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François-Marie Arouet  de VoltaireCandideOU 

L'OPTIMISME





CHAPITREPREMIER

COMMENT CANDIDE FUT ÉLEVÉDANS UN BEAU CHÂTEAUET COMMENT IL FUT CHASSÉ D'ICELUI


Il y avaiten Westphaliedans le château de M. le baron deThunder-ten-tronckhun jeune garçon à qui la natureavait donné les moeurs les plus douces. Sa physionomieannonçait son âme. Il avait le jugement assez droitavec l'esprit le plus simple ; c'estje croispour cette raisonqu'on le nommait Candide. Les anciens domestiques de la maisonsoupçonnaient qu'il était fils de la soeur de monsieurle baron et d'un bon et honnête gentilhomme du voisinagequecette demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu'il n'avaitpu prouver que soixante et onze quartierset que le reste de sonarbre généalogique avait été perdu parl'injure du temps.

Monsieurle baron était un des plus puissants seigneurs de laWestphaliecar son château avait une porte et des fenêtres.Sa grande salle même était ornée d'unetapisserie. Tous les chiens de ses basses-cours composaient une meutedans le besoin ; ses palefreniers étaient ses piqueurs ; levicaire du village était son grand aumônier. Ilsl'appelaient tous monseigneuret ils riaient quand il faisait descontes.

Madame labaronnequi pesait environ trois cent cinquante livress'attiraitpar là une très grande considérationet faisaitles honneurs de la maison avec une dignité qui la rendaitencore plus respectable. Sa fille Cunégondeâgéede dix-sept ansétait haute en couleurfraîchegrasseappétissante. Le fils du baron paraissait en toutdigne de son père. Le précepteur Pangloss étaitl'oracle de la maisonet le petit Candide écoutait ses leçonsavec toute la bonne foi de son âge et de son caractère.

Panglossenseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Ilprouvait admirablement qu'il n'y a point d'effet sans causeet quedans ce meilleur des mondes possiblesle château demonseigneur le baron était le plus beau des châteaux etmadame la meilleure des baronnes possibles.

« Ilest démontrédisait-ilque les choses ne peuvent êtreautrement : cartout étant fait pour une fintout estnécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que lesnez ont été faits pour porter des lunettesaussiavons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituéespour être chausséeset nous avons des chausses. Lespierres ont été formées pour êtretailléeset pour en faire des châteauxaussimonseigneur a un très beau château ; le plus grand baronde la province doit être le mieux logé ; etles cochonsétant faits pour être mangésnous mangeons duporc toute l'année : par conséquentceux qui ontavancé que tout est bien ont dit une sottise ; il fallait direque tout est au mieux. »

Candideécoutait attentivementet croyait innocemment ; car iltrouvait Mlle Cunégonde extrêmement bellequoiqu'il neprît jamais la hardiesse de le lui dire. Il concluait qu'aprèsle bonheur d'être né baron de Thunder-ten-tronckhlesecond degré de bonheur était d'être MlleCunégonde ; le troisièmede la voir tous les jours ;et le quatrièmed'entendre maître Panglossle plusgrand philosophe de la provinceet par conséquent de toute laterre.

Un jourCunégondeen se promenant auprès du châteaudans le petit bois qu'on appelait parcvit entre des broussailles ledocteur Pangloss qui donnait une leçon de physiqueexpérimentale à la femme de chambre de sa mèrepetite brune très jolie et très docile. Comme MlleCunégonde avait beaucoup de dispositions pour les scienceselle observasans soufflerles expériences réitéréesdont elle fut témoin ; elle vit clairement la raisonsuffisante du docteurles effets et les causeset s'en retournatout agitéetoute pensivetoute remplie du désird'être savantesongeant qu'elle pourrait bien être laraison suffisante du jeune Candidequi pouvait aussi être lasienne.

Ellerencontra Candide en revenant au châteauet rougit ; Candiderougit aussi ; elle lui dit bonjour d'une voix entrecoupéeetCandide lui parla sans savoir ce qu'il disait. Le lendemain aprèsle dînercomme on sortait de tableCunégonde etCandide se trouvèrent derrière un paravent ; Cunégondelaissa tomber son mouchoirCandide le ramassaelle lui pritinnocemment la mainle jeune homme baisa innocemment la main de lajeune demoiselle avec une vivacitéune sensibilitéune grâce toute particulière ; leurs bouches serencontrèrentleurs yeux s'enflammèrentleurs genouxtremblèrentleurs mains s'égarèrent. M. lebaron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paraventetvoyant cette cause et cet effetchassa Candide du château àgrands coups de pied dans le derrière ; Cunégondes'évanouit ; elle fut souffletée par madame la baronnedès qu'elle fut revenue à elle-même ; et tout futconsterné dans le plus beau et le plus agréable deschâteaux possibles.




CHAPITRESECOND
CE QUE DEVINT CANDIDE PARMI LES BULGARES


Candidechassé du paradis terrestremarcha longtemps sans savoir oùpleurantlevant les yeux au cielles tournant souvent vers le plusbeau des châteaux qui renfermait la plus belle des baronnettes; il se coucha sans souper au milieu des champs entre deux sillons ;la neige tombait à gros flocons. Candidetout transisetraîna le lendemain vers la ville voisinequi s'appelleValdberghoff-trarbk-dikdorffn'ayant point d'argentmourant de faimet de lassitude. Il s'arrêta tristement à la porte d'uncabaret. Deux hommes habillés de bleu le remarquèrent :« Camaradedit l'unvoilà un jeune homme trèsbien faitet qui a la taille requise. » Ils s'avancèrentvers Candide et le prièrent à dîner trèscivilement. « Messieursleur dit Candide avec une modestiecharmantevous me faites beaucoup d'honneurmais je n'ai pas dequoi payer mon écot. -- Ah ! monsieurlui dit un des bleusles personnes de votre figure et de votre mérite ne payentjamais rien : n'avez-vous pas cinq pieds cinq pouces de haut ? --Ouimessieursc'est ma tailledit-il en faisant la révérence.-- Ah ! monsieurmettez-vous à table ; non seulement nousvous défrayeronsmais nous ne souffrirons jamais qu'un hommecomme vous manque d'argent ; les hommes ne sont faits que pour sesecourir les uns les autres. -- Vous avez raisondit Candide : c'estce que M. Pangloss m'a toujours ditet je vois bien que tout est aumieux. » On le prie d'accepter quelques écusil lesprend et veut faire son billet ; on n'en veut pointon se met àtable : « N'aimez-vous pas tendrement ?... -- Oh ! ouirépondit-ilj'aime tendrement Mlle Cunégonde. -- Nondit l'un de ces messieursnous vous demandons si vous n'aimez pastendrement le roi des Bulgares. -- Point du toutdit-ilcar je nel'ai jamais vu. -- Comment ! c'est le plus charmant des roiset ilfaut boire à sa santé. -- Oh ! très volontiersmessieurs » ; et il boit. « C'en est assezlui dit-onvous voilà l'appuile soutienle défenseurle hérosdes Bulgares ; votre fortune est faiteet votre gloire est assurée.» On lui met sur-le-champ les fers aux piedset on le mèneau régiment. On le fait tourner à droiteàgauchehausser la baguetteremettre la baguettecoucher en jouetirerdoubler le paset on lui donne trente coups de bâton ;le lendemain il fait l'exercice un peu moins malet il ne reçoitque vingt coups ; le surlendemain on ne lui en donne que dixet ilest regardé par ses camarades comme un prodige.

Candidetout stupéfaitne démêlait pas encore trop biencomment il était un héros. Il s'avisa un beau jour deprintemps de s'aller promenermarchant tout droit devant luicroyant que c'était un privilège de l'espècehumainecomme de l'espèce animalede se servir de ses jambesà son plaisir. Il n'eut pas fait deux lieues que voilàquatre autres héros de six pieds qui l'atteignentqui lelientqui le mènent dans un cachot. On lui demandajuridiquement ce qu'il aimait le mieux d'être fustigétrente-six fois par tout le régimentou de recevoir àla fois douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau dire queles volontés sont libres ; et qu'il ne voulait ni l'un nil'autreil fallut faire un choix ; il se déterminaen vertudu don de Dieu qu'on nomme libertéà passer trente-sixfois par les baguettes ; il essuya deux promenades. Le régimentétait composé de deux mille hommes ; cela lui composaquatre mille coups de baguettequidepuis la nuque du cou jusqu'aucullui découvrirent les muscles et les nerfs. Comme onallait procéder à la troisième courseCandiden'en pouvant plusdemanda en grâce qu'on voulût bienavoir la bonté de lui casser la tête ; il obtint cettefaveur ; on lui bande les yeuxon le fait mettre à genoux. Leroi des Bulgares passe dans ce moments'informe du crime du patient; et comme ce roi avait un grand génieil compritpar toutce qu'il apprit de Candideque c'était un jeunemétaphysicienfort ignorant des choses de ce mondeet il luiaccorda sa grâce avec une clémence qui sera louéedans tous les journaux et dans tous les siècles. Un bravechirurgien guérit Candide en trois semaines avec lesémollients enseignés par DioscorideIl avait déjàun peu de peau et pouvait marcherquand le roi des Bulgares livrabataille au roi des Abares.




CHAPITRETROISIÈME

COMMENT CANDIDE SE SAUVA D'ENTRE LESBULGARESET CE QU'IL DEVINT


Rienn'était si beausi lestesi brillantsi bien ordonnéque les deux armées. Les trompettesles fifresles hautboisles tamboursles canonsformaient une harmonie telle qu'il n'y eneut jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord àpeu près six mille hommes de chaque côté ;ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neufà dix mille coquins qui en infectaient la surface. Labaïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelquesmilliers d'hommes. Le tout pouvait bien se monter à unetrentaine de mille âmes. Candidequi tremblait comme unphilosophese cacha du mieux qu'il put pendant cette boucheriehéroïque.

Enfintandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dansson campil prit le parti d'aller raisonner ailleurs des effets etdes causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourantsetgagna d'abord un village voisin ; il était en cendres :c'était un village abare que les Bulgares avaient brûléselon les lois du droit public. Ici des vieillards criblés decoups regardaient mourir leurs femmes égorgéesquitenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes ; làdes filles éventrées après avoir assouvi lesbesoins naturels de quelques héros rendaient les dernierssoupirs ; d'autresà demi brûléescriaientqu'on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaientrépandues sur la terre à côté de bras etde jambes coupés.

Candides'enfuit au plus vite dans un autre village : il appartenait àdes Bulgareset des héros abares l'avaient traité demême. Candidetoujours marchant sur des membres palpitants ouà travers des ruinesarriva enfin hors du théâtrede la guerreportant quelques petites provisions dans son bissacetn'oubliant jamais Mlle Cunégonde. Ses provisions luimanquèrent quand il fut en Hollande ; mais ayant entendu direque tout le monde était riche dans ce pays-làet qu'ony était chrétienil ne douta pas qu'on ne le traitâtaussi bien qu'il l'avait été dans le château demonsieur le baron avant qu'il en eût été chassépour les beaux yeux de Mlle Cunégonde.

Il demandal'aumône à plusieurs graves personnagesqui luirépondirent tous ques'il continuait à faire cemétieron l'enfermerait dans une maison de correction pourlui apprendre à vivre.

Ils'adressa ensuite à un homme qui venait de parler tout seulune heure de suite sur la charité dans une grande assemblée.Cet orateurle regardant de traverslui dit : « Quevenez-vous faire ici ? y êtes-vous pour la bonne cause ? -- Iln'y a point d'effet sans causerépondit modestement Candidetout est enchaîné nécessairement et arrangépour le mieux. Il a fallu que je fusse chassé d'auprèsde Mlle Cunégondeque j'aie passé par les baguetteset il faut que je demande mon pain jusqu'à ce que je puisse engagner ; tout cela ne pouvait être autrement. -- Mon amiluidit l'orateurcroyez-vous que le pape soit l'Antéchrist ? --Je ne l'avais pas encore entendu direrépondit Candide ; maisqu'il le soit ou qu'il ne le soit pasje manque de pain.

-- Tu nemérites pas d'en mangerdit l'autre ; vacoquinvamisérablene m'approche de ta vie. » La femme del'orateurayant mis la tête à la fenêtre etavisant un homme qui doutait que le pape fût antéchristlui répandit sur le chef un plein... O ciel ! à quelexcès se porte le zèle de la religion dans les dames !

Un hommequi n'avait point été baptiséun bonanabaptistenommé Jacquesvit la manière cruelle etignominieuse dont on traitait ainsi un de ses frèresun êtreà deux pieds sans plumesqui avait une âme ; il l'amenachez luile nettoyalui donna du pain et de la bièreluifit présent de deux florinset voulut même luiapprendre à travailler dans ses manufactures aux étoffesde Perse qu'on fabrique en Hollande. Candidese prosternant presquedevant luis'écriait : « Maître Pangloss mel'avait bien dit que tout est au mieux dans ce mondecar je suisinfiniment plus touché de votre extrême générositéque de la dureté de ce monsieur à manteau noir et demadame son épouse. »

Lelendemainen se promenantil rencontra un gueux tout couvert depustulesles yeux mortsle bout du nez rongéla bouche detraversles dents noireset parlant de la gorgetourmentéd'une toux violente et crachant une dent à chaque effort.




CHAPITREQUATRIÈME
COMMENT CANDIDE RENCONTRA SON ANCIENMAÎTRE DE PHILOSOPHIELE DOCTEUR PANGLOSSET CE QUI EN ADVINT


Candideplus ému encore de compassion que d'horreurdonna àcet épouvantable gueux les deux florins qu'il avait reçusde son honnête anabaptiste Jacques. Le fantôme le regardafixementversa des larmeset sauta à son cou. Candideeffrayérecule. « Hélas ! dit le misérableà l'autre misérablene reconnaissez-vous plus votrecher Pangloss ? -- Qu'entends-je ? Vousmon cher maître !vousdans cet état horrible ! Quel malheur vous est-il doncarrivé ? Pourquoi n'êtes-vous plus dans le plus beau deschâteaux ? Qu'est devenue Mlle Cunégondela perle desfillesle chef d'oeuvre de la nature ? -- Je n'en peux plus »dit Pangloss. Aussitôt Candide le mena dans l'étable del'anabaptisteoù il lui fit manger un peu de pain ; et quandPangloss fut refait : « Eh bien ! lui dit-ilCunégonde? -- Elle est morte »reprit l'autre. Candide s'évanouità ce mot ; son ami rappela ses sens avec un peu de mauvaisvinaigre qui se trouva par hasard dans l'étable. Candiderouvre les yeux. « Cunégonde est morte ! Ah ! meilleurdes mondesoù êtes-vous ? Mais de quelle maladieest-elle morte ? ne serait-ce point de m'avoir vu chasser du beauchâteau de monsieur son père à grands coups depied ? -- Nondit Pangloss ; elle a été éventréepar des soldats bulgaresaprès avoir été violéeautant qu'on peut l'être ; ils ont cassé la tête àmonsieur le baron qui voulait la défendre ; madame la baronnea été coupée en morceaux ; mon pauvre pupilletraité précisément comme sa soeur ; et quant auchâteauil n'est pas resté pierre sur pierrepas unegrangepas un moutonpas un canardpas un arbre ; mais nous avonsété bien vengéscar les Abares en ont faitautant dans une baronnie voisine qui appartenait à un seigneurbulgare. »

A cediscoursCandide s'évanouit encore ; mais revenu àsoiet ayant dit tout ce qu'il devait direil s'enquit de la causeet de l'effetet de la raison suffisante qui avait mis Pangloss dansun si piteux état. « Hélas ! dit l'autrec'estl'amour ; l'amourle consolateur du genre humainle conservateur del'universl'âme de tous les êtres sensiblesle tendreamour. -- Hélas ! dit Candideje l'ai connucet amourcesouverain des coeurscette âme de notre âme ; il ne m'ajamais valu qu'un baiser et vingt coups de pied au cul. Comment cettebelle cause a-t-elle pu produire en vous un effet si abominable ? »

Panglossrépondit en ces termes : « O mon cher Candide ! vousavez connu Paquettecette jolie suivante de notre auguste baronne ;j'ai goûté dans ses bras les délices du paradisqui ont produit ces tourments d'enfer dont vous me voyez dévoré; elle en était infectéeelle en est peut-êtremorte. Paquette tenait ce présent d'un cordelier trèssavantqui avait remonté à la source ; car il l'avaiteue d'une vieille comtessequi l'avait reçue d'un capitainede cavaleriequi la devait à une marquisequi la tenait d'unpagequi l'avait reçue d'un jésuitequiétantnovicel'avait eue en droite ligne d'un des compagnons de ChristopheColomb. Pour moije ne la donnerai à personnecar je memeurs.

-- ÔPangloss ! s'écria Candidevoilà une étrangegénéalogie ! n'est-ce pas le diable qui en fut lasouche ? -- Point du toutrépliqua ce grand homme ; c'étaitune chose indispensable dans le meilleur des mondesun ingrédientnécessaire ; car si Colomb n'avait pas attrapédansune île de l'Amériquecette maladie qui empoisonne lasource de la générationqui souvent même empêchela générationet qui est évidemment l'opposédu grand but de la naturenous n'aurions ni le chocolat ni lacochenille ; il faut encore observer que jusqu'aujourdh'uidansnotre continentcette maladie nous est particulièrecomme lacontroverse. Les Turcsles Indiensles Persansles ChinoislesSiamoisles Japonaisne la connaissent pas encore ; mais il y a uneraison suffisante pour qu'ils la connaissent à leur tour dansquelques siècles. En attendantelle a fait un merveilleuxprogrès parmi nouset surtout dans ces grandes arméescomposées d'honnêtes stipendiairesbien élevésqui décident du destin des États ; on peut assurer quequand trente mille hommes combattent en bataille rangée contredes troupes égales en nombreil y a environ vingt millevérolés de chaque côté.

-- Voilàqui est admirabledit Candidemais il faut vous faire guérir.-- Et comment le puis- je ? dit Pangloss ; je n'ai pas le soumonami ; et dans toute l'étendue de ce globeon ne peut ni sefaire saigner ni prendre un lavement sans payerou sans qu'il y aitquelqu'un qui paye pour nous. »

Ce dernierdiscours détermina Candide ; il alla se jeter aux pieds de soncharitable anabaptiste Jacqueset lui fit une peinture si touchantede l'état où son ami était réduit que lebonhomme n'hésita pas à recueillir le docteur Pangloss; il le fit guérir à ses dépens. Panglossdansla curene perdit qu'un oeil et une oreille. Il écrivait bienet savait parfaitement l'arithmétique. L'anabaptiste Jacquesen fit son teneur de livres. Au bout de deux moisétantobligé d'aller à Lisbonne pour les affaires de soncommerceil mena dans son vaisseau ses deux philosophes. Panglosslui expliqua comment tout était on ne peut mieux. Jacquesn'était pas de cet avis. « Il faut biendisait-ilqueles hommes aient un peu corrompu la naturecar ils ne sont point nésloupset ils sont devenus loups. Dieu ne leur a donné nicanon de vingt-quatre ni baïonnetteset ils se sont fait desbaïonnettes et des canons pour se détruire. Je pourraismettre en ligne de compte les banquerouteset la justice quis'empare des biens des banqueroutiers pour en frustrer lescréanciers. -- Tout cela était indispensablerépliquait le docteur borgneet les malheurs particuliersfont le bien généralde sorte que plus il y a demalheurs particulierset plus tout est bien. » Tandis qu'ilraisonnaitl'air s'obscurcitles vents soufflèrent desquatre coins du monde et le vaisseau fut assailli de la plus horribletempête à la vue du port de Lisbonne.




CHAPITRECINQUIÈME
TEMPÊTENAUFRAGETREMBLEMENTDE TERREET CE QUI ADVINT DU DOCTEUR PANGLOSSDE CANDIDE ET DEL'ANABAPTISTE JACQUES


La moitiédes passagersaffaiblisexpirants de ces angoisses inconcevablesque le roulis d'un vaisseau porte dans les nerfs et dans toutes leshumeurs du corps agitées en sens contrairen'avait pas mêmela force de s'inquiéter du danger. L'autre moitiéjetait des cris et faisait des prières ; les voiles étaientdéchiréesles mâts brisésle vaisseauentrouvert. Travaillait qui pouvaitpersonne ne s'entendaitpersonne ne commandait. L'anabaptiste aidait un peu à lamanoeuvre ; il était sur le tillac ; un matelot furieux lefrappe rudement et l'étend sur les planches ; mais du coupqu'il lui donna il eut lui-même une si violente secousse qu'iltomba hors du vaisseau la tête la première. Il restaitsuspendu et accroché à une partie de mât rompue.Le bon Jacques court à son secoursl'aide à remonteret de l'effort qu'il fit il est précipité dans la mer àla vue du matelotqui le laissa périrsans daigner seulementle regarder. Candide approchevoit son bienfaiteur qui reparaîtun moment et qui est englouti pour jamais. Il veut se jeter aprèslui dans la mer ; le philosophe Pangloss l'en empêcheen luiprouvant que la rade de Lisbonne avait été forméeexprès pour que cet anabaptiste s'y noyât. Tandis qu'ille prouvait a priorile vaisseau s'entrouvretout périt àla réserve de Panglossde Candideet de ce brutal de matelotqui avait noyé le vertueux anabaptiste ; le coquin nageaheureusement jusqu'au rivage où Pangloss et Candide furentportés sur une planche.

Quand ilsfurent revenus un peu à euxils marchèrent versLisbonne ; il leur restait quelque argentavec lequel ils espéraientse sauver de la faim après avoir échappé àla tempête.

Àpeine ont-ils mis le pied dans la ville en pleurant la mort de leurbienfaiteurqu'ils sentent la terre trembler sous leurs pas ; la mers'élève en bouillonnant dans le portet brise lesvaisseaux qui sont à l'ancre. Des tourbillons de flammes et decendres couvrent les rues et les places publiques ; les maisonss'écroulentles toits sont renversés sur lesfondementset les fondements se dispersent ; trente mille habitantsde tout âge et de tout sexe sont écrasés sous desruinesLe matelot disait en sifflant et en jurant : « Il yaura quelque chose à gagner ici. -- Quelle peut être laraison suffisante de ce phénomène ? disait Pangloss. --Voici le dernier jour du monde ! » s'écriait Candide. Lematelot court incontinent au milieu des débrisaffronte lamort pour trouver de l'argenten trouves'en empares'enivreetayant cuvé son vinachète les faveurs de la premièrefille de bonne volonté qu'il rencontre sur les ruines desmaisons détruites et au milieu des mourants et des morts.Pangloss le tirait cependant par la manche. « Mon amiluidisait-ilcela n'est pas bienvous manquez à la raisonuniversellevous prenez mal votre temps. -- Tête et sang !répondit l'autreje suis matelot et né àBatavia ; j'ai marché quatre fois sur le crucifix dans quatrevoyages au Japon ; tu as bien trouvé ton homme avec ta raisonuniverselle ! »

Quelqueséclats de pierre avaient blessé Candide ; il étaitétendu dans la rue et couvert de débris. Il disait àPangloss : « Hélas ! procure-moi un peu de vin etd'huile ; je me meurs. -- Ce tremblement de terre n'est pas une chosenouvellerépondit Pangloss ; la ville de Lima éprouvales mêmes secousses en Amérique l'année passée; même causesmême effets : il y a certainement unetraînée de soufre sous terre depuis Lima jusqu'àLisbonne. -- Rien n'est plus probabledit Candide ; maispour Dieuun peu d'huile et de vin. -- Commentprobable ? répliqua lephilosophe ; je soutiens que la chose est démontrée. »Candide perdit connaissanceet Pangloss lui apporta un peu d'eaud'une fontaine voisine.

Lelendemainayant trouvé quelques provisions de bouche en seglissant à travers des décombresils réparèrentun peu leurs forces. Ensuiteils travaillèrent comme lesautres à soulager les habitants échappés àla mort. Quelques citoyens secourus par eux leur donnèrent unaussi bon dîner qu'on le pouvait dans un tel désastre.Il est vrai que le repas était triste ; les convivesarrosaient leur pain de leurs larmes ; mais Pangloss les consola enles assurant que les choses ne pouvaient être autrement : «Cardit-iltout ceci est ce qu'il y a de mieux. Cars'il y a unvolcan à Lisbonneil ne pouvait être ailleurs. Car ilest impossible que les choses ne soient pas où elles sont. Cartout est bien. »

Un petithomme noirfamilier de l'Inquisitionlequel était àcôté de luiprit poliment la parole et dit : «Apparemment que monsieur ne croit pas au péché originel; carsi tout est au mieuxil n'y a donc eu ni chute ni punition.

