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François-Marie Arouet de Voltaire



Lettres philosophiques

 

 

 

 


PREMIÈRE LETTRE

SUR LES QUAKERS.

J'ai cru que la doctrine et l'histoire d'un peuple si extraordinaire méritaient la curiosité d'un homme raisonnable. Pour m'en instruirej'allai trouver un plus célèbres quakers d'Angleterrequiaprès avoir été trente ans dans le avait su mettre des bornes à sa fortune et à ses désirset s'était retiré dans une campagne auprès de Londres. Je fus le chercher dans sa retraite ; c'était une maison petitemais bien bâtiepleine de propreté sans ornement. Le quaker était un vieillard frais qui n'avait jamais eu de maladieparce qu'il n'avait jamais connu les passions ni l'intempérance : je n'ai point vu en ma vie d'air plus noble ni plus engageant que le sien. Il était vêtucomme tous ceux de sa religiond'un habit sans plis dans les côtés et sans boutons sur les poches ni sur les mancheset portait un grand chapeau à bords rabattuscomme nos ecclésiastiques ; il me reçut avec son chapeau sur la têteet s'avança vers moi sans faire la moindre inclination de corps ; mais il y avait plus de politesse dans l'air ouvert et humain de son visage qu'il n'y en a dans l'usage de tirer une jambe derrière l'autre et de porter à la main ce qui est fait pour couvrir la tête.
«Amime dit-ilje vois que tu es un étranger ; si je puis t'être de quelque utilitétu n'as qu'à parler.
--- Monsieurlui dis-jeen me courbant le corps et en glissant un pied vers luiselon notre coutumeje me flatte que ma juste curiosité ne vous déplaira paset que vous voudrez bien me faire l'honneur de m'instruire de votre religion. Les gens de ton paysme répond-ilfont trop de compliments et de révérences ; mais je n'en ai encore vu aucun qui ait eu la même curiosité que toi. Entreet dînons d'abord ensemble. Je fis encore quelques mauvais complimentsparce qu'on ne se défait pas de ses habitudes tout d'un coup ; etaprès un repas sain et frugalqui commença et qui finit par une prière à Dieuje me mis à interroger mon homme. Je débutai par la question que de bons catholiques ont faite plus d'une fois aux huguenots :
«Mon cher Monsieurlui dis-jeêtes- vous baptisé ?
--- Nonme répondit le quakeret mes confrères ne le sont point.
--- Commentmorbleurepris-jevous n'êtes donc pas chrétiens ?
--- Mon filsrepartit-il d'un ton douxne jure point ; nous sommes chrétiens et tâchons d'être bons chrétiensmais nous ne pensons pas que le christianisme consiste à jeter de l'eau froide sur la têteavec un peu de sel.
--- Eh ! ventrebleurepris-jeoutré de cette impiétévous avez donc oublié que Jésus-Christ fut baptisé par Jean ?
--- Amipoint de jurementsencore un coupdit le bénin quaker. Le Christ reçut le baptême de Jeanmais il ne baptisa jamais personne ; nous ne sommes pas les disciples de Jeanmais du Christ.
--- Hélas ! dis-jecomme vous seriez brûlé en pays d'inquisitionpauvre homme !... Eh ! pour l'amour de Dieuque je vous baptise et que je vous fasse chrétien !
--- S'il ne fallait que cela pour condescendre à ta faiblessenous le ferions volontiersrepartit-il gravement ; nous ne condamnons personne pour user de la cérémonie du Baptêmemais nous croyons que ceux qui professent une religion toute sainte et toute spirituelle doivent s'abstenirautant qu'ils le peuventdes cérémonies judaïques.
--- En voici bien d'un autrem'écriai-je ! Des cérémonies judaïques !
--- Ouimon filscontinua-t-ilet si judaïques que plusieurs juifs encore aujourd'hui usent quelquefois du Baptême de Jean. Consulte l'Antiquité ; elle t'apprendra que Jean ne fit que renouveler cette pratiquelaquelle était en usage longtemps avant lui parmi les Hébreuxcomme le pèlerinage de la Mecque l'était parmi les ismaélites. Jésus voulut bien recevoir le Baptême de Jeande même qu'il s'était soumis à la Circoncision ; maiset la Circoncisionet le lavement d'eau doivent être tous deux abolis par le Baptême du Christce Baptême de l'espritcette ablution de l'âme qui sauve les hommes. Aussi le précurseur Jean disait : Je vous baptise à la vérité avec de l'eaumais un autre viendra après moiplus puissant que moiet dont je ne suis pas digne de porter les sandales ; celui-là vous baptisera avec le feu et le Saint-Esprit. Aussi le grand Apôtre des GentilsPaulécrit aux Corinthiens : Le Christ ne m'a pas envoyé pour baptisermais pour prêcher l'Évangile ; aussi ce même Paul ne baptisa jamais avec de l'eau que deux personnesencore fut-ce malgré lui ; il circoncit son disciple Timothée ; les autres Apôtres circoncisaient aussi tous ceux qui voulaient. Es-tu circoncis ? ajouta-t-il. Je lui répondis que je n'avais pas cet honneur.
«Eh biendit-ill'amitu es chrétien sans être circonciset moisans être baptisé.

Voilà comme mon saint homme abusait assez spécieusement de trois ou quatre de la Sainte Écriturequi semblaient favoriser sa secte ; mais il oubliait de la meilleure foi du monde une centaine de passages qui l'écrasaient. Je me gardai bien de lui rien contester ; il n'y a rien à gagner avec un enthousiaste : il ne faut point s'aviser de dire à un homme les défauts de sa maîtresseni à un plaideur le faible de sa causeni des raisons à un illuminé ; ainsi je passai à d'autres questions.
«A l'égard de la Communionlui dis-jecomment en usez-vous ?
--- Nous n'en usons pointdit-il.
--- Quoi ! point de Communion ?
--- Nonpoint d'autre que celle des coeurs. Alors il me cita encore les Écritures. Il me fit un fort beau sermon contre la Communionet me parla d'un ton inspiré pour me prouver que tous les Sacrements étaient tous d'invention humaineet que le mot de Sacrement ne se trouvait pas une seule fois dans l'Évangile.
«Pardonnedit-ilà mon ignoranceje ne t'ai pas apporté la centième partie des preuves de ma religion ; mais tu peux les voir dans l'exposition de notre foi par Robert Barclay : c'est un des meilleurs livres qui soient jamais sortis de la main des hommes. Nos ennemis conviennent qu'il est très dangereuxcela prouve combien il est raisonnable. Je lui promis de lire ce livreet mon quaker me crut déjà converti.

Ensuite il me rendit raison en peu de mots de quelques singularités qui exposent cette secte au mépris des autres.
«Avouedit-ilque tu as eu bien de la peine à t'empêcher de rire quand j'ai répondu à toutes tes civilités avec mon chapeau sur ma tête et en te tutoyant ; cependant tu me parais trop instruit pour ignorer que du temps du Christ aucune nation ne tombait dans le ridicule de substituer le pluriel au singulier. On disait à César Auguste : je t'aimeje te prieje te remercie ; il ne souffrait pas même qu'on l'appelât monsieurDominus. Ce ne fut que très longtemps après lui que les hommes s'avisèrent de se faire appeler vous au lieu de tucomme s'ils étaient doubleset d'usurper les titres impertinents de Grandeurd'Éminencede Saintetéque des vers de terre donnent à d'autres vers de terreen les assurant qu'ils sontavec un profond respect et une fausseté infâmeleurs très humbles et très obéissants serviteurs. C'est pour être plus sur nos gardes contre cet indigne commerce de mensonges et de flatteries que nous tutoyons également les rois et les savetiersque nous ne saluons personnen'ayant pour les hommes que de la charitéet du respect que pour les lois.

«Nous portons aussi un habit un peu différent des autres hommesafin que ce pour nous un avertissement continuel de ne leur pas ressembler. Les autres les marques de leurs dignitéset nouscelles de l'humilité chrétienne ; nous fuyons les assemblées de plaisirles spectaclesle jeu ; car nous serions bien à plaindre de remplir de ces bagatelles des coeurs en qui Dieu doit habiter ; nous ne faisons jamais de sermentspas même en justice ; nous pensons que le nom du Très-Haut ne doit pas être prostitué dans les débats des hommes. Lorsqu'il faut que nous comparaissions devant les magistrats pour les affaires des autres (car nous n'avons jamais de procès)nous affirmons la vérité par un oui ou par un nonet les juges nous en croient sur notre simple paroletandis que tant de chrétiens se parjurent sur l'Évangile. Nous n'allons jamais à la guerre ; ce n'est pas que nous craignions la mortau contraire nous bénissons le moment qui nous unit à l'Être des Êtres ; mais c'est que nous ne sommes ni loupsni tigresni doguesmais hommesmais chrétiens. Notre Dieuqui nous a ordonné d'aimer nos ennemis et de souffrir sans murmurene veut pas sans doute que nous passions la mer pour aller égorger nos frèresparce que des meurtriers vêtus de rougeavec un bonnet haut de deux piedsenrôlent des citoyens en faisant du bruit avec deux petits bâtons sur une peau d'âne bien tendue ; et lorsque après des batailles gagnées tout Londres brille d'illuminationsque le ciel est enflammé de fuséesque l'air retentit du bruit des actions de grâcesdes clochesdes orguesdes canonsnous gémissons en silence sur ces meurtres qui causent la publique allégresse.

SECONDE LETTRE

SUR LES QUAKERS.

Telle fut à peu près la conversation que j'eus avec cet homme singulier ; mais fus bien plus surpris quandle dimanche suivantil me mena à l'église des Ils ont plusieurs chapelles à Londres ; celle où j'allai est près de ce fameux pilier qu'on appelle le Monument. On était déjà assemblé lorsque j'entrai avec mon conducteur. Il y avait environ quatre cents hommes dans l'égliseet trois cents femmes : les femmes se cachaient le visage avec leur éventail ; les hommes étaient couverts de leurs larges chapeaux ; tous étaient assistous dans un profond silence. Je passai au milieu d'eux sans qu'un seul levât les yeux sur moi. Ce silence dura un quart d'heure. Enfin un d'eux se levaôta son chapeauetaprès quelques grimaces et quelques soupirsdébitamoitié avec la bouchemoitié avec le nezun galimatias tiré de l'Évangileà ce qu'il croyaitoù ni lui ni personne n'entendait rien. Quand ce faiseur de eut fini son beau monologueet que l'assemblée se fut séparée toute édifiée et toute stupideje demandai à mon homme pourquoi les plus sages d'entre eux souffraient de pareilles sottises.
«Nous sommes obligés de les tolérerme dit-ilparce que nous ne pouvons pas savoir si un homme qui se lève pour parler sera inspiré par l'esprit ou par la folie ; dans le doutenous écoutons tout patiemmentnous permettons même aux femmes de parler. Deux ou trois de nos dévotes se trouvent souvent inspirées à la foiset c'est alors qu'il se fait un beau bruit dans la maison du Seigneur.
--- Vous n'avez donc point de prêtres ? lui dis-je.
--- Nonmon amidit le quakeret nous nous en trouvons bien. À Dieu ne plaise que nous osions ordonner à quelqu'un de recevoir le Saint-Esprit le dimanche à l'exclusion des autres fidèles. Grâce au Ciel nous sommes les seuls sur la terre qui n'ayons point de prêtres. Voudrais-tu nous ôter une distinction si heureuse ? Pourquoi abandonnerions-nous notre enfant à des nourrices mercenairesquand nous avons du lait à lui donner ? Ces domineraient bientôt dans la maisonet opprimeraient la mère et l'enfant. Dieu a dit : Vous avez reçu gratisdonnez gratis. Irons-nous après cette parole marchander l'Évangilevendre l'Esprit Saintet faire d'une assemblée de chrétiens une boutique de marchands ? Nous ne donnons point d'argent à des hommes vêtus de noir pour assister nos pauvrespour enterrer nos mortspour prêcher les fidèles ; ces saints emplois nous sont trop chers pour nous en décharger sur d'autres.

--- Mais comment pouvez-vous discerner insistai-jesi c'est l'Esprit de Dieu qui vous anime dans vos discours ?
--- Quiconquedit-ilpriera Dieu de l'éclaireret qui annoncera des vérités évangéliques qu'il sentiraque celui-là soit sûr que Dieu l'inspire. Alors il m'accabla de citations de l'Écriturequi démon- traientselon luiqu'il n'y a point de christianisme sans une révélation immédiateet il ajouta ces paroles remarquables :
«Quand tu fais mouvoir un de tes membresest-ce ta propre force qui le remue? Non sans doutecar ce membre a souvent des mouvements involontaires. C'est donc celui qui a créé ton corps qui meut ce corps de terre. Et les idées que reçoit ton âmeest-ce toi qui les formes ? Encore moinscar elles viennent malgré toi. C'est donc le Créateur de ton âme qui te donne tes idées ; maiscomme il a laissé à ton coeur la libertéil donne à ton esprit les idées que ton coeur mérite ; tu vis dans Dieutu agistu penses dans Dieu ; tu n'as donc qu'à ouvrir les yeux à cette lumière qui éclaire tous les hommes ; alors tu verras la véritéet la feras voir.
--- Eh ! voilà le père Malebranche tout pur ! m'écriai-je.
--- Je connais ton Malebranchedit-il ; il était un peu quakermais il ne l'était pas assez. Ce sont là les choses les plus importantes que j'ai apprises touchant la doctrine des quakers. Dans la première lettre vous aurez leur histoireque vous trouverez encore plus singulière que leur doctrine.

TROISIÈME LETTRE

SUR LES QUAKERS.

Vous avez déjà vu que les quakers datent depuis Jésus-Christqui futselon euxle premier quaker. La religiondisent-ilsfut corrompue presque après sa mortet resta dans cette corruption environ seize cents années ; mais il y avait toujours quelques quakers cachés dans le mondequi prenaient soin de le feu sacré éteint partout ailleursjusqu'à ce qu'enfin cette lumière s'étendit en Angleterre en l'an 1642.

Ce fut dans le temps que trois ou quatre sectes déchiraient la Grande-Bretagne par des guerres civiles entreprises au nom de Dieuqu'un nommé Georges Foxdu comté de Leicesterfils d'un ouvrier en soies'avisa de prêcher en vrai apôtreà ce qu'il prétendaitc'est-à-dire sans savoir ni lire ni écrire ; c'était un jeune homme de vingt-cinq ansde moeurs irréprochableset saintement fou. Il était vêtu de cuir depuis les pieds jusqu'à la tête ; il allait de village en villagecriant contre la guerre et contre le clergé. S'il n'avait prêché que contre les gens de guerreil n'avait rien à craindre ; mais il attaquait les gens d'Église : il fut bientôt mis en prison. On le mena à Derby devant le juge de Paix. Fox se présenta au juge avec son bonnet de cuir sur la tête. Un sergent lui donna un grand souffleten lui disant :
«Gueuxsais-tu pas qu'il faut paraître nu-tête devant Monsieur le Juge ? Fox tendit l'autre joueet pria le sergent de vouloir bien donner un autre soufflet pour l'amour de Dieu. Le juge de Derby voulut lui faire prêter serment avant de l'interroger.
«Mon amisachedit-il au jugeque je ne prends jamais le nom de Dieu en vain. Le jugevoyant que cet homme le tutoyaitl'envoya aux Petites-Maisons de Derby pour y être fouetté. Georges Fox allaen louant Dieuà l'hôpital des fousoù l'on ne manqua pas d'exécuter à la rigueur la sentence du juge. Ceux qui lui infligèrent la pénitence du fouet furent bien surpris quand il les pria de lui appliquer encore quelques coups de verges pour le bien de son âme. Ces messieurs ne se firent pas prier ; Fox eut sa double dosedont il les remercia très cordialement. Il se mit à les prêcher ; d'abord on ritensuite on l'écouta ; etcomme l'enthousiasme est une maladie qui se gagneplusieurs furent persuadéset ceux qui l'avaient fouetté devinrent ses premiers disciples.

Délivré de sa prisonil courut les champs avec une douzaine de prosélytesprêchant toujours contre le clergéet fouetté de temps en temps. Un jourétant mis au piloriil harangua tout le peuple avec tant de force qu'il convertit une cinquantaine d'auditeurset mit le reste tellement dans ses intérêts qu'on le tira en tumulte du trou où il était ; on alla chercher le curé anglican dont le crédit avait fait condamner Fox à ce suppliceet on le piloria à sa place.

Il osa bien convertir quelques soldats de Cromwellqui quittèrent le métier des armes et refusèrent de prêter le serment. Cromwell ne voulait pas d'une secte où l'on ne se battait pointde même que Sixte-Quint augurait mal d'une sectedove non si chiavava. Il se servit de son pouvoir pour persécuter ces venuson en remplissait les prisons ; mais les persécutions ne servent presque jamais qu'à faire des prosélytes : ils sortaient des prisons affermis dans leur créance et suivis de leurs geôliers qu'ils avaient convertis. Mais voici ce qui contribua le plus à étendre la secte. Fox se croyait inspiré. Il crut par conséquent devoir parler d'une manière différente des autres hommes ; il se mit à tremblerà faire des contorsions et des grimacesà retenir son haleineà la pousser avec violence ; la prêtresse de Delphesn'eût pas mieux fait. En peu de temps il acquit une grande habitude d'inspirationet bientôt après il ne fut guère en son pouvoir de parler autrement. Ce fut le premier don qu'il communiqua à ses disciples. Ils firent de bonne foi toutes les grimaces de leur maître ; ils tremblaient de toutes leurs forces au moment de l'inspiration. De là ils eurent le nom de quakersqui signifie trembleurs. Le petit peuple s'amusait à les contrefaire. On tremblaiton parlait du nezon avait des convulsionset on croyait avoir le Saint-Esprit. Il leur fallait quelques miraclesils en firent.

Le patriarche Fox dit publiquement à un juge de Paixen présence d'une grande assemblée :
«Amiprends garde à toi ; Dieu te punira bientôt de persécuter les saints. Ce juge était un ivrogne qui buvait tous les jours trop de mauvaise bière et d'eau-de-vie ; il mourut d'apoplexie deux jours aprèsprécisément comme il venait de signer un ordre pour envoyer quelques quakers en prison. Cette mort soudaine ne fut point attribuée à l'intempérance du juge ; tout le monde la regarda comme un effet des prédictions du saint homme.

Cette mort fit plus de quakers que mille sermons et autant de convulsions n'en auraient pu faire. Cromwellvoyant que leur nombre augmentait tous les joursvoulut les attirer à son parti : il leur fit offrir de l'argentmais ils furent incorruptibles ; et il dit un jour que cette religion était la seule contre laquelle il n'avait pu prévaloir avec des guinées.

Ils furent quelquefois persécutés sous Charles IInon pour leur religionmais pour ne vouloir pas payer les dîmes au clergépour tutoyer les magistratset refuser de prêter les serments prescrits par la Loi.

Enfin Robert BarclayÉcossaisprésenta au roien 1675son Apologie des Quakersouvrage aussi bon qu'il pouvait l'être. L'Épître dédicatoire à Charles II contientnon de basses flatteriesmais des vérités hardies et des conseils justes.

« Tu as goûtédit-il à Charles à la fin de cette Épîtrede la douceur et de l'amertumede la prospérité et des plus grands malheurs ; tu as été chassé des pays où tu règnes ; tu as senti le poids de l'oppressionet tu dois savoir combien l'oppresseur est détestable devant Dieu et devant les hommes. Que siaprès tant d'épreuves et de bénédictionston coeur s'endurcissait et oubliait le Dieu qui s'est souvenu de toi dans tes disgrâceston crime en serait plus grand et ta condamnation plus terrible. Au lieu donc d'écouter les flatteurs de ta courécoute la voix de ta consciencequi ne te flattera jamais. Je suis ton fidèle ami et sujet BARCLAY.

Ce qui est plus étonnantc'est que cette lettreécrite à un roi par un particulier obscureut son effetet la persécution cessa.

QUATRIÈME LETTRE

SUR LES QUAKERS.

Environ ce temps parut l'illustre Guillaume Pennqui établit la puissance des quakers en Amériqueet qui les aurait rendus respectables en Europesi les hommes pouvaient respecter la vertu sous des apparences ridicules ; il était fils unique du chevalier Pennvice-amiral d'Angleterre et favori du duc d'Yorkdepuis Jacques Il.

Guillaume Pennà l'âge de quinze ansrencontra un quaker à Oxfordoù il faisait ses études ; ce quaker le persuadaet le jeune hommequi était vifnaturellement éloquentet qui avait de la noblesse dans sa physionomie et dans ses manièresgagna bientôt quelques-uns de ses camarades. Il établit insensiblement une société de jeunes quakers qui s'assemblaient chez lui ; de sorte qu'il se trouva chef de secte à l'âge de seize ans.

De retour chez le vice-amiral son père au sortir du collègeau lieu de se mettre à genoux devant lui et de lui demander sa bénédictionselon l'usage des Anglaisil l'aborda le chapeau sur la têteet lui dit :
«Je suis fort aisel'amide te voir en bonne santé. Le vice-amiral crut que son fils était devenu fol ; il s'aperçut bientôt qu'il était quaker. Il mit en usage tous les moyens que la prudence humaine peut employer pour l'engager à vivre comme un autre ; le jeune homme ne répondit à son père qu'en l'exhortant à se faire quaker lui-même.

Enfin le père se relâcha à ne lui demander autre chosesinon qu'il allât voir le roi et le duc d'York le chapeau sous le braset qu'il ne les tutoyât point. Guillaume répondit que sa conscience ne le lui permettait paset le pèreindigné et au désespoirle chassa de sa maison. Le jeune Penn remercia Dieu de ce qu'il souffrait déjà pour sa cause ; il alla prêcher dans la Cité ; il y fit beaucoup de prosélytes.

Les prêches des ministres éclaircissaient tous les jours ; et comme Penn était jeunebeau et bien faitles femmes de la cour et de la ville accouraient dévotement pour l'entendre. Le patriarche Georges Fox vint du fond de l'Angleterre le voir à Londres sur sa réputation ; tous deux résolurent de faire des missions dans les pays étrangers. Ils s'embarquèrent pour la Hollandeaprès avoir laissé des ouvriers en assez bon nombre pour avoir soin de la vigne de Londres. Leurs travaux eurent un heureux succès à Amsterdam ; mais ce qui leur fit le plus d'honneur et ce qui mit le plus leur humilité en dangerfut la réception que leur fit la princesse Palatine Elisabethtante de Georges lerroi d'Angleterrefemme illustre par son esprit et par son savoiret à qui Descartes avait dédié son roman de philosophie.

Elle était alors retirée à la Hayeoù elle vit ces amiscar c'est ainsi qu'on appelait alors les quakers en Hollande ; elle eut plusieurs conférences avec euxils prêchèrent souvent chez elleets'ils ne firent pas d'elle une parfaite quakresseils avouèrent au moins qu'elle n'était pas loin du royaume des Cieux.

Les amis semèrent aussi en Allemagnemais ils recueillirent peu. On ne goûta pas la mode de tutoyerdans un pays où il faut toujours avoir à la bouche les termes d'Altesse et d'Excellence. Penn repassa bientôt en Angleterresur la nouvelle de la maladie de son père ; il vint recueillir ses derniers soupirs. vice-amiral se réconcilia avec lui et l'embrassa avec tendressequoiqu'il fût d'une différente religion ; Guillaume l'exhorta en vain à ne point recevoir le Sacrement et à mourir quaker ; et le vieux bonhomme recommanda inutilement à Guillaume d'avoir des boutons sur ses manches et des ganses à son chapeau.

Guillaume hérita de grands biensparmi lesquels il se trouvait des dettes de la Couronnepour des avances faites par le vice-amiral dans des expéditions maritimes. Rien n'était moins assuré alors que l'argent dû par le roi ; Penn fut obligé d'aller tutoyer Charles II et ses ministres plus d'une fois pour son paiement. Le gouvernement lui donnaen 1680au lieu d'argentla propriété et la souveraineté d'une province d'Amériqueau sud de Maryland : voilà un quaker devenu souverain. Il partit pour ses nouveaux États avec deux vaisseaux chargés de quakers qui le suivirent. On appela dès lors le pays Pennsylvaniadu nom de Penn. Il y fonda la ville de Philadelphiequi est aujourd'hui très Il commença par faire une ligue avec les Américains ses voisins. C'est le seul traité entre ces peuples et les chrétiens qui n'ait point été juréet qui n'ait point été rompu. Le nouveau souverain fut aussi le législateur de la Pennsylvanie ; il donna des lois très sagesdont aucune n'a été changée depuis lui. La Première est de ne maltraiter personne au sujet de la religionet de regarder comme frères tous ceux qui croient un dieu.

À peine eut-il établi son gouvernement que plusieurs marchands de l'Amérique vinrent peupler cette colonie. Les naturels du paysau lieu de fuir dans les forêtss'accoutumèrent insensiblement avec les pacifiques quakers : autant ils détestaient les autres chrétiens conquérants et destructeurs de l'Amériqueils aimaient ces nouveaux venus. En peu de temps un grand nombre de ces prétendus sauvagescharmés de la douceur de ces voisinsvinrent en foule demander à Guillaume Penn de les recevoir au nombre de ses vassaux. C'était un spectacle bien nouveau qu'un souverain que tout le monde tutoyaitet à qui on parlait le chapeau sur la têteun gouvernement sans prêtresun peuple sans armesdes citoyens tous égauxà la magistrature prèset des voisins sans jalousie.

Guillaume Penn pouvait se vanter d'avoir apporté sur la terre l'âge d'or dont on parle tantet qui n'a vraisemblablement existé qu'en Pennsylvanie. Il revint en Angleterre pour les affaires de son nouveau paysaprès la mort de Charles II. Le roi Jacquesqui avait aimé son pèreeut la même affection pour le filset ne le considéra plus comme un sectaire obscurmais comme un très grand homme. La politique du roi s'accordait en cela avec son goût ; il avait envie de flatter les quakers en abolissant les lois faites contre les non-conformistesafin de pouvoir introduire la religion catholique à la faveur de cette liberté. Toutes les sectes d'Angleterre virent le piègeet ne s'y laissèrent pas prendre ; elles sont toujours réunies contre le catholicismeleur ennemi commun. Mais Penn ne crut pas devoir renoncer à ses principes pour favoriser des protestants qui le haïssaientcontre un roi qui l'aimait. Il avait établi la liberté de conscience en Amérique ; il n'avait pas envie de paraître vouloir la détruire en Europe ; il demeura donc fidèle à Jacques IIau point qu'il fut généralement accusé d'être jésuite. Cette calomnie l'affligea sensiblement ; il fut obligé de s'en justifier par des écrits publics. Cependantle malheureux Jacques IIqui comme presque tous les Stuarts était un composé de grandeur et de faiblesseet qui comme eux en fit trop et trop peuperdit son royaume sans qu'on pût dire comment la chose arriva.

Toutes les sectes anglaises reçurent de Guillaume III et de son Parlement cette même liberté qu'elles n'avaient pas voulu tenir des mains de Jacques. Ce fut alors que les quakers commencèrent à jouirpar la force des loisde tous les privilèges dont ils sont en possession aujourd'hui. Pennaprès avoir vu enfin secte établie sans contradiction dans le pays de sa naissanceretourna en Pennsylvanie. Les siens et les Américains le reçurent avec des larmes de joie comme un père qui revenait voir ses enfants. Toutes ses lois avaient été religieusement observées pendant son absencece qui n'était arrivé à aucun avant lui. Il resta quelques années à Philadelphie ; il en partit enfin malgré lui pour aller solliciter à Londres des avantages nouveaux en faveur du commerce des Pennsylvains ; il vécut depuis à Londres jusqu'à une extrême vieillesseconsidéré comme le chef d'un peuple et d'une religion. Il n'est qu'en 1718.

On conserva à ses descendants la propriété et le gouvernement de la Pennsylvanieet ils vendirent au roi le gouvernement pour douze mille pièces. Les affaires du roi ne lui permirent d'en payer que mille. Un lecteur français croira peut-être que le ministère paya le reste en promesses et s'empara toujours du gouvernement : point du tout ; la Couronne n'ayant pu satisfaire dans le temps marqué au paiement de la somme entièrele contrat fut déclaré nulet la famille de Penn rentra dans ses droits.

Je ne puis deviner quel sera le sort de la religion des quakers en Amérique ; mais je vois qu'elle dépérit tous les jours à Londres. Par tout paysla religion dominantequand elle ne persécute pointengloutit à la longue toutes les autres. Les quakers ne peuvent être membres du Parlementni posséder aucun officeparce qu'il faudrait prêter serment et qu'ils ne veulent point jurer. Ils sont réduits à la nécessité de gagner de l'argent par le commerce ; leurs enfantsenrichis par l'industrie de leurs pèresveulent jouiravoir des honneursdes boutons et des manchettes ; ils sont honteux d'être appelés quakerset se font protestants pour être à la mode.

CINQUIÈME LETTRE

SUR LA RELIGION ANGLICANE.

C'est ici le pays des sectes. Un Anglaiscomme homme libreva au Ciel par le chemin qui lui plaît.

Cependantquoique chacun puisse ici servir Dieu à sa modeleur véritable religioncelle où l'on fait fortuneest la secte des épiscopauxappelée l'Église anglicaneou l'Église par excellence. On ne peut avoir d'emploini en Angleterre ni en Irlandesans être du nombre des fidèles anglicans ; cette raisonqui est une excellente preuvea converti tant de non-conformistesqu'aujourd'hui il n'y a pas la vingtième partie de la nation qui soit hors du giron de l'Église dominante.

Le clergé anglican a retenu beaucoup des cérémonies catholiqueset surtout celle de recevoir les dîmes avec une attention très scrupuleuse. Ils ont aussi la pieuse ambition d'être les maîtres.

