueni lesfortsni les docksni le marché au cotonni les bazarsniles mosquéesni les synagoguesni les églisesarméniennesni la splendide pagode de Malebar-Hillornéede deux tours polygones. Il ne contemplerait ni les chefs-d'oeuvred'Éléphantani ses mystérieux hypogéescachés au sud-est de la radeni les grottes Kanhériede l'île Salcetteces admirables restes de l'architecturebouddhiste !

Non !rien. En sortant du bureau des passeportsPhileas Fogg se rendittranquillement à la gareet là il se fit servir àdîner. Entre autres metsle maître d'hôtel crutdevoir lui recommander une certaine gibelotte de «lapin dupays»dont il lui dit merveille.

PhileasFogg accepta la gibelotte et la goûta consciencieusement ;maisen dépit de sa sauce épicéeil la trouvadétestable.

Il sonnale maître d'hôtel.

«Monsieurlui dit-il en le regardant fixementc'est du lapincela ?

-- Ouimylordrépondit effrontément le drôledu lapindes jungles.

-- Et celapin-là n'a pas miaulé quand on l'a tué ?

-- Miaulé! Oh ! mylord ! un lapin ! Je vous jure...

--Monsieur le maître d'hôtelreprit froidement Mr. Foggne jurez pas et rappelez-vous ceci : autrefoisdans l'Indeleschats étaient considérés comme des animauxsacrés. C'était le bon temps.

-- Pourles chatsmylord ?

-- Etpeut-être aussi pour les voyageurs !»

Cetteobservation faiteMr. Fogg continua tranquillement à dîner.

Quelquesinstants après Mr. Foggl'agent Fix avaitlui aussidébarqué du Mongolia et couru chez le directeurde la police de Bombay. Il fit reconnaître sa qualité dedétectivela mission dont il était chargésasituation vis-à-vis de l'auteur présumé du vol.Avait-on reçu de Londres un mandat d'arrêt ?... Onn'avait rien reçu. Eten effetle mandatparti aprèsFoggne pouvait être encore arrivé.

Fix restafort décontenancé. Il voulut obtenir du directeur unordre d'arrestation contre le sieur Fogg. Le directeur refusa.L'affaire regardait l'administration métropolitaineetcelle-ci seule pouvait légalement délivrer un mandat.Cette sévérité de principescette observancerigoureuse de la légalité est parfaitement explicableavec les moeurs anglaisesquien matière de libertéindividuellen'admettent aucun arbitraire.

Fixn'insista pas et comprit qu'il devait se résigner àattendre son mandat. Mais il résolut de ne point perdre de vueson impénétrable coquinpendant tout le temps quecelui-ci demeurerait à Bombay. Il ne doutait pas que PhileasFogg n'y séjournâteton le saitc'était aussila conviction de Passepartout-- ce qui laisserait au mandat d'arrêtle temps d'arriver.

Maisdepuis les derniers ordres que lui avait donnés son maîtreen quittant le MongoliaPassepartout avait bien compris qu'ilen serait de Bombay comme de Suez et de Parisque le voyage nefinirait pas iciqu'il se poursuivrait au moins jusqu'àCalcuttaet peut-être plus loin. Et il commença àse demander si ce pari de Mr. Fogg n'était pas absolumentsérieuxet si la fatalité ne l'entraînait paslui qui voulait vivre en reposà accomplir le tour du mondeen quatre-vingts jours !

Enattendantet après avoir fait acquisition de quelqueschemises et chaussettesil se promenait dans les rues de Bombay. Ily avait grand concours de populaireetau milieu d'Européensde toutes nationalitésdes Persans à bonnets pointusdes Bunhyas à turbans rondsdes Sindes à bonnetscarrésdes Arméniens en longues robesdes Parsis àmitre noire. C'était précisément une fêtecélébrée par ces Parsis ou Guèbresdescendants directs des sectateurs de Zoroastrequi sont les plusindustrieuxles plus civilisésles plus intelligentslesplus austères des Indous-- race à laquelleappartiennent actuellement les riches négociants indigènesde Bombay. Ce jour-làils célébraient une sortede carnaval religieuxavec processions et divertissementsdanslesquels figuraient des bayadères vêtues de gazes rosesbrochées d'or et d'argentquiau son des violes et au bruitdes tam-tamsdansaient merveilleusementet avec une décenceparfaited'ailleurs.

SiPassepartout regardait ces curieuses cérémoniessi sesyeux et ses oreilles s'ouvraient démesurément pour voiret entendresi son airsa physionomie était bien celle du«booby» le plus neuf qu'on pût imagineril estsuperflu d'y insister ici.

Malheureusementpour lui et pour son maîtredont il risqua de compromettre levoyagesa curiosité l'entraîna plus loin qu'il neconvenait.

En effetaprès avoir entrevu ce carnaval parsiPassepartout sedirigeait vers la garequandpassant devant l'admirable pagode deMalebar-Hillil eut la malencontreuse idée d'en visiterl'intérieur.

Ilignorait deux choses : d'abord que l'entrée de certainespagodes indoues est formellement interdite aux chrétiensetensuite que les croyants eux-mêmes ne peuvent y pénétrersans avoir laissé leurs chaussures à la porte. Il fautremarquer ici quepar raison de saine politiquele gouvernementanglaisrespectant et faisant respecter jusque dans ses plusinsignifiants détails la religion du payspunit sévèrementquiconque en viole les pratiques.

Passepartoutentré làsans penser à malcomme un simpletouristeadmiraità l'intérieur de Malebar-Hillceclinquant éblouissant de l'ornementation brahmaniquequandsoudain il fut renversé sur les dalles sacrées. Troisprêtresle regard plein de fureurse précipitèrentsur luiarrachèrent ses souliers et ses chaussettesetcommencèrent à le rouer de coupsen proférantdes cris sauvages.

LeFrançaisvigoureux et agilese releva vivement. D'un coup depoing et d'un coup de piedil renversa deux de ses adversairesfortempêtrés dans leurs longues robesets'élançanthors de la pagode de toute la vitesse de ses jambesil eut bientôtdistancé le troisième Indouqui s'était jetésur ses tracesen ameutant la foule.

A huitheures moins cinqquelques minutes seulement avant le départdu trainsans chapeaupieds nusayant perdu dans la bagarre lepaquet contenant ses emplettesPassepartout arrivait à lagare du chemin de fer.

Fix étaitlàsur le quai d'embarquement. Ayant suivi le sieur Fogg àla gareil avait compris que ce coquin allait quitter Bombay. Sonparti fut aussitôt pris de l'accompagner jusqu'àCalcutta et plus loin s'il le fallait. Passepartout ne vit pas Fixqui se tenait dans l'ombremais Fix entendit le récit de sesaventuresque Passepartout narra en peu de mots à son maître.

«J'espèreque cela ne vous arrivera plus»répondit simplementPhileas Foggen prenant place dans un des wagons du train.

Le pauvregarçonpieds nus et tout déconfitsuivit son maîtresans mot dire.

Fix allaitmonter dans un wagon séparéquand une pensée leretint et modifia subitement son projet de départ.

«Nonje restese dit-il. Un délit commis sur le territoireindien... Je tiens mon homme.»

En cemomentla locomotive lança un vigoureux siffletet le traindisparut dans la nuit.



XI
OÙPHILEAS FOGG ACHÈTE UNE MONTURE A UN PRIX FABULEUX



Le trainétait parti à l'heure réglementaire. Ilemportait un certain nombre de voyageursquelques officiersdesfonctionnaires civils et des négociants en opium et en indigoque leur commerce appelait dans la partie orientale de la péninsule.

Passepartoutoccupait le même compartiment que son maître. Untroisième voyageur se trouvait placé dans le coinopposé.

C'étaitle brigadier généralSir Francis Cromartyl'un despartenaires de Mr. Fogg pendant la traversée de Suez àBombayqui rejoignait ses troupes cantonnées auprès deBénarès.

SirFrancis Cromartygrandblondâgé de cinquante ansenvironqui s'était fort distingué pendant la dernièrerévolte des cipayeseût véritablement méritéla qualification d'indigène. Depuis son jeune âgeilhabitait l'Inde et n'avait fait que de rares apparitions dans sonpays natal. C'était un homme instruitqui aurait volontiersdonné des renseignements sur les coutumesl'histoirel'organisation du pays indousi Phileas Fogg eût étéhomme à les demander. Mais ce gentleman ne demandait rien. Ilne voyageait pasil décrivait une circonférence.C'était un corps graveparcourant une orbite autour du globeterrestresuivant les lois de la mécanique rationnelle. En cemomentil refaisait dans son esprit le calcul des heures dépenséesdepuis son départ de Londreset il se fût frottéles mainss'il eût été dans sa nature de faireun mouvement inutile.

SirFrancis Cromarty n'était pas sans avoir reconnu l'originalitéde son compagnon de routebien qu'il ne l'eût étudiéque les cartes à la main et entre deux robres. Il étaitdonc fondé à se demander si un coeur humain battaitsous cette froide enveloppesi Phileas Fogg avait une âmesensible aux beautés de la natureaux aspirations morales.Pour luicela faisait question. De tous les originaux que lebrigadier général avait rencontrésaucunn'était comparable à ce produit des sciences exactes.

PhileasFogg n'avait point caché à Sir Francis Cromarty sonprojet de voyage autour du mondeni dans quelles conditions ill'opérait. Le brigadier général ne vit dans cepari qu'une excentricité sans but utile et à laquellemanquerait nécessairement le transire benefaciendo quidoit guider tout homme raisonnable. Au train dont marchait le bizarregentlemanil passerait évidemment sans «rien faire»ni pour luini pour les autres.

Une heureaprès avoir quitté Bombayle trainfranchissant lesviaducsavait traversé l'île Salcette et courait sur lecontinent. A la station de Callyanil laissa sur la droitel'embranchement quipar Kandallah et Pounahdescend vers le sud-estde l'Indeet il gagna la station de Pauwell. A ce pointils'engagea dans les montagnes très ramifiées desGhâtes-Occidentaleschaînes à base de trapp et debasaltedont les plus hauts sommets sont couverts de bois épais.

De temps àautreSir Francis Cromarty et Phileas Fogg échangeaientquelques parolesetà ce momentle brigadier généralrelevant une conversation qui tombait souventdit :

«Ily a quelques annéesmonsieur Foggvous auriez éprouvéen cet endroit un retard qui eût probablement compromis votreitinéraire.

--Pourquoi celaSir Francis ?

-- Parceque le chemin de fer s'arrêtait à la base de cesmontagnesqu'il fallait traverser en palanquin ou à dos deponey jusqu'à la station de Kandallahsituée sur leversant opposé.

-- Ceretard n'eût aucunement dérangé l'économiede mon programmerépondit Mr. Fogg. Je ne suis pas sans avoirprévu l'éventualité de certains obstacles.

--Cependantmonsieur Foggreprit le brigadier généralvous risquiez d'avoir une fort mauvaise affaire sur les bras avecl'aventure de ce garçon.»

Passepartoutles pieds entortillés dans sa couverture de voyagedormaitprofondément et ne rêvait guère que l'on parlâtde lui.

«Legouvernement anglais est extrêmement sévère etavec raison pour ce genre de délitreprit Sir FrancisCromarty. Il tient par-dessus tout à ce que l'on respecte lescoutumes religieuses des Indouset si votre domestique eût étépris...

-- Ehbiens'il eût été prisSir FrancisréponditMr. Foggil aurait été condamnéil aurait subisa peineet puis il serait revenu tranquillement en Europe. Je nevois pas en quoi cette affaire eût pu retarder son maître!»

Etlà-dessusla conversation retomba. Pendant la nuitle trainfranchit les Ghâtespassa à Nassiket le lendemain21octobreil s'élançait à travers un paysrelativement platformé par le territoire du Khandeish. Lacampagnebien cultivéeétait semée debourgadesau-dessus desquelles le minaret de la pagode remplaçaitle clocher de l'église européenne. De nombreux petitscours d'eaula plupart affluents ou sous-affluents du Godaveryirriguaient cette contrée fertile.

Passepartoutréveilléregardaitet ne pouvait croire qu'iltraversait le pays des Indous dans un train du «Greatpeninsular railway». Cela lui paraissait invraisemblable. Etcependant rien de plus réel ! La locomotivedirigéepar le bras d'un mécanicien anglais et chauffée dehouille anglaiselançait sa fumée sur les plantationsde caféiersde muscadiersde girofliersde poivriersrouges. La vapeur se contournait en spirales autour des groupes depalmiersentre lesquels apparaissaient de pittoresques bungalowsquelques viharissortes de monastères abandonnésetdes temples merveilleux qu'enrichissait l'inépuisableornementation de l'architecture indienne. Puisd'immenses étenduesde terrain se dessinaient à perte de vuedes jungles oùne manquaient ni les serpents ni les tigres qu'épouvantaientles hennissements du trainet enfin des forêtsfendues par letracé de la voieencore hantées d'éléphantsquid'un oeil pensifregardaient passer le convoi échevelé.

Pendantcette matinéeau-delà de la station de Malligaumlesvoyageurs traversèrent ce territoire funestequi fut sisouvent ensanglanté par les sectateurs de la déesseKâli. Non loin s'élevaient Ellora et ses pagodesadmirablesnon loin la célèbre Aurungabadla capitaledu farouche Aureng-Zebmaintenant simple chef-lieu de l'une desprovinces détachées du royaume du Nizam. C'étaitsur cette contrée que Feringheale chef des Thugsle roi desÉtrangleursexerçait sa domination. Ces assassinsunis dans une association insaisissableétranglaientenl'honneur de la déesse de la Mortdes victimes de tout âgesans jamais verser de sanget il fut un temps où l'on nepouvait fouiller un endroit quelconque de ce sol sans y trouver uncadavre. Le gouvernement anglais a bien pu empêcher cesmeurtres dans une notable proportionmais l'épouvantableassociation existe toujours et fonctionne encore.

A midi etdemile train s'arrêta à la station de BurhampouretPassepartout put s'y procurer à prix d'or une paire debabouchesagrémentées de perles faussesqu'il chaussaavec un sentiment d'évidente vanité.

Lesvoyageurs déjeunèrent rapidementet repartirent pourla station d'Assurghuraprès avoir un instant côtoyéla rive du Taptypetit fleuve qui va se jeter dans le golfe deCambayeprès de Surate.

Il estopportun de faire connaître quelles pensées occupaientalors l'esprit de Passepartout. Jusqu'à son arrivée àBombayil avait cru et pu croire que ces choses en resteraient là.Mais maintenantdepuis qu'il filait à toute vapeur àtravers l'Indeun revirement s'était fait dans son esprit.Son naturel lui revenait au galop. Il retrouvait les idéesfantaisistes de sa jeunesseil prenait au sérieux les projetsde son maîtreil croyait à la réalité dupariconséquemment à ce tour du monde et à cemaximum de tempsqu'il ne fallait pas dépasser. Déjàmêmeil s'inquiétait des retards possiblesdesaccidents qui pouvaient survenir en route. Il se sentait commeintéressé dans cette gageureet tremblait à lapensée qu'il avait pu la compromettre la veille par sonimpardonnable badauderie. Aussibeaucoup moins flegmatique que Mr.Foggil était beaucoup plus inquiet. Il comptait etrecomptait les jours écoulésmaudissait les haltes dutrainl'accusait de lenteur et blâmait in petto Mr.Fogg de n'avoir pas promis une prime au mécanicien. Il nesavait pasle brave garçonque ce qui était possiblesur un paquebot ne l'était plus sur un chemin de ferdont lavitesse est réglementée.

Vers lesoiron s'engagea dans les défilés des montagnes deSutpourqui séparent le territoire du Khandeish de celui duBundelkund.

Lelendemain22 octobresur une question de Sir Francis CromartyPassepartoutayant consulté sa montrerépondit qu'ilétait trois heures du matin. Eten effetcette fameusemontretoujours réglée sur le méridien deGreenwichqui se trouvait à près de soixante-dix-septdegrés dans l'ouestdevait retarder et retardait en effet dequatre heures.

SirFrancis rectifia donc l'heure donnée par Passepartoutauquelil fit la même observation que celui-ci avait déjàreçue de la part de Fix. Il essaya de lui faire comprendrequ'il devait se régler sur chaque nouveau méridienetquepuisqu'il marchait constamment vers l'estc'est-à-direau-devant du soleilles jours étaient plus courts d'autant defois quatre minutes qu'il y avait de degrés parcourus. Ce futinutile. Que l'entêté garçon eût compris ounon l'observation du brigadier généralil s'obstina àne pas avancer sa montrequ'il maintint invariablement àl'heure de Londres. Innocente manied'ailleurset qui ne pouvaitnuire à personne.

A huitheures du matin et à quinze milles en avant de la station deRothalle train s'arrêta au milieu d'une vaste clairièrebordée de quelques bungalows et de cabanes d'ouvriers. Leconducteur du train passa devant la ligne des wagons en disant :

«Lesvoyageurs descendent ici.»

PhileasFogg regarda Sir Francis Cromartyqui parut ne rien comprendre àcette halte au milieu d'une forêt de tamarins et de khajours.

Passepartoutnon moins surpriss'élança sur la voie et revintpresque aussitôts'écriant :

«Monsieurplus de chemin de fer !

-- Quevoulez-vous dire ? demanda Sir Francis Cromarty.

-- Je veuxdire que le train ne continue pas !»

Lebrigadier général descendit aussitôt de wagon.Phileas Fogg le suivitsans se presser. Tous deux s'adressèrentau conducteur :

«Oùsommes-nous ? demanda Sir Francis Cromarty.

-- Auhameau de Kholbyrépondit le conducteur.

-- Nousnous arrêtons ici ?

-- Sansdoute. Le chemin de fer n'est point achevé...

-- Comment! il n'est point achevé ?

-- Non !il y a encore un tronçon d'une cinquantaine de milles àétablir entre ce point et Allahabadoù la voiereprend.

-- Lesjournaux ont pourtant annoncé l'ouverture complète durailway !

-- Quevoulez-vousmon officierles journaux se sont trompés.

-- Et vousdonnez des billets de Bombay à Calcutta ! reprit Sir FrancisCromartyqui commençait à s'échauffer.

-- Sansdouterépondit le conducteurmais les voyageurs savent bienqu'ils doivent se faire transporter de Kholby jusqu'àAllahabad.»

SirFrancis Cromarty était furieux. Passepartout eûtvolontiers assommé le conducteurqui n'en pouvait mais. Iln'osait regarder son maître.

«SirFrancisdit simplement Mr. Foggnous allonssi vous le voulezbienaviser au moyen de gagner Allahabad.

--Monsieur Foggil s'agit ici d'un retard absolument préjudiciableà vos intérêts ?

-- NonSir Franciscela était prévu.

-- Quoi !vous saviez que la voie...

-- Enaucune façonmais je savais qu'un obstacle quelconquesurgirait tôt ou tard sur ma route. Orrien n'est compromis.J'ai deux jours d'avance à sacrifier. Il y a un steamer quipart de Calcutta pour Hong-Kong le 25 à midi. Nous ne sommesqu'au 22et nous arriverons à temps à Calcutta.»

Il n'yavait rien à dire à une réponse faite avec unesi complète assurance.

Il n'étaitque trop vrai que les travaux du chemin de fer s'arrêtaient àce point. Les journaux sont comme certaines montres qui ont la manied'avanceret ils avaient prématurément annoncél'achèvement de la ligne. La plupart des voyageursconnaissaient cette interruption de la voieeten descendant dutrainils s'étaient emparés des véhicules detoutes sortes que possédait la bourgadepalkigharis àquatre rouescharrettes traînées par des zébussortes de boeufs à bosseschars de voyage ressemblant àdes pagodes ambulantespalanquinsponeysetc. Aussi Mr. Fogg etSir Francis Cromartyaprès avoir cherché dans toute labourgaderevinrent-ils sans avoir rien trouvé.

«J'iraià pied»dit Phileas Fogg.

Passepartoutqui rejoignait alors son maîtrefit une grimace significativeen considérant ses magnifiques mais insuffisantes babouches.Fort heureusement il avait été de son côtéà la découverteet en hésitant un peu :

«Monsieurdit-ilje crois que j'ai trouvé un moyen de transport.

-- Lequel?

-- Unéléphant ! Un éléphant qui appartient àun Indien logé à cent pas d'ici.

-- Allonsvoir l'éléphant»répondit Mr. Fogg.

Cinqminutes plus tardPhileas FoggSir Francis Cromarty et Passepartoutarrivaient près d'une hutte qui attenait à un enclosfermé de hautes palissades. Dans la hutteil y avait unIndienet dans l'enclosun éléphant. Sur leurdemandel'Indien introduisit Mr. Fogg et ses deux compagnons dansl'enclos.

Làils se trouvèrent en présence d'un animalàdemi domestiquéque son propriétaire élevaitnon pour en faire une bête de sommemais une bête decombat. Dans ce butil avait commencé à modifier lecaractère naturellement doux de l'animalde façon àle conduire graduellement à ce paroxysme de rage appelé«mutsh» dans la langue indoueet celaen le nourrissantpendant trois mois de sucre et de beurre. Ce traitement peut paraîtreimpropre à donner un tel résultatmais il n'en est pasmoins employé avec succès par les éleveurs. Trèsheureusement pour Mr. Foggl'éléphant en questionvenait à peine d'être mis à ce régimeetle «mutsh» ne s'était point encore déclaré.

Kiouni --c'était le nom de la bête -- pouvaitcomme tous sescongénèresfournir pendant longtemps une marcherapideetà défaut d'autre monturePhileas Foggrésolut de l'employer.

Mais leséléphants sont chers dans l'Indeoù ilscommencent à devenir rares. Les mâlesqui seulsconviennent aux luttes des cirquessont extrêmementrecherchés. Ces animaux ne se reproduisent que rarementquandils sont réduits à l'état de domesticitéde telle sorte qu'on ne peut s'en procurer que par la chasse. Aussisont-ils l'objet de soins extrêmeset lorsque Mr. Fogg demandaà l'Indien s'il voulait lui louer son éléphantl'Indien refusa net.

Fogginsista et offrit de la bête un prix excessifdix livres (250F) l'heure. Refus. Vingt livres ? Refus encore. Quarante livres ?Refus toujours. Passepartout bondissait à chaque surenchère.Mais l'Indien ne se laissait pas tenter.

La sommeétait bellecependant. En admettant que l'éléphantemployât quinze heures à se rendre à Allahabadc'était six cents livres (15 000 F) qu'il rapporterait àson propriétaire.

PhileasFoggsans s'animer en aucune façonproposa alors àl'Indien de lui acheter sa bête et lui en offrit tout d'abordmille livres (25 000 F).

L'Indienne voulait pas vendre ! Peut-être le drôle flairait-ilune magnifique affaire.

SirFrancis Cromarty prit Mr. Fogg à part et l'engagea àréfléchir avant d'aller plus loin. Phileas Foggrépondit à son compagnon qu'il n'avait pas l'habituded'agir sans réflexionqu'il s'agissait en fin de compte d'unpari de vingt mille livresque cet éléphant lui étaitnécessaireet quedût-il le payer vingt fois savaleuril aurait cet éléphant.

Mr. Foggrevint trouver l'Indiendont les petits yeuxallumés par laconvoitiselaissaient bien voir que pour lui ce n'étaitqu'une question de prix. Phileas Fogg offrit successivement douzecents livrespuis quinze centspuis dix-huit centsenfin deuxmille (50 000 F). Passepartoutsi rouge d'ordinaireétaitpâle d'émotion.

A deuxmille livresl'Indien se rendit.

«Parmes babouchess'écria Passepartoutvoilà qui met àun beau prix la viande d'éléphant !»

L'affaireconclueil ne s'agissait plus que de trouver un guide. Ce fut plusfacile. Un jeune Parsià la figure intelligenteoffrit sesservices. Mr. Fogg accepta et lui promit une forte rémunérationqui ne pouvait que doubler son intelligence.

L'éléphantfut amené et équipé sans retard. Le Parsiconnaissait parfaitement le métier de «mahout» oucornac. Il couvrit d'une sorte de housse le dos de l'éléphantet disposade chaque côté sur ses flancsdeux espècesde cacolets assez peu confortables.

PhileasFogg paya l'Indien en bank-notes qui furent extraites du fameux sac.Il semblait vraiment qu'on les tirât des entrailles dePassepartout. Puis Mr. Fogg offrit à Sir Francis Cromarty dele transporter à la station d'Allahabad. Le brigadier généralaccepta. Un voyageur de plus n'était pas pour fatiguer legigantesque animal.

Des vivresfurent achetées à Kholby. Sir Francis Cromarty pritplace dans l'un des cacoletsPhileas Fogg dans l'autre. Passepartoutse mit à califourchon sur la housse entre son maître etle brigadier général. Le Parsi se jucha sur le cou del'éléphantet à neuf heures l'animalquittantla bourgades'enfonçait par le plus court dans l'épaisseforêt de lataniers.



XII
OÙPHILEAS FOGG ET SES COMPAGNONS S'AVENTURENT A TRAVERS LES FORÊTSDE L'INDE ET CE QUI S'ENSUIT



Le guideafin d'abréger la distance à parcourirlaissa sur sadroite le tracé de la voie dont les travaux étaient encours d'exécution. Ce tracétrès contrariépar les capricieuses ramifications des monts Vindhiasne suivait pasle plus court cheminque Phileas Fogg avait intérêt àprendre. Le Parsitrès familiarisé avec les routes etsentiers du paysprétendait gagner une vingtaine de milles encoupant à travers la forêtet on s'en rapporta àlui.

PhileasFogg et Sir Francis Cromartyenfouis jusqu'au cou dans leurscacoletsétaient fort secoués par le trot raide del'éléphantauquel son mahout imprimait une allurerapide. Mais ils enduraient la situation avec le flegme le plusbritanniquecausant peu d'ailleurset se voyant à peine l'unl'autre.

Quant àPassepartoutposté sur le dos de la bête et directementsoumis aux coups et aux contrecoupsil se gardait biensur unerecommandation de son maîtrede tenir sa langue entre sesdentscar elle eût été coupée net. Lebrave garçontantôt lancé sur le cou del'éléphanttantôt rejeté sur la croupefaisait de la voltigecomme un clown sur un tremplin. Mais ilplaisantaitil riait au milieu de ses sauts de carpeetde tempsen tempsil tirait de son sac un morceau de sucreque l'intelligentKiouni prenait du bout de sa trompesans interrompre un instant sontrot régulier.

Aprèsdeux heures de marchele guide arrêta l'éléphantet lui donna une heure de repos. L'animal dévora desbranchages et des arbrisseauxaprès s'être d'aborddésaltéré à une mare voisine. Sir FrancisCromarty ne se plaignit pas de cette halte. Il était brisé.Mr. Fogg paraissait être aussi dispos que s'il fût sortide son lit.

«Maisil est donc de fer ! dit le brigadier général en leregardant avec admiration.

-- De ferforgé»répondit Passepartoutqui s'occupa depréparer un déjeuner sommaire.

A midileguide donna le signal du départ. Le pays prit bientôt unaspect très sauvage. Aux grandes forêts succédèrentdes taillis de tamarins et de palmiers nainspuis de vastes plainesarideshérissées de maigres arbrisseaux et seméesde gros blocs de syénites. Toute cette partie du hautBundelkundpeu fréquentée des voyageursest habitéepar une population fanatiqueendurcie dans les pratiques les plusterribles de la religion indoue. La domination des Anglais n'a pus'établir régulièrement sur un territoire soumisà l'influence des rajahsqu'il eût étédifficile d'atteindre dans leurs inaccessibles retraites desVindhias.

Plusieursfoison aperçut des bandes d'Indiens farouchesqui faisaientun geste de colère en voyant passer le rapide quadrupède.D'ailleursle Parsi les évitait autant que possiblelestenant pour des gens de mauvaise rencontre. On vit peu d'animauxpendant cette journéeà peine quelques singesquifuyaient avec mille contorsions et grimaces dont s'amusait fortPassepartout.

Une penséeau milieu de bien d'autres inquiétait ce garçon.Qu'est-ce que Mr. Fogg ferait de l'éléphantquand ilserait arrivé à la station d'Allahabad ?L'emmènerait-il ? Impossible ! Le prix du transport ajoutéau prix d'acquisition en ferait un animal ruineux. Le vendrait-onlerendrait-on à la liberté ? Cette estimable bêteméritait bien qu'on eût des égards pour elle. Sipar hasardMr. Fogg lui en faisait cadeauà luiPassepartoutil en serait très embarrassé. Cela nelaissait pas de le préoccuper.

A huitheures du soirla principale chaîne des Vindhias avait étéfranchieet les voyageurs firent halte au pied du versantseptentrionaldans un bungalow en ruine.

Ladistance parcourue pendant cette journée étaitd'environ vingt-cinq milleset il en restait autant à fairepour atteindre la station d'Allahabad.

La nuitétait froide. A l'intérieur du bungalowle Parsialluma un feu de branches sèchesdont la chaleur fut trèsappréciée. Le souper se composa des provisions achetéesà Kholby. Les voyageurs mangèrent en gens harasséset moulus. La conversationqui commença par quelques phrasesentrecoupéesse termina bientôt par des ronflementssonores. Le guide veilla près de Kiouniqui s'endormitdeboutappuyé au tronc d'un gros arbre.

Nulincident ne signala cette nuit. Quelques rugissements de guépardset de panthères troublèrent parfois le silencemêlésà des ricanement aigus de singes. Mais les carnassiers s'entinrent à des cris et ne firent aucune démonstrationhostile contre les hôtes du bungalow. Sir Francis Cromartydormit lourdement comme un brave militaire rompu de fatigues.Passepartoutdans un sommeil agitérecommença en rêvela culbute de la veille. quant à Mr. Foggil reposa aussipaisiblement que s'il eût été dans sa tranquillemaison de Saville-row.

A sixheures du matinon se remit en marche. Le guide espéraitarriver à la station d'Allahabad le soir même. De cettefaçonMr. Fogg ne perdrait qu'une partie des quarante-huitheures économisées depuis le commencement du voyage.

Ondescendit les dernières rampes des Vindhias. Kiouni avaitrepris son allure rapide. Vers midile guide tourna la bourgade deKallengersituée sur le Caniun des sous-affluents du Gange.Il évitait toujours les lieux habitésse sentant plusen sûreté dans ces campagnes désertesquimarquent les premières dépressions du bassin du grandfleuve. La station d'Allahabad n'était pas à douzemilles dans le nord-est. On fit halte sous un bouquet de bananiersdont les fruitsaussi sains que le pain«aussi succulents quela crème»disent les voyageursfurent extrêmementappréciés.

A deuxheuresle guide entra sous le couvert d'une épaisse forêtqu'il devait traverser sur un espace de plusieurs milles. Ilpréférait voyager ainsi à l'abri des bois. Entout casil n'avait fait jusqu'alors aucune rencontre fâcheuseet le voyage semblait devoir s'accomplir sans accidentquandl'éléphantdonnant quelques signes d'inquiétudes'arrêta soudain.

Il étaitquatre heures alors.

«Qu'ya-t-il ? demanda Sir Francis Cromartyqui releva la têteau-dessus de son cacolet.

-- Je nesaismon officier»répondit le Parsien prêtantl'oreille à un murmure confus qui passais sous l'épaisseramure.

Quelquesinstants aprèsce murmure devint plus définissable. Oneût dit un concertencore fort éloignéde voixhumaines et d'instruments de cuivre.

Passepartoutétait tout yeuxtout oreilles. Mr. Fogg attendait patiemmentsans prononcer une parole.

Le Parsisauta à terreattacha l'éléphant à unarbre et s'enfonça au plus épais du taillis. Quelquesminutes plus tardil revintdisant :

«Uneprocession de brahmanes qui se dirige de ce côté. S'ilest possibleévitons d'être vus.»

Le guidedétacha l'éléphant et le conduisit dans unfourréen recommandant aux voyageurs de ne point mettre piedà terre. Lui-même se tint prêt à enfourcherrapidement sa monturesi la fuite devenait nécessaire. Maisil pensa que la troupe des fidèles passerait sansl'apercevoircar l'épaisseur du feuillage le dissimulaitentièrement.

Le bruitdiscordant des voix et des instruments se rapprochait. Des chantsmonotones se mêlaient au son des tambours et des cymbales.Bientôt la tête de la procession apparut sous les arbresà une cinquantaine de pas du poste occupé par Mr. Fogget ses compagnons. Ils distinguaient aisément à traversles branches le curieux personnel de cette cérémoniereligieuse.

Enpremière ligne s'avançaient des prêtrescoiffésde mitres et vêtus de longues robes chamarrées. Ilsétaient entourés d'hommesde femmesd'enfantsquifaisaient entendre une sorte de psalmodie funèbreinterrompueà intervalles égaux par des coups de tam-tams et decymbales. Derrière euxsur un char aux larges roues dont lesrayons et la jante figuraient un entrelacement de serpentsapparutune statue hideusetraînée par deux couples de zébusrichement caparaçonnés. Cette statue avait quatre bras; le corps colorié d'un rouge sombreles yeux hagardslescheveux emmêlésla langue pendanteles lèvresteintes de henné et de bétel. A son cou s'enroulait uncollier de têtes de mortà ses flancs une ceinture demains coupées. Elle se tenait debout sur un géantterrassé auquel le chef manquait.

SirFrancis Cromarty reconnut cette statue.

«Ladéesse Kâlimurmura-t-illa déesse de l'amouret de la mort.

-- De lamortj'y consensmais de l'amourjamais ! dit Passepartout. Lavilaine bonne femme !»

Le Parsilui fit signe de se taire.

Autour dela statue s'agitaitse démenaitse convulsionnait un groupede vieux fakirszébrés de bandes d'ocrecouvertsd'incisions cruciales qui laissaient échapper leur sang goutteà goutteénergumènes stupides quidans lesgrandes cérémonies indouesse précipitentencore sous les roues du char de Jaggernaut.

Derrièreeuxquelques brahmanesdans toute la somptuosité de leurcostume orientaltraînaient une femme qui se soutenait àpeine.

Cettefemme était jeuneblanche comme une Européenne. Satêteson couses épaulesses oreillesses brassesmainsses orteils étaient surchargés de bijouxcolliersbraceletsboucles et bagues. Une tunique laméed'orrecouverte d'une mousseline légèredessinait lescontours de sa taille.

Derrièrecette jeune femme -- contraste violent pour les yeux --des gardesarmés de sabres nus passés à leur ceinture et delongs pistolets damasquinésportaient un cadavre sur unpalanquin.

C'étaitle corps d'un vieillardrevêtu de ses opulents habits derajahayantcomme en sa viele turban brodé de perleslarobe tissue de soie et d'orla ceinture de cachemire diamantéet ses magnifiques armes de prince indien.

Puis desmusiciens et une arrière-garde de fanatiquesdont les criscouvraient parfois l'assourdissant fracas des instrumentsfermaientle cortège.

SirFrancis Cromarty regardait toute cette pompe d'un air singulièrementattristéet se tournant vers le guide :

«Unsutty !» dit-il.

Le Parsifit un signe affirmatif et mit un doigt sur ses lèvres. Lalongue procession se déroula lentement sous les arbresetbientôt ses derniers rangs disparurent dans la profondeur de laforêt.

Peu àpeules chants s'éteignirent. Il y eut encore quelques éclatsde cris lointainset enfin à tout ce tumulte succédaun profond silence.

PhileasFogg avait entendu ce motprononcé par Sir Francis Cromartyet aussitôt que la procession eut disparu :

«Qu'est-cequ'un sutty ? demanda-t-il.

-- Unsuttymonsieur Foggrépondit le brigadier généralc'est un sacrifice humainmais un sacrifice volontaire. Cette femmeque vous venez de voir sera brûlée demain aux premièresheures du jour.

-- Ah !les gueux ! s'écria Passepartoutqui ne put retenir ce crid'indignation.

-- Et cecadavre ? demanda Mr. Fogg.

-- C'estcelui du princeson marirépondit le guideun rajahindépendant du Bundelkund.

-- Comment! reprit Phileas Foggsans que sa voix trahît la moindreémotionces barbares coutumes subsistent encore dans l'Indeet les Anglais n'ont pu les détruire ?

-- Dans laplus grande partie de l'Inderépondit Sir Francis Cromartyces sacrifices ne s'accomplissent plusmais nous n'avons aucuneinfluence sur ces contrées sauvageset principalement sur ceterritoire du Bundelkund. Tout le revers septentrional des Vindhiasest le théâtre de meurtres et de pillages incessants.

-- Lamalheureuse ! murmurait Passepartoutbrûlée vive !

-- Ouireprit le brigadier généralbrûléeet sielle ne l'était pasvous ne sauriez croire à quellemisérable condition elle se verrait réduite par sesproches. On lui raserait les cheveuxon la nourrirait à peinede quelques poignées de rizon la repousseraitelle seraitconsidérée comme une créature immonde etmourrait dans quelque coin comme un chien galeux. Aussi laperspective de cette affreuse existence pousse-t-elle souvent cesmalheureuses au supplicebien plus que l'amour ou le fanatismereligieux. Quelquefoiscependantle sacrifice est réellementvolontaireet il faut l'intervention énergique dugouvernement pour l'empêcher. Ainsiil y a quelques annéesje résidais à Bombayquand une jeune veuve vintdemander au gouverneur l'autorisation de se brûler avec lecorps de son mari. Comme vous le pensez bienle gouverneur refusa.Alors la veuve quitta la villese réfugia chez un rajahindépendantet là elle consomma son sacrifice.»

Pendant lerécit du brigadier généralle guide secouait latêteetquand le récit fut achevé :

«Lesacrifice qui aura lieu demain au lever du jour n'est pas volontairedit-il.

-- Commentle savez-vous ?

-- C'estune histoire que tout le monde connaît dans le Bundelkundrépondit le guide.

--Cependant cette infortunée ne paraissait faire aucunerésistancefit observer Sir Francis Cromarty.

-- Celatient à ce qu'on l'a enivrée de la fumée duchanvre et de l'opium.

-- Mais oùla conduit-on ?

-- A lapagode de Pillajià deux milles d'ici. Làellepassera la nuit en attendant l'heure du sacrifice.

-- Et cesacrifice aura lieu ?...

-- Demaindès la première apparition du jour.»

Aprèscette réponsele guide fit sortir l'éléphant del'épais fourré et se hissa sur le cou de l'animal. Maisau moment où il allait l'exciter par un sifflementparticulierMr. Fogg l'arrêtaets'adressant à SirFrancis Cromarty :

«Sinous sauvions cette femme ? dit-il.

-- Sauvercette femmemonsieur Fogg !... s'écria le brigadier général.

-- J'aiencore douze heures d'avance. Je puis les consacrer à cela.

-- Tiens !Mais vous êtes un homme de coeur ! dit Sir Francis Cromarty.

--Quelquefoisrépondit simplement Phileas Fogg. quand j'ai letemps.»



XIII
DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PROUVE UNE FOIS DE PLUS QUE LA FORTUNESOURIT AUX AUDACIEUX



Le desseinétait hardihérissé de difficultésimpraticable peut-être Mr. Fogg allait risquer sa vieou toutau moins sa libertéet par conséquent la réussitede ses projetsmais il n'hésita pas. Il trouvad'ailleursdans Sir Francis Cromartyun auxiliaire décidé.

Quant àPassepartoutil était prêton pouvait disposer de lui.L'idée de son maître l'exaltait. Il sentait un coeurune âme sous cette enveloppe de glace. Il se prenait àaimer Phileas Fogg.

Restait leguide. Quel parti prendrait-il dans l'affaire ? Ne serait-il pasporté pour les hindous ? A défaut de son concoursilfallait au moins s'assurer sa neutralité.

SirFrancis Cromarty lui posa franchement la question.

«Monofficierrépondit le guideje suis Parsiet cette femme estParsie. Disposez de moi.

-- Bienguiderépondit Mr. Fogg.

--Toutefoissachez-le bienreprit le Parsinon seulement nousrisquons notre viemais des supplices horriblessi nous sommespris. Ainsivoyez.

-- C'estvurépondit Mr. Fogg. Je pense que nous devrons attendre lanuit pour agir ?

-- Je lepense aussi»répondit le guide.

Ce braveIndou donna alors quelques détails sur la victime. C'étaitune Indienne d'une beauté célèbrede raceparsiefille de riches négociants de Bombay. Elle avait reçudans cette ville une éducation absolument anglaiseet àses manièresà son instructionon l'eût crueEuropéenne. Elle se nommait Aouda.

Orphelineelle fut mariée malgré elle à ce vieux rajah duBundelkund. Trois mois aprèselle devint veuve. Sachant lesort qui l'attendaitelle s'échappafut reprise aussitôtet les parents du rajahqui avaient intérêt à samortla vouèrent à ce supplice auquel il ne semblaitpas qu'elle pût échapper.

Ce récitne pouvait qu'enraciner Mr. Fogg et ses compagnons dans leurgénéreuse résolution. Il fut décidéque le guide dirigerait l'éléphant vers la pagode dePillajidont il se rapprocherait autant que possible.

Unedemi-heure aprèshalte fut faite sous un taillisàcinq cents pas de la pagodeque l'on ne pouvait apercevoir ; maisles hurlements des fanatiques se laissaient entendre distinctement.

Les moyensde parvenir jusqu'à la victime furent alors discutés.Le guide connaissait cette pagode de Pillajidans laquelle ilaffirmait que la jeune femme était emprisonnée.Pourrait-on y pénétrer par une des portesquand toutela bande serait plongée dans le sommeil de l'ivresseoufaudrait-il pratiquer un trou dans une muraille ? C'est ce qui nepourrait être décidé qu'au moment et au lieumêmes. Mais ce qui ne fit aucun doutec'est que l'enlèvementdevait s'opérer cette nuit mêmeet non quandle jourvenula victime serait conduite au supplice. A cet instantaucuneintervention humaine n'eût pu la sauver.

Mr. Fogget ses compagnons attendirent la nuit. Dès que l'ombre se fitvers six heures du soirils résolurent d'opérer unereconnaissance autour de la pagode. Les derniers cris des fakirss'éteignaient alors. Suivant leur habitudeces Indiensdevaient être plongés dans l'épaisse ivresse du«hang» -- opium liquidemélangé d'uneinfusion de chanvre --et il serait peut-être possible de seglisser entre eux jusqu'au temple.

Le Parsiguidant Mr. FoggSir Francis Cromarty et Passepartouts'avançasans bruit à travers la forêt. Après dix minutesde reptation sous les ramuresils arrivèrent au bord d'unepetite rivièreet làà la lueur de torches defer à la pointe desquelles brûlaient des résinesils aperçurent un monceau de bois empilé. C'étaitle bûcherfait de précieux santalet déjàimprégné d'une huile parfumée. A sa partiesupérieure reposait le corps embaumé du rajahquidevait être brûlé en même temps que saveuve. A cent pas de ce bûcher s'élevait la pagodedontles minarets perçaient dans l'ombre la cime des arbres.

«Venez!» dit le guide à voix basse.

Etredoublant de précautionsuivi de ses compagnonsil seglissa silencieusement à travers les grandes herbes.

Le silencen'était plus interrompu que par le murmure du vent dans lesbranches.

Bientôtle guide s'arrêta à l'extrémité d'uneclairière. Quelques résines éclairaient laplace. Le sol était jonché de groupes de dormeursappesantis par l'ivresse. On eût dit un champ de bataillecouvert de morts. Hommesfemmesenfantstout étaitconfondu. Quelques ivrognes râlaient encore çà etlà.

Al'arrière-planentre la masse des arbresle temple dePillaji se dressait confusément. Mais au grand désappointementdu guideles gardes des rajahséclairés par destorches fuligineusesveillaient aux portes et se promenaientlesabre nu. On pouvait supposer qu'à l'intérieur lesprêtres veillaient aussi.