-- Jedemande très humblement pardon à Votre Excellencerépondit Pangloss encore plus polimentcar la chute del'homme et la malédiction entraient nécessairement dansle meilleur des mondes possibles. -- Monsieur ne croit donc pas àla liberté ? dit le familier. -- Votre Excellence m'excuseradit Pangloss ; la liberté peut subsister avec la nécessitéabsolue ; car il était nécessaire que nous fussionslibres ; car enfin la volonté déterminée... »Pangloss était au milieu de sa phrasequand le familier fitun signe de tête à son estafier qui lui servait àboire du vin de Portoou d'Oporto.




CHAPITRESIXIÈME
COMMENT ON FIT UN BEL AUTO-DA-FÉ POUREMPÊCHER LES TREMBLEMENTS DE TERREET COMMENT CANDIDE FUTFESSÉ



Aprèsle tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts deLisbonneles sages du pays n'avaient pas trouvé un moyen plusefficace pour prévenir une ruine totale que de donner aupeuple un bel auto-da-fé ; il était décidépar l'université de Coïmbre que le spectacle de quelquespersonnes brûlées à petit feuen grandecérémonieest un secret infaillible pour empêcherla terre de trembler.

On avaiten conséquence saisi un Biscayen convaincu d'avoir épousésa commèreet deux Portugais qui en mangeant un poulet enavaient arraché le lard : on vint lier après le dînerle docteur Pangloss et son disciple Candidel'un pour avoir parléet l'autre pour avoir écouté avec un air d'approbation: tous deux furent menés séparément dans desappartements d'une extrême fraîcheurdans lesquels onn'était jamais incommodé du soleil ; huit jours aprèsils furent tous deux revêtus d'un san-benitoet on orna leurstêtes de mitres de papier : la mitre et le san-benito deCandide étaient peints de flammes renversées et dediables qui n'avaient ni queues ni griffes ; mais les diables dePangloss portaient griffes et queueset les flammes étaientdroites. Ils marchèrent en procession ainsi vêtusetentendirent un sermon très pathétiquesuivi d'unebelle musique en faux-bourdon. Candide fut fessé en cadencependant qu'on chantait ; le Biscayen et les deux hommes qui n'avaientpoint voulu manger de lard furent brûléset Panglossfut penduquoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour laterre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable.

Candideépouvantéinterditéperdutout sanglanttoutpalpitantse disait à lui-même : « Si c'est icile meilleur des mondes possiblesque sont donc les autres ? Passeencore si je n'étais que fesséje l'ai étéchez les Bulgares. Maisô mon cher Pangloss ! le plus granddes philosophesfaut-il vous avoir vu pendre sans que je sachepourquoi ! Ô mon cher anabaptistele meilleur des hommesfaut-il que vous ayez été noyé dans le port ! ÔMlle Cunégonde ! la perle des fillesfaut-il qu'on vous aitfendu le ventre ! »

Il s'enretournaitse soutenant à peineprêchéfesséabsous et bénilorsqu'une vieille l'aborda et lui dit :

«Mon filsprenez couragesuivez-moi. »




CHAPITRESEPTIÈME
COMMENT UNE VIEILLE PRIT SOIN DE CANDIDEETCOMMENT IL RETROUVA CE QU'IL AIMAIT



Candide neprit point couragemais il suivit la vieille dans une masure ; ellelui donna un pot de pommade pour se frotterlui laissa àmanger et à boire ; elle lui montra un petit lit assez propre; il y avait auprès du lit un habit complet. « Mangezbuvezdormezlui dit- elleet que Notre-Dame d'AtochaMgr saintAntoine de Padoue et Mgr saint Jacques de Compostelle prennent soinde vous : je reviendrai demain. » Candidetoujours étonnéde tout ce qu'il avait vude tout ce qu'il avait souffertet encoreplus de la charité de la vieillevoulut lui baiser la main. «Ce n'est pas ma main qu'il faut baiserdit la vieille ; jereviendrai demain. Frottez-vous de pommademangez et dormez. »

Candidemalgré tant de malheursmangea et dormit. Le lendemain lavieille lui apporte à déjeunervisite son doslefrotte elle-même d'une autre pommade ; elle lui apporte ensuiteà dîner ; elle revient sur le soiret apporte àsouper. Le surlendemain elle fit encore les mêmes cérémonies.« Qui êtes-vous ? lui disait toujours Candide ; qui vousa inspiré tant de bonté ? quelles grâces puis-jevous rendre ? » La bonne femme ne répondait jamais rien; elle revint sur le soir et n'apporta point à souper. «Venez avec moidit-elleet ne dites mot. » Elle le prend sousle braset marche avec lui dans la campagne environ un quart demille : ils arrivent à une maison isoléeentouréede jardins et de canaux. La vieille frappe à une petite porte.On ouvre ; elle mène Candidepar un escalier dérobédans un cabinet doréle laisse sur un canapé debrocartreferme la porteet s'en va. Candide croyait rêveret regardait toute sa vie comme un songe funesteet le momentprésent comme un songe agréable.

La vieillereparut bientôt ; elle soutenait avec peine une femmetremblanted'une taille majestueusebrillante de pierreries etcouverte d'un voile. « Ôtez ce voile »dit lavieille à Candide. Le jeune homme approche ; il lève levoile d'une main timide. Quel moment ! quelle surprise ! il croitvoir Mlle Cunégonde ; il la voyait en effetc'étaitelle-même. La force lui manqueil ne peut proférer uneparoleil tombe à ses pieds. Cunégonde tombe sur lecanapé. La vieille les accable d'eaux spiritueuses ; ilsreprennent leurs sensils se parlent : ce sont d'abord des motsentrecoupésdes demandes et des réponses qui secroisentdes soupirsdes larmesdes cris. La vieille leurrecommande de faire moins de bruitet les laisse en liberté.« Quoi ! c'est vouslui dit Candidevous vivez ! Je vousretrouve en Portugal ! On ne vous a donc pas violée ? On nevous a point fendu le ventrecomme le philosophe Pangloss me l'avaitassuré ? -- Si faitdit la belle Cunégonde ; mais onne meurt pas toujours de ces deux accidents. -- Mais votre pèreet votre mère ont-ils été tués ? -- Iln'est que trop vraidit Cunégonde en pleurant. -- Et votrefrère ? -- Mon frère a été tuéaussi. -- Et pourquoi êtes-vous en Portugal ? et commentavez-vous su que j'y étais ? et par quelle étrangeaventure m'avez-vous fait conduire dans cette maison ? -- Je vousdirai tout celarépliqua la dame ; mais il faut auparavantque vous m'appreniez tout ce qui vous est arrivé depuis lebaiser innocent que vous me donnâtes et les coups de pied quevous reçûtes. »

Candidelui obéit avec un profond respect ; et quoiqu'il fûtinterditquoique sa voix fût faible et tremblantequoiquel'échine lui fît encore un peu malil lui raconta de lamanière la plus naïve tout ce qu'il avait éprouvédepuis le moment de leur séparation. Cunégonde levaitles yeux au ciel ; elle donna des larmes à la mort du bonanabaptiste et de Pangloss ; après quoi elle parla en cestermes à Candidequi ne perdait pas une paroleet qui ladévorait des yeux.




CHAPITREHUITIÈME
HISTOIRE DE CUNÉGONDE



«J'étais dans mon lit et je dormais profondémentquandil plut au ciel d'envoyer les Bulgares dans notre beau châteaude Thunder-ten-tronckh ; ils égorgèrent mon pèreet mon frèreet coupèrent ma mère par morceaux.Un grand Bulgarehaut de six piedsvoyant qu'à ce spectaclej'avais perdu connaissancese mit à me violer ; cela me fitrevenirje repris mes sensje criaije me débattisjemordisj'égratignaije voulais arracher les yeux à cegrand Bulgarene sachant pas que tout ce qui arrivait dans lechâteau de mon père était une chose d'usage : lebrutal me donna un coup de couteau dans le flanc gauche dont je porteencore la marque. -- Hélas ! j'espère bien la voirditle naïf Candide. -- Vous la verrezdit Cunégonde ; maiscontinuons. -- Continuez »dit Candide.

Ellereprit ainsi le fil de son histoire : « Un capitaine bulgareentrail me vit toute sanglanteet le soldat ne se dérangeaitpas. Le capitaine se mit en colère du peu de respect que luitémoignait ce brutalet le tua sur mon corps. Ensuite il mefit panseret m'emmena prisonnière de guerre dans sonquartier. Je blanchissais le peu de chemises qu'il avaitje faisaissa cuisine ; il me trouvait fort jolieil faut l'avouer ; et je nenierai pas qu'il ne fût très bien faitet qu'il n'eûtla peau blanche et douce ; d'ailleurs peu d'espritpeu dephilosophie : on voyait bien qu'il n'avait pas étéélevé par le docteur Pangloss. Au bout de trois moisayant perdu tout son argent et s'étant dégoûtéde moiil me vendit à un Juif nommé don Issacarquitrafiquait en Hollande et en Portugalet qui aimait passionnémentles femmes. Ce Juif s'attacha beaucoup à ma personnemais ilne pouvait en triompher ; je lui ai mieux résisté qu'ausoldat bulgare. Une personne d'honneur peut être violéeune foismais sa vertu s'en affermit. Le Juifpour m'apprivoiserme mena dans cette maison de campagne que vous voyez. J'avais crujusque-là qu'il n'y avait rien sur la terre de si beau que lechâteau de Thunder-ten-tronckh ; j'ai étédétrompée.

« Legrand inquisiteur m'aperçut un jour à la messeil melorgna beaucoupet me fit dire qu'il avait à me parler pourdes affaires secrètes. Je fus conduite à son palais ;je lui appris ma naissance ; il me représenta combien il étaitau-dessous de mon rang d'appartenir à un Israélite. Onproposa de sa part à don Issacar de me céder àmonseigneur. Don Issacarqui est le banquier de la cour et homme decréditn'en voulut rien faire. L'inquisiteur le menaçad'un auto-da-fé. Enfin mon Juifintimidéconclut unmarchépar lequel la maison et moi leur appartiendraient àtous deux en commun : que le Juif aurait pour lui les lundismercredis et le jour du sabbatet que l'inquisiteur aurait lesautres jours de la semaine. Il y a six mois que cette conventionsubsiste. Ce n'a pas été sans querelles ; car souventil a été indécis si la nuit du samedi audimanche appartenait à l'ancienne loi ou à la nouvelle.Pour moij'ai résisté jusqu'à présent àtoutes les deuxet je crois que c'est pour cette raison que j'aitoujours été aimée.

«Enfinpour détourner le fléau des tremblements deterreet pour intimider don Issacaril plut à monseigneurl'inquisiteur de célébrer un auto-da-fé. Il mefit l'honneur de m'y inviter. Je fus très bien placée ;on servit aux dames des rafraîchissements entre la messe etl'exécution. Je fusà la véritésaisied'horreur en voyant brûler ces deux Juifs et cet honnêteBiscayen qui avait épousé sa commère ; maisquelle fut ma surprisemon effroimon troublequand je visdansun san-benito et sous une mitreune figure qui ressemblait àcelle de Pangloss ! Je me frottai les yeuxje regardaiattentivementje le vis pendre ; je tombai en faiblesse. Àpeine reprenais-je mes sens que je vous vis dépouillétout nu : ce fut là le comble de l'horreurde laconsternationde la douleurdu désespoir. Je vous diraiavec véritéque votre peau est encore plus blanche etd'un incarnat plus parfait que celle de mon capitaine des Bulgares.Cette vue redoubla tous les sentiments qui m'accablaientqui medévoraient. Je m'écriaije voulus dire : "Arrêtezbarbares ! " mais la voix me manquaet mes crisauraient été inutiles. Quand vous eûtes étébien fessé : « Comment se peut-il fairedisais-jequel'aimable Candide et le sage Pangloss se trouvent à Lisbonnel'un pour recevoir cent coups de fouetet l'autre pour êtrependu par l'ordre de monseigneur l'inquisiteur dont je suis labien-aimée ? Pangloss m'a donc bien cruellement trompéequand il me disait que tout va le mieux du monde. »

«Agitéeéperduetantôt hors de moi-mêmeet tantôt prête de mourir de faiblessej'avais la têteremplie du massacre de mon pèrede ma mèrede monfrèrede l'insolence de mon vilain soldat bulgaredu coup decouteau qu'il me donnade ma servitudede mon métier decuisinièrede mon capitaine bulgarede mon vilain donIssacarde mon abominable inquisiteurde la pendaison du docteurPanglossde ce grand miserere en faux-bourdon pendant lequel on vousfessaitet surtout du baiser que je vous avais donné derrièreun paraventle jour que je vous avais vu pour la dernièrefois. Je louai Dieu qui vous ramenait à moi par tantd'épreuves. Je recommandai à ma vieille d'avoir soin devouset de vous amener ici dès qu'elle le pourrait. Elle atrès bien exécuté ma commission ; j'ai goûtéle plaisir inexprimable de vous revoirde vous entendrede vousparler. Vous devez avoir une faim dévorante ; j'ai grandappétit ; commençons par souper. »

Les voilàqui se mettent tous deux à table ; et après le souperils se replacent sur ce beau canapé dont on a déjàparlé ; ils y étaient quand le signor don Issacarl'undes maîtres de la maisonarriva. C'était le jour dusabbat. Il venait jouir de ses droitset expliquer son tendre amour.




CHAPITRENEUVIÈME
CE QUI ADVINT DE CUNÉGONDEDE CANDIDEDU GRAND INQUISITEUR ET D'UN JUIF



CetIssacar était le plus colérique Hébreu qu'on eûtvu dans Israël depuis la captivité en Babylone. «Quoi ! dit-ilchienne de Galiléennece n'est pas assez demonsieur l'inquisiteur ? Il faut que ce coquin partage aussi avec moi? » En disant cela il tire un long poignard dont il étaittoujours pourvuet ne croyant pas que son adverse partie eûtdes armesil se jette sur Candide ; mais notre bon Westphalien avaitreçu une belle épée de la vieille avec l'habitcomplet. Il tire son épéequoiqu'il eût lesmoeurs fort douceset vous étend l'Israélite roidemort sur le carreauaux pieds de la belle Cunégonde.

«Sainte Vierge ! s'écria-t-ellequ'allons-nous devenir ? Unhomme tué chez moi ! si la justice vientnous sommes perdus.-- Si Pangloss n'avait pas été pendudit Candideilnous donnerait un bon conseil dans cette extrémitécarc'était un grand philosophe. À son défautconsultons la vieille. » Elle était fort prudenteetcommençait à dire son avisquand une autre petiteporte s'ouvrit. Il était une heure après minuitc'était le commencement du dimanche. Ce jour appartenait àmonseigneur l'inquisiteur. Il entre et voit le fessé Candidel'épée à la mainun mort étendu parterreCunégonde effaréeet la vieille donnant desconseils.

Voici dansce moment ce qui se passa dans l'âme de Candideet comment ilraisonna : « Si ce saint homme appelle du secoursil me ferainfailliblement brûler ; il pourra en faire autant de Cunégonde; il m'a fait fouetter impitoyablement ; il est mon rival ; je suisen train de tueril n'y a pas à balancer. » Ceraisonnement fut net et rapideet sans donner le temps àl'inquisiteur de revenir de sa surpriseil le perce d'outre enoutreet le jette à côté du Juif. « Envoici bien d'une autredit Cunégonde ; il n'y a plus derémission ; nous sommes excommuniésnotre dernièreheure est venue. Comment avez-vous faitvous qui êtes nési douxpour tuer en deux minutes un Juif et un prélat ? --Ma belle demoisellerépondit Candidequand on est amoureuxjaloux et fouetté par l'Inquisitionon ne se connaîtplus. »

La vieilleprit alors la parole et dit : « Il y a trois chevaux andalousdans l'écurieavec leurs selles et leurs brides : que lebrave Candide les prépare ; madame a des moyadors et desdiamants : montons vite à chevalquoique je ne puisse metenir que sur une fesseet allons à Cadix ; il fait le plusbeau temps du mondeet c'est un grand plaisir de voyager pendant lafraîcheur de la nuit. »

AussitôtCandide selle les trois chevaux. Cunégondela vieille et luifont trente milles d'une traite. Pendant qu'ils s'éloignaientla Sainte-Hermandad arrive dans la maison ; on enterre monseigneurdans une belle égliseet on jette Issacar à la voirie.

CandideCunégonde et la vieille étaient déjà dansla petite ville d'Avacénaau milieu des montagnes de laSierra-Morena ; et ils parlaient ainsi dans un cabaret.




CHAPITREDIXIÈME
DANS QUELLE DÉTRESSE CANDIDECUNÉGONDEET LA VIEILLE ARRIVENT À CADIXET DE LEUR EMBARQUEMENT



«Qui a donc pu me voler mes pistoles et mes diamants ? disait enpleurant Cunégonde ; de quoi vivrons-nous ? commentferons-nous ? où trouver des inquisiteurs et des Juifs quim'en donnent d'autres ? -- Hélas ! dit la vieillejesoupçonne fort un révérend père cordelierqui coucha hier dans la même auberge que nous à Badajoz; Dieu me garde de faire un jugement téméraire ! maisil entra deux fois dans notre chambreet il partit longtemps avantnous. -- Hélas ! dit Candidele bon Pangloss m'avait souventprouvé que les biens de la terre sont communs à tousles hommesque chacun y a un droit égal. Ce cordelier devaitbiensuivant ces principesnous laisser de quoi achever notrevoyage. Il ne vous reste donc rien du toutma belle Cunégonde-- Pas un maravédisdit-elle. -- Quel parti prendre ? ditCandide. -- Vendons un des chevauxdit la vieille ; je monterai encroupe derrière mademoisellequoique je ne puisse me tenirque sur une fesseet nous arriverons à Cadix. »

Il y avaitdans la même hôtellerie un prieur de bénédictins; il acheta le cheval bon marché. CandideCunégonde etla vieille passèrent par Lucenapar Chillaspar Lebrixaetarrivèrent enfin à Cadix. On y équipait uneflotteet on y assemblait des troupes pour mettre à la raisonles révérends pères jésuites du Paraguayqu'on accusait d'avoir fait révolter une de leurs hordescontre les rois d'Espagne et de Portugalauprès de la villedu Saint- Sacrement. Candideayant servi chez les Bulgaresfitl'exercice bulgarien devant le général de la petitearmée avec tant de grâcede céléritéd'adressede fiertéd'agilitéqu'on lui donna unecompagnie d'infanterie à commander. Le voilà capitaine; il s'embarque avec Mlle Cunégondela vieilledeux valetset les deux chevaux andalous qui avaient appartenu à M. legrand inquisiteur de Portugal.

Pendanttoute la traversée ils raisonnèrent beaucoup sur laphilosophie du pauvre Pangloss. « Nous allons dans un autreuniversdisait Candide ; c'est dans celui-là sans doute quetout est bien. Car il faut avouer qu'on pourrait gémir un peude ce qui se passe dans le nôtre en physique et en morale. --Je vous aime de tout mon coeurdisait Cunégonde ; mais j'aiencore l'âme tout effarouchée de ce que j'ai vude ceque j'ai éprouvé. -- Tout ira bienrépliquaitCandide ; la mer de ce nouveau monde vaut déjà mieuxque les mers de notre Europe ; elle est plus calmeles vents plusconstants. C'est certainement le nouveau monde qui est le meilleurdes univers possibles. -- Dieu le veuille ! disait Cunégonde ;mais j'ai été si horriblement malheureuse dans le mienque mon coeur est presque fermé à l'espérance.-- Vous vous plaignezleur dit la vieille ; hélas ! vousn'avez pas éprouvé des infortunes telles que lesmiennes. » Cunégonde se mit presque à rireettrouva cette bonne femme fort plaisante de prétendre êtreplus malheureuse qu'elle. « Hélas ! lui dit-ellemabonneà moins que vous n'ayez été violéepar deux Bulgaresque vous n'ayez reçu deux coups de couteaudans le ventrequ'on n'ait démoli deux de vos châteauxqu'on n'ait égorgé à vos yeux deux mèreset deux pèreset que vous n'ayez vu deux de vos amantsfouettés dans un auto-da-féje ne vois pas que vouspuissiez l'emporter sur moi ; ajoutez que je suis née baronneavec soixante et douze quartierset que j'ai étécuisinière. -- Mademoisellerépondit la vieillevousne savez pas quelle est ma naissance ; et si je vous montrais monderrièrevous ne parleriez pas comme vous faiteset voussuspendriez votre jugement. » Ce discours fit naître uneextrême curiosité dans l'esprit de Cunégonde etde Candide. La vieille leur parla en ces termes.





CHAPITREONZIÈME
HISTOIRE DE LA VIEILLE



« Jen'ai pas eu toujours les yeux éraillés et bordésd'écarlate ; mon nez n'a pas toujours touché àmon mentonet je n'ai pas toujours été servante. Jesuis la fille du pape Urbain Xet de la princesse de Palestrine. Onm'éleva jusqu'à quatorze ans dans un palais auquel tousles châteaux de vos barons allemands n'auraient pas servid'écurie ; et une de mes robes valait mieux que toutes lesmagnificences de la Westphalie. Je croissais en beautéengrâcesen talentsau milieu des plaisirsdes respects et desespérances. J'inspirais déjà de l'amourmagorge se formait ; et quelle gorge ! blanchefermetailléecomme celle de la Vénus de Médicis ; et quels yeux !quelles paupières ! quels sourcils noirs ! quelles flammesbrillaient dans mes deux prunelleset effaçaient lascintillation des étoilescomme me disaient les poètesdu quartier. Les femmes qui m'habillaient et qui me déshabillaienttombaient en extase en me regardant par-devant et par-derrièreet tous les hommes auraient voulu être à leur place.

« Jefus fiancée à un prince souverain de Massa-Carrara.Quel prince ! aussi beau que moipétri de douceur etd'agrémentsbrillant d'esprit et brûlant d'amour. Jel'aimais comme on aime pour la première foisavec idolâtrieavec emportement. Les noces furent préparées. C'étaitune pompeune magnificence inouïe ; c'étaient des fêtesdes carrouselsdes opera- buffa continuels ; et toute l'Italie fitpour moi des sonnets dont il n'y eut pas un seul de passable. Jetouchais au moment de mon bonheurquand une vieille marquise quiavait été maîtresse de mon prince l'invita àprendre du chocolat chez elle. Il mourut en moins de deux heures avecdes convulsions épouvantables. Mais ce n'est qu'une bagatelle.Ma mèreau désespoiret bien moins affligéeque moivoulut s'arracher pour quelque temps à un séjoursi funeste. Elle avait une très belle terre auprès deGaète. Nous nous embarquâmes sur une galère dupaysdorée comme l'autel de Saint-Pierre de Rome. Voilàqu'un corsaire de Salé fond sur nous et nous aborde. Nossoldats se défendirent comme des soldats du pape : ils semirent tous à genoux en jetant leurs armeset en demandant aucorsaire une absolution in articulo mortis.

«Aussitôt on les dépouilla nus comme des singeset mamère aussinos filles d'honneur aussiet moi aussi. C'estune chose admirable que la diligence avec laquelle ces messieursdéshabillent le monde. Mais ce qui me surprit davantagec'estqu'ils nous mirent à tous le doigt dans un endroit oùnous autres femmes nous ne nous laissons mettre d'ordinaire que descanules. Cette cérémonie me paraissait bien étrange: voilà comme on juge de tout quand on n'est pas sorti de sonpays. J'appris bientôt que c'était pour voir si nousn'avions pas caché là quelques diamants : c'est unusage établi de temps immémorial parmi les nationspolicées qui courent sur mer. J'ai su que MM. les religieuxchevaliers de Malte n'y manquent jamais quand ils prennent des Turcset des Turques ; c'est une loi du droit des gens à laquelle onn'a jamais dérogé.