De plusils fomentent autant qu'ils peuvent dans leurs ouailles un saint zèle contre les non-conformistes. Ce zèle était assez vif sous le gouvernement des Toriesdans les dernières années de la reine Anne ; mais il ne s'étendait pas plus loin qu'à casser quelquefois les vitres des chapelles hérétiques ; car la rage des sectes a fini en Angleterre avec les guerres civileset ce n'était plussous la reine Anneque les bruits sourds d'une mer encore agitée longtemps après la tempête. Quand les Whigs et les Tories déchirèrent leur payscomme autrefois les Guelfes et les Gibelinsil fallut bien que la religion entrât dans les partis. Les Tories étaient pour l'Épiscopat ; les Whigs le voulaient abolirmais ils se sont contentés de l'abaisser quand ils ont été les maîtres.

Du temps que le comte Harley d'Oxford et milord Bolingbroke faisaient boire la santé des Toriesl'Église anglicane les regardait comme les défenseurs de ses saints privilèges. L'assemblée du bas clergéqui est une espèce de Chambre des Communes composée d'ecclésiastiquesavait alors quelque crédit ; elle jouissait au moins de la liberté de s'assemblerde raisonner de controverseet de faire brûler de temps en temps quelques livres impiesc'est-à-dire écrits contre elle. Le ministèrequi est whig aujourd'huine permet pas seulement à ces messieurs de tenir leur assemblée ; ils sont réduitsdans de leur paroisseau triste emploi de prier Dieu pour le gouvernementqu'ils ne seraient pas fâchés de troubler. Quant aux évêquesqui sont vingt-six en toutils ont séance dans la Chambre Haute en dépit des Whigsparce que le vieil abus de les regarder comme barons subsiste encore ; mais ils n'ont pas plus de pouvoir dans la Chambre que les ducs et pairs dans le Parlement de Paris. Il y a une clause dans le serment que l'on prête à l'Étatlaquelle exerce bien la patience chrétienne de ces messieurs.

On y promet d'être de l'Églisecomme elle est établie par la Loi. Il n'y a guère d'évêquede doyend'archiprêtrequi ne pense être de droit divin ; c'est donc un grand sujet de mortification pour eux d'être obligés d'avouer qu'ils tiennent tout d'une misérable loi faite par des profanes laïques. Un (le P. Courayer) a écrit depuis peu un livre pour prouver la validité et la succession des ordinations anglicanes. Cet ouvrage a été proscrit en France ; mais croyez-vous qu'il ait plu au ministère d'Angleterre ? Point du tout. Ces maudits Whigs se soucient très peu que la succession épiscopale ait été chez eux ou nonet que l'évêque Parker ait été consacré dans un cabaret (comme on le veut) ou dans une église ; ils aiment mieux que les évêques tirent leur autorité du Parlement plutôt que des Apôtres. Le lord B*** dit que cette idée de droit divin ne servirait qu'à faire des tyrans en camail et en rochetmais que la loi fait des citoyens.

À l'égard des moeursle clergé anglican est plus réglé que celui de Franceet en voici la cause : tous les ecclésiastiques sont élevés dans l'Université d'Oxford ou dans celle de Cambridgeloin de la corruption de la capitale ; ils ne sont appelés aux dignités de l'Église que très tardet dans un âge où les hommes n'ont d'autres passions que l'avaricelorsque leur ambition manque d'aliments. Les emplois sont ici la récompense des longs services dans l'Église aussi bien que dans l'Armée ; on n'y voit point de jeunes gens évêques ou colonels au sortir du collège. De plusles prêtres sont presque tous mariés ; la mauvaise grâce contractée dans l'Université et le peu de commerce qu'on a ici avec les femmes font que d'ordinaire un évêque est forcé de se contenter de la sienne. Les prêtres vont quelquefois au cabaretparce que l'usage le leur permetet s'ils s'enivrentc'est sérieusement et sans scandale.

Cet être indéfinissablequi n'est ni ecclésiastique ni séculieren un mot ce que l'on appelle un abbéest une espèce inconnue en Angleterre ; les ecclésiastiques sont tous ici réservés et presque tous pédants. Quand ils apprennent qu'en France de jeunes gensconnus par leurs débauches et élevés à la prélature par des intrigues de femmesfont publiquement l'amours'égaient à composer des chansons tendresdonnent tous les jours des soupers délicats et longset de là vont implorer les lumières du Saint-Espritet se nomment hardiment les successeurs des Apôtresils remercient Dieu d'être protestants. Mais ce sont de vilains hérétiquesà brûler à tous les diablescomme dit maître François Rabelais ; c'est pourquoi je ne me mêle de leurs affaires.

SIXIÈME LETTRE

SUR LES PRESBYTÉRIENS.

La religion anglicane ne s'étend qu'en Angleterre et en Irlande. Le presbytéranisme est la religion dominante en Écosse. Ce presbytéranisme n'est autre chose que le calvinisme purtel qu'il avait été établi en France et qu'il subsiste à Genève. Comme les prêtres de cette secte ne reçoivent de leurs églises que des gages très médiocreset que par conséquentils ne peuvent vivre dans le même luxe que les évêquesils ont pris le parti naturel de crier contre des honneurs où ils ne peuvent atteindre. Figurez-vous l'orgueilleux Diogène qui foulait aux pieds l'orgueil de Platon : les presbytériens d'Écosse ne ressemblent pas mal à ce fier et gueux raisonneur. Ils traitèrent le roi Charles il avec bien moins d'égards que Diogène n'avait traité Alexandre. Car lorsqu'ils prirent les armes pour lui contre Cromwell qui les avait trompésils firent essuyer à ce pauvre roi quatre sermons par jour ; ils lui défendaient de jouer ; ils le mettaient en pénitence ; si bien que Charles se lassa bientôt d'être roi de ces pédantset s'échappa de leurs mains comme un écolier se sauve du collège.

Devant un jeune et vif bachelier [français]criaillant le matin dans les écoles de Théologieet le soir chantant avec les damesun théologien anglican est un Caton ; mais ce Caton paraît un galant devant un presbytérien d'Écosse. Ce dernier affecte une démarche graveun air fâchéporte un vaste chapeauun long manteau par-dessus un habit courtprêche du nezet donne le nom de la prostituée de Babylone à toutes les églises où quelques ecclésiastiques sont assez heureux pour avoir cinquante mille livres de renteet où le peuple est assez bon pour le souffrir et pour les appeler MonseigneurVotre GrandeurVotre Éminence.

Ces Messieursqui ont aussi quelques églises en Angleterreont mis les airs graves et sévères à la mode en ce pays. C'est à eux qu'on doit la sanctification du dimanche dans les trois royaumes ; il est défendu ce jour-là de travailler et de se divertirce qui est le double de la sévérité des églises catholiques ; point d'opérapoint de comédiespoint de concerts à Londres le dimanche ; les cartes même y sont si expressément défendues qu'il n'y a que les personnes de qualité et ce qu'on appelle les honnêtes gens qui ce jour-là. Le reste de la nation va au sermonau cabaret et chez les filles de joie.

Quoique la secte épiscopale et la presbytérienne soient les deux dominantes dans la Grande-Bretagnetoutes les autres y sont bien venues et vivent assez bien ensemblependant que la plupart de leurs prédicants se détestent réciproquement avec presque autant de cordialité qu'un janséniste damne un jésuite.

Entrez dans la Bourse de Londrescette place plus respectable que bien des cours ; vous y voyez rassemblés les députés de toutes les nations pour l'utilité des hommes. Làle juifle mahométan et le chrétien traitent l'un avec l'autre comme s'ils étaient de la même religionet ne donnent le nom qu'à ceux qui font banqueroute ; làle presbytérien se fie àl'anabaptisteet l'anglican reçoit la promesse du quaker. Au sortir de ces pacifiques et libres assembléesles uns vont à la synagogueles autres vont boire ; celui-ci va se faire baptiser dans une grande cuve au nom du Père par le Fils au Saint-Esprit ; celui-là fait couper le prépuce de son fils et fait marmotter sur l'enfant des paroles hébraïques qu'il n'entend point ; ces autres vont dans leur église attendre l'inspiration de Dieuleur chapeau sur la têteet tous sont contents.

S'il n'y avait en Angleterre qu'une religionle despotisme serait à craindre ; s'il y en avait deuxelles se couperaient la gorge ; mais il y en a trenteet elles vivent en paix et heureuses.

SEPTIÈME LETTRE

SUR LES SOCINIENSOU ARIENSOU ANTITRINITAIRES.

Il y a ici une petite secte composée d'ecclésiastiques et de quelques séculiers très savantsqui ne prennent ni le nom d'ariens ni celui de sociniensmais qui ne sont point du tout de l'avis de saint Athanase sur le chapitre de la Trinitéet qui vous disent nettement que le Père est plus grand que le Fils.

Vous souvenez-vous d'un certain évêque orthodoxe quipour convaincre un empereur de la consubstantiations'avisa de prendre le fils de l'empereur sous le mentonet de lui tirer le nez en présence de sa sacrée Majesté ? L'empereur allait se fâcher contre l'évêquequand le bonhomme lui dit ces belles et convaincantes paroles :
«Seigneursi Votre Majesté est en colère de ce que l'on manque de respect à son Filscomment pensez-vous que Dieu le Père traitera ceux qui refusent à Jésus-Christ les titres qui lui sont dus ? Les gens dont je vous parle disent que le saint évêque était fort mal aviséque son argument n'était rien moins que concluantet que l'empereur devait lui répondre :
«Apprenez qu'il y a deux façons de me manquer de respect : la premièrede ne rendre pas assez d'honneur à mon Fils ; et la secondede lui en rendre autant qu'à moi.

Quoi qu'il en soitle parti d'Arius commence à revivre en Angleterreaussi bien qu'en Hollande et en Pologne. Le grand monsieur Newton faisait à cette opinion l'honneur de la favoriser ; ce philosophe pensait que les unitaires raisonnaient plus géométriquement que nous. Mais le plus ferme patron de la arienne est l'illustre docteur Clarke. Cet homme est d'une vertu rigide et d'un caractère douxplus amateur de ses opinions que passionné pour faire des prosélytesuniquement occupé de calculs et de démonstrationsune vraie machine à raisonnements.

C'est lui qui est l'auteur d'un livre assez peu entendumais estimésur l'existence de Dieuet d'un autreplus intelligiblemais assez méprisésur la vérité de la religion chrétienne.

Il ne s'est point engagé dans de belles disputes scolastiquesque notre ami... appelle de vénérables billevesées ; il s'est contenté de faire imprimer un livre qui contient tous les témoignages des premiers siècles pour et contre les unitaireset a laissé au lecteur le soin de compter les voix et de juger. Ce livre du docteur lui a attiré beaucoup de partisansmais l'a empêché d'être archevêque de Cantorbéry ; je crois que le docteur s'est trompé dans son calculet qu'il valait mieux être primat d'Angleterre que curé arien.

Vous voyez quelles révolutions arrivent dans les opinions comme dans les empires. Le parti d'Ariusaprès trois cents ans de triomphe et douze siècles d'oublirenaît enfin de sa cendre ; mais il prend très mal son temps de reparaître dans un âge où le monde est rassasié de disputes et de sectes. Celle-ci est encore trop petite pour obtenir la liberté des assemblées publiques ; elle l'obtiendra sans doutesi elle devient plus nombreuse ; mais on est si tiède à présent sur tout cela qu'il n'y a plus guère de fortune à pour une religion nouvelle ou renouvelée : n'est-ce pas une chose plaisante que LutherCalvinZwingletous écrivains qu'on ne peut lireaient fondé des sectes qui partagent l'Europeque l'ignorant Mahomet ait donné une religion à l'Asie et à l'Afriqueet que messieurs NewtonClarkeLockeLe Clercetc.les plus grands philosophes et les meilleures plumes de leur tempsaient pu à peine venir à bout d'établir un petit troupeau qui même diminue tous les jours?

Voilà ce que c'est que de venir au monde à propos. Si le cardinal de Retz reparaissait aujourd'huiil n'ameuterait pas dix femmes dans Paris.

Si Cromwell renaissaitlui qui a fait couper la tête à son roi et s'est fait souverainserait un simple marchand de Londres.

HUITIÈME LETTRE

SUR LE PARLEMENT.

Les membres du Parlement d'Angleterre aiment à se comparer aux anciens Romains autant qu'ils le peuvent.

Il n'y a pas longtemps que M. Shippingdans la Chambre des Communescommença son discours par ces mots : La majesté du peuple anglais serait blesséeetc. La singularité de l'expression causa un grand éclat de rire ; maissans se déconcerteril répéta les mêmes paroles d'un air fermeet on ne rit plus. J'avoue que je ne vois rien de commun entre la majesté du peuple anglais et celle du peuple romainencore moins entre leurs gouvernements. Il y a un sénat à Londresdont quelques membres sont soupçonnésquoique à tort sans doutede vendre leurs voix dans l'occasioncomme on faisait à Rome : voilà toute la ressemblance. D'ailleurs les deux nations me paraissent entièrement différentessoit en biensoit en mal. On n'a jamais connu chez les Romains la folie horrible des guerres de religion ; cette abomination était réservée à des dévôts prêcheurs d'humilité et de patience. Marius et SyllaPompée et CésarAntoine et Auguste ne se battaient point pour décider si le Flamen devait porter sa chemise par-dessus sa robeou sa robe par-dessus sa chemiseet si les poulets sacrés devaient manger et boireou bien manger seulementpour qu'on prît les augures. Les Anglais se sont fait pendre autrefois à leurs assiseset se sont détruits en bataille rangée pour des querelles de pareille espèce ; la secte des épiscopaux et le presbytéranisme ont tourné pour un temps ces têtes sérieuses. Je m'imagine que pareille sottise ne leur arrivera plus ; ils me paraissent devenir sages à leurs dépenset je ne leur vois nulle envie de s'égorger dorénavant pour des syllogismes.

Voici une différence plus essentielle entre Rome et l'Angleterrequi met tout l'avantage du côté de la dernière : c'est que le fruit des guerres civiles à Rome a été l'esclavageet celui des troubles d'Angleterrela liberté. La nation anglaise est la seule de la terre qui soit parvenue à régler le pouvoir des rois en leur résistantet quid'efforts en effortsait enfin établi ce gouvernement sage où le Princetout-puissant pour faire du biena les mains liées pour faire le maloù les seigneurs sont grands sans insolence et sans et où le peuple partage le gouvernement sans confusion.

La Chambre des Pairs et celle des Communes sont les arbitres de la nationle Roi est le sur-arbitre. Cette balance manquait aux Romains : les grands et le peuple étaient toujours en division à Romesans qu'il y eût un pouvoir mitoyen qui pût les accorder. Le Sénat de Romequi avait l'injuste et punissable orgueil de ne vouloir rien partager avec les plébéiensne connaissait d'autre secretpour les éloigner du gouvemementque de les occuper toujours dans les guerres étrangères. Ils regardaient le peuple comme une bête féroce qu'il fallait lâcher sur leurs voisins de peur que'elle ne dévorât ses maîtres. Ainsi le plus grand défaut du gouvernement des Romains en fit des conquérants ; c'est parce qu'ils étaient malheureux chez eux qu'ils devinrent les maîtres du mondejusqu'à ce qu'enfin leurs divisions les rendirent esclaves.

Le gouvernement d'Angleterre n'est point fait pour un si grand éclatni pour une fin si funeste ; son but n'est point la brillante folie de faire des conquêtesmais d'empêcher que ses voisins n'en fassent. Ce peuple n'est pas seulement jaloux de sa libertéil l'est encore de celle des autres. Les Anglais étaient acharnés contre Louis XIVuniquement parce qu'ils lui croyaient de l'ambition. Ils lui ont fait la guerre de gaieté de coeurassurément sans aucun intérêt.

Il en a coûté sans doute pour établir la liberté en Angleterre ; c'est dans des mers de sang qu'on a noyé l'idole du pouvoir despotique ; mais les Anglais ne croient point avoir acheté trop cher de bonnes lois. Les autres nations n'ont pas eu moins de troublesn'ont pas versé moins de sang qu'eux ; mais ce sang ont répandu pour la cause de leur liberté n'a fait que cimenter leur servitude.

Ce qui devient une révolution en Angleterre n'est qu'une sédition dans les autres pays. Une ville prend les armes pour défendre ses privilègessoit en Espagnesoit en Barbariesoit en Turquie : aussitôt des soldats mercenaires la subjuguentdes bourreaux la punissentet le reste de la nation baise ses chaînes. Les Français pensent que le gouvernement de cette île est plus orageux que la mer qui l'environneet cela est vrai ; mais c'est quand le Roi commence la tempêtec'est quand il veut se rendre le maître du vaisseau dont il n'est que le premier pilote. Les guerres civiles de France ont été plus longuesplus cruellesplus fécondes en crimes que celles d'Angleterre ; maisde toutes ces guerres civilesaucune n'a eu une liberté sage pour objet.

Dans les temps détestables de Charles IX et d'Henri IIIil s'agissait seulement de savoir si on serait l'esclave des Guises. Pour la dernière guerre de Pariselle ne mérite que des sifflets ; il me semble que je vois des écoliers qui se mutinent contre le préfet d'un collègeet qui finissent par être fouettés ; le cardinal de Retzavec beaucoup d'esprit et de courage mal employésrebelle sans aucun sujetfactieux sans desseinchef de parti sans arméecabalait pour cabaleret semblait faire la guerre civile pour son Le Parlement ne savait ce qu'il voulaitni ce qu'il ne voulait pas ; il levait des troupes par arrêtil les cassait ; il menaçaitil demandait pardon ; il mettait à prix la tête du cardinal Mazarinet ensuite venait le complimenter en cérémonie. Nos guerres civiles sous Charles VI avaient été cruellescelles de la Ligue furent abominablescelle de la Fronde fut ridicule.

Ce qu'on reproche le plus en France aux Anglaisc'est le supplice de Charles lerqui fut traité par ses vainqueurs comme il les eût traités s'il eût été heureux.

Après toutregardez d'un côté Charles ler vaincu en bataille rangéeprisonnierjugécondamné dans Westminsteret de l'autre l'empereur Henri VII empoisonné par son chapelain en communiantHenri III assassiné par un moine ministre de la rage de tout un Partitrente assassinats médités contre Henri plusieurs exécutéset le dernier privant enfin la France de ce grand roi. Pesez ces attentatset jugez.

NEUVIÈME LETTRE

SUR LE GOUVERNEMENT.

Ce mélange heureux dans le gouvernement d'Angleterrece concert entre les Communesles Lords et le Roi n'a pas toujours subsisté. L'Angleterre a été longtemps esclave ; elle l'a été des Romainsdes Saxonsdes Danoisdes Français. Guillaume le Conquérant surtout la gouverna avec un sceptre de fer ; il disposait des biens et de la vie de ses nouveaux sujets comme un monarque de l'Orient ; il défenditsous peine de mortqu'aucun Anglais osât avoir du feu et de la lumière chez luipassé huit heures du soirsoit qu'il prétendît par là prévenir leurs assemblées nocturnessoit qu'il voulût essayerpar une défense si bizarrejusqu'où peut aller le pouvoir d'un homme sur d'autres hommes.

Il est vrai qu'avant et après Guillaume le Conquérant les Anglais ont eu des parlements ; ils s'en vantentcomme si ces assembléesappelées alors parlementscomposées de tyrans ecclésiastiques et de pillards nommés baronsavaient été les gardiens de la liberté et de la félicité publique.

Les Barbaresqui des bords de la mer Baltique fondaient dans le reste de l'Europeapportèrent avec eux l'usage de ces états ou parlementsdont on a fait tant de bruit et qu'on connaît si peu. Les rois alors n'étaient point despotiquescela est vrai ; mais les peuples n'en gémissaient que plus dans une servitude misérable. Les chefs de ces sauvages qui avaient ravagé la Francel'Italiel'Espagnel'Angleterre se firent monarques ; leurs capitaines partagèrent entre eux les terres des vaincus. De là ces margravesces lairdsces baronsces sous-tyrans qui disputaient souvent avec leur roi les dépouilles des peuples. C'étaient des oiseaux de proie combattant contre un aigle pour sucer le sang des colombes ; chaque peuple avait cent tyrans au lieu d'un maître. Les prêtres se mirent bientôt de la partie. De tout tempsle sort des Gauloisdes Germainsdes insulaires d'Angleterre avait été d'être gouvernés par leurs druides et par les chefs de leurs villagesancienne espèce de baronsmais moins tyrans que leurs successeurs. Ces druides se disaient médiateurs entre la divinité et les hommes ; ils faisaient des loisils excommuniaientils condamnaient à la mort. Les évêques succédèrent peu à peu à leur autorité temporelle dans le gouvernement goth et vandale. Les papes se mirent à leur têteetavec des brefsdes bulleset des moinesfirent trembler les roisles déposèrentles firent assassineret tirèrent à eux tout l'argent qu'ils purent de l'Europe. L'imbécile Inasl'un des tyrans de l'heptarchie d'Angleterrefut le premier quidans un pèlerinage à Romese soumit à payer le denier de Saint-Pierre (ce qui était environ un écu de notre monnaie) pour chaque maison de son territoire. Toute 1'Úle suivit bientôt cet exemple. L'Angleterre devint petit à petit une province du pape ; le Saint-Père y envoyait de temps en temps ses légatspour y lever des impôts exorbitants. Jean sans Terre fit enfin une cession en bonne forme de son royaume à Sa Saintetéqui l'avait excommunié ; et les baronsqui n'y trouvèrent pas leur comptechassèrent ce misérable roi ; ils mirent à sa place Louis VIIIpère de saint Louisroi de France ; mais ils se dégoûtèrent bientôt de ce nouveau venuet lui firent repasser la mer.

Tandis que les baronsles évêquesles papes déchiraient ainsi l'Angleterreoù tous voulaient commander le peuplela plus nombreusela plus vertueuse même et par conséquent la plus respectable partie des hommescomposée de ceux qui étudient les lois et les sciencesdes négociantsdes artisansen un mot de tout ce qui n'était point tyranle peupledis-jeétait regardé par eux comme des animaux au-dessous de l'homme. Il s'en fallait bien que les communes eussent alors part au gouvernement ; c'étaient des vilains : leur travailleur sang appartenaient à leurs maîtresqui s'appelaient nobles. Le plus grand des hommes étaient en Europe ce qu'ils sont encore en plusieurs endroits du Nordserfs d'un seigneurespèce de bétail qu'on vend et qu'on achète avec la terre. Il a fallu des siècles pour rendre justice à l'humanitépour sentir qu'il était horrible que le grand nombre semât et que le petit nombre ; et n'est-ce pas un bonheur pour le genre humain que l'autorité de ces petits brigands ait été éteinte en France par la puissance légitime de nos roiset en Angleterre par la puissance légitime des rois et du peuple ?

Heureusementdans les secousses que les querelles des rois et des grands donnaient aux empiresles fers des nations se sont plus ou moins relâchés ; la liberté est née en Angleterre des querelles des tyrans. Les barons forcèrent Jean sans Terre et Henri III à accorder cette fameuse chartedont le principal but étaità la véritéde mettre les rois dans la dépendance des lordsmais dans laquelle le reste de la nation fut un peu favoriséafin quedans l'occasionelle se rangeât du parti de ses prétendus protecteurs. Cette Grande Chartequi est regardée comme l'origine sacrée des libertés anglaisesfait bien voir elle-même combien peu la liberté était connue. Le titre seul prouve que le roi se croyait absolu de droitet que les barons et le clergé même ne le forçaient à se relâcher de ce droit prétendu que parce qu'ils étaient les forts.

Voici comme commence la Grande Charte :
«Nous accordons de notre libre volonté les privilèges suivants aux archevêquesévêquesabbésprieurs et barons de notre royaumeetc.

Dans les articles de cette charte il n'est pas dit un mot de la Chambre des Communespreuve qu'elle n'existait pas encoreou qu'elle existait sans pouvoir. On y spécifie les hommes libres d'Angleterre : triste démonstration qu'il y en avait qui ne l'étaient pas. On voitpar l'article 32que ces hommes prétendus libres devaient des services à leur seigneur. Une telle liberté tenait encore beaucoup de l'esclavage.

Par l'article 21le roi ordonne que ses officiers ne pourront dorénavant prendre de force les chevaux et les charrettes des hommes libres qu'en payantet ce règlement parut au peuple une vraie libertéparce qu'il ôtait une plus grande tyrannie.

Henri VIIusurpateur heureux et grand politiquequi faisait semblant d'aimer les baronsmais qui les haïssait et les craignaits'avisa de procurer l'aliénation de leurs terres. Par làles vilainsquidans la suiteacquirent du bien par leurs travauxachetèrent les châteaux des illustres pairs qui s'étaient ruinés par leurs folies. Peu à peu toutes les terres changèrent de maîtres.

La Chambre des Communes devint de jour en jour plus puissante. Les familles des anciens pairs s'éteignirent avec le temps ; etcomme il n'y a proprement que les pairs qui soient nobles en Angleterre dans la rigueur de la Loiil n'y aurait plus du tout de noblesse en ce pays-làsi les rois n'avaient pas créé de nouveaux barons de temps en tempset conservé l'ordre des pairsqu'ils avaient tant craint autrefoispour l'opposer à celui des Communesdevenu trop redoutable.

Tous ces nouveaux pairsqui composent la Chambre hautereçoivent du roi leur titre et rien de plus ; presque aucun d'eux n'a la terre dont il porte le nom. L'un est duc de Dorsetet n'a pas un pouce de terre en Dorsetshire ; l'autre est comte d'un villagequi sait à peine où ce village est situé. Ils ont du dans le Parlementnon ailleurs.

Vous n'entendez point ici parler de hautemoyenne et basse justiceni du droit de chasser sur les terres d'un citoyenlequel n'a pas la liberté de tirer un coup de fusil sur son propre champ.

Un hommeparce qu'il est noble ou parce qu'il est prêtren'est point ici exempt de payer certaines taxes ; tous les impôts sont réglés par la Chambre des Communesquin'étant que la seconde par son rangest la première par son crédit.

Les seigneurs et les évêques peuvent bien rejeter le bill des Communes pour les taxes ; mais il ne leur est pas permis d'y rien changer ; il faut ou qu'ils le reçoivent ou qu'ils le rejettent sans restriction. Quand le bill est confirmé par les lords et approuvé par le roialors tout le monde paie. Chacun donnenon selon sa qualité (ce qui est absurde)mais selon son revenu ; il n'y a point de taille ni de capitation arbitrairemais une taxe réelle sur les terres. Elles ont toutes été évaluées sous le fameux roi Guillaume IIIet au-dessous de leur prix.

La taxe subsiste toujours la mêmequoique les revenus des terres aient augmenté ; ainsi personne n'est fouléet personne ne se plaint. Le paysan n'a point les pieds meurtris par des sabotsil mange du pain blancil est bien vêtuil ne craint point d'augmenter le nombre de ses bestiaux ni de couvrir son toit de tuilesde peur que l'on ne hausse ses impôts l'année d'après. Il y a ici beaucoup de paysans qui ont environ deux cent mille francs de bienet qui ne dédaignent pas de continuer à cultiver la terre qui les a enrichiset dans laquelle ils vivent libres.

DIXIÈME LETTRE

SUR LE COMMERCE.

Le commercequi a enrichi les citoyens en Angleterrea contribué à les rendre libreset cette liberté a étendu le commerce à son tour ; de la s'est formée la grandeur de l'État. C'est le commerce qui a établi peu à peu les forces navales par qui les Anglais sont les maîtres des mers. Ils ont à présent près de deux cents vaisseaux de guerre. La postérité apprendra peut-être avec surprise qu'une petite îlequi n'a de soi-même qu'un peu de plombde l'étainde la terre à foulon et de la laine grossièreest devenue par son commerce assez puissante pour envoyeren 1723trois flottes à la fois en trois extrémités du mondel'une devant Gibraltarconquise et conservée par ses armesl'autre à Porto-Bellopour ôter au roi d'Espagne la jouissance des trésors des Indeset la troisième dans la mer Baltiquepour empêcher les du Nord de se battre.

Quand Louis XIV faisait trembler l'Italieet que ses armées déjà maîtresses de la Savoie et du Piémontétaient prêtes de prendre Turinil fallut que le prince Eugène marchât du fond de l'Allemagne au secours du duc de Savoie ; il n'avait point d'argentsans quoi on ne prend ni ne défend les villes ; il eut à des marchands anglais ; en une demi-heure de tempson lui prêta cinquante millions. Avec cela il délivra Turinbattit les Françaiset écrivit à ceux qui avaient prêté cette somme ce petit billet :
«Messieursj'ai reçu votre argentet je me flatte de l'avoir employé à votre satisfaction.

Tout cela donne un juste orgueil à un marchand anglaiset fait qu'il ose se comparernon sans quelque raisonà un citoyen romain. Aussi le cadet d'un pair du royaume ne dédaigne point le négoce. Milord Townshendministre d'Étata un frère qui se contente d'être marchand dans la Cité. Dans le temps que Oxford gouvernait l'Angleterreson cadet était facteur à Alepd'où il ne voulut pas reveniret où il est mort.

Cette coutumequi pourtant commence trop à se passerparaît monstrueuse à des Allemands entêtés de leurs quartiers ; ils ne sauraient concevoir que le fils d'un pair d'Angleterre ne soit qu'un riche et puissant bourgeoisau lieu qu'en Allemagne tout est prince ; on a vu jusqu'à trente altesses du même nom n'ayant pour tout bien que des armoiries et de l'orgueil.