Le Parsine s'avança pas plus loin. Il avait reconnu l'impossibilitéde forcer l'entrée du templeet il ramena ses compagnons enarrière.

PhileasFogg et Sir Francis Cromarty avaient compris comme lui qu'ils nepouvaient rien tenter de ce côté.

Ilss'arrêtèrent et s'entretinrent à voix basse.

«Attendonsdit le brigadier généralil n'est que huit heuresencoreet il est possible que ces gardes succombent aussi ausommeil.

-- Celaest possibleen effet»répondit le Parsi.

PhileasFogg et ses compagnons s'étendirent donc au pied d'un arbre etattendirent.

Le tempsleur parut long ! Le guide les quittait parfois et allait observer lalisière du bois. Les gardes du rajah veillaient toujours àla lueur des torcheset une vague lumière filtrait àtravers les fenêtres de la pagode.

Onattendit ainsi jusqu'à minuit. La situation ne changea pas.Même surveillance au-dehors. Il était évidentqu'on ne pouvait compter sur l'assoupissement des gardes. L'ivressedu «hang» leur avait été probablementépargnée. Il fallait donc agir autrement et pénétrerpar une ouverture pratiquée aux murailles de la pagode.Restait la question de savoir si les prêtres veillaient auprèsde leur victime avec autant de soin que les soldats à la portedu temple.

Aprèsune dernière conversationle guide se dit prêt àpartir. Mr. FoggSir Francis et Passepartout le suivirent. Ilsfirent un détour assez longafin d'atteindre la pagode parson chevet.

Versminuit et demiils arrivèrent au pied des murs sans avoirrencontré personne. Aucune surveillance n'avait étéétablie de ce côtémais il est vrai de dire quefenêtres et portes manquaient absolument.

Lànuit était sombre. La lunealors dans son dernier quartierquittait à peine l'horizonencombré de gros nuages. Lahauteur des arbres accroissait encore l'obscurité.

Mais il nesuffisait pas d'avoir atteint le pied des muraillesil fallaitencore y pratiquer une ouverture. Pour cette opérationPhileas Fogg et ses compagnons n'avaient absolument que leurscouteaux de poche. Très heureusementles parois du temple secomposaient d'un mélange de briques et de bois qui ne pouvaitêtre difficile à percer. La première brique unefois enlevéeles autres viendraient facilement.

On se mità la besogneen faisant le moins de bruit possible. Le Parsid'un côtéPassepartoutde l'autretravaillaient àdesceller les briquesde manière à obtenir uneouverture large de deux pieds.

Le travailavançaitquand un cri se fit entendre à l'intérieurdu templeet presque aussitôt d'autres cris lui répondirentdu dehors.

Passepartoutet le guide interrompirent leur travail. Les avait-on surpris ?L'éveil était-il donné ? La plus vulgaireprudence leur commandait de s'éloigner-- ce qu'ils firent enmême temps que Phileas Fogg et sir Francis Cromarty. Ils seblottirent de nouveau sous le couvert du boisattendant quel'alertesi c'en était unese fût dissipéeetprêtsdans ce casà reprendre leur opération.

Mais --contretemps funeste -- des gardes se montrèrent au chevet dela pagodeet s'y installèrent de manière àempêcher toute approche.

Il seraitdifficile de décrire le désappointement de ces quatrehommesarrêtés dans leur oeuvre. Maintenant qu'ils nepouvaient plus parvenir jusqu'à la victimecomment lasauveraient-ils ? Sir Francis Cromarty se rongeait les poings.Passepartout était hors de luiet le guide avait quelquepeine à le contenir. L'impassible Fogg attendait sansmanifester ses sentiments.

«N'avons-nousplus qu'à partir ? demanda le brigadier généralà voix basse.

-- Nousn'avons plus qu'à partirrépondit le guide.

--Attendezdit Fogg. Il suffit que je sois demain à Allahabadavant midi.

-- Maisqu'espérez-vous ? répondit Sir Francis Cromarty. Dansquelques heures le jour va paraîtreet...

-- Lachance qui nous échappe peut se représenter au momentsuprême.»

Lebrigadier général aurait voulu pouvoir lire dans lesyeux de Phileas Fogg.

Sur quoicomptait donc ce froid Anglais ? Voulait-ilau moment du supplicese précipiter vers la jeune femme et l'arracher ouvertement àses bourreaux ?

C'eûtété une folieet comment admettre que cet homme fûtfou à ce point ? NéanmoinsSir Francis Cromartyconsentit à attendre jusqu'au dénouement de cetteterrible scène. Toutefoisle guide ne laissa pas sescompagnons à l'endroit où ils s'étaientréfugiéset il les ramena vers la partie antérieurede la clairière. Làabrités par un bouquetd'arbresils pouvaient observer les groupes endormis.

CependantPassepartoutjuché sur les premières branches d'unarbreruminait une idée qui avait d'abord traversé sonesprit comme un éclairet qui finit par s'incruster dans soncerveau.

Il avaitcommencé par se dire : «Quelle folie !» etmaintenant il répétait : «Pourquoi pasaprèstout ? C'est une chancepeut-être la seuleet avec de telsabrutis !...»

En toutcasPassepartout ne formula pas autrement sa penséemais ilne tarda pas à se glisser avec la souplesse d'un serpent surles basses branches de l'arbre dont l'extrémité secourbait vers le sol.

Les heuress'écoulaientet bientôt quelques nuances moins sombresannoncèrent l'approche du jour. Cependant l'obscuritéétait profonde encore.

C'étaitle moment. Il se fit comme une résurrection dans cette fouleassoupie. Les groupes s'animèrent. Des coups de tam-tamretentirent. Chants et cris éclatèrent de nouveau.L'heure était venue à laquelle l'infortunéeallait mourir.

En effetles portes de la pagode s'ouvrirent. Une lumière plus vives'échappa de l'intérieur. Mr. Fogg et Sir FrancisCromarty purent apercevoir la victimevivement éclairéeque deux prêtres traînaient au-dehors. Il leur semblamême quesecouant l'engourdissement de l'ivresse par unsuprême instinct de conservationla malheureuse tentaitd'échapper à ses bourreaux. Le coeur de Sir FrancisCromarty bonditet par un mouvement convulsifsaisissant la main dePhileas Foggil sentit que cette main tenait un couteau ouvert.

En cemomentla foule s'ébranla. La jeune femme étaitretombée dans cette torpeur provoquée par les fuméesdu chanvre. Elle passa à travers les fakirsqui l'escortaientde leurs vociférations religieuses.

PhileasFogg et ses compagnonsse mêlant aux derniers rangs de lafoulela suivirent.

Deuxminutes aprèsils arrivaient sur le bord de la rivièreet s'arrêtaient à moins de cinquante pas du bûchersur lequel était couché le corps du rajah. Dans lademi-obscuritéils virent la victime absolument inerteétendue auprès du cadavre de son époux.

Puis unetorche fut approchée et le bois imprégnéd'huiles'enflamma aussitôt.

A cemomentSir Francis Cromarty et le guide retinrent Phileas Foggquidans un moment de folie généreuses'élançaitvers le bûcher...

MaisPhileas Fogg les avait déjà repoussésquand lascène changea soudain. Un cri de terreur s'éleva. Toutecette foule se précipita à terreépouvantée.

Le vieuxrajah n'était donc pas mortqu'on le vît se redressertout à coupcomme un fantômesoulever la jeune femmedans ses brasdescendre du bûcher au milieu des tourbillons devapeurs qui lui donnaient une apparence spectrale ?

Lesfakirsles gardesles prêtrespris d'une terreur subiteétaient làface à terren'osant lever les yeuxet regarder un tel prodige !

La victimeinanimée passa entre les bras vigoureux qui la portaientetsans qu'elle parût leur peser. Mr. Fogg et Sir Francis Cromartyétaient demeurés debout. Le Parsi avait courbéla têteet Passepartoutsans douten'était pas moinsstupéfié !...

Ceressuscité arriva ainsi près de l'endroit où setenaient Mr. Fogg et Sir Francis Cromartyet làd'une voixbrève :

«Filons!...» dit-il.

C'étaitPassepartout lui-même qui s'était glissé vers lebûcher au milieu de la fumée épaisse ! C'étaitPassepartout quiprofitant de l'obscurité profonde encoreavait arraché la jeune femme à la mort ! C'étaitPassepartout quijouant son rôle avec un audacieux bonheurpassait au milieu de l'épouvante générale !

Un instantaprèstous quatre disparaissaient dans le boiset l'éléphantles emportait d'un trot rapide. Mais des crisdes clameurs et mêmeune balleperçant le chapeau de Phileas Foggleur apprirentque la ruse était découverte.

En effetsur le bûcher enflammé se détachait alors lecorps du vieux rajah. Les prêtresrevenus de leur frayeuravaient compris qu'un enlèvement venait de s'accomplir.

Aussitôtils s'étaient précipités dans la forêt.Les gardes les avaient suivis. Une décharge avait eu lieumais les ravisseurs fuyaient rapidementeten quelques instantsils se trouvaient hors de la portée des balles et des flèches.



XIV
DANS LEQUEL PHILEAS FOGG DESCEND TOUTE L'ADMIRABLE VALLÉEDU GANGE SANS MÊME SONGER A LA VOIR



Le hardienlèvement avait réussi. Une heure aprèsPassepartout riait encore de son succès. Sir Francis Cromartyavait serré la main de l'intrépide garçon. Sonmaître lui avait dit : «Bien»ce quidans labouche de ce gentlemanéquivalait à une hauteapprobation. A quoi Passepartout avait répondu que toutl'honneur de l'affaire appartenait à son maître. Pourluiil n'avait eu qu'une idée «drôle»etil riait en songeant quependant quelques instantsluiPassepartoutancien gymnasteex-sergent de pompiersavait étéle veuf d'une charmante femmeun vieux rajah embaumé !

Quant àla jeune Indienneelle n'avait pas eu conscience de ce qui s'étaitpassé. Enveloppée dans les couvertures de voyageellereposait sur l'un des cacolets.

Cependantl'éléphantguidé avec une extrême sûretépar le Parsicourait rapidement dans la forêt encore obscure.Une heure après avoir quitté la pagode de Pillajiilse lançait à travers une immense plaine. A sept heureson fit halte. La jeune femme était toujours dans uneprostration complète. Le guide lui fit boire quelques gorgéesd'eau et de brandymais cette influence stupéfiante quil'accablait devait se prolonger quelque temps encore.

SirFrancis Cromartyqui connaissait les effets de l'ivresse produitepar l'inhalation des vapeurs du chanvren'avait aucune inquiétudesur son compte.

Mais si lerétablissement de la jeune Indienne ne fit pas question dansl'esprit du brigadier généralcelui-ci se montraitmoins rassuré pour l'avenir. Il n'hésita pas àdire à Phileas Fogg que si Mrs. Aouda restait dans l'Indeelle retomberait inévitablement entre les mains de sesbourreaux. Ces énergumènes se tenaient dans toute lapéninsuleet certainementmalgré la police anglaiseils sauraient reprendre leur victimefût-ce à MadrasàBombayà Calcutta. Et Sir Francis Cromarty citaitàl'appui de ce direun fait de même nature qui s'étaitpassé récemment. A son avisla jeune femme ne seraitvéritablement en sûreté qu'après avoirquitté l'Inde.

PhileasFogg répondit qu'il tiendrait compte de ces observations etqu'il aviserait.

Vers dixheuresle guide annonçait la station d'Allahabad. Làreprenait la voie interrompue du chemin de ferdont les trainsfranchissenten moins d'un jour et d'une nuitla distance quisépare Allahabad de Calcutta.

PhileasFogg devait donc arriver à temps pour prendre un paquebot quine partait que le lendemain seulement25 octobreà midipour Hong-Kong.

La jeunefemme fut déposée dans une chambre de la gare.Passepartout fut chargé d'aller acheter pour elle diversobjets de toiletterobechâlefourruresetc.ce qu'iltrouverait. Son maître lui ouvrait un crédit illimité.

Passepartoutpartit aussitôt et courut les rues de la ville. Allahabadc'est la cité de Dieul'une des plus vénéréesde l'Indeen raison de ce qu'elle est bâtie au confluent dedeux fleuves sacrésle Gange et la Jumnadont les eauxattirent les pèlerins de toute la péninsule. On saitd'ailleurs quesuivant les légendes du Ramayanale Gangeprend sa source dans le cield'oùgrâce àBrahmail descend sur la terre.

Tout enfaisant ses emplettesPassepartout eut bientôt vu la villeautrefois défendue par un fort magnifique qui est devenu uneprison d'État. Plus de commerceplus d'industrie dans cettecitéjadis industrielle et commerçante. Passepartoutqui cherchait vainement un magasin de nouveautéscomme s'ileût été dans Regent-street à quelques pasde Farmer et Co.ne trouva que chez un revendeurvieux juifdifficultueuxles objets dont il avait besoinune robe en étoffeécossaiseun vaste manteauet une magnifique pelisse en peaude loutre qu'il n'hésita pas à payer soixante-quinzelivres (1 875 F). Puistout triomphantil retourna à lagare.

Mrs. Aoudacommençait à revenir à elle. Cette influence àlaquelle les prêtres de Pillaji l'avaient soumise se dissipaitpeu à peuet ses beaux yeux reprenaient toute leur douceurindienne.

Lorsque leroi-poèteUçaf Uddaulcélèbre lescharmes de la reine d'Ahméhnagarail s'exprime ainsi :

«Saluisante chevelurerégulièrement divisée endeux partsencadre les contours harmonieux de ses joues délicateset blanchesbrillantes de poli et de fraîcheur. Ses sourcilsd'ébène ont la forme et la puissance de l'arc de Kamadieu d'amouret sous ses longs cils soyeuxdans la pupille noire deses grands yeux limpidesnagent comme dans les lacs sacrés del'Himalaya les reflets les plus purs de la lumière céleste.Fineségales et blanchesses dents resplendissent entre seslèvres souriantescomme des gouttes de rosée dans lesein mi-clos d'une fleur de grenadier. Ses oreilles mignonnes auxcourbes symétriquesses mains vermeillesses petits piedsbombés et tendres comme les bourgeons du lotusbrillent del'éclat des plus belles perles de Ceylandes plus beauxdiamants de Golconde. Sa mince et souple ceinturequ'une main suffità enserrerrehausse l'élégante cambrure de sesreins arrondis et la richesse de son buste où la jeunesse enfleur étale ses plus parfaits trésorsetsous lesplis soyeux de sa tuniqueelle semble avoir étémodelée en argent pur de la main divine de Vicvacarmal'éternel statuaire.»

Maissanstoute cette amplificationil suffit de dire que Mrs. Aoudala veuvedu rajah du Bundelkundétait une charmante femme dans toutel'acception européenne du mot. Elle parlait l'anglais avec unegrande puretéet le guide n'avait point exagéréen affirmant que cette jeune Parsie avait ététransformée par l'éducation.

Cependantle train allait quitter la station d'Allahabad. Le Parsi attendait.Mr. Fogg lui régla son salaire au prix convenusans ledépasser d'un farthing. Ceci étonna un peuPassepartoutqui savait tout ce que son maître devait audévouement du guide. Le Parsi avaiten effetrisquévolontairement sa vie dans l'affaire de Pillajiet siplus tardles Indous l'apprenaientil échapperait difficilement àleur vengeance.

Restaitaussi la question de Kiouni. Que ferait-on d'un éléphantacheté si cher ?

MaisPhileas Fogg avait déjà pris une résolution àcet égard.

«Parsidit-il au guidetu as été serviable et dévoué.J'ai payé ton servicemais non ton dévouement. Veux-tucet éléphant ? Il est à toi.»

Les yeuxdu guide brillèrent.

«C'estune fortune que Votre Honneur me donne ! s'écria-t-il.

--Accepteguiderépondit Mr. Fogget c'est moi qui seraiencore ton débiteur.

-- A labonne heure ! s'écria Passepartout. Prendsami ! Kiouni estun brave et courageux animal !»

Etallantà la bêteil lui présenta quelques morceaux desucredisant :

«TiensKiounitienstiens !»

L'éléphantfit entendre quelques grognement de satisfaction. PuisprenantPassepartout par la ceinture et l'enroulant de sa trompeil l'enlevajusqu'à la hauteur de sa tête. Passepartoutnullementeffrayéfit une bonne caresse à l'animalqui lereplaça doucement à terreetà la poignéede trompe de l'honnête Kiounirépondit une vigoureusepoignée de main de l'honnête garçon.

Quelquesinstants aprèsPhileas FoggSir Francis Cromarty etPassepartoutinstallés dans un confortable wagon dont Mrs.Aouda occupait la meilleure placecouraient à toute vapeurvers Bénarès.

Quatre-vingtsmilles au plus séparent cette ville d'Allahabadet ils furentfranchis en deux heures.

Pendant cetrajetla jeune femme revint complètement à elle ; lesvapeurs assoupissantes du hang se dissipèrent.

Quel futson étonnement de se trouver sur le railwaydans cecompartimentrecouverte de vêtements européensaumilieu de voyageurs qui lui étaient absolument inconnus !

Toutd'abordses compagnons lui prodiguèrent leurs soins et laranimèrent avec quelques gouttes de liqueur ; puis lebrigadier général lui raconta son histoire. Il insistasur le dévouement de Phileas Foggqui n'avait pas hésitéà jouer sa vie pour la sauveret sur le dénouement del'aventuredû à l'audacieuse imagination dePassepartout.

Mr. Fogglaissa dire sans prononcer une parole. Passepartouttout honteuxrépétait que «ça n'en valait pas lapeine»!

Mrs. Aoudaremercia ses sauveurs avec effusionpar ses larmes plus que par sesparoles. Ses beaux yeuxmieux que ses lèvresfurent lesinterprètes de sa reconnaissance. Puissa pensée lareportant aux scènes du suttyses regards revoyant cetteterre indienne où tant de dangers l'attendaient encoreellefut prise d'un frisson de terreur.

PhileasFogg comprit ce qui se passait dans l'esprit de Mrs. Aoudaetpourla rassureril lui offrittrès froidement d'ailleursde laconduire à Hong-Kongoù elle demeurerait jusqu'àce que cette affaire fût assoupie.

Mrs. Aoudaaccepta l'offre avec reconnaissance. PrécisémentàHong-Kongrésidait un de ses parentsParsi comme elleetl'un des principaux négociants de cette villequi estabsolument anglaisetout en occupant un point de la côtechinoise.

A midi etdemile train s'arrêtait à la station de Bénarès.Les légendes brahmaniques affirment que cette ville occupel'emplacement de l'ancienne Casiqui était autrefoissuspendue dans l'espaceentre le zénith et le nadircomme latombe de Mahomet. Maisà cette époque plus réalisteBénarèsAthènes de l'Inde au dire desorientalistesreposait tout prosaïquement sur le soletPassepartout put un instant entrevoir ses maisons de briquesseshuttes en clayonnagequi lui donnaient un aspect absolument désolésans aucune couleur locale.

C'étaitlà que devait s'arrêter Sir Francis Cromarty. Lestroupes qu'il rejoignait campaient à quelques milles au nordde la ville. Le brigadier général fit donc ses adieux àPhileas Fogglui souhaitant tout le succès possibleetexprimant le voeu qu'il recommençât ce voyage d'unefaçon moins originalemais plus profitable. Mr. Fogg pressalégèrement les doigts de son compagnon. Les complimentsde Mrs. Aouda furent plus affectueux. Jamais elle n'oublierait cequ'elle devait à Sir Francis Cromarty. Quant àPassepartoutil fut honoré d'une vraie poignée de mainde la part du brigadier général. Tout émuil sedemanda où et quand il pourrait bien se dévouer pourlui. Puis on se sépara.

A partirde Bénarèsla voie ferrée suivait en partie lavallée du Gange. A travers les vitres du wagonpar un tempsassez clairapparaissait le paysage varié du Béharpuis des montagnes couvertes de verdureles champs d'orgede maïset de fromentdes rios et des étangs peuplésd'alligators verdâtresdes villages bien entretenusdesforêts encore verdoyantes. Quelques éléphantsdes zébus à grosse bosse venaient se baigner dans leseaux du fleuve sacréet aussimalgré la saisonavancée et la température déjà froidedes bandes d'Indous des deux sexesqui accomplissaient pieusementleurs saintes ablutions. Ces fidèlesennemis acharnésdu bouddhismesont sectateurs fervents de la religion brahmaniquequi s'incarne en ces trois personnes : Whisnoula divinitésolaireShivala personnification divine des forces naturellesetBrahmale maître suprême des prêtres et deslégislateurs. Mais de quel oeil BrahmaShiva et Whisnoudevaient-ils considérer cette Indemaintenant «britannisée»lorsque quelque steam-boat passait en hennissant et troublait leseaux consacrées du Gangeeffarouchant les mouettes quivolaient à sa surfaceles tortues qui pullulaient sur sesbordset les dévots étendus au long de ses rives !

Tout cepanorama défila comme un éclairet souvent un nuage devapeur blanche en cacha les détails. A peine les voyageurspurent-ils entrevoir le fort de Chunarà vingt milles ausud-est de Bénarèsancienne forteresse des rajahs duBéharGhazepour et ses importantes fabriques d'eau de rosele tombeau de Lord Cornwallis qui s'élève sur la rivegauche du Gangela ville fortifiée de BuxarPatnagrandecité industrielle et commerçanteoù se tient leprincipal marché d'opium de l'IndeMonghirville plusqu'européenneanglaise comme Manchester ou Birminghamrenommée pour ses fonderies de ferses fabriques detaillanderie et d'armes blancheset dont les hautes cheminéesencrassaient d'une fumée noire le ciel de Brahma-- unvéritable coup de poing dans le pays du rêve !

Puis lanuit vint etau milieu des hurlements des tigresdes oursdesloups qui fuyaient devant la locomotivele train passa àtoute vitesseet on n'aperçut plus rien des merveilles duBengaleni Golgondeni Gour en ruineni Mourshedabadqui futautrefois capitaleni Burdwanni Houglyni Chandernagorce pointfrançais du territoire indien sur lequel Passepartout eûtété fier de voir flotter le drapeau de sa patrie !

Enfinàsept heures du matinCalcutta était atteint. Le paquebotenpartance pour Hong-Kongne levait l'ancre qu'à midi. PhileasFogg avait donc cinq heures devant lui.

D'aprèsson itinérairece gentleman devait arriver dans la capitaledes Indes le 25 octobrevingt-trois jours après avoir quittéLondreset il y arrivait au jour fixé. Il n'avait donc niretard ni avance. Malheureusementles deux jours gagnés parlui entre Londres et Bombay avaient été perduson saitcommentdans cette traversée de la péninsule indienne-- mais il est à supposer que Phileas Fogg ne les regrettaitpas.



XV
OÙLE SAC AUX BANK-NOTES S'ALLÈGE ENCORE DE QUELQUES MILLIERS DELIVRES



Le trains'était arrêté en gare. Passepartout descendit lepremier du wagonet fut suivi de Mr. Foggqui aida sa jeunecompagne à mettre pied sur le quai. Phileas Fogg comptait serendre directement au paquebot de Hong-Kongafin d'y installerconfortablement Mrs. Aoudaqu'il ne voulait pas quittertantqu'elle serait en ce pays si dangereux pour elle.

Au momentoù Mr. Fogg allait sortir de la gareun policeman s'approchade lui et dit :

«MonsieurPhileas Fogg ?

-- C'estmoi.

-- Cethomme est votre domestique ? ajouta le policeman en désignantPassepartout.

-- Oui.

--Veuillez me suivre tous les deux.»

Mr. Foggne fit pas un mouvement qui pût marquer en lui une surprisequelconque. Cet agent était un représentant de la loietpour tout Anglaisla loi est sacrée. Passepartoutavecses habitudes françaisesvoulut raisonnermais le policemanle toucha de sa baguetteet Phileas Fogg lui fit signe d'obéir.

«Cettejeune dame peut nous accompagner ? demanda Mr. Fogg.

-- Elle lepeut»répondit le policeman.

Lepoliceman conduisit Mr. FoggMrs. Aouda et Passepartout vers unpalki-gharisorte de voiture à quatre roues et àquatre placesattelée de deux chevaux. On partit. Personne neparla pendant le trajetqui dura vingt minutes environ.

La voituretraversa d'abord la «ville noire»aux rues étroitesbordées de cahutes dans lesquelles grouillait une populationcosmopolitesale et déguenillée ; puis elle passa àtravers la ville européenneégayée de maisonsde briquesombragée de cocotiershérissée demâturesque parcouraient déjàmalgrél'heure matinaledes cavaliers élégants et demagnifiques attelages.

Lepalki-ghari s'arrêta devant une habitation d'apparence simplemais qui ne devait pas être affectée aux usagesdomestiques. Le policeman fit descendre ses prisonniers -- on pouvaitvraiment leur donner ce nom --et il les conduisit dans une chambreaux fenêtres grilléesen leur disant :

«C'està huit heures et demie que vous comparaîtrez devant lejuge Obadiah.»

Puis il seretira et ferma la porte.

«Allons! nous sommes pris !» s'écria Passepartouten selaissant aller sur une chaise.

Mrs.Aoudas'adressant aussitôt à Mr. Fogglui dit d'unevoix dont elle cherchait en vain à déguiser l'émotion:

«Monsieuril faut m'abandonner ! C'est pour moi que vous êtes poursuivi !C'est pour m'avoir sauvée !»

PhileasFogg se contenta de répondre que cela n'était paspossible. Poursuivi pour cette affaire du sutty ! Inadmissible !Comment les plaignants oseraient-ils se présenter ? Il y avaitméprise. Mr. Fogg ajouta quedans tous les casiln'abandonnerait pas la jeune femmeet qu'il la conduirait àHong-Kong.

«Maisle bateau part à midi ! fit observer Passepartout.

-- Avantmidi nous serons à bord»répondit simplementl'impassible gentleman.

Cela futaffirmé si nettementque Passepartout ne put s'empêcherde se dire à lui-même :

«Parbleu! cela est certain ! avant midi nous serons à bord !»Mais il n'était pas rassuré du tout.

A huitheures et demiela porte de la chambre s'ouvrit. Le policemanreparutet il introduisit les prisonniers dans la salle voisine.C'était une salle d'audienceet un public assez nombreuxcomposé d'Européens et d'indigènesen occupaitdéjà le prétoire.

Mr. FoggMrs. Aouda et Passepartout s'assirent sur un banc en face des siègesréservés au magistrat et au greffier.

Cemagistratle juge Obadiahentra presque aussitôtsuivi dugreffier. C'était un gros homme tout rond. Il décrochaune perruque pendue à un clou et s'en coiffa lestement.

«Lapremière cause»dit-il.

Maisportant la main à sa tête :

«Hé! ce n'est pas ma perruque !

-- Eneffetmonsieur Obadiahc'est la miennerépondit legreffier.

-- Chermonsieur Oysterpufcomment voulez-vous qu'un juge puisse rendre unebonne sentence avec la perruque d'un greffier !»

L'échangedes perruques fut fait. Pendant ces préliminairesPassepartout bouillait d'impatiencecar l'aiguille lui paraissaitmarcher terriblement vite sur le cadran de la grosse horloge duprétoire.

«Lapremière causereprit alors le juge Obadiah.

-- PhileasFogg ? dit le greffier Oysterpuf.

-- Mevoicirépondit Mr. Fogg.

--Passepartout ?

-- Présent! répondit Passepartout.

-- Bien !dit le juge Obadiah. Voilà deux joursaccusésquel'on vous guette à tous les trains de Bombay.

-- Mais dequoi nous accuse-t-on ? s'écria Passepartoutimpatienté.

-- Vousallez le savoirrépondit le juge.

--Monsieurdit alors Mr. Foggje suis citoyen anglaiset j'aidroit...

-- Vousa-t-on manqué d'égards ? demanda Mr. Obadiah.

--Aucunement.

-- Bien !faites entrer les plaignants.»

Surl'ordre du jugeune porte s'ouvritet trois prêtres indousfurent introduits par un huissier.

«C'estbien cela ! murmura Passepartoutce sont ces coquins qui voulaientbrûler notre jeune dame !»

Lesprêtres se tinrent debout devant le jugeet le greffier lut àhaute voix une plainte en sacrilègeformulée contre lesieur Phileas Fogg et son domestiqueaccusés d'avoir violéun lieu consacré par la religion brahmanique.

«Vousavez entendu ? demanda le juge à Phileas Fogg.

-- Ouimonsieurrépondit Mr. Fogg en consultant sa montreetj'avoue.

-- Ah !vous avouez ?...

-- J'avoueet j'attends que ces trois prêtres avouent à leur tource qu'ils voulaient faire à la pagode de Pillaji.»

Lesprêtres se regardèrent. Ils semblaient ne riencomprendre aux paroles de l'accusé.

«Sansdoute ! s'écria impétueusement Passepartoutàcette pagode de Pillajidevant laquelle ils allaient brûlerleur victime !»

Nouvellestupéfaction des prêtreset profond étonnementdu juge Obadiah.

«Quellevictime ? demanda-t-il. Brûler qui ! En pleine ville de Bombay?

-- Bombay? s'écria Passepartout.

-- Sansdoute. Il ne s'agit pas de la pagode de Pillajimais de la pagode deMalebar-Hillà Bombay.

-- Etcomme pièce de convictionvoici les souliers du profanateurajouta le greffieren posant une paire de chaussures sur son bureau.

-- Messouliers !» s'écria Passepartoutquisurpris audernier chefne put retenir cette involontaire exclamation.

On devinela confusion qui s'était opérée dans l'esprit dumaître et du domestique. Cet incident de la pagode de Bombayils l'avaient oubliéet c'était celui-là mêmequi les amenait devant le magistrat de Calcutta.

En effetl'agent Fix avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer de cettemalencontreuse affaire. Retardant son départ de douze heuresil s'était fait le conseil des prêtres de Malebar-Hill ;il leur avait promis des dommages-intérêtsconsidérablessachant bien que le gouvernement anglais semontrait très sévère pour ce genre de délit; puispar le train suivantil les avait lancés sur lestraces du sacrilège. Maispar suite du temps employé àla délivrance de la jeune veuveFix et les Indous arrivèrentà Calcutta avant Phileas Fogg et son domestiqueque lesmagistratsprévenus par dépêchedevaientarrêter à leur descente du train. Que l'on juge dudésappointement de Fixquand il apprit que Phileas Foggn'était point encore arrivé dans la capitale de l'Inde.Il dut croire que son voleurs'arrêtant à une desstations du Peninsular-railways'était réfugiédans les provinces septentrionales. Pendant vingt-quatre heuresaumilieu de mortelles inquiétudesFix le guetta à lagare. Quelle fut donc sa joie quandce matin mêmeil le vitdescendre du wagonen compagnieil est vraid'une jeune femme dontil ne pouvait s'expliquer la présence. Aussitôt il lançasur lui un policemanet voilà comment Mr. FoggPassepartoutet la veuve du rajah du Bundelkund furent conduits devant le jugeObadiah.

Et siPassepartout eût été moins préoccupéde son affaireil aurait aperçudans un coin du prétoirele détectivequi suivait le débat avec un intérêtfacile à comprendre-- car à Calcuttacomme àBombaycomme à Suezle mandat d'arrestation lui manquaitencore !

Cependantle juge Obadiah avait pris acte de l'aveu échappé àPassepartoutqui aurait donné tout ce qu'il possédaitpour reprendre ses imprudentes paroles.

«Lesfaits sont avoués ? dit le juge.

-- Avouésrépondit froidement Mr. Fogg.

--Attendureprit le jugeattendu que la loi anglaise entend protégerégalement et rigoureusement toutes les religions despopulations de l'Indele délit étant avoué parle sieur Passepartoutconvaincu d'avoir violé d'un piedsacrilège le pavé de la pagode de Malebar-HillàBombaydans la journée du 20 octobrecondamne leditPassepartout à quinze jours de prison et à une amendede trois cents livres (7 500 F).

-- Troiscents livres ? s'écria Passepartoutqui n'étaitvéritablement sensible qu'à l'amende.

-- Silence! fit l'huissier d'une voix glapissante.

-- Etajouta le juge Obadiahattendu qu'il n'est pas matériellementprouvé qu'il n'y ait pas connivence entre le domestique et lemaîtrequ'en tout cas celui-ci doit être tenuresponsable des gestes d'un serviteur à ses gagesretientledit Phileas Fogg et le condamne à huit jours de prison etcent cinquante livres d'amende. Greffierappelez une autre cause !»

Fixdansson coinéprouvait une indicible satisfaction. Phileas Foggretenu huit jours à Calcuttac'était plus qu'il n'enfallait pour donner au mandat le temps de lui arriver.

Passepartoutétait abasourdi. Cette condamnation ruinait son maître.Un pari de vingt mille livres perduet tout cela parce queen vraibadaudil était entré dans cette maudite pagode !

PhileasFoggaussi maître de lui que si cette condamnation ne l'eûtpas concernén'avait pas même froncé le sourcil.Mais au moment où le greffier appelait une autre causeil seleva et dit :

«J'offrecaution.

-- C'estvotre droit»répondit le juge.

Fix sesentit froid dans le dosmais il reprit son assurancequand ilentendit le juge«attendu la qualité d'étrangersde Phileas Fogg et de son domestique»fixer la caution pourchacun d'eux à la somme énorme de mille livres (25 000F).

C'étaitdeux mille livres qu'il en coûterait à Mr. Foggs'il nepurgeait pas sa condamnation.

«Jepaie»dit ce gentleman.

Et du sacque portait Passepartoutil retira un paquet de bank-notes qu'ildéposa sur le bureau du greffier.

«Cettesomme vous sera restituée à votre sortie de prisonditle juge. En attendantvous êtes libres sous caution.

-- Venezdit Phileas Fogg à son domestique.

-- Maisau moinsqu'ils rendent les souliers !» s'écriaPassepartout avec un mouvement de rage.

On luirendit ses souliers.

«Envoilà qui coûtent cher ! murmura-t-il. Plus de millelivres chacun ! Sans compter qu'ils me gênent !»

Passepartoutabsolument piteuxsuivit Mr. Foggqui avait offert son bras àla jeune femme. Fix espérait encore que son voleur ne sedéciderait jamais à abandonner cette somme de deuxmille livres et qu'il ferait ses huit jours de prison. Il se jetadonc sur les traces de Fogg.

Mr. Foggprit une voituredans laquelle Mrs. AoudaPassepartout et luimontèrent aussitôt. Fix courut derrière lavoiturequi s'arrêta bientôt sur l'un des quais de laville.

A undemi-mille en radele Rangoon était mouilléson pavillon de partance hissé en tête de mât.Onze heures sonnaient. Mr. Fogg était en avance d'une heure.Fix le vit descendre de voiture et s'embarquer dans un canot avecMrs. Aouda et son domestique. Le détective frappa la terre dupied.

«Legueux ! s'écria-t-ilil part ! Deux mille livres sacrifiées! Prodigue comme un voleur ! Ah ! je le filerai jusqu'au bout dumonde s'il le faut ; mais du train dont il vatout l'argent du vol yaura passé!»

L'inspecteurde police était fondé à faire cette réflexion.En effetdepuis qu'il avait quitté Londrestant en frais devoyage qu'en primesen achat d'éléphanten cautionset en amendesPhileas Fogg avait déjà semé plusde cinq mille livres (125 000 F) sur sa routeet le tant pour centde la somme recouvréeattribué aux détectivesallait diminuant toujours.



XVI
OÙFIX N'A PAS L'AIR DE CONNAÎTRE DU TOUT LES CHOSES DONT ON LUIPARLE



LeRangoonl'un des paquebots que la Compagnie péninsulaireet orientale emploie au service des mers de la Chine et du Japonétait un steamer en ferà hélicejaugeant brutdix-sept cent soixante-dix tonneset d'une force nominale de quatrecents chevaux. Il égalait le Mongolia en vitessemaisnon en confortable. Aussi Mrs. Aouda ne fut-elle point aussi bieninstallée que l'eût désiré Phileas Fogg.Après toutil ne s'agissait que d'une traversée detrois mille cinq cents millessoit de onze à douze joursetla jeune femme ne se montra pas une difficile passagère.

Pendantles premiers jours de cette traverséeMrs. Aouda fit plusample connaissance avec Phileas Fogg. En toute occasionelle luitémoignait la plus vive reconnaissance. Le flegmatiquegentleman l'écoutaiten apparence au moinsavec la plusextrême froideursans qu'une intonationun geste décelâten lui la plus légère émotion. Il veillait àce que rien ne manquât à la jeune femme. A de certainesheures il venait régulièrementsinon causerdu moinsl'écouter. Il accomplissait envers elle les devoirs de lapolitesse la plus strictemais avec la grâce et l'imprévud'un automate dont les mouvements auraient été combinéspour cet usage. Mrs. Aouda ne savait trop que pensermaisPassepartout lui avait un peu expliqué l'excentriquepersonnalité de son maître. Il lui avait appris quellegageure entraînait ce gentleman autour du monde. Mrs. Aoudaavait souri ; mais après toutelle lui devait la vieet sonsauveur ne pouvait perdre à ce qu'elle le vît àtravers sa reconnaissance.

Mrs. Aoudaconfirma le récit que le guide indou avait fait de satouchante histoire. Elle étaiten effetde cette race quitient le premier rang parmi les races indigènes. Plusieursnégociants parsis ont fait de grandes fortunes aux Indesdansle commerce des cotons. L'un d'euxSir James Jejeebhoya étéanobli par le gouvernement anglaiset Mrs. Aouda étaitparente de ce riche personnage qui habitait Bombay. C'étaitmême un cousin de Sir Jejeebhoyl'honorable Jejeehqu'ellecomptait rejoindre à Hong-Kong. Trouverait-elle près delui refuge et assistance ? Elle ne pouvait l'affirmer. A quoi Mr.Fogg répondait qu'elle n'eût pas à s'inquiéteret que tout s'arrangerait mathématiquement ! Ce fut son mot.

La jeunefemme comprenait-elle cet horrible adverbe ? On ne sait. Toutefoisses grands yeux se fixaient sur ceux de Mr. Foggses grands yeux«limpides comme les lacs sacrés de l'Himalaya» !Mais l'intraitable Foggaussi boutonné que jamaisnesemblait point homme à se jeter dans ce lac.

Cettepremière partie de la traversée du Rangoons'accomplit dans des conditions excellentes. Le temps étaitmaniable. Toute cette portion de l'immense baie que les marinsappellent les «brasses du Bengale» se montra favorable àla marche du paquebot. Le Rangoon eut bientôtconnaissance du Grand-Andamanla principale du groupeque sapittoresque montagne de Saddle-Peakhaute de deux mille quatre centspiedssignale de fort loin aux navigateurs.

La côtefut prolongée d'assez près. Les sauvages Papouas del'île ne se montrèrent point. Ce sont des êtresplacés au dernier degré de l'échelle humainemais dont on fait à tort des anthropophages.

Ledéveloppement panoramique de ces îles étaitsuperbe. D'immenses forêts de lataniersd'arecsdebambousiersde muscadiersde tecksde gigantesques mimoséesde fougères arborescentescouvraient le pays en premier planet en arrière se profilait l'élégante silhouettedes montagnes. Sur la côte pullulaient par milliers cesprécieuses salanganesdont les nids comestibles forment unmets recherché dans le Céleste Empire. Mais tout cespectacle variéoffert aux regards par le groupe des Andamanpassa viteet le Rangoon s'achemina rapidement vers ledétroit de Malaccaqui devait lui donner accès dansles mers de la Chine.

Quefaisait pendant cette traversée l'inspecteur Fixsimalencontreusement entraîné dans un voyage decircumnavigation ? Au départ de Calcuttaaprès avoirlaissé des instructions pour que le mandats'il arrivaitenfinlui fût adressé à Hong-Kongil avait pus'embarquer à bord du Rangoon sans avoir étéaperçu de Passepartoutet il espérait bien dissimulersa présence jusqu'à l'arrivée du paquebot. Eneffetil lui eût été difficile d'expliquerpourquoi il se trouvait à bordsans éveiller lessoupçons de Passepartoutqui devait le croire àBombay. Mais il fut amené à renouer connaissance avecl'honnête garçon par la logique même descirconstances. Comment ? On va le voir.

Toutes lesespérancestous les désirs de l'inspecteur de policeétaient maintenant concentrés sur un unique point dumondeHong-Kongcar le paquebot s'arrêtait trop peu de tempsà Singapore pour qu'il pût opérer en cette ville.C'était donc à Hong-Kong que l'arrestation du voleurdevait se faireou le voleur lui échappaitpour ainsi diresans retour.

En effetHong-Kong était encore une terre anglaisemais la dernièrequi se rencontrât sur le parcours. Au-delàla ChineleJaponl'Amérique offraient un refuge à peu prèsassuré au sieur Fogg. A Hong-Kongs'il y trouvait enfin lemandat d'arrestation qui courait évidemment après luiFix arrêtait Fogg et le remettait entre les mains de la policelocale. Nulle difficulté. Mais après Hong-Kongunsimple mandat d'arrestation ne suffirait plus. Il faudrait un acted'extradition. De là retardslenteursobstacles de toutenaturedont le coquin profiterait pour échapperdéfinitivement. Si l'opération manquait àHong-Kongil seraitsinon impossibledu moins bien difficiledela reprendre avec quelque chance de succès.

«Doncse répétait Fix pendant ces longues heures qu'ilpassait dans sa cabinedoncou le mandat sera à Hong-Konget j'arrête mon hommeou il n'y sera paset cette fois ilfaut à tout prix que je retarde son départ ! J'aiéchoué à Bombayj'ai échoué àCalcutta ! Si je manque mon coup à Hong-Kongje suis perdu deréputation ! Coûte que coûteil faut réussir.Mais quel moyen employer pour retardersi cela est nécessairele départ de ce maudit Fogg ?»

En dernierressortFix était bien décidé à toutavouer à Passepartoutà lui faire connaître cemaître qu'il servait et dont il n'était certainement pasle complice. Passepartoutéclairé par cetterévélationdevant craindre d'être compromisserangerait sans doute à luiFix. Mais enfin c'était unmoyen hasardeuxqui ne pouvait être employé qu'àdéfaut de tout autre. Un mot de Passepartout à sonmaître eût suffi à compromettre irrévocablementl'affaire.

L'inspecteurde police était donc extrêmement embarrasséquand la présence de Mrs. Aouda à bord du Rangoonen compagnie de Phileas Fogglui ouvrit de nouvelles perspectives.

Quelleétait cette femme ? Quel concours de circonstances en avaitfait la compagne de Fogg ? C'était évidemment entreBombay et Calcutta que la rencontre avait eu lieu. Mais en quel pointde la péninsule ? Était-ce le hasard qui avait réuniPhileas Fogg et la jeune voyageuse ? Ce voyage à traversl'Indeau contrairen'avait-il pas été entrepris parce gentleman dans le but de rejoindre cette charmante personne ? carelle était charmante ! Fix l'avait bien vu dans la salled'audience du tribunal de Calcutta.

Oncomprend à quel point l'agent devait être intrigué.Il se demanda s'il n'y avait pas dans cette affaire quelque criminelenlèvement. Oui ! cela devait être ! Cette idées'incrusta dans le cerveau de Fixet il reconnut tout le parti qu'ilpouvait tirer de cette circonstance. Que cette jeune femme fûtmariée ou nonil y avait enlèvementet il étaitpossibleà Hong-Kongde susciter au ravisseur des embarrastelsqu'il ne pût s'en tirer à prix d'argent.

Mais il nefallait pas attendre l'arrivée du Rangoon àHong-Kong. Ce Fogg avait la détestable habitude de sauter d'unbateau dans un autreetavant que l'affaire fût entaméeil pouvait être déjà loin.

