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Yoga Roma ParioliI manometri

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François-Marie Arouet de Voltaire



LA PUCELLE D'ORLÉANS

 

 

 

 

 

CHANT PREMIER

Argument.- Amours honnêtes de Charles VII et d'Agnès Sorel.
Siège d'Orléans par les Anglais. Apparition de saint Denysetc.

Vous m'ordonnez de célébrer des saints :
Ma voix est faibleet même un peu profane.
Il faut pourtant vous chanter cette Jeanne
Qui fitdit-ondes prodiges divins.
Elle affermitde ses pucelles mains
Des fleurs de lys la tige gallicane
Sauva son roi de la rage anglicane
Et le fit oindre au maître-autel de Reims.
Jeanne montra sous féminin visage
Sous le corset et sous le cotillon
D'un vrai Roland le vigoureux courage.
J'aimerais mieuxle soir pour mon usage
Une beauté douce comme un mouton ;
Mais Jeanne d'Arc eut un coeur de lion :
Vous le verrezsi lisez cet ouvrage.
Vous tremblerez de ses exploits nouveaux ;
Et le plus grand de ses rares travaux
Fut de garder un an son pucelage.

O Chapelaintoi dont le violon
De discordante et gothique mémoire
Sous un archet maudit par Apollon
D'un ton si dur a raclé son histoire ;
Vieux Chapelainpour l'honneur de ton art
Tu voudrais bien me prêter ton génie :
Je n'en veux point ; c'est pour la Motte-Houdart
Quand l'Iliade est par lui travestie.

Le bon roi Charleau printemps de ses jours
Au temps de Pâqueen la cité de Tours
A certain bal (ce prince aimait la danse)
Avait trouvépour le bien de la France
Une beauté nommée Agnès Sorel.
Jamais l'Amour ne forma rien de tel.
Imaginez de Flore la jeunesse
La taille et l'air de la nymphe des bois
Et de Vénus la grâce enchanteresse
Et de l'Amour le séduisant minois
L'art d'Arachnéle doux chant des sirènes :
Elle avait tout ; elle aurait dans ses chaînes
Mis les hérosles sageset les rois.
La voirl'aimersentir l'ardeur naissante
Des doux désirset leur chaleur brûlante
Lorgner Agnèssoupirer et trembler
Perdre la voix en voulant lui parler
Presser ses mains d'une main caressante
Laisser briller sa flamme impatiente
Montrer son troubleen causer à son tour
Lui plaire enfinfut l'affaire d'un jour.
Princes et rois vont très-vite en amour.
Agnès voulutsavante en l'art de plaire
Couvrir le tout des voiles du mystère
Voiles de gazeet que les courtisans
Percent toujours de leurs yeux malfaisants.

Pour colorer comme on put cette affaire
Le roi fit choix du conseiller Bonneau
Confident sûret très-bon Tourangeau :
Il eut l'emploi qui certes n'est pas mince
Et qu'à la couroù tout se peint en beau
Nous appelons être l'ami du prince
Mais qu'à la villeet surtout en province
Les gens grossiers ont nommé maquereau.
Monsieur Bonneausur le bord de la Loire
Était seigneur d'un fort joli château.
Agnès un soir s'y rendit en bateau
Et le roi Charle y vint à la nuit noire.
On y soupa ; Bonneau servit à boire ;
Tout fut sans fasteet non pas sans apprêts.
Festins des Dieuxvous n'êtes rien auprès !
Nos deux amantspleins de trouble et de joie
Ivres d'amourà leurs désirs en proie
Se renvoyaient des regards enchanteurs
De leurs plaisirs brûlants avant-coureurs.
Les doux proposlibres sans indécence
Aiguillonnaient leur vive impatience.
Le prince en feu des yeux la dévorait ;
Contes d'amour d'un air tendre il faisait
Et du genou le genou lui serrait.

Le souper faiton eut une musique
Italienneen genre chromatique ;
On y mêla trois différentes voix
Aux violonsaux flûtesaux hautbois.
Elles chantaient l'allégorique histoire
De ces héros qu'Amour avait domptés
Et quipour plaire à de tendres beautés
Avaient quitté les fureurs de la gloire.
Dans un réduit cette musique était
Près de la chambre où le bon roi soupait.
La belle Agnèsdiscrète et retenue
Entendait toutet d'aucuns n'était vue.

Déjà la lune est au haut de son cours :
Voilà minuit ; c'est l'heure des amours.
Dans une alcôve artistement dorée
Point trop obscureet point trop éclairée
Entre deux draps que la Frise a tissus
D'Agnès Sorel les charmes sont reçus.
Près de l'alcôve une porte est ouverte
Que dame Alixsuivante très-experte
En s'en allant oublia de fermer.

O vousamantsvous qui savez aimer
Vous voyez bien l'extrême impatience
Dont pétillait notre bon roi de France !
Sur ses cheveuxen tresse retenus
Parfums exquis sont déjà répandus.
Il vientil entre au lit de sa maîtresse ;
Moment divin de joie et de tendresse !
Le coeur leur bat ; l'amour et la pudeur
Au front d'Agnès font monter la rougeur.
La pudeur passeet l'amour seul demeure.
Son tendre amant l'embrasse tout à l'heure.
Ses yeux ardentséblouisenchantés
Avidement parcourent ses beautés.
Qui n'en serait en effet idolâtre ?

Sous un cou blanc qui fait honte à l'albâtre
Sont deux tétons séparésfaits au tour
Allantvenantarrondis par l'Amour ;
Leur boutonnet a la couleur des roses.
Téton charmantqui jamais ne reposes
Vous invitiez les mains à vous presser
L'oeil à vous voirla bouche à vous baiser.
Pour mes lecteurs tout plein de complaisance
J'allais montrer à leurs yeux ébaudis
De ce beau corps les contours arrondis ;
Mais la vertu qu'on nomme bienséance
Vient arrêter mes pinceaux trop hardis.
Tout est beautétout est charme dans elle.
La voluptédont Agnès a sa part
Lui donne encore une grâce nouvelle ;
Elle l'anime : amour est un grand fard
Et le plaisir embellit toute belle.

Trois mois entiersnos deux jeunes amants
Furent livrés à ces ravissements.
Du lit d'amour ils vont droit à la table.
Un déjeunerrestaurant délectable
Rend à leurs sens leur première vigueur ;
Puis pour la chasse épris de même ardeur
Ils vont tous deuxsur des chevaux d'Espagne
Suivre cent chiens jappant dans la campagne.
A leur retouron les conduit aux bains.
Pâtesparfumsodeurs de l'Arabie
Qui font la peau doucefraîche et polie
Sont prodigués sur eux à pleines mains.

Le dîner vient : la délicate chère
L'oiseau du Phase et le coq de bruyère
De vingt ragoûts l'apprêt délicieux
Charment le nezle palais et les yeux.
Du vin d'Aï la mousse pétillante
Et du Tokai la liqueur jaunissante
En chatouillant les fibres des cerveaux
Y porte un feu qui s'exhale en bons mots
Aussi brillants que la liqueur légère
Qui monte et sauteet mousse au bord du verre :
L'ami Bonneau d'un gros rire applaudit
A son bon roi qui montre de l'esprit.
Le dîner faiton digèreon raisonne
On conteon riton médit du prochain
On fait brailler des vers à maître Alain
On fait venir des docteur de Sorbonne
Des perroquetsun singeun arlequin.
Le soleil baisse ; une troupe choisie
Avec le roi court à la comédie
Etsur la fin de ce fortuné jour
Le couple heureux s'enivre encore d'amour.

Plongés tous deux dans l'excès des délices
Ils paraissaient en goûter les prémices.
Toujours heureux et toujours plus ardents
Point de soupçonsencor moins de querelles
Nulle langueur ; et l'Amour et le Temps
Auprès d'Agnès ont oublié leurs ailes.
Charles souvent disait entre ses bras
En lui donnant des baisers tout de flamme :
Ma chère Agnès, idole de mon âme,
Le monde entier ne vaut point vos appas.
Vaincre et régner, ce n'est rien que folie.
Mon parlement me bannit aujourd'hui ;
Au fier Anglais la France est asservie :
Ah ! qu'il soit roi, mais qu'il me porte envie ;
J'ai votre coeur, je suis plus roi que lui.

Un tel discours n'est pas trop héroïque ;
Mais un hérosquand il tient dans un lit
Maîtresse honnêteet que l'amour le pique
Peut s'oublieret ne sait ce qu'il dit.

Comme il menait cette joyeuse vie
Tel qu'un abbé dans sa grasse abbaye
Le prince anglaistoujours plein de furie
Toujours aux champstoujours armébotté
Le pot en têteet la dague au côté
Lance en arrêtla visière haussée
Foulait aux pieds la France terrassée.
Il marcheil voleil renverse en son cours
Les murs épaisles menaçantes tours
Répand le sangprend l'argenttaxepille
Livre aux soldats et la mère et la fille
Fait violer des couvents de nonnains
Boit le muscat des pères bernadins
Frappe en écus l'or qui couvre les saints
Etsans respect pour Jésus ni Marie
De mainte église il fait mainte écurie :
Ainsi qu'on voit dans une bergerie
Des loups sanglants de carnage altérés
Et sous leurs dents les troupeaux déchirés
Tandis qu'au loincouché dans la prairie
Colin s'endort sur le sein d'Égérie
Et que son chien près d'eux est occupé
A se saisir des restes du soupé.

Ordu plus haut du brillant apogée
Séjour des saintset fort loin de nos yeux
Le bon Denysprêcheur de nos aïeux
Vit les malheurs de la France affligée
L'état horrible où l'Anglais l'a plongée
Paris aux ferset le roi très-chrétien
Baisant Agnèset ne songeant à rien.
Ce bon Denys est patron de la France
Ainsi que Mars fut le saint des Romains
Ou bien Pallas chez les Athéniens.
Il faut pourtant en faire différence ;
Un saint vaut mieux que tous les dieux païens.

" Ah ! par mon chefdit-ilil n'est pas juste
De voir ainsi tomber l'empire auguste
Où de la foi j'ai planté l'étendard :
Trône des listu cours trop de hasard ;
Sang des Valoisje ressens tes misères.
Ne souffrons pas que les superbes frères
De Henri cinqsans droit et sans raison
Chassent ainsi le fils de la maison.
J'aiquoique saintet Dieu me le pardonne
Aversion pour la race bretonne :
Carsi j'en crois le livre des destins
Un jour ces gens raisonneurs et mutins
Se gausseront des saintes décrétales
Déchireront les romaines annales
Et tous les ans le pape brûleront.
Vengeons de loin ce sacrilège affront :
Mes chers Français seront tous catholiques ;
Ces fiers Anglais seront tous hérétiques :
Frapponschassons ces dogues britanniques :
Punissons-lespar quelque nouveau tour
De tout le mal qu'ils doivent faire un jour. "

Des Gallicans ainsi parlait l'apôtre
De maudissons lardant sa patenôtre ;
Et cependant que tout seul il parlait
Dans Orléans un conseil se tenait.
Par les Anglais cette ville bloquée
Au roi de France allait être extorquée.
Quelques seigneurs et quelques conseillers
Les uns pédants et les autres guerriers
Sur divers tons déplorant leur misère
Pour leur refrain disaient : " Que faut-il faire ? "
PotonLa Hire et le brave Dunois
S'écriaient tous en se mordant les doigts :
Allons, amis, mourons pour la patrie ;
Mais aux Anglais vendons cher notre vie.
Le Richemont criait tout haut : " Par Dieu
Dans Orléans il faut mettre le feu ;
Et que l'Anglaisqui pense ici nous prendre
N'ait rien de nous que fumée et que cendre. "

Pour La Trimouilleil disait : " C'est en vain
Que mes parents me firent Poitevin ;
J'ai dans Milan laissé ma Dorothée ;
Pour Orléanshélas ! je l'ai quittée.
Je combattraimais je n'ai plus d'espoir :
Faut-il mourirô ciel ! sans la revoir ! "
Le président Louvetgrand personnage
Au maintien graveet qu'on eût pris pour sage
Dit : " Je voudrais que préalablement
Nous fissions rendre arrêt de parlement
Contre l'Anglaiset qu'en ce cas énorme
Sur toute chose on procédât en forme. "
Louvet était un grand clerc ; mais hélas !
Il ignorait son triste et piteux cas :
S'il le savaitsa gravité prudente
Procéderait contre sa présidente.
Le grand Talbotle chef des assiégeants
Brûle pour elleet règne sur ses sens :
Louvet l'ignore ; et sa mâle éloquence
N'a pour objet que de venger la France.
Dans ce conseil de sagesde héros
On entendait les plus nobles propos ;
Le bien publicla vertu les inspire :
Surtout l'adroit et l'éloquent La Hire
Parla longtempset pourtant parla bien ;
Ils disaient d'oret ne concluaient rien.

Comme ils parlaienton vit par la fenêtre
Je ne sais quoi dans les airs apparaître.
Un beau fantôme au visage vermeil
Sur un rayon détaché du soleil
Des cieux ouverts fend la voûte profonde.
Odeur de saint se sentait à la ronde.
Le farfadet dessus son chef avait
A deux pendants une mitre pointue
D'or et d'argentsur le sommet fendue ;
Sa dalmatique au gré des vents flottait
Son front brillait d'une sainte auréole
Son cou penché laissait voir son étole
Sa main portait ce bâton pastoral
Qui fut jadis lituus augural.
A cet objet qu'on discernait fort mal
Voilà d'abord monsieur de La Trimouille
Paillard dévotqui prie et s'agenouille
Le Richemontqui porte un coeur de fer
Blasphémateurjureur impitoyable
Haussant la voixdit que c'était le diable
Qui leur venait du fin fond de l'enfer ;
Que ce serait chose très-agréable
Si l'on pouvait parler à Lucifer.
Maître Louvet s'encourut au plus vite
Chercher un pot tout rempli d'eau bénite.
PotonLa Hire et Dunois ébahis
Ouvrent tous trois de grands yeux ébaubis.
Tous les valets sont couchés sur le ventre.
L'objet approcheet le saint fantôme entre
Tout doucement porté sur son rayon
Puis donne à tous sa bénédiction.
Soudain chacun se signe et se prosterne.

Il les relève avec un air paterne ;
Puis il leur dit : " Ne faut vous effrayer ;
Je suis Denyset saint de mon métier.
J'aime la Gauleet l'ai catéchisée
Et ma bonne âme est très-scandalisée
De voir Charlotmon filleul tant aimé
Dont le pays en cendre est consumé
Et qui s'amuseau lieu de le défendre
A deux tétons qu'il ne cesse de prendre.
J'ai résolu d'assister aujourd'hui
Les bons Français qui combattent pour lui.
Je veux finir leur peine et leur misère.
Tout maldit-onguérit par son contraire.
Or si Charlot veutpour une catin
Perdre la France et l'honneur avec elle
J'ai résolupour changer son destin
De me servir des mains d'une pucelle.
Voussi d'en haut vous désirez les biens
Si vos coeurs sont et français et chrétiens
Si vous aimez le roil'Étatl'Église
Assistez-moi dans ma sainte entreprise ;
Montrez le nid où nous devons chercher
Ce vrai phénix que je veux dénicher. "

Ainsi parla le vénérable sire.
Quand il eut faitchacun se prit à rire.
Le Richemontné plaisant et moqueur
Lui dit : " Ma foimon cher prédicateur
Monsieur le saintce n'était pas la peine
D'abandonner le céleste domaine
Pour demander à ce peuple méchant
Ce beau joyau que vous estimez tant.
Quand il s'agit de sauver une ville
Un pucelage est une arme inutile.
Pourquoi d'ailleurs le prendre en ce pays ?
Vous en avez tant dans le paradis !
Rome et Lorette ont cent fois moins de cierges
Que chez les saints il n'est là-haut de vierges.
Chez les Françaishélas ! il n'en est plus.
Tous nos moutiers sont à sec là-dessus.
Nos francs archersnos officiersnos princes
Ont dès longtemps dégarni les provinces.
Ils ont tous faiten dépit de vos saints
Plus de bâtards encor que d'orphelins.
Monsieur Denyspour finir nos querelles
Cherchez ailleurss'il vous plaîtdes pucelles. "

Le saint rougit de ce discours brutal ;
Puis aussitôt il remonte à cheval
Sur son rayonsans dire une parole
Pique des deuxet par les airs s'envole
Pour déterrers'il peutce beau bijou
Qu'on tient si rareet dont il semble fou.
Laissons aller : et tandis qu'il se perche
Sur l'un des traits qui vont porter le jour
Ami lecteurpuissiez-vous en amour
Avoir le bien de trouver ce qu'il cherche !

 

CHANT II

Argument.- Jeannearmée par saint Denysva trouver Charles VII à Tours ;
ce qu'elle fit en cheminet comment elle eut son brevet de pucelle.

Heureux cent fois qui trouve un pucelage !
C'est un grand bien ; mais de toucher un coeur
Està mon sensle plus cher avantage.
Se voir aiméc'est là le vrai bonheur.
Qu'importehélas ! d'arracher une fleur ?
C'est à l'amour à nous cueillir la rose.
De très-grands clercs ont gâté par leur glose
Un si beau texte ; ils ont cru faire voir
Que le plaisir n'est point dans le devoir.
Je veux contre eux faire un jour un beau livre ;
J'enseignerai le grand art de bien vivre ;
Je montrerai qu'en réglant nos désirs
C'est du devoir que viennent nos plaisirs.
Dans cette honnête et savante entreprise
Du haut des cieux saint Denys m'aidera ;
Je l'ai chantésa main me soutiendra.
En attendantil faut que je vous dise
Quel fut l'effet de sa sainte entremise.

Vers les confins du pays champenois
Où cent poteauxmarqués de trois merlettes
Disaient aux gens : " En Lorraine vous êtes
Est un vieux bourg, peu fameux autrefois ;
Mais il mérite un grand nom dans l'histoire,
Car de lui vient le salut et la gloire
Des fleurs de lis et du peuple gaulois.
De Domremi chantons tous le village ;
Faisons passer son beau nom d'âge en âge.

O Domremi ! tes pauvres environs
N'ont ni muscats, ni pêches, ni citrons,
Ni mine d'or, ni bon vin qui nous damne ;
Mais c'est à toi que la France doit Jeanne.
Jeanne y naquit : certain curé du lieu,
Faisant partout des serviteurs à Dieu,
Ardent au lit, à table, à la prière,
Moine autrefois, de Jeanne fut le père ;
Une robuste et grasse chambrière
Fut l'heureux moule où ce pasteur jeta
Cette beauté, qui les Anglais dompta.
Vers les seize ans, en une hôtellerie
On l'engagea pour servir l'écurie,
A Vaucouleurs ; et déjà de son nom
La renommée remplissait le canton.
Son air est fier, assuré, mais honnête ;
Ses grands yeux noirs brillent à fleur de tête ;
Trente-deux dents d'une égale blancheur
Sont l'ornement de sa bouche vermeille,
Qui semble aller de l'une à l'autre oreille,
Mais bien bordée et vive en sa couleur,
Appétissante, et fraîche par merveille.
Ses tétons bruns, mais fermes comme un roc,
Tentent la robe, et le casque, et le froc.
Elle est active, adroite, vigoureuse,
Et d'une main potelée et nerveuse
Soutient fardeaux, verse cent brocs de vin,
Sert le bourgeois, le noble, et le robin ;
Chemin faisant, vingt soufflets distribue
Aux étourdis dont l'indiscrète main
Va tâtonnant sa cuisse ou gorge nue ;
Travaille et rit du soir jusqu'au matin,
Conduit chevaux, les panse, abreuve, étrille ;
Et les pressant de sa cuisse gentille,
Les monte à cru comme un soldat romain.

O profondeur ! ô divine sagesse !
Que tu confonds l'orgueilleuse faiblesse
De tous ces grands si petits à tes yeux !
Que les petits sont grands quand tu le veux !
Ton serviteur Denys le bienheureux
N'alla rôder au palais des princesses,
N'alla chez vous, mesdames les duchesses ;
Denys courut, amis, qui le croirait ?
Chercher l'honneur, où ? dans un cabaret.

Il était temps que l'apôtre de France
Envers sa Jeanne usât de diligence.
Le bien public était en grand hasard.
De Satanas la malice est connue ;
Et, si le saint fût arrivé plus tard
D'un seul moment, la France était perdue.
Un cordelier qu'on nommait Grisbourdon,
Avec Chandos arrivé d'Albion,
Était alors dans cette hôtellerie ;
Il aimait Jeanne autant que sa patrie.
C'était l'honneur de la pénaillerie ;
De tous côtés allant en mission ;
Prédicateur, confesseur, espion ;
De plus, grand clerc en la sorcellerie,
Savant dans l'art en Égypte sacré,
Dans ce grand art cultivé chez les mages,
Chez les Hébreux, chez les antiques sages,
De nos savants dans nos jours ignoré.
Jours malheureux ! tout est dégénéré.

En feuilletant ses livres de cabale,
Il vit qu'aux siens Jeanne serait fatale,
Qu'elle portait dessous son court jupon
Tout le destin d'Angleterre et de France.
Encouragé par la noble assistance
De son génie, il jura son cordon,
Son Dieu, son diable, et saint François d'Assise
Qu'à ses vertus Jeanne serait soumise,
Qu'il saisirait ce beau palladion.
Il s'écriait en faisant l'oraison :
Je servirai ma patrie et l'Église ;
Moine et Bretonje dois faire le bien
De mon payset plus encor le mien. "

Au même temps un ignorantun rustre
Lui disputait cette conquête illustre :
Cet ignorant valait un cordelier
Car vous saurez qu'il était muletier ;
Le jourla nuitoffrant sans finsans terme
Son lourd service et l'amour le plus ferme.
L'occasionla douce égalité
Faisaient pencher Jeanne de son côté ;
Mais sa pudeur triomphait de la flamme
Qui par les yeux se glissait dans son âme.
Le Grisbourdon vit sa naissante ardeur :
Mieux qu'elle encore il lisait dans son coeur.
Il vint trouver ce rival si terrible ;
Puis il lui tint ce discours très-plausible :

" Puissant hérosqui passez au besoin
Tous les mulets commis à votre soin
Vous méritezsans doutela pucelle ;
Elle a mon coeur comme elle a tous vos voeux ;
Rivaux ardentsnous nous craignons tous deux
Et comme vous je suis amant fidèle.
Çàpartageonsetrivaux sans querelle
Tâtons tous deux de ce morceau friand
Qu'on pourrait perdre en se le disputant.
Conduisez-moi vers le lit de la belle ;
J'évoquerai le démon du dormir ;
Ses doux pavots vont soudain l'assoupir ;
Et tour à tour nous veillerons pour elle. "

Incontinent le père au grand cordon
Prend son grimoireévoque le démon
Qui de Morphée eut autrefois le nom.
Ce pesant diable est maintenant en France :
Vers le matinlorsque nos avocats
Vont s'enrouer à commenter Cujas
Avec messieurs il ronfle à l'audience ;
L'après-dînée il assiste aux sermons
Des apprentis dans l'art de Massillon
A leur trois pointsà leurs citations
Aux lieux communs de leur belle éloquence ;
Dans le parterre il vient bâiller le soir.

Aux cris du moine il monte en son char noir
Par deux hiboux traîné dans la nuit sombre.
Dans l'air il glisseet doucement fend l'ombre.
Les yeux fermésil arrive en bâillant
Se met sur Jeanneet tâtonneet s'étend ;
Et secouant son pavot narcotique
Lui souffle au sein vapeur soporifique.
Tel on nous dit que le moine Girard
En confessant la gentille Cadière
Insinuait de son souffle paillard
De diabloteaux une ample fourmilière.

Nos deux galantspendant ce doux sommeil
Aiguillonnés du démon du réveil
Avaient de Jeanne ôté la couverture.
Déjà trois désroulant sur son beau sein
Vont déciderau jeu de saint Guilain
Lequel des deux doit tenter l'aventure
Le moine gagne ; un sorcier est heureux :
Le Grisbourdon se saisit des enjeux ;
Il fond sur Jeanne. O soudaine merveille !
Denys arriveet Jeanne se réveille.
O Dieu ! qu'un saint fait trembler tout pécheur !
Nos deux rivaux se renversent de peur.
Chacun d'eux fuitemportant dans le coeur
Avec la crainte un désir de mal faire.
Vous avez vusans douteun commissaire
Cherchant de nuit un couvent de Vénus ;
Un jeune essaim de tendrons demi-nus
Saute du lits'esquivese dérobe
Aux yeux hagards du noir pédant en robe :
Ainsi fuyaient mes paillards confondus.

Denys s'avance et réconforte Jeanne
Tremblante encor de l'attentat profane ;
Puis il lui dit : " Vase d'élection
Le Dieu des roispar tes mains innocentes
Veut des Français venger l'oppression
Et renvoyer dans les champs d'Albion
Des fiers Anglais les cohortes sanglantes.
Dieu fait changerd'un souffle tout-puissant
Le roseau frêle en cèdre du Liban
Sécher les mersabaisser les collines
Du monde entier réparer les ruines.
Devant tes pas la foudre grondera ;
Autour de toi la terreur volera
Et tu verras l'ange de la victoire
Ouvrir pour toi les sentiers de la gloire.
Suis-moirenonce à tes humbles travaux ;
Viens placer Jeanne au nombre des héros. "

A ce discours terrible et pathétique
Très-consolant et très-théologique
Jeanne étonnéeouvrant un large bec
Crut quelque temps que l'on lui parlait grec.
La grâce agit : cette augustine grâce
Dans son esprit porte un jour efficace.
Jeanne sentit dans le fond de son coeur
Tous les élans d'une sublime ardeur.
Nonce n'est plus Jeanne la chambrière ;
C'est un hérosc'est une âme guerrière.
Tel un bourgeois humblesimplegrossier
Qu'un vieux richard a fait son héritier
En un palais fait changer sa chaumière :
Son air honteux devient démarche fière ;
Les grands surpris admirent sa hauteur
Et les petits l'appellent monseigneur.

Telle plutôt cette heureuse grisette
Que la nature ainsi que l'art forma
Pour le b ou bien pour l'Opéra
Qu'une maman avisée et discrète
Au noble lit d'un fermier éleva
Et que l'Amourd'une main plus adrète
Sous un monarque entre deux draps plaça.
Sa vive allure est un vrai port de reine
Ses yeux fripons s'arment de majesté
Sa voix a pris le ton de souveraine
Et sur son rang son esprit s'est monté.

Or pour hâter leur auguste entreprise
Jeanne et Denys s'en vont droit à l'église.
Lors apparut dessus le maître autel
(Fille de Jean ! quelle fut ta surprise !)
Un beau harnois tout frais venu du ciel.
Des arsenaux du terrible empyrée
En cet instantpar l'archange Michel
La noble armure avait été tirée.
On y voyait l'armet de Débora ;
Ce clou pointufuneste à Sisara ;
Le caillou ronddont un berger fidèle
De Goliath entama la cervelle ;
Cette mâchoire avec quoi combattit
Le fier Samson qui ses cordes rompit
Lorsqu'il se vit vendu par sa donzelle ;
Le coutelet de la belle Judith
Cette beauté si galamment perfide
Quipour le ciel saintement homicide
Son cher amant massacra dans son lit.
A ces objets la sainte émerveillée
De cette armure est bientôt habillée ;
Elle vous prend et casque et corselet
Brassardscuissardsbaudriergantelet
Lancecloudagueépieucailloumâchoire
Marches'essayeet brûle pour la gloire.

Toute héroïne a besoin d'un coursier ;
Jeanne en demande au triste muletier :
Mais aussitôt un âne se présente
Au beau poil grisà la voix éclatante
Bien étrillésellébridéferré
Portant arçons avec chanfrein doré
Caracolantdu pied frappant la terre
Comme un coursier de Thrace ou d'Angleterre.

Ce beau grison deux ailes possédait
Sur son échineet souvent s'en servait.
Ainsi Pégaseau haut des deux collines
Portait jadis neuf pucelles divines ;
Et l'hippogriffeà la lune volant
Portait Astolphe au pays de saint Jean.
Mon cher lecteur veut connaître cet âne
Qui vint alors offrir sa croupe à Jeanne :
Il le sauramais dans un autre chant.
Je l'avertis cependant qu'il révère
Cet âne heureux qui n'est pas sans mystère.

Sur son grison Jeanne a déjà sauté ;
Sur son rayon Denys est remonté :
Tous deux s'en vont vers les rives de Loire
Porter au roi l'espoir de la victoire.
L'âne tantôt trotte d'un pied léger
Tantôt s'élève et fend les champs de l'air.
Le cordeliertoujours plein de luxure
Un peu remis de sa triste aventure
Usant enfin de ses droits de sorcier
Change en mulet le pauvre muletier
Monte dessuschevauchepique et jure
Qu'il suivra Jeanne au bout de la nature.
Le muletieren son mulet caché
Bât sur le doscrut gagner au marché ;
Et du vilain l'âme terrestre et crasse
A peine vit qu'elle eût changé de place.

Jeanne et Denys s'en allaient donc vers Tours
Chercher ce roi plongé dans les amours.
Près d'Orléans comme ensemble ils passèrent
L'ost des Anglais de nuit ils traversèrent.
Ces fiers Bretonsayant bu tristement
Cuvaient leur vindormaient profondément.
Tout était ivreet goujats et vedettes ;
On n'entendait ni tambours ni trompettes :
L'un dans sa tente était couché tout nu
L'autre ronflait sur son page étendu.

Alors Denysd'une voix paternelle
Tint ces propos tout bas à la pucelle :
Fille de bien, tu sauras que Nisus,
Étant un soir aux tentes de Turnus,
Bien secondé de son cher Euryale,
Rendit la nuit aux Rutulois fatale.
Le même advint au quartier de Rhésus,
Quand la valeur du preux fils de Tydée,
Par la nuit noire et par Ulysse aidée,
Sut envoyer, sans danger, sans effort,
Tant de Troyens du sommeil à la mort.
Tu peux jouir de semblable victoire.
Parle, dis-moi, veux-tu de cette gloire ?
Jeanne lui dit : " Je n'ai point lu l'histoire ;
Mais je serais de courage bien bas
De tuer gens qui ne combattent pas. "
Disant ces motselle avise une tente
Que les rayons de la lune brillante
Faisaient paraître à ses yeux éblouis
Tente d'un chef ou d'un jeune marquis.
Cent gros flacons remplis d'un vin exquis
Sont tout auprès. Jeanne avec assurance
D'un grand pâté prend les vastes débris
Et boit six coups avec monsieur Denys
A la santé de son bon roi de France.

La tente était celle de Jean Chandos
Fameux guerrierqui dormait sur le dos.
Jeanne saisit sa redoutable épée
Et sa culotte en velours découpée.
Ainsi jadis Davidaimé de Dieu
Ayant trouvé Saül en certain lieu
Et lui pouvant ôter très-bien la vie
De sa chemise il lui coupa partie
Pour faire voir à tous les potentats
Ce qu'il put faire et ce qu'il ne fit pas.
Près de Chandos était un jeune page
De quatorze ansmais charmant pour son âge
Lequel montrait deux globes faits au tour
Qu'on aurait pris pour ceux du tendre Amour.
Non loin du page était une écritoire
Dont se servait le jeune homme après boire
Quand tendrement quelques vers il faisait
Pour la beauté qui son coeur séduisait.
Jeanne prend l'encreet sa main lui dessine
Trois fleurs de lis juste dessous l'échine ;
Présage heureux du bonheur des Gaulois
Et monument de l'amour de ses rois.
Le bon Denys voyaitse pâmant d'aise
Les lis français sur une fesse anglaise.

Qui fut penaud le lendemain matin ?
Ce fut Chandosayant cuvé son vin ;
Car s'éveillantil vit sur ce beau page
Les fleurs de lis. Plein d'une juste rage
Il crie alerteil croit qu'on le trahit ;
A son épée il court auprès du lit ;
Il cherche en vainl'épée est disparue ;
Point de culotte ; il se frotte la vue
Il grondeil crieet pense fermement
Que le grand diable est entré dans le camp.

Ah ! qu'un rayon de soleilet qu'un âne
Cet âne ailé qui sur son dos à Jeanne
Du monde entier feraient bientôt le tour !
Jeanne et Denys arrivent à la cour.
Le doux prélat sait par expérience
Qu'on est railleur à cette cour de France.
Il se souvient des propos insolents
Que Richemont lui tint dans Orléans
Et ne veut plus à pareille aventure
D'un saint évêque exposer la figure.
Pour son honneur il prit un nouveau tour ;
Il s'affubla de la triste encolure
Du bon Rogerseigneur de Baudricour
Preux chevalier et ferme catholique
Hardi parleurloyal et véridique ;
Malgré celapas trop mal à la cour.

" Eh ! jour de dieu ! dit-ilparlant au prince
Vous languissez au fond d'une province
Esclave roipar l'Amour enchaîné !
Quoi ! votre bras indignement repose !
Ce front royalce front n'est couronné
Que de tissus et de myrte et de rose !
Et vous laissez vos cruels ennemis
Rois dans la France et sur le trône assis !
Allez mourirou faites la conquête
De vos États ravis par ces mutins :
Le diadème est fait pour votre tête
Et les lauriers n'attendent que vos mains.
Dieudont l'esprit allume mon courage ;
Dieudont ma voix annonce le langage
De sa faveur est prêt à vous couvrir.
Osez le croireosez vous secourir :
Suivez du moins cette auguste amazone ;
C'est votre appuic'est le soutien du trône ;
C'est par son bras que le maître des rois
Veut rétablir nos princes et nos lois.
Jeanne avec vous chassera la famille
De cet Anglais si terrible et si fort :
Devenez homme ; etsi c'est votre sort
D'être à jamais mené par une fille
Fuyez au moins celle qui vous perdit
Qui votre coeur dans ses bras amollit ;
Etdigne enfin de ce secours étrange
Suivez les pas de celle qui vous venge. "

L'amant d'Agnès eut toujours dans le coeur
Avec l'amourun très-grand fond d'honneur.
Du vieux soldat le discours pathétique
A dissipé son sommeil léthargique
Ainsi qu'un angeun jourdu haut des airs
De sa trompette ébranlant l'univers
Rouvrant la tombeanimant la poussière
Rappellera les morts à la lumière.
Charle éveilléCharle bouillant d'ardeur
Ne lui répond qu'en s'écriant : " Aux armes ! "
Les seuls combats à ses yeux ont des charmes.
Il prend sa piqueil brûle de fureur.

Bientôt après la première chaleur
De ces transports où son âme est en proie
Il voulut voir si celle qu'on envoie
Vient de la part du diable ou du Seigneur
Ce qu'il doit croireet si ce grand prodige
Est en effet ou miracle ou prestige.
Donc se tournant vers la fière beauté
Le roi lui dit d'un ton de majesté
Qui confondrait tout autre fille qu'elle :
Jeanne, écoutez : Jeanne, êtes-vous pucelle ?
Jeanne lui dit : " O grand sireordonnez
Que médecinslunettes sur le nez
Matronesclercspédantsapothicaires
Viennent sonder ces féminins mystères ;
Et si quelqu'un se connaît à cela
Qu'il trousse Jeanneet qu'il regarde là. "

A sa réponse et sage et mesurée
Le roi vit bien qu'elle était inspirée.
Or sus, dit-il, si vous en savez tant,
Fille de bien, dites-moi dans l'instant
Ce que j'ai fait cette nuit à ma belle ;
Mais parlez net. -- Rien du tout, lui dit-elle.
Le roi surpris soudain s'agenouilla
Cria tous haut : " Miracle ! " et se signa.
Incontinent la cohorte fourrée
Bonnet en têteHippocrate à la main
Vint observer le pur et noble sein
De l'amazone à leurs regards livrée :
On la met nueet monsieur le doyen
Ayant le tout considéré très-bien
Dessusdessousexpédie à la belle
En parchemin un brevet de pucelle.

L'esprit tout fier de ce brevet sacré
Jeanne soudain d'un pas délibéré
Retourne au roidevant lui s'agenouille
Etdéployant la superbe dépouille
Que sur l'Anglais elle a prise en passant :
Permets, dit-elle, ô mon maître puissant !
Que, sous tes lois, la main de ta servante
Ose ranger la France gémissante.
Je remplirai les oracles divins :
J'ose à tes yeux jurer par mon courage,
Par cette épée, et par mon pucelage,
Que tu seras huilé bientôt à Reims :
Tu chasseras les anglaises cohortes
Qui d'Orléans environnent les portes.
Viens accomplir tes augustes destins ;
Viens, et de Tours abandonnant la rive,
Dès ce moment souffre que je te suive.

Les courtisansautour d'elle pressés
Les yeux au ciel et vers Jeanne adressés
Battent des mainsl'admirentla secondent.
Cent cris de joie à son discours répondent.
Dans cette foule il n'est point de guerrier
Qui ne voulût lui servir d'écuyer
Porter sa lanceet lui donner sa vie ;
Il n'en est point qui ne soit possédé
Et de la gloireet de la noble envie
De lui ravir ce qu'elle a tant gardé.
Prêt à partirchaque officier s'empresse :
L'un prend congé de sa vieille maîtresse ;
L'unsans argentva droit à l'usurier ;
L'autre à son hôteet compte sans payer.
Denys a fait déployer l'oriflamme.
A cet aspectle roi Charles s'enflamme
D'un noble espoir à sa valeur égal.
Cet étendard aux ennemis fatal
Cette héroïneet cet âne aux deux ailes
Tout lui promet des palmes immortelles.

Denys vouluten partant de ces lieux
Des deux amants épargner les adieux.
On eût versé des larmes trop amères
On eût perdu des heures toujours chères.
Agnès dormaitquoiqu'il fût un peu tard :
Elle était loin de craindre un tel départ.
Un songe heureuxdont les erreurs la frappent
Lui retraçait des plaisirs qui s'échappent.
Elle croyait tenir entre ses bras
Le cher amant dont elle est souveraine ;
Songe flatteurtu trompais ses appas :
Son amant fuitet saint Denys l'entraîne.
Tel dans Paris un médecin prudent
Force au régime un malade gourmand
A l'appétit se montre inexorable
Et sans pitié le fait sortir de table.

Le bon Denys eut à peine arraché
Le roi de France à son charmant péché
Qu'il courut vite à son ouaille chère
A sa pucelleà sa fille guerrière.
Il reprit son air de bienheureux
Son ton dévotses plats et courts cheveux
L'anneau bénitla crosse pastorale
Ses gantssa croixsa mitre épiscopale.

" Valui dit-ilsers la France et son roi ;
Mon oeil bénin sera toujours sur toi.
Mais au laurier du courage héroïque
Joins le rosier de la vertu pudique.
Je conduirai tes pas dans Orléans.
Lorsque Talbotle chef des mécréants
Le coeur saisi du démon de luxure
Croira tenir sa présidente impure
Il tombera sous ton robuste bras.
Punis son crimeet ne l'imite pas.
Sois à jamais dévote avec courage.
Je parsadieu ; pense à ton pucelage. "
La belle fit un serment solennel ;
Et son patron repartit pour le ciel.

CHANT III

Argument.- Description du palais de la sottise. Combat vers Orléans.
Agnès se revêt de l'armure pour aller trouver son amant :
elle est prise par les Anglaiset sa pudeur souffre beaucoup.

Ce n'est le tout d'avoir un grand courage
Un coup d'oeil ferme au milieu des combats
D'être tranquille à l'aspect du carnage
Et de conduire un monde de soldats ;
Car tout cela se voit en tous climats
Et tour à tour ils ont cet avantage.
Qui me dira si nos ardents Français
Dans ce grand artl'art affreux de la guerre
Sont plus savants que l'intrépide Anglais ?
Si le Germain l'emporte sur l'Ibère ?
Tous ont vaincutous ont été défaits.
Le grand Condé fut vaincu par Turenne :
Le fier Villars fut battu par Eugène ;
De Stanislas le vertueux support
Ce roi soldatdon Quichotte du Nord
Dont la valeur a paru plus qu'humaine
N'a-t-il pas vudans le fond de l'Ukraine
A Pultava tous ses lauriers flétris
Par un rivalobjet de ses mépris ?

Un beau secret seraità mon avis
De bien savoir éblouir le vulgaire
De s'établir un divin caractère ;
D'en imposer aux yeux des ennemis ;
Car les Romainsà qui tout fut soumis
Domptaient l'Europe au milieu des miracles.
Ce ciel pour eux prodigua les oracles.
JupiterMarsPolluxet tous les dieux
Guidaient leur aigle et combattaient pour eux.
Le grand Bacchusqui mit l'Asie en cendre
L'antique Herculeet le fier Alexandre
Pour mieux régner sur les peuples conquis
De Jupiter ont passé pour les fils :
Et l'on voyait les princes de la terre
A leurs genoux redouter le tonnerre
Tomber du trôneet leur offrir des voeux.

Denys suivit ces exemples fameux ;
Il prétendit que Jeanne la Pucelle
Chez les Anglais passât même pour telle
Et que Bedfortet l'amoureux Talbot
Et Tirconelet Chandos l'indévot
Crussent la choseet qu'ils vissent dans Jeanne
Un bras divin fatal à tout profane.

Pour réussir en ce hardi dessein
Il s'en va prendre un vieux bénédictin
Non tel que ceux dont le travail immense
Vient d'enrichir les libraires de France ;
Mais un prieur engraissé d'ignorance
Et n'ayant lu que son missel latin :
Frère Lourdis fut le bon personnage
Qui fut choisi pour ce nouveau voyage.

Devers la lune où l'on tient que jadis
Était placé des fous le paradis
Sur les confins de cet abîme immense
Où le Chaoset l'Érèbeet la Nuit
Avant le temps de l'univers produit
Ont exercé leur aveugle puissance
Il est un vaste et caverneux séjour
Peu caressé des doux rayons du jour
Et qui n'a rien qu'une lumière affreuse
Froidetremblanteincertaine et trompeuse :
Pour toute étoile on a des feux follets ;
L'air est peuplé de petits farfadets.
De ce pays la reine est la Sottise.
Ce vieil enfant porte une barbe grise
Œil de traverset bouche à la Danchet.
Sa lourde main tient pour sceptre un hochet.
De l'Ignorance elle estdit-onla fille.
Près de son trône est sa sotte famille
Le fol Orgueill'Opiniâtreté
Et la Paresseet la Crédulité.
Elle est servieelle est flattée en reine ;
On la croirait en effet souveraine :
Mais ce n'est rien qu'un fantôme impuissant
Un Chilpéricun vrai roi fainéant.
La Fourberie est son ministre avide.
Tout est réglé par ce maire perfide ;
Et la Sottise est son digne instrument.
Sa cour plénière est à son gré fournie
De gens profonds en fait d'astrologie
Sûrs de leur artà tout moment déçus
Dupesfriponset partant toujours crus.

C'est là qu'on voit les maîtres d'alchimie
Faisant de l'or et n'ayant pas un sou
Les roses-croixet tout ce peuple fou
Argumentant sur la théologie.
Le gros Lourdispour aller en ces lieux
Fut donc choisi parmi tous ses confrères.
Lorsque la nuit couvrait le front des cieux
D'un tourbillon de vapeurs non légères
Enveloppé dans le sein du repos
Il fut conduit au paradis des sots.
Quand il y futil ne s'étonna guères :
Tout lui plaisaitet même en arrivant
Il crut encore être dans son couvent.

Il vit d'abord la suite emblématique
Des beaux tableaux de ce séjour antique.
Cacodémonqui ce grand temple orna
Sur la muraille à plaisir griffonna
Un long tableau de toutes nos sottises
Traits d'étourdipas de clercbalourdises
Projets mal faitsplus mal exécutés
Et tous les mois du Mercure vantés.
Dans cet amas de merveilles confuses
Parmi ces flots d'imposteurs et de buses
On voit surtout un superbe Écossais ;
Lass est son nom ; nouveau roi des Français
D'un beau papier il porte un diadème
Et sur son front il est écrit système ;
Environné de grands ballots de vent
Sa noble main les donne à tout venant :
Prêtrescatinsguerriersgens de justice
Lui vont porter leur or par avarice.

Ah ! quel spectacle ! ah ! vous êtes donc là
Tendre Escobarsuffisant Molina
Petit Doucindont la main pateline
Donne à baiser une bulle divine
Que Le Tellier lourdement fabriqua
Dont Rome même en secret se moqua
Et qui chez nous est la noble origine
De nos partisde nos divisions
Et quipis estde volumes profonds
Remplisdit-onde poisons hérétiques
Tous poisons froidset tous soporifiques.

Les combattantsnouveaux Bellérophons
Dans cette nuitmontés sur des Chimères
Les yeux bandés cherchent leurs adversaires ;
De longs sifflets leur servent de clairon ;
Etdans leur docte et sainte frénésie
Ils vont frappant à grands coups de vessie.
Ciel ! que d'écritsde disquisitions
De mandementset d'explications
Que l'on explique encorpeur de s'entendre !

O chroniqueur des héros du Scamandre
Toi qui jadis des grenouillesdes rats
Si doctement as chanté les combats
Sors du tombeauviens célébrer la guerre
Que pour la bulle on fera sur la terre !
Le jansénisteesclave du destin
Enfant perdu de la grâce efficace
Dans ses drapeaux porte un Saint-Augustin
Et pour plusieurs il marche avec audace.
Les ennemis s'avancent tout courbés
Dessus le dos de cent petits abbés.

Cessezcessezô discordes civiles !
Tout va changer : placeplaceimbéciles !
Un grand tombeau sans ornementsans art
Est élevé non loin de saint Médard.
L'esprit divinpour éclairer la France
Sous cette tombe enferme sa puissance ;
L'aveugle y courtet d'un pas chancelant
Aux Quinze-Vingts retourne en tâtonnant.
Le boiteux vient clopinant sur la tombe
Crie hosannasautegigoteet tombe.
Le sourd approcheécouteet n'entend rien.
Tout aussitôtde pauvres gens de bien
D'aise pâmésvrais témoins du miracle
Du bon Pâris baisent le tabernacle.
Frère Lourdisfixant ses deux gros yeux
Voit ce saint oeuvreen rend grâces aux cieux
Joint les deux mainset riant d'un sot rire
Ne comprend rienet toute chose admire.