En France est marquis qui veut ; et quiconque arrive à Paris du fond d'une province avec de l'argent à dépenser et un nom en Ac ou en Illepeut dire
«un homme comme moiun homme de ma qualitéet mépriser souverainement un négociant ; le négociant entend lui-même parler si souvent avec mépris de sa professionqu'il est assez sot pour en rougir. Je ne sais pourtant lequel est plus utile à un Étatou un seigneur bien poudré qui sait précisément à quelle heure le Roi se lèveà quelle heure il se coucheet qui se donne des airs de grandeur en jouant le rôle d'esclave dans l'antichambre d'un ministreou un négociant qui enrichit son paysdonne de son cabinet des ordres à Surate et au Caireet contribue au bonheur du monde.

ONZIÈME LETTRE

SUR L'INSERTION DE LA PETITE VÉROLE.

On dit doucementdans l'Europe chrétienneque les Anglais sont des fous et des enragés : des fousparce qu'ils donnent la petite vérole à leurs enfantspour les empêcher de l'avoirdes enragésparce qu'ils communiquent de gaieté de coeur à ces enfants une maladie certaine et affreusedans la vue de un mal incertain. Les Anglaisde leur côtédisent :
«Les autres Européens sont des lâches et des dénaturés : ils sont lâchesen ce qu'ils craignent de faire un peu de mal à leurs enfants ; dénaturésen ce qu'ils les exposent à mourir un jour de la petite vérole. Pour juger qui a raison dans cette disputevoici l'histoire de cette fameuse insertiondont on parle hors d'Angleterre avec tant d'effroi.

Les femmes de Circassie sontde temps immémorialdans l'usage de donner la petite vérole à leurs enfantsmême à l'âge de six moisen leur faisant une incision au braset en insérant dans cette incision une pustule qu'elles ont soigneusement enlevée du corps d'un autre enfant. Cette pustule faitdans le où elle est insinuéel'effet du levain dans un morceau de pâte ; elle y fermenteet répand dans la masse du sang les qualités dont elle est empreinte. Les boutons de l'enfant à qui l'on a donné cette petite vérole artificielle servent à porter la même maladie à d'autres. C'est une circulation presque continuelle en Circassie ; et quand malheureusement il n'y a point de petite vérole dans le payson est aussi embarrassé qu'on l'est ailleurs dans une mauvaise année.

Ce qui a introduit en Circassie cette coutumequi paraît si étrange à d'autres peuplesest pourtant une cause commune à toute la terre : c'est la tendresse maternelle et l'intérêt.

Les Circassiens sont pauvres et leurs filles sont belles ; aussi ce sont elles dont ils font le plus de trafic. Ils fournissent de beautés les harems du Grand Seigneurdu Sophi de Perseet de ceux qui sont assez riches pour acheter et pour entretenir cette marchandise précieuse. Ils élèvent ces filles en tout bien et en tout honneur à former des danses pleines de lascivité et de mollesseà rallumer par tous les artifices les plus voluptueux le goût des maîtres dédaigneux à qui elles sont destinées : ces pauvres créatures répètent tous les jours leur leçon avec leur mèrecomme nos petites filles répètent leur catéchismesans y rien comprendre.

Oril arrivait souvent qu'un père et une mèreaprès avoir bien pris des peines pour donner une bonne éducation à leurs enfantsse voyaient tout d'un coup frustrés de leur espérance. La petite vérole se mettait dans la famille ; une fille en mouraitune autre perdait un oeilune troisième relevait avec un gros nez ; et les pauvres gens étaient ruinés sans ressource. Souvent mêmequand la petite vérole devenait épidémiquele commerce était interrompu pour plusieurs annéesce qui causait une notable diminution dans les sérails de Perse et de Turquie.

Une nation commerçante est toujours fort alerte sur ses intérêtset ne néglige rien des connaissances qui peuvent être utiles à son négoce. Les Circassiens s'aperçurent quesur mille personnesil s'en trouvait à peine une seule qui fût attaquée deux fois d'une petite vérole bien complète ; qu'à la vérité on essuie quelquefois trois ou quatre petites véroles légèresmais jamais deux qui soient décidées et dangereuses ; qu'en un mot jamais on n'a véritablement cette maladie deux fois en sa vie. Ils remarquèrent encore quequand les petites véroles sont très bénignes et que leur éruption ne trouve à percer qu'une peau délicate et fineelles ne laissent aucune impression sur le visage. De ces observations naturelles ils conclurent que si un enfant de six mois ou d'un an avait une petite vérole bénigneil n'en mourrait pasil n'en serait pas marquéet serait quitte de cette maladie pour le reste de ses jours.

Il restait doncpour conserver la vie et la beauté de leurs enfantsde leur donner la petite vérole de bonne heure ; c'est ce que l'on fiten insérant dans le corps d'un enfant un bouton que l'on prit de la petite vérole la plus complète et en même temps la plus favorable qu'on pût trouver. L'expérience ne pas manquer de réussir. Les Turcsqui sont gens sensésadoptèrent bientôt après cette coutumeet aujourd'hui il n'y a point de Bachadans Constantinoplequi ne donne la petite vérole à son fils et à sa fille en les faisant sevrer.

Il y a quelques gens qui prétendent que les Circassiens prirent autrefois cette coutume des Arabes ; mais nous laissons ce point d'histoire à éclaircir par quelque savant bénédictinqui ne manquera pas de composer là-dessus plusieurs volumes in-folio avec les preuves. Tout ce que j'ai à dire sur cette matièrequedans le commencement du règne de Georges premierMme de Wortley-Montaiguune des femmes d'Angleterre qui a le plus d'esprit et le plus de force dans l'espritétant avec son mari en ambassade à Constantinoples'avisa de donner sans scrupule la petite vérole à un enfant dont elle était accouchée en ce pays. Son chapelain eut beau lui dire que cette expérience n'était pas chrétienneet ne pouvait réussir que chez des infidèlesle fils de Mme Wortley s'en trouva à merveille. Cette damede retour à Londresfit part de son expérience à la princesse de Gallesqui est aujourd'hui reine. Il faut quetitres et couronnes à partcette princesse est née pour encourager tous les arts et pour faire du bien aux hommes ; c'est un philosophe aimable sur le trône ; elle n'a jamais perdu ni une occasion de s'instruireni une occasion d'exercer sa générosité ; c'est elle quiayant entendu dire qu'une fille de vivait encoreet vivait dans la misèrelui envoya sur-le-champ un présent considérable ; c'est elle qui protège ce pauvre père Courayer; c'est elle qui daigna être la médiatrice entre le docteur Clarke et M. Leibnitz. Dès qu'elle eut entendu parler de l'inoculation ou insertion de la petite véroleelle en fit faire l'épreuve sur quatre criminels condamnés à mortà qui elle sauva doublement la vie ; car non seulement elle les tira de la potencemaisà la faveur de cette petite vérole artificielleelle prévint la naturellequ'ils auraient probablement eueet dont ils seraient morts peut-être dans un âge plus avancé.

La princesseassurée de l'utilité de cette épreuvefit inoculer ses enfants : l'Angleterre suivit son exempleetdepuis ce tempsdix mille enfants de famille au moins doivent ainsi la vie à la reine et à Mme WortleyMontaiguet autant de filles leur doivent leur beauté.

Sur cent personnes dans le mondesoixante au moins ont la petite vérole ; de ces soixantevingt en meurent dans les années les plus favorables et vingt en conservent pour toujours de fâcheux restes : voilà donc la cinquième partie des hommes que cette maladie tue ou enlaidit sûrement. De tous ceux qui sont en Turquie ou en Angleterreaucun ne meurts'il n'est infirme et condamné à mort d'ailleurs ; personne n'est marqué; aucun n'a la petite vérole une seconde foissupposé que l'inoculation ait été parfaite. Il est donc certain que si quelque ambassadrice française avait rapporté ce secret de Constantinople à Pariselle aurait rendu un service éternel à la nation ; le duc de Villequierpère du duc d'Aumont d'aujourd'huil'homme de France le mieux constitué et le plus sainne serait pas mort à la fleur de son âge.

Le prince de Soubisequi avait la santé la plus brillanten'aurait pas été emporté à l'âge de vingt-cinq ans ; Monseigneurgrand-père de Louis XVn'aurait pas été enterré dans sa cinquantième année ; vingt mille personnesmortes à Paris de la petite vérole en 1723vivraient encore. Quoi donc ! Est-ce que les Français n'aiment point la vie ? Est-ce que leurs femmes ne se soucient point de leur beauté ? En vériténous sommes d'étranges gens ! Peut-être dans dix ans prendra-t-on cette méthode anglaisesi les curés et les médecins le permettent ; ou bien les Françaisdans trois moisse serviront de l'inoculation par fantaisiesi les Anglais s'en dégoûtent par inconstance.

J'apprends que depuis cent ans les Chinois sont dans cet usage ; c'est un grand préjugé que l'exemple d'une nation qui passe pour être la plus sage et la mieux policée de l'univers. Il est vrai que les Chinois s'y prennent d'une façon différente ; ils ne font point d'incision; ils font prendre la petite vérole par le nezcomme du tabac en poudre; cette façon est plus agréablemais elle revient au mêmeet sert également à confirmer quesi on avait pratiqué l'inoculation en Franceon aurait sauvé la vie à des milliers d'hommes.

DOUZIÈME LETTRE

SUR LE CHANCELIER BACON.

Il n'y a pas longtemps que l'on agitaitdans une compagnie célèbrecette question usée et frivolequel était le plus grand hommede Césard'Alexandrede Tamerlande Cromwelletc.

Quelqu'un répondit que c'était sans contredit Isaac Newton. Cet homme avait raison ; car si la vraie grandeur consiste à avoir reçu du Ciel un puissant génieet à s'en être servi pour s'éclairer soi-même et les autresun homme comme monsieur Newtontel qu'il s'en trouve à peine en dix sièclesest véritablement le grand homme ; et ces politiques et ces conquérantsdont aucun siècle n'a manquéne sont d'ordinaire que d'illustres méchants. C'est à celui qui domine sur les esprits par la force de la vériténon à ceux qui font des esclaves par la violencec'est à celui qui connaît l'universnon à ceux qui le défigurentque nous devons nos respects.

Puis donc que vous exigez que je vous parle des hommes célèbres qu'a portés l'Angleterreje commencerai par les Baconles Lockeles Newtonetc. Les généraux et les ministres viendront à leur tour.

Il faut commencer par le fameux comte de Verulamconnu en Europe sous le nom de Baconqui était son nom de famille. Il était fils d'un garde des Sceauxet fut longtemps chancelier sous le roi Jacques premier. Cependantau milieu des intrigues de la cour et des occupations de sa chargequi demandaient un homme tout entieril trouva le temps d'être grand philosophebon historien et écrivain élégant; et ce qui est encore plus étonnantc'est qu'il vivait dans un siècle où l'on ne connaissait guère l'art de bien écrireencore moins la bonne philosophie. Il a étécomme c'est l'usage parmi les hommesplus estimé après sa mort que de son vivant : ses ennemis étaient à la cour de Londres ; ses admirateurs étaient dans toute l'Europe.

Lorsque le marquis d'Effiat amena en Angleterre la princesse Mariefille de Henri le Grandqui devait épouser le prince de Gallesce ministre alla visiter Baconquialors étant malade au litle reçut les rideaux fermés.
«Vous ressemblez aux angeslui dit d'Effiat ; on entend toujours parler d'euxon les croit bien supérieurs aux hommeset on n'a jamais la consolation de les voir.

Vous savezMonsieurcomment Bacon fut accusé d'un crime qui n'est guère d'un philosophede s'être laissé corrompre par argent ; vous savez comment il fut condamné par la Chambre des Pairs à une amende d'environ quatre cent mille livres de notre monnaieà perdre sa dignité de chancelier et de pair.

Aujourd'huiles Anglais révèrent sa mémoire au point qu'ils ne veulent point avouer qu'il ait été coupable. Si vous me demandez ce que j'en penseje me serviraipour vous répondred'un mot que j'ai ouï dire à milord Bolingbroke. On parlaiten sa présencede l'avarice dont le duc de Marlborough avait été accuséet on en citait des traits sur lesquels on appelait au témoignage de milord Bolingbrokequiayant été son ennemi déclarépouvait peut-être avec bienséance dire ce qui en était.
«C'était un si grand hommerépondit-ilque j'ai oublié ses vices. Je me bornerai donc à vous parler de ce qui a mérité au chancelier Bacon l'estime de l'Europe.

Le plus singulier et le meilleur de ses ouvrages est celui qui est aujourd'hui le moins lu et le plus inutile : je veux parler de son Novum scientiarum organum. C'est l'échafaud avec lequel on a bâti la nouvelle philosophie ; etquand cet édifice a été élevé au moins en partiel'échafaud n'a plus été d'aucun usage.

Le chancelier Bacon ne connaissait pas encore la nature ; mais il savait et indiquait tous les chemins qui mènent à elle. Il avait méprisé de bonne heure ce que les universités appelaient la philosophie ; et il faisait tout ce qui dépendait de luiafin que ces compagniesinstituées pour la perfection de la raison humainene continuassent pas de la gâter par leurs quidditésleur horreur du videleurs formes substantielles et tous les mots impertinents que non seulement l'ignorance rendait respectablesmais qu'un mélange ridicule avec la religion avait rendus presque sacrés.

Il est le père de la philosophie expérimentale. Il est bien vrai qu'avant lui on avait découvert des secrets étonnants. On avait inventé la boussolel'imprimeriela gravure des estampesla peinture à l'huileles glacesl'art de rendre en quelque façon la vue aux vieillards par les lunettes qu'on appelle bésiclesla poudre à canonetc. On avait cherchétrouvé et conquis un nouveau monde. Qui ne croirait que ces sublimes découvertes eussent été faites par les plus grands philosopheset dans des temps bien plus éclairés que le nôtre ? Point du tout : c'est dans le temps de la plus stupide barbarie que ces grands changements ont été faits sur la terre : le hasard seul a produit presque toutes ces inventionset il y a même bien de l'apparence que ce qu'on appelle hasard a eu grande part dans la découverte de l'Amérique ; du moins a-t-on toujours cru que Christophe Colomb n'entreprit son voyage que sur la foi d'un capitaine de vaisseau qu'une tempête avait jeté jusqu'à la hauteur des îles Caraïbes.

Quoi qu'il en soitles hommes savaient aller au bout du mondeils savaient détruire des villes avec un tonnerre artificiel plus terrible que le tonnerre véritable ; mais ils ne connaissaient pas la circulation du sangla pesanteur de l'airles lois du mouvementla lumièrele nombre de nos planètesetc.et un homme qui soutenait une thèse sur les catégories d'Aristotesur l'universel a parte rei ou telle autre sottiseétait regardé comme un prodige.

Les inventions les plus étonnantes et les plus utiles ne sont pas celles qui font le plus d'honneur à l'esprit humain.

C'est à un instinct mécaniquequi est chez la plupart des hommesque nous devons tous les artset nullement à la saine philosophie.

La découverte du feul'art de faire du painde fondre et de préparer les métauxde bâtir des maisonsl'invention de la navettesont d'une tout autre nécessité que l'imprimerie et la boussole ; cependant ces arts furent inventés par des hommes encore sauvages.

Quel prodigieux usage les Grecs et les Romains ne firent-ils pas depuis des mécaniques ? Cependant on croyait de leur temps qu'il y avait des cieux de cristalet que les étoiles étaient de petites lampes qui tombaient quelquefois dans la mer ; et un de leurs grands philosophesaprès bien des recherchesavait trouvé que les astres étaient des cailloux qui s'étaient détachés de la terre.

En un motpersonne avant le chancelier Bacon n'avait connu la philosophie expérimentale ; et de toutes les épreuves physiques qu'on a faites depuis luiil n'y en a presque pas une qui ne soit indiquée dans son livre. Il en avait fait lui-même plusieurs ; il fit des espèces de machines pneumatiquespar les- quelles il devina l'élasticité de l'air ; il a tourné tout autour de la découverte de sa pesanteur ; il y touchait ; cette vérité fut saisie par Torricelli. Peu de temps aprèsla physique expérimentale commença tout d'un coup à être cultivée à la fois dans presque toutes les parties de l'Europe. C'était un trésor caché dont Bacon s'était doutéet que tous les philosophesencouragés par sa promesses'efforcèrent de déterrer.

Mais ce qui m'a le plus surprisç'a été de voir dans son livreen termes exprèscette attraction nouvelle dont monsieur Newton passe pour l'inventeur.

« Il faut chercherdit Bacons'il n'y aurait point une espèce de force magnétique qui opère entre la terre et les choses pesantesentre la Lune et l'Océanentre les Planètesetc.

En un autre endroitil dit :
«Il faut ou que les corps graves soient portés vers le centre de la terre ou qu'ils en soient mutuellement attiréseten ce dernier casil est évident que plus les corpsen tombants'approcheront de la terreplus fortement ils s'attireront. Il fautpoursuit-ilexpérimenter si la même horloge à poids ira plus vite sur le haut d'une montagne ou au fond d'une mine ; si la force des poids diminue sur la montagne et augmente dans la mineil y a apparence que la terre a une vraie attraction.

Ce précurseur de la philosophie a été aussi un écrivain élégantun historienun bel esprit.

Ses Essais de morale sont très estimés ; mais ils sont faits pour instruire plutôt que pour plaire ; etn'étant ni la satire de la nature humaine comme les Maximes de M. de La Rochefoucauldni l'école du scepticisme comme Montaigneils sont moins lus que ces deux livres ingénieux.

Son Histoire de Henri VII a passé pour un chef d'oeuvre ; mais je serais fort trompé si elle pouvait être comparée à l'ouvrage de notre illustre de Thou.

En parlant de ce fameux imposteur Parkinsjuif de naissancequi prit si hardiment le nom de Richard IVroi d'Angleterreencouragé par la duchesse de Bourgogneet qui disputa la couronne à Henri VIIvoici comme le chancelier Bacon s'exprime :

« Environ ce tempsle roi Henri fut obsédé d'esprits malins par la magie de la duchesse de Bourgognequi évoqua des enfers l'ombre d'Édouard IV pour venir tourmenter le roi Henri. Quand la duchesse de Bourgogne eut instruit Parkinselle commença à délibérer par quelle région du Ciel elle ferait paraître cette comèteet elle résolut qu'elle éclaterait d'abord sur l'horizon de l'Irlande.

Il me semble que notre sage de Thou ne donne guère dans ce phébusqu'on prenait autrefois pour du sublimemais qu'à présent on nomme avec raison galimatias.

TREIZIÈME LETTRE

SUR M. LOCKE.

Jamais il ne fut peut-être un esprit plus sageplus méthodiqueun logicien plus exact que M. Locke ; cependant il n'était pas grand mathématicien. Il n'avait jamais pu se soumettre à la fatigue des calculs ni à la sécheresse des vérités mathématiquesqui ne présente d'abord rien de sensible à l'esprit ; et personne n'a mieux prouvé que lui qu'on pouvait avoir l'esprit géomètre sans le secours de la géométrie. Avant luide grands philosophes avaient décidé positivement ce que c'est que l'âme de l'homme ; maispuisqu'ils n'en savaient rien du toutil est bien juste qu'ils aient tous été d'avis différents.

Dans la Grèceberceau des arts et des erreurset où l'on poussa si loin la grandeur et la sottise de l'esprit humainon raisonnait comme chez nous sur l'âme.

Le divin Anaxagorasà qui on dressa un autel pour avoir appris aux hommes que le Soleil était plus grand que le Péloponnèseque la neige était noire et que les cieux étaient de pierreaffirma que l'âme était un esprit aérienmais cependant immortel.

Diogèneun autre que celui qui devint cynique après avoir été faux-monnayeurassurait que l'âme était une portion de la substance même de Dieu ; et cette idée au moins était brillante.

Épicure la composait de parties comme le corps. Aristotequ'on a expliqué de mille façonsparce qu'il était inintelligiblecroyaitsi l'on s'en rapporte à quelques-uns de ses disciplesque l'entendement de tous les hommes était une seule et même substance.

Le divin Platonmaître du divin Aristoteet le divin Socratemaître du divin Platondisaient l'âme corporelle et éternelle ; le démon de Socrate lui avait appris sans doute ce qui en était. Il y a des gensà la véritéqui prétendent qu'un homme qui se vantait d'avoir un génie familier était indubitablement un ou un fripon ; mais ces gens-là sont trop difficiles.

Quant à nos Pères de l'Égliseplusieurs dans les premiers siècles ont cru l'âme humaineles Anges et Dieu corporels.

Le monde se raffine toujours. Saint Bernardselon l'aveu du père Mabillonenseignaà propos de l'âmequ'après la mort elle ne voyait point Dieu dans le Cielmais qu'elle conversait seulement avec l'humanité de Jésus-Christ ; on ne le crut pas cette fois sur sa parole. L'aventure de la Croisade avait un peu décrédité ses oracles. Mille scolastiques sont venus ensuitecomme le docteur irréfragablele docteur subtille docteur angéliquele docteur séraphiquele docteur chérubiquequi tous ont été bien sûrs de connaître l'âme très clairementmais qui n'ont pas laissé d'en parler comme s'ils avaient voulu que personne n'y entendît rien.

Notre Descartesné pour découvrir les erreurs de l'antiquitémais pour y substituer les sienneset entraîné par cet esprit systématique qui aveugle les plus grands hommess'imagina avoir démontré que l'âme était la même chose que la penséecomme la matièreselon luiest la même chose que l'étendue ; il assura que l'on pense toujourset que l'âme arrive dans le corps pourvue de toutes les notions métaphysiquesconnaissant Dieul'espacel'infiniayant toutes les idées abstraitesremplie enfin de belles connaissancesqu'elle oublie malheureusement en sortant du ventre de sa mère.

M. Malebranchede l'Oratoiredans ses illusions sublimesnon seulement admit les idées innéesmais il ne doutait pas que nous ne vissions tout en Dieuet que Dieupour ainsi direne fût notre âme.

Tant de raisonneurs ayant fait le roman de l'âmeun sage est venuqui en a fait modestement l'histoire. Locke a développé à l'homme la raison humainecomme un excellent anatomiste explique les ressorts du corps humain. Il s'aide partout du flambeau de la physique ; il ose quelquefois parler affirmativementmais il ose aussi douter ; au lieu de définir tout d'un coup ce que nous ne connaissons pasil examine par degrés ce que nous voulons connaître. Il prend un enfant au moment de sa naissance ; il suit pas à pas les progrès de son entendement ; il voit ce qu'il a de commun avec les bêtes et ce qu'il a au-dessus d'elles ; il consulte surtout son propre témoignagela conscience de sa pensée.

« Je laissedit-ilà discuter à ceux qui en savent plus que moisi notre âme existe avant ou après l'organisation de notre corps ; mais j'avoue qu'il m'est tombé en partage une de ces âmes grossières qui ne pensent pas toujourset j'ai même le malheur de ne pas concevoir qu'il soit plus nécessaire à l'âme de penser toujours qu'au corps d'être toujours en mouvement.

Pour moije me vante de l'honneur d'être en ce point aussi stupide que Locke. Personne ne me fera jamais croire que je pense toujours ; et je ne me sens pas plus disposé que lui à imaginer quequelques semaines après ma conceptionj'étais une fort savante âmesachant alors mille choses que j'ai oubliées en naissantet ayant fort inutilement possédé dans l'utérus des connaissances qui m'ont échappé dès que j'ai pu en avoir besoinet que je n'ai jamais bien pu rapprendre depuis.

Lockeaprès avoir ruiné les idées innéesaprès avoir bien renoncé à la vanité de croire qu'on pense toujoursétablit que toutes nos idées nous viennent par les sensexamine nos idées simples et celles qui sont composéessuit l'esprit de l'homme dans toutes ses opérationsfait voir combien les langues que les parlent sont imparfaiteset quel abus nous faisons des termes à tous moments.

Il vient enfin à considérer l'étendue ou plutôt le néant des connaissances humaines. C'est dans ce chapitre qu'il ose avancer modestement ces paroles : Nous ne serons peut-être jamais capables de connaître si un être purement matériel pense ou non.

Ce discours sage parut à plus d'un théologien une déclaration scandaleuse que l'âme est matérielle et mortelle.

Quelques Anglaisdévots à leur manièresonnèrent l'alarme. Les superstitieux sont dans la société ce que les poltrons sont dans une armée : ils ontet donnent des terreurs paniques. On cria que Locke voulait renverser la religion : il ne s'agissait pourtant point de religion dans cette affaire ; c'était une question purement philosophiquetrès indépendante de la foi et de la révélation ; il ne fallait qu'examiner sans aigreur s'il y a de la contradiction à dire : la matière peut penseret si Dieu peut communiquer la pensée à la matière. Mais les théologiens commencent trop souvent par dire que Dieu est outragé quand on n'est pas de leur avis. C'est trop ressembler aux mauvais poètesqui criaient que Despréaux parlait mal du roiparce qu'il se moquait d'eux.

Le docteur Stillingfleet s'est fait une réputation de théologien modérépour n'avoir pas dit positivement des injures à Locke. Il entra en lice contre luimais il fut battucar il raisonnait en docteuret Locke en philosophe instruit de la force et de la faiblesse de l'esprit humainet qui se battait avec des armes dont il connaissait la trempe.

Si j'osais parler après M. Locke sur un sujet si délicatje dirais : Les hommes disputent depuis longtemps sur la nature et sur l'immortalité de l'âme. À l'égard de son immortalitéil est impossible de la démontrerpuisqu'on dispute encore sur sa natureet qu'assurément il faut connaître à fond un être créé pour décider s'il est immortel ou non. La raison humaine est si peu capable de démontrer par elle-même l'immortalité de l'âme que la religion a été obligée de nous la révéler. Le bien commun de tous les hommes demande qu'on croie l'âme immortelle ; la foi nous l'ordonne ; il n'en faut pas davantageet la chose est décidée. Il n'en est pas de même de sa nature ; il importe peu à la religion de quelle substance soit l'âmepourvu qu'elle soit vertueuse ; c'est une horloge qu'on nous a donnée à gouverner ; mais l'ouvrier ne nous a pas dit de quoi le ressort de cette horloge est composé.

Je suis corps et je pense : je n'en sais pas davantage. Irai-je attribuer à une cause inconnue ce que je puis si aisément attribuer à la seule cause seconde que je connais ? Icitous les philosophes de l'école m'arrêtent en argumentantet disent :
«Il n'y a dans le corps que de l'étendue et de la soliditéet il ne peut avoir que du mouvement et de la figure. Ordu mouvement et de la figurede l'étendue et de la solidité ne peuvent faire une pensée ; donc l'âme ne peut pas être matière. Tout ce grand raisonnement tant de fois répété se réduit uniquement à ceci :
«Je ne connais point du tout la matière ; j'en devine imparfaitement quelques propriétés ; orje ne sais point du tout si ces propriétés peuvent être jointes à la pensée ; donc parce que je ne sais rien du toutj'assure positivement que la matière ne saurait penser. Voilà nettement la manière de raisonner de l'école. Locke dirait avec simplicité à ces messieurs :
«Confessez du moins que vous êtes aussi ignorants que moi ; votre imagination ni la mienne ne peuvent concevoir comment un corps a des idées ; et comprenez-vous mieux comment une substancetelle qu'elle soita des idées ? Vous ne concevez ni la matière ni l'esprit ; comment osez-vous assurer quelque chose ?

Le superstitieux vient à son touret dit qu'il faut brûlerpour le bien de leurs âmesceux qui soupçonnent qu'on peut penser avec la seule aide du corps. Mais que diraient-ils si c'étaient eux-mêmes qui fussent coupables d'irréligion ? En effetquel est l'homme qui osera assurersans une impiété absurdequ'il est impossible au Créateur de donner à la matière la pensée et le sentiment ? Voyezje vous prieà quel embarras vous êtes réduitsvous qui bornez ainsi la Puissance du Créateur ! Les bêtes ont les mêmes organes que nousles mêmes sentimentsles mêmes perceptions ; elles ont de la mémoireelles combinent quelques idées. Si Dieu n'a pas pu animer la matière et lui donner le sentimentil faut de deux choses l'uneou que les bêtes soient de pures machines ou qu'elles aient une âme spirituelle.

Il me paraît presque démontré que les bêtes ne peuvent être de simples machines. Voici ma preuve : Dieu leur a fait précisément les mêmes organes de sentiment que les nôtres ; doncs'ils ne sentent pointDieu a fait un ouvrage inutile. Or Dieude votre aveu mêmene fait rien en vain ; donc il n'a point tant d'organes de sentiment pour qu'il n'y eût point de sentiment ; donc les bêtes ne sont point de pures machines.

Les bêtesselon vousne peuvent pas avoir une âme spirituelle ; doncmalgré vousil ne reste autre chose à diresinon que Dieu a donné aux organes des bêtesqui sont matièrela faculté de sentir et d'apercevoirlaquelle vous appelez instinct dans elles.

Eh! qui peut empêcher Dieu de communiquer à nos organes plus déliés cette faculté de sentird'apercevoir et de penserque nous appelons raison humaine ? De quelque côté que vous vous tourniezvous êtes obligés d'avouer votre ignorance et la puissance immense du Créateur. Ne vous révoltez donc plus contre la sage et modeste philosophie de Locke ; loin d'être contraire à la religionelle lui servirait de preuvesi la religion en avait besoin ; carquelle philosophie plus religieuse que celle quin'affirmant que ce qu'elle conçoit clairement et sachant avouer sa faiblessevous dit qu'il faut recourir à Dieu dès qu'on examine les premiers principes ?

D'ailleursil ne faut jamais craindre qu'aucun sentiment philosophique puisse nuire à la religion d'un pays. Nos mystères ont beau être contraires à nos démonstrationsils n'en sont pas moins révérés par les philosophes chrétiensqui savent que les objets de la raison et de la foi sont de différente nature. Jamais les philosophes ne feront une secte de religion. Pourquoi ? C'est qu'ils n'écrivent point pour le peupleet qu'ils sont sans enthousiasme.