L'importantétait donc de prévenir les autorités anglaiseset de signaler le passage du Rangoon avant son débarquement.Orrien n'était plus facilepuisque le paquebot faisaitescale à Singaporeet que Singapore est reliée àla côte chinoise par un fil télégraphique.

Toutefoisavant d'agir et pour opérer plus sûrementFix résolutd'interroger Passepartout. Il savait qu'il n'était pas trèsdifficile de faire parler ce garçonet il se décida àrompre l'incognito qu'il avait gardé jusqu'alors. Oril n'yavait pas de temps à perdre. On était au 30 octobreetle lendemain même le Rangoon devait relâcher àSingapore.

Donccejour-làFixsortant de sa cabinemonta sur le pontdansl'intention d'aborder Passepartout «le premier» avec lesmarques de la plus extrême surprise. Passepartout se promenaità l'avantquand l'inspecteur se précipita vers luis'écriant :

«Voussur le Rangoon !

--Monsieur Fix à bord ! répondit Passepartoutabsolumentsurprisen reconnaissant son compagnon de traversée duMongolia. Quoi ! je vous laisse à Bombayet je vousretrouve sur la route de Hong-Kong ! Mais vous faites doncvousaussile tour du monde ?

-- Nonnonrépondit Fixet je compte m'arrêter àHong-Kong-- au moins quelques jours.

-- Ah !dit Passepartoutqui parut un instant étonné. Maiscomment ne vous ai-je pas aperçu à bord depuis notredépart de Calcutta ?

-- Ma foiun malaise... un peu de mal de mer... Je suis resté couchédans ma cabine... Le golfe du Bengale ne me réussit pas aussibien que l'océan Indien. Et votre maîtreMr. PhileasFogg ?

-- Enparfaite santéet aussi ponctuel que son itinéraire !Pas un jour de retard ! Ah ! monsieur Fixvous ne savez pas celavousmais nous avons aussi une jeune dame avec nous.

-- Unejeune dame ?» répondit l'agentqui avait parfaitementl'air de ne pas comprendre ce que son interlocuteur voulait dire.

MaisPassepartout l'eut bientôt mis au courant de son histoire. Ilraconta l'incident de la pagode de Bombayl'acquisition del'éléphant au prix de deux mille livresl'affaire dusuttyl'enlèvement d'Aoudala condamnation du tribunal deCalcuttala liberté sous caution. Fixqui connaissait ladernière partie de ces incidentssemblait les ignorer touset Passepartout se laissait aller au charme de narrer ses aventuresdevant un auditeur qui lui marquait tant d'intérêt.

«Maisen fin de comptedemanda Fixest-ce que votre maître al'intention d'emmener cette jeune femme en Europe ?

-- Nonpasmonsieur Fixnon pas ! Nous allons tout simplement la remettreaux soins de l'un de ses parentsriche négociant deHong-Kong.»

«Rienà faire !» se dit le détective en dissimulant sondésappointement. «Un verre de ginmonsieur Passepartout?

--Volontiersmonsieur Fix. C'est bien le moins que nous buvions ànotre rencontre à bord du Rangoon





XVII

OÙIL EST QUESTION DE CHOSES ET D'AUTRES PENDANT LA TRAVERSÉE DESINGAPORE A HONG-KONG


Depuis cejourPassepartout et le détective se rencontrèrentfréquemmentmais l'agent se tint dans une extrêmeréserve vis-à-vis de son compagnonet il n'essayapoint de le faire parler. Une ou deux fois seulementil entrevit Mr.Foggqui restait volontiers dans le grand salon du Rangoonsoit qu'il tînt compagnie à Mrs. Aoudasoit qu'il jouâtau whistsuivant son invariable habitude.

Quant àPassepartoutil s'était pris très sérieusementà méditer sur le singulier hasard qui avait misencoreune foisFix sur la route de son maître. Eten effeton eûtété étonné à moins. Ce gentlemantrès aimabletrès complaisant à coup sûrque l'on rencontre d'abord à Suezqui s'embarque sur leMongoliaqui débarque à Bombayoù ildit devoir séjournerque l'on retrouve sur le Rangoonfaisant route pour Hong-Kongen un motsuivant pas à pasl'itinéraire de Mr. Foggcela valait la peine qu'on yréfléchît. Il y avait là une concordanceau moins bizarre. A qui en avait ce Fix ? Passepartout étaitprêt a parier ses babouches -- il les avait précieusementconservées -- que le Fix quitterait Hong-Kong en mêmetemps qu'euxet probablement sur le même paquebot.

Passepartouteût réfléchi pendant un sièclequ'iln'aurait jamais deviné de quelle mission l'agent avait étéchargé. Jamais il n'eût imaginé que Phileas Foggfût «filé»à la façon d'unvoleurautour du globe terrestre. Mais comme il est dans la naturehumaine de donner une explication à toute chosevoici commentPassepartoutsoudainement illuminéinterpréta laprésence permanente de Fixetvraimentson interprétationétait fort plausible. En effetsuivant luiFix n'étaitet ne pouvait être qu'un agent lancé sur les traces deMr. Fogg par ses collègues du Reform-Clubafin de constaterque ce voyage s'accomplissait régulièrement autour dumondesuivant l'itinéraire convenu.

«C'estévident ! c'est évident ! se répétaitl'honnête garçontout fier de sa perspicacité.C'est un espion que ces gentlemen ont mis à nos trousses !Voilà qui n'est pas digne ! Mr. Fogg si probesi honorable !Le faire épier par un agent ! Ah ! messieurs du Reform-Clubcela vous coûtera cher !»

Passepartoutenchanté de sa découverterésolut cependant den'en rien dire à son maîtrecraignant que celui-ci nefût justement blessé de cette défiance que luimontraient ses adversaires. Mais il se promit bien de gouailler Fix àl'occasionà mots couverts et sans se compromettre.

Lemercredi 30 octobredans l'après-midile Rangoonembouquait le détroit de Malaccaqui sépare lapresqu'île de ce nom des terres de Sumatra. Des îlotsmontagneux très escarpéstrès pittoresquesdérobaient aux passagers la vue de la grande île.

Lelendemainà quatre heures du matinle Rangoonayantgagné une demi-journée sur sa traverséeréglementairerelâchait à Singaporeafin d'yrenouveler sa provision de charbon.

PhileasFogg inscrivit cette avance à la colonne des gainsetcettefoisil descendit à terreaccompagnant Mrs. Aoudaqui avaitmanifesté le désir de se promener pendant quelquesheures.

Fixàqui toute action de Fogg paraissait suspectele suivit sans selaisser apercevoir. Quant à Passepartoutqui riait inpetto à voir la manoeuvre de Fixil alla faire sesemplettes ordinaires.

L'îlede Singapore n'est ni grande ni imposante l'aspect. Les montagnesc'est-à-dire les profilslui manquent. Toutefoiselle estcharmante dans sa maigreur. C'est un parc coupé de bellesroutes. Un joli équipageattelé de ces chevauxélégants qui ont été importés dela Nouvelle-Hollandetransporta Mrs. Aouda et Phileas Fogg au milieudes massifs de palmiers à l'éclatant feuillageet degirofliers dont les clous sont formés du bouton même dela fleur entrouverte. Làles buissons de poivriersremplaçaient les haies épineuses des campagneseuropéennes ; des sagoutiersde grandes fougères avecleur ramure superbevariaient l'aspect de cette régiontropicale ; des muscadiers au feuillage verni saturaient l'air d'unparfum pénétrant. Les singesbandes alertes etgrimaçantesne manquaient pas dans les boisni peut-êtreles tigres dans les jungles. A qui s'étonnerait d'apprendreque dans cette îlesi petite relativementces terriblescarnassiers ne fussent pas détruits jusqu'au dernieronrépondra qu'ils viennent de Malaccaen traversant le détroità la nage.

Aprèsavoir parcouru la campagne pendant deux heuresMrs. Aouda et soncompagnon -- qui regardait un peu sans voir -- rentrèrent dansla villevaste agglomération de maisons lourdes et écraséesqu'entourent de charmants jardins où poussent des mangoustesdes ananas et tous les meilleurs fruits du monde.

A dixheuresils revenaient au paquebotaprès avoir étésuivissans s'en douterpar l'inspecteurqui avait dû luiaussi se mettre en frais d'équipage.

Passepartoutles attendait sur le pont du Rangoon. Le brave garçonavait acheté quelques douzaines de mangoustesgrosses commedes pommes moyennesd'un brun foncé au-dehorsd'un rougeéclatant au-dedanset dont le fruit blancen fondant entreles lèvresprocure aux vrais gourmets une jouissance sanspareille. Passepartout fut trop heureux de les offrir à Mrs.Aoudaqui le remercia avec beaucoup de grâce.

A onzeheuresle Rangoonayant son plein de charbonlarguait sesamarresetquelques heures plus tardles passagers perdaient devue ces hautes montagnes de Malaccadont les forêts abritentles plus beaux tigres de la terre.

Treizecents milles environ séparent Singapore de l'île deHong-Kongpetit territoire anglais détaché de la côtechinoise. Phileas Fogg avait intérêt à lesfranchir en six jours au plusafin de prendre à Hong-Kong lebateau qui devait partir le 6 novembre pour Yokohamal'un desprincipaux ports du Japon.

Le Rangoonétait fort chargé. De nombreux passagers s'étaientembarqués à Singaporedes Indousdes CeylandaisdesChinoisdes Malaisdes Portugaisquipour la plupartoccupaientles secondes places.

Le tempsassez beau jusqu'alorschangea avec le dernier quartier de la lune.Il y eut grosse mer. Le vent souffla quelquefois en grande brisemais très heureusement de la partie du sud-estce quifavorisait la marche du steamer. Quand il était maniablelecapitaine faisait établir la voilure. Le Rangoongrééen bricknavigua souvent avec ses deux huniers et sa misaineet sarapidité s'accrut sous la double action de la vapeur et duvent. C'est ainsi que l'on prolongeasur une lame courte et parfoistrès fatiganteles côtes d'Annam et de Cochinchine.

Mais lafaute en était plutôt au Rangoon qu'à lameret c'est à ce paquebot que les passagersdont la plupartfurent maladesdurent s'en prendre de cette fatigue.

En effetles navires de la Compagnie péninsulairequi font le servicedes mers de Chineont un sérieux défaut deconstruction. Le rapport de leur tirant d'eau en charge avec leurcreux a été mal calculéetpar suiteilsn'offrent qu'une faible résistance à la mer. Leurvolumeclosimpénétrable à l'eauestinsuffisant. Ils sont «noyés»pour employerl'expression maritimeeten conséquence de cettedispositionil ne faut que quelques paquets de merjetés àbordpour modifier leur allure. Ces navires sont donc trèsinférieurs -- sinon par le moteur et l'appareil évaporatoiredu moins par la construction-- aux types des Messageriesfrançaisestels que l'Impératrice et leCambodge. Tandis quesuivant les calculs des ingénieursceux-ci peuvent embarquer un poids d'eau égal à leurpropre poids avant de sombrerles bateaux de la Compagniepéninsulairele Golgondale Coreaet enfin leRangoonne pourraient pas embarquer le sixième de leurpoids sans couler par le fond.

Doncparle mauvais tempsil convenait de prendre de grandes précautions.Il fallait quelquefois mettre à la cape sous petite vapeur.C'était une perte de temps qui ne paraissait affecter PhileasFogg en aucune façonmais dont Passepartout se montraitextrêmement irrité. Il accusait alors le capitainelemécanicienla Compagnieet envoyait au diable tous ceux quise mêlent de transporter des voyageurs. Peut-être aussila pensée de ce bec de gaz qui continuait de brûler àson compte dans la maison de Saville-row entrait-elle pour beaucoupdans son impatience.

«Maisvous êtes donc bien pressé d'arriver à Hong-Kong? lui demanda un jour le détective.

-- Trèspressé! répondit Passepartout.

-- Vouspensez que Mr. Fogg a hâte de prendre le paquebot de Yokohama ?

-- Unehâte effroyable.

-- Vouscroyez donc maintenant à ce singulier voyage autour du monde ?

--Absolument. Et vousmonsieur Fix ?

-- Moi ?je n'y crois pas !

-- Farceur!» répondit Passepartout en clignant de l'oeil.

Ce motlaissa l'agent rêveur. Ce qualificatif l'inquiétasansqu'il sût trop pourquoi. Le Français l'avait-il deviné? Il ne savait trop que penser. Mais sa qualité de détectivedont seul il avait le secretcomment Passepartout aurait-il pu lareconnaître ? Et cependanten lui parlant ainsiPassepartoutavait certainement eu une arrière-pensée.

Il arrivamême que le brave garçon alla plus loinun autre jourmais c'était plus fort que lui. Il ne pouvait tenir sa langue.

«Voyonsmonsieur Fixdemanda-t-il à son compagnon d'un ton malicieuxest-ce queune fois arrivés à Hong-Kongnous auronsle malheur de vous y laisser ?

-- Maisrépondit Fix assez embarrasséje ne sais !...Peut-être que...

-- Ah !dit Passepartoutsi vous nous accompagniezce serait un bonheurpour moi ! Voyons ! un agent de la Compagnie péninsulaire nesaurait s'arrêter en route ! Vous n'alliez qu'à Bombayet vous voici bientôt en Chine ! L'Amérique n'est pasloinet de l'Amérique à l'Europe il n'y a qu'un pas !»

Fixregardait attentivement son interlocuteurqui lui montrait la figurela plus aimable du mondeet il prit le parti de rire avec lui. Maiscelui-ciqui était en veinelui demanda si «çalui rapportait beaucoupce métier-là ?»

«Ouiet nonrépondit Fix sans sourciller. Il y a de bonnes et demauvaises affaires. Mais vous comprenez bien que je ne voyage pas àmes frais !

-- Oh !pour celaj'en suis sûr !» s'écria Passepartoutriant de plus belle.

Laconversation finieFix rentra dans sa cabine et se mit àréfléchir. Il était évidemment deviné.D'une façon ou d'une autrele Français avait reconnusa qualité de détective. Mais avait-il prévenuson maître ? Quel rôle jouait-il dans tout ceci ?Était-il complice ou non ? L'affaire était-elleéventéeet par conséquent manquée ?L'agent passa là quelques heures difficilestantôtcroyant tout perdutantôt espérant que Fogg ignorait lasituationenfin ne sachant quel parti prendre.

Cependantle calme se rétablit dans son cerveauet il résolutd'agir franchement avec Passepartout. S'il ne se trouvait pas dansles conditions voulues pour arrêter Fogg à Hong-Kongetsi Fogg se préparait à quitter définitivementcette fois le territoire anglaisluiFixdirait tout àPassepartout. Ou le domestique était le complice de son maître-- et celui-ci savait toutet dans ce cas l'affaire étaitdéfinitivement compromise -- ou le domestique n'étaitpour rien dans le volet alors son intérêt seraitd'abandonner le voleur.

Telleétait donc la situation respective de ces deux hommesetau-dessus d'eux Phileas Fogg planait dans sa majestueuseindifférence. Il accomplissait rationnellement son orbiteautour du mondesans s'inquiéter des astéroïdesqui gravitaient autour de lui.

Etcependantdans le voisinageil y avait -- suivant l'expression desastronomes -- un astre troublant qui aurait dû produirecertaines perturbations sur le coeur de ce gentleman. Mais non ! Lecharme de Mrs. Aouda n'agissait pointà la grande surprise dePassepartoutet les perturbationssi elles existaienteussent étéplus difficiles à calculer que celles d'Uranus qui l'ont amenéla découverte de Neptune.

Oui !c'était un étonnement de tous les jours pourPassepartoutqui lisait tant de reconnaissance envers son maîtredans les yeux de la jeune femme ! Décidément PhileasFogg n'avait de coeur que ce qu'il en fallait pour se conduirehéroïquementmais amoureusementnon ! Quant auxpréoccupations que les chances de ce voyage pouvaient fairenaître en luiil n'y en avait pas trace. Mais Passepartoutluivivait dans des transes continuelles. Un jourappuyé surla rambarde de l'«engine-room»il regardait la puissantemachine qui s'emportait parfoisquand dans un violent mouvement detangagel'hélice s'affolait hors des flots. La vapeur fusaitalors par les soupapesce qui provoqua la colère du dignegarçon.

«Ellesne sont pas assez chargéesces soupapes ! s'écria-t-il.On ne marche pas ! Voilà bien ces Anglais ! Ah ! si c'étaitun navire américainon sauterait peut-êtremais onirait plus vite !»





XVIII
DANS LEQUEL PHILEAS FOGGPASSEPARTOUTFIXCHACUN DE SONCÔTÉVA A SES AFFAIRES



Pendantles derniers jours de la traverséele temps fut assezmauvais. Le vent devint très fort. Fixé dans la partiedu nord-ouestil contraria la marche du paquebot. Le Rangoontrop instableroula considérablementet les passagers furenten droit de garder rancune à ces longues lames affadissantesque le vent soulevait du large.

Pendantles journées du 3 et du 4 novembrece fut une sorte detempête. La bourrasque battit la mer avec véhémence.Le Rangoon dut mettre à la cape pendant un demi-jourse maintenant avec dix tours d'hélice seulementde manièreà biaiser avec les lames. Toutes les voiles avaient étéserréeset c'était encore trop de ces agrès quisifflaient au milieu des rafales.

La vitessedu paqueboton le conçoitfut notablement diminuéeet l'on put estimer qu'il arriverait à Hong-Kong avec vingtheures de retard sur l'heure réglementaireet plus mêmesi la tempête ne cessait pas.

PhileasFogg assistait à ce spectacle d'une mer furieusequi semblaitlutter directement contre luiavec son habituelle impassibilité.Son front ne s'assombrit pas un instantetcependantun retard devingt heures pouvait compromettre son voyage en lui faisant manquerle départ du paquebot de Yokohama. Mais cet homme sans nerfsne ressentait ni impatience ni ennui. Il semblait vraiment que cettetempête rentrât dans son programmequ'elle fûtprévue. Mrs. Aoudaqui s'entretint avec son compagnon de cecontretempsle trouva aussi calme que par le passé.

Fixluine voyait pas ces choses du même oeil. Bien au contraire. Cettetempête lui plaisait. Sa satisfaction aurait même étésans bornessi le Rangoon eût été obligéde fuir devant la tourmente. Tous ces retards lui allaientcar ilsobligeraient le sieur Fogg à rester quelques jours àHong-Kong. Enfinle cielavec ses rafales et ses bourrasquesentrait dans son jeu. Il était bien un peu malademaisqu'importe ! Il ne comptait pas ses nauséesetquand soncorps se tordait sous le mal de merson esprit s'ébaudissaitd'une immense satisfaction.

Quant àPassepartouton devine dans quelle colère peu dissimuléeil passa ce temps d'épreuve. Jusqu'alors tout avait si bienmarché ! La terre et l'eau semblaient être à ladévotion de son maître. Steamers et railways luiobéissaient. Le vent et la vapeur s'unissaient pour favoriserson voyage. L'heure des mécomptes avait-elle donc enfin sonné? Passepartoutcomme si les vingt mille livres du pari eussent dûsortir de sa boursene vivait plus. Cette tempêtel'exaspéraitcette rafale le mettait en fureuret il eûtvolontiers fouetté cette mer désobéissante !Pauvre garçon ! Fix lui cacha soigneusement sa satisfactionpersonnelleet il fit biencar si Passepartout eût devinéle secret contentement de FixFix eût passé un mauvaisquart d'heure.

Passepartoutpendant toute la durée de la bourrasquedemeura sur le pontdu Rangoon. Il n'aurait pu rester en bas ; il grimpait dans lamâture ; il étonnait l'équipage et aidait àtout avec une adresse de singe. Cent fois il interrogea le capitaineles officiersles matelotsqui ne pouvaient s'empêcher derire en voyant un garçon si décontenancé.Passepartout voulait absolument savoir combien de temps durerait latempête. On le renvoyait alors au baromètrequi ne sedécidait pas à remonter. Passepartout secouait lebaromètremais rien n'y faisaitni les secoussesni lesinjures dont il accablait l'irresponsable instrument.

Enfin latourmente s'apaisa. L'état de la mer se modifia dans lajournée du 4 novembre. Le vent sauta de deux quarts dans lesud et redevint favorable.

Passepartoutse rasséréna avec le temps. Les huniers et les bassesvoiles purent être établiset le Rangoon repritsa route avec une merveilleuse vitesse.

Mais on nepouvait regagner tout le temps perdu. Il fallait bien en prendre sonpartiet la terre ne fut signalée que le 6à cinqheures du matin. L'itinéraire de Phileas Fogg portaitl'arrivée du paquebot au 5. Oril n'arrivait que le 6.C'était donc vingt-quatre heures de retardet le départpour Yokohama serait nécessairement manqué.

A sixheuresle pilote monta à bord du Rangoon et prit placesur la passerelleafin de diriger le navire à travers lespasses jusqu'au port de Hong-Kong.

Passepartoutmourait du désir d'interroger cet hommede lui demander si lepaquebot de Yokohama avait quitté Hong-Kong. Mais il n'osaitpasaimant mieux conserver un peu d'espoir jusqu'au dernier instant.Il avait confié ses inquiétudes à Fixqui -- lefin renard -- essayait de le consoleren lui disant que Mr. Fogg enserait quitte pour prendre le prochain paquebot. Ce qui mettaitPassepartout dans une colère bleue.

Mais siPassepartout ne se hasarda pas à interroger le piloteMr.Foggaprès avoir consulté son Bradshawdemanda de sonair tranquille audit pilote s'il savait quand il partirait un bateaude Hong-Kong pour Yokohama.

«Demainà la marée du matinrépondit le pilote.

-- Ah !»fit Mr. Foggsans manifester aucun étonnement.

Passepartoutqui était présenteût volontiers embrasséle piloteauquel Fix aurait voulu tordre le cou.

«Quelest le nom de ce steamer ? demanda Mr. Fogg.

-- LeCarnaticrépondit le pilote.

--N'était-ce pas hier qu'il devait partir ?

-- Ouimonsieurmais on a dû réparer une de ses chaudièreset son départ a été remis à demain.

-- Je vousremercie»répondit Mr. Foggqui de son pas automatiqueredescendit dans le salon du Rangoon.

Quant àPassepartoutil saisit la main du pilote et l'étreignitvigoureusement en disant :

«Vouspilotevous êtes un brave homme !»

Le pilotene sut jamaissans doutepourquoi ses réponses lui valurentcette amicale expansion. A un coup de siffletil remonta sur lapasserelle et dirigea le paquebot au milieu de cette flottille dejonquesde tankasde bateaux-pêcheursde navires de toutessortesqui encombraient les pertuis de Hong-Kong.

A uneheurele Rangoon était à quaiet les passagersdébarquaient.

En cettecirconstancele hasard avait singulièrement servi PhileasFoggil faut en convenir. Sans cette nécessité deréparer ses chaudièresle Carnatic fûtparti à la date du 5 novembreet les voyageurs pour le Japonauraient dû attendre pendant huit jours le départ dupaquebot suivant. Mr. Foggil est vraiétait en retard devingt-quatre heuresmais ce retard ne pouvait avoir de conséquencesfâcheuses pour le reste du voyage.

En effetle steamer qui fait de Yokohama à San Francisco la traverséedu Pacifique était en correspondance directe avec le paquebotde Hong-Konget il ne pouvait partir avant que celui-ci fûtarrivé. Évidemment il y aurait vingt-quatre heures deretard à Yokohamamaispendant les vingt-deux jours que durela traversée du Pacifiqueil serait facile de les regagner.Phileas Fogg se trouvait doncà vingt-quatre heures prèsdans les conditions de son programmetrente-cinq jours aprèsavoir quitté Londres.

LeCarnatic ne devant partir que le lendemain matin à cinqheuresMr. Fogg avait devant lui seize heures pour s'occuper de sesaffairesc'est-à-dire de celles qui concernaient Mrs. Aouda.Au débarqué du bateauil offrit son bras à lajeune femme et la conduisit vers un palanquin. Il demanda auxporteurs de lui indiquer un hôtelet ceux-ci lui désignèrentl'Hôtel du Club. Le palanquin se mit en routesuivi dePassepartoutet vingt minutes après il arrivait àdestination.

Unappartement fut retenu pour la jeune femme et Phileas Fogg veilla àce qu'elle ne manquât de rien. Puis il dit à Mrs. Aoudaqu'il allait immédiatement se mettre à la recherche dece parent aux soins duquel il devait la laisser à Hong-Kong.En même temps il donnait à Passepartout l'ordre dedemeurer à l'hôtel jusqu'à son retourafin quela jeune femme n'y restât pas seule.

Legentleman se fit conduire à la Bourse. Làonconnaîtrait immanquablement un personnage tel que l'honorableJejeehqui comptait parmi les plus riches commerçants de laville.

Lecourtier auquel s'adressa Mr. Fogg connaissait en effet le négociantparsi. Maisdepuis deux anscelui-ci n'habitait plus la Chine. Safortune faiteil s'était établi en Europe -- enHollandecroyait-on --ce qui s'expliquait par suite de nombreusesrelations qu'il avait eues avec ce pays pendant son existencecommerciale.

PhileasFogg revint à l'Hôtel du Club. Aussitôt ilfit demander à Mrs. Aouda la permission de se présenterdevant elleetsans autre préambuleil lui apprit quel'honorable Jejeeh ne résidait plus à Hong-Kongetqu'il habitait vraisemblablement la Hollande.

A celaMrs. Aouda ne répondit rien d'abord. Elle passa sa main surson frontet resta quelques instants à réfléchir.Puisde sa douce voix :

«Quedois-je fairemonsieur Fogg ? dit-elle.

-- C'esttrès simplerépondit le gentleman. Revenir en Europe.

-- Mais jene puis abuser...

-- Vousn'abusez paset votre présence ne gêne en rien monprogramme... Passepartout ?

--Monsieur ? répondit Passepartout.

-- Allezau Carnaticet retenez trois cabines.»

Passepartoutenchanté de continuer son voyage dans la compagnie de la jeunefemmequi était fort gracieuse pour luiquitta aussitôtl'Hôtel du Club.



XIX
OÙPASSEPARTOUT PREND UN TROP VIF INTÉRÊT A SON MAÎTREET CE QUI S'ENSUIT


Hong-Kongn'est qu'un îlotdont le traité de Nankingaprèsla guerre de 1842assura la possession à l'Angleterre. Enquelques annéesle génie colonisateur de laGrande-Bretagne y avait fondé une ville importante et crééun portle port Victoria. Cette île est située àl'embouchure de la rivière de Cantonet soixante millesseulement la séparent de la cité portugaise de Macaobâtie sur l'autre rive. Hong-Kong devait nécessairementvaincre Macao dans une lutte commercialeet maintenant la plusgrande partie du transit chinois s'opère par la villeanglaise. Des docksdes hôpitauxdes wharfsdes entrepôtsune cathédrale gothiqueun «government-house»des rues macadamiséestout ferait croire qu'une des citéscommerçantes des comtés de Kent ou de Surreytraversant le sphéroïde terrestreest venue ressortir ence point de la Chinepresque à ses antipodes.

Passepartoutles mains dans les pochesse rendit donc vers le port Victoriaregardant les palanquinsles brouettes à voileencore enfaveur dans le Céleste Empireet toute cette foule deChinoisde Japonais et d'Européensqui se pressait dans lesrues. A peu de choses prèsc'était encore BombayCalcutta ou Singaporeque le digne garçon retrouvait sur sonparcours. Il y a ainsi comme une traînée de villesanglaises tout autour du monde.

Passepartoutarriva au port Victoria. Làà l'embouchure de larivière de Cantonc'était un fourmillement de naviresde toutes nationsdes anglaisdes françaisdes américainsdes hollandaisbâtiments de guerre et de commercedesembarcations japonaises ou chinoisesdes jonquesdes sempansdestankaset même des bateaux-fleurs qui formaient autant departerres flottants sur les eaux. En se promenantPassepartoutremarqua un certain nombre d'indigènes vêtus de jaunetous très avancés en âge. Étant entréchez un barbier chinois pour se faire raser «à lachinoise»il apprit par le Figaro de l'endroitqui parlait unassez bon anglaisque ces vieillards avaient tous quatre-vingts ansau moinset qu'à cet âge ils avaient le privilègede porter la couleur jaunequi est la couleur impériale.Passepartout trouva cela fort drôlesans trop savoir pourquoi.

Sa barbefaiteil se rendit au quai d'embarquement du Carnaticet làil aperçut Fix qui se promenait de long en largece dont ilne fut point étonné. Mais l'inspecteur de policelaissait voir sur son visage les marques d'un vif désappointement.

«Bon! se dit Passepartoutcela va mal pour les gentlemen du Reform-Club!»

Et ilaccosta Fix avec son joyeux souriresans vouloir remarquer l'airvexé de son compagnon.

Orl'agent avait de bonnes raisons pour pester contre l'infernale chancequi le poursuivait. Pas de mandat ! Il était évidentque le mandat courait après luiet ne pourrait l'atteindreque s'il séjournait quelques jours en cette ville. OrHong-Kong étant la dernière terre anglaise du parcoursle sieur Fogg allait lui échapper définitivements'ilne parvenait pas à l'y retenir.

«Ehbienmonsieur Fixêtes-vous décidé àvenir avec nous jusqu'en Amérique ? demanda Passepartout.

-- Ouirépondit Fix les dents serrées.

-- Allonsdonc ! s'écria Passepartout en faisant entendre unretentissant éclat de rire ! Je savais bien que vous nepourriez pas vous séparer de nous. Venez retenir votre placevenez !»

Et tousdeux entrèrent au bureau des transports maritimes etarrêtèrent des cabines pour quatre personnes. Maisl'employé leur fit observer que les réparations duCarnatic étant terminéesle paquebot partiraitle soir même à huit heureset non le lendemain matincomme il avait été annoncé.

«Trèsbien ! répondit Passepartoutcela arrangera mon maître.Je vais le prévenir.»

A cemomentFix prit un parti extrême. Il résolut de toutdire à Passepartout. C'était le seul moyen peut-êtrequ'il eût de retenir Phileas Fogg pendant quelques jours àHong-Kong.

Enquittant le bureauFix offrit à son compagnon de serafraîchir dans une taverne. Passepartout avait le temps. Ilaccepta l'invitation de Fix.

Unetaverne s'ouvrait sur le quai. Elle avait un aspect engageant. Tousdeux y entrèrent. C'était une vaste salle bien décoréeau fond de laquelle s'étendait un lit de campgarni decoussins. Sur ce lit étaient rangés un certain nombrede dormeurs.

Unetrentaine de consommateurs occupaient dans la grande salle de petitestables en jonc tressé. Quelques uns vidaient des pintes debière anglaiseale ou porterd'autresdes brocs de liqueursalcooliquesgin ou brandy. En outrela plupart fumaient de longuespipes de terre rougebourrées de petites boulettes d'opiummélangé d'essence de rose. Puisde temps en tempsquelque fumeur énervé glissait sous la tableet lesgarçons de l'établissementle prenant par les pieds etpar la têtele portaient sur le lit de camp près d'unconfrère. Une vingtaine de ces ivrognes étaient ainsirangés côte à côtedans le dernier degréd'abrutissement.

Fix etPassepartout comprirent qu'ils étaient entrés dans unetabagie hantée de ces misérableshébétésamaigrisidiotsauxquels la mercantile Angleterre vend annuellementpour deux cent soixante millions de francs de cette funeste droguequi s'appelle l'opium ! Tristes millions que ceux-làprélevéssur un des plus funestes vices de la nature humaine.

Legouvernement chinois a bien essayé de remédier àun tel abus par des lois sévèresmais en vain. De laclasse richeà laquelle l'usage de l'opium étaitd'abord formellement réservécet usage descenditjusqu'aux classes inférieureset les ravages ne purent plusêtre arrêtés. On fume l'opium partout et toujoursdans l'empire du Milieu. Hommes et femmes s'adonnent à cettepassion déplorableet lorsqu'ils sont accoutumés àcette inhalationils ne peuvent plus s'en passerà moinsd'éprouver d'horribles contractions de l'estomac. Un grandfumeur peut fumer jusqu'à huit pipes par jour mais il meurt encinq ans.

Orc'était dans une des nombreuses tabagies de ce genrequipullulentmême à Hong-Kongque Fix et Passepartoutétaient entrés avec l'intention de se rafraîchir.Passepartout n'avait pas d'argentmais il accepta volontiers la«politesse» de son compagnonquitte à la luirendre en temps et lieu.

On demandadeux bouteilles de portoauxquelles le Français fit largementhonneurtandis que Fixplus réservéobservait soncompagnon avec une extrême attention. On causa de choses etd'autreset surtout de cette excellente idée qu'avait eue Fixde prendre passage sur le Carnatic. Et à propos de cesteamerdont le départ se trouvait avancé de quelquesheuresPassepartoutles bouteilles étant videsse levaafin d'aller prévenir son maître.

Fix leretint.

«Uninstantdit-il.

-- Quevoulez-vousmonsieur Fix ?

-- J'ai àvous parler de choses sérieuses.

-- Dechoses sérieuses ! s'écria Passepartout en vidantquelques gouttes de vin restées au fond au son verre. Eh biennous en parlerons demain. Je n'ai pas le temps aujourd'hui.

-- Restezrépondit Fix. Il s'agit de votre maître !»

Passepartoutà ce motregarda attentivement son interlocuteur.

L'expressiondu visage de Fix lui parut singulière. Il se rassit.

«Qu'est-cedonc que vous avez à me dire» demanda-t-il.

Fix appuyasa main sur le bras de son compagnon etbaissant la voix :

«Vousavez deviné qui j'étais ? lui demanda-t-il.

-- Parbleu! dit Passepartout en souriant.

-- Alorsje vais tout vous avouer...

--Maintenant que je sais toutmon compère ! Ah ! voilàqui n'est pas fort ! Enfinallez toujours. Mais auparavantlaissez-moi vous dire que ces gentlemen se sont mis en frais bieninutilement !

--Inutilement ! dit Fix. Vous en parlez à votre aise ! On voitbien que vous ne connaissez pas l'importance de la somme !

-- Maissije la connaisrépondit Passepartout. Vingt mille livres !

--Cinquante-cinq mille ! reprit Fixen serrant la main du Français.

-- Quoi !s'écria PassepartoutMr. Fogg aurait osé !...Cinquante-cinq mille livres !... Eh bien ! raison de plus pour ne pasperdre un instantajouta-t-il en se levant de nouveau.

--Cinquante-cinq mille livres ! reprit Fixqui forçaPassepartout à se rasseoiraprès avoir fait apporterun flacon de brandy-- et si je réussisje gagne une primede deux mille livres. En voulez-vous cinq cents (12 500 F) àla condition de m'aider ?

-- Vousaider ? s'écria Passepartoutdont les yeux étaientdémesurément ouverts.

-- Ouim'aider à retenir le sieur Fogg pendant quelques jours àHong-Kong !

-- Hein !fit Passepartoutque dites-vous là ? Comment ! non content defaire suivre mon maîtrede suspecter sa loyautécesgentlemen veulent encore lui susciter des obstacles ! J'en suishonteux pour eux !

-- Ah çà! que voulez-vous dire ? demanda Fix.

-- Je veuxdire que c'est de la pure indélicatesse. Autant dépouillerMr. Fogget lui prendre l'argent dans la poche !

-- Eh !c'est bien à cela que nous comptons arriver !

-- Maisc'est un guet-apens ! s'écria Passepartout-- qui s'animaitalors sous l'influence du brandy que lui servait Fixet qu'il buvaitsans s'en apercevoir-- un guet-apens véritable ! Desgentlemen ! des collègues !»

Fixcommençait à ne plus comprendre.

«Descollègues ! s'écria Passepartoutdes membres duReform-Club ! Sachezmonsieur Fixque mon maître est unhonnête hommeet quequand il a fait un paric'estloyalement qu'il prétend le gagner.

-- Maisqui croyez-vous donc que je sois ? demanda Fixen fixant son regardsur Passepartout.

-- Parbleu! un agent des membres du Reform-Clubqui a mission de contrôlerl'itinéraire de mon maîtrece qui est singulièrementhumiliant ! Aussibien quedepuis quelque temps déjàj'aie deviné votre qualitéje me suis bien gardéde la révéler à Mr. Fogg !

-- Il nesait rien ?... demanda vivement Fix.

-- Rien»répondit Passepartout en vidant encore une fois son verre.

L'inspecteurde police passa sa main sur son front. Il hésitait avant dereprendre la parole. Que devait-il faire ? L'erreur de Passepartoutsemblait sincèremais elle rendait son projet plus difficile.Il était évident que ce garçon parlait avec uneabsolue bonne foiet qu'il n'était point le complice de sonmaître-- ce que Fix aurait pu craindre.

«Ehbiense dit-ilpuisqu'il n'est pas son compliceil m'aidera.»

Ledétective avait une seconde fois pris son parti. D'ailleursil n'avait plus le temps d'attendre. A tout prixil fallait arrêterFogg à Hong-Kong.

«Ecoutezdit Fix d'une voix brèveécoutez-moi bien. Je ne suispas ce que vous croyezc'est-à-dire un agent des membres duReform-Club...

-- Bah !dit Passepartout en le regardant d'un air goguenard.

-- Je suisun inspecteur de policechargé d'une mission parl'administration métropolitaine...

-- Vous...inspecteur de police !...

-- Ouietje le prouvereprit Fix. Voici ma commission.»

Etl'agenttirant un papier de son portefeuillemontra à soncompagnon une commission signée du directeur de la policecentrale. Passepartoutabasourdiregardait Fixsans pouvoirarticuler une parole.

«Lepari du sieur Foggreprit Fixn'est qu'un prétexte dont vousêtes dupesvous et ses collègues du Reform-Clubcar ilavait intérêt à s'assurer votre inconscientecomplicité.

-- Maispourquoi ?... s'écria Passepartout.

--Ecoutez. Le 28 septembre dernierun vol de cinquante-cinq millelivres a été commis à la Banque d'Angleterre parun individu dont le signalement a pu être relevé. Orvoici ce signalementet c'est trait pour trait celui du sieur Fogg.

-- Allonsdonc ! s'écria Passepartout en frappant la table de sonrobuste poing. Mon maître est le plus honnête homme dumonde !

-- Qu'ensavez-vous ? répondit Fix. Vous ne le connaissez mêmepas ! Vous êtes entré à son service le jour deson départet il est parti précipitamment sous unprétexte insensésans mallesemportant une grossesomme en bank-notes ! Et vous osez soutenir que c'est un honnêtehomme !

-- Oui !oui ! répétait machinalement le pauvre garçon.

--Voulez-vous donc être arrêté comme son complice ?»

Passepartoutavait pris sa tête à deux mains. Il n'était plusreconnaissable. Il n'osait regarder l'inspecteur de police. PhileasFogg un voleurluile sauveur d'Aoudal'homme généreuxet brave ! Et pourtant que de présomptions relevéescontre lui ! Passepartout essayait de repousser les soupçonsqui se glissaient dans son esprit. Il ne voulait pas croire àla culpabilité de son maître.

«Enfinque voulez-vous de moi ? dit-il à l'agent de policeen secontenant par un suprême effort.

-- Voicirépondit Fix. J'ai filé le sieur Fogg jusqu'icimaisje n'ai pas encore reçu le mandat d'arrestationque j'aidemandé à Londres. Il faut donc que vous m'aidiez àretenir à Hong-Kong...

-- Moi !que je...

-- Et jepartage avec vous la prime de deux mille livres promise par la Banqued'Angleterre !

-- Jamais!» répondit Passepartoutqui voulut se lever etretombasentant sa raison et ses forces lui échapper àla fois.

«MonsieurFixdit-il en balbutiantquand bien même tout ce que vousm'avez dit serait vrai... quand mon maître serait le voleur quevous cherchez... ce que je nie... j'ai été... je suis àson service... je l'ai vu bon et généreux... Letrahir... jamais... nonpour tout l'or du monde... Je suis d'unvillage où l'on ne mange pas de ce pain-là!...

-- Vousrefusez ?

-- Jerefuse.

-- Mettonsque je n'ai rien ditrépondit Fixet buvons.

-- Ouibuvons !»

Passepartoutse sentait de plus en plus envahir par l'ivresse. Fixcomprenantqu'il fallait à tout prix le séparer de son maîtrevoulut l'achever. Sur la table se trouvaient quelques pipes chargéesd'opium. Fix en glissa une dans la main de Passepartoutqui la pritla porta à ses lèvresl'allumarespira quelquesboufféeset retombala tête alourdie sous l'influencedu narcotique.

«Enfindit Fix en voyant Passepartout anéantile sieur Fogg ne serapas prévenu à temps du départ du Carnaticet s'il partdu moins partira-t-il sans ce maudit Français !»

Puis ilsortitaprès avoir payé la dépense.



XX
DANS LEQUEL FIX ENTRE DIRECTEMENT EN RELATION AVEC PHILEASFOGG



Pendantcette scène qui allait peut-être compromettre sigravement son avenirMr. Foggaccompagnant Mrs. Aoudase promenaitdans les rues de la ville anglaise. Depuis que Mrs. Aouda avaitaccepté son offre de la conduire jusqu'en Europeil avait dûsonger à tous les détails que comporte un aussi longvoyage. Qu'un Anglais comme lui fît le tour du monde un sac àla mainpasse encore ; mais une femme ne pouvait entreprendre unepareille traversée dans ces conditions. De lànécessité d'acheter les vêtements et objetsnécessaires au voyage. Mr. Fogg s'acquitta de sa tâcheavec le calme qui le caractérisaitet à toutes lesexcuses ou objections de la jeune veuveconfuse de tant decomplaisance :

«C'estdans l'intérêt de mon voyagec'est dans mon programme»répondait-il invariablement.

Lesacquisitions faitesMr. Fogg et la jeune femme rentrèrent àl'hôtel et dînèrent à la table d'hôtequi était somptueusement servie. Puis Mrs. Aoudaun peufatiguéeremonta dans son appartementaprès avoir «àl'anglaise» serré la main de son imperturbable sauveur.

L'honorablegentlemanluis'absorba pendant toute la soirée dans lalecture du Times et de l'Illustrated London News.

S'il avaitété homme à s'étonner de quelque chosec'eût été de ne point voir apparaître sondomestique à l'heure du coucher. Maissachant que le paquebotde Yokohama ne devait pas quitter Hong-Kong avant le lendemain matinil ne s'en préoccupa pas autrement. Le lendemainPassepartoutne vint point au coup de sonnette de Mr. Fogg.

Ce quepensa l'honorable gentleman en apprenant que son domestique n'étaitpas rentré à l'hôtel nul n'aurait pu le dire. Mr.Fogg se contenta de prendre son sacfit prévenir Mrs. Aoudaet envoya chercher un palanquin.

Il étaitalors huit heureset la pleine merdont le Carnatic devaitprofiter pour sortir des passesétait indiquée pourneuf heures et demie.

Lorsque lepalanquin fut arrivé à la porte de l'hôtelMr.Fogg et Mrs. Aouda montèrent dans ce confortable véhiculeet les bagages suivirent derrière sur une brouette.

Unedemi-heure plus tardles voyageurs descendaient sur le quaid'embarquementet là Mr. Fogg apprenait que le Carnaticétait parti depuis la veille.

Mr. Foggqui comptait trouverà la foiset le paquebot et sondomestiqueen était réduit à se passer de l'unet de l'autre. Mais aucune marque de désappointement ne parutsur son visageet comme Mrs. Aouda le regardait avec inquiétudeil se contenta de répondre :

«C'estun incidentmadamerien de plus.»

En cemomentun personnage qui l'observait avec attention s'approcha delui. C'était l'inspecteur Fixqui le salua et lui dit :

«N'êtes-vouspas comme moimonsieurun des passagers du Rangoonarrivéhier ?