« Jene vous dirai point combien il est dur pour une jeune princessed'être menée esclave à Maroc avec sa mère.Vous concevez assez tout ce que nous eûmes à souffrirdans le vaisseau corsaire. Ma mère était encore trèsbelle ; nos filles d'honneurnos simples femmes de chambreavaientplus de charmes qu'on n'en peut trouver dans toute l'Afrique. Pourmoij'étais ravissantej'étais la beautélagrâce mêmeet j'étais pucelle ; je ne le fus paslongtemps : cette fleur qui avait été réservéepour le beau prince de Massa-Carrara me fut ravie par le capitainecorsaire ; c'était un nègre abominablequi croyaitencore me faire beaucoup d'honneur. Certesil fallait que Mme laprincesse de Palestrine et moi fussions bien fortes pour résisterà tout ce que nous éprouvâmes jusqu'ànotre arrivée à Maroc. Mais passons ; ce sont deschoses si communes qu'elles ne valent pas la peine qu'on en parle.

«Maroc nageait dans le sang quand nous arrivâmes. Cinquante filsde l'empereur Muley- Ismaël avaient chacun leur parti : ce quiproduisait en effet cinquante guerres civilesde noirs contre noirsde noirs contre basanésde basanés contre basanésde mulâtres contre mulâtres. C'était un carnagecontinuel dans toute l'étendue de l'empire.

« Àpeine fûmes-nous débarqués que des noirs d'unefaction ennemie de celle de mon corsaire se présentèrentpour lui enlever son butin. Nous étionsaprès lesdiamants et l'orce qu'il avait de plus précieux. Je fustémoin d'un combat tel que vous n'en voyez jamais dans vosclimats d'Europe. Les peuples septentrionaux n'ont pas le sang assezardent. Ils n'ont pas la rage des femmes au point où elle estcommune en Afrique. Il semble que vos Européens aient du laitdans les veines ; c'est du vitriolc'est du feu qui coule danscelles des habitants du mont Atlas et des pays voisins. On combattitavec la fureur des lionsdes tigres et des serpents de la contréepour savoir à qui nous aurait. Un Maure saisit ma mèrepar le bras droitle lieutenant de mon capitaine la retint par lebras gauche ; un soldat maure la prit par une jambeun de nospirates la tenait par l'autre. Nos filles se trouvèrentpresque toutes en un moment tirées ainsi à quatresoldats. Mon capitaine me tenait cachée derrière lui.Il avait le cimeterre au poinget tuait tout ce qui s'opposait àsa rage. Enfinje vis toutes nos Italiennes et ma mèredéchiréescoupéesmassacrées par lesmonstres qui se les disputaient. Les captifs mes compagnonsceux quiles avaient prissoldatsmatelotsnoirsbasanésblancsmulâtreset enfin mon capitainetout fut tué ; et jedemeurai mourante sur un tas de morts. Des scènes pareilles sepassaientcomme on saitdans l'étendue de plus de troiscents lieuessans qu'on manquât aux cinq prières parjour ordonnées par Mahomet.

« Jeme débarrassai avec beaucoup de peine de la foule de tant decadavres sanglants entasséset je me traînai sous ungrand oranger au bord d'un ruisseau voisin ; j'y tombai d'effroidelassituded'horreurde désespoir et de faim. Bientôtaprèsmes sens accablés se livrèrent àun sommeil qui tenait plus de l'évanouissement que du repos.J'étais dans cet état de faiblesse et d'insensibilitéentre la mort et la viequand je me sentis pressée de quelquechose qui s'agitait sur mon corps. J'ouvris les yeuxje vis un hommeblanc et de bonne mine qui soupiraitet qui disait entre ses dents :O che sciagura d'essere senza c ... !




CHAPITREDOUZIÈME
SUITE DES MALHEURS DE LA VIEILLE



«Étonnée et ravie d'entendre la langue de ma patrieetnon moins surprise des paroles que proférait cet hommeje luirépondis qu'il y avait de plus grands malheurs que celui dontil se plaignait. Je l'instruisis en peu de mots des horreurs quej'avais essuyéeset je retombai en faiblesse. Il m'emportadans une maison voisineme fit mettre au litme fit donner àmangerme servitme consolame flattame dit qu'il n'avait rienvu de si beau que moiet que jamais il n'avait tant regrettéce que personne ne pouvait lui rendre. « Je suis né àNaplesme dit-ilon y chaponne deux ou trois mille enfants tous lesans ; les uns en meurentles autres acquièrent une voix plusbelle que celle des femmesles autres vont gouverner les États.On me fit cette opération avec un très grand succèset j'ai été musicien de la chapelle de Mme la princessede Palestrine. -- De ma mère ! m'écriai-je. -- De votremère ! s'écria-t-il en pleurant. Quoi ! vous seriezcette jeune princesse que j'ai élevée jusqu'àl'âge de six anset qui promettait déjà d'êtreaussi belle que vous êtes ? -- C'est moi-même ; ma mèreest à quatre cents pas d'icicoupée en quartiers sousun tas de morts... »

« Jelui contai tout ce qui m'était arrivé ; il me contaaussi ses aventureset m'apprit comment il avait étéenvoyé chez le roi de Maroc par une puissance chrétiennepour conclure avec ce monarque un traitépar lequel on luifournirait de la poudredes canons et des vaisseauxpour l'aider àexterminer le commerce des autres chrétiens. " Ma missionest faiteme dit cet honnête eunuque ; je vais m'embarquer àCeutaet je vous ramènerai en Italie. Ma che sciagurad'essere senza c... ! "

« Jele remerciai avec des larmes d'attendrissement ; et au lieu de memener en Italieil me conduisit à Algeret me vendit au deyde cette province. À peine fus-je vendue que cette peste qui afait le tour de l'Afriquede l'Asie et de l'Europese déclaradans Alger avec fureur. Vous avez vu des tremblements de terre ;maismademoiselleavez-vous jamais eu la peste ? -- Jamaisrépondit la baronne.

-- Si vousl'aviez euereprit la vieillevous avoueriez qu'elle est bienau-dessus d'un tremblement de terre. Elle est fort commune en Afrique; j'en fus attaquée. Figurez vous quelle situation pour lafille d'un papeâgée de quinze ansqui en trois moisde temps avait éprouvé la pauvretél'esclavageavait été violée presque tous les joursavaitvu couper sa mère en quatreavait essuyé la faim et laguerreet mourait pestiférée dans Alger. Je n'enmourus pourtant pas. Mais mon eunuque et le deyet presque tout lesérail d'Algerpérirent.

«Quand les premiers ravages de cette épouvantable peste furentpasséson vendit les esclaves du dey. Un marchand m'acheta etme mena à Tunisil me vendit à un autre marchandquime revendit à Tripoli ; de Tripoli je fus revendue àAlexandried'Alexandrie revendue à Smyrnede Smyrne àConstantinople. J'appartins enfin à un aga des janissairesqui fut bientôt commandé pour aller défendre Azofcontre les Russes qui l'assiégeaient.

«L'agaqui était un très galant hommemena avec luitout son sérailet nous logea dans un petit fort sur lesPalus-Méotidesgardé par deux eunuques noirs et vingtsoldats. On tua prodigieusement de Russesmais ils nous le rendirentbien. Azof fut mis à feu et à sanget on ne pardonnani au sexe ni à l'âge ; il ne resta que notre petit fort; les ennemis voulurent nous prendre par famine. Les vingtjanissaires avaient juré de ne se jamais rendre. Lesextrémités de la faim où ils furent réduitsles contraignirent à manger nos deux eunuquesde peur devioler leur serment. Au bout de quelques joursils résolurentde manger les femmes.

«Nous avions un iman très pieux et très compatissantqui leur fit un beau sermon par lequel il leur persuada de ne nouspas tuer tout à fait. « Coupezdit-ilseulement unefesse à chacune de ces damesvous ferez très bonnechère ; s'il faut y revenirvous en aurez encore autant dansquelques jours ; le ciel vous saura gré d'une action sicharitableet vous serez secourus. »

« Ilavait beaucoup d'éloquence ; il les persuada. On nous fitcette horrible opération. L'iman nous appliqua le mêmebaume qu'on met aux enfants qu'on vient de circoncire. Nous étionstoutes à la mort.

« Àpeine les janissaires eurent-ils fait le repas que nous leur avionsfourni que les Russes arrivent sur des bateaux plats ; il ne réchappapas un janissaire. Les Russes ne firent aucune attention àl'état où nous étions. Il y a partout deschirurgiens français : un d'euxqui était fort adroitprit soin de nous ; il nous guéritet je me souviendrai toutema vie quequand les plaies furent bien ferméesil me fitdes propositions. Au resteil nous dit à toutes de nousconsoler ; il nous assura que dans plusieurs sièges pareillechose était arrivéeet que c'était la loi de laguerre.

«Dès que mes compagnes purent marcheron les fit aller àMoscou. J'échus en partage à un boyard qui me fit sajardinièreet qui me donnait vingt coups de fouet par jour.Mais ce seigneur ayant été roué au bout de deuxans avec une trentaine de boyards pour quelque tracasserie de courje profitai de cette aventure ; je m'enfuis ; je traversai toute laRussie ; je fus longtemps servante de cabaret à Rigapuis àRostockà Vismarà Leipsickà CasselàUtrechtà Leydeà La Hayeà Rotterdam : j'aivieilli dans la misère et dans l'opprobren'ayant que lamoitié d'un derrièreme souvenant toujours que j'étaisfille d'un pape ; je voulus cent fois me tuermais j'aimais encorela vie. Cette faiblesse ridicule est peut-être un de nospenchants les plus funestes ; car y a t-il rien de plus sot que devouloir porter continuellement un fardeau qu'on veut toujours jeterpar terre ? d'avoir son être en horreuret de tenir àson être ? enfin de caresser le serpent qui nous dévorejusqu'à ce qu'il nous ait mangé le coeur ?

«J'ai vu dans les pays que le sort m'a fait parcouriret dans lescabarets où j'ai serviun nombre prodigieux de personnes quiavaient leur existence en exécration ; mais je n'en ai vu quedouze qui aient mis volontairement fin à leur misère :trois nègresquatre Anglaisquatre Genevois et un professeurallemand nommé Robeck. J'ai fini par être servante chezle Juif don Issacar ; il me mit auprès de vousma belledemoiselle ; je me suis attachée à votre destinéeet j'ai été plus occupée de vos aventures quedes miennes. Je ne vous aurais même jamais parlé de mesmalheurssi vous ne m'aviez pas un peu piquéeet s'iln'était d'usage dans un vaisseau de conter des histoires pourse désennuyer. Enfinmademoisellej'ai de l'expérienceje connais le monde ; donnez-vous un plaisirengagez chaque passagerà vous conter son histoire ; et s'il s'en trouve un seul quin'ait souvent maudit sa viequi ne se soit souvent dit àlui-même qu'il était le plus malheureux des hommesjetez-moi dans la mer la tête la première. »




CHAPITRETREIZIÈME
COMMENT CANDIDE FUT OBLIGÉ DE SESÉPARER DE LA BELLE CUNÉGONDE ET DE LA VIEILLE



La belleCunégondeayant entendu l'histoire de la vieillelui fittoutes les politesses qu'on devait à une personne de son ranget de son mérite. Elle accepta la proposition ; elle engageatous les passagers l'un après l'autre à lui conterleurs aventures. Candide et elle avouèrent que la vieilleavait raison. « C'est bien dommagedisait Candideque le sagePangloss ait été pendu contre la coutume dans unauto-da-fé ; il nous dirait des choses admirables sur le malphysique et sur le mal moral qui couvrent la terre et la mer et je mesentirais assez de force pour oser lui faire respectueusementquelques objections. »

Àmesure que chacun racontait son histoirele vaisseau avançait.On aborda dans Buenos- Ayres. Cunégondele capitaine Candideet la vieille allèrent chez le gouverneur Don Fernandod'Ibaraay Figueoray Mascarenesy Lampourdosy Souza. Ceseigneur avait une fierté convenable à un homme quiportait tant de noms. Il parlait aux hommes avec le dédain leplus nobleportant le nez si hautélevant si impitoyablementla voixprenant un ton si imposantaffectant une démarche sialtièreque tous ceux qui le saluaient étaient tentésde le battre. Il aimait les femmes à la fureur. Cunégondelui parut ce qu'il avait jamais vu de plus beau. La premièrechose qu'il fit fut de demander si elle n'était point la femmedu capitaine. L'air dont il fit cette question alarma Candide : iln'osa pas dire qu'elle était sa femmeparce qu'en effet ellene l'était point ; il n'osait pas dire que c'était sasoeurparce qu'elle ne l'était pas non plus ; et quoique cemensonge officieux eût été autrefois trèsà la mode chez les ancienset qu'il pût êtreutile aux modernesson âme était trop pure pour trahirla vérité. « Mlle Cunégondedit-ildoitme faire l'honneur de m'épouseret nous supplions VotreExcellence de daigner faire notre noce. »

DonFernando d'Ibaraay Figueoray Mascarenesy Lampourdosy Souzarelevant sa moustachesourit amèrementet ordonna aucapitaine Candide d'aller faire la revue de sa compagnie. Candideobéit ; le gouverneur demeura avec Mlle Cunégonde. Illui déclara sa passionlui protesta que le lendemain ill'épouserait à la face de l'Égliseouautrementainsi qu'il plairait à ses charmes. Cunégondelui demanda un quart d'heure pour se recueillirpour consulter lavieille et pour se déterminer.

La vieilledit à Cunégonde : « Mademoisellevous avezsoixante et douze quartierset pas une obole ; il ne tient qu'àvous d'être la femme du plus grand seigneur de l'Amériqueméridionalequi a une très belle moustache ; est-ce àvous de vous piquer d'une fidélité à touteépreuve ? Vous avez été violée par lesBulgares ; un Juif et un inquisiteur ont eu vos bonnes grâces :les malheurs donnent des droits. J'avoue quesi j'étais àvotre placeje ne ferais aucun scrupule d'épouser monsieur legouverneur et de faire la fortune de M. le capitaine Candide. »Tandis que la vieille parlait avec toute la prudence que l'âgeet l'expérience donnenton vit entrer dans le port un petitvaisseau ; il portait un alcade et des alguazilset voici ce quiétait arrivé.

La vieilleavait très bien deviné que ce fut un cordelier àla grande manche qui vola l'argent et les bijoux de Cunégondedans la ville de Badajozlorsqu'elle fuyait en hâte avecCandide. Ce moine voulut vendre quelques-unes des pierreries àun joaillier. Le marchand les reconnut pour celles du grandinquisiteur. Le cordelieravant d'être penduavoua qu'il lesavait volées ; il indiqua les personnes et la route qu'ellesprenaient. La fuite de Cunégonde et de Candide étaitdéjà connue. On les suivit à Cadix ; on envoyasans perdre temps un vaisseau à leur poursuite. Le vaisseauétait déjà dans le port de Buenos-Ayres. Lebruit se répandit qu'un alcade allait débarqueretqu'on poursuivait les meurtriers de monseigneur le grand inquisiteur.La prudente vieille vit dans l'instant tout ce qui était àfaire. « Vous ne pouvez fuirdit-elle à Cunégondeet vous n'avez rien à craindre ; ce n'est pas vous qui aveztué monseigneur ; et d'ailleurs le gouverneurqui vous aimene souffrira pas qu'on vous maltraite ; demeurez. » Elle courtsur-le-champ à Candide : « Fuyezdit-elleou dans uneheure vous allez être brûlé » Il n'y avaitpas un moment à perdre ; mais comment se séparer deCunégondeet où se réfugier ?




CHAPITREQUATORZIÈME
COMMENT CANDIDE ET CACAMBO FURENT REÇUSCHEZ LES JÉSUITES DU PARAGUAY



Candideavait amené de Cadix un valet tel qu'on en trouve beaucoup surles côtes d'Espagne et dans les colonies. C'était unquart d'Espagnolné d'un métis dans le Tucuman ; ilavait été enfant de choeursacristainmatelotmoinefacteursoldatlaquais. Il s'appelait Cacamboet aimait fort sonmaître parce que son maître était un fort bonhomme. Il sella au plus vite les deux chevaux andalous. «Allonsmon maîtresuivons le conseil de la vieille ; partonset courons sans regarder derrière nous. » Candide versades larmes. « O ma chère Cunégonde ! faut-il vousabandonner dans le temps que monsieur le gouverneur va faire nosnoces ! Cunégonde amenée de si loinquedeviendrez-vous ? -- Elle deviendra ce qu'elle pourradit Cacambo ;les femmes ne sont jamais embarrassées d'elles ; Dieu ypourvoit ; courons. -- Où me mènes-tu ? oùallons-nous ? que ferons-nous sans Cunégonde ? disait Candide.-- Par saint Jacques de Compostelledit Cacambovous alliez fairela guerre aux jésuites ; allons la faire pour eux : je saisassez les cheminsje vous mènerai dans leur royaumeilsseront charmés d'avoir un capitaine qui fasse l'exercice àla bulgare ; vous ferez une fortune prodigieuse ; quand on n'a passon compte dans un mondeon le trouve dans un autre. C'est un trèsgrand plaisir de voir et de faire des choses nouvelles.

-- Tu asdonc été déjà dans le Paraguay ? ditCandide. -- Eh vraiment oui ! dit Cacambo ; j'ai étécuistre dans le collège de l'Assomptionet je connais legouvernement de Los Padres comme je connais les rues de Cadix. C'estune chose admirable que ce gouvernement. Le royaume a déjàplus de trois cents lieues de diamètre ; il est diviséen trente provinces. Los Padres y ont toutet les peuples rien ;c'est le chef-d'oeuvre de la raison et de la justice. Pour moije nevois rien de si divin que Los Padresqui font ici la guerre au roid'Espagne et au roi de Portugalet qui en Europe confessent ces rois; qui tuent ici des Espagnolset qui à Madrid les envoient auciel : cela me ravit ; avançons ; vous allez être leplus heureux de tous les hommes. Quel plaisir auront Los Padres quandils sauront qu'il leur vient un capitaine qui sait l'exercice bulgare! »

Dèsqu'ils furent arrivés à la première barrièreCacambo dit à la garde avancée qu'un capitainedemandait à parler à monseigneur le commandant. On allaavertir la grande garde. Un officier paraguain courut aux pieds ducommandant lui donner part de la nouvelle. Candide et Cacambo furentd'abord désarmés ; on se saisit de leurs deux chevauxandalous. Les deux étrangers sont introduits au milieu de deuxfiles de soldats ; le commandant était au boutle bonnet àtrois cornes en têtela robe retrousséel'épéeau côtél'esponton à la main. Il fit un signe ;aussitôt vingt-quatre soldats entourent les deux nouveauxvenus. Un sergent leur dit qu'il faut attendreque le commandant nepeut leur parlerque le révérend pèreprovincial ne permet pas qu'aucun Espagnol ouvre la bouche qu'en saprésenceet demeure plus de trois heures dans le pays. «Et où est le révérend père provincial ?dit Cacambo. -- Il est à la parade après avoir dit samesserépondit le sergent ; et vous ne pourrez baiser seséperons que dans trois heures. -- Maisdit Cacambomonsieurle capitainequi meurt de faim comme moin'est point espagnolilest allemand ; ne pourrions-nous point déjeuner en attendantSa Révérence ? »

Le sergentalla sur-le-champ rendre compte de ce discours au commandant. «Dieu soit béni ! dit ce seigneur ; puisqu'il est allemandjepeux lui parler ; qu'on le mène dans ma feuillée. »Aussitôt on conduit Candide dans un cabinet de verdure ornéd'une très jolie colonnade de marbre vert et oret detreillages qui renfermaient des perroquetsdes colibrisdesoiseaux- mouchesdes pintadeset tous les oiseaux les plus rares.Un excellent déjeuner était préparé dansdes vases d'or ; et tandis que les Paraguains mangèrent dumaïs dans des écuelles de boisen plein champàl'ardeur du soleille révérend père commandantentra dans la feuillée.

C'étaitun très beau jeune hommele visage pleinassez blanchauten couleurle sourcil relevél'oeil vifl'oreille rougeles lèvres vermeillesl'air fiermais d'une fiertéqui n'était ni celle d'un Espagnol ni celle d'un jésuite.On rendit à Candide et à Cacambo leurs armesqu'onleur avait saisiesainsi que les deux chevaux andalous ; Cacamboleur fit manger l'avoine auprès de la feuilléeayanttoujours l'oeil sur euxcrainte de surprise.

Candidebaisa d'abord le bas de la robe du commandantensuite ils se mirentà table. « Vous êtes donc allemand ? lui dit lejésuite en cette langue. -- Ouimon RévérendPère »dit Candide. L'un et l'autreen prononçantces parolesse regardaient avec une extrême surprise et uneémotion dont ils n'étaient pas les maîtres. «Et de quel pays d'Allemagne êtes-vous ? dit le jésuite.-- De la sale province de Westphaliedit Candide : je suis nédans le château de Thunder-ten-tronckh. -- Ô ciel ! estil possible ? s'écria le commandant. -- Quel miracle ! s'écriaCandide. -- Serait-ce vous ? dit le commandant. -- Cela n'est paspossible »dit Candide. Ils se laissent tomber tous deux àla renverseils s'embrassentils versent des ruisseaux de larmes. «Quoi ! serait-ce vousmon Révérend Père ? vousle frère de la belle Cunégonde ! vousqui fûtestué par les Bulgares ! vousle fils de monsieur le baron !vousjésuite au Paraguay ! Il faut avouer que ce monde estune étrange chose. Ô Pangloss ! Pangloss ! que vousseriez aise si vous n'aviez pas été pendu ! »

Lecommandant fit retirer les esclaves nègres et les Paraguainsqui servaient à boire dans des gobelets de cristal de roche.Il remercia Dieu et saint Ignace mille fois ; il serrait Candideentre ses bras ; leurs visages étaient baignés depleurs. « Vous seriez bien plus étonnéplusattendriplus hors de vous-mêmedit Candidesi je vousdisais que Mlle Cunégondevotre soeurque vous avez crueéventréeest pleine de santé. -- Où ? --Dans votre voisinagechez M. le gouverneur de Buenos-Ayres ; et jevenais pour vous faire la guerre. » Chaque mot qu'ilsprononcèrent dans cette longue conversation accumulait prodigesur prodige. Leur âme tout entière volait sur leurlangueétait attentive dans leurs oreilles et étincelantedans leurs yeux. Comme ils étaient allemandsils tinrenttable longtempsen attendant le révérend pèreprovincial ; et le commandant parla ainsi à son cher Candide.





CHAPITREQUINZIÈME
COMMENT CANDIDE TUA LE FRÈRE DE SACHÈRE CUNÉGONDE



«J'aurai toute ma vie présent à la mémoire lejour horrible où je vis tuer mon père et ma mèreet violer ma soeur. Quand les Bulgares furent retiréson netrouva point cette soeur adorableet on mit dans une charrette mamèremon père et moideux servantes et trois petitsgarçons égorgéspour nous aller enterrer dansune chapelle de jésuitesà deux lieues du châteaude mes pères. Un jésuite nous jeta de l'eau bénite; elle était horriblement salée ; il en entra quelquesgouttes dans mes yeux ; le père s'aperçut que mapaupière faisait un petit mouvement : il mit la main sur moncoeur et le sentit palpiter ; je fus secouruetau bout de troissemainesil n'y paraissait pas. Vous savezmon cher Candidequej'étais fort jolije le devins encore davantage ; aussi lerévérend père Croustsupérieur de lamaisonprit pour moi la plus tendre amitié ; il me donnal'habit de novice ; quelque temps après je fus envoyé àRome. Le père général avait besoin d'une recruede jeunes jésuites allemands. Les souverains du Paraguayreçoivent le moins qu'ils peuvent de jésuites espagnols; ils aiment mieux les étrangersdont ils se croient plusmaîtres. Je fus jugé propre par le révérendpère général pour aller travailler dans cettevigne. Nous partîmesun Polonaisun Tyrolien et moi. Je fushonoréen arrivantdu sous-diaconat et d'une lieutenance ;je suis aujourd'hui colonel et prêtre. Nous recevronsvigoureusement les troupes du roi d'Espagne ; je vous répondsqu'elles seront excommuniées et battues. La Providence vousenvoie ici pour nous seconder. Mais est-il bien vrai que ma chèresoeur Cunégonde soit dans le voisinagechez le gouverneur deBuenos-Ayres ? » Candide l'assura par serment que rien n'étaitplus vrai. Leurs larmes recommencèrent à couler.