Divisez le genre humain en vingt parts : il y en a dix-neuf composées de ceux qui travaillent de leurs mainset qui ne sauront jamais s'il y a un Locke au monde ; dans la vingtième partie qui restecombien trouve-t-on peu d'hommes qui lisent ! Et parmi ceux qui lisentil y en a vingt qui lisent des romansun qui étudie la philosophie. Le nombre de ceux qui pensent est excessivement petitet ceux-là ne s'avisent pas de troubler le monde.

Ce n'est ni Montaigneni Lockeni Bayleni Spinosani Hobbesni milord Shaftesburyni M. Collinsni M. Tolandetc.qui ont porté le flambeau de la discorde dans leur patrie ; ce sontpour la plupartdes théologiensquiayant eu d'abord l'ambition d'être chefs de secteont eu bientôt celle d'être chefs de parti. Que dis-je! tous les livres des philosophes modernes mis ensemble ne feront jamais dans le monde autant de bruit seulement qu'en a fait autrefois la dispute des cordeliers sur la forme de leur manche et de leur capuchon.

QUATORZIÈME LEITRE

SUR DESCARTES ET NEWTON.

Un Français qui arrive à Londres trouve les choses bien changées en philosophie comme dans tout le reste. Il a laissé le monde plein ; il le trouve vide. À Parison voit l'univers composé de tourbillons de matière subtile ; à Londreson ne voit rien de cela. Chez nousc'est la pression de la lune qui cause le de la mer ; chez les Anglaisc'est la mer qui gravite vers la lunede façon quequand vous croyez que la lune devrait nous donner marée hauteces Messieurs croient qu'on doit avoir marée basse ; ce qui malheureusement ne peut se vérifiercar il aurait fallupour s'en éclaircirexaminer la lune et les au premier instant de la création.

Vous remarquerez encore que le soleilqui en France n'entre pour rien dans cette affairey contribue ici environ pour son quart. Chez vos cartésienstout se fait par une impulsion qu'on ne comprend guère ; chez M. Newtonc'est par une attraction dont on ne connaît pas mieux la cause. À Parisvous vous la terre faite comme un melon ; à Londreselle est aplatie des deux côtés. La lumièrepour un cartésienexiste dans l'air ; pour un newtonienelle vient du soleil en six minutes et demie. Votre chimie fait toutes ses opérations avec des acidesdes alcalis et de la matière subtile ; l'attraction domine jusque la chimie anglaise.

L'essence même des choses a totalement changé. Vous ne vous accordez ni sur la définition de l'âme ni sur celle de la matière. Descartes assure que l'âme est la même chose que la penséeet Locke lui prouve assez bien le contraire.

Descartes assure encore que l'étendue seule fait la matière ; Newton y ajoute la solidité. Voilà de furieuses contrariétés.

Non nostrum inter vos tantas componere lites.

Ce fameux Newtonce destructeur du système cartésienmourut au mois de mars de l'an passé 1727. Il a vécu honoré de ses compatrioteset a été enterré comme un roi qui aurait fait du bien à ses sujets.

On a lu ici avec avidité et l'on a traduit en anglais l'éloge que M. de Fontenelle a prononcé de M. Newton dans l'Académie des Sciences. On attendait en Angleterre le jugement de M. de Fontenelle comme une déclaration solennelle de la supériorité de la philosophie anglaise ; maisquand on a vu qu'il Descartes à Newtontoute la société royale de Londres s'est soulevée. Loin d'acquiescer au jugementon a critiqué ce discours. Plusieurs même (et ceux-là ne sont pas les plus philosophes) ont été choqués de cette comparaison seulement parce que Descartes était Français.

Il faut avouer que ces deux grands hommes ont été bien différents l'un de l'autre dans leur conduitedans leur fortune et dans leur philosophie.

Descartes était né avec une imagination vive et fortequi en fit un homme singulier dans sa vie privée comme dans sa manière de raisonner. Cette imagination ne put se cacher même dans ses ouvrages philosophiquesoù l'on voit à tout moment des comparaisons ingénieuses et brillantes. La nature en presque fait un poèteet en effet il composa pour la reine de Suède un divertissement en vers que pour l'honneur de sa mémoire on n'a pas fait imprimer.

Il essaya quelque temps du métier de la guerreet depuis étant devenu tout à fait philosopheil ne crut pas indigne de lui de faire l'amour. Il eut de sa maîtresse une fille nommée Francinequi mourut jeune et dont il regretta beaucoup la perte. Ainsi il éprouva tout ce qui appartient à l'humanité.

Il crut longtemps qu'il était nécessaire de fuir les hommeset surtout sa patriepour philosopher en liberté. Il avait raison ; les hommes de son temps n'en savaient pas assez pour l'éclairciret n'étaient guère capables que de lui nuire.

Il quitta la France parce qu'il cherchait la véritéqui y était persécutée alors par la misérable philosophie de l'École ; mais il ne trouva pas plus de raison dans les universités de la Hollandeoù il se retira. Car dans le temps qu'on condamnait en France les seules propositions de sa philosophie qui vraiesil fut aussi persécuté par les prétendus philosophes de Hollande qui ne l'entendaient pas mieuxet quivoyant de plus près sa gloirehaïssaient davantage sa personne. Il fut obligé de sortir d'Utrecht ; il essuya l'accusation d'athéismedernière ressource des calomniateurs ; et lui qui avait employé toute la sagacité de son esprit à chercher de nouvelles preuves de l'existence d'un Dieufut soupçonné de n'en point reconnaître.

Tant de persécutions supposaient un très grand mérite et une réputation éclatante : aussi avait-il l'un et l'autre. La raison perça même un peu dans le monde à travers les ténèbres de l'École et les préjugés de la superstition populaire. Son nom fit enfin tant de bruit qu'on voulut l'attirer en France par des récompenses. On lui proposa une pension de mille écus ; il vint sur cette espérancepaya les frais de la patentequi se vendait alorsn'eut point la pensionet s'en retourna philosopher dans sa solitude de Nord-Hollandedans le temps que le grand Galiléeà l'âge de quatre-vingts ansgémissait dans les prisons de l'Inquisitionpour avoir démontré le mouvement de la terre. Enfin il mourut à Stockholm d'une mort prématurée et causée par un mauvais régimeau milieu de quelques savantsses ennemiset entre les mains d'un médecin qui le haïssait.

La carrière du chevalier Newton a été toute différente. Il a vécu quatre-vingt-cinq anstoujours tranquilleheureux et honoré dans sa patrie.

Son grand bonheur a été non seulement d'être né dans un pays libremais dans un temps où les impertinences scolastiques étant banniesla raison seule était cultivée ; et le monde ne pouvait être que son écolieret non son ennemi.

Une opposition singulière dans laquelle il se trouve avec Descartesc'est quedans le cours d'une si longue vieil n'a eu ni passion ni faiblesse ; il n'a jamais approché d'aucune femme : c'est ce qui m'a été confirmé par le médecin et le chirurgien entre les bras de qui il est mort. On peut admirer en cela mais il ne faut pas blâmer Descartes.

L'opinion publique en Angleterre sur ces deux philosophes est que le premier était un rêveuret que l'autre était un sage.

Très peu de personnes à Londres lisent Descartesdont effectivement les ouvrages sont devenus inutiles ; très peu lisent aussi Newtonparce qu'il faut être fort savant pour le comprendre ; cependanttout le monde parle d'eux ; on n'accorde rien au Français et on donne tout à l'Anglais. Quelques gens croient si on ne s'en tient plus à l'horreur du videsi on sait que l'air est pesantsi on se sert de lunettes d'approcheon en a l'obligation à Newton. Il est ici l'Hercule de la fableà qui les ignorants attribuaient tous les faits des autres héros.

Dans une critique qu'on a faite à Londres du discours de M. de Fontenelleon a osé avancer que Descartes n'était pas un grand géomètre. Ceux qui parlent ainsi peuvent se reprocher de battre leur nourrice ; Descartes a fait un aussi grand chemindu point où il a trouvé la géométrie jusqu'au point où il l'a pousséeque Newton en a fait après lui : il est le premier qui ait trouvé la manière de donner les équations algébriques des courbes. Sa géométriegrâce à lui devenue aujourd'hui communeétait de son temps si profonde qu'aucun professeur n'osa entreprendre du l'expliqueret qu'il n'y avait en Hollande Schooten et en France que Fermat qui l'entendissent.

Il porta cet esprit de géométrie et d'invention dans la dioptriquequi devint entre ses mains un art tout nouveau ; et s'il s'y trompa en quelque chosec'est qu'un homme qui découvre de nouvelles terres ne peut tout d'un coup en connaître toutes les propriétés : ceux qui viennent après lui et qui rendent ces terres fertiles lui ont au moins l'obligation de la découverte. Je ne nierai pas que tous les autres ouvrages de M. Descartes fourmillent d'erreurs.

La géométrie était un guide que lui-même avait en quelque façon forméet qui l'aurait conduit sûrement dans sa physique ; cependant il abandonna à la fin ce guide et se livra à l'esprit de système. Alors sa philosophie ne fut plus qu'un roman ingénieuxet tout au plus vraisemblable pour les ignorants. Il se trompa sur la nature de l'âmesur les preuves de l'existence de Dieusur la matièresur les lois du mouvementsur la nature de la lumière ; il admit les idées innéesil inventa de nouveaux élémentsil créa un mondeil fit l'homme à sa modeet on dit avec raison que l'homme de Descartes n'est en effet que celui de Descartesfort éloigné de l'homme véritable.

Il poussa ses erreurs métaphysiques jusqu'à prétendre que deux et deux ne font quatre que parce que Dieu l'a voulu ainsi. Mais ce n'est point trop dire qu'il était estimable même dans ses égarements. Il se trompamais ce fut au moins avec méthodeet avec un esprit conséquent ; il détruisit les chimères absurdes dont on infatuait la jeunesse depuis deux mille ans ; il apprit aux hommes de son temps à raisonner et à se servir contre lui-même de ses armes. S'il n'a pas payé en bonne monnaiec'est beaucoup d'avoir décrié la fausse.

Je ne crois pas qu'on oseà la véritécomparer en rien sa philosophie avec celle de Newton : la première est un essaila seconde est un chef-d'oeuvre. Mais celui qui nous a mis sur la voie de la vérité vaut peut-être celui qui a été depuis au bout de cette carrière.

Descartes donna la vue aux aveugles ; ils virent les fautes de l'Antiquité et les siennes. La route qu'il ouvrit estdepuis luidevenue immense. Le petit livre de Rohaut a fait pendant quelque temps une physique complète ; aujourd'huitous les recueils des académies de l'Europe ne font pas même un de système : en approfondissant cet abîmeil s'est trouvé infini. Il s'agit maintenant de voir ce que M. Newton a creusé dans ce précipice.

QUINZIÈME LETTRE

SUR LE SYSTÈME DE L'ATTRACTION.

Les découvertes du chevalier Newtonqui lui ont fait une réputation si universelleregardent le système du mondela lumièrel'infini en géométrieet enfin la chronologieà laquelle il s'est amusé pour se délasser.

Je vais vous dire (si je puissans verbiage) le peu que j'ai pu attraper de toutes ces sublimes idées.

À l'égard du système de notre mondeon disputait depuis longtemps sur la cause qui fait tourner et qui retient dans leurs orbites toutes les planèteset sur celle qui fait descendre ici-bas tous les corps vers la surface de la terre.

Le système de Descartesexpliqué et fort changé depuis luisemblait rendre une raison plausible de ces phénomèneset cette raison paraissait d'autant plus vraie qu'elle est simple et intelligible à tout le monde. Maisen philosophieil faut se défier de ce qu'on croit entendre trop aisémentaussi bien que des choses qu'on n'entend pas.

La pesanteurla chute accélérée des corps tombant sur la terrela révolution des planètes dans leurs orbitesleurs rotations autour de leur axetout cela n'est que du mouvement ; orle mouvement ne peut être conçu que par impulsion ; donc tous ces corps sont poussés. Mais par quoi le sont-ils ? Tout l'espace plein ; donc il est rempli d'une matière très subtilepuisque nous ne l'apercevons pas ; donc cette matière va d'Occident en Orientpuisque c'est d'Occident en Orient que toutes les planètes sont entraînées. Ausside supposition en supposition et de vraisemblance en vraisemblanceon a imaginé un vaste tourbillon de matière subtiledans lequel les planètes sont entraînées autour du soleil ; on crée encore un autre tourbillon particulierqui nage dans le grandet qui tourne journellement autour de la planète. Quand tout cela est faiton prétend que la pesanteur dépend de ce mouvement journalier ; cardit-onla matière subtile qui tourne autour de notre petit tourbillon doit aller dix-sept fois plus vite que la terre ; orsi elle va dix-sept fois plus vite que la terreelle doit avoir incomparablement plus de force centrifugeet repousser par conséquent tous les corps vers la terre. Voilà la cause de la pesanteurdans le système cartésien.

Mais avant que de calculer la force centrifuge et la vitesse de cette matière subtileil fallait s'assurer qu'elle existâtet supposé qu'elle existeil est encore démontré faux qu'elle puisse être la cause de la pesanteur.

M. Newton semble anéantir sans ressource tous ces tourbillonsgrands et petitset celui qui emporte les planètes autour du soleilet celui qui fait tourner chaque planète sur elle-même.

Premièrementà l'égard du prétendu petit tourbillon de la terreil est prouvé qu'il doit perdre petit à petit son mouvement ; il est prouvé que si la terre nage dans un fluidece fluide doit être de la même densité que la terreet si ce fluide est de la même densitétous les corps que nous remuons doivent une résistance extrêmec'est-à-dire qu'il faudrait un levier de la longueur de la terre pour soulever le poids d'une livre.

À l'égard des grands tourbillonsils sont encore plus chimériques. Il est impossible de les accorder avec les règles de Keplerdont la vérité est démontrée. M. Newton fait voir que la révolution du fluide dans lequel Jupiter est supposé entraînén'est pas avec la révolution du fluide de la terre comme la révolution de Jupiter est avec celle de la terre.

Il prouve quetoutes les planètes faisant leurs révolutions dans des ellipseset par conséquent étant bien plus éloignées les unes des autres dans leurs aphélies et bien plus proches dans leurs périhéliesla terrepar exempledevrait aller plus vite quand elle est plus près de Vénus et de Marspuisque le fluide qui l'emporteétant alors plus pressédoit avoir plus de mouvement ; et cependant c'est alors même que le mouvement de la terre est plus ralenti.

Il prouve qu'il n'y a point de matière céleste qui aille d'Occident en Orientpuisque les comètes traversent ces espaces tantôt de l'Orient à l'Occidenttantôt du Septentrion au Midi.

Enfin pour mieux trancher encores'il est possibletoute difficultéil prouve ou du moins rend fort probableet même par des expériencesque le plein est impossibleet il nous ramène le videqu'Aristote et Descartes avaient banni du monde.

Ayantpar toutes ces raisons et par beaucoup d'autres encorerenversé les tourbillons du cartésianismeil désespérait de pouvoir connaître jamais s'il y a un principe secret dans la naturequi cause à la fois le mouvement de tous les corps célestes et qui fait la pesanteur sur la terre. S'étant retiré en 1666 à la campagneprès de Cambridgeun jour qu'il se promenait dans son jardin et qu'il voyait des fruits tomber d'un arbreil se laissa aller à une méditation profonde sur cette pesanteur dont tous les philosophes ont cherché si longtemps la cause en vainet dans laquelle le vulgaire ne soupçonne pas de mystère. Il se dit à lui-même :
«De quelque hauteur dans notre hémisphère que tombassent ces corpsleur chute serait certainement dans la progression découverte par Galilée ; et les espaces parcourus par eux seraient comme les carrés des temps. Ce pouvoir qui fait descendre les corps graves est le mêmesans aucune diminution sensibleà quelque profondeur qu'on soit dans la terre et sur la plus haute montagne. Pourquoi ce pouvoir ne s'étendrait-il pas jusqu'à la lune? Ets'il est vrai qu'il pénètre jusque-làn'y a-t-il pas grande apparence que ce pouvoir la retient dans son orbite et détermine son mouvement ? Maissi la lune obéit à ce principequel qu'il soitn'est-il pas encore très raisonnable de croire que les autres planètes y sont également soumises ?

« Si ce pouvoir existeil doit (ce qui est prouvé d'ailleurs) augmenter en raison renversée des carrés des distances. Il n'y a donc plus qu'à examiner le chemin que ferait un corps grave en tombant sur la terre d'une hauteur médiocreet le chemin que ferait dans le même temps un corps qui tomberait de l'orbite de la lune. Pour en être instruitil ne s'agit plus que d'avoir la mesure de la terre et la distance de la lune à la terre.

Voilà comment M. Newton raisonna. Mais on n'avait alors en Angleterre que de très fausses mesures de notre globe ; on s'en rapportait à l'estime incertaine des pilotesqui comptaient soixante milles d'Angleterre pour un degréau lieu qu'il en fallait compter près de soixante et dix. Ce faux calcul ne pas avec les conclusions que M. Newton voulait tireril les abandonna. Un philosophe médiocre et qui n'aurait eu que de la vanitéeût fait cadrer comme il eût pu la mesure de la terre avec son système. M. Newton aima mieux abandonner alors son projet. Mais depuis que M. Picart eut mesuré la terre exactementen traçant cette méridienne qui fait tant d'honneur à la FranceM. Newton reprit ses premières idéeset il trouva son compte avec le calcul de M. Picart. C'est une chose qui me paraît toujours admirablequ'on ait découvert de si sublimes vérités avec l'aide d'un quart de cercle et d'un peu d'arithmétique.

La circonférence de la terre est de cent vingt-trois millions deux cent quarante-neuf mille six cents pieds de Paris. De cela seul peut suivre tout le système de l'attraction.

On connaît la circonférence de la terreon connaît celle de l'orbite de la luneet le diamètre de cet orbite. La révolution de la lune dans cet orbite se fait en vingt-sept jourssept heuresquarante-trois minutes ; donc il est démontré que la lunedans son mouvement moyenparcourt cent quatre-vingt-sept mille neuf cent soixante pieds de Paris par minute ; etpar un théorème connuil est démontré que la force centrale qui ferait tomber un corps de la hauteur de la lunene le ferait tomber que de quinze pieds de Paris dans la première minute.

Maintenantsi la règle par laquelle les corps pèsentgravitents'attirent en raison inverse des carrés des distances est vraiesi c'est le même pouvoir qui agit suivant cette règle dans toute la natureil est évident quela terre étant éloignée de la lune de soixante demi-diamètresun corps grave doit tomber sur la terre de quinze pieds dans la première secondeet cinquante-quatre mille pieds dans la première minute.

Or est-il qu'un corps grave tombeen effetde quinze pieds dans la première secondeet parcourt dans la première minute cinquante-quatre mille piedslequel nombre est le carré de soixante multiplié par quinze ; donc les corps pèsent en raison inverse des carrés des distances ; donc le même pouvoir fait la pesanteur sur la terre et retient la lune dans son orbite.

Étant donc démontré que la lune pèse sur la terrequi est le centre de son mouvement particulieril est démontré que la terre et la lune pèsent sur le soleilqui est le centre de leur mouvement annuel.

Les autres planètes doivent être soumises à cette loi généraleetsi cette loi existeces planètes doivent suivre les règles trouvées par Kepler. Toutes ces règlestous ces rapports sont en effet gardés par les planètes avec la dernière exactitude ; donc le pouvoir de la gravitation fait peser toutes les planètes vers le soleilde même que notre globe. Enfinla réaction de tout corps étant proportionnelle à l'actionil demeure certain que la terre pèse à son tour sur la luneet que le soleil pèse sur l'une et sur l'autreque des satellites de Saturne pèse sur les quatreet les quatre sur lui tous cinq sur SaturneSaturne sur tous ; qu'il en est ainsi de Jupiteret que tous ces globes sont attirés par le soleilréciproquement attiré par eux.

Ce pouvoir de gravitation agit à proportion de la matière que renferment les corps ; c'est une vérité que M. Newton a démontrée par des expériences. Cette nouvelle découverte a servi à faire voir que le soleilcentre de toutes les planètesles attire toutes en raison directe de leurs massescombinées avec leur éloignement. De làs'élevant par degrés jusqu'à des connaissances qui semblaient n'être pas faites pour l'esprit humainil ose calculer combien de matière contient le soleilet combien il s'en trouve dans chaque planète ; et ainsi il fait voir quepar les simples lois de la mécaniquechaque globe céleste doit être nécessairement à la place où il est. Son seul principe des lois de la gravitation rend raison de toutes les inégalités apparentes dans le cours des globes célestes. Les variations de la lune deviennent une suite de ces lois. De pluson voit évidemment pourquoi les noeuds de la lune font leur révolution en dix-neuf anset ceux de la terre dans l'espace d'environ vingt-six mille années. Le flux et le reflux de la mer est encore un effet très simple de cette attraction. La proximité de la lune dans son plein et quand elle est nouvelleet son éloignement dans ses quartierscombinés avec l'action du soleilrendent une raison sensible de l'élévation et de l'abaissement de l'Océan.

Après avoir rendu comptepar sa sublime théoriedu cours et des inégalités des planètesil assujettit les comètes au frein de la même loi. Ces feux si longtemps inconnusqui étaient la terreur du monde et l'écueil de la philosophieplacés par Aristote au-dessous de la luneet renvoyés par Descartes au-dessus de Saturnesont mis enfin à leur véritable place par Newton.

Il prouve que ce sont des corps solidesqui se meuvent dans la sphère de l'action du soleilet décrivent une ellipse si excentrique et si approchante de la parabole que certaines comètes doivent mettre plus de cinq cents ans dans leur révolution.

M. Halley croit que la comète de 1680 est la même qui parut du temps de Jules César : celle-là surtout sert plus qu'une autre à faire voir que les comètes sont des corps durs et opaques ; car elle descendit si près du soleil qu'elle n'en était éloignée que d'une sixième partie de son disque ; elle dutpar acquérir un degré de chaleur deux mille fois plus violent que celui du fer le plus enflammé. Elle aurait été dissoute et consommée en peu de tempssi elle n'avait pas été un corps opaque. La mode commençait alors de deviner le cours des comètes. Le célèbre mathématicien Jacques Bernoulli conclut par son système que cette fameuse comète de 1680 reparaîtrait le 17 mai 1719. Aucun astronome de l'Europe ne se coucha cette nuit du 17 maimais la fameuse comète ne parut point. Il y a au moins plus d'adresses'il n'y a plus de sûretéà lui donner cinq cent soixante-quinze ans pour revenir. Un géomètre anglais nommé Wilstonnon moins chimérique que géomètrea sérieusement affirmé que du temps du Déluge il y avait eu une comète qui avait inondé notre globeet il a eu l'injustice de s'étonner qu'on se soit moqué de lui. L'Antiquité pensait à peu près dans le goût de Wilston ; elle croyait que les comètes étaient toujours les avant-courrières de quelque grand malheur sur la terre. Newton au contraire soupçonne qu'elles sont très bienfaisanteset que les fumées qui en sortent ne servent qu'à secourir et vivifier les planètes qui s'imbibentdans leur coursde toutes ces particules que le soleil a détachées des comètes. Ce sentiment est du moins plus probable que l'autre.

Ce n'est pas tout. Si cette force de gravitationd'attractionagit dans tous les globes célesteselle agit sans doute sur toutes les parties de ces globes ; carsi les corps s'attirent en raison de leurs massesce ne peut être qu'en raison de la quantité de leurs parties ; et si ce pouvoir est logé dans le toutil l'est sans doute dans la moitiéil l'est dans le quartdans la huitième partieainsi jusqu'à l'infini. De plussi ce pouvoir n'était pas également dans chaque partieil y aurait toujours quelques côtés du globe qui plus que les autresce qui n'arrive pas. Donc ce pouvoir existe réellement dans toute la matièreet dans les plus petites particules de la matière.

Ainsivoilà l'attraction qui est le grand ressort qui fait mouvoir toute la nature.

Newton avait bien prévuaprès avoir démontré l'existence de ce principequ'on se révolterait contre ce seul nom. Dans plus d'un endroit de son livre il précautionne son lecteur contre l'attraction mêmeil l'avertit de ne la pas confondre avec les qualités occultes des ancienset de se contenter de connaître qu'il y a dans tous les corps une force centrale qui agit d'un bout de l'univers à l'autre sur les corps les plus proches et sur les plus éloignéssuivant les lois immuables de la mécanique.

Il est étonnant qu'après les protestations solennelles de ce grand philosopheM. Saurin et M. de Fontenellequi eux-mêmes méritent ce nomlui aient reproché nettement les chimères du péripatétisme : M. Saurindans les Mémoires de l'Académie de 1709et M. de Fontenelledans l'Éloge même de M. Newton.

Presque tous les Françaissavants et autresont répété ce reproche. On entend dire partout :
«Pourquoi Newton ne s'est-il pas servi du mot d'impulsionque l'on comprend si bienplutôt que du terme d'attractionque l'on ne comprend pas ?

Newton aurait pu répondre à ces critiques :
«Premièrementvous n'entendez pas plus le mot d'impulsion que celui d'attractionetsi vous ne concevez pas pourquoi un corps tend vers le centre d'un autre corpsvous n'imaginez pas plus par quelle vertu un corps en peut pousser un autre.

« Secondementje n'ai pas pu admettre l'impulsion ; car il faudraitpour celaque j'eusse connu qu'une matière céleste pousse en effet les planètes ; ornon seulement je ne connais point cette matièremais j'ai prouvé qu'elle n'existe pas.

« Troisièmementje ne me sers du mot d'attraction que pour exprimer un effet que j'ai découvert dans la natureeffet certain et indiscutable d'un principe inconnuqualité inhérente dans la matièredont de plus habiles que moi trouveronts'ils peuventla cause.

-- Que nous avez-vous donc apprisinsiste-t-on encoreet pourquoi tant de calculs pour nous dire ce que vous-même ne comprenez pas ?

-- Je vous ai apprispourrait continuer Newtonque la mécanique des forces centrales fait peser tous les corps à proportion de leur matièreque ces forces centrales font seules mouvoir les planètes et les comètes dans des proportions marquées. Je vous démontre qu'il est impossible qu'il y ait une autre cause de la pesanteur et du mouvement de tous les corps célestes ; carles corps graves tombant sur la terre selon la proportion démontrée des forces centraleset les planètes achevant leurs cours suivant ces mêmes proportionss'il y avait encore un autre pouvoir qui agît sur tous ces corpsil augmenterait leurs vitesses ou changerait leurs directions. Or jamais aucun de ces corps n'a un seul degré de mouvementde vitessede détermination qui ne soit démontré être l'effet des forces centrales ; donc il est impossible qu'il y ait un autre principe.

Qu'il me soit permis de faire encore parler un moment Newton. Ne sera-t-il pas bien reçu à dire :
«Je suis dans un cas bien différent des Anciens. Ils voyaientpar exemplel'eau monter dans les pompeset ils disaient :
«L'eau monte parce qu'elle a horreur du vide. Mais moi je suis dans le cas de celui qui aurait remarqué le premier que l'eau monte dans les pompeset qui laisserait à d'autres le soin d'expliquer la cause de cet effet. L'anatomiste qui a dit le premier que le bras se remue parce que les muscles se contractentenseigna aux hommes une vérité incontestable ; lui en aura-t-on moins parce qu'il n'a pas su pourquoi les muscles se contractent ? La cause du ressort de l'air est inconnuemais celui qui a découvert ce ressort a rendu un grand service à la physique. Le ressort que j'ai découvert était plus cachéplus universel ; ainsion doit m'en savoir plus de gré. J'ai découvert une propriété de la matièreun des secrets du Créateur ; j'en ai calculéj'en ai démontré les effets ; peut-on me chicaner sur le nom que je lui donne ?

« Ce sont les tourbillons qu'on peut appeler une qualité occultepuisqu'on n'a jamais prouvé leur existence. L'attraction au contraire est une chose réellepuisqu'on en démontre les effets et qu'on en calcule les proportions. La cause de cette cause est dans le sein de Dieu.

Procedes hucet non ibis amplius.

SEIZIÈME LETTRE

SUR L'OPTIQUE DE M. NEWTON.

Un nouvel univers a été découvert par les philosophes du dernier siècleet ce monde nouveau était d'autant plus difficile à connaître qu'on ne se doutait pas même qu'il existât. Il semblait aux plus sages que c'était une témérité d'oser seulement songer qu'on pût deviner par quelles lois les corps célestes se et comment la lumière agit.

Galiléepar ses découvertes astronomiquesKeplerpar ses calculsDescartesau moins dans sa dioptriqueet Newtondans tous ses ouvragesont vu la mécanique des ressorts du monde. Dans la géométrieon a assujetti l'infini au calcul. La circulation du sang dans les animaux et de la sève dans les végétales a changé pour nous la nature. Une nouvelle manière d'exister a été donnée aux corps dans la machine pneumatique. Les objets se sont rapprochés de nos yeux à l'aide des télescopes. Enfince que Newton a découvert sur la lumière est digne de tout ce que la curiosité des hommes pouvait attendre de plus hardiaprès tant de nouveautés.

Jusqu'à Antonio de Dominisl'arc-en-ciel avait paru un miracle inexplicable ; ce philosophe devina que c'était un effet nécessaire de la pluie et du soleil. Descartes rendit son nom immortel par l'explication mathématique de ce phénomène si naturel ; il calcula les réflexions de la lumière dans les gouttes de pluieet cette sagacité eut alors quelque chose de divin.

Mais qu'aurait-il dit si on lui avait fait connaître qu'il se trompait sur la nature de la lumière ; qu'il n'avait aucune raison d'assurer que c'était un corps globuleux ; qu'il est faux que cette matières'étendant par tout l'universn'attendepour être mise en actionque d'être poussée par le soleilainsi qu'un long bâton qui agit à un bout quand il est pressé par l'autre ; qu'il est très vrai qu'elle est dardée par le soleilet qu'enfin la lumière est transmise du soleil à la terre en près de sept minutesquoique un de canonconservant toujours sa vitessene puisse faire ce chemin qu'en vingt-cinq années ?