Ah ! le voici ce savant tribunal
Moitié prélats et moitié monacal ;
D'inquisiteurs une troupe sacrée
Est là pour Dieu de sbires entourée.
Ces saints docteursassis en jugement
Ont pour habits plumes de chat-huant ;
Oreilles d'âne ornent leur tête auguste
Etpour peser le juste avec l'injuste
Le vraile fauxbalance est dans leurs mains.
Cette balance a deux larges bassins ;
L'un tout comblécontient l'or qu'ils escroquent
Le bienle sang des pénitents qu'ils croquent ;
Dans l'autre sont bullesbrefsoremus
Beaux chapeletsscapulairesagnus.
Aux pieds bénits de la docte assemblée
Voyez-vous pas le pauvre Galilée
Qui tout contrit leur demande pardon
Bien condamné pour avoir eu raison ?

Murs de Loudun ! quel nouveau feu s'allume ?
C'est un curé que le bûcher consume :
Douze faquins ont déclaré sorcier
Et fait griller messire Urbain Grandier.

Galigaïma chère maréchale
Du parlement épaulé de maint pair
La compagnie ignorante et vénale
Te fait chauffer un feu brillant et clair
Pour avoir fait pacte avec Lucifer.
Ah ! qu'aux savants notre France est fatale !
Qu'il y fait bon croire au papeà l'enfer
Et se borner à savoir son Pater !
Je vois plus loin cet arrêt authentique
Pour Aristote et contre l'émétique.

Venezvenezmon beau père Girard
Vous méritez un grand article à part.
Vous voilà doncmon confesseur de fille
Tendre dévot qui prêchez à la grille !
Que dites-vous des pénitents appas
De ce tendron converti dans vos bras ?
J'estime fort cette douce aventure.
Tout est humainGirarden votre fait ;
Ce n'est pas là pécher contre nature :
Que de dévots en ont encor plus fait !
Maismon amije ne m'attendais guère
De voir entrer le diable en cette affaire.
GirardGirardtous vos accusateurs
Jacobincarmeet faiseur d'écriture
Jugestémoinsennemisprotecteurs
Aucun de vous n'est sorcierje vous jure.

Lourdis enfin voit nos vieux parlements
De vingt prélats brûler les mandements
Et par arrêt exterminer la race
D'un certain fou qu'on nomme saint Ignace ;
Maisà leur toureux-mêmes on les proscrit :
Quesnel en pleureet saint Ignace en rit.
Paris s'émeut à leur destin tragique
Et s'en console à l'Opéra-Comique.

O toiSottise ! ô grosse déité
De qui les flancs à tout âge ont porté
Plus de mortels que Cybèle féconde
N'avait jadis donné de dieux au monde
Qu'avec plaisir ton grand oeil hébété
Voit tes enfants dont ma patrie abonde !
Sots traducteurset sots compilateurs
Et sots auteurset non moins sots lecteurs.
Je t'interrogeô suprême puissance !
Daigne m'apprendreen cette foule immense
De tes enfants qui sont les plus chéris
Les plus féconds en lourds et plats écrits
Les plus constants à broncher comme à braire
A chaque pas dans la même carrière :
Ah ! je connais que tes soins les plus doux
Sont pour l'auteur du Journal de Trévoux.

Tandis qu'ainsi Denys notre bon père
Devers la lune en secret préparait
Contre l'Anglais cet innocent mystère
Une autre scène en ce moment s'ouvrait
Chez les grands fous du monde sublunaire.
Charle est déjà parti pour Orléans
Ses étendards flottent au gré des vents.
A ses côtésJeannele casque en tête
Déjà de Reims lui promet la conquête.
Voyez-vous pas ses jeunes écuyers
Et cette fleur de loyaux chevaliers ?
La lance au poingcette troupe environne
Avec respect notre sainte amazone.
Ainsi l'on voit le sexe masculin
A Fontevrauld servir le féminin.
Le sceptre est là dans les mains d'une femme
Et père Anselme est béni par madame.

La belle Agnèsen ces cruels moments
Ne voyant plus son amant qu'elle adore
Cède aux chagrins dont l'excès la dévore ;
Un froid mortel s'empare de ses sens :
L'ami Bonneautoujours plein d'industrie
En cent façons la rappelle à la vie.
Elle ouvre encor ses yeuxces doux vainqueurs
Mais ce n'est plus que pour verser des pleurs ;
Puissur Bonneau se penchant d'un air tendre :
C'en est donc fait, dit-elle, on me trahit.
Où va-t-il donc ? que veut-il entreprendre ?
Était-ce là le serment qu'il me fit,
Lorsqu'à sa flamme il me fit condescendre ?
Toute la nuit il faudra donc m'étendre,
Sans mon amant, seule, au milieu d'un lit ?
Et cependant cette Jeanne hardie,
Non des Anglais, mais d'Agnès ennemie,
Va contre moi lui prévenir l'esprit.
Ciel ! que je hais ces créatures fière,
Soldats en jupe, hommasses chevalières,
Du sexe mâle affectant la valeur,
Sans posséder les agréments du nôtre,
A tous les deux prétendant faire honneur,
Et qui ne sont ni de l'un ni de l'autre !
Disant ces motselle pleure et rougit
Frémit de rageet de douleur gémit.
La jalousie en ses yeux étincelle ;
Puistout à coupd'une ruse nouvelle
Le tendre Amour lui fournit le dessein.

Vers Orléans elle prend son chemin
De dame Alix et de Bonneau suivie.
Agnès arrive en une hôtellerie
Où dans l'instantlasse de chevaucher
La fière Jeanne avait été coucher.
Agnès attend qu'en ce logis tout dorme
Et cependant subtilement s'informe
Où couche Jeanneoù l'on met son harnois ;
Puis dans la nuit se glisse en tapinois
De Jean Chandos prend la culotteet passe
Ses cuisses entreet l'aiguillette lace ;
De l'amazone elle prend la cuirasse.
Le dur acierforgé pour les combats
Presse et meurtrit ses membres délicats.
L'ami Bonneau la soutient sous les bras.

La belle Agnès dit alors à voix basse :
Amour, Amour, maître de tous mes sens,
Donne la force à cette main tremblante,
Fais-moi porter cette armure pesante,
Pour mieux toucher l'auteur de mes tourments.
Mon amant veut une fille guerrière,
Tu fais d'Agnès un soldat pour lui plaire :
Je le suivrai ; qu'il permette aujourd'hui
Que ce soit moi qui combatte pour lui ;
Et si jamais la terrible tempête
Des dards anglais veut menacer sa tête,
Qu'ils tombent tous sur ces tristes appas ;
Qu'il soit du moins sauvé par mon trépas ;
Qu'il vive heureux ; que je meure pâmée
Entre ses bras, et que je meure aimée !
Tandis qu'ainsi cette belle parlait
Et que Bonneau ses armes lui mettait
Le roi Charlot à trois milles était.

La tendre Agnès prétend à l'heure même
Pendant la nuit aller voir ce qu'elle aime.
Ainsi vêtue et pliant sous le poids
N'en pouvant plusmaudissant son harnois
Sur un cheval elle s'en va juchée
Jambe meurtrieet la fesse écorchée.
Le gros Bonneausur un Normand monté
Va lourdementet ronfle à son côté.
Le tendre Amourqui craint tout pour la belle
La voit partir et soupire pour elle.

Agnès à peine avait gagné chemin
Qu'elle entendit devers un bois voisin
Bruit de chevaux et grand cliquetis d'armes.
Le bruit redouble ; et voici des gendarmes
Vêtus de rouge ; etpour comble de maux
C'étaient les gens de monsieur Jean Chandos.
L'un deux s'avanceet demande : " Qui vive ? "
A ce grand crinotre amante naïve
Songeant au roirépondit sans détour :
Je suis Agnès ; vive France et l'Amour ! "
A ces deux nomsque le ciel équitable
Voulut unir du noeud le plus durable
On prend Agnès et son gros confident ;
Ils sont tous deux menés incontinent
A ce Chandosqui terrible en sa rage
Avait juré de venger son outrage
Et de punir les brigands ennemis
Qui sa culotte et son fer avaient pris.

Dans ce moment où la main bienfaisante
Du doux sommeil laisse nos yeux ouverts
Quand les oiseaux reprennent leurs concerts
Qu'on sent en soi sa vigueur renaissante
Que les désirspères des voluptés
Sont par les sens dans notre âme excités ;
Dans ce momentChandoson te présente
La belle Agnèsplus belle et plus brillante
Que le soleil aux bords de l'Orient.
Que sentis-tuChandosen t'éveillant
Lorsque tu vis cette nymphe si belle
A tes côtéset tes grègues sur elle ?

Chandospressé d'un aiguillon bien vif
La dévorait de son regard lascif.
Agnès en trembleet l'entend qui marmotte
Entre les dents : " Je raurai ma culotte ! "
A son chevet d'abord il la fait seoir.
Quittez, dit-il, ma belle prisonnière,
Quittez ce poids d'une armure étrangère.
Ainsi parlantplein d'ardeur et d'espoir
Il la décasqueil vous la décuirasse.
La belle Agnès se défend avec grâce ;
Elle rougit d'une aimable pudeur
Pensant à Charleet soumise au vainqueur.
Le gros Bonneauque le Chandos destine
Au digne emploi de chef de sa cuisine
Va dans l'instant mériter cet honneur ;
Des boudins blancs il était l'inventeur
Et tu lui doisô nation française
Pâtés d'anguille et gigots à la braise.

" Monsieur Chandoshélas ! que faites-vous ?
Disait Agnès d'un ton timide et doux.
-- Pardieudit-il (tout héros anglais jure)
Quelqu'un m'a fait une sanglante injure.
Cette culotte est mienne ; et je prendrai
Ce qui fut mien où je le trouverai. "
Parler ainsimettre Agnès toute nue
C'est même chose ; et la belle éperdue
Tout en pleurant était entre ses bras
Et lui disait : " Nonje n'y consens pas. "

Dans l'instant mêmeun horrible fracas
Se fait entendreon crie : " Alerteaux armes ! "
Et la trompetteorgane du trépas
Sonne la chargeet porte les alarmes.
A son réveilJeannecherchant en vain
L'affublement du harnois masculin
Son bel armet ombragé de l'aigrette
Et son haubertet sa large braguette
Sans raisonner saisit soudainement
D'un écuyer le dur accoutrement
Monte à cheval sur son âneet s'écrie :
Venez venger l'honneur de la patrie.
Cent chevaliers s'empressent sur ses pas
Ils sont suivis de six cent vingt soldats.

Frère Lourdisen ce moment de crise
Du beau palaisoù règne la Sottise
Est descendu chez les Anglais guerriers
Environné d'atomes tout grossiers
Sur son gros dos portant balourderies
Oeuvres de moineet belles âneries.
Ainsi bâtésitôt qu'il arriva
Sur les Anglais sa robe il secoua
Son ample robe ; et dans leur camp versa
Tous les trésors de sa crasse ignorance
Trésors communs au bon pays de France.
Ainsi des nuits la noire déité
Du haut d'un char d'ébène marqueté
Répand sur nous les pavots et les songes
Et nous endort dans le sein des mensonges.

 

CHANT IV

Argument.- Jeanne et Dunois combattent les Anglais. Ce qui leur arrive
dans le château d'Hermaphrodix.


Si j'étais roije voudrais être juste
Dans le repos maintenir mes sujets
Et tous les jours de mon empire auguste
Seraient marqués par de nouveaux bienfaits.
Que si j'étais contrôleur des finances
Je donnerais à quelques beaux esprits
Par-cipar-làde bonnes ordonnances :
Caraprès toutleur travail vaut son prix.
Que si j'étais archevêque à Paris
Je tâcherais avec le moliniste
D'apprivoiser le rude janséniste.
Mais si j'aimais une jeune beauté
Je ne voudrais m'éloigner d'auprès d'elle
Et chaque jour une fête nouvelle
Chassant l'ennui de l'uniformité
Tiendrait son coeur en mes fers arrêté.
Heureux amantsque l'absence est cruelle !
Que de danger on essuie en amour !
On risquehélas ! dès qu'on quitte sa belle
D'être cocu deux ou trois fois par jour.

Le preux Chandos à peine avait la joie
De s'ébaudir sur sa nouvelle proie
Que tout à coup Jeanne de rang en rang
Porte la mortet fait couler le sang.
De Débora la redoutable lance
Perce Dildo si fatal à la France
Lui qui pilla les trésors de Clairvaux
Et viola les soeurs de Fontevraux.
D'un coup nouveau les deux yeux elle crève
A Fonkinardigne d'aller en Grève.
Cet impudentné dans les durs climats
De l'Hibernieau milieu des frimas
Depuis trois ans faisait l'amour en France
Comme un enfant de Rome ou de Florence.
Elle terrasse et milord Halifax
Et son cousin l'impertinent Borax
Et Midarblou qui renia son père
Et Bartonay qui fit cocu son frère.
A son exemple on ne voit chevalier
Il n'est gendarmeil n'est bon écuyer
Qui dix Anglais n'enfile de sa lance.
La mort les suitla terreur les devance :
On croyait voir en ce moment affreux
Un dieu puissant qui combat avec eux.

Parmi le bruit de l'horrible tempête
Frère Lourdis criait à pleine tête :
Elle est pucelle, Anglais, frémissez tous ;
C'est saint Denys qui l'arme contre vous ;
Elle est pucelle, elle a fait des miracles ;
Contre son bras vous n'avez point d'obstacles ;
Vite à genoux, excréments d'Albion,
Demandez-lui sa bénédiction.
Le fier Talbotécumant de colère
Incontinent fait empoigner le frère ;
On vous le lieet le moine content
Sans s'émouvoircontinuait criant :
Je suis martyr ; Anglais, il faut me croire ;
Elle est pucelle ; elle aura la victoire.

L'homme est créduleet dans son faible coeur
Tout est reçu ; c'est une molle argile.
Mais que surtout il paraît bien facile
De nous surprendre et de nous faire peur !
Du bon Lourdis le discours extatique
Fit plus d'effet sur le coeur des soldats
Que l'amazone et sa troupe héroïque
N'en avaient fait par l'effort de leurs bras.
Ce vieil instinct qui fait croire aux prodiges
L'esprit d'erreurle troubleles vertiges
La froide crainte et les illusions
On fait tourner la tête des Bretons.
De ces Bretons la nation hardie
Avait alors peu de philosophie ;
Maints chevaliers étaient des esprits lourds :
Les beaux esprits ne sont que de nos jours.

Le preux Chandostoujours plein d'assurance
Criait aux siens : " Conquérants de la France
Marchez à droite. " Il ditet dans l'instant
On tourne à gaucheet l'on fuit en jurant.
Ainsi jadis dans ces plaines fécondes
Que de l'Euphrate environnent les ondes
Quand des humains l'orgueil capricieux
Voulut bâtir près des voûtes des cieux
Dieune voulant d'un pareil voisinage
En cent jargons transmua leur langage.
Sitôt qu'un d'eux à boire demandait
Plâtre ou mortier d'abord on lui donnait ;
Et cette gentde qui Dieu se moquait
Se séparalaissant là son ouvrage.

On sait bientôt aux remparts d'Orléans
Ce grand combat contre les assiégeants :
La renommée y vole à tire-d'aile
Et va prônant le nom de la Pucelle.
Vous connaissez l'impétueuse ardeur
De nos Français ; ces fous sont pleins d'honneur :
Ainsi qu'au bal ils vont tous aux batailles.
Déjà Dunois la gloire des bâtards
Dunois qu'en Grèce on aurait pris pour Mars
Et La Trimouilleet La Hireet Saintrailles
Et Richemontsont sortis des murailles
Croyant déjà chasser les ennemis
Et criant tous : " Où sont-ils ? où sont-ils ? "

Ils n'étaient pas bien loin :car près des portes
Sire Talbothomme de très-grand sens
Pour s'opposer à l'ardeur de nos gens
En embuscade avait mis dix cohortes.

Sire Talbot a depuis plus d'un jour
Juré tout haut par saint George et l'Amour
Qu'il entrerait dans la ville assiégée.
Son âme était vivement partagée :
Du gros Louvet la superbe moitié
Avait pour lui plus que de l'amitié ;
Et ce hérosqu'un noble espoir enflamme
Veut conquérir et la ville et sa dame.

Nos chevaliers à peine ont fait cent pas
Que ce Talbot leur tombe sur les bras ;
Mais nos Français ne s'étonnèrent pas.
Champs d'Orléansnoble et petit théâtre
De ce combat terribleopiniâtre
Le sang humain dont vous fûtes couverts
Vous engraissa pour plus de cent hivers.
Jamais les champs de Zamade Pharsale
De Malplaquet la campagne fatale
Célères lieuxcouverts de tant de morts
N'ont vu tenter de plus hardis efforts.
Vous eussiez vu les lances hérissées
L'une sur l'autre en cent tronçons cassées ;
Les écuyersles chevaux renversés
Dessus leurs pieds dans l'instant redressés ;
Le feu jaillir des coups de cimeterre
Et du soleil redoubler la lumière ;
De tous côtés volertomber à bas
Épaulesnezmentonspiedsjambesbras.

Du haut des cieux les anges de la guerre
Le fier Michelet l'exterminateur
Et des Persans le grand flagellateur
Avaient les yeux attachés sur la terre
Et regardaient ce combat plein d'horreur.

Michel alors prit la vaste balance
Où dans le ciel on pèse les humains ;
D'une main sûre il pesa les destins
Et les héros d'Angleterre et de France.
Nos chevalierspesés exactement
Légers de poids par malheur se trouvèrent :
Du grand Talbot les destins l'emportèrent :
C'était du ciel un secret jugement.
Le Richemont se voit incontinent
Percé d'un trait de la hanche à la fesse ;
Le vieux Saintrailleau dessus du genou ;
Le beau La Hireah ! je n'ose dire où ;
Mais que je plains sa gentille maîtresse !
Dans un marais La Trimouille enfoncé
Ne put sortir qu'avec un bras cassé :
Donc à la ville il fallut qu'ils revinssent
Tout éclopéset qu'au lit ils se tinssent.
Voilà comment ils furent bien punis
Car ils s'étaient moqués de saint Denys.

Comme il lui plaîtDieu fait justice ou grâce ;
Quesnel l'a ditnul ne peut en douter :
Or il lui plut le bâtard excepter
Des étourdis dont il punit l'audace.
Un chacun d'euxlaidement ajusté
S'en retournait sur un brancard porté
En maugréant et Jeanne et la fortune.
Dunoisn'ayant égratignure aucune
Pousse aux Anglaisplus prompt que les éclairs :
Il fend leurs rangsse fait jour à travers
Passeet se trouve aux lieux où la Pucelle
Fait tout tomberoù tout fuit devant elle.
Quand deux torrentsl'effroi des laboureurs
Précipités du sommet des montagnes
Mêlent leurs flotsassemblent leurs fureurs
Ils vont noyer l'espoir de nos campagnes :
Plus dangereux étaient Jeanne et Dunois
Unis ensembleet frappant à la fois.

Dans leur ardeur si bien ils s'emportèrent
Si rudement les Anglais ils chassèrent
Que de leurs gens bientôt ils s'écartèrent.
La nuit survint ; Jeanne et l'autre héros
N'entendant plus ni Français ni Chandos
Font tous deux halte en criant : " Vive France ! "
Au coin d'un bois où régnait le silence.
Au clair de lune ils cherchent le chemin.
Ils viennentvonttournentle tout en vain ;
Enfin rendusainsi que leur monture
Mourants de faimet lassés de chercher
Ils maudissaient la fatale aventure
D'avoir vaincu sans savoir où coucher.
Tel un vaisseau sans voilesans boussole
Tournoie au gré de Neptune et d'Éole.

Un certain chienqui passa tout auprès
Pour les sauver sembla venir exprès ;
Le chien approcheil jappeil leur fait fête ;
Virant sa queueet portant haut sa tête
Devant eux marche ; et se tournant cent fois
Il paraissait leur dire en son patois :
Venez par-là, messieurs, suivez-moi vite ;
Venez, vous dis-je, et vous aurez bon gîte.
Nos deux héros entendirent fort bien
Par ces façons ce que voulait ce chien ;
Ils suivent doncguidés par l'espérance
Et priant Dieu pour le bien de la France
Et se faisant tous deux de temps en temps
Sur leur exploitsde très-beaux compliments.
Du coin lascif d'une vive prunelle
Dunois lorgnait malgré lui la Pucelle ;
Mais il savait qu'à son bijou caché
De tout l'État le sort est attaché
Et qu'à jamais la France est ruinée
Si cette fleur se cueille avant l'année.
Il étouffait noblement ses désirs
Et préférait l'État à ses plaisirs.
Et cependantquand la rouet mal sûre
De l'âne saint faisait clocher l'allure
Dunois ardentDunois officieux
De son bras droit retenait la guerrière
Et Jeanne d'Arcen clignotant des yeux
De son bras gauche étendu par derrière
Serrait aussi ce héros vertueux :
Dont il advinttandis qu'ils chevauchèrent
Que très-souvent leurs bouches se touchèrent
Pour se parler tous les deux de plus près
De la patrie et de ses intérêts.

On m'a contéma belle Konismare
Que Charles douzeen son humeur bizarre
Vainqueur des rois et vainqueur de l'amour
N'osa t'admettre à sa brutale cour :
Charles craignit de te rendre les armes ;
Il se sentitil évita tes charmes.
Mais tenir Jeanne et ne point y toucher
Se mettre à tableavoir faim sans manger
Cette victoire était cent fois plus belle.
Dunois ressemble à Robert d'Arbrisselle
A ce grand saint qui se plus à coucher
Entre les bras de deux nonnes fessues
A caresser quatre cuisses dodues
Quatre tetonset le tout sans pécher.

Au point du jour apparut à leur vue
Un beau palais d'une vaste étendue :
De marbre blanc était bâti le mur ;
Une dorique et longue colonnade
Porte un balcon formé de jaspe pur ;
De porcelaine était la balustrade.
Nos paladinsenchantéséblouis
Crurent entrer tout droit en paradis.
Le chien aboie : aussitôt vingt trompettes
Se font entendreet quarante estafiers
A pourpoints d'orà brillantes braguettes
Viennent s'offrir à nos deux chevaliers.
Très-galamment deux jeunes écuyers
Dans le palais par la main les conduisent ;
Dans des bains d'or filles les introduisent
Honnêtement ; puis lavésessuyés
D'un déjeuner amplement festoyés
Dans de beaux lits brodés ils se couchèrent
Et jusqu'au soir en héros ils ronflèrent.

Il faut savoir que le maître et seigneur
De ce logisdigne d'un empereur
Était le fils de l'un de ces génies
Des vastes cieux habitants éternels
De qui souvent les grandeurs infinies
S'humanisaient chez les faibles mortels.
Or cet espritmêlant sa chair divine
Avec la chair d'une bénédictine
En avait eu le seigneur Hermaphrodix
Grand nécromantet le très-digne fils
De cet incube et de la mère Alix.
Le jour qu'il eut quatorze ans accomplis
Son géniteurdescendant de sa sphère
Lui dit : " Enfanttu me dois la lumière ;
Je viens te voirtu peux former des voeux ;
Souhaiteparleet je te rends heureux. "
Hermaphrodixné très-voluptueux
Et digne en tout de sa noble origine
Dit : " Je me sens de race bien divine
Car je rassemble en moi tous les désirs
Et je voudrais avoir tous les plaisirs.
De voluptés rassasiez mon âme ;
Je veux aimer comme homme et comme femme
Être la nuit du sexe féminin
Et tout le jour du sexe masculin. "
L'incube dit : " Tel sera ton destin ; "
Et dès ce jour la ribaude figure
Jouit des droits de sa double nature :
Ainsi Platonle confident des dieux
A prétendu que nos premiers aïeux
D'un pur limon pétri des mains divines
Nés tous parfaits et nommés androgynes
Également des deux sexes pourvus
Se suffisaient par leurs propres vertus.

Hermaphrodix était bien au-dessus :
Car se donner du plaisir à soi-même
Ce n'est pas là le sort le plus divin ;
Il est plus beau d'en donner au prochain
Et deux à deux est le bonheur suprême.
Ses courtisans disaient que tout à tour
C'était Vénusc'était le tendre Amour :
De tous côtés ils luis cherchaient des filles
Des bacheliers ou des veuves gentilles.

Hermaphrodix avait oublié net
De demander un don plus nécessaire
Un don sans quoi nul plaisir n'est parfait
Un don charmant ; eh quoi ? celui de plaire.
Dieupour punir cet effréné paillard
Le fit plus laid que Samuel Bernard ;
Jamais ses yeux ne firent de conquêtes ;
C'est vainement qu'il prodiguait les fêtes
Les longs repasles dansesles concerts ;
Quelquefois même il composait des vers.
Mais quand un jour il tenait une belle
Et quand la nuit sa vanité femelle
Se soumettait à quelque audacieux
Le ciel alors trahissait tous ses voeux ;
Il recevait pour toutes embrassades
Méprisdégoûtsinjuresrebuffades :
Le juste ciel lui faisait bien sentir
Que les grandeurs ne sont pas du plaisir.
Quoi ! disait-il, la moindre chambrière
Tient son galant étendu sur son sein ;
Un lieutenant trouve une conseillère ;
Dans un moutier un moine a sa nonnain :
Et moi, génie, et riche, et souverain,
Je suis le seul dans la machine ronde
Privé d'un bien dont jouit tout le monde !
Lors il jurapar les quatre éléments
Qu'il punirait les garçons et les belles
Qui n'auraient pas pour lui des sentiments
Et qu'il ferait des exemples sanglants
Des coeurs ingratset surtout des cruelles.

Il recevait en roi les survenants ;
Et de Saba la reine basanée
Et Thalestris dans la Perse amenée
Avaient reçu des moins riches présents
Des deux grands rois qui brûlèrent pour elles
Qu'il n'en faisait aux chevaliers errants
Aux bacheliersaux gentes demoiselles.
Mais si quelqu'un d'un esprit trop rétif
Manquait pour lui d'un peu de complaisance
S'il lui faisait la moindre résistance
Il était sûr d'être empalé tout vif.

Le soir venumonseigneur étant femme
Quatre huissiers de la part de madame
Viennent prier notre aimable bâtard
De vouloir bien descendre sur le tard
Dans l'entre-soltandis qu'en compagnie
Jeanne soupait avec cérémonie.
Le beau Dunois tout parfumé descend
Au cabinet où le souper l'attend.
Tel que jadis la soeur de Ptolémée
De tout plaisir noblement affamée
Sut en donner à ces Romains fameux
A ces héros fiers et voluptueux
Au grand Césarau brave ivrogne Antoine ;
Tel que moi-même en ai fait chez un moine
Vainqueur heureux de ses pesants rivaux
Quand on l'élut roi tondu de Clairvaux ;
Ou tel encoreaux voûtes éternelles
Si l'on en croit frère Orphée et Nason
Et frère HomèreHésiodePlaton
Le dieu des dieuxpatron des infidèles
Loin de Junon soupe avec Sémélé
Avec IsisEuropeou Danaé ;
Les plats sont mis sur la table divine
Des belles mains de la tendre Euphrosine
Et de Thalieet de la jeune Églé
Quicomme on saitsont là-haut les trois Grâces
Dont nos pédants suivent si peu les traces ;
Le doux nectar est servi par Hébé
Et par l'enfant du fondateur du Troie
Qui dans Ida par un aigle enlevé
De son seigneur en secret fait la joie :
Ainsi soupa madame Hermaphrodix
Avec Dunoisjuste entre neuf et dix.

Madame avait prodigué la parure :
Les diamants surchargeaient sa coiffure ;
Son gros cou jauneet ses deux bras carrés
Sont de rubisde perles entourés ;
Elle en était encor plus effroyable.
Elle le presse au sortir de la table :
Dunois trembla pour la première fois.
Des chevaliers c'était le plus courtois :
Il eût voulu de quelque politesse
Payer au moins les soins de son hôtesse ;
Et du tendron contemplant la laideur
Il se disait : " J'en aurai plus d'honneur. "
Il n'en eut point : le plus brillant courage
Peut quelquefois essuyer cet outrage.
Hermaphrodixen son affliction
Eut pour Dunois quelque compassion ;
Car en secret son âme était flattée
De grands efforts du triste champion.
Sa probitésa bonne intention
Fut cette fois pour le fait réputée.
Demain, dit-elle, on pourra vous offrir
Votre revanche. Allez, faites en sorte
Que votre amour sur vos respects l'emporte,
Et soyez prêt, seigneur, à mieux servir.

Déjà du jour la belle avant-courrière
De l'orient entr'ouvrait la barrière :
Or vous savez que cet instant préfix
En cavalier changeait Hermaphrodix.
Alors brûlant d'une flamme nouvelle
Il s'en va droit au lit de la Pucelle
Les rideaux tireet lui fourrant au sein
Sans compliment son impudente main
Et lui donnant un baiser immodeste
Attente en maître à sa pudeur céleste :
Plus il s'agiteet plus il devint laid.
Jeannequ'anime une chrétienne rage
D'un bras nerveux lui détache un soufflet
A poing fermé sur son vilain visage.
Ainsi j'ai vudans mes fertiles champs
Sur un pré vertune de mes cavales
Au poil de tigreaux taches inégales
Aux pieds légersaux jarrets bondissants
Réprimander d'une fière ruade
Un bourriquet de sa croupe amoureux
Qui dans sa lourde et grossière embrassade
Dressait l'oreilleet se croyait heureux.
Jeanne en cela fit sans doute une faute ;
Elle devait des égards à son hôte.
De la pudeur je prends les intérêts ;
Cette vertu n'est point chez moi bannie :
Mais quand un princeet surtout un génie
De vous baiser a quelque douce envie
Il ne faut pas lui donner des soufflets.
Le fils d'Alixquoiqu'il fût des plus laids
N'avait point vu de femme assez hardie
Pour l'oser battre en son propre palais.
Il crieon vient ; ses pagesses valets
Gardeslutinsà ses ordres sont prêts :
L'un d'eux lui dit que la fière Pucelle
Envers Dunois n'était pas si cruelle.
O calomnie ! affreux poison des cours
Discours malinsfaux rapportsmédisance
Serpents mauditssifflerez-vous toujours
Chez les amants comme à la cour de France ?

Notre tyrandoublement outragé
Sans nul délai voulut être vengé.
Il prononça la sentence fatale :
Allez, dit-il, amis, qu'on les empale.
On obéit ; on fit incontinent
Tous les apprêts de ce grand châtiment.
Jeanne et Dunoisl'honneur de la patrie
S'en vont mourir au printemps de leur vie.
Le beau bâtard est garrotté tout nu
Pour être assis sur un bâton pointu.
Au même instantune troupe profane
Mène au poteau la belle et fière Jeanne ;
Et ses souffletsainsi que ses appas
Seront punis par un affreux trépas.
De sa chemise aussitôt dépouillée
De coups de fouet en passant flagellée
Elle est livrée aux cruels empaleurs.
Le beau Dunoissoumis à leurs fureurs
N'attendant plus que son heure dernière
Faisait à Dieu sa dévote prière ;
Mais une oeillade impérieuse et fière
De temps en temps étonnait les bourreaux
Et ses regards disaient : " C'est un héros. "
Mais quand Dunois eut vu son héroïne
Des fleurs de lis vengeresse divine
Prête à subir cette effroyable mort
Il déplora l'inconstance du sort :
De la Pucelle il parcourait les charmes ;
Et regardant les funestes apprêts
De ce trépasil répandit des larmes
Que pour lui-même il ne versa jamais.

Non moins superbe et non moins charitable
Jeanneaux frayeurs toujours impénétrable
Languissamment le beau bâtard lorgnait
Et pour lui seul son grand coeur gémissait.
Leur nuditéleur beautéleur jeunesse
En dépit d'eux réveillaient leur tendresse.
Ce feu si douxsi discretet si beau
Ne s'échappait qu'au bord de leur tombeau ;
Et cependant l'animal amphibie
A son dépit joignant la jalousie
Faisait aux siens l'effroyable signal
Qu'on empalât le couple déloyal.

Dans ce momentune voix de tonnerre
Qui fit trembler et les airs et la terre
Crie : " Arrêtezgardez-vous d'empaler
N'empalez pas. " Ces mots font reculer
Les fiers licteurs. On regardeon avise
Sous le portail un grand homme d'Église
Coiffé d'un frocles reins ceints d'un cordon :
On reconnut le père Grisbourdon.
Ainsi qu'un chien dans la forêt voisine
Ayant senti d'une adroite narine
Le doux fumetet tous ces petits corps
Sortant au loin de quelque cerf dix-corps
Il le poursuit d'une course légère
Et sans le voirpar l'odorat mené
Franchit fossésse glisse en la bruyère
Par d'autres cerfs il n'est point détourné :
Ainsi le fils de saint François d'Assise
Porté toujours par son lourd muletier
De la Pucelle a suivi le sentier
Courant sans cesseet ne lâchant point prise.

En arrivantil cria : " Fils d'Alix
Au nom du diableet par les eaux du Styx
Par le démonqui fut ton digne père
Par le psautier de soeur Alix ta mère
Sauve le jour à l'objet de mes voeux ;
Regarde-moije viens payer pour deux.
Si ce guerrier et si cette pucelle
Ont mérité ton indignation
Je tiendrai lieu de ce couple rebelle ;
Tu sais quelle est ma réputation.
Tu vois de plus cet animal insigne
Ce mien muletde me porter si digne ;
Je t'en fais donc'est pour toi qu'il est fait ;
Et tu diras : " Tel moinetel mulet. "
Laissons aller ce gendarme profane ;
Qu'on le délieet qu'on nous laisse Jeanne ;
Nous demandons tous deux pour digne prix
Cette beauté dont nos coeurs sont épris. "

Jeanne écoutait cet horrible langage
En frémissant : sa foison pucelage
Ses sentiments d'amour et de grandeur
Plus que la vie étaient chers à son coeur.
La grâce encordu ciel ce don suprême
Dans son esprit combattait Dunois même.
Elle pleuraitelle implorait les cieux
Etrougissant d'être ainsi toute nue
De temps en temps fermant ses tristes yeux
Ne voyant pointcroyait n'être point vue.

Le bon Dunois était désespéré ;
Quoi ! disait-il, ce pendard décloîtré
Aura ma Jeanne, et perdra ma patrie !
Tout va céder à ce sorcier impie !
Tandis que moi, discret jusqu'à ce jour,
Modestement, je cachais mon amour !

Et cependant l'offre honnête et polie
De Grisbourdon fit un très-bon effet
Sur les cinq senssur l'âme du génie.
Il s'adoucitil parut satisfait.
Ce soir, dit-il, vous et votre mulet
Tenez-vous prêts : je cède, je pardonne
A ces Français ; je vous les abandonne.

Le moine gris possédait le bâton
Du bon Jacobl'anneau de Salomon
Sa claviculeet la verge enchantée
Des conseillers-sorciers de Pharaon
Et le balais sur qui parut montée
Du preux Saül la sorcière édentée
Quand dans Endor à ce prince imprudent
Elle fit voir l'âme d'un revenant.
Le cordelier en savait tout autant ;
Il fit un cercleet prit de la poussière
Que sur la bête il jeta par derrière
En lui disant ces mots toujours puissants
Que Zoroastre enseignait aux Persans.
A ces grands mots dits en langue du diable
O grand pouvoir ! ô merveille ineffable !
Notre mulet sur deux pieds se dressa
Sa tête oblongue en ronde se changea
Ses longs crins noirs petits cheveux devinrent
Sous son bonnet ses oreilles se tinrent.
Ainsi jadis ce sublime empereur
Dont Dieu punit le coeur dur et superbe
Devenu boeufet sept ans nourri d'herbe
Redevint hommeet n'en fut pas meilleur.

Du cintre bleu de la céleste sphère
Denys voyait avec des yeux de père
De Jeanne d'Arc le déplorable cas ;
Il eût voulu s'élancer ici-bas
Mais il était lui-même en embarras.
Denys s'était attiré sur les bras
Par son voyage une fâcheuse affaire.
Saint George était le patron d'Angleterre ;
Il se plaignit que monsieur saint Denys
Sans aucun ordre et sans aucun avis
A ses Bretons eût fait ainsi la guerre.
George et Denysde propos en propos
Piqués au vifen vinrent aux gros mots.
Les saints anglais ont dans leur caractère
Je ne sais quoi de dur et d'insulaire :
On tient toujours un peu de son pays.
En vain notre âme est dans le paradis ;
Tout n'est pas puret l'accent de province
Ne se perd pointmême à la cour du prince.

Mais il est tempslecteurde m'arrêter ;
Il faut fournir une longue carrière ;
J'ai peu d'haleineet je dois vous conter
L'événement de tout ce grand mystère ;
Dire comment ce noeud se débrouilla
Ce que fit Jeanneet ce qui se passa
Dans les enfersau cielet sur la terre.

 

CHANT V

Argument.- Le cordelier Grisbourdonqui avait voulu violer Jeanne
est en enfer très-justement. Il raconte son aventure aux diables.


O mes amis ! vivons en bons chrétiens !
C'est le particroyez-moiqu'il faut prendre.
A son devoir il faut enfin se rendre.
Dans mon printemps j'ai hanté des vauriens ;
A leurs désirs ils se livraient en proie
Souvent au baljamais dans le saint lieu
Soupantcouchant chez des filles de joie
Et se moquant des serviteurs de Dieu.
Qu'arrive-t-il ? la Mortla Mort fatale
Au nez camardà la tranchante faux
Vient visiter nos diseurs de bons mots ;
La Fièvre ardenteà la marche inégale
Fille du Styxhuissière d'Atropos
Porte le trouble en leurs petits cerveaux :
A leur chevet une gardeun notaire
Viennent leur dire : " Allonsil faut partir ;
Où voulez-vousmonsieurqu'on vous enterre ? "
Lors un tardif et faible repentir
Sort à regret de leur mourante bouche.
L'un à son aide appelle saint Martin
L'autre saint Rochl'autre sainte Mitouche.
On psalmodieon braille du latin
On les aspergehélas ! le tout en vain.
Aux pieds du lit se tapit le malin
Ouvrant la griffe ; et lorsque l'âme échappe
Du corps chétifau passage il la happe
Puis vous la porte au fin fond des enfers
Digne séjour de ces esprits pervers.

Mon cher lecteuril est temps de te dire
Qu'un jour Satanseigneur du sombre empire
A ses vassaux donnait un grand régal.
Il était fête au manoir infernal :
On avait fait une énorme recrue
Et les démons buvaient la bienvenue
D'un certain papeet d'un gros cardinal
D'un roi du Nordde quatorze chanoines
Trois intendantsdeux conseillersvingt moines
Tous frais venus du séjour des mortels
Et dévolus aux brasiers éternels.
Le roi cornu de la huaille noire
Se déridait au milieu de ses pairs ;
On s'enivrait du nectar des enfers
On fredonnait quelques chansons à boire
Lorsqu'à la porte il s'élève un grand cri :
Ah ! bonjour donc, vous voilà, vous voici ;
C'est lui, messieurs, c'est le grand émissaire ;
C'est Grisbourdon, notre féal ami ;
Entrez, entrez, et chauffez-vous ici :
Et bras dessus et bras dessous, beau père,
Beau Grisbourdon, docteur de Lucifer,
Fils de Satan, apôtre de l'enfer !
On vous l'embrasseon le baiseon le serre ;
On vous le porteen moins d'un tour de main
Toujours baisévers le lieu du festin.

Satan se lève et lui dit : " Fils du diable
O des frapparts ornement véritable
Certes sitôt je n'espérais te voir ;
Chez les humains tu m'étais nécessaire.
Qui mieux que toi peuplait notre manoir ?
Par toi la France était mon séminaire ;
En te voyantje perd tout mon espoir.
Mais du destin la volonté soit faite !
Bois avec nouset prend place à ma droite. "

Le cordelierplein d'une sainte horreur
Baise à genoux l'ergot de son seigneur ;
Puis d'un air morne il jette au loin la vue
Sur cette vaste et brûlante étendue
Séjour de feu qu'habitent pour jamais
L'affreuse Mortles Tourmentsles Forfaits ;
Trône éterneloù sied l'esprit immonde
Abîme immense où s'engloutit le monde ;
Sépulcre où gît la docte antiquité
Espritamoursavoirgrâcebeauté
Et cette foule immortelleinnombrable
D'enfants du cielcréés tous pour le diable.
Tu saislecteurqu'en ces feux dévorants
Les meilleurs rois sont avec les tyrans.
Nous y plaçons AntoninMarc-Aurèle ;
Ce bon Trajandes princes le modèle ;
Ce doux Titusl'amour de l'univers ;
Les deux Catonsces fléaux des pervers ;
Ce Scipionmaître de son courage
Lui qui vainquit et l'amour et Carthage.
Vous y grillezdocte et savant Platon
Divin Homèreéloquent Cicéron ;
Et vousSocrateenfant de la sagesse
Martyr de Dieu dans la profane Grèce ;
Juste Aristideet vertueux Solon :
Tous malheureux morts sans confession.

Mais ce qui plus étonna Grisbourdon
Ce fut de voir en la chaudière grande
Certains quidamssaints ou roisdont le nom
Orne l'histoireet pare la légende.
Un des premiers était le roi Clovis.
Je vois d'abord mon lecteur qui s'étonne
Qu'un si grand roiqui tout son peuple a mis
Dans le chemin du benoît paradis
N'ait pu jouir du salut qu'il nous donne.
Ah ! qui croirait qu'un premier roi chrétien
Fût en effet damné comme un païen ?
Mais mon lecteur se souviendra très-bien.
Qu'être lavé de cette eau salutaire
Ne suffit pasquand le coeur est gâté.
Or ce Clovisdans le crime empâté
Portait un coeur inhumainsanguinaire ;
Et saint Remi ne put laver jamais
Ce Roi des Francsgangrené de forfaits.

Parmi ces grandsces souverains du monde
Ensevelis dans cette nuit profonde
On discernait le fameux Constantin.
Est-il bien vrai ? criait avec surprise
Le moine gris : ô rigueur ! ô destin !
Quoi ! ce héros fondateur de l'Église,
Qui de la terre a chassé les faux dieux,
Est descendu dans l'enfer avec eux ?
Lors Constantin dit ces propres paroles :
J'ai renversé le culte des idoles ;
Sur les débris de leurs temples fumants,
Au Dieu du ciel j'ai prodigué l'encens :
Mais tous mes soins pour sa grandeur suprême
N'eurent jamais d'autre objet que moi-même ;
Les saints autels n'étaient à mes regards
Qu'un marchepied du trône de Césars.
L'ambition, les fureurs, les délices,
Étaient mes dieux, avaient mes sacrifices.
L'or des chrétiens, leurs intrigues, leur sang,
Ont cimenté ma fortune et mon rang.
Pour conserver cette grandeur si chère,
J'ai massacré mon malheureux beau-père.
Dans les plaisirs et dans le sang plongé,
Faible et barbare, en ma fureur jalouse,
Ivre d'amour, et de soupçons rongé,
Je fis périr mon fils et mon épouse.
O Grisbourdon, ne sois plus étonné
Si comme toi Constantin est damné !

Le révérend de plus en plus admire
Tous les secrets du ténébreux empire.
Il voit partout de grands prédicateurs
Riches prélatscasuistesdocteurs
Moines d'Espagneet nonnains d'Italie.
De tous les rois il voit les confesseurs
De nos beautés il voit les directeurs :
Le paradis ils ont eu dans leur vie.
Il aperçut dans le fond d'un dortoir
Certain frocard moitié blancmoitié noir
Portant crinière en écuelle arrondie.
Au fier aspect de cet animal pie
Le cordelierriant d'un ris malin
Se dit tout bas : " Cet homme est jacobin.
Quel est ton nom ? " lui cria-t-il soudain.
L'ombre répond d'un ton mélancolique :
Hélas ! mon fils, je suis saint Dominique.

A ce discoursà cet auguste nom
Vous eussiez vu reculer Grisbourdon ;
Il se signaitil ne pouvait le croire.
Comment, dit-il, dans la caverne noire
Un si grand saint, un apôtre, un docteur !
Vous de la foi le sacré promoteur,
Homme de Dieu, prêcheur évangélique,
Certes ! ici la grâce est en défaut,
Vous dans l'enfer ainsi qu'un hérétique !
Certes ici la grâce est en défaut.
Pauvres humains, qu'on est trompé là-haut !
Et puis allez, dans vos cérémonies,
De tous les saints chanter les litanies !

Lors repartitavec un ton dolent
Notre Espagnol au manteau noir et blanc :
Ne songeons plus aux vains discours des hommes ;
De leurs erreurs qu'importe le fracas ?
Infortunés, tourmentés où nous sommes,
Loués, fêtés où nous ne sommes pas :
Tel sur la terre a plus d'une chapelle,
Qui dans l'enfer rôtit bien tristement ;
Et tel au monde on damne impunément,
Qui dans les cieux a la vie éternelle.
Pour moi, je suis dans la noire séquelle
Très-justement, pour avoir autrefois
Persécuté ces pauvres albigeois.
Je n'étais pas envoyé pour détruire,
Et je suis cuit pour les avoir fait cuire.

Oh ! quand j'aurais une langue de fer
Toujours parlant je ne pourrais suffire
Mon cher lecteurà te nombrer et dire
Combien de saints on rencontre en enfer.

Quand des damnés la cohorte rôtie
Eut assez fait au fils de saint François
Tous les honneurs de leur triste patrie
Chacun cria d'une commune voix :
Cher Grisbourdon, conte-nous, conte, conte,
Qui t'a conduit vers une fin si prompte ;
Conte-nous donc par quel étonnant cas
Ton âme dure est tombée ici bas.
-- Messieurs, dit-il, je ne m'en défends pas ;
Je vous dirai mon étrange aventure ;
Elle pourra vous étonner d'abord :
Mais il ne faut me taxer d'imposture ;
On ne ment plus sitôt que l'on est mort.

J'étais là hautcomme on saitvotre apôtre ;
Etpour l'honneur du froc et pour le vôtre
Je concluais l'exploit le plus galant
Que jamais moine ait fait hors du couvent.
Mon muletierah l'animal insigne !
Ah le grand homme ! ah quel rival condigne !
Mon muletierferme dans son devoir
D'Hermaphrodix avait passé l'espoir.
J'avais aussi pour ce monstre femelle
Sans vanitéprodigué tout mon zèle ;
Le fils d'Alixravi d'un tel effort
Nous laissait Jeanne en vertu de l'accord.
Jeanne la forteet Jeanne la rebelle
Perdait bientôt ce grand nom de Pucelle ;
Entre mes bras elle se débattait
Le muletier par-dessous la tenait ;
Hermaphrodix de bon coeur ricanait.