Le baronne pouvait se lasser d'embrasser Candideil l'appelait son frèreson sauveur. « Ah ! peut-êtrelui dit-ilnous pourronsensemblemon cher Candideentrer en vainqueurs dans la villeetreprendre ma soeur Cunégonde. -- C'est tout ce que jesouhaitedit Candide ; car je comptais l'épouseret jel'espère encore. -- Vousinsolent ! répondit le baronvous auriez l'impudence d'épouser ma soeur qui a soixante etdouze quartiers ! Je vous trouve bien effronté d'oser meparler d'un dessein si téméraire ! » Candidepétrifié d'un tel discourslui répondit : «Mon Révérend Pèretous les quartiers du monden'y font rien ; j'ai tiré votre soeur des bras d'un Juif etd'un inquisiteur ; elle m'a assez d'obligationselle veut m'épouser.Maître Pangloss m'a toujours dit que les hommes sont égauxet assurément je l'épouserai. -- C'est ce que nousverronscoquin ! » dit le jésuite baron deThunder-ten-tronckhet en même temps il lui donna un grandcoup du plat de son épée sur le visage. Candide dansl'instant tire la sienne et l'enfonce jusqu'à la garde dans leventre du baron jésuite ; maisen la retirant toute fumanteil se mit à pleurer : « Hélas ! mon Dieudit-ilj'ai tué mon ancien maîtremon amimon beau-frère; je suis le meilleur homme du mondeet voilà déjàtrois hommes que je tue ; et dans ces trois il y a deux prêtres.»

Cacamboqui faisait sentinelle à la porte de la feuilléeaccourut. « Il ne nous reste qu'à vendre cher notre vielui dit son maître : on va sans doute entrer dans la feuilléeil faut mourir les armes à la main. » Cacamboqui enavait vu bien d'autresne perdit point la tête ; il prit larobe de jésuite que portait le baronla mit sur le corps deCandidelui donna le bonnet carré du mortet le fit monter àcheval. Tout cela se fit en un clin d'oeil. « Galoponsmonmaître ; tout le monde vous prendra pour un jésuite quiva donner des ordres ; et nous aurons passé les frontièresavant qu'on puisse courir après nous. » Il volait déjàen prononçant ces paroleset en criant en espagnol : «Placeplace pour le révérend père colonel. »




CHAPITRESEIZIÈME
CE QUI ADVINT AUX DEUX VOYAGEURS AVEC DEUXFILLESDEUX SINGES ET LES SAUVAGES NOMMÉS OREILLONS



Candide etson valet furent au-delà des barrièreset personne nesavait encore dans le camp la mort du jésuite allemand. Levigilant Cacambo avait eu soin de remplir sa valise de paindechocolatde jambonde fruits et de quelques mesures de vin. Ilss'enfoncèrent avec leurs chevaux andalous dans un paysinconnuoù ils ne découvrirent aucune route. Enfin unebelle prairie entrecoupée de ruisseaux se présentadevant eux. Nos deux voyageurs font repaître leurs montures.Cacambo propose à son maître de mangeret lui en donnel'exemple. « Comment veux-tudisait Candideque je mange dujambonquand j'ai tué le fils de monsieur le baronet que jeme vois condamné à ne revoir la belle Cunégondede ma vie ? à quoi me servira de prolonger mes misérablesjourspuisque je dois les traîner loin d'elle dans les remordset dans le désespoir ? et que dira le journal de Trévoux? »

En parlantainsiil ne laissait pas de manger. Le soleil se couchait. Les deuxégarés entendirent quelques petits cris quiparaissaient poussés par des femmes. Ils ne savaient si cescris étaient de douleur ou de joie ; mais ils se levèrentprécipitamment avec cette inquiétude et cette alarmeque tout inspire dans un pays inconnu. Ces clameurs partaient de deuxfilles toutes nues qui couraient légèrement au bord dela prairietandis que deux singes les suivaient en leur mordant lesfesses. Candide fut touché de pitié ; il avait appris àtirer chez les Bulgareset il aurait abattu une noisette dans unbuisson sans toucher aux feuilles. Il prend son fusil espagnol àdeux coupstireet tue les deux singes. « Dieu soit louémon cher Cacambo ! j'ai délivré d'un grand périlces deux pauvres créatures ; si j'ai commis un péchéen tuant un inquisiteur et un jésuiteje l'ai bien réparéen sauvant la vie à deux filles. Ce sont peut-être deuxdemoiselles de conditionet cette aventure nous peut procurer detrès grands avantages dans le pays. »

Il allaitcontinuermais sa langue devint percluse quand il vit ces deuxfilles embrasser tendrement les deux singesfondre en larmes surleurs corps et remplir l'air des cris les plus douloureux. « Jene m'attendais pas à tant de bonté d'âme »dit-il enfin à Cacambo ; lequel lui répliqua : «Vous avez fait là un beau chef-d'oeuvremon maître ;vous avez tué les deux amants de ces demoiselles. -- Leursamants ! serait-il possible ? vous vous moquez de moiCacambo ; lemoyen de vous croire ? -- Mon cher maîtrereprit Cacambovousêtes toujours étonné de tout ; pourquoitrouvez-vous si étrange que dans quelques pays il y ait dessinges qui obtiennent les bonnes grâces des dames ? Ils sontdes quarts d'hommescomme je suis un quart d'Espagnol. -- Hélas! reprit Candideje me souviens d'avoir entendu dire à maîtrePangloss qu'autrefois pareils accidents étaient arrivéset que ces mélanges avaient produit des égipansdesfaunesdes satyres ; que plusieurs grands personnages de l'antiquitéen avaient vu ; mais je prenais cela pour des fables. -- Vous devezêtre convaincu à présentdit Cacamboque c'estune véritéet vous voyez comment en usent lespersonnes qui n'ont pas reçu une certaine éducation ;tout ce que je crainsc'est que ces dames ne nous fassent quelqueméchante affaire. »

Cesréflexions solides engagèrent Candide à quitterla prairie et à s'enfoncer dans un bois. Il y soupa avecCacambo ; et tous deuxaprès avoir maudit l'inquisiteur dePortugalle gouverneur de Buenos-Ayres et le barons'endormirentsur de la mousse. À leur réveilils sentirent qu'ilsne pouvaient remuer ; la raison en était que pendant la nuitles Oreillonshabitants du paysà qui les deux dames lesavaient dénoncésles avaient garrottés avec descordes d'écorce d'arbre. Ils étaient entourésd'une cinquantaine d'Oreillons tout nusarmés de flèchesde massues et de haches de caillou : les uns faisaient bouillir unegrande chaudière ; les autres préparaient des brocheset tous criaient : « C'est un jésuitec'est un jésuite! nous serons vengéset nous ferons bonne chère ;mangeons du jésuitemangeons du jésuite ! »

« Jevous l'avais bien ditmon cher maîtres'écriatristement Cacamboque ces deux filles nous joueraient d'un mauvaistour. » Candideapercevant la chaudière et les brochess'écria : « Nous allons certainement être rôtisou bouillis. Ah ! que dirait maître Panglosss'il voyait commela pure nature est faite ? Tout est bien ; soitmais j'avoue qu'ilest bien cruel d'avoir perdu Mlle Cunégonde et d'êtremis à la broche par des Oreillons » Cacambo ne perdaitjamais la tête. « Ne désespérez de riendit-il au désolé Candide ; j'entends un peu le jargonde ces peuplesje vais leur parler. -- Ne manquez pasdit Candidede leur représenter quelle est l'inhumanité affreuse defaire cuire des hommeset combien cela est peu chrétien. »

«Messieursdit Cacambovous comptez donc manger aujourd'hui unjésuite : c'est très bien fait ; rien n'est plus justeque de traiter ainsi ses ennemis. En effet le droit naturel nousenseigne à tuer notre prochainet c'est ainsi qu'on en agitdans toute la terre. Si nous n'usons pas du droit de le mangerc'estque nous avons d'ailleurs de quoi faire bonne chère ; maisvous n'avez pas les mêmes ressources que nous ; certainement ilvaut mieux manger ses ennemis que d'abandonner aux corbeaux et auxcorneilles le fruit de sa victoire. Maismessieursvous ne voudriezpas manger vos amis. Vous croyez aller mettre un jésuite enbrocheet c'est votre défenseurc'est l'ennemi de vosennemis que vous allez rôtir. Pour moije suis né dansvotre pays ; monsieur que vous voyez est mon maîtreetbienloin d'être jésuiteil vient de tuer un jésuiteil en porte les dépouilles : voilà le sujet de votreméprise. Pour vérifier ce que je vous disprenez sarobeportez-la à la première barrière duroyaume de Los Padres ; informez-vous si mon maître n'a pas tuéun officier jésuite. Il vous faudra peu de temps ; vouspourrez toujours nous manger si vous trouvez que je vous ai menti.Maissi je vous ai dit la véritévous connaissez troples principes du droit publicles moeurs et les loispour ne nouspas faire grâce. »

LesOreillons trouvèrent ce discours très raisonnable ; ilsdéputèrent deux notables pour aller en diligences'informer de la vérité ; les deux députéss'acquittèrent de leur commission en gens d'espritetrevinrent bientôt apporter de bonnes nouvelles. Les Oreillonsdélièrent leurs deux prisonniersleur firent toutessortes de civilitésleur offrirent des fillesleur donnèrentdes rafraîchissementset les reconduisirent jusqu'aux confinsde leurs Étatsen criant avec allégresse : « Iln'est point jésuiteil n'est point jésuite ! »

Candide nese lassait point d'admirer le sujet de sa délivrance. «Quel peuple ! disait-ilquels hommes ! quelles moeurs ! Si jen'avais pas eu le bonheur de donner un grand coup d'épéeau travers du corps du frère de Mlle Cunégondej'étaismangé sans rémission. Maisaprès toutla purenature est bonnepuisque ces gens-ciau lieu de me mangerm'ontfait mille honnêtetés dès qu'ils ont su que jen'étais pas jésuite. »




CHAPITREDIX-SEPTIÈME
ARRIVÉE DE CANDIDE ET DE SON VALETAU PAYS D'ELDORADOET CE QU'ILS Y VIRENT



Quand ilsfurent aux frontières des Oreillons : « Vous voyezditCacambo à Candideque cet hémisphère-ci ne vautpas mieux que l'autre : croyez-moiretournons en Europe par le pluscourt. -- Comment y retourner ? dit Candideet où aller ? Sije vais dans mon paysles Bulgares et les Abares y égorgenttout ; si je retourne en Portugalj'y suis brûlé ; sinous restons dans ce pays-cinous risquons à tout momentd'être mis en broche. Mais comment se résoudre àquitter la partie du monde que Mlle Cunégonde habite ?

--Tournons vers la Cayennedit Cacambo : nous y trouverons desFrançaisqui vont par tout le monde ; ils pourront nousaider. Dieu aura peut-être pitié de nous. »

Il n'étaitpas facile d'aller à la Cayenne : ils savaient bien àpeu près de quel côté il fallait marcher ; maisdes montagnesdes fleuvesdes précipicesdes brigandsdessauvagesétaient partout de terribles obstacles. Leurschevaux moururent de fatigue ; leurs provisions furent consumées; ils se nourrirent un mois entier de fruits sauvageset setrouvèrent enfin auprès d'une petite rivièrebordée de cocotiersqui soutinrent leur vie et leursespérances.

Cacamboqui donnait toujours d'aussi bons conseils que la vieilledit àCandide : « Nous n'en pouvons plusnous avons assez marché; j'aperçois un canot vide sur le rivageemplissons-le decocosjetons-nous dans cette petite barquelaissons-nous aller aucourant ; une rivière mène toujours à quelqueendroit habité. Si nous ne trouvons pas des choses agréablesnous trouverons du moins des choses nouvelles. -- AllonsditCandiderecommandons-nous à la Providence. »

Ilsvoguèrent quelques lieues entre des bords tantôtfleuristantôt aridestantôt unistantôtescarpés. La rivière s'élargissait toujours ;enfin elle se perdait sous une voûte de rochers épouvantablesqui s'élevaient jusqu'au ciel. Les deux voyageurs eurent lahardiesse de s'abandonner aux flots sous cette voûte. Lefleuveresserré en cet endroitles porta avec une rapiditéet un bruit horrible. Au bout de vingt-quatre heures ils revirent lejour ; mais leur canot se fracassa contre les écueils ; ilfallut se traîner de rocher en rocher pendant une lieue entière; enfin ils découvrirent un horizon immensebordé demontagnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour leplaisir comme pour le besoin ; partout l'utile était agréable.Les chemins étaient couverts ou plutôt ornés devoitures d'une forme et d'une matière brillanteportant deshommes et des femmes d'une beauté singulièretraînésrapidement par de gros moutons rouges qui surpassaient en vitesse lesplus beaux chevaux d'Andalousiede Tétuan et de Méquinez.

«Voilà pourtantdit Candideun pays qui vaut mieux que laWestphalie. » Il mit pied à terre avec Cacambo auprèsdu premier village qu'il rencontra. Quelques enfants du villagecouverts de brocarts d'or tout déchirésjouaient aupalet à l'entrée du bourg ; nos deux hommes de l'autremonde s'amusèrent à les regarder : leurs palets étaientd'assez larges pièces rondesjaunesrougesvertesquijetaient un éclat singulier. Il prit envie aux voyageurs d'enramasser quelques-uns ; c'était de l'orc'était desémeraudesdes rubisdont le moindre aurait étéle plus grand ornement du trône du Mogol. « Sans doutedit Cacamboces enfants sont les fils du roi du pays qui jouent aupetit palet. » Le magister du village parut dans ce moment pourles faire rentrer à l'école. « VoilàditCandidele précepteur de la famille royale. »

Les petitsgueux quittèrent aussitôt le jeuen laissant àterre leurs palets et tout ce qui avait servi à leursdivertissements. Candide les ramassecourt au précepteuretles lui présente humblementlui faisant entendre par signesque Leurs Altesses Royales avaient oublié leur or et leurspierreries. Le magister du villageen souriantles jeta par terreregarda un moment la figure de Candide avec beaucoup de surpriseetcontinua son chemin.

Lesvoyageurs ne manquèrent pas de ramasser l'orles rubis et lesémeraudes. « Où sommes-nous ? s'écriaCandide ; il faut que les enfants des rois de ce pays soient bienélevéspuisqu'on leur apprend à mépriserl'or et les pierreries. » Cacambo était aussi surprisque Candide. Ils approchèrent enfin de la premièremaison du village ; elle était bâtie comme un palaisd'Europe. Une foule de monde s'empressait à la porteetencore plus dans le logis. Une musique très agréable sefaisait entendreet une odeur délicieuse de cuisine sefaisait sentir. Cacambo s'approcha de la porteet entendit qu'onparlait péruvien ; c'était sa langue maternelle : cartout le monde sait que Cacambo était né au Tucumandans un village où l'on ne connaissait que cette langue. «Je vous servirai d'interprètedit-il à Candide ;entronsc'est ici un cabaret. » Aussitôt deux garçonset deux filles de l'hôtellerievêtus de drap d'oretles cheveux renoués avec des rubansles invitent à semettre à la table de l'hôte. On servit quatre potagesgarnis chacun de deux perroquetsun contour bouilli qui pesait deuxcents livresdeux singes rôtis d'un goût excellenttrois cents colibris dans un platet six cents oiseaux-mouches dansun autre ; des ragoûts exquisdes pâtisseriesdélicieuses ; le tout dans des plats d'une espèce decristal de roche. Les garçons et les filles de l'hôtellerieversaient plusieurs liqueurs faites de canne de sucre.

Lesconvives étaient pour la plupart des marchands et desvoiturierstous d'une politesse extrêmequi firent quelquesquestions à Cacambo avec la discrétion la pluscirconspecteet qui répondirent aux siennes d'une manièreà le satisfaire.

Quand lerepas fut finiCacambo crutainsi que Candidebien payer son écoten jetant sur la table de l'hôte deux de ces larges piècesd'or qu'il avait ramassées ; l'hôte et l'hôtesseéclatèrent de rireet se tinrent longtemps les côtés.Enfin ils se remirent : « Messieursdit l'hôtenousvoyons bien que vous êtes des étrangers ; nous ne sommespas accoutumés à en voir. Pardonnez-nous si nous noussommes mis à rire quand vous nous avez offert en payement lescailloux de nos grands chemins. Vous n'avez pas sans doute de lamonnaie du paysmais il n'est pas nécessaire d'en avoir pourdîner ici. Toutes les hôtelleries établies pour lacommodité du commerce sont payées par le gouvernement.Vous avez fait mauvaise chère iciparce que c'est un pauvrevillage ; mais partout ailleurs vous serez reçus comme vousméritez de l'être. » Cacambo expliquait àCandide tous les discours de l'hôteet Candide les écoutaitavec la même admiration et le même égarement queson ami Cacambo les rendait. « Quel est donc ce paysdisaient-ils l'un et l'autreinconnu à tout le reste de laterreet où toute la nature est d'une espèce sidifférente de la nôtre ? C'est probablement le pays oùtout va bien ; car il faut absolument qu'il y en ait de cette espèce.Etquoi qu'en dît maître Panglossje me suis souventaperçu que tout allait assez mal en Westphalie. »




CHAPITREDIX-HUITIÈME
CE QU'ILS VIRENT DANS LE PAYS D'ELDORADO



Cacambotémoigna à son hôte toute sa curiosité ;l'hôte lui dit : « Je suis fort ignorantet je m'entrouve bien ; mais nous avons ici un vieillard retiré de lacourqui est le plus savant homme du royaumeet le pluscommunicatif. Aussitôt il mène Cacambo chez levieillard. Candide ne jouait plus que le second personnageetaccompagnait son valet. Ils entrèrent dans une maison fortsimplecar la porte n'était que d'argentet les lambris desappartements n'étaient que d'ormais travaillés avectant de goût que les plus riches lambris ne l'effaçaientpas. L'antichambre n'était à la véritéincrustée que de rubis et d'émeraudes ; mais l'ordredans lequel tout était arrangé réparait biencette extrême simplicité.

Levieillard reçut les deux étrangers sur un sophamatelassé de plumes de colibriet leur fit présenterdes liqueurs dans des vases de diamant ; après quoi ilsatisfit à leur curiosité en ces termes :

« Jesuis âgé de cent soixante et douze anset j'ai apprisde feu mon pèreécuyer du roiles étonnantesrévolutions du Pérou dont il avait ététémoin. Le royaume où nous sommes est l'ancienne patriedes Incasqui en sortirent très imprudemment pour allersubjuguer une partie du mondeet qui furent enfin détruitspar les Espagnols.

«Les princes de leur famille qui restèrent dans leur pays natalfurent plus sages ; ils ordonnèrentdu consentement de lanationqu'aucun habitant ne sortirait jamais de notre petit royaume; et c'est ce qui nous a conservé notre innocence et notrefélicité. Les Espagnols ont eu une connaissance confusede ce paysils l'ont appelé El Doradoet un Anglaisnomméle chevalier Raleighen a même approché il y a environcent années ; maiscomme nous sommes entourés derochers inabordables et de précipicesnous avons toujours étéjusqu'à présent à l'abri de la rapacitédes nations de l'Europequi ont une fureur inconcevable pour lescailloux et pour la fange de notre terreet quipour en avoirnoustueraient tous jusqu'au dernier. »

Laconversation fut longue ; elle roula sur la forme du gouvernementsur les moeurssur les femmessur les spectacles publicssur lesarts. Enfin Candidequi avait toujours du goût pour lamétaphysiquefit demander par Cacambo si dans le pays il yavait une religion.

Levieillard rougit un peu. « Comment doncdit-ilen pouvez-vousdouter ? Est-ce que vous nous prenez pour des ingrats ? »Cacambo demanda humblement quelle était la religiond'Eldorado. Le vieillard rougit encore. « Est-ce qu'il peut yavoir deux religions ? dit-il ; nous avonsje croisla religion detout le monde : nous adorons Dieu du soir jusqu'au matin. --N'adorez-vous qu'un seul Dieu ? dit Cacamboqui servait toujoursd'interprète aux doutes de Candide. -- Apparemmentdit levieillardqu'il n'y en a ni deuxni troisni quatre. Je vous avoueque les gens de votre monde font des questions bien singulières.» Candide ne se lassait pas de faire interroger ce bonvieillard ; il voulut savoir comment on priait Dieu dans l'Eldorado.« Nous ne le prions pointdit le bon et respectable sage ;nous n'avons rien à lui demander ; il nous a donné toutce qu'il nous faut ; nous le remercions sans cesse. » Candideeut la curiosité de voir des prêtres ; il fit demanderoù ils étaient. Le bon vieillard sourit. « Mesamisdit-ilnous sommes tous prêtres ; le roi et tous leschefs de famille chantent des cantiques d'actions de grâcessolennellement tous les matins ; et cinq ou six mille musiciens lesaccompagnent.

-- Quoi !vous n'avez point de moines qui enseignentqui disputentquigouvernentqui cabalentet qui font brûler les gens qui nesont pas de leur avis ? -- Il faudrait que nous fussions fousdit levieillard ; nous sommes tous ici du même aviset nousn'entendons pas ce que vous voulez dire avec vos moines. »Candide à tous ces discours demeurait en extaseet disait enlui-même : « Ceci est bien différent de laWestphalie et du château de monsieur le baron : si notre amiPangloss avait vu Eldoradoil n'aurait plus dit que le châteaude Thunder-ten-tronckh était ce qu'il y avait de mieux sur laterre ; il est certain qu'il faut voyager. »

Aprèscette longue conversationle bon vieillard fit atteler un carrosse àsix moutonset donna douze de ses domestiques aux deux voyageurspour les conduire à la cour : « Excusez-moileurdit-ilsi mon âge me prive de l'honneur de vous accompagner.Le roi vous recevra d'une manière dont vous ne serez pasmécontentset vous pardonnerez sans doute aux usages du payss'il y en a quelques-uns qui vous déplaisent. »

Candide etCacambo montent en carrosse ; les six moutons volaientet en moinsde quatre heures on arriva au palais du roisitué à unbout de la capitale. Le portail était de deux cent vingt piedsde haut et de cent de large ; il est impossible d'exprimer quelle enétait la matière. On voit assez quelle supérioritéprodigieuse elle devait avoir sur ces cailloux et sur ce sable quenous nommons or et pierreries.

Vingtbelles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo àla descente du carrosseles conduisirent aux bainsles vêtirentde robes d'un tissu de duvet de colibri ; après quoi lesgrands officiers et les grandes officières de la couronne lesmenèrent à l'appartement de Sa Majestéaumilieu de deux files chacune de mille musiciensselon l'usageordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trôneCacambo demanda à un grand officier comment il fallait s'yprendre pour saluer Sa Majesté ; si on se jetait àgenoux ou ventre à terre ; si on mettait les mains sur la têteou sur le derrière ; si on léchait la poussièrede la salle ; en un motquelle était la cérémonie.« L'usagedit le grand officierest d'embrasser le roi et dele baiser des deux côtés. » Candide et Cacambosautèrent au cou de Sa Majestéqui les reçutavec toute la grâce imaginable et qui les pria poliment àsouper.

Enattendanton leur fit voir la villeles édifices publicsélevés jusqu'aux nuesles marchés ornésde mille colonnesles fontaines d'eau pureles fontaines d'eaurosecelles de liqueurs de canne de sucrequi coulaientcontinuellement dans de grandes placespavées d'une espècede pierreries qui répandaient une odeur semblable àcelle du gérofle et de la cannelle. Candide demanda àvoir la cour de justicele parlement ; on lui dit qu'il n'y en avaitpointet qu'on ne plaidait jamais. Il s'informa s'il y avait desprisonset on lui dit que non. Ce qui le surprit davantageet quilui fit le plus de plaisirce fut le palais des sciencesdanslequel il vit une galerie de deux mille pastoute pleined'instruments de mathématique et de physique.

Aprèsavoir parcourutoute l'après-dînéeà peuprès la millième partie de la villeon les ramena chezle roi. Candide se mit à table entre Sa Majestésonvalet Cacambo et plusieurs dames. Jamais on ne fit meilleure chèreet jamais on n'eut plus d'esprit à souper qu'en eut SaMajesté. Cacambo expliquait les bons mots du roi àCandideet quoique traduitsils paraissaient toujours des bonsmots. De tout ce qui étonnait Candidece n'était pasce qui l'étonna le moins.