Quel eût été son étonnement si on lui avait dit :
«Il est faux que la lumière se réfléchisse directement en rebondissant sur les parties solides du corps ; il est faux que les corps soient transparents quand ils ont des pores larges ; et il viendra un homme qui démontrera ces paradoxeset qui anatomisera un seul rayon de lumière avec plus de dextérité que le plus habile artiste ne dissèque le corps humainl !

Cet homme est venu. Newtonavec le seul secours du prismea démontré aux yeux que la lumière est un amas de rayons colorés quitous ensembledonnent la couleur blanche. Un seul rayon est divisé par lui en sept rayonsqui viennent tous se placer sur un linge ou sur un papier blanc dans leur ordrel'un au- de l'autre et à d'inégales distances. Le premier est couleur de feu; le secondcitron ; le troisièmejaune ; le quatrièmevert ; le cinquièmebleu ; le sixièmeindigo ; le septièmeviolet. Chacun de ces rayonstamisé ensuite par cent autres prismesne changera jamais la couleur qu'il portede même qu'un or épuré ne change plus dans les creusets. Etpour surabondance de preuve que chacun de ces rayons élémentaires porte en soi ce qui fait sa couleur à nos yeuxprenez un petit morceau de bois jaunepar exempleet exposez-le au rayon couleur de feu : ce bois se teint à l'instant en couleur de feu ; au rayon vert il prend la couleur verte ; et ainsi du reste.

Quelle est donc la cause des couleurs dans la nature ? Rien autre chose que la disposition des corps à réfléchir les rayons d'un certain ordre et à absorber tous les autres. Quelle est cette secrète disposition ? Il démontre que c'est uniquement l'épaisseur des petites parties constituantes dont un corps est composé. Et comment se fait cette réflexion ? On pensait que c'était parce que les rayons rebondissaientcomme une ballesur la surface d'un corps solide. Point du tout ; Newton enseigne aux philosophes étonnés que les corps ne sont opaques que parce que leurs pores sont largesque la lumière se réfléchit à nos yeux du sein de ces pores mêmesqueplus les pores d'un corps sont petitsplus le corps est transparent : ainsi le papierqui réfléchit la lumière quand il est secla transmet quand il est huiléparce que l'huileses poresles rend beaucoup plus petits.

C'est là qu'examinant l'extrême porosité des corpschaque partie ayant ses poreset chaque partie de ses parties ayant les siensil fait voir qu'on n'est point assuré qu'il y ait un pouce cubique de matière solide dans l'univers ; tant notre esprit est éloigné de concevoir ce que c'est que la matière !

Ayant ainsi décomposé la lumièreet ayant porté la sagacité de ses découvertes jusqu'à démontrer le moyen de connaître la couleur composée par les couleurs primitivesil fait voir que ces rayons élémentairesséparés par le moyen du prismene sont arrangés dans leur ordre que parce qu'elles sont réfractées en cet ordre même ; et c'est cette propriétéinconnue jusqu'à luide se rompre dans cette proportionc'est cette réfraction inégale des rayonsce pouvoir de réfracter le rouge moins que la couleur orangéeetc.qu'il nomme réfrangibilité.

Les rayons les plus réflexibles sont les plus réfrangibles ; de là il fait voir que le même pouvoir cause la réflexion et la réfraction de la lumière.

Tant de merveilles ne sont que le commencement de ses découvertes ; il a trouvé le secret de voir les vibrations et les secousses de la lumièrequi vont et viennent sans finet qui transmettent la lumière ou la réfléchissent selon l'épaisseur des parties qu'elles rencontrent ; il a osé calculer l'épaisseur des particules d'air nécessaire entre deux verres posés l'un sur l'autrel'un platl'autre convexe d'un côtépour opérer telle transmission ou réflexionet pour faire telle ou telle couleur.

De toutes ces combinaisons il trouve en quelle proportion la lumière agit sur les corps et les corps agissent sur elle.

Il a si bien vu la lumière qu'il a déterminé à quel point l'art de l'augmenter et d'aider nos yeux par des télescopes doit se borner.

Descartespar une noble confiance bien pardonnable à l'ardeur que lui donnaient les commencements d'un art presque découvert par luiDescartes espérait voir dans les astresavec des lunettes d'approchedes objets aussi petits que ceux qu'on discerne sur la terre.

Newton a montré qu'on ne peut plus perfectionner les lunettesà cause de cette réfraction et de cette réfrangibilité même quien nous rapprochant les objetsécartent trop les rayons élémentaires ; il a calculédans ces verresla proportion de l'écartement des rayons rouges et des rayons bleus ; etportant démonstration dans des choses dont on ne soupçonnait pas même l'existenceil examine les inégalités que produit la figure du verreet celle que fait la réfrangibilité. Il trouve que le verre objectif de la lunette étant convexe d'un côté et plat de l'autresi le côté plat est tourné vers l'objetle défaut qui vient de la construction et de la position du verre est cinq mille fois moindre que le défaut qui vient par la réfrangibilité ; et qu'ainsi ce n'est pas la figure des verres qui fait qu'on ne peut perfectionner les d'approchemais qu'il faut s'en prendre à la matière même de la lumière.

Voilà pourquoi il inventa un télescope qui montre les objets par réflexionet non point par réfraction. Cette nouvelle sorte de lunette est très difficile à faireet n'est pas d'un usage bien aisé ; mais on dit en Angleterre qu'un télescope de réflexion de cinq pieds fait le même effet qu'une lunette d'approche de cent pieds.

DIX-SEPTIÈME LETTRE

SUR L'INFINI ET SUR LA CHRONOLOGIE.

Le labyrinthe et l'abîme de l'infini est aussi une carrière nouvelle parcourue par Newtonet on tient de lui le fil avec lequel on s'y peut conduire.

Descartes se trouve encore son précurseur dans cette étonnante nouveauté ; il allait à grands pas dans sa géométrie jusque vers l'infinimais il s'arrêta sur le bord. M. Wallisvers le milieu du dernier sièclefut le premier qui réduisit une fractionpar une division perpétuelleà une suite infinie.

Milord Brouncker se servit de cette suite pour carrer l'hyperbole.

Mercator publia une démonstration de cette quadrature. Ce fut à peu près dans ce temps que Newtonà l'âge de vingt-trois ansavait inventé une méthode générale pour faire sur toutes les courbes ce qu'on venait d'essayer sur l'hyperbole.

C'est cette méthode de soumettre partout l'infini au calcul algébriqueque l'on appelle calcul différentiel ou des fluxions et calcul intégral. C'est l'art de nombrer et de mesurer avec exactitude ce dont on ne peut pas même concevoir l'existence.

En effetne croiriez-vous pas qu'on veut se moquer de vousquand on vous dit qu'il y a des lignes infiniment grandes qui forment un angle infiniment petit ?

Qu'une droite qui est droite tant qu'elle est finiechangeant infiniment peu de directiondevient courbe infinie : qu'une courbe peut devenir infiniment moins courbe ?

Qu'il y a des carrés d'infinides cubes d'infiniet des infinis d'infinidont le pénultième n'est rien par rapport au dernier ?

Tout celaqui paraît d'abord l'excès de la déraisonesten effetl'effort de la finesse et de l'étendue de l'esprit humainet la méthode de trouver des vérités qui étaient jusqu'alors inconnues.

Cet édifice si hardi est même fondé sur des idées simples. Il s'agit de mesurer la diagonale d'un carréd'avoir l'aire d'une courbede trouver une racine carrée à un nombre qui n'en a point dans l'arithmétique ordinaire.

Etaprès touttant d'ordres d'infinis ne doivent pas plus révolter l'imagination que cette proposition si connuequ'entre un cercle et une tangente on peut toujours faire passer des courbes ; ou cette autreque la matière est toujours divisible. Ces deux vérités sont depuis longtemps démontréeset ne sont pas plus compréhensibles que le reste.

On a disputé longtemps à Newton l'invention de ce fameux calcul. M. Leibnitz a passé en Allemagne pour l'inventeur des différences que Newton appelle fluxionset Bernoulli a revendiqué le calcul intégral ; mais l'honneur de la première découverte a demeuré à Newtonet il est resté aux autres la gloire d'avoir pu faire douter entre eux et lui.

C'est ainsi que l'on contesta à Harvey la découverte de la circulation du sang ; à M. Perraultcelle de la circulation de la sève. Hartsoeker et Leuvenhoeck se sont contesté l'honneur d'avoir vu le premier les petits vermisseaux dont nous sommes faits. Ce même Hartsoeker a disputé à M. Huyghens l'invention d'une nouvelle manière de calculer l'éloignement d'une étoile fixe. On ne sait encore quel philosophe trouva le problème de la roulette.

Quoi qu'il en soitc'est par cette géométrie de l'infini que Newton est parvenu aux plus sublimes connaissances.

Il me reste à vous parler d'un autre ouvrage plus à la portée du genre humainmais qui se sent toujours de cet esprit créateur que Newton portait dans toutes ses recherches ; c'est une chronologie toute nouvellecardans tout ce qu'il entreprenaitil fallait qu'il changeât les idées reçues par les autres hommes.

Accoutumé à débrouiller des chaosil a voulu porter au moins quelque lumière dans celui de ces fables anciennes confondues avec l'histoireet fixer une chronologie incertaine. Il est vrai qu'il n'y a point de famillede villede nation qui ne cherche à reculer son origine ; de plusles premiers historiens sont les plus négligents à marquer les dates ; les livres étaient moins communs mille fois qu'aujourd'hui ; par conséquentétant moins exposé à la critiqueon trompait le monde plus impunément ; etpuisqu'on a évidemment supposé des faitsil est assez probable qu'on a aussi supposé des dates.

En généralil parut à Newton que le monde était de cinq cents ans plus jeune que les chronologistes ne le disent ; il fonde son idée sur le cours ordinaire de la nature et sur les observations astronomiques.

On entend ici par le cours de la nature le temps de chaque génération des hommes. Les Égyptiens s'étaient servis les premiers de cette manière incertaine de compter. Quand ils voulurent écrire les commencernents de leur histoireils comptaient trois cent quarante et une générations depuis Ménès jusqu'à Séthon ; etn'ayant pas de dates fixesils évaluèrent trois générations à cent ans. Ainsiils comptaient du règne de Ménès au règne de Séthon onze mille trois cent quarante années.

Les Grecsavant de compter par olympiadessuivirent la méthode des Égyptienset étendirent même un peu la durée des générationspoussant chaque génération jusqu'à quarante années.

Oren celales Égyptiens et les Grecs se trompèrent dans leur calcul. Il est bien vrai queselon le cours ordinaire de la naturetrois générations font environ cent à six-vingts ans ; mais il s'en faut bien que trois règnes tiennent ce nombre d'années. Il est très évident qu'en général les hommes vivent plus longtemps que les rois ne règnent. Ainsiun homme qui voudra écrire l'histoire sans avoir de dates préciseset qui saura qu'il y a eu neuf rois chez une nationaura grand tort s'il compte trois cents ans pour ces neuf rois. Chaque génération est d'environ trente-six ans ; chaque règne est environ de vingtl'un portant l'autre. Prenez les trente rois d'Angleterredepuis Guillaume le Conquérant jusqu'à Georges premier ; ils ont régné six cent quarante-huit ansce quiréparti sur les trente roisdonne à chacun vingt et un ans et demi de règne. Soixante-trois rois de France ont régnél'un portant l'autrechacun à peu près vingt ans. Voilà le cours ordinaire de la nature. Donc les anciens se sont trompés quand ils ont égaléen généralla durée des règnes à la durée des générations ; donc ils ont trop compté ; donc il est à de retrancher un peu de leur calcul.

Les observations astronomiques semblent prêter encore un plus grand secours à notre philosophe ; il en paraît plus fort en combattant sur son terrain.

Vous savezMonsieurque la terreoutre son mouvement annuel qui l'emporte autour du soleil d'Occident en Orient dans l'espace d'une annéea encore une révolution singulièretout à fait inconnue jusqu'à ces derniers temps. Ses pôles ont un mouvement très lent de rétrogradation d'Orient en Occidentqui fait que chaque jour leur position ne répond pas précisément aux mêmes points du ciel. Cette différenceinsensible en une annéedevient assez forte avec le tempsetau bout de soixante et douze anson trouve que la différence est d'un degréc'est-à-dire de la trois cent soixantième partie de tout le ciel. Ainsiaprès soixante et douze annéesle colure de l'équinoxe du printempsqui passait par une fixerépond à une autre fixe. De là vient que le soleilau lieu d'être dans la partie du ciel où était le Bélier du temps d'Hipparquese trouve répondre à cette partie du ciel où était le Taureauet les Gémeaux sont à la place où le Taureau était alors. Tous les signes ont changé de place ; cependantnous retenons toujours la manière de parler des anciens ; nous disons que le soleil est dans le Bélier au printempspar la même condescendance que nous disons que le soleil tourne.

Hipparque fut le premier chez les Grecs qui s'aperçut de quelques changements dans les constellations par rapport aux équinoxesou plutôt qui l'apprit des Égyptiens. Les philosophes attribuèrent ce mouvement aux étoiles ; car alors on était bien loin d'imaginer une telle révolution dans la terre : on la croyait en tous sens immobile. Ils créèrent donc un ciel où ils attachèrent toutes les étoileset donnèrent à ce ciel un mouvement particulier qui le faisait avancer vers l'Orientpendant que toutes les étoiles semblaient faire leur route journalière d'Orient en Occident. À cette erreur ils en ajoutèrent une seconde bien plus essentielle ; ils crurent que le ciel prétendu des étoiles fixes avançait vers l'Orient d'un degré en cent années. Ainsiils se trompèrent dans leur calcul astronomique aussi bien que dans leur système physique. Par exempleun astronome aurait dit alors :
«L'équinoxe du printemps a étédu temps d'un tel observateurdans un tel signeà une telle étoile ; il a fait deux degrés de chemin depuis cet observateur jusqu'à nous ; ordeux degrés valent deux cents ans ; donc cet observateur vivait deux cents ans avant moi. Il est certain qu'un astronome qui eût raisonné ainsi se serait trompé justement de cinquante-quatre ans. Voilà pourquoi les anciensdoublement trompéscomposèrent leur grande année du mondec'est-à-dire de la révolution de tout le cield'environ trente-six mille ans. Mais les modernes que cette révolution imaginaire du ciel des étoiles n'est autre chose que la. révolution des pôles de la terrequi se fait en vingt-cinq mille neuf cents années. Il est bon de remarquer icien passantque Newtonen déterminant la figure de la terrea très heureusement expliqué la raison de cette révolution.

Tout ceci poséil restepour fixer la chronologiede voir par quelle étoile le colure de l'équinoxe coupe aujourd'hui l'écliptique au printempset de savoir s'il ne se trouve point quelque ancien qui nous ait dit en quel point l'écliptique était coupé de son temps par le même colure des équinoxes.

Clément Alexandrin rapporte que Chironqui était de l'expédition des Argonautesobserva les constellations au temps de cette fameuse expéditionet fixa l'équinoxe du printemps au milieu du Bélierl'équinoxe de l'automne au milieu de la Balancele solstice de notre été au milieu du Canceret le d'hiver au milieu du Capricorne.

Longtemps après l'expédition des Argonautes et un an avant la guerre du PéloponnèseMéton observa que le point du solstice d'été passait par le huitième degré du Cancer.

Orchaque signe du Zodiaque est de trente degrés. Du temps de Chironle solstice était à la moitié du signec'est-à-dire au quinzième degré ; un an avant la guerre du Péloponnèseil était au huitième : donc il avait retardé de sept degrés. Un degré vaut soixante et douze ans : doncdu commencement de la du Péloponnèse à l'entreprise des Argonautesil n'y a que sept fois soixante et douze ansqui font cinq cent quatre anset non pas sept cents annéescomme le disaient les Grecs. Ainsien comparant l'état du ciel d'aujourd'hui à l'état où il était alorsnous voyons que l'expédition des Argonautes doit être placée environ neuf cents ans avant Jésus-Christet non pas environ quatorze cents ans ; etpar conséquentle monde est moins vieux d'environ cinq cents ans qu'on ne pensait. Par làtoutes les époques sont rapprochéeset tout s'est fait plus tard qu'on ne le dit. Je ne sais si ce système ingénieux fera une grande fortuneet si on voudra se résoudresur ces idéesà réformer la chronologie du monde ; peut-être les savants trouveraient-ils que c'en serait trop d'accorder à un même homme l'honneur d'avoir perfectionné à la fois la physiquela géométrie et l'histoire : ce serait une espèce de monarchie dont l'amour-propre s'accommode malaisément. Aussidans le temps que de très grands philosophes l'attaquaient sur l'attractiond'autres combattaient son système chronologique. Le tempsqui devrait faire voir à qui la victoire est duene fera peut-être que laisser la dispute plus indécise.

DIX-HUITIÈME LETTRE

SUR LA TRAGÉDIE.

Les Anglais avaient déjà un théâtreaussi bien que les Espagnolsquand les Français n'avaient que des tréteaux. Shakespearequi passait pour le Corneille des Anglaisfleurissait à peu près dans le temps de Lope de Véga. Il créa le théâtre. Il avait un génie plein de force et de féconditéde naturel et de sans la moindre étincelle de bon goût et sans la moindre connaissance des règles. Je vais vous dire une chose hasardéemais vraie : c'est que le mérite de cet auteur a perdu le théâtre anglais ; il y a de si belles scènesdes morceaux si grands et si terribles répandus dans ses farces monstrueuses qu'on tragédiesque ces pièces ont toujours été jouées avec un grand succès. Le tempsqui seul fait la réputation des hommesrend à la fin leurs défauts respectables. La plupart des idées bizarres et gigantesques de cet auteur ont acquis au bout de deux cents ans le droit de passer pour sublimes ; les auteurs modernes l'ont presque tous copié ; mais ce qui réussissait chez Shakespeare est sifflé chez euxet vous croyez bien que la vénération qu'on a pour cet ancien augmente à mesure que l'on méprise les modernes. On ne fait pas réflexion qu'il ne faudrait pas l'imiteret le mauvais succès de ses copistes fait seulement qu'on le croit inimitable.

Vous savez que dans la tragédie du More de Venisepièce très touchanteun mari étrangle sa femme sur le théâtreet quand la pauvre femme est étrangléeelle s'écrie qu'elle meurt très injustement. Vous n'ignorez pas que dans Hamlet des fossoyeurs creusent une fosse en buvanten chantant des et en faisant sur les têtes des morts qu'ils rencontrent des plaisanteries convenables à gens de leur métier. Mais ce qui vous surprendrac'est qu'on a imité ces sottises sous le règne de Charles secondqui était celui de la politesse et l'âge d'or des beaux-arts.

Otwaydans sa Venise sauvéeintroduit le sénateur Antonio et la courtisane Naki au milieu des horreurs de la conspiration du marquis de Bedmar. Le vieux sénateur Antonio fait auprès de sa courtisane toutes les singeries d'un vieux débauché impuissant et hors du bon sens ; il contrefait le taureau et le chienil mord les jambes de sa maîtressequi lui donne des coups de pied et des coups de fouet. On a retranché de la pièce d'Otway ces bouffonneriesfaites pour la plus vile canaille ; mais on a laissé dans le Jules César de Shakespeare les plaisanteries des cordonniers et des savetiers romains sur la scène avec Brutus et Cassius. C'est que la sottise d'Otway est moderneet que celle de Shakespeare est ancienne.

Vous vous plaindrez sans doute que ceux qui jusqu'à présentvous ont parlé du théâtre anglaiset surtout de ce fameux Shakespearene vous aient encore fait voir que ses erreurset que personne n'ait traduit aucun de ces endroits frappants qui demandent grâce pour toutes ses fautes. Je vous répondrai qu'il est bien aisé de rapporter en prose les erreurs d'un poètemais très difficile de traduire ses beaux vers. Tous les grimauds qui s'érigent en critiques des écrivains célèbres compilent des volumes ; j'aimerais mieux deux pages qui nous fissent connaître quelques beautés ; car je maintiendrai toujoursavec les gens de bon goûtqu'il y a plus à profiter dans douze vers d'Homère et de Virgile que dans toutes les critiques qu'on a faites de ces deux grands hommes.

J'ai hasardé de traduire quelques morceaux des meilleurs poètes anglais : en voici un de Shakespeare. Faites grâce à la copie en faveur de l'original ; et souvenez-vous toujoursquand vous voyez une traductionque vous ne voyez qu'une faible estampe d'un beau tableau.

J'ai choisi le monologue de la tragédie d'Hamletqui est su de tout le monde et qui commence par ce vers : To be or not to bethat is the question. C'est Hamletprince de Danemarkqui parle :

Demeure ; il faut choisiret passer à l'instant De la vie à la mortou de l'être au néant. Dieux cruels ! s'il en estéclairez mon courage. Faut-il vieillir courbé sous la main qui m'outrageSupporter ou finir mon malheur et mon sort ? Qui suis-je ? qui m'arrête ? et qu'est-que que la mort ? C'est la fin de nos mauxc'est mon unique asile ; Après de longs transportsc'est un sommeil tranquille ; On s'endortet tout meurt. Mais un affreux réveil Doit succéder peut-être aux douceurs du sommeil. On nous menaceon dit que cette courte vie De tourments éternels est aussitôt suivie. O mort ! moment fatal ! affreuse éternité ! Tout coeur à ton seul nom se glaceépouvanté. Eh ! qui pourrait sans toi supporter cette vieDe nos Prêtres menteurs bénir l'hypocrisieD'une indigne maîtresse encenser les erreursRamper sous un Ministreadorer ses hauteursEt montrer les langueurs de son âme abattue À des amis ingrats qui détournent la vue ? La mort serait trop douce en ces extrémités ; Mais le scrupule parleet nous crie :
«Arrêtez. Il défend à nos mains cet heureux homicideEt d'un Héros guerrier fait un chrétien timideetc.

Ne croyez pas que j'aie rendu ici l'anglais mot pour mot ; malheur aux faiseurs de traductions littéralesqui en traduisant chaque parole énervent le sens ! C'est bien là qu'on peut dire que la lettre tueet que l'esprit vivifie.

Voici encore un passage d'un fameux tragique anglaisDrydenpoète du temps de Charles secondauteur plus fécond que judicieuxqui aurait une réputation sans mélange s'il n'avait fait que la dixième partie de ses ouvrages et dont le grand défaut est d'avoir voulu être universel.

Ce morceau commence ainsi :

When I consider lifet'is all a cheat. Yet fool'd by hope men favour the deceit.

De desseins en regrets et d'erreurs en désirs Les mortels insensés promènent leur folie. Dans des malheurs présentsdans l'espoir des plaisirsNous ne vivons jamaisnous attendons la vie. Demaindemaindit-onva combler tous nos voeux ; Demain vientet nous laisse encor plus malheureux. Quelle est l'erreurhélas ! du soin qui nous dévore ? Nul de nous ne voudrait recommencer son cours : De nos premiers moments nous maudissons l'auroreEt de la nuit qui vient nous attendons encore Ce qu'ont en vain promis les plus beaux de nos joursetc.

C'est dans ces morceaux détachés que les tragiques anglais ont jusqu'ici excellé ; leurs piècespresque toutes barbaresdépourvues de bienséanced'ordrede vraisemblanceont des lueurs étonnantes au milieu de cette nuit. Le style est trop ampoulétrop hors de la naturetrop copié des écrivains hébreux si remplis de l'enflure asiatique ; mais aussi il faut avouer que les échasses du style figurésur lesquelles la langue anglaise est guindéeélèvent aussi l'esprit bien hautquoique par une marche irrégulière.

Le premier Anglais qui ait fait une pièce raisonnable et écrite d'un bout à l'autre avec élégance est l'illustre M. Addison. Son Caton d'Utique est un chef-d'ouvre pour la diction et pour la beauté des vers. Le rôle de Caton est à mon gré fort au-dessus de celui de Cornélie dans le Pompée de Corneille ; car Caton est grand sans enflureet Cornéliequi d'ailleurs n'est pas un personnage nécessairevise quelquefois au galimatias. Le Caton de M. Addison me paraît le plus beau personnage qui soit sur aucun théâtremais les autres rôles de la pièce n'y répondent paset cet ouvrage si bien écrit est défiguré par une intrigue froide d'amourqui répand sur la pièce une langueur qui la tue.

La coutume d'introduire de l'amour à tort et à travers dans les ouvrages dramatiques passa de Paris à Londres vers l'an 1660 avec nos rubans et nos perruques. Les femmesqui parent les spectaclescomme icine veulent plus souffrir qu'on leur parle d'autre chose que d'amour. Le sage Addison eut la molle complaisance de plier la sévérité de son caractère aux moeurs de son tempset gâta un chef-d'oeuvre pour avoir voulu plaire.

Depuis luiles pièces sont devenues plus régulièresle peuple plus difficileles auteurs plus corrects et moins hardis. J'ai vu des pièces nouvelles fort sagesmais froides. Il semble que les Anglais n'aient été faits jusqu'ici que pour produire des beautés irrégulières. Les monstres brillants de Shakespeare plaisent mille fois plus que la sagesse moderne. Le génie poétique des Anglais ressemble jusqu'à présent à un arbre touffu planté par la naturejetant au hasard mille rameauxet croissant inégalement et avec force ; il meurtsi vous voulez forcer sa nature et le tailler en arbre des jardins de Marly.

DIX-NEUVIÈME LETTRE

SUR LA COMÉDIE.

Je ne sais comment le sage et ingénieux M. de Muraltdont nous avons les lettres sur les Anglais et sur les Françaiss'est bornéen parlant de la comédieà critiquer un comique nommé Shadwell. Cet auteur était assez méprisé de son temps ; il n'était point le poète des honnêtes gens ; ses piècesgoûtées pendant quelques représentations par le peupleétaient dédaignées par tous les gens de bon goûtet ressemblaient à tant de pièces que j'ai vuesen Franceattirer la foule et révolter les lecteurset dont on a pu dire

Tout Paris les condamneet tout Paris les court.

M. de Muralt aurait dûce semblenous parler d'un auteur excellent qui vivait alors : c'était M. Wicherleyqui fut longtemps l'amant déclaré de la maîtresse la plus illustre de Charles second. Cet hommequi passait sa vie dans le plus grand mondeen connaissait parfaitement les vices et les ridiculeset les peignait du pinceau le plus ferme et des couleurs les plus vraies.

Il a fait un misanthropequ'il a imité de Molière. Tous les traits de Wicherley y sont plus forts et plus hardis que ceux de notre misanthrope ; mais aussi ils ont moins de finesse et de bienséance. L'auteur anglais a corrigé le seul défaut qui soit dans la pièce de Molière ; ce défaut est le manque d'intrigue et d'intérêt. La pièce anglaise est intéressanteet l'intrigue en est ingénieuseelle est trop hardie sans doute pour nos moeurs. C'est un capitaine de vaisseau plein de valeurde franchiseet de mépris pour le genre humain ; il a un ami sage et sincère dont il se défieet une maîtresse dont il est tendrement aimésur laquelle il ne daigne pas jeter les yeux ; au contraireil a mis toute sa confiance dans un faux ami qui est le plus indigne homme qui respireet il a donné son coeur à la plus coquette et à la plus perfide de toutes les femmes ; il est bien assuré que cette femme est une Pénélopeet ce faux ami un Caton. Il part pour s'aller battre contre les Hollandaiset laisse tout son argentses pierreries et tout ce qu'il a au à cette femme de bienet recommande cette femme elle-même à cet ami fidèlesur lequel il compte si fort. Cependantle véritable honnête homme dont il se défie tant s'embarque avec lui ; et la maîtresse qu'il n'a pas seulement daigné regarder se déguise en page et fait le voyage sans que le capitaine s'aperçoive de son sexe de toute la campagne.

Le capitaineayant fait sauter son vaisseau dans un combatrevient à Londressans secourssans vaisseau et sans argentavec son page et son amine connaissant ni l'amitié de l'unni l'amour de l'autre. Il va droit chez la perle des femmesqu'il compte retrouver avec sa cassette et sa fidélité : il la retrouve mariée avec l'honnête fripon à qui il s'était confiéet on ne lui a pas plus gardé son dépôt que le reste. Mon homme a toutes les peines du monde à croire qu'une femme de bien puisse faire de pareils tours ; maispour l'en convaincre mieuxcette honnête dame devient amoureuse du petit pageet veut le prendre à force. Maiscomme il faut que justice se fasse et quedans une pièce de théâtrele vice soit puni et la vertu récompenséeil se trouveà fin de compteque le capitaine se met à la place du pagecouche avec son infidèlefait cocu son traître amilui donne un bon coup d'épée au travers du corpsreprend sa cassette et épouse son page. Vous remarquerez qu'on a encore tardé cette pièce d'une comtesse de Pimbeschevieille plaideuseparente du capitainelaquelle est bien la plus plaisante créature et le meilleur caractère qui soit au théâtre.

Wicherley a encore tiré de Molière une pièce non moins singulière et non moins hardie : c'est une espèce d'École des Femmes.

Le principal personnage de la pièce est un drôle à bonnes fortunesla terreur des maris de Londresquipour être plus sûr de son faits'avise de faire courir le bruit que dans sa dernière maladie les chirurgiens ont trouvé à propos de le faire eunuque. Avec cette belle réputationtous les maris lui leurs femmeset le pauvre homme n'est plus embarrassé que du choix ; il donne surtout la préférence à une petite campagnarde qui a beaucoup d'innocence et de tempéramentet qui fait son mari cocu avec une bonne foi qui vaut mieux que la malice des dames les plus expertes. Cette pièce n'est passi vous voulezl'école des bonnes moeursmais en vérité c'est l'école de l'esprit et du bon comique.