" Mais croirez-vous ce que je vais vous dire ?
L'air s'entr'ouvritet du haut de l'empire
Qu'on nomme ciel (lieux où ni vous ni moi
N'irons jamaiset vous savez pourquoi)
Je vis descendreô fatale merveille !
Cet animal qui porte longue oreille
Et qui jadis à Balaam parla
Quand Balaam sur la montagne alla.
Quel terrible âne ! il portait une selle
D'un beau velourset sur l'arçon d'icelle
Était un sabre à deux larges tranchants :
De chaque épaule il lui sortait une aile
Dont il volaitet devançait les vents.
A haute voix alors s'écria Jeanne :
Dieu soit loué ! voici venir mon âne.
A ce discoursje fus transi d'effroi ;
L'âne à l'instant ses quatre genoux plie
Lève sa queue et sa tête polie
Comme disant à Dunois : " Monte moi. "
Dunois le monteet l'animal s'envole
Sur notre têteet passeet caracole.
Dunoisplanant le cimeterre en main
Sur moi chétif fondit d'un vol soudain.
Mon cher Satanmon seigneur souverain
Ainsidit-onlorsque tu fis la guerre
Imprudemment au maître du tonnerre
Tu vis sur toi s'élancer saint Michel
Vengeur fatal des injures du ciel.

" Réduit alors à défendre ma vie
J'eus mon recours à la sorcellerie.
Je dépouillai d'un nerveux cordelier
Le sourcil noir et le visage altier :
Je pris la mine et la forme charmante
D'une beauté doucefraîcheinnocente ;
De blonds cheveux se jouaient sur mon sein ;
De gaze fine une étoffe brillante
Fit entrevoir une gorge naissante.
J'avais tout l'art du sexe féminin :
Je composais mes yeux et mon visage ;
On y voyait cette naïveté
Qui toujours trompeet qui toujours engage.
Sous ce vernis un air de volupté
Eût des humains rendu fou le plus sage.
J'eusse amolli le coeur le plus sauvage ;
Car j'avais toutartifice et beauté.
Mon paladin en parut enchanté.
J'allais périr ; ce héros invincible
Avait levé son braquemart terrible ;
Son bras étais à demi descendu
Et Grisbourdon se croyait pourfendu.
Dunois regardeil s'émeutil s'arrête.
Qui de Méduse eût vu jadis la tête
Était en roc mué soudainement :
Le beau Dunois changea bien autrement.
Il avait l'âme avec les yeux frappée ;
Je vis tomber sa redoutable épée :
Je vis Dunois sentir à mon aspect
Beaucoup d'amour et beaucoup de respect.
Qui n'aurait cru que j'eusse eu la victoire ?
Mais voici bien le pis de mon histoire.

" Le muletierqui pressait dans ses bras
De Jeanne d'Arc les robustes appas
En me voyant si gentille et si belle
Brûla soudain d'une flamme nouvelle.
Hélas ! mon coeur ne le soupçonnait pas
De convoiter des charmes délicats.
Un coeur grossier connaître l'inconstance !
Il lâcha priseet j'eus la préférence.
Il quitte Jeanne ; ah ! funeste beauté !
A peine Jeanne est-elle en liberté
Qu'elle aperçut le brillant cimeterre
Qu'avait Dunois laissé tomber par terre
Du fer tranchant sa dextre se saisit ;
Etdans l'instant que le rustre infidèle
Quittait pour moi la superbe Pucelle
Par le chignon Jeanne d'Arc m'abattit
Etd'un reversla nuque me fendit.
Depuis ce tempsje n'ai nulle nouvelle
Du muletierde Jeanne la cruelle
D'Hermaphrodixde l'ânede Dunois.
Puissent-ils tous être empalés cent fois !
Et que le cielqui confond les coupables
Pour mon plaisir les donne à tous les diables ! "
Ainsi parlait le moine avec aigreur
Et tout l'enfer en rit d'assez bon coeur.

 

CHANT VI

Argument.- Aventure d'Agnès et de Monrose.
Temple de la Renommée. Aventure tragique de Dorothée.

Quittons l'enferquittons ce gouffre immonde
Où Grisbourdon brûle avec Lucifer :
Dressons mon vol aux campagnes de l'air
Et revoyons ce qui se passe au monde.
Ce mondehélas ! est bien un autre enfer.
Je vois partout l'innocente proscrite
L'homme de bien flétri par l'hypocrite ;
L'espritle goûtles beaux-arts éperdus
Sont envolésainsi que les vertus ;
Une rampante et lâche politique
Tient lieu de toutest le mérite unique ;
Le zèle affreux des dangereux dévots
Contre le sage arme la main des sots ;
Et l'intérêtce vil roi de la terre
Pour qui l'on fait et la paix et la guerre
Triste et pensifauprès d'un coffre-fort
Vend le plus faible aux crimes du plus fort.
Chétifs mortelsinsensés et coupables
De tant d'horreurs à quoi bon vous noircir ?
Ahmalheureux ! qui péchez sans plaisir
Dans vos erreurs soyez plus raisonnables ;
Soyez au moins des pécheurs fortunés ;
Etpuisqu'il faut que vous soyez damnés
Damnez-vous donc par des fautes aimables

Agnès Sorel sut en user ainsi.
On ne lui peut reprocher en sa vie
Que les douceurs d'une tendre folie.
Je lui pardonneet je pense qu'aussi
Dieu tout clément aura pris pitié d'elle :
En paradis tout saint n'est point pucelle ;
Le repentir est vertu du pécheur.

Quand Jeanne d'Arc défendait son honneur
Et que du fil de sa céleste épée
De Grisbourdon la tête fut tranchée
Notre âne ailéqui dessus son harnois
Portait en l'air le chevalier Dunois
Conçut alors le caprice profane
De l'éloigneret de l'ôter à Jeanne.
Quelle raison en avait-il ? L'amour
Le tendre amouret la naissante envie
Dont en secret son âme était saisie.
L'ami lecteur apprendra quelque jour
Quel trait de flammeet quel idée hardie
Pressait déjà ce héros d'Arcadie.
L'animal saint eut donc la fantaisie
De s'envoler devers la Lombardie ;
Le bon Denys en secret conseilla
Cette escapade à sa monture ailée.
Vous demandezlecteurpourquoi cela.
C'est que Denys lut dans l'âme troublée
De son bel âne et de son beau bâtard.
Tous deux brûlaient d'un feu qui tôt ou tard
Aurait pu nuire à la cause commune
Perdre la Franceet Jeanneet sa Fortune.
Denys pensa que l'absence et le temps
Les guériraient de leurs amours naissants.
Denys encore avait en cette affaire
Un autre butune bonne oeuvre à faire.
Craignezlecteurde blâmer ses desseins ;
Et respectez tout ce que font les saints.

L'âne célesteoù Denys met sa gloire
S'envola donc loin des rives de Loire
Droit vers le Rhôneet Dunois stupéfait
A tire d'aile est porté comme un trait.
Il regardait de loin son héroïne
Quitoute nueet le fer à la main
Le coeur ému d'une fureur divine
Rouge de sang se frayait un chemin.
Hermaphrodix veut l'arrêter en vain ;
Ses farfadetsson peuple aérien
En cent façons volent sur son passage ;
Jeanne s'en moqueet passe avec courage.
Lorsqu'en un bois quelque jeune imprudent
Voit une rucheets'approchantadmire
L'art étonnant de ce palais de cire ;
De toutes parts en essaim bourdonnant
Sur mon badaud s'en vient fondre avec rage
Un peuple ailé lui couvre le visage :
L'homme piqué court à tortà travers ;
De ses deux mains il frappeil se démène
Dissipetueécrase par centaine
Cette canaille habitante des airs.
C'était ainsi que la Pucelle fière
Chassait au loin cette foule légère.

A ses genoux le chétif muletier
Craignant pour soi le sort du cordelier
Tremble et s'écrie : " O Pucelle ! ô ma mie !
Dans l'écurie autrefois tant servie !
Quelle furie ! épargne au moins ma vie ;
Que les honneurs ne changent point tes moeurs !
Tu vois mes pleursahJeanne ! je me meurs. "

Jeanne répond : " Faquinje te fais grâce ;
Dans ton vil sangde fange tout chargé
Ce fer divin ne sera point plongé.
Végète encoret que ta lourde masse
Ait à l'instant l'honneur de me porter :
Je ne te puis en mulet translater ;
Mais ne m'importe ici de ta figure ;
Homme ou mulettu seras ma monture.
Dunois m'a pris l'âne qui fut pour moi
Et je prétends le retrouver en toi.
Çàqu'on se courbe ". Elle ditet la bête
Baisse à l'instant sa chauve et lourde tête
Marche des mainset Jeanne sur son dos
Va dans les champs affronter les héros.
Pour le génieil jura par son père
De tourmenter toujours les bons Français ;
Son coeur navré pencha vers les Anglais ;
Il se promitdans dans sa juste colère
De se venger du tour qu'on lui jouait
De bien punir tout Français indiscret
Qui pour son dam passerait sur sa terre.
Il fait bâtir au plus vite un château
D'un goût bizarreet tout à fait nouveau
Un labyrintheun piège où sa vengeance
Veut attraper les héros de la France.

Mais que devint la belle Agnès Sorel ?
Vous souvient-il de son trouble cruel ?
Comme elle fut interditeéperdue
Quand Jean Chandos l'embrassait toute nue ?
Ce Jean Chandos s'élança de ses bras
Très-brusquementet courut aux combats.
La belle Agnès crut sortir d'embarras.
De son danger encor toute surprise
Elle jurait de n'être jamais prise
A l'avenir en un semblable cas.
Au bon roi Charle elle jurait tout bas
D'aimer toujours ce roi qui n'aime qu'elle
De respecter ce tendre et doux lien
Et de mourir plutôt qu'être infidèle :
Mais il ne faut jamais jurer de rien.

Dans ce fracasdans ce trouble effroyable
D'un camp surpris tumulte inséparable
Quand chacun courtofficier et soldat
Que l'un s'enfuit et que l'autre combat
Que les valetsfripons suivant l'armée
Pillent le campde peur des ennemis :
Parmi les crisla poudre et la fumée
La belle Agnèsse voyant sans habits
Du grand Chandos entre en la garde-robe ;
Puis avisant chemisemulesrobe
Saisit le tout en tremblant et sans bruit ;
Même elle prend jusqu'au bonnet de nuit.
Tout vint à point : car de bonne fortune
Elle aperçut une jument bai-brune
Bride à la bouche et selle sur le dos
Que l'on devait amener à Chandos.
Un écuyervieil ivrogne intrépide
Tout en dormant la tenait par la bride.
L'adroite Agnès s'en va subtilement
Oter la bride à l'écuyer dormant ;
Puisse servant de certaine escabelle
Y pose un piedmontese met en selle
Pique et s'en vacroyant gagner les bois
Pleine de crainte et de joie à la fois.
L'ami Bonneau court à pied dans la plaine
En maudissant sa pesante bedaine
Ce beau voyageet la guerreet la cour
Et les Anglaiset Sorelet l'amour.

Or de Chandos le très-fidèle page
(Monrose était le nom du personnage)
Qui revenait ce matin d'un message
Voyant de loin tout ce qui se passait
Cette jument qui vers le bois courait
Et de Chandos la robe et le bonnet
Devinant mal ce que ce pouvait être
Crut fermement que c'était son cher maître
Qui loin du camp demi-nu s'enfuyait.
Épouvanté de l'étrange aventure
D'un coup de fouet il hâte sa monture
Galopeet crie : " Ahmon maître ! ahseigneur !
Vous poursuit-on ? Charlot est-il vainqueur ?
Où courez-vous ? Je vais partout vous suivre :
Si vous mourezje cesserai de vivre. "
Il ditet voleet le vent emportait
Luison chevalet tout ce qu'il disait.

La belle Agnèsqui se croit poursuivie
Court dans le boisau péril de sa vie ;
Le page y voleet plus elle s'enfuit
Plus notre Anglais avec ardeur la suit.
La jument broncheet la belle éperdue
Jetant un cri dont retentit la nue
Tombe à côté sur la terre étendue.
Le page arriveaussi prompt que les vents ;
Mais il perdit l'usage de ses sens
Quand cette robe ouverte et voltigeante
Lui découvrit une beauté touchante
Un sein d'albâtreet les charmants trésors
Dont la nature enrichissait son corps.

Bel Adonistelle fut ta surprise
Quand la maîtresse et de Mars et d'Anchise
Du haut des cieuxle soirau coin d'un bois
S'offrit à toi pour la première fois.
Vénus sans doute avait plus de parure ;
Une jument n'avait point renversé
Son corps divinde fatigue harassé ;
Bonnet de nuit n'était point sa coiffure ;
Son cul d'ivoire était sans meurtrissure :
Mais Adonisà ces attraits tout nus
Balancerait entre Agnès et Vénus.
Le jeune Anglais se sentit l'âme atteinte
D'un feu mêlé de respect et de crainte ;
Il prend Agnèset l'embrasse en tremblant :
Hélas ! dit-il, seriez-vous point blessée ?
Agnès sur lui tourne un oeil languissant
Et d'une voix timideembarrassée
En soupirant elle lui parle ainsi :
Qui que tu sois qui me poursuis ici,
Si tu n'as point un coeur né pour le crime,
N'abuse point du malheur qui m'opprime ;
Jeune étranger, conserve mon honneur,
Sois mon appui, sois mon libérateur.
Elle ne put en dire davantage :
Elle pleuradétourna son visage
Tristeconfuseet tout bas promettant
D'être fidèle au bon roi son amant.
Monrose ému fut un temps en silence ;
Puis il lui dit d'un ton tendre et touchant :
O de ce monde adorable ornement,
Que sur les coeurs vous avez de puissance !
Je suis à vous, comptez sur mon secours ;
Vous disposez de mon coeur, de mes jours,
De tout mon sang ; ayez tant d'indulgence
Que d'accepter que j'ose vous servir :
Je n'en veux point une autre récompense ;
C'est être heureux que de vous secourir.
Il tire alors un flacon d'eau des carmes ;
Sa main timide en arrose ses charmes
Et les endroits de roses et de lis
Qu'avaient la selle et la chute meurtris.
La belle Agnès rougissait sans colère
Ne trouvait point sa main trop téméraire
Et le lorgnait sans bien savoir pourquoi
Jurant toujours d'être fidèle au roi.
Le page ayant employé sa bouteille
Rare beauté, dit-il, je vous conseille
De cheminer jusques au bourg voisin :
Nous marcherons par ce petit chemin.
Dedans ce bourg nul soldat ne demeure ;
Nous y serons avant qu'il soit une heure
J'ai de l'argent ; et l'on vous trouvera
Et coiffe, et jupe, et tout ce qu'il faudra
Pour habiller avec plus de décence
Une beauté digne d'un roi de France.

La dame errante approuva son avis ;
Monrose était si tendre et si soumis
Était si beausavait à tel point vivre
Qu'on ne pouvait s'empêcher de le suivre.

Quelque censeurinterrompant le fil
De mon discoursdira : " Mais se peut-il
Qu'un étourdiqu'un jeune hommequ'un page
Fût près d'Agnès respectueux et sage
Qu'il ne prît point la moindre liberté ? "
Ah ! laissez là vos censures rigides ;
Ce page aimait ; etsi la volupté
Nous rend hardisl'amour nous rend timides.

Agnès et lui marchaient donc vers ce bourg
S'entretenant de beaux propos d'amour
D'exploits de guerre et de chevalerie
De vieux romans pleins de galanterie.
Notre écuyerde cent pas en cent pas
S'approchait d'elleet baisait ses beaux bras
Le tout d'un air respectueux et tendre ;
La belle Agnès ne savait s'en défendre :
Mais rien de plus ; ce jeune homme de bien
Voulait beaucoupet ne demandait rien.
Dedans le bourg ils sont entrés à peine
Dans un logis son écuyer la mène
Bien fatiguée : Agnès entre deux draps
Modestement repose ses appas.
Monrose courtet va tout hors d'haleine
Chercher partout pour dignement servir
Alimenterchauffercoiffervêtir
Cette beauté déjà sa souveraine.
Charmant enfant dont l'amour et l'honneur
Ont pris plaisir à diriger le coeur
Où sont les gensdont la sagesse égale
Les procédés de ton âme loyale ?

Dans ce logis (je ne puis le nier)
De Jean Chandos logeait un aumônier.
Tout aumônier est plus hardi qu'un page :
Le scélératinformé du voyage
Du beau Monrose et de la belle Agnès
Et trop instruit que dans son voisinage
A quatre pas reposaient tant d'attraits
Pressé soudain de son désir infâme
Les yeux ardentsle sang rempli de flamme
Le corps en rutde luxure enivré
Entre en jurant comme un désespéré
Ferme la porteet les deux rideaux tire.
Maischer lecteuril convient de te dire
Ce que faisait en ce même moment
Le beau Dunois sur son âne volant.

Au haut des airsoù les Alpes chenues
Portent leur têteet divisent les nues
Vers ce rocher fendu par Annibal
Fameux passage aux Romains si fatal
Qui voit le ciel s'arrondir sur sa tête
Et sous ses pieds se former la tempête
Est un palais de marbre transparent
Sans toit ni porteouvert à tout venant.
Tous les dedans sont des glaces fidèles ;
Si que chacun qui passe devant elles
Ou belle ou laideou jeune homme ou barbon
Peut se mirer tant qu'il lui semble bon.

Mille chemins mènent devers l'empire
De ces beaux lieuxoù si bien l'on se mire ;
Mais ces chemins sont tous bien dangereux ;
Il faut franchir des abîmes affreux.
Telbien souventsur ce nouvel Olympe
Est arrivé sans trop savoir par où ;
Chacun y court ; et tandis que l'un grimpe
Il en est cent qui se cassent le cou.

De ce palais la superbe maîtresse
Est cette vieille et bavarde déesse
La Renomméeà qui dans tous les temps
Le plus modeste a donné quelque encens.
Le sage dit que son coeur la méprise ;
Qu'il hait l'éclat que lui donne un grand nom
Que la louange est pour l'âme un poison :
Le sage mentet dit une sottise.

La Renommée est donc en ces hauts lieux.
Les courtisans dont elle est entourée
Princepédantsguerriersreligieux
Cohorte vaineet de vent enivrée
Vont tous priantet criant à genoux :
O Renommée ! ô puissante déesse
Qui savez tout, et qui parlez sans cesse,
Par charité, parlez un peu de nous !

Pour contenter leurs ardeurs indiscrètes
La Renommée a toujours deux trompettes :
L'uneà sa bouche appliquée à propos
Va célébrant les exploits des héros ;
L'autre est au culpuisqu'il faut vous le dire ;
C'est celle-là qui sert à nous instruire
De ce fatras de volumes nouveaux
Productions de plumes mercenaires
Et du Parnasse insectes éphémères
Qui l'un par l'autre éclipsés tour à tour
Faits en un moispérissent en un jour
Ensevelis dans le fond des collèges
Rongés des verseux et leurs privilèges.

Un vil ramas de prétendus auteurs
Du vrai génie infâmes détracteurs
GuyonFréronLa BeaumelleNonnotte
Et ce rebut de la troupe bigote
Ce Savatierde la fraude instrument
Qui vend sa plumeet ment pour de l'argent
Tous ces marchands d'opprobre et de fumée
Osent pourtant chercher la Renommée ;
Couverts de fangeils ont la vanité
De se montrer à la divinité.
A coups de fouet chassés du sanctuaire
A peine encore ils ont vu son derrière.

Gentil Dunoissur ton ânon monté
En ce beau lieu tu te vis transporté.
Ton nom fameuxqu'avec justice on fête
Était corné par la trompette honnête.
Tu regardas ces miroirs si polis
O quelle joie enchantait tes esprits !
Car tu voyais dans ces glaces brillantes
De tes vertus les peintures vivantes ;
Non seulement des siègesdes combats
Et ces exploits qui font tant de fracas
Mais des vertus encor plus difficiles ;
Des malheureuxde tes bienfaits chargés
Te bénissant au sein de leurs asiles ;
Des gens de bien à la cour protégés ;
Des orphelins de leurs tuteurs vengés.
Dunois ainsicontemplant son histoire
Se complaisait à jouir de sa gloire.
Son âne aussis'amusant à se voir
Se pavanait de miroir en miroir.

On entenditdessus ces entrefaites
Sonner en l'air une des deux trompettes ;
Elle disait : " Voici l'horrible jour
Où dans Milan la sentence est dictée ;
On va brûler la belle Dorothée :
Pleurezmortelsqui connaissez l'amour.
-- Qui ? dit Dunois ; qu'elle est donc cette belle ?
Qu'a-t-elle fait ? pourquoi la brûle-t-on ?
Passeaprès toutsi c'est une laidron ;
Mais dans le feu mettre un jeune tendron
Par tous les saintsc'est chose trop cruelle !
Les Milanais ont donc perdu l'esprit ? "
Comme il parlaitla trompette reprit :
O Dorothée, ô pauvre Dorothée !
En feu cuisant tu vas être jetée,
Si la valeur d'un chevalier loyal
Ne te recout de ce brasier fatal.

A cet avisDunois sentit dans l'âme
Un prompt désir de secourir la dame ;
Car vous savez quesitôt qu'il s'offrait
Occasion de marquer son courage
Venger un tortredresser quelque outrage
Sans raisonner ce héros y courait.
Allons, dit-il à son âne fidèle,
Vole à Milan, vole où l'honneur t'appelle .
L'âne aussitôt ses deux ailes étend ;
Un chérubin va moins rapidement.
On voit déjà la ville où la justice
Arrangeait tout pour cet affreux supplice.
Dans la grand'place on élève un bûcher ;
Trois cents archersgens cruels et timides
Du mal d'autrui monstres toujours avides
Rangent le peupleempêchent d'approcher.
On voit partout le beau monde aux fenêtres
Attendant l'heureet déjà larmoyant ;
Sur un balconl'archevêque et ses prêtres
Observent tout d'un oeil ferme et content.

Quatre alguazils amènent Dorothée
Nue en chemiseet de fers garrottée.
Le désespoir et la confusion
Le juste excès de son affliction
Devant ses yeux répandent un nuage ;
Des pleurs amers inondent son visage.
Elle entrevoitd'un oeil mal assuré
L'affreux poteau pour la mort préparé ;
Et ses sanglots se faisant un passage :
O mon amant ! ô toi qui dans mon coeur
Règnes encor en ces moments d'horreur !...
Elle ne put en dire davantage ;
Etbégayant le nom de son amant
Elle tomba sans voixsans mouvement
Le front jauni d'une pâleur mortelle :
Dans cet état elle était encor belle.

Un scélératnommé Sacrogorgon
De l'archevêque infâme champion
La dague au poing vers le bûcher s'avance
Le chef armé de fer et d'impudence
Et dit tout haut : " Messieursje jure Dieu
Que Dorothée a mérité le feu.
Est-il quelqu'un qui prenne sa querelle ?
Est-il quelqu'un qui combatte pour elle ?
S'il en est unque cet audacieux
Ose à l'instant se montrer à mes yeux ;
Voici de quoi lui fendre la cervelle. "
Disant ces mots il marche fièrement
Branlant en l'air un braquemart tranchant
Roulant les yeuxtordant sa laide bouche.
On frémissait à son aspect farouche
Et dans la ville il n'était écuyer
Qui Dorothée osât justifier ;
Sacrogorgon venait de les confondre :
Chacun pleurait et nul n'osait répondre.
Le fier prélatdu haut de son balcon
Encourageait le cruel champion.

Le beau Dunoisqui planait sur la place
Fut si touché de l'insolente audace
De ce pervers ; et Dorothée en pleurs
Était si belle au sein de tant d'horreurs
Son désespoir la rendait si touchante
Qu'en la voyant il la crut innocente.
Il saute à terreet d'un ton élevé :
C'est moi, dit-il, face de réprouvé,
Qui viens ici montrer par mon courage
Que Dorothée est vertueuse et sage,
Et que tu n'es qu'un fanfaron brutal,
Suppôt du crime, et menteur déloyal.
Je veux d'abord savoir de Dorothée
Quelle noirceur lui peut être imputée,
Quel est son cas, et par quel guet-apen
On fait brûler les belles à Milan.
Il dit : le peupleà la surprise en proie
Poussa des cris d'espérance et de joie.
Sacrogorgonqui se mourait de peur
Fit comme il put semblant d'avoir du coeur.
Le fier prélatsous sa mine hypocrite
Ne peut cacher le trouble qui l'agite.

A Dorothée alors le beau Dunois
S'en vint parler d'un air humble et courtois.
Les yeux baissésla belle lui raconte
En soupirantson malheur et sa honte.
L'âne divinsur l'église perché
De tout ce cas paraissait fort touché ;
Et de Milan les dévotes familles
Bénissaient Dieuqui prend pitié des filles.

 

CHANT VII

Argument.- Comment Dunois sauva Dorothée
condamnée à la mort par l'inquisition.

Lorsque autrefoisau printemps de mes jours
Je fus quitté par ma belle maîtresse
Mon tendre coeur fut navré de tristesse
Et je pensai renoncer aux amours :
Mais d'offenser par le moindre discours
Cette beauté que j'avais encensée
De son bonheur oser troubler le cours
Un tel forfait n'entra dans ma pensée.
Gêner un coeurce n'est pas ma façon.
Que si je traite ainsi les infidèles
Vous comprenezà plus forte raison
Que je respecte encor plus les cruelles.
Il est affreux d'aller persécuter
Un tendre coeur que l'on n'a pu dompter.
Si la maîtresse objet de votre hommage
Ne peut pour vous des mêmes feux brûler
Cherchez ailleurs un plus doux esclavage
On trouve assez de quoi se consoler ;
Ou bien buvezc'est un parti si sage.
Et plût à Dieu qu'en un cas tout pareil
Le tonsuré qu'Amour rendit barbare
Cet oppresseur d'une beauté si rare
Se fût servi d'un aussi bon conseil !

Déjà Dunois à la belle affligée
Avait rendu le courage et l'espoir :
Mais avant tout il convenait savoir
Les attentats dont elle était chargée.
O vous, dit-elle en baissant ses beaux yeux,
Ange divin qui descendez des cieux,
Vous qui venez prendre ici ma défense,
Vous savez bien quelle est mon innocence !
Dunois reprit : " Je ne suis qu'un mortel ;
Je suis venu par une étrange allure
Pour vous sauver d'un trépas si cruel.
Nul dans les coeurs ne lit que l'Éternel.
Je crois votre âme et vertueuse et pure ;
Mais dites-moipour Dieuvotre aventure. "

Lors Dorothéeen essuyant les pleurs
Dont le torrent son beau visage mouille
Dit : " L'amour seul a fait tous mes malheurs.
Connaissez-vous monsieur de La Trimouille ?
-- Ouidit Dunoisc'est mon meilleur ami ;
Peu de héros ont une âme aussi belle ;
Mon roi n'a point de guerrier plus fidèle
L'Anglais n'a point de plus fier ennemi ;
Nul chevalier n'est plus digne qu'on l'aime.
-- Il est trop vraidit-ellec'est lui-même ;
Il ne s'est pas écoulé plus d'un an
Depuis le jour qu'il a quitté Milan.
C'est en ces lieux qu'il m'avait adorée ;
Il le juraitet j'ose être assurée
Que son grand coeur est toujours enflammé
Qu'il m'aime encorcar il est trop aimé.
-- Ne doutez pointdit Dunoisde son âme ;
Votre beauté vous répond de sa flamme.
Je le connais ; il estainsi que moi
A ses amours fidèle comme au roi. "

L'autre reprit : " Ah ! monsieurje vous croi.
O jour heureux où je le vis paraître
Où des mortels il était à mes yeux
Le plus aimable et le plus vertueux
Où de mon coeur il se rendit le maître !
Je l'adorais avant que ma raison
Eût pu savoir si je l'aimais ou non.

" Ce futmonsieurô moment délectable !
Chez l'archevêqueoù nous étions à table
Que ce hérosplein de sa passion
Me fitme fit sa déclaration.
Ah ! j'en perdis la parole et la vue
Mon sang brûla d'une ardeur inconnue :
Du tendre amour j'ignorais le danger
Et de plaisir je ne pouvais manger.
Le lendemain il me rendit visite :
Elle fut courteil prit congé trop vite.
Quand il partitmon coeur le rappelait ;
Mon tendre coeur après lui s'envolait.
Le lendemainil eut un tête-à-tête
Un peu plus longmais non pas moins honnête.
Le lendemain il en reçut le prix
Par deux baisers sur mes lèvres ravis.
Le lendemain il osa davantage ;
Il me promit la foi de mariage.
Le lendemain il fut entreprenant ;
Le lendemain il me fit un enfant.
Que dis-je ? hélas ! faut-il que je raconte
De point en point mes malheurs et ma honte.
Sans que je sacheô digne chevalier
A quel héros j'ose me confier ? "

Le chevalierpar pure obéissance
Ditsans vanter ses faits ni sa naissance :
Je suis Dunois. C'était en dire assez.
Dieu, reprit-elle, ô Dieu, qui m'exaucez,
Quoi, vos bontés font voler à mon aide
Ce grand Dunois, ce bras à qui tout cède !
Ah ! qu'on voit bien d'où vous tenez le jour,
Charmant bâtard, coeur noble, âme sublime !
Le tendre Amour me faisait sa victime ;
Mon salut vient d'un enfant de l'Amour.
Le ciel est juste, et l'espoir me ranime.

Vous saurez doncbrave et gentil Dunois
Que mon amantau bout de quelques mois
Fut obligé de partir pour la guerre
Guerre funesteet maudite Angleterre !
Il écouta la voix de son devoir.
Mon tendre amour était au désespoir.
Un tel état vous est connu sans doute
Et vous savezmonsieurce qu'il en coûte.
Ce fier devoir fit seul tous nos malheurs ;
Je l'éprouvais en répandant des pleurs :
Mon coeur était forcé de se contraindre
Et je mouraismais sans pouvoir me plaindre.
Il me donna le présent amoureux
D'un bracelet fait de ses blonds cheveux
Et son portrait quitrompant son absence
M'a fait cent fois retrouver sa présence.
Un cher écrit surtout il me laissa
Que de sa main le ferme Amour traça.
C'étaitmonsieurune juste promesse
Un sûr garant de sa sainte tendresse :
On y lisait : Je jure par l'Amour
Par les plaisirs de mon âme enchantée
De revenir bientôt en cette cour
Pour épouser ma chère Dorothée.

Las ! il partitil porta sa valeur
Dans Orléans. Peut-être il est encore
Dans ces remparts où l'appela l'honneur.
Ah ! s'il savait quels maux et quelle horreur
Sontloin de luile prix de mon ardeur !
Nonjuste ciel ! il vaut mieux qu'il l'ignore.

" Il partit donc ; et moi je m'en allai
Loin des soupçons d'une ville indiscrète
Chercher aux champs une sombre retraite
Conforme aux soins de mon coeur désolé.
Mes parents mortslibre dans ma tristesse
Cachée au mondeet fuyant tous les yeux
Dans le secret le plus mystérieux
J'ensevelis mes pleurs et ma grossesse.
Mais par malheurhélas ! je suis la nièce
De l'archevêque... " A ces funestes mots
Elle sentit redoubler ses sanglots.
Puis vers le ciel tournant ses yeux en larmes :
J'avais, dit-elle, en secret mis au jour
Le tendre fruit de mon furtif amour ;
Avec mon fils consolant mes alarmes,
De mon amant j'attendais le retour.
A l'archevêque il prit en fantaisie
De venir voir quelle espèce de vie
Menait sa nièce au fond de ses forêts
Pour ma campagne il quitta son palais.
Il fut touché de mes faibles attraits :
Cette beauté, présent cher et funeste,
Ce don fatal, qu'aujourd'hui je déteste,
Perça son coeur des plus dangereux traits.
Il s'expliqua : ciel ! que je fus surprise !
Je lui parlai des devoirs de son rang,
De son état, des noeuds sacrés du sang :
Je remontrai l'horreur de l'entreprise ;
Elle outrageait la nature et l'Église.
Hélas ! j'eus beau lui parler de devoir,
Il s'entêta d'un chimérique espoir.
Il se flattait que mon coeur indocile
D'aucun objet ne s'était prévenu,
Qu'enfin l'amour ne m'était point connu,
Que son triomphe en serait plus facile ;
Il m'accablait de ses soins fatigants,
De ses désirs rebutés et pressants.

Hélas ! un jourque toute à ma tristesse
Je relisais cette douce promesse
Que de mes pleurs je mouillais cet écrit
Mon cruel oncle en lisant me surprit.
Il se saisitd'une main ennemie
De ce papier qui contenait ma vie :
Il lut ; il vit dans cet écrit fatal
Tous mes secretsma flammeet son rival.
Son âme alorsjalouse et forcenée
A ses désirs fut plus abandonnée.
Toujours alerteet toujours m'épiant
Il sut bientôt que j'avais un enfant.
Sans doute un autre en eût perdu courage.
Mais l'archevêque en devint plus ardent ;
Et se sentant sur moi cet avantage :
Ah ! me dit-il, n'est-ce donc qu'avec moi
Que vous avez la fureur d'être sage ?
Et vos faveurs seront le seul partage
De l'étourdi qui ravit votre foi !
Osez-vous bien me faire résistance ?
Y pensez-vous ? Vous ne méritez pas
Le fol amour que j'ai pour vos appas :
Cédez sur l'heureou craignez ma vengeance. "
Je me jetai tremblante à ses genoux ;
J'attestai Dieuje répandis des larmes.
Luifurieux d'amour et de courroux
En cet état me trouva plus de charmes.
Il me renverseet va me violer ;
A mon secours il fallut appeler :
Tout son amour soudain se tourne en rage.
D'un oncleô cielsouffrir un tel outrage !
De coups affreux il meurtrit mon visage.
On vient au bruit ; mon oncle au même instant
Joint à son crime un crime encor plus grand :
Chrétiens, dit-il, ma nièce est une impie ;
Je l'abandonneet je l'excommunie :
Un hérétique, un damné suborneur,
Publiquement a fait son déshonneur ;
L'enfant qu'ils ont est un fruit d'adultère.
Que Dieu confonde et le fils et la mère
Et puisqu'ils ont ma malédiction,
Qu'ils soient livrés à l'inquisition ! "

" Il ne fit point une menace vaine ;
Et dans Milan le traître arrive à peine
Qu'il fait agir le grand inquisiteur.
On me saisitprisonnière on m'entraîne
Dans des cachotsoù le pain de douleur
Était ma seule et triste nourriture :
Lieux souterrainslieux d'une nuit obscure
Séjour des mortset tombeau des vivants !
Après trois jours on me rend la lumière
Mais pour la perdre au milieu des tourments.
Vous les voyezces brasiers dévorants
C'est là qu'il faut expirer à vingt ans.
Voilà mon lit à mon heure dernière !
C'est-làc'est-làsans votre bras vengeur
Qu'on m'arrachait la vie avec l'honneur !
Plus d'un guerrier auraitselon l'usage
Pris ma défenseet pour moi combattu ;
Mais l'archevêque enchaîne leur vertu :
Contre l'Église ils n'ont point de courage.
Qu'attendrehélas ! d'un coeur italien ?
Ils tremblent tous à l'aspect d'une étole ;
Mais un Français n'est alarmé de rien
Et braverait le pape au Capitole. "

A ces proposDunois piqué d'honneur
Plein de pitié pour la belle accusée
Plein de courroux pour son persécuteur
Brûlait déjà d'exercer sa valeur
Et se flattait d'une victoire aisée.
Bien surpris fut de se voir entouré
De cent archersdont la cohorte fière
L'investissait noblement par derrière.
Un cuistre en robeavec bonnet carré
Criait d'un ton de vrai miserere :

" On fait savoirde par la sainte Église
Par monseigneurpour la gloire de Dieu
A tous chrétiens que le ciel favorise
Que nous venons de condamner au feu
Cet étrangerce champion profane
De Dorothée infâme chevalier
Comme infidèlehérétiqueet sorcier ;
Qu'il soit brûlé sur l'heure avec son âne. "

Cruel prélatBusiris en soutane
C'étaitperfideun tour de ton métier ;
Tu redoutais le bras de ce guerrier ;
Tu t'entendais avec le saint-office
Pour opprimersous le nom de justice
Quiconque eût pu lever le voile affreux
Dont tu cachais ton crime à tous les yeux.

Tout aussitôt l'assassine cohorte
Du saint-office abominable escorte
Pour se saisir du superbe Dunois
Deux pas avanceet recule de trois ;
Puis marche encor ; puis se signeet s'arrête.
Sacrogorgonqui tremblait à leur tête
Leur crie : " Allonsil faut vaincre ou périr ;
De ce sorcier tâchons de nous saisir. "
Au milieu d'eux les diacres de la ville
Les sacristains arrivent à la file :
L'un tient un potet l'autre un goupillon ;
Ils font leur rondeet de leur eau salée
Benoîtement aspergent l'assemblée.
On exorciseon maudit le démon ;
Et le prélattoujours l'âme troublée
Donne partout sa bénédiction.

Le grand Dunoisnon sans émotion
Voit qu'on le prend pour envoyé du diable :
Lors saisissant de son bras redoutable
Sa grande épéeet de l'autre montrant
Un chapeletcatholique instrument
De son salut cher et sacré garant :
Allons, dit-il, venez à moi, mon âne.
L'âne descendDunois monteet soudain
Il va frappanten moins d'un tour de main
De ces croyants la cohorte profane.
Il perce à l'un le sternum et le bras ;
Il atteint l'autre à l'os qu'on nomme atlas ;
Qui voit tomber son nez et sa mâchoire
Qui son oreilleet qui son humérus ;
Qui pour jamais s'en va dans la nuit noire
Et qui s'enfuit disant ses oremus.
L'âneau milieu du sang et du carnage
Du paladin seconde le courage ;
Il voleil rueil mordil foule aux pieds
Ce tourbillon de faquins effrayés.
Sacrogorgonabaissant sa visière
Toujours jurants'en allait en arrière ;
Dunois le jointl'atteint à l'os pubis ;
Le fer sanglant lui sort par le coccix :
Le vilain tombeet le peuple s'écrie :
Béni soit Dieu ! le barbare est sans vie.

Le scélérat encor se débattait
Sur la poussièreet son coeur palpitait
Quand le héros lui dit : " Ame traîtresse
L'enfer t'attend ; crains le diableet confesse
Que l'archevêque est un coquin mitré
Un ravisseurun parjure avéré ;
Que Dorothée est l'innocence même
Qu'elle est fidèle au tendre amant qu'elle aime
Et que tu n'es qu'un sot et qu'un fripon.
-- Ouimonseigneurouivous avez raison :
Je suis un sotla chose est par trop claire
Et votre épée a prouvé cette affaire. "
Il dit : son âme alla chez le démon.
Ainsi mourut le fier Sacrogorgon.

Dans l'instant mêmeoù ce bravache infâme
A Belzébuth rendait sa vilaine âme
Devers la place arrive un écuyer
Portant salade avec lance dorée :
Deux postillons à la jaune livrée
Allaient devant. C'était chose assurée
Qu'il arrivait quelque grand chevalier.
A cet objetla belle Dorothée
D'étonnement et d'amour transportée :
Ah, Dieu puissant ! se mit-elle à crier,
Serait-ce lui ! serait-il bien possible !
A mes malheurs le ciel est trop sensible.

Les Milanaispeuple très-curieux
Vers l'écuyer avaient tourné les yeux.

Eh ! cher lecteurn'êtes vous pas honteux
De ressembler à ce peuple volage
Et d'occuper vos yeux et votre esprit
Du changement qui dans Milan se fit ?
Est-ce donc là le but de mon ouvrage ?
Songezlecteursaux remparts d'Orléans
Au roi de Franceaux cruels assiégeants
A la Pucelleà l'illustre amazone
La vengeresse et du peuple et du trône
Quisans juponsans pourpoint ni bonnet
Parmi les champs comme un centaure allait
Ayant en Dieu sa plus ferme espérance
Comptant sur lui plus que sur sa vaillance
Et s'adressant à monsieur saint Denys
Qui cabalait alors en paradis
Contre saint George en faveur de la France.

Surtoutlecteurn'oubliez point Agnès
Ayez l'esprit tout plein de ses attraits :
Tout honnête hommeà mon grédoit s'y plaire.
Est-il quelqu'un si morne et si sévère
Que pour Agnès il soit sans intérêt ?

Et franchement dites-mois'il vous plaît
Si Dorothée au feu fut condamnée ;
Si le Seigneurdu haut du firmament
Sauva le jour à cette infortunée :
Semblable cas advient très-rarement.
Mais que l'objet où votre coeur s'engage
Pour qui vos pleurs ne peuvent s'essuyer
Soit dans les bras d'un robuste aumônier
Ou semble épris pour quelque jeune page
Cet accident peut être est plus commun ;
Pour l'amener ne faut miracle aucun.
Je l'avoueraij'aime toute aventure
Qui tient de près à l'humaine nature ;
Car je suis hommeet je me fais honneur
D'avoir ma part aux humaines faiblesses ;
J'ai dans mon temps possédé des maîtresses.
Et j'aime encor à retrouver mon coeur.

CHANT VIII

Argument.- Comment le charmant La Trimouille rencontra un Anglais
à Notre-Dame de Loretteet ce qui s'ensuivit avec sa Dorothée.

Que cette histoire est sageintéressante !
Comme elle forme et l'esprit et le coeur !
Comme on y voit la vertu triomphante
Des chevaliers le courage et l'honneur
Les droits des roisdes belles la pudeur !
C'est un jardin dont tout le tour m'enchante
Par sa culture et sa variété.
J'y vois surtout l'aimable chasteté
Des belles fleurs la fleur la plus brillante
Comme un lis blanc que le ciel a planté
Levant sans tache une tête éclatante.
Fillesgarçonslisez assidûment
De la vertu ce divin rudiment :
Il fut écrit par notre abbé Trithème
Savant Picardde son siècle ornement ;
Il prit Agnès et Jeanne pour son thème.
Que je l'admireet que je me sais gré
D'avoir toujours hautement préféré
Cette lecture honnête et profitable
A ce fatras d'insipides romans
Que je vois naître et mourir tous les ans
De cerveaux creux avortons languissants !
De Jeanne d'Arc l'histoire véritable
Triomphera de l'envie et du temps.
Le vrai me plaîtle vrai seul est durable.

De Jeanne d'Arc cependantcher lecteur
En ce moment je ne puis rendre compte ;
Car Dorothéeet Dunois son vengeur
Et La Trimouilleobjet de son ardeur
Ont de grands droits ; et j'avouerai sans honte
Qu'avec raison vous vouliez être instruit
Des beaux effets que leur amour produit.

Près d'Orléans vous avez souvenance
Que La Trimouilleornement du Poitou
Pour son bon roi signalant sa vaillance
Dans un fossé fut plongé jusqu'au cou.
Ses écuyers tirèrent avec peine
Du sale fond de la fangeuse arène
Notre hérosen cent endroits froissé
Un bras démisle coude fracassé.
Vers les remparts de la ville assiégée
On reportait sa figure affligée ;
Mais de Talbot les efforts vigilants
Avaient fermé les chemins d'Orléans.
On transportade crainte de surprise
Mon paladin par de secrets détours
Sur un brancarden la cité de Tours
Cité fidèleau roi Charles soumise.
Un charlatanarrivé de Venise
Adroitement remit son radius
Dont le pivot rejoignit l'humérus.
Son écuyer lui fit bientôt connaître
Qu'il ne pouvait retourner vers son maître
Que les chemins étaient fermés pour lui.
Le chevalierfidèle à sa tendresse
Se résolutdans son cuisant ennui
D'aller au moins rejoindre sa maîtresse.

Il courut doncà travers cent hasards
Au beau pays conquis par les Lombards.
En arrivant aux portes de la ville
Le Poitevin est entouréheurté.
Pressé des flots d'une foule imbécile
Qui d'un pas lourdet d'un oeil hébété
Court à Milan des campagnes voisines ;
Bourgeoismanantsmoinesbénédictines
Mèresenfants ; c'est un bruitun concours
Un chamaillis ; chacun se précipite ;
On tombeon crie : " Arrivonsentrons vite :
Nous n'aurons pas tels plaisirs tous les jours. "

Le paladin sut bientôt quelle fête
Allait chômer ce bon peuple lombard
Et quel spectacle à ses yeux on apprête.
Ma Dorothée ! ô ciel ! Il ditet part ;
Et son coursiers'élançant sur la tête
Des curieuxle porte en quatre bonds
Dans les faubourgsdans la villeà la place
Où du bâtard la généreuse audace
A dissipé tous ces monstres félons ;
Où Dorothéeinterditeéperdue
Osait à peine encor lever la vue.
L'abbé Trithèmeavec tout son talent
N'eût pu jamais nous faire la peinture
De la surprise et du saisissement
Et des transports dont cette âme si pure
Fut pénétrée en voyant son amant.
Quel colorisquel pinceau pourrait rendre
Ce doux mélange et si vif et si tendre
L'impression d'un reste de douleur
La douce joie où se livrait son coeur
Son embarrassa pudeuret sa honte
Que par degrés la tendresse surmonte ?
Son La Trimouilleardentivre d'amour
Entre ses bras la tient longtemps serrée
Faibleattendrieencor tout éplorée ;
Il embrassaitil baisait tour à tour
Le grand Dunoiset sa maîtresseet l'âne.

Tout le beau sexeaux fenêtres penché
Battait des mainsde tendresse touché ;
On voyait fuir tous les gens à soutane
Sur les débris du bûcher renversé
Qui dans le sang nage au loin dispersé
Sur ces débris le bâtard intrépide
De Dorothée affermissant les pas
A l'airle portet le maintien d'Alcide
Quisous ses pieds enchaînant le trépas
Le triple chienet la triple Euménide
Remit Alceste à son dolent époux
Quoique en secret il fût un peu jaloux.