-- Ouimonsieurrépondit froidement Mr. Foggmais je n'ai pasl'honneur...

--Pardonnez-moimais je croyais trouver ici votre domestique.

--Savez-vous où il estmonsieur ? demanda vivement la jeunefemme.

-- Quoi !répondit Fixfeignant la surprisen'est-il pas avec vous ?

-- Nonrépondit Mrs. Aouda. Depuis hieril n'a pas reparu. Seserait-il embarqué sans nous à bord du Carnatic?

-- Sansvousmadame ?... répondit l'agent. Maisexcusez ma questionvous comptiez donc partir sur ce paquebot ?

-- Ouimonsieur.

-- Moiaussimadameet vous me voyez très désappointé.Le Carnaticayant terminé ses réparationsaquitté Hong-Kong douze heures plus tôt sans prévenirpersonneet maintenant il faudra attendre huit jours le prochaindépart !»

Enprononçant ces mots : «huit jours»Fix sentaitson coeur bondir de joie. Huit jours ! Fogg retenu huit jours àHong-Kong ! On aurait le temps de recevoir le mandat d'arrêt.Enfinla chance se déclarait pour le représentant dela loi.

Que l'onjuge donc du coup d'assommoir qu'il reçutquand il entenditPhileas Fogg dire de sa voix calme :

«Maisil y a d'autres navires que le Carnaticil me sembledans leport de Hong-Kong.»

Et Mr.Foggoffrant son bras à Mrs. Aoudase dirigea vers les docksà la recherche d'un navire en partance.

Fixabasourdisuivait. On eût dit qu'un fil le rattachait àcet homme.

Toutefoisla chance sembla véritablement abandonner celui qu'elle avaitsi bien servi jusqu'alors. Phileas Foggpendant trois heuresparcourut le port en tous sensdécidés'il lefallaità fréter un bâtiment pour le transporterà Yokohama ; mais il ne vit que des navires en chargement ouen déchargementet quipar conséquentne pouvaientappareiller. Fix se reprit à espérer.

CependantMr. Fogg ne se déconcertait paset il allait continuer sesrecherchesdût-il pousser jusqu'à Macaoquand il futaccosté par un marin sur l'avant-port.

«VotreHonneur cherche un bateau ? lui dit le marin en se découvrant.

-- Vousavez un bateau prêt à partir demanda Mr. Fogg.

-- OuiVotre Honneurun bateau-pilote n° 43le meilleur de laflottille.

-- Ilmarche bien ?

-- Entrehuit et neuf millesau plus près. Voulez-vous le voir ?

-- Oui.

-- VotreHonneur sera satisfait. Il s'agit d'une promenade en mer ?

-- Non.D'un voyage.

-- Unvoyage ?

-- Vouschargez-vous de me conduire à Yokohama ?»

Le marinà ces motsdemeura les bras ballantsles yeux écarquillés.

«VotreHonneur veut rire ? dit-il.

-- Non !j'ai manqué le départ du Carnaticet il fautque je sois le 14au plus tardà Yokohamapour prendre lepaquebot de San Francisco.

-- Je leregretterépondit le pilotemais c'est impossible.

-- Je vousoffre cent livres (2 500 F) par jouret une prime de deux centslivres si j'arrive à temps.

-- C'estsérieux ? demanda le pilote.

-- Trèssérieux»répondit Mr. Fogg.

Le pilotes'était retiré à l'écart. Il regardait lamerévidemment combattu entre le désir de gagner unesomme énorme et la crainte de s'aventurer si loin. Fix étaitdans des transes mortelles.

Pendant cetempsMr. Fogg s'était retourné vers Mrs. Aouda.

«Vousn'aurez pas peurmadame ? lui demanda-t-il.

-- Avecvousnonmonsieur Fogg»répondit la jeune femme.

Le pilotes'était de nouveau avancé vers le gentlemanettournait son chapeau entre ses mains.

«Ehbienpilote ? dit Mr. Fogg.

-- EhbienVotre Honneurrépondit le piloteje ne puis risquer nimes hommesni moini vous-mêmedans une si longue traverséesur un bateau de vingt tonneaux à peineet à cetteépoque de l'année. D'ailleursnous n'arriverions pas àtempscar il y a seize cent cinquante milles de Hong-Kong àYokohama.

-- Seizecents seulementdit Mr. Fogg.

-- C'estla même chose.»

Fixrespira un bon coup d'air.

«Maisajouta le piloteil y aurait peut-être moyen de s'arrangerautrement.»

Fix nerespira plus.

«Comment? demanda Phileas Fogg.

-- Enallant à Nagasakil'extrémité sud du Japononze cents millesou seulement à Shangaïà huitcents milles de Hong-Kong. Dans cette dernière traverséeon ne s'éloignerait pas de la côte chinoisece quiserait un grand avantaged'autant plus que les courants y portent aunord.

-- Piloterépondit Phileas Foggc'est à Yokohama que je doisprendre la malle américaineet non à Shangaï ou àNagasaki.

--Pourquoi pas ? répondit le pilote. Le paquebot de SanFrancisco ne part pas de Yokohama. Il fait escale à Yokohamaet à Nagasakimais son port de départ est Shangaï.

-- Vousêtes certain de ce vous dites ?

--Certain.

-- Etquand le paquebot quitte-t-il Shangaï ?

-- Le 11à sept heures du soir. Nous avons donc quatre jours devantnous. Quatre joursc'est quatre-vingt-seize heureset avec unemoyenne de huit milles à l'heuresi nous sommes bien servissi le vent tient au sud-estsi la mer est calmenous pouvonsenlever les huit cents milles qui nous séparent de Shangaï.

-- Et vouspourriez partir ?...

-- Dansune heure. Le temps d'acheter des vivres et d'appareiller.

-- Affaireconvenue... Vous êtes le patron du bateau ?

-- OuiJohn Bunsbypatron de la Tankadère.

--Voulez-vous des arrhes ?

-- Si celane désoblige pas Votre Honneur.

-- Voicideux cents livres à compte... Monsieurajouta Phileas Fogg ense retournant vers Fixsi vous voulez profiter...

--Monsieurrépondit résolument Fixj'allais vousdemander cette faveur.

-- Bien.Dans une demi-heure nous serons à bord.

-- Mais cepauvre garçon... dit Mrs. Aoudaque la disparition dePassepartout préoccupait extrêmement.

-- Je vaisfaire pour lui tout ce que je puis faire»réponditPhileas Fogg.

Ettandisque Fixnerveuxfiévreuxrageantse rendait aubateau-pilotetous deux se dirigèrent vers les bureaux de lapolice de Hong-Kong. LàPhileas Fogg donna le signalement dePassepartoutet laissa une somme suffisante pour le rapatrier. Mêmeformalité fut remplie chez l'agent consulaire françaiset le palanquinaprès avoir touché à l'hôteloù les bagages furent prisramena les voyageurs àl'avant-port.

Troisheures sonnaient. Le bateau-pilote n° 43son équipage àbordses vivres embarquésétait prêt àappareiller.

C'étaitune charmante petite goélette de vingt tonneaux que laTankadèrebien pincée de l'avanttrèsdégagée dans ses façonstrès allongéedans ses lignes d'eau. On eût dit un yacht de course. Sescuivres brillantsses ferrures galvaniséesson pont blanccomme de l'ivoireindiquaient que le patron John Bunsby s'entendaità la tenir en bon état. Ses deux mâtss'inclinaient un peu sur l'arrière. Elle portait brigantinemisainetrinquettefocsflècheset pouvait gréerune fortune pour le vent arrière. Elle devait merveilleusementmarcheretde faitelle avait déjà gagnéplusieurs prix dans les «matches» de bateaux-pilotes.

L'équipagede la Tankadère se composait du patron John Bunsby etde quatre hommes. C'étaient de ces hardis marins quipar tousles tempss'aventurent à la recherche des naviresetconnaissent admirablement ces mers. John Bunsbyun homme dequarante-cinq ans environvigoureuxnoir de hâlele regardvifla figure énergiquebien d'aplombbien à sonaffaireeût inspiré confiance aux plus craintifs.

PhileasFogg et Mrs. Aouda passèrent à bord. Fix s'y trouvaitdéjà. Par le capot d'arrière de la goéletteon descendait dans une chambre carréedont les paroiss'évidaient en forme de cadresau dessus d'un divancirculaire. Au milieuune table éclairée par une lampede roulis. C'était petitmais propre.

«Jeregrette de n'avoir pas mieux à vous offrir»dit Mr.Fogg à Fixqui s'inclina sans répondre.

L'inspecteurde police éprouvait comme une sorte d'humiliation àprofiter ainsi des obligeances du sieur Fogg.

«Acoup sûrpensait-ilc'est un coquin fort polimais c'est uncoquin !»

A troisheures dix minutesles voiles furent hissées. Le pavillond'Angleterre battait à la corne de la goélette. Lespassagers étaient assis sur le pont. Mr. Fogg et Mrs. Aoudajetèrent un dernier regard sur le quaiafin de voir siPassepartout n'apparaîtrait pas.

Fixn'était pas sans appréhensioncar le hasard aurait puconduire en cet endroit même le malheureux garçon qu'ilavait si indignement traitéet alors une explication eûtéclatédont le détective ne se fût pastiré à son avantage. Mais le Français ne semontra pasetsans doutel'abrutissant narcotique le tenait encoresous son influence.

Enfinlepatron John Bunsby passa au largeet la Tankadèreprenant le vent sous sa brigantinesa misaine et ses focss'élançaen bondissant sur les flots.



XXI
OÙLE PATRON DE LA «TANKADÈRE» RISQUE FORT DE PERDREUNE PRIME DE DEUX CENTS LIVRES



C'étaitune aventureuse expédition que cette navigation de huit centsmillessur une embarcation de vingt tonneauxet surtout àcette époque de l'année. Elles sont généralementmauvaisesces mers de la Chineexposées à des coupsde vent terriblesprincipalement pendant les équinoxeset onétait encore aux premiers jours de novembre.

C'eûtétébien évidemmentl'avantage du pilote deconduire ses passagers jusqu'à Yokohamapuisqu'il étaitpayé tant par jour. Mais son imprudence aurait étégrande de tenter une telle traversée dans ces conditionsetc'était déjà faire acte d'audacesinon detéméritéque de remonter jusqu'àShangaï. Mais John Bunsby avait confiance en sa Tankadèrequi s'élevait à la lame comme une mauveet peut-êtren'avait-il pas tort.

Pendantles dernières heures de cette journéela Tankadèrenavigua dans les passes capricieuses de Hong-Konget sous toutes lesalluresau plus près ou vent arrièreelle se comportaadmirablement.

«Jen'ai pas besoinpilotedit Phileas Fogg au moment où lagoélette donnait en pleine merde vous recommander toute ladiligence possible.

-- QueVotre Honneur s'en rapporte à moirépondit JohnBunsby. En fait de voilesnous portons tout ce que le vent permet deporter. Nos flèches n'y ajouteraient rienet ne serviraientqu'à assommer l'embarcation en nuisant à sa marche.

-- C'estvotre métieret non le mienpiloteet je me fie àvous.»

PhileasFoggle corps droitles jambes écartéesd'aplombcomme un marinregardait sans broncher la mer houleuse. La jeunefemmeassise à l'arrièrese sentait émue encontemplant cet océanassombri déjà par lecrépusculequ'elle bravait sur une frêle embarcation.Au-dessus de sa tête se déployaient les voiles blanchesqui l'emportaient dans l'espace comme de grandes ailes. La goélettesoulevée par le ventsemblait voler dans l'air.

La nuitvint. La lune entrait dans son premier quartieret son insuffisantelumière devait s'éteindre bientôt dans les brumesde l'horizon. Des nuages chassaient de l'est et envahissaient déjàune partie du ciel.

Le piloteavait disposé ses feux de position-- précautionindispensable à prendre dans ces mers très fréquentéesaux approches des atterrages. Les rencontres de navires n'y étaientpas raresetavec la vitesse dont elle était animéela goélette se fût brisée au moindre choc.

Fix rêvaità l'avant de l'embarcation. Il se tenait à l'écartsachant Fogg d'un naturel peu causeur. D'ailleursil lui répugnaitde parler à cet hommedont il acceptait les services. Ilsongeait aussi à l'avenir. Cela lui paraissait certain que lesieur Fogg ne s'arrêterait pas à Yokohamaqu'ilprendrait immédiatement le paquebot de San Francisco afind'atteindre l'Amériquedont la vaste étendue luiassurerait l'impunité avec la sécurité. Le plande Phileas Fogg lui semblait on ne peut plus simple.

Au lieu des'embarquer en Angleterre pour les États-Uniscomme un coquinvulgairece Fogg avait fait le grand tour et traversé lestrois quarts du globeafin de gagner plus sûrement lecontinent américainoù il mangerait tranquillement lemillion de la Banqueaprès avoir dépisté lapolice. Mais une fois sur la terre de l'Unionque ferait Fix ?Abandonnerait-il cet homme ? Noncent fois non ! et jusqu'àce qu'il eût obtenu un acte d'extraditionil ne le quitteraitpas d'une semelle. C'était son devoiret il l'accompliraitjusqu'au bout. En tout casune circonstance heureuse s'étaitproduite : Passepartout n'était plus auprès de sonmaîtreet surtoutaprès les confidences de Fixilétait important que le maître et le serviteur ne serevissent jamais.

PhileasFoggluin'était pas non plus sans songer à sondomestiquesi singulièrement disparu. Toutes réflexionsfaitesil ne lui sembla pas impossible quepar suite d'unmalentendule pauvre garçon ne se fût embarquésur le Carnaticau dernier moment. C'était aussil'opinion de Mrs. Aoudaqui regrettait profondément cethonnête serviteurauquel elle devait tant. Il pouvait donc sefaire qu'on le retrouvât à Yokohamaetsi le Carnaticl'y avait transportéil serait aisé de le savoir.

Vers dixheuresla brise vint à fraîchir. Peut-être eût-ilété prudent de prendre un rismais le piloteaprèsavoir soigneusement observé l'état du ciellaissa lavoilure telle qu'elle était établie. D'ailleurslaTankadère portait admirablement la toileayant ungrand tirant d'eauet tout était paré à amenerrapidementen cas de grain.

A minuitPhileas Fogg et Mrs. Aouda descendirent dans la cabine. Fix les yavait précédéset s'était étendusur l'un des cadres. Quant au pilote et à ses hommesilsdemeurèrent toute la nuit sur le pont.

Lelendemain8 novembreau lever du soleilla goélette avaitfait plus de cent milles. Le lochsouvent jetéindiquait quela moyenne de sa vitesse était entre huit et neuf milles. LaTankadère avait du largue dans ses voiles qui portaienttoutes et elle obtenaitsous cette allureson maximum de rapidité.Si le vent tenait dans ces conditionsles chances étaientpour elle.

LaTankadèrependant toute cette journéenes'éloigna pas sensiblement de la côtedont les courantslui étaient favorables. Elle l'avait à cinq milles auplus par sa hanche de bâbordet cette côteirrégulièrement profiléeapparaissait parfois àtravers quelques éclaircies. Le vent venant de terrela merétait moins forte par là même : circonstanceheureuse pour la goélettecar les embarcations d'un petittonnage souffrent surtout de la houle qui rompt leur vitessequi«les tue»pour employer l'expression maritime.

Vers midila brise mollit un peu et hâla le sud-est. Le pilote fitétablir les flèches ; mais au bout de deux heuresilfallut les amenercar le vent fraîchissait à nouveau.

Mr. Fogget la jeune femmefort heureusement réfractaires au mal demermangèrent avec appétit les conserves et le biscuitdu bord. Fix fut invité à partager leur repas et dutacceptersachant bien qu'il est aussi nécessaire de lesterles estomacs que les bateauxmais cela le vexait ! Voyager aux fraisde cet hommese nourrir de ses propres vivresil trouvait àcela quelque chose de peu loyal. Il mangea cependant-- sur lepouceil est vrai-- mais enfin il mangea.

Toutefoisce repas terminéil crut devoir prendre le sieur Fogg àpartet il lui dit :

«Monsieur...»

Ce«monsieur»lui écorchait les lèvreset ilse retenait pour ne pas mettre la main au collet de ce «monsieur»!

«Monsieurvous avez été fort obligeant en m'offrant passage àvotre bord. Maisbien que mes ressources ne me permettent pas d'agiraussi largement que vousj'entends payer ma part...

-- Neparlons pas de celamonsieurrépondit Mr. Fogg.

-- Maissije tiens...

-- Nonmonsieurrépéta Fogg d'un ton qui n'admettait pas deréplique. Cela entre dans les frais généraux !»

Fixs'inclinail étouffaitetallant s'étendre surl'avant de la goéletteil ne dit plus un mot de la journée.

Cependanton filait rapidement. John Bunsby avait bon espoir. Plusieurs fois ildit à Mr. Fogg qu'on arriverait en temps voulu àShangaï. Mr. Fogg répondit simplement qu'il y comptait.D'ailleurstout l'équipage de la petite goélette ymettait du zèle. La prime affriolait ces braves gens. Aussipas une écoute qui ne fût consciencieusement raidie !Pas une voile qui ne fût vigoureusement étarquée! Pas une embardée que l'on pût reprocher àl'homme de barre ! On n'eût pas manoeuvré plussévèrement dans une régate du Royal-Yacht-Club.

Le soirle pilote avait relevé au loch un parcours de deux cent vingtmilles depuis Hong-Konget Phileas Fogg pouvait espérer qu'enarrivant à Yokohamail n'aurait aucun retard àinscrire à son programme. Ainsi doncle premier contretempssérieux qu'il eût éprouvé depuis sondépart de Londres ne lui causerait probablement aucunpréjudice.

Pendant lanuitvers les premières heures du matinla Tankadèreentrait franchement dans le détroit de Fo-Kienqui séparela grande île Formose de la côte chinoiseet ellecoupait le tropique du Cancer. La mer était très duredans ce détroitplein de remous formés par lescontre-courants. La goélette fatigua beaucoup. Les lamescourtes brisaient sa marche. Il devint très difficile de setenir debout sur le pont.

Avec lelever du jourle vent fraîchit encore. Il y avait dans le ciell'apparence d'un coup de vent. Du restele baromètreannonçait un changement prochain de l'atmosphère ; samarche diurne était irrégulièreet le mercureoscillait capricieusement. On voyait aussi la mer se soulever vers lesud-est en longues houles «qui sentaient la tempête».La veillele soleil s'était couché dans une brumerougeau milieu des scintillations phosphorescentes de l'océan.

Le piloteexamina longtemps ce mauvais aspect du ciel et murmura entre sesdents des choses peu intelligibles. A un certain momentse trouvantprès de son passager :

«Onpeut tout dire à Votre Honneur ? dit-il à voix basse.

-- Toutrépondit Phileas Fogg.

-- Ehbiennous allons avoir un coup de vent.

--Viendra-t-il du nord ou du sud ? demanda simplement Mr. Fogg.

-- Du sud.Voyez. C'est un typhon qui se prépare !

-- Va pourle typhon du sudpuisqu'il nous poussera du bon côtérépondit Mr. Fogg.

-- Si vousle prenez comme celarépliqua le piloteje n'ai plus rien àdire !»

Lespressentiments de John Bunsby ne le trompaient pas. A une époquemoins avancée de l'annéele typhonsuivantl'expression d'un célèbre météorologistese fût écoulé comme une cascade lumineuse deflammes électriquesmais en équinoxe hiver il étaità craindre qu'il ne se déchaînât avecviolence.

Le piloteprit ses précautions par avance. Il fit serrer toutes lesvoiles de la goélette et amener les vergues sur le pont. Lesmots de flèche furent dépassés. On rentra lebout-dehors. Les panneaux furent condamnés avec soin. Pas unegoutte d'eau ne pouvaitdès lorspénétrer dansla coque de l'embarcation. Une seule voile triangulaireuntourmentin de forte toilefut hissé en guise de trinquettede manière à maintenir la goélette vent arrière.Et on attendit.

JohnBunsby avait engagé ses passagers à descendre dans lacabine ; maisdans un étroit espaceà peu prèsprivé d'airet par les secousses de la houlecetemprisonnement n'avait rien d'agréable. Ni Mr. Foggni Mrs.Aoudani Fix lui-même ne consentirent à quitter lepont.

Vers huitheuresla bourrasque de pluie et de rafale tomba à bord. Rienqu'avec son petit morceau de toilela Tankadère futenlevée comme une plume par ce vent dont on ne saurait donnerune idée exactequand il souffle en tempête. Comparersa vitesse à la quadruple vitesse d'une locomotive lancéeà toute vapeurce serait rester au-dessous de la vérité.

Pendanttoute la journéel'embarcation courut ainsi vers le nordemportée par les lames monstrueusesen conservantheureusement une rapidité égale à la leur. Vingtfois elle faillit être coiffée par une de ces montagnesd'eau qui se dressaient à l'arrière ; mais un adroitcoup de barredonné par le piloteparait la catastrophe. Lespassagers étaient quelquefois couverts en grand par lesembruns qu'ils recevaient philosophiquement. Fix maugréaitsans doutemais l'intrépide Aoudales yeux fixés surson compagnondont elle ne pouvait qu'admirer le sang-froidsemontrait digne de lui et bravait la tourmente à ses côtés.Quant à Phileas Foggil semblait que ce typhon fûtpartie de son programme.

Jusqu'alorsla Tankadère avait toujours fait route au nord ; maisvers le soircomme on pouvait le craindrele venttournant detrois quartshâla le nord-ouest. La goéletteprêtantalors le flanc à la lamefut effroyablement secouée.La mer la frappait avec une violence bien faite pour effrayerquandon ne sait pas avec quelle solidité toutes les parties d'unbâtiment sont reliées entre elles.

Avec lanuitla tempête s'accentua encore. En voyant l'obscuritése faireet avec l'obscurité s'accroître la tourmenteJohn Bunsby ressentit de vives inquiétudes. Il se demanda s'ilne serait pas temps de relâcheret il consulta son équipage.

Ses hommesconsultésJohn Bunsby s'approcha de Mr. Fogget lui dit :

«JecroisVotre Honneurque nous ferions bien de gagner un des ports dela côte.

-- Je lecrois aussirépondit Phileas Fogg.

-- Ah !fit le pilotemais lequel ?

-- Je n'enconnais qu'unrépondit tranquillement Mr. Fogg.

-- Etc'est !...

--Shangaï.»

Cetteréponsele pilote fut d'abord quelques instants sanscomprendre ce qu'elle signifiaitce qu'elle renfermait d'obstinationet de ténacité. Puis il s'écria :

«Ehbienoui ! Votre Honneur a raison. A Shangaï !»

Et ladirection de la Tankadère fut imperturbablementmaintenue vers le nord.

Nuitvraiment terrible ! Ce fut un miracle si la petite goélette nechavira pas. Deux fois elle fut engagéeet tout aurait étéenlevé à bordsi les saisines eussent manqué.Mrs. Aouda était briséemais elle ne fit pas entendreune plainte. Plus d'une fois Mr. Fogg dut se précipiter verselle pour la protéger contre la violence des lames.

Le jourreparut. La tempête se déchaînait encore avec uneextrême fureur. Toutefoisle vent retomba dans le sud-est.C'était une modification favorableet la Tankadèrefit de nouveau route sur cette mer démontéedont leslames se heurtaient alors à celles que provoquait la nouvelleaire du vent. De là un choc de contre-houles qui eûtécrasé une embarcation moins solidement construite.

De tempsen temps on apercevait la côte à travers les brumesdéchiréesmais pas un navire en vue. La Tankadèreétait seule à tenir la mer.

A midiily eut quelques symptômes d'accalmiequiavec l'abaissement dusoleil sur l'horizonse prononcèrent plus nettement.

Le peu dedurée de la tempête tenait à sa violence même.Les passagersabsolument briséspurent manger un peu etprendre quelque repos.

La nuitfut relativement paisible. Le pilote fit rétablir ses voilesau bas ris. La vitesse de l'embarcation fut considérable. Lelendemain11au lever du jourreconnaissance faite de la côteJohn Bunsby put affirmer qu'on n'était pas à centmilles de Shangaï.

Centmilleset il ne restait plus que cette journée pour les faire! C'était le soir même que Mr. Fogg devait arriver àShangaïs'il ne voulait pas manquer le départ dupaquebot de Yokohama. Sans cette tempêtependant laquelle ilperdit plusieurs heuresil n'eût pas été en cemoment à trente milles du port.

La brisemollissait sensiblementmais heureusement la Mer tombait avec elle.La goélette se couvrit de toile. Flèchesvoilesd'étaiscontre-foctout portaitet la mer écumaitsous l'étrave.

A midilaTankadère n'était pas à plus dequarante-cinq milles de Shangaï. Il lui restait six heuresencore pour gagner ce port avant le départ du paquebot deYokohama.

Lescraintes furent vives à bord. On voulait arriver à toutprix. Tous -- Phileas Fogg excepté sans doute -- sentaientleur coeur battre d'impatience. Il fallait que la petite goélettese maintint dans une moyenne de neuf milles à l'heureet levent mollissait toujours ! C'était une brise irrégulièredes bouffées capricieuses venant de la côte. Ellespassaientet la mer se déridait aussitôt aprèsleur passage.

Cependantl'embarcation était si légèreses voileshautesd'un fin tissuramassaient si bien les folles brisesquele courant aidantà six heuresJohn Bunsby ne comptait plusque dix milles jusqu'à la rivière de Shangaïcarla ville elle-même est située à une distance dedouze milles au moins au-dessus de l'embouchure.

A septheureson était encore à trois milles de Shangaï.Un formidable juron s'échappa des lèvres du pilote...La prime de deux cents livres allait évidemment lui échapper.Il regarda Mr. Fogg. Mr. Fogg était impassibleet cependantsa fortune entière se jouait à ce moment...

A cemoment aussiun long fuseau noircouronné d'un panache defuméeapparut au ras de l'eau. C'était le paquebotaméricainqui sortait à l'heure réglementaire.

«Malédiction! s'écria John Bunsbyqui repoussa la barre d'un brasdésespéré.

-- Dessignaux !» dit simplement Phileas Fogg. Un petit canon debronze s'allongeait à l'avant de la Tankadère.Il servait à faire des signaux par les temps de brume.

Le canonfut chargé jusqu'à la gueulemais au moment oùle pilote allait appliquer un charbon ardent sur la lumière :

«Lepavillon en berne»dit Mr. Fogg.

Lepavillon fut amené à mi-mât. C'était unsignal de détresseet l'on pouvait espérer que lepaquebot américainl'apercevantmodifierait un instant saroute pour rallier l'embarcation.

«Feu!» dit Mr. Fogg.

Et ladétonation du petit canon de bronze éclata dans l'air.



XXII
OÙ PASSEPARTOUT VOIT BIEN QUEMÊME AUXANTIPODESIL EST PRUDENT D'AVOIR QUELQUE ARGENT DANS SA POCHE



LeCarnatic ayant quitté Hong-Kongle 7 novembreàsix heures et demie du soirse dirigeait à toute vapeur versles terres du Japon. Il emportait un plein chargement de marchandiseset de passagers. Deux cabines de l'arrière restaientinoccupées. C'étaient celles qui avaient étéretenues pour le compte de Mr. Phileas Fogg.

Lelendemain matinles hommes de l'avant pouvaient voirnon sansquelque surpriseun passagerl'oeil à demi hébétéla démarche branlantela tête ébourifféequi sortait du capot des secondes et venait en titubant s'asseoir surune drome.

Cepassagerc'était Passepartout en personne. Voici ce qui étaitarrivé.

Quelquesinstants après que Fix eut quitté la tabagiedeuxgarçons avaient enlevé Passepartout profondémentendormiet l'avaient couché sur le lit réservéaux fumeurs. Mais trois heures plus tardPassepartoutpoursuivijusque dans ses cauchemars par une idée fixese réveillaitet luttait contre l'action stupéfiante du narcotique. Lapensée du devoir non accompli secouait sa torpeur. Il quittaitce lit d'ivrogneset trébuchants'appuyant aux muraillestombant et se relevantmais toujours et irrésistiblementpoussé par une sorte d'instinctil sortait de la tabagiecriant comme dans un rêve : «Le Carnatic ! leCarnatic

Lepaquebot était là fumantprêt à partir.Passepartout n'avait que quelques pas à faire. Il s'élançasur le pont volantil franchit la coupée et tomba inaniméà l'avantau moment où le Carnatic larguait sesamarres.

Quelquesmatelotsen gens habitués à ces sortes de scènesdescendirent le pauvre garçon dans une cabine des secondesetPassepartout ne se réveilla que le lendemain matinàcent cinquante milles des terres de la Chine.

Voilàdonc pourquoice matin-làPassepartout se trouvait sur lepont du Carnaticet venait humer à pleine gorgéesles fraîches brises de la mer. Cet air pur le dégrisa.Il commença à rassembler ses idées et n'yparvint pas sans peine. Maisenfinil se rappela les scènesde la veilleles confidences de Fixla tabagieetc.

«Ilest évidentse dit-ilque j'ai étéabominablement grisé ! Que va dire Mr. Fogg ? En tout casjen'ai pas manqué le bateauet c'est le principal.»

Puissongeant à Fix :

«Pourcelui-làse dit-ilj'espère bien que nous en sommesdébarrasséset qu'il n'a pas oséaprèsce qu'il m'a proposénous suivre sur le Carnatic. Uninspecteur de policeun détective aux trousses de mon maîtreaccusé de ce vol commis à la Banque d'Angleterre !Allons donc ! Mr. Fogg est un voleur comme je suis un assassin !»

Passepartoutdevait-il raconter ces choses à son maître ?Convenait-il de lui apprendre le rôle joué par Fix danscette affaire ? Ne ferait-il pas mieux d'attendre son arrivéeà Londrespour lui dire qu'un agent de la policemétropolitaine l'avait filé autour du mondeet pour enrire avec lui ? Ouisans doute. En tout casquestion àexaminer. Le plus presséc'était de rejoindre Mr. Fogget de lui faire agréer ses excuses pour cette inqualifiableconduite.

Passepartoutse leva donc. La mer était houleuseet le paquebot roulaitfortement. Le digne garçonaux jambes peu solides encoregagna tant bien que mal l'arrière du navire.

Sur lepontil ne vit personne qui ressemblât ni à son maîtreni à Mrs. Aouda.

«Bonfit-ilMrs. Aouda est encore couchée à cette heure.Quant à Mr. Foggil aura trouvé quelque joueur dewhistet suivant son habitude...»

Ce disantPassepartout descendit au salon. Mr. Fogg n'y était pas.Passepartout n'avait qu'une chose à faire : c'était dedemander au purser quelle cabine occupait Mr. Fogg. Le purser luirépondit qu'il ne connaissait aucun passager de ce nom.

«Pardonnez-moidit Passepartout en insistant. Il s'agit d'un gentlemangrandfroidpeu communicatifaccompagné d'une jeune dame...

-- Nousn'avons pas de jeune dame à bordrépondit le purser.Au surplusvoici la liste des passagers. Vous pouvez la consulter.»

Passepartoutconsulta la liste... Le nom de son maître n'y figurait pas.

Il eutcomme un éblouissement. Puis une idée lui traversa lecerveau.

«Ahçà ! je suis bien sur le Carnatic ?s'écria-t-il.

-- Ouirépondit le purser.

-- Enroute pour Yokohama ?

--Parfaitement.»

Passepartoutavait eu un instant cette crainte de s'être trompé denavire ! Mais s'il était sur le Carnaticil étaitcertain que son maître ne s'y trouvait pas.

Passepartoutse laissa tomber sur un fauteuil. C'était un coup de foudre.Etsoudainla lumière se fit en lui. Il se rappela quel'heure du départ du Carnatic avait étéavancéequ'il devait prévenir son maîtreetqu'il ne l'avait pas fait ! C'était donc sa faute si Mr. Fogget Mrs. Aouda avaient manqué ce départ !

Sa fauteouimais plus encore celle du traître quipour le séparerde son maîtrepour retenir celui-ci à Hong-Kongl'avait enivré! Car il comprit enfin la manoeuvre del'inspecteur de police. Et maintenantMr. Foggà coup sûrruinéson pari perduarrêtéemprisonnépeut-être !... Passepartoutà cette pensées'arracha les cheveux. Ah ! si jamais Fix lui tombait sous la mainquel règlement de comptes !

Enfinaprès le premier moment d'accablementPassepartout reprit sonsang-froid et étudia la situation. Elle était peuenviable. Le Français se trouvait en route pour le Japon.Certain d'y arrivercomment en reviendrait-il ? Il avait la pochevide. Pas un shillingpas un penny ! Toutefoisson passage et sanourriture à bord étaient payés d'avance. Ilavait donc cinq ou six jours devant lui pour prendre un parti. S'ilmangea et but pendant cette traverséecela ne saurait sedécrire. Il mangea pour son maîtrepour Mrs. Aouda etpour lui-même. Il mangea comme si le Japonoù il allaitabordereût été un pays désertdépourvude toute substance comestible.

Le 13àla marée du matinle Carnatic entrait dans le port deYokohama.

Ce pointest une relâche importante du Pacifiqueoù font escaletous les steamers employés au service de la poste et desvoyageurs entre l'Amérique du Nordla Chinele Japon et lesîles de la Malaisie. Yokohama est située dans la baiemême de Yeddoà peu de distance de cette immense villeseconde capitale de l'empire japonaisautrefois résidence dutaïkoundu temps que cet empereur civil existaitet rivale deMeakola grande cité qu'habite le mikadoempereurecclésiastiquedescendant des dieux.

LeCarnatic vint se ranger au quai de Yokohamaprès desjetées du port et des magasins de la douaneau milieu denombreux navires appartenant à toutes les nations.

Passepartoutmit le piedsans aucun enthousiasmesur cette terre si curieuse desFils du Soleil. Il n'avait rien de mieux à faire que deprendre le hasard pour guideet d'aller à l'aventure par lesrues de la ville.

Passepartoutse trouva d'abord dans une cité absolument européenneavec des maisons à basses façadesornées devérandas sous lesquelles se développaient d'élégantspéristyleset qui couvrait de ses ruesde ses placesde sesdocksde ses entrepôtstout l'espace compris depuis lepromontoire du Traité jusqu'à la rivière. Làcomme à Hong-Kongcomme à Calcuttafourmillait unpêle-mêle de gens de toutes racesAméricainsAnglaisChinoisHollandaismarchands prêts à toutvendre et à tout acheterau milieu desquels le Françaisse trouvait aussi étranger que s'il eût étéjeté au pays des Hottentots.

Passepartoutavait bien une ressource : c'était de se recommander prèsdes agents consulaires français ou anglais établis àYokohama ; mais il lui répugnait de raconter son histoiresiintimement mêlée à celle de son maîtreetavant d'en venir làil voulait avoir épuisétoutes les autres chances.

Doncaprès avoir parcouru la partie européenne de la villesans que le hasard l'eût en rien serviil entra dans la partiejaponaisedécidés'il le fallaità pousserjusqu'à Yeddo.

Cetteportion indigène de Yokohama est appelée Bentendu nomd'une déesse de la meradorée sur les îlesvoisines. Là se voyaient d'admirables allées de sapinset de cèdresdes portes sacrées d'une architectureétrangedes ponts enfouis au milieu des bambous et desroseauxdes temples abrités sous le couvert immense etmélancolique des cèdres séculairesdesbonzeries au fond desquelles végétaient les prêtresdu bouddhisme et les sectateurs de la religion de Confuciusdes ruesinterminables où l'on eût pu recueillir une moissond'enfants au teint rose et aux joues rougespetits bonshommes qu'oneût dit découpés dans quelque paravent indigèneet qui se jouaient au milieu de caniches à jambes courtes etde chats jaunâtressans queuetrès paresseux et trèscaressants.

Dans lesruesce n'était que fourmillementva-et-vient incessant :bonzes passant processionnellement en frappant leurs tambourinsmonotonesyakouninesofficiers de douane ou de policeàchapeaux pointus incrustés de laque et portant deux sabres àleur ceinturesoldats vêtus de cotonnades bleues àraies blanches et armés de fusil à percussionhommesd'armes du mikadoensachés dans leur pourpoint de soieavechaubert et cotte de mailleset nombre d'autres militaires de toutesconditions-- carau Japonla profession de soldat est autantestimée qu'elle est dédaignée en Chine. Puisdes frères quêteursdes pèlerins en longuesrobesde simples civilschevelure lisse et d'un noir d'ébènetête grossebuste longjambes grêlestaille peuélevéeteint coloré depuis les sombres nuancesdu cuivre jusqu'au blanc matmais jamais jaune comme celui desChinoisdont les Japonais différent essentiellement. Enfinentre les voituresles palanquinsles chevauxles porteurslesbrouettes à voileles «norimons» à paroisde laqueles «cangos» moelleuxvéritableslitières en bambouon voyait circulerà petits pas deleur petit piedchaussé de souliers de toilede sandales depaille ou de socques en bois ouvragéquelques femmes peujoliesles yeux bridésla poitrine dépriméeles dents noircies au goût du jourmais portant avec élégancele vêtement nationalle «kirimon»sorte de robede chambre croisée d'une écharpe de soiedont la largeceinture s'épanouissait derrière en un noeudextravagant-- que les modernes Parisiennes semblent avoir empruntéaux Japonaises.

Passepartoutse promena pendant quelques heures au milieu de cette foule bigarréeregardant aussi les curieuses et opulentes boutiquesles bazars oùs'entasse tout le clinquant de l'orfèvrerie japonaiseles«restaurations» ornées de banderoles et debannièresdans lesquelles il lui était interditd'entreret ces maisons de thé où se boit àpleine tasse l'eau chaude odoranteavec le «saki»liqueur tirée du riz en fermentationet ces confortablestabagies où l'on fume un tabac très finet nonl'opiumdont l'usage est à peu près inconnu au Japon.

PuisPassepartout se trouva dans les champsau milieu des immensesrizières. Là s'épanouissaientavec des fleursqui jetaient leurs dernières couleurs et leurs derniersparfumsdes camélias éclatantsportés non plussur des arbrisseauxmais sur des arbresetdans les enclos debambousdes cerisiersdes pruniersdes pommiersque les indigènescultivent plutôt pour leurs fleurs que pour leurs fruitsetque des mannequins grimaçantsdes tourniquets criardsdéfendent contre le bec des moineauxdes pigeonsdescorbeaux et autres volatiles voraces. Pas de cèdre majestueuxqui n'abritât quelque grand aigle ; pas de saule pleureur quine recouvrît de son feuillage quelque héronmélancoliquement perché sur une patte ; enfinpartoutdes corneillesdes canardsdes éperviersdes oies sauvageset grand nombre de ces grues que les Japonais traitent de«Seigneuries»et qui symbolisent pour eux la longévitéet le bonheur.

En errantainsiPassepartout aperçut quelques violettes entre lesherbes :

«Bon! dit-ilvoilà mon souper.»

Mais lesayant sentiesil ne leur trouva aucun parfum.

«Pasde chance !» pensa-t-il.

Certesl'honnête garçon avaitpar prévisionaussicopieusement déjeuné qu'il avait pu avant de quitter leCarnatic ; mais après une journée de promenadeil se sentit l'estomac très creux. Il avait bien remarquéque moutonschèvres ou porcsmanquaient absolument auxétalages des bouchers indigènesetcomme il savaitque c'est un sacrilège de tuer les boeufsuniquement réservésaux besoins de l'agricultureil en avait conclu que la viande étaitrare au Japon. Il ne se trompait pas ; mais à défaut deviande de boucherieson estomac se fût fort accommodédes quartiers de sanglier ou de daimdes perdrix ou des caillesdela volaille ou du poissondont les Japonais se nourrissent presqueexclusivement avec le produit des rizières. Mais il dut fairecontre fortune bon coeuret remit au lendemain le soin de pourvoir àsa nourriture.

La nuitvint. Passepartout rentra dans la ville indigèneet il erradans les rues au milieu des lanternes multicoloresregardant lesgroupes de baladins exécuter leurs prestigieux exercicesetles astrologues en plein vent qui amassaient la foule autour de leurlunette. Puis il revit la radeémaillée des feux depêcheursqui attiraient le poisson à la lueur derésines enflammées.

Enfin lesrues se dépeuplèrent. A la foule succédèrentles rondes des yakounines. Ces officiersdans leurs magnifiquescostumes et au milieu de leur suiteressemblaient à desambassadeurset Passepartout répétait plaisammentchaque fois qu'il rencontrait quelque patrouille éblouissante:

«Allonsbon ! encore une ambassade japonaise qui part pour l'Europe !»





XXIII

DANSLEQUEL LE NEZ DE PASSEPARTOUT S'ALLONGE DÉMESURÉMENT


LelendemainPassepartoutéreintéaffamése ditqu'il fallait manger à tout prixet que le plus tôtserait le mieux. Il avait bien cette ressource de vendre sa montremais il fût plutôt mort de faim. C'était alors lecas ou jamaispour ce brave garçond'utiliser la voix fortesinon mélodieusedont la nature l'avait gratifié.

Il savaitquelques refrains de France et d'Angleterreet il résolut deles essayer. Les Japonais devaient certainement être amateursde musiquepuisque tout se fait chez eux aux sons des cymbalesdutam-tam et des tambourset ils ne pouvaient qu'apprécier lestalents d'un virtuose européen.

Maispeut-être était-il un peu matin pour organiser unconcertet les dilettantiinopinément réveillésn'auraient peut-être pas payé le chanteur en monnaie àl'effigie du mikado.

Passepartoutse décida donc à attendre quelques heures ; maistouten cheminantil fit cette réflexion qu'il semblerait tropbien vêtu pour un artiste ambulantet l'idée lui vintalors d'échanger ses vêtements contre une défroqueplus en harmonie avec sa position. Cet échange devaitd'ailleursproduire une soultequ'il pourrait immédiatementappliquer à satisfaire son appétit.

Cetterésolution priserestait à l'exécuter. Ce nefut qu'après de longues recherches que Passepartout découvritun brocanteur indigèneauquel il exposa sa demande. L'habiteuropéen plut au brocanteuret bientôt Passepartoutsortait affublé d'une vieille robe japonaise et coifféd'une sorte de turban à côtesdécolorésous l'action du temps. Maisen retourquelques piécettesd'argent résonnaient dans sa poche.

«Bonpensa-t-ilje me figurerai que nous sommes en carnaval !»

Le premiersoin de Passepartoutainsi «japonaisé»futd'entrer dans une «tea-house» de modeste apparenceetlàd'un reste de volaille et de quelques poignées derizil déjeuna en homme pour qui le dîner serait encoreun problème à résoudre.

«Maintenantse dit-il quand il fut copieusement restauréil s'agit de nepas perdre la tête. Je n'ai plus la ressource de vendre cettedéfroque contre une autre encore plus japonaise. Il faut doncaviser au moyen de quitter le plus promptement possible ce pays duSoleildont je ne garderai qu'un lamentable souvenir !»

Passepartoutsongea alors à visiter les paquebots en partance pourl'Amérique. Il comptait s'offrir en qualité decuisinier ou de domestiquene demandant pour toute rétributionque le passage et la nourriture. Une fois à San Franciscoilverrait à se tirer d'affaire. L'importantc'était detraverser ces quatre mille sept cents milles du Pacifique quis'étendent entre le Japon et le Nouveau Monde.

Passepartoutn'étant point homme à laisser languir une idéese dirigea vers le port de Yokohama. Mais à mesure qu'ils'approchait des docksson projetqui lui avait paru si simple aumoment où il en avait eu l'idéelui semblait de plusen plus inexécutable. Pourquoi aurait-on besoin d'un cuisinierou d'un domestique à bord d'un paquebot américainetquelle confiance inspirerait-ilaffublé de la sorte ? Quellesrecommandations faire valoir ? Quelles référencesindiquer ?