Un chevalier Vanbrugh a fait des comédies encore plus plaisantesmais moins ingénieuses. Ce chevalier était un homme de plaisir ; par-dessus celapoète et architecte : on prétend qu'il écrivait comme il bâtissaitun peu grossièrement. C'est lui qui a bâti le fameux château de Blenheimpesant et durable monument de notre malheureuse bataille d'Hochstedt. Si les appartements étaient seulement aussi larges que les murailles sont épaissesce château serait assez commode.

On a mis dans l'épitaphe de Vanbrugh qu'on souhaitait que la terre ne lui fût point légèreattendu que de son vivant il l'avait si inhumainement chargée.

Ce chevalierayant fait un tour en France avant la guerre de 1701fut mis à la Bastilleet y resta quelque tempssans avoir jamais pu savoir ce qui lui avait attiré cette distinction de la part de notre ministère. Il fit une comédie à la Bastille ; et ce qui est à mon sens fort étrangec'est qu'il n'y a dans cette pièce aucun trait contre le pays dans lequel il essuya cette violence.

Celui de tous les Anglais qui a porté le plus loin la gloire du théâtre comique est feu M. Congreve. Il n'a fait que peu de piècesmais toutes sont excellentes dans leur genre. Les règles du théâtre y sont rigoureusement observées ; elles sont pleines de caractères nuancés avec une extrême finesse ; on n'y essuie pas la moindre mauvaise plaisanterie ; vous y voyez partout le langage des honnêtes gens avec des actions de fripon : ce qui prouve qu'il connaissait bien son mondeet qu'il vivait dans ce qu'on appelle la bonne compagnie. Il était infirme et presque mourant quand je l'ai connu ; il avait un défautc'était de ne pas assez estimer son premier métier d'auteurqui avait fait sa réputation et sa fortune. Il me parlait de ses ouvrages comme de bagatelles au-dessous de luiet me dità la première conversationde ne le voir que sur le pied d'un gentilhomme qui vivait très uniment ; je lui répondis ques'il avait eu le malheur de n'être qu'un gentilhomme comme un autreje ne le serais jamais venu voiret je fus très choqué de cette vanité si mal placée.

Ses pièces sont les plus spirituelles et les plus exactes ; celles de Vanbrughles plus gaieset celles de Wicherleyles plus fortes.

Il est à remarquer qu'aucun de ces beaux esprits n'a mal parlé de Molière. Il n'y a que les mauvais auteurs anglais qui aient dit du mal de ce grand homme. Ce sont les mauvais musiciens d'Italie qui méprisent Lullimais un Buononcini l'estime et lui rend justicede même qu'un Mead fait cas d'un Helvétius et d'un Silva.

L'Angleterre a encore de bons poètes comiquestels que le chevalier Steele et M. Cibberexcellent comédien et d'ailleurs poète du Roititre qui paraît ridiculemais qui ne laisse pas de donner mille écus de rente et de beaux privilèges. Notre grand Corneille n'en a pas eu tant.

Au reste ne me demandez pas que j'entre ici dans le moindre détail de ces pièces anglaises dont je suis si grand partisanni que je vous rapporte un bon mot ou une plaisanterie des Wicherley et des Congreve ; on ne rit point dans une traduction. Si vous voulez connaître la comédie anglaiseil n'y a d'autre moyen pour cela que d'aller à Londresd'y rester trois ansd'apprendre bien l'anglais et de voir la comédie tous les jours. Je n'ai pas grand plaisir en lisant Plaute et Aristophane : pourquoi ? c'est que je ne suis ni Grec ni Romain. La finesse des bons motsl'allusionl'à-propostout cela est perdu pour un étranger.

Il n'en est pas de même dans la tragédie ; il n'est question chez elle que de grandes passions et de sottises héroïques consacrées par de vieilles erreurs de fable ou d'histoire. OedipeÉlectre appartiennent aux Espagnolsaux Anglaiset à nouscomme aux Grecs. Mais la bonne comédie est la peinture parlante des ridicules d'une nationet si vous ne connaissez pas la nation à fondvous ne pouvez guère juger de la peinture.

VINGTIÈME LETTRE

SUR LES SEIGNEURS QUI CULTIVENT LES LETTRES.

Il a été un temps en France où les Beaux-Arts étaient cultivés par les premiers de l'État. Les courtisans surtout s'en mêlaientmalgré la dissipationle goût des riensla passion pour l'intriguetoutes divinités du pays.

Il me paraît qu'on est actuellement à la cour dans tout un autre goût que celui des lettres. Peut-être dans peu de temps la mode de penser reviendra-t-elle : un roi n'a qu'à vouloir ; on fait de cette nation-ci tout ce qu'on veut. En Angleterre communément on penseet les lettres y sont plus en honneur qu'en France. Cet avantage est une suite nécessaire de la forme de leur gouvernement. Il y a à Londres environ huit cents personnes qui ont le droit de parler en public et de soutenir les intérêts de la nation ; environ cinq ou six mille prétendent au même honneur à leur tour ; tout le reste s'érige en juge de ceux-ciet chacun peut faire imprimer ce qu'il pense sur les affaires publiques. Ainsitoute la nation est dans la nécessité de s'instruire. On n'entend parler que des gouvernements d'Athènes et de Rome ; il faut bienmalgré qu'on en aitlire les auteurs qui en ont traité ; cette étude conduit naturellement aux Belles-Lettres. En généralles hommes ont l'esprit de leur état. Pourquoi d'ordinaire nos magistratsnos avocatsnos médecins et beaucoup d'ecclésiastiques ont-ils plus de lettresde goût et d'esprit que l'on n'en trouve dans toutes les autres professions ? C'est que réellement leur état est d'avoir l'esprit cultivécomme celui d'un marchand est de connaître son négoce. Il n'y a pas longtemps qu'un seigneur anglais fort jeune me vint voir à Paris en revenant d'Italie ; il avait fait en vers une description de ce pays-làaussi poliment écrite que tout ce qu'ont fait le comte de Rochester et nos Chaulieunos Sarrasin et nos Chapelle.

La traduction que j'en ai faite est si loin d'atteindre à la force et à la bonne plaisanterie de l'original que je suis obligé d'en demander sérieusement pardon à l'auteur et à ceux qui entendent l'anglais ; cependantcomme je n'ai pas d'autre moyen de faire connaître les vers de milord...les voici dans ma :

Qu'ai-je donc vu dans l'Italie ? Orgueilastuce et pauvretéGrands complimentspeu de bontéEt beaucoup de cérémonieL'extravagante comédie Que souvent l'Inquisition [Il entend sans doute les farces que certains prédicateurs jouent dans les places publiques.] Veut qu'on nomme religionMais qu'ici nous nommons folie. La natureen vain bienfaisanteVeut enrichir ces lieux charmants ; Des Prêtres la main désolante Étouffe ses plus beaux présents. Les Monsignorssoi-disant grandsSeuls dans leurs palais magnifiquesY sont d'illustres fainéantsSans argent et sans domestiques. les petitssans libertéMartyrs du joug qui les domineIls ont fait voeu de pauvretéPriant Dieu par oisivetéEt toujours jeûnant par famine. Ces beaux lieuxdu Pape bénisSemblent habités par les diablesEt les habitants misérables Sont damnés dans le paradis.

Peut-être dira-t-on que ces vers sont d'un hérétique ; mais on traduit tous les jourset même assez malceux d'Horace et de Juvénalqui avaient le malheur d'être païens. Vous savez bien qu'un traducteur ne doit pas répondre des sentiments de son auteur ; tout ce qu'il peut fairec'est de prier Dieu pour sa conversionet c'est ce que je ne manque pas de faire pour celle du milord.

VINGT ET UNIÈME LETTRE

SUR LE COMTE DE ROCHESTER ET M. WALLER.

Tout le monde connaît de réputation le comte de Rochester. M. de Saint-Évremond en a beaucoup parlé ; mais il ne nous a fait connaître du fameux Rochester que l'homme de plaisirl'homme à bonnes fortunes ; je voudrais faire connaître en lui l'homme de génie et le grand poète. Entre autres ouvrages qui brillaient de cette imagination ardente qui n'appartenait qu'à luiil a fait quelques satires sur les mêmes sujets que notre célèbre Despréaux avait choisis. Je ne sais rien de plus utilepour se perfectionner le goûtque la comparaison des grands génies qui se sont exercés sur les mêmes matières.

Voici comme M. Despréaux parle contre la raison humainedans sa satire sur l'homme :

Cependantà le voirplein de vapeurs légèresSoi-même se bercer de ses propres chimèresLui seul de la nature est la base et l'appuiEt le dixième Ciel ne tourne que pour lui. De tous les animaux il est ici le maître ; Qui pourrait le nierpoursuis-tu ? Moipeut-être : Ce maître prétendu qui leur donne des loisCe Roi des animauxcombien a-t-il de Rois ?

Voici à peu près comme s'exprime le comte de Rochesterdans sa satire sur l'homme ; mais il faut que le lecteur se ressouvienne toujours que ce sont ici des traductions libres de poètes anglaiset que la gêne de notre versification et les bienséances délicates de notre langue ne peuvent donner l'équivalent de la licence impétueuse du style anglais.

Cet esprit que je haiscet esprit plein d'erreurCe n'est pas ma raisonc'est la tienneDocteur ; C'est ta raison frivoleinquièteorgueilleuseDes sages animaux rivale dédaigneuse Qui croit entre eux et l'Ange occuper le milieuEt pense être ici-bas l'image de son DieuVil atome importunqui croitdoutedisputeRampes'élèvetombeet nie encor sa chute ; Qui nous dit :
«Je suis libreen nous montrant ses fersEt dont l'oeil trouble et faux croit percer l'Univers. Allezrévérends fousbienheureux fanatiques ! bien l'amas de vos riens scolastiques ! Pères de visions et d'énigmes sacrésdu labyrinthe où vous vous égarezAllez obscurément éclaircir vos mystèresEt courez dans l'école adorer vos chimères ! Il est d'autres erreurs : il est de ces dévotsCondamnés par eux-même à l'ennui du repos. Ce mystique encloîtréfier de son indolenceTranquille au sein de Dieuqu'y peut-il faire ? Il pense. Nontu ne penses pointmisérabletu dorsInutile à la terre et mis au rang des morts ; Ton esprit énervé croupit dans la mollesse ; Réveille-toisois hommeet sors de ton ivresse. L'homme est né pour agiret tu prétends penser !

Que ces idées soient vraies ou faussesil est toujours certain qu'elles sont exprimées avec une énergie qui fait le poète.

Je me garderai bien d'examiner la chose en philosopheet de quitter ici le pinceau pour le compas. Mon unique butdans cette lettreest de faire connaître le génie des poètes anglaiset je vais continuer sur ce ton.

On a beaucoup entendu parler du célèbre Waller en France. MM. de La FontaineSaint-Évremond et Bayle ont fait son éloge ; mais on ne connaît de lui que son nom. Il eut à peu près à Londres la même réputation que Voiture eut à Pariset je crois qu'il la méritait mieux. Voiture vint dans un temps où l'on sortait de la barbarieet où l'on était encore dans l'ignorance. On voulait avoir de l'espritet on n'en avait pas encore. On cherchait des tours au lieu de pensées : les faux brillants se trouvent plus aisément que les pierres précieuses. Voiturené avec un génie frivole et facilefut le premier qui brilla dans cette aurore de la littérature française ; s'il était venu après les grands hommes qui ont illustré le siècle de Louis XIVou il aurait été inconnuou l'on n'aurait parlé de lui que pour le mépriserou il aurait son style. M. Despréaux le louemais c'est dans ses premières satires ; c'est dans le temps où le goût de Despréaux n'était pas encore formé : il était jeuneet dans l'âge où l'on juge des hommes par la réputationet non pas par eux-mêmes. D'ailleursDespréaux était souvent bien injuste dans ses louanges dans ses censures. Il louait Segraisque personne ne lit ; il insultait Quinaultque tout le monde sait par cour ; et il ne dit rien de La Fontaine. Wallermeilleur que Voituren'était pas encore parfait ; ses ouvrages galants respirent la grâce ; mais la négligence les fait languiret souvent les pensées fausses les défigurent. Les Anglais n'étaient pas encore parvenus de son temps à écrire avec correction. Ses ouvrages sérieux sont pleins d'une vigueur qu'on n'attendrait pas de la mollesse de ses autres pièces. Il a fait un éloge funèbre de Cromwellquiavec ses défautspasse pour un chef-d'oeuvre. Pour entendre cet ouvrageil faut savoir que Cromwell mourut le jour d'une tempête extraordinaire.

La pièce commence ainsi :

Il n'est plus ; c'en est fait ; soumettons-nous au sort : Le ciel a signalé ce jour par des tempêtesEt la voix du tonnerreéclatant sur nos têtesVient d'annoncer sa mort. Par ses derniers soupirs il ébranle cette îleCette île que son bras fit trembler tant de foisQuanddans le cours de ses exploitsIl brisait la tête des rois Et soumettait un peuple à son joug seul docile. tu t'en es troublée. O mer ! tes flots émus Semblent dire en grondant aux plus lointains rivages Que l'effroi de la terreet ton maîtren'est plus. Tel au Ciel autrefois s'envola RomulusTel il quitta la terre au milieu des oragesd'un peuple guerrier il reçut les hommages : Obéi dans sa vieà sa mort adoréSon palais fut un templeetc.

C'est à propos de cet éloge de Cromwell que Waller fit au roi Charles second cette réponsequ'on trouve dans le dictionnaire de Bayle. Le Roipour qui Waller venaitselon l'usage des rois et des poètesde présenter une pièce farcie de louangeslui reprocha qu'il avait fait mieux pour Cromwell. Waller :
«Sirenous autres poètesnous réussissons mieux dans les fictions que dans les vérités. Cette réponse n'était pas si sincère que celle de l'ambassadeur hollandaisquilorsque le même roi se plaignait que l'on avait moins d'égards pour lui que pour Cromwellrépondit:
«Ah! Sirece Cromwell était tout autre chose.

Mon but n'est pas de faire un commentaire sur le caractère de Waller ni de personne ; je ne considère les gens après leur mort que par leurs ouvrages ; tout le reste est pour moi anéanti ; je remarque seulement que Wallerné à la couravec soixante mille livres de renten'eut jamais ni le sot orgueil ni la nonchalance d'abandonner son talent. Les comtes de Dorset et de Roscommonles deux ducs de Buckinghammilord Halifax et tant d'autres n'ont pas cru déroger en devenant de très grands poètes et d'illustres écrivains. Leurs ouvrages leur font plus d'honneur que leur nom. Ils ont cultivé les lettres comme s'ils en eussent attendu leur fortune ; ils ontde plusrendu les arts respectables aux yeux du peuplequien touta besoin d'être mené par les grandset qui pourtant se règle moins sur eux en Angleterre qu'en aucun lieu du monde.

VINGT-DEUXIÈME LETTRE

SUR M. POPE ET QUELQUES AUTRES POÈTES FAMEUX.

Je voulais vous parler de M. Priorun des plus aimables poètes d'Angleterreque vous avez vu à Paris plénipotentiaire et envoyé extraordinaire en 1712. Je comptais vous donner aussi quelque idée des poésies de milord Roscommonde milord Dorsetetc. ; mais je sens qu'il me faudrait faire un gros livreet qu'après bien de la peineje ne vous donnerais qu'une idée fort imparfaite de tous ces ouvrages. La poésie est une espèce de musique : il faut l'entendre pour en juger. Quand je vous traduis quelques morceaux de ces poésies étrangèresje vous note imparfaitement leur musiquemais je ne puis exprimer goût de leur chant.

Il y a surtout un poème anglais que je désespérerais de vous faire connaître ; il s'appelle Hudibras. Le sujet est la guerre civile et la secte des puritains tournée en ridicule. C'est Don Quichottec'est notre Satire Ménippée fondus ensemble ; c'estde tous les livres que j'aie jamais luscelui où j'ai trouvé le plus d'esprit ; mais c'est aussi le plus intraduisible. Qui croirait qu'un livre qui saisit tous les ridicules du genre humainet qui a plus de pensées que de motsne peut souffrir la traduction ? C'est que presque tout y fait allusion à des aventures particulières : le plus grand ridicule tombe principalement sur les théologiensque peu de gens du monde entendent ; il faudrait à tous moments un commentaireet la plaisanterie expliquée cesse d'être plaisanterie : tout commentateur de bons mots est un sot.

Voilà pourquoi on n'entendra jamais bien en France les livres de l'ingénieux docteur Swiftqu'on appelle le Rabelais d'Angleterre. Il a l'honneur d'être prêtrecomme Rabelaiset de se moquer de toutcomme lui ; mais on lui fait grand tortselon mon petit sensde l'appeler de ce nom. Rabelaisdans son et inintelligible livrea répandu une extrême gaieté et une plus grande impertinence ; il a prodigué l'éruditionles ordures et l'ennui ; un bon conte de deux pages est acheté par des volumes de sottises. Il n'y a que quelques personnes d'un goût bizarre qui se piquent d'entendre et d'estimer tout cet ; le reste de la nation rit des plaisanteries de Rabelais et méprise le livre. On le regarde comme le premier des bouffons ; on est fâché qu'un homme qui avait tant d'esprit en ait fait un si misérable usage ; c'est un philosophe ivrequi n'a écrit que dans le temps de son ivresse.

M. Swift est Rabelais dans son bon senset vivant en bonne compagnie ; il n'a pasà la véritéla gaieté du premiermais il a toute la finessela raisonle choixle bon goût qui manquent à notre curé de Meudon. Ses vers sont d'un goût singulier et presque inimitable ; la bonne plaisanterie est son partage en vers et en prose ; maispour le bien entendreil faut faire un petit voyage dans son pays.

Vous pouvez plus aisément vous former quelque idée de M. Pope ; c'estje croisle poète le plus élégantle plus correct etce qui est encore beaucouple plus harmonieux qu'ait eu l'Angleterre. Il a réduit les aigres de la trompette anglaise aux sons doux de la flûte ; on peut le traduireparce qu'il est extrêmement clairet que ses sujets pour la plupart sont généraux et du ressort de toutes les nations.

On connaîtra bientôt en France son Essai sur la Critiquepar la traduction en vers qu'en fait M. l'abbé du Resnel.

Voici un morceau de son poème de la Boucle de cheveuxque je viens de traduire avec ma liberté ordinaire ; carencore une foisje ne sais rien de pis que de traduire un poète mot pour mot.

Umbriel à l'instantvieux Gnome rechignéVad'une aile pesante et d'un air renfrognéChercheren murmurantla caverne profonde Oùloin des doux rayons que répand l'oeil du mondeLa Déesse aux vapeurs a choisi son séjour. Les tristes Aquilons y sifflent à l'entourEt le souffle malsain de leur aride haleine Y porte aux environs la fièvre et la migraine. Sur un riche sofaderrière un paraventLoin des flambeauxdu bruitdes parleurs et du ventLa quinteuse Déesse incessamment reposeLe coeur gros de chagrinssans en savoir la causeN'ayant pensé jamaisl'esprit toujours troubléL'oeil chargéle teint pâle et l'hypocondre enflé. La médisante envie est assise auprès d'ellespectre féminindécrépite pucelleAvec un air dévot déchirant son prochainchansonnant les gens l'Évangile à la main. Sur un lit plein de fleurs négligemment penchéeUne jeune beauté non loin d'elle est couchée : C'est l'Affectationqui grasseye en parlantÉcoute sans entendreet lorgne en regardantQui rougit sans pudeuret rit de tout sans joieDe cent maux différents prétend qu'elle est la proieEtpleine de santé sous le rouge et le fardSe plaint avec mollesseet se pâme avec art.

Si vous lisiez ce morceau dans l'originalau lieu de le lire dans cette faible traductionvous le compareriez à la description de la mollesse dans le Lutrin.

En voilà bien honnêtement pour les poètes anglais. Je vous ai touché un petit mot de leurs philosophes. Pour de bons historiensje ne leur en connais pas encore ; il a fallu qu'un Français ait écrit leur histoire. Peut-être le génie anglaisqui est ou froid ou impétueuxn'a pas encore saisi cette éloquence et cet air noble et simple de l'histoire ; peut-être aussi l'esprit de partiqui fait voir troublea décrédité tous leurs historiens : la moitié de la nation est toujours l'ennemie de l'autre. J'ai trouvé des gens qui m'ont assuré que milord Marlborough était un poltronet que M. Pope était un sotcommeen Francequelques jésuites trouvent Pascal un petit espritet quelques jansénistes disent que le père Bourdaloue n'était qu'un bavard. Marie Stuart est une sainte héroïne pour les jacobites ; pour les autresc'est une débauchéeune adultèreune homicide : ainsi en Angleterre on a des factums et point d'histoire. Il est vrai qu'il y a à présent un M. Gordonexcellent traducteur de Tacitetrès capable d'écrire l'histoire de son paysmais M. Rapin de Thoyras l'a prévenu. Enfin il me paraît que les Anglais n'ont point de si bons historiens que nousqu'ils n'ont point de véritables tragédiesqu'ils ont des comédies charmantesdes morceaux de poésie admirables et des philosophes qui devraient être les précepteurs du genre humain.

Les Anglais ont beaucoup profité des ouvrages de notre langue ; nous devrions à notre tour emprunter d'euxaprès leur avoir prêté ; nous ne sommes venusles Anglais et nousqu'après les Italiensqui en tout ont été nos maîtreset que nous avons surpassés en quelque chose. Je ne sais à laquelle des trois nations il faudra donner la préférence ; mais heureux celui qui sait sentir leurs différents mérites!

VINGT-TROISIÈME LETTRE

SUR LA CONSIDÉRATION QU'ON DOIT AUX GENS DE LETTRES.

Ni en Angleterre ni en aucun pays du monde on ne trouve des établissements en faveur des beaux-arts comme en France. Il y a presque partout des universités ; mais c'est en France seulement qu'on trouve ces utiles encouragements pour l'astronomiepour toutes les parties des mathématiquespour celle de la pour les recherches de l'Antiquitépour la peinturela sculpture et l'architecture. Louis XIV s'est immortalisé par toutes ces fondationset cette immortalité ne lui a pas coûté deux cent mille francs par an.

J'avoue que c'est un de mes étonnements que le parlement d'Angleterrequi s'est avisé de promettre vingt mille guinées à celui qui ferait l'impossible découverte des longitudesn'ait jamais pensé à imiter Louis XIV dans sa magnificence envers les arts.

Le mérite trouve à la vérité en Angleterre d'autres récompenses plus honorables pour la nation. Tel est le respect que ce peuple a pour les talentsqu'un homme de mérite y fait toujours fortune. M. Addisonen Franceeût été de quelque académieet aurait pu obtenirpar le crédit de quelque femmeune de douze cents livresou plutôt on lui aurait fait des affairessous prétexte qu'on aurait aperçudans sa tragédie de Catonquelques traits contre le portier d'un homme en place ; en Angleterreil a été secrétaire d'État. M. Newton était intendant des monnaies du royaume ; M. Congreve avait une charge importante ; M. Prior a été plénipotentiaire. Le docteur Swift est doyen d'Irlandeet y est beaucoup plus considéré que le primat. Si la religion de M. Pope ne lui permet pas d'avoir une placeelle n'empêche pas au moins que sa traduction d'Homère ne lui ait valu deux cent mille francs. J'ai vu longtemps en France l'auteur de Rhadamiste près de mourir de faim ; et le fils d'un des plus grands hommes que la France ait euset qui commençait à marcher sur les traces de son pèreétait réduit à la misère sans M. Fagon. Ce qui encourage le plus les arts en Angleterrec'est la considération où ils sont : le portrait du premier ministre se trouve sur la cheminée de son cabinet ; mais j'ai vu celui de M. Pope dans vingt maisons.

M. Newton était honoré de son vivantet l'a été après sa mort comme il devait l'être. Les principaux de la nation se sont disputé l'honneur de porter le poêle à son convoi. Entrez à Westminster. Ce ne sont pas les tombeaux des rois qu'on y admire ; ce sont les monuments que la reconnaissance de la nation a aux plus grands hommes qui ont contribué à sa gloire ; vous y voyez leurs statuescomme on voyait dans Athènes celles des Sophocle et des Platon ; et je suis persuadé que la seule vue de ces glorieux monuments a excité plus d'un esprit et a formé plus d'un grand homme.

On a même reproché aux Anglais d'avoir été trop loin dans les honneurs qu'ils rendent au simple mérite ; on a trouvé à redire qu'ils aient enterré dans Westminster la célèbre comédienne Mlle Oldfield à peu près avec les mêmes honneurs qu'on a rendus à M. Newton. Quelques-uns ont prétendu qu'ils avaient d'honorer à ce point la mémoire de cette actriceafin de nous faire sentir davantage la barbare et lâche injustice qu'ils nous reprochentd'avoir jeté à la voirie le corps de Mlle Lecouvreur.

Mais je puis vous assurer que les Anglaisdans la pompe funèbre de Mlle Oldfieldenterrée dans leur Saint-Denisn'ont rien consulté que leur goût ; ils sont bien loin d'attacher l'infamie à l'art des Sophocle et des Euripideet de retrancher du corps de leurs citoyens ceux qui se dévouent à réciter devant eux des ouvrages dont leur nation se glorifie.

Du temps de Charles premieret dans le commencement de ces guerres civiles commencées par des rigoristes fanatiquesqui eux-mêmes en furent enfin les victimeson écrivait beaucoup contre les spectaclesd'autant plus que Charles premier et sa femmefille de notre Henri le Grandles aimaient extrêmement.

Un docteurnommé Prynnescrupuleux à toute outrancequi se serait cru damné s'il avait porté une soutane au lieu d'un manteau courtet qui aurait voulu que la moitié des hommes eût massacré l'autre pour la gloire de Dieu et la propaganda fides'avisa d'écrire un fort mauvais livre contre d'assez bonnes comédies qu'on jouait tous les jours très innocemment devant le Roi et la Reine. Il cita l'autorité des rabbins et quelques passages de saint Bonaventurepour prouver que l'Oedipe de Sophocle était l'ouvrage du Malinque Térence était excommunié ipso facto ; et il ajouta que sans doute Brutusqui était un janséniste très sévèren'avait assassiné César que parce que Césarqui était grand-prêtreavait composé une tragédie d'Oedipe ; enfinil dit que tous ceux qui assistaient à un spectacle étaient des excommuniés qui reniaient leur chrême et leur baptême. C'était outrager le roi et toute la famille royale. Les Anglais respectaient alors Charles premier ; ils ne voulurent pas souffrir qu'on parlât d'excommunier ce même prince à qui ils firent depuis couper la tête. M. Prynne fut cité devant la Chambre étoiléecondamné à voir son beau livre brûlé par la main du bourreauet luià avoir les oreilles coupées. Son procès se voit dans les actes publics.

On se garde bienen Italiede flétrir l'opéra et d'excommunier le signor Senesino ou la signora Cuzzoni. Pour moij'oserais souhaiter qu'on pût supprimer en France je ne sais quels mauvais livres qu'on a imprimés contre nos spectacles ; carlorsque les Italiens et les Anglais apprennent que nous flétrissons de la plus grande infamie un art dans lequel nous excellonsque l'on condamne comme impie un spectacle représenté chez les religieux et dans les couventsqu'on déshonore des jeux où Louis XIV et Louis XV ont été acteursqu'on déclare oeuvre du démon des pièces revues par les magistrats les plus sévères et représentées devant une reine vertueuse ; quanddis-jedes étrangers apprennent cette insolencece manque de respect à l'autorité royalecette barbarie gothique qu'on ose nommer sévérité chrétienneque voulez-vous qu'ils pensent de notre nation ? Et comment peuvent-ils concevoirou que nos lois autorisent un art déclaré si infâmeou qu'on ose marquer de tant d'infamie un art autorisé par les loisrécompensé par les souverainscultivé par les grands hommes et admiré des nations ; et qu'on trouve chez le même libraire la déclamation du père Le Brun contre nos spectaclesà côté des ouvrages immortels des Racinedes Corneilledes Molièreetc. ?

VINGT-QUATRIÈME LETTRE

SUR LES ACADÉMIES.

Les Anglais ont eulongtemps avant nousune académie des sciences ; mais elle n'est pas si bien réglée que la nôtreet cela par la seule raison peut-être qu'elle est plus ancienne ; carsi elle avait été formée après l'Académie de Pariselle en aurait adopté quelques sages lois et eût perfectionné les autres.

La Société Royale de Londres manque des deux choses les plus nécessaires aux hommesde récompenses et de règles. C'est une petite fortune sûre à Paris pour un géomètrepour un chimistequ'une place à l'Académie ; au contraireil en coûte à Londres pour être de la Société Royale. Quiconque dit en Angleterre :
«J'aime les arts et veut être de la Sociétéen est dans l'instant. Mais en Francepour être membre et pensionnaire de l'Académiece n'est pas assez d'être amateur ; il faut être savantet disputer la place contre des concurrents d'autant plus redoutables qu'ils sont animés par la gloirepar l'intérêtpar la difficulté mêmeet par cette inflexibilité d'esprit que donne d'ordinaire l'étude opiniâtre des sciences de calcul.

L'Académie des sciences est sagement bornée à l'étude de la natureet en vérité c'est un champ assez vaste pour occuper cinquante ou soixante personnes. Celle de Londres mêle indifféremment la littérature à la physique. Il me semble qu'il est mieux d'avoir une académie particulière pour les belles-lettresafin que rien ne soit confonduet qu'on ne voie point une dissertation sur les coiffures des Romaines à côté d'une centaine de courbes nouvelles.