Avec honneur la belle Dorothée
Fut en litière à son logis portée
Des deux héros noblement escortée.
Le lendemainle bâtard généreux
Vint près du lit du beau couple amoureux.
Je sens, dit-il, que je suis inutile
Aux doux plaisirs que vous goûtez tous deux
Il me convient de sortir de la ville ;
Jeanne et mon roi me rappellent près d'eux ;
Il faut les joindre, et je sens trop que Jeanne
Doit regretter la perte de son âne.
Le grand Denys, le patron de nos lois,
M'a cette nuit présenté sa figure :
J'ai vu Denys tout comme je vous vois.
Il me prêta sa divine monture,
Pour secourir les dames et les rois :
Denys m'enjoint de revoir ma patrie.
Grâces au ciel, Dorothée est servie ;
Je dois servir Charles sept à son tour.
Goûtez les fruits de votre tendre amour.
A mon bon roi je vais donner ma vie ;
Le temps me presse, et mon âne m'attend.

-- Sur mon cheval je vous suis à l'instant,
Lui répliqua l'aimable La Trimouille.
La belle dit : C'est aussi mon projet ;
Un désir vif dès longtemps me chatouille
De contempler la cour de Charles sept
Sa cour si belleen héros si féconde
Sa tendre Agnèsqui gouverne son coeur
Sa fière Jeanneen qui valeur abonde.
Mon cher amantmon cher libérateur
Me conduiraient jusques au bout du monde.
Mais sur le point d'être cuite en ce lieu
En récitant ma prière secrète
Je fis tout bas à la Vierge un beau voeu
De visiter sa maison de Lorette
S'il lui plaisait de me tirer du feu.
Tout aussitôt la mère du bon Dieu
Vous députa sur votre âne céleste ;
Vous me sauvez de ce bûcher funeste
Je vis par vous : mon voeu doit se tenir
Sans quoi la Vierge a droit de me punir.

-- Votre discours est très-juste et très-sage
Dit La Trimouille ; et ce pèlerinage
Est à mes yeux un devoir bien sacré ;
Vous permettrez que je sois du voyage.
J'aime Loretteet je vous conduirai.
AllezDunoispar la plaine étoilée
Fendez les airsvolez aux champs de Blois ;
Nous vous joindrons avant qu'il soit un mois.
Et vousmadameà Lorette appelée
Venez remplir votre voeu si pieux ;
Moi j'en fais un digne de vos beaux yeux :
C'est de prouver à toute heureen tous lieux
A tout venantpar l'épée et la lance
Que vous devez avoir la préférence
Sur toute fille ou femme de renom ;
Que nulle n'est et si sage et si belle. "
Elle rougit. Cependant le grison
Frappe du pieds'élève sur son aile
Plane dans l'airetlaissant l'horizon
Porte Dunois vers les sources du Rhône.

Le Poitevin prend le chemin d'Ancône
Avec sa dameun bourdon dans la main
Portant tous deux chapeau de pèlerin
Bien relevé de coquilles bénies.
A leur ceinture un rosaire pendait
De beaux grains d'or et de perles unies.
Le paladin souvent le récitait
Disait Ave : la belle répondait
Par des soupirs et par des litanies ;
Et je tous aime était le doux refrain
Des oremus qu'ils chantaient en chemin.
Ils vont à Parmeà Plaisanceà Modène
Dans Urbinodans la tour de Césène
Toujours logés dans de très-beaux châteaux
De princesducscomteset cardinaux.
Le paladin eut partout l'avantage
De soutenir que dans le monde entier
Il n'est beauté plus aimable et plus sage
Que Dorothée ; et nul n'osa nier
Ce qu'avançait un si grand personnage :
Tant les seigneurs de tout ce beau canton
Avaient d'égards et de discrétion.

Enfin portés sur les boids du Musône
Près Ricanate en la Marche d'Ancône
Les pèlerins virent briller de loin
Cette maison de la sainte Madone
Ces murs divins de qui le ciel prend soin ;
Murs convoités des avides corsaires
Et qu'autrefois des anges tutélaires
Firent voler dans les plaines des airs
Comme un vaisseau qui fend le sein des mers.
A Loretto les anges s'arrêtèrent ;
Les murs sacrés d'eux-mêmes se fondèrent ;
Et ce que l'art a de plus précieux
De plus brillantde plus industrieux
Fut employé depuis par les saints pères
Maîtres du mondeet du ciel grands vicaires
A l'ornement de ces augustes lieux.
Les deux amants de cheval descendirent
D'un coeur contrit à deux genoux se mirent ;
Puis chacun d'euxpour accomplir son voeu
Offrit des dons pleins de magnificence
Tous acceptés avec reconnaissance
Par la Madone et les moines du lieu.

Au cabaret les deux amants dînèrent ;
Et ce fut là qu'à table ils rencontrèrent
Un brave Anglaisfierduret sans souci
Qui venait voir la sainte Vierge aussi
Par passe-tempsse moquant dans son âme
Et de Loretteet de sa Notre-Dame :
Parfait Anglaisvoyageant sans dessein
Achetant cher de modernes antiques
Regardant tout avec un air hautain
Et méprisant les saints et leurs reliques.
De tout Français c'est l'ennemi mortel
Et son nom est Christophe d'Arondel.
Il parcourait tristement l'Italie ;
Et se sentant fort sujet à l'ennui
Il amenait sa maîtresse avec lui
Plus dédaigneuse encorplus impolie
Parlant fort peumais bellefaite au tour
Douce la nuitinsolente le jour
A tableau litpar caprice emportée
Et le contraire en tout de Dorothée.
Le beau barondu Poitou l'ornement
Lui fit d'abord un petit compliment
Sans recevoir aucune repartie ;
Puis il parla de la vierge Marie ;
Puis il conta comme il avait promis
Chez les Lombardsà monsieur saint Denys
De soutenir en tout lieu la sagesse
Et la beauté de sa chère maîtresse.
Je crois, dit-il au dédaigneux Breton,
Que votre dame est noble et d'un grand nom,
Qu'elle est surtout aussi sage que belle ;
Je crois encor, quoiqu'elle n'ait rien dit,
Que dans le fond elle a beaucoup d'esprit :
Mais Dorothée est fort au-dessus d'elle,
Vous l'avouerez ; on peut, sans l'abaisser,
Au second rang dignement la placer.

Le fier Anglaisà ce discours honnête
Le regarda des pieds jusqu'à la tête.
Pardieu, dit-il, il m'importe fort peu
Que vous ayez à Denys fait un voeu ;
Et peu me chaut que votre damoiselle
Soit sage ou folle, et soit ou laide ou belle
Chacun se doit contenter de son bien
Tout uniment, sans se vanter de rien.
Mais puisqu'ici vous avez l'impudence
D'oser prétendre à quelque préférence
Sur un Anglais, je vous enseignerai
Votre devoir, et je vous prouverai
Que tout Anglais, en affaires pareilles,
A tout Français donne sur les oreilles ;
Que ma maîtresse, en figure, en couleur,
En gorge, en bras, cuisses, taille, rondeur,
Même en sagesse, en sentiments d'honneur,
Vaut cent fois mieux que votre pèlerine ;
Et que mon roi (dont je fais peu de cas),
Quand il voudra, saura bien mettre à bas
Et votre maître, et sa grosse héroïne.
-- Eh bien ! reprit le noble Poitevin,
Sortons de table, éprouvons-nous soudain ;
A vos dépens je soutiendrai peut-être
Mon tendre amour, mon pays, et mon maître.
Mais comme il faut être toujours courtois,
De deux combats je vous laisse le choix,
Soit à cheval, soit à pied ; l'un et l'autre
Me sont égaux : mon choix suivra le vôtre.
-- A pied, mordieu ! dit le rude Breton ;
Je n'aime point qu'un cheval ait la gloire
De partager ma peine et ma victoire.
Point de cuirasse, et point de morion ;
C'est, à mon sens, une arme de poltron ;
Il fait trop chaud, j'aime à combattre à l'aise.
Je veux tout nu vous soutenir ma thèse :
Nos deux beautés jugeront mieux des coup.

-- Très-volontiers, dit d'un ton noble et doux
Le beau Français. Sa chère Dorothée
Frémit de crainte à ce défi cruel
Quoique en secret son âme fût flattée
D'être l'objet d'un si noble duel.
Elle tremblait que Christophe Arondel
Ne transperçât de quelque coup mortel
La douce peau de son cher La Trimouille
Que de ses pleurs tendrement elle mouille.
La dame anglaise animait son Anglais
D'un coup d'oeil fier et sûr de ses attraits.
Elle n'avait jamais versé de larmes ;
Son coeur altier se plaisait aux alarmes ;
Et les combats des coqs de son pays
Avaient été ses passe-temps chéris.
Son nom était Judith de Rosamore
Cher à Bristolet que Cambridge honore.

Voilà déjà nos braves paladins
Dans un champ closprès d'en venir aux mains :
Tous deux charmésdans leurs nobles querelle
De soutenir leur patrie et leurs belles.
La tête hauteet le fer de droit fil
Le bras tendule corps en son profil
En tierceen quarteils joignent leurs épées
L'une par l'autre à tout moment frappées.
C'est un plaisir de les voir se baisser
Se releverreculeravancer
Parersauterse ménager des feintes
Et se porter les plus rudes atteintes.
Ainsi l'on voit dans une belle nuit
Sous le lion ou sous la canicule
Tout l'horizon qui s'enflamme et qui brûle
De mille feux dont notre oeil s'éblouit :
Un éclair passeun autre éclair le suit.

Le Poitevin adresse une apostrophe
Droit au menton du superbe Christophe ;
Puis en arrière il saute allègrement
Toujours en garde ; et Christophe à l'instant
Engage en tierceetserrant la mesure
Au ferrailleur inflige une blessure
Sur une cuisse ; et de sang empourpré
Ce bel ivoire est teint et bigarré.

Ils s'acharnaient à cette noble escrime
Voulant mourir pour jouir de l'estime
De leur maîtresseet pour bien décider
Quelle beauté doit à l'autre céder ;
Lorsqu'un bandit des États du saint-père
Avec sa troupe entra dans ces cantons
Pour s'acquitter de ses dévotions.

Le scélérat se nommait Martinguerre
Voleur de jourvoleur de nuitcorsaire
Mais saintement à la Vierge attaché
Et sans manquer récitant son rosaire
Pour être pur et net de tout péché.
Il aperçut sur le pré les deux belles
Et leurs chevauxet leurs brillantes selles
Et leurs mulets chargés d'or et d'agnus.
Dès qu'il les viton ne les revit plus.
Il vous enlève et Judith Rosamore
Et Dorothéeet le bagage encore
Muletschevauxet part comme un éclair.

Les champions tenaient toujours en l'air
A poing ferméleurs brandissantes lames
Et ferraillaient pour l'honneur de ces dames.
Le Poitevin s'avise le premier
Que sa maîtresse est comme disparue.
Il voit de loin courir son écuyer ;
Il s'ébahitet son arme pointue
Reste en sa main sans force et sans effet.
Sire Arondel demeure stupéfait.
Tous deux restaient la prunelle effarée
Bouche béanteet la mine égarée
L'un contre l'autre. " Oh ! oh ! dit le Breton
Dieu me pardonneon nous a pris nos belles ;
Nous nous donnons cent coups d'estramaçon
Très-sottement ; courons vite après elles
Reprenons-leset nous nous rebattrons
Pour leurs beaux yeux quand nous les trouverons. "
L'autre en convientetdifférant la fête
En bons amis ils se mettent en quête
De leur maîtresse. A peine ils font cent pas
Que l'un s'écrie : " Ah ! la cuisse ! ah ! le bras ! "
L'autre criait la poitrine et la tête ;
Et n'ayant plus ces esprits animaux
Qui vont au coeur et qui font les héros
Ayant perdu cette ardeur enflammée
Avec leur sang au combat consumée
Tous deux meurtrisfaibleset languissants
Sur le gazon tombent en même temps
Et de leur sang ils rougissent la terre.
Leurs écuyersqui suivaient Martinguerre
Vont à sa pisteet gagnent le pays.
Les deux hérossans valetssans habits
Et sans argentétendus dans la plaine
Manquant de toutcroyaient leur fin prochaine ;
Lorsqu'une vieilleen passant vers ces lieux
Les voyant nuss'approcha plus près d'eux
Et eut pitiéles fit sur des civières
Porter chez elleet par des restaurants
En moins de rien leur rendit tous leurs sens
Leur coloriset leurs forces premières.

La bonne vieilleen ce lieu respecté
Est en odeur qu'on dit de sainteté.
Devers Ancône il n'est point de béate
Point d'âme sainte en qui la grâce éclate
Par des bienfaits plus signalésplus grands.
Elle prédit la pluie et le beau temps ;
Elle guérit les blessures légères
Avec de l'huile et de saintes prières ;
Elle a parfois converti des méchants.

Les paladins à la vieille contèrent
Leur aventureet conseil demandèrent.
La décrépite alors se recueillit
Pria Marieouvrit la boucheet dit :
Allez en paix, aimez tous deux vos belles,
Mais que ce soit à bonne intention ;
Et gardez-vous de vous tuer pour elles.
Les doux objets de votre affection
Sont maintenant à des épreuves rudes ;
Je plains leurs maux et vos sollicitudes.
Habillez-vous ; prenez des chevaux frais,
Ne manquez pas le chemin qu'il faut prendre ;
Le ciel par moi daigne ici vous apprendre,
Pour les trouver, qu'il faut courir après.

Le Poitevin admira l'énergie
De ce discours ; et le Breton pensif
Lui dit : " Je crois à votre prophétie
Nous poursuivrons le voleur fugitif
Quand nous aurons retrouvé des montures
Et des pourpointset surtout des armures. "
La vieille dit : " On vous en fournira. "
Un circoncis par bonheur était là
Enfant barbu d'Isâc et de Juda
Dont la belle âmeà servir empressée
Faisait fleurir la gent déprépucée.
Le digne Hébreu leur prêta galamment
Deux mille écus à quarante pour cent
Selon les us de la race bénite
En Canaan par Moïse conduite ;
Et le profit que le Juif s'arrogea
Entre la sainte et lui se partagea.

CHANT IX

Argument.- Comment La Trimouille et sire Arondel retrouvèrent leurs maîtresses en Provence
et du cas étrange advenu dans la Sainte-Baume.


Deux chevaliers qui se sont bien battus
Soit à chevalsoit à la noble escrime
Avec le sabre ou de longs fers pointus
De pied en cap tout couverts ou tout nus
Ont l'un pour l'autre une secrète estime ;
Et chacun d'eux exalte les vertus
Et les grands coups de son digne adversaire
Lorsque surtout il n'est plus en colère.
Mais s'il advientaprès ce beau conflit
Quelque accidentquelque triste fortune
Quelque misère à tous les deux commune
Incontinent le malheur les unit :
L'amitié naît de leurs destins contraires
Et deux héros persécutés sont frères.
C'est ce qu'on vit dans le cas si cruel
De La Trimouille et du triste Arondel.
Cet Arondel reçut de la nature
Une âme altièreindifférente et dure ;
Mais il sentit ses entrailles d'airain
Se ramollir pour le doux Poitevin :
Et La Trimouilleen se laissant surprendre
A ces beaux noeuds qui forment l'amitié
Suivit son goût ; car son coeur est né tendre.
Que je me sens, dit-il, fortifié,
Mon cher ami, par votre courtoisie !
Ma Dorothée, hélas ! me fut ravie ;
Vous m'aiderez, au milieu des combats,
A retrouver la trace de ses pas,
A délivrer ce que mon coeur adore ;
J'affronterai les plus cruels trépas
Pour vous nantir de votre Rosamore.

Les deux amantsles deux nouveaux amis
Partent ensembleetsur un faux avis
Marchent en hâteet tirent vers Livourne.
Le ravisseur d'un autre côté tourne
Par un chemin justement opposé.
Tandis qu'ainsi le couple se fourvoie
Au scélérat rien ne fut plus aisé
Que d'enlever sa noble et riche proie.
Il la conduit bientôt en sûreté.
Dans un château des chemins écarté
Près de la merentre Rome et Gaëte
Masure affreuseexécrable retraite
Où l'insolence et la rapacité
La gourmandise et la malpropreté
L'emportement de l'ivresse bruyante
Les démêlésles combats qu'elle enfante
La dégoûtante et sale impureté
Qui de l'amour éteint les tendres flammes
Tous les excès des plus vilaines âmes
Font voir à l'oeil ce qu'est le genre humain
Lorsqu'à lui-même il est livré sans frein.
Du Créateur image si parfaite.
Or voilà donc comme vous êtes faite !

En arrivantle corsaire effronté
Se met à tableet fait placer les belles
Sans compliment chacune à son côté
Mangedévoreet boit à leur santé.
Puis il leur dit : " Voyezmesdemoiselles
Qui de vous deux couche avec moi la nuit.
Tout m'est égaltout m'est bontout me duit ;
Poil blondpoil noirAnglaiseItalienne
Petite ou grandeinfidèle ou chrétienne
Il ne m'importe ; et buvons. " A ces mots
La rougeur monte à l'aimable visage
De Dorothéeelle éclate en sanglots ;
Sur ses beaux yeux il se forme un nuage
Qui tombe en pleurs sur ce nez fait au tour
Sur ce menton où l'on dit que l'Amour
Lui fit un creuxla caressant un jour ;
Dans la tristesse elle est ensevelie.
Judith l'Anglaiseun moment recueillie
Et regardant le corsaire inhumain
D'un air de tête et d'un souris hautain :
Je veux, dit-elle, avoir ici la joie
Sur le minuit de me voir votre proie ;
Et l'on saura ce qu'avec un bandit
Peut une Anglaise alors qu'elle est au lit.
A ce propos le brave Martinguerre
D'un gros baiser la barbouilleet lui dit :
J'aimai toujours les filles d'Angleterre.
Il la rebaise, et puis vide un grand verre,
En vide un autre, et mange, et boit, et rit,
Et chante, et jure ; et sa main effrontée
Sans nul égard se porte impudemment
Sur Rosamore, et puis sur Dorothée.
Celle-ci pleure ; et l'autre fièrement,
Sans s'émouvoir, sans changer de visage,
Laisse tout faire au rude personnage.
Enfin de table il sort en bégayant,
Le pied mal sûr, mais l'oeil étincelant,
Avertissant, d'un geste de corsaire,
Qu'on soit fidèle aux marchés convenus ;
Et, rayonnant des présents de Bacchus,
Il se prépare aux combats de Cythère.

La Milanaise, avec des yeux confus,
Dit à l'Anglaise : Oserez-vousma chère
Du scélérat consommer le désir ?
Mérite-t-il qu'une beauté si fière
S'abaisse au point de donner du plaisir ?
-- Je prétends bien lui donner autre chose
Dit Rosamore ; on verra ce que j'ose :
Je sais venger ma gloire et mes appas ;
Je suis fidèle au chevalier que j'aime.
Sachez que Dieupar sa bonté suprême
M'a fait présent de deux robustes bras
Et que Judith est mon nom de baptême.
Daignez m'attendre en cet indigne lieu
Laissez-moi faireet surtout priez Dieu. "
Puis elle partet va la tête haute
Se mettre au lit à côté de son hôte.

La nuit couvrait d'un voile ténébreux
Les toits pourris de ce repaire affreux ;
Des malandrins la grossière cohue
Cuvait son vindans la grange étendue ;
Et Dorothéeen ces moments d'horreur
Demeurait seuleet se mourait de peur.

Le boucanierdans la grosse partie
Par où l'on penseétait tout offusqué
De la vapeur des raisins d'Italie.
Moins à l'amour qu'au sommeil provoqué
Il va pressant d'une main engourdie
Les fiers appas dont son coeur est piqué ;
Et la Judithprodiguant ses tendresses
L'enveloppaitpar de fausses caresses
Dans les filets que lui tendait la mort.
Le dissolulassé d'un tel effort
Bâille un momenttourne la têteet dort.

A son chevet pendait le cimeterre
Qui fit longtemps redouter Martinguerre.
Notre Bretonne aussitôt le tira
En invoquant Judith et Débora
JahelAodet Simon nommé Pierre
Simon Barjone aux oreilles fatal
Qu'à surpasser l'héroïne s'apprête.
Puis empoignant les crins de l'animal
De sa main gaucheet soulevant la tête
La tête lourdeet le front engourdi
Du mécréant qui ronfle appesanti
Elle s'ajusteet sa droite élevée
Tranche le cou du brave débauché.
De sangde vin la couche est abreuvée ;
Le large troncde son chef détaché
Rougit le front de la noble héroïne
Par trente jets de liqueur purpurine.
Notre amazone alors saute du lit
Portant en main cette tête sanglante
Et va trouver sa compagne tremblante
Qui dans ses bras tombe et s'évanouit
Puis reprenant ses sens et son esprit :
Ah ! juste Dieu ! quelle femme vous êtes !
Quelle action ! quel coup, et quel danger !
Où fuirons-nous ? si sur ces entrefaites
Quelqu'un s'éveille, on va nous égorger.
-- Parlez plus bas, répliqua Rosamore ;
Ma mission n'est pas finie encore ;
Prenez courage, et marchez avec moi.
L'autre reprit courage avec effroi.

Leurs deux amantserrant toujours loin d'elles
Couraient partout sans avoir rien trouvé.
A Gêne enfin l'un et l'autre arrivé
Ayant par terre en vain cherché leurs belles
S'en vont par merà la merci des flots
Des deux objets qui troublent leur repos
Aux quatre vents demander des nouvelles.
Ces quatre vents les portent tour à tour
Tantôt au bord de cet heureux séjour
Où des chrétiens le père apostolique
Tient humblement les clefs du paradis ;
Tantôt au fond du golfe Adriatique
Où le vieux doge est l'époux de Téthys ;
Puis devers Napleau rivage fertile
Où Sannazar est trop près de Virgile
Ces dieux mutinspromptsailéset joufflus
Qui ne sont plus les enfants d'Orithye
Sur le dos bleu des flots qu'ils ont émus
Les font voguer à ces gouffres connus
Où l'onde amère autrefois engloutie
Par la Charybdeaujourd'hui ne l'est plus ;
Où de nos jours on ne peut plus entendre
Les hurlements des dogues de Scylla ;
Où les géants écrasés sous l'Etna
Ne jettent plus la flamme avec la cendre ;
Tant l'univers avec le temps changea !
Le couple errantnon loin de Syracuse
Va saluer la fontaine Aréthuse
Qui dans son seintout couvert de roseaux
De son amant ne reçoit plus les eaux.
Ils ont bientôt découvert le rivage
Où florissaient Augustin et Carthage ;
Séjour affreuxdans nos jours infecté
Par les fureurs et la rapacité
Des musulmansenfants de l'ignorance.
Enfin le ciel conduit nos chevaliers
Aux doux climats de la belle Provence.

Làsur les bords couronnés d'oliviers
On voit les tours de Marseille l'antique
Beau monument d'un vieux peuple ionique.
Noble citégrecque et libre autrefois
Tu n'as plus rien de ce double avantage ;
Il est plus beau de servir sous nos rois
C'estcomme on saitun bienheureux partage.
Mais tes confins possèdent un trésor
Plus merveilleuxplus salutaire encor.
Chacun connaît la belle Magdeleine
Qui de son temps ayant servi l'Amour
Servit le ciel étant sur le retour
Et qui pleura sa vanité mondaine.
Elle partit des rives du Jourdain
Pour s'en aller au pays de Provence
Et se fessa longtemps par pénitence
Au fond d'un creux du roc de Maximin.
Depuis ce temps un baume tout divin
Parfume l'air qu'en ces lieux on respire.
Plus d'une filleet plus d'un pèlerin
Grimpe au rocherpour abjurer l'empire
Du dieu d'amourqu'on nomme esprit malin.

On tient qu'un jour la pénitente juive
Prête à mourirrequit une faveur
De Maximinson pieux directeur.
Obtenez-moi, si jamais il arrive
Que sur mon roc une paire d'amants
En rendez-vous viennent passer leur temps,
Leurs feux impurs dans tous les deux s'éteignent ;
Qu'au même instant ils s'évitent, se craignent,
Et qu'une forte et vive aversion
Soit de leurs coeurs la seule passion.
Ainsi parla la sainte aventurière.
Son confesseur exauça sa prière.
Depuis ce tempsces lieux sanctifiés
Vous font haïr les gens que vous aimiez.

Les paladinsayant bien vu Marseilles
Son portsa radeet toutes les merveilles
Dont les bourgeois rebattaient leurs oreilles
Furent requis de visiter le roc
Ce roc fameuxsurnommé Sainte-Baume
Tant célébré chez la gent porte-froc
Et dont l'odeur parfumait le royaume.
Le beau Français y va par pitié
Le fier Anglais par curiosité.
En gravissant ils virent près du dôme
Sur les degrés dans ce roc pratiqués
Des voyageurs à prier appliqués.
Dans cette troupe étaient deux voyageuses
L'une à genouxmains jointescou tendu ;
L'autre deboutet des plus dédaigneuses.

O doux objets ! moment inattendu !
Ils ont tous deux reconnu leurs maîtresses !
Les voilà doncpécheurs et pécheresses
Dans ce parvis si funeste aux amours.
En peu de mots l'Anglaise leur raconte
Comment son braspar le divin secours
Sur Martinguerre a su venger sa honte.
Elle eut le soindans ce péril urgent
De se saisir d'une bourse assez ronde
Qu'avait le mortattendu que l'argent
Est inutile aux gens de l'autre monde.
Puis franchissantdans l'horreur de la nuit
Les murs mal clos de cet affreux réduit
Le sabre au poingvers la prochaine rive
Elle a conduit sa compagne craintive
Elle a monté sur un léger esquif ;
Et réveillant matelotscapitaine
En bien payantle couple fugitif
A navigué sur la mer de Tyrrhène.
Enfin des vents le sort capricieux
Ou bien le ciel qui fait tout pour le mieux
Les met tous quatre aux pieds de Magdeleine.

O grand miracle ! ô vertu souveraine !
A chaque mot que prononçait Judith
De son amant le grand coeur s'affadit :
Ciel ! quel dégoûtet bientôt quelle haine
Succède aux traits du plus charmant amour !
Il est payé d'un semblable retour.
Ce La Trimouilleà qui sa Dorothée
Parut longtemps plus belle que le jour
La trouve laideimbécileaffectée
Gauchemaussadeet lui tourne le dos.
La belle en lui voyait le roi des sots
Le détestaitet détournait la vue ;
Et Magdeleineau milieu d'une nue
Goûtait en paix la satisfaction
D'avoir produit cette conversion.

Mais Magdeleinehélas ! fut bien déçue :
Car elle obtint des saints du paradis
Que tout amant venu dans son logis
N'aimerait plus l'objet de ses faiblesses
Tant qu'il serait dans ses rochers bénis ;
Mais dans ses voeux la sainte avait omis
De stipuler que les amants guéris
Ne prendraient pas de nouvelles maîtresses.
Saint Maximin ne prévit point le cas ;
Dont il advint que l'Anglaise infidèle
Au Poitevin tendit ses deux beaux bras
Et qu'Arondel jouit des doux appas
De Dorothéeet fut enchanté d'elle.
L'abbé Trithème a même prétendu
Que Magdeleineà ce troc imprévu
Du haut des cieux s'était mise à sourire.
On peut le croireet la justifier.
La vertu plaît : maismalgré son empire
On a du goût pour son premier métier.

Il arriva que les quatre parties
De Sainte-Baume à peine étaient sorties
Que le miracle alors n'opéra plus.
Il n'a d'effet que dans l'auguste enceinte
Et dans le creux de cette roche sainte.
Au bas du montLa Trimouille confus
D'avoir haï quelque temps Dorothée
Rendant justice à ses touchants attraits.
La retrouva plus tendre que jamais
Plus que jamais elle s'en vit fêtée ;
Et Dorothéeen proie à sa douleur
Par son amour expia son erreur
Entre les bras du héros qu'elle adore.
Sire Arondel reprit sa Rosamore
Dont le courroux fut bientôt désarmé.
Chacun aima comme il avait aimé ;
Et je puis dire encor que Magdeleine
En les voyant leur pardonna sans peine.

Le dur Anglaisl'aimable Poitevin
Ayant chacun leur héroïne en croupe
Vers Orléans prirent leur droit chemin
Tous deux brûlant de rejoindre leur troupe
Et de venger l'honneur de leur pays.
Discrets amantsgénéreux ennemis
Ils voyageaient comme de vrais amis
Sans désormais se faire de querelles
Ni pour leurs roisni même pour leurs belles.

CHANT X

Argument.- Agnès Sorel poursuivie par l'aumônier de Jean Chandos.
Regrets de son amantetc. Ce qui advint à la belle Agnès dans un couvent.


Eh quoi ! toujours clouer une préface
A tous mes chants ! la morale me lasse ;
Un simple fait conté naïvement
Ne contenant que la vérité pure
Narré succinctsans frivole ornement
Point trop d'espritaucun raffinement
Voilà de quoi désarmer la censure.
Allons au faitlecteurtout rondement
C'est mon avis. Tableau d'après nature
S'il est bien faitn'a besoin de bordure.

Le bon roi Charleallant vers Orléans
Enflait le coeur de ses fiers combattants
Les remplissait de joie et d'espérance
Et relevait le destin de la France.
Il ne parlait que d'aller aux combats
Il étalait une fière allégresse ;
Mais en secret il soupirait tout bas
Car il était absent de sa maîtresse.
L'avoir laisséeavoir pu seulement
De son Agnès s'écarter un moment
C'était un trait d'une vertu suprême
C'était quitter la moitié de soi-même.

Lorsqu'il se fut au logis renfermé
Et qu'en son coeur il eut un peu calmé
L'emportement du démon de la gloire
L'autre démon qui préside à l'amour
Vint à ses sens s'expliquer à son tour ;
Il plaidait mieux : il gagna la victoire.
D'un air distraitle bon prince écouta
Tous les propos dont on le tourmenta :
Puis en sa chambre en secret il alla
Oùd'un coeur triste et d'une main tremblante
Il écrivit une lettre touchante
Que de ses pleurs tendrement il mouilla ;
Pour les sécher Bonneau n'était pas là.
Certain butorgentilhomme ordinaire
Fut dépêchéchargé du doux billet.
Une heure aprèsô douleur trop amère !
Notre courrier rapporte le poulet.
Le roisaisi d'une alarme mortelle
Lui dit : " Hélas ! pourquoi donc reviens-tu ?
Quoi ! mon billet ?... -- Siretout est perdu ;
Sirearmez-vous de force et de vertu.
Les Anglais... Sire... ah ! tout est confondu ;
Sire... ils ont pris Agnès et la Pucelle. "

A ce propos dit sans ménagement
Le roi tombaperdit tout sentiment
Et de ses sens il ne reprit l'usage
Que pour sentir l'effet de son tourment.
Contre un tel coup quiconque a du courage
N'est passans douteun véritable amant :
Le roi l'était ; un tel événement
Le transperçait de douleur et de rage.
Ses chevaliers perdirent tous leurs soins
A l'arracher à sa douleur cruelle ;
Charles fut prêt d'en perdre la cervelle :
Son pèrehélas ! devint fou pour bien moins.
Ah ! cria-t-il, que l'on m'enlève Jeanne,
Mes chevaliers, tous mes gens à soutane,
Mon directeur et le peu de pays
Que m'ont laissé mes destins ennemis !
Cruels Anglais, ôte-moi plus encore,
Mais laissez-moi ce que mon coeur adore.
Amour, Agnès, monarque malheureux !
Que fais-je ici, m'arrachant les cheveux ?
Je l'ai perdue, il faudra que j'en meure ;
Je l'ai perdue, et pendant que je pleure,
Peut-être, hélas ! quelque insolent Anglais
A son plaisir subjugue ses attraits,
Nés seulement pour des baisers français.
Une autre bouche à tes lèvres charmantes
Pourrait ravir ces faveurs si touchantes !
Une autre main caresser tes beautés !
Un autre.... ô ciel ! que de calamités !
Et qui sait même, en ce moment terrible,
A leurs plaisirs si tu n'es pas sensible ?
Qui sait, hélas ! si ton tempérament
Ne trahit pas ton malheureux amant ?
Le triste roide cette incertitude
Ne pouvant plus souffrir l'inquiétude
Va sur ce cas consulter les docteurs
Nécromanciensdevinssorboniqueurs
Juifsjacobinsquiconque savait lire.
Messieurs, dit-il, il convient de me dire
Si mon Agnès est fidèle à sa foi,
Si pour moi seul sa belle âme soupire :
Gardez-vous bien de tromper votre roi ;
Dites-moi tout ; de tout il faut m'instruire.
Eux bien payés consultèrent soudain
En grechébreusyriaquelatin :
L'un du roi Charle examine la main
L'autre en carré dessine une figure ;
Un autre observe et Vénuset Mercure ;
Un autre vason psautier parcourant
Disant amenet tout bas murmurant ;
Cet autre-ci regarde au fond d'un verre
Et celui-là fait des cercles à terre :
Car c'est ainsi que dans l'antiquité
On a toujours cherché la vérité.
Aux yeux du prince ils travaillentils suent ;
Puislouant Dieutous ensemble ils concluent
Que ce grand roi peut dormir en repos
Qu'il est le seulparmi tous les héros
A qui le cielpar sa grâce infinie
Daigne octroyer une fidèle amie ;
Qu'Agnès est sageet fuit tous les amants :
Puis fiez-vous à messieurs les savants !

Cet aumônier terribleinexorable
Avait saisi le moment favorable :
Malgré les crismalgré les pleurs d'Agnès
Il triomphait de ses jeunes attraits
Il ravissait des plaisirs imparfaits ;
Transports grossiersvolupté sans tendresse
Triste union sans douceursans caresse
Plaisirs honteux qu'Amour ne connaît pas :
Car qui voudrait tenir entre ses bras
Une beauté qui détourne la bouche
Qui de ses pleurs inonde votre couche ?
Un honnête homme a bien d'autres désirs :
Il n'est heureux qu'en donnant des plaisirs.
Un aumônier n'est pas si difficile ;
Il va piquant sa monture indocile
Sans s'informer si le jeune tendron
Sous son empire a du plaisir ou non.

Le page aimableamoureux et timide
Qui dans le bourg était allé courir
Pour dignement honorer et servir
La déité qui de son sort décide
Revint enfin. Las ! il revint trop tard.
Il entreil voit le damné de frappart
Quitout en feudans sa brutale joie
Se démenait et dévorait sa proie.
Le beau Monroseà cet objet fatal
Le fer en mainvole sur l'animal.
Du chapelain l'impudique furie
Cède au besoin de défendre sa vie ;
Du lit il sauteil empoigne un bâton
Il s'en escrimeil accole le page.
Chacun des deux est brave champion ;
Monrose est plein d'amour et de courage
Et l'aumônier de luxure et de rage.

Les gens heureux qui goûtent dans les champs
La douce paix fruit des jours innocents
Ont vu souventprès de quelque bocage
Un loup cruelaffamé de carnage
Qui de ses dents déchire la toison
Et boit le sang d'un malheureux mouton.
Si quelque chienà l'oreille écourtée
Au coeur superbeà la gueule endentée
Vient comme un traittout prêt à guerroyer
Incontinent l'animal carnassier
Laisse tomber de sa gueule écumante
Sur le gazon la victime innocente ;
Il court au chienquisur lui s'élançant
A l'ennemi livre un combat sanglant ;
Le loup mordutout bouillant de colère
Croit étrangler son superbe adversaire ;
Et le moutonpalpitant auprès d'eux
Fait pour le chien de très-sincères voeux.
C'était ainsi que l'aumônier nerveux
D'un coeur farouche et d'un bras formidable
Se débattait contre le page aimable ;
Tandis qu'Agnèsdemi-morte de peur
Restait au litdigne prix du vainqueur.

L'hôte et l'hôtesseet toute la famille
Et les valetset la petite fille
Montent au bruit ; on se jette entre-deux :
On fit sortit l'aumônier scandaleux ;
Et contre lui chacun fut pour le page :
Jeunesse et grâce ont partout l'avantage.
Le beau Monrose eut donc la liberté
De rester seul auprès de sa beauté ;
Et son rivalhardi dans sa détresse
Sans s'étonner alla chanter sa messe.

Agnès honteuseAgnès au désespoir
Qu'un sacristain à ce point l'eût pollue
Et plus encor qu'un beau page l'eût vue
Dans le combat indignement vaincue
Versait des pleurset n'osait plus le voir.
Elle eût voulu que la mort la plus prompte
Fermât ses yeux et terminât sa honte ;
Elle disaitdans son grand désarroi
Pour tout discours : " Ah ! monsieurtuez-moi.
-- Quivousmourir ! lui répondit Monrose ;
Je vous perdrais ! ce prêtre en serait cause !
Ah ! croyez-moisi vous aviez péché
Il faudrait vivre et prendre patience :
Est-ce à nous deux de faire pénitence ?
D'un vain remords votre coeur est touché
Divine Agnès : quelle erreur est la vôtre
De vous punir pour le péché d'un autre ! "
Si son discours n'était pas éloquent
Ses yeux l'étaient ; un feu tendre et touchant
Insinuait à la belle attendrie
Quelque désir de conserver la vie.

Fallut dîner : car malgré nos chagrins
(Chétif mortelj'en ai l'expérience)
Les malheureux ne font point abstinence ;
En enrageant on fait encor bombance ;
Voilà pourquoi tous ces auteurs divins
Ce bon Virgileet ce bavard Homère
Que tout savantmême en bâillantrévère
Ne manquent pointau milieu des combats
L'occasion de parler d'un repas.
La belle Agnès dîna donc tête à tête
Près de son litavec ce page honnête.
Tous deux d'abordégalement honteux
Sur leur assiette arrêtaient leurs beaux yeux ;
Puis enhardis tous deux se regardèrent
Et puis enfin tous deux ils se lorgnèrent.

Vous savez bien que dans la fleur des ans
Quand la santé brille dans tous vos sens
Qu'un bon dîner fait couler dans vos veines
Des passions les semences soudaines
Tout votre coeur cède au besoin d'aimer ;
Vous vous sentez doucement enflammer
D'une chaleur bénigne et pétillante ;
La chair est faibleet le diable vous tente.

Le beau Monroseen ces temps dangereux
Ne pouvant plus commander à ses feux
Se jette aux pieds de la belle éplorée :
O cher objet ! ô maîtresse adorée !
C'est à moi seul désormais de mourir ;
Ayez pitié d'un coeur soumis et tendre :
Quoi ! mon amour ne saurait obtenir
Ce qu'un barbare a bien osé vous prendre !
Ah ! si le crime a pu le rendre heureux,
Que devez-vous à l'amour vertueux !
C'est lui qui parle, et vous devez l'entendre.
Cet argument paraissait assez bon ;
Agnès sentit le poids de la raison.
Une heure pourtant elle osa se défendre ;
Elle voulut reculer son bonheur
Pour accorder le plaisir et l'honneur
Sachant très-bien qu'un peu de résistance
Vaut encor mieux que trop de complaisance.
Monrose enfinMonrose fortuné
Eut tous les droits d'un amant couronné ;
Du vrai bonheur il eut la jouissance.
Du prince Anglais la gloire et la puissance
Ne s'étendait que sur des rois vaincus
Le fier Henri n'avait pris que la France
Le lot du page était bien au-dessus.

Mais que la joie est trompeuse et légère !
Que le bonheur est chose passagère !
Le charmant page à peine avait goûté
De ce torrent de pure volupté
Que des Anglais arrive une cohorte.
On monteon entreon enfonce la porte.
Couple enivré de caresses d'amour
C'est l'aumônier qui vous joua ce tour.
Le douce Agnèsde crainte évanouie
Avec Monrose est aussitôt saisie ;
C'est à Chandos on prétend les mener.
A quoi Chandos va-t-il les condamner ?
Tendres amantsvous craignez sa vengeance ;
Vous savez trop par votre expérience
Que cet Anglais est sans compassion.
Dans leurs beaux yeux est la confusion ;
Le désespoir les presse et les dévore ;
Et cependant ils se lorgnaient encore :
Ils rougissaient de s'être faits heureux ;
A Jean Chandos que diront-ils tous deux ?
Dans le chemin advint que de fortune
Ce corps anglais rencontra sur la brune
Vingt chevaliers qui pour Charles tenaient
Et qui de nuit en ces quartiers rôdaient
Pour découvrir si l'on avait nouvelle
Touchant Agnèset touchant la Pucelle.

Quand deux mâtinsdeux coqs et deux amants
Nez contre nezse rencontrent aux champs ;
Lorsqu'un suppôt de la grâce efficace
Trouve un cou tors de l'école d'Ignace ;
Quand un enfant de Luther ou Calvin
Voit par hasard un prêtre ultramontain
Sans perdre temps un grand combat commence
A coups de gueuleou de plumeou de lance.
Semblablement les gendarmes de France
Tout du plus loin qu'ils virent les Bretons
Fondent dessuslégers comme faucons.
Les gens anglais sont gens qui se défendent ;
Mille beaux coups se donnent et se rendent.
Le fier coursier qui notre Agnès portait
Etait actifjeunefringant comme elle ;
Il se cabraitil ruaitil tournait ;
Après allaitsautillant sur la selle.
Bientôt au bruit des cruels combattants
Il s'effaroucheil prend le mord aux dents.
Agnès en vain veut d'une main timide
Le gouverner dans sa course rapide ;
Elle est trop faible : il lui fallut enfin
A son cheval remettre son destin.

Le beau Monroseau fort de la mêlée
Ne peut savoir où sa nymphe est allée ;
Le coursier vole aussi prompt que le vent ;
Et sans relâche ayant couru six mille
Il s'arrêta dans un vallon tranquille
Tout vis-à-vis la porte d'un couvent.
Un bois était près de ce monastère :
Auprès du bois une onde vive et claire
Fuit et revientet par de longs détours
Parmi des fleurselle poursuit son cours.
Plus loin s'élève une colline verte
A chaque automne enrichie et couverte
Des doux présents dont Noé nous dota
Lorsqu'à la fin son grand coffre il quitta
Pour réparer du genre humain la perte
Et quelassé du spectacle de l'eau
Il fit du vin par un art tout nouveau.
Flore et Pomoneet la féconde haleine
Des doux zéphyrs parfument ces beaux champs ;
Sans se lasserl'oeil charmé s'y promène.
Le paradis de nos premiers parents
N'avait point eu de vallons plus riants
Plus fortunés ; et jamais la nature
Ne fut plus belleet plus riche et plus pure.
L'air qu'on respire en ces lieux écartés
Porte la paix dans les coeurs agités
Etdes chagrins calmant l'inquiétude
Fait aux mondains aimer la solitude.

Au bord de l'onde Agnès se reposa
Sur le couvent ses deux beaux yeux fixa
Et de ses sens le trouble s'apaisa.
C'étaitlecteurun couvent de nonnettes.
Ah ! dit Agnès, adorables retraites !
Lieux où le ciel a versé ses bienfaits !
Séjour heureux d'innocence et de paix !
Hélas ! du ciel la faveur infinie
Peut-être ici me conduit tout exprès,
Pour y pleurer les erreurs de ma vie.
De chastes soeurs, épouses de leur Dieu,
De leurs vertus embaument ce beau lieu ;
Et moi, fameuse entre les pécheresses,
J'ai consumé mes jours dans les faiblesses.
Agnès ainsiparlant à haute voix
Sur le portail aperçut une croix :
Elle adorad'humilité profonde
Ce signe heureux du salut de ce monde ;
Etse sentant quelque componction
Elle comptait s'en aller à confesse ;
Car de l'amour à la dévotion
Il n'est qu'un pas ; l'un et l'autre est faiblesse.

Or du moutier la vénérable abbesse
Depuis deux jours était allée à Blois
Pour du couvent y soutenir les droits.
Ma soeur Besogne avait en son absence
Du saint troupeau la bénigne intendance.
Elle accourut au plus vite au parloir
Puis fit ouvrir pour Agnès recevoir.
Entrez, dit-elle, aimable voyageuse ;
Quel bon patron, quelle fête joyeuse
Peut amener aux pieds de nos autels
Cette beauté dangereuse aux mortels ?
Seriez-vous point quelque ange ou quelque sainte
Qui des hauts cieux abandonne l'enceinte,
Pour ici-bas nous faire la faveur
De consoler les filles du Seigneur ?

Agnès répond : " C'est pour moi trop d'honneur.
Je suisma soeurune pauvre mondaine ;
De grands péchés mes beaux jours sont ourdis ;
Et si jamais je vais en paradis
Je n'y serais qu'auprès de Magdeleine.
De mon destin le caprice fatal
Dieumon bon angeet surtout mon cheval
Ne sais commenten ces lieux m'ont portée.
De grands remords mon âme est agitée ;
Mon coeur n'est point dans le crime endurci ;
J'aime le bienj'en ai perdu la trace
Je la retrouveet je sens que la grâce
Pour mon salut veut que je couche ici. "

Ma soeur Besogneavec douceur prudente
Encouragea la belle pénitente :
Etde la grâce exaltant les attraits
Dans sa cellule elle conduit Agnès ;
Cellule propre et bien illuminée
Pleine de fleurset galamment ornée
Lit ample et doux : on dirait que l'Amour
A de ses mains arrangé ce séjour.
Agnès tout bas louant la Providence
Vit qu'il est doux de faire pénitence.

Après souper (car je n'omettrai point
Dans mes récits ce noble et digne point)
Besogne dit à la belle étrangère :
Il est nuit close, et vous savez, ma chère,
Que c'est le temps où les esprits malins
Rôdent partout, et vont tenter les saints.
Il nous faut faire une oeuvre profitable ;
Couchons ensemble, afin que si le diable
Veut contre nous faire ici quelque effort,
Nous trouvant deux, le diable en soit moins fort.
La dame errante accepta la partie :
Elle se coucheet croit faire oeuvre pie
Croit qu'elle est sainteet que le ciel l'absout ;
Mais son destin la poursuivait partout.