Comme ilréfléchissait ainsises regards tombèrent surune immense affiche qu'une sorte de clown promenait dans les rues deYokohama. Cette affiche était ainsi libellée en anglais:

TROUPEJAPONAISE ACROBATIQUE
DE
L'HONORABLE WILLIAM BATULCAR
DERNIÈRES REPRÉSENTATIONS



Avant leurdépart pour les États-Unis d'Amérique


DES
LONGS-NEZ
SOUS L'INVOCATION DIRECTE DU DIEU TINGOU


GrandeAttraction !


«LesÉtats-Unis d'Amérique ! s'écria Passepartoutvoilà justement mon affaire !...»

Il suivitl'homme-afficheetà sa suiteil rentra bientôt dansla ville japonaise. Un quart d'heure plus tardil s'arrêtaitdevant une vaste caseque couronnaient plusieurs faisceaux debanderoleset dont les parois extérieures représentaientsans perspectivemais en couleurs violentestoute une bande dejongleurs.

C'étaitl'établissement de l'honorable Batulcarsorte de Barnumaméricaindirecteur d'une troupe de saltimbanquesjongleursclownsacrobateséquilibristesgymnastesquisuivantl'affichedonnait ses dernières représentations avantde quitter l'empire du Soleil pour les États de l'Union.

Passepartoutentra sous un péristyle qui précédait la caseet demanda Mr. Batulcar. Mr. Batulcar apparut en personne.

«Quevoulez-vous ? dit-il à Passepartoutqu'il prit d'abord pourun indigène.

--Avez-vous besoin d'un domestique ? demanda Passepartout.

-- Undomestiques'écria le Barnum en caressant l'épaissebarbiche grise qui foisonnait sous son mentonj'en ai deuxobéissantsfidèlesqui ne m'ont jamais quittéet qui me servent pour rienà condition que je lesnourrisse... Et les voilàajouta-t-il en montrant ses deuxbras robustessillonnés de veines grosses comme des cordes decontrebasse.

-- Ainsije ne puis vous être bon à rien ?

-- A rien.

-- Diable! ça m'aurait pourtant fort convenu de partir avec vous.

-- Ah çà! dit l'honorable Batulcarvous êtes Japonais comme je suis unsinge ! Pourquoi donc êtes-vous habillé de la sorte ?

-- Ons'habille comme on peut !

-- Vraicela. Vous êtes un Françaisvous ?

-- OuiunParisien de Paris.

-- Alorsvous devez savoir faire des grimaces ?

-- Ma foirépondit Passepartoutvexé de voir sa nationalitéprovoquer cette demandenous autres Françaisnous savonsfaire des grimacesc'est vraimais pas mieux que les Américains!

-- Juste.Eh biensi je ne vous prends pas comme domestiqueje peux vousprendre comme clown. Vous comprenezmon brave. En Franceon exhibedes farceurs étrangerset à l'étrangerdesfarceurs français !

-- Ah !

-- Vousêtes vigoureuxd'ailleurs ?

-- Surtoutquand je sors de table.

-- Et voussavez chanter ?

-- Ouirépondit Passepartoutqui avait autrefois fait sa partie dansquelques concerts de rue.

-- Maissavez-vous chanter la tête en basavec une toupie tournantesur la plante du pied gaucheet un sabre en équilibre sur laplante du pied droit ?

-- Parbleu! répondit Passepartoutqui se rappelait les premiersexercices de son jeune âge.

-- C'estquevoyez-voustout est là !» réponditl'honorable Batulcar.

L'engagementfut conclu hic et nunc.

EnfinPassepartout avait trouvé une position. Il était engagépour tout faire dans la célèbre troupe japonaise.C'était peu flatteurmais avant huit jours il serait en routepour San Francisco.

Lareprésentationannoncée à grand fracas parl'honorable Batulcardevait commencer à trois heuresetbientôt les formidables instruments d'un orchestre japonaistambours et tam-tamstonnaient à la porte. On comprend bienque Passepartout n'avait pu étudier un rôlemais ildevait prêter l'appui de ses solides épaules dans legrand exercice de la «grappe humaine» exécutépar les Longs-Nez du dieu Tingou. Ce «great attraction»de la représentation devait clore la série desexercices.

Avanttrois heuresles spectateurs avaient envahi la vaste case. Européenset indigènesChinois et Japonaishommesfemmes et enfantsse précipitaient sur les étroites banquettes et dansles loges qui faisaient face à la scène. Les musiciensétaient rentrés à l'intérieuretl'orchestre au completgongstam-tamscliquettesflûtestambourins et grosses caissesopéraient avec fureur.

Cettereprésentation fut ce que sont toutes ces exhibitionsd'acrobates. Mais il faut bien avouer que les Japonais sont lespremiers équilibristes du monde. L'unarmé de sonéventail et de petits morceaux de papierexécutaitl'exercice si gracieux des papillons et des fleurs. Un autreavec lafumée odorante de sa pipetraçait rapidement dansl'air une série de mots bleuâtresqui formaient uncompliment à l'adresse de l'assemblée. Celui-cijonglait avec des bougies alluméesqu'il éteignitsuccessivement quand elles passèrent devant ses lèvreset qu'il ralluma l'une à l'autre sans interrompre un seulinstant sa prestigieuse jonglerie. Celui-là reproduisitaumoyen de toupies tournantesles plus invraisemblables combinaisons ;sous sa mainces ronflantes machines semblaient s'animer d'une viepropre dans leur interminable giration ; elles couraient sur destuyaux de pipesur des tranchants de sabresur des fils de fervéritables cheveux tendus d'un côté de la scèneà l'autre ; elles faisaient le tour de grands vases decristalelles gravissaient des échelles de bambouelles sedispersaient dans tous les coinsproduisant des effets harmoniquesd'un étrange caractère en combinant leurs tonalitésdiverses. Les jongleurs jonglaient avec elleset elles tournaientdans l'air ; ils les lançaient comme des volantsavec desraquettes de boiset elles tournaient toujours ; ils les fourraientdans leur pocheet quand ils les retiraientelles tournaientencore-- jusqu'au moment où un ressort détendu lesfaisait s'épanouir en gerbes d'artifice !

Inutile dedécrire ici les prodigieux exercices des acrobates etgymnastes de la troupe. Les tours de l'échellede la perchede la bouledes tonneauxetc. furent exécutés avecune précision remarquable. Mais le principal attrait de lareprésentation était l'exhibition de ces «Longs-Nez»étonnants équilibristes que l'Europe ne connaîtpas encore.

CesLongs-Nez forment une corporation particulière placéesous l'invocation directe du dieu Tingou. Vêtus comme deshérauts du Moyen Ageils portaient une splendide paired'ailes à leurs épaules. Mais ce qui les distinguaitplus spécialementc'était ce long nez dont leur faceétait agrémentéeet surtout l'usage qu'ils enfaisaient. Ces nez n'étaient rien moins que des bambouslongsde cinqde sixde dix piedsles uns droitsles autres courbésceux-ci lissesceux-là verruqueux. Orc'était sur cesappendicesfixés d'une façon solideque s'opéraienttous leurs exercices d'équilibre. Une douzaine de cessectateurs du dieu Tingou se couchèrent sur le doset leurscamarades vinrent s'ébattre sur leurs nezdresséscomme des paratonnerressautantvoltigeant de celui-ci àcelui-làet exécutant les tours les plusinvraisemblables.

Pourtermineron avait spécialement annoncé au public lapyramide humainedans laquelle une cinquantaine de Longs-Nezdevaient figurer le «Char de Jaggernaut». Mais au lieu deformer cette pyramide en prenant leurs épaules pour pointd'appuiles artistes de l'honorable Batulcar ne devaient s'emmancherque par leur nez. Orl'un de ceux qui formaient la base du charavait quitté la troupeet comme il suffisait d'êtrevigoureux et adroitPassepartout avait été choisi pourle remplacer.

Certesledigne garçon se sentit tout piteuxquand -- triste souvenirde sa jeunesse -- il eut endossé son costume du Moyen Ageorné d'ailes multicoloreset qu'un nez de six pieds lui eutété appliqué sur la face ! Mais enfince nezc'était son gagne-painet il en prit son parti.

Passepartoutentra en scèneet vint se ranger avec ceux de ses collèguesqui devaient figurer la base du Char de Jaggernaut. Tous s'étendirentà terrele nez dressé vers le ciel. Une secondesection d'équilibristes vint se poser sur ces longsappendicesune troisième s'étagea au-dessuspuis unequatrièmeet sur ces nez qui ne se touchaient que par leurpointeun monument humain s'éleva bientôt jusqu'auxfrises du théâtre.

Orlesapplaudissements redoublaientet les instruments de l'orchestreéclataient comme autant de tonnerresquand la pyramides'ébranlal'équilibre se rompitun des nez de la basevint à manqueret le monument s'écroula comme unchâteau de cartes...

C'étaitla faute à Passepartout quiabandonnant son postefranchissant la rampe sans le secours de ses aileset grimpant àla galerie de droitetombait aux pieds d'un spectateur en s'écriant:

«Ah! mon maître ! mon maître !

-- Vous ?

-- Moi !

-- Eh bien! en ce casau paquebotmon garçon !...»

Mr. FoggMrs. Aoudaqui l'accompagnaitPassepartout s'étaientprécipités par les couloirs au-dehors de la case. Maislàils trouvèrent l'honorable Batulcarfurieuxquiréclamait des dommages-intérêts pour «lacasse». Phileas Fogg apaisa sa fureur en lui jetant une poignéede bank-notes. Età six heures et demieau moment oùil allait partirMr. Fogg et Mrs. Aouda mettaient le pied sur lepaquebot américainsuivis de Passepartoutles ailes au doset sur la face ce nez de six pieds qu'il n'avait pas encore puarracher de son visage !



XXIV
PENDANT LEQUEL S'ACCOMPLIT LA TRAVERSÉE DE L'OCÉANPACIFIQUE



Ce quiétait arrivé en vue de Shangaïon le comprend.Les signaux faits par la Tankadère avaient étéaperçus du paquebot de Yokohama. Le capitainevoyant unpavillon en bernes'était dirigé vers la petitegoélette. Quelques instants aprèsPhileas Foggsoldant son passage au prix convenumettait dans la poche du patronJohn Bunsby cinq cent cinquante livres (13 750 F). Puis l'honorablegentlemanMrs. Aouda et Fix étaient montés àbord du steamerqui avait aussitôt fait route pour Nagasaki etYokohama.

Arrivéle matin même14 novembreà l'heure réglementairePhileas Fogglaissant Fix aller à ses affairess'étaitrendu à bord du Carnaticet là il apprenaitàla grande joie de Mrs. Aouda -- et peut-être à lasiennemais du moins il n'en laissa rien paraître -- que leFrançais Passepartout était effectivement arrivéla veille à Yokohama.

PhileasFoggqui devait repartir le soir même pour San Franciscosemit immédiatement à la recherche de son domestique. Ils'adressamais en vainaux agents consulaires français etanglaisetaprès avoir inutilement parcouru les rues deYokohamail désespérait de retrouver Passepartoutquand le hasardou peut-être une sorte de pressentimentlefit entrer dans la case de l'honorable Batulcar. Il n'eûtcertes point reconnu son serviteur sous cet excentrique accoutrementde héraut ; mais celui-cidans sa position renverséeaperçut son maître à la galerie. Il ne putretenir un mouvement de son nez. De là rupture de l'équilibreet ce qui s'ensuivit.

Voilàce que Passepartout apprit de la bouche même de Mrs. Aoudaquilui raconta alors comment s'était faite cette traverséede Hong-Kong à Yokohamaen compagnie d'un sieur Fixsur lagoélette la Tankadère.

Au nom deFixPassepartout ne sourcilla pas. Il pensait que le moment n'étaitpas venu de dire à son maître ce qui s'étaitpassé entre l'inspecteur de police et lui. Aussidansl'histoire que Passepartout fit de ses aventuresil s'accusa ets'excusa seulement d'avoir été surpris par l'ivresse del'opium dans une tabagie de Yokohama.

Mr. Foggécouta froidement ce récitsans répondre ; puisil ouvrit à son domestique un crédit suffisant pour quecelui-ci pût se procurer à bord des habits plusconvenables. Eten effetune heure ne s'était pas écouléeque l'honnête garçonayant coupé son nez etrogné ses ailesn'avait plus rien en lui qui rappelâtle sectateur du dieu Tingou.

Lepaquebot faisant la traversée de Yokohama à SanFrancisco appartenait à la Compagnie du «Pacific Mailsteam»et se nommait le General-Grant. C'étaitun vaste steamer à rouesjaugeant deux mille cinq centstonnesbien aménagé et doué d'une grandevitesse. Un énorme balancier s'élevait et s'abaissaitsuccessivement au dessus du pont ; à l'une de ses extrémitéss'articulait la tige d'un pistonet à l'autre celle d'unebiellequitransformant le mouvement rectiligne en mouvementcirculaires'appliquait directement à l'arbre des roues. LeGeneral-Grant était gréé en trois-mâtsgoéletteet il possédait une grande surface devoilurequi aidait puissamment la vapeur. A filer ses douze milles àl'heurele paquebot ne devait pas employer plus de vingt et un jourspour traverser le Pacifique. Phileas Fogg était donc autoriséà croire querendu le 2 décembre à SanFranciscoil serait le 11 à New York et le 20 àLondres-- gagnant ainsi de quelques heures cette date fatale du 21décembre.

Lespassagers étaient assez nombreux à bord du steamerdesAnglaisbeaucoup d'Américainsune véritableémigration de coolies pour l'Amériqueet un certainnombre d'officiers de l'armée des Indesqui utilisaient leurcongé en faisant le tour du monde.

Pendantcette traversée il ne se produisit aucun incident nautique. Lepaquebotsoutenu sur ses larges rouesappuyé par sa fortevoilureroulait peu. L'océan Pacifique justifiait assez sonnom. Mr. Fogg était aussi calmeaussi peu communicatif qued'ordinaire. Sa jeune compagne se sentait de plus en plus attachéeà cet homme par d'autres liens que ceux de la reconnaissance.Cette silencieuse naturesi généreuse en sommel'impressionnait plus qu'elle ne le croyaitet c'étaitpresque à son insu qu'elle se laissait aller à dessentiments dont l'énigmatique Fogg ne semblait aucunementsubir l'influence.

En outreMrs. Aouda s'intéressait prodigieusement aux projets dugentleman. Elle s'inquiétait des contrariétésqui pouvaient compromettre le succès du voyage. Souvent ellecausait avec Passepartoutqui n'était point sans lire entreles lignes dans le coeur de Mrs. Aouda. Ce brave garçon avaitmaintenantà l'égard de son maîtrela foi ducharbonnier ; il ne tarissait pas en éloges sur l'honnêtetéla générositéle dévouement de PhileasFogg ; puis il rassurait Mrs. Aouda sur l'issue du voyagerépétantque le plus difficile était faitque l'on était sortide ces pays fantastiques de la Chine et du Japonque l'on retournaitaux contrées civiliséeset enfin qu'un train de SanFrancisco à New York et un transatlantique de New York àLondres suffiraientsans doutepour achever cet impossible tour dumonde dans les délais convenus.

Neuf joursaprès avoir quitté YokohamaPhileas Fogg avaitexactement parcouru la moitié du globe terrestre.

En effetle General-Grantle 23 novembrepassait au centquatre-vingtième méridiencelui sur lequel setrouventdans l'hémisphère australles antipodes deLondres. Sur quatre-vingts jours mis à sa dispositionMr.Foggil est vraien avait employé cinquante-deuxet il nelui en restait plus que vingt-huit à dépenser. Mais ilfaut remarquer que si le gentleman se trouvait à moitiéroute seulement «par la différence des méridiens»il avait en réalité accompli plus des deux tiers duparcours total. Quels détours forcésen effetdeLondres à Adend'Aden à Bombayde Calcutta àSingaporede Singapore à Yokohama ! A suivre circulairementle cinquantième parallèlequi est celui de Londresladistance n'eût été que de douze mille millesenvirontandis que Phileas Fogg était forcépar lescaprices des moyens de locomotiond'en parcourir vingt-six milledont il avait fait environ dix-sept mille cinq centsà cettedate du 23 novembre. Mais maintenant la route était droiteetFix n'était plus là pour y accumuler les obstacles !

Il arrivaaussi quece 23 novembrePassepartout éprouva une grandejoie. On se rappelle que l'entêté s'était obstinéà garder l'heure de Londres à sa fameuse montre defamilletenant pour fausses toutes les heures des pays qu'iltraversait. Orce jour-làbien qu'il ne l'eût jamaisni avancée ni retardéesa montre se trouva d'accordavec les chronomètres du bord.

SiPassepartout triomphacela se comprend de reste. Il aurait bienvoulu savoir ce que Fix aurait pu dires'il eût étéprésent.

«Cecoquin qui me racontait un tas d'histoires sur les méridienssur le soleilsur la lune ! répétait Passepartout.Hein ! ces gens-là ! Si on les écoutaiton ferait dela belle horlogerie ! J'étais bien sûr qu'un jour oul'autrele soleil se déciderait à se régler surma montre !...»

Passepartoutignorait ceci : c'est que si le cadran de sa montre eût étédivisé en vingt-quatre heures comme les horloges italiennesil n'aurait eu aucun motif de triomphercar les aiguilles de soninstrumentquand il était neuf heures du matin à bordauraient indiqué neuf heures du soirc'est-à-dire lavingt et unième heure depuis minuit-- différenceprécisément égale à celle qui existeentre Londres et le cent quatre-vingtième méridien.

Mais siFix avait été capable d'expliquer cet effet purementphysiquePassepartoutsans douteeût étéincapablesinon de le comprendredu moins de l'admettre. Et en toutcassipar impossiblel'inspecteur de police se fûtinopinément montré à bord en ce momentil estprobable que Passepartoutà bon droit rancuniereûttraité avec lui un sujet tout différent et d'une toutautre manière.

Oroùétait Fix en ce moment ?...

Fix étaitprécisément à bord du General-Grant.

En effeten arrivant à Yokohamal'agentabandonnant Mr. Fogg qu'ilcomptait retrouver dans la journées'étaitimmédiatement rendu chez le consul anglais. Làilavait enfin trouvé le mandatquicourant après luidepuis Bombayavait déjà quarante jours de date--mandat qui lui avait été expédié deHong-Kong par ce même Carnatic à bord duquel onle croyait. Qu'on juge du désappointement du détective! Le mandat devenait inutile ! Le sieur Fogg avait quitté lespossessions anglaises ! Un acte d'extradition était maintenantnécessaire pour l'arrêter !

«Soit! se dit Fixaprès le premier moment de colèremonmandat n'est plus bon iciil le sera en Angleterre. Ce coquin a toutl'air de revenir dans sa patriecroyant avoir dépistéla police. Bien. Je le suivrai jusque-là. Quant àl'argentDieu veuille qu'il en reste ! Mais en voyagesen primesen procèsen amendesen éléphanten frais detoute sortemon homme a déjà laissé plus decinq mille livres sur sa route. Après toutla Banque estriche !»

Son partiprisil s'embarqua aussitôt sur le General-Grant. Ilétait à bordquand Mr. Fogg et Mrs. Aouda yarrivèrent. A son extrême surpriseil reconnutPassepartout sous son costume de héraut. Il se cacha aussitôtdans sa cabineafin d'éviter une explication qui pouvait toutcompromettre-- etgrâce au nombre des passagersil comptaitbien n'être point aperçu de son ennemilorsque cejour-là précisément il se trouva face àface avec lui sur l'avant du navire.

Passepartoutsauta à la gorge de Fixsans autre explicationetau grandplaisir de certains Américains qui parièrentimmédiatement pour luiil administra au malheureux inspecteurune volée superbequi démontra la haute supérioritéde la boxe française sur la boxe anglaise.

QuandPassepartout eut finiil se trouva calme et comme soulagé.Fix se relevaen assez mauvais étatetregardant sonadversaireil lui dit froidement :

«Est-cefini ?

-- Ouipour l'instant.

-- Alorsvenez me parler.

-- Queje...

-- Dansl'intérêt de votre maître.»

Passepartoutcomme subjugué par ce sang-froidsuivit l'inspecteur depoliceet tous deux s'assirent à l'avant du steamer.

«Vousm'avez rossédit Fix. Bien. A présentécoutez-moi.Jusqu'ici j'ai été l'adversaire de Mr. Foggmaismaintenant je suis dans son jeu.

-- Enfin !s'écria Passepartoutvous le croyez un honnête homme ?

-- Nonrépondit froidement Fixje le crois un coquin... Chut ! nebougez pas et laissez-moi dire. Tant que Mr. Fogg a étésur les possessions anglaisesj'ai eu intérêt àle retenir en attendant un mandat d'arrestation. J'ai tout fait pourcela. J'ai lancé contre lui les prêtres de Bombayjevous ai enivré à Hong-Kongje vous ai séparéde votre maîtreje lui ai fait manquer le paquebot deYokohama...»

Passepartoutécoutaitles poings fermés.

«Maintenantreprit FixMr. Fogg semble retourner en Angleterre ? Soitje lesuivrai. Maisdésormaisje mettrai à écarterles obstacles de sa route autant de soin et de zèle que j'enai mis jusqu'ici à les accumuler. Vous le voyezmon jeu estchangéet il est changé parce que mon intérêtle veut. J'ajoute que votre intérêt est pareil au miencar c'est en Angleterre seulement que vous saurez si vous êtesau service d'un criminel ou d'un honnête homme !»

Passepartoutavait très attentivement écouté Fixet il futconvaincu que Fix parlait avec une entière bonne foi.

«Sommes-nousamis ? demanda Fix.

-- Amisnonrépondit Passepartout. Alliésouiet sousbénéfice d'inventairecarà la moindreapparence de trahisonje vous tords le cou.

--Convenu»dit tranquillement l'inspecteur de police.

Onze joursaprèsle 3 décembrele General-Grant entraitdans la baie de la Porte-d'Or et arrivait à San Francisco.

Mr. Foggn'avait encore ni gagné ni perdu un seul jour.



XXV
OÙ L'ON DONNE UN LÉGER APERÇU DESAN FRANCISCOUN JOUR DE MEETING



Il étaitsept heures du matinquand Phileas FoggMrs. Aouda et Passepartoutprirent pied sur le continent américain-- si toutefois onpeut donner ce nom au quai flottant sur lequel ils débarquèrent.Ces quaismontant et descendant avec la maréefacilitent lechargement et le déchargement des navires. Làs'embossent les clippers de toutes dimensionsles steamers de toutesnationalitéset ces steam-boats à plusieurs étagesqui font le service du Sacramento et de ses affluents. Làs'entassent aussi les produits d'un commerce qui s'étend auMexiqueau Pérouau Chiliau Brésilàl'Europeà l'Asieà toutes les îles de l'océanPacifique.

Passepartoutdans sa joie de toucher enfin la terre américaineavait crudevoir opérer son débarquement en exécutant unsaut périlleux du plus beau style. Mais quand il retomba surle quai dont le plancher était vermouluil faillit passer autravers. Tout décontenancé de la façon dont ilavait «pris pied» sur le nouveau continentl'honnêtegarçon poussa un cri formidablequi fit envoler uneinnombrable troupe de cormorans et de pélicanshôteshabituels des quais mobiles.

Mr. Foggaussitôt débarqués'informa de l'heure àlaquelle partait le premier train pour New York. C'était àsix heures du soir. Mr. Fogg avait donc une journée entièreà dépenser dans la capitale californienne. Il fit venirune voiture pour Mrs. Aouda et pour lui. Passepartout monta sur lesiègeet le véhiculeà trois dollars lacoursese dirigea vers International-Hôtel.

De laplace élevée qu'il occupaitPassepartout observaitavec curiosité la grande ville américaine : largesruesmaisons basses bien alignéeséglises et templesd'un gothique anglo-saxondocks immensesentrepôts comme despalaisles uns en boisles autres en brique ; dans les ruesvoitures nombreusesomnibus«cars» de tramwayset surles trottoirs encombrésnon seulement des Américainset des Européensmais aussi des Chinois et des Indiens--enfin de quoi composer une population de plus de deux cent millehabitants.

Passepartoutfut assez surpris de ce qu'il voyait. Il en était encore àla cité légendaire de 1849à la ville desbanditsdes incendiaires et des assassinsaccourus à laconquête des pépitesimmense capharnaüm de tousles déclassésoù l'on jouait la poudre l'orunrevolver d'une main et un couteau de l'autre. Mais «ce beautemps» était passé. San Francisco présentaitl'aspect d'une grande ville commerçante. La haute tour del'hôtel de villeoù veillent les guetteursdominaittout cet ensemble de rues et d'avenuesse coupant à anglesdroitsentre lesquels s'épanouissaient des squaresverdoyantspuis une ville chinoise qui semblait avoir étéimportée du Céleste Empire dans une boîte àjoujoux. Plus de sombrerosplus de chemises rouges à la modedes coureurs de placersplus d'Indiens emplumésmais deschapeaux de soie et des habits noirsque portaient un grand nombrede gentlemen doués d'une activité dévorante.Certaines ruesentre autres Montgommery-street -- le Régent-streetde Londresle boulevard des Italiens de Parisle Broadway de NewYork --étaient bordées de magasins splendidesquioffraient à leur étalage les produits du monde entier.

LorsquePassepartout arriva à International-Hôtelil ne luisemblait pas qu'il eût quitté l'Angleterre.

Lerez-de-chaussée de l'hôtel était occupépar un immense «bar»sorte de buffet ouvert gratisà tout passant. Viande sèchesoupe aux huîtresbiscuit et chester s'y débitaient sans que le consommateur eûtà délier sa bourse. Il ne payait que sa boissonaleporto ou xérèssi sa fantaisie le portait à serafraîchir. Cela parut «très américain»à Passepartout.

Lerestaurant de l'hôtel était confortable. Mr. Fogg etMrs. Aouda s'installèrent devant une table et furentabondamment servis dans des plats lilliputiens par des Nègresdu plus beau noir.

AprèsdéjeunerPhileas Foggaccompagné de Mrs. Aoudaquitta l'hôtel pour se rendre aux bureaux du consul anglaisafin d'y faire viser son passeport. Sur le trottoiril trouva sondomestiquequi lui demanda siavant de prendre le chemin de fer duPacifiqueil ne serait pas prudent d'acheter quelques douzaines decarabines Enfield ou de revolvers Colt. Passepartout avait entenduparler de Sioux et de Pawniesqui arrêtent les trains comme desimples voleurs espagnols. Mr. Fogg répondit que c'étaitlà une précaution inutilemais il le laissa libred'agir comme il lui conviendrait. Puis il se dirigea vers les bureauxde l'agent consulaire.

PhileasFogg n'avait pas fait deux cents pas que«par le plus granddes hasards»il rencontrait Fix. L'inspecteur se montraextrêmement surpris. Comment ! Mr. Fogg et lui avaient faitensemble la traversée du Pacifiqueet ils ne s'étaientpas rencontrés à bord ! En tout casFix ne pouvaitêtre qu'honoré de revoir le gentleman auquel il devaittantetses affaires le rappelant en Europeil serait enchantéde poursuivre son voyage en une si agréable compagnie.

Mr. Foggrépondit que l'honneur serait pour luiet Fix -- qui tenait àne point le perdre de vue -- lui demanda la permission de visiteravec lui cette curieuse ville de San Francisco. Ce qui fut accordé.

Voici doncMrs. AoudaPhileas Fogg et Fix flânant par les rues. Ils setrouvèrent bientôt dans Montgommery-streetoùl'affluence du populaire était énorme. Sur lestrottoirsau milieu de la chausséesur les rails destramwaysmalgré le passage incessant des coaches et desomnibusau seuil des boutiquesaux fenêtres de toutes lesmaisonset même jusque sur les toitsfoule innombrable. Deshommes-affiches circulaient au milieu des groupes. Des bannièreset des banderoles flottaient au vent. Des cris éclataient detoutes parts.

«Hurrahpour Kamerfield !

-- Hurrahpour Mandiboy !»

C'étaitun meeting. Ce fut du moins la pensée de Fixet il communiquason idée à Mr. Foggen ajoutant :

«Nousferons peut-être bienmonsieurde ne point nous mêler àcette cohue. Il n'y a que de mauvais coups à recevoir.

-- Eneffetrépondit Phileas Fogget les coups de poingpour êtrepolitiquesn'en sont pas moins des coups de poing !»

Fix crutdevoir sourire en entendant cette observationetafin de voir sansêtre pris dans la bagarreMrs. AoudaPhileas Fogg et luiprirent place sur le palier supérieur d'un escalier quedesservait une terrassesituée en contre-haut deMontgommery-street. Devant euxde l'autre côté de larueentre le wharf d'un marchand de charbon et le magasin d'unnégociant en pétrolese développait un largebureau en plein ventvers lequel les divers courants de la foulesemblaient converger.

Etmaintenantpourquoi ce meeting ? A quelle occasion se tenait-il ?Phileas Fogg l'ignorait absolument. S'agissait-il de la nominationd'un haut fonctionnaire militaire ou civild'un gouverneur d'Étatou d'un membre du Congrès ? Il était permis de leconjecturerà voir l'animation extraordinaire qui passionnaitla ville.

En cemoment un mouvement considérable se produisit dans la foule.Toutes les mains étaient en l'air. Quelques-unessolidementferméessemblaient se lever et s'abattre rapidement au milieudes cris-- manière énergiquesans doutede formulerun vote. Des remous agitaient la masse qui refluait. Les bannièresoscillaientdisparaissaient un instant et reparaissaient en loques.Les ondulations de la houle se propageaient jusqu'àl'escaliertandis que toutes les têtes moutonnaient àla surface comme une mer soudainement remuée par un grain. Lenombre des chapeaux noirs diminuait à vue d'oeilet laplupart semblaient avoir perdu de leur hauteur normale.

«C'estévidemment un meetingdit Fixet la question qui l'aprovoqué doit être palpitante. Je ne serais point étonnéqu'il fût encore question de l'affaire de l'Alabamabien qu'elle soit résolue.

--Peut-êtrerépondit simplement Mr. Fogg.

-- En toutcasreprit Fixdeux champions sont en présence l'un del'autrel'honorable Kamerfield et l'honorable Mandiboy.»

Mrs.Aoudaau bras de Phileas Foggregardait avec surprise cette scènetumultueuseet Fix allait demander à l'un de ses voisins laraison de cette effervescence populairequand un mouvement plusaccusé se prononça. Les hurrahsagrémentésd'injuresredoublèrent. La hampe des bannières setransforma en arme offensive. Plus de mainsdes poings partout. Duhaut des voitures arrêtéeset des omnibus enrayésdans leur courses'échangeaient force horions. Tout servaitde projectiles. Bottes et souliers décrivaient dans l'air destrajectoires très tendueset il sembla même quequelques revolvers mêlaient aux vociférations de lafoule leurs détonations nationales.

La cohuese rapprocha de l'escalier et reflua sur les premièresmarches. L'un des partis était évidemment repoussésans que les simples spectateurs pussent reconnaître sil'avantage restait à Mandiboy ou à Kamerfield.

«Jecrois prudent de nous retirerdit Fixqui ne tenait pas à ceque «son homme» reçût un mauvais coup ou sefît une mauvaise affaire. S'il est question de l'Angleterredans tout ceci et qu'on nous reconnaissenous serons fort compromisdans la bagarre !

-- Uncitoyen anglais...»répondit Phileas Fogg.

Mais legentleman ne put achever sa phrase. Derrière luide cetteterrasse qui précédait l'escalierpartirent deshurlements épouvantables. On criait : «Hurrah ! Hip !Hip ! pour Mandiboy !» C'était une troupe d'électeursqui arrivait à la rescousseprenant en flanc les partisans deKamerfield.

Mr. FoggMrs. AoudaFix se trouvèrent entre deux feux. Il étaittrop tard pour s'échapper. Ce torrent d'hommesarmésde cannes plombées et de casse-têteétaitirrésistible. Phileas Fogg et Fixen préservant lajeune femmefurent horriblement bousculés. Mr. Foggnonmoins flegmatique que d'habitudevoulut se défendre avec cesarmes naturelles que la nature a mises au bout des bras de toutAnglaismais inutilement. Un énorme gaillard àbarbiche rougeau teint colorélarge d'épaulesquiparaissait être le chef de la bandeleva son formidable poingsur Mr. Fogget il eût fort endommagé le gentlemansiFixpar dévouementn'eût reçu le coup àsa place. Une énorme bosse se développa instantanémentsous le chapeau de soie du détectivetransformé ensimple toque.

«Yankee! dit Mr. Foggen lançant à son adversaire un regardde profond mépris.

--Englishman ! répondit l'autre.

-- Nousnous retrouverons !

-- Quandil vous plaira. -- Votre nom ?

-- PhileasFogg. Le vôtre ?

-- Lecolonel Stamp W. Proctor.»

Puisceladitla marée passa. Fix fut renversé et se relevaleshabits déchirésmais sans meurtrissure sérieuse.Son paletot de voyage s'était séparé en deuxparties inégaleset son pantalon ressemblait à cesculottes dont certains Indiens -- affaire de mode -- ne se vêtentqu'après en avoir préalablement enlevé le fond.Maisen sommeMrs. Aouda avait été épargnéeetseulFix en était pour son coup de poing.

«Mercidit Mr. Fogg à l'inspecteurdès qu'ils furent hors dela foule.

-- Il n'ya pas de quoirépondit Fixmais venez.

-- Où?

-- Chez unmarchand de confection.»

En effetcette visite était opportune. Les habits de Phileas Fogg et deFix étaient en lambeauxcomme si ces deux gentlemen sefussent battus pour le compte des honorables Kamerfield et Mandiboy.

Une heureaprèsils étaient convenablement vêtus etcoiffés. Puis ils revinrent à International-Hôtel.

LàPassepartout attendait son maîtrearmé d'unedemi-douzaine de revolvers-poignards à six coups et àinflammation centrale. Quand il aperçut Fix en compagnie deMr. Foggson front s'obscurcit. Mais Mrs. Aoudaayant fait enquelques mots le récit de ce qui s'était passéPassepartout se rasséréna. Évidemment Fixn'était plus un ennemic'était un allié. Iltenait sa parole.

Le dînerterminéun coach fut amenéqui devait conduire àla gare les voyageurs et leurs colis. Au moment de monter en voitureMr. Fogg dit à Fix :

«Vousn'avez pas revu ce colonel Proctor ?

-- Nonrépondit Fix.

-- Jereviendrai en Amérique pour le retrouverdit froidementPhileas Fogg. Il ne serait pas convenable qu'un citoyen anglais selaissât traiter de cette façon.»

L'inspecteursourit et ne répondit pas. Maison le voitMr. Fogg étaitde cette race d'Anglais quis'ils ne tolèrent pas le duelchez euxse battent à l'étrangerquand il s'agit desoutenir leur honneur.

A sixheures moins un quartles voyageurs atteignaient la gare ettrouvaient le train prêt à partir. Au moment oùMr. Fogg allait s'embarqueril avisa un employé et lerejoignant :

«Monamilui dit-iln'y a-t-il pas eu quelques troubles aujourd'hui àSan Francisco ?

-- C'étaitun meetingmonsieurrépondit l'employé.

--Cependantj'ai cru remarquer une certaine animation dans les rues.

-- Ils'agissait simplement d'un meeting organisé pour une élection.

--L'élection d'un général en chefsans doute ?demanda Mr. Fogg.

-- Nonmonsieurd'un juge de paix.»

Sur cetteréponsePhileas Fogg monta dans le wagonet le train partità toute vapeur.



XXVI
DANS LEQUEL ON PREND LE TRAIN EXPRESS DU CHEMIN DE FER DUPACIFIQUE



«Oceanto Ocean» -- ainsi disent les Américains --et cestrois mots devraient être la dénomination généraledu «grand trunk»qui traverse les États-Unisd'Amérique dans leur plus grande largeur. Maisen réalitéle «Pacific rail-road» se divise en deux partiesdistinctes : «Central Pacific» entre San Francisco etOgdenet «Union Pacific» entre Ogden et Omaha. Làse raccordent cinq lignes distinctesqui mettent Omaha encommunication fréquente avec New York.

New Yorket San Francisco sont donc présentement réunis par unruban de métal non interrompu qui ne mesure pas moins de troismille sept cent quatre-vingt-six milles. Entre Omaha et le Pacifiquele chemin de fer franchit une contrée encore fréquentéepar les Indiens et les fauves-- vaste étendue de territoireque les Mormons commencèrent à coloniser vers 1845après qu'ils eurent été chassés del'Illinois.

Autrefoisdans les circonstances les plus favorableson employait six moispour aller de New York à San Francisco. Maintenanton metsept jours.

C'est en1862 quemalgré l'opposition des députés duSudqui voulaient une ligne plus méridionalele tracédu rail-road fut arrêté entre le quarante et unièmeet le quarante-deuxième parallèle. Le présidentLincolnde si regrettée mémoirefixa lui-mêmedans l'État de Nebraskaà la ville d'Omahala têtede ligne du nouveau réseau. Les travaux furent aussitôtcommencés et poursuivis avec cette activité américainequi n'est ni paperassière ni bureaucratique. La rapiditéde la main-d'oeuvre ne devait nuire en aucune façon àla bonne exécution du chemin. Dans la prairieon avançaità raison d'un mille et demi par jour. Une locomotiveroulantsur les rails de la veilleapportait les rails du lendemainetcourait à leur surface au fur et à mesure qu'ilsétaient posés.

Le Pacificrail-road jette plusieurs embranchements sur son parcoursdans lesÉtats de Iowadu Kansasdu Colorado et de l'Oregon. Enquittant Omahail longe la rive gauche de Platte-river jusqu'àl'embouchure de la branche du nordsuit la branche du sudtraverseles terrains de Laramie et les montagnes Wahsatchcontourne le lacSaléarrive à Lake Salt Cityla capitale des Mormonss'enfonce dans la vallée de la Tuillalonge le désertaméricainles monts de Cédar et HumboldtHumboldt-riverla Sierra Nevadaet redescend par Sacramentojusqu'au Pacifiquesans que ce tracé dépasse en pentecent douze pieds par millemême dans la traversée desmontagnes Rocheuses.

Telleétait cette longue artère que les trains parcouraienten sept jourset qui allait permettre à l'honorable PhileasFogg -- il l'espérait du moins -- de prendrele 11àNew Yorkle paquebot de Liverpool.

Le wagonoccupé par Phileas Fogg était une sorte de long omnibusqui reposait sur deux trains formés de quatre roues chacundont la mobilité permet d'attaquer des courbes de petit rayon.A l'intérieurpoint de compartiments : deux files de siègesdisposés de chaque côtéperpendiculairement àl'axeet entre lesquels était réservé unpassage conduisant aux cabinets de toilette et autresdont chaquewagon est pourvu. Sur toute la longueur du trainles voiturescommuniquaient entre elles par des passerelleset les voyageurspouvaient circuler d'une extrémité à l'autre duconvoiqui mettait à leur disposition des wagons-salonsdeswagons-terrassesdes wagons-restaurants et des wagons àcafés. Il n'y manquait que des wagons-théâtres.Mais il y en aura un jour.

Sur lespasserelles circulaient incessamment des marchands de livres et dejournauxdébitant leur marchandiseet des vendeurs deliqueursde comestiblesde cigaresqui ne manquaient point dechalands.

Lesvoyageurs étaient partis de la station d'Oakland à sixheures du soir. Il faisait déjà nuit-- une nuitfroidesombreavec un ciel couvert dont les nuages menaçaientde se résoudre en neige. Le train ne marchait pas avec unegrande rapidité. En tenant compte des arrêtsil neparcourait pas plus de vingt milles à l'heurevitesse quidevaitcependantlui permettre de franchir les États-Unisdans les temps réglementaires.

On causaitpeu dans le wagon. D'ailleursle sommeil allait bientôt gagnerles voyageurs. Passepartout se trouvait placé auprès del'inspecteur de policemais il ne lui parlait pas. Depuis lesderniers événementsleurs relations s'étaientnotablement refroidies. Plus de sympathieplus d'intimité.Fix n'avait rien changé à sa manière d'êtremais Passepartout se tenaitau contrairesur une extrêmeréserveprêt au moindre soupçon àétrangler son ancien ami.

Une heureaprès le départ du trainla neige tomba --neigefinequi ne pouvaitfort heureusementretarder la marche duconvoi. On n'apercevait plus à travers les fenêtresqu'une immense nappe blanchesur laquelleen déroulant sesvolutesla vapeur de la locomotive paraissait grisâtre.

A huitheuresun «steward» entra dans le wagon et annonçaaux voyageurs que l'heure du coucher était sonnée. Cewagon était un «sleeping-car»quien quelquesminutesfut transformé en dortoir. Les dossiers des bancs sereplièrentdes couchettes soigneusement paquetées sedéroulèrent par un système ingénieuxdescabines furent improvisées en quelques instantset chaquevoyageur eut bientôt à sa disposition un litconfortableque d'épais rideaux défendaient contretout regard indiscret. Les draps étaient blancsles oreillersmoelleux. Il n'y avait plus qu'à se coucher et à dormir-- ce que chacun fitcomme s'il se fût trouvé dans lacabine confortable d'un paquebot --pendant que le train filait àtoute vapeur à travers l'État de Californie.

Dans cetteportion du territoire qui s'étend entre San Francisco etSacramentole sol est peu accidenté. Cette partie du cheminde fersous le nom de «Central Pacific road»pritd'abord Sacramento pour point de départet s'avançavers l'est à la rencontre de celui qui partait d'Omaha. De SanFrancisco à la capitale de la Californiela ligne couraitdirectement au nord-esten longeant American-riverqui se jettedans la baie de San Pablo. Les cent vingt milles compris entre cesdeux importantes cités furent franchis en six heureset versminuitpendant qu'ils dormaient de leur premier sommeillesvoyageurs passèrent à Sacramento. Ils ne virent doncrien de cette ville considérablesiège de lalégislature de l'État de Californieni ses beauxquaisni ses rues largesni ses hôtels splendidesni sessquaresni ses temples.

En sortantde Sacramentole trainaprès avoir dépassé lesstations de Junctionde Roclind'Auburn et de Colfaxs'engageadans le massif de la Sierra Nevada. Il était sept heures dumatin quand fut traversée la station de Cisco. Une heureaprèsle dortoir était redevenu un wagon ordinaire etles voyageurs pouvaient à travers les vitres entrevoir lespoints de vue pittoresques de ce montagneux pays. Le tracé dutrain obéissait aux caprices de la Sierraici accrochéaux flancs de la montagnelà suspendu au-dessus desprécipicesévitant les angles brusques par des courbesaudacieusess'élançant dans des gorges étroitesque l'on devait croire sans issues. La locomotiveétincelantecomme une châsseavec son grand fanal qui jetait de fauveslueurssa cloche argentéeson «chasse-vache»qui s'étendait comme un éperonmêlait sessifflements et ses mugissements à ceux des torrent et descascadeset tordait sa fumée à la noire ramure dessapins.

Peu oupoint de tunnelsni de pont sur le parcours. Le rail-roadcontournait le flanc des montagnesne cherchant pas dans la lignedroite le plus court chemin d'un point à un autreet neviolentant pas la nature.

Vers neufheurespar la vallée de Carsonle train pénétraitdans l'État de Nevadasuivant toujours la direction dunord-est. A midiil quittait Renooù les voyageurs eurentvingt minutes pour déjeuner.

Depuis cepointla voie ferréecôtoyant Humboldt-rivers'élevapendant quelques milles vers le norden suivant son cours. Puis elles'infléchit vers l'estet ne devait plus quitter le coursd'eau avant d'avoir atteint les Humboldt-Rangesqui lui donnentnaissancepresque à l'extrémité orientale del'État du Nevada.