Puisque la Société de Londres a peu d'ordre et nul encouragementet que celle de Paris est sur un pied tout opposéil n'est pas étonnant que les Mémoires de notre Académie soient supérieurs aux leurs : des soldats bien disciplinés et bien payés doivent à la longue l'emporter sur des volontaires. Il est vrai que la Société Royale a eu un Newtonmais elle ne l'a pas produit ; il y avait même peu de ses confrères qui l'entendissent ; un génie comme M. Newton appartenait à toutes les académies de l'Europeparce que toutes avaient beaucoup à apprendre de lui.

Le fameux docteur Swift forma le desseindans les dernières années du règne de la reine Anned'établir une académie pour la langueà l'exemple de l'Académie Française. Ce projet était appuyé par le comte d'Oxfordgrand trésorieret encore plus par le vicomte Bolingbrokesecrétaire d'Étatqui avait le don de parler sur-le-champ dans le Parlement avec autant de pureté que Swift écrivait dans son cabinetet qui aurait été le protecteur et l'ornement de cette académie. Les membres qui la devaient composer étaient des hommes dont les ouvrages dureront autant que la langue anglaise : c'étaient le docteur SwiftPriorque nous avons vu ici ministre public et qui en Angleterre a la même réputation que La Fontaine a parmi nous ; c'étaient M. Popele Boileau d'AngleterreM. Congrevequ'on peut en appeler le Molière ; plusieurs autresdont les noms m'échappent iciauraient tous fait fleurir cette compagnie dans sa naissance. Mais la reine mourut subitement ; les Whigs se mirent dans la tête de faire pendre les protecteurs de l'académiece quicomme vous croyez bienfut mortel aux belles-lettres. Les membres de ce corps auraient eu un grand avantage sur les premiers qui composèrent l'Académie Française ; car PriorCongreveDrydenPopeAddisonetc.avaient fixé la langue anglaise par leurs écritsau lieu que ChapelainColletetCassaigneFaretPerrinCotinvos premiers académiciensétaient l'opprobre de votre nationet que leurs noms sont devenus si ridicules quesi quelque auteur passable avait le malheur de s'appeler Chapelain ou Cotinil serait obligé de changer de nom. Il aurait fallu surtout que l'académie anglaise se proposât des occupations toutes différentes de la nôtre. Un jourun bel esprit de ce pays-là me demanda les Mémoires de l'Académie Française.
«Elle n'écrit point de Mémoireslui répondis-je ; mais elle a fait imprimer soixante ou quatre-vingts volumes de compliments. Il en parcourut un ou deux ; il ne put jamais entendre ce stylequoiqu'il entendît fort bien tous nos bons auteurs.
«Tout ce que j'entrevoisme dit-ildans ces beaux discoursc'est que le récipiendaireayant assuré que son prédécesseur était un grand hommeque le cardinal de Richelieu était un très grand hommele chancelier Séguier un assez grand hommeLouis XIV un plus que grand hommele directeur lui répond la même choseet ajoute que le récipiendaire pourrait bien aussi être une espèce de grand hommeet quepour luidirecteuril n'en quitte pas sa part.

Il est aisé de voir par quelle fatalité presque tous ces discours ont fait si peu d'honneur à ce corps : vitium est temporis potius quam homminis. L'usage s'est insensiblement établi que tout académicien répéterait ces éloges à sa réception : ç'a été une espèce de loi d'ennuyer le public. Si on cherche ensuite pourquoi les plus grands génies qui sont entrés dans ce corps ont fait quelquefois les plus mauvaises haranguesla raison en est encore bien aisée ; c'est qu'ils ont voulu brillerc'est qu'ils ont voulu traiter nouvellement une matière toute usée : la nécessité de parlerl'embarras de n'avoir rien à dire et l'envie d'avoir de l'esprit sont trois choses capables de rendre ridicule même le plus grand homme ; ne pouvant trouver des pensées nouvellesils ont cherché des tours nouveauxet ont parlé sans pensercomme des gens qui mâcheraient à videet feraient semblant de manger en périssant d'inanition.

Au lieu que c'est une loi dans l'Académie Française de faire imprimer tous ces discourspar lesquels seuls elle est connuece devrait être une loi de ne les imprimer pas.

L'Académie des Belles-Lettres s'est proposé un but plus sage et plus utilec'est de présenter au public un recueil de Mémoires remplis de recherches et de critiques curieuses. Ces Mémoires sont déjà estimés chez les étrangers ; on souhaiterait seulement que quelques matières y fussent plus approfondieset qu'on n'en eût point traité d'autres. On se seraitpar exemplefort bien passé de je ne sais quelle dissertation sur les prérogatives de la main droite sur la main gaucheet quelques autres recherches quisous un titre moins ridiculen'en sont guère moins frivoles.

L'Académie des Sciencesdans ses recherches plus difficiles et d'une utilité plus sensibleembrasse la connaissance de la nature et la perfection des arts. Il est à croire que des études si profondes et si suiviesdes calculs si exactsdes découvertes si finesdes vues si grandesproduiront enfin quelque chose qui servira au bien de l'univers.

Jusqu'à présentcomme nous l'avons déjà observé ensemblec'est dans les siècles les plus barbares que se sont faites les plus utiles découvertes ; il semble que le partage des temps les plus éclairés et des compagnies les plus savantes soit de raisonner sur ce que des ignorants ont inventé. On sait aujourd'huiaprès les longues disputes de M. Huyghens et de M. Renaudla détermination de l'angle le plus avantageux d'un gouvernail de vaisseau avec la quille ; mais Christophe Colomb avait découvert l'Amérique sans rien soupçonner de cet angle.

Je suis bien loin d'inférer de là qu'il faille s'en tenir seulement à une pratique aveugle ; mais il serait heureux que les physiciens et les géomètres joignissentautant qu'il est possiblela pratique à la spéculation. Faut-il que ce qui fait le plus d'honneur à l'esprit humain soit souvent ce qui est le moins utile ? Un hommeavec les quatre règles d'arithmétique et du bon sensdevient un grand négociantun Jacques Coeurun Delmetun Bernardtandis qu'un pauvre algébriste passe sa vie à chercher dans les nombres des rapports et des propriétés étonnantesmais sans usageet qui ne lui apprendront pas ce que c'est que le change. Tous les arts sont à peu près dans ce cas ; il y a un pointpassé lequel les recherches ne sont plus que pour la curiosité : ces vérités ingénieuses et inutiles ressemblent à des étoiles quiplacées trop loin de nousne nous donnent point de clarté.

Pour l'Académie Françaisequel service ne rendrait-elle pas aux lettresà la langue et à la nationsiau lieu de faire imprimer tous les ans des complimentselle faisait imprimer les bons ouvrages du siècle de Louis XIVépurés de toutes les fautes de langage qui s'y sont glissées ? Corneille et Molière en sont pleins ; La Fontaine en fourmille ; celles qu'on ne pourrait pas corriger seraient au moins marquées. L'Europequi lit ces auteursapprendrait par eux notre langue avec sûreté ; sa pureté serait à jamais fixée ; les bons livres françaisimprimés avec ce soin aux dépens du Roiseraient un des plus glorieux monuments de la nation. J'ai ouï dire que M. Despréaux avait fait autrefois cette propositionet qu'elle a été renouvelée par un homme dont l'espritla sagesse et la saine critique sont connus ; mais cette idée a eu le sort de beaucoup d'autres projets utilesd'être approuvée et d'être négligée.

VINGT-CINQUIÈME LETTRE

SUR LES PENSÉES DE M. PASCAL.

Je vous envoie les remarques critiques que j'ai faites depuis longtemps sur les Pensées de M. Pascal. Ne me comparez point icije vous prieà Ézéchiasqui voulut faire brûler tous les livres de Salomon. Je respecte le génie et l'éloquence de Pascal ; mais plus je les respecteplus je suis persuadé qu'il aurait lui-même corrigé beaucoup de ces Penséesqu'il avait jetées au hasard sur le papierpour les examiner ensuite : et c'est en admirant son génie que je combats quelques-unes de ses idées.

Il me paraît qu'en général l'esprit dans lequel M. Pascal écrivit ces Pensées était de montrer l'homme dans un jour odieux. Il s'acharne à nous peindre tous méchants et malheureux. Il écrit contre la nature humaine à peu près comme il écrivait contre les jésuites. Il impute à l'essence de notre nature ce qui qu'à certains hommes. Il dit éloquemment des injures au genre humain. J'ose prendre le parti de l'humanité contre ce misanthropes sublime ; j'ose assurer que nous ne sommes ni si méchants ni si malheureux qu'il le dit ; je suisde plustrès persuadé ques'il avait suividans le livre qu'il méditaitle dessein qui paraît dans ses Penséesil aurait fait un livre plein de paralogismes éloquents et de faussetés admirablement déduites. Je crois même que tous ces livres qu'on a faits depuis peu pour prouver la religion chrétiennesont plus capables de scandaliser que d'édifier. Ces auteurs prétendent-ils en savoir plus que Jésus-Christ et les Apôtres ? C'est vouloir soutenir un chêne en 1'entourant de roseaux ; on peut écarter ces roseaux inutiles sans craindre de faire tort à l'arbre.

J'ai choisi avec discrétion quelques pensées de Pascal ; je mets les réponses au bas. C'est à vous à juger si j'ai tort ou raison.

I.
«Les grandeurs et les misères de l'homme sont tellement visibles qu'il faut nécessairement que la vraie religion nous enseigne qu'il y a en lui quelque grand principe de grandeuret en même temps quelque grand principe de misère. Car il faut que la véritable religion connaisse à fond notre naturequ'elle connaisse tout ce qu'elle a de grand et tout ce qu'elle a de misérableet la raison de l'un et de l'autre. Il faut encore qu'elle nous rende raison des étonnantes contrariétés qui s'y rencontrent.

Cette manière de raisonner paraît fausse et dangereuse : car la fable de Prométhée et de Pandoreles androgynes de Platon et les dogmes des Siamois rendraient aussi bien raison de ces contrariétés apparentes. La religion chrétienne n'en demeurera pas moins vraiequand même on n'en tirerait pas ces ingénieusesqui ne peuvent servir qu'à faire briller l'esprit.

Le christianisme n'enseigne que la simplicitél'humanitéla charité ; vouloir le réduire à la métaphysiquec'est en faire une source d'erreurs.

II.
«Qu'on examine sur cela toutes les religions du mondeet qu'on voie s'il y en a une autre que la chrétienne qui y satisfasse. Sera-ce celle qu'enseignaient les philosophes qui nous proposent pour tout bien un bien qui est en nous ? Est-ce le vrai bien ? Ont-ils trouvé le remède à nos maux ? Est-ce avoir guéri la présomption de l'homme que de l'avoir égalé à Dieu ? Et ceux qui nous ont égalés aux bêtes et qui nous ont donné des plaisirs de la terre pour tout bienont-ils apporté le remède à nos concupiscences ?

Les philosophes n'ont point enseigné de religion ; ce n'est pas leur philosophie qu'il s'agit de combattre. Jamais philosophe ne s'est dit inspiré de Dieucar dès lors il eût cessé d'être philosopheet il eût fait le Il ne s'agit pas de savoir si Jésus-Christ doit l'emporter sur Aristote ; il s'agit de prouver que la religion de Jésus-Christ est la véritableet que celles de Mahometdes païens et toutes les autres sont fausses.

III.
«Et cependant sans ce mystèrele plus incompréhensible de tousnous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le noeud de notre condition prend ses retours et ses plis dans l'abîme du péché originelde sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme.

Est-ce raisonner que de dire : L'homme est inconcevable sans ce mystère inconcevable. Pourquoi vouloir aller plus loin que l'Écriture ? N'y a-t-il pas de la témérité à croire qu'elle a besoin d'appuiet que ces idées philosophiques peuvent lui en donner ?

Qu'aurait répondu M. Pascal à un homme qui lui aurait dit :
«Je sais que le mystère du péché originel est l'objet de ma foi et non de ma raison. Je conçois fort bien sans mystère ce que c'est que l'homme ; je vois qu'il vient au monde comme les autres animaux ; que l'accouchement des mères est plus douloureux à mesure qu'elles sont plus délicates ; que quelquefois des femmes et des animaux femelles meurent dans l'enfantement ; qu'il y a quelquefois des enfants mal organisés qui vivent privés d'un ou deux sens et de la faculté du raisonnement ; que ceux qui sont le mieux organisés sont ceux qui ont les passions les plus vives ; que l'amour de soi-même est égal chez tous les hommeset qu'il leur est aussi nécessaire que les cinq sens ; que cet amour-propre nous est donné de Dieu pour la conservation de notre êtreet qu'il nous a donné la religion pour régler cet amour-propre ; que nos idées sont justes ou inconséquentesobscures ou lumineusesselon que nos organes sont plus ou moins solidesplus ou moins et selon que nous sommes plus ou moins passionnés ; que nous dépendons en tout de l'air qui nous environnedes aliments que nous prenonset quedans tout celail n'y a rien de contradictoire. L'homme n'est point une énigmecomme vous vous le figurezpour avoir le plaisir de la deviner. L'homme paraît être à sa place dans la naturesupérieur aux animauxauxquels il est semblable par les organesinférieur à d'autres êtresauxquels il ressemble probablement par la pensée. Il estcomme tout ce que nous voyonsmêlé de mal et de biende plaisir et de peine. Il est pourvu de passions pour agiret de raison pour gouverner ses actions. Si l'homme était parfaitil serait Dieuet ces prétendues contrariétésque vous appelez contradictionssont les ingrédients nécessaires qui entrent dans le composé de l'hommequi est ce qu'il doit être.

IV.
«Suivons nos mouvementsobservons-nous nous-mêmeset voyons si nous n'y trouverons pas les caractères vivants de ces deux natures.

« Tant de contradictions se trouveraient-elles dans un sujet simple?

« Cette duplicité de l'homme est si visible qu'il y en a qui ont pensé que nous avions deux âmesun sujet simple leur paraissant incapable de telles et si soudaines variétésd'une présomption démesurée à un horrible abattement de cour.

Nos diverses volontés ne sont point des contradictions dans la natureet l'homme n'est point un sujet simple. Il est composé d'un nombre innombrable d'organes : si un seul de ces organes est un peu altéréil est nécessaire qu'il change toutes les impressions du cerveauet que l'animal ait de nouvelles pensées et de nouvelles volontés. Il est très vrai que nous sommes tantôt abattus de tristessetantôt enflés de présomption : et cela doit être quand nous nous trouvons dans des situations opposées. Un animal que son maître caresse et nourritet un autre qu'on égorge lentement et avec adresse pour en faire une dissectionéprouvent des sentiments bien contraires : aussi faisons-nous ; et les différences qui sont en nous sont si peu contradictoires qu'il serait contradictoire qu'elles n'existassent pas.

Les fous qui ont dit que nous avions deux âmes pouvaient par la même raison nous en donner trente ou quarante ; car un hommedans une grande passiona souvent trente ou quarante idées différentes de la même choseet doit nécessairement les avoirselon que cet objet lui paraît sous différentes faces.

Cette prétendue duplicité de l'homme est une idée aussi absurde que métaphysique. J'aimerais autant dire que le chien qui mord et qui caresse est double ; que la poulequi a tant soin de ses petitset qui ensuite les abandonne jusqu'à les méconnaîtreest double ; que la glacequi représente à la fois des objets différentsest double ; que l'arbrequi est tantôt chargétantôt dépouillé de feuillesest double. J'avoue que l'homme est inconcevable ; mais tout le reste de la nature l'est aussiet il n'y a pas plus de apparentes dans l'homme que dans tout le reste.

V.
«Ne parier point que Dieu estc'est parier qu'il n'est pas. Lequel prendrez-vous donc ? Pesons le gain et la perteen prenant le parti de croire que Dieu est. Si vous gagnezvous gagnez tout ; si vous perdezvous ne perdez rien. Pariez donc qu'il estsans hésiter. -- Ouiil faut gager ; mais je gage peut-être trop. -- Voyonspuisqu'il y a pareil hasard de gain et de pertequand vous n'auriez que deux vies à gagner pour unevous pourriez encore gager.

Il est évidemment faux de dire :
«Ne point parier que Dieu estc'est parier qu'il n'est pas ; car celui qui doute et demande à s'éclairer ne parie assurément ni pour ni contre.

D'ailleurs cet article paraît un peu indécent et puéril ; cette idée de jeude perte et de gainne convient point à la gravité du sujet.

De plusl'intérêt que j'ai à croire une chose n'est pas une preuve de l'existence de cette chose. Je vous donneraime dites-vousl'empire du mondesi je crois que vous avez raison. Je souhaite alors de tout mon coeur que vous ayez raison ; maisjusqu'à ce que vous me l'ayez prouvéje ne puis vous croire.

Commencezpourrait-on dire à M. Pascalpar convaincre ma raison. J'ai intérêtsans doutequ'il y ait un Dieu ; mais sidans votre systèmeDieu n'est venu que pour si peu de personnes ; si le petit nombre des élus est si effrayant ; si je ne puis rien du tout par moi-mêmedites-moije vous priequel intérêt j'ai à vous croire ? N'ai-je pas un intérêt visible à être persuadé du contraire ? De quel front osez-vous me montrer un bonheur infiniauqueld'un million d'hommesà peine un seul a droit d'aspirer ? Si vous me convaincreprenez-vous-y d'une autre façonet n'allez pas tantôt me parler de jeu de hasardde paride croix et de pileet tantôt m'effrayer par les épines que vous semez sur le chemin que je veux et que je dois suivre. Votre raisonnement ne servirait qu'à faire des athéessi la voix de toute la nature nous criait qu'il y a un Dieuavec autant de force que ces subtilités ont de faiblesse.

VI.
«En voyant l'aveuglement et la misère de l'hommeet ces contrariétés étonnantes qui se découvrent dans sa natureet regardant tout l'univers muetet l'homme sans lumièreabandonné à lui-mêmeet comme égaré dans ce recoin de l'universsans savoir qui l'y a misce qu'il y est venu fairece qu'il y en mourantj'entre en effroi comme un homme qu'on aurait emporté endormi dans une île déserte et effroyableet qui s'éveillerait sans connaître où il est et sans avoir aucun moyen d'en sortir ; et sur cela j'admire comment on n'entre pas en désespoir d'un si misérable état.

En lisant cette réflexionje reçois une lettre d'un de mes amisqui demeure dans un pays fort éloigné. Voici ses paroles :

« Je suis ici comme vous m'y avez laisséni plus gaini plus tristeni plus richeni plus pauvrejouissant d'une santé parfaiteayant tout ce qui rend la vie agréablesans amoursans avaricesans ambition et sans envie ; et tant que tout cela dureraje m'appellerai hardiment un homme très heureux.

Il y a beaucoup d'hommes aussi heureux que lui. Il en est des hommes comme des animaux ; tel chien couche et mange avec sa maîtresse ; tel autre tourne la broche et est tout aussi content ; tel autre devient enragéet on le tue. Pour moiquand je regarde Paris ou Londresje ne vois aucune raison pour entrer ce désespoir dont parle M. Pascal ; je vois une ville qui ne ressemble en rien à une île désertemais peupléeopulentepolicéeet où les hommes sont heureux autant que la nature humaine le comporte. Quel est l'homme sage qui sera prêt à se pendre parce qu'il ne sait pas comme on voit Dieu face à faceque sa raison ne peut débrouiller le mystère de la Trinité ? Il faudrait autant se désespérer de n'avoir pas quatre pieds et deux ailes.

Pourquoi nous faire horreur de notre être ? Notre existence n'est point si malheureuse qu'on veut nous le faire accroire. Regarder l'univers comme un cachotet tous les hommes comme des criminels qu'on va exécuterest l'idée d'un fanatique. Croire que le monde est un lieu de délices où l'on ne doit avoir que du plaisirc'est la rêverie d'un sybarite. Penser que la terreles hommes et les animaux sont ce qu'ils doivent être dans l'ordre de la Providenceestje croisd'un homme sage.

VII.
«(Les juifs pensent) que Dieu ne laissera pas éternellement les autres peuples dans ces ténèbres ; qu'il viendra un libérateur pour tous ; qu'ils sont au monde pour l'annoncer ; qu'ils sont formés exprès pour être les hérauts de ce grand événementet pour appeler tous les peuples à s'unir à eux dans de ce libérateur.

Les juifs ont toujours attendu un libérateur ; mais leur libérateur est pour eux et non pour nous. Ils attendent un messie qui rendra les juifs maîtres des chrétiens ; et nous espérons que le Messie réunira un jour les juifs aux chrétiens : ils pensent précisément sur cela le contraire de ce que nous pensons.

VIII.
«La loi par laquelle ce peuple est gouverné est tout ensemble la plus ancienne loi du mondela plus parfaiteet la seule qui ait toujours été gardée sans interruption dans un état. C'est ce que Philonjuifmontre en divers lieuxet Josèphe admirablement contre Appionoù il fait voir qu'elle est si ancienne que le nom même de loi n'a été connu des plus anciens que plus de mille ans aprèsen sorte qu'Homèrequi a parlé de tant de peuplesne s'en est jamais servi. Et il est aisé de juger de la perfection de cette loi par sa simple lectureoù l'on voit qu'on y a pourvu à toutes choses avec tant de sagessetant d'équitétant de jugementque les plus anciens législateurs grecs et romains en ayant quelque lumière en ont emprunté leurs principales lois : ce qui paraît par celles qu'ils appellent des douze Tableset par les autres preuves que Josèphe en donne.

Il est très faux que la loi des juifs soit la plus anciennepuisque avant Moïseleur législateurils demeuraient en Égyptele pays de la terre le plus renommé pour ses sages lois.

Il est très faux que le nom de loi n'ait été connu qu'après Homère ; il parle des lois de Minos ; le mot de loi est dans Hésiode. Et quand le nom de loi ne se trouverait ni dans Hésiode ni dans Homèrecela ne prouverait rien. Il y avait des rois et des juges ; donc il y avait des lois.

Il est encore très faux que les Grecs et les Romains aient pris des lois des juifs. Ce ne peut être dans les commencements de leurs républiquescar alors ils ne pouvaient connaître les juifs ; ce ne peut être dans le temps de leur grandeurcar alors ils avaient pour ces barbares un mépris connu de toute la terre.

IX.
«Ce peuple est encore admirable en sincérité. Ils gardent avec amour et fidélité le livre où Moïse déclare qu'ils ont toujours été ingrats envers Dieuet qu'il sait qu'ils le seront encore plus après sa mort ; mais qu'il appelle le ciel et la terre à témoin contre euxqu'il le leur a assez dit ; qu'enfin Dieus'irritant contre euxles dispersera par tous les peuples de la terre ; quecomme ils l'ont irrité en adorant des dieux qui n'étaient point leurs dieuxil les irritera en appelant un peuple qui n'était point son peuple. ce livrequi les déshonore en tant de façonsils le conservent aux dépens de leur vie. C'est une sincérité qui n'a point d'exemple dans le mondeni sa racine dans la nature.

Cette sincérité a partout des exempleset n'a sa racine que dans la nature. L'orgueil de chaque juif est intéressé à croire que ce n'est point sa détestable politiqueson ignorance des artssa grossièreté qui l'a perdumais que c'est la colère de Dieu qui le punit. Il pense avec satisfaction qu'il a fallu des miracles pour l'abattreet que sa nation est toujours la bien-aimée du Dieu qui la châtie.

Qu'un prédicateur monte en chaireet dise aux Français :
«Vous êtes des misérablesqui n'avez ni coeur ni conduite ; vous avez été battus à Hochstedt et à Ramillies parce que vous n'avez pas su vous défendre ; il se fera lapider. Mais s'il dit :
«Vous êtes des catholiques chéris de Dieu ; vos péchés infâmes avaient irrité l'Éternelqui vous livra aux hérétiques à Hochstedt et à Ramillies ; maisquand vous êtes revenus au Seigneuralors il a béni votre courage à Denain ; ces paroles le feront aimer de l'auditoire.

X.
«S'il y a un Dieuil ne faut aimer que luiet non les créatures.

Il faut aimeret très tendrementles créatures ; il faut aimer sa patriesa femmeson pèreses enfants ; et il faut si bien les aimer que Dieu nous les fait aimer malgré nous. Les principes contraires ne sont propres qu'à faire de barbares raisonneurs.

XI.
«Nous naissons injustes ; car chacun tend à soi. Cela est contre tout ordre. Il faut tendre au général ; et la pente vers soi est le commencement de tout désordre en guerreen policeen économieetc.

Cela est selon tout ordre. Il est aussi impossible qu'une société puisse se former et subsister sans amour-proprequ'il serait impossible de faire des enfants sans concupiscencede songer à se nourrir sans appétitetc. C'est l'amour de nous-même qui assiste l'amour des autres ; c'est par nos besoins mutuels que nous sommes utiles au genre humain ; c'est le fondement de tout commerce ; c'est l'éternel lien des hommes. Sans lui il n'y aurait pas eu un art inventéni une société de dix personnes formée. C'est cet amour-propreque chaque animal a reçu de la naturequi nous avertit de respecter celui des autres. La loi dirige cet amour-propreet la religion le perfectionne. Il est bien vrai que Dieu aurait pu faire des créatures uniquement attentives au bien d'autrui. Dans ce casles marchands auraient été aux Indes par charité et le maçon eût scié de la pierre pour faire plaisir à son prochain. Mais Dieu a établi les choses autrement. N'accusons point l'instinct qu'il nous donneet faisons-en l'usage qu'il commande.

XII.
«(Le sens caché des prophéties) ne pouvait induire en erreuret il n'y avait qu'un peuple aussi charnel que celui-là qui s'y pût méprendre. Car quand les biens sont promis en abondancequi les empêchait d'entendre les véritables bienssinon leur cupiditéqui déterminait ce sens aux biens de la terre ?

En bonne foile peuple le plus spirituel de la terre l'aurait-il entendu autrement ? Ils étaient esclaves des Romains ; ils attendaient un libérateur qui les rendrait victorieux et qui ferait respecter Jérusalem dans tout le monde. Commentavec les lumières de leur raisonpouvaient-ils voir ce vainqueurce monarque dans Jésus pauvre et mis en croix ? Comment pouvaient-ils entendrepar le nom de leur capitaleune Jérusalem célesteeux à qui le Décalogue n'avait pas seulement parlé de l'immortalité de l'âme ? un peuple si attaché à sa loi pouvait-ilsans une lumière supérieurereconnaître dans les prophétiesqui n'étaient pas leur loiun Dieu caché sous la figure d'un juif circoncisqui par sa religion nouvelle a détruit et rendu abominables la Circoncision et le Sabbatfondements sacrés de la loi judaïque ? Encore une foisadorons Dieu sans vouloir percer dans l'obscurité de ses mystères.

XIII.
«Le temps du premier avènement de Jésus-Christ est prédit. Le temps du second ne l'est pointparce que le premier devait être cachéau lieu que le second doit être éclatant et tellement manifeste que ses ennemis mêmes le reconnaîtront.

Le temps du second avènement de Jésus-Christ a été prédit encore plus clairement que le premier. M. Pascal avait apparemment oublié que Jésus-Christdans le chapitre XXI de saint Lucdit expressément :
«Lorsque vous verrez une armée environner Jérusalemsachez que la désolation est proche... Jérusalem foulée aux piedset il y aura des signes dans le soleil et dans la lune et dans les étoiles ; les flots de la mer feront un très grand bruit... Les vertus des cieux seront ébranlées ; et alors ils verront le fils de l'hommequi viendra sur une nuée avec une grande puissance et une grande majesté.

Ne voilà-t-il pas le second avènement prédit distinctement ? Maissi cela n'est point arrivé encorece n'est point à nous d'oser interroger la Providence.

XIV.
«Le Messieselon les juifs charnelsdoit être un grand prince temporel. Selon les chrétiens charnelsil est venu nous dispenser d'aimer Dieuet nous donner des sacrements qui opèrent tout sans nous. Ni l'un ni l'autre n'est la religion chrétienne ni juive.

Cet article est bien plutôt un trait de satire qu'une réflexion chrétienne. On voit que c'est aux jésuites qu'on en veut ici. Mais en vérité aucun jésuite a-t-il jamais dit que Jésus-Christ est venu nous dispenser d'aimer Dieu ? La dispute sur l'amour de Dieu est une pure dispute de motscomme la plupart des querelles scientifiques qui ont causé des haines si vives et des malheurs si affreux.

Il parait encore un autre défaut dans cet article. C'est qu'on y suppose que l'attente d'un messie était un point de religion chez les juifs. C'était seulement une idée consolante répandue parmi cette nation. Les juifs espéraient un libérateur. Mais il ne leur était pas ordonné d'y croire comme article de foi. Toute leur religion était renfermée dans les livres de la loi. Les prophètes n'ont jamais été regardés par les juifs comme législateurs.

XV.
«Pour examiner les prophétiesil faut les entendre. Car si l'on croit qu'elles n'ont qu'un sensil est sûr que le Messie ne sera point venu ; maissi elles ont deux sensil est sûr qu'il sera venu en Jésus-Christ.

La religion chrétienne est si véritable qu'elle n'a pas besoin de preuves douteuses. Orsi quelque chose pouvait ébranler les fondements de cette sainte et raisonnable religionc'est ce sentiment de M. Pascal. Il veut que tout ait deux sens dans l'Écriture ; mais un homme qui aurait le malheur d'être incrédule pourrait lui dire : Celui qui donne deux sens à ses paroles veut tromper les hommeset cette duplicité est toujours punie par les lois ; comment donc pouvez-voussans rougiradmettre dans Dieu ce qu'on punit et ce qu'on déteste dans les hommes ? Que dis-je ? avec quel mépris et avec quelle indignation ne traitez-vous pas les oracles des païensparce qu'ils avaient deux sens ! Ne pourrait-on pas dire plutôt que les prophéties qui regardent directement Jésus-Christ n'ont qu'un senscomme celles de Danielde Michée et autres ? Ne pourrait-on pas même dire quequand nous n'aurions aucune intelligence des prophétiesla religion n'en serait pas moins prouvée ?