Puis-je au lecteur raconter sans vergogne
Ce que c'était que cette soeur Besogne ?
Il faut le direil faut tout publier.
Ma soeur Besogne était un bachelier
Qui d'un Hercule eut la force en partage
Et d'Adonis le gracieux visage
N'ayant encor que vingt ans et demi
Blanc comme laitet frais comme rosée.
La dame abbesseen personne avisée
En avait fait depuis peu son ami.
Soeur bachelier vivait dans l'abbaye
En cultivant son ouaille jolie :
Ainsi qu'Achilleen fille déguisé
Chez Lycomède était favorisé
Des doux baisers de sa Déidamie.

La pénitente était à peine au lit
Avec sa soeursoudain elle sentit
Dans la nonnain métamorphose étrange.
Assurément elle gagnait au change.
Crierse plaindreéveiller le couvent
N'aurait été qu'un scandale imprudent.
Souffrir en paixsoupirer et se taire
Se résigner est tout ce qu'on peut faire ;
Puis rarement en telle occasion
On a le temps de la réflexion.
Quand soeur Besogne à sa fureur claustrale
(Car on se lasse) eut mis quelque intervalle
La belle Agnèsnon sans contrition
Fit en secret cette réflexion :
C'est donc en vain que j'eus toujours en tête
Le beau projet d'être une femme honnête ;
C'est donc en vain que l'on fait ce qu'on peut :
N'est pas toujours femme de bien qui veut.

 

CHANT XI

Argument.- Les Anglais violent le couvent :
combat de saint Georgepatron d'Angleterre
contre saint Denyspatron de la France.


Je vous diraisans harangue inutile
Que le matin nos deux charmants reclus
Lassés tous deux des plaisirs défendus
S'abandonnaientl'un vers l'autre étendus
Au doux repos d'une ivresse tranquille.

Un bruit affreux dérange leur sommeil.
De tous côtés le flambeau de la guerre
L'horrible mort éclaire leur réveil ;
Près du couvent le sang couvrait la terre.
Cet escadrons de malandrins anglais
Avait battu cet escadron français.
Ceux-ci s'en vont au travers de la plaine
Le fer en main ; ceux-là volent après
Frappanttuantcriant tous hors d'haleine :
Mourez sur l'heure, ou rendez-nous Agnès.
Mais aucun d'eux n'en savait de nouvelles.
Le vieux Colinpasteur de ces cantons
Leur dit : " Messieursen gardant mes moutons
Je vis hier le miracle des belles
Qui vers le soir entrait en ce moutier. "
Lors les Anglais se mirent à crier :
Ah ! c'est Agnès, n'en doutons point, c'est elle ;
Entrons, amis. La cohorte cruelle
Saute à l'instant dessus ces murs bénis :
Voilà les loups au milieu des brebis.

Dans le dortoirde cellule en cellule
A la chapelleà la caveen tout lieu
Ces ennemis des servantes de Dieu
Attaquent tout sans honte et sans scrupule.
Ah ! soeur Agnèssoeur Martonsoeur Ursule
Où courez-vouslevant les mains aux cieux
Le trouble au seinla mort dans vos beaux yeux ?
Où fuyez-vouscolombes gémissantes ?
Vous embrassezinterditestremblantes
Ce saint autelasile redouté
Sacré garant de votre chasteté.
C'est vainementdans ce péril funeste
Que vous criez à votre époux céleste :
A ses yeux mêmeà ces mêmes autels
Tendre troupeauvos ravisseurs cruels
Vont profaner la foi pure et sacrée
Qu'innocemment votre bouche a jurée.

Je sais qu'il est des lecteurs bien mondains
Gens sans pudeurennemis des nonnains
Mauvais plaisantsde qui l'esprit frivole
Ose insulter aux filles qu'on viole :
Laissons-les dire. Hélas ! mes chères soeurs
Qu'il est affreux pour de si jeunes coeurs
Pour des beautés si simplessi timides
De se débattre en des bras homicides ;
De recevoir les baisers dégoûtants
De ces félons de carnage fumants
Quid'un effort détestable et farouche
Les yeux en feule blasphème à la bouche
Mêlant l'outrage avec la volupté
Vous font l'amour avec férocité ;
De qui l'haleine horribleempoisonnée
La barbe dureet la main forcenée
Le corps hideuxle bras noir et sanglant
Semblent donner la mort en caressant
Et qu'on prendrait dans leurs fureurs étranges
Pour des démons qui violent des anges !

Déjà le crimeaux regards effrontés
A fait rougir ces pudiques beautés.
Soeur Rebondisi dévote et si sage
Au fier Shipunk est tombée en partage ;
Le dur Barclayl'incrédule Warton
Sont tous les deux après soeur Amidon.
On pleureon prieon jureon presseon cogne.
Dans le tumulte on voyait soeur Besogne
Se débattant contre Bard et Parson :
Ils ignoraient que Besogne est garçon
Et la pressaient sans entendre raison.
Aimable Agnèsdans la troupe affligée
Vous n'étiez pas pour être négligée ;
Et votre sortobjet charmant et doux
Est à jamais de pécher malgré vous.
Le chef sanglant de la gent sacrilège
Hardi vainqueurvous presse et vous assiège
Et les soldatssoumis dans leur fureur
Avec respect lui cédaient cet honneur.

Le juste cielen ses décrets sévères
Met quelquefois un terme à nos misères.
Car dans le temps que messieurs d'Albion
Avaient placé l'abomination
Tout au milieu de la sainte Sion
Du haut des cieuxle patron de la France
Le bon Denyspropice à l'innocence
Crut échapper aux soupçons inquiets
Du fier saint Georgeennemi des Français.
Du Paradis il vint en diligence.
Maispour descendre au terrestre séjour
Plus ne monta sur un rayon du jour ;
Sa marche alors aurait paru trop claire.
Il s'en alla vers le dieu du mystère ;
Dieu sage et fingrand ennemi du bruit
Qui partout vole et ne va que de nuit ;
Il favorise (et certes c'est dommage)
Force friponsmais il conduit le sage :
Il est sans cesse à l'égliseà la cour ;
Au temps jadis il a guidé l'Amour.
Il mit d'abord au milieu d'un nuage
Le bon Denys ; puis il fit le voyage
Par un chemin solitaireécarté
Parlant tout baset marchant de côté.

Des bons Français le protecteur fidèle
Non loin de Blois rencontra la Pucelle
Qui sur le dos de son gros muletier
Gagnait pays par un petit sentier
En priant Dieu qu'une heureuse aventure
Lui fît enfin retrouver son armure.
Tout du plus loin que saint Denys la vit
D'un ton bénin le bon patron lui dit :
O ma Pucelle, ô vierge destinée
A protéger les filles et les rois,
Viens secourir la pudeur aux abois,
Viens réprimer la rage forcenée,
Viens ; que ce bras vengeur des fleurs de lis
Soit le sauveur de mes tendrons bénis :
Vois ce couvent, le temps presse, on viole ;
Viens, ma Pucelle ! Il ditet Jeanne y vole.
Le cher patronlui servant d'écuyer
A coup de fouet hâtait le muletier.

Vous voiciJeanneau milieu des infâmes
Qui tourmentaient ces vénérables dames.
Jeanne était nue ; un Anglais impudent
Vers cet objet tourne soudain la tête ;
Il la convoite ; il pense fermement
Qu'elle venait pour être de la fête.
Vers elle il courtet sur sa nudité
Il va cherchant la sale volupté.
On lui répond d'un coup de cimeterre
Droit sur le nez. L'infâme roule à terre
Jurant ce mot des Français révéré
Mot énergiqueau plaisir consacré
Mot que souvent le profane vulgaire
Indignement prononce en sa colère.

Jeanneà ses pieds foulant son corps sanglant
Criait tout haut à ce peuple méchant :
Cessez, cruels ; cessez, troupe profane ;
O violeurs, craignez Dieu, craignez Jeanne !
Ces mécréantsau grand oeuvre attachés
N'écoutaient riensur leurs nonnains juchés :
Tels des ânons broutent des fleurs naissantes
Malgré les cris du maître et des servantes.
Jeannequi voit leurs impudents travaux
De grande horreur saintement transportée
Invoquant Dieude Denys assistée
Le fer en mainvole de dos en dos
De nuque en nuqueet d'échine en échine
Frappantperçant de sa pique divine
Pourfendant l'un alors qu'il commençait ;
Dépêchant l'autre alors qu'il finissait
Et moissonnant la cohorte félonne ;
Si que chacun fut percé sur sa nonne
Et perdant l'âme au fort de son désir
Allait au diable en mourant de plaisir.

Isâc Wartondont la lubrique rage
Avait pressé son détestable ouvrage
Ce dur Warton fut le seul écuyer
Qui de sa nonne osa se délier
Et droit en piedreprenant son armure
Attendit Jeanneet changea de posture.

O vousgrand saintprotecteur de l'État
Bon saint Denystémoin de ce combat
Daignez redire à ma muse fidèle
Ce qu'à vos yeux fit alors ma Pucelle.
Jeanne d'abord frémits'émerveilla :
Mon cher Denys ! mon saint ! que vois-je là ?
Mon corselet, mon armure céleste,
Ce beau présent que tu m'avais donné,
Brille à mes yeux au dos de ce damné !
Il a mon casque, il a ma soubreveste.
Il était vrai ; la Jeanne avait raison :
La belle Agnèsen troquant de jupon
De cette armure en secret habillée
Par Jean Chandos fut bientôt dépouillée.
Isâc Wartonécuyer de Chandos
Prit cette armure et s'en couvrit le dos.

O Jeanne d'Arc ! ô fleur des héroïnes !
Tu combattais pour des armes divines
Pour ton grand roi si longtemps outragé
Pour la pudeur de cent bénédictines
Pour saint Denys de leur honneur chargé.
Denys la voit qui donne avec audace
Cent coups de sabre à sa propre cuirasse
A son armet d'une aigrette ombragé.
Au mont Etnadans leur forge brûlante
Du noir Vulcain les borgnes compagnons
Font retentir l'enclume étincelante
Sous des marteaux moins pesants et moins prompts
En préparant au maître du tonnerre
Son gros canon trop bravé sur la terre.

Le fier Anglaisde fer enharnaché
Recule un pas ; son âme est stupéfaite
Quand il se voit si rudement touché
Par une jeune et fringante brunette.
La voyant nueil sentit des remords ;
Sa main tremblait de blesser ce beau corps.
Il se défendet combat en arrière
De l'ennemie admirant les trésors
Et se moquant de sa vertu guerrière.

Saint Georges alors du sein du paradis
Ne voyant plus son confrère Denys
Se douta bien que le saint de la France
Portait aux siens sa divine assistance.
Il promenait ses regards inquiets
Dans les recoins du céleste palais.
Sans balancer aussitôt il demande
Son beau cheval connu dans la Légende.
Le cheval vint ; George le bien monté
La lance au poinget le sabre au côté
Va parcourant cet effroyable espace
Que des humains veut mesurer l'audace ;
Ces cieux diversces globes lumineux
Que fait tourner René le songe-creux
Dans un amas de subtile poussière
Beaux tourbillons que l'on ne prouve guère
Et que Newtonrêveur bien plus fameux
Fait tournoyer sans boussole et sans guide
Autour du rientout au travers du vide.

Georgeenflammé de dépit et d'orgueil
Franchit ce videarrive en un clin d'oeil
Devers les lieux arrosés par la Loire
Où saint Denys croyait chanter victoire.
Ainsi l'on voit dans la profonde nuit
Une comèteen sa longue carrière
Étinceler d'une horrible lumière :
On voit sa queueet le peuple frémit ;
Le pape en trembleet la terre étonnée
Croit que les vins vont manquer cette année.

Tout du plus loin que saint George aperçut
Monsieur Denysde colèreil s'émut ;
Etbrandissant sa lance meurtrière
Il dit ces mots dans le vrai goût d'Homère :
Denys, Denys ! rival faible et hargneux,
Timide appui d'un parti malheureux,
Tu descends donc en secret sur la terre
Pour égorger mes héros d'Angleterre !
Crois-tu changer les ordres du destin,
Avec ton âne et ton bras féminin ?
Ne crains-tu pas que ma juste vengeance
Punisse enfin, toi, ta fille, et la France ?
Ton triste chef, branlant sur ton cou tors,
S'est vu déjà séparé de ton corps :
Je veux t'ôter, aux yeux de ton Église,
Ta tête chauve en son lieu mal remise,
Et t'envoyer vers les murs de Paris,
Digne patron des badauds attendris,
Dans ton faubourg, où l'on chôme ta fête,
Tenir encor et rebaiser ta tête.

Le bon Denyslevant les mains aux cieux
Lui répondit d'un ton tendre et pieux :
O grand saint George, ô mon puissant confrère
Veux-tu toujours écouter ta colère ?
Depuis le temps que nous sommes au ciel,
Ton coeur dévot est tout pétri de fiel.
Nous faudra-t-il, bienheureux que nous sommes,
Saints enchâssés, tant fêtés chez les hommes,
Nous qui devons l'exemple aux nations,
Nous décrier par nos divisions ?
Veux-tu porter une guerre cruelle
Dans le séjour de la paix éternelle ?
Jusques à quand les saints de ton pays
Mettront-ils donc le trouble en paradis ?
O fiers anglais, gens toujours trop hardis,
Le ciel un jour, à son tour en colère,
Se lassera de vos façons de faire ;
Ce ciel n'aura, grâce à vos soins jaloux,
Plus de dévots qui viennent de chez vous.
Malheureux saint, pieux atrabilaire ;
Patron maudit d'un peuple sanguinaire,
Sois plus traitable ; et, pour Dieu, laisse-moi
Sauver la France et secourir mon roi.

A ce discoursGeorgebouillant de rage
Sentit monter le rouge à son visage ;
Etdes badauds contemplant le patron
Il redoubla de force et de courage
Car il prenait Denys pour un poltron.
Il fond sur luitel qu'un puissant faucon
Vole de loin sur un tendre pigeon.
Denys reculeet prudent il appelle
A haute voix son âne si fidèle
Son âne ailésa joie et son secours.
Viens, criait-il, viens défendre mes jours.
Ainsi parlantle bon Denys oublie
Que jamais saint n'a pu perdre la vie.

Le beau grison revenait d'Italie
En ce moment ; et moiconteur succinct
J'ai déjà dit ce qui fit qu'il revint.
A son Denys dos et selle il présente.
Notrepatron sur son âne élancé
Sentit soudain sa valeur renaissante.
Subtilement il avait ramassé
Le fer sanglant d'un Anglais trépassé ;
Lorsbrandissant le fatal cimeterre
Il pousse à Georgeil le presseil le serre.
George indigné lui fait tomber en bref
Trois horions sur son malheureux chef.
Tous sont parés ; Denys garde sa tête
Et de ses coups dirige la tempête
Sur le cheval et sur le cavalier.
Le feu jaillit sur l'élastique acier ;
Les fers croiséset de taille et de pointe
A tout moment vontau fort du combat
Chercher le coule casquele rabat
Et l'auréoleet l'endroit délicat
Où la cuirasse à l'aiguillette est jointe.

Ces vains efforts les rendaient plus ardents ;
Tous deux tenaient la victoire en suspens
Quand de sa voix terrible et discordante
L'âne entonna son octave écorchante.
Le ciel en tremble ; Écho du fond des bois
En frémissant répète cette voix.
George pâlit : Denys d'une main leste
Fait une feinteet d'un revers céleste
Tranche le nez du grand saint d'Albion.
Le bout sanglant roule sur son arçon.

Georgesans nezmais non pas sans courage
Venge à l'instant l'honneur de son visage
Et jurant Dieuselon les nobles us
De ses Anglaisd'un coup de cimeterre
Coupe à Denys ce que jadis saint Pierre
Certain jeudifit tomber à Malchus.

A ce spectacleà la voix ampoulée
De l'âne saintà ces terribles cris
Tout fut ému dans les divins lambris.
Le beau portail de la voûte étoilée
S'ouvrit alorset des arches du ciel
On vit sortir l'archange Gabriel
Quisoutenu sur ses brillantes ailes
Fend doucement les plaines éternelles
Portant en main la verge qu'autrefois
Devers le Nil eut le divin Moïse
Quand dans la mersuspendue et soumise
Il engloutit les peuples et les rois.

" Que vois-je ici ? cria-t-il en colère ;
Deux saints patronsdeux enfants de lumière
Du Dieu de paix confidents éternels
Vont s'échiner comme de vils mortels !
Laissezlaissez aux sots enfants des femmes
Les passionset le feret les flammes ;
Abandonnez à leur profane sort
Les corps chétifs de ces grossières âmes
Nés dans la fangeet formés pour la mort :
Mais vousenfantsqu'au séjour de la vie
Le ciel nourrit de sa pure ambroisie
Êtes-vous las d'être trop fortunés ?
Êtes-vous fous ? ciel ! une oreilleun nez !
Vous que la grâce et la miséricorde
Avaient formés pour prêcher la concorde
Pouvez-vous bien de je ne sais quels rois
En étourdis embrasser la querelle ?
Ou renoncez à la voûte éternelle
Ou dans l'instant qu'on se rende à mes lois.
Que dans vos coeurs la charité s'éveille.
George insolentramassez cette oreille
Ramassezdis-je ; et vousMonsieur Denys
Prenez ce nez avec vos doigts bénis :
Que chaque chose en son lieu soit remise. "

Denys soudain vad'une main soumise
Rendre le bout du nez qu'il fit camus.
George à Denys rend l'oreille dévote
Qu'il lui coupa. Chacun des deux marmotte
A Gabriel un gentil oremus ;
Tout se rajusteet chaque cartilage
Va se placer à l'air de son visage.
Sangfibreschairtout se consolida ;
Et nul vestige aux deux saints ne resta
De nez coupéni d'oreille abattue ;
Tant les saints ont la chair ferme et dodue !

Puis Gabriel d'un ton de président :
Çà qu'on s'embrasse. Il ditet dans l'instant
Le doux Denyssans fiel et sans colère
De bonne foi baisa son adversaire :
Mais le fier George en l'embrassant jurait
Et promettait que Denys le paierait.
Le bel archangeaprès cette embrassade
Prend mes deux saintset d'un air gracieux
A ses côtés les fait voguer aux cieux
Où de nectar on leur verse rasade.

Peu de lecteurs croiront ce grand combat ;
Mais sous les murs qu'arrosait le Scamandre
N'a-t-on pas vu jadis avec éclat
Les dieux armés de l'Olympe descendre ?
N'a-t-on pas vu chez chez cet Anglais Milton
D'anges ailés toute une légion
Rougir de sang les célestes campagnes
Jeter au nez quatre ou cinq cents montagnes
Etqui pis estavoir du gros canon ?
Or si jadis Michel et le démon
Se sont battusmessieurs Denys et George
Pouvaient sans douteà plus forte raison
Se rencontrer et se couper la gorge.

Mais dans le ciel si la paix revenait
Il en était autrement sur la terre
Séjour maudit de discorde et de guerre.
Le bon roi Charle en cent endroits courait
Nommait Agnèsla cherchaitla pleurait.
Et cependant Jeanne la foudroyante
De son épée invincible et sanglante
Au fier Warton le trépas préparait :
Elle l'atteint vers l'énorme partie
Dont cet Anglais profana le couvent ;
Warton chancelleet son glaive tranchant
Quitte sa main par la mort engourdie ;
Il tombeet meurt en reniant les saints.
Le vieux troupeau des antiques nonnains
Voyant aux pieds de l'amazone auguste
Le chevalier sanglant et trébuché
Disant Aves'écriait : " Il est juste
Qu'on soit puni par où l'on a péché. "

Soeur Rebondiqui dans la sacristie
A succombé sous le vainqueur impie
Pleurait le traître en rendant grâce au ciel ;
Et mesurant des yeux le criminel
Elle disait d'une voix charitable :
Hélas ! hélas ! nul ne fut plus coupable.

CHANT XII

Argument.- Monrose tue l'aumonierCharles retrouve Agnès
qui se consolait avec Monrose dans le château de Cutendre.


J'avais juré de laisser la morale
De conter netde fuir les longs discours :
Mais que ne peut ce grand dieu des amours ?
Il est bavardet ma plume inégale
Va griffonnant de son bec effilé
Ce qu'il inspire à mon cerveau brûlé.
Jeunes beautésfillesveuves ou femmes
Qu'il enrôla sous ses drapeaux charmants
Vous qui lancez et recevez ses flammes
Or dites-moiquand deux jeunes amants
Égaux en grâceen mériteen talents
Au doux plaisir tous deux vous sollicitent
Également vous pressentvous excitent
Mettent en feu vos sensibles appas
Vous éprouvez un étrange embarras.
Connaissez-vous cette histoire frivole
D'un certain âneillustre dans l'école ?
Dans l'écurie on vint lui présenter
Pour son dîner deux mesures égales
De même formeà pareils intervalles :
Des deux côtés l'âne se vit tenter
Égalementetdressant ses oreilles
Juste au milieu des deux formes pareilles
De l'équilibre accomplissant les lois
Mourut de faimde peur de faire un choix.
N'imitez point cette philosophie ;
Daignez plutôt honorer tout d'un temps
De vos bontés vos deux jeunes amants
Et gardez-vous de risquer votre vie.

A quelques pas de ce joli couvent
Si polluési tristeet si sanglant
Où le matin vingt nonnes affligées
Par l'amazone ont été trop vengées
Près de la Loire était un vieux château
A pont-levismâchicoulistourelles ;
Un long canal transparentà fleur d'eau
En serpentant tournait auprès d'icelles
Puis embrassaiten quatre cents jets d'arc
Les murs épais qui défendaient le parc.
Un vieux baronsurnommé de Cutendre
Était seigneur de cet heureux logis.
En sûreté chacun pouvait s'y rendre :
Le vieux seigneurdont l'âme est bonne et tendre
En avait fait l'asile du pays.
FrançaisAnglaistous étaient ses amis ;
Tout voyageur en cocheen botteen guêtre
Ou princeou moineou nonneou turcou prêtre
Y recevait un accueil gracieux :
Mais il fallait qu'on entrât deux à deux ;
Car tout baron a quelque fantaisie
Et celui-ci pour jamais résolut
Qu'en son châtel en nombre pair on fût
Jamais impair : telle était sa folie.
Quand deux à deux on abordait chez lui
Tout allait bien : mais malheur à celui
Qui venait seul en ce logis se rendre !
Il soupait mal ; il lui fallait attendre
Qu'un compagnon formât ce nombre heureux
Nombre parfait qui fait que deux font deux.

La fière Jeanne ayant repris ses armes
Qui cliquetaient sur ses robustes charmes
Devers la nuit y conduisit au frais
En devisantla belle et douce Agnès.
Cet aumônier qui la suivait de près
Cet aumônier ardentinsatiable
Arrive aux murs du logis charitable.
Ainsi qu'un loup qui mâche sous sa dent
Le fin duvet d'un jeune agneau bêlant
Plein de l'ardeur d'achever sa curée
Va du bercail escalader l'entrée :
Telenflammé de sa lubrique ardeur
L'oeil tout en feul'aumônier ravisseur
Allait cherchant les restes de sa joie
Qu'on lui ravit lorsqu'il tenait sa proie.
Il sonneil crie : on vient ; on aperçut
Qu'il était seulet soudain il parut
Que les deux bois dont les forces mouvantes
Font ébranler les solives tremblantes
Du pont-levis par les airs s'élevaient
Ets'élevantle pont-levis haussaient.
A ce spectacleà cet ordre du maître
Qui jura Dieu ? ce fut mon vilain prêtre.
Il suit des yeux les deux mobiles bois ;
Il tend les mainsveut crierperd la voix.
On voit souventdu haut d'une gouttière
Descendre un chat auprès d'une volière :
Passant la griffe à travers les barreaux
Qui contre lui défendent les oiseaux
Son oeil poursuit cette espèce emplumée
Qui se tapit au fond d'une ramée.
Notre aumônier fut encor plus confus
Alors qu'il vit sous des ormes touffus
Un beau jeune homme à la tresse dorée
Au sourcil noirà la mine assurée
Aux yeux brillantsau menton cotonné
Au teint fleuripar les grâces orné
Tout rayonnant des couleurs du bel âge :
C'était l'Amourou c'était mon beau page ;
C'était Monrose. Il avait tout le jour
Cherché l'objet de son naissant amour.
Dans le couvent reçu par les nonnettes
Il apparut à ces filles discrètes
Non moins charmant que l'ange Gabriel
Pour les bénir venant du haut du ciel.
Les tendres soeursvoyant le beau Monrose
Sentaient rougir leurs visages de rose
Disant tout bas : " Ah ! que n'était-il là
Dieu paternelquand on nous viola ? "
Toutes en cercle autour de lui se mirent
Parlant sans cesse ; et lorsqu'elles apprirent
Que ce beau page allait chercher Agnès
On lui donna le coursier le plus frais
Avec un guideafin que sans esclandre
Il arrivât au château de Cutendre.

En arrivantil vit près du chemin
Non loin du pontl'aumônier inhumain.
Lorstout ému de joie et de colère :
Ah ! c'est donc toi, prêtre de Belzébut !
Je jure ici Chandos et mon salut,
Et, plus encor, les yeux qui m'ont su plaire,
Que tes forfaits vont enfin se payer.
Sans repartirle bouillant aumônier
Prend d'une main par la rage tremblante
Un pistoleten presse la détente ;
Le chien s'abatle feu prendle coup part ;
Le plomb chassé siffle et vole au hasard
Suivant au loin la ligne mal mirée
Que lui traçait une main égarée.
Le page viseetpar un coup plus sûr
Atteint le frontce front horrible et dur
Où se peignait une âme détestable.

L'aumônier tombeet le page vainqueur
Sentit alors dans le fond de son coeur
De la pitié le mouvement aimable.
Hélas ! dit-il, meurs du moins en chrétien,
Dis Te Deum ; tu vécus comme un chien ;
Demande au ciel pardon de ta luxure ;
Prononce amen ; donne ton âme à Dieu.
-- Non, répondit le maraud à tonsure ;
Je suis damné, je vais au diable : adieu.
Il ditet meurt ; son âme déloyale
Alla grossir la cohorte infernale.

Tandis qu'ainsi ce monstre impénitent
Allait rôtir aux brasiers de Satan
Le bon roi Charleaccablé de tristesse
Allait cherchant son errante maîtresse
Se promenantpour calmer sa douleur
Devers la Loire avec son confesseur.
Il faut icilecteurque je remarque
En peu de mots ce que c'est qu'un docteur
Qu'en sa jeunesse un amoureux monarque
Par étiquette a pris pour directeur.
C'est un mortel tout pétri d'indulgence
Qui doucement fait pencher dans ses mains
Du biendu malla trompeuse balance ;
Vous mène au ciel par d'aimables chemins
Et fait pécher son maître en conscience :
Son tonses yeuxson geste composant
Observant toutflattant avec adresse
Le favorile maîtrela maîtresse ;
Toujours accortet toujours complaisant.

Le confesseur du monarque gallique
Était un fils du bon saint Dominique ;
Il s'appelait le père Bonifoux
Homme de biense faisant tout à tous
Il lui disait d'un ton dévot et doux :
Que je vous plains ! la partie animale
Prend le dessus : la chose est bien fatale.
Aimer Agnès est un péché vraiment ;
Mais ce péché se pardonne aisément :
Au temps jadis il était fort en vogue
Chez les Hébreux, enfants du Décalogue.
Cet Abraham, ce père des croyants,
Avec Agar s'avisa d'être père ;
Car sa servante avait des yeux charmants,
Qui de Sara méritaient la colère.
Jacob le juste épousa les deux soeurs.
Tout patriarche a connu les douceurs
Du changement dans l'amoureux mystère.
Le vieux Booz en son vieux lit reçut
Après moisson la bonne et vieille Ruth ;
Et, sans compter la belle Bethsabée,
Du bon David l'âme fut absorbée
Dans les plaisirs de son ample sérail.
Son vaillant fils, fameux par sa crinière,
Un beau matin, par vertu singulière,
Vous repassa tout ce gentil bercail.
De Salomon vous savez le partage :
Comme un oracle on écoutait sa voix ;
Il savait tout ; et des rois le plus sage
Était aussi le plus galant des rois.
De leurs péchés si vous suivez la trace,
Si vos beaux ans sont livrés à l'amour,
Consolez-vous ; la sagesse a son tour.
Jeune on s'égare, et vieux on obtient grâce.
-- Ah ! dit Charlot, ce discours est fort bon ;
Mais que je suis bien loin de Salomon !
Que son bonheur augmente mes détresses !
Pour ses ébats il eut trois cent maîtresses,
Je n'en ai qu'une ; hélas ! je ne l'ai plus.
Des pleurs alorssur son nez répandus
Interrompaient sa voix tendre et plaintive
Lorsqu'il aviseen tournant vers la rive
Sur un cheval trottant d'un pas hardi
Un manteau rougeun ventre rebondi
Un vieux rabat ; c'était Bonneau lui-même.
Or chacun sait qu'après l'objet qu'on aime
Rien n'est plus doux pour un parfait amant
Que de trouver son très-cher confident.
Le roiperdant et reprenant haleine
Crie à Bonneau : " Quel démon te ramène ?
Que fait Agnès ? dis ; d'où viens-tu ? quels lieux
Sont embelliséclairés par ses yeux ?
Où la trouver ? dis doncréponds doncparle. "

Aux questions qu'enfilait le roi Charle
Le bon Bonneau conta de point en point
Comme il avait été mis en pourpoint
Comme il avait servi dans la cuisine
Comme il avait par fraude clandestine
Et par miracleà Chandos échappé
Quand à se battre on était occupé ;
Comme on cherchait cette beauté divine :
Sans rien omettre il raconta fort bien
Ce qu'il savait ; mais il ne savait rien.
Il ignorait la fatale aventure
Du prêtre Anglais la brutale luxure
Du page aimé l'amour respectueux.
Et du couvent le sac incestueux.

Après avoir bien expliqué leurs craintes
Repris cent fois le fil de leurs complaintes
Maudit le sort et les cruels Anglais
Tous deux étaient plus tristes que jamais.
Il était nuit ; le char de la grande Ourse
Vers son nadir avait fourni sa course.
Le jacobin dit au prince pensif :
Il est bien tard ; soyez mémoratif
Que tout mortel, prince ou moine, à cette heure,
Devrait chercher quelque honnête demeure,
Pour y souper, et pour passer la nuit.
Le triste roipar le moine conduit
Sans rien répondreet ruminant sa peine
Le cou penchégalope dans la plaine ;
Et bientôt Charleet le prêtre et Bonneau
Furent tous trois aux fossés du château.

Non loin du pont était l'aimable page
Lequelayant jeté dans le canal
Le corps maudit de son damné rival
Ne perdait point l'objet de son voyage.
Il dévorait en secret son ennui
Voyant ce pont entre sa dame et lui.
Mais quand il vit aux rayons de la lune
Les trois Françaisil sentit que son coeur
Du doux espoir éprouvait la chaleur ;
Et d'une grâce adroite et non commune
Cachant son nomet surtout son ardeur
Dès qu'il parutdès qu'il se fit entendre
Il inspira je ne sais quoi de tendre ;
Il plut au princeet le moine bénin
Le caressait de son air patelin
D'un oeil dévotet du plat de la main.

Le nombre pair étant formé de quatre
On vit bientôt les deux flèches abattre
Le pont mobile ; et les quatre coursiers
Font en marchant gémir les madriers.
Le gros Bonneau tout essoufflé chemine
En arrivantdroit devers la cuisine
Songe au souper ; le moine au même lieu
Dévotement en rendit grâce à Dieu.
Charlesprenant un nom de gentilhomme
Court à Cutendreavant qu'il prît son somme.
Le bon baron lui fit son compliment
Puis le mena dans son appartement.
Charle a besoin d'un peu de solitude
Il veut jouir de son inquiétude ;
Il pleure Agnès : il ne se doutait pas
Qu'il fût si près de ses jeunes appas.

Le beau Monrose en sut bien davantage.
Avec adresse il fit causer un page ;
Il se fit dire où reposait Agnès
Remarquant tout avec des yeux discrets.
Ainsi qu'un chatqui d'un regard avide
Guette au passage une souris timide
Marchant tout douxla terre ne sent pas
L'impression de ses pieds délicats ;
Dès qu'il la vueil a sauté sur elle :
Ainsi Monroseavançant vers la belle
Étend un braspuis avance à tâtons
Posant l'orteil et haussant les talons.
AgnèsAgnèsil entre dans la chambre !
Moins promptement la paille vole à l'ambre
Et le fer suit moins sympathiquement
Le tourbillon qui l'unit à l'aimant.
Le beau Monrose en arrivant se jette
A deux genoux au bord de la couchette
Où sa maîtresse avait entre deux draps
Pour sommeillerarrangé ses appas.
De dire un mot aucun d'eux n'eut la force
Ni le loisir ; le feu prit à l'amorce
En un clin d'oeil ; un baiser amoureux
Unit soudain leurs bouches demi-closes ;
Leur âme vint sur leurs lèvres de rose ;
Un tendre feu sortit de leurs beaux yeux ;
Dans leurs baisers leurs langues se cherchèrent.
Qu'éloquemment alors elles parlèrent !
Discours muetslangage des désirs
Charmant préludeorgane des plaisirs
Pour un moment il vous fallut suspendre
Ce doux concertet ce duo si tendre.

Agnès aida Monrose impatient
A dépouillerà jeter promptement
De ses habits l'incommode parure
Déguisement qui pèse à la nature
Dans l'âge d'or aux mortels inconnu
Que hait surtout un dieu qui va tout nu.

Dieux ! quels objets ! Est-ce Flore et Zéphyre ?
Est-ce Psyché qui caresse l'Amour ?
Est-ce Vénus que le fils de Cynire
Tient dans ses bras loin des rayons du jour
Tandis que Mars est jaloux et soupire ?

Le Mars françaisCharleau fond du château
Soupire alors avec l'ami Bonneau
Mange à regret et boit avec tristesse.
Un vieux valetbavard de son métier
Pour égayer sa taciturne altesse
Apprit au roisans se faire prier
Que deux beautésl'une robuste et fière
L'autre plus douceaux yeux bleusau teint frais
Couchaient alors dans la gentilhommière.
Charle étonné les soupçonne à ces traits ;
Il se fait dire et puis redire encore
Quels sont les yeuxla boucheles cheveux
Le doux parlerle maintien vertueux
Du cher objet de son coeur amoureux :
C'est elle enfinc'est tout ce qu'il adore ;
Il en est sûril quitte son repas.
Adieu Bonneau : je cours entre ses bras.
Il dit et voleet non pas sans fracas :
Il était roicherchant peu le mystère.

Plein de sa joieil répète et redit
Le nom d'Agnèstant qu'Agnès l'entendit.
Le couple heureux en trembla dans son lit.
Que d'embarras ! comment sortir d'affaire ?
Voici comment le beau page s'y prit :
Près du lambrisdans une grande armoire
On avait mis un petit oratoire
Autel de pocheoùlorsque l'on voulait
Pour quinze sous un capucin venait.
Sur le retableen voûte pratiquée
Est une niche en attendant son saint.
D'un rideau vert la niche était masquée.
Que fait Monrose ? un beau penser lui vint
De s'ajuster dans la nichée sacrée ;
En bienheureuxderrière le rideau
Il se tapitsans pourpointsans manteau.
Charles volaitet presque dès l'entrée
Il saute au cou de sa belle adorée ;
Ettout en pleursil veut jouir des droits
Qu'ont les amantssurtout quand ils sont rois.
Le saint caché frémit à cette vue ;
Il fait du bruitet la toile remue :
Le roi approcheil y porte la main
Il sent un corpsil reculeil s'écrie :
Amour, Satan, saint François, saint Germain !
Moitié frayeur et moitié jalousie ;
Puis tire à lui, fait tomber sur l'autel,
Avec grand bruit, le rideau sous lequel
Se blottissait cette aimable figure
Qu'à son plaisir façonna la nature.
Son dos tourné par pudeur étalait
Ce que César sans pudeur soumettait
A Nicomède en sa belle jeunesse,
Ce que jadis le héros de la Grèce
Admira tant dans son Éphestion,
Ce qu'Adrien mit dans le Panthéon :
Que les héros, ô ciel, ont de faiblesse !

Si mon lecteur n'a point perdu le fil
De cette histoire, au moins se souvient-il
Que dans le camp la courageuse Jeanne
Traça jadis au bas d'un dos profane,
D'un doigt conduit par monsieur saint Denys,
Adroitement trois belles fleurs de lis.
Cet écusson, ces trois fleurs, ce derrière,
Émurent Charle : il se mit en prière ;
Il croit que c'est un tour de Belzébut.
De repentir et de douleur atteinte,
La belle Agnès s'évanouit de crainte.
Le prince alors, dont le trouble s'accrut,
Lui prend les mains : Qu'on vole ici vers elle
Accourez tous ; le diable est chez ma belle. "
Aux cris du roi le confesseur troublé
Non sans regret quitte aussitôt la table ;
L'ami Bonneau monte tout essoufflé ;
Jeanne s'éveilleetd'un bras redoutable
Prenant ce fer que la victoire suit
Cherche l'endroit d'où partait tout le bruit :
Et cependant le baron de Cutendre
Dormait à l'aiseet ne put rien entendre.

CHANT XIII

Argument.- Sortie du château de Cutendre. Combat de la Pucelle et de Jean Chandos :
étrange loi du combat à laquelle la Pucelle est soumise.
Vision du père Bonifoux. Miracle qui sauve l'honneur de Jeanne.


C'était le temps de la saison brillante
Quand le soleil aux bornes de son cours
Prend sur les nuits pour ajouter aux jours
Et se plaisantdans sa démarche lente
A contempler nos fortunés climats
Vers le tropique arrête encor ses pas.
O grand saint Jean ! c'était alors ta fête ;
Premier des Jeansorateur des déserts
Toi qui criais jadis à pleine tête :
Que du salut les chemins soient ouverts ;
Grand précurseur, je t'aime, je te sers.
Un autre Jean eut la bonne fortune
De voyager au pays de la lune
Avec Astolphe, et rendit la raison,
Si l'on en croit un auteur véridique,
Au paladin amoureux d'Angélique :
Rends-moi la mienne, ô Jean, second du nom !
Tu protégeas ce chantre aimable et rare
Qui réjouit les seigneurs de Ferrare
Par le tissu de ses contes plaisants ;
Tu pardonnas aux vives apostrophes
Qu'il t'adressa dans ses comiques strophes :
Étends sur moi tes secours bienfaisants ;
J'en ai besoin, car tu sais que les gens
Sont bien plus sots et bien moins indulgents
Qu'on ne l'était au siècle du génie,
Quand l'Arioste illustrait l'Italie.
Protège-moi contre ces durs esprits,
Frondeurs pesants de mes légers écrits.
Si quelquefois l'innocent badinage
Vient en riant égayer mon ouvrage,
Quand il le faut je suis très-sérieux ;
Mais je voudrais n'être point ennuyeux.
Conduis ma plume, et surtout daigne faire
Mes compliments à Denys ton confrère.

En accourant, la fière Jeanne d'Arc
D'une lucarne aperçut dans le parc
Cent palefrois, une brillante troupe
De chevaliers portant dames en croupe,
Et d'écuyers qui tenaient dans leurs mains
Tout l'attirail des combats inhumains,
Cent boucliers où des nuits la courrière
Réfléchissait sa tremblante lumière ;
Cent casques d'or d'aigrettes ombragés,
Et les longs bois d'un fer pointu chargés,
Et des rubans dont les touffes dorées
Pendaient au bout des lances acérées.
Voyant cela, Jeanne crut fermement
Que les Anglais avaient surpris Cutendre :
Mais Jeanne d'Arc se trompa lourdement.
En fait de guerre on peut bien se méprendre,
Ainsi qu'ailleurs : mal voir et mal entendre
De l'héroïne était souvent le cas,
Et saint Denys ne l'en corrigea pas.

Ce n'étaient point des enfants d'Angleterre,
Qui de Cutendre avaient surpris la terre ;
C'est ce Dunois de Milan revenu,
Ce grand Dunois à Jeanne si connu ;
C'est La Trimouille avec sa Dorothée.
Elle était d'aise et d'amour transportée ;
Elle en avait sujet assurément :
Elle voyage avec son cher amant,
Ce cher amant, ce tendre La Trimouille,
Que l'honneur guide et que l'amour chatouille.
Elle le suit toujours avec honneur,
Et ne craint plus monsieur l'inquisiteur.

En nombre pair cette troupe dorée
Dans le château, la nuit, était entrée.
Jeanne y vola : le bon roi, qui la vit,
Crut qu'elle allait combattre, et la suivit ;
Et dans l'erreur qui trompait son courage,
Il laisse encor Agnès avec son page.

O page heureux, et plus heureux cent fois
Que le plus grand, le plus chrétien des rois
Que de bon coeur alors tu rendis grâce
Au benoît saint dont tu tenais la place !
Il te fallut rhabiller promptement ;
Tu rajustas ta trousse diaprée ;
Agnès t'aidait d'une main timorée,
Qui s'égarait et se trompait souvent.
Que de baisers sur sa bouche de rose
Elle reçut en rhabillant Monrose !
Que son bel oeil, le voyant rajusté,
Semblait encor chercher la volupté !
Monrose au parc descendit sans rien dire.
Le confesseur tout saintement soupire,
Voyant passer ce beau jeune garçon,
Qui lui donnait de la distraction.

La douce Agnès composa son visage,
Ses yeux, son air, son maintien, son langage.
Auprès du roi Bonifoux se rendit,
Le consola, le rassura, lui dit
Que dans la niche un envoyé céleste
Était d'en haut venu pour annoncer
Que des Anglais la puissance funeste
Touchait au terme, et que tout doit passer ;
Que le roi Charle obtiendrait la victoire.
Charles le crut, car il aimait à croire.
La fière Jeanne appuya ce discours.
Du cieldit-elleacceptons le secours ;
Venezgrand princeet rejoignons l'armée
De votre absence à bon droit alarmée. "

Sans balancerLa Trimouille et Dunois
De cet avis furent à haute voix.
Par ce héros la belle Dorothée
Honnêtement au roi fut présentée.
Agnès la baiseet le noble escadron
Sortit enfin du logis du baron.

Le juste ciel aime souvent à rire
Des passions du sublunaire empire.
Il regardait cheminer dans les champs
Cet escadron de héros et d'amants.
Le roi de France allait près de sa belle
Quis'efforçant d'être toujours fidèle
Sur son cheval la main lui présentait
Serrait la sienneexhalait sa tendresse
Et cependantô comble de faiblesse !
De temps en temps le beau page lorgnait.
Le confesseur psalmodiant suivait
Des voyageurs récitait la prière
S'interrompait en voyant tant d'attraits
Et regardait avec des yeux distraits
Le roile pageAgnèset son bréviaire.
Tout brillant d'oret le coeur plein d'amour
Ce La Trimouilleornement de la cour
Caracolait auprès de Dorothée
Ivre de joieet d'amour transportée
Qui le nommait son cher libérateur
Son cher amantl'idole de son coeur.
Il lui disait : " Je veuxaprès la guerre
Vivre à mon aise avec vous dans ma terre
O cher objetdont je suis toujours fou !
Quand serons-nous tous les deux en Poitou ? "

Jeanne auprès d'euxce fier soutien du trône
Portant corset et jupon d'amazone
Le chef orné d'un petit chapeau vert
Enrichi d'or et de plumes couvert
Sur son fier âne étalait ses gros charmes
Parlait au roicouraitallait le pas
Se rengorgeait et soupirait tout bas
Pour le Dunois compagnon de ses armes :
Car elle avait toujours le coeur ému
Se souvenant de l'avoir vu tout nu.

Bonneauportant barbe de patriarche
SuantsoufflantBonneau fermait la marche.
O d'un grand roi serviteur précieux !
Il pense à tout ; il a soin de conduire
Deux gros mulets tout chargés de vin vieux
Longs saucissonspâtés délicieux
Jambonspouletsou cuits ou prêts à cuire.

On avançaitalors que Jean Chandos
Cherchant partout son Agnès et son page
Au coin d'un boisprès d'un certain passage
Le fer en main rencontra nos héros.
Chandos avait une suite assez belle
De fiers Bretonspareille en nombre à celle
Qui suit les pas du monarque amoureux ;
Mais elle était d'espèce différente
On n'y voyait ni tetons ni beaux yeux.
Oh ! oh ! dit-il d'une voix menaçante,
Galants Français, objet de mon courroux,
Vous aurez donc trois filles avec vous,
Et moi, Chandos, je n'en aurai pas une ?
Çà, combattons : je veux que la fortune
Décide ici qui sait le mieux de nous
Mettre à plaisir ses ennemis dessous,
Frapper d'estoc et pointer de sa lance.
Que de vous tous le plus ferme s'avance,
Qu'on entre en lice ; et celui qui vaincra
L'une des trois à son aise tiendra.

Le roipiqué de cette offre cynique
Veut l'en punirs'avanceprend sa pique.
Dunois lui dit : " Ah ! laissez-moiseigneur
Venger mon prince et des dames l'honneur. "
Il dit et court : La Trimouille l'arrête ;
Chacun prétend à l'honneur de la fête.
L'ami Bonneautoujours de bon accord
Leur proposa de s'en remettre au sort.
Car c'est ainsi que les guerriers antiques
En ont usé dans les temps héroïques :
Même aujourd'hui dans quelques républiques
Plus d'un emploiplus d'un rang glorieux
Se tire au déset tout en va bien mieux.
Si j'osais même en cette noble histoire
Citer des gens que tout mortel doit croire
Je vous dirais que monsieur saint Mathias
Obtint ainsi la place de Judas.
Le gros Bonneau tient le cornetsoupire
Craint pour son roiprend les désrouletire.
Denysdu haut du céleste rempart
Voyait le tout d'un paternel regard ;
Etcontemplant la Pucelle et son âne
Il conduisait ce qu'on nomme hasard.
Il fut heureuxle sort échut à Jeanne.
Jeannec'était pour vous faire oublier
L'infâme jeu de ce grand cordelier
Qui ci-devant avait raflé vos charmes.

Jeanne à l'instant court au roicourt aux armes
Modestement va derrière un buisson
Se délacerdétacher son jupon
Et revêtir son armure sacrée
Qu'un écuyer tient déjà préparée ;
Puis sur son âne elle monte en courroux
Branlant sa lanceet serrant les genoux :
Elle invoquait les onze mille belles
Du pucelage héroïnes fidèles.
Pour Jean Chandoscet indigne chrétien
Dans les combats n'invoquait jamais rien.