Ilspassèrent un mois dans cet hospice. Candide ne cessait de direà Cacambo : « Il est vraimon amiencore une foisquele château où je suis né ne vaut pas le pays oùnous sommes ; mais enfin Mlle Cunégonde n'y est paset vousavez sans doute quelque maîtresse en Europe. Si nous restonsicinous n'y serons que comme les autres ; au lieu que si nousretournons dans notre monde seulement avec douze moutons chargésde cailloux d'Eldoradonous serons plus riches que tous les roisensemblenous n'aurons plus d'inquisiteurs à craindreetnous pourrons aisément reprendre Mlle Cunégonde. »

Cediscours plut à Cacambo : on aime tant à couriràse faire valoir chez les siensà faire parade de ce qu'on avu dans ses voyagesque les deux heureux résolurent de neplus l'être et de demander leur congé à SaMajesté.

«Vous faites une sottiseleur dit le roi ; je sais bien que mon paysest peu de chose ; maisquand on est passablement quelque partilfaut y rester ; je n'ai pas assurément le droit de retenir desétrangers ; c'est une tyrannie qui n'est ni dans nos moeursni dans nos lois : tous les hommes sont libres ; partez quand vousvoudrezmais la sortie est bien difficile. Il est impossible deremonter la rivière rapide sur laquelle vous êtesarrivés par miracleet qui court sous des voûtes derochers. Les montagnes qui entourent tout mon royaume ont dix millepieds de hauteuret sont droites comme des murailles ; ellesoccupent chacune en largeur un espace de plus de dix lieues ; on nepeut en descendre que par des précipices. Cependantpuisquevous voulez absolument partirje vais donner ordre aux intendantsdes machines d'en faire une qui puisse vous transporter commodément.Quand on vous aura conduits au revers des montagnespersonne nepourra vous accompagner ; car mes sujets ont fait voeu de ne jamaissortir de leur enceinteet ils sont trop sages pour rompre leurvoeu. Demandez-moi d'ailleurs tout ce qu'il vous plaira. -- Nous nedemandons à Votre Majestédit Cacamboque quelquesmoutons chargés de vivresde caillouxet de la boue du pays.» Le roi rit. « Je ne conçois pasdit-ilquelgoût vos gens d'Europe ont pour notre boue jaune ; maisemportez-en tant que vous voudrezet grand bien vous fasse. »

Il donnal'ordre sur-le-champ à ses ingénieurs de faire unemachine pour guinder ces deux hommes extraordinaires hors du royaume.Trois mille bons physiciens y travaillèrent ; elle fut prêteau bout de quinze jourset ne coûta pas plus de vingt millionsde livres sterlingmonnaie du pays. On mit sur la machine Candide etCacambo ; il y avait deux grands moutons rouges sellés etbridés pour leur servir de monture quand ils auraient franchiles montagnesvingt moutons de bât chargés de vivrestrente qui portaient des présents de ce que le pays a de pluscurieuxet cinquante chargés d'orde pierreries et dediamants. Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds.

Ce fut unbeau spectacle que leur départet la manièreingénieuse dont ils furent hisséseux et leursmoutonsau haut des montagnes. Les physiciens prirent congéd'eux après les avoir mis en sûretéet Candiden'eut plus d'autre désir et d'autre objet que d'allerprésenter ses moutons à Mlle Cunégonde. «Nous avonsdit-ilde quoi payer le gouverneur de Buenos- AyressiMlle Cunégonde peut être mise à prix. Marchonsvers la Cayenneembarquons- nouset nous verrons ensuite quelroyaume nous pourrons acheter. »




CHAPITREDIX-NEUVIÈME
CE QUI LEUR ARRIVA À SURINAMETCOMMENT CANDIDE FIT CONNAISSANCE AVEC MARTIN



Lapremière journée de nos deux voyageurs fut assezagréable. Ils étaient encouragés par l'idéede se voir possesseur de plus de trésors que l'Asiel'Europeet l'Afrique n'en pouvaient rassembler. Candidetransportéécrivit le nom de Cunégonde sur les arbres. À laseconde journée deux de leurs moutons s'enfoncèrentdans des maraiset y furent abîmés avec leurs charges ;deux autres moutons moururent de fatigue quelques jours après; sept ou huit périrent ensuite de faim dans un désert; d'autres tombèrent au bout de quelques jours dans desprécipices. Enfinaprès cent jours de marcheil neleur resta que deux moutons. Candide dit à Cacambo : «Mon amivous voyez comme les richesses de ce monde sont périssables; il n'y a rien de solide que la vertu et le bonheur de revoir MlleCunégonde. -- Je l'avouedit Cacambo ; mais il nous resteencore deux moutons avec plus de trésors que n'en aura jamaisle roi d'Espagneet je vois de loin une ville que je soupçonneêtre Surinamappartenant aux Hollandais. Nous sommes au boutde nos peines et au commencement de notre félicité. »

Enapprochant de la villeils rencontrèrent un nègreétendu par terren'ayant plus que la moitié de sonhabitc'est-à-dire d'un caleçon de toile bleue ; ilmanquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite.« Ehmon Dieu ! lui dit Candide en hollandaisque fais- tulàmon amidans l'état horrible où je te vois? -- J'attends mon maîtreM. Vanderdendurle fameuxnégociantrépondit le nègre. -- Est-ce M.Vanderdendurdit Candidequi t'a traité ainsi ? -- Ouimonsieurdit le nègrec'est l'usage. On nous donne uncaleçon de toile pour tout vêtement deux fois l'année.Quand nous travaillons aux sucrerieset que la meule nous attrape ledoigton nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuironnous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas.C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependantlorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côtede Guinéeelle me disait : " Mon cher enfantbénisnos fétichesadore-les toujoursils te feront vivre heureuxtu as l'honneur d'être esclave de nos seigneurs les blancsettu fais par là la fortune de ton père et de ta mère." Hélas ! je ne sais pas si j'ai fait leur fortunemaisils n'ont pas fait la mienne. Les chiensles singes et lesperroquets sont mille fois moins malheureux que nous. Les féticheshollandais qui m'ont converti me disent tous les dimanches que noussommes tous enfants d'Adamblancs et noirs. Je ne suis pasgénéalogiste ; mais si ces prêcheurs disent vrainous sommes tous cousins issus de germains. Or vous m'avouerez qu'onne peut pas en user avec ses parents d'une manière plushorrible.

-- ÔPangloss ! s'écria Candidetu n'avais pas deviné cetteabomination ; c'en est faitil faudra qu'à la fin je renonceà ton optimisme. -- Qu'est-ce qu'optimisme ? disait Cacambo.-- Hélas ! dit Candidec'est la rage de soutenir que tout estbien quand on est mal. » Et il versait des larmes en regardantson nègreet en pleurant il entra dans Surinam.

Lapremière chose dont ils s'informentc'est s'il n'y a point auport quelque vaisseau qu'on pût envoyer à Buenos-Ayres.Celui à qui ils s'adressèrent était justement unpatron espagnolqui s'offrit à faire avec eux un marchéhonnête. Il leur donna rendez-vous dans un cabaret. Candide etle fidèle Cacambo allèrent l'y attendre avec leurs deuxmoutons.

Candidequi avait le coeur sur les lèvresconta à l'Espagnoltoutes ses aventureset lui avoua qu'il voulait enlever MlleCunégonde. « Je me garderai bien de vous passer àBuenos- Ayresdit le patron : je serais pendu et vous aussi. Labelle Cunégonde est la maîtresse favorite demonseigneur. » Ce fut un coup de foudre pour Candide ; ilpleura longtemps ; enfin il tira à part Cacambo : «Voicimon cher amilui dit-ilce qu'il faut que tu fasses. Nousavons chacun dans nos poches pour cinq ou six millions de diamants ;tu es plus habile que moi ; va prendre Mlle Cunégonde àBuenos-Ayres. Si le gouverneur fait quelques difficultésdonne-lui un million ; s'il ne se rend pasdonne-lui-en deux ; tun'as point tué d'inquisiteuron ne se défiera point detoi. J'équiperai un autre vaisseau ; j'irai t'attendre àVenise ; c'est un pays libre où l'on n'a rien àcraindre ni des Bulgaresni des Abaresni des Juifsni desinquisiteurs. » Cacambo applaudit à cette sagerésolution. Il était au désespoir de se séparerd'un bon maîtredevenu son ami intime ; mais le plaisir de luiêtre utile l'emporta sur la douleur de le quitter. Ilss'embrassèrent en versant des larmes. Candide lui recommandade ne point oublier la bonne vieille. Cacambo partit dès lejour même : c'était un très bon homme que ceCacambo.

Candideresta encore quelque temps à Surinamet attendit qu'un autrepatron voulût le mener en Italielui et les deux moutons quilui restaient. Il prit des domestiqueset acheta tout ce qui luiétait nécessaire pour un long voyage ; enfin M.Vanderdendurmaître d'un gros vaisseauvint se présenterà lui. « Combien voulez-vousdemanda-t-il à cethommepour me mener en droiture à Venisemoimes gensmonbagageet les deux moutons que voilà ? » Le patrons'accorda à dix mille piastres. Candide n'hésita pas.

« Oh! oh ! dit à part soi le prudent Vanderdendurcet étrangerdonne dix mille piastres tout d'un coup ! il faut qu'il soit bienriche. » Puisrevenant un moment aprèsil signifiaqu'il ne pouvait partir à moins de vingt mille. « Ehbien ! vous les aurez »dit Candide.

«Ouais ! se dit tout bas le marchandcet homme donne vingt millepiastres aussi aisément que dix mille. » Il revintencoreet dit qu'il ne pouvait le conduire à Venise àmoins de trente mille piastres. « Vous en aurez donc trentemille » répondit Candide.

« Oh! oh ! se dit encore le marchand hollandaistrente mille piastres necoûtent rien à cet homme-ci ; sans doute les deuxmoutons portent des trésors immenses ; n'insistons pasdavantage : faisons-nous d'abord payer les trente mille piastresetpuis nous verrons. » Candide vendit deux petits diamantsdontle moindre valait plus que tout l'argent que demandait le patron. Ille paya d'avance. Les deux moutons furent embarqués. Candidesuivait dans un petit bateau pour joindre le vaisseau à larade ; le patron prend son tempsmet à la voiledémarre; le vent le favorise. Candideéperdu et stupéfaitleperd bientôt de vue. « Hélas ! cria-t-ilvoilàun tour digne de l'ancien monde. » Il retourne au rivageabîmédans la douleur ; car enfin il avait perdu de quoi faire la fortunede vingt monarques.

Il setransporte chez le juge hollandais ; et comme il était un peutroubléil frappe rudement à la porte ; il entreexpose son aventureet crie un peu plus haut qu'il ne convenait. Lejuge commença par lui faire payer dix mille piastres pour lebruit qu'il avait fait. Ensuite il l'écouta patiemmentluipromit d'examiner son affaire sitôt que le marchand seraitrevenuet se fit payer dix mille autres piastres pour les frais del'audience.

Ce procédéacheva de désespérer Candide ; il avait à lavérité essuyé des malheurs mille fois plusdouloureux ; mais le sang-froid du jugeet celui du patron dont ilétait voléalluma sa bileet le plongea dans unenoire mélancolie. La méchanceté des hommes seprésentait à son esprit dans toute sa laideur ; il nese nourrissait que d'idées tristes. Enfinun vaisseaufrançais étant sur le point de partir pour Bordeauxcomme il n'avait plus de moutons chargés de diamants àembarqueril loua une chambre du vaisseau à juste prixetfit signifier dans la ville qu'il payerait le passagela nourritureet donnerait deux mille piastres à un honnête homme quivoudrait faire le voyage avec luià condition que cet hommeserait le plus dégoûté de son état et leplus malheureux de la province.

Il seprésenta une foule de prétendants qu'une flotten'aurait pu contenir. Candide voulant choisir entre les plusapparentsil distingua une vingtaine de personnes qui luiparaissaient assez sociableset qui toutes prétendaientmériter la préférence. Il les assembla dans soncabaretet leur donna à souperà condition que chacunferait serment de raconter fidèlement son histoirepromettantde choisir celui qui lui paraîtrait le plus à plaindreet le plus mécontent de son état à plus justetitreet de donner aux autres quelques gratifications.

La séancedura jusqu'à quatre heures du matin. Candideen écoutanttoutes leurs aventuresse ressouvenait de ce que lui avait dit lavieille en allant à Buenos-Ayreset de la gageure qu'elleavait faitequ'il n'y avait personne sur le vaisseau à qui ilne fût arrivé de très grands malheurs. Ilsongeait à Pangloss à chaque aventure qu'on luicontait« Ce Panglossdisait-ilserait bien embarrasséà démontrer son système. Je voudrais qu'il fûtici. Certainementsi tout va bienc'est dans Eldoradoet non pasdans le reste de la terre. » Enfin il se détermina enfaveur d'un pauvre savant qui avait travaillé dix ans pour leslibraires d'Amsterdam. Il jugea qu'il n'y avait point de métierau monde dont on dût être plus dégoûté.

Ce savantqui était d'ailleurs un bon hommeavait étévolé par sa femmebattu par son filset abandonné desa fille qui s'était fait enlever par un Portugais. Il venaitd'être privé d'un petit emploi duquel il subsistait ; etles prédicants de Surinam le persécutaient parce qu'ilsle prenaient pour un socinien. Il faut avouer que les autres étaientpour le moins aussi malheureux que lui ; mais Candide espéraitque le savant le désennuierait dans le voyage. Tous ses autresrivaux trouvèrent que Candide leur faisait une grandeinjustice ; mais il les apaisa en leur donnant à chacun centpiastres.




CHAPITREVINGTIÈME
CE QUI ARRIVA SUR MER A CANDIDE ET ÀMARTIN



Le vieuxsavantqui s'appelait Martins'embarqua donc pour Bordeaux avecCandide. L'un et l'autre avaient beaucoup vu et beaucoup souffert ;et quand le vaisseau aurait dû faire voile de Surinam au Japonpar le cap de Bonne-Espéranceils auraient eu de quois'entretenir du mal moral et du mal physique pendant tout le voyage.

CependantCandide avait un grand avantage sur Martinc'est qu'il espéraittoujours revoir Mlle Cunégondeet que Martin n'avait rien àespérer ; de plusil avait de l'or et des diamants ; etquoiqu'il eût perdu cent gros moutons rouges chargés desplus grands trésors de la terrequoiqu'il eût toujourssur le coeur la friponnerie du patron hollandaiscependantquand ilsongeait à ce qui lui restait dans ses pocheset quand ilparlait de Cunégondesurtout à la fin du repasilpenchait alors pour le système de Pangloss.

«Mais vousmonsieur Martindit-il au savantque pensez-vous de toutcela ? Quelle est votre idée sur le mal moral et le malphysique ? -- Monsieurrépondit Martinmes prêtresm'ont accusé d'être socinien ; mais la véritédu fait est que je suis manichéen. -- Vous vous moquez de moidit Candideil n'y a plus de manichéens dans le monde. -- Ily a moidit Martin ; je ne sais qu'y fairemais je ne peux penserautrement. -- Il faut que vous ayez le diable au corpsdit Candide.-- Il se mêle si fort des affaires de ce mondedit Martinqu'il pourrait bien être dans mon corpscomme partout ailleurs; mais je vous avoue qu'en jetant la vue sur ce globeou plutôtsur ce globuleje pense que Dieu l'a abandonné àquelque être malfaisant ; j'en excepte toujours Eldorado. Jen'ai guère vu de ville qui ne désirât la ruine dela ville voisinepoint de famille qui ne voulût exterminerquelque autre famille. Partout les faibles ont en exécrationles puissants devant lesquels ils rampentet les puissants lestraitent comme des troupeaux dont on vend la laine et la chair. Unmillion d'assassins enrégimentéscourant d'un bout del'Europe à l'autreexerce le meurtre et le brigandage avecdiscipline pour gagner son painparce qu'il n'a pas de métierplus honnête ; et dans les villes qui paraissent jouir de lapaix et où les arts fleurissentles hommes sont dévorésde plus d'enviede soins et d'inquiétudes qu'une villeassiégée n'éprouve de fléaux. Leschagrins secrets sont encore plus cruels que les misèrespubliques. En un motj'en ai tant vuet tant éprouvéque je suis manichéen.

-- Il y apourtant du bonrépliquait Candide. -- Cela peut êtredisait Martinmais je ne le connais pas. »

Au milieude cette disputeon entendit un bruit de canon. Le bruit redouble demoment en moment. Chacun prend sa lunette. On aperçoit deuxvaisseaux qui combattaient à la distance d'environ troismilles ; le vent les amena l'un et l'autre si près du vaisseaufrançais qu'on eut le plaisir de voir le combat tout àson aise. Enfin l'un des deux vaisseaux lâcha à l'autreune bordée si bas et si juste qu'il le coula à fond.Candide et Martin aperçurent distinctement une centained'hommes sur le tillac du vaisseau qui s'enfonçait ; ilslevaient tous les mains au ciel et jetaient des clameurs effroyables; en un moment tout fut englouti.

« Ehbien ! dit Martinvoilà comme les hommes se traitent les unsles autres. -- Il est vraidit Candidequ'il y a quelque chose dediabolique dans cette affaire. » En parlant ainsiil aperçutje ne sais quoi d'un rouge éclatant qui nageait auprèsde son vaisseau. On détacha la chaloupe pour voir ce que cepouvait être : c'était un de ses moutons. Candide eutplus de joie de retrouver ce mouton qu'il n'avait étéaffligé d'en perdre cent tous chargés de gros diamantsd'Eldorado.

Lecapitaine français aperçut bientôt que lecapitaine du vaisseau submergeant était espagnolet que celuidu vaisseau submergé était un pirate hollandais ;c'était celui-là même qui avait voléCandide. Les richesses immenses dont ce scélérats'était emparé furent ensevelies avec lui dans la meret il n'y eut qu'un mouton de sauvé. « Vous voyezditCandide à Martinque le crime est puni quelquefois : cecoquin de patron hollandais a eu le sort qu'il méritait. --Ouidit Martinmais fallait-il que les passagers qui étaientsur son vaisseau périssent aussi ? Dieu a puni ce friponlediable a noyé les autres. »

Cependantle vaisseau français et l'espagnol continuèrent leurrouteet Candide continua ses conversations avec Martin. Ilsdisputèrent quinze jours de suiteet au bout de quinze joursils étaient aussi avancés que le premier. Mais enfinils parlaientils se communiquaient des idéesils seconsolaient. Candide caressait son mouton. « Puisque je t'airetrouvédit-ilje pourrai bien retrouver Cunégonde.»




CHAPITREVINGT ET UNIÈME
CANDIDE ET MARTIN APPROCHENT DES CÔTESDE FRANCE ET RAISONNENT



On aperçutenfin les côtes de France. « Avez-vous jamais étéen Francemonsieur Martin ? dit Candide. -- Ouidit Martinj'aiparcouru plusieurs provinces. Il y en a où la moitiédes habitants est follequelques-unes où l'on est trop ruséd'autres où l'on est communément assez doux et assezbêted'autres où l'on fait le bel esprit ; et danstoutesla principale occupation est l'amourla seconde de médireet la troisième de dire des sottises. -- MaismonsieurMartinavez-vous vu Paris ? -- Ouij'ai vu Paris ; il tient detoutes ces espèces-là ; c'est un chaosc'est unepresse dans laquelle tout le monde cherche le plaisiret oùpresque personne ne le trouvedu moins à ce qu'il m'a paru.J'y ai séjourné peu ; j'y fus voléen arrivantde tout ce que j'avaispar des filousà la foireSaint-Germain ; on me prit moi- même pour un voleuret je fushuit jours en prison ; après quoi je me fis correcteurd'imprimerie pour gagner de quoi retourner à pied en Hollande.Je connus la canaille écrivantela canaille cabalanteet lacanaille convulsionnaire. On dit qu'il y a des gens fort polis danscette ville-là ; je le veux croire.

-- Pourmoije n'ai nulle curiosité de voir la Francedit Candide ;vous devinez aisément quequand on a passé un moisdans Eldoradoon ne se soucie plus de rien voir sur la terre queMlle Cunégonde ; je vais l'attendre à Venise ; noustraverserons la France pour aller en Italie ; ne m'accompagnerez-vouspas ? -- Très volontiersdit Martin ; on dit que Venise n'estbonne que pour les nobles Vénitiensmais que cependant on yreçoit très bien les étrangers quand ils ontbeaucoup d'argent ; je n'en ai pointvous en avezje vous suivraipartout. -- À proposdit Candidepensez-vous que la terreait été originairement une mercomme on l'assure dansce gros livre qui appartient au capitaine du vaisseau ? -- Je n'encrois rien du toutdit Martinnon plus que de toutes les rêveriesqu'on nous débite depuis quelque temps. -- Mais àquelle fin ce monde a-t-il donc été formé ? ditCandide. -- Pour nous faire enragerrépondit Martin. --N'êtes-vous pas bien étonnécontinua Candidedel'amour que ces deux filles du pays des Oreillons avaient pour cesdeux singeset dont je vous ai conté l'aventure ? -- Point dutoutdit Martin ; je ne vois pas ce que cette passion a d'étrange; j'ai tant vu de choses extraordinairesqu'il n'y a plus riend'extraordinaire. -- Croyez-vousdit Candideque les hommes sesoient toujours mutuellement massacrés comme ils fontaujourd'hui ? qu'ils aient toujours été menteursfourbesperfidesingratsbrigandsfaiblesvolageslâchesenvieuxgourmandsivrognesavaresambitieuxsanguinairescalomniateursdébauchésfanatiqueshypocrites etsots ? -- Croyez-vousdit Martinque les éperviers aienttoujours mangé des pigeons quand ils en ont trouvé ? --Ouisans doutedit Candide. -- Eh bien ! dit Martinsi leséperviers ont toujours eu le même caractèrepourquoi voulez-vous que les hommes aient changé le leur ? --Oh ! dit Candideil y a bien de la différencecar le librearbitre... » En raisonnant ainsiils arrivèrent àBordeaux.




CHAPITREVINGT-DEUXIÈME
CE QUI ARRIVA EN FRANCE À CANDIDEET À MARTIN



Candide nes'arrêta dans Bordeaux qu'autant de temps qu'il en fallait pourvendre quelques cailloux du Doradoet pour s'accommoder d'une bonnechaise à deux places ; car il ne pouvait plus se passer de sonphilosophe Martin. Il fut seulement très fâché dese séparer de son moutonqu'il laissa à l'Académiedes sciences de Bordeauxlaquelle proposa pour le sujet du prix decette année de trouver pourquoi la laine de ce mouton étaitrouge ; et le prix fut adjugé à un savant du Nordquidémontra par A plus Bmoins Cdivisé par Zque lemouton devait être rougeet mourir de la clavelée.

Cependanttous les voyageurs que Candide rencontra dans les cabarets de laroute lui disaient : « Nous allons à Paris. » Cetempressement général lui donna enfin l'envie de voircette capitale ; ce n'était pas beaucoup se détournerdu chemin de Venise.

Il entrapar le faubourg Saint-Marceauet crut être dans le plus vilainvillage de la Westphalie.

A peineCandide fut-il dans son auberge qu'il fut attaqué d'unemaladie légère causée par ses fatigues. Comme ilavait au doigt un diamant énormeet qu'on avait aperçudans son équipage une cassette prodigieusement pesanteil eutaussitôt auprès de lui deux médecins qu'iln'avait pas mandésquelques amis intimes qui ne le quittèrentpaset deux dévotes qui faisaient chauffer ses bouillons.Martin disait : « Je me souviens d'avoir étémalade aussi à Paris dans mon premier voyage ; j'étaisfort pauvre : aussi n'eus-je ni amisni dévotesni médecinset je guéris. »

Cependantà force de médecines et de saignéesla maladiede Candide devint sérieuse. Un habitué du quartier vintavec douceur lui demander un billet payable au porteur pour l'autremonde ; Candide n'en voulut rien faire. Les dévotesl'assurèrent que c'était une nouvelle mode ; Candiderépondit qu'il n'était point homme à la mode.Martin voulut jeter l'habitué par les fenêtres. Le clercjura qu'on n'enterrerait point Candide. Martin jura qu'il enterreraitle clerc s'il continuait à les importuner. La querelles'échauffa ; Martin le prit par les épaules et lechassa rudement ; ce qui causa un grand scandaledont on fit unprocès-verbal.