XVI.
«
La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité ; car elle est surnaturelle.

Il est à croire que M. Pascal n'aurait pas employé ce galimatias dans son ouvrages'il avait eu le temps de le faire.

XVII.
«
Les faiblesses les plus apparentes sont des forces à ceux qui prennent bien les choses. Par exempleles deux généalogies de saint Mathieu et de saint Luc. Il est visible que cela n'a pas été fait de concert.

Les éditeurs des Pensées de Pascal auraient-ils dû imprimer cette penséedont l'exposition seule est peut-être capable de faire tort à la religion ? À quoi bon dire que ces généalogiesces points fondamentaux de la religion chrétienne se contrarientsans dire en quoi elles peuvent s'accorder ? Il fallait présenter l'antidote avec le poison. Que penserait-on d'un avocat qui dirait :
«Ma partie se contreditmais cette faiblesse est une forcepour ceux qui savent bien prendre les choses ?

XVIII.
«
Qu'on ne nous reproche donc plus le manque de clartépuisque nous en faisons profession ; mais que l'on reconnaisse la vérité de la religion dans l'obscurité même de la religiondans le peu de lumière que nous en avonset dans l'indifférence que nous avons de la connaître.

Voilà d'étranges marques de vérité qu'apporte Pascal ! Quelles autres marques a donc le mensonge ? Quoi ! il suffiraitpour être crude dire : Je suis obscurje suis inintelligible ! Il serait bien plus sensé de ne présenter aux yeux que les lumières de la foiau lieu de ces ténèbres d'érudition.

XIX.
«
S'il n'y avait qu'une religionDieu serait trop manifeste.

Quoi ! vous dites ques'il n'y avait qu'une religionDieu serait trop manifeste ! Eh ! oubliez-vous que vous ditesà chaque pagequ'un jour il n'y aura qu'une religion ? Selon vousDieu sera donc alors trop manifeste.

XX.
«
Je dis que la religion juive ne consistait en aucune de ces chosesmais seulement en l'amour de Dieuet que Dieu réprouvait toutes les autres choses.

Quoi ! Dieu réprouvait tout ce qu'il ordonnait lui-même avec tant de soin aux juifset dans un détail si prodigieux ! N'est-il pas plus vrai de dire que la loi de Moïse consistait et dans l'amour et dans le culte ? Ramener tout à l'amour de Dieu sent peut-être moins l'amour de Dieu que la haine que tout janséniste a pour son prochain moliniste.

XXI.
«
La chose la plus importante à la viec'est le choix d'un métier ; le hasard en dispose. La coutume fait les maçonsles soldatsles couvreurs.

Qui peut donc déterminer les soldatsles maçons et tous les ouvriers mécaniquessinon ce qu'on appelle hasard et la coutume ? Il n'y a que les arts de génie auxquels on se détermine de soi-même. Maispour les métiers que tout le monde peut faireil est très naturel et très raisonnable que la coutume en dispose.

XXII.
«
Que chacun examine sa pensée ; il la trouvera toujours occupée au passé et à l'avenir. Nous ne pensons presque point au présent ; et si nous y pensonsce n'est que pour en prendre la lumière pour disposer l'avenir. Le présent n'est jamais notre but ; le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre objet.

Il fautbien loin de se plaindreremercier l'auteur de la nature de ce qu'il nous donne cet instinct qui nous emporte sans cesse vers l'avenir. Le trésor le plus précieux de l'homme est cette espérance qui nous adoucit nos chagrinset qui nous peint des plaisirs futurs dans la possession des plaisirs présents. Si les hommes étaient assez malheureux pour ne s'occuper que du présenton ne sèmerait pointon ne bâtirait pointon ne planterait pointon ne pourvoirait à rien : on manquerait de tout au milieu de cette fausse jouissance. Un esprit comme M. Pascal pouvait-il donner dans un lieu commun aussi faux que celui-là ? La nature a établi que chaque homme jouirait du présent en se nourrissanten faisant des enfantsen écoutant des sons agréablesen occupant sa faculté de penser et de sentiret qu'en sortant de ces étatssouvent au milieu de ces états mêmeil penserait au lendemainsans quoi il périrait de misère

XXIII.
«Mais quand j'y ai regardé de plus prèsj'ai trouvé que cet éloignement que les hommes ont du reposet de demeurer avec eux-mêmesvient d'une cause bien effectivec'est-à-dire du malheur naturel de notre condition faible et mortelleet si misérable que rien ne nous peut consolerlorsque rien ne nous empêche d'y penseret que nous ne voyons que nous.

Ce mot ne voir que nous ne forme aucun sens.

Qu'est-ce qu'un homme qui n'agirait pointet qui est supposé se contempler ? Non seulement je dis que cet homme serait un imbécileinutile à la sociétémais je dis que cet homme ne peut exister : car que contemplerait-il ? son corpsses piedsses mainsses cinq sens ? Ou il serait un idiotou bien il ferait usage de tout cela. Resterait-il à contempler sa faculté de penser ? Mais il ne peut contempler cette faculté qu'en l'exerçant. Ou il ne pensera à rienou bien il pensera aux idées qui lui sont déjà venuesou il en composera de nouvelles : or il ne peut avoir d'idées que du dehors. Le voilà donc occupé ou de ses sens ou de ses idées ; le voilà donc hors de soiou imbécile.

Encore une foisil est impossible à la nature humaine de rester dans cet engourdissement imaginaire ; il est absurde de le penser ; il est insensé d'y prétendre. L'homme est né pour l'actioncomme le feu tend en haut et la pierre en bas. N'être point occupé et n'exister pas est la même chose pour l'homme. Toute la différence consiste dans les occupations douces ou tumultueusesdangereuses ou utiles.

XXIV.
«
Les hommes ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l'occupation au dehorsqui vient du ressentiment de leur misère continuelle ; et ils ont un autre instinct secret qui reste de la grandeur de leur première naturequi leur fait connaître que le bonheur n'est en effet que dans le repos.

Cet instinct secret étant le premier principe et le fondement nécessaire de la sociétéil vient plutôt de la bonté de Dieuet il est plutôt l'instrument de notre bonheur qu'il n'est l'instrument de notre misère. Je ne sais pas ce que nos premiers pères faisaient dans le paradis terrestre ; maissi chacun d'eux n'avait pensé qu'à soil'existence du genre humain était bien hasardée. N'est-il pas absurde de penser qu'ils avaient des sens parfaitsc'est-à-dire des instruments d'action parfaitsuniquement pour la contemplation ? Et n'est-il pas plaisant que des têtes pensantes puissent imaginer que la paresse est un titre de grandeuret l'actionun rabaissement de notre nature ?

XXV.
«
C'est pourquoilorsque Cinéas disait à Pyrrhusqui se proposait de jouir du repos avec ses amis après avoir conquis une grande partie du mondequ'il ferait mieux d'avancer lui-même son bonheur en jouissant dès lors de ce repossans l'aller chercher par tant de fatiguesil lui donnait un conseil qui recevait de grandes difficultéset qui n'était guère plus raisonnable que le dessein de ce jeune ambitieux. L'un et l'autre supposait que l'homme se pût contenter de soi-même et de ses biens présentssans remplir le vide de son coeur d'espérances imaginairesce qui est faux. Pyrrhus ne pouvait être ni devant ni après avoir conquis le monde.

L'exemple de Cinéas est bon dans les satires de Despréauxmais non dans un livre philosophique. Un roi sage peut être heureux chez lui ; et de ce qu'on nous donne Pyrrhus pour un foucela ne conclut rien pour le reste des hommes.

XXVI.
«
On doit reconnaître que l'homme est si malheureux qu'il s'ennuierait même sans aucune cause étrangère d'ennuipar le propre état de sa condition.

Au contraire l'homme est si heureux en ce pointet nous avons tant d'obligation à l'auteur de la nature qu'il a attaché l'ennui à l'inactionafin de nous forcer par là à être utiles au prochain et à nous-même.

XXVII.
«D'où vient que cet homme qui a perdu depuis peu son fils unique et quiaccablé de procès et de querellesétait ce matin si troublén'y pense plus maintenant ? Ne vous en étonnez pasil est tout occupé à voir par où passera un cerf que ses chiens poursuivent avec ardeur depuis six heures. Il n'en faut pas davantage pour l'hommequelque plein de tristesse qu'il soit. Si l'on peut gagner sur lui de refaire entrer en quelque divertissementle voilà heureux pendant ce temps-là.

Cet homme fait à merveille : la dissipation est un remède plus sûr contre la douleur que le quinquina contre la fièvre ; ne blâmons point en cela la naturequi est toujours prête à nous secourir.

XXVIII.
«
Qu'on s'imagine un nombre d'hommes dans les chaîneset tous condamnés à la mortdont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autresceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblablesetse regardant les uns les autres avec douleur et sans espéranceattendent leur tour. C'est l'image de la condition des hommes.

Cette comparaison assurément n'est pas juste : des malheureux enchaînés qu'on égorge l'un après l'autresont malheureuxnon seulement parce qu'ils souffrentmais encore parce qu'ils éprouvent ce que les autres hommes ne souffrent pas. Le sort naturel d'un homme n'est ni d'être enchaîné ni d'être ; mais tous les hommes sont faitscomme les animaux et les plantespour croîtrepour vivre un certain tempspour produire leur semblable et pour mourir. On peut dans une satire montrer l'homme tant qu'on voudra du mauvais côté ; maispour peu qu'on se serve de sa raisonon avouera que de tous les animaux l'homme est le plus parfaitle plus heureuxet celui qui vit le plus longtemps. Au lieu donc de nous étonner et de nous plaindre du malheur et de la brièveté de la vienous devons nous étonner et nous féliciter de notre bonheur et de sa durée. À ne raisonner qu'en philosophej'ose dire qu'il y a bien de l'orgueil et de la témérité à prétendre que par notre nature nous devons être mieux que nous ne sommes.

XXIX.
«
Les sages parmi les païensqui ont dit qu'il n'y a qu'un Dieuont été persécutésles juifs haïsles chrétiens encore plus.

Ils ont été quelquefois persécutésde même que le serait aujourd'hui un homme qui viendrait enseigner l'adoration d'un Dieuindépendante du culte reçu. Socrate n'a pas été condamné pour avoir dit : Il n'y a qu'un Dieumais pour s'être élevé contre le culte extérieur du payset pour s'être fait des ennemis puissants fort mal à propos. À l'égard des juifsils étaient haïsnon parce qu'ils ne croyaient qu'un Dieumais parce qu'ils haïssaient ridiculement les autres nationsparce que c'étaient des barbares qui massacraient sans pitié leurs ennemis vaincusparce que ce vil peuplesuperstitieuxignorantprivé des artsprivé du commerceméprisait les peuples les plus policés. Quant aux chrétiensils étaient haïs des païens parce qu'ils tendaient à abattre la religion et l'empiredont ils vinrent enfin à boutcomme les protestants se sont rendus les maîtres dans les mêmes paysoù ils furent longtemps haïset massacrés.

XXX.
«
Les défauts de Montaigne sont grands. Il est plein de mots sales et déshonnêtes. Cela ne vaut rien. Ses sentiments sur l'homicide volontaire et sur la mort sont horribles.

Montaigne parle en philosophenon en chrétien : il dit le pour et le contre de l'homicide volontaire. Philosophiquement parlantquel mal fait à la société un homme qui la quitte quand il ne peut plus la servir ? Un vieillard a la pierre et souffre des douleurs insupportables ; on lui dit :
«Si vous ne vous faites taillervous allez mourir ; si l'on vous taillevous pourrez encore radoterbaver et traîner pendant un anà charge à vous-même et aux autres. Je suppose que le bonhomme prenne alors le parti de n'être plus à charge à personne : voilà à peu près le cas que Montaigne expose.

XXXI.
«
Combien les lunettes nous ont-elles découvert d'astres qui n'étaient point pour nos philosophes d'auparavant ? On attaquait hardiment l'Écriture sur ce qu'on y trouve en tant d'endroits du grand nombre des étoiles. Il n'y en a que mille vingt-deuxdisait-on ; nous le savons.

Il est certain que la Sainte Écritureen matière de physiques'est toujours proportionnée aux idées reçues ; ainsielle suppose que la terre est immobileque le soleil marcheetc. Ce n'est point du tout par un raffinement d'astronomie qu'elle dit que les étoiles sont innombrablesmais pour s'accorder aux idées vulgaires. En effetquoique nos yeux ne découvrent qu'environ mille vingt-deux étoilescependant quand on regarde le ciel fixementla vue éblouie croit alors en voir une infinité. L'Écriture parle donc selon ce préjugé vulgairecar elle ne nous a pas été donnée pour faire de nous des physiciens ; et il y a grande apparence que Dieu ne révéla ni à Habacuc ni à Baruchni à Michée qu'un jour un Anglais nommé Flamstead mettrait dans son catalogue plus de sept mille étoiles aperçues avec le télescope.

XXXII.
«
Est-ce courage à un homme mourant d'allerdans la faiblesse et dans l'agonieaffronter un Dieu tout-puissant et éternel ?

Cela n'est jamais arrivé ; et ce ne peut être que dans un violent transport au cerveau qu'un homme dise
«Je crois un Dieuet je le brave.

XXXIII.
«
Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font égorger.

La difficulté n'est pas seulement de savoir si on croira des témoins qui meurent pour soutenir leur dépositioncomme ont fait tant de fanatiquesmais encore si ces témoins sont effectivement morts pour celasi on a conservé leurs dépositionss'ils ont habité les pays où l'on dit qu'ils sont morts. Pourquoi Josèphené dans les temps de la mort du ChristJosèphe ennemi d'HérodeJosèphe peu attaché au judaïsmen'a-t-il pas dit un mot de tout cela ? Voilà ce que M. Pascal eût débrouillé avec succèscomme ont fait depuis tant d'écrivains éloquents.

XXXIV.
«
Les sciences ont deux extrémités qui se touchent. La première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant ; l'autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmesqui ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoirtrouvent qu'ils ne savent rienet se rencontrent dans cette ignorance d'où ils étaient partis.

Cette pensée est un pur sophisme ; et la fausseté consiste dans ce mot d'ignorance qu'on prend en deux sens différents. Celui qui ne sait ni lire ni écrire est un ignorant ; mais un mathématicienpour ignorer les principes cachés de la naturen'est pas au point d'ignorance dont il était parti quand il commença à apprendre à lire. M. Newton ne savait pas pourquoi l'homme remue son bras quand il le veut ; mais il n'en était pas moins savant sur le reste. Celui qui ne sait pas l'hébreuet qui sait le latinest savant par comparaison avec celui qui ne sait que le français.

XXXV.
«
Ce n'est pas être heureux que de pouvoir être réjoui par le divertissement ; car il vient d'ailleurs et de dehors ; et ainsi il est dépendantet par conséquent sujet à être troublé par mille accidents qui font les afflictions inévitables.

Celui-là est actuellement heureux qui a du plaisiret ce plaisir ne peut venir que de dehors. Nous ne pouvons avoir de sensations ni d'idées que par les objets extérieurscomme nous ne pouvons nourrir notre corps qu'en y faisant entrer des substances étrangères qui se changent en la nôtre.

XXXVI.
«
L'extrême esprit est accusé de foliecomme l'extrême défaut. Rien ne passe pour bon que la médiocrité.

Ce n'est point l'extrême espritc'est l'extrême vivacité et volubilité de l'esprit qu'on accuse de folie. L'extrême esprit est l'extrême justessel'extrême finessel'extrême étendueopposée diamétralement à la folie.

L'extrême défaut d'esprit est un manque de conceptionun vide d'idées ; ce n'est point la foliec'est la stupidité. La folie est un dérangement dans les organesqui fait voir plusieurs objets trop viteou qui arrête l'imagination sur un seul avec trop d'application et de violence. Ce n'est point non plus la qui passe pour bonnec'est l'éloignement des deux vices opposésc'est ce qu'on appelle juste milieuet non médiocrité.

XXXVII.
«
Si notre condition était véritablement heureuseil ne faudrait pas nous divertir d'y penser.

Notre condition est précisément de penser aux objets extérieursavec lesquels nous avons un rapport nécessaire. Il est faux qu'on puisse divertir un homme de penser à la condition humaine ; carà quelque chose qu'il applique son espritil l'applique à quelque chose de lié nécessairement à la condition humaine ; et encore une foispenser à soi avec abstraction des choses naturellesc'est ne à rien du toutqu'on y prenne bien garde.

Loin d'empêcher un homme de penser à sa conditionon ne l'entretient jamais que des agréments de sa condition. On parle à un savant de réputation et de science ; à un princede ce qui a rapport à sa grandeur ; à tout homme on parle de plaisir.

XXXVIII.
«
Les grands et les petits ont mêmes accidentsmêmes fâcheries et mêmes passions. Mais les uns sont au haut de la roueet les autres près du centreet ainsi moins agités par les mêmes mouvements.

Il est faux que les petits soient moins agités que les grands ; au contraireleurs désespoirs sont plus vifs parce qu'ils ont moins de ressources. De cent personnes qui se tuent à Londresil y en a quatre-vingt-dix-neuf du bas peupleet à peine une d'une condition relevée. La comparaison de la roue est ingénieuse et fausse.

XXXIX.
«
On n'apprend pas aux hommes à être honnêtes genset on leur apprend tout le reste ; et cependant ils ne se piquent de rien tant que de cela. Ainsi ils ne se piquent de savoir que la seule chose qu'ils n'apprennent point.

On apprend aux hommes à être honnêtes gensetsans celapeu parviendraient à l'être. Laissez votre fils prendre dans son enfance tout ce qu'il trouvera sous sa mainà quinze ans il volera sur le grand chemin ; louez-le d'avoir dit un mensongeil deviendra faux témoin ; flattez sa concupiscenceil sera sûrement débauché. On apprend tout aux hommesla vertula religion.

XL.
«
Le sot projet que Montaigne a eu de se peindre ! Et celanon pas en passant et contre ses maximescomme il arrive à tout le monde de faillirmais par ses propres maximes et par un dessein premier et principal ; car de dire des sottises par hasard et par faiblessec'est un mal ordinaire ; mais d'en dire à desseinc'est ce qui n'est pas supportableet d'en dire de telles que celle-là.

Le charmant projet que Montaigne a eu de se peindre naïvement comme il a fait ! Car il a peint la nature humaine ; et le pauvre projet de Nicolede Malebranchede Pascalde décrier Montaigne !

XLI.
«
Lorsque j'ai considéré d'où vient qu'on ajoute tant de foi à tant d'imposteurs qui disent qu'ils ont des remèdesjusqu'à mettre souvent sa vie entre leurs mainsil m'a paru que la véritable cause est qu'il y a de vrais remèdes ; car il ne serait pas possible qu'il y en eût tant de fauxet qu'on y donnât tant de créances'il n'y en avait de véritables. Si jamais il n'y en avait euet que tous les maux eussent été incurablesil est impossible que les hommes se fussent imaginé qu'ils en pourraient donneret encore plusque tant d'autres eussent donné créance à ceux qui se fussent vantés d'en avoir. De même que si un homme se vantait d'empêcher de mourirpersonne ne le croiraitparce qu'il n'y a aucun exemple de cela. Maiscomme il y a eu quantité de remèdes qui se sont trouvés véritables par la connaissance même des plus grands hommesla créance des hommes s'est pliée Par làparce que la chose ne pouvant être niée en général (puisqu'il y a des effets particuliers qui sont véritables)le peuplequi ne peut pas discerner lesquels d'entre ces effets particuliers sont les véritablesles croit tous. De mêmece qui fait qu'on croit tant de faux effets de la lunec'est qu'il y en a de vraiscomme le flux de la mer.

« Ainsiil me paraît aussi évidemment qu'il n'y a tant de faux miraclesde fausses révélationsde sortilègesque parce qu'il y en a de vrais.

Il me semble que la nature humaine n'a pas besoin du vrai pour tomber dans le faux. On a imputé mille fausses influences à la lune avant qu'on imaginât le moindre rapport véritable avec le flux de la mer. Le premier homme qui a été malade a cru sans peine le premier charlatan. Personne n'a vu de loups-garous ni de sorcierset beaucoup y ont cru. Personne n'a vu de transmutation de métauxet plusieurs ont été ruinés par la créance de la pierre philosophale. Les Romainsles Grecstous les païens ne croyaient-ils donc aux faux miracles dont ils étaient inondés que parce qu'ils en avaient vu de véritables ?

XLII.
«
Le port règle ceux qui sont dans un vaisseau ; mais où trouverons-nous ce point dans la morale ?

Dans cette seule maxime reçue de toutes les nations :

« Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît.

XLIII.
«Ferox gens nullam esse vitam sine armis putat. Ils aiment mieux la mort que la paix ; les autres aiment mieux la mort que la guerre. Toute opinion peut être préférée à la viedont l'amour paraît si fort et si naturel .

C'est des Catalans que Tacite a dit cela ; mais il n'y en a point dont on ait dit et dont on puisse dire :
«Elle aime mieux la mort que la guerre.

XLIV.
«À mesure qu'on a plus d'espriton trouve qu'il y a plus d'hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent pas de différence entre les hommes.

Il y a très peu d'hommes vraiment originaux ; presque tous se gouvernentpensent et sentent par l'influence de la coutume et de l'éducation : rien n'est si rare qu'un esprit qui marche dans une route nouvelle ; mais parmi cette foule d'hommes qui vont de compagniechacun a de petites différences dans la démarcheque les vues fines aperçoivent.

XLV.
«Il y a donc deux sortes d'espritl'un de pénétrer vivement et profondément les conséquences des principeset c'est là l'esprit de justesse ; l'autre de comprendre un grand nombre de principes sans les confondreet c'est là l'esprit de géométrie.

L'usage veutje croisaujourd'hui qu'on appelle esprit géométrique l'esprit méthodique et conséquent.

XLVI.
«La mort est plus aisée à supporter sans y penserque la pensée de la mort sans péril.

On ne peut pas dire qu'un homme supporte la mort aisément ou malaisémentquand il n'y pense point du tout. Qui ne sent rien ne supporte rien.

XLVII.
«Nous supposons que tous les hommes conçoivent et sentent de la même sorte les objets qui se présentent à eux ; mais nous le supposons bien gratuitementcar nous n'en avons aucune preuve. Je vois bien qu'on applique les mêmes mots dans les mêmes occasionset que toutes les fois que deux hommes voientpar exemplede la neigeils expriment tous deux la vue de ce même objet par les mêmes motsen disant l'un et l'autre qu'elle est blanche ; et de cette conformité d'application on tire une puissante conjecture d'une conformité d'idée ; mais cela n'est pas absolument convaincantquoiqu'il y ait lieu à parier pour l'affirmative.

Ce n'était pas la couleur blanche qu'il fallait apporter en preuve. Le blancqui est un assemblage de tous les rayonsparaît éclatant à tout le mondeéblouit un peu à la longuefait à tous les yeux le même effetmais on pourrait dire que peut-être les autres couleurs ne sont pas aperçues de tous les yeux de la même manière.

XLVIII.
«Tout notre raisonnement se réduit à céder au sentiment.

Notre raisonnement se réduit à céder au sentiment en fait de goûtnon en fait de science.

XLIX.
«Ceux qui jugent d'un ouvrage par règle sont à l'égard des autres comme ceux qui ont une montre à l'égard de ceux qui n'en ont point. L'un dit :
«Il y a deux heures que nous sommes ici ; l'autre dit :
«Il n'y a que trois quarts d'heure. Je regarde ma montre ; je dis à l'un :
«Vous vous ennuyez ; et à l'autre
«Le temps ne vous dure guère
.

En ouvrages de goûten musiqueen poésieen peinturec'est le goût qui tient lieu de montre ; et celui qui n'en juge que par règles en juge mal.

L.
«César était trop vieuxce me semblepour s'aller amuser à conquérir le monde. Cet amusement était bon à Alexandre ; c'était un jeune homme qu'il était difficile d'arrêter ; mais César devait être plus mûr.

L'on s'imagine d'ordinaire qu'Alexandre et César sont sortis de chez eux dans le dessein de conquérir la terre ; ce n'est point cela : Alexandre succéda à Philippe dans le généralat de la Grèceet fut chargé de la juste entreprise de venger les Grecs des injures du roi de Perse : il battit l'ennemi communet ses conquêtes jusqu'à l'Indeparce que le royaume de Darius s'étendait jusqu'à l'Inde ; de même que le duc de Marlborough serait venu jusqu'à Lyon sans le maréchal de Villars.

À l'égard de Césaril était un des premiers de la République. Il se brouilla avec Pompéecomme les jansénistes avec les molinistes ; et alorsce fut à qui s'exterminerait. Une seule batailleoù il n'y eut pas dix mille hommes de tuésdécida de tout.

Au reste la pensée de M. Pascal est peut-être fausse en tout sens. Il fallait la maturité de César pour se démêler de tant d'intrigues ; et il est étonnant qu'Alexandreà son âgeait renoncé au plaisir pour faire une guerre si pénible.

LI.
«C'est une plaisante chose à considérerde ce qu'il y a des gens dans le monde quiayant renoncé à toutes les lois de Dieu et de la natures'en sont fait eux-mêmes auxquelles ils obéissent exactementcomme par exempleles voleursetc.

Cela est encore plus utile que plaisant à considérer ; car cela prouve que nulle société d'hommes ne peut subsister un seul jour sans règles.

LII.
«L'homme n'est ni ange ni bête : et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête.

Qui veut détruire les passionsau lieu de les réglerveut faire l'ange.

LIII.
«Un cheval ne cherche point à se faire admirer de son compagnon : on voit bien entre eux quelque sorte d'émulation à la coursemais c'est sans conséquence ; carétant à l'établele plus pesant et le plus mai taillé ne cède pas pour cela son avoine à l'autre. Il n'en est pas de même parmi les : leur vertu ne se satisfait pas d'elle-même ; et ils ne sont point contents s'ils n'en tirent avantage contre les autres.

L'homme le plus mal taillé ne cède pas non plus son pain à l'autremais le plus fort l'enlève au plus faible ; et chez les animaux et chez les hommesles gros mangent les petits.

LIV.
«Si l'homme commençait par s'étudier lui-mêmeil verrait combien il est incapable de passer outre. Comment se pourrait-il faire qu'une partie connût le tout ? Il aspirera peut-être à connaître au moins les parties avec lesquelles il a de la proportion. Mais les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement l'une avec l'autre que je crois impossible de connaître l'une sans l'autre et sans le tout.

Il ne faudrait point détourner l'homme de chercher ce qui lui est utilepar cette considération qu'il ne peut tout connaître.

Non possis oculo quantum contendere LynceusNon tamen idcirco contemnas lippus inungi.

Nous connaissons beaucoup de vérités ; nous avons trouvé beaucoup d'inventions utiles. Consolons-nous de ne pas savoir les rapports qui peuvent être entre une araignée et l'anneau de Saturneet continuons à examiner ce qui est à notre portée.

LV.
«Si la foudre tombait sur les lieux basles poètes et ceux qui ne savent raisonner que sur les choses de cette nature manqueraient de preuves.

Une comparaison n'est preuve ni en poésie ni en prose : elle sert en poésie d'embellissementet en prose elle sert à éclaircir et à rendre les choses plus sensibles. Les poètes qui ont comparé les malheurs des grands à la foudre qui frappe les montagnes feraient des comparaisons contrairessi le contraire

LVI.
«C'est cette composition d'esprit et de corps qui a fait que presque tous les philosophes ont confondu les idées des choseset attribué aux corps ce qui n'appartient qu'aux espritset aux esprits ce qui ne peut convenir qu'aux corps.

Si nous savions ce que c'est qu'espritnous pourrions nous plaindre de ce que les philosophes lui ont attribué ce qui ne lui appartient pas ; mais nous ne connaissons ni l'esprit ni le corps ; nous n'avons aucune idée de l'unet nous n'avons que des idées très imparfaites de l'autre. Donc nous ne pouvons quelles sont leurs limites.

LVII.
«Comme on dit beauté poétiqueon devrait dire aussi beauté géométrique et beauté médicinale. Cependant on ne le dit point ; et la raison en est qu'on sait bien quel est l'objet de la géométrieet quel est l'objet de la médecinemais on ne sait pas en quoi consiste l'agrément qui est l'objet de la poésie. On ne sait ce que c'est que ce modèle naturel qu'il faut imiter ; età faute de cette connaissanceon a inventé de certains termes bizarres : siècle d'ormerveille de nos joursfatal laurierbel astreetc. ; et on appelle ce jargon beauté poétique. Mais qui s'imaginera une femme vêtue sur ce modèleverra une jolie demoiselle toute couverte de miroirs et de chaînes de laiton.

Cela est très faux : on ne doit pas dire beauté géométrique ni beauté médicinaleparce qu'un théorème et une purgation n'affectent point les sens agréablementet qu'on ne donne le nom de beauté qu'aux choses qui charment les senscomme la musiquela peinturel'éloquencela poésiel'architecture régulièreetc.

La raison qu'apporte M. Pascal est tout aussi fausse. On sait très bien en quoi consiste l'objet de la poésie ; il consiste à peindre avec forcenettetédélicatesse et harmonie ; la poésie est l'éloquence harmonieuse. Il fallait que M. Pascal eût bien peu de goût pour dire que fatal laurierbel astre et sottises sont des beautés poétiques ; et il fallait que les éditeurs de ces Pensées fussent des personnes bien peu versées dans les belles-lettres pour imprimer une réflexion si indigne de son illustre auteur.

Je ne vous envoie point mes autres remarques sur les Pensées_ de M. Pascalqui entraîneraient des discussions trop longues. C'est assez d'avoir cru apercevoir quelques erreurs d'inattention dans ce grand génie ; c'est une consolation pour un esprit aussi borné que le mien d'être bien persuadé que les plus grands hommes se trompent comme le vulgaire.