Jean contre Jeanne avec fureur avance :
Des deux côtés égale est la vaillance ;
Ane et chevalbardéscoiffés de fer
Sous l'éperon partent comme un éclair
Vont se heurteret de leur tête dure
Front contre front fracassent leur armure ;
La flamme en sortet le sang du coursier
Teint les éclats du voltigeant acier.
Du choc affreux les échos retentissent ;
Des deux coursiers les huit pieds rejaillissent ;
Et les guerriersdu coup désarçonnés
Tombent chacun sur la croupe étonnés :
Ainsi qu'on voit deux boules suspendues
Aux bouts égaux de deux cordes tendues
Dans une courbe au même instant partir
Hâter leur coursse heurters'aplatir
Et remonter sous le choc qui les presse
Multipliant leur poids par leur vitesse.
Chaque parti crut morts les deux coursiers
Et tressaillit pour les deux chevaliers.

Or des Français la championne auguste
N'avait la chair si fermesi robuste
Les os si dursles membres si dispos
Si musculeux que le fier Jean Chandos.
Son équilibre ayant dans cette rixe
Abandonné sa ligne et son point fixe
Son quadrupède un haut-le-corps lui fit
Qui dans le pré Jeanne d'Arc étendit
Sur son beau dossur sa cuisse gentille
Et comme il faut que tombe toute fille.

Chandos pensait qu'en ce grand désarroi
Il avait mis ou Dunois ou le roi ;
Il veut soudain contempler sa conquête :
Le casque ôtéChandos voit une tête
Où languissaient deux grands yeux noirs et longs.
De la cuirasse il défait les cordons ;
Il voit (ô ciel ! ô plaisir ! ô merveille !)
Deux gros tetons de figure pareille
Unispolisséparésdemi-ronds
Et surmontés de deux petits boutons
Qu'en sa naissance a la rose merveille.
On tient qu'alorsen élevant la voix
Il bénit Dieu pour la première fois.
Elle est à moi, la Pucelle de France !
S'écria-t-il ; contentons ma vengeance.
J'ai, grâce au ciel, doublement mérité
De mettre à bas cette fière beauté.
Que saint Denys me regarde et m'accuse ;
Mars et l'Amour sont mes droits, et j'en use.

Son écuyer disait : " Poussezmilord ;
Du trône anglais affermissez le sort.
Frère Lourdis en vain nous décourage ;
Il jure en vain que ce saint pucelage
Est des Troyens le grand palladium
Le bouclier sacré du Latium ;
De la victoire il estdit-ille gage ;
C'est l'oriflamme ; il faut vous en saisir.
-- Ouidit Chandoset j'aurai pour partage
Les plus grands biensla gloire et le plaisir. "

Jeanne pâmée écoutait ce langage
Avec horreuret faisait mille voeux
A saint Denysne pouvant faire mieux.
Le grand Dunoisd'un courage héroïque
Veut empêcher le triomphe impudique :
Mais comment faire ? Il faut dans tout état
Qu'on se soumette à la loi du combat.
Les fers en l'air et la tête penchée
L'oreille basse et du choc écorchée
Languissamment le céleste baudet
D'un oeil confus Jean Chandos regardait.
Il nourrissait dès longtemps dans son âme
Pour la Pucelle une discrète flamme
Des sentiments nobles et délicats
Très-peu connus des ânes d'ici-bas.

Le confesseur du bon monarque Charle
Tremble en sa chair alors que Chandos parle.
Il craint surtout que son cher pénitent
Pour soutenir la gloire de la France
Qu'on avilit avec tant d'impudence
A son Agnès n'en veuille faire autant ;
Et que la chose encor soit imitée
Par La Trimouille et par sa Dorothée.
Au pied d'un chêne il entre en oraison
Et fait tout bas sa méditation
Sur les effetsla causela nature
Du doux péché qu'aucuns nomment luxure.

En méditant avec attention
Le benoît moine eut une vision
Assez semblable au prophétique songe
De ce Jacobheureux par un mensonge
Pate-pelu dont l'esprit lucratif
Avait vendu ses lentilles en Juif.
Ce vieux Jacob (ô sublime mystère !)
Devers l'Euphrate une nuit aperçut
Mille béliers qui grimpèrent en rut
Sur des brebis qui les laissèrent faire.
Le moine vit de plus plaisants objets ;
Il vit courir à la même aventure
Tous les héros de la race future.
Il observait les différents attraits
De ces beautés quidans leur douce guerre
Donnent des fers aux maîtres de la terre.
Chacune était auprès de son héros
Et l'enchaînait des chaînes de Paphos.
Telsau retour de Flore et de Zéphyre
Quand le printemps reprend son doux empire
Tous ces oiseauxpeints de mille couleurs
Par leurs amours agitent les feuillages :
Les papillons se baisent sur les fleurs
Et les lions courent sous les ombrages
A leurs moitiés qui ne sont plus sauvages.

C'est-là qu'il vit le beau François premier.
Ce brave roice loyal chevalier
Avec Étampe heureusement oublie
Les autres fers qu'il reçut à Pavie.
Là Charles-Quint joint le myrte au laurier
Sert à la fois la Flamande et la Maure.
Quels roisô ciel ! l'un à ce beau métier
Gagne la goutteet l'autre pis encore.
Près de Diane on voir danser les Ris
Aux mouvements que l'Amour lui fait faire
Quand dans ses bras tendrement elle serre
En se pâmantle second des Henris.
De Charles neuf le successeur volage
Quitte en riant sa Chloris pour un page
Sans s'alarmer des troubles de Paris.

Mais quels combats le jacobin vit rendre
Par Borgia le sixième Alexandre !
En cent tableaux il est représenté :
Là sans tiareet d'amour transporté :
Tournant le dostroussant sa soutanelle
Avec Vanoze il se fait sa femelle ;
Un peu plus bas on voit Sa Sainteté
Qui s'attendrit pour Lucrèce sa fille.
O Léon dix ! ô sublime Paul trois !
A ce beau jeu vous passiez tous les rois ;
Mais vous cédez à mon grand Béarnois
A ce vainqueur de la Ligue rebelle
A mon héros plus connu mille fois
Par les plaisirs que goûta Gabrielle
Que par vingt ans de travaux et d'exploits.

Bientôt on voit le plus beau des spectacles
Ce siècle heureuxce siècle des miracles
Ce grand Louiscette superbe cour
Où tous les arts sont instruits par l'Amour.
L'Amour bâtit le superbe Versailles ;
L'Amouraux yeux des peuples éblouis
D'un lit de fleurs fait un trône à Louis :
Malgré les cris du fier dieu des batailles
L'Amour amène au plus beau des humains
De cette cour les rivales charmantes
Toutes en feutoutes impatientes :
De Mazarin la nièce aux yeux divins
La généreuse et tendre la Vallière
La Montespan plus ardente et plus fière.
L'une se livre au moment de jouir
Et l'autre attend le moment du plaisir.

Voici le temps de l'aimable Régence
Temps fortunémarqué par la licence
Où la Folieagitant son grelot
D'un pied léger parcourt toute la France
Où nul mortel ne daigne être dévot
Où l'on fait tout excepté pénitence.

Le bon Régentde son Palais-Royal
Des voluptés donne à tous le signal.
Vous répondez à ce signal aimable
Jeune Daphnébel astre de la cour ;
Vous répondez du sein du Luxembourg
Vous que Bacchus et le dieu de la table
Mènent au litescortés par l'Amour.
Mais je m'arrêteet de ce dernier âge
Je n'ose en vers tracer la vive image :
Trop de péril suit ce charme flatteur.
Le temps présent est l'Arche du Seigneur :
Qui la touchait d'une main trop hardie
Puni du cieltombait en léthargie.
Je me tairai ; mais si j'osais pourtant
O des beautés aujourd'hui la plus belle !
O tendre objetnoblesimpletouchant
Et plus qu'Agnès généreuse et fidèle !
Si j'osais mettre à vos genoux charnus
Ce grain d'encens que l'on doit à Vénus ;
Si de l'Amour je déployais les armes ;
Si je chantais ce tendre et doux lien ;
Si je disais... Nonje ne dirai rien :
Je serais trop au-dessous de vos charmes.

Dans son extase enfin le moine noir
Vit à plaisir ce que je n'ose voir.
D'un oeil avideet toujours très-modeste
Il contemplait le spectacle céleste
De ces beautésde ces nobles amants
De ces plaisirs défendus et charmants.
Hélas ! dit-il, si les grands de la terre
Font deux à deux cette éternelle guerre ;
Si l'univers doit en passer par là,
Dois-je gémir que Jean Chandos se mette
A deux genoux auprès de sa brunette ?
Du seigneur Dieu la volonté soit faite :
Amen, amen. Il ditet se pâma
Croyant jouir de tout ce qu'il voit là.

Mais saint Denys était loin de permettre
Qu'aux yeux du ciel Jean Chandos allât mettre
Et la Pucelle et la France aux abois.
Ami lecteurvous avez quelquefois
Ouï conter qu'on nouait l'aiguillette.
C'est une étrange et terrible recette
Et dont un saint ne doit jamais user
Que quand d'une autre il ne peut s'aviser.
D'un pauvre amant le feu se tourne en glace ;
Vif et perclus sans rien faire il se lasse ;
Dans ses efforts étonné de languir
Et consumé sur le bord du plaisir.
Telle une fleurdes feux du jour séchée
La tête basse et la tige penchée
Demande en vain les humides vapeurs
Qui lui rendaient la vie et les couleurs.
Voilà comment le bon Denys arrête
Le fier Anglais dans ses droits de conquête.

Jeanneéchappant à son vainqueur confus
Reprend ses sens quand il les a perdus ;
Puis d'une voix imposante et terrible
Elle lui dit : " Tu n'es pas invincible :
Tu vois qu'icidans le plus grand combat
Dieu t'abandonneet ton cheval s'abat ;
Dans l'autre un jour je vengerai la France
Denys le veutet j'en ai l'assurance ;
Et je te donne avec tes combattants
Un rendez-vous sous les murs d'Orléans. "
Le grand Chandos lui repartit : " Ma belle
Vous m'y verrez ; pucelle ou non pucelle
J'aurai pour moi saint George le très-fort
Et je promets de réparer mon tort. "

 

CHANT XIV

Argument.- Comment Jean Chandos veut abuser de la dévote Dorothée.
Combat de La Trimouille et de Chandos. Ce fier Chandos est vaincu par Dunois.

O Voluptémère de la nature
Belle Vénusseule divinité
Que dans la Grèce invoquait Épicure
Quidu chaos chassant la nuit obscure
Donnes la vie et la fécondité
Le sentiment et la félicité
A cette foule innombrableagissante
D'êtres mortelsà ta voix renaissante ;
Toi que l'on peint désarmant dans tes bras
Le dieu du ciel et le dieu de la guerre
Qui d'un sourire écartes le tonnerre
Rends l'air sereinfais naître sous tes pas
Les doux plaisirs qui consolent la terre ;
Descends des cieuxdéesse des beaux jours
Viens sur ton char entouré des Amours
Que les Zéphyrs ombragent de leurs ailes
Que font voler tes colombes fidèles
En se baisant dans le vague des airs :
Viens échauffer et calmer l'univers
Viens ; qu'à ta voix les Soupçonsles Querelles
Le triste Ennuiplus détestable qu'elles
La noire Envieà l'oeil louche et pervers
Soient replongés dans le fond des enfers
Et garrottés de chaînes éternelles :
Que tout s'enflamme et s'unisse à ta voix ;
Que l'univers en aimant se maintienne.
Jetons au feu nos vains fatras de lois
N'en suivons qu'uneet que ce soit la tienne.

Tendre Vénusconduis en sûreté
Le roi des Francsqui défend sa patrie ;
Loin des périls conduis à son côté
La belle Agnèsà qui son coeur se fie :
Pour ces amants de bon coeur je te prie.
Pour Jeanne d'Arc je ne t'invoque pas
Elle n'est pas encor sous ton empire :
C'est à Denys de veiller sur ses pas ;
Elle est pucelleet c'est lui qui l'inspire.
Je recommande à tes douces faveurs
Ce La Trimouille et cette Dorothée :
Verse la paix dans leurs sensibles coeurs ;
De son amant que jamais écartée
Elle ne soit exposée aux fureurs
Des ennemis qui l'ont persécutée.

Et toiComusrécompense Bonneau
Répands tes dons sur ce bon Tourangeau
Qui sut conclure un accord pacifique
Entre son prince et ce Chandos cynique.
Il obtint d'eux avec dextérité
Que chaque troupe irait de son côté
Sans nul reproche et sans nulles querelles
A droiteà gaucheayant la Loire entre elles.
Sur les Anglais il étendit ses soins
Selon leurs goûtsleurs moeurs et leurs besoins.
Un gros rostbeef que le beurre assaisonne
Des plum-puddingsdes vins de la Garonne
Leur sont offerts ; et les mets plus exquis
Les ragoûts fins dont le jus pique et flatte
Et les perdrix à jambes d'écarlate
Sont pour le roiles bellesles marquis.
Le fier Chandos partit donc après boire
Et côtoya les rives de la Loire
Jurant tout haut que la première fois
Sur la Pucelle il reprendrait ses droits ;
En attendantil reprit son beau page.
Jeanne revintranimant son courage
Se replacer à côté de Dunois.

Le roi des Francs avec sa garde bleue
Agnès en têteun confesseur en queue
A remontél'espace d'une lieue
Les bords fleuris où la Loire s'étend
D'un cours tranquille et d'un flot inconstant.

Sur des bateaux et des planches usées
Un pont joignait les rives opposées ;
Une chapelle était au bout du pont.
C'était dimanche. Un ermite à sandale
Fait résonner sa voix sacerdotale :
Il dit la messe ; un enfant lui répond.
Charle et les siens ont eu soin de l'entendre
Dès le matinau château de Cutendre ;
Mais Dorothée en entendait toujours
Deux pour le moinsdepuis qu'à son secours
Le juste cielvengeur de l'innocence
Du grand bâtard employa la vaillance
Et protégea ses fidèles amours.
Elle descendse retrousseentre vite
Signe sa face en trois jets d'eau bénite
Plie humblement l'un et l'autre genou
Joint les deux mainset baisse son beau cou.
Le bon ermiteen se tournant vers elle
Tout éblouine se connaissant plus
Au lieu de dire un Fratres oremus
Roulant les yeuxdit : " Fratresqu'elle est belle ! "

Chandos entra dans la même chapelle
Par passe-tempsbeaucoup plus que par zèle.
La tête hauteil salue en passant
Cette beauté dévote à La Trimouille
Passerepasseet toujours en sifflant ;
Mais derrière elle enfin il s'agenouille
Sans un seul mot de pater ou d'ave.
D'un coeur contrit au Seigneur élevé
D'un air charmantla tendre Dorothée
Se prosternaitpar la grâce excitée
Front contre terre et derrière levé ;
Son court juponretroussé par mégarde
Offrait aux yeux de Chandos qui regarde
A découvertdeux jambes dont l'Amour
A dessiné la forme et le contour ;
Jambes d'ivoireet telles que Diane
En laissa voir au chasseur Actéon.
Chandos alorsfaisant peu l'oraison
Sentit au coeur un désir très-profane.
Sans nul respect pour un lieu si divin
Il va glissant une insolente main
Sous le jupon qui couvre un blanc satin.
Je ne veux pointpar un crayon cynique
Effarouchant l'esprit sage et pudique
De mes lecteursétaler à leurs yeux
Du grand Chandos l'effort audacieux

Mais La Trimouille ayant vu disparaître
Le tendre objet dont l'Amour le fit maître
Vers la chapelle il adresse ses pas.
Jusqu'où l'Amour ne nous conduit-il pas ?
La Trimouille entre au moment où le prêtre
Se retournaitoù l'insolent Chandos
Était trop près du plus charmant des dos
Où Dorothéeeffrayéeéperdue
Poussait des cris qui vont fendre la nue.
Je voudrais voir nos bons peintres nouveaux
Sur cette affaire exerçant leurs pinceaux
Peindre à plaisir sur ces quatre visages
L'étonnement des quatre personnages.
Le Poitevin criait à haute voix :
Oses-tu bien, chevalier discourtois,
Anglais sans frein, profanateur impie,
Jusqu'en ces lieux porter ton infamie ?
D'un ton railleur où règne un air hautain
Se rajustantet regagnant la porte
Le fier Chandos lui dit : " Que vous importe ?
De cette église êtes-vous sacristain ?
-- Je suis bien plusdit le Français fidèle ;
Je suis l'amant aimé de cette belle ;
Ma coutume est de venger hautement
Son tendre honneurattaqué trop souvent.
-- Vous pourriez bien risquer ici le vôtre
Lui dit l'Anglais : nous savons l'un et l'autre
Notre portée ; et Jean Chandos peut bien
Lorgner un dosmais non montrer le sien. "

Le beau Français et le Breton qui raille
Font préparer leurs chevaux de bataille.
Chacun reçoit des mains d'un écuyer
Sa longue lance et son rond bouclier
Se met en selleet d'une course fière
Passerepasseet fournit sa carrière.
De Dorothée et les cris et les pleurs
N'arrêtaient point l'un et l'autre adversaire.
Son tendre amant lui criait : " Beauté chère
Je cours pour vousje vous vengeou je meurs. "
Il se trompait : sa valeur et sa lance
Brillaient en vain pour l'Amour et la France.

Après avoir en deux endroits percé
De Jean Chandos le haubert fracassé
Prêt à saisir une victoire sûre
Son cheval tombeetsur lui renversé
D'un coup de pied sur son casque faussé
Lui fait au front une large blessure.
Le sang vermeil coule sur la verdure.
L'ermite accourt ; il croit qu'il va passer
Crie In manuset le veut confesser.
AhDorothée ! ahdouleur inouïe !
Auprès de lui sans mouvementsans vie
Ton désespoir ne pouvait s'exhaler :
Mais que dis-tu lorsque tu pus parler ?

" Mon cher amantc'est donc moi qui te tue !
De tous tes pas la compagne assidue
Ne devait pas un moment s'écarter ;
Mon malheur vient d'avoir pu te quitter.
Cette chapelle est ce qui m'a perdue ;
Et j'ai perdu La Trimouille et l'Amour
Pour assister à deux messes par jour ! "
Ainsi parlait sa tendre amante en larmes.

Chandos riait du succès de ses armes :
Mon beau Français, la fleur des chevaliers,
Et vous aussi, dévote Dorothée,
Couple amoureux, soyez mes prisonniers ;
De nos combats c'est la loi respectée.
J'eus un moment Agnès en mon pouvoir,
Puis j'abattis sous moi votre Pucelle :
Je l'avouerai, je fis mal mon devoir,
J'en ai rougi ; mais avec vous, la belle,
Je reprendrai tout ce que je perdis ;
Et La Trimouille en dira son avis.

Le PoitevinDorothéeet l'ermite
Tremblaient tous trois à ce propos affreux ;
Ainsi qu'on voit au fond des antres creux
Une bergère éploréeinterdite
Et son troupeau que la crainte a glacé
Et son beau chien par un loup terrassé.

Le juste cieltardif en sa vengeance
Ne souffrit pas cet excès d'insolence.
De Jean Chandos les péchés redoublés
Fillesgarçonstant de fois violés
Impiétéblasphèmeimpénitence
Tout en son temps fut mis dans la balance
Et fut pesé par l'ange de la mort.
Le grand Dunois avait de l'autre bord
Vu le combat et la déconvenue
De La Trimouille ; une femme éperdue
Qui le tenait languissant dans ses bras
L'ermite auprès qui marmotte tout bas
Et Jean Chandos qui près d'eux caracole :
A ces objetsil piqueil courtil vole.

C'était alors l'usage en Albion
Qu'on appelât les choses par leur nom.
Déjàdu pont franchissant la barrière
Vers le vainqueur il s'était avancé.
Fils de putain ! nettement prononcé
Frappe au tympan de son oreille altière.
Oui, je le suis, dit-il d'une voix fière :
Tel fut Alcide et le divin Bacchus,
L'heureux Persée et le grand Romulus,
Qui des brigands ont délivré la terre.
C'est en leur nom que j'en vais faire autant.
Va, souviens-toi que d'un bâtard normand
Le bras vainqueur a soumis l'Angleterre.
O vous, bâtards du maître du tonnerre,
Guidez ma lance et conduisez mes coups !
L'honneur le veut ; vengez-moi, vengez-vous.
Cette prière était peu convenable ;
Mais le héros savait très-bien la Fable ;
Pour lui la Bible eut des charmes moins doux.
Il ditet part. La molette dorée
Des éperons armés de courtes dents
De son coursier pique les nobles flancs.
Le premier coup de sa lance acérée
Fend de Chandos l'armure diaprée
Et fait tomber une part du collet
Dont l'acier joint le casque au corselet.

Le brave Anglais porte un coup effroyable ;
Du bouclier la voûte impénétrable
Reçoit le ferqui s'écarte en glissant.
Les deux guerriers se joignent en passant ;
Leur force augmente ainsi que leur colère :
Chacun saisit son robuste adversaire.
Les deux coursierssous eux se dérobants
Débarrassés de leurs fardeaux brillants
S'en vont en paix errer dans les campagnes.
Tels que l'on voit dans d'affreux tremblements
Deux gros rochersdétachés des montagnes
Avec grand bruit l'un sur l'autre roulants ;
Ainsi tombaient ces deux fiers combattants
Frappant la terre et tous deux se serrants.
Du choc bruyant les échos retentissent
L'air s'en émeutles nymphes en gémissent.
Ainsi quand Marssuivi par la Terreur
Couvert de sangarmé par la Fureur
Du haut des cieux descendait pour défendre
Les habitants des rives du Scamandre
Et quand Pallas animait contre lui
Cent rois ligués dont elle était l'appui
La terre entière en était ébranlée ;
De l'Achéron la rive était troublée ;
Etpâlissant sur ses horribles bords
Pluton tremblait pour l'empire des morts.

Pareils aux flots que les autans soulèvent
Avec fureur nos guerriers se relèvent
Tirent leur sabreet sous cent coups divers
Rompent l'acier dont tous deux sont couverts.
Déjà le sangcoulant de leurs blessures
D'un rouge noir avait teint leurs armures.
Les spectateursen foule se pressants
Faisaient un cercle autour des combattants
Le cou tendul'oeil fixesans haleine
N'osant parleret remuant à peine.
On en vaut mieux quand on est regardé ;
L'oeil du public est aiguillon de gloire.
Les champions n'avaient que préludé
A ce combat d'éternelle mémoire.
AchilleHectoret tous les demi-dieux
Les grenadiers bien plus terribles qu'eux
Et les lions beaucoup plus redoutables
Sont moins cruelsmoins fiersmoins implacables
Moins acharnés. Enfin l'heureux bâtard
Se ranimantjoignant la force à l'art
Saisit le bras de l'Anglais qui s'égare
Fait d'un revers voler son fer barbare
Puis d'une jambe avancée à propos
Sur l'herbe rouge étend le grand Chandos ;
Mais en tombant son ennemi l'entraîne.
Couverts de poudre ils roulent dans l'arène
L'Anglais dessous et le Français dessus.

Le doux vainqueurdont les nobles vertus
Guident le coeur quand son sort est prospère
De son genou pressant son adversaire :
Rends-toi, dit-il. -- Oui, dit Chandos, attends ;
Tiens, c'est ainsi, Dunois, que je me rends.

Tirant alorspour ressource dernière
Un stylet courtil étend en arrière
Son bras nerveuxle ramène en jurant
Et frappe au cou son vainqueur bienfaisant :
Mais une maille en cet endroit entière
Fit émousser la pointe meurtrière.
Dunois alors cria : " Tu veux mourir ;
Meursscélérat. " Etsans plus discourir
Il vous lui plongeavec peu de scrupule
Son fer sanglant devers la clavicule.
Chandos mourantse débattant en vain
Disait encor tout bas : " Fils de putain ! "
Son coeur altierinhumainsanguinaire
Jusques au bout garda son caractère.
Ses yeuxson frontplein d'une sombre horreur
Son geste encoremenaçaient son vainqueur.
Son âme impieinflexibleimplacable
Dans les enfers alla braver le diable.
Ainsi finit comme il avait vécu
Ce dur Anglaispar un Français vaincu.

Le beau Dunois ne prit point sa dépouille :
Il dédaignait ces usages honteux
Trop établis chez les Grecs trop fameux.
Tout occupé de son cher La Trimouille
Il le ramèneet deux fois son secours
De Dorothée ainsi sauva les jours.
Dans le chemin elle soutient encore
Son tendre amantquide ses mains pressé
Semble revivreet n'être plus blessé
Que de l'éclat de ces yeux qu'il adore ;
Il les regardeet reprend sa vigueur.
Sa belle amanteau sein de la douleur
Sentit alors le doux plaisir renaître :
Les agréments d'un sourire enchanteur
Parmi ses pleurs commençaient à paraître ;
Ainsi qu'on voit un nuage éclairé
Des doux rayons d'un soleil tempéré.

Le roi gauloissa maîtresse charmante
L'illustre Jeanneembrassent tour à tour
L'heureux Dunoisdont la main triomphante
Avait vengé son pays et l'Amour.
On admirait surtout sa modestie
Dans son maintiendans chaque repartie.
Il est aisémais il est beau pourtant
D'être modeste alors que l'on est grand.

Jeanne étouffait un peu de jalousie
Son coeur tout bas se plaignait du destin.
Il lui fâchait que sa pucelle main
Du mécréant n'eût pas tranché la vie :
Se souvenant toujours du double affront
Qui vers Cutendre a fait rougir son front
Quandpar Chandos au combat provoquée
Elle se vit abattue et manquée.

CHANT XV

Argument.- Grand repas à l'hôtel de ville d'Orléanssuivi d'un assaut général.
Charles attaque les Anglais. Ce qui arrive à la belle Agnès
et à ses compagnons de voyage.

Censeurs malinsje vous méprise tous
Car je connais mes défauts mieux que vous.
J'aurais voulu dans cette belle histoire
Écrite en or au temple de Mémoire
Ne présenter que des faits éclatants
Et couronner mon roi dans Orléans
Par la Pucelleet l'Amouret la Gloire.
Il est bien dur d'avoir perdu mon temps
A vous parler de Cutendre et d'un page
De Grisbourdonde sa lubrique rage
D'un muletier et de tant d'accidents
Qui font grand tort au fil de mon ouvrage.

Mais vous savez que ces événements
Furent écrits par Trithème le sage ;
Je le copieet n'ai rien inventé.
Dans ces détails si mon lecteur s'enfonce
Si quelquefois sa dure gravité
Juge mon sage avec sévérité
A certains traits si le sourcil lui fronce
Il peuts'il veutpasser la pierre ponce
Sur la moitié de ce livre enchanté ;
Mais qu'il respecte au moins la vérité.

O vérité ! vierge pure et sacrée !
Quand seras-tu dignement révérée !
Divinité qui seule nous instruis
Pourquoi mets-tu ton palais dans un puits ?
Du fond du puits quand seras-tu tirée ?
Quand verrons-nous nos doctes écrivains
Exempts de fiellibres de flatterie
Fidèlement nous apprendre la vie
Les grands exploits de nos beaux paladins ?
Oh ! qu'Arioste étala de prudence
Quand il cita l'archevêque Turpin !
Ce témoignage à son livre divin
De tout lecteur attire la croyance.

Tout inquiet encor de son destin
Vers Orléans Charle était en chemin
Environné de sa troupe dorée
D'armesd'habits richement décorée
Et demandant à Dunois des conseils
Ainsi que font tous les rois ses pareils
Dans le malheur dociles et traitables
Dans la fortune un peu moins praticables.
Charles croyait qu'Agnès et Bonifoux
Suivaient de loin. Plein d'un espoir si doux
L'amant royal souvent tourne la tête
Pour voir Agnèset regardeet s'arrête ;
Et quand Dunoispréparant ses succès
Nomme Orléansle roi lui nomme Agnès.

L'heureux bâtarddont l'active prudence
Ne s'occupait que du bien de la France
Le jour baissantdécouvre un petit fort
Que négligeait le bon duc de Bedfort.
Ce fort touchait à la ville investie :
Dunois le prendle roi s'y fortifie.
Des assiégeants c'étaient les magasins.
Le dieu sanglant qui donne la victoire
Le dieu joufflu qui préside aux festins
D'emplir ces lieux se disputaient la gloire
L'un de canonset l'autre de bons vins :
Tout l'appareil de la guerre effroyable
Tous les apprêts des plaisirs de la table
Se rencontraient dans ce petit château :
Quels vrais succès pour Dunois et Bonneau !

Tout Orléans à ces grandes nouvelles
Rendit à Dieu des grâces solennelles.
Un Te Deum en faux-bourdon chanté
Devant les chefs de la noble cité ;
Un long dîner où le juge et le maire
Chanoineévêqueet guerrier invité
Le verre en maintombèrent tous par terre ;
Un feu sur l'eaudont les brillants éclairs
Dans la nuit sombre illuminent les airs
Les cris du peupleet le canon qui gronde
Avec fracas annoncèrent au monde
Que le roi Charleà ses sujets rendu
Va retrouver tout ce qu'il a perdu.

Ces chants de gloire et ces bruits d'allégresse
Furent suivis par des cris de détresse.
On n'entend plus que le nom de Betfort
Alerteaux mursà la brècheà la mort !
L'Anglais usait de ces moments propices
Où nos bourgeoisen vidant les flacons
Louaient leur princeet dansaient aux chansons.
Sous une porte on plaça deux saucisses
Non de boudinnon telles que Bonneau
En inventapour un ragoût nouveau ;
Mais saucissons dont la poudre fatale
Se dilatants'enflant avec éclair
Renverse toutconfond la terre et l'air ;
Machine affreusehomicideinfernale
Qui contenait dans son ventre de fer
Ce feu pétri des mains de Lucifer.
Par une mèche artistement posée
En un moment la matière embrasée
S'étends'élèveet porte à mille pas
Boisgondsbattantset ferrure en éclats.
Le fier Talbot entre et se précipite.
Fureursuccèsgloireamourtout l'excite.
On voit de loin briller sur son armet
En or frisé le chiffre de Louvet :
Car la Louvet était toujours la dame
De ses pensers ; et piquait sa grande âme ;
Il prétendait caresser ses beautés
Sur les débris des murs ensanglantés.

Ce beau Bretoncet enfant de la guerre
Conduit sous lui les braves d'Angleterre.
Allons, dit-il, généreux conquérants,
Portons partout et le fer et les flammes,
Buvons le vin des poltrons d'Orléans,
Prenons leur or, baisons toutes leurs femmes.
Jamais Césardont les traits éloquents
Portaient l'audace et l'honneur dans les âmes
Ne parla mieux à ses fiers combattants.

Sur ce terrain que la porte enflammée
Couvre en sautant d'une épaisse fumée
Est un rempartque La Hire et Poton
Ont élevé de pierre et de gazon.
Un parapetgarni d'artillerie
Peut repousser la première furie
Les premiers coups du terrible Betfort.

PotonLa Hirey paraissent d'abord.
Un peuple entier derrière eux s'évertue :
Le canon gronde ; et l'horrible mot : " Tue ! "
Est répété quand les bouches d'enfer
Sont en silenceet ne troublent plus l'air.
Vers le rempart les échelles dressées
Portent déjà cent cohortes pressées ;
Et le soldatle pied sur l'échelon
Le fer en mainpousse son compagnon.

Dans ce périlni Poton ni La Hire
N'ont oublié leur esprit qu'on admire.
Avec prudence ils avaient tout prévu
Avec adresse à tout ils ont pourvu.
L'huile bouillante et la poix embrasée
De pieux pointus une forêt croisée
De larges faux que leur tranchant effort
Fait ressembler à la faux de la Mort
Et des mousquets qui lancent les tempêtes
De plomb volant sur les bretonnes têtes
Tout ce que l'art et la nécessité
Et le malheuret l'intrépidité
Et la peur mêmeont pu mettre en usage
Est employé dans ce jour de carnage.
Que de Bretons bouilliscoupéspercés
Mourants en fouleet par rangs entassés !
Ainsi qu'on voit sous cent mains diligentes
Choir les épis des moissons jaunissantes.

Mais cet assaut fièrement se maintient ;
Plus il en tombeet plus il en revient.
De l'hydre affreux les têtes menaçantes
Tombant à terreet toujours renaissantes
N'effrayaient point le fils de Jupiter ;
Ainsi l'Anglaisdans les feuxsous le fer
Après sa chute encor plus formidable
Brave en montant le nombre qui l'accable.

Tu t'avançais sur ces remparts sanglants
Fier Richemontdigne espoir d'Orléans.
Cinq cents bourgeoisgens de coeur et d'élite
En chancelant marchent sous sa conduite
Enluminés du gros vin qu'ils ont bu ;
Sa sève encor animait leur vertu ;
Et Richemont criait d'une voix forte :
Pauvres bourgeois, vous n'avez plus de porte,
Mais vous m'avez, il suffit, combattons.
Il ditet vole au milieu des Bretons.
Déjà Talbot s'était fait un passage
Au haut du muret déjà dans sa rage
D'un bras terrible il porte le trépas.
Il fait de l'autre avancer ses soldats
Criant Louvet ! d'une voix stentorée :
Louvet l'entendet s'en tient honorée.
Tous les Anglais criaient aussi Louvet !
Mais sans savoir ce que Talbot voulait.
O sots humains ! on sait trop vous apprendre
A répéter ce qu'on ne peut comprendre.

Charleen son fort tristement replié
D'autres Anglais par malheur entouré
Ne peut marcher vers la ville attaquée ;
D'accablement son âme est suffoquée.
Quoi ! disait-il, ne pouvoir secourir
Mes chers sujets que mon oeil voit périr !
Ils ont chanté le retour de leur maître ;
J'allais entrer, et combattre, et peut-être
Les délivrer des Anglais inhumains :
Le sort cruel enchaîne ici mes mains.
-- Non, lui dit Jeanne, il est temps de paraître.
Venez ; mettez, en signalant vos coups,
Ces durs Bretons entre Orléans et vous.
Marchez, mon prince, et vous sauvez la ville.
Nous sommes peu, mais vous en valez mille.
Charles lui dit : " Quoi ! vous savez flatter !
Je vaux bien peu ; mais je vais mériter
Et votre estimeet celle de la France
Et des Anglais. " Il ditpiqueet s'avance.
Devant ses pas l'oriflamme est porté ;
Jeanne et Dunois volent à son côté.
Il est suivi de ses gens d'ordonnance ;
Et l'on entend à travers mille cris :
Vivent le roi, Montjoie, et saint Denys !

CharlesDunoiset la Barroise altière
Sur les Bretons s'élancent par derrière :
Tels quedes monts qui tiennent dans leur sein
Les réservoirs du Danube et du Rhin
L'aigle superbeaux ailes étendues
Aux yeux perçantsaux huit griffes pointues
Planant en l'airtombe sur des faucons
Qui s'acharnaient sur le cou des hérons.

Ce fut alors que l'audace anglicane
Semblable au fer sur l'enclume battu
Qui de sa trempe augmente la vertu
Repoussa bien la valeur gallicane.
Les voyez-vousces enfants d'Albion
Et ces soldats des fils de Clodion ?
Fiersenflammésde sang insatiables
Ils ont volé comme un vent dans les airs.
Dès qu'ils sont jointsils sont inébranlables
Comme un rocher sous l'écume des mers.
Pied contre piedaigrette contre aigrette
Main contre mainoeil contre oeilcorps à corps
En jurant Dieul'un sur l'autre on se jette ;
Et l'un sur l'autre on voit tomber les morts.

Oh ! que ne puis-je en grands vers magnifiques
Écrire au long tant de faits héroïques !
Homère seul a le droit de conter
Tous les exploitstoutes les aventures
De les étendre et de les répéter ;
De supputer les coups et les blessures
Et d'ajouter aux grands combats d'Hector
De grands combatset des combats encor :
C'est là sans doute un sûr moyen de plaire.
Mais je ne puis me résoudre à vous taire
D'autres dangersdont un destin cruel
Circonvenait la belle Agnès Sorel
Quand son amant s'avançait vers la gloire.

Dans le cheminsur les rives de Loire
Elle entretient le père Bonifoux
Quitoujours sageinsinuantet doux
Du tentateur lui contait quelque histoire
Divertissanteet sans réflexions
Sous l'agrément déguisant ses leçons.
A quelques pasLa Trimouille et sa dame
S'entretenaient de leur fidèle flamme
Et du dessein de vivre ensemble un jour
Dans leur châteautout entiers à l'amour.
Dans leur chemin la main de la nature
Tend sous leurs pieds un tapis de verdure
Velours unisemblable au pré fameux
Où s'exerçait la rapide Atalante.
Sur le duvet de cette herbe naissante
Agnès approche et chemine avec eux.
Le confesseur suivit la belle errante.
Tous quatre allaienttenant de beaux discours
De piétéde combatset d'amours.
Sur les Anglaissur le diable on raisonne.
En raisonnant on ne vit plus personne.
Chacun fondait doucementdoucement
Homme et chevalsous le terrain mouvant.
D'abord les piedspuis le corpspuis la tête
Tout disparutainsi qu'à cette fête
Qu'en un palais d'un auteur cardinal
Trois fois au moins par semaine on apprête
A l'opérasouvent joué si mal
Plus d'un héros à nos regards échappe
Et dans l'enfer descend par une trappe.

Monrose vit du rivage prochain
La belle Agnèset fut tenté soudain
De venir rendre à l'objet qu'il observe
Tout le respect que son âme conserve.
Il passe un pont ; mais il devient perclus
Quand la voyant son oeil ne la vit plus.
Froid comme marbreet blême comme gypse
Il veut marchermais lui-même il s'éclipse.

Paul Tirconelqui de loin l'aperçut
A son secours à grand galop courut.
En arrivant sur la place funeste
Paul Tirconel y fond avec le reste.
Ils tombent tous dans un grand souterrain
Qui conduisait aux portes d'un jardin
Tel que n'en eut Louis le quatorzième
Aïeul d'un roi qu'on méprise et qu'on aime ;
Et le jardin conduisait au château
Digne en tout sens de ce jardin si beau.
C'était... (mon coeur à ce seul mot soupire)
D'Hermaphrodix le formidable empire.
O DorothéeAgnèset Bonifoux !
Qu'allez-vous faireet que deviendrez-vous ?

CHANT XVI.

Argument.- Comment saint Pierre apaisa saint George et saint Denys
et comment il promit un beau prix à celui des deux qui
lui apporterait la meilleure ode. Mort de la belle Rosamore.


Palais des cieuxouvrez-vous à ma voix.
Êtres brillants aux six ailes légères
Dieux emplumésdont les mains tutélaires
Font les destins des peuples et des rois !
Vous qui cachezen étendant vos ailes
Des derniers cieux les splendeurs éternelles
Daignez un peu vous ranger de côté :
Laissez-moi voiren cette horrible affaire
Ce qui se passe au fond du sanctuaire ;
Et pardonnez ma curiosité.

Cette prière est de l'abbé Trithème
Non pas de moi ; car mon oeil effronté
Ne peut percer jusqu'à la cour suprême ;
Je n'aurais pas tant de témérité.

Le dur saint George et Denys notre apôtre
Étaient au ciel enfermés l'un et l'autre ;
Ils voyaient tout ; mais ils ne pouvaient pas
Prêter leurs mains aux terrestres combats ;
Ils cabalaient : c'est tout ce qu'on peut faire
Et ce qu'on fait quand on est à la cour.
George et Denys s'adressent tour à tour
Dans l'empyrée au bon monsieur saint Pierre.

Ce grand portierdont le pape est vicaire
Dans ses filets enveloppant le sort
Sous ses deux clefs tient la vie et la mort.
Pierre leur dit : " Vous avez pu connaître
Mes chers amisquel affront je reçus
Quand je remis une oreille à Malchus.
Je me souviens de l'ordre de mon maître ;
Il fit rentrer mon fer dans son fourreau :
Il m'a privé du droit brillant des armes ;
Mais j'imagine un moyen tout nouveau
Pour décider de vos grandes alarmes.

" Voussaint Denysprenez dans ce canton
Les plus grands saints qu'ait vus naître la France ;
Vousmonsieur Georgeallez en diligence
Prendre les saints de l'île d'Albion.
Que chaque troupe en ce moment compose
Un hymne en versnon pas une ode en prose.
Houdart a tort ; il faut dans ces hauts lieux
Parler toujours le langage des dieux ;
Qu'on fassedis-jeune ode pindarique
Où le poète exalte mes vertus
Ma primautémes droitsmes attributs
Et que le tout soit mis vite en musique :
Chez les mortelsil faut toujours du temps
Pour rimailler des vers assez méchants ;
On va plus vite au séjour de la gloire.
Allezvous dis-jeexercez vos talents ;
La meilleure ode obtiendra la victoire
Et vous ferez le sort des combattants. "

Ainsi parladu plus haut de son trône
Aux deux rivaux l'infaillible Barjone ;
Cela fut dit en deux mots tout au plus
Le laconisme est langue des élus.
En un clin d'oeilles deux rivaux célestes
Pour terminer leurs querelles funestes
Vont assembler les saints de leur pays
Qui sur la terre ont été beaux esprits.

Le bon patron qu'on révère à Paris
Fit aussitôt seoir à sa table ronde
Saint Fortunatpeu connu dans le monde
Et qui passait pour l'auteur du Pange ;
Et saint Prosperd'épithètes chargé
Quoique un peu dur et qu'un peu janséniste.
Il mit aussi Grégoire dans sa liste
Le grand Grégoireévêque tourangeau
Cher au pays qui vit naître Bonneau ;

Et saint Bernard fameux par l'antithèse
Qui dans son temps n'avait pas son pareil ;
Et d'autres saints pour servir de conseil :
Sans prendre avisil est rare qu'on plaise.

Georgeen voyant tous ces soins de Denys
Le regardait d'un dédaigneux souris ;
Il avisa dans le sacré pourpris
Un saint Austinprêcheur de l'Angleterre
Puis en ces mots il lui dit son avis :

" Bonhomme Austinje suis né pour la guerre
Non pour les vers dont je fais peu de cas ;
Je sais brandir mon large cimeterre
Pourfendre un busteet casser tête et bras ;
Tu sais rimer : travailleversifie
Soutiens en vers l'honneur de la patrie.
Un seul Anglaisdans les champs de la mort
De trois Français triomphe sans effort.
Nous avons vu devers la Normandie
Dans le Haut-Maineen Guienneen Picardie
Ces beaux messieurs aisément mis à bas ;
Si pour frapper nous avons meilleurs bras
Croisen fait d'hymneet d'ode et d'oeuvre telle
Quand il s'agit de penserde rimer
Que nous avons non moins bonne cervelle.
TravailleAustincours en vers t'escrimer :
Je veux que Londre ait à jamais l'empire
Dans les deux arts de bien faire et bien dire.
Denys ameute un tas de rimailleurs
Qui tous ensemble ont très-peu de génie ;
Travaille seul : tu sais tes vieux auteurs ;
Courage ! allonsprends ta harpe bénie
Et moque-toi de ton académie. "

Le bon Austinde cet emploi chargé
Le remercie en auteur protégé.
Denys et luidans un réduit commode
Vont se tapiret chacun fit son ode.
Quand tout fut faitles brûlants séraphins
Les gros joufflustêtes de chérubins
Près de Barjone en deux rangs se perchèrent ;
Au-dessous d'eux les anges se nichèrent ;
Et tous les saintssoigneux de s'arranger
Sur des gradins s'assirent pour juger.

Austin commence : il chantait les prodiges
Qui de l'Égypte endurcirent les coeurs ;
Ce grand Moïseet ses imitateurs
Qui l'égalaient dans ses divins prestiges :
Les flots du Niljadis si bienfaisants
D'un sang affreux dans leur course écumants ;
Du noir limon les venimeux reptiles
Changés en vergeet la verge en serpents ;
Le jour en nuit ; les déserts et les villes
De moucheronsde vermine couverts ;
La rogne aux osla foudre dans les airs ;
Les premiers-nés d'une race rebelle
Tous égorgés par l'ange du Seigneur ;
L'Égypte en deuilet le peuple fidèle
De ses patrons emportant la vaisselle
Et par le vol méritant son bonheur ;
Ce peuple errant pendant quarante années ;
Vingt mille Juifs égorgés pour un veau ;
Vingt mille encore envoyés au tombeau
Pour avoir eu des amours fortunées ;
Et puis Aodce Ravaillac hébreu
Assassinant son maître au nom de Dieu ;
Et Samuelqui d'une main divine
Prend sur l'autel un couteau de cuisine
Et bravement met Agag en hachis
Car cet Agag était incirconcis ;
Puis la beauté quisauvant Béthulie
Si purement de son corps fit folie ;
Le bon Basa qui massacra Nadad ;
Et puis Achab mourant comme un impie
Pour n'avoir pas égorgé Benhadad ;
Le roi Joas meurtri par Jozabad
Fils d'Atrobad ; et la reine Athalie
Si méchamment mise à mort par Joad.

Longuette fut la triste litanie ;
Ces beaux récits étaient entrelacés
De ces grands traits si chers aux temps passés.
On y voyait le soleil se dissoudre
La mer fuyantla lune mise en poudre
Le monde en feu qui toujours tressaillait ;
Dieu qui cent fois en fureur s'éveillait ;
Des flots de sangdes tombeauxdes ruines ;
Et cependant près des eaux argentines
Le lait coulait sous de verts oliviers ;
Les monts sautaient tout comme des béliers
Et les béliers tout comme des collines.
Le bon Austin célébrait le Seigneur
Qui menaçait le Chaldéen vainqueur
Et qui laissait son peuple en esclavage ;
Mais des lions brisant toujours les dents
Sous ses deux pieds écrasant les serpents
Parlant au Nilet suspendant la rage
Des basilics et des léviathans.
Austin finit. Sa pindarique ivresse
Fit élever parmi les bienheureux
un bruit confusun murmure douteux
Qui n'était pas en faveur de la pièce.