Candideguérit ; et pendant sa convalescence il eut très bonnecompagnie à souper chez lui. On jouait gros jeu. Candide étaittout étonné que jamais les as ne lui vinssent ; etMartin ne s'en étonnait pas.

Parmi ceuxqui lui faisaient les honneurs de la villeil y avait un petit abbépérigourdinl'un de ces gens empresséstoujoursalertestoujours serviableseffrontéscaressantsaccommodantsqui guettent les étrangers à leurpassageleur content l'histoire scandaleuse de la villeet leuroffrent des plaisirs à tout prix. Celui-ci mena d'abordCandide et Martin à la comédie. On y jouait unetragédie nouvelle. Candide se trouva placé auprèsde quelques beaux esprits. Cela ne l'empêcha pas de pleurer àdes scènes jouées parfaitement. Un des raisonneurs quiétaient à ses côtés lui dit dans unentracte : « Vous avez grand tort de pleurer : cette actriceest fort mauvaise ; l'acteur qui joue avec elle est plus mauvaisacteur encore ; la pièce est encore plus mauvaise que lesacteurs ; l'auteur ne sait pas un mot d'arabeet cependant la scèneest en Arabie ; etde plusc'est un homme qui ne croit pas auxidées innées : je vous apporterai demain vingtbrochures contre lui. -- Monsieurcombien avez- vous de piècesde théâtre en France ? » dit Candide àl'abbé ; lequel répondit : « Cinq ou six mille.-- C'est beaucoupdit Candide ; combien y en a-t-il de bonnes ? --Quinze ou seizerépliqua l'autre. -- C'est beaucoup »dit Martin.

Candidefut très content d'une actrice qui faisait la reine Élisabethdans une assez plate tragédie que l'on joue quelquefois. «Cette actricedit-il à Martinme plaît beaucoup ; ellea un faux air de Mlle Cunégonde ; je serais bien aise de lasaluer. » L'abbé périgourdin s'offrit àl'introduire chez elle. Candideélevé en Allemagnedemanda quelle était l'étiquetteet comment ontraitait en France les reines d'Angleterre. « Il fautdistinguerdit l'abbé ; en provinceon les mène aucabaret ; à Parison les respecte quand elles sont belleseton les jette à la voirie quand elles sont mortes. -- Desreines à la voirie ! dit Candide. -- Oui vraimentdit Martin; monsieur l'abbé a raison : j'étais à Parisquand Mlle Monime passacomme on ditde cette vie à l'autre; on lui refusa ce que ces gens-ci appellent les honneurs de lasépulturec'est-à-dire de pourrir avec tous les gueuxdu quartier dans un vilain cimetière ; elle fut enterréetoute seule de sa bande au coin de la rue de Bourgogne ; ce qui dutlui faire une peine extrêmecar elle pensait trèsnoblement. -- Cela est bien impolidit Candide. -- Que voulez-vous ?dit Martin ; ces gens-ci sont ainsi faits. Imaginez toutes lescontradictionstoutes les incompatibilités possiblesvousles verrez dans le gouvernementdans les tribunauxdans leséglisesdans les spectacles de cette drôle de nation.-- Est-il vrai qu'on rit toujours à Paris ? dit Candide. --Ouidit l'abbémais c'est en enrageant ; car on s'y plaintde tout avec de grands éclats de rire ; et même on yfait en riant les actions les plus détestables.

-- Quelestdit Candidece gros cochon qui me disait tant de mal de lapièce où j'ai tant pleuré et des acteurs quim'ont fait tant de plaisir ? -- C'est un mal vivantréponditl'abbéqui gagne sa vie à dire du mal de toutes lespièces et de tous les livres ; il hait quiconque réussitcomme les eunuques haïssent les jouissants : c'est un de cesserpents de la littérature qui se nourrissent de fange et devenin ; c'est un folliculaire. -- Qu'appelez-vous folliculaire ? ditCandide. -- C'estdit l'abbéun faiseur de feuillesunFréron. »

C'estainsi que CandideMartin et le Périgourdin raisonnaient surl'escalieren voyant défiler le monde au sortir de la pièce.« Quoique je sois très empressé de revoir MlleCunégondedit Candideje voudrais pourtant souper avec MlleClairon ; car elle m'a paru admirable. »

L'abbén'était pas homme à approcher de Mlle Claironqui nevoyait que bonne compagnie. « Elle est engagée pour cesoirdit-il ; mais j'aurai l'honneur de vous mener chez une dame dequalitéet là vous connaîtrez Paris comme sivous y aviez été quatre ans. »

Candidequi était naturellement curieuxse laissa mener chez la dameau fond du faubourg Saint-Honoré ; on y était occupéd'un pharaon ; douze tristes pontes tenaient chacun en main un petitlivre de cartesregistre cornu de leurs infortunes. Un profondsilence régnaitla pâleur était sur le front despontesl'inquiétude sur celui du banquieret la dame dulogisassise auprès de ce banquier impitoyableremarquaitavec des yeux de lynx tous les parolistous les sept-et-le-va decampagnedont chaque joueur cornait ses cartes ; elle les faisaitdécorner avec une attention sévère mais polieet ne se fâchait pointde peur de perdre ses pratiques : ladame se faisait appeler la marquise de Parolignac. Sa filleâgéede quinze ansétait au nombre des pontes et avertissait d'unclin d'oeil des friponneries de ces pauvres gensqui tâchaientde réparer les cruautés du sort. L'abbépérigourdinCandide et Martin entrèrent ; personne nese levani les saluani les regarda ; tous étaientprofondément occupés de leurs cartes. « Madame labaronne de Thunder-ten-tronckh était plus civile »ditCandide.

Cependantl'abbé s'approcha de l'oreille de la marquisequi se leva àmoitiéhonora Candide d'un sourire gracieuxet Martin d'unair de tête tout à fait noble ; elle fit donner un siègeet un jeu de cartes à Candidequi perdit cinquante millefrancs en deux tailles ; après quoi on soupa trèsgaiementet tout le monde était étonné queCandide ne fût pas ému de sa perte ; les laquaisdisaient entre euxdans leur langage de laquais : « Il fautque ce soit quelque milord anglais. »

Le souperfut comme la plupart des soupers de Paris : d'abord du silenceensuite un bruit de paroles qu'on ne distingue pointpuis desplaisanteries dont la plupart sont insipidesde fausses nouvellesde mauvais raisonnementsun peu de politique et beaucoup demédisance ; on parla même de livres nouveaux. «Avez-vous ludit l'abbé périgourdinle roman du sieurGauchatdocteur en théologie ? -- Ouirépondit un desconvivesmais je n'ai pu l'achever. Nous avons une foule d'écritsimpertinentsmais tous ensemble n'approchent pas de l'impertinencede Gauchatdocteur en théologie ; je suis si rassasiéde cette immensité de détestables livres qui nousinondent que je me suis mis à ponter au pharaon. -- Et lesMélanges de l'archidiacre T...qu'en dites-vous ? dit l'abbé.-- Ah ! dit Mme de Parolignacl'ennuyeux mortel ! comme il vous ditcurieusement tout ce que le monde sait ! comme il discute pesammentce qui ne vaut pas la peine d'être remarqué légèrement! comme il s'approprie sans esprit l'esprit des autres ! comme ilgâte ce qu'il pille ! comme il me dégoûte ! Maisil ne me dégoûtera plus : c'est assez d'avoir luquelques pages de l'archidiacre. »

Il y avaità table un homme savant et de goût qui appuya ce quedisait la marquise. On parla ensuite de tragédies ; la damedemanda pourquoi il y avait des tragédies qu'on jouaitquelquefoiset qu'on ne pouvait lire. L'homme de goût expliquatrès bien comment une pièce pouvait avoir quelqueintérêt et n'avoir presque aucun mérite ; ilprouva en peu de mots que ce n'était pas assez d'amener une oudeux de ces situations qu'on trouve dans tous les romanset quiséduisent toujours les spectateursmais qu'il faut êtreneuf sans être bizarresouvent sublimeet toujours naturel ;connaître le coeur humain et le faire parler ; être grandpoète sans que jamais aucun personnage de la pièceparaisse poète ; savoir parfaitement sa languela parler avecpuretéavec une harmonie continuesans que jamais la rimecoûte rien au sens. « Quiconqueajouta-t-iln'observepas toutes ces règles peut faire une ou deux tragédiesapplaudies au théâtremais il ne sera jamais comptéau rang des bons écrivains ; il y a très peu de bonnestragédies ; les unes sont des idylles en dialogues bien écritset bien rimés ; les autresdes raisonnements politiques quiendormentou des amplifications qui rebutent ; les autresdes rêvesd'énergumèneen style barbaredes propos interrompusde longues apostrophes aux dieuxparce qu'on ne sait point parleraux hommesdes maximes faussesdes lieux communs ampoulés. »

Candideécouta ce propos avec attentionet conçut une grandeidée du discoureur ; etcomme la marquise avait eu soin de leplacer à côté d'elleil s'approcha de sonoreilleet prit la liberté de lui demander qui étaitcet homme qui parlait si bien. « C'est un savantdit la damequi ne ponte pointet que l'abbé m'amène quelquefois àsouper ; il se connaît parfaitement en tragédies et enlivreset il a fait une tragédie sifflée et un livredont on n'a jamais vu hors de la boutique de son libraire qu'unexemplaire qu'il m'a dédié. -- Le grand homme ! ditCandide ; c'est un autre Pangloss. »

Alorssetournant vers luiil lui dit : « Monsieurvous pensez sansdoute que tout est au mieux dans le monde physique et dans le moralet que rien ne pouvait être autrement ? -- Moimonsieurluirépondit le savantje ne pense rien de tout cela : je trouveque tout va de travers chez nous ; que personne ne sait ni quel estson rangni quelle est sa chargeni ce qu'il faitni ce qu'il doitfaireet qu'excepté le souperqui est assez gai et oùil paraît assez d'uniontout le reste du temps se passe enquerelles impertinentes : jansénistes contre molinistesgensdu parlement contre gens d'églisegens de lettres contre gensde lettrescourtisans contre courtisansfinanciers contre lepeuplefemmes contre marisparents contre parents ; c'est uneguerre éternelle. »

Candidelui répliqua : « J'ai vu pis. Mais un sagequi depuis aeu le malheur d'être pendum'apprit que tout cela est àmerveille ; ce sont des ombres à un beau tableau. _ Votrependu se moquait du mondedit Martin ; vos ombres sont des tacheshorribles. -- Ce sont les hommes qui font les tachesdit Candideetils ne peuvent pas s'en dispenser. -- Ce n'est donc pas leur faute »dit Martin. La plupart des pontesqui n'entendaient rien à celangagebuvaient ; et Martin raisonna avec le savantet Candideraconta une partie de ses aventures à la dame du logis.

Aprèssoupéla marquise mena Candide dans son cabinet et le fitasseoir sur un canapé. « Eh bien ! lui dit-ellevousaimez donc toujours éperdument Mlle Cunégonde deThunder- ten-tronckh ? -- Ouimadame »réponditCandide. La marquise lui répliqua avec un souris tendre : «Vous me répondez comme un jeune homme de Westphalie ; unFrançais m'aurait dit : " Il est vrai que j'ai aiméMlle Cunégonde ; mais en vous voyantmadameje crains de nela plus aimer. ² -- Hélas ! madamedit Candidejerépondrai comme vous voudrez. -- Votre passion pour elleditla marquisea commencé en ramassant son mouchoir ; je veuxque vous ramassiez ma jarretière. -- De tout mon coeur »dit Candide ; et il la ramassa. « Mais je veux que vous me laremettiez »dit la dame ; et Candide la lui remit. «Voyez- vousdit la damevous êtes étrangerje faisquelquefois languir mes amants de Paris quinze joursmais je merends à vous dès la première nuitparce qu'ilfaut faire les honneurs de son pays à un jeune homme deWestphalie. » La belleayant aperçu deux énormesdiamants aux deux mains de son jeune étrangerles loua de sibonne foi que des doigts de Candide ils passèrent aux doigtsde la marquise.

Candideen s'en retournant avec son abbé périgourdinsentitquelques remords d'avoir fait une infidélité àMlle Cunégonde ; monsieur l'abbé entra dans sa peine ;il n'avait qu'une légère part aux cinquante millelivres perdues au jeu par Candideet à la valeur des deuxbrillants moitié donnésmoitié extorqués.Son dessein était de profiterautant qu'il le pourraitdesavantages que la connaissance de Candide pouvait lui procurer. Il luiparla beaucoup de Cunégonde ; et Candide lui dit qu'ildemanderait bien pardon à cette belle de son infidélitéquand il la verrait à Venise.

LePérigourdin redoublait de politesse et d'attentionsetprenait un intérêt tendre à tout ce que Candidedisaità tout ce qu'il faisaità tout ce qu'ilvoulait faire.

«Vous avez doncmonsieurlui dit-ilun rendez-vous à Venise? -- Ouimonsieur l'abbédit Candide ; il faut absolumentque j'aille trouver Mlle Cunégonde. » Alorsengagépar le plaisir de parler de ce qu'il aimaitil contaselon sonusageune partie de ses aventures avec cette illustre Westphalienne.

« Jecroisdit l'abbéque Mlle Cunégonde a bien del'espritet qu'elle écrit des lettres charmantes ? -- Je n'enai jamais reçudit Candide ; car figurez-vous qu'ayant étéchassé du château pour l'amour d'elleje ne pus luiécrire ; que bientôt après j'appris qu'elle étaitmortequ'ensuite je la retrouvaiet que je la perdiset que je luiai envoyé à deux mille cinq cents lieues d'ici unexprès dont j'attends la réponse. »

L'abbéécoutait attentivementet paraissait un peu rêveur. Ilprit bientôt congé des deux étrangersaprèsles avoir tendrement embrassés. Le lendemain Candide reçutà son réveil une lettre conçue en ces termes :

«Monsieurmon très cher amantil y a huit jours que je suis malade encette ville ; j'apprends que vous y êtes. Je volerais dans vosbras si je pouvais remuer. J'ai su votre passage à Bordeaux ;j'y ai laissé le fidèle Cacambo et la vieillequidoivent bientôt me suivre. Le gouverneur de Buenos-Ayres a toutprismais il me reste votre coeur. Venezvotre présence merendra la vieou me fera mourir de plaisir.»

Cettelettre charmantecette lettre inespéréetransportaCandide d'une joie inexprimable ; et la maladie de sa chèreCunégonde l'accabla de douleur. Partagé entre ces deuxsentimentsil prend son or et ses diamantset se fait conduire avecMartin à l'hôtel où Mlle Cunégondedemeurait. Il entre en tremblant d'émotionson coeur palpitesa voix sanglote ; il veut ouvrir les rideaux du litil veut faireapporter de la lumière. « Gardez-vous-en bienlui ditla suivantela lumière la tue » ; et soudain ellereferme le rideau. « Ma chère CunégondeditCandide en pleurantcomment vous portez-vous ? si vous ne pouvez mevoirparlez-moi du moins. -- Elle ne peut parler »dit lasuivante. La dame alors tire du lit une main potelée queCandide arrose longtemps de ses larmeset qu'il remplit ensuite dediamantsen laissant un sac plein d'or sur le fauteuil.

Au milieude ses transports arrive un exempt suivi de l'abbé périgourdinet d'une escouade. « Voilà doncdit-ilces deuxétrangers suspects ? » Il les fait incontinent saisiret ordonne à ses braves de les traîner en prison. «Ce n'est pas ainsi qu'on traite les voyageurs dans le DoradoditCandide. -- Je suis plus manichéen que jamaisdit Martin. --Maismonsieuroù nous menez-vous ? dit Candide. -- Dans uncul de basse-fosse »dit l'exempt.

Martinayant repris son sang-froidjugea que la dame qui se prétendaitCunégonde était une friponnemonsieur l'abbépérigourdin un fripon qui avait abusé au plus vite del'innocence de Candideet l'exempt un autre fripon dont on pouvaitaisément se débarrasser.

Plutôtque de s'exposer aux procédures de la justiceCandideéclairé par son conseilet d'ailleurs toujoursimpatient de revoir la véritable Cunégondepropose àl'exempt trois petits diamants d'environ trois mille pistoles chacun.« Ah ! monsieurlui dit l'homme au bâton d'ivoireeussiez-vous commis tous les crimes imaginablesvous êtes leplus honnête homme du monde ; trois diamants ! chacun de troismille pistoles ! Monsieur ! je me ferais tuer pour vousau lieu devous mener dans un cachot. On arrête tous les étrangersmais laissez-moi faire ; j'ai un frère à Dieppe enNormandieje vais vous y mener ; et si vous avez quelque diamant àlui donneril aura soin de vous comme moi-même.

-- Etpourquoi arrête-t-on tous les étrangers ? » ditCandide. L'abbé périgourdin prit alors la parole et dit: « C'est parce qu'un gueux du pays d'Atrébatie aentendu dire des sottises : cela seul lui a fait commettre unparricidenon pas tel que celui de 1610 au mois de maimais tel quecelui de 1594 au mois de décembreet tel que plusieurs autrescommis dans d'autres années et dans d'autres mois par d'autresgueux qui avaient entendu dire des sottises. »

L'exemptalors expliqua de quoi il s'agissait. « Ahles monstres !s'écria Candide ; quoi ! de telles horreurs chez un peuple quidanse et qui chante ! Ne pourrai-je sortir au plus vite de ce pays oùdes singes agacent des tigres ? J'ai vu des ours dans mon pays ; jen'ai vu des hommes que dans le Dorado. Au nom de Dieumonsieurl'exemptmenez-moi à Veniseoù je dois attendre MlleCunégonde. -- Je ne peux vous mener qu'en Basse-Normandie »dit le barigel. Aussitôt il lui fait ôter ses fersditqu'il s'est méprisrenvoie ses gens et emmène àDieppe Candide et Martinet les laisse entre les mains de son frère.Il y avait un petit vaisseau hollandais à la rade. Le Normandà l'aide de trois autres diamantsdevenu le plus serviabledes hommesembarque Candide et ses gens dans le vaisseau qui allaitfaire voile pour Portsmouth en Angleterre. Ce n'était pas lechemin de Venise ; mais Candide croyait être délivréde l'enferet il comptait bien reprendre la route de Venise àla première occasion.




CHAPITREVINGT-TROISIÈME
CANDIDE ET MARTIN VONT SUR LES CÔTESD'ANGLETERRE; CE QU'ILS Y VOIENT



«AhPangloss ! Pangloss ! AhMartin ! Martin ! Ahma chèreCunégonde ! qu'est-ce que ce monde-ci ? disait Candide sur levaisseau hollandais. -- Quelque chose de bien fou et de bienabominablerépondait Martin. -- Vous connaissez l'Angleterre; y est-on aussi fou qu'en France ? -- C'est une autre espècede foliedit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerrepour quelques arpents de neige vers le Canadaet qu'elles dépensentpour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vautDevous dire précisément s'il y a plus de gens àlier dans un pays que dans un autrec'est ce que mes faibleslumières ne me permettent pas. Je sais seulement qu'en généralles gens que nous allons voir sont fort atrabilaires. »

En causantainsi ils abordèrent à Portsmouth ; une multitude depeuple couvrait le rivageet regardait attentivement un assez groshomme qui était à genouxles yeux bandéssurle tillac d'un des vaisseaux de la flotte ; quatre soldatspostésvis-à-vis de cet hommelui tirèrent chacun troisballes dans le crâne le plus paisiblement du mondeet toutel'assemblée s'en retourna extrêmement satisfaite. «Qu'est-ce donc que tout ceci ? dit Candideet quel démonexerce partout son empire ? » Il demanda qui était cegros homme qu'on venait de tuer en cérémonie. «C'est un amirallui répondit-on. -- Et pourquoi tuer cetamiral ? -- C'estlui dit-onparce qu'il n'a pas fait tuer assez demonde ; il a livré un combat à un amiral françaiset on a trouvé qu'il n'était pas assez près delui. -- Maisdit Candidel'amiral français étaitaussi loin de l'amiral anglais que celui-ci l'était de l'autre! -- Cela est incontestablelui répliqua-t-on ; mais dans cepays-ci il est bon de tuer de temps en temps un amiral pourencourager les autres. »

Candidefut si étourdi et si choqué de ce qu'il voyaitet dece qu'il entendaitqu'il ne voulut pas seulement mettre pied àterreet qu'il fit son marché avec le patron hollandais(dût-il le voler comme celui de Surinam) pour le conduire sansdélai à Venise.

Le patronfut prêt au bout de deux jours. On côtoya la France ; onpassa à la vue de Lisbonneet Candide frémit. On entradans le détroit et dans la Méditerranée ; enfinon aborda à Venise. « Dieu soit loué ! ditCandide en embrassant Martin ; c'est ici que je reverrai la belleCunégonde. Je compte sur Cacambo comme sur moi-même.Tout est bientout va bientout va le mieux qu'il soit possible. »




CHAPITREVINGT-QUATRIÈME
DE PAQUETTE ET DE FRÈRE GIROFLÉE



Dèsqu'il fut à Veniseil fit chercher Cacambo dans tous lescabaretsdans tous les caféschez toutes les filles de joieet ne le trouva point. Il envoyait tous les jours à ladécouverte de tous les vaisseaux et de toutes les barques :nulles nouvelles de Cacambo. « Quoi ! disait- il àMartinj'ai eu le temps de passer de Surinam à Bordeauxd'aller de Bordeaux à Parisde Paris à DieppedeDieppe à Portsmouthde côtoyer le Portugal etl'Espagnede traverser toute la Méditerranéedepasser quelques mois à Veniseet la belle Cunégonden'est point venue ! Je n'ai rencontré au lieu d'elle qu'unedrôlesse et un abbé périgourdin ! Cunégondeest morte sans douteje n'ai plus qu'à mourir. Ah ! il valaitmieux rester dans le paradis du Dorado que de revenir dans cettemaudite Europe. Que vous avez raisonmon cher Martin ! tout n'estqu'illusion et calamité. »

Il tombadans une mélancolie noireet ne prit aucune part a l'opéraalla moda ni aux autres divertissements du carnaval ; pas une dame nelui donna la moindre tentation. Martin lui dit : « Vous êtesbien simpleen véritéde vous figurer qu'un valetmétisqui a cinq ou six millions dans ses pochesirachercher votre maîtresse au bout du monde et vous l'amèneraà Venise. Il la prendra pour luis'il la trouve. S'il ne latrouve pasil en prendra une autre : je vous conseille d'oubliervotre valet Cacambo et votre maîtresse Cunégonde. »Martin n'était pas consolant. La mélancolie de Candideaugmentaet Martin ne cessait de lui prouver qu'il y avait peu devertu et peu de bonheur sur la terreexcepté peut-êtredans Eldoradooù personne ne pouvait aller.

Endisputant sur cette matière importanteet en attendantCunégondeCandide aperçut un jeune théatin dansla place Saint-Marcqui tenait sous le bras une fille. Le théatinparaissait fraispotelévigoureux ; ses yeux étaientbrillantsson air assurésa mine hautesa démarchefière. La fille était très jolie et chantait ;elle regardait amoureusement son théatinet de temps en tempslui pinçait ses grosses joues. « Vous m'avouerez dumoinsdit Candide à Martinque ces gens-ci sont heureux. Jen'ai trouvé jusqu'à présent dans toute la terrehabitableexcepté dans Eldoradoque des infortunés ;maispour cette fille et ce théatinje gage que ce sont descréatures très heureuses. -- Je gage que nonditMartin. -- Il n'y a qu'à les prier à dînerditCandideet vous verrez si je me trompe. »

Aussitôtil les abordeil leur fait son complimentet les invite àvenir à son hôtellerie manger des macaronisdes perdrixde Lombardiedes oeufs d'esturgeonet à boire du vin deMontepulcianodu lacrima-christidu chypre et du samos. Lademoiselle rougitle théatin accepta la partieet la fillele suivit en regardant Candide avec des yeux de surprise et deconfusion qui furent obscurcis de quelques larmes. À peinefut-elle entrée dans la chambre de Candide qu'elle lui dit : «Eh quoi ! monsieur Candide ne reconnaît plus Paquette ! »À ces motsCandidequi ne l'avait pas considéréejusque-là avec attentionparce qu'il n'était occupéque de Cunégondelui dit : « Hélas ! ma pauvreenfantc'est donc vous qui avez mis le docteur Pangloss dans le belétat où je l'ai vu ?