Aprèsavoir déjeunéMr. FoggMrs. Aouda et leurs compagnonsreprirent leur place dans le wagon. Phileas Foggla jeune femmeFixet Passepartoutconfortablement assisregardaient le paysage variéqui passait sous leurs yeux-- vastes prairiesmontagnes seprofilant à l'horizon«creeks» roulant leurs eauxécumeuses. Parfoisun grand troupeau de bisonsse massant auloinapparaissait comme une digue mobile. Ces innombrables arméesde ruminants opposent souvent un insurmontable obstacle au passagedes trains. On a vu des milliers de ces animaux défilerpendant plusieurs heuresen rangs pressésau travers durail-road. La locomotive est alors forcée de s'arrêteret d'attendre que la voie soit redevenue libre.

Ce futmême ce qui arriva dans cette occasion. Vers trois heures dusoirun troupeau de dix à douze mille têtes barra lerail-road. La machineaprès avoir modéré savitesseessaya d'engager son éperon dans le flanc del'immense colonnemais elle dut s'arrêter devantl'impénétrable masse.

On voyaitces ruminants -- ces buffaloscomme les appellent improprement lesAméricains -- marcher ainsi de leur pas tranquillepoussantparfois des beuglements formidables. Ils avaient une taillesupérieure à celle des taureaux d'Europeles jambes etla queue courtesle garrot saillant qui formait une bossemusculaireles cornes écartées à la baselatêtele cou et les épaulés recouverts d'unecrinière à longs poils. Il ne fallait pas songer àarrêter cette migration. Quand les bisons ont adopté unedirectionrien ne pourrait ni enrayer ni modifier leur marche. C'estun torrent de chair vivante qu'aucune digue ne saurait contenir.

Lesvoyageursdispersés sur les passerellesregardaient cecurieux spectacle. Mais celui qui devait être le plus presséde tousPhileas Foggétait demeuré à sa placeet attendait philosophiquement qu'il plût aux buffles de luilivrer passage. Passepartout était furieux du retard quecausait cette agglomération d'animaux. Il eût vouludécharger contre eux son arsenal de revolvers.

«Quelpays ! s'écria-t-il. De simples boeufs qui arrêtent destrainset qui s'en vont làprocessionnellementsans plus sehâter que s'ils ne gênaient pas la circulation ! Pardieu! je voudrais bien savoir si Mr. Fogg avait prévu cecontretemps dans son programme ! Et ce mécanicien qui n'osepas lancer sa machine à travers ce bétail encombrant !»

Lemécanicien n'avait point tenté de renverser l'obstacleet il avait prudemment agi. Il eût écrasé sansdoute les premiers buffles attaqués par l'éperon de lalocomotive ; maissi puissante qu'elle fûtla machine eûtété arrêtée bientôtun déraillementse serait inévitablement produitet le train fût restéen détresse.

Le mieuxétait donc d'attendre patiemmentquitte ensuite àregagner le temps perdu par une accélération de lamarche du train. Le défilé des bisons dura troisgrandes heureset la voie ne redevint libre qu'à la nuittombante. A ce momentles derniers rangs du troupeau traversaientles railstandis que les premiers disparaissaient au-dessous del'horizon du sud.

Il étaitdonc huit heuresquand le train franchit les défilésdes Humboldt-Rangeset neuf heures et demielorsqu'il pénétrasur le territoire de l'Utahla région du grand lac Saléle curieux pays des Mormons.



XXVII

DANSLEQUEL PASSEPARTOUT SUITAVEC UNE VITESSE DE VINGT MILLES A L'HEUREUN COURS D'HISTOIRE MORMONE


Pendant lanuit du 5 au 6 décembrele train courut au sud-est sur unespace de cinquante milles environ ; puis il remonta d'autant vers lenord-esten s'approchant du grand lac Salé.

Passepartoutvers neuf heures du matinvint prendre l'air sur les passerelles. Letemps était froidle ciel grismais il ne neigeait plus. Ledisque du soleilélargi par les brumesapparaissait commeune énorme pièce d'oret Passepartout s'occupait àen calculer la valeur en livres sterlingquand il fut distrait decet utile travail par l'apparition d'un personnage assez étrange.

Cepersonnagequi avait pris le train à la station d'Elkoétaitun homme de haute tailletrès brunmoustaches noiresbasnoirschapeau de soie noirgilet noirpantalon noircravateblanchegants de peau de chien. On eût dit un révérend.Il allait d'une extrémité du train à l'autreetsur la portière de chaque wagonil collait avec des painsà cacheter une notice écrite à la main.

Passepartouts'approcha et lut sur une de ces notices que l'honorable «elder»William Hitchmissionnaire mormonprofitant de sa présencesur le train n° 48feraitde onze heures à mididans lecar n° 117une conférence sur le mormonisme --invitantà l'entendre tous les gentlemen soucieux de s'instruiretouchant les mystères de la religion des «Saints desderniers jours».

«Certesj'irai»se dit Passepartoutqui ne connaissait guèredu mormonisme que ses usages polygamesbase de la sociétémormone.

Lanouvelle se répandit rapidement dans le trainqui emportaitune centaine de voyageurs. Sur ce nombretrente au plusalléchéspar l'appât de la conférenceoccupaient à onzeheures les banquettes du car n° 117. Passepartout figurait aupremier rang des fidèles. Ni son maître ni Fix n'avaientcru devoir se déranger.

A l'heureditel'elder William Hitch se levaet d'une voix assez irritéecomme s'il eût été contredit d'avanceil s'écria:

«Jevous dismoique Joe Smyth est un martyrque son frèreHvram est un martyret que les persécutions du gouvernementde l'Union contre les prophètes vont faire également unmartyr de Brigham Young ! Qui oserait soutenir le contraire ?»

Personnene se hasarda à contredire le missionnairedont l'exaltationcontrastait avec sa physionomie naturellement calme. Maissansdoutesa colère s'expliquait par ce fait que le mormonismeétait actuellement soumis à de dures épreuves.Eten effetle gouvernement des États-Unis venaitnon sanspeinede réduire ces fanatiques indépendants. Ils'était rendu maître de l'Utahet l'avait soumis auxlois de l'Unionaprès avoir emprisonné Brigham Youngaccusé de rébellion et de polygamie. Depuis cetteépoqueles disciples du prophète redoublaient leurseffortseten attendant les actesils résistaient par laparole aux prétentions du Congrès.

On levoitl'elder William Hitch faisait du prosélytisme jusqu'enchemin de fer.

Et alorsil racontaen passionnant son récit par les éclats desa voix et la violence de ses gestesl'histoire du mormonismedepuis les temps bibliques : «commentdans Israëlunprophète mormon de la tribu de Joseph publia les annales de lareligion nouvelleet les légua à son fils Morom ;commentbien des siècles plus tardune traduction de ceprécieux livreécrit en caractères égyptiensfut faite par Joseph Smyth juniorfermier de l'État deVermontqui se révéla comme prophète mystiqueen 1825 ; commentenfinun messager céleste lui apparut dansune forêt lumineuse et lui remit les annales du Seigneur.»

En cemomentquelques auditeurspeu intéressés par le récitrétrospectif du missionnairequittèrent le wagon ;mais William Hitchcontinuantraconta «comment Smyth juniorréunissant son pèreses deux frères et quelquesdisciplesfonda la religion des Saints des derniers jours --religion quiadoptée non seulement en Amériquemaisen Angleterreen Scandinavieen Allemagnecompte parmi ses fidèlesdes artisans et aussi nombre de gens exerçant des professionslibérales ; comment une colonie fut fondée dans l'Ohio; comment un temple fut élevé au prix de deux centmille dollars et une ville bâtie à Kirkland ; commentSmyth devint un audacieux banquier et reçut d'un simplemontreur de momies un papyrus contenant un récit écritde la main d'Abraham et autres célèbres Égyptiens.»

Cettenarration devenant un peu longueles rangs des auditeurss'éclaircirent encoreet le public ne se composa plus qued'une vingtaine de personnes.

Maisl'eldersans s'inquiéter de cette désertionracontaavec détail «comme quoi Joe Smyth fit banqueroute en1837 ; comme quoi ses actionnaires ruinés l'enduisirent degoudron et le roulèrent dans la plume ; comme quoi on leretrouvaplus honorable et plus honoré que jamaisquelquesannées aprèsà Independancedans le Missouriet chef d'une communauté florissantequi ne comptait pasmoins de trois mille discipleset qu'alorspoursuivi par la hainedes gentilsil dut fuir dans le Far West américain.»

Dixauditeurs étaient encore làet parmi eux l'honnêtePassepartoutqui écoutait de toutes ses oreilles. Ce futainsi qu'il apprit «commentaprès de longuespersécutionsSmyth reparut dans l'Illinois et fonda en 1839sur les bords du MississippiNauvoo-la-Belledont la populations'éleva jusqu'à vingt-cinq mille âmes ; commentSmyth en devint le mairele juge suprême et le généralen chef ; commenten 1843il posa sa candidature à laprésidence des États-Uniset comment enfinattirédans un guet-apensà Carthageil fut jeté en prisonet assassiné par une bande d'hommes masqués.»

En cemomentPassepartout était absolument seul dans le wagonetl'elderle regardant en facele fascinant par ses parolesluirappela quedeux ans après l'assassinat de Smythsonsuccesseurle prophète inspiréBrigham Youngabandonnant Nauvoovint s'établir aux bords du lac Saléet que làsur cet admirable territoireau milieu de cettecontrée fertilesur le chemin des émigrants quitraversaient l'Utah pour se rendre en Californiela nouvellecoloniegrâce aux principes polygames du mormonismeprit uneextension énorme.

«Etvoilàajouta William Hitchvoilà pourquoi la jalousiedu Congrès s'est exercée contre nous ! pourquoi lessoldats de l'Union ont foulé le sol de l'Utah ! pourquoi notrechefle prophète Brigham Younga étéemprisonné au mépris de toute justice ! Céderons-nousà la force ? Jamais ! Chassés du Vermontchassésde l'Illinoischassés de l'Ohiochassés du Missourichassés de l'Utahnous retrouverons encore quelque territoireindépendant où nous planterons notre tente... Et vousmon fidèleajouta l'elder en fixant sur son unique auditeurdes regards courroucésplanterez-vous la vôtre àl'ombre de notre drapeau ?

-- Non»répondit bravement Passepartoutqui s'enfuit à sontourlaissant l'énergumène prêcher dans ledésert.

Maispendant cette conférencele train avait marchérapidementetvers midi et demiil touchait à sa pointenord-ouest le grand lac Salé. De làon pouvaitembrassersur un vaste périmètrel'aspect de cettemer intérieurequi porte aussi le nom de mer Morte et danslaquelle se jette un Jourdain d'Amérique. Lac admirableencadré de belles roches sauvagesà larges assisesencroûtées de sel blancsuperbe nappe d'eau quicouvrait autrefois un espace plus considérable ; mais avec letempsses bordsmontant peu à peuont réduit sasuperficie en accroissant sa profondeur.

Le lacSalélong de soixante-dix milles environlarge detrente-cinqest situé à trois mille huit cents piedsau-dessus du niveau de la mer. Bien différent du lacAsphaltitedont la dépression accuse douze cents piedsau-dessoussa salure est considérableet ses eaux tiennenten dissolution le quart de leur poids de matière solide. Leurpesanteur spécifique est de 1 170celle de l'eau distilléeétant 1 000. Aussi les poissons n'y peuvent vivre. Ceux qu'yjettent le Jourdainle Weber et autres creeksy périssentbientôt ; mais il n'est pas vrai que la densité de seseaux soit telle qu'un homme n'y puisse plonger.

Autour dulacla campagne était admirablement cultivéecar lesMormons s'entendent aux travaux de la terre : des ranchos et descorrals pour les animaux domestiquesdes champs de blédemaïsde sorghodes prairies luxuriantespartout des haies derosiers sauvagesdes bouquets d'acacias et d'euphorbestel eûtété l'aspect de cette contréesix mois plustard ; mais en ce moment le sol disparaissait sous une mince couchede neigequi le poudrait légèrement.

A deuxheuresles voyageurs descendaient à la station d'Ogden. Letrain ne devant repartir qu'à six heuresMr. FoggMrs. Aoudaet leurs deux compagnons avaient donc le temps de se rendre àla Cité des Saints par le petit embranchement qui se détachede la station d'Ogden. Deux heures suffisaient à visiter cetteville absolument américaine etcomme tellebâtie surle patron de toutes les villes de l'Unionvastes échiquiers àlongues lignes froidesavec la «tristesse lugubre des anglesdroits»suivant l'expression de Victor Hugo. Le fondateur dela Cité des Saints ne pouvait échapper à cebesoin de symétrie qui distingue les Anglo-Saxons. Dans cesingulier paysoù les hommes ne sont certainement pas àla hauteur des institutionstout se fait «carrément»les villesles maisons et les sottises.

A troisheuresles voyageurs se promenaient donc par les rues de la citébâtie entre la rive du Jourdain et les premièresondulations des monts Wahsatch. Ils y remarquèrent peu oupoint d'églisesmaiscomme monumentsla maison du prophètela Court-house et l'arsenal ; puisdes maisons de brique bleuâtreavec vérandas et galeriesentourées de jardinsbordées d'acaciasde palmiers et de caroubiers. Un murd'argile et de caillouxconstruit en 1853ceignait la ville. Dansla principale rueoù se tient le marchés'élevaientquelques hôtels ornés de pavillonset entre autresLake-Salt-house.

Mr. Fogget ses compagnons ne trouvèrent pas la cité fortpeuplée. Les rues étaient presque désertes--sauf toutefois la partie du Templequ'ils n'atteignirent qu'aprèsavoir traversé plusieurs quartiers entourés depalissades. Les femmes étaient assez nombreusesce quis'explique par la composition singulière des ménagesmormons. Il ne faut pas croirecependantque tous les Mormonssoient polygames. On est libremais il est bon de remarquer que cesont les citoyennes de l'Utah qui tiennent surtout à êtreépouséescarsuivant la religion du paysle cielmormon n'admet point à la possession de ses béatitudesles célibataires du sexe féminin. Ces pauvres créaturesne paraissaient ni aisées ni heureuses. Quelques-uneslesplus riches sans douteportaient une jaquette de soie noire ouverteà la taillesous une capuche ou un châle fort modeste.Les autres n'étaient vêtues que d'indienne.

Passepartoutluien sa qualité de garçon convaincune regardaitpas sans un certain effroi ces Mormones chargées de faire àplusieurs le bonheur d'un seul Mormon. Dans son bon sensc'étaitle mari qu'il plaignait surtout. Cela lui paraissait terrible d'avoirà guider tant de dames à la fois au travers desvicissitudes de la vieà les conduire ainsi en troupejusqu'au paradis mormonavec cette perspective de les y retrouverpour l'éternité en compagnie du glorieux Smythquidevait faire l'ornement de ce lieu de délices. Décidémentil ne se sentait pas la vocationet il trouvait -- peut-êtres'abusait-il en ceci -- que les citoyennes de Great-Lake-Cityjetaient sur sa personne des regards un peu inquiétants.

Trèsheureusementson séjour dans la Cité des Saints nedevait pas se prolonger. A quatre heures moins quelques minuteslesvoyageurs se retrouvaient à la gare et reprenaient leur placedans leurs wagons.

Le coup desifflet se fit entendre ; mais au moment où les roues motricesde la locomotivepatinant sur les railscommençaient àimprimer au train quelque vitesseces cris : «Arrêtez !arrêtez !» retentirent.

Onn'arrête pas un train en marche. Le gentleman qui proféraitces cris était évidemment un Mormon attardé. Ilcourait à perdre haleine. Heureusement pour luila garen'avait ni portes ni barrières. Il s'élança doncsur la voiesauta sur le marchepied de la dernière voitureet tomba essoufflé sur une des banquettes du wagon.

Passepartoutqui avait suivi avec émotion les incidents de cettegymnastiquevint contempler ce retardataireauquel il s'intéressavivementquand il apprit que ce citoyen de l'Utah n'avait ainsi prisla fuite qu'à la suite d'une scène de ménage.

Lorsque leMormon eut repris haleinePassepartout se hasarda à luidemander poliment combien il avait de femmesà lui tout seul-- et à la façon dont il venait de décamperillui en supposait une vingtaine au moins.

«Unemonsieur ! répondit le Mormon en levant les bras au cieluneet c'était assez !»



XXVIII
DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE PUT PARVENIR A FAIRE ENTENDRE LELANGAGE DE LA RAISON



Le trainen quittant Great-Salt-Lake et la station d'Ogdens'élevapendant une heure vers le nordjusqu'à Weber-riverayantfranchi neuf cents milles environ depuis San Francisco. A partir dece pointil reprit la direction de l'est à travers le massifaccidenté des monts Wahsatch. C'est dans cette partie duterritoirecomprise entre ces montagnes et les montagnes Rocheusesproprement ditesque les ingénieurs américains ont étéaux prises avec les plus sérieuses difficultés. Aussidans ce parcoursla subvention du gouvernement de l'Union s'est-elleélevée à quarante-huit mille dollars par milletandis qu'elle n'était que de seize mille dollars en plaine ;mais les ingénieursainsi qu'il a été ditn'ont pas violenté la natureils ont rusé avec elletournant les difficultéset pour atteindre le grand bassinun seul tunnellong de quatorze mille piedsa étépercé dans tout le parcours du rail-road.

C'étaitau lac Salé même que le tracé avait atteintjusqu'alors sa plus haute cote d'altitude. Depuis ce pointsonprofil décrivait une courbe très allongées'abaissant vers la vallée du Bitter-creekpour remonterjusqu'au point de partage des eaux entre l'Atlantique et lePacifique. Les rios étaient nombreux dans cette montagneuserégion. Il fallut franchir sur des ponceaux le Muddyle Greenet autres. Passepartout était devenu plus impatient àmesure qu'il s'approchait du but. Mais Fixà son tourauraitvoulu être déjà sorti de cette difficile contrée.Il craignait les retardsil redoutait les accidentset étaitplus pressé que Phileas Fogg lui-même de mettre le piedsur la terre anglaise !

A dixheures du soirle train s'arrêtait à la station deFort-Bridgerqu'il quitta presque aussitôtetvingt millesplus loinil entrait dans l'État de Wyoming-- l'ancienDakota --en suivant toute la vallée du Bitter-creekd'oùs'écoulent une partie des eaux qui forment le systèmehydrographique du Colorado.

Lelendemain7 décembreil y eut un quart d'heure d'arrêtà la station de Green-river. La neige avait tombépendant la nuit assez abondammentmaismêlée àde la pluieà demi fondueelle ne pouvait gêner lamarche du train. Toutefoisce mauvais temps ne laissa pasd'inquiéter Passepartoutcar l'accumulation des neigesenembourbant les roues des wagonseût certainement compromis levoyage.

«Aussiquelle idéese disait-ilmon maître a-t-il eue devoyager pendant l'hiver ! Ne pouvait-il attendre la belle saison pouraugmenter ses chances ?»

Maisence momentoù l'honnête garçon ne se préoccupaitque de l'état du ciel et de l'abaissement de la températureMrs. Aouda éprouvait des craintes plus vivesqui provenaientd'une tout autre cause.

En effetquelques voyageurs étaient descendus de leur wagonet sepromenaient sur le quai de la gare de Green-riveren attendant ledépart du train. Orà travers la vitrela jeune femmereconnut parmi eux le colonel Stamp W. Proctorcet Américainqui s'était si grossièrement comporté àl'égard de Phileas Fogg pendant le meeting de San Francisco.Mrs. Aoudane voulant pas être vuese rejeta en arrière.

Cettecirconstance impressionna vivement la jeune femme. Elle s'étaitattachée à l'homme quisi froidement que ce fûtlui donnait chaque jour les marques du plus absolu dévouement.Elle ne comprenait passans doutetoute la profondeur du sentimentque lui inspirait son sauveuret à ce sentiment elle nedonnait encore que le nom de reconnaissancemaisà son insuil y avait plus que cela. Aussi son coeur se serra-t-ilquand ellereconnut le grossier personnage auquel Mr. Fogg voulait tôt outard demander raison de sa conduite. Évidemmentc'étaitle hasard seul qui avait amené dans ce train le colonelProctormais enfin il y étaitet il fallait empêcher àtout prix que Phileas Fogg aperçut son adversaire.

Mrs.Aoudalorsque le train se fut remis en routeprofita d'un moment oùsommeillait Mr. Fogg pour mettre Fix et Passepartout au courant de lasituation.

«CeProctor est dans le train ! s'écria Fix. Eh bienrassurez-vousmadameavant d'avoir affaire au sieur... à Mr.Foggil aura affaire à moi ! Il me semble quedans toutcecic'est encore moi qui ai reçu les plus graves insultes !

-- Etdeplusajouta Passepartoutje me charge de luitout colonel qu'ilest.

--Monsieur Fixreprit Mrs. AoudaMr. Fogg ne laissera àpersonne le soin de le venger. Il est hommeil l'a ditàrevenir en Amérique pour retrouver cet insulteur. Si donc ilaperçoit le colonel Proctornous ne pourrons empêcherune rencontrequi peut amener de déplorables résultats.Il faut donc qu'il ne le voie pas.

-- Vousavez raisonmadamerépondit Fixune rencontre pourrait toutperdre. Vainqueur ou vaincuMr. Fogg serait retardéet...

-- Etajouta Passepartoutcela ferait le jeu des gentlemen du Reform-Club.Dans quatre jours nous serons à New York ! Eh biensi pendantquatre jours mon maître ne quitte pas son wagonon peutespérer que le hasard ne le mettra pas face à face avecce maudit Américainque Dieu confonde ! Ornous saurons bienl'empêcher...»

Laconversation fut suspendue. Mr. Fogg s'était réveilléet regardait la campagne à travers la vitre tachetée deneige. Maisplus tardet sans être entendu de son maîtreni de Mrs. AoudaPassepartout dit à l'inspecteur de police :

«Est-ceque vraiment vous vous battriez pour lui ?

-- Jeferai tout pour le ramener vivant en Europe !» réponditsimplement Fixd'un ton qui marquait une implacable volonté.

Passepartoutsentit comme un frisson lui courir par le corpsmais ses convictionsà l'endroit de son maître ne faiblirent pas.

Etmaintenanty avait-il un moyen quelconque de retenir Mr. Fogg dansce compartiment pour prévenir toute rencontre entre le colonelet lui ? Cela ne pouvait être difficilele gentleman étantd'un naturel peu remuant et peu curieux. En tout casl'inspecteur depolice crut avoir trouvé ce moyencarquelques instants plustardil disait à Phileas Fogg :

«Cesont de longues et lentes heuresmonsieurque celles que l'on passeainsi en chemin de fer.

-- Eneffetrépondit le gentlemanmais elles passent.

-- A borddes paquebotsreprit l'inspecteurvous aviez l'habitude de fairevotre whist ?

-- Ouirépondit Phileas Foggmais ici ce serait difficile. Je n'aini cartes ni partenaires.

-- Oh !les cartesnous trouverons bien à les acheter. On vend detout dans les wagons américains. Quant aux partenairessipar hasardmadame...

--Certainementmonsieurrépondit vivement la jeune femmejeconnais le whist. Cela fait partie de l'éducation anglaise.

-- Et moireprit Fixj'ai quelques prétentions à bien jouer cejeu. Orà nous trois et un mort...

-- Commeil vous plairamonsieur»répondit Phileas Foggenchanté de reprendre son jeu favori --même en cheminde fer.

Passepartoutfut dépêché à la recherche du stewardetil revint bientôt avec deux jeux completsdes fichesdesjetons et une tablette recouverte de drap. Rien ne manquait. Le jeucommença. Mrs. Aouda savait très suffisamment le whistet elle reçut même quelques compliments du sévèrePhileas Fogg. Quant à l'inspecteuril était toutsimplement de première forceet digne de tenir tête augentleman.

«Maintenantse dit Passepartout à lui-mêmenous le tenons. Il nebougera plus !»

A onzeheures du matinle train avait atteint le point de partage des eauxdes deux océans. C'était à Passe-Bridgeràune hauteur de sept mille cinq cent vingt-quatre pieds anglaisau-dessus du niveau de la merun des plus hauts points touchéspar le profil du tracé dans ce passage à travers lesmontagnes Rocheuses. Après deux cents milles environlesvoyageurs se trouveraient enfin sur ces longues plaines quis'étendent jusqu'à l'Atlantiqueet que la naturerendait si propices à l'établissement d'une voieferrée.

Sur leversant du bassin atlantique se développaient déjàles premiers riosaffluents ou sous-affluents de North-Platte-river.Tout l'horizon du nord et de l'est était couvert par cetteimmense courtine semi-circulairequi forme la portion septentrionaledes Rocky-Mountainsdominée par le pic de Laramie. Entrecette courbure et la ligne de fer s'étendaient de vastesplaineslargement arrosées. Sur la droite du rail-roads'étageaient les premières rampes du massif montagneuxqui s'arrondit au sud jusqu'aux sources de la rivière del'Arkansasl'un des grands tributaires du Missouri.

A midi etdemiles voyageurs entrevoyaient un instant le fort Halleckquicommande cette contrée. Encore quelques heureset latraversée des montagnes Rocheuses serait accomplie. On pouvaitdonc espérer qu'aucun accident ne signalerait le passage dutrain à travers cette difficile région. La neige avaitcessé de tomber. Le temps se mettait au froid sec. De grandsoiseauxeffrayés par la locomotives'enfuyaient au loin.Aucun fauveours ou loupne se montrait sur la plaine. C'étaitle désert dans son immense nudité.

Aprèsun déjeuner assez confortableservi dans le wagon mêmeMr. Fogg et ses partenaires venaient de reprendre leur interminablewhistquand de violents coups de sifflet se firent entendre. Letrain s'arrêta.

Passepartoutmit la tête à la portière et ne vit rien quimotivât cet arrêt. Aucune station n'était en vue.

Mrs. Aoudaet Fix purent craindre un instant que Mr. Fogg ne songeât àdescendre sur la voie. Mais le gentleman se contenta de dire àson domestique :

«Voyezdonc ce que c'est.»

Passepartouts'élança hors du wagon. Une quarantaine de voyageursavaient déjà quitté leurs placeset parmi euxle colonel Stamp W. Proctor.

Le trainétait arrêté devant un signal tourné aurouge qui fermait la voie. Le mécanicien et le conducteurétant descendusdiscutaient assez vivement avec ungarde-voieque le chef de gare de Medicine-Bowla stationprochaineavait envoyé au-devant du train. Des voyageurss'étaient approchés et prenaient part à ladiscussion-- entre autres le susdit colonel Proctoravec son verbehaut et ses gestes impérieux.

Passepartoutayant rejoint le groupeentendit le garde-voie qui disait :

«Non! il n'y a pas moyen de passer ! Le pont de Medicine-Bow est ébranléet ne supporterait pas le poids du train.»

Ce pontdont il était questionétait un pont suspendujetésur un rapideà un mille de l'endroit où le convois'était arrêté. Au dire du garde-voieilmenaçait ruineplusieurs des fils étaient rompusetil était impossible d'en risquer le passage. Le garde-voien'exagérait donc en aucune façon en affirmant qu'on nepouvait passer. Et d'ailleursavec les habitudes d'insouciance desAméricainson peut dire quequand ils se mettent àêtre prudentsil y aurait folie à ne pas l'être.

Passepartoutn'osant aller prévenir son maîtreécoutaitlesdents serréesimmobile comme une statue.

«Ahçà! s'écria le colonel Proctornous n'allonspasj'imaginerester ici à prendre racine dans la neige !

--Colonelrépondit le conducteuron a télégraphiéà la station d'Omaha pour demander un trainmais il n'est pasprobable qu'il arrive à Medicine-Bow avant six heures.

-- Sixheures ! s'écria Passepartout.

-- Sansdouterépondit le conducteur. D'ailleursce temps nous seranécessaire pour gagner à pied la station.

-- A pied! s'écrièrent tous les voyageurs.

-- Mais àquelle distance est donc cette station ? demanda l'un d'eux auconducteur.

-- A douzemillesde l'autre côté de la rivière.

-- Douzemilles dans la neige !» s'écria Stamp W. Proctor.

Le colonellança une bordée de juronss'en prenant à lacompagnies'en prenant au conducteuret Passepartoutfurieuxn'était pas loin de faire chorus avec lui. Il y avait làun obstacle matériel contre lequel échoueraientcettefoistoutes les bank-notes de son maître.

Ausurplusle désappointement était généralparmi les voyageursquisans compter le retardse voyaient obligésà faire une quinzaine de milles à travers la plainecouverte de neige. Aussi était-ce un brouhahadesexclamationsdes vociférationsqui auraient certainementattiré l'attention de Phileas Foggsi ce gentleman n'eûtété absorbé par son jeu.

CependantPassepartout se trouvait dans la nécessité de lepréveniretla tête basseil se dirigeait vers lewagonquand le mécanicien du train -- un vrai YankeenomméForster --élevant la voixdit :

«Messieursil y aurait peut-être moyen de passer.

-- Sur lepont ? répondit un voyageur.

-- Sur lepont.

-- Avecnotre train ? demanda le colonel.

-- Avecnotre train.»

Passepartouts'était arrêtéet dévorait les paroles dumécanicien.

«Maisle pont menace ruine ! reprit le conducteur.

--N'importerépondit Forster. Je crois qu'en lançant letrain avec son maximum de vitesseon aurait quelques chances depasser.

-- Diable!» fit Passepartout.

Mais uncertain nombre de voyageurs avaient été immédiatementséduits par la proposition. Elle plaisait particulièrementau colonel Proctor. Ce cerveau brûlé trouvait la chosetrès faisable. Il rappela même que des ingénieursavaient eu l'idée de passer des rivières «sanspont» avec des trains rigides lancés à toutevitesseetc. Eten fin de comptetous les intéressésdans la question se rangèrent à l'avis du mécanicien.

«Nousavons cinquante chances pour passerdisait l'un.

--Soixantedisait l'autre.

--Quatre-vingts !... quatre-vingt-dix sur cent !»

Passepartoutétait ahuriquoiqu'il fût prêt à touttenter pour opérer le passage du Medicine-creekmais latentative lui semblait un peu trop «américaine».

«D'ailleurspensa-t-ilil y a une chose bien plus simple à faireet cesgens-là n'y songent même pas !...»

«Monsieurdit-il à un des voyageursle moyen proposé par lemécanicien me paraît un peu hasardémais...

--Quatre-vingts chances ! répondit le voyageurqui lui tournale dos.

-- Je saisbienrépondit Passepartout en s'adressant à un autregentlemanmais une simple réflexion...

-- Pas deréflexionc'est inutile ! répondit l'Américaininterpellé en haussant les épaulespuisque lemécanicien assure qu'on passera !

-- Sansdoutereprit Passepartouton passeramais il serait peut-êtreplus prudent...

-- Quoi !prudent ! s'écria le colonel Proctorque ce motentendu parhasardfit bondir. A grande vitesseon vous dit ! Comprenez-vous ?A grande vitesse !

-- Jesais... je comprends...répétait Passepartoutauquelpersonne ne laissait achever sa phrasemais il seraitsinon plusprudentpuisque le mot vous choquedu moins plus naturel...

-- Qui ?que ? quoi ? Qu'a-t-il donc celui-là avec son naturel ?...»s'écria-t-on de toutes parts.

Le pauvregarçon ne savait plus de qui se faire entendre.

«Est-ceque vous avez peur ? lui demanda le colonel Proctor.

-- Moipeur ! s'écria Passepartout. Eh biensoit ! Je montrerai àces gens-là qu'un Français peut être aussiaméricain qu'eux !

-- Envoiture ! en voiture ! criait le conducteur.

-- Oui !en voiturerépétait Passepartouten voiture ! Et toutde suite ! Mais on ne m'empêchera pas de penser qu'il eûtété plus naturel de nous faire d'abord passer àpied sur ce pontnous autres voyageurspuis le train ensuite !...»

Maispersonne n'entendit cette sage réflexionet personne n'eûtvoulu en reconnaître la justesse.

Lesvoyageurs étaient réintégrés dans leurwagon. Passepartout reprit sa placesans rien dire de ce qui s'étaitpassé. Les joueurs étaient tout entiers à leurwhist.

Lalocomotive siffla vigoureusement. Le mécanicienrenversant lavapeurramena son train en arrière pendant près d'unmille --reculant comme un sauteur qui veut prendre son élan.

Puisàun second coup de siffletla marche en avant recommença :elle s'accéléra ; bientôt la vitesse devinteffroyable ; on n'entendait plus qu'un seul hennissement sortant dela locomotive ; les pistons battaient vingt coups à la seconde; les essieux des roues fumaient dans les boîtes àgraisse. On sentaitpour ainsi direque le train tout entiermarchant avec une rapidité de cent milles à l'heurenepesait plus sur les rails. La vitesse mangeait la pesanteur.

Et l'onpassa ! Et ce fut comme un éclair. On ne vit rien du pont. Leconvoi sautaon peut le dired'une rive à l'autreet lemécanicien ne parvint à arrêter sa machineemportée qu'à cinq milles au-delà de la station.

Mais àpeine le train avait-il franchi la rivièreque le pontdéfinitivement ruinés'abîmait avec fracas dansle rapide de Medicine-Bow.



XXIX
OÙ IL SERA FAIT LE RÉCIT D'INCIDENTS DIVERS QUINE SE RENCONTRENT QUE SUR LES RAIL-ROADS DE L'UNION



Le soirmêmele train poursuivait sa route sans obstaclesdépassaitle fort Saudersfranchissait la passe de Cheyenne et arrivait àla passe d'Evans. En cet endroitle rail-road atteignait le plushaut point du parcourssoit huit mille quatre-vingt-onze piedsau-dessus du niveau de l'océan. Les voyageurs n'avaient plusqu'à descendre jusqu'à l'Atlantique sur ces plainessans limitesnivelées par la nature.

Làse trouvait sur le «grand trunk» l'embranchement deDenver-cityla principale ville du Colorado. Ce territoire est richeen mines d'or et d'argentet plus de cinquante mille habitants y ontdéjà fixé leur demeure.

A cemomenttreize cent quatre-vingt-deux milles avaient étéfaits depuis San Franciscoen trois jours et trois nuits. Quatrenuits et quatre joursselon toute prévisiondevaient suffirepour atteindre New York. Phileas Fogg se maintenait donc dans lesdélais réglementaires.

Pendant lanuiton laissa sur la gauche le camp Walbah. Le Lodge-pole-creekcourait parallèlement à la voieen suivant lafrontière rectiligne commune aux États du Wyoming et duColorado. A onze heureson entrait dans le Nebraskaon passait prèsdu Sedgwicket l'on touchait à Julesburghplacé surla branche sud de Platte-river.

C'est àce point que se fit l'inauguration de l'Union Pacific Roadle 23octobre 1867et dont l'ingénieur en chef fut le généralJ. M. Dodge. Là s'arrêtèrent les deux puissanteslocomotivesremorquant les neuf wagons des invitésau nombredesquels figurait le vice-présidentMr. Thomas C. Durant ; làretentirent les acclamations ; làles Sioux et les Pawniesdonnèrent le spectacle d'une petite guerre indienne ; làles feux d'artifice éclatèrent ; làenfinsepubliaau moyen d'une imprimerie portativele premier numérodu journal Railway Pioneer. Ainsi fut célébréel'inauguration de ce grand chemin de ferinstrument de progrèset de civilisationjeté à travers le désert etdestiné à relier entre elles des villes et des citésqui n'existaient pas encore. Le sifflet de la locomotivepluspuissant que la lyre d'Amphionallait bientôt les faire surgirdu sol américain.

A huitheures du matinle fort Mac-Pherson était laissé enarrière. Trois cent cinquante-sept milles séparent cepoint d'Omaha. La voie ferrée suivaitsur sa rive gauchelescapricieuses sinuosités de la branche sud de Platte-river. Aneuf heureson arrivait à l'importante ville de North-Plattebâtie entre ces deux bras du grand cours d'eauqui serejoignent autour d'elle pour ne plus former qu'une seule artère--affluent considérable dont les eaux se confondent aveccelles du Missouriun peu au-dessus d'Omaha.

Lecent-unième méridien était franchi.

Mr. Fogget ses partenaires avaient repris leur jeu. Aucun d'eux ne seplaignait de la longueur de la route --pas même le mort. Fixavait commencé par gagner quelques guinéesqu'il étaiten train de reperdremais il ne se montrait pas moins passionnéque Mr. Fogg. Pendant cette matinéela chance favorisasingulièrement ce gentleman. Les atouts et les honneurspleuvaient dans ses mains. A un certain momentaprès avoircombiné un coup audacieuxil se préparait àjouer piquequandderrière la banquetteune voix se fitentendrequi disait :

«Moije jouerais carreau...»

Mr. FoggMrs. AoudaFix levèrent la tête. Le colonel Proctorétait près d'eux.

Stamp W.Proctor et Phileas Fogg se reconnurent aussitôt.

«Ah! c'est vousmonsieur l'Anglaiss'écria le colonelc'estvous qui voulez jouer pique !

-- Et quile jouerépondit froidement Phileas Foggen abattant un dixde cette couleur.

-- Ehbienil me plaît que ce soit carreau»répliquale colonel Proctor d'une voix irritée.

Et il fitun geste pour saisir la carte jouéeen ajoutant :

«Vousn'entendez rien à ce jeu.

--Peut-être serai-je plus habile à un autredit PhileasFoggqui se leva.

-- Il netient qu'à vous d'en essayerfils de John Bull !»répliqua le grossier personnage.

Mrs. Aoudaétait devenue pâle. Tout son sang lui refluait au coeur.Elle avait saisi le bras de Phileas Foggqui la repoussa doucement.Passepartout était prêt à se jeter surl'Américainqui regardait son adversaire de l'air le plusinsultant. Mais Fix s'était levéetallant au colonelProctoril lui dit :

«Vousoubliez que c'est moi à qui vous avez affairemonsieurmoique vous aveznon seulement injuriémais frappé !

--Monsieur Fixdit Mr. Foggje vous demande pardonmais ceci meregarde seul. En prétendant que j'avais tort de jouer piquele colonel m'a fait une nouvelle injureet il m'en rendra raison.

-- Quandvous voudrezet où vous voudrezrépondit l'Américainet à l'arme qu'il vous plaira !»

Mrs. Aoudaessaya vainement de retenir Mr. Fogg. L'inspecteur tenta inutilementde reprendre la querelle à son compte. Passepartout voulaitjeter le colonel par la portièremais un signe de son maîtrel'arrêta. Phileas Fogg quitta le wagonet l'Américainle suivit sur la passerelle.

«Monsieurdit Mr. Fogg à son adversaireje suis fort pressé deretourner en Europeet un retard quelconque préjudicieraitbeaucoup à mes intérêts.

-- Eh bien! qu'est-ce que cela me fait ? répondit le colonel Proctor.

--Monsieurreprit très poliment Mr. Foggaprès notrerencontre à San Franciscoj'avais formé le projet devenir vous retrouver en Amériquedès que j'auraisterminé les affaires qui m'appellent sur l'ancien continent.

--Vraiment !

--Voulez-vous me donner rendez-vous dans six mois ?

--Pourquoi pas dans six ans ?

-- Je dissix moisrépondit Mr. Fogget je serai exact au rendez-vous.

-- Desdéfaitestout cela ! s'écria Stamp W. Proctor. Tout desuite ou pas.

-- Soitrépondit Mr. Fogg. Vous allez à New York ?

-- Non.

-- AChicago ?

-- Non.

-- A Omaha?

-- Peuvous importe ! Connaissez-vous Plum-Creek ?

-- Nonrépondit Mr. Fogg.

-- C'estla station prochaine. Le train y sera dans une heure. Il ystationnera dix minutes. En dix minuteson peut échangerquelques coups de revolver.

-- Soitrépondit Mr. Fogg. Je m'arrêterai à Plum-Creek.

-- Et jecrois même que vous y resterez ! ajouta l'Américain avecune insolence sans pareille.

-- Quisaitmonsieur ?» répondit Mr. Fogget il rentra dansson wagonaussi froid que d'habitude.

Làle gentleman commença par rassurer Mrs. Aoudalui disant queles fanfarons n'étaient jamais à craindre. Puis il priaFix de lui servir de témoin dans la rencontre qui allait avoirlieu. Fix ne pouvait refuseret Phileas Fogg reprit tranquillementson jeu interrompuen jouant pique avec un calme parfait.

A onzeheuresle sifflet de la locomotive annonça l'approche de lastation de Plum-Creek. Mr. Fogg se levaetsuivi de Fixil serendit sur la passerelle. Passepartout l'accompagnaitportant unepaire de revolvers. Mrs. Aouda était restée dans lewagonpâle comme une morte.

En cemomentla porte de l'autre wagon s'ouvritet le colonel Proctorapparut également sur la passerellesuivi de son témoinun Yankee de sa trempe. Mais à l'instant où les deuxadversaires allaient descendre sur la voiele conducteur accourut etleur cria :

«Onne descend pasmessieurs.

-- Etpourquoi ? demanda le colonel.

-- Nousavons vingt minutes de retardet le train ne s'arrête pas.

-- Mais jedois me battre avec monsieur.

-- Je leregretterépondit l'employémais nous repartonsimmédiatement. Voici la cloche qui sonne !»

La clochesonnaiten effetet le train se remit en route.

«Jesuis vraiment désolémessieursdit alors leconducteur. En toute autre circonstancej'aurai pu vous obliger.Maisaprès toutpuisque vous n'avez pas eu le temps de vousbattre iciqui vous empêche de vous battre en route ?

-- Cela neconviendra peut-être pas à monsieur ! dit le colonelProctor d'un air goguenard.

-- Cela meconvient parfaitement»répondit Phileas Fogg.

«Allonsdécidémentnous sommes en Amérique ! pensaPassepartoutet le conducteur de train est un gentleman du meilleurmonde !»

Et cedisant il suivit son maître.

Les deuxadversairesleurs témoinsprécédés duconducteurse rendirenten passant d'un wagon à l'autreàl'arrière du train. Le dernier wagon n'était occupéque par une dizaine de voyageurs. Le conducteur leur demanda s'ilsvoulaient bienpour quelques instantslaisser la place libre àdeux gentlemen qui avaient une affaire d'honneur à vider.

Commentdonc ! Mais les voyageurs étaient trop heureux de pouvoir êtreagréables aux deux gentlemenet ils se retirèrent surles passerelles.

Ce wagonlong d'une cinquantaine de piedsse prêtait trèsconvenablement à la circonstance. Les deux adversairespouvaient marcher l'un sur l'autre entre les banquettes ets'arquebuser à leur aise. Jamais duel ne fut plus facile àrégler. Mr. Fogg et le colonel Proctormunis chacun de deuxrevolvers à six coupsentrèrent dans le wagon. Leurstémoinsrestés en dehorsles y enfermèrent. Aupremier coup de sifflet de la locomotiveils devaient commencer lefeu... Puisaprès un laps de deux minuteson retirerait duwagon ce qui resterait des deux gentlemen.

Rien deplus simple en vérité. C'était même sisimpleque Fix et Passepartout sentaient leur coeur battre àse briser.

Onattendait donc le coup de sifflet convenuquand soudain des crissauvages retentirent. Des détonations les accompagnèrentmais elles ne venaient point du wagon réservé auxduellistes. Ces détonations se prolongeaientau contrairejusqu'à l'avant et sur toute la ligne du train. Des cris defrayeur se faisaient entendre à l'intérieur du convoi.

Le colonelProctor et Mr. Foggrevolver au poingsortirent aussitôt duwagon et se précipitèrent vers l'avantoùretentissaient plus bruyamment les détonations et les cris.

Ilsavaient compris que le train était attaqué par unebande de Sioux.