Denys se lève ; et baissant ses doux yeux
Puis les levant avec un air modeste
Il salua l'auditoire céleste
Parut surpris de leurs traits radieux ;
Et finement sa pudeur semblait dire :
Encouragez celui qui vous admire.
Il salua trois fois très-humblement
Les conseillersle premier président ;
Puis il chanta d'une voix douce et tendre
Cet hymne adroit que vous allez entendre :

" O Pierre ! O Pierre ! ô toi sur qui Jésus
Daigna fonder son Église immortelle
Portier des cieuxpasteur de tout fidèle
Maître des rois à tes pieds confondus
Docteur divinprêtre sainttendre père
Auguste appui de nos rois très-chrétiens
Étends sur eux ta faveur salutaire ;
Leurs droits sont purset ces droits sont les tiens.
Le pape à Rome est maître des couronnes
Aucun n'en doute ; et si ton lieutenant
A qui lui plaît fait ce petit présent
C'est en ton nomcar c'est toi qui les donnes.
Hélas ! hélas ! nos gens de parlement
Ont banni Charle ; ils ont impudemment
Mis sur le trône une race étrangère ;
On ôte au fils l'héritage du père.
Divin portieroppose tes bienfaits
A cette audaceà dix ans de misère ;
Rends-nous les clefs de la cour du palais. "

C'est sur ce ton que saint Denys prélude ;
Puis il s'arrête : il lit avec étude
Du coin de l'oeil dans les yeux de Céphas
En affectant un secret embarras.
Céphas content fit voir sur son visage
De l'amour-propre un secret témoignage
Et rassurant les esprits interdits
Du chantre habileil dit dans son langage :
Cela va bien ; continuez, Denys.

L'humble Denys repart avec prudence :
Mon adversaire a pu charmer les cieux ;
Il a chanté le Dieu de la vengeance,
Je vais bénir le Dieu de la clémence :
Haïr est bon, mais aimer vaut bien mieux.

Denys alors d'une voix assurée
En vers heureux chanta le bon berger
Qui va cherchant sa brebis égarée
Et sur son dos se plaît à la charger ;
Le bon fermierdont la main libérale
Daigne payer l'ouvrier négligent
Qui vient trop tardafin que diligent
Il vienne ouvrer dès l'aube matinale ;
Le bon patron quin'ayant que cinq pains
Et trois poissonsnourrit cinq mille humains ;
Le bon prophèteencor plus doux qu'austère
Qui donne grâce à la femme adultère
A Magdeleineet permet que ses pieds
Soient gentiment par la belle essuyés.
Par Magdeleine Agnès est figurée.
Denys a pris ce délicat détour ;
Il réussit : la grand'chambre éthérée
Sentit le traitet pardonna l'amour.
Du doux Denys l'ode fut bien reçue ;
Elle eut le prixelle eut toutes les voix.
Du saint Anglais l'audace fut déçue ;
Austin rougitil fuit en tapinois ;
Chacun en ritle paradis le hue.
Tel fut hué dans les murs de Paris
Un pédant secà face de Thersite
Vit délateurinsolent hypocrite
Qui fut payé de haine et de mépris
Quand il osa dans ses phrases vulgaires
Flétrir les arts et condamner nos frères.

Pierre à Denys donna deux beaux agnus ;
Denys les baiseet soudain l'on ordonne
Par un arrêt signé de douze élus
Qu'en ce grand jour les Anglais soient vaincus
Par les Français et par Charle en personne.

En ce moment la barroise amazone
Vit dans les airsdans un nuage épais
De son grison la figure et les traits ;
Comme un soleildont souvent un nuage
Reçoit l'empreinte et réfléchit l'image.
Elle cria : " Ce jour est glorieux ;
Tout est pour nousmon âne est dans les cieux. "
Bedfortsurpris de ce prodige horrible
Déjà s'arrête et n'est plus invincible.
Il lit au cield'un regard consterné
Que de saint George il est abandonné.
L'Anglais surpriscroyant voir une armée
Descend soudain de la ville alarmée ;
Tous les bourgeoisdevenus valeureux
Les voyant fuirdescendent après eux.
Charles plus loinentouré de carnage
Jusqu'à leur camp se fait un beau passage.
Les assiégeantsà leur tour assiégés
En têteen queueassailliségorgés
Tombent en foule au bord de leurs tranchées
D'armesde mortset de mourants jonchées.

C'est en ces lieuxc'est dans ce champ mortel
Que tu venais exercer ta vaillance
O dur Anglaisô Christophe Arondel !
Ton maintien secta froide indifférence
Donnaient du prix à ton courage altier.
Sans dire un motce sourcilleux guerrier
Examinait comme on se bat en France :
Et l'on eût dità son air d'importance
Qu'il était là pour se désennuyer.
Sa Rosamoreà ses pas attachée
Est comme lui de fer enharnachée
Tel qu'un beau page ou qu'un jeune écuyer :
Son casque est d'orsa cuirasse est d'acier ;
D'un perroquet la plume panachée
Au gré des vents ombrage son cimier.
Car dès ce jour où son bras meurtrier
A dans son lit décollé Martinguerre
Elle se plaît tout à fait à la guerre.
On croirait voir la superbe Pallas
Quittant l'aiguille et marchant aux combats
Où Bradamanteou bien Jeanne elle-même.
Elle parlait au voyageur qu'elle aime
Et lui montrait les plus grands sentiments
Lorsqu'un démon trop funeste aux amants
Pour leur malheurvers Arondel attire
Le dur Poton et le jeune La Hire
Et Richement qui n'a pitié de rien.
Potonvoyant le grave et fier maintien
De notre Anglaistout indigné s'élance
Sur le causeuret d'un grand coup de lance
Qui par le flanc sort au milieu du dos
D'un sang trop froid lui fait verser des flots :
Il tombe et meurt ; et la lance cassée
Roule avec lui dans son corps enfoncée.

A ce spectacleà ce moment affreux
On ne vit point la belle Rosamore
Se renverser sur l'amant qu'elle adore
Ni s'arracher l'or de ses blonds cheveux
Ni remplir l'air de ses cris douloureux
Ni s'emporter contre la Providence ;
Point de soupirs ; elle cria : " Vengeance ! "
Et dans l'instant que Poton se baissait
En ramassant son fer qui se cassait
Ce bras tout nuce bras dont la puissance
Avait d'un coup séparé dans un lit
Un chef grison du cou d'un vieux bandit
Tranche à Poton la main trop redoutable
Cette main droite à ses yeux si coupable.
Les nerfs cachés sous la peau des cinq doigts
Les font mouvoir pour la dernière fois ;
Poton depuis ne sut jamais écrire.

Mais dans l'instant le brave et beau La Hire
Porte au guerrierdu grand Poton vainqueur
Un coup mortel qui lui perce le coeur.
Son casque d'orque sa chute détache
Découvre un sein de roses et de lis ;
Son front charmant n'a plus rien qui le cache ;
Ses longs cheveux tombent sur ses habits ;
Ses grands yeux bleus dans la mort endormis
Tout laisse voir une femme adorable
Et montre un corps formé pour les plaisirs.
Le beau La Hire en pousse des soupirs
Répand des pleurset d'un ton lamentable
S'écrie : " O ciel ! je suis un meurtrier
Un housard noir plutôt qu'un chevalier ;
Mon coeurmon brasmon épée est infâme :
Est-il permis de tuer une dame ? "
Mais Richemonttoujours mauvais plaisant
Et toujours durlui dit : " Mon cher La Hire
Vates remords ont sur toi trop d'empire ;
C'est une Anglaiseet le mal n'est pas grand ;
Elle n'est pas pucelle comme Jeanne. "

Tandis qu'il tient un discours si profane
D'un coup de flèche il se sentit blessé :
Et devenu plus fierplus courroucé
Il rend cent coups à la troupe bretonne
Qui comme un flot le presse et l'environne.
La Hire et luinoblesbourgeoissoldats
Portent partout les efforts de leurs bras :
On tueon tombeon poursuiton recule
De corps sanglants un monceau s'accumule ;
Et des mourants l'Anglais fait un rempart.

Dans cette horrible et sanglante mêlée
Le roi disait à Dunois : " Cher bâtard
Dis-moide grâceoù donc est-elle allée ?
-- Qui ? " dit Dunois. Le bon roi lui repart :
Ne sais-tu pas ce qu'elle est devenue ?
-- Qui donc ? -- Hélas ! elle était disparue
Hier au soir, avant qu'un heureux sort
Nous eût conduits au château de Bedfort ;
Et dans la place on est entré sans elle.
-- Nous la trouverons bien, dit la Pucelle.
-- Ciel ! dit le roi, qu'elle me soit fidèle !
Gardez-la-moi. Pendant ce beau discours
Il avançait et combattait toujours.

Bientôt la nuitcouvrant notre hémisphère
L'enveloppa d'un noir et long manteau
Et mit un terme à ce cours tout nouveau
Des beaux exploits que Charle eût voulu faire.

Comme il sortait de cette grande affaire
Il entendit qu'on avait le matin
Vu cheminer vers la forêt voisine
Quelques tendrons du genre féminin ;
Une surtoutà la taille divine
Aux grands yeux bleusau minois enfantin
Au souris tendreà la peau de satin
Que sermonnait un bon dominicain.
Des écuyers brillantsà mines fières
Des chevalierssur leurs coursiers fringants
Couverts d'acieret d'oret de rubans
Accompagnaient les belles cavalières.
La troupe errante avait porté ses pas
Vers un palais qu'on ne connaissait pas
Et que jamaisavant cette aventure
On n'avait vu dans ces lieux écartés ;
Rien n'égalait sa bizarre structure.

Le roisurpris de tant de nouveautés
Dit à Bonneau : " Qui m'aime doit me suivre ;
Demain matin je veux au point du jour
Revoir l'objet de mon fidèle amour
Reprendre Agnèsou bien cesser de vivre. "
Il resta peu dans les bras du sommeil ;
Et quand Phosphoreau visage vermeil
Eut précédé les roses de l'Aurore
Quand dans le ciel on attelait encore
Les beaux coursiers que conduit le Soleil
Le roiBonneauDunoiset la Pucelle
Allègrement se remirent en selle
Pour découvrir ce superbe palais.
Charles disait : " Voyons d'abord ma belle ;
Nous rejoindrons assez tôt les Anglais ;
Le plus presséc'est de vivre avec elle. "

 

CHANT XVII

Argument.- Comment Charles VIIAgnèsJeanneDunoisLa Trimouilleetc.
devinrent tous fous ; et comment ils revinrent à leur bon sens
par les exorcismes du R.P. Bonifouxconfesseur ordinaire du roi.


Oh ! que ce monde est rempli d'enchanteurs !
Je ne dirai rien des enchanteresses.
Je t'ai passétemps heureux des faiblesses
Printemps des fousbel âge des erreurs ;
Mais à tout âge on trouve des trompeurs
De vrais sorcierstout-puissants séducteurs
Vêtus de pourpreet rayonnants de gloire.
Au haut des cieux ils vous mènent d'abord
Puis on vous plonge au fond de l'onde noire
Et vous buvez l'amertume et la mort.
Gardez-vous tousgens de bien que vous êtes
De vous frotter à de tels nécromants ;
Et s'il vous faut quelques enchantements
Aux plus grands rois préférez vos grisettes.

Hermaphrodix a bâti tout exprès
Le beau château qui retenait Agnès
Pour se venger des belles de la France
Des chevaliersdes ânes et des saints
Dont la pudeur et les exploits divins
Avaient bravé sa magique puissance.
Quiconque entrait en ce maudit logis
Méconnaissait sur-le-champ ses amis
Perdait le sensl'espritet la mémoire.
L'eau du Léthé que les morts allaient boire
Les mauvais vinsfunestes aux vivants
Ont des effets bien moins extravagants.

Sous les grands arcs d'un immense portique
Amas confus de moderne et d'antique
Se promenait un fantôme brillant
Au pied légerà l'oeil étincelant
Au geste vifà la marche égarée
La tête hauteet de clinquants parée.
On voit son corps toujours en action ;
Et son nom est l'imagination :
Non cette belle et charmants déesse
Qui présidadans Rome et dans la Grèce
Aux beaux travaux de tant de grands auteurs
Qui répandit l'éclat de ses couleurs
Ses diamantsses immortelles fleurs
Sur plus d'un chant du grand peintre d'Achille
Sur la Didon que célébra Virgile
Et qui d'Ovide anima les accents ;
Mais celle-là qu'abjure le bon sens
Cette étourdieeffaréeinsipide
Que tant d'auteurs approchent de si près
Qui les inspireet qui servit de guide
Aux ScudériLemoineDesmarets.
Elle répand ses faveurs les plus chères
Sur nos romansnos nouveaux opéra ;
Et son empire assez longtemps dura
Sur le théâtreau barreaudans les chaires.
Près d'elle était le Galimatias
Monstre bavard caressé dans ses bras
Nommé jadis le docteur séraphique
Subtilprofondénergiqueangélique
Commentateur d'imagination
Et créateur de la confusion
Qui depuis peu fit Marie Alacoque.
Autour de lui voltigent l'Équivoque
La louche Énigmeet les mauvais Bons Mots
A double sensqui font l'esprit des sots ;
Les Préjugésles Méprisesles Songes
Les Contre-Sensles absurdes Mensonges
Ainsi qu'on voit aux murs d'un vieux logis
Les chats-huants et les chauves-souris.
Quoi qu'il en soitce damnable édifice
Fut fabriqué par un tel artifice
Que tout mortel qui dans ces lieux viendra
Perdra l'esprit tant qu'il y restera.

A peine Agnèsavec sa douce escorte
De ce palais avait touché la porte
Que Bonifouxce grave confesseur
Devint l'objet de sa fidèle ardeur ;
Elle le prend pour son cher roi de France
O mon héros ! ô ma seule espérance !
Le juste ciel vous rend à mes souhaits.
Ces fiers Bretons sont-ils par vous défaits ?
N'auriez-vous point reçu quelque blessure ?
Ah ! laissez-moi détacher votre armure.
Lors elle veutd'un effort tendre et doux
Oter le froc du père Bonifoux
Etdans ses bras bientôt abandonnée
L'oeil enflamméla cou vers lui tendu
Cherche un baiser qui soit pris et rendu.
Charmante Agnèsque tu fus consternée
Lorsquecherchant un menton frais tondu
Tu ne sentis qu'une barbe tannée
Longuepiquanteet rudeet mal peignée !
Le confesseur tout effaré s'enfuit
Méconnaissant la belle qui le suit.
La tendre Agnèsse voyant dédaignée
Court après luide pleurs toute baignée.

Comme ils couraient dans ce vaste pourpris
L'un se signantet l'autre tout en larmes
Ils sont frappés des plus lugubres cris.
Un jeune objettouchantrempli de charmes
Avec frayeur embrassait les genoux
D'un chevalier quicouvert de ses armes
L'allait bientôt immoler sous ses coups.
Peut-on connaître à cette barbarie
Ce La Trimouilleet ce parfait amant
Qui de grand coeuren tout autre moment
Pour Dorothée aurait donné sa vie ?
Il la prenait pour le fier Tirconel :
Elle n'avait nul trait en son visage
Qui ressemblât à cet Anglais cruel ;
Elle cherchait le héros qui l'engage
Le cher objet d'un amour immortel ;
Etlui parlant sans pouvoir le connaître
Elle lui dit : " Ne l'avez-vous point vu
Ce chevalier qui de mon coeur est maître
Qui près de moi dans ces lieux est venu ?
Mon La Trimouillehélas ! est disparu.
Que fait-il donc ? de grâceoù peut-il être ? "
Le Poitevinà ces touchants discours
Ne connut point ses fidèles amours.
Il croit entendre un Anglais implacable
Qui vient sur lui prêt à trancher ses jours.
Le fer en main il se met en défense
Vers Dorothée en mesure il avance.
Je te ferai, dit-il changer de ton,
Fier, dédaigneux, triste, arrogant Breton.
Dur insulaire, ivre de bière forte,
C'est bien à toi de parler de la sorte,
De menacer un homme de mon nom !
Moi petit-fils des Poitevins célèbres
Dont les exploits, au séjour des ténèbres,
Ont fait passer tant d'Anglais valeureux,
Plus fiers que toi, plus grands, plus généreux.
Eh quoi ! ta main ne tire pas l'épée !
De quel effroi ta vile âme est frappée !
Fier en discours, et lâche en action,
Chevreuil anglais, Thersite d'Albion,
Fait pour brailler chez tes parlementaires,
Vite, essayons tous deux nos cimeterres ;
Çà, qu'on dégaine, ou je vais de ma main
Signer ton front, des fronts le plus vilain,
Et t'appliquer sur ton large derrière,
A mon plaisir, deux cents coups d'étrivière.
A ce discours qu'il prononce en fureur
Pâleéperdueet mourante de peur :
Je ne suis point Anglais, dit Dorothée ;
J'en suis bien loin : comment, pourquoi, par où,
Me vois-je ici par vous si maltraitée ?
Dans quel danger je suis précipitée !
Je cherche ici le héros du Poitou ;
C'est une fille, hélas ! bien tourmentée,
Qui baise en pleurs votre noble genou.
Elle parlaitmais sans être écoutée ;
Et La Trimouilleétant tout à fait fou
Allait déjà la prendre par le cou.

Le confesseurqui dans sa prompte fuite
D'Agnès Sorel évitait la poursuite
Bronche en courantet tombe au milieu d'eux ;
Le Poitevin veut le prendre aux cheveux
N'en trouve pointroule avec lui par terre ;
La belle Agnèsqui le suit et le serre
Sur lui trébucheen poussant des clameurs
Et des sanglots qu'interrompent ses pleurs.
Et sous eux tous se débat Dorothée
Très en désordre et fort mal ajustée.

Tout au milieu de ce conflit nouveau
Le bon roi Charleescorté de Bonneau
Avec Dunois et la fière Pucelle
Entre à la fois dans ce fatal château
Pour y chercher sa maîtresse fidèle.
O grand pouvoir ! ô merveille nouvelle !
A peine ils sont de cheval descendus
Sous le portique à peine ils sont rendus
Incontinent ils perdent la cervelle.
Tels dans Paris tous ces docteurs fourrés
Pleins d'arguments sous leurs bonnets carrés
Vont gravement vers la Sorbonne antique
Séjour de noiseantre théologique
Où la Dispute et la Confusion
Ont établi leur sacré domicile
Et dont jamais n'approcha la Raison.
Nos révérends arrivent à la file :
Ils avaient l'air d'être de sens rassis ;
Chacun passait pour sage en son logis ;
On les prendrait pour des gens fort honnêtes
Point querelleurs et point extravagants
Quelques-uns même étaient de bonnes têtes :
Ils sont tous fous quand ils sont sur les bancs.

Charleenivré de joie et de tendresse
Les yeux mouilléstout pétillant d'ardeur
Et ressentant un battement de coeur
Disaitd'un ton d'amour et de langueur :
Ma chère Agnès, ma pudique maîtresse,
Mon paradis, précis de tous les biens,
Combien de fois, hélas ! fus-tu perdue !
A mes désirs te voilà donc rendue !
Perle d'amour, je te vois, je te tiens ;
Oh ! que tu fais une charmante mine !
Mais tu n'as plus cette taille si fine
Que je pouvais embrasser autrefois,
En la serrant du bout de mes dix doigts.
Quel embonpoint ! quel ventre ! quelles fesses !
Voilà le fruit de nos tendres caresses :
Agnès est grosse, Agnès me donnera
Un beau bâtard qui pour nous combattra.
Je veux greffer, dans l'ardeur qui m'emporte,
Ce fruit nouveau sur l'arbre qui le porte.
Amour le veut ; il faut que dans l'instant
J'aille au-devant de cet aimable enfant.

A qui le roi se faisait-il entendre ?
A qui tient-il ce discours noble et tendre ?
Qui tenait-il dans ses bras amoureux ?
C'était Bonneausoufflantsuantpoudreux ;
C'était Bonneau ; jamais homme en sa vie
Ne se sentit l'âme plus ébahie.
Charlespressé d'un désir violent
D'un bras nerveux le pousse tendrement ;
Il le renverse ; et Bonneau pesamment
S'en va tomber sur la troupe mêlée
Qui de son poids se sentit accablée.
Ciel ! que de cris et que de hurlements !
Le confesseur reprit un peu ses sens ;
Sa grosse panse était juste portée
Dessus Agnès et dessous Dorothée ;
Il se relèveil marcheil courtil fuit ;
Tout haletant le bon Bonneau le suit.
Mais La Trimouille à l'instant s'imagine
Que sa beautésa maîtresse divine
Sa Dorothée était entre les bras
Du Tourangeau qui fuyait à grands pas.
Il court aprèsil le presseil lui crie :
Rends-moi mon coeur, bourreau, rends-moi ma vie,
Attends, arrête. En prononçant ces mots
D'un large sabre il frappe son gros dos.
Bonneau portait une épaisse cuirasse
Et ressemblait à la pesante masse
Qui dans la forge à grand bruit retentit
Sous le marteau qui frappe et rebondit.
La peur hâtait sa marche écarquillée.
Jeannevoyant le Bonneau qui trottait
Et les grands coups que l'autre lui portait
Jeanne casquéeet de fer habillée
Suit à grands pas La Trimouilleet lui rend
Tout ce qu'il donne au royal confident.
Dunoisla fleur de la chevalerie
Ne souffre pas qu'on attente à la vie
De La Trimouilleil est son cher appui ;
C'est son destin de combattre pour lui :
Il le connaît ; mais il prend la Pucelle
Pour un Anglais ; il vous tombe sur elle
Il vous l'étrille ainsi qu'elle étrillait
Le Poitevinqui toujours chatouillait
L'ami Bonneauqui lourdement fuyait.

Le bon roi Charleen ce désordre extrême
Dans son Bonneau voit toujours ce qu'il aime ;
Il voit Agnès. Quel état pour un roi
Pour un amant des amants le plus tendre !
Nul ennemi ne lui cause d'effroi ;
Contre une armée il voudrait la défendre.
Tous ces guerriers après Bonneau courants
Sont à ses yeux des ravisseurs sanglants.
L'épée au poing sur Dunois il s'élance ;
Le beau bâtard se retourneet lui rend
Sur la visière un énorme fendant.
Ah ! s'il savait que c'est le roi de France
Qu'il se verrait avec un oeil d'horreur !
Il périrait de honte et de douleur.
En même temps Jeannepar lui frappée
Lui répondit de sa puissante épée ;
Et le bâtardincapable d'effroi
Frappe à la fois sa maîtresse et son roi ;
A droiteà gaucheil lance sur leurs têtes
De mille coups les rapides tempêtes.
Charmant Dunoisbelle Jeannearrêtez ;
Ciel ! quels seront vos regrets et vos larmes
Quand vous saurez qui poursuivent vos armes
Et qui vous frotteet qui vous combattez !

Le Poitevindans l'horrible mêlée
De temps en temps appesantit son bras
Sur la Pucelleet rosse ses appas.
L'ami Bonneau ne les imite pas ;
Sa grosse tête était la moins troublée.
Il recevaitmais il ne rendait point.
Il court toujours ; Bonifoux le précède
Aiguillonné de la peur qui le point.
Le tourbillon que la rage possède
Tous contre tousassaillantsassaillis
Battantsbattusdans ce grand chamaillis
Crianthurlantparcourent le logis.
Agnès en pleursDorothée éperdue
Crie : " Au secours ! on m'égorgeon me tue. "
Le confesseurplein de contrition
Menait toujours cette procession.

Il aperçoit à certaine fenêtre
De ce logis le redoutable maître
Hermaphrodixqui contemplait gaiement
Des bons Francais le barbare tourment
Et se tenait les deux côtés de rire.
Bonifoux vit que ce fatal empire
Étaitsans douteune oeuvre du démon.
Il conservait un reste de raison ;
Son long capuce et sa large tonsure
A sa cervelle avaient servi d'armure.
Il se souvint que notre ami Bonneau
Suivait toujours l'usage antique et beau
Très-sagement établi par nos pères
D'avoir sur soi les choses nécessaires
Muscadecloupoivregirofle et sel.
Pour Bonifouxil avait son missel.
Il aperçut une fontaine claire
Il y courutsel et missel en main
Bien résolu d'attraper le malin.

Le voilà donc qui travaille au mystère ;
Il dit tout bas : Sanctam Catholicam
PapamRomamaquam benedictam
;
Puis de Bonneau prend la tasseet va vite
Adroitement asperger d'eau bénite
Le farfadet né de la belle Alix.
Chez les païens l'eau brûlante du Styx
Fut moins fatale aux âmes criminelles.
Son cuir tanné fut couvert d'étincelles ;
Un gros nuageenfuménoirépais
Enveloppa le maître et le palais.
Les combattantscouverts d'une nuit sombre
Couraient encore et se cherchaient dans l'ombre.
Tout aussitôt le palais disparut ;
Plus de combatd'erreur ni de méprise ;
Chacun se vitchacun se reconnut ;
Chaque cervelle en son lieu fut remise.
A nos héros un seul moment rendit
Le peu de sens qu'un seul moment perdit :
Car la foliehélas ! ou la sagesse
Ne tient à rien dans notre pauvre espèce.
C'était alors un grand plaisir de voir
Ces paladins aux pieds du moine noir
Le bénissantchantant des litanies
Se demandant pardon de leurs folies.
O La Trimouille ! ô vousroyal amant !
Qui me peindra votre ravissement ?
On n'entendait que ces mots : " Ah ! ma belle
Mon toutmon roimon angema fidèle
C'est vous ! c'est toi ! jour heureux ! doux moments ! "
Et des baiserset des embrassements
Cent questionscent réponses pressées ;
Leur voix ne peut suffire à leurs pensées.
Le confesseurd'un paternel regard
Les lorgnait touset priait à l'écart.
Le grand bâtard et sa fière maîtresse
Modestement s'expliquaient leur tendresse.
De leurs amours le rare compagnon
Élève alors la tête avec le ton ;
Il entonna l'octave discordante
De son gosier de cornet à bouquin.
A cette octaveà ce bruit tout divin
Tout fut ému : la nature tremblante
Frémit d'horreur ; et Jeanne vit soudain
Tomber les murs de ce palais magique
Cent tours d'acier et cent portes d'airain ;
Comme autrefois la horde mosaïque
Fit voirau son de sa trompe hébraïque
De Jéricho le rempart écroulé.
Réduit en poudreà la terre égalé :
Le temps n'est plus de semblable pratique.

Alorsalors ce superbe palais
Si brillant d'orsi noirci de forfaits
Devint un ample et sacré monastère.
Le salon fut en chapelle changé.
Le cabinet où ce maître enragé
Avait dormi dans le vice plongé
Transmué fut en un beau sanctuaire.
L'ordre de Dieuqui préside aux destins
Ne changea point la salle des festins ;
Mais elle prit le nom de réfectoire ;
On y bénit le manger et le boire.
Jeannele coeur élevé vers les saints
Vers Orléansvers le sacre de Reims
Dit à Dunois : " Tous nous est favorable
Dans nos amours et dans nos grands desseins :
Espérons tout ; soyez sûr que le diable
A contre nous fait son dernier effort. "
Parlant ainsiJeanne se trompait fort.

 

CHANT XVIII.

Argument.- Disgrâce de Charles et de sa troupe dorée.


Je ne connais dans l'histoire du monde
Aucun hérosaucun homme de bien
Aucun prophèteaucun parfait chrétien
Qui n'ait été la dupe d'un vaurien
Ou des jalouxou de l'esprit immonde.

La Providence en tout temps éprouva
Mon bon roi Charle avec mainte détresse.
Dès son berceau fort mal on l'éleva ;
Le Bourguignon poursuivit sa jeunesse ;
De tous ses droits son père le priva ;
Le parlement de Paris près Gonesse
Tuteur des roisson pupille ajourna ;
De ses beaux lis un chef anglais s'orna ;
Il fut errantmanqua souvent de messe
Et de dîner ; rarement séjourna
En même lieu. Mèreoncleamimaîtresse
Tout le trahit ou tout l'abandonna.
Un page anglais partagea la tendresse
De son Agnès ; et l'enfer déchaîna
Hermaphrodixqui par magique adresse
Pour quelque temps la tête lui tourna.
Il essuya des traits de toute espèce ;
Il les souffritet Dieu lui pardonna.

De nos amants la troupe fière et leste
S'acheminait loin du château funeste
Où Belzébut dérangea le cerveau
Des chevaliersd'Agnèset de Bonneau.
Ils côtoyaient la forêt vaste et sombre
Qui d'Orléans porte aujourd'hui le nom.
A peine encor l'épouse de Tithon
En se levant mêlait le jour à l'ombre.
On aperçut de loin des hoquetons
Au rond bonnetaux écourtés jupons ;
Leur corselet paraissait mi-partie
De fleurs de lis et de trois léopards.
Le roi fit halteen fixant ses regards
Sur la cohorte en la forêt blottie.
Dunois et Jeanne avancent quelques pas.
La tendre Agnèsétendant ses beaux bras
Dit à son Charle : " Allonsfuyonsmon maître
Jeanne en courant s'approcha, vit paraître
Des malheureux deux à deux enchaînés,
Les yeux en terre, et les fronts consternés.

Hélas ! ce sont des chevaliersdit-elle
Qui sont captifs ; et c'est notre devoir
De délivrer cette troupe fidèle.
Allonsbâtardallons et faisons voir
Ce qu'est Dunois et ce qu'est la Pucelle. "
Lance en arrêtils fondent à ces mots
Sur les soldats qui gardaient ces héros.
Au fier aspect de la puissante Jeanne
Et de Dunoiset plus encor de l'âne
D'un pas léger ces prétendus guerriers
S'en vont au loin comme des lévriers.
Jeanne aussitôtde plaisir transportée
Complimenta la troupe garrottée.
Beaux chevaliers, que l'Anglais mit aux fers,
Remerciez le roi qui vous délivre ;
Baisez sa main, soyez prêts à le suivre,
Et vengeons-nous de ces Anglais pervers.
Les chevaliersà cette offre courtoise
Montraient encore une face sournoise
Baissaient les yeux... Lecteurs impatients
Vous demandez qui sont ces personnages
Dont la Pucelle animait les courages.
Ces chevaliers étaient des garnements
Quidans Paris payés pour leur mérite
Allaient ramer sur le dos d'Amphitrite ;
On les connut à leurs accoutrements.
En les voyant le bon Charles soupire :
Hélas ! dit-il, ces objets dans mon coeur
Ont enfoncé les traits de la douleur.
Quoi ! les Anglais règnent dans mon empire !
C'est en leur nom que l'on rend des arrêts !
C'est pour eux seuls que l'on dit des prières !
C'est de leur part, hélas ! que mes sujets
Sont de Paris envoyés aux galères !...
Puis le bon prince avec compassion
Daigne approcher du maître compagnon
Qui de la file était mis à la tête.
Nul malandrin n'eut l'air plus malhonnête ;
Sa barbe torse ombrage un long menton ;
Ses yeux tournésplus menteurs que sa bouche
Portent en bas un regard double et louche ;
Ses sourcils rouxmélangés et retors
Semblent loger la fraude et l'imposture ;
Sur son front large est l'audace et l'injure
L'oubli des loisle mépris des remords ;
Sa bouche écumeet sa dent toujours grince.

Le sycophanteà l'aspect de son prince
Affecte un air humbledévotcontrit
Baisse les yeuxcompose et radoucit
Les traits hagards de son affreux visage.
Tel est un dogue au regard impudent
Au gosier rauqueaffamé de carnage ;
Il voit son maîtreil rampe doucement
Lèche ses mainsle flatte en son langage
Et pour du pain devient un vrai mouton.
Ou tel encore on nous peint le démon.
Quis'échappant des gouffres du Tartare
Cache sa queue et sa griffe barbare
Vient parmi nousprend la mine et le ton
Le front tondu d'un jeune anachorète
Pour mieux tenter soeur Rose ou soeur Discrète.

Le roi des Francstrompé par le félon
Lui témoigna commisération
L'encouragea par un discours affable :
Dis-moi quel est ton métier, pauvre diable,
Ton nom, ta place, et pour quelle action
Le Châtelet, avec tant d'indulgence,
Te fait ramer sur les mers de Provence.
Le condamnéd'un ton de doléance
Lui répondit : " O monarque trop bon !
Je suis de Nanteet mon nom est Frélon.
J'aime Jésus d'un feu pur et sincère ;
Dans un couvent je fus quelque temps frère ;
J'en ai les moeurs ; et j'eus dans tous les temps
Un très-grand soin du salut des enfants.
A la vertu je consacrai ma vie.
Sous les charniers qu'on dit des Innocents
Paris m'a vu travailler de génie ;
J'ai vendu cher mes feuilles à Lambert ;
Je suis connu dans la place Maubert ;
C'est là surtout qu'on m'a rendu justice.
Des indévots quelquefois par malice
M'ont reproché les faiblesses du froc
Celles du monde et quelques tours d'escroc ;
Mais j'ai pour moi ma bonne conscience. "

Ce bon propos toucha le roi de France.
Console-toi, dit-il, et ne crains rien.
Dis-moi, l'ami, si chaque camarade
Qui vers Marseille allait en ambassade
Ainsi que toi fut un homme de bien.
-- Ah ! dit Frélon, sur ma foi de chrétien,
Je réponds d'eux ainsi que de moi-même :
Nous sommes tous en un moule jetés.
L'abbé Coyon, qui marche à mes côtés,
Quoi qu'on en dise, est bien digne qu'on l'aime ;
Point étourdi, point brouillon, point menteur,
Jamais méchant ni calomniateur.
Maître Chaumé, dessous sa mine basse,
Porte un coeur haut, plein d'une sainte audace ;
Pour sa doctrine il se ferait fesser.
Maître Gauchat pourrait embarrasser
Tous les rabbins sur le texte et la glose.
Voyez plus loin cet avocat sans cause ;
Il a quitté le barreau pour le ciel.
Ce Sabotiers est tout pétri de miel.
Ah ! l'esprit fin ! le bon coeur ! le saint prêtre !
Il est bien vrai qu'il a trahi son maître,
Mais sans malice et pour très-peu d'argent ;
Il s'est vendu, mais c'est au plus offrant.
Il trafiquait comme moi de libelles :
Est-ce un grand mal ? on vit de son talent.
Employez-nous ; nous vous serons fidèles.
En ce temps-ci la gloire et les lauriers
Sont dévolus aux auteurs des charniers.
Nos grands succès ont excité l'envie ;
Tel est le sort des auteurs, des héros,
Des grands esprits, et surtout des dévots :
Car la vertu fut toujours poursuivie.
O mon bon roi ! qui le sait mieux que vous ?

Comme il parlait sur ce ton tendre et doux
Charle aperçut deux tristes personnages
Qui des deux mains cachaient leurs gros visages.
Qui sont, dit-il, ces deux rameurs honteux ?
-- Vous voyez làreprit l'homme aux semaines
Les plus discrets et les plus vertueux
De ceux qui vont sur les liquides plaines.
L'un est Fantinprédicateur des grands

Humble avec euxaux petits débonnaire :
Sa piété ménagea les vivants ;
Etpour cacher le bien qu'il savait faire
Il confessait et volait les mourants.
L'autre est Brizetdirecteur de nonnettes
Peu soucieux de leurs faveurs secrètes
Mais s'appliquant sagement les dépôts
Le tout pour Dieu. Son âme pure et sainte
Méprisait l'or ; mais il était en crainte
Qu'il ne tombât aux mains des indévots.
Pour le dernier de la noble séquelle
C'est mon soutienc'est mon cher La Beaumelle
De dix gredins qui m'ont vendu leur voix
C'est le plus basmais c'est le plus fidèle ;
Esprit distraiton prétend que parfois
Tout occupé de ses oeuvres chrétiennes
Il prend d'autrui les poches pour les siennes.
Il est d'ailleurs si sage en ses écrits !
Il sait combienpour les faibles esprits
La vérité souvent est dangereuse ;
Qu'aux yeux des sots sa lumière est trompeuse
Qu'on en abuse ; et ce discret auteur
Qui toujours d'elle eut une sage peur
A résolu de ne la jamais dire.
Moije la dis à Votre Majesté ;
Je vois en vous un héros que j'admire
Et je l'apprends à la postérité.
Favorisez ceux que la calomnie
Voulut noircir de son souffle empesté ;
Sauvez les bons des filets de l'impie ;
Délivrez-nousvengez-nouspayez-nous :
Foi de Frélonnous écrirons pour vous. "

Alors il fit un discours pathétique
Contre l'Anglais et pour la loi salique
Et démontra que bientôt sans combat
Avec sa plume il défendrait l'État.
Charle admira sa profonde doctrine ;
Il fit à tous une charmante mine
Les assurant avec compassion
Qu'il les prenait sous sa protection.

La belle Agnèsprésente à l'entrevue
S'attendrissaitse sentait tout émue.
Son coeur est bon : femme qui fait l'amour
A la douceur est toujours plus encline
Que femme prude ou bien femme héroïne.
Mon roi, dit-elle, avouez que ce jour
Est fortuné pour cette pauvre race.
Puisque ces gens contemplent votre face,
Ils sont heureux, leurs fers seront brisés :
Votre visage est visage de grâce.
Les gens de loi sont des gens bien osés
D'instrumenter au nom d'un autre maître !
C'est mon amant qu'on doit seul reconnaître ;
Ce sont pédants en juges déguisés.
Je les ai tus, ces héros d'écritoire,
De nos bons rois ces tuteurs prétendus,
Bourgeois altiers, tyrans en robe noire,
A leur pupille ôter ses revenus,
Par-devant eux le citer en personne,
Et gravement confisquer sa couronne.
Les gens de bien qui sont à vos genoux
Par leurs arrêts sont traités comme vous ;
Protégez-les, vos causes sont communes :
Proscrit comme eux, vengez leurs infortunes.

De ce discours le roi fut très-touché :
Vers la clémence il a toujours penché.
Jeannedont l'âme est d'espèce moins tendre
Soutint au roi qu'il les fallait tous pendre ;
Que les Frélonset gens de ce métier
N'étaient tous bons qu'à garnir un poirier.
Le grand Dunoisplus profond et plus sage
En bon guerrier tint un autre langage.
Souvent, dit-il, nous manquons de soldats ;
Il faut des dos, des jambes, et des bras.
Ces gens en ont ; et dans nos aventures,
Dans les assauts, les marches, les combats,
Nous pouvons bien nous passer d'écritures.
Enrôlons-les ; mettons-leur dès demain,
Au lieu de rame, un mousquet à la main.
Ils barbouillaient du papier dans les villes ;
Qu'aux champs de Mars ils deviennent utiles.
Du grand Dunois le roi goûta l'avis.
A ses genoux ces bonnes gens tombèrent
En soupirantet de pleurs les baignèrent.
On les mena sous l'auvent d'un logis
Où CharleAgnèset la troupe dorée
Après dîner passèrent la soirée.
Agnès eut soin que l'intendant Bonneau
Fît bien manger la troupe délivrée ;
On leur donna les restes du serdeau.

Charle et les siens assez gaiement soupèrent.
Et puis Agnès et Charle se couchèrent.
En s'éveillant chacun fut bien surpris
De se trouver sans manteausans habits.
Agnès en vain cherche ses engageantes
Son beau collier de perles jaunissantes
Et le portrait de son royal amant.
Le gros Bonneauqui gardait tout l'argent
Bien enfermé dans une bourse mince
Ne trouve plus le trésor de son prince.
Lingevaissellehabitstout est troussé
Tout est parti. La horde griffonnante
Sous le drapeau du gazetier de Nante
D'une main prompte et d'un zèle empressé
Pendant la nuit avait débarrassé
Notre bon roi de son leste équipage.
Ils prétendaient que pour de vrais guerriers
Selon Platonle luxe est peu d'usage.
Puis s'esquivant par de petits sentiers
Au cabaret la proie ils partagèrent.
Là par écrit doctement ils couchèrent
Un beau traitébien moralbien chrétien
Sur le mépris des plaisirs et du bien.
On y prouva que les hommes sont frères
Nés tous égauxdevant tous partager
Les dons de Dieules humaines misères
Vivre en commun pour se mieux soulager.
Ce livre saintmis depuis en lumière
Fut enrichi d'un docte commentaire
Pour diriger et l'esprit et le coeur
Avec préface et l'avis au lecteur.

Du clément roi la maison consternée
Est cependant au trouble abandonnée ;
On court en vain dans les champsdans les bois.
Ainsi jadis on vit le bon Phinée
Prince de Thraceet le pieux Phinée
Tout effarés et de frayeur pantois
Quand à leur nez les gloutonnes harpies
Juste à midi de leurs antres sorties
Vinrent manger le dîner de ces rois.
Agnès timideet Dorothée en larmes
Ne savent plus comment couvrir leurs charmes ;
Le bon Bonneaufidèle trésorier
Les faisait rire à force de crier.
Ah ! disait-il, jamais pareille perte
Dans nos combats ne fut par nous soufferte.
Ah ! j'en mourrai ; les fripons m'ont tout pris.
Le roi mon maître est trop bon, quand j'y pense ;
Voilà le prix de son trop d'indulgence, .
Et ce qu'on gagne avec les beaux esprits.
La douce AgnèsAgnès compatissante
Toujours accorte et toujours bien disante
Lui répliqua : " Mon cher et gros Bonneau
Pour Dieugardez qu'une telle aventure
Ne vous inspire un dégoût tout nouveau
Pour les auteurs et la littérature.
Car j'ai connu de très-bons écrivains
Ayant le coeur aussi pur que les mains
Sans le voler aimant le roi leur maître
Faisant du bien sans chercher à paraître
Parlant en proseen vers mélodieux
De la vertumais la pratiquant mieux ;
Le bien public est le fruit de leurs veilles ;
Le doux plaisirdéguisant leurs leçons
Touche les coeurs en charmant les oreilles ;
On les chérit ; ets'il est des frelons
Dans notre siècleon trouve des abeilles. "

Bonneau reprit : " Eh ! que m'importehélas !
Frelonabeilleet tout ce vain fatras ?
Il faut dîneret ma bourse est perdue. "
On le console ; et chacun s'évertue
En vrais héros endurcis aux revers
A réparer les dommages soufferts.
On s'achemine aussitôt vers la ville
Vers ce châteaule noble et sûr asile
Du grand roi Charle et de ses paladins
Garni de toutet fourni de bons vins.
Nos chevaliers à moitié s'équipèrent
Fort simplement les dames s'ajustèrent.
On arriva mal en pointharassé
Un pied tout nul'autre à demi chaussé.

 

CHANT XIX.

Argument.- Mort du brave et tendre La Trimouille et de la charmante Dorothée.
Le dur Tirconel se fait chartreux.


Soeur de la Mortimpitoyable Guerre
Droit des brigands que nous nommons héros
Monstre sanglantné des flancs d'Atropos
Que tes forfaits ont dépeuplé la terre !
Tu la couvris et de sang et de pleurs.
Mais quand l'Amour joint encor ses malheurs
A ceux de Mars ; lorsque la main chérie
D'un tendre amant de faveurs enivré
Répand un sang par lui-même adoré
Et qu'il voudrait racheter de sa vie ;
Lorsqu'il enfonce un poignard égaré
Au même sein que ses lèvres brûlantes
Ont marqueté d'empreintes si touchantes ;
Qu'il voit fermer à la clarté du jour
Ces yeux aimés qui respiraient l'amour :
D'un tel objet les peintures terribles
Font plus d'effet sur les coeurs nés sensibles
Que cent guerriers qui terminent leur sort
Payés d'un roi pour courir à la mort.
Charleentouré de la troupe royale
Avait repris cette raison fatale
Présent maudit dont on fait tant de cas
Et s'en servait pour chercher les combats.
Ils cheminaient vers les murs de la ville
Vers ce châteauson noble et sûr asile
Où se gardaient ces magasins de Mars
Ce long amas de lances et de dards
Et les canons que l'enfer en sa rage
Avait fondus pour notre affreux usage.
Déjà des tours le faîte paraissait ;
La troupe en hâte au grand trot avançait
Pleine d'espoir ainsi que de courage :
Mais La Trimouillehonneur des Poitevins
Et des amantsallant près de sa dame
Au petit paset parlant de sa flamme
Manqua sa route et prit d'autres chemins.

Dans un vallon qu'arrose une onde pure
Au fond d'un bois de cyprès toujours verts
Qu'en pyramide a formés la nature
Et dont le faîte a bravé cent hivers
Il est un antre où souvent les Naïades
Et les Sylvains viennent prendre le frais.
Un clair ruisseaupar des conduits secrets
Y tombe en nappeet forme vingt cascades.
Un tapis vert est tendu tout auprès ;
Le serpoletla mélisse naissante
Le blanc jasminla jonquille odorante
Y semblent dire aux bergers d'alentour :
Reposez-vous sur ce lit de l'Amour.
Le Poitevin entendit ce langage
Du fond du coeur. L'haleine des zéphyrs
Le lieule tempssa tendresseson âge
Surtout sa dameallument ses désirs.
Les deux amants de cheval descendirent
Sur le gazon côte à côte se mirent
Et puis des fleurspuis des baisers cueillirent :
Mars et Vénusplanant du haut des cieux
N'ont jamais vu d'objets plus dignes d'eux ;
Du fond des bois les Nymphes applaudirent ;
Et les moineauxles pigeons de ces lieux
Prirent exempleet s'en aimèrent mieux.
Dans le bois même était une chapelle
Séjour funèbre à la mort consacré
Où l'avant-veille on avait enterré
De Jean Chandos la dépouille mortelle.
Deux desservantsvêtus d'un blanc surplis
Y dépêchaient de longs De profundis.
Paul Tirconel assistait au service
Non qu'il goûtât ce dévot exercice
Mais au défunt il était attaché.
Du preux Chandos il était frère d'armes
Fier comme luicomme lui débauché
Ne connaissant ni l'amour ni les larmes.
Il conservait un reste d'amitié
Pour Jean Chandos ; et dans sa violence
Il jurait Dieu qu'il en prendrait vengeance
Plus par colère encor que par pitié.