-- Hélas! monsieurc'est moi-mêmedit Paquette ; je vois que vousêtes instruit de tout. J'ai su les malheurs épouvantablesarrivés à toute la maison de madame la baronne et àla belle Cunégonde. Je vous jure que ma destinée n'aguère été moins triste. J'étais fortinnocente quand vous m'avez vue. Un cordelier qui était monconfesseur me séduisit aisément. Les suites en furentaffreuses ; je fus obligée de sortir du château quelquestemps après que monsieur le baron vous eut renvoyé àgrands coups de pied dans le derrière. Si un fameux médecinn'avait pas pris pitié de moij'étais morte. Je fusquelque temps par reconnaissance la maîtresse de ce médecin.Sa femmequi était jalouse à la rageme battait tousles jours impitoyablement ; c'était une furie. Ce médecinétait le plus laid de tous les hommeset moi la plusmalheureuse de toutes les créatures d'être battuecontinuellement pour un homme que je n'aimais pas. Vous savezmonsieurcombien il est dangereux pour une femme acariâtred'être l'épouse d'un médecin. Celui-cioutrédes procédés de sa femmelui donna un jourpour laguérir d'un petit rhumeune médecine si efficacequ'elle en mourut en deux heures de temps dans des convulsionshorribles. Les parents de madame intentèrent à monsieurun procès criminel ; il prit la fuiteet moi je fus mise enprison. Mon innocence ne m'aurait pas sauvée si je n'avais étéun peu jolie. Le juge m'élargit à condition qu'ilsuccéderait au médecin. Je fus bientôt supplantéepar une rivalechassée sans récompenseet obligéede continuer ce métier abominable qui vous paraît siplaisant à vous autres hommeset qui n'est pour nous qu'unabîme de misères. J'allai exercer la profession àVenise. Ah ! monsieursi vous pouviez vous imaginer ce que c'est qued'être obligée de caresser indifféremment unvieux marchandun avocatun moineun gondolierun abbé ;d'être exposée à toutes les insultesàtoutes les avanies ; d'être souvent réduite àemprunter une jupe pour aller se la faire lever par un hommedégoûtant ; d'être volée par l'un de cequ'on a gagné avec l'autre ; d'être rançonnéepar les officiers de justiceet de n'avoir en perspective qu'unevieillesse affreuseun hôpital et un fumiervous concluriezque je suis une des plus malheureuses créatures du monde. »

Paquetteouvrait ainsi son coeur au bon Candidedans un cabineten présencede Martinqui disait à Candide : « Vous voyez que j'aidéjà gagné la moitié de la gageure. »

FrèreGiroflée était resté dans la salle àmangeret buvait un coup en attendant le dîner. « Maisdit Candide à Paquettevous aviez l'air si gaisi contentquand je vous ai rencontrée ; vous chantiezvous caressiez lethéatin avec une complaisance naturelle ; vous m'avez paruaussi heureuse que vous prétendez être infortunée.-- Ah ! monsieurrépondit Paquettec'est encore làune des misères du métier. J'ai été hiervolée et battue par un officieret il faut aujourd'hui que jeparaisse de bonne humeur pour plaire à un moine. »

Candiden'en voulut pas davantage ; il avoua que Martin avait raison. On semit à table avec Paquette et le théatinle repas futassez amusantet sur la fin on se parla avec quelque confiance. «Mon Pèredit Candide au moinevous me paraissez jouir d'unedestinée que tout le monde doit envier ; la fleur de la santébrille sur votre visagevotre physionomie annonce le bonheur ; vousavez une très jolie fille pour votre récréationet vous paraissez très content de votre état dethéatin.

-- Ma foimonsieurdit frère Girofléeje voudrais que tous lesthéatins fussent au fond de la mer. J'ai ététenté cent fois de mettre le feu au couventet d'aller mefaire turc. Mes parents me forcèrent à l'âge dequinze ans d'endosser cette détestable robepour laisser plusde fortune à un maudit frère aîné que Dieuconfonde ! La jalousiela discordela ragehabitent dans lecouvent. Il est vrai que j'ai prêché quelques mauvaissermons qui m'ont valu un peu d'argentdont le prieur me vole lamoitié : le reste me sert à entretenir des filles ;maisquand je rentre le soir dans le monastèreje suis prêtde me casser la tête contre les murs du dortoir ; et tous mesconfrères sont dans le même cas. »

Martin setournant vers Candide avec son sang-froid ordinaire : « Eh bien! lui dit-iln'ai-je pas gagné la gageure tout entière? » Candide donna deux mille piastres à Paquette etmille piastres à frère Giroflée. « Je vousrépondsdit-ilqu'avec cela ils seront heureux. -- Je n'encrois rien du toutdit Martin ; vous les rendrez peut-êtreavec ces piastres beaucoup plus malheureux encore. -- Il en sera cequi pourradit Candide ; mais une chose me consoleje vois qu'onretrouve souvent les gens qu'on ne croyait jamais retrouver ; il sepourra bien faire qu'ayant rencontré mon mouton rouge etPaquetteje rencontre aussi Cunégonde. -- Je souhaiteditMartinqu'elle fasse un jour votre bonheur ; mais c'est de quoi jedoute fort. -- Vous êtes bien durdit Candide. -- C'est quej'ai vécudit Martin.

-- Maisregardez ces gondoliersdit Candide ; ne chantent-ils pas sans cesse? -- Vous ne les voyez pas dans leur ménageavec leurs femmeset leurs marmots d'enfantsdit Martin. Le doge a ses chagrinslesgondoliers ont les leurs. Il est vrai qu'à tout prendre lesort d'un gondolier est préférable à celui d'undoge ; mais je crois la différence si médiocre que celane vaut pas la peine d'être examiné.

-- Onparledit Candidedu sénateur Pococuranté qui demeuredans ce beau palais sur la Brentaet qui reçoit assez bienles étrangers. On prétend que c'est un homme qui n'ajamais eu de chagrin. -- Je voudrais voir une espèce si rare»dit Martin. Candide aussitôt fit demander au seigneurPococuranté la permission de venir le voir le lendemain.




CHAPITREVINGT-CINQUIÈME
VISITE CHEZ LE SEIGNEUR POCOCURANTÉNOBLE VÉNITIEN



Candide etMartin allèrent en gondole sur la Brenta et arrivèrentau palais du noble Pococuranté. Les jardins étaientbien entenduset ornés de belles statues de marbre ; lepalaisd'une belle architecture. Le maître du logishomme desoixante ansfort richereçut très poliment les deuxcurieuxmais avec très peu d'empressementce qui déconcertaCandide et ne déplut point à Martin.

D'aborddeux filles jolies et proprement mises servirent du chocolat qu'ellesfirent très bien mousser. Candide ne put s'empêcher deles louer sur leur beautésur leur bonne grâce et surleur adresse. « Ce sont d'assez bonnes créaturesdit lesénateur Pococuranté ; je les fais quelquefois coucherdans mon litcar je suis bien las des dames de la villede leurscoquetteriesde leurs jalousiesde leurs querellesde leurshumeursde leurs petitessesde leur orgueilde leurs sottisesetdes sonnets qu'il faut faire ou commander pour elles ; maisaprèstoutces deux filles commencent fort à m'ennuyer. »

Candideaprès le déjeunerse promenant dans une longuegaleriefut surpris de la beauté des tableaux. Il demanda dequel maître étaient les deux premiers. « Ils sontde Raphaëldit le sénateur ; je les achetai fort cherpar vanité il y a quelques années ; on dit que c'est cequ'il y a de plus beau en Italiemais ils ne me plaisent point dutout : la couleur en est très rembrunie ; les figures ne sontpas assez arrondieset ne sortent point assez ; les draperies neressemblent en rien à une étoffe ; en un motquoiqu'on en diseje ne trouve point là une imitation vraie de lanature. Je n'aimerai un tableau que quand je croirai voir la natureelle- même : il n'y en a point de cette espèce. J'aibeaucoup de tableaux mais je ne les regarde plus. »

Pococurantéen attendant le dînerse fit donner un concerto. Candidetrouva la musique délicieuse. « Ce bruitditPococurantépeut amuser une demi-heure ; maiss'il dure pluslongtempsil fatigue tout le mondequoique personne n'ose l'avouer.La musique aujourd'hui n'est plus que l'art d'exécuter deschoses difficileset ce qui n'est que difficile ne plaît pointà la longue.

«J'aimerais peut-être mieux l'opérasi on n'avait pastrouvé le secret d'en faire un monstre qui me révolte.Ira voir qui voudra de mauvaises tragédies en musiqueoùles scènes ne sont faites que pour amenertrès mal àproposdeux ou trois chansons ridicules qui font valoir le gosierd'une actrice ; se pâmera de plaisir qui voudraou qui pourraen voyant un châtré fredonner le rôle de Césaret de Caton et se promener d'un air gauche sur des planches ; pourmoiil y a longtemps que j'ai renoncé à ces pauvretésqui font aujourd'hui la gloire de l'Italieet que des souverainspayent si chèrement. » Candide disputa un peumais avecdiscrétion. Martin fut entièrement de l'avis dusénateur.

On se mità tableet après un excellent dîneron entradans la bibliothèque. Candideen voyant un Homèremagnifiquement reliéloua l'illustrissime sur son bon goût.« Voilàdit- ilun livre qui faisait les délicesdu grand Panglossle meilleur philosophe de l'Allemagne. -- Il nefait pas les miennesdit froidement Pococuranté ; on me fitaccroire autrefois que j'avais du plaisir en le lisant ; mais cetterépétition continuelle de combats qui se ressemblenttousces dieux qui agissent toujours pour ne rien faire de décisifcette Hélène qui est le sujet de la guerreet qui àpeine est une actrice de la pièce ; cette Troie qu'on assiègeet qu'on ne prend pointtout cela me causait le plus mortel ennui.J'ai demandé quelquefois à des savants s'ilss'ennuyaient autant que moi à cette lecture. Tous les genssincères m'ont avoué que le livre leur tombait desmainsmais qu'il fallait toujours l'avoir dans sa bibliothèquecomme un monument de l'antiquitéet comme ces médaillesrouillées qui ne peuvent être de commerce.

-- VotreExcellence ne pense pas ainsi de Virgile ? dit Candide. -- Jeconviensdit Pococurantéque le secondle quatrièmeet le sixième livre de son Énéide sontexcellents ; mais pour son pieux Énéeet le fortCloantheet l'ami Achateset le petit Ascaniuset l'imbécileroi Latinuset la bourgeoise Amataet l'insipide Laviniaje necrois pas qu'il y ait rien de si froid et de plus désagréable.J'aime mieux le Tasse et les contes à dormir debout del'Arioste. -- Oserais-je vous demandermonsieurdit Candidesivous n'avez pas un grand plaisir à lire Horace ? -- Il y a desmaximesdit Pococurantédont un homme du monde peut faireson profitet quiétant resserrées dans des versénergiquesse gravent plus aisément dans la mémoire.Mais je me soucie fort peu de son voyage à Brindeset de sadescription d'un mauvais dîneret de la querelle descrocheteurs entre je ne sais quel Pupilusdont les parolesdit-ilétaient pleines de puset un autre dont les paroles étaientdu vinaigre. Je n'ai lu qu'avec un extrême dégoûtses vers grossiers contre des vieilles et contre des sorcières; et je ne vois pas quel mérite il peut y avoir à direà son ami Mæcenas ques'il est mis par lui au rang despoètes lyriquesil frappera les astres de son front sublime.Les sots admirent tout dans un auteur estimé. Je ne lis quepour moi ; je n'aime que ce qui est à mon usage. »Candidequi avait été élevé à nejamais juger de rien par lui-mêmeétait fort étonnéde ce qu'il entendait ; et Martin trouvait la façon de penserde Pococuranté assez raisonnable.

« Oh! voici un Cicérondit Candide ; pour ce grand homme-làje pense que vous ne vous lassez point de le lire ? -- Je ne le lisjamaisrépondit le Vénitien. Que m'importe qu'il aitplaidé pour Rabirius ou pour Cluentius ? J'ai bien assez desprocès que je juge ; je me serais mieux accommodé deses oeuvres philosophiques ; maisquand j'ai vu qu'il doutait detoutj'ai conclu que j'en savais autant que luiet que je n'avaisbesoin de personne pour être ignorant.

-- Ah !voilà quatre-vingts volumes de recueils d'une académiedes sciencess'écria Martin ; il se peut qu'il y ait làdu bon. -- Il y en auraitdit Pococurantési un seul desauteurs de ces fatras avait inventé seulement l'art de fairedes épingles ; mais il n'y a dans tous ces livres que de vainssystèmes et pas une seule chose utile.

-- Que depièces de théâtre je vois là ! dit Candide; en italienen espagnolen français ! -- Ouidit lesénateuril y en a trois milleet pas trois douzaines debonnes. Pour ces recueils de sermonsqui tous ensemble ne valent pasune page de Sénèqueet tous ces gros volumes dethéologievous pensez bien que je ne les ouvre jamaisni moini personne. »

Martinaperçut des rayons chargés de livres anglais. «Je croisdit-ilqu'un républicain doit se plaire à laplupart de ces ouvragesécrits si librement. -- OuiréponditPococurantéil est beau d'écrire ce qu'on pense ;c'est le privilège de l'homme. Dans toute notre Italieonn'écrit que ce qu'on ne pense pas ; ceux qui habitent lapatrie des Césars et des Antonins n'osent avoir une idéesans la permission d'un jacobin. Je serais content de la libertéqui inspire les génies anglais si la passion et l'esprit departi ne corrompaient pas tout ce que cette précieuse libertéa d'estimable. »

Candideapercevant un Miltonlui demanda s'il ne regardait pas cet auteurcomme un grand homme. « Qui ? dit Pococurantécebarbare qui fait un long commentaire du premier chapitre de la Genèseen dix livres de vers durs ? ce grossier imitateur des Grecsquidéfigure la créationet quitandis que Moïsereprésente l'Être éternel produisant le monde parla parolefait prendre un grand compas par le Messiah dans unearmoire du ciel pour tracer son ouvrage ? Moij'estimerais celui quia gâté l'enfer et le diable du Tasse ; qui déguiseLucifer tantôt en crapaudtantôt en pygmée ; quilui fait rebattre cent fois les mêmes discours ; qui le faitdisputer sur la théologie ; quien imitant sérieusementl'invention comique des armes à feu de l'Ariostefait tirerle canon dans le ciel par les diables ? Ni moini personne enItalien'a pu se plaire à toutes ces tristes extravagances.Le mariage du péché et de la mort et les couleuvresdont le péché accouche font vomir tout homme qui a legoût un peu délicatet sa longue description d'unhôpital n'est bonne que pour un fossoyeur. Ce poèmeobscurbizarre et dégoûtantfut mépriséà sa naissance ; je le traite aujourd'hui comme il fut traitédans sa patrie par les contemporains. Au resteje dis ce que jepenseet je me soucie fort peu que les autres pensent comme moi. »Candide était affligé de ces discours ; il respectaitHomèreil aimait un peu Milton. « Hélas ! dit-iltout bas à Martinj'ai bien peur que cet homme-ci n'ait unsouverain mépris pour nos poètes allemands. -- Il n'yaurait pas grand mal à celadit Martin. -- Ohquel hommesupérieur ! disait encore Candide entre ses dentsquel grandgénie que ce Pococuranté ! rien ne peut lui plaire. »

Aprèsavoir fait ainsi la revue de tous les livresils descendirent dansle jardin. Candide en loua toutes les beautés. « Je nesais rien de si mauvais goûtdit le maître : nousn'avons ici que des colifichets ; mais je vais dès demain enfaire planter un d'un dessin plus noble. »

Quand lesdeux curieux eurent pris congé de Son Excellence : « Orçàdit Candide à Martinvous conviendrez quevoilà le plus heureux de tous les hommescar il est au-dessusde tout ce qu'il possède. -- Ne voyez-vous pasdit Martinqu'il est dégoûté de tout ce qu'il possède? Platon a ditil y a longtempsque les meilleurs estomacs ne sontpas ceux qui rebutent tous les aliments. -- Maisdit Candiden'ya-t-il pas du plaisir à tout critiquerà sentir desdéfauts où les autres hommes croient voir des beautés? -- C'est-à-direreprit Martinqu'il y a du plaisir àn'avoir pas de plaisir ? -- Oh bien ! dit Candideil n'y a doncd'heureux que moiquand je reverrai Mlle Cunégonde. -- C'esttoujours bien fait d'espérer »dit Martin.

Cependantles joursles semaines s'écoulaient ; Cacambo ne revenaitpointet Candide était si abîmé dans sa douleurqu'il ne fit pas même réflexion que Paquette et frèreGiroflée n'étaient pas venus seulement le remercier.




CHAPITREVINGT-SIXIÈME
D'UN SOUPER QUE CANDIDE ET MARTIN FIRENTAVEC SIX ÉTRANGERSET QUI ILS ÉTAIENT



Un soirque Candidesuivi de Martinallait se mettre à table avecles étrangers qui logeaient dans la même hôtellerieun homme à visage couleur de suie l'aborda par-derrièreetle prenant par le braslui dit : « Soyez prêt àpartir avec nousn'y manquez pas. » Il se retourneet voitCacambo. Il n'y avait que la vue de Cunégonde qui pûtl'étonner et lui plaire davantage. Il fut sur le point dedevenir fou de joie. Il embrasse son cher ami. « Cunégondeest icisans douteoù est-elle ? Mène-moi vers elleque je meure de joie avec elle. -- Cunégonde n'est point icidit Cacamboelle est à Constantinople. -- AhCiel ! àConstantinople ! maisfût-elle à la Chinej'y volepartons. -- Nous partirons après souperreprit Cacamboje nepeux vous en dire davantage ; je suis esclavemon maîtrem'attend ; il faut que j'aille le servir à table : ne ditesmot ; soupez et tenez-vous prêt. »

Candidepartagé entre la joie et la douleurcharmé d'avoirrevu son agent fidèleétonné de le voiresclaveplein de l'idée de retrouver sa maîtresselecoeur agitél'esprit bouleversése mit à tableavec Martinqui voyait de sang-froid toutes ces aventureset avecsix étrangers qui étaient venus passer le carnaval àVenise.

Cacamboqui versait à boire à l'un de ces six étrangerss'approcha de l'oreille de son maîtresur la fin du repasetlui dit : « SireVotre Majesté partira quand ellevoudrale vaisseau est prêt. » Ayant dit ces motsilsortit. Les convivesétonnésse regardaient sansproférer une seule parolelorsqu'un autre domestiques'approchant de son maîtrelui dit : « Sirela chaisede Votre Majesté est à Padoueet la barque est prête.» Le maître fit un signeet le domestique partit. Tousles convives se regardèrent encoreet la surprise communeredoubla. Un troisième valets'approchant aussi d'untroisième étrangerlui dit : « Sirecroyez-moiVotre Majesté ne doit pas rester ici plus longtemps : je vaistout préparer » ; et aussitôt il disparut.

Candide etMartin ne doutèrent pas alors que ce ne fût unemascarade du carnaval. Un quatrième domestique dit auquatrième maître : « Votre Majesté partiraquand elle voudra »et sortit comme les autres. Le cinquièmevalet en dit autant au cinquième maître. Mais le sixièmevalet parla différemment au sixième étrangerqui était auprès de Candide ; il lui dit : « MafoiSireon ne veut plus faire crédit à VotreMajesténi à moi non plus ; et nous pourrions bienêtre coffrés cette nuitvous et moi : je vais pourvoirà mes affaires ; adieu. »

Tous lesdomestiques ayant disparules six étrangersCandide etMartin demeurèrent dans un profond silence. Enfin Candide lerompit. « Messieursdit-ilvoilà une singulièreplaisanterie : pourquoi êtes-vous tous rois ? Pour moi)e vousavoue que ni moi ni Martin nous ne le sommes. »

Le maîtrede Cacambo prit alors gravement la paroleet dit en italien : «Je ne suis point plaisantje m'appelle Achmet III. J'ai étégrand sultan plusieurs années ; je détrônai monfrère ; mon neveu m'a détrôné ; on a coupéle cou à mes vizirs ; j'achève ma vie dans le vieuxsérail ; mon neveu le grand sultan Mahmoud me permet devoyager quelquefois pour ma santéet je suis venu passer lecarnaval à Venise. »

Un jeunehomme qui était auprès d'Achmet parla après luiet dit : « Je m'appelle Ivan ; j'ai été empereurde toutes les Russies ; j'ai été détrônéau berceau ; mon père et ma mère ont étéenfermés ; on m'a élevé en prison ; j'aiquelquefois la permission de voyageraccompagné de ceux quime gardentet je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Letroisième dit : « Je suis Charles-Édouardroid'Angleterre ; mon père m'a cédé ses droits auroyaume ; j'ai combattu pour les soutenir ; on a arraché lecoeur à huit cents de mes partisanset on leur en a battu lesjoues. J'ai été mis en prison ; je vais à Romefaire une visite au roi mon pèredétrônéainsi que moi et mon grand-pèreet je suis venu passer lecarnaval à Venise. »

Lequatrième prit alors la parole et dit : « Je suis roides Polaques ; le sort de la guerre m'a privé de mes Étatshéréditaires ; mon père a éprouvéles mêmes revers ; je me résigne à la Providencecomme le sultan Achmetl'empereur Ivan et le roi Charles-Édouardà qui Dieu donne une longue vieet je suis venu passer lecarnaval à Venise. »

Lecinquième dit : « Je suis aussi roi des Polaques ; j'aiperdu mon royaume deux fois ; mais la Providence m'a donné unautre Étatdans lequel j'ai fait plus de bien que tous lesrois des Sarmates ensemble n'en ont jamais pu faire sur les bords dela Vistule ; je me résigne aussi à la Providenceet jesuis venu passer le carnaval à Venise. »

Il restaitau sixième monarque à parler. « Messieursdit-ilje ne suis pas si grand seigneur que vous ; mais enfin j'aiété roi tout comme un autre. Je suis Théodore ;on m'a élu roi en Corse ; on m'a appelé Votre Majestéet à présentà peine m'appelle-t-on Monsieur.J'ai fait frapper de la monnaieet je ne possède pas undenier ; j'ai eu deux secrétaires d'Étatet j'ai àpeine un valet ; je me suis vu sur un trôneet j'ai longtempsété à Londres en prisonsur la paille. J'aibien peur d'être traité de même iciquoique jesois venu comme Vos Majestés passer le carnaval àVenise. »

Les cinqautres rois écoutèrent ce discours avec une noblecompassion. Chacun d'eux donna vingt sequins au roi Théodorepour avoir des habits et des chemises ; et Candide lui fit présentd'un diamant de deux mille sequins. « Quel est doncdisaientles cinq roisce simple particulier qui est en état de donnercent fois autant que chacun de nouset qui le donne ? »

Dansl'instant qu'on sortait de tableil arriva dans la mêmehôtellerie quatre altesses sérénissimes quiavaient aussi perdu leurs États par le sort de la guerreetqui venaient passer le reste du carnaval à Venise. MaisCandide ne prit pas seulement garde à ces nouveaux venus. Iln'était occupé que d'aller trouver sa chèreCunégonde à Constantinople.