Ces hardisIndiens n'en étaient pas à leur coup d'essaiet plusd'une fois déjà ils avaient arrêté lesconvois. Suivant leur habitudesans attendre l'arrêt du trains'élançant sur les marchepieds au nombre d'unecentaineils avaient escaladé les wagons comme fait un clownd'un cheval au galop.

Ces Siouxétaient munis de fusils. De là les détonationsauxquelles les voyageurspresque tous armésripostaient pardes coups de revolver. Tout d'abordles Indiens s'étaientprécipités sur la machine. Le mécanicien et lechauffeur avaient été à demi assommés àcoups de casse-tête. Un chef siouxvoulant arrêter letrainmais ne sachant pas manoeuvrer la manette du régulateuravait largement ouvert l'introduction de la vapeur au lieu de lafermeret la locomotiveemportéecourait avec une vitesseeffroyable.

En mêmetempsles Sioux avaient envahi les wagonsils couraient comme dessinges en fureur sur les impérialesils enfonçaientles portières et luttaient corps à corps avec lesvoyageurs. Hors du wagon de bagagesforcé et pilléles colis étaient précipités sur la voie. Criset coups de feu ne discontinuaient pas.

Cependantles voyageurs se défendaient avec courage. Certains wagonsbarricadéssoutenaient un siègecomme de véritablesforts ambulantsemportés avec une rapidité de centmilles à l'heure.

Dèsle début de l'attaqueMrs. Aouda s'étaitcourageusement comportée. Le revolver à la mainellese défendait héroïquementtirant à traversles vitres briséeslorsque quelque sauvage se présentaità elle. Une vingtaine de Siouxfrappés à mortétaient tombés sur la voieet les roues des wagonsécrasaient comme des vers ceux d'entre eux qui glissaient surles rails du haut des passerelles.

Plusieursvoyageursgrièvement atteints par les balles ou lescasse-têtegisaient sur les banquettes.

Cependantil fallait en finir. Cette lutte durait déjà depuis dixminuteset ne pouvait que se terminer à l'avantage des Siouxsi le train ne s'arrêtait pas. En effetla station du fortKearney n'était pas à deux milles de distance. Làse trouvait un poste américain ; mais ce poste passéentre le fort Kearney et la station suivante les Sioux seraient lesmaîtres du train.

Leconducteur se battait aux côtés de Mr. Foggquand uneballe le renversa. En tombantcet homme s'écria :

«Noussommes perdussi le train ne s'arrête pas avant cinq minutes !

-- Ils'arrêtera ! dit Phileas Foggqui voulut s'élancer horsdu wagon.

-- Restezmonsieurlui cria Passepartout. Cela me regarde !»

PhileasFogg n'eut pas le temps d'arrêter ce courageux garçonquiouvrant une portière sans être vu des Indiensparvint à se glisser sous le wagon. Et alorstandis que lalutte continuaitpendant que les balles se croisaient au-dessus desa têteretrouvant son agilitésa souplesse de clownse faufilant sous les wagonss'accrochant aux chaîness'aidant du levier des freins et des longerons des châssisrampant d'une voiture à l'autre avec une adresse merveilleuseil gagna ainsi l'avant du train. Il n'avait pas été vuil n'avait pu l'être.

Làsuspendu d'une main entre le wagon des bagages et le tenderdel'autre il décrocha les chaînes de sûreté ;mais par suite de la traction opéréeil n'auraitjamais pu parvenir à dévisser la barre d'attelagesiune secousse que la machine éprouva n'eût fait sautercette barreet le traindétachéresta peu àpeu en arrièretandis que la locomotive s'enfuyait avec unenouvelle vitesse.

Emportépar la force acquisele train roula encore pendant quelques minutesmais les freins furent manoeuvrés à l'intérieurdes wagonset le convoi s'arrêta enfinà moins de centpas de la station de Kearney.

Làles soldats du fortattirés par les coups de feuaccoururenten hâte. Les Sioux ne les avaient pas attendusetavantl'arrêt complet du traintoute la bande avait décampé.

Mais quandles voyageurs se comptèrent sur le quai de la stationilsreconnurent que plusieurs manquaient à l'appelet entreautres le courageux Français dont le dévouement venaitde les sauver.



XXX

DANSLEQUEL PHILEAS FOGG FAIT TOUT SIMPLEMENT SON DEVOIR


TroisvoyageursPassepartout comprisavaient disparu. Avaient-ils ététués dans la lutte ? Etaient-ils prisonniers des Sioux ? On nepouvait encore le savoir.

Lesblessés étaient assez nombreuxmais on reconnutqu'aucun n'était atteint mortellement. Un dès plusgrièvement frappéc'était le colonel Proctorqui s'était bravement battuet qu'une balle à l'aineavait renversé. Il fut transporté à la gare avecd'autres voyageursdont l'état réclamait des soinsimmédiats.

Mrs. Aoudaétait sauve. Phileas Foggqui ne s'était pas épargnén'avait pas une égratignure. Fix était blessé aubrasblessure sans importance. Mais Passepartout manquaitet deslarmes coulaient des yeux de la jeune femme.

Cependanttous les voyageurs avaient quitté le train. Les roues deswagons étaient tachées de sang. Aux moyeux et auxrayons pendaient d'informes lambeaux de chair. On voyait àperte de vue sur la plaine blanche de longues traînéesrouges. Les derniers Indiens disparaissaient alors dans le sudducôté de Republican-river.

Mr. Foggles bras croisésrestait immobile. Il avait une gravedécision à prendre. Mrs. Aoudaprès de luileregardait sans prononcer une parole... Il comprit ce regard. Si sonserviteur était prisonnierne devait-il pas tout risquer pourl'arracher aux Indiens ?...

«Jele retrouverai mort ou vivantdit-il simplement à Mrs. Aouda.

-- Ah !monsieur... monsieur Fogg ! s'écria la jeune femmeensaisissant les mains de son compagnon qu'elle couvrit de larmes.

-- Vivant! ajouta Mr. Foggsi nous ne perdons pas une minute !»

Par cetterésolutionPhileas Fogg se sacrifiait tout entier. Il venaitde prononcer sa ruine. Un seul jour de retard lui faisait manquer lepaquebot à New York. Son pari était irrévocablementperdu. Mais devant cette pensée : «C'est mon devoir !»il n'avait pas hésité.

Lecapitaine commandant le fort Kearney était là. Sessoldats -- une centaine d'hommes environ -- s'étaient mis surla défensive pour le cas où les Sioux auraient dirigéune attaque directe contre la gare.

«Monsieurdit Mr. Fogg au capitainetrois voyageurs ont disparu.

-- Morts ?demanda le capitaine.

-- Mortsou prisonniersrépondit Phileas Fogg. Là est uneincertitude qu'il faut faire cesser. Votre intention est-elle depoursuivre les Sioux ?

-- Celaest gravemonsieurdit le capitaine. Ces Indiens peuvent fuirjusqu'au-delà de l'Arkansas ! Je ne saurais abandonner le fortqui m'est confié.

--Monsieurreprit Phileas Foggil s'agit de la vie de trois hommes.

-- Sansdoute... mais puis-je risquer la vie de cinquante pour en sauvertrois ?

-- Je nesais si vous le pouvezmonsieurmais vous le devez.

--Monsieurrépondit le capitainepersonne ici n'a àm'apprendre quel est mon devoir.

-- Soitdit froidement Phileas Fogg. J'irai seul !

-- Vousmonsieur ! s'écria Fixqui s'était approchéaller seul à la poursuite des Indiens !

--Voulez-vous donc que je laisse périr ce malheureuxàqui tout ce qui est vivant ici doit la vie ? J'irai.

-- Ehbiennonvous n'irez pas seul ! s'écria le capitaineémumalgré lui. Non ! Vous êtes un brave coeur !... Trentehommes de bonne volonté !» ajouta-t-il en se tournantvers ses soldats.

Toute lacompagnie s'avança en masse. Le capitaine n'eut qu'àchoisir parmi ces braves gens. Trente soldats furent désignéset un vieux sergent se mit à leur tête.

«Mercicapitaine ! dit Mr. Fogg.

-- Vous mepermettrez de vous accompagner ? demanda Fix au gentleman.

-- Vousferez comme il vous plairamonsieurlui répondit PhileasFogg. Mais si vous voulez me rendre servicevous resterez prèsde Mrs. Aouda. Au cas où il m'arriverait malheur...»

Une pâleursubite envahit la figure de l'inspecteur de police. Se séparerde l'homme qu'il avait suivi pas à pas et avec tant depersistance ! Le laisser s'aventurer ainsi dans ce désert !Fix regarda attentivement le gentlemanetquoi qu'il en eûtmalgré ses préventionsen dépit du combat quise livrait en luiil baissa les yeux devant ce regard calme etfranc.

«Jeresterai»dit-il.

Quelquesinstants aprèsMr. Fogg avait serré la main de lajeune femme ; puisaprès lui avoir remis son précieuxsac de voyageil partait avec le sergent et sa petite troupe.

Mais avantde partiril avait dit aux soldats :

«Mesamisil y a mille livres pour vous si nous sauvons les prisonniers!»

Il étaitalors midi et quelques minutes.

Mrs. Aoudas'était retirée dans une chambre de la gareet làseuleelle attendaitsongeant à Phileas Foggà cettegénérosité simple et grandeà cetranquille courage. Mr. Fogg avait sacrifié sa fortuneetmaintenant il jouait sa vietout cela sans hésitationpardevoirsans phrases. Phileas Fogg était un héros àses yeux.

L'inspecteurFixluine pensait pas ainsiet il ne pouvait contenir sonagitation. Il se promenait fébrilement sur le quai de la gare.Un moment subjuguéil redevenait lui-même. Fogg partiil comprenait la sottise qu'il avait faite de le laisser partir. Quoi! cet homme qu'il venait de suivre autour du mondeil avait consentià s'en séparer ! Sa nature reprenait le dessusils'incriminaitil s'accusaitil se traitait comme s'il eût étéle directeur de la police métropolitaineadmonestant un agentpris en flagrant délit de naïveté.

«J'aiété inepte ! pensait-il. L'autre lui aura appris quij'étais ! Il est partiil ne reviendra pas ! Où lereprendre maintenant ? Mais comment ai-je pu me laisser fascinerainsimoiFixmoiqui ai en poche son ordre d'arrestation !Décidément je ne suis qu'une bête !»

Ainsiraisonnait l'inspecteur de policetandis que les heures s'écoulaientsi lentement à son gré. Il ne savait que faire.Quelquefoisil avait envie de tout dire à Mrs. Aouda. Mais ilcomprenait comment il serait reçu par la jeune femme. Quelparti prendre ? Il était tenté de s'en aller àtravers les longues plaines blanchesà la poursuite de ceFogg ! Il ne lui semblait pas impossible de le retrouver. Les pas dudétachement étaient encore imprimés sur la neige!... Mais bientôtsous une couche nouvelletoute empreintes'effaça.

Alors ledécouragement prit Fix. Il éprouva comme uneinsurmontable envie d'abandonner la partie. Orprécisémentcette occasion de quitter la station de Kearney et de poursuivre cevoyagesi fécond en déconvenueslui fut offerte.

En effetvers deux heures après midipendant que la neige tombait àgros floconson entendit de longs sifflets qui venaient de l'est.Une énorme ombreprécédée d'une lueurfauves'avançait lentementconsidérablement grandiepar les brumesqui lui donnaient un aspect fantastique.

Cependanton n'attendait encore aucun train venant de l'est. Les secoursréclamés par le télégraphe ne pouvaientarriver sitôtet le train d'Omaha à San Francisco nedevait passer que le lendemain. -- On fut bientôt fixé.

Cettelocomotive qui marchait à petite vapeuren jetant de grandscoups de siffletc'était celle quiaprès avoir étédétachée du trainavait continué sa route avecune si effrayante vitesseemportant le chauffeur et le mécanicieninanimés. Elle avait couru sur les rails pendant plusieursmilles ; puisle feu avait baisséfaute de combustible ; lavapeur s'était détendueet une heure aprèsralentissant peu à peu sa marchela machine s'arrêtaitenfin à vingt milles au-delà de la station de Kearney.

Ni lemécanicien ni le chauffeur n'avaient succombéetaprès un évanouissement assez prolongéilsétaient revenus à eux.

La machineétait alors arrêtée. Quand il se vit dans ledésertla locomotive seulen'ayant plus de wagons àsa suitele mécanicien comprit ce qui s'était passé.Comment la locomotive avait été détachéedu trainil ne put le devinermais il n'était pas douteuxpour luique le trainresté en arrièrese trouvâten détresse.

Lemécanicien n'hésita pas sur ce qu'il devait faire.Continuer la route dans la direction d'Omaha était prudent ;retourner vers le trainque les Indiens pillaient peut-êtreencoreétait dangereux... N'importe ! Des pelletées decharbon et de bois furent engouffrées dans le foyer de sachaudièrele feu se ranimala pression monta de nouveauetvers deux heures après midila machine revenait en arrièrevers la station de Kearney. C'était elle qui sifflait dans labrume.

Ce fut unegrande satisfaction pour les voyageursquand ils virent lalocomotive se mettre en tête du train. Ils allaient pouvoircontinuer ce voyage si malheureusement interrompu.

Al'arrivée de la machineMrs. Aouda avait quitté lagareet s'adressant au conducteur :

«Vousallez partir ? lui demanda-t-elle.

-- Al'instantmadame.

-- Maisces prisonniers... nos malheureux compagnons...

-- Je nepuis interrompre le servicerépondit le conducteur. Nousavons déjà trois heures de retard.

-- Etquand passera l'autre train venant de San Francisco ?

-- Demainsoirmadame.

-- Demainsoir ! mais il sera trop tard. Il faut attendre...

-- C'estimpossiblerépondit le conducteur. Si vous voulez partirmontez en voiture.

-- Je nepartirai pas»répondit la jeune femme. Fix avaitentendu cette conversation. Quelques instants auparavantquand toutmoyen de locomotion lui manquaitil était décidéà quitter Kearneyet maintenant que le train était làprêt à s'élancerqu'il n'avait plus qu'àreprendre sa place dans le wagonune irrésistible force lerattachait au sol. Ce quai de la gare lui brûlait les piedsetil ne pouvait s'en arracher. Le combat recommençait en lui. Lacolère de l'insuccès l'étouffait. Il voulaitlutter jusqu'au bout.

Cependantles voyageurs et quelques blessés -- entre autres le colonelProctordont l'état était grave -- avaient pris placedans les wagons. On entendait les bourdonnements de la chaudièresurchaufféeet la vapeur s'échappait par les soupapes.Le mécanicien sifflale train se mit en marcheet disparutbientôtmêlant sa fumée blanche au tourbillon desneiges.

L'inspecteurFix était resté.

Quelquesheures s'écoulèrent. Le temps était fortmauvaisle froid très vif. Fixassis sur un banc dans lagarerestait immobile. On eût pu croire qu'il dormait. Mrs.Aoudamalgré la rafalequittait à chaque instant lachambre qui avait été mise à sa disposition.Elle venait à l'extrémité du quaicherchant àvoir à travers la tempête de neigevoulant percer cettebrume qui réduisait l'horizon autour d'elleécoutantsi quelque bruit se ferait entendre. Mais rien. Elle rentrait alorstoute transiepour revenir quelques moments plus tardet toujoursinutilement.

Le soir sefit. Le petit détachement n'était pas de retour. Oùétait-il en ce moment ? Avait-il pu rejoindre les Indiens ? Yavait-il eu lutteou ces soldatsperdus dans la brumeerraient-ilsau hasard ? Le capitaine du fort Kearney était trèsinquietbien qu'il ne voulût rien laisser paraître deson inquiétude.

La nuitvintla neige tomba moins abondammentmais l'intensité dufroid s'accrut. Le regard le plus intrépide n'eût pasconsidéré sans épouvante cette obscureimmensité. Un absolu silence régnait sur la plaine. Nile vol d'un oiseauni la passée d'un fauve n'en troublait lecalme infini.

Pendanttoute cette nuitMrs. Aoudal'esprit plein de pressentimentssinistresle coeur rempli d'angoisseserra sur la lisière dela prairie. Son imagination l'emportait au loin et lui montrait milledangers. Ce qu'elle souffrit pendant ces longues heures ne sauraits'exprimer.

Fix étaittoujours immobile à la même placemaislui non plusil ne dormait pas. A un certain momentun homme s'étaitapprochélui avait parlé mêmemais l'agentl'avait renvoyéaprès répondu à sesparoles par un signe négatif.

La nuits'écoula ainsi. A l'aubele disque à demi éteintdu soleil se leva sur un horizon embrumé. Cependant la portéedu regard pouvait s'étendre à une distance de deuxmilles. C'était vers le sud que Phileas Fogg et le détachements'étaient dirigés... Le sud était absolumentdésert. Il était alors sept heures du matin.

Lecapitaineextrêmement soucieuxne savait quel parti prendre.Devait-il envoyer un second détachement au secours du premier? Devait-il sacrifier de nouveaux hommes avec si peu de chances desauver ceux qui étaient sacrifiés tout d'abord ? Maisson hésitation ne dura paset d'un gesteappelant un de seslieutenantsil lui donnait l'ordre de pousser une reconnaissancedans le sud --quand des coups de feu éclatèrent.Était-ce un signal ? Les soldats se jetèrent hors dufortet à un demi-mille ils aperçurent une petitetroupe qui revenait en bon ordre.

Mr. Foggmarchait en têteet près de lui Passepartout et lesdeux autres voyageursarrachés aux mains des Sioux.

Il y avaiteu combat à dix milles au sud de Kearney. Peu d'instants avantl'arrivée du détachementPassepartout et ses deuxcompagnons luttaient déjà contre leurs gardienset leFrançais en avait assommé trois à coups depoingquand son maître et les soldats se précipitèrentà leur secours.

Touslessauveurs et les sauvésfurent accueillis par des cris dejoieet Phileas Fogg distribua aux soldats la prime qu'il leur avaitpromisetandis que Passepartout se répétaitnon sansquelque raison :

«Décidémentil faut avouer que je coûte cher à mon maître !»

Fixsansprononcer une paroleregardait Mr. Fogget il eût étédifficile d'analyser les impressions qui se combattaient alors enlui. Quant à Mrs. Aoudaelle avait pris la main du gentlemanet elle la serrait dans les siennessans pouvoir prononcer uneparole !

CependantPassepartoutdès son arrivéeavait cherché letrain dans la gare. Il croyait le trouver làprêt àfiler sur Omahaet il espérait que l'on pourrait encoreregagner le temps perdu.

«Letrainle train ! s'écria-t-il.

-- Partirépondit Fix.

-- Et letrain suivantquand passera-t-il ? demanda Phileas Fogg.

-- Ce soirseulement.

-- Ah !»répondit simplement l'impassible gentleman.



XXXI
DANS LEQUEL L'INSPECTEUR FIX PREND TRÈS SÉRIEUSEMENTLES INTÉRÊTS DE PHILEAS FOGG



PhileasFogg se trouvait en retard de vingt heures. Passepartoutla causeinvolontaire de ce retardétait désespéré.Il avait décidément ruiné son maître !

En cemomentl'inspecteur s'approcha de Mr. Foggetle regardant bien enface :

«Trèssérieusementmonsieurlui demanda-t-ilvous êtespressé ?

-- Trèssérieusementrépondit Phileas Fogg.

--J'insistereprit Fix. Vous avez bien intérêt àêtre à New York le 11avant neuf heures du soirheuredu départ du paquebot de Liverpool ?

-- Unintérêt majeur.

-- Et sivotre voyage n'eût pas été interrompu par cetteattaque d'Indiensvous seriez arrivé à New York le 11dès le matin ?

-- Ouiavec douze heures d'avance sur le paquebot.

-- Bien.Vous avez donc vingt heures de retard. Entre vingt et douzel'écartest de huit. C'est huit heures à regagner. Voulez-vous tenterde le faire ?

-- A pied? demanda Mr. Fogg.

-- Nonentraîneaurépondit Fixen traîneau àvoiles. Un homme m'a proposé ce moyen de transport.»

C'étaitl'homme qui avait parlé à l'inspecteur de policependant la nuitet dont Fix avait refusé l'offre.

PhileasFogg ne répondit pas à Fix ; mais Fix lui ayant montrél'homme en question qui se promenait devant la garele gentlemanalla à lui. Un instant aprèsPhileas Fogg et cetAméricainnommé Mudgeentraient dans une hutteconstruite au bas du fort Kearney.

LàMr. Fogg examina un assez singulier véhiculesorte dechâssisétabli sur deux longues poutresun peurelevées à l'avant comme les semelles d'un traîneauet sur lequel cinq ou six personnes pouvaient prendre place. Au tiersdu châssissur l'avantse dressait un mât trèsélevésur lequel s'enverguait une immense brigantine.Ce mâtsolidement retenu par des haubans métalliquestendait un étai de fer qui servait à guinder un foc degrande dimension. A l'arrièreune sorte de gouvernail-godillepermettait de diriger l'appareil.

C'étaiton le voitun traîneau gréé en sloop. Pendantl'hiversur la plaine glacéelorsque les trains sont arrêtéspar les neigesces véhicules font des traverséesextrêmement rapides d'une station à l'autre. Ils sontd'ailleursprodigieusement voilés -- plus voilés mêmeque ne peut l'être un cotre de courseexposé àchavirer --etvent arrièreils glissent à lasurface des prairies avec une rapidité égalesinonsupérieureà celle des express.

Enquelques instantsun marché fut conclu entre Mr. Fogg et lepatron de cette embarcation de terre. Le vent était bon. Ilsoufflait de l'ouest en grande brise. La neige était durcieet Mudge se faisait fort de conduire Mr. Fogg en quelques heures àla station d'Omaha. Làles trains sont fréquents etles voies nombreusesqui conduisent à Chicago et à NewYork. Il n'était pas impossible que le retard fûtregagné. Il n'y avait donc pas à hésiter àtenter l'aventure.

Mr. Foggne voulant pas exposer Mrs. Aouda aux tortures d'une traverséeen plein airpar ce froid que la vitesse rendrait plus insupportableencorelui proposa de rester sous la garde de Passepartout àla station de Kearney. L'honnête garçon se chargerait deramener la jeune femme en Europe par une route meilleure et dans desconditions plus acceptables.

Mrs. Aoudarefusa de se séparer de Mr. Fogget Passepartout se sentittrès heureux de cette détermination. En effetpourrien au monde il n'eût voulu quitter son maîtrepuisqueFix devait l'accompagner.

Quant àce que pensait alors l'inspecteur de police ce serait difficile àdire. Sa conviction avait-elle été ébranléepar le retour de Phileas Foggou bien le tenait-il pour un coquinextrêmement fortquison tour du monde accomplidevaitcroire qu'il serait absolument en sûreté en Angleterre ?Peut-être l'opinion de Fix touchant Phileas Fogg était-elleen effet modifiée. Mais il n'en était pas moins décidéà faire son devoir etplus impatient que tousàpresser de tout son pouvoir le retour en Angleterre.

A huitheuresle traîneau était prêt à partir.Les voyageurs -- on serait tenté de dire les passagers -- yprenaient place et se serraient étroitement dans leurscouvertures de voyage. Les deux immenses voiles étaienthisséesetsous l'impulsion du ventle véhiculefilait sur la neige durcie avec une rapidité de quarantemilles à l'heure.

Ladistance qui sépare le fort Kearney d'Omaha esten droiteligne -- à vol d'abeillecomme disent les Américains--de deux cents milles au plus. Si le vent tenaiten cinq heurescette distance pouvait être franchie. Si aucun incident ne seproduisaità une heure après midi le traîneaudevait avoir atteint Omaha.

Quelletraversée ! Les voyageurspressés les uns contre lesautresne pouvaient se parler. Le froidaccru par la vitesseleureût coupé la parole. Le traîneau glissait aussilégèrement à la surface de la plaine qu'uneembarcation à la surface des eaux --avec la houle en moins.Quand la brise arrivait en rasant la terreil semblait que letraîneau fût enlevé du sol par ses voilesvastesailes d'une immense envergure. Mudgeau gouvernail se maintenaitdans la ligne droiteetd'un coup de godille il rectifiait lesembardées que l'appareil tendait à faire. Toute latoile portait. Le foc avait été perqué etn'était plus abrité par la brigantine. Un mât dehune fut guindéet une flèchetendue au ventajoutasa puissance d'impulsion à celle des autres voiles. On nepouvait l'estimermathématiquementmais certainement lavitesse du traîneau ne devait pas être moindre dequarante milles à l'heure.

«Sirien ne cassedit Mudgenous arriverons !»

Et Mudgeavait intérêt à arriver dans le délaiconvenucar Mr. Foggfidèle à son systèmel'avait alléché par une forte prime.

Laprairieque le traîneau coupait en ligne droiteétaitplate comme une mer. On eût dit un immense étang glacé.Le rail-road qui desservait cette partie du territoire remontaitdusud-ouest au nord-ouestpar Grand-IslandColumbusville importantedu NebraskaSchuylerFremontpuis Omaha. Il suivait pendant toutson parcours la rive droite de Platte-river. Le traîneauabrégeant cette routeprenait la corde de l'arc décritpar le chemin de fer. Mudge ne pouvait craindre d'être arrêtépar la Platte-riverà ce petit coude qu'elle fait en avant deFremontpuisque ses eaux étaient glacées. Le cheminétait donc entièrement débarrasséd'obstacleset Phileas Fogg n'avait donc que deux circonstances àredouter : une avarie à l'appareilun changement ou unetombée du vent.

Mais labrise ne mollissait pas. Au contraire. Elle soufflait àcourber le mâtque les haubans de fer maintenaient solidement.Ces filins métalliquessemblables aux cordes d'un instrumentrésonnaient comme si un archet eût provoqué leursvibrations. Le traîneau s'enlevait au milieu d'une harmonieplaintived'une intensité toute particulière.

«Cescordes donnent la quinte et l'octave»dit Mr. Fogg.

Et cefurent les seules paroles qu'il prononça pendant cettetraversée. Mrs. Aoudasoigneusement empaquetée dansles fourrures et les couvertures de voyageétaitautant quepossiblepréservée des atteintes du froid.

Quant àPassepartoutla face rouge comme le disque solaire quand il secouche dans les brumesil humait cet air piquant. Avec le fondd'imperturbable confiance qu'il possédaitil s'étaitrepris à espérer. Au lieu d'arriver le matin àNew Yorkon y arriverait le soirmais il y avait encore quelqueschances pour que ce fût avant le départ du paquebot deLiverpool.

Passepartoutavait même éprouvé une forte envie de serrer lamain de son allié Fix. Il n'oubliait pas que c'étaitl'inspecteur lui-même qui avait procuré le traîneauà voilesetpar conséquentle seul moyen qu'il y eûtde gagner Omaha en temps utile. Maispar on ne sait quelpressentimentil se tint dans sa réserve accoutumée.

En toutcasune chose que Passepartout n'oublierait jamaisc'étaitle sacrifice que Mr. Fogg avait faitsans hésiterpourl'arracher aux mains des Sioux. A celaMr. Fogg avait risquésa fortune et sa vie... Non ! son serviteur ne l'oublierait pas !

Pendantque chacun des voyageurs se laissait aller à des réflexionssi diversesle traîneau volait sur l'immense tapis de neige.S'il passait quelques creeksaffluents ou sous-affluents de laLittle-Blue-riveron ne s'en apercevait pas. Les champs et les coursd'eau disparaissaient sous une blancheur uniforme. La plaine étaitabsolument déserte. Comprise entre l'Union Pacific Road etl'embranchement qui doit réunir Kearney à Saint-Josephelle formait comme une grande île inhabitée. Pas unvillagepas une stationpas même un fort. De temps en tempson voyait passer comme un éclair quelque arbre grimaçantdont le blanc squelette se tordait sous la brise. Parfoisdes bandesd'oiseaux sauvages s'enlevaient du même vol. Parfois aussiquelques loups de prairiesen troupes nombreusesmaigresaffaméspoussés par un besoin féroceluttaient de vitesse avecle traîneau. Alors Passepartoutle revolver à la mainse tenait prêt à faire feu sur les plus rapprochés.Si quelque accident eût alors arrêté le traîneaules voyageursattaqués par ces féroces carnassiersauraient couru les plus grands risques. Mais le traîneau tenaitbonil ne tardait pas à prendre de l'avanceet bientôttoute la bande hurlante restait en arrière.

A midiMudge reconnut à quelques indices qu'il passait le cours glacéde la Platte-river. Il ne dit rienmais il était déjàsûr quevingt milles plus loinil aurait atteint la stationd'Omaha.

Eteneffetil n'était pas une heureque ce guide habileabandonnant la barrese précipitait aux drisses des voiles etles amenait en bandependant que le traîneauemportépar son irrésistible élanfranchissait encore undemi-mille à sec de toile. Enfin il s'arrêtaet Mudgemontrant un amas de toits blancs de neigedisait :

«Noussommes arrivés.»

Arrivés! Arrivésen effetà cette station quipar destrains nombreuxest quotidiennement en communication avec l'est desÉtats-Unis !

Passepartoutet Fix avaient sauté à terre et secouaient leursmembres engourdis. Ils aidèrent Mr. Fogg et la jeune femme àdescendre du traîneau. Phileas Fogg régla généreusementavec Mudgeauquel Passepartout serra la main comme à un amiet tous se précipitèrent vers la gare d'Omaha.

C'est àcette importante cité du Nebraska que s'arrête le cheminde fer du Pacifique proprement ditqui met le bassin du Mississippien communication avec le grand océan. Pour aller d'Omaha àChicagole rail-roadsous le nom de «Chicago-Rock-island-road»court directement dans l'est en desservant cinquante stations.

Un traindirect était prêt à partir. Phileas Fogg et sescompagnons n'eurent que le temps de se précipiter dans unwagon. Ils n'avaient rien vu d'Omahamais Passepartout s'avoua àlui-même qu'il n'y avait pas lieu de le regretteret que cen'était pas de voir qu'il s'agissait.

Avec uneextrême rapiditéce train passa dans l'Étatd'Iowapar Council-BluffsDes MoinesIowa-city. Pendant la nuitil traversait le Mississippi à Davenportet par Rock-Islandil entrait dans l'Illinois. Le lendemain10à quatre heuresdu soir il arrivait à Chicagodéjà relevéede ses ruineset plus fièrement assise que jamais sur lesbords de son beau lac Michigan.

Neuf centsmilles séparent Chicago de New York. Les trains ne manquaientpas à Chicago. Mr. Fogg passa immédiatement de l'undans l'autre. La fringante locomotive du«Pittsburg-Fort-Wayne-Chicago-rail-road» partit àtoute vitessecomme si elle eût compris que l'honorablegentleman n'avait pas de temps à perdre. Elle traversa commeun éclair l'Indianal'Ohiola Pennsylvaniele New Jerseypassant par des villes aux noms antiquesdont quelques-unes avaientdes rues et des tramwaysmais pas de maisons encore. Enfin l'Hudsonapparutetle 11 décembreà onze heures un quart dusoirle train s'arrêtait dans la garesur la rive droite dufleuvedevant le «pier» même des steamers de laligne Cunardautrement dite «British and North American royalmail steam packet Co.»

Le Chinaà destination de Liverpoolétait parti depuisquarante-cinq minutes !



XXXII
DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ENGAGE UNE LUTTE DIRECTE CONTRE LAMAUVAISE CHANCE



Enpartantle China semblait avoir emporté avec lui ledernier espoir de Phileas Fogg.

En effetaucun des autres paquebots qui font le service direct entrel'Amérique et l'Europeni les transatlantiques françaisni les navires du «White-Star-line»ni les steamers dela Compagnie Immanni ceux de la ligne Hambourgeoiseni autresnepouvaient servir les projets du gentleman.

En effetle Pereirede la Compagnie transatlantique française-- dont les admirables bâtiments égalent en vitesse etsurpassent en confortable tous ceux des autres lignessans exception--ne partait que le surlendemain14 décembre. Etd'ailleursde même que ceux de la Compagnie hambourgeoiseiln'allait pas directement à Liverpool ou à Londresmaisau Havreet cette traversée supplémentaire du Havre àSouthamptonen retardant Phileas Foggeût annulé sesderniers efforts.

Quant auxpaquebots Immandont l'unle City-of-Parismettait en merle lendemainil n'y fallait pas songer. Ces navires sontparticulièrement affectés au transport des émigrantsleurs machines sont faiblesils naviguent autant à la voilequ'à la vapeuret leur vitesse est médiocre. Ilsemployaient à cette traversée de New York àl'Angleterre plus de temps qu'il n'en restait à Mr. Fogg pourgagner son pari.

De toutceci le gentleman se rendit parfaitement compte en consultant sonBradshawqui lui donnaitjour par jourles mouvements de lanavigation transocéanienne.

Passepartoutétait anéanti. Avoir manqué le paquebot dequarante-cinq minutescela le tuait. C'était sa faute àluiquiau lieu d'aider son maîtren'avait cessé desemer des obstacles sur sa route ! Et quand il revoyait dans sonesprit tous les incidents du voyagequand il supputait les sommesdépensées en pure perte et dans son seul intérêtquand il songeait que cet énorme parien y joignant les fraisconsidérables de ce voyage devenu inutileruinaitcomplètement Mr. Foggil s'accablait d'injures.

Mr. Foggne lui fitcependantaucun reprocheeten quittant le pier despaquebots transatlantiquesil ne dit que ces mots :

«Nousaviserons demain. Venez.»

Mr. FoggMrs. AoudaFixPassepartout traversèrent l'Hudson dans leJersey-city-ferry-boatet montèrent dans un fiacrequi lesconduisit à l'hôtel Saint-Nicolasdans Broadway. Deschambres furent mises à leur dispositionet la nuit se passacourte pour Phileas Foggqui dormit d'un sommeil parfaitmais bienlongue pour Mrs. Aouda et ses compagnonsauxquels leur agitation nepermit pas de reposer.

Lelendemainc'était le 12 décembre. Du 12sept heuresdu matinau 21huit heures quarante-cinq minutes du soirilrestait neuf jours treize heures et quarante-cinq minutes. Si doncPhileas Fogg fût parti la veille par le Chinal'un desmeilleurs marcheurs de la ligne Cunardil serait arrivé àLiverpoolpuis à Londresdans les délais voulus !

Mr. Foggquitta l'hôtelseulaprès avoir recommandé àson domestique de l'attendre et de prévenir Mrs. Aouda de setenir prête à tout instant.

Mr. Foggse rendit aux rives de l'Hudsonet parmi les navires amarrésau quai ou ancrés dans le fleuveil rechercha avec soin ceuxqui étaient en partance. Plusieurs bâtiments avaientleur guidon de départ et se préparaient àprendre la mer à la marée du matincar dans cetimmense et admirable port de New Yorkil n'est pas de jour oùcent navires ne fassent route pour tous les points du monde ; mais laplupart étaient des bâtiments à voileset ils nepouvaient convenir à Phileas Fogg.

Cegentleman semblait devoir échouer dans sa dernièretentativequand il aperçutmouillé devant laBatterieà une encablure au plusun navire de commerce àhélicede formes finesdont la cheminéelaissantéchapper de gros flocons de fuméeindiquait qu'il sepréparait à appareiller.

PhileasFogg héla un canots'y embarquaeten quelques coupsd'avironil se trouvait à l'échelle de l'Henriettasteamer à coque de ferdont tous les hauts étaient enbois.

Lecapitaine de l'Henrietta était à bord. PhileasFogg monta sur le pont et fit demander le capitaine. Celui-ci seprésenta aussitôt.

C'étaitun homme de cinquante ansune sorte le loup de merun bougon qui nedevait pas être commode. Gros yeuxteint de cuivre oxydécheveux rougesforte encolure-- rien de l'aspect d'un homme dumonde.

«Lecapitaine ? demanda Mr. Fogg.

-- C'estmoi.

-- Je suisPhileas Foggde Londres.

-- Et moiAndrew Speedyde Cardif.

-- Vousallez partir ?...

-- Dansune heure.

-- Vousêtes chargé pour... ?

--Bordeaux.

-- Etvotre cargaison ?

-- Descailloux dans le ventre. Pas de fret. Je pars sur lest.

-- Vousavez des passagers ?

-- Pas depassagers. Jamais de passagers. Marchandise encombrante etraisonnante.

-- Votrenavire marche bien ?

-- Entreonze et douze noeuds. L'Henriettabien connue.

--Voulez-vous me transporter à Liverpoolmoi et trois personnes?

-- ALiverpool ? Pourquoi pas en Chine ?

-- Je disLiverpool.

-- Non !

-- Non ?

-- Non. Jesuis en partance pour Bordeauxet je vais à Bordeaux.

--N'importe quel prix ?

--N'importe quel prix.»

Lecapitaine avait parlé d'un ton qui n'admettait pas deréplique.

«Maisles armateurs de l'Henrietta... reprit Phileas Fogg.

-- Lesarmateursc'est moirépondit le capitaine. Le navirem'appartient.

-- Je vousaffrète.

-- Non.

-- Je vousl'achète.

-- Non.»

PhileasFogg ne sourcilla pas. Cependant la situation était grave. Iln'en était pas de New York comme de Hong-Kongni du capitainede l'Henrietta comme du patron de la Tankadère.Jusqu'ici l'argent du gentleman avait toujours eu raison desobstacles. Cette fois-cil'argent échouait.

Cependantil fallait trouver le moyen de traverser l'Atlantique en bateau -- àmoins de le traverser en ballon --ce qui eût étéfort aventureuxet ce quid'ailleursn'était pasréalisable.

Il paraîtpourtantque Phileas Fogg eut une idéecar il dit aucapitaine :

«Ehbienvoulez-vous me mener à Bordeaux ?

-- Nonquand même vous me paieriez deux cents dollars !

-- Je vousen offre deux mille (10 000 F).

-- Parpersonne ?

-- Parpersonne.

-- Et vousêtes quatre ?

--Quatre.»

Lecapitaine Speedy commença à se gratter le frontcommes'il eût voulu en arracher l'épiderme. Huit milledollars à gagnersans modifier son voyagecela valait bienla peine qu'il mît de côté son antipathieprononcée pour toute espèce de passager. Des passagersà deux mille dollarsd'ailleursce ne sont plus despassagersc'est de la marchandise précieuse.

«Jepars à neuf heuresdit simplement le capitaine Speedyet sivous et les vôtresvous êtes là ?...

-- A neufheuresnous serons à bord !» répondit non moinssimplement Mr. Fogg.

Il étaithuit heures et demie. Débarquer de l'Henriettamonterdans une voiturese rendre à l'hôtel Saint-Nicolasenramener Mrs. AoudaPassepartoutet même l'inséparableFixauquel il offrait gracieusement le passagecela fut fait par legentleman avec ce calme qui ne l'abandonnait en aucune circonstance.

Au momentoù l'Henrietta appareillaittous quatre étaientà bord.

LorsquePassepartout apprit ce que coûterait cette dernièretraverséeil poussa un de ces «Oh !» prolongésqui parcourent tous les intervalles de la gamme chromatiquedescendante !

Quant àl'inspecteur Fixil se dit que décidément la Banqued'Angleterre ne sortirait pas indemne de cette affaire. En effetenarrivant et en admettant que le sieur Fogg n'en jetât pasencore quelques poignées à la merplus de sept millelivres (175 000 F) manqueraient au sac à bank-notes !



XXXIII
OÙ PHILEAS FOGG SE MONTRE A LA HAUTEUR DESCIRCONSTANCES



Une heureaprèsle steamer Henrietta dépassait leLight-boat qui marque l'entrée de l'Hudsontournait la pointede Sandy-Hook et donnait en mer. Pendant la journéeilprolongea Long-Islandau large du feu de Fire-Islandet courutrapidement vers l'est.

Lelendemain13 décembreà midiun homme monta sur lapasserelle pour faire le point. Certeson doit croire que cet hommeétait le capitaine Speedy ! Pas le moins du monde. C'étaitPhileas Fogg. esq.

Quant aucapitaine Speedyil était tout bonnement enfermé àclef dans sa cabineet poussait des hurlements qui dénotaientune colèrebien pardonnablepoussée jusqu'auparoxysme.

Ce quis'était passé était très simple. PhileasFogg voulait aller à Liverpoolle capitaine ne voulait pasl'y conduire. Alors Phileas Fogg avait accepté de prendrepassage pour Bordeauxetdepuis trente heures qu'il était àbordil avait si bien manoeuvré à coups de bank-notesque l'équipagematelots et chauffeurs -- équipage unpeu interlopequi était en assez mauvais termes avec lecapitaine --lui appartenait. Et voilà pourquoi Phileas Foggcommandait au lieu et place du capitaine Speedypourquoi lecapitaine était enfermé dans sa cabineet pourquoienfin l'Henrietta se dirigeait vers Liverpool. Seulementilétait très clairà voir manoeuvrer Mr. Foggque Mr. Fogg avait été marin.

Maintenantcomment finirait l'aventureon le saurait plus tard. ToutefoisMrs.Aouda ne laissait pas d'être inquiètesans en riendire. Fixluiavait été abasourdi tout d'abord. Quantà Passepartoutil trouvait la chose tout simplement adorable.

«Entreonze et douze noeuds»avait dit le capitaine Speedyet eneffet l'Henrietta se maintenait dans cette moyenne de vitesse.

Si donc --que de «si» encore ! -- si donc la mer ne devenait pastrop mauvaisesi le vent ne sautait pas dans l'ests'il nesurvenait aucune avarie au bâtimentaucun accident à lamachinel'Henriettadans les neuf jours comptés du 12décembre au 21pouvait franchir les trois mille milles quiséparent New York de Liverpool. Il est vrai qu'une foisarrivél'affaire de l'Henrietta brochant sur l'affairede la Banquecela pouvait mener le gentleman un peu plus loin qu'ilne voudrait.

Pendantles premiers joursla navigation se fit dans d'excellentesconditions. La mer n'était pas trop dure ; le vent paraissaitfixé au nord-est ; les voiles furent établiesetsousses goélettesl'Henrietta marcha comme un vraitransatlantique.

Passepartoutétait enchanté. Le dernier exploit de son maîtredont il ne voulait pas voir les conséquencesl'enthousiasmait. Jamais l'équipage n'avait vu un garçonplus gaiplus agile. Il faisait mille amitiés aux matelots etles étonnait par ses tours de voltige. Il leur prodiguait lesmeilleurs noms et les boissons les plus attrayantes. Pour luiilsmanoeuvraient comme des gentlemenet les chauffeurs chauffaientcomme des héros. Sa bonne humeurtrès communicatives'imprégnait à tous. Il avait oublié le passéles ennuisles périls. Il ne songeait qu'à ce butsiprès d'être atteintet parfois il bouillaitd'impatiencecomme s'il eût été chauffépar les fourneaux de l'Henrietta. Souvent aussile dignegarçon tournait autour de Fix ; il le regardait d'un oeil «quien disait long»! mais il ne lui parlait pascar il n'existaitplus aucune intimité entre les deux anciens amis.

D'ailleursFixil faut le diren'y comprenait plus rien ! La conquête del'Henriettal'achat de son équipagece Foggmanoeuvrant comme un marin consommétout cet ensemble dechoses l'étourdissait. Il ne savait plus que penser ! Maisaprès toutun gentleman qui commençait par volercinquante-cinq mille livres pouvait bien finir par voler un bâtiment.Et Fix fut naturellement amené à croire quel'Henriettadirigée par Foggn'allait point du tout àLiverpoolmais dans quelque point du monde où le voleurdevenu piratese mettrait tranquillement en sûreté!Cette hypothèseil faut bien l'avouerétait on nepeut plus plausibleet le détective commençait àregretter très sérieusement de s'être embarquédans cette affaire.