Il aperçut du coin d'une fenêtre
Les deux chevaux qui s'amusaient à paître ;
Il va vers eux : ils tournent en ruant
Vers la fontaineoù l'un et l'autre amant
A ses transports en secret s'abandonne
Occupés d'euxet ne voyant personne.
Paul Tirconeldont l'esprit inhumain
Ne souffrait pas les plaisirs du prochain
Grinça des dentset s'écria : " Profanes
C'est donc ainsidans votre indigne ardeur
Que d'un héros vous insultez les mânes !
Rebut honteux d'une cour sans pudeur
Vils ennemisquand un Anglais succombe
Vous célébrez ce rare événement ;
Vous l'outragez au sein du monument
Et vous venez vous baiser sur sa tombe !
Parleest-ce toidiscourtois chevalier
Fait pour la cour et né pour la mollesse
Dont la main faible auraitpar quelque adresse
Donné la mort à ce puissant guerrier ?
Quoi ! sans parler tu lorgnes ta maîtresse !
Tu sens ta honteet ton coeur se confond. "

A ce discours La Trimouille répond :
Ce n'est point moi ; je n'ai point cette gloire.
Dieu, qui conduit la valeur des héros,
Comme il lui plaît accorde la victoire.
Avec honneur je combattis Chandos ;
Mais une main qui fut plus fortunée
Aux champs de Mars trancha sa destinée ;
Et je pourrai peut-être dès ce jour


Punir aussi quelque Anglais à mon tour.

Comme un vent frais d'abord par son murmure
Frise en sifflant la surface des eaux
S'élèvegrondeetbrisant les vaisseaux
Répand l'horreur sur toute la nature :
Tels La Trimouille et le dur Tirconel
Se préparaient au terrible duel
Par ces propos pleins d'ire et de menace.
Ils sont tous deux sans casque et sans cuirasse.
Le Poitevin sur les fleurs du gazon
Avait jeté près de sa Milanaise
Cuirasselanceet sabreet morion
Tout son harnoispour être plus à l'aise ;
Car de quoi sert un grand sabre en amours ?
Paul Tirconel marchait armé toujours ;
Mais il laissa dans la chapelle ardente
Son casque d'orsa cuirasse brillante
Ses beaux brassards aux mains d'un écuyer.
Il ne garda qu'un large baudrier
Qui soutenait sa lame étincelante.
Il la tira. La Trimouille à l'instant
Prêt à punir ce brutal insulaire
D'un saut léger à son arme sautant
La ramassa tout bouillant de colère
Et s'écriant : " Monstre cruelattends
Et tu verras bientôt ce que mérite
Un scélérat quifaisant l'hypocrite
S'en vient troubler un rendez-vous d'amants. "
Il ditet pousse à l'Anglais formidable.
Tels en Phrygie Hector et Ménélas
Se menaçaientse portaient le trépas
Aux yeux d'Hélène affligée et coupable.

L'antrele boisl'airle ciel retentit
Des cris perçants que jetait Dorothée :
Jamais l'amour ne l'a plus transportée ;
Son tendre coeur jamais ne ressentit
Un trouble égal. " Eh quoi ! sur le pré même
Où je goûtais les pures voluptés
Dieux tout-puissantsje perdrais ce que j'aime !
Cher La Trimouille ! Ah ! barbarearrêtez ;
Barbare Anglaispercez mon sein timide. "

Disant ces motscourant d'un pas rapide
Les bras tendusles yeux étincelants
Elle s'élance entre les combattants.
De son amant la poitrine d'albâtre
Ce doux satince sein qu'elle idolâtre
Était déjà vivement effleuré
D'un coup terrible à grand'peine paré.
Le beau Françaisque sa blessure irrite
Sur le Breton vole et se précipite.
Mais Dorothée était entre les deux.
O dieu d'amour ! ô ciel ! ô coup affreux !
O quel amant pourra jamais apprendre
Sans arroser mes écrits de ses pleurs
Que des amants le plus beaule plus tendre
Le plus comblé des plus douces faveurs
A pu frapper sa maîtresse charmante !
Ce fer mortelcette lame sanglante
Perçait ce coeurce siège des amours
Qui pour lui seul fut embrasé toujours :
Elle chancelleelle tombe expirante
Nommant encor La Trimouille... et la mort
L'affreuse mort déjà s'emparait d'elle :
Elle le sent ; elle fait un effort
Rouvre les yeux qu'une nuit éternelle
Allait fermer ; et de sa faible main
De son amant touchant encor le sein
Et lui jurant une ardeur immortelle
Elle exhalait son âme et ses sanglots ;
Et " J'aime... J'aime... " étaient les derniers mots
Que prononça cette amante fidèle.
C'était en vain. Son La Trimouillehélas !
N'entendait rien. Les ombres du trépas
L'environnaient ; il est tombé près d'elle
Sans connaissance : il était dans ses brase
Teint de son sanget ne le sentait pas.
A ce spectacle épouvantable et tendre
Paul Tirconel demeura quelque temps
Glacé d'horreur ; l'usage de ses sens
Fut suspendu. Tel on nous fait entendre
Que cet Atlasque rien ne put toucher
Prit autrefois la forme d'un rocher.

Mais la pitié que l'aimable nature
Mit de sa main dans le fond de nos coeurs
Pour adoucir les humaines fureurs
Se fit sentir à cette âme si dure :
Il secourut Dorothée ; il trouva
Deux beaux portraits tous deux en miniature
Que Dorothée avec soin conserva
Dans tous les temps et dans toute aventure.
On voit dans l'un La Trimouille aux yeux bleus
Aux cheveux blonds ; les traits de son visage
Sont fiers et doux : la grâce et le courage
Y sont mêlés par un accord heureux.
Tirconel dit : " Il est digne qu'on l'aime. "
Mais que dit-illorsqu'au second portrait
Il aperçut qu'on l'avait peint lui-même ?
Il se contempleil se voit trait pour trait.
Quelle surprise ! en son âme il rappelle
Que vers Milan voyageant autrefois
Il a connu Carminetta la belle
Noble et galanteaux Anglais peu cruelle ;
Et qu'en partant au bout de quelques mois
La laissant grosseil eut la complaisance
De lui donnerpour adoucir l'absence
Ce beau portrait que du Lombard Bélin
La main savante a mis sur le vélin.
De Dorothéehélas ! elle fut mère ;
Tout est connu : Tirconel est son père

Il était froidindifférenthautain
Mais généreuxet dans le fond humain.
Quand la douleur à de tels caractères
Fait éprouver ses atteintes amères
Ses traits sur eux font des impressions
Qui n'entrent point dans les coeurs ordinaires
Trop aisément ouverts aux passions.
L'acierl'airain plus fortement s'allume
Que les roseaux qu'un feu léger consume.
Ce dur Anglais voit sa fille à ses pieds
De son beau sang la mort s'est assouvie ;
Il la contempleet ses yeux sont noyés
Des premiers pleurs qu'il versa de sa vie.
Il l'en arroseil l'embrasse cent fois
De hurlements il étonne les bois
Etmaudissant la fortune et la guerre
Tombe à la fin sans haleine et sans voix.

A ces accents tu rouvris la paupière
Tu vis le jourLa Trimouilleet soudain
Tu détestas ce reste de lumière.
Il retira son arme meurtrière
Qui traversait cet adorable sein ;
Sur l'herbe rouge il pose la poignée
Puis sur la pointe avec force élancé
D'un coup mortel il est bientôt percé
Et de son sang sa maîtresse est baignée.

Aux cris affreux que poussa Tirconel
Les écuyersles prêtres accoururent ;
Épouvantés du spectacle cruel
Ces coeurs de glace ainsi que lui s'émurent ;
Et Tirconel aurait suivi sans eux
Les deux amants au séjour ténébreux.

Ayant enfin de ce désordre extrême
Calmé l'horreuret rentrant en lui-même
Il fit poser ces amants malheureux
Sur un brancard que des lances formèrent :
Au camp du roi des guerriers les portèrent
Et de leurs pleurs les chemins arrosèrent.

Paul Tirconelhomme en tout violent
Prenait toujours son parti sur-le-champ.
Il détestadepuis cette aventure
Et femmeet filleet toute la nature.
Il monte un barbe ; etcourant sans valets
L'oeil morne et sombreet ne parlant jamais
Le coeur rongéva dans son humeur noire
Droit à Parisloin des rives de Loire.
En peu de jours il arrive à Calais
S'embarqueet passe à sa terre natale :
C'est là qu'il prit la robe monacale
De saint Bruno ; c'est là qu'en son ennui
Il mit le ciel entre le monde et lui
Fuyant ce mondeet se fuyant lui-même ;
C'est là qu'il fit un éternel carême ;
Il y vécut sans jamais dire un mot
Mais sans pouvoir jamais être dévot.

Quand le roi CharleAgnèset la guerrière
Virent passer ce convoi douloureux
Qu'on aperçut ces amants généreux
Jadis si beaux et si longtemps heureux
Souillés de sang et couverts de poussière
Tous les esprits parurent effrayés
Et tous les yeux de pleurs furent noyés.
On pleura moins dans la sanglante Troie
Quand de la mort Hector devint la proie
Et lorsqu'Achilleen modeste vainqueur
Le fit traîner avec tant de douceur
Les pieds liés et la tête pendante
Après son char qui volait sur les morts ;
Car Andromaque au moins était vivante
Quand son époux passa les sombres bords.

La belle AgnèsAgnès toute tremblante
Pressait le roiqui pleurait dans ses bras
Et lui disait : " Mon cher amanthélas !
Peut-être un jour nous serons l'un et l'autre
Portés ainsi dans l'empire des morts :
Ah ! que mon âmeaussi bien que mon corps
Soit à jamais unie avec la vôtre ! "

A ces proposqui portaient dans les coeurs
La triste crainte et les molles douleurs
Jeanne prenant ce ton mâle et terrible
Organe heureux d'un courage invincible
Dit : " Ce n'est point par des gémissements
Par des sanglotspar des crispar des larmes
Qu'il faut venger ces deux nobles amants :
C'est par le sang : prenons demain les armes.
Voyezô roices remparts d'Orléans
Tristes remparts que l'Anglais environne.
Les champs voisins sont encor tout fumants
Du sang versé que vous-même en personne
Fîtes couler de vos royales mains.
Préparons-nous ; suivez vos grands desseins :
C'est ce qu'on doit à l'ombre ensanglantée
De La Trimouille et de sa Dorothée :
Un roi doit vaincreet non pas soupirer.
Charmante Agnèscessez de vous livrer
Aux mouvements d'une âme douce et bonne.
A son amant Agnès doit inspirer
Des sentiments dignes de sa couronne. "
Agnès reprit : " Ah ! laissez-moi pleurer ! "

 

CHANT XX

Argument.- Comment Jeanne tomba dans une étrange tentation ;
tendre témérité de son âne ; belle résistance de la Pucelle.

L'homme et la femme est chose bien fragile ;
Sur la vertu gardez-vous de compter :
Ce vase est beaumais il est fait d'argile
Un rien le casse : on peut le rajuster
Mais ce n'est pas entreprise facile.
Garder ce vase avec précaution
Sans le ternircroyez-moic'est un rêve :
Nul n'y parvient ; témoin le mari d'Ève
Et le vieux Lothet l' aveugle Samson
David le saintle sage Salomon
Et vous surtoutsexe douxsexe aimable
Tant du nouveau que du vieux Testament
Et de l'histoireet même de la fable.
Sexe dévotje pardonne aisément
Vos petits tours et vos petits caprices
Vos doux refusvos charmants artifices ;
Mais j'avouerai qu'il est de certains cas
De certains goûts que je n'excuse pas.
J'ai vu parfois une bambocheun singe
Groscourttannétout velu sous le linge
Comme un blondin caressé dans vos bras :
J'en suis fâché pour vos tendres appas.
Un âne ailé vaut cent fois mieux peut-être
Qu'un fat en robe et qu'un lourd petit-maître.
Sexe adorableà qui j'ai consacré
Le don des vers dont je fus honoré
Pour vous instruire il est temps de connaître
L'erreur de Jeanneet comme un beau grison
Pour un moment égara sa raison :
Ce n'est pas moic'est le sage Trithème
Ce digne abbéqui vous parle lui-même.

Le gros damné de père Grisbourdon
Terrible encor au fond de sa chaudière
En blasphémant cherchait l'occasion
De se venger de la Pucelle altière
Par qui là-haut d'un coup d'estramaçon
Son chef tondu fut privé de son tronc.
Il s'écriait : " O Belzébuth ! mon père
Ne pourrais-tu dans quelque gros péché
Faire tomber cette Jeanne sévère ?
J'y croispour moiton honneur attaché. "
Comme il parlaitarriva plein de rage
Hermaphrodix au ténébreux rivage
Son eau bénite encor sur le visage.
Pour se vengerl'amphibie animal
Vint s'adresser à l'auteur de tout mal.
Les voilà donc tous les trois qui conspirent
Contre une femme. Hélas ! le plus souvent
Pour les séduire il n'en fallut pas tant.
Depuis longtemps tous les trois ils apprirent
Que Jeanne d'Arc dessous son cotillon
Gardait les clefs de la ville assiégée
Et que le sort de la France affligée
Ne dépendait que de sa mission.
L'esprit du diable a de l'invention :
Il courut vite observer sur la terre
Ce que faisaient ses amis d'Angleterre ;
En quel état et de corps et d'esprit
Se trouvait Jeanne après le grand conflit.
Le roiDunoisAgnès alors fidèle
L'âneBonneauBonifouxla Pucelle
Étaient entrés vers la nuit dans le fort
En attendant quelque nouveau renfort.
Des assiégés la brèche réparée
Aux assaillants ne permet plus l'entrée.
Des ennemis la troupe est retirée.
Les citoyensle roi Charleet Bedfort
Chacun chez soi soupe en hâte et s'endort.
Musestremblez de l'étrange aventure
Qu'il faut apprendre à la race future ;
Et vouslecteuren qui le ciel a mis
Les sages goûts d'une tendresse pure
Remerciez et Dunois et Denys
Qu'un grand péché n'ait pas été commis.

Il vous souvient que je vous ai promis
De vous conter les galantes merveilles
De ce Pégase aux deux longues oreilles
Qui combattitsous Jeanne et sous Dunois
Les ennemis des filles et des rois.
Vous l'avez vu sur ses ailes dorées
Porter Dunois aux lombardes contrées :
Il en revint ; mais il revint jaloux.
Vous savez bien qu'en portant la Pucelle
Au fond du coeur il sentit l'étincelle
De ce beau feuplus vif encor que doux
Ameressortet principe des mondes
Qui dans les airsdans les boisdans les ondes
Produit les corps et les anime tous.
Ce feu sacrédont il nous reste encore
Quelques rayons dans ce monde épuisé
Fut pris aux ciel pour animer Pandore.
Depuis ce temps le flambeau s'est usé :
Tout est flétri ; la force languissante
De la natureen nos malheureux jours
Ne produit plus que d'imparfaits amours.
S'il est encor une flamme agissante
Un germe heureux des principes divins
Ne cherchez pas chez Vénus Uranie
Ne cherchez pas chez les faibles humains ;
Adressez-vous aux héros d'Arcadie.

Beaux Céladonsque des objets vainqueurs
Ont enchaînés par des liens de fleurs ;
Tendres amants en cuirasseen soutane
Prélatsabbéscolonelsconseillers
Gens du bel airet même cordeliers
En fait d'amourdéfiez-vous d'un âne.
Chez les Latins le fameux âne d'or
Si renommé par sa métamorphose
De celui-ci n'approchait pas encor :
Il n'était qu'hommeet c'est bien peu de chose.

L'abbé Trithèmeesprit sage et discret
Et plus savant que le pédant Larchet
Modeste auteur de cette noble histoire
Fut effrayé plus qu'on ne saurait croire
Quand il fallutaux siècles à venir
De ces excès transmettre la mémoire.
De ses trois doigts il eut peine à tenir
Sur son papier sa plume épouvantée ;
Elle tomba : mais son âme agitée
Se rassurafaisant réflexion
Sur la malice et le pouvoir du diable.

Du genre humain cet ennemi coupable
Est tentateur de sa profession ;
Il prend les gens en sa possession ;
De tout péché ce père formidable
Rival de Dieuséduisit autrefois
Ma chère mèreun soir au coin d'un bois
Dans son jardin. Ce serpent hypocrite
Lui fit manger une pomme maudite :
Même on prétend qu'il fit encore pis.
On la chassa de son beau paradis.
Depuis ce jour Satan dans nos familles
A gouverné nos femmes et nos filles.
Le bon Trithème en avait dans son temps
Vu de ses yeux des exemples touchants.
Voici comment ce grand homme raconte
Du saint baudet l'insolence et la honte.

La grosse Jeanneau visage vermeil
Qu'ont rafraîchi les pavots du sommeil
Entre ses draps doucement recueillie
Se rappelait les destins de sa vie.
De tant d'exploits son jeune coeur flatté
A saint Denys n'en donna pas la gloire ;
Elle conçut un grain de vanité.
Denysfâchécomme on peut bien le croire
Pour la punirlaissa quelques moments
Sa protégée au pouvoir de ses sens.
Denys voulut que sa Jeanne qu'il aime
Connût enfin ce qu'on est par soi-même
Et qu'une femmeen toute occasion
Pour se conduire à besoin d'un patron.
Elle fut prête à devenir la proie
D'un piège affreux que tendit le démon :
On va bien loin sitôt qu'on se fourvoie.

Le tentateurqui ne néglige rien
Prenait son temps ; il le prend toujours bien.
Il est partout : il entra par adresse
Au corps de l'âneil forma son esprit
Valeur des sons à sa langue il apprit
De sa voix rauque adoucit la rudesse
Et l'instruisit aux finesses de l'art
Approfondi par Ovide et Bernard.

L'âne éclairé surmonta toute honte ;
De l'écurie adroitement il monte
Au pied du lit oùdans un doux repos
Jeanne en son coeur repassait ses travaux ;
Puis doucement s'accroupissant près d'elle
Il la loua d'effacer les héros
D'être invincibleet surtout d'être belle.
Ainsi jadis le serpent séducteur
Quand il voulut subjuguer notre mère
Lui fit d'abord un compliment flatteur :
L'art de louer commença l'art de plaire.

" Où suis-je ? ô ciel ! s'écria Jeanne d'Arc :
Qu'ai-je entendu ? par Saint Luc ! par saint Marc !
Est-ce mon âne ? ô merveille ! ô prodige !
Mon âne parleet même il parle bien ! "

L'âne à genouxcomposant son maintien
Lui dit : " O d'Arc ! ce n'est point un prestige ;
Voyez en moi l'âne de Canaan :
Je fus nourri chez le vieux Balaam ;
Chez les païens Balaam était prêtre
Moi j'étais Juif ; et sans moi mon cher maître
Aurait maudit tout ce bon peuple élu
Dont un grand mal fût sans doute advenu.
Adonaï récompensa mon zèle ;
Au vieil Énoc bientôt on me donna :
Énoc avait une vie immortelle ;
J'en eus autant ; et le maître ordonna
Que le ciseau de la Parque cruelle
Respecterait le fil de mes beaux ans.
Je jouis donc d'un éternel printemps.
De notre pré le maître débonnaire
Me permit touthors un cas seulement :
Il m'ordonna de vivre chastement.
C'est pour un âne une terrible affaire.
Jeune et sans frein dans ce charmant séjour
Maître de toutj'avais droit de tout faire
Le jourla nuittoutexcepté l'amour.
J'obéis mieux que ce premier sot homme
Qui perdit tout pour manger une pomme.
Je fus vainqueur de mon tempérament ;
La chair se tut ; je n'eus point de faiblesses ;
Je vécus vierge : or savez-vous comment ?
Dans le pays il n'était point d'ânesses.
Je vis coulercontent de mon état
Plus de mille ans dans ce doux célibat.

" Lorsque Bacchus vint du fond de la Grèce
Porter le thyrseet la gloireet l'ivresse
Dans les pays par le Gange arrosés
A ce héros je servis de trompette :
Les Indiens par nous civilisés
Chantent encor ma gloire et leur défaite.
Silène et moi nous sommes plus connus
Que tous les grands qui suivirent Bacchus.
C'est mon nom seulma vertu signalée
Qui fit depuis tout l'honneur d'Apulée.

" Enfin là-hautdans ces plaines d'azur
Lorsque saint Georgeà vos Français si dur
Ce fier saint Georgeaimant toujours la guerre
Voulut avoir un coursier d'Angleterre ;
Quand saint Martinfameux par son manteau
Obtint encore un cheval assez beau ;
Monsieur Denysqui fait comme eux figure
Voulutcomme euxavoir une monture :
Il me choisitprès de lui m'appela ;
Il me fit don de deux brillantes ailes ;
Je pris mon vol aux voûtes éternelles ;
Du grand saint Roch le chien me festoya ;
J'eus pour ami le porc de saint Antoine
Céleste porcemblème de tout moine ;
D'étrilles d'or mon maître m'étrilla ;
Je fus nourri de nectard'ambroisie :
Maisô ma Jeanne ! une si bellevie
N'approche pas du plaisir que je sens
Au doux aspect de vos charmes puissants.
Le chienle porcet Georgeet Denys même
Ne valent pas votre beauté suprême.
Croyez surtout que de tous les emplois
Où m'éleva mon étoile bénigne
Le plus heureuxle plus selon mon choix
Et dont je suis peut-être le plus digne
Est de servir sous vos augustes lois.
Quand j'ai quitté le ciel et l'empyrée
J'ai vu par vous ma fortune honorée.
Nonje n'ai pas abandonné les cieux
J'y suis encor ; le ciel est dans vos yeux. "
A ce discourspeut-être téméraire
Jeanne sentit une juste colère.
Aimer un âneet lui donner sa fleur !
Souffrirait-elle un pareil déshonneur
Après avoir sauvé son innocence
Des muletiers et des héros de France
Après avoirpar la grâce d'en haut
Dans le combat mis Chandos en défaut ?
Mais que cet âneô ciel ! a de mérite !

Ne vaut-il pas la chèvre favorite
D'un Calabroisqui la pare de fleurs ?
Non, disait-elle, écartons ces horreurs.
Tous ces pensers formaient une tempête
Au coeur de Jeanne, et confondaient sa tête,
Ainsi qu'on voit sur les profondes mers
Les fiers tyrans des ondes et des airs,
L'un accourant des cavernes australes,
L'autre sifflant des glaces boréales,
Battre un vaisseau cinglant sur l'Océan
Vers Sumatra, Bengale, ou Ceïlan :
Tantôt la nef aux cieux semble portée,
Près des rochers tantôt elle est jetée,
Tantôt l'abîme est prêt à l'engloutir,
Et des enfers elle paraît sortir.

L'enfant malin qui tient sous son empire
Le genre humain, les ânes, et les dieux,
Son arc en main, planait au haut des cieux,
Et voyait Jeanne avec un doux sourire.
De Jeanne d'Arc le grand coeur en secret
Était flatté de l'étonnant effet
Que produisait sa beauté singulière
Sur le sens lourd d'une âme si grossière.
Vers son amant elle avança la main,
Sans y songer ; puis la tira soudain.
Elle rougit, s'effraye, et se condamne ;
Puis se rassure, et puis lui dit : Bel âne
Vous concevez un chimérique espoir ;
Respectez plus ma gloire et mon devoir ;
Trop de distance est entre nos espèces ;
Nonje ne puis approuver vos tendresses ;
Gardez-vous bien de me pousser à bout. "

L'âne reprit : " L'amour égale tout.
Songez au cygne à qui Léda fit fête
Sans cesser d'être une personne honnête.
Connaissez-vous la fille de Minos
Pour un taureau négligeant des héros
Et soupirant pour son beau quadrupède ?
Sachez qu'un aigle enleva Ganymède
Et que Philyre avait favorisé
Le dieu des mers en cheval déguisé. "

Il poursuivait son discours ; et le diable
Premier auteur des écrits de la fable
Lui fournissait ces exemples frappants
Et mettait l'âne au rang de nos savants.

Tandis qu'il parle avec tant d'élégance
Le grand Dunoisqui près de là couchait
Prêtait l'oreilleétait tout stupéfait
Des traits hardis d'une telle éloquence.
Il voulut voir le héros qui parlait
Et quel rival l'Amour lui suscitait.
Il entreil voit (ô prodige ! ô merveille !)
Le possédé porteur de longue oreille
Et ne crut pas encor ce qu'il voyait.

Jadis Vénus fut ainsi confondue
Lorsqu'en un rets formé de fils d'airain
Aux yeux des dieux le malheureux Vulcain
Sous le dieu Mars la montra toute nue.
Jeanneaprès toutn'a point été vaincue ;
Le bon Denys ne l'abandonnait pas ;
Près de l'abîme il affermit ses pas ;
Il la soutint dans ce péril extrême.
Jeanne s'indigne et rentre en elle-même :
Comme un soldat dans son poste endormi
Qui se réveille aux premières alarmes
Frotte ses yeuxsaute en piedprend les armes
S'habille en hâteet fond sur l'ennemi.

De Débora la lance redoutable
Était chez Jeanne auprès de son chevet
Et de malheur souvent la préservait.
Elle la prend ; la puissance du diable
Ne tint jamais contre ce fer divin.
Jeanne et Dunois fondent sur le malin.
Le malin courtet sa voix effrayante
Fait retentir BloisOrléanset Nante ;
Et les baudets dans le Poitou nourris
Du même ton répondaient à ses cris.
Satan fuyait ; mais dans sa course prompte
Il veut venger les Anglais et sa honte ;
Dans Orléans il vole comme lui trait
Droit au logis du président Louvet.
Il s'y tapit dans le corps de madame :
Il était sûr de gouverner cette âme ;
C'était son bien ; le perfide est instruit
Du mal secret qui tient la présidente
Il sait qu'elle aimeet que Talbot l'enchante.
Le vieux serpent en secret la conduit
Il la dirigeil l'enflammeil espère
Qu'elle pourra prêter son ministère
Pour introduire aux remparts d'Orléans
Le beau Talbot et ses fiers combattants :
En travaillant pour les Anglais qu'il aime
Il sait assez qu'il combat pour lui-même.

CHANT XXI

Argument.- Pudeur de Jeanne démontrée. Malice du diable. Rendez-vous
donné par la présidente Louvet au grand Talbot. Services rendus
par frère Lourdis. Belle conduite de la discrète Agnès. Repentir
de l'âne. Exploits de la Pucelle. Triomphe du grand roi Charles VII


Mon cher lecteur sait par expérience
Que ce beau dieu qu'on nous peint dans l'enfance
Et dont les jeux ne sont pas jeux d'enfants
A deux carquois tout à fait différents :
L'un a des traits dont la douce piqûre
Se fait sentir sans dangersans douleur
Croît par le tempspénètre au fond du coeur
Et vous y laisse une vive blessure.
Les autres traits sont un feu dévorant
Dont le coup part et brûle au même instant.
Dans les cinq sens ils portent le ravage
Un rouge vif allume le visage
D'un nouvel être on se croit animé
D'un nouveau sang le corps est enflammé
On n'entend rien ; le regard étincelle.
L'eau sur le feu bouillonnant à grand bruit
Qui sur ses bords s'élèveéchappeet fuit
N'est qu'une image imparfaiteinfidèle
De ces désirs dont l'excès vous poursuit.

Profanateurs indignes de mémoire
Vous qui de Jeanne avez souillé la gloire
Vils écrivainsquidu mensonge épris
Falsifiez les plus sages écrits
Vous prétendez que ma Pucelle Jeanne
Pour son grison sentit ce feu profane ;
Vous imprimez qu'elle a mal combattu ;
Vous insultez son sexe et sa vertu.
D'écrits honteuxcompilateurs infâmes
Sachez qu'on doit plus de respect aux dames.
Ne dites point que Jeanne a succombé :
Dans cette erreur nul savant n'est tombé
Nul n'avança des faussetés pareilles.
Vous confondez et les faits et les temps
Vous corrompez les plus rares merveilles ;
Respectez l'âne et ses faits éclatants ;
Vous n'avez pas ses fortunés talents
Et vous avez de plus longues oreilles.
Si la Pucelleen cette occasion
Vit d'un regard de satisfaction
Les feux nouveaux qu'inspirait sa personne
C'est vanité qu'à son sexe on pardonne
C'est amour-propreet non pas l'autre amour.

Pour achever de mettre en tout son jour
De Jeanne d'Arc le lustre internissable
Pour vous prouver qu'aux malices du diable
Aux fiers transports de cet âne éloquent
Son noble coeur était inébranlable
Sachez que Jeanne avait un autre amant
C'était Dunoiscomme aucun ne l'ignore ;
C'est le bâtard que son grand coeur adore.
On peut d'un âne écouter les discours
On peut sentir un vain désir de plaire ;
Cette passadeinnocente et légère
Ne trahit point de fidèles amours.

C'est dans l'histoire une chose avérée
Que ce hérosce sublime Dunois
Était blessé d'une flèche dorée
Qu'Amour tira de son premier carquois.
Il commanda toujours à sa tendresse ;
Son coeur altier n'admit point de faiblesse ;
Il aimait trop et l'État et le roi ;
Leur intérêt fut sa première loi.

O Jeanne ! il sait que ton beau pucelage
De la victoire est le précieux gage ;
Il respectait Denys et tes appas :
Semblable au chien courageux et fidèle
Quirésistant à la faim qui l'appelle
Tient la perdrix et ne la mange pas.
Mais quand il vit que le baudet céleste
Avait parlé de sa flamme funeste
Dunois voulut en parler à son tour.
Il est des temps où le sage s'oublie.
C'étaitsans douteune grande folie
Que d'immoler sa patrie à l'amour.
C'était tout perdre ; et Jeanneencor honteuse
D'avoir d'un âne écouté les propos
Résistait mal à ceux de son héros.
L'amour pressait son âme vertueuse :
C'en était faitlorsque son doux patron
Du haut du ciel détacha son rayon
Ce rayon d'orsa gloire et sa monture
Qui transporta sa béate figure
Quand il cherchapar ses soins vigilants
Un pucelage aux remparts d'Orléans.
Ce saint rayonfrappant au sein de Jeanne
En écarta tout sentiment profane.
Elle cria : " Cher bâtardarrêtez ;
Il n'est pas tempsnos amours sont comptés :
Ne gâtons rien à notre destinée.
C'est à vous seul que ma foi s'est donnée ;
Je vous promets que vous aurez ma fleur :
Mais attendons que votre bras vengeur
Votre vertusous qui le Breton tremble
Ait du pays chassé l'usurpateur :
Sur des lauriers nous coucherons ensemble. "

A ce propos le bâtard s'adoucit ;
Il écouta l'oracle et se soumit.
Jeanne reçut son pur et doux hommage
Modestementet lui donna pour gage
Trente baisers chastespleins de pudeur
Et tels qu'un frère en reçoit de sa soeur.
Dans leurs désirs tous deux ils se continrent
Et de leurs faits honnêtement convinrent.
Denys les voit ; Denystrès-satisfait
De ses projets pressa le grand effet.

Le preux Talbot devaitcette nuit même
Dans Orléans entrer par stratagème ;
Exploit nouveau pour ses Anglais hautains
Tous gens sensésmais plus hardis que fins.

O dieu d'amour ! ô faiblesse ! ô puissance !
Amour fataltu fus près de livrer
Aux ennemis ce rempart de la France.
Ce que l'Anglais n'osait plus espérer
Ce que Bedfort et son expérience
Ce que Talbot et sa rare vaillance
Ne purent faireAmourtu l'entrepris !
Tu fais nos mauxcher enfantet tu ris !

Si dans le cours de ses vastes conquêtes
Il effleura de ses flèches honnêtes
Le coeur de Jeanneil lança d'autres coups
Dans les cinq sens de notre présidente.
Il la frappa de sa main triomphante
Avec les traits qui rendent les gens fous.
Vous avez vu la fatale escalade
L'assaut sanglantl'horrible canonnade
Tous ces combatstous ces hardis efforts
Au haut des mursen dedansen dehors
Lorsque Talbot et ses fières cohortes
Avaient brisé les remparts et les portes
Et que sur eux tombaient du haut des toits
Le ferla flammeet la mort à la fois.
L'ardent Talbot avaitd'un pas agile
Sur des mourants pénétré dans la ville
Renversant toutcriant à haute voix :
Anglais ! entrez : bas les armes, bourgeois !
Il ressemblait au grand dieu de la guerre,
Qui sous ses pas fait retentir la terre,
Quand la Discorde, et Bellone, et le Sort,
Arment son bras, ministre de la mort.

La présidente avait une ouverture
Dans son logis auprè d'une masure,
Et par ce trou contemplait son amant,
Ce casque d'or, ce panache ondoyant,
Ce bras armé, ces vives étincelles
Qui s'élançaient du rond de ses prunelles,
Ce port altier, cet air d'un demi-dieu.
La présidente en était tout en feu,
Hors de ses sens, de honte dépouillée.
Telle autrefois, d'une loge grillée,
Madame Audou, dont l'Amour prit le coeur,
Lorgnait Baron, cet immortel acteur ;
D'un oeil ardent dévorait sa figure,
Son beau maintien, ses geste, sa parure ;
Mêlait tout bas sa voix à ses accents,
Et recevait l'amour par tous les sens.

Chez la Louvet vous savez que le diable
Était entré sans se rendre importun ;
Et que le diable et l'Amour, c'est tout un.
L'archange noir, de mal insatiable,
Prit la cornette et les traits de Suzon
Qui dès longtemps servait dans la maison ;
Fille entendue, active, nécessaire,
Coiffant, frisant, portant des billets doux,
Savante en l'art de conduire une affaire,
Et ménageant souvent deux rendez-vous,
L'un pour sa dame, et puis l'autre pour elle.
Satan, caché sous l'air de la donzelle,
Tint ce discours à notre grosse belle :

Vous connaissez mes talents et mon coeur
Je veux servir votre innocente ardeur ;
Votre intérêt d'assez près me concerne.
Mon grand cousin est de garde ce soir
En sentinelle à certaine poterne ;
Làsans risquer que votre honneur soit terne
Le beau Talbot peut en secret vous voir.
Écrivez-lui ; mon grand cousin est sage
Il vous fera très-bien votre message. "
La présidente écrit un beau billet
Tendreemporté : chaque mot porte à l'âme
La voluptéles désirset la flamme :
On voyait bien que le diable dictait.
Le grand Talbothabile ainsi que tendre
Au rendez-vous fit serment de se rendre :
Mais il jura quedans ce doux conflit
Par les plaisirs il irait à la gloire ;
Et tout fut prêt afin qu'au saut du lit
Il ne fît plus qu'un saut à la victoire.

Il vous souvient que le frère Lourdis
Fut envoyépar le grand saint Denys
Chez les Anglais pour lui rendre service.
Il était libre et chantait son office
Disait sa messeet même confessait.
Le preux Talbot sur sa foi le laissait
Ne jugeant pas qu'un rustreun imbécile
Un moine épaisexcrément de couvent
Qu'il avait fait fesser publiquement
Pût traverser un général habile.
Le juste ciel en jugeait autrement.
Dans ses décrets il se complaît souvent
A se moquer des plus grands personnages.
Il prend les sots pour confondre les sages.
Un trait d'espritvenant du paradis
Illumina le crâne de Lourdis.
De son cerveau la matière épaissie
Devint légèreet fut moins obscurcie ;
Il s'étonna de son discernement.
Las ! nous pensonsle bon Dieu sait comment !
Connaissons-nous quel ressort invisible
Rend la cervelle ou plus ou moins sensible ?
Connaissons-nous quels atomes divers
Font l'esprit juste ou l'esprit de travers
Dans quels recoins du tissu cellulaire
Sont les talents de Virgile ou d'Homère
Et quel levainchargé d'un froid poison
Forme un Thersiteun Zoïleun Fréron ?
Un intendant de l'empire de Flore
Près d'un oeillet voit la ciguë éclore ;
La cause en est au doigt du Créateur ;
Elle est cachée aux yeux de tout docteur
N'imitons pas leur babil inutile.

Lourdis d'abord devint très-curieux ;
Utilement ii employa ses yeux.
Il vit marcher sur le soirvers la ville
Des cuisiniers qui portaient à la file
Tous les apprêts pour un repas exquis ;
Truffesjambonsgélinottesperdrix ;
De gros flacons à panse ciselée
Rafraîchissaientdans la glace pilée
Ce jus brillantces liquides rubis
Que tient Cîteauxdans ses caveaux bénis.
Vers la poterne on marchait en silence ;
Lourdis alors fut rempli de science
Non de latinmais de cet art heureux
De se conduire en ce monde scabreux.
Il fut doué d'une douce faconde
Devint accortattentifavisé
Regardant tout du coin d'un oeil rusé
Fin courtisanplein d'astuce profonde
Le moineenfinle plus moine du monde.
Ainsi l'on voit en tout temps ses pareils
De la cuisine entrer dans les conseils ;
Brouillons en paixintrigants dans la guerre
Régnant d'abord chez le grossier bourgeois
Puis se glissant au cabinet des rois
Et puis enfintroublant toute la terre ;
Tantôt adroits et tantôt insolents
Renards ou loupsou singes ou serpents :
Voilà pourquoi les Bretons mécréants
De leur engeance ont purgé l'Angleterre.

Notre Lourdis gagne un petit sentier
Qui par un bois mène au royal quartier.
En son esprit roulant ce grand mystère
Il va trouver Bonifoux son confrère.
Dom Bonifouxen ce même moment
Sur les destins rêvait profondément ;
Il mesurait cette chaîne invisible
Qui tient liés les destins et les temps
Les petits faitsles grands événements
Et l'autre mondeet le monde sensible.
Dans son esprit il les combine tous
Dans les effets voit la cause et l'admire ;
Il en suit l'ordre : il sait qu'un rendez-vous
Peut renverser ou sauver un empire.
Le confesseur se souvenait encor
Qu'on avait vu les trois fleurs de lis d'or
En champ d'albâtre à la fesse d'un page
D'un page anglais : surtout il envisage
Les murs tombés du mage Hermaphrodix.
Ce qui surtout l'étonne davantage
C'est le bon sensc'est l'esprit de Lourdis.
Il connut bien qu'à la fin saint Denys
De cette guerre aurait tout l'avantage.

Lourdis se fait présenter poliment
Par Bonifoux à la royale amie ;
Sur sa beauté lui fait son compliment
Et sur le roi ; puis il lui dit comment
Du grand Talbot la prudence endormie
A pour le soir un rendez-vous donné
Vers la poterneoù ce déterminé
Est attendu par la Louvet qui l'aime.
On peut, dit-il, user d'un stratagème,
Suivre Talbot, et le surprendre là,
Comme Samson le fut par Dalila.
Divine Agnès, proposez cette affaire
Au grand roi Charle. - Ah ! mon révérend père,
Lui dit Agnès, pensez-vous que le roi
Puisse toujours être amoureux de moi ?
-- Je n'en sais rien : je pense qu'il se damne,
Répond Lourdis ; ma robe le condamne,
Mon coeur l'absout. Ah ! qu'ils sont fortunés
Ceux qui pour vous seront un jour damnés !
Agnès reprit : " Moinevotre réponse
Est bien flatteuseet de l'esprit annonce. "
Puis dans un coin le tirant à l'écart
Elle lui dit : " Auriez-vous par hasard
Chez les Anglais vu le jeune Monrose ? "
Le moine noir l'entendit finement :
Oui, je l'ai vu, dit-il, il est charmant.
Agnès rougitbaisse les yeuxcompose
Son beau visage ; et prenant par la main
L'adroit Lourdisle mène avant nuit close
Au cabinet de son cher suzerain.

Lourdis y fit un discours plus qu'humain.
Le roi Charlotqui ne le comprit guère
Fit assembler son conseil souverain
Ses aumôniers et son conseil de guerre.
Jeanneau milieu des héros ses pareils
Comme au combat assistait aux conseils.
La belle Agnèsd'une façon gentille
Discrètement travaillant à l'aiguille
De temps en temps donnait de bons avis
Qui du roi Charle étaient toujours suivis.

On proposa de prendre avec adresse
Sous les remparts Talbot et sa maîtresse :
Tels dans les cieux le Soleil et Vulcain
Surprirent Mars avec son Aphrodise.
On prépara cette grande entreprise
Qui demandait et la tête et la main.
Dunois d'abord prit le plus long chemin
Fit une marche et pénible et savante
Effort de l'artque dans l'histoire on vante.
Entre la ville et l'armée on passa
Vers la poterne enfin on se plaça.
Talbot goûtait avec sa présidente
Les premiers fruits d'une union naissante
Se promettant que du lit aux combats
En vrai hérosil ne ferait qu'un pas.
Six régiments devaient suivre à la file.
L'ordre est donné. C'était fait de la ville.
Mais ses guerriersde la veille engourdis
Pétrifiés d'un sermon de Lourdis
Bâillaient encore et se mouvaient à peine ;
L'un contre l'autre ils dormaient dans la plaine.
O grand miracle ! ô pouvoir de Denys !

Jeanne et Dunoiset la brillante élite
Des chevaliers qui marchaient à leur suite
Bordaient déjàsous les murs d'Orléans
Les longs fossés du camp des assiégeants.
Sur un cheval venu de Barbarie
Le seul que Charle eût dans son écurie
Jeanne avançaiten tenant d'une main
De Débora l'estramaçon divin ;
A son côté pendait la noble épée
Qui d'Holopherne a la tête coupée.
Notre Pucelleavec dévotion
Fit à Denys tout bas cette oraison :
Toi qui daignas à ma faiblesse, obscure,
Dans Domremi, confier cette armure,
Sois le soutien de ma fragilité.
Pardonne-moi, si quelque vanité
Flatta mes sens quand ton âne infidèle
S'émancipa jusqu'à me trouver belle.
Mon cher patron, daigne te souvenir
Que c'est par moi que tu voulus punir
De ces Anglais les ardeurs enragées,
Qui polluaient des nonnes affligées.
Un plus grand cas se présente aujourd'hui :
Je ne puis rien sans ton divin appui.
Prête ta force au bras de ta servante ;
Il faut sauver la patrie expirante,
Il faut venger les lis de Charles sept,
Avec l'honneur du président Louvet.
Conduis à fin cette aventure honnête ;
Ainsi le ciel te conserve la tête !

Du haut du ciel saint Denys l'entendit
Et dans le camp son âne la sentit :
Il sentit Jeanne ; et d'un battement d'aile
La tête hauteil s'envole vers elle.
Il s'agenouilleil demande pardon
Des attentats de sa tendresse impure.
Je fus, dit-il, possédé du démon ;
Je m'en repens. Il pleureil la conjure
De le monter ; il ne saurait souffrir
Que sous sa Jeanne un autre ose courir.
Jeanne vit bien qu'une vertu divine
Lui ramenait la volatile asine.
Au pénitent sa grâce elle accorda
Fessa son âneet lui recommanda
D'être à jamais plus discret et plus sage.
L'âne le jureetrempli de courage
Fier de sa chargeil la porte dans l'air.

Sur les Anglais il fond comme un éclair
Comme un éclair que la foudre accompagne.
Jeanne eu volant inonde la campagne
De flots de sangde membres dispersés
Coupe cent cous l'un sur l'autre entassés.

Dans son croissant de la nuit la courrière
Lui fournissait sa douteuse lumière.
L'Anglais surprisencor tout étourdi
Regarde en haut d'où le coup est parti ;
Il ne voit point la lance qui le tue.
La troupe fuitégaréeéperdue
Et va tomber dans les mains de Dunois.
Charles se voit le plus heureux des rois.
Ses ennemis à ses coups se présentent
Tels que perdreaux en l'air éparpillés
Tombant en foule et par le chien pillés
Sous le fusil la bruyère ensanglantent.
La voix de l'âne inspire la terreur ;
Jeanne d'en haut étend son bras vengeur
Poursuitpourfendpercecoupedéchire ;
Dunois assomme ; et le bon Charles tire
A son plaisir tout ce qui fuit de peur.

Le beau Talbottout enivré des charmes
De sa Louvetet de plaisirs rendu
Sur son beau sein mollement étendu
A sa poterne entend le bruit des armes ;
Il en triomphe. Il disait à part soi :
Voilà mes gens, Orléans est à moi.
Il s'applaudit de ses ruses habiles.
Amour, dit-il, c'est toi qui prends les villes.
Dans cet espoir Talbot encouragé
Donne à sa belle un baiser de congé.
Il sort du litil s'habilleil s'avance
Pour recevoir les vainqueurs de la France.

Auprès de lui le grand Talbot n'avait
Qu'un écuyerqui toujours le suivait ;
Grand confident et rempli de vaillance
Digne vassal d'un si galant héros
Gardant sa lance ainsi que les manteaux.
Entrez, amis, saisissez votre proie,
Criait Talbot ; mais courte fut sa joie.
Au lieu d'amisJeannela lance en main
Fondait vers lui sur son âne divin.
Deux cents Francais entrent par la poterne ;
Talbot frémitla terreur le consterne.
Ces bons Français criaient : " Vive le roi !
A boireà boireavançons ; marche à moi !
A moiGasconsPicards ! qu'on s'évertue
Point de quartier ! les voilàtiretue ! "

Talbotremis du long saisissement
Que lui causa le premier mouvement
A sa poterne ose encor se défendre :
Teltout sanglantdans sa patrie en cendre
Le fils d'Anchise attaquait son vainqueur.
Talbot combat avec plus de fureur
Il est Anglais ; l'écuyer le seconde :
Talbot et lui combattraient tout un monde.
Tantôt de frontet tantôt dos à dos
De leurs vainqueurs ils repoussent les flots ;
Mais à la fin leur vigueur épuisée
Cède au Français une victoire aisée.
Talbot se rendmais sans être abattu.
Jeanne et Dunois prisèrent sa vertu.
Ils vont tous deuxde manière engageante
Au président rendre la présidente.
Sans nul soupçon il la reçoit très-bien :
Les bons maris ne savent jamais rien.
Louvet toujours ignora que la France
A sa Louvet devait sa délivrance.

Du haut des cieux Denys applaudissait ;
Sur son cheval saint George frémissait ;
L'âne entonnait son octave écorchante
Qui des Bretons redoublait l'épouvante.
Le roiqu'on mit au rang des conquérants
Avec Agnès soupa dans Orléans.
La même nuitla fière et tendre Jeanne
Ayant au ciel renvoyé son bel âne
De son serment accomplissant les lois
Tint sa parole à son ami Dunois.
Lourdismêlé dans la troupe fidèle
Criait encore : " Anglais ! elle est pucelle ! "

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FIN DU TEXTE
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------------------------- FIN DU FICHIER pucelle1 --------------------------------