CHAPITREVINGT-SEPTIÈME
VOYAGE DE CANDIDE ÀCONSTANTINOPLE



Le fidèleCacambo avait déjà obtenu du patron turc qui allaitreconduire le sultan Achmet à Constantinople qu'il recevraitCandide et Martin sur son bord. L'un et l'autre s'y rendirent aprèss'être prosternés devant Sa misérable Hautesse.Candidechemin faisantdisait à Martin : « Voilàpourtant six rois détrônésavec qui nous avonssoupéet encore dans ces six rois il y en a un à quij'ai fait l'aumône. Peut-être y a-t-il beaucoup d'autresprinces plus infortunés. Pour moije n'ai perdu que centmoutonset je vole dans les bras de Cunégonde. Mon cherMartinencore une foisPangloss avait raison : tout est bien. -- Jele souhaitedit Martin. -- Maisdit Candidevoilà uneaventure bien peu vraisemblable que nous avons eue à Venise.On n'avait jamais vu ni ouï conter que six rois détrônéssoupassent ensemble au cabaret. -- Cela n'est pas plusextraordinairedit Martinque la plupart des choses qui nous sontarrivées. Il est très commun que des rois soientdétrônés ; et à l'égard del'honneur que nous avons eu de souper avec euxc'est une bagatellequi ne mérite pas notre attention. »

Àpeine Candide fut-il dans le vaisseau qu'il sauta au cou de sonancien valetde son ami Cacambo. « Eh bien ! lui dit-ilquefait Cunégonde ? Est-elle toujours un prodige de beauté? M'aime-t-elle toujours ? Comment se porte-t-elle ? Tu lui as sansdoute acheté un palais à Constantinople ?

-- Moncher maîtrerépondit CacamboCunégonde lave lesécuelles sur le bord de la Propontidechez un prince qui atrès peu d'écuelles ; elle est esclave dans la maisond'un ancien souverain nommé Ragotskià qui le GrandTurc donne trois écus par jour dans son asile ; mais ce quiest bien plus tristec'est qu'elle a perdu sa beauté etqu'elle est devenue horriblement laide. -- Ah ! belle ou laideditCandideje suis honnête hommeet mon devoir est de l'aimertoujours. Mais comment peut-elle être réduite àun état si abject avec les cinq ou six millions que tu avaisapportés ? -- Bondit Cacambone m'en a-t-il pas falludonner deux millions au señor don Fernando d'IbaraayFigueoray Mascarenesy Lampourdosy Souzagouverneur deBuenos-Ayrespour avoir la permission de reprendre mademoiselleCunégonde ? Et un pirate ne nous a-t-il pas bravementdépouillés de tout le reste ? Ce pirate ne nous a-t-ilpas menés au cap de Matapanà Miloà Nicarieà Samosà Petraaux Dardanellesà MarmoraàScutari ? Cunégonde et la vieille servent chez ce prince dontje vous ai parléet moi je suis esclave du sultan détrôné.-- Que d'épouvantables calamités enchaînéesles unes aux autres ! dit Candide. Maisaprès toutj'aiencore quelques diamants ; je délivrerai aisémentCunégonde. C'est bien dommage qu'elle soit devenue si laide. »

Ensuitese tournant vers Martin : « Qui pensez-vousdit-ilqui soitle plus à plaindrede l'empereur Achmetde l'empereur Ivandu roi Charles-Édouardou de moi ? -- Je n'en sais rienditMartin ; il faudrait que je fusse dans vos coeurs pour le savoir. --Ah ! dit Candidesi Pangloss était iciil le saurait et nousl'apprendrait. -- Je ne saisdit Martinavec quelles balances votrePangloss aurait pu peser les infortunes des hommes et apprécierleurs douleurs. Tout ce que je présumec'est qu'il y a desmillions d'hommes sur la terre cent fois plus à plaindre quele roi Charles-Édouardl'empereur Ivan et le sultan Achmet.-- Cela pourrait bien être »dit Candide.

On arrivaen peu de jours sur le canal de la mer Noire. Candide commençapar racheter Cacambo fort cheretsans perdre de tempsil se jetadans une galèreavec ses compagnonspour aller sur le rivagede la Propontide chercher Cunégondequelque laide qu'elle pûtêtre.

Il y avaitdans la chiourme deux forçats qui ramaient fort malet àqui le levanti patron appliquait de temps en temps quelques coups denerf de boeuf sur leurs épaules nues ; Candidepar unmouvement naturelles regarda plus attentivement que les autresgalériens et s'approcha d'eux avec pitié. Quelquestraits de leurs visages défigurés lui parurent avoir unpeu de ressemblance avec Pangloss et avec ce malheureux jésuitece baronce frère de Mlle Cunégonde. Cette idéel'émut et l'attrista. Il les considéra encore plusattentivement. « En véritédit-il àCacambosi je n'avais pas vu pendre maître Panglosset si jen'avais pas eu le malheur de tuer le baronje croirais que ce sonteux qui rament dans cette galère. »

Au nom dubaron et de Pangloss les deux forçats poussèrent ungrand cris'arrêtèrent sur leur banc et laissèrenttomber leurs rames. Le levanti patron accourait sur euxet les coupsde nerf de boeuf redoublaient. « ArrêtezarrêtezSeigneurs'écria Candideje vous donnerai tant d'argent quevous voudrez. -- Quoi ! c'est Candide ! disait l'un des forçats.-- Quoi ! c'est Candide ! disait l'autre. -- Est-ce un songe ? ditCandide ; veillé-je ? suis-je dans cette galère ?Est-ce là monsieur le baron que j'ai tué ? Est-ce làmaître Pangloss que j'ai vu pendre ?

-- C'estnous-mêmesc'est nous-mêmesrépondaient-ils. --Quoi ! c'est là ce grand philosophe ? disait Martin.

-- Eh !Monsieur le levanti patrondit Candidecombien voulez-vous d'argentpour la rançon de M. de Thunder-ten-tronckhun des premiersbarons de l'Empireet de M. Panglossle plus profond métaphysiciend'Allemagne ? -- Chien de chrétienrépondit le levantipatronpuisque ses deux chiens de forçats chrétienssont des barons et des métaphysiciensce qui est sans douteune grande dignité dans leurs paystu m'en donneras cinquantemille sequins. -- Vous les aurezmonsieurramenez-moi comme unéclair à Constantinopleet vous serez payésur-le-champ. Mais nonmenez-moi chez Mlle Cunégonde. »Le levanti patronsur la première offre de Candideavaitdéjà tourné la proue vers la villeet ilfaisait ramer plus vite qu'un oiseau ne fend les airs.

Candideembrassa cent fois le baron et Pangloss. « Et comment ne vousai-je pas tuémon cher baron ? et mon cher Panglosscommentêtes-vous en vie après avoir été pendu ?et pourquoi êtes-vous tous deux aux galères en Turquie ?Est-il bien vrai que ma chère soeur soit dans ce pays ? disaitle baron. -- Ouirépondait Cacambo. -- Je revois donc moncher Candide »s'écriait Pangloss. Candide leurprésentait Martin et Cacambo. Ils s'embrassaient tousilsparlaient tous à la fois. La galère volaitils étaientdéjà dans le port. On fit venir un Juifà quiCandide vendit pour cinquante mille sequins un diamant de la valeurde cent milleet qui lui jura par Abraham qu'il n'en pouvait donnerdavantage. Il paya incontinent la rançon du baron et dePangloss. Celui-ci se jeta aux pieds de son libérateur et lesbaigna de larmes ; l'autre le remercia par un signe de têteetlui promit de lui rendre cet argent à la premièreoccasion. « Mais est-il bien possible que ma soeur soit enTurquie ? disait-il. -- Rien n'est si possiblereprit Cacambopuisqu'elle écure la vaisselle chez un prince de Transylvanie. »On fit aussitôt venir deux Juifs ; Candide vendit encore desdiamants ; et ils repartirent tous dans une autre galère pouraller délivrer Cunégonde.




CHAPITREVINGT-HUITIÈME
CE QUI ARRIVA À CANDIDEÀCUNÉGONDEÀ PANGLOSSÀ MARTINETC.



«Pardonencore une foisdit Candide au baron ; pardonmon RévérendPèrede vous avoir donné un grand coup d'épéeau travers du corps. -- N'en parlons plusdit le baron ; je fus unpeu trop vifje l'avoue ; maispuisque vous voulez savoir par quelhasard vous m'avez vu aux galèresje vous dirai qu'aprèsavoir été guéri de ma blessure par le frèreapothicaire du collègeje fus attaqué et enlevépar un parti espagnol ; on me mit en prison à Buenos-Ayresdans le temps que ma soeur venait d'en partir. Je demandai àretourner à Rome auprès du père général.Je fus nommé pour aller servir d'aumônier àConstantinople auprès de M. l'ambassadeur de France. Il n'yavait pas huit jours que j'étais entré en fonctionsquand je trouvai sur le soir un jeune icoglan très bien fait.Il faisait fort chaud : le jeune homme voulut se baigner ; je priscette occasion de me baigner aussi. Je ne savais pas que ce fûtun crime capital pour un chrétien d'être trouvétout nu avec un jeune musulman. Un cadi me fit donner cent coups debâton sous la plante des pieds et me condamna aux galères.Je ne crois pas qu'on ait fait une plus horrible injustice. Mais jevoudrais bien savoir pourquoi ma soeur est dans la cuisine d'unsouverain de Transylvanie réfugié chez les Turcs.

-- Maisvousmon cher Panglossdit Candidecomment se peut-il que je vousrevoie ? -- Il est vraidit Panglossque vous m'avez vu pendre ; jedevais naturellement être brûlé ; mais vous voussouvenez qu'il plut à verse lorsqu'on allait me cuire :l'orage fut si violent qu'on désespéra d'allumer le feu; je fus penduparce qu'on ne put mieux faire : un chirurgien achetamon corpsm'emporta chez luiet me disséqua. Il me fitd'abord une incision cruciale depuis le nombril jusqu'à laclavicule. On ne pouvait pas avoir été plus mal penduque je l'avais été. L'exécuteur des hautesoeuvres de la sainte Inquisitionlequel était sous-diacrebrûlait à la vérité les gens àmerveillemais il n'était pas accoutumé àpendre : la corde était mouillée et glissa malellefut nouée ; enfin je respirais encore : l'incision cruciale mefit jeter un si grand cri que mon chirurgien tomba à larenverseetcroyant qu'il disséquait le diableil s'enfuiten mourant de peuret tomba encore sur l'escalier en fuyant. Safemme accourut au bruitd'un cabinet voisin ; elle me vit sur latable étendu avec mon incision cruciale : elle eut encore plusde peur que son maris'enfuit et tomba sur lui. Quand ils furent unpeu revenus à euxj'entendis la chirurgienne qui disait auchirurgien : « Mon bonde quoi vous avisez-vous aussi dedisséquer un hérétique ? Ne savez-vous pas quele diable est toujours dans le corps de ces gens-là ? Je vaisvite chercher un prêtre pour l'exorciser. » Je frémisà ce proposet je ramassai le peu de forces qui me restaientpour crier : " Ayez pitié de moi ! " Enfin lebarbier portugais s'enhardit ; il recousit ma peau ; sa femme mêmeeut soin de moi ; je fus sur pied au bout de quinze jours. Le barbierme trouva une conditionet me fit laquais d'un chevalier de Maltequi allait à Venise ; mais mon maître n'ayant pas dequoi me payerje me mis au service d'un marchand vénitienetje le suivis à Constantinople.

« Unjour il me prit fantaisie d'entrer dans une mosquée ; il n'yavait qu'un vieil iman et une jeune dévote très joliequi disait ses patenôtres ; sa gorge était toutedécouverte : elle avait entre ses deux tétons un beaubouquet de tulipesde rosesd'anémonesde renonculesd'hyacinthes et d'oreilles-d'ours ; elle laissa tomber son bouquet ;je le ramassaiet je le lui remis avec un empressement trèsrespectueux. Je fus si longtemps à le lui remettre que l'imanse mit en colèreet voyant que j'étais chrétienil cria à l'aide. On me mena chez le cadiqui me fit donnercent coups de lattes sur la plante des pieds et m'envoya aux galères.Je fus enchaîné précisément dans la mêmegalère et au même banc que monsieur le baron. Il y avaitdans cette galère quatre jeunes gens de Marseillecinqprêtres napolitainset deux moines de Corfouqui nous direntque de pareilles aventures arrivaient tous les jours. Monsieur lebaron prétendait qu'il avait essuyé une plus grandeinjustice que moi ; je prétendaismoiqu'il étaitbeaucoup plus permis de remettre un bouquet sur la gorge d'une femmeque d'être tout nu avec un icoglan. Nous disputions sans cesseet nous recevions vingt coups de nerf de boeuf par jourlorsquel'enchaînement des événements de cet univers vousa conduit dans notre galèreet que vous nous avez rachetés.

-- Eh bien! mon cher Panglosslui dit Candidequand vous avez étépendudisséquéroué de coupset que vous avezramé aux galèresavez-vous toujours pensé quetout allait le mieux du monde ? -- Je suis toujours de mon premiersentimentrépondit Panglosscar enfin je suis philosophe :il ne me convient pas de me dédireLeibnitz ne pouvant pasavoir tortet l'harmonie préétablie étantd'ailleurs la plus belle chose du mondeaussi bien que le plein etla matière subtile. »




CHAPITREVINGT-NEUVIÈME
COMMENT CANDIDE RETROUVA CUNÉGONDEET LA VIEILLE



Pendantque Candidele baronPanglossMartin et Cacambo contaient leursaventuresqu'ils raisonnaient sur les événementscontingents ou non contingents de cet universqu'ils disputaient surles effets et les causessur le mal moral et sur le mal physiquesur la liberté et la nécessitésur lesconsolations que l'on peut éprouver lorsqu'on est aux galèresen Turquieils abordèrent sur le rivage de la Propontide àla maison du prince de Transylvanie. Les premiers objets qui seprésentèrent furent Cunégonde et la vieillequiétendaient des serviettes sur des ficelles pour les fairesécher.

Le baronpâlit à cette vue. Le tendre amant Candideen voyant sabelle Cunégonde rembrunieles yeux érailléslagorge sècheles joues ridéesles bras rouges etécaillésrecula trois pas saisi d'horreuret avançaensuite par bon procédé. Elle embrassa Candide et sonfrère ; on embrassa la vieille : Candide les racheta toutesdeux.

Il y avaitune petite métairie dans le voisinage : la vieille proposa àCandide de s'en accommoderen attendant que toute la troupe eûtune meilleure destinée. Cunégonde ne savait pas qu'elleétait enlaidiepersonne ne l'en avait avertie : elle fitsouvenir Candide de ses promesses avec un ton si absolu que le bonCandide n'osa pas la refuser. Il signifia donc au baron qu'il allaitse marier avec sa soeur. « Je ne souffrirai jamaisdit lebaronune telle bassesse de sa part et une telle insolence de lavôtrecette infamie ne me sera jamais reprochée : lesenfants de ma soeur ne pourraient entrer dans les chapitresd'Allemagne. Nonjamais ma soeur n'épousera qu'un baron del'Empire. » Cunégonde se jeta à ses pieds et lesbaigna de larmes ; il fut inflexible. « Maître fouluidit Candideje t'ai réchappé des galèresj'aipayé ta rançonj'ai payé celle de ta soeur ;elle lavait ici des écuelleselle est laidej'ai la bontéd'en faire ma femmeet tu prétends encore t'y opposer ! Je teretuerais si j'en croyais ma colère. -- Tu peux me tuerencoredit le baronmais tu n'épouseras pas ma soeur de monvivant. »




CHAPITRETRENTIÈME
CONCLUSION



Candidedans le fond de son coeurn'avait aucune envie d'épouserCunégonde. Mais l'impertinence extrême du baron ledéterminait à conclure le mariageet Cunégondele pressait si vivement qu'il ne pouvait s'en dédire. Ilconsulta PanglossMartin et le fidèle Cacambo. Pangloss fitun beau mémoire par lequel il prouvait que le baron n'avaitnul droit sur sa soeuret qu'elle pouvaitselon toutes les lois del'Empireépouser Candide de la main gauche. Martin conclut àjeter le baron dans la mer. Cacambo décida qu'il fallait lerendre au levanti patron et le remettre aux galères ; aprèsquoi on l'enverrait à Rome au père généralpar le premier vaisseau. L'avis fut trouvé fort bon ; lavieille l'approuva ; on n'en dit rien à sa soeur ; la chosefut exécutée pour quelque argentet on eut le plaisird'attraper un jésuite et de punir l'orgueil d'un baronallemand.

Il étaittout naturel d'imaginer qu'après tant de désastresCandidemarié avec sa maîtresse et vivant avec lephilosophe Panglossle philosophe Martinle prudent Cacambo et lavieilleayant d'ailleurs rapporté tant de diamants de lapatrie des anciens Incasmènerait la vie du monde la plusagréable ; mais il fut tant friponné par les Juifsqu'il ne lui resta plus rien que sa petite métairie ; safemmedevenant tous les jours plus laidedevint acariâtre etinsupportable ; la vieille était infirme et fut encore de plusmauvaise humeur que Cunégonde. Cacamboqui travaillait aujardinet qui allait vendre des légumes àConstantinopleétait excédé de travail etmaudissait sa destinée. Pangloss était au désespoirde ne pas briller dans quelque université d'Allemagne. PourMartinil était fermement persuadé qu'on est égalementmal partout ; il prenait les choses en patience. CandideMartin etPangloss disputaient quelquefois de métaphysique et de morale.On voyait souvent passer sous les fenêtres de la métairiedes bateaux chargés d'effendisde bachasde cadisqu'onenvoyait en exil à Lemnosà MitylèneàErzeroum. On voyait venir d'autres cadisd'autres bachasd'autreseffendisqui prenaient la place des expulsés et qui étaientexpulsés à leur tour. On voyait des têtesproprement empaillées qu'on allait présenter àla Sublime Porte. Ces spectacles faisaient redoubler lesdissertations ; et quand on ne disputait pasl'ennui était siexcessif que la vieille osa un jour leur dire : « Je voudraissavoir lequel est le pireou d'être violée cent foispar des pirates nègresd'avoir une fesse coupéedepasser par les baguettes chez les Bulgaresd'être fouettéet pendu dans un auto-da-féd'être disséquéde ramer en galèred'éprouver enfin toutes les misèrespar lesquelles nous avons tous passéou bien de rester ici àne rien faire ? -- C'est une grande question »dit Candide.

Cediscours fit naître de nouvelles réflexionset Martinsurtout conclut que l'homme était né pour vivre dansles convulsions de l'inquiétudeou dans la léthargiede l'ennui. Candide n'en convenait pasmais il n'assurait rien.Pangloss avouait qu'il avait toujours horriblement souffert ; maisayant soutenu une fois que tout allait à merveilleil lesoutenait toujourset n'en croyait rien.

Une choseacheva de confirmer Martin dans ses détestables principesdefaire hésiter plus que jamais Candideet d'embarrasserPangloss. C'est qu'ils virent un jour aborder dans leur métairiePaquette et le frère Girofléequi étaient dansla plus extrême misère ; ils avaient bien vite mangéleurs trois mille piastress'étaient quittéss'étaient raccommodéss'étaient brouillésavaient été mis en prisons'étaient enfuisetenfin frère Giroflée s'était fait turc. Paquettecontinuait son métier partoutet n'y gagnait plus rien. «Je l'avais bien prévudit Martin à Candideque vosprésents seraient bientôt dissipés et ne lesrendraient que plus misérables. Vous avez regorgé demillions de piastresvous et Cacamboet vous n'êtes pas plusheureux que frère Giroflée et Paquette. -- Ahah ! ditPangloss à Paquettele ciel vous ramène donc ici parminousma pauvre enfant ! Savez-vous bien que vous m'avez coûtéle bout du nezun oeil et une oreille ? Comme vous voilàfaite ! Et qu'est-ce que ce monde ! » Cette nouvelle aventureles engagea à philosopher plus que jamais.

Il y avaitdans le voisinage un derviche très fameuxqui passait pour lemeilleur philosophe de la Turquie ; ils allèrent le consulter; Pangloss porta la paroleet lui dit : « Maîtrenousvenons vous prier de nous dire pourquoi un aussi étrangeanimal que l'homme a été formé.

-- De quoite mêles-tu ? dit le dervicheest-ce là ton affaire ?-- Maismon Révérend Pèredit Candideil y ahorriblement de mal sur la terre. -- Qu'importedit le dervichequ'il y ait du mal ou du bien ? Quand Sa Hautesse envoie un vaisseauen Égyptes'embarrasse-t-elle si les souris qui sont dans levaisseau sont à leur aise ou non ? -- Que faut-il donc faire ?dit Pangloss. -- Te tairedit le derviche. -- Je me flattaisditPanglossde raisonner un peu avec vous des effets et des causesdumeilleur des mondes possiblesde l'origine du malde la nature del'âme et de l'harmonie préétablie. » Ledervicheà ces motsleur ferma la porte au nez.

Pendantcette conversationla nouvelle s'était répandue qu'onvenait d'étrangler à Constantinople deux vizirs du bancet le muphtiet qu'on avait empalé plusieurs de leurs amis.Cette catastrophe faisait partout un grand bruit pendant quelquesheures. PanglossCandide et Martinen retournant à la petitemétairierencontrèrent un bon vieillard qui prenait lefrais à sa porte sous un berceau d'orangers. Panglossquiétait aussi curieux que raisonneurlui demanda comment senommait le muphti qu'on venait d'étrangler. « Je n'ensais rienrépondit le bonhommeet je n'ai jamais su le nomd'aucun muphti ni d'aucun vizir. J'ignore absolument l'aventure dontvous me parlez ; je présume qu'en général ceuxqui se mêlent des affaires publiques périssentquelquefois misérablementet qu'ils le méritent ; maisje ne m'informe jamais de ce qu'on fait à Constantinople ; jeme contente d'y envoyer vendre les fruits du jardin que je cultive. »Ayant dit ces motsil fit entrer les étrangers dans sa maison: ses deux filles et ses deux fils leur présentèrentplusieurs sortes de sorbets qu'ils faisaient eux-mêmesdukaïmac piqué d'écorces de cédrat confitdes orangesdes citronsdes limonsdes ananasdes pistachesducafé de Moka qui n'était point mêlé avecle mauvais café de Batavia et des îles. Aprèsquoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbesde Candidede Pangloss et de Martin.

«Vous devez avoirdit Candide au Turcune vaste et magnifique terre? -- Je n'ai que vingt arpentsrépondit le Turc ; je lescultive avec mes enfants ; le travail éloigne de nous troisgrands maux : l'ennuile viceet le besoin. »

Candideen retournant dans sa métairiefit de profondes réflexionssur le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin: « Ce bon vieillard me paraît s'être fait un sortbien préférable à celui des six rois avec quinous avons eu l'honneur de souper. -- Les grandeursdit Panglosssont fort dangereusesselon le rapport de tous les philosophes : carenfin Églonroi des Moabitesfut assassiné par Aod ;Absalon fut pendu par les cheveux et percé de trois dards ; leroi Nadabfils de Jéroboamfut tué par Baaza ; le roiÉlapar Zambri ; Ochosiaspar Jéhu ; AthaliaparJoïada ; les rois JoachimJéchoniasSédéciasfurent esclaves. Vous savez comment périrent CrésusAstyageDariusDenys de SyracusePyrrhusPerséeAnnibalJugurthaAriovisteCésarPompéeNéronOthonVitelliusDomitienRichard II d'AngleterreÉdouardIIHenri VIRichard IIIMarie StuartCharles Ierles trois Henride Francel'empereur Henri IV ? Vous savez... -- Je sais aussiditCandidequ'il faut cultiver notre jardin. -- Vous avez raisonditPangloss : carquand l'homme fut mis dans le jardin d'Édenil y fut mis ut operaretur eumpour qu'il travaillâtce quiprouve que l'homme n'est pas né pour le repos. -- Travaillonssans raisonnerdit Martin ; c'est le seul moyen de rendre la viesupportable. »

Toute lapetite société entra dans ce louable dessein ; chacunse mit à exercer ses talents. La petite terre rapportabeaucoup. Cunégonde était à la véritébien laide ; mais elle devint une excellente pâtissière; Paquette broda ; la vieille eut soin du linge. Il n'y eut pasjusqu'à frère Giroflée qui ne rendîtservice ; il fut un très bon menuisieret même devinthonnête homme ; et Pangloss disait quelquefois à Candide: « Tous les événements sont enchaînésdans le meilleur des mondes possibles ; car enfinsi vous n'aviezpas été chassé d'un beau château àgrands coups de pied dans le derrière pour l'amour de MlleCunégondesi vous n'aviez pas été mis àl'Inquisitionsi vous n'aviez pas couru l'Amérique àpiedsi vous n'aviez pas donné un bon coup d'épéeau baronsi vous n'aviez pas perdu tous vos moutons du bon paysd'Eldoradovous ne mangeriez pas ici des cédrats confits etdes pistaches. -- Cela est bien ditrépondit Candidemais ilfaut cultiver notre jardin. »