Quant aucapitaine Speedyil continuait à hurler dans sa cabineetPassepartoutchargé de pourvoir à sa nourriturene lefaisait qu'en prenant les plus grandes précautionsquelquevigoureux qu'il fût. Mr. Foggluin'avait plus mêmel'air de se douter qu'il y eût un capitaine à bord.

Le 13onpasse sur la queue du banc de Terre-Neuve. Ce sont là demauvais parages. Pendant l'hiver surtoutles brumes y sontfréquentesles coups de vent redoutables. Depuis la veillele baromètrebrusquement abaisséfaisait pressentirun changement prochain dans l'atmosphère. En effetpendant lanuitla température se modifiale froid devint plus vifeten même temps le vent sauta dans le sud-est.

C'étaitun contretemps. Mr. Foggafin de ne point s'écarter de saroutedut serrer ses voiles et forcer de vapeur. Néanmoinsla marche du navire fut ralentieattendu l'état de la merdont les longues lames brisaient contre son étrave. Il éprouvades mouvements de tangage très violentset cela au détrimentde sa vitesse. La brise tournait peu à peu à l'ouraganet l'on prévoyait déjà le cas oùl'Henrietta ne pourrait plus se maintenir debout à lalame. Ors'il fallait fuirc'était l'inconnu avec toutes sesmauvaises chances.

Le visagede Passepartout se rembrunit en même temps que le cieletpendant deux joursl'honnête garçon éprouva demortelles transes. Mais Phileas Fogg était un marin hardiquisavait tenir tête à la meret il fit toujours routemême sans se mettre sous petite vapeur. L'Henriettaquand elle ne pouvait s'élever à la lamepassait autraverset son pont était balayé en grandmais ellepassait. Quelquefois aussi l'hélice émergeaitbattantl'air de ses branches affoléeslorsqu'une montagne d'eausoulevait l'arrière hors des flotsmais le navire allaittoujours de l'avant.

Toutefoisle vent ne fraîchit pas autant qu'on aurait pu le craindre. Cene fut pas un de ces ouragans qui passent avec une vitesse dequatre-vingt-dix milles à l'heure. Il se tint au grand fraismais malheureusement il souffla avec obstination de la partie dusud-est et ne permit pas de faire de la toile. Et cependantainsiqu'on va le voiril eût été bien utile de veniren aide à la vapeur !

Le 16décembrec'était le soixante quinzième jourécoulé depuis le départ de Londres. En sommel'Henrietta n'avait pas encore un retard inquiétant. Lamoitié de la traversée était à peu prèsfaiteet les plus mauvais parages avaient étéfranchis. En étéon eût répondu dusuccès. En hiveron était à la merci de lamauvaise saison. Passepartout ne se prononçait pas. Au fondil avait espoiretsi le vent faisait défautdu moins ilcomptait sur la vapeur.

Orcejour-làle mécanicien étant monté sur lepontrencontra Mr. Fogg et s'entretint assez vivement avec lui.

Sanssavoir pourquoi -- par un pressentiment sans doute --Passepartoutéprouva comme une vague inquiétude. Il eût donnéune de ses oreilles pour entendre de l'autre ce qui se disait là.Cependantil put saisir quelques motsceux-ci entre autresprononcés par son maître :

«Vousêtes certain de ce que vous avancez ?

--Certainmonsieurrépondit le mécanicien. N'oubliezpas quedepuis notre départnous chauffons avec tous nosfourneaux alluméset si nous avions assez de charbon pouraller à petite vapeur de New York à Bordeauxnous n'enavons pas assez pour aller à toute vapeur de New York àLiverpool !

--J'aviserai»répondit Mr. Fogg.

Passepartoutavait compris. Il fut pris d'une inquiétude mortelle.

Le charbonallait manquer !

«Ah! si mon maître pare celle-làse dit-ildécidémentce sera un fameux homme !»

Et ayantrencontré Fixil ne put s'empêcher de le mettre aucourant de la situation.

«Alorslui répondit l'agent les dents serréesvous croyez quenous allons à Liverpool !

-- Parbleu!

--Imbécile !» répondit l'inspecteurqui s'en allahaussant les épaules.

Passepartoutfut sur le point de relever vertement le qualificatifdont il nepouvait d'ailleurs comprendre la vraie signification ; mais il se ditque l'infortuné Fix devait être très désappointétrès humilié dans son amour-propreaprès avoirsi maladroitement suivi une fausse piste autour du mondeet il passacondamnation.

Etmaintenant quel parti allait prendre Phileas Fogg ? Cela étaitdifficile à imaginer. Cependantil paraît que leflegmatique gentleman en prit uncar le soir même il fit venirle mécanicien et lui dit :

«Poussezles feux et faites route jusqu'à complet épuisement ducombustible.»

Quelquesinstants aprèsla cheminée de l'Henriettavomissait des torrents de fumée.

Le navirecontinua donc de marcher à toute vapeur ; mais ainsi qu'ill'avait annoncédeux jours plus tardle 18le mécanicienfit savoir que le charbon manquerait dans la journée.

«Quel'on ne laisse pas baisser les feuxrépondit Mr. Fogg. Aucontraire. Que l'on charge les soupapes».

Cejour-làvers midiaprès avoir pris hauteur et calculéla position du navirePhileas Fogg fit venir Passepartoutet il luidonna l'ordre d'aller chercher le capitaine Speedy. C'étaitcomme si on eût commandé à ce brave garçond'aller déchaîner un tigreet il descendit dans ladunettese disant :

«Positivementil sera enragé !»

En effetquelques minutes plus tardau milieu de cris et de juronsune bombearrivait sur la dunette. Cette bombec'était le capitaineSpeedy. Il était évident qu'elle allait éclater.

«Oùsommes-nous ?» telles furent les premières paroles qu'ilprononça au milieu des suffocations de la colèreetcertespour peu que le digne homme eût étéapoplectiqueil n'en serait jamais revenu.

«Oùsommes-nous ? répéta-t-illa face congestionnée.

-- A septcent soixante-dix milles de Liverpool (300 lieues)réponditMr. Fogg avec un calme imperturbable.

-- Pirate! s'écria Andrew Speedy.

-- Je vousai fait venirmonsieur...

-- Écumeurde mer !

--...monsieurreprit Phileas Foggpour vous prier de me vendre votrenavire.

-- Non !de par tous les diablesnon !

-- C'estque je vais être obligé de le brûler.

-- Brûlermon navire !

-- Ouidumoins dans ses hautscar nous manquons de combustible.

-- Brûlermon navire ! s'écria le capitaine Speedyqui ne pouvait mêmeplus prononcer les syllabes. Un navire qui vaut cinquante milledollars (250 000 F).

-- Envoici soixante mille (300 000 F)! répondit Phileas Foggenoffrant au capitaine une liasse de bank-notes.

Cela fitun effet prodigieux sur Andrew Speedy. On n'est pas Américainsans que la vue de soixante mille dollars vous cause une certaineémotion. Le capitaine oublia en un instant sa colèreson emprisonnementtous ses griefs contre son passager. Son navireavait vingt ans. Cela pouvait devenir une affaire d'or !... La bombene pouvait déjà plus éclater. Mr. Fogg en avaitarraché la mèche.

«Etla coque en fer me resteradit-il d'un ton singulièrementradouci.

-- Lacoque en fer et la machinemonsieur. Est-ce conclu ?

--Conclu.»

Et AndrewSpeedysaisissant la liasse de bank-notesles compta et les fitdisparaître dans sa poche.

Pendantcette scènePassepartout était blanc. Quant àFixil faillit avoir un coup de sang. Près de vingt millelivres dépenséeset encore ce Fogg qui abandonnait àson vendeur la coque et la machinec'est-à-dire presque lavaleur totale du navire ! Il est vrai que la somme volée àla banque s'élevait à cinquante-cinq mille livres !

QuandAndrew Speedy eut empoché l'argent :

«Monsieurlui dit Mr. Foggque tout ceci ne vous étonne pas. Sachez queje perds vingt mille livressi je ne suis pas rendu à Londresle 21 décembreà huit heures quarante-cinq du soir.Orj'avais manqué le paquebot de New Yorket comme vousrefusiez de me conduire à Liverpool...

-- Et j'aibien faitpar les cinquante mille diables de l'enfers'écriaAndrew Speedypuisque j'y gagne au moins quarante mille dollars.»

Puisplusposément :

«Savez-vousune choseajouta-t-ilcapitaine ?...

-- Fogg.

--Capitaine Foggeh bienil y a du Yankee en vous».

Et aprèsavoir fait à son passager ce qu'il croyait être uncomplimentil s'en allaitquand Phileas Fogg lui dit :

«Maintenantce navire m'appartient ?

-- Certesde la quille à la pomme des mâtspour tout ce qui est«bois»s'entend !

-- Bien.Faites démolir les aménagements intérieurs etchauffez avec ces débris.»

On juge cequ'il fallut consommer de ce bois sec pour maintenir la vapeur ensuffisante pression. Ce jour-làla dunetteles rouffleslescabinesles logementsle faux ponttout y passa.

Lelendemain19 décembreon brûla la mâturelesdromesles esparres. On abattit les mâtson les débitaà coups de hache. L'équipage y mettait un zèleincroyable. Passepartouttaillantcoupantsciantfaisaitl'ouvrage de dix hommes. C'était une fureur de démolition.

Lelendemain20les bastingagesles pavoisles oeuvres-morteslaplus grande partie du pontfurent dévorés. L'Henriettan'était plus qu'un bâtiment rasé comme un ponton.

Maiscejour-làon avait eu connaissance de la côte d'Irlandeet du feu de Fastenet.

Toutefoisà dix heures du soirle navire n'était encore que parle travers de Queenstown. Phileas Fogg n'avait plus que vingt-quatreheures pour atteindre Londres ! Orc'était le temps qu'ilfallait à l'Henrietta pour gagner Liverpool-- mêmeen marchant à toute vapeur. Et la vapeur allait manquer enfinà l'audacieux gentleman !

«Monsieurlui dit alors le capitaine Speedyqui avait fini par s'intéresserà ses projetsje vous plains vraiment. Tout est contre vous !Nous ne sommes encore que devant Queenstown.

-- Ah !fit Mr. Foggc'est Queenstowncette ville dont nous apercevons lesfeux ?

-- Oui.

--Pouvons-nous entrer dans le port ?

-- Pasavant trois heures. A pleine mer seulement.

--Attendons !» répondit tranquillement Phileas Foggsanslaisser voir sur son visage quepar une suprême inspirationil allait tenter de vaincre encore une fois la chance contraire !

En effetQueenstown est un port de la côte d'Irlande dans lequel lestransatlantiques qui viennent des États-Unis jettent enpassant leur sac aux lettres. Ces lettres sont emportées àDublin par des express toujours prêts à partir. DeDublin elles arrivent à Liverpool par des steamers de grandevitesse-- devançant ainsi de douze heures les marcheurs lesplus rapides des compagnies maritimes.

Ces douzeheures que gagnait ainsi le courrier d'AmériquePhileas Foggprétendait les gagner aussi. Au lieu d'arriver surl'Henriettale lendemain soirà Liverpoolil yserait à midietpar conséquentil aurait le tempsd'être à Londres avant huit heures quarante-cinq minutesdu soir.

Vers uneheure du matinl'Henrietta entrait à haute mer dans leport de Queenstownet Phileas Foggaprès avoir reçuune vigoureuse poignée de main du capitaine Speedylelaissait sur la carcasse rasée de son navirequi valaitencore la moitié de ce qu'il l'avait vendue !

Lespassagers débarquèrent aussitôt. Fixà cemomenteut une envie féroce d'arrêter le sieur Fogg. Ilne le fit paspourtant ! Pourquoi ? Quel combat se livrait donc enlui ? Était-il revenu sur le compte de Mr. Fogg ?Comprenait-il enfin qu'il s'était trompé ? ToutefoisFix n'abandonna pas Mr. Fogg. Avec luiavec Mrs. AoudaavecPassepartoutqui ne prenait plus le temps de respireril montaitdans le train de Queenstown à une heure et demi du matinarrivait à Dublin au jour naissantet s'embarquait aussitôtsur un des steamers -- vrais fuseaux d'aciertout en machine -- quidédaignant de s'élever à la lamepassentinvariablement au travers.

A midimoins vingtle 21 décembrePhileas Fogg débarquaitenfin sur le quai de Liverpool. Il n'était plus qu'àsix heures de Londres.

Mais àce momentFix s'approchalui mit la main sur l'épauleetexhibant son mandat :

«Vousêtes le sieur Phileas Fogg ? dit-il.

-- Ouimonsieur.

-- Au nomde la reineje vous arrête !»



XXXIV
QUI PROCURE A PASSEPARTOUT L'OCCASION DE FAIRE UN JEU DE MOTSATROCEMAIS PEUT-ÊTRE INÉDIT



PhileasFogg était en prison. On l'avait enfermé dans le postede Custom-housela douane de Liverpoolet il devait y passer lanuit en attendant son transfèrement à Londres.

Au momentde l'arrestationPassepartout avait voulu se précipiter surle détective. Des policemen le retinrent. Mrs. Aoudaépouvantée par la brutalité du faitne sachantrienn'y pouvait rien comprendre. Passepartout lui expliqua lasituation. Mr. Foggcet honnête et courageux gentlemanauquelelle devait la vieétait arrêté comme voleur. Lajeune femme protesta contre une telle allégationson coeurs'indignaet des pleurs coulèrent de ses yeuxquand elle vitqu'elle ne pouvait rien fairerien tenterpour sauver son sauveur.

Quant àFixil avait arrêté le gentleman parce que son devoirlui commandait de l'arrêterfût-il coupable ou non. Lajustice en déciderait.

Mais alorsune pensée vint à Passepartoutcette penséeterrible qu'il était décidément la cause de toutce malheur ! En effetpourquoi avait il caché cette aventureà Mr. Fogg ? Quand Fix avait révélé et saqualité d'inspecteur de police et la mission dont il étaitchargépourquoi avait-il pris sur lui de ne point avertir sonmaître ? Celui-ciprévenuaurait sans doute donnéà Fix des preuves de son innocence ; il lui aurait démontréson erreur ; en tout casil n'eût pas véhiculé àses frais et à ses trousses ce malencontreux agentdont lepremier soin avait été de l'arrêterau moment oùil mettait le pied sur le sol du Royaume-Uni. En songeant àses fautesà ses imprudencesle pauvre garçon étaitpris d'irrésistibles remords. Il pleuraitil faisait peine àvoir. Il voulait se briser la tête !

Mrs. Aoudaet lui étaient restésmalgré le froidsous lepéristyle de la douane. Ils ne voulaient ni l'un ni l'autrequitter la place. Ils voulaient revoir encore une fois Mr. Fogg.

Quant àce gentlemanil était bien et dûment ruinéetcela au moment où il allait atteindre son but. Cettearrestation le perdait sans retour. Arrivé à midi moinsvingt à Liverpoolle 21 décembreil avait jusqu'àhuit heures quarante-cinq minutes pour se présenter auReform-Clubsoit neuf heures quinze minutes-- et il ne lui enfallait que six pour atteindre Londres.

En cemomentqui eût pénétré dans le poste dela douane eût trouvé Mr. Foggimmobileassis sur unbanc de boissans colèreimperturbable. Résignéon n'eût pu le diremais ce dernier coup n'avait pul'émouvoirau moins en apparence. S'était-il forméen lui une de ces rages secrètesterribles parce qu'ellessont contenueset qui n'éclatent qu'au dernier moment avecune force irrésistible ? On ne sait. Mais Phileas Fogg étaitlàcalmeattendant... quoi ? Conservait-il quelque espoir ?Croyait-il encore au succèsquand la porte de cette prisonétait fermée sur lui ?

Quoi qu'ilen soitMr. Fogg avait soigneusement posé sa montre sur unetable et il en regardait les aiguilles marcher. Pas une parole nes'échappait de ses lèvresmais son regard avait unefixité singulière.

En toutcasla situation était terribleetpour qui ne pouvait liredans cette conscienceelle se résumait ainsi :

HonnêtehommePhileas Fogg était ruiné.

Malhonnêtehommeil était pris.

Eut-ilalors la pensée de se sauver ? Songea-t-il à cherchersi ce poste présentait une issue praticable ? Pensa-t-il àfuir ? On serait tenté de le croirecarà un certainmomentil fit le tour de la chambre. Mais la porte étaitsolidement fermée et la fenêtre garnie de barreaux defer. Il vint donc se rasseoiret il tira de son portefeuillel'itinéraire du voyage. Sur la ligne qui portait ces mots :

«21décembresamediLiverpool»il ajouta :

«80ejour11 h 40 du matin»et il attendit.

Une heuresonna à l'horloge de Custom-house. Mr. Fogg constata que samontre avançait de deux minutes sur cette horloge.

Deuxheures ! En admettant qu'il montât en ce moment dans unexpressil pouvait encore arriver à Londres et au Reform-Clubavant huit heures quarante-cinq du soir. Son front se plissalégèrement...

A deuxheures trente-trois minutesun bruit retentit au-dehorsun vacarmede portes qui s'ouvraient. On entendait la voix de Passepartoutonentendait la voix de Fix.

Le regardde Phileas Fogg brilla un instant.

La portedu poste s'ouvritet il vit Mrs. AoudaPassepartoutFixqui seprécipitèrent vers lui.

Fix étaithors d'haleineles cheveux en désordre... Il ne pouvaitparler !

«Monsieurbalbutia-t-ilmonsieur... pardon... une ressemblance déplorable...Voleur arrêté depuis trois jours... vous... libre !...»

PhileasFogg était libre ! Il alla au détective. Il le regardabien en faceetfaisant le seul mouvement rapide qu'il eûtjamais fait eût qu'il dût jamais faire de sa vieilramena ses deux bras en arrièrepuisavec la précisiond'un automateil frappa de ses deux poings le malheureux inspecteur.

«Bientapé!» s'écria Passepartoutquise permettantun atroce jeu de motsbien digne d'un Françaisajouta :«Pardieu voilà ce qu'on peut appeler une belleapplication de poings d'Angleterre !»

Fixrenverséne prononça pas un mot. Il n'avait que cequ'il méritait. Mais aussitôt MrFoggMrs. AoudaPassepartout quittèrent la douane. Ils se jetèrent dansune voitureeten quelques minutesils arrivèrent àla gare de Liverpool.

PhileasFogg demanda s'il y avait un express prêt à partir pourLondres...

Il étaitdeux heures quarante... L'express était parti depuistrente-cinq minutes.

PhileasFogg commanda alors un train spécial.

Il y avaitplusieurs locomotives de grande vitesse en pression ; maisattendules exigences du servicele train spécial ne put quitter lagare avant trois heures.

A troisheuresPhileas Foggaprès avoir dit quelques mots aumécanicien d'une certaine prime à gagnerfilait dansla direction de Londresen compagnie de la jeune femme et de sonfidèle serviteur.

Il fallaitfranchir en cinq heures et demie la distance qui sépareLiverpool de Londres --chose très faisablequand la voieest libre sur tout le parcours. Mais il y eut des retards forcésetquand le gentleman arriva à la gareneuf heures moins dixsonnaient à toutes les horloges de Londres.

PhileasFoggaprès avoir accompli ce voyage autour du mondearrivaitavec un retard de cinq minutes !...

Il avaitperdu.



XXXV
DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE SE FAIT PAS RÉPÉTERDEUX FOIS L'ORDRE QUE SON MAÎTRE LUI DONNE


Lelendemainles habitants de Saville-row auraient étébien surprissi on leur eût affirmé que Mr. Fogg avaitréintégré son domicile. Portes et fenêtrestout était clos. Aucun changement ne s'était produit àl'extérieur.

En effetaprès avoir quitté la garePhileas Fogg avait donnéà Passepartout l'ordre d'acheter quelques provisionset ilétait rentré dans sa maison.

Cegentleman avait reçu avec son impassibilité habituellele coup qui le frappait. Ruiné ! et par la faute de cemaladroit inspecteur de police ! Après avoir marchéd'un pas sûr pendant ce long parcoursaprès avoirrenversé mille obstaclesbravé mille dangersayantencore trouvé le temps de faire quelque bien sur sa routeéchouer au port devant un fait brutalqu'il ne pouvaitprévoiret contre lequel il était désarmé: cela était terrible ! De la somme considérable qu'ilavait emportée au départil ne lui restait qu'unreliquat insignifiant. Sa fortune ne se composait plus que des vingtmille livres déposées chez Baring frèreset cesvingt mille livresil les devait à ses collègues duReform-Club. Après tant de dépenses faitesce parigagné ne l'eût pas enrichi sans douteet il estprobable qu'il n'avait pas cherché à s'enrichir --étant de ces hommes qui parient pour l'honneur --mais cepari perdu le ruinait totalement. Au surplusle parti du gentlemanétait pris. Il savait ce qui lui restait à faire.

Unechambre de la maison de Saville-row avait été réservéeà Mrs. Aouda. La jeune femme était désespérée.A certaines paroles prononcées par Mr. Foggelle avaitcompris que celui-ci méditait quelque projet funeste.

On saiten effetà quelles déplorables extrémitésse portent quelquefois ces Anglais monomanes sous la pression d'uneidée fixe. Aussi Passepartoutsans en avoir l'airsurveillait-il son maître.

Maistoutd'abordl'honnête garçon était monté danssa chambre et avait éteint le bec qui brûlait depuisquatre-vingts jours. Il avait trouvé dans la boîte auxlettres une note de la Compagnie du gazet il pensa qu'il étaitplus que temps d'arrêter ces frais dont il étaitresponsable.

La nuit sepassa. Mr. Fogg s'était couchémais avait-il dormi ?Quant à Mrs. Aoudaelle ne put prendre un seul instant derepos. Passepartoutluiavait veillé comme un chien àla porte de son maître.

LelendemainMr. Fogg le fit venir et lui recommandaen termes fortbrefsde s'occuper du déjeuner de Mrs. Aouda. Pour luiil secontenterait d'une tasse de thé et d'une rôtie. Mrs.Aouda voudrait bien l'excuser pour le déjeuner et le dînercar tout son temps était consacré à mettre ordreà ses affaires. Il ne descendrait pas. Le soir seulementildemanderait à Mrs. Aouda la permission de l'entretenir pendantquelques instants.

Passepartoutayant communication du programme de la journéen'avait plusqu'à s'y conformer. Il regardait son maître toujoursimpassibleet il ne pouvait se décider à quitter sachambre. Son coeur était grossa conscience bourreléede remordscar il s'accusait plus que jamais de cet irréparabledésastre. Oui ! s'il eût prévenu Mr. Foggs'illui eût dévoilé les projets de l'agent FixMr.Fogg n'aurait certainement pas traîné l'agent Fixjusqu'à Liverpoolet alors...

Passepartoutne put plus y tenir.

«Monmaître ! monsieur Fogg ! s'écria-t-ilmaudissez-moi.C'est par ma faute que...

-- Jen'accuse personnerépondit Phileas Fogg du ton le plus calme.Allez.»

Passepartoutquitta la chambre et vint trouver la jeune femmeà laquelleil fit connaître les intentions de son maître.

«Madameajouta-t-ilje ne puis rien par moi-mêmerien ! Je n'aiaucune influence sur l'esprit de mon maître. Vouspeut-être...

-- Quelleinfluence aurais-jerépondit Mrs. Aouda. Mr. Fogg n'en subitaucune ! A-t-il jamais compris que ma reconnaissance pour lui étaitprête à déborder ! A-t-il jamais lu dans moncoeur !... Mon amiil ne faudra pas le quitterpas un seul instant.Vous dites qu'il a manifesté l'intention de me parler ce soir?

-- Ouimadame. Il s'agit sans doute de sauvegarder votre situation enAngleterre.

--Attendons»répondit la jeune femmequi demeura toutepensive.

Ainsipendant cette journée du dimanchela maison de Saville-rowfut comme si elle eût été inhabitéeetpour la première fois depuis qu'il demeurait dans cettemaisonPhileas Fogg n'alla pas à son clubquand onze heureset demie sonnèrent à la tour du Parlement.

Etpourquoi ce gentleman se fût-il présenté auReform-Club ? Ses collègues ne l'y attendaient plus. Puisquela veille au soirà cette date fatale du samedi 21 décembreà huit heures quarante-cinqPhileas Fogg n'avait pas parudans le salon du Reform-Clubson pari était perdu. Il n'étaitmême pas nécessaire qu'il allât chez son banquierpour y prendre cette somme de vingt mille livres. Ses adversairesavaient entre les mains un chèque signé de luiet ilsuffisait d'une simple écriture à passer chez Baringfrèrespour que les vingt mille livres fussent portéesà leur crédit.

Mr. Foggn'avait donc pas à sortiret il ne sortit pas. Il demeuradans sa chambre et mit ordre à ses affaires. Passepartout necessa de monter et de descendre l'escalier de la maison deSaville-row. Les heures ne marchaient pas pour ce pauvre garçon.Il écoutait à la porte de la chambre de son maîtreetce faisantil ne pensait pas commettre la moindre indiscrétion! Il regardait par le trou de la serrureet il s'imaginait avoir cedroit ! Passepartout redoutait à chaque instant quelquecatastrophe. Parfoisil songeait à Fixmais un revirements'était fait dans son esprit. Il n'en voulait plus àl'inspecteur de police. Fix s'était trompé comme toutle monde à l'égard de Phileas Foggeten le filanten l'arrêtantil n'avait fait que son devoirtandis quelui... Cette pensée l'accablaitet il se tenait pour ledernier des misérables.

QuandenfinPassepartout se trouvait trop malheureux d'être seulilfrappait à la porte de Mrs. Aoudail entrait dans sa chambreil s'asseyait dans un coin sans mot direet il regardait la jeunefemme toujours pensive.

Vers septheures et demie du soirMr. Fogg fit demander à Mrs. Aouda sielle pouvait le recevoiret quelques instants aprèsla jeunefemme et lui étaient seuls dans cette chambre.

PhileasFogg prit une chaise et s'assit près de la cheminéeenface de Mrs. Aouda. Son visage ne reflétait aucune émotion.Le Fogg du retour était exactement le Fogg du départ.Même calmemême impassibilité.

Il restasans parler pendant cinq minutes. Puis levant les yeux sur Mrs. Aouda:

«Madamedit-ilme pardonnerez-vous de vous avoir amenée en Angleterre?

-- Moimonsieur Fogg !... répondit Mrs. Aoudaen comprimant lesbattements de son coeur.

--Veuillez me permettre d'acheverreprit Mr. Fogg. Lorsque j'eus lapensée de vous entraîner loin de cette contréedevenue si dangereuse pour vousj'étais richeet je comptaismettre une partie de ma fortune à votre disposition. Votreexistence eût été heureuse et libre. Maintenantje suis ruiné.

-- Je lesaismonsieur Foggrépondit la jeune femmeet je vousdemanderai à mon tour : Me pardonnerez-vous de vous avoirsuiviet -- qui sait ? -- d'avoir peut-êtreen vousretardantcontribué à votre ruine ?

-- Madamevous ne pouviez rester dans l'Indeet votre salut n'étaitassuré que si vous vous éloigniez assez pour que cesfanatiques ne pussent vous reprendre.

-- Ainsimonsieur Foggreprit Mrs. Aoudanon content de m'arracher àune mort horriblevous vous croyiez encore obligé d'assurerma position à l'étranger ?

-- Ouimadamerépondit Foggmais les événements onttourné contre moi. Cependantdu peu qui me resteje vousdemande la permission de disposer en votre faveur.

-- Maisvousmonsieur Foggque deviendrez-vous ? demanda Mrs. Aouda.

-- Moimadamerépondit froidement le gentlemanje n'ai besoin derien.

-- Maiscommentmonsieurenvisagez-vous donc le sort qui vous attend ?

-- Commeil convient de le fairerépondit Mr. Fogg.

-- En toutcasreprit Mrs. Aoudala misère ne saurait atteindre unhomme tel que vous. Vos amis...

-- Je n'aipoint d'amismadame.

-- Vosparents...

-- Je n'aiplus de parents.

-- Je vousplains alorsmonsieur Foggcar l'isolement est une triste chose.Quoi ! pas un coeur pour y verser vos peines. On dit cependant qu'àdeux la misère elle-même est supportable encore !

-- On leditmadame.

--Monsieur Foggdit alors Mrs. Aoudaqui se leva et tendit sa main augentlemanvoulez-vous à la fois d'une parente et d'une amie ?Voulez-vous de moi pour votre femme ?»

Mr. Foggà cette paroles'était levé à son tour.Il y avait comme un reflet inaccoutumé dans ses yeuxcomme untremblement sur ses lèvres. Mrs. Aouda le regardait. Lasincéritéla droiturela fermeté et la douceurde ce beau regard d'une noble femme qui ose tout pour sauver celuiauquel elle doit toutl'étonnèrent d'abordpuis lepénétrèrent. Il ferma les yeux un instantcommepour éviter que ce regard ne s'enfonçât plusavant... Quand il les rouvrit :

«Jevous aime ! dit-il simplement. Ouien véritépar toutce qu'il y a de plus sacré au mondeje vous aimeet je suistout à vous !

-- Ah!...» s'écria Mrs. Aoudaen portant la main àson coeur.

Passepartoutfut sonné. Il arriva aussitôt. Mr. Fogg tenait encoredans sa main la main de Mrs. Aouda. Passepartout compritet sa largeface rayonna comme le soleil au zénith des régionstropicales.

Mr. Fogglui demanda s'il ne serait pas trop tard pour aller prévenirle révérend Samuel Wilsonde la paroisse deMary-le-Bone.

Passepartoutsourit de son meilleur sourire.

«Jamaistrop tard»dit-il.

Il n'étaitque huit heures cinq.

«Ceserait pour demainlundi ! dit-il.

-- Pourdemain lundi ? demanda Mr. Fogg en regardant la jeune femme.

-- Pourdemain lundi !» répondit Mrs. Aouda. Passepartoutsortittout courant.



XXXVI
DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT DE NOUVEAU PRIME SUR LE MARCHÉ



Il esttemps de dire ici quel revirement de l'opinion s'était produitdans le Royaume-Uniquand on apprit l'arrestation du vrai voleur dela Banque un certain James Strand -- qui avait eu lieu le 17décembreà Edimbourg.

Troisjours avantPhileas Fogg était un criminel que la policepoursuivait à outranceet maintenant c'était le plushonnête gentlemanqui accomplissait mathématiquementson excentrique voyage autour du monde.

Queleffetquel bruit dans les journaux ! Tous les parieurs pour oucontrequi avaient déjà oublié cette affaireressuscitèrent comme par magie. Toutes les transactionsredevenaient valables. Tous les engagements revivaientetil fautle direles paris reprirent avec une nouvelle énergie. Le nomde Phileas Fogg fit de nouveau prime sur le marché.

Les cinqcollègues du gentlemanau Reform-Clubpassèrent cestrois jours dans une certaine inquiétude. Ce Phileas Foggqu'ils avaient oublié reparaissait à leurs yeux ! Oùétait-il en ce moment ? Le 17 décembre --jour oùJames Strand fut arrêté --il y avait soixante-seizejours que Phileas Fogg était partiet pas une nouvelle de lui! Avait-il succombé ? Avait-il renoncé à lalutteou continuait il sa marche suivant l'itinéraire convenu? Et le samedi 21 décembreà huit heures quarante-cinqdu soirallait-il apparaîtrecomme le dieu de l'exactitudesur le seuil du salon du Reform-Club ?

Il fautrenoncer à peindre l'anxiété dans laquellependant trois joursvécut tout ce monde de la sociétéanglaise. On lança des dépêches en Amériqueen Asiepour avoir des nouvelles de Phileas Fogg ! On envoya matinet soir observer la maison de Saville-row.. Rien. La policeelle-même ne savait plus ce qu'était devenu le détectiveFixqui s'était si malencontreusement jeté sur unefausse piste. Ce qui n'empêcha pas les paris de s'engager denouveau sur une plus vaste échelle. Phileas Foggcomme uncheval de coursearrivait au dernier tournant. On ne le cotait plusà centmais à vingtmais à dixmais àcinqet le vieux paralytiqueLord Albermalele prenaitluiàégalité.

Aussilesamedi soiry avait-il foule dans Pall-Mall et dans les ruesvoisines. On eût dit un immense attroupement de courtiersétablis en permanence aux abords du Reform-Club. Lacirculation était empêchée. On discutaitondisputaiton criait les cours du «Phileas Fogg»commeceux des fonds anglais. Les policemen avaient beaucoup de peine àcontenir le populaireet à mesure que s'avançaitl'heure à laquelle devait arriver Phileas Foggl'émotionprenait des proportions invraisemblables.

Cesoir-làles cinq collègues du gentleman étaientréunis depuis neuf heures dans le grand salon du Reform-Club.Les deux banquiersJohn Sullivan et Samuel Fallentinl'ingénieurAndrew StuartGauthier Ralphadministrateur de la Banqued'Angleterrele brasseur Thomas Flanagantous attendaient avecanxiété.

Au momentoù l'horloge du grand salon marqua huit heures vingt-cinqAndrew Stuartse levantdit :

«Messieursdans vingt minutesle délai convenu entre Mr. Phileas Fogg etnous sera expiré.

-- Aquelle heure est arrivé le dernier train de Liverpool ?demanda Thomas Flanagan.

-- A septheures vingt-troisrépondit Gauthier Ralphet le trainsuivant n'arrive qu'à minuit dix.

-- Ehbienmessieursreprit Andrew Stuartsi Phileas Fogg étaitarrivé par le train de sept heures vingt-troisil serait déjàici. Nous pouvons donc considérer le pari comme gagné.

--Attendonsne nous prononçons pasrépondit SamuelFallentin. Vous voyez que notre collègue est un excentrique depremier ordre. Son exactitude en tout est bien connue. Il n'arrivejamais ni trop tard ni trop tôtet il apparaîtrait ici àla dernière minuteque je n'en serais pas autrement surpris.

-- Et moidit Andrew Stuartqui étaitcomme toujourstrèsnerveuxje le verrais je n'y croirais pas.

-- Eneffetreprit Thomas Flanaganle projet de Phileas Fogg étaitinsensé. Quelle que fût son exactitudeil ne pouvaitempêcher des retards inévitables de se produireet unretard de deux ou trois jours seulement suffisait àcompromettre son voyage.

-- Vousremarquerezd'ailleursajouta John Sullivanque nous n'avons reçuaucune nouvelle de notre collègue et cependantles filstélégraphiques ne manquaient pas sur son itinéraire.

-- Il aperdumessieursreprit Andrew Stuartil a cent fois perdu ! Voussavezd'ailleursque le China -- le seul paquebot de NewYork qu'il pût prendre pour venir à Liverpool en tempsutile -- est arrivé hier. Orvoici la liste des passagerspubliée par la Shipping Gazetteet le nom de PhileasFogg n'y figure pas. En admettant les chances les plus favorablesnotre collègue est à peine en Amérique !J'estime à vingt joursau moinsle retard qu'il subira surla date convenueet le vieux Lord Albermale en seralui aussipourses cinq mille livres !

-- C'estévidentrépondit Gauthier Ralphet demain nousn'aurons qu'à présenter chez Baring frères lechèque de Mr. Fogg».

En cemoment l'horloge du salon sonna huit heures quarante.

«Encorecinq minutes»dit Andrew Stuart.

Les cinqcollègues se regardaient. On peut croire que les battements deleur coeur avaient subi une légère accélérationcar enfinmême pour de beaux joueursla partie étaitforte ! Mais ils n'en voulaient rien laisser paraîtrecarsurla proposition de Samuel Fallentinils prirent place à unetable de jeu.

«Jene donnerais pas ma part de quatre mille livres dans le pariditAndrew Stuart en s'asseyantquand même on m'en offrirait troismille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf !»

L'aiguillemarquaiten ce momenthuit heures quarante-deux minutes.

Lesjoueurs avaient pris les cartesmaisà chaque instantleurregard se fixait sur l'horloge. On peut affirmer quequelle que fûtleur sécuritéjamais minutes ne leur avaient paru silongues !

«Huitheures quarante-trois»dit Thomas Flanaganen coupant le jeuque lui présentait Gauthier Ralph.

Puis unmoment de silence se fit. Le vaste salon du club étaittranquille. Maisau-dehorson entendait le brouhaha de la fouleque dominaient parfois des cris aigus. Le balancier de l'horlogebattait la seconde avec une régularité mathématique.Chaque joueur pouvait compter les divisions sexagésimales quifrappaient son oreille.

«Huitheures quarante-quatre !» dit John Sullivan d'une voix danslaquelle on sentait une émotion involontaire.

Plusqu'une minuteet le pari était gagné. Andrew Stuart etses collègues ne jouaient plus. Ils avaient abandonnéles cartes ! Ils comptaient les secondes !

A laquarantième seconderien. A la cinquantièmerienencore !

A lacinquante-cinquièmeon entendit comme un tonnerre au-dehorsdes applaudissementsdes hurrahset même des imprécationsqui se propagèrent dans un roulement continu.

Lesjoueurs se levèrent.

A lacinquante-septième secondela porte du salon s'ouvritet lebalancier n'avait pas battu la soixantième secondequePhileas Fogg apparaissaitsuivi d'une foule en délire quiavait forcé l'entrée du clubet de sa voix calme :

«Mevoicimessieurs»disait-il.



XXXVII
DANS LEQUEL IL EST PROUVÉ QUE PHILEAS FOGG N'A RIENGAGNÉ A FAIRE CE TOUR DU MONDESI CE N'EST LE BONHEUR



Oui !Phileas Fogg en personne.

On serappelle qu'à huit heures cinq du soir -- vingt-cinq heuresenviron après l'arrivée des voyageurs à Londres--Passepartout avait été chargé par son maîtrede prévenir le révérend Samuel Wilson au sujetd'un certain mariage qui devait se conclure le lendemain même.

Passepartoutétait donc partienchanté. Il se rendit d'un pasrapide à la demeure du révérend Samuel Wilsonqui n'était pas encore rentré. NaturellementPassepartout attenditmais il attendit vingt bonnes minutes aumoins.

Brefilétait huit heures trente-cinq quand il sortit de la maison durévérend. Mais dans quel état ! Les cheveux endésordresans chapeaucourantcourantcomme on n'a jamaisvu courir de mémoire d'hommerenversant les passantsseprécipitant comme une trombe sur les trottoirs !

En troisminutesil était de retour à la maison de Saville-rowet il tombaitessoufflédans la chambre de Mr. Fogg.

Il nepouvait parler.

«Qu'ya-t-il ? demanda Mr. Fogg.

-- Monmaître... balbutia Passepartout... mariage... impossible.

--Impossible ?

--Impossible... pour demain.

--Pourquoi ?

-- Parceque demain... c'est dimanche !

-- Lundirépondit Mr. Fogg.

-- Non...aujourd'hui... samedi.

-- Samedi? impossible !

-- Sisisisi ! s'écria Passepartout. Vous vous êtes trompéd'un jour ! Nous sommes arrivés vingt-quatre heures enavance... mais il ne reste plus que dix minutes !...»

Passepartoutavait saisi son maître au colletet il l'entraînait avecune force irrésistible !

PhileasFoggainsi enlevésans avoir le temps de réfléchirquitta sa chambrequitta sa maisonsauta dans un cabpromit centlivres au cocheret après avoir écrasé deuxchiens et accroché cinq voituresil arriva au Reform-Club.

L'horlogemarquait huit heures quarante-cinqquand il parut dans le grandsalon...

PhileasFogg avait accompli ce tour du monde en quatre-vingts jours !...

PhileasFogg avait gagné son pari de vingt mille livres !

Etmaintenantcomment un homme si exactsi méticuleuxavait-ilpu commettre cette erreur de jour ? Comment se croyait-il au samedisoir21 décembrequand il débarqua à Londresalors qu'il n'était qu'au vendredi20 décembresoixante dix neuf jours seulement après son départ ?

Voici laraison de cette erreur. Elle est fort simple.

PhileasFogg avait«sans s'en douter»gagné un jour surson itinéraire-- et cela uniquement parce qu'il avait faitle tour du monde en allant vers l'estet il eûtaucontraireperdu ce jour en allant en sens inversesoit versl'ouest.

En effeten marchant vers l'estPhileas Fogg allait au-devant du soleiletpar conséquent les jours diminuaient pour lui d'autant de foisquatre minutes qu'il franchissait de degrés dans cettedirection. Oron compte trois cent soixante degrés sur lacirconférence terrestreet ces trois cent soixante degrésmultipliés par quatre minutesdonnent précisémentvingt-quatre heures-- c'est-à-dire ce jour inconsciemmentgagné. En d'autres termespendant que Phileas Foggmarchantvers l'estvoyait le soleil passer quatre-vingts fois auméridienses collègues restés à Londresne le voyaient passer que soixante-dix-neuf fois. C'estpourquoice jour-là mêmequi était le samedi etnon le dimanchecomme le croyait Mr. Foggceux-ci l'attendaientdans le salon du Reform-Club.

Et c'estce que la fameuse montre de Passepartout -- qui avait toujoursconservé l'heure de Londres -- eût constaté sien même temps que les minutes et les heureselle eûtmarqué les jours !

PhileasFogg avait donc gagné les vingt mille livres. Mais comme il enavait dépensé en route environ dix-neuf millelerésultat pécuniaire était médiocre.Toutefoison l'a ditl'excentrique gentleman n'avaiten ce paricherché que la luttenon la fortune. Et mêmeles millelivres restantil les partagea entre l'honnête Passepartout etle malheureux Fixauquel il était incapable d'en vouloir.Seulementet pour la régularitéil retint àson serviteur le prix des dix-neuf cent vingt heures de gaz dépensépar sa faute.

Ce soir-làmêmeMr. Foggaussi impassibleaussi flegmatiquedisait àMrs. Aouda :

«Cemariage vous convient-il toujoursmadame ?

--Monsieur Foggrépondit Mrs. Aoudac'est à moi de vousfaire cette question. Vous étiez ruinévous voiciriche...

--Pardonnez-moimadamecette fortune vous appartient. Si vous n'aviezpas eu la pensée de ce mariagemon domestique ne serait pasallé chez le révérend Samuel Wilsonje n'auraispas été averti de mon erreuret...

-- Chermonsieur Fogg...dit la jeune femme.

-- ChèreAouda...»répondit Phileas Fogg.

Oncomprend bien que le mariage se fit quarante-huit heures plus tardet Passepartoutsuperberesplendissantéblouissantyfigura comme témoin de la jeune femme. Ne l'avait-il passauvéeet ne lui devait-on pas cet honneur ?

Seulementle lendemaindès l'aubePassepartout frappait avec fracas àla porte de son maître.

La portes'ouvritet l'impassible gentleman parut.

«Qu'ya-t-ilPassepartout ?

-- Cequ'il y amonsieur ! Il y a que je viens d'apprendre àl'instant...

-- Quoidonc ?

-- Quenous pouvions faire le tour du monde en soixante-dix-huit joursseulement.

-- Sansdouterépondit Mr. Foggen ne traversant pas l'Inde. Mais sije n'avais pas traversé l'Indeje n'aurais pas sauvéMrs. Aoudaelle ne serait pas ma femmeet...»

Et Mr.Fogg ferma tranquillement la porte.

Ainsi doncPhileas Fogg avait gagné son pari. Il avait accompli enquatre-vingts jours ce voyage autour du monde ! Il avait employépour ce faire tous les moyens de transportpaquebotsrailwaysvoituresyachtsbâtiments de commercetraîneauxéléphant. L'excentrique gentleman avait déployédans cette affaire ses merveilleuses qualités de sang-froid etd'exactitude. Mais après ? Qu'avait-il gagné àce déplacement ? Qu'avait-il rapporté de ce voyage ?

Riendira-t-on ? Riensoitsi ce n'est une charmante femmequi --quelque invraisemblable que cela puisse paraître -- le renditle plus heureux des hommes !

En vériténe ferait-on paspour moins que celale Tour du Monde ?